The Project Gutenberg EBook of Oeuvres, Tome III, by 
Constantin-Franois de Chasseboef Volney

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Title: Oeuvres, Tome III

Author: Constantin-Franois de Chasseboef Volney

Release Date: August 1, 2014 [EBook #46469]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES, TOME III ***




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                                VOYAGE
                        EN GYPTE ET EN SYRIE,
                                PENDANT
                    LES ANNES 1783, 1784 ET 1785,
                                 SUIVI
       DE CONSIDRATIONS SUR LA GUERRE DES RUSSES ET DES TURKS,
                       PUBLIES EN 1788 ET 1789.

                           PAR C. F. VOLNEY,

        COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L'ACADMIE FRANAIS,
          HONORAIRE DE LA SOCIT ASIATIQUE SANTE A CALCUTA.

                            TOME DEUXIME.

                       [Illustration: colophon]

                                PARIS,

                  PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE.
                 FROMENT, LIBRAIRE QUAI DES AUGUSTINS.

                              M DCCC XXV.




                                OEUVRES
                           DE C. F. VOLNEY.

                      DEUXIME DITION COMPLTE.

                               TOME III.


                      IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,
                           RUE JACOB N 24.




TAT POLITIQUE DE LA SYRIE.




CHAPITRE PREMIER.

Prcis de l'histoire de Dher, fils d'Omar, qui a command  Acre depuis
1750 jusqu'en 1776.


Le chaik _Dher_ qui, dans ces derniers temps, a caus de si vives
inquitudes  la _Porte_, tait d'origine arabe, de l'une de ces tribus
de _Bdouins_ qui se sont habitues sur les bords du _Jourdain_ et dans
les environs du lac de _Tabari_ (ancienne _Tibriade_). Ses ennemis
aiment  rappeler que dans sa jeunesse il conduisait des chameaux; mais
ce trait, qui honore son esprit en faisant concevoir l'espace qu'il sut
franchir, n'a rien d'incompatible avec une naissance distingue: il est,
et sera toujours dans les moeurs des princes arabes de s'occuper de
fonctions qui nous semblent viles. Ainsi que je l'ai dja dit, les
chaiks guident eux-mmes leurs chameaux, et soignent leurs chevaux,
pendant que leurs filles et leurs femmes broyent le bl, cuisent le
pain, lavent le linge, et vont  la fontaine, comme au temps d'Abraham
et d'Homre; et peut-tre cette vie simple et laborieuse fait-elle plus
pour le bonheur que l'oisivet ennuye et le faste rassasi, qui
entourent les grands des nations polices. Quant  _Dher_, il est
constant que sa famille tait une des plus puissantes du pays. Aprs la
mort d'_Omar_ son pre, arrive dans les premires annes du sicle, il
partagea le commandement avec un oncle et deux frres. Son domaine fut
_Safad_, petite ville et lieu fort dans les montagnes au nord-ouest du
lac de _Tabari_. Peu aprs, il y ajouta _Tabari_ mme. C'est lui que
Pocoke[1] y trouva en 1737, occup  se fortifier contre le pacha de
Damas, qui peu auparavant avait fait trangler un de ses frres. En
1742, un autre pacha, nomm _Soliman-el-dm_, l'y assigea et bombarda
la place, au grand tonnement de la Syrie, qui mme aujourd'hui connat
peu les bombes[2]. Malgr son courage, _Dher_ tait aux abois,
lorsqu'un incident heureux et, dit-on, prmdit, le tira d'embarras.
Une colique violente et subite emporta _Soliman_ en deux jours.
_Asd-el-dm_, son frre et son successeur, n'eut pas les mmes raisons
ou les mmes dispositions pour continuer la guerre, et _Dher_ fut
tranquille du ct des Ottomans. Mais son caractre remuant et les
chicanes de ses voisins lui donnrent d'autres affaires. Des discussions
d'intrt le brouillrent avec son oncle et son frre. Plus d'une fois
on en vint aux armes, et _Dher_ toujours vainqueur, jugea  propos de
terminer ces tracasseries par la mort de ses concurrents. Alors revtu
de toute la puissance de sa maison, et absolument matre de ses forces,
il ouvrit une plus grande carrire  son ambition. Le commerce qu'il
faisait, selon la coutume de tous les gouverneurs et princes d'Asie, lui
avait fait sentir l'avantage qu'il y aurait  communiquer immdiatement
avec la mer. Il avait conu qu'un port entre ses mains serait un march
public, o les trangers tabliraient une concurrence favorable au dbit
de ses denres. _Acre_, situ  sa porte et sous ses yeux, convenait 
ses desseins: depuis plusieurs annes, il y faisait des affaires avec
les comptoirs franais. _Acre_,  la vrit, n'tait qu'un monceau de
ruines, un misrable village ouvert et sans dfense. Le pacha de Saide y
tenait un aga et quelques soldats qui n'osaient se montrer en campagne.
Les Bdouins y dominaient, et faisaient la loi jusqu'aux portes. La
plaine, jadis si fertile, n'tait qu'une vaste friche, o les eaux
croupissaient, et par leurs vapeurs empestaient les environs. L'ancien
port tait combl, mais la rade de _Hafa_, qui en dpend, offrait un
avantage si prcieux, que _Dher_ se dcida  en profiter. Il fallait un
prtexte: la conduite de l'aga ne tarda pas de l'offrir. Un jour que
l'on avait dbarqu des munitions de guerre destines contre le chaik,
il marcha brusquement vers _Acre_, prvint l'aga par une lettre
menaante qui lui fit prendre la fuite, et entra sans coup frir dans la
ville, o il s'tablit; cela se passait vers 1749. Il avait alors
environ 63 ans. L'on pourra trouver cet ge bien avanc pour de tels
coups de main; mais si l'on observe qu'en 1776,  90 ans, il montait
encore hardiment un cheval fougueux, on-jugera qu'il tait bien plus
jeune que cet ge ne semble le comporter. Cette dmarche hardie pouvait
avoir des suites; il les avait prvues, et il se hta de les prvenir:
sur-le-champ il crivit au pacha de Saide; et lui reprsentant que ce
qui s'tait pass de lui  l'aga, n'tait qu'une affaire personnelle, il
protesta qu'il n'en tait pas moins le sujet trs-soumis du sultan et du
pacha; qu'il paierait le tribut du district qu'il avait occup, comme
l'aga mme; qu'en outre il s'engageait  contenir les Arabes, et qu'il
ferait tout ce qui pourrait convenir pour rtablir ce pays ruin. Le
plaidoyer de _Dher_, accompagn de quelques mille sequins, fit son
effet dans les divans de Saide et de Constantinople: on reut ses
raisons, et on lui accorda tout ce qu'il voulut.

