The Project Gutenberg EBook of Amis, by Edmond Haraucourt

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Title: Amis

Author: Edmond Haraucourt

Release Date: November 10, 2018 [EBook #58259]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  EDMOND HARAUCOURT

  AMIS

    L'me n'est qu'une succession de
    perceptions, un flux rapide, un
    mouvement perptuel.

        David Hume.

  PARIS
  G. CHARPENTIER ET Cie, DITEURS
  11, RUE DE GRENELLE, 11

  1887




BIBLIOTHQUE CHARPENTIER

 3 fr. 50 le volume.

DU MME AUTEUR

L'Ame nue (posies). . . . . . . . . . . . 1 vol.

Sceaux.--Imprimerie Charaire et fils.




  A MON AMI
  BENJAMIN CONSTANT
  _en tmoignage
  d'affection et de sympathies artistiques_
  CE LIVRE EST DDI

      E. H.




AMIS

  La demeure de l'oisif est un spulcre.

  DIDEROT.


Il y a des jours o un homme d'esprit discuterait pendant une heure sur
la peine de mort.

Georges Desreynes tait dans ses phases d'loquence; mais pas un sot 
qui parler! Ce messie arriva.

--Vous drange? Tant pis: j'entre. C'est press.

Le jeune Parisien, alors pench vers la table, se retourna; puis,
mettant sur sa face un sourire de supriorit bienveillante, il tendit
la main au visiteur.

--Eh! qu'avez-vous donc, cher ami?

--Bonjour! Votre domestique m'a dit que monsieur achevait ses malles.
Trahison! M'abandonnez!

Le clubiste se jeta sur un fauteuil, croisa ses jambes et se mit 
taper, du bout de la canne, la pointe aigu de ses bottines vernies.

Desreynes tait revenu vers la table; et, toujours debout, le dos
tourn, il continuait  remuer des lettres amonceles autour du large
encrier de bronze.

--Mon Dieu, oui, cher ami, je vous abandonne.

--Quelle mauvaise chance! Oh, mauvaise chance! Figurez-vous que la
petite de Semenin,  qui je fais la cour depuis tantt deux mois, va
rester veuve tout le printemps! Ptersbourg: son mari est  Ptersbourg!

--Je vous flicite...

--Pas encore. Mais demain, courses. Elle y sera; l'y rencontrerai, par
hasard: c'est promis. Alors, dner: c'est promis. Mais  une condition:
la belle Mme Ferronet ne nous quittera pas.--Soit, ai-je dit, et je vous
ai annonc...

--Contez que je suis mort.

--Mais, tout perdu, cher! Raisonnons! Ne recherchiez-vous pas cette
belle? Elle vous coute. Ne vous pardonnera jamais d'avoir manqu  un
rendez vous accept...

--Par elle...

--Raison de plus! Attendez un jour! Une si belle femme!

--Bah! une femme nouvelle! Est-ce assez pour changer les plans d'un
galant homme?

Desreynes prenait dans son geste les gravits et les lenteurs d'un homme
qui va devenir philosophique; doucement, pour la seconde fois, il se
retourna vers son hte,  demi srieux et ironique  demi.

Il continua, les reins cambrs contre la table, o ses deux pouces
restaient poss:

--Vraiment, cher ami, je suis un peu las de toute cette vie. Des femmes,
toujours des femmes! C'est bte,  la fin!... De l'amour, en
cherchons-nous? De la beaut, en trouvons-nous? De l'esprit? Celles qui
en ont sont aussi sottes ou plus que celles qui n'en ont pas! De la
volupt? La seule dont puisse rver un raffin est celle qu'il donne et
non celle qu'il reoit. Or, par une dlicate attention de nature, c'est
l'unique chose au monde que les femmes ne soient pas capables de
recevoir.

--Exagrez!

--J'exagre parce que je m'ennuie. L'homme qui s'ennuie n'a-t-il plus le
droit d'tre injuste? Les femmes m'ont fait tout le bien qu'elles ont
pu, j'en ai assez;  un autre! J'ai besoin d'air.

--Prenez un aller et retour... Reviendrez.

--Comme on revient  la morphine, comme le cabotin revient aux planches.
Mais la pice que nous jouons est toujours trop la mme; notre comdie a
vingt comparses et n'a qu'un hros, le mensonge. C'est monotone.

--Mais, pardon, cher. L'amour...

--Poseur, parlez-en donc!... Et puis? Aimer, donner son coeur, n'est-ce
pas? Si vous n'aviez qu'un lapin, est-ce que vous le lcheriez dans un
champ o tout le monde tire des coups de fusil?

--Voyons... on rencontre des... sentiments vritables, des femmes... qui
aiment.

--Vous allez me montrer que vous tes content de vous, ce que je sais,
quand il faudrait montrer que l'on doit tre content d'elles. Parbleu
oui, on en rencontre qui sont sincres! Mais votre argument est un col
en papier qui veut prouver une chemise blanche! Vos femmes aimantes sont
l'exception. Notez, d'ailleurs, que je constate sans rcriminer. Elles
mentent, elles font bien, et n'ont rien autre  faire. Ne
commenons-nous point? Et quand nous ne serions pas les premiers
coupables dans ces duos d'hypocrisie, n'auraient-elles pas une
suffisante excuse dans la situation qui leur est impose par les lois et
les modes...

--De notre tat social. Je comprends...

--a ne fait rien.

Il continua sa confrence, en se mirant de loin dans la glace de la
chemine:

--Hormis l'exclusivisme des grandes tendresses, si rares et qui
rpugnent  l'ide du partage, le voeu de la nature tait polygamie,
parce que son but est l'extrme procration: le vrai mariage dure le
temps d'une maternit, car le dsir s'endort sur un oreiller refroidi:
des religions simples l'ont assez compris pour vouer la femme  la
multiplicit des noces, voire mme  la prostitution. Mais le mle, en
toutes espces et surtout dans l'humanit, en toutes choses et surtout
en amour, est essentiellement goste: ce qu'il possde, il le veut pour
lui seul. Nous avions la force, nous avons fait la loi, et la femme,
plus faible et plus douce, a subi l'une et l'autre.

Desreynes parlait comme on crit; tant de gens crivent comme on parle!

Il tait lanc, maintenant, rien ne l'arrterait.

--Tandis que les Orientaux inventaient des prisons pour y enfermer leurs
pouses, les frres d'Occident, moins brutaux et mieux aviss,
inventaient la vertu: rien de plus, et c'est l leur trouvaille. La
femme en devait tre flatte, et le fut. Les premiers domptaient
physiquement, les seconds moralement; nous emmurions les mes au lieu de
casemater les corps. La prison porte en soi-mme, invention sublime!

Ceux-l obtinrent des cratures monogames par ncessit, mais qui, dans
l'ennui du srail, se livrent aux derniers outrages sur la personne de
leurs eunuques; pendant ce temps, nos prtres, nos potes, nos lois nous
dressaient en libert une compagne convaincue qu'elle doit se rserver 
l'amour d'un seul homme et que l est tout son honneur. Durant tant de
sicles notre gosme sournois a chant cette romance, qu'il s'est fait
en nos femmes une seconde nature, une sorte d'atavisme de vertu: si bien
qu'elles en sont venues  s'attacher dlicieusement  leur chane,  la
regarder comme leur bien propre, leur privilge, leur gloire, leur
supriorit sur nous; elles l'aiment comme une arme, une amulette,
qu'elles pensent porter contre nous, pour se dfendre de nous, et elles
trouvent en elle des consolations, mme pour leurs renoncements 
l'amour.

--Parfaitement exact.

--Mais il y a les rvoltes! La nature, qui jamais n'abdique
compltement ses droits, fait parfois des femmes  son image. Que
deviendront-elles? O vivre, et comment vivre? Le mensonge est leur seul
asile, l'hypocrisie est leur seule arme. Feindre et dissimuler! Ne le
faut-il pas, puisque nous leur demandons tout bas ce que nous leur
dfendons tout haut, ce qu'elles sont pousses  dsirer en secret et
contraintes  blmer en public. Pourquoi ne mentiraient-elles pas,
puisqu'il faut qu'elles mentent? Sont-elles mprisables? Ceux qui
profitent de leurs rvoltes les mpriseraient volontiers.

--Parfaitement exact.

Desreynes n'aimait pas que les sots fussent de son avis; il faillit en
changer.

--C'est lche, voil tout. Mais, bah! les femmes auront comme nous le
droit de rclamer qu'on ne leur fasse pas un crime de leurs infidlits,
lorsqu'elles auront cess d'en faire une faveur.

Ce philosophe ne manquait jamais d'tre sduit par l'attrait d'un
paradoxe, et souvent les formules lui faisaient ses opinions, plutt que
ses opinions ne faisaient les formules.

--Amen, dit-il.

Content de lui, il ferma les guillemets: depuis longtemps son
approbateur n'coutait plus:

--Des ides fort intressantes, cher ami! Pourquoi ne publiez-vous pas?

--Parce que ce sont des ides fausses, d'abord; ensuite, et surtout,
parce que la paresse est le premier des arts, et le seul qui les
comprenne tous. Au surplus, il faudrait penser, et vous saurez une chose
que vous ignorez sans doute, mon cher: l'homme ne pense que lorsqu'il ne
peut pas faire autrement. Moi, je ne pense pas, je cause.

--Vous vous moquez! Avec cette hauteur d'esprit que tout le monde vous
reconnat, ces larges vues d'ensemble... Ah! n'tes pas  plaindre!

--Hauteur d'esprit! Mettez un homme sur le fate du Mont-Blanc, et
dites-lui: Comme je vous envie, monsieur, de pouvoir contempler  la
fois la Suisse et l'Italie! Le pauvre diable ne jouira que des courants
d'air. Vrai, il vaut mieux un petit coin de paysage bien troit, o l'on
puisse dormir  son aise.

--Ainsi donc, vous fuyez?

--Dans deux heures.

--Sans remise?

--Aucune.

--Et vous allez?

--Aux champs.

--Pour longtemps?

--Trois mois, trois jours, trois semaines.

--Tout seul?

--On ne peut donc rien vous cacher?... Eh bien! soit: voil deux ans que
d'Arsemar m'appelle  chaque saison. Aprs une si longue sparation, je
commence  lui manquer comme il me manque. Cette fois, je pars.

Desreynes revint  ses lettres; il les prenait une  une et les
examinait d'un coup d'oeil: certaines s'en allaient, jetes dans un
plateau de laque aux fleurs rouges et blanches; le reste s'empilait sur
un coin de la table.

--Vous excuserez, n'est-ce pas? J'ai l de nombreux courriers auxquels
je n'ai pas encore eu le courage de rpondre, et je veux emporter avec
moi les lettres qui demandent un mot.

Le visiteur s'tait remis  frapper de sa canne le bout de sa bottine.

--D'Arsemar... Beaucoup entendu parler: votre meilleur ami?

--Mon seul ami, cher ami.

L'autre dcroisa ses jambes, qu'il allongea, les talons  terre et les
pieds verticaux; maintenant, les mains entre les genoux, il cognait sa
canne au rebord de ses deux semelles.

Il ajouta, un peu piqu:

--Oui, mais le mariage change bien des choses, et vous ne l'avez pas
revu depuis qu'il a pris femme. On la dit jolie, sa lgitime...

--Il parat.

--Ah, farceur! Comprenons votre fugue et votre hte!

Pour la troisime fois, mais plus lentement, Desreynes se retourna, et
les paupires un peu baisses, il dit, avec une exquise urbanit:

--Mon bon, vous tes un sot.

Le balancier de la canne s'arrta: le sportsman recroisa ses jambes et
rit, pour avoir l'air de rpondre quelque chose.

Desreynes examinait ses lettres.

--Au fait, pensa-t-il, je suis bien gnreux et bien mauvais, de
bousculer cet heureux de vivre, qui n'a que le tort d'tre une bte et
qui ne m'en veut dj plus. Rparons.

Puis, aprs une pause:

--Qu'est ceci? fit-il en secouant une enveloppe. Je ne reconnais pas
cette criture.

--Quelque victime dj oublie...

Desreynes tira dlicatement la lettre et la parcourut.

--Ah! singulire histoire, toute courte et presque ridicule...

L'ide lui vint de consoler son hte avec le rcit d'une aventure
galante.

--Vous vous rappelez l'exposition des toiles de Claude Perrenet, qui
ferma il y a deux semaines. J'y tais un jour...

--Tous les jours...

--Presque... Le matin de l'ouverture, l, je fis rencontre d'une petite
personne qui me parut vraiment peu ordinaire. Elle sortait d'une salle
comme j'y entrais, et nos yeux se prirent. perdument! Ce fut, devant
tous, un baiser long comme une succion: car il y a, n'est-ce pas, des
baisers qui entrent par les yeux, plus profonds que ceux des lvres, et
qui courent sous toute la peau, comme les autres se posent sur un point
de l'piderme. Aprs un regard comme celui-l, deux tres
s'appartiennent et se sont possds.

--Oui, oui... mme, l'autre soir, j'tais...

--Fort jolie, brune, petite, mate, et les lvres trs rouges, mais point
fardes; des yeux noirs ou gris, bleus ou verts, tranges de fixit ou
de vague, une prunelle aigu que les cils et le bistre enveloppaient de
langueur, un poignard sous des dentelles.

--Oh! charmant...

--Merci. Elle avait trop l'air d'une fille  louer, pour n'tre pas une
haute bourgeoise. Elle restait, d'ailleurs, hautaine et fire, dans son
libertinage. Un vieillard dcor l'accompagnait, puis une personne mre
et sche, qui marchait avec dignit.

--Dommage!

--Elle jugeait les toiles, haut, et me souriait; je tirai de mon
portefeuille une carte sur laquelle j'crivis quelques lignes avec
l'affectation d'un critique d'art qui prend des notes. Vous savez que
j'ai coutume, pour ces sortes d'aventures, d'employer des cartes o je
fais graver un nom suppos, toujours noble et toujours harmonieux, mais
qui change  chaque printemps; l'adresse seule reste la mme. J'crivis
donc...

--Une demande de rendez-vous?

--Juste! Vous devinez tout. Je roulai le billet et le montrai de loin.
Elle accepta d'un geste de paupires, et, dans une pose d'attente, elle
planta sa main retourne sur le bord de sa hanche. Le beau page! Glisser
derrire elle, poser la carte entre ses doigts, et le poulet avait dj
disparu sous un gant. Mon inconnue monta en voiture: elle habitait au
Grand-Htel.

Le lendemain, je reus le finale que voici: Vendredi, 13 fvrier 85.
Renoncez  un amour qui vous serait funeste. Rien de plus, pas de
signature.

--Madame allume, et s'en va: la Vestale du premier quart! Ai horreur de
ces damoiselles...

--Vous n'tes pas philosophe! Qui sait si le roman, en prenant des
chapitres, ft rest digne de son prologue? Elle m'a peut-tre donn le
meilleur d'elle-mme.

--L'avez pas recherche?

--Non, certes! Si le dsir la prend de revenir, elle sait o je suis.
Mais elle ne reviendra pas.

--Vous dites cela d'un air... La regrettez?

--Peut-tre! Aussi vrai que je ne la souhaiterais pas comme moiti
lgitime  mon plus cher ennemi, on en et fait une matresse adorable;
car elle l'a, j'en jurerais, ce que nous fuyons dans notre femme et
cherchons dans celle des autres...

--Le vice?

--Une fleur de vice! Dprave, perverse, curieuse, un lis d'enfer! Ma
foi, je plains l'imbcile ou l'honnte garon qui l'a choisie: celui-l
est sr de son rle.

L'homme lgant rit beaucoup, car on rit toujours, dans ce monde, ds
qu'il s'agit de trahison.

--Elle a pourtant refus vos faveurs...

--Je suis convaincu qu'elle ne m'a repouss que faute de temps pour se
rendre.

--tes un fat.

--Je le sais mieux que vous, mon cher: c'est mon seul mtier.

--Voyons... Permettez...

Le charmant jeune homme s'tait donn  la graphologie, la seule science
qu'il possdt, aprs celle de se vtir.

Quand il tint la lettre, il posa doctoralement sa canne  l'angle de la
chemine, et, grave, mdita.

--Oh, oh! Bizarre... Caractre, caractre! Pas la moindre efficacit;
pas de coeur, mais de la tte! Un bel gosme! Et de la volont;
passionnelle, s'il vous plat! Et despote! Persvrante et tenace, la
petite femme; ruse aussi, dissimule, et mfiante... Mais quel gosme!
Plus d'imagination que de raison... Caractre!

Desreynes n'entendait pas: il triait les dernires lettres; il sonna son
valet de chambre.

--Les malles sont prtes?

--Oui, monsieur.

--Ajoutez ces papiers et fermez. Qu'on amne une voiture... Cher ami,
dnez-vous avec moi? Mon train part  sept heures.

L'invit s'excusa, jeta le billet fminin sur le plateau de laque,
reprit sa canne, jura que Desreynes serait le plus coupable des hommes
s'il hsitait  rclamer ses services en quelque hypothse que ce ft,
et se retira.




PREMIER LIVRE




PREMIRE PARTIE

A TROIS




I

  Il y a un got dans la pure amiti o ne peuvent atteindre ceux qui
  sont ns mdiocres.

  LA BRUYRE.


Depuis une heure, Desreynes, enfonc dans le coin de son compartiment,
voyait les talus, les poteaux et les arbres, rigides et plats comme des
dcoupures, courir derrire la glace du wagon; les fils tlgraphiques
dansaient sur le ciel ple, comme le bas d'une feuille de musique qui
monte et descend, et Desreynes s'amusait  pointer, entre ces lignes,
les notes de l'air obsdant que lui chantaient les cahots du train.

Il ouvrit un journal et le ferma.

En vrit, il s'ennuyait: elle tait tombe, la grande joie qu'il avait
eue d'abord  l'ide de ce dpart, engourdie par les bercements de cette
fuite sur les rails, mourante avec toute pense.

Il regarda ses voisins, et constata que tour  tour ils ouvraient, puis
fermaient un journal pour contempler les arbres, les poteaux et la
sarabande des fils.

Il pensa: La banalit de la vie est immense.

Puis il mdita longuement.

La nuit tait venue, grise et sans lune; la flamme courte du quinquet
sautillait dans son bol de verre, et jetait de petites lueurs jaunes sur
des coins de faces endormies.

Les terres filaient en bandes noires.

Un express siffla, gronda et disparut.

L'aspect de la nature n'tait plus le mme; les arbres qui passaient ne
ressemblaient plus aux arbres dj passs.

--Triste chose! Voil quelques heures  peine que je roule, et cette
infime distance est si grande pour la terre, que la terre se modifie
dj; quelques heures encore, et tout serait chang, l'air, les plantes
et les races de vivants; encore quelques heures et j'aurai d'autres
toiles sur la tte; un jour de plus, et je serais sur l'autre face du
monde, les pieds  l'envers: quelques pas encore, je me rendormirais 
mon point de dpart...

Maintenant, deux vers revenaient  sa mmoire, rythms par la chanson
des essieux:

    Ah, que le monde est grand  la clart des lampes!
    Aux yeux du souvenir que le monde est petit!

Il dit: La vapeur a dpotis le globe: tout nous ennuie, puisque tout
est possible, et rien ne nous appelle, puisque tout est proche.

Un train passa.

--Pleines d'hommes, toutes ces botes! O vont-ils, en sens inverse du
point o je vais? Pourquoi vont-ils? Ces tres s'imaginent qu'ils ont un
but, et se donnent un rle. Comment y a-t-il assez d'affaires, pour que
toutes ces ttes soient bourreles d'un souci d'affaires? Pourtant, leur
existence est creuse comme une calebasse. Aprs s'tre agits toute leur
vie, combien pourraient dire en mourant, qu'ils on fait quelque chose?
Mais il vont: il faut qu'ils aillent. Imbciles!

Il conclut: La banalit de la vie est immense.

Dcidment, il s'ennuyait.

--Et moi, pourquoi vais-je? Imbcile, je le suis comme un autre.

Le refrain choisi tantt chantait toujours  ses oreilles; la flamme du
quinquet se mirait dans la glace.

--Et quand j'aurai fini, qu'aurai-je fait?

Alors, il songea  sa vie, celle d'hier et celle de demain.

Desreynes atteignait trente ans.

Il possdait une large aisance, n'avait ni parents, ni allis, vivait
seul, mangeait ses rentes, ne jouait pas, aimait les arts, et cultivait
les femmes.

Au physique, c'tait un beau garon, correct, mais portant dans le
regard une malice qui intriguait les pouses et mettait les poux sur la
rserve. Il avait de l'esprit et de la prsence d'esprit. Le monde de la
finance et du farniente, o la vie le jeta d'abord, ne l'intressait que
par le linge de ses femmes et le moelleux de ses fauteuils. Les artistes
l'attiraient davantage; mais leur indpendance, parfois bourrue et
familire, choquait ses instincts de gentilhomme par l'or; puis il les
trouvait d'esprit troit et exclusif: au fond, peut-tre, craignait-il
chez eux un peu de mpris pour son dilettantisme strile. Sculpteurs,
musiciens, peintres, littrateurs, il les voyait tous, s'entendait au
mtier de tous, connaissait les secrets et les lois, montrait des
prfrences et mme des enthousiasmes, discutait, critiquait et
conseillait: son got tait gnralement pris, et ses avis avaient fait
des heureux. Par caprice, il donnait un article  quelque journal, et sa
prose, sous des apparences paradoxales, s'clairait de verve et de bon
sens; ses assertions, souvent si fausses lorsqu'il abordait quelque
sujet de mtaphysique ou de morale, portaient plus juste ici, parce
qu'il jugeait d'aprs son pur et simple sentiment, au lieu d'analyser
avec sa raison. Des chroniques firent tapage: quelques directeurs
voulurent s'attacher une telle plume: ses _reintements_ taient sans
aigreur, et quoiqu'il et massacr bon nombre de ses amis, il ne
comptait aucun ennemi parmi eux. En toute autre matire que l'art, il
n'tait qu'un dpravateur lgant. Se mlait-il  quelque discussion, il
mettait son plus grand plaisir  la faire insensiblement dvier du thme
choisi, et, par une srie d'objections souvent spcieuses, il amenait
son interlocuteur  s'appuyer enfin sur un argument contraire 
l'opinion soutenue d'abord, ce qui manquait rarement et qui l'amusait
fort.

C'est jongler avec sa tte, et la tte s'y perd.

Qu'importe? Les faveurs du monde ne sont-elles pas aux clowns de la
pense? Aussi, l'on disait: Desreynes... oh! du mrite!

Il en aurait eu; mais c'est trop peu que d'tre suprieur aux autres: il
faut l'tre encore  soi-mme: cela, il ne l'avait jamais su.
parpillant sa vitalit et sa force sur mille intrts dont il ne
prfrait pas un seul; aimant beaucoup, n'adorant pas; dsirant parfois,
ne poursuivant jamais; satisfait de comprendre sans approfondir, et de
concevoir sans produire, il se laissait vivre. Nature de frelon qui
regarde les abeilles: il jouissait. Content de se dire qu'il tait
peut-tre quelque chose en puissance, il prfrait ne pas tenter les
hasards de l'preuve. Il difiait pour son usage une philosophie
d'attente, dont la formule tait: A quoi bon? Il transportait dans le
domaine moral le prcepte de saint Paul: Possde toute chose comme si
tu ne la possdais pas.

Et de fait, rien ne lui tait en propre. Il reconnaissait deux sortes de
patience: celle des faibles, ngative, et qui tolre; celle des forts,
positive, et qui persiste. L'une lui semblait indigne de lui: il se
sentait indigne de l'autre. Ainsi, il leurrait sa volont, comme sa
volont le leurrait. tre incomplet, en somme,  qui le grand ressort
manquait, demi-me, demi-grandeur aussi impuissante que la plus
misrable petitesse, et qui n'avait, en surplus, que la conscience
vaniteuse de son mrite virtuel.

Cette vanit, pourtant, ne restait pas constante chez lui:  de certains
jours, il prenait une conception mme exagre de sa mprisable essence,
se pesait comme un dieu d'gypte pse les morts, et ne se mnageait
point les plus cruelles vrits: Mpris bien ordonn commence par
soi-mme, disait ce vague pessimiste.

Une seule chose le ramenait  une plus quitable apprciation de lui: la
vue du prochain.

Il avait des hommes une mdiocre estime,  cause de l'norme sottise du
nombre, et n'entendait respecter que le gnie: il faisait peu de
diffrence entre ce que le monde appelle un homme intelligent, et un
sot: le premier l'importunait plus que le second, et tous deux lui
semblaient, au regard de l'absolu, galement superficiels et inutiles.
Ce ddain l'entranait souvent jusqu' des affectations puriles,  des
poses d'enfant boudeur et rvolt; ainsi refusait-il de voter en quoi
que ce ft; jamais il n'aurait voulu accepter le ruban d'un ordre, ni
mme permettre qu'on le portraiturt en aucune sorte: il prtendait que
ce double honneur se doit rserver aux grandes natures,  ceux-l seuls
qu'il convient de montrer  la foule, vivants, par un insigne, et morts,
par leur image.

Au fond, peut-tre, ne croyait-il pas  ces thories laconiennes; mais
l'insolence lui en plaisait.

Quant  la valeur morale, il y donnait, aussi, un mince crdit, lui qui
n'avait gure connu que l'aride existence des viveurs. Il s'en souciait
peu, du reste, ne songeant  demander ni  offrir aucun dvouement,
vivant et voulant vivre seul, dans un gosme qui lui apparaissait comme
une manifestation de la force.

Point mauvais, nanmoins, et capable de mouvements gnreux, si la
rflexion seconde n'arrivait pas assez tt pour lui en montrer le
ridicule. Il se voulait froid, et, aprs les enthousiasmes spontans que
lui imposait parfois sa nature nerveuse et faible, il s'en jugeait avec
un scepticisme ironique. Il avait une telle horreur du grotesque, une
crainte si obsdante de le constater en lui ou autour de lui, que,
maintenant, il le constatait en mille choses: il redoutait toute
grandeur excessive, par horreur des disproportions, et rien ne lui
semblait aussi douloureusement risible qu'un hros de Corneille dans un
veston anglais. L'harmonie est la seule loi primordiale. Nous nous
sommes interdit certains droits par le seul fait d'en prendre certains
autres. C'est manquer de tact envers soi-mme, que d'accepter une vie
intrieure qui ne soit pas en accord avec l'existence extrieure. Notre
ge est scientifique et sans passion. L'avons-nous fait? Nous a-t-il
faits? N'importe: restons tels en tout point. Il aimait ces paradoxes
et se desschait en eux.

Par degrs, il en tait venu  ne donner aucune affection qui dpasst
la sympathie; puis, par degrs encore,  ne plus sentir aucun besoin de
se livrer et d'aimer. Parfois, pourtant, il se demandait si l n'tait
point la moiti de la vie; mais, promptement, sa raillerie mettait cette
sentimentalit saugrenue sur le compte d'une nuit trop belle ou d'un
dner trop copieux.

Les femmes avaient achev le dsastre. Qui en possde beaucoup ne vit
plus que dans le mensonge: mentir pour les prendre, mentir pour les
garder, mentir pour les quitter; et elles mentent pour se dfendre, pour
vous garder et vous quitter.

Son esprit, naturellement ami des choses subtiles ou complexes, avait
trouv dans ce jeu d'intrigues un charme qui le captivait: comme un
chariot s'enlise, doucement, il tait entr dans cette boue, et voil
qu'il se sentait armur de fange, inexpugnable  toute sincrit, et
mort en lui-mme.

Les ides les plus compliques se prsentaient d'abord  son esprit, au
dtriment des plus simples: sur toute affirmation il cherchait, sans
malveillance, dans quel but on voulait le tromper. Le doute exerait sur
lui une sorte de fascination irrflchie et presque physique; il doutait
comme d'autres croient, simplement, bonnement, par instinct et mme sans
le savoir. Aprs avoir mis, comme saint Thomas, les deux doigts dans la
plaie, il aurait suspect Jsus de ne jamais tre mort.

Il se rendit compte de cet tat monstrueux, un soir, en recevant une
lettre d'Arsemar.

Comme ils taient loin, maintenant, l'un de l'autre, et qui des deux
avait gt sa vie?

Autrefois, ils n'avaient pour ainsi dire qu'une me, tant leur intimit
tait profonde: penses et impressions, tout tait le patrimoine commun.
Fallait-il agir seul, on rflchissait  deux: l'un tait la conscience
de l'autre; et, dans une sorte d'hymen spirituel, mettant  leur amiti
des ferveurs d'amour, ils allaient, double coeur et double tte, deux
fois tristes et deux fois heureux, mais distraits de leurs propres
chagrins par les peines ou les joies du frre lu.

Cette union naquit des contrastes mme qui eussent d sparer ces deux
tres, et qui, en effet, n'avaient tout d'abord veill en eux qu'une
antipathie mle de certain mpris.

Arsemar et Desreynes se rencontrrent cte  cte, sur un banc de lyce:
l'un calme et l'autre bruyant, l'un studieux et l'autre grand copieur de
copies, l'un vigoureux et l'autre preste. Desreynes raillait le fort en
thme, Arsemar souriait de piti; quand celui-ci se livrait  quelque
jeu paisible, l'ennemi lui tombait sournoisement sur les reins, battait
l'enclume et se sauvait; on lui criait: Lche! lche! Il riait. Dans
ses colres, Arsemar devenait rouge; Desreynes, blanc. Le premier tait
estim, mais peu recherch; le second avait auprs des foules plus de
succs et moins d'estime. Les matres citaient l'intelligence d'Arsemar,
et les lves l'esprit de Desreynes.

Sonnrent les seize ans. A Pques, Georges revint amoureux, partant,
grave et pote. A qui dire son secret, ses joies, ses douleurs et ses
vers? A qui demander: Crois-tu qu'elle m'aime? Pierre Arsemar lui
parut seul digne d'un sacerdoce. Il alla vers lui, et l'autre, nature
dj mystique et rveuse, se prit d'amour pour cet amour. La bien-aime
voulut voir l'homme  qui l'honneur de sa vie tait confi, et lui serra
les mains et le pria de veiller sur le bien-aim. Georges et Pierre se
mirent  tourner tout autour de la cour, longeant les quatre murs, tout
autour. Les mois passaient. Georges disait: Tu crois qu'elle
m'aime?... Ils marchaient, le front baiss, les mains au dos, et leur
premire barbe frisait. Quand Georges voulut se tuer, c'est Pierre qui
l'en empcha. Il accompagna son ami jusqu'au paysage qui avait t le
tmoin des premiers serments, des faux serments; Georges eut des mots
cruels pour l'absente.

A partir de ce jour, plus graves encore, et dsillusionns de la femme,
ils marchrent plus prs des murs, qu'ils raclaient du revers de leur
ongle. Georges s'idalisait, au contact de cette nature chaude et grave
tout ensemble. Ils commentrent les _Penses_ de Pascal et compltrent
leur oeuvre par des aphorismes philosophiques. Arsemar analysait les
abstractions, amiti, devoir, amour; Desreynes disait la femme. Pendant
les tudes, ils changeaient de longues notes sur leurs sentiments les
plus intimes. Arsemar avait en toute chose du coeur des lyrismes de
nophyte: tout lui tait religion, et la divinit elle-mme lui semblait
moins divine que le moindre sentiment humain. Avec tristesse, il blma
Pricls et Plutarque d'avoir pens que l'amiti se doit arrter aux
autels. Poser des limites aux affections des hommes, mme en l'honneur
de Dieu, c'est faire injure  Dieu. Nos premiers devoirs sont devoirs
d'amour; et si quelque autre se trouve en lutte avec ceux-l, qu'il
cde, car il n'est rien. S'il faut qu'Oreste poignarde Clytemnestre,
Pylade doit l'aider.

Desreynes, moins ardent, chagrinait son ami. Plusieurs fois, ils
reconnurent en pleurant la double mprise de leurs coeurs: Nos deux
natures sont trop disparates. Alors, ils disaient adieu  leur rve, et
se quittaient.

Peu de jours les ramenaient.

Aprs la sortie du lyce, ils commencrent leurs tudes de droit. Les
quintessences juridiques intressaient Arsemar autant qu'elles
endormaient Desreynes. Le premier entra chez un avou, dans le dessein
d'acqurir plus tard une charge; mais il renona bientt  ce projet,
tant il prit de dgot  voir, hideusement sincres dans ce
confessionnal de l'intrt, dfiler une par une toutes les bassesses
humaines, toutes les hypocrisies, toutes les misres et toutes les
hontes. Il n'avait pas souponn un tel enfer. Quand il se trouvait le
confident officiel de quelque nouvelle forfaiture accomplie ou conue,
il la contait  son ami, aussi dsolment que s'il et t la victime;
et de fait, il l'tait, lui qui devait garder de ce passage une
inoubliable rpugnance de la vie. Desreynes, plus artiste et moins pur,
coutait ces rcits comme des plans de drames, et ces mille vilenies lui
paraissaient fort littraires.

--Sors de l, disait-il. Lorsqu'on tient  ses illusions, il faut viter
deux choses: les cabinets d'affaires et le promenoir des bains froids:
l'homme est vilain quand il est nu.

Arsemar fut chass de l'tude pour s'tre indign contre un client
vreux. Il devint secrtaire d'un dput, et vit la politique de trop
prs pour lui conserver son estime.

Il frquentait peu les salons: la compagnie de Georges tait sa seule
joie vritable.

Des sparations successives les rendirent indispensables l'un  l'autre.
Comme des amants, ils se quittaient en prenant un rendez-vous prochain,
car ils avaient eu la sagesse de ne point vivre ensemble, pour respecter
en eux cette fleur d'affection, cette jeunesse toujours rajeunie que
donne le dsir du revoir, et que Desreynes appelait les fianailles
aprs les noces.

--Ne trouves-tu pas que bien des mnages seraient plus heureux sans la
vie commune, ses heurts et ses lassitudes? On se rendrait visite et l'on
aurait,  se retrouver, des joies d'amoureux, sans cesse renouveles.

Arsemar comprenait mal ce paradoxe. Il rvait d'une vierge qu'il pt
aimer perdument, et prendre: il fuyait les femmes, dans la terreur de
concevoir un amour qui ne serait pas le seul de sa vie; il voulait les
affections rares et immenses, il aspirait  rencontrer l'pouse comme il
avait rencontr l'ami: aprs cela, il lverait un grand mur entre lui
et le monde. Il ne permettait  ses caresses que les femmes de tous, et
se refusait impitoyablement celles qu'il et pu se rappeler au
lendemain. Son excs de sentimentalit le rendait cruel  l'excs: une
servante de brasserie s'empoisonna pour lui: il la fit soigner et ne
voulut point la revoir. Elle gurit, d'ailleurs, et oublia: les femmes
sont susceptibles de se tuer plus aisment que de se souvenir.

Desreynes tait mondain, courait les coulisses et multipliait ses
matresses. Il eut un duel, pour un mot malsonnant prononc contre
Pierre, et reut un coup d'pe dont son ami ne souponna jamais la
vritable cause.

Georges tait le plus riche: ils faisaient bourse commune.

Dix annes s'coulrent ainsi, et tout changea brusquement.

Arsemar hrita d'une fortune considrable et qu'il n'esprait pas: il
dut quitter Paris pour aller prendre en province la direction d'une
entreprise industrielle, o plusieurs millions taient engags, et dont
il se trouvait le principal actionnaire.

Desreynes l'accompagna, l'installa, et revint: Paris lui sembla vide, et
la Parisienne monotone. Un matin, il se rveilla avec un furieux apptit
de voyages, et, pendant une semaine, rva d'pouses jaunes et d'esclaves
noires. Un dsir, chez lui, mourait ou se ralisait vite; il alla
embrasser Arsemar et cingla sur les Indes. Sa trace fut bientt perdue.
Parti pour quelques mois, il resta l deux ans, tua des tigres, apprit
l'anglais, fut le conseiller d'un prince, rdigea des lois dplorables
et des notices gographiques, alla, vint, revint, et se sauva pour
sauver sa tte, que menaait la juste colre d'un roi cocu.

Sa premire visite fut pour Arsemar: Pierre tait absent, mari depuis
peu, et voyageait en Italie.

Georges conut quelque tristesse devant cette amiti qu'il jugea
condamne  mourir, quelque dpit devant ce changement de destine et
cette rsolution prise sans ses conseils.

Pierre se disait heureux: il vint  Paris, seul, et Desreynes put
constater l'impeccable constance et la solidit de cette me, o l'amour
s'tait venu joindre  l'amiti, gravement et sans rien lui prendre.

Arsemar n'avait modifi que les formes de sa vie. Une particule ancienne
ajoute  son nom, un titre repris, quelques penses d'affaires, une
grande maison, beaucoup d'or: qu'importait tout cela? Pierre
s'panouissait de bonheur dans son unique amour. Desreynes seul lui
manquait; il l'appelait souvent.

Un jour, enfin, la prcieuse nouvelle arriva; Georges se mettait en
route...

--Qu'est-ce que je vaux, auprs de lui? pensa Desreynes; qu'est-ce que
vaut ma joie auprs de la sienne,  la seule ide de ma venue?

L'Orient bleuissait.

Desreynes tait las, mais son sceptique ennui l'avait quitt...

Les heures avaient coul pour lui, presque tristes et solennelles, dans
ce ronronnement de souvenirs.

--Je suis seul au monde, moi, et je ne lui donne pas ce qu'il me donne!

Il baissa la glace du wagon, et le vent froid du matin lui lava le
visage.

--Mais qu'est-ce que j'y peux, moi? Je donne ce que j'ai.

Les champs, comme de monstrueux ventails rays, se dployaient, tantt
verts, et tantt marrons, vaguement cendrs par l'aurore prochaine. Des
alouettes s'effarouchaient au milieu des terres, et montaient dans le
ciel mauve.

--Ah, si je pouvais rajeunir!

Voeu moins strile qu'on ne le croit, car il est comme l'aube d'une
seconde jeunesse!

Et le jour parut.




II

      Amy Rolans, Deus mete t'me en flurs!

  CHANSON DE ROLAND.


Arsemar, debout sur la chausse, attendait depuis longtemps, lorsque le
train siffla et dboucha au tournant de la voie. Pierre s'carta d'un
pas: une motion lui serrait la gorge; il crut pleurer. Mais comme tous
les hommes d'une affectivit profonde, il avait la pudeur de ses
sentiments; il baissa la tte, puis, lentement, releva le front. Georges
tait  la portire du wagon.

Arsemar s'empcha de courir; il vint, les bras en avant, et longuement,
serra les mains de son ami, sans rien dire.

Ils se regardaient dans les yeux; de petites larmes mouillaient leurs
cils.

Pierre remuait les lvres pour mettre quelque parole, et n'y parvenait
pas; Georges se sentait dans un trouble dlicieux.

--Aucune femme ne m'a donn cela, pensa-t-il. Puis: Au diable les
femmes!

Alors, ils se lchrent les mains et s'embrassrent avec force.

Pierre voulait parler, pourtant...

--Eh bien... tu as... tes bagages?

--Oui, oui... ils sont l.

--Eh bien... nous allons... les prendre.

Ils marchrent cte  cote, et tous deux, en mme temps, se regardrent
encore.

Leurs mains se prirent: Arsemar secoua son bras avec force.

--Mon vieux! dirent ils ensemble.

Des employs, sur leur passage, poussaient des brouettes.

--Oui, sortons.

Quand ils furent dehors, ils se mirent face  face.

--C'est drle, hein? dit Pierre.

L'autre rpondit:

--C'est drle.

Ils sourirent, sans savoir de quelle drlerie ils avaient parl.

--Oh! tu as un bon air, ici.

--Et le voyage s'est bien pass?

--Mais, trs bien, merci.

--C'est un peu long. Vous n'avez pas eu trop de retard.

--Ah?

Ils se taisaient de nouveau, et Desreynes rompit le silence:

--Dis donc... Tu ne vois pas comme nous sommes btes?

--Si, si...

Leur rire clata, plein de sant et de jeunesse.

--Ah! fit Georges, c'est bon tout de mme, de se retrouver!

Pierre le conduisit vers une voiture que gardait un domestique en livre
noire.

--Si tu veux, dit-il, nous rentrerons seuls, et Joseph se chargera de
tes bagages.

Fiers d'tre ensemble et d'tre sans tmoins, ils montrent comme deux
enfants dans la petite calche.

--C'est une belle matine, tu sais; nous avons de la chance... Tu n'es
pas mal assis?

--Mais non...

--Mon Georges, c'est gentil, va, d'tre venu. Tu es content?

La voiture courait sur une route assez troite, entre deux haies
d'pines;  l'horizon, des collines boises se droulaient en
demi-cercle dans une vapeur bleue qui tremblait au premier soleil.

--Quelle bonne vie nous allons arranger  nous trois, tout seuls. Ma
femme va tre si contente de te recevoir! Elle s'ennuie un peu, la
pauvre petite. Dame! ce n'est pas trs gai, cette solitude, surtout
quand on a comme elle des gots un peu mondains.

--Elle aime tant le monde?

--Eh! que veux-tu? Elle a vingt-trois ans; ses parents recevaient
beaucoup; elle a de la gaiet, de l'esprit, de l'entrain, et nos arbres
ne causent gure. Elle me fait parfois l'effet d'un joli petit oiseau
dans une vilaine cage. Ce n'est pas que ce soit laid, chez nous, mais
c'est un peu sauvage pour une bergre de cette espce. Aussi, je pense
bien ne pas m'terniser au Merizet. J'ai l-bas un associ que je mets
au courant de l'affaire; et quand l'heure sera venue, nous rentrerons 
Paris.

--Ah! ah! Capricieux aussi! Autrefois, tu prfrais les champs  la
ville.

--Bah!... Elle sera si heureuse.

Georges fut presque chagrin de constater dj un tel dsaccord dans les
gots du jeune mnage. Pierre, un peu gn, fouetta doucement son
cheval.

--Une bonne petite bte, que j'ai l: a vous fait des lieues sans
fatigue. Ma femme ne l'aime pas, et la trouve trop calme. Moi, je l'aime
bien... Tu ne te figures pas comme Jeanne est curieuse de te voir. Nous
parlons si souvent de toi! Par exemple, elle te connat pour un noceur
cervel!

--Tu es gentil, toi... Une Lyonnaise, n'est-ce pas? Me voil bien!

--Elle n'est pas sche et pince comme ses compatriotes, qui vous
parlent de Dieu, et serrent les genoux ds qu'on parle du diable. Elle
est bonne fille.

--Dvote?

--Sans excs: elle ne me prche gure; elle met de belles robes pour
aller  la messe, et communie une ou deux fois l'an.

Instinctivement et malgr lui, Desreynes crut prouver, contre cette
femme, une sorte d'imperceptible et confuse antipathie qu'il ne
s'expliquait pas: depuis quelques instants, il regardait natre en lui
ce sentiment  peine hostile, fait de craintes et de soupons, et que
jamais encore il n'avait ressenti contre elle. Quel mot ou quelle
intonation lui avait en passant laiss cette mfiance? Il ne savait,
mais il eut la vision d'un bonheur qui mentait, d'un bonheur fait
d'efforts pour se croire ou pour rester le bonheur.

Arsemar tourna les yeux vers son ami: il ajouta:

--Elle est gentille, et vous vous plairez.

--Je l'aime dj, puisque tu l'aimes...

--A la bonne heure, mauvaise tte... Tiens, regarde: ce tas de pierres,
dans le coin, c'est la ville; il y a sept kilomtres, de chez nous. On
vient nous voir et nous nous rendons quelques visites. Tu es mal assis?

--Je suis trs bien, au contraire... Dis donc: n'es-tu pas comme moi?
J'ai eu plus de joie  te revoir tantt, que lorsque tu vins me trouver
 Paris, aprs mes Indes.

--L'air du pav, tu sais, a brle et a dessche.

Georges se souvint du retour que projetait son ami et de l'influence qui
l'y poussait.

--Tu penses  ma femme, toi! coute, ne te cre pas des ides folles.
C'est si bon de remplacer son dsir par celui des gens que l'on aime! On
arrive  trouver moins de plaisir dans la satisfaction de ses gots que
dans le sacrifice apparent qu'on en fait. Le premier bonheur, au fond,
n'est-ce pas de donner le bonheur? On se fait un miroir de celui qu'on a
toujours devant les yeux; on jouit dans les autres au lieu de jouir en
soi-mme, et l'on jouit mieux.

Desreynes avait perdu l'habitude de ces philosophies, mais il en sentait
la sincrit.

--Et, ajouta Pierre, en bonne raison, en quoi m'importe-t-il,  moi,
d'tre ici ou l, pourvu que je sois prs d'elle, et prs de toi aussi,
mon Georges?

--Tu es toujours le mme, Pierre...

Allons, pensa-t-il, je suis un imbcile: c'est le paradis, leur
Merizet!

Arsemar, comme impatient de quelque chose, tendait le cou vers un angle
de la route.

--L-bas, s'cria-t-il, reconnais-tu, l-bas?

Joyeux, il montrait l'horizon.

Le sommet d'un toit rose, trs loin, se baignait de soleil, au-dessus
d'un bouquet d'arbres, au pied d'une cte rocheuse.

--A cette heure-ci, elle se lve pour nous recevoir...

Aprs une pause:

--Elle me fait aimer jusqu'aux tuiles de ma maison.

Il parlaient peu, maintenant: tout d'abord, ils avaient cd  cette
honte de se taire qui, dans les premiers instants d'un rendez-vous mu,
alors qu'on ne retrouve plus rien des mille choses que l'on avait 
dire, se rfugie au milieu des banalits de la vie. Puis la scurit
vient, l'me se classe...

La plaine qu'ils traversaient, vaste et ronde, semblait endormie dans
son cirque de collines, sous la bndiction du matin.

La route, effleure de lumire tide, tait comme une chair blonde; de
fins brouillards tranaient sur les champs loigns, et promenaient, en
avant de la lisire des bois, leurs voiles flottants et d'une pleur
dore. Aucune violence, aucune tache: le printemps avait fait les
couleurs, et l'aurore les avait fondues. Sons et lumires, le monde
vibrait dans une dlicieuse union, et tous les sens taient pntrs 
la fois de cette immense sympathie de la terre et du ciel. Tout disait:
amour. Non pas encore l'amour brlant et fcond de l't, mais le chaste
sourire des fianailles.

Nul cri;  peine quelques chants d'oiseaux, venus on ne sait d'o,
quelques grincements des premiers grillons perdus sous les fougres, et
pas un bruit de l'homme; mais ce vague silence et cette invisibilit des
tres ne donnaient point l'anxit des solitudes et, bien qu'une tourbe
ne s'y agitt pas comme dans la mnagerie des cits, on se sentait l au
coeur de la vie mme: une vie saine et reposante, douce plus que forte,
et pleine des promesses qui sont le printemps et le matin; quelque chose
comme un enfant qui sommeille.

Desreynes avait la sensation d'une grande paix physique qui peu  peu
gagnait son me et l'emplissait; les tons du ciel avaient pour son oeil
une caresse dlicate dont il ne retrouvait l'impression qu'en de trs
anciens souvenirs, et l'odeur verte des herbes sauvages lui semblait
d'une suavit qu'il avait oublie. Devant cette harmonie de tout,
l'harmonie se refaisait en lui. Nature souple, changeante et
comprhensive des beauts, il se voyait insensiblement envahi par cette
douceur de vgter, qui paraissait envelopper les choses et les tres:
ce printemps le rajeunissait; et, comme le premier soleil venait de
rchauffer son corps, le contact de cet amour et de cette flicit
graves,  prsent, rchauffait son coeur. Il prouva devant lui-mme
l'tonnement des convalescences. Eh quoi! Quelques instants plus tt, ne
songeait-il pas  l'irrmdiable dsolation de son me,  ce
desschement,  ce vide qu'il venait pour la premire fois de contempler
avec une angoisse inconnue; ne s'tait-il pas affirm, dans une
douloureuse et indiscutable logique, que tout tait fini, et qu'il tait
_trop tard_? Trop tard pour vivre! Il ne le croyait plus,  cette heure.
La nature lui devint si bonne et si prodigue, si aimable et si aimante,
mre et soeur, avec ses compassions et ses promesses! Il semble,  ces
instants, qu'on ne l'ait jamais vue encore...

Les espoirs et les religions naissent de contempler. Georges se recrait
dans cette gense de la terre; il vit ses paules s'largir et ses bras
se gonfler: il s'aima; un rien l'merveillait: il remarqua que la croupe
du cheval luisait d'un riche clat mordor, admira d'un coup d'oeil la
silhouette d'un saule qui se penchait sur un talus, effaa une rancune
dont le souvenir lui montait, puis, levant la tte, il respira  pleine
gorge, et sa sant clata dans un cri:

--Oh! Que c'est bon!

Pierre tait heureux.

--Tu vas nous rester longtemps, au moins?

--Je ne pars plus!

--Si tu savais quelle chre existence nous avons! Ah! il viendra bien un
matin o tu te rveilleras lass de toutes tes courses de hasard et de
tes amours de rencontre; a n'a qu'un temps, tout a...

--Le temps est fait!

--Tant mieux! Tu seras comme nous... Au fond vois-tu, tes joies, je n'en
donnerais pas un roi de cailles! La paix dans la foi, il n'y a que cela
au monde. Une bonne femme dont on est sr, qu'on aime: et l'on supprime
le reste! Tu te marieras, je parierais.

--N'allez pas trop m'en donner l'envie!

Desreynes avait dj oubli l'antipathie qu'il venait d'prouver contre
la femme de Pierre; pour un instant du moins, et sous ce vent de nature,
il avait perdu tout son ddain des femmes, toute sa science des
perversits citadines; il rvait d'amantes idales, anges d'un paradis
semblable  cette plaine, Laure et Batrice, posie et bont. Il tait
impatient de se rgnrer en cet Eden; et son enthousiasme de vertu
entrevoyait dj l'closion d'une me nouvelle qui allait s'panouir en
lui au milieu de tant de grandeur et de puret.

Si nous sommes parfois plus mus devant le bonheur des tres trs aims
que devant celui qui nous survient  nous-mmes, c'est moins sans doute
par la valeur de notre amour que par l'exigence de notre gosme, car
nous trouvons en notre propre vie des imperfections chagrinantes qui
s'effacent en celle des autres.

--Nous arrivons, dit Arsemar.

La jument trottait, contente du voyage fini.

--Croirais-tu qu'aprs vingt mois de mariage j'ai encore, en rentrant
chez moi, toute l'motion d'un amoureux de seize ans? Je l'ai quitte
tantt, endormie, et mon coeur bat  l'ide de la revoir et d'tre prs
d'elle!

Puis:

--Tu en riras si tu veux... Chaque matin, quand je m'en vais aux
ateliers, je suis heureux, ds le dpart, et mme avant,  cause du
retour...

--Vraiment?... Serais-tu de ceux qui asseyent leur idole dans un bon
fauteuil, et descendent au clair de lune, pour y rver  elle?

--Non, mais j'en viendrai l, qui sait? Chaque fois que je l'aborde,
elle est plus belle qu'une heure avant.

Georges philosophait: Les hommes ont peut-tre droit  une certaine
somme d'amour, presque gale pour eux tous, et ceux qui ont souvent aim
aimrent et aiment si mal, que tous leurs raffinements unis n'ont pas eu
seulement la sant et la joie d'un pauvre amour bien simple passant dans
une vie banale, et cueillant, quelque soir, une minute de cette pleine
extase que les autres ont en vain cherche...

La voiture quitta la route et s'engagea sous les arbres d'une courte
avenue.

--C'est gal, reprit l'autre, si j'avais cru que c'tait si bon,
l'amour, je n'aurais pas eu le courage d'attendre si longtemps!

La porte de la grille tait ouverte. Un bosquet se dressait entre elle
et la maison, qu'il cachait tout entire, et l'alle de sable tournait
autour.

Quand ils eurent dpass ce bouquet d'arbres, le chteau apparut 
l'extrmit d'une pelouse: une femme en peignoir rose s'accoudait sur le
perron.

--La voil!

Pierre dit: Hop! Vite donc! Desreynes se dcouvrit.

La femme descendait les marches, avec lenteur.

--Bonjour, Jeanne!

En quelques secondes, ils furent au bas du double escalier. Georges
sauta: il vint en souriant vers la dame, empress et la main tendue.
Puis, il hsita, comme effray, et plit lgrement.

Il reconnaissait la femme rencontre au Palais des Beaux-Arts.




III

      Car lerres le larron mescroit
      Ne ly mauvs le bon ne croit
      Ains cuide que chascun soit lerres.

  E. DESCHAMPS.


Jeanne souriait.

--Vous tes le bienvenu, monsieur, et je suis heureuse de vous connatre
enfin.

Elle dit cela d'une voix gaie. Georges s'inclina. Jeanne rendit le
salut, et fit un pas en avant.

--Oh! s'cria Pierre, vous n'allez pas commencer par les crmonies! Ma
Jeanne, embrasse ton frre!

--Je veux bien, dit-elle, avec un joli rire d'enfant: et, rejetant ses
deux bras en arrire, elle s'approcha de Georges et lui tendit la joue.

--Mon Dieu, mon Dieu! songeait-il, et ce cri de prire douloureuse
tremblait sur ses lvres d'athe.

Il n'imagina pas d'abord qu'il pouvait se mprendre: il posa un baiser
sur ce visage sans savoir ce qu'il faisait. Et toute leur vie passe, et
toute leur vie  venir, en ce quart de minute, lui apparurent
vertigineusement, et s'croulrent, il balbutia trois mots dont la
banalit vint mourir entre ses dents: Nous voil bien!

--Vous paraissez souffrant... Vous tes-vous bless en sautant de
voiture?

--Non, madame, non...

Il ajouta en riant: Mais, j'ai trs soif.

Elle se sauva: Georges regardait le chemin qu'elle avait pris.

--C'est fou! Il n'y a l qu'une ressemblance! Certainement, une
ressemblance...

--Viens, montons.

Georges, toujours, poursuivait sa pense: C'est absurde. Ne voit-on pas
tous les soirs des visages qui se ressemblent? Reconnatre une femme que
j'ai lorgne pendant une demi-heure: comme si c'tait possible, cela, au
bout d'un grand mois! Je ne la reconnatrais mme pas, l'autre...
D'abord, elle tait plus grande...

Arsemar l'emmena dans la maison.

Jeanne tendit un verre qu'elle venait de remplir.

--C'est elle!... Encore cette ide stupide! J'en deviens insolent,  la
fin.

Jeanne souriait et Pierre se tenait auprs d'eux.

--Ce m'est une grande honte, madame, d'entrer ainsi chez vous, et
qu'allez-vous penser des femmelettes que nous sommes, en nous voyant
agoniser comme en plein Sahara, pour une seule nuit de voyage?

Jeanne souriait.

--Vrai, je n'ai rien pens du tout, et puisque vous voil rtabli...

--Mettons, pour mon honneur et pour le vtre, madame, que l'motion de
votre vue fut la cause unique de tout.

--Soit! Mais vous aurai-je fait peur ou plaisir? Voulez-vous supposer
que vous m'ayez dj connue en rve, et que le chevalier s'est pm
devant la reine retrouve? Ce sera trs galant ainsi.

Georges osa la contempler en face et vit encore sur ses lvres et sous
ses yeux ce mme sourire  la fois moqueur et clin.

--Maintenant, ajouta-t-elle, permettez que la reine elle-mme vous
conduise  votre chambre, beau chevalier, et soyez libre en son palais.
Nous manquons ici d'esclaves mauresques et d'aiguires d'or, et personne
ne vous versera de parfums sur les mains.

Ils le menrent  une chambre tendue de perse bleue et rose, d'un ton de
printemps et dont le plafond, en larges plis, s'panouissait comme la
corolle d'une fleur norme. Une seule fentre s'ouvrait, sur un paysage
troit et vert; une pelouse s'talait, et plus loin, des roches
apparaissaient sous un bouquet d'acacias, de merisiers, de lilas et de
fougres, entre lesquels glissait, dans l'air humide, le bruissement
d'une cascade. Un beau rayon de soleil dansait sur les rideaux du lit;
cette chambre avait une coquetterie de petite vierge un peu profane,
avec ses jeunes tentures, son tapis muet aux teintes prudentes, ses
meubles vtus de jupes courtes, et la glace qui, du sol au plafond,
montait dans le cadre lger de sa double draperie.

Desreynes, autant par fatigue que par inquitude, examinait les choses
avec l'attention scrupuleuse que conservent nos sens au milieu des
stupeurs de la raison; une curiosit tenace le tracassait de toucher
l'toffe des murs et de faire jouer la fentre sur ses gonds: il avait
des gestes de locataire ou d'acheteur et hochait parfois la tte en
signe d'approbation; quand ses htes s'loignrent, il se retourna vers
la porte ferme et prit une joie d'enfant  se retrouver seul.

Il s'assit, et, les mains sur les jambes, comme un Bouddha, il contempla
le sol.

--Rflchissons... Il faut rflchir. C'est bien: je vais rflchir.

Mais ses ides flottaient sous un brouillard. Il aurait voulu coordonner
les sensations et les penses qui couraient en lui sans repos; il tait
semblable  un homme qui s'acharne  dnombrer les chiens d'une meute:
tout bougeait; mais sans cesse, cette mme et strile pense revenait
par-dessus les autres, et ressassait assidment: Je vais rflchir.

Les fleurs du tapis absorbrent son analyse. Ce jaune mourait
dlicieusement dans le demi-deuil d'un fond violet...

--Est-ce elle, ou n'est-ce pas elle? Que faut-il faire?... Il est bien
vident qu'un tapis doit tre d'un dessin et d'une couleur trs
sobres... Au fait? Que ce soit elle ou non, je ne toucherai jamais  la
femme d'Arsemar. Il n'existe donc aucun sujet de souci: j'aurais d y
songer plus tt. Elle ou non, cela n'est rien. Habillons-nous.

Il rptait tout haut: Cela n'est rien. Il s'approcha de la glace et
sourit  son visage.

--Je me regarde d'un air reconnaissant, comme si j'avais dnich un nid
d'oiseaux bleus, en m'apprenant que ce n'est rien...

Il siffla un air d'oprette.

--Mais c'est tout, au contraire! S'agit-il de moi? Si c'est elle, Pierre
vit dans les mains d'une fille.

Il se rassit.

--D'une fille! Vous exagrez, mon cher. Qu'a-t-elle donc commis de si
grave?

Mais  la paresse de penser, le scepticisme rpondit: Elle a commis le
peu qu'elle pouvait.

La vanit reprit: Elle t'a rsist, pourtant, et d'autres, que tu ne
traites pas de gueuses, se sont livres  toi.

Non, rpliquait la mmoire: souviens-toi comment tu l'as juge. Fleur
de vice! Elle cherche  qui se donner...

--Dois-je prvenir ou me taire?

Il ne trouvait point.

--Bah! ce n'est pas elle!

Il se rfugia dans cette affirmation qui le dlivrait de chercher, car
l'homme est plus lche encore devant la fatigue de ses ides que devant
le travail de ses bras.

--Si c'tait elle, cependant?

Les minutes passaient.

--Nous verrons plus tard, et il sera temps alors.

Mais quelque chose lui criait: C'est elle!

Il posa les coudes sur ses genoux et mdita, le menton dans les mains.
Quand il remua, il s'aperut qu'il calculait, depuis un long quart
d'heure, la vitesse relative du rayon de soleil qui descendait sur les
rideaux du lit.

--C'est trop fort, je suis une brute.

Il se leva.

--Est-ce moi, le dsabus, le railleur, qui me trouble ainsi pour une
coquette de province? Les sots du cercle riraient de me voir et
n'auraient assurment pas tort. Suis-je un tnbreux de mlodrame?
Antony Desreynes! Du marbre, pour y poser mon front!

L'ironie dura peu.

--Ah, ce n'est pas pour elle, ni pour moi, grand Dieu, c'est pour lui!
Qu'importent les autres?

Puis, sans discussion, la certitude se fit, et voil qu'il n'hsitait
plus  la reconnatre.

Il murmura: Pauvre, pauvre Pierre!

Son coeur enfin lui avait rvl ce que sa raison ne trouvait pas. Il
vit le danger poignardant d'un aveu. S'en aller vers un homme si pntr
d'honneur que toute faute lui semble ne pouvoir tre que la consquence
d'une aberration mentale, et si pntr d'amour que toute la vie et tout
le monde se sont rsums dans son amour; aller le prendre au milieu de
sa tendresse, de sa foi, de son culte, et lui dire en face: Cette
vierge ignorante et cette chaste pouse devant qui tu t'agenouilles,
pauvre fou, c'est une fille; cette douceur et cette vertu, cette
affection sainte, ce n'est que le masque d'une rdeuse qui reoit
l'amour des passants!--Certes, il vaudrait mieux le tuer tout d'abord;
ce serait plus charitable et plus noble. Desreynes ne concevait pas
comment une semblable ide avait pu lui venir  l'esprit.

--Si c'est elle, je partirai, et voil tout.

Mais, en bonne vrit, qu'importait sa prsence ou son dpart? Ne se
sentait il pas assur de lui-mme? De tout cela il ne devait conserver
que la conscience d'un devoir nouveau: veiller sur cet honneur, veiller
sur ce bonheur. tre prs de cette femme, qui n'avait peut-tre point
failli encore, et l'empcher de faillir: dfendre la vie de Pierre sans
qu'il souponnt que sa vie tait menace et dfendue, et lui laisser sa
paix, sa paix  tout prix!

Georges ne discutait plus.

Une tristesse austre et consciente de ses causes, rsigne, rsolue,
avait remplac le doute.

Il se possdait pleinement, et plus peut-tre que dans ses jours de vie
banale, car il venait de grandir devant lui-mme de toute la hauteur de
sa tche.

Il dcida qu'il allait soumettre  la plus soigneuse attention ses
actes, ses phrases, ses regards mme.

Avec une coquetterie de femme, il s'attacha  effacer de son visage
toute trace d'inquitude.

Il essaya, en se vtant, de rtablir les paroles exactes avec lesquelles
cette femme l'avait accueilli sur le seuil, et qui, confusment, lui
semblaient ambigus: mais ses lassitudes et l'motion lui avaient
brouill la mmoire.

--Nous verrons, dit-il.

Puis, il quitta sa chambre et s'en fut  la rencontre de ses htes.

--Comme tu te fais dsirer! lui cria Pierre du plus loin qu'il le vit.
N'as-tu pas faim? Voil qu'il est tard. Quelle tenue de gentleman! Nous
vivons ici en campagnards...

Il prit Georges sous le bras et l'emmena  travers les alles.

--Si tu voyais ma femme! Elle court, elle rit, ce matin: c'est un oiseau
de joie.

Ils marchaient sous les arbres que Desreynes avait aperus de sa
fentre. Pierre se tournait souvent vers son ami avec un bon sourire de
tendresse. Georges tait contraint, et s'efforait de n'en rien laisser
voir: contrainte nouvelle. Il cheminait  ct d'Arsemar, la tte
baisse. Il songeait  la sotte injustice du monde, o l'on n'a trouv
qu'un mot grotesque pour dsigner celui qui s'est livr sans rserve 
l'amour d'une femme, et qu'on trompe. Pauvre et grand Molire, qui a su
rire et faire rire de sa propre torture! Et pauvre Pierre! Jamais il ne
l'avait tant aim. Une minute, il se sentit fier de cette jeunesse
d'attachement, de cette sincrit d'impressions dont il regrettait
tantt la perte dj lointaine, et qu'un peu de malheur suffisait  lui
rendre. Il regardait son ami parfois,  la drobe, et une tristesse
infinie le prenait alors, devant le calme souriant de ce visage. Tel il
l'avait aim jadis, tel il le retrouvait maintenant, mais grandi. Il le
voyait pareil  ces Olympiens de la Grce, en qui l'art s'effora de
mettre tout ensemble le double caractre de force et de bont, sans
lesquels la conception de Dieu est impossible aux sages. Il l'admirait
dans sa taille haute, ses paules larges, sa tte puissante et son
masque audacieusement sculpt, sans une ride, qui s'encadrait d'une
chevelure et d'une barbe paisses et blondes. Pierre avait de grands
yeux bleus qui brillaient dans l'ombre profonde des orbites avec la
douceur des yeux d'enfant. Son visage tait presque toujours grave, et
rarement les joies s'y manifestaient par des plissements de rire; mais
une expression de bonheur s'pandait alors sur toute cette face, qui en
paraissait enveloppe et baigne comme d'une lueur qu'elle aurait
produite elle-mme.

Aujourd'hui, ce rayonnement intime, qui tant de fois avait rconfort
Desreynes, le poignait de chagrin, comme le spectacle d'une agonie. Il
lui semblait tre prs d'un homme condamn  mourir, et qu'il
accompagnerait jusqu'au supplice, lchement, sans que la victime connt
rien de sa destine.

--Voil donc l'oeuvre des femmes!

Il voulait n'y plus penser. Il prit le bras d'Arsemar, et se serra
contre lui.

Ils causrent des champs et des arbres, des rcoltes et du rendement des
affaires.

Il voulut demander  Pierre si sa femme n'avait pas fait rcemment un
voyage  Paris.

--Voyons, dis-moi. Je veux savoir toute ta vie. T'absentes-tu souvent?
Restes-tu longtemps hors de chez toi?

Mais il s'interrompit, et se reprocha de jeter inconsidrment ces
questions qui devaient n'tre poses qu'avec l'absolue prudence de son
rle.

Il rpta intrieurement ce mot: Mon rle! et se reprit  parler des
cultures et des paysages.

--Plus d'abandon, pensait-il en admirant tout haut la courbe d'une
colline; plus de confiance. Ah, c'est donc fini, la bonne intimit qui
me rendait si chres les heures passes ensemble! Avec lui seul, je
posais les armes et j'oubliais la lutte de vivre. C'est enterr, tout
a! La dfiance, encore, la voici! Avec les autres, dfie-toi des
autres; avec celui-ci, dfie-toi de toi-mme! Toujours le mime, toujours
la scne!...

Il dit gaiement: Je commence  mourir de faim. Et il songeait: Morts,
nous le sommes. Notre vie est tue: une femme a fait cela.

--Tu vas me trouver radoteur, dit Arsemar en lui posant le bras sur les
paules; tant pis! Il faut que je crie encore une fois que je suis bien
heureux ce matin.

--Moi aussi, Pierre.

Mais son me ajouta: Voil que je lui mens! Allons, c'est bien. Elle
marche, notre comdie!

--N'est-ce pas qu'elle est jolie, ma Jeanne?

--Mais oui, trs bien...

Une rage sourde l'avait pris contre les femmes; il chassait  coups de
botte les cailloux du sentier et les brindilles que l'hiver avait
laisses l.

Pierre ajouta:

--Comme le bonheur fait admirer et chrir toutes les formes qui nous
entourent! Je m'extasierais devant un pav. Ne trouves-tu pas que le
ciel, l-bas, entre ces deux peupliers, est d'une couleur si exquise,
qu'il semblerait impossible de la rendre?

--En effet, Pierre...

Mais le ciel lui paraissait ennuyeux et malade.

--A table! A table! cria Jeanne, au loin.

Elle les appelait du perron; puis, brusquement, prenant sa course, elle
s'lana vers eux. Elle venait en sautant  travers les pelouses, svelte
et toute rose, toute lumineuse, comme une grande fleur chappe. Elle
s'arrta au bord d'un troit ruisseau qui ondulait dans l'herbe, et d'un
bond, les bras enlevs, elle se lana sur l'autre bord.

--Comment croire?...

Georges s'tonnait d'une aussi insouciante gaiet; il esprait encore
s'tre tromp ou n'avoir pas t reconnu.

--Je prends votre bras, monsieur! En route!

Et le forant  courir, elle l'emmena vers la maison.




IV

  Retire  la campagne, squestre du monde, elle s'occupa deux ans
  entiers  rgler sa conscience...

  BOSSUET.


A table, elle riait  tout propos, commenait une phrase et
l'interrompait pour une autre, parlait vite, commandait le service d'un
regard bref, cherchait l'esprit et disait mille riens avec de brusques
gestes d'enfant gte; mais au milieu de tout, elle restait fline et
caressante.

