Project Gutenberg's Vieilles Histoires du Pays Breton, by Anatole Le Braz

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Title: Vieilles Histoires du Pays Breton

Author: Anatole Le Braz

Release Date: May 29, 2020 [EBook #62272]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VIEILLES HISTOIRES DU PAYS BRETON ***




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  LA BRETAGNE ET LES PAYS CELTIQUES

  VIEILLES HISTOIRES
  DU
  PAYS BRETON

  PAR
  ANATOLE LE BRAZ

  I. Vieilles Histoires bretonnes.

  La Charlzenn.--Le Btard du roi.--Histoire pascale.--La lgende
  de Margot.

  II. Aux veilles de Nol.

  Ndlek.--Nol de Chouans.--La Nol de Jean Rumengol.--A bord de
  la _Jeanne-Augustine_.--La Chouette.--Le Puits de saint Kad.--Le
  Forgeron de Plouzlambre.--En Alger d'Afrique.

  III. Rcits de passants.

  Les deux amis.--La Hache.--Le Pch d'Ervoanic Prigent.--Humble amour.

  Troisime dition.

  PARIS
  HONOR CHAMPION, LIBRAIRE-DITEUR
  Librairie spciale pour l'Histoire de la France et de ses anciennes
  Provinces
  9, QUAI VOLTAIRE, 9

  1905




DU MME AUTEUR

A LA MME LIBRAIRIE


  Tryphina Keranglaz, pome. 1892, in-12 (presque puis).      3 fr.

  Au pays des pardons. 1898. In-12 carr, couverture
    illustre.                                                  3 fr. 50

  La lgende de la mort chez les Bretons armoricains.
    Nouvelle dition avec des notes sur les croyances
    analogues chez les autres peuples celtiques, par Georges
    DOTTIN, professeur-adjoint  l'Universit de Rennes.
    2 forts volumes in-12, LXX-347-456 pages.                  10 fr.

  Cognomerus et sainte Trfine. Mystre breton en deux
    journes. Texte et traduction. In-8 de XLIV-183 pages.      4 fr.

  Textes bretons indits pour servir  l'histoire du
    thtre celtique, par Anatole LE BRAZ. In-8 de 39 pages.    1 fr.


  COLLECTION La Bretagne et les pays celtiques

  Chaque ouvrage: fort vol. in-18                               3 fr. 50

  1 L'AME BRETONNE, par CHARLES LE GOFFIC. 2e dition.

  2 BRETONS DE LETTRES, par LOUIS TIERCELIN.

  3 VIEILLES HISTOIRES DU PAYS BRETON, par ANATOLE LE BRAZ.
    3e dition.


Angers, imp. A. Burdin et Cie, 4, rue Garnier, Angers.




A MONSIEUR JAMES DE KERJGU


C'est en tmoignage d'une amiti dj vieille que j'inscris votre nom en
tte de ces humbles histoires bretonnes. Elles n'auront pas pour vous le
piquant de la nouveaut. Vous les aurez lues, au fur et  mesure
qu'elles paraissaient, dans la petite gazette finistrienne pour qui
elles furent composes et qui vous est chre, comme  moi-mme,  plus
d'un titre. Je dois beaucoup  ce modeste journal. Il m'a valu de
prcieuses sympathies, celle entre autres de ce pauvre Percher, enlev
depuis par un trpas si tragique. Mais surtout il m'a mis en
communication constante avec les deux lments les plus purs de notre
antique race, les paysans et les marins. Des meneurs de charrues et des
patrons de barques, voil les gens que ces rcits eurent mission de
distraire, voil pour quel public furent crits ces contes, destins 
tre lus en famille, entre messe et vpres, le jour du repos dominical.

Le peuple breton--et ce n'est pas son moindre charme--est demeur un
peuple enfant. La politique l'intresse peu: il prfre les _belles
histoires_. C'est un got qui lui passera sans doute  la longue, mais
il l'a encore, et ni vous, ni moi ne nous en plaindrons. Il est, du
reste, lui-mme un obstin crateur de mythes et de lgendes. Sa mmoire
est prodigieusement riche en souvenirs que sans cesse son imagination
retravaille. Les trois quarts du temps, en rdigeant les pisodes qui
constituent ce livre, je n'ai fait que rendre  l'me populaire ce
qu'elle m'avait prt. Les batteurs de routes, dpositaires des
traditions de la race, s'arrtent volontiers au seuil de la maison que
j'habite,  l'entre de l'une des voies qui conduisent dans l'ancienne
capitale de Gralon. Souvent aussi, je suis all heurter  leurs portes,
dans les bourgades des monts et les hameaux de la mer. Ainsi se sont
construites la plupart de ces _aventures_, presque sans y songer. Il y
paratra, je pense, maintenant qu'elles vont courir une autre fortune
que celle  laquelle elles furent primitivement destines.

Runies une premire fois en volume par les soins du journal qui les
publia, le tirage restreint qu'on en fit fut tout de suite puis, avant
mme d'avoir franchi les limites du terroir cornouaillais. Un diteur
ami des lettres bretonnes les convie aujourd'hui  se risquer en cortge
plus nombreux vers des horizons plus lointains. Je les abandonne telles
quelles  leur nouveau sort. J'ai dit leurs origines peu littraires. Ce
sont des filles des champs et des filles des grves, faites pour aller
pieds nus, jupes trousses, sans aucun atour. Trouveront-elles ailleurs
le mme accueil qu'auprs des mes ingnues qui les gotrent tout
d'abord? Je le souhaite. J'y aurai gagn en tout cas, cher monsieur et
ami, une nouvelle occasion de m'affirmer fidlement vtre.

A. LE BRAZ.

Stang-ar-C'hoat, 14 avril 1897.




I

VIEILLES HISTOIRES BRETONNES




LA CHARLZENN


I

Elle s'appelait de son vrai nom Marguerite Charls. Mais les gens
l'avaient baptise la Charlzenn.

Ce fut ds l'enfance une singulire fille, aux libres allures. Toujours
grimpe dans les arbres, entre le ciel et la terre, comme un jeune chat
sauvage, elle envoyait de l-haut sa chanson aux passants qui
cheminaient en bas, dans la route. De qui tait-elle ne? On n'en savait
rien. On disait dans le pays qu'elle n'avait eu ni pre, ni mre. Elle
n'avait rien  elle sous le soleil, pas mme le nom sous lequel on
l'avait inscrite au registre de paroisse. Si pourtant! elle avait  elle
sa beaut. Une beaut insolite, trange, comme toute sa personne, comme
toute son histoire ou plutt sa lgende. Ce n'est pas qu'elle ft
prcisment jolie. Elle avait le nez un peu fort, et aiguis en bec
d'aigle. De mme, ses cheveux dplaisaient,  cause de leur couleur. On
a en Basse-Bretagne un prjug contre les rousses. Ils taient cependant
magnifiques, ces cheveux. Amples et fournis comme une toison, rutilants
comme une crinire. On et dit, autour de sa tte, un buisson ardent,
une broussaille de feu. Ses yeux, en revanche, taient d'un bleu
tranquille, presque dlav. Leur nuance tait douce--et triste.
C'taient des yeux timides, enfantins, faciles  effaroucher. Ses lvres
trs fines, un peu serres, montraient en s'ouvrant des dents petites et
comme passes  la lime. Avec tout cela, ou, si vous prfrez, en dpit
de tout cela, la Charlzenn, quoiqu'elle et dix-sept ans  peine,
attirait l'attention des jeunes hommes. Les commres racontaient aux
veilles qu'elle les ensorcelait. Comme preuve  l'appui, elles citaient
l'aventure de Cloarec Rozmar.

C'tait un clerc, de Plouzlambre. Une anne d'tudes seulement le
sparait de la prtrise. Or, un matin, pendant les vacances, il avait
sollicit de son pre un entretien particulier.

--Mon pre, dit-il, j'ai rsolu que je ne serai pas prtre.

--Reprends donc la bche, rpondit le vieux Rozmar.

--Oui, mais  une condition.

--Laquelle?

--C'est que vous me permettrez de prendre femme.

--As-tu fait ton choix?

--J'ai choisi la Charlzenn.

--Une _va nu-pieds_! Jamais!

--Si vous ne l'acceptez pour bru, j'en mourrai.

--J'aime mieux ta mort que le dshonneur de tous les ntres.

--C'est bien!

Le lendemain, un des domestiques de la ferme avait trouv Cloarec Rozmar
pendu  la branche d'un pommier, dans l'enclos.

Cette tragique aventure avait provoqu, dans toute la rgion, une
explosion de haine aveugle contre la Charlzenn. Notez que pas une fois
Cloarec Rozmar ne lui avait adress la parole. Cette grande fille
farouche tait ignorante de sa beaut comme de toutes choses. De
l'espce de fascination qu'elle exerait, elle ne se rendait pas compte.


II

C'est ici que commence  vrai dire l'histoire de la Charlzenn. Elle
vivait avec une vieille femme de moeurs quivoques qui l'avait ramasse
on ne savait o, il y avait de cela bien longtemps. Cette vieille
l'avait nourrie depuis lors des aumnes qu'elles recueillaient toutes
deux de-ci de-l, mais plus encore de coups de bton. Car la vieille
Nann,--elle n'tait connue que sous ce sobriquet  cause de certain tic
qu'elle avait et qui lui faisait branler incessamment la tte, comme
pour dire: Non--, car la vieille Nann tait une vilaine _groac'h_,
acaritre et hargneuse. A toute heure du jour et de la nuit, depuis que
la Charlzenn avait dpass la quinzime anne, elle lui criait aux
oreilles de sa voix aigre:

--Ah! si j'avais ton ge et ton corps! Si j'avais ton ge et ton
corps!...

Et comme la Charlzenn, qui n'entendait rien  ce langage, se contentait
d'ouvrir dmesurment ses grands yeux limpides, couleur de ciel d'avril,
la _groac'h_ se mettait  la battre,  la battre, de toute la force de
ses vieux bras dcharns.

--Il faudra bien que tu comprennes! hurlait-elle.

Un soir, la Charlzenn comprit...

Elles habitaient  cette poque, la vieille Nann et elle, une ancienne
hutte de sabotiers, abandonne par les nomades ouvriers qui l'avaient
construite et situe sur la lisire de la fort du Roscoat qui
appartenait  la maison noble de Keranglaz. La Charlzenn, avons-nous
dit, passait la plus grande partie de ses journes  vagabonder. Avant
que Cloarec Rozmar se ft pendu pour elle sans qu'elle s'en doutt, elle
allait de ferme en ferme, qutant ici du pain, plus loin du lard, plus
loin des oeufs. Mais, lorsqu'aprs l'vnement elle s'tait vue
brutalement repousse des seuils o nagure on l'accueillait avec des
paroles affables, comme elle tait fire, elle ne s'y tait plus
reprsente. Battez-moi tant qu'il vous plaira, avait-elle dit  la
vieille Nann, mais je vous fais le serment que je ne mendierai
plus!--Je ne te nourrirai donc plus, avait rpondu la
_groac'h_.--Oh! de cela je ne m'inquite point! Elle en tait
enchante, au contraire. De l'aube au crpuscule, elle errait par le
bois dont tous les arbres lui taient familiers comme des amis, comme
des proches. Quand elle avait faim, elle se repaissait, au printemps, de
_poires de la Vierge_; l't, de mres;  l'automne, des chtaignes,
rousses comme elle, qu'elle croquait  mme aux branches des
chtaigniers. Cela n'empchait point son beau corps de prosprer, tant
s'en faut. Il y gagnait de nouveaux charmes, la sveltesse, l'odorante et
souple vigueur d'un plant de haute futaie. C'tait plaisir de la voir
passer dans l'ombre verte et transparente du sous-bois, de la voir
passer en sa grce lgante de fille sauvage, sa jupe en loques tombant
 peine jusqu' son jarret, dcouvrant sa jambe longue, nerveuse et
bronze comme celle d'une faunesse antique. Or, plus d'une fois, en ses
chasses, l'an des fils de Keranglaz l'avait rencontre.

Ce soir-l donc, la Charlzenn rentrait  la hutte, en sifflant. C'tait
une habitude qu'elle avait prise,  force d'entendre les merles noirs
dans l'paisseur des fourrs. Ds le seuil, elle s'arrta. Il y avait
dans la loge un inconnu. Ce devait tre un passant d'importance, car
la vieille Nann lui avait cd l'unique escabelle. La flamme du foyer
clairait  plein sa figure. Ce n'tait pas un paysan,  en juger par
ses moustaches, qu'il portait releves aux deux coins de la bouche.
D'ailleurs, sa peau tait blanche mme aux mains, qu'il tenait croises
autour du genou. Au petit doigt de l'une d'elles une escarboucle
brillait. La taille de l'tranger tait serre dans un justaucorps de
cuir parsem de ttes de clous luisantes comme de l'or. A ses pieds
tait couch un grand lvrier au poil fauve qui se dressa sur les pattes
et se mit  grommeler, ds que la Charlzenn parut.

L'homme aussi se leva, caressant son chien pour l'apaiser.

--Viens donc, sauvagesse! glapit la vieille Nann. Voici prs d'une heure
que tu te fais attendre.

--Vous savez bien que j'arrive quand bon me semble, rpondit la
Charlzenn qui, pour la premire fois, prenait ombrage du ton imprieux
de la vieille, sans doute parce que cet homme tait l.

--Apprends  mieux parler, poussire de grand chemin! Sache que celui
que voici est le fils an du seigneur de Keranglaz, ton matre et le
mien, aprs Dieu!

--Et vous, la vieille, sachez que je ne reconnais personne pour mon
matre,... pas plus d'ailleurs que pour ma matresse. A bon entendeur,
salut.

Ce disant, elle tournait dj les talons et s'apprtait  reprendre la
porte, laissant l sa mre-nourrice suffoque de rage, quand Keranglaz
le fils se prcipita pour l'arrter.

--Belle fille, dit-il d'une voix trs dcide et cependant trs douce,
je n'ai commis nul manquement envers vous. Je suis votre hte aussi bien
que celui de Nann. De quel droit me faites-vous affront?

--Je vous dis que c'est une gueuse!... une gueuse!... hurlait Nann, dont
la colre, trangle tout d'abord par la stupeur, se rpandait
maintenant en un flot d'invectives.

--Vous, ma commre, taisez-vous! commanda schement Keranglaz.

Puis il continua, s'adressant de nouveau  la Charlzenn, avec sa jolie
voix savante  bien dire:

--Vous tes chez vous ici. Si ma prsence vous gne, c'est moi qui dois
sortir, non pas vous. Ordonnez, j'obirai. Permettez-moi seulement
d'ajouter qu'gar dans ce bois, alors qu'il faisait encore demi-jour,
je ne saurais gure m'y retrouver de nuit. En m'obligeant  partir, vous
me mettrez en grand embarras, peut-tre en grande dtresse; car les
loups abondent, dit-on, au Roscoat, et je n'aurais pour me dfendre
contre leur apptit que mon courage, mon couteau de chasse et Kurunn mon
lvrier. Je vous avoue que la perspective de servir de souper  Messires
Loups ne me sourit nullement; j'aimerais mieux, si tel tait votre bon
plaisir, quelques heures de sommeil auprs de votre feu, car je tombe de
fatigue.

Jamais on n'avait parl  la Charlzenn un langage aussi gracieux. Elle
se sentit devenir toute rouge et balbutia timidement:

--C'est moi qui vous demande excuse pour ma maussaderie, monseigneur.
Croyez que je n'ai point l'me malicieuse. Je ne deviens mchante ainsi
envers mon prochain que parce Nann est si hargneuse envers moi.

On et dit que la _groac'h_ n'attendait que cette parole. Se levant du
foyer o elle s'tait accroupie, elle changea avec Keranglaz le fils un
regard d'intelligence et se dirigea vers la porte, avec un air de
dignit offense, en grommelant:

--Puisque c'est moi qui suis de trop, je m'en vais!

La pauvre Marguerite Charls se reprocha aussitt les mots acerbes qui
lui taient chapps. Elle voulut courir aprs sa mre-nourrice pour la
ramener. Mais elle eut beau faire le tour de la hutte, fouiller des yeux
l'paisseur de la nuit, crier: Nann! Nann! dans toutes les directions,
Nann s'obstinait  ne point reparatre.

De guerre lasse, la jeune fille rentra dans la loge.

--Monseigneur, supplia-t-elle, si vous m'aidiez, nous la ramnerions!

--Laissez donc cette sorcire, Marguerite, elle s'en est alle  quelque
sabbat.

--Oh! monseigneur! monseigneur! si les loups la mangent!...

--Ma foi, c'est les loups que je plaindrai... Tranquillisez-vous, et
venez vous rchauffer  ce feu. Vous tes toute transie.

Il jeta sur l'tre une brasse de gent. La flamme monta, haute et
claire, avec un crpitement joyeux. Puis il fora la Charlzenn 
s'asseoir  sa place, sur l'escabelle.

--Quant  moi, dit-il, je ne veux que la faveur de m'tendre  vos
pieds.

Il s'assit, en effet, sur la pierre du foyer, mais la figure tendue en
avant jusqu' frler celle de la jeune fille. La Charlzenn sentait sur
sa joue l'haleine forte et chaude du fils an de Keranglaz. Sans
qu'elle st pourquoi, elle avait peur de cet homme. C'tait cependant un
beau gars, dans tout l'panouissement de la jeunesse.

Qu'est ce que j'ai donc? se demandait-elle: je tremble comme si j'tais
malade de la mauvaise fivre. Le Keranglaz s'tait mis  parler, 
parler trs vite; mais elle n'entendait que le bruit des mots: cela
tait doux comme une musique; elle s'efforait d'en comprendre le sens,
elle n'y parvenait pas. Sa tte tait pleine d'un bourdonnement confus.
De plus il lui semblait que des milliers et des milliers de petites
btes invisibles lui grimpaient tout le long du corps. Elle et voulu
les secouer d'elle, et ne le pouvait. Elle tait comme dans ces rves o
l'on cherche  courir et o l'on a les jambes emptres dans on ne sait
quel obstacle. Un charme tait sur elle.

Tout  coup elle poussa un cri, un cri sauvage, un hurlement de bte
blesse.

Penche sur elle, Goulvenn de Keranglaz, les yeux luisants et fixes, les
veines gonfles  se rompre, tchait de l'treindre  bras le corps.

Elle rejeta la tte en arrire, se raidit d'un mouvement dsespr.
Machinalement elle se rappela le couteau de chasse que cet homme portait
 la ceinture, du ct gauche. Elle tta, trouva la poigne, brandit
l'arme et la plongea dans le dos du Keranglaz, avec une telle force
qu'il s'abattit  terre, comme un boeuf assomm.

perdue, affole, elle s'lana dans la nuit. Et toute la nuit elle
galopa devant elle,  travers bois, geignant et bramant, telle qu'une
gnisse qu'on a oublie dans les prairies, et qui bondit, et qui meugle
lamentablement sans que son troupeau lui rponde.


III

C'tait au crpuscule d'aube, dans le sentier de la falaise qui longeait
la Lieue-de-Grve, entre Saint-Michel et Plestin, l o serpente
aujourd'hui la route en corniche qui mne de Lannion  Morlaix. Les
trois Rannou s'en revenaient vers Saint Michel qui tait ville  cette
poque. C'tait une trinit redoute que celle de ces Rannou. L'an
s'appelait Kaour, le cadet Kirek, et le plus jeune Guennol. Ils
portaient, on le voit, des noms de saints vnrs, mais tous trois
taient des hommes du diable. Du moins le prtendait-on, dans le pays.
Mais en Basse-Bretagne, comme ailleurs, les gens valent souvent mieux
que leur lgende. Les Rannou passaient en tout cas pour de mauvais
sujets. Aucun d'eux n'avait de mtier dtermin. Ils vivaient en dehors
de la loi commune. Le bailli de la mouvance de Keranglaz les et
volontiers pendus  ses potences fodales. Mais il et d'abord fallu les
apprhender. Ce n'tait pas chose facile. Le bailli n'osait en courir le
risque, quoiqu'il et  sa dvotion une cinquantaine d'hommes d'armes.
Qu'taient-ce que cinquante hommes auprs des trois Rannou! En attendant
de pendre ces chenapans, le bailli tait le premier  leur payer ranon.
Ds qu'il avait  faire voyage dans la rgion, il avait soin de leur
demander, moyennant finance, un sauf-conduit. Les Rannou touchaient
ainsi des rentes assures auxquelles venaient se joindre quelques menus
profits prlevs sur les seigneurs de passage dans les alentours de la
Lieue-de-Grve. Car ils n'aimaient  pcher que le gros poisson. Ils
taient trs doux avec le petit peuple.

...--Voyez donc! dit Kaour  ses frres, comme ils arrivaient au pied du
Roc'h-Kerlz.

Il leur montrait du doigt une forme humaine debout l-haut prs de la
croix qui dominait le rocher.

--Damn sois-je! s'cria Guennol, c'est la Charlzenn!

Ils la hlrent. Mais elle ne parut point les entendre. Alors, ils se
hissrent jusqu' elle en se cramponnant aux saillies de la pierre, 
des touffes d'ajonc.

--Tu attends quelqu'un, Gadik[1]?

  [1] Diminutif affectueux de Marguerite. Quant  _groac'h_ qu'on a
    trouv plus haut, il signifie proprement _vieille_, mais avec une
    nuance de mpris.

--Oui, j'attends la mer.

--Pourquoi faire?

--Pour m'y jeter.

--Tu veux donc mourir?

--Oui... Je me serais dj prcipite... Mais sur les roches nues je me
serais fait trop mal... J'attends qu'il y ait de l'eau en bas. Cela ne
tardera plus.

En effet, la mer montait. Sur l'immense plaine de sable elle roulait
avec le fracas, avec le farouche hennissement d'une horde d'talons
lancs au galop.

L'an des Rannou dit:

--Conte-nous ce qui t'est arriv, Gadik. Si c'est quelqu'un qui a
cherch  te nuire, livre-nous son nom seulement; nous sommes trois ici
qui te vengerons.

--Je ne conterai ni  vous ni  personne ce qui m'est arriv. J'en ai
assez de la vie, voil tout.

--Eh bien! nous, nous ne permettrons pas que tu meures.

Et, adoucissant le ton un peu rauque de sa voix, l'an des Rannou
poursuivit:

--coute-moi, fille. Regarde ces bois qui s'tendent l-bas  perte de
vue, jusqu'au fond du ciel. Le seigneur de Keranglaz prtend qu'ils sont
 lui. Sur le papier, c'est possible. Mais les vrais matres, c'est
nous. C'est nous, les Rannou, qui sommes les rois de la fort. Ah! c'est
un fier domaine. Tu en connais les abords, mais tu ne t'es jamais
enfonce sous les hautes futaies. Il n'y a pas au monde un palais comme
celui-l. C'est le bon Dieu qui l'a bti de ses propres mains. Les
arbres qui le soutiennent sont bien plus beaux que les piliers des plus
belles glises. Il y a aussi des menhirs o s'asseyaient les gants
d'autrefois et des tables de pierre o ils mangeaient. L est notre
demeurance. Nous n'en voudrions changer pour aucun prix, nous
propost-on le chteau de la reine Anne. Mais elle nous plairait mieux
encore, si nous y avions avec nous une douce petite soeur, une bonne et
franche fille comme toi. Tu y ferais cuire notre soupe de venaison sous
le couvert de chnes; tu raccommoderais de tes doigts habiles nos
vtements en peau de loup. Suis-nous  la grande fort, Gadik. Nous
t'aimerons bien. Nos dehors sont rudes, mais notre coeur est aussi
tendre que celui d'un enfant. Le monde nous mprise, parce qu'il nous
craint. Tu sais comme il est mchant. Tu en as assez souffert toi-mme,
puisque tu rves de t'en aller au paradis, par le mauvais chemin de la
mort volontaire. Crois-moi, Gadik, je n'ai jamais menti. Tu connatras
de beaux jours dans le creux de nos bois et de nos ravins. Tu y seras 
l'abri des langues perfides. Qui oserait toucher  la soeur des trois
Rannou? Viens!... Tout ce que tu dsireras, tu l'auras. Si tu tiens aux
parures, nous t'en rapporterons de superbes,  rendre jalouse Notre-Dame
de Rumengol qui cependant a une robe en or... Nous t'aurions dj fait
cette proposition depuis longtemps, mais nous ne l'osions, pensant que
tu ne te dciderais pas  quitter la vieille Nann, ta mre-nourrice...

--Oh! celle-l est une misrable sorcire! s'cria la jeune fille.

Tout d'abord elle n'avait cout les paroles de Kaour qu'avec ennui, le
front pliss, l'air mfiant et sombre. Mais peu  peu elle y avait pris
intrt. Finalement,  l'ide de vivre parmi ces hommes simples, dans la
grande fort pacifique et profonde comme une glise immense, son coeur
s'tait fondu. Son navrement de tout  l'heure tait dj loin d'elle.
Elle pleurait silencieusement, sans amertume.

--Tu as raison de pleurer, Gadik, dit alors Guennol. Cela te
soulagera. Nous allons attendre un peu plus bas que tu aies pris un
parti. Si tu descends de notre ct, c'est que tu auras accept la
proposition de Kaour.

--C'est cela! opinrent Kaour et Kirek.

Et tous trois se retirrent  l'cart, sans toutefois perdre de vue la
Charlzenn.

Celle-ci resta quelque temps encore debout sur la plate-forme du rocher,
le dos appuy  l'arbre de la croix. Mais ce n'tait plus la mer qu'elle
regardait. Ses yeux limpides, d'o les larmes coulaient doucement comme
une onde printanire, ses yeux couleur de ciel d'avril suivaient 
l'horizon la ligne onduleuse des bois. Le soleil venait d'apparatre.
Une pluie d'or s'gouttait au loin, ruisselait en lumineuses cascades
sur tout le versant, des cimes les plus loignes aux frondaisons les
plus proches. C'tait un spectacle magique. L'haleine bleutre de la
fort montait, odorante, comme une vapeur d'encens. Des choeurs
d'oiseaux s'veillaient, s'appelaient, se rpondaient, et toutes les
allgresses de la terre chantaient dans leurs voix. Cela donnait l'ide
d'une sorte de rsurrection universelle. Toutes choses,  la venue du
soleil, semblaient sortir de la nuit comme d'un tombeau. Et la
Charlzenn, elle aussi, dgage de ses projets de mort, se signa devant
la lumire comme devant la plus adorable des divinits. D'un pas qui
sonnait gai sur la pierre elle descendit vers les Rannou.
Triomphalement, ils s'acheminrent ensemble par le sentier tout humide
de rose qui,  travers landes, menait au coeur des bois. Gad Charls
marchait en tte. Le chemin, et-on dit, lui tait dj familier. Entre
ses lvres fines elle sifflait, elle sifflait comme un merle. Les Rannou
suivaient  distance; il y avait dans cette vierge sauvage un prestige
qui les troublait.

Kaour murmura:

--C'est la fe de la fort que nous escortons!

Et ses deux frres rpondirent  voix basse:

--En vrit, oui! c'est elle-mme.


IV

    La Charlzenn si fort sifflait
    Que chne feuillu s'effeuillait...

Ainsi dbutait une complainte _leve_  la Charlzenn par un clerc du
pays de Saint-Michel-en-Grve, depuis qu'elle tait devenue la petite
soeur des Rannou. Dans les autres couplets on numrait ses crimes.
Elle y tait reprsente comme une fille sans vergogne, comme une
cration de Satan.

    Fille qui siffle et la vipre
    Ont toutes deux Satan pour pre.

C'est de quoi tmoignait sa beaut mme, la transparence de ses yeux si
clairs, la grce de tout son corps, mais plus que tout le reste la
couleur trange de ses cheveux.

    Gadik Charls a l'oeil pur,
    Couleur d'avril, couleur d'azur;

    Gadik Charls est souple et belle
    Comme une sainte de chapelle.

    On la croirait fille de Dieu,
    N'tait son poil couleur de feu...

Venait alors l'histoire du premier forfait:

    Cloarec Rozmar allait tre
    Avant dix mois ordonn prtre.

    La Charlzenn--forfait premier!--
    Le pendit au long d'un pommier.

En Basse-Bretagne, les lgendes poussent robustement comme en leur
terroir naturel. Deux ans  peine s'taient couls depuis la mort de
Cloarec Rozmar. Et dj c'tait la Charlzenn qui l'avait pendu!!...
Suivait le deuxime forfait, terrible  imaginer.

    La cloche tinte, tinte, tinte...
    Une me d'homme s'est teinte!

    La cloche noire tinte; hlas!
    C'est pour l'An de Keranglaz.

Et le pote reconstruisait  sa faon la scne tragique de la hutte.
Marguerite Charls avait attir le jeune homme dans un guet-apens. Elle
l'avait endormi  l'aide d'un philtre, puis, tratreusement, elle
l'avait assassin...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... La jeune fille, cependant, vivait avec les Rannou de leur belle
existence errante dans la fort du Roscoat. Kaour ne lui avait pas
menti. Dans ces profondes et verdoyantes solitudes, entoure par les
trois frres d'une sorte de vnration nave, elle avait vu s'vanouir
l'un aprs l'autre tous les mauvais souvenirs de son pass. De Nann, du
fils de Keranglaz, de tant de misres et d'humiliations,  peine lui
restait-il de vagues images: encore et-il fallu qu'elle les allt
chercher tout au fond d'elle-mme. Les journes se droulaient pour elle
avec une monotonie apaisante et grandiose. Ds le matin, les frres
partaient. Pour quelles aventures? Elle n'avait souci de le savoir; eux,
de leur ct, s'en taisaient avec elle soigneusement. Ils rentraient 
des heures irrgulires. Souvent ils avaient des taches de sang  leurs
vestes: du sang de bte, peut-tre aussi du sang d'homme. D'ordinaire on
soupait tous ensemble, aux premires toiles. C'tait le moment des
causeries, la veille en commun sous les hautes ramures  travers
lesquelles les astres brillaient, comme de claires chandelles
lointaines. A vrai dire, il n'y avait gure que la Charlzenn qui
caust. Les Rannou taient des taciturnes. Puis, ils aimaient mieux
entendre Gadik, la petite soeur. Ds que l'un d'eux ouvrait la bouche,
les deux autres lui disaient: Laisse parler Gadik! Et Gadik parlait.
Elle les entretenait de ses courses, de ses vagabonderies durant le
jour, les amusait avec des riens. Elle leur racontait des histoires
merveilleuses, comme  des enfants, ou bien leur chantait _gwerzes_ et
_snes_, seul hritage qu'elle st gr  la vieille Nann de lui avoir
transmis. Ils l'coutaient, suspendus  ses lvres. Sa voix caressait
dlicieusement leurs mes de barbares. Quand le serein commenait 
tomber, elle souhaitait le bonsoir aux trois frres. Ils lui avaient
dress une couche sous la table d'un dolmen que ne soutenait plus
qu'un de ses supports. L elle couchait comme une reine des ges
primitifs, avec des peaux d'animaux sauvages pour rideaux et, pour lit,
un moelleux entassement de couvertures dont quelques-unes, fruit du
pillage, avaient t tricotes sans doute par des doigts savants de
chtelaines.

A la nuit bien close, deux des Rannou disparaissaient de nouveau,
retournaient  leur besogne mystrieuse. La Charlzenn, avant de
s'endormir, les coutait s'loigner. Le troisime demeurait pour la
garder, tendu sur une jonche de fougre prs d'un feu de bivouac.
Chacun la veillait ainsi,  tour de rle. Une nuit que c'tait le tour
de Kaour, il sembla  la jeune fille qu'elle l'entendait sangloter.

Elle l'appela doucement:

--Kaour!

--Qu'est-ce, Gadik?

--C'est  toi qu'il faut le demander. Pourquoi pleures-tu?

--Je ne sais. Cela m'arrive quelquefois,  propos de rien.

--Dis-moi ta peine. Approche-toi.

Il se trana jusqu' elle, en rampant, comme un chien qui a peur d'tre
battu.

--Est-ce peine d'esprit ou peine de coeur? Je veux que tu me le dises.

--C'est peine de coeur, Gadik. Tu devines toutes choses. Tu es une
sorcire, comme la vieille Nann, seulement tu es une sorcire du bon
Dieu, toi.

--N'essaie donc pas de me rien cacher.

--Aussi bien j'aurais dj d te le dire. Voil, Gadik. Je t'aime
follement. Veux-tu que nous soyons mari et femme?

Il avait fallu qu'il prt son courage  deux mains, le pauvre Kaour,
pour profrer ces mots si simples. Et maintenant il attendait, la face
colle contre terre, que la Charlzenn parlt. La Charlzenn gardait le
silence. Kaour releva la tte. Sur ses traits, une angoisse infinie
tait peinte.

--Gad, murmura-t-il, tu ne veux point, n'est ce pas?

--Non, rpondit-elle  mi-voix.

Puis, d'un ton plus ferme:

--Non, Kaour, dcidment non!

--Tu aurais rpondu: Oui, Gad, si, au lieu d'tre Kaour, j'avais t
Kirek ou Guennol...

--En cela, tu te trompes.

--Tu prfres cependant l'un de nous?

--Tu me poses des questions bien tranges auxquelles je n'ai jamais
rflchi. La vrit est que je vous prfre tous trois.

--La vrit vraie, Gadik?

--La vrit vraie, Kaour!

--Puisque c'est ainsi, je ne pleurerai plus. Je souffre dj moins. Tu
jures que tu ne seras la femme de personne?

--De personne, je te le jure!

--C'est que, vois-tu, je le tuerais, celui-l, ft-ce Kirek, ft-ce mme
Guennol, notre plus jeune. Je me tuerais moi-mme aprs. Tu fais bien,
Gad, de nous viter cette destine. Merci!

Il avait dit cela d'une voix profonde. Il ajouta:

--Dors en paix, petite soeur des Rannou.

Et il se retourna, s'allongea sur le dos, les bras croiss sous la
nuque, et demeura dans cette posture jusqu'au retour des deux autres,
les yeux grands ouverts, le regard attach aux toiles. La Charlzenn
fit mine de sommeiller. A part soi, elle songeait: C'en est fini de la
vie heureuse!... Quelle est donc cette loi cruelle qui rgit le monde?
Pourquoi l'homme ne peut-il vivre avec la femme ou mme la voir
simplement sans la convoiter? Qu'est-ce que cette nourriture misrable
dont ne peuvent se passer les coeurs, ce pain de l'amour, toujours ptri
de larmes et quelquefois de sang?... Ainsi, pour un regard plus tendre
que j'adresserais  Kirek ou  Guennol, Kaour, qui les adore tous deux,
irait jusqu'au fratricide!... L'aventure de Cloarec Rozmar lui revint 
l'esprit toute vive; plus vive encore lui rapparut la scne dans la
hutte. Elle revit Keranglaz pench sur elle et l'instant d'aprs roulant
 terre, une bave rouge aux lvres. Voici que c'tait le tour de Kaour.
Que n'et-elle pas donn pour l'pargner, celui-l! Elle avait d le
frapper, lui aussi. Et elle savait bien qu'avec ce: Non! elle venait de
lui faire plus de mal qu' l'autre avec le coup de couteau. Il n'y avait
dcidment qu'un moyen d'viter l'ternel pige de l'amour: c'tait de
se rfugier dans la mort. Elle s'y rsolut une seconde fois. Et cette
fois nulle intervention humaine ne la dtournerait de son dessein.

Sa rsolution prise, une paix immense lui emplit l'me, et elle reposa,
tranquille, veille par le grand Kaour, comme une de ces vierges de la
lgende dont un gant accroupi protge le sommeil.


V

La Charlzenn,  l'aube blanche, a regard partir les Rannou. Elle les a
vus s'enfoncer dans l'paisseur de la fort, du ct de la grve. Par
trois fois elle leur a cri:

--Au revoir! Au revoir! Au revoir!

Elle ne les reverra plus, et elle prolonge l'adieu. Eux, qui ne savent
rien, lui rpondent gament:

--A tantt, petite soeur!

Entre leurs voix, elle distingue celle de Guennol plus jeune et plus
perante. Ce Guennol, elle s'avoue maintenant qu'elle l'aime. Qu'elle a
donc bien fait de ne point le lui montrer! Du moins, il n'aura pas 
ptir  cause d'elle... Elle ne se dit pas, l'ignorante, que l'amour est
chose subtile, qu'on le devine en quelque sorte  son odeur, et que
c'est pour cela que Kaour, la veille, a tant pleur.

Qu'importe, du reste! La Charlzenn va mourir.

L'exquise matine! C'est jour de fte dans les bois du Roscoat. Il
semble que la douce lumire ait pris corps, qu'elle se promne, vtue de
brume bleue, entre les arbres extasis; et derrire elle sa chevelure
s'pand en un fleuve d'or pur. Sur ses pas, une mystrieuse musique
s'lve des choses. Les mousses mme ont des frissons harmonieux. La
brise de mai qui passe dans le creux des vieux chnes les fait vibrer
puissamment comme des tuyaux d'orgue. Plus encore que d'habitude la
fort a aujourd'hui son air de grande glise, imprgne de toute espce
d'aromes et d'encens. Comme autant de nefs, les hautes avenues ouvrent
des perspectives immenses o mille clarts se jouent, irradies,
semble-t-il,  travers des vitraux de nuances infinies.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand la Charlzenn fut demeure toute seule, elle se sentit l'me noye
de tristesse. C'tait comme une pluie, fine, lente, continue, qui et
tomb au fond d'elle. Sa rsolution si ferme en tait comme dtrempe.
Un instant elle douta si elle aurait le courage d'aller jusqu'au bout de
son devoir. La mort lui apparut soudain comme une chose beaucoup plus
complique qu'elle ne pensait. Elle dut s'arracher avec effort  ce coin
de nature sauvage o le meilleur de sa vie s'tait coul. Des fils
invisibles l'y enchanaient. Elle s'en apercevait, maintenant qu'il
fallait les rompre, les rompre un  un, non sans une douleur aigu,
comme si  chacun d'eux restait pendu un lambeau d'elle-mme.

Mais,  mesure qu'elle avana dans la fort, la srnit lui revint. Les
arbres versrent  ses blessures un baume sacr,  son esprit une
scurit grave, profonde. Elle marcha ds lors allgrement. Elle alla 
la mort, comme  une promenade.

L-bas, dans le ravin, la rivire du Roscoat faisait son grand murmure.

--Elle me portera doucement jusqu' la mer, se disait Gad Charls, elle
m'emportera endormie comme un enfant entre les bras de sa nourrice. Et,
de peur que je ne me rveille, la mer, quand elle m'aura prise, me
bercera d'une berceuse si longue, si longue, que jusqu' la fin des
temps je ne me rveillerai plus.

Or, comme la Charlzenn se disait cela non seulement sans amertume, mais
mme avec une sorte de volupt, subitement elle fit halte.

Au-dessus de sa tte, dans les branches hautes d'un norme chtaignier,
une voix de garonnet dnicheur de nids chantait, sur un ton de mlope,
une complainte en breton o revenait sans cesse le nom de la Charlzenn.

--H! petit! cria la jeune fille; quelle est cette _gwerze_ que tu
chantes?

La frimousse ensoleille du gamin se montra entre les ramures.

--D'o venez-vous donc, dit-il, que vous ne connaissez point la
complainte de la Charlzenn? Il y a beau temps qu'elle court le pays!

--Descends me la chanter et, pour rcompense, je te donnerai un cu.

Elle avait  peine fini de parler que le garonnet sautait  ct
d'elle, dans la mousse.

    ... La Charlzenn si fort sifflait
    Que chne feuillu s'effeuillait...

Il dbita la _gwerze_ d'une haleine. Marguerite l'couta jusqu'au bout,
immobile, les mains jointes. Sur ses joues, des larmes silencieuses
ruisselaient. Ainsi, c'tait l l'ide qu'elle allait laisser d'elle au
monde!

--Sais-tu qui a fait la complainte? demanda-t-elle  l'enfant.

--On prtend que c'est Pezr Guillou, de Lok-Mikel.

Elle se rappela qu'elle avait connu ce Pezr, autrefois, sur les bancs du
catchisme. Mais que lui avait-elle donc fait pour qu'il la maltraitt
si injustement? Car ce n'tait qu'un tissu de menteries, cette _gwerze_.

Elle ne savait pas, la pauvre fille, que fabricants de complaintes et
faiseurs de vers se jouent, par vocation, au milieu d'un perptuel
mensonge.

--Mais, continua le gamin, Pezr Guillou n'a pas tout dit.

--Qu'aurais-tu voulu de plus?

--Il n'a pas dit que le vieux seigneur de Keranglaz promet dix arpents
de terre labourable  qui lui livrera vivante la Charlzenn...
Maintenant, s'il vous plat, donnez-moi mon cu!

C'est vrai, elle avait promis un cu  cet enfant. O le prendre?
Certes, ce n'tait pas l'argent qui manquait chez les Rannou. Mais,
retourner _l-bas_, jamais!... Il lui vint une inspiration soudaine.
Aprs tout, qu'importait le genre de mort! Tous les chemins mnent 
Dieu.

--Ce n'est pas un cu que je veux te donner, dit-elle, mais dix, vingt,
soixante cus, cent peut-tre. Seulement il faudra que tu m'accompagnes
jusqu'au chteau de Keranglaz o l'on m'attend et dont le seigneur te
paiera, en mon nom.

Tous deux prirent un sentier, sur la gauche, franchirent la rivire du
Roscoat, sur le pont de planches, et, au bout de longues heures, se
trouvrent enfin dans la cour du manoir. En entendant aboyer les chiens
de garde, Keranglaz le vieux sortit. C'tait un grand vieillard, tout de
noir vtu. Depuis le trpas de son fils an, il n'avait pas quitt le
deuil. Gad Charls s'avana vers lui, tenant par la main son petit
compagnon. Et, ayant fait une profonde rvrence, elle parla en ces
termes:

--Vous tes noble, et par consquent, votre parole est sre. A combien
estimez-vous dix arpents de terre labourable de votre domaine?

Keranglaz le vieux lana  la jeune fille un sombre regard.

--Je les estime  dix cus chacun, quand je les vends,  trente, quand
je les donne! pronona-t-il d'une voix sourde.

--C'est donc trois cents cus que vous aurez  remettre  cet enfant. Il
vous amne, vivante, la Charlzenn!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La complainte de Marguerite Charls s'allongea plus tard de quatre vers
que voici:

    A Keranglaz, on la pendit...
    Ce fut grand'fte en paradis.

    Dieu s'en vint la qurir lui-mme!
    Ainsi fait-il pour ceux qu'il aime.

    La Charlzenn, qui sifflait fort,
    En aumne a donn sa mort...

Et, quand on la chante aujourd'hui, on ne manque jamais d'ajouter: Bnie
soit-elle!




LE BATARD DU ROI


I

Charles-Louis-Franois Duparc, seigneur de Locmaria, marquis de
Guerrande, fut, au dire de Mme de Svign, un des cavaliers les plus
accomplis de la cour du Grand Roi. Possesseur d'immenses domaines au
joli pays de Plgat, sur la limite des dpartements actuels du Finistre
et des Ctes-du-Nord, il s'y fit construire, au centre de ses terres,
une belle rsidence dans le got du temps, sorte de Versailles en
raccourci, dont les plans furent dresss par Perrault et les jardins
dessins par Lentre.

Les anciens du bourg de Plgat parlent encore du chteau du marquis
comme d'une demeure enchante. On y voyait, content-ils, deux salles
merveilleuses: l'une couleur de soleil, l'autre couleur de lune. Les
plafonds avaient tantt la splendeur blouissante d'un ciel d't, 
l'heure de midi, tantt la profondeur et le mystre d'un firmament
nocturne, peupl de millions d'toiles. Quant  l'ameublement, il
dfiait toute description.

Le marquis ne faisait, cependant, au milieu de ces somptuosits, que de
rares et brefs sjours. Et, lorsqu'il y paraissait, c'tait pour
promener  travers la magnificence des appartements ou sous les nobles
frondaisons du parc une tristesse morne, un incurable ennui.

Il arrivait en automne, vers la Saint-Michel, au moment de l'anne o se
payaient les fermages. Son carrosse s'arrtait sur la place du bourg,
prs de l'entre du cimetire. Il en descendait--toujours seul--,
pntrait dans l'glise, s'agenouillait devant la statue de saint gat,
place  gauche du matre-autel, et, aprs une longue prire entrecoupe
de soupirs, arrose de larmes silencieuses, regagnait  pied le logis
seigneurial.

D'une saison  l'autre les gens se demandaient:

--Nous amnera-t-il, cette-fois, sa femme?

On disait la marquise belle comme une fe. Mais il courait sur elle des
bruits tranges. Un domestique du chteau, tant un jour entre deux
vins, avait laiss entendre qu'elle tait de race vagabonde,--une
gyptienne peut-tre, une fille de rprouvs errants, pousse au hasard
des grands chemins. Le seigneur de Guerrande l'avait vue et l'avait
aime,--aime follement... Elle dansait dans la rue, en jupe courte, des
anneaux  ses pieds: une vraie saltimbanque!... Il avait demand cong
au Roi, sous prtexte d'aller en Hongrie guerroyer contre le Turc.
C'tait, en ralit, pour suivre la danseuse. Il fut absent dix-huit
mois. Lorsqu'il revint  la Cour, il promenait l'gyptienne  son bras.
Il l'avait, prtendit-il, rencontre en Pologne, et il la prsenta comme
la descendante d'une des plus anciennes familles de ce pays. Jamais
crature plus sduisante n'avait franchi le seuil du palais de
Versailles. Chacun lui fit fte. Le Roi lui-mme s'prit de sa grce
exotique, de ses yeux de sortilge aux regards longs, mystrieux et
dconcertants. C'est alors que le marquis porta la pioche dans le donjon
de ses anctres et le remplaa par une construction luxueuse, amnage
de telle sorte que sa jeune femme pt s'y reposer de la Cour sans la
trop regretter. Probablement mme rvait-il de s'enfermer seul  seule
avec elle, sous les hauts lambris pareils  des champs d'azur constells
d'astres, devant le souple horizon des collines boises ondoyant  perte
de vue jusqu' la mer.

Mais ce fut en vain qu'il la voulut entraner vers ce lieu de dlices.
Le temple bti, la divinit  laquelle il tait ddi refusa d'y
paratre. A toutes les supplications du marquis elle rpondait de sa
belle voix nonchalante:

--Qu'irais-je faire si loin, dans cet Occident que l'on dit si triste?

Il y avait des annes que cela durait. Chaque automne,  la chute des
feuilles, messire Guillaume Guguan, intendant du chteau, parcourait au
petit trot de sa haquene blanche les paroisses de Plgat, de Trmel, de
Guimac et de Plufur, pour avertir les domaniers de l'arrive du matre.

--Et la matresse, messire Guillaume? s'informaient les paysans, non
sans une arrire-pense narquoise.

L'intendant hochait la tte et faisait hum! hum! de l'air d'un homme
qui en sait long, mais prfre garder le silence.

--Prparez toujours vos cus, prononait-il.

Il la hassait d'instinct, cette trangre d'origine suspecte qui ne
daignait mme pas honorer d'une visite le somptueux logis difi pour
elle  si grands frais. Mais surtout il lui en voulait  mort des
tourments qu'elle faisait subir  son matre. Il avait vu grandir
Monsieur Charles, ainsi qu'il avait coutume d'appeler le marquis, avec
une familiarit respectueuse de vieux serviteur depuis longtemps attach
 la fortune des Locmaria de Guerrande; et il professait pour lui un
sentiment de tendresse jalouse qui allait jusqu' l'adoration. Or, d'un
automne  l'autre, il constatait chez ce matre si ardemment vnr une
fatigue de plus en plus manifeste qui creusait les traits, votait la
taille, marquait tout ce puissant organisme d'un signe prcoce de
caducit.

Cette lente dcomposition, messire Guillaume Gugan ne doutait point
qu'elle ft l'oeuvre de la Bohmienne, de la fille des marchands de
sorts. Elle avait d faire boire au marquis un philtre mystrieux, un
de ces breuvages enchants dont les gens de sa race passent pour avoir
le secret. Autrement, comment se ft-elle fait aimer du brillant
seigneur pour qui brlaient les hritires les plus nobles et de la
beaut la plus parfaite? Et comment expliquer, sinon par des raisons
d'ordre diabolique, les ravages que cet amour funeste avait caus dans
l'me et le corps du plus robuste, du plus accompli des gentilshommes,
jusqu' l'incliner prmaturment vers la tombe?

Ainsi pensait  part soi le bon intendant, et,  plusieurs reprises, il
s'tait mme permis de le penser tout haut, devant son matre.

--Ah! monsieur le marquis, qu'aviez-vous besoin d'aller en pays tranger
chercher femme?... Pardonnez-moi si je prononce des paroles
dsobligeantes pour Mme la marquise, mais vous ne m'terez pas de la
tte qu'elle ne vous rend pas heureux.

A quoi Monsieur Charles rpondait d'un ton hautain:

--Contentez-vous de surveiller mes terres, matre Guill; je ne vous ai
point commis  la garde de mon bonheur.

L-dessus, messire Gugan faisait mine de se lever, et, aprs avoir
salu bien bas, de sortir en emportant ses registres.

Mais le marquis, radouci, le rappelait avant qu'il et gagn la porte:

--Ne te fche pas, vieux loup, et revenons  nos comptes... Quant au
reste, ne t'en proccupe point: ce sont misres auxquelles tu ne saurais
rien entendre... D'ailleurs, lorsque je t'amnerai la marquise, tu
regretteras de l'avoir mconnue et tu seras le premier  tomber  genoux
devant elle, subjugu par sa grce.

--Sera-ce  Pques ou  la Trinit, monseigneur?

Monseigneur haussait les paules et s'absorbait dans l'examen des
additions. Et tous deux, l'intendant et le matre, gardaient l'un ses
chagrins, l'autre ses rancunes.


II

Un soir de novembre, comme messire Guillaume Gugan soupait en famille,
dans la maisonnette  forme de temple grec qu'il occupait  l'entre de
l'avenue, prs de la grille, la cloche suspendue  l'intrieur du
pristyle tinta violemment, annonant la venue de quelque voyageur aussi
impatient que tardif.

L'intendant sursauta sur sa chaise.

--Qui diable peut sonner  pareille heure? fit-il, furieux d'tre
drang de son repas et d'avoir  mettre le nez dehors, au froid mouill
de la nuit.

Il faisait, en effet, un temps affreux, une de ces rafales charges de
grosse pluie qui semblent l'agonie de l'automne et qui font dire en
Bretagne: C'est l'anne qui ne veut pas mourir.

Matre Guillaume maugra:

--Gageons que ce sera encore quelque mendiant en qute d'un logis ou
quelque ivrogne morfondu sous l'averse.

--Ce n'est point l le coup de cloche d'un _baler-bro_[2], observa
doucement dame Claude, la digne compagne de matre Guillaume et la mre
de ses quatre marmots.

  [2] Chemineur de pays, batteur de routes.

--Ma foi! j'ai bien envie de n'y point aller voir.

--Si cependant c'tait un courrier venant de la part du marquis?...
Depuis une semaine qu'il nous a quitts, j'ai la tte hante d'ides
tristes... Ce dpart si brusque, son air nerveux, agit, cette lettre
qu'il froissait entre ses doigts en te disant: Je suis rappel  Paris
en toute hte, la faon dont il jeta au postillon: Crevez les chevaux,
si c'est ncessaire, mais brlez la route!... vois-tu, je ne serais pas
surprise qu'il lui ft arriv quelque chose, un accident, par
exemple,... ou peut-tre pis.

La cloche carillonnait de nouveau, secoue cette fois avec rage.

--Allume-moi le fanal, dit l'intendant  sa femme dont les
pressentiments lugubres l'avaient manifestement boulevers de fond en
comble.

Et il se prcipita dans l'obscurit.

Il n'tait pas sorti depuis deux minutes que dame Claude entendit les
battants de la porte grille rouler en grinant sur leurs gonds, et tout
aussitt Guillaume reparut hors d'haleine.

--Vite, vite, Clauda, cours au chteau et prpare une bonne flambe dans
la salle couleur de lune.

Il ne s'expliqua pas davantage, et sa femme n'eut du reste pas le loisir
de lui en demander plus long: il s'tait replong dans les tnbres. De
son ct, laissant l, devant leurs cuelles, les marmots ahuris par
tout ce branle-bas, elle s'empressa vers le chteau dont la majestueuse
silhouette rigeait une ombre plus noire dans le noir indistinct de la
nuit. Pour couper plus court, elle prit  travers les pelouses,
bondissant par-dessus les corbeilles de plantes rares, au risque de les
craser. Elle se sentait en proie  une espce d'affolement. Son coeur
faisait dans sa poitrine le bruit d'un marteau sur une enclume. Elle
murmurait,  demi suffoque par le vent qui entravait sa course:

--Qu'y a-t-il, mon Dieu?... Qu'y a-t-il?

Quelque chose d'extraordinaire, videmment, mais quoi?... Quand, aprs
avoir franchi le vestibule immense, elle pntra dans la salle couleur
de lune, elle trouva l'atmosphre de la pice quasi tide encore du
sjour du marquis. C'est l qu'il avait coutume de passer les soires,
tout le temps que durait sa prsence dans ses terres de Guerrande; il y
veillait fort avant dans la nuit, parfois mme jusqu'au petit matin, les
jambes tendues  la flamme d'un brasier dont la lueur suffisait 
clairer toute la chambre, mais dont la chaleur, hlas! si ardente
ft-elle, ne parvenait point  ranimer le sang de son coeur, glac par
les poignants ddains d'une femme inhumaine.

--Dieu me pardonne! grommelait dame Claude, tout en rassemblant les
dbris de bches carbonises qui gisaient pars dans la cendre, je veux
que ces murs s'croulent  l'instant sur ma tte, si la Bohmienne de
malheur n'est pas encore de moiti dans cette aventure!... Pourvu, du
moins, qu'elle n'ait pas fait gorger son mari et que ce ne soit pas le
pauvre Monsieur Charles qu'on nous ramne chang tout  fait en
cadavre!...

Elle venait d'entendre une voiture s'arrter devant le perron.

Trs mue, elle saisit une brasse de copeaux qu'elle avait apporte
dans son tablier et la rpandit sur le feu qui commenait  prendre.
Puis, l'oreille aux coutes, elle attendit.

Les tentures en fil d'argent qui tapissaient les parois de la salle
s'avivaient peu  peu,  l'clat grandissant du foyer, d'un frisson de
lumire magique, d'une douce et mystrieuse clart lunaire. Sur les
dalles de marbre du vestibule glissa le frlement d'un pas lger ml au
froufrou d'une robe, et Clauda, stupfaite, vit surgir dans le cadre de
la porte la plus dlicieuse apparition fminine qu'il lui et jamais t
donn de contempler.

Par deux fois, elle s'essuya les yeux du revers de sa manche, se croyant
le jouet d'un rve.

L'inconnue s'tait arrte au milieu de l'appartement pour promener
autour d'elle un regard curieux. Les hautes glaces de Venise disposes
de place en place contre les parois, de faon  multiplier et 
prolonger le dcor en des perspectives infinies, semblaient prendre
plaisir  se renvoyer de l'une  l'autre l'image de cette femme, comme
sduites par les lignes harmonieuses de son corps, par tout ce qu'il se
dgageait d'elle d'imprieuse, et d'trange, et d'inexprimable beaut.

Quant  dame Claude, elle la buvait littralement des yeux, fige en
extase, les mains jointes, et bredouillant  mi-voix, sur le ton de la
prire:

--_Ma Dou!_ qu'elle est donc belle... belle  faire peur,
Jsus-Maria-credo!

D'un mouvement de la nuque, la nouvelle venue avait rejet en arrire le
capuchon du vtement de fourrure qui l'enveloppait toute et dont les
plis tranaient sur ses talons avec l'ampleur d'un manteau royal. On
voyait pointer sa gorge, fine et rebondie, et son cou se mouvoir en de
lentes ondulations, et son fier visage, au profil nergique, luire d'une
splendeur mate, d'une splendeur de jaune ivoire que temprait une patine
d'or bruni. Ses cheveux crpels, qu'un cercle de mtal enserrait  la
hauteur du front, s'chappaient en cascades massives et bleutres
jusqu' noyer les paules. De longs cils vibrants ombrageaient les yeux
et en amortissaient l'clat. Les lvres s'entr'ouvraient, rouges et
comme saignantes.

--Quelle est cette princesse merveilleuse? Quelle est cette fe? se
demandait l'intendante, immobile et charme.

Au mme moment, matre Guillaume Gugan, rpondant  sa pense, lui
criait du seuil de la pice:

--Salue madame, Clauda: c'est la marquise!

Il se reprit aussitt, craignant sans doute de s'tre servi d'une
formule trop familire, et ce fut avec une sorte de solennit qu'il
ajouta:

--Notre trs haute et trs puissante matresse, madame la marquise de
Locmaria, de Lezmas, de Langolvez et de Guerrande. Dieu lui donne de
longs jours et, aprs les joies de ce monde, celles du paradis en
l'autre!

--Est-il possible! s'exclama dame Claude, d'un accent o il y avait
autant de frayeur que de surprise.

Et, au lieu de s'incliner, comme l'y invitait son mari, devant celle
qu'ils n'appelaient entre eux que _la Bohmienne_, elle demeura,
stupide,  la dvisager, les bras tombs le long du corps, les yeux
carquills par l'tonnement et par la peur. Le diable en personne lui
ft apparu, qu'elle n'en et pas t impressionne plus dsagrablement,
et Dieu sait si la trs chrtienne Clauda professait une belle horreur
pour le diable!

La marquise de Locmaria ne fut sans doute pas sans remarquer la
singularit de cette attitude; mais, loin de s'en fcher, elle sourit le
plus aimablement du monde et dit  Clauda d'une voix chantante qui
semblait un clair gazouillis d'oiseaux:

--Voil une visite  laquelle vous ne vous attendiez gure, n'est-ce
pas? Je vous connais; le marquis m'a souvent entretenue des soins
prcieux qu'il trouvait auprs de dame Claude... Quand vous me
connatrez  votre tour, je suis persuade que vous m'aurez en quelque
affection et que je n'aurai qu' me louer de vos services. Au reste, ne
craignez rien: je serai la moins exigeante des matresses... Voulez-vous
toutefois vous charger ds  prsent de mettre au courant de la maison
les gens que j'ai amens et qui sont ici aussi trangers que moi-mme?

L'intendante se sentit tout branle par la fracheur mlodieuse de
cette voix qui s'exprimait avec tant de condescendance, de douceur et de
simplicit.

--En vrit, pensa-t-elle, ceci me trouble et me dconcerte... Il se
peut que cette femme soit un dmon, mais elle a toutes les sductions
d'un ange.

Elle trouva juste assez de prsence d'esprit pour rpondre:

--Je suis aux ordres de madame la marquise.

Et, instinctivement, elle accompagna ces mots de la plus accorte des
rvrences.

Comme elle se dirigeait vers la porte, la marquise, qui achevait de se
dbarrasser de sa mante, la rappela:

--J'oubliais, dame Claude!... Tout mon domestique se compose d'un
vieillard qui s'entend  confectionner des plats de mon pays, et d'une
soubrette, sa fille, laquelle est un peu ma soeur de lait, comme vous
dites, je crois, en Basse-Bretagne... Ils ne sont gure rompus aux
finesses du parler de France: ils viennent d'une patrie lointaine et
sortent d'une autre race... S'ils ne vous comprenaient pas toujours trs
bien et s'ils se faisaient encore plus mal comprendre de vous,
soyez-leur indulgente, je vous prie; je vous en saurai gr, car ils me
sont chers. Ce sont des exils, comme moi; ils me rendent prsente aux
yeux la terre qui m'a vue natre; ils sont de mon pays, de mon village,
presque de ma parent. De les avoir auprs de moi, je me sens moins
seule: ils savent les chants qui, toute petite, m'ont berce et, quand
ils me regardent, je crois voir onduler dans leurs prunelles les plaines
sans fin de ma Hongrie o parmi des ocans d'herbes, dorment de grands
fleuves d'argent... Vous qui tes une Bretonne, Clauda, je gage que ces
choses ne sont point pour vous surprendre.

Clauda l'coutait comme en rve. Le son de cette voix cleste, d'un
timbre si pur, aux inflexions si molles et si caressantes, agissait sur
elle comme un charme.

--Certes non, madame la marquise! fit-elle avec lan... Moi, s'il me
fallait quitter Plgat et la Bretagne, j'aimerais mieux la mort.

Subitement, son front se rembrunit.

Elle venait de rflchir que ces gens vers qui l'envoyait sa matresse
et qu'elle lui recommandait en termes si chaleureux, c'taient, de son
propre aveu, des Hongrois, autrement dit des bohmiens comme elle, des
artisans de malfices peut-tre,  coup sr des mcrants. Elle se
souciait mdiocrement de se rencontrer seule  seule avec cette espce,
et, clignant de l'oeil du ct de son mari qui, debout derrire la
marquise, ptrissait consciencieusement son chapeau de feutre entre ses
doigts:

--Si Guillou m'accompagnait, m'est avis que nous leur expliquerions
mieux...

La marquise l'interrompit vivement:

--J'ai pri matre Guillaume de veiller avec moi... Et,  ce propos, ne
m'en veuillez pas si je l'accapare une bonne partie de la nuit: nous
avons  causer ensemble... Allez, dame Claude, je suis convaincue
d'avance que tout ce que vous ferez sera bien fait.

Ainsi congdie, l'intendante s'loigna.

Ds que le bruit de ses sabots se fut perdu dans la profondeur des
corridors qui conduisaient aux cuisines, la marquise de Locmaria dit 
messire Guillaume Gugan:

--Ayez l'obligeance d'allumer les candlabres. Je suis des pays du
soleil. J'aime la clart.

Elle ajouta:

--Qu'il fait donc froid dans vos contres d'Occident! En route j'ai
failli prir.

Puis, au bout d'un moment, quand la flamme des chandelles se fut mise 
brler longue et droite:

--C'est trs beau ici, soupira-t-elle. On se croirait en quelque chambre
enchante du palais des Mille et une Nuits.

Elle s'tait laisse tomber dans un fauteuil devant le feu et, le buste
inclin vers l'tre, tendait, pour les rchauffer, ses mains menues et
dlicates que des mitaines de dentelle noire voilaient  demi. Ses
ongles diaphanes, vus en transparence, ressemblaient  de fins ptales
de rose.

--Et maintenant, madame? demanda l'intendant, trs embarrass de sa
personne dans ce mystrieux tte--tte.

--Maintenant, seyez-vous l.

Elle lui montrait un sige en face du sien.

--Approchez-vous davantage, davantage encore, insista-t-elle. Je dsire
que vous m'entendiez bien... J'ai fait cent cinquante lieues tout d'une
traite pour arriver jusqu' vous,  l'extrmit de cette terre de
l'Ouest qui passe, dans les traditions de mes anctres, pour tre le
purgatoire du monde, un lieu de pnitence, un sjour de lamentation et
de deuil. Que de fois votre seigneur et le mien ne m'a-t-il pas supplie
 genoux de l'y suivre! Obstinment, je rpondais: Non!... Et voici que
je suis venue! Vous vous doutez bien qu'il a fallu qu'un imprieux
besoin m'y contraigne. J'ai tergivers aussi longtemps que j'ai pu...
Plus tard, il et t trop tard. Le jour mme o le marquis m'annonait
par lettre son retour  Versailles, je me suis mise en chemin pour
Guerrande, certaine dsormais qu'il n'y serait plus. J'avais intrt 
ne rencontrer ici que vous seul. Pourquoi? Je vais vous l'apprendre...
Mais d'abord, messire Guillaume, soyez franc: vous me dtestez, n'est-ce
pas, autant que vous aimez votre matre? Pas de faux-fuyant, s'il vous
plat! Je suis une bohmienne des routes: on peut--surtout quand je la
rclame--me dire la vrit.

Messire Guillaume Gugan jugea que, interpell de la sorte, il n'avait
pas le droit de mentir. Il pronona donc d'une voix nette et ferme:

--Si je n'aimais pas mon matre comme je l'aime, je vous aurais moins
hae pour tout le mal qu'il souffre par vous.

--A la bonne heure, repartit avec une gravit triste la marquise de
Locmaria, vous tes bien l'homme que je pensais... Je puis tout vous
dire, car vous tes digne de tout entendre...


III

Dame Claude, cependant, aprs avoir pilot les gens de la marquise 
travers les appartements rservs  leur matresse et qu'elle allait
occuper pour la premire fois, aprs leur avoir fourni, d'assez mauvaise
grce d'abord, et finalement avec une obligeance  peu prs apprivoise,
les renseignements les plus complets et les plus minutieux sur les
habitudes de la maison, dame Claude tait rentre chez elle, sous la
nuit sombre o les arbres du parc, anims par l'ouragan d'une vie
effrayante, poussaient des plaintes lugubres et se tordaient en des
convulsions dsespres.

La superstitieuse paysanne songeait:

--Mme de Locmaria nous arrive escorte par la tempte. C'est signe que
de tout ceci il ne rsultera rien de bon.

Au logis, elle trouva les quatre marmots qui dormaient  poings ferms,
les coudes sur la table. Elle les coucha, saisit son tricot et
s'installa prs du foyer,  la lueur d'une chandelle de rsine, pour
attendre le retour de Guillaume Gugan.

Une curiosit fivreuse la travaillait; elle brlait d'impatience de
connatre les impressions de son mari,  la suite du mystrieux
entretien qu'il avait en ce moment mme avec la marquise. Que
pouvait-elle avoir  lui confier de si important, au dbarquer d'un si
long voyage, avant d'avoir pris aucune nourriture, aucun repos? Pourquoi
son arrive concidait-elle,  huit jours prs, avec le dpart de son
mari? Le marquis savait-il, en roulant sur Paris, que sa femme faisait 
rebours la mme route, s'acheminant vers la Bretagne? S'il le savait,
pourquoi n'en avait-il rien dit  Guillaume? Pourquoi ne l'avait-il pas
avertie, elle, Clauda, d'avoir  tout prparer en vue de cette visite
imminente? La lettre qui le rappelait, et qui l'avait troubl si fort,
l'avait-elle donc boulevers au point de lui faire oublier, sinon la
venue de sa femme, du moins les dispositions  prendre pour la recevoir
comme il convenait?...

Ces questions, et d'autres encore, Clauda les agitait dans sa tte
obstine de Bretonne, au bruit sauvage de la rafale, qui, dehors, allait
grossissant.

En vain avait-elle interrog, ce tantt, le vieillard et la jeune fille
qui formaient toute la suite de la Bohmienne. Elle n'avait pu obtenir
d'eux aucun claircissement.

De singuliers personnages, d'ailleurs, ces domestiques, et combien
diffrents des gens de mme condition  qui l'intendante tait
accoutume d'avoir affaire, durant les sjours du marquis en son chteau
de Plgat!

Le vieux, avec sa grande crinire de lion dont les mches venaient se
perdre jusque dans les flots tals de sa barbe blanche, avait la
majest d'un patriarche biblique, l'air solennel et triste d'un
souverain dtrn. Une houppelande verte,  brandebourgs noirs,
l'enveloppait des pieds  la tte et le faisait paratre d'une taille
dmesure. Il parlait peu, par phrases brves, graves comme des
sentences. Dame Claude,  son aspect, s'tait sentie vaguement
intimide; et, aprs s'tre promis de traiter de trs haut cette
engeance de saltimbanques, elles les avait promens, lui et sa fille,
de chambre en chambre, avec une complaisance quasi dfrente, comme si
elle leur et fait les honneurs du chteau.

La petite, en revanche, l'avait mise  l'aise. C'tait une adolescente
de seize ans  peine, presque une enfant encore, au teint mat,
dlicatement ambr, aux clairs yeux de source qui semblaient renvoyer
l'clat d'un soleil lointain. Elle avait le port svelte et la souple
dmarche d'une biche. Entre ses lvres d'un rouge vif, ses dents de
nacre riaient d'un rire tincelant. Toute sa gracieuse personne
respirait la sant, la joie, une franchise heureuse, quelque chose
d'ail, d'imprvu, avec des brusqueries soudaines, des effarouchements
d'oiseau qui craint la glu.

Dame Claude avait cherch  se renseigner auprs d'elle sur ce qu'il lui
et tant agr de savoir.

Mais elle n'en avait obtenu que des rponses insignifiantes, soit que la
jeune fille ft peu dans les confidences de sa matresse, soit qu'elle
feignt une ignorance qui lui tait peut-tre commande.

En somme, Clauda avait tout simplement appris que la marquise avait nom
Rita, qu'elle tait de noblesse trs illustre, qu'elle comptait des rois
parmi ses anctres et qu'il n'et tenu qu' elle d'tre reine l-bas,
elle aussi, au pays des plaines immenses qu'arrosent les plus beaux
fleuves de la terre et que fconde un printemps ternel.

--Pourquoi donc au titre de reine a-t-elle prfr celui de marquise de
Guerrande? avait demand, non sans ironie, l'intendante agace.

Le vieux avait ripost de sa voix profonde:

--Il est dans le destin de la plume d'aller o le vent la porte.

--Au moins n'y a-t-elle rien perdu... Elle a un mari qui l'adore. Ce
palais, auprs de qui l'glise mme de Plgat n'est qu'une misrable
crche, savez-vous qu'il l'a construit exprs pour elle, pour tre leur
maison d'amour, leur maison du bonheur?... Et,  ce propos, d'o vient,
s'il vous plat, qu'elle y mette les pieds aujourd'hui pour la premire
fois, et lorsque le marquis en est absent?

A quoi le serviteur  la barbe vnrable avait rpondu:

--Les secrets de notre matresse n'appartiennent qu' elle seule...
L'aiglonne a, dans les gyres de son vol, des caprices qui droutent vos
lourds oiseaux de mer... Et quel palais, je vous prie, vaut le libre
espace, les horizons ondoyants comme la lumire qui les dore, et la
terre douce, la terre enchante, la terre ineffable de la Patrie?

Les prunelles sombres du grand vieillard lanaient des clairs. Clauda
n'avait plus insist.

Assise maintenant au foyer de sa demeure close, o, derrire elle, du
fond d'un lit  tages, s'exhalait la tranquille respiration de ses
quatre chrubins, elle s'efforait de rcapituler en elle-mme les
vnements de la soire, tout en supputant, d'un mouvement machinal des
lvres, les points de son tricot et en piquant de temps  autre dans ses
cheveux, contre la tempe gauche, les aiguilles dont elle n'avait plus 
faire usage.

Sa hte de revoir Guillaume et de connatre les rsultats de sa
confrence avec la marquise la tenait veille. Les heures s'coulaient
lentes et longues, rythmes par le tic-tac d'un coucou. Les orgues
dchanes du vent ronflaient dans les tnbres, avec des mugissements
sinistres. Minuit sonna. Fidle aux traditions de sa race, l'intendante
suspendit sa tche[3], jeta un fagot d'ajoncs dans le feu qui commenait
 plir, et tirant son rosaire, se mit  rciter des oraisons.