Ce n'est pas que la Porte ft la dupe des protestations de _Dher_: elle
est trop accoutume  ce mange pour s'y mprendre; mais la politique
des turcs n'est point de tenir leurs vassaux dans une stricte
obissance; ils ont ds long-temps calcul que s'ils faisaient la guerre
 tous les rebelles, ce serait un travail sans relche, une grande
consommation d'hommes et d'argent, sans compter les risques d'chouer
souvent, et par-l de les enhardir. Ils ont donc pris le parti de la
patience; ils temporisent[3]; ils suscitent des voisins, des parents,
des enfants; et plus tt ou plus tard, les rebelles qui suivent tous la
mme marche, subissent le mme sort, et finissent par enrichir le sultan
de leurs dpouilles.

De son ct, _Dher_ ne s'en imposa pas sur cette bienveillance
apparente. _Acre_ qu'il voulait habiter, n'offrait aucune dfense;
l'ennemi pouvait le surprendre par terre et par mer: il rsolut d'y
pourvoir. Ds 1750, sous prtexte de se faire btir une maison, il
construisit  l'angle du nord sur la mer, un palais qu'il munit de
canons. Puis, pour protger le port, il btit quelques tours; enfin, il
ferma la ville du ct de terre, par un mur auquel il ne laissa que deux
portes. Tout cela passa chez les Turcs pour des _ouvrages_, mais parmi
nous on en rirait. Le palais de _Dher_ avec ses murs hauts et minces,
son foss troit et ses tours antiques, est incapable de rsistance:
quatre pices de campagne renverseraient en deux voles, et les murs et
les mauvais canons que l'on a guinds dessus  50 pieds de hauteur. Le
mur de la ville est encore plus faible; il est sans foss, sans rempart,
et n'a pas 3 pieds de profondeur. Dans toute cette partie de l'Asie, on
ne connat ni bastions, ni lignes de dfenses, ni chemins couverts, ni
remparts, rien en un mot de la fortification moderne. Une frgate monte
de trente canons bombarderait toute la cte sans difficult; mais comme
l'ignorance est commune aux assaillants et aux assaillis, la balance
reste gale.