Pierre l'appelait: Petit oiseau. Elle s'ingniait  mriter ce nom. Il
la nommait aussi Merizette, comme la fe de sa maison.

Elle interrogeait, rpondait, sans trve, sans objet, pour s'entendre,
pour s'aimer, pour tre aime.

Georges s'impatienta bientt de cette exubrance qui lui rappelait trop
sa propre vie et tout ce qu'il voulait oublier ici: tant de volubilit
sonnait faux  son oreille. Il se ressouvint de l'inimiti sourde qu'il
avait prouve d'abord, aux premiers mots de son ami, contre la femme
qu'il allait voir. C'tait maintenant comme une vieille rancune qui
s'accentuait de minute en minute, et que chaque parole, chaque
intonation, chaque mouvement justifiaient et rendaient plus vive.

--Je l'avais pressentie...

Sa vanit de psychologue se trouvait engage  ne rien voir que de
rprhensible en elle. Il s'inquita pourtant de savoir si, dans cette
hostilit, n'entrait pas quelque jalousie d'amiti.

Le repas, sans elle, et t presque recueilli; la foule de ses mots
tranchait et taillait les bonnes phrases mues, si insignifiantes pour
ceux qui surviennent et si prcieuses pour ceux qui s'aiment, nids de
souvenirs et de tendresses o se rchauffe tout le pass, mais dont les
trilles s'effarouchent au moindre bruit d'une voix trangre.

Jeanne s'agitait, raillait, et ses mains voletaient, prestes, au bord
des larges manches, ouvertes sur une ombre o se perdaient les bras nus.

Desreynes, malgr sa malveillance, ne pouvait pourtant s'empcher de la
trouver jolie: elle avait le nez droit et fin, les lvres un peu minces,
mais d'un rouge excessif, qui fleurissaient sur des dents fort belles;
ses yeux, d'un bleu gris, taient perants plutt que profonds, et son
front se cachait  demi, sous deux bandeaux plats qui descendaient
durement vers les tempes: physionomie ambigu, d'impression double,
nigmatique, car le bas du visage brillait d'une gat jeune, plein du
rire et de la chaleur des lvres, tandis que le front et les yeux
gardaient une impitoyable svrit; le cou mat, les paules rondes, un
peu frle...

--Comme vous me regardez, tous les deux! Vous me faites rougir...

Elle rougit, en effet, mais sans trouble, et clata de rire.

Le djeuner s'achevait.

--Ah! dit Pierre, quand nous tions de maigres lycens, si j'avais pu
voir tout ceci dans la carafe de Cagliostro: cette chambre, ce couvert,
et nous trois ensemble!

Il renversa lgrement sa chaise et frappa la table du bord de ses
doigts.

--Mon Dieu, je ne pourrai lui faire perdre cette horrible manie de jouer
 la main chaude avec les meubles!

Georges sourit, sans effort cette fois, car il souriait d'un jour pass.

--Te rappelles-tu le soir o ce geste nous joua un si mchant tour? On
sommeillait studieusement dans l'tude, sous les lampes  gaz qui nous
cuisaient le crne: tout  coup, oh! ce fut un vrai cri d'admiration que
tu poussas, et un vrai coup de poing qui sonna sur le bureau. M.
Arsemar, priv de sortie! Tu avais l'air de ne pas entendre, et tu
lisais; toute la classe, except moi, pouffait derrire ses
trente-quatre mains: et ce fut bien pis quand tu levas la tte d'un air
si tonn, avec deux grands yeux tout pleins de larmes...

--Quel fou!

--Je me souviens! Je venais de lire pour la premire fois cette phrase
du cher de Thou qui, allant  l'chafaud pour le crime de Cinq-Mars,
disait simplement: Il m'a cru son ami sincre et vritable et je n'ai
pas voulu le tromper. Il n'y a pas  dire, tu sais, c'est une des plus
superbes choses du monde, cette phrase-l.

--tait-ce une raison pour assommer un pupitre innocent?

--Sotte! marmonnait Georges... Avouez, madame, que ce massacre-l ne
saurait damner votre mari: il a frapp un pupitre, c'est mal; innocent,
c'est pis; mme dans une motion qui pourrait vous paratre religieuse,
mais citerez-vous des cultes qui n'aient pas un crime en leur histoire?

--Pierre a donc un culte?

--Oh, si peu! La religion d'aimer: la lui reprochez-vous?

--Des mots! Pierre n'est qu'un abominable paen et je dsespre de sa
conversion.

--Nos efforts seront compts en jours de paradis, madame.

--Je ne suis pas si loin de toi, Merizette, que tu le penses.

--Un paen!

--Pourquoi? Les mes d'athes ne sont souvent que des mes de croyants,
venues trop tard. J'aime le Christ pour sa force si douce et son conseil
d'amour: et si je pouvais encore me prosterner... ailleurs que devant
toi, ma Dame, je voudrais tre chrtien: mais c'est une religion si
haute qu'elle semble n'avoir jamais pu exister humainement.

--Voyez le rengat! Tu n'as aucune foi.

--J'ai foi en vous, mignonne.

--Profane! Si tu n'as que celle-l...

--Qu'ai-je  faire d'une autre? D'ailleurs, je le confesse: de vos trois
vertus thologales, je n'ai jamais compris que la charit, et c'est elle
que Jsus prchait par-dessus tout.

--Et la foi? Et l'esprance?... Nous prendrons le caf ici, n'est-ce
pas?

--L'esprance et la foi sont des vertus gostes, consolatrices des
faibles, utiles, par cela seul; mais qu'importeraient-elles  Dieu?
Crois-tu qu'il distingue les cultes comme fait le fanatisme des hommes?
Quelle que soit la religion qui adresse la prire, c'est toujours une
prire; quel que soit le nom sous lequel on invoque la conception
divine, c'est toujours vers elle...

--L'invoques-tu, mcrant?

--Mais, chrie, prtendre qu'il y a pour Dieu des paens ou des
mcrants selon qu'ils ont pris leur formule en tel ou tel dogme, dire
qu'il s'indigne et punira ceux qui ont ador Jupiter, Allah, Isis,
Ormuzd, Bouddha, ou simplement l'amour, c'est comme si l'on disait qu'il
ne veut tre ador qu'en une seule langue, qu'il n'entend et ne comprend
que celle-l, et maudit ceux qui lui parlent dans les autres. Pour Dieu,
les religions ne sont que des idiomes.

--Dans quel vangile as-tu pris ces horreurs? Continue.

--Elle en joue, pensa Desreynes.

--Je n'ai vu aux vangiles que cette sentence: Aimez-vous, aidez-vous!
Je n'ai rien compris au del.

--D'abord, tu nous ennuies avec ta thologie. Est-ce une faon, que de
recevoir les gens par un sermon, mauvais diacre?

--Laissez-le dire, madame, il me rchauffe; quand nous vivions ensemble,
il tait ma conscience et notre bont...

--Bon? Je ne suis qu'heureux, mais...

--Ah! vous tes sans piti, il recommence! Quelle trahison, vous qui
deviez gayer mon ennui...

--Vous vous ennuyez donc bien fort?

Georges se reprocha sa phrase inopportune, qui soulignait un mot cruel.

--Mais... parfois. Vous en jugez  votre aise, vous qui vivez, et qui
courez les thtres, les ftes et les muses...

Elle sourit en dtachant ce mot. Elle continua:

--Tandis que je n'ai, moi, recluse, pour me distraire, que les livres
vieillots d'une bibliothque.

Elle s'arrta. Pierre semblait confus; Georges songeait nerveusement 
l'Orient qui mure les femmes dans les srails.

Elle reprit, rsolue, d'une voix vaillante, mais harmonieuse toujours,
une voix enlaante comme des serpents, et qui ferait adorer les
blasphmes:

--Qu'est-ce que j'ai? Qu'est-ce que j'ai eu? Jeune fille, les couvents;
jeune femme, les champs! Vous trouvez cela rjouissant?... Vous autres,
du moins, vous avez un pass.

Elle s'interrompit encore, et, changeant son visage comme un masque,
elle se tourna vers Georges, toute gaie.

--Dites-moi donc! Est-il vrai qu'il n'ait jamais eu de matresse, de
vraie matresse?

--Jamais.

Elle fit une moue.

--Vous le jureriez? Quel drle de corps! Ah bien, si j'avais t homme,
moi!

--Jeanne!

--Quoi? Puisque je suis femme! Quelle liqueur prfrez-vous? La tyrannie
de nos matres ira-t-elle jusqu' nous dfendre d'avouer que nous ne
vaudrions que ce qu'ils valent, si nous avions leurs droits? Sommes-nous
des anges? Je crois peu aux anges de la terre!

Personne ne rpondait.

--D'ailleurs, opprimez-nous, c'est bien! Puisque nous sommes assez
faibles pour ne pas rsister  vos lois, faites-nous des lois! Suis-je
conciliante, et vous le confesserai-je encore? Je ne vois aucun mal 
toutes vos liberts. Usez-en! Que serons-nous dans trente ans?
Poussire! Et que restera-t-il alors de votre vertu, ou de la ntre?

--Eh! madame, vous voici  votre tour en des thories peu orthodoxes.

--J'ai l'esprit plus large que vous ne pensez. Je pardonne beaucoup aux
pcheurs. Quel crime y a-t-il, si vous rencontrez une inconnue dont la
taille vous sduit,  glisser un billet doux entre ses doigts?

Elle regarda Georges en plein visage, avec un dfi ironique.

--Ce n'est pas vous, n'est-ce pas, qui me contredirez? car vous tes
coutumier, dit-on, de ces assauts...

Desreynes baissa la tte vers sa tasse, qu'il porta lentement  ses
lvres.

Jeanne, triomphante, clata de rire:

--Moi, pauvre femme, pour une lettre d'amour que j'crivis, j'ai cru que
le ciel allait crouler... Pourquoi nous fais-tu cette grimace?
L'histoire est vnielle, et je ne te l'ai pas cache avant notre
mariage... Figurez-vous (j'tais alors au couvent) que je me pris d'une
belle passion pour l'abb qui nous sermonnait. Ce n'est pas que j'aime
les sermons! Mais l'aumnier tait le seul... homme qui entrt dans le
clotre. Compterai-je le jardinier, qui dfrisait ses soixante ans?
L'abb avait le nez en trompette, trois cheveux au front, juste autant
que Cadet-Roussel, et des yeux rouges, comme un lapin blanc. Mais je
m'tais donn la tche de l'aimer;  l'office, je le contemplais avec
extase, autant d'extase que j'en pouvais, et je me demandais, le soir en
me couchant: Est-ce que je l'aime?--Non, pas assez encore, et je me
poussais, je me poussais, si bien que ma flamme se dclara un jour dans
une ptre que le monstre porta  notre suprieure.

--A quel ge aviez-vous donc le coeur si tendre, madame?

--Treize ans! Je ne veux plus que vous m'appeliez madame, vous!
D'ailleurs, on m'a mise  la porte du couvent.

--Quelle injustice!

--Eh bien, ma petite Jeanne, je pense que tu te confesses!

--Ne sommes-nous pas en famille? Ne m'as-tu pas dit que M. Georges tait
la moiti de toi-mme, et pourvu que je ne me trompe pas de moiti, de
quoi te plains-tu?

Elle se leva, gaye de son inconvenance, et, s'approchant de Georges
qui se levait:

--Dites-moi franchement. Vous ne me trouvez pas trop provinciale?

Georges s'inclina:

--Au contraire, madame.

Elle le menaa du doigt.

--Cela, c'est une pierre dans mon clos! Je ne vous en veux pas.

Son mari tait venu vers elle.

--Tu es une grande enfant, dit-il; et lui prenant la tte dans ses
mains, il se pencha pour la baiser au front, mais elle le repoussa:

--Oh, tu m'ennuies. Tiens, tu me fais rougir encore... C'est vrai: je
n'aime pas les sentimentalits, comme a, en plein jour...

Elle s'appuya au bras de Georges.

--Dfendez-moi!

Il pensa: Je vous craserais volontiers, madame.

Tous trois errrent ensemble jusqu' la tombe du soir.

La journe avait paru longue  Desreynes et son ami l'avait senti. Il en
tait chagrin. Georges n'osait plus douter que son inconnue des
Beaux-Arts ne ft rellement celle qui marchait l,  leurs cts. A
plusieurs reprises, Jeanne avait prononc, avec une malice contente,
quelques mots d'allusions quivoques, que son mari n'entendait pas.
Cette complicit mortifiait Desreynes.

--Ah, si du moins c'tait sur moi qu'une telle crature ft tombe!
J'tais arm pour la dfense, moi! Mais celui-ci!

--Savez-vous qu'il est fort mal, monsieur Georges, de refuser son
portrait aux amis?... Supposez...

--J'ai la tte bien lasse, madame, pour supposer quelque chose qui ait
le sens commun.

--Nous nous passerons de ce sens-l; je n'aime pas ce qui est commun.

--Dis-nous donc ta supposition, Jeanne?

--Je ne m'en souviens plus. C'tait une histoire de rencontre...
Aimez-vous le talent de Claude Perrenet? J'ai vu son oeuvre, au dernier
voyage que je fis en compagnie de mon pre et de ma tante... Ils sont
venus nous rendre visite, et m'ont emmene  Paris... Donc... moi, je
trouve...

Elle se promenait dans des thories d'art et pesait ses mots avec une
attention d'colier.

--J'ai tudi cela dans de gros livres pour vous paratre savante.
Suis-je assez gentille? Demain, je vous appellerai Georges tout court!
Nous nous connatrons, n'est-ce pas, depuis assez longtemps!

Elle le harcelait. Plusieurs fois, Pierre remarqua chez son ami une
impatience trop mal dissimule.

--Tu es soucieux, petit Georges, et tu me fais de la peine. Aurais-tu
quelque sujet d'ennui?

--Mais non, mon cher, un peu de lassitude, voil tout.

--C'est gal, tu changes; autrefois, tes ides ne restaient pas en
place: tu avais un cent de carpes dans la tte. Je t'aime autant comme
cela, pour ma part. Dis, est-ce qu'on deviendrait vieux dj? Car je ne
te fais pas l'injure de supposer que notre compagnie t'obsde...

Il sentait bien pourtant que sa pauvre Jeanne avait dplu et qu'on la
jugeait mal: bien  tort, pensait-il, mais il excusait Georges de cette
prvention, tant la mignonne s'tait montre lgre! Elle tait comme
grise de plaisir! Et Pierre s'enchantait  songer que tous deux seraient
bons amis, enfin, quand Georges la connatrait mieux: cela viendrait
bientt. Merizette a voulu briller un peu; lui, en ami trop dvou,
s'est mu de voir un mnage o l'on se ressemble si peu. Arsemar
comprenait tout cela; mme, il leur savait gr  tous deux,  elle, de
son effort pour plaire,  lui, de son ombrageuse affection, et quand ils
allaient devant lui, il lui semblait voir deux enfants taquins et de bon
coeur, que le jeu a brouills pour la moiti d'un jour.

--Demain, il n'y paratra plus!




V

  J'ai besoin d'anxit...

  MARGUERITE DE VALOIS.


Desreynes s'endormit mal, quand vint le soir: les mains jointes sous la
nuque, et presque dress sur son lit, il regardait la lune et l'ombre
des feuilles jouer ensemble sur les rideaux de sa fentre.

L'anxit tait revenue dans l'insomnie. Qu'allait-il faire? Il fallait
cependant mettre un terme  ces quivoques o elle se complaisait,  ce
jeu insolent des demi-mots et des demi-souvenirs. Comme il se serait
rjoui, en d'autres jours, d'une semblable aventure! Mais il prenait
presque en haine toute la dpravation de ses plaisirs anciens, et, pour
tant d'ironie qu'il dpenst contre sa faiblesse, il restait inquiet. Sa
confiance en lui-mme, il ne la retrouvait plus; et cette petite
crature, cet esprit superficiel et sans assises, cette gamine dont il
aurait ri, l'intimidait comme une force. Faut-il donc ne s'mouvoir de
rien, tre dlivr de son me, pour conserver sa matrise dans la lutte?
Dompter cette femme! Il frmissait d'impuissance, lui qui ne comptait
plus celles qu'il avait domptes. Certes, il est ais de dire  celle
qui se dfend: Renoncez  vos devoirs; mais comment persuader  celle
qui rit que son rire va devenir un crime, et qu'il faut se dfendre?
Cependant, tout ceci n'est-il pas folie? Une femme ne peut-elle en mme
temps s'gayer de coquetterie et conserver sa foi? La communion du vice
l'avait donc  ce point corrompu, lui, qu'il ne st voir que le mal en
tout, et le pire dans tout le mal!

Mais non! La race des filles, il la connaissait trop, et la
reconnaissait ici. De l'esprit et pas de raison, toutes les vanits et
nul sens de morale, le culte enfantin de ce qui varie, trouble,
chancelle, de l'imprvu, de l'impossible, de l'inavouable mme... Il
l'avait vue libre, il l'avait vue chez elle: celle-ci tait bien
vraiment la grisette et le sphinx, ternelle damnation de l'homme!

Elle! La femme de Pierre! Comment avait-il pu l'aimer? Ah! Le hasard,
qui les jeta tous deux dans une valse, un soir de bal! Le hasard, qui
vingt mois plus tard la posa sur son propre chemin,  la porte d'un
muse! Rien ne dpend donc de nous-mmes, et toute notre force, et toute
notre vertu ne sont-elles donc que les serves du hasard?

--Je la dteste.

Un oiseau chantait dans quelque arbre voisin.

--Je ne crois pas qu'elle ait d'amant; elle garderait plus de rserve.

Mais une ide subite le terrifia.

--Peut-tre?... Quelle perversit gale celle des femmes, quand la
perversit les prend? Cette joie qu'elle a montre au jour de ma venue!
Moi?... Dans ton lit, Pierre, auprs de toi, elle y rverait!

Ce chant d'oiseau faisait paratre toute la nuit plus silencieuse
encore.

--Bah, je suis fou!

Il se leva, et, sans oser entr'ouvrir la fentre, carta son rideau.

La mme brume qu'il avait contemple le matin, rose et blonde, montant
du pied des arbres, s'y ramassait en flocons, bleue, froide. Il se
souvenait de la Batrice qu'il avait voque, et du bonheur si calme
dont il avait cru voir le Merizet tout plein.

--Quelle piti!

Il baigna longtemps sa pense dans les srnits de la nuit; il croyait
sentir sur sa chair la frache caresse des brouillards qui
s'assoupissaient dans les branches, et ses yeux, fatigus d'ombre, se
reposaient sur la pleur des pelouses.

--Quel dommage, on serait si bien, ici!

Et, comme il se reprochait l'gosme d'un tel regret, il se demanda s'il
n'tait pas vraiment le plus misrable des deux, puisqu'il avait seul le
malheur de savoir. Sa sophistique essayait de formuler un paradoxe:
tre tromp, est-ce une souffrance? La torture est de le savoir ou de
le croire sans raison.

A la fin, ses paupires s'appesantirent; la lune avait tourn dans le
ciel, et l'ombre, devant lui, enveloppait les vapeurs et les arbres. On
et dit que la vie, qui tantt vibrait dans les demi-teintes, s'tait
retire de l, par degrs. Desreynes, la peau glace, les yeux mi-clos,
s'en alla vers sa couche o l'tendit un grand sommeil.

Il se rveilla dans les fleurs: sa chambre, sous la clart joyeuse du
jour, tait comme un bouquet d'aurore; des cris d'oiseaux entraient avec
la lumire. Il ouvrit doucement les yeux, et rva.

Au matin, nos ides se dploient, nettes et vives, comme un ventail que
l'on ouvre. Le matin, c'est la force nouvelle: Ante a touch le sein de
sa mre. Voici la confiance et la promesse de vivre, voici la douceur et
le pardon. Georges comprit que son amiti s'exagrait le danger, et que,
seules, sa vanit et sa perversion avaient pu supposer en Jeanne
l'infamant dsir d'une intrigue dont il serait le hros. Il eut honte
d'un tel soupon, et l'optimisme du rveil aux champs lui montra cette
femme comme une enfant lgre que son insouciance mme et que son
affectation d'indpendance assuraient contre le pril.

Tout au plus conclut-il que Pierre aurait pu mieux choisir, n'tait
l'amour.

Il se leva.

La petite comtesse tait seule, vtue d'un peignoir rouge sombre, et ses
cheveux noirs, natts et tombant sur le dos, se nouaient d'un ruban
d'or. Georges la trouva si gracieuse, qu'il acheva presque de la croire
honnte.

--Les Parisiens sont d'une inavouable paresse, dit-elle en lui tendant
la main. Voil plus d'une heure que Pierre est parti pour les ateliers,
et que je languis  vous attendre.

Desreynes se flicita de cette solitude; il tait rsolu  prendre
auprs de Jeanne une situation franche, prcise, honnte, afin de
supprimer dans l'avenir toute allusion narquoise  leur rencontre.

--Notre ami rentrera-t-il bientt?

--Avez-vous dj peur de ma compagnie? Vous demandez cela comme une
fillette rclamerait sa mre pour se dfendre... Tremblez donc: mon mari
ne reviendra que dans deux heures.

Elle ajouta ironiquement:

--Nous aurons tout loisir de causer.

Jeanne l'emmena  table et le servit.

--Maintenant, promenez-moi, monsieur!

Ils s'en allrent  travers le parc; elle le conduisait dans les
sentiers encore moites de rose, et s'appuyait sur lui en relevant le
bord de sa jupe. La terre tait couverte de violettes.

Desreynes cherchait le premier mot de son exorde de vertu: la tche lui
sembla plus dlicate encore qu'il ne l'imaginait, et Jeanne, devinant,
n'avait garde de rompre un silence dont elle s'amusait tant. Dans la
joie de cette complicit nouvelle, elle souriait  lvres closes. Elle
se baissa pour cueillir une violette; puis, se posant toute droite
devant lui, elle lui mit cette fleur  la boutonnire, lentement.

Quand ce fut fait, il s'inclina pour lui baiser la main.

--Ce sera, dit-il, la fleur de pardon et d'oubli, n'est-ce pas?

--Qu'ai-je donc  vous pardonner?

--Vous avez trop d'esprit, madame, pour qu'il me plaise de ruser avec
vous. Aussi bien que moi-mme, vous avez su la cause de mon trouble,
quand je vous revis sur le perron. Je ne veux m'excuser ni de mon
audace, ni de mon erreur. Vous tes la seule femme au monde que je
n'avais pas le droit de trouver jolie. Croyez bien que je porte la peine
de ma tmrit; mais je vous prie d'tre assez gnreuse pour m'pargner
dsormais la juste ironie de vos reproches.

--Vous parlez comme une leon: l'auriez-vous apprise?

--Ne riez pas: j'ai bien souffert de tout ceci.

--En peu de temps... Etes-vous donc si sentimental? Les hommes sont
singuliers. D'abord, cher ami, vous ai-je reproch quelque chose?

--Vous avez mme t cruelle, madame. Combien de fois, en une seule
journe, m'avez-vous obsd du souvenir de ma faute? Je vous demande
humblement pardon de mon insulte, et...

--Faute? Insulte? En vrit, je ne vous comprends pas: me pouvais-je
croire insulte par votre hommage, puisque je l'accueillais? Vous m'avez
plu comme je vous ai plu, voil tout; c'tait une... prdestination...
d'amiti...

Vous voyez bien, reprit-elle, que c'est au mieux; la vie est si banale,
mon cher, qu'il faut savoir se rjouir de ce qui lui donne un peu
d'tranget. Vous avez souffert? Si j'y croyais, je dirais que c'est
grand dommage, mais que je m'amuse infiniment. Quel mal y a-t-il dans
cette histoire? Voici la glace bien rompue. Je ne suis pas une mijaure
qui revendique des respects. Nous connaissant mieux, nous serons
ensemble meilleurs camarades, et nous gagnerons bien des jours, puisque
nous avons saut d'un coup le foss des crmonies.

Jeanne fut contente de sa tirade.

--Vous voil rassur, continua-t-elle. Vraiment, voulez-vous que je vous
dise? Vous aviez moins l'air d'un coupable qui implore son pardon, que
d'un timide qui cherche  reculer. Vous vous tes dit: J'ai tant de
grce et d'esprit, que cette petite provinciale va s'prendre de mes
charmes, et me faire la cour. Et comme vous tes l'ami de monsieur mon
poux, vous m'avez conduite un matin dans les bois, pour me supplier de
ne pas vous sduire.

Jeanne, sans quitter le bras de Desreynes, s'tait arrte et croisait
ses deux mains. Ploye en deux et serre contre lui, elle riait et le
regardait d'en bas: elle s'abandonnait si fort dans sa gat, que le
jeune homme sentait  travers sa manche la belle chaleur et le mouvement
des seins secous par le rire.

--Mon fier don Juan, vous voil tout penaud d'tre devin!

Georges, en effet, ne savait que dire: il voyait trs distinctement le
ridicule de son rle, et s'en rjouissait presque, tant il tait soulag
d'avoir fait quelque chose, si peu que cela ft. Il tait de ceux qui se
paient volontiers de phrases,  dfaut d'actes accomplis.

Merizette ne cessait de rire.

--Est-il permis d'tre aussi fat! Soyez donc humili, mon cher, devant
votre ancienne conqute: car votre lettre est  peu prs le seul
souvenir que j'avais su garder de vous.

--Brlez-la donc, madame.

--Quelle peur!

--Vous me raillez, c'est bien; raillez encore, j'accepte tout: mais, par
piti, qu'il ne reste plus trace de cette folie! Songez  Pierre, et
combien il vous aime, et quel chagrin il aurait. La pire souffrance qui
me pourrait arriver serait de le voir souffrir pour moi. pargnez-nous
tous: effacez cela.

Comme elle allait rpliquer, il l'interrompit.

--Ne rpondez rien, je ne discute rien, je ne fais que vous prier. Ne
croyez pas qu'il me soit venu la pense insolente dont vous m'accusiez
tout  l'heure! Ne pensez pas qu'il me soit rest pour vous de
msestime, et que j'aie vu dans l'accueil de ma lettre autre chose qu'un
peu d'enfantillage et de curiosit. Mon Dieu, je comprends tout. Cela
vous a tente, n'est-ce pas, de savoir ce que pourrait vous dire un
inconnu qui passait et que vous ne reverriez plus. Je faisais mon mtier
d'homme, et vous avez fait votre mtier de moqueuse. Vous voyez bien que
je comprends. C'est une plaisanterie, et bien d'autres fois je fus la
dupe de semblables bvues. Nous sommes jous souvent, nous autres. On
n'y prend plus garde,  la fin. Croyez-vous que j'esprais votre
rponse? Je vous ai distraite un instant? Rions-en pour la dernire
fois, et n'en parlons plus.

--Rions! Mais, il y a quelques minutes, vous disiez avoir tant souffert!
Voil qui me rassure.

--C'est pour lui que j'ai trembl! Songez donc, enfant que vous tes,
comment il regarderait ce qui pour vous et moi n'tait qu'un jeu
d'esprit.

--D'esprit?...

--Songez qu'il a mis en vous toute sa confiance et toute sa vie: que
seule...

--Vous vous rptez.

Elle mchait, insouciante, une violette.

--Me jugez-vous assez niaise pour conter cette escapade  mon mari?
J'ai, moi aussi, beaucoup d'affection pour lui, et je serais aussi
triste que vous de l'avoir dsol. Accordez-moi donc un peu des bons
sentiments qu'il vous plat de garder pour vous-mme!

--Je vous les crois tous, madame, et c'est pour cela que vous ne voudrez
plus remuer ce pass. Nous serons bons amis.

--Frre et soeur!

--Et je vous garderai, avec tout mon dvouement, la reconnaissance...

--Dans laquelle j'ai l'honneur d'tre, madame, etc... Sign...

--Sign: Jeanne et Georges. C'est promis?

--Comment donc, jur!

Pour la seconde fois, il lui baisa la main.

--Eh, l-bas! Ne vous gnez pas, cria gament la voix de Pierre. Faut-il
que je m'en retourne?

--Retourne-toi, a suffira.

Il arriva, et, se plaant entre eux, il leur posa ses bras sur les
paules, puis il mit un baiser sur le front de sa femme.

--Et de quoi causiez-vous ainsi?

--Cela ne te regarde pas, dit-elle, nous parlions de toi.




VI

  Voil,  mon fils, les raisons  peu prs qui (dans la lune) sont
  cause du respect que les pres portent  leurs enfants.

  CYRANO DE BERGERAC.


Tous trois se levaient de table, quand une calche dboucha dans
l'avenue du parc et s'arrta sous l'auvent du perron. Un domestique
annona Mme la baronne de Valtors.

--Quel ennui, s'cria Jeanne, me voil prisonnire jusqu'au soir! Si je
ne la recevais pas?

--Y songes-tu? La mre de ton amoureux!

Une dame ge, amplement vtue de soie, et noye dans un chle de
dentelle noire, parut.

--Oh! l'aimable surprise, chre baronne, et que je suis heureuse de vous
voir!

Aprs les saluts d'usage, Arsemar et son ami se retirrent. Jeanne les
regardait partir avec une fureur comique. Pierre en riait; Georges tait
heureux de demeurer seul avec lui, enfin.

--Quel est cet amoureux dont tu parlais?

--Rien: un imbcile, le fils de la baronne; un rustaud gentilhomme qui
se sangle dans sa noblesse comme une mortadelle dans son papier
d'argent; il fait  Jeanne des yeux de poisson au frai, et lui rcite
des mirlitons. C'est un voisin.

Pierre lui-mme sentit une joie de cette solitude: il l'avait vaguement
dsire, car il ne retrouvait pas son Georges tout entier dans l'hte
qui leur tait venu. Il avait soif d'un peu de pass, et malgr son
amour pour Jeanne et sa confiance en elle, il prouvait une pudeur  se
souvenir devant elle.

Ils se tenaient par le bras, et leurs paules se touchaient; maintenant
encore ils parlaient peu, mais qu'importent les mots? Ils se sentaient
immensment ensemble. Quand l'un contemplait un arbre ou un rocher,
l'autre le voyait en mme temps et tous deux en mme temps avaient la
mme pense. Ils savouraient cette joie complexe des retours ardemment
dsirs: il semble, tant la communion est complte, qu'on ne se soit
jamais quitt, et pourtant on se dlecte en quelque chose d'infiniment
suave qu'on avait perdu et qui revient.

Un coin de paysage leur rappela l'motion d'une promenade, au temps du
lyce et des jeudis.

--Tu as gard nos vieux papiers. Si nous montions les voir, puisque nous
voil seuls?

--J'y songeais, dit Pierre.

Ils s'enfermrent dans le cabinet de travail, heureux comme des enfants
qui conspirent, et tout rajeunis  l'ide de revoir leur jeunesse: ils
s'empressaient et couraient sur la pointe des pieds, s'amusant  de
grands pas inutiles, sautant une chaise et s'arrtant pour s'esclaffer,
comme si le pion venait de sortir.

Arsemar prit dans son secrtaire un dossier jadis blanc, presque en
lambeaux et soigneusement cach dans un papier de soie.

Philosophie. Octobre 1872, aot 73.

Et plus bas:

Cette anne a t la plus belle et la plus heureuse de ma vie, et bien
que je l'aie passe entre les quatre murs d'une cour... etc... Janvier
74.

A l'intrieur, des enveloppes jaunes o se lisait un nom, taient
pleines de ces billets carrs qu'on se passe au long des tudes; une
liasse portait le mot: _diversa_. Ils remuaient ces ruines avec amour.
Il y avait l des bulletins de sortie, des cartes de premier, un bout de
ruban bleu laiss par Georges au confident de sa premire bien-aime,
une lettre indigne du proviseur aux parents de Desreynes, des vers, un
calendrier couvert, en marge, de mots inintelligibles.

Ils feuilletaient, trs affairs, assis tout prs, comme sur un banc, et
le coude au coude.

Monsieur, j'ai le regret de vous informer que votre fils...

--Oh! je connais! Le proviseur voulait me mettre dehors: Monsieur
Desreynes, la coupe est pleine, le vase dborde, la dernire goutte
vient de tomber. La phrase ne manquait jamais, quand j'entrais dans le
cabinet vert. Figure-toi que je l'ai rencontr, le brave homme! Il est
en retraite. Je lui dis: Vous voyez, monsieur le proviseur, que je n'ai
pas si mal tourn... Il m'a rpondu paternellement: Eh bien! tant
mieux, a m'tonne, a m'tonne... Il est trs malade, maintenant.

Sur une enveloppe: Georges.

--Ce sont nos billets, oh! fais voir!

Une chaleur riante emplissait la chambre et les pntrait. L'me a des
moments de plnitude o il semble que l'air et les choses rpondent 
nos joies.

Ils se penchaient sur les feuilles volantes.

Mon cher Georges, j'avais l'intention de passer avec toi la journe de
dimanche, puisque te voil coll; mais je viens de recevoir une lettre
de mon tuteur qui m'enjoint de sortir chez un monsieur. Je le regrette
doublement... J'esprais au moins te rapporter un petit cadeau, quoi? un
rien, le moindre objet matriel pour te montrer que j'avais pens 
toi.--Hlas! j'ouvre mon porte-monnaie: aussi vide que la machine
pneumatique de Bercemin... J'ignore comment tu prendras ce billet: dans
une circonstance analogue, j'ai agi  peu prs de la sorte, et celui
auquel je m'adressais a t si fort bless, que je fus presque oblig de
lui faire des excuses. Cependant je pense que je ne dois rien cacher 
mon ami... Mon coeur sera avec toi, puisses-tu ne pas trop t'ennuyer.
C'est le plus sincre de mes voeux.

Un autre: Trs bien, Georgeot, ton portrait de Chardon, l'loge est
assez long, et il me semble que ces seuls mots: _Il est mon ami_,
suffisent largement  son apologie.

--Non, pas les miens, dit Georges: c'est sec.

Il lut pourtant.

Ton billet m'a tonn. Je te vois trop en rose? coute, Arsemar, je te
le dis du plus profond de mon coeur, tu es le garon le plus estimable
que j'aie jamais rencontr. Et je te prise non pas tant pour ton
intelligence si fire que pour ton noble coeur, tes sentiments d'honneur
et de loyaut. Tu es _raisonnable_. C'est beau, sans en avoir l'air! Qui
donc est parfait? Mais cette ide seule de ne pas sortir dimanche, parce
que Bertin ne sort pas? Tu trouves cela naturel, aimable garon, et
mme, dans ta modestie, tu dis: Le temps sera mauvais. Cependant
Bertin n'a-t-il pas dclar qu'il t'aimait moins que ce grand sot de
Lenotaire. O mon bon Pierre, je te jure que cet acte m'a transport
d'admiration pour toi!

--Nous en avons perdu, quel dommage!

Tu m'as fait de la peine, Georges, en plaisantant Garrot sur ses
croyances religieuses. Je l'envie. Hlas! Voil plus d'un an que les
miennes sont mortes, et rien encore ne les a remplaces. Combien je la
regrette, la poignante extase qui m'agenouillait autrefois devant la
table sainte et me faisait battre le coeur d'un effroi dlicieux! Tu ne
sais pas et tu rirais de savoir quel ardent chrtien je fus au sortir de
l'enfance, avec quelle passion je me courbais devant les chemins de la
croix, et quelles nuits graves je passais  examiner ma triste
conscience, et quelles larmes je versais, dans ces nuits, sur la foule
de mes pchs! Je ne croyais pas que Dieu pt me les pardonner, et il me
semblait qu'un miracle allait devant tous me chasser de l'autel si
j'osais y monter. Je m'avanais pourtant, dans une immense contrition,
et mes genoux tremblaient. Puis, quand le pain sacr avait touch mes
lvres, je me sentais si pardonn, si heureux, si bon! J'aurais embrass
la terre... Ah! malheur aux hommes qui dtruisent cette foi dans les
mes naves! Qu'importe l'existence de Dieu ou la vracit d'un culte,
si nous croyons?--Je ne crois plus. Ma raison, peu  peu, a tu les
choses divines: sans que je sache, sans que je voie, l'indiffrence et
la raison m'ont vol au bon pasteur qui m'accueillait. Lorsque, l'an
pass,  Pques, malgr vos ironies, j'ai voulu retenir le pass qui
fuyait et rassembler ma religion agonisante, j'ai senti que l'poque
tait consomme. Ce fut et ce sera ma dernire communion...

Mon cher Desreynes, je te remercie de ta confession, mais je ne puis
m'empcher de la commenter... L'amiti que je voulais, c'tait un amour.
Je cherchais un ami qui ft incapable de modrer les bonds de son coeur,
je voulais un autre moi-mme, je voulais ce qui n'est pas! Si tu ne m'as
rellement aim lorsqu'aprs notre brouille tu me serras la main, alors,
mon cher Georges, puisque tu me permets de t'appeler par ce nom,
pardonne-moi, ne me condamne pas, je dis ma pense: ai-je vraiment l'ami
que je rvais? Mets la main sur ton coeur, sonde ta conscience,
regarde-moi en face, et je te mets au dfi de rpondre: Oui, je suis cet
ami... Tu me diras que tu m'aimes; je le sens bien, et je t'en remercie
sincrement; mais tu m'aimes parce que j'ai des ides trop noires, tu as
piti de moi, et tu voudrais faire plus, mais quelque chose de vague et
d'indfinissable t'arrte, et tu ne peux pas... Je sais bien qu'il se
fait de lentes affections de dure; mais l'amiti, la vraie, l'amour, si
tu veux, doit clater et crever le coeur. A celle-l, on ne se pousse
pas, elle dompte et emporte!... O solitude! Pauvre feuille dtache de
ta tige, o vas-tu?...

--Quel fanatique tu faisais, mon Pierre! Croirais-tu que, malgr mon
motion et ta sincrit, le lyrisme de la feuille dtache m'a fait
rire?

--Un de tes billets explique assez cela. Lis.

Soit, j'aime l'esprit, mais je crois  la possibilit de son alliance
avec le coeur, parce que je sens les deux en moi. Oui, cet esprit
affect que tu mprises de si haut, qui parfois nous cote un peu
d'effort et parfois nous mrite un sourire approbateur, je te l'avoue,
cet esprit, je le recherche, je l'ambitionne...

... Tu le vois, Pierre, chacun a ses chagrins et ses rancoeurs. Tu te
plains, pauvre ami, d'ignorer l'amour: mieux vaut le dsir que le
regret. Le dsir, c'est l'avenir; le regret, c'est le pass; l'avenir,
c'est l'espoir, c'est la vie, le pass n'est qu'une mort. Le dsir
cherche; le regret ne cherche souvent plus, car il a dj trouv, et
dj perdu! Attends et espre: mieux vaut n'avoir jamais aim que de
s'tre dj tromp.

--a ne vaut rien, dit Georges: c'est de la littrature. N'importe! Ne
te rvoltes-tu pas, comme moi, devant la poncivit bourgeoise des pres
de famille qui mprisent la raison des adolescents, et sourient
niaisement de tout ce que les enfants peuvent songer ou vivre?
tions-nous alors plus sots qu'aujourd'hui?

--Notre tte ne valait gure moins et notre coeur valait bien plus.

--Je te trouve indulgent, mon cher. On ne prend avec les annes que la
conviction de son importance; jeune, on avait moins de vanit et pas
moins de mrite; le monde compte plus de cancres que le lyce, et le
niveau d'une Chambre parlementaire, d'un salon, d'un bureau de journal
ou de ministre est relativement infrieur  celui d'une tude de
rhtorique: on vote des lois au lieu de les apprendre, on joue de l'or
au lieu de billes, on rcite des discours au lieu de les crire, on est
pay de son travail au lieu de payer pour lui...

--On formule des paradoxes...

--N'avions-nous pas dj notre sagesse et nos formules?

Georges tournait les pages d'un cahier bleu, clbre autrefois,
qu'Arsemar avait noirci de ses aphorismes philosophiques.

Il lisait au hasard, firement, d'une voix sonore.

Quand je dis que Dieu me regarde et me juge, c'est que je me regarde,
et que je me juge.

La vertu, qui est une force de la pense, n'a pas de puissance contre
l'amour, qui est une force de la nature.

Quand deux hommes discutent, exprimant des ides diamtralement
contraires, est-il bien sr que l'un soit plus prs que l'autre de la
vrit?

Tout se prouve: rien n'est prouv.

Une vrit qu'on affirme est tout prs de devenir fausse; une vrit
qu'on gnralise n'est dj plus une vrit.

L'idal n'est qu'un souvenir dvelopp par l'imagination et interprt
par le dsir.

Il y a eu une folie plus haute que la raison, et qui est celle du gnie
exaspr par son impuissance au retour des courses qu'il essaye vers les
confins de la pense.

La puissance est dans ceci: voir grand et se sentir petit.

Lorsque nous avons logiquement pouss une ide jusque dans ses derniers
retranchements et que nous nous croyons sur le point d'en pntrer
l'nigme, nous nous trouvons tout  coup en face d'une formule banale
que nous avons entendue et redite cent fois, inconsciemment. Toute la
sagesse du penseur se rsume  comprendre parfois le pourquoi des
banalits qu'il dit.

Je ne sais lequel des deux est le pire, ou des vices qui ne nuisent 
personne, ou des vertus qui font souffrir les autres.

Les sots sont chez eux partout, la sottise est une patrie. Le gnie est
un exil.

Il serait incivil de ne point remercier un homme qui rend une chose
prte; et pourtant, c'est une insulte.

Je classe les devoirs en trois ordres: envers les aims d'abord; envers
la nature ensuite; envers la socit enfin. C'est une chelle
descendante de devoirs dont l'un peut exclure ceux qui suivent.

Ce que nous appelons pompeusement vertu n'est qu'un vice relatif: on
pourrait dire que c'est le mal s'efforant vers le bien.

On peut se moins mfier d'un homme qui a la confiance des enfants et
des btes.

Pour les autres, pour soi, pour tous, un peu de bont vaut mieux que
beaucoup de gnie: si tu dois entrer dans ma vie, ne me parle pas de ton
oeuvre; j'aime mieux la beaut d'une sotte ou la bont d'un chien.

L'gosme ne consiste pas  jouir, mais  poursuivre et retenir les
moyens de jouissance. La famille est un gosme au second degr. La
patrie, c'est l'gosme largi.

Si tu as  lutter contre un autre, ne songe qu' ta force; contre
toi-mme, ne songe qu' ta faiblesse.

Georges, en lisant, tournait parfois les yeux vers son ami, avec un
regard vainqueur et un subit mouvement de tte qui demandaient
l'admiration. Il lanait des et celle-l, qu'en dis-tu? comme s'il en
et t l'auteur. Pierre coutait, pensif; l'ide ne lui venait pas de
s'merveiller devant ces notes de son adolescence; il mditait le
paradoxe de Desreynes sur l'intellect du monde et des lyces.

--Tu devrais crire, Pierre: tu ferais quelque chose.

--Bah! Le travail et l'art n'ont de mrite que jusqu' concurrence de
l'oubli qu'ils procurent: je n'ai pas besoin de cela, moi!

Ce moi, il le dtacha avec une emphase qui ne lui tait pas commune.
Arsemar n'avait qu'un orgueil, celui de son bonheur. Il ajouta:

--Vois-tu, crire, c'est vouloir tre un homme. Je ne veux tre qu'un
heureux.

Il retira le cahier bleu des mains de son ami, et le referma. Il
prfrait les lettres mues de ces jours dj lointains, le souvenir de
leurs chaudes aspirations de tendresse, et devant les terreurs que lui
avait inspires l'avenir, il jouissait dlicieusement de la vie
maintenant conquise. Il avait un sourire de douce compassion,  chacune
des phrases anciennes si plores de solitude, et songeait  Jeanne:
Jeanne, la petite pouse tant aime, qui tait l,  quelques pas de
lui, dans sa maison, et Pierre contemplait les murs.

Puis ils se remettaient  lire.

Un instant, il entendit des voix qui montaient du jardin, et crut en
reconnatre une; il courut  la fentre.

La jeune femme gravissait un sentier,  ct de la baronne, et le profil
de sa jolie tte se dessinait en clair sur le fond des verdures.

Son mari la regarda disparatre, et revint lentement vers la table; il
s'assit.

--Pauvre mignonne, elle doit bien s'ennuyer!

Georges parpillait les feuilles, et lisait toujours,  demi-voix.

Pierre, rveur, presque distrait, regardait le cadre de la fentre, o
s'lanait la cime des arbres.

--Veux-tu que nous redescendions? Elle s'ennuie.

Alors, ils rassemblrent tous ces papiers, un  un, avec des soins de
femme, avec des mains religieuses, et chaque toucher avait l'air tendre
d'un adieu; ils leur souriaient,  ces pages, et les auraient baises,
sans une pudeur qui nous contient parfois, en prsence mme de nos amis
les plus intimes.

Quand les prcieuses enveloppes furent couches dans leur papier de
soie, Pierre les soupesa dans sa main gauche, devant le visage de
Georges; puis il les replaa dans le tiroir de chne, et les deux frres
descendirent, d'un mme pas, en se tenant par le doigt,  la manire des
enfants.

Ils parcoururent les jardins et le parc; Pierre marchait en avant, d'une
allure un peu presse.

Enfin ils retrouvrent les dames, assises sur un banc de bois, et Jeanne
se dmenait encore dans la lourde conversation de la baronne, comme une
mouche agonise, les pattes dans la crme, et bat des ailes.




VII

  D'o vient que vous vous servez parmi vous de cette parabole, et que
  vous l'avez tourne en proverbe: Les parents ont mang du raisin vert
  et les dents des enfants en sont agaces.

  EZCHIEL.


Le lendemain et les jours suivants, chaque matin, pendant les absences
rgulires de son ami, Georges retrouvait la jeune femme, et tous deux
se promenaient au hasard, s'en allant  travers le parc, ou descendant
au fleuve, ou gravissant quelque colline peu boise, du haut de laquelle
ils regardaient le rayonnement des paysages. Jeanne avait tenu sa
promesse et ne parlait jamais de leur premire rencontre. Elle montrait
 Georges une sympathie dj cordiale, toujours gaie, souvent
malicieuse, et  les voir passer ensemble, on et dit une couple d'amis
anciens et qui ne songeaient qu' rire.

Prenait-elle sans arrire-pense le plaisir de n'tre plus seule?
S'efforait-elle d'effacer en eux la mmoire de ce pass d'une heure, ou
rvait-elle de le faire revivre encore? Voulait-elle rassurer les
scrupules de leur hte, et les endormir dans une dangereuse scurit?
Peut-tre: elle n'en savait rien elle-mme, mais pour cela seulement,
peut-tre, elle avait forc ses souvenirs  un silence qui lui pesait,
et qu'elle aurait, sans ce calcul, secou comme une servitude. Souvent,
en effet, au milieu de quelque causerie indiffrente ou grave, elle
commenait un sourire aussitt contenu, et, relevant la tte comme pour
parler, se taisait.

Georges, dont l'esprit fminin avait avec le sien des contacts et des
ressemblances, devinait parfois le sens de ces mimiques, et la pense
qu'elle avait eue. Il se dmontrait par l que Jeanne n'avait rien
oubli, mais comment pouvait-il esprer qu'elle oublit, si tt du
moins? Il se sentait provisoirement satisfait par cette soumission 
leur pacte, et bien qu'il se tnt sur une rserve arme, il se
flicitait d'avoir triomph et men les choses au point marqu d'avance.
La victoire, pour incomplte qu'elle ft, lui paraissait plus facile
qu'il n'avait espr, et sa vanit mme le conduisait  en grandir les
consquences possibles. Il voyait l une preuve de la faiblesse de
Jeanne, plutt que de sa vertu; mais, content de l'avoir subjugue ds
sa premire rsistance, il augurait des rsistances  venir, et
involontairement lui savait quelque gr de s'tre laiss vaincre.

Elle remarqua en peu de temps l'avantage que lui donnait cette attitude,
et prit soin de s'y perfectionner.

Puis, elle voulait plaire; elle avait, dans son essence femelle,
l'instinct de sduire, si commun aux femmes dont la vertu mme veut
demeurer intacte, cette fonction de coquetterie que la nature laisse
dans les plus chastes, comme un rappel de ses droits  l'amour.

Elle voulait plaire. Elle arriva peu  peu  rprimer jusqu' son besoin
de sourire, quand un rapprochement de mots ou d'ides lui rappelait leur
intrigue passe ou leur complicit prsente. Ainsi, au lieu d'en tromper
un seul, elle en trompait deux: cette pense la mettait en joie.

Non pas qu'elle et le dessein, ou mme le dsir d'amener Georges  ses
pieds: mais n'tait-ce pas, pour le moment du moins, un plaisir
suffisant, que de tenir deux hommes  la fois, et de les leurrer, l'un
par son amour, l'autre par son indiffrence, tous les deux par sa vertu!

Une semaine s'coula ainsi.

Georges, pas encore, n'tait dupe d'une telle dfrence  sa prire,
mais, jour par jour, son humeur s'en allait. Il reconnaissait Jeanne
meilleure qu'il n'avait pens, et, de plus en plus, mlait  son
hostilit cette reconnaissance d'orgueil que le vainqueur garde au
vaincu pour sa dfaite. Lui-mme, d'ailleurs, feignait un oubli absolu
et exagrait son amicale bienveillance.

Jeanne, en constatant ce progrs d'estime, joua son rle avec plus
d'amour.

--Vous vous adorez trangement, disait-elle. Votre amiti prend des airs
mystiques! Vous tes les prtres d'une religion morte, mes pauvres
gmeaux!

--Je ne demande pas mieux que de l'admettre, pour la honte de
l'humanit; mais croyez bien que j'aurais t par moi-mme incapable
d'un tel sentiment si Pierre n'et tout rapport.

--Vous tes modeste.

--Devant lui seul...

Au fond, et bien qu'elle se sentt en prsence d'une union de coeur
qu'elle n'aurait pas souponne, et dont elle n'avait rencontr aucun
exemple, elle croyait ce mondain trop pris de la femme pour qu'il n'y
et pas quelque affectation dans son austrit. Elle en ferait beau jeu,
si elle voulait! Et la pense qu'elle pourrait vouloir s'habitua dans
son esprit. Confusment d'abord, puis, avec une perversit plus prcise,
elle songea qu'il serait amusant de suivre jusqu'o persisterait tant de
vertu. Quelle distraction que la lutte, et surtout celle-l! Des
tactiques, des plans qu'on fait et qu'on dfait, jouer avec une me
comme un chat roule un peloton de laine, jouer, pour voir! Et quand un
soir, dans sa chambre, l'ide fixe de tenter cela devint brusquement une
chose rsolue, elle rit et tapa des mains.

Son mari se retourna.

--Qu'y a-t-il donc, Merizette?

--Rien, chri! Je suis contente.

Elle lui sauta au cou et le baisa.

Il la retint.

--Reste l... Que je vous aime, quand vous voulez bien tre heureuse!
Pardonne, mais la joie que tu montres m'est plus douce encore que celle
dont tu me combles... Reste l. Donne tes yeux. Vos yeux sont beaux. Il
me semble, lorsque tu les lves sur mon front, que ton regard me lave
comme un nouveau baptme...

--Tu m'aimes?

--Je t'adore...

--Eh bien, bonsoir!

Mais, le lendemain, la jeune femme se rveilla nerveuse.

Il avait plu; des gouttes tombaient encore des toits et claquaient par
intervalles sur le rebord des fentres. De gros nuages gris tranaient
confusment par le ciel, et le soleil, sans pouvoir les disperser, les
harcelait et les trouait de rayons.

Pendant que Jeanne se vtait, l'orage clata de nouveau, et, durant
quelques minutes, de longues flches de pluie s'abattirent, criblant les
vitres, couchant les gazons, giflant les feuilles. Puis tout cessa, et
le soleil brillait dans le ciel bleu, sur lequel s'enfuyaient de lgers
flocons blancs.

Jeanne quitta sa chambre: elle tait triste. Le souvenir des projets
arrts la veille lui revint  l'esprit, mais elle s'en dtourna avec
lassitude. Un domestique l'indigna, pour avoir entrechoqu deux tasses;
une mche de cheveux, en lui effleurant la tempe, la faisait
horriblement souffrir. Elle se trouva trop malheureuse. Elle tait bien
jolie, pourtant, ce matin-l, avec son visage doucement pli, o tour 
tour passaient de courtes colres et de grandes langueurs. Georges
constata que ses cils taient fort beaux, longs et luisants.

Elle voulut aller dans le parc, malgr la terre dtrempe: ses petits
talons se collaient dans la boue. Une bonne odeur humide montait des
herbes et descendait des branches. Parfois, Jeanne tremblait d'un petit
frisson: cependant, le soleil s'chauffait.

La pluie, au printemps, sent l'amour: on le hume dans l'air: il mane du
sol et des mousses; le flanc de la terre semble recevoir avec ivresse
l'eau du ciel qui le fconde; le bois a les senteurs d'une alcve  la
fois sensuelle et religieuse; les petites flaques, dans l'ombre,
s'entr'ouvrent comme des yeux noys de volupt; et tout ce monde des
plantes jase, bouge, se baise, et la vie sourd dans ces caresses.
Georges songea qu'il ferait bon tre l, avec celle qui vaudrait un
rve...

Comme Jeanne tait lente  marcher! Son compagnon la regardait avec plus
d'abandon qu' l'ordinaire; il lui plaisait de la retrouver vraiment
femme, et plus faible. Il avait pris un chle pour la couvrir. Elle
s'assit sur un banc, sans force, et ramena sa jupe pour faire une place
auprs d'elle. Sur ses cheveux, une goutte tomba des hautes aiguilles
d'un sapin: elle eut un nouveau frisson: il lui posa le chle sur les
paules.

--Merci, dit-elle.

Sa parole tait lasse. Elle soupira.

--C'est bien vilain, ici, l'hiver, quand il pleut, quand il fait froid.
Nous causons, ou bien je lis; je lis beaucoup. Je fais de la musique
aussi.

Elle contemplait des bouquets d'arbres o de jeunes feuilles, bien
laves et d'un vert tendre, luisaient sous le reflet bleu du ciel.

--Oui, l'hiver est long. Avez-vous remarqu quelle influence la nature a
sur nous? Quand elle se chagrine, on est chagrin. Il y a une phrase que
Pierre rpte souvent et qui n'est pas de lui; il dit qu'un paysage est
un tat de conscience. Qu'est-ce que cela signifie?

Puis, ils se taisaient.

--Comme tu m'aurais plu, pensa Georges, si tu tais toujours comme te
voici!

Jeanne avait tir sur sa poitrine les deux pans de son chle; elle se
tournait parfois vers le jeune homme, avec un sourire de convalescente.

--N'est-ce pas que vous ne m'avez point aime tout d'abord, en venant?
Ne niez rien, je l'ai vu, et Pierre me l'a presque dit.

Elle avait  demi baiss les paupires, et pendant quelques minutes,
elle resta comme muette: muette et non silencieuse, car il y avait en
elle une sorte de lutte inconsciente entre un besoin maladif de se
confier et une pudeur d'ouvrir son me; sa pense bauchait des phrases
courtes et sans suite qu'elle ne profrait pas.

A la fin, pourtant, elle dit:

--C'est que je n'ai pas toujours t heureuse, voyez-vous. J'ai vcu
bien seule. Personne ne m'a jamais aime.

--Cependant...

--Oui, Pierre! Mais nous nous ressemblons si peu! Et puis, il m'aime
trop, lui: cela gne. Mais, avant, si vous saviez...

--Votre famille, votre mre...

--Ah, ma mre!

Elle eut un mauvais rire, strident et rancunier.

--Elle est morte, et je n'en peux rien dire, mais elle avait bien
d'autres soucis que celui de sa fille.

Georges se tut, car il ignorait, et la crainte de remuer quelque douleur
arrta sur ses lvres la formule de sympathie qu'il cherchait et
trouvait  peine.

Jeanne tait de moins en moins matresse d'elle-mme.

--Mon pre avait sa charge, il maniait l'or, et ne connaissait que la
banque. Notre maison n'tait pas d'ailleurs la seule o il et un feu
pour se chauffer et un lit pour dormir. Vous vous tonnez de me voir si
instruite? Tout le monde savait cette histoire, et les amis ont bien
pris soin de me l'apprendre.

Ses mots claquaient, maintenant; Georges n'osait la dtourner de sa
mmoire, ni l'y entretenir.

--Ma mre, disiez-vous? Elle le savait comme les autres, mais on la
consolait.

--Voyons...

--Je vous rvolte  parler ainsi? J'en ai bien assez pleur pour que
j'aie enfin le droit de le dire!

Un sanglot lui vint  la gorge; elle se renversa sur le dossier du banc.

--Cela me soulage, d'en causer un peu. Vous tes un ami, vous! Pierre,
je ne peux pas...

Elle porta vivement une main  ses yeux, qu'elle essuya du doigt, en se
dtournant.

--Oh, oui, j'ai bien souffert, entre eux deux, qui me voyaient d'un oeil
si froid! Les enfants sentent cela. On m'a fourre dans un couvent. Ils
taient plus libres, ainsi!

Les sanglots l'touffaient: elle ne cachait plus ses larmes.

--Ni soeur, ni frre, je n'avais rien, personne! Aux jours de sortie, je
m'ennuyais dans un angle de salon. Les dames me donnaient un baiser
poli.

Elle raconta qu'une grande, au couvent, l'avait appele mademoiselle la
prsidente, et les autres riaient; un lundi, on affecta de rpter
autour d'elle les dtails d'un drame dont elle n'avait pas entendu
parler la veille: un magistrat trouv pendu, dans sa chambre, par
chagrin d'amour, disait-on  voix basse.

--On m'appela dsormais madame la colonelle. Je ne comprenais rien,
alors! Elles non plus, sans doute, car elles auraient eu moins de piti
encore. Je n'ai commenc  deviner qu' la mort de ma mre. Un de nos
amis tomba  genoux dans sa chambre, au pied du lit. Mon pre tait tout
ple, et je lui ai pardonn bien des choses,  ce moment-l. J'avais
douze ans. L'homme pleurait et je le secouais par les paules, de toutes
mes forces; je lui criais: Allez-vous-en! Allez-vous-en! Et les
commrages que ce fut, au sujet de cette terrible scne!

Jeanne regardait la terre; elle ajouta froidement:--Dans toutes les
larmes que j'ai verses alors, il n'y en eut que bien peu pour ma mre.

Georges avait mis une main sur les siennes; lui aussi, en ce moment,
pardonnait bien des choses, et devant ce chagrin du mal, il se reprenait
 croire au bien de l'avenir. Il n'imaginait pas que Jeanne voult le
tromper; elle tait sincre, en effet; et bien que ses paupires ne
fussent plus qu' peine humides, parfois de grands hoquets secouaient sa
poitrine et rlaient dans sa gorge.

D'une voix dolente, humble presque, elle rappela son renvoi du couvent,
vers la fin de la treizime anne, et sa vie nouvelle entre un pre
affair et une tante impitoyable qui la tyrannisait, sous prtexte de
refrner les mauvais penchants. Sa mre morte tait tellement honnie,
que la petite en arriva  l'absoudre de tout, et la vertu tait prne
d'une si terrible faon qu'elle apparut comme un fantme  la fois
grotesque et cruel, capable de tuer ou d'abtir toute vie, si l'on
n'avait pas la force de s'en dfendre. La jeune fille se consola dans
les livres, en cachette.

Ce fut une telle jeunesse; puis, le mariage: Pierre avait commenc 
l'aimer  cause de la vie misrable qu'il lui devinait, et son premier
attachement tait n d'une causerie intime un peu semblable  celle-ci;
la famille tait trop heureuse de se dlivrer d'une fille, mais on avait
exig que le prtendu reprt son titre de noblesse et son blason!

Elle fit l'loge des qualits de Pierre; elle les voyait toutes, mais
quelque chose la glaait, peut-tre tant d'amour.

Jeanne s'exprimait lentement, et les phrases irrflchies venaient sans
tude  sa bouche. Elle ne songea mme pas un instant  s'tonner devant
un si complet abandon d'elle-mme. Quoi donc l'avait sduite ainsi et
pousse  tant de confessions? Elle ne cherchait pas  le savoir. Elle
tenait une des mains de Georges, et, calme, souriait.

Les dernires gouttes de pluie achevaient de tomber des arbres, et des
oiseaux sautaient par-dessus les sentiers.

Desreynes, conquis pleinement, compatissait; mais sa tristesse tait
heureuse; il lui sembla qu'il assistait  la crise o une existence
venait de se transformer tout entire; l'entranement des rvoltes
s'arrtait l. Trop longtemps cette me avait ragi contre la
perscution d'une vertu acaritre. Il la voyait, cette tante, il la
comprenait, cette enfant. On avait par degrs dessch cette
adolescence, et les tortures d'une inquisition l'avaient plus dprave
que la contagion d'un exemple. Et voil qu'elle tait passe, la rage
sourde, intrieure, profonde qui jusqu'ici avait fait de la pauvre femme
un tre glacial et inquiet: passe, puisque les larmes avaient coul!
Georges s'en flicita presque comme de son oeuvre. Son imagination
s'chauffant, il vit Pierre sauv, Jeanne sauve, et pour jamais.

Avec effusion il la remercia de sa confiance, la caressa de mots mus,
l'interrogea encore, afin qu'elle et tout dit en une fois, puisqu'elle
parlait maintenant sans souffrance ni effort.

--N'avez-vous pas froid? Vous frissonniez, tantt.

Ils marchrent.

--Pierre va rentrer: il ne faut pas qu'il voie que j'ai pleur.

Ils s'en allrent au bassin d'une source, o Jeanne voulait laver ses
yeux rougis; elle se pencha vers l'eau et tendit les deux bras; mais
elle s'arrta dans son geste et se redressa, toute rose: elle avait peur
de plonger ses mains dans la fracheur de l'eau.

--Aidez-moi, dit-elle.

Des acacias formaient toiture.

Merizette offrit son mouchoir, dont Georges baigna le coin, et, debout
devant elle, il lui mouilla les yeux. Cambre, le buste en avant, Jeanne
levait le visage. Elle avait ferm les paupires, et, par instants,
remuait les cils o tremblait une goutte; un long fleuve serpenta
jusqu' ses narines, et, chatouille, elle les fronait furieusement en
secouant la tte, comme une jeune chatte dont on agace les oreilles.
Tous deux riaient. Georges se baissait et se relevait tour  tour.

--Vous tes gentil, dit-elle.

Puis, s'essuyant:

--Est-ce que cela se voit encore?

Elle voulut se promener jusqu'au retour de Pierre. Ils suivaient des
sentiers, les quittaient pour d'autres, passaient, repassaient: leur
double silhouette se perdait entre les bosquets et les taillis, pour
reparatre plus loin. Ils traversrent les pelouses. Plus de tristesse;
ils s'interrogeaient et rpondaient gament.

--Racontez-moi donc l'histoire de cette reine des Indes dont vous ftes
la conqute et dont le mari jaloux...

--Je veux bien, fit Georges... D'abord, et comme en tout rcit de
voyages, le roi, que j'avais guri d'une migraine, me fit premier
ministre. La reine se nommait...

Le couple s'enfona sous les arbres, dans les chemins tortueux, et le
rire de Jeanne voletait  travers les branches, pareil  une chanson de
fauvette.




DEUXIME PARTIE

A DEUX




I

  Serons-nous aujourd'hui amis ou ennemis?

  STENDHAL.


Desreynes s'exaltait dans ce triomphe imprvu; il avait repris son
insouciance et son humour: chaque soir l'endormait heureux. Il trouva
sublime un proverbe espagnol: Songer  demain, c'est ne pas croire en
Dieu. Tout lui paraissait logique ou du moins explicable depuis ces
rvlations qui venaient de lui dvoiler l'intime caractre de Jeanne.

Mais elle en jugeait autrement et l'expansion d'un jour n'tait plus
revenue. Elle ne comprenait pas comment une telle lchet avait pu
l'aveulir; elle rougissait devant elle-mme de s'tre oublie  ce
point, elle qui faisait sa gloire d'ignorer les faiblesses de femme.
Elle disait avec dgot: S'oublier! Comme si la confiance, l'abandon
de toutes les vanits dans une minute d'motion, n'taient pas la joie
suprme permise  nos misres! Une grande honte la tenait, et en mme
temps une grande rancune contre elle et surtout contre lui. Elle
estimait avoir commis une faute ridicule, et, comme il arrive toujours,
elle en gardait contre elle moins de colre que contre l'homme qui
l'avait vue: elle croyait s'tre avilie devant lui, et ne lui pardonnait
pas.

Elle avait, en lui parlant, de brusques hostilits, de sches
intonations de dpit, des regards durs. Georges ne s'en blessait point;
mme, il s'en rjouissait. Les choses suivent leur cours: c'est bien.
Venant d'une nature plus douce, cette irritation l'et inquit; ici,
elle le rassurait. Il ne doutait pas que Jeanne ne dt revenir  lui, un
matin de lassitude nouvelle, devant quelque beau paysage; puisqu'elle
avait enfin got la paix des larmes, elle voudrait encore en prouver
le charme consolant, et puisqu'elle avait ouvert devant lui le secret
qu'elle cachait  tous, elle redemanderait la piti qui presque nous
fait un bonheur de nos tortures elles-mmes.

La piti, ce que Jeanne ne voulait pas! Elle avait t un objet de
compassion, elle! Et pour cet homme! Son excs de honte lui donnait un
excs d'orgueil.

Georges, sans pntrer exactement les subtilits vaniteuses de cette
me, en comprenait  demi la souffrance: sa sympathie se dveloppait
doucement. Il entourait de soins l'pouse de son ami, se faisait frre,
se faisait soeur. Il voyait la gurison prochaine; il songeait  la vie
de Pierre, il attendait. Mais comme les jours passaient sans rien
amener, il s'intrigua, devint plus assidu, plus caressant encore.

Jeanne tait obsde de le voir prvenir ses moindres fantaisies; ce qui
l'et sduite en d'autres temps la rvoltait comme une insulte,  cause
de la raison qu'elle devinait  ces bonts. La galanterie l'et charme,
l'affection la froissait. Et plus l'ancienne animosit de Georges s'en
allait mourante, plus la sienne grandissait. A ses pieds, il l'avait
vue, humilie et pleurant! Elle l'aurait battu, pour sa tendresse.
Certes, elle aimait mieux la lutte des premiers jours.

Elle se souvenait bien, pourtant, d'avoir t presque heureuse, ce
matin-l. Du bonheur  ce prix, non, non, elle n'en voulait plus!

Georges, soit qu'il et enfin un soupon de la vrit, soit qu'il ft
las de ses efforts inutiles, se remit  plus de rserve. Jeanne en fut
soulage; mais la vie, maintenant, lui apparaissait, avec cet hte,
aussi banale qu'auparavant. Pour se distraire, elle inventa de donner un
dernier bal, et l'amour de cette ide nouvelle dispersa aussitt sa
pense et occupa toute sa tte.

Desreynes s'en allait parfois en compagnie de son ami, qu'il suivait aux
ateliers, et c'tait alors une dlicieuse matine. Georges appelait
cette fte le jeudi de sortie: c'tait cong! Auprs de Jeanne, il avait
le devoir et la tche.

La dame se calmait.

Peu  peu, sa colre d'oiseau s'tait transforme en un ardent besoin de
revanche, qui devenait de plus en plus pressant. Cette pense remontait
en elle comme un lige qu'on plonge et qui surnage toujours, et
l'obsession ne laissait pas de lui tre infiniment sympathique. Elle
s'habitua si bien  cette ide, que la ralisation lui en apparut
bientt comme un devoir. Sa raison de tacticienne se rveilla dans ce
dsir qui la hantait. Elle s'en voulut d'avoir nglig si longtemps son
rle de conqurante, et,  dater de cet instant, regarda Georges sans
courroux: elle l'tudiait du coin de l'oeil, dans la convoitise
vaguement dsintresse d'un chien de chasse qui guette le gibier mais
ne le mangerait pas. Voulait-elle un amant? Non, rien qu'un triomphe! Il
ne la sduisait plus, d'ailleurs, depuis qu'il l'avait moralement
possde. Elle se demanda si l'on garderait autant de honte devant
l'homme  qui on a livr son corps: elle rpondait non.

