The Project Gutenberg EBook of Tolla, by Edmond About

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Title: Tolla

Author: Edmond About

Release Date: December 1, 2020 [EBook #63937]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TOLLA ***




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  TOLLA

  PAR
  EDMOND ABOUT

  TREIZIME DITION

  PARIS
  LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
  79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

  1884
  Droit de traduction rserv.




OUVRAGES DU MME AUTEUR


FORMAT IN-8

  Le roman d'un brave homme; 1 vol. illustr de 52 compositions
    par _Adrien Marie_; 2e dit. broch, 10 fr.;--reli            14  

FORMAT IN-16

  Alsace (1871-1872); 5e dition. 1 vol.                            3 50
  Causeries; 2e dition. 2 vol.                                     7  
    Chaque volume se vend sparment                                3 50
  La Grce contemporaine; 8e dition. 1 vol.                        3 50
    Le mme ouvrage, dition illustre                              4  
  Le Progrs; 4e dition. 1 vol.                                    3 50
  Le Turco.--Le bal des artistes.--Le poivre.--L'ouverture
    au chateau.--Tout Paris.--La chambre d'ami.--Chasse
    allemande.--L'inspection gnrale.--Les cinq perles;
    4e dition. 1 vol.                                              3 50
  Salon de 1864. 1 vol.                                             3 50
  Salon de 1866. 1 vol.                                             3 50
  Thtre impossible: Guillery,--L'assassin,--L'ducation d'un
    prince,--Le chapeau de sainte Catherine; 2e dition. 1 vol.     3 50
  L'A B C du travailleur; 4e dition. 1 vol.                        3 50
  Les Mariages de province; 6e dition. 1 vol.                      3 50
  La Vieille Roche. Trois parties qui se vendent sparment.
    1re partie: _Le Mari imprvu_; 5e dition. 1 vol.               3 50
    2e partie: _Les Vacances de la Comtesse_; 4e dit. 1 vol.       3 50
    3e partie: _Le marquis de Lanrose_; 3e dition. 1 vol.          3 50
  Le Fellah; 4e dition. 1 vol.                                     3 50
  L'Infme; 3e dition. 1 vol.                                      3 50
  Madelon; 8e dition. 1 vol.                                       3 50
  Le Roman d'un brave homme; 30e mille. 1 vol.                      3 50
  De Pontoise  Stamboul; 1 vol.                                    3 50

  Germaine; 57e mille. 1 vol.                                       2  
  Le Roi des montagnes; 15e dition. 1 vol.                         2  
  Les Mariages de Paris; 75e mille. 1 vol.                          2  
  L'Homme  l'oreille casse; 10e dition. 1 vol.                   2  
  Tolla; 13e dition. 1 vol.                                        2  
  Matre Pierre; 8e dition. 1 vol.                                 2  
  Trente et quarante.--Sans dot.--Les parents de Bernard, 40e
    mille. 1 vol.                                                   2  

  Le Capital pour tous. Brochure in-18.                              10


Coulommiers.--Imp. P. BRODARD et Cie.




A MADAME

DAVID D'ANGERS.


Vous connaissez les Italiens, Madame, et vous savez qu' leurs yeux le
monde est peupl de bonnes et de mauvaises influences. Pour moi, je
crois surtout aux bonnes, et je me persuade qu'un grand nom doit porter
bonheur  un petit livre, et que le patronage d'une belle me, saine et
vigoureuse, est un puissant renfort pour un esprit hsitant et  peine
form. C'est dans cette superstition que j'ose vous ddier l'histoire de
_Tolla_.

EDM. ABOUT.




AU LECTEUR


Si j'avais mis une prface  la premire dition de ce petit livre, je
me serais pargn bien des ennuis.

Lorsqu'il parut pour la premire fois, il y a neuf mois environ, il ne
dplut pas aux lecteurs de la _Revue des Deux Mondes_, public difficile
parce que Mme Sand et M. Mrime l'ont gt. On me pardonna des
longueurs impardonnables chez un crivain, excusables chez un homme qui
apprend  crire. Personne ne me fut svre, et on fit une large part 
l'ge et  l'inexprience.

Dans les derniers jours de mai, un ami vint en courant m'avertir d'un
danger srieux: une revue de grand format devait me dnoncer comme
plagiaire et apprendre au public que _Tolla_ n'tait que la traduction
d'un roman italien intitul: _Vittoria Savorelli_.

Il est vrai que les personnages de Lello et de Tolla, et les principaux
traits de cette histoire, m'ont t fournis par un livre italien imprim
 Paris. Ce livre, qui n'est pas un roman, contient une grande partie de
la correspondance originale des deux amants. Tolla a vcu  l'poque o
je la fais vivre. Lello, qui est encore de ce monde, appartient  une
famille princire, presque royale, du nord de l'Italie. Les lettres de
Lello et de Tolla ont t publies par la famille Savorelli qui avait 
se venger. Si ce livre et t un roman, on l'aurait laiss circuler en
Italie; mais c'tait un dossier: on fit tout ce qu'on put pour dtruire
l'dition entire. Cependant je connais  Rome une douzaine
d'exemplaires de _Vittoria Savorelli_. Il en existe plusieurs  Paris,
comme j'ai pu m'en assurer. C'est un libraire de Paris qui m'a vendu le
mien.

Les faits indiqus dans le volume de _Vittoria Savorelli_ sont d'un
intrt mdiocre. L'intrigue qui a spar les deux amants est un complot
anonyme dont les auteurs sont rests inconnus. C'est la socit romaine
tout entire qui a dcouvert le secret de leurs amours; l'orgueil de la
famille de Lello a fait le reste. Une traduction de ce livre serait plus
qu'ennuyeuse; elle serait presque illisible. On n'y trouverait
d'excellent que quatre ou cinq lettres o la douleur s'lve jusqu'
l'loquence: il est inutile d'ajouter que ce sont les lettres de Tolla.
Je les ai traduites en les abrgeant. Mes emprunts  cette
correspondance forment un peu plus de quinze pages de cette nouvelle
dition.

Ma part d'invention se compose de l'ducation de Tolla, qui n'est
nullement italienne, et de son portrait, qui n'est pas ressemblant; de
tous les caractres que j'ai groups autour d'elle, et de tous les
incidents, malheureusement trop rares, qui animent le rcit, la marquise
et Pippo, le colonel et Rouquette, la gnrale et sa fille, Menico,
Amarella, Cocomero, n'ont jamais exist que dans mon imagination. Il en
est de mme des comparses, tels que le docteur ly, Mlle Sarrazin, le
cardinal Pezzato, l'abb Fortunati et les autres. Lello ne s'est jamais
jet dans le Tibre: l'histoire affirme qu'il tait au bal le jour de la
mort de Tolla. Cocomero n'a jamais cass la tte de Menico, puisque ni
l'assassin ni la victime n'ont exist.

J'avoue que je me suis permis de puiser dans un dossier authentique les
premiers lments d'une oeuvre d'imagination: beaucoup d'autres l'ont
fait, sur qui l'on n'a pas cri haro. J'ai emprunt un peu et ajout
beaucoup. Aux choses que j'empruntais, j'ai essay de donner _la forme_,
sans laquelle les oeuvres de l'esprit ne sont rien. Cependant il me
resterait un scrupule si j'avais cach la source o j'ai puis.

Bien loin de dissimuler l'existence du volume de _Vittoria Savorelli_,
et l'usage que j'en avais fait, j'ai montr le livre  mes amis, aux
indiffrents, et  tous ceux que je connaissais. Le rdacteur en chef
d'une revue spciale, qui a pour but de rprimer la contrefaon et le
plagiat, a vu plus d'une fois _Vittoria Savorelli_ sur mon bureau; il
l'a dit au public longtemps avant que personne songet  m'attaquer[1].
J'ai remis moi-mme  l'honorable directeur de la _Revue des Deux
Mondes_ mon exemplaire de _Vittoria Savorelli_, avant d'avoir t accus
par personne. Enfin, le manuscrit original de _Tolla_, que la _Revue des
Deux Mondes_ a conserv, contient le passage suivant:

  [1] La _Proprit littraire et artistique_, numro du 16 mai, article
    de M. Guiffrey.

Ce recueil forme un volume in-8 de 316 pages imprim chez Bthune et
Plon, publi chez Daguin frres, sous ce titre: VITTORIA FERALDI,
_istoria del secolo XIX_... et plus loin: Le volume dont je me suis
servi a t dcouvert  Paris par M. Leclre fils, commissionnaire en
livres, boulevard Saint-Martin, en face du Chteau-d'Eau.

Ce n'est pas ainsi que s'expriment les plagiaires. Malheureusement ce
passage a t supprim sur les preuves. M. Buloz me fit observer que
ces dtails bibliographiques n'taient pas  leur place dans le corps du
rcit, au verso de la mort de Tolla. Il remarqua de plus que je ne
pouvais ni altrer le titre du livre en l'intitulant _Vittoria Feraldi_,
ni afficher le vritable nom de la famille Savorelli. J'effaai donc ces
deux phrases sur l'preuve, sans toucher au manuscrit qui n'tait pas
sous ma main, et je les remplaai par cette note moins explicite, mais
qu'un plagiaire se serait gard d'ajouter:

  Vittoria, istoria del secolo XIX. _Paris_, 1841.

Avec ce renseignement et le _Journal de la Librairie_, le bibliomane le
plus inexpriment aurait retrouv en cinq minutes l'diteur,
l'imprimeur, et ce titre complet de _Vittoria Savorelli_.

Et cependant, le 1er juin, la _Revue de Paris_ me disait:

Apprenez, monsieur, qu'il existe un livre intitul _Vittoria
Savorelli_.

Je rpondis. J'avais rpondu d'avance en racontant, le 31 mai, dans la
_Revue Contemporaine_, comment et avec quels matriaux j'avais fait
_Tolla_. Mais quatre ou cinq journaux petits et grands se dchanaient
dj contre moi. L'un m'appelait simplement plagiaire, l'autre me
traitait plus familirement de voleur, et une _Revue_ hebdomadaire qui
s'est mise sous le patronage de Minerve, m'accusait d'avoir vendu la
dignit de l'homme de lettres  un marchand d'habits-galons.

Je puis parler sans amertume de toutes ces brutalits qui m'ont fait
payer cher un peu de succs: les mauvais temps sont passs. Mais si
j'avais eu le malheur de perdre courage, si je m'tais laiss abattre,
si je ne m'tais tenu sur la brche, il ne me resterait plus qu' jeter
mon critoire par la fentre,  changer de nom, et  apprendre un
mtier.

Le tout parce que j'avais cach l'existence de _Vittoria Savorelli_!

Je pris le parti de solliciter un jugement de la Socit des gens de
lettres. J'crivis au prsident:

J'aspire  l'honneur d'tre des vtres; les livres que j'ai faits ne
sont rien; mais j'ai t brutalement calomni: voil mon titre le plus
srieux  votre choix. Le Comit des gens de lettres, sur un rapport
loquent du bibliophile Jacob, me reut  l'unanimit.

Pendant ces dbats, _Tolla_ tait reproduite par tous les grands
journaux des dpartements et par l'_Indpendance belge_, contrefaite 
Berlin, traduite en allemand, en danois, en sudois et en anglais. Aucun
journaliste, aucun diteur, aucun traducteur ne s'avisa de publier
_Vittoria Savorelli_. Je proposai  deux grands journaux de leur en
faire une traduction: on me renvoya bien loin.

Le tumulte apais, les journaux et les revues me jugrent de sang-froid.
Le premier mot fut dit par l'_Indpendance belge_: Il n'y a pas de quoi
fouetter un chat. Le dernier par l'_Illustration_: _Much ado about
nothing_, beaucoup de bruit pour rien. Dans l'intervalle, la _Revue de
Genve_, la grande _Revue de Westminster_, la _Gazette d'Augsbourg_, le
_Leader_, l'_mancipation belge_, etc., s'taient prononcs en ma
faveur: j'ai eu de quoi me consoler.

Je sais qu'il me reste encore quelques incrdules  convaincre et que la
paternit de ce roman me sera acquise lorsque j'en aurai fait d'autres.
Je me lve matin, et j'cris un peu tous les jours pour prouver que je
ne suis pas un plagiaire, et pour mriter votre amiti, ami lecteur.




TOLLA.




I


La famille Feraldi n'est pas princire, mais elle marche de pair avec
bien des princes. Alexandre Feraldi, comte du Saint-Empire, baron de
Vignano, chevalier de l'ordre de Constantin, est un des soixante
patriciens inscrits sur les tables du Capitole. Il n'a jamais voulu
entrer dans l'arme pontificale, o son pre tait lieutenant-colonel.
Une sant dlicate, l'instruction srieuse qu'il a reue au collge de
Nazareth, et, par-dessus tout, la ncessit de rtablir les affaires de
sa famille, lui a fait embrasser l'tude des lois et de la
jurisprudence. Le temps n'est plus o l'on trouvait dans chaque Romain
l'toffe d'un soldat, d'un laboureur et d'un jurisconsulte; mais les
patriciens ont conserv le respect des trois arts glorieux qui firent la
grandeur de leurs anctres. Le comte Feraldi, docteur en droit sans
droger, se maria en 1816  Catherine Mariani, fille du marquis de
Grotta Ferrata. Vers la mme poque, deux de ses cousins germains, du
mme nom que lui, pousrent des princesses, une Odescalchi et une
Barberini. Alexandre Feraldi ne fut pas insensible  l'honneur de ces
alliances, qui relevaient le nom de sa famille. Trois mois aprs, une
succession inespre, qui vint le surprendre pendant la grossesse de sa
femme, le mit pour toujours au-dessus du besoin, en portant son revenu 
vingt-cinq ou trente mille francs. Jamais homme ne fut plus heureux que
le comte Feraldi dans la premire anne de son mariage. Ce petit homme
aimable, vif et sautillant, trs-brun, sans que sa physionomie prsentt
rien de noir; trs-fin et trs-subtil, avec beaucoup de franchise et
d'ouverture de coeur, remplissait de sa joie et animait de sa gaiet le
palais dlabr de ses anctres. Sa femme, assez belle, mais d'une beaut
sche et pour ainsi dire indigente, l'aimait perdument. Ses amis le
plaisantaient quelquefois sur l'excs de son bonheur. O s'arrtera,
disait-on avec emphase, la fortune des Feraldi? Le Pactole court dans
leur jardin; les rejetons des familles princires viennent se greffer
sur leur arbre gnalogique. Nous te prdisons,  trop heureux
Alexandre, que ta femme avant deux mois accouchera d'un pape!

Le 1er septembre 1816, la comtesse mit au monde une fille qui fut
baptise sous le nom de Vittoria. Un an plus tard, Vittoria eut un frre
qu'on appela Victor. Le triomphant petit comte Alexandre n'avait pas
trouv de noms plus modestes pour ses enfants.

C'tait plaisir de l'entendre demander si son fils Victor avait pris le
sein, et sa fille Vittoria avait mang sa bouillie. La comtesse et les
gens de la maison appelaient tout bonnement le petit garon Toto et la
petite Tolla.

Le palais Feraldi est situ dans un des plus nobles quartiers de Rome, 
deux pas de l'ambassade de France. Il n'est ni trs-grand ni trs-beau:
il n'a ni la vtust originale du palais de Venise, ni l'immensit du
palais Doria, ni la majest du palais Farnse; mais il a un jardin.
Tolla fut leve au milieu des arbres et des fleurs. Une grande alle,
abrite contre le vent du nord par une muraille de cyprs, tait sa
promenade d'hiver. A l'ge de sept ou huit mois, elle fit la
connaissance d'un vieux citronnier en fleur qui devint son meilleur ami.
Elle tendait vers lui ses petits bras; elle arrachait  belles mains les
longues fleurs et les gros boutons violacs, et elle les portait  sa
bouche. Le mdecin de la maison, le docteur ly, permit que ds les
premiers jours d'avril on la gardt une heure ou deux au jardin, tendue
en libert sur un tapis,  l'ombre de son citronnier, ou sous un chne
vert, autre ami vnrable. L't venu, c'est au jardin qu'elle prit ses
premiers bains, dans une eau que le soleil avait eu soin de chauffer. La
libert, le mouvement, le grand air et les parfums gnreux qui
s'exhalent des arbres, tout concourut  fortifier ce jeune corps: Tolla
grandit avec les plantes qui l'environnaient, sans effort et sans
douleur. Une promenade au jardin l'endormait en quelques minutes; en
s'veillant elle souriait  la vie,  ses parents et  son jardin. Le
travail des premires dents, si redout des mres, se fit en elle sans
qu'on s'en apert, et un beau matin la comtesse, qui la nourrissait,
poussa un cri de surprise en se sentant mordue par deux petites perles
bien aiguises.

Tous les ans, au mois d'aot, le comte s'embarquait pour Capri, o il
possdait un beau vignoble. Tandis qu'il surveillait ses vendanges, la
comtesse allait vivre  Lariccia, en bon air, dans une jolie _villa_ o,
de mmoire d'homme, personne n'avait pris les fivres. Son mari venait
bientt l'y rejoindre. Ils y restaient avec leurs enfants jusqu'aux
froids, et ne retournaient jamais  Rome avant d'avoir vu cueillir les
olives.

Tolla passa  Lariccia les plus beaux jours de son enfance. Elle y tait
plus libre qu' Rome, quoiqu'on l'et place sous la haute main du petit
Menico, fils d'un fermier de son pre. Menico, c'est--dire Dominique,
avait cinq ans de plus que Tolla et six ans de plus que Toto, mais il
n'abusa jamais de l'autorit que lui donnaient son ge et la confiance
de la comtesse. Il ne savait rien refuser  Tolla. En dpit de toutes
les recommandations de prudence et d'abstinence qu'on ne lui avait pas
mnages, il hissait lui-mme sa petite lve sur tous les nes du
village, et il maraudait  son intention dans les jardins les mieux
enclos. Plus d'une fois on surprit le mentor clatant de rire  la vue
de Tolla qui mordait  belles dents une lourde grappe de raisins jaunes,
ou qui se barbouillait les joues avec une grosse figue violette. Les
jardins, les bois, les nes et Menico furent pendant douze ans les seuls
prcepteurs de Tolla. Sa mre lui apprit un peu de religion et de
musique. Comme on ne la fora jamais de se mettre au piano, elle y vint
toujours volontiers. Ses petits doigts aimaient  courir sur les touches
d'ivoire. Il se trouva qu'elle avait l'oreille juste, et mme, ce qui
est plus rare chez les enfants, le sentiment de la mesure. Le clbre
maestro Terziani, qui l'entendit un jour par hasard, dclara que c'tait
grand dommage de ne lui point donner un matre, mais on le laissa dire.

La religion, et surtout ce catholicisme splendide qui rgne  Rome,
trouva chez elle une me bien prpare. La pompe des crmonies, les
parfums de l'encens, l'or, le marbre, la musique sacre, l'attirrent
invinciblement, comme ce citronnier fleuri auquel elle tendait les bras.
Son imagination avide s'empara du premier aliment qui lui fut offert.
Elle s'prit d'une passion filiale pour la madone, cette dame vtue de
bleu et d'or qu'on lui disait si bonne et qu'elle voyait si belle.
L'enthousiasme puril qu'elle conut pour certaines images se changea
peu  peu en dvotion. A force de prier dans la chambre de sa mre
devant une _Sainte Famille_ de Sassoferrato, elle se lia tout
particulirement avec saint Joseph: elle lui envoyait des baisers, comme
 un vieux et respectable parent de la maison. Tu verras, lui
disait-elle, comme je t'embrasserai, si je vais au ciel! Cette me
aimante n'eut pas besoin d'apprendre la charit. A quatre ans, elle
dchirait ses habits, parce qu'elle avait remarqu qu'on les donnait aux
petits pauvres lorsqu'ils taient dchirs. Elle miettait son djeuner
aux oiseaux du jardin. Ne sont-ils pas notre prochain? disait-elle. Je
nourris mes frres ails. Sa charit s'tendait jusqu'aux morts. Un
jour, sa mre la conduisit  l'glise des Jsuites, o l'on prchait
pour les mes du purgatoire. C'tait dans l'octave de Saint-Ignace, un
mois environ avant qu'elle et accompli sa sixime anne. Pendant tout
le sermon, Toto n'eut d'yeux que pour la statue colossale en argent
massif pose sur un globe de lapis-lazuli; il demanda plusieurs fois 
sa mre si le bon Dieu tait aussi riche que saint Ignace, et s'il avait
en quelque endroit du monde une aussi belle statue. Tolla couta le
prdicateur. Quand la premire quteuse passa prs d'elle, elle jeta
dans la bourse une petite pice de monnaie que sa mre lui avait donne
pour cet usage; mais lorsqu'on vint quter devant elle pour la seconde
fois, comme elle n'avait plus d'argent, elle dtacha vivement son petit
bracelet de corail et le donna aux mes du purgatoire. On ne s'en
aperut que le soir en la dshabillant.

Tu n'aurais pas d, lui dit sa mre, donner ton bracelet sans ma
permission.

Elle rpliqua vivement:

Vous n'avez donc pas entendu, maman, comme ces pauvres mes ont soif?

A treize ans, Tolla savait lire et crire, monter  cheval, grimper aux
arbres, sauter les fosss, jouer du piano, aimer ses parents et prier
Dieu. Son pre s'aperut qu'avec ses petits talents, sa parfaite
ignorance et ses grandes qualits, elle ne ressemblait pas mal  un
buisson d'aubpine en fleur. On rsolut de la mettre en pension.
L'tablissement en vogue en ce temps-l tait l'institut royal de
Marie-Louise,  Lucques. Les lves y accouraient du fond de l'Italie et
mme des pays d'outre-mer et d'outre-monts. Le bruit des concours
annuels qui s'y faisaient et des rcompenses qui y taient dcernes
retentissait dans toute la pninsule, de Naples  Venise. Le comte
Feraldi espra que l'amour de la gloire veillerait chez sa fille le
got du travail, et que l'appt de ces couronnes tant envies lui ferait
regagner le temps perdu. Il la conduisit  la surintendante de
l'institut royal, comtesse Trebiliani.

Tolla, jete sans transition dans les habitudes rgulires et presque
monastiques d'une grande communaut, n'eut pas le temps de regretter sa
libert, sa famille et les bois de Lariccia. Elle s'prit pour l'tude
d'une passion soudaine, mais o la curiosit avait plus de part que
l'mulation. Elle se souciait mdiocrement de paratre savante, mais
elle conut un incroyable dsir de savoir. Toutes les facults srieuses
de son esprit, brusquement veilles, entrrent en travail, et l'on crut
reconnatre que l'oisivet o elle avait vcu avait centupl ses forces.
Son esprit ressemblait  ces terres incultes du nouveau monde qui
n'attendent qu'une poigne de semence pour rvler leur inpuisable
fcondit. Ignorante comme elle l'tait, tout lui parut nouveau, tout
piquait sa curiosit; elle ne ddaignait rien, rien ne lui semblait us
ni banal. Les histoires les plus insipides, les abrgs les plus
nausabonds avaient pour elle autant d'attraits que des romans. La
gographie lui parut une science curieuse et attachante: en feuilletant
un atlas, elle prouvait les motions du voyageur qui dcouvre des
Amriques  chaque pas. Pour tout dire, en un mot, rien ne la rebuta,
pas mme l'arithmtique; elle fut charme de ces petits raisonnements
secs et prcis; elle saisit au premier coup d'oeil tout ce qu'ils ont
d'ingnieux dans leur simplicit, et je ne sais s'il s'est trouv
personne, depuis Pythagore,  qui la table de Pythagore ait fait autant
de plaisir.

A la fin de l'anne 1831, Tolla, sans avoir song un seul instant  se
couvrir de gloire, suivant les intentions de son pre, se trouva la
premire de sa classe et reut la croix d'or, aux applaudissements de
toute la cour. Elle maintint sa supriorit, sans y penser, jusqu'
l'ge de dix-sept ans. Dans l'automne de 1834, un dcret du duc de
Lucques supprima l'institut royal et rendit les lves  leurs familles.
Tolla parlait assez lgamment le franais et l'anglais; elle avait
amass la petite somme de connaissances qu'un pensionnat peut offrir 
une jeune fille; un excellent matre avait cultiv sa voix et chang en
talent ce qui n'tait chez elle que l'instinct de la musique; ses
parents la trouvrent parfaite, et son pre glorieux se hta de la
conduire dans le monde.

Elle y fit une entre triomphale, et Rome se souvient encore de sa
prsentation chez la marquise Trasimeni. Les mres de famille,
intresses  lui trouver des dfauts, avaient arm leurs yeux de la
curiosit la plus malveillante. Elle subit sans s'en douter ce
formidable examen o tous les juges taient prvenus contre elle: elle
en sortit  son honneur. L'aropage des femmes de quarante ans dcida 
l'unanimit qu'elle avait une petite figure franaise assez gentille.
Les hommes la proclamrent de prime saut la plus jolie fille de Rome.

Sa beaut tait de celles qui dcouragent les statuaires et leur font
cruellement sentir l'impuissance de leur art. Ses mains, sa figure et
ses paules avaient la pleur mate du marbre, et cependant le marbre le
plus fidle n'aurait jamais pu passer pour son image. Rien n'tait plus
facile que de rendre la finesse aristocratique de ce nez
imperceptiblement arqu, la courbe fire des sourcils, l'ampleur un peu
ddaigneuse des lvres, le model dlicat des joues, o deux
imperceptibles fossettes se dessinaient par instants; mais David
lui-mme, le sculpteur de la vie, aurait t incapable d'exprimer le
mouvement, la sant, et comme la joie secrte qui animait ces traits
adorables. La jeunesse dans toute sa force clatait  travers cette
enveloppe dlicate; la pleur de son visage tait saine et robuste. Elle
ressemblait  ces lampes d'albtre qu'une flamme intrieure fait
doucement resplendir. Ses yeux chtains, mais qui paraissaient noirs,
avaient le regard doux, tonn et un peu farouche d'une jeune biche qui
coute les chos lointains du cor. Sa chevelure longue, paisse et
soyeuse, s'entassait sur sa tte et dbordait en deux boucles pesantes
jusque sur ses paules. Son corps mignon, souple, frle, et cependant
vigoureux, ressemblait  ces statues antiques dont la vue n'inspire que
de hautes penses et de nobles dsirs, quoiqu'elles se montrent sans
voiles et qu'elles ne soient vtues que de leur chaste beaut. Ses mains
taient petites, et son pied aurait t remarqu  Sville ou  Paris.

Tolla fut d'autant plus admire  Rome qu'elle n'avait pas une beaut
romaine. Cette nation vigoureuse qui se baigne dans les eaux jaunes du
Tibre a conserv, quoi qu'on dise, une assez bonne part de l'hritage de
ses anctres. Les hommes ont toujours cet air mle et srieux, cette
noble prestance et cette dignit extrieure qui distinguaient jadis un
Romain d'un Grec ou d'un Gaulois; les femmes sont encore ces belles et
massives cratures parmi lesquelles le vieux Caton choisissait la
gardienne de son foyer et la mre de ses enfants. Les jeunes Romaines,
avec leur front bas, leur face brillante, leurs puissantes paules,
leurs bras charnus, leurs jambes paisses, leurs pieds solides et leur
large et opulente beaut, semblent si bien prdestines aux devoirs de
la famille, qu'il est difficile de voir en elles autre chose que des
mres et des nourrices futures: elles ont la physionomie plantureuse et
fconde de cette brave terre d'Italie qui a nourri sans s'puiser tant
de fortes gnrations. Leur regard, leur sourire, et jusqu' leur
coquetterie ont quelque chose de tranquille, de positif et de convenu,
comme le mariage et le mnage. Au milieu de cette foule un peu banale,
Tolla surprenait l'admiration par une grce plus pre, par des
mouvements plus vifs, par je ne sais quel charme bizarre et inusit. Son
entre produisit sur les regardants une impression analogue  celle que
vous prouveriez, si dans un boudoir tout imprgn de poudre  la
marchale quelque brise soudaine apportait les fraches senteurs d'une
fort. Ds ce moment, tous les sourires parurent fades, except le sien,
et toutes les plantes robustes au milieu desquelles elle glissait au
bras de son pre ne furent plus que des poupes majestueuses.

Elle avait choisi pour son dbut une toilette extrmement simple, qui
fut copie ds le lendemain par toutes les brunes, et qui resta  la
mode pendant deux ou trois mois. C'tait une robe de tarlatane avec un
dessous de taffetas blanc, un camlia blanc au corsage, un large velours
ponceau dans les cheveux, et une longue pe d'argent plante
horizontalement dans la natte, suivant la mode des filles de la campagne
et des _minintes_ du Transtevre. Cette coiffure rustique inspira au
fameux improvisateur Benzio un sonnet qui se terminait ainsi:

D'o viens-tu? De la cour imposante d'un roi ou de la modeste chaumire
d'un berger? Est-ce _contessina_ (petite comtesse) que l'on te nomme? ou
faut-il t'appeler _contadina_ (paysanne)?

Si tu es _contessina_, tous les bergers vont s'armer contre la
noblesse; si tu es _contadina_, tous les comtes vont acheter des gutres
de cuir et des vestes de velours.

Tolla supporta sans aucune gaucherie le petit triomphe qui lui fut
dcern. On sait combien il est difficile d'essuyer, sans perdre
contenance, une averse de compliments. Cette preuve, trs-rude en tout
pays, est formidable en Italie, dans la patrie de l'hyperbole. Tolla
s'entendit comparer  ce que les trois rgnes de la nature renferment de
plus exquis: on lui dcerna  bout portant la qualification d'astre, de
merveille et de divinit. Les femmes elles-mmes prirent part  ce
concert, toutes prtes  la proclamer vaniteuse si elle acceptait les
louanges, et sotte si elle les repoussait. Mais elle trouva dans
l'enjouement naturel de son esprit un refuge contre l'une et l'autre
accusation: elle ne reut ni ne rejeta les flatteries sous lesquelles on
esprait l'accabler. Tantt elle les accueillit en badinant et d'un ton
qui voulait dire: J'coute par politesse les sottises que la politesse
vous a inspires; tantt elle les renvoya plaisamment  leurs auteurs,
quand leurs auteurs taient des femmes. Elle payait leurs louanges avec
usure, et rendait des diamants pour des cristaux, des soleils pour des
toiles. Ces innocentes malices de la navet obtinrent les
applaudissements muets, mais unanimes, de tous les hommes; il est si
difficile de rsister aux charmes de la jeunesse! C'est ainsi que la
plus jolie fille de Rome, sans chercher l'esprit, sans faire _de mots_
et sans mdire de personne, gagna haut la main son brevet de femme
d'esprit.

Si Tolla n'avait eu pour elle que son esprit et sa beaut, elle aurait
trouv un pouseur; mais comme elle avait une dot, il s'en prsenta
quarante. Le comte Feraldi ne se faisait pas faute de dire  qui voulait
l'entendre: Il y a vingt mille sequins ou cent mille francs de bon
argent dans un coffre de ma connaissance pour le brave garon que
choisira la plus jolie fille de Rome. Tolla dansa pendant deux hivers
avec toute la jeunesse des tats pontificaux sans choisir personne. Ses
parents ne la pressaient pas. Prends ton temps, lui disait son pre. Je
conviens qu'il n'est pas facile de trouver un homme digne de toi: pour
ma part, je n'en connais point. La comtesse,  qui ses bonnes amies
demandaient, par pure charit, pourquoi Tolla, avec sa beaut, son
esprit et sa dot, tait arrive  l'ge de dix-neuf ans sans se marier,
leur rpondait sans malice aucune: Nous ne sommes pas de ces parents
qui grillent de se dbarrasser de leurs filles. Tolla dans le monde
tait l'orgueil de son pre; Tolla dans sa famille tait la vie et la
bonne humeur de la maison. Entre un bal et une promenade  cheval avec
son frre, qui venait de terminer ses tudes, elle partageait avec sa
mre les travaux domestiques et les soins du mnage; elle revoyait les
comptes du _ministre_, c'est--dire de l'intendant; elle traait  sa
femme de chambre, qui lui servait de lingre et de couturire, le dessin
d'un col ou d'une paire de manches; elle prsidait  quelque arrangement
nouveau dans son cher jardin, o elle travaillait en chantant  un bel
ouvrage de tapisserie. Elle tait prsente partout, voyait tout, savait
tout, disposait tout, commandait, souriait et plaisait  tout le monde.
Cette petite personne mondaine, cette danseuse infatigable, cette
cuyre intrpide qui sautait les barrires et les fosss, pratiquait au
palais Feraldi toutes les gracieuses vertus d'une mre de famille.




II


Le 30 avril 1837, l'lite de la noblesse de Rome tait runie chez la
marquise Trasimeni. Les jeunes gens dansaient au piano dans le salon des
tapisseries; quelques mres de famille surveillaient nonchalamment les
plaisirs de leurs filles; les papas jouaient au whist dans le boudoir de
la marquise; le jardin, de plain-pied avec l'appartement, tait peupl
d'une douzaine de fumeurs qui promenaient dans l'obscurit la lueur de
leurs cigares. On jouissait des premires douceurs du printemps et des
derniers plaisirs de l'hiver.

Mme Assunta Trasimeni avait alors la maison la plus agrable et la moins
bruyante de Rome. Les trangers ne s'y faisaient point prsenter, ou s'y
ennuyaient mortellement, faute de pouvoir comprendre le charme intime et
la grce silencieuse de ces runions; mais les Romains auraient regard
comme une calamit publique la suppression des jeudis de la marquise. Ce
haut salon, dont la vote, peinte  fresque par un lve de Jules
Romain, portait quatre grandes figures un peu effaces reprsentant
Rome, Naples, Florence et Venise; ces belles tapisseries du XVIe sicle,
dont le temps avait adouci et fondu les couleurs; ces meubles d'bne
imperceptiblement fendille; ce vieux lustre de cristal de roche; ce
piano de Vienne, dont les sons taient amortis par les tentures, tout
respirait une bonhomie grandiose et un peu triste. Les domestiques,
enfants de la maison, vtus de livres hrditaires, prsentaient si
cordialement les verres de limonade, que pas un des invits ne songeait
 regretter les rceptions fastueuses et la prodigalit banale de tel
prince ou de tel banquier.

Le salon, les meubles, les habitudes douces et rgulires de la maison,
tout encadrait merveilleusement la figure de la marquise. Elle touchait
 sa quarantime anne; elle tait grande, un peu maigre, et blonde avec
d'admirables yeux noirs. Sa beaut tait faite de dignit, de
bienveillance et de tristesse. Elle portait invariablement une robe de
velours noir, et personne ne se souvenait de l'avoir vue autrement
vtue, mme dans sa jeunesse et du vivant de son mari. Quoique sa mre
lui et laiss de beaux diamants, on ne lui vit jamais d'autres bijoux
qu'une petite bague d'or, presque use, qui n'tait pas un anneau de
mariage. Cette digne et srieuse personne ne riait jamais; son sourire
avait je ne sais quoi de rsign. Elle n'aimait ni le jeu, ni la
conversation, ni la musique, except quelques vieux airs qu'elle jouait
sur son piano lorsqu'elle tait seule; elle avait renonc  la danse ds
l'ge de dix-neuf ans, une anne avant son mariage. Sa position et la
fortune de son mari l'avaient condamne  recevoir et  aller dans le
monde; cependant ni dans le monde ni chez elle aucun homme ne lui avait
fait la cour. Une heure d'entretien lui avait toujours suffi pour
teindre les passions que sa beaut avait allumes. L'amour le plus
intrpide aurait recul devant le spectacle de ce coeur bris, de cette
sensibilit teinte, de cette me pleine de ruines mystrieuses. Elle
n'aimait, aprs Dieu, que son fils Philippe, un beau jeune homme de
vingt ans, qui venait d'entrer dans la garde noble. Elle ne hassait
personne: le seul homme dont elle vitt la rencontre tait un ancien
ami de son mari, le colonel Coromila. Sa vie gale et monotone tait
comme un tissu de prires et de bonnes actions. Toutes ses matines se
passaient  l'glise des Saints-Aptres, sa paroisse; le soir, elle
allait dans les salons, comme une soeur de charit dans les mansardes,
pour soutenir les faibles et soulager les affligs. Elle excellait 
consoler les amours malheureux et  gurir ces secrtes blessures de
l'me pour lesquelles le monde a si peu de piti. Elle s'employait, avec
une prdilection visible,  marier les jeunes filles et  aplanir les
obstacles que l'ingalit des fortunes lve entre ceux qui s'aiment. La
marquise avait dtach de son revenu une somme assez forte destine 
doter annuellement quatre filles pauvres; mais, en dehors de cette
fondation pieuse, il lui arriva, dit-on, plus d'une fois de complter la
dot d'une fille de noblesse. Ses petites soires du jeudi ont fait en
une anne plus de mariages que les grands bals du prince Torlonia n'en
feront en dix ans. Elle ne recevait cependant que de huit heures 
minuit. Sa sant ne lui permettait pas les longues veilles, et ce
n'tait pas sans dessein qu'entre tous les jours de la semaine elle
avait choisi le jeudi. Les invits se retiraient  minuit moins un
quart, de peur d'empiter sur le vendredi, jour de mortification, o les
thtres font relche dans toute l'Italie.

C'tait un prjug rpandu dans Rome que toutes les unions contractes
sous les auspices de la marquise taient ncessairement heureuses, et
lorsqu'on voulait dsigner un mauvais mnage, on disait: Ils n'ont pas
t maris par la Trasimeni.

Quoique cette sainte femme ft un objet de vnration pour tous et
d'admiration pour quelques-uns, la curiosit publique, qui ne perd
jamais ses droits, cherchait encore, aprs plus de vingt ans, le secret
de sa tristesse; mais personne ne connaissait le chagrin qui avait
assombri une si belle vie. La comtesse Feraldi, son amie d'enfance, se
rappelait que la belle Assunta avait refus deux ou trois fois la main
du marquis Trasimeni, sans que rien pt expliquer cette rpugnance. Le
jour du mariage, on avait eu beaucoup de peine  lui faire quitter le
noir pour lui faire prendre le costume traditionnel des maries. Elle
avait dit  sa mre en partant pour l'glise: J'entre dans le mariage
comme dans un couvent. De ces souvenirs trs-vagues, dont
l'authenticit mme tait fort conteste, quelques personnes avaient pu
conclure que la marquise portait le deuil d'un premier amour.

Au moment o commence cette histoire, Mme Trasimeni tait assise dans un
coin du grand salon, entre la comtesse Feraldi et une trangre tablie
depuis plusieurs annes  Rome, la gnrale Fratief. Tout en causant,
ces trois mres regardaient avec une satisfaction visible un quadrille
o leurs enfants taient runis. Philippe ou Pippo Trasimeni dansait
avec Tolla, en face de Nadine Fratief, toute fire d'avoir pour cavalier
le lion des bals de Rome, le roi de la jeunesse dore, Lello Coromila,
des princes Coromila-Borghi.

Pour un homme averti, les physionomies de ces quatre jeunes gens
auraient t un spectacle curieux. Lello Coromila paraissait causer
trs-vivement avec sa danseuse, qui semblait plaisanter et rire sans
arrire-pense, avec tout l'abandon de la jeunesse. Pippo lutinait Tolla
pour avoir une petite rose ple qu'elle avait attache  son corsage, et
Tolla, qui ne cda qu' la dernire figure de la contredanse, tait
trs-anime  la dfense de son bien. Ni Mme Feraldi, ni la gnrale, ni
mme la bonne marquise, avec sa pntration maternelle, ne devinaient
les sentiments cachs sous cette surface de gaiet et d'indiffrence;
mais,  mieux surveiller les visages, elles auraient reconnu que les
yeux de Lello dvoraient Tolla; que Tolla, confuse, inquite et presque
heureuse, se dbattait contre un sentiment nouveau pour elle; que Pippo,
leur ami commun, les regardait l'un et l'autre en homme qui voudrait les
voir l'un  l'autre; et que Nadine, malgr une exprience prmature de
l'art de feindre, laissait percer dans ses yeux un peu d'amour, beaucoup
d'ambition, et une de ces haines concentres dont les femmes seules sont
capables.

Manuel ou Lello Coromila tait le fils cadet du prince Coromila-Borghi.
Les Coromila, si l'on en croit leur arbre gnalogique, datent de la
guerre de Troie. L'histoire de leur famille remplit trois volumes
in-quarto, publis  Parme en 1780 par l'admirable imprimerie de Bodoni.
Le tome premier s'arrte  l're chrtienne, le second  l'an 1000; le
troisime, qui est presque entirement authentique, contient la gloire
srieuse de la famille. Ser Tita Coromila, grand amiral de la rpublique
de Venise et pre du doge Bartolomeo Coromila, remporta,  la fin du XVe
sicle, la victoire navale de Naxie, qui arrta l'lan de la flotte
turque et assura  Venise la domination de l'Archipel. Giuseppe Coromila
tait le chef de l'ambassade qui vint complimenter le roi de France
Henri IV,  son avnement au trne. En mai 1797, lorsque le gouvernement
aristocratique de Venise abdiqua en faveur du peuple, Ludovico Coromila
quitta sa patrie et vint s'tablir  Rome avec sa famille. Les domaines
de cette grande maison sont situs, partie dans la Romagne, partie dans
le royaume lombard-vnitien. Leur palais du Corso est le plus magnifique
de tous ceux qu'on admire  Rome; leur villa d'Albano a des jardins
aussi vastes et plus varis que ceux de Versailles, et ils conservent 
Venise quatre palais sur le grand canal. Les trois branches de la
famille runissent entre elles une fortune territoriale value  prs
de cinquante millions; les Coromila-Borghi possdent un peu plus du
quart de ce fabuleux patrimoine.

Tandis que l'hritier des doges s'avanait, pour la pastourelle,
au-devant de Nadine et de Tolla, la grosse gnrale Fratief couvait des
yeux les millions qu'elle voyait danser en sa personne, et rptait pour
la centime fois un pangyrique uniforme des perfections de Lello. Elle
s'obstinait  l'appeler le prince Lello, quoiqu'on lui et redit 
satit que Lello n'tait et ne serait jamais prince. Le seul prince
Coromila Borghi tait son pre, le vieux Luigi, aprs qui le titre
passait  l'an. Lello devait se rsigner, comme son oncle le colonel,
 n'tre jamais que le chevalier Coromila; mais la gnrale ne regardait
point les choses de si prs. Chaque fois qu'il lui arrivait de se
mprendre, elle allguait que chez elle, en Russie, tous les enfants
d'un prince sont princes, le prince et-il une douzaine d'enfants.

La personne de Lello Coromila, sans justifier le lyrisme maternel de la
gnrale, n'tait point faite pour dplaire. Sa taille tait haute, ses
paules larges, son attitude prpondrante. Il avait vritablement une
physionomie romaine. Ses grands yeux  fleur de tte ne manquaient pas
d'un certain feu; son oreille rouge, son teint fleuri, sa voix sonore
rvlaient une sant excellente et une organisation robuste; sa barbe
noire, qui n'avait jamais t rase, frisait lgrement sur ses joues;
ses cheveux presque bleus s'enlevaient vigoureusement sur un cou plus
blanc que celui d'une femme. Il avait les mains fortes et peu effiles;
mais elles taient si blanches, si grasses et si fermes, que leur
carrure inspirait la sympathie et la confiance. A tout prendre, Lello
tait un fort beau jeune homme de vingt-deux ans.

De son esprit la gnrale n'en disait mot: les choses de l'esprit
n'taient pas du domaine de la gnrale. Elle s'extasiait sur sa grce,
son lgance, sa gaiet, ses folies, sa pit. Lello tait le
boute-en-train de la jeunesse romaine. Jusqu' l'ge de vingt et un ans,
il avait vcu sous la surveillance svre de son aeul maternel; mais
depuis une anne il s'tait donn carrire. Il tait l'organisateur de
tous les plaisirs, l'inventeur de tous les bons tours, le roi de tous
les bals, le conducteur de tous les _cotillons_. Du reste, il entendait
la messe tous les jours, rcitait le rosaire en famille tous les soirs,
recevait les sacrements  tout le moins deux fois par mois, et
s'agenouillait sur le passage de la procession des quarante heures.

Il tait bien rare que la gnrale, entrane par sa proccupation
dominante ne mlt point  son pangyrique l'loge du palais Coromila,
de la galerie estime deux millions, des curies revtues de marbre
blanc comme une glise, des voitures, des livres et des cent cinquante
serviteurs qui peuplaient la maison. Elle assaisonnait ces propos d'un
certain nombre de _ah!_ prononcs avec une aspiration gutturale
particulire aux gens du Nord. Dans sa bouche, cette exclamation tait
je ne sais quoi de mitoyen entre _ah!_ et _ach!_

Lorsqu'elle eut tout dit, elle passa, suivant sa coutume,  l'loge de
sa fille, qu'elle appelait majestueusement mademoiselle ma fille. Elle
abusait de la patience inaltrable de la marquise et de Mme Feraldi pour
redire les perfections de Nadine, ses talents, la dpense qu'on avait
faite pour son ducation  Paris et  Rome, les inquitudes qu'elle
avait donnes dans son enfance, la crainte qu'on avait eue de la voir
scrofuleuse comme presque toutes les jeunes filles de l'aristocratie
russe, les sirops amers qu'elle avait pris, les beaux rsultats qu'on
avait obtenus, ses os raffermis, sa taille redresse, les appareils de
Valrius devenus inutiles, sa beaut de jour en jour plus brillante, les
succs qu'elle avait eus dans le monde, les partis qu'elle avait refuss
(le plus modeste tait d'un million), les triomphes qui l'attendaient 
Ptersbourg, les bonts de l'empereur Nicolas, qui la regardait comme sa
fille adoptive et lui destinait le _chiffre_ des demoiselles d'honneur,
enfin la belle entre qu'elle ferait  la cour de Russie avec une robe
tranante de velours ponceau, un _kakochnick_ brod d'or et de perles,
et le chiffre en diamants sur l'paule gauche.

Mme Fratief parlait comme les autres crient. Elle joignait  ce petit
dfaut l'habitude de se rpter souvent et d'inventer quelquefois; mais
il tait convenu qu'elle avait bon coeur. D'ailleurs sa qualit
d'trangre, le train qu'elle menait et le soin qu'elle avait pris
d'lever sa fille dans la religion romaine la faisaient tolrer dans la
plus haute socit. On lui savait gr d'avoir amen dans le giron de
l'glise la fille d'un gnral russe, et drob au schisme grec une me
de qualit. Le mange dsespr auquel elle se livrait pour attirer
l'attention du jeune Coromila n'inquitait personne. On savait que Lello
n'tait pas encore  marier, et d'ailleurs sa famille lui destinait une
princesse. Mme Trasimeni laissa donc  la gnrale tout le temps
d'achever les deux portraits qu'elle recommenait tous les soirs pour
avoir le plaisir de les enfermer dans le mme cadre. Lorsqu'on fut au
_kakochnick_ et au chiffre en diamants, qui formaient la proraison
habituelle, la marquise aprs un petit compliment  l'adresse de Nadine,
se tourna vers Mme Feraldi: Et Tolla?

--A propos! c'est vrai, ajouta la gnrale. On dit que vous la mariez,
j'en serai bien heureuse.

--Cela n'est pas encore fait, reprit vivement Mme Feraldi. Tu sais, ma
chre, dit-elle  la marquise, que dans les premiers jours du mois
dernier, nous avons reu deux lettres, l'une de mon frre d'Ancne,
l'autre de mon cousin de Forli, qui proposaient, chacun de son ct, un
mari pour Tolla. Le jeune homme de Forli a vingt-quatre ans; il est fils
unique, et il aura vingt mille francs de rente.

--Mais c'est magnifique, chre comtesse! interrompit la gnrale, et
j'espre bien que Tolla...

--Tolla a vu celui qu'on lui proposait. C'est un beau garon, grand,
blond et parfaitement lev. Elle l'a refus net.

--Sans dire pourquoi?

--Elle a dit qu'il lui tait antipathique. L'autre n'est pas encore venu
de Cme, et il ne viendra que si nous lui donnons des esprances. On le
dit fort bien de sa personne; il n'a pas trente ans. Il est plus riche
que notre prtendant de Forli. Nous nous sommes informs de sa
rputation; nous n'en avons appris que du bien. Il sait quelle est la
dot de Tolla, et il vient d'crire  mon mari qu'il en tait
trs-satisfait, qu'il se serait content de moiti. Ce que je cherche,
disait-il en terminant, c'est une amie, une femme aimante, une bonne
mre de famille, une personne enfin qui sache me pardonner mes
innombrables dfauts.

--Ah! c'est beau! c'est admirable! c'est sublime! s'cria la gnrale,
et, dans un sicle comme le ntre, o les jeunes gens sont devenus plus
gostes que les vieillards! Le digne jeune homme! j'espre bien que
Tolla ne le refusera pas!...

La gnrale en tait l de ses exclamations, lorsqu'un murmure aussi
lger, aussi rapide, aussi dru et aussi prcis que le bruit du vent dans
les feuilles sches, se rpandit dans le salon, dans le jardin, dans la
salle de jeu, dans tous les coins de la maison, et vint enfin bourdonner
autour de ce trio de mres de famille. Une nouvelle imprvue, et qui les
frappa toutes les trois comme un coup de foudre, arriva jusqu' elles
sans qu'on pt savoir d'o elle tait venue. C'tait une de ces rumeurs
agiles et discrtes qui semblent se rpandre d'elles-mmes et par leur
propre force, et qui entrent dans toutes les oreilles sans qu'on les ait
vues sortir d'aucune bouche. Lorsqu'elle s'abattit sur le divan de la
marquise, des motions bien diverses, mais galement violentes, se
peignirent sur le visage des trois mres qui causaient ensemble. La
gnrale rougit comme une apoplectique: le dsappointement, la jalousie,
l'avarice due, l'ambition dtrne, la crainte du ridicule, la
rsolution de combattre, la confiance dans ses forces, et au pis aller
l'espoir de la vengeance, en un mot toutes les passions haineuses
passrent avec la rapidit de l'clair sur cette large figure
empourpre. Mme Feraldi surprise par un coup de bonheur auquel elle
n'tait point prpare, s'arrta bouche bante, aussi stupfaite qu'un
aveugle qui recouvrerait la vue devant un feu d'artifice. La bonne
marquise, qui avait vu natre Tolla, qui l'appelait tendrement ma
fille, et qui n'avait consenti  recevoir un Coromila dans sa maison
que sur les instances de Philippe, rprima un mouvement de surprise
douloureuse et fit rentrer deux grosses larmes, lorsqu'elle entendit
murmurer cette terrible nouvelle: Savez-vous? Lello aime Tolla!

La comtesse et la gnrale, en femmes du monde, furent promptes  cacher
leur motion. La gnrale surtout escamota si vivement son dpit, que
l'oeil d'une ennemie n'aurait rien vu. La conversation se prolongea sans
incident jusqu' onze heures trois quarts, et l'on ne s'entretint que de
la pluie et des sermons de l'abb Fortunati, qui faisait merveille aux
Saints-Aptres. Tolla conduisit le _cotillon_ avec Lello. M. Feraldi,
qui bouillait d'impatience en attendant l'heure du dpart, gagna
cinquante-deux fiches  son oncle le cardinal Pezzato. Tout le monde se
retira  l'heure ordinaire, et la gnrale, en remerciant la matresse
de la maison, suivant l'usage tabli en Russie, assura qu'elle n'avait
jamais pass une soire plus dlicieuse.

En arrivant au grand escalier, Tolla voulut prendre le bras de son pre;
mais, sur un signe du comte, elle partit devant avec Toto. Elle trouva
sous le vestibule un colosse hl qui l'enveloppa maternellement dans
une lourde pelisse. C'tait son ancien pdagogue de Lariccia, le fidle
Menico. Il pleut un peu, lui dit-il, et, quoique la maison ne soit pas
loin, Amarella m'a envoy. Mais qu'avez-vous, mademoiselle? Il vous est
arriv quelque chose?

--Tu crois, mon Menico?

--J'en suis sr, mademoiselle. Il y a deux choses au monde que je
connais bien, c'est le ciel et votre visage. Ici et l, je sais quand
l'orage doit venir.

--J'ai donc la figure  l'orage?

--Non, mais il me semble que vous tes  la fois heureuse et fche.
Est-ce vrai, mademoiselle?

--Peut-tre; mais pourquoi veux-tu que je te dise mes secrets, mon
pauvre Dominique? Ce sont choses o tu ne peux rien.

--Pardonnez-moi, mademoiselle, je puis toujours _faire finir_ celui qui
voudrait vous fcher. Venez, que je vous dbarrasse de votre manteau:
nous sommes arrivs.

Le comte et la comtesse accouraient sur les pas de leurs enfants aprs
une confrence d'une minute. Toto se retira discrtement, sans faire
allusion  ce qu'il avait entendu dans la soire. Le comte embrassa sa
fille et sa femme et rentra chez lui. Menico alla se coucher  l'curie,
o un palefrenier lui prtait la moiti de son lit. Mme Feraldi
reconduisit Tolla dans sa petite chambre, la fit asseoir sur le seul
canap qui s'y trouvt, s'y jeta vivement  ct d'elle, l'embrassa avec
effusion et lui dit: Raconte-moi tout! Il t'aime?

--Je le crois.

--Depuis quand?

--Qui sait? Peut-tre depuis le commencement de l'hiver.

--Te l'a-t-il dit?