  [3] Dans les croyances bretonnes, c'est une impit de poursuivre le
    travail au-del de minuit. A partir de cette heure jusqu'au premier
    chant du coq, les vivants doivent faire place aux morts.

Enfin la porte s'ouvrit, et messire Guillaume Gugan se montra sur le
seuil.

--Ah! tout de mme! s'cria dame Claude qui en tait  son dixime _De
Profundis_ pour les mes du purgatoire, les funbres _Anaon_.

Elle ajouta:

--Tu dois tre glac. Veux-tu que je te chauffe un peu de _flip_[4]?

  [4] Sorte de grog, fait de cidre, d'eau-de-vie et quelquefois
    d'hydromel mlangs.

Il s'assit devant l'tre sans rpondre. Il paraissait las, extnu,
Clauda fut frappe de l'altration de ses traits. A ses paupires
rouges, elle vit qu'il avait pleur.

--Qu'as-tu, au nom de Dieu? lui demanda-t-elle... Parle enfin!...
Qu'est-ce qu'il y a?

Il soupira profondment, mais sans desserrer les lvres.

Alors, elle, reprise par ses pressentiments et aussi par ses rancunes:

--Un malheur est sur nous, n'est-ce pas?... J'en tais sre... Mes
_avertissements_ ne me trompent jamais... Allons, qu'a-t-elle encore
machin, cette gueuse?

L'intendant tressaillit:

--Clauda, pronona-t-il d'un ton svre, n'insulte pas celle qui est ta
matresse et la mienne. Sache qu'elle est plus  plaindre qu' blmer.

--Tu as bien chang d'opinion sur son compte, Guillaume!

--Tu feras de mme, Clauda.

--Explique-toi donc... Je t'coute.

--Non. Pas ce soir, ni demain, ni aprs-demain, pas avant que le moment
soit venu... Ne m'interroge pas: je ne pourrais te rpondre. J'ai jur
de me taire... Sur un point seulement il importe que tu sois renseigne.

Messire Guillaume Gugan se recueillit quelques instants; puis, montrant
du geste le lit  tages:

--Les petits dorment?

--Comme des anges, les pauvrets.

--Eh bien! voici Clauda... Tu es une bonne femme et une femme de tte.
Je sais que je puis compter sur toi comme sur moi-mme... Apprends donc
que ce n'est pas une visite de passage que nous fait aujourd'hui la
marquise. Elle va nous rester longtemps, quatre mois, six mois
peut-tre. Or, entends-moi bien, il faut que personne ici ni dans la
contre ne souponne sa prsence au chteau, personne hormis nous deux
et les domestiques qui l'accompagnent. Les arbres qui peuplent le parc
sont discrets et les murs qui l'entourent sont hauts. Il faut que nous
soyons muets comme les arbres et ferms comme les murs. Le plus innocent
bavardage aurait les pires consquences. Nous sommes les gardiens d'un
secret terrible. Tu devras, sans le connatre, veiller jour et nuit avec
moi  ce qu'il ne s'bruite point... Mon Dieu, il ne tient qu' nous de
perdre la malheureuse qu'hier encore nous dtestions si cordialement
l'un et l'autre: elle est venue d'elle-mme se mettre  notre merci.
D'un mot nous la vouons  la plus lamentable des infortunes. Le
voudrais-tu, Clauda?

--Oh! Guillaume, murmura l'intendante, je ne suis pas une paenne,
j'imagine.

Il continua:

--D'ailleurs, il n'y a pas qu'elle qui soit en jeu. Il y va galement du
salut de Monsieur Charles et, je crois bien, du ntre, puisque cependant
la fatalit nous mle  ces tragiques vnements.

--A la grce de Dieu, mon ami! dit dame Claude en se signant par trois
fois, pour carter les mauvais prsages.

Ils demeurrent silencieux  regarder les tincelles jaillir des tisons
et s'engouffrer sous le manteau de la chemine o grondait en sourdine
la grosse voix du vent.

Tout  coup, Clauda reprit:

--Tu n'as pas d'imprudence  craindre de ma part. Mais nos enfants, y
as-tu song?

--Prcisment. J'ose  peine te demander ce sacrifice, et, pourtant, je
ne vois gure d'autre moyen...

Dame Claude acheva elle-mme la pense de son mari:

--Soit. Nous nous en sparerons. Ma mre sera enchante de les avoir,
et, quant  eux, ils seront ravis de passer un hiver chez leur
_mam-goz_[5]. L'hiver,  la ferme de Kerguntul, c'est le temps des
belles histoires, des contes merveilleux et des chtaignes qu'on mange
au coin de l'tre, en buvant du cidre bouilli... Tu attelleras Mogis au
char--bancs, et je les conduirai l-bas, ds le petit jour... Si les
commres de Plgat s'informent de ce qu'ils sont devenus, je dirai que
je les ai envoys  Kerguntul apprendre  lire. L'on m'annonait
justement, avant-hier, qu'un matre d'cole ambulant vient de se fixer 
Plestin-les-Grves pour toute la dure des _mois noirs_. Les marmots
n'auront qu'une demi-lieue de route  faire pour aller de temps  autre
couter ses leons.

  [5] Grand-mre.

--Merci, Clauda. Ton esprit est aussi avis que gnreux ton coeur.

L-dessus finit l'entretien des deux poux. Ils n'avaient devant eux que
quelques heures de repos jusqu' l'aube. Ils durent dormir profondment,
s'il est vrai qu'une bonne conscience fait le lit moelleux et paisible
le sommeil.


IV

L'hiver, cette anne-l, fut particulirement rigoureux. Ce furent
d'abord des averses continuelles qui noyaient les campagnes, couraient
en cascades par les chemins creux changs en lits de torrents et
croupissaient dans les champs labours, entre les digues des talus, en
de vastes nappes d'une eau boueuse o l'on voyait nager les sarcelles
comme sur des tangs. Puis le vent d'est se mit  souffler, chassant les
pluies vers la mer. Tout gela, mme les sources, mme la fontaine sacre
de Saint-gat, ce qui, de mmoire d'homme, ne s'tait pas encore
produit. Les vieilles plerines par procuration, qui viennent y
chercher un remde souverain contre la fivre, durent emporter l'eau
salutaire sous la forme de menus glaons.

Puis des brumes arrivrent du nord, si paisses que les
longs-courriers de Morlaix affirmaient n'en avoir pas rencontr de
plus impntrables dans les parages les plus voisins du Ple. Et ces
brumes se condensrent en d'normes flocons de neige qui tombrent,
tombrent sans relche pendant des jours, des semaines, des mois. A la
fin de janvier la terre en tait encore toute couverte. On ne
distinguait plus ni routes, ni fosss, ni vallons, ni plaines. Ce
n'tait, aussi loin que le regard pouvait atteindre, qu'un immense
dsert blanc, d'une solitude et d'une immobilit mortuaires, avec,  et
l, des fts d'arbres d'un noir de suie, qui semblaient les piliers
calcins de quelque glise jadis consume par les flammes.

Toute vie naturellement tait suspendue. Les paysans restaient
calfeutrs chez eux, sous leurs chaumes, n'allaient plus aux marchs ni
aux foires, hsitaient mme  se rendre au bourg le dimanche, pour la
messe. Un silence funbre enveloppait toutes choses, entrecoup
seulement par le lugubre croassement des corbeaux qui traversaient le
ciel en bandes farouches, criant la faim.

Il y eut des paroisses o le recteur autorisa ses ouailles  enterrer
les morts dans les courtils, prs des demeures, tellement les
communications avec le cimetire du village taient devenues
impraticables.

Messire Guillaume Gugan et sa femme, Claude Riou, taient, selon toute
apparence, les seuls humains  se congratuler de la persistance de ce
temps affreux. Grce  lui, l'troite surveillance qu'ils avaient
organise aux alentours du parc de Guerrande, afin d'en carter tout
rdeur indiscret, s'tait trouve simplifie plus qu'ils n'auraient cru.
C'est  peine si,  de rares intervalles, un mendiant ou quelque
chercheur de bois mort se prsentait devant la grille. Clauda lui
faisait l'aumne, soit d'une miche de pain, soit d'un fagot de ronces,
et l'homme s'loignait bien vite, uniquement occup de suivre  rebours,
dans la neige, l'empreinte incertaine de ses pas.

Le chteau,  l'extrmit de la longue avenue, avait son aspect habituel
de veuvage et de solitude, si mme il n'offrait pas aux yeux quelque
chose de plus dsert encore et, pour ainsi dire, de plus spulcral. Quel
passant, voyant de loin sa faade aux hautes persiennes hermtiquement
closes, et souponn la prsence d'tres vivants derrire ces murs
silencieux et mornes, scells comme un tombeau?

Tout le jour, cependant, des colonnes de fume se balanaient dans la
bise, au-dessus des sveltes chemines de granit. Mais ce n'tait point
l, pour les gens de Plgat, un indice que le chteau ft habit. Chacun
savait, dans le pays, que les rgisseurs avaient mission d'entretenir du
feu dans la plupart des pices. Au cours des prcdents hivers, Clauda
avait plus d'une fois invit ses amies du bourg  venir faire la veille
avec elle devant ces vastes brasiers. Comme elle ne les y conviait plus,
cette anne, une d'elles lui en fit la remarque.

--Pour Dieu, ne m'en parle pas, rpondit l'intendante dont la sagesse
inquite avait tout prvu... On m'offrirait les monceaux d'or que le
chteau a cots que je ne consentirais pas  y mettre les pieds aprs
la tombe de la nuit...

Et  mots couverts, d'un ton mystrieux, elle entama une histoire de
fantmes dont elle avait, d'avance, arrang les principaux pisodes dans
son imagination de Bretonne, cratrice de mythes.

--Figure-toi... J'entrais sans penser  rien... Je me penche pour
allumer le feu... Tout  coup, brr! Une haleine glace me parcourt la
nuque... Je me retourne. Et, derrire moi, dans la glace, je vois une
dame pare d'atours magnifiques qui me dvisage, la bouche fendue en un
rire effrayant, le rictus d'une tte de mort, ma pauvre chre!...

--En vrit, Clauda! C'est donc que la maison est hante?

--Ne divulgue pas ceci, au moins... Le marquis nous chasserait.

--Sois tranquille, ma bonne.

Est-il besoin de dire que, le lendemain, tout Plgat en tait inform?
Et c'est bien  quoi s'attendait l'ingnieuse Clauda. Un rempart
surnaturel protgeait dsormais la marquise. L'intendante venait de
dresser autour de sa matresse un mur isolateur, le plus infranchissable
de tous, le mur d'airain de la superstition.

--Vous voil leve  la dignit de fantme, dit-elle  Mme de Locmaria,
vous n'avez plus rien  craindre pour votre scurit.

Des rapports presque affectueux s'taient tablis entre les deux femmes,
quelque grande que ft la distance sociale qui les sparait. Non
seulement Clauda avait abjur tout parti-pris  l'gard de la marquise;
mais,  la frquenter chaque soir,  vivre avec elle sur un pied de
respectueuse intimit, elle en tait venue  s'attacher  elle d'un lien
puissant  la force duquel elle ne cherchait plus  se drober.

Aux premires ombres du crpuscule, elle se dirigeait vers le chteau.

Vanda, la jeune Hongroise, qui remplissait les fonctions de soubrette,
l'introduisait incontinent dans la salle couleur de lune o la marquise
se tenait de prfrence, brodant ou lisant  la clart d'un flambeau de
cire. Mme de Locmaria la faisait asseoir prs d'elle sur un tabouret et
lui disait de sa jolie voix chantante:

--Contez-moi n'importe quoi, dame Claude. Je suis comme les recluses et
les pestifres: j'ai besoin d'entendre le son des paroles humaines.

Et Clauda, oblige de se surveiller avec les gens du dehors, donnait
libre carrire  sa langue, flatte au fond qu'une personne si
distingue prt plaisir  ses bavardages rustiques.

Un chapitre qui semblait intresser particulirement la marquise,
c'tait celui des enfants. L'intendante ne tarissait pas sur les siens.
Elle abondait en menus dtails sur ses grossesses, ses couches, la peine
qu'elle avait eue  nourrir celui-ci,  sevrer celui-l. La marquise
coutait, plonge en une vague rverie, absente en apparence, trs
prsente en ralit, ses doigts de fe occups  de fins ouvrages qui
ressemblaient,  s'y mprendre,  des langes de nouveau-n.

Ces belles batistes de Hollande, o l'on et dit que Mme de Locmaria
dessinait en nobles arabesques les caprices de ses songes, n'taient pas
sans intriguer Clauda Riou.

Elle n'osait interroger la soubrette, encore moins la marquise, mais un
soupon commenait  lui traverser l'esprit. Elle se mit  observer de
plus prs.

La taille de sa gracieuse matresse s'paississait visiblement,
s'alanguissait. Puis, c'tait tantt de brusques lassitudes, tantt des
plaintes sourdes, des tristesses inexpliques.

Une nuit que la marquise l'avait congdie tout  coup, bien avant
l'heure accoutume, l'intendante ne put se retenir de communiquer  son
mari ses impressions:

--Sais-tu, Guillou? Hritier ou hritire, il y aura d'ici peu du
nouveau dans la seigneurie de Guerrande.

--Possible! fit-il de son ton calme.

Et il ajouta, feignant de rflchir  l'importance de cette nouvelle:

--Puisses-tu dire vrai! Ce sera pour Monsieur Charles une joie si vive!

A partir de ce moment, Clauda ne se contenta plus d'aimer, de vnrer la
marquise; elle affecta vis--vis d'elle une dvotion spciale, comme
envers un tre sacr.

Les jours passrent et,  la suite des jours, les nuits. Aux approches
de mars, il se produisit dans l'atmosphre une dtente subite. Les vents
tournrent, sans transition apprciable, de l'est  l'ouest. La mer
souffla sur les campagnes bretonnes la douceur de l'haleine atlantique.
Les brumes remontrent peu  peu vers le septentrion. Un soleil ple se
montra, toucha mystrieusement la terre et la fit tressaillir. Les
neiges, liqufies, s'coulrent en ruisseaux; des brins d'herbe
surgirent de ci de l, s'entrelacrent en guirlandes, coururent en
festons sur la face rajeunie du monde. Les sources rouvrirent leurs yeux
divins, heureuses d'avoir  reflter un ciel pur.

Un matin, messire Guillaume Gugan, qui avait le soin des curies et des
tables, dit  sa femme, en rentrant au chteau:

--La marquise dsire te voir. Reste  sa disposition jusqu' mon retour.
J'ai  m'absenter.

--C'est bien, rpondit Clauda.

Les commres de Plgat, quand elles virent, des marches de leur seuil,
dboucher sur la place le vhicule qui emportait l'intendant, ne
manqurent point de crier  celui-ci:

--Dj en route, matre Gugan!

Ah! si elles s'taient doutes!...


V

La journe finissait.

Le vieux Bohmien aux airs de patriarche, de roi pasteur, que la
marquise appelait Ropardi, avait recommand  l'intendante de demeurer,
avec sa fille, dans la pice qui prcdait immdiatement la chambre
occupe par Mme de Locmaria.

--Vous ne viendrez qu' mon appel, lui avait-il dit d'un ton bref, en
tirant derrire lui la porte.

--Votre pre est donc mdecin, Vanda? s'informa dame Claude, quand elle
fut reste seule avec la jeune fille.

--Il n'est point de science dont le docteur Ropardi n'ait pntr les
plus secrets arcanes, rpondit Vanda, non sans un clair d'orgueil dans
ses grands yeux limpides que voilaient d'une ombre bleutre ses longs
cils.

Chez nous, dans la tribu, les gens prtendent que ses connaissances sont
infinies. Il n'y a que la steppe ou que la mer, affirment-ils, qui
soient aussi vastes que son esprit. Il entend le langage des vents et
celui des toiles. Les herbes lui ont rvl, dans les nuits de lune,
leurs vertus salutaires ou malfaisantes. Il serait, s'il le voulait,
aussi puissant pour le mal que pour le bien. Mais, en mme temps qu'une
intelligence incomparable, il porte en lui un sentiment divin. C'est une
me de lumire, vivifiante et douce comme le soleil. Jamais il n'a fait
usage de son prestigieux gnie que pour soulager, pour gurir. Rita
Dongui, notre matresse est en bonnes mains...

Une plainte continue s'levait de l'autre ct de la cloison.

--Quelles sont, en pareille occurrence, les habitudes de votre pays?
interrogea la Hongroise.

--Nous prions, fit l'intendante en se mettant  genoux.

--Sur les rives de la Tisza, l'on chante.

Et, tandis que Clauda Riou invoquait  mi-voix la Vierge-Mre et sainte
Brigitte, patronne des femmes en couches, elle commena de fredonner
doucement, dans son idiome barbare, une chanson en mineur, qui tantt se
tranait en notes graves et lentes, tantt courait, rapide, sur un
rythme allgre et prcipit.

Soudain, la porte de la chambre o la marquise souffrait les douleurs de
l'enfantement s'entre-billa pour donner passage  la tte lonine de
Ropardi.

--Venez, dit-il en s'adressant  Clauda.

En mme temps, il jetait  sa fille:

--Les astres ne m'avaient point tromp: c'est un garon.

C'tait un garon, en effet, de formes  la fois lgantes et robustes,
et qui visiblement ne demandait qu' vivre. Dame Claude ne lui eut pas
plutt entr'ouvert les lvres pour lui faire avaler, selon la coutume
bretonne, une cuillere de vin sucr, qu'il l'ingurgita d'un trait
comme un petit homme,  la trs grande joie de l'intendante extasie.

--Il a la peau merveilleusement dore de sa mre, songeait-elle, en le
dodelinant devant le feu pour apaiser ses premiers cris.

Elle s'ingniait, d'autre part,  lui trouver des ressemblances avec le
marquis, avec Monsieur Charles. Et, sa pense allant  son matre,
elle s'tonna tout  coup qu'il ne part point en une circonstance aussi
solennelle, quoiqu'elle ft habitue dsormais  ne se plus tonner de
rien, tant cette atmosphre d'tranget, de mystre et de
circonspection, o elle tait confine depuis prs de cinq mois,
l'avaient comme blase sur les choses les plus extraordinaires et les
vnements les plus imprvus.

A peine venait-elle d'voquer le souvenir de M. de Locmaria qu'un bruit
rsonna dans l'escalier. Elle tressaillit.

Si c'tait lui, pourtant!

Ce fut Guillaume Gugan qui se montra sur le seuil.

--La nourrice est l, dit-il  voix basse au vieux Ropardi qui avait
march  sa rencontre.

Celui-ci murmura:

--C'est bien. Faites ce qui est convenu.

Et, se tournant vers l'intendante, il lui fit signe de se lever avec
l'enfant.

--Suis-moi, Clauda, pronona messire Guillaume.

Avant de s'loigner, il demanda au vieux:

--Et la marquise?

--Voyez, elle repose.

Par l'ouverture des rideaux, dans la pnombre de l'alcve, on apercevait
la tte ple et fine de la jeune femme, noye dans les ondes brunes de
ses beaux cheveux pandus. Elle semblait dormir d'un sommeil enchant.

--Avant trois jours, reprit le majestueux vieillard, elle sera sur pied,
comme toutes les filles de notre race.

L'intendant et sa femme descendirent aux appartements du
rez-de-chausse, prcds de Vanda qui les clairait. Clauda tenait le
nouveau-n soigneusement envelopp dans des linges magnifiques aux
dessins compliqus et multicolores, ceux-l-mmes que la marquise avait
pass l'hiver  broder, berce aux bavardages de la Bretonne.

Ils enfilrent une longue suite de corridors et de salles jusqu' cette
partie du chteau que M. de Locmaria avait amnage  dessein pour tre,
selon sa propre expression, le paradis de ses enfants. Car il avait
pens  tout, le marquis, sauf  la fatalit qui tait entre dans sa
vie sur les pas de la Bohmienne.

Plante gauchement au milieu de la pice, dont le parquet luisant
rflchissait en raccourci sa robuste silhouette, une paysanne en coiffe
attendait, debout, les mains croises sous son tablier et l'oreille aux
coutes. Clauda la dvisagea d'abord sans la connatre. Puis, avec un
cri joyeux:

--H! _ma Dou_[6], Guillaume, mais c'est ta soeur Margod!

  [6] Mon Dieu!

--A quelle autre aurais-je pu me fier? rpliqua l'intendant. Heureux
encore que Marguerite se soit trouve nourrice et qu'elle ait consenti,
par obligeance,  nous rendre service en cette occasion!...

Trois jours plus tard, ainsi que l'avait prdit le docteur Ropardi, ni
dans ses traits, ni dans son allure, la marquise de Locmaria ne portait
trace de la crise qu'elle venait de traverser. Sa taille avait recouvr
sa sveltesse onduleuse, ces longs mouvements serpentins qui taient chez
elle d'une grce inexprimable, d'une sduction infinie. Accoude  une
des hautes croises de sa chambre, qu'elle avait ouverte toute large,
elle buvait avec avidit l'air du soir, parfum d'une capiteuse odeur de
printemps naissant.

Le soleil d'avril se couchait au fond de l'espace, dans un admirable
ciel d'or, de vert et de pourpre. Sous cette lumire mourante, les
feuillages encore tendres des futaies du parc houlaient, nuancs de
teintes merveilleuses, comme les vagues d'une mer. Les anglus des
villages bretons se rpondaient  travers la sonorit des campagnes. De
mlancoliques sons de _corn-boud_ retentissaient, mls aux beuglements
des troupeaux. Un charme doux et triste manait de toutes choses.

--Il et pourtant fait bon vivre ici! soupira la marquise... Que ne
m'a-t-il d'abord emmene en ces lieux?... Ce qui est n'et peut-tre pas
t.

Des larmes lui montaient aux yeux. Elle les essuya d'un geste brusque.

Un doigt discret heurtait  la porte.

--Vous m'avez mand, madame? dit messire Guillaume Gugan.

Et, remarquant la fentre ouverte:

--Vous voulez donc vous tuer?... Ignorez-vous que la fracheur peut vous
tre mortelle?

Elle eut un sourire nigmatique:

--Oh! fit-elle, le grand air me connat... Je suis ne sous une tente,
messire Guillaume, une tente dont les lambeaux mal assujettis claquaient
au vent des steppes. Et j'ai grandi au hasard des routes... Savez-vous
ce qu'elle disait la premire chanson que j'aie retenue? coutez-la
d'abord: je vous la traduirai ensuite.

Elle se mit  chanter dans la langue des Romanichels. Sa voix, forte et
pure, ploya ses ailes, se balana, comme un oiseau qui prend son vol.
Et, dans le silence du crpuscule de Bretagne, devant le pacifique dcor
des bois et des collines sur qui commenait  planer la solennit muette
de la nuit, la musique de cette voix trangre avait quelque chose de
mystrieux et d'inquitant.

--Vous rendriez jalouses les sirnes de la mer, dit l'intendant
subjugu.

--Le sens est celui-ci, continua la marquise:

  Le monde est grand: plus grand que le monde est le rve;

  Le ciel est vaste: plus vaste que le ciel est le dsir;

  Les roues des chariots ont grinc; le chef a dit: En route!

  En route! rpte la tribu. Il faut aller, aller sans trve.

  Les passereaux ont des nids; les hommes phmres se btissent des
  demeures;

  Mais la race, fille de l'air, comme l'air mouvant est mobile;

  Le vent la soulve: elle part. Le vent la chasse devant lui;

  L'ancienne cendre n'est pas teinte, qu'elle allume un foyer nouveau;

  Ne t'attache  rien, tout est prissable... Il faut aller, il faut
  aller...!

Elle rpta d'un ton rsolu et comme s'intimant  elle-mme un ordre:

--Oui, il faut aller!

Elle ajouta presque aussitt:

--Cet entretien est le dernier que nous avons ensemble, messire
Guillaume. Tout est concert, tout est prt pour le dpart. Prvenus par
Ropardi, les compagnons dont je vais de nouveau partager quelque temps
la vie errante s'arrteront cette nuit mme devant la grille. Mle 
eux, perdue dans leurs rangs, je pourrai, j'espre, sortir de France
sans encombre et regagner  petites journes la terre hongroise que
j'aurais d ne quitter jamais...

Elle s'interrompit pour tirer de son sein un pli scell d'un sceau
rouge.

--J'ai voulu tout prvoir, mme l'improbable, mme l'impossible...
Gardez par devers vous ce papier. Il contient des renseignements qui
vous permettront de me retrouver,  quelque moment que ce soit, tant que
Rita Dongui sera de ce monde... Je n'ai, d'ailleurs, rien de plus  vous
dire que ce que vous savez. J'emporte de vous un souvenir qui ne prira
qu'avec moi. Vous m'avez t indulgent et doux. Recevez ce diamant; il
me rappelle ma honte. Vous l'changerez contre de l'or honnte qui
assurera la dignit de vos vieux jours et constituera une aisance 
chacun de vos fils.

Sa voix tremblait. Encore plus mu qu'elle, l'intendant, baissant la
tte et faisant effort sur lui-mme, demanda:

--Et le vtre, madame?... La petite crature innocente qui est votre
sang et qui peut-tre ne vous connatra jamais, aurez-vous donc le coeur
de partir sans l'avoir vue, sans l'avoir embrasse?...

La marquise ne rpondit pas, mais elle fit de la tte un geste qui
disait: Non!

Arrive  Guerrande par une nuit de tempte, elle s'en loigna par une
nuit d'apaisement et de calme. Dans l'azur assombri du ciel, piqu de
nuages qu'enflait comme des voiles le souffle d'un vent lger, la lune
voguait, tranant derrire elle un long sillage paillet d'une cume
d'argent.

Une troupe de saltimbanques, de baladins, de jongleurs, qui, depuis prs
d'un mois, courait les foires et les _pardons_ d'alentour, tait venue
camper  la brune, dans un terrain vague,  l'entre du bourg de Plgat.
Ce fut en compagnie de ces truands que Mme de Locmaria, marquise de
Guerrande, de Lezmas et autres lieux, quitta la somptueuse demeure
difie  sa gloire par le dernier rejeton d'une des plus antiques
familles d'Occident. Elle tait, du reste, mconnaissable. Elle avait
repris la jupe courte, les bottes de cuir rouge, l'ample chemise de
laine et le voile de soie voyante de la Bohmienne d'antan. Les beaux
seigneurs, qui, nagure, papillonnaient autour d'elle  Versailles,
eussent difficilement devin, sous cet accoutrement farouche, celle que,
dans leurs conversations de l'OEil-de-Boeuf, ils nommaient entre eux,
avec des mines pmes, la houri de Mahon, la perle orientale, la
fleur des jardins du Levant. Sa beaut n'avait pas chang, si ce n'est
qu' la voir ainsi vtue on lui trouvait un je ne sais quoi de plus
trange et de plus rare, quelque chose d'irrsistible et d'indomptable
tout ensemble, qui attirait et qui faisait peur. Il ne fut donn 
messire Guillaume Gugan de la contempler dans ce costume que l'espace
d'un instant et  la lueur d'une lanterne de corne; c'en fut assez
nanmoins pour lui faire comprendre la passion subite dont le marquis
s'tait fru pour cette femme et le mal effrayant, le mal sans remde,
dont, pour avoir voulu la possder, il se mourait.

Quand dame Claude et lui eurent regagn  pas lents la maison de garde
sous les grands ormes dj feuillus, ils s'attardrent tous deux, d'un
accord tacite, sur les marches du pristyle,  couter les cahots de
plus en plus lointains des chars qui emportaient leur matresse.

Ils assistaient encore, par la pense,  toutes les pripties de ce
dpart. Le vieux thaumaturge Ropardi avait fait monter la marquise avec
lui, dans la voiture de tte. Debout  l'avant du chariot, il avait
rcit  haute voix, dans sa langue, une sorte d'oraison. Puis il avait
fait entendre un glapissement guttural, cri d'adieu peut-tre, signal de
route en tout cas, car la caravane vagabonde aussitt s'tait branle.

Lorsque le dernier grincement des lourds vhicules se fut vanoui dans
la direction de Plestin, l'intendant et sa femme se dcidrent enfin 
rentrer dans leur logis dsert.

--C'est gal, opina Claude Riou, je suis heureuse qu'elle nous soit
venue; et, d'autre part, j'eusse prfr ne la point connatre, puisque
cependant nous ne devons plus la revoir.

Messire Guillaume rpondit avec une gravit triste:

--Qui sait? La volont de Dieu est grande, Clauda.

Le lendemain, un char--bancs attel d'un bidet gris-fer roulait 
travers le pays montueux de l'Arre, sur la route royale qui menait en
ces temps-l de Plgat  Morlaix et de Morlaix  Carhaix, en passant par
Lannanou. Chaque fois qu'un ptre, qu'un bouvier, qu'un laboureur
croisait la voiture, l'homme soulevait son chapeau, du plus loin qu'il
apercevait la bte, et criait au conducteur, d'un ton jovial qui
n'allait pas sans une nuance de respect:

--Salut et bon voyage, messire Guillaume!

C'tait, en effet, le rgisseur de Guerrande qui reconduisait sa soeur
Margod  son manoir de Garen-Dreuz, paroisse de Lannanou. La femme
tenait troitement ferms les pans de sa mante brune d'o s'chappaient
par intervalles les vagissements du nourrisson couch en travers sur ses
genoux.

--C'est une terrible responsabilit pour nous, Margod, disait messire
Guillaume... Tu auras bien soin de lui, n'est-ce pas?... Ce n'est pas un
enfant ordinaire. Il se peut que de grands destins l'attendent... Aprs
tout, tu as droit de savoir la vrit maintenant,  la condition de la
garder pour toi seule: c'est plus que le fils d'un marquis... C'est le
btard d'un roi.


VI

La moisson commenait  peine, dans le terroir de Plgat. On fauchait
les seigles  Guerrande. Matre Gugan allait et venait, surveillait les
travailleurs dont les chemises de chanvre, moites de sueur, faisaient 
et l des taches grises parmi la mer frissonnante des hauts pis
barbels. Soudain un faucheur se redressa pour lui crier de l'autre bout
du champ:

--Oh, matre! Voici Clauda qui accourt hors d'haleine et qui vous fait
signe!

Il s'empressa au devant d'elle. Elle le saisit par la manche de sa
veste, l'entrana  l'cart, dans l'ombre verte des coudriers, contre
les talus, et trouva juste assez de voix pour soupirer:

--Ah! mon pauvre homme!... Imagine-toi qu'_il_ est arriv... qu'_il_ est
l... qu'_il_ veut te voir  l'instant!...

L'intendant devint tout ple.

Sa femme reprit, aprs avoir souffl avec force:

--Tu ne saurais croire comme il a encore chang. Il ne reste plus de lui
de quoi remplir un cercueil... Quand il est descendu de son carrosse, il
m'a sembl voir apparatre l'_Ankou_...

Ils s'acheminrent vers le chteau dont les fentres innombrables
tincelaient comme d'normes escarboucles au resplendissant soleil de
juillet. Guillaume Gugan s'tait recompos un visage, lorsque le valet
en livre noire qui le guettait du haut du perron l'introduisit dans le
salon d'honneur o l'attendait, debout et la tte incline sur sa
poitrine, le marquis de Locmaria.

--Bienvenue  vous, monsieur le marquis! dit-il ds le seuil.

Et, s'tant avanc de quelques pas, il mit un genou en terre.

D'ordinaire, Monsieur Charles l'attirait  lui, lui donnait
affectueusement l'accolade, le traitait en ami d'enfance, presque en
gal.

Il ne lui tendit mme pas la main, cette fois, et ddaigna de rpondre 
son salut.

Il y eut entre eux plusieurs minutes d'un silence pnible.

Enfin le marquis parla.

--Prenez connaissance de cette lettre, pronona-t-il d'un ton dur. Vous
me direz ensuite si ce qu'elle renferme est exact.

La lettre ne portait aucune indication de date ni de provenance; elle
tait signe Rita Dongui: Guillaume Gugan la lut avec lenteur,
posment, sans trahir aucune motion.

--Eh bien? demanda le marquis.

--Il n'y a l-dedans rien qui ne soit vrai.

Les traits de M. de Locmaria se contractrent douloureusement, et ce fut
d'une voix sourde, tremblante d'une fureur mal contenue, qu'il articula:

--Ainsi, vous, mon homme-lige, le serviteur-n de ma maison, vous n'avez
pas craint de vous faire, contre moi, le complice de cette drlesse?

Deux grosses larmes jaillirent des yeux de l'intendant et coulrent dans
sa barbe rude. Il ne se dpartit pourtant pas de son calme.

--Il ne m'appartenait pas, rpondit-il, d'interdire l'entre du chteau
 celle qui, portant votre nom, tait en ces lieux lgitime souveraine
et matresse.

--Certes... et cette arrive clandestine, en mon absence, presque au
lendemain de mon dpart, vous sembla, n'est-ce pas, la chose du monde la
plus naturelle? Vous ne vous tes pas dout un instant que cette femme
venait ici, non pour me rejoindre, mais pour me fuir?

Le marquis persiflait, les lvres serres, la voix sche et coupante.

--Faites excuse, Monsieur Charles, riposta, toujours impassible,
Guillaume Gugan. Le soir mme de son arrive, la marquise avait jug 
propos de m'en instruire.

--Ceci est parfait, en vrit!... Et vous avez accept de faire le jeu
de cette aventurire!... Vous l'avez reue, hberge, cache
sciemment... Et vous vous gaussiez entre vous, j'imagine, de mes
angoisses, de mon dsespoir!... Car, pendant qu'elle se riait,  l'abri
de ces murs, du plus farouche hiver qui ait dsol le sicle, moi je
courais l'Europe  sa recherche, en poste,  cheval, en traneau, battu
de la neige et du vent, suivant  la trace de ville en ville, de
bourgade en bourgade, les troupes de Tziganes errants, criant son nom
dans les auberges, dans les bouges, dans l'cho des montagnes, dans le
silence glac des plaines, et cela, jour et nuit, sans repos ni relche,
le corps moulu, l'esprit gar, le coeur en dtresse, achevant de me
tuer pour elle et, d'ailleurs, y russissant, n'est-il pas vrai, matre
Guillaume? Je rapporte  Plgat mon cadavre. Vous devez tre content!

Il n'en put dire plus long; ses jambes se drobaient sous lui. Il se ft
affaiss sur le parquet, si l'intendant ne s'tait prcipit pour le
maintenir et le faire asseoir dans un fauteuil. Une toux violente le
secouait jusque dans les fibres profondes de son tre. Il donnait
l'impression de ces arbres qui n'ont plus de vivant que l'corce et que
la moindre rafale suffirait  draciner.

--Matre, murmura Guillaume, avec l'accent de la prire la plus humble,
condamnez-moi, si vous voulez, sans m'entendre; mais, pour Dieu, ne vous
mettez point en ces tats.

Le marquis tira de sa poche un flacon, huma quelques gouttes d'un lixir
bruntre et, ranim, reprit:

--Je suis venu, au reu de cette lettre, vous demander les explications
qu'on vous a, parat-il, charg de me fournir. Allez! je suis prt 
tout entendre et je prtends tout savoir.

Et, comme Guillaume Gugan restait muet, les yeux fixs  terre:

--Eh bien! qu'attendez-vous?

L'intendant joignit les mains, supplia:

--Pas maintenant, de grce!... Vous n'tes pas assez fort... Cette
rvlation peut vous donner le coup mortel.

--J'admire vos scrupules, rpliqua le marquis. Mais ne vous embarrassez
point pour si peu... Ce coup mortel n'atteindra qu'un mort. Parlez.

Il n'y avait plus  tergiverser. D'un geste grave, le paysan se signa,
puis entama le cruel rcit,  voix rsigne, mais ferme. Il dit d'abord
l'arrive de la marquise, dans la nuit sombre, sous l'orage. Elle
l'avait appel par son nom et, de crainte qu'il ne ft difficult de lui
ouvrir, lui avait prsent une commission apostille de la signature et
scelle du sceau du roi, laquelle ordonnait  tout sujet du royaume,
sous peine des chtiments les plus svres, d'avoir  traiter avec les
plus grands gards, la fale amie de Sa Majest, Mme de Locmaria,
marquise de Guerrande.

Le marquis sursauta.

--Ah! elle avait eu la prcaution de se munir d'un passe-port?

--Un passe-port, peut-tre, acquiesa l'intendant, ou mieux une
attestation crite du cas que le roi faisait d'elle.

Il profra ces derniers mots d'un ton presque honteux. Puis, s'exaltant
tout  coup:

--Ah! ce roi... la malheureuse!... si seulement elle ne l'avait pas
connu!

--Hein? s'cria M. de Locmaria, livide... Goujat, que veux-tu dire?

L'autre poursuivit, indiffrent  l'insulte.

--C'est lui qu'elle fuyait, encore plus que vous. C'est pour chapper 
ses assiduits qu'elle venait chercher en cette demeure lointaine, au
fond de ce pays inaccessible, une retraite qu'elle savait sre, parce
que nul,  la Cour, n'ignorait qu'elle avait toujours refus  vos
instances de s'y rendre, parce que le roi l'ignorait moins que personne.

L'intendant fit une pause, et, baissant le front, comme si c'et t lui
le coupable, soupira:

--Il tait du reste trop tard!

--Pourquoi trop tard?... Va donc, voyons, va donc! hurla le marquis, les
doigts crisps  son sige, le buste raidi en avant, les yeux dilats et
stris de fibrilles rouges.

Guillaume Gugan dit:

--Faites de moi ce que vous voudrez... Pour l'honneur des Locmaria, dont
les portraits nous regardent, j'ai cru qu'il tait de mon devoir de bon
serviteur d'aider cette infortune  cacher sa honte... Prvenu par un
avis de moi, vous seriez accouru... C'tait, alors, le scandale public,
l'opprobre sur votre nom, le sang peut-tre dans votre demeure... J'ai
accept sciemment, comme vous dites, de veiller et de me taire. Bien
plus, ma femme a servi de matrone, et j'ai pouss, moi, la complaisance
jusqu' procurer la nourrice...

Il s'interrompit brusquement, frapp de l'immobilit du marquis,
pouvant de la fixit de son regard, de la rigidit de ses traits.

M. de Locmaria ne l'entendait plus. Il s'tait vanoui.

Guillaume bondit vers la porte, se suspendit  la cloche du vestibule
pour appeler les domestiques, et cria au valet de chambre:

--Vite, vite! Monsieur se trouve mal.

Il n'y avait de chirurgien qu' Morlaix. Le premier soin de l'intendant
fut d'expdier un exprs  cheval vers cette ville, puis il fit avertir
Clauda. A eux deux, ils dshabillrent, couchrent le marquis et,
installs  son chevet, attendirent... Les heures de la soire tintrent
l'une aprs l'autre, sinistrement monotones. Enfin, vers minuit, le
galop d'une monture rsonna dans l'avenue. L'homme de l'art arrivait.

Il palpa le malade et hocha la tte.

--C'est un corps us, dit-il. Je vais le saigner  tout hasard, mais je
ne rponds de rien.

Contrairement  sa prvision, le sang jaillit avec force. Le marquis
soupira, rouvrit les yeux et les referma presque aussitt, en marmonnant
du bout des lvres des mots vagues, inintelligibles. Le coeur s'tait
remis  battre.

--Pour l'instant, il n'a besoin que de repos, opina le praticien.

--Notre prsence est-elle ncessaire? demanda messire Guillaume.

Il avait hte de se retirer; il craignait que sa vue, en rveillant la
mmoire du marquis, ne provoqut une nouvelle crise. Aussi prouva-t-il
un vif soulagement  s'entendre rpondre par le chirurgien:

--Faites  votre gr. En tout cas, vous ne pouvez m'tre d'aucune
utilit.

Il emmena sa femme et, de tout le reste de la semaine, ne reparut pas au
chteau. Clauda, seule, allait aux informations. De jour en jour, l'tat
du malade s'amliorait. Ds qu'il eut repris possession de lui-mme, son
premier acte fut de congdier le mdecin et de le renvoyer  sa
clientle morlaisienne.

--On dirait, ma parole, qu'il m'en veut de l'avoir sauv, jeta celui-ci
 Guillaume, au moment de franchir la grille.

Autant l'hiver avait t rude, autant l't se montrait dlicieux. On
entrait en aot. La campagne fromenteuse, les landes, les monts
lointains, tout vibrait dans une ardente lumire d'or. Une vie clatante
animait les choses, sous le resplendissement du soleil. Et, le soir,
quand l'astre, s'teignant comme  regret, plongeait dans la mer,
c'tait une douceur, un calme, un apaisement infinis. Des groupes de
moissonneurs, la faucille sur l'paule, s'en revenaient  la lueur des
toiles, en chantant. Leurs voix, au lieu de rompre le silence,
s'harmonisaient avec lui et, en quelque sorte, le solennisaient. Ils
clamaient, sur le ton d'une mlope paysanne et semi-liturgique, la
_Chanson des Coupeurs de bl_:

    Garon, filles,  bas la veste et le justin,
        Car il est mr, le bl jaune!
                  Iou!...

    Meunier, graisse ton moulin;
        Fournier, chauffe ton four;
    Vous aurez de l'argent plein la main!
                  Iou!...

    Il y aura du pain pour les riches,
        Il y en aura pour les pauvres,
    Car il est fauch, le bl jaune!
                  Iou!...

Messire Guillaume Gugan continuait  surveiller la moisson dans les
terres de Guerrande, comme si, entre son matre et lui, rien ne se ft
pass. Mais, chaque fois que sa femme venait lui apporter  manger aux
champs, il ne manquait pas de lui demander:

--Il n'a rien fait dire, Clauda?

--Rien encore, rpondait-elle.

Ils s'attendaient, d'un jour  l'autre,  ce que le marquis les mt
dehors, sans autre forme de procs. Ils avaient mme pris leurs
dispositions en consquence. Ils iraient vivre auprs des vieux, 
Kerguntul, en Plestin-les-Grves, d'o ils se flicitaient de n'avoir
pas ramen les marmots. Mais les desseins de M. de Locmaria demeuraient
impntrables.

--Les comptes du moins sont en rgle, disait l'intendant, le soir, en
tombant au lit, harass de fatigue... Je ne lui aurai fait tort ni d'une
minute ni d'un liard.

Au fond, et quoiqu'il n'en laisst rien paratre, la pense de quitter
Guerrande le navrait dans l'me. L il tait n, l il avait grandi; l
reposaient, dans l'troit cimetire,  l'ombre du clocher de Plgat, les
ossements vnrs de ses anctres. Aussi haut qu'il pouvait remonter
dans l'humble ligne des Gugan, tous avaient vieilli, tous taient
morts au service des Locmaria... Et puis, se sparer de Monsieur
Charles! Vraiment, cela tait-il dans l'ordre des choses possibles?

--Je serai comme un lierre arrach, songeait-il, et je me fltrirai de
mme. On ne transplante pas son coeur.

Il s'attendrissait au souvenir des annes anciennes, se remmorait les
bonts du marquis, leurs causeries presque fraternelles dans la salle
couleur de lune, les promenades o ils s'attardaient ensemble, sous le
ciel embrum d'automne, et les demi-confidences auxquelles s'abandonnait
parfois le matre avec son serviteur, comme avec le plus sr des amis.

Guillaume remuait ces choses dans sa tte, tout le long de la nuit, sans
pouvoir en dtacher son esprit, et restait, les yeux ouverts dans les
tnbres,  pleurer en silence, immobile, de peur de rveiller Clauda.

Si, vaincu par la lassitude de ses membres, il s'endormait aux approches
du matin, le sommeil ne lui versait pas l'oubli. Ses rves ne faisaient
qu'ajouter des tortures nouvelles aux angoisses de la ralit.

Cette situation commenait  devenir intolrable. Il aspirait
fivreusement  tre enfin fix sur les intentions du marquis, tout en
redoutant une rupture qui l'et atteint aux sources mmes de son tre,
dans ce qu'il avait de plus cher au monde et de plus sacr.

Puis, il n'y avait pas que lui en cause. Il y avait encore l'_autre_,
celui qu'il appelait le petit ne sachant de quel nom le nommer, et qui
poussait, ma foi, robuste et dru, comme un beau rejeton de plante saine,
 Garen-Dreuz, l-haut, dans le grand air des monts...

De la marquise, Guillaume Gugan s'inquitait moins. Dans l'loignement
o elle s'tait enfuie, son image avait pli, n'tait plus qu'une forme
vague, incertaine,  demi efface. Il ne l'entrevoyait gure que comme 
travers la brume d'un songe, perdue qu'elle tait presque aux confins de
la terre, par del des espaces immenses, en des pays dont elle lui
avait, la premire, rvl l'existence et dont les aspects lui
demeuraient inconnus.


VII

L'aube du dimanche se leva,--une aube rose et frache, comme une lvre
qui sourit.

Les cloches de la basse messe tintaient  l'glise de Plgat.
L'intendant achevait de s'habiller pour s'y rendre, lorsque le valet de
chambre du marquis se dressa sur le seuil de la maison de garde.

--On vous rclame au chteau, matre Guillaume.

--Le temps de passer ma _chupen_, rpondit-il.

En se retrouvant devant M. de Locmaria, il fut pris d'un tremblement et
dut s'appuyer au premier meuble que ses mains rencontrrent. Il tait en
face, non d'un convalescent, mais d'un spectre. Le marquis semblait
moins un homme qui revient  la vie qu'un dfunt qui sort de la tombe.
Sa constitution, dj mine par les soucis antrieurs, paraissait avoir
subi, en quelques jours, le travail de tout un sicle. Dans les orbites
excaves, les yeux brlaient d'une flamme mystrieuse, de cette ple et
fixe clart funraire qu'a, dit-on, le regard des morts.

Il reut toutefois le rgisseur avec une aisance tranquille, comme s'ils
se fussent quitts amicalement la veille, et ce fut d'une voix un peu
grave, mais qui n'avait rien de spulcral, qu'il demanda:

--M'avez-vous dit o tait l'enfant, Guillaume? C'est, je crois bien, la
seule chose dont je n'aie pas gard souvenir.

--Il est chez ma soeur, Monsieur Charles..., chez ma soeur Margod, 
Lannanou.

--Ah! trs bien. Veuillez faire atteler. Nous nous mettrons en route ds
que vous serez prt.

L se borna leur conversation. Et, dans les heures qui suivirent, durant
tout le trajet, ils n'changrent pas une parole. Ils arrivrent au
Garen-Dreuz, comme les gens de la ferme rentraient de la grand'messe.

--Margod est sortie au _Sanctus_, dit Lanascol, le beau-frre; elle doit
tre dans la chambre de la tourelle.

Il grimprent l'escalier  vis. Sur le palier de pierre, par la porte
large ouverte, Guillaume Gugan montra  M. de Locmaria, dans le jour
dor de la fentre, sa soeur Marguerite en train d'allaiter un poupon
superbe,  la peau mate, au crne dj couronn d'une fine toison de
cheveux crpus o le soleil de midi allumait des reflets d'or fauve.

--C'est lui! murmura-t-il.

Le marquis entra, et, comme la jeune femme faisait mine de se lever, il
la contraignait de se rasseoir.

L'enfant, qui, aux trois quarts repu, avait abandonn le sein, tourna la
tte et, curieusement, dvisagea le nouveau venu dont la grande perruque
ondule l'amusait. M. de Locmaria le contempla quelques instants en
silence.

--Tu as ses traits, dit-il enfin, comme se parlant  lui-mme, tu as ses
yeux de tnbres, ses yeux sans fond, ses yeux sans me; un peu de sa
magie est en toi. Comme elle, tu feras souffrir et mourir. C'est dans
les destins de ta race... Mais puisqu'il t'a t donn de natre, vis
heureux.

Il se dpouilla du cordon de soie auquel tait suspendu le sceau des
Locmaria, marqu  leurs armes, et le passa, comme un hochet, autour du
cou de l'enfant de l'adultre qui, paisible, s'tait remis  tter.

Pendant le retour, le marquis resta aussi muet qu' l'aller. Roul dans
son manteau et les paupires closes, il ne sortit de cet espce
d'assoupissement que lorsque les toits de Plgat tincelrent dans le
fouillis des verdures, aux rayons du soleil couchant.

--Guillaume, s'informa-t-il, l'enfant est baptis, je suppose?

--Ondoy seulement, Monsieur Charles... Le recteur, sur ma prire, vint
au chteau...

--Il figure au registre de la paroisse?

--Oui et non... Le vnrable Dom Mathias a fait pour le mieux.

--Vous arrterez au presbytre.

Une demi-heure plus tard, ils pntraient, sur les pas du vieux
desservant, dans la sacristie au plafond bas, aux boiseries de chne
lustr, toute parfume encore, depuis vpres, d'une odeur de cire et
d'encens. Dom Mathias posa sur une table la chandelle qu'il portait,
prit un cahier cousu de grosse ficelle et, aprs en avoir feuillet les
dernires pages d'une main qui tremblait, dit:

--Voici, monsieur le marquis:

On lisait:

Cejourd'hui, quatrime d'avril, nous, Efflam Mathias, recteur de
Plgat, avons administr le saint sacrement de baptme ..., fils
lgitime et naturel (_legitimus ac naturalis_) de... et de trs haute et
noble dame Rita Dongui..., n au chteau de Guerrande la nuit d'hier,
sur les deux heures de releve. Ont t parrain et marraine...

--Vous voyez, il y a des blancs, fit ingnment observer le prtre.

--Permettez que je les remplisse moi-mme, rpondit le marquis.

Et, d'une criture forte et droite, il complta l'acte de naissance de
Louis-Dieudonn Duparc, seigneur de Locmaria, marquis de Guerrande,
fils lgitime et naturel de Charles-Louis-Franois, chevalier de l'ordre
de Saint-Louis, commandeur de Malte, capitaine garde-ctes au service de
Sa Majest... etc.

Puis, ayant zbr la page du fier paraphe des Locmaria:

--Vous voudrez bien signer comme parrain, dit-il  Dom Mathias.

Et il ajouta, s'adressant  messire Guillaume:

--Toi, ta femme signera comme marraine.

Le recteur et l'intendant se regardaient sans mot dire, les yeux en
larmes.

--C'est bien ainsi, n'est-ce pas? interrogea le marquis.

Le prtre lui montra du geste un crucifix accroch  la muraille, entre
deux armoires contenant les ornements sacerdotaux.

--Si celui-l pouvait parler, monsieur le marquis, il vous rpondrait:
Oui, c'est bien ainsi!

Pour regagner la voiture, M. de Locmaria dut accepter l'aide de
Guillaume Gugan. En le quittant, dans le vestibule du chteau, il lui
chuchota:

--Tu la reverras sans doute, Guillaume. Dis-lui que je l'ai aime jusque
dans le fruit de sa faute.

Le surlendemain, des cimes de l'Arre aux grves trgorroises, les
cloches carillonnaient le grand glas et Dom Efflam Mathias, recteur de
Plgat, ensevelissait Charles-Louis-Franois, marquis de Guerrande, dans
la paix suprme et le suprme oubli.

                                   *
                                  * *

L'histoire, telle qu'elle m'a t conte, ne dit pas ce qu'il advint de
la marquise. Il faut croire cependant que, prvenue sans doute par
matre Guillaume Gugan, elle revit la terre d'Ouest, et la tombe de son
mari, et le berceau de son fils. Ce fut mme, parat-il, son chtiment,
son expiation, ou, pour parler comme en Bretagne, son purgatoire. Elle
eut, en effet,  souffrir comme mre des douleurs comparables  celles
que, femme, elle avait fait souffrir. Le fruit de sa faute ne lui fut
pas clment.

Autant la mmoire du marquis Charles-Franois est reste chre aux
habitants de Plgat, autant le souvenir de Louis-Dieudonn, _An aotrom
brunn_, le seigneur aux crins roux, y est un objet d'excration et
d'horreur. Les jeunes filles se signent, si l'on prononce son nom devant
elles, et les vieillards grommellent en hochant la tte:

--Le btard du roi? Hum! Dites plutt le btard du dmon.

Les sangs qui se mlaient en lui en avaient fait, d'aprs la chronique
locale, un tre monstrueux, une sorte de compos des plus tranges,
quelque chose de cynique et de sduisant tout ensemble, de brutal et de
raffin, de magnanime et de pervers.

Les _gwerziou_ qui se chantent au pays de Plgat, tantt clbrent sa
gnrosit, tantt fltrissent ses dbauches et le vouent, en termes
indigns,  l'opprobre des peuples.

La liste de ses crimes est infinie. Il en est un qui revient sans cesse
et dont voici, pris entre mille autres, un exemple[7]:

  [7] Cf. Gwerziou Breiz-Izel, II, 473 et sqq. _Le clerc de Lampaul._

Fiecca Le Calvez passait,  juste titre, pour la plus jolie fille qu'il
y et de Plestin-les-Grves  Morlaix. Elle aimait un fier paysan, le
clerc de Lampaul, qui, pour elle, avait renonc  l'glise. Ils
taient fiancs. Leurs noces devaient avoir lieu au printemps. Sur les
entrefaites, le terrible marquis de Guerrande rencontre Fiecca, un jour
qu'elle sortait du four banal o elle faisait cuire son pain. Il
s'enflamme pour elle d'une passion furieuse, s'informe de son nom, de sa
demeure, et, le lendemain, se rend chez le vieux Calvez.

--O est Fiecca, votre fille?

--Elle est  l'aire-neuve, monsieur le marquis, au manoir de Kerhallon.

Le marquis tourne bride, pique des deux vers Kerhallon o les danseurs
battent l'aire nouvelle, au son des hautbois et des binnious. Il
reconnat, parmi les couples, le clerc de Lampaul  sa veste grise et
Fiecca Le Calvez  son justin blanc.

--Clerc, dit-il, assez de danses! Une aire-neuve est surtout faite pour
lutter. Jetons bas nos pourpoints et que la belle qui est  ton ct
soit l'enjeu!

Le clerc lui rpondit du mme ton hautain:

--Les luttes sont bonnes pour nous autres, paysans. Vous tes
gentilhomme: je vous ferai raison avec l'pe.

Le duel s'engage, haletant et farouche. Mais le marquis se sent faiblir.

--Trve! s'crie-t-il, et soyons amis!

Le clerc, confiant, laisse tomber son pe, et le marquis, clatant d'un
mauvais rire, lui passe la sienne  travers le corps.

Tels taient les exploits coutumiers du btard de Locmaria. En revanche,
on vous citera du mme homme des traits admirables de mansutude et de
piti.

Un matin qu'il revenait de quelque quipe nocturne, son cheval se cabra
devant un paquet de haillons couch en travers de la route et d'o
s'exhalait un gmissement indistinct. Le fougueux marquis mit
immdiatement pied  terre et secoua, non sans rudesse, le monceau de
loques.

--Damnation! qu'est-ce qui vous prend de barrer ainsi le chemin, au
risque de vous faire craser?

La voix gmissante balbutia:

--Je ne peux plus me traner.

C'tait une pauvre vieille aux trois quarts morte.

Le seigneur aux poils roux la souleva avec prcaution, l'assit sur la
selle et, la maintenant d'un bras, tandis que, de l'autre, il conduisait
pdestrement la bte, il l'amena ainsi jusqu'au chteau.

Vous pensez si les gens de Plgat carquillrent les yeux devant ce
cortge. D'aucuns s'approchrent et, aprs avoir dvisag la pauvresse:

--Malheur  vous, monsieur le marquis! Lchez vite cette femme au nom du
Christ! C'est la Lpreuse!

Il les regarda d'une faon qui les fit taire.

Non seulement il ne lcha point cette triste guenille humaine que
rongeait un mal redoutable, mais il l'tendit dans son propre lit,
baigna lui-mme ses plaies, pansa ses ulcres et, trois nuits durant, la
veilla. Elle trpassa au bout de ce temps et ce fut encore lui qui la
mit au linceul.

                   *       *       *       *       *

Voici qui n'est pas moins typique.

L'anne avait t mauvaise. Les grains avaient gel presque tous dans
les terres emblaves. Il ne poussa qu'une herbe rare et maigre et qui
avorta tout aussitt, sans donner d'pis. Pas de froment, pas d'orge ni
de sarrasin, pas mme de seigle. La patate, ce pain du pauvre aux temps
de disette, tait encore inconnue. La famine fut grande au pays breton.
Les bestiaux mmes mouraient d'inanition, ne trouvant plus rien 
brouter. A plus forte raison les hommes. On ramassa dans les douves des
cadavres, la bouche pleine d'corces de saule  demi mches.

Un dimanche,  l'issue de la messe d'aube, le crieur public, charg de
faire assavoir les fantaisies, le plus souvent extravagantes ou
vexatoires, du marquis de Locmaria, monta sur les marches de la croix du
cimetire et dit  la foule assemble:

--Louis-Dieudonn, notre seigneur, a dcid ceci:

Tant qu'il y aura de quoi manger au chteau, il y sera tenu table
ouverte, et tout y demeurera librement  la disposition d'un chacun.

Quinze jours aprs, les greniers de Guerrande taient vides, vide le
fournil, vides les tables; on avait fait rtir jusqu'aux chiens. Le
cuisinier, un soir, vint tout tremblant annoncer au marquis qu'il
n'avait  lui servir que des os. Il s'attendait  tre trangl. Le
marquis lui sauta, en effet, au cou, mais ce fut pour l'embrasser avec
effusion.

--Ah! la bonne nouvelle!... La bonne nouvelle! s'exclama-t-il, en se
frottant les mains... Je vais donc pouvoir mendier!

Il avait command, hors de Bretagne, de vastes approvisionnements, mais
qui n'arrivaient point. Pendant prs d'un mois, il dut partager avec ses
domaniers leur misrable pitance, dnant ici d'une rave, soupant l
d'une tranche de pain de son. Jamais il ne se montra plus souriant,
d'humeur plus accommodante, plus affable. Il admettait des plaisanteries
qu'en d'autres temps il n'et point tolres. Les paysans lui disaient:

--En vrit, monseigneur, vous auriez d natre gueux.

--H! ripostait-il, ne suis-je pas un peu de la race des quteurs
d'aumnes? Qui sait dans quels chariots ont roul mes anctres?

Car il ne faisait pas mystre de ses origines maternelles. Volontiers
mme il s'en targuait. Ce qui ne l'empchait pas de traiter la marquise,
sa mre, comme la dernire des servantes. Mme de Locmaria s'effora
d'abord de matriser les carts de cette nature effrne, elle n'y
russit point; alors elle s'attacha, autant qu'il tait en elle,  en
prvenir les suites funestes. On raconte qu'elle passait les jours et
souvent les nuits  surveiller, de l'embrasure d'une fentre, les alles
et les venues de son formidable fils. Ds qu'il sortait du chteau,
avant qu'il et franchi la grille du parc, elle courait  la cloche et
sonnait le tocsin. Ce signal tait entendu et compris de tout le pays
environnant. Les jeunes filles se barricadaient chez elles; les hommes
s'armaient de leur _penn-baz_, prts  toute ventualit. On savait que
la bte avait quitt sa tanire, et l'on se mettait en garde contre son
froce apptit.

Mme de Locmaria mourut  la peine.

Mais son ombre, dit-on, habite toujours la somptueuse demeure leve,
voici deux sicles,  son intention. On voit parfois, au crpuscule du
soir, apparatre derrire les vitres son ple et douloureux visage, noy
dans une opulente chevelure que les angoisses anciennes ont blanchie.

Comment finit le _markiz brunn_? On l'ignore. Les complaintes populaires
nous ont toutefois transmis les dispositions de son testament. Il
distribuait sa fortune entre les glises de Plgat, de Plestin, de
Plouigneau, de Lanmeur, de Plougonver, et fondait un hpital pour les
pauvres. En revanche, il demandait qu'on inscrivt sur sa tombe ces deux
vers:

    Etr Montroulz a Guerrand,
    'M euz grt mil markizs ha cant.

  [Entre Morlaix et Guerrande,--J'ai fait mille et cent marquises.]

Et c'est bien l'pigraphe qui convenait  cet trange Don Juan breton.




HISTOIRE PASCALE


I

A trois quarts de lieue environ, en aval de Lannion, sur le Lguer,
jolie rivire chantante qui rflchit dans son courant quelques-uns des
plus beaux sites de la Bretagne, se voit le vieux moulin de Keryel, avec
sa toiture moussue et gondole, sa tourelle toute feuillue de lierre
d'o s'envolent chaque matin des nues de pigeons, et ses deux roues 
aubes, tailles dans des chnes massifs, solides encore et abattant de
belle besogne, sans trop geindre, malgr leurs cent vingt ans rvolus.

Elles taient toutes neuves, les braves roues, et d'une jaune couleur de
bois frachement ouvr  l'poque o se passait cette histoire. C'tait
au printemps de 1793, un samedi d'avril ou, comme on disait alors, un
sextidi de germinal, vers le soir. Il avait plu dans la journe, mais le
vent qui s'tait lev avait chass les nuages, en sorte qu'il ne
tranait plus maintenant, dans le ciel nettoy, que quelques flocons
pars.

--La lessive est finie, dit en son pittoresque langage, matre Jean
Derrien, le meunier; voil les draps qui schent!... Tout de mme, il se
pourrait bien que Dom Karis nous arrive dtremp par l'averse... Fais
bon feu, Mar'Yvonne.

Debout, en bras de chemise, sur le seuil de la porte, il regardait
onduler sur le coteau d'en face les verdures naissantes, saupoudres de
gouttes de pluie que le soleil couchant faisait tinceler comme des
myriades de joyaux.

C'tait un gaillard robuste que matre Jean Derrien, carr de la tte,
carr des reins, carr de toute sa personne; jovial, du reste, et
gardant le got du rire, mme en ces temps troubls.

Derrire lui, dans la cuisine, allait et venait sa femme Mar'Yvonne,
vaquant aux apprts du souper.

Petite et menue, elle trottinait d'un pas lger de souris.

--Ne t'inquite de rien, lui rpondit-elle: Dom Karis trouvera flamme
claire et soupe chaude... Pourvu, du moins, qu'il n'ait pas eu, en
route, d'autre dsagrment que l'onde!

--Ta, ta, fit le meunier, le vieux _recteur_, avec sa douceur de mouton,
sait au besoin se faire renard pour dpister les loups...

Tout soudain, comme il venait de s'abriter les yeux avec la main pour
voir au loin, dans la direction de l'occident, il s'cria:

--Eh! pardieu, je veux tre damn si ce n'est pas lui que j'aperois,
descendant la cte de Sainte-Thcle, dguis en mendiant!...

--Ce n'est pas une raison pour blasphmer, Jean Derrien, observa
Mar'Yvonne de son ton discret.

Elle se hta vers l'tre, jeta une brasse de copeaux dans le feu et se
mit  cumer le bouillon qui trottait dans la grande marmite. Le
meunier, lui, s'en alla en sifflotant  la rencontre du vnrable
messire Dom Karis.


II

Un prtre d'autrefois, ce Dom Karis, ci-devant recteur de Ploubezre.
Ainsi que la plupart des membres du bas clerg en notre pays, il avait
t des premiers  saluer l'aube de la Rvolution comme le signal d'une
re nouvelle, toute de justice fconde et de gnreuse galit. Dieu le
veut! avait-il cri, dans un sermon clbre, du haut de sa chaire
paroissiale, le dimanche qui suivit la prise de Bastille. On l'en
plaisanta plus tard, quand le cours des choses se fut prcipit,
emportant les principes mmes au nom desquels le mouvement s'tait
d'abord accompli. Ah! ah! lui disait-on, vous avez chang de faon de
voir, Dom Karis!--Nullement, rpondait-il. J'ai tenu la Rvolution sur
les fonds baptismaux, et je m'en vante: ce n'est point ma faute si elle
a mal tourn. Il refusa le serment, mais n'accepta pas non plus
d'migrer. Son vque, Mgr le Mintier, le pressant de l'accompagner dans
sa fuite, il lui crivit ces simples mots, non peut-tre sans ironie:
Un vque peut s'en aller: il n'a que des liens spirituels avec son
diocse. Mais moi, j'ai toutes mes ouailles suspendues  mes basques.
Lors mme que je voudrais les lcher, elles ne me lcheraient pas... Il
quitta son presbytre, pour laisser la place libre  son successeur
constitutionnel, mais demeura dans la rgion, invisible et toujours
prsent.

Il excellait  tre partout et nulle part.

Dans les premiers temps de la perscution, comme il disait, quelques
administrateurs trop zls du district lancrent une dizaine de
citoyens  ses trousses, avec ordre de le ramener pieds et poings lis
 la prison de ville. Lesdits citoyens furent si peu aimablement
accueillis sur le territoire de Ploubezre qu'ils s'empressrent de
rentrer  Lannion dare-dare, jurant qu'ils avaient vu parfois trente-six
mille chandelles, mais pas l'ombre de Dom Karis.

On finit par o l'on aurait d commencer. On laissa en paix ce
vieillard.

Il avait prs de soixante-dix ans.

Mais qu'il tait donc rest alerte, et jeune, et vivant!

De jour et de nuit, par vent, grle ou soleil, il se multipliait 
travers sa paroisse. Il baptisait ici, confessait l, extrmisait plus
loin, se prodiguait  tous, arpentant les routes, franchissant les
talus, de ses longues jambes infatigables, sous les dguisements les
plus varis, tantt maon, tantt mntrier, tantt colporteur, cachant
le pain-chant d'une hostie entre les pages d'un livret de sans-culotte.

Il disait parfois avec une pointe d'humeur sacerdotale:

--Mon remplaant asserment n'a vraiment pas grand'chose  faire, grce
 moi... Il devrait, au moins, me rendre le service de soigner en mon
absence mes rosiers...

Le vieux prtre errant et sans abri ne regrettait de son presbytre
qu'une admirable collection de rosiers, le seul luxe qu'il se ft jamais
permis... Il souffrait de la voir nglige par celui qui occupait
actuellement son ancienne et chre demeure.

Un jour, il ne put se tenir de pousser la porte vermoulue de l'enclos
contigu au cimetire et servant de jardin presbytral. Il entra, la
serpe en main, trouva son confrre qui lisait au frais, vautr dans
l'herbe folle, foisonnante comme en pleins champs.

--Tu as l une superbe plantation de rosiers, citoyen cur.

--Possible! fit l'autre, indiffrent.

--Oui, mais si tu n'y prends garde, chacun de ces sujets menace de
retourner  sa nature primitive de sauvageon.

--Ah!

--Parole de jardinier.

--Que veux-tu que j'y fasse?

--On les taille, parbleu!... Il y a dans le nombre,  ce que je vois,
des varits qu'il serait criminel de laisser perdre...

--Tu prches pour ton saint.

--Eh bien! non, citoyen-cur... La preuve, c'est qu'avec ta permission
je vais te les tailler pour l'amour de l'art, tes rosiers...

Hip! Houp!... Les branchettes striles furent lagues, Dom Karis
s'loigna content, et, l't d'aprs, les roses fleurirent...

Tel tait l'homme au devant duquel s'acheminait Jean Derrien, le meunier
de Keryel.

Ils se joignirent  quelques pas du tronc rustique o les plerins, de
nos jours encore, ont coutume de dposer leur offrande en mettant le
pied sur la terre de sainte Thcle, avant de s'engager dans la sente
qui,  travers prs, conduit jusqu' la chapelle.

Pour tout autre qu'un de ses fidles paroissiens, Dom Karis et t
littralement mconnaissable.

Un feutre aux bords jadis retrousss, mais amollis et pendants par suite
d'un long usage, par suite aussi des frquentes inclmences du ciel
breton, prolongeait une ombre propice sur sa figure macie, toute
brle et comme tanne au grand air. Une barbe hirsute lui mangeait les
trois quarts du visage. Ses pieds nus taient chausss de sabots bourrs
de paille de seigle. Une veste en peau de mouton lui couvrait tant bien
que mal les paules, et ses braies en toile, rapices de morceaux des
nuances les plus diverses, taient retenues par une corde autour de ses
reins. Il portait en bandoulire son bissac de quteur d'aumnes.

--Comme vous voil quip, monsieur le recteur! s'cria joyeusement le
meunier.

--Chut! fit le prtre, dehors appelle-moi Yann Divalo.

--Oh! une fois dans les prs du moulin de Keryel, il n'y a plus rien 
craindre...

--C'est ce qui te trompe, interrompit vivement Dom Karis... Mais
d'abord, rentrons. Je te dirai ensuite de quoi il retourne.

Quand il fut install dans le fauteuil du matre, au coin de l'tre,
devant l'norme flambe pieusement entretenue par les soins de
Mar'Yvonne, il commena:

--Vous tes ici dans un fond retir, et le tic-tac de votre moulin vous
empche d'entendre les bruits du dehors... Mais moi qui cours les routes
et dont c'est maintenant le mtier d'tre sans cesse aux aguets comme un
sauvage, j'apprends les nouvelles... Elles sont mauvaises... Un
bataillon d'tampois fouille en ce moment le pays. Ce sont des barbares,
des hommes sans foi ni loi. Ils saccagent, ils brlent, ils tuent. Ils
brisent  coups de marteaux les statues des saints, ils font de la
pierraille avec nos christs, mais leur grande joie est de mettre la main
sur un prtre rfractaire... Il parat qu' quelques lieues d'ici ils en
ont rti un, comme un simple cochon de lait... Je pense toutefois qu'ils
n'en ont pas mang... Or, ces brutes ont mon nom et ils me cherchent. Un
de leurs dtachements vient d'arriver  Ploubezre. Ce matin, je me suis
approch du chef, en lui demandant la charit. Il m'a pris au collet,
m'a secou et m'a dit:

--Dcouvre le gte o se terre le ci-devant Dom Karis, et tu toucheras
un assignat de mille francs!

J'ai rpondu:

--Ah! si j'avais su a plus tt!... Mais les gueux comme moi ont du
flair. Je retrouverai peut-tre la piste.

--A la bonne heure! a fait l'homme; en attendant tiens, bois-moi a.

Il me tendait une pleine cuelle de vin. Je l'ai vide  sa sant.

--Pauvre monsieur le recteur! soupira Mar'Yvonne en joignant les mains.

--Mais non, repartit Dom Karis, le vin n'tait pas mauvais, et j'en fus
tout regaillardi... Je continue. Vers midi, comme je me mettais en
chemin pour venir vers vous, selon ma promesse, un groupe de soudards me
dpassa,  peu prs  la hauteur du bois de pin, presque au sortir du
bourg.

--Tiens, c'est notre mendiant de ce matin, dit l'un d'eux, celui-l
mme qui m'avait fait boire... H, vieux! est-ce bien par ici qu'on se
rend  Keryel?

--Au moulin?

--Oui.

