The Project Gutenberg EBook of Le jardin des supplices, by Octave Mirbeau

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Title: Le jardin des supplices

Author: Octave Mirbeau

Release Date: August 26, 2018 [EBook #57775]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JARDIN DES SUPPLICES ***




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OCTAVE MIRBEAU

LE JARDIN DES SUPPLICES

TROISIME MILLE

PARIS

BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER

EUGNE FASQUELLE, DITEUR,

11, RUE DE GRENELLE, 11

1899




OUVRAGES DU MME AUTEUR


  DANS LA BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
   3 fr. 50 le volume.

  Sbastien Roch.                                             1 vol.

  DANS LA PETITE BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER
   4 fr. le volume.

  Contes de la Chaumire, avec 2 eaux-fortes de Raffalli.    1 vol.

Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.




Aux Prtres, aux Soldats, aux Juges,

aux Hommes,

qui duquent, dirigent, gouvernent les hommes,

je ddie

ces pages de Meurtre et de Sang.

O. M.




FRONTISPICE


Quelques amis se trouvaient, un soir, runis chez un de nos plus
clbres crivains. Ayant copieusement dn, ils disputaient sur le
meurtre,  propos de je ne sais plus quoi,  propos de rien, sans doute.
Il n'y avait l que des hommes; des moralistes, des potes, des
philosophes, des mdecins, tous gens pouvant causer librement, au gr de
leur fantaisie, de leurs manies, de leurs paradoxes, sans crainte de
voir, tout d'un coup, apparatre ces effarements et ces terreurs que la
moindre ide un peu hardie amne sur le visage boulevers des
notaires.--Je dis notaires comme je pourrais dire avocats ou portiers,
non par ddain, certes, mais pour prciser un tat moyen de la mentalit
franaise.

Avec un calme d'me aussi parfait que s'il se ft agi d'exprimer une
opinion sur les mrites du cigare qu'il fumait, un membre de l'Acadmie
des sciences morales et politiques dit:

--Ma foi!... je crois bien que le meurtre est la plus grande
proccupation humaine, et que tous nos actes drivent de lui...

On s'attendait  une longue thorie. Il se tut.

--videmment!... pronona un savant darwinien... Et vous mettez l, mon
cher, une de ces vrits ternelles, comme en dcouvrait tous les jours
le lgendaire M. de La Palisse... puisque le meurtre est la base mme de
nos institutions sociales, par consquent la ncessit la plus
imprieuse de la vie civilise... S'il n'y avait plus de meurtre, il n'y
aurait plus de gouvernements d'aucune sorte, par ce fait admirable que
le crime en gnral, le meurtre en particulier sont, non seulement leur
excuse, mais leur unique raison d'tre... Nous vivrions alors en pleine
anarchie, ce qui ne peut se concevoir... Aussi, loin de chercher 
dtruire le meurtre, est-il indispensable de le cultiver avec
intelligence et persvrance... Et je ne connais pas de meilleur moyen
de culture que les lois.

Quelqu'un s'tant rcri:

--Voyons! demanda le savant. Sommes-nous entre nous et parlons-nous sans
hypocrisie?

--Je vous en prie!... acquiesa le matre de la maison... Profitons
largement de la seule occasion o il nous soit permis d'exprimer nos
ides intimes, puisque moi, dans mes livres, et vous,  votre cours,
nous ne pouvons offrir au public que des mensonges.

Le savant se tassa davantage sur les coussins de son fauteuil, allongea
ses jambes qui, d'avoir t trop longtemps croises l'une sur l'autre,
s'taient engourdies et, la tte renverse, les bras pendants, le ventre
caress par une digestion heureuse, lana au plafond des ronds de fume:

--D'ailleurs, reprit-il, le meurtre se cultive suffisamment de
lui-mme...  proprement dire, il n'est pas le rsultat de telle ou
telle passion, ni la forme pathologique de la dgnrescence. C'est un
instinct vital qui est en nous... qui est dans tous les tres organiss
et les domine, comme l'instinct gnsique... Et c'est tellement vrai
que, la plupart du temps, ces deux instincts se combinent si bien l'un
par l'autre, se confondent si totalement l'un dans l'autre, qu'ils ne
font, en quelque sorte, qu'un seul et mme instinct, et qu'on ne sait
plus lequel des deux nous pousse  donner la vie et lequel  la
reprendre, lequel est le meurtre et lequel est l'amour. J'ai reu les
confidences d'un honorable assassin qui tuait les femmes, non pour les
voler, mais pour les violer. Son sport tait que le spasme de plaisir de
l'un concordt exactement avec le spasme de mort de l'autre: Dans ces
moments-l, me disait-il, je me figurais que j'tais un Dieu et que je
crais le monde!

--Ah! s'cria le clbre crivain... Si vous allez chercher vos exemples
chez les professionnels de l'assassinat!

Doucement, le savant rpliqua:

--C'est que nous sommes tous, plus ou moins, des assassins... Tous, nous
avons prouv crbralement,  des degrs moindres, je veux le croire,
des sensations analogues... Le besoin inn du meurtre, on le refrne, on
en attnue la violence physique, en lui donnant des exutoires lgaux:
l'industrie, le commerce colonial, la guerre, la chasse,
l'antismitisme... parce qu'il est dangereux de s'y livrer sans
modration, en dehors des lois, et que les satisfactions morales qu'on
en tire ne valent pas, aprs tout, qu'on s'expose aux ordinaires
consquences de cet acte, l'emprisonnement... les colloques avec les
juges, toujours fatigants et sans intrt scientifique... finalement la
guillotine...

--Vous exagrez, interrompit le premier interlocuteur... Il n'y a que
les meurtriers sans lgance, sans esprit, les brutes impulsives et
dnues de toute espce de psychologie, pour qui le meurtre soit
dangereux  exercer... Un homme intelligent et qui raisonne peut, avec
une imperturbable srnit, commettre tous les meurtres qu'il voudra. Il
est assur de l'impunit... La supriorit de ses combinaisons prvaudra
toujours contre la routine des recherches policires et, disons-le,
contre la pauvret des investigations criminalistes o se complaisent
les magistrats instructeurs... En cette affaire, comme en toutes autres,
ce sont les petits qui paient pour les grands... Voyons, mon cher, vous
admettez bien que le nombre des crimes ignors...

--Et tolrs...

--Et tolrs... c'est ce que j'allais dire... Vous admettez bien que ce
nombre est mille fois plus grand que celui des crimes dcouverts et
punis, sur lesquels les journaux bavardent avec une prolixit si trange
et un manque de philosophie si rpugnant?... Si vous admettez cela,
concdez aussi que le gendarme n'est pas un pouvantail pour les
intellectuels du meurtre...

--Sans doute. Mais il ne s'agit pas de cela... Vous dplacez la
question... Je disais que le meurtre est une fonction normale--et non
point exceptionnelle--de la nature et de tout tre vivant. Or, il est
exorbitant que, sous prtexte de gouverner les hommes, les socits se
soient arrog le droit exclusif de les tuer, au dtriment des
individualits en qui, seules, ce droit rside.

--Fort juste!... corrobora un philosophe aimable et verbeux, dont les
leons, en Sorbonne, attirent chaque semaine un public choisi... Notre
ami a tout  fait raison... Pour ma part, je ne crois pas qu'il existe
une crature humaine qui ne soit--virtuellement du moins--un assassin...
Tenez, je m'amuse quelquefois, dans les salons, dans les glises, dans
les gares,  la terrasse des cafs, au thtre partout o des foules
passent et circulent, je m'amuse  observer, au strict point de vue
homicide, les physionomies... Dans le regard, la nuque, la forme du
crne, des maxillaires, du zygoma des joues, tous, en quelque partie de
leur individu, ils portent, visibles, les stigmates de cette fatalit
physiologique qu'est le meurtre... Ce n'est point une aberration de mon
esprit, mais je ne puis faire un pas sans coudoyer le meurtre, sans le
voir flamber sous les paupires, sans en sentir le mystrieux contact
aux mains qui se tendent vers moi... Dimanche dernier, je suis all dans
un village dont c'tait la fte patronale... Sur la grand'place, dcore
de feuillages, d'arcs fleuris, de mts pavoiss, taient runis tous les
genres d'amusements en usage dans ces sortes de rjouissances
populaires... Et, sous l'oeil paternel des autorits, une foule de
braves gens se divertissaient... Les chevaux de bois, les montagnes
russes, les balanoires n'attiraient que fort peu de monde. En vain les
orgues nasillaient leurs airs les plus gais et leurs plus sduisantes
ritournelles. D'autres plaisirs requraient cette foule en fte. Les uns
tiraient  la carabine, au pistolet, ou  la bonne vieille arbalte, sur
des cibles figurant des visages humains; les autres,  coups de balles,
assommaient des marionnettes, ranges piteusement sur des barres de
bois; ceux-l frappaient  coups de maillet sur un ressort qui faisait
mouvoir, patriotiquement, un marin franais, lequel allait transpercer
de sa baonnette, au bout d'une planche, un pauvre Hova ou un drisoire
Dahomen... Partout, sous les tentes et dans les petites boutiques
illumines, des simulacres de mort, des parodies de massacres, des
reprsentations d'hcatombes... Et ces braves gens taient heureux!

Chacun comprit que le philosophe tait lanc... Nous nous installmes de
notre mieux, pour subir l'avalanche de ses thories et de ses anecdotes.
Il poursuivit :

--Je remarquai mme que ces divertissements pacifiques ont, depuis
quelques annes, pris une extension considrable. La joie de tuer est
devenue plus grande et s'est davantage vulgarise  mesure que les
moeurs s'adoucissent--car les moeurs s'adoucissent, n'en doutez pas!...
Autrefois, alors que nous tions encore des sauvages, les tirs
dominicaux taient d'une pauvret monotone qui faisait peine  voir. On
n'y tirait que des pipes et des coquilles d'oeufs, dansant au haut des
jets d'eau. Dans les tablissements les plus luxueux, il y avait bien
des oiseaux, mais ils taient de pltre... Quel plaisir, je vous le
demande? Aujourd'hui le progrs tant venu, il est loisible  tout
honnte homme de se procurer, pour deux sous, l'motion dlicate et
civilisatrice de l'assassinat... Encore y gagne-t-on, par-dessus le
march, des assiettes colories et des lapins... Aux pipes, aux
coquilles d'oeufs, aux oiseaux de pltre qui se cassaient stupidement,
sans nous suggrer rien de sanglant, l'imagination foraine a substitu
des figures d'hommes, de femmes, d'enfants, soigneusement articuls et
costums, comme il convient... Puis on a fait gesticuler et marcher ces
figures... Au moyen d'un mcanisme ingnieux, elles se promnent,
heureuses, ou fuient, pouvantes. On les voit apparatre, seules ou par
groupes, dans des paysages en dcor, escalader des murs, entrer dans des
donjons, dgringoler par des fentres, surgir par des trappes... Elles
fonctionnent ainsi que des tres rels, ont des mouvements du bras, de
la jambe, de la tte. Il y en a qui semblent pleurer... il y en a qui
sont comme des pauvres... il y en a qui sont comme des malades... il y
en a de vtues d'or comme des princesses de lgende. Vraiment l'on peut
s'imaginer qu'elles ont une intelligence, une volont, une me...
qu'elles sont vivantes!... Quelques-unes prennent mme des attitudes
pathtiques, suppliantes... On croit les entendre dire: Grce!... ne me
tue pas!... Aussi, la sensation est exquise de penser que l'on va tuer
des choses qui bougent, qui avancent, qui souffrent, qui implorent!...
En dirigeant contre elles la carabine ou le pistolet, il vous vient, 
la bouche, comme un got de sang chaud... Quelle joie quand la balle
dcapite ces semblants d'hommes!... quels trpignements lorsque la
flche crve les poitrines de carton et couche, par terre, les petits
corps inanims, dans des positions de cadavres!... Chacun s'excite,
s'acharne, s'encourage... On n'entend que des mots de destruction et de
mort: Crve-le donc!... vise-le  l'oeil... vise-le au coeur... Il a
son affaire! Autant ils restent, ces braves gens, indiffrents devant
les cartons et les pipes, autant ils s'exaltent, si le but est
reprsent par une figure humaine. Les maladroits s'encolrent, non
contre leur maladresse, mais contre la marionnette qu'ils ont manque...
Ils la traitent de lche, la couvrent d'injures ignobles, lorsqu'elle
disparat, intacte, derrire la porte du donjon... Ils la dfient:
Viens-y donc, misrable! Et ils recommencent  tirer dessus jusqu' ce
qu'ils l'aient tue... Examinez-les, ces braves gens. En ce moment-l,
ce sont bien des assassins, des tres mus par le seul dsir de tuer. La
brute homicide qui, tout  l'heure, sommeillait en eux, s'est rveille
devant cette illusion qu'ils allaient dtruire quelque chose qui vivait.
Car le petit bonhomme de carton, de son ou de bois, qui passe et repasse
dans le dcor, n'est plus, pour eux, un joujou, un morceau de matire
inerte...  le voir passer et repasser, inconsciemment ils lui prtent
une chaleur de circulation, une sensibilit de nerfs, une pense, toutes
choses qu'il est si prement doux d'anantir, si frocement dlicieux de
voir s'goutter par des plaies qu'on a faites... Ils vont mme jusqu'
le gratifier, le petit bonhomme, d'opinions politiques ou religieuses
contraires aux leurs, jusqu' l'accuser d'tre Juif, Anglais ou
Allemand, afin d'ajouter une haine particulire  cette haine gnrale
de la vie, et doubler ainsi d'une vengeance personnelle, intimement
savoure, l'instinctif plaisir de tuer.

Ici intervint le matre de la maison qui, par politesse pour ses htes
et dans le but charitable de permettre  notre philosophe et 
nous-mmes de souffler un peu, objecta mollement:

--Vous ne parlez que des brutes, des paysans, lesquels, je vous
l'accorde, sont en tat permanent de meurtre.... Mais il n'est pas
possible que vous appliquiez les mmes observations aux esprits
cultivs, aux natures polices, aux individualits mondaines, par
exemple, dont chaque heure de leur existence se compte par des victoires
sur l'instinct originel et sur les persistances sauvages de l'atavisme.

 quoi notre philosophe rpliqua vivement:

--Permettez... Quels sont les habitudes, les plaisirs prfrs de
ceux-l que vous appelez, mon cher, des esprits cultivs et des natures
polices? L'escrime, le duel, les sports violents, l'abominable tir aux
pigeons, les courses de taureaux, les exercices varis du patriotisme,
la chasse... toutes choses qui ne sont, en ralit, que des rgressions
vers l'poque des antiques barbaries o l'homme--si l'on peut
dire--tait, en culture morale, pareil aux grands fauves qu'il
poursuivait. Il ne faut pas se plaindre d'ailleurs que la chasse ait
survcu  tout l'appareil mal transform de ces moeurs ancestrales.
C'est un drivatif puissant, par o les esprits cultivs et les natures
polices coulent, sans trop de dommages pour nous, ce qui subsiste
toujours en eux d'nergies destructives et de passions sanglantes. Sans
quoi, au lieu de courre le cerf, de servir le sanglier, de massacrer
d'innocents volatiles dans les luzernes, soyez assur que c'est  nos
trousses que les esprits cultivs lanceraient leurs meutes, que c'est
nous que les natures polices abattraient joyeusement,  coups de
fusil, ce qu'ils ne manquent pas de faire, quand ils ont le pouvoir,
d'une faon ou d'une autre, avec plus de dcision et--reconnaissons-le
franchement--avec moins d'hypocrisie que les brutes... Ah! ne souhaitons
jamais la disparition du gibier de nos plaines et de nos forts!... Il
est notre sauvegarde et, en quelque sorte, notre ranon... Le jour o il
disparatrait tout d'un coup, nous aurions vite fait de le remplacer,
pour le dlicat plaisir des esprits cultivs. L'affaire Dreyfus nous
en est un exemple admirable, et jamais, je crois, la passion du meurtre
et la joie de la chasse  l'homme ne s'taient aussi compltement et
cyniquement tales... Parmi les incidents extraordinaires et les faits
monstrueux, auxquels, quotidiennement, depuis une anne, elle donna
lieu, celui de la poursuite, dans les rues de Nantes, de M. Grimaux,
reste le plus caractristique et tout  l'honneur des esprits cultivs
et des natures polices, qui firent couvrir d'outrages et de menaces de
mort, ce grand savant  qui nous devons les plus beaux travaux sur la
chimie... Il faudra toujours se souvenir de ceci que le maire de
Clisson, esprit cultiv, dans une lettre rendue publique, refusa
l'entre de sa ville  M. Grimaux et regretta que les lois modernes ne
lui permissent point de le pendre haut et court, comme il advenait des
savants, aux belles poques des anciennes monarchies... De quoi, cet
excellent maire fut fort approuv par tout ce que la France compte de
ces individualits mondaines si exquises, lesquelles, au dire de notre
hte, remportent chaque jour d'clatantes victoires sur l'instinct
originel et les persistances sauvages de l'atavisme. Remarquez, en
outre, que c'est chez les esprits cultivs et les natures polices que
se recrutent presque exclusivement les officiers, c'est--dire des
hommes qui, ni plus ni moins mchants, ni plus ni moins btes que les
autres, choisissent librement un mtier--fort honor du reste--o tout
l'effort intellectuel consiste  oprer sur la personne humaine les
violations les plus diverses,  dvelopper, multiplier, les plus
complets, les plus amples, les plus srs moyens de pillage, de
destruction et de mort... N'existe-t-il pas des navires de guerre  qui
l'on a donn les noms parfaitement loyaux et vridiques, de
_Dvastation_... _Furor_... _Terror_?... Et moi-mme?... Ah! tenez!...
J'ai la certitude que je ne suis pas un monstre... je crois tre un
homme normal, avec des tendresses, des sentiments levs, une culture
suprieure, des raffinements de civilisation et de sociabilit... Eh
bien, que de fois j'ai entendu gronder en moi la voix imprieuse du
meurtre!... Que de fois j'ai senti monter du fond de mon tre  mon
cerveau, dans un flux de sang, le dsir, l'pre, violent et presque
invincible dsir de tuer!... Ne croyez pas que ce dsir se soit
manifest dans une crise passionnelle, ait accompagn une colre subite
et irrflchie, ou se soit combin avec un vil intrt d'argent?...
Nullement... Ce dsir nat soudain, puissant, injustifi en moi, pour
rien et  propos de rien... dans la rue, par exemple, devant le dos d'un
promeneur inconnu... Oui, il y a des dos, dans la rue, qui appellent le
couteau... Pourquoi ?...

Sur cette confidence imprvue, le philosophe se tut un instant, nous
regarda tous d'un air craintif... Et il reprit:

--Non, voyez-vous, les moralistes auront beau piloguer... le besoin de
tuer nat chez l'homme avec le besoin de manger, et se confond avec
lui... Ce besoin instinctif, qui est le moteur de tous les organismes
vivants, l'ducation le dveloppe au lieu de le refrner, les religions
le sanctifient au lieu de le maudire; tout se coalise pour en faire le
pivot sur lequel tourne notre admirable socit. Ds que l'homme
s'veille  la conscience, on lui insuffle l'esprit du meurtre dans le
cerveau. Le meurtre, grandi jusqu'au devoir, popularis jusqu'
l'hrosme, l'accompagnera dans toutes les tapes de son existence. On
lui fera adorer des dieux baroques, des dieux fous furieux qui ne se
plaisent qu'aux cataclysmes et, maniaques de frocit, se gorgent de
vies humaines, fauchent les peuples comme des champs de bl. On ne lui
fera respecter que les hros, ces dgotantes brutes, charges de crimes
et toutes rouges de sang humain. Les vertus par o il s'lvera
au-dessus des autres, et qui lui valent la gloire, la fortune, l'amour,
s'appuieront uniquement sur le meurtre... Il trouvera, dans la guerre,
la suprme synthse de l'ternelle et universelle folie du meurtre, du
meurtre rgularis, enrgiment, obligatoire, et qui est une fonction
nationale. O qu'il aille, quoi qu'il fasse, toujours il verra ce mot:
meurtre, immortellement inscrit au fronton de ce vaste abattoir qu'est
l'Humanit. Alors, cet homme,  qui l'on inculque, ds l'enfance, le
mpris de la vie humaine, que l'on voue  l'assassinat lgal, pourquoi
voulez-vous qu'il recule devant le meurtre, quand il y trouve un intrt
ou une distraction? Au nom de quel droit la socit va-t-elle condamner
des assassins qui n'ont fait, en ralit, que se conformer aux lois
homicides qu'elle dicte, et suivre les exemples sanglants qu'elle leur
donne?... Comment, pourraient dire les assassins, un jour, vous nous
obligez  assommer un tas de gens, contre lesquels nous n'avons pas de
haine, que nous ne connaissons mme pas; plus nous les assommons, plus
vous nous comblez de rcompenses et d'honneurs!... Un autre jour,
confiants dans votre logique, nous supprimons des tres parce qu'ils
nous gnent et que nous les dtestons, parce que nous dsirons leur
argent, leur femme, leur place, ou simplement parce que ce nous est une
joie de les supprimer: toutes raisons prcises, plausibles et
humaines... Et c'est le gendarme, le juge, le bourreau!... Voil une
rvoltante injustice et qui n'a pas le sens commun! Que pourrait
rpondre  cela la socit, si elle avait le moindre souci de
logique?...

Un jeune homme qui n'avait pas encore prononc une parole, dit alors:

--Est-ce bien l'explication de cette singulire manie du meurtre dont
vous prtendez que nous sommes tous, originellement ou lectivement
atteints?... Je ne le sais pas et ne veux pas le savoir. J'aime mieux
croire que tout est mystre en nous. Cela satisfait davantage la paresse
de mon esprit qui a horreur de rsoudre les problmes sociaux et
humains, qu'on ne rsout jamais d'ailleurs, et cela me fortifie dans les
ides, dans les raisons uniquement potiques, par quoi je suis tent
d'expliquer, ou plutt de ne pas expliquer tout ce que je ne comprends
point... Vous nous avez, mon cher matre, fait tout  l'heure une
confidence assez terrible et dcrit des impressions qui, si elles
prenaient une forme active, pourraient vous mener loin et moi aussi, car
ces impressions, je les ai souvent ressenties, et, tout dernirement,
dans les circonstances fort banales que voici... Mais, auparavant,
voulez-vous me permettre d'ajouter que ces tats d'esprit anormaux, je
les dois peut-tre au milieu dans lequel j'ai t lev, et aux
influences quotidiennes qui me pntrrent  mon insu... Vous connaissez
mon pre, le Docteur Trpan. Vous savez qu'il n'y a pas d'homme plus
sociable, plus charmant que lui. Il n'y en a pas, non plus, dont la
profession ait fait un assassin plus dlibr... Bien des fois j'ai
assist  ces oprations merveilleuses qui l'ont rendu clbre dans le
monde entier... Son mpris de la vie a quelque chose de vritablement
prodigieux. Une fois, il venait de pratiquer devant moi une laparotomie
trs difficile, quand, tout d'un coup, examinant sa malade encore dans
le sommeil du chloroforme, il se dit: Cette femme doit avoir une
affection du pylore... Si je lui ouvrais aussi l'estomac?... J'ai le
temps. Ce qu'il fit. Elle n'avait rien. Alors mon pre se mit 
recoudre l'inutile plaie en disant: Au moins, comme cela, on est tout
de suite fix. Il le fut d'autant mieux que la malade mourait le soir
mme... Un autre jour, en Italie, o il avait t appel pour une
opration, nous visitions un muse... Je m'extasiais... Ah! pote!
pote! s'cria mon pre qui, pas un instant, ne s'tait intress aux
chefs-d'oeuvre qui me transportaient d'enthousiasme... L'art!...
l'art!... le beau!... sais-tu ce que c'est?... Eh bien, mon garon, le
beau, c'est un ventre de femme, ouvert, tout sanglant, avec des pinces
dedans!... Mais je ne philosophe plus, je raconte... Vous tirerez du
rcit que je vous ai promis toutes les consquences anthropologiques
qu'il comporte, si vraiment il en comporte...

Ce jeune homme avait une assurance dans les manires, un mordant dans la
voix, qui nous fit un peu frissonner.

--Je revenais de Lyon, reprit-il, et j'tais seul dans un compartiment
de premire classe.  je ne sais plus quelle station, un voyageur monta.
L'irritation d'tre troubl dans sa solitude peut dterminer des tats
d'esprit d'une grande violence et vous prdisposer  des actes fcheux,
j'en conviens... Mais je n'prouvai rien de tel... Je m'ennuyais
tellement d'tre seul que la venue fortuite de ce compagnon me fut,
plutt, tout d'abord, un plaisir. Il s'installa en face de moi, aprs
avoir dpos avec prcaution, dans le filet, ses menus bagages...
C'tait un gros homme, d'allures vulgaires, et dont la laideur grasse et
luisante ne tarda pas  me devenir antipathique... Au bout de quelques
minutes, je sentais,  le regarder, comme un invincible dgot... Il
tait tal sur les coussins, pesamment, les cuisses cartes, et son
ventre norme,  chaque ressaut du train, tremblait et roulait ainsi
qu'un ignoble paquet de glatine. Comme il paraissait avoir chaud, il se
dcoiffa et s'pongea salement le front, un front bas, rugueux, bossel,
que mangeaient, telle une lpre, de courts cheveux, rares et colls. Son
visage n'tait qu'un amas de bourrelets de graisse; son triple menton,
lche cravate de chair molle, flottait sur sa poitrine. Pour viter
cette vue dsobligeante, je pris le parti de regarder le paysage et je
m'efforai de m'abstraire compltement de la prsence de cet importun
compagnon. Une heure s'coula... Et quand la curiosit, plus forte que
ma volont, eut ramen mes regards sur lui, je vis qu'il s'tait endormi
d'un sommeil ignoble et profond. Il dormait, tass sur lui-mme, la tte
pendant et roulant sur ses paules, et ses grosses mains boursoufles
taient poses, tout ouvertes, sur la dclivit de ses cuisses. Je
remarquai que ses yeux ronds saillaient sous des paupires plisses au
milieu desquelles, dans une dchirure, apparaissait un petit coin de
prunelles bleutres, semblables  une ecchymose sur un lambeau de peau
flasque. Quelle folie soudaine me traversa l'esprit?... En vrit, je ne
sais... Car si j'ai t sollicit souvent par le meurtre, cela restait
en moi  l'tat embryonnaire de dsir et n'avait jamais encore pris la
forme prcise d'un geste et d'un acte... Puis-je croire que
l'ignominieuse laideur de cet homme ait pu, seule, dterminer ce geste
et cet acte?... Non, il y a une cause plus profonde et que j'ignore...
Je me levai doucement et m'approchai du dormeur, les mains cartes,
crispes et violentes, comme pour un tranglement...

Sur ce mot, en conteur qui sait mnager ses effets, il fit une pause...
Puis, avec une vidente satisfaction de soi-mme, il continua:

--Malgr mon aspect plutt chtif, je suis dou d'une force peu commune,
d'une rare souplesse de muscles, d'une extraordinaire puissance
d'treinte, et,  ce moment, une trange chaleur dcuplait le dynamisme
de mes facults physiologiques... Mes mains allaient, toutes seules,
vers le cou de cet homme, toutes seules, je vous assure, ardentes et
terribles... Je sentais en moi une lgret, une lasticit, un afflux
d'ondes nerveuses, quelque chose comme la forte ivresse d'une volupt
sexuelle... Oui, ce que j'prouvais, je ne puis mieux le comparer qu'
cela... Au moment o mes mains allaient se resserrer, indserrable tau,
sur ce cou graisseux, l'homme se rveilla... Il se rveilla avec de la
terreur dans son regard, et il balbutia: Quoi?... quoi?... quoi?... Et
ce fut tout!... Je vis qu'il voulait parler encore, mais il ne le put.
Son oeil rond vacilla, comme une petite lueur battue du vent. Ensuite,
il resta fix sur moi, immobile sur moi, dans de l'pouvante... Sans
dire un mot, sans mme chercher une excuse ou une explication par quoi
l'homme et t rassur, je me rassis, en face de lui, et ngligemment,
avec une aisance de manires qui m'tonne encore, je dpliai un journal
que, d'ailleurs, je ne lus pas...  chaque minute, l'pouvante
grandissait dans le regard de l'homme qui, peu  peu, se rvulsa, et je
vis son visage se tacher de rouge, puis se violacer, puis se raidir...
Jusqu' Paris, le regard de l'homme conserva son effrayante fixit...
Quand le train s'arrta, l'homme ne descendit pas...

Le narrateur alluma une cigarette  la flamme d'une bougie, et, dans une
bouffe de fume, de sa voix flegmatique, il dit:

--Je crois bien!... Il tait mort!... Je l'avais tu d'une congestion
crbrale...

Ce rcit avait produit un grand malaise parmi nous... et nous nous
regardions avec stupeur... L'trange jeune homme tait-il sincre?...
Avait-il voulu nous mystifier?... Nous attendions une explication, un
commentaire, une pirouette... Mais il se tut... Grave, srieux, il
s'tait remis  fumer, et, maintenant, il semblait penser  autre
chose... La conversation,  partir de ce moment, se continua sans ordre,
sans entrain, effleurant mille sujets inutiles, sur un ton
languissant...

C'est alors qu'un homme,  la figure ravage, le dos vot, l'oeil
morne, la chevelure et la barbe prmaturment toutes grises, se leva
avec effort, et d'une voix qui tremblait, il dit:

--Vous avez parl de tout, jusqu'ici, hormis des femmes, ce qui est
vraiment inconcevable dans une question o elles ont une importance
capitale.

--Eh bien!... parlons-en, approuva l'illustre crivain, qui se
retrouvait dans son lment favori, car il passait, dans la littrature,
pour tre ce curieux imbcile qu'on appelle un matre fministe... Il
est temps, en effet, qu'un peu de joie vienne dissiper tous ces
cauchemars de sang... Parlons de la femme, mes amis, puisque c'est en
elle et par elle que nous oublions nos sauvages instincts, que nous
apprenons  aimer, que nous nous levons jusqu' la conception suprme
de l'idal et de la piti.

L'homme  la figure ravage eut un rire o l'ironie grina, comme une
vieille porte dont les gonds sont rouills.

--La femme ducatrice de la piti!... s'cria-t-il... Oui, je connais
l'antienne... C'est fort employ dans une certaine littrature, et dans
les cours de philosophie salonnire... Mais toute son histoire, et, non
seulement son histoire, son rle dans la nature et dans la vie,
dmentent cette proposition, purement romanesque... Alors pourquoi
courent-elles, les femmes, aux spectacles de sang, avec la mme frnsie
qu' la volupt?... Pourquoi, dans la rue, au thtre,  la cour
d'assises,  la guillotine, les voyez-vous tendre le col, ouvrir des
yeux avides aux scnes de torture, prouver, jusqu' l'vanouissement,
l'affreuse joie de la mort?... Pourquoi le seul nom d'un grand meurtrier
les fait-il frmir, jusque dans le trfonds de leur chair, d'une sorte
d'horreur dlicieuse?... Toutes, ou presque toutes, elles rvrent de
Pranzini... Pourquoi?...

--Allons donc!... s'exclama l'illustre crivain... les prostitues...

--Mais non, rpliqua l'homme  la figure ravage... les grandes dames et
les bourgeoises... C'est la mme chose... Chez les femmes, il n'y a pas
de catgories morales, il n'y a que des catgories sociales. Ce sont des
femmes... Dans le peuple, dans la haute et petite bourgeoisie, et jusque
dans les couches plus leves de la socit, les femmes se ruent  ces
morgues hideuses,  ces abjects muses du crime, que sont les
feuilletons du _Petit Journal_... Pourquoi?... C'est que les grands
assassins ont toujours t des amoureux terribles. Leur puissance
gnsique correspond  leur puissance criminelle... Ils aiment comme ils
tuent!... Le meurtre nat de l'amour, et l'amour atteint son maximum
d'intensit par le meurtre... C'est la mme exaltation physiologique...
ce sont les mmes gestes d'touffement, les mmes morsures... et ce sont
souvent les mmes mots, dans des spasmes identiques...

Il parlait avec effort, avec un air de souffrir... et,  mesure qu'il
parlait, ses yeux devenaient plus mornes, les plis de son visage
s'accentuaient davantage...

--La femme, verseuse d'idal et de piti!... reprit-il... Mais les
crimes les plus atroces sont presque toujours l'oeuvre de la femme...
C'est elle qui les imagine, les combine, les prpare, les dirige... Si
elle ne les excute pas de sa main, souvent trop dbile, on y retrouve,
 leur caractre de frocit, d'implacabilit, sa prsence morale, sa
pense, son sexe... Cherchez la femme! dit le sage criminaliste...

--Vous la calomniez!... protesta l'illustre crivain, qui ne put
dissimuler un geste d'indignation. Ce que vous nous donnez l pour des
gnralits, ce sont de trs rares exceptions... Dgnrescence,
nvrose, neurasthnie... parbleu!... la femme n'est, pas plus que
l'homme, rfractaire aux maladies psychiques... bien que, chez elle, ces
maladies prennent une forme charmante et touchante, qui nous fait mieux
comprendre la dlicatesse de son exquise sensibilit. Non, monsieur,
vous tes dans une erreur lamentable, et, j'oserai dire, criminelle...
Ce qu'il faut admirer dans la femme, c'est au contraire le grand sens,
le grand amour qu'elle a de la vie, et qui, comme je le disais tout 
l'heure, trouve son expression dfinitive dans la piti...

--Littrature!... monsieur, littrature!... Et la pire de toutes.

--Pessimisme, monsieur!... blasphme!... sottise!

--Je crois que vous vous trompez tous les deux, interjeta un mdecin...
Les femmes sont bien plus raffines et complexes que vous ne le
pensez... En incomparables virtuoses, en suprmes artistes de la douleur
qu'elles sont, elles prfrent le spectacle de la souffrance  celui de
la mort, les larmes au sang. Et c'est une chose admirablement
amphibologique o chacun trouve son compte, car chacun peut tirer des
conclusions trs diffrentes, exalter la piti de la femme ou maudire sa
cruaut, pour des raisons pareillement irrfutables, et selon que nous
sommes, dans le moment, prdisposs  lui devoir de la reconnaissance ou
de la haine... Et puis,  quoi bon toutes ces discussions striles?...
Puisque, dans la bataille ternelle des sexes, nous sommes toujours les
vaincus, que nous n'y pouvons rien... et que tous, misogynes ou
fministes, nous n'avons pas encore trouv, pour nous rjouir et nous
continuer, un plus parfait instrument de plaisir et un autre moyen de
reproduction que la femme?...

Mais l'homme  la figure ravage, faisait des gestes de violente
dngation:

--coutez-moi, dit-il... Les hasards de la vie--et quelle vie fut la
mienne!--m'ont mis en prsence, non pas d'une femme... mais de la femme.
Je l'ai vue, libre de tous les artifices, de toutes les hypocrisies dont
la civilisation recouvre, comme d'une parure de mensonge, son me
vritable... Je l'ai vue livre au seul caprice, ou, si vous aimez
mieux,  la seule domination de ses instincts, dans un milieu o rien,
il est vrai, ne pouvait les refrner, o tout, au contraire, se
conjurait pour les exalter... Rien ne me la cachait, ni les lois, ni les
morales, ni les prjugs religieux, ni les conventions sociales... C'est
dans sa vrit, dans sa nudit originelle, parmi les jardins et les
supplices, le sang et les fleurs, que je l'ai vue!... Quand elle m'est
apparue, j'tais tomb au plus bas de l'abjection humaine--du moins je
le pensais. Alors, devant ses yeux d'amour, devant sa bouche de piti,
j'ai cri d'esprance, et j'ai cru... oui, j'ai cru que par elle, je
serais sauv. Eh bien, 'a t quelque chose d'atroce!... La femme m'a
fait connatre des crimes que j'ignorais, des tnbres o je n'tais pas
encore descendu... Regardez mes yeux morts, ma bouche qui ne sait plus
parler, mes mains qui tremblent... rien que de l'avoir vue!... Mais je
ne puis la maudire, pas plus que je ne maudis le feu qui dvore villes
et forts, l'eau qui fait sombrer les navires, le tigre qui emporte dans
sa gueule, au fond des jungles, les proies sanglantes... La femme a en
elle une force cosmique d'lment, une force invincible de destruction,
comme la nature... Elle est  elle toute seule toute la nature!... tant
la matrice de la vie, elle est, par cela mme, la matrice de la mort...
puisque c'est de la mort que la vie renat perptuellement... et que
supprimer la mort, ce serait tuer la vie  sa source unique de
fcondit...

--Et qu'est-ce que cela prouve?... fit le mdecin, en haussant les
paules.

Il rpondit simplement:

--Cela ne prouve rien... Pour tre de la douleur ou de la joie, les
choses ont-elles donc besoin d'tre prouves?... Elles ont besoin d'tre
senties...

Puis, avec timidit et-- puissance de l'amour-propre humain!--avec une
visible satisfaction de soi-mme, l'homme  la figure ravage sortit de
sa poche un rouleau de papier qu'il dplia soigneusement:

--J'ai crit, dit-il, le rcit de cette partie de ma vie... Longtemps,
j'ai hsit  le publier, et j'hsite encore. Je voudrais vous le lire,
 vous qui tes des hommes et qui ne craignez pas de pntrer au plus
noir des mystres humains... Puissiez-vous pourtant en supporter
l'horreur sanglante!... Cela s'appelle: _Le Jardin des supplices_...

Notre hte demanda de nouveaux cigares et de nouvelles boissons...



LE

JARDIN DES SUPPLICES


PREMIRE PARTIE

EN MISSION

Avant de raconter un des plus effroyables pisodes de mon voyage en
Extrme-Orient, il est peut-tre intressant que j'explique brivement
dans quelles conditions je fus amen  l'entreprendre. C'est de
l'histoire contemporaine.

 ceux qui seraient tents de s'tonner de l'anonymat que, en ce qui me
concerne, j'ai tenu  garder jalousement au cours de ce vridique et
douloureux rcit, je dirai: Peu importe mon nom!... C'est le nom de
quelqu'un qui causa beaucoup de mal aux autres et  lui-mme, plus
encore  lui-mme qu'aux autres et qui, aprs bien des secousses, pour
tre descendu, un jour, jusqu'au fond du dsir humain, essaie de se
refaire une me dans la solitude et dans l'obscurit. Paix aux cendres
de son pch.




I


Il y a douze ans, ne sachant plus que faire et condamn par une srie de
malechances  la dure ncessit de me pendre ou de m'aller jeter dans la
Seine, je me prsentai aux lections lgislatives,--suprme
ressource--en un dpartement o, d'ailleurs, je ne connaissais personne
et n'avais jamais mis les pieds.

Il est vrai que ma candidature tait officieusement soutenue par le
cabinet qui, ne sachant non plus que faire de moi, trouvait ainsi un
ingnieux et dlicat moyen de se dbarrasser, une fois pour toutes, de
mes quotidiennes, de mes harcelantes sollicitations.

 cette occasion, j'eus avec le ministre, qui tait mon ami et mon
ancien camarade de collge, une entrevue solennelle et familire, tout
ensemble.

--Tu vois combien nous sommes gentils pour toi!... me dit ce puissant,
ce gnreux ami...  peine nous t'avons retir des griffes de la
justice--et nous y avons eu du mal--que nous allons faire de toi un
dput.

--Je ne suis pas encore nomm... dis-je d'un ton grincheux.

--Sans doute!... mais tu as toutes les chances... Intelligent, sduisant
de ta personne, prodigue, bon garon quand tu le veux, tu possdes le
don souverain de plaire... Les hommes  femmes, mon cher, sont toujours
des hommes  foule... Je rponds de toi... Il s'agit de bien comprendre
la situation... Du reste elle est trs simple...

Et il me recommanda:

--Surtout pas de politique!... Ne t'engage pas... ne t'emballe pas!...
Il y a dans la circonscription que je t'ai choisie une question qui
domine toutes les autres: la betterave... Le reste ne compte pas et
regarde le prfet... Tu es un candidat purement agricole... mieux que
cela, exclusivement betteravier... Ne l'oublie point... Quoi qu'il
puisse arriver au cours de la lutte, maintiens-toi, inbranlable, sur
cette plateforme excellente... Connais-tu un peu la betterave?...

--Ma foi! non, rpondis-je... Je sais seulement, comme tout le monde,
qu'on en tire du sucre... et de l'alcool.

--Bravo! cela suffit, applaudit le ministre avec une rassurante et
cordiale autorit... Marche carrment sur cette donne... Promets des
rendements fabuleux... des engrais chimiques extraordinaires et
gratuits... des chemins de fer, des canaux, des routes pour la
circulation de cet intressant et patriotique lgume... Annonce des
dgrvements d'impts, des primes aux cultivateurs, des droits froces
sur les matires concurrentes... tout ce que tu voudras!... Dans cet
ordre de choses, tu as carte blanche, et je t'aiderai... Mais ne te
laisse pas entraner  des polmiques personnelles ou gnrales qui
pourraient te devenir dangereuses et, avec ton lection, compromettre le
prestige de la Rpublique... Car, entre nous, mon vieux,--je ne te
reproche rien, je constate, seulement--tu as un pass plutt gnant...

Je n'tais pas en veine de rire... Vex par cette rflexion, qui me
parut inutile et dsobligeante, je rpliquai vivement, en regardant bien
en face mon ami, qui put lire dans mes yeux ce que j'y avais accumul de
menaces nettes et froides:

--Tu pourrais dire plus justement: Nous avons un pass... Il me semble
que le tien, cher camarade, n'a rien  envier au mien...

--Oh, moi!... fit le ministre avec un air de dtachement suprieur et de
confortable insouciance, ce n'est pas la mme chose... Moi... mon
petit... je suis couvert... par la France!

Et, revenant  mon lection, il ajouta:

--Donc, je me rsume... De la betterave, encore de la betterave,
toujours de la betterave!... Tel est ton programme... Veille  n'en pas
sortir.

Puis il me remit discrtement quelques fonds et me souhaita bonne
chance.

                   *       *       *       *       *

Ce programme, que m'avait trac mon puissant ami, je le suivis
fidlement, et j'eus tort... Je ne fus pas lu. L'crasante majorit qui
chut  mon adversaire, je l'attribue, en dehors de certaines manoeuvres
dloyales,  ceci que ce diable d'homme tait encore plus ignorant que
moi et d'une canaillerie plus notoire.

Constatons en passant qu'une canaillerie bien tale,  l'poque o nous
sommes, tient lieu de toutes les qualits et que plus un homme est
infme, plus on est dispos  lui reconnatre de force intellectuelle et
de valeur morale.

Mon adversaire, qui est aujourd'hui une des illustrations les moins
discutables de la politique, avait vol en maintes circonstances de sa
vie. Et sa supriorit lui venait de ce que, loin de s'en cacher, il
s'en vantait avec le plus rvoltant cynisme.

--J'ai vol... j'ai vol... clamait-il par les rues des villages, sur
les places publiques des villes, le long des routes, dans les champs...

--J'ai vol... j'ai vol... publiait-il en ses professions de foi,
affiches murales et confidentielles circulaires...

Et, dans les cabarets, juchs sur des tonneaux, ses agents, tout
barbouills de vin et congestionns d'alcool, rptaient, trompettaient
ces mots magiques:

--Il a vol... il a vol...

merveilles, les laborieuses populations des villes, non moins que les
vaillantes populations des campagnes acclamaient cet homme hardi avec
une frnsie qui, chaque jour, allait grandissant, en raison directe de
la frnsie de ses aveux.

Comment pouvais-je lutter contre un tel rival, possdant de tels tats
de service, moi qui n'avais encore sur la conscience, et les dissimulais
pudiquement, que de menues peccadilles de jeunesse, telles que vols
domestiques, ranons de matresses, tricheries au jeu, chantages,
lettres anonymes, dlations et faux?...  candeur des ignorantes
juvnilits!

Je faillis mme, un soir, dans une runion publique, tre assomm par
des lecteurs furieux de ce que, en prsence des scandaleuses
dclarations de mon adversaire, j'eusse revendiqu, avec la suprmatie
des betteraves, le droit  la vertu,  la morale,  la probit, et
proclam la ncessit de nettoyer la Rpublique des ordures
individuelles qui la dshonoraient. On se rua sur moi; on me prit  la
gorge; on se passa, de poings en poings, ma personne souleve et
ballottante comme un paquet... Par bonheur, je me tirai de cet accs
d'loquence avec, seulement, une fluxion  la joue, trois ctes
meurtries et six dents casses...

C'est tout ce que je rapportai de cette dsastreuse aventure, o m'avait
si malencontreusement conduit la protection d'un ministre qui se disait
mon ami.

J'tais outr.

J'avais d'autant plus le droit d'tre outr que, tout d'un coup, au plus
fort de la bataille, le gouvernement m'abandonnait, me laissait sans
soutien, avec ma seule betterave comme amulette, pour s'entendre et pour
traiter avec mon adversaire.

Le prfet, d'abord trs humble, n'avait pas tard  devenir trs
insolent; puis il me refusait les renseignements utiles  mon lection;
enfin, il me fermait, ou  peu prs, sa porte. Le ministre lui-mme ne
rpondait plus  mes lettres, ne m'accordait rien de ce que je lui
demandais, et les journaux dvous dirigeaient contre moi de sourdes
attaques, de pnibles allusions, sous des proses polies et fleuries. On
n'allait pas jusqu' me combattre officiellement, mais il tait clair,
pour tout le monde, qu'on me lchait... Ah! je crois bien que jamais
tant de fiel n'entra dans l'me d'un homme!

De retour  Paris, fermement rsolu  faire un clat, au risque de tout
perdre, j'exigeai des explications du ministre que mon attitude rendit
aussitt accommodant et souple...

--Mon cher, me dit-il, je suis au regret de ce qui t'arrive...
Parole!... tu m'en vois tout ce qu'il y a de plus dsol. Mais que
pouvais-je?... Je ne suis pas le seul, dans le cabinet... et...

--Je ne connais que toi! interrompis-je violemment, en faisant sauter
une pile de dossiers qui se trouvait, sur son bureau,  porte de
main... Les autres ne me regardent pas... Les autres, a n'est pas mon
affaire... Il n'y a que toi... Tu m'as trahi; c'est ignoble!...

--Mais, sapristi!... coute-moi un peu, voyons! supplia le ministre. Et
ne t'emporte pas, comme a, avant de savoir...

--Je ne sais qu'une chose, et elle me suffit. Tu t'es pay ma tte... Eh
bien, non, non! a ne se passera pas comme tu le crois...  mon tour,
maintenant.

Je marchais dans le bureau, profrant des menaces, distribuant des
bourrades aux chaises...

--Ah! ah! tu t'es pay ma tte!... Nous allons donc rire un peu... Le
pays saura donc, enfin, ce que c'est qu'un ministre... Au risque de
l'empoisonner, le pays, je vais donc lui montrer, lui ouvrir toute
grande l'me d'un ministre... Imbcile!... Tu n'as donc pas compris que
je te tiens, toi, ta fortune, tes secrets, ton portefeuille!... Ah! mon
pass te gne?... Il gne ta pudeur et la pudeur de Marianne?... Eh
bien, attends!... Demain, oui, demain, on saura tout...

Je suffoquais de colre. Le ministre essaya de me calmer, me prit par le
bras, m'attira doucement vers le fauteuil que je venais de quitter en
bourrasque...

--Mais, tais-toi donc! me dit-il, en donnant  sa voix des intonations
supplicatrices... coute-moi, je t'en prie!... Assieds-toi, voyons!...
Diable d'homme qui ne veut rien entendre! Tiens, voici ce qui s'est
pass...

Trs vite, en phrases courtes, haches, tremblantes, il dbita:

--Nous ne connaissions pas ton concurrent... Il s'est rvl, dans la
lutte, comme un homme trs fort... comme un vritable homme d'tat!...
Tu sais combien est restreint le personnel ministrable... Bien que ce
soient toujours les mmes qui reviennent, nous avons besoin, de temps en
temps, de montrer une figure nouvelle  la Chambre et au pays... Or, il
n'y en a pas... En connais-tu, toi?... Eh bien, nous avons pens que ton
concurrent pouvait tre une de ces figures-l... Il a toutes les
qualits qui conviennent  un ministre provisoire,  un ministre de
crise... Enfin, comme il tait achetable et livrable, sance tenante,
comprends-tu?... C'est fcheux pour toi, je l'avoue... Mais les intrts
du pays, d'abord...

--Ne dis donc pas de blagues... Nous ne sommes pas  la Chambre, ici...
Il ne s'agit pas des intrts du pays, dont tu te moques, et moi
aussi... Il s'agit de moi... Or, je suis, grce  toi, sur le pav. Hier
soir, le caissier de mon tripot m'a refus cent sous, insolemment... Mes
cranciers, qui avaient compt sur un succs, furieux de mon chec, me
pourchassent comme un livre... On va me vendre... Aujourd'hui, je n'ai
mme pas de quoi dner... Et tu t'imagines bonnement que cela peut se
passer ainsi?... Tu es donc devenu bte... aussi bte qu'un membre de ta
majorit?...

Le ministre souriait. Il me tapota les genoux, familirement, et me dit:

--Je suis tout dispos--mais tu ne me laisses pas parler--je suis tout
dispos  t'accorder une compensation...

--Une r-pa-ra-tion!

--Une rparation, soit!

--Complte?