--Jamais. La seule preuve d'amour qu'il m'ait donne pendant six mois,
c'est de m'inviter  danser de prfrence  toutes les autres. On me
l'enviait assez! La Russe a fait des pieds et des mains pour obtenir un
_cotillon_ avec lui; elle n'y est jamais parvenue. Moi, je ne regardais
cette prfrence que comme un hommage rendu  la sagacit avec laquelle
j'excutais les nouvelles figures que nous inventions; mais ces
demoiselles avaient de meilleurs yeux que moi: il y a longtemps qu'elles
ont remarqu le plaisir qu'il prouve  me faire danser, l'empressement
avec lequel il me cherche en entrant dans un salon, sa joie ds qu'il
m'aperoit, son dsappointement si je n'y suis pas. D'ailleurs il a
parl.

--A qui?

--A ses amis. Il n'a jamais os me dire qu'il m'aimait, mais il a eu
l'imprudence de le laisser voir aux cinq ou six tourdis qui composent
sa cour. Ceux-l l'ont appris  d'autres; ils se sont mis  me
perscuter de cet amour, ils ont prtendu que je le partageais, et je ne
danse pas avec l'un d'entre eux sans qu'il me dise: Lello vous aime.

--Lello vous aime! rpta Mme Feraldi en serrant sa fille dans ses bras.
Et que leur rpondais-tu?

--Moi? La premire fois que Pippo Trasimeni s'amusa  me dire que
j'tais aime et que j'aimais, je lui rpondis avec vivacit: Comment
m'estimez-vous assez peu pour croire que je m'amuserais  faire l'amour
par passe-temps?--Je ne dis pas cela, reprit-il.--Pardonnez-moi, vous le
dites. Le caractre de M. Coromila est connu; on sait que depuis la mort
de son grand-pre il a frquent des jeunes gens de toute sorte, au lieu
de s'en tenir  ceux qui vous ressemblent, Pippo. On rpte partout
qu'il se joue de la chose du monde la plus srieuse, l'amour; qu'il est
un de ces hommes qui n'ont d'autre occupation au monde que de tromper
notre sexe, et qu'une liaison avec lui ne saurait amener rien de bon.

--Et Pippo t'a rpondu?

--Rien.

--Il te donnait raison.

--Oui; mais le jeudi suivant je le retrouvai chez sa mre; et il me dit:
Lello vaut mieux que vous ne pensez; il ne parle que de vous et il vous
aime  la folie. C'est la seule fois qu'on m'ait dit du bien de Lello.

--Et qui est-ce qui t'en a dit du mal?

--Toutes les femmes. Voici plus de quatre mois que les filles de mon ge
se servent de son nom pour me perscuter. L'une vient me dire: Enfin,
vous tes amoureuse, et c'est Lello qui a fait ce miracle-l! Une autre
me flicite d'avoir fix le plus volage des hommes. Mlle Fratief
n'a-t-elle pas eu le front de me dire un jour  brle-pourpoint:
Franchement, ma chre, comptez-vous vous faire pouser par Lello? Une
question si impertinente, venant d'une fille qui n'est pas mon amie et
que je connais  peine, me saisit tellement que je restai un instant
sans parole; mais je revins  moi, et je lui rpondis que j'tais
incapable de m'intresser  une personne qui n'aurait pas les vues les
plus honntes. Elle rpliqua vivement: Ne vous fiez pas  Lello: il en
a tromp plus d'une, et il change d'amour deux fois par mois. Je
l'entendais dcrier partout comme un homme lger; mais je ne savais
comment concilier l'effronterie dont on l'accusait avec le respect qu'il
tmoignait pour moi. Jamais il n'a pris une de ces liberts que les
jeunes gens se permettent au bal; jamais il ne m'a serr la main en
valsant. Quand nos regards se rencontraient, il tait plus prompt que
moi  dtourner les yeux. Quelquefois j'enrageais de penser qu'il
affichait devant les autres un si grand amour pour moi, sans m'en avoir
donn la moindre marque. Puis, songeant au respect qu'il me tmoignait,
j'en tais touche. Peut-tre est-ce l ce qui a pris mon coeur.

--Tu l'aimais! Pourquoi ne m'en as-tu rien dit?

--Je l'aimais peut-tre; mais, comme il ne m'avait pas donn de marques
visibles de son amour, je n'osais pas m'avouer le mien  moi-mme. Il me
semblait que c'tait une folie d'aimer sans savoir que j'tais paye de
retour, sinon par les bavardages des effronts qu'il avait autour de
lui. C'est alors que vous avez fait cette petite maladie qui vous a
retenue trois semaines  la maison, et moi avec vous. Trois semaines
sans le voir! La privation que je ressentis me donna la mesure de mon
amour. Pendant cette longue sparation, on dansa trois fois chez la
Trasimeni et deux fois  l'ambassade de France. Ces jours-l je restai 
ma fentre jusqu' la fin de la soire, pour avoir le plaisir d'entendre
sa voix lorsqu'il sortirait avec ses amis. J'avais soin de me cacher
dans l'ombre de mes rideaux: je serais morte de honte, s'il avait pu
seulement souponner ma faiblesse. Quelquefois je l'entendais parler de
moi avec ses camarades. Un soir, tandis que ses amis chantaient 
tue-tte une grosse chanson dont le refrain tait:

      L'acqua fa male,
    Il vino fa cantare,

je reconnus sa belle voix qui fredonnait cette chanson des pcheurs de
Sainte-Lucie:

    Io ti voglio ben assai,
    Ma tu non pensi a me!

et il lana en s'loignant un soupir grave et puissant qui semblait
sortir du fond de son coeur. Peut-tre, s'il avait os me dclarer sa
passion, aurais-je su y rsister et la combattre par le ddain; mais
cette extrme timidit, si rare chez un homme, me subjugua.

--Mais, ce soir, qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit? Il s'est donc trahi?

--Mon Dieu! non. Ce soir, Pippo m'a demand cette fleur que j'avais 
mon corsage; je la lui ai donne. Aprs la contredanse, Lello a entran
son ami dans le jardin, et, lorsqu'ils sont rentrs, Pippo n'avait plus
la fleur  sa boutonnire. Je devinai le chemin qu'elle avait pris, mais
j'eus l'air de ne rien savoir, et je demandai  Pippo ce qu'il en avait
fait; il me rpondit: Lello m'a tant pri de la lui donner, qu'il a
bien fallu en faire le sacrifice. Je feignis d'tre pique, mais
j'aurais voulu sauter au cou de ce bon Pippo. Malheureusement on les
avait suivis au jardin, on les avait couts, on a parl, et voil
comment vous avez tout appris.

--Mieux vaut tard que jamais, ajouta la comtesse, trop heureuse pour
formuler un reproche. Maintenant, terrible enfant, coute-moi. Tu aimes.
Si nous t'abandonnons  tes inspirations, cet amour ne te donnera que
des chagrins: j'en attends quelque chose de mieux. Me promets-tu de
suivre mes conseils et ceux de ton pre?

--Oui, ma mre.

--Si Lello t'crit, tu nous montreras ses lettres?

--Oui, ma bonne mre.

--Tu ne lui rpondras rien sans nous consulter?

--Rien.

--Toutes les fois que tu le rencontreras dans le monde, tu me rpteras
ses paroles et les tiennes?

--Je le promets.

--Et moi, je te promets que tu seras avant un an la femme de Lello.
Bonne nuit, madame Coromila!

La comtesse courut retrouver le comte, qu'une proccupation violente
tenait veill. Ils passrent la nuit  dbattre un plan de campagne
dont le rsultat devait tre le bonheur de leur fille et la grandeur de
la maison Feraldi.




III


Tandis que Tolla se confessait  sa mre, Mme Fratief se faisait
raconter par Nadine l'vnement de la soire et les amours de Lello.
Elle lui reprocha amrement de ne l'avoir pas tenue au courant de ce qui
se passait. Si Nadine n'en avait rien dit, c'est qu'elle avait une
confiance limite dans le bon sens de sa mre: elle raisonnait comme ces
chasseurs qui aiment mieux chasser sans chien qu'avec un chien mal
dress.

Mme Fratief, ne Redzinska, tait veuve du gnral Fratief, aide de camp
de l'empereur Alexandre. Aprs la campagne de France, Fratief, qui
n'tait plus jeune et que les plaisirs faciles de Paris avaient vieilli
autant que la guerre, fut nomm gouverneur de Varsovie. Il vit, au
premier bal qui lui fut donn par la ville, la clbre Sophie Redzinska,
dont la beaut opulente lui rendit six mois de jeunesse. Il l'pousa
sans dot et malgr les remontrances de la cour, qui se scandalisait de
voir un gnral illustre, un ami de Souvarof et un favori du matre
s'abaisser jusqu' une Polonaise. Le vieux soldat, aiguillonn par un
dernier amour, sut donner  ses faiblesses une couleur politique et
persuader  l'empereur qu'une telle msalliance rallierait la noblesse
de Varsovie. Aprs une anne de mariage, il mourut, comme le roi Louis
XII, au milieu de son bonheur domestique. La gnrale resta veuve 
vingt ans avec une fille de trois mois. Son mari laissait pour tout
hritage une anne de solde, quarante mille francs environ. Fils d'un
petit marchand de la troisime guilde, il avait pouss sa fortune,
franchi tous les grades de l'arme et escalad tous les degrs de la
noblesse, sans songer  s'enrichir. Mme Fratief, qu'on appelait 
Varsovie _la belle et la bte_, avait si bien mis  profit la courte
dure de son rgne, elle avait regard de si haut ses compatriotes et
ses anciens amis, protg si ddaigneusement sa famille et gouvern sa
bonne ville d'un air si impertinent, qu'elle fit en peu de temps une
ample provision d'ennemis. Toutes les autorits de la ville assistrent
par devoir aux funrailles du gnral, mais sa veuve ne reut pas quatre
visites. Le patriotisme polonais saisissait l'occasion de faire pice 
la Russie, sans danger. La belle Sophie tira vanit de cette haine
universelle, qui tmoignait de son importance et du pouvoir qu'elle
avait eu. Elle s'exila comme en triomphe d'une ville qui la repoussait,
et partit pour Ptersbourg avec sa fille, ses quarante mille francs, sa
beaut, ses diamants, son orgueil, sa sottise et ses esprances.
Arrive, elle vit avec surprise que la cour n'tait pas venue au-devant
de sa chaise de poste. Elle demanda une audience de l'empereur; elle
l'obtint, et elle courut au palais d'hiver, prte  verser ses chagrins,
ses intimits et toutes ses confidences dans le coeur paternel
d'Alexandre. L'empereur la reut  son tour d'inscription, entre un
gouverneur de province et un savant tranger; il lui dbita avec bont
un petit compliment de condolance, et promit de lui assurer,  elle et
 sa fille, une existence honorable. Au sortir de cette audience, Sophie
courut annoncer aux cinq ou six personnes qu'elle connaissait dans la
ville que l'empereur l'avait reue comme un pre, qu'il avait pleur en
parlant de son fidle Fratief, et qu'il avait fini par lui dire en
propres termes: Dsormais, madame, vous faites partie de ma famille;
j'adopte votre chre petite Nadine, je me charge de sa fortune et de la
vtre. Mon palais et mon coeur vous seront toujours ouverts: frappez, et
l'on vous ouvrira; demandez, et vous recevrez.

Huit jours aprs, elle reut deux brevets de quinze cents roubles
argent, ou de six mille francs de pension, l'un pour elle et l'autre
pour sa fille. C'est ce que la loi de l'empire accorde  toutes les
veuves ou orphelines des aides de camp gnraux. Chacune de ces deux
pensions cessait de plein droit le jour du mariage de la titulaire.
Sophie s'imagina qu'on lui faisait une injustice parce qu'on ne faisait
point d'injustice en sa faveur; mais elle avait trop de vanit pour se
plaindre. Elle loua sur le canal Catherine un appartement de quatre
mille francs, et commanda un mobilier de vingt mille. A ceux qui
connaissaient le chiffre de sa fortune et la modicit de sa pension,
elle donnait  entendre qu'elle avait dans l'amiti de l'empereur des
ressources inpuisables. On la vit pendant trois ans  toutes les
runions de la cour, o le nom de son mari lui donnait les grandes et
petites entres. Sa beaut lui attira quelques dclarations et une ou
deux demandes en mariage qu'elle repoussa, attendant mieux. Le grand-duc
Michel la distingua pendant un mois ou deux; il fut promptement rebut
non par sa pruderie, mais par sa sottise. Elle s'essaya sans succs dans
le rle des grandes coquettes: elle avait la figure sans l'esprit de
l'emploi. Ses agaceries ne servirent qu' la compromettre. Trop froide
pour faire des sottises gratuites, trop maladroite pour en faire de
profitables, elle ne sut ni se donner ni se vendre, et elle garda, sans
savoir pourquoi, une vertu  laquelle on ne crut gure et dont personne
ne lui sut gr. Aprs trois ans de ce mange, elle disparut subitement;
ses ressources taient puises. Son mobilier et ses diamants
indemnisrent  peine ses cranciers. Elle partit pour l'Allemagne, o
elle vcut d'pargne et de jeu, courant les eaux, cherchant un mari,
grossissant la liste des conqutes qu'elle croyait avoir faites, et
usant sur les grands chemins les restes de sa beaut, qui passa vite. En
1828, elle vint  Paris, et elle songea  l'ducation de Nadine, qui
avait onze ans. Elle se logea rue de l'Universit, et meubla pniblement
un trs-petit coin d'un trs-grand htel. Pour se faire admettre dans
les salons du faubourg Saint-Germain, elle s'avisa de conduire sa fille
au catchisme de Saint-Thomas d'Aquin. Nadine y fit sa premire
communion. Si on l'avait su  Ptersbourg, la mre et la fille auraient
infailliblement perdu leur pension. Cette imprudence ne leur servit de
rien, et personne  Paris ne leur en tint compte: la gnrale,  force
de vanteries et de mensonges vidents, avait obtenu de passer pour une
aventurire. L'ducation de Nadine fut un prodige d'conomie mal
entendue. Toutes ses leons furent payes deux francs l'une dans
l'autre. Une grande fille noirtre, la plus disgracie des lves du
Conservatoire, lui enseigna l'art de martyriser un piano. On lui dterra
la plus rousse et la plus piteuse des matresses d'anglais, une image
vivante de la misre, qui aurait pu passer pour la statue de l'Irlande.
Ce fut un surnumraire des bureaux de la prfecture qui lui apprit la
langue et la littrature franaises, l'histoire, la gographie,
l'arithmtique, la physique, et un peu de mtaphysique. Son matre de
danse est mort l'an dernier  l'hospice de La Rochefoucauld: il tait le
dernier de sa profession qui et conserv l'usage de la pochette. Grce
au zle de ces pauvres gens, que la gnrale appelait les premiers
matres de Paris, Nadine oublia compltement le russe, le polonais et
l'allemand, qu'elle avait sus dans son enfance; elle crivit assez
correctement le franais, sauf les participes, et elle dchiffra les
premiers chapitres du _Vicar of Wakefield_; elle sut danser toutes les
contredanses et en jouer une. Dans les intervalles de ses leons, elle
se donna  elle-mme un supplment de connaissances positives en
dvorant le fonds d'un petit cabinet de lecture de la rue de Poitiers.
Les romanciers  la mode de 1830  1834 furent les vrais matres de son
esprit. Les appareils orthopdiques de Valrius et les trapzes du
gymnase Amoros furent les prcepteurs de sa beaut.

Nadine avait dix-sept ans, une jolie figure et la taille droite, lorsque
sa mre, dsesprant de la produire  Paris, se dcida  la conduire en
Italie. Un vieil migr franais, entr au service de la Russie comme
les Modne et les La Ribeaupierre, le marquis de Certeux, gouverneur de
la rsidence impriale de Gatchina, lui envoya une lettre de
recommandation pour sa soeur, Mme la chanoinesse de Certeux, qui la
prsenta  toute l'aristocratie romaine. Nadine eut du succs; elle
tait grande, grasse et blanche; on l'invita partout, on la fit danser,
mais personne ne songea  demander sa main. La gnrale, qui tait femme
 prendre les pouseurs au collet, fit le guet pendant trois ans autour
de sa fille sans pouvoir apprhender au corps le moindre millionnaire.
Pour comble de douleur, elle fut force de reconnatre que la beaut de
Nadine n'tait pas dore au feu, et qu'elle passerait bientt. Cette
fille de vingt ans luttait sans succs contre un embonpoint toujours
croissant; ses corsets taient des oeuvres d'art qui attestaient les
progrs de la mcanique au XIXe sicle; l'mail de ses dents se fendait,
et sa mre, qui la coiffait elle-mme, lui avait dj arrach quelques
cheveux blancs. Mme Fratief, qui avait report sur sa fille toutes ses
esprances, et qui ne comptait plus que sur elle pour chapper  la
mdiocrit de ses douze mille francs de pension, s'endetta pour la faire
belle. Nadine, dont le linge aurait fait sourire la plus modeste
bourgeoise, portait des robes de velours d'Afrique et de taffetas chin
que Palmyre lui envoyait de Paris. Ces frais de toilette furent d'abord
 l'adresse de tous les jeunes Romains qui avaient cinquante mille
livres de rente et au-dessus; mais du jour o Lello Coromila, aprs la
mort de son grand-pre, fit son entre dans le monde, la fille et la
mre ne pensrent plus qu' lui. Il remarqua Nadine et s'en occupa
quinze jours; il n'en fallait pas davantage pour qu'on fondt sur lui
les esprances les plus srieuses.

Cette revue rtrospective servira peut-tre  expliquer pourquoi, le 30
avril 1837, Mme Fratief et sa fille regardaient Tolla comme un joueur
malheureux regarde la carte qui doit achever sa ruine. Elles cherchrent
ensemble quel serait le moyen le plus sr de reprendre le coeur qu'on
leur avait drob.

Pour Lello, il rentra au palais Coromila en rvant  un bon tour qu'il
voulait jouer  un de ses amis. Il s'agissait de semer des ptards sous
les pas d'un pauvre garon qui courtisait une petite mercire et qui
trahissait l'amiti en gardant le secret de ses amours. Rome a des
habitudes de petite fille; les boutiques s'y ferment de bonne heure, et
les jeunes gens y font des farces. Le fils des doges s'assura en
rentrant qu'on lui avait apport une petite bote de poudre fulminante;
puis il baisa la rose de Tolla, se regarda dans la glace, fredonna un
air du _Barbier_, se laissa dshabiller par son valet de chambre, et se
mit au lit en pensant  Tolla,  la mercire,  un cheval qu'il voulait
acheter, et  la bonne figure que faisait son ami pataugeant  travers
un feu d'artifice. Il dormit  franc trier jusqu' huit heures du
matin. La marquise passa la nuit en prire. Tolla rva qu'un certain
citronnier de sa connaissance se couvrait, par exception, de fleurs
d'oranger.

Le lendemain, comme Lello s'apprtait  employer sa poudre fulminante,
quelques grains gars entre la bote et le couvercle s'allumrent par
le frottement et tout lui sauta au visage. Le bruit se rpandit dans
Rome qu'il avait les sourcils brls, trois ou quatre normes ampoules,
et qu'il garderait la chambre pendant une semaine ou deux. Mme Feraldi
s'empressa d'envoyer chercher de ses nouvelles. Il faut, pensait-elle,
que je rassure ma pauvre Tolla. Le mme jour Nadine dit  sa mre:
Victoire! _Il_ s'est bless  la figure. _Elle_ ne le verra pas de
quinze jours. Maintenant, ma bonne petite mre, veux-tu m'en croire?
Envoie Franois savoir de ses nouvelles.

--Y songes-tu? nous le connaissons  peine; il n'est jamais venu nous
voir.

--Prcisment. Quand il saura que nous nous sommes inquits de sa
sant, il nous devra une visite.

Le courrier, l'intendant, le valet de chambre et le cuisinier de la
gnrale, Franois, surnomm Cocomero ou le _Melon_, tait un vigoureux
Napolitain. Lorsqu'il revint du palais Coromila, il avait l'oeil droit
entour d'une aurole bleue. Il s'tait rencontr avec Menico sous le
vestibule; il avait voulu prendre le pas, l'antipathie avait agi, et
Menico lui avait montr le poing d'un peu trop prs. Chacun des deux
combattants garda scrupuleusement le secret de ses prouesses. Menico,
qui n'tait  Rome que pour quelques jours, craignait qu'on ne le
renvoyt garder ses buffles; Cocomero avait trop d'amour-propre pour
avouer une dfaite. Il attribua  un coup d'air la couleur anormale de
son orbite. Pendant les dix jours que Lello resta  la maison, la
gnrale et la comtesse y envoyrent Cocomero et Menico tous les matins;
mais Cocomero avait trop de prudence pour s'exposer  un second coup
d'air. Il descendait en droite ligne de ces guerriers napolitains qui
rpondirent  leur gnral: Vous voulez que nous allions l-bas; nous
ne demanderions pas mieux, mais... c'est que... l-bas... il y a le
canon!

La premire fois que Lello reparut dans le monde, il oublia de faire
danser Nadine, mais il fut plus empress que jamais auprs de Tolla.
Tolla s'tait intresse  sa sant! A la dernire figure du cotillon,
il lui dit en tremblant un peu:

Si je pensais que madame votre mre ft dispose  me le permettre,
j'irais la remercier de l'intrt qu'elle m'a tmoign aprs ce ridicule
accident; mais, ajouta-t-il en la regardant fixement, je crains de
n'tre point agr.

Tolla sentit le rouge lui monter au visage. Elle rpondit en balbutiant
que sa visite leur aurait fait honneur, que sa personne ne pouvait
qu'tre agrable  tous ceux qui avaient la bonne fortune de
l'approcher. D'ailleurs, dit-elle en terminant, tous ceux qui viennent
 la maison nous font une grce.

Cette invitation, qui pourrait nous paratre d'une politesse exagre,
n'tait en Italie que strictement convenable. Nous n'avons qu'une faible
ide de tous les raffinements invents par la courtoisie italienne. Si
l'on frappe  la porte de votre chambre, vous rpondez brutalement:
Entrez! Un Italien, sans savoir quelle est la personne qui frappe,
rpond en un seul mot: Que votre seigneurie me fasse la faveur
d'entrer, _favorisca_. C'est ainsi que la rponse de Tolla doit tre
interprte.

Tolla et la famille entire attendirent avec la plus vive anxit cette
visite de Lello. Il ne vint pas. Il tait dans une situation d'esprit
que toutes les femmes refuseront de comprendre, mais qui inspirerait de
la sympathie et peut-tre de la compassion  beaucoup de jeunes gens.

Il aimait, et, sans recourir  un long examen de conscience, il voyait
clairement que son coeur tait pris.

Il aimait une personne moins riche que lui et d'une condition un peu
infrieure  la sienne. Il pouvait prtendre  la main d'une princesse
et  une dot de deux ou trois millions. pouser Tolla, c'tait renoncer
 l'appui de quelque grande alliance et retrancher de son revenu
possible et probable environ cent mille francs de rente: considration
misrable sans doute; mais les Italiens sont des esprits positifs.
L'histoire romaine en est la preuve.

Il aimait; malheureusement il n'tait pas sr que sa famille consentt 
un tel mariage. Il dpendait de son pre, vieillard inflexible. Ce vieux
Louis Coromila tait aveugle et paralytique, mais du fond de son
fauteuil il conduisait toute sa maison et faisait trembler ses fils
comme au temps o le chef de famille avait droit de vie et de mort sur
ses enfants. Aprs la mort de son pre, Lello aurait encore sinon 
redouter, du moins  mnager ses deux oncles, le cardinal et le colonel.
Il ne se souciait pas d'tre dshrit au profit de son frre.

Si Tolla avait t une ouvrire ou une petite bourgeoise, Lello se ft
abandonn sans rsistance au penchant qui l'entranait vers elle; mais,
avant de sduire une fille noble qui a un pre de cinquante ans, un
frre de dix-neuf et un grand-oncle cardinal, l'amoureux le plus
imprudent y regarde  deux fois. D'ailleurs Lello voulait garder aux
yeux du monde et  ses propres yeux la qualit d'honnte homme. Il se
disait: Je ne veux ni la sduire, ni la compromettre, ni l'empcher de
se marier. Je l'aime cependant. Eh bien! je l'aimerai  distance, sans
le lui dire. Mais il ne pouvait empcher ses yeux de parler, ni les
yeux de Tolla de rpondre, ni leurs coeurs de s'attacher secrtement
l'un  l'autre. Il avait beau se promettre de laisser  Tolla toute sa
libert, afin de conserver toute la sienne: il s'apercevait tous les
jours qu'il avait obtenu plus qu'il ne dsirait et qu'il s'tait engag
plus qu'il n'aurait voulu. Il croyait avoir remport une grande victoire
sur lui-mme lorsqu'il avait tenu devant Tolla les discours les plus
passionns, sans lui dire: _Je vous aime!_ Il se faisait comme un devoir
religieux d'viter cette formule, dont il prodiguait l'quivalent 
toute heure. Il disait en rentrant chez lui: J'ai sauv deux mes. Il
n'avait sauv que trois mots.

Quelquefois en voyant l'abandon et la navet de Tolla, qui laissait
clater l'amour dans tous ses regards, il se sentait pris de dfiance.
La dfiance est une terrible vertu en Italie. Je connais un sculpteur
romain qui a march pendant cinq ans avec une paire de pistolets dans
ses poches: il se dfiait de quelqu'un. Lello se dfiait par moment de
sa chre Tolla. Il tait bien jeune, mais le soupon nat plutt chez
les riches que chez les pauvres, sans doute parce qu'ils ont plus de
choses  garder. Cet enfant de vingt-deux ans avait entendu parler des
petits manges que les mres emploient pour marier leurs filles, et les
ruses que les filles inventent elles-mmes pour entrer en possession
d'un mari. Il avait pu voir de ses yeux comment les Nadines Fratief et
leurs pareilles cherchent un homme aussi publiquement que Diogne, et il
se demandait quelquefois si l'amour que Tolla lui laissait deviner
n'tait pas un pige vulgaire destin  prendre les coeurs. Sa vanit se
rvoltait  l'ide d'tre dupe; mais la prsence de Tolla et le long
regard de ses yeux limpides dissipait bientt tous ces mchants
soupons.

Ces alternatives de dfiance et d'abandon, de calcul et de
dsintressement, donnaient  sa conduite toutes les apparences de la
coquetterie.

Pendant un mois, il rencontra Tolla presque tous les soirs sans lui
parler de la permission qu'il avait demande et obtenue. La gne que
cette ide lui causait le rendit plus froid et plus rserv. Nadine, qui
ne perdait pas un seul de ses mouvements, jugea que ce grand amour avait
baiss de quelques degrs. Le monde se demanda s'il n'avait pas t trop
prompt  accueillir la nouvelle de la passion de Lello. La marquise
espra que ses craintes auraient tort. Un soir, Pippo dit  son ami: Eh
bien! beau tnbreux, nous avons donc t mal reu au palais Feraldi?

--Moi! je n'y suis pas all.

--En ce cas, j'ai tort: tu n'as pas t mal reu; tu n'as pas t reu
du tout.

--Voil ce qui te trompe: j'ai t mieux que reu, j'ai t invit; mais
je n'y suis pas all.

--A d'autres! C'est bien toi qui refuserais une invitation pareille!
Pourquoi ne me dis-tu pas qu'un habitant du purgatoire a refus d'entrer
au paradis! avoue franchement que tu as trouv la porte ferme. Tu n'es
pas le seul. Il y a peu d'lus.

En ce moment, l'orchestre essayait les premires mesures de la _Dernire
Pense_ de Weber. Lello n'eut que le temps de dire  Pippo: Viens
demain  deux heures au palais Feraldi, tu m'y trouveras. Et il courut
valser avec Tolla.

La premire fois qu'elle s'arrta pour se reposer, il lui dit:

Je n'ai pas os porter  Mme votre mre les remercments que je lui
dois.

Tolla aurait voulu pouvoir arrter son coeur, qui bondissait: elle
devina que sa poitrine devait avoir ces mouvements qu'on simule au
thtre pour indiquer une motion violente, et elle en fut honteuse.
Elle rpondit: J'avais parl  ma mre de l'honneur que vous vouliez
nous faire; mais, en voyant que vous ne veniez pas, j'ai cru que vous
aviez oubli ce que vous m'aviez dit.

Lello rpliqua vivement:

Je puis donc venir? Votre mre me le permet?

--Et pourquoi vous le dfendrait-elle? Elle vous recevra avec le plus
grand plaisir.

--Ainsi demain, dans la journe, je pourrais?...

--Demain, si vous voulez.

Le lendemain, Tolla et sa mre reurent cette visite tant dsire. Le
premier abord fut froid et embarrass. Lorsqu'on rencontre  deux heures
aprs midi une personne qu'on n'a jamais vue qu'aux bougies, il semble
qu'on fasse une nouvelle connaissance. Mme Feraldi soutint un peu la
conversation. On parla du cholra, qui, aprs avoir ravag le midi de la
France, avait gagn l'Italie. L'arrive de Pippo ramena quelque gaiet:
il conta les nouvelles de la ville et un trait assez curieux de Mme
Fratief. En sa qualit de dame patronesse d'une oeuvre de bienfaisance,
elle avait qut des vtements pour ses pauvres. La princesse Prosperi
lui avait donn, entre autres choses, une plerine cardinale en
pou-de-soie glac. Or, en traversant le Corso, la femme de chambre de la
princesse prtendait avoir reconnu cette plerine, dguise par une
large dentelle, sur les paules de Nadine.

Lello s'amusa beaucoup aux dpens de la gnrale, et rit de manire 
montrer ses dents. Quand ses yeux rencontraient ceux de Tolla, ils ne se
dtournaient point, et ils parlaient assez haut. Tolla, de son ct,
laissa deviner qu'elle n'tait point ingrate. D'amour on ne dit pas un
mot, et, quelques efforts que ft Pippo pour faire parler son ami, Lello
sortit sans s'tre dclar.

Il prit l'habitude de venir dans la maison; bientt mme il fit ses
visites le soir, comme les amis intimes. Il se tenait toujours sur la
dfensive; mais l'amour le gagnait insensiblement, grce au vide de son
esprit et  l'oisivet de sa vie. Ses habitudes taient celles de tous
les jeunes Romains de distinction. Il se levait  huit heures, restait
dans sa chambre  prendre le chocolat,  faire sa toilette et  ne rien
faire jusqu' onze heures. A onze heures, il entendait la messe;  midi,
il s'tablissait dans le cabinet de son pre jusqu' deux heures. Il
dnait  fond, puis rentrait chez lui pour faire la sieste, si toutefois
il n'aimait mieux aller s'installer dans la boutique du tailleur,
rendez-vous des jeunes gens  la mode et centre du mouvement
intellectuel. A cinq heures et demie, il montait  cheval et faisait un
temps de galop jusqu' la villa Borghse. A sept heures, il commenait
une petite promenade  pied, le cigare  la bouche; il faisait acte de
prsence au cabinet de lecture et au caf. A huit heures il venait
retrouver son pre, rciter le chapelet en famille et lire  haute voix
une mditation. A neuf heures, il s'habillait, faisait une courte visite
 Tolla, et se montrait dans le monde. A onze heures, il soupirait; 
minuit il se reposait des fatigues de la journe et prenait des forces
pour le lendemain.

Aprs deux mois de visites assidues, Lello tait plus pris que jamais,
mais il ne s'tait pas expliqu sur ses intentions. On touchait 
l'poque o le comte avait l'habitude de partir pour Capri. Les progrs
du cholra, les cordons sanitaires et les difficults du voyage
l'empchrent de partir. Il dcida que ses vendanges se feraient sans
lui, et que la famille entire se rfugierait  Lariccia le surlendemain
de l'Assomption. Cette rsolution fut arrte le 1er aot. Les parents
de Tolla auraient voulu savoir avant de partir ce qu'ils pouvaient
attendre de Lello. Ils souffraient,  la fin, d'une si longue
incertitude, et la comtesse prenait sa part des angoisses de sa fille.
D'ailleurs Mme Fratief avait fait suivre Coromila par Franois, et elle
allait rptant partout que Mlle Feraldi recevait des visites
clandestines. Enfin le frre de la comtesse avait crit d'Ancne pour
annoncer que son jeune prtendant perdait patience, et demandait un oui
ou un non.

On tint en l'absence de Tolla un conseil de famille o Toto fut admis.
Toto tait un jeune homme rempli de prudence et de rflexion. C'tait
lui qui avait dissuad ses parents de rompre ds le mois de mai avec le
jeune homme d'Ancne. Lorsqu'on chercha en commun le meilleur moyen de
forcer Lello  prendre un parti, M. Feraldi proposa de lui parler
lui-mme, et de le prier de suspendre ses visites ou de les expliquer.
Toto rejeta vivement cette proposition: elle avait un caractre
comminatoire qui pouvait effaroucher Lello. La comtesse voulut se
charger de sonder le terrain: son fils repoussa cet expdient, qui
sentait l'intrigue et pourrait veiller la dfiance.

Il faut, dit-il, que ce soit Tolla qui le force  se prononcer.

--Elle n'y consentira jamais, dit le comte.

--Elle a trop de dignit, ajouta la comtesse.

--Sans doute, reprit Toto, si nous lui proposions d'entrer dans un petit
complot dont le but est son bonheur, elle nous renverrait bien loin;
mais forons-la de servir nos calculs sans les connatre: elle ne
travaillera bien que si elle n'est pas dans le secret.

L-dessus, il exposa son plan, qui fut adopt sans discussion.

Une heure aprs, Mme Feraldi fit voir  Tolla la lettre de son oncle
d'Ancne. Elle lui rappela qu'on avait consenti  suspendre les
ngociations d'un mariage fort avantageux ds qu'elle avait avou son
amour pour Coromila; qu'on avait perdu du temps et encouru le blme de
plus d'une personne en recevant tous les jours celui dont elle se
croyait aime; qu'aprs deux mois de cette prilleuse exprience, on ne
savait pas encore si Lello songeait  demander sa main; que si telle
tait son intention, il en aurait dj parl  coup sr, sinon  la
comtesse, du moins  sa fille; que, puisqu'il n'en avait rien dit, il y
aurait de la folie  repousser un mariage magnifique sans avoir mme
pour consolation la certitude d'tre aime.

Ses yeux me l'ont assez dit, interrompit Tolla.

Sa mre lui remontra doucement que tous les regards du monde ne valent
pas une parole, que cet change de regards pouvait la mener loin,
qu'elle aurait vingt ans au 1er septembre, que si elle perdait une anne
ou deux  se laisser regarder tendrement par Coromila, sa rputation en
souffrirait; qu'elle deviendrait difficile  marier et peut-tre
malheureuse pour toute sa vie. La perspective de cet avenir imaginaire
mut en passant la bonne comtesse, qui versa de vraies larmes. Il n'en
fallut pas davantage pour persuader  Tolla que ses parents souffraient
cruellement du doute o elle les laissait plongs. Elle pleura  son
tour, et elle couta avec rsignation l'ultimatum de sa mre.

Mon enfant, il faut en finir, lui dit la comtesse. Tu es libre
d'accepter ou de repousser le parti que ton oncle nous propose; mais
nous ne pouvons pas en conscience prolonger indfiniment l'incertitude
d'un galant homme qui a demand ta main. Nous partirons le 17 pour
Lariccia; prends jusqu'au courrier du 16 pour te dcider. Rflchis,
pse, examine: ton avenir ne dpend que de toi-mme, car je ne pense pas
qu'en quinze jours M. Coromila prenne une dtermination.

Le dernier mot tait la flche du Parthe.

Tolla fit tout au monde pour que son amant ft inform de sa situation.
Lorsqu'il la connut, il ne se dpartit point de sa rserve accoutume.
Un soir, Mme Feraldi leur fournit l'occasion de s'entretenir longtemps
ensemble. Lello ne s'occupa qu' dmontrer que, si jamais il aimait, il
serait le plus constant des hommes.

Cependant, remarqua Tolla, on en cite plus d'une que vous avez oublie.

--Moi! je me fais fort de vous prouver en dix minutes que si j'ai oubli
telle ou telle personne, la faute en est tout entire  leur
coquetterie, et je n'ai fait que suivre l'exemple qu'elles m'avaient
donn.

--Quoi! votre passion de la place du Peuple?...

--C'est elle qui m'a congdi.

--Et vos amours de la place de Venise?

--Fallait-il rester fidle  une personne qui me recevait tous les
matins et qui crivait tous les soirs  un autre?

--Soit; mais celle qui vient de partir pour Frascati?

--Oui, parlons un peu de l'habitante de Frascati! une comdienne du plus
grand talent, qui serrait la main de son voisin de droite, tandis
qu'elle me disait  l'oreille: Je te serai fidle! D'ailleurs j'espre
que vous me ferez l'honneur de ne pas donner le nom de passion  ces
caprices dont le plus long a dur un mois. Quand j'aimerai, je le sens,
ce sera pour la vie.

Tolla ne rpliqua rien. Elle baissait la tte et semblait tristement
proccupe.

Qu'avez-vous? demanda Lello.

Elle rpondit qu'elle tait triste parce qu'on voulait son consentement
pour dcider son mariage avec le comte Morandi, d'Ancne.

Nous partons mercredi pour Lariccia, et l'on me demande un oui ou un
non pour mardi. Je ne peux me dcider  dire oui. Je vois bien cependant
que la raison me dfend de refuser un parti si avantageux. Il y a
longtemps que je diffre cette rponse de jour en jour. Mes parents
perdent patience, ma mre pleure, mon frre me presse. Tous les jours de
poste il faut que je livre une bataille, que j'entende des reproches,
que je voie des larmes: je n'en puis plus, et je suis au dsespoir.

Elle attendait avec anxit la rponse de Lello. Il tait assis devant
elle. La pauvre fille avait les yeux baisss, sans oser regarder celui
qui tenait sa vie dans ses mains.

Quel jour avons-nous aujourd'hui? demanda-t-il d'un ton cavalier.

--Vendredi.

--Eh bien! vous n'avez plus  souffrir que pour deux courriers. Moi, je
n'pouserais jamais une personne qui n'aurait pas mon coeur.

Tolla trouva juste la force de rpondre d'une voix touffe: Ni moi non
plus, si j'tais libre de suivre mes sentiments.

L'entre de la comtesse lui permit de cacher ses larmes. Lello prit
cong sans rien voir, et sortit d'un pas dlibr. De sa vie, il n'avait
t plus irrsolu.

Tolla resta dsespre. Pour la premire fois depuis deux mois, elle
douta srieusement de l'amour de Lello. Dans sa douleur, elle se souvint
de demander assistance  saint Joseph, pour qui sa dvotion ne s'tait
jamais refroidie. Elle commena ds le lendemain un _triduo_,
c'est--dire un tiers de neuvaine, suppliant son bon vieux saint de lui
apprendre  quel mari Dieu la destinait. Si dans trois jours, se
dit-elle, Lello n'a pas parl, c'est que le ciel me condamnera 
accepter l'autre. Sa mre lui permit de passer la plus grande partie de
ces trois jours  l'glise, dans la compagnie d'une vieille tante, et
Dieu sait si elle pria du fond du coeur.

Ses parents la laissaient faire, mais ils n'espraient plus rien. Ils
croyaient fermement que tout finirait par une bonne lettre  Ancne.
Personne ne pouvait croire que Lello saurait se dcider dans ces trois
jours, lorsque la peur de la perdre et la douleur qu'elle avait laiss
voir ne lui avaient pas arrach une parole.

C'tait un beau rve, dit le comte, mais nous voil rveills, il
pousera la princesse que ses parents lui destinent.

--Pourvu que Tolla ne tombe pas malade! soupira la comtesse.

--Tout n'est pas perdu, dit Toto. C'est demain dimanche. Pippo Trasimeni
ne sera pas de service: invitez-le  passer la soire avec nous.

Pippo savait que Lello venait tous les jours au palais Feraldi, et il le
croyait engag envers Tolla. Il fut grandement surpris lorsque Toto lui
dit devant la famille assemble:

Toi qui as pass l't dernier  Ancne, tu dois connatre Marandi.
Conte-nous tout ce que tu en sais, car il va probablement pouser ma
soeur.

Le pauvre Pippo tombait des nues. Il commena l'loge de Morandi, qu'il
connaissait pour un galant homme, d'une excellente famille de patriotes
italiens; mais il tait tellement abasourdi, qu'il n'entendait pas ses
propres paroles. Tolla, ple et tremblante, les entendait encore bien
moins. Lello entra. Pippo, plus troubl que jamais, sortit comme un fou,
courut chez lui, monta  cheval, et fit quatre lieues au galop pour
remettre un peu d'ordre dans ses ides.

Lello devina  l'motion de Tolla que la conversation qu'il avait
interrompue ne lui tait pas agrable. Il n'osa questionner personne,
mais il sortit au bout d'un quart d'heure et courut  la poursuite de
Pippo. Il le chercha toute la soire sans le rejoindre, et pour de
bonnes raisons. Il rentra au palais Coromila, se mit au lit et passa la
premire nuit blanche dont il ait gard le souvenir. Le lundi,  six
heures du matin, il frappait  la porte de Pippo.

Le bon Pippo, tout en galopant sur la route d'Ostie, avait devin une
partie de la vrit. Le trouble de son ami et les premires questions
qu'il lui fit achevrent de l'clairer. Il comprit que Lello et Tolla
s'aimaient passionnment, mais que la timidit de l'une et
l'irrsolution de l'autre allaient peut-tre les sparer pour toujours.
En consquence, son plan fut bientt fait.

Que veux-tu savoir? demanda-t-il  son ami. Quand Tolla pouse Morandi?
Bientt, assurment, car elle lui fera crire demain qu'elle l'accepte
pour mari, et Morandi n'est pas assez sot pour faire attendre la plus
belle, la plus spirituelle et la meilleure fille qui soit au monde.
Morandi a du bonheur; et, si je n'aimais Tolla comme un frre, je
donnerais dix ans de ma vie pour tre  la place de Morandi. Quant  la
pauvre fille, je crois qu'elle donnerait sa place pour rien  celle qui
voudrait la prendre. Sais-tu qu'elle rsiste depuis un mois  toute sa
famille? Mais le curieux de l'histoire, c'est qu'ils ont compt sur moi
pour lui arracher ce malheureux _oui_. Il parat que sa rsistance vient
d'une inclination qu'elle a prise pour quelqu'un que tu connais. Si tu
rencontres ce monsieur-l, prie-le, au nom de la comtesse et au nom du
bon sens, d'tre dsormais plus rare dans la maison de Feraldi.
Lorsqu'on ne veut pas le bonheur pour soi, il ne faut pas corner la
part des autres.

Tandis que Pippo parlait ainsi, Tolla, leve au petit jour, priait
ardemment  l'glise des Saints-Aptres. C'tait la fte de la Madone et
le dernier jour de son _triduo_.

En revenant de la messe, elle trouva sa cousine Agate et sa cousine
Philomne en grands atours, qui l'embrassrent comme  la tche. Ces
deux excellentes Romaines taient l'Hraclite et le Dmocrite de leur
sexe. Agate avait le rire clatant d'une trompette. Philomne se
distinguait de sa soeur par une sensibilit diluvienne. Elles taient
alles l'avant-veille  l'amphithtre d'Auguste, o l'on joue en plein
jour et en plein air des drames et des vaudevilles. Philomne tait
encore tout mue par le souvenir d'une pice en sept actes intitule:
_Cosimo_ ou _le Marchand de Fer du Petit-Montrouge_ (_del
Piccolo-Monte-Rosso_), qui faisait alors les dlices de Rome. Agate,
dans ce drame larmoyant, avait amplement trouv de quoi rire. Ni l'une
ni l'autre ne regrettait les douze sous et demi qu'elle avait pays pour
sa chaise, et depuis deux jours elles racontaient  toute la ville,
l'une combien elle avait t heureuse de rire, l'autre comme elle
s'tait rgale de pleurer. Elles commenaient en duo le rcit de leurs
motions contradictoires, lorsque Pippo entra fort agit. Tolla bondit
sur sa chaise, mais Agate la retint par le bras.

Figure-toi, ma chre, que le premier acte se passe devant un caf, mais
un caf si ressemblant, avec des tables vertes et des chaises de paille,
que c'est  mourir de rire. Un grand seigneur parisien entre dans ce
caf du Petit-Montrouge pour y prendre un verre d'eau-de-vie. Il cause
avec un garon, et lui demande les nouvelles du quartier. Le garon,
c'tait Andra, tu sais, Andra qui est si drle!

--Alors, poursuivit Philomne, arrive un homme envelopp dans un
manteau...

--En plein t, quoique les arbres soient couverts de feuilles!

--Cet homme barbare a la frocit de dposer cruellement par terre un
pauvre petit enfant nouveau-n dont les cris lamentables appellent en
vain sa malheureuse mre. Mais voici le digne Cosimo qui arrive avec sa
chre femme!

--Et un melon...

--Pour respirer l'air frais de la campagne et prendre sa nourriture sur
l'herbe tendre.

Pendant que Philomne s'apitoyait sur l'enfant abandonn recueilli par
Cosimo, la comtesse s'entretenait avec Pippo sur le balcon. Tolla aurait
donn ses deux cousines, seulement pour entrevoir la physionomie de sa
mre, mais la grosse personne d'Agate clipsait totalement Mme Feraldi.

Au second acte, poursuivit Philomne, on voit un homme ou plutt un
tigre qui chasse de sa maison une malheureuse femme trop pauvre pour
payer son loyer. Je pars, lui dit-elle; mais souviens-toi, coeur de
fer, que celui qui chasse un pauvre de sa maison chasse la bndiction
de Dieu. Il faut voir comme on a applaudi la pauvre femme! on l'a
rappele douze fois.

--Oui, et elle a ri au public, en faisant chaque fois une belle
rvrence.

--Mais quand l'homme cruel a dfendu  ses domestiques de laisser
mendier les pauvres dans la cour de sa maison, tout le monde a cri en
mme temps: Ouh! ouh! Si l'on avait eu des pierres, on lui en aurait
jet. Au troisime acte, la pauvre femme vient tomber ple et mourante 
la porte de Cosimo. On lui apporte un petit verre d'eau-de-vie.

--Il y a cinq petits verres d'eau-de-vie dans la pice.

--Et un beau jeune homme de vingt ans lui demande poliment si elle ne
veut pas se reposer. A sa vue elle pousse un cri, et elle reconnat
l'enfant qu'on lui avait pris vingt ans auparavant pour l'exposer au
Petit-Montrouge. Elle l'embrasse...

--Pardon, elle ne l'embrasse pas. Le cardinal-vicaire ne permet pas que
les femmes embrassent les hommes sur le thtre. Et puis, tu vas bien
rire: figure-toi, ma Tolla, qu'au moment o la vieille femme doit crier
au bon jeune homme: Tu es mon fils! toutes les cloches du voisinage se
sont mises  sonner en mme temps, et, comme le thtre est en plein air
et qu'il tait impossible de s'entendre, la vieille femme s'est assise,
le jeune homme a pris une chaise, et ils ont caus en riant jusqu' ce
que les cloches eussent fini.

--Oui; mais quel beau moment, lorsqu' la fin du septime acte Cosimo
s'est avanc sur les bords de la scne, et qu'il a dit au public: Ceci
vous prouve qu'il y a un Dieu qui punit les coupables et rcompense les
innocents! Quels applaudissements! quelles larmes! Pour moi, j'en suis
encore bouleverse!

Le supplice de Tolla ne dura pas plus d'une heure.

Lorsque les deux cousines se retirrent, l'une en s'essuyant les yeux,
l'autre en se tenant les ctes, elle courut au balcon; Pippo tait parti
sans passer par le salon. Mme Feraldi, assise sur le bord d'une caisse
de fleurs, paraissait enfonce dans une rflexion profonde.

Eh bien! mre? murmura Tolla d'une voix tremblante.

--Pippo vient de sa part. Il demande ta main.

Tolla chancela et s'appuya  la muraille. Elle avait le vertige. Sa mre
la soutint et la ramena dans le salon.

coute, lui dit-elle. Il a beaucoup pleur devant Pippo; il t'aime, et
tu seras sa femme; mais il ne peut, quant  prsent, que donner sa
parole de t'pouser. Son frre an s'est amourach d'une petite
Vnitienne, en dpit du prince, du cardinal et du chevalier. Cette
affaire a soulev de grands orages dans la famille, et, tant qu'elle ne
sera pas termine, Lello ne veut point parler de son mariage; il exige
mme que la parole qu'il nous donne aujourd'hui demeure en secret pour
quelque temps. Je me contenterais volontiers de sa promesse; il n'y
manquera pas, j'en suis sre. Si tu veux t'en contenter comme moi, et si
tu consens  tenir la chose secrte, nous pourrons crire  Ancne. Ton
oncle rpondra  Morandi que tu ne peux pas l'pouser, qu'il te
coterait trop de quitter Rome et d'aller vivre si loin de nous.

Tolla resta muette de joie. Tout ce qu'elle avait compris dans le
discours de sa mre, c'est qu'elle tait aime et qu'elle serait la
femme de Lello. L'horizon s'claira vivement autour d'elle; les objets
les plus sombres prirent des couleurs clatantes: elle prouvait
l'blouissement du bonheur. Elle saisit sa mre dans ses bras et
l'accabla de caresses. En ce moment, Menico ouvrait timidement la porte;
elle courut  lui et lui sauta au cou.

Menico avait rencontr le Napolitain de Mme Fratief qui rdait autour du
palais, et il avait engag avec lui une conversation o il s'tait foul
le poignet droit. Il allait demander  Mme Feraldi une compresse
d'eau-de-vie camphre, lorsque le plus mignon, le plus frais et le plus
brlant de tous les baisers vint s'abattre au milieu de son visage.

Mon cher Menico! lui cria-t-elle, mon frre nourricier! que tu es bon!
que tu es beau! Je t'aime! Je suis heureuse!

--Moi aussi, mademoiselle, hurla Menico en sanglotant, je suis bien
heureux; vous m'avez embrass; c'est la premire fois depuis 1830.
J'avais le poignet foul, mais maintenant je n'ai plus mal. Ma bonne
demoiselle! vous aimez donc quelqu'un, puisque vous m'embrassez?

--Oui, j'aime, je suis aime, je me marie... bientt; pas tout de suite,
entends-tu? C'est un secret, ne le dis  personne, mais bientt... Tu
seras de la noce, mon Menico; nous nous marierons  Lariccia; tes
buffles auront cong ce jour-l. Je veux que nous dansions ensemble!

Menico savait fort bien avec qui se mariait Tolla. Depuis quinze jours,
il partageait les angoisses de sa chre matresse. Cependant il se
souvint de jouer l'ignorance, et il ne pronona pas le nom de Coromila.
Dans l'excs de sa joie, cet homme inculte ne se dpartit pas un instant
de la rserve et de la prudence italiennes; mais, tandis que la comtesse
prenait soin de son poignet enfl, il se promit de commencer une
neuvaine  l'intention de ce mariage et de veiller comme un dogue au
salut de Lello.

Lello vint  neuf heures du soir. Il eut une assez longue confrence
avec le comte et la comtesse,  qui il demanda solennellement la main de
leur fille. M. Feraldi lui fit observer qu'il ne pouvait pas se marier
sans le consentement de ses parents. Je le sais, rpondit-il, et, quand
la loi me le permettrait, je ne le voudrais pas; mais ce consentement,
je prends sur moi de l'obtenir, et je vous prie de ne vous en point
mettre en peine. A cette assurance formelle, le comte ne rpondit rien:
il savait d'ailleurs que le vieux Luigi Coromila tait condamn
unanimement par les mdecins, et que Lello serait libre avant une anne.
Cependant, pour plus de prudence, et de peur que la question de la dot
n'indispost la famille de Lello contre ce mariage, le comte, sur le
conseil de son fils, doubla la somme qu'il destinait  Tolla, et lui
assura la proprit de ses vignes de Capri, estimes deux cent mille
francs. Lorsque tout fut conclu, on appela Tolla. Elle reut enfin de la
bouche de Lello l'assurance de son amour. Elle mit sa main dans la
sienne et le baisa sur les lvres. Ils taient fiancs.




IV


Mme Fratief et sa fille ignorrent ce qui s'tait pass au palais
Feraldi. Nadine, prvoyant que le dpart pour Lariccia prcipiterait la
marche des vnements, avait apost Cocomero sur la place des
Saints-Aptres pour surveiller le camp ennemi. Elle poussa un cri de
colre lorsqu'elle vit revenir son espion sur un brancard, la figure en
sang et le crne sensiblement dform. L'tat de son visage expliquait
la foulure de Dominique.