--Il faudra bien qu'il y vienne! Je veux.

Une semaine tait perdue, cependant.

Mais elle eut une joie subite, lorsqu'en rflchissant davantage elle
s'aperut que son pouvoir avait grandi par sa faiblesse d'une heure: que
son abandon de nature avait mieux prpar la victime que toutes les
sciences de la coquetterie; et qu'elle tenait cet homme en sa main,
perdu dsormais dans une confiance aveugle. N'importe! elle ne
pardonnait pas encore tout  fait.

Un peu d'humiliation la chagrinait aussi d'avoir acquis un rsultat de
hasard, et dans lequel sa volont n'avait tenu qu'un rle pitoyable:
elle et prfr ne rien devoir qu' ses complots. Mais puisque la place
tait reprise, tant mieux enfin!

--Ah! nous sommes bien fortes, puisque nous n'avons, pour vaincre, qu'
nous montrer telles que nous sommes!

Elle croyait  la supriorit de son sexe, et pourtant n'estimait pas
les autres femmes. Elle les trouvait sottes, et se reconnaissait du
gnie: lequel? Du gnie, simplement. En dfendant le sexe, c'est elle
seule qu'elle dfendait. A peine admirait-elle dans l'histoire quelques
rares personnalits fminines: Cloptre, Thas, Catherine; elle
n'aimait que les implacables et n'hsitait gure  se sentir la filleule
des grandes reines. Elle s'enthousiasmait de vieilles conspirations
ourdies par de savantes mains aux ongles roses, et rien ne la rvoltait
comme d'entendre dire que les femmes sont des tres irrflchis et
spontans, guids bien moins par leur raison que par l'imprvu de leurs
bons ou mauvais sentiments. Ses lectures favorites l'entretenaient dans
cette foi; les livres l'avaient abecque de fausse sagesse, et, avec sa
petite tnacit de tourterelle ttue, sa mignonne logique, sa volont
froide, elle s'acheminait vers une croissante scheresse d'me,
momifiant son coeur: tel lui apparaissait l'idal de la femme royalise;
telle elle prtendait tre, et  force d'y croire, elle l'tait presque
devenue.

Desreynes ne savait pas que le mal ft si grave: il avait connu des
femmes plus banales et il jugeait celle-ci semblable  toutes les
siennes.

Aussi n'eut-il point d'tonnement quand Jeanne reprit avec lui cette
douceur affectueuse qu'il esprait; il s'expliqua son retour par une
volution normale de sa fminit: ne l'avait-il pas admirablement prvu?
Il se flicita d'avoir laiss la belle amie plus seule avec elle-mme,
et se loua d'une discrtion grce  laquelle disparaissaient par degrs
les derniers restes de fausse honte.

Jeanne fut exquise, en effet.

Elle eut soin de ne plus rappeler sa confidence dsole, dans la crainte
de n'tre pas assez forte pour dissimuler pleinement l'impression
toujours un peu rageuse qu'elle en gardait; Georges eut aussi le tact de
n'y faire aucune allusion, si sympathique qu'elle ft: il attendait qu'
cela aussi elle revnt d'elle-mme. Romance trange, o le chevalier
avait une attitude fminine, et la dame un rle viril.

Elle le vit clairement et en fut trs fire.

Cette constatation lui rendit un peu d'indulgence et quelque pardon pour
le tmoin de sa courte faiblesse; son jeu de sduction en devint
aussitt plus facile.

Elle se montrait affable, vive, changeante, pleine de soins dlicats,
et, ne voulant pas tre femme, faisait la femme. Georges s'y mprit. Et
qu'elle tait fline et captivante ainsi!

Chaque jour, ils recommenaient leurs promenades  travers le hasard;
Jeanne admirait des paysages, pour tre potique, et sans trop d'effort,
car elle prouvait devant le beau une impression confuse, plus proche de
la sensation que du sentiment, mais relle.

Elle se jetait dans de subites gaiets, rencontrait des mots piquants,
s'alanguissait en de sereines motions, et reprenait son rire, tout 
coup.

--Vous tes bien femme, lui dit Georges, un jour.

Ce mot faillit amener un dsastre. Jeanne dissimula son humeur, mal;
mais elle se consola bientt et finit mme par s'amuser de cette phrase,
qui ne prouvait, en somme, que la perfection de sa comdie.

Elle tait en ceci dupe de sa vanit; car elle mettait dans son
personnage moins d'tude qu'elle ne pensait: sa jeunesse et sa futilit
clataient malgr tout et crevaient ce masque de futilit mme qu'elle
avait voulu prendre.

Triste vie! Elle y trouvait un charme incessant.

Parfois, lorsque Georges se levait tard, elle venait frapper  sa
fentre, et le raillait.

Il prit des habitudes plus matineuses; souvent il fut debout avant
qu'elle descendt. Il sellait un cheval et suivait Pierre, ou tous deux
s'en allaient  pied. Alors, outre la joie intime de ces courses, il
prenait plaisir  se savoir dsir,  la savoir vexe un peu, et
s'amusait de coquetterie ainsi qu'avec une matresse. Contraint par sa
nature, il avait entrepris cette conversion comme une conqute d'amour
et catchisait en abb Louis XV.

Jeanne, dans le dpit que lui donnaient ces fugues, redoublait d'aisance
et d'amabilit.

A propos de tout elle questionnait et se faisait instruire. Elle avait
lu qu'il est doux d'enseigner, et voulait donner cette douceur  la
vanit de son ami, sachant bien que rien n'est plus reconnaissant que
notre vanit. Aussi voulait-elle, en prenant la science et les ides du
matre, l'attacher  elle comme l'auteur s'attache  son oeuvre.

Georges savait parfois; Jeanne coutait souvent. Elle devinait plutt
qu'elle ne comprenait les choses suprieures, avec cet art qu'ont les
femmes de s'insinuer dans les yeux d'un homme qui leur parle et en qui
elles croient, de voir en ses regards afin de voir par eux, et de
pntrer, non pas la vrit elle-mme, mais l'opinion qu'en a leur
interlocuteur: elles savent saisir votre pense si vite qu'elles ont eu
le temps de la dire avant vous: gnie d'assimilation, de substitution
mme, qui est la plus relle intelligence de l'autre sexe.

Ils s'occuprent longuement des prparatifs de ce grand bal. Ils
discutaient l'ornementation des jardins et des salles, traaient des
plans, prenaient des notes, et s'gayaient  imaginer d'irralisables
dcors.

Quand ils marchaient dans la campagne, Jeanne s'appuyait  son bras, et
inclinait son torse vers la gauche pour qu'il la sentt de bien prs. Au
bout des silences, elle levait son visage joli, et le regardait avec un
sourire lent qui se droulait, tout rouge, sur la blancheur humide de
l'mail; ses belles dents luisaient.

--Nous sommes bons amis, maintenant, n'est-ce pas? disait-elle.

Elle avanait sa main jusqu' celle du jeune homme, et jouait des doigts
dans ses doigts.

--Combien avez-vous laiss de matresses  Paris?

Elle voulait attiser son imagination par des souvenirs d'amour, mais
Desreynes demeurait, sur ce point, d'une rserve britannique.

--Voil quatre semaines bientt qu'elles vous attendent: ne vous
manquent-elles pas?

--Insinuez-vous qu'il soit temps que je parte?

--Oh, cher!

Sa parole se faisait tendre alors comme un baiser, et son bras pesait
plus lourdement.

Lorsque Pierre tait l, elle se mettait entre eux: elle les appelait:
Mes enfants. Elle avait des joies folles et s'accrochait  leurs
manches pour sauter des mtres de cailloux ou de sable. Ces promenades 
trois l'amusaient, car sa perversit y trouvait un piment nouveau, mais
elle prfrait leur solitude  deux, qui la laissait plus libre.

Ils se mirent ensemble  prparer les cartes d'invitation: au passage de
chaque nom, Jeanne faisait du personnage une peinture rapide et qui
toujours tait moqueuse, souvent cruelle.

--Le baron Nigault de Valtors, mon amoureux, homme de cheval et de
devises: sait par coeur la gnalogie et le blason des Arsemar, pour me
flatter. Je l'appelle baron Nigault, son vrai nom, ce qui le met en
rage.

--Il vous aime?

--Le demandez-vous? Il le dit.

--Et vous l'aimez?

--Il est trop nul!

La vertu tait mdiocre; Georges hocha la tte.

--Vous savez bien que je n'aime que vous, fit Jeanne.

Elle rougit malgr elle,  cette phrase, et remua vivement ses papiers.
Toujours baisse, elle ajouta: Et vous? Desreynes, assez gn,
rpondit:

--Mais comment donc? Je vous adore. Est-ce que je n'aime pas toutes les
femmes?

--M. le substitut Perrenet... Rien de commun avec le peintre.

Elle fit une pause

--Mon compatriote: parle de ses affaires, admire ses rquisitoires et
ses favoris, fait des phrases myriapodes qui mettent leur mille pieds
dans les plats, cherche un beau mariage et le trouvera: un imbcile,
avenir sr.

--J'en connais mille.

--Madame la sous-prfte, la Parisienne de l'arrondissement, ma rivale
blonde: homme et sans matresse, c'est elle que je prendrais.

--Est-elle donc  prendre?

--Naf! Nous sommes toutes...

--Parbleu! On voit bien que vous n'avez jamais essay.

--Si nous essayions, messieurs, nous russirions mieux que vous; les
femmes savent seules que nulle n'est inviolable: il ne faut que choisir
la phrase et la minute: vous vous y entendez fort mal.

--Qui vous l'a dit?

--Nous devinons, nous autres. Voulez-vous que je vous dise le secret de
don Juan? Il est femme...

--Vous tes dure pour lui.

--M. Pancelat, receveur des domaines, un druide: pontife, augure,
nullit, vit retir dans une grande barbe; un front superbe: sa large
tte hydrocphalique est une loupe o se grossit la btise des autres.
On raconte qu'il avait mis au fond de son chapeau: _Ex libris_,
Pancelat. Trs recherch d'ailleurs.

Ils poursuivirent: la journe se passa dans ce travail.

Le surlendemain amena la visite du baron de Valtors, qui apportait ses
remerciements et l'assurance de sa gratitude pour l'honneur, etc.

Ragot, les jambes torses, les yeux gros, la moustache rouge et
retrousse; ses quarante ans l'arrondissaient. Il salua Desreynes avec
empressement, et lui tendit la main; il parla de la capitale, du sport
et des thtres; il citait des noms dans un sourire et faisait
l'entendu, puis contemplait Mme d'Arsemar avec une langueur qui lui
voilait les yeux.

Georges s'en amusa infiniment et l'aida  tre sot. Il pensait remplir
ainsi un devoir d'ange gardien, protecteur du foyer, mais il s'y donna
trop de plaisir. Jeanne se pmait. Le succs excita le Parisien, qui fut
brillant d'esprit. Le petit baron rivalisait et trouvait d'innarrables
platitudes. Il discuta peinture: Delaroche avait de la couleur et
dessinait peu; mais, en revanche, quelle extraordinaire perfection dans
la ligne de Raphal, et quel dommage qu'il et une palette si terne! Il
prfrait David: il lui compara M. Moulin, professeur au lyce, un
incomparable talent: Il a des embus si dlicats!... On voit la toile 
travers la couleur, monsieur! Georges approuvait. Le gentilhomme cita
des vers de l'abb Delille, en regardant la comtesse. Il terminait ses
admirations par un: Il n'y a pas  dire! Il demanda  Desreynes s'il
tait, en calembour, de l'cole intentionniste. Il parla de ses travaux
et de ses tudes; il venait de dcouvrir une singulire concidence: un
voyageur franais, au XVIIIe sicle, introduisit  Bourbon la culture
des arbres  pices: il se nommait Poivre!

Le baron voyait l un exemple de la prdestination de certains hommes.
Puis il conta des anecdotes et fit des mots. Le rire qu'il excitait le
grisa  son tour: il passa une dlicieuse journe. Une inquitude le
tracassait pourtant, et Georges lui parut un rival dangereux. Un instant
qu'il put tre seul auprs de Jeanne, il l'appela: Cruelle! et lui
saisit la main. Elle se dgagea sans colre, vivement. Georges avait vu,
mais la figure de la jeune femme, pourpre d'un rire touff, le rassura;
il voulut nanmoins se venger de l'audace, et replaa le baron sur ses
textes favoris d'loquence. Le causeur devint sublime. Enfin, il
dclara, en manire de compliment, que rien n'tait tel, pour une nature
comme la sienne, qu'une semblable aprs-midi, entre un homme d'esprit et
une jolie femme. Puis il se retira, content de lui, sr de sa double
conqute, et salua du haut de son cheval.

Jeanne tait pleine de joie; elle possdait le Parisien rv autrefois
dans l'hte inconnu: elle aurait voulu que Georges restt toujours
ainsi. Quelles heures! Elles lui semblaient d'autant plus charmantes que
tout n'avait qu'un fond de malice et de mpris. Elle ne regretta pas
d'avoir t aperue quand le baron lui pressait la main: ce n'tait l
qu'un thme de plus  tant d'hilarits, et telle sottise ne saurait
compromettre une femme aux yeux d'un galant homme. Elle imagina pourtant
d'en paratre inquite, et s'excusa, se dfendit, afin d'tre crue un
peu coupable, et d'veiller, s'il tait possible, quelque vague
jalousie.

Le soir venait. Le couple gravit l'un des coteaux voisins; et, dans la
srnit du couchant, Jeanne, dj conquise par sa jeune gat, acheva
presque d'oublier la rancune. A force de prvenances et d'affectueuses
mimiques, elle touchait le point de se leurrer elle-mme, et dj
croyait porter  Georges une vritable sympathie, trouble pour une
semaine par un malentendu. En une heure son hostilit s'effaa comme en
plusieurs jours de patience, et avant que le soleil ft tomb dans la
courbe de l'horizon, elle se reprocha d'avoir conserv trop longtemps
une colre qui la diminuait dans sa propre estime, comme un nouveau
tmoignage de faiblesse.

Le soir tait superbe: le fleuve se droulait en ruban de moire bleue
sur des peluches aux tons chauds, encadres dans la gaze des brumes; une
paix infinie embellissait le monde. Au pied de la colline, le Merizet,
dans le fouillis des frondaisons, faisait un nid rose et dor. Les
passereaux se couchaient en piaillant; et d'en haut, on voyait les
feuilles trembler, comme vivantes.

Georges sentit qu'il aimait cette patrie; il connaissait maintenant les
arbres et les sentes, les rochers et les coteaux, toutes les voix et
tous les cris. Ce coin de terre, o tant d'motions l'avaient secou
pour finir peu  peu dans une adoucissante esprance, ce bois o une
femme avait pleur, cette frache maison o l'attachait un devoir de
vertu, toutes ces choses lui semblaient une intime partie de son
existence et de son coeur.

Jeanne, qui tenait son bras, lui parut vraiment belle, et pour la
premire fois, dans ce calme, en redescendant vers la plaine, une sorte
de naissante union se fit entre ces deux mes, trop semblables pour
l'amour, trop dissemblables pour l'estime.

La nuit roula et s'largit sur les quatre horizons; alors la lune,
presque pleine, brilla, blonde d'abord, puis toute blanche.

Et quand Desreynes fut seul dans sa charnire, les mains jointes sous la
nuque et presque dress sur son lit, il se ressouvint d'avoir vu dj
l'ombre des feuilles tourner sur les rideaux de sa fentre, dans une
nuit semblable, mais combien triste, celle-l!

Il pensa comprendre que son imagination l'avait tout d'abord entran 
un pessimisme excusable, mais quelque peu ridicule; et, revenant 
l'heure prsente, il sourit. Quel changement, en effet! La sympathie
aprs la haine, la confiance aprs les frayeurs! Il avait tourn comme
faisait la lune.

--Femme que je suis!

Sur cette insolence, il s'endormit trs heureux.




II

  Ils n'estoient ny amis l'un de l'autre, ny amis  eulx-mmes.

  MONTAIGNE.


Mme d'Arsemar avait la voix fort belle, et la musique tait  peu prs
sa seule passion sincre. Au piano, devant ces pages taches de points
noirs et coupes de lignes, elle reprenait vraiment son me fminine, et
savourait l'unique jouissance, encore profonde, qui demeurt possible 
cette dsoriente: souvent elle s'enfermait chez elle pour jouer ses
mlodies favorites; elle oubliait et s'abandonnait; c'tait comme une
rgnration: elle en sortait naturelle et meilleure: pour peu de temps.

En cet art seul aussi elle avait avec Pierre une vibration commune:
Rubinstein, Beethoven, Berlioz, Wagner taient leurs auteurs prfrs;
Chopin par-dessus tous. Ils passaient, le soir, de longues heures 
chanter. Desreynes tournait les pages: il avait de longtemps appris ce
rle ncessaire  ses bonnes fortunes, et personne ne savait mieux que
lui cambrer les reins au rebord d'un piano, poser le coude sur la
tablette, et sourire d'approbation. Au fond, il n'avait de la musique
qu'une demi-comprhension, ne le cachait point, et se permettait mme un
peu de ddain pour la mlomanie affecte de notre sicle. Il disait, en
se levant de table:

--N'allons-nous pas verser quelque bon flot de mlodie?

Merizette le battait, indigne de l'irrligion.

--Notre poque a invent ce culte: c'est un plaisir de nvropathes.

Il insistait:

--Que la musique soit le premier des arts sensitifs, je le veux bien,
mais c'est le dernier des arts intellectuels. La double preuve, c'est
qu'il est le mieux compris des femmes.

Et Jeanne le battait encore, pour dfendre son sexe. Elle le poursuivait
 travers le salon, et leurs courses bousculaient les siges.

--Voil comment j'aime le bruit, criait Georges, celui-l ne veut rien
prouver. Fi de vos compositeurs qui font rouler le char du rve sur le
pav des bonnes intentions!...

Jeanne effleurait les touches du bout des doigts, et Pierre, assis 
ct d'elle, posait la main sur son paule.

La musique le plongeait dans des rveries proches de l'extase; Georges
restait debout, et certaines phrases l'enveloppaient de charme.

--Je ne peux pas entendre jusqu'au bout! La musique n'est pour moi qu'un
tremplin sur le songe, la soeur du vin! J'coute, et je crois couter:
je me rveille trs loin; la musique me rendrait pote ou philosophe;
musicien, jamais!

Le pire malheur de Pierre serait la surdit.

--Plutt sourd qu'aveugle, rpliquait Georges. Une cloche se fle, un
poulet piaule, des pincettes tombent: quelle volupt cela donne-t-il? La
joie des yeux est incessante, pour qui sait voir. C'est par une
injustice, que l'art musical accapare ce superbe mot d'harmonie: la
vraie, la grande, la constante harmonie, c'est celle de la lumire; elle
seule assouplit et unit tout.

--Taisez-vous donc et tournez les pages, fit Merizette.

Ces soires musicales se prolongeaient fort tard.

Jeanne avait des lans de passion, de grands cris, des langueurs, des
ivresses, et dans l'motion du chant, une rougeur teignait ses belles
joues; ses yeux brillaient d'un clat noir. Souvent elle les levait sur
Georges, qui, fixe, la regardait; elle lui souriait alors, et baissait
ses paupires avec lenteur. Desreynes en fut parfois remu: Jeanne le
devinait.

--Quel est votre idal de la femme?

--Faible et douce; qu'elle saute et chante comme un oiseau.

Elle vit un compliment dans cette phrase: tel tait pourtant le
contraire de sa nature; mais l'admiration de soi-mme se contente
aisment de tout.

La comtesse parlait  frquentes reprises de sa toilette de bal, mais
n'en voulait pas dtailler le secret: une surprise! Elle avait invent
cela, et le baron en resterait fou.

Le jour de la grande fte approchait.

Une aprs-midi, comme Georges errait dans la bibliothque  chercher
quelque livre, Jeanne entra.

--Voil mes amis, dit-elle, quand vous n'tes pas chez nous.

Elle montrait les rayons o les volumes s'alignaient par milliers.

--Pierre a hrit cela de son oncle, un vieux clibataire, trs grave et
trs lger... Il y a l des choses...

--Des romans?

--Je les vite: ce sont des envahisseurs; les lire, c'est remplacer sa
propre vie par celle des autres, et je me parais encore trop jeune pour
cela... bien que je m'ennuie  mes heures. J'aime mieux l'histoire, les
sciences, ce qui fait rflchir sur soi-mme... Je suis une drle de
femme, n'est-ce pas? D'ailleurs...

Elle s'arrta, puis, d'un geste dcid, prenant Georges par la main,
l'emmena.

--Venez voir!

La salle tait vaste et svre; dans un coin, se dressait un meuble
antique, en chne sculpt.

Jeanne s'appuya sur le bras du jeune homme, et se pencha vers son
oreille.

--L'oncle tait un damn libertin; l, c'est l'enfer!

Georges recula, jouant la terreur; puis, il se rapprocha du meuble avec
prudence et feignit de vouloir en forcer la serrure.

--C'est solide! Mais si vous me juriez le secret...

--Vous savez?

--Je sais o est la clef.

--Vous ne l'avez jamais prise?

--Peut-tre...

--Vous tes une curieuse, et les nobles dames ne doivent...

--Les nobles dames! Tout pour vous, n'est-ce pas? Et vous vous tonnez
qu'on se rvolte un peu?

Son attitude contrastait avec ses paroles, car elle baissait le front.
Les femmes ont-elles jamais un air plus chaste qu' l'heure o elles
renoncent la chastet? Ses grands cils faisaient une ombre sur le bord
de ses joues qui venaient de rosir, et ses paupires paraissaient plus
blanches. Elle ressemblait  une vierge qu'on trouble, et plus
troublante par cela mme, elle attendait.

--Mais enfin, qu'avez-vous l dedans?

--Oh, je n'ai pas compris toujours...

--Des gravures aussi?

--Il y en a dont on croit qu'elles vous rvolteraient. On nous laisse
bien ignorantes, nous autres, mme quand nous sommes maries...

Certaines femmes vertueuses ont, pour parler de la volupt, des termes
rpugns et presque rpugnants, qui prouvent que le mariage ne leur a
rvl que les dgots: Jeanne n'tait point de celles-l, bien que sa
curiosit anxieuse en ft encore  lui promettre la fin d'un rve
commenc...

Elle s'exprimait languissamment.

Georges cherchait la cause d'une si trange confidence. En d'autres
temps, il l'et prise pour une invitation  tout oser: il la conut un
instant, cette ide d'une provocation galante, mais il la repoussa,
honteux de l'avoir eue.

--Vous ne direz rien  Pierre, n'est-ce pas?

--Si vous me promettez de ne plus...

--Promettre, non!

--Je ferai cacher la clef si bien...

--J'en ai l'empreinte!

--J'emporterai les...

--J'ai tout lu!

Elle clata de rire.

--Soyez gentil. Voudriez-vous trahir ma confiance? Je m'ennuie quand je
suis seule. Laissez-moi mes livres.

--Pourquoi choisir ceux-l?

Elle pencha la tte et dit: Cela dpend des jours.

Elle le caressait de la main, avec des mines d'enfant.

--Je suis une fille d've, je voudrais savoir. Ai-je donc si mal agi?
D'autres le feraient et n'en causeraient pas.

Elle ajoutait encore:

--Je me suis dj tant confesse  vous, ami! Vous savez des misres que
tout le monde ignore. Et puis, le plus grand charme des secrets, c'est
de les dire.

Au fond, Jeanne redoutait peu la trahison de Georges, mais elle feignait
d'y croire. Elle n'ignorait pas combien le jeune homme hsiterait 
instruire Arsemar d'une telle curiosit, et au lieu de crainte, elle ne
trouvait l que le plaisir d'un hypothtique pril, et la joie d'avoir
introduit dans leur liaison un sujet nouveau de complicit. Elle avait,
d'ailleurs, parl sans prmditation, dans l'entranement d'une
invention subite, par bravade, mais elle se loua de cette forfanterie
comme d'une combinaison machiavlique. Elle ne rflchit pas qu'une
semblable rvlation pouvait secouer Desreynes dans sa quitude, et
arrter une conqute qu'elle jugeait si bien commence.

Georges garda de cet aveu une contrainte douloureuse; il sentait un
obscur danger; mais il redoutait de revenir aux soucis dj anciens, 
la mfiance des premiers jours, et de renoncer au calme dans lequel il
s'abandonnait. Il prouva la lassitude d'un homme qui,  la nuit
tombante, s'aperoit qu'il s'est tromp de route et se dsole de
rebrousser sur tous ses pas. Il avait fait avec amour cette route
progressive dans la paix, et l'ide de la quitter le rendait lche. La
confidence de Jeanne l'occupa jusqu'au soir, et jusqu'au soir il fit
effort pour l'oublier. Expriment par ses premires terreurs si vaines
et si folles, il jugea que le mal, en somme, n'tait pas grand, et que
cette femme avait pu sans crime cder  une tentation bien explicable,
et qu'il fallait tenir compte de toutes les excuses, pour se faire une
raison...

Il demanda  Pierre la clef du meuble en chne, et, afin d'en visiter le
contenu, s'enferma dans la bibliothque.

Une centaine de livres taient l, de toutes sortes.

Il rencontra les bouffonneries de Scarron  ct des pomes galants de
la rgence: de fines pigrammes  ct des lourdes gravelures de la
Rvolution; Baudelaire coudoyait les marquis de Sade et d'Argens, et la
Fontaine s'appuyait  Musset; Mirabeau entre Glatigny et Monnier; Balzac
entre Diderot et l'Artin; Restif de la Bretonne auprs du Meursius;
l'infini culte de Priape, ancien, moderne, de tous les temps, le Muse
secret de Naples et tout le Parnasse satirique, puis un dbordement de
modernits bruxelloises.

Les cartons contenaient des reproductions de Boucher, Watteau, Coypel,
Rubens, Kaulbach, Le Poittevin, Courbet, vingt autres, et de
fantastiques albums japonais, et une collection des merveilleuses
eaux-fortes de Rops.

Desreynes, en tournant les feuilles, se rappela qu'une femme les avait
tenues et s'tait attarde dans leur contemplation: ce souvenir le
troubla pendant quelques minutes, et le ravit: mais soudain il en rougit
comme s'il et avou tout haut quelque infamie.

Alors, il entendit dans le couloir un pas lger qui approchait, et le
bouton de la porte tourna: en vain; il tourna une seconde fois, avec
plus de force.

--Cachottier, dit la voix.

Puis, les pas lgers s'loignrent dans le corridor, et se perdirent.

Georges conserva la clef du meuble, et Jeanne l'en railla.

Il s'excusait: Ne croyez pas que j'agisse de la sorte pour le malin
plaisir de vous taquiner; certaines choses ne sont pas faites pour les
femmes; ce qui est sans danger pour nous devient prilleux pour des
imaginations trop sensibles.

Puis, il moralisa:  quoi bon connatre le mal? La sensualit n'est que
la consolation de ceux qui n'ont pas d'amour, et le vide qu'elle laisse
est plus terrible que celui qu'elle a voulu combler.

Merizette coutait avec une bienveillance docile, un peu narquoise; elle
lui demandait s'il avait toujours pens ainsi.

Ces conversations la chatouillaient par leur ct scabreux; elle
s'enchantait aussi de cette aventure, parce que Georges y avait donn un
encourageant tmoignage de sa faiblesse. Il n'avait rien dit, rien fait;
il pactisait donc avec sa conscience, et se tenait pour satisfait par
une demi-mesure de prudence. Jeanne, avec son flair fminin, plus
qu'avec sa logique, avait dj devin en lui une nature passive malgr
l'orgueil, et soumise aux influences autant que rvolte aux ordres; ce
dernier vnement la confirma dans son apprciation et acheva en mme
temps d'effacer toute trace de vieille rancune.

Elle estima d'ailleurs qu'il y avait dans la conduite de Georges une
preuve de sympathie pour elle, et se persuada qu'il aurait agi avec
moins d'indulgence, aux premiers temps de son sjour. Elle sentait bien
qu'il la voyait plus aimable et plus jolie, inconsciemment obsd par la
sduction d'un compagnonnage de chaque heure, envelopp d'un charme
inluctable, pntr. Elle le sentait.

Les femmes, qui ne rgnent que par l'amour, se rjouissent de tout ce
qui leur apporte une preuve de cette puissance phmre, et n'aiment
rien tant que de bouleverser par elle l'ordre rgulier des choses: aussi
sauront-elles gr  un sot qui, par amour, gagnerait de l'esprit, et 
un homme de mrite qui paratrait sot.

Georges s'amollissait au milieu de ses propres sermons; et Jeanne, pour
l'affadir davantage, le ramenait  ses prches, sachant qu'il n'tait
pas de ceux qui s'exaltent dans la constance d'une pense; elle le
voyait descendre et lutter de raison pour composer ce que le sentiment
seul aurait d lui dicter.

Elle le nommait dvotement: Mon pre. Elle lui demanda en riant si la
mmoire de ses matresses ne le poursuivait pas, et comment il pouvait
s'assouplir  ses rcentes vertus d'anachorte.

--N'allez pas au moins faire la cour  ma femme de chambre: elle est
mignonne.

Georges revint  la bibliothque et s'y enferma; Merizette l'en
plaisantait: aisment, car elle ressentit une sorte de sincre
rpugnance pour cette curiosit presque honteuse, mais sans imaginer
qu'elle dt se mpriser du mme coup.

Et, jour par jour, Georges sembla devenir triste.

Il prouvait une langueur indfinie, qu'il attribua  la dernire
rvlation de Jeanne, et se reprocha d'attacher tant d'importance  cet
enfantillage. Les journes lui paraissaient sans terme. Un besoin de
changement l'appelait-il dj? Il examinait les arbres d'un air ennuy;
lorsque Jeanne tait  son bras, il l'oubliait ou la regardait trop.
Pourquoi donc? Il tomba dans de longs silences, qui n'taient remplis
d'aucune pense intrieure; il rpondait par des monosyllabes tonns.
En vain, la jeune femme dveloppait mille grces: il semblait ne lui
donner qu'avec effort un sourire complaisant et distrait. Ces
prostrations le prenaient mme parfois en compagnie de Pierre. Il crut
qu'une dcadence intellectuelle commenait pour lui.

--Ah, je suis bien fini!

Il se dclara que cette vie nouvelle lui avait un instant rendu quelque
sant, mais qu'il ne se trompait gure, lorsqu'en quittant Paris il
disait trop tard  la gurison.

--Qu'est-ce que tu as donc, mon pauvre Georges? demandait Arsemar.

--Rien.

Jeanne prit compassion de cet tat; elle voulut occuper leur hte et le
distraire de lui-mme. Oui, compassion, vraiment: c'tait une revanche.

Elle se mit, avec Desreynes,  prparer les salles pour le soir de la
fte. Elle le chargeait, le pressait, le forait  courir: la maison
tout entire roula dans un chaos; Jeanne dcouvrit des nids de
poussire, et s'irrita contre ses gens; les domestiques affairs
passaient en grande hte; les salons, grandis par leur nudit, peupls
de siges en droit ordre, se faisaient plus sonores, et dans l'embrasure
des fentres une flore verdoyante montait.

La serre fut pare.

Jeanne s'en rserva la dcoration; Georges suivait la jeune femme, un
peu amus par tant de trouble; mme, quelques gats le secourent dans
sa torpeur.

Merizette voltigeait autour de lui, dans son peignoir clair.

Elle affectionnait ce costume presque antique, simple et beau dans ses
longues lignes qui s'assouplissent aux rondeurs du corps, si chaste et
si troublant tout ensemble, o la femme se perd et se modle tour 
tour, qui la rend invisible parfois, et parfois la rvle plus que nue
en la dessinant de caresses.

Jeanne, souple, vive, la taille fire et sans corset, les cheveux un peu
dpeigns, sautait sur la pointe de ses fins souliers, avec des
lgrets de pinson, et ses manches assez larges s'envolaient comme des
ailes.

Georges se plaisait  la voir, et s'y attardait: il admira la plastique
rgularit de ses formes, et, pour la premire fois peut-tre, puisa
dans cette contemplation une captivante jouissance d'artiste. Rien de
plus, pensait-il, et pourtant il faillit se reprocher cette attention
physique: l'pouse de Pierre ne devait-elle pas demeurer dans une brume
de sanctuaire, dans une demi-abstraction religieuse? Par un contraste de
sa propre nature et de sa vie, il l'avait rve impondrable, faite
d'ther ou de fume, comme la conception d'un dieu; il l'aurait voulue
au-dessus de l'attaque et du soupon.

Il s'tonna presque de lui reconnatre tout d'un coup, et d'une faon si
prcise, une grce si sduisante de femme. Jeanne se multipliait autour
de lui; elle tait partout, courait, revenait sur ses pas; il la voyait
au sommet d'une chelle, puis  terre; en passant, elle lui fouettait
les jambes, de sa jupe; il se retournait, et l'apercevait juche sur
quelque haut gradin, et comme suspendue dans les branches. Cette
vitalit le rajeunissait. Il s'offrait,  regarder Jeanne, le plaisir
des vieillards qui contemplent les enfants; avec un charme de plus.

--Mais venez donc m'aider, paresseux! Je ne suis pas solide!

Debout sur une chaise en bois dont les pieds mal quilibrs
s'enfonaient dans le sable, la chtelaine, les bras levs, accrochait
une lanterne chinoise dans les rameaux d'un oranger. Desreynes
s'approcha et contint le dossier du sige. Les pans de la robe
effleuraient son visage; une tide odeur d'iris nageait dans les plis de
l'toffe, et contre son paule, Georges sentait un contact de chair.
Merizette, du bout de la main gauche, s'appuyait sur la tte du jeune
homme: elle se haussait: chaque mouvement les dsquilibrait tous deux
et les froissait l'un contre l'autre. La besogne tait longue,
parat-il; Georges regardait le sol.

--C'est loin, soutenez-moi!

Il tendit le bras pour l'aider, mais la chaise fit bascule: Jeanne
poussa un cri, tomba  la renverse, plie en deux; vivement, il la
saisit: elle tait sur son paule, les reins cambrs contre son cou;
mais avant qu'il pt la dposer  terre, elle s'tait dj redresse,
d'un bond, arrachait de sa hanche, avec un geste de colre, la main qui
l'avait prise, dardait une menace dans les yeux de Desreynes, et, rouge,
s'enfuyait.




III

  Tous les hommes se hassent naturellement.

  PASCAL.


Georges resta stupfait; les ongles de la jeune femme avaient dchir sa
main; il tait sr de n'avoir rien fait qui la dt rvolter, et ne
s'expliquait pas qu'une simple maladresse l'indignt aussi fort.

Il pensa l'avoir serre trop troitement, et attribua  la pudeur cette
colre soudaine et cette fuite.

Jusqu'au soir, Jeanne l'vita; mais aprs la veille elle s'approcha de
lui:

--Pardon, dit-elle  voix basse.

Il comprenait mal; pourtant, il demeura satisfait de reconnatre en elle
une chastet si scrupuleuse, et dont il ne la croyait point capable.
Mais, ce mot de pardon?--Elle a senti combien sa crainte tait dplace,
offensante mme, et s'en excuse.

Au lendemain, Jeanne rougit en le voyant, et reprit son allure
ordinaire.

C'tait le jour du bal; les deux amis laissrent la petite comtesse aux
soucis de toilette, et sortirent.

--Tu ne sais pas, dit Pierre... mais tu me promettras le secret? Je
prpare sournoisement notre retour  Paris; je laisse  Berthaud la
direction des affaires: c'est un garon srieux et entendu... Elle va
tre si heureuse! Ne lui raconte rien; je suis goste, moi, et je veux
me rserver la joie de porter les bonnes nouvelles.

Les premiers lilas fleurissaient; Pierre et Georges marchrent
longtemps.

Ils s'arrtrent au bord des brandes, parmi l'avalanche des roches qui
se poussent vers le fleuve, sinueux et fou dans cet endroit. Tous deux
aimaient ce coin sauvage, noir, peupl de ronces et de gents, et
qu'assourdit la rauque brusquerie des eaux.

--Voil que je prfre  notre bal, mon Georges.

tendus sur un pan de mousses, ils se perdaient en de vagues causeries
sans suite, regardant tour  tour le ciel bleu et la rivire blanche.
Subitement, Pierre se dressa, sauta sur Georges, le saisit aux paules,
l'enleva de terre et plaqua sur le sol un violent coup de talon:  la
place o Desreynes s'tait couch, une vipre, les reins crass, les
dents accroches  la gutre de Pierre, se tordait. Arsemar prit la bte
par la queue et lui brisa la tte sur un roc.

--Elle glissait sous ta nuque!

--C'est donc a qui me chatouillait?

Un dernier frisson vibrait dans ce corps mince et luisant, que Georges
toucha d'un doigt rpugn.

--Si nous rentrions, fit Pierre: on a peut-tre besoin de nous, l-bas?

Desreynes prit la main de son ami et la serra.

--Que tu es enfant, Georgeot! Est-ce que tu n'en aurais pas fait autant?

Il ajouta encore mu:

--Ce n'est pas bien dangereux, mais j'ai eu peur pour toi... Allons, en
route!

Ils arrivrent.

--Vous avez failli danser sur mon cadavre, belle dame!

Georges raconta l'aventure: Jeanne coutait avec un frmissement de peur
et de dgot.

--T'es-tu lav les mains, au moins?

Elle sauta au cou de son mari, puis de Georges, et les baisa tous deux.

Le dner fut court et rieur. L'incident avait rveill Desreynes, qui se
montra tout heureux de vivre.

Il avait inconsciemment cette joie que l'existence rend  ceux qu'elle
lassait, ds qu'ils ont manqu de la perdre. On se spara. Merizette se
faisait belle, et les deux amis, en habit noir, se retrouvrent
ensemble.

Trois invits taient venus dj, et se promenaient dans les jardins, en
attendant.

--Qu'ils attendent!

--Qu'ils se promnent!

Droits et corrects dans leur costume de bal, Georges et Pierre
s'admiraient l'un l'autre.

--Comme il y a longtemps qu'on n'a march ainsi, bras dessus, bras
dessous, tous les deux, avec le claque et les gants blancs! Nous allions
chez les autres, on vient chez nous, maintenant!

--C'est drle! Les mmes souvenirs nous montrent que nous vieillissons,
et  la fois nous rajeunissent...

Des serviteurs allumaient les flambeaux: dans le parc, des taches de
clarts multicolores s'panouissaient entre les frondaisons plus vertes:
de-ci, de-l, il en naissait; plus loin de nouvelles naissaient encore.
Lentement, ce fut comme un cercle de feux pars qui cernaient le
chteau. Au large, dans cette demi-lueur, on entendait des appels. Deux
torchres brlaient sur le perron. Il y avait des toiles plein le ciel,
et des parfums plein l'atmosphre. Dans la maison, autour des salles,
les feuilles des arbres exotiques brillaient d'un clat de mtal,
semblables  des plantes fausses. Une tente grise et rose menait du
salon  la serre, o un jet d'eau chantait dans l'air attidi.

--Me voil!

Jeanne parut, debout sur le seuil.

Elle tait entirement vtue de noir: une cuirasse de satin, basse et
sans paulettes, ronde comme un corset, l'emprisonnait des hanches
jusqu'aux seins, et tout le haut du torse restait nu; sur les paules
toutes blanches s'arrondissait une imperceptible chanette d'argent mat,
orne au centre d'un diamant: la jupe, sans trane, tait drape de
dentelle. Les pieds, qu'on entrevoyait sous la maille des soies,
s'habillaient  peine d'un fin soulier, et les gants noirs, aux
manchettes de dentelle, montaient jusqu' la naissance des bras. Elle
avait aux oreilles deux clous de diamant, qui scintillaient au-dessous
des cheveux sombres et plaqus; et marmorenne ainsi, d'un bloc pos sur
son socle d'bne, elle ressemblait  un buste vivant de Paros.

Les deux hommes furent blouis: elle tait superbe et dsirable, dcente
aussi, malgr l'audace de ses paules dvtues.

Elle souriait et se tourna.

A sa nuque ondulaient des frisons lgers; sur son dos, souple et charnu,
le corsage s'vasait. Elle resta sans bouger, le visage de profil, se
dtachant en clart sur la pnombre d'une fentre. Oui, vraiment belle,
elle l'tait!

Georges, fascin, s'approcha. Elle inclina la tte. Ses vtements
paraissaient dresss autour d'elle; il semblait qu'en la saisissant au
col, comme on empoigne un glaive, on l'et dgaine toute nue!

Pierre un peu jaloux des hommes qui la verraient ainsi, voulait parler,
quand un domestique cria des noms: avec force rvrences, les trois
promeneurs du parc arrivrent en file indienne, inquiets sur le parquet
glissant: ils s'assirent, les genoux tendus, en cachant leurs pieds sous
les fauteuils.

--Mais trs bien, je vous remercie, disaient-ils. Et l'on parla de la
saison.

Puis, des roulements de voitures, des grelots, des coups de fouet, des
cris; des pas couraient devant le perron, des roues grinaient sur le
sable. En un quart d'heure le salon s'emplit. D'Arsemar prsentait les
hommes  son ami; Jeanne s'empressait  toutes les dames, qui
s'avanaient rigidement, avec des gestes prpars pour tre naturels.
L'arc-en-ciel des robes se dploya sur les fauteuils, au bruit des soies
froisses.

Les invites regardaient la comtesse de ct, avec un oeil arrondi;
quelques cavaliers chuchotaient un juron admiratif, vers l'oreille d'un
intime.

La noblesse arriva plus tard; les noms sonnaient;  chacun d'eux, on
voyait toutes les ttes de femmes converger d'ensemble sur la porte,
avec l'exactitude d'une manoeuvre militaire; on causait  voix basse.
Georges, debout prs du piano, tait magnifique. Les mres contemplaient
comme les filles.

--C'est un Parisien.

--Il est trs riche.

--Il est trs bien.

--C'est un artiste.

--Oh!

Mais l'htesse rappelait tous les yeux,

--Peut-on?

--Un mari peut-il?

--Oh!

De petits sifflements satiriques susurraient sur les bouches. Une
froideur rgnait encore. Mais l'atmosphre s'chauffa; la sous-prfte
parut; les dialogues s'animaient.

Sous les fentres du salon, des accords se modulrent et tout un
orchestre chanta: les dames immobiles avaient de tendres airs pensifs;
les demoiselles arrangeaient d'un coup de main les plis de leurs jupes;
les messieurs, raides contre les chambranles, s'tudiaient  couter. Un
petit mouvement de tte signalait parfois les plus apparents
connaisseurs; il entranait aussitt beaucoup d'autres mouvements de
ttes. L'orchestre s'enleva, dans une brusque colre de cuivres, et tout
le monde se redressa en souriant de plaisir.

--Quelle jolie installation!

Les dialogues reprirent discrtement; mais la comtesse ayant parl tout
haut, chacun parla.

Jeanne traversa le salon, seule, sous l'clat des lustres;  sa droite
et  sa gauche les faces tournaient comme dans un sillage. Maintenant,
l'orchestre soutenait les conversations, et quand il se tut, on fut gn
pour parler encore.

Les hommes s'approchrent des fauteuils comme des automates de
salutations.

--Madame!

--Monsieur!

Le baron de Valtors se multipliait auprs des plus jeunes; bon nombre en
taient flattes.

--Ne chanterez-vous pas quelque chose?

--Vous nous direz des vers! Le baron dit si bien, madame!

--Je sais, madame!

--Oh, monsieur de Valtors, je disais tout  l'heure  madame... et vous
me comprendrez, vous qui tes pote: n'est-ce pas qu'avec une pendule et
des fleurs une chambre n'est jamais dserte?

M. Moulin exposait  Georges ses thories sur la peinture.

--... A moins que le bitume n'ait pas dit son dernier mot...

Toutes les phrases faisaient tous les sourires.

--Vous n'avez pas amen votre demoiselle?

--Elle est si jeune!

--Et si jolie!

Un pre qui appelait sa fille cria: Jeanne! Pierre se retourna
brusquement.

--C'est plus fort que moi, dit-il  Georges: il me semble que nulle
femme ne peut porter son nom...

Desreynes fut prsent  la sous-prfte, Parisienne blonde, qui riait.
Il s'amusa de son humour.

La fille du percepteur vocalisa une romance d'amour; l'orchestre lana
un galop qui fit frmir les robes claires.

Le baron avait prpar quelque chose, et sut avec tant de grce se
trahir, qu'il fallut le prier de prendre la parole. Mais il se rcusait,
indigne; de nobles personnes insistrent; il allait cder, puisqu'on l'y
obligeait, quand la musique d'un quadrille prcipita les danseurs au
travers de la salle; les jeunes filles se levaient en posant leur
ventail, et le baron s'assit au bord d'une douairire.

Desreynes avait engag la sous-prfte, et la comtesse fut leur
vis--vis. Puis ce furent des polkas et des valses; les robes
s'envolaient dans des tourbillons de lumire. Jeanne, en rencontrant
Georges, lui souriait: ses lvres taient fort rouges sur ses dents
blanches.

La premire heure s'coula; Pierre ne dansait point; Desreynes, au
milieu de ces visages inconnus, se sentait dans sa propre maison et
recevait les gens comme ses htes, Merizette l'en remercia.

--Vous ne m'invitez pas, ami?

Il avait peur un peu; et lorsque, dans une valse, il l'eut entre ses
bras, il crut concevoir qu'il faisait l quelque chose de mal. Elle se
serrait contre lui. L'toile de diamant tincelait sur son paule: sa
chair avait des tons chauds et des courbes douces qu'il voyait se perdre
et se rejoindre; de son corps montait l'odeur d'aucune autre femme; ses
yeux ardaient, et quand elle les levait vers lui, il se sentait trop
proche d'elle. Le rythme se prcipita. Jeanne, presse plus fort contre
son cavalier, l'entrana dans une cadence exalte. Elle avait ferm les
yeux. Accroche  lui, elle le forait  tourner; ils pivotaient
vertigineusement, les genoux aux genoux. Il sentait  travers son
plastron la chaleur et le battement d'une poitrine de femme; il
treignit sa danseuse et tourna plus vite; mais soudain: Assez!
dit-il. Ils s'arrtrent.

Les couples s'taient lasss depuis longtemps, et, rangs autour du
salon vide, contemplaient froidement, comme des bancs d'inquisiteurs.

Georges, d'un coup d'oeil circulaire, vit ces figures impassibles. Il
dressa le front, dans une hautaine impertinence, et tendit  la comtesse
un bras qu'elle prit en riant.

La foule, muette, changeait des coups d'oeil; les plus politiques
inventaient une banalit pour en sourire.

Il reconduisit Jeanne  son fauteuil: il avait un remords et se promit
de ne plus valser avec elle.

--Peut-on?

--Oh!

Il invita des jeunes filles; toutes avaient ordre de le refuser.

Des couples se dirigeaient vers la serre, o un buffet tait dress.

--Avez-vous soif, mademoiselle?

--Quelle dlicieuse installation!

--Il est  quoi, le sirop?

--La production est un des lments primordiaux du bien-tre social,
monsieur.

Desreynes se rapprocha de la sous-prfte et s'offrit en chevalier
servant; ils avaient, dans leurs souvenirs, rencontr des noms d'amis
communs; elle possdait un esprit vif et enjou.

--Vous tes un remarquable valseur, mon cher compatriote.

De trs prs, il murmura une rponse, et elle se voila derrire son
ventail.

--Pourquoi donc, alors?

--Pour que vous me les accordiez toutes.

--Y pensez-vous? Que dirait la comtesse? Et son mari? Je tiens  mes
yeux!

--On dirait que je vous aime.

--Dj? Et pour la vie?

--Je le jure sur votre honneur.

--Je suis bien tranquille! Les hommes disent toujours, les femmes
jamais, et cela signifie une fois ou deux.

Dans une salle, des gravits jouaient au whist.

Georges quittait peu la Parisienne. Le substitut Perrenet les aborda; il
arrondit quelques phrases avec autorit.

--Mon frre l'a connu  l'cole de droit, dit tout bas la sous-prfte.
Un jour,  la suite d'une altercation, un camarade gifla M. Perrenet; il
recula avec dignit et dit: Ah, point de menaces, n'est-ce pas?

Le jeune magistrat les suivit au buffet: ils rencontrrent la comtesse
au bras de Valtors.

--Vous faites des conqutes, Georges?

D'Arsemar survint.

--Eh bien, monsieur le comte, avez-vous quelque bonne nouvelle de votre
protg?

--Quel protg, monsieur le substitut?

--Barraton! L'oubliez-vous? Avouez que vous m'en avez voulu; je ne vous
en veux pas.

--Je vous garde toujours rancune et je ne vous pardonnerai que si je
russis.

--Russissez, je vous le souhaite, ayant russi moi-mme, et votre
victoire ne donnera que plus de prix  la mienne.

--Qu'est-ce donc? demanda Georges.

--Un rien, reprit le substitut. Figurez-vous, monsieur, qu'un certain
Barraton fut souponn d'un vol commis dans les ateliers de monsieur le
comte; les preuves n'taient rien moins que concluantes; mais comme
j'avais eu, rcemment, le malheur de laisser acquitter, coup sur coup,
deux prvenus (ce que n'aime pas M. l'avocat gnral), je fis tous mes
efforts pour gagner cette cause. Comprenez; mon avancement se jouait.
J'eus quelque mal, en vrit, et quelque mrite  obtenir la
condamnation. Monsieur le comte assistait aux dbats, et lorsqu'il me
vit, au parquet, flicit par mes collgues du succs de mon
rquisitoire, lorsqu'il m'entendit avouer mes incertitudes sur la
culpabilit et ma satisfaction sur l'issue finale, il me fit l'honneur
d'entrer dans une grande colre... oh! ne niez pas...

--Je ne le nie point, monsieur, et mme...

--Que voulez-vous? C'est le mtier! Chacun le sien. Ne sommes-nous pas
l'avocat de la socit? C'est affaire entre nous et l'avocat du prvenu.
Gagne qui peut! L'un joue sa clientle et l'autre son avancement, chacun
son avenir.

--Sur la vie des hommes, n'est-ce pas?

--Quelquefois seulement... Je disais donc que monsieur le comte entra
dans une grande colre et qu'il prit aussitt un mal norme pour mener
cette affaire en appel. Voulez-vous mon avis? Je crois que le Barraton
sera acquitt devant la cour. Mais qu'est-ce que cela prouve?

--Cela prouve, monsieur, que la justice est la mort de l'quit, comme
l'quit est la condamnation de la justice, et que l'une ne peut vivre,
sinon en l'absence de l'autre.

--Ah, permettez...

On faisait cercle.

--Je crois comme mon ami, poursuivit Desreynes, que la justice est un
mal, un mal utile; je m'en sers, mais je ne le respecte pas.

--Distinguons! Je ne suis pas assis. Le parquet...

--Asseyez-vous sur le parquet.

--Trs joli, monsieur de Valtors!

--Ce baron, il est tout or et azur!

--Les hommes n'ont pas de droits naturels sur les hommes.

--Excusez! La socit, dont la base repose sur des conventions acceptes
et tendant au bien-tre commun, peut crer des lois.

--Mais non des droits, s'cria Pierre. Juger, punir, que ce soit une
ncessit, j'y consens avec tristesse; mais ce n'est pas un droit, en
morale pure. Cela est lgal, mais non point lgitime.

Plusieurs s'ennuyaient: on entendait les mesures d'un quadrille.

--Ces gens de la capitale ont des ides bien subversives et nuisibles au
bon ordre.

--Pourquoi viennent-ils chez nous? Les derniers venus font les
cimetires bossus.

--Je crois que le comte se prpare une candidature aux lections
prochaines.

--Il n'aura pas ma voix.

--Ni la mienne: c'est un charmant homme, au fond.

--L'ami est bien dplaisant.

--Demandez  la comtesse.

--La sous-prfte ne pense pas ainsi.

--Chacun aime les ttes qui lui plaisent.

--Voyez comme Mme d'Arsemar les regarde!

--On la dirait jalouse.

--Quelle toilette! Si ma femme...

Jeanne accosta Desreynes:

--Prenez garde de ngliger votre Juliette,  Romo.

Elle fit deux pas, et, revenant:

--Je vous prviens qu'elle est dj marie sous le rgime de la
communaut.

Elle reprit le bras du baron. Il dclama:

--Comme vous me quittez pour lui,  perfide! Vous ne voulez donc pas
m'aimer?

--Ne le demandez plus, je me le demanderai peut-tre.

--Je voudrais baiser vos paules.

--Vous leur faites trop d'honneur.

--Cruelle!

--Nous avons manqu le lancier.

Jeanne prouvait un dpit de toujours rencontrer Desreynes au bras de la
mme rivale.

--Soyez gentil avec elle, souffla Merizette; elle vient d'avoir des
chagrins et se console de l'amant avec l'amoureux.

Le baron, dans un intermde, rcita quelques vers d'une posie
sentimentale: il secouait sa calvitie.

--Heureux jeune homme, soupira Georges: moi, j'ai tant aim que j'en ai
perdu l'habitude.

--Pauvre vieillard! soupira la sous-prfte. N'tes-vous plus assez
faible pour aimer?

--Ni assez fort pour tre aim.

--Vous n'en semblez qu' peine triste.

--Il faut tre philosophe: j'ai tant d'orgueil que, lorsqu'une chose me
manque, je m'en flicite. D'ailleurs, tout veut un terme: vos pareilles
m'auraient rendu stupide, ou du moins aussi bte, si vous approuvez la
comparaison, qu'une femme intelligente.

Les dames du beau monde se plaisent volontiers et se prennent parfois
aux insolences qui sont doucement prononces, tout au contraire des
courtisanes, qui rclament d'abord la dfrence et ne se grisent que de
respect,  dfaut d'or.

La Parisienne ne rpondit que: Vraiment?

--Bien vrai! Je me suis fait bte pour elles, car il faut rire comme
elles, parler comme elles, penser comme elles, et tant est grand leur
petit gosme vaniteux, qu'elles ne sont sduites que par leur propre
image, et ce qu'elles aiment en nous, c'est encore elles.

--Vous avez une faon de faire votre cour!

--Un mari en serait rassur.

--Oh, le ntre est bien couch, et bien bord.

Le premier magistrat de l'arrondissement s'tait en effet retir de
bonne heure; la prsidente ramnerait madame.

M. Perrenet s'approcha.

--Vous avez beaucoup voyag en Orient, monsieur?

Desreynes parla de l'amour et des femmes.

--En sorte, formula le substitut, que l'Occident procde par slection,
et l'Orient par gnralisation; nous cherchons en amour une
personnalit; ils n'ont souci que de l'animalit.

--Exactement, monsieur.

Les siges voisins coutaient: une dame avait cart sa fille; des
hommes se tenaient presque droits.

--Comment donc alors, demanda le receveur des domaines, expliquez-vous
la jalousie bien connue de ces peuples?

--Ce n'est, monsieur, qu'un exclusivisme de propritaire, et non une
jalousie d'amant; quelque chose comme une horreur des hypothques.

--Le proverbe dit pourtant...

--A tout proverbe, on en trouve un autre qui le dment...

--La sagesse des nations...

--La sottise humaine signe volontiers Sagesse des Nations: c'est tout
gal, d'ailleurs.

Les regards avaient une froideur de complot. Un banquier s'carta et
dit:

--Ces gens de Paris sont d'une impertinence! Ils croient tout savoir.

--C'est un peintre. M. Moulin l'a fait causer, et dit qu'il n'a pas de
talent...

--Oh, lui-mme... Mais, enfin, il s'y connat. Comment se nomme
celui-l?

--Dlaine.

--J'ai vu de ses oeuvres, il fait bien. M. Moulin en parle avec
jalousie: _Genus irritabile_! Car, entre nous, M. Moulin...

--Dame, il ne faut pas se le dissimuler, n'est pas Raphal qui veut.

--Bien entendu. On nat avec cela.

Les groupes circulaient plus librement; quelque chose comme de la gaiet
se dgageait.

--Ma chre, il a fait une dclaration  la sous-prfte! La premire
fois qu'il la voit! Faut-il qu'une femme...

--En voil une qui pose pour la grande dame et qui a plus de fermes que
de chteaux!

Georges dansait perdument. Jeanne trouva inconvenante une telle
assiduit; la Parisienne tait ravie. Elle disait:

--Voyez donc, mon chevalier, les doux yeux que le baron fait  votre
comtesse!

--Ce gentilhomme m'merveille par la sincrit de sa btise, et je ne le
comprends pas! Il est bien sot, mais pas assez pour l'ignorer, car il
l'est tellement qu'il faudrait l'tre bien plus encore pour ne pas s'en
apercevoir.

--Vous tes jaloux!

Les heures passaient.

Tout  coup, sur un air de galop, de petites tables toutes dresses
envahirent le salon, et le souper s'organisa: des familles  peu prs
sympathiques s'attablaient ensemble. Desreynes se plaa prs de sa
nouvelle amie. Il se penchait parfois vers son paule, murmurant une
malice ou une galanterie; la jeune dame minaudait; il demanda
l'autorisation de lui rendre visite.

--Certes, j'y compte bien!

Jeanne les examinait de loin. Elle rpondit schement  une parole de
Desreynes. Il ne s'en tonna point, et attribua cette bouderie  une
vanit de jolie femme. Lui-mme estimait, d'ailleurs, qu'elle et pu
montrer plus de rserve au baron de Valtors. Il le lui fit remarquer,
pour le monde. Elle se redressa, pique d'abord; mais une seconde
pense la rendit souriante.

--Bien, dit-elle simplement.

Le cotillon droula ses folies; le champagne avait gay toutes les
ttes.

La comtesse,  chaque figure, ne choisissait plus que Desreynes:  lui
seul le miroir et le coussin; pour lui seul le flambeau s'abaissait; 
lui ses fleurs et ses rubans: toujours lui; toutes ses valses furent 
lui. On jasait.

--Soyez prudent, lui dit la sous-prfte en balanant son ventail de
nacre et de malines: vous dansez trop aprs souper, beaucoup de gnraux
sont morts comme cela.

Georges sentait l'imprudence d'un tel jeu, et bien que l'opinion de tous
ces gens l'intresst comme une mouche qui vole, il tait importun par
l'honneur de son ami. Il en parla discrtement  Merizette.

--Encore! Quand les hommes invitaient, vous m'avez dlaisse: je me
rattrape.

Autour du salon, on se rjouissait du scandale plus encore que du
plaisir mme, et l'excellence du souper avait rendu des forces contre
les matres du logis. Que de choses  dire demain! La comtesse tait peu
aime, et d'Arsemar, nouvel Aristide dans l'ostracisme de canton, avait
amass, par la grandeur mme de son caractre, d'humbles et glapissantes
rancunes. Rien  reprocher  un tel homme, et venu de loin! Il aurait
donc enfin son lot! Et tout en riant dans sa fte, on se pmait  la
promesse de l'en punir.

On puisa les suprmes fantaisies du cotillon; Valtors usait son gnie 
se rappeler du nouveau.

Dans le parc, les lanternes s'teignaient; une pleur bleue monta dans
le ciel et baigna les vitres blanchies de bue. Le bruit des carrosses
roulait sous les fentres; par degrs, le salon se vida.

Au fond des voitures bien closes, dans l'odeur des soies et des
fourrures, des dialogues commenaient, tous pareils.

--Quelle charmante soire!...

--C'est une justice  lui rendre.

Mais chacun hsitait  parler le premier de ce qui les tenait tous au
coeur.

--Quelle toilette, cette comtesse!

--Et quelle valse! Sainte Vierge!

--Chut! Votre demoiselle entend.

--Ne croyez-vous pas que ce M. Georges?...

--La sous-prfte aurait donc servi de paravent?

--Elle ne l'a pas vol!

Les calches s'attardaient  la porte du parc.

--Ne croyez vous pas, mon cher fils, que ce M. Des Reynes?...

--Non, ma mre, rpondit de Valtors, j'ai de trop bonnes raisons pour en
douter.

Le bord du ciel tait d'un vert tendre; les arbres de la route
dessinaient de confuses silhouettes. Les attelages se rejoignaient et se
dpassaient: les loueurs fouettaient leurs chevaux pour la gloire de
l'curie.

--Alors, vous croyez aussi que ce monsieur?...

--Dame! On ne sait pas...

--Euh, euh! disait le monde.

Dans le salon dsert, d'Arsemar, la comtesse et Desreynes entendaient au
loin le bourdonnement confus des roues.




IV

      La femme, enfant malade et douze fois impure...

  ALFRED DE VIGNY.


Jeanne ne voulut point dormir, et sa fantaisie rgla l'existence de
tous: il fut dcid qu'on allait rveiller l'aurore. En peu d'instants
la toilette des bals fut remplace par le costume des champs, et l'on
partit. Ils suivirent la route.

Le matin se levait, rose et bienveillant: le sol, sous leurs pieds las,
s'amollissait comme un tapis; les fougres du foss pleuraient autour
des pquerettes entr'ouvertes; au bord des haies d'pines, parmi les
branches avances, les toiles d'araigne ployaient sous une broderie
d'argent dont la brume avait emperl leurs fils. Le soleil, encore
au-dessous de l'horizon, lanait de petites flches d'or. Les feuilles
semblaient d'une pleur grise, et la terre, en cercle, s'tendait, bnie
de rose: on et dit qu'elle achevait de sommeiller sous un voile de
tulle et de blondes. Puis, les rauques aboiements des chiens roulrent
autour des collines; une cloche d'glise tinta mlodieusement. Ils
savouraient, silencieux, la paix du jour naissant. Jeanne, entre les
deux amis, accroche  leurs bras, souriait comme l'aurore. Le soleil
qui mergeait clata dans les feuilles mouilles. Ils traversrent
d'troites prairies: des gnisses se levaient dans l'herbe.

Ils descendirent au fleuve, et la jeune femme y voulut baigner ses
jambes nues; assise sur un rocher, elle relevait sa robe jusqu'au bord
du genou, et agitait, en riant, ses pieds crisps, qui blmissaient sous
la transparence de l'eau. Elle se pliait en deux, pour voir les flots
courir et se renfler autour de ses chevilles: elle aurait voulu se
plonger l tout entire, rvant des Nymphes jadis et des Ondines
nagures. Son jupon secouait une dentelle blanche au bord de sa chair
brune. D'Arsemar s'agenouilla prs d'elle pour essuyer ses pieds qui
ruisselaient sur la roche.

Ils gravirent un coteau, puis revinrent au parc.

Chez eux,  la lisire des jardins et du bois, ils s'arrtrent devant
un pavillon couvert de vigne vierge et de glycines: la maisonnette tait
 demi pleine de foins en meules; on la dcorait pompeusement, en t,
du titre de Hammam, et Merizette y prenait ses douches. L, Jeanne se
ressouvint du fleuve, des ondines, des naades: un nouveau caprice la
sduisit. Elle fit jouer les appareils, se consulta pendant quelques
secondes, l'index entre les sourcils, et, d'autorit, congdia les deux
hommes, disant qu'il fallait que sa femme de chambre lui apportt un
peignoir, aussitt.

Pierre et Georges rentrrent dans la maison: les siges, disperss au
hasard, remus et laisss l au travers des pices poudreuses, avaient
un air d'effarement dsol; les plafonds semblaient plus hauts; le pas
des domestiques sonnait plus fort sur le parquet; des meubles de toutes
sortes roulaient, pousss, et se heurtaient. D'Arsemar considrait ce
dsordre; il aurait aim leur retraite aussi calme qu'un temple.

--Il me semble qu'on dmnage mon bonheur!

Jeanne revint, joyeuse et dlasse, toute frache et tenant dans ses
mains jointes une botte de lilas qu'elle leur secoua devant les yeux.
Puis elle dbarrassa prestement le centre du salon, prit Georges par le
bras et le conduisit au piano.

--Vous savez bien une valse, jouez-la.

Elle enleva son mari.

--Tu ne m'as pas fait danser, monsieur le comte:  ton tour!

Puis, cline, comme il rsistait:

--Pour me rchauffer, dit-elle, tu veux donc ma mort, si tu refuses?

--Mon cher tyran!

Il la baisa au front et obit. Desreynes jouait mal et Pierre ne valsait
gure mieux.

--Changeons! s'cria-t-elle.

Alors, Georges la reut de nouveau dans ses bras, plus enfivrante
encore qu'elle n'tait hier; car,  cette heure, au lieu de la seule
vision de ses paules, il avait, en quelque sorte, le contact de toute
sa chair, sous le chaud peignoir de laine qui s'assouplissait dans
chacun de leurs pas: comme la veille, elle se pressait sur lui, mais il
la sentait presque nue et plus souple, plus frmissante aussi, et
mettant dans son treinte les mollesses d'un enlacement d'amour. Et, de
mme qu'au milieu du bal il avait ferm les deux yeux pour ne la point
voir, il les ouvrit tout grands, dans cette solitude, pour se bien
assurer qu'elle restait vtue, et regardait voler les larges plis de la
robe brune qui tournoyait en fouettant l'air.

--Plus vite!

Mais Georges s'excusa sur la fatigue, et Jeanne lui fit une moue, de
piti moins que de reproche. Il rougit, comme d'un crime, d'avoir, en la
reconduisant, le regret involontaire de ne pas la garder davantage; son
remords l'obsda tout le jour, ml et confondu au souvenir de cette
danse, souvenir si pressant qu'il ressemblait  un dsir. Merizette, sur
tout prtexte, s'approchait de lui, et le touchait de ses doigts fins,
ou le frlait du vent de ses toffes. Il crut  un hasard, le soir,
quand elle lui serra la main plus fort qu' l'ordinaire: il attribua 
leur sympathie ne enfin le plaisir qu'il en prouvait.

Aussi, une lassitude de toujours rechercher les causes et de toujours
rver au mal possible avait  la longue puis sa prudence: les
sophismes coutumiers de notre raison nous laissent enfin sans dfense
contre les cajoleries menteuses, les roueries aimables qui sont comme
les sophismes du coeur. Une subite rvlation le stupfia, quand il
s'imagina comprendre qu'il portait dsormais sur elle moins de soupon
que sur lui-mme, et qu'en perdant une par une toutes ses terreurs
premires, il en avait insensiblement acquis une autre plus honteuse;
aprs elle, lui; aprs mfiance, dfiance. Il demeurait bien sr,
pourtant, de ne jamais faillir dans un tel rle: mais n'tait-ce pas une
suffisante misre que d'en avoir pu mme concevoir ou craindre la
pense, et n'y avait-il pas une suffisante ignominie dans cette simple
assurance qu'il ne faillirait pas?

Depuis quand donc tait-il ainsi descendu? Depuis quel jour, ou depuis
quelle heure? Il ne trouvait pas, et chaque incident le ramenait plus
haut dans sa mmoire; cette matine, le bal, la serre, les livres, quand
donc? Il se blma de n'avoir pas song, de la journe entire,  la
Parisienne qu'il avait vue la veille.

--Tout est bien calme ici, maintenant: si je partais?

Il voulut attendre un jour, pour mieux rflchir.

Le lendemain, Jeanne l'emmena dans le parc, et s'assit sur un banc, tout
prs de lui. Elle parlait, avec lenteur, de choses graves ou douces, et
parfois elle lui prenait la main. Une vritable gne alors paralysait
tous les mouvements de Georges et toute sa raison: tait-ce l'indcise
frayeur d'une faute dj commence? Il comprit le sens d'un mot qui
jusqu'ici n'avait veill que son ironie, mot inquiet et religieux,
d'une menace sans colre: le pch!

Jeanne fixait sur son ami, dans de longs silences, ses prunelles claires
et alliciantes. Il s'loignait imperceptiblement, et parvenait  dgager
sa main, absorbant toutes ses habilets dans l'attention de donner  ces
retraites une nave apparence de naturel. Mais Jeanne le rejoignait
bientt, et n'tait trompe d'aucune feinte. Elle s'amusait infiniment 
deviner le trouble qu'elle imposait et qu'on lui voulait cacher; tout
cela, elle l'avait rsolu, prescrit, annonc; elle sentait proche le
terme promis  sa gageure: quelques jours  peine, quelques jours
encore, et cette rsistance d'un homme achverait de crouler devant son
caprice de femme, effrite, anantie sous l'crasante puissance de ses
doigts. Dissoudre! Un besoin de force tourmentait sa faiblesse.
Dissoudre, et rien de plus. Il existe de ces cratures en fonctions pour
l'oeuvre du nant, et qui, avec une dlicieuse inconscience, travaillent
d'honneur  la destruction de ce qui les approche.