--J'y vais moi-mme et vous servirai, si vous voulez, de guide.

--Inutile... Il suffit que nous soyons sur la bonne voie...

Il ajouta, en clignant de l'oeil:

--Rappelle-toi, vieux... La rcompense est de mille livres... Prends
garde seulement de te laisser devancer...

--Ho! ho! fis-je, vous allez plus vite que moi, je le sais. Mais tout
de mme j'aurai peut-tre dcouvert avant vous la retraite de Dom Karis.

--Nous verrons, dit l'officier.

Et, sur ce, ils doublrent le pas, riant et se gaussant... Je
m'attendais  les trouver installs ici, et j'ai t agrablement
surpris en voyant Jean Derrien arriver au devant de moi avec sa mine de
tous les jours... Ils auront probablement jug  propos de faire
quelques crochets  droite et  gauche vers les manoirs de Lezguern et
de Kerbastiou. Mais il faut vous attendre  les voir arriver d'un moment
 l'autre...

--Seigneur Dieu! s'exclama la meunire... Et moi qui ai prvenu tous les
voisins que vous clbreriez chez nous, cette nuit, l'office de
Pques!...

--N'tait-ce pas chose entendue entre nous, Mar'Yvonne? fit doucement le
recteur.

--Mais comment les avertir  prsent qu'il y a contre-ordre?

--Je n'ai pas dit qu'il y et contre-ordre, Mar'Yvonne.

--Quoi! vous vous imaginez que ces alles, ces venues de gens dans nos
alentours,  une heure si trange, passeront inaperues des soudards!...
C'est donc votre mort que vous cherchez, monsieur le recteur?

--Ni ma mort, ni la vtre, ni celle d'aucune de mes ouailles... N'ayez
point d'inquitudes, Mar'Yvonne... J'ai rflchi  tout cela; nous
allons en causer, Jean et moi; tout s'arrangera bien, j'en suis sr...
Vous, ne vous proccupez que de faire bon visage aux tampois. Qu'ils
trouvent abondamment  manger, plus abondamment  boire... Pour le
reste, Dieu nous aidera.

S'adressant au meunier, il ajouta:

--Me voil sec, Jean Derrien; la soire est admirable; allons faire un
tour par le courtil.

Ils sortirent dans la fracheur grise du crpuscule qui tombait.


III

Quand ils rentrrent au bout d'une demi-heure, Jean Derrien se frottait
les mains et, dans ses yeux vifs, une gat malicieuse brillait. Tout le
personnel du moulin tait attabl pour le souper,  savoir: un garon
meunier, une servante et le petit gardeur de vaches. Mar'Yvonne avait
dj mis tout ce monde au courant des vnements. Jean Derrien leur dit:

--Quoi qu'on vous demande de faire, ne vous tonnez de rien.

--Compris, grommela le garon meunier, le nez dans son cuelle.

On mangea vite et en silence.

Le petit gardeur de vaches alla soigner ses btes, mais il reparut
presque aussitt pour annoncer que des gens ivres venaient par le
sentier du bord de l'eau en chantant une chanson franaise.

C'taient les soldats du bataillon d'tampes. Ils taient quatre, dont
trois semblaient avoir bu plus que de raison. Seul, celui que Dom Karis
appelait le chef ou l'officier avait conserv en partie son sang-froid.

--O est le meunier? demanda-t-il ds le seuil, d'une voix rogue.

--C'est moi, fit en se levant matre Jean Derrien.

--Fort bien. Tu vas nous loger ce soir.

--A ton service, citoyen commandant. Nous sommes prts  te cder,  toi
et  tes hommes, tout ce que nous avons de lits. Mais auparavant
chauffez-vous, si vous tes transis; buvez, si vous avez soif; mangez,
si vous avez faim. Ma maison est la vtre.

--Pas mal parl, dit le chef d'un ton radouci... Mais sais-tu qu'on la
prtend suspecte, ta maison?

--Qui prtend a?... De mauvais payeurs, peut-tre, pour qui j'ai refus
de moudre.

--Nous en recauserons... Toi, citoyenne, mets notre couvert.

Il s'approcha de l'tre, reconnut Dom Karis qui s'apprtait  quitter
son escabeau pour lui faire place.

--Ah! c'est toi, mendiant?

--Oui, le moulin de Keryel a toujours t hospitalier. J'y ai, quand je
passe, ma couche de paille  l'table, articula le prtre  voix haute.

Puis, plus bas, se penchant  l'oreille du soudard:

--J'ai appris du nouveau. Viens me rejoindre, ds que tu pourras, dans
le btiment o l'on m'hberge, sous prtexte d'inspecter le logis.

Ayant souhait le bonsoir  chacun Dom Karis gagna la porte.

                   *       *       *       *       *

L'table o se rendit Dom Karis tait situe au fond de l'aire. C'tait
une construction assez spacieuse et dont l'intrieur tmoignait, du
moins pour l'instant, d'une singulire propret. Les bestiaux,
d'ailleurs peu nombreux, avaient t relgus contre l'un des pignons,
en sorte qu'on se ft cru dans une grange vide plutt que dans une
crche, n'tait la fougre frachement renouvele qui jonchait le sol. A
l'un des angles opposs au coin des vaches, une charrette renverse sens
dessus dessous formait une espce de table que recouvrait une pice de
toile tendue l comme sur un schoir. Dom Karis prit au rtelier une
botte de paille et s'y coucha, aprs avoir plac son bissac sous sa
tte, en guise d'oreiller. Puis, tout en grenant dans sa poche son
chapelet, il attendit.

Son attente ne fut pas longue.

La lueur d'une lanterne de corne rougeoya dans les tnbres du dehors.

--Mendiant! hla discrtement une voix.

--Voil, mon officier!

--Eh bien? interrogea le soudard en laissant retomber la claie qui
fermait l'table.

--Dom Karis est ici, j'en ai la certitude, foi de Yann Divalo! affirma
le prtre... Il ne tient qu' nous de le pincer. Seulement, dame! il
faudrait agir avec prudence. Pour peu que nous donnions le moindre
veil, il nous filera des mains comme une anguille. Et tes hommes,
citoyen commandant, en l'tat o je les ai vus, me paraissent plus
propres  compromettre le succs de notre entreprise qu' la servir...

--Je les obligerai bien  se tenir cois.

--C'est quelque chose, mais ce n'est pas encore assez. Consentiras-tu 
monter la garde toute la nuit en un lieu que je t'indiquerai?

--Indique.

--Viens donc et suis-moi; mais commence par teindre ton fanal.

Dom Karis se glissa dehors, le long du mur de l'table, feignant les
prcautions les plus minutieuses. Le sergent rampa derrire lui. Le
fumier dont l'aire tait couverte touffait le bruit de leurs pas.

Ils franchirent un chalier, prirent une sente troite qui serpentait 
travers prs jusqu' la rivire. On entendait un grand bruit d'eau.

--Attention! fit le prtre. Nous sommes au barrage. Il nous faut passer
de l'autre ct. As-tu le pied sr au moins?

--Va toujours, grommela entre ses dents l'tampois qui ne laissait pas
de ressentir quelque apprhension devant cette large nappe sombre
s'croulant avec un tel fracas, mais n'en tait pas moins rsolu  aller
jusqu'au bout.

De place en place,  longueur d'enjambe, des ttes de pierres noires et
ruisselantes mergeaient. Le prtre se mit  sauter allgrement de l'une
 l'autre et fut bientt sur la rive oppose. Il dut attendre quelque
temps son compagnon. Vingt fois celui-ci faillit perdre l'quilibre, et,
lorsqu'enfin il prit terre, ce ne fut pas sans un fort soupir de
soulagement.

Maintenant, en face des deux hommes, se dressait une espce de
promontoire rocheux, hriss  et l de touffes de gent et d'ajonc.

--Allons, fit le prtre, nous touchons presque au but.

Et dj il montait, s'accrochant aux asprits du granit, aux racines,
aux brousses. Le sergent suivait, non sans pester. Ils atteignirent le
sommet, aprs une pnible ascension. L, sur une plate-forme assez
vaste, se voyaient des pans de murs en ruine, vestiges de quelque
antique demeure fodale. Dom Karis souleva un pais rideau de lierre, et
le sergent aperut le trou bant d'une poterne ouvrant sur les premires
marches d'un escalier souterrain.

--Voil, dit le prtre. Le petit gardeur de vaches du moulin m'a confi
que le ci-devant _recteur_ est cach l-dedans depuis prs de huit
jours. Les paysans de la rgion lui apportent de la nourriture, la nuit,
environ sur le coup des deux heures du matin. Il se risque alors 
sortir. Fais bonne garde et tu es assur de t'emparer de lui. Mais
attends qu'il soit dehors, sinon il aura tt fait de disparatre sous
terre par des voies tnbreuses et inextricables dont il connat toutes
les issues, mais o tu t'ensevelirais vivant, s'il te prenait fantaisie
d'essayer de l'y poursuivre. Donc, prudence, patience et vigilance!...
Pour le moment, regagnons le moulin... Tu feras semblant de te coucher
avec tes hommes, dans la cuisine, et, vers minuit, tout le monde
endormi, tu t'esquiveras pour te rendre ici derechef...

--Et toi? demanda le soudard quelque peu perplexe.

--Comment, moi?

--Oui, ton intention n'est pas de m'accompagner?

--Il ne manquerait plus que cela! Ce serait le moyen de tout faire
rater... Si, tout  l'heure, on ne me trouvait allong sur ma botte de
paille, l'alarme serait vite donne, et le ci-devant prtre vite
averti... Sans compter qu'un de ces jours il m'en cuirait fort d'avoir
voulu te livrer Dom Karis. Je ne tiens nullement  tre hach en menus
morceaux ou jet  l'eau, une pierre au cou...

Ce disant, le faux mendiant dvalait l'pre pente; le soudard l'imita.

--L, fit Dom Karis, quand ils furent sur l'autre rive du Lguer,
maintenant sparons-nous. Prends le sentier qui ctoie l'eau. La lumire
qui brille aux fentres du moulin te servira de phare. Bonsoir et bonne
chance.


IV

Le vieux recteur tait rentr depuis quelque temps dans l'table, quand
on gratta faiblement  la porte. Il alla ouvrir: c'tait le petit
gardeur de vaches.

--Je viens de la part de matre Jean, murmura l'enfant: il vous fait
dire que tout va bien. Le chef est parti pour l'endroit que vous savez,
et ses trois hommes, ivres-morts, ronflent comme des serpents d'glise.

--Dieu soit lou!... quelle heure est-il?

--Minuit pass.

--C'est donc le moment... Aide-moi  terminer les derniers prparatifs.

Le vieillard plongea les mains dans son bissac, en tira successivement
un crucifix de cuivre, un ciboire, un surplis, des fioles contenant le
vin  consacrer... Le tout fut dispos sur la charrette renverse qui
devait tenir lieu d'autel... Le ptre sortit, puis revint avec deux
longues chandelles de rsine qui furent allumes en guise de cierge.

--Les gens sont dans le bois, qui attendent, dit-il.

--C'est bien... Que Jean Derrien donne le signal! rpondit le prtre,
dj revtu de son surplis.

Peu aprs, un hou! strident, prolong, d'oiseau de nuit retentit dans le
vaste silence. Des formes d'hommes, de femmes, d'adolescents et de
fillettes, surgirent en foule des profondeurs sombres.

--Entrez, entrez, disaient matre Jean et Mar'Yvonne: il y aura place
pour tout le monde.

La grange ne tarda pas  s'emplir.

Dans le fond, les vaches, rveilles, soulevaient avec tonnement leurs
mufles graves.

Dom Karis, se tournant vers l'assistance, lui rappela en quelques brves
paroles la solennit de la grande fte pascale. Puis la messe fut
clbre. Le petit ptre faisait les fonctions d'enfant de choeur et
donnait les rpons  l'officiant. Un groupe de jeunes filles entonnrent
l'_Alleluia_. Un recueillement doux planait. Toutes les tristesses de
l'poque prsente taient oublies. La lumire fleurie des anciens
dimanches de Pques rayonnait sur les visages et dans les mes, malgr
l'heure obscure et la pauvret du dcor.

A l'lvation, le gardeur de vaches fit tinter la clochette de fer qui
pendait d'ordinaire au collier des chevaux du moulin, et la communion
commena.

Grands et petits dfilrent tous un  un, pour recevoir l'hostie des
mains du vieux prtre. Il les bnit, puis d'une voix que l'motion
faisait trembler:

--Vous m'tes tmoins, pronona-t-il, que j'ai toujours tch de faire
ce qui dpendait de moi pour assurer l'oeuvre de votre salut... J'ignore
ce que l'avenir me rserve... Que ma mmoire vous soit douce et que la
volont de Dieu s'accomplisse!... Allez en paix.

Rest seul avec le meunier, il lui dit:

--Tu vas m'accompagner, matre Jean; j'ai encore un devoir  remplir,
qui est de relever de sa garde l'homme que j'ai mis en sentinelle sur le
sommet de Roc'h-Vrn.

Et, comme Jean Derrien se rcriait:

--Il le faut... Marchons!... Sinon, avant ce soir, ton moulin serait en
cendres, toi-mme et les tiens massacrs!...

Une blancheur d'aube se dessinait vaguement au fond du ciel.

Quand ils furent arrivs sur la crte du promontoire de granit, ils
trouvrent le sergent tapi  ct de la poterne et luttant avec effort
contre le sommeil.

--Eh bien? demanda avec un sourire Dom Karis.

--Je n'ai rien vu, rien entendu, grogna le soudard.

Et, remarquant le sourire du prtre:

--Te serais-tu moqu de moi, par hasard?

Ses doigts jouaient autour de la gchette de son fusil  pierre.

--Non. Je t'ai promis de te livrer Dom Karis, tu vas tre satisfait...
Mais, donnant, donnant, s'il te plat... O sont les mille francs?

Le soudard sortit de sa poche un papier crasseux.

--C'est bien, remets cet argent  cet homme, continua le recteur, en
dsignant le meunier.

Et, comme le soudard hsitait, tonn, sans comprendre:

--Je suis dom Karis, articula tranquillement le vieux prtre.

Puis, se tournant vers Jean Derrien qui assistait  cette scne, muet et
blme comme un mort, il lui dit en breton:

--Prends en souvenir de moi, et plus tard, quand des temps meilleurs
seront revenus, fais difier une croix de pierre  la place o je serai
tomb.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On vous la montrera cette croix de pierre, sur le bord de la grande
route qui mne de Lannion  Plouaret,  l'angle d'un champ dont les
talus se constellent, chaque anne, aux approches de Pques, de
primevres couleur de sang. Elle est massive, fruste, ne porte aucun
nom, aucune date, mais les gens de Ploubezre ne passent jamais devant
elle sans s'y agenouiller pieusement: ils l'appellent _Kroaz Dom
Karis_[8], et plus d'une vieille du pays s'imagine que le recteur-martyr
y fut rellement crucifi.

  [8] La croix de Dom Karis.




LA LGENDE DE MARGOT


I

A gauche de la route qui mne de Plouc  Pontrieux, s'lve la
gentilhommire de Kercabin. Ce n'est aujourd'hui qu'une grande maison
d'un caractre tout moderne. Ce fut jadis un manoir d'importance,  en
juger par la splendide avenue qui y conduisait et qui subsiste encore.
Les seigneurs de Kercabin passaient pour de joyeux viveurs, un peu
dtrousseurs de routes, mais surtout grands trousseurs de jupons. Ainsi
nous les reprsente une vieille chanson populaire dont quelques couplets
seulement ont survcu. Les jeunes filles, en ce temps-l, ne se
risquaient gure aux abords du chteau.

    Non, je n'irai pas toute seule,
    A Kercabin, prendre du feu.
    Car le seigneur est  la maison
    Qui me lverait mon tablier...

Il est vrai que, quelques vers plus loin, la mme chanson ajoute
crment:

    Il n'y a pas une fille en Plouc
    Qui n'ait  Kercabin couch.

Le vieux de Kercabin et ses gars taient, parat-il, de terribles
sducteurs. Aussi magnifiques d'ailleurs que violents. Il y avait chez
eux une chambre toute remplie d'anneaux d'argent et d'anneaux d'or.
Kercabin et ses fils y faisaient entrer le matin leurs matresses de la
nuit, et leur permettaient de puiser au tas,  mains pleines. Les jolies
paysannes d'alentour rvaient dans leur lit clos, sous le chaume, de
cette chambre merveilleuse; elles en causaient entre elles tout bas, au
lavoir, quelquefois  l'glise. Le trsor de Kercabin exerait une
sorte de fascination sur tout le pays,  sept lieues  la ronde. A
Plouc,  Plouzal,  Guingamp mme, quand on voyait passer une fille de
peu avec un chle rouge ou violet sur les paules et une croix d'argent
au cou, on disait:

--En voici une qui revient pour sr de Kercabin!


II

Pendant la Rvolution, le manoir et le vaste domaine qui en dpendait
furent vendus comme biens nationaux. C'est sans doute  cette poque
qu'ils passrent aux mains de mon grand oncle Margot. Ce farouche
anctre a laiss derrire lui une lgende fantastique dont je vais
entretenir le lecteur. M. Luzel, dans ses _Veilles Bretonnes_, en a
donn un intressant chapitre. C'est une restitution  peu prs
intgrale que je voudrais tenter.

... Il y a quelque deux ans, j'eus le plaisir d'tre l'hte des
propritaires actuels de Kercabin. L'un deux, esprit trs cultiv,
ralise pleinement le type, aujourd'hui malheureusement trop rare, du
_gentleman farmer_ bas-breton. Il dirige en personne l'exploitation de
ses terres et engrange lui-mme ses gerbes. Il mne la vie rude et
simple de son nombreux domestique. Il se rend aux champs avec les
journaliers, guide et surveille leurs travaux, parle volontiers leur
langue, et ne ddaigne pas de s'asseoir au milieu d'eux, devant l'tre
norme de la cuisine, quand viennent les longues soires d'hiver, mres
des longues causeries.

--, lui demandai-je un jour, est-il encore bruit dans la contre du
fameux cheval de Margot?

--Interrogez mes gens. Vous n'en trouverez pas un qui ne vous affirme
l'avoir entendu.

C'est, en effet, de quoi je pus me convaincre. Les garons, les
servantes, le petit ptre furent unanimes dans leurs rponses. Voil: on
est tranquillement  se chauffer au coin du feu, ou bien on vient de
s'tendre au lit, quand tout  coup, dans la nuit sonore, au loin,
retentit le galop effrn d'un cheval. Dip-a-drap! Dip-a-drap!
Dip-a-drap! Cela fait un train d'enfer. A mesure que le fracas se
rapproche, on peroit le sifflement des coups de cravache cinglant
perdument la bte. Le cavalier nocturne ne cesse d'exciter sa monture
que lorsqu'il est arriv  Kercabin. Dans la cour, il fait halte. On
l'entend qui met pied  terre, tandis que le cheval halte avec force.
Se trouve-t-il dans le personnel de la ferme quelque domestique gag
rcemment ou qu'on a oubli de mettre sur ses gardes, il ne manque
jamais de se lever. C'est apparemment un hte inattendu, se dit-il, et
il s'empresse, pour aller dbrider la bte et lui faire place 
l'curie. Grande est sa surprise, en constatant que la cour est dserte,
qu'il n'y a l ni cheval ni cavalier. Lorsque le lendemain il raconte la
chose, ce sont les autres qui s'tonnent de son tonnement.

--Ah! vous ne saviez donc pas! mais c'est le cheval de Margot!...


III

Margot, Tonton Margot comme l'appelait mon grand-pre, tait une
espce de gant  tte carre, avec un cou de taureau et des muscles
d'athlte. On citait de lui des exploits incroyables. Par exemple il
renversait un boeuf sur le dos en l'empoignant par les deux cornes. D'un
coup de pied, il dfonait un ft plein jusqu' la bonde. Ayant manqu
un livre  la chasse, il en conclut que sa pierre  fusil tait
mauvaise et l'crasa entre ses doigts comme une noisette. Bref, c'tait
une brute superbement doue et qui et figur avec honneur parmi les
hros d'Homre. Ses colres taient pouvantables. Et la moindre
contrarit le mettait hors de lui. Sa face alors devenait pourpre, et
ses veines gonfles ressemblaient  ces grosses racines qui se tordent
dans nos chemins creux. Il ne connaissait en fait de loi que celle de
ses apptits et de ses convoitises. De la morale commune il ignorait le
premier mot. Adolescent, on voulait faire de lui un prtre. Il prit des
mains de sa mre l'argent destin  payer les frais d'tude, se rendit 
Trguier o tait le collge, y passa une nuit  boire avec des matelots
du port, apprit d'eux un certain nombre de refrains obscnes, et rentra
chez lui le lendemain en disant qu'il n'avait pas besoin de s'instruire
davantage et qu'il en savait dsormais assez.

--C'est bien, mon garon, grogna le pre Margot, tu tteras donc de la
charrue!

Il en tta, en effet. C'est--dire qu'il dtela le meilleur des chevaux
de labour, l'enfourcha prestement et s'en alla au diable qurir fortune.
C'tait le temps des premires fusillades entre Blancs et Bleus. La dure
discipline des troupes rpublicaines ne pouvait convenir  Margot le
fils. Il essayera de la chouannerie. Mais un freluquet de royaliste
l'ayant un jour rprimand pour avoir fait rtir un poulet, dans
l'glise de Coatascorn, avec des copeaux emprunts  une statue en bois
de saint Fiacre, Margot souffla sur le petit royaliste qui s'vanouit,
et, dgot du commerce des chouans, il se mit  guerroyer pour son
propre compte, tout seul d'abord, puis  la tte d'une bande de pillards
qui sollicitrent l'honneur de travailler sous ses ordres.

La pacification de la Bretagne le rendit  la vie prive. Il vint
s'tablir en son manoir de Kercabin qu'il avait achet au rabais, parce
qu'il avait pu le payer en beaux cus sonnants. Il y installa prs de
lui ceux de ses routiers qui s'taient distingus par leur audace et
surtout par une complte absence de scrupules. Kercabin devint de la
sorte une colonie de brigands. Sans doute, le temps tait pass des
grandes razzias o, dans une semaine, on pouvait ranonner tout un
canton. Mais Margot avait un gnie souple qui se pliait aisment  la
ncessit de combinaisons nouvelles. Il transforma Kercabin en un
coupe-gorge. Le lieu s'y prtait. Pas d'habitation dans le voisinage;
l'avenue, immense, solitaire avec des arbres aux frondaisons
gigantesques qui y entretenaient une perptuelle nuit, la route enfin
toute proche et frquente  toute heure par les voyageurs qui de
Lannion, de Bgard ou de Guingamp, se dirigeaient sur Pontrieux. Tous,
dsormais, durent payer page au matre de Kercabin ou  ses associs.
On leur prit la bourse toujours, et quelquefois la vie par-dessus le
march.

Le coup fait, c'taient,  l'intrieur du manoir, de formidables
soleries. On y conviait--souvent de force--des filles d'alentour, les
arrires-nices de celles que les anciens sires de cans menaient le
matin faire visite  la chambre dore. Margot prsidait ces agapes,
avec sa brutale jovialit de retre. Lorsqu'un des compagnons roulait 
terre, ivre-mort, il riait d'un norme rire  faire trembler les
poutres; il tait heureux! Quant  lui, il buvait douze heures sans
dsemparer, et se levait de table, les jambes solides, la tte saine.
Par exemple, il ne touchait jamais aux femmes. La tradition le dit
expressment: ce barbare mourut vierge.


IV

Un soir, un des malandrins de la bande revint bless, la figure en
lambeaux, le corps lard de coups de poignard. Son sang pleuvait autour
de lui en larges gouttes.

Margot, qui jamais ne paraissait dans ce genre d'expditions, afin de
se mnager une apparence d'honorabilit et d'en pouvoir couvrir ses
compres, le cas chant, Margot donc frona le sourcil et demanda
durement au misrable prs de dfaillir:

--Qui est-ce qui t'a mis dans cet tat?

L'homme, aprs avoir crach quelques dents mles  quelques caillots,
trouva la force de raconter son aventure. Il avait eu vent du passage
d'un riche marchand de cochons. Il avait voulu l'arrter  lui seul,
pour ne pas laisser perdre une aussi bonne aubaine. Mais il avait eu
affaire  trop forte partie.

--Et le bourgeois? gronda Margot.

--... Est reparti  toute bride dans la direction de Pontrieux.

--C'est bien. Va te coucher... H! Nannik!

Une vieille servante,  la peau rugueuse et plisse comme une corce de
chne, accourut  l'appel du matre.

--Conduis-moi cet imbcile au lit et badigeonne-le des pieds  la tte
avec tes onguents de sorcire.

Tandis que Nannik emmenait le bless par une porte, Margot sortait par
l'autre, une lanterne sourde  la main. Il suivit l'avenue, courb en
deux, les yeux fixs  terre, promenant la lumire de son fanal  droite
et  gauche, inspectant les herbes frachement foules et o des taches
rouges se montraient  et l. Il marcha ainsi jusqu' la barrire qui
s'ouvrait sur le grand chemin. L, il se redressa et se mit  siffloter
un vieux air breton aux finales mlancoliques. De loin, on et dit
quelque petit ptre inoffensif sifflant ses btes; c'tait le terrible
Margot qui sifflait ses bandits. Il se fit un bruit de branches
froisses, puis de respirations haletantes. Des formes noires
s'approchrent en rampant sur le ventre avec mille prcautions.

--Il faut rentrer, dit Margot. Nous avons  causer.

Un quart d'heure plus tard, tout le monde tait runi dans la grande
salle du manoir; le chef seul tait assis; les autres se tenaient
debout, les mains derrire le dos ou les bras croiss sur la poitrine,
en silence. Margot commena:

--Voici de quoi il retourne. Cet animal de Kad-Vraz s'est laiss
saigner comme un simple porc par un marchand de cochons. A l'heure qu'il
est, le marchand de cochons qui a gagn Pontrieux a sans doute dj
port plainte. Il faut nous attendre  une visite des _enfants de Marie
Robin_ (des gendarmes). C'est d'autant plus dsagrable que Kad-Vraz a
eu soin de semer son sang tout le long de l'avenue; on va faire une
descente de justice  Kercabin. Si j'tais souponn, moi, vous tous,
vous seriez perdus. Il faut  tout prix, dans notre commun intrt, que
je sorte indemne de ce mauvais pas. Je pense du moins que c'est votre
avis?

--Certes! s'crirent les hommes.

--Clerc Chevanton, reprit Margot, en interpellant l'un d'eux, toi qui
as une superbe criture de tabellion, sieds-toi  mon ct. Voici
papier, plume et encre. cris.

Les bandits se penchrent en avant, tendirent l'oreille pour mieux
couter.

Margot dicta:

  Au citoyen procureur,  Guingamp.

  CITOYEN-MAGISTRAT,

  Ce jourd'hui, 15 floral an IX, le nomm Kad Vraz s'est prsent sur
  les dix heures de nuit en ma maison de Kercabin. Il m'a dit avoir eu
  en route une vive altercation avec un passant. De quoi faisaient foi
  les blessures multiples qu'il avait tant  la tte que dans le reste
  du corps. Je l'ai hberg, ainsi que me le commandait l'humanit, sans
  lui demander aucune explication autre que celle qu'il jugeait  propos
  de me donner. Au coup de minuit ma servante m'est venue annoncer qu'il
  avait rendu l'me. J'ai cru qu'il tait de mon devoir de t'informer
  immdiatement de ce fait; j'attendrai tes ordres, avant de procder 
  l'inhumation.

  Citoyen-magistrat, je t'envoie mon salut fraternel.

  MARGOT.

Margot se tourne vers l'assistance.

--Avez-vous compris? interrogea-t-il avec un gros rire, enchant de sa
ruse.

--Oui, rpondit un des hommes, tu livres  la justice Kad-Vraz.

--Et je le livre mort, afin qu'il ne lui prenne pas fantaisie de nous
dnoncer. Il suffira de quelques coups de couteau de plus. Dans le
nombre, cela ne paratra point.

Les bandits s'extasirent.

Margot leur apparut grandi de plusieurs coudes.

--Donc, reprit-il, que l'un de vous monte l-haut et qu'il l'achve. Que
cela se fasse vite et proprement!

Quelqu'un s'clipsa, mais pour revenir presque aussitt.

--a y est! dit-il.

Le clerc Chevanton se leva. Quoiqu'il et tourn le dos au sminaire, il
tait rest dvot. En petit comit, on l'appelait _person Kergabinn_ (le
recteur de Kercabin). Il rcita le _De profundis_,  voix haute. Margot
cependant remettait le pli, dment cachet,  un robuste gaillard, son
aide de camp.

--Il importe que tu sois  Guingamp avant l'aube, Dollo. Prends Awellik,
le bon cheval qui va comme le tonnerre.

Dollo parti, le _De profundis_ termin, Margot congdia les bandits. Il
ne garda prs de lui que Chevanton. Comme il l'avait prvu, au point du
jour les gendarmes de Pontrieux firent irruption dans la cour du manoir.
Il se rendit au devant d'eux, les reut sur le perron, leur souhaita la
bienvenue. Les gendarmes, qui croyaient le surprendre, furent quelque
peu dcontenancs.

--Tu nous attendais donc? demanda le marchal des logis.

--N'est-ce pas le citoyen procureur de Guingamp qui t'envoie?

... Ce fut une scne du meilleur comique. Margot la prolongea par
plaisir. C'tait un fantaisiste.

--Les traces de sang conduisent chez toi. C'est premptoire.

Ainsi parlait le matre des archers.

--Je ne le nie pas, rpondait ce brigand de Margot.

--C'est donc que le chenapan que nous cherchons est ici.

--A qui le dis-tu?

--Livre-le.

--Suivez-moi.

Margot prcda les gendarmes dans l'escalier; au premier tage, il
ouvrit une porte. Dans la chambre, sur un grabat, tait tendu
Kad-Vraz. Au chevet du lit, Nannik grenait un rosaire.

--Le voil, votre chenapan! pronona Margot avec flegme.

--Mais il est mort! s'cria le marchal des logis.

--Dieu ait piti de son me! conclut Chevanton.

--a se complique, murmura un des _enfants de Marie Robin_, en
remarquant la perplexit de son chef.

Alors seulement Margot exposa comme quoi il avait dj adress un
exprs au citoyen procureur. Il finissait  peine de parler qu'un galop
de cheval retentit. Dollo tait de retour. Il annonait la proche
arrive du magistrat. Vers les huit heures, celui-ci parut. Il eut pour
le matre de Kercabin des effusions de tendresse, promit de faire
connatre sa noble conduite au Premier Consul. Ce matin-l, il y eut
au manoir un djeuner fin, d'o le procureur s'en alla en se pourlchant
les lvres; quant aux gendarmes, nonobstant leur maintien compass, ils
titubrent. Il s'en fallut de peu que le marchand de cochons ne ft
poursuivi pour avoir caus mort d'homme. Les funrailles de Kad-Vraz
furent clbres en grande pompe. Le recteur de Plouc pronona sur la
fosse un vritable sermon o le mort tait reprsent comme un martyr,
mais o taient surtout exaltes la charit, la gnrosit, la
magnanimit et toutes autres vertus en _t_ de Margot. D'excellentes
femmes pleurrent d'motion. Le camarade, qui avait port  Kad-Vraz le
dernier coup, s'en flicita comme de la meilleure action qu'il lui et
t donn d'accomplir. Bref, ce fut une fte rgionale que cet
enterrement. Elle finit  Kercabin, en une vritable orgie qui dura
jusqu'au lendemain. Des tonneaux de vin d'Espagne y coulrent comme des
fontaines. On en but  pleine chopine. La rose du matin perla, le long
des douves, sur des corps d'hommes ou de filles qui n'avaient pu gagner
un gte. Nannik elle mme, si sobre, gota de la _boisson_ cette
nuit-l, et s'endormit sur l'tre, le nez dans la cendre.


V

Seul, Margot ne s'tait enivr ni de son succs ni de son vin. Allong
sur un lit de camp, il rflchissait, se dmontrait  lui-mme que les
temps de pche en eau trouble taient passs, bauchait des plans pour
l'avenir, ruminait mille projets et, en vritable homme d'action, ne
consentit  s'endormir qu'aprs avoir irrvocablement fix son choix.

Le lendemain, ds son rveil, de sa grosse criture lourde il arrta sur
le papier les lignes essentielles de son nouveau programme.

Plus de banditisme! C'tait trop compromettant et pas assez fructueux.

Il rassembla ses hommes dans la cuisine, toutes portes closes, et leur
tint  peu prs ce langage:

--Camarades, c'est fini. Il faut nous sparer. Le mtier que nous avons
fait ensemble jusqu' ce jour ne nous rapporterait plus rien qui vaille.
Que chacun coure son bord. Mais, auparavant,  chacun son d. Tendez vos
mains!

Il distribua entre tous une dizaine de mille francs en or. A mesure
qu'il allait de l'un  l'autre, il demandait:

--Que comptes-tu faire de cette somme?

Celui-ci rpondait:

--Ma foi, je vais me soler jusqu' ce qu'il n'en reste plus.

Celui-l:

--Telle mtairie est en vente. Je l'aurai peut-tre pour ce prix.

Un troisime:

--J'ai promis mariage  Lozak la couturire. C'est de quoi payer notre
noce.

La plupart, griss par cette fortune, n'aspiraient qu' en jouir au plus
tt. Trois ou quatre seulement s'tonnrent, regardrent Margot avec
des yeux o la stupeur tait mle de courroux.

--Pourquoi nous renvoies-tu? demanda l'un d'eux.

--Je ne vous renvoie point, vous, rpondit Margot. Il me plat au
contraire que vous restiez prs de moi. Mais ceux qui se tiennent pour
satisfaits, qu'ils s'en aillent!

Et il les congdia d'un air hautain.

Demeur seul avec les autres, il sortit de sa longue houppelande
verdtre le papier crasseux sur lequel il avait rdig son plan
d'avenir.

--Or , dit-il, Pipi Luc, Cloarec Chevanton, Fanch Ann Tign, et toi,
notre ancien  tous, Gohter-Coz, vous tes de francs gaillards. Puisque
votre avis est que nous continuions  travailler ensemble, topez l. Je
suis votre homme. Mais d'abord entendons-nous bien. De nos quipes
passes il ne saurait plus tre question. Je veux finir dans mon lit,
honorablement, et non pas pouser Marie-Guillotine  l'article de la
mort. Le sage doit changer d'habit selon le temps. Nous serions des sots
de nous obstiner  vouloir gagner notre vie dans les douves des grands
chemins. Il y a dsormais trop de gendarmes. Je ne vois plus pour nous
qu'un mtier...

Margot s'interrompit un instant. Les quatre truands dressrent
l'oreille.

--C'est un mtier paisible, reprit-il, et qui, pour tre bien fait,
n'exige qu'un peu de force et beaucoup d'adresse. Les profits sont
grands, les risques lgers. Pas de relations incommodes avec la
gendarmerie. Tout au plus quelques explications,  de rares intervalles,
avec les gabelous qui sont gens faciles  convaincre...

--Pardieu! s'cria Clerc Chevanton qui comprenait vite, tu veux faire de
nous des fraudeurs. C'est une belle ide, ma foi. Vive la fraude!

--Est-ce aussi votre sentiment? demanda Margot aux trois autres. Qu'en
dis-tu, Gohter-Coz?

Gohter-Coz ne semblait pas trs enthousiaste de la proposition. Il
souleva des objections grincheuses. Mtier pour mtier, pourquoi ne s'en
tenir point  celui qu'on exerait depuis si longtemps et qui ne portait
malheur qu'aux imbciles, comme Kad-Vraz? A son ge, c'tait dur de
recommencer sa vie. Puis, quels avantages y trouverait-on? Au lieu de
guetter le voyageur, en fumant la pipe, tranquillement allong, comme un
cantonnier qui se repose, dans l'herbe ou les feuilles sches, il
faudrait grelotter le long des grves, s'tendre sur la dure dans les
roches mouilles, se crever l'oeil  pier une voile qui souvent se
ferait attendre plusieurs nuits, attraper le _mal froid_ (les
rhumatismes), s'en revenir  moiti perclus, et tout cela pour quelques
brasses de dentelles, pour quelques paquets de tabac!!! En vrit,
tait-ce la peine?

Margot le laissa dire jusqu'au bout. Quand le vieux eut fini de
bougonner:

--Gohter, pronona le matre de Kercabin, avec toute ton exprience
grisonnante, tu n'es qu'une bte.

Il entra alors dans les dtails de son plan, dveloppant point par point
les notes jetes sur le petit papier crasseux.

Premirement, il s'entendrait avec les corsaires de Paimpol qui
faisaient les voyages de Jersey et de la Grande-Ile (de l'Angleterre).

Secondement, les marchandises seraient dbarques  l'le Verte, 
l'embouchure du Trieux. Des bateaux de Loguivy et de Lanmodez les
transporteraient, de nuit, en rasant la cte le long des landes
pierreuses et dsertes de Plourivo et de Quemper-Guzennek, au
souterrain qui, partant du chteau de la Roche-Jagu, venait dboucher
sur la rivire.

Les habitants de ce chteau transform en simple ferme taient pauvres
et besogneux. Ils ne demanderaient pas mieux que de participer aux
bnfices de l'association. A l'aube, les charrettes pleines
quitteraient la cour du manoir et se dirigeraient sur Kercabin,
l'entrept central. Les douaniers n'y verraient que du feu. Comment
suspecter de paisibles tombereaux qui paraissent chargs de betteraves,
de patates ou de bl, et qui cheminent au pas de leur attelage, conduits
par un brave homme de paysan,  mine bonasse, le fouet  la main et la
pipe aux dents?

--Car tu pourras fumer ta pipe, Gohter-Coz, conclut Margot, si
toutefois tu consens  tre ce conducteur. Ne sera-ce pas plaisir pour
toi, vieux flneur de grandes routes, de t'en aller ainsi au joli petit
soleil du matin, criant hue!  tes bonnes juments, coutant siffler les
merles dans les haies, et bonjourant d'un air cordial messieurs les
gabelous?

Pour le coup, Gohter-Coz fut conquis. Comme le loup de La Fontaine cet
idal de flicit le fit presque pleurer de tendresse.

Margot n'eut plus qu' distribuer les autres rles. Il fut convenu que
Clerc Chevanton, l'homme dbrouillard, se fixerait  Loguivy,  porte
de Paimpol. Pipi Luc se btirait un ermitage  l'le Verte, et
Fanch-Ann-Tign s'engagerait soi-disant comme domestique  La Roche-Jagu,
pour monter la garde  l'issue du souterrain.

Quant  Margot, inutile d'ajouter que, en sa qualit de bailleur de
fonds et d'organisateur, il se rservait la direction suprme de
l'entreprise.


VI

Aprs avoir t le coupe-gorge des marchands, Kercabin devint leur lieu
de rendez-vous. Toute la contre fut inonde de colporteurs. Il tait
rare qu'une journe se passt, sans qu'on vt arriver au bourg de Plouc
deux ou trois de ces batteurs de pays. A l'auberge o ils descendaient,
ils faisaient mine de s'informer des principales maisons de la commune.

En premire ligne on leur dsignait Kercabin.

Ils s'y rendaient, de l'air du monde le plus naturel.

Il faut croire qu'il y trouvaient  faire affaire avec le matre du
lieu, car ils y restaient parfois de longues heures et ne s'en allaient
qu' moiti gris, chantant sur tous les tons la louange de Margot, de
Monsieur Margot, le mieux accueillant et le plus conciliant des
acheteurs!

Ce qu'ils ne disaient pas, mais ce qu'on aurait pu remarquer sans peine,
c'est qu'ils sortaient de Kercabin avec plus de marchandises qu'ils n'en
avaient en y entrant.

Le lecteur l'a dj compris, tous ces colporteurs n'taient que des
agents de Margot. C'est par leur intermdiaire qu'il dversait sur tout
l'arrondissement de Guingamp, et mme au del, les mille objets de
contrebande emmagasins dans ses caves et dont la provision tait sans
cesse renouvele par de continuels arrivages.

Ce pirate de Margot avait le gnie de l'organisation. Deux mois lui
avaient suffi pour crer et mettre en branle tous les rouages de cette
singulire entreprise. Trois golettes paimpolaises, affrtes par lui,
sillonnaient pour son compte la Manche et mme la mer du Nord. De temps
en temps il en venait une mouiller dans les eaux du Trieux,  l'entre
de la rivire, jouxte l'le Verte. L, dans les ruines d'un ancien
couvent, Pipi Luc attendait. Un canot abordait  l'le, y dbarquait de
lourds ballots. A la tombe de la nuit, Pipi Luc grimpait sur une roche
et y allumait un feu de brande. Les douaniers de la cte disaient en se
moquant: Allons! voil l'ermite d'_Enez Glaz_[9] qui fait cuire ses
patates en plein vent. Pipi Luc n'tait plus connu que sous ce nom. Il
avait pris  tche de le justifier, ne se montrant jamais que vtu d'un
froc de moine qu'un chapelet  gros grains serrait  la ceinture. Il
avait l-dessous d'humbles airs confits,  tromper le Pape en personne.
On et difficilement trouv une tte d'une niaiserie plus bate. Aussi
commenait-on  lui faire dans le voisinage,  Lanmodez,  Pleubian, 
Ploubazlanec, une rputation de saintet. Vous pensez si Clerc Chevanton
et lui s'en donnaient des gorges chaudes,  chacune de leurs rencontres.
Or, ds que Clerc Chevanton voyait luire le feu de Pipi Luc, il
accourait, dans une de ces fines embarcations de Loguivy qui semblent
raser l'eau comme des mouettes. Quatre gars robustes maniaient les
avirons, car on voguait  la rame, sans jamais hisser la voile qui et
veill l'attention des gabelous. A l'le, on cassait le cou  quelques
litres de rhum, pur Jamaque, tout en procdant au chargement; puis,
avec la mare montante, on mettait le cap sur La Roche-Jagu, o l'on
arrivait toujours avant l'aube. Ce repaire fodal avait t amnag en
vritable dock. Fanch-Ann-Tign, qui en tait le directeur, s'acquittait
consciencieusement de sa fonction. Le fermier et ses fils remplissaient
l'office de dbardeurs. Au point du jour, par les routes dtournes, 
travers les landes de Botlo et les _mezou_[10] qui dominent Pontrieux,
on entendait claquer le fouet de Gohter-Coz. Le vieux chenapan tait
devenu un parfait charretier. C'tait plaisir de le voir cheminer  ct
de son attelage, causant avec ses btes, comme un personnage d'glogue
rustique.

  [9] Ile Verte.

  [10] Hauts plateaux livrs  la culture.

Tout allait pour le mieux. Les bnfices taient normes. A chaque fin
de mois, Margot, homme probe, en faisait la rpartition au _prorata_
des services.

Une prosprit jusque-l inconnue, se rpandait dans la contre. Le
seigneur de Kercabin, de jour en jour plus riche, se montrait aussi de
plus en plus libral. Sa gloire clipsait dj celle de ses lgendaires
devanciers. Il vivait en nabab breton, faisait  tous les pauvres qui se
prsentaient  sa porte des largesses quasi royales, dotait les jeunes
filles, tenait table ouverte, y runissait les dbris de tous les partis
et de tous les rgimes, renippait avec une dlicatesse de gentilhomme
d'anciens migrs ncessiteux, hbergeait pendant des semaines entires
des jacobins hirsutes, invitait  ses chasses toute l'administration
impriale du dpartement, faisait restaurer  ses frais la si jolie
chapelle de Belle-glise et construire pour le recteur de Plouc un
magnifique presbytre, se crait, en un mot, la plus extravagante des
popularits.

Le prfet avait sollicit pour lui la croix. Le peuple le bnissait. Qui
sait? il allait tre lu membre du Corps lgislatif, sans doute.
L'Empereur, qui se connaissait en hommes, l'et promptement distingu,
l'et attach  sa fortune. Ce bandit bas-breton ne pouvait manquer de
plaire par le ct pittoresque et quelque peu condottire au grand
capitaine Napolon, le seul capitaine de son temps qui lui inspirt du
respect, le seul chef sous lequel il et volontiers accept de servir.
L'avenir de Margot s'annonait plein de promesses. Les extraordinaires
prdictions des tireuses de cartes qui s'arrtaient parfois  Kercabin
semblaient prs de se raliser.

Brusquement, tout s'effondra.

Ne fallait-il pas que la morale se venget de ce soudard qui l'avait si
souvent et si brutalement soufflete?

Saluons-la. La voici qui entre en scne sous l'habit vert, l'honnte
habit d'un gabelou.


VII

Un matin, Gohter-Coz, aprs avoir remis sa charrette dans la grange de
Kercabin, s'en vint d'un air soucieux trouver le matre.

--Quoi donc? demanda Margot. Ton voyage s'est-il fait  vide, que tu
aies si mauvaise figure?

--Je t'apporte au contraire un ft bien plein, un norme foudre de _gin_
qui a failli dfoncer la voiture.

--Et c'est cela qui te rend maussade?

--Pas prcisment.

Gohter tenait dans sa dextre sa pipe teinte, une vieille pipe
crasseuse aussi noire que son me. A petits coups, il heurtait le
fourneau renvers contre la paume de sa main gauche. Lorsque le culot se
fut enfin dtach il continua:

--Je ne sais: mais, depuis quelques jours, je me croise en route avec un
bonhomme qui ne me dit rien de bon.

--Tu ne le connais pas?

--Non. C'est un nouveau-venu dans le pays. Mais ou je me trompe fort, ou
c'est un _ambulant_[11].

  [11] On appelait ainsi des douaniers qui, le jour, portaient des
    vtements bourgeois et qui taient comme la police secrte de la
    douane.

--Bah! est-ce que tous les gabelous ne sont pas  notre dvotion? Nous
les payons assez cher, fichtre!

--Je te dis ce que j'ai vu. coute mon conseil. Mfie-toi.

--C'est bien, on se mfiera. Est-ce tout?

--La barrique que j'ai apporte n'tait pas facile  dissimuler,
poursuivit Gohter-Coz, en tirant ses mots par les cheveux.

--Explique-toi donc enfin, vieille brute! s'cria Margot impatient.

--Eh bien! oui, l! l'homme m'a interpell d'un ton goguenard. Voil
une belle charrete de fumier! m'a-t-il dit, il y aura de quoi
moissonner aprs a! Je lui eusse volontiers fendu le coffre, mais tu
as dfendu les coups.

Cette fois le vieux Gohter avait crach toute sa phrase en un seul
bloc. Margot arpentait la salle  grands pas. C'tait signe chez lui de
graves proccupations. Il avait les mains derrire le dos et faisait
craquer les os de ses doigts avec le bruit sec d'un fusil qu'on arme.

--Cette barrique est dans la grange? grogna-t-il, au bout d'un instant.
Va dire qu'on l'amne ici... Oui, triple bte, ici o nous sommes!

... Quand Margot prtendait avoir achet tous les gabelous de la
rgion, il exagrait. D'abord, il n'et pas commis la sottise de vouloir
corrompre les chefs. En supposant mme qu'ils eussent accept un march
de ce genre, c'et t se mettre  leur merci. A quoi bon d'ailleurs? Il
n'avait rien  faire avec les chefs. Ce ne sont pas eux qui montent les
gardes de nuit, dans les petits sentiers de falaise, au long des flots.
Non. Il avait tout bonnement dsintress quelques employs subalternes,
quelques pauvres hres, qui ne pouvaient trouver de profit  faire leur
devoir qu' la condition d'y manquer sans cesse. C'taient pour la
plupart des malheureux chargs de famille. Ils servaient tant bien que
mal le gouvernement, qui les payait  peine; ils fermaient les yeux sur
les agissements de Margot qui leur donnait l'aisance.

Un d'eux, un sous-patron, avait reu de l'avancement, une quinzaine de
jours auparavant, et avait d rejoindre dare-dare son nouveau poste. Un
jeune homme l'avait remplac, un Franais de l'Est, une petite frimousse
imberbe, mais rsolue. Margot avait t prvenu de cette mutation par
un de ses _amis_ de Pontrieux. Mais le billet de l'ami ajoutait: Rien 
craindre; c'est un blanc-bec, un enfant, presque une fille. Margot,
ds lors, ne s'en tait pas autrement souci. En quoi il eut tort.

Les plus forts ont de ces vertiges. On ne saurait penser  tout.

C'est ce que Margot se disait, le soir du jour o il eut avec
Gohter-Coz la conversation relate plus haut.

Il pouvait tre environ neuf heures. Soudain un paysan, le garon
d'curie, se prcipita dans la cuisine en poussant un cri d'alarme:

--Les gabelous!

D'un coup de poing, Margot l'abattit sur le sol.

--Imbcile! murmura-t-il entre ses dents, cela t'apprendra  te mler de
ce qui ne te regarde pas.

Et, calme, il prit une chandelle sur la table de la cuisine, pour
clairer ces messieurs de la douane.

--A quoi dois-je l'honneur de cette visite tardive?

Ils taient une vingtaine d'_habits verts_, presque tous des stipendis
du matre de Kercabin. Mais  leur tte s'avanait crnement le nouveau
sous-patron. Il avait, en effet, la mine blanche et menue d'une
fillette. On lui et donn seize ans, tout au plus. Les yeux seuls
taient d'un homme: des yeux noirs qui regardaient droit devant eux, des
yeux virils, aux prunelles nergiques.

Il s'inclina lgrement.

--Monsieur, rpondit-il, je souponne fort cette maison d'tre un dpt
de recel pour des marchandises de contrebande. Pas plus tard que ce
matin, il a t transport un foudre d'alcool. Je me vois dans la
ncessit de procder  une perquisition domiciliaire. Je vous serai
reconnaissant de me faciliter cette tche; au besoin, je vous en
requiers.

--Je croyais que ma maison et moi devions tre au-dessus de semblables
soupons, dit Margot. Ce n'est pas d'hier que j'habite le pays. Je n'y
suis pas, comme vous, un nouveau venu. Faites, monsieur. Toutes les
portes vous sont larges ouvertes. Mais d'abord, je vous prie, commencez
par cette pice.

Cette pice, c'tait la vaste salle  manger du chteau.

A peine Margot en eut-il pouss les battants que le sous-patron
s'arrta, interloqu. D'un geste machinal, il se dcouvrit.

Au milieu de la salle, un grand catafalque tait dress. Les lignes du
cercueil se dessinaient sous le drap mortuaire aux plis amples dont les
franges tranaient  terre. De vieilles femmes taient agenouilles
de-ci de-l; l'une d'elles rcitait les longues prires de la mort, les
autres marmonnaient les rpons.

--Voulez-vous que je renvoie momentanment ces femmes? demanda Margot
d'un ton pntr.

--Non, monsieur, rpartit le douanier. C'est chose sacre que la mort.
Je n'ai rien  voir ici.

Il fit nanmoins quelques pas dans l'appartement, mais ce fut pour
prendre la branche de buis qui trempait dans une assiette pleine d'eau
bnite, au pied du catafalque, et pour en asperger le drap funraire.

--Merci, monsieur, pronona Margot. Celui  qui vous venez de rendre
cet hommage fut le plus loyal des serviteurs. Je le vnrais  l'gal de
mon pre.

Sur les joues du matre de Kercabin deux larmes coulrent lentement.

Le jeune sous-patron se retira fort mu. Il visita les autres chambres,
par acquit de conscience, avec une hte visible d'en finir, peut-tre
mme avec le regret d'avoir commenc. Margot le reconduisit jusqu'au
bout de l'avenue, aprs lui avoir vainement offert de le faire vhiculer
jusqu' Pontrieux.

--Bien jou, les vieilles! s'cria ledit Margot, en rentrant dans la
salle  manger. Mais voil assez de patentres. Nannik, enlve le
couvert!...

Bnitier, cierges, drap mortuaire, bire de chne et croix d'argent, en
un clin d'oeil tout eut disparu. Et, dans la pice immense, resta seule
en sa nudit ventrue l'norme barrique, cadavre d'un dlit qui n'avait
pu tre constat, prestigieux cercueil en qui vivait l'me terrible du
_gin_, la triste empoisonneuse des derniers Bretons. Margot fit percer
la tonne. Jusqu'au lendemain la liqueur blonde coula. Lvres d'hommes,
lvres de femmes y burent  mme, comme au jet d'une fontaine.

Ce fut la suprme solerie dont Kercabin ait gard la mmoire.

On ne joue pas impunment avec l'_Ankou_[12].

  [12] Personnification de la mort en Basse-Bretagne.

Introduite  Kercabin pour y faire un personnage de farce, la Mort prit
son rle au srieux. Elle ne quitta dsormais la maison qu'aprs y avoir
fait place nette.


VIII

Le corps de garde des douanes,  Pontrieux, est situ  l'extrmit du
quai, hors ville.

En 1805, il n'y avait sur ce quai qu'une auberge--un bouge plutt,--dont
l'enseigne tait un calembour: A L'ANCRE NOIRE.

Neuf heures de nuit. Le couvre-feu venait de sonner. Un cavalier mit
pied  terre au seuil de l'auberge. L'htelier parut dans le cadre de la
porte, levant un fanal au-dessus de sa tte, pour reconnatre le
nocturne voyageur.

--C'est donc vous, matre Margot? fit-il joyeusement. J'en tais sr.
Demandez  ma femme. Je lui disais  l'instant: Il n'y a qu'un cheval
pour avoir ce trot de velours. Depuis la tourne de Guingamp,
voyez-vous, rien qu'au bruit de son pas je divine Awellik... Ah! c'est
une fameuse bte!... N'est-ce pas, ma mie, que nous sommes une fameuse
bte?

Il avait pris la bride et, tout en jasant, il tapotait le poitrail
d'Awellik.

--Veille  ce qu'elle ne se refroidisse point dans ton affreuse curie,
et fais-lui donner un picotin d'avoine. Sois prompt, Dollo! j'ai  te
parler.

Laissant son cheval aux mains de son ancien aide de camp, Margot entra.
Madame Dollo--comme on disait  Pontrieux--l'introduisit dans un
troit cabinet, dans une espce de cellule interlope, qu'une table et
deux bancs suffisaient  remplir. Il y fut bientt rejoint par
l'ex-routier.

--Dollo, commena Margot, quand ils furent seuls, tu m'crivais il y a
quelques jours: ... Le nouveau sous-patron? rien  craindre, une
fille! Tu n'y vois pas clair, mon brave. Cette fille est capable de
venir  bout de moi, si je n'y mets ordre. Comment l'appelles-tu, ce
gringalet?

--Metzu.

--Est-il en ce moment au corps de garde?

--Je le crois.

--Va le trouver et prie-le de t'accompagner ici. Dis-lui que Margot, de
Kercabin, dsirerait l'entretenir.

Peu aprs, Dollo amenait le douanier. Margot et celui-ci se salurent
crmonieusement.

--Monsieur, dit Margot, tant de passage  Pontrieux ce soir, j'ai tenu
 vous rendre votre visite de l'autre jour... Croyez qu'il n'y a aucune
ironie dans mes paroles. La premire fois que j'ai eu l'honneur de vous
rencontrer, j'ai t absolument conquis par la correction de votre
attitude, par la dlicatesse de votre procd.

Dollo s'tait esquiv, Margot et le sous-patron demeuraient seuls en
tte  tte. Le matre de Kercabin reprit:

--Trinquons ensemble, monsieur,  la mode de Bretagne.

Puis, brusquement, ds qu'ils eurent choqu leurs verres:

--Je vous demande votre amiti. Voici la mienne.

Il jetait sur la table une bougette de grosse toile o tintrent des
pices d'or.

Le douanier leva sur Margot son regard d'une fixit et d'une acuit
tranges.

--Monsieur, pronona-t-il avec nettet, d'une voix tranquille o perait
cependant quelque mpris, nous ne sommes pas en foire; en tout cas, je
ne suis pas  vendre.

Margot devint pourpre. Une pousse de sang monta de son cou de taureau
 sa large face congestionne. Il dressa son poing, son formidable
poing, lourd comme la masse d'un forgeron et le laissa retomber sur le
crne du gabelou. Le jeune homme s'affaissa. En un soupir plaintif, son
me lgre d'adolescent s'exhala de ses lvres. Ce coup d'assommoir
l'avait tu. Mais quand Margot se pencha sur lui, ses yeux noirs,
dilats, attachaient encore sur l'assassin leur regard d'une limpidit
troublante. Sans savoir pourquoi, Margot tressaillit. Il appela Dollo.

--Ramasse cette bourse, lui dit-il, en lui montrant la bougette.
Celui-ci n'en a pas voulu. D'ailleurs elle ne lui servirait plus de
rien. Il a son compte. Si on vient chez toi rclamer le gabelou, tu
diras que tu nous auras vu sortir ensemble, ce qui ne sera point un
mensonge.

Margot, soulevant le cadavre, venait, en effet, de le jeter en travers
sur ses puissantes paules.

Qui aurait t cette nuit-l sur la route de Pontrieux  Lanvollon et de
Lanvollon  Saint-Brieuc se ft sign d'pouvante et n'et pas manqu
d'affirmer, le lendemain, qu'il avait vu passer le cheval du Diable,
rapide comme l'clair et mystrieux comme la nuit.


IX

Margot fut deux jours absent de Kercabin. Le troisime jour, il parut
au bout de l'avenue, mont sur Awellik, sa bte de prdilection. Il
trouva les gendarmes installs chez lui et feignit une vive surprise. Le
juge d'instruction aussi tait l. Dans un coin Nannik pleurait.

--Monsieur Margot, dit le magistrat, en y mettant les formes, vous tes
accus de meurtre. On a trouv avant-hier, dans l'cluse d'un moulin en
amont de Pontrieux, le cadavre du sous-patron des douanes Metzu, avec
qui vous avez pass la soire de vendredi,  l'auberge de l'_Ancre
Noire_, s'il faut en croire le tmoignage des hommes de service, cette
nuit-l, au corps de garde, corrobor par celui du cabaretier lui-mme.

--Il est exact, monsieur le juge, que j'ai pass avec le sous-patron
Metzu la soire de vendredi, entre neuf heures et quart environ et neuf
heures et demie. Nous avons bu ensemble chez le cabaretier Dollo. Metzu,
au sortir de l'auberge, me proposa de m'accompagner jusqu' ce que je
fusse hors ville. Nous nous sparmes trs cordialement,  l'amorce de
la route de Lanvollon. Il me souhaita bon voyage. J'allais 
Saint-Brieuc, d'o j'arrive. C'est tout ce que je puis vous dire.

--Faites venir le meunier de Milin-Gwern, commanda le juge d'instruction
 l'un des gendarmes.

La porte de la salle s'ouvrit, le meunier entra.

--Reconnaissez-vous cet homme? lui demanda le juge en lui montrant
Margot.

--Je vous l'ai dit. Il n'y a que Margot pour avoir cette force. Il a
fait tourner le douanier au-dessus de sa tte et l'a lanc au beau
milieu de l'tang. D'ailleurs, je suis sorti en entendant le plouf! du
cadavre dans l'eau, et j'ai parfaitement vu le large dos de Margot qui
remontait la colline pour regagner la route. J'ai regard  l'horloge du
moulin. Il tait juste dix heures vingt minutes.

--Cette dposition est accablante pour vous monsieur Margot, observa le
juge.

--Mon Dieu, monsieur le juge, vous interrogerez mon htesse de
Saint-Brieuc. Je descends toujours  la _Pomme d'Or_... Comme j'arrivais
 la porte, Mme Verry priait les consommateurs de quitter l'estaminet,
parce que les douze coups de minuit venaient de sonner et que c'tait
l'heure de la fermeture rglementaire.

Margot fit preuve d'un flegme imperturbable. Pas un instant, il ne se
dpartit de son calme. Tel il s'tait montr le jour de ce premier
interrogatoire, tel il demeura jusqu' la fin du procs, tel il fut  la
cour d'assises. Mme Verry, l'opulente htesse de la _Pomme d'Or_, et les
quelques buveurs qui taient attabls chez elle le soir du crime
attestrent que,  minuit sonnant, Margot faisait son entre dans
l'estaminet. L'avocat de l'accus ne prit mme pas la peine de plaider.

--Messieurs les jurs, dit-il, on ne peut vous poser qu'une question. La
plupart d'entre vous tes des leveurs. Pensez-vous qu'un cheval, si
merveilleusement dou qu'on le suppose, puisse abattre de dix heures
vingt  minuit les quinze lieues qui sparent Milin-Wern de
Saint-Brieuc?

Margot fut acquitt haut la main.

Les habitants de Plouc lui firent une ovation.

Mais  peine rentr  Kercabin, son premier soin fut de renvoyer tout
son monde. Il ne garda prs de lui que Nannik. L'entreprise qu'il avait
monte s'mietta. Il vcut dsormais inabordable, en proie  une
mlancolie farouche.

Le jour anniversaire de la mort du jeune douanier, il trpassa. Il
s'tait fait prparer une tombe dans le jardin, avait pri le recteur de
la bnir. On y coucha son cercueil immense, par une nuit de tempte et
d'clairs.

En mme temps que Margot, disparut Awellik.

On crut encore l'entrevoir quelquefois, bondissant au loin, la crinire
au vent, hennissant une longue plainte d'me en dtresse.

... C'est lui dont on continue d'entendre le pas sonore dans la cour de
Kercabin. Il vient sans doute y chercher son matre, son matre Margot,
mort de tristesse pour avoir tu le gabelou aux yeux noirs.




II

AUX VEILLES DE NOL




NDLEK

(LA FTE DE NOL CHEZ LES BRETONS)


La solennit de Nol a donn naissance  une riche floraison de chants
populaires clbrant sur tous les tons, et mme sur les moins religieux
parfois, le touchant pisode de la Nativit. Chaque rgion, chaque
province a les siens, qui rflchissent le tour d'imagination propre 
ses habitants. Ils ont, en Bourgogne, une jovialit large, bien nourrie,
haute en couleur; en Provence, une grce heureuse et comme ensoleille;
ils sont, en Bretagne, o la joie mme a quelque chose de grave, d'une
mysticit dlicieuse qui en fait comme les fragments pars d'une sorte
d'vangile apocryphe, compos par des potes barbares, mais pieux, 
l'usage du peuple armoricain. Les enfants des bourgs, et aussi les
mendiants, les vieilles femmes, les vont chantant de portes en portes,
aux approches du jour consacr. Du 20 au 25 dcembre, les rues
foisonnent de ces chanteurs de Ndlek[13]. Ils voyagent par groupes,
le plus souvent  la tombe de la nuit, grenant leur rpertoire le long
des seuils, implorant, en change, le _cuignaoua_, les trennes du
pauvre, au nom de Jsus. D'aucuns se runissent sur la place du village
ou s'chelonnent sur les marches du cimetire, et se mettent 
psalmodier en plein air, sous les toiles, de rustiques rcitatifs o il
arrive que le mme acteur soit tour  tour mage et berger. Tous sont
tout entiers  leur rle d'annonciateur du Messie. Ils y apportent une
conviction ingnue et entte. Pluie ou verglas, ils n'en ont cure. J'en
ai vu stationner devant les maisons, fronts dcouverts et toujours
bramant, sous des averses torrentielles. Parmi eux, beaucoup ne sont pas
loigns de croire que le Christ est venu spcialement pour les Bretons.
Aussi le pome de sa naissance a-t-il pris, en passant par leurs lvres,
une forte teinte celtique. Il suffirait de coudre ensemble,  la faon
des rhapsodes, quelques-uns des nols locaux o cette naissance est
clbre, pour obtenir un vangile complet, j'entends un vangile
bas-breton, de la Nativit. C'est ce que l'on a tent de faire dans les
lignes qui suivent, en demeurant fidle non seulement  l'esprit, mais,
autant que possible,  la lettre de ces naves inspirations.

  [13] Nom breton de Nol.

                                   *
                                  * *

Or, c'tait  Beth-Lhem, la petite ville de Jude,  deux lieues de
Jrusalem la sainte. Le soir descendait, doux et pur, quoiqu'on ft au
coeur de l'hiver. Depuis de longues heures dj le march tait fini; et
cependant les rues taient pleines de monde, et sans cesse la foule
s'accroissait. Car l'empereur de Rome, dsireux d'tre fix sur le
nombre de ses sujets, avait ordonn  tous les habitants de la contre
de se faire inscrire au greffe de leur quartier. Et tous taient venus,
rois, princes, bourgeois et simples artisans. L'hte de la grande
htellerie de Beth-Lhem, debout sur le seuil de sa porte, et regardant
passer les flots de la multitude, disait  sa femme empresse autour des
fourneaux:

--On prtend qu'il a dj dfil dans les salles du greffe plus de
cinquante mille personnes. Si l'affluence continue, les gens ne
trouveront ni  se nourrir ni  se loger... Nous, notre maison est
vaste, et les familles de consquence ont accoutum d'y descendre. Je ne
crois pas qu'il reste une seule chambre qui ne soit point retenue. Que
s'il se prsente des pauvres, des manants, de la canaille, des gueux et
des pouilleux, il est urgent de veiller  ce qu'ils n'entrent point. Je
vais,  ce dessein, faire fermer toutes les issues, pousser tous les
verrous, et l'on n'ouvrira dsormais qu'aux gentilshommes qui viendront
en litire, en carrosse ou en magnifique quipage.

Ainsi parla l'hte, et sa femme fut d'avis qu'il parlait selon la
raison.

Cependant la foule commenait  se disperser, chacun gagnant son gte en
grande hte. Les rues et les ruelles se vidaient l'une aprs l'autre. Il
n'y avait plus gure dehors que les commres qui restent tard  deviser
ensemble. Soudain, une d'elles dit aux voisines:

--Quelle est celle, l-bas, qui monte la rue si pniblement et d'une
dmarche si chancelante?... Elle est toute jeunette encore, et pourtant
elle va bientt tre mre... Rouge est sa jupe, si je ne me trompe, et
bleu son manteau. Son visage est plutt d'une jeune fille avant les
fianailles que d'une femme aprs les noces, tant il est dlicat et
agrable  regarder.

--En effet, rpartit une autre commre, on ne saurait dire si l'homme
qui s'avance  ct d'elle doit tre appel son pre ou son mari; il a
barbe grise et l'air quasi vnrable. Avec quelle sollicitude il prend
soin d'elle et la soutient!... Et toutefois il est lui-mme bien charg,
le malheureux. Voyez, il a sur le dos un bissac rempli des instruments
de sa profession. C'est sans doute quelque artisan, et qui n'a que le
travail de ses dix doigts pour subvenir aux frais du voyage.

Celui qui s'avanait de la sorte tait Joseph le charpentier, et la
femme qui l'accompagnait tait Marie, de la race de David. Et si elle
tait si lasse, si ple, si extnue, c'est qu'elle portait dans ses
entrailles un fruit que nulle autre mre n'a port, un enfant qui tait
un Dieu. Cela, les commres l'ignoraient et, avec elles, le monde
entier, les temps n'tant pas encore venus.

Joseph, en passant prs d'elles, leur demanda o il trouverait  loger.
Elles lui montrrent la grande htellerie du haut de la rue, et Marie,
bien doucement, les remercia... Et Joseph de heurter  la porte avec son
bton de voyageur. Il entendit l'htelier qui disait  une des
servantes:

--On frappe. Allez voir qui est l, mais souvenez-vous qu'il n'y a place
que pour qui a dans les poches bruit d'or ou d'argent...

--Hlas! rpondit Joseph  la servante, je n'ai ni or ni argent  offrir
 votre matre... Mais dites-lui en quel tat est celle-ci qui est ma
femme, et peut-tre aura-t-il piti... C'est ici la vingtime porte 
laquelle nous frappons: personne n'a voulu de nous. Ce que nous
demandons n'est pas grand'chose: une poigne de foin ou de paille et un
toit qui nous abrite contre la fracheur mauvaise de la nuit...

--Non, non, cria de l'intrieur l'htelier, passez votre chemin. Nous
n'hbergeons point les vagabonds!

Or, cet homme avait un fils clerc qui se destinait  la prtrise et qui
avait l'me compatissante. Celui-ci ne put voir la figure honnte de
Joseph et les yeux suppliants de Marie sans en tre remu. Il dit  son
pre svrement:

--Votre cupidit vous perdra. N'est-ce pas elle dj qui est cause si ma
soeur Berta, l'ane de vos filles, est venue au monde sans bras, comme
une crature malficie? Croyez-moi, ne vous exposez point  de pires
infortunes, en repoussant ces malheureux qui vous implorent.
Accordez-leur l'hospitalit, ft-ce dans la crche de l'ne. Au moins
ils ne mourront ni de lassitude ni de froid.

L'htelier dit  la servante d'un ton bourru:

--Va donc, puisque mon fils clerc le veut; prends la lanterne et conduis
ces qumandeurs  l'table.

La servante fit ce qui lui tait ordonn, puis se retira laissant Joseph
et Marie dans l'ombre de la crche. Mais aussitt il s'leva des
vtements de la Vierge une lumire douce comme la vapeur qui s'exhale
des prs au clair de lune. Et Joseph vit qu'ils n'taient pas seuls, que
deux btes aussi taient l, un boeuf et un ne, qui n'taient mme pas
attachs. Et il dit  sa femme:

--N'ayez point de peur, Marie. Ces btes ne vous feront point de mal.
Elles sont lasses, comme nous, car elles ont beaucoup pein.

Ils s'allongrent tous deux dans la paille frache. Et Joseph ne tarda
pas  s'endormir, et Marie, ayant elle-mme ferm les yeux, fit ce rve:

Le fils qui devait natre d'elle se tenait debout  ses pieds et lui
demandait: Petite mre, dites-moi, tes-vous plonge dans le sommeil ou
simplement tendue dans le repos? Et elle rpondait: Je ne sais si je
dors ou si je repose, mais je songe un songe qui vous concerne.--Et
quel est ce songe que vous songez?--Mon enfant chri, des gens qui
portent des fanaux s'avancent vers vous et vous arrtent. Voici qu'ils
vous tranent par les sentiers tristes d'une montagne jusqu' la cime.
Sur une croix vous tes clou et par des fouets de plomb vous tes
flagell. Le sang coule sur votre face divine, ml aux crachats de la
populace; votre me s'chappe dans un grand cri. Tel est mon rve.
Comme elle achevait ces mots, elle se rveilla et, ayant pass la main
sur son visage, elle le sentit moite de sueur. Par la lucarne perce
dans le toit, au-dessus de sa tte, elle vit que les astres taient haut
dans le ciel. Son fruit dans ses entrailles remuait. Elle dit  Joseph,
toute triste encore du songe dont elle venait de sortir:

--Secoue tes membres fatigus. Lve-toi, car les temps sont proches. Le
Dieu que je porte en mon sein demande  connatre les amertumes de la
vie.