Aprs ces premiers soins, _Dher_ s'occupa de donner au pays une
amlioration qui devait tourner au profit de sa propre puissance. Les
Arabes de Saqr, de Muzain et d'autres tribus circonvoisines avaient
fait dserter les paysans par leurs courses et leurs pillages: il songea
 les rprimer; et employant tantt les prires ou les menaces, tantt
les prsents ou les armes, il parvint  rtablir la sret dans la
campagne. L'on put semer, sans voir son bl dvor par les chevaux; l'on
recueillit, sans voir enlever son grain par les brigands. La bont du
terrain attira des cultivateurs; mais l'opinion de la scurit, ce bien
si prcieux  qui a connu les alarmes, fit encore plus. Elle se
rpandit dans toute la Syrie; et les cultivateurs musulmans et
chrtiens, partout vexs et dpouills, se rfugirent en foule chez
_Dher_, o ils trouvaient la tolrance religieuse et civile. _Cypre_
mme dsole par les vexations de son gouverneur, par la rvolte qui en
avait t la suite, et par les atrocits dont _Kor_ pacha[4] l'expiait;
_Cypre_ vit dserter une colonie de Grecs  qui _Dher_ donna, sous les
murs d'_Acre_, des terrains dont ils firent des jardins passables. Des
Europens qui trouvrent un dbit de leurs marchandises, et les denres
pour leurs retraits, accoururent faire des tablissements; les terres se
dfrichrent; les eaux prirent un coulement; l'air se purifia, et le
pays devint salubre et mme agrable.

D'autre part, _Dher_ renouvelait ses alliances avec les grandes tribus
du dsert, chez lesquelles il avait mari ses enfants. Il y voyait plus
d'un avantage; car d'abord il s'assurait, en cas de disgrce, un refuge
inviolable. En second lieu, il contenait, par ce moyen, le pacha de
Damas, et il se procurait des chevaux de race, dont il eut toujours la
passion au plus haut point. Il caressait donc les chaiks d'_Anaz_, de
_Sardi_, de _Saqr_, etc. C'est alors qu'on vit pour la premire fois
dans _Acre_ ces petits hommes secs et brles, extraordinaires mme aux
Syriens. Il leur donnait des armes et des vtements: pour la premire
fois aussi le dsert vit ses habitants porter des culottes, et au lieu
d'arcs et d'arquebuses  mche, prendre des fusils et des pistolets.

Depuis quelques annes, les _Motoulis_ inquitaient les pachas de Saide
et de Damas, en pillant leurs terres et en refusant le tribut. _Dher_,
concevant le parti qu'il pouvait tirer de ces allis, intervint d'abord
comme mdiateur dans les dmls: puis, pour accommoder les parties, il
offrit d'tre caution des _Motoulis_, et de payer leur tribut. Les
pachas qui assuraient leur fonds, acceptrent, et _Dher_ ne crut pas
faire un march de dupe, en s'assurant l'amiti d'un peuple qui pouvait
mettre dix mille cavaliers sur pied.

Cependant ce chaik ne jouissait pas tranquillement du fruit de ses
travaux. Pendant qu'il avait  redouter au dehors les attaques d'un
suzerain jaloux, son pouvoir tait branl  l'intrieur par des ennemis
domestiques, presque aussi dangereux. Suivant la mauvaise coutume des
Orientaux, il avait donn  ses enfants des gouvernements, et les avait
placs loin de lui dans des contres qui fournissaient  leur entretien.
De cet arrangement il rsulta que ces chaiks se voyant enfants d'un
grand prince, voulurent tenir un tat proportionn: les dpenses
excdrent les revenus. Eux et leurs agents vexrent les sujets: ceux-ci
se plaignirent  _Dher_, qui gronda; les flatteurs envenimrent les
deux partis. L'on se brouilla, et la guerre clata entre le pre et les
enfants. Souvent les frres se brouillaient entre eux: autre sujet de
guerre. D'ailleurs le chaik devenait vieux; et ses enfants, qui
calculaient d'aprs un terme ordinaire, voulaient anticiper sa
succession. Il devait laisser un hritier principal de ses titres et de
sa puissance: chacun briguait la prfrence, et ces brigues taient un
sujet de jalousie et de dissension. Par une politique rtrcie, _Dher_
favorisait la discorde: elle pouvait avoir l'avantage de tenir ses
milices en haleine, et de les aguerrir; mais outre que ce moyen causait
mille dsordres, il eut encore l'inconvnient d'entraner une
dissipation de finances qui fora de recourir aux expdients: il fallut
augmenter les douanes; le commerce surcharg se ralentit. Enfin ces
guerres civiles portaient aux rcoltes une atteinte toujours sensible
dans un tat aussi born.