--Complte!... Reviens dans quelques jours... Je serai, sans doute, 
mme de te l'offrir. En attendant, voici cent louis... C'est tout ce qui
me reste des fonds-secrets...

Il ajouta, gentiment, avec une gaiet cordiale:

--Une demi-douzaine de gaillards comme toi... et il n'y a plus de
budget!...

Cette libralit, que je n'esprais pas si importante, eut le pouvoir de
calmer instantanment mes nerfs... J'empochai--en grognant encore,
toutefois, car je ne voulais pas me montrer dsarm, ni satisfait--les
deux billets que me tendait, en souriant, mon ami... et je me retirai
dignement...

Les trois jours qui suivirent, je les passai dans les plus basses
dbauches...




II


Qu'on me permette encore un retour en arrire. Peut-tre n'est-il pas
indiffrent que je dise qui je suis et d'o je viens... L'ironie de ma
destine en sera mieux explique ainsi.

                   *       *       *       *       *

Je suis n en province d'une famille de la petite bourgeoisie, de cette
brave petite bourgeoisie, conome et vertueuse, dont on nous apprend,
dans les discours officiels, qu'elle est la vraie France... Eh bien! je
n'en suis pas plus fier pour cela.

Mon pre tait marchand de grains. C'tait un homme trs rude, mal
dgrossi et qui s'entendait aux affaires, merveilleusement. Il avait la
rputation d'y tre fort habile, et sa grande habilet consistait 
mettre les gens dedans, comme il disait. Tromper sur la qualit de la
marchandise et sur le poids, faire payer deux francs ce qui lui cotait
deux sous, et, quand il pouvait, sans trop d'esclandre, le faire payer
deux fois, tels taient ses principes. Il ne livrait jamais, par
exemple, de l'avoine, qu'il ne l'et, au pralable, trempe d'eau. De la
sorte, les grains gonfls rendaient le double au litre et au kilo,
surtout quand ils taient additionns de menu gravier, opration que mon
pre pratiquait toujours en conscience. Il savait aussi rpartir
judicieusement, dans les sacs, les graines de nielle et autres semences
vnneuses, rejetes par les vannages, et personne, mieux que lui, ne
dissimulait les farines fermentes, parmi les fraches. Car il ne faut
rien perdre dans le commerce, et tout y fait poids. Ma mre, plus pre
encore aux mauvais gains, l'aidait de ses ingniosits dprdatrices et,
raide, mfiante, tenait la caisse, comme on monte la garde devant
l'ennemi.

Rpublicain strict, patriote fougueux--il fournissait le
rgiment--moraliste intolrant, honnte homme enfin, au sens populaire
de ce mot, mon pre se montrait sans piti, sans excuses, pour
l'improbit des autres, principalement quand elle lui portait prjudice.
Alors, il ne tarissait pas sur la ncessit de l'honneur et de la vertu.
Une de ses grandes ides tait que, dans une dmocratie bien comprise,
on devait les rendre obligatoires, comme l'instruction, l'impt, le
tirage au sort. Un jour, il s'aperut qu'un charretier, depuis quinze
ans  son service, le volait. Immdiatement, il le fit arrter. 
l'audience, le charretier se dfendit comme il put.

--Mais il n'tait jamais question chez monsieur que de mettre les gens
dedans. Quand il avait jou un drle de tour  un client, monsieur
s'en vantait comme d'une bonne action. Le tout est de tirer de
l'argent, disait-il, n'importe d'o et comment on le tire. Vendre une
vieille lapine pour une belle vache, voil tout le secret du
commerce... Eh bien, j'ai fait comme monsieur avec ses clients... Je
l'ai mis dedans...

Ce cynisme fut fort mal accueilli des juges. Ils condamnrent le
charretier  deux ans de prison, non seulement pour avoir drob
quelques kilogrammes de bl, mais surtout parce qu'il avait calomni une
des plus vieilles maisons de commerce de la rgion... une maison fonde
en 1794, et dont l'antique, ferme et proverbiale honorabilit
embellissait la ville de pre en fils.

Le soir de ce jugement fameux, je me souviens que mon pre avait runi 
sa table quelques amis, commerants comme lui et, comme lui, pntrs de
ce principe inaugural que mettre les gens dedans, c'est l'me mme du
commerce. Si l'on s'indigna de l'attitude provocatrice du charretier,
vous devez le penser. On ne parla que de cela, jusqu' minuit. Et parmi
les clameurs, les aphorismes, les discussions et les petits verres
d'eau-de-vie de marcs, dont s'illustra cette soire mmorable, j'ai
retenu ce prcepte, qui fut pour ainsi dire la moralit de cette
aventure, en mme temps que la synthse de mon ducation.

--Prendre quelque chose  quelqu'un, et le garder pour soi, a c'est du
vol... Prendre quelque chose  quelqu'un et le repasser  un autre, en
change d'autant d'argent que l'on peut, a, c'est du commerce... Le vol
est d'autant plus bte qu'il se contente d'un seul bnfice, souvent
dangereux, alors que le commerce en comporte deux, sans ala...

C'est dans cette atmosphre morale que je grandis et me dveloppai, en
quelque sorte tout seul, sans autre guide que l'exemple quotidien de mes
parents. Dans le petit commerce, les enfants restent, en gnral, livrs
 eux-mmes. On n'a pas le temps de s'occuper de leur ducation. Ils
s'lvent, comme ils peuvent, au gr de leur nature et selon les
influences pernicieuses de ce milieu, gnralement rabaissant et born.
Spontanment, et sans qu'on m'y fort, j'apportai ma part d'imitation
ou d'imagination dans les tripotages familiaux. Ds l'ge de dix ans, je
n'eus d'autres conceptions de la vie que le vol, et je fus--oh! bien
ingnument, je vous assure--convaincu que mettre les gens dedans, cela
formait l'unique base de toutes les relations sociales.

                   *       *       *       *       *

Le collge dcida de la direction bizarre et tortueuse que je devais
donner  mon existence, car c'est l que je connus celui qui, plus tard,
devait devenir mon ami, le clbre ministre, Eugne Mortain.

Fils de marchand de vins, dress  la politique, comme moi au commerce,
par son pre qui tait le principal agent lectoral de la rgion, le
vice-prsident des comits gambettistes, le fondateur de ligues
diverses, groupements de rsistance et syndicats professionnels, Eugne
recelait, en lui, ds l'enfance, une me de vritable homme d'tat.

Quoique boursier, il s'tait, tout de suite, impos  nous, par une
vidente supriorit dans l'effronterie et l'indlicatesse, et aussi par
une manire de phrasologie, solennelle et vide, qui violentait nos
enthousiasmes. En outre, il tenait de son pre la manie profitable et
conqurante de l'organisation. En quelques semaines, il eut vite fait de
transformer la cour du collge en toutes sortes d'associations et de
sous-associations, de comits et de sous-comits, dont il s'lisait, 
la fois, le prsident, le secrtaire et le trsorier. Il y avait
l'association des joueurs de ballon, de toupie, de saute-mouton et de
marche, le comit de la barre fixe, la ligue du trapze, le syndicat de
la course  pieds joints, etc... Chacun des membres de ces diverses
associations tait tenu de verser  la caisse centrale, c'est--dire
dans les poches de notre camarade, une cotisation mensuelle de cinq
sous, laquelle, entre autres avantages, impliquait un abonnement au
journal trimestriel que rdigeait Eugne Mortain pour la propagande des
ides et la dfense des intrts de ces nombreux groupements autonomes
et solidaires, proclamait-il.

De mauvais instincts, qui nous taient communs, et des apptits pareils
nous rapprochrent aussitt, lui et moi, et firent de notre troite
entente une exploitation pre et continue de nos camarades, fiers d'tre
syndiqus... Je me rendis bien vite compte que je n'tais pas le plus
fort dans cette complicit; mais, en raison mme de cette constatation,
je ne m'en cramponnai que plus solidement  la fortune de cet ambitieux
compagnon.  dfaut d'un partage gal, j'tais toujours assur de
ramasser quelques miettes... Elles me suffisaient alors. Hlas! je n'ai
jamais eu que les miettes des gteaux que dvora mon ami.

Je retrouvai Eugne plus tard, dans une circonstance difficile et
douloureuse de ma vie.  force de mettre les gens dedans, mon pre
finit par y tre mis lui-mme, et non point au figur, comme il
l'entendait de ses clients. Une fourniture malheureuse et qui,
parat-il, empoisonna toute une caserne, fut l'occasion de cette
dplorable aventure, que couronna la ruine totale de notre maison,
fonde en 1794. Mon pre et peut-tre survcu  son dshonneur, car il
connaissait les indulgences infinies de son poque; il ne put survivre 
la ruine. Une attaque d'apoplexie l'emporta un beau soir. Il mourut,
nous laissant, ma mre et moi, sans ressources.

Ne pouvant plus compter sur lui, je fus bien oblig de me dbrouiller
moi-mme et, m'arrachant aux lamentations maternelles, je courus 
Paris, o Eugne Mortain m'accueillit le mieux du monde.

Celui-ci s'levait peu  peu. Grce  des protections parlementaires
habilement exploites,  la souplesse de sa nature,  son manque absolu
de scrupules, il commenait  faire parler de lui avec faveur dans la
presse, la politique et la finance. Tout de suite, il m'employa  de
sales besognes, et je ne tardai pas, moi aussi, en vivant constamment 
son ombre,  gagner un peu de sa notorit dont je ne sus pas profiter,
comme j'aurais d le faire. Mais la persvrance dans le mal est ce qui
m'a le plus manqu. Non que j'prouve de tardifs scrupules de
conscience, des remords, des dsirs passagers d'honntet; c'est en moi,
une fantaisie diabolique, une talonnante et inexplicable perversit qui
me forcent, tout d'un coup, sans raison apparente,  dlaisser les
affaires les mieux conduites,  desserrer mes doigts de dessus les
gorges les plus prement treintes. Avec des qualits pratiques de
premier ordre, un sens trs aigu de la vie, une audace  concevoir mme
l'impossible, une promptitude exceptionnelle mme  le raliser, je n'ai
pas la tnacit ncessaire  l'homme d'action. Peut-tre, sous le gredin
que je suis, y a-t-il un pote dvoy?... Peut-tre un mystificateur qui
s'amuse  se mystifier soi-mme?

Pourtant, en prvision de l'avenir, et sentant qu'il arriverait
fatalement un jour o mon ami Eugne voudrait se dbarrasser de moi, qui
lui reprsenterais sans cesse un pass gnant, j'eus l'adresse de le
compromettre dans des histoires fcheuses, et la prvoyance d'en garder,
par-devers moi, les preuves indniables. Sous peine d'une chute, Eugne
devait me traner, perptuellement,  sa suite, comme un boulet.

En attendant les honneurs suprmes o le poussa le flux bourbeux de la
politique, voici, entre autres choses honorables, quels taient la
qualit de ses intrigues et le choix de ses proccupations.

Eugne avait officiellement une matresse. Elle s'appelait alors la
comtesse Borska. Pas trs jeune, mais encore jolie et dsirable, tantt
Polonaise, tantt Russe, et souvent Autrichienne, elle passait,
naturellement, pour une espionne allemande. Aussi son salon tait-il
frquent de nos plus illustres hommes d'tat. On y faisait beaucoup de
politique, et l'on y commenait, avec beaucoup de flirts, beaucoup
d'affaires considrables et louches. Parmi les htes les plus assidus de
ce salon se remarquait un financier levantin, le baron K..., personnage
silencieux,  la figure d'argent blafard, aux yeux morts, et qui
rvolutionnait la Bourse par ses oprations formidables. On savait, du
moins on se disait que, derrire ce masque impntrable et muet,
agissait un des plus puissants empires de l'Europe. Pure supposition
romanesque, sans doute, car, dans ces milieux corrompus, on ne sait
jamais ce qu'il faut le plus admirer de leur corruption ou de leur
jobardise. Quoi qu'il en soit, la comtesse Borska et mon ami Eugne
Mortain souhaitaient vivement de se mettre dans le jeu du mystrieux
baron, d'autant plus vivement que celui-ci opposait  des avances
discrtes, mais prcises, une non moins discrte et prcise froideur. Je
crois mme que cette froideur avait t jusqu' la malice d'un conseil,
de quoi il tait rsult, pour nos amis, une liquidation dsastreuse.
Alors, ils imaginrent de lancer sur le banquier rcalcitrant une trs
jolie jeune femme, amie intime de la maison et de me lancer, en mme
temps, sur cette trs jolie jeune femme qui, travaille par eux, tait
toute dispose  nous accueillir favorablement, le banquier, pour le
srieux, et moi, pour l'agrment. Leur calcul tait simple et je l'avais
compris du premier coup: m'introduire dans la place, et, l, moi par la
femme, eux par moi, devenir les matres des secrets du baron, chapps
aux moments de tendre oubli!... C'tait ce qu'on pouvait appeler de la
politique de concentration.

Hlas! le dmon de la perversit, qui vient me visiter  la minute
dcisive o je dois agir, voulut qu'il en ft autrement et que ce beau
projet avortt sans lgance. Au dner qui devait sceller cette bien
parisienne union, je me montrai, envers la jeune femme, d'une telle
goujaterie que, tout en larmes, honteuse et furieuse, elle quitta
scandaleusement le salon et rentra chez elle, veuve de nos deux amours.

La petite fte fut fort abrge... Eugne me ramena en voiture. Nous
descendmes les Champs-lyses dans un silence tragique.

--O veux-tu que je te dpose? me dit le grand homme, comme nous
tournions l'angle de la rue Royale.

--Au tripot... sur le boulevard... rpondis-je, avec un ricanement...
J'ai hte de respirer un peu d'air pur, dans une socit de braves
gens...

Et, tout  coup, d'un geste dcourag, mon ami me tapota les genoux
et--oh! je reverrai toute ma vie l'expression sinistre de sa bouche, et
son regard de haine--il soupira:

--Allons!... Allons!... On ne fera jamais rien de toi!...

Il avait raison... Et, cette fois-l, je ne pus pas l'accuser que ce ft
de sa faute...

Eugne Mortain appartenait  cette cole de politiciens que, sous le nom
fameux d'opportunistes, Gambetta lana comme une bande de carnassiers
affams sur la France. Il n'ambitionnait le pouvoir que pour les
jouissances matrielles qu'il procure et l'argent que des habiles comme
lui savent puiser aux sources de boue. Je ne sais pas pourquoi,
d'ailleurs, je fais au seul Gambetta l'historique honneur d'avoir
combin et dchan cette morne cure qui dure encore, en dpit de tous
les Panamas. Certes, Gambetta aimait la corruption; il y avait, dans ce
dmocrate tonitruant, un voluptueux ou plutt un dilettante de la
volupt, qui se dlectait  l'odeur de la pourriture humaine; mais il
faut le dire,  sa dcharge et  leur gloire, les amis dont il
s'entourait et que le hasard, plus encore qu'une slection raisonne
attacha  sa courte fortune, taient bien de force  s'lancer eux-mmes
et d'eux-mmes sur la Proie ternelle o, dj, tant et tant de
mchoires avaient croch leurs dents furieuses.

Avant d'arriver  la Chambre, Eugne Mortain avait pass par tous les
mtiers--mme les plus bas,--par les dessous--mme les plus
tnbreux--du journalisme. On ne choisit pas toujours ses dbuts, on les
prend o ils se trouvent... Ardente et prompte--et pourtant
rflchie--fut son initiation  la vie parisienne, j'entends cette vie
qui va des bureaux de rdaction au Parlement, en passant par la
prfecture de Police. Dvor de besoins immdiats et d'apptits ruineux,
il ne se faisait pas alors un chantage important ou une malpropre
affaire que notre brave Eugne n'en ft, en quelque sorte, l'me
mystrieuse et violente. Il avait eu ce coup de gnie de syndiquer une
grande partie de la presse, pour mener  bien ces vastes oprations. Je
connais de lui, en ce genre dcri, des combinaisons qui sont de purs
chefs-d'oeuvre et qui rvlent, dans ce petit provincial, vite dgrossi,
un psychologue tonnant et un organisateur admirable des mauvais
instincts du dclass. Mais il avait la modestie de ne se point vanter
de la beaut de ses coups, et l'art prcieux, en se servant des autres,
de ne jamais donner de sa personne aux heures du danger. Avec une
constante habilet et une science parfaite de son terrain de manoeuvres,
il sut toujours viter, en les tournant, les flaques ftides et
bourbeuses de la police correctionnelle o tant d'autres s'enlisrent si
maladroitement. Il est vrai que mon aide--soit dit sans fatuit--ne lui
fut pas inutile, en bien des circonstances.

C'tait, du reste, un charmant garon, oui, en vrit, un charmant
garon. On ne pouvait lui reprocher que des gaucheries dans le maintien,
persistants vestiges de son ducation de province, et des dtails
vulgaires dans sa trop rcente lgance qui s'affichait mal  propos.
Mais tout cela n'tait qu'une apparence dissimulant mieux, aux
observateurs insuffisants, tout ce que son esprit avait de ressources
subtiles, de flair pntrant, de souplesse retorse, tout ce que son me
contenait de tnacit pre et terrible. Pour surprendre son me, il et
fallu voir--comme je les vis, hlas! combien de fois?--les deux plis
qui,  de certaines minutes, en se dbandant, laissaient tomber les deux
coins de ses lvres et donnaient  sa bouche une expression
pouvantable... Ah! oui, c'tait un charmant garon!

Par des duels appropris, il fit taire la malveillance qui va chuchotant
autour des personnalits nouvelles, et sa naturelle gat, son cynisme
bon enfant qu'on traitait volontiers d'aimable paradoxe, non moins que
ses amours lucratives et retentissantes achevrent de lui conqurir une
rputation discutable, mais suffisante  un futur homme de gouvernement
qui en verra bien d'autres. Il avait aussi cette facult merveilleuse de
pouvoir, cinq heures durant, et sur n'importe quel sujet, parler sans
jamais exprimer une ide. Son intarissable loquence dversait, sans un
arrt, sans une fatigue, la lente, la monotone, la suicidante pluie du
vocabulaire politique, aussi bien sur les questions de marine que sur
les rformes scolaires, sur les finances que sur les beaux-arts, sur
l'agriculture que sur la religion. Les journalistes parlementaires
reconnaissaient en lui leur incomptence universelle et miraient leur
jargon crit dans son charabia parl. Serviable, quand cela ne lui
cotait rien, gnreux, prodigue mme, quand cela devait lui rapporter
beaucoup, arrogant et servile, selon les vnements et les hommes,
sceptique sans lgance, corrompu sans raffinement, enthousiaste sans
spontanit, spirituel sans imprvu, il tait sympathique  tout le
monde. Aussi son lvation rapide ne surprit, n'indigna personne. Elle
fut, au contraire, accueillie avec faveur des diffrents partis
politiques, car Eugne ne passait pas pour un sectaire farouche, ne
dcourageait aucune esprance, aucune ambition, et l'on n'ignorait pas
que, l'occasion venue, il tait possible de s'entendre avec lui. Le tout
tait d'y mettre le prix.

Tel tait l'homme, tel le charmant garon, en qui reposaient mes
derniers espoirs, et qui tenait rellement ma vie et ma mort entre ses
mains.

                   *       *       *       *       *

On remarquera que, dans ce croquis  peine esquiss de mon ami, je me
suis modestement effac, quoique j'aie collabor puissamment et par des
moyens souvent curieux,  sa fortune. J'aurais bien des histoires 
raconter qui ne sont pas, on peut le croire, des plus difiantes.  quoi
bon une confession complte, puisque toutes mes turpitudes, on les
devine sans que j'aie  les taler davantage? Et puis, mon rle, auprs
de ce hardi et prudent coquin, fut toujours--je ne dis pas insignifiant,
oh non!... ni mritoire, vous me ririez au nez--mais il demeura  peu
prs secret. Qu'on me permette de garder cette ombre,  peine discrte,
dont il m'a plu envelopper ces annes de luttes sinistres et de
tnbreuses machinations... Eugne ne m'avouait pas... Et, moi-mme,
par un reste de pudeur assez bizarre, j'prouvais parfois une invincible
rpugnance  cette ide que je pouvais passer pour son homme de
paille.

D'ailleurs, il m'arriva souvent, des mois entiers, de le perdre de vue,
de le lcher, comme on dit, trouvant dans les tripots,  la Bourse,
dans les cabinets de toilette des filles galantes, des ressources que
j'tais las de demander  la politique, et dont la recherche convenait
mieux  mes gots pour la paresse et pour l'imprvu... Quelquefois, pris
de soudaines posies, j'allais me cacher, en un coin perdu de la
campagne, et, en face de la nature, j'aspirais  des purets,  des
silences,  des reconqutes morales qui, hlas! ne duraient gure... Et
je revenais  Eugne, aux heures des crises difficiles. Il ne
m'accueillait pas toujours avec la cordialit que j'exigeais de lui. Il
tait visible qu'il et bien voulu se dbarrasser de moi. Mais, d'un
coup de caveon sec et dur, je le rappelais  la vrit de notre
mutuelle situation.

Un jour je vis distinctement luire dans ses yeux une flamme de meurtre.
Je ne m'inquitai pas et, d'un geste lourd, lui mettant la main 
l'paule, comme un gendarme fait d'un voleur, je lui dis narquoisement:

--Et puis aprs?...  quoi cela t'avancerait-il?... Mon cadavre lui-mme
t'accusera... Ne sois donc pas bte!... Je t'ai laiss arriver o tu as
voulu... Jamais je ne t'ai contrecarr dans tes ambitions... Au
contraire... j'ai travaill pour toi... comme j'ai pu... loyalement...
est-ce vrai? Crois-tu donc que ce soit gai pour moi de nous voir, toi,
en haut,  te pavaner dans la lumire, moi, en bas,  patauger
stupidement dans la crotte?... Et, pourtant, d'une chiquenaude, cette
merveilleuse fortune, si laborieusement difie par nous deux...

--Oh! par nous deux... siffla Eugne...

--Oui, par nous deux, canaille!... rptai-je, exaspr de cette
rectification inopportune... Oui, d'une chiquenaude... d'un souffle...
tu le sais, je puis la jeter bas, cette merveilleuse fortune... Je n'ai
qu'un mot  dire, gredin, pour te prcipiter du pouvoir au bagne...
faire du ministre que tu es--ah, si ironiquement!--le galrien que tu
devrais tre, s'il y avait encore une justice, et si je n'tais pas le
dernier des lches... Eh bien!... ce geste, je ne le fais pas, ce mot,
je ne le prononce pas... Je te laisse recevoir l'admiration des hommes
et l'estime des cours trangres... parce que... vois-tu... je trouve a
prodigieusement comique... Seulement, je veux ma part... tu entends!...
ma part... Et qu'est-ce que je te demande?... Mais c'est idiot ce que je
te demande... Rien... des miettes... alors que je pourrais tout exiger,
tout... tout... tout...! Je t'en prie, ne m'irrite pas davantage... ne
me pousse pas  bout plus longtemps... ne m'oblige pas  faire des
drames burlesques... Car le jour o j'en aurai assez de la vie, assez de
la boue, de cette boue--ta boue...--dont je sens toujours sur moi
l'intolrable odeur... eh bien, ce jour-l, Son Excellence Eugne
Mortain ne rira pas, mon vieux... a, je te le jure!

Alors, Eugne, avec un sourire gn, tandis que les plis de ses lvres
retombantes donnaient  toute sa physionomie une double expression de
peur ignoble et de crime impuissant, me dit:

--Mais tu es fou de me raconter tout cela... Et  propos de quoi?...
T'ai-je refus quelque chose, espce de soupe au lait?...

Et, gaiement, multipliant des gestes et des grimaces qui
m'tourdissaient, il ajouta comiquement:

--Veux-tu la croix, ah?

Oui, vraiment, c'tait un charmant garon.




III


Quelques jours aprs la scne de violence qui suivit mon si lamentable
chec, je rencontrai Eugne dans une maison amie, chez cette bonne Mme
G... o nous avions t pris  dner tous les deux. Notre poigne de
main fut cordiale. On et dit que rien de fcheux ne s'tait pass entre
nous.

--On ne te voit plus, me reprocha-t-il sur ce ton d'indiffrente amiti
qui, chez lui, n'tait que la politesse de la haine... tais-tu donc
malade?

--Mais non... en voyage vers l'oubli, simplement.

-- propos... es-tu plus sage?... Je voudrais bien causer avec toi, cinq
minutes... Aprs le dner, n'est-ce pas?

--Tu as donc du nouveau? demandai-je, avec un sourire fielleux, par
lequel il put voir que je ne me laisserais pas expdier, comme une
affaire sans importance.

--Moi? fit-il... Non... rien... un projet en l'air... Enfin, il faut
voir...

J'avais sur les lvres une impertinence toute prte, lorsque Mme G...,
norme paquet de fleurs roulantes, de plumes dansantes, de dentelles
dferlantes, vint interrompre ce commencement de conversation. Et,
soupirant: Ah! mon cher ministre, quand donc nous dbarrasserez-vous de
ces affreux socialistes?, elle entrana Eugne vers un groupe de jeunes
femmes qui,  la manire dont elles taient ranges dans un coin du
salon, me firent l'effet d'tre l, en location, comme, au caf-concert,
ces nocturnes cratures qui meublent de leur dcolletage excessif et de
leurs toilettes d'emprunt l'apparat en trompe l'oeil des dcors.

Mme G... avait la rputation de jouer un rle important dans la Socit
et dans l'tat. Parmi les innombrables comdies de la vie parisienne,
l'influence qu'on lui attribuait n'tait pas une des moins comiques. Les
petits historiographes des menus faits de ce temps racontaient
srieusement, en tablissant de brillants parallles dans le pass, que
son salon tait le point de dpart et la conscration des fortunes
politiques et des renommes littraires, par consquent le rendez-vous
de toutes les jeunes ambitions et aussi de toutes les vieilles.  les en
croire, c'est l que se fabriquait l'histoire contemporaine, que se
tramait la chute ou l'avnement des Cabinets, que se ngociaient parmi
de gniales intrigues et de dlicieuses causeries--car c'tait un salon
o l'on cause--aussi bien les alliances extrieures que les lections
acadmiques. M. Sadi Carnot, lui-mme--qui rgnait alors sur les coeurs
franais--tait tenu, disait-on,  d'habiles mnagements envers cette
puissance redoutable, et pour en conserver les bonnes grces il lui
envoyait galamment,  dfaut d'un sourire, les plus belles fleurs des
jardins de l'lyse et des serres de la Ville... D'avoir connu, au temps
de sa ou de leur jeunesse--Mme G... n'tait pas trs fixe sur ce point
de chronologie--M. Thiers et M. Guizot, Cavour et le vieux Metternich,
cette antique personne gardait un prestige, dont la Rpublique aimait 
se parer, comme d'une traditionnelle lgance, et son salon bnficiait
de l'clat posthume que ces noms illustres,  tout propos invoqus,
rappelaient aux ralits diminues du prsent.

On y entrait, d'ailleurs, dans ce salon choisi, comme  la foire, et
jamais je n'ai vu,--moi qui en ai tant vu--plus trange mle sociale et
plus ridicule mascarade mondaine. Dclasss de la politique, du
journalisme, du cosmopolitisme, des cercles, du monde, des thtres, et
les femmes  l'avenant, elle accueillait tout, et tout y faisait nombre.
Personne n'tait dupe de cette mystification, mais chacun se trouvait
intress, afin de s'exalter soi-mme, d'exalter un milieu notoirement
ignominieux, o beaucoup d'entre nous tiraient non seulement des
ressources peu avouables, mais encore leur unique raison d'tre dans la
vie. Du reste, j'ai ide que la plupart des salons si clbres
d'autrefois, o venaient communiquer, sous les espces les plus
diverses, les apptits errants de la politique et les vanits sans
emploi de la littrature, devaient assez fidlement ressembler 
celui-l... Et il ne m'est pas prouv non plus, que celui-l se
diffrencit essentiellement des autres dont on nous vante  tout
propos, en lyriques enthousiasmes, l'exquise tenue morale et l'lgante
difficult d'accs.

La vrit est que Mme G..., dbarrasse du grossissement des rclames et
de la posie des lgendes, rduite au strict caractre de son
individualit mondaine, n'tait qu'une trs vieille dame, d'esprit
vulgaire, d'ducation nglige, extrmement vicieuse, par surcrot, et
qui, ne pouvant plus cultiver la fleur du vice en son propre jardin, la
cultivait en celui des autres, avec une impudeur tranquille, dont on ne
savait pas ce qu'il convenait le mieux d'admirer, ou l'effronterie ou
l'inconscience. Elle remplaait l'amour professionnel, auquel elle avait
d renoncer, par la manie de faire des unions et des dsunions
extra-conjugales, dont c'tait sa joie, son pch, de les suivre, de les
diriger, de les protger, de les couver et de rchauffer ainsi son vieux
coeur ratatin, au frlement de leurs ardeurs dfendues. On tait
toujours sr de trouver, chez cette grande politique, avec la
bndiction de M. Thiers et de M. Guizot, de Cavour et du vieux
Metternich, des mes soeurs, des adultres tout prts, des dsirs en
appareillage, des amours de toute sorte, frais quips pour la course,
l'heure ou le mois; prcieuse ressource dans les cas de rupture
sentimentale et les soires de dsoeuvrement.

                   *       *       *       *       *

Pourquoi, ce soir-l, prcisment, eus-je l'ide d'aller chez Mme G...?
Je ne sais, car j'tais fort mlancolique et nullement d'humeur  me
divertir. Ma colre contre Eugne tait bien calme, momentanment, du
moins. Une immense fatigue, un immense dgot la remplaait, dgot de
moi-mme, des autres, de tout le monde. Depuis le matin, j'avais
srieusement rflchi  ma situation, et, malgr les promesses du
ministre--dont j'tais dcid, d'ailleurs,  ne pas lui donner une
facile quittance--, je n'y voyais point une convenable issue. Je
comprenais qu'il tait bien difficile  mon ami de me procurer une
position officielle, stable, quelque chose d'honorablement parasitaire,
d'administrativement rmunrateur, par quoi il m'et t permis de finir
en paix, vieillard respectable, fonctionnaire sincuriste, mes jours.
D'abord, cette position, il est probable que je l'eusse aussitt
gaspille; ensuite, de toutes parts, au nom de la moralit publique et
de la biensance rpublicaine, les protestations concurrentes se fussent
leves, auxquelles le ministre, interpell, n'aurait su que rpondre.
Tout ce qu'il pouvait m'offrir, c'tait, par des expdients transitoires
et misrables, par de pauvres prestidigitations budgtaires, reculer
l'heure invitable de ma chute. Et puis, je ne pouvais mme pas compter
ternellement sur ce minimum de faveurs et de protection, car Eugne ne
pouvait pas, lui non plus, compter sur l'ternelle btise du public.
Bien des dangers menaaient alors le cabinet, et bien des scandales
auxquels,  et l, quelques journaux mcontents de leur part
fondssecrtire faisaient des allusions de plus en plus directes,
empoisonnaient la scurit personnelle de mon protecteur... Eugne ne se
maintenait au pouvoir que par des diversions agressives contre les
partis impopulaires ou vaincus, et aussi,  coup d'argent, que je le
souponnais alors, comme cela fut dmontr, plus tard, de recevoir de
l'tranger, en change, chaque fois, d'une livre de chair de la
Patrie!...

Travailler  la chute de mon camarade, m'insinuer adroitement auprs
d'un leader ministriel possible, reconqurir, prs de ce nouveau
collaborateur, une sorte de virginit sociale, j'y avais bien song...
Tout m'y poussait, ma nature, mon intrt, et aussi le plaisir si
prement savoureux de la vengeance... Mais, en plus des incertitudes et
des hasards dont s'accompagnait cette combinaison, je ne me sentais pas
le courage d'une autre exprience, ni de recommencer de pareilles
manoeuvres. J'avais brl ma jeunesse par les deux bouts. Et j'tais las
de ces aventures prilleuses et prcaires qui m'avaient men o?...
J'prouvais de la fatigue crbrale, de l'ankylose aux jointures de mon
activit; toutes mes facults diminuaient, en pleine force, dprimes
par la neurasthnie. Ah! comme je regrettais de n'avoir pas suivi les
droits chemins de la vie! Sincrement,  cette heure, je ne souhaitais
plus que les joies mdiocres de la rgularit bourgeoise; et je ne
voulais plus, et je ne pouvais plus supporter ces soubresauts de
fortune, ces alternatives de misre, qui ne m'avaient pas laiss une
minute de rpit et faisaient de mon existence une perptuelle et
torturante anxit. Qu'allais-je donc devenir?... L'avenir
m'apparaissait plus triste et plus dsesprant que les crpuscules
d'hiver qui tombent sur les chambres de malades... Et, tout  l'heure,
aprs le dner, quelle nouvelle infamie l'infme ministre me
proposerait-il?... Dans quelle boue plus profonde, et dont on ne revient
pas, voudrait-il m'enfoncer et me faire disparatre  jamais?...

Je le cherchai du regard, parmi la cohue... Il papillonnait auprs des
femmes. Rien sur son crne, ni sur ses paules, ne marquait qu'il portt
le lourd fardeau de ses crimes. Il tait insouciant et gai. Et de le
voir ainsi, ma fureur contre lui s'accrut du sentiment de la double
impuissance o nous tions tous les deux, lui de me sauver de la honte,
moi, de l'y prcipiter... ah oui! de l'y prcipiter!

Accabl par ces multiples et lancinantes proccupations, il n'tait donc
pas tonnant que j'eusse perdu ma verve, et que les belles cratures
tales et choisies par Mme G..., pour le plaisir de ses invits, ne me
fussent de rien... Durant le dner, je me montrai parfaitement
dsagrable, et c'est  peine si j'adressai la parole  mes voisines
dont les belles gorges resplendissaient parmi les pierreries et les
fleurs. On crut que mon insuccs lectoral tait la cause de ces noires
dispositions de mon humeur, ordinairement joyeuse et galante.

--Du ressort!... me disait-on. Vous tes jeune, que diable!... Il faut
de l'estomac dans la carrire politique... Ce sera pour la prochaine
fois.

 ces phrases de consolation banale, aux sourires engageants, aux gorges
offertes, je rpondais obstinment:

--Non... non... Ne me parlez plus de la politique... C'est ignoble!...
Ne me parlez plus du suffrage universel... C'est idiot!... Je ne veux
plus... Je ne veux plus en entendre parler.

Et Mme G..., fleurs, plumes et dentelles subitement souleves autour de
moi, en vagues multicolores et parfumes, me soufflait dans l'oreille,
avec des pmoisons manires et des coquetteries humides de vieille
proxnte:

--Il n'y a que l'amour, voyez-vous... Il n'y a jamais que l'amour!...
Essayez de l'amour!... Tenez, ce soir, justement, il y a ici une jeune
Roumaine... passionne... ah!... et pote, mon cher... et comtesse!...
Je suis sre qu'elle est folle de vous... D'abord toutes les femmes sont
folles de vous... Je vais vous prsenter...

J'esquivai l'occasion si brutalement amene... et ce fut dans un silence
maussade nerv, que je persistai  attendre la fin de cette
interminable soire...

                   *       *       *       *       *

Accapar de tous cts, Eugne ne put me joindre que fort tard. Nous
profitmes de ce qu'une chanteuse clbre absorbait un moment
l'attention gnrale pour nous rfugier dans une sorte de petit fumoir,
qu'clairait de sa lueur discrte une lampe  longue tige enjuponne de
crpon rose. Le ministre s'assit sur le divan, alluma une cigarette, et,
tandis que, en face de lui, ngligemment, j'enfourchais une chaise et
croisais mes bras sur le rebord du dossier, il me dit avec gravit:

--J'ai beaucoup song  toi, ces jours-ci.

Sans doute, il attendait une parole de remerciement, un geste amical, un
mouvement d'intrt ou de curiosit. Je demeurai impassible, m'efforant
de conserver cet air d'indiffrence hautaine, presque insultante, avec
lequel je m'tais bien promis d'accueillir les perfides avances de mon
ami, car, depuis le commencement de la soire, je m'acharnais  me
persuader qu'elles dussent tre perfides, ces avances. Insolemment,
j'affectai de regarder le portrait de M. Thiers qui, derrire Eugne,
occupait la hauteur du panneau et s'obscurcissait de tous les reflets
sombres, luttant sur sa surface trop vernie, hormis, toutefois, le
toupet blanc, dont le surgissement piriforme devenait  lui seul
l'expression unique et complte de la physionomie disparue... Assourdi
par les tentures retombes, le bruit de la fte nous arrivait ainsi
qu'un bourdonnement lointain... Le ministre, hochant la tte, reprit:

--Oui, j'ai beaucoup song  toi... Eh bien!... c'est difficile... trs
difficile.

De nouveau, il se tut, semblant rflchir  des choses profondes...

Je pris plaisir  prolonger le silence pour jouir de l'embarras o cette
attitude muettement gouailleuse ne pouvait manquer de mettre mon ami...
Ce cher protecteur, j'allais donc le voir, une fois de plus, devant moi,
ridicule et dmasqu, suppliant peut-tre!... Il restait calme,
cependant, et ne paraissait pas s'inquiter le moins du monde de la trop
visible hostilit de mon allure.

--Tu ne me crois pas? fit-il, d'une voix ferme et tranquille... Oui, je
sens que tu ne me crois pas... Tu t'imagines que je ne songe qu' te
berner... comme les autres, est-ce vrai?... Eh bien, tu as tort, mon
cher... Au surplus, si cet entretien t'ennuie... rien de plus facile que
de le rompre...

Il fit mine de se lever.

--Je n'ai pas dit cela!... protestai-je, en ramenant mon regard du
toupet de M. Thiers au froid visage d'Eugne... Je n'ai rien dit...

--coute-moi, alors... Veux-tu que nous parlions, une bonne fois, en
toute franchise, de notre situation respective?...

--Soit! je t'coute...

Devant son assurance, je perdais peu  peu de la mienne...  l'inverse
de ce que j'avais trop vaniteusement augur, Eugne reconqurait toute
son autorit sur moi... Je le sentais qui m'chappait encore... Je le
sentais  cette aisance du geste,  cette presque lgance des manires,
 cette fermet de la voix,  cette entire possession de soi, qu'il ne
montrait rellement que quand il mditait ses plus sinistres coups. Il
avait alors une sorte d'imprieuse sduction, une force attractive 
laquelle, mme prvenu, il tait difficile de rsister... Je le
connaissais pourtant et, souvent, pour mon malheur, j'avais subi les
effets de ce charme malfique qui ne devait plus m'tre une surprise...
Eh bien! toute ma combativit m'abandonna, mes haines se dtendirent et,
malgr moi, je me laissai aller  reprendre confiance,  si compltement
oublier le pass, que cet homme dont j'avais pntr, en ses obscurs
recoins, l'me inexorable et ftide, je me plus  le considrer encore
comme un gnreux ami, un hros de bont, un sauveur.

Et voici--ah! je voudrais pouvoir rendre l'accent de force, de crime,
d'inconscience et de grce qu'il mit dans ses paroles--ce qu'il me dit:

--Tu as vu d'assez prs la vie politique pour savoir qu'il existe un
degr de puissance o l'homme le plus infme se trouve protg contre
lui-mme par ses propres infamies,  plus forte raison contre les autres
par celles des autres... Pour un homme d'tat, il n'est qu'une chose
irrparable: l'honntet!... L'honntet est inerte et strile, elle
ignore la mise en valeur des apptits et des ambitions, les seules
nergies par quoi l'on fonde quelque chose de durable. La preuve, c'est
cet imbcile de Favrot, le seul honnte homme du cabinet, et le seul
aussi, dont la carrire politique soit, de l'aveu gnral, totalement et
 jamais perdue!... C'est te dire, mon cher, que la campagne mene
contre moi me laisse absolument indiffrent...

Sur un geste ambigu que, rapidement, j'esquissai:

--Oui... oui... je sais... on parle de mon excution... de ma chute
prochaine... de gendarmes... de Mazas!... Mort aux voleurs!...
Parfaitement... De quoi ne parle-t-on pas?... Et puis aprs?... Cela me
fait rire, voil tout!... Et, toi-mme, sous prtexte que tu crois avoir
t ml  quelques-unes de mes affaires--dont tu ne connais, soit dit
en passant, que la contrepartie--sous prtexte que tu dtiens--du moins,
tu vas le criant partout--quelques vagues papiers... dont je me soucie,
mon cher, comme de a!...

Sans s'interrompre, il me montra sa cigarette teinte, qu'il crasa
ensuite dans un cendrier, pos sur une petite table de laque, prs de
lui...

--Toi-mme... tu crois pouvoir disposer de moi par la terreur... me
faire chanter, enfin, comme un banquier vreux!... Tu es un enfant!...
Raisonne un peu... Ma chute?... Qui donc, veux-tu me le dire, oserait,
en ce moment, assumer la responsabilit d'une telle folie?... Qui donc
ignore qu'elle entranerait l'effondrement de trop de choses, de trop de
gens auxquels on ne peut pas toucher plus qu' moi, sous peine
d'abdication, sous peine de mort?... Car ce n'est pas moi seul qu'on
renverserait... ce n'est pas moi seul qu'on coifferait d'un bonnet de
forat... C'est tout le gouvernement, tout le Parlement, toute la
Rpublique, associs, quoi qu'ils fassent,  ce qu'ils appellent mes
vnalits, mes concussions, mes crimes... Ils croient me tenir... et
c'est moi qui les tiens!... Sois tranquille, je les tiens ferme...

Et il fit le geste de serrer une gorge imaginaire...

L'expression de sa bouche, dont les coins tombrent, devint hideuse et,
sur le globe de ses yeux, apparurent des veinules pourpres qui
donnrent  son regard une signification implacable de meurtre... Mais,
il se remit vite, alluma une autre cigarette et continua:

--Qu'on renverse le Cabinet, soit!... et j'y aiderai... Nous sommes, du
fait de cet honnte Favrot, engags dans une srie de questions
inextricables, dont la solution logique est prcisment qu'il ne peut
pas y en avoir... Une crise ministrielle s'impose, avec un programme
tout neuf... Remarque, je te prie, que je suis, ou, du moins, je parais
tranger  ces difficults... Ma responsabilit n'est qu'une fiction
parlementaire... Dans les couloirs de la Chambre et une certaine partie
de la Presse, on me dsolidarise adroitement de mes collgues... Donc,
ma situation personnelle reste nette, politiquement, bien entendu...
Mieux que cela... port par des groupes, dont j'ai su intresser les
meneurs  ma fortune, soutenu par la haute banque et les grandes
compagnies, je deviens l'homme indispensable de la combinaison
nouvelle... je suis le Prsident du Conseil dsign de demain... Et
c'est au moment, o, de tous cts, l'on annonce ma chute, que j'atteins
au sommet de ma carrire!... Avoue que c'est comique, mon cher petit, et
qu'ils n'ont pas encore ma peau...

Eugne tait redevenu enjou... Cette ide qu'il n'y et point pour lui
de place intermdiaire entre ces deux ples: la prsidence du Conseil,
ou Mazas, moustillait sa verve... Il se rapprocha de moi et, me
tapotant les genoux, comme il faisait dans ses moments de dtente et de
gaiet, il rpta:

--Non... mais avoue que c'est drle!

--Trs drle!... approuvai-je... Et moi, dans tout cela, qu'est-ce que
je fais?

--Toi? Eh bien, voil!... Toi, mon petit, il faut t'en aller,
disparatre... un an... deux ans... qu'est-ce que c'est que cela? Tu as
besoin de te faire oublier.

Et, comme je me disposais  protester:

--Mais, sapristi!... Est-ce de ma faute... s'cria Eugne, si tu as
gch, stupidement, toutes les positions admirables que je t'ai mises,
l, dans la main?... Un an... deux ans... c'est vite pass... Tu
reviendras avec une virginit nouvelle, et tout ce que tu voudras, je te
le donnerai... D'ici l, rien, je ne puis rien... Parole!... je ne puis
rien.

Un reste de fureur grondait en moi... mais ce fut d'une voix molle que
je criai:

--Zut!... Zut!... Zut!...

Eugne sourit, comprenant que ma rsistance finissait dans ce dernier
hoquet.

--Allons! allons!... me dit-il d'un air bon enfant... ne fais pas ta
mauvaise tte. coute-moi... J'ai beaucoup rflchi... Il faut t'en
aller... Dans ton intrt, pour ton avenir, je n'ai trouv que cela...
Voyons!... Es-tu... comment dirai-je?... es-tu embryologiste?

Il lut ma rponse dans le regard effar que je lui jetai.

--Non!... tu n'es pas embryologiste... Fcheux!... trs fcheux!...

--Pourquoi me demandes-tu cela? Quelle est encore cette blague?

--C'est que, en ce moment, je pourrais avoir des crdits
considrables--oh! relativement!--mais enfin, de gentils crdits, pour
une mission scientifique, qu'on aurait eu plaisir  te confier...

Et, sans me laisser le temps de rpondre, en phrases courtes, drles,
accompagnes de gestes bouffons, il m'expliqua l'affaire...

--Il s'agit d'aller aux Indes,  Ceylan, je crois, pour y fouiller la
mer... dans les golfes... y tudier ce que les savants appellent la
gele plasgique, comprends-tu?... et, parmi les gastropodes, les
coraux, les htropodes, les madrpores, les siphonophores, les
holothuries et les radiolaires... est-ce que je sais?... retrouver la
cellule primordiale... coute bien... l'_initium_ protoplasmatique de la
vie organise... enfin, quelque chose dans ce genre... C'est
charmant--et comme tu le vois--trs simple...

--Trs simple! en effet, murmurai-je, machinalement.

--Oui, mais, voil... conclut ce vritable homme d'tat... tu n'es pas
embryologiste...

Et, il ajouta, avec une bienveillante tristesse:

--C'est embtant!...

Mon protecteur rflchit quelques minutes... Moi je me taisais, n'ayant
pas eu le temps de me remettre de la stupeur o m'avait plong cette
proposition si imprvue...

--Mon Dieu!... reprit-il... il y aurait bien une autre mission... car
nous avons beaucoup de missions, actuellement... et l'on ne sait  quoi
dpenser l'argent des contribuables... Ce serait, si j'ai bien compris,
d'aller aux les Fidji et dans la Tasmanie, pour tudier les divers
systmes d'administration pnitentiaire qui y fonctionnent... et leur
application  notre tat social... Seulement, c'est moins gai... et je
dois te prvenir que les crdits ne sont pas normes... Et ils sont
encore anthropophages, l-bas, tu sais!... Tu crois que je blague,
hein?... et que je te raconte une oprette?... Mais, mon cher, toutes
les missions sont dans ce got-l... Ah!...

Eugne se mit  rire d'un rire malicieusement discret.

--Il y a bien encore la police secrte... H! h!... on pourrait
peut-tre t'y trouver une bonne situation... qu'en dis-tu?...

Dans les circonstances difficiles, mes facults mentales s'activent,
s'exaltent, mes nergies se dcuplent, et je suis dou d'un subit
retournement d'ides, d'une promptitude de rsolution qui m'tonnent
toujours et qui, souvent, m'ont bien servi:

--Bah! m'criai-je... Aprs tout, je puis bien tre embryologiste, une
fois, dans ma vie... Qu'est-ce que je risque?... La science n'en mourra
pas... elle en a vu d'autres, la science!... C'est entendu! J'accepte la
mission de Ceylan.

--Et tu as raison... Bravo! applaudit le ministre... d'autant que
l'embryologie, mon petit, Darwin... Hckel... Carl Vogt, au fond, tout
a, a doit tre une immense blague!... Ah! mon gaillard, tu ne vas pas
t'ennuyer, l-bas... Ceylan est merveilleux. Il y a, parat-il, des
femmes extraordinaires... des petites dentellires d'une beaut... d'un
temprament... C'est le paradis terrestres!... Viens demain au
ministre... nous terminerons l'affaire, officiellement... En attendant,
tu n'as pas besoin de crier a, par-dessus les toits,  tout le monde...
parce que, tu sais, je joue l une blague dangereuse, pour moi, et qui
peut me coter cher... Allons!...

Nous nous levmes. Et, pendant que je rentrais dans les salons, au bras
du ministre, celui-ci me disait encore, avec une ironie charmante:

--Hein? tout de mme!... La cellule?... si tu la retrouvais?... Est-ce
qu'on sait?... C'est Berthelot qui ferait un nez, crois-tu?...

Cette combinaison m'avait redonn un peu de courage et de gaiet... Non
qu'elle me plt absolument...  ce brevet d'illustre embryologiste,
j'eusse prfr une bonne recette gnrale, par exemple... ou un sige
bien rembourr au Conseil d'tat... mais il faut se faire une raison;
l'aventure n'tait pas sans quelque amusement, du reste. De simple
vagabond de la politique que j'tais la minute d'avant, on ne devient
pas, par un coup de baguette ministrielle, le considrable savant qui
allait violer les mystres, aux sources mmes de la Vie, sans en
prouver quelque fiert mystificatrice et quelque comique orgueil...

La soire, commence dans la mlancolie, s'acheva dans la joie.

J'abordai Mme G... qui, trs anime, organisait l'amour et promenait
l'adultre de groupe en groupe, de couple en couple.

--Et cette adorable comtesse roumaine, lui demandai-je... est-ce qu'elle
est toujours folle de moi?

--Toujours, mon cher...

Elle me prit le bras... Ses plumes taient dfrises, ses fleurs fanes,
ses dentelles aplaties.

--Venez donc!... dit-elle... Elle flirte, dans le petit salon de Guizot,
avec la princesse Onane...