Elle n'avait pas fini de parler que Jsus naissait. Comme un rayon de
soleil traverse un verre sans le briser, ainsi naquit Jsus sans entamer
la virginit de sa mre. Avec une poigne de foin arrache au rtelier
des animaux, Joseph faonna une couchette pour l'enfant.

Marie lui dit, d'une voix faible:

--Seule, je ne saurais l'emmailloter. Cours donc  l'htellerie. Prie
une des filles de la maison qu'elle me vienne en aide.

Et Joseph alla, heurta derechef  la porte, supplia l'hte au nom de
l'ternel.

--Ma femme vient d'enfanter pour la premire fois. Elle est jeune et
inexprimente. De grce, permettez qu'une de vos filles, ou,  leur
dfaut, une de vos servantes lui prte la main pour emmailloter
l'enfant.

L'hte sommeillait dans le lit clos, auprs du foyer.

--Vraiment, s'cria-t-il, ces gueux, quand on a la faiblesse de les
accueillir chez soi, vous font plus de train que les gens de qualit!...
Cherchez ailleurs, l'homme!... Mes filles sont couches et mes servantes
ont  s'occuper d'autre chose que de soigner des nouveau-ns.

Joseph, sans se dcourager, reprit:

--J'ai vu par la fentre, en passant, une jouvencelle accroupie dans le
coin de l'tre et qui n'avait rien  faire que se chauffer...

--Tu l'entends, Berta, dit l'hte; il s'imagine que tu peux tre  sa
femme de quelque secours. Suis-le donc, afin qu'il reconnaisse son
erreur et qu'ensuite il nous laisse en paix.

Sans une parole, Berta se leva du milieu des cendres et suivit Joseph
jusqu' l'table. Et l:

--Voyez, dit-elle tristement, vous n'avez  attendre de moi aucune aide.

Et elle agita ses manches qui pendaient, car, au lieu de bras et de
mains, elle n'avait, hlas! que deux moignons.

--Ton sort est  plaindre, lui dit Marie, mais tu ne seras pas venue en
vain.

Et, l'ayant fait asseoir auprs d'elle, dans la litire, elle plaa
l'enfant sur ses genoux. Et aussitt Berta eut bras et mains, pour
emmailloter Jsus qui lui souriait. Tel fut le premier miracle du
Sauveur. Par la seule vertu de son sourire, une fille malficie fut
gurie. Berta, le coeur plein d'allgresse, chanta une berceuse douce,
la berceuse de Ndlek:

    Il n'y avait ni chandelle, ni feu,
    Dans la crche o naquit l'Enfant-Dieu,
    Dans la crche o Jsus naquit
    Sur une jonche de foin vert,
    Lui, le Rdempteur, le Messie!
    Il n'y avait ni feu, ni chandelle;
    Le vent soufflait  travers le toit;
    Mais, dans la nuit, mille cierges de cire
    Brillaient plus clairs que la lune;
    Et c'taient les anges qui faisaient le vent
    En battant le ciel de leurs ailes.

Ainsi chantait Berta. Que les mres retiennent ce chant. Il a berc le
Christ. Il n'en est pas de plus efficace: rien qu' l'entendre, les
enfants malades s'endorment calms et, le lendemain, se rveillent
dispos... Quand Jsus eut clos les yeux, Marie dit  Berta:

--Tu as veill prs de moi en cette nuit terrestre, tu goteras  mes
cts la lumire du jour sans fin. Sainte au paradis tu seras. Et je
veux que ta fte parmi les hommes se clbre avant la mienne. Les femmes
en couches t'invoqueront dans la douleur et te bniront dans la joie. Tu
donneras force et sant aux nourrissons, aux nourrices un lait
intarissable. Cette promesse que je te fais, sois assure que mon Fils
la ratifiera.

Et cependant,  travers le ciel toil, dans la nuit de dcembre plus
claire qu'un soir de juin  l'heure du couchant, des anges passaient,
par lgions innombrables, et tourbillonnaient ainsi que les vols de
mouettes blanches sur l'estuaire des rivires sales. Leurs grandes
ailes silencieuses traaient de-ci de-l des sillages couleur d'argent.
Ils chantaient: Gloire, gloire, dans les profondeurs du firmament, au
crateur du soleil et de la lune et de tout ce qui est sur la face de la
terre!

A leur voix, le monde entier tressaillit. Une procession immense se mit
en marche vers Beth-Lhem. Les hommes vinrent, les animaux suivirent, et
les arbres, dit-on, inclinant leurs cimes dans la direction de l'table
sainte, pleurrent d'tre attachs au sol. Les ptres des montagnes
arrivrent les premiers. Une toile de l-haut leur avait fait signe et,
jusqu'au terme du voyage, avait chemin devant eux. Des pcheurs,
mouills au large, entendirent des musiques ravissantes vibrer dans les
flots; leurs barques, rompant les amarres, drivrent d'elles-mmes vers
le rivage, comme pour leur enjoindre d'aller adorer le Messie. Aprs les
bergers et les marins, ce fut le tour des laboureurs, des artisans, et
enfin des rois. Aux mnes mmes des anctres, enfouis dans les limbes,
il fut donn de contempler le visage rayonnant de Jsus...

                                   *
                                  * *

Telle est, dans ses traits principaux, la rustique pope dont les
chanteurs de Nol font retentir les bourgades bretonnes. Elle se
complte par des pastorales que l'on jouait nagure dans les glises
mmes (_Nol des Bergers_, _Nol des Mages_), et sur lesquelles il
serait trop long d'insister. Elle se complte surtout par un ensemble de
croyances et de traditions, communes sans doute  la plupart des peuples
chrtiens, mais qui ont gard en ce pays d'Ouest une empreinte
singulirement vive et profonde.

On vient de voir les anctres associs, jusque dans les tnbres des
limbes,  l'allgresse universelle. C'est fte,  Nol, pour les morts
aussi bien que pour les vivants. Les paysans, qui, des manoirs loigns,
se rendent  travers champs  la messe de minuit, croisent parfois en
route des dfils d'tres mystrieux, de muettes processions d'mes.
Elles sont disposes d'ordinaire sur trois rangs: les blanches, les
grises, les noires. Celles-ci ne font que commencer leur pnitence; les
secondes l'ont  moiti accomplie; les premires, ayant termin leur
stage expiatoire, prendront, au moment de l'lvation, leur vol pour le
paradis. Elles suivent, de prfrence, les anciennes voies abandonnes.
A leur tte s'avance un prtre en surplis, escort d'un enfant de choeur
agitant une clochette, de laquelle il ne sort aucun son. C'est le
_recteur_ des dfunts. Il mne ses ouailles vers quelque chapelle en
ruine, comme il s'en voit tant sur les promontoires de la cte ou dans
les landes de l'intrieur. Les ronces qui obstruent le seuil s'cartent
spontanment pour laisser passer le cortge; la neige qui recouvre la
table de l'autel se change en une nappe de toile fine, et des cierges
invisibles s'allument, dont le vent qui souffle est impuissant  faire
vaciller la flamme. Chacun se place, s'installe. Le visage des hommes
disparat sous un feutre  larges bords; celui des femmes, sous le
capuchon de la mante. L'officiant, d'une voix plus tnue qu'une haleine
de brise, entonne la messe du silence. Il a t donn  des vivants
d'y assister par hasard. Un pcheur de Buguls, rentrant vers minuit de
la mer, s'aperut avec stupeur que le sanctuaire croulant de
Saint-Gonval tait illumin. La curiosit l'amena jusqu'au porche. Comme
il pntrait dans l'enceinte, le prtre, se retournant et tenant
l'hostie entre ses doigts, dit:

--Il y a ici quelqu'un qui peut _recevoir_. Qu'il s'avance donc et qu'il
_reoive_.

En parlant de la sorte, il regardait fixement le pcheur. Par trois
fois, il renouvela cette injonction. A la troisime, le pcheur
s'avana. Il s'tait confess au bourg, dans l'aprs-dne, et pouvait
par consquent _recevoir_.

--Ma bndiction sur toi! murmura le prtre, aussitt qu'il eut
communi; en acceptant de ma main le corps du Seigneur Dieu, tu m'as
dlivr et, avec moi, toutes les mes dfuntes ici prsentes. Pour ta
rcompense, tu nous rejoindras avant peu.

La semaine d'aprs, le pcheur mourut, sans souffrance, et,
naturellement, alla droit au ciel.

C'est une croyance rpandue en France, et mme en Europe, que, la nuit
de Nol, les btes devisent entre elles dans la langue des hommes. En
Bretagne, elles ont, ce soir-l, double provende, et leur litire est
plus soigne que de coutume. Que si vous en demandez la raison, l'on
vous contera quelque histoire de ce genre: Une anne, les gens de la
ferme de K..., revenant de l'office de minuit, entendirent geindre et
ahanner dans l'table. Une grande frayeur les prit. Le matre,
cependant, eut la hardiesse d'entrer. Il vit une forme, ou plutt une
loque humaine que les boeufs, tout en sueur, pitinaient avec rage et
qui, nanmoins, ne cessait de les encourager en gmissant: Allons, les
bonnes btes! Encore! Encore, au nom de Jsus! Il s'approcha, reconnut,
non sans pouvante, son pre, mort au cours de l't prcdent. Et dj
il s'apprtait  le dgager, le fouet lev sur les boeufs; mais l'Ombre
lui cria: Ne les touche point! En me broyant de la sorte, ils htent
mon salut: chaque minute du supplice qu'ils me font endurer abrge pour
moi d'un sicle les tortures bien autrement cruelles du purgatoire...
Vivant, je les ai fait souffrir; mort, il est juste que je souffre par
eux... Que mon exemple te serve! Apprends qu'il faut tre doux envers
les animaux de Dieu, et tche surtout qu' Nol ils n'aient que des
louanges  te donner devant la face du Rdempteur!

Ce ne sont pas seulement les animaux, c'est la cration tout entire, au
dire des Bretons, qui a part avec l'humanit aux merveilles de la nuit
sainte. Les landes dsertes, les cimes dnudes, les solitudes mme de
la mer se peuplent de cits splendides, retentissantes d'un immense
hosannah. Les entrailles des terres et des eaux s'ouvrent pendant que
tintent les douze coups de minuit et laissent voir, au sein de leurs
mystrieuses profondeurs, des enfilades de salles enchantes o l'or et
le diamant ruissellent le long des murs. Il n'est pas jusqu'aux arbres 
qui les bises de novembre ont arrach leurs dernires feuilles qui ne se
mettent  reverdir momentanment, au souffle du printemps divin. Des
fleurs de paradis clatent en un bouquet magique  la pointe de chaque
branche, et tout l'espace en est embaum. L'Herbe d'Or (_an aour
ieoten_), l'herbe qui fait aimer, miroite  la lueur des toiles, et
devient facile  reconnatre, partant  cueillir, dans l'humide gazon
des prairies. Enfin--et c'est ici aux yeux du peuple armoricain le
miracle suprme--l'eau des sources, pendant le temps que dure la
conscration, se change, dit-on, en vin pur. On reprsente volontiers la
Bretagne comme la terre classique de l'ivrognerie. En ralit, la race y
est plus sobre qu'on ne croit, par force, il est vrai, plutt que par
vertu. Le vin surtout apparat comme une boisson de luxe, exclusivement
rserve  la table des riches. Il ne manque pas de pauvres gens qui, de
toute leur misrable vie, n'y ont jamais got. Pourquoi Jsus naissant
ne renouvellerait-il pas en leur faveur, une fois par an, le miracle des
Noces de Cana? On vous citera pour preuve l'aventure, authentique ou
lgendaire, de Nonnic Garlants. Terminons par elle. Ce Nonnic Garlants
tait un petit vieillard, un simple d'esprit; il errait de bourgs en
bourgs, tenant, en guise de violon, un sabot sur lequel il faisait mine
de jouer des airs qui devaient tre fort beaux,  en juger par les
extases o ils le ravissaient. Une nuit de Nol, il vint demander
l'hospitalit dans une ferme des environs de Ploumilliau. On lui dressa
un lit de paille dans la grange, et, le lendemain matin, selon l'usage,
on lui trempa une cuelle de soupe. Mais il ne parut pas dans la
maison. Il tait coutumier de ces fugues, de sorte qu'on ne s'inquita
point. Or, vers midi, la servante, ayant eu besoin au puits, pensa
s'vanouir de frayeur, lorsqu'en tirant sur la corde du seau elle vit
merger une tte d'homme. On hissa dehors le cadavre: c'tait celui de
Nonnic. Ses yeux grands ouverts ne marquaient nulle pouvante; ils
avaient mme une expression joyeuse, et les lvres souriaient. Les
anciens dirent: Sans doute, il aura voulu savoir quel got a le _vin
de Ndlek_, et, pour en avoir bu avec excs, il sera mort de
batitude. Tel fut aussi l'avis des autres personnes prsentes, et la
tradition bretonne, en l'adoptant, l'a consacr.




NOL DE CHOUANS


I

Depuis trois jours il neigeait sans presque discontinuer. Sous le ciel
bas et noir la lumire tait comme morte: on n'et pas vu clair en plein
midi, n'tait l'clat triste de toute cette blancheur qui couvrait le
sol.  et l des troncs d'arbres mergeaient, des chnes courts,
bossus, trapus, tordus, pareils  des squelettes ramasss sur eux-mmes
et tout recroquevills par le froid. Il n'y a gure qu'en Bretagne que
les pauvres arbres, martyrs du vent, ont ces attitudes douloureuses, ces
formes tourmentes. Et c'est, en effet, au pays d'extrme-ouest que ceci
se passait dans l'hiver de 1793, la veille de Nol.

Quand je dis: veille de Nol, c'est une faon de parler. Car de Nol,
cette anne-l, bien peu de gens se souciaient. Et, dans l'aspect des
choses, on et cherch en vain quelque signe annonciateur de la nuit
sainte. Depuis de longs mois dj les glises s'taient vtues de
solitude et de silence: elles taient, au milieu des maisons des bourgs,
comme des veuves ou comme des tombes. L'herbe poussait entre leurs
dalles disjointes; les autels ne connaissaient plus d'autres guirlandes
que la moisissure des mousses, parure funbre des lieux abandonns. Les
cloches--c'est le cas de le dire--s'en taient alles au diable, ou bien
pendaient  leurs jougs, immobiles, sans me ni voix.

Et Nol sans les cloches, Nol sans les grles sonneries qui tintent
dans le vent par joyeuses voles, en vrit est-ce encore Nol?

L'toile de la Nativit avait elle-mme dsert le firmament. Pas une
lueur ne veillait l-haut, pas une seule petite clart ne filtrait 
travers les amoncellements de nues, si paisses, si lourdes qu'elles
semblaient de pierre, comme si on avait mur le ciel. Nue aussi tait la
terre, et vide, et, en apparence, inhabite. On n'y voyait point trace
de chaumire. La grande uniformit sinistre de la neige avait tout
nivel. On et dit un paysage polaire. Tel devait tre le monde avant
que la lumire ft. Par instants, on entendait hennir l'invisible et
sauvage troupeau des rafales, et des bruits de galops tranges
retentissaient au loin dans les profondeurs de l'espace. Puis c'tait de
nouveau une paix sans limites, une sorte de stupeur universelle; et les
flocons blancs se remettaient  tomber en silence ainsi qu'une
mystrieuse pluie d'atomes.

Voici que, soudain, dans la dsolation de la steppe, une silhouette
d'homme se montra, suivie d'une autre, puis d'une troisime.

Ils s'avanaient  la file, entre les deux rangs d'arbres qui marquaient
la route.

--Sale corve tout de mme! murmura en franais l'un d'eux.

Celui qui marchait en tte se retourna pour rpondre:

--Vous pouvez tre tranquilles dsormais. Je suis certain d'tre dans la
bonne voie. Avant un quart d'heure nous serons arrivs.

Ils portaient le costume du pays vannetais, la veste en peau de mouton,
la braie de _berlinge_ noir serre au genou et les gutres en cuir. Tous
trois taient arms: au-dessus de leur paule le canon d'un fusil
pointait. A leur accoutrement et  leur mine, on les reconnaissait sans
peine pour des chouans.

--Tenez, matre, continua l'homme qui paraissait tre le guide, cette
fois j'en suis sr, nous sommes  la croix de Keralzy... La ferme est 
droite... Une centaine de pas, tout au plus.

Ils enfonaient dans la neige jusqu' mi-jambes.

Un vague tertre se dessina. L'homme dit:

--_Motus!_... Ce sont les btiments.

Ils en firent le tour, d'un pas prcautionneux, ttant les murs pour
trouver la porte.

--Voici! fit le guide  voix basse.

Les deux autres armrent leurs fusils, aprs avoir enlev le mouchoir
qui enveloppait la batterie pour la prserver de l'humidit.

La ferme semblait vide.

--L'oiseau aura t prvenu par quelque tratre, pronona celui des
trois hommes qui n'avait pas encore parl. Et il aura dguerpi!...

A ce moment, dans un appentis adoss  la maison, une vache meugla.

--S'il avait t prvenu, matre, il aurait amen le btail, observa le
guide.

--En tout cas, frappe!

Le poing de l'homme s'abattit sur les ais de chne qui rendirent un son
sourd, le lugubre gmissement d'une planche de cercueil.

Une voix faible rpondit de l'intrieur, en breton:

--Je vais ouvrir.

Un verrou cria, le loquet fut soulev, et par la porte entre-bille les
trois chouans entrrent. Des tnbres paisses emplissaient le logis. La
voix faible au timbre enrou reprit dans l'obscurit:

--Pardonnez-moi. Je ne vous attendais point de sitt. Ma mre me disait
encore tout  l'heure que vous ne viendriez que sur le coup de minuit.
Mais il y a de la braise dans l'tre, sous la cendre. Je ne serai pas
long  allumer la chandelle de rsine.

Une flamme bleutre brilla au bout d'une de ces allumettes primitives
que les paysans d'alors fabriquaient avec des tiges de chanvre
dessches et enduites de soufre. Puis,  l'angle de la chemine, la
chandelle de rsine assujettie  une pince en fer se mit  brler en
crpitant.

Et les hommes virent debout sur la pierre de foyer un garonnet en
chemise qui leur souriait doucement.

--Si vous voulez bien me permettre, dit-il, je me recoucherai. Car,
depuis le commencement de cet hiver, je suis tout  fait malade.

Malade. Oh! oui! Il n'tait pas besoin d'tre grand clerc pour
s'apercevoir qu'il se mourait. C'est  peine si un souffle de vie
animait ce pauvre squelette d'enfant tout mang par la phtisie.

Les trous de ses yeux dmesurment dilats par la fivre taient comme
percs  jour dans sa figure transparente.

Voyant que les trois hommes le regardaient d'un air de piti, il ajouta:

--Je gurirai peut-tre  la belle saison. Mais ce froid me glace.

Il se hissa pniblement sur le banc plac en avant du lit clos, en guise
de marchepied.

--Ah! j'oubliais, fit-il en se retournant. L'ajonc est l prs de vous.
Il est bien sec et prendra feu tout de suite. Seulement je vous prierai
de souffler vous-mmes sur la braise. Moi, je ne pourrais pas;
j'toufferais...

Une quinte de toux l'interrompit, si violente qu'on et jur que tous
ses petits os allaient voler en clats.

Celui des chouans qu'on appelait matre le souleva dans ses bras, le
dposa avec toutes sortes de prcautions sur la mauvaise couette de
balle qui garnissait le lit et ramena sur lui les couvertures. Le visage
de l'enfant exprimait une joie singulire, un ravissement infini. Il
s'tait remis  parler,  mots entrecoups, et baisait avec effusion la
main du chouan qu'il avait retenue dans les siennes...


II

Une claire flambe rayonnait dans l'tre. Le petit malade s'tant
assoupi, le chef de bande tait venu s'asseoir auprs de ses compagnons.

--L'aventure est piquante, commena-t-il. J'arrive dans le dessein de
fusiller le pre, et voil qu'il me faut bercer l'enfant. Boishardy
jouant  la nourrice! Nos amis refuseront d'y croire. C'est trange, en
vrit. Ce mme-l, avec sa mine de cadavre et sa voix si triste, m'a
remu jusqu'aux entrailles... Notez que je n'ai pas compris a  ce
qu'il nous chantait... A propos, Penn-Dr, qu'est-ce qu'il nous
racontait donc, dans son satan breton?... Ah! d'abord, mets une
sourdine, s'il te plat,  ton instrument. J'entends qu'il repose en
paix, ce gamin!

Le guide, ainsi apostroph, demeura un instant sans rpondre. Enfin il
dit, trs bas, en jetant un regard inquiet vers le lit:

--Je pense que la maladie a troubl le cerveau de l'enfant de Keralzy.
Plus je rflchis  ses paroles, plus je les trouve dnues de sens...

Il avait le mot _folie_ sur les lvres, mais n'osait le prononcer. Cela
porte malheur.

--Traduis-les, ces paroles, et ne fais pas tant de faons.

Penn-Dr rpta en franais l'nigmatique phrase par laquelle l'enfant
les avait accueillis.

--Il nous attendait?... mais seulement sur le coup de minuit?... murmura
Boishardy; voil qui est bizarre, en effet... Nous tirerons cela au
clair. Je souponne l-dessous une ruse du fermier. Je vous le dis, il
aura eu vent de notre visite... Mais, d'abord, inspectons les lieux...
Tout ceci n'est pas naturel... Fleur-d'pine, allume la lanterne,
commanda-t-il en s'adressant  l'autre chouan.

Ils firent sans bruit le tour de la maison, ouvrant les armoires,
sondant avec le canon de leurs fusils les coins obscurs. Ils visitrent
ensuite les dpendances; dans l'table ils ne trouvrent qu'une chvre
et la vache qui,  leur arrive, avait meugl; dans l'curie, en
revanche, deux chevaux de belle encolure dormaient debout, la tte
appuye au rebord de la mangeoire.

Leur perquisition termine, ils rentrrent, sans avoir vu trace de
l'homme qu'ils cherchaient, du fermier de Keralzy, Yvon Lestrzec.

La semaine d'avant, un chouan poursuivi par les Bleus s'tait rfugi
dans la mtairie, et, pendant une journe, Yvon Lestrzec l'avait
hberg et nourri; mais la prime promise  qui livrerait un rebelle
avait tent la cupidit du paysan. Il avait lui-mme livr son hte  la
gendarmerie prvenue par ses soins.

Pour ce fait, le comit excutif des chouans, sigeant  Vannes, l'avait
condamn  mort. Le jugement dcrtait qu'il serait fusill en pleine
figure  bout portant, dpouill de ses hardes et ligot tout nu au
calvaire de Keralzy, avec le nom _Judas_ inscrit au couteau sur sa
poitrine.

Boishardy avait t charg de l'excution de la sentence. Il s'tait mis
en route, malgr la neige, malgr ce vent d'enfer qui faisait rage,
malgr les postes des Bleus, dissmins dans toute la rgion. Comme aide
de camp il s'tait adjoint Fleur-d'pine. Penn-Dr, en franais
Tte-d'Acier, un braconnier de Trgunc, batteur de pays, remplissait la
double fonction de guide et d'interprte.

On sait le reste.

Grand, souple, avec de larges paules et une taille de fille, la face
rase de frais, les yeux francs et audacieux, le nez en bec d'oiseau de
proie, les lvres sensuelles et, dans la physionomie, un mlange de
rudesse et de bont, tel apparaissait Boishardy  la lueur du feu
d'ajoncs o il venait de reprendre place entre ses deux acolytes[14].

  [14] Emile Souvestre, dans les _Souvenirs d'un Bas-Breton_ (2e srie),
    trace de Boishardy le portrait suivant:

  Les royalistes (des Ctes-du-Nord) avaient pour chef un des hommes
    les plus actifs et les plus entreprenants qu'ait jamais produits
    aucune guerre civile. Ce chef tait un gentilhomme obscur nomm
    Boishardy, qui avait vcu jusqu'alors uniquement occup de chasser
    le loup et de courtiser les jeunes fermires. Les paysans, qui le
    craignaient  cause de sa force et de son audace, l'aimaient pour sa
    franchise familire, sa gat et ses lans d'une brusque bont. Il
    ne s'tait jamais donn la peine d'tre meilleur ni plus mauvais que
    le hasard. C'tait un de ces hommes d'instinct, destins  devenir
    populaires, parce qu'ils ont le bonheur d'avoir,  ct de chaque
    vertu, un dfaut qui la rend visible aux yeux grossiers de la foule.
    Capables de mauvaises actions quand la passion les pousse, mais non
    d'une mchancet, parce que la mchancet suppose la corruption et
    le parti-pris; natures cahoteuses qui plaisent, comme les paysages
    accidents et les arbres rugueux, par le seul charme de la vie et de
    la varit.

Par l'entre-billement des volets du lit, le petit malade, rveill, se
pencha vers le groupe des chouans. Ses cheveux, couleur de paille,
s'bouriffaient autour de son visage exsangue, d'une pleur de vieille
cire.

--Vous dsirez peut-tre manger, fit-il. Il y a une tourte de pain de
seigle dans la huche, et sur la planche qui est l-haut, suspendue  la
poutre, vous trouverez dans un plat d'tain une tranche de lard fum.

Penn-Dr transmit cette offre au chef de bande.

--Remercie-le, rpondit celui-ci. Sa politesse n'est pas  ddaigner.

L'instant d'aprs, ils taient  table tous les trois. La course dans la
neige leur avait creus l'estomac; ils souprent avec apptit. Sur
l'ordre de Boishardy, le guide interprte, sans perdre une bouche se
mit en devoir d'interroger l'enfant, traduisant en breton les questions
du matre et en franais les rponses du bambin:

--N'as-tu pas dit que tu nous attendais? Tu sais donc qui nous sommes?

--Certes, oui. Il y a trois ans, quand on faisait encore le catchisme 
l'glise du bourg, j'y assistais tous les samedis. Le recteur, celui qui
s'en est all chez les Anglais, nous a souvent racont votre histoire,
et j'ai bien retenu vos noms.

--Lesquels, s'il te plat?

--Gaspar, Melchior et Balthazar, dbita l'enfant tout d'une haleine, sur
un ton de leon apprise par coeur.

--Le cher innocent! il nous prend pour les Rois Mages, murmura
Boishardy.

Penn-Dr reprit:

--Alors, ta mre t'avait averti que nous viendrions?... Mais comment
a-t-elle pu te laisser seul, malade comme tu es?

--Les temps sont durs et nous ne sommes pas riches. Depuis quelques
jours elle accompagne mon pre, chaque soir, au manoir des Saliou,  une
demi-lieue d'ici. Ils y passent la nuit  teiller du lin et ne rentrent
qu' l'aube. Ce n'est pas que a leur plaise. Ma mre pleure toujours en
m'embrassant au dpart. Mais le pre lui dit: Il le faut! il le faut!
Et ils s'en vont. Quand on est pauvre, on ne fait pas ce qu'on veut.

Boishardy pensait: Le rustre s'est mfi, s'il n'a t prvenu. Mais je
trouverai moyen, quoi qu'il fasse, de lui rgler son compte.

--Ce soir, continua l'enfant, ils m'ont dit: Si l'on vient frapper, va
ouvrir et n'aie pas peur. Rappelle-toi que, la nuit de Nol, les envoys
de Dieu courent les chemins.

Fleur-d'pine s'cria:

--Au fait, c'est nuit de Nol. Nous rveillonnons en ce moment.

--Ainsi, demanda Penn-Dr, tu n'as pas eu peur de nous?

--Au contraire, j'ai t bien content. Durant tant d'annes je vous ai
attendus en vain! J'avais beau mettre mes sabots dans le coin de l'tre,
je n'y retrouvais le lendemain matin que la paille de la veille. J'en
tais venu  croire que Keralzy n'tait pas sur votre route. Les autres,
de mon ge, talaient devant moi leurs jouets, un tas de belles choses
peinturlures que le _Mabik Jsus_ leur avait fait distribuer par ses
mages, ses bergers ou ses aptres. Moi seul, je n'avais rien. Je m'en
allais pleurer de dsespoir, derrire le fournil, non pas tant  cause
du cadeau que parce qu'il me semblait triste qu'on m'oublit de la
sorte.

Ma mre tchait de me consoler, en me disant: Sche tes larmes, petit
Job. Tu verras, l'anne prochaine les gens du bon Dieu t'apporteront un
habit neuf aussi bleu que le ciel avec des boutons de nacre aussi
brillants que les toiles. Mais moi, je faisais non de la tte. Je
n'avais plus foi. Si vous aviez tard d'un Nol encore, je suis sr que
la peine que j'en aurais eue m'aurait tu. Tenez, quand enfin j'ai
entendu votre coup  la porte, j'ai pens mourir de joie...

Le pauvret dut s'interrompre. Dans sa gorge oppresse sa voix rlait. Il
fit cependant un dernier effort pour demander:

--Dites, vous me l'apporterez, n'est-ce pas, l'habit bleu aux boutons de
nacre?

Boishardy s'tait lev d'un bond; sur ses joues roses deux grosses
larmes roulaient. Il tira sa montre: elle marquait dix heures.

--Penn-Dr, fit-il, rponds-lui qu'il dorme tranquille et que demain, au
lever du jour, l'habit sera tendu au pied de son lit, veste, gilet et
pantalon... Vous autres, faites le quart jusqu' mon retour, et,  la
moindre alerte, gaillez-vous!

Le terrible homme tait dj dehors.

On entendit dans la cour le bruit d'un cheval qui s'broue, puis un
hop! sonore, puis un galop sourd, bientt touff dans le vaste
silence des neiges...


III

Blanches elles taient, les neiges,--blanches d'une blancheur morne,
blafarde, d'une blancheur de suaire. Et, sur les grandes tendues
blmes, le ciel de plus en plus s'abaissait, comme un couvercle noir,
comme la dalle immense d'un immense tombeau.

Qui et t, cette nuit-l, sur les routes--comme dit la chanson--se ft
sign d'pouvante, croyant voir passer la bte de l'Apocalypse.

Et c'tait Boishardy qui s'en allait chevauchant, en qute d'un habit
neuf pour le petit de Keralzy. Cramponn  la crinire de sa monture, la
joue colle  son poitrail pour mieux rompre la bise, il allait, il
allait.

Mais laissons parler ici la vieille complainte, compose, dit-on, par un
tailleur de pierres, et que les bardes ambulants, depuis lors, ont fait
entendre  tous les pardons:

L'an dix-sept cent quatre-vingt-treize,--la veille de Nol, au
soir,--il faisait tel vent et telle neige--que les corbeaux mmes se
tenaient tapis--dans le ventre creux des vieux chnes.--La neige
tombait, le vent soufflait.

Les petits enfants, sous le chaume,--taient tristes et
songeaient:--Avec cette neige, avec ce vent,--Jsus n'osera point
descendre;--en sorte que nos sabots resteront vides!--Le vent soufflait,
la neige tombait.

Le fait est qu'il ventait si fort,--il neigeait neige si paisse--qu'il
et fallu  Dieu autant de courage--pour descendre sur la terre des
hommes--que, jadis, pour gravir le Golgotha.--La neige tombait, le vent
soufflait.

Malgr la neige, malgr le vent,--par vaux et monts, sur un cheval
nu,--sans triers ni mors, sans selle,--Boishardy courait
cependant.--Qu'importe le temps au chouan!--Le vent soufflait, la neige
tombait.

Il n'a pour clairer sa route--que le feu qui sort de ses
yeux--luisants comme des escarboucles.--Il crie  la bte: Plus
vite!--Plus vite que la mort va la bte.--La neige tombait, le vent
soufflait.

Aux trous des talus, les chouettes--se demandaient l'une  l'autre:--O
va Boishardy de ce pas? Quel nouveau meurtre a-t-il en tte?--Quelle
ferme va-t-il brler?--Le vent soufflait, la neige tombait.

Le rouge-gorge, oiseau du Calvaire,--aux chouettes a
rpondu:--Boishardy, le massacreur d'hommes,--pour une fois a chang
d'me.--Puisse Dieu lui en savoir gr!--La neige tombait, le vent
soufflait.

Boishardy galope, galope,--pour exaucer le dernier voeu,--le voeu d'un
innocent, malade--dans le lit clos de Keralzy.--Qu'il prenne garde! La
mer monte...

                   *       *       *       *       *

... La petite ville se tassait, toute noire, sur le gris de l'horizon,
de l'autre ct d'une de ces grves profondes que l'Ocan creuse dans
les failles de la terre bretonne et que le flot ne visite gure qu'aux
grandes mares d'quinoxe.

Le dur sabot du cheval de ferme sonnait maintenant sur une chausse de
galet.

Une cre odeur de saumure montait des tnbres.

Soudain, bte et cavalier sentirent le sol se drober sous eux. Une
chose mouvante, glace, sinistre, les engloutissait sans bruit.

--La mer! pensa Boishardy, je n'avais pas prvu ce dtail!...

Il enfona les deux genoux dans les flancs de sa monture, rlante, 
demi-noye, et, ayant saisi entre les dents une de ses oreilles,
dresses d'pouvante:

--Hangn! fit-il.

Sous cette morsure sauvage, l'animal bondit avec un hurlement de
douleur.

--Sauvs! s'cria le chouan.

Ils taient dj sur l'autre rive.

L'aubergiste de la _Tte-de-Loup_ fut long  rveiller. Il montra enfin
 la lucarne sa grosse figure congestionne.

--Qui est l?

--Pour Dieu et le Roy! profra Boishardy. Ouvre vite, triple endormi, si
tu ne veux que les compagnons te fassent perdre avant peu le got des
draps!

Matre Jean Tarridec ne se le fit pas rpter deux fois. Sa femme, sa
fille Lvns, le palefrenier, tout le personnel de la _Tte-de-Loup_
fut bientt sur pied.

--D'abord qu'on soigne le cheval! J'entends qu'avant une demi-heure il
n'ait plus un poil de mouill. N'oublie pas de verser une chopine
d'eau-de-vie dans son avoine.

Cet ordre donn au garon d'curie, le chef de bande se tourna vers
l'aubergiste qui grelottait dans sa graisse, un peu de peur, beaucoup de
froid, n'ayant pass de son vtement que les pices les plus sommaires.

--Toi, pour t'apprendre ton mtier de chouan, je devrais bien t'emmener
en cet tat faire un tour de ville. Mais je suis bon prince. Va
t'habiller, pendant que je ferai prendre  mes semelles un air de feu.

La maritorne, aide de Lvns--fine fleur des ctes au parfum de gomon
frais,--avait ranim la cendre du foyer en y jetant une brasse de
copeaux. Elle disposait le trpied et, sur le trpied, la pole, tandis
que la jeune fille battait des oeufs.

Boishardy assistait  tout ce mange, du centre d'un nuage de vapeurs
flottant autour de son accoutrement dtremp. Il s'exhalait de la
cuisine proprette et chaude une torpeur de bien-tre qui l'envahissait.
Si endurant qu'il ft  la fatigue, sa marche du jour, sa chevauche de
la nuit avaient endolori ses membres. Et puis, on a beau tre un
aventurier, un fanatique de la vie nomade, on n'en subit pas moins le
charme momentan d'une maison close au vent qui vente, d'un abri
paisible et sr, gay par les sursauts de la flamme dans l'tre et par
les mouvements onduleux d'une belle fille qui va, vient, s'empresse et
laisse rire dans ses yeux d'esclave soumise la joie qu'elle a de vous
servir.

Dj le chouan se voyait tendu, aprs un copieux repas abondamment
arros, dans un lit de ouate tide fleurant les lavandes du printemps
dernier.

Mais, par une subite association d'images, il se rappela l'autre lit,
l-bas, le lit de Keralzy avec son banc de chne, ses volets sombres, sa
couette de chanvre, bourre de vieille balle, ses toiles d'araigne
peuples de mouches mortes, et ses tristes couvertures en loques o un
pauvre tre de douze ans agonisait sans plainte, en rvant d'une veste 
boutons de nacre trop longtemps dsire en vain et qu'il avait
grand'chance de ne porter jamais.

Il secoua sa lourde tignasse brune toute ruisselante d'eau de mer, et,
poussant du pied la pole o commenait  bruire doucement la chanson du
beurre rissol:

--Ta, ta, ta, fit-il, ramassez-moi toutes ces gteries. J'ai bien autre
chose en tte.

Matre Tarridec descendait l'escalier, envelopp dans une limousine, le
cou entortill dans une demi-douzaine de foulards:

--A la bonne heure! s'cria Boishardy, te voil garanti contre
les rhumes!... Dis-moi, tu as bien parmi tes amis quelque
boutiquier-tailleur?

--Certes.

--Courons-y de ce pas!

Le marchand, rveill en sursaut, pesta sans doute quelque peu contre
cet acheteur nocturne  mine de forban, mais la vue d'une poigne de
jaunets calma vite sa mauvaise humeur.

Justement il avait l un habit d'enfant tout ce qui se peut voir de
plus dlicieux... et moelleux!... un pur velours!... Touchez-moi cette
toffe!...

Les boutons, il est vrai, n'taient point de nacre. Mais ce fut
l'affaire d'un instant de les changer.

Au sortir de chez le tailleur on passa chez le cordonnier. Puis vint le
tour de l'apothicaire. Le chouan s'y emplit les poches de fioles de
sirop, de plusieurs aunes de pte de rglisse et d'un nombre indfini de
sachets de pastilles.

A l'un des contreforts de l'glise--qui pour le moment servait de
grenier  fourrages--s'adossait l'choppe d'un imagier... Mais rendons
la parole  l'auteur inconnu de la complainte:

Chez l'artisan faiseur de saints--Boishardy entre en dernier
lieu,--Boishardy entre, bourse en main,--et sans marchander il achte un
bon Dieu d'ivoire.--Le vent soufflait, la neige tombait.

Il achte un blanc crucifix,--pour que l'enfant de Keralzy--ait, en
mourant, devant les yeux,--Celui qui mourut pour les hommes,--le Matre
doux du Paradis!...--La neige tombait, le vent soufflait...


IV

Entre le ciel noir et la terre blanche, de nouveau Boishardy galopait.
Une fente s'tait ouverte du ct de l'orient dans la muraille sombre
qui fermait le ciel, et une grise lumire, mane d'une source
mystrieuse, filtrait au flanc des nuages. C'tait comme une promesse de
jour aprs cette nuit spulcrale qui semblait ne devoir jamais finir.

Le cavalier put franchir la crique sans encombre. La mer s'tait retire
au loin: sa plainte basse, continue, s'entendait  peine, comme si,
aprs avoir t furieusement surmene par la rafale, elle s'en ft
retourne battue et pleurante vers d'impntrables solitudes.

Sur la pente oppose, la bte tout  coup se cabra.

Boishardy ne tarda pas  comprendre  quelle sorte de danger il avait
affaire. Quelques flocons de fume se balanaient au-dessus d'un bouquet
d'aulnes.

--Attrape, chouan! avait cri une voix.

Il donna si rudement du talon de ses souliers ferrs dans le ventre de
sa monture que celle-ci s'enleva d'un bond.

--Au cheval! visez au cheval! hurla une autre voix.

Une grle de balles siffla, fauchant les ramilles menues, et Boishardy,
dsormais hors d'atteinte, se mit  agiter son feutre pingl d'une
cocarde noire, en ricanant:

--Tirez! tirez, les Bleus! Taillez de la besogne pour les ramasseurs de
bois mort!

Aux alentours de la ferme de Keralzy rien dans le paysage n'avait
chang: c'tait le mme dsert neigeux, le mme silence.

En passant au pied du calvaire, le bandit se signa, mais en mme temps
il marmonnait entre ses dents quelque chose qui ne devait pas tre une
prire,  en juger par l'expression de frocit de sa figure.

Les deux piliers qui marquaient l'entre de la cour mergrent.

Boishardy fit entendre un cri strident et prolong, un ululement
d'oiseau nocturne. La porte de la maison s'entre-billa aussitt, et
Fleur-d'pine se montra, suivi de Penn-Dr.

--C'est vous, matre?

--C'est moi... Fleur-d'pine, maintiens la bte: nous aurons encore
besoin d'elle... Toi, Penn-Dr, trouve-moi  l'curie une corde
quelconque, longe ou licol. Surtout prends-la solide.

Quant  lui, il s'achemina vers la ferme, son ballot sur les paules.
L'enfant dormait, la tte tourne au mur. Boishardy tala sur le lit un
 un les effets qu'il avait t qurir, rangea sur la table de cuisine
les paquets de bonbons et les fioles, suspendit les souliers en vidence
au manteau de la chemine; puis, ayant pos le christ d'ivoire entre les
mains amaigries du pauvre malade, il se dcouvrit et murmura:

--Que le Dieu qui naquit  Nol te garde de souffrir longtemps!... Pour
nous, ajouta-t-il en se parlant  lui-mme, dpouillons notre couronne
de Roi Mage. A ta besogne, Boishardy!...

L'enfant resta seul dans la pice assombrie, seul avec le crucifix que
le rouge reflet de l'tre clairait d'une lueur de sang.

Le chouan avait rejoint ses compagnons.

--O allons-nous?

--Au calvaire!... Et tchez que l'animal ne vous chappe point!

Le cheval, encore tout fumant de la folle quipe qu'il venait de
fournir, se refusa d'abord  marcher. Il reniflait dsesprment du ct
de l'curie o son frre de labour, qui tout  l'heure avait reconnu son
trot, ne cessait de hennir, pour l'appeler.

Boishardy lui larda la croupe de coups de couteau.

Alors, comprenant sans doute qu'il ne gagnerait rien  rsister, il
s'abandonna au sort, avec son doux fatalisme de bte. Il ne lana mme
pas une ruade quand, arrivs auprs de la croix, les brigands
s'apprtrent  lui entraver les jambes. Garrott au point de ne pouvoir
plus se tenir debout, il s'abattit lourdement dans la neige, sans une
plainte, se rsignant d'avance  de pires extrmits.

Le calvaire se dressait  l'angle d'un champ que bordaient de hauts
talus, hrisss de broussailles surplombantes. Les trois hommes se
couchrent dans la douve,  l'abri de cette espce d'auvent. Devant eux
de grandes masses de neige durcie formaient rempart.

La tourmente s'tait tue.

Une haleine moins pre soufflait de l'occident. Les nuages se
soulevaient comme s'il leur et pouss des ailes: une sorte d'animation
silencieuse se faisait dans le ciel.

A l'est, du fond des lointains ples, un disque de pourpre violace
surgit, un soleil sans flamme et sans rayons, un spectre d'astre,
fatigu avant d'avoir entrepris sa course.

Les chouans guettaient, fusils arms.


V

Un groupe d'hommes venait par la route, en causant.

L'un d'eux dit:

--J'ai envoy la mnagre par la traverse. Elle doit tre  la ferme
depuis dj dix bonnes minutes... S'il n'y a rien de nouveau, elle ne va
pas tarder  me faire signe.

Ils s'taient arrts; une main en abat-jour au-dessus des yeux, ils
regardaient dans la direction de Keralzy.

--La voil! s'cria un second. Je la reconnais. Elle secoue dans l'air
un mouchoir.

--C'est donc que tout va bien, rpondit celui qui avait parl le premier
et qui n'tait autre que le fermier du lieu.

Il poussa de toute la force de ses poumons un _iou!_ retentissant pour
donner  entendre  sa femme que son signal avait t aperu et qu'elle
pouvait quitter sa faction.

Puis, se tournant vers les paysans qui l'escortaient:

--Il est inutile que vous m'accompagniez plus loin. Les chouans ne
m'auront pas encore cette fois-ci!

Il y eut de gros clats de rire, un change de lazzis campagnards, et
l'on se spara. Le fermier continua seul sa route.

Il n'avait pas fait cent pas qu'il vit, jouxte le calvaire, une grande
forme tendue qui s'agitait confusment. C'tait le cheval; son flair
l'avait averti de l'approche de son matre, et il essayait de se
remettre sur pied, sans y russir, battant le sol avec sa tte  coups
sourds et prcipits.

--H, mais! s'exclama l'homme, c'est Mogiz!... Ah! les brutes! les
bandits! Se venger sur une pauvre bte!... Doux! doux! mon pauvre Mogiz,
on va te dbarrasser de tes liens.

Il s'tait agenouill auprs de l'animal, tapotant son poitrail d'une
main pour le faire tenir tranquille, tandis que, de l'autre, il tirait
son couteau pour trancher la corde...

--Feu! commanda Boishardy.

Le fermier tomba  la renverse, le crne fracass.

Une des balles avait travers l'orbite droite.

--Est-ce vis, ! ricana le chef de bande en montrant  ses acolytes le
globe de l'oeil qui pendait.

Penn-Dr dpouilla le cadavre de ses vtements. En mme temps
Fleur-d'pine enlevait au cheval son entrave qui allait servir 
crucifier le tratre.

Mogiz partit en trbuchant, comme une bte saole.

Et le fermier, dont le froid racornissait dj les chairs, fut hiss sur
la croix et amarr  l'arbre de granit.

Avec la pointe d'un stylet, Boishardy grava un peu au-dessous des seins
le nom de Judas. Il apporta  cette sinistre besogne l'application d'un
calligraphe, toute sa _mastria_ de sculpteur en peau humaine.

A la mme heure, l-bas, dans la cuisine que blanchissait le jour,
l'enfant de Keralzy, extasi, disait  sa mre:

--Si tu l'avais vu, _mamm_!... Comme sa figure tait imposante et
belle!... Je n'ai pas eu de peine, va,  deviner que c'tait lui
Balthazar, le Mage fils de Japhet. Les deux autres, quoique rois eux
aussi, avaient l'air de n'tre que ses serviteurs... Que de cadeaux,
hein! que de cadeaux!... Tu avais raison, _mamm_, il ne faut jamais
dsesprer!... Je suis bien ddommag cette fois de tous les Nols o je
n'ai rien eu!...

Et, embrassant avec ferveur le christ d'ivoire, il murmurait dans un
transport de reconnaissance:

--Bni sois-tu,  Dieu! et bni soit celui qui m'est venu visiter en ton
nom!...




LA NOL

DE JEAN RUMENGOL


I

Jean Rumengol tait de son mtier chanteur de chansons.

La race disparat, hlas! de ces vagabonds inspirs qui jadis peuplaient
les routes de la Basse-Bretagne. Ils s'abattaient sur le pays, au
printemps, comme une joyeuse vole d'oiseaux. Ils abondaient surtout aux
pardons. Ils y arrivaient la veille, le soleil dj couch, avec leur
havre-sac en peau de veau bourr de chansons, de _gwerzes_ dolentes et
de _snes_ dlicieuses. Ils passaient la nuit accroupis sur les bancs de
pierre du porche ou allongs dans l'herbe du cimetire, entre les
tombes. Et ils dormaient l, paisiblement, le visage tourn vers les
toiles. La lumire du matin faisait tinceler leurs haillons que la
rose avait saupoudrs de diamants. Soudain, ils se levaient de terre,
secouaient--comme ils disaient--leur pauvret, et s'gosillaient  qui
mieux mieux, avec des voix allgres d'alouettes. Jeunes gens et jeunes
filles, venus pour la messe matinale, faisaient cercle autour d'eux.
Entre deux couplets, le chanteur brandissait au-dessus de sa tte une
poigne de feuilles volantes, de pages rugueuses, grossirement
imprimes, mais en qui bruissait l'me enfantine et si charmante des
vieilles posies primitives.

Qui veut la _gwerze_? Qui veut la _sne_?... _Daou guennek!_ Deux
sous!...

Et des mains se tendaient. Et on se l'arrachait, ce papier de
chandelle. Et les gros sous pleuvaient dans l'escarcelle de l'homride
bas-breton! Ils n'y sjournaient pas longtemps. Chanter donne soif.
Puis, c'tait bien le moins que, en l'honneur du saint du lieu, l'on se
permt quelques libations  la mode antique. Avant la fin du jour, les
bons ades avaient bu autant de chopines qu'ils avaient vendu de
chansons.

C'taient de vrais enfants de Sans-Souci; ils aimaient  s'en aller les
poches vides, comme ils taient venus. On ne les en blmait point, dans
ce temps-l. Leur facile imprvoyance semblait aux gens toute naturelle.
On les regardait un peu comme des tres  part, qui n'avaient pour
fonction dans la vie que de perptuer parmi les Bretons le culte des
vieux chants, d'en composer de nouveaux suivant les formules consacres,
et d'gayer, en les rpandant par le pays, la misre si dure  porter
des pauvres laboureurs d'Armorique.

Hommes bnis, on les accueillait partout avec une sorte d'empressement
superstitieux et comme des htes de bon prsage. L'hiver, quand ils
apparaissaient au seuil des fermes, leur havre-sac dgouttant de neige,
leur barbe hrisse de glaons, vite on se serrait autour de l'tre pour
leur faire place  l'air du feu; souvent mme l'aeul se levait de son
fauteuil de chne et les contraignait de s'y asseoir. Lisez la ballade
de Kerglogor, telle que M. Luzel l'a conte, et vous verrez comme on
leur faisait fte! Crpes de bl noir, chtaignes bouillies, et le
_flip_ dlieur de langues! Ah! les chanteurs de chansons avaient en ce
temps-l toute la Basse-Bretagne pour famille. Pas un vaisselier o ils
n'eussent leur cuelle; pas une maison o leur _couche_ ne ft toujours
prte, dans la chaleur saine de l'table, auprs des chevaux ou des
boeufs... On n'et pas vu alors un Jean Rumengol, le plus habile ouvrier
de vers qui ft jamais, errer trois jours et trois nuits dans la
campagne gele, sans un bouchon de paille o appuyer sa tte et, qui pis
est, sans une crote de pain  se fourrer dans le ventre.

--Malheur de Dieu! faut-il que tout soit chang, les temps et les
mes!...


II

On l'avait trouv, petit enfantelet nouveau-n envelopp de mauvais
langes, un matin de la Saint-Jean, au pied du pilier de la Vierge dans
l'glise de Rumengol. De l ses nom et prnom.

C'est une coutume en Bretagne de vendre aux enchres les cendres qui
restent des feux allums en l'honneur de Monseigneur saint Jean. Ces
cendres ont des vertus miraculeuses. Elles assurent  qui les rpand sur
sa terre des rcoltes extraordinaires. C'est dire qu'on se les dispute.
Qui les veut avoir y doit mettre le prix. Le produit de la vente a sa
destination toute marque: on l'emploie  faire clbrer des messes
expiatoires pour les dfunts de la paroisse; il va grossir le casuel du
desservant.

Mais, cette anne-l, les gens de Rumengol drogrent  l'usage
traditionnel, et cela sur la proposition du recteur lui-mme. Il fut
convenu que pour cette fois l'argent des cendres serait consacr 
payer la mre-nourrice qui voudrait bien se charger de l'enfant
d'aventure.

Une femme se prsenta, au refus de plusieurs autres que le recteur avait
sollicites d'abord: une pauvresse, une veuve de matelot qui passait
pour innocente. Elle habitait une misrable chaumire d'argile au haut
d'une lande, du ct d'Hanvec. C'est l qu'elle emporta Jean Rumengol
roul dans son tablier. Elle l'y nourrit du lait d'une chvre qu'elle
avait. Pour l'endormir elle lui chantait des bouts de complaintes, des
_gwerzes_ d'une inspiration sauvage dont sa mmoire avait retenu des
lambeaux.

Elle avait une voix trangement mlodieuse. On l'invitait souvent aux
veilles d'alentour, rien que pour l'entendre chanter. L'enfant grandit,
berc par ces mystrieuses mlopes qui ressemblaient  des
incantations. De bonne heure, une me musicale s'veilla en lui. Puis,
cette croupe de pays o il demeurait avec sa mre-nourrice tait comme
hante par les vents, par ces grands bruits d'orgues qui emplissent la
Bretagne de leurs mugissantes harmonies. Ils branlaient la hutte,
rveillaient en sursaut l'adolescent, dans son lit de fougres, lui
criaient:

Viens donc avec nous! nous sommes les divins nomades, les voix
errantes, les bouches sonores de l'air. Nous t'apprendrons les rythmes
ternels. Tu seras notre disciple bien-aim. Nous soufflerons en toi
notre esprit. Nous t'enseignerons les seules choses qui vaillent la
peine d'tre sues, le mpris des vains labeurs o s'immobilisent la
pense des hommes, l'amour des libres espaces, dont vcurent les
anctres, et la douce contemplation des toiles qui les enchanta.
Suis-nous Jean Rumengol!

Un soir, il les suivit.

La mre-nourrice lui fit de graves adieux. Elle lui passa au cou une
mdaille de plomb o se voyait en pied la Vierge de Rumengol, avec ses
doigts fins qui se prolongeaient en rayons.

--C'est le portrait de ta marraine, dit-elle, quand on t'a trouv prs
de son pilier,  l'glise, elle te souriait ineffablement. Puisse son
sourire t'accompagner et tre dans toute ta vie comme une lumire!

L-dessus, Jean Rumengol s'enfona dans la nuit.

C'tait le temps o la terre bretonne est en fleurs, o des odeurs de
paradis lointains semblent se mler  l'haleine des choses. Le jeune
homme marcha devant lui, au hasard, du ct o soufflait le vent, tout
tonn de sentir trembler dans son me le reflet des toiles qui
brillaient l-haut.

Et ds lors il erra, semant  plein gosier les beaux vers, lchant 
travers l'Armorique les vols perdus de strophes qui se nichaient
d'elles-mmes dans les mmoires. Il eut son heure de popularit. En
Cornouailles, en Trgur, en Golo, on le salua comme le matre des
chanteurs. On l'avait surnomm _costik ann od_, le rossignol des
grves, parce qu'il voyageait de prfrence le long des ctes et se
faisait surtout entendre dans les hameaux marins. Non qu'il ddaignt
l'intrieur, le pays de l'Argoat[15], o fument, sous le couvert des
bois, les cabanes trs primitives des sabotiers. Mais la mer l'attirait.
Les vents lui avaient racont sur elle des histoires merveilleuses. Il
la savait peuple de villes profondes, immenses, engourdies et non
mortes. D'ailleurs, il l'aimait pour elle-mme; elle tait si bleue, si
verte, si rose, de nuances si adorables, d'un charme si ondoyant!

  [15] On appelle ainsi, plus particulirement, toute la Cornouaille des
    monts d'Arre dont les pentes sont encore couvertes de bois.

Et c'tait presque toujours elle qu'il chantait. Il la nommait sa
douce. Il disait ses rires et ses colres soudaines. Il la clbrait
comme l'pouse du ciel et comme la mre du monde. Aussi les tribus
grouillantes de pcheurs qui pullulent sur le littoral armoricain se
pressaient-elles autour de lui, avides de l'our. D'un bourg  l'autre,
on se signalait sa prsence. On allumait sur les hauteurs de grands
feux, et cela voulait dire:

--Petites voiles brunes, parses l-bas, au large de la cte, revenez
vite!... Jean Rumengol est parmi nous!...

Et vite, vite, les petites voiles brunes rentraient au port...

Oui, ces triomphes-l, Jean Rumengol les connut nagure! C'taient les
belles annes. Depuis, hlas! tout avait chang, tout, les tres et mme
les choses. Si bien que Jean Rumengol n'tait plus qu'un tranger dans
son propre pays. Des gens venus de _Bro C'hall_, dans des chariots
monstrueux trans par des btes en fer, avaient envahi la contre, la
bouleversant de fond en comble.

Au lieu des petites maisons basses de pcheurs, toutes grises et comme
sculptes dans les roches qui les abritaient, ce n'taient maintenant,
au bord des grves, que btisses bizarrement peinturlures, auberges
immenses plus somptueuses que des glises, o foltrait du matin au
soir, et souvent du soir au matin, une population aux allures vives et
bruyantes, pour qui le plaisir semblait tre l'unique affaire, et qui
poussait l'irrvrence jusqu' badiner avec la mer sacre. Le solennel
silence des ctes bretonnes fut d'abord scandalis de tout ce tapage.
Mais on n'y pouvait rien. Les rochers, ces grandes figures de pierre,
ces aeux du monde, dont aucun profane n'avait encore troubl le rve,
se virent soudain mis en pices, dbits en moellons. Quelques-uns,
dit-on, chapprent cependant au carnage, par l'exil. Des femmes de
matelots, des ramasseuses d'paves, affirmrent les avoir vus s'loigner
par le chemin des eaux, en une longue procession, puis disparatre du
ct de l'Ouest, dans la brume. On considra cela comme un intersigne
annonant la mort de la vieille Bretagne. Bien des coeurs se serrrent 
cette ide. Jean Rumengol en fit une complainte tragique, et, quand il
la chantait, il avait des sanglots dans la voix.

Mais son cri d'alarme venait trop tard. Dj les Bretons s'taient
laiss prendre aux subtiles sductions des gens de France. Peu  peu ils
avaient adopt d'abord leurs vices, puis leur accoutrement, et enfin
leur langue. De sorte que Jean Rumengol prchait  des oreilles qui ne
voulaient plus entendre. Les lamentations de Jrmie ne trouvrent pas
d'cho. Les vieillards hochaient la tte d'un air rsign, passif. Les
jeunes clataient de rire au nez du barde. Les personnes senses lui
disaient sur un ton de piti mprisante:

--En vrit, nous cherchons vainement  comprendre pourquoi vous geignez
ainsi. Ce que vous appelez un mal est le plus grand des biens. Non
seulement les hommes de France ne complotent point la mort de la
Bretagne, ils la ressuscitent au contraire; ils lui ont apport la
connaissance des choses utiles, la prosprit, la vie!...

Pcheurs et laboureurs faisaient _chorus_. Jamais le bl, jamais le
poisson, mme au temps des disettes les plus fameuses, n'avaient atteint
des prix aussi invraisemblables.

A ceux qui parlaient de la sorte, Jean Rumengol ne rpondait rien. Il se
contentait de leur tourner le dos. Il ne les considrait plus comme des
Bretons, comme des hommes de sa race. L'amour du lucre tait entr dans
leurs mes. Il n'avait plus rien de commun avec eux. Hlas! jour par
jour il dut assister, tmoin irrit mais impuissant,  cette agonie de
son pays,  cette dchance de son peuple. Il n'en continua pas moins de
promener  travers les hameaux sa haute silhouette, ses longs cheveux
grisonnants, sa face rase, creuse, macie, et sa parole amre de
Savonarole bas-breton. Il semblait le spectre du pass. On ne tarda pas
 le trouver importun. On le traita de fou, de vieux rveur.

--Oui, rveur! ripostait-il. Voil pourtant o vous tes tombs. Ce nom
dont vos pres se faisaient gloire est devenu une insulte sur vos
lvres.

Les seuils se fermrent  son approche. Les chiens lui montraient les
dents et les enfants lui jetaient des pierres. Un jour qu'il cheminait
par le Lon, il se prsenta dans dans un manoir o jadis son couvert
tait toujours mis  la meilleure place. Mais, depuis qu'il n'y avait
paru, l'_ancien_ du lieu tait mort. Son fils an, le matre actuel,
dvisagea le pote nomade:

--Que te faut-il, mendiant?

--Du pain, pour l'amour de Dieu.

--Quand tu l'auras gagn! fit l'homme.

Et il lui proposa de l'ouvrage, du chanvre  teiller. Pour le coup, Jean
Rumengol eut dans les yeux une telle flamme de haine que le Lonard
recula, pouvant. Il ne se rassura qu'aprs avoir vu le vieux vagabond
franchir la porte, du pas chancelant d'un homme ivre. Car il chancelait,
le pauvre Jean; sa colre s'tait comme fondue subitement en une
dtresse infinie. Il venait de prendre conscience de son inutilit dans
un monde qui prtendait faire des teilleurs de chanvre avec les
chanteurs de chansons.

Il marcha dsormais au hasard, ou plutt  l'abandon, comme une chose
inerte, comme une barque en drive, ne chantant plus, marmonnant des
paroles sans suite, l'me jonche d'un tas d'inspirations mortes. Il
traversa Rumengol sans savoir, et nul ne le reconnut, tant il tait
cass, fltri. On tait en dcembre. Il voulut grimper une dernire fois
au Mnez-Hom, pour saluer de l-haut la mer grande, embrasser d'un
regard suprme l'horizon de la terre d'Armor, et puis rendre aux vents
l'esprit chanteur dont il lui avaient confi la garde, les No-Bretons
n'en ayant plus que faire.

                   *       *       *       *       *

Sur le flanc du Mnez est une pyramide de pierres brutes qu'on appelle
dans le pays le _Bern-Mein_[16]. Un roi, dit-on, est enterr sous ce
_cairn_. Jean Rumengol se laissa choir au pied de cette tombe primitive.
Depuis trois jours et trois nuits il n'avait mang. Il ferma les yeux,
pour ne plus rien voir, pas mme les toiles. Une torpeur l'envahit.
Dieu merci! pensa-t-il, c'est la fin!

  [16] Le tas de pierres. Cf. _La lgende de la mort chez les bretons
    armoricains_, l'Ame dans un tas de pierres.

Tout  coup, des bruits perdus de cloches prirent leur vole dans le
vaste silence.

Il sentit leurs ailes battre contre ses tempes. Et les cloches lui
crirent aux oreilles, joyeusement:

--Rveille-toi donc, Jean Rumengol. Oublies-tu que c'est Nol?...


III

C'tait nuit de Nol, en effet. Les cloches joyeuses disaient vrai.

Mais qu'est-ce que cela pouvait bien faire au vieux barde, cette
allgresse de la terre pour la naissance de l'Enfant-Dieu? Est-ce que
cela empchait que la Bretagne ft mourante et qu'il et lui-mme soif
de la mort?

Voici que la chanson parse des cloches lui apparaissait comme une
dernire ironie, comme un dfi suprme jet au grand deuil qu'il portait
dans l'me. Il leur en voulait de carillonner si allgrement, alors
qu'elles eussent d tinter le glas.

Mais les cloches n'en continuaient pas moins leur chanson. Elles y
mettaient une sorte d'acharnement, et l'on et jur, sur ma foi,
qu'elles n'en avaient qu'aprs Jean Rumengol. Elles tournoyaient
au-dessus de sa tte, bourdonnaient  ses oreilles, le houspillaient
presque, et quand les unes taient lasses, d'autres survenaient, comme
si toutes les cloches de la chrtient se fussent donn rendez-vous sur
le Mnez-Hom.

--Jean Rumengol, rveille-toi! Lve-toi, Jean Rumengol! Jean Rumengol,
c'est Nol!

Nol! Nol! En chantant cela, elles avaient des voix si pntrantes, si
douces, que, malgr lui, Jean Rumengol sentait tout son vieux corps
tressaillir d'aise. Comme  l'appel des cloches du dehors, des cloches
intrieures s'branlaient en lui-mme, dans le crpuscule de ses
lointains souvenirs. En vain il s'efforait de ne les entendre pas.
Elles l'emplissaient d'une victorieuse vibration qui retentissait dans
tout son tre. En vain il tenait ses paupires obstinment closes. Les
_Nols_ anciennes repassaient devant ses yeux, vtues de leur robe de
neige, et derrire elles dfilaient de souriantes images.

Il voyait, quoi qu'il ft, les petites routes rustiques poudres de
blanc, la nuit sainte, d'un bleu trange, d'un bleu surnaturel; les
toiles en marche dans le ciel, tincelantes et comme ravives. Puis
c'taient des processions d'humbles gens, des processions de laboureurs,
de ptres, de jeunes servantes et de vieilles filandires,
s'acheminant--ainsi qu'au temps de l'vangile--vers la crche
symbolique, pour y contempler le roi Jsus couch sur la paille entre
des boeufs. C'tait encore l'glise de la paroisse, ses piliers courts
et trapus, son autel radieux, son peuple de cierges, l'air de bonne
humeur qu'avaient les statues des saints sous les caresses inaccoutumes
de toute cette lumire qui les allait chercher jusqu'au fond de leurs
niches et faisait rayonner leurs durs visages.

Quelle que ft l'glise et quel que ft le desservant, Jean Rumengol,
cette nuit-l, avait toujours sa stalle rserve dans le choeur. Et,
quand le prtre avait clbr les trois messes, le chanteur pontifiait 
son tour. Debout, ses longs cheveux de Celte pandus sur ses paules,
les mains appuyes  son bton de plerin, il entonnait en un breton
quasi biblique une hymne de circonstance, improvise le jour mme. Il
chantait d'une voix lente, un peu rauque, mais avec un accent si profond
qu'il vous prenait l'me. Il commenait en se comparant au mage ngre,
pauvre souverain d'une race ddaigne; il disait comment une jeune
toile l'tait venu rveiller l-bas, dans les solitudes du dsert: il
n'avait pas de prsents  apporter au Dieu nouveau, mais tout de mme il
s'tait mis en route pour le saluer avec un esprit soumis et un coeur
parfait. Il dposerait  ses pieds sa dtresse, la seule chose qui ft
 lui... Ici, Jean Rumengol faisait une pause. Puis, en une cantilne
nave, il voquait la gracieuse apparition de la Vierge-Mre. Il tait
rest le dvot de sa marraine. Il trouvait pour parler d'elle un
langage divin et cependant familier. Il la montrait s'avanant par la
rue d'un pas alourdi par sa grossesse sacre[17]. Il dcrivait Bethlem,
ses maisons de chaume, les fumiers au seuil des portes, des gens
attabls dans les auberges, un vrai village breton par une aprs-midi de
dimanche, et Joseph frappant  un cabaret dont l'htelier avait un fils
_clerc_, et le fils clerc intercdant auprs du pre avaricieux pour
qu'il loget gratuitement, au moins dans son table, la douce compagne
du charpentier. Venait ensuite quelque merveilleuse histoire, tmoignant
du pouvoir de Marie, celle par exemple de Berta l'infirme qui n'avait
aux paules que des moignons et  qui des bras poussrent pour qu'elle
pt emmailloter l'enfant Jsus[18]...!

  [17] Un Nol breton dit: _He c'hof ganthi beteg hi daoulagad_ son
    ventre montant jusqu' ses yeux cf. _Soniou Breiz-Izel_, t. II.

  [18] Cf. plus haut _Ndlek_.

Ah! ces Nols d'antan!

Jean Rumengol vous avait une faon  lui de dire les choses. On croyait
y tre. Il vous transportait par del les espaces, dans la bourgade
galilenne, en ce grand soir de la Nativit. Ou plutt, c'tait sous vos
yeux, l, dans la vieille glise bretonne presque aussi nue, presque
aussi branlante qu'une crche, que le _Mabik_[19] naissait. Son image de
cire semblait vivre. On respirait sa dlicieuse haleine. Sous les votes
basses,  l'entour des piliers, malgr les bises de dcembre et la
silencieuse tombe de la neige au dehors, il courait des souffles
tides, l'odeur rchauffante du printemps chrtien. Les ptres, les
laboureurs pouvaient se figurer qu'ils assistaient rellement  la venue
du Messie, mais d'un Messie breton, en quelque sorte, tant ce Jean
Rumengol excellait  tout bretonniser, mme Dieu.

  [19] L'enfantelet. Les Bas-Bretons dsignent ainsi l'Enfant-Jsus, des
    Italiens l'appellent de mme le _bambino_.

Aussi, quand le pote avait termin son _przec_, son sermon chant,
c'tait  qui l'hbergerait pour le reste de la nuite; c'tait  qui
l'emmnerait par les petites routes poudres de blanc vers la ferme
lointaine, perdue et comme ensevelie dans le mystre de la campagne.
Hommes, femmes, enfants lui faisaient cortge. Il semblait que ce ft un
prophte, un personnage prestigieux. Et, de fait, il avait en lui l'me
des anciens mages. Il avait approch Dieu, ce misrable, et ses haillons
en restaient comme embaums. Pendant le trajet, on le suppliait de
prcher encore, et il se remettait  chanter la _gwerze_ de Jsus,
dans le silence solennel de la nuit. Son bras, lev dans un geste
grandiose, dans un geste de semeur, rpandait autour de lui la bonne
nouvelle. Sa voix roulait plus vibrante dans l'air glac. Sur les
talus, les chnes penchaient pour l'couter, leurs torses macabres; les
chiens de garde oubliaient d'aboyer; les boeufs, dans les tables,
meuglaient doucement; la mer mme, ensorcele, suspendait sa plainte
ternelle.

Jean Rumengol chantait tout le long du chemin. A la ferme, la veille se
continuait jusqu' l'aube. Un tronc d'arbre brlait dans le foyer, et le
noble vagabond, assis dans l'tre, tait comme envelopp d'une aurole
de feu.

Le Jean Rumengol de ces temps-l se sentait investi d'une mission, d'un
sacerdoce. Il ouvrait dans l'imagination des humbles de hautes
perspectives. Il les aidait  voir le ciel. Il faisait passer devant eux
le mirage des paradis futurs auxquels il croyait ardemment. Il tait
vraiment aptre. Il avait le don des grands rves qui seuls font vivre
les mes, et, aprs avoir ptri ce pain d'lection, il avait joie  le
partager avec la foule.

... Mais  quoi bon le boulanger dsormais, ce pain azyme, puisque les
Bretons en taient las?

Taisez-vous, taisez-vous, cloches des Nols anciennes! Jean Rumengol est
de trop parmi le monde d' prsent. Laissez-le mourir de sa belle mort,
avec la neige pour linceul et pour oreiller le tombeau d'un roi.
Soyez-lui compatissantes,  cloches. Ne l'obligez pas  dclore ses
yeux. Il les rouvrirait sur un pays vide et dsenchant. Piti pour le
vieux barde! Il a jadis magnifiquement interprt vos voix. Faites comme
les vents, ses premiers matres. Ne sonnez que pour l'endormir!...


IV

--Lve-toi, Jean Rumengol! Lve-toi!

Elles sont obsdantes, ces cloches. Mme sur le Mnez-Hom, il est dit
qu'on ne peut mourir en paix.

Combien vaste pourtant est la solitude, et combien sauvage! C'est 
peine si en avril les bergers osent y faire patre leurs moutons
rcalcitrants. L'herbe y est amre, rase et rousse. En dcembre, il est
morne, ce promontoire, avec ses deux croupes jumelles, galement
chauves. Entre les deux se tapit une chapelle sous le vocable de Sainte
Marie, un de ces sanctuaires bretons qui sont comme des gurites bties
par la pit populaire le long des ctes.

Du haut de ces oratoires, les vieux saints d'Armor veillrent longtemps
sur le pays, montrent autour de la Bretagne une sorte de garde sacre.
Saints marins, pour la plupart, ayant encore dans quelque coin de leur
chapelle l'auge de pierre o jadis ils navigurent, leurs sanctuaires
taient comme des smaphores pars sur les hauts lieux. Et, de ces
smaphores mystiques, les Maudez, les Guvrok, les Kirek, les Guennol,
les Kadok, les Beuzek et tant d'autres taient les guetteurs ternels.
Ils rassuraient les hameaux de pcheurs dont les masures inquites
aimaient  se blottir  leur pied.