Qu'il la dsirt seulement, et ce serait assez, et son triomphe se
trouverait complet, si l'on rvait seulement de la voir triompher! Se
livrer,  quoi bon? Cder une matrise sur soi-mme, abdiquer son
indpendance, se soumettre? Elle voyait dans l'adultre quelque chose de
bas, qui rpugnait plus  son orgueil qu' sa vertu, et tous les termes
qui dsignent l'infidlit d'une femme, except cependant le mot mme
d'infidlit, lui paraissaient blessants comme un lexique d'injures.
Elle comprenait le sducteur, mais consentir  tre sduite! Sa pudeur
se rvoltait contre l'infriorit du rle fait  la femme, et ses
scrupules auraient tourn peut-tre en autant de raisons de faillir, si,
dans un renversement des lois sociales, il se ft agi de prendre et non
pas d'tre prise.

D'ailleurs, combien il serait plus charmant d'inciter un dsir qu'on
n'assouvirait pas, de crer de toutes pices un rve qu'on briserait, de
commencer pour interrompre, et de laisser une me, esseule, entre les
doubles ruines de sa vertu premire et de son esprance nouvelle. Deux
victoires au lieu d'une! Elle supputait ainsi, moins par relle cruaut
que par inconsquence; et trop superficielle pour l'amour de la douleur,
elle parvenait troitement  des rsultats analogues par un simple amour
de l'intrigue.

Elle croyait en effet trop peu  la grandeur des passions vritables,
pour concevoir pleinement les souffrances d'une tendresse due.
L'imagination chez elle remplaait la sensualit; elle jugeait Desreynes
conform de semblable sorte, et en cela ne se trompait que de rien.
Aussi poursuivait-elle son but avec une parfaite srnit de coeur,
joyeuse du jeu, et satisfaite du succs.

Elle s'admirait sincrement d'avoir pris un homme dans la rancune pour
l'amener dans le dsir, car elle se croyait dsire: dans la retenue de
Georges, elle voyait la dlicatesse d'un ami qui veut rester fidle,
mais par-dessus tout l'motion d'un amoureux qui se cache  lui-mme son
propre amour. Comme elle se faisait humble! Comme elle devenait
sororale, afin de conserver le droit des clineries innocentes, qu'elle
donnait en soeur pour qu'on les pert en amant!

Georges s'y drobait de son mieux, et plus d'une fois il eut la pense
d'y mettre un terme par une phrase, si difficile  faire! La crainte du
ridicule l'arrta. Ses anciens soupons taient-ils dj trop loin de
lui pour qu'il pt y revenir encore? Ou le charme de la femme l'avait-il
pntr  ce point qu'il n'et plus sa libre analyse? Tout  la fois,
sans doute: car la femme abtit notre raison entire, et ceux qui la
mprisent le plus restent ses premires dupes et ses premiers esclaves.
A celui-ci, celle-l ne paraissait qu'imprudente en ses enfantillages;
dans une navet stupide, qui nous est propre et qu'ignore l'autre sexe,
il craignait, par une parole maladroite, de donner  Jeanne l'ide du
mal, dont elle se trouvait pleine et tout obsde.

Il s'cartait, en se forant  rire, et Merizette lui agaait le visage
avec une grappe de lilas.

--Georges, vous allez me rendre un service.

Elle se leva et lui enjoignit de rentrer  la maison, pour envoyer au
pavillon sa femme de chambre et un peignoir.

--Je l'attends l-haut. Vous viendrez me prendre aprs la douche et nous
irons courir.

Desreynes s'loigna, heureux d'tre libre, et la tte un peu lourde.

Il rencontra la fille sur le seuil du perron, et tout en parlant, il lui
avait pos la main sur une paule. Louise tait une blanche Flamande,
blonde et ronde, de vingt ans. Les soubrettes n'taient point le faible
de ce mondain, mais celle-l lui parut si frache, aujourd'hui, que,
distraitement, il avana deux doigts jusqu'au rebord du col, en frisant
sur la nuque la boucle des premiers cheveux. La servante se prtait en
souriant, baisse un peu, et Georges s'tait pench aussi; il regardait
cette belle chair transparente, tide comme un marbre au soleil, et
duvete. Il dit une galanterie paysanne, qui secoua la riche poitrine
sous un rire mal touff; la fille se courba pour fuir, mais tous deux
pntrrent dans le couloir, firent quelques pas ainsi. Il la tenait
toujours  la nuque, qu'il baisa, et la Flamande partit d'un large clat
de gat. Georges se retournait, quand il vit la comtesse, immobile,
ple, les bras croiss, raide et haute sous le grand cadre lumineux de
la porte.

Il hsita sur une route  suivre, et continua droit devant lui.

Alors, Jeanne s'carta et, d'une voix sche, elle dit:

--Passez!

Il passa, et descendit les degrs du perron; il prouvait quelque honte
de la msaventure: la vie est seme de ces fautes mesquines et
mprisables, qu'on veut bien raconter alors qu'elles sont anciennes,
mais dans l'accomplissement desquelles notre petitesse rougit
piteusement d'tre surprise, comme si le cynisme de l'aveu pouvait seul
effacer le ridicule de la faiblesse. Puis, n'est-ce pas l'infimit mme
de la faute qui nous rend impardonnables aux yeux du monde? Desreynes se
ft lou d'une duchesse et se blmait d'une suivante. Il mchait sa
moustache et fronait le sourcil. Il aperut au loin Merizette qui
montait vers le pavillon, d'un pas rapide.

Elle entra, et fixe, dans l'ombre de la salle aux volets clos, s'arrta.
Elle tremblait.

Elle ne douta pas d'une intimit absolue. Elle balbutiait.

--Ainsi donc, elle avait fait le jeu de cette fille, d'une fille venue
on ne sait d'o, vague souillon d'office! Ses tendresses et ses bonts
ne servaient que de prlude aux galanteries de l'antichambre, et tout
l'chafaudage de ses combinaisons croulait dans les mains rouges de
cette campagnarde! C'est pour une gueuse qu'elle travaillait et qu'il la
ddaignait, qu'il s'tait gauss d'elle aussi longtemps! A chaque pense
nouvelle, son indignation s'exasprait. Oh, se venger, craser un tel
sot, hypocrite et vil  ce point! Leur dupe! Cette ide surtout la
fouettait comme une lanire. Elle s'injuriait d'avoir t bafoue par ce
couple de goujats, et contre lui, contre elle, contre tous, sifflait
entre ses lvres minces des mots haineux dont les grossirets
soulageaient sa fureur. Certes, elle se vengerait! Elle songea 
prsenter  Pierre le billet d'amour crit autrefois par Desreynes et 
se plaindre d'une tentative de sduction. Non, la ruse serait trop
lourde, et Georges n'aurait pas assez  en souffrir! Mieux,  ses pieds!
Il faudrait qu'il y vnt, l, pleurant de dtresse et de passion,
tratre  tout. Il y viendra! Et comme elle le souffleterait, alors! Ah,
dt-on, pour ce triomphe, touffer dix mille pudeurs! S'tre moqu de
moi! Et Jeanne pleura de rage sous ses poings ferms, en mordant le
coin de ses doigts.

Elle se jeta  terre; roule parmi les foins coups, elle enfonait ses
coudes dans le creux des meules, et de grosses larmes serpentaient le
long de ses bras. Soudain, elle entendit des pas sur le sable de
l'alle; elle se dressa d'un bond.

--Attendez!

Alors elle s'essuya le visage et commena lentement  se dvtir, puis
tout d'un coup:

--Suis-je folle? Elle se rhabilla.--Entrez! cria-t-elle  Louise.

Georges tait loin de souponner un tel orage; l'optimiste de certains
hommes n'est souvent fait que d'une paresse d'esprit. Sceptique bien
plus que pessimiste, celui-ci s'accommodait aisment des plates nullits
de la vie, et toutes ses humeurs se dissipaient sans peine dans un
sourire d'insouciance. Quand il eut dpens quelques minutes  pester
contre sa sottise, il ne vit plus dans l'escapade qu'un vaudeville assez
banal  terminer par un bon mot. Mme n'y avait-il point l un rel
bnfice, puisqu'on y pourrait voir une preuve un peu blessante de son
indiffrence? Il alluma un cigare.

Mais bientt il croisa la servante, qui revenait du parc, tout en
pleurs. Il l'interrogea; elle sanglotait  chaque parole. Madame l'avait
traite comme une misrable, comme la dernire des dernires.

--Elle a failli me battre; elle jure que je finirai dans de mauvais
endroits; je suis une honnte demoiselle, et personne n'a jamais rien
dit de pareil: ah! si mon pre avait entendu; quel guignon de servir
chez les autres! elle me chasse comme un roquet; c'est  cause de
vous...

Elle suffoquait en d'normes soupirs d'enfant. Georges coutait, un peu
mu, deux fois pein, et par ce chagrin dont il tait coupable, et par
une intolrance trop passionne pour n'avoir pas d'autre raison que les
simples susceptibilits de morale. Il consola la Flamande avec des
phrases bienveillantes, et promit de rparer le malheur. Mais il prenait
moins garde  elle qu' ses propres affaires.

A ce moment, la comtesse longea la lisire du bois; Georges demeura prs
de la servante, et, rvolt  l'ide d'une police, il affecta de retenir
la pauvre fille. Jeanne les regardait:  son indignation, elle sentit se
mler une douleur presque dcourage, devant un si calme mpris de sa
prsence; elle vit Desreynes se pencher vers la bonne qui pleurait, lui
tendre la main, comme un ami, et s'loigner, tranquille, tournant le dos
au bois o il devait la rejoindre, elle! Il partait! Jeanne l'appela.
L'aimait-elle donc, cet homme, pour qu'elle jett son nom comme un cri
de dtresse, avec la gorge aride, et dans l'effroi qu'il ne voult pas
revenir? Elle attendait: elle le vit se retourner, hsiter, et prendre
le sentier qui conduisait vers elle. Un mauvais soupir de bonheur
souleva sa poitrine. Ah! je te dompterai! Sa pleine force lui revint:
amour ou haine, espoir tendre ou dsir cruel? Tout ensemble peut-tre,
mais qu'importait, pourvu qu'elle soumt cette tte. Elle pntra dans
le bois et s'assit sur le banc o trente jours plus tt elle avait une
fois pleur...

Georges arriva, et resta debout: il tait dcid  une rserve glaciale.
Jeanne, devant cette attitude, eut une crispation de tous ses nerfs; il
lui sembla n'avoir jamais ressenti tant de haine contre un seul homme:
elle se vit rsolue  tout.

Desreynes parla le premier: elle l'interrompit.

--Asseyez-vous!

Il exprima son regret, non point de ce qu'il avait pu faire, mais de ce
qu'il avait occasionn; il dclara nettement que tant de svrit
devenait inconvenant, et tant de courroux dplac; qu'il avait, pour sa
part, prsent  cette fille les excuses qu'elle mritait de lui.

Jeanne l'coutait rageusement; l'insolence de ce visage impassible, la
simplicit de ces phrases, cette hauteur fustigeaient sa colre
impuissante; elle n'osait regarder Georges, dans la crainte de ne pas
rester matresse d'elle-mme: elle aurait voulu lui sauter  la gorge,
le gifler, le mordre: il continuait. Tout  coup, elle se leva,
bondissante, les yeux flambants, folle, et se prcipita sur lui.

--Ah, tenez! cria-t-elle.

Face contre face, et comme un serpent dress, elle dardait sur lui le
rayon vibrant de ses prunelles, et ses narines palpitaient; mais
soudain, elle le saisit, en lui plaquant sa tte sur le buste. Elle le
serrait dans ses deux bras, de toute sa force dcuple par la fureur, le
secouant avec des spasmes, enfonant dents et ongles dans le drap de
l'habit. Desreynes tentait vainement de se dgager. A la fin, les bras
se dtendirent, d'abondantes larmes coulrent. Elle rptait:

--Vous ne comprenez donc pas!

Desreynes crut trop bien comprendre. Il fut atterr.

Jeanne rlait, puise, toujours en pleurs et les mains lies autour du
cou de Georges. Elle ne pouvait plus; elle ne raisonnait plus. Elle se
sentit vaincue; elle aurait souhait d'tre morte.

Le jeune homme se leva, et, rassemblant tout le calme de sa pense, sans
rien dire, il tendit le bras  la comtesse, qui tait maintenant debout.
Jeanne obit  son geste et marchait silencieusement. Elle regardait la
terre, mais ses longs cils taient brouills de larmes. Elle s'arrta
pour essuyer ses joues. Le couple sortit du bois et traversa les
pelouses, droit et morne.

Les domestiques guettaient le retour, cachs derrire les vitres.

--a a chauff!

--Comme si on voulait le lui prendre, son Georges!

--La rosse! Tout de mme, monsieur l'est en plein!

--Eh, eh! disait l'office.




V

  Le Seigneur a cr sur la terre un nouveau prodige: une femme
  environnera un homme.

  JRMIE.


Jeanne s'enferma dans sa chambre et n'en voulut pas sortir de la journe
entire.

Desreynes n'hsita pas, ne trembla plus: le devoir tait trop clairement
impos. Il crivit sans retard plusieurs lettres destines  provoquer
sur-le-champ son retour  Paris. La chose urgente, c'tait de fuir. Rien
ne lui restait du trouble parfois ressenti dans sa chair, auprs de
cette femme. Mais comment donc en tait-elle arrive  l'amour? L'amour!
Il pronona le mot. Il se maudissait d'tre venu dans cette maison. Une
profonde tristesse le dsolait au souvenir de Pierre, de son ami tant
vnr, si bon, si digne de tous les bonheurs. Partir, tait-ce donc
assez, et pour que l'poux reconqut l'pouse chrie, ne fallait-il pas
quelque tche de plus, quelque sacrifice rparateur? Effacer  jamais
son nom dans la mmoire de cette songeuse enfivre, et si le mal
l'exigeait ainsi, ne plus tre pour elle qu'un objet de haine ou de
mpris? Il cherchait. A Jeanne, il ne gardait nulle rancune, mais il
blasphmait contre la destine impitoyable et ridicule. Oui, de cette
fantaisie, faire une haine, dt l'amante en souffrir un peu! Il
trouverait. Partir, avant tout! N'est-il donc besoin, pour plaire aux
femmes, que de les ddaigner? Quelle piti que ces petits tres soient
toujours mls  la vie, et combien le monde marcherait mieux, sans
cette race!

Le lendemain, il accompagna d'Arsemar; chemin faisant, il dclara avec
prudence qu'il serait peut-tre oblig avant peu de quitter le Merizet;
il apprhendait certains vnements qui le mettraient hors d'tat de
prolonger davantage un sjour o il avait trouv des heures si
heureuses...

Pierre ne demanda rien, mais cette nouvelle le surprit d'autant plus
douloureusement qu'il tait inquiet dj d'un malaise survenu  sa
femme.

--J'espre que ce ne sera rien, mais est-ce que tu me quitterais, si
elle tombait malade?

Georges n'osa rpondre: Pierre en fut chagrin.

--Enfin, tu sais que tu es libre, mon bon ami.

Ils s'tonnrent de voir,  deux cents mtres des ateliers, un apprenti
qui semblait surveiller la route et qui s'enfuit vers les btisses.
Quand ils arrivrent, les ouvriers, de toutes parts, se prcipitaient
sur le seuil, essuyant leurs larges mains et boutonnant leurs habits des
dimanches. Berthaud et les chefs d'quipes s'avanaient les premiers; le
plus g des hommes tenait un norme bouquet nou d'un ruban de satin
crme, au chiffre brod d'or: _P. A. Mai 1885_. Il rappela les bonts de
monsieur le comte, les misres qu'il avait soulages, et le plaisir
toujours nouveau qu'ils avaient chaque anne... Quand il eut fini de
parler, les autres crirent ensemble.

D'Arsemar, gn au milieu d'un tel apparat, les remerciait. Plusieurs
vinrent ensuite, et chacun rappelait quelque service rendu: Desreynes
s'merveilla de voir que la gnrosit pt engendrer autre chose que des
rancunes. Il plaisanta son ami sur ce rle de bon ingnieur, si got au
thtre et dans les revues, et qui avait fait la gloire sentimentale des
littratures modernes; c'tait sa faon d'tre mu, que de railler ses
motions. D'Arsemar serra la main de tous; il exprima son regret d'une
absence. Barraton, qu'il croyait innocent, et que sans doute on
reverrait bientt. Il laissa quelques louis  Berthaud, pour les
distribuer aprs son dpart, et ordonna de fermer les ateliers.

Pierre et Georges reprirent la grand'route.

--Donc, te voil demi-dieu des foules, monsieur le comte:
Saint-Vincent-de-Paul pour adultes, cours de bienfaisance  domicile,
pre et pair lu des libraux  force de libralits! D'ailleurs, ils
t'adorent, ces gens.

--Jusqu' ce qu'ils me pendent.

--Hein?

--Que ton scepticisme est donc jeune, mon pauvre Georges, et faut-il que
les croyants te donnent la leon de ne pas croire! Ce n'est point moi
qu'ils aiment, c'est eux seuls: je suis l'ami de leurs besoins. Il nous
doit bien a, il est assez riche! A l'occasion qui donc ornerait la
premire potence? Le cher patron!

--Mais alors, pourquoi?...

--Voil bien votre enfantillage et vos logiques superficielles! Parce
que l'humanit sort d'un moule qu'elle n'a point choisi, faut-il
renoncer  la plaindre et  la secourir quand c'est possible?
Laisseras-tu mourir ton chien sous prtexte qu'il a des crocs? Le
printemps rchauffe bien les vipres!

--Le printemps, mais toi?

--D'abord, ce sont des couleuvres! N'importe. La sagesse est de ne point
ignorer, le devoir, d'agir comme si l'on ignorait. En face de ce qui
souffre, sache ne pas savoir, c'est une devise comme une autre...

--Tu me reprocheras encore mes doutes et mon mpris! Viens-y donc
maintenant!

--Oui, parce que tu te souviens  l'heure d'oublier. Au fond, mon
scepticisme est plus profond que le tien, et serait plus triste si je ne
vous avais pas. Mais j'ai foi en elle, et en nous deux. N'est-ce pas
assez pour garder l'indulgence  tout le reste de la terre?... Marchons
un peu plus vite.

Au Merizet, ils trouvrent Jeanne abattue et trs ple.

Elle reut Desreynes avec indiffrence; sincre, ce matin-l, car
l'puisement de ses forces ne lui laissait de sa colre et de sa honte
qu'une mmoire presque importune. Elle sourit, quand Georges
l'interrogea courtoisement sur son tat.

--Cela passe, fit-elle: je suis une femmelette.

Elle se montrait affable; il eut piti. Cette tideur  peine amicale le
rassurait aussi. Elle voulut essayer quelques pas dans les alles du
parc; elle prit le bras du comte, et Desreynes marchait seul. Elle ne
lui parlait qu' de rares intervalles, avec une bienveillance polie.
D'Arsemar n'avait os tout d'abord annoncer le dpart prochain de leur
ami. Mais, le soir, comme Jeanne se trouvait mieux, il parla. Elle
releva le front, encore lasse dans sa brusquerie, et dit simplement:

--Ce n'est pas vrai.

--Je vous en demande pardon, madame.

--Savez-vous mieux que moi, reprit-elle avec un persiflage hautain, ce
qui doit se passer dans ma maison?

Pierre ne pouvait voir en cette parole qu'une boutade de fivre.

--Serait-ce vrai? pensa-t-elle. Bah! Qu'il s'en aille, et que m'importe?
Il m'agace.

Mais elle fut ds lors nerveuse, intolrante; elle interrompait chaque
dialogue et protestait d'une faible et courte rage contre les assertions
les plus banales. Elle se retira de bonne heure et ne put dormir. La
peau chaude, les tempes battantes, elle entendait, l'autre aprs
l'autre, sonner les heures de la nuit. Sa songerie maladive zigzaguait
dans mille incohrences, sautillant et se posant comme un oiseau sur le
bord des rves pars, et s'affolant de plus en plus dans l'appel
impuissant du sommeil. Elle frappait ses coussins avec une rage
d'enfant. De l'air, de la paix! Que c'est donc ennuyeux de vivre! Le
souvenir de Georges la poursuivait  travers ses agitations et
l'obsdait avec une persistance tyrannique dont elle se rvoltait plus
que de sa souffrance. Cet homme ne la laisserait-il pas en repos? Elle
le fit responsable de ce qu'elle endurait, et le voua vingt fois 
toutes les Eumnides. Donc, il partait! L'avait-il assez torture? Il
ajouterait un nom, ce fat,  la liste de ses drisoires conqutes, et
rirait d'une femme encore! D'elle, vraiment! Il l'avait berne comme une
autre! Elle ne l'aimait pas, du moins, mais il aurait le droit de le
croire et d'en rire! Quelle ridicule comdie elle avait joue hier! Il
faudrait brler le banc maudit! Mais, ne pouvoir dormir! Vaincue par ce
coureur de filles! Et c'est fini... Sans recours... Il part...

Elle s'assoupit enfin, et encore rva des revanches. Pour son honneur!
Chacun le comprend comme il peut.

Au contraire de la plupart des femmes, qui presque toutes se sont
berces quelque jour d'un adultre qui ne s'appellerait pas ainsi, d'une
passion dfendue mais qui ne se consommerait pas, d'une chimre qui
changerait leur vie sans les rendre infidles, d'un bonheur coupable qui
pourrait tre sans reproche, celle-ci et dsir l'amour  cause du mal,
et la trahison pour elle-mme; le baiser ne serait plus un but, mais un
moyen: comme d'autres trompent pour leur amour, elle et pris un amour
pour tromper; mais si dlicieusement et avec tant d'inconscience, malgr
tous les calculs qu'elle s'acharnait  faire!

Elle dormait.

Georges fut debout le premier: il voulait suivre Pierre et ne plus se
trouver seul en compagnie de Jeanne.

--Je t'accompagne, dit-il, quand son ami parut.

--Merizette est mieux, ce matin; comme je rentrerai tard, elle te prie
de rester avec elle.

--Mais j'aurais bien aim...

--Moi aussi... aujourd'hui surtout... je ne sais pourquoi... mais
pouvons-nous, gostes, refuser ce plaisir  ma pauvre malade? Au
revoir!

D'Arsemar s'loigna en ouvrant son courrier: Desreynes, immobile, le
regardait.

--Georges! Georges! s'cria Pierre qui agitait une lettre. Dernire
heure! Barraton est au rle de la cour; jugement demain. Dis-le  Elle.

Desreynes attendit. Que voulait-elle encore? Au moins, il courrait loin
avant deux jours, demain peut-tre. Il rgla sa conduite et ses
attitudes.

Jeanne ne descendit que trois heures plus tard. Ses yeux taient
bistrs, son teint ple.

--Vous m'avez rveille avant les coqs, cher monsieur: quelle hte de
prendre l'air! Rassurez-vous, je me suis rendormie...

--Pierre m'a donn de vos nouvelles.

--Faites-moi grce; je suis fort bien.

--Et m'a dit que vous me faisiez l'honneur de dsirer ma compagnie.

--Je vous en vois ravi. Djeunons.

A table, ils se firent l'un  l'autre les politesses convenues, puis
elle sortit d'un pas calme et descendit les marches du perron. Georges
la suivait. Elle se retourna.

--Prenez-en mieux votre parti, cher, et restez mon chevalier galant,
comme si j'tais une sous-prfte ou une servante.

Desreynes ne rpondit pas. Ils allaient cte  cte. Le silence dura
longtemps.

--Ne daignerez-vous plus, parce que je suis souffrante, m'offrir l'appui
de votre bras?

Ils marchrent encore sans rien dire.

--N'ai-je pas appris, cher monsieur, que vous aviez dessein de nous
quitter?

--En effet, madame; j'y suis contraint...

--pargnez-nous, par piti, les mensonges...

Georges se tut et le silence reprit.

Jeanne respirait largement, et la sant du matin la vivifiait, me et
corps. Ses gestes seuls demeuraient languissants; mais dans son coeur,
comme dans ses yeux et sa voix, la double force de sa jeunesse et de sa
volont remontait ainsi qu'une mare.

La rserve de Desreynes l'impatienta d'une intolrable faon.

--Cueillez-moi quelques fleurs, je vous prie.

Les derniers muguets toilaient les gazons. Il se baissa, cueillit les
fleurs, et les prsenta en saluant. Elle flaira le bouquet et le jeta.
Georges gardait une respectueuse impassibilit.

Jeanne fut lasse la premire de ces vaines impertinences, et sa colre
fminine s'exasprait normalement au spectacle de la srnit qu'on lui
opposait. Le calme au milieu des insultes n'est-il pas la suprme
insulte? Tant de mpris suppliciait la jeune femme et affolait sa
pense: elle tait de ceux que la rsistance de la matire inerte blesse
et courrouce plus que la pire hostilit, et elle ressentait en prsence
de Georges cette sourde mais fougueuse rancune qu'elle avait tant de
fois prouve devant l'ironie d'une pierre ou d'un chiffon; sa raison
agonisait sous un trucidant besoin de punir. Elle ne calcula plus, et
tournoyant au hasard dans le vertige de ses passions, elle lanait ses
phrases comme des pierres dans un gouffre.

--C'est tout ce que vous avez  me dire, mon cher? Votre socit est
d'un charme assez mince!

Desreynes restait muet. Il voyait sans dpit crotre cette animosit.

--Quand partez-vous?

--Demain, sans doute.

--Ou dans un mois?

--Je regrette de ne pouvoir profiter davantage d'une hospitalit...

--Vous en profiterez!

Il s'inclina.

--Trve d'hypocrisie! Nous nous connaissons, n'est-ce pas? et nous
pouvons nous regarder en face. Je suis matresse ici, j'espre! Il me
plat que vous ne partiez pas, et me dplat d'en dire les raisons.
Donc, vous resterez l.

Ces verbes d'autorit soulageaient sa faiblesse.

--J'ose croire que vous vous trompez, madame.

--M'insulterez-vous aussi? Vous vous imaginez donc qu'on vient chez une
femme, qu'on la guette, qu'on la vilipende, qu'on la prend comme jouet,
comme victime, deux mois durant, qu'on fait de sa maison, Dieu sait
quoi, sous ses yeux, qu'on remplace son ennui par... par tout, et qu'il
suffit de refermer ses malles pour que la farce soit finie... A mon
tour, maintenant!

--J'avoue...

--Qu'avouera-t-il? M'avez-vous assez tourmente, mprise? Maintenant
encore! Mais voici la revanche, mon cher!

Des souvenirs pres lui revenaient en foule: toutes ses anciennes
rancunes se rveillaient l'une l'autre sous la chaleur de sa parole,
semblables  des serpents qui se dtordent. Elle faisait en elle des
dcouvertes de souffrance et de haine: sa propre voix lui rvlait des
misres nouvelles; son coeur suivait sa phrase; chaque mot tait comme
un mineur qui davantage creuse un puits.

--Vous m'avez fait pleurer, vous m'avez fait rougir; je vous ai dtest,
je vous dteste. Mais vous rvez que je vous aime, et votre antique
fatuit me compte dj dans ses derniers triomphes; ah, je saurai vous
dtromper.

--Je n'en doute point, madame, et je voudrais seulement demander dans
quel but...

--Mon but, mon but, s'cria Jeanne, menaante, quel est mon but?

Elle chercha une rponse sans la trouver, car elle ignorait elle-mme.
Elle se vit stupide en tout ce qu'elle avait dit, et sa colre s'accrut;
mais elle fit un effort pour en contenir les excs.

--Le but, c'est mon bon plaisir; et le moyen, c'est mon secret.

--Conservez-le, madame.

--Et si je veux vous le dire, m'en empcherez-vous? Vous resterez parce
que je le veux, et que j'ai dans les mains le pouvoir de vous tenir!

Georges se garda de poser une question.

--Lequel, monsieur? Courte mmoire, que la vtre! Avez-vous oubli
certaine lettre, certaine lettre d'amour donne  une passante, un matin
o vous tiez trop press pour dater vos ptres?

Le besoin de triomphe aveuglait  tel point le sens moral de cette
femme, qu'elle ne vit rien, dans la confuse insinuation d'une vilenie,
sinon la preuve tale de sa force. L'homme eut peur. Jeanne le sentit,
et, sre de l'avantage, elle persifla.

--Supposez que j'aie reu aujourd'hui mme cette galanterie sans date...
Renierez-vous votre criture ou direz-vous qu'elle tait pour une autre?
Le portrait est trop ressemblant. Vous plairait-il, d'ailleurs, de vous
entendre? Je rcite: Pardonnez  une audace que ma folie excuse; vous
tes trop belle, avec vos yeux d'acier et votre couronne d'bne, et
puisque je ne peux vous le dire, que je l'crive, au moins! J'aime mieux
risquer votre courroux ou vos ddains, et si vous avez compris de mes
yeux le dsir ardent de baiser vos mains fines, dites o pourrait vous
revoir seule celui qui va rver de vous avoir trop vue... Le pathos est
joli. Mais qu'en dirait votre hte, si je m'en plaignais  lui? Je
m'amuserais fort de vous voir.

--Eh quoi, madame, vous pourriez...

Elle rpondit froidement:

--Bouclez une valise et vous en jugerez.

Georges trembla: il revit tout le pass, et, tout  nu, il vit cette me
goste et sche: ce que Jeanne avait dit, elle le ferait, et par cela
seul qu'elle l'avait dit.

Il contemplait ce monstre gracieux et frle, rayonnant de joie dans sa
victoire.

Il se rvoltait,  la fin! Mais sa rvolte mourut dans un balbutiement.

Elle minaudait:

--Tentez l'preuve.

--Soit! J'irai trouver Pierre, et je raconterai...

--Allons donc, mon cher! Vous tes assez lche pour le dsirer, mais
vous tes trop lche pour l'oser... Je vous connais par coeur. Vous
iriez dire  votre ami: Ta femme accepte dans la rue la dclaration des
coureurs d'aventures! Car c'est ce que vous pensez, mon beau viveur!
Mais il fallait parler au premier jour! Essayez donc maintenant!
N'avez-vous pas mang deux mois  notre table, et sans rien dire? Ce qui
pourrait, ne semble-t-il pas, veiller quelque lgitime soupon sur la
dure de cette intrigue... Monsieur me fera-t-il l'honneur de penser
comme moi?

--Mais que voulez-vous donc?

--Rien; me dsennuyer... Vous commencez seulement  m'gayer un peu.

--Tenez, ceci est une drision ou une telle infamie!

Elle clata de rire.

Il dit simplement: Je vous supplie...

Mais il ne put rien ajouter. Ils se reprirent  marcher en silence, et
si longtemps que Jeanne elle-mme en fut embarrasse. Dans les minutes
d'une situation si fausse, elle reconquit peu  peu son tact fminin,
et, comme elle se sentait maintenant la plus forte, elle perdait sa
colre. Elle aurait bien voulu qu'il parlt; elle aurait voulu n'avoir
rien dit. J'ai l'air de l'aimer! Elle prouvait l'humiliation d'une
femme qui vient de s'offrir, et qu'on hsite  prendre.

Il murmura: Vous plaisantiez...

Pour qu'il parlt encore:

--Que dites-vous? fit-elle.

Desreynes n'osa rien rpter et le silence les remmena  travers les
alles.

--J'ai pass toutes les bornes, pensait Jeanne.

Elle avait bien honte.

--Non! s'cria Georges, c'est impossible! Et il parlait avec une extrme
volubilit: Vous avez voulu vous moquer de moi, c'est fait, je
m'humilie, vous me pardonnerez d'avoir pu un instant vous souponner
d'une lchet aussi basse. A quoi servirait-elle? Existe-t-il une femme
qui en serait capable? J'aurais d le savoir plus tt, mais vous raillez
trop bien. Je sais que vous avez souffert, mais vous tes bonne, au
fond. Faire le malheur de ceux qui vous chrissent! Que veut-on? Vous
voir heureuse. Pardonnez-moi. Je ferai ce qu'il vous plaira. Je
resterai, si cela vous amuse, je vous le promets, je vous le jure, mais
ne dites rien, ne dites rien!

Il tait sincre et se jugeait fou d'avoir prt crdit aux menaces de
Merizette: son dsir lui faisait une ralit de son rve, et, du fond du
coeur, il implorait piti. Il avait pris la main de Jeanne.

--Enfin! songeait-elle. Elle le laissait faire, soulage et triomphante.

Il acheva de croire  une gageure d'ironie. Comme lui, elle comprenait
qu'elle n'aurait pas eu l'odieux courage d'excuter cette promesse
trange.

Il rptait:

--N'est-ce pas que vous tes bonne? Qu'il faut brler la lettre?

Dj Merizette lui souriait avec une complaisance presque tendre; une
rougeur teintait ses joues.

Elle dit: Venez, et le conduisit dans la maison, jusqu'au seuil de sa
propre chambre. Il hsitait  la suivre plus loin.

--Entrez avec moi.

Sa voix tait chaste comme une prire, caressante comme une promesse de
soeur. Georges obit, mais s'arrta encore, tenant du bras lev la
lourde tenture de peluche. Jamais il n'tait venu l. Une pudeur le
gnait, devant l'intimit de cette pice close  tous, svre et pleine
d'amour, tide, o mouraient de subtils parfums sous les grands plis des
draperies... De ces choses inconnues, se dgageait pour lui la crainte
rvrente qui mane du lit des vierges, et qui trouble le coeur d'un
respect loign, suprme religion du souvenir pour l'innocence et la
vertu.

--Avancez donc!

La portire laissa tomber derrire lui ses lignes majestueuses,
infranchissable mur. Georges se sentit trop loin du monde et demeura au
milieu de la pice.

Il voyait Jeanne courbe vers un secrtaire, fouillant un tiroir. Quand
elle vint  lui, elle agitait une carte de papier japonais. Elle la lui
tendit.

--Les chambres de malade ont du feu: brlez ceci vous-mme.

Il s'lana et saisit le poignet de la jeune femme,

--Merci, murmura-t-il.

Tous deux s'approchrent ensemble de la chemine o brillaient dans le
gris les derniers tisons d'une bche. Alors il s'agenouillrent:
Georges, sans toucher cette lettre, conduisit au-dessus de l'tre la
main qu'il avait prise et qui s'ouvrit. Le billet tomba sur les cendres,
et lentement, il se dora et se tordit; une petite fume montait
au-dessus. Le couple regardait, immobile et toujours  genoux; bientt
cette chose ne fut plus qu'une plaque noire et racornie: un souffle
l'et parpille en poussire.

Merizette, avec le bon sourire qu'elle trouvait parfois, inclina la tte
vers l'paule de Georges, en appuyant sur lui le rebord de son bras.

--Dites encore que je ne suis pas gentille.

Ils se levrent, l'un contre l'autre encore.

--Et maintenant, mauvais, m'aimerez-vous un peu?

--Bien mieux, dit-il.

--Alors... embrassez-moi.

Les bras en arrire, il se pencha pour poser ses lvres sur les cheveux
de Merizette. Mais elle se dressa sur le bout de ses petits pieds, et,
haussant les mains jusqu' la tte de son ami, elle le tira vers elle et
sa bouche reut le baiser.

Georges se recula; ils se trouvrent face  face. Interdits, dans une
confusion faite de honte et de dlices, ils restrent l. Jeanne, en ce
moment, d'un coup, vit comme Georges toute la grandeur du crime avec
lequel jouait son inconscience; dans le mme instant elle sentit l'amour
et la faute, et sa premire terreur ne s'veilla que de son premier
dsir. Tous deux frmissaient, blouis par cette caresse, qu'il n'avait
pas attendue, et qu'elle attendait sans la deviner telle. Ils
tremblaient d'ivresse moins encore que de crainte... Personne! Nul
bruit! Toute la terre faisait autour de cette chambre une solitude
d'ignorance et d'oubli. Jeanne, appele par elle et malgr elle, allait
franchir le seul pas qui les sparait: elle le sentit.

--Sortez, mon ami, sortez, soupira-t-elle avec une langueur suppliante.

--Vous voyez bien qu'il faut que je parte!

Il s'loigna sans retourner la tte, et Jeanne, chancelante, s'affaissa
parmi les coussins d'un divan. Son cou flchissait: et dans le grand
silence qui l'peurait, elle rva sans rver  rien.




VI

      Avec tout le bien qu'on doit faire
      On s'absout des pchs commis.

  ROLLINAT.


L'heure du repas avait sonn depuis longtemps, et Pierre n'tait pas
revenu: Merizette ordonna de servir.

Les deux jeunes gens s'assirent aux extrmits de la table.

Ils n'osaient relever les yeux ni prendre la parole: s'entretenir de
cette minute, ils ne pouvaient, et n'auraient pu cependant causer que
d'elle seule; en elle seule ils vivaient: avec plus d'effroi que jamais,
car leur raison tait plus libre. Ils ne lisaient pas dans leurs regards
la secrte pense, puisque les fronts restaient penchs, mais ils la
sentaient comme un fluide traner et courir dans la salle: elle les
circonvenait, les baignait, et plus ils faisaient d'efforts pour
chapper  cette commune obsession, plus elle les hantait ensemble.
Malgr la contrainte presque douloureuse qu'ils prouvaient dans cet
isolement, ils s'en rjouissaient pourtant ainsi que d'une moindre
souffrance,  l'ide que l'absent pourrait tre l, entre eux,
spectateur semblable  un juge, et victime plus terrible qu'un bourreau.

Mais ce soir? Et demain!

Georges savait bien que tout finirait l, et Jeanne aurait rougi, 
cette heure, de concevoir que tout pt n'tre pas fini. Ses projets, ses
plans, ses vengeances, combien cela tait loin d'elle! Son me s'tait
subitement rajeunie, comme d'une virginit. En touchant le mal, elle
s'tait prise  aimer le bien. L'adultre l'pouvantait par tant de
suavit et tant de grandeur. Son dsoeuvrement avait conu un roman plus
banal dans sa dpravation, fait d'intrigues sans passion, et de fautes
sans remords, moins de paradis et moins d'enfer. Elle n'avait cherch
que le charme du danger, et trouvait l'angoisse du crime. En elle
frmissait dj un besoin d'panchement et de caresses repentantes; en
elle une affection, plus profonde qu'elle n'aurait cru, se dveloppait
pour l'homme qui lui avait donn son nom et son amour, qui avait entour
de tendresses sa pauvre existence orpheline, et qui, sur l'pouse et
l'ami, avait rassembl tout l'immense attachement de sa nature dvoue
jusqu' la religion, mystique, vibrante, oublieuse pour eux seuls des
mille cultes de la terre!

Et tous deux songeaient ces choses en mme temps, et le savaient.

A ce moment, ils se virent en face.

--N'est-ce pas, dit Georges, qu'il faut que je parte, et que vous le
voulez bien?

--Oui, mon ami.

Ils se quitteraient sans douleur. S'aimaient-ils? Non, mais ils avaient,
 travers la lutte, la haine, l'indiffrence, chemin vers l'amour, et
dj ils taient dans la trahison, puisque tous deux conjuraient dans
l'pouvante de trahir.

Ce mutuel consentement les rassura pendant plusieurs minutes; et,
satisfaits chacun de lui-mme et de l'autre, ils s'adressrent quelques
banalits. Mais le colloque s'alanguit, et leurs imaginations se
torsionnaient  nouveau en deux rves silencieux.

Elle, le pass la poignait moins que l'avenir: les angoisses du prsent
ne suffisaient pas  cette femme. Aprs le pril, son cerveau voulait et
voyait des prils. Un involontaire baiser reu dans le hasard d'une
rencontre, ou donn sans dsir d'amour, qu'tait-ce, auprs du souvenir
altr qu'on en allait garder pendant toute la vie, cte  cte, dans
une indfinie tentation, dans l'inassouvissement du bonheur sans cesse
offert et sans cesse possible? Car elle se l'avouait, et concluait que
Georges dt l'avouer aussi: un apptit maintenant les tenait dans leur
chair et leurs lvres conserveraient jusqu' la mort la senteur des
lvres touches. Mais le baiser qui damnait leur mmoire, qu'ils
excraient, qu'ils maudissaient, elle ne songea pas qu'il aurait pu
n'tre jamais chang et sa contrition, acceptant la crainte et le
remords, oublia le regret.

Georges ignorait la peur qu'on supposait en lui: il tait plein de honte
et de chagrin.

Pierre entra: ils se levrent.

--Vous avez bien fait de ne pas m'attendre, et je vous remercie.

Chacun s'avana vers lui, avec une torture au coeur. Il leur serra les
mains, et comme il portait sa bouche vers la tempe de Merizette, sa
femme le prit au cou et lui donna un long baiser. Pour Georges et
Jeanne, c'tait l'amende du pardon, le ferme propos de courage, et
l'humble offrande d'une caresse qui devait en eux effacer l'autre.

--Te voil donc mieux, ma chrie? Avons-nous t sages? Contez-moi ce
qu'on a fait.

Jeanne renvoya les domestiques, et voulut avec Georges demeurer seule 
servir son mari. Tous deux s'empressaient  ses moindres dsirs, et par
degrs le calme leur revenait. Depuis leur convention muette, sincres
et rsolus comme aprs un serment, ils affermissaient, avec la confiance
mutuelle en leur force, la certitude d'accomplir le devoir jusqu'au
bout.

Puis, par une progression mue, cette paix devint aimante, dlicieuse.
Ils s'unissaient plus troitement dans la tendresse plus grande qu'ils
vouaient  l'ami commun, et qui, rchauffe par le sentiment de la
faute, s'exaltait pour s'absoudre et s'idalisait. Leur double pense se
confondait tellement dans cette pense unique, qu'ils n'avaient pour
ainsi dire qu'une seule me; et cette communion croissante, la premire,
en les rassurant sur le voeu de leurs coeurs, les rapprochait l'un de
l'autre davantage, et de minute en minute, l'un  l'autre, les
attachait. Ils s'abandonnaient sans contrainte  l'apaisement de cette
affection sereine et dont Pierre demeurait le seul but. L'avenir
effrayait moins Jeanne; il ne l'effrayait dj plus.

Plus assez, mme, jugeait-elle...

D'Arsemar recevait leurs soins avec une gat qui lui servait de masque
 son bonheur. Jamais ils ne l'avaient tant aim, elle surtout: il le
sentait; et sans en rechercher exactement la cause, il croyait deviner
que l'intervention de son ami n'tait pas trangre  ce bienfait.

--Vous tes des anges! Quel dommage que tu t'en ailles, Georges!
D'abord, tu ne peux nous quitter demain.

Il expliqua que l'affaire de Barraton l'obligerait sans doute  les
abandonner jusqu'au soir.

La nouvelle ne laissa point de les inquiter; puis, brusquement, tout
changea en Merizette: elle perut un plaisir douteux, et sa jeune vertu
s'accommoda presque joyeusement de cette journe suprme accorde 
l'amusement de lutter dans ses armes neuves. Elle n'avait plus qu'une
infime crainte de faillir, mais du moins elle jouirait une dernire fois
de cette crainte; ils vivraient quelques heures dans le chaud frlement
des tentations.

--Pourvu que je sois tente!

Elle avait peur de n'tre plus, le jour suivant, sduite par la douceur
et la possibilit de la chute. Ce qui, avant tout la charmait dans
l'intrigue, c'tait la lutte: dans le devoir, la lutte aussi. tre la
puissance qui dirige! Elle regretta confusment d'avoir un adversaire
aussi dcid qu'elle-mme  ne rien entreprendre; sa constance et
recueilli plus d'agrment et de mrite, en prsence d'un audacieux sans
scrupules, et cet homme-l, certes, l'et trouve impitoyable, belle
d'indignation. Telle, pourtant, cette journe serait attrayante. Voil
qui est vivre! Elle se complaisait dans l'esprance de ses craintes, et
vint  souhaiter, par moments, que le soleil ft dj couch, et dj
lev. Demain,  cette heure, nous serons seuls. Elle rencontrait de la
sorte une saveur de perversit dans la satisfaction mme de bien faire.

Parfois, elle donnait  Georges un sourire amical, qu'il lui rendait, et
qui tait pour eux une formule de promesse o se renouvelait leur pacte.

Jeanne, loyalement, tait contente et fire d'elle. Mme ignores, les
bonnes actions nous laissent devant nous un plaisir d'amour-propre qui
nous pousse  les recommencer, moins par relle vertu que pour nous
donner encore le plaisir vaniteux de notre loge intime.

Merizette eut pour son mari de clines prvenances, et ces cajoleries
lui devinrent si agrables qu'elle en oublia bientt la cause
dterminante; elle se livrait  ce jeu de tendresse conjugale avec
l'entranement d'une fantaisie inconnue jusque-l et qu'on vient
d'inventer; presque entire elle s'y livrait, et sans arrire-pense,
comme si tout d'un coup elle avait reu la rvlation d'amour:  elle
aussi, il semblait bon de faire du bonheur, et ce rle d'ange attentif
l'affriolait par l'imprvu de ses sensations. Elle redoublait alors de
grce aimable et se dlectait avec un parfait gosme dans ce beau
dvouement qu'elle pensait avoir.

Chacun s'y mprit, d'ailleurs, et la journe fut bnie par eux tous.

A contempler le couple qui marchait  ses cts, changeant des
gentillesses d'amoureux, Georges sentait l'motion d'une dlivrance
subite; l, il voyait triomphalement la fin de toutes ses terreurs!
Merizette ne s'tait jamais montre ainsi, et voil qu'elle tait mue:
il fallait donc que cette nature lgre se trouvt en face du crime,
pour en comprendre et en redouter la bassesse? Elle n'tait, au fond,
que futile, coquette, curieuse, prise du hasard et du danger: elle
savait, maintenant, et tout serait tranquille: elle mettrait dans
l'amour reconquis l'exubrance nerveuse qui travaillait la solitude de
son coeur. Jusqu'ici, avait-elle aim Pierre? Elle l'adorerait
dsormais, et cette fivre inquite qui semblait devoir empoisonner leur
vie, ne tendrait qu' la rendre plus troite et plus chaude. Georges
songeait de la sorte, et une joie profonde enlevait son coeur dans sa
poitrine; devant ce bonheur, devant son oeuvre enfin, son oeuvre, hlas!
il avait envie de pleurer. Il se chagrinait moins de ce baiser coupable:
l'avenir garanti effaait le pass; un peu plus, il croirait  leur
innocence et se fliciterait du mal qui amenait un bien si dsirable.

Il fixa son dpart au surlendemain, et s'endormit dans le calme puissant
d'un homme qui vient de parachever sa tche.

Mais, ds le rveil, son baiser lui revint en mmoire, et effleura ses
lvres. Il en eut aussitt une pudeur qui, pendant un temps, troubla sa
conscience: quelle tristesse, d'atteindre ainsi le but qu'il avait
poursuivi! La trahison vivait en eux, et pour que Jeanne, aprs cette
caresse, sentt l'effroi de l'adultre, ne fallait-il pas qu'un dsir
d'adultre l'et entrane vers lui! Quelle situation aurait-il
dsormais en face de cette femme, sa complice! Toute leur existence,
sous les yeux de Pierre, ne serait qu'une longue hypocrisie: toujours
mentir, puisqu'ils auraient toujours un secret  cacher!

--J'aurais d m'en aller plus tt! Que faisais-je donc dans cette
maison? Pourquoi y tre rest si longtemps? Je suis faible, mou, bte!
Je m'amuse avec des mots. Des vellits et pas de volont! J'ai des
prtentions, et voil tout... comme elle... Je ne vaux pas mieux
qu'elle, et je vaux moins, puisque je suis le bnt dont elle joue...

Il fut mal  l'aise, en revoyant son ami. Arsemar le prit par le bras.
Merizette tait compltement rtablie: elle descendrait bientt; et
Pierre, en se retournant vers la fentre de leur chambre, entrana
Georges  travers les pelouses.

La jeune femme, aussi, songeait  ce baiser: le souvenir lui en parut
plus dlicieux que la ralit. Sa grande ferveur d'amour lgitime tait
un peu tombe. Cet amour-l, d'ailleurs, lui avait-il jamais donn le
frisson dont elle rvait, le suprme frisson aprs lequel aspirait toute
la curiosit de son tre, ce divin au del qu'elle appelait dans les
caresses, comme si quelque chose d'insaisissable encore se ft toujours
recul devant elle?

Elle avait pass dans le remords quelques heures charmantes, mais dj
elle se lassait de son remords.

C'est bien, mais aprs? Elle voyait se drouler  l'infini la suite
monotone des jours, et se fatiguait de son ennui futur. Demain, et puis
demain; hier, jamais plus; sans fin, des lendemains pareils; sans trve,
la solitude de cette maison et la continuit d'une affection qui
n'aurait ni secousses, ni dangers, ni ressort; un monde et des causeries
insipides, des tendresses qui le deviendraient... Paris! Quand donc?
Vivre, vivre! Le premier devoir, c'est de vivre. Elle reconnut avec
tonnement que les deux mois les plus agrables de sa jeunesse venaient
de s'couler depuis l'arrive de Desreynes: elle ne leur pouvait
comparer que les premires semaines de son mariage, et cette course en
Italie qu'elle avait faite avec le comte, alors qu'elle travaillait de
toute son imagination  voir un amant dans l'poux, et un enlvement
dans le voyage des noces; mais le plaisir factice de cette fuite, banale
en somme, puisque permise, avait pour son esprit moins de charme que les
manoeuvres compliques de cette petite guerre, un peu galante, un peu
haineuse, qui se terminait aujourd'hui. Jeanne redescendait le cours de
leur histoire: un par un, elle en revit tous les instants, depuis la
rencontre au palais des Beaux-Arts, jusqu'au baiser reu dans cette
chambre, l! Et Georges allait partir...

Ce baiser! Elle ne l'aurait plus! Puis, tendant ses lvres, elle les
entr'ouvrit comme pour y recevoir encore la bouche qui les avait une
fois approches; elle s'adonnait passionnment  un mensonge d'adultre;
elle le savourait avec un amour d'autant plus vif que l'accomplissement
lui en paraissait impossible  jamais, et cette ide seule exaltait son
dsir; comme un fauve qui a us ses griffes contre les barreaux de la
cage, elle s'abmait dans l'apparente rsignation de l'impuissance, pour
jouir en soi-mme du bonheur dfendu, mais voqu dans un rve qui
ressemblait  de l'extase. Ses paupires taient baisses; ses dents
luisaient sous un sourire alangui; ses deux seins se soulevaient
longuement, avec une lenteur lourde. Elle resta quelques instants ainsi,
et d'un bond se leva.

Elle vint  la fentre et aperut au loin les deux hommes: elle demeura
derrire le rideau soulev... Georges! Avant quelques jours, il aurait
noy toute souvenance, dans le torrent de la vie parisienne: les
thtres et les ftes, les ateliers et les bals, le monde bruyant de
l'art, l'intimit des noms connus, tout cela aurait vite supprim de sa
mmoire la provinciale enterre dans ses collines! Mais elle prouvait
moins de regret pour cet oubli prvu, que d'envie pour une existence 
laquelle elle n'aurait point de part et qu'elle et choisie entre
toutes; son ambition tait plus jalouse que sa voluptuosit. Elle et
avec enthousiasme chang son personnage contre celui de Georges, et ft,
 sa place, partie avec gat; ce dsir tait mme si puissant, qu'il
resta logique jusqu'au bout, et Jeanne, malgr son orgueil, n'imagina
pas de reprocher  Desreynes l'indiffrence qu'il lui garderait dans un
mois.

Ah, le suivre, tre la matresse de sa maison et l'amie de ses amis,
aprs puration d'ailleurs! Voil l'poux qu'il aurait fallu  ses
voeux: elle aurait tenu un salon clbre, reu les esprits en vogue et
donn de resplendissants raots. Elle arrangeait une maison: son htel
semblait une cour, elle semblait une reine.

L'aurais-je tromp? Je le crois. Elle reconnut avec un peu
d'tonnement qu'elle et t pour Desreynes une pouse moins scrupuleuse
que pour le comte: elle et trahi plus aisment son lu que celui
qu'elle trahissait dj en sa faveur. Elle sourit  cette pense.

--C'est vrai, pourtant, que je prfrerais tre la femme de Georges et
l'amante de Pierre! C'et t plus difficile, d'abord... Comme la vie
est drle,  force d'tre si mal faite!

Les deux amis reparurent  la lisire du parc. Jeanne contemplait le
Parisien: il tait vraiment d'une lgance exquise. Georges devenait
pour elle la vision palpable de toutes ses ambitions mondaines, de
toutes ses passions citadines: il incarnait Paris; de la splendeur de
Paris, il tait revtu. Elle le dvorait du regard tandis qu'il
cheminait au bras de Pierre; elle croyait voir passer le rve de sa vie,
le rve de sa vie manque, qui passait. L'un tait l'idal, et l'autre
la ralit. Libre, l; enchane, ici! Une brusque colre l'emporta
contre d'Arsemar, et elle frappa du pied. Ah! que je voudrais m'en
aller! Le parc, les coteaux, le printemps, sa chambre lui taient
odieux; elle fixa sur les arbres verts un oeil de rancune et de dfi.
Alors, s'loignant de cette fentre, elle s'habilla avec une sorte de
rage.




VII

  Je ne tardai  l'excuter qu'autant de temps qu'il en fallait aux
  contradictions pour l'irriter et la rendre triomphante.

  J.-J. ROUSSEAU.


Quand elle parut devant eux, Georges prouva une inquitude que la
pense de son prochain dpart ne suffit pas  dissiper; et comme s'il
et senti que dj elle avait chang d'me, il l'examinait de loin, avec
une prudence suspicieuse; il revoyait en elle l'adversaire des anciens
jours; il s'tonna d'une impression dont il tait si loin, hier, et que
ne justifiait aucun nouvel indice.

--Saurai-je un jour penser comme la veille?

Ils voulurent descendre une dernire fois vers le fleuve: ils parlaient
peu, chacun ayant en lui une mditation muette; tous trois taient assez
intimes pour se permettre et permettre aux autres cette solitude
contemplative dans laquelle on se renferme parfois aux cts d'un ami,
plus dlicieuse qu'une solitude relle, puisqu'elle en joint le charme
au charme d'tre ensemble: la solitude sans l'isolement.

Arsemar songeait au dpart de Desreynes, et sa mditation tait un
regret.

Merizette synthtisait quelques jugements psychologiques et s'octroyait
des louanges: Pierre est un rveur qui suit son ide et ne voit pas la
vie; Georges, un promeneur qui voit la vie et ne suit pas son ide; la
seule tte de la maison, c'est moi.

Quant  Desreynes, il chafaudait une srie d'aphorismes sur les
fluctuations de son individu: La rectitude dans l'ide, n'est-ce point,
en vrit, ce qui constitue l'homme? Mais combien la possdent, et ne
serait-on pas un grand homme par cela seul qu'on est digne d'tre un
homme? L'humanit se rsume en quelques ttes: le reste s'appelle
vgtation... De quoi parl-je? Je suis une matire qui s'agite, et je
n'ai point de moi, puisque j'ai chaque matin un autre moi!

--Mriterais-je, conclut-il  voix haute, de porter tous les jours le
mme nom?

Jeanne le regarda avec bahissement, et clata de rire.

Ils taient sur une roche taille  pic: la rivire sonnait  leurs
pieds.

--Oui, rpondit Arsemar au bout d'un long instant: c'est toujours une
eau nouvelle qui court dans le lit du fleuve.

--Ils sont fous, pensa Merizette.

--Mais nous lui donnons, reprit Pierre, le mme nom qu' celle qui
coulait un sicle ou dix sicles plus tt: il nous semble qu'elle soit
toujours une, puisqu'elle garde le mme aspect et la mme saveur,
qu'elle tourne sensiblement aux mmes angles, bondit sur les mmes
obstacles et dvale la mme pente, par la double force de nature et de
coutume... Et comme on dit l'eau de cette rivire, on dit l'me de cet
homme; mais nous ne restons pas plus nous que le fleuve qui passe.

--Seigneur, murmurait l'pouse, que mon mari est donc ennuyeux!

Georges lui paraissait d'autant plus spirituel et plus joli; mais d'un
esprit qu'elle constatait en dehors de ses paroles et d'une grce
qu'elle ne cherchait pas  analyser dans ses lignes; elle l'admirait en
quelque sorte pour ce qu'il aurait pu dire et montrer, et cela,
volontairement un peu, avec un effort conscient pour l'admirer et s'en
repatre davantage; elle se concentrait  trouver plaisir dans chacun de
ses gestes et chacune de ses phrases, afin de ne rien perdre des
agrments du dernier jour. Elle le fixait d'un regard plus profond,
comme pour voir en lui, et Georges,  quelques reprises, en fut gn. Il
essayait de deviner toute la pense de Jeanne; elle-mme s'y attachait
aussi.

--Est-ce que je l'aime?... C'est sa vie, que j'aimerais... Pierre est
pourtant plus beau... Comme nous allons nous assommer demain!

Des rvoltes subites la secouaient contre ce dpart: l'existence tait
bien injuste pour elle! Mais de quel droit s'en plaindre, puisque sa
faiblesse y souscrivait? Donc, elle avait accept qu'on la frustrt d'un
peu de joie qui lui venait. Et pourquoi? Pour d'autres! Elle se jugeait
dupe, vole, par son propre consentement, et s'injuriait de l'avoir
donn.

Une seule chose la consolait un peu, et son visage prenait alors une
srnit enfantine: Dans quelques heures, nous serons seuls. Elle
tait impatiente de ce moment.

Il vint.

D'Arsemar avait propos de djeuner plus tt, pour ne se point retarder,
et la jeune femme avait accueilli sa demande avec empressement. Elle
hta le service et voulut conduire son mari jusqu' la grille du parc.
Ses mains tremblaient lgrement pendant qu'elle regardait sur la route
s'loigner la petite voiture du comte. Elle coutait le roulement des
roues, et ce bruit dj lointain lui semblait caressant et terrible.
Tout son tre criait: Enfin! Immobile  ct de Georges, et un peu ple,
elle patientait. Le dog-car disparut derrire un bouquet de noisetiers.
Alors, elle frmit, elle eut peur d'elle-mme et de l'homme qui tait
l. (Dans la suite, elle constata que cette minute avait t la plus
exquise et la plus douloureuse de sa vie.) Il lui sembla que tout tait
consomm et qu'au dpart de son mari tait lie irrvocablement la
ncessit de sa chute. Poursuivre l'absent, le rejoindre...

--Pierre! cria-t-elle... Mais sa voix tait si puise...

Dernire alarme de la conscience!... Jeanne s'assit sur une borne.

Mais soudain elle s'offusqua d'une faiblesse qui n'tait pas sans
tmoin, et, dans ce rappel de l'orgueil, tout son gosme lui revint,
sec, imprieux et froid. Elle se leva: puis, redressant son buste comme
un lutteur qui parat sur l'arne, elle prit le bras de Georges, et
sourit: Profitons de ces heures, disait-elle.

Ils rentrrent dans le parc. La gne qu'ils prouvaient tous deux
croissait  chaque pas; ils ne retrouvaient plus la confiante intimit
de la veille, ni le calme que leur avait donn la rsolution du devoir.
Georges s'efforait d'y remonter, en se persuadant que rien n'tait
chang depuis un jour; mais il ne russissait qu' souffrir davantage
d'un tte--tte aussi fcheux que dlicat. Ce silence et cette
contrainte les rendaient trop complices de leurs souvenirs; il aurait
voulu en tre dlivr, et cette proccupation le travaillait, mais sans
l'effrayer, tant le pass lui semblait loin. Il aborda plusieurs
conversations, qui moururent d'impuissance dans un ennui banal.

Jeanne rpondait  peine.

N'tait-ce donc que cela? Elle avait rv de ce moment, venu enfin, et
n'y rencontrait qu'une accablante monotonie, et l'inepte entretien d'un
quadrille: d'motion, point; d'inquitude, pas davantage, et de plaisir,
moins encore; un regret seulement, celui de l'attente due. Les
galanteries du baron de Valtors taient moins niaises et plus
rjouissantes. Elle prouva un vif dpit, et fut humilie comme d'une
bassesse intellectuelle de ne pouvoir se crer  elle-mme le
raffinement de volupts et d'angoisses qu'elle s'tait plu  esprer.

Ils parcouraient bien des alles, et se ramenaient inconsciemment aux
mmes endroits, n'ayant mme pas l'imagination de choisir un chemin.

--Quelle heure est-il?

Ils taient seuls depuis cinquante minutes,--elle le calcula
exactement,--et leur colloque ne s'tait pas un instant dparti de la
plus plate insignifiance.

--Cela durera-t-il jusqu'au soir? Il faudrait cependant...

Que faudrait-il? N'importe: elle voulait quelque chose et ignorait que
vouloir.

Son impatience devint fbrile; Jeanne se jugeait stupide et ne jugeait
pas mieux son interlocuteur. Elle fut dsagrable et presque acaritre.
Elle et souhait tout au moins d'tre triste.

--C'est donc que je ne l'aime pas?... Pourquoi l'aimerais-je?... Je ne
mrite pas la vie que j'ambitionne, puisque je n'en sais rien tirer.

Elle s'insultait, se dtestait, et se mprisait elle-mme; mais jamais
nous ne nous aimons si bien qu' l'instant o nous nous blasphmons:
suprme triomphe de l'gosme, puisqu'il russit  nous faire mal penser
et mal parler de nous.

Une heure encore s'coula. Jeanne tait exaspre.

Une servante annona la visite du baron de Valtors: Merizette sursauta.
Du monde! Il ne manquait plus que cela!

--Dites que je suis sortie!

--Pourquoi le renvoyez-vous? supplia Georges: il nous aurait divertis.

--Vous vous morfondez donc bien en ma seule compagnie, mon cher? Pour le
dernier soir...

Valtors se retira, trs vex, sachant que la comtesse tait au parc avec
Desreynes.

Le contre-temps auquel elle venait d'chapper rendit la jeune femme plus
sensible  la perte du jour suprme. La phrase de Georges l'incita
aussi: puisque l'homme reculait,  elle d'avancer!

--Il faut... il faut...

Desreynes avait enfin reconquis une sorte de naturel, et se jouait avec
insouciance et mme avec esprit dans les mille riens que l'on redit aux
femmes.

Jeanne l'coutait mal, obsde par la volont fixe, lancinante,
d'inventer une minute qui ft anormale, qui lui donnt une motion, qui
lui laisst un souvenir. Son imagination, tracasse par la fuite du
temps, s'enfivrait  la recherche d'une folie qu'elle ne trouvait pas.
Elle sautait d'une ide  peine conue  une ide que d'autres venaient
chasser en foule. Elle s'agitait sur son banc, faisait claquer ses
petits doigts et pressait ses ongles dans ses paumes. La tranquillit
que Georges avait gagne acheva, par contraste, de la jeter dans cette
violence de sensations o s'engouffre, chez les tres nerveux, le
dernier reste de raison.

Jamais femme ne fut plus prs de se donner ou de s'offrir: la conscience
qu'elle n'avait point d'amour ne l'intressait mme plus; elle se tourna
vers Georges, et resta stupfaite, en apercevant au dtour du sentier
une femme qui marchait vers eux.

--Bonjour! cria la sous-prfte: ai-je forc la consigne? J'ai vu le
comte, su de lui que je vous verrais au chteau, et me voici!

Frache et gaie, la Parisienne leur tendit les deux mains. Desreynes
l'adora comme un messie; Mme d'Arsemar, malgr sa politesse, la
regardait d'un oeil mauvais.

--Que je suis ravie de vous rencontrer chez vous! Je vais donc passer
une aprs-midi qui me ddommagera des autres.

Au fond, elle croyait troubler une entrevue galante, un adieu d'amour,
et se rjouissait d'tre maudite. Elle fut surprise de l'accueil
empress de Desreynes, et en garda reconnaissance.

Le pauvre homme en a dj assez, de sa Lyonnaise... La petite fait une
autre tte.

--Est-il vrai que vous partiez demain, monsieur? Combien je vous envie
de rentrer dans mon cher Paris! Moi qui voulais vous prier d'assister 
une dernire sauterie que nous offrons aprs-demain. Ce sera moins royal
que chez vous, chre comtesse, mais si vous y venez, vous m'aurez donn
le plus beau de votre fte.

Jeanne fut peu touche du compliment. Elle tait profondment agace. On
parla de quelques voisines: la conversation tourna bientt  la plus
soigneuse mdisance. Merizette se dridait un peu.

--Les femmes sont admirables, dit Georges. O dnichez-vous des vertus
qui vous fassent tant louer votre sexe, aprs avoir blm tout ce que
vous apprenez de lui?

--En nous-mmes, monsieur.

--Je m'en doutais... Votre logique est royale: louer la femme contre
l'homme, pour la mettre au-dessus de l'espce, et, ce point acquis,
blmer les femmes pour monter au dessus de toutes et de tous.

--Imbcile! pensa Jeanne, qui sentait la vrit du jugement.

--Nous sommes bien malheureuses, comtesse! Les hommes ne connaissent pas
de milieu entre nous ennuyer et nous dnigrer: ceux qui s'agenouillent
nous font biller, et ceux qui nous plairaient nous font rougir de nous.

--Un clibataire assez mr, dit la comtesse, ne se croit suprieur qu'
condition d'tre dsabus des femmes.

--La mode veut cela, monsieur?

--Et vous faites la mode,  desses!... D'ailleurs, voulez-vous un
conseil?... Si vous prenez un amant...

--Vous dites?

--Si vous prenez un amant, choisissez un simple: les hommes trop habiles
ne valent pas mieux que vous.

--Quelle Circ a donc empoisonn votre hte, ma chre, pour le faire si
mchant? Il tait plus aimable, l'autre soir.

La jolie dame, en souriant, rayait le sable du bout de son ombrelle;
l'impatience de la comtesse ne lui avait pas chapp, et la coquette
s'amusait de taquiner cette jalousie avec le souvenir de ce qu'elle
pensait tre une infidlit.

La croyance qu'elle volait un amour l'et rendue indulgente  toutes les
galanteries de Georges. Car, le point d'honneur varie, ici-bas: une
fille ne voudrait prendre les amants d'une amie, et cde avec joie aux
amis d'un amant; une dame se ferait scrupule d'agrer l'ami d'un amant,
et se fait gloire de ravir l'amant d'une amie. Dt celle-ci en souffrir!

Et Jeanne souffrait; non point dans sa tendresse: elle n'en avait pas;
mais dans sa vanit. Rarement une femme perd assez l'esprit pour n'tre
pas sensible aux pointes d'une autre femme; celle-ci trouvait ridicules
son rle et son attitude, et dtestait cette amie pour sa visite et ses
lazzis. Georges l'indignait aussi par les attentions dont il entourait
l'autre; et, plus froidement que tantt, ayant en plus un besoin de
vengeance, elle arrta sa rsolution d'avoir avant demain, avant ce
soir, un triomphe qui serait clatant.

L'trangre riait, causait, montrait ses dents, montrait sa cheville,
faisait parade des complaisances de Desreynes et les entretenait de tout
son pouvoir. Le jeune homme finit par la trouver trop sduisante, et,
sevr d'amour, le laissa trop paratre. Il n'eut pas la sagesse de
comprendre que dans l'tat d'me o se trouvait Merizette, tout ce qui
ne s'adressait pas  elle devenait une provocation. La Parisienne le
savait et se faisait de tous ces jeux un plaisir infini. Les hommes les
plus intelligents sont des sots qui ne voient rien. Une vritable
sympathie s'tablissait pourtant entre elle et lui. Soudain, Jeanne crut
percevoir que sa prsence les encombrait, et qu'ils eussent dsir tre
seuls. Ce fut le dernier coup. Elle tait blme... Jamais son
amour-propre ne fut soumis  une si cruelle preuve; pour la premire
fois, on la bafouait, on se liguait contre elle, devant elle: elle en
eut la ferme conviction. Elle concentra son nergie dans une affectation
de gracieuset; sous cette contrainte, sa colre s'envenimait encore.
Trois heures! Elle ne partira donc plus! Jeanne, oubliant de se juger en
mme temps, tait scandalise par l'impudence de cette autre femme. Elle
la regardait avec une rpugnance vertueuse, un dgot bien sincre:
cependant, puisqu'on semblait dsirer Georges, elle le dsira... Mais
elle le dtestait... Quatre heures!