Cocomero tait un pur Napolitain du quai Sainte-Lucie, court, trapu,
rougeaud, goulu, fainant, poltron, hbt et fripon comme Polichinelle
en personne. Sa grosse face plate largie par une norme paire de
favoris roux, tait toute barbouille de mauvaises passions; ses petits
yeux gris clair trahissaient  certains moments une frocit porcine.
Depuis la place des Saints-Aptres jusqu' la via Frattina, o logeaient
ses matresses, il rpta entre ses dents la plus terrible maldiction
que l'on connaisse  Rome: _Accidente_! ce qui veut dire en bon
franais: Puisses-tu mourir d'accident, sans confession, damn! Dans
un pays o l'on croit au mauvais oeil comme  la sainte Trinit, une
maldiction de cette importance quivaut  mille soufflets, et les
Romains du Transtevre rpondent  un _accidente_ par un coup de
couteau; mais Dominique tait loin, et Cocomero sacrait tout  son aise,
sans aucun respect pour la police ecclsiastique de Rome, qui fait
coller aux portes de toutes les boutiques un petit criteau avec ces
mots: _Blasphmateurs, souvenez-vous que Dieu vous entend!_

La gnrale aprs quelques exclamations modres, qu'on entendit d'une
lieue  la ronde, s'empressa de soigner son domestique. Elle avait
appris un peu de mdecine, pour faire croire qu'elle tait ne dans un
chteau, et elle tranait partout avec elle un gros cahier manuscrit,
plein de recettes, de secrets merveilleux, de remdes de famille, de
_gouttes_ infaillibles, et mme de paroles magiques. La pice la plus
remarquable de ce recueil tait une certaine recette pour purifier le
sang, en coupant les quatre pattes d'un lzard vert pendant la pleine
lune, et en prenant une _purge_ le lendemain. Cocomero se laissa soigner
sans mot dire, et il s'ingra une bonne dose de certain vulnraire de
mnage dont la saveur alcoolique lui agrait fort; mais il se refusa
obstinment de nommer l'auteur de ses maux. C'est moi, disait-il, qui
me suis fait mal. J'ai trbuch sur une pierre; ma tte a donn contre
une borne, je suis un maladroit, mais je ne suis pas un poltron. Il
ajouta sournoisement: Si un homme m'avait fait autant de mal que je
viens de m'en faire moi-mme, il ne s'en vanterait pas longtemps, ft-il
aussi fort que Nron!

Nron est encore le hros favori du petit peuple de Rome et de Naples.

Tais-toi! dit la gnrale. Et la justice?

--La justice, madame? On ne me condamnerait pas sans tmoins, n'est-il
pas vrai?

--Sans doute.

--Eh bien! il n'est pas facile de trouver des tmoins contre un homme
qui a donn un coup de couteau. Les tmoins sont personnes prudentes qui
se disent: Celui-l n'a pas peur. Il a tu un homme; donc il est
capable d'en tuer deux: ne nous brouillons pas avec lui.

--Oui, mais un condamn  mort ne se venge pas de ses tmoins.

--Mais, reprit Cocomero d'un petit air dvot, le saint-pre est galant
homme; il ne veut pas la mort du pcheur; il rpugne  verser le sang
chrtien, et ceux qui ont commis l'imprudence de tuer un homme en sont
quittes pour les galres  perptuit.

--A perptuit! N'est-ce pas pire que la mort?

--Faites excuse, madame. Lorsqu'on a quelque protection, un bon matre,
par exemple, ou une bonne matresse, on peut esprer pour les prochaines
ftes de Pques une commutation de peine: vingt ans de fers. C'est
encore bien svre, n'est-il pas vrai, madame! Mais, au bout d'un an ou
de six mois, la mme protection agissant toujours, les vingt ans seront
rduits  dix, les dix  cinq, les cinq  trois. Or, le plaisir de tuer
un ennemi ne vaut-il pas trois ans de galres?

C'est dans ces sentiments que le digne Napolitain se coucha le soir de
l'Assomption, tandis que ses matresses se dpitaient de ne rien savoir;
que Lello changeait le premier baiser avec Tolla, et que Pippo
Trasimeni, enchant du succs de sa ngociation et du bonheur de ses
amis, courait raconter toute l'histoire  sa mre.

La marquise tait loin de s'attendre  semblable nouvelle. Il y avait
trois mois et demi que la rumeur publique lui avait appris la passion de
Lello, et elle ne croyait pas qu'un Coromila ft capable d'aimer
longtemps. Depuis cet clat, les deux amants, soumis  un espionnage
formidable, s'taient tudis  tromper tous les yeux; le comte et la
comtesse, craignant le ridicule qui s'attache aux ambitions dues,
avaient cach leur projet  leurs meilleurs amis; et Pippo, qui
connaissait l'antipathie de sa mre pour les Coromila, n'avait voulu lui
raconter sa campagne qu'aprs la victoire. D'ailleurs la marquise avait
cess d'aller dans le monde depuis l'invasion du cholra. Elle s'tait
ligue contre le flau avec le docteur ly et l'abb Fortunati. Le
docteur avait fait le voyage de Paris en 1832 pour observer l'effet des
divers traitements qui y furent essays; l'abb enrla parmi les fidles
de sa paroisse et les admirateurs de son loquence une vingtaine
d'infirmiers volontaires; la marquise dpensa trente mille francs,
toutes ses conomies, pour transformer en hpital une maison qui lui
appartenait. Tous ces soins s'emparrent si bien de son esprit, qu'elle
n'eut plus le loisir de songer  autre chose, et elle avait presque
oubli qu'il y et des mariages en ce monde, lorsque son fils vint lui
annoncer triomphalement qu'il mariait Lello avec Tolla.

Pour un marquis et pour un garde-noble, Pippo avait l'esprit un peu bien
libral. Il prisait mdiocrement les avantages de la naissance et de la
fortune, sous prtexte qu'il tait riche et noble depuis sa plus tendre
enfance, et il prtendait que les seules gens qui fassent cas des titres
et de la richesse sont ceux qui ont pris la peine d'acheter leurs titres
et de gagner leur argent. S'il mprisait toutes les distinctions
sociales, en revanche il estimait fort la noblesse des sentiments, et il
s'amusait quelquefois, au grand scandale de ses camarades,  bouleverser
l'ordre hirarchique de l'aristocratie romaine, donnant la couronne
ferme  ceux qui pensaient en princes, et relguant dans la bourgeoisie
tout prince convaincu de penser en bourgeois. Sur le livre d'or de
Pippo, Tolla Feraldi tait inscrite parmi les reines, Lello parmi les
princes, Dominique le piqueur de buffles, n'tait rien moins que le
chevalier Menico. On devine aisment que l'inventeur de ce beau systme
n'tait pas un chaud partisan des mariages  la mode, et qu'il
n'admirait gure cette loi des convenances, qui veut qu'un prince pouse
une princesse et qu'un millionnaire pouse un million.

Victoire! cria-t-il  sa mre; Rome se convertit  mes ides. Une
grande famille va donner l'exemple: la foule suivra. Tu sais que
l'hritier prsomptif du prince Coromila-Borghi est  Venise, aux pieds
d'une adorable petite bourgeoise qu'il jure d'pouser  la barbe de ses
anctres. Eh bien! ce n'est pas tout; son frre cadet, notre Lello,
qu'ils voulaient marier  une princesse, a demand aujourd'hui mme la
main de Tolla.

La marquise couta avec une douleur sourde la narration dtaille que
lui fit Pippo. Une ou deux fois elle fut sur le point d'interrompre un
rcit dont chaque mot veillait en elle de douloureux souvenirs;
cependant elle se contint jusqu'au bout. Lorsque son fils, aprs avoir
tout dit, lui demanda ses applaudissements, elle secoua tristement la
tte.

Pauvre Tolla! Pourquoi as-tu mis son bonheur aux prises avec l'orgueil
des Coromila?

--L'orgueil des Coromila se fait vieux. Le pre n'a pas six mois 
vivre; le cardinal est condamn par tous les mdecins; reste le
chevalier.

La marquise se leva pour aller regarder  la fentre. Pippo poursuivit:

Le chevalier ne m'inquite nullement.

--Ah!

--Nullement! il appartient  l'espce d'hommes la plus inoffensive:
c'est un goste. Y a-t-il rien de plus aimable qu'un homme qui ne
s'occupe jamais des autres? Je ne voudrais pas lui ressembler: non,
l'gosme est une vertu sociale dont je ne suis point jaloux; mais,
quoique je voie plus d'une personne (et tu es du nombre) prvenue contre
le chevalier, je me dclare incapable de le craindre ou de le har. Je
l'ai rencontr ce matin; il fumait son cigare au sortir de la messe, et
suivait tout doucement le Corso en poussant son ventre devant lui. Ses
gros yeux indiffrents erraient au hasard, de balcon en balcon, de
voiture en voiture; il semblait se soucier de la gloire de Coromila
comme de la fume qu'il abandonnait au vent. S'il pensait srieusement 
quelque chose, c'tait assurment au djeuner qu'il avait fait ou au
dner qu'il allait faire. Il avait l'air d'un homme de bon sens et de
bon apptit, qui n'a point de remords et qui n'aurait garde de s'en
prparer, de peur de mal dormir. Je l'ai regard marcher d'un pas pesant
et satisfait jusqu'au palais de ses pres, et j'ai cri en moi-mme:
Vivent les gostes! Ce gros homme ne prendra jamais la peine de
contrecarrer ma petite providence! Est-ce bravement raisonn cela?
Embrasse-moi, et adieu; je suis de service ce soir.

Il embrassa tendrement sa mre, pirouetta sur ses talons, et courut
mettre son uniforme.

La marquise se demanda longtemps si elle irait voir Mme Feraldi. Elle
croyait connatre assez la famille Coromila pour pouvoir prdire que le
mariage ne se ferait jamais, et son amiti pour Tolla lui demandait de
la dtromper. D'un autre ct, le soin qu'on avait pris de se cacher
d'elle, la crainte de paratre malveillante ou jalouse, et surtout la
perspective du rcit douloureux par lequel il faudrait appuyer son
opinion, la firent hsiter jusqu'au soir. A la fin, le dvouement prit
le dessus. Je leur raconterai tout, pensa-t-elle. De cette faon, mes
souffrances n'auront pas t striles, et le malheur de ma vie sera le
salut de Tolla.

Elle se prsenta  dix heures au palais Feraldi. Menico, le bras en
charpe, lui rpondit que la comtesse n'tait pas rentre: Lello n'tait
pas encore parti. Elle revint le lendemain dans la matine. Cette fois,
Mme Feraldi et sa fille taient vritablement sorties pour entendre une
messe d'actions de grces  la Trinit des Monts. La marquise alla voir
ses malades, et se consulta, chemin faisant, pour savoir si elle
n'crirait pas  Mme Feraldi; mais il lui rpugnait de confier au papier
le secret qu'elle n'avait encore partag qu'avec son confesseur. Elle
rencontra fort  point l'abb Fortunati, et lui demanda son avis. L'abb
tait un orateur et un homme d'action, mais une me scrupuleuse et
timore, peu capable de donner un conseil. Il lui rpondit d'agir
suivant sa conscience et de s'en remettre  la bont de Dieu. La pauvre
femme, livre  elle-mme, n'imagina qu'un seul expdient pour sortir
d'incertitude. Elle rsolut de retourner le soir au palais Feraldi pour
parler  la comtesse. Si je trouve encore la porte ferme, se dit-elle,
c'est que le ciel ne voudra pas que je les avertisse. Qui sait si Lello
n'aura pas assez d'amour et de persvrance pour surmonter tous les
obstacles que je prvois?

En rentrant chez elle, elle trouva la carte de la comtesse avec le mot
_adieu_ crit au crayon. A neuf heures du soir, elle vit les portes du
palais fermes; aucune des fentres qui donnent sur la place n'tait
claire. Le portier lui annona que toute la famille partait le
lendemain au petit jour pour Lariccia, et qu'on venait de se mettre au
lit. Elle retournait  la maison, lorsqu'elle reconnut dans l'obscurit
le beau Lello, courant comme s'il avait des ailes. Il entra dans le
palais, et au bout de dix minutes il n'tait pas sorti. Allons, pensa
la marquise, c'est sans doute la volont de Dieu!

Cette soire fut pour les deux amants la fte de l'amour permis. Lello
trouva la famille runie au jardin, sous les citronniers, autour d'une
table antique o l'on avait servi des sorbets  la rose. Le ciel tait
sans nuages, et la lune rpandait sur les larges alles sa chaste et
honnte lumire. La brise du sud, humide et tide, remuait mollement le
feuillage et animait tout le jardin d'une vie douce et indolente. Les
bruits du dehors s'taient apaiss, et la petite cloche d'un couvent
voisin interrompait seule d'heure en heure cet pais silence qui pse
sur les nuits de Rome. Tous les domestiques, Menico except, dormaient
sur une terrasse; les oiseaux, bercs par la brise, dormaient sur les
branches; les bas-reliefs encadrs dans la faade du palais, les statues
du pristyle et les Herms du jardin semblaient fermer les yeux. Lello
s'arrta sur les marches du palais, et chanta d'une voix pure et sonore
le premier couplet d'une romance que Philippe avait crite pour lui:

        Le ciel est bleu, la mer tranquille;
        Les Romains couchs par la ville,
    La tte au pied d'un mur, dorment profondment;
    Et la brise du soir, sur les jardins errante,
    Porte des orangers la senteur enivrante
          Au coeur de ton amant.

Tolla se leva prcipitamment, et courut se jeter dans ses bras. Elle le
conduisit  ses parents en voltigeant autour de lui comme une ombre
lgre, dans son peignoir de mousseline blanche. En prsence du comte,
de la comtesse et de Toto, Manuel lui mit au doigt son anneau de
fiance. C'tait un petit cercle d'or entour de turquoises, qu'il avait
command le matin mme dans la via Condotti  l'un de ces artistes en
boutique qui sont les premiers bijoutiers du monde. Il prit la main de
Tolla, comme pour juger de l'effet de son petit prsent, et il la baisa
longuement. Tolla, par un mouvement de navet sauvage qui fit un peu
rougir sa mre, reprit vivement sur sa main le baiser qu'il y avait mis.
Toute la soire se passa dans ces enfantillages qui sont peut-tre les
plaisirs les plus vifs de l'amour. Les parents de Tolla, tmoins muets,
mais non pas indiffrents, de cette scne charmante, ne songeaient point
 contraindre les sentiments de leur fille: ils voulaient attacher
Lello, et ils savaient que rien n'attache comme le bonheur. Les deux
enfants couraient en libert dans les alles, ou s'arrtaient pour
couter le silence, ou marchaient lentement, appuys l'un sur l'autre,
en babillant comme deux pinsons sur la mme branche par un beau jour de
printemps. Ils se racontrent plus de vingt fois, sans se lasser ni l'un
ni l'autre, les commencements de leur amour et l'histoire de leurs
coeurs pendant les six mois qui venaient de s'couler. Les projets
vinrent ensuite, et Dieu sait combien de chteaux en Espagne ils
construisirent et renversrent pour avoir le plaisir de les rebtir.

Nous passerons tous nos hivers  Venise, disait Lello. Je n'y connais
personne; nous ne serons pas condamns  aller dans le monde. Nous
vivrons pour nous, cachs dans mon vieux palais, que je veux faire
rajeunir.

--Non, rpondait Tolla, il faut le laisser comme il est. Les murs
sont-ils bien noirs?

--Aussi noirs et aussi curieusement fouills qu'une dentelle de
Chantilly.

--Tant mieux, je ne veux pas qu'on y touche. Ma chambre a-t-elle des
vitraux coloris comme une chapelle? Est-elle tendue de cuir gaufr et
dor? Je l'aime comme elle est. Ai-je un grand lit d'bne  colonnes
torses avec des rideaux de damas du temps de Vronse? il faut les
laisser. Je ne veux pas qu'on cache sous un tapis le pav de mosaque.

--Il faudra pourtant bien un tapis pour les enfants. Comment
pourraient-ils se rouler sur ces dures mosaques?

--Vous avez raison, mais je ne supporte pas un tapis neuf. Il faudra
trouver dans le garde-meuble quelque vieillerie splendide, un prsent du
roi de France  notre aeul le doge, ou un tapis de Smyrne rapport par
notre anctre l'amiral. Ils me sauront gr du soin que je prends de
leurs reliques, et les vieux portraits de la galerie souriront en me
voyant passer.

--Pour la promenade, reprenait Lello, je ferai faire une grande gondole
noire aussi triste qu'un catafalque; mais l'intrieur sera garni de
satin blanc comme le nid d'un cygne. Ceux qui nous verront glisser sur
le Grand-Canal nous prendront pour des officiers autrichiens qui vont
commander l'exercice; ils ne devineront pas le bonheur qui se cache sous
cette tenture de deuil.

--Il faudra que Menico apprenne  manier la rame vnitienne; je ne veux
pas qu'un valet tranger soit en tiers dans nos secrets d'amour.

--L't, nous habiterons notre villa d'Albano. Le parc est si grand, que
nous ferons notre promenade du matin,  cheval, sans sortir de chez
nous.

--Non, votre parc est public, et nos regards seraient pis par trop de
monde.

--Je le fermerai.

--Je vous le dfends! Que deviendraient les pauvres gens qui ont
l'habitude de s'y promener comme des princes, et les petits paysans qui
viennent vous voler vos oranges? D'ailleurs je ne vois pas pourquoi je
serais toujours chez vous quand vous ne parlez pas de venir chez moi.
Nous passerons notre t  Lariccia.

--Et le parc ferm, o le trouverons-nous?

--Vous serez quitte pour faire entourer de murs le petit bois de
quarante arpents.

--Vous oubliez que Lariccia n'est pas  nous. Permettez-vous que
j'appelle Toto pour lui demander s'il veut nous donner Lariccia?

--Eh bien, nous n'irons pas  Lariccia. Je vous emporterai dans l'le de
Tibre et la mienne, et vous habiterez, malgr vous, mon repaire de
Capri. Je parie que vous n'avez pas seulement vu Capri, ignorant que
vous tes? Ah! c'est un beau pays. J'y suis alle une fois, quand
j'tais petite, et je m'en souviens comme d'hier. Lorsqu'on est dans le
golfe de Naples, on voit une belle montagne blanche, grise, rousse, de
toutes couleurs, debout au milieu de l'eau. Tous les rivages de l'le
paraissent droits comme des murs, et l'on cherche des yeux une chelle
de corde pour aborder; mais il y a une jolie petite marine o l'on
dbarque sans danger au milieu des pcheurs en caleon blanc et en
bonnet rouge. Pour arriver  _mes_ vignes et  _mon_ chteau, il faut
gravir un escalier d'une lieue; mais vous avez de bonnes jambes,
n'est-ce pas? La maison est une tour carre, blanche comme la neige,
avec un toit en terrasse et des fentres si troites que le soleil n'ose
pas entrer chez nous. Les vignerons habitent alentour, dans des cabanes
tapisses de pampres roux et de raisins noirs. Nous avons deux grands
palmiers devant notre porte: leur ombre grle se dessine en bleu sur les
murs de la maison. Quand j'tais enfant, je les prenais pour des gants,
avec leurs panaches. Vous verrez les mriers que mon grand-pre a
plants, et le gros figuier qui est sous ma fentre, tout peupl de nids
de tourterelles! Aimez-vous le vin de Capri? Non pas le rouge: il
ressemble trop  du vin; mais le blanc, qui exhale ce joli parfum de
violette? On en rcolte beaucoup sur _mes_ terres, et mon cru est le
plus renomm de tout le pays. La bonne vie, Lello! et comme nous serons
heureux ensemble sur notre rocher; loin de Rome et du monde entier, au
milieu de nos braves paysans! Ils nous aimeront: vous apporterez
beaucoup d'argent pour les faire riches, moi, je doterai toutes les
filles sur mes conomies. Croyez-vous qu'une fois que nous serons l,
vous avec moi, moi avec vous, et nos enfants autour de nous, nous aurons
le courage de nous exiler  Venise pour tout un hiver? Venise doit tre
triste au mois de novembre: il y pleut  torrents: les brouillards des
lagunes me font peur; on ne connat pas les brouillards dans notre chre
Capri!

--Je t'aime, Tolla! nous resterons  Capri toute notre vie.

--L'hiver et l't, n'est-il pas vrai! Dieu me garde peut-tre encore
quinze annes de beaut: je ne veux tre belle que pour toi.

--Tu es un ange! Rome ne mritait pas de te connatre. Est-ce que la
ville entire ne devrait pas tre  tes genoux? Je m'indigne quand je
pense qu'il y a des jeunes gens assez aveugles pour admirer une Bettina
Negri et une Nadine Fratief. Et ces petites sottes qui ont pu esprer
qu'elles te voleraient mon coeur! Elles seront bien punies lorsqu'elles
nous verront passer au Corso dans la mme voiture, ou galoper cte 
cte dans les avenues de la villa Borghse, ou valser ensemble 
l'ambassade de France!

--En ce temps-l, je ne serai pas oblige de baisser les yeux quand vous
paratrez dans un salon pour vous regarder  la drobe. J'entrerai
firement, au bras de mon Lello, les yeux attachs sur ses yeux. C'est
ma mre qui sera heureuse de se montrer partout avec nous! Je ne ferai
pas plus de toilette qu' prsent; non, je ne veux pas avoir l'air d'une
parvenue. D'ailleurs le blanc me va bien, et puis je n'ai jamais aim
les bijoux.

--Les bijoux ne serviraient qu' cacher quelque chose de votre beaut.
Vous n'en porterez jamais. J'excepte cependant les diamants de ma mre.
Elle m'a lgu une rivire d'un grand prix, mais d'une admirable
simplicit. Ne voudrez-vous point porter ces pauvres diamants pour
l'amour de celle qui n'est plus?

--Je ferai ce que vous voudrez, Lello. Vous serez mon matre, et vous
aurez le droit de me mettre un collier.

--Nous irons  tous les bals, nous serons de toutes les ftes;
j'inviterai Rome  venir dans notre palais assister  notre bonheur. Je
voudrais pouvoir vous montrer au monde entier. Nous voyagerons, nous
irons en France.

--Quand vous aurez appris le franais, mon bien-aim paresseux! En
attendant, je vais voyager seule, demain matin, sur la route de
Lariccia.

--Grce  ce bienheureux cholra, que le ciel confonde!

Tolla lui posa deux doigts sur la bouche:

Chut! et point de paroles de mauvais augure. Promettez-moi seulement de
veiller sur vous, d'viter soigneusement le danger, d'appeler le docteur
ly au moindre symptme, d'excuter aveuglment ses ordonnances, en un
mot de conserver votre vie comme une chose qui m'appartient.

--Ne craignez rien Tolla, je suis sr de ne point mourir de cette
horrible maladie.

--Sr? et pourquoi?

--Parce que je mourrai d'amour et d'ennui le jour de votre dpart.

--Non, monsieur; le jour de mon dpart vous m'crirez une longue lettre,
et vous n'aurez pas le temps de mourir.

--Oui, certes, je vous crirai, et par tous les courriers, c'est--dire
tous les deux jours. Longuement? c'est ce que je ne sais pas encore. Je
n'ai pas t jusqu'ici grand barbouilleur de papier, et je pense qu'en
amour un baiser en dit plus long qu'une lettre de quatre pages.

--L'amour est un grand matre: il vous apprendra l'art d'crire.
Souvenez-vous seulement que je vous rpondrai avec une exactitude
judaque: lettre contre lettre, et page pour page. Mais chut! on nous
appelle. Voyez donc quelle heure il est.

Lello regarda sa montre et rpondit avec stupfaction: Minuit! Il
croyait causer depuis une demi-heure.

Dj! dit tristement Tolla.

--Mais est-ce que vous avez envie de dormir?

--Non. Et vous?

--Moi! il me semble que nous sommes en plein midi, que le ciel est
peupl de soleils, et que c'est offenser Dieu que de s'aller coucher 
l'heure qu'il est.

--Mais mon pre et ma mre, qui n'ont ni vos vingt-deux ans ni votre
amour ont besoin de quelques heures de repos. Adieu, Lello.

Lello se pencha sur elle pour la baiser au front. Elle s'enfuit en lui
criant: Non, pas ici, devant ma mre!

Le comte, la comtesse et Toto embrassrent Manuel Coromila, comme s'il
et dj fait partie de la famille. Tolla lui tendit les joues, puis
elle lui prit la tte dans ses deux mains, et l'embrassa  son tour.
Tout le monde le reconduisit  travers les appartements jusqu' la porte
du palais.

Adieu, frre, lui dit Toto.

--Venez nous voir  Lariccia, dit le comte.

--Soignez-vous bien, ajouta la comtesse.

--Vivez pour que je vive, murmura Tolla.

En ce moment, on entendit un sanglot qui semblait sortir d'un instrument
de cuivre. Menico, cach derrire une colonne de marbre cipollin,
prenait sa part des motions de la famille.




V


Le lendemain,  six heures du matin, l'heureux Lello dormait  poings
ferms, lorsque Tolla et ses parents s'embarqurent dans une grande
chaise de poste qui faisait de temps immmorial le voyage de Lariccia.
La comtesse et Tolla occupaient le fond de la voiture, le comte et son
fils taient fort  l'aise sur le devant; les domestiques pendaient en
grappes alentour. Le cuisinier, le marmiton et le palefrenier
s'accrochaient de leur mieux au sige du cocher, le camrier du comte,
Amarella et Menico s'empilaient sur le banc de derrire, et le soleil
oblique du matin chauffait vigoureusement tous ces visages hls.

Mlle Amarella tait cette ternelle Romaine que tous les peintres
rapportent dans leurs cartons: grande, belle, large, lourde et
mdiocrement faite, avec une physionomie fire et stupide qui ne
dparait point sa figure. Son vrai nom tait Maria, mais elle devait 
son humeur aigrelette le sobriquet d'Amarella. Ses parents, pauvres
journaliers de Lariccia, lui avaient fait apprendre  coudre; mais
c'tait elle qui s'tait leve  la dignit de femme de chambre. La
nature, qui s'amuse quelquefois  donner  une couturire des qualits
d'hommes d'tat, l'avait doue d'une certaine ambition et d'une
remarquable persvrance. Ce qu'elle avait dpens de ruse pour entrer
chez le comte et pour supplanter sa devancire passe toute croyance. Mme
Feraldi racontait avec admiration comment Amarella, peu de temps aprs
son entre dans la maison, avait eu envie d'un vieux chle en crpe de
Chine, autour duquel elle avait tourn deux ans et demi, et qu'elle
s'tait fait donner  la fin sans l'avoir demand une seule fois. Cette
patiente fille poursuivait depuis une anne un nouveau projet qu'elle
n'avait encore laiss entrevoir  personne: elle voulait se marier, et
elle avait jet son dvolu sur l'excellent Menico. Le jeune piqueur de
buffles avait une beaut mle et robuste, faite pour sduire une me
paysanne; mais ce qui attirait surtout Amarella, c'tait la candeur de
ce grand enfant, en qui elle devinait des trsors de tendresse, de
dvouement et d'obissance aveugle. Elle esprait trouver en lui l'idal
de toutes les femmes: un mari qui ferait trembler tout le monde et qui
tremblerait devant elle. Son plan tait trac  l'avance: Menico
reviendrait  Rome au mois de novembre; il succderait au portier du
palais Feraldi, qu'on saurait bien faire chasser. Le mariage se ferait
en mme temps que celui de mademoiselle, peut-tre dans six mois, dans
un an au plus tard; le comte donnerait une dot; le seigneur Lello, dans
l'ivresse de son bonheur, en offrirait sans doute une seconde. Amarella,
pour ne point se sparer de son mari, resterait au service de la
comtesse. Elle organisait sa vie  l'avance, montait sa maison, prenait
une bonne d'enfant et un petit domestique pour faire les courses, et
menait le mme train que le concierge d'un prince ou le suisse d'un
cardinal.

Cependant Menico, la tte appuye sur l'paule du camrier, ronflait 
l'unisson des roues de la voiture. Sa femme en esprance le pina
familirement pour le rveiller.

_A!_ Menico, Menicuccio, Cuccio! lui cria-t-elle en puisant tous les
diminutifs de son nom, nous voici  Tavolato, et les fiasques sont sur
la table.

Tavolato est un cabaret situ sur la route de Lariccia,  deux lieues
environ de la porte de Saint-Jean de Latran. Les promeneurs s'y
arrtent, comme  Ponte-Molle, pour vider quelques bouteilles de vin
d'Orvieto.

Matres et valets descendirent sous une sorte de hangar construit avec
des branchages de lauriers-roses. Le cabaretier apporta un pain bis, un
fromage de lait de jument et une douzaine de flacons de verre blanc, au
large ventre, au col effil, bouchs  la mode antique par une goutte
d'huile et une feuille de vigne, et remplis d'un petit vin blanc, lger,
sucr, limpide et joyeux. Tolla s'amusa  dboucher les bouteilles et 
enlever avec un petit paquet d'toupes la goutte d'huile qui ferme le
goulot et protge le vin contre le contact de l'air; puis elle remplit
tous les verres, except le sien, et l'on but en choeur  sa sant. Les
douze flacons se vidrent comme par enchantement, et Menico en prit sa
bonne part, quoiqu'il ne bt que de la main gauche. Il trouva mme le
temps d'engloutir une livre de pain, tandis que Tolla miettait sa part
 une niche de poussins, accourus avec leur mre sur les pas du
cabaretier.

Lorsqu'on remonta en voiture, Menico tait de si belle humeur,
qu'Amarella crut le moment propice  l'excution de ses petits projets.

Il me semble, lui dit-elle, que tu ne dtestes pas l'orvieto?

--Les prtres ne dfendent pas d'aimer le bon vin, rpondit
sentencieusement Dominique.

--En buvais-tu beaucoup  Lariccia?

--Autant que j'en voulais boire.

--Comment l'entends-tu?

--Quand mademoiselle est  Lariccia, elle m'en fait donner tous les
soirs.

--Mais quand mademoiselle n'y est pas?

--Quand mademoiselle n'y est pas, je n'ai pas soif.

Amarella partit d'un grand clat de rire. Elle affectait une grosse
gaiet, quand elle ne savait que dire et qu'elle voulait montrer ses
dents.

Tu es un brave garon d'aimer ainsi mademoiselle; mais je crois qu'elle
te le rend bien.

--Est-ce qu'elle t'a jamais parl de moi?

--Trs-souvent. Elle dit que tu serais capable de tuer un homme pour
elle.

--Un homme! Je tuerais un cardinal!

Amarella fit un signe de croix.

Mais, reprit-elle, tu dois bien t'ennuyer pendant l'hiver, quand
mademoiselle est  Rome et que tu restes avec tes vilains buffles?

--Un peu; mais je trouve toujours le moyen de me faire envoyer  la
ville une ou deux fois dans un hiver.

--Sais-tu qu'ils sont trs-laids, tes buffles, avec leur peau galeuse,
leur grosse tte et leur dos bossu?

--Oui; mais moi, quand je galope derrire eux, la lance  la main, dans
une grande plaine nue, en serrant mon cheval entre mes gutres, il me
semble que je suis beau comme un Romain d'autrefois.

--Mais lorsque tu reviens de Rome et que tu as vu tant de palais et
d'glises, comment peux-tu encore regarder ce grand dsert brl par le
soleil, sans herbe, sans arbres, sans maisons, o l'on ne rencontre que
des aqueducs crouls et de vieilles ruines de brique? Moi, je trouve
cela affreux.

--Horrible! ajouta le camrier, qui se piquait d'avoir du got.

--C'est que vous avez vcu longtemps  la ville, rpondit sincrement
Menico; moi, qui ne sais rien et qui ai pass toute ma vie dans cette
grande solitude qui s'tend autour de Rome, j'aime ces plaines brles,
ce soleil ardent, ces ruines rouges, et jusqu'au chant des cigales dont
les ailes grises viennent quelquefois me fouetter la figure. Quand je
suis triste, il me plat de voir que tout est triste autour de moi.

--Et quand tu es gai?

--Alors c'est autre chose. Je vois des fleurs sur toute la terre, et les
masures rouges deviennent plus belles que des glises le jour de Pques.
Comprends-tu?

--Tu regrettais donc tes herbages et tes masures pendant les quatre mois
que tu as passs  Rome.

--Non.

--Pourquoi?

--J'tais auprs de mademoiselle.

--Et si mademoiselle t'appelait  Rome pour toute la vie, y
viendrais-tu?

--De grand coeur.

--Allons, mon Menico, tu mourras citoyen de la grande ville.

--Peut-tre.

--Et tes enfants seront de petits Romains.

--Quels enfants? Je ne me marierai jamais.

Amarella se remit  rire, mais du bout des dents.

Jamais! C'est tard. Et pourquoi?

--Je n'ai pas le temps.

--Explique-moi cela, je t'en supplie.

--Rien de plus simple. Si j'pousais une femme, je lui obirais,
n'est-ce pas?

--Probablement.

--Eh bien! on ne peut pas servir deux matres  la fois.

Tandis que Dominique confessait si navement son adoration pour sa
matresse, la voiture roulait sur la voie Appienne; le Monte-Cavo se
rapprochait rapidement et Tolla, avant de s'engager dans la route qui
mne aux jardins et aux parcs d'Albano, jetait un dernier coup d'oeil 
ces prairies dessches qui entourent la ville d'une ceinture de
tristesse et de dsolation. Lorsqu'on suit cette route pendant l't, on
est tent de croire que la terre d'Italie, partout si belle et si
fconde, a t marque d'un fer rouge autour de Rome. La route ne
traverse que des terrains nus, hrisss d'herbes fltries, diviss par
quelques barrires de bois mal quarri, et anims de loin en loin par la
prsence d'un bouvier  cheval qui chasse une vingtaine de boeufs blancs
et de buffles noirs. On rencontre de temps en temps un petit temple
dpouill de ses marbres, un tombeau en ruine, ou les restes d'une villa
o les perviers font leur nid. Mais Tolla prtait  cette solitude
morte la vie, la jeunesse et l'amour qui abondaient dans son me. La
joie dont elle tait pleine dbordait sur tous les objets environnants,
ressuscitait les ruines et faisait reverdir la terre. Elle comprit alors
pour la premire fois cette fiction des potes, qui prtend que l'amour
fait natre les fleurs sous ses pas.

La famille Feraldi traversa  dix heures la grande rue de Lariccia. Vers
le mme moment, Lello s'habillait pour aller voir Pippo Trasimeni: il
avait dormi sans dbrider jusqu' neuf heures.

Qui t'amne si matin? demanda Pippo en le voyant entrer.

--Le bonheur, mon ami! J'ai pass une soire comme les saints n'en ont
pas souvent en paradis.

--Bravo! Et comme je suis le seul  qui tu puisses sans indiscrtion
faire part de ta flicit, tu m'apportes le trop plein de ton me? Verse
mon ami, verse.

--Ce n'est pas tout. J'ai un conseil  te demander.

--Demandez et vous recevrez. C'est parole d'vangile.

--Mon cher Pippo, elle est partie.

--Je le sais bien; mais si c'est sur moi que tu comptes pour la faire
revenir...

--Non. J'irai la voir un de ces jours: je l'ai promis  son pre. Nous
prendrons rendez-vous  Albano. Voudras-tu tre du voyage?

--De grand coeur; aujourd'hui, demain, pourvu que je ne sois pas de
service.

--Non, plus tard: je ne veux pas faire d'imprudence; mais en attendant,
il faut... Ne te moque pas de moi; j'ai promis de lui crire.

--Eh bien?

--Par tous les courriers.

--Aprs!

--A dater d'aujourd'hui.

--O est le mal?

--Si j'avais dj reu une lettre d'elle, je ne serais pas en peine: je
lui rpondrais paragraphe par paragraphe; mais tu sais combien j'ai peu
l'habitude d'crire, et je voudrais...

--Quoi? me prendre pour secrtaire? demanda Philippe en riant aux
clats. Grand merci! Je te ferai des vers tant que tu voudras, parce que
tu n'en voudras pas tous les deux jours, et parce que je tiens pour
dmontr que tu n'es pas capable d'en faire; mais, comme tout homme qui
a appris  crire est capable de faire de la prose, j'espre bien que tu
sauras te passer de moi.

--Sans doute, et si tu attendais les demandes pour faire les rponses,
tu saurais que je ne veux de toi qu'un simple conseil. Je prendrai le
style familier, n'est-ce pas? Je lui parlerai un peu de tout, de l'tat
sanitaire, des bals, de ce qui me sera arriv dans la journe, de...

--En deux mots, mon cher, parle-lui d'elle et de toi. C'est le texte
invariable de toutes les lettres d'amour, depuis l'antiquit la plus
recule.

--Et puis-je me permettre de la tutoyer? Je lui ai dit _tu_, hier au
soir, dans la chaleur du discours; mais peut-tre dans une lettre le
_vous_ serait-il plus de saison?

--Mon cher Lello, le _vous_ est une invention des Romains de la
dcadence. Il quivalait, dans l'origine,  un long compliment ainsi
conu: Homme, tu as tant de vertu, de puissance et de gloire, que tu
n'es pas un seul homme, mais dix ou douze hommes runis en faisceau.
Agrez mon respectueux hommage. Tous les peuples qui pensent qu'un
homme en vaut un autre et que le matre n'est pas  son domestique comme
la dizaine  l'unit ont gard le _tu_. Les premiers chrtiens se
tutoyaient, les aptres tutoyaient le Sauveur, tandis qu'un pair
d'Angleterre dit _vous_  son chien, sans doute pour indiquer qu'il le
respecte autant qu'une meute entire. Dcide maintenant si tu dois dire
_vous_  ta matresse.

--Non, par Bacchus! Tu es un homme de bon conseil. Adieu, merci; je vais
crire.

Il courut au palais Coromila, s'enferma  double tour dans sa chambre,
de peur de surprise, et crivit en moins de trois heures la lettre
suivante:

  Ma chre Vittoria,

  Il n'y a pas  dire, il faut que ce soit moi qui crive le premier.
  Eh bien! soit, puisque cette lettre m'en attirera une de ta main.

  Je me suis demand si je devais t'crire en _vous_ ou en _tu_, mais
  il m'a sembl que le _tu_ convenait mieux entre deux personnes qui
  s'aiment. Va donc pour le _tu_.

  Ce soir, c'est le jour de la comtesse Sutry. Il faudra y aller
  danser, etc. (etc. ne veut pas dire: faire l'amour); mais avec qui
  dansera-t-on? Avec personne, ou avec des laides, comme la B... ou la
  M... Si l'on joue, je jouerai, et, moyennant un petit sacrifice de
  huit ou dix cus, j'assurerai ta tranquillit et la mienne, car tu
  n'auras pas de reproches  me faire. Baste! dans ma lettre de samedi,
  je te rendrai compte de tout.

  On meurt toujours assez gaillardement. Du reste, rien de nouveau
  depuis hier. On dit qu'il y a eu un cas de cholra dans les environs
  de Lariccia. Je voudrais que cela ft vrai: la peur, qui a chass
  monsieur ton pre, nous le ramnerait incontinent. On parle de deux
  cas  Frascati.

  A propos de Frascati, j'espre que tu ne frquenteras pas ce pays-l.
  Il s'y trouve en ce moment un certain petit homme brun fonc qui
  arrive d'Ancne et qui a nagure tmoign pour toi une vive sympathie.
  Son nom commence par un _m_ et finit par un _i_. Je ne voudrais pas
  que le voisinage ft natre quelque petit amour, qui ferait crire
  quelques petites lettres, qui feraient... Mais allons! je crois que je
  puis me fier  toi.

  Adresse ta rponse  Manuel Miracolo. J'avais d'abord pens 
  Romilaco; mais le pseudonyme serait trop transparent. Je crois que les
  gens de la poste ne reconnatront pas Coromila dans Miracolo.

  Adieu, il est tard: on m'attend dans le cabinet de mon pre. Je te
  laisse: tu peux croire avec quel regret! Mes respects  ta mre et 
  ton pre; j'embrasse Toto. Je ne te presse pas de me rpondre sans
  retard: je suis sr que la recommandation serait inutile, et c'est
  dans cet espoir que je me dis pour la vie ton trs-affectionn et
  sincre

  LELLO.

Les Feraldi dvorrent en famille cette singulire lettre d'amour, o la
pauvret d'esprit engendrait la froideur, et o la gaucherie se cachait
de son mieux sous un air cavalier. Lecture faite, le pre haussa les
paules et dit en souriant: Bavardage d'amoureux! La mre rpta avec
une complaisance visible les deux derniers mots: _affezionatissimo
vero!_ Le frre garda ses impressions pour lui; il savait de longue main
que Lello n'tait pas un aigle; il avait trembl  l'ide de cette
correspondance, qui pourrait refroidir le coeur de son futur beau-frre
en puisant ce qu'il avait d'esprit. Il savait que les hommes de tout
ge sont de grands coliers qui pardonnent rarement  ceux ou  celles
qui leur ont donn des _pensums_; mais,  tout prendre, il n'tait pas
mcontent du premier _pensum_ de Lello.

Tolla tait au comble de la joie. Elle ne jugeait point la lettre de son
Lello, et comment l'aurait-elle juge? Elle la baisait, elle la serrait
sur son coeur, elle lui parlait, elle l'approchait de son oreille, comme
si le papier avait pu lui rpondre. Tout lui semblait admirable dans
cette chre petite lettre: le papier tait d'un beau blanc, l'encre d'un
beau bleu, la cire d'une odeur exquise, et le style  l'avenant. Si
quelqu'un s'tonne qu'une fille spirituelle, instruite et dlicate
puisse se tromper  ce point et baiser avec enthousiasme une lettre
assez sotte et presque impertinente, je rpondrai que c'tait sa
premire lettre d'amour, et qu'une premire lettre est toujours juge
avec indulgence, ft-elle adresse  une duchesse et crite par un
commis voyageur. Tolla lui renvoya, sans chercher ses mots, une lettre
de douze pages, qui tait moins une rponse qu'un _post-scriptum_ ajout
 une longue conversation du jardin. C'tait un rcit dtaill de tous
les sentiments qui avaient travers son coeur durant deux longues
journes, la suite de ses penses d'amour, qui s'enchanaient l'une 
l'autre comme les anneaux d'un collier d'or. La route lui avait parl de
Lello; elle avait entendu son nom dans le bruit des roues de la voiture:
arrive, elle avait parl de lui  tout ce qui l'entourait,  la maison,
au jardin, aux meubles de sa petite chambre, aux vieux arbres,
confidents de ses premiers secrets. Le lendemain matin, en attendant
l'arrive de la poste, elle avait pouss jusqu' Albano, seule, 
cheval, par le petit sentier du ravin, pour donner un coup d'oeil  la
villa Coromila. Elle avait trouv la porte ouverte  deux battants,
comme si la maison et attendu sa future matresse. Jamais le parc ne
lui avait paru si beau. Les grands chnes avaient l'air de se ranger au
bord des avenues, comme de fidles serviteurs, pour lui rendre hommage.
Elle les avait passs en revue en les saluant de la main. Elle avait
rencontr une vieille femme qui ramassait du bois mort; elle lui avait
donn de quoi se chauffer tout l'hiver. Deux bambins qui tentaient
l'escalade d'un poirier s'taient enfuis  son approche; elle avait
cueilli des poires pour les leur jeter. Elle avait dcouvert au fond du
parc,  une demi-lieue de la maison, une charmante retraite; c'tait un
massif de grands buis, de trones et de lauriers. Il fallait absolument
y construire un cabinet de travail. C'tait l qu'elle enseignerait le
franais  son roi fainant: cette partie du jardin prendrait dsormais
le nom d'Acadmie de France.

La lettre se terminait par une page entire d'un dlicieux radotage
d'amour, intraduisible dans une langue aussi prcise que la ntre.
C'taient des superlatifs impossibles, un mlange bizarre d'adjectifs
entrelacs, un chaste et pur dvergondage de style, une prose potique
aussi frache que la rose du printemps, aussi sonore que le bruit des
baisers, un hymne  la crature o le Crateur n'tait pas oubli:
l'aveu virginal d'une passion sans tache et d'un bonheur sans remords.

Le croira-t-on? lorsqu'elle relut sa lettre, elle la trouva froide. Elle
aurait voulu pouvoir crire comme Lello.

Voici la rponse qu'elle reut:

  Rome, 19 aot 1837.

  Ma chre Tolla,

  La poste ne donne pas encore de lettres. J'en suis donc  attendre ta
  rponse  ma lettre du 17 courant; mais, pour gagner du temps, je
  commence toujours  t'crire. Si ta lettre m'arrive ensuite, je t'en
  accuserai rception.

  Il y a un vieux proverbe qui dit: Le diable est plus laid en peinture
  qu'en ralit. J'esprais qu'il en serait de mme de ton absence, et
  je croyais pouvoir m'y faire; mais je vois bien que le proverbe a
  menti, car je suis comme un poisson hors de l'eau. J'ai pass hier
  devant ta maison, et je me suis senti tout mlancolique en voyant les
  volets ferms. J'ai pens  nos causeries,  nos promenades, etc. Et
  tout cela est suspendu! Pour combien de temps? Pour un mois. En
  vrit, c'est un peu bien long; mais il faut s'y rsigner, d'autant
  plus que ce mois de prudence portera ses fruits dans l'avenir.

  J'esprais aller te voir lundi; mais, si tu veux bien le permettre,
  nous remettrons la partie  jeudi. D'abord je serai plus libre, et je
  pourrai rester plus longtemps; puis nous ne saurions avoir trop de
  prudence, et je crains d'veiller les soupons.

  Je voudrais te dire une infinit de choses, mais il vaut mieux les
  rserver pour notre premire conversation, qui sera, je te le promets,
  longue et bonne.

  Passons  la soire de la comtesse Sutry. J'y suis all sur les neuf
  heures et demie. J'ai fait un whist avec mon oncle le colonel. J'ai
  perdu une douzaine de fiches  dix sous, et j'ai quitt le jeu vers
  onze heures. J'ai pass dans le grand salon et je suis tomb au milieu
  d'une contredanse. Les danseuses taient la B..., la L..., la D..., et
  mademoiselle la fille de Mme Fratief. Je restai spectateur
  indiffrent. La gnrale accourut  moi, ds qu'elle m'aperut, en
  criant: Ah! cher prince! Il faut que je vous raconte ce qui nous
  arrive: une histoire pouvantable! L'Anglais qui demeure dans notre
  maison, au-dessus de nous, prtend qu'on lui a vol un fusil; il a
  fait venir la police: on a eu l'indlicatesse de fouiller la chambre
  de mon domestique. J'ai eu beau dire que Cocomero tait un honnte
  homme, que mes gens n'taient pas capables d'une mauvaise action: vos
  sbires sont des malotrus. Ils ont retourn le lit de ce pauvre garon,
  qui pleurait comme un enfant de se voir injustement menac. Mais ils
  n'ont rien trouv; j'en tais bien sre. Croyez-vous que je ferais
  bien de me plaindre au cardinal-vicaire? Enfin des jrmiades dont je
  suis encore assourdi. A ce moment j'entendis les premires mesures
  d'une certaine valse de ma connaissance et de la tienne; mais, comme
  j'aurais t forc de danser avec la chre Nadine, je fis la sourde
  oreille. Mon indiffrence fut fatale  la valse: le piano s'arrta, et
  l'on ne dansa plus. Mme Fratief partit avec sa fille: elle comptait
  sur moi pour la reconduire; mais je me contentai de lui faire un
  profond salut et de dire  son intention la _prire pour les
  voyageurs_. Ai-je bien fait, mon matre?

  Et maintenant parlons un peu du cholra.

  Le flau a compltement disparu dans le Borgo; il rgne  la place
  Montanara et  la via Margutta, et il commence  faire son chemin dans
  le Corso. J'ai un peu de peur; mais,  force de prcautions, j'espre
  chapper. Ne crains rien, et si par accident le courrier arrive un
  jour sans t'apporter de lettre, ne va pas te figurer pour cela que je
  suis mort.

  Je termine ici la premire partie de ma lettre; si je reois la
  tienne aprs dner, j'ajouterai un _post-scriptum_. Mes respects  tes
  parents: embrasse ton frre pour moi.

  Je suis avec tendresse ton affectionn.

  LELLO.

  _P. S._ J'ai reu ta lettre, et je te laisse  penser si elle m'a t
  agrable.

Cette correspondance se prolongea, sans incident notable, jusqu'aux
derniers jours de septembre. Tolla crivait des lettres adorables, et
adorait aveuglment les lettres mdiocres de Lello. Toto, en observateur
froid et judicieux, relevait  part lui dans les lettres du jeune
Coromila tous les passages qui pouvaient l'clairer sur l'tat de son
coeur ou sur la solidit de son caractre.

Il remarqua bientt dans le style une fatigue sensible. Le 22 aot,
Lello, charm d'avoir pu crire une longue lettre, s'criait avec
enthousiasme:

Comment! je suis au bout de ma feuille de papier! allons, je vais
crire en travers. Eh bien! non, j'ajouterai une feuille. De cette faon
j'crirai deux fois plus qu' l'ordinaire. Te souviens-tu qu'un certain
soir je m'accusais de n'tre pas grand barbouilleur de papier? Le fait
est que tout cela a toujours t mon dfaut; mais, quand j'cris  toi,
je ne sais  quoi cela tient, je ne m'puise jamais, et je trouve
toujours du nouveau  te dire. Qui m'expliquera cette nigme?

Le 15 septembre cette fcondit tait bien puise. Il crivait:

Sais-tu que c'est un supplice terrible que d'improviser une lettre de
but en blanc, sans savoir  quoi rpondre? Le langage de l'amour est
fcond, j'en conviens, mais dans la conversation, et non dans la
correspondance. Si tu tais ici, je saurais que dire, mais si je t'cris
que je t'aime, c'est chose dite et redite; que je te suis fidle, c'est
chose trop vidente; que je dsire ton retour, c'est un sujet tellement
rebattu qu'il ne reste plus qu' jurer comme un paen en voyant que tu
ne reviens pas. Que dire? mon Dieu! que dire?

Je te dirai premirement que le cholra...

Le cholra, comme on l'a dj vu, tenait une grande place dans cette
correspondance amoureuse, et les lettres de Lello pourront servir un
jour  l'histoire du cholra de 1837. Lello racontait toutes les phases
du flau en observateur exact, et toutes les motions qu'il en
ressentait, en psychologue sans vanit. Il avait cette navet des
peuples du Midi, qui ne rougissent ni de leurs terreurs ni de leurs
larmes.

Le cholra, crivait-il le 24 aot, continue sa moisson de chrtiens;
on dit qu'hier nous allions un peu mieux: on a vu moins de communions et
d'enterrements que les jours passs. Je te confesse que j'ai grand'peur,
non que je sois malade, je me sens comme un taureau; mais d'entendre
dire: Un tel jouait hier  l'cart, on l'enterre aujourd'hui; une
telle tait hier  la promenade, elle sera ce soir au cimetire: tout
cela m'a jet dans une sombre mlancolie. La pense de ma Tolla me
soutient, mais quelquefois elle ajoute  ma tristesse. Je me dis:
Serai-je vivant demain pour recevoir sa lettre? la reverrai-je jamais?
que deviendra-t-elle si je meurs? et la mlancolie est si forte qu'elle
m'arrache des larmes. N'y pensons plus, gai! gai!

Oui, gai! gai! cela est facile  dire; mais il faudrait pouvoir tre
gai. Une centaine de morts par jour, et des personnes de connaissance:
la princesse Massimi, la princesse Chigi, et tant d'autres!

Une semblable correspondance n'tait pas faite pour rassurer la famille
Feraldi. La peur du mal donna  la pauvre comtesse une lgre
indisposition. Ds que Manuel en fut inform, il crivit  Tolla:

J'ai appris avec dplaisir que ta mre avait des douleurs d'entrailles.
Pour l'amour de Dieu, dis-lui de se soigner, et  la moindre diarrhe
fais-lui faire de la pulpe de tamarin pour tisane et de l'eau de riz
pour lavement. C'est l'ordonnance du docteur ly.

Ce matin j'ai t pris d'une peur affreuse: j'avais des coliques. J'ai
cru sans hsiter  une attaque de cholra et j'ai demand de l'eau de
riz; mais, tandis qu'elle se faisait, mon mal s'est pass, et j'ai
envoy tous les remdes au diable.

De tels dtails insrs dans une lettre d'amour n'ont rien de choquant
en Italie, et Tolla remercia avec effusion son cher Lello de l'intrt
qu'il prenait  la sant de la comtesse.

Toto, qui observait en mme temps sa soeur et Coromila, s'aperut que de
jour en jour cette excellente fille s'attachait davantage  son amant,
par toutes les craintes qu'il lui avait donnes et les dangers qu'il
avait courus.

Quelquefois, pour faire trve aux pressentiments sinistres, Lello
parlait de ses esprances et de ses projets pour l'avenir. Tantt il
offrait  Dieu ses ennuis prsents, et lui demandait en change un
bonheur parfait; tantt il numrait un  un les plaisirs qu'il se
promettait pour l'hiver prochain. Toto aurait voulu qu'il comptt un peu
plus sur lui-mme, au lieu de s'en remettre  la Providence. Patience!
crivait Lello (Toto l'aurait voulu moins patient); offrons nos
tribulations  Dieu, et, en change du sacrifice qu'il nous impose, il
nous donnera une parfaite flicit. Je me repais dj de la pense de
ces jours o nous serons heureux ensemble, o ensemble nous remercierons
Dieu de nous avoir assists dans nos besoins et rcompenss de nos
souffrances. O douce ide!

Voil des rveries bien creuses et des esprances bien vagues, pensait
le sage Toto Feraldi.

Je songe, crivait Lello, je songe  l'hiver prochain, aux visites que
je te ferai dans ta loge  l'Opra, aux runions choisies o nous nous
verrons sans oublier la prudence (trop de prudence! pensait Toto), aux
cotillons, aux contredanses, aux petites jalousies qui natront dans ton
coeur ou dans le mien, aux journes pluvieuses que nous passerons chez
toi, et  tant d'autres belles choses dont l'numration serait trop
longue.

Il ne parle pas de mariage! murmurait intrieurement le frre de
Tolla.

Un jour, Tolla lut en pleurant de joie ce passage d'une lettre de Lello:

Tu peux imaginer ou plutt tu dois savoir comme un amant s'attache 
tout ce qui vient de la personne aime; mais ce que tu n'imagineras
jamais, c'est l'attachement que j'ai pour tes lettres.