Mais leur vigilance protectrice s'tendait bien au del. Elle rayonnait
sur la mer mme, jusqu'aux extrmes confins de l'horizon des eaux. Elle
enveloppait d'une atmosphre de calme et de scurit les vaillantes
petites barques voues  l'aventure quotidienne. Ds qu'il y avait
menace de gros temps, la cloche de la chapelle se mettait d'elle-mme 
tinter. Et ce signal si menu, si grle, semblait se prolonger 
l'infini; il dominait la sauvage chanson du vent, la chanson plus
sauvage de la houle; il se propageait, sonore, au sein de la brume la
plus paisse. Et les barques lointaines faisaient force de voiles vers
la terre. Tel un troupeau que la trompe du berger rassemble, elles
rentraient dans les anses de la cte, comme des vaches  l'table. Les
quipages, pour remercier le saint, entonnaient son cantique. Ces rudes
voix d'hommes taient douces  entendre, le soir, dans les troits
chemins caillouteux, rythmes par la cadence lourde des sabots. Debout
sur les seuils, les femmes les coutaient venir, en tricotant, et dans
leur me aussi s'levait un chant ineffable, une reconnaissante action
de grces...

Que de fois Jean Rumengol avait t tmoin de ces retours!

Plus encore que les saints patriotes, comme les appelle Albert le
Grand, la Vierge tait chre aux Bretons du littoral. Sur tous les caps
ils dressaient son image; ils lui btissaient des _maisons_[20] de
pierre sculpte, avec des clochers lgants qu'on prendrait de loin pour
de fines robes de dentelles en granit suspendues entre terre et ciel.
Ils l'invoquaient sous de multiples noms, les plus potiques, les plus
tendres. Ils la nommaient Madame Marie la douce, Vierge de
Bonne-Nouvelle, Fleur blanche de la mer. Pendant les tourmentes, ils
la voyaient marcher, vtue de lumire, sur les flots. Elle ouvrait
devant les bateaux des routes d'argent clair. Le seul frlement de sa
longue jupe apaisait la colre des vagues; la tempte lui obissait avec
une docilit blante de mouton.

  [20] _Ty ar Werc'hs_, la _maison_ de la Vierge. C'est ainsi que le
    langage populaire dsigne la plupart des chapelles qui ont la Vierge
    pour patronne.

C'est du moins ce que croyaient fermement les Bretons d'autrefois.

Ils croyaient encore que sainte Marie du Mnez-Hom avait t prpose
par Dieu  la garde des mystrieuses cits qui dorment, enfouies sous
les eaux, au bord des plages armoricaines. Aux temps anciens, avant la
disparition d'Is, elle fut la patronne de cette merveilleuse capitale.
Quand la ville eut t submerge par les flots, Gralon, qui s'tait
enfui sur son cheval gris pommel, avec saint Guennol en croupe, vint
prendre terre au pied du Mnez-Hom. Sur les conseils du moine, il fit
lever au sommet du mont une glise expiatoire, de proportions modestes,
mais qui reproduisait nanmoins en ses lignes essentielles la cathdrale
d'Is. Il s'apprtait mme  faire sculpter une sainte Marie en granit
bleu, toute pareille  celle que la mer avait engloutie avec tout le
reste. Guennol lui enjoignit d'attendre, et momentanment la niche
destine  la Vierge resta vide.

Mais, un soir, les pcheurs de Cast, de Penn-Trz et de Plomodiern ne
furent pas peu surpris de voir une grande silhouette rigide de femme,
que le couchant aurolait d'un nimbe d'or, glisser majestueusement sur
la face des ondes. Elle marchait du pas trange et silencieux d'une
statue. Parvenue  la grve, elle s'engagea dans le sentier de la
montagne, et, le lendemain--qui tait un dimanche--la Vierge d'Is se
dressait en pied dans l'glise neuve du Mnez-Hom. On crut remarquer que
dans sa main droite elle tenait une grosse clef de fer artistement
ouvre. On en conclut que c'tait la clef de la ville noye. Depuis, un
proverbe eut cours, qui disait:

--Si jamais sainte Marie descend du Mnez-Hom, ce sera pour rouvrir les
portes de Ker-Is.

Comme le gland engendre le chne, ainsi le proverbe engendre souvent la
lgende.

Plus tard on raconta dans le pays que la Vierge du mont quittait son
pidestal tous les cent ans, durant la nuit de Nol, pour aller montrer
le _Mabik_ aux cits qui dorment sous les eaux. Bienheureux le vivant
qui se trouvait, cette nuit-l, sur son chemin. La Vierge le priait de
porter l'Enfant-Dieu et l'emmenait  sa suite dans les villes
mystrieuses. Il y assistait  de merveilleux spectacles; il y voyait
des choses si belles que ses yeux en demeuraient blouis pour
l'ternit.


V

Mre-nourrice, aux veilles d'antan, se faisait l'cho de ces naves
histoires, et Jean Rumengol les apprit, tout enfant, de ses lvres.
Longtemps il en fut hant. Mais, vieilli maintenant et dsabus, il n'y
ajoutait plus grande foi. Il savait, hlas! dsormais l'inanit des
lgendes. Il les savait mourantes, comme l'me dlicieuse des anctres
qui les enfanta. Et il les regrettait d'ailleurs assez pour se rsoudre
 ne leur point survivre.

Il voulait mourir, d'abord parce que les rves auxquels il tenait le
plus lui avaient fait banqueroute dans la vie; puis, parce qu'il gardait
l'espoir--ou l'illusion--qu'ils pouvaient se reconstruire dans l'au-del
de la mort.

Dans ce dessein, il avait choisi ce Mnez, le plus farouche sommet de la
_sierra_ bretonne. Il comptait y trpasser solitaire. La mer tout proche
et clbr sa messe funbre, et la nuit, la triste nuit d'hiver, l'et
cousu dans un linceul de neige blanche, de ses doigts glacs et
silencieux. Les grands fauves ont, dit-on, de ces pudeurs: ils se
cachent pour mourir. Jean Rumengol avait dans les veines du sang
d'animal sauvage.

Or, voici que cette nuit se trouva tre celle de Nol; voici que toutes
les cloches se mettaient en branle; voici que, par un fait exprs,
semblait-il, elles accouraient de tous les points de l'horizon  ce
morne promontoire, comme s'attroupent les sorcires au lieu du sabbat.
Sorcires pieuses! Sabbat divin!

Jean Rumengol souleva ses paupires qui dj s'appesantissaient.

Ce qu'il vit alors, je vais tcher de vous le dire.

Les cloches tourbillonnaient dans l'air, sveltes, lgres, lumineuses.
On et dit un essaim de fes. Leurs robes de bronze qui faisaient un
grand bruit sonore taient saupoudres de neige tincelante, comme d'une
poussire de diamants. Les battants se balanaient, furtifs et doux,
ainsi que des pieds de femmes qui dansent. Chose plus trange encore,
elles avaient des figures, de jeunes visages d'un rose de sraphins,
avec des regards limpides couleur de ciel. Leurs chevelures parses
baignaient leurs paules. D'aucunes taient blondes, du blond des
peupliers en automne; d'autres avaient le ton roux des feuilles qui
s'amoncellent au pied des chnes; d'autres taient brunes, au point de
se confondre avec la nuit.

Jamais il n'avait t donn  Jean Rumengol de contempler des formes de
cloches aussi surnaturelles. Il se demandait si ce n'tait pas le rve
de la mort qui commenait  se drouler devant ses yeux. Et, comme ces
chanteuses ariennes continuaient de lui rpter: Lve-toi!, il se
leva...

                   *       *       *       *       *

La vieille glise du Mnez-Hom tait illumine splendidement. Toutes les
toiles du firmament y brlaient comme autant de cierges. Dans la baie
du portail apparut la Vierge en granit bleu, marchant de son pas de
statue vivante. Jean Rumengol la regarda venir. Les toiles la
suivaient, ranges en longues files, comme pour une procession. Dans ses
bras tait le _Mabik_, le Dieu nouveau-n, envelopp de langes qui
avaient t taills sans doute dans les morceaux d'une toile trs
ancienne.

Elle s'en vint droit au barde. Elle souriait de ce mme sourire qu'elle
avait aux lvres le matin o Jean Rumengol, l'enfant d'aventure, fut
trouv prs de son pilier.

--Te voil bien vieux et bien las, mon pauvre Jean! dit-elle, de sa voix
mlodieuse.

Il s'tait jet  genoux, et ne sut que balbutier:

--Ah! ma marraine!... ma bonne marraine!!!...

Elle reprit:

--Pour vieux que tu sois, et si lourde que t'ait t la vie, je dsire,
filleul, que tu m'aides  porter mon fils.

--C'est un honneur dont je suis indigne, marraine, mais je ferai ce
qu'il vous plaira et, o vous voudrez que j'aille, j'irai.

Avec des prcautions infinies il reut l'enfantelet divin. Et aussitt
il sentit courir dans ses veines une flamme trange de jeunesse. Il lui
sembla que tout son tre reverdissait comme au souffle d'un printemps
surnaturel.

--Viens! dit la Vierge.

Jean vit qu'elle tenait  la main une clef de fer. Ils se mirent 
descendre la montagne, dans la direction de la mer. Les cloches
sonnaient, agitant leurs grandes robes de bronze. Le ciel entier
retentissait d'une vibration immense. Les flocons de neige planaient,
comme de lgers oiseaux blancs, comme de toutes petites choses ailes,
vaguement chuchotantes, puis s'abattaient sans bruit, ainsi que les
ptales de fleurs, pour faire un tapis de ouate fine sous les pas de la
Vierge et de Jean Rumengol.

On chemina longtemps en silence.

Le coeur du vieux chanteur de chansons battait  se rompre. Il prouvait
un sentiment d'allgresse ml d'angoisse. Il avait conscience qu'il
allait au devant de quelque magique rvlation.

                   *       *       *       *       *

Il les avait souvent parcourues, de nuit comme de jour, et par des
hivers tout semblables  celui-ci, ces campagnes de Cast, de Plomodiern
et de Plonvez-Porzay qui dvalent en pente douce, avec leurs menues
pices de terre et leurs bouquets de bois, vers la baie de Douarnenez.
Jamais il ne leur avait trouv ce je ne sais quel air qu'elles avaient
ce soir. On les et dites attentives  quelque chose d'insolite qui se
prparait dans l'ombre. Elles taient troubles, elles aussi, d'une
motion mystrieuse. Cela se voyait  l'attitude des arbres, des talus,
et  une sorte de frisson qui agitait le sol mme.

Un grand silence d'attente, une oppression infinie...

Ce qui plus que tout le reste tonnait Jean Rumengol, c'tait de
n'entendre point la chanson coutumire des eaux de la mer qu'il savait
toutes proches. Vainement il les cherchait, ces eaux, entre la
presqu'le basse de Crozon et les hautes falaises du Cap dont la courbe
majestueuse se dessinait nergiquement sur le fond clair de la nuit.

La baie apparaissait comme un immense entonnoir vide. L'Ocan s'tait
enfui. Il devait avoir t refoul l-bas,  des lieues et  des lieues.
On respirait encore son haleine sale, son odeur de saumure saine, si
persistante. Mais, de lui, tout s'tait effac,  moins que ce ne ft
lui, ce nuage d'un gris sombre qui se distinguait  peine dans les
lointains et qui avait une forme de bte cabre, comme sont reprsents
les chevaux dans certains groupes questres. Du moins, son hennissement
sauvage s'tait-il vanoui. La plage, d'ordinaire bruissante, traverse
par des galops de vagues, s'tendait nue, plate, dans sa maigreur de
solitude strile.

Et c'est de ce ct que la Vierge s'avanait.

On marchait maintenant dans les sables. Le _Mabik_ faisait mine de
dormir dans les bras du vieux barde. Mais de ses yeux clos des gouttes
de lumire coulaient.

                   *       *       *       *       *

... Dans cette partie de la grve est un boulis de roches, un pan de
falaise, sans doute, tomb l et que les flots n'ont pu mietter. Des
lambeaux d'argile y sont rests suspendus avec leurs herbes. Cela
ressemble au dernier dbris survivant d'une ruine. Ce sont des blocs de
schiste aux assises rgulires rappelant les constructions primitives,
les maonneries cyclopennes. Un bloc plus massif et comme appuy aux
autres figure assez bien la porte ou mieux la poterne de cette espce de
rempart prhistorique.

Sainte Marie du Mnez-Hom introduisit dans la pierre la clef qu'elle
portait. La pierre roula sur d'invisibles gonds et exhala, en s'ouvrant,
un soupir si doux, si long, si puissant que toute la terre bretonne en
dut tressaillir dans ses entrailles les plus profondes.

--Te voici dans le pays de tes jeunes rves! dit la Vierge  son
filleul, le chanteur nomade.

Jean Rumengol s'tait dj ressouvenu de la lgende. Il avait compris
avant mme que sa marraine et parl.


VI

--Donne-moi l'enfantelet, reprit-elle, et suis-nous.

Elle s'engagea la premire dans l'troit corridor creus  travers la
roche. Jean y pntra sur ses pas. De la vote, des eaux amres
s'gouttaient, et les parois taient luisantes comme des joues o ont
ruissel des larmes. Ce trajet souterrain fut de courte dure. Quand on
se retrouva  l'air libre, Jean ne fut pas mdiocrement dsappoint de
voir qu'il faisait dans le ciel la mme nuit et que la grve tait tout
aussi nue, tout aussi plate.

Elle mentait donc comme les autres, la belle lgende de la Vierge du
Mnez-Hom, puisque le miracle tardait tant  s'accomplir! Dame Marie
devina-t-elle le doute qui assombrissait l'me de son filleul? Elle eut
un sourire trange, un plissement malicieux des lvres.

--Allons, vieux barde, ouvre grand tes yeux!

Ce disant, le visage tourn vers la baie, elle levait en ses bras le
_Mabik_. Maintenant il semblait tout en or, ce _Mabik_. Il agita ses
petites mains, et, de chacun de ses doigts, des jets de feu
s'lancrent, rayant l'espace comme des fuses. Puis il s'cria d'un ton
enfantin, quoique un peu triste:

--En l'honneur de ma naissance, je veux que toute chose morte renaisse!

Il n'eut pas plus tt achev que, dans la plage dserte, il se fit comme
un vaste remuement. O il n'y avait tout  l'heure que sable, monotonie,
strilit, solitude, des maisons surgirent; et plus haut que les maisons
montrent des palais, et plus haut que les palais se dressrent des
clochers d'glises. A la place de la mer disparue, une mer nouvelle
s'pandait, un ocan de toits, une houle d'ardoises bleuissantes, o les
cathdrales avaient une majestueuse immobilit de vaisseaux  l'ancre,
o les flches de pierre pointaient comme des mts.

Une ville, non! Mais un peuple de villes. Elles taient toutes l,
presses les unes contre les autres, les cits dont la tradition
bretonne a perptu jusqu'en notre temps les noms et le souvenir:
Tolente qui fut, dit-on, o est Plouguerneau; Occismor qui fut o est
Saint-Pol; Lexobie qui fut o est le Coz-Ieodet; Ker-Is, enfin, Ker-Is
la somptueuse, dont le spectre domine encore tout le pays de
Cornouailles.

La Bretagne des jours fabuleux ressuscitait, sous la forme d'une
Jrusalem messianique,  l'appel du Messie. L'ge d'or des vieilles
tribus armoricaines revivait.

Jsus fit un signe.

Et voil les cloches de Nol de s'abattre de-ci de-l sur les clochers
de ces villes de rve; les voil de se nicher dans les hautes chambres,
avec leurs longues chevelures blondes ou brunes pendant jusqu' terre,
pareilles  des cordes tresses. Et les toiles errantes de se disperser
dans les maisons, d'allumer une flamme dans les tres, de brler
derrire les vitres, sur les tables, comme les chandelles joyeuses d'un
rveillon. Dans les rues sinueuses, baignes d'une lumire lysenne qui
les faisait ressembler  des sillages de barques, tant elle les
argentait doucement, des ombres commencrent  se mouvoir. Silhouettes
encore indistinctes, mais qui allaient se prcisant.

Ainsi que le lui avait narquoisement recommand sa marraine, Jean
Rumengol avait ouvert tout grand ses yeux. Il n'osait les en croire. Au
fond, il avait peur. Cette ralisation imprvue du plus tenace et du
plus impossible de ses voeux le terrifiait. Il aurait voulu fuir, se
retrouver dans le Mnez, la tte appuye au Bern-Men, chapper
n'importe comment  cette vision tant souhaite des choses d'autrefois,
redevenues actuelles, prsentes, vivantes, trop vivantes! Mais ses pieds
s'taient comme enracins dans le sable. Il tait prisonnier de son
propre songe. Peut-tre qu'en implorant sainte Marie?... Il joignit les
mains, entr'ouvrit la bouche, pour la supplier. Elle avait disparu.
Disparu aussi le _Mabik_.

Il ne restait d'eux que cette grande clart enveloppant quatre villes
mortes qui se mettaient  revivre.

Le barde, en regardant du ct de la terre, constata qu'un mur immense
la lui fermait, un mur noir, impntrable, une cloison sans issue.
Devant lui, en revanche, s'largissait un ventail de rues aux
perspectives indfinies. Il entendait geindre, en s'ouvrant, les volets
ankyloss des boutiques. Des marchands trs anciens, aux figures
jeunettes, paraient les faades de leurs maisons de dfroques
historiques. Les justaucorps en peau d'aurochs se balanaient accrochs
 des clous. Des bijoux barbares flambaient aux vitrines des orfvres.
Une odeur de sanglier rti s'exhalait des chemines et flottait en fume
odorante sur les toits. Des groupes de gens de tout ge et de l'un et de
l'autre sexe s'acheminaient vers les glises, au bruit des cloches
bourdonnantes.

Sur une place, un vieillard inspir chantait. Il avait la barbe drue et
sa chevelure se mlait  sa barbe. Autour de lui faisaient cercle des
gars normes, des filles d'une beaut souveraine. Il chantait dans une
langue rude et cependant trs musicale, dans une langue aux sons
gutturaux que temprait, que voilait une sorte de nasillement triste. Et
il s'accompagnait d'un instrument bizarre, d'une lyre  deux nerfs, l'un
grave, l'autre mordant. Mlope lamentable traverse d'un filet
d'ironie.

Ce que cet homme disait  cette foule, Jean Rumengol voulut le savoir.

Il oublia tout le reste, sa peur mme, et s'lana, tte baisse, au
coeur des villes englouties, par la premire voie qui s'offrait  lui.


VII

Arriva-t-il jusqu'au chanteur, son lointain anctre? Sut-il comme il se
nommait? si c'tait Talisinn, Marzinn ou Gwenc'hlan?... Apprit-il de
lui le pome  la fois religieux et sceptique qui dut,  l'origine,
bercer notre race? S'endormit-il, aprs l'avoir cout, sur une pense
de confiance ou dans la torpeur rsigne du dsespoir? C'est ce que
l'histoire de Jean Rumengol ne rvla jamais.

                   *       *       *       *       *

La vieille femme qui me l'a conte demeure  Port-Blanc, dans les
Ctes-du-Nord. Elle connut en sa jeunesse le barde cornouaillais, dj
vieux. En guise d'pilogue, elle ajoutait ceci:

--J'imagine que Jean Rumengol prit son rve pour une ralit. Il avait
le culte de la Bretagne ancienne. Je l'ai vu pleurer, parce qu'il
entendait les petits garons de l'cole primaire converser entre eux en
franais. Il n'aimait pas les nouveauts. Et c'est pourquoi les
gnrations nouvelles ne l'aimaient point. Si vraiment la Vierge l'a
fait vivre, durant la nuit de Nol, dans Ker-Is, elle a rempli son voeu.
Peut-tre y choqua-t-il son verre contre celui d'Ahs. Il s'en rjouit,
j'en suis sre, et ce fut sa dernire joie. Ahs, vous le savez, c'est
le symbole de la Bretagne qu'on jette  la mer comme un bagage
encombrant. Ainsi les Franais, les Galls, se sont dbarrasss de nous.

Le lendemain de cette nuit-l, le cadavre du chanteur de chansons fut
repch au bout d'une gaffe par des hommes de Douarnenez. Faut-il croire
que l'Ocan, la grande bte cabre, s'tait venge sur lui? On le dit.
Mais, en dpit de l'Ocan, la Bretagne que Jean Rumengol aima se survit
au sein de l'Ocan mme. La mer a beau faire, elle est grosse de nos
villes, comme le monde est plein de notre me. Cela nous suffit!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

... Ainsi concluait la vieille conteuse. Je revois, en reproduisant son
rcit, la chaumire basse o elle le narrait, tout en filant. Le rouet
faisait un bruit trs doux, un ronronnement mlancolique comme une
chanson du pass. La mer poussait jusqu'aux marches du seuil sa plainte
inassouvie.

Et je me reprsentais le cadavre de Jean Rumengol flottant sur les eaux
du large, promenant sur les ctes de l'Armorique, en ses yeux clos de
noy, le mystre de nos lgendes.




A BORD

DE LA

JEANNE-AUGUSTINE


I

C'tait la veille de Nol,  Paimpol, dans le cabaret de la mre Foson.
Un grand feu flambait dans le foyer de la vaste cuisine au plafond bas,
allumant  et l, le long des murs, de petites lueurs claires dans le
cuivre des ustensiles et la faence  fleurs des chopines ou des brocs.
Autour des tables, des hommes buvaient, en attendant l'heure de la messe
nocturne. C'taient tous des _gens de mer_, aux colliers de barbe dure,
pre et grise comme du lichen de roche; on reconnaissait parmi eux les
d'_Islandais_  leur peau bistre,  leurs yeux brillants et fixes,
surtout  leurs voix railles, comme voiles de brume. Les autres
taient pour la plupart des _gomonniers_ de la baie ou des _homardiers_
de Loguivy.

La porte s'ouvrit.

Une bouffe de bise entra et, avec elle, un colosse  barbe brune et
frise,--une tte de dieu assyrien sur des paules immenses.

--Oh!  bbord! cria l'un des buveurs. Par ici, Yvon Floury!

Yvon Floury, le capitaine, eut un calme sourire et vint s'asseoir auprs
de l'homme qui l'avait hl. Celui-ci reprit:

--Puisque nous te tenons et que c'est veille de Nol, tu vas nous
raconter _cela_ tout au long.

--Quoi?

--L'histoire de la _Jeanne-Augustine_.

Yvon Floury demanda une _mocque_ de cidre, passa son norme pouce dans
l'anse de la chopine et trinqua  la ronde avec les compagnons. Il but
d'une seule lampe, puis, promenant sur les poils de sa moustache sa
langue rouge, vibrante et mince comme celle d'un fauve:

--L'histoire de la _Jeanne-Augustine_, grommela-t-il. Il n'y a gure que
moi, en effet, qui vous la puisse conter. De ceux qui taient  bord,
cette nuit-l, je crois bien que je suis le seul survivant...

--C'est pourtant juste!... Il y avait Alain Perrot, n'est-ce pas?

--Mon second: perdu  Islande.

--Il y avait aussi Ludo Guilcher?

--De Plounez. Mon matelot: dcd  Singapour.

--Puis?

--Puis il y avait le mousse... Celui-l, je ne sais pas trop ce qu'il
est devenu.

--Perdu aussi  Islande, murmura quelqu'un. C'tait mon fils.

Il y eut un silence gn.

Jean Carguet, le matre-voilier, se hta d'intervenir:--Dis donc
l'histoire, capitaine Floury!


II

Voil. La _Jeanne-Augustine_ tait une golette de Paimpol.
Contrairement au petit navire de la chanson, elle avait beaucoup
navigu. Un peu vieille, un peu dcatie, avec quelques rhumatismes  sa
grosse membrure de chne,--brave, tout de mme, et pas geignarde. Elle
avait fait jadis les grandes pches; maintenant, on l'utilisait aux
voyages de Norvge, pour les bois. Une demi-retraite. Partie, fin de
novembre, pour Dronthem, elle avait eu,  l'aller, mer douce et joli
vent de surot. Double faveur en cette saison et dans ces parages. Le
retour, en revanche, fut pnible. On n'eut pas plus tt quitt le
_fjord_ que les brumes se mirent  tisser leurs toiles d'araignes entre
mer et ciel. On aurait cru _nager_ dans de la ouate. Air et eau, a ne
faisait qu'un. On flottait dans cette toupe,  l'aveuglette.
Marchait-on? virait-on sur place? On n'en savait rien. Nul clapotis 
l'avant. Comme temps, un crpuscule; un entre-deux de lumire et
d'ombre, ni jour, ni nuit. Pas de vent. Les voiles pendaient grises et
mortes.

--Combien de lieues, capitaine? demanda le second.

--Une trentaine environ.

--Si a continue, nous arriverons  Paimpol l'anne prochaine.

--Ce serait encore de la chance, puisque l'anne prochaine s'ouvre dans
huit jours.

--Au fait, c'est vrai. C'est nuit de Nol,  cette heure...
Rveillonne-t-on?

--C'est une ide. a fera passer le temps...

Yvon Floury appela le mousse:

--Tu vas nous cuire une andouille.

Puis, ayant invit le second et le matelot  descendre avec lui dans la
cabine, il versa trois pleins verres de brandy, pour faire le trou,
avant la ripaille. Ils s'apprtaient  boire  la sant du _Pays_,
lorsque la tte ahurie du mousse se montra  l'ouverture du roufle.

--C'est comme a que tu t'occupes de ton andouille, animal!

--Non, mais... capitaine... c'est que... c'est vraiment
extraordinaire... On dirait qu'on entend tinter des cloches  l'arrire
et  l'avant,  bbord et  tribord...

--Imbcile!

--coutez plutt!

Les trois hommes tendirent l'oreille... Il avait raison, le morveux!...
De tous cts, dans le grand silence mat de la mer, retentissaient,
lointaines encore, mais se rapprochant de minute en minute, de longues
et lentes vibrations pareilles  des sons de cloches mystrieuses. On
et pu se croire sur une des collines du pays de Paimpol, alors que
toutes les paroisses de la cte se renvoient leurs carillons pour
annoncer la venue de l'Enfant-Dieu.

Les gars de l'quipage se regardaient entre eux, sans mot dire,
stupfaits.

Dans la brume paisse, cette musique tait d'une infinie douceur. Elle
tait maintenant toute proche: elle semblait se balancer au large rythme
des eaux.

C'est une tradition, en Basse-Bretagne, que dans la semaine d'avant
Pques les cloches s'en vont  Rome. Les marins se demandrent si ce
n'taient pas quelques bourdons sans cervelle qui, s'tant gars, s'en
revenaient ainsi par le Ple de leur plerinage  la ville du Pape.

Mais en voici bien d'une autre. A mesure que les sons se faisaient plus
distincts, il leur sembla les reconnatre.

--Ma parole! murmura Guilcher, je veux qu'on me coupe le cou si ce n'est
pas l le carillon de Plounez!...

--Et ce timbre clair, fit le mousse, dites si ce n'est pas la petite
cloche de Notre-Dame de Kerfot!...

C'taient en vrit toutes les voix chantantes des clochers du Golo qui
se promenaient l, autour d'eux, dans la tristesse blafarde du
septentrion. Et ils se sentaient le coeur serr d'une angoisse trange.
Que pouvait bien prsager ce _signe_? A la lueur tremblante de la lampe
de cuivre accroche  une des poutrelles de la cabine, ils se voyaient
ples comme des morts.

Ils se dcidrent  monter sur le pont voulant _savoir_.

Le bruit sonore allait toujours grandissant. Mais on ne voyait rien. Les
brumes demeuraient inertes et pendantes. Pas une ondulation dans leurs
vastes plis.

Les hommes s'taient accouds au bordage. Ils changeaient des propos
rapides,  voix basse, comme s'ils eussent t  l'glise. Au fait, ils
y taient,  l'glise, dans l'glise infinie de la mer, toute pleine
d'une impntrable vapeur d'encens.

Le mousse, grimp dans le hauban, poussa un cri perdu:

--Des cierges!... J'aperois des cierges!...

De toutes parts, en effet, presque au ras de l'eau, s'allumaient, ainsi
que des lucioles, des flammes ples qui se mirent  tourner autour du
navire: on et dit une flottille d'toiles merge de la profondeur
diffuse des tnbres. Puis apparurent les colonnes blanches des cierges.
Enfin les bras qui les tenaient se montrrent  leur tour; et, aprs les
bras, des ttes et des paules surgirent. A ces ttes de longues barbes
mouilles pendaient, qu'on et prises pour des gomons-paves. Oh! les
lamentables faces blmes aux traits figs!... Elles se suivaient comme
les gens d'une procession. De leurs lvres entr'ouvertes un chant
s'exhalait; et subitement les cloches se turent. On n'entendit plus que
ce chant, pareil  une plainte,--mlope lente et triste  fendre l'me.
Si faibles que fussent les paroles, on en percevait le sens. C'tait un
nol breton, un de ceux que les petits ptres vont fredonnant de porte
en porte durant la veille sainte. Les hommes de la _Jeanne-Augustine_
se signrent avec une dvotion mle d'pouvante.

Le chant disait:

    Une toile  l'Orient s'est leve;
    Un Dieu nouveau est n pour la terre,
    Pour la terre grande et pour la mer profonde...

Le mousse claquait des dents, l-haut, dans les vergues, et sur le pont
les hommes aussi grelottaient, et ce n'tait point de froid.

Longtemps les ttes dfilrent; longtemps dfilrent, dans le crpuscule
arctique, les petites lueurs ples que faisaient les flammes des
cierges. Parfois elles venaient si prs du bord qu'on distinguait  leur
clart les visages de ceux qui les portaient.

Longtemps, longtemps... oui, cela dura longtemps. Et puis, sans qu'on
st comment tout cela passa, s'effaa, s'vanouit. Il n'y eut plus dans
la nuit qu'une solitude plus vaste et un silence plus mystrieux.

Soudain un craquement se fit dans la vieille carcasse du navire. Les
cordages se tendirent, les voiles s'enflrent comme si la respiration du
vent, jusque-l oppresse par l'attente de ces choses, ft redevenue
libre de se jouer  travers l'espace. A l'avant de la _Jeanne-Augustine_
l'eau se mit  mousser, entonnant la douce chanson de marche. Et les
hommes furent tout heureux de sentir qu'ils vivaient encore, que leurs
mes ne les avaient point quitts. Ils restrent nanmoins prs d'une
heure sans se parler, tant les rflexions qu'ils avaient  se
communiquer leur semblaient inexprimables.

Alain Perrot le premier desserra les lvres.

--J'ai reconnu Jean Guiastrennec, de Penvnan, pronona-t-il. J'tais
avec lui  bord de la _Reine-des-Anges_, quand il trpassa... Mme qu'il
m'a fait un signe avec la main comme pour me dire je ne sais quoi... Ah!
le pauvre Guiastrennec!

--Moi, j'ai reconnu Louis Person, de Plouguiel, fit le capitaine. Il
avait encore la fente qu'il s'ouvrit dans le crne en tombant des
huniers.

--Moi, Antn Lazbleiz, de Pontrieux, s'cria le mousse, mon parrain,
Dieu lui pardonne!

--Moi, dit le matelot, j'en ai reconnu plus de trente.

Il entreprit de les nommer, en comptant sur ses doigts. Mais, au dixime
le capitaine l'interrompit.

--Assez!... Tais-toi!...

Elle tait trop sinistre, cette litanie funbre. Et dire qu'ils avaient
t ports, tous ces noms, par de robustes gars aux poitrines superbes,
taills pour vivre cent ans! Et voici qu'ils ne surnageaient dj plus
que dans quelques mmoires, phmres elles-mmes, ou dans les brves
inscriptions des perdus  Islande qu'on dchiffre  peine sous les
porches des vieilles chapelles, au long des ctes d'Armorique...


III

... Et les trois verres de brandy? demanda quelqu'un dans l'auditoire.

--Nous les vidmes, rpondit le capitaine; nous vidmes mme toute la
bouteille... en rcitant des _De profundis_. Nous _savions_ les uns et
les autres que c'tait la dernire fois que nous trinquions ensemble.

Il ajouta:

--Voil l'histoire de la _Jeanne-Augustine_.

Puis, aprs un silence:

--Vous avez eu tort de me la faire raconter. Je trouve  cette _mocque_
de cidre le got qu'avait, ce soir-l, le brandy...




LA CHOUETTE


Mathias Kervenno, patriarche mendiant, originaire de la fort de
Coat-an-Noz, entre Plougonver et Belle-Isle, m'a fait ce vridique
rcit.


I

En ce temps-l--je vous parle du temps du roi Louis-Philippe--j'tais
sabotier. Vous connaissez Gurunhul, dans la montagne? Notre quipe
campait au pied de la cte qui mne au bourg, sous une majestueuse
futaie dont tous les htres ont t transforms en sabots depuis lors.
Nous composions entre _cousins_ (comme nous avons coutume de nous
appeler dans la corporation) un village d'environ cinq ou six huttes.
Celle que j'occupais avec ma femme--Dieu lui fasse paix!--et nos quatre
enfants, aujourd'hui disperss  travers le vaste monde, s'adossait au
mur d'une chapelle en ruines dont il ne subsistait gure que ce pan de
muraille, un vieil autel disjoint, envahi par les ronces, et,  et l,
quelques soubassements de piliers, ensevelis sous un pais fumier de
mousses, de plantes parasites, de feuilles mortes.

Vers l'est, cependant, derrire l'autel, l'architecture de la matresse
fentre, destine  clairer le choeur, se dressait encore presque
intacte, dcoupant, sur le fond libre d'une avenue, sa rosace de pierres
veuve de ses anciens vitraux. J'aimais beaucoup, le soir, quand on ne
voyait plus assez pour le travail,  venir m'installer l sur le rebord
de granit sculpt, pour songer en paix et fumer silencieusement ma pipe,
loin du bavardage des femmes et des cris des enfants.

Il ne manquait pas de nids de chouettes dans cette vieille btisse
effondre.

Un jour, je ne sais comment, en me hissant  ma place de prdilection,
j'effarouchai une de ces btes qui s'envola de son trou, avec une
plainte si trange que vous eussiez dit un gmissement humain. Le
soleil--un soleil d'hiver,  la lumire aigu et pntrante,--dardait,
au moment de mourir, une flche de feu rougetre parmi les dcombres.
blouie, aveugle par cette lueur, la chouette vint se jeter dans mes
genoux. Je n'en avais jamais vu aucune d'aussi prs, si ce n'est sur les
portes des granges o les paysans, par peur, ont la cruelle habitude de
les crucifier. Celle-ci, tourdie du choc, allait tomber. J'tendis les
mains et je la saisis par les ailes.

Je ne crois pas avoir tenu entre mes doigts rien d'aussi doux que ces
ailes soyeuses, ouates, frmissantes et chaudes.

Je tournai la bte  contre-jour, pour lui pargner l'clat trop vif de
l'astre couchant.

Et, alors, je ne vis plus que ses yeux.

Vous est-il arriv de contempler face  face les yeux d'une chouette?
C'est comme un miroir immense, mais terni; on y devine, vaguement, une
foule de choses mystrieuses; cela ressemble  des trous ouverts sur
d'insondables, d'effrayants abmes. Tout au fond, tout au fond, comme 
des lieues, on entrevoit de larges remuements d'ombres et de clarts. On
dirait des pays, des mers, avec des nuages en marches et des processions
d'tres qui vont, viennent, passent et repassent, jamais les mmes,
ainsi que des personnages de rves, de muets et mlancoliques
fantmes...

Tandis que je regardais la chouette, elle me regardait elle aussi,
tremblante, dominatrice nanmoins, d'un air  la fois imprieux et
triste qui me troubla.

Je me mis  lisser ses plumes, pour la rassurer et peut-tre pour me
rassurer moi-mme.

--Va, va, pauvre animal, lui disais-je, je ne suis pas un homme mauvais.
Je ne veux point te faire de mal. Les sabotiers vivent dans les bois,
dans les solitudes apaisantes, au milieu des silences sacrs de la
nature. Ce sont des mes sereines, pacifiques, quoiqu'ils soient des
manieurs de hache et des abatteurs d'arbres. Ils aiment les oiseaux, qui
leur tiennent compagnie, qui sont, comme eux, les htes de la fort, et
dont la chanson rythme allgrement leur tche. Toi, tu ne chantes point
et tu ne te montres gure. Je te connais nanmoins. Souvent, la nuit,
ton hou! lugubre m'a rveill. Je te sentais perche sur le haut de la
hutte. Et tu inclinais mon esprit vers des pensers graves; tu me faisais
souvenir des anctres morts qui, parfois, dit-on, revtent ta forme,
pour rappeler les vivants au respect pieux de ceux qui vcurent. Tu
passes pour en savoir trs long sur des choses auxquelles les hommes
craignent ou diffrent de rflchir. Moi, ces choses me sont constamment
prsentes. Le lendemain de la vie me proccupe plus que la vie mme...
Tes plumes rousses sont franges de gris: tu es sans doute aussi vieille
que les htres de cette avenue, tu as vu debout cette chapelle dont les
pierres jonchent  prsent le sol. Tu en as entendu les cloches convier
gaiement les gens d'alentour au pardon du saint... Mais le pass est le
pass, n'est-ce pas?

Ainsi je parlais  la chouette, les yeux fascins par ses immobiles
prunelles o scintillaient des points d'or, semblables  des toiles
dans le velours bleutre d'un firmament assombri.

--Or ? me dis-je  part moi, rintgrons cette pauvre aveugle dans son
domicile.

J'cartai les lierres pendants qui voilaient le nid d'o je l'avais vue
s'envoler, et j'allais y dposer l'oiseau, quand les lianes souleves
dcouvrirent, non point un nid quelconque dans une anfractuosit de
muraille, mais bien une de ces _armoires_  double compartiment que les
maons mnagent dans les glises,  la droite du choeur, pour recevoir
les fioles saintes.

Et elles s'y trouvaient encore, les fioles, au nombre de deux, l'une
pour le vin, l'autre pour l'eau, encrasses, il est vrai, prises dans
les trames superposes d'innombrables toiles d'araignes auxquelles
elles avaient probablement d leur prservation. Et, prs d'elles, un
livre gisait, un missel norme, trs ancien, garni de lourds fermoirs de
mtal, avec des moisissures, des lpres, des plaies d'humidit
suppurante, de larges taches de vert-de-gris. La dorure des tranches,
toutefois, apparaissait bien conserve, par places.

La vue du livre me fit oublier la chouette qui s'tait rencoigne
peureusement dans un des angles du rduit.

Il me tenta, ce missel; et je le pris, avec le sentiment, du reste, que
je commettais un affreux larcin, car je le cachai sous ma veste, pour
l'emporter, et m'enfuis  pas de loup, comme un voleur. Je dois ajouter
qu'une vilaine pense m'tait venue,--une pense de lucre. L'ouvrage
datait,  coup sr, de longtemps; et je savais qu'il y avait, 
Belle-Isle, un Anglais, homme excentrique, qui payait au poids de l'or
des bouquins de ce genre, les estimant d'autant plus cher qu'ils taient
plus vieux.


II

Nol tait proche. La veille de la fte, le chef de notre campement me
dit:

--a te ferait-il plaisir d'aller, ce soir,  Belle-Isle?... Il y a un
chargement de sabots  fournir chez Roll Even, le marchand de la
Grand'Rue... Tu pourras de la sorte assister  la messe de minuit dans
l'glise de ville qui sera, dit-on, illumine comme une cathdrale.

J'acceptai avec empressement, non point  cause de la messe de minuit,
quoique j'aie toujours t bon chrtien, mais parce que, par la mme
occasion, je trouverais probablement  vendre le missel  l'Anglais.

Je profitai d'un moment o j'tais seul dans la hutte pour tirer le
livre de la cachette, l'envelopper d'un morceau de toile et le glisser
dans la poche intrieure de ma veste.

Aprs souper, la charrette attele et charge, je fis claquer mon fouet,
et me voil en route.

Il faisait un petit froid vif, qui piquait: je m'entortillai dans ma
limousine, les rnes serres entre les genoux, les mains enfonces dans
les manches de ma veste. Le cheval tait la bte la plus douce et la
plus intelligente qui se pt imaginer. Il entendait le breton, comme
vous et moi, et il suffisait d'un mot pour acclrer son allure ou la
ralentir. La nuit tait claire, une fine couche de givre commenait 
saupoudrer au loin la campagne.

Nous dvalmes au trot la descente de Gurunhul.

Je me laissais bercer au balancement de la charrette, l'esprit perdu
dans ma rverie, supputant le prix que je retirerais du missel,
cherchant ce que je pourrais acheter pour la femme et les mioches avec
cet argent. J'voquais les ides les plus riantes, je tchais  me
reprsenter la joie tonne des miens, quand, au retour, je leur
rapporterais toutes sortes de cadeaux inesprs, comme en ont seuls, 
Nol, les enfants des riches; et toutefois, plus je roulais vers
Belle-Isle, moins je me sentais en gaiet. Une inquitude sourde me
travaillait, un malaise trange, le trouble qu'on prouve quand on va
commettre une mauvaise action.

Soudain je fis un soubresaut. Derrire moi, dans la profondeur sonore de
la nuit, un hou! prolong, plaintif, triste  fendre l'me, venait de
s'lever et, par trois fois, il se rpta, toujours plus long, plus
plaintif, plus triste.

J'cartai ma couverture, saisis les rnes  pleines mains et cinglai le
cheval qui partit  fond de train.

Nous traversions maintenant le coeur de la fort. Des arbres vnrables
bordaient la route, enchevtrant au dessus de nous leurs ramures
dpouilles. Des deux cts c'tait une double range interminable de
troncs noirs, et, derrire ceux-l, il s'en pressait d'autres,
confusment, par milliers.

Pour la premire fois, la fort me fit peur,  moi qui me considrais
comme son fils, n  son ombre, berc dans ses bras centenaires, sur son
sein si moelleux et si embaum,  moi qui vivais en elle et par elle, 
moi qu'elle nourrissait, en vrit, de sa chair mme et de son noble
sang. Oui, j'eus peur de ces grands arbres familiers: je leur trouvai un
air menaant que je ne leur connaissais point; je crus les voir se
pencher, abaisser lentement leurs branches, pour m'arrter au passage;
ils m'apparurent comme un fourmillement muet de grands spectres, et je
sentis peser sur moi la fixit effrayante de leurs yeux.

Oui, de leurs yeux. Car ils avaient des yeux, tous ces arbres. Dans
chaque ft,  la hauteur de la matresse branche, deux prunelles
luisaient, larges, rondes, affreusement immobiles, dardant un clat ple
et comme dcolor.

Le cheval, non moins pouvant que moi-mme, suspendit net son lan, les
jambes raidies, le crin hriss. J'entendis son coeur battre dans ses
flancs,  grands coups; et le mien aussi battait  se rompre.

Je tremblais si fort que j'avais laiss tomber les guides et l'ide ne
me venait pas de mettre pied  terre pour les ramasser... Il y eut
quelques minutes d'une attente indicible. Dieu m'pargne de revivre
jamais ces minutes-l. L'angoisse me serrait  la gorge, m'touffait
presque; une sueur glace me ruisselait par tout le corps.

Qu'allait-il se passer?

J'avais une hte fbrile de le savoir, persuad, d'ailleurs, que ce
serait terrible et que j'en mourrais...

Or, voici que de l'un des arbres se dtacha une grande forme sombre qui
se balana, un instant, au dessus de la route, dans l'espace, puis vint
se poser sur le rebord de la charrette sans bruit. Un flocon de neige ne
serait pas descendu plus doucement.

Je me retournai sur mon sige et je vis prs de moi les deux prunelles
luisantes que j'avais prises pour les yeux de l'arbre.

Je me rappelai, je ne sais comment, une antique formule de conjuration,
retenue d'un vieux conteur de lgendes  demi sorcier.

--Blanche ou noire? Faste ou nfaste? De la part de Dieu ou de la part
du diable? demandai-je.

Une voix faible et dolente me rpondit:

--Je suis la chouette des ruines de Saint-Mlar,  Mathias Kervenno.
Regarde, reconnais-moi, et, puisque tu me fus secourable nagure,
laisse-moi te sauver aujourd'hui... Tu es sur le chemin de ta damnation
ternelle, Mathias Kervenno.

--Je te reconnais, dis-je  l'oiseau de tnbres. Parle: que veux-tu de
moi?

--Tu crois rouler vers Belle-Isle et tu es en marche pour l'enfer.

--Je n'ai pas fait de mal, que je sache.

--Tu as un poids sous l'aisselle, Mathias Kervenno.

Je compris qu'il faisait allusion au missel; la rougeur de la honte me
monta au visage. Je balbutiai:

--Je n'ai dpouill personne. Un vieux livre trouv dans un vieux mur,
est-ce donc un si gros pch?

--coute, Mathias, reprit l'oiseau. Il y a cent ans, jour pour jour,
Saint-Mlar tant alors paroisse, un prtre y clbrait la messe de
minuit. Dj l'office tait termin, et le prtre tait ses ornements,
tout heureux de penser qu'un bon feu l'attendait au presbytre (car il
faisait un froid de loup), lorsqu'une pauvresse, arrive sans doute en
retard, se prsenta  la porte de la sacristie, demandant  tre
entendue en confession et  communier.

--Revenez demain, Brigida, lui dit le prtre, contrari. Je serai ds
neuf heures au confessionnal et vous communierez  la grand'messe.

Deux grosses larmes jaillirent des yeux de la vieille, mais elle n'osa
point insister, fit une humble rvrence et sortit.

Le lendemain,  l'aube, un cantonnier la trouva couche dans la douve,
morte, enveloppe d'un linceul de neige.

Par la faute du prtre, elle n'avait point trpass en tat de grce. Or
ce prtre comparut,  son tour, au tribunal de Dieu, et Dieu lui dit:

--Pour avoir pch de la sorte, tant qu'il restera deux pierres de la
chapelle de Saint-Mlar, ton expiation sera d'y donner la communion, la
nuit de Nol,  toutes les mes errantes!...

Voici Nol, Mathias Kervenno. Les cloches de minuit vont carillonner. Le
prtre est  son poste, les mes errantes se sont rassembles, les
fioles saintes vont tre remplies, mais le livre, Mathias, le livre
n'est plus  sa place... S'il ne se retrouve pas, le prtre ne pourra
clbrer l'office. Il sera quitte pour recommencer cent autres annes de
pnitence, peut-tre... Mais c'est celui qui a emport le missel que je
plains: ce qui appartient aux dfunts devient un instrument de damnation
entre les mains des vivants. J'ai dit, Mathias Kervenno.

Je sortis le livre de ma poche.

--Le voil, murmurai-je. Est-ce  toi qu'il faut que je le restitue?

--Je ne suis qu'une chouette, rpondit l'oiseau. Rapporte-le o tu l'as
pris.

Je ne sais ce que vous auriez fait. Moi je n'hsitai point. Je tirai sur
la bride du cheval qui, lui non plus, ne se fit pas prier, et nous
rebroussmes chemin.

Les figures des arbres, aussitt, me redevinrent amies. Ce n'taient
plus des spectres terrifiants, mais des ormes, des htres, des
chtaigniers, des chnes aux attitudes majestueuses et protectrices. La
nuit avait repris le calme divin qui sied  un soir de Nol, et, dans
mon coeur aussi, une paix douce tait rentre.

Arriv prs du campement, j'attachai ma bte au montant d'une barrire
et je pntrai dans les ruines.

Alors, seulement, je m'aperus qu'un vol immense de chouettes me
suivait. Elles se perchrent sur les branches d'alentour, fixant sur moi
leurs prunelles blafardes qui ne me faisaient plus peur. Je remis le
missel  son ancienne place, bauchai un signe de croix en passant
devant l'autel et m'en retournai vers la charrette. Je m'tais  peine
loign d'une cinquantaine de pas que des chants s'levrent de la
chapelle dtruite,  la louange de l'Enfant-Dieu. En me retournant, je
ne vis plus les chouettes; mais, parmi les dcombres du sanctuaire, une
foule agenouille entonnait l'hymne de la Nativit et un prtre 
cheveux blancs se tenait, les bras tendus, en face du missel ouvert que
lui prsentait un acolyte.

... Hue! Dia!... Le cheval rassur repartit au galop dans la direction
de Belle-Isle. Les carillons de Gurunhul, de Plougonver, de Loquenvel,
de vingt autres paroisses encore se rpondaient  travers la clart
laiteuse de la nuit, sous le scintillement aviv des toiles.

Et j'arrivai  Belle-Isle  temps pour entendre la messe.




LE PUITS DE SAINT-KAD


I

_Puns Kad_,--le puits de Saint-Kad,--je le revois, en crivant ces
lignes, tel qu'il tait aux jours de mon enfance, avec sa margelle
basse, son parapet de pierres moussues et son vieux treuil qui poussait
des gmissements presque humains, dans le silence du soir,  l'heure o
les femmes du bourg, selon l'expression consacre, allaient  l'eau.

C'tait une espce de citerne carre, peu profonde, creuse au milieu de
la place. Dans une des parois s'ouvrait une haute niche, jadis dcore
de la statue du saint. Cette statue, un beau jour, s'tait effondre de
vtust et de moisissure.

--Foi de Dieu! avait dit un loustic comme il y en a tant en Trgor, je
ne m'tonne pas que saint Kad ait donn sa dmission... a n'est pas
gai d'tre le patron d'un puits. Il aura sans doute demand  monter en
grade et  devenir patron d'auberge!...

Ce fut toute l'oraison funbre de la pauvre vieille image, sculpte aux
temps anciens dans un tronc de htre par quelque pieux sabotier
d'alentour. On songea bien  la remplacer, mais plus tard, lorsque la
fabrique serait plus riche. En attendant, des ronces grimpantes, des
fougres aux fines dentelles s'efforaient de cacher de leur mieux la
dtresse de cette niche veuve, o les dbris sacrs achevaient de
pourrir.

Le puits continua de s'appeler _Puns Kad_; mais, de Kad lui-mme,  la
longue, il ne fut plus question...

Entre toutes les mnagres qui s'attroupaient, le soir, auprs de la
margelle et qui s'y attardaient quelquefois des heures  mdire de leur
prochain, sous prtexte d'emplir leurs cruches, Fanta Gouronnec tait la
seule qui se souvnt encore du saint et adresst de temps  autre  ses
tristes reliques dcomposes une salutation mlancolique.

--Je ne dsire qu'une grce avant de mourir, disait-elle souvent: c'est
de voir sur pied le saint Kad tout neuf qu'on nous promet depuis des
annes et qui pourrait bien tre comme le veau de la vache  Tanguy,
lequel devait peser en naissant six cents livres, mais ne naquit
jamais...

Il faut croire que Fanta tait destine  mourir heureuse, car sa prire
fut exauce,  la suite d'une circonstance assez bizarre dont voici
l'authentique rcit.


II

Le meilleur des hommes, Joseph le Saint,--en breton _Ar Zant_,--bon
mari, bon pre, cultivateur consomm, leveur mrite, mais, par
exemple, ivrogne, ah! a, oui, ivrogne pomm!... Plus que sa femme, plus
que ses enfants, plus mme que sa terre et que son btail, il aimait la
boisson. Il fallait lui entendre prononcer ce mot: la Boisson! Il y
avait, dans la faon dont il le disait, de la tendresse, de la pit, de
la dvotion, de la ferveur, quelque chose de mystique et de passionn.
C'tait chez lui un culte qui allait jusqu'au fanatisme. Le _recteur_ de
la paroisse le sermonnait souvent  cet gard.

--Que voulez-vous? rpondait-il doucement. C'est dans ma nature. Je suis
_boissonnier_!

Les nophytes de la primitive glise ne mettaient pas plus d'accent 
professer qu'ils taient chrtiens.

Il se solait  chaque fois qu'il en trouvait l'occasion, c'est--dire
tout les dimanches rgulirement, plus les jours de ftes gardes, et
enfin quand ses affaires l'obligeaient  paratre aux marchs voisins.
Ivresses charmantes, d'ailleurs, qui le faisaient pleurer de joie et lui
versaient dans l'me une infinie batitude. Sa large face candide alors
s'panouissait, rayonnait, sans rien de bestial ni mme de grossier, au
contraire: il en tait comme transfigur. Ses petits yeux vifs avaient
des scintillements d'toiles, et, de ses lvres souriantes, coulaient
des paroles de miel. Pour causer d'affaires, il avait soin d'attendre
qu'il ft gris: il voyait plus clair et se sentait plus retors...

Ce soir-l, veille de Nol, il revenait, au trot de Rouzic, sa jument
rouge, d'une vente de bois faite en l'tude de Me. Cariz, notaire 
Lannion. Il tait content de lui et des autres, content de l'humanit
tout entire. Il avait beaucoup bu, et bu  bon compte, ce qui doublait
son allgresse, ayant acquis pour la bagatelle de cinquante cus un lot
de chne d'une valeur relle de quatre cents francs... Oui dame! pour
cinquante cus il tait devenu, lui paysan, lui fermier, propritaire de
cette magnifique avenue du chteau de Kergloz,--des arbres superbes
comme on n'en trouve plus que chez les nobles.--Fallait-il tout de
mme que M. le comte et besoin de gros sous, aprs avoir _rousti_ les
pices d'or!... Un _boissonnier_ aussi, ce comte, mais un boissonnier
des grandes villes, un boissonnier joueur, fainant et sombre.

--Vois-tu, il y a l'ivrognerie des braves gens et celle des pendards,
expliquait Joseph le Saint  Dall an Dribunr, assis  sa gauche sur
l'unique sige du char  bancs.

Ce Dall an Dribunr tait un vieil aveugle, vivant d'aumnes et clamant:
La charit! de seuil en seuil. En change de l'hospitalit qu'on lui
accordait, dans les greniers ou les tables, il rendait aux femmes le
service de les aider  dvider les cheveaux de chanvre, aux fileries
d'hiver: d'o ce sobriquet de _An Dribunr_ (le dvideur) dont on
l'avait affubl et qui avait fini par se substituer  son vritable nom,
tomb pour lui-mme en oubli. Le Saint l'avait trouv gravissant
pniblement la cte, au sortir de Lannion.

--O vas-tu comme a, Dall?

--A ta voix je te reconnais, Ar Zant... Je vais bien loin, si j'en crois
mes jambes qui me rappellent  tout moment qu'elles ont pass l'ge de
courir les chemins.

--Mais encore?

--A Roquinarc'h, mon fils, chez les Krnavel, puisque cependant tu tiens
 le savoir. C'est mon jour de loger sous leur toit.

--Eh bien! monte. Je te dposerai, presque  leur porte. Tu n'auras que
trois champs  traverser.

Et le vieux s'tait hiss dans le vhicule, en appelant sur Joseph le
Saint toutes les bndictions du ciel. Et celui-ci tout de suite s'tait
mis  lui faire ses confidences.

...--Oui, continuait-il, il y a ivrognes et ivrognes...

--Certes, opinait l'aveugle.

--Toi, Dall, t'es-tu jamais sol?

--Plus d'une fois, oui...  l'auberge du _Cote rien_.

--Hein? Quoi? O est-ce qu'elle est, cette auberge?

--Eh! un peu partout, Dieu merci! Le long des routes, sur les places des
bourgs, dans l'herbe des prs. C'est le tonneau du bon Dieu: chacun peut
y boire. L'eau coule pour tout le monde.

--De l'eau!... Pouah! fit le Saint avec une grimace.

Un sourire malicieux se dessina sur les lvres de l'aveugle, mais que
surprirent seuls les anges qui rdent dans le firmament de Bretagne, la
nuit de Nol... La silhouette d'une maison se profila en noir sur
l'horizon nocturne cribl d'toiles.

Au dessus de l'huis se balanait, dans le vent, une touffe de gui. A
l'intrieur, nulle clart. Les gens, apparemment, dormaient.

Joseph arrta court la bte.

--J'ai soif, dit-il. Nous allons rveiller ce mcrant d'aubergiste qui
se permet de ronfler  l'heure o les autres se lvent pour rendre
visite dans sa crche  l'Enfant-Dieu... Nous boirons un litre en
l'honneur de Jsus!... D'ailleurs, te voil presque arriv...

Ils descendirent de voiture, et le paysan se mit  cogner sur la porte
avec le manche de son fouet.

Mais personne ne lui rpondit.

--Oh! Tignouz, oh! Grida, ouvrez donc!... C'est moi, Joseph le Saint,
de Kergouanton, avec Dall an Dribunr. Laisserez-vous deux chrtiens
mourir de la ppie?

Mme silence.

--H! fit l'aveugle, ne vois-tu pas que le logis est vide? Ils sont tous
en route pour la messe, mon cher... Ce que tu as de mieux  faire, c'est
de continuer, toi-mme, ton chemin. Tu te dsaltreras au bourg de
Trziny.

--Ouais, tous les cabarets seront clos.

--Tu en seras quitte pour t'abreuver au _puns Kad_.

--Grand merci! Je ne suis pas, comme toi, de l'espce des grenouilles.

--Parlons srieusement, reprit l'aveugle d'un ton pntr, avec,
toutefois, une imperceptible nuance d'ironie. Tu as t obligeant  mon
gard, je te veux payer de retour. Je vais te rvler un secret que je
tiens de ma grand'mre, laquelle tait une femme de sens, renseigne
comme pas une sur les merveilles de la nuit sainte... Seulement,
jure-moi d'abord que tu n'en abuseras point...

--Je jure tout ce que tu voudras. Voyons ton secret.

--Lorsque tu arriveras  Trziny, toutes les auberges en effet seront
fermes; les gens seront  l'glise. Laisse ton quipage  l'entre du
bourg et dirige-toi vers le puits qui est au milieu de la place. L,
assieds-toi sur la margelle jusqu' ce que tu entendes tinter la
clochette de l'enfant de choeur, au moment de la conscration. Ds
qu'elle aura commenc  sonner, ne perds pas de temps. Saisis d'un poing
solide l'un des seaux et mets-toi  califourchon sur l'autre. Tu
descendras ainsi tout doucement et tu atteindras sans peine la niche
pratique dans le mur du fond. Tu m'as bien compris?

--Parfaitement; mais qu'est-ce que a me rapportera, toute cette
gymnastique?

--Mon cher, la nuit de Nol, pendant la dure de la conscration, l'eau
de ce puits se change en vin, par les mrites du Christ et la vertu de
saint Kad[21]... Tu n'auras qu' te pencher pour en boire  pleines
gorges. Et c'est un vin, mon cher, comme on n'en gote qu'au paradis.
Tu m'en diras des nouvelles!

  [21] C'est une tradition rpandue en Basse-Bretagne que la nuit de
    Nol, pendant le temps que dure la conscration, l'eau des sources
    se change en vin pur. J'ai mentionn plus haut l'aventure
    authentique du pauvre Nonnic Garlants, qui, lui, se noya tout 
    fait, pour avoir voulu s'assurer de la ralit du miracle (cf.
    _Ndlek_).

Le fermier se grattait le bout du nez.

--J'ai ide que tu te moques de moi, Dall an Dribunr.

--Crois ou ne crois point. Cela te regarde. Il tait de mon devoir de te
tmoigner ma reconnaissance  ma manire... Au revoir, fils! grce  toi
me voil presque rendu  destination. Il ne me reste qu' te souhaiter
bon voyage!

Et le vieux, franchissant une barrire, s'engagea dans les champs,
tandis que l'ivrogne, remont tant bien que mal sur son sige, criait 
Rouzic un hue! formidable, et que la bonne jument s'enlevait en
faisant feu des quatre pieds.


III

--Allez  la messe avec nos invits, disait Fanta Gouronnec  son mari.
Je suffirai bien toute seule  surveiller la cuisson du repas et 
disposer le couvert... Partez sans crainte; la table sera prte  votre
retour...

Le bourg tait silencieux et comme dsert. A peine si  et l, aux
lucarnes des chaumires, veillait une flamme ple, une clart discrte
de ver luisant. L'glise, en revanche, jetait par ses vitraux de grandes
lueurs rougetres, pareilles  des feux de forge. Et des chants
montaient, o dominait la voix de taureau du sacristain Fanch ar Luch,
accompagn comme en sourdine par le nasillement monotone du choeur des
femmes. Puis, soudain, les chants cessrent et, dans le silence,
retentirent par saccades les tintements grles d'une clochette.

--La conscration! se dit Fanta.

Elle se signa dvotement, murmura une patentre et, ouvrant la porte, se
vint mettre debout pour assister  la sortie de la messe.

Il lui sembla entendre des gmissements.

Jsus-Dieu! qu'est-ce donc qui se passait?

Elle prta l'oreille. Les plaintes venaient du fond de _puns Kad_. Et
Fanta de courir au vieux puits, non sans s'tre munie au pralable d'une
lanterne.

--Qui est l? demanda-t-elle.

Une voix faible, extnue, lointaine, lui rpondit:

--Moi! Le Saint!

--Le Saint? fit-elle, interloque. Quoi! c'est vous, Monseigneur saint
Kad?... Est-il possible!... Et que puis-je pour vous?

La bonne Fanta ne trouvait nullement trange que la pauvre statue
dlaisse l'implort de la sorte, dans le langage des vivants.
N'tait-ce pas nuit de Nol? Et puisque, cependant, cette nuit-l, les
btes elles-mmes reoivent l'usage de la parole, pourquoi, je vous
prie, pareille facult ne serait-elle pas accorde aux images vnres
des saints?

Au reste l'esprit ingnu de Fanta n'en chercha pas si long.

Penche sur la margelle, le buste engag dans l'ouverture bante, elle
disait de sa voix la plus dvote:

--Parlez, monseigneur. Vous savez comme je vous suis dvoue. Vous le
savez, n'est-ce pas?... Depuis que votre ancienne statue est tombe en
poussire, je ne cesse d'en rclamer une neuve, avec un manteau de
pourpre, des gants violets, une crosse blanche et une mitre d'or. Mais
tous ces fabriciens, voyez-vous, ce sont des gens sans coeur et sans
oreilles, des misrables, des goujats, de fieffs ivrognes!...

Il faut croire que Joseph le Saint ne perut que le dernier mot de cette
pieuse apostrophe.

--Ivrogne, oui! bgaya-t-il. Mais je me corrigerai... je vous le
jure!... Sauvez-moi!... Vous n'avez qu' abaisser le seau que j'ai
laiss chapper!...

--Hein? s'cria Fanta Gouronnec... Comment? Tu n'es donc pas le saint de
la citerne?

--Le Saint!... Joseph le Saint, de Kergouanton! hurla le malheureux.

--Ah! c'est toi, chenapan? Les auberges ne te suffisent donc pas que tu
te mets  voyager dans les puits?

Elle tait furieuse d'avoir pris pour saint Kad un paroissien qui
n'avait avec lui que de si lointains rapports,--furieuse surtout de voir
finir de faon si plate une aventure qu'elle avait crue cleste.

L'autre, cependant, geignait de plus belle:

--Je suis  bout de forces... Au nom de Dieu, pre des cratures, venez
 mon aide!... Qui que vous soyez, je vous le revaudrai.

Fanta Gouronnec se dit: Je ne peux pourtant pas le laisser prir en
tat de pch mortel, la nuit o Jsus vient de natre!

--coute, pronona-t-elle, je consens  te porter secours, mais  une
condition.

--Je les accepte toutes.

--Voici. Tu doteras d'une image neuve, en bois de chne, et peinte de
pourpre et d'or, la niche o tu te morfonds.

--Dans deux jours elle sera commande.

--Chez Philippe Merrer, l'homme aux saints! Il n'y a que lui qui sache
les sculpter comme il faut.

--Chez Philippe Merrer, c'est entendu.

--Dt-elle te coter cent francs!

--Je paierai mme le transport.

--Tu le jures?

--Sur ma part de paradis.

--Non. Tu l'as dj perdue, solard que tu es.

--Sur la tte de ma femme et de mes cinq enfants!

Les gens sortaient de la messe de minuit: un attroupement s'tait form
autour de la citerne.

--Vous tes tous tmoins, dit Fanta en s'adressant  la foule de plus en
plus compacte...

Et elle commena de tirer sur la corde, en criant, comme font les
marins:

--Oh! hisse!

On vit alors ce spectacle: Fanta Gouronnec ramenant, au lieu d'eau, ce
sac  vin de Job Ar Zant, vert de peur et vert de mousse. Vous jugez si
le treuil grinait, mais l'homme aussi claquait des dents.

                                   *
                                  * *

Moins d'un mois plus tard, on inaugurait  Trziny une mirifique statue
de saint Kad drape de violet et mitre d'or. Toute la population
assistait  la crmonie. Ce fut une occasion de franches lippes et de
grasses soleries. Mais Joseph le Saint rentra chez lui,  Kergouanton,
sans tituber. Depuis son aventure, il ne buvait plus qu' l'auberge du
_Cote-rien_ dont Dall an Dribunr lui avait, le premier, appris la
route.

Et aujourd'hui, quand il est question d'un incorrigible ivrogne, il se
trouve toujours quelqu'un pour dire:

--Il faudrait l'envoyer  _Puns Kad_ s'abreuver de vin de Nol.




LE FORGERON

DE

PLOUZLAMBRE


A Mlle Finette.

Lorsque j'avais votre ge, mon amie, j'tais, ne vous en dplaise, un
affreux galopin, toujours courant, toujours trottant, en qute
d'aventures hroques qui finissaient le plus souvent de la faon la
plus sotte et d'o je sortais penaud, mais impnitent. Vous m'avez
demand de vous en conter une. coutez celle-ci qu'une rencontre rcente
m'a remise en mmoire.


I

C'tait aux vacances dernires. Je passais par Plouzlambre. Imaginez
une pauvre bourgade, la plus humble et la plus perdue: de vieilles
maisons grises aux toits galonns de lichens jaunes; quatre ou cinq
auberges avec des enseignes d'une orthographe extraordinairement
fantaisiste; un enclos plein de tombes, ombrag par des ifs presque
millnaires; une glise lamentable,  demi effondre, ne tenant debout
que par miracle, et, en face de l'glise, l'cole--une grande btisse
fort laide, mais o, tout de mme, autrefois, nous nous plaisions bien.
J'en ai frquent d'autres, plus tard, qui, plus somptueuses, ne sont
pas demeures aussi chres  mon souvenir.

J'tais arriv  Plouzlambre sur le coup des huit heures. Des coliers,
pareils  celui que je fus, entraient en classe, disposs sur une longue
file, les mains derrire le dos, le sac de toile en bandoulire, tte
nue et chantant. Le fracas sonore de leurs sabots sur les dalles
retentissait en moi dlicieusement et, parmi leurs voix claires montant
 l'unisson, j'coutais presque si je ne distinguerais pas la mienne.
L'homme porte en lui une infinie puissance d'illusion: il avait suffi
qu'autour de moi se reconstitut le dcor familier de mon enfance, pour
que je me crusse redevenu un enfant.

Un moissonneur descendait la rue, en corps de chemise, sa faucille sur
l'paule. Je l'arrtai pour lui demander:

--L'instituteur, c'est bien M. Loarer, n'est-ce pas?

Je nommais mon ancien matre. Le paysan me dvisagea, un peu surpris.
Puis, au bout d'un instant:

--Si je ne me trompe, nous avons nonn ensemble sur les mmes bancs. Tu
dois tre un tel. Moi, je suis le Bourdonnec.

Je lui sautai au cou et nous nous embrassmes longuement.

--C'est singulier, fit-il, qu'aprs tant d'annes on n'ait pas plus de
peine  se reconnatre!... Je me suis souvent demand, quand on causait
de toi, chez nous, quel air tu pouvais bien avoir  prsent. N'est-il
pas trange que tu sois exactement celui que je me figurais?

Je confessai en toute sincrit que, pour ma part, j'eusse difficilement
mis, de prime abord, sur son visage robuste et hl le nom du petit
Jouan Le Bourdonnec qui fut le premier et le plus aim de mes compagnons
d'tudes.

Il eut une de ces rparties profondes dont les paysans de Bretagne sont
coutumiers:

--Nous, vois-tu, la vie des champs nous rend tous pareils... Mais,
poursuivit-il, je n'ai pas rpondu  ta question. Ne me parlais-tu pas
de M. Loarer? Je vais te conduire  lui: nous n'avons, hlas! que
l'chalier du cimetire  franchir.

Nous fmes quelques pas dans une troite alle, sable de coquillages de
mer;  droite,  gauche, des tertres verdoyants surmonts de croix
peintes, racontant des vies obscures et d'humbles trpas; tout au bout,
une tombe moins fruste, presque monumentale, taille dans un bloc de
granit rose.

--C'est ici, fit Jouan.

Et quand nous emes donn  la mmoire du vieux matre d'cole un
souvenir attendri:

--Tu vois que ses lves lui sont rests fidles. Les plus pauvres y
sont alls de leurs quatre sous, pour qu'il et une spulture
convenable. Il faut, disaient-ils, que sa tombe soit aussi belle que
celle d'un cur. Le fait est que nous lui devions bien cela. Te
rappelles-tu...?

Nous avions pris  travers le cimetire, pour sortir par l'autre ct.
Et sur nos lvres, tout en marchant, abondaient les vocations du pass.
Le paisible champ des morts, baign par l'clatante lumire d'aot,
foisonnait de vie vgtale. Des bourdonnements d'abeilles sortaient du
calice des fleurs funbres, et l'on entendait au loin, dans les
campagnes ensoleilles, le ronflement d'orgue des machines  battre. De
temps  autre, Jouan me prenait par le bras, me dsignait une croix sur
un tertre:

--Lis ce nom...

Et c'tait quelqu'un de nos camarades d'antan, couch dans le grand
repos, avant d'avoir accompli le meilleur de sa tche. Une vague
mlancolie me gagnait, et cependant j'eus toutes les peines du monde 
retenir un clat de rire, lorsque,  propos d'un des noms inscrits l,
au lugubre registre d'absence, Jouan Le Bourdonnec me dit 
brle-pourpoint:

--Il tait de l'histoire du _symbole_, tu sais?... Car tu te la
rappelles, l'histoire du _symbole_?

Oui bien, je me la rappelais... Nous voil de la reconstruire ensemble,
pice  pice, en ses moindres dtails.

Cela se passait aux ges dj lointains o, sous prtexte d'apprendre
aux petits Bretons le franais, dont ils ne possdaient pas un tratre
mot, on leur interdisait, mme aux rcrations, de se servir entre eux
de la seule langue dans laquelle ils fussent capables de s'exprimer.

Autant les condamner au silence.

Mais l'enfant a l'ingniosit d'un sauvage.

Nous tournmes la loi, quant  nous, en donnant  notre vocabulaire
celtique, au moyen de dsinences appropries, une couleur vaguement
franaise. Et ce fut alors le plus abracadabrant des jargons. On disait,
par exemple: J'ai _torr_ mon _bots_. Traduisez: j'ai cass mon
sabot. J'ai retenu encore ce verbe tonnant: _meignater_. Cela
signifiait: se battre  coup de pierres. Tant de choses en un seul mot!