D'autre part, le divan de Constantinople ne voyait pas sans chagrin les
accroissements de _Dher_; et les intentions que ce chaik laissait
percer, excitaient encore plus ses alarmes. Elles prirent une nouvelle
force par une demande qu'il forma. Jusqu'alors il n'avait tenu ses
domaines qu' titre de fermier, et par bail annuel. Sa vanit s'ennuya
de cette formule: il avait les ralits de la puissance, il voulut en
avoir les titres: il les crut peut-tre ncessaires pour en imposer
davantage  ses enfants et  ses sujets. Il sollicita donc vers 1768,
pour lui et pour son successeur, une investiture durable de son
gouvernement, et demanda d'tre proclam _chaik d'Acre, prince des
princes, commandant de Nazareth, de Tabari, de Safad, et chaik de toute
la Galile_. La Port accorda tout  la crainte et  l'argent; mais cette
fume de vanit veilla de plus en plus sa jalousie et son animosit.

Elle avait d'ailleurs des griefs trop rpts; et quoique _Dher_ les
pallit, ils avaient toujours l'effet d'entretenir la haine et le dsir
de la vengeance. Telle fut l'aventure du clbre pillage de la caravane
de la Mekke en 1757. Soixante mille plerins dpouills et disperss
dans le dsert, un grand nombre dtruits par le fer ou par la faim, des
femmes rduites en esclavage, un butin de la plus grande richesse, et
surtout la violation sacrilge d'un acte de religion; tout cela fit dans
l'empire une sensation dont on se souvient encore. Les Arabes
spoliateurs taient allis de _Dher_; il les reut  _Acre_, et leur
permit d'y vendre leur butin. La Porte lui en fit des reproches amers;
mais il tcha de se disculper et de l'apaiser, en envoyant le pavillon
blanc du prophte.

Telle fut encore l'affaire des corsaires maltais. Depuis quelques annes
ils infestaient les ctes de Syrie; et, sous le mensonge d'un pavillon
neutre, ils taient reus dans la rade d'_Acre_: ils y dposaient leur
butin, et y vendaient les prises faites sur les Turks. Quand ces abus se
divulgurent, les musulmans crirent au sacrilge. La Porte informe
tonna. _Dher_ protesta ignorance du fait; et pour prouver qu'il ne
favorisait point un commerce aussi honteux  l'tat et  la religion, il
arma deux galiotes, et les mit en mer avec l'ordre apparent de chasser
les Maltais. Mais le fait est que ces galiotes ne firent point
d'hostilits contre les Maltais, et servirent au contraire  communiquer
en mer avec eux, loin des tmoins. _Dher_ fit plus: il prtexta que la
rade de _Hafa_ tait sans protection, que l'ennemi pouvait s'y loger
malgr lui; et il demanda que la Porte btt un fort, et le munt aux
frais du Sultan; l'on remplit sa demande; et quelque temps aprs, il fit
dcider que le fort tait inutile; il le rasa, et en transporta les
canons de bronze  _Acre_.

Ces faits entretenaient l'aigreur et les alarmes de la Porte. Si l'ge
de _Dher_ la rassurait, l'esprit remuant de ses enfants, et les talents
militaires d'_Ali_, l'an d'entre eux, l'inquitaient; elle craignait
de voir se perptuer, s'agrandir mme, une puissance indpendante. Mais
constante dans son plan ordinaire, elle n'clatait point, elle agissait
en dessous; elle envoyait des capidjis; elle stimulait les brouilleries
domestiques, et opposait des agens capables du moins d'arrter les
progrs qu'elle redoutait.

Le plus opinitre de ces agents fut cet _Osman_, pacha de Damas, que
nous avons vu jouer un rle principal dans la guerre d'Ali-bek. Il avait
mrit la bienveillance du divan, en dcelant les trsors de Soliman
pacha, dont il tait _mamlouk_. La haine personnelle qu'il portait 
_Dher_, et l'activit connue de son caractre, dterminrent la
confiance en sa faveur. On le regarda comme un contre-poids propre 
balancer _Dher_; en consquence on le nomma pacha de Damas en 1760; et
pour lui donner plus de force, on nomma ses deux enfants aux pachalics
de Tripoli et de Saide; enfin, en 1765, on ajouta  son apanage
Jrusalem et toute la Palestine.

Osman seconda bien les vues de la Porte; ds les premires annes il
inquita _Dher_; il augmenta les redevances des terrains qui relevaient
de Damas. Le chaik rsista; le pacha fit des menaces, et l'on vit que la
querelle ne tarderait pas de s'chauffer. Osman piait le moment de
frapper un coup qui termint tout; il crut l'avoir trouv, et la guerre
clata.