Sache que j'ai command  Castellani une cassette de noyer poli, avec
une magnifique serrure qui s'ouvrira avec une clef d'or suspendue  un
anneau d'or: le tout me cotera une vingtaine de sequins, et pourquoi?
pour serrer tes lettres, qu'un jour, s'il plat  Dieu, nous relirons
ensemble.

Toto ne fit aucune objection aux larmes de sa soeur; mais il et mieux
aim de ne pas savoir le prix de la cassette.

Depuis le dpart de la famille Feraldi, Lello promettait de faire le
voyage d'Albano. Tolla, avertie la veille, monterait  cheval avec sa
mre, et l'on se rencontrerait par hasard aux environs du tombeau des
Horaces. Malgr les instances de Tolla et l'empressement de Pippo, qui
devait tre de la partie, ce voyage resta six semaines  l'tat de
projet. Lello avait peur d'veiller les soupons. Il tait surveill par
trois ou quatre personnes, et il croyait avoir cent espions  ses
trousses. Mme Fratief et sa fille lui tendirent plusieurs piges dans
l'espoir de lui faire avouer sa correspondance avec les Feraldi; mais il
prit si habilement ses mesures, il sut si bien faire l'ignorant,
l'_Indien_, comme on dit  Rome, qu'elles n'obtinrent aucune preuve
contre lui. Ces petits complots le mirent en fureur. Il crivait 
Tolla: Cette Nadine! j'ai envie de lui faire la cour, de la rendre
folle de moi, et de lui infliger une mystification qui la forcera
d'entrer au couvent pour le moins! Mais non, tu n'aurais qu' prendre de
la jalousie; et puis on jaserait sur moi. Ses amis et les anciens
compagnons de ses plaisirs le savaient amoureux: il n'tait plus de
leurs parties. Mais il se gardait de prononcer devant eux le nom de
Tolla. Un jour, son valet de chambre lui remit, en prsence de sept ou
huit jeunes gens, une lettre de Lariccia. Tous ces jeunes fous lui
crirent  la fois: De qui? de qui? Il rpondit en mettant la lettre
dans sa poche: C'est d'un abb! Il racontait  sa matresse, avec une
satisfaction visible, ces petits succs de dissimulation: cacher son
bonheur est un plaisir italien. Il se cachait aussi de sa famille, mais
pour des causes diffrentes: il avait peur de ses oncles et de son pre.

Je voudrais t'crire plus longuement, disait-il un jour  Tolla; mais
je suis entour d'espions, mon pre me fait appeler  chaque instant,
et, lorsque je monte chez lui, je n'aime point  laisser sur mon bureau
ma lettre commence. Je jette tout dans un tiroir, et je prends la clef
dans ma poche. Au moment o je t'cris, je suis enferm  double tour
dans ma chambre, quoiqu'il n'y entre pas un chat; mais on ne saurait
trop prendre de prcautions.

Pauvre garon! disait Tolla.

--Poltron! pensait Toto.

Les derniers jours de septembre parurent bien longs  toute la maison
Feraldi. Lello promettait toujours de venir et ne venait jamais. Il
allguait deux grandes affaires dont il attendait le dnoment. Quand
vous saurez ce qui m'a retenu, crivait-il  la comtesse, vous ne
regretterez pas le temps perdu. Notre bonheur avance  grands pas, et,
le jour o nous nous verrons  Albano, je vous porterai de bonnes
nouvelles. Pippo Trasimeni avait crit, de son ct, qu'il lui tardait
fort de venir serrer la main  Tolla, mais que Lello se faisait trop
tirer l'oreille. Il fondait une sorte d'association de charit, et les
convocations, les assembles, les qutes et les circulaires prenaient le
plus clair de son temps. Il avait l'air de traiter encore une autre
affaire avec son oncle le chevalier et son frre an, qui tait revenu
de Venise; mais aucun ami de la famille n'tait dans le secret, except
un Franais, monsignor Rouquette, secrtaire particulier du
cardinal-vicaire.

Le 29 septembre,  huit heures du soir, on relisait en commun la
correspondance de Lello dans la chambre du comte, autour d'un petit feu
clairet o Toto jetait de temps  autre une poigne de sarments. La
famille entire, sans excepter Tolla, tait en proie  une sorte de
malaise qui ressemblait beaucoup  de la tristesse. Le comte relevait
tout haut les expressions ambigus, les phrases quivoques et les
symptmes d'indiffrence pars dans toutes ces lettres. La comtesse et
Tolla prenaient la dfense de Lello. Toto ne donnait point son avis, il
aurait eu trop  dire; mais il offrait de partir pour Rome et d'aller
voir par lui-mme ce qu'on pouvait encore esprer. La comtesse ne
voulait pas exposer son fils  ce voyage, tant qu'il serait question du
cholra; mais ne pouvait-on pas envoyer un homme intelligent et dvou,
par exemple Menico? Si l'on apprenait que Lello avait cd  l'influence
de sa famille, de ses amis ou d'une matresse, on verrait  se pourvoir
ailleurs. Tolla trouverait des amis  choisir. Elle n'avait que vingt
ans et un mois; sa beaut tait dans tout son clat, sa rputation
intacte: Lello, en vitant de se compromettre, ne l'avait point
compromise. Morandi d'Ancne tait venu passer l'automne  Frascati,
chez la vieille comtesse Pisani. Peut-tre serait-il dispos  reprendre
les ngociations.

Tolla se rcriait  cette seule ide. Elle jurait d'pouser le clotre
ou Lello.

Ces dbats furent interrompus par l'arrive du valet de chambre de Lello
qui apportait une longue lettre de son matre. Menico, qui revenait des
champs, fut charg de conduire le messager  la cuisine et de lui faire
fte. Tolla dchira vivement l'enveloppe, et lut  haute voix la lettre
suivante:

  Grandes nouvelles, ma chre Tolla, et bonnes nouvelles! Je commence 
  croire que Dieu nous protge et que notre bonheur est assur. _Te Deum
  laudamus!_

  Sache d'abord que, moi qui ne songe jamais  rien, j'ai eu l'ide de
  fonder un grand hospice pour les orphelins du cholra. Cette ide, il
  fallait la mettre  excution sans argent, sans local, sans rien! J'ai
  donc surmont ma timidit naturelle; je me suis fait actif, remuant et
  presque effront. J'ai parl  trois ou quatre cardinaux; ils ont
  soumis mon projet au saint-pre, qui l'a approuv des deux mains. J'ai
  form un comit, nous avons organis des qutes dans toutes les
  glises et mme dans les maisons. Tu te demandes comment un paresseux
  tel que moi a pu prendre tant de peine? Tu ne t'tonneras plus de rien
  quand tu sauras que c'tait  ton intention. Et comment? On m'avait
  prdit que cette bonne oeuvre attirerait la bndiction du ciel sur
  mes fils (entends-tu? mes fils!) et que, si je parvenais  mener  fin
  cette entreprise, j'obtiendrais la chose que je dsire le plus
  ardemment. Figure-toi si je m'y suis mis de tout mon coeur! Et j'ai
  russi!...

Qu'il est bon! murmura Tolla en s'essuyant les yeux.

--Je n'ai jamais dit qu'il ft mchant, rpondit le comte.

--Oui, fais amende honorable, rpliqua la comtesse.

--Achevons vite, dit Toto; ce n'est pas l cette grande nouvelle qu'il
nous promet.

Tolla continua.

  La rcompense ne s'est pas fait attendre. Tu sais que mon frre s'est
  amourach  Venise de la fille d'un petit banquier qui n'est pas mme
  noble. Il jurait de l'pouser, et cette fantaisie mettait mon pre au
  dsespoir. Il dicta  mon oncle le colonel une lettre svre 
  laquelle mon frre fit une rponse fort impertinente, disant que si on
  ne lui permettait pas le mariage public, il trouverait assez de
  prtres pour le marier secrtement; qu'il avait donn sa parole, et
  qu'il faisait plus de cas de son honneur personnel que de la vanit de
  la famille; enfin qu'il ne s'effrayait point des menaces, puisqu'on ne
  pouvait le dshriter de son majorat. Je fus scandalis, comme tout le
  monde, du langage de mon frre, et je devinai aisment que, s'il
  persistait  mcontenter la famille, je ne pourrais de longtemps
  obtenir ce bienheureux consentement auquel nous aspirons. Le cardinal
  et le colonel me surent gr des sentiments que je tmoignais, et ils
  redoublrent pour moi les marques de leur amiti. Monsignor Rouquette,
  cet ami du colonel, dont l'esprit et la gaiet sont si clbres dans
  Rome, vint un jour me voir. C'tait dans la dernire quinzaine du mois
  d'aot, peu de temps aprs ton dpart. Il me flicita des bons
  sentiments o il me voyait, et me dit en confidence que la conduite de
  mon frre pouvait me faire le plus grand tort. Je feignis de ne pas
  comprendre le sens de ses paroles. Votre frre, me rpondit-il, tait
  destin de tout temps  une grande alliance, et nous esprions lui
  voir pouser la fille d'un trs-riche pair d'Angleterre. S'il avait
  rpondu  l'attente de ses parents et de ses amis, vous, son cadet,
  qui ne porterez point le titre de prince, vous auriez pu vous marier
  suivant votre penchant, que je ne connais pas, soit dans une famille
  princire, soit dans une famille de simple noblesse, soit avec une
  riche hritire, soit avec une fille sans dot; mais, si votre an se
  msallie, vous comprenez que toute l'ambition de la famille se
  reportera sur vous, et que le prince votre pre y regardera  deux
  fois avant de vous accorder son consentement. Il ne souffrira jamais
  que cette immense fortune que lui ont lgue ses anctres se disperse
  aprs sa mort. Or, notez que, si vous et votre frre vous alliez
  pouser deux dots de trois ou quatre cent mille francs, pour peu que
  vos enfants suivissent cet exemple, la branche des Coromila-Borghi
  serait dans la misre  la troisime gnration.

  Je fus frapp de la sagesse de ce raisonnement, et je dplorai
  amrement la folie de mon frre, qui portait un si rude coup  nos
  chres esprances. Je serrai les mains de cet excellent monsignor, et
  je le suppliai d'user de toute son influence sur mon frre pour
  l'amener  des ides plus raisonnables.

  Vous pouvez m'y aider, me dit-il en souriant.

  --Et comment, s'il vous plat? Est-ce au cadet  conseiller son an?

  --Oui, quand le cadet est l'an par la sagesse.

  --Et qui vous dit que je sois plus sage que mon frre?

  --J'en suis sr, et je vous connais. Vous tes assez dsintress
  pour pouser une personne sans fortune, mais vous tes trop
  gentilhomme et vous avez l'me trop grande pour vous allier  une
  bourgeoise.

  J'avouai, en rougissant de l'loge, qu'il avait dit la vrit. Il
  reprit vivement:

  Je ne vous demande pas d'envoyer un sermon  votre frre: vous n'avez
  ni l'ge ni la tournure d'un prdicateur; mais qui vous empcherait de
  lui crire qu'on se raille de lui dans tous les salons de Rome; que
  les jeunes gens racontent en riant qu'il est enchan aux pieds d'une
  Omphale bourgeoise; qu'on tourne en ridicule sa constance et ses
  soupirs; qu'on assure qu'il n'ose pas quitter Venise, parce que sa
  matresse le lui a dfendu, qu'il n'a pas le droit de sortir de la
  ville pour plus de vingt-quatre heures, et qu'il mourrait foudroy
  d'un regard s'il se hasardait  mettre le pied sur la terre ferme?
  Ajoutez, et c'est chose vraie, que de tous les adorateurs de sa
  matresse, il est le seul qu'elle traite aussi svrement. Arrangez
  tout cela comme il vous plaira; vous tes homme d'esprit, et je n'ai
  rien  vous conseiller.

  J'crivis en sa prsence une longue lettre de quatre pages, assez
  bien tourne; je le dis sans vanit. Mon pre me flicita chaudement,
  et mon oncle me dit en m'embrassant: Je me souviendrai de ce que tu
  viens de faire, et quand tu auras besoin de mon appui ou de ma bourse,
  compte sur moi!

  Je lui rpondis hardiment que bientt peut-tre j'aurais besoin de
  son appui.

  Je te devine, rpondit-il en souriant. Eh bien! je ne m'en ddis pas,
  compte sur moi.

  Deux jours aprs le dpart de ma lettre, monsignor Rouquette se mit
  en route pour Venise. Il vit mon frre, lui prta de l'argent,
  l'invita  quelques parties; ce brave monsignor est un bon vivant dans
  la force du terme. Mon frre trouva tant de plaisir dans sa compagnie,
  qu'il consentit  le suivre dans un petit voyage  Trvise. Cette
  promenade devait durer quatre jours, elle se prolongea plus d'une
  semaine. Chemin faisant, mon frre reut plusieurs lettres anonymes
  qui n'taient pas  l'honneur de sa matresse. Un ami sincre, qu'il
  avait charg de le tenir au courant des moindres vnements, lui
  apprit qu'elle allait beaucoup dans le monde, qu'elle tait gaie et de
  bonne humeur, mais qu'il ne la croyait coupable que d'un peu de
  lgret. Monsignor Rouquette profita d'une boutade de mon frre pour
  l'emmener  Padoue. Les lettres anonymes les y suivirent. Mon frre
  crivit  sa matresse, sous l'inspiration de monsignor, une lettre
  fort sche o il lui reprochait sa conduite. Elle ne rpondit pas, ou
  la rponse se perdit en chemin. Les deux voyageurs poussrent jusqu'
  Ferrare. Monsignor conduisit mon frre dans un caf o il entendit par
  hasard une conversation qui roulait sur sa matresse: on l'accusait de
  traiter fort bien un colonel autrichien. Prcisment ce colonel tait
  la bte noire de mon frre, et peu s'en fallut qu'il ne repartt pour
  Venise, afin de le provoquer; mais monsignor lui fit entendre le
  langage de la religion, lui prcha le pardon des injures, et le
  conduisit tout doucement de Ferrare  Bologne, de Bologne  Florence,
  de Florence  Rome, o nos conseils, notre amiti, les remontrances de
  mon pre et les plaisanteries de mon oncle ont achev ce grand
  ouvrage.

  Et cette pauvre Vnitienne? vas-tu dire, car je connais ton coeur.
  Cette pauvre Vnitienne pouse dans huit jours le colonel autrichien
  que mon frre avait en horreur. Avoue que monsignor Rouquette est un
  admirable homme: il assure d'un seul coup le bonheur de ma famille, le
  ntre et celui d'un colonel autrichien.

  Mon frre a pris en grippe les beauts italiennes; il aspire  se
  marier en Angleterre; il rve cils blancs et cheveux roux. Mes parents
  sont transports de joie, et mon oncle le colonel m'a rpt ce matin
  mme qu'il n'avait rien  me refuser.

  Je patienterai encore un mois ou deux, pour ne point brusquer les
  choses et pour prparer mon pre  ma demande; puis je prendrai mon
  courage  deux mains, et j'irai lui dire: Mon pre, si vous m'aimez,
  souffrez que j'pouse Tolla!

  En attendant, j'ai invit Pippo et mon ami monsignor Rouquette  une
  promenade qui est irrvocablement fixe au 5 octobre. Nous serons 
  trois heures prcises  la hauteur de la route Torlonia. Si mon toile
  me permet d'y rencontrer la plus belle fille de Rome, il n'y aura pas
  sur la terre un homme plus heureux que ton fidle.

  LELLO.

Aprs cette lecture, Tolla et sa mre tmoignrent une satisfaction si
complte que ni le comte ni Toto n'osrent la troubler par leurs
rflexions. Tolla attendit le 5 octobre avec une impatience fbrile.
Elle eut ces mouvements vifs, ces traits, ces boutades, ces clats de
voix, ces fuses d'esprit, ces rires brillants et sonores qui sont comme
les petillements du bonheur. Le grand jour arriva enfin. A dix heures du
matin, sa mre la trouva devant une glace, en amazone, manchettes plates
et col chevalire; elle essayait un adorable petit chapeau Louis XIII.
Elle se mit  table sans dner, comme les enfants  qui l'on a promis de
les conduire au spectacle. Elle pressa la toilette de sa mre et
s'impatienta contre Toto, qui n'tait pas prt  deux heures. On partit
enfin. Lorsqu'elle aperut au loin le tourbillon de poussire qui
enveloppait la voiture de Lello, elle craignit d'tre touffe par les
palpitations de son coeur.

La voiture s'arrta. Lello poussa un petit cri de surprise qui ne
manquait pas de vraisemblance. Il descendit, suivi de Pippo et de
monsignor Rouquette en habit de ville avec les bas violets. Pippo serra
cordialement la main de Tolla, du comte et de Toto, puis il s'empara de
la comtesse et ne la quitta plus. Monsignor Rouquette salua
gracieusement tout le monde, et s'entretint avec le comte qu'il avait
rencontr quelquefois chez le cardinal-vicaire. Toto se rapprocha de sa
mre et de Trasimeni, pour que Lello ft seul avec Tolla.

Tolla se demandait si elle aurait assez d'empire sur elle-mme pour
causer avec son amant sans lui sauter au cou. Comment pourrai-je, se
disait-elle, entendre sa voix, essuyer ses regards, m'enivrer de ses
paroles brlantes, sans que mon visage, mon geste et tout mon tre
trahissent mon bonheur?

Elle tomba du haut de son attente lorsqu'elle vit devant elle un jeune
homme poli, guind, compass, souriant comme une gravure de modes et
froid comme un compliment. Il lui parla plus de dix minutes sans sortir
des trivialits de salon. La pauvre fille ne pouvait en croire ses
oreilles. Elle se demanda un instant si elle rvait. Enfin elle
interrompit brusquement les fadeurs dont elle tait excde; elle
regarda son amant jusqu'au fond des yeux, et lui dit sans dissimuler sa
colre:

C'est l ce que tu as  me dire? Voil les secrets de ton coeur que tu
n'osais pas confier au papier et que tu gardais pour notre premire
entrevue! Tu m'as fait attendre six semaines pour me dire ces belles
choses-l! Que crains-tu? qu'attends-tu? Quand oseras-tu m'aimer en
face? Va! tu ne m'aimes point! Ton coeur est plus froid que le marbre.
Je comprends maintenant pourquoi tu n'as pas voulu venir plus tt: tu
craignais l'instinct infaillible de l'amour vrai. Tu savais qu'au
premier mot de ta bouche je devinerais ta froideur, ma folie et ton
indignit.

Elle salua Lello et ses amis, lcha la bride  son cheval et se lana
dans la route Torlonia. Ses parents prirent cong et la rejoignirent en
un temps de galop. Manuel Coromila, confondu, atterr, remonta en
voiture sans rien comprendre  cette brusque sortie. Il avait tudi
pendant huit jours le compliment qu'il ferait  sa matresse. Il avait
prpar un petit mlange de respect, de tendresse, de prudence, dont il
ne doutait pas que Tolla ne ft charme; mais il avait compt sans la
passion.

En rentrant  la maison, Tolla courut  sa chambre et crivit  Lello:

  Pardonne-moi; j'ai t cruelle: je ne savais ce que je disais. Tu
  m'aimes, j'en suis sre, puisque je vis; mais ton abord froid et
  souriant m'a glace: ton visage tait comme un soleil d'hiver.
  J'aurais d comprendre que tu avais tes raisons pour te montrer ainsi.
  Peut-tre la prsence de tes amis? Non, puisque c'est toi qui les
  avais amens. N'importe, tu avais tes raisons. Je ne les connais pas;
  mais elles sont bonnes et je les approuve. Tu as ta manire d'aimer,
  et moi la mienne; ne cherchons pas quelle est la meilleure:
  aimons-nous.

Manuel avait amen Pippo par timidit, pour ne pas se trouver seul,
aprs un si long temps, devant la famille Feraldi; il avait amen
monsignor Rouquette par poltronnerie. Son nouvel ami avait tmoign le
dsir d'tre de la partie, et il n'avait pas os lui dire non. La
prsence de ces deux tmoins, dont l'un s'tait impos et dont il
s'tait impos l'autre, le condamnait  dissimuler son amour sous des
formules de simple politesse. Lello avait cette pudeur, plus commune
chez les hommes que chez les femmes, qui n'admet pas un tiers dans les
panchements de l'amour.

La contrarit qu'il prouva de voir sa dlicatesse si mal apprcie le
rendit maussade jusqu'au soir. Il se coucha de bonne heure. Les
tempraments sanguins ont cela de particulier, que la colre les porte
quelquefois au sommeil. Le lendemain, il se leva  neuf heures, et
crivit tout d'un trait la lettre suivante:

  Rome, 6 octobre 1837.

  Ma chre Tolla,

  Tu dois comprendre combien il m'a t doux de te revoir et pnible de
  te quitter; mais ce que tu ne saurais imaginer, c'est combien je suis
  rest abasourdi de toute cette entrevue. Tu voudras savoir pourquoi?
  Eh bien! je vais te le dire, dans l'espoir que tu profiteras de mes
  doux reproches pour te corriger  l'avenir.

  Il y a tantt deux mois que nous aspirions  cette bienheureuse
  rencontre. Elle avait toujours t contrarie: elle s'arrange enfin.
  Nous arrivons, nous nous voyons, et la premire fois que tu ouvres la
  bouche, c'est pour me reprocher mon indiffrence! Tu me dis que je ne
  suis pas capable d'aimer, que je suis de glace pour toi, au moment
  mme o je souffrais, Dieu sait combien! d'tre condamn  te parler
  avec cette froideur au milieu de tant d'yeux qui nous piaient.
  J'enrageais comme un chien de te voir et de ne pouvoir te dire un mot
  de tant de choses que j'avais sur les lvres. Tu doutes que je t'aime
  et tu me le dis en face, tandis que je perds la tte; tandis que tu es
  ma seule pense! Tandis que je crois t'aimer autant que tu m'aimes,
  sinon plus, il faut que je t'entende dire que je ne t'aime pas et que
  je suis de glace! Tu voudrais que je fisse l'amour comme un collgien,
   grand renfort de soupirs et de grimaces; cet amour est bon pour les
  nigauds: n'espre pas le trouver en moi.

  J'aime, mais comme on doit aimer, en gardant mon amour au fond du
  coeur et en ne le laissant voir qu' celle que j'aime. Quand tu me
  connatras bien, tu verras que tes soupons taient injustes, et tu ne
  voudras plus m'infliger de si pnibles reproches. J'en aurais aussi,
  moi, des soupons, si je voulais; mais je connais ton coeur, je compte
  sur toi, je vis tranquille: pourquoi n'en fais-tu pas autant? Oui, ma
  chre Tolla, si tu m'aimes, comme j'en suis convaincu, ne m'accuse
  plus de froideur; tu me ferais de la peine.

  Libert sainte, o es-tu? Pourquoi n'es-tu pas au milieu de nous?
  J'aurais voulu, entre autres choses, t'interroger sur un certain
  alina d'une de tes lettres qui demande des claircissements; mais que
  faire? c'tait  chaque instant ou monsignor Rouquette ou Pippo qui
  tournait les yeux de notre ct.

  Tu m'as dit, et j'ai encore cela sur le coeur, que je n'avais pas
  voulu venir plus tt. Pourquoi accables-tu un opprim?

  Je voudrais non-seulement aller  toi, mais rester auprs de toi,
  vivre avec toi sans te quitter une minute; mais o veux-tu que je
  prenne du temps, lorsque je suis forc d'tre toute la journe  la
  maison auprs de mon pre? Il est aveugle, Tolla, et tu dois
  comprendre combien mes soins lui sont ncessaires. Je n'ai  moi que
  l'aprs-midi. Disposes-en comme tu voudras; si tu me fournis un moyen
  d'aller  Albano et de revenir en quatre heures, je suis prt  en
  profiter.

  Hier, je suis rentr un peu tard, mais ce pauvre papa ne m'a rien
  dit. Presse donc votre retour  Rome!

  Ma sant n'a pas souffert depuis hier. J'ai l'estomac barbouill,
  mais cela se passera. Je voudrais bien engraisser un peu: je ne sais
  si j'y parviendrai.

  Depuis hier soir, je me suis frapp le front plus de quarante fois en
  me disant: J'avais encore ceci et cela  lui dire! Mais, quand je
  songe aux tmoins qui nous observaient, je reconnais que j'ai mieux
  fait de rserver tout cela pour ton retour.

  Tu me pardonneras cette longue semonce, car tu reconnatras que c'est
  mon coeur qui parle. Fasse le ciel que mes remontrances produisent
  l'effet que je dsire, et que tu cesses d'aggraver par tes reproches
  la douleur que j'prouve de vivre loin de toi! Ne doute jamais de
  l'amour, du tendre amour de ton trs-affectueux et fidle

  LELLO.

Cette lettre passa, comme toutes les autres, sous les yeux de la famille
de Tolla. Mme Feraldi fut d'avis de proposer une nouvelle entrevue. Toto
pensa qu'il valait mieux retourner  Rome. Je n'espre rien, dit-il,
des entrevues qui auront pour tmoin monsignor Rouquette; et, quant 
laisser Lello aux mains de l'habile homme qui a si bien rompu le mariage
de son frre, c'est une imprudence que je ne vous conseille pas.
Avez-vous remarqu la figure de ce digne monsignor?

--Je n'ai pas regard, dit Tolla.

--Il a une laideur agrable, dit la comtesse.

--Les lvres minces, dit le comte.

--Et l'oeil mauvais, ajouta Toto. Ou je me trompe fort, ou ce galant
homme, cet ami intime du vieux colonel Coromila, a commenc contre nous
une petite campagne. Nous sommes en force pour nous dfendre, mais  une
condition: c'est que nous nous transporterons, sans tarder, sur le champ
de bataille. Si l'on m'en croit, nous partirons demain. Le cholra n'est
plus  craindre; l'automne tire  sa fin, nous faisons du feu: rien ne
nous retient plus  Lariccia, et tout nous rappelle  Rome.

--Il a raison, dit le comte.

--Quel bonheur! dit Tolla. Je le verrai demain.

--Nous emmnerons Menico, dit la comtesse. J'ai appris que Tobie, le
portier, s'enivrait et battait sa femme: Menico le remplacera.

--Tant mieux! s'cria Toto. C'est plus qu'un domestique, c'est un ami
intelligent et dvou.

--Et brave!

--Et vigoureux! Les espions des Coromila n'auront pas beau jeu avec lui.

--Et prudent! Jamais une querelle. Il a des bras  assommer un boeuf, et
il n'a pas donn un coup de poing dans sa vie.

--Te souviens-tu, Tolla, du jour o il avait vol pour toi les abricots
du voisin Giuseppe? Le jardinier voulait le battre: il se contenta de
relever ses manches, et le jardinier l'envoya prudemment  tous les
diables.

Cet loge de Dominique fut interrompu comme par un coup de foudre.

On entendit dans la cour de la villa des cris si aigus, que tout le
monde se leva en sursaut. Au mme instant, Amarella ple, les yeux
hagards, et violemment mue pour la premire fois de sa vie, vint
annoncer que le cheval de Menico tait rentr seul, au galop, la bride
sur le cou. Menico tait le meilleur cavalier de Lariccia: que son
cheval l'et dsaronn, on ne pouvait le croire. Aurait-il t victime
d'un guet-apens? on ne lui connaissait point d'ennemis. Toto sortit en
courant, suivi de tous les hommes de la maison et d'Amarella. Ils
n'avaient pas fait vingt pas dans le village, qu'ils rencontrrent un
groupe de paysans qui rapportaient sur un brancard le corps de
Dominique. Une balle lui avait travers la tte d'une tempe  l'autre.

Le barbier accourut au bout de quelques minutes. C'tait un petit homme
jovial. Il dclara qu'il n'y avait rien  faire pour le bless, qu'une
bonne bire en bois de sapin: il avait le cerveau travers de part en
part, et il serait froid dans une heure. Pauvre Menico! ajouta-t-il
d'un ton guilleret, je voudrais pouvoir te gurir; mais que veux-tu? je
je ne suis pas le bon Dieu!

Le corps fut dpos dans une des chambres du rez-de-chausse. Toto et
Tolla refusrent de le quitter, et voulurent passer la nuit en prires
avec le cur de la paroisse. Amarella disparut aprs la consultation du
barbier.

Le frre et la soeur prirent ardemment pour la vie de Dominique, ou du
moins, puisque tout espoir tait perdu, pour le salut de son me. L'ide
qu'il allait comparatre devant son juge sans avoir eu un moment de
connaissance faisait frmir la bonne Tolla. Si du moins, disait-elle,
Dieu lui permettait de recevoir les secours de la religion et de
dtester ses fautes!

--Son pouls bat toujours, disait Toto, mais si faiblement qu'on le sent
 peine. Pauvre Menico! c'tait notre ami le plus ancien.

--Nous avons perdu le bon gnie de la maison. Je m'attends  tout
dsormais. Lello ne m'aime plus!

A quatre heures du matin, le bless n'avait pas repris ses sens;
cependant son pouls battait encore. Tolla, ple et les cheveux pars,
agenouille devant le grabat, ressemblait  ces statues de la Prire que
le sculpteur a prosternes devant les tombeaux des rois. Son frre
s'tait assoupi, elle-mme tait plonge dans une sorte de stupeur. Elle
n'entendit pas le bruit d'une voiture qui s'arrtait devant la porte, et
elle se leva brusquement sur ses pieds, croyant rver, lorsqu'elle vit
entrer Amarella suivie du docteur ly. Amarella avait fait six lieues en
trois heures sur le cheval de Menico.

Le comte et la comtesse arrivrent au bout de quelques minutes. En leur
prsence, le docteur reconnut l'entre et la sortie de la balle, situes
toutes deux  six centimtres au-dessus de la commissure externe des
yeux: mais la balle, au lieu de traverser le cerveau, avait circonvenu
les os en sous-parcourant la peau du crne, et l'tat du bless, quoique
grave, n'tait point dsespr. Lorsque le pansement fut opr et
l'appareil plac, Menico revint  lui. Son premier regard fut pour
Tolla, le second pour le cur.

Aurai-je le temps de me confesser? demanda-t-il d'une voix teinte.

--Oui, mon garon, rpondit le docteur; j'espre mme que tu auras le
temps de vivre.

Tous les assistants se retirrent dans la chambre voisine. Au bout d'un
quart d'heure, on les fit rentrer.

Le prtre s'en alla chercher le saint viatique  tout vnement. Le
bless paraissait jouir de toutes ses facults intellectuelles;
seulement il tait faible et abattu.

Le docteur s'arrta un instant avec le comte  la porte de la chambre,
et ils changrent  voix basse les paroles suivantes:

Savez-vous, demanda le docteur, comment cela est arriv?

--Non, cher docteur: on l'a trouv sur la route d'Albano.

--Avait-il des ennemis?

--Nous ne lui en connaissons pas.

--Son pre, ses frres ne sont en guerre avec personne?

--Il est fils unique, et son pre est mort il y a dix ans.

--S'il connat son assassin, pensez-vous qu'il soit dispos  le nommer?

--J'en doute. Vous savez le peu de respect qu'ils ont tous pour la
justice.

--Oui, ils aiment mieux se venger que se plaindre, et ils croiraient
commettre une lchet en invoquant le secours des lois.

--Cependant je vais essayer de le faire parler. Il ne faut pas que ce
crime reste impuni.

--Essayez. Il est trs-faible; il n'aura pas la force de mentir.

--D'ailleurs, il vient de recevoir l'absolution: il n'osera pas
commettre un pch.

Cette conversation ne fut entendue d'aucun de ceux qui entouraient
Menico; mais il arrive souvent que les malades ont l'oue d'une
sensibilit prodigieuse, et les yeux de Menico brillrent d'un clat
singulier  ces paroles du docteur: Ils aiment mieux se venger que se
plaindre.

Docteur, observa le comte en approchant, ce n'est pas nous qui ferons
l'interrogatoire. La femme de chambre de ma fille ne nous a pas attendus
pour le commencer.

Amarella disait  Menico: Eh bien! mon pauvre garon, tu as donc des
ennemis?

--Tu vois bien que non, puisque tout le monde pleure autour de moi.

--Si je savais quel est le mchant qui t'a tir un coup de fusil!

--On ne m'a pas tir un coup de fusil. C'est moi qui suis tomb sur les
cailloux.

--Mais comment serais-tu tomb sur les deux tempes en mme temps?

--Cela n'est pas plus difficile que de dormir sur les deux oreilles.

--Mais, malheureux, tu avais une balle dans le corps!

--Est-ce que j'avais une balle dans le corps?

--Oui, tu avais une balle dans le corps.

Il rpondit en riant doucement: C'est que j'aurai bu aprs quelqu'un de
malpropre.

--Nous ne saurons rien, dit le comte.

--Il a le cerveau aussi sain que vous et moi, ajouta le docteur.
Maintenant je rponds de sa vie.

Amarella poussa un cri de joie.

De quoi te mles-tu? lui demanda navement Menico. Mademoiselle Tolla,
je suis content de ne pas mourir avant votre mariage. Monsieur le comte,
j'ai une grce  vous demander. Quand je serai guri, voudrez-vous
permettre que j'aille vous servir  Rome?

--C'est une affaire arrange depuis hier, dit Tolla.

--Certes, ajouta son pre, je ne veux pas te laisser ici, expos aux
coups du brigand qui a voulu t'assassiner!

--Merci, monsieur le comte. Vous m'avez bien compris.

--Docteur, demanda Toto, ne pourriez-vous nous prter quelqu'un de vos
lves qui achverait ce que vous avez si heureusement commenc?

--C'est bien mon intention.

--Je tiendrai compagnie  ce jeune mdecin et  mon bon Menico jusqu'
ce que la gurison soit parfaite. Mon pre, ma mre et ma soeur partent
avec vous ce matin pour Rome.




VI


Pour la premire fois de sa vie, Tolla quitta la campagne sans regret.
Elle se plaignait de la lenteur des chevaux: il lui tardait d'tre 
Rome. Du plus loin qu'elle aperut le dme de Saint-Pierre, elle battit
des mains par un mouvement de joie enfantine qui fit sourire le docteur.

Cependant, si elle avait t en tat d'analyser ses sentiments et de
rendre compte de l'tat de son coeur, elle aurait reconnu que son
bonheur tait plus mlang et sa joie moins tranquille qu' l'poque de
son dpart pour Lariccia. Au mois d'aot elle ne craignait que pour la
vie de Lello, et cette crainte tait tempre par une confiance aveugle
dans la bont de Dieu: elle aurait cru calomnier la Providence en
supposant que le flau pt frapper son amant. Mais cette malheureuse
entrevue, la contenance embarrasse de Lello, la prsence de monsignor
Rouquette, la dernire lettre qu'elle avait reue, les observations que
cette pice singulire avait suggres au comte et  Toto, enfin le coup
mystrieux qui venait de frapper le plus humble et le plus dvou de ses
amis, toutes ces circonstances accumules jetaient dans son me un
trouble secret dont elle essayait en vain de se dfendre. Elle devinait
que ce qu'elle avait  craindre, ce n'tait plus un de ces malheurs
soudains qui viennent directement de la main de Dieu, mais plutt
quelqu'un de ces coups invisibles que dirige la haine ou l'ambition des
hommes. Au demeurant, la perspective de piges  djouer, de rsistances
 vaincre, d'obstacles  surmonter, en un mot d'une guerre  soutenir,
ne lui faisait pas peur. Elle avait appris ds l'enfance  franchir les
barrires et  ne craindre ni fatigue ni danger. Cette ducation virile
avait aguerri son esprit.

Nous verrons bien, se disait-elle, si un amour honnte ne sera pas
assez fort, avec l'aide de Dieu, pour triompher de la haine et de
l'intrigue.

En entrant  Rome, la comtesse reconnut monsignor Rouquette, qui
descendait de voiture devant le muse de Saint-Jean de Latran. Elle le
montra au docteur ly.

Monsignor Rouquette! dit le docteur.

--Le connaissez-vous?

--C'est un de mes malades; mais comme il se porte mieux que moi, nous ne
nous voyons pas souvent.

--Que dit-on de lui par la ville?

--On dit que c'est un galant homme et un homme d'esprit, qui pourra, si
Dieu le veut, devenir plus tard un saint homme.

--Voil tout ce qu'on dit?

--Tout, rpondit prudemment le docteur.

--Alors, cher docteur, dites-moi ce qu'on en pense, car Rome est la
ville du monde o ce qu'on pense ressemble le moins  ce qu'on dit.

--On pense que monsignor Rouquette n'est ni jeune ni vieux, ni beau ni
laid, ni blond ni brun, ni grand ni petit, ni riche ni pauvre, ni prtre
ni laque, ni honnte ni fripon, ni... Mais pourquoi me forcez-vous  me
compromettre?

--Parlez, mon ami, dit vivement Tolla. Cet homme que j'ai vu il y a
trois jours pour la premire fois, est venu se jeter au travers de mon
bonheur, pour me servir ou pour me perdre. Apprenez-moi, si vous le
connaissez, ce que je dois craindre ou esprer.

--Tout, mon cher petit ange, selon qu'il sera pour vous ou contre vous.
Vous savez que j'ai la mauvaise habitude de juger les gens sur la
physionomie: ce monsignor-l possde une des figures les plus
significatives qu'il m'ait t donn d'observer, une vraie tte d'tude.
Le front est haut et large, le crne vaste, le cerveau dvelopp, les
yeux petits, ronds et enfoncs, les prunelles d'un bleu aigre et
transparent, comme chez les btes fauves, les narines ouvertes, mobiles
et palpitantes, signe infaillible de passions ardentes et de grands
apptits; les lvres fines, si toutefois il a des lvres; des dents 
tout mordre; un menton court, ramass, trapu et profondment entaill
par une fossette; le front pliss, les pommettes couperoses et une
large patte d'oie panouie sur chaque tempe. Devinez  quoi je pense en
voyant cette figure travaille, tourmente et crevasse par un feu
intrieur? A la solfatare de Naples. Je flaire un volcan mal teint, et
Dieu me pardonne! je crois voir la fume sortir des rides de son front.

--Bravo, docteur! interrompit le comte. On dirait,  vous entendre, que
Son minence le cardinal-vicaire a un secrtaire intime venu en droite
ligne de l'enfer.

--Je ne sais pas s'il en vient, mais je vous rponds qu'il y va. M.
Rouquette est un homme vigoureux de corps et d'esprit, qui, pour son
malheur et pour celui des autres, est n dans une table de village ou
dans une mansarde de Paris avec des instincts de prince. Le monde n'a
jamais manqu de ces hommes d'action que le sort jette sur le pav, sans
argent, sans naissance et sans aucun autre instrument d'action que leur
intelligence et leur volont. Ils deviennent, selon les circonstances,
illustres ou infmes; ils font beaucoup de mal ou beaucoup de bien, mais
ils ne meurent pas sans avoir fait quelque chose. Soit qu'ils
dtroussent les passants, comme Cartouche, soit qu'ils dvalisent les
peuples, comme Law, soit qu'ils renversent les trnes, comme Marat, soit
qu'ils fondent des dynasties, ils ont entre eux une troite parent, et
ils appartiennent tous  la grande famille des aventuriers. Rouquette
est un des cadets de la famille. Au temps des petites guerres du moyen
ge, il aurait command une troupe de routiers; pendant les luttes de
Louis XIV, il aurait obtenu des lettres de marque et command un
corsaire; au sicle suivant, il aurait invent quelques mines du
Mississipi ou tenu les cartes dans quelque tripot; sous la rpublique
franaise, il et t orateur de son carrefour et le prsident de sa
section. En 1837, dcourag de vivre dans un pays o la paix, la loi, la
troupe de ligne et la gendarmerie ont ferm  jamais l're des
aventures, il est venu  Rome: il aspire aux dignits ecclsiastiques,
les seules qui soient accessibles  un homme d'esprit sans naissance et
sans fortune. Il choisit dans le sacr collge les deux hommes qui ont
le plus de chance d'arriver  la papaut; il se fait secrtaire du
cardinal-vicaire, il s'insinue dans la confiance du cardinal Coromila.
Sans renoncer aux douceurs de la vie laque, car il n'est pas mme
tonsur, il porte l'habit ecclsiastique, il obtient le titre de
monsignor et le droit de mettre des bas violets: prt  entrer dans les
ordres au premier vch vacant, ou  jeter la soutane aux orties ds
qu'il trouvera une dot  pouser. Habile  tout, capable de tout,
obissant aux vnements jusqu' ce qu'il puisse leur commander,
commandant  ses passions jusqu' ce qu'il soit assez riche pour leur
obir, il a dj gagn assez de crdit pour que rien ne lui soit
impossible, pas mme le bien. Si quelque intrt proche ou lointain le
porte  assurer votre bonheur, comptez sur lui, vous serez heureuse:
mais s'il s'avisait de parier que je mourrai dans l'anne, ma foi! je
commencerais par faire mon testament. Tout cela entre nous! ajouta le
docteur en appuyant l'index sur ses lvres. Mais ne me dira-t-on pas, 
moi qui ai ouvert  cette belle enfant les portes de la vie, quel danger
elle craint et quel bonheur elle espre?

La comtesse lui raconta en quelques mots l'histoire des amours de Tolla.

Je ne vois pas apparatre monsignor Rouquette, dit le docteur.

--Maman a oubli de vous dire que, la seule fois que Lello est venu nous
voir  la campagne, monsignor Rouquette tait avec lui.

--_Diamine!_ dit le docteur. C'tait son juron favori. _Diamine_ est un
blasphme anodin qui remplace _diavolo_! comme en franais _jarnicoton_
remplace _jarnidieu_. C'est ce Rouquette qui a rompu le mariage de
Coromila l'an avec une Vnitienne.

--Nous le savons.

--Dans quel intrt a-t-il fait cela? Pour complaire au cardinal. Le
chevalier ne compte pas. Or le prince et le cardinal s'en iront
prochainement rejoindre leurs anctres: je ne leur donne pas six mois.
Eh bien! mon petit ange, votre affaire ne me parat pas mauvaise. Quand
les deux vieux Coromila n'y seront plus, Rouquette n'aura plus aucune
raison de contrarier votre mariage. Ayez seulement six mois de patience
et de prudence, et recommandez au beau Lello d'touffer son feu sans
l'teindre.

Les conseils du docteur furent scrupuleusement suivis. Lello n'avait pas
besoin qu'on lui recommandt la prudence. Mme Feraldi se chargea du soin
d'organiser le bonheur de ses deux enfants. Lello venait tous les soirs
 l'_Ave Maria_ passer une heure auprs de sa matresse; il courait
ensuite dire le chapelet avec sa famille; il s'habillait et allait dans
le monde, o il revoyait Tolla. Les jours o Tolla ne sortait pas, il
savait, sans se faire remarquer, prlever une heure ou deux sur sa
soire pour causer avec elle.

Ils avaient adopt, dans le salon du palais Feraldi, une embrasure de
fentre grande comme une de ces chambres que les architectes nous
construisent  Paris; ils en avaient fait leur salon particulier, leur
domaine inviolable, et comme le sanctuaire de leur amour. Ainsi en face
l'un de l'autre, le coude appuy sur la fentre, ils recommenaient tous
les soirs l'ternelle conversation que le genre humain rpte depuis
tant de sicles sans la trouver monotone. Quelquefois,  bout de
paroles, ils gardaient le silence, ce silence des amants, qui est le
plus doux des langages. Quelquefois penchs l'un vers l'autre, la main
dans la main et les larmes bien prs des yeux, ils disaient et
redisaient ensemble deux mots o se concentraient toutes leurs penses
et toutes leurs esprances:

_Lello mio!_

--_Tolla mia!_

Mon Lello! Ma Tolla! Il est bien vrai que l'italien est par excellence
la langue de l'amour. La voix se repose doucement sur la premire
syllabe de _mia_, et donne au mot ainsi prolong toute la suavit d'une
caresse.

Lello et Tolla se querellaient quelquefois et ne s'en aimaient que
mieux. Ces querelles, toujours suivies du baiser de paix, sont
l'assaisonnement du bonheur. Ils s'taient promis l'un  l'autre que
jamais, quels que fussent leurs griefs, ils ne se spareraient le soir
sans tre rconcilis.

Je ne veux pas, disait Tolla, que tu t'endormes sur une mauvaise
parole.

--Enfant! rpondait Lello, est-ce que je dormirais?

Tolla avait l'me trop sincrement pieuse pour ne pas songer au salut de
son amant. D'ailleurs un instinct secret l'avertissait peut-tre qu'il
n'oublierait pas ses devoirs envers elle, tant qu'il se souviendrait de
ses devoirs envers Dieu. En plaidant la cause du ciel, elle plaidait la
sienne.

Lello n'avait jamais nglig ces observations de pit extrieure que
les lois de Rome rappellent et imposent au besoin  tous les sujets du
pape, et que les jeunes gens les plus dissips accomplissent sans
marchander. Il faisait beaucoup plus, en apparence, que la religion la
plus austre ne commande; mais Tolla eut fort  faire pour lui rendre
les sentiments religieux qu'il professait et qu'il n'avait plus. Elle le
tanait doucement, et le priait de mettre ses ides d'accord avec sa
conduite. Tu es, lui disait-elle, un mauvais chrtien d'une espce
singulire. Les autres pensent bien et agissent mal: toi, tu penses mal
et tu agis bien. Je ne te dirai donc pas, comme mes confrres les
prdicateurs: Conformez votre conduite  votre foi; mais plutt: Tchez
de croire  ce que vous pratiquez.

Comme l'impit de Lello n'avait rien de systmatique, et qu'elle tenait
moins du scepticisme que du libertinage, elle gurit. Tolla eut la joie
de convertir son amant, de dtruire l'effet des mauvaises compagnies et
de dissiper au souffle de l'amour les fumes dont il avait le cerveau
obscurci. Les deux amants prirent ensemble, et la prire devint le plus
cher plaisir de Tolla. Lello voulut qu'ils eussent le mme confesseur.
Il mettra, disait-il, un lien de plus entre nous; nos pchs mmes
seront ensemble. Tolla accepta le confesseur de Lello.

Jamais le jeune Coromila n'avait t aussi amoureux: il jouissait de son
bonheur provisoire sans songer au combat qu'il faudrait livrer pour le
rendre dfinitif. Si parfois, au milieu d'un doux entretien, l'image de
son pre, de ses oncles, de ce formidable tribunal de famille, se
prsentait  son esprit, il fermait les yeux pour ne pas voir. Lorsque
Toto revint  Rome, dans les premiers jours de dcembre, avec Menico
parfaitement guri, il fut merveill de l'harmonie qui rgnait entre
les deux amants. Tolla s'tait fait peindre en miniature pour se donner
 Lello. Derrire l'ivoire du portrait, elle avait crit de sa main:
_Aspettando!_ En attendant! De son ct, Lello avait pass quarante ou
cinquante heures dans l'atelier de M. Schnetz, qui lui avait peint un
portrait magnifique, grand comme nature, et plus beau. L'artiste avait
merveilleusement interprt la beaut de Lello et mis en relief tout ce
qu'il y a de romain dans sa physionomie. Les deux portraits furent
termins en mme temps, quoique les deux amants ne se fussent pas
entendus, et, le jour o Lello apporta le sien  Tolla, croyant la
surprendre, Tolla tira de sa poche sa miniature encadre d'un petit
cercle d'or.

Quand ils se rencontraient dans le monde, ils s'y conduisaient avec la
plus grande rserve; ils dansaient rarement ensemble et ne se
regardaient qu' la drobe. Dans les premiers jours qui suivirent le
retour de Tolla, Lello se trahit un peu malgr toute sa prudence. Il
tait d'une gaiet folle, et la joie lui sortait par les yeux; sa
contenance fut remarque, et Tolla le pria de veiller sur lui. Alors il
s'observa si bien, il fut si froid, si srieux et si guind que toute la
ville se demanda ce qu'il avait. Tolla revint  la charge et ne lui
mnagea pas les leons. Enfin, aprs quelques oscillations, il trouva
son quilibre, et ne ressembla plus  une victime ni  un triomphateur.

Mme Fratief et sa fille piaient avec une persvrance toute fminine
les moindres mouvements de Lello. A leur grand regret, elles taient
rduites  le surveiller elles-mmes. Elles avaient perdu leur digne
espion, ce pauvre Cocomero. Il avait quitt la maison le 6 octobre, de
lui-mme et sans qu'on pt savoir quelle mouche l'avait piqu. Nadine
supposait qu'il tait retourn  Naples: depuis quelque temps, il
paraissait atteint d'une mlancolie qui ressemblait beaucoup au mal du
pays. La gnrale inclinait  croire qu'il s'tait enrl dans
l'honorable corporation des sbires, o l'on ne manquerait pas
d'apprcier ses talents. En attendant qu'il daignt donner de ses
nouvelles, on l'avait remplac  la maison par un grand lourdaud du
Transtevre, et la gnrale le remplaait de son mieux  la ville. Elle
ne rencontrait jamais Lello dans le monde sans lui dire: Attention!
j'ai l'oeil sur vous! Lello, dment averti, se surveillait svrement
et prenait la gnrale en horreur.

Elle s'avisa que Lello n'aimait peut-tre Tolla que par amour-propre et
 force d'entendre dire qu'elle tait la plus jolie fille de Rome. Nous
sommes bien sottes, pensa-t-elle, de lui avoir laiss faire cette
rputation-l! La premire fois qu'elle rencontra Tolla, elle lui cria:
Eh! mon Dieu! ma toute belle, qu'avez-vous? vous tes toute dfaite!
Le lendemain, dans une autre maison, elle dit  Mme Feraldi: Chre
comtesse, pensez-vous  la sant de Tolla? elle ne se ressemble plus
depuis quelque temps! Elle allait rptant  qui voulait l'entendre:
Est-ce que la plus jolie fille de Rome est malade? Elle se fane de jour
en jour, et ses parents n'ont pas l'air de s'en douter. Savez-vous qui
est son mdecin? Cinq ou six mres de famille, qui avaient des filles 
marier, furent frappes de la justesse des observations de la gnrale.
Elles virent avec les yeux de la foi que Tolla avait les bras maigres et
la figure fatigue; elles le dirent sur les toits, et bientt il ne fut
bruit que du dprissement de Tolla.

Tolla avait non-seulement cet clat de sant que les femmes rapportent
de la campagne au commencement de l'hiver, mais encore ce je ne sais
quoi de radieux, de vivace et de bruyant que le bonheur ajoute  la
beaut. Il aurait fallu que Lello ft aveugle pour la croire enlaidie.
Il se contenta de sourire tranquillement le jour o il entendit quelques
bonnes mes chuchoter autour de lui:

Regardez donc la Feraldi. Est-elle passe!

--Pauvre fille: jaune comme un fruit dans une armoire.

--Les yeux battus.

--Les lvres molles.

--Il lui reste sa physionomie.

--Oui; si on lui tait cela, elle serait presque laide.

Nadine, de son ct, avait dress une batterie contre la mre de Tolla.
Elle allait disant d'un petit air ingnu qui ne lui seyait pas mal:

Savez-vous que Tolla est bien heureuse d'avoir une mre comme la
sienne? Cette Mme Feraldi a tant d'esprit que je l'admire. Ce n'est pas
ma pauvre bonne mre qui saura jamais attirer un jeune homme  la
maison, le flatter, le sduire, l'engager, le compromettre et le
conduire, les yeux bands, jusqu' la porte de l'glise! Aprs tout, ma
bonne mre, je t'aime comme tu es, avec ta navet sublime. Nous sommes
des sauvages du Nord; mais mieux vaut la barbarie qu'une civilisation
trop avance. N'envions pas le savoir-faire des habiles, et gardons la
blancheur de nos neiges natales.

Nadine et sa mre,  force de frquenter l'glise des Saints-Aptres,
acquirent la certitude que Lello venait tous les soirs au palais
Feraldi. La gnrale se chargea d'en rpandre la nouvelle avec un
commentaire de sa faon: Que vous semble, disait-elle  toutes les
femmes de sa connaissance, d'une mre qui protge de pareils
rendez-vous? Quand le prince est entr, la grande porte se ferme, et le
concierge, une espce de brute, n'ouvrirait pas pour un million. Moi, si
un jeune homme tait admis  faire sa cour  mademoiselle ma fille, je
laisserais ma porte ouverte  tout le monde. On ne se cache que pour mal
faire. La petite est vraiment  plaindre: elle aime ce garon, on
l'enferme avec lui; le moyen qu'elle se dfende? Cependant il est
possible que cela tourne  bien. Si le prince s'avanait si loin, si
loin qu'il lui ft impossible de reculer! On fera parler l'honneur,
l'amour, la reconnaissance; ne pourrait-on mme pas le contraindre?
Toutes les fautes ne sont pas des maladresses, et il y a souvent plus
d'habilet dans un quart d'heure d'oubli que dans dix annes de vertu.

Ces calomnies furent colportes bruyamment dans tous les salons de Rome.
On les fit sonner trs-haut dans l'espoir qu'elles arriveraient aux
oreilles de la famille Coromila. Elles furent recueillies prcieusement
par trois personnes.

La premire tait Rouquette, qui s'en rjouit.

La seconde tait le frre de Lello, qui s'en effraya.

La troisime tait le colonel, qui s'en amusa.

Le pauvre cardinal n'eut pas le temps d'apprendre ce qu'on disait de son
neveu. Il mourut comme un saint, la veille de l'piphanie. Rouquette,
devenu le commensal et le confident du colonel, remercia intrieurement
les allis inconnus qui secondaient si bien ses projets. Le vieux
prince, relgu par ses infirmits au fond de son palais, n'apprenait
que les nouvelles qu'on jugeait  propos de laisser arriver jusqu' lui.
Son fils an voulait tout lui dire: il craignait que Lello ne ft
vritablement livr aux mains d'une famille d'intrigants, mais Rouquette
et le colonel le dtournrent de ce dessein.