La sous-prfte annona son dpart.

--Dj? rpondit la comtesse.

La Parisienne salua, avec un sourire ironique; Jeanne voulut  son tour
la railler d'un dfi.

--Si vous m'en croyez, vous ne monterez en voiture qu'au tournant de la
cte: la route est jusque-l mauvaise pour les chevaux, et monsieur
Georges se fera une joie de vous conduire  la petite porte du parc.

--Mais, trs volontiers, ma chre, et je vous remercie du conseil.

--Vous m'excuserez sans peine, reprit Mme d'Arsemar, si je ne puis vous
accompagner.

Jeanne expliqua ses ordres au cocher de la sous-prfte. Les deux
ennemies s'embrassrent, la visiteuse prit le bras de Desreynes.

--Au revoir: je compte sur vous pour mon quadrille, mercredi, 20 mai.

--Sans faute... Ne vous perdez pas dans les bois... Georges, vous
viendrez me chercher au pavillon, n'est-ce pas?

La voiture s'loigna. Jeanne rentra dans la maison, et prit son peignoir
de bain. Elle tremblait de tout son corps.

--Oh, la honte, si j'choue!

Elle s'arrta, la main sur le pommeau de la rampe.

--Je ne peux pas vouloir cela: c'est fou!

Savoir que l'on va faire une sottise, et la prmditer: quel charme!

Elle aperut au loin le couple qui entrait sous les arbres.

--Tant pis, tant pis! Puisqu'il faut...

Elle crut entendre un clat de rire  la lisire du bois.

--J'aurai mon tour, moi!

Georges avait ml ses doigts  ceux de sa compagne. A peine la jeune
femme essaya-t-elle de se dgager. Elle baissait les yeux.

--Allons, dit-elle, laissez-moi.

Il se pencha, puis, trs bas:

--Vous tes belle, et je vous aime.

Elle lui chappa, et s'enfuit. Il la rejoignit en courant. Elle riait.
Il la saisit, et touffa son rire dans un baiser qu'il colla sur ses
dents. Elle renversait la tte.

--Marchons... Si l'on vous voyait... Marchons.

Elle se laissa retenir par la taille, et tous deux firent quelques pas
encore. Puis un second baiser les arrta.

--Vous me rendez fou! Vous tes trop belle!

Il la pressait, debout contre son torse; elle rendit le baiser, et
longtemps ils restrent ainsi. Georges la dsirait ardemment.

--Laissez-moi... Je vous en prie... On nous guette... Venez, oh,
venez...

Georges savait Merizette capable de les espionner: il baisa les mains
qui le repoussaient.

--Vous partez donc? dit-elle.

Ils marchrent: le chemin fut long. Elle s'loignait un peu de lui, et
obliquait  chaque pas vers la lisire du sentier; elle tremblait
lgrement, avec cet instinctif et vague effroi du mle, qui fait encore
frmir et reculer la femme au moment mme o elle va se livrer. Pudeur?
Vertu? Non pas: c'est la chair qui prend peur.

Mais quand ils sortirent du bois et parvinrent au pied du mur qui
fermait le parc, lorsque tout danger fut pass pour la promeneuse, toute
peur s'vanouit et le regret surgit seul: elle aurait voulu retourner en
arrire, pour se moins dfendre, cette fois.

Elle porta vers lui ses yeux clairs et humides, et lui tendit ses lvres
entr'ouvertes. Derrire la porte, ils entendaient le piaffement des
chevaux. Il lui murmurait sur les dents:

Je t'aime! je t'aime! Il l'treignait et l'enlevait presque de terre.
Puis sa bouche courait sur les tempes, le cou, les yeux et les lvres
encore, qu'il humait dans les siennes.

Le danger,  nouveau, se dressait: elle soupira: Assez, puis,
s'carta, et tout haut, elle dit: Au revoir, cher monsieur. Vous
viendrez mercredi. Je le veux.

Elle arrangeait, en parlant, ses cheveux dfriss et les rubans de son
chapeau.

Georges tourna la clef dans la serrure rouille; la sous-prfte sortit,
et monta en voiture.

Desreynes, au marchepied, la salua profondment, mais, sous un prtexte,
il s'avana: un rapide baiser unit leurs bouches. La calche partit.

Georges la suivait des yeux: il vit la tte blonde qui se penchait  la
portire: il eut contre lui une norme rancune.

--J'aurais d vouloir davantage! Les femmes sont  qui ose les prendre.

Il referma la porte, et lentement, comme  regret, lui aussi, il
redescendit les sentiers: il reconnaissait chaque place o une treinte
les avait enserrs; il y stationnait; son imagination s'allumait au
souvenir du bonheur promis et perdu; des visions lascives le hantaient.
Il allait et venait, en contemplant  terre les mousses encore
froisses. Il prit un autre chemin et arriva au pavillon o Jeanne
devait l'attendre.

--Est-ce vous, Georges?

Il rvait avec l'autre: cet appel le troubla comme une surprise. Jeanne
disait d'une voix faible:

--Venez m'aider... Vite...

Il vint, il entra; il n'aperut rien d'abord; et soudain, il la vit,
demi-nue sous son peignoir entr'ouvert: des gouttes d'eau glissaient
encore sur sa peau brune. Il lui sembla qu'elle s'approchait de lui,
incertaine, les bras tendus, les cils baisss...

La dernire pudeur des femmes n'est point de ne pas se montrer nues,
mais de fermer les yeux, alors, pour ne pas voir les yeux qui les
regardent.




DEUXIME LIVRE




PREMIRE PARTIE

A TROIS




I

  O murs de la maison! Comment rentrer l, comment y habiter aprs un
  tel malheur?

  EURIPIDE (_Alceste_).


La nuit, la lune; Georges marchait  grands pas, au hasard, sur les
routes,  travers champs, droit devant lui. Depuis combien de temps?

Les premires heures avaient roul dans un ahurissement stupide, dans
une contemplation physique et inconsciente des choses.

Sans le voir, il avait vu le soleil se coucher, et la lune, entre deux
collines basses, surgir, rouge et tranchante comme une hache
ensanglante: il l'avait suivie d'un regard creux, puis un frisson
d'effroi avait secou ses paules.

--Pourquoi ne suis-je point parti?

Longtemps il avait rpt cette plate formule d'un regret; et, presque
sans pense, ruminant son reproche, hbt, il avait cent fois redit:
Quel dommage de ne pas tre parti plus tt... Rien ne me retenait...
Ah, si j'tais parti!...

Maintenant, la plaine tait toute bleue; les toiles semblaient
heureuses: on n'entendait nul bruit.

... Un instant elle l'avait repouss; n'avait-elle pas cri: Je ne veux
plus. Il entendit cette voix comme une prire: trop tard, oh, trop
tard! Elle avait dit encore: Je commenais  t'aimer,  force...
Assez! Il chassa ces souvenirs avec un cri de bte, et se hta, comme
pour fuir plus loin, et laisser derrire lui ce qu'il portait en lui.

L'irrvocable! Il appartenait  la chose accomplie. N'y aurait-il pas
moyen de dtruire ce pass? Que ce qui tait ne ft pas, pas encore!...
Etre moins vieux de quelques heures, pour s'arracher la vie, avant!
--Avant quoi donc?--Ce n'est pas vrai, je n'ai pas fait cela, non!--Si,
tu l'as fait! L'irrvocable!

Il n'osait pas songer  Pierre. Il souffrait trop intensment, pour que
sa pense pt se fixer sur un point quelconque de son crime; peu
d'ides, mais des images. Il revoyait le pavillon et les meules de foin,
un coin du parc, la chambre o il tait mont la veille, le salon, une
servante, un autre coin du parc, le Palais des Beaux-Arts, et les
meules, toujours les meules! Il rencontrait Pierre et se sauvait...
Jeanne!

--Je l'ai donc eue, cette gueuse! Elle a jou de nous comme elle l'a
voulu. Je la dtestais! Elle le savait. Il n'y eut jamais que la haine
entre moi et cette btarde maudite! On avait bien besoin de jeter cette
pourriture dans notre vie!

Ses regrets et sa haine se soulageaient d'insultes, contre elle, contre
lui, et peu  peu tout autre sentiment fit place  la colre.

Il se frappait du poing.

--C'est fait! Entends-tu bien, misrable, ce que cela veut dire: C'est
fait? Pour toujours! Tes lvres l'ont baise, brute! Heuh!

Et il passait sur ses lvres les doigts crisps de ses deux mains, pour
en arracher les baisers morts.

--Mon pauvre Pierre!

C'est la premire fois, enfin, qu'il prononait ce nom, et, comme un
charme, ce nom seul purait son me. Alors, ce fut le remords grave,
profond, immense, le gouffre d'angoisses, la dsolation muette, l'amiti
nave et sanglotante, le plus pur de son dsespoir.

Il resta sans bouger pendant de longues minutes, abm dans l'amour de
sa victime...

--Pauvre cher ami bien-aim! Quand il saura cette horrible chose! Car il
faudra qu'il sache, il faudra que je dise! C'est donc moi qui vais te
tuer, mon Pierre?... Comment pourrai-je parler? Je ne saurai jamais...
Je dirai...

Mais il se vit en face de l'ami tromp, et se reprit  fuir.

--Je ne peux plus le revoir! Il faut que je ne le rencontre plus! J'irai
si loin... Mais que vais-je devenir, moi, avec la pense de cela? Le
jour, la nuit, cette pense!

Les terreurs gostes revinrent sur la piti; Jeanne reparut, et
derrire elle, la rage. Il aurait voulu rencontrer quelqu'un qui
l'insultt, pour se battre, se venger, assommer, car il fallait de la
mort ici!

La mort! Et soudain, une ide lui traversa l'esprit, soulageante,
exquise, belle comme un rve, une ide de dlivrance qui rsolvait et
finissait tout, une ide qui l'emplit d'une joie pareille  celle du
condamn dont la grce arrive sur les degrs de l'chafaud: Je vais me
tuer.

Il vit dans le suicide sa propre libration, et un chtiment qui
prouverait son remords. Il ne considra pas qu'il y et quelque chose 
regretter dans la vie; il crirait  son ami pour lui dire la vrit
entire, faire son adieu, demander son pardon...

Il s'assit.

Il regarda le ciel, qu'il ne verrait plus demain. Savoir qu'on va ne
plus souffrir! Vraiment, il n'tait pas  plaindre! L'existence l'avait
toujours un peu gt, et, pour une fois qu'il fallait en ptir, il s'en
allait! En somme c'est bien commode, la vie, puisque rien n'oblige  la
garder! Pourquoi s'en plaindre, quand il est si ais de mettre un terme
aux maux qu'elle peut amener? Ds qu'elle n'est plus  notre guise, on
la jette!

Il reconquit ds lors une sorte de calme.

La rsolution d'agir soulage comme l'excution mme; il semble que ce
devant quoi on reculait soit dj accompli, parce qu'on est enfin
dtermin  l'accomplir: en se dbarrassant de l'irrsolution, l'homme
se dbarrasse de la crainte, pire que le danger, puisqu'elle est le
danger grandi.

Il tira sa montre.

--C'est merveilleux, je n'ai pas faim... mais j'ai bien soif, en
revanche.

Il arrachait des herbes et en mchait bestialement la tige amre.

--O diable pourrait-on boire?

Il inspecta l'horizon, puis, se couchant sur son coude:

--Bah! Demain je n'aurai faim ni soif... Ma foi, que d'autres pleurent,
si cela les amuse: moi, je serai bien tranquille...

Il rptait avec une insouciance presque gaie: Les autres... Mais il
se souvint que Pierre allait tre dans ceux-l, seul, avec sa vie
empoisonne, seul face  face avec le dsespoir, la jalousie, la honte,
la rancune au bonheur qui mentait, avec tout l'enfer, seul!

--Et tu oserais mourir, lche, aprs avoir fait cela! Lve-toi donc et
va-t'en souffrir, Can! Je te dfends de devenir mort, entends-tu!
Allons, debout et rentre  la maison! Tu en as pris pour toute sa vie et
toute la tienne, garde ta part!

Il se leva, et rsolument, il revint en arrire; il avanait, les yeux
au sol, en regardant la pointe de ses pieds.

Sa propre condamnation  ne pas mourir lui paraissait une justice si
svre, un chtiment si cruel, qu'il en arriva presque  se considrer
comme la plus pitoyable victime de son forfait. Il contemplait sa vie 
venir avec dsolation, il l'admirait dans son horreur, la dtaillait
dans toutes ses tortures, croyant ainsi se punir par avance; mais, en
ralit, son effort  souffrir n'tait ici qu'un leurre d'gosme:
l'gosme d'un homme en travail pour amplifier devant lui sa misre, et
gmir sur lui-mme, davantage encore.

La fatigue commenait  l'engourdir et son pas le berait.

Il voqua le tableau de son retour  ce foyer o tant de rves heureux
avaient cherch asile: il se vit montant les marches du perron, et
entrant sous ces murs dont le poids l'crasait; il touffa; il parut
devant Pierre, et comme Adam devant le Seigneur, il voulut se cacher. Il
sentit que le courage lui manquait, il lutta; mais sa force se
dissolvait de plus en plus, sa marche s'alentissait. Tout  coup, sans
hsiter, il rebroussa. Je ne peux pas! C'est trop! A quoi bon essayer,
puisque je ne peux pas!

Alors, pour excuser sa lchet, il trouva des raisons spcieuses: une
lettre dirait bien mieux; son retour ne servirait  rien, car en
prsence de Pierre il n'oserait parler et garderait sur le bord de ses
lvres le poison du hideux secret: puis, se retrouver en face de cette
femme, et ne pas avouer, augmenter son crime!

Car il ne toucha pas un seul instant l'hypothse d'un silence
volontaire. Non point qu'il raisonnt son aveu! Mais, sous le coup des
trop fortes preuves, notre imagination va tout droit son chemin dans la
voie qui s'est offerte la premire, et n'en sait plus broncher ds
qu'elle l'a choisie,  cause de l'impuissance o nous sommes de discuter
le faux et le vrai, de discerner le mal du pire. S'il et d'abord song
 ne rien confesser, sans doute il en ft rest l, pour cette nuit du
moins. Mais on imagine toujours que la faute dont nous sommes cras ne
restera pas ignore; et n'y a-t-il pas aussi dans l'homme un instinct
qui le pousse  s'prendre de tout ce qui peut aggraver sa douleur,
l'envenimer, la rendre ingurissable?

Cependant, il avait peur: peur du mal qu'il allait causer encore, peur
de sa honte, peur pour l'autre et pour lui...

La femme? Il ne la comptait mme pas! Eux seuls! Il adviendrait d'elle
ce qui plairait au hasard. Il se souvint d'avoir, pendant toute sa vie,
mis en pratique cet axiome qu'un galant homme ne doit pas trahir le don
d'une femme. Il s'agissait bien ici de galanterie et de conventions
mondaines! Il et tout avou devant elle, pour la punir au moins par un
instant de confusion, la souffleter avec l'ignominie de son rle... Car
ce n'tait qu'un rle! Il ne pouvait penser  elle sans que la colre
remontt aussitt sur tous les autres sentiments, et son mpris hargneux
revenait d'elle  lui. Il s'inspirait  lui-mme une telle rpugnance,
qu'il croyait commettre encore une profanation, en osant permettre  sa
mmoire souille le souvenir du noble ami. Ne suffit-il pas de repousser
une pense pour qu'elle nous obsde? Georges ne songea bientt plus qu'
Pierre. Il assista  la lecture de la lettre fatale.

--Qui donc le consolera, puisque je ne serai plus auprs de lui? Avec
qui pourra-t-il pleurer, lui qui n'avait que moi?...

Il s'arrta encore, puis s'accroupit  terre.

La marche, en beaucoup d'hommes, active la pense, exalte le sentiment.
Ds qu'ils se reposent, tout se repose en eux. Desreynes tait rompu de
lassitude. Quand le corps demande grce, l'me parfois entend la prire.

--O suis-je?

Il ne reconnut point cette route; il n'tait jamais venu l, sans doute.
O trouver la gare la plus proche? A quelle heure rencontrer un train?

Le ciel s'embrumait.

--Et mes bagages, qui sont l-bas? Quels tourments ne va pas lui donner
ma disparition, jusqu'au jour o viendra la lettre! Je suis trop lche!
Monstre d'gosme et de couardise! Il faut des nuits pareilles pour
savoir combien on se doit de dgot... Il trouverait son devoir et le
ferait, lui, s'il tait... A ma place, pauvre ami, oh, pardon, voil que
je t'insulte encore...

Il se cacha la tte dans les mains et crut qu'il allait pleurer. Il
s'allongea sur le sol humide, dont le froid doux pntra tout son tre,
et, pour se rafrachir, il plongea son visage dans la rose des herbes.

--Les seules larmes dont je sois capable, dit-il...

Un frisson de fivre l'agita.

Il contemplait les tiges bleues qui se balanaient sur la terre brune,
dans la brise de nuit.

--Comme il ferait bon n'tre que cela! Une plante! Une pierre! Rien!

Il les caressait du doigt, les frles tiges bleues.

--Pauvres petites, l'homme vous mprise, et vous vous vengez en tant
plus heureuses. coutez: celui qui est couch sur vous est un misrable,
un voleur, un assassin, un tratre...

Phrases voulues! L'puisement de son esprit et de son corps lui faisait
un besoin, physique en quelque sorte, d'attnuer sa faute et sa misre.
Las d'exacerber ses motions, il revenait un peu  sa nature normale.

--L'ai-je vraiment tromp, puisque je n'aime que lui et ne veux rien lui
cacher? Je n'ai t que la victime d'un entranement. La bte! Un crime
involontaire! Je ne l'ai pas prise, elle m'a pris! J'aurais d rsister;
mais, qu'est-ce qu'une treinte qu'on n'a pas convoite? Un acte, un
fait, honteux, triste, plein de rancunes, un pauvre fait!... La chair
sans l'me! Est-ce l'amour, cela? On se paye de prjugs qui nous
rendent bien malheureux... Un Musulman ne se croirait pas moins coupable
pour l'avoir seulement contemple. Pourquoi ne dfend-on pas aussi bien
de toucher la main des pouses?... Mme de Warens avait raison: ce n'est
qu'un jeu banal, et nos conventions seules en font l'importance...

C'est la premire fois, sans doute, qu'un paradoxe le soulageait, et ce
fut, pour des heures, sa dernire pense.

Il se redressa sur son poing. Son front tait pesant comme celui d'un
homme ivre.

Un autre frisson le prit  la nuque, et comme un clair descendit sur
son dos.

--J'ai froid, allons-nous-en...

Mais il resta sur place; il vit ses vtements tachs de terre, et se mit
 les nettoyer avec une lenteur automatique.

Il demeura inerte, appuy sur ses mains, la tte penche vers ses genoux
que la fivre faisait danser. Enfin, il se leva, et reprit machinalement
la direction du Merizet: il se rappelait avoir eu tantt des arguments
pour revenir, mais il ne savait plus lesquels: il semblait obir  un
ordre de sa mmoire.

Il allait. Il s'gara dans des chemins inconnus. Superstitieux comme le
deviennent les plus sceptiques lorsqu'ils ont trop souffert, il se
demanda si le ciel ne voulait pas s'opposer  son retour. Pourtant il
avana encore.

La lune descendait de l'autre ct du znith.

Georges s'arrtait parfois contre un arbre, pour se reposer un instant,
et contemplait en l'air les feuilles remuant sous les branches. Tout lui
paraissait fantastique. Il rencontra un chien qui trottait sur la route
d'une allure affaire, et il se retourna pour le suivre des yeux, aussi
longtemps qu'il put voir cette tache sombre et vivante qui arpentait la
nuit.

--Ah, chien comme un homme! Parce que tu vas vers une chose, es-tu bien
sr d'avoir un but? Nant, nant! Le destin joue avec ses poupes...

Au loin, il distingua dans la brume la silhouette d'une longue range
d'arbres qui bordait quelque route, et la prit pour un aqueduc noir dont
nul n'avait jamais parl. Il se crut condamn pour sa vie  errer ainsi
sous l'ombre et le hasard. Ses pieds rclaient la terre. Un reste de
raison l'empcha de s'tendre au revers d'un foss pour dormir.

--J'ai froid.

Il cheminait toujours. Quand il se sentait grelotter, il htait le pas
et se serrait dans ses vtements.

Eut-il plus de joie ou d'effroi, quand il reconnut brusquement la
colline o s'adossait la maison d'Arsemar, et dcouvrit, par-dessus les
tilleuls, la pente grise du toit? Sur une plaque de verre ou d'acier, un
reflet de lune luisait ainsi qu'une toile. L'toile a guid les
bergers, l'toile rdemptrice. Georges s'en vint vers elle et demandait
pardon.

Arriv devant la grille du parc, il n'osa plus entrer, et quoiqu'il ft
harass, il commena  se promener de long en large, de large en long,
et s'assit sur la borne.

Ce n'tait plus le remords, mais une humiliation d'enfant: tout ce que
pouvaient ses forces puises.

Il pntra sans l'avoir dcid; il tourna le bosquet, comme au matin de
son arrive, dboucha sur les pelouses  l'endroit mme d'o il l'avait
aperue ce jour-l, droite dans son peignoir rose.

Il entendait le sable crier sous ses talons, et, alors seulement, il
remarqua combien la nuit tait silencieuse.

La lune brouille clairait la faade du chteau, et, avec un
recueillement placide, la muraille lisse tendait, sur le bleu gris de
l'atmosphre, sa grande tache d'un jaune tendre: les fentres taient
pareilles  des yeux, profonds, inquitants, qui le regardaient venir:
cette tranquillit d'un mur devait rester, dans sa mmoire, le visible
fantme du remords. En avanant, il tournait la tte de gauche et de
droite, comme pour quter un refuge, tel qu'un lvrier sous la menace du
fouet.

Un moment vint o il ne put avancer davantage; ses jambes flageolaient.
Il balbutia: Pierre... Il aurait voulu qu'Arsemar descendt, et tomber
 ses pieds, et raconter...

Il rassembla tout son courage pour porter ses regards sur les fentres
de leur chambre: les volets taient clos; la paix claire de ce logis lui
causa une insupportable douleur.

--Derrire ce mur, de l'autre ct de ces pierres, il y a ceci; le
crime, la confiance... Elle est couche prs de lui. Elle dort sur son
paule!

Il se sauva.

Il gravit le perron; quand ses doigts touchrent le bouton de la
sonnette, il comprit que tout cela lui tait impossible.

Il s'affaissa sur les marches, et pour se soutenir, il prit dans sa main
droite une branche de la rampe. Il posa le front sur son poing.

Au-dessus de lui,  lents intervalles, l'eau des brouillards amasse aux
pentes du toit claquait en s'crasant sur le verre de la marquise: ce
bruit lui rsonnait dans les oreilles et vibrait dans son corps entier.

Ses paupires taient lourdes et sches.

Il ne souffrait plus, il ne pouvait plus.

Il s'habitua mme au tintement des gouttes.

Sa gorge tait dessche: le froid des pierres le glaait jusqu'au
coeur. Accot  cette rampe de fer, il dormit, noir, informe, et pendant
son sommeil, la fivre le remuait comme une loque mouille qui brandille
dans la brise.

Lorsqu'il se rveilla, il avisa dans le ciel une grande nappe verte et
rose qui montait en teignant les astres. La goutte d'eau tapait
toujours. Il vit qu'il avait la tte nue et eut peur d'tre surpris l.
Pli en deux, faible  penser qu'il allait choir sur tous ses pas, il
s'enfuit vers le bois.

L, d'autres gouttes tombaient des branches. Il crut que le sang de son
crime pleuvait autour de lui. Il mendiait aux arbres, aux buissons, un
coin o se cacher. Il tait venu jusqu'au seuil du pavillon. Mais il
s'chappa en courant comme si cette maison et tendu des griffes pour
l'accrocher.

Dans les sentiers, les ramilles lui secouaient sur la face et la nuque
une pluie de rose.

Ses dents claquaient; il sortit du bois.

Il rencontra la serre et y entra. La tideur du lieu le pntra
dlicieusement; il se possdait encore assez pour se rjouir d'un si
heureux abri. Il ferma la porte avec un grand soin et vint se blottir
dans un angle, contre une natte de paille, les genoux joints, les bras
croiss sur la poitrine.

--Qu'on est bien l!

Il ne pouvait s'endormir, parce que ses dents claquaient trop fort. A la
fin pourtant, il s'assoupit: d'une voix perceptible  peine, il rptait
ce seul mot, ainsi qu'une dvote marmonne: Pardon... pardon...
pardon...




II

  Telle est la voie de la femme adultre, qui, aprs avoir mang
  s'essuie la bouche et dit: Je n'ai point fait de mal.

  SALOMON.


Jeanne tait fort paisible. Elle avait eu du remords juste assez pour en
goter le charme, et rien de plus; ce qu'il fallait de temps  un
sentiment nouveau pour rompre la banalit de la vie et devenir banal 
son tour: une heure! Un remords complaisant, coquet, pimpant, mondain,
joli comme un bibelot de Svres, un petit amour de remords qui disait en
minaudant: N'importe, c'est trs mal ce que j'ai fait.

Elle savait bien qu'elle seule avait tout prconu et tout dirig: mais
ce reproche-l lui devenait sa plus sincre excuse. Elle avait eu tort,
oui. Mais quel triomphe! Une qui aurait cd ne se devrait rien autre
que des blmes: elle estimait mriter aussi quelque loge.

videmment, des malheurs pourraient rsulter de tout ceci; mais elle n'y
croyait qu'un peu, et les voyait si pleins de captivantes pripties,
que le danger en disparaissait sous le plaisir. Sans nul doute, elle
avait dpens, la veille, en rsolutions de vertu, toute la vertu
qu'elle possdait.

Puis, son personnage de cette heure tait d'une date trop rcente, d'une
sduction trop inconnue, pour qu'il ft permis d'en voir les cts
chagrinants: ds qu'ils se prsentaient  son esprit, elle les cartait
avec une bonne foi tranquille, afin de revenir aux attrayantes rveries
qui l'enchantaient.

Et dans son coeur de femme aussi, dans sa chair et son sexe, un secret
palpitait dlicieusement: l'motion d'un mystre dvoil, une rvlation
suave, une surprise d'tre qui se performe, un sacre, le paradis...
Enfin! Elle se sentait rougir en y pensant, et y pensait  toutes
minutes. Comment se repentir? L'gosme peut-il se refuser un pardon,
quand il pardonnerait  toute la terre? Pandore n'et pas su pleurer sur
sa faute, si elle n'et trouv, dans le coffret ouvert, que le plus beau
prsent d'un dieu.

L'adultre! C'est donc un brevet de femme? Ce mot jetait maintenant 
son oreille une sonorit cabalistique; les syllabes en vibraient comme
des gongs de bronze sous des marteaux d'acier,  la porte d'un temple;
elles s'crivaient sur les murs en larges traits de feu, qui flambaient
avec une fascination d'enfer. Il lui semblait s'tre initie tantt 
une religion ferme, qu'elle avait jusque-l mconnue. Elle ne
comprenait plus ses rpulsions anciennes.

--J'ai un amant!

Cri d'ivresse, dj, o la honte n'osait plus se mler!

--Suis-je  maudire? L'adultre des matresses est plus coupable que le
ntre; la libert et l'indpendance de leur vie rendent inexcusable chez
elles ce que les ncessits de la loi rendent invitable chez nous.

Invitable! Un mot si lourd ne l'pouvantait pas.

Elle allait de chambre en chambre, avec l'impatience nerveuse d'un
premier rendez-vous, comme si elle et encore attendu quelque chose ou
quelqu'un.

Et ce nom de matresse tait-il assez beau! Matresse! Celle qui
commande et qu'on adore,  qui l'on obit avec reconnaissance quand elle
daigne laisser tomber l'ordre de son caprice: une manire de reine et
d'idole, impriale et divine  la fois. L'pouse est une esclave, mais
la matresse!

Tout la ramenait  sa joie triomphante: elle s'arrta dans le salon
devant une aquarelle de Bthune, o, sur le bord de la mer, se dressait,
exquise et frle, une Parisienne dont le vent secouait les jupes
lgres: Le nant devant l'immensit.

--Le nant! Cela vous plat  dire, messieurs! Qu'tes-vous donc auprs
de nous, qui sommes si peu prs de la mer? Voil ce qu'il fait de vous,
le nant!

Et, dans un geste gamin, elle fit claquer ses doigts en relevant le
coude.

--Six heures! Ne rentreront-ils pas?

Quand on est trs satisfait d'une heureuse aventure, on s'efforce
parfois d'en distraire sa pense, pour se mnager la joie d'y revenir.
Jeanne se quitta pour les autres.

--Mes deux...

A cet instant, Georges devait s'emplir d'elle: la jolie femme supposait
volontiers une gratitude infinie pour le don de sa personne, et, mle
aux inquitudes de la trahison, une cuisante convoitise de la possder
encore. Elle imaginait une lutte morale dont elle saisissait  merveille
tous les dtails les plus intimes: son amant souffrait et jouissait tour
 tour et ensemble; il attendait avec autant d'impatience que de crainte
l'heure du repas qui les runirait: la nuit aussi, peut-tre... Il ne
voulait plus, et voulait encore; il croyait avoir fait un rve, vcu un
conte de fe amoureuse. Par-dessus tout, il dsirait...

Quelle figure tenir en sa prsence? Elle le plaait l, et ressentait
moins de honte que de curiosit.

--Mon amant!

Elle inspecta la salle  manger, et disposa plus coquettement les
couverts.

La femme qui se croit aime veut tout embellir autour d'elle pour celui
qu'elle n'aime pas.

--Il sera trs gn! Dans quelques minutes, il s'assira sur cette
chaise, entre moi et Pierre...

Celui-ci encore, elle aurait voulu le revoir: et les mots que l'on
pourrait dire  table!

--Que cela va tre amusant!

Elle alla, comme soeur Anne, voir si personne n'arrivait.

--Sept heures! Mais j'ai faim, moi!

Elle monta  sa chambre: elle passait d'un sige  l'autre; elle
arrangea ses cheveux devant une glace.

--Voil bien les hommes! N'est-ce pas inconvenant de me faire attendre
ainsi? Tous gostes!

Elle choisit un livre et ne l'ouvrit pas.

--Si je changeais de robe?

Elle revint  son miroir et se fit une moue cline.

--Non, tu es belle... C'est impatientant! Je fais mieux que Louis XIV,
qui a failli attendre. Est-ce que quelqu'un se croirait des droits  se
faire esprer? Pierre est au tribunal, mais l'autre? Bah! Le pauvre
garon hsite  rentrer, affirma-t-elle en riant. Les hommes sont si
btes!

Car le bonheur rend indulgent.

Elle redescendit devant la maison, puis, tout  coup, elle eut la
tentation d'aller au pavillon, pour revoir: elle y courut.

L, un vertige la prit, puis une pudeur de vierge: elle voulut dranger
les foins, mais hsita au moment d'y toucher. Ce serait dommage.

Elle se rappelait: ses yeux, sous la clart du crpuscule, luisaient,
noys de langueur.

--C'est bien scabreux, ce que j'ai fait.

Elle revint en sautillant comme un oiseau.

Pierre fumait sur le seuil du perron.

--Pardon, chrie. J'arrive bien tard et vous mourez de faim, mais j'ai
fait de bonne besogne.

Il la baisa au front.

--Comme voil longtemps que je ne vous ai vue! Venez qu'on vous admire.
Tu es belle. Quand je suis loin de toi, il me semble que je suis loin de
ma vie.

Merizette se dgagea, et marcha la premire.

--Barraton est acquitt; je m'y attendais. Tu n'as pas l'air d'en tre
satisfaite?

--Si, mais veux-tu que je danse?

--Et Georges?

Elle tait plus embarrasse qu'elle n'avait prvu: cette faiblesse
l'offusqua.

--Je ne sais o il est. Je ne l'ai pas revu depuis... plusieurs heures.

--C'est trange. Vous tes-vous encore querells?

--Querells?... Oh, non.

--Il est dans sa chambre?

--J'en doute. Vois, si cela te plat.

Pierre alla, et ouvrit la porte: le soir tait tomb dans cette pice
grise, o les toffes pendantes et les meubles rangs s'immobilisaient
dans la pnombre, rigidement, avec l'air d'abandon, la tristesse
immuable des choses qui ne sont plus touches.

--Personne, dit-il en revenant.

--Ce n'est pas une raison pour transformer notre salle  manger en
radeau de la Mduse. A table!

On servit.

D'Arsemar conta ses motions de la journe, et les dtails de
l'audience: Jeanne feignait d'couter. Elle tait absorbe dans la
contemplation de son mari, et l'analysait avec une minutie savante,
comme si elle et cherch un changement en lui. Elle n'aurait pas voulu
le trouver ridicule, car la femme estime qu'il rejaillit sur elle un peu
de drision, ds qu'on peut railler celui dont elle porte le nom,
dshonor par elle; pourtant Jeanne tait taquine d'ironies. Le mot de
Molire la poursuivait; elle essayait en vain de s'en dlivrer, comme un
enfant que l'on chatouille et qui se sauve sans pouvoir ne pas rire.

--En voil un, du moins, dont je suis sre...

Elle fouilla dans sa mmoire.

--En ai-je connu d'autres dont je sois bien certaine?... Non... C'est
drle, on en cite tant... Ah, j'oubliais... Papa!

Elle n'eut pas un instant de pardon pour sa mre: nos fautes nous
retirent, pour les fautes pareilles, le peu d'indulgence qui nous
restait au coeur avant de les commettre nous-mmes: on venge la morale
en reportant sur autrui la part d'indignation qu'on conomisa sur son
propre pch.

--Et puis, ce n'est pas la mme chose!

Pierre restait beau; elle avait lu, autrefois, le roman d'une femme qui
voulut demeurer fidle  l'adultre et s'carta de l'poux tromp...
C'tait un peu naf; et imprudent, grand Dieu!

--Je commence  tre inquiet sur ce pauvre Georges. Quand donc l'as-tu
quitt?

--Je ne dirais plus au juste... La sous-prfte est venue. Il lui a fait
une cour! J'en avais honte! Quand elle est partie, il l'a accompagne
par le bois, jusqu' sa voiture.

--Et ensuite?

--Ma foi... Que veux-tu? Il est all... Je ne sais pas, moi, o il est
all... Il est capable de l'avoir suivie jusqu' la ville. Si tu les
avais vus!

--Tu es une mauvaise langue.

--Maladroite, pensa Jeanne, je balbutie.

Elle se promit de ne prononcer dsormais que des phrases mieux assures.

Au dessert, Arsemar regarda sa montre.

--Ne l'aurait-on pas retenu  dner?

--Cette pimbche de Parisienne en fait ce qu'elle veut. Elle donne une
soire mercredi, et ton Georges ira chez elle.

--Mais, son dpart?

--Il en est bien question! Les sacrifices qu'on refuse aux amis, on les
offre  la matresse nouvelle.

--Tu m'amuses, mignonne, lorsque tu philosophes. Il ne m'a jamais parl
d'un penchant pour cette coquette.

--Et si l'intrigue ne date que d'une heure? Sais-tu, toi, ce que l'on
peut promettre en traversant un bois?

--Ainsi, tu te figures?

--J'en jurerais.

Elle rflchit. Dirais-je vrai en voulant me dfendre? Les hommes sont
capables de tout. On quitte une matresse pour courir chez une autre.
Ah, qu'on ne se moque pas de moi!

Mais sa jalousie fut de courte dure: Jeanne comprit que son amant
aurait le coeur trop boulevers pour se jouer si vite aux aventures
d'inconstance: car elle croyait au chagrin dont tantt souriait sa
vanit, maintenant que sa vanit avait besoin d'y croire.

La veille, ce soir-l, se prolongea fort tard.

--Heureusement, dit Pierre, que le pays est sr: o Georges peut-il
tre?

--Auprs de cette femme, va! Tu es trop bon de te crer des soucis pour
des gens qui,  cette heure, ne pensent gure  toi.

Elle aussi, pourtant, devenait anxieuse: elle ne doutait plus que son
amant rodt sur les chemins, et pour la premire fois elle imagina qu'il
s'abandonnait  un grand dsespoir: elle en fut sincrement affecte,
moins par sympathie pour lui que par crainte des misres qui viendraient
gter leurs amours. Puis, elle s'apitoya complaisamment sur une douleur
dont elle se savait la cause: la piti est tentante, quand l'orgueil
nous la paye!

A minuit, Pierre ne pouvait encore se rsoudre  regagner sa chambre.
Jeanne vint s'asseoir sur ses genoux et le consola du mieux qu'elle put.
L'inquitude de son mari lui pesait au coeur: elle la vit comme un
avertissement du remords futur, ncessaire; elle eut l'pouvante, elle
eut le regret, et ce fut, pour ce jour-l, le seul sentiment honnte
dont, sans mlange, se troubla cet gosme.




III

  On peut user une fois l'an de sa conscience.

  LE ROUX DE LINCY. (_Proverbes_.)


Ils ne se retirrent qu'aprs avoir donn l'ordre de laisser toutes les
portes ouvertes: Pierre fut souvent rveill par le rve des pas qu'il
dsirait entendre.

Jeanne, en ouvrant les yeux, ne comprit plus.

Qui ne s'est endormi dans les ambitions, pour se rveiller dans les
craintes? Sa raison, somnolente encore, laissait plus libre la simple
conscience. Peut-tre sommes-nous meilleurs  l'aurore qu'au soir, parce
que notre belle sagesse a moins discut nos devoirs.

--Impossible, je n'ai pas fait cette folie, c'est un cauchemar!

L'poux dormait  son ct; longtemps elle le regarda, pleine
d'angoisses. Il tait trop immobile et trop calme: elle l'avait tu!
Elle frmit de voir ses paupires closes, et frmit  la pense qu'elles
allaient s'ouvrir. Elle n'osait bouger, et retenait son haleine; enfin
elle eut trop peur et se tourna vers le mur.

Le sommeil ne revint pas: dehors, les oiseaux commenaient  piailler.
Elle crut percevoir un bruit de pas qui couraient sur le sable, puis,
plus rien. Une heure ainsi.

Vite elle ferma les yeux, car son mari se levait: elle l'entendit
descendre  la chambre de Georges, ouvrir la porte: nulle voix. Pierre
s'loignait dj.

--Mon Dieu, soupira-t-elle, qu'il ne soit pas arriv de malheur!

Oh, dans ce moment-l, comme elle et sacrifi les bonheurs dfendus
pour reprendre le pass!

--Hlas, qu'avais-je donc?

Pierre reparut.

--Personne, dit-il.

--Ne t'effraye pas, mon chri; il sera rest l-bas.

--Mais il n'y a point pass la nuit.

--On ne sait pas... Si elle avait pu... C'est une mauvaise femme.

Une calomnie est bientt tombe des lvres qui tremblent: l'me souvent
n'y est pour rien.

Pierre sella un cheval et partit pour la ville.

Jeanne ne voulut pas demeurer seule; le talon des domestiques, sur les
marches et dans les salles, lui martelait le crne.

Elle mit une robe sombre; elle allait et venait dans la maison, parlait
 ses gens avec une douceur inaccoutume...

Un instant, elle fut persuade qu'on venait de choquer la porte de
l'absent: sans doute, une illusion des sens?...

Elle reut elle-mme les fournisseurs et rgla des comptes. Rien ne la
distrayait. Vingt fois elle songea  ce bruit entendu. Le besoin de
savoir la harcelait.

Elle osa pntrer chez Desreynes, et le vit, allong sur le lit, tout
vtu et boueux.

Elle se sauva.

--Seigneur! Seigneur! Qu'ai-je fait?

Elle courut s'enfermer dans sa chambre, car tous les yeux lisaient en
elle.

--Et Pierre qui va revenir! Si je m'en allais? Sainte Vierge,
sauvez-moi!

Elle s'affaissa,  genoux sur son prie-dieu, et pleura, dans un
renoncement de tout effort et de tout espoir.

Sa prire fut sans doute entendue, car le courage renaquit.

--Ne suis-je qu'une poupe? J'ai voulu! Debout!

Elle revint chez son amant et laissa derrire elle la porte
entre-bille.

Elle n'aurait pas cru qu'un homme, en une seule nuit, pt changer  ce
point.

Elle lui posa sa main tremblante sur le bord de l'paule.

--Georges... Georges...

tait-il mort ou vanoui, pour rester si insensible?

--Georges! Levez-vous! Il le faut.

Il tourna vers elle un regard de nant, et ses lvres blanches baient
sur les dents serres; puis, avec un geste d'effroi pareil  ceux qu'on
a dans le dlire, des deux mains il repoussa l'air autour de lui, comme
si l'air et t imprgn de celle qu'il ne voulait toucher.

--Georges, je vous conjure...

Mais il se mit sur son sant: ses prunelles de fou dardaient une menace
furieuse, et Jeanne se sauva encore.

Rentre chez elle, elle verrouilla la serrure et alla s'crouler sur un
divan.

--Oh, c'est donc si terrible, l'adultre!

Immobile, crase, elle attendit. Quoi? Ce que Dieu voudrait.

Les minutes taient plus longues que des heures: Que tout soit fini!
Mais, soudain, elle s'effrayait en voyant les instants s'couler si
rapides.

Elle crut que le chtiment venait la prendre, quand les sabots d'un
cheval sonnrent sous ses fentres. Pierre! Elle reconnut le pas, dans
l'escalier, puis, l, derrire cette cloison... Il frappait...

--C'est moi, ma Jeanne.

--N'entre pas!

La voix lui rpondit  travers la muraille:--Personne ne l'a vu, as-tu
des nouvelles?

--Non.

Un domestique passa et dit:

--Monsieur le comte cherche M. Desreynes? Monsieur doit tre chez lui:
j'ai cru l'entendre  sa toilette.

--Je suis perdue! Grce!

Georges, en effet, s'tait lev, et, comme un assassin qui cache les
traces de son crime, en hte, il avait entass ses hardes fangeuses dans
le fond de sa malle et s'tait rhabill.

Assis dans un fauteuil, ple, morne, la tte incline sur le torse, les
bras pendants, il somnolait dans une stupeur morbide, quand Pierre parut
devant lui.

Il se dressa de son haut, hagard, et retomba.

--Quelle mine as-tu, mon pauvre ami! Voyons, donne-moi ta main.

Mais Georges s'cartait, la face toujours basse; Pierre se pencha sur
lui.

--Mon bon Georges, parle-moi. Tu es souffrant, ami? On va chercher un
mdecin.

L'autre hocha la tte pour refuser.

--Est-il arriv un accident?... Tu ne veux pas me parler, petit?

Le malheureux saisit les mains de son ami et y colla son front en
sanglotant; il releva vers lui ses yeux en pleurs, avec adoration, et,
se cachant encore pour rpondre, il murmura:

--Plus tard... plus tard...

Il lui baisait les mains; de longues larmes sinuaient sur son visage,
et, brlantes, glissaient entre les doigts d'Arsemar.

--Tu as du mal, mon petit Georges?

Au son de la voix, Desreynes reconnut que son frre tait prt 
pleurer.

--Non! s'cria-t-il en se jetant  son cou. Pas sur moi, ne pleure pas
sur moi, Pierre, je ne veux pas!

Il roulait sa tte sur l'paule d'Arsemar, qui le soutenait tendrement.

Si Pierre l'avait interrog, il aurait vid tout son coeur; mais,
commencer, il ne pouvait pas...

--Rassieds-toi, pauvre cher. Tu es malade?

--Non.

--Tu as de la peine?

--Oui.

--Tu auras reu de mauvaises lettres?... Une histoire de femmes, encore?

--Oui.

--Reste avec nous, petit! Cela passe, nous te consolerons.

Il se tenait debout, devant le fauteuil o Georges soupirait en
s'essuyant les yeux.

--Allons, mon pauvre, un peu de vaillance! Embrasse-moi.

Georges voulut le repousser, puis l'treignit avec force contre sa
poitrine.

Cet abandon le soulageait comme la premire expansion d'un aveu; les
angoisses de sa tendresse s'abmaient dans un immense repentir, et en
serrant son ami sur son coeur, il croyait y serrer son pardon. Hlas!
Lorsque tout serait dit, voudrait-on lui permettre encore cette
treinte? Il s'y plongeait une dernire fois, avant d'en tre arrach
pour toujours, et, sentant la poigne du bourreau sur sa nuque, il
embrassait sa vie dans un adieu suprme.

Un autre que Pierre et devin peut-tre; mais il est des natures o le
soupon du crime ne monte pas.

--Encore une heure, disait Georges, et je parlerai.

Sa fivre s'tait presque vanouie dans les bras d'Arsemar.

--Viens au jardin, mon Georges; nous serons mieux pour causer.

Desreynes se fit serment: Dans une heure!

Jeanne, l-haut, par une intuition de femme, apprenait cette pense.

Elle n'y voulut pas croire d'abord, et en rejeta l'hypothse avec
indignation. Mais ce couple d'amis-l ne vivait-il point en dehors des
lois et des rgles communes? Qu'une telle confidence ft de la
forfaiture, elle l'affirmait: mais cette affirmation ne la rassurait
pas.

Elle se vit trahie par l'un, chasse par l'autre, insulte par tous
deux. Le danger inconnu l'avait terrorise; le danger prcis n'tait
plus qu'une menace devant laquelle sa nature hautaine, peu  peu,
commenait  se relever pour la dfense, comme un tigre qui se rveille
et regarde ses ongles. L'ide qu'on allait la bafouer publiquement, la
traner dans sa honte, sans qu'elle pt rien dire, la fustigea et la mit
debout. Elle voyait les regards, elle entendait les mots, et, comme elle
et t sans piti pour les autres, elle ne pouvait imaginer les autres
que sans piti pour elle.

Il s'agissait bien, maintenant, des douleurs d'un ami ou des dsespoirs
d'un poux, sur lesquels sa faiblesse de femme s'tait alarme un
instant! C'est la lutte! Eh bien, aux armes! Elle aimait mieux cela, la
petite guerrire aux prunelles d'acier, et dans le premier cri de
bataille, l'gosme remonta sur son me, avec l'pe au poing et la
colre aux yeux.

De sa fentre, elle vit, comme la veille, les deux hommes qui
cheminaient dans le jardin,  ct l'un de l'autre: Pierre marchait,
trs calme; Georges avait une allure incertaine et pesante.

--Que de choses en si peu d'heures! Hier, j'ai cru qu'il tait perdu
pour moi, et c'tait le matin du jour o il devait abdiquer sous mes
pieds. Qui sait? Je me crois perdue  mon tour, et je pourrais bien
n'avoir jamais t plus forte... Mais non, il parlera, le lche! Qu'il
parle donc, je rpondrai!

Les frayeurs du matin avaient trop despotiquement dompt cet tre
intolrant pour que la raction ne ft pas indigne et la rvolte
violente.

Elle rptait: Lche! comme si sa prvision et t un acte accompli.

--Lche!... Bah! Les hommes le sont tellement, que celui-ci ne dira
rien.

Donc, qu'il confesst ou qu'il se tt, le mme mot le fltrissait:
Lche!

--Descendons: je serais curieuse d'entendre ce qu'ils se disent.

Mais devant cette rsolution, l'inquitude reparut, et Jeanne eut besoin
de convoquer tous les ordres de son vouloir pour excuter une fantaisie
si hasardeuse; elle vita d'y rflchir pour ne pas reculer, et marcha
droit. Pourtant, arrive dans le parc, elle ne les vit plus, ces deux
hommes, et fut, sans en convenir, trs soulage de ce rpit.

--Voil Jeanne, s'cria Pierre.

Mais  ce moment un groupe s'avanait vers eux: un ouvrier, une femme,
trois enfants; Arsemar reconnut les Barraton.

--Venez, mon brave! Eh bien, vous voil libre, je vous flicite.

Cette diversion empcha Pierre de remarquer que Jeanne et Georges ne se
saluaient point: face  face, ples tous les deux, les amants se
battaient de leurs prunelles fixes: Georges avec un mlange de colre,
d'effroi et de menace, Jeanne avec dfi.

Encore, elle eut piti de le voir si dfait, surtout parce qu'elle se
sentait forte. Dans cet instant, s'il et montr la plus simple
bienveillance, elle l'et aim: peu de temps, sans doute.

--Sr, monsieur le comte, que j'ai pass un temps bien dur  cette
justice, et c'est cruel tout de mme de vous enfermer dans des prisons
avant de savoir qui a faut...

--Si a durait moins longtemps, reprit la femme, mais voil quasiment
trois mois que mon homme est l dedans, ma bonne dame. Et sans votre
mari, qui a eu bien de la bont pour nous, je ne sais pas o nous
serions, moi et mes pauvres enfants.

--Sans compter que j'y moisirais encore si vous ne vous tiez pas donn
tout le mal qu'on m'a dit... Mais vous n'aurez pas affaire  un ingrat,
allez! Et si jamais vous avez besoin d'un homme...

--Oui que vous avez l un bon poux, ma bonne dame, et qui vous aime
bien, et si tout le monde tait comme vous autres, il n'y aurait pas
tant de mauvaises gens sur la terre...

Jeanne, de bonne foi, acceptait pour sa part la moiti des loges;
l'adultre rompt-il un mnage? Une coquette peut tromper un mari: quand
il est  la gloire, elle est  ses cts. Pourquoi non? Un mari, c'est
pour le monde; un amant, c'est pour soi-mme.

Afin de s'associer plus pleinement  l'oeuvre de sa maison, la comtesse
tira de sa poche une jolie bourse de velours dont elle partagea le
contenu entre les trois enfants. Elle se retourna vers l'ennemi, et son
regard disait:

--Voyez que je suis charitable et qu'on m'aime!

Mais, dans les yeux qu'elle cherchait, elle se vit condamne.

--Il va tout dire!

D'Arsemar invita la famille  djeuner chez lui, et voulut garder  sa
table la fille ane des Barraton.

La petite tait jolie et riante; le comte la prit par la main; comme la
cloche de l'office venait de sonner, il dit  Georges en souriant:

--Suis-je gentil de te faire djeuner avec une si belle enfant? Tu sais,
contre le chagrin,

    Plus oblige et peut davantage
        Un beau visage
    Qu'un homme arm...

Offre le bras  Merizette, et allons!

Jeanne vint audacieusement vers Desreynes, et lui prit le coude avec un
rire qui proposait la paix: il se dgagea d'un geste menaant, et, dans
la secousse, son poing faillit la heurter.

Elle se mordit les lvres: Ah, c'est ainsi!

La femme de Barraton, arrte derrire eux, les contemplait
curieusement.

--T'assiras-tu  cette table? disait le remords.

Georges regardait avec stupeur Pierre qui s'en allait, si tranquille,
entre le pre et la fillette. Soudain il se prcipita et, tout haut: Il
faut que je te parle!

--Tout de suite, ami? Je suis  toi.

Jeanne chancelait, mais dans son coeur; toute sa force assemble lui
faisait un visage serein.

--Vous n'tes pas raisonnables; mon djeuner ne sera plus mangeable.
Vous n'en finissez plus lorsque vous commencez. Vous causerez au
dessert.

--Comme il vous plaira; mais si Georges...

--Georges peut attendre et les oeufs ne peuvent pas.

--Ami, peux-tu attendre?

Celui-l aussi eut peur quand il se vit trop prs de l'action: il
consentit d'un mouvement de tte, et Jeanne, dlivre, respira. Elle
glissa sa main sous le bras de son mari, et, en courant, elle emporta sa
proie.

--C'est un lche! Il n'osera pas.

Desreynes s'assit  sa place, comme, au banc de justice, un parricide
lapid par les hues de la foule.

Pierre rompit le pain, et, souriant  son ami pour le faire sourire, lui
tendit un morceau en disant:

--Mange, ceci est mon pain.

Jeanne se rassurait de minute en minute; elle examinait son amant  la
drobe: elle tait travaille du dsir d'prouver sa faiblesse, et
ruminait des mots taquins, qu'elle avait la prudence de garder en
rserve.

Mme, elle essaya quelques avances, mais ses efforts n'aboutirent qu'
des checs: elle resta patiente.

--Vous nous avez fait passer hier une bien mauvaise soire, monsieur
Georges...

Il ne rpondit pas.

--Laisse-le, mie, il a du chagrin.

--Oh, pardon, fit-elle avec une grce dsole.

Puis, s'adressant  Pierre, elle risqua doucement, oh! si doucement, une
phrase empoisonne: Un chagrin... d'amour?

--Laisse-le, je ne sais pas.

--Tu sauras, rpondit Georges d'une voix profonde.

--Toujours trop tt, rpliqua Jeanne, insolemment.




IV

  Elle sue, la langue des mdisants, comme la langue du chien, elle sue
  une sueur qui fait trou dans la chair des damns.

  BARZAS BREIZ.


Toujours trop tt! Georges entendait cette phrase sonner un tocsin
dans l'effroi de son coeur, d'chos en chos rpercute, comme le cri de
toutes ses alarmes et le glas de tout son courage.

--Toujours trop tt!

Jeanne l'avait dit, le mot qu'il n'osait dire, auquel mme il n'osait
penser, de peur que sa lchet y trouvt l'excuse dont elle avait besoin
pour un silence infme: le mot qui ramenait triomphalement les doutes et
les terreurs, sanglot de l'amiti plore qui, sous le poids d'un
premier crime, s'pouvantait d'en commettre un second.

Jeanne sentit qu'elle avait frapp juste.

--Je peux tout sauver encore. Soyons habile.

Elle s'ingnia  ne montrer ds lors qu'une tristesse inquite et
qu'elle feignait de matriser; elle voulait que Georges lui suppost une
angoisse pareille  la sienne, afin de l'amener  comprendre avec elle
que cette angoisse devait rester secrte, et qu'il fallait  tout prix,
pour le repos de l'ami, conserver entre eux seuls la douleur de
l'irrparable.

Elle se fit riante parfois, mais d'une gaiet brusque et qui tendait 
paratre contrainte, comme si son visage ne ft qu'un masque sur le
deuil de son me.

Georges avait une peine trop mortelle pour se distraire de si peu.

--Toujours trop tt!

Il ne savait plus o tait le devoir, et se reprenait  dsirer la mort.

Lorsqu'on se leva de table:

--C'est maintenant, pensa-t-il.

--Viens-tu te promener avec moi? demanda Pierre.

--Je suis bien fatigu: je prfrerais me reposer un peu.

Les nerveux sont ainsi: on met tant de force et tant d'me  btir un
projet de sagesse ou de vertu,  en prvoir tous les dtails,  en aimer
tous les efforts, qu' l'heure de l'action la force est puise, et l'on
se couche.

Jeanne passa prs de son amant.

--Georges, piti pour lui!

Elle s'loigna aussitt.

--Qu'il aille mditer l-dessus, s'il ne peut dormir.

Le couple Barraton,  l'office, causait avec les domestiques; en
entendant que l'on quittait la salle, ils vinrent prendre cong et
remercier encore. Ils regardaient Desreynes et la comtesse avec un oeil
dfiant, haineux, et quand l'ouvrier se trouva prs du comte, il lui dit
 mi-voix: Si jamais vous avez besoin d'un homme...

--Que diable me veut-il avec ses airs de mlodrame?

Pierre accompagna Georges jusqu' sa chambre: peut-tre son ami lui
parlerait-il l? Jeanne le redoutait bien; mais l'autre ne le redoutait
pas moins qu'elle, et d'Arsemar pensa que, pour l'instant, une heure de
sommeil vaudrait mieux que des larmes. Il ne demanda rien  celui qui ne
disait rien.

Desreynes eut froid quand il fut seul.

--Je suis lche!

De plus forts eussent trembl devant le coup de massue  assner sur ce
bonheur, plus cher pour lui que le sien propre.

--Ai-je le droit? Ai-je le devoir?

Enfin, las de lutter, las de chercher, ne raisonnant plus, sachant
seulement qu'il avait autrefois dcid son aveu, il se dressa et sortit.

--O est monsieur le comte?

--Dans le parc, avec madame. Il n'hsitait pas.

--Tant mieux, qu'elle soit prs de lui, la tche sera plus prompte et
tout sera fait d'un coup.

Avec cette brusque dtermination qui est le courage des faibles, et que
les forts sont parfois bien heureux de gagner, avec cet hrosme blme
qui se jette dans le danger pour se dlier de la crainte, il marcha.

La baronne de Valtors tait avec ses htes.

Il en fut si dcontenanc, qu'il n'y dcouvrit mme pas un remde, et sa
vaillance s'croula devant le plus insignifiant obstacle.

L'homme qui agissait sans vouloir, ou voulait sans savoir, et qui, dans
le moment suprme, pse l'action, n'agira pas.

Seul flambeau de notre sagesse,  passions! On s'lance, on crie; le
vent du hasard s'appelle dcision. Mais combien de temps faut-il  l'me
humaine pour se retourner comme un sou qui tombe?

Georges resta pouvant devant l'oeuvre  laquelle il se prcipitait; il
n'en conut plus que l'horreur et bnit la chance qui les sauvait tous
deux!

L, dfinitivement, mourut sa prtention d'avouer: elle s'teignit de
mort honteuse, sans raison, par unique frayeur, et plus tard seulement
l'amiti pronona les plausibles excuses. Cette rsolution nouvelle, qui
soulageait son gosme d'une tche trop difficile, soulagea en mme
temps son remords: lui seul serait  plaindre, et Pierre demeurerait
heureux, puisqu'il ignorait tout; heureux d'un bonheur entach du
mensonge et de lpre, mais en est-il sur terre d'autres que celui-l?
Ils vivraient, lui, dans sa confiance, elle dans sa faute; il ne saurait
point, et elle saurait, trop pour n'tre pas prmunie contre les dangers
d'un autre crime. Qui sait? Le repentir dans un coeur de femme peut
couver l'amour: il l'avait espr hier, et, malgr la dsillusion
brutale, il osait encore l'esprer aujourd'hui.

--Puisque je ne peux rien dire et que je ne le dois pas, je pars!

Il souffrirait seul; il crut qu'on l'avait dlivr.

tre loin! Oublier un peu! A force d'amour mriter le pardon de celui
qui ne saurait mme pas quelle haine ft mrite. tre loin et ne plus
revenir! Un voile s'tendit sur toutes ses misres. L'homme est enfant:
un jouet le gurit des terreurs.

La baronne de Valtors examinait la comtesse et Desreynes avec un oeil
inquisiteur.

--Saurait-on dj?

Il mconnaissait son pays, celui qui ne souponnait pas que sa faute ft
dj une fable publique avant d'avoir t commise.

Au moment o tous quatre tournaient  l'angle d'un sentier, Jeanne volta
vers lui.

--Il faut que je vous parle.

--Non!

--Si.

Il salua, revint  sa chambre et prpara ses malles.

--Le dira-t-il? demandait Jeanne. Je sens qu'il hsite.

En passant devant la fentre entr'ouverte, elle vit.

--Il se sauve, je suis sauve!

Elle dpensa une heure dans les joies de la dlivrance: mais elle y
dpensa toute sa joie, et quand, sur l'inquitude finie et le
contentement puis, elle chercha ce qui lui restait, elle ne conut
plus rien que le vide et l'ennui.

Le drame tait jou, le livre tait ferm, la vie redescendait son cours
banal. La monotonie des jours sans motions ni luttes lui parut plus
insupportable encore, aprs les coups d'orage sous lesquels avait
palpit sa nature anxieuse. L'existence de tous allait redevenir la
sienne; cette galit pesait  son orgueil comme le calme  son humeur.
L'automne viendrait froidir tantt; puis, dans la maison close, les
livres seuls lui parleraient encore, sans pouvoir lui faire oublier que
son printemps de jeunesse, de sve et de beaut s'alanguissait prs d'un
foyer d'hiver.

Elle chercha un remde  tant de maux. Quitter le Merizet pour Paris?
Pierre ne le pouvait pas. Retenir Georges? Il ne consentirait pas. Il
fallait se soumettre.

Alors, elle fut bien triste.

Cder au destin, c'est moins dur que de cder aux hommes: mais celle qui
se sentait cre pour la pourpre des trnes, et qui, le sceptre en main,
et pleur d'impuissance si la mer lui et rsist, celle-l
pouvait-elle s'incliner sans rage devant la ncessit d'un mesquin
empchement?

--Oh! Je m'ennuie dj.

Suivre son amant, c'tait drle, mais fou: ne la repousserait-il pas?
Parbleu, elle le tuerait pour l'injure! Des drames se dessinaient dans
son cerveau: elle s'en effrayait  plaisir.

--Si je l'aimais, j'aurais au moins le chagrin de le perdre, et ce
serait un passe-temps. Je me dfendrais contre la tentation de le
rejoindre: cela me ferait de la vertu. Mais, voil bien la vie, je ne
l'aime pas!

Elle essaya de songer  Pierre, et son mari l'importuna: il avait la
tendresse bte! Uniquement parce qu'elle tait permise, et trop sincre.
Mais elle ne l'aimait pas non plus... L'tre humain, en dpit de de
tout, reste indpendant et sauvage; les liens l'touffent, quels qu'ils
soient, et une affection qui l'obsde peut devenir,  la longue, aussi
intolrable  son gosme qu'une haine qui le poursuit.

--Je disais bien qu'il ne parlerait pas!

Cette satisfaction d'avoir devin juste ne pouvait suffire  la consoler
bien longtemps, et de tout.

Et la volupt conquise qui la fuyait dj! Qui rendrait l'extase
jusqu'alors inconnue?

--Essayons de le garder: c'est la seule ressource.

Mais, s'il reste, toujours, sur sa tte, elle sentira le danger d'un
aveu.--Tant mieux! On luttera. N'est-elle pas habile assez pour se
dfendre contre un homme plus effray lui-mme de sa menace que celle
dont il voudrait l'intimidation? Elle l'apprivoiserait. Desreynes n'a
pas le bras qu'il faut pour la dompter.

--Ce serait adorable.

Elle ruminait ces choses en repromenant sa baronne: car la noble
douairire, comme le renard  l'antre du lion, ne voyait jamais le
chemin par o l'on sort.

Ds que Jeanne fut libre, elle courut  la fentre de son amant; Pierre
sortait de chez lui, mais elle n'en fut pas inquite.

--Venez, dit-elle, nous avons  causer.

--Non.

--Georges, viens, je le veux.

Il se prcipita d'un tel mouvement, que la jeune femme se crut attaque.
Georges, d'un poing violent, ferma la croise.

Pour la premire fois de sa vie, Jeanne reut une insulte sans en
souffrir au del de l'instant: la brutalit, d'ailleurs, avait un air
viril qui ne dplaisait qu' demi  cette amazone en jupes de soie.

--Il en a contre lui bien plus que contre moi; il s'emporte, donc,
soyons grave.

Elle s'en vint mditer sous les arbres: elle marchait, jolie, en
balanant sa taille de jeune fille, et tenait son menton dans sa petite
main, avec un doigt repli sur sa petite bouche, pensive comme le
Mdicis. Elle argumentait, discutait, objectait: Minos, Eaque et
Rhadamante sigeaient sous la coupole de son front, les sept sages
soulevaient la balance, et Machiavel glosait au greffe: c'est Georges
qu'on jugeait, et Jeanne s'admirait d'tre si forte logicienne.

Le verdict fut net: Puisqu'il part, il renonce  l'aveu; puisqu'il
renonce, il craint que l'on sache; puisqu'il craint, je peux menacer.

La mditation est une superbe chose; si elle nous accorde rarement la
vrit, elle nous procure tout au moins l'approbation de nous et le
respect de notre gnie.

--Comme je m'aimerais, si j'tais homme! disait la belle dame en
redescendant du conseil vers le champ de bataille.

Elle alla droit  la chambre de Georges: personne; des malles
encombraient le parquet.

Tout cela est bien avanc pour tre interrompu... Enfin!

Elle ne s'en ennuyait plus.

Elle monta chez elle, entra dans le cabinet de son mari: Pierre tait
introuvable aussi. Disparus tous deux! Elle les demanda  ses gens: nul
ne les avait vus.

--Ils se battent!

C'tait la voix de l'orgueil et non de l'effroi. Si les femmes gardent
un coeur sensible pour les maux dont elles voient souffrir, elles
rservent moins de piti pour ceux dont elles ont l'honneur d'tre la
cause.

La comtesse fut oblige de tendre tous ses nerfs pour prouver quelque
terreur devant son imagination folle; et ce fut presque avec dpit
qu'elle rencontra enfin les amis installs dans la bibliothque.

--Que me raconte-t-on, monsieur Georges, vous nous quittez? Tout d'un
coup! N'aviez-vous pas accept pour demain l'invitation de votre amie?

Comme on ne lui rpondait point, elle poursuivit, sans paratre
offusque:

--Que sera cette soire sans vous? C'est cruel et malhonnte de manquer
ainsi  ses promesses... Quand partez-vous donc?

--Demain matin, dit Arsemar.

--Attendez un jour: vous dsire-t-on plus et mieux  Paris qu' la
sous-prfecture?

Ces hypocrisies et le silence de sa complicit martyrisaient Desreynes;
il se retira sous prtexte de terminer ses prparatifs.

--On dirait qu'il t'vite, ma Jeanne?

--Cela me semble aussi; il est dans ses mauvais jours contre les femmes.

Elle laissa son mari pour rejoindre son amant.

Avait-elle un secret  lui dire? Non. Mais se sentant forte, elle
voulait exercer sa force, intimider cet homme et l'merveiller par son
audace, le subjuguer, l'anantir! Pourtant elle hsita un peu, devant la
porte close et qu'il fallait ouvrir, et son coeur faiblissait; puis,
dlibrment, elle entra, et ferma le battant derrire elle.

--Sortez, madame!

Elle s'assit.

--Vous me fuyez, Georges.

--Ne me laisserez-vous pas en repos, malheureuse que vous tes! N'en
avez-vous pas fait assez? Mais sortez donc!

--Georges, il faut que tu m'entendes.

--Non!

Elle s'approcha de lui et, cline, elle murmura:

--Georges, je t'aime.

--Je vous hais, et vous mentez! Je vous hais, comprenez-vous? Et
toujours je vous ai hae. Comme personne au monde!

Il lui sifflait ses mots en plein visage; elle porta ses bras au cou de
l'homme. Il lui saisit les poignets, et les serrant  la faire crier:

--Vous tes une misrable et vous allez sortir!

Il la conduisit vers le seuil, toujours garrotte dans ses doigts
furieux: elle ne broncha pas sous la douleur.

Mais  cet instant, un bruit de pas traversa le corridor; Georges
attendit, immobile et ple, les regards fixs au mur.

--Tu as peur qu'on ne nous surprenne, n'est-ce pas?

Le triomphe clatait dans ses yeux verts.

--Eh bien! Si tu pars, je dis tout!

Elle s'enfuit.

--Je gagne, je gagne! Quelle victoire, s'il cdait!

Aprs les cinq minutes d'usage accordes  la joie d'un sentiment
nouveau:

--J'en aurai peut-tre assez au bout de quatre jours?... Non... Je crois
que je l'aimerais.

Puis:--Comme c'est amusant de tutoyer un homme!

On l'avait battue! Elle! Malgr son orgueil, elle n'y voyait aucun sujet
de honte. De mchants moralistes ont crit que les femmes se plaisent
aux mains trop promptes, tant leur faiblesse aime la force: cet axiome
et indign Jeanne plus que l'treinte dont son bras tait rouge encore.
Mais tout ce qui tient de la passion n'est-il point pour charmer les
mes passionnelles? Georges, depuis son coup de rage, avait fait un
grand pas dans l'estime de Merizette. Il est violent! Je le dompte.
Car il n'avait pour lui que le ressort des muscles, et la matrise
restait en elle seule. Elle frottait ses mignonnes mains.

Elle se rsuma en une formule qu'elle rptait volontiers: La femme est
pour l'homme, l'homme est  la femme.