Tous les ans le pacha de Damas fait dans son gouvernement ce qu'on
appelle _la tourne_[5], dont le but est de lever le miri ou impt des
terres. Dans cette occasion, il mne toujours avec lui un corps de
troupes capable d'assurer la perception. Il imagina de profiter de cette
circonstance pour surprendre _Dher_; et se faisant suivre d'un corps
nombreux, il prit sa route  l'ordinaire, vers le pays de Nblous.
_Dher_ tait alors au pied d'un chteau o il assigeait deux de ses
enfants; le danger qu'il courait tait d'autant plus grand, qu'il se
reposait sur la foi d'une trve avec le pacha. Son toile le sauva. Un
soir, au moment qu'il s'y attendait le moins, un courrier tartare[6] lui
remet des lettres de Constantinople; _Dher_ les ouvre, et sur-le-champ
il suspend toute hostilit, dpche un cavalier vers ses enfants, et
leur marque qu'ils aient  lui prparer  souper  lui et  trois
suivants; qu'il a des affaires de la dernire consquence pour eux tous
 leur communiquer. _Dher_ avait un caractre connu, on lui obit. Il
arrive  l'heure convenue; l'on mange gaiement;  la fin du repas, il
tire ses lettres et les fait lire; elles taient de l'espion qu'il
entretenait  Constantinople, et elles portaient: Que le sultan l'avait
tromp par le dernier pardon qu'il lui avait envoy; que dans le mme
temps il avait dlivr un _kat-chrif_[7] contre sa tte et contre ses
biens; que tout tait concert entre les trois pachas, Osman et ses
enfants, pour l'envelopper et le dtruire lui et sa famille; que le
pacha marcherait en forces vers Nblous pour le surprendre, etc. On
juge aisment de la surprise des auditeurs; aussitt de tenir conseil:
les opinions se partagent; la plupart veulent qu'on marche en forces
vers le pacha; mais l'an des enfants de _Dher_, Ali, qui a laiss
dans la Syrie un souvenir clbre de ses exploits, Ali reprsenta qu'un
corps d'arme ne pourrait se transporter assez vite pour surprendre le
pacha; qu'il aurait le temps de se mettre  couvert; que l'on aurait la
honte d'avoir viol la trve; qu'il n'y avait qu'un coup de main qui pt
convenir, et qu'il s'en chargeait. Il demanda cinq cents cavaliers; on
le connaissait; on les lui donna. Il part sur-le-champ, marche toute la
nuit, se repose  couvert pendant le jour; et la nuit suivante il fait
tant de diligence, qu' l'aube du jour il arrive  l'ennemi. Les Turks,
selon leur usage, dormaient pars dans leur camp, sans ordre et sans
gardes; Ali et ses cavaliers fondent le sabre  la main, taillent 
droite et  gauche tout ce qui se prsente; les Turks s'veillent en
tumulte; le nom d'_Ali_ rpand la terreur, tout s'enfuit en dsordre. Le
pacha n'eut pas mme le temps de passer sa fourrure:  peine tait-il
hors de sa tente, lorsque Ali y arriva; on saisit sa cassette, ses
chles, ses pelisses, son poignard, son nerguil[8], et pour comble de
succs, le _noble-seing_ du sultan. De ce moment la guerre fut ouverte,
et selon les moeurs du pays, on la fit par incursions et par
escarmouches, o les Turks eurent rarement l'avantage.

Les frais qu'elle entrana puisrent bientt les coffres du pacha; pour
y subvenir, il eut recours au grand expdient des Turks. Il ranonna les
villes, les villages, les corps et les particuliers; quiconque fut
souponn d'avoir de l'argent, fut appel, somm, btonn, dpouill.
Ces vexations causrent une rvolte  _Raml_ en Palestine, ds la
premire anne qu'il en eut la ferme. Il l'touffa par d'autres
vexations plus odieuses et plus meurtrires. Deux ans aprs,
c'est--dire en 1767, les mmes traitements firent rvolter _Gaze_; il
les renouvela  _Yfa_, en 1769, et l, entre autres, il viola le droit
des gens dans la personne de l'agent de Venise, Jean Damiani, vieillard
respectable,  qui il fit donner une torture de 500 coups de bton sur
la plante des pieds, et qui ne conserva un reste de vie qu'en
rassemblant de sa fortune et de la bourse de tous ses amis, une somme
de prs de 60,000 livres qu'il compta au pacha. Ce genre d'avanies est
habituel en Turkie; mais comme elles n'y sont pas ordinairement si
violentes ni si gnrales, celles-ci poussrent  bout les esprits. On
murmura de toutes parts; et la Palestine, enhardie par le voisinage de
l'gypte rvolte, menaa d'appeler un protecteur tranger.