Qu'esprez-vous de l'intervention du prince? lui demanda Rouquette.

--Mon pre lui dfendra de retourner chez cette fille.

--Obira-t-il?

--Oui. Mon pre a beau tre vieux, infirme, aveugle, plus semblable  un
mort qu' un vivant, sa volont est inflexible, et Lello tremble encore
devant lui. Il obira.

--Soit; je suppose qu'il se montre plus soumis que vous ne l'avez t en
pareille circonstance: le prince n'est malheureusement pas ternel. Si
Lello consent  oublier pour quelque temps qu'il est majeur et matre de
sa personne, il s'en ressouviendra  la mort de son pre, et vous ne
saurez plus par quel frein le retenir. Gardez-vous d'lever la volont
du prince entre lui et celle qu'il aime; le jour o la mort renverserait
la barrire, votre prisonnier vous chapperait, et pour toujours.

--Il a raison, ajouta le colonel. D'ailleurs ton projet nous attirerait
des scnes de famille, des larmes, des prires et un dbordement de
rhtorique dont je bille  l'avance. Nous agirons quand il en sera
temps; rien ne presse.

Mme Fratief, qui tait presse, dit un jour  la chanoinesse de Certeux:

Chre madame! on ne parle dans Rome que de l'esprit d'un de vos
compatriotes, monsignor... monsignor... _Ach!_ J'ai perdu son nom. Ce
monsignor qui a empch un prince Coromila de se msallier  Venise...

--Monsignor Rouquette?

--Prcisment, monsignor de Rouquette. Vous qui recevez la fine fleur de
la socit romaine, dites-moi donc, chre madame, si monsignor de
Rouquette a autant d'esprit qu'on veut bien lui en prter.

--Vous n'avez jamais caus avec lui?

--Je n'ai jamais pu le joindre; et notez que j'en meurs d'envie.

--Si vous tiez assez aimable pour venir prendre le th ce soir avec
moi, je vous servirais monsignor Rouquette entre la premire et la
deuxime tasse.

--Ah! chre madame, vous tes ma bonne toile. Figurez-vous que Nadine
et moi nous importunons le ciel depuis quinze jours pour qu'il nous
envoie monsignor Rouquette.

Nadine ajouta d'un petit ton dvot: Ceci nous prouve, maman, que, pour
obtenir de Dieu ce qu'on dsire, il faut recourir  l'intervention des
saints.

Lorsque Rouquette fut en prsence de la gnrale, il devina aux premiers
mots un auxiliaire intress et compromettant. Il rsolut de s'en amuser
et de s'en servir.

Elle crut tre fort habile en commenant par le fliciter de la cure
qu'il avait faite sur le frre de Lello: de l'an au cadet, la
transition serait aise. Mais Rouquette se dfendit nergiquement contre
les loges qu'elle prtendait lui faire accepter. Ce n'est pas moi,
dit-il, qui ai guri le fils an du prince Coromila; tout l'honneur de
la cure appartient  Dieu et au bon naturel du malade. La famille
Coromila ne prira point par les msalliances.

--Ah! monsignor, vous me rassurez. On disait que le prince Lello tait
en grand danger.

--Je vous assure, madame, qu'il se porte le mieux du monde.

--L'air des jardins Feraldi est dangereux le soir, et les pauvres coeurs
y prennent la fivre.

--Dieu a fait l'homme plus robuste que la femme, et il arrive que l'un
reste en sant, tandis que l'autre tombe malade.

--L'glise a bien raison de dfendre les jugements tmraires. L'homme
est si prompt  accuser son prochain! On parle quelquefois de serments
changs, de promesses de mariage, d'anneaux passs au doigt, de
portraits donns et reus, quand il n'y a peut-tre rien de vrai que
quelques baisers.

--Le monde est encore plus mchant que vous ne croyez, madame. On va
souvent jusqu' inventer des histoires de mariage secret.

--Vraiment!

--De promenade nocturne en tte--tte.

--A pied?

--Mieux, madame; en voiture.

--Je n'avais jamais entendu conter pareille chose!

--Avez-vous entendu parler d'un pre et d'une mre complices d'un
mariage clandestin et forcs de cacher la grossesse de leur fille?

--On dit cela?

--Souvent, madame, tant il y a de mchancet en ce monde! Mais les
hommes de bon sens laissent tomber ces calomnies.

--Je ne les laisserai pas  terre, pensa la gnrale.

--Elle les ramassera, se dit Rouquette.

La chanoinesse vint se mler  la conversation. Vous parliez mariage?
demanda-t-elle  Rouquette.

--Hlas! madame, rpondit-il, de quoi parlerait-on dans un pays o
l'amour, et par consquent le mariage, est le seul intrt de la vie
aprs le salut?

--On dit que votre compagnon de voyage pouse la fille d'un lord
catholique?

--On l'espre. Si les ngociations russissent, le mariage se fera 
Londres au mois de mai.

--Est-ce  Londres aussi, demanda en souriant la chanoinesse, que vous
comptez marier Lello?

--Qui sait?... Certes, si j'tais  sa place, je chercherais une femme
partout, except  Rome.

--Pourquoi? Vous pouvez parler hardiment: tous les Romains sont partis,
et ce n'est ni la gnrale ni moi qui irons vous dnoncer.

--Oh! madame, je n'ai rien contre les Romains ni contre les Romaines;
mais  mes yeux Rome est le pays du monde o les hommes maris ont le
moins d'avenir. A Paris,  Ptersbourg,  Londres, l'homme qui se marie
pouse toute une arme de protecteurs, d'amis, de partisans, qui
s'engagent par contrat  le faire parvenir. A Rome, il pouse une femme
et rien de plus. Il y a tels mariages qui vous donnent en France la
croix et une place de prfet, en Angleterre la dputation, en Russie...

--En Russie, ajouta vivement la gnrale, une clef de chambellan, la
noblesse de deuxime classe, des croix, des pensions, des places, la
faveur, la fortune et tout.

--Vous voyez bien, mesdames, que Rome est le patrimoine des
clibataires, et que les hommes maris doivent chercher fortune
ailleurs.

--La France, dit la gnrale, est un pays sans avenir. Ces messieurs de
1830 ont tout mis sens dessus dessous, les lois et les pavs. Qu'est-ce
qu'un dput? Un homme qui n'a pas mme d'uniforme! On parle des pairs
de France: ont-ils seulement le droit de btonner leurs gens?
L'aristocratie est tombe bien bas, depuis la suppression du droit
d'anesse.

--Le droit d'anesse s'est conserv en Angleterre. L'Angleterre est
encore bonne.

--Oui; mais combien trouvez-vous de familles catholiques dans la
noblesse anglaise? On les compte, cher monsignor, on les compte. Vous
avez eu le bonheur de dcouvrir un beau parti dans cette petite lite du
royaume, raison de plus pour n'y en pas chercher un second.

--Reste donc la Russie. Par malheur, elle est schismatique.

--Schismatique, monsignor! La Russie n'est pas schismatique. Jamais on
n'a dit que la Russie ft schismatique. Il y a des schismatiques en
Russie, j'en conviens, mais beaucoup moins qu'on ne pense. Est-ce que
toute la Pologne, sans aller plus loin, n'est pas catholique? L'empereur
est le plus tolrant des hommes; il est le pre de tous ses sujets, sans
distinction: on ne l'a jamais accus de favoriser les schismatiques. Que
mademoiselle ma fille arrive demain en Russie, soit avec sa mre, soit
avec son mari, sera-t-elle bien moins reue, parce qu'elle est
catholique? Dites, madame la chanoinesse, si le marquis votre frre a d
se faire schismatique pour arriver aux premires dignits de l'empire?

--On m'a cont, reprit modestement Rouquette, qu'en Russie les filles ne
recevaient que le quatorzime de l'hritage de leurs parents.

--Distinguons, cher monsignor. En effet, elles n'hritent que du
quatorzime lorsqu'elles ont des frres; mais une fille unique, comme
Nadine, par exemple, et tant d'autres hritires, ne partage le bien de
ses parents avec personne.

--Au reste, nous avons  Rome des jeunes gens assez riches pour prendre
une fille sans dot.

--Bien, monsignor! Vous tes un homme antique. Vous ne donnez pas, vous,
dans le travers ridicule des hommes d'aujourd'hui! je ne connais rien
d'impatientant comme cette question: Qu'a-t-elle? Eh! mes chers
messieurs, ma fille a ce qu'elle a; pousez-la pour elle, ou je la
garde. Je vous dirai le lendemain du mariage si elle est sans un sou ou
si elle a dix millions.

A ce chiffre de dix millions, Rouquette prit un air si respectueux que
la gnrale se persuada qu'il tait dupe. Dcidment, madame, dit-il en
terminant, je crois que, si je m'appelais Lello Coromila, je choisirais
ma femme en Russie. Par malheur, je ne suis rien qu'un homme de bon
conseil.

--Il va travailler Lello! se dit la gnrale ivre d'esprance.

--Elle court perdre les Feraldi, pensa Rouquette en la voyant sortir.

Huit jours aprs, il n'tait bruit que du mariage secret de Lello et de
Tolla. On citait le jour, l'heure, la chapelle, le prtre et les
tmoins. Ces dtails d'une prcision inquitante murent le frre de
Lello: il lui demanda s'ils taient vrais, et ne voulut croire ses
dngations que lorsqu'elles furent confirmes par Rouquette.

Tolla n'ignora pas longtemps les calomnies que la Fratief avait mises en
circulation. Un matin que Mme Feraldi runissait chez elle quelques
jeunes filles de la socit et quelques amis de Toto pour rpter
ensemble une mazurka, les deux cousines de Tolla vinrent la fliciter de
son mariage.

Quel mariage? demanda-t-elle en rougissant jusqu'aux yeux.

--C'est bien mal  toi, Tolla, de n'en avoir rien dit  tes bonnes
cousines!

--Ah! ah! ah! qu'elle est tonnante avec son air tonn! Nous n'aurions
pas d tre les dernires  apprendre ton bonheur.

--Figure-toi que j'arrive dimanche dans une maison: la premire chose
qu'on me dit, c'est que tu es la femme de Lello. Moi, je me mets  rire,
et je trouve la plaisanterie assez neuve. Je sors, je rencontre Bettina
Nigri et sa mre  la porte d'une glise; elles m'arrtent pour me dire:
Eh bien! vous avez un nouveau cousin!--Bah! est-ce que ma tante Feraldi
est accouche?--Non, mais Tolla s'est marie avec Lello. Enfin, hier,
maman reoit la plus trange lettre du monde. On lui crit de Forli:
Votre nice est marie, nous le savons; il n'est pas question d'autre
chose dans la ville: contez-nous donc les dtails de l'aventure!

Tolla resta muette d'tonnement: aprs avoir pris tant de soin pour
cacher son amour, elle se voyait la fable de la ville et de la province.

Toto vit d'un coup d'oeil que tous les tmoins de cette scne avaient
dj entendu parler de ce prtendu mariage, et qu'ils y croyaient. Il se
hta de rpondre pour sa soeur: On vous a trompes, mes chres
cousines, et, si l'on rpte devant vous cette sotte invention de nos
ennemis, vous pourrez rpondre hautement que Tolla n'est pas marie.

Tolla ajouta avec une indignation mal contenue:

Et qu'elle n'est pas fille  accepter la honte d'une semblable union,
et qu'elle mprise un bonheur clandestin, et qu'elle ne voudrait pas
d'un roi mme  ce prix, et qu'elle ne s'avilira jamais au point
d'accepter la main d'un homme qui craindrait de l'pouser  la lumire
du soleil et  la face de tous!

Les deux cousines s'excusrent  qui mieux mieux.

Pardon, dit Philomne, je ne voulais pas te chagriner; mais, comme tout
le monde parle de ce mariage, je croyais... Pardon...

--Mais es-tu simple, dit Agathe, de pleurer pour si peu de chose! Et
quand cela serait vrai! Les mariages secrets sont aussi bons que les
autres, du moment o le prtre y a pass, et ils sont bien plus
amusants!

Le soir, Lello vint avec Philippe. Ils trouvrent Tolla tout en larmes,
et elle leur raconta ce qu'elle avait appris.

C'est une invention de la Fratief, dit Lello. Il y a huit jours que
cela court la ville. Mon frre m'en a parl.

--Et qu'as-tu rpondu? demanda Tolla.

--J'ai rpondu que la voix publique avait menti, et que je n'aurais pas
fait un tel pas sans consulter mes parents.

--Tu ne lui as rien dit de nos engagements? Il serait peut-tre temps
d'en instruire ta famille.

--Mon cher amour, mon pre est plus mal que jamais depuis la mort du
cardinal. Si par hasard on l'avait prvenu contre nos projets, la
dclaration que j'ai  lui faire pourrait lui porter un coup terrible.
Ne vaut-il pas mieux attendre que sa sant soit raffermie, si tant est
qu'il puisse gurir?

--Attendons, dit Tolla. Je me boucherai les oreilles pour ne pas
entendre les calomnies de nos ennemis.

--Faites mieux, ajouta Pippo. On vous accuse d'tre maris secrtement.
A votre place je voudrais donner raison  ces chers accusateurs.
Voulez-vous que je vous trouve un prtre? Je serai votre tmoin avec
quelque ami sr et discret. Supposez que la chose transpire, personne
n'y croira. La nouvelle est use: elle date de huit jours. D'ailleurs
est-ce qu'on croit jamais la vrit?

--Qu'en penses-tu, Tolla? demanda Lello.

Tolla rpondit d'une voix ferme et dcide:

Mon ami, hier peut-tre j'aurais dit oui. Aprs la scne de ce matin,
je me mpriserais moi-mme si j'tais capable d'accepter. Nous
attendrons.

Lello et Philippe restrent au palais Feraldi jusqu' minuit. Le
lendemain, on racontait dans Rome que Tolla et Lello taient sortis
ensemble  la brune. Une personne digne de foi les avait reconnus dans
les alles du Pincio, appuys tendrement l'un sur l'autre. Un second
tmoin les avait rencontrs en carrosse  cent pas de la porte du
Peuple; un troisime les avait surpris dans une petite voiture basse sur
l'avenue qui mne  l'glise Saint-Paul; un quatrime les avait aperus
 cheval sur l'avenue d'Albano. Un autre ne les avait pas vus, mais il
avait fait parler le cocher qui les conduisait tous les soirs. Ces
tmoignages, qui auraient d se dtruire, se confirmaient l'un l'autre.
On aimait mieux croire  l'ubiquit de Tolla qu' son innocence. Une
ligue redoutable se forma contre elle. Toutes les mres qui l'avaient
envie, toutes les filles qui l'avaient jalouse, tous les jeunes gens
qui l'avaient dsire, s'enrgimentaient sous les ordres de la Fratief.
Les amis qui pouvaient la dfendre, comme la marquise, Pippo, le docteur
ly, taient accabls par le nombre. La pauvre fille apprenait tous les
jours quelque nouvelle calomnie: elle s'en consolait en la racontant 
Lello, qui lui promettait de lui payer en bonheur tout ce qu'elle avait
 souffrir.

Dans les premiers jours de janvier, les consolations de son amant lui
manqurent. Le vieux prince entrait dans son agonie, qui dura prs de
trois semaines. Lello, clou au chevet de son pre, trouvait  peine le
temps d'crire tous les jours un billet  Tolla. Elle n'avait plus
personne  qui confier ses ennuis: pouvait-elle apprendre  sa mre
toutes ces calomnies, o sa mre tait plus maltraite qu'elle-mme?

Elle s'associait  la douleur de Lello, et, quoiqu'elle n'et jamais vu
le prince de Coromila, elle le pleurait comme un pre. Elle ne songea
pas un seul instant que la mort de ce vieillard assurait son mariage. Le
prince mourut. Tolla fut trois ou quatre jours sans aller dans le monde:
elle se sentait incapable de retenir ses larmes. Le monde murmura. Si on
l'avait vue sourire et valser, on aurait pouss les hauts cris; on
aurait dit qu'elle triomphait de la mort du prince.

Lello, toujours prudent, lui crivit le lendemain des funrailles de son
pre: J'apprends qu'hier au soir on a remarqu ton absence au thtre.
Que cela te serve de leon pour l'avenir.

C'tait Mme Fratief qui avait pris la peine de courir de loge en loge 
la recherche de Tolla:

Avez-vous vu Tolla?

--Non.

--Comment n'est-elle pas ici, elle qui adore la musique de Bellini?
J'avais quelque chose  lui dire. Je vais passer chez elle aprs le
spectacle. Mais, j'y pense! je ne la trouverais pas. Elle a quelqu'un 
consoler.

On savait cependant que Lello passait la soire en famille.

Pour excuser sa douleur, Tolla dit qu'elle tait malade. Cela n'tait
qu'un demi-mensonge: la pauvre fille succombait  l'excs de ses ennuis.
Ses ennemis la prirent au mot et glosrent sur sa maladie.

La jeune Nadine disait ingnument  toutes les filles de son ge:
Tchez donc de savoir quelle est la maladie de Tolla. Ma mre le sait,
mais elle ne veut pas me le dire. Il parat que c'est une maladie que
les jeunes filles n'ont jamais, dont on ne meurt pas, mais qui dure bien
des mois.

En apprenant cette nouvelle invention, Tolla gurit de colre: elle
sentit ses forces doubles; tout son tre s'exalta, toute son nergie se
tendit. Elle retourna dans le monde, courut les thtres, les bals, les
soires, dansa des nuits entires, fatigua ses valseurs, soupa  quatre
heures du matin, but du vin de Champagne, oublia sa pelisse en sortant
du bal, commit imprudence sur imprudence, et prouva une sant de fer.

Sa rputation n'y gagna rien. Les uns disaient:

C'est pour mieux cacher _son tat_.

--Mais, s'criait la marquise Trasimeni, elle a une taille  prendre
dans la main! Croyez-vous qu'elle puisse laisser _son tat_  la
maison?

D'autres allaient chuchotant: Elle ne se mnage pas assez pour une
fille qui relve de maladie.

Un plaisant remarquait la concidence de la mort du prince et de la
retraite momentane de Tolla.

Les Coromila se conservent bien, disait-on. S'il en meurt un, vite il
en nat un autre. Coromila est mort, vive Coromila!

Mme Fratief, en voyant valser Tolla, disait charitablement  ses
voisines: La malheureuse! elle veut donc tuer deux personnes  la
fois!

Cependant Lello s'tait laiss conduire  la villa d'Albano, o ce qui
restait de la famille se retira pendant quinze jours pour cacher sa
douleur et pour l'oublier. On chassait, on faisait de grandes cavalcades
et de longs repas. Rouquette organisa savamment cette vie oisive,
dcente et plantureuse. Lello eut le temps, non pas d'envier, mais
d'entrevoir les douceurs de la vie de garon. Cependant le voisinage de
Lariccia, les souvenirs de l't dernier, peut-tre mme l'oisivet, la
solitude et la bonne chre ravivrent son amour pour Tolla. Un soir, en
sortant de table, il lui crivit: Je te l'ai dit cent fois, mais je
veux te l'crire, parce que les crits restent: je t'aimerai toujours et
je saurai mourir plutt que d'oublier un ange tel que toi. Dieu voit mon
coeur, et, en sa prsence, je te jure une fidlit ternelle.

Comme il m'aime! s'cria Tolla lorsqu'on lut cette lettre en famille.

--Voil un crit prcieux, ajouta Toto. Ne le perds pas, ma fille. Si,
aprs un pareil serment, il refusait de t'pouser, le pape l'y
forcerait.

Les Coromila revinrent  Rome au commencement de mars, et Lello reprit
sa place  la fentre du palais Feraldi. Aprs un mois d'un bonheur
presque parfait, malgr le dchanement de la calomnie, il se montra
triste et proccup.

Qu'as-tu? lui demanda Tolla en le regardant jusqu'au fond de l'me.

--Rien. Des ennuis de famille.

--Tu as tout dclar  tes parents?

--Non.

--Ils t'ont parl de moi?

--Non.

--Quels ennuis peux-tu avoir? Tu es majeur, libre, matre absolu de tes
actions, riche...

--Moins que tu ne penses.

--Tant mieux! je voudrais que tu n'eusses rien; je serais sre d'habiter
notre petit domaine de Capri. Te souviens-tu de Capri? Voyons si tu as
profit de mes leons de gographie! Capri est borne au nord par
l'amour,  l'est par la fidlit,  l'ouest par beaucoup d'enfants...
Ton pre t'a donc dshrit!

--Peu s'en faut.

--Quel bonheur!

--Il a laiss un fidicommis  mon oncle.

--Le joli mot! Il veut dire?...

--Que par suite d'un ordre secret de mon pre, dont le testament ne dit
pas un mot et dont l'excution est confie  mon oncle, mon frre an
sera cinq fois plus riche que moi.

--Ainsi, mon pauvre ami, tu n'auras peut-tre pas plus de deux millions!

--Peut-tre.

--Alors, viens  Capri: je te promets pour cent millions de bonheur!

Lello mentait, et l'argent n'tait pour rien dans sa tristesse. Son pre
n'avait fait ni fidicommis ni substitution; il avait lgu au chevalier
une terre magnifique qui devait naturellement se partager entre les deux
frres aprs la mort de leur oncle.

La vraie cause du chagrin, de l'embarras ou du remords de Lello, la
voici:

Le fils an du vieux Louis Coromila, devenu prince depuis la mort de
son pre, avait termin les ngociations relatives  son mariage; son
dpart tait fix au 30 avril. Il devait s'embarquer  Civita-Vecchia
pour Marseille, traverser la France, sjourner  Paris, arriver 
Londres pour les ftes du couronnement de la reine Victoria, et revenir
avec sa femme par la France, la Belgique, l'Allemagne et la Lombardie.
Tous les jours on travaillait devant Lello  complter,  prciser et 
embellir ce sduisant itinraire. Le chevalier et Rouquette ne
s'occupaient pas d'autre chose, tandis que le jeune prince enrgimentait
sa suite et commandait sa livre. Toutes les tables de la maison taient
couvertes de cartes routires; on voyait des Guides tals sur tous les
meubles. A chaque repas, Rouquette s'tendait complaisamment sur la
description des plaisirs de Paris. Le chevalier rpliquait par le
tableau des magnificences de la cour de Londres. Le prince, quoiqu'il
dt se faire habiller  Paris, commanda  Rome son habit de cour, dont
Lello rva plus de trois nuits. Rouquette tait du voyage; il eut aussi
de longues confrences avec son tailleur. Ni le chevalier ni le prince
ne firent aucune proposition  Lello; mais on dmontrait devant lui que
cette longue odysse ne durerait pas beaucoup plus de deux mois. Le
chevalier plaisantait lgrement sur l'esprit casanier, sur les animaux
 coquille et sur les souriceaux qui n'osent sortir de leur trou. Le
prince se promettait de savourer bien mieux les douceurs de la vie
domestique aprs un temps de voyages et d'aventures.

Ces plaidoiries indirectes se prolongrent jusqu'aux premiers jours
d'avril. Peut-tre la famille aurait-elle perdu son procs, si Tolla
avait eu un grain de coquetterie; mais le bonheur de Lello tait trop
pur et trop gal pour qu'il s'effrayt d'une absence de deux mois.

Sur ces entrefaites, Morandi fit crire  la comtesse qu'il avait vu sa
fille  Lariccia vers le milieu de septembre, qu'il l'avait trouve plus
belle que tous les portraits qu'on lui en avait faits, et que, si Tolla
n'avait refus sa main que par crainte de quitter Rome, il tait prt 
dserter Ancne pour la capitale.

Le jeune Feraldi voulait qu'on ft lire cette lettre  Lello; Tolla s'y
opposa formellement. Une semblable confidence, dit-elle, aurait l'air
d'une menace. Cependant la jalousie serait venue fort  point pour
aiguillonner l'amour de Lello et pour ramener son esprit, qui s'garait
 chaque instant vers la France et l'Angleterre.

Tolla s'en doutait si peu, qu'elle employait une partie de ses soires 
lui apprendre le franais. Les progrs n'taient pas rapides: le
professeur et l'lve s'embrouillaient  qui mieux mieux dans la
conjugaison du verbe _aimer_. Quelquefois, pour faire trve  la
grammaire, elle ouvrait un livre franais, le lui mettait sous les yeux,
et le contraignait doucement  peler,  lire et  traduire. A la fin de
la leon, l'colier reconnaissant embrassait son dictionnaire.

Un soir, ils lurent ensemble la fable des _Deux Pigeons_. Quand Lello
eut achev laborieusement le mot  mot, Tolla lui ta le livre des mains
et traduisit la fable entire en vers libres ou plutt en prose
cadence; sa voix, sonore et brillante, avait je ne sais quoi de doux,
de tendre et de profond. Lello regardait voler ses paroles harmonieuses;
il croyait voir cette filleule des fes qui n'ouvrait jamais la bouche
sans laisser tomber des perles et des meraudes. Lorsque Tolla lui prit
la main en traduisant ces beaux vers:

    Amants, heureux amants, voulez-vous voyager?
        Que ce soit aux rives prochaines!
    Soyez-vous l'un  l'autre un monde toujours beau,
        Toujours divers, toujours nouveau;
    Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.

il baissa la tte et fondit en larmes.

Le matin mme, en sortant de la messe, son oncle lui avait dit:

J'ai un remords.

--Vous, mon oncle!

--Oui, je suis un mauvais parent. Ton frre va partir pour Londres, et
je reste  Rome au lieu de l'accompagner. Je sacrifie mes devoirs  mes
habitudes.

--Votre conscience est trop scrupuleuse. Est-ce que mon frre a besoin
qu'on le mne par la main? N'est-il pas assez grand pour se conduire
lui-mme?

--Oui, parbleu! s'il allait l-bas pour son plaisir, je resterais ici
pour le mien, et je me contenterais de lui souhaiter un bon voyage; mais
il part pour se marier, et je rougis de penser que l'hritier de la plus
grande maison d'Italie s'en ira  l'glise sans un pre, sans un oncle,
sans un frre, et seul de sa famille comme un enfant trouv. Si j'avais
seulement dix ans de moins, je ferais mes malles.

--Mais, mon cher oncle, vous vous portez bien, Dieu merci! et vous
n'tes aucunement cass. D'ailleurs Londres n'est pas si loin, et l'on
peut voyager  petites journes.

--Eh! crois-tu bonnement que ce soit le voyage qui m'pouvante? Non,
non: je n'ai pas peur d'une ou deux traverses sur un bon bateau, et de
quelques centaines de lieues en chaise de poste. La belle affaire pour
un homme bti comme moi! Ce qui me tuerait, mon ami, ce sont les
plaisirs.

--Les plaisirs!

--Oui, les plaisirs. Tu es n  Rome, et tu n'as jamais quitt cette
terre de bndiction; tu ne peux donc pas te faire une ide de la vie
dvorante qu'on mne  Londres et  Paris. Djeuner en ville, dner en
ville, spectacle le soir, bal aprs le spectacle, rentrer chez soi rompu
de fatigue et trouver sur sa table tout un volume d'invitations pour le
lendemain; s'habiller trois fois par jour, s'extnuer en visites, se
ruiner en compliments; attirer sur soi les regards de tout un peuple;
tre l'vnement du jour, le favori de la mode, la curiosit de la
saison; s'observer, se surveiller, poser enfin comme un acteur sur la
scne ou un prdicateur en chaire: est-ce une vie pour un homme de mon
ge, et ne vois-tu pas que je succomberais au bout d'un mois?

--Mais, mon oncle, un bon dner ne vous fait pas peur; vous allez au
thtre tous les soirs: on ne donne pas un bal sans vous inviter, et
vous ne vous en portez pas plus mal.

--Pauvre garon! est-ce qu'on dne  Rome? On y prend de la nourriture.
Tu ne souponneras jamais toutes les sorcelleries de ces cuisiniers
franais, leurs terribles friandises qui sduisent les yeux, captivent
l'odorat et centuplent l'apptit; la gaiet diabolique qui petille au
milieu de ces repas, le fracas des bouchons qui sautent au plancher, le
cliquetis des verres entasss ple-mle devant chaque assiette, l'clat
des cristaux, la lumire blouissante des bougies, la varit
dsesprante des vins: c'est un enfer, te dis-je, et j'en reviendrais
brl jusqu'aux os. Vive la bonne grosse cuisine italienne, que nous
mangeons sans bruit dans la vieille argenterie de nos pres! Vivent nos
thtres simples et tranquilles, o l'on ne va que pour entendre de la
musique et pour causer dans l'ombre avec ses amis! Ce maudit Opra de
Paris est une fournaise tumultueuse o les plus jolies femmes du monde
vont taler leurs paules nues sous un lustre pire que le soleil. Et les
bals, bont divine! qu'ils ressemblent peu  nos petites soires,
gayes par la contredanse, le whist et la limonade! Figure-toi un
formidable ple-mle de luxe, d'lgance et de coquetterie, une musique
insense, des toilettes scandaleuses, une libert inoue, des escaliers
encombrs de fleurs, des buffets chargs de viandes, des soupers 
ressusciter des morts et  tuer des vivants! C'est un spectacle  voir
une fois; je l'ai vu, je n'en suis pas mort, mais on ne m'y reprendra
plus! Cependant Dieu m'est tmoin que je voudrais pouvoir accompagner
ton frre.

Cette apptissante satire des plaisirs de Paris produisit tout l'effet
qu'on en esprait: Lello offrit de partir avec son frre. Le mot ne fut
pas plus tt lch que le colonel, sans lui laisser le temps de se
reconnatre, courut avec lui annoncer la nouvelle  toute la maison. Le
hasard ou la prvoyance de Rouquette fit qu'il y eut ce jour-l vingt
personnes  dner. Tout le monde but au prochain voyage des deux frres.

Lello tait venu au palais Feraldi pour apprendre  Tolla tout ce que la
ville devait savoir le lendemain; mais la fable des _Deux Pigeons_ lui
coupa la parole, et il pleura en songeant qu'il s'tait condamn 
partir et qu'on lui avait ferm toute retraite.

Il se coucha mcontent de lui-mme, incertain de ce qu'il dirait  Tolla
et fort en peine de se justifier  ses propres yeux. A force de
chercher, il s'avisa de prier Mme Feraldi de tout conter  sa fille. Le
coup sera moins rude, se dit-il, s'il ne vient pas de moi. Pour faire
sa paix avec sa conscience, il se promit qu'une fois hors de Rome il
trouverait le courage de demander le consentement de son oncle. Vingt
fois il avait eu la bouche ouverte pour lui tout dclarer, et une sotte
timidit l'avait toujours arrt devant le nom de Tolla. C'est la
prsence de mon oncle qui me trouble, pensa-t-il; je serai plus hardi en
face d'un encrier. Il s'endormit fort tard et rva qu'il tait un pigeon
battu par l'orage. Il fut rveill  neuf heures du matin par la visite
de Rouquette.

C'est vous? lui dit-il en se frottant les yeux. Je suis bien aise de
vous voir. Connaissez-vous la fable des _Deux Pigeons_?

--Je la sais par coeur. C'est un dlicieux roman de trois pages. La
morale surtout en est admirable.

--Vous trouvez?

--Sans doute, et je vous recommande de la mditer. Cette fable prouve,
mieux qu'un sermon, que deux frres ne doivent pas voyager l'un sans
l'autre.

--Deux amants?

--Deux frres!

--J'avais entendu dire qu'il s'agissait de deux amants.

--Qui est-ce qui vous a fait cette plaisanterie? Il n'y a pas plus
d'amour dans la fable que dans la barrette du cardinal-vicaire. coutez
plutt:

    L'autre lui dit: Qu'allez-vous faire!
    Voulez-vous quitter _votre frre_?

Et plus loin:

    ... Hlas! dirai-je, il pleut:
    Mon _frre_ a-t-il tout ce qu'il veut,
    Bon souper, bon gte, et le reste?

_Mon frre_, entendez-vous? D'ailleurs, qui est-ce qui dirait _et le
reste_, sinon un frre, et le frre rpond:

    Je reviendrai dans peu conter de point en point
        Mes aventures  mon _frre_.

Croyez-vous, en bonne foi, que, s'il s'agissait de deux amants, les
Franais feraient apprendre ces vers aux petites filles? Au reste, La
Fontaine connat trop bien le coeur humain pour vouloir que deux amants
demeurent cousus l'un  l'autre. Il sait que l'amour le mieux constitu
ne rsisterait pas  ce rgime, et mourrait d'ennui au bout de quelques
mois. L'absence, qui tue l'amiti et tous les sentiments tides, exalte
les passions violentes. Quelle est la femme qui a donn au monde le plus
clatant exemple de fidlit? Pnlope, dont le mari a fait une absence
de vingt ans. Lucrce a repouss l'amour de Sextus parce que son mari
tait au camp; elle l'aurait peut-tre cout, si elle avait eu Collatin
sur ses talons. C'est en amiti que les absents ont tort: en amour, ils
ont toujours raison. La petite fleur qui dit _plus je vous vois, plus je
vous aime_, est un oracle en amiti; c'est une sotte en amour.

Fortifi par ces beaux raisonnements, Lello vint  trois heures au
palais Feraldi. On venait de quitter la table. Le comte, la comtesse et
Toto prenaient le caf au salon. Tolla s'habillait pour faire des
visites. Il promena sur ses auditeurs un sourire embarrass.

Je suis bien aise, dit-il, que Tolla ne soit pas ici. C'est  vous que
je viens demander assistance.

--Et contre qui? dit le comte.

--Contre elle. Si vous ne venez pas  mon aide, elle m'arrachera les
deux yeux tout au moins.

--Mon cher client, l'affaire n'est pas de ma comptence. Dfendez vos
yeux vous-mme, si vous tenez  les garder.

--Si j'y tiens, c'est qu'ils me servent  voir Tolla.

--Voici bientt un an qu'elle vous les arrache tous les jours, reprit la
comtesse, et vous n'tes pas seulement borgne.

Toto ajouta: Avec tous les yeux qu'elle t'a arrachs, on aurait de quoi
paver la queue d'un paon. Voyons, confesse-toi: qu'as-tu fait?

--Rien encore; mais je mdite une escapade.

--Renonce  ton escapade, et je rponds de tes yeux.

--Impossible, mon ami, j'ai donn ma parole. Il s'agit d'un voyage.

--A Albano?

--Plus loin; mais il est convenu que nous courrons la poste et que notre
absence ne durera pas longtemps.

--Huit jours?

--Davantage. Enfin, puisque j'ai commenc ce diable d'aveu, sachez que
mon oncle, bien malgr moi, pour que mon frre ne soit pas seul  ce
mariage, a voulu, ne pouvant pas quitter Rome, o il a ses habitudes, me
faire partir pour Londres, et il m'a t impossible de refuser. Vous
comprenez que si Tolla...

Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Toto, le comte et la comtesse
s'taient dresss comme par ressort autour de lui.

Vous tes faible, Lello Coromila, dit svrement le comte.

--Lche coeur, cria Toto.

--Elle en mourra! dit la comtesse.

--coutez-moi, reprit-il d'une voix mue. Je vous jure que j'aime Tolla
et que je l'pouserai. Maintenant coutez-moi. Mon oncle et mon frre,
qui sont toute ma famille, dsirent absolument que je fasse ce voyage.
Je souffre plus que vous ne sauriez croire  la seule pense de quitter
Rome; mais je voudrais concilier tous mes devoirs. Si je tmoigne de la
complaisance  mes parents, je puis compter qu'ils me payeront de
retour. J'assiste au mariage de mon frre pour que bientt il assiste au
mien.

--Monsignor Rouquette n'est-il pas de la partie? demanda le comte. Il a
obtenu du cardinal-vicaire un cong de trois mois.

--Cela vous prouve, rpliqua vivement Lello, que notre absence ne sera
pas longue: trois mois au plus, peut-tre deux.

--Combien de temps, demanda Toto, a dur son voyage  Venise?

--Je t'assure, mon ami, que l'on calomnie ce pauvre Rouquette. Depuis
six mois que je l'tudie sans qu'il s'en doute, j'ai appris  lui rendre
justice. Il m'aime, et il se rangera plutt avec nous contre les miens,
qu'avec ma famille contre nous.

--Puisque vous avez foi en M. Rouquette, dit la comtesse avec amertume,
asseyons-nous. Vous avez vu comme la nouvelle de ce dpart nous a
agrablement surpris: jugez par nous de l'effet qu'elle va produire sur
Tolla.

--Chre comtesse, je souffrirai plus qu'elle. Aidez-moi  adoucir la
violence du coup. Je sens que je n'ai plus de courage.

--Il doit t'en rester assez, dit Toto, car tu n'en dpenses gure au
palais Coromila.

--Eh bien, oui! je suis faible, je suis lche; j'ai peur de mon oncle,
quoiqu'il soit le meilleur des hommes; j'ai peur de mon frre, j'ai peur
de tout. Accable-moi, tu le peux, je te le permets, je ne me dfendrai
pas: il y a des moments o je me mprise moi-mme! Mais que veux-tu!
j'ai promis de partir, ma parole est donne, la ville entire le sait.
Hier,  dner, devant moi, ils ont annonc mon dpart  plus de vingt
personnes! Tout cela empche-t-il que je n'aime ta soeur et que je ne
l'pouse  mon retour? La sotte promesse que mon oncle m'a arrache
viole-t-elle les serments que je vous ai faits?

Lello s'arrta brusquement; il avait entendu la voix de Tolla, qui
descendait en chantant le grand escalier du palais.

La pauvre fille ouvrit la porte, courut  Lello, et s'arrta tout
interdite  la moiti du chemin. Elle vit son pre horriblement ple, sa
mre agite d'un tremblement nerveux, les yeux de son frre pleins de
larmes, la figure de son amant bouleverse. Ils se taisaient tous et
n'osaient ni se regarder ni la regarder. Son coeur se serra; elle se
laissa tomber sur une chaise sans essayer de rompre ce morne silence.
Trois longues minutes s'coulrent, durant lesquelles on n'entendit que
les sanglots de Mme Feraldi. Enfin Tolla n'y tint plus.

Qu'est-il arriv? demanda-t-elle; ma mre, mon pre, mon frre, Lello,
qu'avez-vous? Parlez, je vous en prie. J'aurai du courage; rpondez-moi.
Maman, je t'en supplie. Ah! vous me ferez mourir. Par piti, dites-moi
ce qui m'arrive!

--Pauvre enfant! rpondit sa mre, tu le sauras trop tt!

Elle ne demanda rien de plus; elle courut dans la chambre voisine et
fondit en larmes sans savoir encore pourquoi. Ce premier moment pass,
elle reprit possession d'elle-mme et rentra rsolment au salon.

J'ai pleur, dit-elle. Vous voyez que je suis calme. Maintenant je veux
savoir ce que je suis condamne  souffrir.

Au premier mot de dpart, elle s'vanouit. Sa mre et Toto la portrent
dans sa chambre. Le comte la suivit, oubliant Lello, qui s'enfuit tout
perdu. En passant devant la loge du concierge, il appela Menico, lui
mit deux cus dans la main, et le supplia de lui apporter des nouvelles
de sa matresse. Il attendit deux heures dans une anxit mortelle.
Enfin Menico parut: il tait plus ple qu' l'ordinaire, mais il avait
toujours son air calme et indolent.

Parle vite! lui cria Lello. Comment va-t-elle?

--Mieux, Excellence. Elle a eu de grosses convulsions; maintenant elle
dort: vous ne l'avez pas tue tout  fait. Il ajouta, en posant deux
cus sur la chemine: Voici votre argent. Vous allez voyager, vous en
aurez besoin. Madame vous fait dire que vous pouvez venir au palais
demain soir.

Le lendemain, en entrant dans ce salon o il avait pass de si douces
heures, Lello fut saisi d'un frisson trange. Personne ne se leva pour
venir au-devant de lui. Tolla tait trop faible pour courir comme
autrefois  sa rencontre. Le comte et Toto s'taient habills comme pour
une crmonie. On avait enlev tous les rideaux qui cachaient les vieux
portraits de la famille, et Lello pouvait compter autour de lui dix
gnrations de Feraldi. Le comte lui montra de la main le fauteuil qui
l'attendait, puis il commena d'une voix ferme et triste:

Manuel Coromila, vous voyez que nous sommes ici en conseil de famille.
J'ai convoqu mes anctres  cette runion solennelle: je voudrais
pouvoir convoquer aussi les vtres. Vous allez quitter Rome pour
longtemps; je dis longtemps, parce qu'il ne faut pas plus d'un mois pour
changer le coeur d'un homme de votre ge. Ce dpart, ce n'est pas vous
qui l'avez voulu: il vous a t impos par votre oncle et votre frre.
Je sais pourquoi. L'ambition de vos parents ne veut pas que vous
pousiez ma fille, et l'on compte sur les plaisirs de Paris et de
Londres pour vous la faire oublier. Vous tiez libre de rester: vous
avez consenti  partir. Vous tiez libre de dclarer ouvertement votre
amour pour Vittoria, depuis tantt deux mois que vous n'avez plus de
pre vous vous tes obstin dans votre prudence et votre timidit. Je ne
vous accuse pas. Je ne vous reproche ni les partis que vous nous avez
fait rejeter, ni l'amour incurable que vous avez mis au coeur de ma
fille, ni les calomnies que vos assiduits ont attires sur nous, ni la
scne d'hier et la douleur dont vous avez rempli ma maison; mais je
pense que c'en est assez et que nous avons assez souffert. Je vois bien
que vous n'aimez plus ou que vous aimez moins, ou que vous n'aimez pas
assez pour que l'amour vous donne du courage. Votre constance ne tient
plus qu' un fil, et, sans toutes ces promesses et tous ces serments qui
vous sont chapps, la pauvre Tolla serait dj oublie. Eh bien! soyez
heureux; rien ne vous retient plus: je vous rends votre parole.




VII


Manuel avait cout avec rsignation les reproches du comte, mais la
conclusion le mit hors de lui. Il s'tait attendu  des paroles svres,
non  cette ddaigneuse restitution de sa libert. Il plit de colre,
et balbutia d'abord quelques paroles inarticules.

Calme-toi, lui dit Toto; tu n'as ici que des amis.

Il reprit avec violence: Des amis! Monsieur le comte, si je ne m'tais
pas accoutum  vous regarder comme un second pre, je n'endurerais pas
si patiemment un tel outrage. Vous me croyez capable de violer mes
serments!

--Non.

--Pardonnez-moi, lorsqu'on dit  un homme: Je vous rends votre parole,
c'est qu'on le juge assez mprisable pour la reprendre. Je m'appelle
Coromila, et l'histoire de Venise, qui est celle de mes anctres, ne
leur a jamais imput ni un mensonge ni une trahison. Qui vous a permis
de croire que je valais moins qu'eux et que je mditais de les
dshonorer tous en ma personne? J'ai promis d'pouser votre fille; j'ai
fait mieux, je l'ai jur; je ne l'ai pas jur une fois, mais cinquante,
et sur tout ce qu'il y a de plus sacr; je l'ai jur par crit, vous en
possdez les preuves, et vous avez les mains pleines de mes serments! et
vous m'estimez assez peu pour me dire de sang-froid: Soyez libre; je
vous accorde que vous n'avez rien promis, rien crit, rien jur!
Dcidons  l'amiable que toutes vos lettres sont des faux, toutes vos
promesses des mensonges, tous vos serments des parjures! Monsieur le
comte, si l'on parle de la sorte aux hommes qu'on estime, que
restera-t-il donc pour exprimer le mpris?

--Lello, reprit le comte, vous m'avez mal compris, ou plutt j'ai mal
parl. A Dieu ne plaise que j'lve un doute sur votre honneur, qui
m'est aussi cher que le mien. Voici ce que j'ai voulu dire. Lorsque vous
avez demand la main de ma fille, il y a huit ou neuf mois, vous tiez
encore dans la dpendance d'un pre. En engageant votre personne et
votre fortune, vous disposiez en quelque sorte de biens qui ne vous
appartenaient pas. Il est possible, et jusqu' un certain point
raisonnable, que le changement survenu dans votre condition, la teneur
du testament de votre pre, les intrts nouveaux qui vous condamnent 
mnager certaines personnes, les dispositions de votre famille, qui ne
s'tait pas prononce en ce temps-l et qui depuis s'est montre
contraire  nos projets, enfin le temps qui use toute chose, mme les
passions qui se croyaient ternelles, il est possible, dis-je, que l'un
de ces motifs vous engage, non pas  violer, mais  regretter vos
promesses. S'il en tait ainsi, si vous n'aimiez plus ma fille que par
scrupule et si vous ne l'pousiez plus que par devoir, mon devoir  moi,
dans son intrt comme dans le vtre, serait de tout rompre. Si au
contraire je me suis tromp, si la prudence qui est un dfaut de mon
ge, m'a aveugl, prouvez-moi mon erreur et gurissez mes craintes:
reprenez ces anciens serments qui vous sont chapps dans la premire
ferveur de votre amour, et donnez-moi en change une promesse srieuse
et irrvocable, faite de sang-froid, dans la pleine possession de
vous-mme, en prsence de tous les obstacles que vous savez, et  la
veille d'un voyage o l'on vous entrane pour vous arracher  nous.

Pendant ce discours du comte, Lello sentait peser sur lui les regards de
toute la famille. Aprs un accs de hardiesse dont il ne se serait
jamais cru capable, sa timidit naturelle avait repris le dessus.
Immobile et morne, il comptait machinalement les fleurs du tapis, dont
le dessin se grava pour toujours dans sa mmoire. Il n'osait regarder
personne en face, pas mme la comtesse et sa fille, dont les yeux le
cherchaient pour l'encourager. Il fit un effort pour regarder Tolla, et
il leva les yeux jusqu' ses mains, qui pendaient,  demi fermes, sur
ses genoux. Ces petites mains ples et amaigries parlaient plus
loquemment que le comte Feraldi. Elles rappelaient  Lello tant de
chastes baisers, tant de douces treintes! l'index de la main droite
s'tait lev si souvent en signe de menace amicale et souriante! Que de
fois il s'tait appuy sur les lvres de Lello pour lui imposer silence!
La main gauche portait cette bague de turquoise qu'il y avait mise
lui-mme dans une des plus belles heures de sa vie, et qu'il avait
promis de remplacer par un anneau de mariage. La maigreur de ces pauvres
petites mains rsumait une longue histoire de larmes, de soucis,
d'incertitudes, de patience, de rsignation, de calomnies noblement
pardonnes, de prires  mains jointes pour les calomniateurs. La main
droite, ngligemment renverse et entr'ouverte comme pour recevoir une
main amie, semblait se tourner vers lui et lui dire: Tu ne me veux
plus! Lello entendit ce langage muet, tout en coutant les paroles du
comte. Ces deux discours, l'un ferme et prcis, l'autre vague et confus,
arrivaient ensemble  son me, comme le chant et l'accompagnement d'une
mme mlodie. Il se leva de son sige, s'agenouilla devant Tolla, prit
sa main dans la sienne, leva hardiment les yeux sur toute la famille, et
dit d'une voix ferme et rsolue:

Je jure...

--Arrtez, interrompit le comte. Avant de vous lier par ce nouveau
serment, songez qu'il doit tre irrvocable. Si vous engagez  ma fille
cette libert que je viens de vous rendre, aucun prtexte, aucune raison
ne pourra plus vous dlier, pas mme l'opposition la plus formelle de
vos parents.

--Monsieur le comte, je ferai tous mes efforts pour que mon bonheur soit
approuv de ma famille; mais, si mes parents s'obstinent dans une
injuste et tyrannique opposition, je me souviendrai que Dieu m'a fait
libre. Et maintenant, par ce Dieu qui a combl votre fille des plus
adorables vertus, par ce Dieu qui m'a inspir pour elle l'amour le plus
pur, par ce Dieu misricordieux avec qui elle m'a rconcili, par ce
Dieu terrible qui n'a jamais laiss le parjure impuni, je jure de
n'avoir jamais d'autre femme que Vittoria Feraldi.

Tolla se pencha vers lui pour l'embrasser; mais la joie fut plus forte
qu'elle, elle s'vanouit. Lorsqu'elle revint  elle, elle se cramponna
instinctivement au bras de Lello: Pourquoi t'en vas-tu? lui dit-elle 
l'oreille.

--Maudit voyage! j'ai consenti sans savoir ce que je disais; je
dgagerai ma parole.

--Ne pars pas! Tu vois comme je suis faible. Qui sait si tu me
retrouveras  ton retour?

Il pleura un peu, promit beaucoup, et sortit rconcili avec les Feraldi
et avec lui-mme.

En rentrant au palais Coromila, il trouva le tailleur, le brodeur et le
passementier qui venaient prendre ses ordres pour un habit de cour. Il
eut honte d'annoncer  ces ouvriers qu'il tait chang d'avis et qu'il
ne voyageait plus. Il les laissa prendre leurs mesures, discuta avec eux
la coupe, la broderie, les galons, et ne s'ennuya pas  cet entretien.
Rouquette survint, approuva son got, et lui prdit qu'il ferait oublier
Brummel  l'Angleterre. Le colonel entra ensuite, et lui dit: Toi qui
te connais en chevaux, tu m'achteras en arrivant  Londres une jument
pur sang pour la selle et un joli attelage de calche. Tu t'en serviras
durant ton sjour en Angleterre, et tu me les feras expdier le jour de
ton dpart. Malgr la perspective d'une commission si agrable, Lello
prit son courage  deux mains; il essaya de dire qu'il n'tait pas
encore parti, et qu'il avait peur de s'embarquer dans un voyage aussi
coteux. Son frre se prsenta fort  point pour rpliquer qu'il se
chargeait de toute la dpense. Que rpondre  de si bonnes raisons?
Tolla elle-mme renona  rfuter les arguments du tailleur et du frre,
de Rouquette et du colonel. Lello aimait trop le plaisir pour sacrifier
un si beau voyage. Tolla aimait trop Lello pour ne pas lui pardonner.

Pour conjurer les mille dangers qu'elle prvoyait, elle ne mnagea point
les recommandations  Lello, qui ne lui mnagea point les promesses.
Elle employa toutes les soires d'avril  demander et  obtenir des
serments, sans parvenir  se rassurer. Elle fit jurer  Lello que son
absence ne durerait pas plus de deux mois. Mais, pensa-t-elle en
frmissant, si dans ces deux mois quelque autre femme!... Il fit
serment de fuir toutes les occasions d'infidlit. Malheureuse! se
dit-elle; il aura beau fuir, les occasions viendront  lui; il est si
beau! Elle chercha comment elle pourrait l'enlaidir pour deux mois.
Elle s'avisa de lui faire couper ses jolies moustaches noires. Le jour
o Lello se prsenta devant elle avec la lvre rase, elle le trouva si
trange et si laid qu'elle se crut sauve. Elle lui fit promettre,
sance tenante, qu'il ne _mettrait_ pas ses moustaches avant de rentrer
 Rome. Pour tre sre que Rouquette ne lui volerait pas l'estime de son
amant, elle fit jurer  Lello que, quoi qu'on pt lui dire contre elle,
il suspendrait son jugement jusqu'au retour. Et moi, dit-elle, quoi
qu'on fasse, quoi qu'on dise, quelques preuves qu'on m'apporte, je ne me
croirai abandonne que si tu viens me l'apprendre toi-mme. Un matin,
aprs avoir communi ensemble, ils s'agenouillrent cte  cte devant
l'autel de la Vierge. Tolla fit voeu d'entrer dans un clotre si Dieu ne
lui permettait pas d'tre  Lello. Lello fit voeu de se retirer dans un
ermitage  Capri si quelque malheur ou quelque trahison l'empchait
d'pouser Tolla. Chacun d'eux appela la mort sur sa tte, s'il manquait
jamais  ses serments. Au milieu de ces protestations, le mois d'avril
passa vite.

Lorsque Rome apprit le prochain dpart de Lello, l'avis unanime fut que
les Feraldi avaient perdu la partie. On alla jusqu' dire que Lello se
marierait en France. Les mieux informs nommaient la fille qu'il devait
pouser. La gnrale, alarme par ces faux bruits, craignit d'avoir fait
la guerre  ses frais pour quelque famille du faubourg Saint-Germain.
Pour sortir de peine, elle invita Rouquette  dner; mais Rouquette,
occup de mille affaires et peu soucieux de mnager des allis dsormais
inutiles, se tira de cette invitation par une rponse vasive. Mme
Fratief et sa fille se dpitaient de ne rien savoir. Pendant un long
mois on les vit pitiner tous les salons de Rome, le nez au vent,
l'oreille au guet, flairant l'air, aspirant le moindre bruit,
interrogeant les visages, qutant les nouvelles, plaignant tout haut la
pauvre Tolla, maudissant tout bas monsignor Rouquette, et poursuivant
l'introuvable Lello, qui passait toutes ses soires au palais Feraldi.

La marquise Trasimeni n'tait pas  Rome. Le docteur ly,  la suite
d'un gros rhume, l'avait envoye  Florence dans les derniers jours de
mars. Philippe avait pris un cong d'un mois pour accompagner sa mre.
Il revint seul le 25 avril, et la premire nouvelle qu'il apprit, fut
que Lello partait dans quatre jours.

Il poussa un cri de surprise et de colre. Et Tolla? se dit-il. Est-ce
que je serais un sot? Moi qui viens encore de prcher  ma mre que ses
soupons avaient tort et que ses craintes taient folles, me suis-je
laiss berner par ce vieil ivrogne de colonel? Nous verrons bien!