--Quelle abominable crature! pensait Georges.

Il enfonait du poing ses effets dans les malles.

--Et quelle folle! Si de telles vipres ne devraient pas porter un signe
au front, pour qu'on les crast de la botte, ds qu'elles naissent.
Qu'elle dise un mot, je l'trangle!

Il avait besoin de s'affirmer hautement que la menace de Jeanne tait
bien drisoire et sotte; mais son affirmation si ferme ne le rassurait
qu' peine.

--Ces poisons-l sont capables de tout... Ah! Que nous crevions elle et
moi, et que Pierre ignore toujours!

C'est alors que, le front dans ses deux mains et les deux coudes sur la
table, Arsemar souffrait dans tous ses cultes, et dsolait son coeur
d'un plus vaste mpris des hommes.

--Rien n'est donc sacr pour l'envie, et sur tout la mdisance bavera
son venin! Pauvres gueux si dpourvus de foi et d'amour, qui trouvent en
eux une me pour de telles ignominies! tre assez vil pour concevoir
cette chose et assez lche pour l'crire! Sois solitaire, exile-toi dans
ton bonheur, ferme ta vie, et l'on passera sous ta porte; oublie le
monde, le monde ne t'oublie pas... Infmes!

Il repoussa avec dgot un papier anonyme, et, lentement, il se
promenait dans sa chambre: au premier cri d'indignation avaient succd
la tristesse et la piti.

Jeanne et Georges!

Eux, accuss! Il songea d'abord  les laisser tous deux ignorants du
soupon qu'on prtendait dresser sur leur conduite; mais il estima que
son devoir serait d'informer Desreynes, et cette dcision le rassrna.

Il prit la lettre et descendit.

--Connais-tu Bazile et la province? Tiens, lis a!

Ds la seconde ligne, Georges avait devin: la feuille remuait entre ses
doigts et les mots dansaient sur la page.


Monsieur.

Veuillez croire que ma haute estime et ma sympathie seules me font une
douloureuse obligation de vous dclarer ce qui, malheureusement, n'est
plus ici un mystre pour personne, et dont tous les honntes gens sont
chagrins pour vous.

J'ai pens qu'en vous informant d'un scandale qu'il est impossible
maintenant de rparer, je vous aurais du moins mis en tat d'y couper
court et d'arrter les mauvais propos qui circulent sur votre
aveuglement ou votre bienveillance.

On a beaucoup trop caus dj de Mme d'Arsemar et de votre ami, et vous
pourriez, en interrogeant ceux qui sont plus que d'autres  mme de vous
fournir des preuves et des dtails, acqurir comme nous la certitude
qu'il ne vous convient pas de conserver plus longtemps sous votre toit
l'homme qui a trahi votre confiance et dshonor votre beau nom.

Vous me permettrez de ne pas insister davantage sur une situation que
ma dignit me dfendrait d'approfondir, et, comme j'ai la conscience de
vous avoir loyalement rendu un signal service, vous apprcierez la
discrtion qui me conseille de drober  votre gratitude le nom d'un

AMI INCONNU.


Georges dfaillait: il se jeta dans les bras de son ami, abm de
douleur et de honte.

--Pardon...

--Eh bien? Mais es-tu un enfant, Georges, et vas-tu te navrer pour les
ignominies d'un autre? Je t'aurais cru mieux arm contre tes frres, et
tu me donnes presque regret de t'avoir apport cette ordure.

--Mon Pierre, pardon!...

Cette phrase fut tout ce que pouvait son besoin renaissant de confesser
leur crime.

--Misrable! cria-t-il, dans l'angoisse de son remords et de sa lchet
consciente.

L'injure n'tait que pour lui seul; Arsemar la comprit pour les autres.

--Oui, misrables! Mais console-toi, nous les laisserons bientt
s'entre-mordre dans leur fange. Cet hiver...

Desreynes gardait l'horrible lettre: le mot de bienveillance, au bout
d'une ligne, y flambait comme un incendie.

--Si je tenais celui... Hlas, voil donc ce que j'ai fait pour toi, mon
pauvre Pierre!

--Encore un coup, qu'as-tu  dmler l dedans? De quoi es-tu coupable?

--De tout.

--Tu perds le sens, mon bon ami. coute: je veux te demander un service,
si toutefois tu peux me le rendre. Viens demain  cette soire; allons
ensemble, pour montrer  ces platitudes qu'elles ne sauraient se hausser
jusqu' nous, et que leur haine se dpense mal  propos.

Desreynes imaginait ce jour qu'il faudrait passer encore dans la maison;
on crut qu'il hsitait.

--Si cela t'incommode, pars.

--Mais, non.

--Faisons cela pour elle... Car tu ne juges pas que j'aie souci pour moi
de quelques drles... D'ailleurs, il est fort probable que cette lettre
est l'oeuvre d'un sot qui, pour me troubler davantage, trouve ingnieux
de prter  sa dlation l'appui d'une notorit publique. Cela te
drange-t-il beaucoup de reculer ce voyage?

--Pierre, rpondit l'autre avec tendresse, plus cela me coterait, plus
j'y serais empress, tu sais bien.

Georges n'avait vu que les grands chagrins de sa faute; voici que
d'autres horizons se dessinaient aprs ceux-l. L'existence serait
insoutenable dsormais. Tout conjurait  perptuer sa trahison et
doubler son tourment.

L'heure du dner tait dj revenue. Jeanne les attendait dans la salle.

--Pas un mot. Qu'elle ne souponne rien!

En les abordant, elle glissa un billet dans les doigts de son amant: il
le rejeta aussitt. Mais, qu'on le trouve! Alors, le pauvre homme,
pliant sous le destin qui lui crasait les paules, se baissa
pniblement vers le parquet et ramassa le mot d'amour...

--Il a tout  fait peur!

Elle dploya pendant le repas toutes ses gentillesses, et, avec un
compliment du meilleur ton, reut la nouvelle du sjour que Georges
prolongeait. Lorsqu'on passa dans le salon, elle fut un peu dsappointe
de voir le jeune homme dchirer en menus morceaux le poulet qu'il
n'avait pas lu: mais le plus rel plaisir, celui de le composer et de
l'imposer, on ne l'en priverait plus, et le reste se rparerait d'une
phrase rapide...

--Cette nuit, chez toi.




V

  _Manibus date lilia plenis_.

  VIRGILE.


D'Arsemar ne pouvait chasser l'obsession de cet odieux crit, et sans
qu'un soupon le souillt, quelques mots le hantaient pour leur
prcision et leur allure autorise.

A qui le renvoyait-on, dans cette phrase ambigu, et qui donc tait,
plus que d'autres,  mme de fournir les preuves et les dtails? Il se
demanda si l'origine des commrages ne remontait pas  des propos de
valets, et rsolut, s'il en acqurait une preuve, d'purer
impitoyablement le service de sa maison.

Mais, un doute? Il avait l'amour de croire, la moiti de la foi, toute
la foi, plus qu'elle encore! Il aurait suspect la terre et Dieu, avant
d'admettre le crime de ceux en qui dormait sa confiance: car s'ils le
trahissaient, ceux-l, les seuls aims, toute son me, que resterait-il
sous le ciel qui pt fixer le coeur d'un homme? Son amour et son amiti:
la religion! Ils lui auraient cri leur faute qu'il n'aurait pas voulu
entendre.

Il est des natures mystiques, si raisonnables qu'elles soient en toutes
choses, qui, sur un point, se ferment obstinment aux clameurs de la
vrit, et les repoussent comme un blasphme qu'on est damnable
d'couter. Rares en nos sicles o se meurent les rves et les cultes,
ces mes-l s'isolent dans une ombre et vtent un masque pour s'en venir
 la lumire; le monde les voit passer souvent sans les connatre, et le
sceau de la tombe, un jour, les remmure dans le nant d'o elles taient
sorties trop tard. En vain on accrdita autour d'elles que leur rve
n'est qu'un mensonge, en vain l'existence et les hommes le leur
prouvrent  l'envi: les voyants gardaient leurs yeux clos sur la vie,
et tout leur tre s'blouissait sous la splendeur de l'idal. Lorsque
autour d'eux on riait de leur songe, ils souriaient de piti douce et ne
protestaient pas, afin de subir moins longtemps l'inutilit du mpris.
Et c'est jusqu' la mort qu'ils cheminent ainsi, au milieu des
railleries, des checs, des coups de sort, au milieu de l'injure ou de
l'indiffrence, inaccessibles et blancs comme des fantmes de vierges.
Qu'importe qu'ils se trompent, ceux-l seuls sont bnis; et si quelque
soir la vrit s'crase sur eux, ils tombent avec leur foi qui reste
intacte, rayonnante, telle qu'un diamant sous les marteaux, et achvent
de mourir sans renoncer leur rve!




VI

  On est plus humili d'tre au-dessous de ses prtentions que de ses
  devoirs.

  DUCLOS.


Georges, si las qu'il ft de sa nuit d'insomnie et de fivre, vit
revenir avec terreur le moment de se retrouver seul dans cette chambre
o les remords le guettaient au chevet. Quand ses htes l'eurent quitt,
il sortit de la maison.

Mais dans ce calme des tnbres, le souvenir d'hier et de la course
exaspre l'attendait.

Il avait souffert tout le jour d'une douleur aigu, torsionnante, que
chaque dtail, chaque phrase, chaque geste des autres ou de lui-mme
rnovait de minute en minute; et seul, sous la sombre paix du ciel vide
et des arbres, il sentit remonter en lui la foule criarde de ses maux
qui tous ensemble l'appelaient.

Dehors, dans la nuit, sous le plein ciel, les penses qui nous tiennent
puissamment ou les sensations qui nous domptent grandissent par degrs
rapides devant le vaste champ qui les invite: elles s'exaltent,
s'affolent, dbordent vers l'immensit, montent jusqu'aux toiles, et
notre me emplit l'infini. Dlire de joie ou enfer de dtresse? L'homme,
divinis pour un instant, lve ses deux mains vers les astres et tombe
cras par la grandeur de ce qu'il porte en lui...

Georges pleura enfin.

Quelle parole consolatrice vaut pour nous la douceur des larmes?
L'angoisse se fond en elles; elles sont  l'me ce que le sommeil est au
corps; tandis qu'elles tombent, nous ne sentons plus qu' demi
l'infortune qui les arrache: et comme un rappel de l'enfance  laquelle
on revient dans l'puisement d'tre homme, elles transforment nos pires
douleurs en ces gros chagrins qui sanglotent dans les berceaux.

Desreynes se releva, et sa peine adoucie avait repris l'espoir, une
obtuse confiance, sans dsir et sans but; mais est-il besoin d'esprer
quelque chose pour esprer encore?

Il rentra chez lui, et put dormir.

Quand il se rveilla, d'Arsemar venait de quitter le chteau.

Sur la route, Pierre croisa le facteur du canton, qui lui remit quelques
lettres. Parmi celles-l, un mot, d'une criture renverse:

  Cocu, cocu, cocu, monsieur le comte! a arrive aux plus malins et aux
  plus riches.

  JEAN SAYLONG.

Toujours! L'ignoble calembour de la signature, qu'il ne comprit pas
aussitt, donnait  la calomnie un air de certitude qui l'outrageait
pour les victimes. Sans nul doute, des racontars de l'antichambre
pouvaient seuls autoriser des affirmations si prcises: la preuve qu'il
demandait vint  lui, ds qu'il fut aux ateliers.

Barraton rdait autour du comte, guettait son passage, et lui souriait;
il ne se dcida  l'aborder qu'en le voyant partir.

--Bien des pardons, monsieur d'Arsemar, mais je...

--Qu'y a-t-il, mon ami?

--Une chose  vous dire, et pas commode, rapport  la peine que je vous
ferai; ma bourgeoise me rebchait assez qu'il vaut mieux ne pas se mler
des affaires des autres, et que j'allais risquer ma place; mais, aussi
vrai que vous... Enfin, suffit, j'ai cru qu'il fallait dire a... Entre
honntes gens, on doit s'aider, n'est-ce pas, si on ne veut pas tre
dvor comme des loups?

--Parlez sans crainte, Barraton.

--Vous tes trop bon, monsieur le... Voil... On dit des mauvaises
choses sur votre dame.

tait-ce donc une obsession, et ne pourrait-il, dornavant, faire un pas
sans entendre partout l'abjecte diffamation? En vrit, cette phrase
l'tonna peu, car il l'avait prvue et redoute dans les ambages de
l'ouvrier. Lorsque notre esprit est occup d'une pense, nous la
retrouvons ou l'attendons en tout.

Barraton surveillait avec inquitude l'effet de sa dclaration.

--Vous avez jug par vous-mme, mon brave, que les accusations lgres
sont parfois aussi injustes que dangereuses; je connais cette infamie:
d'o la tenez-vous?

--Ma foi, mon bon monsieur, je ne voudrais occasionner de la misre 
personne, et si j'ai rpt a...

--C'est qu'on vous l'a cont... Qui?

--Eh! Ceux de chez vous, hier au matin.

--Qui?

--Dame! Personne, un peu tous; vous savez, en djeunant, on cause...

--Et l'on disait?

--Ils disaient que ce n'est pas bien, et que vous tes un si digne
homme...

--Passez.

--Ils ne donnaient pas vraiment des vraies preuves, mais ils
expliquaient tout de mme qu'ils les avaient vus... Oui, patron, ils
disaient a, et Mlle Louise, comme vous l'appelez, a racont qu'une fois
ce monsieur l'avait embrasse, et votre dame en tait si jalouse,
qu'elle voulait la renvoyer.

--Merci, Barraton. Tout cela est horriblement faux. Au revoir.

Pierre se retira.

On les a vus! Le terme dpassait toute audace. Voil qui rclamait
prompte justice! On les a vus! Il ne s'agissait pas ici d'indcises
railleries. Voir! Quoi Voir? Si pourtant... Mais aussitt son coeur se
rvolta contre l'ignominie du soupon inachev.

--La mdisance est donc si puissante, et l'homme si dprav, qu'un mot
hideux ne puisse passer en nous sans y laisser une souillure!

Et dans son me, dj, il demandait son pardon pour l'insulte.

--Pauvre chrie, si elle savait!

Ah! Qui donc, quel tre monstrueux, ternellement maudit, arrachera des
yeux de l'homme le bandeau bleu qui l'y aveugle, et nous dpeuplera les
cieux avec le cri farouche qui seul ne mente pas: Mensonge!

                   *       *       *       *       *

A cette heure, Jeanne quittait son amant.

Elle n'avait pas excut sa menace de le visiter cette nuit-l: au
moment d'agir, une dernire pudeur et quelques craintes du danger, qui
pourtant la fascinait par-dessus tout, la retinrent dans la chambre
conjugale. Puis, on la recevrait si mal, l-bas! Elle se souvenait aussi
d'avoir entendu Georges proclamer que, si nous faisons les premiers pas
auprs des femmes, celles que nous avons une fois conquises doivent
faire dsormais tous les autres. Il rpugnait  son orgueil de permettre
qu'on pt la prendre pour une mendiante d'amour, quand elle se sentait
elle-mme le pouvoir et le droit de gouverner  sa guise: car elle tait
bien forte, maintenant! Elle n'hsita pas une minute devant la
satisfaction de croire que le retardement de Georges, n'avait, en
ralit, d'autre cause que l'ordre hier donn par elle. Tout lui cdait.
Elle pourrait assner ses commandements sans qu'on ost bouger sous la
frule; elle domptait par la crainte, le rve de sa vie!

Aussi se para-t-elle, lente et confiante, ds que son mari fut hors de
la maison, et, quand elle se vit assez belle, descendit chez Desreynes,
comme la veille.

--Bonjour, tes-vous plus aimable, aujourd'hui?

--Vous encore, madame!

Il se dirigea vers la porte, mais elle y fut avant lui et tendit ses
deux bras en croix pour barrer le chemin.

--Vous ne... tu ne sortiras pas. Je veux que tu m'entendes.

--Et que pouvez-vous avoir  me dire, madame?

--Rien! Mais je veux. Tu es  moi, Georges, comme je suis  toi...

--Oh, ne rptez pas ces mots abominables! Je vous hais de toutes les
forces de mon coeur.

--Ton coeur?... Il vous revient bien tard, mon cher! Dites-moi donc ce
qu'il vous conseille, ce coeur? Qu'allez-vous faire?

--Vous le demandez?... Partir et ne plus vous revoir! Jamais!

--Tout simplement? N'avez-vous pas pens qu'il fallait un peu consulter
mon avis et compter avec moi? Me regardes-tu comme un jouet? Tu me
flattes, mais j'ai d'autres prtentions.

--Je sais que les prtentions ne vous manquent pas.

--Fort bien. Mais, s'il vous plat, que deviendrai-je?

--Voil dont je me soucie!

Jeanne commenait  trouver qu'on le prenait de bien haut avec elle, et
prouvait un tonnement dsagrable  se voir si peu redoute.

Elle se dominait moins dj qu'aux premiers instants de l'entrevue et en
oubliait parfois le tutoiement, que sa perversit cherchait avec tant de
plaisir  disperser au long des phrases.

--Je pensais vous avoir fait part de mon intention,--bien arrte, je
vous assure,--de tout dclarer, si vous vous retiriez...

Desreynes haussa les paules.

--Vous n'y croyez pas, mon cher? Vous avez tort.

--Rassurez-vous, je vous sais capable de tout; mais vous tes plus
dprave que sotte, et...

--Soyez poli, par grce.

--Avec vous?

--Avec moi! s'cria-t-elle, indigne. A qui pensez-vous parler? Vous
avez pris un matre, mon cher, et non une matresse!

Voil qui est bien dit, songea-t-elle; son loge lui rendit des
forces.

--Tu m'as prise, tu me garderas... Oui, tu me garderas! Et si tu pars,
je te suivrai.

Elle croisa les bras sur sa poitrine, et, la tte haute, les yeux
flambants, se campa devant lui.

Le suivre! Cela, elle le ferait!

Georges,  ce dfi, eut un vertige de sang.

--Si vous l'osiez, misrable poupe, vous voyez ces deux mains-ci, elles
vous trangleraient sans piti.

Il marchait contre elle, menaant.

--Ne l'oubliez jamais, si vous tenez  votre vie!

Jeanne recula devant la fureur des doigts crisps qui se tendaient vers
elle, et tremblante, elle balbutiait avec une tnacit d'enfant:

--Si! Je vous suivrai!

--Elles vous trangleraient, vous dis-je!

--Laissez-moi!

La jeune femme, accule au mur, se garait derrire son coude.

--Lche!

Brusquement elle se rvolta et rabattit les mains.

--Vous me faites peur, peut-tre? Il en faudrait d'autres que toi, et
les phrases de feuilleton te vont mal, mon pauvre ami!

Elle revint au milieu de la chambre, provocante  son tour.

--Mais battez-moi donc, vous en mourez d'envie!

Et comme il se taisait:

--Quand tu m'aurais tue, si seulement tu en as le courage, Pierre
connatra-t-il moins la vrit?

--C'est moi qui la dirai.

--Avant toi!

--Parlez donc, et l'on apprendra quel rle vous avez jou!

--Eh bien, oui! Je t'ai sduit; mais, tu peux t'en vanter, on ne le
croira pas.

--Osez-vous tre fire de la confiance qu'on place en vous?

--Oui, car elle me vient de gens qui valent mieux que vous.

--Et qui savent, n'est-ce pas, que vous tes vertueuse, incapable de les
tromper?

--Certainement, monsieur, ils le savent!

Georges ne put s'empcher de rire.

--Ah! Riez encore une fois, c'est la dernire, et prenez garde!

Et elle sortit en faisant claquer la porte derrire elle.

Il lui sembla qu'elle sortait vaincue, pour avoir, d'un seul mot, prt
au ridicule: cette honte suffisait  maintenir sa colre dans un tat
d'exaspration folle, et l'y maintint.

Rien n'tait plus ondoyant que cette femme, qui se prtendait immuable.
Ces natures en qui la pense n'est qu'une motion rflchie, une
secousse nerveuse un instant prolonge, ne s'en passionnent que
davantage pour leurs songeries passagres et les treignent avec
frnsie, comme afin de les puiser avant de les changer pour d'autres.

Jeanne avait compris irrfutablement que cet homme n'prouvait pour elle
que de la haine et du mpris. Elle s'tait donne sans que l'on en
gardt un souvenir heureux, et la possession de son corps n'avait laiss
que le dgot. Existe-t-il au monde une insolence capable, plus que
celle-l, de flageller une femme jolie et qui fait profession de se voir
dsire?

Que d'ambitions crases d'un coup!

Non seulement personne ne ployait devant elle, mais on riait. Elle tait
bafoue pour une phrase inepte; dans son courroux elle en ruminait de
vengeresses, qu'elle s'indignait de n'avoir pas trouves tantt. Elle
reprenait le dialogue, et y faisait siffler de stridentes incises dont
elle cravachait son interlocuteur; mais ces triomphes muets, sans tmoin
ni victime, lui rendaient plus insupportable encore l'humiliation de sa
droute passe. Elle s'insultait, puisqu'elle seule tait l pour
entendre, et se criait ces vrits que nous ne permettons qu'
nous-mmes.

Mais il viendrait une revanche! Elle pouvait avoir donn  rire, mais
ceux-l du moins taient bien imprudents, qui n'avaient pas su rsister
 leur envie! Elle inventerait le chtiment.

Tout  cause de Pierre, et de cette sotte amiti. Poseurs!

Eh bien! C'est en cela qu'on les frapperait, puisqu'en cela tait
l'origine des tourments et des avanies.

Le meilleur moyen? Tout dire!

On verrait o conduisent les hilarits malencontreuses. L'un veut
cacher, l'autre ignorer: donc, au grand jour! Qu'en arrivera-t-il? Eux,
spars  jamais: bien, ils l'ont mrit. Elle? Est-ce que Pierre ne
l'adorerait pas assez pour venir  genoux la supplier d'accepter son
pardon? D'ailleurs, en parlant la premire, elle conterait les choses 
son gr: circonvenue, sduite, obsde, sa pauvre force de femme avait
rsist pendant des mois, sans rien dnoncer d'un attentat qui, dans les
illusions d'amiti, et dsol celui qu'elle aime; surprise enfin, elle
avait chass le tratre qui, sur son ordre, se sauvait maintenant. Par
Dieu! Une femme adultre a toujours raison, quand elle vient dclamer sa
faute!...

Ah, l'on avait ri!

                   *       *       *       *       *

Pendant que Jeanne s'abandonnait  sa fougue d'emportement, Desreynes
allait  la rencontre de son ami et le rejoignait bientt.

--Les dnonciations continuent. Lis cela... Je sais aujourd'hui d'o
proviennent ces turpitudes: elles sentent le plumeau. Barraton m'a
rapport des causeries de valetaille qui m'instruisent sur la source du
mal. Nous allons nettoyer l'office, mon Georges! Le difficile est de
procder sans que Merizette souponne le motif du balayage. Tu
m'aideras... Mais dis-moi,  propos, tu pinces les soubrettes, mon
gentilhomme? Qu'est-ce donc, cette histoire de Louise?

Le prvenu avoua qu'un jour, sans savoir comment...

--Et Merizette vous a vus? Quoi d'tonnant qu'elle ait sermonn cette
fille. Ah, parlons d'autre chose, tiens!

Mais aucun des deux ne parla plus. Enfin:

--Quelle misre, mon pauvre Georges, et qu'on a donc de peine  garder
son bonheur! Il faudrait vivre dans une le, loin de tout; chercher un
coin de terre o l'on s'enfermerait avec ceux que l'on aime. Car on ne
peut user sa vie  effacer les hommes!

Cette confiance caressante faisait la plus cruelle affliction de
Georges. Arsemar se mprit sur son air attrist:

--Vas-tu te dsoler plus que moi d'un blasphme qui passe? Oublions, je
suis bni quand mme!

Il prit le bras de Desreynes en s'inclinant vers lui: le frlement de
telles vilenies lui laissait un besoin de se laver le coeur dans
l'expansion de ses rves.

--Tu ne sais pas, toi, ce que c'est qu'un amour comme le mien, quel
refuge et quelle douceur! Tu te dpenses en amourettes et tu n'as pas
connu le repos des tendresses profondes. C'est si bon, de donner sa vie!
On ne la possde jamais aussi bien qu'en la livrant tout entire. Etre
deux, n'tre qu'un! Sans mystres, sans nigmes, avoir deux coeurs
comme un seul livre ouvert dont on voit en mme temps les deux pages, et
lire ensemble, lire jusqu' la mort... Oui, tu diras que Merizette et
moi avons des mes dissemblables; mais tout se fond dans l'amour, et je
vaincrai la rsistance de ses froideurs parce que j'ai plus de foi
qu'elle n'a de doute. Si parfois quelques nuages brouillent notre ciel,
comme aujourd'hui, la paix qu'on retrouve en rentrant n'en parat que
plus dlicieuse...

--Voil donc celui, pensait Georges avec angoisse, que l'ineptie du
monde appellerait un sot, si le monde savait, et l'entendait.

--Vrai, veux-tu que je te dise? J'ai des instants de folie, et je me
trouve si heureux, que souvent je suis oblig de faire un effort pour
croire que c'est bien moi qui marche ou qui m'assieds. C'est idiot, c'en
est l. Je _m'envie_! Est-ce que tu comprends? Je comprends tout juste,
moi; mais je m'envie!

Et Pierre clata d'un beau rire qui sonna largement dans l'air frais du
matin.

                   *       *       *       *       *

Deux heures plus tard, on djeunait; Jeanne ni Georges ne disaient mot.

--Ma mignonne, auras-tu, ce soir, une bien belle robe pour blouir
toutes les sous-prftes de la terre?

--Je n'irai pas.

--Vraiment... Pourquoi, chrie?

--Parce que.

--Encore faut-il?...

--a m'ennuie.

--Bien, mon enfant, n'en parlons plus. Tu es nerveuse, ce matin?

--Moi, pas du tout.

--Nous aurons donc le regret de te laisser seule, car nous devons nous
rendre  cette runion, Georges et moi.

--Allez-y, puisque vous tes maris ensemble.

--Tu es jalouse?

--De qui?

La conversation tomba. Jeanne piquait violemment sa fourchette sur la
porcelaine et faisait autour d'elle un cliquetis de mtal.

Desreynes, que blessaient ces airs d'importance, affecta de n'y donner
aucune attention, et s'effora de causer calmement de choses
indiffrentes. Un tel jeu ne pouvait produire en la jeune femme qu'un
dplorable et dangereux rsultat. Cette tranquille intimit entre les
deux amis, cet abandon pour une soire, et, par-dessus tout, cette
srnit chez un homme qu'elle avait menac, chaque chose et chaque ide
l'exaspraient davantage.

Elle rageait pour son plaisir, et n'avait pas minaud une colre dans le
dessein d'tre intressante, mais elle fut choque qu'on s'y intresst
si peu. Son mari lui-mme semblait s'associer aux provocations de
Desreynes: taient-ils dj ligus contre elle, et Georges exerait-il
sur l'autre un ascendant plus puissant que le sien? Elle y pensa, dans
son pessimisme provisoire. Que son ennemi le plus haineux s'acharnt 
dtruire l'estime et l'amour d'Arsemar, c'tait logique; qu'il y
parvnt, c'tait possible: alors, on la planterait l, comme une niaise!

De quoi s'occupaient-ils avant le repas, enferms tous deux dans le
cabinet du comte, o trois domestiques furent appels tour  tour? Une
enqute?

Elle regarda son mari, qui, rencontrant ses yeux, lui sourit.

--Il n'a pas l'air... Mais cela ne prouve rien. Pourquoi ne serait-il
pas horriblement dissimul? Les hommes ont toujours un vice secret, et
celui-l qui ne montre que des vertus doit cacher quelque chose...

Jeanne, en ce moment, ne dduisait pas les sottises l'une de l'autre,
avec cette prcision lente qu'elle affectionnait tant; mais l'habitude
de raisonner sans fin mne  raisonner sans effort, et presque malgr
soi; sa logique accoutume lui jetait les affirmations sur les
inquitudes, avec la rapidit de la colre, et lui chafaudait comme en
un songe une hypothse de complot: on la jouait, on allait la jouer.

--Prenons l'avance!

Mais, comment? Mme d'Arsemar cassa un verre en le posant trop fort. Elle
supputait toujours.

Pierre disait alors, fort  propos:

--Il faudrait possder la raison absolue, ou ne pas se mler de penser.
Nos mditations ne nous mnent souvent qu' l'erreur et nos vertus qu'au
mal, comme parfois nos vices nous conduisent au bien. Notre folie a
toujours quelque sens; notre sagesse est toujours  moiti ivre.

Jeanne tait dans une situation d'esprit  prendre la phrase pour une
injure personnelle; quand nous nous absorbons dans un calcul intime, les
passants en causent avec nous, et si leurs mots de hasard ont
l'irrvrence de tomber pour nous contredire, nous voil aussitt
raffermis dans notre ide premire. Il n'en fallait pas tant pour que la
raisonneuse ft conquise  la justesse de ses arguments...

A coup sr, Georges n'a rien avou, mais qu'a-t-il dit? Cet
interrogatoire de cuisine?... Dcidment, c'est un rpugnant personnage.
Oui, mais on trame quelque chose contre moi. Pour me fermer la bouche,
sans doute? On verra bien. O en sont-ils? Il faut savoir.

Mais comment? Toujours cette sujtion de l'inabordable... Ah, de
l'audace!

--Que prpariez-vous tantt de si mystrieux, pour convoquer chez vous
toute mon antichambre?

Arsemar fut tellement embarrass, qu'il le laissa paratre et ne sut que
rpondre: son attitude et son silence fixrent les dfiances de Jeanne.

--Eh bien?

--Rien, ma chre enfant, ne t'occupe pas de cela.

La rsistance tait impertinente.

--Je croyais pourtant tre un peu la matresse ici.

--Tu l'es, mais crois-moi, ceci ne te regarde pas.

--Ne me regarde pas! Tu deviens presque insolent. A quelle cole?

--Tu prends mal les choses...

Georges ne se contenait plus.

--Laisse donc, Pierre... Tu disais, lorsqu'on t'interrompit...

--N'interrompez pas vous-mme.

--Ma Jeanne, tu es souffrante?

--Ne peut-on se mler  votre conversation sans avoir l'air malade?

--Tu n'es pas gentille, ce matin, Merizette.

--Tu m'agaces, avec tes noms ridicules.

--Voyons, je ne rpondrai plus, calme-toi.

--Je suis calme, mais je n'aime pas qu'on se moque de moi.

--Personne...

--Vous deux! Encore un coup, veux-tu me dire ce que vous complotiez
l-haut?

--Ma chre...

--Non? C'est bien, je le saurai par d'autres.

Elle sonna: le domestique tait bien prs, sans doute, car il parut
aussitt.

--Retirez-vous, fit Pierre... Tu n'es pas raisonnable: vas-tu mler des
gens  nos affaires?

--Tu les y mles bien,  commencer par monsieur!

--Georges n'est pas un tranger ici.

--On le regrettera.

--Que veux-tu dire?

--Oh! Monsieur me comprend.

Desreynes, ple, sentait la foudre; il voulut arrter Arsemar, et
celui-ci, afin de clore, dit simplement:

--Tu es peu aimable pour le dernier jour de notre ami.

--Notre ami... Tu me fais rire! D'abord, il ne part pas.

--Mais si, ma chre, demain.

--Non! cria-t-elle en frappant du poing.

On se taisait, elle dit:--Je ne veux pas!

--De quel droit?

--De quel droit! Tu n'as donc rien compris?

--Madame... murmura Georges suppliant.

Elle aussi tait toute blanche.

--Ah, tant pis, c'est trop tard!

Pierre les contemplait, stupide, et sans savoir encore.

--Eh bien, oui! s'cria Jeanne en se levant, droite, blme. C'est mon
amant!

--Tu mens!

Tous trois taient debout.

--Georges, parle...

Rien...

Arsemar vit Desreynes tremblant, le front baiss.

--Oui! Oui! Oui! mon amant!

Elle s'en alla.




VII

  --Mais cela est invraisemblable, monsieur!

  SOTTISE HUMAINE.


Pierre la regarda sortir: et, quand elle disparut, il s'croula sur sa
chaise, contre la table, la tte dans ses bras, et Georges restait
debout.

Ils demeurrent ainsi dans le silence.

Pas un sanglot.

La vie s'tait effondre sur eux; toutes les choses semblaient mortes
autour.

Ni l'un ni l'autre ne pensaient; ils taient rentrs dans le nant.

Le monde venait de finir.

Pas un geste; ils s'engourdissaient dans l'immobilit des statues.

Cela dura si longtemps, que les domestiques, derrire les serrures,
s'impatientaient de ne plus rien entendre.

Georges, enfin, voulut s'approcher de son ami et lui toucha l'paule;
l'autre frmit de tout son corps et le repoussa doucement.

Alors, Georges s'en alla aussi.

Comme il ouvrait la porte, il perut le bruit de pas qui se sauvaient
dans le couloir, et des rires touffs.

Pierre savait, mais il ne croyait pas encore.

Quand il releva la face, il vit la chambre vide, nue, muette, grandie.

Les murs s'cartaient de lui.

La table en dsordre indiquait un repas interrompu.

Une chaise tait renverse.

Personne ne s'assirait plus l.

Seul!

Oh! Bienheureux encore dans leur dtresse, ceux qui peuvent, quand
l'avenir s'boule, se rfugier dans leur pass intact! Ne pas renier les
heures d'autrefois, et si l'on ne croit plus  la vie, croire du moins
qu'on a vcu!

Tous partis...

Quand Pierre se rveilla, il douta, car le doute est la dernire forme
de l'esprance.

Il se leva et voulut s'en aller comme les autres.

Ses jambes le supportaient  peine.

Il se retira dans le jardin.

Les arbres chaviraient comme des mts de navires.

Il s'assit sur un banc, les bras gourds et les prunelles vagues.

Il ne voulait toujours pas croire.

Pourquoi donc l'abandonnaient-ils ainsi? Ah! Pas un ami avec qui l'on
pleurerait!

Il resta l.

Personne.

C'tait donc vrai?

Il souffrait tant, qu'il s'tonna de souffrir si peu.

Les plus terribles douleurs sont parfois les moins lourdes  porter
d'abord, car notre tre s'abme en un gouffre si profond et si
tnbreux, si vaste, que l'me s'y dperd et presque s'y oublie: la
complte souffrance veut une prcision d'analyse qui demeure interdite 
la folie des premiers instants: ces minutes-ci sont voues 
l'crasement; le plein malheur aura le reste de la vie.

Il souffrait, bien qu'il ne voult pas croire.

Au bout de plusieurs heures, il entendit, tout prs, un pas qu'il ne
connaissait point: Georges, qui n'osait avancer...

--Malheureux, dit-il, va-t'en!

Georges s'en retourna docilement, et Pierre vit qu'il sanglotait.

Alors, il crut.

Il regarda le dos de son ami qui s'loignait: sans haine, sans colre,
accabl.

Il faillit rappeler Georges.

Bientt, il ne le vit plus.

Personne et rien!

Cette fois, il pleura: les premires larmes qu'il rpandt depuis bien
des annes: le prix du rve!

tait-ce donc possible?

Il n'eut pas un instant d'indignation ni de rvolte: il ployait sous le
destin, sous une force inexplique contre laquelle on ne discute pas, et
qui courbait sa volont aprs avoir courb celle des _autres_.

A intervalles gaux, comme les appels renouvels d'un glas, son coeur,
lamentablement, disait: Seul!

La journe se passait ainsi.

A la fin, pourtant, il pensa; et lui qui n'avait rien su remarquer des
choses, rien souponner, rien deviner, comprit tout ds qu'il voulut
comprendre.

Le voile tait tomb; la raison prenait sa revanche.

Avec une lucidit cruelle, le pass dfilait.

Les inquitudes de Georges, ses longues tristesses, ses dparts toujours
projets, sa disparition de la veille, ses fivres, ses larmes, ses mots
inachevs qui voulaient tre le commencement d'un aveu; tout lui
revenait  la mmoire et chaque souvenir en expliquait un autre. La
vrit surgissait, nette, froide, claire, avec une prcision subite qui
ne laissait dans l'ombre aucun mystre; puis elle s'talait d'ensemble,
comme une carte dploye. Il savait quel jour et  quelle heure Georges
avait succomb, sous quelle influence on avait, sans amour, rsolu de le
prendre, et dans quelle colre on l'avait dnonc.

Il n'analysait pas: les choses se dgageaient, se montraient,
spontanment en quelque sorte, et s'affirmaient avec la scheresse d'une
formule algbrique: devant la solution apprise, son imagination, ou
plutt sa raison, remontait le cours des vnements et lui droulait la
vieille erreur de tout son rve.

Le cadavre de son bonheur ouvert devant lui, il le touchait avec
stupeur, pareil  un amant qui assisterait  l'autopsie de la
bien-aime. Rien n'tait plus de rien. Et, sans maudire personne, il
voyait que l'homme est bien misrable, ballott parmi les hasards de son
impuissance et de ses instincts.

Cette Jeanne, cette mchante et pauvre malade, il la regardait
maintenant vivre sous ses yeux dessills, et se tordre, plus malheureuse
encore que criminelle, dans les angoisses de son me hante. Il
examinait avec effarement cet tre nouveau qu'il n'avait jamais connu et
qui venait de se rvler  lui.

Car il pensait  Georges moins qu' Jeanne, comme si elle seule et t
perdue sans recours; entre deux gales tortures d'amour et d'amiti,
laquelle donc gmira le plus fort? L'amour tient l'esprit et la chair.

Oui, c'est sur elle qu'il gmissait, la morte, sur elle plus que sur
lui-mme; et plus il la sentait coupable, plus il la regrettait, parce
qu'elle tait morte davantage!

Il pensa commettre une profanation,  contempler ainsi les ruines de son
culte. Il se sentait presque outrageant envers l'idole tant chrie, pour
avoir os la surprendre dans la nudit de son me.

Voil donc ce qu'elle tait, hlas!

Lorsqu'on a mis quelque chose en elles et qu'on l'arrache, on souffre
comme si on l'arrachait de soi-mme: mais n'est-ce pas de nous que nous
les arrachons, les divines? Elles ne vivaient qu'en nous, cres par
nous  l'image de nos songes et de nos voeux, masques de notre me,
belles pour nous seuls, et quand elles faillissent, quand elles s'en
vont, jetant leur rle, si nous pensons mourir, c'est que le meilleur de
nous vient de se briser dans nos coeurs, et nous pleurons sur nous en
croyant les pleurer.

Sous l'idole abolie, un spectre, difforme, grimaant, Jeanne la vraie!

Cette vision lugubre se dressait avec une vracit si despotique, que
Pierre se rvolta enfin comme on se dbat sous l'obsession d'un
cauchemar: le monstre tait trop palpable et trop proche; l'homme ne
voulait plus croire.

C'est ainsi: on assemble avec peine toutes les preuves de sa misre, on
se tue  la rendre indniable, vivante, prsente, et quand la tche est
accomplie, on dit: J'ai rv.

Il se reprit donc  esprer, d'une foi irraisonne et machinale; elle
s'teignit bientt, et un affaissement absolu s'empara de lui,
dfinitivement; sur toutes choses pesait l'inexorable condamnation:
Seul.

                   *       *       *       *       *

Jeanne, pendant ce jour, avait fort mdit.

Aprs sa brusque dclaration, elle tait revenue  sa chambre, dans une
crispation nerveuse que son coup de folie n'avait nullement calme, au
contraire.

Elle tremblait de tous ses membres, mais non de peur: ses petites mains
remuaient comme des feuilles.

Elle se jeta sur son lit et s'y enfouit le visage.

Peu aprs, elle descendit en elle, et constata qu'elle venait
d'accomplir une sottise.

Elle ne la pardonna pas  Georges, qui l'y avait pousse, et sa rancune
s'exagra devant la prvision des mille dsagrments qui ne manqueraient
pas de l'assaillir: une existence prcaire, dsoriente, les tracas
d'une situation fausse, les cancans, des procs peut-tre, des regrets,
des luttes... Il y avait l pourtant bien des choses faites pour la
sduire, mais puisqu'elle tenait quelqu'un  qui les reprocher, elle
n'envisageait pour l'instant que leurs cts pnibles. Sa vie tait
brise, en somme, pour et par le caprice de ce coureur de gueuses! Elle
voulut n'y plus rflchir, car son emportement redoublait, et l'on avait
pour le quart-d'heure un bien autre emploi de son temps.

--Que faut-il, maintenant?

Elle n'tait pas assez dnue de sens pour ne pas concevoir d'inquitude
au souvenir de son mari, qui l'avait toujours tant aime, entoure de
tant de soins et de dlicatesses, sauve de la pire existence pour lui
donner le luxe, l'amour, la considration, des bijoux, l'estime, la
posie, pour faire enfin sa religion de celle que l'on traitait ailleurs
avec si peu d'gards. Elle avait tout mrit, oui, mais Pierre lui avait
tout donn. Elle perdait trop en le perdant, pour qu'un remords ne se
mlt pas  son regret; et comme la dsolation de son poux devait tre
en raison de la tendresse qu'il lui portait, elle se donna beaucoup de
remords afin de supposer beaucoup d'amour.

Il ne lui dplaisait pas non plus d'avoir un ample chagrin de son
mfait: car notre vanit trouve des joies en nos souffrances mme et se
plat  nous les grandir encore, pour la gloire d'tre plus sensibles ou
plus insensibles que le commun des foules. Indiscutablement, elle avait
mal agi: mais,  qui la faute? On l'avait contrainte.

Elle aurait volontiers rtract son aveu: moins par bont d'me,
d'ailleurs, que par intrt bien entendu.

Mais puisque l'acte tait consomm, il fallait aviser  l'avenir, et au
prsent, sans dlai!

Regrets, remords, elle repoussa le bagage sentimental, pour discuter son
devoir.

--O aller?

Car, rester, elle n'y pensait pas; le dpart s'imposait  elle, ne
ft-ce que pour laisser au Merizet le vide de sa perte et le dsir de
son retour. A Paris? C'est bien tentant, en vrit, mais attendre
l-bas, sans relations? Et les mdisances? Il tait indispensable qu'on
ne pt rien lui reprocher... La famille et Lyon?

--Voil qui sera gai! C'est  Georges que je dois cela.

Mais cette vie durerait peu.

Car elle gardait, au fond, une rassurante confiance dans l'attachement
de Pierre, et sans effort se devinait si bien aime et si ardemment
convoite, qu'elle n'imaginait pas une longue rsistance aux appels de
la passion... S'il demeurait ferme et si son orgueil d'homme le
retenait, elle-mme, au besoin, lui faciliterait la faiblesse et se
permettrait le premier pas. Il ne convient pas toujours d'tre trop
fire...

Quant aux amis, rien ne les rapprocherait. A moins d'un manque de
dignit si ravalant qu'on ne saurait y croire, leur divorce tait sans
appel. Dire que la jeune femme en avait de la joie serait trop dire,
apparemment; mais on est logique, et la rconciliation du mnage se
subordonnait  la rupture des amis. Non, Jeanne n'abdiquait pas sa
haine.

Elle se ressouvint de sa sortie thtrale, et en fut contente.

Mais, retourne, ma mie, aux affaires srieuses...

Donc, elle partait.

Le calme tait ncessaire: elle en eut.

Elle sonna, demanda ses malles et dlibra: car ceci exigeait la
concentration. Emporterait-elle les objets strictement indispensables,
afin de revenir pour qu'on se jett  ses pieds? Laisserait-elle ses
bijoux, pour paratre dsintresse? La sagesse conseillait cela et la
prudence indiquait ceci. Elle se dcida  prendre ses diamants et
oublier six robes; les bagages seraient moins gros et les intrts
mnags.

Elle empilait

Soudain, elle eut l'ide d'crire  Pierre une lettre qu'il trouverait
aprs son dpart, comme dans un roman. La fantaisie tait sduisante:
les proses pistolaires ont tant de charmes pour ces belles!

--Ce serait bte.

Elle revint aux grandes malles et aux petits coffrets.

--Que conterai-je  ma chipie de tante? Ah, tout ceci est dplorable!

Sa lettre d'adieu la hantait; elle n'y put tenir davantage et aligna
soigneusement quelques phrases prudentes o tout tait dit, mais
desquelles l'avocat le plus retors n'et su tirer le moindre indice de
la faute.

Quand ce fut termin, elle relut, et, regardant l'ensemble des deux
pages, elle se souriait de complaisance.

Elle vtit une toilette de voyage et boucla sa valise.

Dcidment, sa lettre tait trop longue; elle la froissa et la mit dans
sa poche. La voiture tait attele.

Pendant que l'on chargeait caisses et paquets, elle examina le parc,
derrire son rideau, avec l'espoir encore qu'on la guettait pour la
retenir au passage.

Vite, elle ta son gant de sude, reprit la plume et traa une seule
ligne:

  Adieu. Je t'aime.

  JEANNE.

Elle cacheta l'enveloppe: Monsieur le comte d'Arsemar. Elle remit son
gant de sude et descendit.

                   *       *       *       *       *

Pierre avait vu de loin ces prparatifs d'abandon; il restait fixe, avec
de grosses larmes entre les cils, et le coeur lui tremblait dans la
poitrine.

Oh! De quelle joie navrante il et donn tous les pardons, si la
misrable se ft seulement lance  son cou, en implorant grce!

C'est maintenant que tout allait finir, et le malheur prenait une forme
palpable: cette voiture, le char funbre! On allait emporter la morte!

Existe-t-il donc une diffrence vraie entre les vides laisss autour de
nous par ceux qui sont partis, par ceux qui sont dfunts? Possdons-nous
plus les absents que les trpasss? Le mot qu'on jette aux portires
closes est le mme qu'on laisse aux tombes: Adieu!

Pierre avait toujours frmi dans les dparts, car ils taient pour lui
une des manifestations les plus tangibles de la mort.

La voir une dernire fois!

Il se tenait, haletant, sous les feuilles.

Il avait peur de courir vers elle, quand elle paratrait, de la prendre
aux poignets, de se plonger, de se baigner encore dans ses regards, et
de lui dire peut-tre, oh! oui, de lui dire: Demande-moi donc pardon,
je t'aime!

Jeanne ne venait toujours point.

Il attendait: ses genoux claquaient l'un contre l'autre.

--Ma femme!

Il regardait si intensment, l-bas, que des globes de clarts
multicolores dansaient devant ses yeux.

--Quand elle sortira, je ne pourrai plus voir... la voir!

Pourrait-il rester l?

--Mon Dieu, donnez-moi la force.

Qu'est-ce qu'une faute, qu'est-ce qu'un crime, devant l'amour? Il
l'adorait malgr tout.

Elle parut.

Il eut un blouissement.

Il tendait son tre entier dans un immense effort de la voir davantage:
il s'emplissait d'elle.

Elle jeta sur le parc un coup d'oeil circulaire: elle fit un pas et la
voiture la cacha.

Derrire la cloison de cette bote, elle tait l! Et lui ne la voyait
plus.

--La force, par piti...

Il sanglotait.

Puis, un choc. pouvantablement, l'me se cassa en lui, au choc de la
portire ferme.

Il s'appuya contre un tronc d'arbre, et glissa avec lenteur, sur ses
jarrets briss, la tte pendante.

Le cocher cria, et les roues grincrent sur le gravier.

Il entendit la voiture s'loigner, et, par la pense, la suivit 
travers la courbe des alles: les vibrations sonores venaient  lui et
faisaient dans l'air une chane invisible qui le rattachait  l'aime:
un lien encore, le dernier!... Plus loin... Le lien s'allonge,
s'attnue, plus encore... On dirait un imperceptible fil de soie, un
cheveu, leur ombre, un rve... Plus rien.

Mais il croyait entendre encore.

Plus rien!

La sparation est consomme.

Pour toujours.

--Jeanne! cria-t-il.

Il se redressa pour courir aprs elle, et vint comme un fou jusqu' la
grille du parc.

La voiture tait loin, l-haut, tache brune sur le grand ruban de la
route.

Il s'affaissa sur la borne: son haleine rlait dans sa gorge; les larmes
tombaient sur ses genoux.

Desreynes aussi guettait. Il venait de s'lancer  la poursuite de son
ami, et, le voyant l, sur ce coin de pierre, ananti, il s'arrta prs
du foss.

Les champs se recueillaient dans le silence du soir.

Arsemar devina un homme, et regarda: il vit cette face vieillie,
Georges!

D'un bond, il fut debout, et, dsesprment, il se tourna encore du ct
de la route. Elle tait nue.

Seul au monde!

Il leva au ciel ses mains frmissantes: Georges se prcipita pour le
soutenir...

Alors Pierre, clatant en sanglots, tomba dans les bras de son ami:

--Ah! Piti... Ne m'abandonne pas!




DEUXIME PARTIE

A DEUX




I

  Et ainsi la jouissance s'vanouissait soudain dans l'horreur, et
  l'idal du beau devenait l'idal de la hideur, comme la valle de
  Hinnom est devenue la Ghenne.

  EDGAR PO.


--Viens, dit Georges, donne-moi ton bras: il ne faut pas rester ici.

Pierre se laissa mener et rentra dans le parc.

Les jardins et la maison avaient l'air d'une salle trop grande et vide;
il semblait qu'on avait retir de l quelque chose d'accoutum, et que
tout tait nu; les murs dgageaient du silence; les arbres, sous leurs
feuilles, s'allongeaient, comme dpouills, avec une immobilit si morne
qu'on les et dits gels dans leur printemps; le ciel rose versait 
l'me un froid d'hiver.

Georges ne savait o conduire son ami.

Pierre suivait, dos courb, en s'appuyant; il serrait de ses doigts la
manche de Desreynes, dans la crainte indcise qu'on ne l'abandonnt de
nouveau; il trouvait si bon d'avoir l un vivant qui pt lui parler! Il
se tenait tout contre lui, et gotait un bien-tre de convalescent  ne
plus rester seul; il tait si profondment puis d'motions et de
souffrance, si faible, que l'effroi de la solitude excluait les autres
sentiments.

Il avait oubli le crime, et donnait une reconnaissance nave  celui
qui voulait bien lui tmoigner de la bont, comme s'il n'et aucun droit
 rien, depuis qu'il tait misrable.

Il venait de retrouver une consolation, un appui moral, une sympathie
inespre: non plus l'amiti, car elle doit, mais la charit. Cet homme
tait pour lui un passant autrefois connu qui le recueillait maintenant
par piti et lui prtait un coin bienveillant de son coeur.

Certes, il ne formulait pas ces subtilits maladives; mais il les
subissait physiquement: sans doute parce qu'il avait cru Georges perdu
pour lui, et que sa tte fatigue n'tait plus capable de rformer les
impressions reues.

Il se cramponnait avec un gosme de fou  cette compagnie de salut...

Cet tat de rve dura longtemps, et fut pour Arsemar un calmant rpit 
ses tortures.

Enfin, son esprit devint plus lucide: il reconnut Georges, ainsi qu'on
reconnat, en s'veillant, une patrie jadis chre et bien longtemps
quitte.

Desreynes le sentit revenir  lui, et, prenant la main de son frre, il
le regarda d'un oeil si charg de prire et d'amour, que l'autre y
retrouva d'un coup le drame entier de son dsastre, et en mme temps le
rconfort d'un imprissable attachement.

--Ami, ami, que je suis malheureux!

--Mon pauvre Pierre... Pardonne-moi...

--N'en parle pas, s'cria le dsespr en lui fermant la bouche avec sa
main... Ne rappelle pas...

--C'est moi...

--Je t'en supplie...

--Je t'aimais pourtant bien, et je t'aime encore plus.

Une vierge frissonne ainsi aux premiers mots d'amour: Pierre entendit
cette phrase avec une volupt d'me que seuls connaissent les mystiques;
son agonie se rchauffait dans l'effusion d'une tendresse reconquise, et
son coeur ferm se rouvrait pour la douceur de vivre  deux. On ne le
dlaissait donc pas, lui, le banni ternel, qui s'tait vu dvou aux
angoisses d'un exil sans fin, dans ce monde et dans l'autre, si l'autre
existe!

On se rendait  lui, on l'aimait!

Il prouva une joie si pure, que pas un vent de rancune ou de jalousie
ne plissa pour cet instant la srnit de son rve. Lorsqu'on est trop
prs de la mort et que l'on ne meurt pas, c'est la haine qui meurt.

L'heure qui s'coula fut tristement dlicieuse pour tous deux: ils se
revoyaient comme  la suite d'une absence longue d'annes; on et dit
que des vnements nombreux les avaient spars, qu'ils s'taient
pleurs l'un et l'autre, et se rejoignaient aprs en avoir abdiqu
l'esprance.

Pierre, pendant cette heure, ne pensa presque plus  Jeanne, et pas une
fois aux trahisons.

Les douleurs de l'homme, si vivaces qu'elles puissent tre, sont comme
des btes et veulent dormir; parfois, elles nous oublient plutt que
nous ne les oublions, et s'assoupissent en nous pour le temps d'un
espoir qu'elles gorgeront au rveil; nul, en ft-il mort, n'a souffert
sans cesser de souffrir.

Pierre tait docile comme un enfant; et Georges, qui se souvenait de son
crime et de son devoir, se faisait doux comme une mre.

Jusqu' ce jour, devant la supriorit d'Arsemar, il s'tait senti le
moins puissant et le plus jeune; bien souvent ses fantaisies s'taient
soumises  la raison du grand an, sans que cette dfrence cott rien
 son amour-propre. Mais les rles se renversaient maintenant, et Pierre
ananti avait besoin d'un guide. Il faudrait dornavant rflchir pour
les deux, tre chef de famille, donner la sagesse du pre et la caresse
de la mre...

Un domestique les aborda, et, feignant de se tromper, dclama: Madame
est servie!

Desreynes et voulu craser le valet: Pierre, brusquement, plit et
retomba dans la ralit: Jeanne revint en lui.

--Elle est bien loin dj, songea-t-il.

Il la vit dans son wagon, blottie prs d'un coin, avec les doigts
croiss sur sa ceinture, et les paupires entrouvertes: sa petite tte
s'inclinait coquettement. Comme elle tait jolie, la mignonne reine!
Elle n'existerait dsormais que pour les autres, et lui ne
l'approcherait plus, ne l'apercevrait plus... Hlas!

--Viens, dit Georges.

--Pourquoi faire? je n'ai pas faim.

--Sois raisonnable, viens.

Pierre cda; mais quand il entra dans la salle, il suffoqua, et, ds le
premier service, il se sauva de table en sanglotant dans ses mains
jointes.

Georges le suivit.

Le soir allait finir, un soir de guerre: des panaches rutilants se
balanaient, en marche calme, sur la crte des collines palpitantes; le
ciel frmissait comme un tendard brod d'or; Vnus tincelait au cimier
d'un casque; et l'horizon, hriss d'arbres, cheminait  contre sens des
nuages, comme une arme qui se dploie. Un monde de force et
d'esprances resplendissait dans ces clarts, et l'on imaginait des
fanfares de cuivre clatant dans l'air rouge et sonnant pour de
potiques croisades.

Mais voil que, par degrs, le charme se muait: les nuages, dchirs,
disperss sous un choc invisible, pendaient en lambeaux: un incendie,
l-bas, brlait des villes inconnues; des bandes de pourpre et d'ocre
tailladaient le bas du ciel, et les collines refroidies devenaient,
d'instant en instant, plus violettes et plus sombres; Vnus avait mont,
l'toile du rve s'en allait; les belles armes taient mortes et le
firmament alourdi se glaait d'un grand bleu funbre.

Pierre contemplait sa vie dans le couchant; son dernier jour de bonheur
et son premier jour de misre s'teignaient avec ce crpuscule. Une
plaque jaune encore luttait sinistrement contre la nuit. Oh, la retenir,
cette lueur agonisante, suprme adieu des temps qui ne reviendront plus!

Georges alla chercher un manteau pour en couvrir son frre, et s'assit 
son ct.

--Que je suis malheureux! Tu ne m'abandonneras pas, dis?

--Non, rpondit Georges en se rapprochant.

Pierre se pressa contre lui, dans une attitude d'enfant qui veut dormir.

Ils demeurrent muets dans le temple de la nuit.

Desreynes dit enfin:

--Nous quitterons cette maison, n'est-ce pas?

Arsemar consentit d'un geste de tte.

--Et nous irons loin?

--Oui, bien loin!

--Demain, veux-tu?

--Je veux bien.

Ce fut tout, et chacun rentra dans sa tristesse.

Puis:

--Tu as froid?

--Non... Oui, j'ai froid.

--Nous allons rentrer, maintenant?

Georges se leva; Pierre suivit.

--Mais, moi, je ne peux pas... remonter, l-haut, dans... la chambre.

--Tu prendras mon lit.

--Et toi?

--Ne t'occupe pas, j'ai donn des ordres.

--Georges, mon Georges, je suis bien malheureux!... Qu'est ce que nous
avons donc fait de mal pour souffrir comme cela?

Quand ils furent dans la chambre de Desreynes:

--Est-ce que tu vas me quitter dj?

--Non, je reste.

--a ne t'ennuie pas trop?

--Peux-tu croire? Ce qui me dsole, Pierre, c'est de te voir ainsi,
c'est de songer que par moi, par mon crime...

--Tais-toi! Tu ne veux donc pas me laisser oublier... tre mort!

Georges s'assit en face de lui: il revit derrire les rideaux, comme au
jour de l'arrive, la lune. Il se souvint de la veille troublante...

Voil donc o on l'avait men! Deux mois avaient suffi;  son tour, il
ne pouvait croire. Il tait pourtant bien accoutum  son remords, mais
en se retrouvant dans un cadre o, pour la premire fois, il avait senti
passer l'inadmissible soupon du mal, il espra qu'il achevait un
songe... Non! La victime tait l, pave affale!

--Misrable!

L'infantile douceur de son ami le plongeait plus avant dans l'horreur de
sa faute, et parce qu'on ne lui reprochait rien, il se maudissait, sans
chercher comme hier une lche consolation dans sa colre contre la
femme. Pourrait-on supporter sa prsence, demain?

L'avenir? Le drame commenait  peine, et chaque jour, chaque heure
allaient ballotter leurs deux mes dans un tourbillon d'angoisses
fluctuantes, au hasard, sans repos, toujours...

--Veux-tu que je te laisse dormir? dit-il enfin.

Pierre accepta: car son mal venait de changer, et maintenant il
souhaitait d'tre seul.

Dans cette chambre o logeait son hte, parmi ces meubles, au milieu de
ces objets intimes, il prouvait un malaise indfini qui graduellement
se prcisa: devant Georges seul, il avait pu hors-mettre le coupable
pour l'ami; mais dans ce cadre de boudoir, mille riens indiquaient un
homme: un homme, et ce n'tait plus l'ami, mais l'autre!

Encore assis dans le fauteuil o on l'avait laiss, et la tte immobile,
il regardait tour  tour les choses parses; celles qu'il fuyait le
renvoyaient  d'autres, et chaque dtail voquait dans l'me une image
cruelle: l, elle tait venue, l on l'avait dsire, l on avait rv
d'elle, avant, aprs; et ce lit, o peut-tre... Sans cesse ce lit le
rappelait. Il tourna sa chaise pour ne plus voir, mais ds lors il n'eut
plus en lui d'autre vision.

Ces meubles semblaient avoir gard une vie, celle de l'absent, et ne pas
vouloir s'en dgager: il s'anuitait chez eux, chez lui, lui, l'autre!
Lui et elle! Il tait, dans cette chambre, l'intrus quasiment ridicule
qui oublie quand tout se souvient. Oubliait-il?--Elle et lui! Il les
voyait dfiler et courir. Obsd, il chassait les fantmes, et plus il
les chassait, plus sa fivre croissante l'entranait dans leur ronde.
Elle! Il les entendait derrire son dos, il les voyait.

Vraiment, il les connaissait trop et c'tait un supplice! Il et
souffert d'un passant moins que de celui-l, qu'il possdait comme
lui-mme, dont les moindres gestes lui taient familiers, dont la voix
habitait son oreille, dont le sourire martyrisait sa vue. Son esprit, en
dpit de tout, s'abstrayait sur des tableaux d'amour qui se
multipliaient autour de lui. Il assistait. Il perut distinctement un
bruit de baisers... Ah! Plus d'ami!

La jalousie le dvorait.

Lui et elle: voil tout!

L, prsents, derrire lui, prsent.

Il retourna son sige vers le lit.

Il la connut alors, la rage haineuse de l'homme dpossd, et ce fut
l'heure de la bte.

--Il me l'a prise!

Arrire les pardons, la soif de piti, les abattements, les douceurs
veules! Un homme a vol un homme. La passion crie.

--Il savait bien que je l'aimais, que je l'adore, que je ne peux pas
vivre sans elle! Dire qu'il me l'a prise!

... Prise, enleve pour ma vie, comme une fille, l, dans ma maison,
chez moi, sous mes yeux! Lche! Il crispait ses doigts vers ses tempes.

--Misre! Dire qu'il me l'a prise! Et moi, je l'accueillais, je le
choyais! C'est lui qui a fait cela! Lui que pendant quinze annes j'ai
chri comme mon enfant! Il tait mon fils! Il m'appelait sa conscience!
Ah, du propre! Sa conscience! Tratre, assassin!... Car, c'est vrai,
c'est vrai, il me l'a prise!

... Comme cela, pour un caprice, pour jouer, pour l'avoir! Une de plus!
Il savait bien qu'il me tuait! Mais l'gosme de ce monsieur demandait
cette femme, et on me l'a vole! Combien lui en faut-il? Et ils ont
mont l!

De son bras tendu il montrait la couche: les couvertures descendaient 
longs plis calmes; la masse du lit se perdait sous une ombre blonde,
dans la placidit des choses o se garde le secret des vnements
accomplis.

Il se leva, les poings ferms, pour se ruer sur ce mystre inerte,
maudit, mais il retomba en pressant ses pouces sur ses yeux.

--Moi, je n'avais qu'elle au monde, moi!

Alors il pensa  Jeanne,  elle seule,  l'absente de toujours,  celle
qui, comme Lnore, s'appellerait Jamais plus.

Il s'abma dans son regret, son vain dsir, son amour veuf; puis,
remontant aux causes, il la contempla perverse et menteuse, et encore
les revit tous deux.

Cette fois, il voulut quitter le lieu sinistre: qu'avait-il eu besoin de
venir l? Existait-il sur la terre un coin qu'il dt fuir davantage? Cet
antre de leur crime et de sa misre, l'y avait-on amen par pure
sottise, ou pour le torturer?

Il empoigna le flambeau et sortit.

Il traversa les corridors muets, et monta l'escalier d'un pas lent;
l'cho de sa marche emplissait la maison endormie; son ombre,  ct de
lui, glissait sur le mur; la nuit avait ici la sonorit des ruines.

Devant la porte de leur chambre, il s'arrta, puis, il continua son
chemin. Il arriva dans la bibliothque, dont les hautes vitrines
luisaient  la clart de son bougeoir: seul, droit, dans la vaste salle
aux angles obscurs, il sentit sur ses paules le froid du silence; il
redescendit. Il vint dans le salon, dont la richesse et le luxe fminin
l'offusqurent; dans la salle  manger, o le drame du matin ressuscita
dans les demi-teintes brunes;  l'office, o l'on avait ri; dans la
serre, o Jeanne allait si souvent lire et causer: partout le spectre!
L'homme tait exil chez lui.

Alors il se rfugia dans son cabinet de travail.

Il ouvrit le secrtaire et en tira ses papiers intimes, les amulettes de
son rve: qu'tait-ce, sinon les souvenirs de Jeanne et des lettres de
Georges? Eux seuls avaient fait son bonheur, et la vie de son me se
rsumait en eux. D'un oeil sec, sans piti ni pardon, il considra ces
dbris des vieux jours: notes de jeunesse, menus cadeaux du temps des
fianailles, leurs billets, ses rubans, le cahier bleu, une fleur
d'oranger garde de sa couronne, chers bibelots, tout le pass, tout le
nant! Il prit au hasard une feuille qu'il alluma  la flamme de la
bougie, et la jeta dans la chemine; il prit une autre feuille, et puis
une autre feuille. Il s'assit et se pencha vers le foyer, empilant sur
ses jambes les chres reliques qu'il jetait l'une aprs l'autre dans la
flamme; il les regardait se consumer, plein d'un calme fivreux, et le
feu rouge flambait, clairant sa face.

Le suicide dura des heures.




II

  Il faut que tous meurent trois fois avant de se reposer enfin.

  _Prophtie de Gwench'lan_.


--Comment va-t-il me voir aujourd'hui?

Desreynes alla humblement frapper  la chambre, couta, frappa de
nouveau, et se dcida  entr'ouvrir la porte. En voyant la pice vide,
il eut peur et se prcipita  travers la maison; il trouva enfin celui
qu'il cherchait, vivant, pench vers un tas de cendres refroidies. Il
comprit et s'arrta sur le seuil, sans rien oser dire.

Pierre, en l'apercevant, reut au coeur un brusque coup: lui, l'amant!
Cette fois, c'tait l'amant!

Il le contempla en silence pendant une minute entire, durant laquelle
Georges, immobile contre la porte, la main pose au bouton de la
serrure, anxieux, sans pouvoir avancer, sans vouloir reculer, sentant
qu'on le jugeait, attendit.

Il semblait si profondment accabl que Pierre en fut mu.

La piti parla aux colres. L'affection n'tait donc pas morte?

La jalousie et l'affection luttaient. L'homme ne dtruit pas en un soir
ce qu'il a dress en quinze annes de patience et d'amour. tait-il donc
possible que ce ft celui-l! Non, un autre, son image, sa bte, sans le
consentement de son coeur! Le coeur n'tait revenu que pour pleurer sur
le forfait, trop tard, mais pur encore, et s'offrait maintenant dans le
remords, pour l'expiation. Le mme malheur les avait frapps tous les
deux et chacun en avait sa part; frres jadis dans l'esprance, ils
taient aujourd'hui frres en dsespoir. Dans sa forte bont, Pierre
oubliait un peu son mal pour prendre en compassion le mal de son ami: il
conut le sentiment d'avoir t injuste cette nuit, trop svre pour une
victime qui souffrait comme lui, et se ressouvint que la misre aigrit
notre pense et fait nos jugements iniques... Et puis, il l'aimait,
malgr tout!

Il se leva et vint  lui; Georges apprit qu'il tait sauv.

--Pauvres nous, dit Pierre, quelle vie sera la ntre!

Ils s'embrassrent: ce pardon raisonn transporta Georges d'une telle
ivresse, qu'il et voulu en ce moment avoir cent mille vies pour les
donner d'un coup et reprendre sa faute. Pierre eut, dans le commencement
de cette treinte, un bref ressaut de ses rancunes; mais quand il en
sortit, la paix tait rassise en lui.

Ils restrent ensemble. Georges, par sa prsence, n'exerait pas sur
Arsemar l'irritation qu'il et pu craindre; il la calmait, au contraire,
et Pierre prouvait devant lui moins de jalousie que sans lui; la vue de
l'ami faisait oublier l'amant: impression curieuse et complexe qui d'un
seul tre en faisait deux, divisait une entit, ddoublait un pass, et
sans effort, sans intention mme, parvenait  sparer le coupable du
compagnon, et  supprimer celui-l pour ne garder que celui-ci. Il
semblait  Pierre que ce n'tait pas lui, mais un autre lui, portant ses
traits, son nom, son corps, qui serait lui, mais n'tait pas lui.
Simplement, parce qu'il sentait bien que l'me n'avait nullement
particip au crime de la chair, et ce qu'il aimait, c'tait l'me.
Ainsi, son mysticisme, oprant de pur instinct sur un problme o se
sont uses tant de mtaphysiques, constatait comme une chose tangible la
dualit de notre essence matrielle et morale: privilge des natures
affines, pour qui se dvoilent navement les mystres abstraits que la
foule ne peut envisager sans un vertige.

Le malheureux retomba bientt dans son mutisme dsol.

Toutes les attentions que Georges dploya pour le distraire n'obtinrent
que la reconnaissance d'un pnible sourire, aussitt effac, et qui
disait: Je comprends bien, je te remercie, mais je ne peux pas.