Le reste tait  l'avenant.

Et voil pourtant le mirifique idiome que j'ai parl de six  dix ans.

Les inconvnients de la mthode frapprent nos matres eux-mmes et,
pour y obvier, ils adoptrent le _symbole_.

Symbole de quoi? Je ne l'ai jamais su. Il y a, comme cela, des
inventions pdagogiques qu'enveloppe un terrifiant mystre.

Il nous tait prsent, ce symbole, sous les espces et apparences d'une
rondelle de fer-blanc perce en son milieu d'un trou que traversait une
ficelle.

Au premier terme suspect que vous laissiez chapper, le surveillant vous
glissait dans la main ce signe d'infamie. A vous maintenant de vous en
dfaire, en le passant  un condisciple, astucieusement pris par vous en
faute. On gagnait  ce genre d'espionnage de devenir assez vite un
excellent apprenti policier. Peut-tre est-il permis de penser que ce
n'est point le but idal de l'ducation. Le dernier dtenteur du
_symbole_,  la fin de la journe scolaire, restait une heure aprs le
dpart des autres  ranger les livres,  pousseter les bancs,  faire
la toilette de la classe.

Et donc, cette humiliation m'advint.

J'en prouvai un tel froissement que je rsolus de me venger.

Au lieu de dposer le _symbole_ sur la chaire, ainsi qu'il tait
prescrit, je profitai de l'absence du matre, quand je fus libre, pour
emporter la maudite rondelle de fer-blanc, et, sitt dehors, mon premier
soin fut d'assembler autour de moi tous les garnements du bourg.

--, leur dis-je  peu prs, il faut en finir avec cet instrument
d'oppression. Qui le hait me suive, et faisons-lui les funrailles qu'il
mrite.

Ils s'crirent d'une seule voix:

--C'est cela, oui! Qu'on l'enterre! qu'on l'enterre!

L'instant d'aprs, nous tions en route pour le Rn. Le Bourdonnec et
moi marchions en tte de la bande. Les autres suivaient, hurlant et
vocifrant. Nous devions avoir un peu l'air d'une troupe d'Apaches
partant en guerre. Les gens, baubis, se pressaient sur les seuils pour
nous regarder passer.

Le Rn est une minence broussailleuse, situe  un quart de lieue
environ du bourg de Plouzlambre, dont d'anciennes carrires abandonnes
ont profondment entaill les flancs. O le cadavre de notre ennemi
serait-il mieux enfoui que sous cette colline dserte, dans une de ces
grottes obstrues par les ronces, hantes seulement des chauves-souris
et des crapauds? Il fut procd  son inhumation, selon les rites les
plus solennels.

En guise de monument, nous rigemes au-dessus un tas de pierres
semblable  ces _cairns_ qui, chez nos anctres, marquaient la spulture
des grands chefs barbares. Puis, sur une couverture de cahier cartonn
fixe dans un rameau d'ajonc, l'un de nous--celui-l mme dont une croix
de bois noir venait de me rappeler le nom--crivit au crayon ces deux
vers qu'un _symboliste_ d'aujourd'hui (soit dit sans jeu de mots) ne
dsavouerait peut-tre pas:

    Ci-gt le symbole,
    On pourra parler breton  l'cole.

Ce sont probablement les seules rimes qu'il ait jamais assembles. Que
Dieu les lui pardonne!

Pas n'est besoin, je pense, de vous apprendre que le lendemain le
symbole tait ressuscit, sinon le mme, du moins son frre.

Si j'en crois mon ami Le Bourdonnec, nous fmes, pour cette escapade,
battus de verges.


II

Tout en devisant de la sorte, je m'tais laiss entraner par Jouan vers
sa mtairie du Gollod. Il tenait  me prsenter  sa femme, Monna
Dizs, voyons, la fille du meunier de Nizilzi, une petite fte qui
faisait sa premire communion l'anne o nous faisions, nous, notre
troisime.

Il ajoutait d'un ton philosophe:

--Ah! elle a quelque peu paissi, depuis lors.

La petite fte s'tait, en effet, change en une opulente matrone,
mais qui me reut de la manire la plus accorte, avec une bonne grce
paysanne  laquelle il n'tait gure possible de rsister. Je dnai donc
au Gollod, le matin; j'y soupai, le soir; et il fut entendu, malgr mes
protestations d'ailleurs assez faibles, que j'y passerais la nuit.

--Nous causerons dans l'aire, au pied des meules de bl, sous les
toiles, disait Jouan.

Et Monna Dizs ajoutait:

--Nos lits valent bien ceux de l'auberge... La couette est de fine balle
d'avoine, vanne au vent de mer, et les draps sont en toile de Bretagne
parfume de fleur de lavande... Vous y dormirez, croyez-moi, d'un franc
somme et, comme la chambre est au levant, le soleil bni vous
_bonjourera_ gament au rveil. Restez.

Je restai.

L'aprs-midi fut consacre  parcourir le domaine. Nous ne rentrmes que
pour le repas du soir, que nous prmes  la table commune, dans la
grande cuisine, parmi les servantes, les bouviers et les ptres. Il fut
exquis, ce repas, assaisonn de propos rustiques, de menues histoires
locales que ces braves gens contaient  mots brefs, sans lever le nez de
leur cuelle, avec des rires silencieux. C'tait le charme de la vie
patriarcale retrouv. Monna prsidait, debout, et distribuait les parts,
en disant  chacun, selon l'usage antique:

--Grand bien vous fasse!

A quoi l'on rpondait:

--Dieu vous le rende!

Le souper fini, Jouan Le Bourdonnec rcita le _Deo gratias_, et nous
nous acheminmes vers l'aire o les tas de gerbes dessinaient en noir
sur le couchant de pourpre leurs hautes silhouettes pyramidales. Jouan
me convia  m'asseoir auprs de lui sur le timon d'une charrette. Il
faisait une de ces belles et calmes soires o les choses semblent
frmir d'une mystrieuse attente. Une nuit violette montait peu  peu;
les premires toiles s'allumaient; un reste de clart diurne agonisait
dlicieusement.

Nous fummes quelques minutes en silence.

--, me demanda Jouan tout  coup, sais-tu  qui je pense?

--Dis voir.

--A quelqu'un dont j'ai oubli tantt de te montrer la tombe et  qui
nous devons cependant, l'un et l'autre, les plus radieuses peut-tre de
nos anciennes joies d'coliers...  Miliau, mon cher,  Miliau Arzur.

Vous ne sauriez croire, mon amie, l'effet que produisirent sur moi ces
quatre syllabes. Les lointains assombris de l'horizon du Gollod
s'illuminrent  mes yeux d'une flamme soudaine, d'une rouge lueur de
forge, et les toiles m'apparurent comme des tincelles jaillies d'une
enclume immense.

--Ah! oui, m'criai-je, Miliau Arzur, le terrible batteur de fer!

Je revis l'homme, de taille moyenne, les jambes courtes et comme tasses
sous le poids du torse, des paules quasi trop vastes, presque pas de
cou et des bras de gant, des bras velus, avec des biceps en boule qui
montaient et qui descendaient. La tte tait rude, hirsute, encadre
d'une barbe en collier aussi raide que poil de brosse. Les joues rches,
excories comme un vieux cuir, taient incrustes, damasquines de
limaille de fer qu'on et prise pour le pointill bleutre de quelque
tatouage ancien.

Tout cela ne constituait pas prcisment un ensemble trs agrable.

Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste,  donner  la
physionomie un aspect farouche et terrifiant, c'tait la cavit vide de
l'orbite gauche d'o la prunelle avait t arrache par un clat
incandescent et que recouvrait mal un lambeau de paupire ombrag d'une
touffe de sourcils.

C'tait, comme vous voyez, un vritable Cyclope,  l'oeil unique. Cet
oeil, en revanche, tait d'une douceur qui rassurait, qui exerait sur
vous, au premier regard, une fascination de bont. Il tait gris, du
gris des tangs sous la lune, avec des transparences profondes derrire
lesquelles brlait l'me du vieux Miliau, hospitalire et chaude comme
sa forge.

Cette forge occupait,  l'extrmit du bourg, sur la route de
Saint-Michel-en-Grve, les ruines d'un antique sanctuaire de
Saint-Efflam dtruit, prtend-on, vers 93, par un bataillon de vandales
tampois. La statue mutile du grand anachorte celtique ornait encore
un des angles du btiment. De temps  autre, des plerines l'y venaient
prier, car cette image passait pour avoir conserv des vertus spciales:
elle portait chance aux jeunes conscrits, soit avant, soit aprs le
tirage au sort, et gurissait les maris jaloux. C'tait, du reste, avec
les murs, tout ce qui demeurait de l'difice primitif. L'autel avait t
transform en foyer. Le feu y couvait tout le jour et mme une partie de
la nuit. Miliau tait un travailleur acharn, dur  la besogne, battant
et forgeant depuis l'anglus du matin jusqu' l'heure o tintait
_Marie-Jeanne_, la cloche tardive, dite _la cloche des polissons_. Il
ferrait les chevaux, rparait les coutres de charrues, cerclait les
roues des tombereaux et des chars  bancs, martelait les faux pour les
foins et les faucilles pour les bls, aiguisait les tranche-lard des
mnagres, rtamait les bassins de cuivre, et, au besoin, fabriquait les
_symboles_.

Nous l'eussions dtest de ce chef, si nous n'avions eu toute espce
d'autres motifs de l'aimer  plein coeur.

Pour sa serviabilit, d'abord. C'tait l'homme du monde le plus
obligeant, en dpit de ses dehors farouches. Le clou d'une toupie
venait-il  sauter, vite on courait chez Miliau Arzur.

--Miliau _gz_, mon doux Miliau!...

Il bougonnait un peu, commenait par vous envoyer au diable, vous et
votre toupie, et tout de mme s'interrompait dbonnairement dans son
travail pour vous la raccommoder de main de matre.

--Combien est-ce, Miliau?

Il vous prenait le bout de l'oreille entre ses gros doigts rpeux,
faisait mine de pincer lgrement et disait:

--Me voil pay, mais n'y reviens plus.

Nous revenions sans cesse.

Il y en avait mme--et j'tais du nombre--qui, la classe termine,
s'installaient chez lui  demeure, jusqu' la nuit dj close.

L'on y tait si bien, dans le ple-mle des ferrailles appuyes aux murs
ou tranant  terre, dans le bruit rythm des marteaux et
l'parpillement ferique des scories en feu! Joignez que Miliau avait
une voix superbe, une voix de mtal, comme il disait, avec des sonorits
fortes et graves o le timbre mordant de l'acier se mariait aux
retentissantes vibrations du cuivre. De l'aube au crpuscule il
chantait. Son rpertoire tait infini. _Snes_ d'amour, berceuses
enfantines, _gwerziou_ tragiques et cantilnes sacres, il vous
promenait en quelques heures  travers le champ si fcond de
l'inspiration populaire bretonne. Je crois mme qu'il improvisait
parfois et que l'esprit des temps bardiques vivait en lui. C'tait, en
tout cas, plaisir de l'entendre, et nous nous en privions le moins
possible.

Puis,  l'instar des _lesches_ grecques, la forge tait un lieu de
runion, de causeries, de racontars de toute nature. Les mendiants, les
colporteurs, la race vagabonde des _chemineurs de pays_ y entraient, au
passage, pour allumer leur pipe ou rchauffer leurs doigts transis, et,
le plus souvent, s'y attardaient  dbiter les nouvelles, assis sur
quelque enclume hors d'usage. On apprenait l les crimes, les incendies,
les accidents, les baptmes, les mariages, les dcs, tous les faits
divers de la contre  plusieurs lieues  la ronde. J'y ai vu des types
tonnants, des figures inoubliables, une entre autres, celle d'un ancien
forat qui s'tait laiss condamner pour son frre. On ignorait son nom:
on l'appelait communment _Ar Galour_, le Galrien. Il tait maigre,
chtif, ratatin, avec un air navr de bte errante, de pauvre chien
battu. Il portait une coiffure trange, une espce de sac en bure jadis
bleue dont le fond lui tombait derrire la tte, sur le dos, son bonnet
de bagne, parat-il.

Miliau lui tmoignait une grande compassion, le retenait quelquefois 
coucher et ne le laissait jamais repartir sans avoir bourr son bissac
de pain bis et de lard fum.

--Savez-vous que c'est un matre artisan, nous disait-il... Seulement,
il ne peut plus travailler. Il a le _tremblement_. Il est incapable de
rester en place; il fuit devant sa honte, la honte immrite qui est sur
lui; et il faut qu'il marche sans repos ni trve, comme fait le
_Boud-do_[22]... Plaignez-le et tirez-lui vos brets...

  [22] Le Juif-Errant.

Le samedi tait le jour de la semaine o la forge prsentait le
spectacle le plus anim. Les cultivateurs de Plouzlambre s'y donnaient
rendez-vous: ils arrivaient monts sur leurs chevaux de labour, les
jambes ballantes du mme ct, le chapeau rejet en arrire, le
brle-gueule aux dents. Et c'taient des cris, des appels, des
remontrances aux btes pour les faire tenir tranquilles. Les talons
hennissaient, se dressaient debout contre la muraille, balayant le sol
du crin de leurs queues; les juments ruaient ou reniflaient avec force;
les hommes juraient, temptaient, claquaient du fouet et tout  coup
clataient en gros rires, quand Miliau leur jetait une factie ou les
bousculait d'une bourrade amicale. Il fallait le voir se dmener, le
rude forgeron, brandissant au bout d'une pince le fer empourpr. Il
connaissait par leur nom tous les chevaux du pays et savait l'art de les
calmer d'un mot. Une odeur cre de corne brle s'pandait dans l'air.
Nous aimions ce parfum sauvage, nous le respirions avec dlices.

Ah! ces soirs du samedi!... La cloche de quatre heures n'avait pas fini
de sonner que dj, nos sabots aux mains pour courir plus vite, nous
galopions dans la direction de la forge. Ces jours-l, Miliau, affair,
ne ddaignait pas notre aide. C'tait  qui s'offrirait le premier pour
tirer sur le soufflet. Tirer sur le soufflet, c'est--dire sur la
corde qui le faisait mouvoir, quelle fonction envie! On se la disputait
gnralement  coups de poings. Des gnrations de gamins se sont
suspendues  cette pauvre corde, toute noire de suie et termine par une
cheville de bois dur que des milliers de mains avaient polie comme un
vieil ivoire.

J'apportais, quant  moi,  ce mtier de _souffleur_, la mme gravit
que si j'eusse accompli un sacerdoce.

J'prouvais une satisfaction singulire  sentir au dessus de mon front
le branle du levier,  couter le haltement sourd de l'appareil, 
regarder fuser la flamme multicolore dans les crpitements du charbon.

--Hardi! Hardi! criait Miliau.

Et je m'vertuais, les bras tendus, la face inonde de sueur.

C'est l un genre de plaisirs qui vous paratront d'une qualit bien
mdiocre, mon amie; moi, ils m'enchantaient.

Le nom de Miliau Arzur, prononc par Jouan, suffit  me faire revivre,
comme dans un clair, toute la magie teinte de mon pass d'enfant. Je
demandai:

--Est-ce qu'il y a longtemps qu'il est mort, le marchal borgne, le
forgeron de Saint-Efflam?

--On clbrera son anniversaire  la Nol prochaine, me rpondit Le
Bourdonnec.

Il secoua la cendre de sa pipe, baissa la tte et demeura un moment sans
parler.

--Oui, et il n'est pas mort comme tout le monde, reprit-il. Ce qu'il y a
de pis, c'est que j'ai t, trs involontairement, la cause de son
trpas.

--Allons donc! Comment cela?

--Je veux te le dire. a me soulagera...

Et moi, mon amie, je veux vous redire  mon tour cette extraordinaire
aventure, telle que je la tiens des lvres de Jouan Le Bourdonnec. Elle
vous prouvera qu'au pays de mon enfance l'me triste de la lgende n'a
pas cess de fleurir.


III

L'hiver prcdent avait t rude, surtout vers la fin de dcembre, aux
approches de Nol. Il faisait un temps de chien ou plutt un temps de
loups. Le sol, depuis huit jours, tait couvert d'un pied de neige sur
laquelle il avait plu du verglas.

Un mercredi, veille de la Nativit, Jouan Le Bourdonnec se rendit chez
Miliau Arzur.

--Vieux pre, lui dit-il, j'ai vendu, voici prs de deux semaines, une
charge de fagots au notaire de Plufur. J'attendais pour les charroyer
que les routes fussent redevenues praticables. Mais il parat qu'on
meurt de froid chez le tabellion. Il m'envoie prvenir par son clerc
qu'il faut que la commande soit livre pour aprs-demain. Donc, Miliau,
tape ferme et dur, car j'ai besoin pour mon harnais de trois chevaux
d'une belle douzaine de fers  glace.

Le forgeron le dvisagea d'un air furieux:

--Ah! , par la barbe du roi Arzur, mon anctre, vous vous tes donc
tous donn le mot, dans votre satan quartier du Gollod?

--Quoi? quoi? Miliau de mon me, qu'est-ce qu'il y a donc?

--Il y a que ton voisin Merrer sort d'ici et qu'avant lui il en est venu
dix autres, galement de tes environs, tous criant et clamant: Une
douzaine de fers  glace, Miliau, pour l'amour de Dieu!... J'aurais les
cent bras du gant Gawr, ma parole, qu'on ne me traiterait pas
diffremment... J'ai promis de servir les premiers arrivs. Les autres,
eh bien! je leur ai indiqu l'adresse du diable dont la forge ne chme
jamais et dont les feux brlent nuit et jour... Fais comme les
camarades, mon garon, si le coeur te dit.

Jouan Le Bourdonnec ne se dmonte pas vite. Il s'assit sur l'escabeau de
chne luisant, prs du foyer, et repartit d'un ton tranquille:

--Tu ne me feras pas cet affront, Miliau. Tu as travaill pour mon pre
et mme, je crois, pour mon grand-pre. Tu ne voudras point que
j'attrape peut-tre ma mort  m'en aller  cette heure,  pied, dans la
neige, acheter des fers tout faits--et mal faits--chez le marchal
expert de la rue des Juifs,  Lannion.

--Non, mais tu consens  ce que j'attrape la mienne  forger pour toi et
pour tes compagnons, toute la nuit.

--Oh! toute la nuit!... Pour quelques douzaines de fers!... Ce n'est
pas, je pense, Miliau Arzur, ancien forgeron brevet des lanciers de la
Garde, qui parle de la sorte!... Ah bien! si ce maladroit de Tinvez, le
marchal expert, savait a!... Il s'en ferait des gorges chaudes, et, du
coup, il aurait raison de prtendre que tu vieillis.

--Te voil encore avec ta langue de vipre, Jouan.

--Oh! il ne l'a jamais dit devant moi. Si grande qu'il ait la bouche,
j'ai la paume assez large pour la lui fermer.

--Tu ne ferais que ton devoir. Les Bourdonnec peuvent, mieux que
personne, attester ce que je vaux.

L'instant d'aprs, Miliau suivait Jouan  l'auberge d'en face, trinquait
avec lui, debout, devant le comptoir, et, le verre bu, disait en
s'essuyant les lvres du revers de sa manche:

--Les fers seront prts pour demain matin.

L'norme soufflet de cuir ronfla furieusement, ce soir-l, dans la forge
de Saint-Efflam. Sur les onze heures, Brun, le petit apprenti, demanda:

--Sauf votre respect, matre, y a-t-il encore beaucoup d'ouvrage?

--a diminue, rpondit Miliau. Tes bras commencent  rclamer un peu
d'huile de repos, hein, garonnet?

--C'est  cause de la messe de minuit. Si a ne vous faisait rien,
j'aimerais bien y aller.

--La messe de minuit... rpta le forgeron stupfait... Faut-il qu'ils
m'aient fait perdre la tte, tous ces _kouers_ (paysans)!... J'avais,
par ma foi, oubli que ce ft Nol. Dire que Christ va natre et que je
suis l, comme un mcrant,  battre le fer!... Ah! si je n'avais pas
donn ma parole  cet enjleur de Bourdonnec!... Mais je ne peux pas...
non, vraiment, je ne peux pas. Je suis li par ma promesse. Toi, petit,
tu es libre. Va, mon bonhomme, va. Seulement souviens-toi de rciter un
_Pater_  mon intention, quand tu feras tes dvotions devant la
Crche.

En un tour de main, l'apprenti eut jet bas son tablier en peau de
mouton et dbarbouill sa figure dans le baquet d'eau tidie o l'on
mettait  tremper les fers rouges.

Quand il fut dehors, Miliau demeura un moment tout triste et comme sans
courage. Les cloches carillonnaient allgrement dans le grand silence de
la nuit. Puis des pas retentirent, un fracas de sabots clouts sonnant
clair sur le chemin durci... Le front coll  la vitre d'une lucarne,
Miliau vit dfiler des groupes de gens, hommes et femmes, gars et
fillettes, qui tous se dirigeaient du mme ct, vers l'glise. Ils
marchaient vite, en balanant leurs fanaux dont la menue flamme jaune
vacillait au vent d'hiver. On entendait les voix, les rires. D'aucuns,
en passant devant la forge, criaient:

--Oh! Miliau... viens-tu?

D'autres disaient:

--_Bennoz Ndlek_ (bndiction de Nol) au forgeron de Saint-Efflam!

Il les regarda disparatre les uns aprs les autres par l'chalier du
cimetire, derrire le rideau noir des ifs. Et il se murmurait 
lui-mme:

--Je devrais les suivre. Ma place est parmi eux, l-bas, prs des
balustres du choeur.

Le carillon des cloches, dont les sons se prcipitaient avant de
s'teindre, semblait l'appeler, le presser d'accourir:

--Dpche-toi, Miliau... Dpche-toi... Bim, baon!... bim, baon, baon!

Elles l'obsdaient, ces cloches. Pour ne les entendre plus, et aussi
pour changer le cours de ses ides qui tournaient au noir, il reprit sa
grosse masse, se remit  coups redoubls  battre le fer. Il ne
s'arrtait de battre que pour tirer sur le soufflet et de tirer sur le
soufflet que pour battre. Il battait, il battait. Mais, chose trange!
la masse, si docile d'ordinaire, dviait  tout moment sur l'enclume, et
le fer chaud, le beau fer souple couleur de feu, au lieu de chanter sous
le marteau, exhalait un bruit strident comme une plainte.

Miliau en prouva une sorte d'angoisse.

Des pressentiments sinistres voletaient autour de lui.

Pour se redonner du coeur, il entonna une sne alerte, la sne des
filles de Plouzlambre, dont il tait l'auteur.

Mais il n'avait pas achev le premier couplet qu'il s'interrompit. On
venait de heurter  la porte.

--Voil quelqu'un qui arrive  point, pensa-t-il. La solitude est une
martre. Je commenais  avoir peur de je ne sais quoi.

Ce fut d'une voix joyeuse qu'il cria:

--Entrez!

Il s'attendait  voir paratre la figure connue d'une de ses pratiques
habituelles ou encore d'un de ces nomades que, dans la saison des grands
froids, il avait coutume d'hospitaliser... Justement le vieux forat ne
s'tait pas montr depuis plusieurs mois.

--Gageons que c'est lui! s'exclama Miliau.

Mais non. Ce n'tait pas _Ar Galour_. L'homme qui passa le seuil tait
de haute taille, le buste court, les jambes d'une longueur dmesure.
Son corps efflanqu flottait dans des vtements trop larges. Ses os
craquaient en marchant, comme prts  se disjoindre,  s'effondrer en
tas.

--Quel est ce particulier bizarre? se demanda le forgeron.

L'homme souleva son feutre, dcouvrit un visage trangement maigre, aux
yeux caves, au nez camard qu'on et dit rong par une lpre, aux mches
rares et grisonnantes, souilles de boue. Il pronona:

--J'ai entendu que vous travailliez, malgr l'heure tardive et quoique
ce soit nuit de Nol. Alors j'ai frapp.

--C'est bien, rpondit Miliau. Avancez au feu, si vous dsirez vous
chauffer. Mais fermez la porte, car il gle terriblement.

Et, en parlant ainsi, il n'et su dire si c'tait l'air du dehors ou la
prsence de ce singulier visiteur qui lui avait donn subitement si
froid. Ce qui est sr, c'est qu'il se sentait transi.

L'autre repartit avec calme:

--Je ne me chauffe jamais.

--Qu'y a-t-il donc pour votre service? fit Miliau, agac. Expliquez-vous
promptement, car je n'ai pas de temps  perdre.

--Alors, c'est comme moi.

Ce disant, l'homme tendit  Miliau Arzur une grande faux de tous points
identique  celles dont on se sert dans le pays breton pour la coupe des
foins.

--Voici, poursuivit-il avec un flegme grave; il s'agirait de me rajuster
cette faux; comme vous pouvez juger, la lame branle un peu dans le
manche.

Le forgeron regarda un peu son interlocuteur, se demandant s'il n'avait
pas affaire  un fou.

--Bah! se dit-il, le moyen le plus rapide de me dbarrasser du
personnage, c'est de rparer en un tour de main son instrument. Un rivet
et trois coups de marteau suffiront.

Il prit la faux et la coucha sur l'enclume. Tout en besognant, il
questionnait l'homme.

--C'est drle tout de mme! Quelle ide avez-vous de vous promener avec
cet outil, un vingt-quatre dcembre, quand il y a sur la terre un pied
de neige?

--Chacun son mtier, matre Miliau.

--Oui, mais encore... vous ne me direz pas que le mtier de faucheur
soit un mtier d'hiver?

--C'est pourtant la priode de l'anne o j'ai le plus  faire.

--Je ne voudrais pas vous dsobliger, mais un autre que moi vous
prendrait pour un farceur... Vous fauchez peut-tre les ajoncs des
landes ou les roseaux des marais?... a ne doit pas tre lucratif!

Miliau riait maintenant, trs amus.

L'autre gardait son attitude immobile, son air mystrieux et fig. Il
rpondit:

--Il y a faucheur et faucheur, il faut croire. Moi, je fauche en tout
temps.

--Et dans quel pays, s'il vous plat?

--Dans tous les pays o l'on me donne de l'ouvrage.

--Ne comptez pas en trouver ici, mon brave. Si vous avez envie qu'on
vous occupe, vous ferez bien de repasser dans six mois.

--Je suis cependant demand chez Gonry Lezveur.

Le forgeron eut un haut-le-corps.

--Chez Gonry Lezveur, du Poulru? Vous plaisantez?

--Je ne plaisante jamais.

--Vous tes pri d'aller faucher au Poulru, chez Gonry Lezveur? insista
Miliau qui n'en revenait pas et que l'assurance impassible de l'inconnu
dcontenanait.

--Parfaitement.

--Et Gonry vous attend?

--Il faut que je sois  sa porte avant le chant du coq.

--C'est donc que ce pauvre Gonry a compltement perdu la tte. Au
reste, voil dj quelques jours, parat-il, qu'il n'est pas bien.

--Il est possible, fit l'homme du mme ton tranquille.

Miliau avait fini d'emmancher solidement la faux. Quand il voulut la
remettre  son propritaire, il eut peine  la soulever, tant elle tait
devenue lourde.

--Hein? quoi? balbutia-t-il... Qu'est-ce que cela signifie?

L'inconnu, lui, la souleva aussi lgrement qu'il et fait d'une plume,
et posa sa main sur l'paule du forgeron:

--Service pour service, Miliau Arzur... Il est crit: _Malheur  celui
qui reste sourd  la voix de l'Ange et qui ne se met pas en route pour
la Crche sainte, avec les Mages et les bergers!_... Tu as enfreint le
prcepte: tu dois expier. Mais, parce que tu t'es montr charitable 
mon gard, je veux en user de mme envers toi. Je ne repasserai par ici
qu'aprs avoir termin ma tourne du Poulru. Ainsi tu auras le temps de
te confesser et de te repentir. A bientt.

Le sinistre personnage tait dj dehors quand le pauvre Miliau comprit
enfin qu'il venait de travailler pour l'_Ankou_. A la place o s'tait
pose la main du faucheur d'hommes, son paule tait glace, et le froid
terrible, le froid mortel commenait  se rpandre de proche en proche.

L'apprenti qui rentrait de la messe ne put retenir un cri de stupeur
devant la face livide de son matre.

--Retourne  l'glise, lui dit Miliau, et prie le recteur de venir...
Cela presse.

Un quart d'heure plus tard, les gens du bourg, en train de rveillonner
dans les petites maisons closes, entendirent tinter dans la rue la
clochette de l'Extrme-Onction.

Et tous se demandrent troubls dans leur gai repas de Nol:

--Quel est donc le chrtien qui meurt au moment o Jsus vient de
natre?

Certes, ils taient loin de penser que ce ft le forgeron de
Saint-Efflam.

Miliau raconta son histoire au prtre, fit son acte de contrition, reut
les derniers sacrements et ferma les yeux. Des voisines accoururent pour
le veiller. Vers le jour, comme une aube triste commenait  blmir au
dehors, sur le vaste pays neigeux, il entr'ouvrit les paupires, fit
signe  Brun l'apprenti et lui murmura dans l'oreille:

--Tu diras  Jouan Le Bourdonnec que, sur les douze fers, je n'ai pu en
parachever que dix. Il voudra bien m'excuser, quand il saura qu'il n'y a
point de ma faute.

Dans les fermes d'alentour, des coqs chantrent.

A partir de ce moment il ne bougea plus. Une des femmes, ayant imagin
de lui passer un chapelet dans les doigts, s'aperut qu'ils taient
rigides. On n'avait cependant pas vu son me s'en aller.

La fte de Nol  Plouzlambre fut annonce, ce matin-l, par un double
glas, et le fossoyeur eut  creuser deux tombes, l'une pour Miliau
Arzur, l'autre pour Gonry Lezveur.

                                   *
                                  * *

--J'ai tenu  payer la croix de fer qui abrite le vieux forgeron dans la
paix du repos final, me dit en terminant Jouan Le Bourdonnec. J'aurais
d t'y conduire. J'y rcite un _De profundis_ tous les dimanches.

Il reprit aprs un silence:

--C'est gal, vois-tu, je ne songe pas  tout cela sans remords.

--Et le saint qui ornait la vnrable forge? m'informai-je.

--Ah! oui, j'oubliais... Je l'ai recueilli. Il est prcisment dans
cette chambre de la tourelle o tu vas coucher.

Vous l'avouerai-je, mon amie? Je trouvai au bon saint une physionomie
toute change et comme dolente encore de la disparition de Miliau.




EN ALGER D'AFRIQUE


I

La bche fusait doucement, comme ayant  pancher de petites confidences
vieillotes.

Lui contait de sa voix lente, les pieds au feu, les mains fourres dans
sa ceinture bleue de Lonard...

Il avait, avec les autres du rgiment, fait la campagne de Tunisie, au
pas de course, histoire de la conqurir, puisque, parat-il, c'tait
urgent. De ces autres,--parmi lesquels une douzaine de Bretons comme
lui,--il en tait rest plus d'un couch sur le dos dans les grandes
montagnes chauves, le ventre trou par des balles de Kroumirs;--et il
ajoutait d'un ton de plaisanterie funbre, avec ce rire grave qu'ils ont
au pays de San-Thgonnek:

--Voici beau temps que leurs os ont blanchi, car les vautours, l-bas,
ont vite fait de nettoyer une carcasse.

Une voix dit dans l'assistance:

--Dieu pardonne aux dfunts!

Lui, du moins, en tait revenu, la peau noircie comme le cuir d'un vieux
harnais, mais sans couture... Toutefois, avant de revoir la chemine de
sa maison d'ardoises, dans les courtils du Lonnais, il avait d _finir
son temps_ l-bas, de l'autre ct du monde, en Alger d'Afrique.

--Vous ne sauriez croire, reprit-il, aprs avoir tremp ses lvres dans
l'cuelle de cidre chaud,--vous ne sauriez croire avec quel sentiment
d'aise je grimpai les ruelles tortueuses de la Kasbah o nous avions
notre caserne. C'tait prcisment  l'poque de Nol...

--Ah! oui, pronona le frre an qui venait de recevoir les ordres et
qui clbrait le lendemain sa premire messe, tu m'as parl de cette
Nol-l... Tu sais, entre nous, tu devrais peut-tre t'en confesser. a
n'est pas une chose trs orthodoxe.

--Oh! ma confession est trs simple, rpondit-il, et, puisque tu m'y
provoques, je la vais faire publiquement.

Les gens de la veille s'crirent d'une seule voix:

--C'est cela, Yvik! Nous t'absoudrons, nous autres!

Les filles de la maison versrent dans les cuelles d'argile peinte une
nouvelle ration de cidre fumant. Le _soudard_ commena son rcit.


II

Donc, ce vingt-quatre dcembre de l'anne que vous savez, il montait la
garde dans la ville haute, heureux de se retrouver l, vivant et intact,
alors que tant de ses camarades... Suffit!

Alger, c'est encore la terre africaine, mais elle sent dj bon l'odeur
de France.

Il allait et venait, la crosse  l'paule.

A ses pieds, la ville blanche s'croulait, ainsi qu'une norme cascade
d'cume fouette par le vent jusqu'au bleu sombre de la mer. Car il
ventait  force. C'est l-bas, pour l'hiver, une manire de s'imposer. A
chaque saute de la rafale, des houles d'eau s'abattaient, et, dans le
ciel, des nuages couraient d'une fuite perdue.

Il s'tait pris  les situer ailleurs, ces nuages, et dans sa pense
s'bauchait le contour idal d'une autre terre o leur ombre dfilait
processionnellement...

De quelle subtile essence est donc faite la Patrie, qu'elle se dplace,
qu'elle migre ainsi avec nous au gr de nos fantaisies voyageuses ou de
nos exils forcs? Si loin que le destin nous entrane, il semble que
toujours un peu d'elle nous accompagne, qui s'panouit l o nous
plantons notre tente et continue d'exhaler autour de nous son immatriel
arome... Un _dj vu_ dans le visage d'un tranger qui passe, un bout de
chanson dans un souffle de brise, la silhouette d'un arbre, l'manation
fugitive d'un parfum, moins encore, un dtail, une insignifiance, un
rien, et voil que retentit en nous un rappel mystrieux, voil qu'au
plus intime de nous-mme une combinaison subite s'opre  notre insu,
qui limine tout ce qui contraste, groupe tout ce qui cadre avec l'image
aime du pays lointain. L'me bretonne se prte plus aisment que toute
autre  ce travail mystrieux...

                   *       *       *       *       *

A mesure que tourbillonnaient les coups de vent chargs de grosse pluie,
 mesure que s'allongeaient les envergures grises des nuages dans l'air,
c'taient comme des pans de la Bretagne qui se reconstruisaient
lentement autour du conscrit lonard, en vedette devant la Kasbah.

Un bruit de cloches, qui, dans une accalmie, montait de la ville basse,
du quartier franais, tinta dans tout son tre, profondment. Il se
rappela que c'tait Nol, la veille sainte pour la naissance d'un Dieu.

Et des choses d'enfance lui revinrent en mmoire, si douces qu'elles lui
donnaient envie de pleurer. Oh! le manoir paternel, la flambe d'ajoncs
dans l'tre, et le _flip_, ce punch d'Arvor, qui bout joyeusement, et
les chtaignes dores dont la pelure craque! C'tait maintenant comme
une vision prsente. L'horloge de la cuisine sonne onze heures du haut
de sa gaine de bois: un remue-mnage secoue la ferme; tout son monde est
vite dehors, si ce n'est les btes qui, ce soir-l, dit-on, causent
entre elles, en langage humain, du nouveau-n de l'table galilenne. Il
fait nuit noire, malgr les toiles; on cherche sa route,  travers les
chemins crotts; car elle est morte, la tradition des Nols blancs de
neige, et les saisons ont chang d'habitudes, comme les hommes. Au
cimetire, on s'oriente parmi les tombes d'anctres: les portes de
l'glise, grand'ouvertes, forment des baies lumineuses par o s'chappe
la mlodie voile du chant des femmes. Et, dans le choeur des voix,
domine la voix aime, celle que le Lonard de la Kasbah reconnatrait
entre toutes, la vtre,  Glaudinak du Mezou-brn, qui ne songez gure
 l'Afrique sans doute en psalmodiant les versets latins...

Son rve prenait une intensit de vie actuelle: il s'y plongeait avec
une infiniment dlicieuse tristesse, quand on le vint relever de sa
garde.

Il avait une heure devant lui, jusqu' l'appel du soir. Combien
volontiers il et couru  la cathdrale, si elle n'avait t si loin! Il
dut se contenter de promener sa flnerie mditative,  travers les
petites rues grouillantes d'Arabes. Le crpuscule tait brusquement
tomb; le ciel semblait une immense lave refroidie, pique de
scintillements; la caravane des nuages avait disparu.

Soudain, comme il longeait une faade haute et morne, vint  son oreille
un bruit lger, tranant, une sorte de murmure monotone qui pouvait tre
une prire et aussi une lamentation. Un porche troit billait dans
l'ombre; il entra.


III

Une enceinte vaste, douteusement claire; d'pais tapis jonchaient le
sol et amortissaient les pas.

Autour des piliers, vers le fond, des tendards verts pendaient  des
hampes, comme les oriflammes dont on dcore en Bretagne les murs des
chapelles, le jour du pardon.

De vagues formes accroupies, drapes d'toffes blanches, grises, bleues,
gisaient dans une immobilit silencieuse.

De temps  autre, cependant, un nom s'chappait de leurs lvres. Cela
courait comme un frisson de vent sur une mer calme. On ne percevait
qu'un mot, toujours le mme:

--Allah!... Allah!...

Alors seulement le _soudard_ de San-Thgonnek comprit qu'il tait dans
un sanctuaire arabe, dans une mosque, et que ces gens prosterns
adoraient...

Son frre prtre l'interrompit  cet endroit de son rcit:

--Tu aurais d t'en aller, Yvik; tu aurais d t'en aller  ce moment.

--Eh bien! non, continua-t-il, je restai. J'ajouterai mme, pour tre
franc, que je ne songeai point  m'esquiver.

Tout au contraire. Une envie irrsistible le prit, lui, chrtien, de
joindre sa prire  celle de ces mcrants. Il s'agenouilla derrire
leurs files presses et, dans la maison de Mohammed, il se mit, au
milieu de toutes ces oraisons musulmanes,  rciter son oraison
catholique, en breton.

La voix du mufti, tout au haut de la nef, grenait la lente mlope du
Coran.

Navement, sans penser  mal il se laissa aller, les yeux mi-clos, 
couter susurrer cette voix grle, un peu chevrotante, avec de trs
douces modulations. Et elle lui rappelait, quoi qu'il ft pour repousser
cette comparaison sacrilge, oui, elle lui rappelait le vieux cur de sa
paroisse, et la messe basse dans l'glise bretonne, et les rpons
touffs de l'enfant de choeur sur les marches du matre-autel.

N'tait-ce donc pas vraiment  quelque nocturne de Nol qu'il assistait?
N'allait-il point dcouvrir quelque part, dans un des recoins de la
mosque, cette crche nave  laquelle travaillaient nagure ses soeurs,
aux approches de la grande fte? Il s'imaginait presque la voir l-bas,
prs de la chaire du mufti, avec son toit de branchages verts o des
flocons de ouate simulaient la neige, avec son Jsus de cire sur un lit
de paille frache, et son saint Joseph  figure grave, et sa mignonne
Vierge, et les mufles recueillis des boeufs.

Rien ne gnait l'illusion; mme elles semblaient la fortifier encore,
toutes ces formes prostres devant lui, dont il n'apercevait que les
dos; les blanches vous avaient des airs de religieuses encapuchonnes,
et, quant  celles de couleur sombre, on les pouvait prendre aisment
pour des vieilles du pays de San-Thgonnek, enveloppes des longues
mantes  cagoule qui servent dans les deuils et par les grands froids.

Qui sait si elle n'tait pas l, au milieu de ce monde exotique, sa
Glaudinak du Mezou-brn? Il aurait jur qu'elle allait se lever tout 
l'heure, la messe finie, et sortir avec lui, fine et svelte, lgrement
rougissante sous sa coiffe de dentelle, la coiffe des filles de
Quimerc'h aux ailes ployes. On suivrait ensemble les chemins boueux,
enjambant les flaques, avec de bons rires o sonnerait l'amour; ensemble
aussi l'on s'attablerait dans la cuisine de la ferme, pour le rveillon
commun, et ce serait une veille exquise en l'honneur du dieu Jsus qui
vint au monde salu par des ptres...

Mais Glaudinak ne se leva pas; ce furent les Arabes qui franchirent le
seuil derrire lui, en le regardant de leurs yeux vifs, ptillants de
haine. Dehors, c'tait le mme ciel immense de lave refroidie, o
passaient, non plus les rafales mouilles de tantt, mais des souffles
aigres de bise qui vous coupaient la face.

Et il sentit qu'elle tait loin, la tideur qui passe sur l'aile des
vents de Bretagne, mme au coeur de l'hiver.

Il remonta vers la caserne, vers la gouailleuse chambre, la tte vide
et sonnant creux, l'me tout endolorie...

--Voil! dit-il en terminant... Pour parler comme mon frre l'abb, ce
n'est peut-tre pas trs orthodoxe... mais, de cette messe de minuit, je
me souviendrai  tout jamais.

Puis, se tournant vers sa jeune femme assise sur le banc du lit, 
gauche de l'tre, auprs des servantes:

--En aucune circonstance, Glaudinak, pas mme au pays des Kroumirs,
devant la mort, je n'ai pens  toi avec plus de ferveur.

Il se tut. On n'entendit plus, dans le grand silence, que le tic-tac de
l'horloge et la chanson de la bche qui agonisait.




III

RCITS DE PASSANTS




LES DEUX AMIS


C'tait le soir de la Toussaint,  la veille, dans une vieille maison
des environs de Plogoff, btie sur l'emplacement et avec les pierres de
l'ancien manoir de Kergaradec.

On connat ce paysage funbre de l'extrmit du Cap. A gauche, le morne
chemin qui mne vers Lezcoff, la pointe du Raz et le gouffre de l'Enfer;
 droite, la valle profonde, o dort, dit-on, sous les eaux grises de
l'tang de Laoual, tout un quartier de la Ker-Is des lgendes, et qui
s'ouvre, vers l'ouest, entre les promontoires sinistres du Raz et du
Van, sur la mystrieuse baie des Trpasss.

Dans la cuisine, troite et sombre comme une crypte, une douzaine de
personnes formaient cercle devant l'tre, encadr, suivant l'usage de la
rgion, par une boiserie peinte supportant, sur une tablette, une vierge
en faence entre deux bouquets de fleurs artificielles.

Un feu de mottes brlait dans le foyer et remplissait le rduit d'une
cre odeur de tourbe.

Les cloches de Plogoff entrrent en branle, se mirent  tinter le glas
de nuit pour la fte du lendemain. Gad Dagorn, la matresse de la
maison, donna le signal de la prire et commena la srie des _De
profundis_ pour tous les parents dfunts. Les oraisons se succdrent
tant que dura le glas; puis, quand les voix des cloches se furent tues
dans le lointain, il se fit parmi les assistants un long silence.

Le grand bruit de la mer semblait par instants tout proche, comme si les
lames fussent venues battre contre les murs du logis. Gad, aprs s'tre
signe une dernire fois, interpella une espce de colosse aux poings
velus, assis en face d'elle, de l'autre ct de la chemine.

--, taupier, dit-elle, puisque vous tes des ntres, ce soir,
contez-nous une histoire de votre pays de Commana, l-bas,  l'intrieur
des terres.

L'homme fit entendre un grognement, un _hon_ inarticul.

Puis, comme la mnagre insistait:

--Tout de mme, pronona-t-il... Seulement, ce n'est pas une histoire,
c'est une chose arrive.

Et il commena d'une voix pose, un peu sourde.

                                   *
                                  * *

A Rozvlenn, en Sizun de la montagne, vivait, il y a quelque vingt-cinq
ans, un fermier du nom de Jean Bleiz, qu'on appelait encore _Bleiz du
Mnez_, pour le distinguer d'un de ses cousins qui habitait le bourg.

Je l'ai connu. C'tait un homme laborieux et sage. Ses terres taient
les mieux tenues qui se pussent voir  dix lieues  la ronde. On disait
de lui que le beau bl venait aussi aisment dans ses champs que la
fougre dans les champs des autres. Le vrai, c'est qu'on et fait bien
de la route avant de trouver un travailleur aussi capable, aussi
entendu.

Mais son fils Nol, lev  son cole, lui tait, il faut le dire,
d'une aide singulirement prcieuse. Quel beau gars, solidement
dcoupl! et si attach  sa besogne! L'esprit srieux, avec cela, trop
srieux mme. Son pre le morignait souvent  ce propos.

--Tu ne prends pas assez de bon temps. Tu rflchis trop. Va donc aux
pardons, avec les camarades, et danse, et amuse-toi.

Lui souriait, se contentait de rpondre doucement:

--Que voulez-vous? Je suis comme je suis. Mon plaisir n'est pas o est
celui des autres; voil tout. D'ailleurs, je ne suis pas seul de mon
espce. Est-ce que Evenn, sous ce rapport, n'est pas tout mon portrait?

Le vieux Jean Bleiz, alors, de conclure:

--Ce qui me dplat chez toi ne me plat pas davantage chez ton Evenn.

Mais, me demanderez-vous, qu'tait-ce que cet Evenn?

Voici.

C'tait un jeune homme du mme ge que Nol Bleiz, et son insparable.
Son pre avait tenu, jadis, la ferme de Keranrou dont les terres
touchent celles de Rozvlenn. Mais le pauvre Ren Mordells,--c'tait
son nom,--quoiqu'il ft, lui aussi, un matre laboureur, avait toujours
t desservi par la malechance. Au lieu que les cultures de Jean Bleiz,
son voisin, prospraient de plus en plus, d'anne en anne, les siennes,
quelque peine qu'il se donnt, tournaient toujours contre son attente.
Il y a comme cela des domaines et des gens sur qui pse une fatalit.
Ren Mordells puisa, on peut dire, toutes les infortunes. Ses btes
crevaient, sans qu'on st de quelle maladie; l'eau noyait ses foins; sa
moisson se desschait sur pied. Un hiver, la foudre tomba sur sa grange.
Il lutta longtemps, finalement fut vaincu. La tristesse et le dsespoir
s'emparrent de lui et le conduisirent  la tombe. Sa veuve ne tarda pas
 le suivre dans la mort.

Restait un enfant, Evenn, ou, comme on l'appelait alors,  cause de son
jeune ge, Evennik.

Il venait d'avoir dix ans et se prparait  sa premire communion. Sur
les bancs du catchisme, il s'tait li d'amiti avec Nol Bleiz;
ensemble ils allaient au bourg, ensemble ils en revenaient. Le soir de
l'enterrement de Ren Mordells, Nol dit  Evenn:

--Tu n'as plus de chez toi. Veux-tu demeurer avec nous,  Rozvlenn? Tu
y serais comme dans ta propre maison. Mon pre te donnerait les gages
d'un gardeur de vaches. Tu deviendrais comme mon frre et nous ne nous
quitterions plus.

Le lendemain Evenn Mordells tait install chez les Bleiz. Et, 
partir de ce moment, en effet, Nol et lui ne firent plus un pas l'un
sans l'autre.

Leur amiti ne fit que grandir avec l'ge,  mesure qu'ils
grandissaient eux-mmes.

Le temps vint pour eux de tirer au sort. Il se trouva que Nol eut un
mauvais numro, tandis qu'Evenn en ramenait un bon. Jean Bleiz, qui se
sentait vieillir, fut dsol,  la pense que son fils lui serait enlev
pour sept ans, sans compter que c'tait l'poque o l'on se battait par
l-bas, je ne sais o, du ct de la Russie. Et la mnagre, la bonne
Glauda, tait encore plus navre que son mari. Ds que les hommes
taient partis pour les champs, elle s'asseyait sur le _banc-tossel_,
auprs de la chemine, pour pleurer  chaudes larmes, se lamenter, en
maudissant la conscription et la guerre. Le soir, tout le monde couch
dans la ferme, Jean Bleiz et elle s'attardaient de part et d'autre du
foyer, devant la cendre dj teinte,  changer leurs ides noires,
leurs craintes, leurs mauvais pressentiments.

--C'est si long, sept ans! disait Jean Bleiz. Serai-je encore l, quand
il reviendra?

--Ce  quoi je songe, moi, c'est qu'il peut ne pas revenir, faisait
Glauda.

Et ils restaient songeurs, tristes, sans foi dans l'avenir, murmurant
chacun  part soi:

--Si du moins le sort tait tomb sur Evenn.

Quant  acheter un remplaant, cela n'tait pas dans leurs moyens. Le
marchand d'hommes demandait trop cher.

Cependant les jours s'coulaient, rapprochant le terme fatal.

Evenn n'avait pas t sans voir que Jean Bleiz avait beaucoup perdu de
sa vaillance  la tche et que Glauda,  table, sitt qu'elle fixait les
yeux sur son fils, se dtournait pour essuyer furtivement une larme.

--Allons, se dit-il un matin, au saut du lit, il faut qu'aujourd'hui je
me dcide  parler.

Le hasard favorisa son dessein. Quand il vint prendre les ordres du
matre pour la journe, Jean Bleiz s'exprima de la sorte:

--J'ai rsolu de commencer  dfricher la Grand'Lande. Tu guideras les
chevaux et Nol conduira la charrue. Buvez tous deux un bon coup de
cidre, car les souches sont vieilles et le travail sera dur.

Voil nos gaillards partis. Quand ils furent seuls, avec l'attelage,
l-haut sur le versant du Mnez, dans la Grand'Lande, Evenn dit  son
ami Nol:

--Laissons souffler un peu les btes avant d'entamer la premire
tranche, et asseyons-nous sur cette roche plate qui est, si l'on en
croit les vieilles femmes, le tombeau d'un saint inconnu. Regarde comme
on voit bien de cette place tout le pays!

--Comme tu prononces ces paroles d'un ton trange! pronona Nol. Ta
voix tremble.

--Peut-tre, car mon coeur bat avec violence.

--Pourquoi?

--Parce que j'ai une demande  te faire et que j'ai peur que tu me
refuses.

--T'ai-je jamais rien refus,  toi qui m'es plus qu'un ami, plus qu'un
frre?

--Eh bien! promets-moi que tu m'accorderas encore cette grce-ci.

--Tout ce que tu voudras, pourvu que ce soit en mon pouvoir.

--Jure-le.

Nol cracha, selon l'usage, dans le creux de sa main droite, et leva la
paume ouverte vers le ciel.

--Je le jure, fit-il.

--Tu me donnes donc la plus grande joie que j'aie jamais rve en ce
monde, reprit Evenn. Je vais enfin pouvoir m'acquitter de ma dette
envers toi et envers tes parents. Tu te rappelles, Nol, ce soir
d'octobre o l'on porta ma mre en terre, pour la runir  son mari, 
mon pauvre,  mon malheureux pre, Dieu lui fasse paix! Je sanglotais au
pied de la tombe, suppliant Dieu de me faire mourir, moi aussi,
maintenant que je n'avais plus personne, plus rien, pas mme un toit,
puisque la vente avait eu lieu l'avant-veille  Rozvlenn et que le
nouveau fermier attendait, avec ses meubles, dans la cour, tandis que le
cercueil de la dfunte franchissait le portail. Soudain, j'entendis une
voix qui me disait: Viens, Evennik! ton lit est fait chez nous. Grce
 toi, Nol, grce  Jean Bleiz et  Glauda, je n'ai pas connu
l'amertume du pain mendi. J'ai eu la nourriture du corps et cette autre
nourriture, la plus ncessaire de toutes, celle de l'me. J'ai t aim,
moi l'orphelin, moi l'enfant de misre et d'abandon. Pas un matin je ne
me suis rveill sans te bnir, toi et les tiens. Mais comment vous
prouver  tous que vous n'aviez point oblig un ingrat? En m'appliquant
au travail de mon mieux? Beau mrite! Ton pre n'a jamais voulu admettre
que je travaille sans tre pay... A la fin tout de mme, l'occasion que
je guettais est venue. Avoue, Nol, que je serais le plus mprisable des
hommes si je la laissais chapper... J'ai tir un bon numro, toi un
mauvais; mais tu ne partiras point: c'est moi qui partirai  ta place.

Le fils de Jean Bleiz, assis sur la roche,  ct de son ami, avait
cout Evenn Mordells sans l'interrompre. Mais, aux derniers mots, il
bondit.

--Cela, jamais! s'cria-t-il.

--J'ai ta parole sacre, riposta l'autre.

--Il n'y a pas de parole qui tienne!... Quand le sort a prononc, ce
qui doit tre doit tre. Le sort, c'est la voix de Dieu. Dieu ne m'en
voudra point de parjurer un serment fait  l'encontre de ses desseins.

--Tu t'emportes bien lgrement, Nol, dit Evenn, la main sur l'paule
du jeune homme... et bien inutilement aussi, ajouta-t-il, en tirant de
la poche intrieure de sa veste un papier pli avec soin. Tu vois a!
C'est la feuille de route d'Yves Mordells, fils de dfunts Ren et
Marie Mingam, accept, sur avis du commandant de recrutement, comme
soldat du train des quipages, en remplacement du nomm Nol Bleiz,
auquel il est reconnu apte  se substituer... Et maintenant, frre,  la
charrue! Les chevaux commencent  se demander ce que nous faisons l...

La Grand'Lande, je vous prie de le croire, fut ventre de la belle
faon. Nol tait si impressionn, si nerveux, si dpit mme, qu'il
faisait voler le coutre comme une hache  travers les souches d'ajoncs
presque sculaires.

A dix heures, quand le _corn-boud_ de la ferme appela les laboureurs au
repas, la sueur ruisselait du front du jeune homme, presse comme les
gouttes d'une pluie d'orage. Mais son me aussi s'tait amollie. Et,
lorsqu'Evenn, le prenant par le bras, lui demanda: Dis, est-ce que tu
m'en veux encore? il ne put que le serrer sur sa poitrine et fondre en
larmes.

                                   *
                                  * *

Ici, le taupier s'interrompit:

--Je n'ai pas l'habitude, fit-il, de parler si longtemps d'une seule
haleine. Dans mon mtier, on est plutt silencieux.

Gad Dagorn, qui savait son monde, comprit que c'tait une cuelle de
cidre qu'il attendait. Il la but d'un trait; puis, s'tant essuy les
lvres du revers de sa manche, il reprit le fil de son rcit:

Ce soir-l, donc, quand les servantes eurent fini d'aller et de venir
par la cuisine, Jean Bleiz et Glauda, sa _moiti de mnage_, s'assirent,
selon leur coutume, dans leurs fauteuils de bois, aux deux coins du
foyer.

Et ils recommencrent leurs jrmiades, sur le sujet que vous savez,
incapables dsormais de penser  autre chose.

Soudain, la porte de la cuisine s'ouvrit, et Evenn Mordells entra,
disant:

--Pardonnez-moi si je vous drange dans vos mditations du soir, mais
j'ai  vous entretenir.

Les deux vieux s'entre-regardrent, eurent l'air de se demander l'un 
l'autre:

Que nous veut-il?

Quelque chose d'important,  coup sr,  en juger par sa mine grave et
l'motion qui perait dans sa voix. Jean Bleiz dit:

--Tu sais bien, Evenn, qu'il y a toujours place pour toi  notre feu.
Entre toi et notre Nol, nous ne faisons aucune diffrence.

Le jeune homme s'tait assis.

Glauda dit  son tour, obissant  son ternelle proccupation:

--Si quelque chose peut nous consoler du dpart de Nol, c'est que tu
nous restes. Car tu ne songes point  nous quitter, toi aussi, je
suppose? Ce n'est pas ton mariage, au moins, que tu viens nous annoncer.

Evenn ne put s'empcher de sourire.

--Si, fit-il: mais mon mariage avec le rgiment.

--Tu t'engages, pour suivre Nol? s'crirent les matres d'une seule
voix...

Glauda se couvrit la figure de ses mains. Jean Bleiz ajouta tristement,
non sans amertume:

--Fais ce qu'il te plat, gars. Nous deviendrons, nous autres, ce que
nous pourrons.

--Ne pleurez point, Glauda, dit Evenn; et vous, Jean Bleiz,
connaissez-moi mieux. Si je pars, c'est pour que votre Nol ne parte
pas. Je venais vous avertir que je suis accept par le gouvernement pour
tre son remplaant... J'aurais souhait vous apporter cette nouvelle
plus tt. Mais, pour une chose si simple, il faut des tas de dmarches
et de paperasseries. Je n'ai eu la lettre qu'hier. Sans a, croyez bien
que vous n'auriez pas t si longtemps  vous manger de chagrin en
tchant de faire bon visage.

Pour le coup, Glauda s'tait mise  sangloter. Quant  Jean Bleiz, il
avait laiss tomber sa pipe dans la cendre et demeurait ahuri, comme un
homme qui rve.

--Evenn Mordells, pronona-t-il enfin, tu es un brave coeur. La
bndiction de Dieu est entre avec toi dans notre maison... Mais,
l'as-tu dit  Nol? demanda-t-il, subitement inquiet.

--Nol le sait de ce matin.

--C'est donc pourquoi il tait tantt si taciturne? intervint Glauda.
Il m'a donn le bonsoir d'un air tout drle.

--Et il consent? interrogea de nouveau Jean Bleiz.

Evenn rpondit:

--Je l'ai pri de venir avec moi vous en assurer lui-mme; il n'a pas
voulu. C'est qu'il a le coeur encore trop gros, voyez-vous. Mais a lui
passera.

--Il t'aime tant? repartit Jean Bleiz. a doit, en effet, lui tre bien
dur de songer que tu te sacrifies pour lui. Non, fils, je ne te cacherai
pas que tu nous enlves un poids terrible... Nous ne vivions plus... Tu
nous rends la joie et le courage. Viens que nous t'embrassions. Tu es le
digne rejeton d'une race d'honntes gens, Evenn...

Le vieux tait si troubl qu'il bredouillait. Il poursuivit, se
tournant vers sa femme et l'appelant par le nom qu'il lui donnait au
temps de leurs fianailles.

--Va, Glaudak,  mon armoire, et prends la bouteille qui est dans le
fond, sous mes habits des dimanches...

Evenn l'interrompit.

--Excusez-moi, Jean Bleiz. Nous avons Nol et moi,  triller les
chevaux qui ont su ferme dans la Grand'Lande. Il m'attend. Je me
sauve!...

Et il s'enfona, trs vite, dans la nuit du dehors, en tirant derrire
lui la porte.

                                   *
                                  * *

... Mes amis, continua le taupier, aprs un court silence, et non sans
avoir jet un coup d'oeil sournois du ct de l'cuelle vide,
l'allgresse des hommes est comme un feu de paille: elle jette une
grande flamme, mais s'teint aussitt.

Maintenant qu'Evenn Mordells partait pour la guerre  la place de leur
fils, les matres de Rozvlenn croyaient avoir conjur le mauvais sort.
Jamais Glauda ne s'tait montre si gaie. Elle se surprenait parfois 
chanter des refrains de jeunesse, comme une petite couturire de quinze
ans qui rentre de sa journe. La lumire du soleil lui paraissait plus
joyeuse et comme rajeunie dans la fentre de sa cuisine. Elle ne
craignait plus rien, pas mme la vieillesse, pas mme la mort, puisque
son fils serait l pour lui fermer les yeux.

Hlas! le proverbe dit vrai: Marin qui siffle attire la tempte, gens
qui chantent attirent le malheur.

Mais n'allons pas plus vite que les vnements.

Evenn Mordells et Nol Bleiz avaient toujours t, je vous l'ai dit,
une paire d'amis incomparable, n'ayant qu'une me, qu'un sentiment,
qu'une pense. Mais,  partir du jour o ils faillirent se brouiller,
par excs d'amiti, dans la Grand'Lande, leur affection devint encore
plus troite, si possible, plus exclusive, en tout cas, et presque
mystrieuse. Ils ne parlaient plus qu'entre eux, passaient les
dimanches, aprs la messe,  errer ensemble dans les champs, par les
prairies solitaires, le long des vieux chemins abandonns. Et le soir,
dans l'curie o ils couchaient tous les deux, auprs de leurs btes,
ils avaient de longs colloques, des entretiens graves et passionns dont
rien ne transpirait au dehors.

Cependant la feuille de route du conscrit Mordells fut apporte un
jour par le secrtaire de la mairie. Il devait se rendre dans la
huitaine  Landerneau. La veille du dpart, Glauda prpara de ses
propres mains un souper succulent et Jean Bleiz mit en perce la
meilleure de ses barriques de cidre. A table, Evenn feignit une grande
gaiet, mais Nol eut toutes les peines du monde  desserrer les lvres.
Ils se retirrent l'un et l'autre de bonne heure, prtextant qu'il
faudrait se lever le lendemain  la premire aube, de faon  tre 
Landerneau avec le soleil.

En ralit, ils ne se couchrent point de toute cette nuit-l,
restrent assis dans le foin  se faire toutes sortes de
recommandations,  se remmorer le pass,  s'entendre pour l'avenir.

Cet avenir, Nol en avait peur.

A diverses reprises il avait eu des songes tranges, des _intersignes_
menaants. Il ne put--a-t-il racont plus tard--prendre sur lui de
dissimuler ses inquitudes  son ami. La douleur de la sparation le
rendait comme fou. En vain le bon Evenn s'efforait de le calmer. A tous
ses raisonnements, il rpondait avec une persistance farouche:

--Je n'aurais jamais d accepter... jamais!... jamais!... Une voix me
l'a dit ds le premier jour et, depuis, n'a cess de me le rpter: ce
n'est pas sept ans de ton ge, c'est ta vie mme que tu me donnes en
prsent.

Et il suppliait:

--Je t'en conjure, rends-moi ma parole, dlivre-moi de mon serment! Il
en est temps encore. Reste, et laisse-moi partir, comme l'a voulu le
destin!... Vois-tu, si tu ne revenais pas, si tu tais tu l-bas, dans
les contres lointaines, j'en perdrais la raison, je me tiendrais pour
damn, j'aurais ton sang sur moi, comme sur Can le sang d'Abel. Les
champs que nous avons labours ensemble, les arbres qui nous ont vers
leur ombre, les chemins o nous nous sommes promens cte  cte, ces
chevaux que voil, Evenn, qui nous regardent et qui m'coutent, tout me
crierait: Malheureux! qu'as-tu fait de ton frre?

--Nol, Nol, je reviendrai; sois-en sr, affirmait Evenn, remu
jusqu'aux entrailles.

Nol Bleiz eut une ide singulire, une ide insense, pouvantable.

--Tu reviendras, dis-tu?... Eh bien! jure-le, que tu reviendras!

Ses yeux jetaient des flammes. Evenn rpondit doucement:

--Y songes-tu, ami? Ce serment, si je te le faisais, dpendrait-il de
moi de le tenir?

--J'admets que cela dpende de toi!

--Oh! alors sois content. Je jure des deux mains.

--Vivant ou mort, n'est-ce pas?

Evenn,  cette question, frissonna, comme frl d'avance par le coup de
faux de l'Ankou. Il pronona nanmoins d'une voix ferme, sur le ton
solennel qui convenait  un pareil engagement:

--Vivant ou mort. Je le jure!

--C'est bien. Nous sommes quittes, dit Nol. Maintenant que j'ai ton
serment, je ne me repens plus du mien.

Il n'avait pas achev ces mots que la lanterne qu'ils avaient laisse
brler tout la nuit, suspendue  un des rteliers, s'teignit
brusquement, faute de suif peut-tre, peut-tre aussi pour une autre
raison. La Blanchonne--une vieille jument--se mit  rver tout haut, en
gmissant, oppresse par quelque cauchemar. Et, dans la cour, un coq
chanta.

--C'est le jour, dit Evenn.

--Le jour des adieux, murmura Nol chez qui succdait au dlire un
morne apaisement.

Et il s'approcha de la Blanchonne pour lui passer le licol, car c'tait
elle, la brave bte, qu'on avait coutume d'atteler au char  bancs, dans
les grandes occasions, et qui devait mener le _soldat neuf_ jusqu'
Landerneau. Un rayon de lumire grise commenait  filtrer par l'unique
lucarne; tandis qu'Evenn faisait un paquet de ses meilleures hardes et
chaussait une paire de bas de laine inusable, tricots  son intention
par Glauda, Nol lissait le poil de la jument, dbrouillait sa crinire
chenue, teignait d'un peu de noir de fume ses lourds sabots, inspectait
ses fers.

Moins d'une heure aprs, les deux amis roulaient  travers la montagne,
vers Landerneau...

Et au moment o l'anglus du bourg sonnait midi, Nol Bleiz rentra seul
 la ferme.

--Tout s'est bien pass? lui demanda son pre en lui donnant la main
pour dteler la Blanchonne.

--Trs bien, rpondit le jeune homme d'un air distrait, les yeux et la
pense ailleurs.

Il suivait mentalement,  des lieues de l, le fuyant panache de fume
d'un train en marche, emportant l'autre moiti de son me trs loin,
vers l'inconnu, vers le poignant mystre, et peut-tre pour jamais.

                                   *
                                  * *

--Gad Dagorn, fit  cet endroit le taupier, le plus difficile me reste
 dire.

La vieille _Capenn_ remplit l'cuelle et, de nouveau, le conteur la vida
sans dsemparer, avec une majestueuse aisance. Puis il continua, les
mains croises, les coudes aux genoux:

Vous pensez bien que le dpart d'Evenn Mordells, s'il fit un grand
trou dans la vie et dans les habitudes de Rozvlenn, ne changea rien au
cours des saisons. Le printemps vint avec ses fleurs, l't avec ses
moissons, l'automne avec ses fruits, et l'immense horloge du monde, qui
ne s'meut gure des choses humaines, promena tranquillement, comme par
le pass, d'un bout de l'anne  l'autre, son balancier invisible et
silencieux.

Nol travaillait avec rage, pour tcher d'oublier. Mais il gardait un
front triste, parlait peu, semblait vivre dans sa propre maison comme un
tranger.

Une fois, il eut une colre terrible. Sa mre ne s'tait-elle pas mis
dans la tte qu'une bru gentille, aimable et sage, chasserait du logis
le _mauvais air_, lui rendrait sa gaiet d'autrefois et ramnerait le
sourire sur les lvres fermes de Nol. Elle avait jet son dvolu sur
une gracieuse hritire, la fille des Mnou. Et elle s'en ouvrit un jour
 son gars. Plt  Dieu qu'avant d'articuler le premier mot elle se ft
fourr un bouchon d'toupe dans la gorge! Nol s'tait soudain dress,
trs ple, les yeux pleins de foudre et d'clairs. Et lui qui avait
toujours t le plus doux des enfants, c'est  peine s'il put retenir un
blasphme. Une fourche qu'il emmanchait se brisa dans ses mains comme un
ftu. Il touffait; il se prcipita dehors, et, toute cette nuit et le
jour suivant, il erra dans la campagne d'hiver, sous la rafale, sous les
mornes tourbillons de neige. Quand il reparut  la ferme, il dit:

--Pardonne-moi, mre. J'ai commis un manquement grave envers toi. Mais,
je t'en prie, laisse-moi le soin de gouverner ma vie  moi seul.

Glauda avait le coeur gonfl de larmes. Elle ne leur donna cours que
lorsqu'elle fut couche dans le lit clos, auprs de son mari.

--Tu verras, soupirait-elle  travers ses sanglots, un malheur rde
autour de nous. Nous pensions l'avoir conjur, et voici qu'il est 
notre porte. J'ai peur...

Jean Bleiz essaya de raisonner la pauvre mnagre; il ne la rassura
point, car il tremblait lui-mme, agit de sombres pressentiments.

On entrait dans les mois venteux. Dj l'hiver s'loignait, courbant
son vieux dos, vtu de misrables nuages en haillons. Toutefois, il
n'avait pas encore disparu derrire les croupes brumeuses des _mnez_.

C'tait un samedi. Tout heureux d'avoir reu le matin une lettre
d'Evenn, date de quinze jours auparavant, dans la tranche, sous
Sbastopol, Nol tait sorti de sa rserve ordinaire, s'tait montr
presque gai pendant le repas et, finalement, avait fait  haute voix la
lecture de la lettre, devant un auditoire compos de ses parents, des
domestiques et de quelques voisins venus pour la veille.

Evenn annonait qu'il se portait  merveille, qu'on allait
prochainement donner l'assaut, contait en peu de mots de menues
histoires du sige et demandait  Nol de lui crire de longues
nouvelles. Il s'informait de tout et de tous, des gens et des btes, des
labours aussi, voulait savoir si le dfrichement de la Grand'Lande avait
produit les rsultats esprs et si le bl noir qu'on y avait sem avait
t d'un bon rendement.

Nol lut de la premire ligne  la dernire, et mme la signature. Puis
il dit:

--Je vais lui rpondre tout de suite. Bonsoir.

--Tu lui enverras nos bndictions, s'crirent Jean Bleiz et sa femme.

--Et nos souhaits de prosprit! firent les voisins, les valets de
ferme, les servantes.

Le jeune homme gagna l'curie, suspendit son fanal au clou accoutum,
et l, dans la demi-clart vacillante, il se mit  relire plus posment
le grimoire de son ami, de son frre.

Le vent d'ouest soufflait dans le pignon, par grandes haleines
intermittentes, avec de brusques accalmies suivies d'une sorte de
dchanement sauvage... Or, voici qu'en relisant, peut-tre pour la
vingtime fois, il sembla  Nol que certains passages de la lettre
revtaient un sens nouveau, plus profond, plus mystrieux. Une phrase
disait: Les officiers prtendent que la guerre est sur le point de
finir. Peut-tre, quand te parviendra ce chiffon de papier, serai-je
moi-mme au moment de te rejoindre. Dieu fasse qu'il en soit ainsi!
Nol se prit  murmurer, aprs l'absent:

--Dieu fasse qu'il en soit ainsi!

Et  l'instant mme, il eut le sentiment que _cela_ allait tre.

L'ouragan s'tait tu. Un silence effrayant rgnait au dehors, une sorte
d'attente angoisse. Nol tendit l'oreille: _quelqu'un_ venait. Un
bruissement presque imperceptible de pas remuait les fougres dessches
qui jonchaient la cour: et trois coups discrets, espacs de quelques
secondes, furent frapps  la porte de l'curie.

Le coeur de Nol Bleiz battit avec force.

Les chevaux, qui dormaient  demi, s'brourent, tournrent tous la
tte dans la mme direction, vers l'huis de chne qu'une lourde barre
fermait.

Nol demanda:

--Qui est l?

--C'est moi, ton frre Evenn, rpondit une voix.

--Mes _avertissements_ ne m'avaient donc pas tromp! s'cria Nol.