--Comment, elle aussi?...

--Mais, mon cher, rpliqua cette grande politique...  son ge et avec
sa nature de pote... il serait vraiment malheureux qu'elle n'ait pas
touch  tout!...




IV


Mes prparatifs furent vite faits. J'eus la chance que la jeune comtesse
roumaine, qui s'tait fort prise de moi, voult bien m'aider de ses
conseils et, ma foi, je le dis, non sans honte, de sa bourse aussi.

D'ailleurs, j'eus toutes les chances.

Ma mission s'annonait bien. Par une exceptionnelle drogation aux
coutumes bureaucratiques, huit jours aprs cette conversation dcisive
dans les salons de Mme G..., je touchais sans nulle anicroche, sans nul
retard, les susdits crdits. Ils taient libralement calculs, et comme
je n'osais pas esprer qu'ils le fussent, car je connaissais la
chiennerie du gouvernement en ces matires, et les pauvres petits
budgets sommaires dont on gratifie si piteusement les savants en
mission... les vrais. Ces libralits insolites, je les devais sans
doute  cette circonstance que, n'tant point du tout un savant,
j'avais, plus que tout autre, besoin de plus grandes ressources, pour en
jouer le rle.

On avait prvu l'entretien de deux secrtaires et de deux domestiques,
l'achat fort coteux d'instruments d'anatomie, de microscopes,
d'appareils de photographie, de canots dmontables, de cloches 
plongeur, jusqu' des bocaux de verre pour collections scientifiques,
des fusils de chasse et des cages destines  ramener vivants les
animaux capturs. Vraiment, le gouvernement faisait luxueusement les
choses, et je ne pouvais que l'en louer. Il va sans dire que je
n'achetai aucun de ces _impedimenta_, et que je dcidai de n'emmener
personne, comptant sur ma seule ingniosit, pour me dbrouiller au
milieu de ces forts inconnues de la science et de l'Inde.

Je profitai de mes loisirs, pour m'instruire sur Ceylan, ses moeurs, ses
paysages, et me faire une ide de la vie que je mnerais, l-bas, sous
ces terribles tropiques. Mme en liminant ce que les rcits des
voyageurs comportent d'exagration, de vantardise et de mensonge, ce que
je lus m'enchanta, particulirement ce dtail, rapport par un grave
savant allemand, qu'il existe, dans la banlieue de Colombo, parmi de
feriques jardins, au bord de la mer, une merveilleuse villa, un
_bungalow_, comme ils disent, dans lequel un riche et fantaisiste
Anglais entretient une sorte de harem, o sont reprsentes, en de
parfaits exemplaires fminins, toutes les races de l'Inde, depuis les
noires Tamoules, jusqu'aux serpentines Bayadres du Lahore, et aux
bacchantes dmoniaques de Bnars. Je me promis bien de trouver un moyen
d'introduction, auprs de ce polygame amateur, et borner l mes tudes
d'embryologie compare.

Le ministre,  qui j'allai faire mes adieux et confier mes projets,
approuva toutes ces dispositions et loua fort gaiement ma vertu
d'conomie. En me quittant, il me dit avec une loquence mue, tandis
que moi-mme, sous l'onde de ses paroles, j'prouvais un
attendrissement, un pur, rafrachissant et sublime attendrissement
d'honnte homme:

--Pars, mon ami, et reviens-nous plus fort... reviens-nous un homme
nouveau et un glorieux savant... Ton exil, que tu sauras employer, je
n'en doute pas,  de grandes choses, retrempera tes nergies pour les
luttes futures... Il les retrempera aux sources mmes de la vie, dans le
berceau de l'humanit que... de l'humanit dont... Pars... et si,  ton
retour, tu retrouvais--ce que je ne puis croire--si tu retrouvais,
dis-je, les mauvais souvenirs persistants, les difficults... les
hostilits... un obstacle enfin  tes justes ambitions... dis-toi bien
que tu possdes sur le personnel gouvernemental assez de petits papiers,
pour en triompher haut la main... _Sursum corda!_... Compte sur moi,
d'ailleurs... Pendant que tu seras l-bas, courageux pionnier du
progrs, soldat de la science... pendant que tu sonderas les golfes et
que tu interrogeras les mystrieux atolls, pour la France, pour notre
chre France... je ne t'oublierai pas, crois-le bien... Habilement,
progressivement, dans l'_Agence Havas_ et dans mes journaux, je saurai
crer de l'agitation autour de ton jeune nom d'embryologiste... Je
trouverai des rclames admirables, pathtiques... Notre grand
embryologiste... Nous recevons de notre jeune et illustre savant dont
les dcouvertes embryologiques, etc.--Pendant qu'il tudiait, sous vingt
brasses d'eau, une holothurie encore inconnue, notre infatigable
embryologiste faillit tre emport par un requin... Une lutte terrible,
etc...... Va, va, mon ami... Travaille sans crainte  la grandeur du
pays. Aujourd'hui, un peuple n'est pas grand seulement par ses armes, il
est grand surtout par ses arts... par sa science... Les conqutes
pacifiques de la science servent plus la civilisation que les conqutes,
etc... _Cedant arma sapienti_...

Je pleurais de joie, de fiert, d'orgueil, d'exaltation, l'exaltation de
tout mon tre vers quelque chose d'immense et d'immensment beau.
Projet hors de mon _moi_, je ne sais o, j'avais, en ce moment, une
autre me, une me presque divine, une me de cration et de sacrifice,
l'me de quelque hros sublime en qui reposent les suprmes confiances
de la Patrie, toutes les esprances dcisives de l'humanit.

Quant au ministre,  ce bandit d'Eugne, il pouvait,  peine, lui aussi,
contenir son motion. Il y avait de l'enthousiasme vrai dans son regard,
un tremblement sincre dans sa voix. Deux petites larmes coulaient de
ses yeux... Il me serra la main  la briser...

Durant quelques minutes, tous les deux, nous fmes le jouet inconscient
et comique de notre propre mystification...

Ah! quand j'y pense!




V


Muni de lettres de recommandation pour les autorits de Ceylan, je
m'embarquai, enfin, par une splendide aprs-midi,  Marseille, sur le
_Saghalien_.

Ds que j'eus mis le pied sur le paquebot j'prouvai, immdiatement,
l'efficacit de ce qu'est un titre officiel, et comment, par son
prestige, un homme dchu, tel que j'tais alors, se grandit, dans
l'estime des inconnus et des passants, par consquent, dans la sienne.
Le capitaine, qui savait mes admirables travaux, m'entoura de
prvenances, presque d'honneurs. La cabine la plus confortable m'avait
t rserve, ainsi que la meilleure place  table. Comme la nouvelle
s'tait vite rpandue, parmi les passagers, de la prsence,  bord, d'un
illustre savant, chacun s'ingnia de me manifester son respect... Je ne
voyais, sur les visages, que le fleurissement de l'admiration. Les
femmes elles-mmes me tmoignaient de la curiosit et de la
bienveillance, celle-ci, discrte, celle-l, caractristique d'un
sentiment plus brave. Une, surtout, attira violemment mon attention.
C'tait une crature merveilleuse, avec de lourds cheveux roux et des
yeux verts, paillets d'or, comme ceux des fauves. Elle voyageait,
accompagne de trois femmes de chambre, dont une Chinoise. Je m'informai
auprs du capitaine.

--C'est une Anglaise, me dit-il... On l'appelle miss Clara... La femme
la plus extraordinaire qui soit... Bien qu'elle n'ait que vingt-huit
ans, elle connat dj toute la terre... Pour l'instant, elle habite la
Chine... C'est la quatrime fois que je la vois  mon bord...

--Riche?

--Oh! trs riche... Son pre, mort depuis longtemps, fut, m'a-t-on dit,
vendeur d'opium,  Canton. C'est mme l qu'elle est ne... Elle est, je
crois, un peu toque... mais charmante.

--Marie?

--Non...

--Et...?

Je mis, dans cette conjonction, tout un ordre d'interrogations intimes
et mme grillardes...

Le capitaine sourit.

--a... je ne sais pas... je ne crois pas... Je ne me suis jamais aperu
de rien... ici.

Telle fut la rponse du brave marin, qui me sembla, au contraire, en
savoir beaucoup plus qu'il ne voulait en dire... Je n'insistai pas, mais
je me dis,  part moi, elliptique et familier: Toi, ma petite...
parfaitement!...

Les premiers passagers avec qui je me liai furent deux Chinois de
l'Ambassade de Londres et un gentilhomme normand qui se rendait au
Tonkin. Celui-ci voulut bien, tout de suite, me confier ses affaires...
C'tait un chasseur passionn.

--Je fuis la France, me dclara-t-il... je la fuis, chaque fois que je
le peux... Depuis que nous sommes en rpublique, la France est un pays
perdu... Il y a trop de braconniers, et ils sont les matres...
Figurez-vous que je ne puis plus avoir de gibier chez moi!... Les
braconniers me le tuent et les tribunaux leur donnent raison... C'est un
peu fort!... Sans compter que le peu qu'ils laissent crve d'on ne sait
quelles pidmies... Alors, je vais au Tonkin... Quel admirable pays de
chasse!... C'est la quatrime fois, mon cher monsieur, que je vais au
Tonkin...

--Ah! vraiment?...

--Oui!... Au Tonkin, il y a de tous les gibiers en abondance... Mais
surtout des paons... Quel coup de fusil, monsieur!... Par exemple, c'est
une chasse dangereuse... Il faut avoir l'oeil.

--Ce sont, sans doute, des paons froces?...

--Mon Dieu, non... Mais telle est la situation... L o il y a du cerf,
il y a du tigre... et l o il y a du tigre, il y a du paon!...

--C'est un aphorisme?...

--Vous allez me comprendre... Suivez-moi bien... Le tigre mange le
cerf... et...

--Le paon mange le tigre?... insinuai-je gravement...

--Parfaitement... c'est--dire... voici la chose... Quand le tigre est
repu du cerf, il s'endort... puis il se rveille... se soulage et...
s'en va... Que fait le paon, lui?... Perch dans les arbres voisins, il
attend prudemment ce dpart... alors, il descend  terre et mange les
excrments du tigre... C'est  ce moment prcis qu'on doit le
surprendre...

Et, de ses deux bras tendus en ligne de fusil, il fit le geste de viser
un paon imaginaire:

--Ah! quels paons!... Vous n'en avez pas la moindre ide... Car ce que
vous prenez, dans nos volires et dans nos jardins, pour des paons, ce
ne sont mme pas des dindons... Ce n'est rien... Mon cher monsieur, j'ai
tu de tout... j'ai mme tu des hommes... Eh bien!... jamais un coup de
fusil ne me procura une motion aussi vive que ceux que je tirai sur les
paons... Les paons... monsieur, comment vous dire?... c'est magnifique 
tuer!...

Puis, aprs un silence, il conclut:

--Voyager, tout est l!... En voyageant on voit des choses
extraordinaires et qui font rflchir...

--Sans doute, approuvai-je... Mais il faut tre, comme vous, un grand
observateur...

--C'est vrai!... j'ai beaucoup observ... se rengorgea le brave
gentilhomme... Eh bien, de tous les pays que j'ai parcourus,--le Japon,
la Chine, Madagascar, Hati et une partie de l'Australie--je n'en
connais pas de plus amusant que le Tonkin... Ainsi, vous croyez,
peut-tre, avoir vu des poules?

--Oui, je le crois.

--Erreur, mon cher monsieur... vous n'avez pas vu de poules... Il faut
aller au Tonkin, pour cela... Et encore, on ne les voit pas... Elles
sont dans les forts et se cachent dans les arbres... On ne les voit
jamais... Seulement, moi, j'avais un truc... Je remontais les fleuves,
en sampang, avec un coq dans une cage... Je m'arrtais au bord de la
fort, et j'accrochais la cage au bout d'une branche... Le coq
chantait... Alors de toutes les profondeurs du bois, les poules
venaient... venaient... Elles venaient par bandes innombrables... Et je
les tuais!... J'en ai tu jusqu' douze cents dans la mme journe!...

--C'est admirable!... proclamai-je, enthousiaste.

--Oui... oui... Pas autant que les paons, toutefois... Ah! les paons!...

Mais il n'tait pas que chasseur ce gentilhomme: il tait joueur aussi.
Bien avant que nous fussions en vue de Naples, les deux Chinois, le
tueur de paons et moi avions tabli une forte partie de poker. Grce 
mes connaissances spciales de ce jeu, en arrivant  Port-Sad, j'avais
dlest de leur argent ces trois incomparables personnages et tripl le
capital que j'emportais vers la joie des Tropiques et l'inconnu des
Embryologies fabuleuses.




VI


 cette poque, j'eusse t incapable de la moindre description
potique, le lyrisme m'tant venu, par la suite, avec l'amour. Certes
comme tout le monde, je jouissais des beauts de la nature, mais elles
ne m'affolaient pas jusqu' l'vanouissement; j'en jouissais,  ma
faon, qui tait celle d'un rpublicain modr. Et je me disais:

--La nature, vue d'une portire de wagon ou d'un hublot de navire est,
toujours et partout, semblable  elle-mme. Son principal caractre est
qu'elle manque d'improvisation. Elle se rpte constamment, n'ayant
qu'une petite quantit de formes, de combinaisons et d'aspects qui se
retrouvent,  et l,  peu prs pareils. Dans son immense et lourde
monotonie, elle ne se diffrencie que par des nuances,  peine
perceptibles et sans aucun intrt, sinon pour les dompteurs de petites
btes, que je ne suis pas, quoique embryologiste, et les coupeurs de
cheveux en quatre... Bref, quand on a voyag  travers cent lieues
carres de pays, n'importe o, on a tout vu... Et cette canaille
d'Eugne qui me criait: Tu verras cette nature... ces arbres... ces
fleurs!... Moi, les arbres me portent sur les nerfs et je ne tolre les
fleurs que chez les modistes et sur les chapeaux... En fait de nature
tropicale, Monte-Carlo et amplement suffi  mes besoins d'esthtique
paysagiste,  mes rves de voyage lointain... Je ne comprends les
palmiers, les cocotiers, les bananiers, les paltuviers, les
pamplemousses et les pandanus que si je puis cueillir,  leur ombre, des
numros pleins et de jolies petites femmes qui grignotent, entre leurs
lvres, autre chose que le btel... Cocotier arbre  cocottes... Je
n'aime les arbres que dans cette classification bien parisienne...

Ah! la brute aveugle et sourde que j'tais alors!... Et comment ai-je
pu, avec un si coeurant cynisme, blasphmer contre la beaut infinie de
la Forme, qui va de l'homme  la bte, de la bte  la plante, de la
plante  la montagne, de la montagne au nuage, et du nuage au caillou
qui contient, en reflets, toutes les splendeurs de la vie!...

Bien que nous fussions au mois d'octobre, la traverse de la mer Rouge
fut quelque chose de trs pnible. La chaleur tait si crasante, l'air
si lourd  nos poumons d'Europens, que, bien des fois, je pensai mourir
asphyxi. Dans la journe, nous ne quittions gure le salon, o le grand
_punka_ indien, fonctionnant sans cesse, nous donnait l'illusion, vite
perdue, d'une brise plus frache, et nous passions la nuit sur le pont,
o il ne nous tait, d'ailleurs, pas plus possible de dormir que dans
nos cabines... Le gentilhomme normand soufflait comme un boeuf malade et
ne songeait plus  raconter ses histoires de chasses tonkinoises. Parmi
les passagers, ceux qui s'taient montrs les plus vantards, les plus
intrpides taient tout effondrs, inertes de membres et sifflant de la
gorge, ainsi que des btes fourbues. Rien n'tait plus ridicule que le
spectacle de ces gens, crouls dans leurs _pidjamus_ multicolores...
Seuls, les deux Chinois semblaient insensibles  cette temprature de
flamme... Ils n'avaient rien chang  leurs habitudes, pas plus qu'
leurs costumes et partageaient leur temps entre des promenades
silencieuses sur le pont et des parties de cartes ou de ds dans leurs
cabines.

Nous ne nous intressions  rien. Rien, du reste, ne nous distrayait du
supplice de nous sentir cuire avec une lenteur et une rgularit de
pot-au-feu. Le paquebot naviguait au milieu du golfe: au-dessus de nous,
autour de nous, rien que le bleu du ciel et le bleu de la mer, un bleu
sombre, un bleu de mtal chauff qui,  et l, garde  sa surface les
incandescences de la forge;  peine si nous distinguions les ctes
somalies, la masse rouge, lointaine, en quelque sorte vaporise, de ces
montagnes de sable ardent, o pas un arbre, pas une herbe ne poussent,
et qui enserrent comme d'un brasier, sans cesse en feu, cette mer
sinistre, semblable  un immense rservoir d'eau bouillante.

Je dois dire que, durant cette traverse, je fis preuve d'un grand
courage et que je russis  ne rien montrer de mon rel tat de
souffrance... J'y parvins par la fatuit et par l'amour.

Le hasard--est-ce bien le hasard ou le capitaine?--m'avait donn miss
Clara pour voisine de table. Un incident de service fit que nous limes
connaissance presque immdiatement... D'ailleurs ma haute situation dans
la science, et la curiosit dont j'tais l'objet, autorisaient certaines
drogations aux ordinaires conventions de la politesse.

Comme me l'avait appris le capitaine, miss Clara rentrait en Chine,
aprs avoir partag tout son t entre l'Angleterre, pour ses intrts,
l'Allemagne, pour sa sant, et la France, pour son plaisir. Elle m'avoua
que l'Europe la dgotait de plus en plus... Elle ne pouvait plus
supporter ses moeurs triques, ses modes ridicules, ses paysages
frileux... Elle ne se sentait heureuse et libre qu'en Chine!... D'allure
trs dcide, d'existence trs exceptionnelle, causant, parfois,  tort
et  travers, parfois avec une vive sensation des choses, d'une gaiet
fbrile et pousse  l'trange, sentimentale et philosophe, ignorante et
instruite, impure et candide, mystrieuse, enfin, avec des trous... des
fuites... des caprices incomprhensibles, des volonts terribles... elle
m'intrigua fort, bien qu'il faille s'attendre  tout de l'excentricit
d'une Anglaise. Et je ne doutai point, ds l'abord, moi qui, en fait de
femmes, n'avais jamais rencontr que des cocottes parisiennes, et, ce
qui est pire, des femmes politiques et littraires, je ne doutai point
que j'eusse facilement raison de celle-ci, et je me promis d'agrmenter
avec elle mon voyage, d'une faon imprvue et charmante. Rousse de
cheveux, rayonnante de peau, un rire tait toujours prt  sonner sur
ses lvres charnues et rouges. Elle tait vraiment la joie du bord, et
comme l'me de ce navire, en marche vers la folle aventure et la libert
dnique des pays vierges, des tropiques de feu... ve des paradis
merveilleux, fleur elle-mme, fleur d'ivresse, et fruit savoureux de
l'ternel dsir, je la voyais errer et bondir, parmi les fleurs et les
fruits d'or des vergers primordiaux, non plus dans ce moderne costume de
piqu blanc, qui moulait sa taille flexible et renflait de vie puissante
son buste, pareil  un bulbe, mais dans la splendeur surnaturalise de
sa nudit biblique.

Je ne tardai pas  reconnatre l'erreur de mon diagnostic galant et que
miss Clara, au rebours de ce que j'avais trop vaniteusement augur,
tait d'une imprenable honntet... Loin d'tre du par cette
constatation, elle ne m'en parut que plus jolie et je conus un
vritable orgueil de ce que, pure et vertueuse, elle m'et accueilli,
moi, ignoble et dbauch, avec une si simple et si gracieuse
confiance... Je ne voulais pas couter les voix intrieures qui me
criaient: Cette femme ment... cette femme se moque de toi... Mais
regarde donc, imbcile, ces yeux qui ont tout vu, cette bouche qui a
tout bais, ces mains qui ont tout caress, cette chair qui, tant de
fois, a frmi  toutes les volupts et dans toutes les treintes!...
Pure?... ah!... ah!... ah!... Et ces gestes qui savent? Et cette
mollesse et cette souplesse, et ces flexions du corps qui gardent toutes
les formes de l'enlacement?... et ce buste gonfl, comme une capsule de
fleur saoule de pollen?...... Non, en vrit, je ne les coutais pas...
Et ce me fut une sensation dlicieusement chaste, faite
d'attendrissement, de reconnaissance, de fiert, une sensation de
reconqute morale, d'entrer chaque jour, plus avant, dans la familiarit
d'une belle et vertueuse personne, dont je me disais  l'avance qu'elle
ne serait jamais rien pour moi... rien qu'une me!... Cette ide me
relevait, me rhabilitait  mes propres yeux. Grce  ce pur contact
quotidien, je gagnais, oui, je gagnais de l'estime envers moi-mme.
Toute la boue de mon pass se transformait en lumineux azur... et
j'entrevoyais l'avenir  travers la tranquille, la limpide meraude des
bonheurs rguliers... Oh! comme Eugne Mortain, Mme G... et leurs
pareils taient loin de moi!... Comme toutes ces figures de grimaants
fantmes se fondaient,  toutes les minutes, davantage, sous le cleste
regard de cette crature lustrale, par qui je me rvlais  moi-mme un
homme nouveau, avec des gnrosits, des tendresses, des lans que je ne
m'tais jamais connus.

 l'ironie des attendrissements d'amour!...  la comdie des
enthousiasmes qui sont dans l'me humaine!... Bien des fois, prs de
Clara, je crus  la ralit,  la grandeur de ma mission, et que j'avais
en moi le gnie de rvolutionner toutes les embryologies de toutes les
plantes de l'Univers...

Nous en arrivmes vite aux confidences... En une srie de mensonges,
habilement mesurs, qui taient, d'une part, de la vanit, d'autre part,
un bien naturel dsir de ne pas me dprcier dans l'esprit de mon amie,
je me montrai tout  mon avantage en mon rle de savant, narrant mes
dcouvertes biologiques, mes succs d'acadmie, tout l'espoir que les
plus illustres hommes de science fondaient sur ma mthode et sur mon
voyage. Puis, quittant ces hauteurs un peu ardues, je mlais des
anecdotes de vie mondaine  des apprciations de littrature et d'art,
mi-saines, mi-perverses, assez pour intresser l'esprit d'une femme,
sans le troubler. Et ces conversations, frivoles et lgres, auxquelles
je m'efforais de donner un tour spirituel, prtaient  ma grave
personnalit de savant, un caractre particulier, et, peut-tre unique.
J'achevai de conqurir miss Clara, durant cette traverse de la mer
Rouge. Domptant mon malaise, je sus trouver des soins ingnieux et de
dlicates attentions qui endormirent son mal. Lorsque le _Saghalien_
relcha  Aden, pour y faire du charbon, nous tions, elle et moi, de
parfaits amis, amis de cette miraculeuse amiti que pas un regard ne
trouble, pas un geste ambigu, pas une intention coupable n'effleurent
pour en ternir la belle transparence... Et pourtant les voix
continuaient de crier en moi: Mais regarde donc ces narines qui
aspirent, avec une volupt terrible, toute la vie... Regarde ces dents
qui, tant de fois, ont mordu dans le fruit sanglant du pch.
Hroquement, je leur imposais silence.

Ce fut une joie immense quand nous entrmes dans les eaux de l'ocan
Indien; aprs les mortelles, torturantes journes passes sur la mer
Rouge, il semblait que ce ft la rsurrection. Une vie nouvelle, une vie
de gat, d'activit reprenait  bord. Quoique la temprature ft encore
trs chaude, l'air tait dlicieux  respirer, comme l'odeur d'une
fourrure qu'une femme vient de quitter. Une brise lgre imprgne, on
et dit, de tous les parfums de la flore tropicale, rafrachissait le
corps et l'esprit. Et, c'tait, autour de nous, un blouissement. Le
ciel, d'une translucidit de grotte ferique, tait d'un vert d'or,
flamm de rose; la mer calme, d'un rythme puissant sous le souffle de la
mousson, s'tendait extraordinairement bleue, orne,  et l, de
grandes volutes smaragdines. Nous sentions rellement, physiquement,
comme une caresse d'amour, l'approche des continents magiques, des pays
de lumire o la vie, un jour de mystre, avait pouss ses premiers
vagissements. Et tous avaient sur le visage, mme le gentilhomme
normand, un peu de ce ciel, de cette mer, de cette lumire.

Miss Clara--cela va sans dire--attirait, excitait beaucoup les hommes;
elle avait toujours, autour d'elle, une cour d'adorateurs passionns. Je
n'tais point jaloux, certain qu'elle les jugeait ridicules, et qu'elle
me prfrait  tous les autres, mme aux deux Chinois avec qui elle
s'entretenait souvent, mais qu'elle ne regardait pas, comme elle me
regardait, avec cet trange regard, o il m'avait sembl plusieurs fois,
et malgr tant de rserves, surprendre des complicits morales, et je ne
sais quelles secrtes correspondances... Parmi les plus fervents, se
trouvait un explorateur franais, qui se rendait dans la presqu'le
malaise, pour y tudier des mines de cuivre, et un officier anglais que
nous avions pris  Aden et qui regagnait son poste,  Bombay. C'taient,
chacun dans son genre, deux paisses mais fort amusantes brutes, et dont
Clara aimait  se moquer. L'explorateur ne tarissait pas sur ses rcents
voyages  travers l'Afrique centrale. Quant  l'officier anglais,
capitaine dans un rgiment d'artillerie, il cherchait  nous blouir, en
nous dcrivant toutes ses inventions de balistique.

Un soir, aprs le dner, sur le pont, nous tions tous runis autour de
Clara, dlicieusement tendue sur un rocking-chair. Les uns fumaient des
cigarettes, ceux-l rvaient... Tous, nous avions, au coeur, le mme
dsir de Clara; et tous, avec la mme pense de possession ardente, nous
suivions le va-et-vient de deux petits pieds, chausss de deux petites
mules roses qui, dans le balancement du fauteuil, sortaient du calice
parfum des jupons, comme des pistils de fleurs... Nous ne disions
rien... Et la nuit tait d'une douceur ferique, le bateau glissait
voluptueusement sur la mer, comme sur de la soie. Clara s'adressa 
l'explorateur...

--Alors? fit-elle d'une voix malicieuse... a n'est pas une
plaisanterie?... Vous en avez mang de la viande humaine?

--Certainement oui!... rpondit-il firement et d'un ton qui tablissait
une indiscutable supriorit sur nous... Il le fallait bien... on mange
ce qu'on a...

--Quel got a a-t-il?... demanda-t-elle, un peu dgote.

Il rflchit un instant... Puis esquissant un geste vague:

--Mon Dieu!... dit-il... comment vous expliquer?... Figurez-vous,
adorable miss... figurez-vous du cochon... du cochon un peu marin dans
de l'huile de noix...

Ngligent et rsign, il ajouta:

--a n'est pas trs bon... on ne mange pas a, du reste, par
gourmandise... J'aime mieux le gigot de mouton, ou le beefsteak.

--videmment!... consentit Clara.

Et, comme si elle et voulu, par politesse, diminuer l'horreur de cette
anthropophagie, elle spcialisa:

--Parce que, sans doute, vous ne mangiez que de la viande de ngre!...

--Du ngre?... s'cria-t-il, en sursautant... Pouah!... Heureusement,
chre miss, je n'en fus pas rduit  cette dure ncessit... Nous
n'avons jamais manqu de blancs, Dieu merci!... Notre escorte tait
nombreuse, en grande partie forme d'Europens... des Marseillais, des
Allemands, des Italiens... un peu de tout... Quand on avait trop faim,
on abattait un homme de l'escorte... de prfrence un Allemand...
L'Allemand, divine miss, est plus gras que les autres races... et il
fournit davantage... Et puis, pour nous autres Franais, c'est un
Allemand de moins!... L'Italien, lui, est sec et dur... C'est plein de
nerfs...

--Et le Marseillais?... intervins-je...

--Peuh!... dclara le voyageur, en hochant la tte... le Marseillais est
trs surfait... il sent l'ail... et, aussi, je ne sais pas pourquoi, le
suint... Vous dire que c'est rgalant?... non... c'est mangeable, voil
tout.

Se tournant vers Clara avec des gestes de protestation, il insista:

--Mais du ngre... jamais!... je crois que je l'aurais revomi... J'ai
connu des gens qui en avaient mang... Ils sont tombs malades... Le
ngre n'est pas comestible... Il y en a mme, je vous assure, qui sont
vnneux...

Et, scrupuleux, il rectifia:

--Aprs tout... faut-il le bien connatre, comme les champignons?...
Peut-tre les ngres de l'Inde se laissent-ils manger?...

--Non!... affirma l'officier anglais, d'un ton bref et catgorique qui
cltura, au milieu des rires, cette discussion culinaire, laquelle
commenait  me soulever le coeur...

L'explorateur, un peu dcontenanc, reprit:

--Il n'importe... malgr tous ces petits ennuis, je suis trs heureux
d'tre reparti. En Europe, je suis malade... je ne vis pas... je ne sais
o aller... Je me trouve aveuli et prisonnier dans l'Europe, comme une
bte dans une cage... Impossible de faire jouer ses coudes, d'tendre
les bras, d'ouvrir la bouche, sans se heurter  des prjugs stupides, 
des lois imbciles...  des moeurs iniques... L'anne dernire,
charmante miss, je me promenais dans un champ de bl. Avec ma canne,
j'abattais les pis autour de moi... Cela m'amusait... J'ai bien le
droit de faire ce qui me plat, n'est-ce pas?... Un paysan accourut qui
se mit  crier,  m'insulter,  m'ordonner de sortir de son champ... On
n'a pas ide de a!... Qu'auriez-vous fait  ma place?... Je lui assenai
trois vigoureux coups de canne sur la tte... Il tomba le crne fendu...
Eh bien, devinez ce qui m'est arriv?...

--Vous l'avez peut-tre mang? insinua, en riant, Clara...

--Non... on m'a tran devant je ne sais quels juges qui me condamnrent
 deux mois de prison et dix mille francs de dommages et intrts...
Pour un sale paysan!... Et on appelle a de la civilisation!... Est-ce
croyable?... Eh bien, merci! s'il avait fallu que je fusse, en Afrique,
condamn de la sorte, chaque fois que j'ai tu des ngres, et mme des
blancs!...

--Car vous tuiez aussi les ngres?... fit Clara.

--Certainement, oui, adorable miss!...

--Pourquoi, puisque vous ne les mangiez pas?

--Mais, pour les civiliser, c'est--dire pour leur prendre leurs stocks
d'ivoires et de gommes... Et puis... que voulez-vous?... si les
gouvernements et les maisons de commerce qui nous confient des missions
civilisatrices, apprenaient que nous n'avons tu personne... que
diraient-ils?...

--C'est juste!... approuva le gentilhomme normand... D'ailleurs, les
ngres sont des btes froces... des braconniers... des tigres!...

--Les ngres?... Quelle erreur, cher monsieur!... Ils sont doux et
gais... ils sont comme des enfants... Avez-vous vu jouer des lapins, le
soir, dans une prairie,  la bordure d'un bois?...

--Sans doute!...

--Ils ont des mouvements jolis... des gaiets folles, se lustrent le
poil avec leurs pattes, bondissent et se roulent dans les menthes... Eh
bien, les ngres sont comme ces jeunes lapins... c'est trs gentil!...

--Pourtant, il est certain qu'ils sont anthropophages?... persista le
gentilhomme...

--Les ngres? protesta l'explorateur... Pas du tout!... Dans les pays
noirs, il n'est d'anthropophages que les blancs... Les ngres mangent
des bananes et broutent des herbes fleuries. Je connais un savant qui
prtend mme que les ngres ont des estomacs de ruminants... Comment
voulez-vous qu'ils mangent de la viande, surtout de la viande humaine?

--Alors, pourquoi les tuer? objectai-je, car je me sentais devenir bon
et plein de piti.

--Mais, je vous l'ai dit... pour les civiliser. Et c'tait trs
amusant!... Quand, aprs des marches, des marches, nous arrivions dans
un village de ngres... ceux-ci taient fort effrays!... Ils poussaient
aussitt des cris de dtresse, ne cherchaient pas  fuir, tant ils
avaient peur, et pleuraient la face contre terre. On leur distribuait de
l'eau-de-vie, car nous avons toujours, dans nos bagages, de fortes
provisions d'alcool... et, lorsqu'ils taient ivres, nous les
assommions!...

--Un sale coup de fusil! rsuma, non sans dgot, le gentilhomme
normand, qui, sans doute,  cette minute, revoyait dans les forts du
Tonkin passer et repasser le vol merveilleux des paons...

La nuit se poursuivait dans l'blouissement; le ciel tait en feu:
autour de nous, l'ocan balanait de grandes nappes de lumire
phosphorescente... Et j'tais triste, triste de Clara, triste de ces
hommes grossiers, et de moi-mme, et de nos paroles, qui offensaient le
silence et la Beaut!

Tout  coup:

--Connaissez-vous Stanley? demanda Clara  l'explorateur.

--Certainement, oui... je le connais, rpondit celui-ci.

--Et que pensez-vous de lui?

--Oh! lui!... fit-il en hochant la tte... Et, comme si d'affreux
souvenirs venaient d'envahir son esprit, il acheva d'une voix grave:

--Il va tout de mme un peu loin!...

Je sentais que le capitaine avait, depuis quelques minutes, le dsir de
parler... Il profita du moment de rpit qui suivit cet aveu:

--Moi! dit-il... j'ai fait beaucoup mieux que tout cela... Et vos petits
massacres ne sont rien auprs de ceux que l'on me devra... J'ai invent
une balle... Elle est extraordinaire. Et je l'appelle la balle Dum-Dum,
du nom du petit village hindou o j'eus l'honneur de l'inventer.

--Elle tue beaucoup?... plus que les autres?... demanda Clara.

--Oh! chre miss, ne m'en parlez pas!... fit-il en riant... C'est
incalculable!...

Et, modeste, il ajouta:

--Pourtant... a n'est rien... c'est tout petit!... Figurez-vous une
petite chose... comment appelez-vous?... une petite noisette... c'est
cela!... Figurez-vous une toute petite noisette!... C'est charmant...

--Et quel joli nom, capitaine!... admira Clara.

--Trs joli, en effet! approuva le capitaine, visiblement flatt... trs
potique!...

--On dirait, n'est-ce pas?... on dirait d'un nom de fe dans une comdie
de Shakespeare... La fe Dum-Dum!... cela m'enchante... Une fe rieuse,
lgre et toute blonde, qui sautille, danse et bondit parmi les bruyres
et les rayons de soleil... Et, allez donc, Dum-Dum!

--Et allez donc!... rpta l'officier... Parfaitement! Elle va
d'ailleurs trs bien, adorable miss... Et ce qu'elle a d'unique, je
crois, c'est qu'avec elle... il n'y a, pour ainsi dire, plus de blesss.

--Ah!... ah!...

--Il n'y a plus que des morts!... Voil par o elle est vraiment
exquise!

Il se tourna vers moi, et avec un accent de regret, dans lequel se
confondaient nos deux patriotismes, il soupira:

--Ah! si vous l'aviez eue, en France, au moment de cette affreuse
Commune!... Quel triomphe!...

Et passant brusquement  une autre songerie:

--Je me demande parfois... si ce n'est point un conte d'Edgar Po, un
rve de notre Thomas de Quincey... Mais non, puisque cette adorable
petite Dum-Dum, je l'ai exprimente, moi-mme... Telle est
l'histoire... J'ai fait placer douze Hindous...

--Vivants?

--Naturellement!... L'empereur d'Allemagne, lui, pratique ses
expriences balistiques sur des cadavres... Avouez que c'est absurde et
tout  fait incomplet... Moi, j'opre sur des personnes, non seulement
vivantes, mais d'une constitution robuste et d'une parfaite sant... Au
moins, on voit ce que l'on fait et o l'on va... Je ne suis pas un
rveur, moi... je suis un savant!...

--Mille pardons, capitaine!... continuez donc!...

--Donc, j'ai fait placer douze Hindous, l'un derrire l'autre, sur une
ligne gomtriquement droite... et j'ai tir...

--Eh bien?... interrompit Clara.

--Eh bien, dlicieuse amie, cette petite Dum-Dum a fait merveille... Des
douze Hindous, il n'en est pas rest un seul debout!... La balle avait
travers leurs douze corps qui n'taient plus, aprs le coup, que douze
tas de chair en bouillie et d'os littralement broys... Magique,
vraiment!... Et jamais je n'avais cru  un aussi admirable succs...

--Admirable, en effet, et qui tient du prodige.

--N'est-ce pas?...

Et, songeur, aprs quelques secondes d'un silence mouvant...

--Je cherche, murmura-t-il, confidentiellement... je cherche quelque
chose de mieux... quelque chose de plus dfinitif... je cherche une
balle... une petite balle qui ne laisserait rien de ceux qu'elle
atteint... rien... rien... rien!... Comprenez-vous?

--Comment cela? comment rien?

--Ou si peu de chose!... expliqua l'officier...  peine un tas de
cendres... ou mme une lgre fume rousstre qui se dissiperait tout de
suite... Cela se peut...

--Une incinration automatique, alors?

--Parfaitement!... Avez-vous song aux avantages nombreux d'une telle
invention?... De la sorte, je supprime les chirurgiens d'arme, les
infirmiers, les ambulances, les hpitaux militaires, les pensions aux
blesss, etc., etc. Ce serait une conomie incalculable... un
soulagement pour les budgets des tats... Et je ne parle pas de
l'hygine!... Quelle conqute pour l'hygine!...

--Et vous pourriez appeler cette balle, la balle Nib-Nib!...
m'criai-je.

--Trs joli... trs joli!... applaudit l'artilleur qui, bien qu'il n'et
rien compris  cette interruption argotique, se mit  rire bruyamment,
de ce brave et franc rire, qu'ont les soldats de tous les grades et de
tous les pays...

Quand il se fut calm:

--Je prvois, dit-il, que la France, lorsqu'elle aura connu ce splendide
engin, va encore nous injurier dans tous ses journaux... Et ce seront
les plus farouches de vos patriotes, ceux-l mmes qui crient trs haut
qu'on ne dpense jamais assez de milliards pour la guerre, qui ne
parlent que de tuer et de bombarder, ce seront ceux-l qui, une fois de
plus, voueront l'Angleterre  l'excration des peuples civiliss... Mais
sapristi! nous sommes logiques avec notre tat d'universelle barbarie...
Comment!... on admet que les obus soient explosibles... et l'on voudrait
que les balles ne le fussent pas!... Pourquoi?... Nous vivons sous la
loi de la guerre... Or, en quoi consiste la guerre?... Elle consiste 
massacrer le plus d'hommes que l'on peut, en le moins de temps
possible... Pour la rendre de plus en plus meurtrire et expditive il
s'agit de trouver des engins de destruction de plus en plus
formidables... C'est une question d'humanit... et c'est aussi le
progrs moderne...

--Mais, capitaine, objectai-je... et le droit des gens?... Qu'en
faites-vous?

L'officier ricana... et, levant les bras vers le ciel:

--Le droit des gens!... rpliqua-t-il... mais c'est le droit que nous
avons de massacrer les gens, en bloc, ou en dtail, avec des obus ou des
balles, peu importe, pourvu que les gens soient dment massacrs!...

L'un des Chinois intervint:

--Nous ne sommes pourtant pas des sauvages! dit-il.

--Pas des sauvages?... Et que sommes-nous d'autre, je vous prie?... Nous
sommes des sauvages pires que ceux de l'Australie, puisque, ayant
conscience de notre sauvagerie, nous y persistons... Et, puisque c'est
par la guerre, c'est--dire par le vol, le pillage et le massacre, que
nous entendons gouverner, commercer, rgler nos diffrends, venger notre
honneur... Eh bien! nous n'avons qu' supporter les inconvnients de cet
tat de brutalit o nous voulons nous maintenir quand mme... Nous
sommes des brutes, soit!... agissons en brutes!...

Alors, Clara dit d'une voix douce et profonde:

--Et puis, ce serait un sacrilge de lutter contre la mort... C'est si
beau la mort!

Elle se leva, toute blanche et mystrieuse, sous la lumire lectrique
du bord. Le fin et long chle de soie qui l'enveloppait, l'enveloppait
de reflets ples et changeants.

-- demain! dit-elle encore.

Tous, nous tions autour d'elle, empresss. L'officier lui avait pris sa
main qu'il baisait... et je dtestai sa figure mle, ses reins souples,
ses jarrets nerveux, toute son allure de force... Il s'excusa:

--Pardonnez-moi, dit-il, de m'tre laiss emporter dans un tel sujet, et
d'avoir oubli que devant une femme, telle que vous, on ne devrait
jamais parler que d'amour...

Clara rpondit:

--Mais, capitaine, qui parle de la mort, parle aussi de l'amour!...

Elle prit mon bras, et je la reconduisis jusqu' sa cabine, o ses
femmes l'attendaient, pour la toilette de nuit...

Toute la soire, je fus hant de massacres et de destruction... Mon
sommeil fut fort agit, cette nuit-l... Au-dessus des bruyres rouges,
parmi les rayons d'un soleil de sang, je vis, blonde, rieuse et
sautillante, passer la petite fe Dum-Dum... la petite fe Dum-Dum qui
avait les yeux, la bouche, toute la chair inconnue et dvoile de
Clara...




VII


Une fois, mon amie et moi, appuys l'un prs de l'autre au bastingage,
nous regardions la mer et nous regardions le ciel. La journe allait
bientt finir. Dans le ciel, de grands oiseaux, des alcyons bleus,
suivaient le navire en se balanant avec d'exquis mouvements de
danseuse; sur la mer, des troupes de poissons volants se levaient 
notre approche et, tout brillants sous le soleil, allaient se poser plus
loin, pour repartir ensuite rasant l'eau, d'un bleu de vivante
turquoise, ce jour-l... Puis des bandes de mduses, des mduses rouges,
des mduses vertes, des mduses pourpres, et roses, et mauves,
flottaient, ainsi que des jonches de fleurs, sur la surface molle, et
si magnifiques de couleur que Clara,  chaque instant, poussait des cris
d'admiration en me les montrant... Et, tout d'un coup, elle me demanda:

--Dites-moi?... Comment s'appellent ces merveilleuses btes?

J'aurais pu inventer des noms bizarres, trouver des terminologies
scientifiques. Je ne le tentai mme pas... Pouss par un immdiat, un
spontan, un violent besoin de franchise:

--Je ne sais pas!... rpondis-je, fermement.

Je sentais que je me perdais... que tout ce rve, vague et charmant qui
avait berc mes espoirs, endormi mes inquitudes, je le perdais aussi
sans rmission... que j'allais, d'une chute plus profonde, retomber aux
fanges invitables de mon existence de paria... Je sentais tout cela...
Mais il y avait en moi quelque chose de plus fort que moi, et qui
m'ordonnait de me laver de mes impostures, de mes mensonges, de ce
vritable abus de confiance, par quoi, lchement, criminellement,
j'avais escroqu l'amiti d'un tre qui avait eu foi en mes paroles.

--Non, en vrit, je ne sais pas!... rptai-je, en donnant  cette
simple dngation un caractre d'exaltation dramatique qu'elle ne
comportait point.

--Comme vous me dites cela!... Est-ce que vous tes fou?... Qu'avez-vous
donc?... fit Clara, tonne du son de ma voix et de l'trange
incohrence de mes gestes.

--Je ne sais pas... je ne sais pas... je ne sais pas!...

Et pour faire entrer plus de force de conviction dans ce triple Je ne
sais pas!, je frappai trois fois, violemment, sur le bastingage.

--Comment, vous ne savez pas?... Un savant... un naturaliste?...

--Je ne suis pas un savant, miss Clara... Je ne suis pas un
naturaliste... je ne suis rien, criai-je... Un misrable... oui... je
suis un misrable!... Je vous ai menti... odieusement menti... Il faut
que vous connaissiez l'homme que je suis... coutez-moi...

Haletant, dsordonn, je racontai ma vie... Eugne Mortain, Mme G...,
l'imposture de ma mission, toutes mes malproprets, toutes mes boues...
Je prenais une joie atroce  m'accuser,  me rendre plus vil, plus
dclass, plus noir encore que je ne l'tais... Quand j'eus termin ce
douloureux rcit, je dis  mon amie, dans un torrent de larmes:

--Maintenant, c'est fini!... vous allez me dtester... me mpriser,
comme les autres... vous vous dtournerez de moi, avec dgot... Et vous
aurez raison... et je ne me plaindrai pas... C'est affreux!... mais je
ne pouvais plus vivre ainsi... je ne voulais plus de ce mensonge entre
vous et moi...

Je pleurais abondamment... et je bgayais des mots sans suite, comme un
enfant.

--C'est affreux!... c'est affreux!... Et moi qui... car enfin... c'est
vrai, je vous le jure!... moi qui... vous comprenez... Un engrenage,
c'est cela... un engrenage... 'a t un engrenage... Je ne le savais
pas, moi. Et puis votre me... ah! votre me... votre chre me, et vos
regards de puret... et votre... votre cher... oui, enfin... vous sentez
bien... votre cher accueil... C'tait mon salut... ma rdemption...
ma... ma... C'est affreux... c'est affreux!... Je perds tout cela!...
C'est affreux!...

Tandis que je parlais et que je pleurais, miss Clara me regardait
fixement. Oh! ce regard! Jamais, non jamais je n'oublierai le regard que
cette femme adorable posa sur moi... un regard extraordinaire, o il y
avait  la fois de l'tonnement, de la joie, de la piti, de
l'amour--oui, de l'amour--et de la malice aussi, et de l'ironie... et de
tout... un regard qui entrait en moi, me pntrait, me fouillait, me
bouleversait l'me et la chair.

--Eh bien! dit-elle, simplement. a ne m'tonne pas trop... Et je crois,
vraiment, que tous les savants sont comme vous.

Sans cesser de me regarder, riant du rire clair et joli qu'elle avait,
un rire pareil  un chant d'oiseau:

--J'en ai connu un, reprit-elle. C'tait un naturaliste... de votre
genre... Il avait t envoy par le gouvernement anglais, pour tudier,
dans les plantations de Ceylan, le parasite du cafier... Eh bien,
durant trois mois, il ne quitta pas Colombo... Il passait son temps 
jouer au poker et  se griser de champagne.

Et son regard sur moi, un trange, profond et voluptueux regard,
toujours sur moi, elle ajouta, aprs quelques secondes de silence, sur
un ton de misricorde, o il me sembla que j'entendais chanter toutes
les allgresses du pardon:

-- la petite canaille!

Je ne savais plus que dire ni s'il fallait rire ou encore pleurer, ou
bien m'agenouiller  ses pieds. Timidement, je balbutiai:

--Alors... vous ne m'en voulez pas?... vous ne me mprisez pas?... vous
me pardonnez?...

--Bte! fit-elle...  la petite bte!...

--Clara!... Clara!... Est-ce possible?... m'criai-je, presque
dfaillant de bonheur.

Comme la cloche du dner avait, depuis longtemps, sonn, et qu'il n'y
avait plus personne sur cette partie du pont, je m'approchai de Clara
plus prs, si prs que je sentis sa hanche frmir contre moi, et battre
sa gorge. Et saisissant ses mains qu'elle laissa dans les miennes,
tandis que mon coeur se soulevait, en tempte, dans ma poitrine, je
m'criai:

--Clara! Clara!... m'aimez-vous?... Ah! je vous en supplie!...
m'aimez-vous?...

Elle rpliqua, faiblement:

--Je vous dirai cela, ce soir... chez moi!...

Je vis passer, en ses yeux, une flamme verte, une flamme terrible qui me
fit peur... Elle dgagea ses mains de l'treinte des miennes, et le
front subitement barr d'un pli dur, la nuque lourde, elle se tut et
regarda la mer...

 quoi pensait-elle?... Je n'en savais rien... Et, en regardant la mer,
moi aussi, je songeais:

--Tant que j'ai t pour elle un homme rgulier, elle ne m'a pas aim...
elle ne m'a pas dsir... Mais de la minute o elle a compris qui
j'tais, o elle a respir la vritable et impure odeur de mon me,
l'amour est entr en elle--car elle m'aime!... Allons!... allons!... Il
n'y a donc de vrai que le mal!...

Le soir tait venu, puis, sans crpuscule, la nuit. Une douceur
inexprimable circulait dans l'air. Le navire naviguait dans un
bouillonnement d'cume phosphoreuse. De grandes clarts effleuraient la
mer... Et l'on et dit que des fes se levaient de la mer, tendaient
sur la mer de longs manteaux de feu, et secouaient et jetaient, 
pleines mains, dans la mer, des perles d'or.




VIII


Un matin, en arrivant sur le pont, je distinguai, grce  la
transparence de l'atmosphre et aussi nettement que si j'en eusse foul
des pieds le sol, l'le enchante de Ceylan, l'le verte et rouge, que
couronnent les feriques blancheurs roses du pic d'Adam. Dj, la
veille, nous avions t avertis de son approche par les nouveaux parfums
de la mer et par une mystrieuse invasion de papillons qui, aprs avoir
accompagn durant quelques heures le navire, s'en taient alls
subitement. Et sans penser  plus, Clara et moi, nous avions trouv
exquis que l'le nous envoyt la bienvenue par l'entremise de ces
clatants et potiques messagers. J'en tais maintenant  ce point de
lyrisme sentimental, que la seule vue d'un papillon faisait vibrer en
moi toutes les harpes de la tendresse et de l'extase.