Il ne fit qu'un bond jusqu'au palais de Coromila. Lello le reut au
milieu du ple-mle de ses bagages. Rouquette, assis sur une malle, lui
offrit en ricanant un cigare de la Havane.

Ah! monsieur, dit Rouquette, que vous arrivez  propos! Nous nous
plaignions tout  l'heure d'tre obligs de partir sans prendre cong de
vous.

--J'arrive tout bott, et voil sur mon habit la poussire de Florence.
Vous voyez, monsignor, que je n'ai pas perdu de temps.

--Croyez-vous? Il me semble que vous tes rest un sicle dans cette
belle Toscane.

--Un mois, monsignor; pas davantage. Je vous remercie d'avoir trouv le
temps long.

--Il s'est pass tant de choses en votre absence! Monsieur, si l'homme
tait sage, il ne s'loignerait jamais de ses amis.

--Vous parlez d'or, monsignor; mais ne savez-vous pas qu'il y a de
mauvais gnies qui font mtier de sparer ceux qui s'aiment?

--C'est ce que l'glise appelle des esprits infernaux.

--Oui, monsignor, infernaux. Si jamais j'en tiens par les oreilles!

--Monsieur, reprit Rouquette d'une voix douce, ces esprits-l ont le
bras long et les oreilles courtes. On rencontre leurs bras avant
d'arriver  leurs oreilles.

--A qui diable en avez-vous, interrompit Lello, avec vos oreilles
d'esprits infernaux? Est-ce que Philippe est devenu thologien? Aide-moi
un peu  fermer ceci. Appuie hardiment le genou! bon; voil qui est
fait. Que je suis aise, mon Pippo, que tu sois arriv  temps!

--C'est ce que je disais, ajouta Rouquette; monsieur arrive  temps!

--Peut-tre plus  temps qu'on ne pense, monsignor.

--Mais je dis tout  fait  temps, pour aider votre ami  fermer ses
malles. Je vais voir si mon valet de chambre s'occupe des miennes.
Monsieur le marquis Trasimeni, vous devez avoir bien des choses  dire
aprs une si longue absence. Tchez, s'il est possible, de rparer le
temps perdu. Au plaisir!

--Ah! tu me dfies, pensa Philippe. Eh bien! ma revanche! Il est trop
tard pour empcher Lello de partir: l'homme qui s'est donn la
satisfaction de remplir toutes ces malles ne consentira jamais  les
dfaire. Il ira en France, en Angleterre, au bout du monde, si bon lui
semble; mais il ne faut pas qu'on puisse profiter de son absence pour
gorger ma pauvre Tolla. Il me reste quatre jours pour lui assurer un
refuge contre toutes les calomnies, pour compromettre Lello aux yeux du
monde entier, pour rendre toute rupture impossible, pour berner  mon
tour ce digne colonel, et pour lier les mains  monsignor Rouquette, qui
a les bras si longs. Quatre jours, c'est peu, mais c'est assez: les plus
longues batailles n'ont pas dur plus de vingt-quatre heures. En avant!

--A quoi rves-tu? lui demanda Lello. Tu as aujourd'hui une physionomie
trange.

Philippe rpondit avec un abandon bien jou: Tu le demandes, frre? Je
songe  ce voyage qui va peut-tre bouleverser tout mon avenir.

--Et qu'y a-t-il de commun, s'il te plat, entre ton avenir et mes
voyages?

--Tu le sauras un jour; mais parle-moi de Tolla. J'ai bien souvent pens
 elle, durant ce long mois que j'ai vcu loin d'elle. Tout est rompu
entre vous, n'est-il pas vrai?

--Rompu! es-tu fou?

--Avoue-le-moi franchement, je ne t'en voudrai pas. Je comprends tes
raisons: ton oncle, ton frre, monsignor Rouquette, ton nom, ta
fortune... J'ai fait bien des rflexions en un mois, et mes ides ont
chang. D'ailleurs tu ne la rendais pas heureuse. Qu'a-t-elle dit quand
tu lui as annonc ton escapade?

--Elle a pleur, elle a t un peu malade, puis elle m'a pardonn.

--Adorable fille! il y a vingt ans que je la connais, que je l'aime;
nous avons t levs ensemble. Eh bien! mon ami, depuis que j'ai l'ge
de raison, je me demande s'il y a un homme qui mrite une telle femme!
Tu reviendras dans six mois?

--Dans deux mois.

--Six!

--Deux! te dis-je.

--Mettons cinq. Pendant ces six mois restera-t-elle dans sa famille, ou
va-t-elle s'enfermer dans un couvent?

--A quoi bon le couvent? Elle vivra, comme toujours, auprs de sa mre.

--Tu as raison: pas de couvent; j'y perdrais trop. D'ailleurs le colonel
n'entendrait pas raison sur ce chapitre.

--Et pourquoi?

--Parbleu! crois-tu que ton oncle t'envoie  Paris et  Londres pour
hter ton mariage avec elle? Il prvoit tout ce qui peut advenir en six
mois: il vous applique  tous deux la mdecine des grands parents, aussi
vieille qu'Aristote:  l'amant, le grand air et la poussire des
chemins;  l'amante, le tourbillon des valses, le bourdonnement des
danseurs et la poussire des salons. Et si la gurison se fait trop
attendre, si l'amant traverse la mer sans couter les sirnes, le fleuve
sans regarder les ondines et la fort sans causer avec les dryades; si
la jeune fille est assez impertinente pour aimer obstinment celui qu'on
veut qu'elle oublie, alors aux grands maux les grand remdes! Un parent
vnrable, un ami de la famille, un homme d'glise au besoin, dresse un
pige  la pauvre enfant sans dfiance; on tend une bonne calomnie sur
son passage, on fait faire  sa rputation une culbute dont elle ne se
relvera jamais: cela vous apprendra, mademoiselle,  marcher droit!
Rappelle-toi Venise et les amours de ton frre. Crois-tu que ce mariage
et t aussi facile  rompre, si le maladroit, avant de partir, avait
enferm sa matresse dans un couvent? Le couvent, mon ami, est la seule
forteresse o la rputation d'une fille soit  l'abri, parce que les
hommes n'y pntrent jamais. La vertu est robuste, elle se conserve
partout, dans le monde, dans les bals et dans la valse  deux temps; la
rputation est comme une robe blanche qu'il faut serrer dans un tiroir,
si l'on ne veut pas qu'elle soit clabousse par un rustre ou dchire
par un faquin. Que Tolla reste dans le monde, je rponds de sa vertu, je
ne rponds pas de sa robe blanche.

--Et tu ne veux pas que je l'enferme dans un couvent?

--D'abord consentirait-elle?

--J'en rponds.

--Ses parents?

--Je m'en charge.

--Et la permission des autorits ecclsiastiques?

--Le cardinal Pezzato l'obtiendra,

--Mais ton oncle?

--Il apprendra l'affaire lorsqu'elle sera faite.

--Et monsignor Rouquette?

--Je suis plus fin que lui.

--Tu serais homme  garder un secret pendant quatre jours?

--Je ne suis donc pas Romain?

--Comme tu prends feu pour le couvent! Cependant, mon ami,  juger
froidement les choses, il n'y a pas pril en la demeure. Que crains-tu?

--Tout!

--Non, tu ne crains rien du coeur de Tolla, trop heureux garon! Le seul
danger, c'est qu'un Rouquette  Paris, un Fratief  Rome lui imputent 
crime quelques distractions innocentes. Que t'importe? Tu fermeras
l'oreille et tu laisseras dire. Qu'est-ce qu'ils pourraient inventer de
nouveau aprs ce que nous avons entendu? Quelle crance accorderais-tu 
leurs paroles, toi qui as vu comment ces artistes travaillent la
calomnie? Si l'on t'crivait dans un mois qu'on a rencontr Tolla  dix
heures du soir, en voiture, avec un jeune homme sur la route d'Albano;
si monsignor Rouquette dposait sur ton bureau une liasse de lettres
anonymes; si ton oncle t'crivait que tu es la fable de Rome, comme tu
l'as jadis crit  ton frre, ne renverrais-tu pas loin de toi ces vieux
mensonges si uss qu'ils montrent la corde?

--Oui; mais si vritablement Tolla se laissait tourdir par ce
tourbillon du monde?

--Sois tranquille, je veillerai sur elle, et jamais le coeur d'une femme
n'aura un gardien plus jaloux.

--Mais...

--Tu ne me connais pas, Manuel. J'aime Tolla, depuis l'enfance, d'une
amiti passionne. Sans toi, je l'aurais peut-tre aime d'amour. Juge
de ce que je deviendrais si je voyais qu'elle te traht pour un indigne!

--Cependant...

--Toi parti je m'attache  sa personne, je me fais son garde du corps,
je l'accompagne dans tous les bals, je ne la quitte pas plus que son
ombre. Le soir,  l'heure o tu lui faisais ta visite quotidienne,
j'irai la voir, je m'assoirai  ta place, nous parlerons de toi, et
quelquefois nous pleurerons ensemble. Les larmes sont moins amres
lorsqu'elles sont essuyes par l'amiti.

--C'est fort joli, mais...

--Entends-tu d'ici les bonnes langues? Elle aime Philippe! Elle pouse
Philippe! Philippe a supplant son ami! Je ne poserai pas sur son front
un baiser fraternel sans que le bruit en retentisse dans toute l'Italie.
Que nous rirons de bon coeur!

--Mais, par tous les saints!... interrompit violemment Lello.

--Encore un mot. Le couvent a du bon, je te l'accorde; mais jusqu' quel
point as-tu droit d'emprisonner celle qui t'aime?

--Je me soucie bien du droit! cria Manuel. Droit ou non, je te dis
qu'elle ira au couvent, et qu'elle y restera jusqu' mon retour, et
qu'elle n'y recevra personne, except sa mre et notre confesseur. Je ne
suis pas jaloux; mais, puisque tu te charges de l'tre  ma place, tu
vas voir comme je saurai profiter de tes conseils! Quel est le couvent
le plus svre?

--Les _Sepolte vive_ (les _Enterres vives_).

--C'est trop dur; un autre?

--Saint-Antoine-Abb.

--Y reoit-on des pensionnaires?

--Oui.

--Elle ira  Saint-Antoine-Abb.

--Mais, mon cher Lello, que veux-tu que je devienne? Tu pars pour
Londres, tu enfermes Tolla: quels amis me laisses-tu?

--Tu en trouveras d'autres: on en a toujours assez. O ai-je fourr mon
chapeau? Le voici. Mes gants? dans ma poche. Mon ami, je ne te renvoie
pas: je cours chez elle, chez sa mre, chez son oncle, chez le
cardinal-vicaire, chez l'abb La Marmora et chez la suprieure du
couvent.

--Moi, je rentre  la maison: nous ferons route ensemble jusqu'aux
Saints-Aptres.

Chemin faisant, Manuel se disait avec une vivacit fbrile:

Ah! matre Philippe! vous l'aimez, et vous n'en savez rien! Et elle ne
s'en doute pas! Mais moi, j'ai l'oeil bon, Dieu merci! j'allais
m'embarquer dans un joli voyage! Heureusement le couvent arrange tout.

Philippe cachait sous un visage abattu la joie la plus triomphante: Il
est jaloux, donc il l'aime encore. Comme il a dvor l'hameon! Ses yeux
lanaient des clairs; il doit m'avoir en horreur. Tolla sera heureuse:
le couvent sauve tout; il ferme la bouche au colonel,  Rouquette,  la
Fratief et au monde. Il rend toute dfection impossible. Quand Manuel
aura enferm sa matresse dans un clotre, il sera forc de l'y
reprendre.

Le lendemain, Philippe djeunait dans sa chambre lorsqu'il vit entrer
Dominique. Il lui offrit une chaise et un grand verre de vin de
Marsalla, brillant comme la topaze et chaud comme le soleil. Dominique,
en valet bien appris, accepta le vin et refusa la chaise.

C'est _elle_ qui t'envoie? demanda Philippe.

--Non, _ser_ Pippo; je viens de ma part. Savez-vous qu'_il_ a la cruaut
de l'enfermer au couvent?

--Elle a consenti?

--Est-ce qu'elle peut rien lui refuser? Madame pleure, mais nos hommes
sont contents. Notre oncle le cardinal est all hier au soir 
Saint-Antoine: il a tout cont  la suprieure, la permission sera
signe aujourd'hui: mais on exige que mademoiselle cache son amour 
toutes les soeurs et  toutes les pensionnaires, et qu'elle ne laisse
deviner  personne le _pourquoi_ de sa retraite. Pauvre fille! tre
oblige de resserrer ses sentiments, d'touffer ses soupirs et de
dvorer ses larmes! Et Dieu sait combien de temps elle va rester l
toute seule  ronger son coeur! Croyez-vous qu'on me permettrait
d'entrer au couvent avec elle? Je ne compte pas, moi; je ne suis pas un
homme; je suis le chien de la maison, qui lche la main des matres et
qui aboie aux ennemis.

--Impossible, mon pauvre chien; tu ressembles trop  un beau garon. Il
faudrait trouver une fille dvoue qui consentt  se renfermer pour
quelques mois.

--Hlas! _ser_ Pippo, les gens dvous sont rares. Aprs vous et moi,
j'ai beau chercher, je n'en vois plus.

--Comment! parmi toutes les femmes de la maison?

--Je n'en connais pas. Songez donc, monsieur: deux mois de prison,
peut-tre trois, ou mme davantage; cent jours peut-tre sans voir
personne: quelle perspective pour une femme!

--Comment appelles-tu cette grande fille qui a couru chercher le mdecin
quand tu avais la tte casse?

--Amarella. Elle n'a pas beaucoup de coeur, allez. C'est une fille qui a
ses ides.

--Peste! tu es difficile, si tu trouves qu'elle n'a pas prouv assez de
dvouement.

--Non, monsieur. Ce qu'elle a fait, ce n'est pas pour mademoiselle;
c'est pour moi.

--Qu'importe? si elle consent  entrer au couvent, je m'inquite bien si
c'est pour l'amour de toi ou pour l'amour de Tolla! Ce qu'il faut,
entends-tu? c'est que ta matresse ne soit pas seule; elle prirait
d'ennui, d'amour et de silence. Va trouver cette fille. Tu as quelque
crdit sur elle?

--Je le pense, _ser_ Pippo; mais je n'ai jamais essay, parce qu'elle a
ses ides et moi les miennes.

--Laisse-moi tes ides en repos. Va trouver cette fille, dis-lui ce que
tu voudras, promets-lui ce qu'il faudra, arrange-toi comme tu pourras,
mais dcide-la  entrer au couvent: il s'agit du salut de mademoiselle.

--Je cours, monsieur. Jusqu'ici je n'avais tromp personne, mais le
salut de mademoiselle avant tout!

Le 29 avril,  dix heures du soir, Tolla et sa femme de chambre
entrrent au couvent de Saint-Antoine-Abb. Elles y furent conduites par
le comte, la comtesse, Victor, Lello, Philippe, l'abb La Marmora et
Menico. La suprieure reut Tolla des mains de sa mre. Elle l'embrassa
tendrement et lui fit une petite exhortation maternelle sur les nouveaux
devoirs qu'elle aurait  remplir, les privations auxquelles elle se
condamnait, le passage de la vie tumultueuse des salons  la vie austre
du clotre, et les avantages spirituels et temporels que Dieu lui
rservait en change d'un si vertueux sacrifice. Tolla dit adieu  tout
le monde. Lorsqu'elle serra la main de Lello, deux grandes larmes
descendirent lentement le long de ses joues ples; elle se pencha vers
lui et lui dit  l'oreille:

Me voici o tu as voulu; j'y resterai jusqu' ce que tu viennes me
reprendre: ne me fais pas attendre trop longtemps.

Menico pleurait  la drobe. Amarella lui demanda tout bas:

Est-ce pour moi, ces larmes?

--Et pour qui donc? rpondit-il en rougissant un peu de son mensonge.

Lorsque la suprieure eut amen sa nouvelle pensionnaire, les parents et
les amis de Tolla restrent quelques instants  couter le grondement
lugubre des portes qui se fermaient sur elle. Ce grand parloir sombre et
froid n'tait clair que par une lampe de cuisine dont la fume montait
en tournoyant jusqu'au plancher. Personne n'osait prendre la parole;
Menico s'approcha de Lello et lui dit  haute voix:

Adieu, Excellence; je vous souhaite un bon voyage et _beaucoup de
plaisir_.

--Ma pauvre fille! murmura la comtesse en touffant un sanglot.

--Madame la comtesse, reprit Lello, c'est ici que j'ai voulu prendre
cong de vous et de votre famille. C'est ici que je vous donne
rendez-vous dans deux mois pour conduire votre fille  l'autel.

A la mme heure, et tandis que Lello s'engageait irrvocablement 
pouser Tolla, Rouquette et le chevalier soupaient joyeusement ensemble.
Ces deux vases d'lection, l'un vaste et large comme un tonneau, l'autre
sec et noueux comme un sarment de vigne, avaient dj vid six
bouteilles de lacrima-christi rouge, le plus capiteux de tous les vins
d'Italie. Le colonel s'enfonait tout doucement dans cette ivresse
tranquille et bate qui est le privilge des buveurs endurcis. L'excs
du vin produisait en lui une flicit sans clat, une torpeur sans
malaise, un dlicieux anantissement. Sa grosse figure, aussi
puissamment modele que le masque antique de Vitellius, se couvrait par
couches gales d'un coloris radieux; sa tte se renversait en arrire;
ses jambes mollissaient sous lui, jusqu'au moment o tous les ressorts
venant  se dtendre, il passait sans secousse du fauteuil au tapis et
de la veille au sommeil. Rouquette les yeux carquills, la figure
plaque de rouge, avait une ivresse agite et capricante. Il levait la
voix, se dmenait sur son sige et se ressuscitait lui-mme par ses
soubresauts; d'ailleurs, matre de lui jusqu'au dernier moment, fidle 
l'habitude de peser ses paroles, et toujours veill aux affaires.

Mon cher Rouquette, disait le colonel en grasseyant, vous tes un grand
homme.

--H! h!

--Vous irez loin, si vous n'tes jamais pendu.

Rouquette sauta comme un baril de poudre. Rasseyez-vous donc, vous
m'blouissez. Est-ce que vous ne pourriez pas empcher vos yeux de
tourner dans leurs cages comme des cureuils? Que disions-nous? J'y
suis. Vous avez sauv une fois la famille Coromila. Une grande famille,
Rouquette! Je tiens  mon nom, sans en avoir l'air; je ne le donnerais
pas pour cent mille bouteilles de ce vin-l. Reste  sauver le petit. Il
est bien emptr, mon cher Rouquette.

--Soyez tranquille, Excellence; je l'emmne!

--Oui, mais il reviendra.

--Il reviendra tellement chang, que sa matresse ne le reconnatra
plus.

--Ne croyez pas cela, Rouquette. J'ai pass par l, tel que vous me
voyez. Eh bien! celle que j'ai... comment dit-on? trahie? oui; celle que
j'ai trahie me reconnat toujours. Ayez bien soin du petit.

--Comme de moi-mme, Excellence.

--S'il avait envie de faire quelques folies, mon ami, laissez-le faire,
cela le distraira. Je payerai tout. Nous ne regardons pas  l'argent
dans la famille.

--Nous y voici, pensa Rouquette, qui tressaillit au mot d'argent.
Excellence, j'ai dj prouv votre gnrosit.

--Oui, oui. Ces vingt mille francs qu'on vous a donns aprs l'affaire
de Venise! Vous en verrez bien d'autres. C'est une mine d'or que cette
maison-ci. Piochez, Rouquette, piochez! Pendant que vous travaillerez
l-bas, nous nous occuperons, nous, de la petite fille. Nous lui ferons
une rputation. Que faut-il pour faire la rputation d'une femme? Des
paroles, et rien de plus. J'en achterai: je ne regarde pas  l'argent.
Il faut que Tolla Feraldi soit cite dans toutes les familles de
l'Italie comme un exemple  ne pas suivre. Quand tout le monde dira que
c'est une fille perdue, Lello n'osera plus la vouloir. Buvez donc,
Rouquette, vous n'tes pas de ma force. Je suis un Romain de la vieille
roche, moi. J'aurais fait un bel empereur. Toi, mon garon, tu ne seras
jamais qu'un pape. Si tu guris le petit, je te donnerai tout ce que tu
voudras. Veux-tu quarante mille francs? dis? Quarante. Rponds vite,
avant que je m'endorme.

Un domestique entra sur la pointe du pied.

Que veux-tu? murmura le colonel. Va te coucher! Tu vois bien que tu
dors.

--Une lettre trs-presse pour monsignor.

--Donne-la-lui et va te coucher. Je te dfends de ronfler en ma
prsence.

Rouquette dchira l'enveloppe d'une main avine.

Du marquis Trasimeni, dit-il en bgayant.

--Trasimeni! Voil plus de quinze ans qu'il dort! Chut! c'tait mon ami.
Si je ne craignais pas de l'veiller, je te conterais une bonne
histoire. Sais-tu avec qui il s'est mari, Trasimeni!

Rouquette n'tait plus  la conversation. Il s'tait lev, il s'appuyait
au mur, auprs d'un candlabre, et pelait en se frottant les yeux la
lettre suivante:

  Monsignor,

  Il me semble qu'il y a un sicle que je ne vous ai vu. Il s'est pass
  tant de choses depuis notre dernire rencontre! Mon ami Lello a
  conduit Mlle Vittoria Feraldi au couvent de Saint-Antoine-Abb, afin
  de mettre son honneur en sret et de faire connatre  toute la ville
  de Rome qu'il tait dcid  la prendre pour femme. Je m'tonne que
  vous n'ayez rien su de cette affaire, pour laquelle le
  cardinal-vicaire a donn sa signature. On peut donc avoir le bras
  trs-long et l'oreille trs-courte? Je vous cherche depuis une heure
  pour vous apprendre une nouvelle aussi intressante. Impossible
  d'arriver jusqu' vous: il y a de mauvais gnies qui font mtier de
  sparer ceux qui s'aiment.

  Philippe TRASIMENI.

Rouquette poussa un cri aigre, revint  la table, avala une carafe d'eau
et relut sa lettre pour la seconde fois. Il n'en fallut pas davantage
pour le dgriser. Colonel! cria-t-il. Le colonel avait disparu sous la
nappe. Rouquette tira violemment la table en renversant les flacons et
les verres; il dcouvrit une masse aussi imposante, mais aussi immobile
que les lions de basalte qui dcorent l'entre du Capitole. Il essaya de
le secouer: peine inutile! Il lui jeta quelques gouttes d'eau sur le
visage: le formidable dormeur, pour toute rponse, lui dtacha un coup
de poing qui l'aurait assomm, s'il ne s'tait retir  temps.

Lourde brute! murmura le pauvre Rouquette. Et il y a cinquante ans
qu'il apprend  boire! Que faire? Nous partons demain matin  cinq
heures; il est minuit. Cinq heures pour arracher cette fille de son
couvent! Ah! si j'tais pape! Tu me le payeras, Philippe Trasimeni! Si
nous la laissons l, tout m'chappe, Lello, l'argent, l'avenir, les
Coromila! Comment le cardinal-vicaire a-t-il sign? Est-ce qu'il sait
tout? Est-ce qu'il se cache de moi? N'est-il pas un peu parent des
Feraldi? S'il m'chappait comme le reste? Tout s'branle, tout craque,
tout s'croule sur ma tte. Travaillez donc comme un manoeuvre  btir
votre fortune, pour que l'espiglerie d'un gamin la jette  bas! Voil
la justice cleste! Il faut que je parle  ce Lello! C'est lui qui a
fait la sottise, c'est  lui de la rparer.

Il sortit, en trbuchant un peu, de la salle  manger, et courut 
l'appartement de Lello. Le domestique qui lui avait apport la lettre
courut aprs lui, et l'arrta avec cette fermet polie que les valets
savent opposer  un matre qui a trop bu. Rouquette, exaspr par un tel
contre-temps, voulut jeter ce respectueux obstacle par la fentre. Le
valet menaa d'appeler main-forte, et dclara qu'il ne laisserait point
troubler le repos du chevalier Lello. Rouquette changea de tactique et
demanda  voir le prince. Un valet de chambre et quatre laquais, attirs
par tout ce bruit, lui rpondirent que le prince avait dfendu qu'on
entrt chez lui avant quatre heures sous aucun prtexte.

C'est bien, reprit-il, laissez-moi. Je vais tcher d'veiller le
colonel. Tous ces hommes jurrent qu'on les mettrait en morceaux avant
de secouer le bras du colonel. Alors ouvrez-moi la porte, cria-t-il, je
veux sortir! Ces braves gens se demandrent s'il tait prudent de
lcher dans la ville un si incorrigible rveille-matin. C'est aprs une
rsistance hroque, des pourparlers interminables et des
recommandations  exasprer un saint, qu'ils tirrent les verrous et
l'abandonnrent sur le Corso  la grce de Dieu.

Rouquette erra quelques instants  l'aventure sans savoir  quelle porte
frapper  une heure si ridiculement indue. Il regardait d'un oeil hbt
les maisons normes qui bordent le Corso, lorsqu'il lut au coin d'une
des rues qui viennent y aboutir: _Via Frattina_. Il se souvint qu'il
tait  deux pas de la gnrale, et, sans couter l'avis officieux des
horloges du quartier qui sonnaient unanimement deux heures du matin, il
courut frapper  sa porte. Comme il arrive en pareil cas, les coups de
marteau rveillrent d'abord les gens d'en face, puis les maisons
voisines, puis le locataire du troisime, puis l'Anglais du second, puis
le marchand du rez-de-chausse, avant d'tre entendus chez Mme Fratief,
qui logeait au premier. Lorsque son domestique se dcida enfin  ouvrir
un volet pour parlementer, Rouquette essuyait les feux croiss de
quatorze bourgeois flanqus de quatorze chandelles, qui lui lanaient
quatorze questions  la fois. Force lui fut de dcliner son nom au
milieu de ce curieux auditoire, qui se demanda depuis quand les
_monsignori_ faisaient leurs visites  deux heures du matin. La porte
s'ouvrit enfin. La gnrale, rveille en sursaut par une heureuse
nouvelle, accourut en si grande hte, qu'elle oublia de mettre ses
dents. Rouquette, aussi press qu'elle pour le moins, ne prit pas le
temps d'excuser la raret de ses visites et tous les pchs d'omission
qu'il avait sur la conscience. Il alla droit au fait, annona qu'il
venait, de la part de Lello, prendre cong de ces dames. L'affaire tait
en bon chemin, Lello semblait fort dcid  ne prendre sa femme ni en
France ni en Angleterre: il reviendrait  Rome dans deux mois; d'ici l,
la belle Nadine et sa mre recevraient de ses nouvelles. Malheureusement
Tolla, conseille par sa mre ou par quelque autre intrigante, tait
alle se jeter dans un couvent; toute la ville de Rome l'apprendrait
dans quelques heures, et le parti Feraldi, profitant du dpart de Lello,
ne manquerait pas de dire que c'tait lui qui l'avait clotre: calomnie
dangereuse qu'il fallait dmentir  tout prix en forant cette petite
folle  rentrer dans le monde. Tant qu'elle serait  Saint-Antoine-Abb,
personne n'aurait prise sur elle, et elle aurait prise sur Lello. Elle
se poserait en victime et ameuterait tous les pleurards de l'Italie. Si
j'avais une journe  moi, dit-il, je saurais bien l'arracher de sa
retraite; mais je pars  cinq heures du matin pour Civita-Vecchia, 
trois heures du soir pour la France, et les bateaux  vapeur n'ont pas
l'habitude d'attendre. Agissez, il y va de votre intrt. Dites tout ce
qu'il vous plaira, que ce n'est pas Lello qui l'a clotre, mais la
police: qu'on l'a mise au couvent par correction: si cela prend, elle
sortira pour prouver qu'elle est libre, et une fois sortie, on ne lui
permettra plus de rentrer. Rendez-lui le sjour du couvent
insupportable: si elle a quelque servante avec elle, prenez-lui sa
servante. Enfin, vous tes une femme de tte; guettez les occasions,
inspirez-vous des circonstances, parlez, agissez, remuez; tous les
moyens sont bons, argent, promesses, prires, menaces: pourvu qu'elle
sorte, tout est l.

--H! cher monsignor, que voulez-vous que je fasse? je n'ai ni crdit,
ni pouvoir, ni... (elle s'arrta fort  propos au moment o elle allait
dire ni argent) ni auxiliaire. J'avais autrefois un domestique dvou;
il a disparu le 6 octobre sans me dire adieu.

--Et en emportant vos bijoux?

--Dieu! non, le pauvre garon! L'Anglais qui demeure l-haut l'accusait
d'avoir vol un fusil: c'est peut-tre ce qui lui a fait prendre la
maison en horreur. Quand je l'avais ici, ce bon Cocomero, je savais
tout; il pntrait jusque dans le palais Feraldi pour m'apporter les
nouvelles. Le butor qui l'a remplac n'est capable de rien: autant
vaudrait un sourd-muet aveugle et manchot.

--Qu' cela ne tienne! voulez-vous que je vous laisse un homme?

--Oui, certes.

--La police est dans les attributions du cardinal-vicaire. J'ai du
crdit dans les bureaux; je puis mettre un sbire  votre disposition.

--Donnez, monsignor, donnez!

--Attendez! Il y a six mois, j'ai enrl un drle qui m'avait tout l'air
d'avoir fait quelque mauvais coup; mais  tout pch misricorde: c'est
la devise de la police. Il m'a pri instamment de le placer hors de
Rome; je lui ai offert Albano, Lariccia ou Velletri; il a demand en
grce qu'on l'envoyt d'un autre ct: il est  Civita-Vecchia, il
surveille les libraux, ses chefs sont contents de lui; je vous
l'expdierai aujourd'hui mme.

--Mais s'il refusait de revenir  Rome?

--Je voudrais bien voir qu'il essayt de refuser quelque chose! On est
toujours sr du dvouement d'un homme lorsqu'on a de quoi le faire
pendre. Adieu, madame, je vais travailler pour vous: aidez-moi. Mes
baisemains  mademoiselle votre fille!

--Elle dort, la pauvre innocente, tandis que nous nous occupons de son
bonheur!

Nadine coutait  la porte.




VIII


Rouquette trouva un carrosse attel dans la cour du palais Coromila.
Lello et son frre, lests d'une tasse de chocolat, se promenaient en
fumant, tandis qu'on remplissait un fourgon de bagages. Le colonel
dormait comme No aprs la premire vendange: il avait fait ses adieux
la veille pour avoir le droit de se lever  midi. Tous les gens de la
maison vinrent, chapeau bas, baiser les mains de leurs matres. Le
prince leur distribua un gros sac d'argent. Rouquette, qu'ils
examinaient comme une curiosit d'histoire naturelle, aurait voulu leur
distribuer des coups de bton. On partit  cinq heures prcises.

Jusqu' Civita-Vecchia, Lello billa, fuma, soupira et regarda par la
portire; son frre lut le premier chant de _don Juan_ dans le texte
anglais; Rouquette dormit. Les quatre domestiques que l'on emmenait 
Londres merveillrent les alouettes par l'clat de leurs boutons neufs.
En entrant dans la ville, les postillons firent claquer si superbement
leurs fouets, qu'on crut voir entrer le duc de Toscane, dont l'arrive
tait annonce pour ce jour-l. La garnison prit les armes, les tambours
battirent aux champs, et le gardien des portes refusa obstinment
d'examiner les passe-ports. Les deux frres traversrent au galop cet
enthousiasme officiel: ils trouvrent sur le port leur intendant, qui
tait venu la veille pour assurer les places et disposer les logements
sur le bateau. Rouquette courut  la police, se nomma et demanda
Franois le Napolitain. Il eut quelque peine  reconnatre son protg.
Franois le Napolitain, ci-devant Cocomero, avait ras ses favoris et
laiss crotre ses cheveux. Ce changement de dcoration joint  la peur
du bagne voisin, dont le spectacle l'avait horriblement maigri, lui
avait fait une autre figure, aussi longue que la premire tait large.
Depuis le 6 octobre et l'_accident_ de Menico, Franois n'avait jamais
dormi que d'un oeil: aussi ses chefs louaient-ils sa vigilance. Il
faisait le guet autour de la ville, gardait toutes les issues  la fois,
et dpistait merveilleusement les nouveaux venus, tant il avait peur de
voir arriver un couteau suivi du bras de Dominique. Malgr les
tmoignages de satisfaction qu'il avait souvent obtenus, il ne
recherchait pas les occasions de comparatre devant les autorits
policires: il avait peur de ses chefs, de ses camarades et de son
ombre.

Lorsqu'il se vit en prsence de monsignor Rouquette, secrtaire intime
de son minence le cardinal-vicaire, il serra instinctivement les
mchoires, de peur qu'on n'entendt claquer ses dents.

J'ai besoin de toi, lui dit Rouquette. La figure de Cocomero
s'panouit.

Tu vas partir ce soir pour Rome. La figure de Cocomero s'allongea.

Tu iras _via Frattina_, n 15; tu demanderas Mme la gnrale Fratief.

Cocomero tomba  genoux: Grce! cria-t-il, grce monsignor! Je suis, ou
du moins je serai un pauvre pre de famille! Ne me perdez pas: je vous
servirai toute ma vie!

--Je ne veux pas te perdre, je veux t'employer. Je sais tout.

Rouquette ne savait rien; mais _je sais tout_ est un talisman presque
infaillible, et il y a bien peu d'hommes assez irrprochables pour
entendre sans trembler ce bienheureux _je sais tout_.

Et, monsignor, balbutia Cocomero, vous croyez qu'il n'y a pas
d'imprudence  m'envoyer dans _cette_ maison? Est-ce que l'Anglais du
fusil n'y est plus?

--Tiens, tiens! pensa Rouquette.

Il reprit  haute voix:

L'Anglais du fusil y est encore; mais tu es si chang qu'il ne te
reconnatra pas. Parlons un peu du fusil de l'Anglais.

Cocomero joignit piteusement les mains.

Le confesseur improvis poursuivit: Matre Cocomero, car je sais tous
tes noms, fidle valet de Mme Fratief, on ne vole pas un fusil pour
aller faire la chasse aux moineaux!

--Plus bas! monsignor, au nom du ciel! Menico m'avait provoqu; il
m'avait rou de coups, deux fois de suite, dans la cour du palais
Coromila et devant la porte de ses matres, ces sclrats de Feraldi. Ma
patience tait  bout: j'ai demand pardon  Dieu, j'ai fait quatre
neuvaines, et puis... on est vif, et un malheur est bientt arriv.

--Mais c'est un trsor que cet homme-l, pensa Rouquette. Il dteste les
Feraldi, il a dj servi la Fratief, il sait le mtier d'espion, et il
loge une balle  cent pas dans la tte d'un homme. Je veux faire sa
fortune.

Il continua tout haut, d'un ton digne et svre:

Vous tes un grand coupable, mais vous pouvez rparer vos crimes.
Choisissez entre l'expiation honorable que je vous propose et les peines
honteuses que la loi suspend sur votre tte. Vous partirez pour Rome par
la voiture de ce soir. Vous irez demain  la brune prendre les ordres de
la respectable Mme Fratief; vous excuterez aveuglment tout ce que
cette sainte femme vous commandera. Vous n'aurez rien  craindre de la
justice tant que vous serez exact  remplir les nouveaux devoirs que le
gouvernement du saint-pre vous impose. Si vous croyez tre en butte 
quelque vengeance particulire, dfendez-vous, sans jamais oublier la
prudence. Pour subvenir  vos besoins, vous toucherez tous les mois une
somme de vingt cus chez l'intendant des princes Coromila-Borghi. Voici
vos gages du mois de mai, et deux cus pour votre voyage. Allez, et
souvenez-vous que vous tes dans ma main.

Cocomero, prostern comme devant un saint, s'empara d'une des basques de
l'habit de Rouquette, qu'il couvrit des plus tendres baisers et des
larmes les plus reconnaissantes. Rouquette s'enfuit jusqu'au bateau en
riant comme un augure qui vient d'en voir un autre.

Le voyage se fit en ligne directe,  toute vapeur, en moins de quarante
heures. La mer tait belle. Lello ne fut pas malade, et Rouquette lui
donna deux longues leons de franais sans lui parler du couvent de
Saint-Antoine. En dbarquant  l'htel, Lello chercha au fond d'une
malle le portrait de Tolla. La chre petite image tait presque laide:
les exhalaisons salines de la mer avaient altr les couleurs. Il se
consola comme il put en griffonnant une longue lettre  sa matresse. Ni
son frre ni Rouquette ne lui demandrent  qui il crivait; mais quand
il parla de faire venir un barbier pour raser ses moustaches, qui
avaient repouss d'un millimtre, on le plaisanta si vertement qu'il se
rendit. Son frre appelait le barbier l'excuteur des hautes oeuvres de
Tolla. Rouquette demanda depuis quand les nobles Romains taient
taillables  merci. On fit acheter une paire de moustaches postiches
qu'on posa sur un coussin avec cette inscription: _Offrande  la
beaut_. Rouquette crayonna une femme orne de moustaches; il crivit
au-dessous: _Tolla pare des prsents de Lello_. La chemine de sa
chambre tait surmonte d'un amour de pltre: on lui mit un rasoir entre
les bras et l'on grava sur le socle: _Cruel enfant!_ Pour obtenir la
paix Lello remit l'opration  des temps meilleurs; mais il confessa
noblement sa faute dans la premire lettre qu'il crivit  Tolla.

Le sjour de Paris, o les trois voyageurs s'arrtrent jusqu'au 10
juin, ne refroidit pas l'amour de Lello. Paris n'a que des sductions
banales pour un tranger qui ne sait pas le franais et qui court du
matin au soir derrire un _cicerone_ de place, demi-valet, demi-drogman.
La manufacture des Gobelins, la colonne Vendme, les caveaux du
Panthon, et mme le muse historique de Versailles, sont aussi
incapables d'teindre les passions que de les allumer. Lello crivait
sans mentir qu'il avait les yeux  Paris et le coeur  Rome.

Lorsque son frre lui montrait aux Champs-lyses une dlicieuse
toilette d't, il rpondait navement:

Oui, cela irait bien  Tolla.

Rouquette ne rencontrait jamais une jolie femme sans la lui faire
remarquer.

J'aime mieux Tolla, rpondait-il; d'abord elle est aussi belle, puis
elle m'aime, enfin elle parle italien.

Essayons du grand monde, dit Rouquette. On porta une douzaine de
lettres de recommandation, qui attirrent cinq ou six invitations 
dner: il y avait dj beaucoup de familles  la campagne. Lello
s'ennuya partout: son frre, qui parlait franais, et Rouquette, qui
avait de l'esprit, l'clipsrent totalement. Il en prit son parti en
rvant  Tolla. Sa pense voyageait incessamment entre la chre fentre
et le parloir de Saint-Antoine. Ce gros garon, qui n'avait jamais eu
deux ides  la fois, fut pensif comme un philosophe et distrait comme
un algbriste: en foi de quoi ses compagnons de voyage l'avaient
surnomm le _hanneton_.

Son principal et presque unique souci durant les trois premires
semaines fut le silence de Tolla. Tous les jours, son domestique de
place s'en allait rue Jean-Jacques-Rousseau et revenait les mains vides.
Il accusa d'abord la poste de Paris, qui lui paraissait un chaos
pouvantable; il ne comprenait pas qu'une administration qui transporte
ses facteurs en omnibus pt distribuer des lettres sans en perdre la
moiti. Ses soupons se portrent ensuite sur son oncle et sur la poste
romaine, qui fut de tout temps sujette  caution. Enfin il surveilla
Rouquette et son frre sans parvenir  les prendre en faute. Au bout de
vingt-deux jours, son banquier lui remit un mot de Tolla qui claircit
tout le mystre. Elle lui avait crit onze fois, ni plus, ni moins, sous
le nom de Manuel Miracolo, et les onze lettres attendaient bureau
restant, casier M, que Miracolo vnt les prendre. Lello y courut, suivi
de son interprte  dix francs par jour. L'employ lui montra onze
lettres  l'adresse de Manuel Miracolo, et lui demanda son passe-port.
Lello s'tonna que, sur la terre de la libert, un tranger et besoin
de son passe-port pour obtenir sa correspondance. Dans la ville de Rome,
o les facteurs ne vont pas en omnibus, on donne les lettres  qui veut
les prendre. Si vous vous appropriez le bien d'autrui, l'administration
le met sur votre conscience. Lello montra un passe-port au nom de
Coromila. On le renvoya  un autre employ qui prsidait  la lettre C,
mais qui n'avait rien  son adresse. A force d'aller d'un guichet 
l'autre, il comprit, son domestique aidant, qu'il faudrait un ordre
exprs du directeur gnral des postes pour rendre  la lettre C les
trsors d'amour que la lettre M avait usurps. Il se dfiait trop de
Rouquette pour lui faire part de son embarras et lui demander son
assistance. Son insparable interprte le conduisit chez un crivain
public qui expliqua l'affaire comme il la comprit, et lui recommanda
expressment de faire viser la ptition par son ambassadeur. Manuel se
transporta sans retard  la nonciature apostolique, et mit tous les
bureaux dans le secret. Un si beau zle ne pouvait pas rester sans
rcompense: les lettres lui furent remises au bout de dix jours, quand
son frre, son oncle, Rouquette, Rome et Paris en eurent appris
l'histoire.

Tolla tait bien triste. Si ses lettres n'taient pas mouilles de
larmes, c'est que son mouchoir avait prserv le papier. Sa retraite
n'avait pas impos silence  ses ennemis. Les uns disaient que Lello
l'avait mise au couvent par mpris pour sa mre et pour ne la point
laisser aux mains d'une intrigante. Les autres prtendaient que Lello
n'tait pour rien dans l'affaire, et qu'elle avait t enferme par
ordre du pape, comme une fille perdue. Un sbire, dont on ignorait le
nom, s'tait vant publiquement d'avoir pris part  cette excution. On
faisait circuler des copies d'une lettre de monsignor Rouquette, o il
tait dit en propres termes: Vous pouvez assurer aux Feraldi que Lello
n'est pas pour eux. A l'appui de cette menace, la gnrale affirmait
qu'il tait venu la voir trois heures avant de quitter Rome. Les gens
senss avaient beau dire que le fait tait invraisemblable, puisqu'on
l'avait vu partir  cinq heures du matin, les habitants de la via
Frattina dclaraient qu' deux heures un homme en habit laque avait
rveill tout le quartier en frappant au n 15. Le sjour du couvent
n'tait pas trop aimable: les religieuses taient bonnes, encore qu'un
peu curieuses; mais les murs taient bien gris, la cellule bien troite,
et pas de jardin! Amarella avait d'abord pris le couvent en patience,
mais au bout de quelques jours son humeur s'tait aigrie. Mme Feraldi
venait tous les soirs  la grille, avec Toto et Menico. Il y avait un
parloir pour les domestiques et les soeurs converses, mais personne n'y
tait encore entr pour Amarella. Le comte tait accabl d'affaires,
Philippe allait chercher sa mre  Florence, l'abb La Marmora venait
deux fois par semaine. Tolla recommandait  Lello de frquenter les
sacrements. Cela est facile  dire, rpondait Lello; mais o trouver
des prtres dans cette ville de paens? A peine si en un mois j'en ai
rencontr quatre, et tous Franais! J'essayerais bien de me confesser en
franais, avec ce peu que j'ai appris; mais comment faire? il m'est
impossible de parler franais sans rire. Je prie matin et soir, et je
remets les sacrements  mon retour. Les sacrements ne sont qu' Rome.

--Veux-tu savoir l'emploi de mes journes? crivait Tolla. Je me lve 
neuf heures;  dix, je vais  la messe; je reste  l'glise jusqu'
midi,  prier Dieu pour toi. A midi, je dne avec les religieuses. A une
heure un quart, on sonne la cloche du silence, et chacun est oblig
d'aller dormir dans sa chambre. A trois heures, le silence est rompu, et
les religieuses descendent au choeur. Je me lve un peu plus tard, et je
me mets  crire jusqu' ce qu'on vienne me prendre pour la lecture
spirituelle et le rosaire, qui se dit dans une grande salle o elles
sont toutes  travailler. A six heures, je vais  la grille voir ma mre
et les personnes qu'elle amne avec elle. Aprs leur dpart, je remonte
 ma chambre, o je me promne sur une terrasse qui est auprs; j'y
reste tant que les soeurs sont  matines, c'est--dire une heure environ
aprs l'_Ave Maria_. Je descends alors  l'glise, o je prie toute
seule pendant un bon quart d'heure, puis je viens souper dans ma
chambre. A neuf heures, on sonne le silence; tout le monde se couche et
l'on n'entend plus souffler dans la maison. Je m'enferme avec Amarella,
qui dort dans un cabinet auprs de moi, et nous restons, elle 
travailler, moi  lire, jusqu' minuit. Nous faisons nos neuvaines et
nos autres oraisons, puis je me mets au lit, et, jusqu' ce que le
sommeil me vienne, je pense aux jardins, aux forts, aux belles fleurs
et aux grands arbres, aux chevaux, aux bals,  la musique,  l'amour, 
la vie, car je ne vis pas.--Moi, rpliquait Lello, je me lve  dix
heures; c'est un peu tard. Je djeune  onze, je sors  midi pour voir
les monuments; je dne  cinq; puis vite au thtre! Et aprs le
spectacle, une petite promenade sur le boulevard des Italiens, o l'on
voit une multitude de braves filles mises  la dernire mode et
attendant la Providence! C'est un spectacle horrible  voir, et qui
inspire plus de dgot que de dsir.

Il faut connatre les moeurs et les ides romaines pour comprendre tout
ce que le dernier trait de cette peinture ajouta aux ennuis de Tolla.
Rome n'est pas une ville d'innocence, tant s'en faut; mais c'est une
ville de bon exemple: la police n'y souffre aucun scandale. Jamais un
jeune homme n'y rencontre ces dangers ambulants qui fourmillent dans les
rues de Paris. La dbauche y est voile, et le vice y a des allures
discrtes. Tolla fut plus tonne qu'une Parisienne  qui l'on dpeint
les moeurs des les Marquises. Son imagination chaste, mais active, se
figura le boulevard des Italiens comme une porte de l'enfer, un thtre
clair par des langues de feu, o l'on reprsentait jour et nuit le
grand mystre de la tentation de saint Antoine.

Cependant Lello ne se mettait jamais au lit sans baiser la ple
miniature de sa chre Tolla.

Lorsqu'on partit pour Londres, la question n'avait pas fait un pas:
Lello se fortifiait dans son amour et Tolla dans sa retraite. Mme
Fratief tait aux abois; elle allait faire une tentative sur Amarella,
par acquit de conscience. Rouquette ne savait plus  quoi se prendre; il
prvoyait bien que les plaisirs brumeux de l'Angleterre et les augustes
rjouissances du couronnement ne produiraient pas plus d'effet que les
sductions de Paris. Dans cet puisement de toutes ses ressources, il
essaya de regagner la confiance de Lello. Il adoucit ses plaisanteries
contre Tolla; il tmoigna mme un certain respect pour ce grand exemple
de constance. Il laissa entendre que, s'il n'avait aucune piti pour les
amours follets et les romans d'une heure, qui font les dlices des
pensionnaires et le dsespoir des familles, il savait admirer l'hrosme
d'une passion persvrante. Sous la mme inspiration, le colonel crivit
coup sur coup deux longues lettres  son neveu. Le gros homme
adoucissait sa voix, il reprochait  Lello son manque de confiance, et
frappait timidement  son coeur pour se faire ouvrir. Sans sortir des
banalits d'une correspondance de famille, il se vantait d'avoir une
indulgence de pre; rien ne pourrait lui ter de la mmoire qu'il avait
fait sauter le petit Lello sur ses genoux. C'tait pour lui, bien plus
que pour son frre, qu'il avait renonc aux douceurs du mariage et
accept les ennuis de la vie de garon. Il s'tait toujours promis de
lui laisser tout son bien,  telles enseignes que le testament tait
fait et cachet. Pourquoi donc l'objet d'une prdilection si marque
tmoignait-il si peu de reconnaissance? On n'exigeait de lui aucun
sacrifice, on ne demandait que de la sincrit.

Ce texte un peu vague fut comment savamment par Rouquette.

Vous avez tort, dit-il, de vous cacher de votre oncle: c'est un homme
dont vous avez tout  esprer et rien  craindre. A votre place, je lui
raconterais navement l'histoire, puisqu'il la sait, et je lui
demanderais son consentement, quitte  m'en passer.

--Me l'accordera-t-il? mon cher Rouquette.

--Pourquoi non? Cependant, entre nous, je crois qu'il a le couvent de
Saint-Antoine sur le coeur. On a dit  Rome que vous aviez enferm Mlle
Feraldi afin de la protger contre votre oncle. Quelle injure pour un
pauvre homme qui vous aime et qui vous a fait son hritier! Que
voulez-vous qu'il pense lorsqu'il voit que vous aimez mieux martyriser
votre matresse que de la laisser vivre tranquillement dans la mme
ville que lui?

--Il est vrai, mon bon Rouquette, Tolla souffre le martyre.

--Vous le saviez? On vous a donc parl de tous les maux qu'elle endure
dans cet horrible couvent?

--Elle m'en a crit quelque chose.

--Et vous a-t-elle parl de sa sant?

--Quoi! serait-elle malade?

--Vous a-t-elle dit que l'ennui la dvorait jusqu'aux os? que la
fivre...

--Parlez, Rouquette, au nom du ciel! ne me cachez rien de ce que vous
savez.

--On dit qu'elle ne dort pas, qu'une fivre la consume, qu'elle est
maigre  faire peur, que ses beaux yeux se creusent, que ses couleurs se
fltrissent et qu'on ne la reconnat plus. Sa femme de chambre ne peut
plus tenir au rgime du couvent et menace de la quitter: que
deviendra-t-elle, seule avec ses chagrins?

--Pas un mot de plus, mon ami! je me prendrais moi-mme en horreur. J'ai
fait, sans le savoir, le mtier d'un bourreau; mais ne croyez pas que je
l'aie mise  Saint-Antoine par dfiance de mon oncle. J'avais d'autres
raisons: je craignais que l'amiti d'un certain jeune homme ne profitt
de mon absence pour se mtamorphoser en amour.

--Quelle ide, mon cher Lello! La nature vous a-t-elle fait pour tre
supplant par personne?

--Non, mais...

--D'ailleurs je vous rponds, moi qui me connais en femmes, que cela est
incapable de trahir. Vous savez si je la regarde avec des yeux prvenus:
vous m'avez toujours vu la juger trs-librement, trop librement
peut-tre, car je commence seulement  apprcier ses vertus. Eh bien!
croyez-en ma parole, Tolla ne vous trahira jamais.

Lello crivit  Tolla qu'il lui permettait de quitter le clotre, si
elle s'y trouvait toujours aussi mal. Bientt il la pria de retourner
chez ses parents. Sous la dicte de Rouquette, la simple prire se
changea en ardent dsir, puis en _amoroso comando_. Enfin il dclara que
la prsence de sa matresse dans ce maudit couvent le mettait au
dsespoir.

Si tu persistais, disait-il, tu m'attirerais tant de chagrins, que mes
forces physiques n'y tiendraient pas.

Cependant Tolla persistait.

                   *       *       *       *       *

J'ai dj trop endur, rpondit-elle, pour ne pas aller jusqu'au bout.
Si je t'obissais, j'exposerais tout le fruit de mes souffrances.
Demande-moi ce que tu voudras, except le sacrifice de notre avenir: tu
me trouveras soumise  tes volonts et mme  tes caprices.

Qui donc te pousse  me faire sortir d'ici? Cette ide ne vient pas de
toi. Veux-tu savoir ce qu'elle vaut? Demande-toi si ceux qui te l'ont
inspire dsirent notre union, ou s'ils cherchent  l'empcher. Tu sais
o tendent tous leurs efforts. Irons-nous leur rendre le succs facile
en suivant leurs conseils? Est-ce dans notre intrt qu'ils parlent ou
dans le leur? Voudrais-tu qu'aprs avoir tout fait pour ne leur point
laisser d'armes contre nous, j'allasse leur en fournir par un changement
de conduite!

Mes parents approuvent ma persvrance, la marquise Trasimeni m'engage
 continuer, le docteur ly m'a dit qu'on m'admirait dans les plus
honorables maisons de Rome; l'abb La Marmora jure que je suis perdue si
je passe le seuil de la porte; l'abb Fortunati, qui de sa vie n'a dit
ni oui ni non, avoue que l'ide d'entrer au couvent a t une
inspiration du ciel. J'y reste donc. Je l'ai jur, et moi je tiens mes
promesses; ta main seule ou celle de la mort pourra m'en arracher.