Et il se prcipita pour ouvrir. Dans le cadre de la porte, sur le fond
orageux du ciel qu'une lune aux trois quarts noye clairait de teintes
sinistres, il vit Evenn, mais combien diffrent de celui d'autrefois!
C'est  peine s'il put le reconnatre. Le malheureux tait revtu de son
uniforme de soldat, mais des plaques de boue souillaient son pantalon,
sa tunique, comme s'il avait d se traner longtemps  plat ventre par
les routes dtrempes. Ses traits dfaits trahissaient des fatigues
surhumaines et, dans la profondeur sombre des orbites, ses yeux
brillaient d'une fivre trange.

--Tu vois, dit-il en esquissant un vague sourire, je tiens ce que je
promets. Va mon doux Nol, ce n'a pas t aussi facile que tu pourrais
le croire.

--Ton accoutrement le montre assez! fit Nol en l'attirant sur sa
poitrine... Mais, s'exclama-t-il soudain, qu'est-ce l?... Du sang?...
Evenn de mon coeur, serais-tu bless?

Du flanc gauche du soldat, un peu au dessus du rein pendait un large
caillot rouge.

Nol reprit:

--Tu dois souffrir horriblement... Il faut faire lever les gens de la
maison... Nous allons te soigner a.

--Je ne souffre plus, dit Evenn, je ne me souviens mme pas d'avoir
souffert..., ou, si je souffre, ajouta-t-il, c'est d'autre chose.

--Eh! parle donc, que je te soulage!

--Me soulager, tu le peux... Mais le voudras-tu?

--Ah! , tu es Evenn Mordells, je suis Nol Bleiz, et tu me poses une
pareille question!

--Si tu voyais clair, tu t'tonnerais peut-tre moins.

--Explique-toi, je t'en conjure. Qu'as-tu? Qu'y a-t-il?

--Je t'avais fait le serment de revenir, Nol, je suis revenu... Vivant
ou mort! avais-tu dit. Et j'avais jur: Vivant ou mort! Touche ces
mains: elles sont glaces...

--N'en dis pas plus, Evenn! j'ai compris!

Et, tombant  genoux devant le fantme de son frre d'me, Nol Bleiz
fondit en sanglots.

--Avais-je raison, poursuivit le mort, quand nagure je te suppliais de
m'pargner un tel serment?... Si tu n'avais pas eu cette ide funeste et
si je n'avais eu la faiblesse d'y cder, je ferais  cette heure ma
pnitence, l-bas, parmi mes camarades de la fosse commune, sous les
toiles du ciel d'Orient... Et tu ne serais point ici pleurant  mes
pieds sur celui qui fut si content de partir  ta place, oui, de partir
 ta place pour jamais!...

Nol cependant s'tait redress, tout ple.

--Tu as dit que je pouvais quelque chose pour ton soulagement. Je suis
prt, pronona-t-il d'une voix ferme.

--Si j'ai dit cela, n'en tiens aucun compte... Adieu, Nol! Garde mon
souvenir. Je t'ai aim dans la vie, je t'aime dans la mort...

Le spectre d'Evenn Mordells se reculait dj dans l'ombre, mais le
fils de Rozvlenn, bondissant hors de l'curie, lui barra rsolument le
passage.

--Tu ne t'en iras pas ainsi, cria-t-il. Je puis, de ton propre aveu,
quelque chose pour la dlivrance de ton me. Eh bien! cela, quoi qu'il
doive m'en coter, ft-ce ma damnation ternelle, je veux l'accomplir,
entends-tu? Je le veux!

--De plus imprieux devoirs t'obligent envers ton pre et ta mre. Pour
l'amour d'eux, au nom du repos de leurs vieux jours, si durement gagn,
Nol, n'insiste point!

--Parle! te dis-je, ou je me brise le crne contre ces murailles.

--Tu l'exiges? Tu as tort.

--J'ai tort, soit! Je l'exige.

--Attelle donc la Blanchonne au char  bancs, car nous aurons de la
route  faire. Ce n'est plus  Landerneau que nous allons cette fois...

... Dans le lit clos de la cuisine, Jean Bleiz, rveill de son premier
somme, poussa du coude la bonne Glauda.

--coute donc, fit-il. Ne dirait-on pas, dans l'avenue, le bruit de
notre char  bancs et le trot saccad de la Blanchonne?...

Assis cte  cte sur le sige de devant, l'ami vivant et l'ami mort
franchirent des lieues et des lieues de pays. La vieille jument,
d'allure d'abord hsitante, semblait avoir retrouv son agilit
d'autrefois, du temps o, jeune pouliche indompte, elle faisait, de ses
quatre sabots, jaillir du sol un quadruple clair.

tait-ce une route qu'ils suivaient maintenant, Nol n'aurait su le
dire.

De vastes horizons muets et tristes s'tendaient en des perspectives
flottantes, indtermines.  et l apparaissaient des formes
inconsistantes, qui taient peut-tre des nuages et peut-tre des
arbres. Parfois des oiseaux s'envolaient, des oiseaux fantastiques, aux
ailes brunes et ouates, qui glissaient sans bruit, pareils  des
chauves-souris d'une espce inconnue.

Nul vent ne soufflait dans ce dsert. L'air dormait, pais et immobile.

Une lumire vague clairait les choses, une lumire qui n'tait ni le
jour ni la nuit, une lumire comme celle qui semble maner des miroirs
dans un appartement sombre.

Mais le plus surprenant, c'tait, dans la terre, l'absence de toute
sonorit. La voiture roulait sans troubler le silence, et les sabots
ferrs de la Blanchonne n'veillaient aucun cho dans la plaine sourde,
la plaine noire.

Soudain, quelque chose de brillant se mit  luire, comme une eau ple
effleure d'un rayon de lune.

--Nous approchons, dit Evenn.

--N'est-ce pas la mer que nous voyons devant nous? demanda Nol.

--Non. C'est le marais des Trpasss.

Ils arrivrent sur le bord de l'tang mystrieux.

--Nol, dit Evenn, est-tu toujours rsolu?

--Toujours!

--Alors, descendons.

Ils mirent pied sur une plage de sable fin comme une cendre que
hrissaient, par places, des joncs noirs, des roseaux funbres.

--Fais le signe de la croix sur ta bte, poursuivit Evenn; ainsi elle
patra, en t'attendant, l'herbe des morts, comme si c'tait une herbe
vivante, et les esprits de la nuit ne pourront rien contre elle... Toi,
commence  te dshabiller.

--Tout nu?

Evenn fit oui de la tte et se dpouilla lui-mme de ses vtements.
Puis, quand Nol eut retir sa chemise:

--Donne-moi la main, et marchons!

Ils entrrent dans l'eau jusqu' mi-jambes, puis jusqu' mi-corps.
Autour d'eux des ttes parses surgissaient, ridaient un instant la
surface de l'onde et, de nouveau, sombraient. D'aucunes taient des
visages fltris de jeunes filles, tranant de longues chevelures
dteintes; d'autres montraient des crnes dnuds et des barbes couleur
de soufre.

--Tu trembles? murmura Evenn  l'oreille de son compagnon. Tu as peur?

--Non, j'ai froid, extraordinairement froid.

--Eh bien! je brle, moi; c'est une souffrance mille fois pire. Mais il
faut expier, vois-tu, il faut expier.

--Expier quoi, Evenn, toi dont la vie a t pure comme une soire
d'aot, toi dont la mort a t le plus simple et le plus entier des
dvouements?

--Je l'ai trop aim, Nol. Ce fut mon crime... Quand l'clat d'obus fut
entr dans mon flanc. Dieu me laissa presque une heure d'agonie pour
implorer sa misricorde, avant de comparatre devant son tribunal.
J'aurais d ne penser qu' lui, mais ce furent des images de Rozvlenn
qui me passrent devant les yeux, au moment suprme, et, en exhalant le
dernier soupir, ce fut ton nom que j'eus sur les lvres... Si seulement
tu avais hsit  me suivre en ce lieu, tu retardais ma dlivrance
d'autant de sicles que les sabots de la Blanchonne ont frapp de fois
la terre des dfunts.

Un flot de larmes inonda les joues de Nol.

--Tu as beaucoup de mal? lui demanda le fantme.

--Je voudrais en avoir dix mille fois plus, soupira-t-il.

A peine avait-il parl de la sorte qu'une cloche tinta. Oh! mais des
sons tristes  vous fendre le coeur, un glas rapide, puissant, sauvage,
un glas inattendu! Evenn dit:

--C'est l'_Anglus_ des morts... Retourne au rivage, tu y retrouveras
tes vtements auprs des miens. Ne touche pas  ceux-ci, ft-ce du bout
du doigt, ft-ce du bout du pied. Demain,  la mme heure, je serai sur
le seuil de l'curie. Va.

Nol ouvrait la bouche pour rpondre, mais dj l'ombre de son ami le
plus cher, et l'tang de mystre, et la plaine lugubre s'taient
dissips comme de vaines apparences. Le jeune homme grelottait tout nu,
au milieu de la Grand'Lande. Ses habits gisaient en tas  ses pieds et,
non loin, des lambeaux rouges et bleus, des haillons d'uniforme
finissaient de pourrir dans la boue d'un sillon. Trs vite, il endossa
ses hardes et cria:

--Blanchona! Blanchonik!

Un hennissement joyeux monta de la route qui longeait le bas de la
friche. La bonne jument, toujours attele, broutait au talus les pousses
des jeunes ajoncs.

Quand, ce matin-l, Nol parut au premier djeuner, les gens
s'accordrent  lui trouver l'air malade. Il affirma qu'il se portait 
merveille. Jean Bleiz, lui, demeurait tout songeur, le nez dans son
cuelle. Les domestiques partis pour les champs, il dit  son fils:

--Je te l'ai souvent rpt, Nol; mais tu ne prends pas assez de
distractions. La lettre que tu as reue d'Evenn a d te mettre en repos.
Profites-en pour t'amuser un peu. La herse que nous avions commande 
Morlaix, au dbut de l'hiver, est prte depuis trois semaines. Attelle
la Blanchonne et fais le voyage. Tu verras par la mme occasion la foire
de fvrier. Nous sommes au mardi: je te donne _campos_ jusqu' dimanche.

Jean Bleiz dit cela d'un ton paterne, en homme qui n'en pense pas plus
long. N'empche qu'il avait son ide d'en dessous. Et croyez qu'il ne
fut pas aussi tonn qu'il feignit de l'tre, lorsque son fils Nol lui
repartit:

--La Blanchonne, mon pre, tire sur l'ge. Elle a fait un brave
service. M'est avis qu'il conviendrait de lui pargner les courses
longues. Et, pour ce qui est de moi, je vous avoue que les boutiques de
la foire de Morlaix me tentent mdiocrement.

--N'en parlons plus, conclut Jean Bleiz.

Mais, le soir, dans le lit clos, la rsine teinte, il dit  sa femme:

--Je suis sr maintenant qu'il se passe quelque chose, et pas quelque
chose de bon. Fais comme moi: prie et ne t'endors point. Si nous
entendons encore, cette nuit, le trot de la vieille jument grise, je
guetterai, demain, dans la cour, et duss-je en mourir, je saurai
pourquoi elle sort, o elle va, et qui la conduit.

Ils prirent en silence, l'oreille tendue, et, le bruit qu'ils
redoutaient,  la mme heure que la veille, ils l'entendirent.

Les morts sont ponctuels. Evenn fut exact au rendez-vous et trouva Nol
qui l'attendait. La Blanchonne, qui s'tait repose tout le jour et 
qui, d'ailleurs, cette besogne nocturne semblait plaire, fit sonner ses
fers, sur le pav de l'avenue, puis s'enfona, d'une course perdue,
dans les routes du pays des dfunts, les routes de l'ternel silence.

Que vous dirai-je? Il en fut de cette nuit-l comme de la prcdente
nuit,  ce dtail prs qu'Evenn entrana Nol plus avant dans le marais
des Trpasss et que le gars de Rozvlenn eut cette fois de l'eau
jusqu'aux aisselles.

Ce qu'il souffrit, je ne vous le rvlerai pas. Lui-mme s'efforait de
le cacher  son ami. Pas un gmissement, pas une plainte ne s'chappa de
ses lvres.

Il rentra  la ferme, si faible que ses jambes pouvaient  peine le
porter. Quand il se prsenta dans la cuisine, son pre dormait encore ou
feignait de dormir; ce fut sa mre qui l'entreprit:

--Nol, mon enfant, lui dit-elle, tu dois avoir un secret  me confier.
Personne ne nous coute. Ouvre-moi ton coeur. Tu es le fruit de mes
entrailles. Confesse-moi ton mal, je te gurirai; les mres savent des
remdes, des philtres capables de conjurer la mort mme.

Pauvre Glauda! C'tait comme si elle se ft cogn la tte contre une
tombe pour lui arracher le mystre de l'ternit.

Son Nol lui rpondit par des paroles douces et tristes, des mots
vagues, insignifiants, et elle n'apprit rien de ce qu'elle et donn son
me pour savoir.

La journe s'coula. Le soir vint. Dans le ciel, nettoy par les vents,
des toiles vacillantes s'allumrent. La vieille maison de Rozvlenn, si
longtemps aime de Dieu, paraissait plonge dans le repos. Mais, sur le
_banc-tossel_, prs de l'tre, Glauda grenait son chapelet de corne;
dans l'aire, Jean Bleiz se dissimulait, sous l'auvent de l'table 
boeufs, et Nol attendait, derrire la porte entre-bille de l'curie,
le spectre d'Evenn Mordells.

Accroupie dans sa litire frache, la Blanchonne ruminait de lentes,
d'obscures ides, parmi la respiration forte et chaude des chevaux de
labour.

--Allons, Nol! dit une voix plus lgre qu'une brise d't.

Le harnais fut boucl en un clin d'oeil,--et ils allrent.

Jean Bleiz s'lana derrire eux, dans la nuit.

Jadis, il avait t le plus agile coureur de la montagne. On racontait
de lui que dans sa jeunesse, il forait les livres  la chasse. Il faut
croire que si ses cheveux avaient grisonn, ses jambes n'avaient point
trop vieilli, car il arriva sur la grve de l'tang funraire comme
Evenn disait  Nol, l-bas, dans le purgatoire des eaux profondes:

--Tu as t jusqu' mi-corps, tu as t jusqu'aux aisselles; je serai
dlivr, si, ce soir, tu te laisses submerger tout entier. Seulement,
pour Dieu! clos tes lvres! Que pas une goutte du marais de la mort n'y
puisse pntrer! Qui a bu de cette onde n'aspire dsormais qu'au trpas.

Il se fit un silence. Jean Bleiz vit s'engouffrer lentement les deux
ttes. Il murmura: Je n'ai plus de fils, battit l'air de ses bras et
s'vanouit sur le sable couleur de cendre...

Quand il reprit ses sens, une cloche lointaine, une cloche de l'autre
monde sonnait l'anglus. Et il entendit son fils Nol, agenouill prs
de lui, qui lui disait:

--Vois cette fume blanche qui monte dans le ciel! C'est l'me dlivre
d'Evenn Mordells qui gagne le Palais de la Trinit...

Il regarda, vit les talus, plants d'ajoncs, et devers l'Orient, o le
jour commenait  poindre, un petit nuage clair, dj haut, soulev par
les premiers souffles du matin.

La Blanchonne ramena le pre et le fils.

Debout au seuil de la maison, Glauda les reut sur son coeur, blme des
angoisses de sa longue veille.

                                   *
                                  * *

Mon histoire devrait finir ici, grommela le taupier, mais elle a
malheureusement une autre fin, et vous devinez laquelle.

Soit involontairement, soit  dessein, Nol Bleiz avait ouvert ses
lvres aux eaux de la mort: il en perdit le got de vivre.

Il dcda le vendredi, jour du Christ. Son pre et sa mre ne
demeurrent aprs lui que pour l'ensevelir.

J'ai suivi les trois enterrements dans l'espace d'une seule anne. Dieu
fasse paix aux matres de Rozvlenn! Ils sont en Paradis, je pense, et
peut-tre aussi la Blanchonne qui jamais ne pcha.

Gad Dagorn, la nuit s'avance. Vous feriez bien de rciter un dernier
_De profundis_ pour les Ames.

Moi, j'ai dit.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et, joignant ses mains velues, le taupier de Commana rentra dans son
silence.




LA HACHE


I

Matic Corniguellou est une petite vieille, si vieille qu'elle ne sait
plus son ge. Quand on le lui demande, elle rpond:

--Voil, par exemple, une chose dont je ne me suis jamais inquite, pas
plus que de vrifier quelle heure il est  l'horloge, lorsque je me sens
envie de dormir.

Quelquefois elle ajoute sentencieusement:

--Il n'y a ni jeunes, ni vieux, voyez-vous. Nous avons tous le mme ge,
l'ge de mourir.

Elle est mince, fluette, et quasi impondrable. Elle a coutume de dire:

--Mes proches n'auront pas la peine de suivre mon enterrement. Je m'en
irai dans un coup de vent d'ouest,  la grce de Dieu, comme un ftu de
paille.

Frache, d'ailleurs, et  ce point conserve, selon ses propres termes,
que c'en est miracle. De figure d'aeule semblable  la sienne, je n'en
ai vu que dans les tableaux des vieux matres hollandais. Encore y
a-t-il dans ses traits une grce fine et dlicate qu'il n'a jamais t
donn  ces vieux matres de contempler dans leurs modles. Cela est
chez elle le signe de la race, le signe aussi--et surtout--de son me
charmante, de son moi, comme parlent certains. Oh! nullement
compliqu, ce moi, trs simple, au contraire, trs primitif, mais
d'une si exquise simplicit! Et combien vari nanmoins! Que d'images
changeantes, tour  tour gaies ou tristes, dfilent, en moins de temps
qu'il ne faut pour les saluer au passage, dans les clairs yeux
septuagnaires de Matic Corniguellou! Vous rappelez-vous ces yeux des
filles de Bretagne que Renan clbra jusque devant la face de Pallas
Archgte, purs comme ces vertes fontaines o, sur un fond d'herbes
ondules, se mire le ciel? Aussi limpides sont ceux de Matic, la
fileuse de chanvre; seulement, au cours de l'arrire-saison, il y a plu
des feuilles mortes. Car elle a connu les jours pnibles et les nuits,
les ples nuits de larmes. Elle a eu  pleurer, non seulement ceux dont
elle tait issue, mais ceux encore qui taient issus d'elle.

--Je suis, dit-elle en sa jolie langue, comme une touffe d'herbe oublie
par mgarde dans un pr que la faux des faucheurs a tondu.

Ou bien:

--Mon rouet a fil plus de linceuls que de draps nuptiaux.

Elle ne parle, au reste, de ces choses qu'avec une pudeur discrte, une
sorte de symbolisme transparent, jamais pour se douloir ni pour
apitoyer. Il y a de plus malheureux qu'elle. Elle porte en elle-mme le
remde  toutes les afflictions: une force de rsignation que rien ne
saurait surprendre, jointe  une extraordinaire puissance de vie idale.
On fait grand bruit de la tristesse inne des Bretons, race occidentale,
toute pleine des nuages de son ciel et de l'ternelle lamentation des
mers. Or, il n'est pas un peuple au monde d'un optimisme plus absolu et
plus entt. Nourri de misre, il exalte la douceur de l'existence, et
la mort mme n'est pour lui qu'un long rve pacifique, indfiniment
continu... Toujours est-il que Matic a travers les plus cruelles
preuves comme un agneau qui passe dans les fourrs pineux des
landes, y laissant peut-tre quelques brins de laine, mais rien de sa
belle humeur vaillante, de son immuable srnit.

Je recherche volontiers son commerce. Sa conversation est aussi
reposante qu'une promenade, au soleil couchant, par les campagnes
silencieuses, dans la ferique somptuosit des premiers soirs d'automne.
Sa mmoire est vaste, profonde, pareille  ces palais souterrains,  ces
hypoges de la lgende o l'on va de salles en salles, de trsors en
trsors, d'admirations en admirations. Elle sait la vie et la mort. Elle
sait ce qui est, ce qui sera. Elle a voyag aussi loin qu'il est
possible  l'imagination humaine et dans la ralit et dans la fiction.
Elle a assist  la naissance des choses, elle prvoit, elle dcrit
d'avance les formes imprescriptibles qu'elles revtiront  leur dclin.
Ses yeux de calme visionnaire ignorent les frontires de l'espace et les
bornes noires qui se dressent  l'entre ou  la sortie des temps...


II

Elle vient d'ordinaire le samedi soir, sa semaine finie, arrive toujours
 la mme heure, s'assied toujours  la mme place. Et ce sont d'abord,
pour commencer, de petits racontars, les menus faits de la chronique
paysanne, auxquels elle excelle  donner un tour ingnieux et
sentimental. Puis, peu  peu, sans efforts, d'une aile souple, la
causerie s'lve aux gnralits. Matic est une manire de philosophe,
d'esprit dli--je l'ai dit--et qui se joue  l'aise autour des
problmes les plus redoutables.

Il est entendu, de par une familire et dj longue habitude, que, le
soir de la Toussaint, nous faisons ensemble la veille des anctres...
Donc, jeudi dernier, sur le coup des huit heures, comme le glas de nuit
achevait de tinter, elle fit son apparition sur le seuil, quitta ses
sabots et prit l'escabelle basse qu'elle affectionne,  l'angle du
foyer.

Sa mise tait soigne, comme il convient un jour de fte. Elle portait
sa belle jupe de laine rousse, lourde et roide comme si elle et t en
plomb, le corsage bleu sombre orn de parements de velours, et son fin
visage s'encadrait--vu la circonstance funbre--dans une coiffe aux
cassures rigides, couleur safran, le jaune tant la nuance de deuil chez
les femmes de Cornouailles.

Ses premiers mots furent pour s'excuser.

--Pardonnez-moi... Nous avons un vrai temps de purgatoire... Vent et
pluie ple-mle... Je suis toute trempe. Ma jupe est comme une
cloche... J'ai tenu  suivre jusqu'au bout _la procession du charnier_,
et nous avons sjourn longtemps devant la maison des morts... J'y ai
beaucoup des miens, dans cette pauvre maison, crnes terreux, ossements
blanchis... Et voil: je n'ai plus un fil de sec; l'eau, par instants,
tombait du ciel  pleins seaux... Pardonnez-moi. Dans quelques minutes,
il n'y paratra plus.

A la chaleur du feu, une bue montait de ses vtements mouills,
l'enveloppant d'une brume lumineuse, en sorte qu'elle avait l'air d'une
bonne petite fe, descendue par le trou de la chemine, dans un nuage.

Elle reprit, aprs un silence:

--C'est une belle chose, le feu!... J'ai entendu conter ceci, quand
j'tais enfant. Il y a des tribus d'oiseaux qui, l'hiver venu, ne
consentent point  s'expatrier. Ce sont, je pense, des oiseaux bretons.
L'ide seule des climats lointains, mmes dors par des soleils
blouissants, leur semble plus mortelle que la mort. La premire bise
les saisit et les tue, perchs au haut de l'arbre natal. Leurs corps
menus tombent  terre, s'y crasent, ainsi que des fruits mrs. Mais o
de leur vivant ils nichrent, leurs mes dlicates restent blotties,--et
ce sont ces mes qui, lorsque l'arbre a t dbit en bches, s'vadent
de nos foyers en flammes vives, avec un joli bruit de chansons... Au
temps o Pr Corniguellou, mon dfunt mari,--Dieu l'ait en sa garde!--me
faisait la cour, il avait coutume de fredonner en passant, le soir, prs
de notre porte:

    Du bois qui brle un oiseau s'envole.
    Matic, coute ce que te dit ton chant...
    Il te dit, ce chant, que je t'aime;
    Il te dit, que mon coeur aussi brle,
    Qu'il brle d'amour pour sa douce...

Ce temps est loin, si loin que c'est presque comme s'il n'avait jamais
t.

Matic resta un instant songeuse  regarder voltiger les flammes, sans
doute aussi  couter, tout au fond de sa prime jeunesse, la chanson de
Pr Corniguellou.

Je lui dis, pour renouer l'entretien:

--Causons de nos morts, Matic, puisque c'est leur soir.

Elle releva sa jolie tte de vieille, d'un mouvement qui rejeta sa
coiffe un peu en arrire, dcouvrant ses bandeaux de fins cheveux blancs
o brillaient encore quelques fils blonds.

--Je vous parlais tout de suite de Pr, murmura-t-elle; vous ai-je
jamais dit ce qui lui advint le matin mme du jour marqu pour son
trpas?... C'est une histoire singulire  laquelle je n'aime gure 
penser, mais que je veux bien vous conter,  vous, ce soir qui est,
comme vous dites, un soir de commmoration... Les moindres circonstances
m'en sont restes prsentes  l'esprit, comme si la scne datait d'hier,
quoiqu'il y ait depuis lors vingt ans moins six semaines. C'est, en
effet, un 15 dcembre, exactement, que mon pauvre mari rendit  Dieu son
me de brave homme... Laissez-moi seulement un rpit de quelques
minutes, le temps de me recueillir, afin que je vous expose les choses
dans l'ordre et avec clart...

Elle se couvrit le visage de ses deux mains, puis, aprs un assez long
silence, commena:

--Voici... Pr, de sa profession tait sabotier. Et les sabotiers, comme
vous savez, sont gens nomades. Aujourd'hui ici, demain l-bas.
L'ancienne hutte est vite  terre, et la nouvelle vite btie. En fait de
bagages, un bahut, quelques ustensiles de cuisine et les outils. Nous en
avions de quoi remplir une petite charrette dans laquelle nous montions
nous-mmes et qu'un bidet de montagne, achet  Carhaix, tranait aussi
aisment, ma foi! que si c'et t un berceau d'enfant...
Connaissez-vous la fort de Porthuault?

--Si je la connais, Matic!... Mais je suis n  Saint-Gervais, presque
au coeur du bois!

--Eh bien! tant mieux pour vous! Car vous pouvez vous vanter d'tre n
dans un beau pays... Je me rappelle--tenez! comme si c'tait
maintenant--le jour o nous y arrivmes, un peu avant le coucher du
soleil. Nous grimpions une longue cte, au flanc du Mnez Mikl; Pr
tait descendu et menait la bte par la bride, l'aidant  viter les
ornires; moi, assise sur des sacs dans le fond de la charrette, je lui
tournais le dos; nous tions partis de Quimper l'avant-veille et le
voyage avait t dur, surtout  cause des marmots dont j'avais
constamment un ou deux sur les genoux; j'tais lasse, je dormais 
moiti. Soudain, Pr me hla: Regarde, Matic, voil ce que tu n'as
jamais vu. Je regardai, et j'eus,  la vrit, un blouissement, tant
c'tait beau. Des bois, des bois, rien que des bois, et si touffus, et
si profonds que tout l'horizon en tait noir.

--N'avais-je pas raison, femme? poursuivit mon mari. Et n'est-ce pas
ici le vrai paradis des sabotiers?...

Il faut vous dire que je m'tais fche contre lui, quelques jours
auparavant, lorsqu'au retour du march de Quimper, un samedi, il m'avait
annonc qu'il venait de faire prix, pour un arpent de htres, avec un
garde-forestier de Porthuault... Oh! oui, et vivement fche mme!...
Qu'tait-ce encore que ce Porthuault dont j'entendais pour la premire
fois prononcer le nom? Quelque trou de misre sans doute, par del le
pays du pain!... Et quand il m'avait eu expliqu o c'tait, je m'tais
mise  pleurer de mcontentement, de dsespoir... Plus loin que
Chteauneuf, plus loin que Carhaix plus loin que Callac! Au bout du
monde, quoi!... Quel besoin d'aller chercher  tant et tant de lieues ce
qu'il tait si facile de trouver  porte de la main? Bref j'avais t
navre...

Et c'est pourquoi lui,  cette heure, triomphait, en me montrant du
geste toute cette tendue de collines boises, entrecoupes de vallons
verts, et, dans le creux du l'un d'eux, presqu' nos pieds, la vieille
glise si avenante de Saint-Servais.

Je n'avais plus de mauvaise humeur. Au bourg, nous fmes halte devant
le seuil de Harnay, un des grands marchands de sabots de la contre,
chez qui Pr, autrefois, dans le temps que nous n'tions pas encore
maris, avait travaill deux annes durant. Ce Harnay nous accueillit
avec infiniment de bonne grce, nous obligea de souper  sa table et de
coucher sous son toit, en sorte que le lendemain,  l'aube, je me
rveillai compltement rconcilie avec le pays.

Compltement, non! Une apprhension me restait, si vague, il est vrai,
que je n'eusse su dire au juste  quoi elle tenait, mais relle
nanmoins et tourmentante au point que je ne pus m'empcher de dire 
Pr:

--coute, ces parages me semblent plaisants, et pourtant j'ai ide que
ni l'un ni l'autre nous n'en retirerons rien de bon. Je suis enchante
d'tre venue, histoire de voir ce que c'est; mais, si tu m'en crois,
nous ne sjournerons point ici. Je t'en supplie  mains jointes, bien
doucement, cette fois, et sans colre aucune, reprenons notre chemin
vers le sud!

Il haussa les paules, me traita de rveuse, de folle, que sais-je? et,
finalement, n'y voulut point entendre. Comme j'avais des larmes plein
les yeux, pour me consoler il ajouta:

--Tu me remercieras plus tard, Matic, d'tre demeur sourd  tes
absurdes pressentiments. Harnay, Franois Harnay, chez qui nous sommes,
c'est dans la fort, l tout  ct, qu'il a gagn sa fortune. Il a
commenc par tre simple sabotier, comme ton Pr Corniguellou. Un peu de
patience seulement! File ta laine et laisse-moi besogner. Je te jure sur
cette hache que, le jour o nous rattlerons le bidet pour partir, il
aura triple charge, charge de monde, charge de meubles et... charge
d'cus!

Cette hache par laquelle il jurait, le malheureux! notre hte la lui
avait donne, la veille, en prsent d'amiti, aprs avoir conclu march
avec lui pour une importante fourniture de sabots.

--Qu'elle te serve encore mieux qu'elle m'a servi! avait-il dit; ce que
je suis, je le lui dois.

Et Pr, si calme d'habitude, mu de reconnaissance avait rpondu:
Mieux serait trop bien! Ne me rapportt-elle que le tiers de ce qu'elle
t'a rapport, je me tiendrai pour satisfait.

Et, en montant se coucher, il l'avait pose avec toutes sortes de
prcautions sur une chaise au chevet du lit... Tandis que je vous conte
ceci, je la vois: une hachette menue, d'un acier bleutre piqu de
taches de rouille, le manche  la fois grle et solide, en bois
tranger. Des caractres d'une langue inconnue avaient t gravs au fer
rougi sur ce manche. Quant au tranchant, la finesse, l'acuit, le
mordant d'un rasoir... Pr ne l'eut pas plus tt prise  tmoin de ses
gains futurs qu'elle m'apparut,  moi, comme un instrument de
maldiction et de mort. Il l'avait saisie et la tournait, la retournait,
s'extasiant sur ses qualits, avec une joie d'enfant dans les yeux. Je
lui dis:

--Pour l'amour de Dieu, rtracte le serment que tu viens de faire...
Mme,  ta place, je n'emporterais point cette hachette.

--Pourquoi?

--Parce que...

Je n'eus pas le temps de finir, Harnay entrait dans la chambre, nous
appelant  djeuner. Je dus me taire par politesse.

Une demi-heure plus tard, nous prenions le chemin de la fort, en
compagnie de notre hte qui, avec une charmante obligeance, s'tait
offert  nous servir de guide jusqu' la maison du _jugard_, autrement
dit du garde-forestier. Celui-ci,  son tour, nous conduisit  la
htraie au plus pais du bois, et fit visiter  Pr, un  un, les pieds
d'arbres pour lesquels ils avaient fait march. Le soir mme, nous nous
installmes dans notre lot. D'autres sabotiers occupaient dj ces
parages. Conformment aux habitudes de la corporation, ils nous vinrent
voir, nous saluant du nom consacr de _cousins_, et se mirent  notre
disposition pour nous aider  construire la hutte. Grce  eux, nous
emes avant la tombe de la nuit un abri trs suffisant. Deux jours
aprs on m'et fort tonne en me disant que je n'avais pas toujours
vcu dans ce coin de montagne. A force d'errer sans cesse, on finit par
se trouver partout chez soi.

Et puis, il faut l'avouer, l'endroit tait merveilleux. D'un ct,
c'taient de longues et hautes avenues o le regard se perdait, entre
les troncs blancs des htres, dans la profondeur tranquille des
feuillages. De l'autre nous jouissions d'une chappe sur les prs de
Rozviliou et de la vue du vieux chteau de ce nom dont les toits
pointus, les fines chemines se dressaient sur le couchant comme autant
de clochetons d'glise. Moi, j'ai toujours aim la beaut des choses.
C'est un spectacle qui ne cote rien et dont la contemplation ne lasse
jamais. Nous tions arrivs en ce pays au moment o il est le plus  son
avantage, c'est--dire au seuil de l'automne, quand les feuilles des
bois se parent de teintes plus varies et plus dlicates, comme les
jeunes poitrinaires qui, dit-on, s'habillent plus belles, sur le point
de mourir. Je passais les journes dehors,  filer, prs de la hutte,
tandis que les enfants se roulaient dans les mousses ou cueillaient les
myrtilles le long des sentiers. Le pre et les deux ans, garons dj
robustes, abattaient les arbres. J'entendais leurs grands coups sourds 
qui d'autres faisaient cho  et l dans le silence de la htraie.

J'tais, du reste, rarement seule.

Les mnagres des huttes prochaines venaient voisiner, apportaient
leurs ravaudages ou leurs tricots, et nous devisions, tout en
travaillant. Les jours, les semaines passaient, monotones, mais sans
ennui. Ma bonne humeur naturelle avait repris le dessus. Mes confuses
inquitudes se taisaient, dormaient immobiles au fond de moi comme les
nues d'orage au fond d'un ciel d't.

Quant  Pr, il jubilait. Le cubage des htres que nous avions achets
avait donn des rsultats inesprs. Et le bois tait des meilleurs, 
la fois trs dense et trs facile  ouvrer. D'autre part, l'hiver
s'annonait pluvieux: les commandes de sabots abondaient. Harnay, lors
de la premire livraison de marchandise, avait dit  Pr: Tant que tu
seras dans le canton, accorde-moi la prfrence. Je te solderai deux
sous par paire de plus que mes concurrents.

Bref une re de prosprit s'annonait. C'taient les pronostics de mon
mari qui semblaient avoir raison et non mes pressentiments.

Or, voici qu' Saint-Servais,  Duault,  Saint-Nicodme, dans toutes
les paroisses d'alentour, tintrent les glas de la Toussaint. J'avais
invit deux femmes de sabotiers  venir faire chez nous la veille des
morts. L'une d'elle s'excusa au dernier moment. L'autre tint parole.
J'achevais de coucher les enfants quand elle souleva la porte de
branchages entrelacs de fougres qui fermait la hutte.

--Je vois que tes hommes non plus ne sont pas rentrs, dit-elle,
faisant allusion  mon mari et  mes deux fils. Ils seront rests au
bourg avec les miens et s'en retourneront sans doute tous ensemble.

--Certes, fis-je; cependant, assieds-toi prs du feu, et jettes-y
quelques brasses de copeaux.

Je berais mon dernier-n qui allait sur ses six mois. Jeanne Tual, la
voisine, se mit en attendant  inspecter des yeux notre intrieur que la
flamme, ravive, illuminait en ses moindres recoins. Les femmes ont de
ces curiosits, soit ddaigneuses, soit jalouses, suivant que c'est
mieux ou pis que dans leur propre maison. Soudain je la vis se lever de
la pierre de l'tre o elle s'tait accroupie et marcher droit  l'un
des poteaux de la loge auquel Pr Corniguellou avait coutume de
suspendre ses outils. Elle se pencha, regarda de prs quelque chose que,
de ma place, je ne pouvais distinguer, et les traits de son visage
prirent une expression d'tonnement ou mme d'pouvante. Je dposai dans
sa couchette l'enfant qui avait clos les yeux.

--Qu'y a-t-il donc, femme Tual, demandai-je, que ta mine s'allonge
ainsi?

Elle me montra la hachette donne en prsent  mon mari par Franois
Harnay, et murmura:

--Est-ce que les tiens se servent de cet outil?

Je l'avais presque oublie, cette hache. Mes prventions  son gard ne
s'taient point dissipes; mais, dans le calme si occup de notre vie,
je n'avais plus eu le temps d'y songer.

La question de ma voisine rveilla toutes mes anciennes terreurs. Mon
impression premire me revint, plus nette et plus aigu... Aux lueurs du
foyer, l'acier luisait d'un clat sinistre et les taches de rouille se
rembrunissaient, revtaient des teintes noirtres de sang fig... Je
devinai que la hache avait son histoire et que la mfiance qu'elle
m'avait inspire ds l'abord allait m'tre explique.

--Jusqu' prsent, rpondis-je, je ne crois pas qu'on s'en soit
servi... Mais, dis-moi, je t'en prie, ce que tu sais sur elle...
Nouveaux venus dans le pays, nous n'avons connaissance ni du bien ni du
mal qui ont pu s'y accomplir. Le devoir, entre femmes de _cousins_, est
de s'clairer mutuellement. Tu ne voudrais pas, j'en suis sre, que,
faute d'avoir t avertis  temps, nous qui sommes ignorants de tout ce
qui a trait  cette contre, nous nous attirions des dsagrments, sinon
des infortunes... Cette hache, n'est-ce pas? a t l'instrument de
quelque malheur. Et je ne doute point,  la faon dont tu dtournes
d'elle tes regards, qu'elle ne passe pour tre malficieuse et,
peut-tre, diabolique... Je t'en conjure, par Dieu et par les sept
saints de Bretagne, hte-toi de m'apprendre ce qu'il m'importe tant de
connatre!...

... Ici, Matic fit une pause, essuya les gouttes de sueur qui perlaient
 ses tempes et poussa deux ou trois soupirs.

--C'est le plus dur qui me reste  conter, pronona-t-elle.


III

Et, aprs un silence troubl seulement par le bruit du vent au dehors et
les craquements des volets, elle reprit:

--La voisine me fit, sur mes supplications, ce rcit que j'ai retenu
point par point:

Un jour, des bohmiens errants, montreurs d'ours et diseurs de bonne
aventure, s'garrent dans la fort de Porthuault; ils arrivrent,
harasss,  bout d'haleine et de forces, dans la clairire o
travaillait alors Franois Harnay. Celui-ci, homme gnreux et
hospitalier, les admit au repas de famille, les hbergea une nuit, dans
son appentis, et, le lendemain, les mit dans leur chemin, sans vouloir
accepter d'eux aucun argent. Un vieux, presque centenaire, qui
paraissait tre le chef de la bande, lui dit:

--Ton accueil nous a touchs. Nous t'en aurons une gratitude ternelle,
et ton nom sera vnr jusque chez les enfants de nos petits-enfants. Je
veux te faire un cadeau qui puisse t'tre utile. Reois-le en souvenir
de nous. Je suis assur d'avance qu'il te portera bonheur.

Et il sortit de son havresac cette hachette.

--Ceci te sera un talisman, ajouta le vieillard,  la condition que tu
t'en serves toujours comme d'un outil de travail, jamais comme d'une
arme de combat.

Harnay prit la hache et remercia.

Difficilement il en et trouv une meilleure. Elle et coup du fer.
Avec cela, inusable, et jamais brche. Durant douze annes qu'il la
mania, il n'eut point  l'affter une seule fois. Elle fit sa fortune,
selon la prdiction du vieux tzigane, elle fut vraiment dans sa loge
comme un talisman. Il est juste de dire qu'il tait lui-mme le plus
rang des hommes et le plus sobre, le plus habile, le plus laborieux des
sabotiers. De simple ouvrier il passa patron, put s'tablir au bourg de
Saint-Servais dans une maison de pierre couverte en ardoises, pratiquer
sur un pied plus large le commerce de sabots, et finalement, devenir un
des principaux rentiers de l'endroit.

Cependant les autres _cousins_ ne laissaient pas d'tre jaloux de la
prosprit si rapide des affaires de Franois Harnay.

Un d'eux surtout, un nomm Chevanz, homme violent et dbord, que la
malechance, d'ailleurs, poursuivait, allait partout rptant que Harnay
avait, par l'intermdiaire des Bohmiens, fait un pacte avec le diable,
si mme le grand vieux  longue barbe blanche, qui lui avait remis la
hache mystrieuse, n'tait pas le diable en personne. Au fond, ce
Chevanz brlait d'envie de s'approprier cette hache, ft-ce par la
fraude et par le vol. Il y russit, on ne sait comment. Harnay s'aperut
un beau jour que l'outil auquel il tenait tant lui avait t drob, et
tout de suite il souponna quel tait le voleur. Il et pu s'adresser
aux gendarmes. Mais il tait de tradition parmi les _cousins_ que l'on
rglt ses comptes entre soi, en famille, comme on disait. Harnay se
contenta de runir chez lui, un dimanche soir, ceux de ses ouvriers
sabotiers dont les habitudes d'ordre et d'honntet lui taient
particulirement connues. Et il les harangua  peu prs en ces termes:

--Camarades, il s'est trouv un _cousin_ assez indlicat pour enlever
ma bonne hache. Son nom, je n'ai pas besoin de le prononcer, vous l'avez
tous sur les lvres. Je respecte trop les usages de la corporation pour
qu'il me vienne  la pense de saisir la justice de cette affaire. Il ne
faut pas qu'un sabotier soit jug par d'autres que par ses pairs. Mais
je n'entends pas non plus que ma bonne hache demeure indment en des
mains indignes. Je suis prt  me sparer d'elle, quoiqu'elle soit pour
moi une vieille amie  qui il m'en cotera de dire adieu,--mais du moins
je ne veux m'en sparer que de mon plein gr et pour la confier 
quelqu'un qui sache en faire, comme moi-mme, un brave emploi. Vous, je
vous connais tous, et vous m'tes galement chers. Elle sera  celui de
vous qui l'ira rclamer.

Tous les sabotiers s'offrirent. On dut tirer  la courte paille. Le
sort tomba sur Jozon Lantic, un jeune homme de vingt ans, joli comme une
femme, mais hardi comme l'archange saint Michel. Il fallait qu'il en
et, de la hardiesse, pour s'attaquer  Jrme Chevanz.

Les sabotiers de ce temps-l se tenaient pour gentilshommes. C'est en
combat singulier, la hache au poing, qu'ils avaient coutume de trancher
leurs diffrends.

Quelles furent les pripties de la lutte entre Jozon Lantic et Jrme
Chevanz, sans doute on ne le saura jamais. La femme de ce dernier ne put
fournir de renseignements que sur la scne de la provocation. Ils
venaient de finir de souper. Chevanz, qui avait t au bourg et y avait
bu quelques verres, aprs vpres, somnolait  demi, en achevant de fumer
sa pipe, sur la pierre de l'tre. Tout  coup la porte s'tait ouverte
et Lantic tait entr, une hache sur l'paule.

--Oh! Chevanz!

--C'est toi, Lantic?

--Je viens de la part de Franois Harnay...

--Me redemander son outil magique, n'est-ce pas?

--Le redemander, non! Le reprendre!...

--Tu es trop jeune!

--Et toi, trop lche!

--C'est bien. Je te suis. As-tu choisi l'endroit?

--Au carrefour de Blanche-pine.

--Marchons. Ce sera tout  l'heure le carrefour de l'pine-Rouge... Tu
l'auras, ta hache de patron, tu l'auras, mais en plein crne!...

La femme n'eut mme pas le temps de s'interposer. Les deux hommes
avaient dj disparu dans les tnbres.

--... Ce qui se passa ensuite, ajoutait Jeanne Tual, la fort profonde
en a gard le secret. Il y a l un trange, un impntrable mystre...
Ni Lantic, ni Chevanz n'ont t vus dans le pays depuis lors, et l'on
n'a retrouv le cadavre ni de l'un ni de l'autre... La nuit du duel, il
pleuvait  verse; les _cousins_ d'alentour, en visitant  l'aube le lieu
du combat, n'y aperurent que des feuilles mortes, et pas une trace de
sang... Franois Harnay, toutefois, recouvra sa bonne hache. Un an
aprs, jour pour jour, comme il s'tait lev de grand matin pour se
rendre au march de Callac, son pied heurta sur le seuil quelque chose
qui luisait. Et c'tait la hache mais non plus tincelante de ce bel
clat toujours neuf qu'elle avait auparavant, rouille au contraire,
d'une rouille mauvaise, d'une rouille ineffaable, de cette rouille que
voil, et que nul frottement n'a pu faire disparatre, et qui est du
sang, du sang d'homme, du sang de chrtien...

Comme la voisine achevait ces mots, nous entendmes au dehors un bruit
de voix. C'taient nos maris qui rentraient.

--Chut! fit-elle, ne parlons plus de cela pour l'instant. Je vous
demanderai de cacher la hache, que mon homme ne la voie point. Elle lui
rappellerait de trop pnibles souvenirs. Il aimait Jozon Lantic comme
s'il et t son propre fils.

J'obis promptement et jetai l'outil sinistre sous le lit o nous
couchions, Pr et moi.

Du reste de la soire, je n'ai rien  vous dire. Il fut question de
toute espce de choses hormis de l'histoire de la hachette. L'heure
venue de nous quitter un peu avant minuit, nous rcitmes en commun le
_De profundis_, puis chacun gagna son gte. A peine m'tais-je tendue 
ct de Pr, la chandelle souffle, qu'un frisson me parcourut la peau
du dos, comme au contact d'un corps glac. Et je me souvins de la hache
qui tait l, sous le lit. Cette ide me fut dsagrable, m'empcha de
fermer l'oeil. Je songeais au carrefour de Blanche-pine. Il me semblait
voir deux formes gigantesques de spectres bataillant perdment et en
silence dans la nuit. Et  chaque coup il jaillissait de ces deux
fantmes de larges gouttes de sang qui se changeaient en feuilles mortes
en tombant sur le sol... Heureusement que Pr ne tarda pas  s'endormir.
Je me levai alors, et, ayant ramass la hache  terre, je l'enfermai
dans le bahut...

Plt  Dieu que je l'eusse laisse o je l'avais cache tout d'abord...
Pr Corniguellou serait peut-tre encore de ce monde!


IV

Matic se tut une seconde fois. De longues larmes ruisselaient de ses
paupires abaisses.

--Grand'mre vnre, lui dis-je, avec la crainte goste que la
violence de son motion ne lui permt point de continuer son rcit,
n'est-ce pas un de vos principes qu'au cadran du destin l'heure est
inflexible et ne se drange jamais?

--Certes. Je le pense bien, et cela est. Je n'en ai eu que trop de
preuves, hlas! Mais rien ne le montre mieux que la fin de cette
histoire.

Pour y revenir, je m'tais promis, ds le lendemain de cette soire o
j'avais reu les confidences de Jeanne Tual, d'enterrer la hache quelque
part o Pr Corniguellou ne songerait point  l'aller chercher. Or, sur
les entrefaites, et avant que j'eusse trouv un moment propice pour
excuter mon projet, arriva parmi nous un de ces vieux sabotiers
infirmes qui, dsormais impropres au travail, voyagent de hutte en hutte
et vivent, comme on dit, sur le commun, toujours bien accueillis, du
reste installs  la meilleure place auprs du foyer, nourris des
meilleurs mets, couchs dans le meilleur lit. Ils sont les anciens et
comme qui dirait les vques de la confrrie. Sans cesse par monts et
par vaux, ils servent d'intermdiaires entre les _cousins_, colportent
les nouvelles d'un bois  l'autre. Celui-ci venait presque en droite
ligne du pays de Fouesnant o demeurait la mre de mon mari, la
septuagnaire Nanna Corniguellou.

--Nanna, nous annona-t-il, ne bat plus que d'une aile. Son ide est
qu'elle ne passera pas le Jour de l'An. Alors, elle demande que Matic
lui conduise sa filleule, afin qu'elle puisse contempler les traits de
l'enfant, une fois encore, avant que ses pauvres yeux ne soient tout 
fait embrums par les brouillards de la mort.

Cette filleule, c'tait Nannic, l'ane de nos filles, ge  peine de
dix ans.

C'et t chose sacrilge que de ne se rendre point au voeu de
l'aeule. Un jeudi, le second de novembre, j'attelai le bidet et je me
mis en route avec l'enfant.

Quand nous dbarqumes chez la vieille, je la trouvai trs bas, si bas
qu'elle me parut n'en avoir plus que pour quelques jours. Notre
prsence, cependant, lui redonna un semblant de vie. Pour fixer en eux,
avant de se clore  jamais, l'image de sa filleule, ses yeux affaiblis
redevinrent momentanment aussi lucides qu'au printemps de ses annes.
Mais, comme s'ils se fussent uss  cet effort, tout  coup ils
s'teignirent. Et, quand ils se furent teints, le corps aussi peu  peu
se refroidit, se glaa. Nous vmes s'en aller son me, doucement, comme
le dernier reflet d'un soleil d'hiver sur un paysage de neige. Mme
averti  temps, Pr n'aurait pu venir aux obsques.

Et, d'ailleurs, il ne devait que trop tt la rejoindre dans le pays de
ceux qui ne sont plus!...

La crmonie funbre, les messes d'usage dans la semaine qui suit
l'enterrement, des rglements d'intrt et le partage des dpouilles de
la morte aux pauvres de la paroisse me retinrent  Fouesnant jusqu'au 10
dcembre, en sorte que je ne rentrai  Saint-Servais que le 14 au soir.

Nous restmes un peu tard, Pr et moi,  causer de sa dfunte mre.
Naturellement, il avait hte de tout savoir, comment elle avait
trpass, ses dernires paroles, ce que nous avions fait. Au moment de
nous coucher, me voyant trs lasse,  cause des motions des jours
prcdents et des fatigues de la route, il me dit avec cette douceur de
voix qui lui tait habituelle:

--J'entends que tu reposes en paix demain matin. Les garons emmneront
les petits dans la htraie. Moi, j'irai seul abattre un arbre, pas trs
loin d'ici. J'aurai fini de belle heure et reviendrai aussitt prparer
le repas de midi, en sorte que tu n'auras  t'occuper de rien. Je te
prie donc, pour ma propre satisfaction, de ne te lever point avant mon
retour.

Je dormis d'un sommeil de bte de labour. Le soleil tait dj haut sur
l'horizon quand je rouvris les yeux. Un grand silence rgnait dans la
hutte et au dehors. Je sautai  bas de mon lit, un peu tonne que Pr
ne ft pas encore l, car notre vieille horloge marquait onze heures.

--L'arbre, pensai-je, aura t plus dur  abattre qu'il ne croyait.

Et je me mis, en l'attendant,  ranger les choses du mnage,  rparer
l'invitable dsordre caus par mon absence. Assiettes et bols avaient
t entasss ple-mle dans le bahut. La vue de ce meuble me rappela
subitement la hache que j'y avais enferme. Je constatai avec effroi
qu'elle n'y tait plus... Un des fils entrait.

--La hache de Franois Harnay, lui demandai-je toute trouble, est-ce
toi qui l'as prise?

--Non, me rpondit-il, mais le pre l'a emporte au bois ce matin.

Je sentis une secousse au coeur.

--Viens! fis-je; allons voir o il reste. Je ne suis pas tranquille 
son sujet.

Nous n'avions pas chemin l'espace d'une centaine de pas hors de la
hutte que nous apermes Pr au dtour du sentier; mais qu'il tait
ple, Jsus-Dieu! Et combien chancelante tait sa dmarche! C'est 
peine s'il pouvait mettre un pied devant l'autre. Je m'lanai vers lui:

--Tu es bless?

--Je ne sais pas... non... mais malade, trs malade.

--Par la croix du Christ, que t'est-il arriv?

--Rentrons d'abord chez nous, de grce... Je vous raconterai tout.

... Ce qui lui tait arriv, le voici:

Il avait fortement entam le tronc de l'arbre, quand soudain, sans
qu'il pt s'expliquer comment, la hache lui chappa des mains et glissa
dans une espce de fosse--sans doute un ancien pige  loups-- demi
pleine d'eau et d'un fumier flottant de feuilles mortes. Il s'agenouilla
sur le rebord, plongea son bras dans le trou, crut saisir le manche...
Horreur! ce fut un ossement humain qu'il ramena, un os de jambe auquel
pendaient encore des lambeaux de chair pourrie. Et, en mme temps,  la
surface de l'eau remue, remontrent des choses infectes, des dbris de
cadavre mls  des dbris de vtements, un crne enfin dtach du
squelette, comme la tte hideuse d'un supplici.

Une peur folle s'empara de Pr. Il voulut courir, mais ne le put. Les
genoux vacillaient sous lui. Il tournoya sur lui-mme comme un homme
ivre et s'abattit sur le sol. Lorsqu'il recouvra ses sens, il tait
glac. Il eut pourtant la force de se traner jusqu' l'endroit o nous
le rencontrmes.

Il nous fit ce rcit  mots entrecoups, s'interrompant sans cesse pour
boire  une cuelle de _flip_ que je lui avais prpare. Une soif
inextinguible le dvorait. Il avait des pleurs subites; puis, tout
aussitt, son visage s'empourprait, devenait d'un rouge feu.

Je le suppliai de se coucher, mais il s'obstina  demeurer assis sur le
banc, les coudes allongs sur la table, le front dans les mains. Les
enfants ni moi nous n'osions lui adresser la parole. D'ailleurs, nous
tions nous-mmes frapps d'une sorte de stupeur. Quant  faire chercher
un mdecin, c'et t peine perdue. Il n'y en avait pas dans la contre.
Et puis, ce n'tait pas dans les habitudes des gens de cette poque. On
vivait, on mourait, sans mdecin ni mdecine. Il faut dire aussi que,
bien que trs angoisss, nous n'avions pas le sentiment d'un danger
immdiat... Dans l'aprs-midi, peut-tre pour nous rassurer, Pr se
prtendit mieux. Il manda le fils an:

--Va chez Tual, notre voisin, lui ordonna-t-il, et mets-le au courant
de l'aventure, afin qu'il prvienne les autres _cousins_. On ne doit pas
laisser pourrir en plein vent comme une charogne le cadavre d'un
chrtien qui fut peut-tre un sabotier. Dis-lui que c'est au carrefour
de Blanche-pine,  gauche du sentier qui mne vers Saint-Nicodme...

Au nom de Blanche-pine j'avais tressailli.

--Qu'as-tu? fit Pr qui avait remarqu mon mouvement.

--Rien, mon ami... ou plutt, c'est toute une histoire, trop longue 
te raconter pour l'instant... Tu n'es pas en tat de l'entendre.

--Ah! murmura-t-il en laissant retomber sa tte.

Je crus qu'il voulait dormir. Je le conjurai encore de s'tendre sur le
lit. Il eut un geste las, soupira:

--Je suis bien ainsi... je suis trs bien...

Et il ne bougea plus... J'envoyai les enfants jouer dans la clairire.
Il soufflait un peu de brise, mais le ciel tait pur et le soleil
brillait... Une heure se passa. Un bruit de sabots rsonna sur la terre
durcie. J'allai voir  la porte de la hutte. C'tait une troupe d'hommes
et de femmes, Tual en tte, charriant sur une brouette, dans une manne
d'osier, les reliques qu'on avait pu extraire de la fosse  loups.
Jeanne, sa femme, se dtacha du cortge et vint  moi:

--Nous avons reconnu le corps, quoiqu'il ft en bouillie, me dit-elle;
c'est celui de Jozon Lantic. La bote du crne est fendue en deux. Nous
y avons trouv une niche de sangsues...

Je la priai de m'pargner ces dtails. Elle me demanda:

--Peut-on voir Pr?

--Oui, mais ne faites pas de bruit. Il dort.

Elle entra sur mes pas, s'approcha de mon mari, puis, me tirant
brusquement  l'cart:

--Savez-vous, Matic, qu'on ne l'entend plus respirer!

Je la regardai ahurie.

--Hein! m'criai-je, comprenant tout  coup, comme si un clair m'et
travers le cerveau.

Je me prcipitai vers la table.

--Pr! Pr!

Je n'eus pas plus tt touch le malheureux qu'il s'affaissa. La voisine
avait dit vrai. Il tait mort...


V

--Voil, continua Matic, quand elle eut trouv la force de poursuivre,
voil comment et par suite de quel concours singulier de circonstances
je suis devenue veuve.

Les sabotiers faonnrent deux cercueils. Dans l'un fut dpos mon
mari, dans l'autre furent placs les restes de Jozon Lantic. Leurs
tombes  tous deux sont dans le cimetire de Saint-Servais, au pied de
la tour. Toute la fort et mme les paysans des fermes des environs
assistrent  ce double enterrement. Aprs l'absoute, Franois Harnay
prit un sabot, le dernier que Pr et fabriqu, y mit, quant  lui, un
louis d'or de vingt francs et fit la qute parmi l'assemble pour la
veuve de Pr Corniguellou et pour ses orphelins.

Bnies soient ces charitables populations de la montagne! Je leur dois
de n'tre pas morte de misre et d'avoir pu lever ma bande sans tendre
la main  l'aumne publique.

Huit jours plus tard, je reprenais seule, avec mes enfants, la route
vers le sud. De nouveau j'escaladai la pente du Mnez Mikl. Je me
rappelai les paroles de Pr et mon exclamation:

--Oh! le beau pays! le beau pays!

Elle avait, cette terre de bois, elle avait la mme figure majestueuse
et recueillie que le jour o nous l'admirmes ensemble.

Peut-tre mme tait-elle plus dlicieuse  contempler, avec son
onduleuse fort, toute poudre de givre, tincelante au soleil du matin
d'une myriade de pierreries. Les htres aux branches lisses, roses dans
la lumire, avaient l'air de candlabres incrusts de joyaux, dresss
sur une fine nappe blanche pour quelque fte des fes... Des basses
messes tintaient  Saint-Servais,  Duault,  Saint-Nicodme, ailleurs
encore,  Botmel,  Plusquellec. Les carillons alternaient, se
rpondaient,  travers les tendues tranquilles, et tout le ciel en
vibrait, comme s'il et t de cristal. Au dessus de la fort
s'levaient de grles colonnes de fume qui s'panouissaient trs haut
dans l'atmosphre en de mouvants calices de fleurs bleues... Tout cela
m'est rest extraordinairement prsent  l'esprit... Depuis, hlas! j'ai
d semer un peu partout les tombes de mes morts. Car, d'une famille qui
tait presque une tribu, Dieu a voulu que seule je survcusse. Mais, si
les femmes qui m'enseveliront exaucent mes volonts suprmes, c'est
l-bas, auprs de Pr Corniguellou, qu'elles me mneront enterrer. J'ai
dans mon armoire une pile d'cus de trois francs, gagns sou  sou, pour
parer aux frais du voyage...

A ce moment, onze heures sonnrent  la pendule.

--Par Notre-Dame de Rozcudon, s'cria la bonne vieille, rcitons vite le
_De profundis_ pour clore la veille. C'est nuit funbre, ne l'oublions
pas. Les Ames dfuntes vont venir. Il n'est que temps de leur faire
place.

--Pardon, observai-je, mais la hache, la hache tzigane, la hache
rvlatrice, qu'est-elle devenue?

--Cela, personne ne l'a jamais su. Ce n'est point faute de l'avoir
cherche. Peut-tre y a-t-il des niais qui la cherchent encore. J'espre
bien que Dieu ne permettra pas qu'on la retrouve. Elle a enrichi un
homme, elle en a tu deux. Il me semble que c'est assez.

Et, faisant le signe de la croix, Matic commena la prire.




LE PCH

D'ERVOANIC PRIGENT


I

Ceux qui ont connu Ervoanic Prigent se le rappellent encore. Il tait de
ceux qu'on n'oublie pas.

Quand on le voyait arriver dans les bourgs du Trgor,--avec son ternel
chapeau haut, aux plis avachis d'accordon, et qu'ornait une guirlande
de _fausses fleurs_, avec son habit aux longues basques tranantes qui
faisaient derrire lui une espce de sillage dans la poussire ou la
boue des rues,--vite les enfants accouraient, et c'taient de toutes
parts des appels bruyants:

--Ervoanic! Ervoanic!

Lui, habitu  ces ovations, les accueillait avec une indulgence
hautaine de souverain en tourne.

Il se campait firement, au beau milieu de la place du bourg, croisait
l'un sur l'autre les revers de son habit  basques et envoyait de la
main des saluts protecteurs  toute la foule des polissons.

Il passait pour un homme simple ou--comme on dit l-bas--pour un
_innocent_. On s'en amusait, tout en lui tmoignant cette sorte de
vnration, qui s'attache, en Bretagne,  la sacro-sainte confrrie des
mendiants.

A vrai dire, Ervoanic ne mendiait pas.

Jamais on ne le vit tendre son chapeau ni demander un morceau de pain.
Il et refus l'aumne, si on la lui avait offerte.

Ce prtendu idiot s'tait arrang sa vie en homme d'esprit. Il avait son
jour pour rendre visite  chaque maison,--le jour o il tait assur d'y
faire le meilleur repas. Il connaissait les menus habituels de toutes
les fermes et de tous les manoirs du pays,  six lieues  la ronde, et
ne se montrait sur les seuils que les jours de soupe frache.
Rgulirement, il se prsentait au bon moment. Pas une fois, la mmoire
de son estomac ne se trouva en dfaut, au cours d'une existence qui fut
pourtant des plus longues, car il approchait de la centaine lorsque,
selon son expression, il s'en alla goter de la cuisine du bon Dieu, en
paradis.

Il mourut, n'ayant commis qu'un pch,--de gourmandise, cela va de soi.

Et voici comme on le raconte en Trgor, ce pch d'Ervoanic Prigent.


II

A l'approche des _Gras_ une odeur de porc frais tu s'pand  travers
l'Armorique.

L'air est embaum d'un parfum de ctelettes qui rissolent.

Au bord des eaux courantes, les servantes lavent les boyaux qui se
tortillent comme des anguilles captives; au dessus des flambes d'ajonc,
dans la cuisine qui rougeoie, les mnagres font cuire le sang caill.

Vive le boudin!

Mais qu'est-ce auprs de la vnrable andouille, pieusement entretenue,
ge dj de plusieurs hivers et qui rve, toute ride, dans un coin de
l'tre, ainsi que la statue d'un _lare_ antique?

Ah! l'andouille!...

Le recteur de Trdarzec en possdait une qui pesait cinq livres... oui,
cinq belles et bonnes livres, et peut-tre quelques onces de plus!
Toutes les saintes mes des vieilles filles de la paroisse s'taient
entendues (chose exceptionnelle!) pour l'offrir  Dom Karantec, en
souvenir d'un jubil.

Lorsque le bon recteur entrait dans la cuisine,--ce qui lui arrivait
principalement le soir, aprs quelque visite lointaine  une de ses
ouailles,--tout en tournant ses pouces et en tirant ses jambes devant
le foyer, il disait, d'une voix onctueuse:

--Ne pensez-vous pas qu'il est temps de la manger, Coupaa?

Et Coupaa, la gouvernante, rpondait en bougonnant:

--Une andouille pareille!... Pouvez-vous blasphmer ainsi?... Attendez
du moins jusqu'aux Gras!...

Mais les _Gras_ se succdaient... et se ressemblaient. Et l'andouille
commmorative demeurait suspendue au plafond, o elle se balanait
doucement, lorsque des courants d'air entraient avec les mendiants de
passage.

De ces htes, infirmes d'esprit ou de corps, qui venaient, de temps 
autre, loqueter  l'huis du presbytre de Trdarzec, le plus assidu,
comme bien on pense, tait Ervoanic Prigent.

Il apparaissait quelquefois le dimanche, s'il avait appris dans la
semaine qu'il dt y avoir  la cure des convives trangers. Mais, tous
les vendredis, il tait ponctuel.

C'tait un de ses axiomes que, seules, les gouvernantes de ces
_messieurs prtres_ s'entendent  faire doucement digrer les jours
maigres  de robustes estomacs de chrtiens. Et donc, le vendredi matin,
il quittait Trguier o il avait eu soin de s'en venir coucher la
veille, franchissait la rivire sur le _pont Canada_, s'arrtait 
Notre-Dame de Tromeur pour rciter une courte prire et prendre haleine
avant de s'engager dans la monte; puis, musant et flnant, semant des
bonjours, de droite et de gauche, aux petites chaumines proprettes,
enguirlandes de vigne vierge, qui jalonnent la route, il grimpait vers
Trdarzec, du pas tranquille d'un invit qui a pris ses prcautions pour
arriver  temps et qui s'attarde volontiers  humer l'air frais,
histoire de s'aiguiser l'apptit.

Le presbytre est situ derrire l'glise; pour couper plus court,
Ervoanic s'acheminait  travers le cimetire. Parfois, il rencontrait
Dom Karantec sortant de la sacristie.

Le cher vieux prtre passait familirement son bras sous celui du
mendiant.

--Ha! ha! crois-tu que ce soit l'heure du djeuner, Ervoanic?

--Voyez le _Calvaire des morts_, monsieur le recteur... L'ombre courte
de la croix annonce qu'il est prs de midi.

--Sais-tu, Ervoanic, que tu n'es peut-tre pas aussi simple qu'on le
prtend?

--Il se pourrait, monsieur le recteur.

Tous deux entraient de compagnie, et Dom Karantec, poussant la porte de
la cuisine, criait  Coupaa:

--Je vous amne votre amoureux, Ervoanic Prigent, qui vient vous
demander en mariage.

Il n'y avait gure de vendredi dans l'anne que Coupaa n'entendt ce
refrain.

--H! faisait-elle, on ne sait pas... La volont de Dieu est grande.

Ervoanic, lui, riait discrtement, gagnait la table de chne massif
accote  la fentre, et attendait, avec une patience dvote, les mains
jointes, les yeux au plafond, que la gouvernante et fini de tremper
l'exquise soupe au congre, fleurant un parfum de beurre fondu et
d'herbes fines, dont elle ne manquait pas de lui rserver une pleine
cuelle.

Car, il n'y a pas  dire, il avait su attendrir le coeur de la
rbarbative Coupaa, ce diable d'homme.

Elle l'avait pris en amiti sincre, rien que pour le regard enamour
dont il caressait l'andouille, ds le seuil.

Leurs mes communiaient dans le culte de l'andouille: ils causaient
d'elle ensemble, longuement, d'un accent pntr.

--N'est-ce pas qu'elle est belle, Ervoanic?

--Et comme elle doit tre bonne!... Toutes les vertus, Coupaa!

La gouvernante avait le nez bossu de verrues et les joues creuses de
larges sillons, comme les champs aprs les labours d'octobre. Il y avait
cependant des pauvres qui la comparaient  la Vierge _pleine de
grces_!... Ceux-l, elle les mettait  la porte, avec un haussement
d'paules et un simple morceau de pain. Ervoanic, plus avis, lui
vantait l'andouille du jubil.

Il avait tout de mme ses finesses, cet Ervoanic.

Il murmurait quelquefois, sur un ton de patentre:

--Je veux bien mourir, pourvu que j'y aie got.

La vieille reprenait, tremblante d'motion:

--Parlez franchement!... Trouvez-vous qu'elle gagne?

--Certes oui, Coupaa. Elle prospre. Elle mrit!... Le culot monte...
Encore un an, elle sera noire comme ma pipe.

Or, les temps taient venus.

Tant de fumes et de convoitises avaient frl la peau de l'andouille
qu'elle en tait noire, plus noire que la pipe d'Ervoanic Prigent, aussi
noire que la soutane, la belle soutane neuve de Dom Karantec.


III

En quelle anne ceci se passait-il? L'histoire ne le dit point.

L'hiver remontait vers le Nord, de son allure casse de vieillard
cacochyme, le dos vot sous un norme parapluie, tel que se le
reprsentent volontiers les Bretons. C'est  peine si l'on percevait
encore dans le lointain les clats voils de sa grosse toux et de ses
tristes ternuements... Et, le _Vieux_ parti, la jeunesse de la terre se
risquait timidement  rouvrir les yeux, ses clairs yeux printaniers o
riait la vie renaissante aprs l'engourdissement d'un long sommeil.

On assistait de tous cts au rveil de la Belle au bois dormant.

La _Chanson des Gras_ courait les sentiers des champs et les sentiers
des grves, hurle  tue-tte par des groupes d'adolescents:

    En l'honneur de Malargez[23]
    Liesse en toute maisonne!

    Voici venir le Temps nouveau
    Derrire l'Ancien temps en fuite.

    C'est nous les joyeux messagers!
    Nous annonons la bonne nouvelle.

    Ouvrez les portes, les fentres,
    Au nom du soleil, notre matre!

    Ouvrez, ouvrez vos coeurs aussi,
    Au nom du bon soleil bni!

    Soyez heureux, riches et pauvres!
    Ainsi le veut le soleil d'or.

    Le soleil d'or vient sur nos pas:
    D'un sourire il fait fondre la neige;

    D'un sourire il fait natre l'amour...
    C'est la chanson de Malargez!...

  [23] Personnification bretonne du Mardi-Gras.

Ce matin-l, Ervoanik Prigent s'veilla tout radieux sur la couchette de
paille qu'il s'tait dresse le soir d'avant, dans la grange de matre
Bertrand Le Gonidec, l'opulent boucher de Pleumeur.

Il avait eu, sur la fin de son sommeil, un songe merveilleux.

Une noble dame, aux formes un peu grasses, pare comme une Madone, tait
venue vers lui, dans une aurole de lumire bleue semblable  la vapeur
qui flotte dans les cuisines bretonnes, les jours de gala, et, le
touchant au front, lui avait dit d'une voix trs douce:

--Ervoanik, ce n'est pas en vain que tu m'auras si longtemps vnre en
silence. Tes assiduits muettes m'ont pris le coeur. Apprends que je
veux tre  toi dsormais,  toi seul!

Alors, lui, effar:

--Qui tes-vous,  noble dame, et en quoi ai-je pu mriter une telle
faveur?

--Je suis l'andouille, Ervoanik, l'andouille qui t'est chre entre
toutes, l'andouille du presbytre de Trdarzec!

A ces mots, transport de reconnaissance et d'amour, le pauvre homme
avait tendu les bras vers elle pour l'treindre, mais dj elle s'tait
vanouie comme une ombre, ne laissant derrire elle d'autre tmoignage
de sa venue qu'un cre parfum d'pices qu'Ervoanik savourait encore
lorsqu'il se rveilla.

--C'est gal, murmura-t-il; il y a dans ce rve un _avertissement_.
J'hsitais vers quel logis orienter mes pas, en ce jour de _Malargez_ o
toutes les cuisines bretonnes se transforment  l'envi en lieux de
dlices. L'embarras du choix me laissait perplexe... Dsormais, je suis
fix.

Et, dans la grce adolescente du matin, il s'en alla vers Trdarzec...

--Bonjour, Coupaa!

--Ah! c'est vous, Ervoanic?