Mais, ce matin-l, la vision relle de Ceylan me donna de l'angoisse,
plus que de l'angoisse, de la terreur. Ce que j'apercevais, l-bas,
par-del les flots, en ce moment couleur de myosotis, c'tait, non point
un territoire, non point un port, ni la curiosit ardente de tout ce que
suscite dans l'homme le voile enfin lev sur de l'inconnu;... c'tait le
rappel brutal  la vie mauvaise, le retour  mes instincts dlaisss,
l'pre et dsolant rveil de tout ce qui, pendant cette traverse, avait
dormi en moi... et que je croyais mort!... C'tait quelque chose de plus
douloureux  quoi je n'avais jamais song et dont il m'tait impossible,
non pas mme de comprendre, mais seulement de concevoir l'impossible
ralit: la fin du rve prodigieux qu'avait t pour moi l'amour de
Clara. Pour la premire fois, une femme me tenait. J'tais son esclave,
je ne dsirais qu'elle, je ne voulais qu'elle. Rien n'existait plus en
dehors et au-del d'elle. Au lieu d'teindre l'incendie de cet amour, la
possession, chaque jour, en ravivait les flammes. Chaque fois, je
descendais plus avant dans le gouffre embras de son dsir et, chaque
jour, je sentais davantage que toute ma vie s'puiserait  en chercher,
 en toucher le fond!... Comment admettre que, aprs avoir t
conquis--me, corps et cerveau--par cet irrvocable, indissoluble et
suppliciant amour, je dusse le quitter aussitt?... Folie!... Cet amour
tait en moi, comme ma propre chair; il s'tait substitu  mon sang, 
mes moelles; il me possdait tout entier; il tait moi!... Me sparer de
lui, c'tait me sparer de moi-mme; c'tait me tuer... Pis encore!...
C'tait ce cauchemar extravagant que ma tte ft  Ceylan, mes pieds en
Chine, spars par des abmes de mer, et que je persistasse  vivre en
ces deux tronons qui ne se rejoindraient plus!... Que, le lendemain
mme, je n'eusse plus  moi ces yeux pms, ces lvres dvoratrices, le
miracle, chaque nuit, plus imprvu de ce corps aux formes divines, aux
treintes sauvages et, aprs les longs spasmes puissants comme le crime,
profonds comme la mort, ces balbutiements ingnus, ces petites plaintes,
ces petits rires, ces petites larmes, ces petits chants las d'enfant ou
d'oiseau, tait-ce possible?... Et je perdrais tout cela qui m'tait
plus ncessaire pour respirer que mes poumons, pour penser que mon
cerveau, pour alimenter de sang chaud mes veines que mon coeur?...
Allons donc!... J'appartenais  Clara, comme le charbon appartient au
feu qui le dvore et le consume...  elle et  moi cela paraissait
tellement inconcevable une sparation, et si follement chimrique, si
totalement contraire aux lois de la nature et de la vie, que nous n'en
avions jamais parl... La veille, encore, nos deux mes confondues ne
songeaient, sans mme se le dire, qu' l'ternit du voyage, comme si le
navire qui nous emportait dt nous emporter ainsi, toujours, toujours...
et jamais, jamais n'arriver quelque part... Car arriver quelque part,
c'est mourir!...

Et, pourtant, voil que j'allais descendre l-bas, m'enfoncer l-bas,
dans ce vert et dans ce rouge, disparatre l-bas, dans cet inconnu...
plus affreusement seul que jamais!... Et voil que Clara ne serait
bientt plus qu'un fantme, puis un petit point gris,  peine visible,
dans l'espace... puis rien... puis rien... rien... rien... rien!... Ah!
tout plutt que cela!... Ah! que la mer nous engloutisse tous les
deux!...

Elle tait douce, la mer, calme et radieuse... Elle exhalait une odeur
de rivage heureux, de verger fleuri, de lit d'amour, qui me fit
pleurer...

Le pont s'animait; rien que des physionomies joyeuses, des regards
distendus par l'attente et par la curiosit.

--Nous entrons dans la baie... nous sommes dans la baie!...

--Je vois la cte.

--Je vois les arbres.

--Je vois le phare.

--Nous sommes arrivs... nous sommes arrivs!...

Chacune de ces exclamations me tombait lourdement sur le coeur... Je ne
voulus pas avoir devant moi cette vision de l'le encore lointaine mais
si implacablement nette et dont chaque tour d'hlice me rapprochait, et,
me dtournant d'elle, je contemplai l'infini du ciel o je souhaitai me
perdre, ainsi que ces oiseaux, l-bas, l-haut, qui passaient, un
instant, dans l'air, et s'y fondaient si doucement.

Clara ne tarda pas  me rejoindre... tait-ce d'avoir trop aim?...
tait-ce d'avoir trop pleur? Ses paupires taient toutes meurtries et
ses yeux, dans leur cerne bleu, exprimaient une grande tristesse. Et il
y avait encore dans ses yeux plus que de la tristesse; il y avait en
vrit une piti ardente,  la fois combative et misricordieuse. Sous
ses lourds cheveux d'or brun, son front se barrait d'un pli d'ombre, ce
pli qu'elle avait dans la volupt comme dans la douleur... Un parfum,
trangement grisant, venait de ses cheveux... Elle me dit, simplement,
ce seul mot...

--Dj?

--Hlas! soupirai-je...

Elle acheva d'ajuster son chapeau, un petit chapeau marin qu'elle fixa
au moyen d'une longue pingle d'or. Ses deux bras levs faisaient
cambrer son buste, dont je vis se dessiner les lignes sculpturales sous
la blouse blanche qui l'enveloppait... Elle reprit d'une voix qui
tremblait un peu:

--Y aviez-vous pens?

--Non!...

Clara se mordit les lvres o le sang afflua:

--Et, alors?... fit-elle.

Je ne rpondis pas... je n'avais pas la force de rpondre... La tte
vide, le coeur dchir, j'aurais voulu glisser au nant... Elle tait
mue, trs ple... sauf la bouche qui me semblait plus rouge et lourde
de baisers... Longtemps, ses yeux m'interrogrent avec une pesante
fixit.

--Le bateau relche deux jours  Colombo... Et puis, il repartira... le
savez-vous?

--Oui!... Oui!...

--Et puis?...

--Et puis... c'est fini!

--Puis-je quelque chose pour vous?

--Rien... merci! puisque c'est fini!...

Et comprimant mes sanglots au fond de ma gorge, je bgayai:

--Vous avez t tout, pour moi... vous avez t, pour moi, plus que
tout!... Ne me parlez plus, je vous en conjure!... C'est trop
douloureux... trop inutilement douloureux. Ne me parlez plus... puisque,
maintenant, tout est fini!...

--Rien n'est jamais fini, pronona Clara... rien, pas mme la mort!...

Une cloche sonna... Ah! cette cloche!... Comme elle sonna dans mon
coeur!... Comme elle sonna le glas de mon coeur!...

Les passagers s'empressaient sur le pont, criaient, s'exclamaient,
s'interpellaient, braquaient des lorgnettes, des jumelles, des appareils
photographiques vers l'le qui se rapprochait. Le gentilhomme normand,
dsignant les masses de verdures, expliquait les jungles impntrables
au chasseur... Et parmi le tumulte, la bousculade, indiffrents et
rflchis, les mains croises sous leurs manches larges, les deux
Chinois continuaient leur lente, leur grave promenade quotidienne, comme
deux abbs qui rcitent le brviaire.

--Nous sommes arrivs!

--Hourra!... hourra!... nous sommes arrivs!...

--Je vois la ville.

--Est-ce la ville?...

--Non!... c'est un rcif de corail...

--Je distingue le wharf...

--Mais non!... mais non!...

--Qu'est-ce qui vient l-bas, sur la mer?

Dj, au loin, voiles toutes roses, une petite flottille de barques
s'avanait vers le paquebot... Les deux chemines, dgorgeant de flots
de fume noire, couvrirent d'une ombre de deuil la mer, et la sirne
gmit, longtemps... longtemps...

Personne ne faisait attention  nous... Clara me demanda, sur un ton
d'imprieuse tendresse:

--Voyons! qu'allez-vous devenir?

--Je ne sais pas! Et qu'importe?... J'tais perdu... Je vous ai
rencontre... Vous m'avez retenu quelques jours, au bord du gouffre...
J'y retombe, maintenant... C'tait fatal!...

--Pourquoi, fatal?... Vous tes un enfant!... Et vous n'avez pas
confiance en moi... Croyez-vous donc que c'est par hasard que vous
m'avez rencontre?...

Elle ajouta, aprs un silence:

--C'est si simple!... J'ai de puissants amis en Chine... Ils pourraient,
sans doute, beaucoup pour vous!... Voulez-vous que?...

Je ne lui laissai pas le temps d'achever:

--Non, pas a!... suppliai-je, en me dfendant mollement, d'ailleurs...
surtout, pas a!... Je vous comprends... Ne me dites plus rien.

--Vous tes un enfant, rpta Clara... Et vous parlez comme en Europe,
cher petit coeur... Et vous avez de stupides scrupules, comme en
Europe... En Chine, la vie est libre, heureuse, totale, sans
conventions, sans prjugs, sans lois... pour nous, du moins... Pas
d'autres limites  la libert que soi-mme...  l'amour que la varit
triomphante de son dsir... L'Europe et sa civilisation hypocrite,
barbare, c'est le mensonge... Qu'y faites-vous autre chose que de
mentir, de mentir  vous-mme et aux autres, de mentir  tout ce que,
dans le fond de votre me, vous reconnaissez tre la vrit?... Vous
tes oblig de feindre un respect extrieur pour des personnes, des
institutions que vous trouvez absurdes... Vous demeurez, lchement
attach  des conventions morales ou sociales que vous mprisez, que
vous condamnez, que vous savez manquer de tout fondement... C'est cette
contradiction permanente entre vos ides, vos dsirs et toutes les
formes mortes, tous les vains simulacres de votre civilisation, qui vous
rend tristes, troubls, dsquilibrs... Dans ce conflit intolrable,
vous perdez toute joie de vivre, toute sensation de personnalit...
parce que,  chaque minute, on comprime, on empche, on arrte le libre
jeu de vos forces... Voil la plaie empoisonne, mortelle, du monde
civilis... Chez nous, rien de pareil... vous verrez!... Je possde 
Canton, parmi des jardins merveilleux, un palais o tout est dispos
pour la vie libre et pour l'amour... Que craignez-vous?... que
laissez-vous?... qui donc s'inquite de vous!... Quand vous ne m'aimerez
plus, ou quand vous serez trop malheureux... vous vous en irez!...

--Clara!... Clara!... implorai-je...

Elle frappa, d'un coup sec, le plancher du navire:

--Vous ne me connaissez pas encore..., dit-elle... vous ne savez pas qui
je suis, et dj vous voulez me quitter!... Est-ce que je vous fais
peur?... Est-ce que vous tes lche?

--Sans toi, je ne puis plus vivre!... sans toi, je ne puis que
mourir!...

--Eh bien!... ne tremble plus... ne pleure plus... Et viens avec moi!...

Un clair traversa le vert de ses prunelles. Elle dit d'une voix plus
basse, presque rauque:

--Je t'apprendrai des choses terribles... des choses divines... tu
sauras enfin ce que c'est que l'amour!... Je te promets que tu
descendras, avec moi, tout au fond du mystre de l'amour... et de la
mort!...

Et, souriant d'un sourire rouge qui me fit courir un frisson dans les
moelles, elle dit encore:

--Pauvre bb!... Tu te croyais un grand dbauch... un grand rvolt...
Ah! tes pauvres remords... te souviens-tu?... Et voil que ton me est
plus timide que celle d'un petit enfant!...

C'tait vrai!... j'avais beau me vanter d'tre une intransigeante
canaille, me croire suprieur  tous les prjugs moraux, j'coutais
encore, parfois, la voix du devoir et de l'honneur qui,  de certains
moments de dpression nerveuse, montait des profondeurs troubles de ma
conscience... L'honneur de qui?... le devoir de quoi?... Quel abme de
folie que l'esprit de l'homme!... En quoi mon honneur--mon
honneur!--tait-il compromis, en quoi dserterais-je mon devoir parce
que, au lieu de me morfondre  Ceylan, je poursuivrais mon voyage
jusqu'en Chine?... Est-ce que, vritablement, j'entrais assez dans la
peau d'un savant pour imaginer que j'allais tudier la gele
plasgique, dcouvrir la cellule, en plongeant dans les golfes de la
cte cynghalaise?... Cette ide tout  fait burlesque que j'eusse pris
au srieux ma mission d'embryologiste, me ramena vite aux ralits de ma
situation... Comment!... la chance, le miracle voulait que je
rencontrasse une femme divinement belle, riche, exceptionnelle, et que
j'aimais et qui m'aimait, et qui m'offrait une vie extraordinaire, des
jouissances  foison, des sensations uniques, des aventures libertines,
une protection fastueuse... le salut, enfin... et, plus que le salut...
la joie!... Et je laisserais chapper tout cela!... Une fois de plus, le
dmon de la perversit--ce stupide dmon  qui, pour lui avoir
stupidement obi, je devais tous mes malheurs--interviendrait encore
pour me conseiller une rsistance hypocrite contre un vnement
inespr, qui tenait des contes de fes, qui ne se retrouverait jamais
plus, et dont je souhaitais ardemment, au fond de moi-mme qu'il se
ralist?... Non... non!... C'tait trop bte,  la fin!

--Vous avez raison, dis-je  Clara, en mettant sur le seul compte de la
dfaite amoureuse une soumission qui contentait aussi tous mes instincts
de paresse et de dbauche, vous avez raison... Je ne serais pas digne de
vos yeux, de votre bouche, de votre me... de tout ce paradis et de tout
cet enfer, qui est vous... si j'hsitais plus longtemps... Et puis... je
ne pourrais pas... je ne pourrais pas te perdre... Tout concevoir,
hormis cela... Tu as raison... Je suis  toi... emmne-moi o tu
voudras... Souffrir... mourir... il n'importe!... puisque tu es, toi que
je ne connais pas encore, mon destin!...

-- bb!... bb!... bb!... fit Clara sur un ton singulier, dont je
ne sus pas dmler l'expression vritable, et si c'tait de la joie, de
l'ironie ou de la piti!

Puis, presque maternelle, elle me recommanda:

--Maintenant... ne vous occupez de rien que d'tre heureux... Restez
l... regardez l'le merveilleuse... Je vais rgler avec le commissaire
votre nouvelle situation  bord...

--Clara...

--Ne craignez rien... Je sais ce qu'il faut dire...

Et comme j'allais mettre une objection:

--Chut!... N'tes-vous pas mon bb, cher petit coeur?... Vous devez
obir... Et puis, vous ne savez pas...

Et elle disparut, se mlant  la foule des passagers entasss sur le
pont, et dont beaucoup portaient dj leurs valises et leurs menus
bagages.

                   *       *       *       *       *

Il avait t dcid que, les deux jours que nous relchions  Colombo,
nous les passerions, Clara et moi,  visiter la ville et les environs,
o mon amie avait sjourn et qu'elle connaissait  merveille. Il y
faisait une chaleur torride, si torride que les endroits les plus
frais--par comparaison--de cet atroce pays, o des savants placent le
Paradis terrestre, tels les jardins au bord des grves, me parurent
d'touffantes tuves. La plupart de nos compagnons de voyage n'osrent
pas affronter cette temprature de feu, qui leur enlevait la moindre
vellit de sortir et jusqu'au plus vague dsir de remuer. Je les vois
encore, ridicules et gmissants, dans le grand hall de l'htel, le crne
couvert de serviettes mouilles et fumantes, lgant appareil renouvel
tous les quarts d'heure, qui transformait la plus noble partie de leur
individu en un tuyau de chemine, couronn de son panache de vapeur.
tendus sur des fauteuils  bascule, sous le punka, la cervelle
liqufie, les poumons congestionns, ils buvaient des boissons glaces
que leur prparaient des boys, lesquels, par la couleur de la peau et la
structure du corps, rappelaient les nafs bonshommes en pain d'pice de
nos foires parisiennes, tandis que d'autres boys, de mme ton et de mme
gabarit, loignaient d'eux,  grands coups d'ventail, les moustiques.

Quant  moi, je retrouvai--un peu trop vite, peut-tre,--toute ma
gaiet, et mme toute ma verve blagueuse. Mes scrupules s'taient
vanouis; je ne me sentais plus en mal de posie. Dbarrass de mes
soucis, sr de l'avenir, je redevins l'homme que j'tais en quittant
Marseille, le Parisien stupide et frondeur  qui on ne la fait pas, le
boulevardier qui ne s'en laisse pas conter, et qui sait dire son fait
 la nature... mme des Tropiques!...

Colombo me parut une ville assommante, ridicule, sans pittoresque et
sans mystre. Moiti protestante, moiti bouddhiste, abrutie comme un
bonze et renfrogne comme un pasteur, avec quelle joie je me flicitai,
intrieurement, d'avoir, par miracle, chapp  l'ennui profond que ses
rues droites, son ciel immobile, ses dures vgtations dgageaient... Et
je fis des mots d'esprit sur les cocotiers que je ne manquai pas de
comparer  d'affreux et chauves plumeaux, ainsi que sur toutes les
grandes plantes que j'accusai d'avoir t tailles par de sinistres
industriels dans des tles peintes et des zincs vernis... En nos
promenades  Slave-Island, qui est le Bois de l'endroit, et  Pettah,
qui en est le quartier Mouffetard, nous ne rencontrmes que d'horribles
Anglaises d'oprette, fagotes de costumes clairs, mi-hindous,
mi-europens, du plus carnavalesque effet; et des Cynghalaises, plus
horribles encore que les Anglaises, vieilles  douze ans, rides comme
des pruneaux, tordues comme de sculaires ceps de vigne, effondres
comme des paillotes en ruine, avec des gencives en plaies saignantes,
des lvres brles par la noix d'arec et des dents couleur de vieille
pipe... Je cherchai en vain les femmes voluptueuses, les ngresses aux
savantes pratiques d'amour, les petites dentellires si pimpantes, dont
m'avait parl ce menteur d'Eugne Mortain, avec des yeux si
significativement grillards... Et je plaignis de tout mon coeur les
pauvres savants que l'on envoie ici, avec la problmatique mission de
conqurir le secret de la vie.

Mais je compris que Clara ne gotait pas ces plaisanteries faciles et
grossires, et je crus prudent de les attnuer, ne voulant ni la blesser
dans son culte fervent de la nature, ni me diminuer dans son esprit. 
plusieurs reprises, j'avais remarqu qu'elle m'coutait avec un
tonnement pnible.

--Pourquoi donc tes-vous si gai? m'avait-elle dit... Je n'aime pas
qu'on soit gai ainsi, cher petit coeur... Cela me fait du mal... Quand
on est gai, c'est que l'on n'aime pas... L'amour est une chose grave,
triste et profonde...

Ce qui ne l'empchait pas, d'ailleurs, d'clater de rire  propos de
tout ou  propos de rien...

C'est ainsi qu'elle m'encouragea fort dans une mystification dont j'eus
l'ide et que voici.

Parmi les lettres de recommandation que j'avais emportes de Paris, s'en
trouvait une pour un certain sir Oscar Terwick, lequel, entre autres
titres scientifiques, tait,  Colombo, le prsident de l'_Association
of the tropical embryology and of the british entomology_.  l'htel o
je me renseignai, j'appris, en effet, que sir Oscar Terwick tait un
homme considrable, auteur de travaux renomms, un trs grand savant, en
un mot. Je rsolus de l'aller voir. Une telle visite ne pouvait plus
m'tre dangereuse, et puis je n'tais pas fch de connatre, de toucher
un vritable embryologiste. Il demeurait loin, dans un faubourg appel
Kolpetty et qui est, pour ainsi dire, le Passy de Colombo. L, au milieu
de jardins touffus, orns de l'invitable cocotier, dans des villas
spacieuses et bizarres, habitent les riches commerants et les notables
fonctionnaires de la ville. Clara dsira m'accompagner. Elle m'attendit,
en voiture, non loin de la maison du savant, sur une sorte de petite
place ombrage par d'immenses tecks.

                   *       *       *       *       *

Sir Oscar Terwick me reut poliment--sans plus.

C'tait un homme trs long, trs mince, trs sec, trs rouge de visage,
et dont la barbe blanche descendait jusqu'au nombril, coupe carrment,
ainsi qu'une queue de poney. Il portait un large pantalon de soie jaune,
et son torse velu s'enveloppait dans une sorte de chle de laine claire.
Il lut avec gravit la lettre que je lui remis et, aprs m'avoir examin
du coin de l'oeil avec un air mfiant--se mfiait-il de moi ou de
lui?--il me demanda:

--V... et... embryologist?...

Je m'inclinai en signe d'assentiment...

--_All right!_ gloussa-t-il...

Et faisant le geste de traner un filet dans la mer, il reprit:

--V... et... embryologist?... Ys... V... comme a... dans le mer...
_fish... fish... little fish?_

--_Little fish_... parfaitement... _little fish_... appuyai-je, en
rptant le geste imitatif du savant.

--Dans le mer?...

--Ys!... Ys...

--Trs intressant!... trs joli... trs curious!... Ys!

Tout en jargonnant de la sorte--et continuant, tous les deux, de traner
dans le mer nos chimriques filets--, le considrable savant m'amena
devant une console de bambou, sur laquelle taient rangs trois bustes
de pltre, couronns de lotus artificiels. Les dsignant du doigt,
successivement, il me les prsenta, sur un ton de gravit si comique que
je faillis clater de rire.

--Master Darwin!... trs grand nat'raliste... trs, trs... grand!...
Ys!...

Je saluai profondment.

--Master Haeckel... trs grand nat'raliste... Pas si que loui, non!...
Mais trs grand!... Master Haeckel ici... comme a... loui... dans le
mer... _little fish_...

Je saluai encore. Et d'une voix plus forte, il cria, en posant toute sa
main, rouge comme un crabe sur le troisime buste:

--Master Coqueline!... trs grand nat'raliste... du miousum... comment
appelez?... du miousum Grvin... Ys!... Grvine!... Trs joli... trs
curious!...

--Trs int'rssant! confirmai-je.

--Ys!...

Aprs quoi il me congdia.

                   *       *       *       *       *

Je fis  Clara le rcit dtaill et mim de cette trange entrevue...
Elle rit comme une folle.

-- bb!... bb... bb... que vous tes drle, cher petit voyou!...

Ce fut le seul pisode scientifique de ma mission. Et je compris alors
ce que c'tait que l'embryologie!

                   *       *       *       *       *

Le lendemain matin, aprs une sauvage nuit d'amour, nous reprenions la
mer, en route vers la Chine.




DEUXIME PARTIE

LE JARDIN DES SUPPLICES




I


--Pourquoi ne m'avez-vous pas encore parl de notre chre Annie?... Ne
lui avez-vous pas appris mon arrive ici?... Est-ce qu'elle ne viendra
pas aujourd'hui?... Est-ce qu'elle est toujours belle?

--Comment?... Vous ne savez pas?... Mais Annie est morte, cher petit
coeur...

--Morte! m'criai-je... Ce n'est pas possible... Vous voulez me
taquiner...

Je regardai Clara. Divinement calme et jolie, nue dans une transparente
tunique de soie jaune, elle tait mollement couche sur une peau de
tigre. Sa tte reposait parmi des coussins, et de ses mains, charges de
bagues, elle jouait avec une longue mche de ses cheveux drouls. Un
chien du Laos, aux poils rouges, dormait auprs d'elle, le museau sur sa
cuisse, une patte sur son sein.

--Comment?... reprit Clara... vous ne saviez pas?... Comme c'est drle!

Et, toute souriante, avec des tirements de souple animal, elle
m'expliqua:

--Ce fut quelque chose d'horrible, chri! Annie est morte de la lpre...
de cette lpre effrayante qu'on appelle l'lphantiasis... Car tout est
effrayant ici... l'amour, la maladie... la mort... et les fleurs!...
Jamais je n'ai tant, tant pleur, je vous assure... Je l'aimais tant,
tant! Et elle tait si belle, si trangement belle!...

Elle ajouta, dans un long et gracieux soupir:

--Jamais plus nous ne connatrons le got si pre de ses baisers!...
C'est un grand malheur!

--Alors... c'est donc vrai?... balbutiai-je... Mais comment cela est-il
arriv?

--Je ne sais... Il y a tant de mystres ici... tant de choses qu'on ne
comprend pas... Toutes les deux, nous allions souvent, le soir, sur le
fleuve... Il faut vous dire qu'il y avait alors dans un bateau de
fleurs... une bayadre de Bnars... une affolante crature, chri, 
qui des prtres avaient enseign certains rites maudits des anciens
cultes brahmaniques... C'est peut-tre cela... ou autre chose... Une
nuit que nous revenions du fleuve, Annie se plaignit de trs vives
douleurs  la tte et aux reins. Le lendemain, son corps tait tout
couvert de petites taches pourpres... Sa peau, plus rose et d'une plus
fine pulpe que la fleur de l'althoea se durcit, s'paissit, s'enfla,
devint d'un gris cendreux... de grosses tumeurs, de monstrueux
tubercules la soulevrent. C'tait quelque chose d'pouvantable. Et le
mal qui, d'abord, s'tait attaqu aux jambes, gagna les cuisses, le
ventre, les seins, le visage... Oh! son visage, son visage!...
Figurez-vous une poche norme, une outre ignoble, toute grise, strie de
sang brun... et qui pendait et qui se balanait au moindre mouvement de
la malade... De ses yeux--ses yeux, cher amour!--on ne voyait plus
qu'une mince boutonnire rougetre et suintante... Je me demande encore
si c'est possible!

Elle enroula autour de ses doigts la mche dore. Dans un mouvement, la
patte du chien endormi, ayant gliss sur la soie, dcouvrit entirement
le globe du sein qui darda sa pointe, rose comme une jeune fleur.

--Oui, je me demande encore, parfois, si je ne rve pas... dit-elle.

--Clara... Clara! suppliai-je, perdu d'horreur... ne me dites plus
rien... Je voudrais que l'image de notre divine Annie restt intacte
dans mon souvenir... Comment ferai-je, maintenant, pour loigner de ma
pense ce cauchemar?... Ah! Clara, ne dites plus rien, ou parlez-moi
d'Annie, quand elle tait si belle... quand elle tait trop belle!...

Mais Clara ne m'coutait pas. Elle poursuivit:

--Annie s'isola... se claustra dans sa maison, seule avec une
gouvernante chinoise qui la soignait... Elle avait renvoy toutes ses
femmes et ne voulait plus voir personne... pas mme moi... Elle fit
venir les plus habiles praticiens d'Angleterre... En vain, vous pensez
bien... Les plus clbres sorciers du Thibet, ceux-l qui connaissent
les paroles magiques et ressuscitent les morts, se dclarrent
impuissants... On ne gurit jamais de ce mal, mais on n'en meurt pas non
plus... C'est affreux!... Alors elle se tua... Quelques gouttes de
poison, et ce fut fini de la plus belle des femmes.

L'pouvante me clouait les lvres. Je regardai Clara, sans avoir l'ide
d'une seule parole.

--J'ai appris de cette Chinoise, continua Clara, un dtail vraiment
curieux... et qui m'enchante... Vous savez combien Annie aimait les
perles... Elle en possdait d'incomparables... les plus merveilleuses,
je crois, qui fussent au monde... Vous vous souvenez aussi avec quelle
sorte de joie physique, de spasme charnel, elle s'en parait... Eh bien,
malade, cette passion lui tait devenue une folie... une fureur... comme
l'amour!... Toute la journe, elle se plaisait  les toucher,  les
caresser,  les baiser; elle s'en faisait des coussins, des colliers,
des plerines, des manteaux... Mais il arriva cette chose
extraordinaire: les perles mouraient sur sa peau... elles se
ternissaient d'abord, peu  peu... peu  peu s'teignaient... aucune
lumire ne se refltait plus en leur orient... et, en quelques jours,
atteintes de la lpre, elles se changeaient en de menues boules de
cendre... Elles taient mortes... mortes comme des personnes, mon cher
amour... Saviez-vous qu'il y et des mes dans les perles?... Moi, je
trouve cela affolant et dlicieux... Et, depuis, j'y pense tous les
jours...

Aprs un court silence, elle reprit:

--Et ce n'est pas tout!... Maintes fois, Annie avait manifest le dsir
d'tre emporte, quand elle serait morte, au petit cimetire des
Parsis... l-bas... sur la colline du Chien Bleu... Elle voulait que son
corps ft dchir par le bec des vautours... Vous savez combien elle
avait des ides singulires et violentes en toutes choses!... Eh bien,
les vautours refusrent ce festin royal, qu'elle leur offrait... Ils
s'loignrent, en poussant d'affreux cris, de son cadavre... Il fallut
le brler...

--Mais, pourquoi ne m'avez-vous pas crit tout cela? reprochai-je 
Clara.

Avec des gestes lents et charmants, Clara lissa l'or roux de ses
cheveux, caressa la fourrure rouge du chien qui s'tait rveill, et
elle dit ngligemment:

--Vraiment?... Je ne vous avais rien crit de tout cela?... Vous tes
sr?... Je l'ai oubli sans doute... Pauvre Annie!

Elle dit encore:

--Depuis ce grand malheur... tout m'ennuie ici... Je suis trop seule...
Je voudrais mourir... mourir... moi aussi... ah, je vous assure!... Et
si vous n'tiez pas revenu, je crois bien que je serais dj morte...

Elle renversa sa tte sur les coussins, agrandit l'espace nu de sa
poitrine..., et avec un sourire... un trange sourire d'enfant et de
prostitue, tout ensemble:

--Est-ce que mes seins vous plaisent toujours?... Est-ce que vous me
trouvez toujours belle?... Alors, pourquoi tes-vous parti si... si
longtemps? Oui... oui... je sais... ne dites rien... ne rpondez rien...
je sais... Vous tes une petite bte, cher amour!...

J'aurais bien voulu pleurer; je ne le pus... J'aurais bien voulu parler
encore; je ne le pus davantage...

Et nous tions dans le jardin, sous le kiosque dor, o des glycines
retombaient en grappes bleues, en grappes blanches; et nous finissions
de prendre le th... D'tincelants scarabes bourdonnaient dans les
feuilles, des ctoines vibraient et mouraient au coeur pm des roses,
et, par la porte ouverte, du ct du nord, nous voyions se lever d'un
bassin, autour duquel dormaient des cigognes dans une ombre molle et
toute mauve, les longues tiges des iris jaunes, flamms de pourpre.

Tout  coup, Clara me demanda:

--Voulez-vous que nous allions donner  manger aux forats chinois?...
C'est trs curieux... trs amusant... C'est mme la seule distraction
vraiment originale et lgante que nous ayons, dans ce coin perdu de la
Chine... Voulez-vous, petit amour?...

Je me sentais fatigu, la tte lourde, tout mon tre envahi par la
fivre de cet effrayant climat... De plus, le rcit de la mort d'Annie
m'avait boulevers l'me... Et, la chaleur, au-dehors, tait mortelle
comme un poison...

--J'ignore ce que vous me demandez, chre Clara... mais je ne suis pas
remis de ce long voyage  travers les plaines et les plaines... les
forts et les forts... Et ce soleil... je le redoute plus que la
mort!... Et puis, j'aurais tant voulu tre tout  vous... et que vous
fussiez tout  moi, aujourd'hui...

--C'est cela!... Si nous tions en Europe, et que je vous eusse demand
de m'accompagner aux courses, au thtre, vous n'auriez pas hsit...
Mais c'est bien plus beau que les courses.

--Soyez bonne!... Demain, voulez-vous?

--Oh! demain... rpondit Clara, avec des moues tonnes et des airs de
doux reproche... toujours demain!... Vous ne savez donc pas que c'est
impossible demain?... Demain?... mais c'est tout  fait dfendu... Les
portes du bagne sont fermes... mme pour moi... On ne peut donner 
manger aux forats que le mercredi; comment ne le savez-vous pas?... Si
nous manquons cette visite aujourd'hui, il nous faudra attendre, toute
une longue, longue semaine... Comme ce serait ennuyeux!... Toute une
semaine, pensez donc!... Venez, petite chiffe adore... oh! venez, je
vous en prie... Vous pouvez bien faire cela pour moi...

Elle se souleva  demi, sur les coussins... La tunique carte laissa
voir, plus bas que la taille, entre les nuages de l'toffe, des coins de
sa chair ardente et rose. D'une bonbonnire d'or, pose sur un plateau
de laque, elle tira, du bout de ses doigts, un cachet de quinine, et,
m'ordonnant de m'approcher, elle le porta, gentiment,  mes lvres.

--Vous verrez comme c'est passionnant... tellement passionnant!... Vous
n'avez pas ide, chri... Et comme je vous aimerai mieux ce soir!...
comme je t'aimerai follement, ce soir!... Avale, cher petit coeur...
avale...

Et comme j'tais toujours triste, hsitant, pour vaincre mes dernires
rsistances, elle dit, avec des lueurs sombres, dans ses yeux...

--coute!... J'ai vu pendre des voleurs en Angleterre, j'ai vu des
courses de taureaux et garrotter des anarchistes en Espagne... En
Russie, j'ai vu fouetter par des soldats, jusqu' la mort, de belles
jeunes filles... En Italie, j'ai vu des fantmes vivants, des spectres
de famine dterrer des cholriques et les manger avidement... J'ai vu,
dans l'Inde, au bord d'un fleuve, des milliers d'tres, tout nus, se
tordre et mourir dans les pouvantes de la peste...  Berlin, un soir,
j'ai vu une femme que j'avais aime la veille, une splendide crature en
maillot rose, je l'ai vue, dvore par un lion, dans une cage... Toutes
les terreurs, toutes les tortures humaines, je les ai vues... C'tait
trs beau!... Mais je n'ai rien vu de si beau... comprends-tu?... que
ces forats chinois... c'est plus beau que tout!... Tu ne peux pas
savoir... je te dis que tu ne peux pas savoir... Annie et moi, nous ne
manquions jamais un mercredi... Viens, je t'en prie!

--Puisque c'est si beau, ma chre Clara... et que cela vous fait tant de
plaisir... rpondis-je mlancoliquement... allons donner  manger aux
forats...

--Vrai, tu veux bien?...

Clara manifesta sa joie, en tapant dans ses mains, comme un baby  qui
sa gouvernante vient de permettre de torturer un petit chien. Puis elle
sauta sur mes genoux, caressante et fline, m'entoura le cou de ses
bras... Et sa chevelure m'inonda, m'aveugla le visage de flammes d'or et
de grisants parfums...

--Que tu es gentil... cher... cher amour... Embrasse mes lvres...
embrasse ma nuque... embrasse mes cheveux... cher petit voyou!...

Sa chevelure avait une odeur animale si puissante et de si lectriques
caresses que son seul contact, sur ma peau, me faisait instantanment
oublier fivres, fatigues et douleurs... et je sentais aussitt
circuler, galoper en mes veines d'hroques ardeurs et des forces
nouvelles...

--Ah! comme nous allons nous amuser, chre petite me... Quand je vais
aux forats... a me donne le vertige... et j'ai, dans tout le corps,
des secousses pareilles  de l'amour... il me semble, vois-tu... il me
semble que je descends au fond de ma chair... tout au fond des tnbres
de ma chair... Ta bouche... donne-moi ta bouche... ta bouche... ta
bouche... ta bouche!...

Et leste, preste, impudique et joyeuse, suivie du chien rouge qui
bondissait, elle alla se remettre aux mains des femmes, charges de
l'habiller...

Je n'tais plus trs triste, je n'tais plus trs las... Le baiser de
Clara, dont j'avais, sur les lvres, le got--comme un magique got
d'opium--insensibilisait mes souffrances, ralentissait les pulsations de
ma fivre, loignait jusqu' l'invisible l'image monstrueuse d'Annie
morte... Et je regardai le jardin d'un regard apais...

Apais?...

Le jardin descendait en pentes douces, orn partout d'essences rares et
de prcieuses plantes... Une alle d'normes camphriers partait du
kiosque o j'tais, aboutissait  une porte rouge, en forme de temple,
qui donnait sur la campagne... Entre les branches feuillues des arbres
gigantesques masquant,  gauche, la vue, j'apercevais, par places, le
fleuve qui luisait, comme de l'argent poli, sous le soleil... J'essayai
de m'intresser aux multiples dcorations du jardin...  ses fleurs
tranges,  ses monstrueuses vgtations... Un homme traversa l'alle,
qui conduisait en laisse deux panthres indolentes... Ici, au milieu
d'une pelouse, se dressait un immense bronze, reprsentant je ne sais
quelle divinit, obscne et cruelle... L, des oiseaux, grues  manteau
bleu, toucans  gorge rouge de l'Amrique tropicale, faisans vnrs,
canards casqus et cuirasss d'or, vtus de pourpres clatantes comme
d'antiques guerriers, longirostres multicolores, cherchaient l'ombre, au
bord des massifs... Mais, ni les oiseaux, ni les fauves, ni les Dieux,
ni les fleurs ne pouvaient fixer mon attention, ni le bizarre palais
qui,  ma droite, entre les cedrles et les bambous, superposait ses
claires terrasses garnies de fleurs, ses balcons ombreux et ses toits
coloris... Ma pense tait ailleurs... trs loin, trs loin... par-del
les mers et les forts... Elle tait en moi... sombre en moi... au plus
profond de moi!...

Apais?...

 peine Clara eut-elle disparu derrire les feuillages du jardin que le
remords d'tre l me saisit... Pourquoi tais-je revenu?...  quelle
folie,  quelle lchet avais-je donc obi?... Elle m'avait dit un jour,
vous vous souvenez, sur le bateau: Quand vous serez trop malheureux,
vous vous en irez!... Je me croyais fort de tout mon pass infme... et
je n'tais, en effet, qu'un enfant dbile et inquiet... Malheureux?...
Ah oui! je l'avais t, jusqu'aux pires tortures, jusqu'au plus
prodigieux dgot de moi-mme... Et j'tais parti!... Par une ironie
vraiment perscutrice, j'avais profit, pour fuir Clara, du passage 
Canton d'une mission anglaise--j'tais dcidment vou aux missions--qui
allait explorer les rgions peu connues de l'Annam... C'tait l'oubli,
peut-tre... et peut-tre la mort. Durant deux annes, deux longues et
cruelles annes, j'avais march... march... Et ce n'avait t ni
l'oubli, ni la mort... Malgr les fatigues, les dangers, la fivre
maudite, pas un jour, pas une minute, je n'avais pu me gurir de
l'affreux poison qu'avait dpos, dans ma chair, cette femme dont je
sentais que ce qui m'attachait  elle, que ce qui me rivait  elle,
c'tait l'effrayante pourriture de son me et ses crimes d'amour, qui
tait un monstre, et que j'aimais d'tre un monstre!... J'avais
cru--l'ai-je cru vraiment?--me relever par son amour... et voil que
j'tais descendu plus bas, au fond du gouffre empoisonn dont, quand on
en a une fois respir l'odeur, on ne remonte jamais plus. Souvent, au
fond des forts, hant de la fivre, aprs les tapes--sous ma
tente--j'avais cru tuer, par l'opium, la monstrueuse et persistante
image... Et l'opium me l'voquait plus formelle, plus vivante, plus
imprieuse que jamais... Alors, je lui avais crit des lettres folles,
injurieuses, imprcatoires, des lettres o l'excration la plus violente
se mlait  la plus soumise adoration... Elle m'avait rpondu des
lettres charmantes, inconscientes et plaintives, que je trouvais,
parfois, dans les villes et les postes o nous passions... Elle-mme se
disait malheureuse de mon abandon... pleurait, suppliait... me
rappelait. Elle ne trouvait pas d'autres excuses que celle-ci:
Comprends donc, mon chri--m'crivait-elle--que je n'ai pas l'me de
ton affreuse Europe... Je porte, en moi, l'me de la vieille Chine, qui
est bien plus belle... Est-ce dsolant que tu ne puisses te faire 
cette ide?... J'appris, ainsi, par une de ses lettres, qu'elle avait
quitt Canton o elle ne pouvait plus vivre sans moi, pour venir avec
Annie habiter une ville plus au sud de la Chine, qui tait
merveilleuse... Ah! comment ai-je pu si longtemps rsister au mauvais
dsir d'abandonner mes compagnons et de gagner cette ville maudite et
sublime, ce dlicieux et torturant enfer, o Clara respirait, vivait...
en des volupts inconnues et atroces, dont je mourais maintenant de ne
plus prendre ma part... Et j'tais revenu  elle, comme l'assassin
revient au lieu mme de son crime...

                   *       *       *       *       *

Des rires dans le feuillage, de petits cris... un bondissement de
chien... C'tait Clara... Elle tait vtue, moiti  la chinoise, moiti
 l'europenne... Une blouse de soie mauve ple, seme de fleurs  peine
dores, l'enveloppait de mille plis, tout en dessinant son corps svelte
et ses formes pleines... Elle avait un grand chapeau de paille blonde,
au fond duquel son visage apparaissait, pareil  une fleur rose dans de
l'ombre claire... Et ses petits pieds taient chausss de peau jaune...
Quand elle entra dans le kiosque, ce fut comme une explosion de
parfums...

--Vous me trouvez drlement fagote, n'est-ce pas?...  l'homme triste
d'Europe, qui n'a pas ri, une seule fois, depuis qu'il est de retour...
Est-ce que je ne suis pas belle?...

Comme je ne me levais pas du divan o je m'tais allong:

--Vite! vite!... mon chri... Car il faut que nous fassions le grand
tour... Je mettrai mes gants en route... Allons... Venez!... Non...
non... pas vous!... ajouta-t-elle, en repoussant doucement le chien qui
jappait, bondissait, frtillait de la queue...

Elle appela un boy et lui recommanda de nous suivre avec le panier 
viande et la petite fourche.

--Ah! m'expliqua-t-elle... trs amusant!... Un amour de panier tress
par le meilleur vannier de la Chine... et la fourche... tu vas voir, une
amour de petite fourche dont les dents sont de platine incrust d'or, et
le manche de jade vert... vert comme le ciel aux premires lueurs du
matin... vert comme taient les yeux de la pauvre Annie!... Allons ne
faites pas cette vilaine figure d'enterrement, chri... et venez vite...
vite...

Et nous nous mmes en marche par le soleil, par l'affreux soleil qui
noircissait l'herbe, fanait toutes les pivoines du jardin, et me pesait
au crne, ainsi qu'un lourd casque de plomb.




II


Le bagne est de l'autre ct de la rivire qui, au sortir de la ville,
droule lentement, sinistrement, entre des berges plates, ses eaux
pestilentielles et toutes noires. Pour s'y rendre, il faut faire un long
dtour, atteindre un pont sur lequel, tous les mercredis, au milieu
d'une affluence considrable de personnes lgantes, se tient le march
de la Viande-aux-Forats.

Clara avait refus le palanquin. Nous descendmes,  pied, le jardin
situ hors l'enceinte de la cit et, par un sentier, bord ici de
pierres brunes, l d'paisses haies de roses blanches ou de trones
taills, nous gagnmes les faubourgs,  cet endroit o la ville diminue
se fait presque la campagne, o les maisons, devenues des cahutes,
s'espacent, de loin en loin, dans de petits enclos, treillags de
bambous. Ce ne sont, ensuite, que vergers en fleurs, cultures de
marachers ou terrains vagues. Des hommes nus jusqu' la ceinture,
coiffs de chapeaux en forme de cloche, travaillaient pniblement sous
le soleil, et plantaient des lis--ces beaux lis tigrs dont les ptales
ressemblent  des pattes d'araigne marine, et dont les bulbes savoureux
servent  la nourriture des riches. Nous passmes ainsi devant quelques
misrables hangars o des potiers tournaient des pots, o des trieurs de
chiffons, accroupis, parmi de vastes corbeilles, inventoriaient la
rcolte du matin, tandis que passait et repassait au-dessus d'eux, une
bande de corors affams et croassants. Plus loin, sous un norme
figuier, nous vmes, assis  la margelle d'une fontaine, un doux et
mticuleux vieillard qui lavait des oiseaux.  chaque instant, nous
croisions des palanquins qui transportaient vers la ville des matelots
europens, dj ivres. Et, derrire nous, ardente et tasse, escaladant
la haute colline, la ville, avec ses temples et ses tranges maisons
rouges, vertes, jaunes, crpitait dans la lumire.

Clara marchait vite, sans piti pour ma fatigue, sans souci du soleil
qui embrasait l'atmosphre et, malgr nos parasols, nous brlait la
peau; elle marchait libre, souple, hardie, heureuse. Parfois, sur un ton
de reproche enjou, elle me disait:

--Que vous tes lent, chri... Dieu que vous tes lent!... Vous
n'avancez pas... Pourvu que les portes du bagne ne soient pas ouvertes
quand nous arriverons et que les forats ne soient pas gavs!... Ce
serait affreux!... Oh! comme je vous dtesterais!

De temps en temps, elle me donnait des pastilles d'hamamlis, dont la
vertu est d'activer la respiration, et, les yeux moqueurs:

--Oh! petite femme!... petite femme... petite femme de rien du tout!

Puis, moiti rieuse, moiti fche, elle se mettait  courir... Et
j'avais beaucoup de peine  la suivre... Plusieurs fois, je dus
m'arrter et reprendre haleine. Il me semblait que mes veines se
rompaient, que mon coeur clatait dans ma poitrine.

Et Clara rptait, de sa voix gazouilleuse:

--Petite femme!... Petite femme de rien du tout!

                   *       *       *       *       *

Le sentier dbouche sur le quai du fleuve. Deux grands steamers
dbarquaient du charbon et des marchandises d'Europe; quelques jonques
appareillaient pour la pche; une nombreuse flottille de sampangs, avec
ses tentes bigarres, dormait  l'ancre, berce par le lger clapotement
de l'eau. Pas un souffle ne passait dans l'air.

Ce quai m'offensa. Il tait sale et dfonc, couvert de poussire noire,
jonch de vidures de poisson. De puantes odeurs, des bruits de rixes,
des chants de flte, des abois de chien nous arrivaient du fond des
taudis qui le bordent: maisons de th vermineuses, boutiques en
coupe-gorge, factoreries louches. Clara me montra, en riant, une sorte
de petite choppe o l'on vendait, tals sur des feuilles de caladium,
des portions de rats et des quartiers de chiens, des poissons pourris,
des poulets tiques, enduits de copal, des rgimes de bananes et des
chauves-souris saignantes, enfiles sur de mmes broches...

 mesure que nous avancions, les odeurs se faisaient plus intolrables,
les ordures plus paisses. Sur le fleuve, les bateaux se pressaient, se
tassaient, mlant les becs sinistres de leurs proues et les lambeaux
dchirs de leurs pauvres voilures. L vivait une population
dense--pcheurs et pirates--affreux dmons de la mer, au visage boucan,
aux lvres rougies par le btel, et dont les regards vous donnaient le
frisson. Ils jouaient aux ds, hurlaient, se battaient; d'autres, plus
pacifiques, ventraient des poissons qu'ils faisaient ensuite scher au
soleil, en guirlandes, sur des cordes... D'autres encore dressaient des
singes  faire mille gentillesses et obscnits.

--Amusants, pas?... me dit Clara... Et ils sont plus de trente mille qui
n'ont pas d'autre domicile que leurs bateaux!... Par exemple, le diable
seul sait ce qu'ils font!...

Elle releva sa robe, dcouvrit le bas de sa jambe agile et nerveuse, et,
longtemps, nous suivmes l'horrible chemin, jusqu'au pont dont les
surconstructions bizarres et les cinq arches massives, peintes de
couleurs violentes, enjambent la rivire, sur laquelle, au gr des
remous et des courants, tournent, tournent et descendent de grands
cercles huileux.

Sur le pont, le spectacle change, mais l'odeur s'aggrave, cette odeur si
particulire  toute la Chine et qui, dans les villes, les forts et les
plaines, vous fait songer, sans cesse,  la pourriture et  la mort.

De petites boutiques imitant les pagodes, des tentes en forme de
kiosque, drapes d'toffes claires et soyeuses, d'immenses parasols,
plants sur des chariots et des ventaires roulants, se pressent les uns
contre les autres. Dans ces boutiques, sous ces tentes et ces parasols,
de gros marchands,  ventre d'hippopotame, vtus de robes jaunes,
bleues, vertes, hurlant et tapant sur des gongs, pour attirer les
clients, dbitent des charognes de toute sorte: rats morts, chiens
noys, quartiers de cerfs et de chevaux, purulentes volailles, entasss,
ple-mle, dans de larges bassines de bronze.

--Ici... ici... par ici!... venez par ici!... Et regardez!... et
choisissez!... Nulle part vous n'en trouverez de meilleure... Il n'y en
a pas de plus corrompue.

Et, fouillant dans les bassines, ils brandissent, comme des drapeaux, au
bout de longs crochets de fer, d'ignobles quartiers de viande sanieuse,
et, avec d'atroces grimaces qu'accentuent les rouges balafres de leurs
visages peints ainsi que des masques, ils rptent parmi le
retentissement enrag des gongs et les clameurs concurrentes:

--Ici... ici... par ici!... Venez par ici... et regardez... et
choisissez... Nulle part, vous n'en trouverez de meilleure... Il n'y en
a pas de plus corrompue...

Ds que nous fmes engags sur le pont, Clara me dit:

--Ah! tu vois, nous sommes en retard. C'est de ta faute!...
Dpchons-nous.