--Ami, partirons-nous? Veux-tu toujours?

--Oui.

--Ce soir?

--Oui.

--O irons-nous?

--N'importe.

--Pas  Paris, n'est-ce pas?

--Oh non, ne pas voir des gens!

--Aimerais-tu tre au bord de la mer?

--Oui.

--En Bretagne?

--O il te plaira... Je ne sais pas.

Il se trouva mchant de rpondre si mal aux prvenances assidues de
celui qui se travaillait  lui plaire, et, pour montrer un peu d'intrt
aux choses de sa propre vie, il demanda:

--Comment ferons-nous pour partir si vite?

--Ne t'occupe de rien; j'arrangerai les affaires.

Georges le laissa seul; son autre rle commenait.

A l'office: --Descendez dans le salon les malles de monsieur le comte.
Prparez les vtres. Il court  sa chambre et feuillette un indicateur:
Dpart 5 h. 40, soir;  Paris, le matin, correspondance, c'est bien...
Et l'curie que j'oubliais... Il revient  l'office: --Faites sortir
les chevaux, qu'on en selle deux: devant la maison, vite; Jacques
m'accompagnera. Il s'loigne, puis retourne sur ses pas? --Dressez vos
comptes, et que vos malles soient dehors avant quatre heures.

--Croirait-on pas que c'est le patron, parce qu'il couche avec madame!

Une heure aprs, il arrive aux ateliers, suivi de Jacques et des chevaux
mens en bride: --Monsieur Berthaud, je viens vous trouver de la part
de M. le comte; des intrts pressants l'obligent  s'absenter pour un
temps qui sera long sans doute; il vous prie de vouloir bien prendre la
complte direction des affaires et s'en repose absolument sur vous. Il
m'a charg, en outre, de vous demander un service: garder ses chevaux
ici, et les vendre. Si les fournisseurs prsentaient quelque note, vous
auriez la complaisance d'acquitter, en prlevant la somme sur la vente
de l'curie. Tout cela ne vous drange pas trop? M. d'Arsemar vous
envoie ses remerciements et ses meilleures amitis. Il sort:
--Jacques, allez  la ville et commandez une voiture pour quatre
heures: deux personnes et leurs bagages. Il revient au Merizet: les
domestiques y bouclaient leurs ballots et volaient un peu. Il serre la
main de son ami, dont lui-mme garnit les malles, car il connat, comme
les siens, les gots et les besoins de Pierre; il retourne chez lui,
revient au salon, monte et descend, paye les gages, rembourse des
avances que nul n'a jamais faites et que chacun rclame, ferme les
caves, rassemble les clefs, prescrit, surveille, et toute cette activit
le soulage de ses chagrins.

--Ils ne connaissent pas leur bonheur, ceux qui font un mtier stupide;
en croyant travailler, ils s'affranchissent du seul travail qui soit
respectable et douloureux, ne rien faire et savoir...

A quatre heures, la voiture est l, les colis sont bientt chargs.

                   *       *       *       *       *

Pierre assistait  ces derniers apprts avec une effrayante
impassibilit; il n'avait qu'une chose dans l'esprit: Un quart d'heure,
et je serai loin. Il regardait leur maison  la drobe, craignant
d'tre surpris dans un regret.

Chez le vulgaire, la douleur crie; dans les mes plus hautes, elle reste
pudibonde, virginale, comme si l'indiffrence des gens devait la
profaner.

Il inspectait les choses avec avidit; il aurait voulu franchir le seuil
une fois encore, et traverser les chambres, seulement les traverser, une
fois encore; il n'osait pas, devant ce monde.

--Tout est fini.

Il l'avait prouve cette sensation qui nous penche sur le nant,
lorsque Jeanne avait parl; il l'avait retrouve quand Jeanne tait
partie; il la subissait maintenant d'une faon aussi intense:  chaque
coup, ne pensant pas que rien pt l'attendre au del, se croyant mort,
il avait dit: Tout est fini. Et tout recommenait toujours. L'hydre!

Soudain, il pntra dans la maison, d'un pas tranquille, comme pour y
chercher quelque objet oubli. Georges le poursuivit.

--O cours-tu? Ami, tu vas te faire de la peine.

Il voulut le retenir, mais Pierre lui chappa dans l'escalier, et monta.
Les corridors taient pleins du froid crpuscule qui vague dans les
maisons dsertes. Arriv  la porte de Jeanne, Pierre trouva la serrure
clave: il en eut un profond chagrin. Hlas! Sa propre chambre tait
ferme pour lui: sa vie passe avait un mur, et s'il y voulait revenir,
c'est elle qui ne le voulait plus.

Il posa sur le chambranle ses bras entrecroiss et y cacha sa tte,
comme en prire.

Georges alors survint, et chercha la clef dans le trousseau; et tandis
qu'il cherchait, ils restaient face  face dans la pnombre, mornes tous
deux, pareils  des spectres, Georges, deux fois honni par lui-mme et
par l'autre; car les rancunes revenaient!

Desreynes ouvrit enfin, et se retira.

Pierre entra.

La chambre tait noire, avec ses volets clos et ses rideaux baisss,
comme au matin, quand il se rveillait et contemplait longtemps Jeanne
endormie  son ct; la mme lueur se filtrait sous les draperies. Le
lit dressait dans l'ombre un mausole de pierre grise. Il y vint et
s'agenouilla: devant l'autel ou devant la tombe? Au moment de se
relever, il baisa le pan du couvre-lit. Il aimait, il souffrait, et ne
pouvait plus maudire personne.

Il voulait emporter une chose de l, mais il ne voulut pas se le
permettre.

La caveau de sa vie! Avant de le quitter, il se retourna, et sur la
table brune aperut la tache blanche que faisait la lettre de Jeanne; il
la devina et la saisit. Elle fleurait un parfum d'iris: il allait la
dcacheter et se ravisa, afin de se conserver pour l'avenir une heure de
chagrin qui rappellerait le bonheur.

Il descendit les marches et se jeta dans la voiture, tranglant  sa
gorge les spasmes de sanglots qui lui secouaient la poitrine.

Les roues, en s'branlant, l'branlrent tout entier. Fini!

On s'arrta  la grille du parc, que Desreynes ferma  triple tour; la
clef grinait dans la serrure, avec un bruit de fer rouill, bruit
strident, aigu, cri de douleur: Tout est fini.

Les gens rangs attendaient le dpart: et, bien que leur bassesse l'et
plus d'une fois tortur, hier et la veille, Pierre les dvisageait, l'un
aprs l'autre, curieusement, avec une sorte d'affection, une faim de
coeur, comme s'ils eussent fait partie d'elle pour l'avoir approche et
connue, et cherchait leurs yeux avec envie, car leurs yeux l'avaient
vue, et c'taient les derniers o il pourrait encore rencontrer le
souvenir de son image!

On partit.

Un valet gouailleur siffla derrire eux le _Carillon de Dunkerque_.

Pierre ne quittait pas des regards le grand mur jauni de son parc, qui
s'enfuyait  ct d'eux, le long de la route; le mur dpass, Pierre se
rejeta dans son coin. Quand ils furent au sommet de la cte, sur la
hauteur d'o l'on apercevait le Merizet, il baissa brusquement la glace,
se pencha en dehors, et, tant qu'il put voir, resta.

Elle s'enfonait dans les arbres, la chre maison; les dmes verts
glissaient sur elle, puis la permettaient, et la reprenaient; elle se
noyait de plus en plus; le toit seulement, comme une nef rose,
surnageait par secondes; et tout d'un coup il n'y eut plus qu'une haie
de noisetiers qui dfilaient prs du foss.

Il clata en longs sanglots.

Georges lui posa son bras sur les paules, autour du cou, et le pencha
sur lui, tendrement; l'abandonn se prta sans rien dire, et ses larmes
coulaient sur le torse de l'autre, qui se mit  le bercer avec lenteur,
avec amour, et le baisa au front en implorant piti du fond de sa
douleur.

Pendant tout le trajet, pas un mot ne fut chang;  la gare, Pierre
reprit son masque d'insensible; mais il tremblait en lui.

--Hier,  cette heure, elle tait l.

Le pied de l'aime avait foul ces dalles; il n'en retrouverait plus de
pareilles! Il regardait le sol d'un air indiffrent.

Ne pourrait-on pas crire tout un drame fait de regards seuls?

Quand le train roula, quitta cette patrie, l'unique,--oh, pour
jamais!--quand il s'loigna de la terre promise, Pierre pensa: Tout est
fini.

Un voyageur lui chercha querelle au sujet des places choisies; il dut
rpondre, et l'absurdit quotidienne de l'existence l'arracha un instant
 son me.

Donc on revenait parmi les hommes, dans la lutte, dans la sottise, dans
le mpris et dans la haine... Oui, oui, le Paradis tait ferm.

--Tout est fini!




III

  L'Ocan est une voix... Il s'adresse  l'homme surtout... C'est la vie
  qui parle  la vie.

  MICHELET.


La nuit vint. Arsemar ne dormit pas. Chaque fois qu'une horloge passait
devant ses yeux, il rptait: Aujourd'hui, 21 mai. Et quand l'aiguille
recommena les minutes d'un autre jour, il sentit un plus vaste gouffre
entre sa vie et l'avenir, car serait-ce vivre, dsormais?

Jusqu' un certain ge de maturit, l'me se modifie, change de face,
tourne, est retourne, et chaque vent la peut faire nouvelle; puis
l'heure vient de notre volution dernire, et selon qu'elle sonne dans
la tristesse ou dans la paix, nos coeurs en garderont la marque
indlbile, et tous nos jours ne seront plus que la perptuation de ce
jour-l.

Sans elle!

Le regret, par-dessus tout, criait dans sa dsesprance, et bien plus
que la jalousie, qui n'y passait que par instants. Elle avait t
infidle, il y pensait cent fois moins qu' ceci, qu'elle tait perdue.
Car c'tait la nuit de l'adieu sans retour: l'irrparable prenait date.
S'il l'et pardonne et reprise, sa Jeanne, la jalousie ft revenue
constante, froce, et ce faux bonheur-l et t plus rpugnant et plus
cruel que la solitude elle-mme. Il le savait sans avoir besoin d'y
rflchir, et pour cela les rancunes ne pouvaient qu'effleurer son
coeur, absorb dans les seuls regrets de l'impossible.

Georges le surveillait songer, et le suivait  travers les penses; une
telle communion avait li ces natures dlicates, qu'elles savaient se
comprendre sans gestes ni paroles.

Comme la nuit tait froide, Desreynes se leva  plusieurs reprises pour
replacer la couverture sur les jambes de son compagnon.

Ils entrrent dans Paris sous la pointe de l'aube. Georges proposa d'y
demeurer une journe, pour prendre quelque repos. S'il et offert de
descendre chez lui, on n'et pas os s'en dfendre, mais on y et trouv
encore des frissons douloureux: il choisit un htel. Aprs le repas, ils
se promenrent sur les boulevards encombrs de passants.

Ils prouvrent dans la foule la sensation d'un exil; il leur semblait
qu'ils eussent cess d'appartenir  ce vain remuement, o se dplacent
tant d'tres pour des tches futiles dont rien ne subsistera tantt.
L'intrt de l'action s'tait supprim en eux; ils ne le concevaient
plus qu' peine, et s'tonnaient presque que l'on bouget tant autour
d'eux. Leur me, qui appartenait au nant, constatait le nant en tout;
tout leur dgageait l'inutilit des choses, des gens, et de la vie.
Desreynes surtout, et plus que jamais, s'merveillait devant la
stupidit de ces corps pensants qui croient en leurs rles et se
bousculent dans le vide.

Pour la premire fois, il voyait les femmes avec haine et les rendait
solidaires du crime; Arsemar, lui, les accompagnait sans moi d'un oeil
presque curieux. Quand une les croisait, jolie, il se disait qu'elle
tait aime, et qu'elle aimait, et qu'elle faisait un bonheur, un
mensonge peut-tre... Souvent il crut reconnatre la silhouette de celle
qui n'tait plus  lui; il imagina le roman de sa rencontre, et souffrit
en ide tout ce qu'il et souffert de la ralit.

Le soir, ils quittrent Paris.

Arsemar ne put rsister davantage  la tentation d'ouvrir la lettre
qu'il portait depuis plus d'un jour. Il la dcacheta avec une lenteur
timore: accablerait-on Georges pour se faire une excuse? Serait-ce une
prire ou un dfi, une tendresse ou une insulte? Redoutant de trouver
tout ce qu'il dsirait, esprant tout ce qu'il craignait, il pesa
longuement le papier dans ses doigts, puis, le lut tout d'un coup.

  Adieu. Je t'aime. Jeanne.

Une ivresse d'amour le traversa, et tout son coeur se prit d'extase:
mais le beau rve dura peu.

--Elle ment!

Il le payait encore, le droit de la connatre, il le payerait toujours
et trop chrement, pour ignorer l'indiffrence qu'elle n'avait cess de
rendre  ses tendresses: il savait maintenant l'goste froideur et la
ruse complique de cette femme, et s'il n'y voulait pas penser, la
phrase d'amour l'y contraignait: l'adorer, il le pouvait, et ne pouvait
s'en empcher; mais, la croire! Il l'aurait pourtant bien voulu; il
l'essaya: non! Une rpugnance arrtait sa candeur; et-il oubli le
pass, cette ligne raide, sche, exhalait,--pourquoi donc?--une odeur
d'imposture. Elle le repoussait malgr lui, et chaque fois qu'il tentait
vers elle un nouvel effort de croyance, quelque chose en lui reculait,
avec l'instinct pur des enfants, qui ne savent pas se fier aux mauvais
hommes.

Georges venait de s'assoupir: deux plis profonds creusaient ses joues,
d'o la jeunesse tait partie. Celui-l n'tait pas le coupable! Une
autre avait voulu la trahison, et, sur sa faute volontaire, posait
volontairement une dernire hypocrisie.

Arsemar plia la lettre sans colre, et quand ce fut fait, la dchira
trs doucement: il venait d'apprendre un pch de plus qui s'ajoutait
aux autres; il s'en peinait pour lui moins que pour elle, et la
compassion empita sur l'amour. Il baissa la glace du wagon et pencha sa
main au-dehors: il y pressait les menus morceaux de papier, et disait
adieu  la dernire chose qu'il et conserve d'elle; enfin il desserra
les doigts, et, sous le vent de la course, les blancs carrs
s'enfuirent, furtifs, dans la nuit.

Pierre, pour n'en rien voir, avait ferm les yeux.

                   *       *       *       *       *

Le lendemain, le couple fut  Vannes, et une barque de pcheur l'emmena
dans un village o tous deux avaient ensemble pass quelques semaines,
jadis.

Port-Navalo est une range de basses maisons bretonnes,  l'extrmit de
la presqu'le de Ruys, qui ferme la mer du Morbihan: lande sauvage et
grandiose, pour laquelle le soleil se lve sur l'Ocan et se couche sur
le golfe sem de trois cents les.

C'est l qu'ils conduisirent leur relgation.

La barque, penche sous le vent, cinglait  travers les monticules
rocheux; Pierre berait ses regards sur les flots, et baignait sa tte
nue dans la fracheur du vent salin. L'eau fuyait avec eux dans le
reflux; Georges y trempait ses mains: puis la voile claquait, la barque
virait de bord et reprenait sa ligne vers un autre horizon, qui
surgissait, gris et bleu, entre le ciel ple et l'onde mtallique, trs
loin, sous les vapeurs.

Le calme fort de la mer dj rassrnait leurs mes. Ils s'abandonnrent
 une sorte de bien-tre, en retrouvant dans la petite auberge leur
chambre unique et leurs deux lits. Ce tableau les rajeunissait, et
l'oubli leur vint pour une heure presque entire.

Aprs le repas, ils firent le tour des ctes, et s'assirent sur les
roches noires; puis, la lune se leva, pareille  un bouclier rond, et
rougit la nuit qui tombait. Ils restrent l, coutant les vagues dont
le ressac grondait familirement  leurs pieds.

Arsemar adorait la mer, pour sa grandeur, pour sa beaut, pour sa bont:
car il la savait bonne, la nourrice du monde, la vaste tombe vers qui
peuvent se rfugier toutes les angoisses, qui les entend pleurer, qui
parle de la mort sans en donner l'effroi; elle, la toute-puissante et
qui s'agite impuissamment dans le mur de ses digues, comme nous dans la
prison de notre vie; elle si grave et tourmente, l'image largie de nos
coeurs; elle qui nous ressemble, virilise nos voeux, se dit soeur de nos
peines, les accueille, les caresse, les aime et nous les rend plus
chres, nous les endort en les rythmant, les puise en les dveloppant 
sa taille, et les fait oublier en feignant d'en causer.

Elle hurle, menace, tempte, et prie; nos misres se diffondent dans sa
voix: l'homme se sent infime et n'ose plus crier: mais il semble qu'il
grandisse,  force de se reconnatre petit: le monde s'loigne de lui;
les vides se comblent comme le creux des roches se remplit sous le flux;
les causes du mal se troublent dans l'esprit, se dpersonnalisent; les
chagrins deviennent une douleur, sourde, profonde, austre, sans rage,
sans clats, une religion de la douleur: quand on souffre auprs d'elle,
on souffre comme un dieu!

Puis, quand elle nous a spars des foules, elle nous peuple la
solitude: elle est l'ami qui n'a jamais tromp.

Desreynes comprit que la nature, pour ce malade, vaudrait mieux que sa
prsence tour  tour irritante et calmante; pendant de longues heures,
chaque jour, il quittait son ami, sous prtexte de pcheries, et Pierre
s'en allait dans la grotte prfre, qui, l-bas, s'enfonce sous la
falaise, et regarde l'Ocan vers le sud.

Il y demeurait d'entires aprs-midi, s'abmant dans la contemplation de
la mer toujours nouvelle, qui changeait ses couleurs et se diamantait
sous le soleil tournant. Il suivait, dans leur glissement lointain, les
barques brunes  voiles rousses qui filaient sur de la lumire; il
choisissait un peu au large des vagues qui venaient vers lui, et les
accompagnait du regard jusqu' ce qu'elles fussent brises parmi les
roches; il se crait, chez les pierres et les btes du rivage, des
socits bienveillantes; il parlait aux alouettes de la lande et aux
crabes de l'herbier; il cherchait sans le savoir  aimer et se faire
aimer.

Quand le soleil se couchait, le soir, sur les dunes de Locmariaker, une
motion si profonde le travaillait, que des larmes vinrent souvent
mouiller ses yeux: Georges tait avec lui, dans ces instants, car le
crpuscule s'allumait  l'heure du repas. La srnit morale que donne
le culte du beau, alors, les rendait tout heureux d'tre ensemble; les
souvenirs cruels s'effaaient, pour quelque quart d'heure du moins, et
une joie d'amiti qui ressemblait  de l'amour dilatait leurs deux
pauvres coeurs. Rien, plus que la nature, ne sait rapprocher les hommes
et resserrer les liens. Durant tout le jour, chacun d'eux pensait vingt
fois  cette fin du jour. Puis, le lendemain, Pierre retournait  sa
grotte, s'accoudait sur les dalles, devant le Ciel et l'Ocan, double
azur, les deux prunelles de Dieu: immobile en face de la nappe mouvante
o courent les reflets, il hypnotisait ses chagrins au miroitement des
flots.

Lorsqu'elle a calm la douleur, la mer indique le devoir.

Cela vint aux premiers soirs de juin. Pierre se demanda brusquement:
L'aimerait-il?

Il y rva jusqu' la nuit.

Le soir suivant, il songea, avec plus d'angoisse: L'aimerait-elle? Et
quand le premier tourment de l'gosme fut enfin surmont, il chercha si
son devoir, au cas o ceux-l s'aimeraient, n'tait point de se retirer
pour leur laisser la place du bonheur.

--O vais-je? Nulle part. Qu'espr-je? Rien. Que suis-je? Un mort. Ceux
que j'ai aims n'ont pu faire mon paradis; si je peux faire le leur, ne
le dois-je pas?

Un instinct, dans cette me ne pour les dvouements, murmurait: Tu le
dois!

Mais l'amour damn se rvoltait, et bientt trouvait des raisons pour
juger inutile un sacrifice dont personne n'oserait jouir.

--Si tu meurs, le remords les cartera. Un divorce pour qu'ils
s'pousent? Leur flicit te tuera, et le deuil encore dressera entre
eux le mur infranchissable.

Il lutta longtemps en lui-mme; coeur et tte, il se battait contre
lui-mme: il tait le champ de guerre et les armes; la douleur, dans
ces combats, reprit son acuit premire. Enfin, le second soir, las des
heurts, il appela toute sa force.

Les tristes compagnons se promenaient sur la grve, au clair bleu de la
lune, et l'ide qui pesait sur l'un d'eux imposait silence  tous deux.

Arsemar, plus d'une fois, essaya de parler, et ne sut.

--Georges... dit-il enfin d'une voix touffe; mais il s'arrta.

Quelques minutes plus tard, il jeta brusquement: Est-ce que tu
l'aimes?

--Moi, mon pauvre Pierre! Mais je la hais, comme moi-mme! Je la hais
pour notre crime qui te dvore! Et je donnerais ma vie pour te rendre
pure celle qui s'est reprise  toi, que je t'ai prise, moi!

Arsemar eut une joie profonde  ce cri qui le dlivrait; il avait
trembl sans se le dire, devant la consommation d'une tche surhumaine,
 laquelle pourtant il s'tait rsolu; il ne se loua pas, comme on fait
d'ordinaire, d'avoir eu le mrite de l'abngation sans en avoir la
charge, mais il se rjouit que tout ft arrt.

C'est la premire fois qu'ils causaient de l'absente.

Georges regarda son frre, et devina tout.

--Mon Pierre, que tu es bon! Tu es trop bon! Es-tu donc un homme? Grand
dieu, pourquoi faut-il que tu aies rencontr deux tres comme nous!

Pierre l'interrompit: il ne pouvait entendre ainsi blasphmer ceux qui
lui demeuraient chers.

La soire s'coula dans les panchements plus libres d'une tendresse qui
s'tait longtemps contenue. Mme, on osa parler d'Elle: Pierre avoua
combien il l'aimait, malgr tout, et comment tout son tre restait
possd d'Elle seule. Il panchait sa vie dans la seule conscience qui
ft encore ouverte  la sienne. La pense qu'il parlait  l'auteur de
son mal ne lui vint que pour attnuer la peinture de ses souffrances,
afin de ne pas l'craser, lui aussi, d'une trop lourde peine.

Georges conclut que la souffrance tait devenue moins acerbe, puisque
son pauvre ami pouvait maintenant la lui dire. Il s'en trouva soulag,
sans que pourtant son remords en ft moindre.

Ils s'embrassrent avant de se mettre au lit, et quand la bougie fut
teinte, ils continurent  deviser de mille choses, disant bonsoir et
toujours reprenant leurs dialogues.

Le rveil fut moins heureux.

Ils s'taient trop complaisamment attards parmi la jouissance de leur
misre, pour n'en pas conserver, quand l'expansion serait finie, un
ressouvenir plus cuisant: dans la volupt de toucher leur blessure, ils
venaient de l'aviver, et le charme des causeries ne se dcidant plus 
renatre, le lendemain, ils se retrouvrent plus spars que la veille.

Puis, les tristesses s'attirent aussi bien que les maux physiques; l'me
plore est rceptive  tous les chagrins qui peuvent l'prouver
davantage, comme le corps malade l'est aux germes des contagions qui
passent.

Ils s'efforcrent de ramener l'expansion de cette douce nuite; mais 
mesure qu'ils y tchaient, la nave sincrit des abandons leur devenait
plus impossible; ils restaient gns l'un prs de l'autre parce qu'ils
cherchaient  ne pas l'tre. Georges, ds lors, accepta plus volontiers
les promenades en mer auxquelles l'invitaient les pcheurs; s'il
hsitait parfois, Pierre l'engageait  les suivre, et se sentait
dbarrass de ses contraintes, ds que la barque avait doubl le cap,
sous les rochers du phare.

Car il pouvait alors redescendre dans son monotone dsespoir, tout seul,
sans la surveillance de l'amiti, sans la crainte du mot chapp qui
trahirait sa douleur muette et grandirait celle d'un autre.

Dans les premiers temps, il avait aim la solitude, pour elle;
maintenant, il fuyait Georges, pour lui.

La mer, en vain, essayait de le gurir encore: toute l'oeuvre tait 
refaire.

Un remords s'tait mme ajout aux chagrins: il se dcouvrait,  son
tour, coupable envers l'ami dont les soins assidus n'aboutissaient qu'
l'carter de lui; il rsolut d'tre plus accueillant et de le frquenter
davantage; mais il renona bientt  ce labeur,--c'en tait un,--et
revint seul parmi les roches: son remords lui resta.

Un jour, il trouva dans sa grotte les traces d'un foyer rustique: les
enfants qui l'avaient construit revinrent, et allumrent un grand feu de
gomons; ils riaient en cachette de voir ce solitaire suffoquer dans la
fume jaune; il se retira sous la pluie qui tombait, fine et presse.
Chaque jour, ils arrivrent  l'heure prcise, pour la mme fte, avec
le mme plaisir de tourmenter, haineux et dj hommes. Pierre,  la fin,
protesta sans se fcher; les enfants, fils d'un riche picier nantais,
l'insultrent. L'averse continuait  tomber. Arsemar s'en allait sous
l'orage, et quand il tait fatigu de son chemin sur les galets
glissants, il se rfugiait dans l'anfractuosit d'un roc; la pluie
trempait ses vtements, lui fouettait le visage et l'aveuglait. Il
passait ainsi des heures moroses, le reclus, et sans bouger, il
contemplait l'Ocan gris sous les nues grises: l'eau du ciel piquait les
flots ternes, avec un crpitement confus, et sur l'immense nappe
s'talait comme un brouillard lourd; la mer tait toute mouille.

Elle devint bientt impraticable aux matelots; Pierre et Georges
restrent ensemble; ils usaient les journes au coin du feu, dans la
cuisine o la cabaretire donnait  boire aux mariniers. Les heures
taient si lentes, et l'on ne disait rien! Pour s'oublier l'un l'autre
et s'oublier eux-mmes, ils se mlaient volontiers aux propos des gens
de mer, coutaient les rcits cent fois conts, interrogeaient,
s'initiaient aux termes du mtier, et, dans l'espoir d'abolir leur
propre vie, tendaient  s'en crer une autre. Mais leur vie tait bien 
eux et les tenait au coeur.

Pendant trois semaines entires, depuis le soir de ce fatal entretien, 
force de s'tre systmatiquement vits, ils avaient pris l'habitude
exigeante de se craindre; la cause de leur loignement et-elle cess
enfin, le trouble qui en tait n n'aurait pas cess avec elle; ils
n'avaient plus besoin de revoir le pass, pour sentir un continuel
malaise en se retrouvant face  face. La pense faisait partie de leur
corps.

Pierre imagina que, sans doute, le charme du pays achevait de s'puiser
pour eux. Il songea au dpart.

--A quoi bon?

Ce qui, dans les trop grands chagrins, nous loigne de la gurison,
c'est moins l'impuissance  savourer encore quelque plaisir, que l'ennui
dont nous accueillons tous les dsirs qui voudraient natre: et de quoi
jouit-on sur terre, en dehors du dsir?

--Ah, reste l, se disait-il, puisque tu es l! Laisse tourner les
malheurs, laisse la vermine des misres monter jusqu' toi et te mordre!
Un coeurement qui te chasse t'enverra en trouver un autre; celui qui
t'arrte ici t'empchera d'en poursuivre un nouveau. Pleure l, puisque
tu es l, pleure tout simplement; il faut toujours qu'on pleure, et
n'importe o, et n'importe pour quoi!

Il voulut se rfugier dans l'intimit des pcheurs, et s'en alla tirer
la senne dans les marais; mais sur tout sujet ils lui parlaient de
Georges. A quoi servent les manoeuvres que nous tentons contre
nous-mmes? L'me qui cherche sa gurison n'oublie pas qu'elle veut se
gurir; elle se le rpte, et le calcul neutralise le remde.

Arsemar devenait impatient et nerveux.

Une semaine s'coula encore.

Toujours cette pluie qui brouillait l'horizon! Ne rien pouvoir sur la
nature ou sur son coeur!

Un soir, Georges demanda:

--Tu souffres, Pierre?

--Non, je m'ennuie!




IV

  J'ai pleur en rve: j'ai rv que tu m'aimais encore; je m'veillai,
  et le torrent de mes larmes coule toujours.

  H. HEINE.


Elle l'avait lass, cette fausse paix des premiers jours: il semblait
que sa douleur lui manqut.

--Veux-tu que nous partions, mon Pierre?

--Avec le temps qu'il fait ici!

--Pourquoi n'avoir rien dit plus tt?... Je dsire tout ce qui te
plaira. O allons-nous?

Arsemar avait peut-tre un but et n'osait l'avouer.

--Au nord?

--Sous l'averse!

--Au midi, pour chercher les saisons chez elles? Je veux bien. Descendre
en Espagne?

--Ah, les bolros!

--En Grce?

--Un catafalque!

--La Turquie?

--Non.

--Le Maroc?

--Non plus.

Georges considra: L'Italie est impossible, ils y ont fait leur voyage
de noces. Mais il proposa dix voyages, proches ou lointains: Arsemar
refusait toujours.

A bout d'inventions, il se rsigna enfin  nommer le pays qu'il
redoutait.

--Tu ne penses pas  te rendre...

--O?

--En Italie...

--Si!

Desreynes fut pouvant; il tenta quelque rsistance infructueuse: il
fallait partir.

Arsemar eut une grande joie de cette rsolution, et une immense volupt.
Il allait donc pouvoir se jeter perdument dans toute sa misre, s'y
rouler  l'aise et sans rpit, s'y abmer et s'y noyer; il allait la
boire et la respirer: dans cet air empest d'amour, il s'en imprgnerait
par tous ses pores. Rien ne lui proposerait l'oubli; tout crierait de
souffrir! Il en avait assez, de ce lche bannissement, de cet exil hors
de soi-mme, de cette tension malingre  viter tout ce qui le hantait.
Puisque l'homme ne peut s'arracher de son moi, qu'il ait du moins le
courage de le regarder en face!

Car nous sommes plus avides encore de nos souffrances que de nos joies,
et quand on a bu du malheur, on presse la coupe pour en faire tomber
quelque goutte nouvelle, et n'en rien perdre.

Georges, en quittant cette presqu'le, sentit bien qu'il y devait
laisser l'espoir des gurisons prochaines; la nature, qui l'avait
second ici, serait ailleurs sa constante ennemie.

Il contemplait avec angoisse celui qu'il emmenait vers les terres
maudites.

Hlas! Pierre avait perdu son beau calme divin, qui le faisait grave
dans le bonheur et austre dans l'infortune. Georges sentait son pouvoir
sur cet homme lui chapper de jour en jour; il n'tait plus le matre de
cette me anxieuse, qui commenait  secouer les conseils et craindre
les tendresses, comme un enfant malade.

Ils traversrent la France sans un arrt, longeant les villes, coupant
les fleuves, trouant les monts.

--Fuis, fuis! Essaye de te fuir! O courons-nous?

C'est un navire qui croirait se sauver de la peste en quittant la terre
ferme, et qui remporterait au large la contagion apporte  la rive, par
lui!

Georges et voulu trouver quelque plage nouvelle, mais on lui dsigna
Venise, la ville languissante o le couple des jeunes poux avait cach
ses premires caresses. Vainement essaya-t-il de s'opposer  cette
dangereuse tape; il eut peur de comprendre que Pierre l'abandonnerait
plutt que de renoncer  son projet; il pensa du moins faire accepter un
htel inconnu des souvenirs, mais l'autre s'entta, et c'est la maison
de ses noces qu'il choisit pour manger et dormir.

Il fit ses choix, d'ailleurs, d'un air indiffrent. Il disait:

--Ne penses-tu pas que nous serions mieux ici? On dit grand bien de
cette maison, et j'ai regrett, dans un prcdent voyage, de n'y pas
tre descendu.

Car le mensonge, maintenant, germait dans cet tre si pur: la pudeur de
montrer ses maux, la crainte de chagriner en les montrant, l'habitude de
cacher son coeur, tout lui avait, par degrs, rendu ncessaire la
dissimulation; et voil mme qu'il simulait.

Mais Georges ne se prenait pas  ces feintes trop naves, et, la mort au
coeur, obissait pour rester l.

Toujours doux, maternel, plein de soins et de condescendances, il
guettait les voeux pour les prvenir et les peines pour les chasser.

Dans cette perptuelle attention, il souffrait en mre un peu plus qu'en
coupable, et sans doute souffrait davantage: d'une douleur moins aigu,
mais toujours veille, prudente, attentive, observant les jours,
espionnant les nuits, une douleur de femme dont le dernier-n serait
pris d'un grand mal qui peut le tuer tout  coup...

Ils parcoururent les glises et les muses; mais Pierre regardait les
oeuvres d'art moins que les endroits o Jeanne s'tait arrte
autrefois; avec une prcision cruelle, il la revoyait devant une toile
des matres, immobile dans sa pose studieuse, ou gravissant d'un pas
royal les marches de quelque palais, ou frissonnant de plaisir au seuil
noir d'un cachot;  table, elle s'asseyait ici:  la Salute, elle
s'tait agenouille prs de cette colonne, et longtemps il l'avait
admire dans sa prire:  la maison des Jsuites, combien elle avait ri,
lorsque le gardien ivre s'tait rveill dans son petit coin d'ombre,
pour venir, en trbuchant, leur expliquer les tableaux de Vronse et du
Titien, qu'il touchait du bout de sa canne, comme  la foire...--Gi
! Elle aimait tant le cri des poppes! Le Coleone l'avait
enthousiasme. Chaque matin, elle apportait des graines de mas aux
pigeons de la place, qui descendaient vers elle d'un long vol courbe et
gracieux, et s'agriffaient  ses bras souples, battant des ailes,
piquant leurs jolis becs rouges dans son gant de sude jaune, puis
voletant, et tournoyant sur sa tte si chre, comme une vivante aurole
d'amour. Chaque soir, elle allait s'blouir aux reflets du soleil
couchant qui cuivre les larges vitraux de Saint-Marc, et flambe comme un
incendie parmi les dentelles de marbre...

Chaque matin, Pierre revenait apporter des graines de mas aux pigeons
de la place, et chaque soir revenait s'blouir aux reflets du soleil
couchant, seul.

Oh, l'indiffrence des choses, qui gardent leur vie sereine, quand nous
avons perdu de la ntre tout ce qui nous les rendait prcieuses!
N'est-ce pas Elle, l-bas? Elle s'asseyait ainsi dans les gondoles, 
son ct, et derrire eux ils entendaient l'effort rythmique du rameur;
un jour, elle lui posa sa tte prs du cou, et ce fut elle qui tendit
son baiser...

Pierre fuyait son ami; il s'esquivait sans rien lui dire, ou le perdait
au coin des rues. Jeanne le possdait tout entier; il la poursuivait
dans la ville.

Une aprs-midi qu'ils taient demeurs ensemble, un gondolier les
aborda.

--Signor, je vous saloue; vous ne reconnaissez pas Lazzaro, qui vous
promenait toujours, l'autre an, avec la votre belle signora?

Pierre descendit dans la gondole. Georges le suivit, et tous deux
souffrirent davantage quand ils furent sous le felze, o Georges tenait
la place de Merizette.

A compter de ce jour, Arsemar vita son ami plus encore. A peine
tait-il libre, il retrouvait Lazzaro, et pendant des heures sans fin se
laissait conduire au hasard. Qu'importait les murs ou le nom des canaux?
Il n'tait qu'avec elle, sous la tente de drap noir; il lui parlait 
demi-voix, entendait ses rponses, lui souriait et souvent finissait par
pleurer. Il recommenait par le regret toute sa vie passe; il la
dtaillait et la jouait devant lui. C'tait le roman d'hier, et rien
n'tait survenu depuis lors, sinon qu'elle n'tait pas l. Il l'adorait.
Par instants, il se vouait de grosses rancunes d'amoureux, en retrouvant
dans le pass, au beau temps du bonheur, des oublis de son bonheur mme;
il se reprochait des penses inutiles qui l'avaient alors distrait
pendant une minute et spar d'elle.

--J'aurais pu l'aimer davantage, pendant que je l'avais!

Pourquoi donc, tel soir, n'avoir pas fait ceci, ou tel autre soir, fait
cela?

--Oh, si je la tenais  cette heure!

Le mal s'empira.

Ce n'tait plus seulement dans son me qu'elle habitait maintenant, mais
dans son cerveau maladif, dans sa chair passionne, dans tout lui. Elle
se dressait, superbe et despotique, l'enflammant de dsirs qui lui
schaient les lvres et faisaient courir entre ses paules un frisson de
fivre amoureuse.

Son coeur lui tapait le torse, ds qu'il mettait le pied sur la gondole
lascive; l, il fermait les yeux, cherchait l'pouse d'une main amollie,
et restait sans bouger pendant de longues minutes, avec le bras toujours
lev, et croyant sentir sous ses paumes la rondeur des toffes et la
tideur du corps aim.

Un soir, Desreynes apprit qu'Arsemar changeait de chambre; celle occupe
dsormais avait t la chambre nuptiale. Georges le devina.

Il suivait avec une tristesse infinie les progrs de ce tourment
d'amour. Chaque jour davantage, ces craintes devenaient en lui plus
dominantes que son remords; sans qu'il songet cependant  s'absoudre,
le pass le torturait moins que l'avenir ne l'effrayait: peut-tre
avait-il pris dj l'habitude de sa culpabilit, tandis que ses effrois
ne dataient que d'hier: la rancoeur de son crime, au lieu de le tenir
tout entier, ne lui revenait plus que par alternances,  la suite de ses
angoisses, comme un vers sonne  temps gaux sur la fin des strophes
nombreuses.

Il sentait bien que Pierre l'avait pour ainsi dire supprim de sa vie,
effac de son me, et que l'amour seul enserrait son tre affol. Il
subissait sans amertume cet abandon si mrit, et ne retrouvait que sa
propre faute dans les brusqueries ou les aigreurs qui rpondaient
souvent  ses soins les plus tendres. Il se dsolait de voir le
caractre de son ami se pervertir ainsi, et, plus que toute autre chose,
ce changement douloureux l'accusait comme son oeuvre: le Pierre qu'il
avait connu si calme et droit, si bon, tait devenu peu  peu l'homme
intolrant dont les nerfs excits se crispent et se rvoltent au moindre
attouchement.

--Par mon fait! Et comme il doit souffrir de se voir tel qu'il est!

Georges acceptait tout, et presque avec reconnaissance; plus on le
rudoyait, plus son ancienne impatience s'assouplissait aux besoins de la
tche; et plus on tait dur, plus il se faisait doux: non point par
esprit de contraste, comme il et essay en d'autres temps ou avec
d'autres hommes, mais par amour, par sentiment profond d'un devoir qui
lui tait cher, et qu'il remplissait sans mme s'en donner l'ordre ou le
conseil. On le repoussait? Sa conscience en tait accable pour la
cause, mais il y trouvait aussi une sorte de soulagement intime, parce
qu'il lui paraissait juste d'tre la victime immole sur sa propre
faute, et son coeur savourait,  souffrir, des volupts expiatoires.

Qui dira si cette joie religieuse de s'offrir en holocauste aux
consquences de notre crime n'est pas le rappel le plus noble de
l'gosme humain, qui, dans les abngations, cherche l'esprance et le
droit de se pardonner  lui-mme le mal qu'il a commis?

N'importe: le double sentiment de justice et de douceur, qui avait t
jadis l'essence mme du caractre d'Arsemar, tait pass en Georges 
mesure qu'il quittait celui-l: il semblait qu'ils eussent chang leurs
deux mes.

Desreynes ne songeait que rarement  celle qui les avait mens  ce
point de misre: il avait alors contre elle et toutes les femmes des
haines rapides; contre l'amour aussi, qui brouille la terre, empoisonne
les mes, enrage la vie.--Qu'est-ce que j'ai fait, en somme? Les
paradoxes de Mme de Warens revenaient parfois plaider pour lui contre
lui-mme, et proraient avec une triomphante vracit.

Mais un tel syllogisme, excusable chez Desreynes, et t ignominieux
chez Arsemar: Pierre le connut pourtant.

--Une minute d'oubli, mais ils ne s'aimaient pas! Dois-je rester damn
pour une minute d'oubli?

Il la dsirait trop, sa femme!

Il allait de la chambre des treintes  la gondole des sourires: entre
elles deux il partageait ses heures; en elles deux il surchauffait sa
fivre, et dans une perptuelle consomption attisait ses rves d'amour.

--Jeanne...

Il redisait ce nom  chaque instant, si bas qu'il l'entendait  peine;
mais le penser seulement ne lui suffisait plus. D'autres fois, pauvre
fou, il murmurait son propre nom, pour se donner la caresse d'une
illusion, et se dire qu'elle tait l, et l'attirait vers elle.

Il se roulait dans des extases visionnaires.

Un jour, le poppe se dpartit de sa discrtion muette, et, le voyant si
triste, osa dire:

--_Venezia senza femina non  la Venezia._

--De quoi vous mlez-vous, insolent!

Il descendit dans la gondole.

Non! Ce n'tait plus Venise, la ville des baisers, tide et molle, reine
des langueurs! La cit sans bruits et sans cris, o la vie des passants
glisse sans qu'on l'entende, dgage l'amour ou la mort; et le silence,
selon l'me qui s'y recueille, y devient tour  tour celui des alcves
ou des tombes.

--Jeanne...

Il croyait qu'elle allait le rejoindre,  force d'tre rappele; il
coutait les vents de l'ouest ou regardait au ciel les nuages qui
pouvaient arriver de la France; et, la nuit, il contemplait les
constellations qui brillaient sur elle et sur lui.

--Pense-t-elle  moi?

D'abord, il avait espr qu'au moins la honte et le chagrin, dans ce
coeur de femme, subsisteraient assez pour rendre l'oubli inaccessible;
il voulait vivre en elle comme elle vivait en lui, et son besoin de la
possder tait si pressant, qu'il se contentait presque de la possder
par le remords: mais bientt cette lugubre consolation n'en donna plus
assez. Dans ces mensonges d'amour dont il peuplait sa solitude, dans ces
comdies de tendresse dont il leurrait son pre veuvage, il en vint  se
demander si le songe d'ici n'tait point une ralit de l-bas, et si
Jeanne n'avait point l'amour, elle aussi, l'amour!

Elle l'avait dit! Son dernier mot d'adieu tait un mot d'amour!

Pourquoi l'avait-il tmrairement accuse de mentir? tait-ce donc si
incroyable, qu'elle le pleurt! De quel droit l'avait-il repousse
ainsi, quand elle tait venue  lui, oui, de quel droit, puisqu'ils se
manquaient l'un  l'autre? Il regrettait cette lettre aux senteurs
d'iris, qu'il avait un soir dchire, parpille aux ronces d'un pays
inconnu. Combien il l'et baise, et lue, cette ligne unique o
l'absente disait: Je t'aime. Il en ressuscitait les lettres fines, le
papier dur et le parfum.

Alors, il attnuait, effaait le crime.

--Serais-je jaloux, si je l'avais pouse veuve?

Cette comparaison le sduisit, et il s'y attacha parce qu'elle
justifiait le renoncement des rancunes, et qu'elle autorisait les
lchets. Il s'efforait sans le savoir,  trouver dans le sophisme une
raison dfinitive; il chassait un par un les dfauts reconnus et
revoyait l'pouse d'autrefois, belle, lgante, rieuse et gracieuse,
souple et fline, et curieuse, la seule femme qu'il et aime! Et peu 
peu il en vint  subir cette conjecture: Tout cela est-il vraiment
irrparable, et ne pourrait-on lui pardonner? Il ajouta: ... la
rappeler?

Pardonner, c'tait fait dj! Quand donc avait-il os la maudire? Il
l'adorait, il la voulait, et rien de plus. A l'ide de la reprendre, il
tremblait de joie et d'amour. Il ne tenta pas d'y rflchir et d'en
discuter l'hypothse. Mais il protestait faiblement, reculait,
murmurait: Non, c'est impossible. Sans conviction, et croyant mme,
tout au contraire,  la facilit d'un tel bonheur, il rsistait avec la
mollesse d'un enfant qui refuse un beau fruit. Tant de fois il se
rpta: C'est impossible, qu' la fin rien ne manqua plus, pour le
persuader, que la ralisation de son voeu.

--Je l'aurais encore! Elle s'assirait l, je prendrais ses petites
mains, elle poserait sa tte sur mon paule, comme ceci, et je sentirais
l'odeur de ses cheveux... Oh!... et pourquoi non?

Il le tenait dj, cet avenir! N'tait-ce pas la seule chose qui lui
restt  faire, quand rien n'avait pu touffer sa passion, que la
patience et l'loignement exaspraient jusques  la folie? A quoi bon se
torturer,  quoi bon les vanits et les rsistances d'orgueil? La
reprendre ou mourir! Et pourquoi donc la mort, puisque l'amour
s'annonait et s'offrait?

Il cda.

Il se fit heureux.

Et quand la rsolution fut arrte, alors seulement il la pesa.

Georges serait sacrifi. Mais quoi? Le chtiment! Ils ne se reverraient
plus? L'ami manquerait moins que l'amante. Entre deux maux, il faut
choisir le moindre. Puis, dans son optimisme rcent, il allgua que
cette sparation ne serait pas sans un remde, et qu'on pourrait se
rencontrer encore, seul  seul, peu souvent,  vrai dire, pour ne pas
rveiller la mmoire des heures mauvaises, mais par intervalles qui
s'espaceraient, et le calme absolu finirait par venir, avec l'ge... Il
se tassait dans son gosme satisfait, ainsi qu'en un fauteuil moelleux,
lorsqu'on est las.

Il se montra plus sociable, presque gai: Georges fut alarm.

Pierre, sournoisement, continuait  comploter son bonheur.

Il organisa sa vie: comment il retrouverait Merizette, o l'on s'en
irait recommencer une existence bnie; il vendrait sa maison de
campagne, achterait un htel  Paris et renouvellerait ses meubles;
elle serait bien contente et l'aimerait srement, par repentir un peu,
par reconnaissance, et  la fin par seule tendresse. On l'avait trop
noircie; ce n'tait qu'une enfant. Quelle joie!

On ne parlerait jamais du vilain jour... Ce serait bien ais, puisqu'ici
mme, o il en souffrait tant, il n'y pensait qu' peine...

Esprances, voeux, chimres! Flux et reflux o la vrit se ballotte
ainsi qu'une pave! Ne suffit-il pas d'atteindre l'insaisissable objet
de nos ambitions, pour n'en plus voir soudain que la hideur et reculer
d'effroi devant ce que l'on convoitait? Acton, qui poursuit la desse,
mourra de l'avoir contemple!

Maintenant que l'Eden tait reconquis, maintenant que l'homme s'adonnait
tout entier  l'ivresse d'un avenir si cher, maintenant que les dlices
du rve s'adaptaient  la vie, permise, promise, possible, tangible,
presque ralise, voil qu'il reparaissait, le pass, et se dressait sur
l'assouvissement du dsir!

Elle, souille, dans son lit! La chair contre la chair! Il voulait
l'approcher, et ne pouvait plus. La matresse d'un autre, elle le fut!
Une pouvante de dgot le rejetait dj loin d'elle, et sa noblesse de
coeur se rveillait pour la rvolte, ds l'vocation seule du bonheur
qu'il s'tait donn.

Souille, souille, souille!

Il y avait trop longtemps que sa fire me s'avilissait dans les hontes
de la concupiscence, et la rbellion sonnait; trop longtemps que l'amour
rgnait en matre unique, sans mme admettre  son ct la jalousie qui
le gnait, et la jalousie secouait la servitude en s'criant: J'ai trop
dormi!

Entre elle et lui, l'autre! Toujours! Il repoussait le spectre qui se
glissait sous toutes ses treintes, entre elle et lui; et chaque fois
que, dans la tension de sa volont, il parvenait  ressaisir un instant
de cet amour exclusif qui l'envahissait hier, brusquement, d'un coup de
poignard, la vrit l'assassinait.

Un amant! La trahison volontaire, prmdite, les mensonges et les
curiosits perverses, et ces baisers! Il les voyait, comme dans la
veille o la chambre de Georges les lui montra ensemble.

--C'est peut-tre  lui qu'elle pense!...

Il s'empoisonnait  plaisir de toutes les imaginations si soigneusement
bannies de ses heures amoureuses; il appelait tout ce qu'il avait fui;
il affirmait tout ce qu'il avait ni.

--Elle pense  lui! Et moi, stupide, je combinais qu'elle rve  moi!
Son amant! Quand on s'offre un amant, ce n'est pas pour aimer un mari.
Si elle dsire quelque chose ou quelqu'un, c'est celui-l... Euh!

Il mordait ses poings.

--Et lui, qui s'en cache, il la dsire aussi. Qu'ils se rejoignent donc,
ils sont faits l'un pour l'autre! Je ne veux pas!... Misre!

L'horrible ville qui le narguait!

--Dire qu'il faudra tantt le revoir encore son amant, m'asseoir en face
de lui, tre gracieux, lui rpondre... Pourquoi l'ai-je amen, aussi?
C'tait littralement fou... Mais qu'est-ce que j'aime donc, maintenant?

Nant.

Ah! Si la solitude est bonne aux forts, quand ils la cherchent, elle est
dure et mauvaise  tous, quand elle s'impose.

Il alla dner seul, dans une auberge.

Elle et lui!

Elle restait bien perdue, et tout restait ferm.

Il l'aimait pourtant malgr tout: avec son me impuissante d'oubli, avec
sa chair hante, il l'adorait.

Alors, dans cette fivre de jalousie qui cherchait en elle ou autour
d'elle ce qui pourrait l'exacerber, il fut pris pour la premire fois du
dsir cruel et presque infme,--si notre me tait blmable de ce
qu'elle prouve,--du dsir bourrelant de savoir, d'apprendre, d'entendre
ce qui s'tait fait, comment, pourquoi elle s'tait donne... ce serait
parler d'elle, au moins!

--Assez, assez!

Il rentra enfin  l'htel.

Il vit Georges. Il l'envia d'avoir t aim par elle; non plus la
jalousie, l'envie! Et parce que cet homme l'avait possde le dernier,
il semblait qu'elle ft encore  lui.

Desreynes avait couru par la ville, hallucin d'un malheur. Lorsqu'il
aperut Pierre qui revenait, il lui en fut reconnaissant.

Arsemar ne pronona pas une parole; il fit effort pour mettre sa main
dans celle qu'on lui tendait, et froidement, et presque avec rpugnance.

Georges, le voyant sombre, proposa, pour le distraire, d'aller entendre
un opra que l'on donnait au Goldoni. Pierre sut se contraindre 
accepter, esprant que la musique adoucirait un peu l'aigreur de ses
penses. Mais il fallait plus, ce soir-l, il fallait un abme. Le cri
aigu des violons le crispa; l'orchestre le bouscula avec importunit; le
tnor se dmenait en poussant des clameurs sentimentales; ces passions
taient fausses et ces douleurs grotesques. Il partit. Georges, si
inquiet qu'il ft, n'osa l'accompagner.

Le solitaire rentra dans la chambre nuptiale. L, on pourrait souffrir
paisiblement.

Il s'accouda  la fentre.

La nuit claire baignait les maisons grises, dans la ville muette; l'eau
claquait mollement sur les poutres peintes et sur les marches des
palais; en face, une vapeur de lumire cendrait le dme de la Salute,
et, par instants, un fanal de gondole sinuait dans l'ombre des murs, au
bruit de la rame unique, bruit lointain, bruit mouill qui semblait
caresser le silence.

Puis, l'espace se troubla dlicieusement: l-bas, invisible, tranant
ses chansons sur l'eau calme, mandolines, voix alternes, une barque
voguait sur les canaux, et les les de marbre, tour  tour,
assourdissaient ou renvoyaient les mlopes errantes, qui mouraient pour
renatre, suaves, exquises, dans la nuit harmonieuse.

Il pleura.

--Comme ce serait bon d'tre heureux!

Elle avait pleur, elle aussi, dans un soir pareil.

--Comme c'tait bon!

Il se jeta  genoux prs du lit, et ses larmes bientt ne purent plus
couler.

--Je l'aime!

Le triste apaisement qu'il avait gagn tout  l'heure se retirait de
lui.

--Il n'y a plus moyen, moyen de rien, vivre ni... Pourquoi donc n'y
avait-il plus moyen de mourir?

--Je l'aime!

Il se tordait sur le tapis.

--L, elle a dormi l!

Il jetait ses bras sur la couche vide, et roulait son front dans les
toiles, et croyait y sentir un parfum.

--Je t'aime, je t'aime!

L'amour fauve tait revenu.

Et longtemps, comme si sa passion dt la ramener l, il rptait: Je
t'aime! Viens! N'allait-elle pas entrer? Si elle frappait  la porte?

Alors, on frappa.

--C'est elle!

Il se dressa, hagard, le dos tourn au lit dfait, serrant l'oreiller
sous ses ongles, et la porte s'ouvrit.

--Lui!

Georges s'arrta sur le seuil.

--Qu'est-ce que tu viens chercher ici, encore?

Georges restait immobile.

--Il n'y a plus rien pour toi! Tu vois bien qu'elle n'est pas l!

Georges, suppliant, tendit les mains.

--Mais va-t'en! Tu ne vois donc pas que ta prsence me fait souffrir!
Va-t'en, mais va-t'en donc!

Georges s'en alla, humblement.




V

  Aucun des quatre lments ne se cache, en ce corps trange; il est
  tranquille, il grince.

  GOETHE.


Le lendemain, Desreynes redescendit  la chambre de Pierre et le trouva
prt  sortir; il demanda  l'accompagner et reut un cong glacial.

Il vivait au milieu de transes perptuelles.

--Je le gne.

Dcourag, il songea  mourir; mais il songea aussi qu'il avait son
devoir  remplir jusqu'au bout, et que le droit de se tuer ne lui
appartenait plus.

Il fallait arracher Arsemar  cette contemplation de son nant,
l'enlever de cette ville satanique, le dlivrer de l'obsession; par
douceur ou par force, il y fallait parvenir  tout prix.

Il rassembla son courage et aborda rsolument son ami.

--Pierre, nous allons partir.

--Non!

--Mais tu te martyrises, c'est un suicide, cette vie!

--Et quand cela serait?

--Ah! Pierre, voil donc comment tu veux me punir...

Arsemar, honteux et touch, se retourna vers lui.

--Mon bon Pierre, partons, je t'en conjure.

Celui-ci balana pendant une seconde, puis, violemment, rpliqua:

--Non!

En s'loignant, il murmurait comme une excuse devant lui-mme plutt que
devant l'autre:

Je ne peux pas.

Il se sentait injuste, mauvais, tyrannique; et ce fait d'avoir soulag
sa colre dans la menace et les injures avait eu pour rsultat de
dissiper en partie sa rancune jalouse, qui laissait quelque place au
remords de l'amiti ingrate.

Il voulait former un propos d'tre meilleur  l'avenir, mais ds qu'ils
se trouvaient ensemble, il ne parvenait qu' rester sombre et renferm,
malgr les protestations de sa conscience. Seulement, le soir, en
serrant la main de Georges, il dit:

--Pardonne-moi.

Il se sauva sans vouloir qu'on lui rpondt.

--Pourquoi ai-je eu cette funeste ide de la rejoindre? Je ne trouve
mme plus, maintenant, la consolation de la reprendre en rve!

Dans un malheur qui lui semblait pire, il regrettait son malheur de la
veille.

Le second jour, Georges dcida de renouveler sa tentative; mais, cette
fois, il usa d'une discrtion qu'il jugeait plus habile, et qui ne
serait pas incompatible avec la fermet; il entreprit d'obtenir par
dtours ce qu'on refusait  la franchise: il ferait le sige de cette
tnacit, comme celui d'une coquette: attitude moins digne de la tche,
sans doute, mais plus conforme  son temprament; d'ailleurs,
pensait-il, tous les procds sont bons quand le but est louable.
L'ancien Desreynes revint en lui et fut certes accueilli avec joie;
durant la matine qu'il occupa  combiner ses plans, il oublia de
plaindre leur misre: le sceptique analysait un homme, pour appliquer la
gurison, ainsi que le mdecin tte un malade, et la science primait les
compassions.

--Ami, dit-il, ne te fche pas, ne proteste pas, je ne me blesse de
rien: je ne suis que dsol, mais je mrite tout. Voici: ma prsence te
harasse. Tu me le fais trop comprendre chaque jour... Puisque tu ne
m'aimes plus, peut-tre souffriras-tu moins quand je m'loignerai...

Il surveillait avec anxit l'impression de ses paroles et redoutait que
son offre ft accepte. Il poursuivit:

--Nous nous sommes tromps en esprant que mon affection et mes soins
pourraient quelque chose contre ta peine. Je l'irrite en m'efforant de
la calmer. Tu m'vites, tu m'injuries; oh, je ne rclame rien de plus,
pour moi; mais, Pierre, tu te fais plus de mal que tu ne m'en crois
faire. Et c'est sans remde...

--Sans remde.

--Tu vois bien que je dois te quitter. J'irai n'importe o, au hasard;
je t'aimerai de loin; je ne penserai qu' toi, qui seul aussi t'en iras
par le monde, tranant le chagrin d'une faute dont le remords me tue.

--Georges...

--Ah! s'cria-t-il, sincre enfin, tu me brises, mon Pierre! Tu
l'ordonnes donc, que je te laisse en proie  tes abominables rves?...
Mais je veux te gurir! Est-ce qu'une femme vaut que tu meures? Est-ce
que toutes ensemble valent un coin de ta bont? Est-ce que je peux, moi,
t'abandonner l dans ton enfer, et ne pas te suivre, quand tu n'as plus
que ton ami sur terre pour te veiller et pour t'aimer?

Arsemar le contemplait d'un oeil craintif et doux.

--Ne me chasse plus! C'est moi qui suis l, moi que tu nommais ton
frre, moi qui veux l'tre encore...

Arsemar, dans une motion muette, s'cartait de son ami par crainte de
cder: son coeur le poussait vers lui, mais il rsistait, comme s'il et
d perdre encore la trs chre en perdant sa pture de douleur.

Ils restrent en silence. A la fin, Pierre cacha son front dans ses deux
mains.

--Console-moi, dis... Trouve quelque chose, console-moi!

--Le saurais-je, ici?... Viens, sauvons-nous!

--Mais je ne peux pas...

--Il le faut. Tu le dois, pour nous deux, si tu as piti de ton Georges
et de toi-mme.

--Quand donc?

--Aujourd'hui!

--Demain?

--Ce soir!

Il le prit dans ses bras; Arsemar lui rendit son treinte; ils se
baisrent prs du cou, et, se retenant par les mains, ils se regardrent
l'un l'autre dans les yeux.

--Pauvre cher, je te gurirai, va!

--Et nous resterons ensemble, n'est-ce pas? On n'est pas sr de se
revoir, quand on se quitte.

Pourtant c'tait navrant de fuir si tt un pays o l'on souffrait si
bien!

                   *       *       *       *       *

Ils partirent, et dans la nuit arrivrent  Florence.

Desreynes tait rsolu, pour une existence nouvelle dans un pays
inconnu,  ne plus abandonner son ami aux dangers de la solitude. Il ne
le quitterait pas:  toutes les heures et partout, ensemble, afin qu'on
s'accoutumt  voir la vrit face  face, et que, par l'habitude,
l'amiti rentrt dans leur vie; la prsence du coupable entretiendrait
d'abord la jalousie, mais la rancune serait moins dangereuse que
l'amour; elle combattrait l'amour, et peu  peu se diminuerait elle-mme
par sa propre constance: enfin, quand  son tour elle achverait de
mourir, elle aurait peut-tre dj tu la passion...

L'exprience sembla justifier ces calculs: Arsemar supportait sans trop
de contrainte la compagnie de Desreynes, grce surtout  la srnit
relative que venait de lui procurer leur dernier rapprochement. Puis, la
sant morale de cette grande Florence le gagnait insensiblement.

Peut-tre n'existe-t-il aucune ville au monde qui rende comme celle-l
l'orgueil d'tre homme ou la volont de le devenir; elle sangle l'me,
elle la relve, elle crie le courage et la promesse. Tant d'oeuvres sont
nes l pour l'immortalit, que le passant, parmi les demi-dieux
crateurs de dieux, mdite sur la gloire d'tre un enfant de cette race
o les gants remuaient la terre et le ciel.

--C'taient des hommes! s'criait Arsemar. N'ont-ils pas connu, eux
aussi, la douleur, la honte, la solitude, l'exil? N'ont-ils pas connu la
trahison? Mais ils se redressaient, et, mettant le pied sur les
platitudes de la vie, ils se jetaient dans l'immensit de leur rve, et
le culte cachait les misres! Que suis-je auprs de ceux-l, ou de ce
qu'ils ont souffert, pour avoir le droit de me plaindre chez eux?

La consolation trouve  Florence tait presque analogue  celle
qu'avait donne la mer; mais si sa grandeur tait moins intime, elle
tait plus vivante et demandait plus imprativement l'oubli. A chaque
pas, des penses graves sollicitaient le triste voyageur et
l'entranaient hors de sa peine: il retrouvait plus rarement Merizette
et se retrouvait plus souvent; il vivait davantage, requrait sa raison,
tout cela un peu aux dpens de son malheur.

Son inquitude morale, en perdant de la prcision, tait pour ainsi dire
passe dans son intelligence, en sorte qu'il souffrait moins de lui,
mais ne jouissait de rien autre: il analysait tout, discutait et
compliquait, dressait des thories et entassait des arguments, voulait
prouver sans cesse, subtilisait, ne permettait pas une opinion contre
nulle de ses sentences, et posait ses jugements comme des injonctions;
puis, peu  peu, il descendait la pente des paradoxes et des mchantes
ironies.

La constatation du mal est en nous comme un besoin de la douleur, et
quand nous parvenons  le moins envisager dans notre condition, la
ncessit de le voir autour de nous s'impose ainsi qu'une revanche. Il
ne le considrait pas dans les morts, par respect pour leur oeuvre, mais
parmi les vivants et les ides. Il en tait venu ainsi  soutenir
nerveusement des syllogismes contre lesquels il se ft rebell
autrefois, et qu'il dduisait avec une tnacit d'autant plus
irrconciliable, qu'il y rencontrait un moyen de contredire  son pass
en mme temps qu' son me.

Georges se gardait de protester jamais, pour n'amener aucune aigreur; il
multipliait les condescendances et les sollicitudes, et se tenait comme
auprs d'une matresse capricieuse avec laquelle on se brouille pour un
mot inopportun; il approuvait tout, en bloc, en dtails: les compromis
mtaphysiques cotaient peu d'ailleurs  sa conscience, et sa retenue
lui tait d'autant plus aise que les nouvelles affirmations de Pierre
cadraient gnralement avec les siennes,  cause de leur allure
hautaine, mprisante, et quelquefois hargneuse.

Il rsulta de cette entente une facilit plus grande pour atteindre  la
vie commune et  la paix: si tant d'obstacles entre eux gnaient
l'expansion des tendresses, rien ne s'opposait  la sympathie des ides,
et l'on causait avec plaisir.

Plus on causait, plus on s'loignait du pass.

Arsemar tait satisfait de possder prs de lui une intelligence qui
correspondait si exactement  la sienne, et qui, sur chaque assertion,
renchrissait d'un mot piquant; ce qui l'avait tant de fois chagrin
dans son ami, jadis, le rapprochait maintenant de lui plus que toute
autre chose; ils prouvaient,  s'entendre parler, un tonnement
rciproque et satisfait; on et dit qu'ils faisaient la dcouverte l'un
de l'autre; une camaraderie de tte semblait vouloir remplacer
l'attachement des coeurs.

A cette poque de leur vie, Georges, qui, jusque-l, dans l'apport de
leur amiti, avait rendu moins qu'il ne recevait, fut au contraire le
plus donnant, car son affection paraissait grandir  mesure que celle de
Pierre glissait dans l'gosme du malheur: Desreynes se rendait compte
de ce double tat, aussi bien qu'il avait su nagure apprcier
l'infriorit de son dvouement. Mais il n'en concevait ni vanit pour
lui ni blme contre Pierre.

Il suivait Arsemar, avec la constante attention de ne pas lui permettre
une minute de solitude intrieure, ds qu'il n'tait pas sr de la
direction que prendraient les penses; il pesait d'avance chacune de
leurs dmarches ou chaque phrase, afin de ne rien rveiller de ce qu'il
fallait assoupir; la tche tait ardue, car l'instinct du malheur veut
tout rapporter  lui-mme, et ce qui nous distrairait n'est qu'un chemin
dtourn pour revenir en nous: mais Georges ne faiblissait pas dans son
rle, et s'efforait parfois d'amener le rire sur le visage de son ami;
rire plus souvent ironique et cruel que bonnement joyeux; n'importe, il
y russissait entre temps.

Cependant, les tendances paradoxales et caustiques s'accentuaient de
plus en plus dans l'esprit d'Arsemar. Le jour o l'homme ne croit plus 
son me est la veille du jour o il ne croira plus  rien. Pierre
s'entretenait dans sa rigueur acerbe avec une persistante complaisance:
il traversa alors une vritable maladie crbrale dont les excs
finirent par alarmer Desreynes.

Leur promenade favorite tait  Santa-Croce: ils se trouvaient chez eux,
dans la frquentation des tombes; Georges conduisait volontiers son ami
dans l'glise claustrale, o tant de morts glorieux rappelaient leur
ouvrage et foraient la mditation. Arsemar ne manqua pas une fois de
s'arrter devant le monument d'amour lev dans le saint lieu. A
Alfieri, sa matresse, comtesse d'Albany.

--Ah, disait-il, l'homme est couvert de prjugs comme un vieil
oblisque! Est-on certain que cette morale, pour laquelle un gueux se
torture, vaille mieux et soit plus noble que les paradis dfendus?... Il
entre plus de vanit que de vertu dans la force de notre vertu mme. Et
l'orgueil des pchs hautains qui, dans leur cynisme royal, s'offrent
aux soufflets de la foule, n'a-t-il pas plus de grandeur que la
mivrerie des convenances?

Il ajouta: Ma femme, si tu permets ce mot, profrait une phrase fort
juste, le matin de ton arrive: Dans trente ans, que restera-t-il de
nos sacrifices? Poussire!

Il reprenait: O est le bien? O le devoir? Nous n'avons le droit de
rien affirmer, puisque nous ne savons le pourquoi de rien; nous ne
pouvons que chercher, avec la certitude intime que nous ne trouverons
pas.

Puis: A quoi bon apprendre, savoir, penser? Rien de tout cela ne nous
livre la vrit: nous n'y gagnons que le sentiment de notre impuissance
et aussi des moyens nouveaux pour errer davantage, car nous nous
loignons de la simplicit et de la nature.

Desreynes tchait  l'entraner de l, mais Arsemar revenait sans cesse
au marbre d'Alfieri: tour  tour, il bnissait et maudissait l'amour.

--Pote, tu as bien fait de mourir le premier, car elle t'et tromp!...
Ah! Celle en qui vous avez mis toute votre confiance, qui vous aime
jusqu' la complte abngation de son tre, jusqu' l'anantissement de
sa personnalit dans la vtre, demandez-lui de souffrir pour vous la
misre, la honte, le martyre ou la mort, elle fera tout; mais ne lui
demandez pas de vous rester infailliblement fidle, car elle ne sait
pas, car c'est peut-tre contre nature...

--Combien de femmes, demandait-il  Desreynes, tiennent  un homme par
habitude, et qui l'abandonneraient si elles croyaient tre tenues par
devoir?

Ces questions mettaient Desreynes mal  l'aise, mais Pierre ramenait
tout aux femmes: on et dit qu'il se vengeait de ne pouvoir dtester
Merizette en dtestant les autres.

Il rencontra un enthousiasme meilleur dans la maison de Michel-Ange, et
ce fut un vertige d'admiration qu'il eut au seuil de ce cabinet de
travail, large au plus comme un squestre de lyce, o des mondes
avaient germ.