                   *       *       *       *       *

Pendant ces dbats, le frre de Lello pousa une Anglaise assez jolie et
une dot vritablement belle. Lello, abstraction faite de la dot,
reconnut que sa belle-soeur ne soutiendrait pas la comparaison avec
Tolla. C'est dans la semaine qui suivit ce mariage que la chambre des
lords revtit sa robe de velours cramoisi doubl d'hermine pour assister
au couronnement de la reine, une des plus belles ftes de ce sicle.
Lello, confondu dans les rangs de la lgation napolitaine, vit toute la
crmonie. Il mit son clbre habit de cour  cinq heures du matin, et
l'ta  trois heures aprs minuit. Il serait mort de faim dans
l'intervalle, s'il n'avait eu la prcaution d'apporter des gteaux dans
ses poches. Cette mmorable journe et toutes les belles choses qui
passrent sous ses yeux ne lui firent pas oublier Tolla, bien au
contraire. N'entendait-il pas crier: Vive Victoria! et le nom de
Victoria ne brillait-il pas en lettres de feu au milieu de toutes les
illuminations? Le lendemain de la fte, plus amoureux que jamais, il
crivit au colonel, sous la dicte de Rouquette, quatre pages d'aveux et
de prires. Lorsqu'il eut cachet l'enveloppe, Rouquette l'embrassa
paternellement: Bravo! lui dit-il, vous agissez en bon neveu et en
homme d'esprit. Cette petite lettre est grosse de plusieurs millions.
Vous serez aussi riche que votre frre.

--Maintenant, mon cher Rouquette, je vais attendre la rponse de mon
oncle  Paris, Londres m'ennuie: je ne comprends pas les enseignes des
boutiques, et je trouve que les Anglais ne sont pas polis.

Lello n'avait pas plus compris la magnifique politesse des Anglais que
les enseignes des boutiques.

Ma foi! dit Rouquette, pour un rien j'irais  Paris avec vous. Votre
frre est dans sa lune de miel, et il regarde le genre humain du haut en
bas, comme les habitants de toutes les lunes. Il se passera de moi aussi
facilement qu'un perdreau d'un coup de fusil. Allons  Paris! nous
continuerons nos leons de franais.

                   *       *       *       *       *

Le 8 juillet, ils s'installaient pour la seconde fois  l'htel Meurice.
Rouquette, pour tre plus agile, dpouilla le _monsignor_, et s'appela
sur ses cartes le comte de Rouquette. Lello qui n'avait pas plus compris
la cuisine anglaise que le reste, fut ravi de retrouver les dners de
l'htel et les djeuners du caf de Paris. Il allait au thtre tous les
soirs pour apprendre la langue. Rouquette n'avait qu'un regret, c'tait
de ne pouvoir l'y conduire deux fois par jour. Il esprait toujours que
Tolla serait dtrne par une cantatrice ou une comdienne, et il savait
par exprience que les passions du thtre sont celles qui mnent plus
loin, parce que la vanit y vient en aide  l'amour. Malheureusement, au
mois de juillet, les Italiens taient en voyage et l'Opra en
rparation. A la Comdie-Franaise tous les chefs d'emploi taient en
cong, et les banquettes regardaient jouer les doublures. Lello tait
rduit au drame et au vaudeville. Il avait un faible pour le vaudeville,
quoiqu'il lui arrivt rarement de saisir la plaisanterie du premier
bond: il riait aprs tout le monde, et sa gaiet retardait de quelques
minutes sur celle du parterre. Quelquefois mme il digrait un bon mot
jusqu'au lendemain, et surprenait Rouquette par un clat de rire
homrique qui partait comme une fuse au milieu du djeuner.

Trois jours aprs leur arrive, les deux insparables s'taient
fourvoys aux Folies-Dramatiques. Lello, du haut de l'avant-scne,
lorgna trs-attentivement une jeune premire blonde et blanche que
l'affiche dsignait sous le nom de Cornlie, et que l'auteur avait
honore d'un rle de trente-cinq lignes. Il profita du premier entr'acte
pour questionner l'ouvreuse, et il apprit,  son grand tonnement, que
Mlle Cornlie Sarrazin tait sage. Elle vivait chez son pre, ne sortait
qu'avec sa mre, et montrait avec orgueil deux petites mains rouges
comme des pivoines; d'ailleurs bonne fille: son coeur n'avait pas parl,
mais rien ne prouvait qu'il ft sourd-muet de naissance. Cette nouveaut
piqua la curiosit de Lello, et il regretta que pour cinq francs
l'ouvreuse ne lui en et pas cont plus long. Heureusement Mlle
Cornlie, qui ne jouait que dans la premire pice, se dbarbouilla
sommairement de son blanc et de son rouge, et vint s'asseoir au balcon
avec sa mre. Lello grillait de contempler de prs cette vertu
paradoxale et cette mre d'une svrit provisoire. Son gracieux
compagnon l'y conduisit comme par la main. Rouquette, en homme qui a
frquent le thtre et qui sait son rpertoire, ouvrit la conversation
par un compliment et un sac de raisins glacs. Les bonbons firent
accepter le compliment; la toilette des deux amis fit agrer les
bonbons: on refuse quelquefois les bonbons d'un pote, jamais ceux d'un
millionnaire. Mme Sarrazin apprcia du premier coup d'oeil les bijoux
insolents dont Lello tait maill. Les mres d'actrices sont les
personnes qui se connaissent le mieux en bijoux, aprs les bijoutiers.
Elle ne lui demanda pas s'il tait de Paris: il faut tre bien tranger
pour venir au mois de juillet, par comme une chsse,  l'avant-scne
des Folies. Rouquette prsenta son ami, aprs s'tre prsent lui-mme,
le tout en un tour de main; on ne doute jamais des gens qui ne doutent
de rien. Il se garda bien de faire  Lello les honneurs de Mlle
Cornlie; il affecta de travailler pour son compte et de se mettre en
premire ligne, pour que Lello et le plaisir de le distancer. Le hasard
voulut que la jolie blonde parlt un peu l'italien; elle l'avait appris
 sa premire anne de Conservatoire, lorsqu'elle esprait avoir de la
voix; elle en savait juste autant que Lello de franais. Lello fut ravi
de rencontrer une femme capable de le comprendre: il lui sembla qu'il
retrouvait l'Italie. Aprs le spectacle, Mme Sarrazin se laissa
reconduire jusqu' sa porte: elle occupait un quatrime tage  l'entre
du faubourg Saint-Denis. Chemin faisant on prit des glaces devant le
caf de l'Ambigu.

En retournant  l'htel, Lello plaisanta beaucoup sur les vertus de
thtre qui daignent s'asseoir devant un caf entre deux inconnus.
Rouquette dfendit Cornlie; il soutint que ce sans-gne et cette
facilit apparente ne prouvaient rien; que les artistes avaient des
moeurs  part, et qu'on pouvait tre une bonne fille sans avoir une
mauvaise conduite. Bref, il paria pour la vertu, Lello contre, et le
lendemain  quatre heures ils montrent l'escalier de >>Mme Sarrazin.
Lello avait pris un bouquet chez Mme Prvost: il s'en repentit en
entrant au salon. La mre raccommodait un bas, la fille en tricotait un
autre; M. Sarrazin fourbissait une canne gigantesque: il tait
tambour-major dans la garde nationale. Le meuble en velours d'Utrecht
jaune sentait la vertu d'une lieue. Mes fleurs sont ridicules, pensa
Lello; si j'avais su, j'aurais apport des cornichons. Il examina avec
stupfaction les lithographies qui pendaient  la muraille. C'tait une
galerie de papiers enlumins reprsentant _Mlanie_, _Victorine_,
_Henriette_, _Julie_, _le Mari_ et _la Marie_. Le _Mari_ ressemble au
monsieur que tout paysan voudrait tre; il a des bagues  tous les
doigts et une grosse chane autour du cou. Il promne un sourire aimable
autour de lui, et tient un bouquet dans une main, une bote de bonbons
dans l'autre. Me voil! dit avec douleur le pauvre Lello. Il lut au
bas de l'image _le Mari_, et en italien _lo Sposo_. videmment cette
lithographie tait une personnalit. _Victorine_, qu'un hasard malicieux
avait suspendue  ct du _Mari_, est une fille qui a les yeux plus
grands que la bouche, un pot de fleurs dans la main droite, un ventail
dans la gauche; la prodigalit de l'artiste lui a dessin une rose sur
le dos de la main. Un pote, que le monde n'a pas connu, a crit au bas
de cette image un distique que Lello ne lut pas sans confusion:

    Soyez constant dans vos amours,
    Et vous serez heureux toujours.

Pendant qu'il se livrait  cet examen, il entendit Mme Sarrazin qui
causait avec Rouquette et qui disait:

Ma fille conomise pour acheter une armoire  glace, parce que
l'armoire  glace est un meuble comme il faut.

--Bon! fit-il en lui-mme; j'enverrai une armoire  glace, et je ne
reviendrai plus.

Sur ces entrefaites, il entra quelques visites. Ce fut d'abord une amie
de Cornlie, plus avance qu'elle dans la science de la vie, car elle
avait un cachemire des Indes; puis un jeune peintre un peu dbraill,
puis un auditeur au conseil d'tat gant de neuf, puis un jeune
journaliste, puis un vaudevilliste qui commenait  se faire jouer, puis
un joli sous-chef du ministre de l'intrieur, enfin un jeune-premier de
la Gat. Ces six jeunes gens se partageaient, en attendant mieux,
l'amiti de Cornlie. Le jeune-premier tait un ancien camarade du
Conservatoire; le feuilletoniste _la soignait_ dans ses articles; le
sous-chef la protgeait au ministre; le peintre allait faire son
portrait pour la prochaine exposition; l'auditeur, sans tre trs-riche,
avait des parents assez gnreux pour qu'on pt de temps en temps lui
demander un service de cinq louis; le vaudevilliste achevait pour
Cornlie une pice en trois actes, destine  mettre en relief toutes
les perfections de sa petite personne. Au premier acte, elle tait
paysanne et montrait ses jambes; au second, elle tait marquise et
montrait ses paules; au troisime, elle jetait son bonnet par-dessus
les moulins et montrait ses cheveux. Cornlie tmoignait  tous ses amis
une reconnaissance impartiale. Il n'y avait point de prfrs, partant
point de jaloux, et ses rivaux, qui ne se saluaient pas dans la rue,
vivaient chez elle en bonne harmonie. Lello entendit pour la premire
fois une conversation parisienne, vive, fringante, entremle de propos
de coulisses, d'anecdotes du monde et de charges d'atelier, saupoudre
de calembours, paillete de bons mots et assaisonne de scandales dont
personne ne se scandalisait. Il fut tout baubi de cette joute assise,
de ce tournoi d'esprit, de ces lances rompues et de cette petite fte
courtoise donne par six chevaliers en redingote  une reine d'amour en
peignoir. Il comprit le discours de son oncle sur les sductions de
Paris, et il se promit de ne point retourner  Rome avant d'avoir soup
en si curieuse compagnie.

Il en eut bientt la joie. Deux jours aprs, Mme Sarrazin, qui avait
reu une armoire  glace anonyme, invita tout son monde  un
pique-nique. Le sous-chef envoya un saumon, le journaliste un pt, le
comdien un buisson d'crevisses, l'auteur dramatique un Parthnon en
gele d'ananas, le peintre un feu d'artifice complet qu'on aurait tir
dans le salon, si le propritaire l'avait permis; l'auditeur fournit des
truffes, Rouquette les vins, Lello l'argenterie. Trois ou quatre amies
de Cornlie honorrent de leur prsence cette fte de famille. M.
Sarrazin y prsida en vrai tambour-major, avec la dignit bouffonne qui
n'appartient qu' cette institution. Lello se grisa du vin de Rouquette
et surtout des regards de Mlle Cornlie. La table enleve, on dansa tant
qu'il resta des cordes au piano. Avant de se sparer, tous les convives
prirent rendez-vous pour le surlendemain: on irait  Versailles voir
jouer les grandes eaux et dner  l'htel des Rservoirs. Quand je
pense, disait Lello, que j'ai failli quitter la France sans connatre
l'htel des Rservoirs et sans avoir vu les grandes eaux!

Il mettait un pantalon blanc pour aller  Versailles, lorsque son
domestique de place, qui ne l'accompagnait plus dans ses promenades, lui
apporta la lettre suivante:

  Du monastre de Saint-Antoine.

  Rome, 5 juillet 1838.

  O tes-vous, Lello? O sont vos promesses, votre amour et mes
  esprances? Moi, je suis toujours au couvent, dans la mme cellule et
  dans le mme ennui. Savez-vous combien il y a de temps que vous ne
  m'avez crit? Vos lettres taient ma seule consolation. Que Dieu vous
  pardonne le mal que vous me faites, et qu'il vous prserve de souffrir
  jamais autant que moi! Je n'ose vous dpeindre l'tat de mon me:
  j'empoisonnerais tous vos plaisirs. De ma sant, je ne vous en parle
  pas; vous comprenez que mon coeur est trop malade pour que le corps
  puisse se bien porter. J'avais pris pour deux mois de courage; mais il
  y a plus de deux mois que vous tes parti, et ma provision est
  puise. Mon ami, souvenez-vous de temps en temps, en courant  vos
  plaisirs, que vous m'avez aime pendant quelques jours et que je vous
  adorerai toute ma vie.

  TOLLA.

Venez-vous? cria Rouquette  travers la porte. La voiture est en bas:
il ne faut pas faire attendre ces dames.

--Je suis  vous, mon cher. Donnez-moi seulement cinq minutes: une
petite affaire  expdier.

Il crivit:

  Paris, 16 juillet 1838.

  Ma chre Tolla,

  Tu connais bien mal mon coeur, si tu crois que c'est l'amour des
  plaisirs frivoles qui m'a entran loin de toi et qui me retient sur
  cette terre d'exil. Sache que le but secret de mon voyage tait
  d'obtenir le consentement de mon oncle. On peut demander dans une
  lettre ce qu'on n'oserait pas solliciter de vive voix. Tu te souviens
  bien que j'ai toujours dsir que notre bonheur obtnt la sanction de
  ma famille, et tu es trop tendre fille pour blmer un sentiment si
  dlicat. Nous ne devons pas, pour satisfaire notre caprice, dclarer
  la guerre  nos parents.

  Aprs une lettre affectueuse de mon oncle, dont les tendres reproches
  m'ont dchir le coeur, je me suis dcid  lcher le grand mot. En
  effet, notre situation tait trop pnible: nous aimer en ayant l'air
  de ne nous point connatre! D'ailleurs les mchantes langues avaient
  trop beau jeu contre nous.

  Tu dois comprendre combien je dsire et je crains tout  la fois la
  rponse de mon oncle. Dieu veuille toucher son coeur et nous le rendre
  favorable! Rien ne manquerait plus  notre flicit. Si sa rponse
  n'est pas telle que je le dsire, il faudra essayer de tous les moyens
  pour changer sa volont. Je ne retournerai pas  Rome que la question
  ne soit rsolue. En attendant je souffre le martyre, le doute me tue;
  plains-moi.

Rouquette frappa  la porte:

Il y a dix minutes que les cinq minutes sont coules!

--Une seconde encore! mon bon ami. Je suis aussi press que vous.

Il continua:

  C'est maintenant, ma Tolla, qu'il faut redoubler nos prires et
  mettre en Dieu toutes nos esprances. S'il a dcid que nous serions
  heureux, il saura bien attendrir le coeur de mon oncle. Tournons-nous
  vers cette Vierge sainte qui aime tant  consoler les affligs: qui
  sait si elle ne voudra pas faire quelque chose pour nous? J'importune
  non-seulement saint Joseph, comme tu me l'as recommand, mais tous les
  autres saints du paradis. Je voudrais qu'ils fussent plus nombreux,
  pour avoir plus d'avocats auprs du juge suprme. Enfin jetons-nous
  dans les bras de la Providence, et esprons. Je t'aime.

  LELLO.

Oui, je t'aime! dit Lello en allumant une bougie pour cacheter sa
lettre, et il y a bien quelque mrite  garder mon amour intact au
milieu des plaisirs de Paris. Elle craint, pauvre enfant, que je ne
l'oublie! Mais j'ai pens vingt fois  elle pendant cet infernal souper!
Rien ne triomphera de ma passion, parce que ma passion c'est moi-mme,
et que je suis plus fort que tout. Il y a pourtant de pauvres sires 
qui une bouteille de vin de Champagne ou le sourire d'une jolie fille
fait oublier leur matresse! Mon amour est comme la salamandre, il
traverse le feu sans y brler ses ailes.

La promenade  Versailles fut suivie de beaucoup d'autres. Mme Sarrazin
s'aperut que Lello connaissait fort mal Paris et les environs: elle lui
fit voir du pays. C'tait une bonne femme, aime du thtre et de son
quartier, et dvoue sans prjugs au bonheur de sa fille. Elle avait
toujours dit  Cornlie:

Mon enfant, l'autorit maternelle a ses limites, et je n'ai pas la
prtention ridicule de te garder en sevrage jusqu' l'ge de trente ans.
D'ailleurs, je le voudrais, la loi ne le permettrait pas. Vois donc  te
pourvoir. Si tu trouves un mari opulent, j'en serai bien aise: il me
servira une pension alimentaire. Malheureusement les Folies-Dramatiques
n'ont pas la vogue pour les mariages, et l'on n'y en a pas vu beaucoup
cette anne. Avec la dot que je te donne,  savoir le talent et la
beaut, il est rare qu'on trouve  se marier dfinitivement. Passe
encore si tu tais  l'Opra! L'empereur de Russie paye tous les ans
deux ou trois grands seigneurs pour qu'ils pousent les danseuses. Mais
tu es aux Folies; rgle-toi l-dessus. Moi, si jamais je te vois
amoureuse d'un homme jeune, bien lev et riche, je commencerai par te
faire une bonne morale (si je t'ennuie tu ne m'couteras pas); puis
j'irai trouver ce monsieur, je lui dirai tous les sacrifices que j'ai
faits pour ton ducation, et, s'il a bon coeur, il me laissera ma fille,
ou du moins il me remboursera mes dpenses.

Le 8 aot 1838, trois semaines environ aprs le voyage  Versailles,
Lello apprit  n'en pouvoir douter que Mme Sarrazin avait dpens pour
l'ducation de sa fille vingt mille francs et quelques centimes. La
chute de Mlle Cornlie ne fit pas plus de bruit que celle d'une pomme.
Chose incroyable! aucun des six adorateurs de la jolie blonde ne tint
rigueur  Lello. Il crut mme s'apercevoir qu'ils lui serraient la main
avec gratitude. Il ne sut jamais combien son bonheur avait fait
d'heureux. Rouquette se fit sa part dans la flicit commune.

M. Sarrazin conserva l'habitude de marcher tte leve, except lorsqu'il
passait sous la porte Saint-Denis.

Rouquette choisit le jour o Cornlie pendait la crmaillre dans un
appartement de six mille francs pour envoyer  Lello la rponse de son
oncle. Il la gardait en portefeuille depuis une semaine.

Lello hsita un instant avant de briser le cachet. videmment la lettre
contenait un _oui_ ou un _non_. Un _non_ lui fermait le paradis du
mariage; un _oui_ le chassait du paradis terrestre qu'il venait de
meubler  grands frais. Un _non_ le sparait de Tolla; un _oui_
l'arrachait  Cornlie. Cependant je dois dire  sa louange que son
dernier voeu fut pour un _oui_.

La lettre disait _non_. Le colonel n'avait point cherch de priphrases.
Il crivait  son neveu:

  Je te permets toutes les folies, except une. Jette ton argent par
  les fentres, je t'en donnerai d'autre; ne jette pas ton nom: nous
  n'avons que celui-l. Je t'ai dit souvent que je n'avais rien  te
  refuser, je le rpte encore. Veux-tu un million? Mais si tu cherches
  une corde pour te pendre, je n'en suis pas marchand. Remarque bien que
  tu peux te marier sans mon consentement: ce n'est donc pas une
  permission que tu me demandes, c'est un conseil. Or le diable en
  personne ne saurait me contraindre  t'en donner un mauvais. Fais ce
  que tu voudras: tu es matre absolu de tes actions, comme moi de mes
  cus. Je ne te dfends pas d'pouser la fille qui t'a choisi et qui te
  fait la cour depuis plus d'une anne; mais je t'avertis que, si tu
  persistes, tu peux te dispenser de m'crire; je ne te rpondrai pas.
  Sur ce, je t'embrasse. Faut-il ajouter: _Pour la dernire fois?_

Diable d'homme! se dit Lello. Il parle avec autant d'assurance que s'il
avait raison. Je vais mal souper ce soir. Rouquette!

Rouquette n'tait jamais loin. Il parcourut la lettre, et la trouva
conforme au brouillon qu'il avait envoy. Eh bien? demanda-t-il.

--C'est moi qui vous dis: eh bien?

--Eh bien! votre oncle a tort, il ne rend pas justice aux vertus de Mlle
Feraldi.

--N'est-il pas vrai, Rouquette? Tant de vertu, de beaut, de noblesse...

--Je ne te parle pas de sa noblesse: on m'a assur que la gnalogie du
docteur Feraldi tait un peu vreuse. Quant  la beaut, elle en a eu
autant que femme du monde: maintenant, nous ne savons pas ce qui lui en
reste. Je passe lgrement sur la question financire. Elle vous apporte
en dot une vigne de deux cent mille francs; c'est un joli denier. De
plus elle assure par contrat un hritage de quatre ou cinq millions au
prince votre frre: toute la fortune du colonel! Mais elle a des vertus.
Or les vertus sont hors de prix par le temps qui court; vous le savez
bien, vous qui venez d'en acheter une.

--Mauvais plaisant!... Rouquette, vous devriez intercder auprs de mon
oncle!

--Bien oblig! Je trouve que j'ai assez d'ennemis.

--Alors faites-moi un brouillon.

--Pour dire que vous vous soumettez?

--Non, pour expliquer que je ne peux pas me soumettre.

--A quoi bon? il jetterait ma prose au feu ds la premire ligne.

--Il faudrait pourtant lui faire savoir que je suis engag d'honneur
avec le comte Feraldi.

--Une ide! Priez M. Feraldi de lui conter toute l'affaire. C'est lui
qui est le plus intress  la conclusion de ce mariage, car vous
conviendrez qu'il y gagne plus que vous. D'ailleurs n'est-il pas avocat?
Il ne refusera pas de plaider sa propre cause. Faut-il vous faire un
brouillon pour le comte?

--Faites, mon ami; je ne lui ai jamais crit, et je ne saurais pas
comment m'y prendre.

Lello se promena de long en large dans sa chambre, tandis que Rouquette
crivait.

  Paris, 11 aot 1838.

  Trs-cher comte,

  Je n'avais jamais pris la libert de vous crire, sachant comme votre
  profession vous occupe, et combien le temps des hommes d'affaires est
  prcieux; mais une cruelle ncessit me force  vous imposer l'ennui
  de me lire.

  Depuis mon dpart de Rome, mon unique proccupation a t de faire
  approuver  mes parents mon mariage avec mademoiselle votre fille.
  Aprs deux mois d'hsitation, je me suis arm de courage, et j'ai
  crit  mon oncle. Je lui ai tout confess, je lui ai fait connatre
  la violence de mon amour et l'anciennet de nos engagements, j'ai
  dpeint  ses yeux les vertus qui sont la plus belle richesse de
  Vittoria, j'ai dcrit avec une scrupuleuse exactitude l'tat de nos
  sentiments, j'ai conjur mon oncle de ne pas sparer deux coeurs si
  bien unis. J'ai attendu longtemps sa rponse; plt  Dieu qu'elle ne
  ft jamais arrive! Non-seulement mon oncle se refuse formellement 
  ma demande, mais il dclare en terminant qu'il m'embrasse pour la
  dernire fois.

  Vous pouvez vous figurer mes angoisses au milieu de ce conflit
  d'affections. Je ne voudrais pas renoncer au bonheur, mais le devoir
  me commande de respecter la volont de ma famille. Je voudrais dompter
  mes passions; mais quand je songe aux vertus de l'ange que j'adore, la
  force me manque.

  Dans ce cruel embarras, je me tourne vers vous, et je remets notre
  sort entre vos mains, puisque le destin me condamne ou  obtenir ce
  consentement ou  faire le terrible sacrifice, je viens vous prier 
  mains jointes de plaider ma cause auprs de mon oncle et d'obtenir,
  par une intervention amicale, ce que j'ai eu la douleur de m'entendre
  refuser. Si, par un malheur que je n'ose prvoir, vos prires
  chouaient comme les miennes, croyez, monsieur, que j'ai trop  coeur
  la rputation de mademoiselle votre fille pour continuer les relations
  d'intimit qui existaient entre nous; mais je conserverai pour elle et
  pour votre famille une estime ternelle.

  Je me fais un devoir de vous dclarer que je n'ai mis dans le secret
  que mon frre et mon oncle. Tout est rest entre nous, et l'honneur de
  la jeune fille a t soigneusement sauvegard. J'espre que ma
  rsolution sera approuve de vous et de votre vertueuse fille,  qui
  je vous autorise  montrer cette lettre. Je vous prie de prsenter mes
  compliments, et suis pour la vie votre trs-affectionn serviteur et
  ami,

  MANUEL COROMILA BORGHI.

Quand Lello eut copi cette lettre, Rouquette rclama son brouillon pour
le brler. Il le mit sous enveloppe et l'envoya  Mme Fratief.

Lello crivit ensuite  Tolla une lettre touchante:

  Mon coeur saigne, disait-il, Dieu! quelle sentence cruelle! D'un ct
  la passion qui me consume, de l'autre le devoir qui m'gorge.
  J'entends ta voix qui me crie: Fais ton devoir, quoi qu'il en cote;
  le devoir est la loi de Dieu. Oui, ma Tolla, tu es assez vertueuse
  pour me parler ainsi. Tu aimes tes parents, tu sais qu'il est
  impossible de rien refuser  ces tres chers et respectables qui nous
  ont tenus tout enfants sur leurs genoux; tu approuveras la rsolution
  que j'ai prise. Si tu coutes le monde, il me blmera peut-tre; si tu
  fais parler ta conscience, elle me donnera raison.

  Un espoir nous reste. J'ai crit  ton pre, je l'ai conjur de
  s'entremettre pour nous auprs de mon oncle: peut-tre obtiendra-t-il
  quelque chose. Si cette dernire branche de salut nous chappe, hlas!
  je suis forc de t'oublier. Le pourrai-je? Dieu qui exige de nous ce
  sacrifice, nous donnera la force de l'accomplir; mais si mon coeur
  doit te retirer sa tendresse, jamais il n'oubliera l'image d'un ange
  orn de tant de belles vertus, et tu auras une place ternelle dans
  l'estime de ton trs-affectueux ami,

  LELLO.

  _P. S._ De la rponse de ton pre dpendra notre bonheur.

Lello monta en voiture avec Rouquette, porta ses lettres  la grande
poste et se fit conduire au nouvel appartement de sa matresse.
L'arrive des deux amis interrompit le jeune peintre, qui bauchait un
petit portrait de Cornlie.




IX


Amarella n'tait pas entre au couvent pour le plaisir de prier Dieu et
d'accompagner sa matresse: elle pensait qu'on peut prier partout, et
son dvouement pour Tolla n'allait pas jusqu' l'abngation. Elle avait
la captivit en horreur, comme tous les tres remuants; elle tait
friande du grand air comme tous ceux qui sont ns au village; elle
aimait  se faire voir, comme toutes les femmes. Ajoutez que, comme tous
les Romains des deux sexes, elle avait la passion de la loterie. La
loterie est un jeu lgal, une partie engage entre le saint-pre et ses
sujets: les joueurs y gagnent quelquefois, le gouvernement toujours.
Amarella faisait comme tous les domestiques, mercenaires, mendiants et
frres quteurs de la capitale du monde chrtien: elle conomisait onze
sous par semaine pour avoir le droit de prendre un billet, de rver
trois numros, et d'attendre, confortablement loge dans un chteau en
Espagne, le tirage du jeudi et la ruine de ses esprances. En entrant 
Saint-Antoine, elle avait renonc  la loterie, au grand air,  la
libert et  l'admiration des hommes, le tout pour plaire  Menico.
Menico lui avait dit en la prenant par la taille: Si tu tais une brave
fille, tu irais tenir compagnie  mademoiselle. Crains-tu de t'ennuyer?
Je te promets que vous recevrez des visites: le parloir n'est pas fait
pour les chiens. As-tu peur que tous les garons ne se marient en votre
absence et qu'il n'en reste plus pour toi? Sois tranquille, j'en connais
un qui attendra patiemment et qui fera voeu, si tu l'exiges, de ne pas
regarder une femme avant votre retour. Ces promesses tant soit peu
jsuitiques, appuyes de quelques caresses, avaient tromp la subtile
Amarella. Elle sacrifia trois mois de sa libert, avec la confiance d'un
joueur qui risque son seul habit sur la carte qu'il croit bonne. Ce
Menico si longtemps poursuivi tait,  ses yeux, quelque chose de plus
qu'un homme: c'tait un _terne_ qu'elle avait nourri deux ans.

Lorsque les portes du clotre se fermrent sur elle et qu'elle vit
Dominique pleurer cte  cte avec Lello, elle sentit natre au fond de
son coeur quelque sympathie pour sa matresse: une conformit d'ge, de
chagrin et d'esprance l'unissait  Tolla, et peu s'en fallut qu'elle ne
lui ft confidence de son amour. Quinze jours se passrent sans qu'elle
ret une visite de Menico; elle s'imagina qu'il tait retenu au palais
Feraldi par quelque indisposition lgre ou par la nature sdentaire de
ses fonctions. Elle attendit une seconde quinzaine et s'arma d'une
patience rageuse: Peut-tre veut-il m'prouver, pensait-elle. Mais
lorsqu'elle sut, par une indiscrtion innocente de Tolla, que Menico
venait tous les jours au couvent avec la comtesse, lorsqu'elle fut
force de reconnatre qu'elle avait t sa dupe, elle se prit d'une
haine effroyable, non contre lui, mais contre Tolla. La jalousie lui fit
voir une rivale dans sa matresse; elle la souponna d'avoir us d'une
indigne coquetterie pour voler un coeur plbien dont elle n'avait que
faire; elle se rappela les naves confidences de Menico sur la route de
Lariccia, les larmes de Tolla lorsqu'on l'avait cru mort, et le fameux
baiser qu'elle lui avait donn le jour de l'Assomption: elle tait trop
aveugle pour comprendre que le prtendu amour de Menico tait une
adoration religieuse, et que Tolla ne s'en apercevait pas plus que les
madones peintes et dores n'entendent les prires qu'on murmure  leurs
pieds. Dans un premier mouvement de colre, elle monta  sa chambre et
fit ses paquets, bien dcide  abandonner Tolla  ses ennuis, puis elle
se ravisa, remit tout en place et redescendit dans la cour en souriant 
un autre projet de vengeance.

Ds ce jour, elle commena contre sa matresse une guerre sourde:
Attends! dit-elle, je ferai de ton coeur une pelote  pingles!
Lorsque Tolla avait reu quelque bonne nouvelle, Amarella accourait
partager sa joie; ce n'tait jamais sans y verser une goutte de poison:
Il vous aime, disait-elle; il veut donner au monde un grand exemple de
constance. Qui l'aurait cru? Mademoiselle voit bien qu'il vaut mieux que
sa rputation. Je le savais, moi, qu'il ne vous tromperait pas comme
toutes les autres. Si Tolla tait triste, si cette pauvre me,  force
de creuser l'avenir, avait trouv quelques raisons de dsespoir,
Amarella se faisait un visage de gaiet et d'insouciance; elle
tourdissait la maison de son rire argentin et sonore, elle venait
s'asseoir auprs de sa matresse et lui faire une peinture charmante du
bonheur qu'elle n'esprait plus: Pourquoi vous chagriner, mademoiselle!
Les beaux jours viendront. Qui sait si dans deux mois vous n'entrerez
pas  l'glise, habille comme une reine, en robe de velours blanc avec
des boutons de perles, et une couronne d'oranger dans les cheveux! Dans
un an nous baptiserons un beau petit Lello, rouge comme une crevisse;
il me semble dj que je l'entends crier! Dans vingt mois, il sera blanc
comme du lait, frais comme une rose et ferme comme une pomme. Les dents
lui viendront deux  deux; il essayera ses mains mignonnes; il voudra
parler et faire de longues phrases, mais il ne saura dire que _mamma_ et
_babbo_; il prendra son lan pour courir, mais il ne saura pas mettre
une jambe devant l'autre, et il embrouillera ses deux petits pieds comme
s'il en avait cinq ou six. Vous vous agenouillerez prs de lui sur le
tapis, vous le tiendrez par la ceinture de sa robe... Vous pleurez,
mademoiselle? sotte que je suis! je vous ai fait de la peine. J'oubliais
que, si M. Coromila vous abandonne, vous avez fait voeu de rester au
couvent et de renoncer au bonheur d'tre mre! Allons, mademoiselle, ne
vous dsolez pas; cela ne sera rien; peut-tre n'tes-vous pas tout 
fait trahie. Voulez-vous que je vous chante une jolie chanson?

    Io ti voglio ben assai,
    Ma tu...

--Tais-toi! criait Tolla, et elle clatait en sanglots.

--Chut! ma chre demoiselle; les religieuses vont vous entendre. Vous
avez jur de renfermer votre amour en vous-mme.

Tolla rentrait ses pleurs et dvorait son mouchoir pour s'empcher de
crier. Elle tint toutes ses promesses, et, sans les bavardages calculs
d'Amarella, personne dans le couvent n'aurait devin ses douleurs. Les
religieuses de Saint-Antoine taient jeunes pour la plupart;
quelques-unes avaient moins de vingt ans. Elles observaient
scrupuleusement la rgle de leur ordre, et surtout leur voeu
d'obissance; elles ne pouvaient changer de robe, ni laisser une bouche
de la portion qu'on leur servait, sans en demander la permission.
Spares du monde avant de l'avoir connu, elles se beraient dans la
monotonie des habitudes monastiques, et se croyaient heureuses parce
qu'elles taient rsignes. Tolla enviait la tranquillit de leur me,
comme les vivants sont quelquefois jaloux des morts. Elle respectait
leur ignorance, cachait son amour, s'efforait de rire lorsqu'elle tait
triste, et de manger lorsqu'elle avait le coeur gros; sinon, toute la
table aurait voulu savoir pourquoi elle n'avait pas d'apptit. Amarella
se plut  mettre tout le couvent dans les secrets de sa matresse; elle
ne doutait pas qu'un tel scandale ne retombt sur la tte de Tolla.
L'effet ne rpondit pas  son attente: les soeurs n'eurent que de la
piti et de la tendresse pour cette ple victime d'un mal qu'elles ne
connaissaient point. Peut-tre quelqu'une des plus jeunes envia-t-elle 
son tour les souffrances de la belle pensionnaire; mais jeunes et
vieilles observrent une discrtion unanime, et donnrent le rare
exemple d'une communaut religieuse possdant un secret sans le
commenter.

Le 23 aot, aprs quatre mois de captivit volontaire, sans une seule
visite de Menico, Amarella avait puis toutes les ressources de la
haine et ne savait plus  quel dmon se vouer. On lui dit qu'un homme
l'attendait au parloir: elle y courut en se demandant quel remords de
conscience pouvait lui ramener Menico; mais ce n'tait pas Menico qui
l'avait fait appeler: c'tait un gros homme blond, bien ras, bien
fris, bien nourri, bien fleuri et d'une physionomie toute paternelle.
Ce digne personnage, qu'elle reconnut  l'accent pour un Napolitain, lui
apprit que sa belle conduite et son dvouement vanglique avaient
touch le coeur d'une trs-noble et trs-riche trangre; que cette
dame, Russe de nation, mais catholique de religion, voulait  tout prix
l'attacher  son service, prte  doubler ses gages, s'il le fallait.
Amarella, prise entre la crainte de lcher sa vengeance et l'envie de
regagner sa libert, demanda quelques jours de rflexion. Elle allgua
que la famille Feraldi lui avait promis une dot de cent cus, si elle
restait avec mademoiselle.

Qu' cela ne tienne, rpondit l'inconnu. La personne qui m'envoie est
au moins aussi gnreuse que vos Feraldi. Rflchissez au plus vite; je
reviendrai demain.

Le mme jour, le comte Feraldi reut les deux lettres de Lello, en date
du 11 aot. Aprs avoir lu la sienne, il n'hsita pas  ouvrir celle qui
portait l'adresse de Tolla. La comtesse couta cette lecture d'un oeil
sec et stupide: elle croyait entendre l'arrt de mort de sa fille. Toto
tait assis, serrant les poings, et mordant ses lvres. Cette
consternation se changea en fureur lorsqu'on vit accourir le docteur
ly, l'abb Fortunati et Philippe Trasimeni; chacun d'eux avait reu,
sans savoir comment, une copie de la lettre au comte. Un exemplaire de
la mme lettre avait t placard  la porte du palais Feraldi, et
Menico, qui l'avait arrach, l'apporta en pleurant. Les parents et les
amis de Tolla tinrent conseil en tumulte: Menico jurait d'assommer le
colonel et tous ses domestiques; Philippe et Toto voulaient partir le
soir mme pour Paris; le docteur assurait qu'en lisant une seule de ces
lettres Tolla mourrait sur le coup; la comtesse offrait de se jeter aux
pieds du vieux Coromila; l'abb parlait d'en appeler au pape; le comte
avait perdu la tte et ne savait auquel entendre. Il allait, venait, se
laissait tomber sur une chaise, se levait en sursaut, froissait dans ses
mains les deux lettres de Lello, et rptait machinalement le
_post-scriptum_ de la dernire: _De la rponse de ton pre dpendra
notre bonheur!_ Tout tait dsordre, affliction et contradiction; chacun
parlait au hasard sans couter ni les autres ni soi-mme. Au milieu de
la confusion gnrale, Menico prit sur lui d'aller chercher l'oncle du
comte, le cardinal Pezzato. L'entre de ce beau vieillard en cheveux
blancs apaisa la multitude et rassit les esprits les plus exalts. Les
jeunes gens fermrent la bouche, et tous les conseils violents se turent
en prsence de l'auguste octognaire, qui avait t ministre de Pie VII
et de Lon XII. Le cardinal se fit lire les deux lettres par le jeune
Feraldi, dont la voix tremblait d'motion et de colre. Il dclara sans
hsiter que la prire de Lello tait absurde, et que le comte ne pouvait
pas dcemment demander au colonel la main de son neveu; mais comme M.
Coromila s'tait engag par serment  pouser Vittoria Feraldi, comme il
avait invoqu le nom de Dieu  l'appui de ses promesses, l'affaire tait
du ressort de la police ecclsiastique, et il fallait recourir au
cardinal-vicaire.

L'intervention de la police dans les affaires de conscience est un des
traits caractristiques de l'administration pontificale; les papes ne
croient pas gouverner des hommes, mais des mes. Leurs tribunaux
participent de la nature du confessionnal: le juge est doux, discret,
familier, curieux, indulgent pour les fautes confesses, prt  tout
pardonner hormis la fiert et la rsistance; inhabile  distinguer un
pch d'un dlit et un mauvais chrtien d'un mauvais citoyen; confiant
dans les verrous, ennemi de la violence, incapable de verser le sang
d'un criminel et capable d'oublier un innocent en prison. La police est
plus taquine que rigoureuse, et plus humiliante qu'oppressive; le
gouvernement est un despotisme velout, onctueux, dcent, modeste, et
patient parce qu'il se croit ternel. Le prince Odescalchi,
cardinal-vicaire, ne fut point surpris de la demande du cardinal
Pezzato: il trouva tout simple que pour empcher un jeune fou de violer
ses serments et d'offenser la majest divine, on et recours 
l'autorit du vicaire de Jsus-Christ. D'ailleurs, le prince Odescalchi
tait alli  la famille Feraldi; sa soeur avait pous en 1817 un
cousin germain du comte. Enfin la vertu, le malheur et la beaut de
Tolla lui inspiraient un vif intrt. Sans accorder une entire
confiance aux accusations qui s'levaient contre son secrtaire intime,
il fit crire  Rouquette que son cong tait expir et qu'il et 
revenir au plus tt, s'il tenait  sa place. Sans vouloir contraindre en
rien la volont du colonel Coromila, il promit de le mander en sa
prsence et de ne rien ngliger pour obtenir son consentement. Il pria
le comte de lui adresser une note courte et prcise en forme de
supplique, contenant en quatre pages le rsum de ses relations avec
Lello; il demanda qu'on lui remt les lettres, la bague et le portrait,
et qu'on y joignt un extrait de tous les passages de la correspondance
o le nom de Dieu tait positivement invoqu. Le cardinal Pezzato se
rendit en toute hte au palais Feraldi, et rdigea avec le comte la
supplique suivante:

  Prince minentissime,

  Le comte Alexandre Feraldi se voit contraint d'implorer
  l'intervention officieuse de Votre minence rvrendissime en faveur
  d'une noble, innocente, vertueuse enfant, qui a eu l'honneur d'tre
  tenue sur les fonts de baptme par la propre soeur de Votre minence,
  marie au cousin germain de l'exposant.

  Cette enfant, fille unique, et l'ane des deux enfants du suppliant,
  comble des plus rares talents par les bonts de la Providence, a reu
  l'ducation la plus chrtienne, la plus noble et la plus vertueuse
  qu'on puisse trouver dans notre Italie. Les certificats ci-joints et
  la liste des prix et des accessit qu'elle a remports  l'institut
  imprial et royal de Marie-Louise  Lucques feront voir  Votre
  minence si elle a rpondu aux soins de ses parents. Rentre dans sa
  famille, toute la sollicitude de son pre et de sa mre s'est employe
   lui trouver un tablissement avantageux et honorable. Plusieurs
  partis se sont offerts, qui ont t repousss l'un aprs l'autre,
  parce qu'aucun ne semblait digne d'elle. En dernier lieu, un des fils
  de la trs-noble et trs-riche famille Morandi, d'Ancne, se mit sur
  les rangs, et pressa de tout son pouvoir la conclusion de cette
  affaire, comme il rsulte des lettres originales que l'on soumet 
  Votre minence.

  Ce fut alors que Manuel, cadet de la trs-illustre famille
  Coromila-Borghi, qui, en rencontrant la jeune fille dans les runions
  de la noblesse, avait pris pour elle des sentiments affectueux, se
  prsenta  l'exposant et  sa femme dans la compagnie d'un
  trs-honorable cavalier, le marquis Trasimeni, et, dclarant avoir
  connaissance de l'affaire qui allait se conclure avec Morandi, demanda
  que l'on rompt toutes les ngociations, si l'on croyait que la jeune
  fille pt tre plus heureuse avec lui, car il tait dcid  la
  prendre pour femme. Les poux Feraldi ne manqurent pas d'opposer 
  Manuel Coromila toutes les difficults imaginables relativement au
  consentement de son pre, sans lequel les comtes Feraldi n'auraient
  jamais permis une telle union. Il prit sur lui d'obtenir ce
  consentement, n'y ayant rien qui pt y faire un lgitime obstacle,
  puisque la jeune fille n'tait ni de la basse classe ni de la
  bourgeoisie, mais d'un rang  avoir pour tante la soeur de Votre
  minence et la fille du prince Barberini.

  Aprs s'tre entendu dire que sa dmarche le rendait garant du
  consentement de son pre et responsable de l'avenir de la jeune fille,
  il renouvela ses dclarations et ses serments, ajoutant que, vu le
  dplorable tat de la sant de son pre, il attendrait qu'il ft
  rtabli pour lui demander son assentiment. Rassur par ces paroles, le
  comte Feraldi lui dclara que la dot de sa fille devait tre de vingt
  mille sequins en argent, mais que, pour reconnatre autant qu'il tait
  en lui l'honneur d'une telle alliance, il doublerait la somme, et
  donnerait quarante mille sequins en biens allodiaux situs dans l'le
  de Capri, libres de toute hypothque, dpendance ou redevance, et
  faisant partie du domaine patrimonial de sa famille: lesdits biens
  valus quarante mille sequins dans une estimation faite quinze ans
  auparavant  l'occasion d'un partage. Afin que Manuel Coromila, dans
  une affaire de si grand poids, pt se dcider en toute connaissance de
  cause, on lui confia les lettres du comte Morandi. Il les rapporta le
  lendemain, et renouvela, aprs les avoir froidement examines, tous
  les engagements qu'il avait pris. Ce fut aprs cette seconde et
  formelle dclaration que l'on fit dire au comte Morandi que sa
  demande, si honorable qu'elle ft, ne pouvait tre agre. Durant
  toutes les ngociations, la jeune fille, en bonne chrtienne, alluma
  des cierges devant toutes les images miraculeuses, se recommanda aux
  prires des communauts les plus saintes, fit et fit faire des
  neuvaines et des _tridui_ en nombre incroyable, pour intresser le
  ciel au succs de l'affaire.

  Au mois de fvrier, Dieu rappela  lui le prince Coromila, et Manuel,
  majeur d'ge, fut matre de ses actions. Des devoirs de reconnaissance
  et de respect le liaient  son oncle le colonel et lui commandaient 
  tout prix d'obtenir son consentement. Sollicit d'entreprendre  cette
  fin les dmarches ncessaires, il rpondit qu'il le ferait aussitt
  aprs le mariage de son frre an, et il annona son dpart pour
  l'Angleterre. Les poux Feraldi n'eurent pas de peine  deviner dans
  quelle intention la famille Coromila poussait Manuel  ce voyage.
  Cependant ils ne voulaient pas croire qu'on se propost de conduire ce
  jeune homme au parjure et leur fille innocente au sacrifice. Ils
  mandrent Manuel Coromila, et, aprs l'avoir adjur de penser
  srieusement  ce qu'il avait fait et  ce qui pourrait advenir par la
  suite, ils lui dclarrent, en prsence de la jeune fille elle-mme,
  que si la mort de son pre avait chang ses ides ou s'il prvoyait
  que ce voyage pt les modifier, il tait encore temps de retirer sa
  parole, et qu'on le dliait de toutes les obligations qu'il avait
  contractes; mais si, majeur et libre comme il l'tait, il ritrait
  ses promesses, qu'il se souvnt bien que son engagement devenait
  irrvocable, nonobstant toute injuste opposition de sa famille. Il
  rpondit  cette dclaration par les promesses les plus formelles, les
  protestations les plus ardentes, et les plus terribles serments de ne
  changer jamais.

  Pour s'engager irrvocablement, et pour fermer la bouche  tous ceux
  qui voudraient, par de faux rapports, le prvenir contre la jeune
  fille, il voulut qu'elle se renfermt durant son absence dans un
  couvent clotr, et il pria lui-mme leur commun directeur, le digne
  abb La Marmora, d'aller l'y confesser tous les huit jours. La
  vertueuse Vittoria, soumise aux volonts de celui qui avait jur de
  devenir son poux, passa des brillants salons de la capitale  la vie
  austre d'un clotre. Ses prires et ses vertus excitrent
  l'admiration et gagnrent l'amiti de toute cette communaut
  religieuse. Votre minence rvrendissime peut aisment s'en assurer.

  Cependant les lettres de Manuel Coromila se succdaient  chaque
  courrier. Ces lettres attestent ses engagements et les sacrifices de
  la jeune fille. Elles sont pleines de serments, non pas de ces
  serments lgers qui s'chappent au hasard au milieu d'un vague parlage
  d'amour, mais de serments solennels, entours des ides les plus
  srieuses et des sentiments les plus religieux. Votre minence
  rvrendissime remarquera en plus de dix endroits l'invocation
  expresse de ce Dieu redoutable qui ne veut pas que son nom devienne un
  instrument de fraude et d'imposture. Ces lettres prouvent d'une
  manire clatante la puret des sentiments dont ces deux coeurs sont
  enflamms. Le conseil rciproque de frquenter les sacrements, la
  confiance dans la bont de Dieu, l'invocation de la Vierge et des
  saints, choses bien rares dans des crits de ce genre, font de toute
  cette correspondance une lecture agrable et difiante, propre 
  toucher les coeurs honntes et religieux. Tout cela jusqu' la lettre
  du 16 juillet inclusivement.

  Tout  coup et hors de toute attente, l'exposant reoit une lettre en
  date du 11 courant, o Manuel, changeant brusquement de langage,
  invite l'exposant lui-mme, pre de la malheureuse fille,  intervenir
  auprs du colonel Coromila pour obtenir le consentement qu'il refuse.
  Si cette dmarche (inutile, absurde et inconvenante) reste sans
  rsultat, Manuel dclare qu'il se croira dli de tous ses
  engagements, allguant qu'une passion et un amour doivent cder aux
  devoirs imprieux de la famille. Si l'on ne mettait dans la balance
  qu'une simple passion et un amour aveugle, cette maxime serait
  incontestable et sacre; mais, dans l'espce, il s'agit de tout autre
  chose, puisqu' l'amour et  la passion se joignent des devoirs
  directs et positifs, rsultant d'obligations relles contractes par
  une personne majeure, sans qu'elle y ait t amene ni par contrainte,
  ni par prire, ni par sduction. Ajoutez  cela les devoirs de stricte
  justice rsultant des dommages irrparables causs  une noble et
  vertueuse fille ge de plus de vingt ans, qui a renonc  un
  tablissement avantageux, qui s'est laiss compromettre aux yeux de
  toute l'Italie, qui a vcu quatre mois enferme dans un clotre, qui
  est d'une sant assez dlicate pour succomber  la perte de ses
  lgitimes esprances, qui enfin a fait voeu de prendre le voile et de
  renoncer  son avenir temporel, si elle tait abandonne; ajoutez la
  saintet terrible de serments formels, ritrs  haute voix et par
  crit, avec l'invocation expresse du nom de Dieu, et Votre minence
  reconnatra que Manuel n'est pas, comme il le suppose, mis en demeure
  d'opter entre sa passion et ses devoirs envers son oncle, mais entre
  ses devoirs de simple reconnaissance et les lois inviolables de la
  justice, de l'honneur, de la conscience et de la religion.

  minence rvrendissime, il faut que le colonel Coromila n'ait pas
  t inform de tous les faits noncs ci-dessus; car il est certain
  que, s'il en avait connaissance, un cavalier si accompli et un
  chrtien si exemplaire emploierait son autorit  toute autre chose
  qu' commander le parjure et le sacrilge. Si les discours de la
  malice et de l'envie n'avaient pas gar sa conscience, il serait le
  premier  favoriser un projet form au milieu des prires, et que la
  prire a sanctifi jusqu' ce jour. Rome entire le cite comme un
  homme juste et craignant Dieu. Pour obtenir le consentement qu'il
  refuse, il ne faut ni supplications ni menaces, il faut seulement lui
  apprendre la vrit: on aura gagn son coeur lorsqu'on aura dessill
  ses yeux.

  Le comte Feraldi a l'me trop haute pour aller lui-mme plaider
  devant le colonel la cause de sa fille; mais il serait un mauvais pre
  s'il ne cherchait pas  lui faire connatre les engagements sacrs de
  Manuel.

  C'est pourquoi le suppliant se jette aux pieds de Votre minence
  rvrendissime. Plein de confiance dans l'efficacit d'une
  intervention qu'il espre sans oser la demander, il a le trs-haut
  honneur, en baisant votre pourpre sacre, d'tre, avec la plus
  profonde vnration,

  De Votre minence rvrendissime,

  Le trs-humble, trs-dvou

  et trs-obissant serviteur,

  ALEXANDRE FERALDI.

Voil comme on crit  un cardinal-vicaire. La supplique, copie en
belle ronde sur papier jsus in-folio, fut porte le soir mme au prince
Odescalchi, avec l'extrait de la correspondance et toutes les lettres de
Lello, que la comtesse emprunta  sa fille pour les relire. On n'osa lui
demander ni le portrait ni l'anneau, de peur d'veiller ses soupons.

Le lendemain matin, le colonel se rendit  jeun chez le cardinal
Odescalchi. Il devinait fort bien ce qu'on pouvait avoir  lui dire et
pourquoi on le faisait lever avant midi; mais il n'tait ni inquiet ni
intimid. Il s'enfonait dans les coussins de sa voiture avec la pesante
assurance d'un homme qui ne craint rien au monde que l'apoplexie.
Parbleu, disait-il entre ses dents, il est heureux que Manuel ait
quelques millions et quelques anctres: s'il s'appelait Nicolas, fils de
Mathieu, propritaire de deux bons bras, les cafards l'auraient dj
mari malgr moi et malgr lui. On l'aurait fait espionner par quelques
agents de la morale publique, on aurait donn le mot  sa matresse, et,
au plus beau moment d'un rendez-vous, il aurait vu sortir d'une armoire
un prtre, deux gendarmes et un enfant de choeur. Cela se fait tous les
jours, et les filles ne rclament jamais contre ces brutalits de la
police. Il faut que le pauvre diable pris en flagrant dlit choisisse,
sance tenante, entre le mariage, prison des mes, et le chteau
Saint-Ange, prison des corps. S'il accepte l'eau bnite du prtre, les
gendarmes servent de tmoins au mariage; s'il se dcide en faveur du
cachot, le prtre sert de tmoin  l'arrestation; dans les deux cas, la
vertu est venge, le coupable est puni: prisonnier pour toujours ou
mari  perptuit! Mais, grce  Dieu! ces plaisanteries-l ne sont pas
faites pour nous, et, quand la morale publique se livre  ces fredaines,
elle choisit d'autres plastrons que les Coromila. Que va-t-il me dire,
ce vieil Odescalchi? Il ferait aussi bien de se mler de ses affaires.
Parce que sa soeur a eu la sottise d'pouser un Feraldi, veut-il que
tous les princes romains se mettent dans le Feraldi jusqu'au cou? C'est
l'histoire du renard  qui l'on a coup la queue; mais  renard, renard
et demi! Est-ce qu'il se serait mis en tte de me faire un sermon? Fi
donc! les cardinaux ne prchent pas; ils laissent cela aux capucins.
D'ailleurs, quoi qu'il pense de moi, il ne m'en dira pas seulement la
moiti; c'est un de nos privilges,  nous autres gens de qualit: on ne
nous montre jamais une vrit toute nue. Les prtres nous vnrent, les
cardinaux nous respectent, les papes nous mnagent, et je parie que Dieu
lui-mme, au jugement dernier, cherchera quelque circonlocution pour
nous apprendre que nous sommes damns!