En effet, une foule nombreuse de Chinoises et, parmi elles, quelques
Anglaises et quelques Russes--car il n'y avait que fort peu d'hommes,
hormis les commissionnaires--grouillait sur le pont. Robes brodes de
fleurs et de mtamorphoses, ombrelles multicolores, ventails agiles
comme des oiseaux, et des rires, et des cris, et de la joie, et de la
lutte, tout cela vibrait, chatoyait, chantait, voletait dans le soleil,
telle une fte de vie et d'amour.

--Ici... ici... par ici!... Venez par ici!...

Ahuri par la bousculade, tourdi par le glapissement des marchands et
les vibrations sonores des gongs, il fallut presque me battre pour
pntrer dans la foule et pour protger Clara contre les insultes des
unes, les coups des autres. Combat grotesque, en vrit, car j'tais
sans rsistance et sans force, et je me sentais emport dans ce tumulte
humain aussi facilement que l'arbre mort roul dans les eaux furieuses
d'un torrent... Clara, elle, se jetait au plus fort de la mle. Elle
subissait le brutal contact et, pour ainsi dire, le viol de cette foule,
avec un plaisir passionn... Un moment, elle s'cria, glorieusement:

--Vois, chri... ma robe est toute dchire... C'est dlicieux!

Nous emes beaucoup de peine  nous frayer un passage jusqu'aux
boutiques encombres, assiges, comme pour un pillage.

--Regardez et choisissez!... Nulle part, vous n'en trouverez de
meilleure.

--Ici... ici... par ici!... Venez par ici!...

Clara prit l'amour de petite fourche des mains du boy qui nous suivait
avec son amour de panier, et elle piqua dans les bassines.

--Pique aussi, toi!... pique, cher amour!...

Je crus que le coeur allait me manquer,  cause de l'pouvantable odeur
de charnier qui s'exhalait de ces boutiques, de ces bassines remues, de
toute cette foule, se ruant aux charognes, comme si c'et t des
fleurs.

--Clara, chre Clara! implorai-je... Partons d'ici, je vous en prie!

--Oh! comme vous tes ple! Et pourquoi?... N'est-ce donc pas trs
amusant?...

--Clara... chre Clara!... insistai-je... Partons d'ici, je vous en
supplie!... Il m'est impossible de supporter plus longtemps cette odeur.

--Mais cela ne sent pas mauvais, mon amour... Cela sent la mort, voil
tout!...

Elle ne semblait pas incommode... Aucune grimace de dgot ne plissait
sa peau blanche, aussi frache qu'une fleur de cerisier. Par l'ardeur
voile de ses yeux, par le battement de ses narines, on et dit qu'elle
prouvait une jouissance d'amour... Elle humait la pourriture, avec
dlices, comme un parfum.

--Oh! le beau... beau morceau!...

Avec des gestes gracieux, elle emplit le panier de l'immonde dbris.

Et, pniblement,  travers la foule surexcite, parmi les abominables
odeurs, nous continumes notre route.

--Vite!... vite!...




III


Le bagne est construit au bord de la rivire. Ses murs quadrangulaires
enferment un terrain de plus de cent mille mtres carrs. Pas une seule
fentre; pas d'autre ouverture que l'immense porte, couronne de dragons
rouges, arme de lourdes barres de fer. Les tours des veilleurs, des
tours carres que termine une superposition de toits aux becs recourbs,
marquent les quatre angles de la sinistre muraille. D'autres, plus
petites, s'espacent  intervalles rguliers. La nuit, toutes ces tours
s'allument comme des phares et projettent autour du bagne, sur la plaine
et sur le fleuve, une lumire dnonciatrice. L'une de ces murailles
plonge dans l'eau noire, ftide et profonde, ses solides assises que
tapissent des algues gluantes. Une porte basse communique, par un
pont-levis, avec l'estacade qui s'avance jusqu'au milieu du fleuve, et
aux charpentes de laquelle sont amarrs de nombreuses barques de service
et des sampangs. Deux hallebardiers, lance au poing, surveillent la
porte.  droite de l'estacade, un petit cuirass, du modle de nos
garde-pche, se tient immobile, la gueule de ses trois canons braque
sur le bagne.  gauche, aussi loin que l'oeil peut apercevoir la
rivire, vingt-cinq ou trente ranges de bateaux masquent l'autre rive
d'un fouillis de planches multicolores, de mts bariols, de cordages,
de voiles grises. Et, de temps en temps, l'on voit passer ces massives
embarcations  roue que des malheureux, enferms dans une cage,
actionnent pniblement de leurs bras secs et nerveux.

Derrire le bagne, au loin, trs loin, jusqu' la montagne qui ceinture
l'horizon d'une ligne sombre, s'tendent des terrains rocailleux, avec
de courtes ondulations, des terrains, ici, couleur de bistre, et l, de
sang sch, dans lesquels ne poussent que des acers maigres, des
chardons bleutres et des cerisiers rabougris qui ne fleurissent jamais.
Dsolation infinie! Accablante tristesse!... Durant huit mois de
l'anne, le ciel reste bleu, d'un bleu lav de rouge o s'avivent les
reflets d'un perptuel incendie, d'un bleu implacable o n'ose jamais
s'aventurer le caprice d'un nuage. Le soleil cuit la terre, torrfie les
rocs, vitrifie les cailloux qui, sous les pieds, clatent avec des
craquements de verre et des crpitements de flamme. Nul oiseau ne brave
cette fournaise arienne. Il ne vit l que d'invisibles organismes, des
grouillements bacillaires qui, vers le soir, alors que les mornes
vapeurs montent avec le chant des matelots de la rivire extnue,
prennent distinctement les formes de la fivre, de la peste, de la mort!

Quel contraste avec l'autre rive o le sol, gras et riche, couvert de
jardins et de vergers, nourrit les arbres gants et les fleurs
merveilleuses!

Au sortir du pont, nous avions pu, par bonheur, trouver un palanquin qui
nous transporta,  travers la brlante plaine, presque au bagne dont les
portes taient encore fermes. Une quipe d'agents de police, arms de
lances  banderoles jaunes et d'immenses boucliers derrire lesquels ils
disparaissaient presque, contenait la foule impatiente et trs
nombreuse.  chaque minute, elle grossissait. Des tentes taient
dresses o l'on buvait du th, o l'on grignotait de jolis bonbons, des
ptales de roses et d'acacias rouls dans de fines ptes odorantes et
granites de sucre. Dans d'autres, des musiciens jouaient de la flte et
des potes disaient des vers, tandis que le punka, agitant l'air
embras, rpandait une lgre fracheur, un frlement de fracheur sur
les visages. Et des marchands ambulants vendaient des images,
d'anciennes lgendes de crimes, des figurations de tortures et de
supplices, des estampes et des ivoires, trangement obscnes. Clara
acheta quelques-uns de ces derniers, et elle me dit:

--Vois comme les Chinois, qu'on accuse d'tre des barbares, sont au
contraire plus civiliss que nous; comme ils sont plus que nous dans la
logique de la vie et dans l'harmonie de la nature!... Ils ne considrent
point l'acte d'amour comme une honte qu'on doive cacher... Ils le
glorifient au contraire, en chantent tous les gestes et toutes les
caresses... de mme que les anciens, d'ailleurs, pour qui le sexe, loin
d'tre un objet d'infamie, une image d'impuret, tait un Dieu!... Vois
aussi comme tout l'art occidental y perd qu'on lui ait interdit les
magnifiques expressions de l'amour. Chez nous, l'rotisme est pauvre,
stupide et glaant... il se prsente toujours avec des allures
tortueuses de pch, tandis qu'ici, il conserve toute l'ampleur vitale,
toute la posie hennissante, tout le grandiose frmissement de la
nature... Mais toi, tu n'es qu'un amoureux d'Europe... une pauvre petite
me timide et frileuse, en qui la religion catholique a sottement
inculqu la peur de la nature et la haine de l'amour... Elle a fauss,
perverti en toi le sens de la vie...

--Chre Clara, objectai-je..., est-il donc naturel que vous recherchiez
la volupt dans la pourriture et que vous meniez le troupeau de vos
dsirs s'exalter aux horribles spectacles de douleur et de mort?...
N'est-ce point l, au contraire, une perversion de cette Nature dont
vous invoquez le culte, pour excuser, peut-tre, ce que vos sensualits
ont de criminel et de monstrueux?...

--Non! fit Clara, vivement... puisque l'Amour et la Mort, c'est la mme
chose!... et puisque la pourriture, c'est l'ternelle rsurrection de la
Vie... Voyons...

Tout  coup, elle s'interrompit et me demanda:

--Mais, pourquoi me dis-tu cela?... Es-tu drle!...

Et, avec une moue charmante, elle ajouta:

--Est-ce ennuyeux que tu ne comprennes rien!... Comment ne sens-tu
pas?... comment n'as-tu pas encore senti que c'est, je ne dis pas mme
dans l'amour, mais dans la luxure, qui est la perfection de l'amour, que
toutes les facults crbrales de l'homme se rvlent et s'aiguisent...
que c'est par la luxure, seule, que tu atteins au dveloppement total de
la personnalit?... Voyons... dans l'acte d'amour, n'as-tu donc jamais
song, par exemple,  commettre un beau crime?... c'est--dire  lever
ton individu au-dessus de tout, enfin?... Et si tu n'y as pas song,
alors, pourquoi fais-tu l'amour?...

--Je n'ai pas la force de discuter, balbutiai-je... Et il me semble que
je marche dans un cauchemar... Ce soleil... cette foule... ces odeurs...
et tes yeux... ah! tes yeux de supplice et de volupt... et ta voix...
et ton crime... tout cela m'effraie... tout cela me rend fou!...

Clara eut un petit rire moqueur.

--Pauvre mignon!... soupira-t-elle drlement... Tu ne diras pas cela, ce
soir, quand tu seras dans mes bras... et que je t'aimerai!...

La foule s'animait de plus en plus. Des bonzes, accroupis sous des
ombrelles, talaient de longues robes rouges autour d'eux, ainsi que des
flaques de sang, frappaient sur des gongs,  coups frntiques, et ils
invectivaient grossirement les passants qui, pour apaiser leurs
maldictions, laissaient dvotement tomber, en des jattes de mtal, de
larges pices de monnaie.

Clara m'emmena sous une tente toute brode de fleurs de pcher, me fit
asseoir, prs d'elle, sur une pile de coussins, et elle me dit, en me
caressant le front de sa main lectrique, de sa main donneuse d'oubli et
verseuse d'ivresse:

--Mon Dieu!... que tout cela est long, chri!... Chaque semaine, c'est
la mme chose... On n'en finit jamais d'ouvrir la porte... Pourquoi ne
parles-tu pas?... Est-ce que je te fais peur?... Es-tu content d'tre
venu?... Es-tu content que je te caresse, chre petite canaille
adore?... Oh! tes beaux yeux fatigus!... C'est la fivre... et c'est
moi aussi, dis?... Dis que c'est moi?... Veux-tu boire du th?...
Veux-tu encore une pastille d'hamamlis?...

--Je voudrais n'tre plus ici!... Je voudrais dormir!...

--Dormir!... Que tu es trange!... Oh! tu vas voir, tout  l'heure,
comme c'est beau!... comme c'est terrible!... Et quels
extraordinaires... quels inconnus... quels merveilleux dsirs cela vous
fait entrer dans la chair!... Nous reviendrons par le fleuve, dans mon
sampang... Et nous passerons la nuit dans un bateau de fleurs... Tu
veux, pas?...

Elle me donna sur les mains quelques lgers coups d'ventail:

--Mais tu ne m'coutes pas?... Pourquoi ne m'coutes-tu pas?... Tu es
ple et tu es triste... Et, en vrit, tu ne m'coutes pas du tout...

Elle se pelotonna contre moi, tout contre moi, onduleuse et cline:

--Tu ne m'coutes pas, vilain, reprit-elle... Et tu ne me caresses mme
pas!... caresse-moi donc, chri!... Tte comme mes seins sont froids et
durs...

Et, d'une voix plus sourde, son regard dardant sur moi des flammes
vertes, voluptueuse et cruelle, elle parla ainsi:

--Tiens!... il y a huit jours... j'ai vu une chose extraordinaire... Oh!
cher amour, j'ai vu fouetter un homme, parce qu'il avait vol un
poisson... Le juge avait dclar simplement ceci: Il ne faut pas
toujours dire d'un homme qui porte un poisson  la main: c'est un
pcheur! Et il avait condamn l'homme  mourir, sous les verges de
fer... Pour un poisson, chri!... Cela se passa dans le jardin des
supplices... L'homme tait, figure-toi, agenouill sur la terre, et sa
tte reposait sur une espce de billot... un billot tout noir de sang
ancien... L'homme avait le dos et les reins nus... un dos et des reins
comme du vieil or!... J'arrivai juste au moment o un soldat, ayant
empoign sa natte qu'il avait trs longue, la nouait  un anneau scell
 une dalle de pierre, dans le sol... Prs du patient, un autre soldat
faisait rougir, au feu d'une forge, une petite... une toute petite
badine de fer... Et voici... coute-moi bien!... M'coutes-tu?... Quand
la badine tait rouge, le soldat fouettait l'homme  tour de bras, sur
les reins... La badine faisait: chuitt! dans l'air... et elle pntrait,
trs avant, dans les muscles qui grsillaient et d'o s'levait une
petite vapeur rousstre... comprends-tu?... Alors, le soldat laissait
refroidir la badine dans les chairs qui se boursouflaient et se
refermaient... puis, lorsqu'elle tait froide, il l'arrachait
violemment, d'un seul coup... avec de menus lambeaux saignants... Et
l'homme poussait d'affreux cris de douleur... Puis le soldat
recommenait... Il recommena quinze fois!... Et  moi, aussi, chre
petite me, il me semblait que la badine entrait,  chaque coup, dans
mes reins... C'tait atroce et trs doux!

Comme je me taisais:

--C'tait atroce et trs doux, rpta-t-elle... Et si tu savais comme il
tait beau, cet homme... comme il tait fort!... Des muscles pareils 
ceux des statues... Embrasse-moi, cher amour... embrasse-moi donc!

Les prunelles de Clara s'taient rvulses. Entre ses paupires
mi-closes, je ne voyais plus que le blanc de ses yeux... Elle dit
encore:

--Il ne bougeait pas... Cela faisait sur son dos comme des petites
vagues... Oh! tes lvres!...

Aprs quelques secondes de silence, elle reprit:

--L'anne dernire, avec Annie, j'ai vu quelque chose de bien plus
tonnant... J'ai vu un homme qui avait viol sa mre et l'avait ensuite
ventre d'un coup de couteau. Il parat, du reste, qu'il tait fou...
Il fut condamn au supplice de la caresse... Oui, mon chri... Est-ce
admirable?... On ne permet pas aux trangers d'assister  ce supplice
qui, d'ailleurs, est trs rare aujourd'hui... Mais nous avions donn de
l'argent au gardien qui nous dissimula, derrire un paravent... Annie et
moi, nous avons tout vu... Le fou--il n'avait pas l'air fou--tait
tendu sur une table trs basse, les membres et le corps lis par de
solides cordes... la bouche billonne... de faon  ce qu'il ne pt
faire un mouvement, ni pousser un cri... Une femme, pas belle, pas
jeune, au masque grave, entirement vtue de noir, le bras nu cercl
d'un large anneau d'or, vint s'agenouiller auprs du fou... Elle
empoigna sa verge... et elle officia... Oh! chri!... chri!... Si tu
avais vu!... Cela dura quatre heures... quatre heures, pense!... quatre
heures de caresses effroyables et savantes, pendant lesquelles la main
de la femme ne se ralentit pas une minute, pendant lesquelles son visage
demeura froid et morne!... Le patient expira dans un jet de sang qui
claboussa toute la face de la tourmenteuse... Jamais je n'ai rien vu de
si atroce, et ce fut si atroce, mon chri, qu'Annie et moi nous nous
vanoumes... Je pense toujours  cela!...

Avec un air de regret, elle ajouta:

--Cette femme avait,  l'un de ses doigts, un gros rubis qui, durant le
supplice, allait et venait dans le soleil, comme une petite flamme rouge
et dansante... Annie l'acheta... Je ne sais ce qu'il est devenu... Je
voudrais bien l'avoir.

Clara se tut, l'esprit sans doute retourn aux impures et sanglantes
images de cet abominable souvenir...

                   *       *       *       *       *

Quelques minutes aprs, il se fit dans les tentes et parmi la foule une
rumeur.  travers mes paupires alourdies et qui, malgr moi, s'taient
presque fermes,  l'horreur de ce rcit, je vis des robes et des robes,
et des ombrelles, et des ventails, et des visages heureux, et des
visages maudits danser, tourbillonner, se prcipiter... C'tait comme
une pousse de fleurs immenses, comme un tournoiement d'oiseaux
feriques...

--Les portes, cher petit coeur... s'cria Clara... les portes qu'on
ouvre!... Viens... viens vite!... Et ne sois plus triste, ah! je t'en
supplie!... Pense  toutes les belles choses que tu vas voir et que je
t'ai dites!...

Je me soulevai... Et, me saisissant le bras, elle m'entrana, avec elle,
je ne sais o...




IV


La porte du bagne s'ouvrait sur un large couloir obscur. Du fond de ce
couloir, mais de plus loin que le couloir, nous arrivaient assourdis,
ouats par la distance, des sons de cloche. Et les ayant entendus, Clara
heureuse, battit des mains.

--Oh! cher amour!... La cloche!... La cloche!... Nous avons de la
chance... Ne sois plus triste... ne sois plus malade, je t'en prie!...

On se pressait si furieusement,  l'entre du bagne, que les agents de
police avaient peine  mettre un peu d'ordre dans le tumulte.
Caquetages, cris, touffements, froissements d'toffes, heurts
d'ombrelles et d'ventails, ce fut dans cette mle que Clara se jeta
rsolument, plus exalte d'avoir entendu cette cloche, dont je ne
songeai pas  lui demander pourquoi elle sonnait ainsi et ce que
signifiaient ses petits glas sourds, ses petits glas lointains, qui lui
causaient tant de plaisir!...

--La cloche!... la cloche!... la cloche!... Viens!...

Mais nous n'avancions pas, malgr l'effort des boys, porteurs de
paniers, qui,  grands coups de coude, tentaient de frayer un passage 
leurs matresses. De longs portefaix, au masque grimaant, affreusement
maigres, la poitrine  nu et couture sous leurs loques, tendaient en
l'air, au-dessus des ttes, des corbeilles pleines de viande, o le
soleil acclrait la dcomposition et faisait clore tout un
fourmillement de vies larvaires. Spectres de crime et de famine, images
de cauchemar et de tueries, dmons ressuscits des plus lointaines, des
plus terrifiantes lgendes de la Chine, j'en voyais, prs de moi, dont
un rire dchiquetait en scie la bouche aux dents laques de btel et se
prolongeait jusqu' la pointe de la barbiche, en torsions sinistres.
D'autres s'injuriaient et se tiraient par la natte, cruellement;
d'autres, avec des glissements de fauves, s'insinuaient dans la fort
humaine, fouillaient les poches, coupaient les bourses, happaient les
bijoux et ils disparaissaient, emportant leur butin.

--La cloche!... la cloche!... rptait Clara.

--Mais quelle cloche?...

--Tu verras... C'est une surprise!...

Et les odeurs souleves par la foule--odeurs de cabinets de toilette et
d'abattoir mles, puanteurs des charognes et parfums des chairs
vivantes m'affadissaient le coeur, me glaaient la moelle. C'tait en
moi la mme impression d'engourdissement lthargique que tant de fois
j'avais ressentie dans les forts de l'Annam, le soir, alors que les
miasmes quittent les terreaux profonds et embusquent la mort derrire
chaque fleur, derrire chaque feuille, derrire chaque brin d'herbe. En
mme temps, press, bouscul de tous les cts, et la respiration me
manquant presque, j'allais enfin dfaillir.

--Clara!... Clara!... appelai-je.

Elle me fit respirer des sels, dont la puissance cordiale me ranima un
peu. Elle tait, elle, libre, trs joyeuse au milieu de cette foule dont
elle humait les odeurs, dont elle subissait les plus rpugnantes
treintes avec une sorte de volupt pme. Elle tendait son corps--tout
son corps svelte et vibrant--aux brutalits, aux coups, aux
dchirements. Sa peau, si blanche, se colorait de rose ardent; ses yeux
avaient un clat noy de joie sexuelle; ses lvres se gonflaient, tels
de durs bourgeons prts  fleurir... Elle me dit encore, avec une sorte
de piti railleuse:

--Ah! petite femme... petite femme... petite femme!... Vous ne serez
jamais qu'une petite femme de rien du tout!...

Au sortir de l'blouissante, de l'aveuglante lumire du soleil, le
couloir o, enfin, nous parvnmes, me sembla, tout d'abord, plein de
tnbres. Puis, les tnbres peu  peu s'effaant, je pus me rendre
compte du lieu o je me trouvais.

Le couloir tait vaste, clair d'en haut par un vitrage qui ne laissait
passer  travers l'opacit du verre qu'une lumire attnue de velarium.
Une sensation de fracheur humide, presque de froid m'enveloppa tout
entier, comme d'une caresse de source. Les murs suintaient, ainsi que
des parois de grottes souterraines. Sous mes pieds brls par les
cailloux de la plaine, le sable, dont les dalles du couloir taient
semes, avait la douceur molle des dunes, prs de la mer... J'aspirai
l'air largement,  pleins poumons. Clara me dit:

--Tu vois comme on est gentil pour les forats, ici... Du moins, ils
sont au frais.

--Mais o sont-ils?... demandai-je...  droite et  gauche, je ne vois
que des murs!

Clara sourit.

--Comme tu es curieux!... Te voil maintenant plus impatient que moi!...
Attends... attends un peu!.... Tout  l'heure, mon chri... Tiens!...

Elle s'tait arrte et me dsignait un point vague du couloir, l'oeil
plus brillant, les narines battantes, l'oreille tendue aux bruits, comme
une chevrette aux coutes dans la fort.

--Entends-tu?... Ce sont eux!... Entends-tu?...

Alors, par-del les rumeurs de la foule qui envahissait le couloir,
par-del les voix bourdonnantes, je perus des cris, des plaintes
sourdes, des tranements de chanes, des respirations haletantes comme
des forges, d'tranges et prolongs rauquements de fauves. Cela semblait
venir des profondeurs de la muraille, de dessous la terre... des abmes
mmes de la mort... on ne savait d'o...

--Entends-tu?... reprit Clara. Ce sont eux... tu vas les voir tout de
suite... avanons! Prends mon bras... Regarde bien... Ce sont eux!... Ce
sont eux!...

Nous nous remmes  marcher, suivis du boy attentif aux gestes de sa
matresse. Et l'affreuse odeur de cadavre nous accompagnait aussi, ne
nous lchait plus, augmente d'autres odeurs dont l'cret ammoniacale
nous piquait les yeux et la gorge.

La cloche sonnait toujours, l-bas... l-bas... lente et douce,
touffe, pareille  la plainte d'un agonisant. Clara rpta pour la
troisime fois:

--Oh! cette cloche!... Il meurt... il meurt, mon chri... nous le
verrons peut-tre!

Tout  coup, je sentis ses doigts m'entrer nerveusement dans la peau.

--Mon chri!... mon chri!...  ta droite!... Quelle horreur!...

Vivement, je tournai la tte... L'infernal dfil commenait.

 droite, c'taient, dans le mur, de vastes cellules, ou plutt de
vastes cages fermes par des barreaux et spares l'une de l'autre par
d'paisses cloisons de pierre. Les dix premires taient occupes,
chacune, par dix condamns; et, toutes les dix, elles rptaient le mme
spectacle. Le col serr dans un carcan si large qu'il tait impossible
de voir les corps, on et dit d'effrayantes, de vivantes ttes de
dcapits poses sur des tables. Accroupis parmi leurs ordures, les
mains et les pieds enchans, ils ne pouvaient s'tendre, ni se coucher,
ni jamais se reposer. Le moindre mouvement, en dplaant le carcan
autour de leur gorge  vif et de leur nuque saignante, leur faisait
pousser des hurlements de souffrance, auxquels se mlaient d'atroces
insultes pour nous et des supplications aux dieux, tour  tour.

J'tais muet d'pouvante.

Lgre, avec de jolis frissons et d'exquis gestes, Clara piqua dans le
panier du boy quelques menus morceaux de viande qu'elle lana
gracieusement  travers les barreaux dans la cage. Les dix ttes,
simultanment, oscillrent sur les carcans balancs; simultanment les
vingt prunelles, exorbites, jetrent sur la viande des regards rouges,
des regards de terreur et de faim... Puis, un mme cri de douleur sortit
des dix bouches tordues... Et conscients de leur impuissance, les
condamns ne bougrent plus. Ils restrent la tte lgrement incline
et comme prte  rouler sur la dclivit du carcan, les traits de leur
face dcharne et blme convulss dans une grimace rigide, dans une
sorte d'immobile ricanement.

--Ils ne peuvent pas manger, expliqua Clara... Ils ne peuvent pas
atteindre la viande... Dame!... avec ces machines-l, a se comprend...
Au fond, a n'est pas trs neuf... C'est le supplice de Tantale, dcupl
par l'horreur de l'imagination chinoise... Hein?... crois-tu, tout de
mme, qu'il y a des gens malheureux?...

Elle lana encore,  travers les barreaux, un menu morceau de charogne
qui, tombant sur le coin d'un des carcans, lui imprima un lger
mouvement d'oscillation... De sourds grognements rpondirent  ce geste:
une haine plus froce et plus dsespre s'alluma, en mme temps, dans
les vingt prunelles... Instinctivement, Clara recula:

--Tu vois... poursuivit-elle sur un ton moins assur... a les amuse que
je leur donne de la viande... a leur fait passer un petit moment  ces
pauvres diables... a leur procure un peu d'illusion... Avanons...
avanons!

Nous passmes lentement devant les dix cages. Des femmes arrtes
poussaient des cris ou riaient aux clats, ou bien se livraient  des
mimiques passionnes. Je vis une Russe, trs blonde, au regard blanc et
froid, tendre aux supplicis, du bout de son ombrelle, un ignoble dbris
verdtre qu'elle avanait et retirait tour  tour. Et rtractant leurs
lvres, dcouvrant leurs crocs comme des chiens furieux, avec des
expressions d'affamement qui n'avaient plus rien d'humain, ils
essayaient de happer la nourriture qui, toujours, fuyait de leurs
bouches, gluantes de bave. Des curieuses suivaient toutes les pripties
de ce jeu cruel, d'un air attentif et rjoui.

--Quelles grues! fit Clara, srieusement indigne... Vraiment, il y a
des femmes qui ne respectent rien. C'est honteux!...

Je demandai:

--Quels crimes ces tres ont-ils donc commis, pour de telles tortures?

Elle rpondit, distraitement:

--Je ne sais pas, moi... Aucun, peut-tre, ou peu de chose, sans
doute... De menus vols chez des marchands, je suppose... D'ailleurs, ce
ne sont que des gens du peuple... des rdeurs du port... des
vagabonds... des pauvres!... Ils ne m'intressent pas beaucoup... Mais
il y en a d'autres... Tu vas voir mon pote, tout  l'heure... Oui, j'ai
un prfr ici... et justement il est pote!... Comme c'est drle,
pas?... Ah! mais, c'est un grand pote, tu sais!... Il a fait une satire
admirable contre un prince qui avait vol le trsor... Et il dteste les
Anglais... Il y a deux ans, un soir, on l'avait amen chez moi... Il
chantait des choses dlicieuses... Mais c'est dans la satire surtout
qu'il tait merveilleux... Tu vas le voir. C'est le plus beau...  moins
qu'il ne soit mort dj!... Dame! avec ce rgime, il n'y aurait rien
d'tonnant... Ce qui me fait de la peine, surtout, c'est qu'il ne me
reconnat plus... Je lui parle... je lui chante ses pomes... Et il ne
les reconnat pas non plus... C'est horrible, vraiment, pas?... Bah!
c'est drle aussi, aprs tout...

Elle essayait d'tre gaie... Mais sa gaiet sonnait faux... son visage
tait grave... Ses narines battaient plus vite... Elle s'appuyait  mon
bras, plus lourdement, et je sentais courir des frissons tout le long de
son corps...

Je remarquai alors que, dans le mur de gauche, en face de chaque
cellule, taient creuses des niches profondes. Ces niches contenaient
des bois peints et sculpts qui reprsentaient, avec cet effroyable
ralisme particulier  l'art de l'Extrme-Orient, tous les genres de
torture en usage dans la Chine: scnes de dcollation, de strangulation,
d'corchement et de dpcement des chairs..., imaginations dmoniaques
et mathmatiques, qui poussent, jusqu' un raffinement inconnu de nos
cruauts occidentales, pourtant si inventives, la science du supplice.
Muse de l'pouvante et du dsespoir, o rien n'avait t oubli de la
frocit humaine et qui, sans cesse,  toutes les minutes du jour,
rappelait par des images prcises, aux forats, la mort savante 
laquelle les destinaient leurs bourreaux.

--Ne regarde pas a!... me dit Clara avec une moue de mpris. a n'est
que des bois peints, mon amour... Regarde par ici, o c'est vrai...
Tiens!... Justement, le voil, mon pote!...

Et, brusquement, elle s'arrta devant la cage.

Ple, dcharne, sabre de rictus squelettaires, les pommettes crevant
la peau mange de gangrne, la mchoire  nu sous le retroussis
tumescent des lvres, une face tait colle contre les barreaux, o deux
mains longues, osseuses, et pareilles  des pattes sches d'oiseau,
s'agrippaient. Cette face, de laquelle toute trace d'humanit avait pour
jamais disparu, ces yeux sanglants, et ces mains, devenues des griffes
galeuses, me firent peur... Je me rejetai en arrire d'un mouvement
instinctif, pour ne point sentir sur ma peau le souffle empest de cette
bouche, pour viter la blessure de ces griffes... Mais Clara me ramena,
vivement, devant la cage. Au fond de la cage, dans une ombre de terreur,
cinq tres vivants, qui avaient t autrefois des hommes, marchaient,
marchaient, tournaient, tournaient, le torse nu, le crne noir de
meurtrissures sanguinolentes. Haletant, aboyant, hurlant, ils tentaient
vainement d'branler, par de rudes pousses, la pierre solide de la
cloison... Puis, ils recommenaient  marcher et  tourner, avec des
souplesses de fauves et des obscnits de singes... Un large volet
transversal cachait le bas de leurs corps et, du plancher invisible de
la cellule, montait une odeur suffocante et mortelle.

--Bonjour, pote!... dit Clara, s'adressant  la Face... Je suis
gentille, pas? Je suis venue te voir encore une fois, pauvre cher
homme!... Me reconnais-tu aujourd'hui?... Non?... Pourquoi ne me
reconnais-tu pas?... Je suis belle, pourtant, et je t'ai aim tout un
soir!...

La Face ne bougea pas. Ses yeux ne quittaient point la corbeille de
viande que portait le boy... Et de sa gorge sortait un bruit rauque
d'animal.

--Tu as faim?... poursuivit Clara... Je te donnerai  manger... Pour
toi, j'ai choisi les meilleurs morceaux du march... Mais auparavant,
veux-tu que je rcite ton pome: _Les trois amies_?... Veux-tu?... Cela
te fera plaisir de l'entendre.

Et elle rcita.

    J'ai trois amies.
    La premire a l'esprit mobile comme une feuille de bambou.
    Son humeur lgre et foltre est pareille  la fleur plumeuse de l'eulalie.
    Son oeil ressemble au lotus.
    Et sa gorge est aussi ferme que le cdrat.
    Ses cheveux, tresss en une seule natte, retombent sur ses paules d'or, ainsi que de noirs serpents.
    Sa voix a la douceur du miel des montagnes.
    Ses hanches sont minces et flexibles.
    Ses cuisses ont la rondeur de la tige lisse du bananier.
    Sa dmarche est celle du jeune lphant en gat.
    Elle aime le plaisir, sait le faire natre, et le varier!...
    J'ai trois amies.

Clara s'interrompit:

--Tu ne te souviens pas? demanda-t-elle... Est-ce donc que tu n'aimes
plus ma voix?

La Face n'avait pas boug... Elle semblait ne pas entendre. Ses regards
dvoraient toujours l'horrible corbeille, et sa langue claquait dans la
bouche, mouille de salive.

--Allons, fit Clara... coute encore!... Et tu mangeras, puisque tu as
si faim!

Et elle reprit d'une voix lente et rythme:

    J'ai trois amies.
    La seconde a une abondante chevelure qui brille et se droule en longues guirlandes de soie.
    Son regard troublerait le Dieu d'amour
    Et ferait rougir les bergeronnettes.
    Le corps de cette femme gracieuse serpente comme une liane d'or,
    Ses pendants d'oreilles sont chargs de pierreries,
    Comme est orne de givre, par un matin de gele et de soleil, une fleur.
    Ses vtements sont des jardins d't
    Et des temples, un jour de fte.
    Et ses seins, durs et rebondis, luisent ainsi qu'une couple de vases d'or, remplis de liqueurs enivrantes et de grisants parfums.
    J'ai trois amies.

--Ouah! ouah! aboya la Face, tandis que, dans la cage, marchant,
marchant, tournant, tournant, les cinq autres condamns rptaient le
sinistre aboiement.

Clara continua:

    J'ai trois amies.
    Les cheveux de la troisime sont natts et rouls sur sa tte.
    Et jamais ils n'ont connu la douceur des huiles parfumes.
    Sa face qui exprime la passion est difforme.
    Son corps est pareil  celui d'un porc.
    On la dirait toujours en colre.
    Toujours elle gronde et grogne.
    Ses seins et son ventre exhalent l'odeur du poisson.
    Elle est malpropre en toute sa personne.
    Elle mange de tout et boit  l'excs.
    Ses yeux ternes sont toujours chassieux.
    Et son lit est plus rpugnant que le nid de la huppe.
    Et c'est celle-l que j'aime.
    Et celle-l je l'aime parce qu'il y a quelque chose de plus mystrieusement attirant que la beaut: c'est la pourriture.
    La pourriture en qui rside la chaleur ternelle de la vie.
    En qui s'labore l'ternel renouvellement des mtamorphoses!
    J'ai trois amies...

Le pome tait termin. Clara se tut.

Les yeux avidement fixs sur la corbeille, la Face n'avait pas cess
d'aboyer durant la rcitation de la dernire strophe.

Alors, s'adressant  moi, tristement, Clara dit:

--Tu vois... Il ne se souvient plus de rien!... Il a perdu la mmoire de
ses vers, comme de mon visage... Et cette bouche que j'ai baise ne
connat plus la parole des hommes!... Est-ce inou, vraiment!

Elle choisit parmi la viande du panier le meilleur, le plus gros morceau
et, le buste joliment cambr, elle le tendit, du bout de sa fourche, 
la Face dcharne dont les yeux luirent comme deux petites braises.

--Mange, pauvre pote! dit-elle. Mange, va!

Avec des mouvements de bte affame, le pote saisit dans ses griffes
l'horrible morceau puant et le porta  sa mchoire o je le vis, un
instant, qui pendait, pareil  une ordure de la rue, entre les crocs
d'un chien... Mais aussitt, dans la cage branle, il y eut des
rugissements, des bondissements. Ce ne furent plus que des torses nus,
mls, souds l'un  l'autre, treints par de longs bras maigres,
dchirs par des mchoires; et des griffes... et des faces tordues
s'arrachant la viande!... Et je ne vis plus rien... Et j'entendis les
bruits de luttes, au fond de la cage, des poitrines haletantes et
sifflantes, des souffles rauques, des chutes de corps, des pitinements
de chair, des craquements d'os, des chocs mous de tuerie... des
rles!... De temps en temps, au-dessus du volet, une face apparaissait,
la proie aux dents, et disparaissait... Des abois encore... des rles
toujours... et presque le silence... puis rien!...

Clara s'tait colle contre moi, toute frmissante.

--Ah! mon chri!... mon chri!...

Je lui criai:

--Jette-leur donc toute la viande... Tu vois bien qu'ils se tuent!

Elle m'treignait, m'enlaait.

--Embrasse-moi. Caresse-moi... C'est horrible!... c'est trop
horrible!...

Et, se haussant jusqu' mes lvres, elle me dit, dans un baiser froce:

--On n'entend plus rien... Ils sont morts!... Crois-tu donc qu'ils
soient tous morts?...

Quand nous relevmes les yeux vers la cage, une Face ple, dcharne et
toute sanglante tait colle derrire les barreaux et nous regardait
fixement, presque orgueilleusement... Un lambeau de viande coulait de
ses lvres, parmi des filaments de bave pourpre. Sa poitrine haletait.

Clara applaudit, et sa voix tremblait encore.

--C'est lui!... C'est mon pote!... C'est le plus fort!...

Elle lui jeta toute la viande du panier, et, la gorge serre:

--J'touffe un peu, dit-elle... Et toi aussi, tu es tout ple, mon
amour... Allons respirer un peu d'air au Jardin des supplices...

De lgres gouttes de sueur perlaient  son front. Elle les essuya, et,
se tournant vers le pote, elle dit, en accompagnant ses paroles d'un
menu geste de sa main dgante:

--Je suis contente que tu aies t le plus fort, aujourd'hui!...
Mange!... mange!... Je reviendrai te voir... Adieu.

Elle congdia le boy, devenu inutile. Nous suivmes le milieu du couloir
d'un pas press, malgr l'encombrement de la foule, vitant de regarder
 droite et  gauche.

La cloche sonnait toujours... Mais ses vibrations diminuaient,
diminuaient jusqu' n'tre plus qu'un souffle de brise, une toute petite
plainte d'enfant, touffe, derrire un rideau.

--Pourquoi cette cloche?... D'o vient cette cloche?... questionnai-je.

--Comment?... Tu ne sais pas?... Mais c'est la cloche du Jardin des
supplices!... Figure-toi... On ligote un patient... et on le dpose sous
la cloche... Et l'on sonne  toute vole, jusqu' ce que les vibrations
l'aient tu!... Et quand vient la mort, on sonne doucement, doucement,
pour qu'elle ne vienne pas trop vite, comme l-bas!... Entends-tu?...

J'allais parler, mais Clara me ferma la bouche, avec son ventail
dploy:

--Non... tais-toi!... ne dis rien!... Et coute, mon amour!... Et pense
 l'effroyable mort que ce doit tre, ces vibrations sous la cloche...
Et viens avec moi... Et ne dis plus rien, ne dis plus rien...

Quand nous sortmes du couloir, la cloche n'tait plus qu'un chant
d'insecte... un bruissement d'ailes,  peine perceptible, dans le
lointain.




V


Le Jardin des supplices occupe au centre de la Prison un immense espace
en quadrilatre, ferm par des murs dont on ne voit plus la pierre, que
couvre un pais revtement d'arbustes sarmenteux et de plantes
grimpantes. Il fut cr vers le milieu du sicle dernier par Li-P-Hang,
surintendant des jardins impriaux, le plus savant botaniste qu'ait eu
la Chine. On peut consulter, dans les collections du Muse Guimet,
maints ouvrages qui consacrent sa gloire et de trs curieuses estampes
o sont relats ses plus illustres travaux. Les admirables jardins de
Kiew--les seuls qui nous contentent en Europe--lui doivent beaucoup, au
point de vue technique, et aussi au point de vue de l'ornementation
florale et de l'architecture paysagiste. Mais ils sont loin encore de la
beaut pure des modles chinois. Selon les dires de Clara, il leur
manque cette attraction de haut got qu'on y ait ml les supplices 
l'horticulture, le sang aux fleurs.

Le sol, de sable et de cailloux, comme toute cette plaine strile, fut
dfonc profondment et refait avec de la terre vierge, apporte, 
grands frais, de l'autre rive du fleuve. On conte que plus de trente
mille coolies prirent de la fivre dans les terrassements gigantesques
qui durrent vingt-deux annes. Il s'en faut que ces hcatombes aient
t inutiles. Mlangs au sol, comme un fumier--car on les enfouissait
sur place--, les morts l'engraissrent de leurs dcompositions lentes,
et pourtant, nulle part, mme au coeur des plus fantastiques forts
tropicales, il n'existait une terre plus riche en humus naturel. Son
extraordinaire force de vgtation, loin qu'elle se soit puise  la
longue, s'active encore aujourd'hui des ordures des prisonniers, du sang
des supplicis, de tous les dbris organiques que dpose la foule chaque
semaine et qui, prcieusement recueillis, habilement travaills avec les
cadavres quotidiens dans des pourrissoirs spciaux, forment un puissant
_compost_ dont les plantes sont voraces et qui les rend plus vigoureuses
et plus belles. Des drivations de la rivire, ingnieusement
distribues  travers le jardin, y entretiennent, selon le besoin des
cultures, une fracheur humide, permanente, en mme temps qu'elles
servent  remplir des bassins et des canaux, dont l'eau se renouvelle
sans cesse, et o l'on conserve des formes zoologiques presque
disparues, entre autres le fameux poisson  six bosses, chant par
Yu-Sin et par notre compatriote, le pote Robert de Montesquiou.

Les Chinois sont des jardiniers incomparables, bien suprieurs  nos
grossiers horticulteurs qui ne pensent qu' dtruire la beaut des
plantes par d'irrespectueuses pratiques et de criminelles hybridations.
Ceux-l sont de vritables malfaiteurs et je ne puis concevoir qu'on
n'ait pas encore, au nom de la vie universelle, dict des lois pnales
trs svres contre eux. Il me serait mme agrable qu'on les
guillotint sans piti, de prfrence  ces ples assassins dont le
selectionnisme social est plutt louable et gnreux, puisque, la
plupart du temps, il ne vise que des vieilles femmes trs laides, et de
trs ignobles bourgeois, lesquels sont un outrage perptuel  la vie.
Outre qu'ils ont pouss l'infamie jusqu' dformer la grce mouvante et
si jolie des fleurs simples, nos jardiniers ont os cette plaisanterie
dgradante de donner  la fragilit des roses, au rayonnement stellaire
des clmatites,  la gloire firmamentale des delphiniums, au mystre
hraldique des iris,  la pudeur des violettes, des noms de vieux
gnraux et de politiciens dshonors. Il n'est point rare de rencontrer
dans nos parterres un iris, par exemple, baptis: _Le gnral
Archinard_!... Il est des narcisses--des narcisses!--qui se dnomment
grotesquement: _Le Triomphe du Prsident Flix Faure_; des roses
trmires qui, sans protester, acceptent l'appellation ridicule de:
_Deuil de Monsieur Thiers_; des violettes, de timides, frileuses et
exquises violettes  qui les noms du gnral Skobeleff et de l'amiral
Avellan n'ont pas sembl d'injurieux sobriquets!... Les fleurs, toute
beaut, toute lumire et toute joie... toute caresse aussi, voquant les
moustaches grognonnes et les lourdes basanes d'un soldat, ou bien le
toupet parlementaire d'un ministre!... Les fleurs affichant des opinions
politiques, servant  diffuser les propagandes lectorales!...  quelles
aberrations,  quelles dchances intellectuelles peuvent bien
correspondre de pareils blasphmes, et de tels attentats  la divinit
des choses? S'il tait possible qu'un tre assez dnu d'me prouvt de
la haine pour les fleurs, les jardiniers europens et, en particulier,
les jardiniers franais, eussent justifi ce paradoxe, inconcevablement
sacrilge!...

Parfaits artistes et potes ingnus, les Chinois ont pieusement conserv
l'amour et le culte dvot des fleurs: l'une des trs rares, des plus
lointaines traditions qui aient survcu  leur dcadence. Et, comme il
faut bien distinguer les fleurs l'une de l'autre, ils leur ont attribu
des analogies gracieuses, des images de rve, des noms de puret ou de
volupt qui perptuent et harmonisent dans notre esprit les sensations
de charme doux ou de violente ivresse qu'elles nous apportent... C'est
ainsi que telles pivoines, leurs fleurs prfres, les Chinois les
saluent, selon leur forme et leur couleur, de ces noms dlicieux, qui
sont, chacun, tout un pome et tout un roman: _La jeune fille qui offre
ses seins_, ou: _L'eau qui dort sous la lune_, ou: _Le Soleil dans la
fort_, ou: _Le premier dsir de la Vierge couche_, ou _Ma robe n'est
plus toute blanche parce qu'en la dchirant le Fils du Ciel y a laiss
un peu de sang rose_; ou bien encore, celle-ci: _J'ai joui de mon ami
dans le jardin_.

Et Clara, qui me contait ces choses gentilles, s'criait, indigne, en
frappant le sol de ses petits pieds, chausss de peau jaune:

--Et on les traite de magots, de sauvages, ces divins potes qui
appellent leurs fleurs: _J'ai joui de mon ami dans le jardin_!...

                   *       *       *       *       *

Les Chinois ont raison d'tre fiers du Jardin des Supplices, le plus
compltement beau, peut-tre, de toute la Chine, o, pourtant, il en est
de merveilleux. L, sont runies les essences les plus rares de leur
flore, les plus dlicates, comme les plus robustes, celles qui viennent
des nvs de la montagne, celles qui croissent dans l'ardente fournaise
des plaines, celles aussi, mystrieuses et farouches, qui se dissimulent
au plus impntrable des forts et auxquelles les superstitions
populaires prtent des mes de gnies malfaisants. Depuis le paltuvier
jusqu' l'azale saxatile, la violette cornue et biflore jusqu'au
npenths distillatoire, l'hibiscus volubile jusqu' l'hlianthe
stolonifre, depuis l'androsace, invisible dans sa fissure de roc,
jusqu'aux lianes les plus follement enlaantes, chaque espce est
reprsente par des spcimens nombreux qui, gorgs de nourritures
organiques et traits selon les rites par de savants jardiniers,
prennent des dveloppements anormaux, des colorations dont nous avons
peine, sous nos climats moroses et dans nos jardins sans gnie, 
imaginer la prodigieuse intensit.

                   *       *       *       *       *

Un vaste bassin que traverse l'arc d'un pont de bois, peint en vert vif,
marque le milieu du jardin au creux d'un vallonnement o aboutissent
quantit d'alles sinueuses et de sentes fleuries d'un dessin souple et
d'une harmonieuse ondulation. Des nymphas, des nlumbiums animent l'eau
de leurs feuilles processionnelles et de leurs corolles errantes jaunes,
mauves, blanches, roses, pourpres; des touffes d'iris dressent leurs
hampes fines, au haut desquelles semblent percher d'tranges oiseaux
symboliques, des butomes panachs, des cyprus, pareils  des
chevelures, des luzules gantes, mlent leurs feuillages disparates aux
inflorescences phalliformes et vulvodes des plus stupfiantes arodes.
Par une combinaison gniale, sur les bords du bassin, entre les
scolopendres godronns, les trolles et les inules, des glycines
artistement tailles s'lvent et se penchent, en vote, au-dessus de
l'eau qui reflte le bleu de leurs grappes retombantes et balances. Et
des grues, en manteau gris perle, aux aigrettes soyeuses, aux caroncules
carlates, des hrons blancs, des cigognes blanches  nuque bleue de la
Mandchourie, promnent parmi l'herbe haute leur grce indolente et leur
majest sacerdotale.

Ici et l, sur des minences de terre et de rocs rouges tapisss de
fougres naines, d'androsaces, de saxifrages et d'arbustes rampants, de
sveltes et gracieux kiosques lancent, au-dessus des bambous et des
cedrles, le cne pointu de leurs toits ramags d'or et les dlicates
nervures de leurs charpentes dont les extrmits s'incurvent et se
retroussent dans un mouvement hardi. Le long des pentes, les espces
pullulent; pimdes issant d'entre les pierres, avec leurs fleurs
graciles, remuantes et voletantes comme des insectes; hmrocalles
orangs offrant aux sphinx leur calice d'un jour, oenothres blancs,
leur coupe d'une heure; opuntias charnus, omecons, mores, et des
nappes, des coules, des ruissellements de primevres, ces primevres de
la Chine, si abondamment polymorphes et dont nous n'avons, dans nos
serres, que des images appauvries; et tant de formes charmantes et
bizarres, et tant de couleurs fondues!... Et tout autour des kiosques,
entre des fuites de pelouses, dans des perspectives frissonnantes, c'est
comme une pluie rose, mauve, blanche, un fourmillement nuanc, une
palpitation nacre, carne, lacte, et si tendre et si changeante qu'il
est impossible d'en rendre avec des mots la douceur infinie, la posie
inexprimablement dnique.

                   *       *       *       *       *

Comment avions-nous t transports l?... Je n'en savais rien... Sous
la pousse de Clara, une porte, soudain, s'tait ouverte dans le mur du
sombre couloir. Et, soudain, comme sous la baguette d'une fe, 'avait
t en moi une irruption de clart cleste et devant moi des horizons,
des horizons!

Je regardais, bloui; bloui de la lumire plus douce, du ciel plus
clment, bloui mme des grandes ombres bleues que les arbres,
mollement, allongeaient sur l'herbe, ainsi que de paresseux tapis;
bloui de la ferie mouvante des fleurs, des planches de pivoines que de
lgers abris de roseaux prservaient de l'ardeur mortelle du soleil...
Non loin de nous, sur l'une de ces pelouses, un appareil d'arrosage
pulvrisait de l'eau dans laquelle se jouaient toutes les couleurs de
l'arc-en-ciel,  travers laquelle les gazons et les fleurs prenaient des
translucidits de pierres prcieuses.