--Les Titans! Ils poussaient les chefs-d'oeuvre comme des pierres dans
un trou! Mais voil ce que sont devenus leurs fils, cria-t-il, en
montrant dans la rue un officier qui pavanait sa suffisance sous un
uniforme collant. Qui donc a fait cela avec ceci? La goule, peut-tre!
Le vampire!

Aux Uffizi, il s'arrtait longtemps devant les ttes de femmes: toutes,
et celles surtout de Raphal, l'inquitaient comme des nigmes: il
regardait leurs yeux, leur sourire et leur front.

--Est-ce une vierge ou une courtisane? Dire qu'elles sont mystre, et
qu'elles mentent, mme peintes! Oh, ce front ple, ce front lisse,
l'infranchissable mur, le mur pltr, le spulcre blanchi! Dire que
l'homme ne verra jamais ce qui se cache derrire ce mur-l!

Georges rpondit en riant:

--On ne connat bien les yeux d'une femme que lorsqu'on les a vus
ferms.

Pierre rit aussi; mais soudain, ils s'interrompirent: tous deux
pensaient  l'adultre.

Arsemar prouvait souvent ces crises de brusque jalousie: il les
prouvait presque rgulirement, lorsqu'il voyait Georges marcher
silencieux devant lui, et qu'il pouvait regarder le coupable sans
l'entendre; mais il les chassait de sa pense avec une hauteur froide,
parce qu'il plaisait  son rcent tat d'esprit de rpudier toutes les
motions bonnes ou mauvaises dont sa vie avait t faite:
systmatiquement, et avec une volont grommelante, il s'attachait 
dtruire tout son pass. Non pas pour moins souffrir, mais pour
dtruire. Et lorsque l'ancien moi exhalait un reproche du coeur, il le
faisait taire en se violentant d'injures.

Le changement moral s'tait, depuis bien des jours, tendu au physique;
le masque tait pliss, le regard dur; l'oeil lanait mme une menace,
dans l'affirmation de certains aphorismes cruels qui autrefois eussent
rvolt ce mme homme.

Georges se tourmentait de voir un bouleversement si profond, regrettable
en lui-mme, et d'un contraste trop excessif pour que la distraction
qu'il procurait ne ft pas de courte dure.

Il tenta d'offrir une pture  cette fivre, et, pour la diriger dans
une voie o l'on pourrait esprer quelque apaisement, insinua l'ide
d'un travail  entreprendre: tudier dans son oeuvre et son existence un
de ces Florentins qu'Arsemar aimait tant: conter, par exemple,
l'histoire d'Alfieri et de la comtesse...

--Soit, fit Pierre! Le travail intellectuel est un gosme et devient
parfois une lchet, car en lui on oublie les siens, et soi-mme aussi!

Le projet le sduisit pendant une demi-semaine.

--Tu veux donc me donner dans le monde le dshonneur d'une ide?... J'en
ai assez d'un autre... Allons, laissons ces choses! Pourquoi creuser?
Cela fatigue. Pourquoi savoir? Nos motions ne sont pour la plupart
faites que d'ignorance! Pourquoi dire? Si vous blessez les hommes avec
leur sottise, ils crient  votre folie; avec leurs vices, ils crient 
votre infamie... Laissons ces choses, te dis-je! Perdons notre vie, il
n'y a de temps gagn que le temps perdu! Aussi vrai que l'on est sage
ds que l'on n'agit plus, on n'agit plus ds qu'on est sage!

Nul ne prouvera que ces vrits soient moins plausibles que les vrits
o l'on dit le contraire, mais le malheur est de les croire.

Pierre les affectait encore, mais bientt il les subirait: le chtiment
de ceux qui ont trop longtemps renonc la raison et qui jettent leur vie
aux btes est de ne pouvoir, dans les heures o la pense leur revient,
mditer sur aucune autre chose que l'inanit de l'effort et le nant de
l'ouvrage.

Un jour, ils lisaient le rcit d'un vieux crime historique o s'taient
jous les adultres et les poisons florentins. Pierre dit:

--La dfiance jalouse que l'homme a de la femme fut antrieure  la
premire trahison; mais la dfiance des hommes pour les hommes dut tre
postrieure aux premiers mensonges et natre d'eux. La jalousie, mme
malsaine et offensante, est inhrente  l'amour mme (je ne l'ai gure
prouv, me diras-tu), tandis que le soupon n'est que la consquence
mdiate de la vie et des mensonges qu'elle trane. La jalousie est
d'instinct, le scepticisme est d'exprience. L'un est axiome, et l'autre
thorme.

Il savait bien par ces propos supplicier Desreynes; mais il se
reconnaissait sans conteste le droit de chtier, et prenait un plaisir
mesquin  ces cruauts qu'il considrait comme de fort loyales
taquineries.

Il y a des instants o les hommes sont femmes! Parce qu'il se sentait
contre Georges moins de rancune que jamais, il voulait lui en tmoigner
davantage, et le bourreler pour la compensation; aussi bien qu'il
pensait punir Jeanne par ses gnralits, il se plaisait  punir Georges
par des allusions.

--Que ce soit axiome ou non, poursuivait-il, il est indiscutable
qu'elles nous trompent, n'est-ce pas, frre?... Qu'elles mentent parce
qu'elles sont les plus faibles, j'y consens: qu'elles se vendent parce
qu'elles s'estiment, c'est justice: car les femmes, tu ne le nieras pas,
ne se donnent point, mais se laissent acheter; avec de l'or, des
prires, des bijoux, des fleurs, des trahisons, le mariage, n'importe;
et cela est peut-tre quitable puisqu'elles n'ont pas vos passions et
que vous n'avez pas leurs souffrances... Mais ce qui me rvolte, c'est
de les voir refuser la veille une galit qu'elles rclameront le
lendemain, et prtendre qu'on ne doit pas plus leur reprocher leurs
plaisirs vendus, qu'on ne vous reproche vos plaisirs achets; elles sont
comme un monarque qui garderait les honneurs et les pouvoirs,
ordonnerait et pardonnerait, ferait la loi, ferait la guerre, et
s'indignerait d'tre seul responsable.

Les dclamations qui soulageaient sa nervosit ne faillirent
l'importuner qu'une fois: ce soir-l, tous deux se promenaient en
silence au Longarno, et les toiles chres  Dante scintillaient sur
l'ampleur du fleuve.

Pierre revit son me ancienne.

De confuses impressions, jadis aimes, sourdirent pniblement.

Qui n'a connu, dans les heures moroses, ce retour indcis des ides
vagues, intimes cependant et profondes, dont la foule peupla nos
instants de bonheur? Elles sortaient de nous, alors, lgres,  peine
perceptibles, et glissaient autour de nos fronts qu'elles effleuraient
d'une aile diaphane: puis elles ont disparu pour ne jamais plus revenir
avec cette fracheur de rve. Et, dans la peine, elles repassent,
haillonneuses, mouilles de pluie, phalnes agonisantes et laides,
papillons de nuit; on les reconnat pourtant, et, avec la rancoeur d'un
idal dsillusionn, on leur crie: C'est bien, je t'ai vue, va-t'en!

--Va-t'en, se disait Pierre. A d'autres! C'est fini pour nous, ces
pomes-l! Nous sommes les expriments, maintenant!

Pour chasser son me avec sa propre voix, il demanda tout haut: Ne
constates-tu pas que je ne suis plus le mme? Quand je me considre, je
me trouve rpugnant... C'est vrai, ajouta-t-il avec un clat de mauvais
rire... Bah! Les hommes vous trompent jusqu'au point de tuer en vous
toute navet, et quand c'est dment achev, ils disent que votre
caractre est mprisable.

Un couple d'amoureux, riant et se bousculant, et criant fort, les croisa
sur le quai.

--Heureuses gens! fit Desreynes.

--Pauvres gens! reprit Arsemar. Il semblerait que rien ne ft plus
galitaire que l'amour, tche procratrice, consolation physique des
coeurs... Peut-tre n'est-ce ici que le dernier mot d'un orgueil
outrageant, mais je ne puis imaginer que les natures grossires trouvent
dans la volupt, sans raffinement, sans art, sans culte, les mmes joies
que nous y trouvons; les en entendre parler me chagrine tous les sens,
et si je n'avais de l'amour que leur part, vrai dieu, j'en ferais plus
que fi!

--Sois indulgent, rpartit Georges; l'amour, c'est l'art pour tous.

Pierre, de nouveau, clata de rire.

Puis, en lui-mme: Ah, tu ris! Tu ris encore, tu ris  tout moment!
Tout te fait rire! Tu vois bien que tu ne souffres pas! Lche,
hypocrite, jette donc ton masque! Pour quelle galerie joues-tu un
rle?... Pour lui, hein? Pour le faire croire au mal que tu lui dois?
Imbcile! Tu poses pour souffrir...

Au bout d'un instant: Mais j'y songe: on pose pour ce qu'on voudrait
tre, c'est--dire, au fond, pour ce qu'on est; donc, j'ai eu de la
douleur, puisque j'en veux montrer. Ah, trs drle!

--De quoi ris-tu, Pierre?

--Je m'amuse...

Aprs un quart d'heure de silence, il s'cria en frappant du pied:

--Je m'ennuie!




VI

  L'esprance, toute trompeuse qu'elle est, sert au moins  nous mener 
  la fin de la vie par un chemin agrable.

  LA ROCHEFOUCAULD.


Ils avaient pass trois semaines  Florence; ils en passrent deux 
Sienne. La situation d'esprit qu'ils apportaient ici devait d'abord et
pour un temps rester la mme; avec une nuance pourtant:  Florence o
Jeanne tait venue, Pierre la repoussait de lui;  Sienne o nul vestige
ne pouvait se chercher, il la chercha. Non plus comme  Venise o la
passion criait; mais au contraire par volont froide, opinitre, et bien
moins par vritable amour que par le besoin de ragir contre toutes les
propositions de la vie. Ne pouvant rencontrer en aucun endroit le
souvenir de sa femme, il qutait des ressemblances de rues ou de
monuments pour y voquer celle qu'il avait promene dans des endroits
pareils.

--Se rappelle-t-on les absents plus que les morts?... Oui, ou du moins
plus longtemps. Parce que sans doute notre gosme encore espre d'eux,
et que les morts ne donneront plus rien?... Du bien ou du mal, il faut
qu'on nous donne. Si je l'avais perdue par la tombe, qu'prouverais-je?
De l'amour, de la peine; ni rancunes, ni jalousies, ni haines, ni
esprances de passage; je souffrirais moins... Quel monstre je deviens!
Ah! vis et sois heureuse, si tu peux!

Cette ville recueillie lui avait plu ds l'abord: sur la place du Dme,
il prouva une extase d'art devant la faade blanche et noire aux
rayures fanes; une autre dans l'glise, parmi les marbres ivoirins,
uss sous la main des fidles; une autre au Palais public, o sont les
fresques  fond d'or qu'une clart oblique effleure d'en haut, et qui
luisent dans le mystre des pnombres sous la grille de fer ouvrag.

Pierre s'efforait d'analyser pour ne pas jouir: il n'y parvenait qu'
demi.

Nous sommes, en cette gnration, les amants des harmonies dlicates et
mourantes, dont la beaut serait la soeur des vierges ples qu'une douce
agonie efface dj des vivants; nous chrissons, avec une motion
relle, ce qui s'teint; les fresques effaces, les antiques palais,
dont s'est peu  peu voile la splendeur primitive, nous pntrent pour
elles-mmes et pour leur ge d'un amour...

--Que nous n'aurions pas, dit Pierre, si nous les voyions telles
qu'elles furent  leur naissance: la communion qui existe entre nous et
elles n'exista pas toujours, et nous avons le tort de reporter sur une
poque le charme d au temps coul depuis cette poque. En sorte que
nous n'avons pas en art les frres que nous pensons avoir: ceux-l qui
nous sduisent eurent sur l'harmonie des sensations notablement
diffrentes des ntres, et le beau que nous admirons dans leur oeuvre,
parce qu'il est une analogie de notre me, ils ne l'ont souvent pas
connu et plus probablement encore ne l'auraient pas compris.

A l'intrieur du dme, il ressentit une brusque colre, devant les
mosaques o sont reprsentes les sybilles paennes, portant
l'inscription des oracles qui ont pu tre considrs comme annonant la
venue du Christ.

--Les religions n'ont d'intolrance dans leurs scrupules que lorsque la
tolrance ne peut leur profiter!

A table d'hte, il se livra  une nouvelle indignation contre un
Parisien qui remplissait la salle du bruit de ses saillies et de ses
insolences.

--Et l'on dira que le propre de notre esprit est une insouciante gaiet,
quand rien n'est plus soucieux qu'elle de l'effet  produire! Ce
monsieur cherche-t-il  se rjouir en elle ou bien  blouir par elle?
Nous sommes chez nous plus nervants que tout autre peuple du monde, et
nous devenons,  l'tranger, humiliants pour nos compatriotes.

L'homme pouvait entendre; Georges essaya d'apaiser son ami.

--J'aime les violents, s'cria Pierre: ils sont dans notre politesse le
dernier refuge de la sincrit.

Par degrs nanmoins, et malgr qu'il en et, ses emportements se
faisaient plus rares chaque jour: il tait oblig  de plus constants
efforts pour garder sa malveillance; Georges constatait avec une joie
confiante ces symptmes d'un revirement prochain. La naissante accalmie
des passions s'tait,  Florence, dissimule sous un instinct de
combativit thoricienne; mais cette sophistique anormale devait perdre
ses causes mdiates dans une ville dormante o moins d'ides se
remuaient; le bienfait de Florence devait se continuer plus sainement
ici, et se totaliser; la tte devait s'y rafrachir avec le coeur.

La vieille et morne cit, quasi dfunte et retrouve aprs des sicles
dans un coin du monde moderne, exera sourdement la contagion de sa
paix; de l'une  l'autre des trois collines, ils allaient par les rues
dalles  pentes rapides, qui dvalent et remontent comme de
gigantesques V, ou bien serpentent trangement, tortueuses, sans
trottoirs, surplombes de votes et d'arceaux, sonores et profondes
entre leurs murs bruns  marteaux de fer, sous la surveillance rare des
vastes fentres carres; parfois une paysanne, balanant les grandes
ailes plates de son chapeau jaune, passait; ds la nuit, la ville
dterre prenait des quitudes d'outre-tombe; les lumignons grinants
s'allumaient au bas des poulies; quelques vitres s'clairaient de
distance en distance; des escaliers mystrieux s'chelonnaient vers des
arcades d'ombre bleue, s'ouvrant sur des pentes plus sombres, pointes
tout au loin d'un fanal.

Par un de ces soirs hants de moyen ge, ils s'taient assis au pied de
l'immense muraille qui derrire le Palais public s'tale comme un
rempart de forteresse; on entendait chanter des voix de femmes, avec des
mandolines; une fte ancienne s'voquait, dans des satins et des
brocarts, derrire les rouges croises, l-haut.

Les deux hommes coutaient en silence, par crainte de leur voix et des
ralits; ils renaissaient dans un monde d'autrefois; leur propre
existence diminuait en eux, des aventures surannes et des voeux
romantiques veillaient leur imagination: un spadassin soudoy allait
sortir par la poterne... Ils comprenaient la possibilit d'une vie 
refaire, et l'accession de l'oubli; confusment la foi voulait natre;
l'amiti semblait demander qu'on ost croire encore en elle.

Ils demeurrent l pendant prs de deux heures, et s'en allrent,
toujours muets.

Pierre marchait le premier.

--Est-ce bien moi qui suis, ou qui tais?

Leurs pas tapaient les dalles, et l'cho s'en prolongeait dans le creux
des rues minces.

Arsemar mditait sur son tat prsent, les transformations de son me et
les bouleversements de sa destine. Des penses nouvelles s'immisaient
dans les souvenirs et malgr lui le distrayaient; Jeanne, qu'il voulait
voir, le fuyait; au regret de l'avoir perdue se mla pour la premire
fois le regret de l'avoir connue...

--Hlas, notre vie ne dpend pas de nous: pendant que nous la prparons
au gr de nos ambitions ou de nos rves, que nous la prmditons avec un
semblant de sagesse qui nous enjle et qui nous leurre, il y a, deux
cents lieues plus loin, un petit tre quelconque qui ne sait mme pas
notre nom et qui grandit, sans nous prvoir, pour dtruire notre songe
et notre oeuvre, et qui les dtruira!

Mais par une sorte d'instinctive rparation, il se demanda: Que
devient-elle?

Il la chercha, femme esseule, dans la ville o il l'avait prise, jeune
fille en plein cadre de sa jeunesse; il suivit la veuve adultre dans
les salons o la vierge un peu grave passait jadis en robes blanches. Il
couta la voix berceuse qu'elle avait au soir de leur premire
rencontre: il lui prit la main comme  cet autre soir des accordailles:
reconnaissante et pure, elle se donnait  lui; il la rgnrait en de
chastes tendresses; mais lorsque, en descendant le cours des mois vcus,
il vit l'enfant devenir une pouse, le charme bnin se rompit. Il jugea
qu'il commenait  moins l'aimer, parce qu'il ne retrouvait plus en elle
les promesses de la fiance, et croyait voir une autre femme.

--Pourquoi l'adorais-je ainsi? tait-elle ne pour moi, et qu'avait-elle
pour moi?

L'amour qui s'analyse est tout prs de finir: mais Pierre le savait,
Pierre se le disait, et dans cette arrire-pense il tchait de
considrer sa femme avec un dsintressement qui n'tait que trop peu
sincre.

--Si je me trompais! Si je ne l'aimais plus! Au milieu des tortures
suraigus qu'elles nous imposent  plaisir, les femmes tuent l'amour en
rvant de l'exasprer... C'est peut-tre ma douleur que j'treins dans
un tel acharnement...

Pourtant, il revenait vers elle, et s'y autorisait, et s'y conduisait,
puisqu'il le pouvait faire avec plus de calme maintenant, et que demain
peut tre sa passion dfaillante achverait de la rpudier.

Il songea que l-bas, dans ce coin de province on se gaussait de son
malheur et qu'il se contait des fables; il perut le chuchotement de
toutes les mdisances, calomnies, loges, persiflages, compassions, et
la sentence dernire des mesquins gosmes devant la chute de ce qu'ils
ont jalous: C'est bien fait!

--Bah!

Il renvoya cela aussi.

Il fut un jour assez tolrant pour se dire: Si du moins elle n'avait
pas pris celui-l! Il me resterait un ami et je serais moins
malheureux.

La diffrence n'et pas t sans doute si sensible qu'il estimait, mais
il estimait ainsi.

--La douleur est un gosme qui se dvore! Ce reproche que je formulais
si gracieusement il y a deux minutes marque plus d'gosme que de
tristesse. La perte de l'amiti commence  me chagriner, aprs la perte
de l'amour. Indice! Si lui me manque davantage, elle me manque moins:
donc je l'aime moins, mille choses me le prouvent un peu chacune. Cela
va bien!

Il continua la srie des conclusions: trop de peine rend tour  tour
subtil et stupide.

--Quand je ne l'aimerai plus, je ne souffrirai plus: voil du plonasme.
Mais que deviendrai-je, alors? L'ennui! Sans fin, l'ennui! Morne, plat,
toujours le mme...

L'ennui s'voque par son nom: il nat d'avoir t pens. Pierre en fut
envahi: comme en Bretagne, comme  Florence! A Venise seulement il
n'avait pas connu l'ennui; la torture seule avait pu l'en dfendre.

--Sera-ce donc dsormais la forme de ma douleur?... Ma vie est
dfinitivement brise. Mais? Est-il ncessaire de vivre, et vaut-il
mieux vivre tel qu'on tait hier, plutt qu'au rebours?

Le soir mme, il proposa de se rendre  Rome.

Georges ne vit pas sans inquitude la prcipitation de leur dpart:
depuis plusieurs jours il esprait beaucoup en l'enveloppante austrit
de Sienne; avant de quitter cette ville, il et voulu en tirer pour son
ami toute la srnit qu'elle semblait promettre; dans la capitale, on
retrouverait Jeanne et trop de vie. Il dut pourtant cder  ce dsir qui
se manifestait comme un ordre, et ne tarda pas  le regretter.

                   *       *       *       *       *

A Rome, la chaleur tait accablante: des boulevards, des glises, des
cafs, des palais prostitus, des passants  face d'lecteur, des
militaires satisfaits de l'tre, des moines de toutes robes et des
ecclsiastiques de toutes couleurs, la ville du dimanche au son
perptuel des cloches, et les gens, toujours les gens!

Pierre redevint bientt plus intolrant et plus nerveux.

La jeune pouse avait pass l, mais par quel trange phnomne ne
reconnaissait-il plus aujourd'hui l'auguste mtropole des mondes antique
et moderne, qui, au temps du bonheur, l'avait enthousiasm? Nagure, en
posant le talon sur la terre deux fois sacre, il s'tait rempli d'un
respect religieux, devant la double grandeur de la Rome impriale et
chrtienne: il ne ressaisissait plus rien des adorations premires.

Il voyait pour ainsi dire une autre ville: il entrait l comme dans une
maison dvaste, au lendemain de l'attentat, et la haine du viol
touffait le culte des oeuvres. Rome antique? Une tombe pollue! Sous
l'effondrement des portiques, il cherchait en vain les toges aux longs
plis et ne trouvait que les Marozia et les Zo du Xe sicle et des
autres, sapant les murs, cassant les colonnades, fondant les marbres,
charriant les briques du Palatin, dchiquetant les temples, pour btir
des chapelles  leurs saintes patronnes et des forteresses  leurs
amants, papes et barons, bandits pillards! Les courtisanes et les
voleurs de grands chemins ont gorg la goule de leur avarice avec le
cadavre des gloires! Et sur ce qui resta debout, les spoliateurs gravant
leur estampille ont revendiqu par leur honte l'honneur de n'avoir pas
tout pris. Pont. Max. Ici, l, partout, sur chaque angle des rues, sur
chaque ruine insuffisamment ruine, arne, basilique, thermes, palais,
forum, arc triomphal, sur le prteur et sur le peuple, sur le consul et
le csar, sur la matresse du monde, en matres ils ont crit leurs
noms, comme si tout cela tait leur oeuvre parce que c'tait devenu leur
proie. La ville des Catons et des martyrs? Allons donc! Des ruffians et
des guides! Rome? Non, la capitale des Italiens! Encore le christianisme
en cuirasse assassinait-il avec une certaine majest de brute! Mais
voyez donc ceux-ci! S.P.Q.R. Le formidable monogramme flambant d'or
sous les aigles victorieuses, et devant qui tremblrent cent patries,
une croupissante vanit ose en apostiller la casquette des facteurs, des
policiers et des boueurs, et les affiches de carnaval, et les rclames
d'alcazar, et les bouches de l'gout! Honte et pasquinade! La catin a
couch dans le lit de la reine morte, elle a vtu sa robe, et va gueuser
sous son blason!

Pierre souffrait  force de rvoltes: il vivait dans une si chaude
irritation, que la colre lui permettait  peine de penser chaque heure
 l'absente. Le souvenir de Jeanne, et de ses pits sans morale qui
l'avaient tant de fois agenouille dans ces glises, l'aigrissait
davantage contre l'inanit des cultes. Toutes ses motions taient
interverties:  Saint-Pierre, devant le pouce de bronze us sous les
lvres pieuses, il n'eut plus comme hier l'admiration pour la foi, mais
le courroux pour les duperies thtrales et la piti pour les
aveuglements. De chaque endroit, un nouveau dgot le chassait: 
Sainte-Marie-du-Peuple, un prtre, qui officiait avec dsinvolture,
devant les fidles crass sur les dalles, interrompit la phrase latine
pour se retourner vers la foule, et cracha bruyamment contre les degrs
de l'autel.

Tout conspirait pour chagriner son oubli ou rpugner  son coeur.

--Allons-nous-en, rptait Georges: cette ville ne te vaut rien, et je
me sens mal ici: l'air est accablant. Tout le monde a fui les fivres,
faisons comme le monde.

--Pas encore.

Les deux seules impressions sympathiques qu'ils purent obtenir  Rome
leur vinrent au Colise, par une nuit de lune, et sur la voie Appienne,
au coucher du soleil.

Ce soir-l, ils taient sortis par la porte Saint-Sbastien, quand leur
voiture rencontra sur la route la bande des forats qui rentraient du
travail: les rayons obliques du jour dj mourant baignaient de feu le
drap rouge des vestes et les anneaux des chanes, dans la poussire d'or
qui se nuageait sous les pas: sur quatre rangs, les parias cheminaient
au cliquetis des fers, avec un visage tranquille qui reposait du
proxntisme: un enfant arrt sur un seuil leur disait bonsoir en
souriant... Lorsque Arsemar et Desreynes atteignirent la tour de Ccilia
Metella, ils descendirent du landau: ils marchrent entre la double
range des ruines tumulaires, au milieu des marbres noircissants et des
briques terreuses. Alentour, la campagne de Rome s'tendait immensment:
par intervalles, des monuments crevs se dressaient sur le ciel; des
ttes de marbre dormaient dans le gazon; sur les plaques on lisait de
grands noms latins; puis, au mur des tombes, des bas-reliefs rongs, des
frises miettes, des tronons de colonne, des faces crases; et, sur
tout, le vaste silence du soir. La pierre milliaire se haussa dans le
crpuscule. A droite, le soleil se couchait, sous une pourpre chevele;
 gauche, l'aqueduc fuyait vers les confins de l'empire ou de la terre;
au fond, le mont Albain tait tout violet.

Pierre dit: C'est beau. Il ajouta: C'est bon.

Ils avanaient toujours; une fume lourde cercla l'horizon. Les deux
hommes s'arrtaient  chaque pas. Soudain le froid tomba.

--Veux-tu que nous rebroussions chemin, Pierre?

--Pas encore. On est bien.

Une fracheur humide pntrait leurs vtements: Georges frissonna. Ils
mirent prs de deux heures  regagner la voiture et rentrer dans la
ville. Desreynes frissonnait souvent: il ne put dner, et le lendemain
garda le lit. Un mdecin prescrivit le repos: au terrible nom de
quinine, Pierre fut pouvant.

Il resta prs de son ami.

--Cela ne va donc pas, mon pauvre Georges?

Il venait devant le lit, et le bordait, rangeait les couvertures ou les
oreillers, et sans bruit retournait s'asseoir.

A son tour, il se jugea coupable, et cette maladie, il la considra
comme son oeuvre: depuis leur dpart, n'avait-il pas fait vivre, dans
les transes et les tribulations, celui qui s'tait vou  le gurir et 
l'aimer; n'avait-il pas refus de quitter cette ville o l'autre se
sentait languir; n'avait-il pas, hier encore, insist pour qu'on
demeurt plus longtemps sur cette voie Appienne o la fivre s'tait
dclare? Son imperturbable gosme avait appel ce mal nouveau, comme
s'ils n'en avaient pas assez dj, en vrit! Et Georges s'tait soumis
 tout, cdant et supportant, sans vouloir se plaindre, sans oser prier.
Treize semaines de tortures! Et voil le rsultat, bourreau!

La crise dura quelques jours; dans son dlire, le patient implorait des
pardons et chassait des fantmes de femme. Il criait: Les meules!
Enlevez ce foin! Il me brle! Il soupirait: Je ne veux pas... Puis:
Elle dit: De nos vertus... Poussire... Ou bien: C'est mon amant! Il
clatait de rire, et voulait la tuer...

Pierre en entendit trop.

Il se vit dtach d'elle moins qu'il n'avait pens, et souffrit plus
qu'il n'aurait cru: mais il violenta ses tourments d'amour, et s'ordonna
de les accepter comme un chtiment de ses gosmes.

Il partagea ce temps de la maladie entre les soins  donner, la douleur
d'apprendre, et l'examen de sa conscience: les sursauts de colre dont
il fut parfois secou au passage des phrases qui narraient l'adultre,
n'invectivaient que la tratresse pouse; dans l'ami qui se tordait l,
Pierre ne voyait plus que la double victime d'une femme astucieuse et
d'un homme cruel.

Il constata la scheresse intellectuelle o sa raison tait froidement
descendue, et la scheresse de coeur qui par degrs l'avait gagn. Ce
regard attentif sur le mprisable moi qu'il avait pris occupa toutes ses
heures; et ds que Georges pouvait s'assoupir, Pierre, au lieu de
dormir, mditait. Il comprit nettement une vrit qu'il avait entrevue
par instants, mais  laquelle il s'tait rsign, sous l'excuse d'une
lche impuissance: comme d'un compagnon seulement, il avait us
jusque-l du frre qui s'tait livr sans rserve: dans le repentir, il
lui rendit son coeur.

Lorsque Desreynes recouvra la raison, il ne se souvint pas d'abord; il
contempla la chambre, et Arsemar, avec une longue curiosit, qui
lentement se fit inquite, puis effraye, quand la mmoire se prcisa.
Pierre s'approcha du chevet.

--Ami, dit-il, c'est moi...

Georges fixa sur lui ses grands yeux ronds, et, d'une voix faible,
rassemblant son me en deux mots, le pass, le prsent, liant ds le
rveil son remords et sa reconnaissance, il murmura: Pardon... merci.

Il se dtourna vers le mur.

La convalescence fut pour chacun une poque bien heureuse.

--Viens prs de moi, demandait le malade.

Pierre apportait sa chaise contre le bois du lit, et souvent ils se
prenaient la main.

--Est-ce que tu souffres? Que dsires-tu?

Il multipliait ces interrogations caressantes qui voudraient tre une
gurison.--A mesure que Desreynes reprenait plus exactement sa pense,
il apprciait avec plus de certitude le changement de Pierre et
davantage en dduisait les promesses; avec une joie d'enfant aux genoux
de sa mre, ou d'adolescent aux premiers rendez-vous, il savourait la
douceur de l'intimit reconquise. Leur misre lui semblait moins
profonde. Il bnissait son mal, pour y avoir retrouv leur vie et
l'amiti. Il se confiait en l'avenir.

Notre intelligence nous est-elle autre chose qu'une source de misres?
Dans la maladie, o nos facults baissent en raison de notre puisement,
nous acceptons notre sort, tout dplorable qu'il est, avec moins de
tristesse et de rancune que nous n'en dpensions pour accepter la vie,
quand nous tions  l'tat de sant.

Arsemar puisait dans sa contrition une srnit analogue, et  chacun
l'motion d'tre meilleur et d'tre aim rendait les destines plus
acceptables.

Cette joie tait pourtant, chez Desreynes, traverse d'une crainte: il
avait peur, non pas de disparatre et de laisser son ami seul, car
l'affaiblissement de nos forces physiques nous rend moins accessibles au
sentiment de nos devoirs: non pas de mourir, car les convalescences
croient en elles: mais au contraire de gurir. Il s'inquitait des
phrases rassurantes que chaque soir leur prodiguait le mdecin, et quand
l'homme de science disait: Encore cinq jours... quatre jours... trois
seulement... Georges ne rpondait  la satisfaction d'Arsemar que par
une muette anxit, et se demandait: Quand je ne serai plus malade,
m'aimera-t-il encore?

--Qu'est-ce donc, pensait-il, que la douleur du corps? La bonne douleur,
et comme elle vaut mieux que les tourments de l'me! Ai-je vraiment
souffert? Je ne m'en souviens pas.

Il rvait de rester des semaines dans cette chambre close, et sur ce lit
sans trve.

Il osa parler de ses incertitudes, et Pierre l'interrompit d'un
mouvement si mu que tous deux en furent rassurs.

Ils causrent; ils panchrent les secrets trop longtemps contenus.
Georges pouvait dire quelles circonstances involontaires et imprvues
l'avaient sduit prs d'une femme qu'il dtestait; quelles angoisses
l'avaient crucifi depuis lors, et quelles terreurs l'avaient assailli
sans repos. Pierre pouvait couter: il expliquait lui-mme les raisons
d'amoindrir la faute.

Il consolait!

Il s'humiliait aussi dans la confession de ses indiffrences et de ses
cruauts; il demandait pardon aussi: Georges  son tour le consolait.

Arsemar rptait:

--Je t'ai fait bien de la peine. Mais, va, c'est fini, tu vois bien...
Le reste finira aussi. Cela passe.

Il ajoutait:

--L'amour s'teint, l'amiti dure.

Il esprait ainsi.

N'est-ce pas un commencement de gurison, que d'esprer la gurison et
d'y croire?

Pierre n'y croyait pas toujours, mais parfois...

Ds que le malade put se lever, ils quittrent la capitale.

Cette journe en wagon fut un de leurs plus agrables voyages. Au milieu
des paysages changeants, tour  tour montueux et plats, les deux hommes,
seuls et comme visits par la nature qui passait, jouirent pleinement du
bonheur d'tre ensemble: dans cette solitude qui roule, on et dit que
leurs sentiments participaient au vertige de la fuite: cette hte
d'aller exerait une sorte de contagion sur leur hte de revivre; la foi
s'acclrait en eux, comme les plaines autour d'eux; leurs regards
allaient des coins de bois qu'on ne devait plus revoir aux sourires
qu'on verrait toujours.

Courons sans but! Ils songeaient  courir jusques au bout du monde; et
plus ils s'loigneraient d'ici, plus ils se rapprocheraient l'un de
l'autre.

De l, en Grce, puis en Turquie; et toute l'Asie!

C'est fini! La gurison les enveloppait; la croyance les enlaait; ils
taient envahis de leur bonheur.




VII

      Rentre au tombeau muet o l'homme enfin s'abrite,
      Et l, sans nul souci de la terre et du ciel,
      Repose,  malheureux, pour le temps ternel.

  LECONTE DE LISLE.


Presque avec regret, ils s'arrtrent  Naples, parce qu'ils l'avaient
dcid; mais chacun pensait n'y pas rester longtemps, et chacun sans le
dire, car il ne fallait pas craindre tout haut que rien pt arrter les
progrs de la dlivrance.

Ils durent en convenir pourtant, ds le second jour.

Jeanne tait dans les rues; Pierre la fuyait; Georges la flairait.

--Allons, allons, disait Arsemar, il faut se vaincre. Voil l'preuve
dfinitive.

Il avait vu Naples pleine de posie et de couleur, une fte de lumire;
il ne la vit plus que pleine d'ordures, une lproserie, une hagne de
vermine.

Il luttait pour trouver belles des choses qui devant lui avaient cess
de l'tre; il sentait la srnit lui chapper; pourtant, il prtendait
rester l, afin d'y conqurir virilement la libration promise; dans la
lutte, dj, il s'nervait: un fourmillement de fivre agaait sa
pense.

Trois fois, en parlant  Desreynes, il ne put retenir ces phrases
stridentes, qu'on lance  coups de cravache, et qui font souffrir celui
qui les entend moins que celui qui les prononce.

Cependant, il aimait l'ami, et non plus l'amante: il le voulait ainsi.

Le second soir, il lui sembla presque qu'il n'aimait ni l'un ni l'autre.

Allait-il s'effondrer encore au fond des nihilismes qui l'avaient
empoisonn dans la haute Italie? L'anxit, sans doute, ne valait rien?
Il eut peur de faillir.

--Partons, dit-il.

Ils descendirent  Pouzzoles; assailli par les guides, il leva sa canne
sur l'un d'eux; leur foule hua.

--Marauds, cria-t-il, arrire!

Il en et assomm quelqu'un.

--Pardieu! Je regrette le temps o pour vingt-cinq sous mes aeux
avaient le droit de vous rompre le crne!

Puis, comme les autres reculaient: Est-ce bien moi, pensa-t-il, qui dis
de semblables sottises! La plbe vous rend marquis!

Que lui importaient l'amphithtre o Nron joua devant la foule, et le
temple d'Isis?

Il jeta comme un autre son caillou sur la Solfatare.

--Allons  Cumes.

Ils pataugrent dans le bourbier de la Sibylle: que lui importait
l'entre des Enfers?

--Allons au cap Misne.

Qu'importaient la route d'Ene et la splendeur de la mer potique, et
les les lointaines?

--Passons  Capri.

Ah! Ces belles filles aux lvres rouges, aux dents luisantes, aux yeux
mouills, aux seins bombs, au pas lascif: femelles!

--Gardez vos coqs, les poules sont dehors!

Il acheta un collier de coraux: Voil pour ma prochaine fiance.

Le lendemain:

--Viens  Sorrente.

Le flot chante au pied des falaises, et l'air sort des fleurs: dans une
de ces grottes, Jeanne et lui se sont arrts sous une bleue aprs-midi,
et se sont longtemps embrasss.

Le calme s'en va: plus il fait effort pour le retenir, plus il le perd,
et la fivre d'efforts allume son sang; il n'a plus de sommeil.

--C'tait donc un mensonge, cette paix de l'autre jour? C'tait donc une
folie?

Il n'insulte plus Georges: il le caresse: mais pour se contraindre 
l'aimer.

--A quoi bon mditer, juger sa conscience, faire des plans, faire des
voeux? En vrit, je n'aime plus rien. Ce n'est plus moi qui vis: c'est
un tre inconnu avec ma ressemblance, et qui m'obsde... Si notre corps
se mue en sept tours d'annes et change tous ses atomes, si notre me se
renverse  la secousse des vnements, que reste-t-il donc? Si notre
essence est une perptuelle mtempsycose physique et morale, de quel
droit croire  notre identit et pourquoi tenir  la vie? L'homme
n'existe-t-il pas aussi bien quand il n'est plus qu'une touffe d'herbe
sur son spulcre ou un anneau de larves sous la terre?

L'ancien moi ne revenait en lui que pour pleurer sa propre mort.

--Je ne souffre plus, c'est vident. Je ne pourrai donc mme pas
souffrir!

Sa douleur, qu'elle ft inavoue ou abstruse, s'envenimait du remords et
de la honte de ne plus l'absorber tout entier. Il fallait souffrir,
aimer: l'un ou l'autre, ou les deux! Mais ni l'un ni l'autre, c'tait
peu: immoral, plat, bte, ennuyeux!

--Allons  Castellamare.

Pendant que la voiture, au sommet de pentes rapides, longeait les ctes,
il oublia qu'il avait tantt dni son enfer:

--Ma vie est courte, mais ne puis-je pas dire que c'est une douleur
ternelle, celle qui tiendra toute ma vie, puisque les temps qui
s'couleront aprs ma mort seront pour moi comme s'ils n'existaient pas,
puisque cette vie est toute ma part d'ternit?

Aprs un long silence il dit, d'une voix perante et rauque:

--Georges! Nous sommes les trane-malheur!

Il clata de rire; ce rire fit froid  Desreynes.

Celui-ci, depuis leur dpart de Naples, ne savait plus, ne vivait plus,
cherchait, puis renonait: cette violente raction le dsesprait.

De mme que Pierre ne se semblait plus avoir ni haine ni amour, Georges
ne se trouvait plus de remords.

Ils taient dsquilibrs.

Ils avaient supprim le mal ancien, et leur coeur s'en tait pm: mais
tout cela n'tait que pour rdifier un mal nouveau.

--L'horrible sous-prfecture! fit Pierre, en dvisageant, sur la place
de Castellamare, les badauds expectants qui les contemplaient de loin,
avec la froideur antipathique dont toute l'Italie honore ce qui parle
franais.

Le soir, il dit:

--Allons  Pompi.

La journe tait belle; le vent de la mer soufflait doucement; devant
eux, le Vsuve fumait.

--Ce volcan m'horripile, depuis que nous tournons autour: je voudrais
bien voir autre chose.

Il s'amusa  quelques sophismes: Accepter la mort pour viter une
douleur lgre  ce qu'on aime, n'est-ce point la plus forte preuve
d'amour?--L'homme qui se tue pour une peine futile se donnerait donc 
lui-mme la suprme marque d'amour.--Or, plus l'existence sacrifie
tait heureuse, plus le sacrifice en est grand: en sorte que d'un
heureux et d'un misrable qui se tuent, c'est l'heureux qui, plus que
l'autre, se donne une immense preuve d'amour.

Il rit, et, comme Georges l'interrogeait sur la cause de sa gaiet, il
rpondit:

--Si je dclare que le suicide est la plus grande preuve d'amour qu'un
homme heureux puisse se donner, on rejettera le paradoxe; mais si
j'affirme simplement que le suicide est la plus grande preuve d'gosme,
on m'approuvera sans hsiter. Pourtant qu'est-ce que l'gosme, sinon
l'amour de soi?

Desreynes, en plissant, s'effora de sourire; mais dsormais il vita
de permettre un seul instant de loisir aux silencieuses rveries.

Ils parvinrent  Pompi.

Quand arriva la nuit, la ville morte, sous leurs fentres, dormait comme
une vaste tombe, dans la paix bleue: au-dessus, le volcan flambait
rouge, phare de mort, fanal de la nature  l'orgueil des hommes sans
cesse avertis de leur nant, perptuelle menace aux peuples qui osaient
btir l des foyers, et dont l'accoutumance oubliait d'avoir peur.

--Quoi? Un mode de passer outre, ajout  tant d'autres... Le volcan
n'est pas plus dangereux qu'un fiacre; il travaille par intermittence et
n'crase pas en tas plus de gens que nos carrefours n'en crasent en
dtail. Les plus grandes choses sont banales... O est l'Eden? O la
scurit? Quand on ne risque pas sa peau, on risque son me... La mort
nous guette  tous les coins. Qu'elle nous prenne donc, elle ne prendra
rien qui vaille!

Dix minutes plus tard, il considra:

--Je suis un niais: je m'offre dans le vague des pessimismes allemands,
et je ne souffre mme pas... Mais,  quoi bon souffrir?... Vraiment,
Georges m'agace avec ses perptuelles interruptions: on ne peut lier
deux ides... Se tuer, ce n'est pas renoncer  la vie, mais  la forme
de vie que l'on a: c'est affirmer, par une protestation contre les
occurrences, l'amour d'une vie qui serait autre... Mais,  quoi bon une
autre vie?... Je m'assomme.

Il se montra gai, et sans contrainte; il le constata:

--Voil que je ne m'ennuie mme plus!

Au matin suivant, ils pntrrent dans les fouilles; il dit en entrant:
Revoyons cette colonie anglaise.

Ils allaient par les rues lourdement dalles, des maisons aux places
publiques, stationnant devant les fresques ou se courbant sur les
mosaques. Et Jeanne tait partout.

Jamais il ne l'avait tant vue, ni si bien.

Elle n'tait donc pas morte?

--Va-t'en!

Elle l'attendait au coin des voies,  l'angle des murs, derrire les
colonnades; elle lui sautait au cou, elle lui baisait les lvres.

Brusquement, intensment, elle le reprit.

Il l'aima de toute sa haine.

--Ces pas, dans la maison du Faune?... Cette voix de femme, chez
Mlagre?

Si elle avait, elle aussi, refait le plerinage de leur amour? Car c'est
cela, sans l'avouer, qu'il venait de faire  travers l'Italie, et l'on
tait au bout, et c'tait donc fini!

Elle, partout.

Il questionna le gardien: N'avez-vous pas vu une dame brune, franaise,
lgante, de taille moyenne?

Desreynes se retourna avec stupeur.

--Quand tu me regarderas! Qu'y a-t-il d'extraordinaire dans ce que je
demande?

Au Muse, devant le moulage des Pompiens nus et surpris sous la pluie
de cendre, Jeanne avait os une timide grivoiserie, puis elle avait
rougi jusqu'aux ailes de son petit nez fin, qui palpitaient dans le rire
contenu... Il eut un trouble  cette vision.

En descendant sous la porte Marine, il voulut retourner sur ses pas et
remonta dans la ville.

Avec une superstition paenne, il revint au temple de Vnus. Il vit
Georges monter sur le soubassement, s'arrter et se baisser vers le tas
blanc des mosaques dcarreles qu'il ramassait dans sa main gauche:
Jeanne avait fait ainsi,  cette mme place, et, accroupie, elle s'tait
retourne vers lui, avec son rire de carmin, en jouant aux osselets,
comme une fille antique, et les ds de marbre claquaient en retombant
sur ses doigts effils.

Il s'enfona dans le ddale des rues; il marchait d'un pas si rapide que
Desreynes et le guide avaient peine  le suivre.

Georges tait dans une grande inquitude.

Pierre avait l'aspect d'un fou.

--Il faut qu'elle soit l!

Dans la villa de Diomde, il se pencha sur le sable pour y chercher des
traces. Elle avait pass par ici! tait-elle  jamais introuvable?

--Tu as perdu quelque chose? dit Georges.

--Oui.

--Quoi?

--Rien!

Il vint vers l'autre, et avec rage, il rpta: Rien!

Qu'tait-elle, en effet, sinon rien, la maudite, l'adore?

Au seuil du cirque, il attendit Desreynes; il le fixa d'un oeil furieux,
puis, le prenant par le bouton de son habit qu'il secouait d'un
mouvement sec et anguleux, il dclara avec un calme terrible: Il y a
des moments o je te hais.

Il sortit de l comme un homme ivre qui revient au plein air.

--Quelle heure est-il? Djeunons et montons au Vsuve.

Ils prirent des chevaux et partirent:  travers les villages dix fois
ruins, les jardins luxuriants, les vignes gigantesques, les laves
noires, ils gravissaient la cte, en silence, au pas rythmique et lent
des trois montures, dont le balancement berait leurs songeries.

Le soleil leur plombait l'chine.

Ils avanaient, avec leurs rves assoupis.

Arsemar s'tait calm, sous le poids du jour.

Georges disait:

--J'ai tout prouv, je n'ai rien trouv.

Et Pierre:

--J'ai cru tout fait; rien n'tait fait.

Il mditait, en regardant les deux oreilles du cheval las, qui
oscillaient de bas en haut dans la cadence pnible de leur ascension.

Des sentiments confus dorment sourdement dans notre me, sans qu'elle
ose seulement se mfier des occasions qui les font natre. Quelque jour,
on imagine qu'ils pourraient exister, et c'est la premire marque qu'ils
existent. On n'en voit d'abord que le ct irralisable, dangereux,
criminel. La conscience en carte paisiblement la pense, comme on
renvoie de la main la fume d'un cigare, et les oublie. Le temps va: ils
incubent; la confiance en soi-mme fait autour d'eux une paix d'ombre o
s'abrite leur closion; ils bougent: l'me qui les sent frmir se
rassure dans sa force, et ne s'en trouble pas plus que d'un rve aprs
le sommeil; ils grandissent: on sent qu'ils sont l, et l'habitude leur
fait un lit. Combien de temps encore? Ils se lvent, on prend peur: ils
ont la voix d'un matre et la brutalit d'un bourreau, et tout se tait
pour eux quand leur jour est venu de crier: Me voil.

--Mourir! Finir!

L'ide du suicide tait en lui.

Il fut plus tonn qu'effray de la voir si puissamment assise, et
constituant pour ainsi dire une essence de sa personnalit actuelle;
elle n'habitait pas en lui, elle tait lui. A l'examen de ses actes
rcents, il constata qu'elle avait obscurment prsid  toutes ses
dcisions,  ses penses,  ses pas mme, ses pas htifs qui couraient
avec impatience vers le terme de leur voyage: car, o Jeanne s'tait
arrte, on s'arrtait.

--Comme j'ai vcu vite!

Sa conduite des derniers jours, la multiplicit et aussi la constance
des sentiments qui l'avaient travaill dans cette unique semaine, les
heurts, les ressauts, les arrives, les fuites, tout, les impressions et
les faits s'taient succd, poursuivis, chasss l'un l'autre, avec une
rapidit qui lui donnait maintenant le vertige.

En une si courte dure, l'amiti, le remords, la honte, l'espoir,
l'ennui, le dcouragement, la peur, le dsir, le dgot, l'amour, la
haine, la mort! Il avait rsum la vie entire en une semaine, et le
reste, s'il persistait, ne saurait plus tre qu'une coeurante et banale
rptition, interminablement la mme.

--Non, cria-t-il, je veux vivre pour savoir jusqu'o l'on peut souffrir.

Mais il ne souffrait pas.

--Nous tions si heureux, en quittant Rome! Pourquoi cela ne
reviendrait-il plus?

Quand on eut travers la rgion des pins et des gents, ils quittrent
leurs chevaux et gravirent  pied, sur les laves durcies qui renflaient
les courbes folles de leurs torrents figs; quelques fleurs exiles
s'panouissaient sur le mtal. Le sol devint rouge et friable, puis d'un
brun terreux, puis, commena le pays noir. Sur la pente abrupte, ils
s'enfonaient jusqu' mi-jambe dans un gravier coupant comme du
mchefer. On entendit le bruit rauque du volcan et des avalanches. Un
froid glacial courait sur le flanc du cne; des nues ples, en foule,
en cercle, montaient  l'assaut du sommet, dans le vent rapide. Ils
atteignirent un sentier qui glissait entre deux lignes de roches: des
trous d'ombre taient pleins de neige; les gouttes suintaient ou
claquaient sur la paroi dchiquete.

Brusquement, la bise cessa, la chaleur fut celle d'une tuve, l'air
s'emplit d'une odeur de soufre: les crotes brlantes avaient sous leurs
pas la sonorit du verre; autour d'eux, dans l'anfractuosit des rocs,
fumaient de petits cratres. Le Porphyrognte avait, dans son palais,
tendu, sur le gris des laves, de fulgurants tapis qui se juxtaposaient
avec une satanique harmonie: des velours non rvs o la sourde richesse
des bruns sans nombre se mariait  l'clat de tous les rouges,
vermillons, carmins, pourpres et saturnes, des ocres violents ou clins
qui se nuanaient jusqu' la presque blancheur, des verts violents ou
tendres comme des pousses en avril; puis dans d'troits ravins, des
peluches violettes et mauves o glissent les blmes courants d'une
haleine sulfureuse...

Pierre se retourna. Ils taient dans un cirque ferm par le
surhaussement des coules anciennes, qui se crispaient convulsivement,
se tordaient dans une douleur fantastique, et se cabraient, se
dchiraient de cent mille angles, lanant  travers la nue leur
infernale chevauche, comme un troupeau de chimres, sur la vapeur
opaline du ciel; et derrire celles-l, d'autres batailles encore, plus
grises, et d'autres, qui semblaient sans fin, profilaient sur le vague
leurs nettes dcoupures;  gauche, entre deux montagnes boules, un
gouffre, et par del, pareille  une montagne ronde et plus haute, dans
la perspective des horizons montait la plaine voile de bue, d'un bleu
suavement gris, d'un bleu bni, que les villages et les routes
pointaient ou rayaient d'exquises taches roses, et sur lequel les
reflets semaient des toiles.

De l'autre ct, se bombait la mer diapre.

En haut, avec un fracas de fusillade lointaine, dans son nuage blond
comme des corps de nymphes, le volcan crachait au loin des blocs
spongieux qui, fusant et hurlant, noirs et difformes, tombaient de
toutes parts, ainsi que des tronons d'arbres tordus.

Arsemar vint s'asseoir au bord de la rivire incandescente qu'une source
de feu vomit avec lenteur, et qui flue, rouge parmi les scories,
haletante comme une poitrine, sous son vent embras qui siffle, et darde
dans l'air une stridence aigu.

Un homme y planta son bton, et le bois, ds qu'il toucha le flot
pteux, s'alluma.

--Se jeter, l dedans, la face la premire! Je n'aurais mme pas le
temps de le savoir!

Le rayonnement du brasier lui cuisait le visage.

--J'aurais certainement, moins qu'ici, de souffrance physique... Vrai,
la mort est une banalit, une rputation surfaite!... La peur d'elle
n'est pas un instinct, car des peuples entiers l'ont ignore... La
douleur d'elle n'est qu'une fantaisie de notre imagination, qui croit 
la ncessit de souffrir beaucoup pour mourir, puisque l'on souffre tant
sans pouvoir en mourir. La vritable mort est dans la rsignation au
trpas: difficile, d'o lutte, d'o sanglots et terreurs d'agonie...
Mais, moi, je suis dj mort, puisque je suis dsireux de l'tre,
intimement mort... Un pas manque, rien de plus.

Il revint au pied du cne et s'assit encore: les masses ignes
pleuvaient autour de lui. Une donc ne le traverserait pas, trouant sa
chair d'une boule de feu? Il la renfermerait dans ses entrailles
grsillantes, et ce serait fini!

Tout  coup, il se prcipita  l'escalade du volcan. Les guides
stupfaits l'appelaient  grands cris. Georges se lana  sa poursuite,
et les guides derrire eux. Pierre montait, sauvage, des pieds, des
genoux, des mains; il rlait dans les fumerolles. La pluie de laves se
faisait plus dense.

--Encore!

Georges, dans les vapeurs, ne le distingua plus.

L bas, les gens criaient.

Leur voix grle se mlait aux tonnerres.

Enfin, Pierre, touffant, s'affaissa: les guides le rejoignirent avant
Desreynes et l'entranrent de force; un d'eux avait la main brle; ils
dvalrent sur la pente.

Georges tremblait sur ses jarrets casss d'effroi.

Il savait, maintenant, il tait sr.

A cela donc, tout avait abouti!

Il rassembla dans son coeur une force d'homme dont nul ne l'aurait cru
capable; une volont de Titan naquit de son pouvante; la rvolte
dcupla sa virilit: puisqu'il avait affaire  un fou, il le traiterait
avec un despotisme de tyran; pardieu! dans sa rage de le sauver, et fou
 son tour, fou de sa force et de son vouloir, il l'et presque tu pour
l'empcher de mourir!

Il l'empoigna par le coude et lui fit descendre la montagne: sans mot
dire... Pierre se sauvait en avant, par immenses enjambes, avec une
gaminerie d'enfant. Georges le planta sur son cheval, que Pierre fit
galoper au risque ou dans l'espoir de se rompre le cou.

Ils arrivrent  Pompi: Arsemar dna d'excellent apptit; il souriait;
il monta sur la terrasse de l'htel, au lever de la lune qui d'un argent
dor glaait les champs de fves, si bleus, si placides, rays de noir
par la profondeur des sillons, pareils aux vagues d'une mer morte.

Georges le suivait pas  pas. Il coucha dans sa chambre. Pierre
souriait.

Au matin, Desreynes boucla les valises, et sans demander avis, fit
atteler une voiture. Arsemar le laissa tout faire et se laissa conduire
en souriant: comme ils passaient devant Portici, il sifflota gaiement un
air de la _Muette_.

Depuis la veille, ils n'avaient pas chang une parole.

Le jour mme, ils partirent pour Palerme: Pierre obissait sans quitter
son nigmatique sourire.

Cette ridicule et prilleuse attitude ne pouvait se prolonger ainsi;
Georges parla: on lui rpondit, d'un ton ironique, quelque banalit qui
voulait mettre un mur.

La nuit vint.

Arsemar, accoud sur le bastingage, regardait les eaux montueuses dont
la sombre paisseur remuait par myriades le peuple des phosphorescences;
la lune glissait son miroitement sur la pente et dans le creux des
flots; l'cume chantait  la proue. Il humait le vent de la nuit, et se
berait dans les tangages.

La rsolution de mourir, qu'il avait geste sans le savoir, et proclame
dans la dmence, cent fois depuis hier il l'avait reprise et arrte:
non plus gravement, mais avec la rancune taquine d'un espigle qui veut
se venger: restaient seulement  chercher l'occasion et le moyen.

Cependant, l'inluctable paix de ces deux forces, la mer, la nuit, le
gagna peu  peu.

La certitude que bientt il ne serait plus acheva de lui rendre, sinon
la srnit, du moins la raison qui pse la vie.

Desreynes tait  son ct: cette persistante surveillance qui l'avait
offusqu tantt le toucha maintenant. Malgr tout, on l'aimait. Encore
une fois il eut honte et remords. Quel chagrin ne lguerait-il pas au
frre abandonn?

L'me s'pure, devant la tombe qui s'entrouvre.

Il ne s'agissait pas de sa mort, mais de la leur.

--Ce qu'il a fait par garement, je le ferais par volont!

Le survivant survivrait peu, et telle tait encore la meilleure
esprance qu'il pt se permettre en partant, car le trpas serait, pour
cet autre damn, le seul refuge, le seul accueil, le seul oubli.

--Ma vie m'appartient, mais, la sienne?

Dj les ctes ne formaient plus  l'horizon qu'une bande ingale et
d'un bleu pais: au-dessus flambait le phare du Vsuve.

La mer les berait toujours.

Arsemar, de plus en plus, se rendait  l'impossibilit du double
meurtre; il avait trop peu de vanit pour songer que le suicide est
lche; mais il avait trop de bont nave pour ne pas se convaincre que
ce suicide serait un crime.

--Nous vivrons.

Hlas! Cette tranquillit relative qu'avait donne la mort prochaine
s'vanouit avec le droit de mourir; la conscience du devoir accompli en
voulut rendre une autre, mais plus vague et moins puissante: elle lui
et certes suffi en d'autres temps, mais l'homme puis ne portait plus
en lui le ressort de ses vertus premires. Donc, il retomba dans
l'anxit de vivre. L'avenir lui parut long d'une ternit: c'tait
comme une nuit d'annes sans terme, un marasme qui ne ressemblait 
l'existence ni au nant, l'crasante insomnie d'un homme qui sans bouger
ferme les yeux, et pendant un sicle attend le bon dormir... Il sentit
l'ide de la mort remonter perfidement sur son me, et par minutes, il
faiblissait; il se dfra le serment d'tre fort et ne point faillir,
mais il n'osa jurer.

En face d'eux, et par derrire la chane des monts, une rouge aurore
teinta un coin du ciel, et disparut: c'tait l'Etna.

Pierre, entre ces deux feux, voyait l'image de sa destine: qu'il allt
ou qu'il vnt, l'enfer!

Il vivrait! Il devait vivre!

A peine descendu  Palerme, que pourtant il ne connaissait point, il
proposa doucement d'en repartir.

--Soit. Veux-tu que nous passions en Grce? En Afrique?

--Je suis las. Retournons.

--En France?

--Oui.

Ils visitrent le Palais et la Cathdrale; dans la chapelle de
Sainte-Rosalie, une voix franaise leur cria:

--Il faut venir si loin pour se rencontrer! Les montagnes seules...

M. le substitut Perrenet les aborda avec les marques d'une joie vive. Le
comte lui rendit assez froidement ses politesses.

--J'ai quitt Lyon depuis quelques jours...

Arsemar plit; Georges emmena l'intrus. Il apprit sans trop faire
violence  la discrtion du jeune magistrat que la comtesse avait tout
dernirement donn  sa ville l'esclandre d'un roman d'amour, o le
capitaine B. de R. avait jou le plus beau rle.

--Mars et Vnus, concluait le spirituel gazetier! Ce pauvre M. d'Arsemar
en a l'air vraiment affect.

Desreynes prit cong, pour ne gifler personne.

--Qu'est-ce qu'il t'a cont?

--Rien.

--Tu as un air, pourtant...

--Moi, non?... Je suis fort gai.

Le paquebot qui les avait conduits devait reprendre au soir la route du
continent: les bagages ne furent mme pas dchargs.

Pierre, cette nuit encore, demeura sur le pont; Georges, harass, resta
prs de lui.

Arsemar pensa qu'il tait cruel d'imposer au convalescent ce dangereux
excs de fatigues. Mais cette nuit tait si bonne et reposante au coeur!
Il jura de ne pas mourir...

Une autre chose aussi le retenait dehors. Frquemment il parlait le
premier, et par vingt ambages ramenait la conversation sur le
compatriote de Jeanne; il voulait savoir. La rserve de Georges
inquitait sa curiosit, et la changea en une trange et confuse
jalousie. Il devinait dj, et pour apprendre, se faisait caressant.

--On t'a appris, n'est-ce pas, quelque nouvelle vilenie... Tu peux me
dire, mon petit Georges... Je suis tranquille, tu vois bien...
Dis-moi...

--Mais on ne m'a rien rapport d'intressant, je t'assure. Elle est chez
son pre, en bonne sant.

--Ah!...

Puis:

--Regarde combien tu es menteur. Tantt, tu ne voulais mme pas m'avouer
cela. C'est donc qu'il y a autre chose? Dis-moi le reste.

--Mais, ami, je me taisais simplement pour ne point parler d'elle.

--Tu mens encore.

Puis, de soudaines colres le prenaient contre le silence de Georges, et
parmi elles, venaient les mauvais reproches.

--A quoi bon se dvouer pour qui me rend si peu!

La perspicacit du malheur, qui toujours en pressent ou mme en dsire
un nouveau, l'assurait de quelque trahison d'pouse, ajoute encore  la
premire: il ne manquait  sa certitude que le complment d'un rcit. Il
fut bientt si convaincu, qu'un revirement d'ides en rsulta chez lui.
S'il se trompait dans ses soupons, l'injure d'une croyance si blessante
devait se rparer: la passion qui se cachait sous le prtexte de justice
osa concevoir une hypothtique esprance. Il joua sa vie sur un d.

--Si je l'ai diffame, je rpare, et je la reprends: si j'ai cru vrai...

Il ne se permettait plus de dire: Je me tuerai. A peine se
permettait-il de le penser.

L'heure de sentir, l'heure de raisonner, elles n'taient plus: il
subtilisait seulement: et presque sans douleur, sans amour. La lutte
n'tait plus dans son coeur, mais dans sa tte.

Il harcelait son compagnon.

--Si tu savais ce que je te sacrifie, toi qui ne veux mme pas me
raconter cela!

Ils dbarqurent  Naples.

Desreynes, obsd, en vint  peser les avantages et les dangers d'un
aveu: il persista dans le silence.

Tout le jour, ils se tranrent par la ville.

--Georges, j'ai une ide: veux-tu rentrer au Merizet?

--Ami!

--Je suis trs calme: la gurison s'achverait d'un coup. C'est le plus
sage, va! Bientt, voici l'automne. C'est beau, l'automne, au Merizet.

--Plus tard...

--Maintenant! J'irai seul si tu ne viens pas.

Il en causa jusqu' la nuit; nul argument ne put le dissuader; il
voulait partir le lendemain. Il se fit, de cette menace, une arme pour
forcer le mutisme de Desreynes. Puis, il parlait de retourner  Palerme
et d'y chercher M. Perrenet; il parlait aussi de reprendre sa femme.

--Eh! Garde-le, ton secret! Elle a un amant! Je le sais bien.

Desreynes ne rpondit pas.

Arsemar, sombre, le regardait de ct: il porta la main  ses yeux et se
mit  marcher.

Au bout de quelques secondes, il dit simplement:

--Tu vois bien que je le savais.

Le lendemain, il ne parla plus de retour;  peine mme y songeait-il,
avec autant d'ennui qu' la pense de demeurer ici.

Silencieux, il errait dans un morne dsoeuvrement.

Tout dsir tait mort en lui; l'esprance, ainsi que le dsir, tait un
mot vide de sens.

Les ralits s'estompaient sous une brume incertaine; le monde
contingent ne se manifestait  lui que comme un rve, et son pass comme
le souvenir d'un rve.

Il crut par instants que Jeanne n'existait point, et qu'il l'avait
imagine; il ne parvenait qu'avec peine  restituer ce visage de femme.

Encore, il douta de sa propre existence. Il subsistait non seulement
hors de tout, mais hors de lui-mme, abstrait et dsintress de lui
comme des choses, suspendu dans une sorte d'attente, qui tait l'attente
de rien. Sa vie ressemblait  un homme accroch sous la nacelle d'un
arostat immobile, plus haut que les vents; il tait un pendule
conscient qui voit s'alanguir et diminuer une  une les oscillations de
son monotone balancement.

Ne plus souffrir, ne plus pouvoir, ne plus savoir souffrir; degr
suprme des douleurs!

Le surlendemain fut pareil.

Desreynes, dans la dsolation de son impuissance, contemplait ce jeu de
la mort.

Il chassait vainement un soupon terrible.

Quand vint le soir du troisime jour, aprs le dner muet, Pierre,
sombre, se promena longtemps  travers la chambre de Georges.

Il serra la main de son ami, et se retira.

L'un ne put dormir, ni l'autre.

Un peu de vie tait revenu en Pierre: assez pour que ce ft trop.

Il luttait.

Il murmurait: Je ne peux plus.

Ou bien: Pauvre cher ami.

Il se levait, faisait le tour des siges, regardait les meubles, et se
recouchait.

Puis, une heure encore... A l'appel de la mort, l'me, s'affranchissant
des intrts humains, jugeait avec une sagesse divine. Tout et  tous,
il pardonnait, du fond de son coeur clair. A lui seul, il reprochait
la faute encore inaccomplie, et rvait d'y soustraire sa faiblesse.

Mais il rptait: Je ne peux plus.

Les heures tintaient au clocher d'une glise.

Il vint  sa table et crivit.

  J'institue mon lgataire universel M. Desreynes Georges, demeurant
  ...

Quand il eut termin, il s'allongea sur le lit.

Aussi longtemps qu'il put, il lutta.

L'aube commenait  bleuir les vitres, derrire les rideaux gristres.

Il redescendit  la chambre de Desreynes, et, sans bruit, il entra.

--Qu'as-tu, que veux-tu?

--Rien, j'avais envie de te voir un peu.

Oh! Ce soupon!

Ils s'assirent face  face, profondment mus tous deux, et tous deux le
cachant.

Enfin, Pierre s'avana pour embrasser l'ami.

--Adieu, dit-il, il faut aller dormir... dormir.

--Je t'accompagne.

--Reste l.

--Non.

Ils montrent, sous la froide clart du matin.

Leurs pas lourds s'crasaient sur les marches et sourdement sonnaient
dans les couloirs.

Desreynes inspecta la pice et n'y vit rien de suspect.

--Qu'est-ce que cette lettre? Tu cris  ton notaire?

--Oui, des histoires d'argent... Tu vois bien que je suis calme, puisque
je traite des affaires.

Et il sourit.

Georges ne promit de partir que si Pierre se recouchait d'abord.

--Je suis sage, je t'obis. Maintenant laisse-moi reposer.

--Dors.

--Je ne pourrai pas si tu restes: va-t'en.

Mais Georges demeura debout auprs du lit.

--Pourquoi, songeait-il, suis-je si tourment? En tout cas, je le montre
trop.

Arsemar lui dit en souriant: Embrasse-moi, petit frre.

Il ajouta: C'est une mauvaise nuit, mais, a va finir. Console-toi.

Il prit la main de l'autre qui s'tait approch.

--coute, dit-il... Viens entendre mon secret... Pierre n'a plus de
rancune...

Et tandis qu'il s'tait redress sur les coussins pour treindre son
ami, il murmura: Pardon.

--De quoi? fit l'autre avec frayeur.

--Mais, du mal que je te donne, que je t'ai donn, et que je te donnerai
encore... peut-tre...

--Je t'aime, rpondit Georges.

Ils s'embrassrent une seconde fois.

Pierre dit: Je t'aime.

Alors, Desreynes, cdant  la prire d'un regard, s'en alla.

Arriv sur le seuil, il se retourna, et les deux amis se sourirent.

Arsemar entendit la porte se fermer, et les pas s'loigner.

Il essaya de lutter encore.




PILOGUE

  Que de fois, la nuit, jetant les yeux dans les tnbres, derrire
  cette lampe qui clairait leurs deux fronts, il cherchera vaguement
  une ombre, prt  l'interroger: Est-ce ainsi? Que dois-je faire?
  Rponds-moi! Et si ce souvenir est l'ternel aliment de son
  dsespoir, ce sera du moins une compagnie dans sa solitude.

  GUSTAVE FLAUBERT.


Peut-tre, un mois plus tard, Pierre se ft-il guri...

Georges revint en France avec la bote, cahote dans le fourgon clos, 
l'arrire des trains.

                   *       *       *       *       *

Il continue  vivre.


FIN




TABLE

  Prologue                                               1

    PREMIER LIVRE

  PREMIRE PARTIE.--A trois. (_Chapitres I  VII_)      15
  DEUXIME PARTIE.--A deux. (_Chapitres I  VII_)       99

    DEUXIME LIVRE

  PREMIRE PARTIE.--A trois (_Chapitres I  VII_)      200
  DEUXIME PARTIE.--A deux. (_Chapitres I  VII_)      293

  pilogue                                             407


SCEAUX.--IMP. CHARAIRE ET FILS






End of the Project Gutenberg EBook of Amis, by Edmond Haraucourt

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