Ce fut en ces circonstances qu'Ali-bek, conqurant de la Mekke et du
Sad, tourna ses projets d'agrandissement vers la Syrie. L'alliance de
_Dher_, la guerre qui occupait les Turks contre les Russes, le
mcontentement des peuples, tout favorisa son ambition. Il publia donc
en 1770 un manifeste, par lequel il dclara que Dieu ayant accord  ses
armes une bndiction signale, il se croyait oblig d'en user pour le
soulagement des peuples, et pour rprimer la tyrannie d'Osman dans la
Syrie. Incontinent il fit passer  Gaze un corps de Mamlouks qui occupa
Raml et Loudd. Ce voisinage partagea Yfa en deux factions, dont l'une
voulait se rendre aux gyptiens; l'autre appela Osman. Osman accourut en
diligence, et se campa prs de la ville; le surlendemain on annona
_Dher_ qui accourait de son ct. Yfa se croyant alors en sret,
ferma ses portes au pacha; mais dans la nuit, pendant qu'il prparait sa
fuite, un parti de ses gens se glissant le long de la mer, entra par le
dfaut du mur dans la ville, et la saccagea. Le lendemain _Dher_ parut,
et ne trouvant point les Turks, il s'empara sans rsistance de Yfa, de
Raml et de Loudd, o il tablit des garnisons de son parti.

Les choses ainsi prpares, Mohammad-bek arriva en Palestine avec la
grande arme au mois de fvrier 1771, et se rendit le long de la mer
auprs du chaik  Acre. L, ayant effectu sa jonction avec douze ou
treize cents Motoulis commands par Nsif, et quinze cents Safadiens
commands par _Ali_, fils de _Dher_, il marcha en avril vers Damas. On
a vu ci-devant comment cette arme combine battit les forces runies
des pachas, et comment, matre de Damas et prs d'occuper le chteau,
Mohammad-bek changea tout  coup de dessein, et reprit la route du
Kaire. Ce fut dans cette occasion que le ministre de _Dher_,
_Ybrahim-Sabbar_, n'ayant reu pour explication, de la part de Mohammad,
que des menaces, lui crivit, au nom du chaik, une lettre de reproches,
qui devint par la suite la cause ou le prtexte d'une nouvelle querelle.
Cependant _Osman_, de retour  Damas, recommena ses vexations et ses
hostilits. S'imaginant que _Dher_, tourdi du coup qui venait de le
frapper, n'tait pas sur ses gardes, il projeta de le surprendre dans
Acre mme. Mais  peine tait-il en route, que _Ali-Dher_ et _Nsif_,
informs de sa marche, se proposrent de lui rendre le change; en
consquence ils partent des environs d'Acre  la drobe; et apprenant
qu'il est camp sur la rive occidentale du lac de _Houl_, ils arrivent
sur lui  l'aube du jour, s'emparent du pont de _Yaquoub_, qu'ils
trouvent mal gard, et fondent le sabre  la main dans son camp, qu'ils
remplissent de carnage. Ce fut, comme  l'affaire de _Nblous_, une
droute gnrale; les Turks, presss du ct de la terre, se jetrent
vers le lac, esprant le traverser  la nage; mais dans l'empressement
et la confusion de cette foule, les chevaux et les hommes s'embarrassant
mutuellement, l'ennemi eut le temps d'en tuer un grand nombre; une autre
partie plus considrable prit dans les eaux et dans les boues du lac.
On crut que le pacha avait subi ce dernier sort; mais il eut le bonheur
d'chapper sur les paules de deux noirs qui le passrent  la nage. Sur
ces entrefaites, le pacha de Saide, _Darouich_, fils d'Osman, avait
engag les Druzes dans sa cause, et quinze cents _Oqqls_ taient venus
sous la conduite d'_Ali-Djambalat_, renforcer sa garnison. D'autre part,
l'mir _Yousef_, descendu dans la valle des _Motoulis_ avec 25,000
hommes, mettait tout  feu et  sang. _Ali-Dher_ et _Nsif_, ayant
appris ces nouvelles, tournrent sur-le-champ de ce ct. Le 21 octobre
1771, arriva l'affaire o un corps avanc de 500 Motoulis mit les
Druzes en droute; leur fuite porta la terreur dans Saide, o ils furent
suivis de prs par les _Safadiens_. Ali-Djambalat, dsesprant de
dfendre la ville, l'vacua incontinent; ses _Oqqls_ en se retirant la
pillrent; les Motoulis la trouvant sans dfense, y entrrent et la
pillrent  leur tour. Enfin, les chefs apaisrent le pillage, et en
prirent possession pour _Dher_, qui tablit _motsallam_ ou
_gouverneur_, un Barbaresque appel _Degnizl_, renomm pour sa
bravoure.