Je regardais avidement, sans jamais me lasser. Et je ne voyais alors
aucun de ces dtails que je recomposai plus tard; je ne voyais qu'un
ensemble de mystres et de beauts dont je ne cherchais pas 
m'expliquer la brusque et consolante apparition. Je ne me demandais mme
pas, non plus, si c'tait de la ralit qui m'entourait ou bien du
rve... Je ne me demandais rien... je ne pensais  rien... je ne disais
rien... Clara parlait, parlait... Sans doute, elle me racontait encore
des histoires et des histoires... Je ne l'coutais pas, et je ne la
sentais pas, non plus, prs de moi. En ce moment, sa prsence, prs de
moi, m'tait si lointaine! Si lointaine aussi sa voix..., et tellement
inconnue!...

Enfin, peu  peu, je repris possession de moi-mme, de mes souvenirs, de
la ralit des choses, et je compris pourquoi et comment j'tais l...

Au sortir de l'enfer, encore tout blme de la terreur de ces faces de
damns, les narines encore toutes remplies de cette odeur de pourriture
et de mort, les oreilles vibrant encore aux hurlements de la torture, le
spectacle de ce jardin me fut une dtente subite: aprs avoir t comme
une exaltation inconsciente, comme une irrelle ascension de tout mon
tre vers les blouissements d'un pays de rve... Avec dlices,
j'aspirai,  pleines gorges, l'air nouveau que tant de fins et mols
aromes imprgnaient... C'tait l'indicible joie du rveil, aprs
l'oppressant cauchemar... Je savourai cette ineffable impression de
dlivrance de quelqu'un, enterr vivant dans un pouvantable ossuaire,
et qui vient d'en soulever la pierre et de renatre, au soleil, avec sa
chair intacte, ses organes libres, son me toute neuve...

Un banc, fait de troncs de bambous, se trouvait l, prs de moi, 
l'ombre d'un immense frne dont les feuilles pourpres, tincelant dans
la lumire, donnaient l'illusion d'un dme de rubis... Je m'y assis, ou
plutt, je m'y laissai tomber, car la joie de toute cette vie splendide
me faisait presque dfaillir, maintenant, d'une volupt ignore.

Et je vis,  ma gauche, gardien de pierre de ce jardin, un Buddha,
accroupi sur une roche, qui montrait sa face tranquille, sa face de
Bont souveraine, toute baigne d'azur et de soleil. Des jonches de
fleurs, des corbeilles de fruits couvraient le socle du monument
d'offrandes propitiatoires et parfumes. Une jeune fille, en robe jaune,
se haussait jusqu'au front de l'exorable dieu, qu'elle couronnait
pieusement de lotus et de cypripdes... Des hirondelles voletaient
autour, en poussant de petits cris joyeux... Alors, je songeai--avec
quel religieux enthousiasme, avec quelle adoration mystique!-- la vie
sublime de celui qui, bien avant notre Christ, avait prch aux hommes
la puret, le renoncement et l'amour...

Mais, penche sur moi comme le pch, Clara, la bouche rouge et pareille
 la fleur de cydoine, Clara, les yeux verts, du vert gristre qu'ont
les jeunes fruits de l'amandier, ne tarda pas  me ramener  la ralit,
et elle me dit, en me dsignant dans un grand geste le jardin:

--Vois, mon amour, comme les Chinois sont de merveilleux artistes et
comme ils savent rendre la nature complice de leurs raffinements de
cruaut!... En notre affreuse Europe qui, depuis si longtemps, ignore ce
que c'est que la beaut, on supplicie secrtement au fond des geles, ou
sur les places publiques, parmi d'ignobles foules avines... Ici, c'est
parmi les fleurs, parmi l'enchantement prodigieux et le prodigieux
silence de toutes les fleurs, que se dressent les instruments de torture
et de mort, les pals, les gibets et les croix... Tu vas les voir, tout 
l'heure, si intimement mls aux splendeurs de cette orgie florale, aux
harmonies de cette nature unique et magique, qu'ils semblent, en quelque
sorte, faire corps avec elle, tre les fleurs miraculeuses de ce sol et
de cette lumire...

Et, comme je n'avais pu rprimer un geste d'impatience:

--Bte! fit Clara... petite bte qui ne comprend rien!...

Le front barr d'une ombre dure, elle continua:

--Voyons!... tant triste, ou malade, as-tu, quelquefois, pass dans une
fte?... Alors tu as senti combien ta tristesse s'irritait,
s'exasprait, comme d'une offense,  la joie des visages,  la beaut
des choses... C'est une impression intolrable... Pense  ce que cela
doit tre pour le patient qui va mourir dans les supplices... Songe
combien la torture se multiplie dans sa chair et dans son me de tout le
resplendissement qui l'environne... et combien l'agonie s'y fait plus
atroce, plus dsesprment atroce, cher petit coeur!...

--Je songeais  l'amour, rpliquai-je sur un ton de reproche... Et voil
que vous me parlez encore, que vous me parlez toujours de supplices!...

--Sans doute!... puisque c'est la mme chose...

Elle tait reste prs de moi, debout, ses mains sur mon paule. Et
l'ombre rouge du frne l'enveloppait comme d'une lueur de feu... Elle
s'assit sur le banc, et elle poursuivit:

--Et puisqu'il y a des supplices partout o il y a des hommes... Je n'y
peux rien, mon bb, et je tche de m'en accommoder et de m'en rjouir,
car le sang est un prcieux adjuvant de la volupt... C'est le vin de
l'amour...

Elle traa, dans le sable, du bout de son ombrelle, quelques figures,
navement indcentes, et elle dit:

--Je suis sre que tu crois les Chinois plus froces que nous?... Mais
non... mais non!... Nous, les Anglais?... Ah! parlons-en!... Et vous,
les Franais?... Dans votre Algrie, aux confins du dsert, j'ai vu
ceci... Un jour, des soldats capturrent des Arabes... de pauvres Arabes
qui n'avaient pas commis d'autre crime que de fuir les brutalits de
leurs conqurants... Le colonel ordonna qu'ils fussent mis  mort
sur-le-champ, sans enqute, ni procs... Et voici ce qui arriva... Ils
taient trente... on creusa trente trous dans le sable, et on les y
enterra jusqu'au col, nus, la tte rase, au soleil de midi... Afin
qu'ils ne mourussent pas trop vite... on les arrosait, de temps en
temps, comme des choux... Au bout d'une demi-heure, les paupires
s'taient gonfles... les yeux sortaient de l'orbite... les langues
tumfies emplissaient les bouches, affreusement ouvertes... et la peau
craquait, se rissolait sur les crnes... C'tait sans grce, je
t'assure, et mme sans terreur, ces trente ttes mortes, hors du sol, et
semblables  d'informes cailloux!... Et nous?... C'est pire encore!...
Ah! je me rappelle l'trange sensation que j'prouvai quand,  Kandy,
l'ancienne et morne capitale de Ceylan, je gravis les marches du temple
o les Anglais gorgrent, stupidement, sans supplices, les petits
princes Modliars que les lgendes nous montrent si charmants, pareils 
ces icones chinoises, d'un art si merveilleux, d'une grce si
hiratiquement calme et pure, avec leur nimbe d'or et leurs longues
mains jointes... Je sentis qu'il s'tait accompli l... sur ces marches
sacres, non encore laves de ce sang par quatre-vingts ans de
possession violente, quelque chose de plus horrible qu'un massacre
humain; la destruction d'une prcieuse, mouvante, innocente beaut...
Dans cette Inde agonisante et toujours mystrieuse,  chaque pas que
l'on fait sur le sol ancestral, les traces de cette double barbarie
europenne demeurent... Les boulevards de Calcutta, les fraches villas
himalayennes de Dardjilling, les tribades de Bnars, les fastueux
htels des traitants de Bombay n'ont pu effacer l'impression de deuil et
de mort que laissent partout l'atrocit du massacre sans art, et le
vandalisme et la destruction bte... Ils l'accentuent, au contraire...
En n'importe quels endroits o elle parut, la civilisation montre cette
face gmelle de sang strile et de ruines  jamais mortes... Elle peut
dire comme Attila: L'herbe ne crot plus o mon cheval a pass....
Regarde ici, devant toi, autour de toi... Il n'est pas un grain de sable
qui n'ait t baign de sang... et ce grain de sable lui-mme, qu'est-il
sinon de la poussire de mort?... Mais comme ce sang est gnreux et
fconde cette poussire!... Regarde... l'herbe est grasse... les fleurs
pullulent... et l'amour est partout!...

Le visage de Clara s'tait ennobli... Une mlancolie trs douce
attnuait la barre d'ombre de son front, voilait les flammes vertes de
ses yeux... Elle reprit:

--Ah! que la petite ville morte de Kandy me sembla triste et poignante
ce jour-l!... Dans la chaleur torride, un lourd silence planait, avec
les vautours, sur elle... Quelques Hindous sortaient du temple o ils
avaient port des fleurs au Buddha... La douceur profonde de leurs
regards, la noblesse de leur front, la faiblesse souffrante de leur
corps, consum par la fivre, la lenteur biblique de leur dmarche, tout
cela m'mut jusques au fond des entrailles... Ils semblaient en exil,
sur la terre natale, prs de leur Dieu si doux, enchan et gard par
les cipayes... Et, dans leurs prunelles noires, il n'y avait plus rien
de terrestre... plus rien qu'un rve de libration corporelle, l'attente
des nirvanas pleins de lumire... Je ne sais quel respect humain me
retint de m'agenouiller devant ces douloureux, ces vnrables pres de
ma race, de ma race parricide... Je me contentai de les saluer
humblement... Mais ils passrent sans me voir... sans voir mon salut...
sans voir les larmes de mes yeux... et l'motion filiale qui me gonflait
le coeur... Et quand ils eurent pass, je sentis que je hassais
l'Europe, d'une haine qui ne s'teindrait jamais...

S'interrompant, tout d'un coup, elle me demanda:

--Mais je t'ennuie, dis? Je ne sais pas pourquoi je te raconte tout
cela... a n'a aucun rapport... Je suis folle!...

--Non... non... chre Clara, rpondis-je en lui baisant les mains... Je
vous aime, au contraire, de me parler ainsi... Parlez-moi toujours
ainsi!...

Elle continua:

--Aprs avoir visit le temple, pauvre et nu, qu'un gong dcore 
l'entre, seul vestige des richesses anciennes, aprs avoir respir
l'odeur des fleurs dont l'image du Buddha tait toute jonche, je
remontai mlancoliquement vers la ville... Elle tait dserte...
vocation grotesque et sinistre du progrs occidental, un pasteur--seul
tre humain--y rdait, rasant les murs, une fleur de lotus au bec...
Sous cet aveuglant soleil, il avait conserv, comme dans les brumes
mtropolitaines, son caricatural uniforme de clergyman, feutre noir et
mou, longue redingote noire  col droit et crasseux, pantalon noir,
retombant, en vrilles crapuleuses, sur de massives chaussures de
roulier... Ce costume revche de prdicant s'accompagnait d'une ombrelle
blanche, sorte de punka portatif et drisoire, unique concession faite
par le cuistre aux moeurs locales et au soleil de l'Inde que les Anglais
n'ont pu, jusqu'ici, transformer en brouillard de suie. Et je songeai,
non sans irritation, qu'on ne peut faire un pas, de l'quateur au ple,
sans se heurter  cette face louche,  ces yeux rapaces,  ces mains
crochues,  cette bouche immonde qui, sur les divinits charmantes et
les mythes adorables des religions-enfants, va soufflant, avec l'odeur
du gin cuv, l'effroi des versets de la Bible.

Elle s'anima. Ses yeux exprimaient une haine gnreuse que je ne leur
connaissais pas. Oubliant ce lieu o nous tions, ses enthousiasmes
criminels de tout  l'heure et ses exaltations sanglantes, elle dit:

--Partout o il y a du sang vers  lgitimer, des pirateries 
consacrer, des violations  bnir, de hideux commerces  protger, on
est sr de le voir, ce Tartuffe britannique, poursuivre, sous prtexte
de proslytisme religieux ou d'tude scientifique, l'oeuvre de la
conqute abominable. Son ombre astucieuse et froce se profile sur la
dsolation des peuples vaincus, accole  celle du soldat gorgeur et du
Shylock ranonnier. Dans les forts vierges, o l'Europen est plus
justement redout que le tigre, au seuil de l'humble paillote dvaste,
entre les cases incendies, il apparat, aprs le massacre, comme, les
soirs de bataille, l'cumeur d'arme qui vient dtrousser les morts.
Digne pendant, d'ailleurs, de son concurrent, le missionnaire catholique
qui, lui aussi, apporte la civilisation au bout des torches,  la pointe
des sabres et des baonnettes... Hlas!... la Chine est envahie, ronge
par ces deux flaux... Dans quelques annes, il ne restera plus rien de
ce pays merveilleux, o j'aime tant  vivre!...

Tout  coup, elle se leva, et poussant un cri:

--Et la cloche, mon amour!... On n'entend plus la cloche... Ah! mon
Dieu... il sera mort!... Pendant que nous tions l,  causer, on
l'aura, sans doute, conduit au charnier... Et nous ne le verrons pas!...
C'est de ta faute, aussi...

Elle m'obligea  me lever du banc...

--Vite!... vite! chri!...

--Rien ne nous presse, ma chre Clara... Nous verrons toujours assez
d'horreurs... Parle-moi encore comme tu me parlais il y a une seconde o
j'aimais tant ta voix, o j'aimais tant tes yeux!

Elle s'impatienta:

--Vite!... vite!... Tu ne sais pas ce que tu dis!...

Ses yeux taient redevenus durs, sa voix haletante, sa bouche
imprieusement cruelle et sensuelle... Il me sembla que le Buddha
lui-mme tordait, maintenant, dans un mauvais soleil, une face ricanante
de bourreau... Et j'aperus la jeune fille aux offrandes qui
s'loignait, dans une alle, entre des pelouses, l-bas... Sa robe jaune
tait toute menue, lgre et brillante, comme une fleur de narcisse.

                   *       *       *       *       *

L'alle o nous marchions tait borde de pchers, de cerisiers, de
cognassiers, d'amandiers, les uns nains et taills selon des formes
bizarres, les autres, libres, en touffes, et poussant dans tous les sens
leurs longues branches, charges de fleurs. Un petit pommier dont le
bois, les feuilles et les fleurs taient d'un rouge vif, imitait la
forme d'un vase pansu. Je remarquai aussi un arbre admirable, qu'on
appelle le poirier  feuilles de bouleau. Il s'levait en pyramide
parfaitement droite,  la hauteur de six mtres, et, de la base trs
large au sommet en cne pointu, il tait tellement couvert de fleurs
qu'on ne voyait ni ses feuilles, ni ses branches. D'innombrables ptales
ne cessaient de se dtacher, alors que d'autres s'ouvraient, et ils
voletaient autour de la pyramide, et ils tombaient lentement sur les
alles et les pelouses qu'ils couvraient d'une blancheur de neige. Et
l'air, au loin, s'imprgnait de subtiles odeurs d'glantine et de
rsda. Puis, nous longemes des massifs d'arbustes que dcoraient, avec
les deutzias parviflores, aux larges corymbes ross, ces jolies
ligustrines de Pkin, au feuillage velu, aux grandes panicules plumeuses
de fleurs blanches, poudres de soufre.

C'tait,  chaque pas, une joie nouvelle, une surprise des yeux qui me
faisait pousser des cris d'admiration. Ici, une vigne dont j'avais
remarqu, dans les montagnes de l'Annam, les larges feuilles blondes,
irrgulirement chancres et denteles, aussi denteles, aussi
chancres, aussi larges que les feuilles du ricin, enlaait de ses
ventouses un immense arbre mort, montait jusqu'au fate du branchage et,
de l, retombait en cataracte, en avalanche, protgeant toute une flore
d'ombre qui s'panouissait  la base entre les nefs, les colonnades et
les niches formes par ses sarments croulants. L, un stphanandre
exhibait son feuillage paradoxal, prcieusement ouvr comme un cloisonn
et dont je m'merveillais qu'il passt par toute sorte de colorations,
depuis le vert paon jusqu'au bleu d'acier, le rose tendre jusqu'au
pourpre barbare, le jaune clair jusqu' l'ocre brun. Tout prs, un
groupe de viburnums gigantesques, aussi hauts que des chnes, agitaient
de grosses boules neigeuses  la pointe de chaque rameau.

De place en place, agenouills dans l'herbe, ou perchs sur des chelles
rouge, des jardiniers faisaient courir des clmatites sur de fines
armatures de bambous; d'autres enroulaient des ipomes, des calystgies
sur de longs et minces tuteurs de bois noir... Et, partout, dans les
pelouses, les lis levaient leurs tiges, prtes  fleurir.

Arbres, arbustes, massifs, plantes isoles ou groupes, il semblait tout
d'abord qu'ils eussent pouss l au hasard du germe, sans mthode, sans
culture, sans autre volont que la nature, sans autre caprice que la
vie. Erreur. L'emplacement de chaque vgtal avait t, au contraire,
laborieusement tudi et choisi, soit pour que les couleurs et les
formes se compltassent, se fissent mieux valoir l'une par l'autre, soit
pour mnager des plans, des fuites ariennes, des perspectives florales
et multiplier les sensations, en combinant les dcors. La plus humble
des fleurs, de mme que l'arbre le plus gant, concourait, par sa
position mme,  une harmonie inflexible,  un ensemble d'art, dont
l'effet tait d'autant plus mouvant qu'il ne sentait ni le travail
gomtrique, ni l'effort dcoratif.

                   *       *       *       *       *

Tout, aussi, semblait avoir t dispos, par la munificence de la
nature, pour le triomphe des pivoines.

Sur les pentes douces, semes, en guise de gazon, d'asprules odorantes
et de crucianelles roses, du rose pass des vieilles soies, des
pivoines, des champs de pivoines arborescentes droulaient de somptueux
tapis. Prs de nous, il y en avait d'isoles, qui nous tendaient
d'immenses calices rouges, noirs, cuivrs, orangs, pourprs. D'autres,
idalement pures, offraient les plus virginales nuances du rose et du
blanc. Runies en foule chatoyante, ou bien solitaires au bord de
l'alle, mditatives au pied des arbres, amoureuses le long des massifs,
les pivoines taient bien rellement les fes, les reines miraculeuses
de ce miraculeux jardin.

Partout o le regard se posait, il rencontrait une pivoine. Sur les
ponts de pierre, entirement recouverts de plantes saxatiles et qui, de
leurs arches audacieuses, relient les masses de rochers et font
communiquer entre eux les kiosques, les pivoines passaient, pareilles 
une foule en fte. Leur procession brillante ascensionnait les tertres,
autour desquels montent, se croisent, s'enchevtrent les alles et les
sentes que bordent de menus fusains argents et des trones taills en
haies. J'admirai un monticule o, sur des murs trs bas, trs blancs,
construits en colimaon, s'tendaient, protges par des nattes, les
plus prcieuses espces de pivoines, que d'habiles artistes avaient
assouplies aux formes multiples de l'espalier. Dans l'intervalle de ces
murs, des pivoines immmoriales, en boule sur de hautes tiges nues,
s'espaaient, dans des caisses carres. Et le sommet se couronnait de
touffes paisses, de libres buissons de la plante sacre dont la
floraison, si phmre en Europe, se succde ici durant toutes les
saisons. Et,  ma droite,  ma gauche, toutes proches de moi, ou bien
perdues dans les perspectives lointaines, c'taient encore, c'taient
toujours des pivoines, des pivoines, des pivoines...

                   *       *       *       *       *

Clara s'tait remise  marcher trs vite, presque insensible  cette
beaut; elle marchait, le front barr d'une ombre dure, les prunelles
ardentes... On et dit qu'elle allait, emporte par une force de
destruction... Elle parlait, et je ne l'entendais pas, ou si peu! Les
mots de mort, de charme, de torture, d'amour qui, sans cesse,
tombaient de ses lvres, ne me semblaient plus qu'un cho lointain, une
toute petite voix de cloche  peine perceptible l-bas, l-bas, et
fondue dans la gloire, dans le triomphe, dans la volupt sereine et
grandiose de cette blouissante vie.

Clara marchait, marchait, et je marchais prs d'elle, et partout,
c'taient, avec les surprises nouvelles des pivoines, des arbustes de
rve ou de folie, des fusains bleus, des houx aux violentes panachures,
des magnolias gaufrs, friss, des cdres nains qui s'bouriffaient
comme des chevelures, des aralias, et de hautes gramines, des eulalies
gantes dont les feuilles en ruban retombent et ondulent, pareilles 
des peaux de serpents, lames d'or. C'taient aussi des essences
tropicales, des arbres inconnus sur le tronc desquels se balanaient
d'impures orchides; le banian de l'Inde, qui s'enracine dans le sol par
ses branches multipliantes; d'immenses musas et, sous l'abri de leurs
feuilles, des fleurs comme des insectes, comme des oiseaux, tel le
ferique strelitzia, dont les ptales jaunes sont des ailes, et qu'anime
un vol perptuel.

Tout  coup, Clara s'arrta, comme si un bras invisible se ft pos sur
elle, brutalement.

Inquite, nerveuse, les narines battantes, ainsi qu'une biche qui vient
de flairer dans le vent l'odeur du mle, elle huma l'air autour d'elle.
Un frmissement, que je connaissais pour tre l'avant-coureur du spasme,
parcourut tout son corps. Ses lvres devinrent instantanment plus
rouges et gonfles.

--As-tu senti?... fit-elle d'une voix brve et sourde.

--Je sens l'arme des pivoines qui emplit le jardin... rpondis-je.

Elle frappa la terre de son pied impatient:

--Ce n'est pas cela!... Tu n'as pas senti?... Rappelle-toi!...

Et, ses narines encore plus ouvertes, ses yeux plus brillants, elle dit:

--Cela sent, comme quand je t'aime!...

Alors, vivement, elle se pencha sur une plante, un thalictre qui, au
bord de l'alle, dressait une longue tige fine, branchue, rigide, d'un
violet clair. Chaque rameau axillaire sortait d'une gaine ivoirine en
forme de sexe et se terminait par une grappe de toutes petites fleurs,
serres l'une contre l'autre et couvertes de pollen...

--C'est elle!... c'est elle!... Oh! mon chri!...

En effet, une odeur puissante, phosphate, une odeur de semence humaine
montait de cette plante... Clara cueillit la tige, me fora  en
respirer l'trange odeur, puis, me barbouillant le visage de pollen:

--Oh! chri... chri!... fit-elle... la belle plante!... Et comme elle
me grise!... Comme elle m'affole!... Est-ce curieux qu'il y ait des
plantes qui sentent l'amour?... Pourquoi, dis?... Tu ne sais pas?... Eh
bien, je le sais, moi... Pourquoi y aurait-il tant de fleurs qui
ressemblent  des sexes, si ce n'est pas parce que la nature ne cesse de
crier aux tres vivants par toutes ses formes et par tous ses parfums:
Aimez-vous!... aimez-vous!... faites comme les fleurs... Il n'y a que
l'amour!... Dis-le aussi qu'il n'y a que l'amour. Oh! dites-le vite,
cher petit cochon ador...

Elle continua de humer l'odeur du thalictre et d'en mchonner la grappe,
dont le pollen se collait  ses lvres. Et brusquement, elle dclara:

--J'en veux dans le jardin... j'en veux dans ma chambre... dans le
kiosque... dans toute la maison... Sens, petit coeur, sens!... Une
simple plante... est-ce admirable!... Et maintenant, viens... viens!...
Pourvu que nous n'arrivions pas trop tard...  la cloche!...

Avec une moue, qui tait comique et tragique, tout ensemble, elle dit
encore:

--Pourquoi aussi t'es-tu attard l-bas, sur ce banc?... Et toutes ces
fleurs!... Ne les regarde pas... ne les regarde plus... Tu les verras
mieux aprs... aprs avoir vu souffrir, aprs avoir vu mourir. Tu verras
comme elles sont plus belles, quelle ardente passion exaspre leurs
parfums!... Sens encore, mon chri... et viens... Et prends mes seins...
Comme ils sont durs!... Leurs pointes s'irritent  la soie de ma robe...
on dirait d'un fer chaud qui les brle... C'est dlicieux... Viens
donc...

Elle se mit  courir, le visage tout jaune de pollen, la tige de
thalictre entre les dents...

                   *       *       *       *       *

Clara ne voulut pas s'arrter devant une autre image de Buddha dont la
face crispe et mange par le temps se tordait dans le soleil. Une femme
lui offrait des branches de cydoine, et ces fleurs me semblrent de
petits coeurs d'enfant... Au dtour d'une alle, nous croismes, porte
par deux hommes, une civire sur laquelle se mouvait une sorte de paquet
de chair sanglante, une sorte d'tre humain, dont la peau, coupe en
lanires, tranait sur le sol, comme des guenilles. Bien qu'il ft
impossible de reconnatre le moindre vestige d'humanit dans cette plaie
hideuse qui, pourtant, avait t un homme, on sentait que, par un
prodige, cela respirait encore. Et des gouttes rouges, des tranes de
sang marquaient l'alle.

Clara cueillit deux fleurs de pivoine et les dposa sur la civire,
silencieusement, d'une main tremblante. Les porteurs dcouvrirent, dans
un sourire de brute, leurs gencives noires et leurs dents laques... et,
quand la civire eut pass:

--Ah! ah!... Je vois la cloche... dit Clara... je vois la cloche...

Et, tout autour de nous, et tout autour de la civire qui s'loignait,
c'tait comme une pluie rose, mauve et blanche, un fourmillement nuanc,
une palpitation carne, lacte, nacre, et si tendre et si changeante,
qu'il est impossible d'en rendre, avec des mots, la douceur infinie et
le charme inexprimablement dnique...




VI


Nous laissmes l'alle circulaire sur laquelle s'embranchent d'autres
alles sinuant vers le centre, et qui longe un talus, plant d'une
quantit d'arbustes rares et prcieux, et nous prmes une petite sente
qui, dans une dpression du terrain, aboutissait directement  la
cloche. Sentes et alles taient sables de brique pulvrise qui donne
au vert des pelouses et des feuillages une extraordinaire intensit et
comme une transparence d'meraude sous la lumire d'un lustre.  droite,
des pelouses fleuries;  gauche, des arbustes encore. Acers roses,
frotts d'argent ple, d'or vif, de bronze ou de cuivre rouge; mahonias
dont les feuilles de cuir mordor ont la largeur des palmes du cocotier;
leagnus qui semblent avoir t enduits de laques polychromes; pyrus,
poudrs de mica; lauriers sur lesquels miroitent et papillotent les
mille facettes d'un cristal iris; caladiums dont les nervures de vieil
or sertissent des soies brodes et des dentelles roses; thuyas bleus,
mauves, argents, panachs de jaunes malades, d'orangs vnneux;
tamarix blonds, tamarix verts, tamarix rouges, dont les branches
flottent et ondulent dans l'air, pareilles  de menues algues dans la
mer; cotonniers dont les houppes s'envolent et voyagent sans cesse 
travers l'atmosphre; salix et l'essaim joyeux de leurs graines ailes;
clrodendrons talant ainsi que des parasols leurs larges ombrelles
incarnadines... Entre ces arbustes, dans les parties ensoleilles, des
anmones, des renoncules, des heucheras se mlaient au gazon; dans les
parties ombres se montraient d'tranges cryptogames, des mousses
couvertes de minuscules fleurettes blanches, et des lichens semblables 
des agglomrations de polypes,  des masses madrporiques. C'tait un
enchantement perptuel.

Et, de cet enchantement floral, se dressaient des chafauds, des
appareils de crucifixion, des gibets aux enluminures violentes, des
potences toutes noires au sommet desquelles ricanaient d'affreux masques
de dmons; hautes potences pour la strangulation simple, gibets plus bas
et machins pour le dpcement des chairs. Sur les fts de ces colonnes
de supplice, par un raffinement diabolique, des calystgies pubescentes,
des ipomes de la Daourie, des lophospermes, des coloquintes enroulaient
leurs fleurs, parmi celles des clmatites et des atragnes... Des
oiseaux y vocalisaient leurs chansons d'amour...

Au pied d'un de ces gibets, fleuri comme une colonne de terrasselo, un
tourmenteur, assis, sa trousse entre les jambes, nettoyait de fins
instruments d'acier avec des chiffons de soie; sa robe tait couverte
d'claboussures de sang; ses mains semblaient gantes de rouge. Autour
de lui, comme autour d'une charogne, bourdonnaient et tourbillonnaient
des essaims de mouches... Mais, dans ce milieu de fleurs et de parfums,
cela n'tait ni rpugnant, ni terrible. On et dit, sur sa robe, une
pluie de ptales tombs d'un cognassier voisin... Il avait, d'ailleurs,
un ventre pacifique et dbonnaire... Son visage, au repos, exprimait de
la bonhomie, de la jovialit mme; la jovialit d'un chirurgien qui
vient de russir une opration difficile... Comme nous passions prs de
lui, il leva ses yeux vers nous, et nous salua poliment.

Clara lui adressa la parole en anglais.

--Il est vraiment fcheux que vous ne soyez pas venus une heure plus
tt, dit ce brave homme... Vous auriez vu quelque chose de trs beau...
et qu'on ne voit pas tous les jours... Un travail extraordinaire,
milady!... J'ai retaill un homme, des pieds  la tte, aprs lui avoir
enlev toute la peau... Il tait si mal bti!... Ha!... ha!... ha!...

Son ventre, secou par le rire, s'enflait et se vidait, tour  tour,
avec des bruits sourds de borborygme. Un tic nerveux lui faisait
remonter la fente de la bouche jusqu'au zygome, en mme temps que, par
le mme mouvement, les paupires, s'abaissant, allaient rejoindre
l'extrmit des lvres, parmi des plis gras de la peau. Et c'tait une
grimace--une multitude de grimaces--qui donnaient  son visage une
expression de cruaut comique et macabre. Clara demanda:

--C'est lui, sans doute, que nous avons rencontr sur une civire, tout
 l'heure?

--Ah! vous l'avez rencontr?... cria le bonhomme flatt... Eh bien,
qu'en dites-vous?...

--Quelle horreur!... fit Clara d'une voix tranquille, qui dmentait le
dgot de son exclamation.

Alors le bourreau expliqua:

--C'tait un misrable coolie du port... rien du tout, milady... Certes,
il ne mritait pas l'honneur d'un si beau travail... Il avait,
parat-il, vol un sac de riz  des Anglais... nos chers et bons amis
les Anglais... Quand je lui eus enlev la peau et qu'elle ne tenait plus
 ses paules que par deux petites boutonnires... je l'obligeai 
marcher, milady... Ha!... ha!... ha!... La bonne ide, vraiment!...
C'tait  se tordre les ctes... On et dit qu'il avait sur le corps,
comment appelez-vous cette chose?... Ah! oui ma foi!... un
mac-farlane?... Jamais il n'avait t si bien vtu, le chien, ni par un
plus parfait tailleur... Mais il avait les os si durs que j'y ai brch
ma scie... cette belle scie que voil.

Un petit morceau blanchtre et graisseux tait rest entre les dents de
la scie... Il le fit sauter d'un coup d'ongle et l'envoya se perdre dans
le gazon, parmi les fleurettes...

--C'est de la moelle, milady!... fit le joyeux bonhomme... Il n'y en a
pas pour cher...

Et, hochant la tte, il ajouta:

--Il n'y en a pas souvent pour cher... car nous travaillons, presque
toujours, dans le bas peuple...

Puis, d'un air de tranquille satisfaction:

--Hier, ma foi... ce fut trs curieux... D'un homme j'ai fait une
femme... H!... h!... h!... C'tait  s'y mprendre... Et je m'y suis
mpris, pour voir... Demain, si les gnies veulent bien m'accorder la
grce que j'aie une femme,  ce gibet... j'en ferai un homme... C'est
moins facile!... Ha!... ha!...

Sous l'effort d'un nouveau rire, son triple menton, les bourrelets de
son cou, et son ventre tremblrent comme de la glatine... Une seule
ligne rouge et arque reliait alors le coin gauche de sa bouche  la
commissure de ses paupires droites, au milieu des bouffissures et des
rigoles par o coulaient de minces filets de sueur et des larmes de
rire.

Il introduisit la scie nettoye et luisante dans la trousse qu'il
referma. La bote en tait charmante et d'un laque admirable: un vol
d'oies sauvages, au-dessus d'un tang nocturne o la lune argentait les
lotus et les iris.

 ce moment, l'ombre du gibet mit sur le corps du tourmenteur une barre
transversale et violace.

--Voyez-vous, milady, continua le bavard bonhomme, notre mtier, de mme
que nos belles potiches, nos belles soies brodes, nos beaux laques, se
perd de plus en plus... Nous ne savons plus, aujourd'hui, ce que c'est
rellement que le supplice... Bien que je m'efforce  en conserver les
traditions vritables... je suis dbord... et je ne puis,  moi tout
seul, arrter sa dcadence... Que voulez-vous? Les bourreaux, on les
recrute, maintenant, on ne sait o!... Plus d'examens, plus de
concours... C'est la faveur seule, la protection qui dcident des
choix... Et quels choix, si vous saviez!... C'est honteux!... Autrefois
on ne confiait ces importantes fonctions qu' d'authentiques savants, 
des gens de mrite, qui connaissaient parfaitement l'anatomie du corps
humain, qui avaient des diplmes, de l'exprience, ou du gnie
naturel... Aujourd'hui, va te faire fiche! Le moindre cordonnier peut
prtendre  remplir ces places honorables et difficiles... Plus de
hirarchie, plus de traditions! Tout s'en va... Nous vivons dans une
poque de dsorganisation... Il y a en Chine, milady, quelque chose de
pourri...

Il soupira profondment et, nous montrant ses mains toutes rouges, puis
la trousse qui brillait, dans l'herbe  ct de lui:

--Et pourtant, je m'emploie de mon mieux, comme vous avez pu voir, 
relever notre prestige aboli... Car je suis un vieux conservateur,
moi... un nationaliste intransigeant... et je rpugne  toutes ces
pratiques,  toutes ces modes nouvelles que, sous prtexte de
civilisation, nous apportent les Europens, et en particulier les
Anglais... Je ne voudrais pas mdire des Anglais, milady... Ce sont de
braves gens, et fort respectables... Mais, il faut l'avouer, leur
influence sur nos moeurs a t dsastreuse... Chaque jour ils enlvent 
notre Chine son caractre exceptionnel... Au seul point de vue du
supplice, milady, ils nous ont fait beaucoup de tort... beaucoup de
tort... C'est grand dommage!...

--Ils s'y connaissent, pourtant!... interrompit Clara, que ce reproche
blessa dans son amour-propre national, car elle voulait bien se montrer
svre envers ses compatriotes qu'elle dtestait, mais elle entendait
les faire respecter par les autres.

Le tortionnaire haussa les paules et, sous l'empire du tic nerveux, il
en arriva  composer sur son visage la grimace la plus imprieusement
comique qui se pt voir sur un visage humain. Et, pendant que nous
avions grand-peine, malgr l'horreur,  retenir nos rires, il dclara
premptoirement:

--Non, milady, ils ne s'y connaissent pas du tout... Sous ce rapport, ce
sont de vrais sauvages... Voyons, dans les Indes--ne parlons que des
Indes--quel travail grossier et sans art!... Et comme ils ont
btement--oui, btement--gaspill la mort!...

Il joignit ses mains sanglantes, comme pour une prire, leva ses yeux
vers le ciel et, d'une voix o semblaient pleurer tant de regrets:

--Quand on songe, milady, s'cria-t-il,  toutes les choses admirables
qu'ils avaient  faire l-bas... et qu'ils n'ont pas faites... et qu'ils
ne feront jamais!... C'est impardonnable...

--a, par exemple! protesta Clara... vous ne savez pas ce que vous
dites...

--Que les gnies m'emportent, si je mens!... s'exclama le gros bonhomme.

Et, d'une voix plus lente, avec des gestes didactiques, il professa:

--En supplice, comme en toutes choses, les Anglais ne sont pas des
artistes... Toutes les qualits que vous voudrez, milady, mais pas
celle-l... non, non, non.

--Allons donc!... Ils ont fait pleurer toute l'humanit!...

--Mais, milady... trs mal... rectifia le bourreau... C'est que l'art ne
consiste pas  tuer beaucoup...  gorger, massacrer, exterminer, en
bloc, les hommes... C'est trop facile, vraiment... L'art, milady,
consiste  savoir tuer, selon des rites de beaut dont nous autres
Chinois connaissons seuls le secret divin... Savoir tuer!... Rien n'est
plus rare, et tout est l... Savoir tuer!... C'est--dire travailler la
chair humaine, comme un sculpteur sa glaise ou son morceau d'ivoire...
en tirer toute la somme, tous les prodiges de souffrance qu'elle recle
au fond de ses tnbres et de ses mystres... Voil!... Il y faut de la
science, de la varit, de l'lgance, de l'invention... du gnie,
enfin... Mais, tout se perd aujourd'hui... Le snobisme occidental qui
nous envahit, les cuirasss, les canons  tir rapide, les fusils 
longue porte, l'lectricit, les explosifs... que sais-je?... tout ce
qui rend la mort collective, administrative et bureaucratique... toutes
les salets de votre progrs, enfin... dtruisent peu  peu nos belles
traditions du pass... Il n'y a qu'ici, dans ce jardin, o elles soient
encore conserves tant bien que mal... o nous essayons du moins de les
maintenir tant bien que mal... Que de difficults!... que d'entraves!...
que de luttes continuelles, si vous saviez!... Hlas! je sens que a
n'est plus pour longtemps... Nous sommes vaincus par les mdiocres... Et
c'est l'esprit bourgeois qui triomphe partout...

Sa physionomie eut alors une singulire expression de mlancolie et
d'orgueil, tout ensemble, en mme temps que ses gestes rvlrent une
profonde lassitude.

--Et pourtant, dit-il, moi qui vous parle, milady... je ne suis pas le
premier venu, certes... Je puis me vanter d'avoir, toute ma vie,
travaill avec dsintressement  la gloire de notre grand Empire...
J'ai toujours t--et de beaucoup--le premier, dans les concours de
tortures... J'ai invent--croyez-moi--des choses vritablement sublimes,
d'admirables supplices qui, dans un autre temps et sous une autre
dynastie, m'eussent valu la fortune et l'immortalit... Eh bien, c'est 
peine si l'on fait attention  moi... Je ne suis pas compris... Disons
le mot: on me mprise... Que voulez-vous?... Aujourd'hui le gnie ne
compte pour rien... personne n'y accorde plus le moindre mrite... C'est
dcourageant. Je vous assure!... Pauvre Chine, jadis si artiste, si
grandement illustre!... Ah! je crains bien qu'elle ne soit mre pour la
conqute!...

D'un geste pessimiste et navr, il prit Clara  tmoin de cette
dcadence, et ses grimaces furent quelque chose d'intraduisible...

--Enfin, voyons, milady!... Est-ce pas  pleurer?... C'est moi qui avais
invent le supplice du rat. Que les gnies me rongent le foie et me
tordent les testicules, si ce n'est pas moi!... Ah! milady, un supplice
extraordinaire, je vous jure... Originalit, pittoresque, psychologie,
science de la douleur, il avait tout pour lui... Et, par-dessus le
march, il tait infiniment comique... Il s'inspirait de cette vieille
gaiet chinoise, si fort oublie, de nos jours... Ah! comme il et
excit la verve plaisante de tout le monde!... quelle ressource pour les
conversations languissantes!... Eh bien, ils y ont renonc... Pour mieux
dire, ils n'en ont pas voulu... Et cependant, les trois essais que nous
en fmes devant les juges avaient eu un succs colossal.

Comme nous n'avions pas l'air de le plaindre, que ses rcriminations de
vieil employ nous agaaient plutt, le bourreau rpta, en appuyant sur
le mot:

--Colossal... co-los-sal!...

--Qu'est-ce que c'est que ce supplice du rat?... demanda mon amie... Et
comment se fait-il que je ne le connaisse point?

--Un chef-d'oeuvre, milady... un pur chef-d'oeuvre!... affirma d'une
voix retentissante le gros homme dont le corps flasque se tassa
davantage dans l'herbe.

--J'entends bien... mais encore?

--Un chef-d'oeuvre, en vrit!... Et vous voyez... vous ne le connaissez
point... personne ne le connat... Quelle piti!... Comment voulez-vous
que je ne sois pas humili?...

--Pouvez-vous nous le dcrire?...

--Si je le puis?... Mais parfaitement oui, je le puis... Je vais vous
l'expliquer, et vous jugerez... Suivez-moi bien...

Et le gros homme, avec des gestes prcis qui dessinaient, dans l'air,
des formes, parla ainsi:

--Vous prenez un condamn, charmante milady, un condamn, ou tout autre
personnage,--car il n'est pas ncessaire, pour la russite de mon
supplice, que le patient soit condamn  n'importe quoi--vous prenez un
homme, autant que possible, jeune, fort, et dont les muscles soient bien
rsistants... en vertu de ce principe que plus il y a force, plus il y a
lutte, plus il y a lutte, plus il y a douleur!... Bon... Vous le
dshabillez... Bon... Et, quand il est tout nu--n'est-ce pas,
milady?--vous le faites s'agenouiller, le dos courb, sur la terre, o
vous le maintenez par des chanes, rives  des colliers de fer qui lui
serrent la nuque, les poignets, les jarrets et les chevilles... Bon! je
ne sais si je me fais bien comprendre?... Vous mettez alors, dans un
grand pot perc, au fond, d'un petit trou--un pot de fleurs,
milady!--vous mettez un trs gros rat, qu'il convient d'avoir priv de
nourriture, pendant deux jours, afin d'exciter sa frocit... Et ce pot,
habit par ce rat, vous l'appliquez hermtiquement, comme une norme
ventouse, sur les fesses du condamn, au moyen de solides courroies,
attaches  une ceinture de cuir, qui lui entoure les reins... Ah! ah!
a se dessine!...

Il nous regarda, malicieusement, du coin de ses paupires rabattues,
afin de juger de l'effet que ses paroles produisaient sur nous...

--Et alors?... fit Clara, simplement.

--Alors, milady, vous introduisez, dans le petit trou du pot--devinez
quoi?

--Est-ce que je sais, moi?...

Le bonhomme se frotta les mains, sourit affreusement, et il reprit:

--Vous introduisez une tige de fer, rougie au feu d'une forge... d'une
forge portative qui est l, prs de vous... Et, quand la tige de fer est
introduite, que se passe-t-il?... Ah! ah! ah!... Imaginez vous-mme ce
qui doit se passer, milady?...

--Mais allez donc, vieux bavard!... ordonna mon amie dont les petits
pieds colres trpignaient le sable de l'alle...

--L!... l!... calma le prolixe tourmenteur... Un peu de patience,
milady... Et procdons avec mthode, s'il vous plat... Donc, vous
introduisez, dans le trou du pot, une tige de fer, rougie au feu d'une
forge... Le rat veut fuir la brlure de la tige et son claboussante
lumire... Il s'affole, cabriole, saute et bondit, tourne sur les parois
du pot, rampe et galope sur les fesses de l'homme, qu'il chatouille
d'abord et qu'ensuite il dchire de ses pattes, et mord de ses dents
aigus... cherchant une issue,  travers les chairs fouilles et
sanglantes... Mais, il n'y a pas d'issue... ou, du moins, dans les
premires minutes de l'affolement, le rat ne trouve pas d'issue... Et la
tige de fer, manoeuvre avec habilet et lenteur, se rapproche toujours
du rat... le menace... lui roussit le poil... Que dites-vous de ce
prlude?

Il respira, quelques secondes, et, posment, avec autorit, il enseigna:

--Le grand mrite, en ceci, est qu'il faut savoir prolonger cette
opration initiale le plus qu'on peut, car les lois de la physiologie
nous apprennent qu'il n'est rien de plus horrible que la combinaison sur
une chair humaine des chatouillements et des morsures... Il peut mme
arriver que le patient en devienne fou... Il hurle et se dmne... son
corps, rest libre dans l'intervalle des colliers de fer, palpite, se
soulve, se tord, secou par de douloureux frissons... Mais les membres
sont maintenus solidement par les chanes... le pot, par les
courroies... Et les mouvements du condamn ne font qu'augmenter la
fureur du rat,  laquelle, bientt, vient s'ajouter la griserie du
sang... C'est sublime, milady!...

--Et enfin?... fit, d'une voix brve et tremble, Clara qui avait
lgrement pli.

Le bourreau claqua de la langue et il poursuivit:

--Enfin--car je vois que vous tes presse de connatre le dnouement de
cette admirable et joviale histoire--enfin... sous la menace de la tige
rougie et grce  l'excitation de quelques brlures opportunes, le rat
finit par trouver une issue... une issue naturelle, milady... et combien
ignoble!... Ah!... ah!... ah!...

--Quelle horreur!... cria Clara.

--Ah! vous voyez... Je ne vous le fais pas dire... Et je suis fier de
l'intrt que vous prenez  mon supplice... Mais attendez... Le rat
pntre, par o vous savez... dans le corps de l'homme... en largissant
de ses pattes et de ses dents... le terrier... Ah!... ah!... ah!... le
terrier qu'il creuse frntiquement, comme de la terre... Et il crve
touff, en mme temps que le patient, lequel, aprs une demi-heure
d'indicibles, d'incomparables tortures, finit, lui aussi, par succomber
 une hmorragie... quand ce n'est pas  l'excs de la souffrance... ou
encore  la congestion d'une folie pouvantable... Dans tous les cas,
milady... et quelle que soit la cause finale  cette mort, croyez que
c'est extrmement beau!...

Satisfait, avec des airs d'orgueil triomphant, il conclut:

--Est-ce pas extrmement beau, milady? N'est-ce pas l, vritablement,
une invention prodigieuse... un admirable chef-d'oeuvre, en quelque
sorte classique, et dont vous chercheriez, vainement, l'quivalent, dans
le pass?... Je ne voudrais pas manquer de modestie, mais convenez,
milady, que les dmons qui, jadis, hantrent les forts du Yunnan,
n'imaginrent jamais un pareil miracle... Eh bien, les juges n'en ont
pas voulu!... Je leur apportais l, vous le sentez, quelque chose
d'infiniment glorieux... quelque chose d'unique, en son genre, et
capable d'enflammer l'inspiration de nos plus grands artistes... Ils
n'en ont pas voulu... Ils ne veulent plus rien... plus rien!.... Le
retour  la tradition classique les effraie... Sans compter aussi toutes
sortes d'interventions morales, bien pnibles  constater... l'intrigue,
la concussion, la vnalit concurrente... le mpris du juste...
l'horreur du beau... est-ce que je sais?... Vous pensez du moins, je
suis sr, que, pour un tel service, ils m'ont lev au mandarinat? Ah
bien oui!... Rien, milady... je n'ai rien eu... Ce sont l des symptmes
caractristiques de notre dchance... Ah! nous sommes un peuple fini,
un peuple mort!... Les Japonais peuvent venir... nous ne sommes plus
capables de leur rsister... Adieu la Chine!...

Il se tut.

Le soleil gagnait l'ouest, et l'ombre du gibet, se dplaant avec le
soleil, s'allongeait maintenant, sur l'herbe. Les pelouses devenaient
d'un vert plus vif; une sorte de bue rose et or montait de massifs
arross, et les fleurs s'irradiaient, plus lumineuses, semblables  de
petits astres multicolores, dans le firmament de verdure... Un oiseau,
tout jaune, portant dans son bec une longue brindille de coton,
rintgra son nid, cach au fond des feuillages qui garnissaient le ft
de la colonne de supplice, au pied de laquelle tait assis le
tourmenteur.

Celui-ci, maintenant, rvait, avec un visage plus placide et des
grimaces apaises, o la mlancolie remplaait la cruaut...

--C'est comme les fleurs!... murmura-t-il, aprs un silence...

Un chat noir qui sortait des massifs vint, l'chine arque et la queue
battante, se frotter en ronronnant contre lui... Il le caressa
doucement. Puis le chat, ayant aperu un scarabe, s'allongea derrire
une touffe d'herbe et, l'oreille aux coutes, les prunelles ardentes, il
se mit  suivre, dans l'air, le vol capricieux de l'insecte. Le
bourreau, dont cette arrive avait interrompu les plaintes patriotiques,
hocha la tte et reprit:

--C'est comme les fleurs!... Nous avons aussi perdu le sens des fleurs,
car tout se tient... Nous ne savons plus ce que c'est que les fleurs...
Croiriez-vous qu'on nous en envoie d'Europe,  nous qui possdons la
flore la plus extraordinaire et la plus varie du globe... Qu'est-ce
qu'on ne nous envoie pas aujourd'hui?... Des casquettes, des
bicyclettes, des meubles, des moulins  caf, du vin et des fleurs!...
Et si vous saviez les mornes sottises, les pauvrets sentimentales, les
folies dcadentes que nos potes dbitent sur les fleurs!... C'est
effrayant!... Il y en a qui prtendent qu'elles sont perverses!...
Perverses, les fleurs!... En vrit, on ne sait plus quoi inventer...
Avez-vous ide d'un pareil non-sens, milady, et si monstrueux?... Mais
les fleurs sont violentes, cruelles, terribles et splendides... comme
l'amour!...