Il sauta gaillardement hors de sa voiture; mais en entrant dans le
cabinet du cardinal il prit un air digne et confit. Il lut attentivement
la supplique du comte et l'extrait des lettres de Manuel, haussa deux ou
trois fois les paules, et murmura quelques rflexions morales sur la
lgret de la jeunesse; puis il rendit toutes les pices au prince
Odescalchi.

minence, dit-il, je vous remercie de m'avoir clair sur cette
affaire.

--Je n'ai fait que mon devoir, Excellence.

--minence, le comte Feraldi me parat un fort honnte homme, et je
l'estime infiniment.

--Vous lui rendez justice, Excellence.

--La jeune fille est trs-intressante.

--Trs-intressante assurment.

--Et mon neveu est un enfant terrible.

--Je n'aurais pas os le dire, mais...

--C'est moi qui le dis! je ne sais pas masquer la vrit. Il est vident
que Manuel a aim cette jeune fille, qu'il s'en est fait aimer, qu'il a
promis de l'pouser.

--Oui, Excellence.

--Maintenant il ne l'aime plus.

--Je le crains.

--J'en suis sr. S'il l'aimait encore, il ne chercherait pas de
mauvaises raisons pour rompre avec elle. Il l'pouserait sans
s'inquiter de ce qu'on pourra dire, et sans en demander la permission 
personne. Lorsqu'on aime (Votre minence excusera la libert de mon
langage), on oublie les amis, les parents, les lois, et tous les devoirs
de convenance et de reconnaissance; on court au but sans regarder en
arrire. Ceux qui songent  quter des permissions,  mnager des
amitis,  apaiser des mcontentements, sont des chercheurs de prtextes
qui n'aiment pas ou qui n'aiment plus.

--Mais, reprit le cardinal, si l'amour est un sentiment passager...

--Je devine, interrompit le colonel, ce que Votre minence va me dire,
et j'admire la justesse de sa rflexion. Oui, si l'amour est un
sentiment passager, qui nous vient quand il lui plat, qui s'en va quand
bon lui semble, il n'en est pas de mme des promesses, des serments et
des actes srieux et dfinitifs que nous faisons sous son influence:
l'amour passe, les obligations restent. Mon neveu est impardonnable.

Le cardinal chercha dans le dossier les deux dernires lettres de
Manuel.

Avez-vous lu, demanda-t-il, ces deux lettres o il rejette sur vous
toute la responsabilit de sa trahison?

--Et voil, reprit vivement le colonel, ce que je ne lui pardonnerai
jamais! Il peut se marier sans mon consentement: il est majeur, son pre
est mort, sa fortune est indpendante, personne n'a le droit de lui
demander compte de ses actions; quelle mouche le pique, et pourquoi
cette rage d'obtenir ma signature? Pourquoi? je le sais, et c'est un
secret que je puis confier  Votre minence. Manuel me demande mon
consentement parce qu'il sait qu'une puissance suprieure me dfend de
le lui accorder.

--Et quelle voix pourrait parler plus haut que l'honneur, la justice et
la conscience?

--La dernire volont d'un mort.

Le colonel se rapprocha du fauteuil du cardinal, et lui dit d'un ton
mystrieux et solennel:

Dieu seul et moi, nous avons entendu les paroles suprmes de mon frre
bien-aim, feu le prince Coromila. Ce pre excellent, ce chrtien
sublime, avant d'entrer au sein de la batitude ternelle, m'a laiss
des ordres prcis, touchant la gloire et la prosprit de sa famille. Il
tait instruit des relations clandestines, sans doute innocentes, qui
existaient entre son fils et la jeune Vittoria. Il les dsapprouvait
absolument pour des raisons qu'il n'a jamais exprimes, et qui sont
ensevelies dans sa tombe. Ce que je sais, et ce que Manuel n'ignore pas,
c'est que le prince m'a dfendu de bnir cette union, et que son dernier
soupir a t contraire  la famille Feraldi.

--Mais le nom des Feraldi est sans tache, leur noblesse remonte  quatre
sicles, leur fortune...

--Prenez garde, minence. Je suis de votre avis et vous argumentez
contre un mort.

Le cardinal se leva, le colonel suivit son exemple. Excellence, dit le
prince Odescalchi, je suis heureux de voir que, comme tous les honntes
gens, vous blmiez la conduite de votre neveu. Je porterai cette
consolation  la famille Feraldi, mais je regretterai ternellement que,
lorsqu'il suffirait d'une parole pour ramener ce jeune homme  ses
devoirs, des raisons de l'autre monde vous empchent de la dire.

--Mes paroles, minence, n'ont pas tout le crdit que vous daignez leur
attribuer: il n'y a que les paroles magiques qui aient la vertu de
changer les coeurs. Mon neveu n'aime plus Vittoria: si je lui accordais
mon consentement, il susciterait lui-mme quelque nouvel obstacle; il
serait capable de dire qu'il lui faut le consentement de son pre. Je
m'intresse, comme vous,  la situation du malheureux comte, et pour lui
pargner, ainsi qu' Votre minence, des dmarches inutiles, je crois
devoir vous confesser une dernire faute de Manuel. Il aime ailleurs.
Malgr les sages avis de monsignor Rouquette, dont les vertus vous sont
bien connues, il s'est pris d'une fille de thtre qui lui cote 
l'heure qu'il est prs de deux cent mille francs, la dot de Mlle
Feraldi! C'est  vous de dcider, maintenant que vous savez tout, s'il
n'y a pas un peu de cruaut  laisser derrire les grilles d'un couvent
une jeune fille dont l'amant se perd dans les plaisirs.

Le colonel sorti, le prince Odescalchi crivit au comte: Je n'ai rien
obtenu; venez ce soir  l'_Ave Maria_ avec son minence le cardinal
Pezzato; nous tiendrons conseil. Menico, qui attendait dans une
antichambre, reut le billet des mains du camrier du prince et courut 
toutes jambes le porter au palais Feraldi. La famille de Tolla, assiste
de la marquise et de Philippe, fondit en larmes  la lecture de cette
sentence. C'est ma faute! criait en pleurant la pauvre comtesse. Je
n'aurais pas d le recevoir ici avant le consentement de sa famille.

--C'est moi qui l'ai amen, disait Philippe. J'ai cru, comme un sot, que
son oncle tait un bon homme.

--Je suis plus coupable que toi, ajoutait la marquise. Je savais, moi,
que le colonel ne permettrait jamais ce mariage, et cependant je n'ai
rien dit!

--Ah! murmurait firement Victor Feraldi, le colonel Coromila veut
garder son neveu pour lui! Nous verrons!

--Je jure, dit Philippe, qu'il ne le gardera pas longtemps; car je le
tuerai entre ses bras, s'il reste encore deux lames d'acier en ce
monde.

La marquise se leva doucement et alla prendre son chle et son chapeau,
qu'elle avait ts en entrant.

Attendez-moi, dit-elle, je vais parler au chevalier Coromila.

Elle pronona ces paroles du ton dont un condamn  mort dit  son
bourreau: Je suis prt. Son fils et ses amis la laissrent partir sans
une question, sans une parole, sans un geste. Philippe connaissait son
aversion pour le colonel, Mme Feraldi en pressentait les causes; chacun
devinait dans cette dmarche simple et sans apparat le dvouement
sublime des martyrs.

Elle entra au palais Coromila quelques minutes aprs le colonel. Le gros
homme allait se mettre  table. L'annonce d'une visite si peu attendue
lui coupa l'apptit. Il dissimula son trouble sous une politesse de
corps de garde, et prsenta un sige  la marquise en la saluant du nom
de belle dame.

Pierre Coromila, lui dit-elle, vous devinez qu'il faut des motifs bien
puissants pour que je vienne, aprs plus de vingt annes, rveiller mes
chagrins et vos remords.

--Diantre! pensa le colonel, est-ce que la belle Assunta serait lasse
d'tre veuve, et voudrait-elle?... H! h! les Coromila sont
trs-demands depuis quelque temps. Il reprit  haute voix:
J'esprais, madame la marquise, que mon ami Trasimeni aurait enseveli
vos chagrins comme il a enterr mes remords. Cependant, s'il vous plat
de revenir sur le pass, nous en parlerons ensemble. Je comprends tous
les gots, sans excepter l'amour de l'histoire ancienne; d'ailleurs je
n'ai jamais rien su refuser  la beaut. Or, vous tes toujours belle,
Assunta, aussi belle et peut-tre plus que le jour de notre premier
baiser.

La marquise fut prise d'une petite toux sche, et les pommettes de ses
joues se colorrent pour un instant: le sjour de Florence ne l'avait
pas gurie. Ce n'est pas de moi, dit-elle, que je viens vous parler,
c'est de Tolla.

--Encore! s'cria involontairement le colonel.

Il reprit avec douceur:

Madame, je sors de chez le cardinal-vicaire; il m'a dit sur cette
malheureuse affaire tout ce que vous pouvez avoir  me dire; je vous en
prie, ne me forcez pas de vous rpter tout ce que je lui ai rpondu.

--Soyez tranquille: j'viterai les rptitions et je vous dirai ce que
personne autre que moi n'a le droit de vous dire. Vous savez avec quelle
rsignation j'ai subi le sort que vous m'avez impos; je me suis
sacrifie, sans une plainte,  votre gosme et  l'ambition de votre
famille.

--Vous avez trouv un consolateur.

--Taisez-vous, mon pauvre Pierre, quand on n'a pas l'honneur du soldat,
on ne doit pas en afficher la brutalit. Je vous ai rendu votre parole
et toutes vos lettres, comme on rend les titres d'une crance  un
dbiteur insolvable. J'ai tran ma vie, prs d'un quart de sicle, dans
la mme ville que vous, triste au milieu des heureux, morte au milieu
des vivants, sans qu'un seul de mes regards vous ait reproch votre
conduite et mes souffrances, mais si j'ai support patiemment toutes les
tortures, je ne sais pas assister les bras croiss au supplice d'une
autre, et je me rvolte. Vous avez prononc ce matin, devant le
cardinal-vicaire, l'arrt de mort de Tolla.

--Elle n'en mourra pas, madame. Tous ceux que nous avons tus se portent
 merveille.

--Vous trouvez!

Il est impossible de rendre l'accent de douleur, d'amertume et de
dcouragement avec lequel elle pronona cette parole. Tout autre que le
colonel aurait frmi, comme en coutant le rle d'une mourante. Il se
contenta de ricaner, et rpondit en appuyant lourdement sur sa
plaisanterie: Vous tes frache comme une rose.

La marquise ne se contint plus. Lche! dit-elle, tu ne m'as point
pardonn de n'tre pas morte sur le coup, et ce peu de vie qui me reste
est une offense  ta vanit! Tu trouves que mon agonie a t trop
longue, et que j'aurais d me hter un peu, pour ta gloire. Eh bien,
console-toi: Tolla ne rsistera pas si longtemps. Je la vois dprir et
je te promets qu'elle s'teindra bientt,  l'honneur de Lello, dans la
prison o lui-mme l'a clotre. On connatra que les Coromila ne sont
point dgnrs et qu'ils ont fait des progrs dans l'art de tuer les
femmes; mais, aprs ce beau triomphe, je te conseille de cacher
soigneusement ton cher Lello: Philippe a du coeur, il est le digne fils
d'un honnte homme, il aime Tolla comme sa soeur, il la vengera!

--Si Philippe est le digne fils de son pre, rpliqua aigrement le
colonel, il pousera Mlle Feraldi, au lieu de la venger. Qui sait si le
fabricateur souverain n'a pas invent les Trasimeni pour consoler les
victimes des Coromila?

Quand la marquise fut sortie, le colonel se sentit soulag, mais non
satisfait. Les dernires paroles de Mme Trasimeni lui restaient sur le
coeur, et il craignait pour la rputation et pour la vie de Lello. Avant
de se rendre aux prires de son matre d'htel et  l'appel de son
djeuner, il crivit  Rouquette et donna des ordres  Cocomero. Il
disait  Rouquette: Je remets en vos mains la vie de Lello; ne le
quittez sous aucun prtexte. Le cardinal Odescalchi va probablement vous
rappeler: faites la sourde oreille. Si vous perdez votre place, je vous
indemniserai largement: la maison Rothschild a cinquante mille francs
pour vous. Le jeune Feraldi et son ami Philippe iront chercher querelle
 notre enfant: tirez-le de leurs mains. Lisez tous les jours la liste
des trangers dbarqus  Paris; au premier danger, partez pour
l'Angleterre, et ne dites  personne o vous allez. En attendant, et
pour plus de prudence, frquentez le tir de Lepage, et la salle de
Bertrand.

Il dclara  Cocomero qu'il fallait, pour l'honneur de la famille
Coromila, que Mlle Feraldi sortt au plus tt de Saint-Antoine.

Que faire, Excellence?

--Tu me le demandes, animal! C'est  toi de le trouver, je te paye pour
avoir de l'esprit. Dlibre avec la dame russe, ton associe.

--Elle n'est pas mon associe, Excellence. C'est...

--Je ne tiens pas  savoir ce que c'est. As-tu parl  la femme de
chambre?

--Oui, Excellence, hier soir. Elle sortira si on lui fait une dot.

--Promets-lui mille cus, et qu'elle sorte aujourd'hui mme. Tu me
l'amneras sans tarder.

Ce chiffre de mille cus fit rflchir Amarella, Pour six cents francs,
elle serait sortie sans marchander; elle trouva que mille cus, pour
enjamber le seuil d'une porte, taient un maigre salaire. Les paysans
sont ainsi faits; offrez-leur cinq francs d'un bahut, ils vous frappent
dans la main; offrez-en cinquante, ils en veulent dix mille: c'est le
dernier prix. N'essayez pas de discuter, ils ne le laisseront pas 
moins: vous leur avez persuad que le bahut contenait un trsor. Le
pauvre Cocomero devint un habitu du parloir de Saint-Antoine. Le 1er
octobre, aprs trente-sept jours de discussions, il n'avait pas gagn un
pouce de terrain.

Le comte Feraldi employa tout ce temps  une lutte dsespre contre le
mauvais vouloir de Lello. Trop sr que l'obstination de l'oncle
rsisterait  toutes les remontrances, il s'tait rejet sur le neveu et
ne se lassait pas de lui crire; mais Lello tait bien conseill. M.
Feraldi sortait du cabinet du cardinal-vicaire, de l'oratoire de la
marquise ou du parloir de sa fille avec des arguments qu'il croyait sans
rplique; Lello, entre deux verres de vin de Champagne, dans un cabinet
du caf Anglais ou dans le boudoir de Cornlie, trouvait une rplique
triomphante  tous les arguments. Si le comte lui rappelait qu'il avait
promis d'aimer Tolla jusqu' la mort, il rpondait imperturbablement que
jusqu' la mort il aimerait Tolla.

Mais, reprenait le comte, vous avez ajout: Je jure de n'avoir pas
d'autre femme que Vittoria Feraldi.

--En ai-je donc pous une autre? demandait Lello.

--Vous avez dit et crit  Tolla: Je t'pouserai.

--Et je suis prt  le faire, ds que j'aurai obtenu le consentement de
mes parents.

--Vous avez dclar que, si vos parents s'obstinaient  refuser leur
consentement, vous sauriez vous en passer.

--Sans doute, aprs avoir puis tous les moyens de conciliation; mais
je suis loin de les avoir puiss; peut-tre mme sont-ils
inpuisables.

Si le comte essayait de rappeler le beau sacrifice de Tolla et le
courage qu'elle avait eu de s'enfermer dans un clotre, Lello numrait
victorieusement tous les efforts qu'il avait faits pour l'en arracher.
Le comte se plaignait de la scandaleuse publicit qu'on avait donne 
la lettre du 11 aot; Lello blmait l'indiscrtion de ceux qui avaient
fait lire sa correspondance  son oncle. Dans le cours de cette
discussion, o Lello poussa la mauvaise foi jusqu' l'impertinence, la
douceur et la modration du comte ne se dmentirent pas un instant. Il
rfutait un mensonge par jour sans exprimer un doute sur la sincrit de
Lello; il traitait d'erreurs et de malentendus les faussets les plus
notoires; il prdisait que les lgers nuages qui s'taient levs entre
son gendre et lui se dissiperaient au premier souffle; il vitait par
politesse, mais aussi par prudence, de trop mettre Lello dans son tort;
il n'avait garde de faire allusion  la conduite qu'il menait  Paris.
Ses lettres, crites dans la douleur la plus profonde et l'indignation
la plus lgitime, commencent toutes par _trs-cher Manuel Coromila_, et
finissent par _votre trs-affectionn serviteur et ami_. Lello de son
ct crivait _trs-cher comte_, et signait _vostro affettuosissimo
servo ed amico_. Tolla n'entendit parler ni des lettres ni des rponses.

Elle n'en tait pas plus heureuse. Lello ne lui avait crit, du 16
juillet au 1er octobre, que la lettre du 11 aot, que ses parents
s'taient bien gards de lui faire lire: elle tait donc reste deux
mois et demi sans nouvelles de son amant. Sa passion avait rsist  une
si cruelle preuve: elle aimait avec dsespoir, mais elle aimait. Elle
crivait sans se lasser  celui qui ne lui rpondait plus. Jamais on
n'entendit une plainte sortir de sa bouche: sa douleur tranquille et
rsigne difiait tout le couvent; les religieuses apprenaient  son
cole l'art sublime de souffrir sans murmure et d'adorer le bien-aim
jusque dans ses rigueurs. Les plus austres expliquaient dans un sens
mystique le triste roman qui se dnouait sous leurs yeux: elles le
commentaient comme certaines mes navement ferventes ont comment le
cantique des cantiques de Salomon. Puissions-nous, disaient-elles,
aimer notre divin poux comme elle aime son Lello! Les salons de Rome,
nagure hostiles  Tolla, commenaient  se tourner contre ses ennemis.
Ses malheurs et son courage taient cits partout, et l'on ne parlait
plus d'autre chose. En l'absence de toute autre proccupation, dans un
pays o la politique est obscure et souterraine, o les journaux sont
aussi insignifiants que des almanachs, o les procs se jugent
clandestinement dans une cave, o le thtre est sans libert et partant
sans intrt, l'attention publique, qui se prend o elle peut, s'attacha
au vent de Saint-Antoine. Les Romains ont l'me bonne et les pleurs
faciles; leur sensibilit un peu banale n'est pas tempre par cette
ironie dont nous sommes si fiers: ils ont plus d'abandon, plus
d'ouverture, plus de chaleur et moins d'esprit que nous. Rome entire
applaudit, comme dans un thtre,  la belle conduite du jeune Morandi,
qui vint pour la troisime fois demander au comte la main de Tolla.
Morandi fut pendant huit jours l'orgueil de l'Italie: jusqu'au moment o
il repartit pour Ancne sans avoir obtenu autre chose que les
remercments et les larmes de la famille Feraldi, il marcha d'ovations
en ovations. Les paysans qui venaient au march ou les maons qui s'en
allaient  l'ouvrage lui criaient  tue-tte: _Bravo ser pajno!_ Bien,
monsieur le monsieur! Ces tmoignages clatants de l'opinion firent
rentrer sous terre tous les ennemis de Tolla. Ceux qu'une petite
jalousie avait soulevs contre elle lui accordrent sa grce ds le jour
o elle inspira plus de piti que d'envie. La gnrale, dont les
sentiments ne pouvaient changer, parce que ses intrts taient toujours
les mmes, se crut cependant oblige de faire une visite  Mme Feraldi:
elle vint avec Nadine apporter quelques grimaces de condolance dans ce
palais o ses calomnies avaient fait couler tant de larmes. Tels taient
les frmissements de l'motion publique, qu'ils traversrent les
murailles du couvent et parvinrent jusqu'aux oreilles de Tolla. Malgr
les prcautions admirables de ses parents et les ordres exprs du
docteur ly, qui dclarait qu'une mauvaise nouvelle pouvait la tuer, la
piti indiscrte de quelques amis, une allusion maladroite  la trahison
de Manuel, un blme svre exprim contre Rouquette, la mirent sur la
trace de la vrit: la haine ingnieuse d'Amarella fit le reste. Cette
crature, ne mauvaise, et que la passion avait rendue pire, alla
jusqu' faire entendre  sa matresse qu'il existait des preuves crites
de son abandon. Rien n'est plus propre  faire juger des angoisses et de
la rsignation de Tolla, que cette lettre choisie au milieu de toutes
celles qu'elle crivit  Lello.

  Rome, 16 septembre 1838.

  Il y a deux mois aujourd'hui que je n'ai reu une ligne de toi: d'o
  vient cela, mon Lello? Ils disent que cela vient de ce que tu ne
  m'aimes plus. Ton nom et celui de monsignor Rouquette sont dans toutes
  les bouches, suivis des pithtes les plus infmes. On raconte mille
  traits qui te dshonorent; on dit que tu te fais un jeu de tromper les
  filles et de les faire mourir; on numre la liste de celles que tu as
  perdues: juge si j'ai de quoi souffrir, moi qui connais ton coeur, qui
  sais tes serments et qui suis sre que tu n'y manqueras point! Chaque
  fois qu'il me vient une visite  la grille, j'ai peur. Ils voulaient
  me persuader que tu tais infidle: j'ai rpondu que je ne le croirais
  jamais. Et si vous en voyiez les preuves crites? m'a-t-on demand.
  J'ai dit que cela tait impossible, mais que, si je voyais un aussi
  mchant crit, je rpondrais qu'il n'est pas de toi, ou qu'on t'a
  forc, et que ta bouche dmentira ta main; enfin que je ne me croirai
  trahie que lorsque tu me l'auras dit toi-mme. Je l'ai jur: quoi que
  je voie, quoi que j'entende, je ne croirai rien avant ton retour. A
  tout ce qu'ils me disent, je rponds: C'est impossible, et je les
  fais taire. Cependant, tu ne m'cris pas; pourquoi me faire cette
  peine? Est-ce que tu crains de m'apprendre la rponse de ton oncle? Je
  l'ai devine, va, et j'en ai pris mon parti. Je te rconcilierai avec
  lui quand je serai ta femme. Mais tu m'as crit, on aura intercept
  tes lettres; il est impossible que tu ne m'aies pas crit: une
  mortelle ennemie, qui t'aurait suppli comme je l'ai fait, aurait
  obtenu au moins quelques lignes. Si tu voyais ta Tolla, mon bon Lello,
  elle te ferait piti. Je ne ris plus, je dors bien peu, et ce peu est
  si agit que je m'veille  chaque instant. Tout le jour, je pleure
  aux pieds de la sainte Vierge en la suppliant de me venir en aide. Je
  me lve aussi la nuit pour prier Dieu; et mes prires sont toujours
  trempes de larmes: quelquefois les sanglots m'touffent. Ah! reviens
  vite, si tu veux que je vive! J'ai souffert assez, je n'en peux plus,
  je sens que mes forces sont  bout: si l'on mourait de tristesse, il y
  a longtemps que tu n'aurais plus de Tolla. Mais sois tranquille, la
  force pourra me manquer, non le courage; on dsesprera de ma vie
  avant que je doute de ton honneur, et j'emporterai jusqu'au fond de la
  tombe ma foi dans tes promesses et ma confiance en toi.

L'amant de Mlle Cornlie (c'est Lello que je veux dire) avait tant
d'occupations qu'il laissait  Rouquette le soin de dpouiller sa
correspondance.




X


Le 1er octobre, Cocomero s'introduisit assez avant dans la confiance
d'Amarella. Il lui apporta une copie de cette terrible lettre du 11 aot
qu'il avait reproduite lui-mme, sous la dicte de Nadine,  plus de
vingt exemplaires. Amarella, ravie d'avoir en main de quoi assassiner sa
matresse, ouvrit son coeur  l'aimable Napolitain:

Ne croyez pas, lui dit-elle, que ce soit l'intrt qui me retienne ici,
c'est une plus noble passion, la haine. Quand vous m'avez vue refuser
successivement tant d'offres magnifiques, vous avez peut-tre suppos
que je ne songeais qu' me faire donner une plus grosse dot, et que mon
ambition croissait avec vos promesses. Non, mon cher monsieur: mais que
ferai-je d'une dot, si je ne trouve pas un mari?

--Vous en trouverez de reste. L'argent attire les pouseurs comme le
grain les moineaux, et l'on ne voit pas, dans toute l'histoire Romaine,
qu'une fille bien dote ait jamais coiff sainte Catherine.

--Oui, si je voulais prendre un mari  la douzaine! Mais quand _on veut
du bien_  quelqu'un!

Les Italiens ont tout un dictionnaire  l'usage de l'amour. _Vouloir du
bien_, c'est aimer passionnment. On ne dit pas l'amant, mais le
_voisin_ d'une femme marie: le marquis un tel avoisine, _avvicina_,
telle comtesse, qui loge  une lieue de son palais.

Amarella raconta longuement qu'elle voulait du bien  un jeune homme qui
ne lui voulait que du mal. Elle apprit  Cocomero le nom de son ingrat,
les services qu'elle lui avait rendus, et comment elle lui avait sauv
la vie un soir qu'il avait t frapp dans l'ombre par un lche
assassin. Cocomero salua. Elle se dchana ensuite contre sa matresse,
qu'elle accusait d'tre la complice de Menico.

Enfin, dit-elle, depuis quatre mois, je ne me nourris que d'amour et de
haine; je ne vis plus que pour pouser Menico et me venger de Tolla.

--Eh! chre enfant, que ne le disiez-vous? Vos dsirs sont lgitimes, et
ils seront satisfaits, s'il y a une justice. Quoi de plus naturel que de
faire du bien  ceux qu'on aime et du mal  ceux qu'on dteste? Dieu
lui-mme n'agit pas autrement: il a fond le paradis pour ses amis et
l'enfer pour ses ennemis. Mais pourquoi n'avoir pas parl plus tt? Il y
a un grand mois que je vous aurais venge et marie.

--Marie  Menico?

--A lui-mme.

--Vous tes donc un ange du ciel?

--Pas tout  fait.

--Un sbire de la police?

--Peut-tre.

--Vous pouvez le forcer de me prendre pour femme?

--Est-ce la premire fois que la police pontificale se mle de mariages?

--Ne me trompez pas, je vous en prie; cette... affaire se ferait-elle
bientt?

--Il est quatre heures; avant minuit, vous aurez reu le sacrement.

--Que faudra-t-il que je fasse?

--Presque rien: vous irez porter cette lettre  votre matresse.

--C'est ma vengeance.

--Vous lui direz que, puisque tout espoir est perdu pour elle et qu'elle
ne reste plus au couvent que pour son plaisir, vous ne vous souciez pas
de lui tenir ternellement compagnie.

--Soyez tranquille, je lui dirai cela, et bien autre chose. Aprs?

--Vous sortirez immdiatement de Saint-Antoine, et vous viendrez habiter
le logement que je vous ai prpar _via dei Pontefici_, 24. N'oubliez
pas de laisser ici votre nouvelle adresse: il faut que Menico sache o
vous demeurez. Il aime Tolla, dites-vous?

--J'en suis sre.

--C'est lui qui vous a dcide  vous renfermer avec elle?

--Lui seul.

--Il viendra ce soir vous prier de retourner au couvent. Il faut qu'il
vous trouve au lit. Vous disputerez, vous rsisterez, vous ferez traner
la discussion jusqu' minuit. On frappera violemment  votre porte: vous
crierez d'effroi, vous craindrez d'tre compromise, vous le cacherez
dans un cabinet. Je me charge du reste.

--Vous serez l?

--Non, il ne faut pas que je paraisse. C'est le cardinal-vicaire qui
fera les frais de la crmonie. Je lui apprendrai  neuf heures, par un
avis anonyme, que vous avez quitt le clotre pour courir  un
rendez-vous. Le cardinal est un saint homme, ennemi jur de
l'immoralit: il enverra le prtre et les gendarmes.

--Et... j'aurai la belle dot que vous m'avez promise?

--Ce soir mme je vous donnerai mille cus; vous me signerez un reu de
deux mille.

--Vous offriez hier de me donner les deux mille cus!

--Oui, mais je n'offrais pas de vous donner Menico.

March fait, Amarella monta en courant chez sa matresse. Tolla tait
assise, la tte penche, les bras pendants, sur une chaise basse, devant
une petite table de bois noir. Elle avait commenc une lettre  Lello,
sans avoir le courage de la finir. Depuis plus d'une semaine, elle tait
en proie  un malaise trange: son apptit diminuait tous les jours, et,
quelques efforts qu'elle ft sur elle-mme, souvent elle sortait de
table sans avoir rien pris. Elle sentait tous les ressorts de son tre
se dtendre: sa fire volont, sa ptulante nergie, s'enfuyaient
lentement comme le vin dcoule d'un cristal fl. Tous ses sens,
autrefois si alertes et si heureux, taient lents, mousss et tristes:
le soleil lui paraissait terne, l'air froid, la musique sourde. Son
embonpoint si sobre, si juste et si chaste, avait fondu comme un rayon
de cire; ses joues s'taient creuses, et les jolies fossettes taient
devenues de grands trous. La pleur de son visage semblait moins frache
et moins lumineuse: sa peau n'tait plus ce rseau transparent sous
lequel on voyait courir la vie. Ses grands yeux avaient pris une beaut
morne et dsespre: ils ne lanaient que des sourires ples et des
clairs teints. Ses mains taient si faibles, qu'un instant avant
l'entre d'Amarella elle avait laiss tomber sa plume, comme un fardeau
trop lourd. A ses pieds, un mouchoir tach de sang tranait  terre:
elle avait saign du nez plus de vingt fois en une semaine. Amarella
contempla cette douleur et cet abattement comme un habile ouvrier
regarde son ouvrage au moment d'y mettre la dernire main. Elle fut
impitoyable; elle raconta sans mnagement tout ce qu'elle savait de la
trahison de Lello; elle ajouta  ce qu'elle avait appris tous les
dtails que son imagination put lui suggrer: elle le peignit consol,
joyeux, entour de matresses, et lisant, pour gayer quelque orgie, les
lettres lamentables de Tolla. Ses paroles taient charges d'une piti
accablante; elle crasait sa matresse sous d'odieuses consolations, et,
 travers les fausses larmes qu'elle se forait de rpandre, on voyait
percer le triomphe et l'insolence de ses regards. Sa conclusion fut de
prendre cong et de donner la lettre.

Tolla resta plus d'une heure en prsence de cette dpche de mort,
qu'elle regardait sans la lire, qu'elle lisait sans la comprendre,
qu'elle comprit enfin, mais dans un tel trouble d'esprit, qu'elle n'en
aperut pas toute la porte. Elle la tournait dans ses mains, et jouait
avec elle comme un enfant avec un couteau. Elle ne s'avisa mme pas que
l'criture n'tait point celle de son amant, et lorsqu'on vint lui dire
 six heures que sa mre l'attendait au parloir, on la surprit  baiser
machinalement l'autographe de Cocomero.

La comtesse, rassure par la rsignation apparente de sa fille, lui
avoua tout, les lettres de Lello, les dmarches du cardinal et de la
marquise, les refus du colonel, les rponses dictes par Rouquette et la
perte des dernires esprances.

Mon enfant, lui dit-elle, Amarella a raison; il faut sortir du
couvent.

Ce mot provoqua une crise violente. Tolla fondit en larmes. Sa mmoire,
son jugement, sa passion, ses forces, se rveillrent  la fois. Elle
cria:

C'est impossible! Il n'est pas capable de me trahir. Ces lettres sont
crites pour son oncle; il veut le gagner par un semblant de soumission.
Tu n'as rien compris, tu ne le connais pas: moi seule je le connais. Ne
le juge pas! il est fidle, je rponds de lui. Il est impossible que
dans l'espace de quatre mois un coeur si tendre et si religieux soit
devenu un monstre. Ses lettres respirent les meilleurs sentiments: elles
sentent bon comme l'encens des glises! Il me dit de prier Dieu, les
saints, la vierge Marie; il prie lui-mme du matin au soir. Est-ce qu'il
oserait parler  Dieu s'il ne m'aimait plus? D'ailleurs il sait mon
voeu: crois-tu qu'il soit assez cruel pour me condamner au couvent pour
toute la vie? Que deviendrais-je s'il m'abandonnait? Que ferais-je de
mon coeur? Dieu n'en voudrait pas; il exige qu'on soit toute  lui. Ma
pauvre mre! que tu as d souffrir pendant ces deux mois! C'est pour toi
que j'aurais voulu tre heureuse: la vue de mon bonheur t'aurait fait
tant de bien! Voil maintenant que je te prpare une triste vieillesse.
Cependant crois-tu qu'il ait pu oublier tout ce qu'il m'a promis?

L-dessus, elle cita avec une volubilit fbrile des paroles, des
discours et des lettres entires de Manuel; puis elle retomba dans un
abattement doux et tranquille; elle pria sa mre de lui renvoyer
Amarella pour quelques jours; elle demanda que son confesseur vnt la
voir le lendemain mardi; elle voulait communier le mercredi, jour
consacr  saint Joseph. A huit heures, elle prit cong de sa mre qui
se flicitait intrieurement de la voir si calme aprs tant
d'agitations. Elle remonta  sa chambre en tenant la rampe de
l'escalier. Comme elle traversait la _loge_, ou galerie couverte qui
conduisait  sa cellule, elle se tourna vers la basilique de
Sainte-Marie Majeure en murmurant une prire. A cet instant, ses genoux
flchirent, un blouissement la contraignit de fermer les yeux, et elle
crut entendre une voix d'en haut qui lui disait:

Pourquoi pleures-tu? N'as-tu pas une tendre mre dans le ciel?

Elle dormit d'un sommeil agit, et s'veilla le lendemain avec un grand
mal de tte. Elle se leva, se trana pniblement jusqu' son petit
miroir, et s'effraya en voyant combien ses traits taient altrs. Sa
faiblesse, et un frisson qui ne dura pas plus de dix minutes, la
forcrent de rentrer au lit. Quand les religieuses vinrent savoir de ses
nouvelles, elle avait le pouls violent, le visage rouge, la peau sche,
la gorge enflamme, les entrailles brlantes: le progrs fut si prompt
et si imprvu, qu'on n'eut pas le temps de la renvoyer  sa famille,
comme le prescrivait la rgle du couvent. La comtesse, mande en toute
hte, accourut avec son mdecin. Le docteur ly reconnut tous les
symptmes de la fivre typhode, et pratiqua immdiatement une saigne.
Il s'effora de rassurer la comtesse en affirmant que, de toutes les
formes de la maladie, la forme inflammatoire tait celle qui laissait le
plus d'esprances: il se garda de lui dire que le mal tait presque
toujours incurable lorsqu'il tait engendr par des causes morales. Mme
Feraldi aurait voulu qu'on transportt sa fille, soigneusement
enveloppe, jusqu' son palais: elle accusait l'air du couvent d'tre
malsain. Le docteur rapportait le mal  d'autres causes, telles que le
chagrin, les privations et la nostalgie. Tolla avait souffert au del de
ses forces, elle avait vcu de jene et d'abstinence, et, depuis la
veille du 1er mai, elle s'tait exile du printemps, du grand air et de
la libert.

Pendant sept jours entiers elle vcut sans sommeil, sans repos, agite
par des rves pnibles, accable par un mal de tte insupportable qui
pesait sur toutes ses penses. Lorsque le dlire la quittait, elle
consolait sa mre. Elle ne douta pas un instant que sa maladie ne ft
mortelle. Ds le second jour elle voulut crire une lettre pour Lello.

Si j'attendais plus longtemps, dit-elle, je ne pourrais plus lui faire
mes adieux.

En l'absence de la comtesse, une jeune religieuse crivit sous sa dicte
la lettre suivante:

  Te souviens-tu, Lello, que nous sommes convenus autrefois de ne
  jamais nous mettre au lit sans avoir fait la paix ensemble?
  Rconcilions-nous, mon ami: je vais dormir longtemps. Je me suis
  couche hier matin avec une grosse fivre; il parat que c'est la
  fivre typhode. Le cher docteur assure qu'on n'en meurt presque
  jamais; moi, je sens bien que je n'en gurirai pas. C'est ma faute:
  j'ai pass trop de nuits en prire, j'ai jen trop souvent. J'aurais
  d savoir qu'on ne joue pas impunment avec la sant. Ne cherche pas
  d'autres causes  ma mort: c'est le chtiment d'une longue imprudence.
  Ma mre s'imagine que l'air du couvent m'a fait mal, mais le docteur
  affirme que non: je te dis cela pour te prouver que tu n'as pas de
  reproches  te faire; tu auras assez de tes chagrins! Voil tous nos
  projets bien changs! Nous n'irons ni  Venise, ni  Lariccia, ni 
  Capri. Quand je comparatrai en prsence du bon Dieu, j'espre qu'il
  me pardonnera de t'avoir aim plus que lui. Toi, tu vas vivre
  longtemps; je prierai mon ange gardien qu'il ajoute mes annes aux
  tiennes. Sois heureux pour tout le bonheur que tu m'as donn. Quand tu
  me disais: _Tolla mia!_ je voyais les cieux ouverts. Tu m'as promis de
  ne pas te marier si tu venais  me perdre: c'est une promesse qui
  tait bonne autrefois, dans le temps o nous nous croyions ternels;
  maintenant je te commande de l'oublier. Tu ne dsobiras pas  ma
  volont dernire. Choisis une femme douce et pieuse, qui ne te dfende
  pas de prier pour moi. Si tu as une fille, tche d'obtenir qu'on
  l'appelle Tolla: de cette faon, tu te souviendras de mon nom toute ta
  vie. Je crois que nous aurions eu de beaux enfants et que je les
  aurais bien levs. Adieu. Quand tu recevras cette lettre, donne un
  baiser  mon pauvre petit portrait: c'est tout ce qui restera sur la
  terre de ta fidle

  TOLLA.

Cette lettre, signe de la propre main de Tolla, fut porte discrtement
 la poste: elle partit le soir mme par la voie de terre,  l'insu de
la famille Feraldi. Le comte et Victor se dsespraient de ne pouvoir
pntrer dans le couvent. A la fin de septembre, M. Feraldi, poursuivi
par l'ide qu'on rservait Lello pour un riche mariage, avait fait une
dmarche officielle tendant  enchaner sa libert. Sur sa rclamation,
contrle par le cardinal-vicaire, le chef du bureau des mariages (_il
deputato dei matrimoni_) avait mis l'_advertatur_ au nom de Manuel. Si
nous ne pouvons pas le contraindre  pouser Tolla, dit le comte, au
moins nous l'empcherons d'en pouser une autre. Mais la mort allait
djouer les calculs de cette prudence paternelle et rendre au jeune
Coromila toute sa libert.

Victor, las de verser des larmes inutiles et de rder jour et nuit
autour du couvent de Saint-Antoine, disparut dans la soire du 4
octobre. On perdit sa trace  Civita-Vecchia, et sa mre devina en
frmissant qu'il s'tait embarqu pour la France. Rome entire
s'associait aux douleurs de la famille Feraldi. Mille personnes
attendaient  la porte du couvent la sortie du mdecin. Toutes les
communauts entreprirent des neuvaines; les _Sepolte vive_ se
condamnrent  la pnible pnitence de l'ascension du calvaire; les
_Capucines_ envoyrent en grande pompe la clbre image de saint Joseph
qui a sauv tant de malades; plusieurs glises offrirent des reliques
miraculeuses; la gnrale Fratief fit parvenir au docteur ly son
_Codex_ de famille et la recette du lzard vert. La ville tait en
prire, comme si chaque famille avait eu un enfant en danger de mort.

Pour suppler Amarella, qui ne se retrouvait point, quatre religieuses
voiles se tenaient  toute heure dans la cellule de la malade; autant
de soeurs converses attendaient au dehors. Les pauvres soeurs
embrassaient avec passion les fatigues et les dgots d'un tat si
nouveau pour elles. Condamnes par leurs voeux  la sainte oisivet des
prires perptuelles, elles taient trop heureuses de pouvoir mettre au
jour ces trsors de charit active que toute femme porte dans son coeur:
c'tait  qui passerait les nuits. De temps en temps une des
gardes-malades s'chappait de la chambre pour pleurer librement: qui
n'aurait pas pleur en voyant mourir tant de jeunesse et de beaut?

Le 8 octobre, la maladie entra dans une priode nouvelle: les maux de
tte se dissiprent, la soif devint moins vive, les douleurs
d'entrailles furent presque insensibles; mais le pouls tait misrable,
la stupeur profonde, l'accablement extrme, la respiration touffe: la
pauvre crature rlait  faire peine. Le 10, on lui administra le saint
viatique, et la foule suivit en longue procession le carrosse dor qui
lui apportait Dieu. Le samedi 12, on signala un mieux sensible, et un
rayon de joie claira la ville. Quelques hommes en veste vinrent crier
sous les fentres du colonel: Sauvez Tolla! Le colonel partit le soir
mme pour Albano. Tolla profita du rpit que lui laissait la mort pour
rompre les derniers liens qui l'attachaient  cette terre. Elle fit
porter son anneau de fianailles  la madone de Sant'Agostino, qui
possde le plus riche crin qui soit au monde; elle renvoya au palais
Coromila le portrait de Lello, mais le porteur, qui tait Menico, eut
l'imprudence de le laisser voir, et le peuple le brla au milieu du
Corso, sans respect pour le gnie de l'artiste et la beaut de la
peinture. Le lendemain, toute lueur d'espoir s'teignit; la mourante
reut l'extrme-onction, et la comtesse fut entrane loin de sa fille
qu'elle ne devait plus revoir. Tolla, tendue sans mouvement, ne
recevait plus aucune impression du monde extrieur. trangre  tout ce
qui l'entourait, elle n'entendait ni les prires de la communaut, ni
les bndictions de l'abb La Marmora, ni les sanglots du bon vieux
docteur qui l'avait amene  la vie et qui ne pouvait l'arracher  la
mort. Elle avait demand  saint Joseph qu'il daignt la recevoir un
mercredi: son dernier voeu fut exauc, et ce fut le mercredi 17 octobre,
au premier coup de l'_Ave Maria_, qu'elle entra dans le repos des
justes. Sa vie s'exhala dans un soupir si faible, qu'il fut  peine
entendu des personnes qui entouraient son lit. La suprieure, en rendant
compte de l'vnement au cardinal-vicaire, disait:

Ce n'est pas une mort, c'est le doux passage d'une me pure dans le
sein de Dieu.

Le couvent qu'elle avait sanctifi par son martyre envoya jusqu' trois
ambassades chez le comte pour implorer la faveur de conserver ses
reliques: dj le peuple parlait d'elle comme d'une sainte. Mais le
comte Feraldi crut qu'il tait de son honneur et de sa vengeance de la
conduire pompeusement au tombeau de sa famille. Il eut assez de crdit
pour obtenir, ce qui ne s'accorde pas une fois en dix ans, le droit de
la transporter dcouverte, sur un lit de velours blanc, et de lui
pargner l'horreur du cercueil. On enveloppa cette chre dpouille dans
le peignoir de mousseline qu'elle portait au jardin le jour o elle
formait de si doux projets avec Lello. La marquise Trasimeni, malade et
bien maigrie, vint elle-mme arranger ses cheveux et lui faire la
coiffure qu'elle aimait. Tous les jardins de Rome se dpouillrent pour
lui envoyer des fleurs: on eut de quoi choisir. Le convoi quitta
l'glise de Saint-Antoine-Abb le jeudi soir,  sept heures et demie,
pour se rendre aux Saints-Aptres, o les Feraldi ont leur spulture. Le
corps tait prcd d'une longue file de confrries blanches et noires,
portant chacune sa bannire. La lumire rouge des torches se jouait sur
le visage de la belle morte et semblait l'animer de nouveau. Un
dtachement de vingt-quatre grenadiers accompagnait le cortge pour
rendre honneur  la famille Feraldi et protger le palais Coromila.
Lorsqu'on traversa le Corso, un sourd frmissement parcourut le peuple,
et quelques torches vinrent tomber devant la porte du colonel; les
soldats se htrent de les teindre. La procession funbre se replia
vers l'arc des Carbognani, prit la rue des Vierges et entra dans
l'glise des Saints-Aptres. La place tait envahie par une foule
paisse, serre et muette; pas un cri ne vint troubler la douleur des
parents et des amis de Tolla, qui pleuraient ensemble au palais Feraldi.

Au moment o le convoi arrivait  la porte de l'glise, une chaise de
poste accourue au galop de quatre chevaux fut arrte par Dominique. Un
jeune homme endormi dans la voiture s'veilla, vit le cortge, poussa un
cri, sauta par la portire, et s'enfuit en courant comme un fou: c'tait
Manuel Coromila.

Voici ce qui s'tait pass  Paris. Le 11 octobre, Cornlie clbra avec
tous ses amis le retour de la belle saison d'hiver. On rit un peu, on
joua beaucoup, et l'on but normment. Rouquette gagna cinq cents louis,
et Manuel une migraine. Le lendemain  midi, Rouquette tait sorti,
Manuel couch; le garon de l'htel apporta deux lettres. Manuel le
renvoya  Rouquette, mais Rouquette tait loin, et l'une des deux
lettres tait trs-presse. Manuel l'ouvrit sans prendre garde 
l'adresse, et il lut:

  Mon seul vrai prince,

  Je me plais  croire que le fils des Coromila repose sur ses lauriers
  comme un jambon. a lui apprendra  boire plus que sa jauge.
  Arrange-toi pour qu'il dorme trente-six heures; je le connais, c'est
  dans ses moyens. Je t'attendrai ce soir, ou plutt demain  une
  demi-heure du matin, et je te prouverai que le proverbe est une
  vieille bte, et qu'on peut tre heureux au jeu sans tre malheureux
  en amour. Brle ma lettre: s'il allait la trouver, il aboierait comme
  un _doge_.

  CORNLIE.

La seconde lettre tait le dernier adieu de Tolla. Manuel dposa la
premire chez Rouquette, aprs y avoir crit de sa main: En quelque
lieu que je vous trouve, je vous tuerai comme un chien. Il commanda
qu'on ft ses paquets, puis courut faire viser ses passe-ports et
assurer sa place. Il partit le soir mme par la malle de Marseille. En
traversant une des cours de l'htel des Postes, il entendit prononcer
indistinctement le nom de Feraldi; il avait des bourdonnements tranges
dans les oreilles. Au mme instant, il heurta, en courant, un jeune
homme qui ressemblait  Toto; il se crut en butte  la perscution des
remords. A Marseille, il trouva un vapeur qui chauffait pour
Civita-Vecchia;  Civita, il se jeta dans la premire voiture qu'on lui
offrit; il fit tout ce long voyage en six jours, pleurant, priant, et
jurant d'pouser Tolla s'il la trouvait vivante. La fatigue et la
douleur avaient altr ses traits; cependant il fut reconnu et suivi par
Menico.

Menico s'tait laiss marier sans rsistance; la prison l'aurait spar
de Tolla. Cinq minutes aprs la sortie du prtre, il usa de ses nouveaux
pouvoirs pour envoyer sa femme  Villetri, o elle avait des parents.
Quand la sant de Tolla fut dsespre, il acheta un couteau et le fit
bnir par le pape: c'tait pour tuer Manuel. Les couteaux du petit
peuple de Rome ont la forme des couteaux catalans; ils sont munis d'un
anneau de fer pour qu'on puisse les suspendre  une ficelle; la lame est
arrte solidement par un gros ressort; mais elle n'est pas plus pointue
qu'un fleuret mouchet. La police enjoint aux couteliers, sous peine des
galres, de laisser un morceau de fer arrondi  la pointe de chaque
couteau. Dominique dmoucheta le sien en le frottant sur une pierre. Il
alla ensuite acheter une douzaine de chapelets: les marchands qui les
vendent se chargent de les faire bnir. Ils les enferment dans une bote
et les envoient au Vatican. Dominique glissa subtilement son arme sous
les chapelets, et deux jours aprs il la trouva sanctifie par la main
de Grgoire XVI. C'est en compagnie de ce couteau bnit qu'il se mit 
la poursuite de Manuel. Il le joignit au milieu du pont Saint-Ange et
arriva fort  point pour le voir sauter dans le Tibre. Il s'y lana
aprs lui et le ramena sur le bord. Puisque vous voulez mourir, lui
dit-il, je vous condamne  vivre. Vous ne mritez pas d'aller la
rejoindre. Je vous poursuivais pour vous tuer, mais je me garderai bien
de le faire maintenant que je sais que vous tes capable de remords.
Allez vous mettre au lit, et dormez si vous pouvez. Le service est pour
demain  onze heures; toute la socit y sera: vous ne pouvez pas y
manquer, c'est vous qui donnez la fte!

La messe des morts fut clbre par le cardinal Pezzato. La ville
entire accourut admirer pour la dernire fois cette fleur de vertu et
de beaut. Son visage tait calme et souriant; la mort avait effac tous
les ravages de la maladie: Tolla fut encore un jour la plus jolie fille
de Rome. Tous les potes de l'tat romain publirent des sonnets en son
honneur; vingt artistes demandrent la permission de prendre son
portrait, prvoyant qu'ils auraient  peindre des anges. Les pieuses
femmes qui vinrent baiser ses pieds nus mirent en pices le velours de
la draperie. Les soldats qui gardaient le catafalque taient aveugls
par les larmes; aucun chrtien ne sortit de l'glise sans s'essuyer les
yeux; Nadine Fratief pleura mieux que personne: elle s'tait exerce le
matin devant une glace.

Dix-huit ans se sont couls depuis le dnoment de ce drame historique,
qui commena au milieu d'un bal et finit autour d'une tombe.

Parmi les personnages que j'ai mis en scne, quelques-uns vivent encore.
Lello ne s'est jamais mari; il habite son palais de Venise en paix avec
tout le monde, except avec lui-mme. Philippe et Victor lui ont laiss
la vie, comme Dominique, de peur de le dlivrer de ses remords. Le
colonel, dont nul regret n'interrompit jamais la digestion, est mort il
y a deux ans d'une attaque d'apoplexie. Aprs son souper il glissa sous
la table, comme  son ordinaire, et ne se releva plus. Tous les ivrognes
conviennent qu'il a fait une fin digne de sa vie. Rouquette se porte
bien: il s'tait enfui de l'htel Meurice un quart d'heure avant
l'arrive de Victor Feraldi. On ne l'a jamais revu  Rome, et son
ambition a renonc aux dignits ecclsiastiques. La passion des
aventures, qui ne s'teindra jamais en lui, l'a jet dans les affaires:
il a t longtemps un des chevaliers errants de la spculation. L'argent
des Coromila a prospr entre ses mains, et vous l'entendrez citer  la
Bourse parmi les plus honntes gens, je veux dire parmi les plus riches.
Depuis que sa fortune est faite, il a des principes. Il mdit de
Voltaire et entretient une danseuse.

La gnrale a reconnu avec surprise que Manuel n'avait jamais song 
Nadine. La premire fois qu'elle le fit sonder par la chanoinesse de
Certeux, il rpondit en haussant les paules: J'y penserai dans
quelques annes, quand j'aurai besoin d'une nourrice! Aprs cette
dcouverte, la mre et la fille ont parcouru le monde entier, lanterne
en main,  la recherche d'un homme: elles n'ont pas encore trouv.

La marquise Trasimeni ne survcut pas longtemps  Tolla; elle tomba avec
les dernires feuilles. Philippe quitta le service: il prit Menico pour
domestique et pour ami. Les malheurs de Tolla exercrent une fcheuse
influence sur son esprit: il se mit  douter de bien des choses
auxquelles il avait cru; il frquenta les trangers, et devint en peu de
temps un assez mauvais catholique. La proclamation de la rpublique
romaine ne le surprit pas: il l'esprait activement depuis plusieurs
annes. Il fut lu  l'assemble constituante, et mourut le 3 juillet
1849 sur les remparts de Rome. Menico finit avec lui. Amarella, veuve
sans avoir jamais t femme, prte  usure aux petites gens de Velletri:
l'argent la console de tout. Cocomero est un des plus beaux fleurons de
la police napolitaine. Lorsqu'il retourna dans son pays, il portait les
marques du couteau de Menico.

Victor Feraldi a six enfants, dont quatre filles; l'ane habite avec
ses grands-parents: elle s'appelle Tolla. Le comte est la seule personne
qui se soit venge de la trahison de Manuel. En 1841, trois ans aprs la
mort de sa fille, il runit comme il put les lettres des deux amants et
les fit imprimer  Paris avec un court expos des faits. Le rcit, qui
occupe environ vingt-cinq pages, se termine ainsi: Puisse cette
vridique histoire servir d'utile exemple aux parents, aux jeunes gens
mal conseills et aux jeunes filles sans exprience!

Le jour mme o ce livre pntra en Italie, le colonel Coromila fit
acheter et dtruire l'dition entire; mais la tradition,  dfaut de
l'histoire, a perptu le souvenir des malheurs de Tolla. L'glise des
Saints-Aptres et le tombeau de la pauvre amoureuse deviennent 
certains jours de l'anne un but de plerinage, et plus d'une jeune
Romaine ajoute  ses litanies du soir: Sainte Tolla, vierge et martyre,
priez pour nous!


FIN


Coulommiers.--Typ. PAUL BRODARD et Cie.






End of the Project Gutenberg EBook of Tolla, by Edmond About

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TOLLA ***

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or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
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Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
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facility: www.gutenberg.org

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