Ce fut alors que la Porte, effraye des revers qu'elle essuyait et de la
part des Russes, et de la part de ses sujets rebelles, fit proposer 
_Dher_ la paix  des conditions trs-avantageuses. Pour l'y faire
consentir, elle cassa les pachas de Damas, de Saide et de Tripoli; elle
dsavoua leur conduite, et fit solliciter le chaik de se rconcilier
avec elle. _Dher_, g de 85  86 ans, voulait y donner les mains pour
terminer en paix sa vieillesse; mais son ministre, _Ybrahim_, l'en
dtourna: il esprait qu'Ali-bek viendrait l'hiver suivant conqurir la
Syrie, et que ce Mamlouk en cderait une portion considrable  _Dher_.
Il voyait dans cet agrandissement futur de la puissance de son matre,
un moyen d'accrotre sa fortune particulire et d'ajouter de nouveaux
trsors  ceux que son insatiable avarice avait dja entasss. Sduit
par cette brillante perspective, il rejeta les propositions de la Porte,
et se prpara  pousser la guerre avec une nouvelle activit.

Tel tait l'tat des affaires, lorsque l'anne suivante clata, en
fvrier, la rvolte de Mohammad-bek contre Ali-bek. Ybrahim se flatta
d'abord qu'elle n'aurait aucune suite; mais bientt la nouvelle de
l'expulsion d'Ali et de son arrive  Gaze, en qualit de fugitif et de
suppliant, vint le dsabuser. Ce coup releva le courage de tous les
ennemis de _Dher_. La faction des Turks dans Yfa en profita pour
reprendre l'ascendant. Elle s'appropria les effets qu'avait dposs la
flottille de Rodoan; et aide par un chaik de Nblous, elle fit rvolter
la ville, et s'opposa au passage des Mamlouks. Les circonstances
devinrent d'autant plus critiques, que l'on parlait de l'arrive
prochaine d'une grosse arme turke, assemble vers Alep. Il semblait que
_Dher_ ne dt pas s'loigner d'Acre; mais comptant que sa diligence
ordinaire pourvoirait  tout, il marcha vers _Nblous_, chtia les
rebelles en passant: et ayant joint Ali-bek au-dessous de _Yfa_, il
l'amena sans obstacle  Acre. Aprs une rception telle que la dicte
l'hospitalit arabe, ils marchrent ensemble contre les Turks, qui sous
la conduite de sept pachas, assigeaient Saide, de concert avec les
Druzes. Il se trouvait alors dans la rade de _Haifa_ des vaisseaux
russes, qui, profitant de la rvolte de _Dher_, faisaient des
provisions: le chaik ngocia avec eux; et moyennant une somme de 600
bourses, il les engagea  seconder par mer ses oprations. Son arme,
dans cette circonstance, pouvait consister en 5 ou 6,000 cavaliers
safadiens et motoulis, auxquels se joignirent les huit cents Mamlouks
d'Ali et environ 1,000 pitons barbaresques. Les Turks, au contraire,
et les Druzes runis, pouvaient se monter  10,000 cavaliers et 20,000
paysans. A peine eurent-ils appris l'arrive de l'ennemi, qu'ils
levrent le sige, et se retirrent au nord de la ville, non pour fuir,
mais pour y attendre _Dher_ et lui livrer le combat. Il s'engagea en
effet le lendemain avec plus de mthode que l'on n'en et vu jusque-l.
L'arme turke, s'tendant de la mer au pied des montagnes, se rangea par
pelotons  peu prs sur la mme ligne. Les _Oqqls_  pied taient sur
le rivage dans des haies de nopals et dans des fosses qu'ils avaient
faites pour empcher une sortie de la ville. Les cavaliers occupaient la
plaine par groupes assez confus; vers le centre et un peu en avant,
taient huit canons de 12 et de 24, la seule artillerie dont on et
encore us en rase campagne. Enfin, au pied des montagnes, et sur leur
penchant, tait la milice druze, arme de fusils, sans retranchemens et
sans canons. Du ct de _Dher_, les Motoulis et les Safadiens se
rangrent sur le plus grand front possible, et tchrent d'occuper
autant de plaine que les Turks. A l'aile droite que commandait Nsif,
taient les Motoulis et les 1,000 Barbaresques  pied, pour contenir