Il cueillit une renoncule qui, prs de lui, au-dessus du gazon,
balanait mollement son capitule d'or, et, avec des dlicatesses
infinies, lentement, amoureusement, il la fit tourner entre ses gros
doigts rouges o le sang sch s'caillait par places:

--Est-ce pas adorable?... rptait-il, en la contemplant... C'est tout
petit, tout fragile... et c'est toute la nature, pourtant... toute la
beaut et toute la force de la nature... Cela renferme le monde...
Organisme chtif et impitoyable et qui va jusqu'au bout de son dsir!...
Ah! les fleurs ne font pas de sentiment, milady... Elles font l'amour...
rien que l'amour... Et elles le font tout le temps et par tous les
bouts... Elles ne pensent qu' a... Et comme elles ont raison!...
Perverses?... Parce qu'elles obissent  la loi unique de la Vie, parce
qu'elles satisfont  l'unique besoin de la vie, qui est l'amour?... Mais
regardez donc!... La fleur n'est qu'un sexe, milady... Y a-t-il rien de
plus sain, de plus fort, de plus beau qu'un sexe?... Ces ptales
merveilleux... ces soies, ces velours... Ces douces, souples et
caressantes toffes... ce sont les rideaux de l'alcve... les draperies
de la chambre nuptiale... le lit parfum o les sexes se joignent... o
ils passent leur vie phmre et immortelle  se pmer d'amour. Quel
exemple admirable pour nous!

Il carta les ptales de la fleur, compta les tamines charges de
pollen, et il dit, encore, les yeux noys d'une extase burlesque:

--Voyez, milady!... Un... deux... cinq... dix... vingt... Voyez comme
elles sont frmissantes!... Voyez!... Ils se mettent, quelquefois 
vingt mles pour le spasme d'une seule femelle!... H!... h!... h!...
Quelquefois, c'est le contraire!...

Un  un, il arracha les ptales de la fleur:

--Et quand elles sont gorges d'amour, voil que les rideaux du lit se
dchirent... que se dissolvent et tombent les draperies de la chambre...
Et les fleurs meurent... parce qu'elles savent bien qu'elles n'ont plus
rien  faire... Elles meurent, pour renatre plus tard, et encore, 
l'amour!...

Jetant loin de lui le pdoncule dnud, il clama:

--Faites l'amour, milady... faites l'amour... comme les fleurs!...

Puis, brusquement, il reprit sa trousse, se leva, sa natte de travers,
et, nous ayant salus, il s'en alla, par les pelouses, foulant, de son
corps pesant et balanc, le gazon tout fleuri de scilles, de doronies et
de narcisses.

Clara le suivit du regard quelques instants, et, comme nous nous
remettions  marcher vers la cloche:

--Est-il drle, le gros patapouf! dit-elle... Il a l'air bon enfant...

Je m'criai stupidement:

--Comment pouvez-vous supposer une telle chose, ma chre Clara?... Mais
c'est un monstre!... Il est mme effrayant de penser qu'il existe,
quelque part, parmi des hommes, un tel monstre!... Je sens que,
dornavant, j'aurai toujours le cauchemar de cette face horrible... et
l'effroi de ces paroles... Vous me faites beaucoup de peine, je vous
assure...

Clara rpliqua vivement:

--Et toi aussi, tu me fais de la peine... Pourquoi prtends-tu que le
gros patapouf est un monstre?... Tu n'en sais rien!... Il aime son art,
voil tout!... Comme le sculpteur aime la sculpture, et le musicien la
musique... Et il en parle merveilleusement!... Est-ce curieux et agaant
que tu ne veuilles pas te mettre dans l'esprit que nous sommes en Chine
et non, Dieu merci,  Hyde-Park ou  la Bodinire, au milieu de tous les
sales bourgeois que tu adores?... Pour toi, les moeurs devraient tre
les mmes dans tous les pays... Et quelles moeurs!... Belle
conception!... Tu ne sens donc pas que ce serait  mourir de monotonie,
 ne jamais plus voyager, mon cher!...

Et, tout d'un coup, d'un ton de reproche plus accentu:

--Ah! tu n'es pas gentil, vraiment... Pas une minute ton gosme ne
dsarme, mme devant un tout petit plaisir que je te demande... Il n'y a
pas moyen de s'amuser un peu avec toi... Tu n'es jamais content de
rien... Tu me contraries en tout ce que j'aime... Sans compter que,
grce  toi, nous avons manqu le plus beau, peut-tre!... Elle soupira
tristement:

--Voil encore une journe perdue!... Je n'ai pas de chance!...

J'essayai de me dfendre et de la calmer.

--Non... non... insista Clara... c'est trs mal!... Tu n'es pas un
homme... Mme du temps d'Annie, c'tait la mme chose... Tu nous gtais
tout notre plaisir avec tes vanouissements de petite pensionnaire et de
femme enceinte... Quand on est comme toi, on reste chez soi... Est-ce
bte, vraiment?... On part, gais, heureux... pour s'amuser gentiment,
voir des spectacles sublimes, s'exalter  des sensations
extraordinaires... et puis, tout d'un coup, on devient triste... et
c'est fini!... Non, non!... C'est bte, bte... c'est trop bte!...

Elle se pendit  mon bras, plus fort, et elle eut une moue--une moue de
fcherie et de tendresse--si exquise, que je sentis courir, dans mes
veines, un frisson de dsir.

--Et moi, qui fais tout ce que tu veux... comme un pauvre chien!...
gmit-elle.

Puis:

--Je suis sre que tu me crois mchante... parce que je m'amuse  des
choses qui te font plir et trembler?... Tu me crois mchante et sans
coeur, pas?...

Sans attendre ma rponse, elle affirma:

--Mais moi aussi, je plis... moi aussi je tremble... Sans a, je ne
m'amuserais pas... Alors, tu me crois mchante?...

--Non, chre Clara, tu n'es pas mchante... Tu es...

Elle m'interrompit vivement, me tendit ses lvres:

--Je ne suis pas mchante... Je ne veux pas que tu me croies mchante...
Je suis une petite femme gentille et curieuse... comme toutes les
femmes... Et vous, vous n'tes qu'une vieille poule!... Et je ne vous
aime plus... Et baisez votre maman, cher amour... baisez fort... plus
fort... bien fort... Non, je ne vous aime plus, petite chiffe... Oui,
tenez... c'est cela... vous n'tes qu'un amour de petite chiffe de rien
du tout.

Gaie et srieuse, souriante et le front barr de plis d'ombre qu'elle
avait, dans la colre comme dans la volupt, elle ajouta:

--Dire que je ne suis qu'une femme... une toute petite femme... une
femme aussi fragile qu'une fleur... aussi dlicate et frle qu'une tige
de bambou... et que, de nous deux, c'est moi l'homme... et que je vaux
dix hommes comme toi!...

Et le dsir que provoquait en moi sa chair se compliquait d'une immense
piti pour son me perdue et folle.

Elle dit encore, avec un lger sifflement de mpris, cette phrase qui,
souvent, lui revenait aux lvres:

--Les hommes!... a ne sait pas ce que c'est que l'amour, ni ce que
c'est que la mort, qui est bien plus belle que l'amour... a ne sait
rien... et c'est toujours triste,... et a pleure!... Et a s'vanouit,
sans raison, pour des nunus!... Puutt!... Puutt!... Puutt!...

Changeant d'ides, comme un scarabe de fleurs, soudain, elle demanda:

--Est-ce vrai ce que racontait, tout  l'heure, le gros patapouf?

--Quoi donc, chre Clara?... Et que vous importe le gros patapouf!

--Tout  l'heure, le gros patapouf racontait que, chez les fleurs, ils
se mettent quelquefois  vingt mles pour le spasme d'une seule
femelle?... C'est vrai, a?

--Mais, oui!...

--Bien vrai?... Bien... bien vrai?

--Mais, sans doute!

--Il ne se moquait pas de nous, le gros patapouf?... Tu es sr?...

--Es-tu drle?... Pourquoi me demandes-tu cela?... Pourquoi me
regardes-tu avec des yeux si tranges?... Puisque c'est vrai!...

--Ah!...

Elle resta songeuse... les paupires closes, une seconde... Son haleine
s'enflait, sa gorge haletait presque... Et, trs bas, elle murmura en
appuyant sa tte contre ma poitrine:

--Je voudrais tre fleur... Je voudrais... Je voudrais tre... tout!...

--Clara!... suppliai-je... ma petite Clara...

Je la tins serre, dans mes bras... Je la tins berce, dans mes bras:

--Pas toi?... Toi, tu ne voudrais pas?... Oh! toi, tu aimes mieux
rester, toute ta vie, une petite chiffe molle!... Hou, le vilain!

Aprs un court silence, durant lequel nous entendions davantage, sous
nos pas plus pesants, crier le sable rouge de l'alle, elle reprit,
d'une voix chantante:

--Et je voudrais aussi... quand je serai morte... je voudrais que l'on
mt dans mon cercueil des parfums trs forts... des fleurs de
thalictre... et des images de pch... de belles images, ardentes et
nues, comme celles qui ornent les nattes de ma chambre... Ou bien... je
voudrais... tre ensevelie... sans robes et sans suaire, dans les
cryptes du temple d'lephanta... avec toutes ces tranges bacchantes de
pierre... qui se caressent et se dchirent... de si furieuses luxures...
Ah! mon chri... Je voudrais... je voudrais tre morte, dj!

Et, brusquement:

--Quand on est morte... est-ce que les pieds touchent le bois du
cercueil?...

--Clara!... implorai-je... Pourquoi toujours parler de la mort?... Et tu
veux que je ne sois pas triste? Je t'en prie... ne me rends pas fou tout
 fait... Abandonne ces vilaines ides qui me torturent... et
rentrons... Par piti, ma chre Clara, rentrons.

Elle n'coutait pas ma prire et elle continuait sur un ton de mlope
dont je ne savais pas... non, en vrit, je ne savais pas si c'tait de
l'motion ou de l'ironie, des larmes nerveuses ou du rire grimaant.

--Si tu es prs de moi... quand je mourrai... cher petit coeur... coute
bien!... Tu mettras... c'est cela... tu mettras un joli coussin de soie
jaune entre mes pauvres petits pieds et le bois du cercueil... Et
puis... tu tueras mon beau chien du Laos... et tu l'allongeras, tout
sanglant, contre moi... comme il a coutume de s'allonger lui-mme, tu
sais, avec une patte sur ma cuisse et une autre patte sur mon sein... Et
puis... longtemps... longtemps... tu m'embrasseras, cher amour, sur les
dents... et dans les cheveux... Et tu me diras des choses... des choses
si jolies... et qui bercent et qui brlent... des choses comme quand tu
m'aimes... Pas, tu veux, mon chri?... Tu me promets?... Voyons, ne fais
pas cette figure d'enterrement... Ce n'est pas de mourir, qui est
triste... c'est de vivre quand on n'est pas heureux... Jure! jure que tu
me promets!...

--Clara! Clara!... je t'en supplie!... Tais-toi...

J'tais, sans doute,  bout de nerfs... Un flot de larmes jaillit de mes
yeux... Je n'aurais pas pu dire la raison de ces larmes qui n'taient
pas trs douloureuses, o j'prouvais, au contraire, comme un
soulagement, une dtente... Et Clara s'y trompa, en se les attribuant.
Ce n'tait pas sur elle que je pleurais, ni sur son pch, ni sur la
piti que m'inspirait sa pauvre me malade, ni sur l'vocation qu'elle
venait de faire de sa mort... C'tait, peut-tre, sur moi seul que je
pleurais, sur ma prsence dans ce jardin, sur cet amour maudit o je
sentais que tout ce qu'il y avait en moi, maintenant, d'lans gnreux,
de dsirs hautains, d'ambitions nobles, se profanait au souffle impur de
ces baisers dont j'avais honte, dont j'avais soif aussi?... Eh bien,
non!... Et pourquoi me mentir  moi-mme?... Larmes toutes physiques...
larmes de faiblesse, de fatigue et de fivre, larmes d'nervement devant
des spectacles trop durs pour ma sensibilit dprime, devant des odeurs
trop fortes pour mon odorat, devant les continuelles sautes, de
l'impuissance  l'exaspration, de mes dsirs charnels... larmes de
femme... larmes de rien!...

Certaine que c'tait d'elle, d'elle morte... d'elle allonge dans le
cercueil que je pleurais, et heureuse de son pouvoir sur moi, Clara se
fit dlicieusement cline.

--Pauvre mignon!... soupira-t-elle... Tu pleures!... Eh bien, alors, dis
tout de suite que le gros patapouf avait l'air bon enfant... Dis-le,
pour me faire plaisir... et je me tairai... et plus jamais je ne
parlerai de la mort... plus jamais... Allons!... tout de suite...
dites-le... petit cochon...

Lchement, mais aussi pour en finir une bonne fois avec toutes ces ides
macabres, je fis ce qu'elle me demandait.

Avec une joie bruyante, elle me sauta au cou, me baisa aux lvres, et,
m'essuyant les yeux, elle s'cria:

--Oh! tu es gentil!... tu es un gentil bb... un amour de bb, cher
petit coeur!... Et moi, je suis une vilaine femme... une mchante petite
femme... qui te taquine, tout le temps, et qui te fait pleurer... Et
puis, le gros patapouf est un monstre... je le dteste... et puis, je ne
veux pas que tu tues mon beau chien du Laos... et puis, je ne veux pas
mourir... Et puis je t'adore, ah!... Et puis... et puis... tout cela,
c'tait pour rire, tu comprends... Ne pleure plus... ah! ne pleure
plus!... Souris, maintenant... souris, avec tes yeux si bons... et ta
bouche qui sait des choses si tendres... ta bouche, ta bouche!... Et
marchons plus vite... J'aime tant marcher trs vite,  ton bras!...

Et son ombrelle, au-dessus de nos ttes qui se touchaient, voletait,
lgre, brillante et folle, ainsi qu'un grand papillon.




VII


Nous approchions de la cloche.

 droite et  gauche, d'immenses fleurs rouges, d'immenses fleurs
pourpres, des pivoines couleur de sang et, dans l'ombre, sous les
normes feuilles en parasol des petasites, les anthuriums, pareils  des
plvres saignantes, semblaient nous saluer au passage, ironiquement, et
nous montrer le chemin de torture. Il y avait aussi d'autres fleurs,
fleurs de boucherie et de massacre, des tigridias ouvrant des gorges
mutiles, des diclytras et leurs guirlandes de petits coeurs rouges, et
aussi de farouches labies  la pulpe dure, charnue, d'un teint de
muqueuse, de vritables lvres humaines--les lvres de Clara--vocifrant
du haut de leurs tiges molles.

--Allez, mes chris... allez donc plus vite... L o vous allez, il y a
encore plus de douleurs, plus de supplices, plus de sang qui coule et
s'goutte  travers le sol... plus de corps tordus, dchirs, rlant sur
les tables de fer... plus de chairs haches qui se balancent  la corde
des gibets... plus d'pouvante et plus d'enfer... Allez, mes amours,
allez, lvres contre lvres et la main dans la main. Et regardez entre
les feuillages et les treillages, regardez se dvelopper l'infernal
diorama, et la diabolique fte de la mort.

Toute frmissante, les dents serres, ses yeux redevenus ardents et
cruels, Clara s'tait tue... Elle s'tait tue et, tout en marchant, elle
coutait la voix des fleurs en qui elle reconnaissait sa propre voix 
elle, sa voix des jours terribles et des nuits homicides, une voix de
frocit, de volupt, de douleur aussi, et qui, en mme temps que des
profondeurs de la terre et des profondeurs de la mort, semblait venir
des profondeurs, plus profondes et plus noires, de son me.

Un bruit strident comme un grincement de poulie traversa l'air... Puis,
ce fut quelque chose de trs doux, de trs pur, de pareil  la rsonance
d'une coupe de cristal contre laquelle, le soir, s'est heurt le vol
d'une phalne. Nous entrions alors, dans une vaste alle tournante,
borde de chaque ct par de hauts treillages qui rpandaient, sur le
sable, des ombres cribles de petits losanges de lumires. Entre les
treillages et les feuillages, Clara, avidement, regarda. Et, malgr moi,
malgr ma sincre rsolution de dsormais fermer les yeux au spectacle
maudit, attir par cet trange aimant de l'horreur, vaincu par cet
invincible vertige des curiosits abominables, moi aussi, entre les
feuillages et les treillages, je regardai.

Et voici ce que nous vmes...

Sur le plateau d'un tertre, vaste et bas, auquel l'alle aboutissait par
une monte insensible et continue, c'tait un espace tout rond,
artistement dispos en arboretum, par de savants jardiniers. norme,
trapue, d'un bronze mat lugubrement patin de rouge, la cloche, au
centre de cet espace, tait suspendue par le crochet d'une poulie sur la
traverse suprieure d'une sorte de guillotine en bois noir dont les
montants s'ornaient d'inscriptions dores et de masques terrifiants.
Quatre hommes, nus jusqu' la ceinture, les muscles bands, la peau
distendue jusqu' n'tre plus qu'un paquet de bosses difformes, tiraient
sur la corde de la poulie et c'est  peine si leurs efforts
rythmiquement combins parvenaient  branler,  soulever la pesante
masse de mtal qui,  chaque secousse, exhalait un son presque
imperceptible, ce son doux, pur, plaintif que nous avions entendu tout 
l'heure, et dont les vibrations allaient se perdre et mourir dans les
fleurs. Le battant, lourd pilon de fer, avait, alors, un lger mouvement
d'oscillation, mais n'atteignait plus les parois sonores, lasses d'avoir
si longtemps sonn l'agonie d'un pauvre diable. Sous la coupole de la
cloche, deux autres hommes, les reins nus, le torse ruisselant de sueur,
sangls d'une toffe de laine brune, se penchaient sur quelque chose
qu'on ne voyait pas... Et leurs poitrines dont les ctes saillaient,
leurs flancs maigres soufflaient comme ceux des chevaux fourbus.

Tout cela se distinguait vaguement, un peu confus, un peu brouill, se
rompait soudain par mille interpositions de choses et se recomposait
ensuite, d'ensemble, dans les interstices des feuillages et les losanges
des treillages.

--Il faut se dpcher... il faut se dpcher!... s'cria Clara qui, pour
marcher plus vite, ferma son ombrelle et releva sa robe sur les hanches,
d'un geste hardi.

L'alle tournait toujours, tantt ensoleille, tantt ombreuse et
changeait d'aspect,  chaque instant, mlant  plus de beaut florale,
plus d'inexorable horreur.

--Regarde bien, mon chri, dit Clara... regarde partout... Nous voici
dans la plus belle, dans la plus intressante partie du jardin... Tiens!
ces fleurs! oh! ces fleurs!

Et elle me dsigna de bizarres vgtaux qui croissaient dans une partie
du sol o l'on voyait l'eau sourdre de tous cts... Je m'approchai...
C'taient, sur de hautes tiges, squamifres et taches de noir comme des
peaux de serpents, d'normes spathes, sortes de cornets vass d'un
violet fonc de pourriture  l'intrieur,  l'extrieur d'un jaune
verdtre de dcomposition, et semblables  des thorax ouverts de btes
mortes... Du fond de ces cornets, sortaient de longs spadices
sanguinolents, imitant la forme de monstrueux phallus... Attires par
l'odeur de cadavre que ces horribles plantes exhalaient, des mouches
volaient autour, par essaims serrs, des mouches s'engouffraient au fond
de la spathe, tapisse, de haut en bas, de soies contractiles qui les
enlaaient et les retenaient prisonnires, plus srement que des toiles
d'araignes... Et le long des tiges, les feuilles digites se
crispaient, se tordaient, telles des mains de supplicis.

--Tu vois, cher amour, professa Clara... ces fleurs ne sont point la
cration d'un cerveau malade, d'un gnie dlirant... c'est de la
nature... Quand je te dis que la nature aime la mort!...

--La nature aussi cre les monstres!

--Les monstres!... les monstres!... D'abord, il n'y a pas de
monstres!... Ce que tu appelles des monstres ce sont des formes
suprieures ou en dehors, simplement, de ta conception... Est-ce que les
dieux ne sont pas des monstres?... Est-ce que l'homme de gnie n'est pas
un monstre, comme le tigre, l'araigne, comme tous les individus qui
vivent, au-dessus des mensonges sociaux, dans la resplendissante et
divine immoralit des choses?... Mais, moi aussi, alors, je suis un
monstre!...

Nous tions maintenant engags entre des palissades de bambous, le long
desquelles couraient des chvrefeuilles, des jasmins odorants, des
bignones, des mauves arborescentes, des hibiscus grimpants, non encore
fleuris. Un mnisperme treignait une colonne de pierre de ses lianes
innombrables. Au haut de la colonne, grimaait une face de divinit
hideuse dont les oreilles s'ployaient en ailes de chauve-souris, et
dont la chevelure finissait en cornes de feu. Des incarvillas, des
hmrocalles, des mores, des delphiniums nudicaules en dissimulaient la
base qui se perdait dans leurs clochettes roses, leurs thyrses
carlates, leurs calices d'or et leurs toiles purpurines. Couvert
d'ulcres et mang de vermine, un bonze mendiant qui paraissait tre le
gardien de cet difice, et qui dressait des mangoustes de Tourane 
faire des sauts prilleux, nous injuria en nous apercevant...

--Chiens!... chiens!... chiens!...

Il fallut jeter quelques pices de monnaie  cet nergumne dont les
invectives dpassaient tout ce que l'indignation la plus ordurire peut
concevoir d'outrageantes obscnits.

--Je le connais! dit Clara. Il est comme tous les prtres de toutes les
religions... il veut nous effrayer pour se faire donner un peu
d'argent... mais ce n'est pas un mauvais diable!

De place en place, dans les renfoncements de la palissade, simulant des
salles de verdure et des parterres de fleurs, les banquettes de bois,
armes de chanes et de colliers de bronze, les tables de fer en forme
de croix, les billots, les grils, les gibets, les machines 
cartlement automatique, les lits bards de lames coupantes, hrisss
de pointes de fer, les carcans fixes, les chevalets et les roues, les
chaudires et les bassines au-dessus des foyers teints, tout un
outillage de sacrifice et de torture talait du sang, ici sch et
noirtre, l, gluant et rouge. Des flaques de sang remplissaient les
parties creuses; de longues larmes de sang fig pendaient par les
assemblages disjoints... Autour de ces mcanismes, le sol achevait de
pomper le sang... Du sang encore toilait de rouge la blancheur des
jasmins, marbrait le rose coralin des chvrefeuilles, le mauve des
passiflores, et de petits morceaux de viande humaine, qui avaient vol
sous les coups des fouets et des lanires de cuir, s'accrochaient,  et
l,  la pointe des ptales et des feuilles... Voyant que je faiblissais
et que je bronchais aux flaques, dont les taches s'largissaient et
gagnaient le milieu de l'alle, Clara, d'une voix douce, m'encourageait:

--Ce n'est rien encore, mon chri... Avanons!...

Mais il tait difficile d'avancer. Les plantes, les arbres,
l'atmosphre, le sol taient pleins de mouches, d'insectes ivres, de
coloptres farouches et batailleurs, de moustiques gorgs. Toute la
faune des cadavres closait l, par myriades, autour de nous, dans le
soleil... Des larves immondes grouillaient dans les mares rouges,
tombaient des branches, en grappes molles... Le sable semblait respirer,
semblait marcher, soulev par un mouvement, par un pullulement de vie
vermiculaire. Assourdis, aveugls, nous tions,  chaque instant,
arrts par tous ces essaims bourdonnants, qui se multipliaient, et dont
je redoutais pour Clara les piqres mortelles... Et nous avions,
parfois, cette sensation horrible que nos pieds enfonaient dans la
terre dtrempe, comme s'il avait plu du sang!...

--Ce n'est rien encore... rptait Clara... Avanons!...

Et voici que, pour complter le drame, des faces humaines apparurent...
des quipes d'ouvriers qui, d'un pas nonchalant, venaient nettoyer et
rparer les instruments de torture, car l'heure tait passe des
excutions dans le jardin... Ils nous regardrent, tonns sans doute de
rencontrer en cette minute, et  cette place, deux tres encore debout,
deux tres encore vivants et qui avaient toujours leur tte, leurs
jambes, leurs bras... Plus loin, accroupi sur la terre, dans la posture
d'un magot de potiche, nous vmes un potier ventru et dbonnaire qui
vernissait des pots de fleurs, frachement cuits; prs de lui, un
vannier, d'un doigt indolent et prcis, tressait des joncs souples et
des pailles de riz, ingnieux abris pour les plantes. Sur une meule, un
jardinier aiguisait son greffoir, en chantonnant des airs populaires,
tandis que, mchant des feuilles de btel, et dodelinant de la tte, une
vieille femme rcurait placidement une sorte de gueule de fer, dont les
dents aigus gardaient encore,  leurs pointes, d'immondes dbris
humains. Nous vmes encore des enfants tuer  coups de bton des rats
dont ils emplissaient des paniers. Et le long des palissades, affams et
froces, tranant l'impriale splendeur de leur manteau dans la boue
sanglante, des paons, des troupeaux de paons piquaient de leur bec le
sang jailli au coeur des fleurs, et, avec des gloussements carnassiers,
happaient les lambeaux de chair colls au feuillage.

Une odeur fade d'abattoir, qui persistait par-dessus toutes les autres
odeurs et les dominait, nous retourna le coeur et nous fit monter  la
gorge d'imprieuses nauses. Clara, elle-mme, fe des charniers, ange
des dcompositions et des pourritures, moins soutenue par ses nerfs,
peut-tre, avait lgrement pli... La sueur perlait  ses tempes... Je
vis se rvulser ses yeux et faiblir ses jambes.

--J'ai froid! dit-elle.

Elle eut vers moi un regard de vritable dtresse. Ses narines, toujours
gonfles comme des voiles au vent de la mort, s'taient amincies... Je
crus qu'elle allait dfaillir...

--Clara! suppliai-je... Vous voyez bien que c'est impossible... et qu'il
y a un degr d'horreur que, vous-mme, vous ne pouvez pas dpasser...

Je lui tendis mes deux bras... mais elle les repoussa, et, se raidissant
contre le mal, de toute l'indomptable nergie de ses frles organes:

--Est-ce que vous tes fou?... fit-elle... Allons, mon chri... plus
vite... marchons plus vite!...

Pourtant, elle prit son flacon, en respira les sels...

--C'est vous qui tes tout ple... et qui marchez comme un homme ivre...
Moi, je ne suis pas malade... je suis trs bien... et j'ai envie de
chanter...

Elle commena de chanter:

    Ses vtements sont des jardins d't.
    Et des...

Elle avait trop prsum de ses forces... sa voix s'trangla brusquement
dans sa gorge...

Je pensai l'occasion bonne de la ramener... de l'mouvoir, de la
terrifier, peut-tre... Vigoureusement, je tentai de l'attirer vers moi.

--Clara!... ma petite Clara!... Il ne faut pas dfier ses forces... il
ne faut pas dfier son me... Rentrons, je t'en prie!...

Mais elle protesta:

--Non... non... laisse-moi... ne dis rien... ce n'est rien... Je suis
heureuse!

Et, vivement, elle se dgagea de mon treinte:

--Tu vois!... Il n'y a mme pas de sang sur mes souliers...

Puis, agace:

--Dieu! que ces mouches sont assommantes!... Pourquoi y a-t-il tant de
mouches ici?... Et ces horribles paons, pourquoi ne les fais-tu pas
taire?

J'essayai de les chasser... quelques-uns s'obstinrent  leur glane
sanglante; quelques-uns, lourdement s'envolrent et, poussant des cris
plus stridents, ils se perchrent non loin de nous, au haut des
palissades, et dans les arbres d'o leurs tranes retombrent, pareilles
 des croulements d'toffes brodes d'blouissants joyaux...

--Sales btes!... fit Clara.

Grce aux sels dont elle avait longuement respir les manations
cordiales, grce surtout  son implacable volont de ne pas dfaillir,
son visage avait dj retrouv ses couleurs roses, ses jarrets leur
mouvement souple et nerveux... Alors, elle chanta d'une voix raffermie:

    Ses vtements sont des jardins d't
    Et des temples, un jour de fte,
    Ses seins durs et rebondis
    Luisent comme une couple de vases d'or
    Remplis de liqueurs enivrantes
    Et de grisants parfums...
    J'ai trois amies...

Aprs un moment de silence, elle se remit  chanter d'une voix plus
forte, qui couvrait le bourdonnement des insectes:

    Les cheveux de la troisime sont natts,
    Et rouls sur sa tte.
    Et jamais ils n'ont connu la douceur des huiles parfumes.
    Sa face qui exprime la luxure est difforme
    Et son corps est pareil  celui d'un porc...
    Toujours elle gronde et grogne...
    Ses seins et son ventre exhalent l'odeur de poisson,
    Et son lit est plus rpugnant que le nid de la huppe.
    C'est celle-l que j'aime.
    Et celle-l, je l'aime parce qu'il est quelque chose de plus mystrieusement attirant que la beaut: la divine pourriture.
    La pourriture en qui rside la chaleur ternelle de vie,
    En qui s'labora l'ternel renouvellement des mtamorphoses!...
    J'ai trois amies.

Et pendant qu'elle chantait, pendant que sa voix allait s'grenant parmi
les horreurs du jardin, un nuage se montra, trs haut, trs loin... Dans
l'immensit du ciel, il tait comme une toute petite barque rose, une
toute petite barque, avec des voiles de soie qui grandissaient  mesure
qu'elle avanait, dans un glissement doux.

Et quand elle eut fini de chanter:

--Oh! le petit nuage! s'cria Clara, redevenue toute joyeuse... Regarde
comme il est joli, tout rose, sur l'azur!... Tu ne le connais pas?... Tu
ne l'as jamais vu?... Mais c'est un petit nuage mystrieux... et
peut-tre mme que ce n'est pas un petit nuage du tout... Chaque jour, 
la mme heure, il apparat, venant on ne sait d'o... Et il est toujours
seul, toujours rose... Il glisse, glisse, glisse... Puis il se fait
moins dense, il s'effiloche, s'parpille, se dissipe, se fond dans le
firmament... Il est parti!... Et, pas plus que d'o il est venu,
personne ne sait o il s'en est all!... Il y a ici des astronomes trs
savants qui croient que c'est un gnie... Moi, je crois que c'est une
me qui voyage... une pauvre petite me gare comme la mienne...

Et elle ajouta, se parlant  elle-mme:

--Et si c'tait l'me de la pauvre Annie?

Durant quelques minutes, elle contempla le nuage inconnu qui, dj,
plissait et, peu  peu, s'vanouissait...

--Tiens!... le voil qui fond... qui fond... C'est fini!... Plus de
petit nuage!... Il est parti!...

Elle demeura silencieuse et charme, les yeux perdus dans le ciel.

Une brise lgre s'tait leve, qui faisait courir dans les arbres un
frmissement doux, et le soleil tait moins dur, moins accablant; sa
lumire se cuivrait magnifiquement vers l'ouest, s'amollissait 
l'orient, dans des tons gris perle, d'une nacrure nuance  l'infini. Et
les ombres des kiosques, des grands arbres, des Buddhas de pierre
s'allongeaient plus minces, moins dcoupes et toutes bleues, sur les
pelouses...




VIII


Nous tions prs de la cloche.

De trs hautes tiges de prunier  fleurs doubles serres l'une contre
l'autre en interceptaient la vue. Nous la devinions par un peu plus
d'ombre entre les feuilles, entre les fleurs, de petites fleurs
pomponnes, blanches et toutes rondes, comme des pquerettes.

Les paons nous avaient suivis  quelques mtres, effronts et prudents 
la fois, tendant le col, talant sur le sable rouge la splendide trane
de leur queue ocelle. Il y en avait aussi de tout blancs, d'un blanc de
velours, dont le poitrail tait mouchet de taches sanglantes et dont la
tte cruelle se diadmait d'une large aigrette en ventail, o chaque
plume, mince et raide, portait  la pointe comme une gouttelette
tremblante de cristal rose.

Tables de fer, chevalets dresss, armatures sinistres se multipliaient.
 l'ombre d'un tamarix gant, nous apermes une sorte de fauteuil
rococo. Les accoudoirs chantourns taient faits alternativement d'une
scie et d'une lame d'acier coupant, le dossier et le sige d'une runion
de piques de fer.  l'une de ces piques un lambeau de chair pendait.
Lgrement, adroitement, Clara l'enleva du bout de son ombrelle et le
jeta aux paons voraces qui se prcipitrent, en battant des ailes, et se
le disputrent  grands coups de bec. Durant quelques minutes, ce fut
une blouissante mle, un entrechoquement de pierreries si fulgurant
que, malgr tous mes dgots, je m'attardai  en admirer le spectacle
merveilleux. Perchs dans les arbres voisins, des lophophores, des
faisans vnrs, de grands coqs combattants de la Malaisie, aux
cuirasses damasquines, surveillaient le mange des paons, et, sournois,
attendaient l'heure du festin.

Brusquement, dans le mur des pruniers, s'ouvrait une large troue, une
sorte d'arche de lumire et de fleurs, et la cloche tait l, devant
nous, tait l, norme et terrible, devant nous... Ses lourdes
charpentes, vernies de noir, dcores d'inscriptions d'or et de masques
rouges, ressemblaient au profil d'un temple et luisaient dans le soleil,
trangement. Tout autour, le sol, entirement recouvert d'une couche de
sable o le son s'touffait, tait circonscrit par le mur des pruniers
fleuris, fleuris de ces fleurs paisses qui tapissaient, de leurs
bouquets blancs, toute la hauteur des tiges. Du milieu de ce cirque
rouge et blanc, la cloche tait sinistre  voir. C'tait, en quelque
sorte, comme un gouffre en l'air, un abme suspendu qui semblait monter
de la terre au ciel, et dont on ne voyait pas le fond, o s'accumulaient
de muettes tnbres.

Et nous comprmes,  ce moment, sur quoi taient penchs les deux hommes
dont les torses maigres et les reins, sangls de laine brune, nous
taient apparus, sous le dme de la cloche, ds notre entre dans cette
partie du jardin. Ils taient penchs sur un cadavre qu'ils
dbarrassaient des liens de corde, des lanires de cuir au moyen
desquels il avait t solidement ligot. Le cadavre, couleur d'argile
ocreuse, tait entirement nu, et sa face touchait le sol. Il tait
affreusement contract, les muscles en sursaut, la peau toute en houles
violentes, ici creuse, l boursoufle, comme par une tumeur. On sentait
que le supplici s'tait longtemps dbattu, qu'il avait vainement tent
de rompre ses liens et que, sous l'effort dsespr et continu, liens de
corde et lanires de cuir taient entrs peu  peu dans la chair o ils
faisaient maintenant des bourrelets de sang brun, de pus fig, de tissu
verdtre. Le pied sur le mort, le dos bomb, les deux bras bands comme
des cbles, les hommes tiraient sur les liens qu'ils ne pouvaient
arracher qu'en ramenant des lambeaux de chair... Et de leur gorge
sortait un ahan rythmique, qui s'achevait bientt en un rauque
sifflement...

Nous nous approchmes...

Les paons s'taient arrts. Grossis de nouveaux troupeaux, ils
emplissaient, maintenant, l'alle circulaire et l'ouverture fleurie
qu'ils n'osaient pas franchir... Nous entendions, derrire nous, leurs
rumeurs, et leur sourd pitinement de foule. C'tait, en effet, comme
une foule accourue au seuil d'un temple, une foule serre, presse,
impatiente, touffe, respectueuse et qui, cous tendus, yeux ronds,
hagarde et bavarde, regarde s'accomplir un mystre qu'elle ne comprend
pas.

Nous nous approchmes encore.

--Vois, mon chri, me dit Clara, comme tout cela est curieux et
unique... et quelle magnificence!... En quel autre pays, trouver un
pareil spectacle?... Une salle de torture pare comme pour un bal... et
cette foule blouissante des paons, servant d'assistance, de figuration,
de populaire, de dcor  la fte!... Dirait-on pas que nous sommes
transports, hors la vie, parmi les imaginations et les posies de trs
anciennes lgendes?... Est-ce que, vraiment, tu n'es pas merveill?...
Moi, il me semble que je vis ici, toujours, dans un rve!...

Des faisans, aux plumages clatants, aux longues queues orfvres,
volaient, se croisaient au-dessus de nous. Plusieurs osrent se percher,
de place en place, sur le sommet des tiges en fleurs.

Clara, qui suivait tous les caprices de formes et de couleurs de ces
vols feriques, reprit, aprs quelques minutes d'un silence charm:

--Admire, mon amour, comme les Chinois, si mpriss de ceux qui ne les
connaissent point, sont vritablement d'tonnantes gens!... Pas un
peuple n'a su assouplir et domestiquer la nature, avec une intelligence
aussi prcise... Quels artistes uniques!... et quels potes!... Regarde
ce cadavre qui sur le sable rouge a le ton des vieilles idoles...
Regarde-le bien... car c'est extraordinaire... On dirait que les
vibrations de la cloche, sonnant  toute vole, ont pntr dans ce
corps comme une matire dure et refoulante... qu'elles en ont soulev
les muscles, fait craquer les veines, tordu et broy les os... Un simple
son, si doux  l'oreille, si dlicieusement musical, si mouvant pour
l'esprit, devenant quelque chose de mille fois plus terrible et
douloureux que tous les instruments compliqus du vieux patapouf!...
Crois-tu que c'est affolant?... Non, mais concevoir cette chose
prodigieuse, que ce qui fait pleurer d'extase et de mlancolie divine
les vierges amoureuses qui passent, le soir, dans la campagne, peut
aussi faire rugir de souffrance, peut aussi faire mourir, dans la plus
indicible souffrance, une misrable carcasse humaine... je dis que c'est
du gnie... Ah! l'admirable supplice!... et si discret, puisqu'il
s'accomplit dans les tnbres... et dont l'horreur, quand on y rflchit
un peu, ne saurait tre gale  aucune autre... D'ailleurs, comme le
supplice de la caresse, il est trs rare aujourd'hui, et tu as de la
chance de l'avoir vu,  ta premire visite dans ce jardin... On m'a
assur que les Chinois l'avaient rapport de Core, o il est trs
ancien et o, parat-il, il est demeur frquent... Nous irons en Core,
si tu veux... Les Corens sont des tortureurs d'une frocit
inimitable... et ils fabriquent les plus beaux vases du monde, des vases
d'un blanc pais, tout  fait unique, et qui semblent avoir t
tremps... ah! si tu savais!--dans des bains de liqueur sminale!...

Puis, revenant au cadavre:

--Je voudrais savoir qui est cet homme!... Car on n'ordonne, ici, le
supplice de la cloche, que pour les criminels de qualit... les princes
qui conspirent... les hauts fonctionnaires qui ne plaisent plus 
l'Empereur... C'est un supplice aristocratique et presque glorieux...

Elle me secoua le bras:

--Cela n'a pas l'air de t'emballer, ce que je dis... Et tu ne m'coutes
mme pas!... Mais songe donc... Cette cloche qui sonne... qui sonne...
C'est si doux!... Quand on l'entend, de loin, cela vous donne l'ide de
pques mystiques... de messes joyeuses... de baptmes... de mariages...
Et c'est la plus terrifiante des morts!... Moi je trouve cela inou...
Et toi?

Et comme je ne rpondais pas:

--Si... si... insista-t-elle... Dis que c'est inou!... Je veux, je
veux!... Sois gentil!...

Devant mon silence persistant, elle eut un petit mouvement de colre.

--Comme tu es dsagrable!... fit-elle... Jamais tu n'aurais une
gentillesse pour moi!... Qu'est-ce qui pourra donc te drider?... Ah! je
ne veux plus t'aimer... je n'ai plus de dsirs pour toi... Cette nuit,
tu coucheras, tout seul, dans le kiosque... Moi, j'irai retrouver ma
petite Fleur-de-Pcher, qui est bien plus gentille que toi, et qui
connat l'amour, mieux que les hommes...

Je voulus bgayer je ne sais quoi.

--Non, non... laissez!... C'est fini!... Je ne veux plus vous parler...
Et je regrette de n'avoir pas amen Fleur-de-Pcher... Vous tes
insupportable... vous me rendez triste... Vous me rendez bte... C'est
odieux!... Et voil une journe perdue, que je m'tais promise si
exaltante, avec toi!...

Son bavardage, sa voix m'irritaient. Depuis quelques instants, je ne
voyais mme plus sa beaut. Ses yeux, ses lvres, sa nuque, ses lourds
cheveux d'or, et jusqu'aux ardeurs de son dsir, et jusqu'aux luxures de
son pch, tout, en elle, me semblait hideux, maintenant. Et de son
corsage entrouvert, de la nudit rose de sa poitrine o, tant de fois,
j'avais respir, j'avais bu, j'avais mordu l'ivresse de si grisants
parfums, montait l'exhalaison d'une chair putrfie, de ce petit tas de
chair putrfie, qu'tait son me... Plusieurs fois, j'avais t tent
de l'interrompre par un violent outrage... de lui fermer la bouche avec
mes poings... de lui tordre la nuque... Je sentais se lever en moi,
contre cette femme, une haine si sauvage que, lui saisissant le bras,
rudement, je criai, d'une voix gare:

--Taisez-vous!... Ah! taisez-vous!... ne me parlez plus jamais,
jamais!... Car, j'ai envie de vous tuer, dmon!... Je devrais vous tuer,
et vous jeter ensuite au charnier, charogne!

Malgr mon exaltation, j'eus peur de mes propres paroles... Mais, pour
les rendre, enfin, irrmdiables, je rptai, en lui meurtrissant le
bras de mes mains forcenes:

--Charogne!... charogne!... charogne!

Clara n'eut pas un mouvement de recul, pas mme un mouvement des
paupires... Elle avana sa gorge, offrit sa poitrine... Son visage
s'illumina d'une joie inconnue et resplendissante... Simplement,
lentement, avec une douceur infinie, elle dit:

--Eh bien!... tue-moi, chri... J'aimerais tre tue par toi, cher petit
coeur!...

'avait t un clair de rvolte dans la longue et douloureuse passivit
de ma soumission... Il s'teignit aussi vite qu'il s'tait allum...
Honteux du cri injurieusement ignoble que je venais de profrer, je
lchai le bras de Clara... et toute ma colre, due  une excitation
nerveuse, fondit subitement dans un grand accablement.

--Ah! tu vois... fit Clara, qui ne voulut pas profiter davantage de ma
piteuse dfaite et de son trop facile triomphe... tu n'as mme pas ce
courage, qui serait beau... Pauvre bb!...

Et comme si rien ne se ft pass entre nous, elle se remit  suivre,
d'un regard passionn, l'affreux drame de la cloche...

Durant cette courte scne, les deux hommes s'taient reposs. Ils
paraissaient extnus. Maigres, haletants, les ctes saillant sous la
peau, les cuisses dcharnes, ils ne reprsentaient plus rien
d'humain... La sueur coulait, comme d'une gouttire, par la pointe de
leurs moustaches, et leurs flancs battaient comme ceux des btes forces
par les chiens... Mais un surveillant apparut, tout d'un coup, le fouet
en main. Il vocifra des mots de colre et,  tour de bras, il cingla de
son fouet les reins osseux des deux misrables qui reprirent leur
besogne en hurlant...

Effrays par le claquement du fouet, les paons poussrent des cris,
battirent des ailes. Il y eut, parmi eux, comme un tumulte de fuite...
une bousculade tourbillonnante, une droute de panique. Puis, peu  peu
rassurs, ils revinrent, un  un, couple par couple, groupe par groupe,
reprendre leur place sous l'arche en fleurs, gonflant davantage la
splendeur de leur gorge et dardant sur la scne de mort de plus froces
regards... Les faisans, qui continuaient de passer rouges, jaunes,
bleus, verts, au-dessus du cirque blanc, brodaient d'clatantes soies,
de dcors sveltes et changeants, le lumineux plafond du ciel.

Clara appela le surveillant et engagea avec lui, en chinois, un bref
colloque qu'elle me rsumait, au fur et  mesure des rponses.

--Ce sont ces deux pauvres diables qui ont sonn la cloche...
Quarante-deux heures sans boire, sans manger, sans un seul repos!...
Crois-tu?... Et comment ne sont-ils pas morts, eux aussi?... Je sais
bien que les Chinois ne sont pas faits comme nous, qu'ils ont dans la
fatigue et dans la douleur physique une endurance extraordinaire...
Ainsi, moi, j'ai voulu voir combien de temps un Chinois pouvait
travailler sans prendre de nourriture... Douze jours, chri... il ne
tombe qu'au bout du douzime jour!... C'est  ne pas croire!... Il est
vrai que le travail que je lui imposais n'tait rien auprs de
celui-l... Je lui faisais bcher la terre, sous le soleil...

Elle avait oubli mes injures, sa voix tait redevenue amoureuse et
caressante, comme lorsqu'elle me contait un beau conte d'amour... Elle
poursuivit:

--Car tu ne doutes pas, chri, des efforts violents, continus,
surhumains qu'il faut, pour mettre en branle et actionner le battant de
la cloche?... Beaucoup, mme parmi les plus forts, y succombent... Une
veine rompue... une lsion des reins... et a y est!... Ils tombent
morts, tout d'un coup, sur la cloche!... Et ceux qui n'en meurent pas,
sur place, y gagnent des maladies dont ils ne gurissent jamais!...
Vois, comme par le frottement de la corde, leurs mains sont gonfles et
saignantes!... Du reste, il parat que ce sont des condamns, eux
aussi!... Ils meurent en tuant, et les deux supplices se valent, va!...
C'est gal... il faut tre bon pour ces misrables... quand le
surveillant sera parti, tu leur donneras quelques tals, pas?

Et, revenant au cadavre:

--Ah! tu sais... je le connais maintenant... c'est un gros banquier de
la ville... il tait trs riche et volait tout le monde... Mais ce n'est
pas pour cela qu'il fut condamn au supplice de la cloche. Le
surveillant ne sait pas exactement pourquoi... on dit qu'il trahissait
avec les Japonais... Il faut bien dire quelque chose...

 peine avait-elle prononc ces paroles, que nous entendmes comme des
plaintes sourdes, comme des sanglots touffs... Cela venait, en face de
nous, de derrire le mur blanc, le long duquel des ptales se
dtachaient et tombaient lentement sur le sable rouge... Chute de larmes
et de fleurs!

--C'est la famille... expliqua Clara... Elle est l, selon l'usage,
attendant qu'on lui livre le corps du supplici.

 ce moment, les deux hommes extnus qui, par un prodige de volont, se
tenaient encore debout, retournrent le cadavre. Clara et moi,
simultanment, nous poussmes un mme cri. Et, se serrant contre moi, et
me dchirant l'paule de ses ongles:

--Oh!... chri!... chri!... chri!... fit-elle.

Exclamation par o elle exprimait toujours l'intensit de son motion
aux approches de la terreur comme de l'amour.

Et nous regardions le cadavre et, dans un mme mouvement de stupeur,
nous tendions le cou vers le cadavre et nous ne pouvions dtacher notre
vue du cadavre.

Sur sa face toute convulse et dont tous les muscles rtracts
dessinaient, creusaient d'affreuses grimaces et des angles hideux, la
bouche tordue, dcouvrant les gencives et les dents, mimait un rire
effroyable de dment, un rire que la mort avait raidi, fix et, pour
ainsi dire, model dans tous les plis de la peau. Les deux yeux,
dmesurment ouverts, dardaient sur nous un regard qui ne regardait
plus, mais o l'expression de la plus terrifiante folie demeurait, et si
prodigieusement ricanant, si paroxystement fou, ce regard, que jamais,
dans les cabanons des asiles, il ne me fut donn d'en surprendre un
pareil aux yeux d'un vivant.

En observant, sur le corps, tous ces dplacements musculaires, toutes
ces dviations des tendons, tous ces soulvements des os, et, sur la
face, ce rire de la bouche, cette dmence des yeux survivant  la mort,
je compris combien plus horrible que n'importe quelle autre torture
avait d tre l'agonie de l'homme couch quarante-deux heures dans ses
liens, sous la cloche. Ni le couteau qui dpce, ni le fer rouge qui
brle, ni les tenailles qui arrachent, ni les coins qui cartent les
jointures, font craquer les articulations et fendent les os comme des
morceaux de bois, ne pouvaient exercer plus de ravages sur les organes
d'une chair vive, et emplir un cerveau de plus d'pouvante que ce son de
cloche invisible et immatriel devenant,  lui seul, tous les
instruments connus de supplice, s'acharnant, en mme temps, sur toutes
les parties sensibles et pensantes d'un individu, faisant l'office de
plus de cent bourreaux...

Les deux hommes s'taient remis  tirer sur les liens, leur gorge 
siffler, leurs flancs  battre plus vite. Mais la force leur manquait,
leur coulait des membres en ruisseaux de sueur.  peine si, maintenant,
ils pouvaient se tenir debout, et, de leurs doigts raidis, ankyloss,
tendre les lanires de cuir...

--Chiens! hurla le surveillant...

Un coup de fouet leur enveloppa les reins et ne les fit mme pas se
redresser contre la douleur. Il semblait que de leurs nerfs dbands
toute sensibilit et disparu. Leurs genoux, de plus en plus ploys, de
plus en plus tremblants, s'entrechoquaient. Ce qui leur restait de
muscles sous la peau corche se contractait en mouvements ttaniques...
Tout d'un coup, l'un d'eux,  bout d'puisement, lcha les liens, poussa
une petite plainte rauque, et, portant les bras en avant, il tomba prs
du cadavre, la face contre le sol, en rejetant, par la bouche, un flot
de sang noir.

--Debout!... lche!... debout, chien!... cria encore le surveillant...

 quatre reprises, le fouet siffla et claqua sur le dos de l'homme...
Les faisans perchs sur les tiges fleuries s'envolrent avec un grand
bruit d'ailes. J'entendis derrire nous les rumeurs affoles des
paons... Mais l'homme ne se releva pas... Il ne bougeait plus et la
tache de sang s'largissait sur le sable... L'homme tait mort!...