Coupaa est trs affaire.

Et ce n'est pas sans motif.

Toutes les casseroles de cuivre sont descendues au foyer, des clous de
leur cadre de bois o, la veille encore, elles se contentaient de
briller inutilement.

Elle tiennent  montrer, semble-t-il, qu'elles ne sont pas de simples
ustensiles de parade.

Ranges en bataille, le long de l'tre, elles se comportent toutes le
plus bravement du monde, mme celles qui voient le feu pour la premire
fois.

En pourrait-il tre autrement, avec un gnralissime culinaire de la
force de Coupaa?

Elle s'empresse de l'une  l'autre, active celle-ci, modre celle-l,
prodigue  toutes son exprience et ses encouragements.

Devant ce superbe spectacle, Ervoanic demeure bouche be, extasi.

--Vierge Marie! s'crie tout  coup la servante, j'ai oubli le persil!

--Dsirez-vous que j'aille en prendre, Coupaa?

--Vous! allons donc!... Vous ne savez seulement pas la manire de le
cueillir... Vous croyez que a se fait comme a peut-tre... Ah! bien
oui!... Je ne vous demande qu'une chose, c'est de veiller, jusqu' ce
que je revienne, sur la casserole que voici. Que l'eau ne trotte pas,
surtout! Au besoin, vous soulverez un peu le couvercle. Pensez que
c'est l'andouille qui est l-dedans, Ervoanic!

--L'andouille? la belle andouille?

--Elle-mme, en vrit.

Ervoanic lve la tte, constate, en effet, le vide laiss par
l'andouille au milieu des viandes sales qui schent appendues aux
solives. Il se refuse  en croire ses yeux.

Et il rougit, rougit jusqu'au bout de ses oreilles velues dont le poil
se hrisse.

--C'est extraordinaire, Coupaa!

--Dame! on n'a pas tous les jours  djeuner M. l'archiprtre...
Suffit!... Je compte sur vous, au moins?

--Soyez tranquille!

Ervoanic s'agenouille devant la casserole sacre, tandis que Coupaa se
dirige d'un trot menu vers le jardin.

Ervoanic se sent triste, affreusement triste.

--Une si belle andouille!... Et si bonne!... toutes les vertus!...

A ses lvres montent des phrases solennelles d'oraison funbre.

S'il s'coutait, il entonnerait le _De profundis_, _le De profundis de
l'andouille_.

Et cependant,  vrai dire, elle n'est pas morte.

Elle vit, au contraire, d'une vie qu'il ne lui connaissait pas. Sous le
couvercle de son cercueil, qu'il a soulev doucement, il l'aperoit qui
fait de petits mouvements joyeux, qui frtille d'aise, comme si elle
n'avait jamais t si bien; et, au bruit des mets qui mijotent  ct
d'elle, la voil qui se met  chanter aussi,  chanter de sa voix pansue
les refrains les plus extravagants.

Sans respect pour la saintet du lieu--la cuisine du presbytre!--, elle
dbite  Ervoanic Prigent, avec mille enjleries de gueuse, des propos
si allchants que, ma foi! notre homme en perd la tte, et...


IV

Lorsque la vnrable Coupaa rentra du potager, un fin bouquet de persil
 la main, Ervoanic Prigent n'tait plus l, et l'andouille aussi avait
disparu.

--Le misrable! il l'a enleve!

Non, bonne Coupaa, il s'est laiss enlever par elle.

Que dirait Dom Karantec? Que penserait M. l'archiprtre?

Coupaa tait dj dehors, ameutant les commres du bourg qui
s'exclamaient, avec des mines scandalises:

--_Jsus-Maria-credo!... Misricorde!..._ Ervoanic Prigent!... Est-il
possible!... Un si doux homme! L'enfant du bon Dieu! un innocent!...

Et toutes de se mettre  la poursuite de l'infme ravisseur. On fouilla
les coins et les recoins, les crches et les granges. On le chercha
partout, sauf l o il tait, c'est--dire  l'glise.

Mon Dieu, oui!  l'glise, o officiait prcisment M. l'archiprtre, en
somptueuse chasuble mauve, orne dans le dos d'un resplendissant soleil
d'or.

Entr par la porte du bas-ct, Ervoanic s'tait gliss le long de la
muraille jusqu'au confessionnal, o Dom Karantec achevait d'couter
d'une oreille bnigne et d'absoudre d'une main paternelle les pchs de
ses ouailles, car l'heure de la communion approchait.

C'tait un excellent chrtien qu'Ervoanic Prigent; et, bien qu'
l'entendre il n'et jamais eu ni pre ni mre, il n'en avait pas moins
une conscience scrupuleuse, plus scrupuleuse peut-tre que celle de
beaucoup de gens trs apparents. Tout en pressant le fruit de son
larcin contre son coeur, sous sa pauvre chemise en loques, il ne
laissait pas de se faire les reproches les plus sanglants. Rfugi dans
un angle obscur, prs du tribunal de pnitence, il se meurtrissait la
poitrine de _Me culp_ sonores, attentif nanmoins  ne pas froisser
l'andouille dont la tideur humide caressait doucement sa chair.

Son tour venu, il s'agenouilla d'un air contrit sur le petit banc de
bois, la figure  la hauteur du guichet.

--Mon pre, bnissez-moi parce que j'ai pch!

--Est-ce que ce n'est pas vous, Ervoanic?

--Hlas! si, monsieur le recteur.

--Quelle est cette ide qui vous prend, mon garon?... Les innocents,
comme vous, ne pchent point.

--Je ne demande pas mieux que de vous croire, monsieur le recteur...
Cependant, je ne suis pas tranquille...

--Allons, contez-moi donc a. Mais faites vite, car l'lvation a sonn,
et M. l'archiprtre m'attend  l'autel.

--Voil. J'ai vol, monsieur le recteur.

--Vol, Ervoanic? Ah! c'est mal, en effet, c'est trs mal. Vous n'avez
qu'un moyen de rparer votre faute, c'est de restituer. Reportez ce que
vous avez drob  la personne  qui vous avez fait tort.

--Oui, j'y ai pens, mais... Peut-tre, monsieur le recteur, qu'en vous
remettant la chose  vous-mme...

Ici, le bon aptre fit semblant de plonger la main dans ses haillons.

Dom Karantec l'arrta vivement:

--Ta, ta, ta, Ervoanic, cela ne me regarde point.

--Je vous en prie, monsieur le recteur.

--Jamais de la vie.

--Bien vrai... vous ne voulez pas?...

--Non, vous dis-je.

--Hlas! monsieur le recteur, c'est qu'alors je ne sais plus comment
faire.

--Voyons. Vous vous rappelez pourtant quel est le propritaire?

--Certes.

--Eh bien! vous allez  lui et vous lui dites: Je vous rapporte votre
bien. Est-ce assez simple?

--Vous parlez d'or, monsieur le recteur. Mais s'il ne consent pas  le
reprendre?

--Vous le lui avez donc propos.

--Foi d'honnte homme, monsieur le recteur... d'honnte homme qui n'a
pch qu'une fois.

--Que ne le disiez-vous tout de suite!... Finissez votre _Confiteor_. Je
vous donne l'absolution. Allez en paix, Ervoanic.

--Dieu vous fasse vivre longtemps, monsieur le recteur.


V

Dom Karantec n'apprit qu'une heure plus tard de quelle faon il avait
t jou. Il eut l'esprit d'en rire. M. l'archiprtre rit aussi, mais du
bout des lvres seulement, en homme que l'on fait jener, aprs lui
avoir promis merveilles. Car le dner, qui devait tre succulent, fut
dtestable.

A vouloir courir aprs l'andouille, Coupaa avait laiss brler les
autres plats.

Ce fut un dsastre.

Ervoanic Prigent eut, en revanche, des _Gras_ tels qu'il les et
souhaits  Dieu mme. Il avait gagn la campagne, le pied leste,
l'estomac en bel apptit et la conscience en repos. Pour la premire
fois de sa vie, de sa dure vie de vagabond, il allait pouvoir s'offrir
une bombance _chez lui_, c'est--dire en plein air, en plein soleil, en
pleine nature. Un ciel fin, lger, pommel d'une ouate immobile de nues
d'argent, enveloppait les collines trgorroises d'une paix et d'une
mansutude infinies. Ervoanic dvora pieusement la plus exquise des
andouilles, dans un coin de champ tout embaum d'herbe nouvelle, avec
une source frache  porte de sa main et les gazouillis d'oiseaux au
dessus de sa tte.

Et telle est la nave histoire du pch d'Ervoanic Prigent. Je la tiens
d'un charbonnier nomade, d'un _marchand de farine noire_, comme on dit
en Trgor.




HUMBLE AMOUR


I

A Portz-Gwenn de Trgor, en aot.

J'ai reu, ce matin, la visite du vieux Laurik. Laurik est un diminutif
de Laur, qui est lui-mme un diminutif de Laurent. Il y a en Bretagne
trois catgories de gens qu'on a l'habitude de dsigner par ces
diminutifs affectueux: les enfants, les vieillards et les _innocents_.
Laurik Cosquer vient d'entrer,  la Pque de Pentecte, dans sa
soixante-sixime anne. C'est un petit vieillard aux allures graves d'un
patriarche, avec une figure mince, toute ride, qui ressemble  un
labour d'automne, mais o des yeux bleus, d'un bleu dlicat, ont l'air
de deux sources claires et profondes refltant un ciel matinal.

Il m'est venu voir en voisin, et aussi pour me rappeler les souvenirs
qui nous lient l'un  l'autre dans le pass. Il parle d'un ton
sentencieux, entrecoup de longs silences mditatifs.

--Je vous ai connu haut comme cela, dit-il. Vous habitiez alors
Penvnan. Que de fois j'ai mang chez vous la soupe du dimanche!...

Une dlicieuse coutume bretonne, cette soupe du dimanche. Nos
populations rustiques sont restes fidles  la grand'messe. Elles s'y
rendent et par devoir et par plaisir. C'est une de leurs rares
distractions, la plus noble et la plus gote. Et d'abord, c'est jour de
repos, jour de libre flnerie. On se lve le matin, tout heureux,
surtout si le temps promet d'tre beau; on procde sans hte  la
toilette hebdomadaire, aprs avoir soign les btes et lch les chevaux
dans les prs o ils auront droit, eux aussi, de se prlasser jusqu'au
soir. On se dbarbouille en commun,  l'auge de la cour. Et ce sont des
rires, des farces paysannes, une joie d'coliers en vacances. On revt
ses habits propres, ses habits de dimanche, _dillad ar zl_. Trois
sons de cloches espacs de demi-heure en demi-heure annoncent l'office:
on se met en route pour le bourg, au premier son. Au printemps,  l't,
mme  l'arrire-saison, c'est une joie de s'en aller de compagnie vers
le bourg, par les sentiers des champs ou les chemins creux, sous la
vote mobile des branches ensoleilles. Les paysans bretons ont l'me
sensible  la mystrieuse posie des choses: ils ont pour leurs horizons
familiers des tendresses virgiliennes. La terre n'est pas seulement 
leurs yeux la rude nourrice qui ne livre l'aliment de vie qu'au prix
d'un effort acharn; elle est aussi la source des contemplations pures
et dsintresses; ils l'aiment pour la varit de sa parure, pour la
richesse de ses nuances, pour sa fracheur, pour sa beaut changeante et
cependant ternelle, pour les fines odeurs manes de son opulente
chevelure, pour tout ce qu'elle porte en elle d'enchantements profonds,
d'motions sacres. Ils sont rests des tres primitifs, ils n'ont pas
encore rompu le lien ombilical qui les rattache  l'antique nature, dont
ils sont issus; ils conversent avec elle, entendent sa voix et jusqu'au
battement sourd de ses artres. La souple et ondoyante Viviane les
enlace toujours de ses bras divins et fait bruire  leurs oreilles son
immortelle chanson...

Les vieux ne sont pas moins assidus  la grand'messe que les jeunes. On
les voit arriver de leur pas alenti, la courte pipe de terre entre les
dents, dont ils secouent la cendre sur leur pouce avant d'enjamber
l'chalier du cimetire. Ils entrent des premiers  l'glise, afin
d'viter la grande pousse tumultueuse de fidles, qui se fait toujours
au moment du dernier son. Ils ont leurs places consacres dans les vieux
bancs vermoulus, contre les piliers ou sur les marches qui rgnent
devant la balustrade du choeur. Et c'est de l qu'agenouills ou assis
ils prennent part  l'office, dans un tat de douce somnolence, de vague
et dlicieuse rverie, bercs au chant des cantiques, coutant passer au
fond de leur mmoire la longue et ple procession des souvenirs et
roulant dans leurs doigts d'un geste monotone et quasi inconscient les
gros grains uss d'un interminable chapelet. Ils gotent  l'glise,
dans le jour multicolore des vitraux, parmi les odeurs d'encens et
l'eurythmie grave des proses latines, une sorte de bien-tre somptueux
qu'il ne leur est donn d'prouver qu'en ce lieu et qui est pour eux
quelque chose comme une prlibation des batitudes prochaines du
_baradoz_, du paradis breton. Ils s'y abandonnent avec volupt, les yeux
demi clos; c'est proprement une sieste d'me.

A l'issue de la messe, une autre joie attend les plus pauvres ou les
plus infirmes d'entre eux. Dans toutes les maisons un peu aises de la
bourgade, leur couvert est mis. On les prie poliment  dner,  manger
la soupe dominicale. Ainsi ils n'auront point  refaire  jeun un trajet
souvent considrable. Chaque famille a ses pensionnaires de
prdilection.

Laurik Cosquer tait rgulirement notre hte. Non qu'il n'y mt parfois
une sorte de discrtion farouche. Il fallait le guetter au sortir du
cimetire o il s'attardait longtemps sur les tombes de ses quatre
femmes, parses aux quatre coins de l'enclos. Je me chargeais volontiers
de ce soin. Il n'avait pas fini son dernier signe de croix que j'tais 
ses cts:

--Allons, Laurik, venez. La soupe est prte.

Il secouait sa vieille tte, ses mches brunes qui, par un privilge
trange, n'ont jamais grisonn.

--Pas aujourd'hui, mon enfant! en vrit, pas aujourd'hui.

Je dployais toutes les ingniosits d'loquence dont j'tais capable et
il me suivait enfin, tout en protestant contre cette contrainte, jurant
qu'il n'avait faim ni soif, disant que c'tait une _insolence_ de sa
part d'abuser ainsi de la charit des gens. On le poussait par les
paules dans la cuisine o d'autres, des vieux comme lui, taient dj
attabls devant les cuelles pleines. Ces humbles commensaux d'alors,
Laurik me rappelle leurs noms et, en mme temps, je revois leurs
figures. C'taient Baptiste Javr--un habitu de la maison,--Jozon
Kerham, et Gabik, l'_innocent_, qui vivait dans la contemplation
attendrie de son ventre, et Kanan, le fameux Kanan, Kanan le sourd-muet,
 la bouche tordue dans un perptuel rictus d'impuissance; d'autres
encore, qu'il serait trop long d'numrer. Quels braves gens, et comme
j'ai plaisir  me les reprsenter tels qu'ils m'apparaissaient alors,
dans notre intrieur, le nez tendu vers la soupe dont l'odorante fume
ennuageait leurs faces tranquilles! Entre deux cuilleres, ils
changeaient de douces plaisanteries, d'une malice enfantine, qui les
faisaient rire aux larmes, Kanan surtout qui, n'entendant rien, n'en
comprenait que mieux.

Laurik apportait dans cette assemble de ses pairs une note spciale de
gravit. Ds qu'il s'tait assis, la conversation prenait une allure
moins fantaisiste; les voix devenaient plus calmes et les esprits
s'levaient aux penses srieuses. Parmi ce petit monde, Laurik passait
pour un _philosophe_, pour un homme qui a beaucoup voyag, beaucoup vu,
beaucoup rflchi. Et puis, quand il se mlait de dire quelque chose,
c'est que cela valait la peine d'tre dit. Il vous avait une faon
sentencieuse de discourir qui en imposait; ou plutt il ne discourait
pas: il prchait. Baptiste Javr le dfinissait un _recteur_ manqu. Par
exemple, il n'aimait pas qu'on l'interrompt hors de propos.

--Parlez donc et je me tairai, prononait-il. J'ai sur vous cet avantage
que le silence ne me cote rien, tandis que vous ne savez pas encore 
quelle foire on l'achte.

... Le bonhomme d'aujourd'hui diffre peu de celui d'autrefois. Ses
joues seulement sont plus vides, ses prunelles plus claires, d'un bleu
plus effac, plus lointain, sous les touffes paisses des sourcils.
Comme je lui fais compliment de ce qu'il n'a point vieilli:

--A mon ge, on n'a plus d'ge, murmure-t-il; on est comme sorti du
temps.

Sa philosophie aussi est reste la mme, indulgente  la vie, pleinement
rassure quant  l'au del de la mort.

--Je sais o j'irai, dit-il, avec autant de certitude que si j'avais
dj fait le chemin. J'attends patiemment l'heure o je serai appel 
me mettre en route, mais je ne serais pas fch qu'elle sonnt bientt.
J'ai plus de parents et d'amis en l'autre monde qu'en ce monde-ci, et
j'avoue que j'ai quelque hte de les revoir. Voyez-vous, il ne faut pas
vivre trop longtemps. Les choses, surtout  notre poque, changent vite
et les hommes eux-mmes changent avec les choses. Je commence  tre
dpays dans ma propre paroisse. Les nouvelles gnrations
m'apparaissent comme des visages trangers: elles ne ressemblent en rien
 celles que j'ai connues et qui me furent chres; elles ont d'autres
penses, d'autres proccupations, d'autres gots;  les couter, elles
valent mieux. Cependant elles sont moins gaies. Les plaisirs qui nous
enchantaient, dans notre jeunesse, ne leur suffisent plus: elles en ont
invent d'autres qui les amusent peu et qui leur sont nuisibles. Je les
entends sans cesse se plaindre, sans qu'elles sachent au juste de quoi,
comme si le pain n'avait plus la mme saveur pour leurs lvres et comme
si le soleil bni ne luisait plus du mme clat sur leurs ttes.
J'assiste  des transformations qui m'tonnent, qui me font peur. Car,
je vous le dis, tout est chang, non seulement le peuple, mais les
nobles, mais les prtres. M'est avis qu'on finira par nous changer Dieu.
Il est vrai qu'alors ce sera la fin des fins...

La pipe de Laurik s'est teinte: il s'interrompt pour la rallumer, en
cueillant  mme dans le foyer un morceau de braise qu'il fait rouler
dans le creux de sa main, tapiss d'un vritable cuir. Et, aprs une
pause, il reprend:

--Jadis nous n'avions d'autre ambition que de faire ce qu'avaient fait
nos pres et de vivre comme ils avaient vcu. Les anciens nous
rptaient: La vie n'est qu'un temps  passer, et nous ajoutions foi 
la parole des anciens. Par suite, les peines nous semblaient moins
lourdes, les joies plus savoureuses. Nous allions d'une allure paisible,
sans hte, en gens qui ne demandent au chemin que de les conduire o il
mne. Nous n'attachions aux choses de la terre qu'un prix modr,
puisque cependant nous n'tions que de passage au milieu d'elles.
L'argent nous touchait peu, nous n'eussions pas fait un pas au devant de
lui. Il venait ou ne venait point, partait ou restait, cela le regardait
et non pas nous. C'tait l'usage, en Bretagne, de dire: L'argent est
sourd, l'argent est aveugle: il va o il peut et n'entend pas qui
l'appelle. Nos besoins taient mdiocres, notre faim et notre soif se
satisfaisaient  bon compte. Pour tout luxe, une pipe de tabac, le
dimanche, avec un verre de cidre frais dont les pommiers de ce temps-l
n'taient point avares. (Avez-vous remarqu que, depuis l'intrusion en
notre pays des malficieuses boissons d'ailleurs, nos braves pommiers
bretons semblent dgots de produire?)

Nous tions des hommes heureux. La chanson que nous chantions de
prfrence disait:

    Gwell eo karantez leiz an dorn
      Eged arc'hant leiz ar forn!

Mieux vaut de l'amour plein la main que de l'argent plein le
four.--Nous aimions de toutes nos forces. La grce des jeunes filles,
la tendresse de leur dlicieux petit coeur nous possdaient tout
entiers. Ds le catchisme, vers l'ge de douze ans, chacun de nous
choisissait sa _douce_. Et plus tard, vous plus grand, elle plus jolie,
vous la meniez aux pardons des chapelles d'alentour, en la tenant par le
petit doigt. On n'changeait que de rares propos, bien insignifiants.
Vous disiez: Le vent qui souffle de votre courtil sent bon l'odeur des
plantes fines, ou encore: Du seuil de ma porte, j'ai plaisir  voir
monter en l'air la fume bleue de votre toit. Elle rpondait: Il n'est
point d'herbe si odorante qui ne se fane, ou: Fume qui s'lve, au
vent se dissipe. Et elle vous donnait son parapluie  porter,
confessant de la sorte, en fille sage, que si elle vous plaisait, en
revanche vous ne lui dplaisiez point. Nos jeunesses d' prsent ont
d'autres faons. On se fianait aux pieds du saint, aprs avoir allum
devant l'image deux cierges dont on regardait, avec anxit, brler la
flamme. Feu clair et vif, mariage prompt et prospre... Tenez, je me
souviens de ceci, comme si c'tait d'hier...

Laurik s'arrte une fois encore, pour secouer les cendres de sa pipe
consume; dans sa vieille me, d'autres cendres remuent, et des
tincelles en jaillissent qui clairent subitement les mlancoliques
recoins de sa mmoire.


II

Il me conte l'histoire de son premier amour... En disant _premier
amour_, je suis infidle  sa pense. C'est la thorie de Laurik; c'est
la thorie de tous les Bretons qu'on n'aime qu'une fois.

--L'amour, _trou_, est une fleur vite pousse, tt fltrie, mais dont
le parfum embaume  jamais toute l'me. Fleur rare et dlicieuse!
Beaucoup croient l'avoir cueillie qui n'ont cueilli que son ombre. Elle
est comme l'herbe d'or, l'_aour-iotenn_ des lgendes. Elle ne
s'panouit non plus que la nuit, en des lieux difficiles  connatre. Il
la faut chercher patiemment,  l'heure sacre o elle se rvle par son
clat parmi les autres herbes, la chercher avec une ardeur grave, avec
un zle religieux. Et il faut aussi ne porter sur elle qu'une main
dlicate et prudente. Sinon elle se drobe, glisse, ne vous laissant au
bout des doigts qu'un peu de sa poussire dore.

Moi, voici comme elle me tomba sous la main. J'avais alors dix-sept
ans. Mon pre, qui tait taupier, m'avait enseign son tat. J'allais
offrir mes services de ferme en ferme, mon hoyau sur l'paule, un bissac
en bandoulire. J'tais un garonnet paisible, de moeurs ranges,
jovial, du reste, toujours un bout de chanson aux lvres, et,  cause de
cela, partout le bienvenu. Sans cesse par monts et par vaux, j'apprenais
au passage les nouvelles, les mariages, les dcs, les aventures de
jeunes gens, le prix du bl, d'autres choses encore, telles que les
oraisons pour gurir, les miracles accomplis par les sources des saints,
et aussi les contes qui font rire, les histoires tristes qui font
pleurer.

Ds qu'on me voyait paratre  l'entre de la cour, le bouvier en train
de curer l'table ou la servante en train de donner  manger aux porcs
s'criaient:

--Il arrive, le _gohter_ (taupier)!

Dans les grandes fermes, je restais quelquefois jusqu' huit jours de
rang; dans les petites, deux jours, trois jours au plus. Dans toutes
j'tais galement bien trait. Je partais pour les champs, pour les
prs,  la prime blancheur de l'aube. Oh! les jolis levers du soleil que
j'ai contempls en ces temps-l et qu'ils me semblaient beaux, vus par
mes yeux d'adolescent!... Sur les dix heures, un ptre, souvent aussi la
fille mme de la maison, me venait apporter  djeuner: une cuelle de
soupe d'oing, une tranche de lard, un morceau de pain de seigle... C'est
ainsi qu'un matin d'avril je fis connaissance avec Na Garandel.

Un bien modeste domaine, la terre des Garandel sise en la paroisse de
Mantallot, sur une des pentes de la valle du Jaudy. Un logis en chaume,
deux ou trois crches dlabres, un mulon de paille autour d'une perche,
une aire o l'on battait au flau, quatre champs, un ruban de prairies,
c'tait tout l'avoir de la famille. Mais quel brave monde! Le pre avait
t soldat sous Napolon l'ancien. Il avait retenu des mots de toute
espce de langues dont il maillait son breton. Il jurait en espagnol,
en italien, en hollandais. C'tait plaisir de l'entendre conter. Il
avait fait la campagne de Russie et avait une faon de l'voquer qui
vous gelait. Tout le froid du pays de l'hiver vous passait dans les
moelles, vos cheveux se hrissaient comme des aiguilles de glace, rien
qu'au ton dont il disait: Imaginez-vous de la neige, de la neige,--ni
ciel, ni terre, de la neige... Selon lui, l'Empereur n'tait pas mort;
il courait les mers sur un navire blanc, n'attendant qu'une occasion
propice de dbarquer en Bretagne; ce moment venu, les cloches  tous les
clochers se mettraient  carillonner d'elles-mmes... La mre, Fanta,
tait une femme de quarante ans, douce de figure et de manires, avec
une voix suave comme une musique. Des deux gars, l'an, aprs avoir
tir au sort un bon numro, s'tait engag, pour toucher la prime, en
remplacement du fils du notaire; le cadet tait entr en apprentissage
chez un bourrelier. En sorte qu'il ne restait d'enfant dans la maison
que Na.

Quoique le train des Garandel ft des plus mdiocres, je ne me trouvai
nulle part aussi bien que chez eux. Les patates et la bouillie dont se
composait presque exclusivement leur nourriture me paraissaient, servies
par les mains de Fanta et assaisonnes par les rcits du vieux, le plus
exquis, le plus succulent des rgals. Et je faisais dans la crche aux
vaches, o j'avais pour lit une mauvaise couette de paille, des rves
merveilleux dont il ne me restait au rveil que de confuses images, mais
qui me laissaient dans l'me, pour toute la journe, un mystrieux
enchantement. A quoi cela tenait-il? Je ne me le demandais mme pas, ou
bien, s'il m'arrivait d'y songer, je me l'expliquais par cette
observation, que j'avais souvent ou faire  mon pre Jean Cosquer, 
savoir qu' respirer l'air d'un logis honnte on en garde en soi un vif
contentement et comme la douceur d'un parfum... Il y avait une autre
raison, mais qu'avec ma navet de garonnet je mis quelque temps 
dcouvrir.

Je fis cette dcouverte le 12 avril, exactement. C'est une de ces dates
qui persistent  jamais dans l'esprit, mme quand la mmoire a sombr.
Aprs cinquante ans ou peu s'en faut, je revois toute nette la figure
qu'avaient ce jour-l les choses. D'abord les prs, d'un vert
printanier, chatoyant comme un velours, piqu  et l de taches brunes
qui taient les taupinires; la rivire, sinueuse, grossie par les
pluies rcentes, tantt courante, et clapotante, et chantant la claire
chanson de l'eau, tantt endormie en nappes tranquilles et mirant les
fins rameaux des aulnes  peine feuillus; puis, les collines voiles
d'une brume lgre, et les _mzou_, les terres hautes o montaient de
calmes fumes manes de toits invisibles; enfin, le ciel, un grand ciel
pur, trs lev, trs vaste, enveloppant tout d'une lumire bleue, d'une
clart de paradis qui vous faisait joie...

J'avais jet bas ma veste et je travaillais ferme, en corps de chemise,
sous le soleil bni... Je n'tais pourtant pas comme  mes jours
ordinaires. Une allgresse trange m'exaltait, mle de je ne sais quel
attendrissement. Jamais je n'avais t ainsi. J'tais heureux et
troubl. Dans ma poitrine mon coeur battait  coups sonores, comme une
cloche d'glise la veille du pardon, et mes yeux taient brouills de
larmes. C'tait un tat dlicieux et inquitant. Je me pensais:

--Qu'est-ce donc qui va m'arriver?

Sentant que la tte me tournait, je me couchai  plat ventre sur un
tronc d'aulne surplombant la rivire et me plongeai la face dans l'eau,
qui tait d'une fracheur glace.

Soudain, derrire moi, dans la pente, une voix cria:

--Laurik, h! Laurik Cosquer! O donc tes-vous?

J'eus le bondissement d'un poisson que le pcheur, d'un brusque coup de
ligne, fait sauter sur la berge. La voix, une fois encore, rpta:

--Laurik, h!

Oh! ce cri, si jeune, si vibrant, d'un timbre si harmonieux, duss-je
vivre cent ans, je l'entendrai toujours, toujours!

Celle qui m'appelait se tenait droite dans le sentier, au flanc du
coteau, entre deux touffes de prunellier qui l'encadraient de part et
d'autre. Sa jupe de laine bleue  raies rouges lui tombait  peine 
mi-jambe. Sa taille svelte s'chappait de l'troit corsage comme une
fleur de sa gaine. Son visage tait une lumire, et ses cheveux blonds,
bouriffs tout autour, semblaient une couronne de rayons. Et elle tait
si jolie, elle avait une grce si trange, si fluide et surnaturelle,
qu'on et dit une apparition. Je restai l, tout saisi,  la contempler.
Les ptres et pastoures de Lourdes ou de la Salette n'prouvrent
assurment pas devant l'image vivante de la Vierge un trouble plus
religieux. Je n'osais faire un mouvement ni prononcer une parole de peur
de la voir ouvrir ses ailes et s'envoler.

Et c'tait Na, certes, mais une Na que je ne souponnais point, une
Na transfigure. Je ne pus m'empcher de lui en faire la remarque,
quand elle fut prs de moi, dans l'herbe du pr.

--Qu'avez-vous aujourd'hui de chang, Na? Vous tes telle que je ne
vous ai jamais vue.

Elle prit une mine tonne, me dvisagea, puis partit d'un bel clat de
rire, disant:

--Il faut croire, Laurik Cosquer, que vous me regardez ce matin pour la
premire fois!

Et c'tait peut-tre vrai pourtant. Jusqu'alors je n'avais vu en elle
qu'une gamine, une _merc'hodennic_, une petite poupe des champs que mes
souvenirs de l'anne prcdente me reprsentaient sagement assise sur le
seuil des Garandel,  apprendre son catchisme. Et voici qu'elle tait 
prsent presque une jeune fille, ayant pass l'ge de la troisime
communion, toute menue encore et un peu grle, mais assez mrie dj
pour faire rver d'amour les jeunes hommes. Je n'en pouvais croire mes
yeux... Elle avait pos  terre le panier qui contenait mon repas. Elle
dit, de sa jolie voix rythme comme un chant:

--N'avez-vous donc pas faim, Laurik, que vous demeurez l, bouche be,
comme notre recteur en chaire, quand il a perdu la suite de son
sermon?... Je vous apporte une soupe aux fves et des crpes de froment
du pardon de sainte Brigitte, de Plozal, o nous avons des cousins.

Aprs un silence, tandis que je me mettais  manger, elle demanda:

--O sont les taupes que vous avez tues?

Je les lui montrai du doigt, suspendues par les pattes de derrire 
une grosse branche de chne au dessus du talus. Elle s'en approcha,
resta un moment  les regarder se balancer au vent, puis, revenant vers
moi, murmura:

--C'est tout de mme un singulier mtier que le vtre, Laurik Cosquer?

Je pris la chose pour un compliment.

--Oui, rpondis-je, c'est un mtier o il faut un talent spcial,
beaucoup de patience, de perspicacit, d'adresse. Ne devient pas bon
taupier qui veut. Mon pre a form bien des lves, mais il prtend
qu'aucun d'eux ne me vaut. J'ai hrit de la finesse de son oeil et de
la sret de sa main. Quand mon hoyau s'abat, la taupe est  moi... Il y
a des professions plus considres, il y en a peu qui soient d'un
meilleur rapport. A deux sous la bte, comme c'est le prix, je fais
aisment mes vingt-quatre sous par jour. Cela n'est point  ddaigner.

J'avais parl tout d'une haleine, le feu aux joues, avec un secret
dsir de passer pour quelqu'un aux yeux de Na. Des journes de
vingt-quatre sous en ce temps-l taient des rarets. Les tailleurs n'en
gagnaient que dix. La fillette, songeuse, roulait entre ses doigts le
rebord de son tablier. Je m'imaginai que mes paroles avaient fait
impression sur elle, qu'elles lui donnaient  rflchir. Et j'en eus une
joie orgueilleuse, mais qui ne dura qu'un instant.

--Oui... peut-tre... soupira-t-elle. N'importe, Laurik! A votre place,
moi, j'aimerais mieux laisser  d'autres le soin de dtruire ces pauvres
petites btes.

Je demandai, dconcert, un peu dpit aussi:

--Ah!... Et quel tat auriez-vous donc choisi, Na Garandel?

--Moi?... Oh! un seul, Laurik, le plus beau, le plus vaillant! J'aurais
t marin sur la mer.

Sa figure avait subitement pli, ses prunelles brillaient d'un clat
sombre, d'une flamme mystrieuse et presque sauvage...

Sans rien ajouter, elle s'envola. Il n'y a pas d'autre mot pour marquer
combien vite elle gravit la pente, traversa le fourr, disparut derrire
la colline.

L'aprs-midi me sembla long. Je n'avais plus la tte ni le coeur au
travail. Mon sang dans mes veines courait comme un fou, et, dans ma
poitrine, ce n'tait plus une mais vingt cloches qui sonnaient le
tocsin. Je compris que j'avais la _grande fivre_, la fivre  la fois
si douce et si terrible  trembler. J'aimais Na. Na m'avait vers le
philtre d'amour. Et je sentis que si elle ne consentait point  devenir
un jour ma femme, j'en mourrais. Que la mme main qui a allum le feu
l'teigne, dit la sagesse des Bretons. Un brasier flambait en moi,
allum par une main d'enfant. De tout le reste de la journe, je ne tuai
point un seul animal. Il m'tait venu un soudain dgot de mon mtier,
du mtier de mon pre. J'tais malade et triste. Je n'attendis pas que
les premires ombres du soir se fussent allonges sur les prairies.
Jetant mon hoyau sur l'paule, je m'acheminai, les jambes faibles et
vacillantes, vers le toit des Garandel. Dans les haies de prunelliers
les oiseaux s'gosillaient, saluant la mort du soleil. Je me rappelai
une vieille chanson du pays trgorrois:

    Petits oiseaux, vous fredonnez, joyeux,
      Et vous ne savez point ma peine...

Il n'y avait dans la maison, quand j'entrai, que la mnagre, Fanta.
Elle fut toute surprise de me revoir si tt:

--Tu as fini de bonne heure! dit-elle sans qu'il y et toutefois le
moindre reproche dans son accent... Tu auras un bon moment  t'ennuyer,
mon fils, avant que le souper ne soit prt.

--Faites excuse, Fanta, rpondis-je. Avec votre permission, je ne
resterai point souper.

--Hein?

--Non, j'ai dsir de m'en retourner chez nous. Je ne suis pas  mon
aise.

--Tu auras attrap chaud et froid, imprudent!

--Peut-tre bien.

--Et tu veux faire trois lieues, de nuit, mal portant comme tu es?...
Je ne me le permettrai pas... Tu vas te coucher dans notre lit qui est
clos et suffisamment moelleux. Garandel et moi nous saurons bien trouver
place dans celui de Na, et la fillette sera enchante de coucher 
l'table.

Les larmes me montaient aux yeux. J'avais grande envie de tout avouer 
la vnrable Fanta, si affectueuse, si douce. Mais la honte me retint.
Malgr les objurgations de la vieille, je me mis en route. Dans une
lande au loin, je distinguai la gracieuse silhouette de Na qui ramenait
les vaches. J'agitai mon chapeau en l'air, je criai:

--A Dieu vat!

C'est le cri des marins qui s'embarquent, _trou_. Moins de trois
semaines aprs, j'tais engag, inscrit, embarqu. Ni les menaces de mon
pre, ni les supplications de ma mre ne m'avaient pu flchir. Je leur
avais dit, ds le lendemain de ma rencontre avec Na dans le pr des
Garandel:

--Si vous ne donnez votre consentement  mon dpart, vous le donnerez
donc  ma mort.

Et ils avaient d se rsigner  me laisser partir.

Mon premier voyage dura trois ans. C'tait le temps des frgates 
voiles. Je parcourus des mers immenses. Je vis les atmosphres embrases
et les glaces mystrieuses. Devant moi se droulrent les spectacles
d'une cration inconnue et qui ne semblait pas sortie des mains du mme
Dieu que le ntre. Et cela ne m'intressa point, tout cela me fut
indiffrent. Une chose seule hantait mon esprit, et c'tait l'image de
Na. Sur les ciels de feu et sur les ciels de tnbres, sous l'quateur
comme au Cap Horn, elle emplissait pour moi l'horizon. Je rvais d'elle
dans mon hamac, je m'enivrais de son souvenir, en haut des vergues, au
bercement des alizs comme aux brusques sursauts des tourmentes.
Parfois, je tremblais  la pense qu'elle serait peut-tre marie  mon
retour. Je me disais pour me rassurer: Il y a un sort pour l'amour: ce
qui doit tre sera...

J'abrge, _trou_, car je vous vole votre loisir.

La campagne termine, je pris  Brest la diligence, qui me dposa 
Belle-Isle-en-Terre, sur les six heures du soir, un 22 mai. J'avais mon
diplme de gabier en poche, cinq mois de cong, et des conomies qui se
montaient  prs de sept vingts cus, presque une richesse. Je me
restaurai  l'auberge pour me donner du temprament. J'avais rsolu de
ne me rendre chez mes parents qu'aprs avoir fait un crochet par
Mantallot. Tout en cheminant au clair de la lune je songeais:

--Laurik Cosquer, gabier de misaine, tu vas  ton destin. Vas-tu  la
vie? Vas-tu  la mort? Tu le sauras  la maison des Garandel. Si la
rponse est mauvaise, souviens-toi du pr vert o se balanaient les
petites taupes noires  la grosse branche du chne et que le Jaudy est
tout prs!

La crainte et l'esprance se partageaient mon pauvre coeur.

Il faisait une belle nuit d'toiles, une nuit transparente et tide,
qui sentait bon une odeur d'herbes dj mres pour la fenaison. La route
filait toute blanche sous la lune, entre les hauts talus o les feuilles
des arbres nains bruissaient doucement comme des voix, se demandant les
unes aux autres sans doute quel tait ce passant si press. Un silence
vaste tait sur les choses. Pour me tenir compagnie et me distraire un
peu de mes proccupations, j'entonnai une chanson de bord apprise en mer
d'un marin de France et qu'on et dite faite  mon sujet:

    Pour l'amour d'une blonde,
    Je me suis-t-engag
    Marin sur l'eau profonde,
    Jour et nuit en danger...

                   *       *       *       *       *

    J'ai fait le tour du monde,
    Me voil-t-en cong
    Vais savoir chez ma blonde
    Si son coeur a chang.

                   *       *       *       *       *

    Je lui dirai: Ma blonde,
    Si ton coeur a chang,
    Vais me prir dans l'onde,
    Quoique sachant nager!...

J'en tais  ce couplet, quand tout  coup, sur mes talons, quelqu'un
s'exclama:

--Par les saints de Bretagne, _gohter_, que le coeur de ta douce ait
chang ou non, la voix,  toi, est du moins reste la mme. J'ai eu tt
fait de la reconnatre.

Je me retournai interloqu... c'tait un homme de Minihy ma paroisse
natale. Il cheminait pieds nus, et c'est pourquoi je ne l'avais pas
entendu venir. Pour marcher plus vite il avait tir ses souliers.

--D'o arrives-tu  cette heure et en cet quipage? lui demandai-je.

--J'arrive de Bgard, rpondit-il. On enterre demain Louis Prigent, de
Keranbesk; j'ai t, de la part de la famille, annoncer sa mort  des
parents qu'ils ont l-bas.

Je ne pus me dfendre d'un frisson. Our parler de funrailles, en
rentrant au pays, n'est pas d'un bon prsage... Mon compagnon tait un
tailleur, par consquent un bavard. Nous causmes des maisons o, bien
souvent, nous avions travaill ensemble, lui, de son aiguille, moi, de
mon hoyau. Et insensiblement j'amenai la conversation sur les
Garandel... Une joie vive m'inonda le coeur: Na n'tait point marie!

A Confort, nous nous sparmes. Le tailleur avait  se rendre 
Quemperven, toujours en qualit de messager funbre. Je lui serrai la
main avec une effusion dont il ne devait comprendre que plus tard le
vrai motif, et, quand il eut disparu dans sa direction, je m'lanai 
toutes jambes vers Mantallot... La vieille chaumine des Garandel,
blottie dans son courtil, fleurait une fine senteur de sureau. Chez
nous, les portes des tables ne sont jamais fermes  clef. Je pntrai
sans bruit dans la crche aux vaches et m'allongeai sur la couette de
paille o m'avaient visit nagure tant de beaux rves. Les btes
dormaient accroupies dans la litire. J'tais harass, mais je n'eusse
su clore l'oeil: j'avais trop hte de voir Na. A la pointe de l'aube,
les coqs chantrent. J'entendis  travers le mur des alles et des
venues dans la maison. Alors je me levai et je sortis pour gagner le
seuil de la demeure o respirait ma _douce_. Et je la vis, cette
_douce_, je la vis debout prs de l'tre, en chemisette et en jupon du
matin, peignant devant un morceau de miroir clou au manteau de la
chemine sa longue chevelure blonde qui pendait. Je dis, du ton le plus
calme qu'il me fut possible:

--Bonjour, Na Garandel!

Elle tressaillit, devint toute blanche, et, rassemblant ses cheveux
d'un geste rapide:

--C'est donc vous, Laurik Cosquer! fit-elle.

Nous n'changemes point d'autres paroles. Le vieux Jozon, l'ancien
soldat de l'Empereur, me hlait joyeusement du fond de son lit clos.

--, matelot, viens que je te donne l'accolade!

Et, derrire lui, contre la muraille, se montra la figure accueillante
et vnrable de Fanta, souleve sur son sant et murmurant de sa voix
musicale:

--Dieu te garde, Laurik!

Avec un sourire, elle ajouta:

--Nous sommes dans tes dettes, mon fils. Les taupes tues le jour o tu
nous quittas si brusquement ne t'ont jamais t payes. Il y en avait
quatre; ce qui fait que nous te devons huit sous.

Le mois d'aprs, on affichait aux mairies de Mantallot et du Minihy les
bans de mariage de Rene Garandel, filandire, avec Laurent Cosquer,
gabier de l'tat, domicili  bord du _Redoutable_, prsentement en
cong et dment autoris par ses suprieurs.

Je vous le disais en commenant, _trou_, je le redis en finissant:
Voil comme les choses se passaient de mon temps, au temps ancien dont
les jeunes d'aujourd'hui se moquent. Pour moi, je loue l'ternel de
m'avoir fait vivre en cet ge si lointain de la candeur et de la
simplicit bretonnes... Na Garandel a t l'herbe d'or du jardin de ma
jeunesse. Elle a embaum et illumin mes jours. J'ai eu trois autres
femmes. Toutes, je les ai pleures avec des larmes sincres. Mais, Na,
je n'eus mme pas la force de la pleurer. Quand elle fut morte, je
demeurai comme absent de moi-mme. Et depuis je ne me suis pas retrouv.
C'est bizarre, mais c'est comme a. Et tenez, ce tailleur du Minihy,
l'homme qui me rejoignit si trangement sur la route de Belle-Isle 
Confort, je le rencontre quelquefois, car il est encore de ce monde,
mais je ne fais pas semblant de le reconnatre et je passe outre: je ne
puis pas prendre sur moi de lui pardonner. S'il ne m'avait frl de son
aile d'oiseau de mauvaise augure, Na, j'en suis sr, et vieilli
heureuse  mes cts et, aprs avoir dormi jusqu'au bout dans le mme
lit, nous nous fussions couchs l'un prs de l'autre dans la mme tombe.
Cette grce qui ne nous a pas t accorde, je vous la souhaite  vous
et  votre femme, _trou_!...

                   *       *       *       *       *

Son histoire termine de la sorte en fin de sermon, conformment, du
reste,  la tradition des vieux conteurs de Basse-Bretagne, Laurik s'en
est all, appuy sur son bton de houx, en marmonnant une vague prire.
Je l'ai suivi longtemps des yeux, et longtemps aprs son dpart je suis
demeur triste. Je ne sais rien qui dise mieux, avec une ironie plus
puissante, l'inanit des rves de l'homme qu'un mlancolique rcit
d'amour entendu des lvres d'un vieillard.




TABLE DES MATIRES


      I.--VIEILLES HISTOIRES DU PAYS BRETON.

  1. La Charlzenn                           7
  2. Le Btard du roi                       30
  3. Histoire pascale                       84
  4. La lgende de Margot                 101

      II.--AUX VEILLES DE NOL.

  1. Ndlek                               133
  2. Nol de Chouans                       146
  3. La Nol de Jean Rumengol              167
  4. A bord de la _Jeanne-Augustine_       194
  5. La Chouette                           202
  6. Le Puits de saint Kad                212
  7. Le Forgeron de Plouzlambre           223
  8. En Alger d'Afrique                  246

      III.--RCITS DE PASSANTS.

  1. Les Deux amis                         257
  2. La Hache                              284
  3. Le Pch d'Ervoanic Prigent           310
  4. Humble amour                          324


ANGERS, IMP. A BURDIN ET Cie, 4, RUE GARNIER, ANGERS




  CATALOGUE
  DE QUELQUES DITIONS ET D'OUVRAGES DE FONDS
  SUR LA BRETAGNE
  DE LA LIBRAIRIE
  HONOR CHAMPION
  9, QUAI VOLTAIRE
  SPCIALE POUR L'HISTOIRE DE LA FRANCE ET DE SES ANCIENNES PROVINCES


  Annales de Bretagne (les) publies par la Facult des Lettres de
  Rennes avec la collaboration de MM. les archivistes des cinq
  dpartements de Bretagne. (Histoire, histoire littraire, folklore,
  etc.) Un an: France, 10 fr. tranger, 12 fr. 50.

    A chaque fascicule des Annales sont jointes des feuilles des volumes
    en cours de la Bibliothque bretonne armoricaine. Ont dj paru
    ainsi et se vendent  part:

    _Fascicule I._--Dictionnaire breton-franais du dialecte de Vannes,
    de Pierre de Chlons, rdit et augment par J. LOTH, in-8, de 115
    pp.                                                            5 fr.

    _Fascicule II._--La trs ancienne Coutume de Bretagne, avec les
    assises, constitutions de parlement et ordonnances ducales, suivie
    d'un recueil de textes divers antrieurs  1491. dition critique,
    accompagne de notices historiques et bibliographiques, par Marcel
    PLANIOL, in-8 de 566 pp.                                      10 fr.

    _Fascicule III._--Lexique tymologique des termes les plus usits du
    breton moderne, par V. HENRY, in-8 de XXIX et 350 pp.         10 fr.

    _Fascicule IV._--Cartulaire de l'abbaye de Sainte-Croix de
    Quimperl, par Lon MATRE et Paul DE BERTHOU. 2e dition revue,
    corrige et augmente, in-8 de XI-408 p.                      12 fr.

  tude historique et biographique sur la Bretagne  la veille de la
  Rvolution,  propos d'une correspondance indite (1782-1790), par J.
  BAUDRY. 2 vol. in-8, 346 et 482 p.                              12 fr.

    Livre qui est une vritable publication d'archives indites. Il
    intresse presque toutes les familles bretonnes; l'auteur a rdig
    sur chaque personnage nomm des notes biographiques copieuses. C'est
    un vritable tableau de la socit bretonne  la fin de l'ancien
    Rgime. Tables abondantes (70 pages).

  L'Anne 1817, par Edmond BIR. In-8                           7 fr. 50

    V. Hugo, dans ses _Misrables_, trace un tableau d'ensemble de
    l'anne 1817. M. Bir le vrifie  l'aide de nombreux documents et
    c'est pour lui motif  autant d'tudes intressantes sur la
    magistrature, la Chambre des dputs, la presse, l'Acadmie
    franaise, les lyces, les thtres, les salons de peinture de cette
    poque, etc. Artistes, potes, romanciers, politiciens romantiques
    les plus fameux dfilent donc dans ce livre sous leur vritable
    aspect.

  Lgendes rvolutionnaires, par Edmond BIR. in-8              7 fr. 50

    Ce livre dtruit quelques-unes des lgendes rvolutionnaires les
    plus rpandues. M. Bir, connu par son rudition et sa critique, a
    trait dans ce volume les sujets suivants: _Le pacte de
    famine._--_La Bastille sous Louis XVI._--_La vrit sur
    les Girondins._--_Le brigadier Musca._--_La lgende
    Leperdit._--_L'Institut de France._--_La congrgation._--_Les
    bourgeois d'autrefois._--_L'enseignement avant 1789 et pendant la
    Rvolution._

  Honor de Balzac, par Edmond BIR. Fort vol. in-8, br.           6 fr.

    Dans ce livre d'une documentation minutieuse, l'auteur s'est surtout
    attach au ct dramatique de l'oeuvre de Balzac: propres pices de
    notre grand romancier, pices tires de ses romans ou de ses
    nouvelles, parodies, etc. tout ce qui touche chez lui au thtre est
    ici tudi pour la premire fois; et du premier coup, toutefois, M.
    Bir a fait oeuvre dfinitive.

  Les vieux papiers d'une vieille maison  Quimperl, 1575-1875, par A.
  DE BRMOND D'ARS, in-8 de 19 p.                               1 fr. 50

  Les marins franais dans les derniers combats livrs aux Anglais sur
  les ctes de Bretagne, janvier 1761. pisode de la guerre de sept-ans,
  par le mme, 33 p.                                            1 fr. 50

  Catalogue des gentilshommes qui ont pris part ou envoy leur
  procuration aux Assembles de la Noblesse, en 1789, pour la nomination
  des dputs des tats-Gnraux. Publi d'aprs les documents
  officiels, par MM. L. DE LA ROQUE et DE BARTHLEMY. Prix du catalogue,
  2 fr.; par poste, 2 fr. 25.

    _Bretagne._--Composition des tats-Gnraux de la noblesse de
    Bretagne en 1746, 1764, 1789. tat militaire, Parlement, Chambre des
    Comptes en 1789.

  Itinraire de Paris  Jrusalem, par JULIEN, _domestique de M. de
  Chateaubriand_. Publi d'aprs le manuscrit original avec une
  introduction et des notes, par Edouard CHAMPION. lgant vol. in-16
  carr, accompagn de fac-simils                              3 fr. 50

    On connaissait des fragments de cet itinraire par les _Mmoires
    d'outre-tombe_ o Chateaubriand en cite quelques passages, peu
    compromettants pour lui-mme, et avec des retouches. M. Edouard
    Champion, aprs une introduction qui prpare bien aux surprises du
    texte, publie le manuscrit de Julien d'aprs l'original et l'annote
    de comparaisons malicieuses. Cet ouvrage devient donc, en mme temps
    qu'un contrle du fameux _Itinraire_ de Chateaubriand, aujourd'hui
    classique, un document intressant pour l'histoire de ce grand
    esprit, qui prenait souvent des fictions pour des ralits.

  Lettres de Chateaubriand  Sainte-Beuve, publies et annotes par
  Louis THOMAS, in-8                                               1 fr.

    On ne connaissait de Chateaubriand  Sainte-Beuve, que quatre
    lettres: le nombre en est maintenant doubl par la publication de
    ces curieux billets indits qui sont un document d'histoire
    littraire du plus haut intrt.

  Contes irlandais, traduits du galique, par G. DOTTIN, in-8      5 fr.

  La Condition des paysans dans la snchausse de Rennes, par DUPONT,
  in-8 br.                                                         4 fr.

  La Rvolution en Bretagne.--Notes et Documents. Audrein (Yves Marie),
  _Dput du Morbihan  l'Assemble Lgislative et  la Convention
  nationale, vque constitutionnel du Finistre_ (1741-1800), par P.
  HMON. Fort vol. in-8                                            5 fr.

    M. P. Hmon s'est attach  faire revivre d'aprs les documents
    tirs des archives la sympathique figure de Audrein. Imitateur de
    Grgoire, par ses opuscules apologtiques, ses pamphlets acerbes, il
    rclame la restauration du culte et la tolrance. Il tomba victime
    d'un guet-apens des Chouans et des Anglais en 1800. Et ce n'est pas
    la partie la moins curieuse du livre de M. Hmon que la
    reconstitution authentique de cette scne tragique.

  Les Chouans dans les Ctes-du-Nord, par le mme, in-8:        0 fr. 50

  Le comte du Trvou, par le mme, in-8                            2 fr.

  Hermine (L'), Revue mensuelle, littraire et artistique de Bretagne.
  Directeur: Louis TIERCELIN. France, 12 fr.; tranger            15 fr.

  La Bretagne  l'Acadmie franaise au XVIIIe sicle. tudes sur les
  Acadmiciens bretons ou d'origine bretonne, par KERVILER. in-8 br.
                                                                  10 fr.

  Essai d'une bio-bibliographie de Chateaubriand et de sa famille, in-8
  (presque puis)                                              3 fr. 50

  Armorique et Bretagne. Recueil d'tudes sur l'archologie, l'histoire
  et la biographie bretonnes, publies de 1873  1892, revues et
  compltement transformes, 3 vol. in-8 br.                      18 fr.

  Correspondance historique des bndictins bretons et autres documents
  indits relatifs  leurs travaux sur l'histoire de Bretagne, publis
  avec notes et introduction, par A. DE LA BORDERIE, in-8 de XLII-286
  pages                                                            8 fr.

    C'est pour ainsi dire un chapitre prliminaire  sa vaste _Histoire
    de Bretagne_, si recherche aujourd'hui, que ce travail du savant La
    Borderie sur les bndictins bretons. Il a voulu bien se pntrer de
    leur mthode avant de rien entreprendre et il s'est plu  rendre
    hommage  ses ans. Il trace l'historique des travaux sur la
    Bretagne excuts par les bndictins, indique les circonstances
    dans lesquelles se produisit la pense premire de l'entreprise, les
    noms et les qualits des religieux qui y prirent part. Leur
    correspondance, qui suit, doit tre dsormais classe parmi les
    documents les plus importants de l'histoire de Bretagne.

  Notions lmentaires de l'histoire de Bretagne, vol. in-12       4 fr.

  Chronologie du cartulaire de Redon, vol. in-8                    5 fr.

  Jean Meschinot. Sa vie, ses oeuvres, ses satires contre Louis XI, vol.
  in-8                                                             4 fr.

  Une prtendue campagne de Jeanne d'Arc, Perrone et Perrinaie, in-8
                                                                1 fr. 50

  Cours d'histoire de Bretagne, profess  la Facult des Lettres de
  Rennes, 4 vol. in-12                                            14 fr.

    I.--Les Origines bretonnes, jusqu' l'an 938.
    II.--La Bretagne aux grands sicles du moyen-ge (938-1364).
    III.--La Bretagne aux derniers sicles du moyen-ge (1364-1491).
    IV.--La Bretagne aux temps modernes (1491-1789).

    (La place nous manque pour numrer tous les travaux que nous
    possdons de ce grand travailleur breton que fut M. de La Borderie.
    Prire de nous faire connatre les dsiderata).

  La noblesse bretonne aux XVe et XVIe sicles. Rformations et montres,
  par le Cte de LAIGUE, in-4.

    vch de Vannes, 2 vol.                                      24 fr.
    Souscription  l'ouvrage complet, le volume                   10 fr.
    (_A paratre successivement les autres vchs bretons._)

  La course et les corsaires du port de Nantes. Armements, combats,
  prises, pirateries, etc, par LA NICOLLIRE-TEIJEIRO              7 fr.

    Ce livre, fait d'aprs les archives de Nantes, est l'un des plus
    curieux et surtout des plus nouveaux sur l'histoire de la marine
    franaise. Le port de Nantes, dont le commerce fut si important au
    XVIIIe sicle, avait une flotte trs nombreuse qui parcourait les
    mers, elle tait la proprit de ses armateurs, et le droit lui
    avait t concd d'arborer un drapeau particulier. L'Angleterre la
    pourchassait avec une tnacit qui devait arriver  son
    anantissement, elle succomba avec nos plus belles colonies.

  La Lgende de la mort chez les Bretons armoricains, par Anatole LE
  BRAZ. Nouvelle dition avec des notes sur les croyances analogues chez
  les autres peuples celtiques, par Georges DOTTIN, professeur adjoint 
  l'universit de Rennes. Deux forts volumes, in-12. LXX-347-456 p.
                                                                  10 fr.

  Vieilles histoires du Pays breton. I. Vieilles histoires bretonnes.
  II. Aux veilles de Nol. III. Rcits des passants par le mme. Fort
  volume in-12, 3e dition                                      3 fr. 50

  --Au pays des Pardons, in-8 br.                               3 fr. 50

  Tryphina Kranglaz, par le mme. Pome, in-12.

  Cognomerus et sainte Trfine. Mystre breton en deux journes. Texte
  et traduction par le mme, XLIV-183 pages                        4 fr.

  Textes bretons pour servir  l'histoire du thtre celtique, par le
  mme, in-8                                                       1 fr.

    L'loge de tous ces ouvrages de M. Le Braz n'est plus  faire. Ils
    lui ont vite acquis une rputation de grand crivain dans les
    lettres franaises o il est le digne successeur des Souvestre et
    des Brizeux. Ses _Lgendes de la mort_ surtout resteront classiques.

  La Bretagne et les pays celtiques.--L'Ame bretonne, par Charles LE
  GOFFIC, nouvelle dition revue et augmente, in-12 de 405 p.  3 fr. 50

    _L'Ame bretonne_, de Charles Le Goffic, est le livre qu'on attendait
    sur la Bretagne. Moeurs, traditions, croyances, littrature, etc., y
    sont prsentes dans une synthse puissante. L'art breton si
    original, y a sa place prs de l'art dramatique, d'un archasme si
    savoureux. Le prtre, le barde, le soldat, sont tudis dans des
    monographies spciales. De fins et dlicats portraits (Henriette
    Renan, Jules Simon, N. Quellien, Emile Souvestre, l'amiral
    Rveillre, Jean-Louis Hamon, etc.), achvent de nous renseigner sur
    les caractres essentiels de l'me _bretonne_.

    Le nouveau livre de Le Goffic ne fait pas seulement aimer la
    Bretagne: il l'explique.

  La rvolte dite du papier timbr ou les Bonnets rouges en Bretagne, en
  1675, par Jean LEMOINE. Fort vol. in-8                        7 fr. 50

  Contes du Pays Gallo, par Adolphe ORAIN. Fort vol. in-12      3 fr. 50

    Cycle mythologique. Les Fes, les Gants, les Magiciens, les animaux
    parlants, les mtamorphoses, les Aventures merveilleuses.--Cycle
    chrtien. Dieu, la Vierge, les Anges, les Saints, les
    Miracles.--Contes factieux.--Contes de voleurs.--Le monde
    fantastique. Le Diable, les Sorciers, les Lutins, les Revenants. Ces
    titres, qui, cependant, ne sont que le simple nonc des divisions
    de ce travail, suffisent presque  montrer toute la varit des
    _Contes du Pays Gallo_: on y retrouve la simplicit forte et
    charmante des meilleures lgendes bretonnes. A. ORAIN, connu par le
    srieux de ses travaux, aborde ici, avec un rare bonheur, un genre
    qui a t quelque peu exploit. Telle est la perfection de ces
    contes que certains sont appels  devenir classiques. Ils ne se
    rapprochent pas seulement de Perrault par des origines
    historiques--qu'il est d'ailleurs intressant de retrouver aussi
    nettes en Bretagne,--mais aussi par leur manire simple, pure et
    vivante. C'est dire que ce livre est digne d'tre mis dans toutes
    les mains.

  Les dpenses de Pierre Botherel, vicomte d'Apign, 1647-48, par P.
  PARFOURU, avec 2 planches, in-8 de 112 p.                        2 fr.

    Trs curieux dtails de moeurs de vie domestique.

  Inventaire des archives de la paroisse Saint-Sauveur de Rennes, par le
  mme, in-8 de 82 p.                                           1 fr. 50

  Lettres du peintre L.-J. de Launay (1724-1726), par le mme, in-8, 38
  p.                                                            1 fr. 50

  Les dlgus de l'archevque de Tours en Bretagne (1570-1790), par le
  mme, in-8, 70 p.                                                2 fr.

  Une mutinerie d'coliers au collge de Rennes en 1629, par le mme,
  in-8, 12 p.                                                      1 fr.

  Une rvolte d'coliers au collge de Vannes (XVIIIe sicle), par le
  mme, in-8                                                       1 fr.

  Un procs de sorcellerie au parlement de Bretagne: la condamnation de
  l'abb Poussinire (1642-1643), par le mme, in-8                1 fr.

  Anciens livres de raison de familles bretonnes, par le mme, in-8, de
  78 p.                                                            3 fr.

    Trs importants documents pour l'histoire conomique.

  Les comptes d'un vque et les anciens manoirs piscopaux de Rennes et
  de Bruz au XVIIIe sicle, par le mme, in-8, 47 p. et pl.        2 fr.

  La torture et les excutions en Bretagne aux XVIIe et XVIIIe sicles,
  par le mme, in-8, 38 p.                                         2 fr.

  Les anciennes tapisseries du palais de justice de Rennes, par le mme,
  in-8, 32 p. et pl.                                               1 fr.

  Une rixe  Locronan pendant la procession de la Tromnie (14 juillet
  1737), par le mme, in-8, de 14 p.                               1 fr.

  Capture d'un corsaire espagnol prs de Perros Guirec, par des
  habitants de Lannion, 28 aot 1648, par le mme, in-8, 8 p.      1 fr.

  Les Irlandais en Bretagne (XVIe et XVIIIe sicles), par le mme, in-8,
  de 12 p.                                                         1 fr.

  Une Course de quintaine d'Availles en 1507, par le mme, in-8, 14 p.
                                                                   1 fr.

  Une saisie de navires marchands anglais  Nantes en 1587, par le mme,
  in-8, de 47 p.                                                1 fr. 50

  Un chouan. Le gnral du Boisguy. Fougres, Vitr, Basse-Normandie et
  frontire du Maine 1793-1800, par le Vte DU BREIL DE PONTBRIAND.
  Volume in-8 de 476 p. avec carte                              7 fr. 50

    Cet ouvrage sera pour beaucoup de lecteurs une rvlation. Combien
    connaissent  peine le nom de du Boisguy. Combien savent que, dans
    la geste hroque de la Chouannerie, il gala, ou peu s'en faut, les
    Cadoudal et les Frott? Qu'il livra prs de trois cents
    combats,--pour plusieurs on peut dire des batailles,--et presque
    toujours victorieusement?

    L'auteur s'est attach  faire revivre cette figure d'autant plus
    intressante qu'il s'agit d'un gnral de moins de vingt ans, nature
    minemment chevaleresque  qui cependant les dtracteurs n'ont pas
    manqu. Une discussion serre suit les allgations de ceux-ci et les
    redresse avec preuves qui ne paraissent laisser place  aucun
    doute.--Identification de nombreux personnages du roman de Balzac.

  Nobiliaire et armorial de Bretagne; 3e et dernire dition, par POL
  POTIER DE COURCY, 4 vol. in-4 y compris les planches contenant 6750
  blasons                                                        125 fr.

  L'glise et les campagnes au moyen ge, par Gustave A. PREVOST, in-8
  de VIII-292 p.                                                   5 fr.

    L'auteur, aprs avoir dit tout l'empire exerc par l'glise au moyen
    ge sur les campagnes, recherche quelles taient ses ides au sujet
    du respect de la personne et des biens du paysan, et en ce qui
    touche l'assistance due aux faibles et aux pauvres. Il montre
    l'glise dispersant aux campagnes ses principaux bienfaits, y
    rpandant l'instruction, y distribuant la justice; s'employant pour
    les faibles auprs du pouvoir central; servant aussi le pouvoir par
    son action dans les campagnes, procurant, par le droit d'aide et par
    la Trve de Dieu, un refuge, la paix, et le repos matriel; rendant,
    enfin, dans la vie de chaque jour, et comme pouvoir local, des
    services nombreux et de tout ordre. Il examine son action sur
    l'individu en particulier et dans la vie prive du paysan. Il
    retrace, de faon documente et touchante, la figure si intressante
    du prtre de campagne. Il termine par une curieuse tude sur les
    saints paysans ou cultivateurs.

  Revue de Bretagne (La), exclusivement bretonne, historique et
  littraire, dirige par le Cte DE LAIGUE. Mensuelle. France     12 fr.
  tranger                                                        15 fr.

  La Bretagne et les pays celtiques. II. Bretons de lettres, par Louis
  TIERCELIN. Fort vol. in-12 de 317 p. avec fac-simils d'autographes
                                                                3 fr. 50

    C'est en tant que Bretons et au point de vue de leurs sjours en
    Bretagne, que _Leconte de Lisle_, _Villiers de l'Isle-Adam_,
    _Hippolyte Lucas et Brizeux_ sont tudis. Les archives de la
    Facult de Droit et les journaux de Rennes ont t compulss par
    l'auteur, qui, le premier, a pu donner des dtails curieux et
    indits sur la vie d'tudiant et les annes de formation
    intellectuelle de Leconte de Lisle. Des recherches patientes dans la
    paroisse de Scar et dans les papiers confis au pote Lacaussade,
    ont permis de suivre pas  pas l'existence familire de Brizeux
    parmi les paysans bretons. Des lettres de famille et des documents
    inconnus, pour Leconte de Lisle et Brizeux, comme pour Villiers et
    H. Lucas, ont t une source trs sre d'information; leur vie
    provinciale a t ainsi authentiquement reconstitue.

  Les Pomes de Taldir, par BARZAZ TALDIR. Prface de LE GOFFIC et de LE
  BRAZ, in-12 portrait                                          3 fr. 50

  La marine militaire de la France sous le rgne de Louis XVI, par
  LACOUR-GAYET, docteur s-lettres, professeur  l'cole suprieure de
  la marine. Fort vol. in-8 orn du portait de Suffren, sur papier vlin
  de VIII-719 p.                                                  15 fr.

    Les trente chapitres de cet ouvrage document embrassent l'histoire
    de la marine de guerre franaise de 1774  1789,  tous les points
    de vue, administratif, politique, militaire, biographique.

    Les dossiers des officiers ont fourni mille renseignements nouveaux,
    et l'auteur leur a donn la parole le plus souvent qu'il a pu.

    De nombreuses familles trouveront, dans les tats de service des
    appendices, des renseignements prcieux sur leurs anciens membres
    qui se sont fait un nom dans la marine  la fin de l'ancien rgime
    (en tout 2037 noms).

  La marine militaire de la France sous le rgne de Louis XV, du mme
  auteur. Fort in-8                                               12 fr.

                   *       *       *       *       *

  D'HOZIER
  L'IMPOT DU SANG
  OU LA NOBLESSE DE FRANCE SUR LES CHAMPS DE BATAILLE

  Publi sur le manuscrit unique de la bibliothque du Louvre
  brle le 23 mai 1871, avec notes, claircissements
  historiques et gnalogiques, 1874-1881, 6 vol. in-8, brochs
  Prix: 30 fr.

  Biographie succincte des reprsentants de l'ancienne noblesse
  militaire franaise. Les noms, prnoms, indication des blessures,
  champs de bataille, forment le fond de ces notices. Ajoutons que la
  plupart de ces dtails manquent dans les autres gnalogies.
  Importante contribution pour l'histoire militaire et gnalogique.

                   *       *       *       *       *

  RIMPRESSION
  DE
  L'HISTOIRE DE BRETAGNE
  Par Arthur DE LA BORDERIE
  de l'Institut

  Le tome I paratra en 1905.--Les tomes II et III en 1906.--Le tome IV,
  aux deux tiers compos  la mort de M. de la Borderie, sera termin en
  1905 par M. BARTHLEMY POCQUET.--Le tome V et dernier, par le mme
  continuateur, ne tardera pas  suivre.

  Les anciens souscripteurs vont donc recevoir satisfaction, et une
  nouvelle souscription est ouverte,  partir de janvier 1905. Son
  succs, nous n'en doutons pas, rpondra  celui de la premire.

  Le prix du volume, de format grand in-8 d'environ 600 pages, avec
  cartes, plans et vues, est fix  16 fr. pour les nouveaux
  souscripteurs.

  Les prix de l'ancienne souscription sont maintenus.

                   *       *       *       *       *

  BELLEVUE (comte de). L'hpital Saint Yves de Rennes et les religieuses
  augustines de la Misricorde de Jsus, in-8, br. pap. verg      6 fr.

    Curieuses notes sur ce fameux hpital depuis sa fondation (1358).

  Le comte de la Touraille. Soldat, philosophe et pote au XVIIIe
  sicle, in-8, br.                                                1 fr.

  Le comte Desgres du Lo, prsident de la noblesse aux tats de
  Bretagne de 1768 et de 1772 et gnalogie de la famille Desgres,
  in-8. br., _portraits_                                           4 fr.

    Ml depuis 1750 aux luttes pour la revendication des droits
    constitutifs de la Bretagne, le comte Desgres du Lo fut lu
    prsident de la noblesse aux tats, ce qui lui valut des partisans
    de la cour l'accusation d'avoir reu une somme d'argent de Duras.
    Son histoire permet  l'auteur, descendant du comte, de retracer la
    vie de parlementaire breton  la veille de la Rvolution. Le fameux
    procs entre Duras et le comte est ici reconstitu par la
    consultation de nombreux documents. L'ouvrage se termine par une
    gnalogie.

  Les Bretons otages de Louis XVI et de la famille royale en 1791, in-8,
  br.                                                           1 fr. 30

    Nomenclature dtaille des gentilshommes bretons qui s'offrirent
    comme otages du Roi martyr.

  Les Guillery. Clbres brigands bretons (1601-1608), in-8, br.   1 fr.

  Paimpont. La fort druidique. La fort enchante et les romans de la
  Table ronde, in-8, br.                                           2 fr.

  Un hros malouin. Nicolas Beaugeard. pisode de la Rvolution, in-8,
  _portrait_                                                    1 fr. 50

    Secrtaire des commandements de la reine Marie Antoinette, Nicolas
    Beaugeard tenta de sauver le roi  sa sortie du Temple.


ANGERS.--IMPRIMERIE BURDIN ET Cie, 4, RUE GARNIER






End of the Project Gutenberg EBook of Vieilles Histoires du Pays Breton, by 
Anatole Le Braz

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without further opportunities to fix the problem.

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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
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Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
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official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

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States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
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