Alors, j'entranai Clara dont les petits doigts m'entraient dans la
peau... Je me sentais trs ple, et je marchais, et je trbuchais comme
un ivrogne...

--C'est trop!... c'est trop!... ne cessais-je de rpter.

Et Clara, qui me suivait docilement, rptait aussi:

--Ah! tu vois, mon chri!... je savais bien, moi!... t'avais-je menti?

Nous gagnmes une alle qui conduisait au bassin central et les paons,
qui nous avaient suivis jusque-l, nous abandonnrent tout d'un coup et
se rpandirent,  grand bruit,  travers les massifs et les pelouses du
jardin.

Cette alle, trs large, tait, de chaque ct, borde d'arbres morts,
d'immenses tamariniers dont les grosses branches dnudes
s'entrecroisaient en dures arabesques sur le ciel. Une niche tait
creuse dans chaque tronc. La plupart restaient vides, quelques-unes
enfermaient des corps d'hommes et de femmes violemment tordus et soumis
 de hideux et obscnes supplices. Devant les niches occupes, une sorte
de greffier, en robe noire, se tenait debout, trs grave, avec une
critoire sur le ventre et un registre de justice dans les mains.

--C'est l'alle des prvenus... me dit Clara... Et ces gens debout que
tu vois ne sont l que pour recueillir les aveux que la souffrance
prolonge pourrait arracher  ces malheureux... Il est rare qu'ils
avouent... ils prfrent mourir ainsi, pour n'avoir pas  traner leur
agonie dans les cages du bagne et, finalement, prir en d'autres
supplices... Gnralement, les tribunaux n'abusent pas, sauf dans les
crimes politiques, de la prvention... Ils jugent en bloc, par fournes,
au petit bonheur... Du reste, tu vois que les prvenus ne sont pas
nombreux et que la plupart des niches sont vides... Il n'en est pas
moins vrai que l'ide est ingnieuse. Je crois bien qu'elle leur vient
de la mythologie grecque... C'est, dans l'horreur, une transposition de
cette fable charmante des hamadryades, captives des arbres!

Clara s'approcha d'un arbre dans lequel rlait une femme encore jeune.
Elle tait suspendue, par les poignets,  un crochet de fer et les
poignets taient runis entre deux pices de bois, serres  grande
force. Une corde raboteuse, en filaments de coco, couverte de piment
pulvris et de moutarde, trempe dans une solution de sel s'enroulait
autour des deux bras.

--On maintient cette corde, voulut bien remarquer mon amie, jusqu' ce
que les membres soient enfls au quadruple de leur grosseur naturelle...
Alors, on la retire, et les ulcres qu'elle produit souvent crvent en
plaies hideuses. On en meurt souvent, on n'en gurit jamais.

--Mais si le prvenu est reconnu innocent? demandai-je.

--Eh bien... voil! fit Clara.

Une autre femme, dans une autre niche, les jambes cartes, ou plutt
carteles, avait le cou et les bras dans des colliers de fer... Ses
paupires, ses narines, ses lvres, ses parties sexuelles taient
frottes de poivre rouge et deux crous lui crasaient la pointe des
seins... Plus loin, un jeune homme tait pendu au moyen d'une corde
passe sous ses aisselles; un gros bloc de pierre lui pesait aux paules
et l'on entendait le craquement des jointures... Un autre encore, le
buste renvers, maintenu en quilibre par un fil d'archal qui reliait le
cou aux deux orteils, tait accroupi avec des pierres pointues et
tranchantes entre les plis des jarrets... Les niches dans les troncs
devenaient vides. De place en place, seulement, un ligot, un crucifi,
un pendu dont les yeux taient ferms, qui semblait dormir, qui tait
mort, peut-tre! Clara ne disait plus rien, n'expliquait plus rien...
Elle coutait le vol pesant des vautours qui, au-dessus des branchages
entre-croiss, passaient, et, plus haut encore, le croassement des
corbeaux qui, par bandes innombrables, planaient dans le ciel...

L'alle lugubre des tamariniers finissait sur une large terrasse fleurie
de pivoines et par o nous descendmes au bassin...

                   *       *       *       *       *

Les iris dressaient hors de l'eau leurs longues tiges portant des fleurs
extraordinaires, aux ptales colors comme les vieux vases de grs;
prcieux maux violacs avec des couleurs de sang; pourpres sinistres,
bleus flamms d'ocre orange, noirs de velours, avec des gorges de
soufre... Quelques-uns, immenses et crisps, ressemblaient  des
caractres kabbalistiques... Les nymphas et les nlumbiums talaient
sur l'eau dore leurs grosses fleurs panouies qui me firent l'effet de
ttes coupes et flottantes... Nous restmes quelques minutes penchs
sur la balustrade du pont  regarder l'eau, silencieusement. Une carpe
norme, dont on ne voyait que le mufle d'or, dormait sous une feuille,
et les cyprins, entre les typhas et les joncs, passaient, pareils  des
penses rouges dans le cerveau d'une femme.




IX


Et voil que la journe finit.

Le ciel devient rouge, travers de larges bandes smaragdines, d'une
surprenante translucidit. C'est l'heure o les fleurs prennent un clat
mystrieux, un rayonnement violent et contenu  la fois... Partout,
elles flambent comme si, le soir, elles rendaient  l'atmosphre toute
la lumire, tout le soleil dont leur pulpe s'imprgna durant le jour.
Les alles de brique pulvrise semblent, entre le vert exalt des
pelouses, ici, des rubans de feu, l, des coules de lave incandescente.
Les oiseaux se sont tus dans les branches; les insectes ont cess leur
bourdonnement, meurent ou s'endorment. Seuls les papillons nocturnes et
les chauves-souris commencent de circuler dans l'air. Du ciel  l'arbre,
de l'arbre au sol, partout, le silence s'tablit. Et je le sens qui
pntre aussi en moi et qui me glace, comme de la mort.

Un troupeau de grues descend lentement la pente gazonne et vient se
ranger non loin de nous, autour du bassin. J'entends le frlis de leurs
pattes dans l'herbe haute, et le claquement sec de leurs becs. Puis
dresses sur une seule patte, immobiles, la tte sous leurs ailes, on
dirait des dcors de bronze. Et la carpe au museau d'or qui dormait sous
une feuille de nlumbium, vire dans l'eau, s'enfonce, disparat,
laissant  la surface de larges ondes qui agitent d'un mol balancement
les calices referms des nymphas, vont s'largissant, se perdant, parmi
les touffes des iris dont les diaboliques fleurs, trangement
simplifies, inscrivent dans la magie du soir des signes fatalistes,
chapps au livre des destins...

Une norme arode vase, au-dessus de l'eau, le cornet de sa fleur
verdtre pique de taches brunes, et nous envoie une odeur forte de
cadavre. Longtemps, des mouches persistent, s'obstinent, s'acharnent
autour du charnier de son calice...

Accoude  la rampe du pont, le front barr, les yeux fixes, Clara
regarde l'eau. Un reflet du soleil couchant embrase sa nuque... Sa chair
s'est dtendue et sa bouche est plus mince. Elle est grave et trs
triste. Elle regarde l'eau, mais son regard va plus loin et plus profond
que l'eau; il va, peut-tre, vers quelque chose de plus impntrable et
de plus noir que le fond de cette eau; il va, peut-tre, vers son me,
vers le gouffre de son me qui, dans les remous de flammes et de sang,
roule les fleurs monstrueuses de son dsir... Que regarde-t-elle,
vraiment?...  quoi songe-t-elle? Je ne sais pas... Elle ne regarde
peut-tre rien... elle ne songe peut-tre  rien... Un peu lasse, les
nerfs briss, meurtrie sous les coups de fouet de trop de pchs, elle
se tait, voil toutes...  moins que, par un dernier effort de sa
crbralit, elle ne ramasse tous les souvenirs et toutes les images de
cette journe d'horreur, pour en offrir un bouquet de fleurs rouges 
son sexe?... Je ne sais pas...

Je n'ose plus lui parler. Elle me fait peur, et elle me trouble aussi
jusqu'au trfonds de moi-mme, par son immobilit, et par son silence.
Existe-t-elle rellement?... Je me le demande, non sans effroi...
N'est-elle point ne de mes dbauches et de ma fivre?... N'est-elle
point une de ces impossibles images, comme en enfante le cauchemar?...
Une de ces tentations de crime comme la luxure en fait lever dans
l'imagination de ces malades que sont les assassins et les fous?... Ne
serait-elle pas autre chose que mon me, sortie hors de moi, malgr moi,
et matrialise sous la forme du pch?...

Mais non... Je la touche. Ma main a reconnu les ralits admirables, les
ralits vivantes de son corps...  travers la mince et soyeuse toffe
qui la recouvre, sa peau a brl mes doigts... Et Clara n'a pas frmi 
leur contact; elle ne s'est point pme, comme tant de fois,  leur
caresse. Je la dsire et je la hais... Je voudrais la prendre dans mes
bras et l'treindre jusqu' l'touffer, jusqu' la broyer, jusqu' boire
la mort--sa mort-- ses veines ouvertes. Je crie d'une voix, tour  tour
menaante et soumise:

--Clara!... Clara!... Clara!

Clara ne rpond pas, ne bouge pas... Elle regarde toujours l'eau qui, de
plus en plus, s'assombrit; mais je crois en vrit qu'elle ne regarde
rien, ni l'eau, ni le reflet rouge du ciel dans l'eau, ni les fleurs, ni
elle-mme... Alors, je m'carte un peu pour ne plus la voir et ne plus
la toucher, et je me tourne vers le soleil qui disparat, vers le soleil
dont il ne reste plus sur le ciel que de grandes lueurs phmres qui,
peu  peu, vont bientt se fondre, s'teindre dans la nuit...

L'ombre descend sur le jardin, trane ses voiles bleus, plus lgers sur
les pelouses nues, plus pais sur les massifs qui se simplifient. Les
fleurs blanches des cerisiers et des pchers, d'un blanc maintenant,
lunaire, ont des aspects glissants, des aspects errants, des aspects
trangement penchs de fantmes... Et les gibets et les potences
dressent leurs fts sinistres, leurs noires charpentes, dans le ciel
oriental, couleur d'acier bleui.

Horreur!... Au-dessus d'un massif, sur la pourpre mourante du soir, je
vois tourner et tourner, tourner sur des pals, tourner lentement,
tourner dans le vide, et se balancer, pareilles  d'immenses fleurs dont
les tiges seraient visibles dans la nuit, je vois tourner, tourner les
noires silhouettes de cinq supplicis.

--Clara!... Clara!... Clara!...

Mais ma voix n'arrive pas jusqu' elle... Clara ne rpond pas, ne bouge
pas, ne se retourne pas... Elle reste penche au-dessus de l'eau,
au-dessus du gouffre de l'eau. Et de mme qu'elle ne m'entend plus, elle
n'entend plus les plaintes, les cris, les rles de tous ceux-l qui
meurent dans le jardin.

Je ressens en moi comme un lourd accablement, comme une immense fatigue
aprs des marches et des marches,  travers les forts fivreuses, au
bord des lacs mortels... et je suis envahi par un dcouragement, dont il
me semble que je ne pourrai plus jamais l'loigner de moi... En mme
temps, mon cerveau est pesant, et il me gne... On dirait qu'un cercle
de fer m'treint les tempes,  me faire clater le crne.

Alors, peu  peu, ma pense se dtache du jardin, des cirques de
torture, des agonies sous les cloches, des arbres hants de la douleur,
des fleurs sanglantes et dvoratrices... Elle voudrait franchir le dcor
de ce charnier, pntrer dans la lumire pure, frapper, enfin, aux
Portes de vie... Hlas! les Portes de vie ne s'ouvrent jamais que sur de
la mort, ne s'ouvrent jamais que sur les palais et sur les jardins de la
mort... Et l'univers m'apparat comme un immense, comme un inexorable
jardin des supplices... Partout du sang, et l o il y a plus de vie,
partout d'horribles tourmenteurs qui fouillent les chairs, scient les
os, vous retournent la peau, avec des faces sinistres de joie...

Ah oui! le jardin des supplices!... Les passions, les apptits, les
intrts, les haines, le mensonge; et les lois, et les institutions
sociales, et la justice, l'amour, la gloire, l'hrosme, les religions,
en sont les fleurs monstrueuses et les hideux instruments de l'ternelle
souffrance humaine... Ce que j'ai vu aujourd'hui, ce que j'ai entendu,
existe et crie et hurle au-del de ce jardin, qui n'est plus pour moi
qu'un symbole, sur toute la terre... J'ai beau chercher une halte dans
le crime, un repos dans la mort, je ne les trouve nulle part...

Je voudrais, oui, je voudrais me rassurer, me dcrasser l'me et le
cerveau avec des souvenirs anciens, avec le souvenir des visages connus
et familiers... J'appelle l'Europe  mon aide et ses civilisations
hypocrites, et Paris, mon Paris du plaisir et du rire... Mais c'est la
face d'Eugne Mortain que je vois grimacer sur les paules du gros et
loquace bourreau qui, au pied des gibets, dans les fleurs, nettoyait ses
scalpels et ses scies... Ce sont les yeux, la bouche, les joues flasques
et tombantes de Mme G... que je vois se pencher sur les chevalets, ses
mains violatrices que je vois toucher, caresser, les mchoires de fer,
gorges de viande humaine... C'est tous ceux et toutes celles que j'ai
aims ou que j'ai cru aimer, petites mes indiffrentes et frivoles, et
sur qui s'tale maintenant l'ineffaable tache rouge... Et ce sont les
juges, les soldats, les prtres qui, partout, dans les glises, les
casernes, les temples de justice s'acharnent  l'oeuvre de mort... Et
c'est l'homme-individu, et c'est l'homme-foule, et c'est la bte, la
plante, l'lment, toute la nature enfin qui, pousse par les forces
cosmiques de l'amour, se rue au meurtre, croyant ainsi trouver, hors la
vie, un assouvissement aux furieux dsirs de vie qui la dvorent et qui
jaillissent, d'elle, en des jets de sale cume!

Tout  l'heure, je me demandais qui tait Clara et si, rellement, elle
existait... Si elle existe?... Mais Clara, c'est la vie, c'est la
prsence relle de la vie, de toute la vie!...

--Clara!... Clara!... Clara!

Elle ne rpond pas, ne bouge pas, ne se retourne pas... Une vapeur, plus
dense, bleu et argent, monte des pelouses, du bassin, enveloppe les
massifs, estompe les charpentes de supplice... Et il me semble qu'une
odeur de sang, qu'une odeur de cadavre monte avec elle, encens que
d'invisibles encensoirs, balancs par d'invisibles mains, offrent  la
gloire immortelle de la mort,  la gloire immortelle de Clara!

 l'autre bout du bassin, derrire moi, le gecko commence  sonner les
heures... Un autre gecko lui rpond... puis un autre... puis un autre...
 intervalles rguliers... C'est comme des cloches qui s'appellent et
conversent en chantant, des cloches festivales d'un timbre
extraordinairement pur, d'une sonorit cristalline et douce, si douce,
qu'elle dissipe tout d'un coup les figures de cauchemar, dont le jardin
est hant, qu'elle donne de la scurit au silence, et  la nuit un
charme de rve blanc... Ces notes si claires, si inexprimablement
claires, voquent alors, en moi, mille et mille paysages nocturnes, o
mes poumons respirent, o ma pense se reprend... En quelques minutes,
j'ai oubli que je suis auprs de Clara, que, tout autour de moi, le sol
et les fleurs achvent de pomper du sang, et je me vois errant, 
travers le soir argent, au milieu des feriques rizires de l'Annam.

--Rentrons! dit Clara.

Cette voix brve, agressive et lasse me rappelle  la ralit... Clara
est devant moi... Ses jambes croises se devinent sous les plis collants
de sa robe... Elle s'appuie sur le manche de son ombrelle. Et, dans la
pnombre, ses lvres brillent comme, dans une grande pice ferme, une
petite lueur voile d'un rose abat-jour...

Comme je ne bouge pas, elle dit encore:

--Eh bien!... Je vous attends!...

Je veux lui prendre le bras... Elle refuse.

--Non... non... Marchons  ct l'un de l'autre!...

J'insiste.

--Vous devez tre fatigue, chre Clara... Vous...

--Non... non... pas du tout!

--Le chemin est long, d'ici au fleuve... Prenez mon bras, je vous en
prie!

--Non... merci!... Et taisez-vous!... oh! taisez-vous!...

--Clara! vous n'tes plus la mme...

--Si vous voulez me faire plaisir... taisez-vous!... Je n'aime pas qu'on
me parle  cette heure!...

Sa voix est sche, coupante, imprieuse... Nous voil partis... Nous
traversons le pont, elle devant, moi derrire, et nous nous engageons
dans les petites alles qui serpentent  travers les pelouses. Clara
marche  pas brusques, par saccades, pniblement... Et telle est
l'invulnrable beaut de son corps, que ces efforts n'en rompent point
la ligne harmonieuse, souple et pleine... Ses hanches gardent une
ondulation divinement voluptueuse... Mme, quand son esprit est loin de
l'amour, qu'il se raidit, se crispe et proteste contre l'amour, c'est de
l'amour, toujours, ce sont toutes les formes, toutes les ivresses,
toutes les ardeurs de l'amour qui animent, et pour ainsi dire, modlent
ce corps prdestin... En elle, il n'est pas une attitude, pas un geste,
pas un frisson, il n'est pas un froissement de sa robe, un envolement de
ses cheveux, qui ne crient l'amour, qui ne suent l'amour, qui ne
laissent tomber de l'amour et de l'amour autour d'elle, sur tous les
tres et sur toutes les choses. Le sable de l'alle crie sous ses petits
pieds, et j'coute le bruit du sable qui est comme un cri de dsir, et
comme un baiser, et o je distingue, nettement rythm, ce nom qui est
partout, qui tait au craquement des potences, au rle des agonisants,
et qui emplit maintenant, de son obsession exquise et funbre, tout le
crpuscule:

--Clara!... Clara!... Clara!...

Pour le mieux entendre, le gecko s'est tu... Tout s'est tu...

                   *       *       *       *       *

Le crpuscule est adorable, d'une douceur infinie, d'une fracheur
caressante qui donne de l'ivresse... Nous marchons dans les parfums...
Nous frlons des fleurs merveilleuses, plus merveilleuses d'tre  peine
visibles, et qui s'inclinent et qui nous saluent sur notre passage comme
de mystrieuses fes. Plus rien ne reste de l'horreur du jardin; sa
beaut seule demeure, frmit et s'exalte avec la nuit qui tombe, de plus
en plus dlicieuse, sur nous.

Je me suis ressaisi... Il me semble que ma fivre s'en est alle... Mes
membres deviennent plus lgers, plus lastiques, plus forts...  mesure
que je marche, ma fatigue se dissipe, et je sens monter en moi quelque
chose comme un violent besoin d'amour... Je me suis rapproch de Clara,
et je marche  ct d'elle... tout prs d'elle... brl par elle... Mais
Clara n'a plus sa figure de pch, alors qu'elle mordillait la fleur de
thalictre et qu'elle barbouillait ses lvres, passionnment,  l'cre
pollen... L'expression glace de son visage dment toutes les ardeurs
lascives de son corps... Du moins, autant que je puis l'examiner, il me
parat bien que la luxure qui tait en elle, qui frmissait, d'un si
trange clat, en ses yeux, qui se pmait sur sa bouche, a disparu,
compltement disparu de sa bouche et de ses yeux, en mme temps que les
sanglantes images des supplices du jardin. Je lui demande d'une voix
tremble:

--Vous m'en voulez, Clara?... Vous me dtestez?

Elle me rpond d'une voix irrite:

--Mais non! mais non! Cela n'a aucun rapport, mon ami... Je vous en
prie, taisez-vous... Vous ne savez pas combien vous me fatiguez!...

J'insiste:

--Si! si!... Je vois bien que vous me dtestez... Et c'est affreux!...
Et j'ai envie de pleurer!...

--Dieu! que vous m'agacez!... Taisez-vous... et, pleurez, si cela peut
vous faire plaisir... Mais taisez-vous!...

Et comme nous repassons devant l'endroit o nous nous arrtmes  causer
avec le vieux bourreau, je dis, croyant par ma persistance stupide
ramener un sourire aux lvres mortes de Clara:

--Vous souvenez-vous du gros patapouf, mon amour?... Et comme il tait
drle, avec sa robe couverte de sang... et sa trousse, et ses doigts
rouges, cher petit coeur... et ses thories sur le sexe des fleurs?...
Vous souvenez-vous?... Ils se mettent quelquefois  vingt mles, pour le
spasme d'une seule femelle...

Cette fois, c'est un haussement d'paules qui me rpond... Elle ne
daigne mme plus s'irriter de mes paroles...

Alors, pouss par un rut grossier, maladroitement, je me penche sur
Clara, tente de l'enlacer, et, d'une main brutale, je lui empoigne les
seins.

--Je te veux... l... tu entends... dans ce jardin... dans ce silence...
au pied de ces gibets...

Ma voix est haletante; une bave ignoble coule de ma bouche et, en mme
temps que cette bave, des mots abominables... les mots qu'elle aime!...

D'un coup de rein, Clara se dgage de ma gauche et lourde treinte; et,
avec une voix o il y a de la colre, de l'ironie et aussi de la
lassitude et de l'nervement:

--Dieu! que vous tes assommant, si vous saviez... et ridicule, mon
pauvre ami!... Le vilain bouc que vous tes!... Laissez-moi... Tout 
l'heure, si vous y tenez, vous passerez vos sales dsirs sur les
filles... Vous tes trop ridicule, vraiment!...

Ridicule!... Oui, je sens que je suis ridicule... Et je prends le parti
de me tenir tranquille... Je ne veux plus tomber, dans son silence,
comme une grosse pierre dans un lac o des cygnes dorment, sous la
lune!...




X


Le sampang, tout illumin de lanternes rouges, nous attendait 
l'embarcadre du bagne. Une Chinoise, au visage rude, vtue d'une blouse
et d'un pantalon de soie noire, les bras nus, chargs de lourds anneaux
d'or, les oreilles ornes de larges cercles d'or, tenait l'amarre. Clara
sauta dans la barque. Je la suivis.

--O faut-il vous conduire? demanda la Chinoise, en anglais.

Clara rpondit d'une voix saccade et qui tremblait un peu:

--O tu voudras... n'importe o... sur le fleuve... Tu le sais bien...

J'observai alors qu'elle tait trs ple. Ses narines pinces, ses
traits tirs, ses yeux vagues exprimaient de la souffrance... La
Chinoise hocha la tte.

--Oui!... oui... je sais... fit-elle.

Elle avait de grosses lvres ronges par le btel, de la duret bestiale
dans le regard. Comme elle grommelait encore des mots que je ne compris
pas:

--Allons, Ki-Pa, ordonna Clara, d'un ton bref, tais-toi!... et fais ce
que je te dis... D'ailleurs, les portes de la ville sont fermes...

--Les portes du jardin sont ouvertes...

--Fais ce que je dis.

Lchant l'amarre, la Chinoise, d'un mouvement robuste, empoigna la
godille qu'elle manoeuvra avec une souple adresse... Et nous glissmes
sur l'eau.

La nuit tait trs douce. Nous respirions un air tide, mais infiniment
lger... L'eau chantait  la pointe du sampang... Et l'aspect du fleuve
tait celui d'une grande fte.

Sur la rive oppose,  notre droite et  notre gauche, les lanternes
multicolores clairaient les mts, les voitures, les ponts presss des
bateaux... Une trange rumeur,--cris, chants, musiques,--venait de l,
comme d'une foule en joie... L'eau tait toute noire, d'un noir mat et
gras de velours avec,  et l, des lueurs sourdes et clapotantes et
sans autres vifs reflets, que les reflets briss, les reflets rouges et
verts des lanternes qui dcoraient les sampangs, dont le fleuve,  cette
heure, tait sillonn en tous les sens. Et par-del un espace sombre,
dans le ciel obscur, surgissant d'entre les noires dcoupures des
arbres, la ville, au loin, les terrasses tages de la ville
s'allumaient comme un immense brasier rouge, comme une montagne de feu.

 mesure que nous nous loignions, nous apercevions, plus confusment,
les hautes murailles du bagne dont,  chaque tour des veilleurs, les
phares tournants projetaient sur le fleuve et sur la campagne des
triangles d'aveuglante lumire.

Clara tait entre sous le baldaquin qui faisait de cette barque une
sorte de mol boudoir, tendu de soie et qui sentait l'amour... De
violents parfums brlaient en un trs ancien vase de fer ouvr,
reprsentation navement synthtique de l'lphant, et dont les quatre
pieds barbares et massifs reposaient sur un dlicat entrelacs de roses.
Aux tentures, des estampes voluptueuses, des scnes hardiment
luxurieuses, d'un art trange, savant et magnifique. La frise du
baldaquin, prcieux travail de bois colori, reproduisait exactement un
fragment de cette dcoration du temple souterrain d'lephanta, que les
archologues, selon les traditions brahmaniques, appellent pudiquement:
l'Union de la Corneille... Un large et profond matelas de soie brode
occupait le centre de la barque, et du plafond descendait une lanterne 
transparents phalliques, une lanterne en partie voile d'orchides et
qui rpandait sur l'intrieur du sampang une demi-clart mystrieuse de
sanctuaire ou d'alcve.

Clara se jeta sur les coussins. Elle tait extraordinairement ple et
son corps tremblait, secou par des spasmes nerveux. Je voulus lui
prendre les mains... Ses mains taient toutes glaces.

--Clara!... Clara!... implorai-je... qu'avez-vous?... De quoi
souffrez-vous?... Parlez-moi!...

Elle rpondit d'une voix rauque, d'une voix qui sortait pniblement du
fond de sa gorge contracte:

--Laisse-moi tranquille... Ne me touche pas... ne me dis rien... Je suis
malade.

Sa pleur, ses lvres exsangues et sa voix qui tait comme un rle, me
firent peur... Je crus qu'elle allait mourir... Effar, j'appelai  mon
aide la Chinoise:

--Vite!... vite! Clara meurt! Clara meurt!...

Mais, ayant cart les rideaux et montr sa face de chimre, Ki-Pa
haussa les paules, et elle s'cria brutalement:

--a n'est rien... C'est toujours comme a, chaque fois qu'elle revient
de l-bas.

Et, maugrant, elle retourna  sa godille.

Sous la pousse nerveuse de Ki-Pa, la barque souleve glissa plus vite
sur le fleuve. Nous croismes des sampangs pareils au ntre et d'o
partaient, sous les baldaquins aux rideaux ferms, des chants, des
bruits de baisers, des rires, des rles d'amour, qui se mlaient au
clapotis de l'eau et  des sonorits lointaines, comme touffes, de
tam-tams et de gongs... En quelques minutes, nous emes atteint l'autre
rive, et, longtemps encore, nous longemes des pontons noirs et dserts,
des pontons allums et pleins de foule, bouges populaciers, maisons de
th pour les portefaix, bateaux de fleurs pour les matelots et la
racaille du port.  peine si, par les hublots et les fentres claires,
je pus voir--visions rapides--d'tranges figures fardes, des danses
lubriques, des dbauches hurlantes, des visages en mal d'opium...

Clara restait insensible  tout ce qui se passait autour d'elle, dans la
barque de soie et sur le fleuve. Elle avait la face enfouie dans un
coussin qu'elle mordillait... J'essayai de lui faire respirer des sels.
Par trois fois, elle loigna le flacon d'un geste las et pesant. La
gorge nue, les deux seins crevant l'toffe dchire du corsage, les
jambes tendues et vibrantes ainsi que les cordes d'une viole, elle
respirait avec effort... Je ne savais que faire, je ne savais que
dire... Et j'tais pench sur elle, l'me angoisse, pleine
d'incertitudes tragiques et de choses troubles, troubles... Afin de
m'assurer que c'tait bien une crise passagre et que rien en elle ne
s'tait bris des ressorts de la vie, je lui saisis les poignets... Dans
ma main son pouls battait, rapide, lger, rgulier comme un petit coeur
d'oiseau ou d'enfant... De temps en temps, un soupir s'exhalait de sa
bouche, un long et douloureux soupir qui soulevait et gonflait sa
poitrine en houle rose... Et, tout bas, tremblant, avec une voix trs
douce, je murmurais:

--Clara!... Clara!... Clara!...

Elle ne m'entendait pas, ne me voyait pas, la face perdue dans le
coussin. Son chapeau avait gliss de ses cheveux dont l'or roux prenait,
sous les reflets de la lanterne, des tons de vieil acajou, et, dbordant
la robe, ses deux pieds, chausss de peau jaune, gardaient encore,  et
l, de petites taches de boue sanglante.

--Clara!... Clara!... Clara!...

Rien que le chant de l'eau et les musiques lointaines et, entre les
rideaux du baldaquin, l-bas, la montagne en feu de la ville terrible,
et plus prs, les reflets rouges, verts, les reflets alertes, onduleux,
semblables  de minces anguilles lumineuses, qui s'enfonceraient dans le
fleuve noir.

                   *       *       *       *       *

Un choc de la barque... Un appel de la Chinoise... Et nous accostions
une sorte de longue terrasse, la terrasse illumine, toute bruyante de
musiques et de ftes, d'un bateau de fleurs.

                   *       *       *       *       *

Ki-Pa amarra la barque  des crochets de fer, devant un escalier qui
trempait, dans l'eau, ses marches rouges. Deux normes lanternes rondes
brillaient en haut de deux mts, o flottaient des banderoles jaunes.

--O sommes-nous?... demandai-je.

--Nous sommes l o elle m'a donn l'ordre de vous conduire, rpondit
Ki-Pa, d'un ton bourru. Nous sommes l o elle vient passer la nuit,
quand elle rentre de l-bas...

Je proposai:

--Ne vaudrait-il pas mieux la ramener chez elle, dans l'tat de
souffrance o elle est?

Ki-Pa rpliqua:

--Elle est toujours ainsi, aprs le bagne... Et puis, la ville est
ferme, et pour gagner le palais, par les jardins, c'est trop loin,
maintenant... et trop dangereux.

Et elle ajouta, mprisante:

--Elle est trs bien ici... Ici, on la connat!...

Je me rsignai.

--Aide-moi, alors, commandai-je... Et ne sois pas brusque avec elle.

Trs doucement, avec des prcautions infinies, Ki-Pa et moi, nous
saismes, dans nos bras, Clara qui n'opposait pas plus de rsistance
qu'une morte et, la soutenant, la portant plutt, nous la fmes 
grand-peine sortir de la barque et monter l'escalier. Elle tait lourde
et glace... Sa tte se renversait un peu en arrire; ses cheveux
entirement dnous, ses pais et souples cheveux ruisselaient sur ses
paules en ondes de feu. S'accrochant d'une main molle, presque
dfaillante, au cou rude de Ki-Pa, elle poussait de petites plaintes
vagues, lchait de petits mots inarticuls, ainsi qu'un enfant... Et
moi, un peu haletant, sous le poids de mon amie, je gmissais:

--Pourvu qu'elle ne meure pas, mon Dieu!... pourvu qu'elle ne meure pas!

Et Ki-Pa ricanait, la bouche froce:

--Mourir!... Elle!... Ah bien oui!... Ce n'est pas de la souffrance qui
est dans son corps... c'est de la salet!...

                   *       *       *       *       *

Nous fmes reus, en haut de l'escalier, par deux femmes, aux yeux
peints, et dont la nudit dore transparaissait, toute, dans les voiles
lgers, vaporeux, dont elles taient drapes. Elles avaient des bijoux
obscnes dans les cheveux, des bijoux aux poignets et aux doigts, des
bijoux aux chevilles et aux pieds nus, et leur peau frotte de fines
essences exhalait une odeur de jardin.

L'une d'elles tapa, en signe de joie, dans ses mains.

--Mais c'est notre petite amie!... cria-t-elle... Je te le disais bien,
moi, qu'elle viendrait, le cher coeur... Elle vient toujours... Vite...
vite... couchez-la sur le lit, ce pauvre amour.

Elle dsignait une sorte de matelas, ou plutt de brancard allong
contre la cloison, et sur lequel nous dposmes Clara...

Clara ne remuait plus... Sous ses paupires effrayamment ouvertes, les
yeux rvulss ne laissaient voir que leurs deux globes blancs... Alors,
la Chinoise aux yeux peints se pencha sur Clara, et d'une voix
dlicieusement rythme, comme si elle chantait une chanson, elle dit:

--Petite, petite amie de mes seins et de mon me... que vous tes belle
ainsi!... Vous tes belle comme une jeune morte... Et pourtant, vous
n'tes pas morte... Vous allez revivre, petite amie de mes lvres,
revivre sous mes caresses et sous les parfums de ma bouche.

Elle lui mouilla les tempes d'un parfum violent, lui fit respirer des
sels.

--Oui, oui!... chre petite me... vous tes vanouie... et vous ne
m'entendez pas!... Et vous ne sentez pas la douceur de mes doigts...
mais votre coeur bat, bat, bat... Et l'amour galope en vos veines, comme
un jeune cheval... l'amour bondit en vos veines comme un jeune tigre.

Elle se tourna vers moi.

--Il ne faut pas tre triste... parce qu'elle est toujours vanouie,
quand elle vient ici... Dans quelques minutes, nous crierons de plaisir
dans sa chair heureuse et brlante...

Et j'tais l, inerte, silencieux, les membres de plomb, la poitrine
oppresse ainsi qu'il arrive dans les cauchemars... Je n'avais plus la
sensation du rel... Tout ce que je voyais--images tronques surgissant
de l'ombre environnante, de l'abme du fleuve, et y rentrant pour en
ressurgir bientt, avec des dformations fantastiques--m'effarait... La
longue terrasse, suspendue dans la nuit, avec ses balustres laqus de
rouge, ses fines colonnettes, supportant le hardi retroussement du toit,
ses guirlandes de lanternes alternant avec des guirlandes de fleurs,
tait remplie d'une foule bavarde, remuante, extraordinairement colore.
Cent regards fards taient sur nous, cent bouches peintes chuchotaient
des mots que je n'entendais pas, mais o il me semblait que revenait
sans cesse le nom de Clara.

--Clara! Clara! Clara!

                   *       *       *       *       *

Et des corps nus, des corps enlacs, des bras tatous, chargs d'anneaux
d'or, des ventres, des seins tournaient parmi de lgres charpes
envoles... Et dans tout cela, autour de tout cela, au-dessus de tout
cela, des cris, des rires, des chants, des sons de flte, et des odeurs
de th, de bois prcieux, des armes puissants d'opium, des haleines
lourdes de parfums...

Griserie de rve, de dbauche, de supplice et de crime, on et dit que
toutes ces bouches, toutes ces mains, tous ces seins, toute cette chair
vivante, allaient se ruer sur Clara, pour jouir de sa chair morte!...

Je ne pouvais faire un geste, ni prononcer une parole... Prs de moi,
une Chinoise, toute jeune et jolie, presque une enfant, avec des yeux
candides et lascifs  la fois, promenait sur un ventaire des objets
trangement obscnes, d'impudiques ivoires, des phallus en gomme rose et
des livres enlumins o taient reproduites, par le pinceau, les mille
joies compliques de l'amour...

--De l'amour!... de l'amour!... qui veut de l'amour?... J'ai de l'amour
pour tout le monde!...

Pourtant, je me penchai sur Clara...

--Il faut la porter chez moi... commanda la Chinoise aux yeux peints.

Deux hommes robustes soulevrent le brancard... Machinalement je les
suivis...

Guids par la courtisane, ils s'engagrent dans un vaste couloir,
somptueux comme un temple.  droite et  gauche, des portes s'ouvraient
sur de grandes chambres, toutes tendues de nattes, claires de lumires
roses trs douces et voiles de mousselines... Des animaux symboliques,
dardant des sexes normes et terribles, des divinits bisexues, se
prostituant  elles-mmes ou chevauchant des monstres en rut, en
gardaient le seuil. Et des parfums brlaient en de prcieux vases de
bronze...

Une portire de soie brode de fleurs de pcher s'carta, et dans
l'cartement deux ttes de femme se montrrent... L'une de ces femmes
demanda, en nous regardant passer:

--Qu'est-ce qui est mort?

L'autre rpondit:

--Mais non!... Personne n'est mort... Tu vois bien que c'est la femme du
Jardin des supplices...

Et le nom de Clara, chuchot de lvres en lvres, de lit en lit, de
chambre en chambre, emplit bientt le bateau de fleurs comme une
obscnit merveilleuse. Il me sembla mme que les monstres de mtal le
rptaient dans leurs spasmes, le hurlaient dans leurs dlires de luxure
sanglante.

--Clara! Clara! Clara!...

Ici, j'entrevis un jeune homme tendu sur un lit. La petite lampe d'une
fumerie d'opium brlait,  porte de sa main. Il y avait dans ses yeux,
trangement dilats, comme de l'extase douloureuse... Devant lui, bouche
 bouche, ventre  ventre, des femmes nues, se pntrant l'une l'autre,
dansaient des danses sacres, tandis que, accroupis derrire un
paravent, des musiciens, soufflaient dans de courtes fltes... L,
d'autres femmes assises en rond ou couches sur la natte du plancher,
dans des poses obscnes, avec des faces de luxure plus tristes que des
faces de supplice, attendaient. C'tait, devant chaque porte o nous
passions, des rles, des voix haletantes, des gestes de damns, des
corps tordus, des corps broys, toute une douleur grimaante qui,
parfois, hurlait sous le fouet de volupts atroces et d'onanismes
barbares. Je vis, dfendant l'entre d'une salle, un groupe de bronze
dont la seule arabesque des lignes me donna une secousse d'horreur...
Une pieuvre, de ses tentacules, enlaait le corps d'une vierge et, de
ses ventouses ardentes et puissantes, pompait l'amour, tout l'amour, 
la bouche, aux seins, au ventre.

Et je crus que j'tais dans un lieu de torture et non dans une maison de
joie et d'amour.

L'encombrement du couloir devint tel que, durant quelques secondes, nous
fmes obligs de nous arrter en face d'une salle--la plus vaste de
toutes--qui se diffrenciait des autres par sa dcoration et par son
clairage d'un rouge sinistre... D'abord, je ne vis que des femmes--une
mle de chairs forcenes et de vives charpes--des femmes qui se
livraient  des danses frntiques,  des possessions dmoniaques,
autour d'une sorte d'Idole dont le bronze massif, d'une patine trs
ancienne, se dressait au centre de la salle et montait jusqu'au plafond.
Puis l'Idole elle-mme se prcisa, et je reconnus que c'tait l'Idole
terrible, appele l'Idole aux Sept Verges... Trois ttes armes de
cornes rouges, casques de chevelures en flammes tordues, couronnaient
un torse unique ou plutt un seul ventre, lequel s'incorporait  un
norme pilier barbare et phalliforme. Tout autour de ce pilier, 
l'endroit prcis o le ventre monstrueux finissait, sept verges
s'lanaient auxquelles les femmes, en dansant, offraient des fleurs et
de furieuses caresses. Et la lueur rouge de la salle donnait aux billes
de jade qui servaient d'yeux  l'Idole, une vie diabolique... Au moment
o nous nous remmes en marche, j'assistai  un spectacle effrayant et
dont il m'est impossible de rendre l'infernal frmissement. Criant,
hurlant, sept femmes, tout  coup, se rurent aux sept verges de bronze.
L'Idole enlace, chevauche, viole par toute cette chair dlirante,
vibra sous les secousses multiplies de ces possessions et de ces
baisers qui retentissaient, pareils  des coups de blier dans les
portes de fer d'une ville assige. Alors, ce fut autour de l'Idole une
clameur dmente, une folie de volupt sauvage, une mle de corps si
frntiquement treints et souds l'un  l'autre qu'elle prenait
l'aspect farouche d'un massacre et ressemblait  la tuerie, dans leurs
cages de fer, de ces condamns, se disputant le lambeau de viande
pourrie de Clara!... Je compris, en cette atroce seconde, que la luxure
peut atteindre  la plus sombre terreur humaine et donner l'ide
vritable de l'enfer, de l'pouvantement de l'enfer...

Et il me semblait que tous ces chocs, toutes ces voix haletantes, tous
ces rles, toutes ces morsures, et l'Idole elle-mme, n'avaient, pour
exprimer, pour ructer leur rage d'inassouvissement et leur supplice
d'impuissance qu'un mot... un seul mot!

--Clara!... Clara!... Clara!...

                   *       *       *       *       *

Lorsque nous emes gagn la chambre et dpos sur un lit Clara toujours
vanouie, la conscience me revint, et du milieu o je me trouvais, et de
moi-mme. De ces chants, de ces dbauches, de ces sacrifices, de ces
parfums dprimants, de ces impurs contacts qui souillaient davantage
l'me endormie de mon amie, j'prouvais, en plus de l'horreur, une
accablante honte... J'eus beaucoup de peine  loigner les femmes,
curieuses et bavardes, qui nous avaient suivis, non seulement du lit o
nous avions tendu Clara, mais encore de la chambre, o je voulais
rester seul... Je ne gardai avec moi que Ki-Pa, laquelle, malgr ses
airs bourrus et ses rudes paroles, se montrait trs dvoue  sa
matresse et mettait une grande dlicatesse et une adresse prcieuse,
dans les soins qu'elle prenait d'elle.

Le pouls de Clara battait toujours avec la mme rgularit rassurante,
comme si elle et t en pleine vigueur de sant. Pas une minute, la vie
n'avait cess d'habiter cette chair qui semblait  jamais morte. Et tous
les deux, Ki-Pa et moi, nous tions penchs, anxieusement, sur sa
rsurrection...

Tout  coup, elle poussa une plainte; les muscles de son visage se
crisprent, et de lgres secousses nerveuses agitrent sa gorge, ses
bras et ses jambes. Ki-Pa dit:

--Elle va avoir une crise terrible. Il faut la maintenir vigoureusement
et prendre bien garde qu'elle ne se dchire la figure et ne s'arrache
les cheveux avec ses ongles.

Je pensai qu'elle pouvait m'entendre, et que de me savoir l, prs
d'elle, la crise qu'avait annonce Ki-Pa en serait adoucie... Je
murmurai  son oreille, en essayant de mettre dans mes paroles toutes
les caresses de ma voix, toutes les tendresses de mon coeur et aussi,
toutes les pitis--ah! oui--toutes les pitis qui sont sur la terre...

--Clara! Clara... c'est moi... Regarde-moi... coute-moi...

Mais Ki-Pa me ferma la bouche.

--Taisez-vous donc!... fit-elle, imprieuse... Comment voulez-vous
qu'elle nous entende?... Elle est encore avec les mauvais gnies...

Alors, Clara commena de se dbattre. Tous ses muscles se bandrent,
effroyablement soulevs et contracts... ses articulations craqurent,
comme les jointures d'un bateau dsempar dans la tempte... Une
expression de souffrance horrible, d'autant plus horrible, qu'elle tait
silencieuse, envahit sa face crispe et pareille  la face des
supplicis, sous la cloche du jardin. De ses yeux, entre les paupires
mi-fermes et battantes, on ne voyait plus qu'un mince trait
blanchtre... Un peu d'cume moussait  ses lvres... Et, tout haletant,
je gmissais:

--Mon Dieu... mon Dieu!... Est-ce possible?... Et que va-t-il arriver?

Ki-Pa ordonna:

--Maintenez-la... tout en laissant son corps libre... car il faut que
les dmons s'en aillent de son corps...

Et elle ajouta:

--C'est la fin... Tout  l'heure, elle va pleurer...

Nous lui tenions les poignets de faon  l'empcher de se labourer la
figure avec ses ongles. Et il y avait, en elle, une telle force
d'treinte que je crus qu'elle allait nous broyer les mains... Dans une
dernire convulsion son corps s'arqua, des talons  la nuque... Sa peau
tendue vibra. Puis la crise, peu  peu, mollit... Les muscles se
dtendirent, reprirent leur place, et elle s'affaissa, puise, sur le
lit, les yeux pleins de larmes...

Durant quelques minutes, elle pleura, pleura... Larmes qui coulaient de
ses yeux intarissablement et sans bruit, comme d'une source!

--C'est fini! dit Ki-Pa... Vous pouvez lui parler...

Sa main tait, maintenant, toute molle, moite et brlante dans ma main.
Ses yeux, encore vagues et lointains, cherchaient  reprendre conscience
des objets et des formes, autour d'elle. Elle semblait revenir d'un
long, d'un angoissant sommeil.

--Clara! ma petite Clara!... murmurai-je.

Longtemps elle me regarda d'un regard triste et voil,  travers ses
larmes.

--Toi... fit-elle... Toi... ah! oui...

Et sa voix tait comme un souffle...

--C'est moi, c'est moi!... Clara, me voil... Me reconnais-tu?

Elle eut une sorte de petit hoquet, de petit sanglot... Et elle bgaya:

--Oh! mon chri!... mon chri!... mon pauvre chri!...

Mettant sa tte contre la mienne, elle supplia:

--Ne bouge plus... je suis bien ainsi... je suis pure ainsi... je suis
toute blanche... toute blanche comme une anmone!...

Je lui demandai si elle souffrait encore:

--Non! non!... je ne souffre pas... Et je suis heureuse d'tre l, prs
de toi... toute petite, prs de toi... toute petite, toute petite... et
toute blanche, blanche comme ces petites hirondelles des contes
chinois... tu sais bien... ces petites hirondelles...

Elle ne prononait-- peine si elle les prononait--que de petits
mots... de petits mots de puret, de blancheur... Sur ses lvres, ce
n'tait que petites fleurs, petits oiseaux, petites toiles, petites
sources... et des mes, et des ailes, et du ciel... du ciel... du
ciel...

Puis, de temps en temps, interrompant son gazouillement, elle me serrait
la main, plus fort, appuyait, pelotonnait sa tte contre la mienne, et
elle disait, avec plus d'accent:

--Oh! mon chri!... plus jamais, je te le jure!... Plus jamais, plus
jamais... plus jamais!...

Ki-Pa s'tait retire, au fond de la chambre. Et, tout bas, elle
chantait une chanson, une de ces chansons qui endorment et bercent le
sommeil des petits enfants.

--Plus jamais... plus jamais... plus jamais!... rptait Clara, d'une
voix lente, d'une voix qui allait se perdant, se fondant dans la chanson
de plus en plus lente aussi de Ki-Pa.

Et elle s'endormit, contre moi, d'un sommeil calme, lumineux et
lointain, et profond, comme un grand et doux lac, sous la lune d'une
nuit d't.

Ki-Pa se leva doucement, sans bruit.

--Je m'en vais! dit-elle... je m'en vais dormir dans le sampang...
Demain matin, quand l'aube viendra, vous ramnerez ma matresse au
palais... Et ce sera  recommencer!... Ce sera toujours  recommencer!

--Ne dis pas cela, Ki-Pa, suppliai-je... Et regarde-la dormir contre
moi, regarde-la dormir d'un si calme et si pur sommeil, contre moi!...

La Chinoise hocha sa tte grimaante, et elle murmura, avec des yeux
tristes, o la piti maintenant remplaait le dgot:

--Je la regarde dormir contre vous et je vous dis... Dans huit jours, je
vous conduirai comme ce soir, tous les deux, sur le fleuve, rentrant du
Jardin des supplices... Et, dans huit annes encore, je vous conduirai
pareillement sur le fleuve, si vous n'tes pas parti et si je ne suis
pas morte!

Elle ajouta:

--Et si je suis morte, une autre vous conduira, avec ma matresse, sur
le fleuve. Et si vous tes parti, un autre que vous accompagnera ma
matresse sur le fleuve... Et il n'y aura rien de chang...

--Ki-Pa... Ki-Pa... pourquoi dis-tu cela?... Encore une fois,
regarde-la dormir... Tu ne sais pas ce que tu dis!...

--Chut! fit-elle en posant un doigt sur sa bouche. Ne parlez pas si
haut... Ne vous remuez pas si fort... Ne la rveillez pas... Au moins,
quand elle dort, elle ne fait point de mal, ni aux autres, ni 
elle-mme!...

Marchant avec prcaution, sur la pointe de ses pieds, ainsi qu'une
garde-malade, elle se dirigea vers la porte qu'elle ouvrit.

--Allez-vous-en!... allez-vous-en!

C'tait la voix de Ki-Pa, imprieuse parmi les voix bourdonnantes des
femmes...

Et je vis des yeux peints, des visages fards, des bouches rouges, des
seins tatous, des bouches sur des seins... et j'entendis des cris, des
rles, des danses, des sons de flte, des rsonances de mtal et ce nom
qui courait, haletait, de lvres en lvres, et secouait, comme un
spasme, tout le bateau de fleurs:

--Clara!... Clara!... Clara!

La porte se referma et les bruits s'assourdirent, et les visages
disparurent.

Et j'tais seul dans la chambre, o deux lampes brlaient, voiles de
crpe rose... seul avec Clara qui dormait et, de temps en temps,
rptait en son sommeil, comme un petit enfant rvant:

--Plus jamais!... Plus jamais!...

Et comme pour donner un dmenti  ces paroles, un bronze que je n'avais
pas encore aperu, une sorte de singe de bronze, accroupi dans un coin
de la pice, tendait vers Clara, en ricanant frocement, un sexe
monstrueux.

Ah! si plus jamais, plus jamais, elle ne pouvait se rveiller!...

--Clara!... Clara!... Clara!...


Clos Saint-Blaise, Paris, 1898-1899.




Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.






End of Project Gutenberg's Le jardin des supplices, by Octave Mirbeau

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the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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