les paysans druzes. L'aile gauche, sous la conduite d'_Ali-Dher_, fut
laisse sans appui contre les Oqqls; mais on se reposait sur les
frgates et sur les bateaux russes, qui avanaient paralllement 
l'arme en serrant le rivage. Au centre taient les 800 Mamlouks, et
derrire eux Ali-bek avec le vieux _Dher_, qui animait encore les siens
par son exemple et ses discours: L'affaire s'engagea par les frgates
russes. A peine eurent-elles tir quelques bordes sur les _Oqqls_,
qu'ils vacurent leur poste en droute; alors les pelotons de cavaliers
marchant  peu prs de front, arrivrent  la porte du canon des Turks.
De ce moment, les Mamlouks, jaloux de justifier l'opinion qu'on avait de
leur bravoure, se lancrent bride abattue sur l'ennemi. Leur audace eut
l'effet d'intimider les canonniers, qui, se voyant  pied entre deux
lignes de chevaux, sans ouvrages et sans infanterie pour les soutenir,
tirrent prcipitamment et s'enfuirent. Les Mamlouks, peu maltraits de
cette vole, passrent en un clin d'oeil au milieu des canons, et
fondirent tte baisse dans les pelotons ennemis. La rsistance dura
peu, le dsordre se rpandit de toutes parts; et dans ce dsordre,
chacun ne sachant ce qu'il avait  faire ni ce qui se passait autour de
lui, fut par cette incertitude plus dispos  fuir qu' combattre. Les
pachas donnrent l'exemple du premier parti, et dans un instant la fuite
fut gnrale. Les Druzes, qui ne servaient la plupart qu' regret dans
la cause des Turks, profitrent de cette droute pour tourner le dos, et
s'enfoncrent dans leurs montagnes: en moins d'une heure la plaine fut
nettoye. Les allis, satisfaits de leur victoire, ne s'engagrent pas
 la poursuite dans un terrain qui devient plus difficile  mesure que
l'on marche vers Barout; mais les frgates russes, pour punir les
Druzes, allrent canonner cette ville, o elles firent une descente, et
brlrent trois cents maisons. Ali-bek et _Dher_, de retour  Acre,
songrent  tirer vengeance de la rvolte et de la mauvaise foi des gens
de Nblous, et des habitants de Yfa. Ds les premiers jours de juillet
1772, ils parurent devant cette ville. D'abord ils essayrent les voies
d'accommodement; mais la faction des Turks ayant rejet toute
proposition, il fallut employer la force. Ce sige ne fut,  proprement
parler, qu'un blocus, et l'on ne doit pas se figurer qu'on y suivt les
rgles connues en Europe. Pour toute artillerie, l'on n'avait de part et
d'autre que quelques gros canons mal monts, mal tablis, encore plus
mal servis. Les attaques ne se faisaient ni par tranches, ni par mines;
et il faut avouer que ces moyens n'taient pas ncessaires contre un mur
sans fosss, sans remparts et sans paisseur. On fit d'assez bonne heure
une brche, mais les cavaliers de _Dher_ et d'Ali-bek mirent peu de
zle  la franchir, parce que les assigs avaient embarrass le terrain
de l'intrieur, de pierres, de pieux et de trous. Toute l'attaque
consistait en fusillades qui ne tuaient pas beaucoup de monde. Huit mois
se passrent ainsi, malgr l'impatience d'Ali-bek, qui tait rest seul
commandant du sige. Enfin, les assigs se trouvant puiss de
fatigue, et manquant de provisions, se rendirent par composition. Au
mois de fvrier 1773, Ali-bek y plaa un gouverneur pour _Dher_, qu'il
se hta d'aller joindre  Acre. Il le trouva occup des prparatifs
ncessaires pour le faire rentrer en gypte, et il y joignit ses soins
pour les acclrer. On n'attendait plus qu'un secours de six cents
hommes qu'avaient promis les Russes, quand l'impatience d'Ali-bek le
dtermina  partir. _Dher_ employa toute sorte d'instances pour
l'arrter encore quelques jours, et donner aux Russes le temps
d'arriver; mais voyant que rien ne pouvait suspendre sa rsolution, il
le fit accompagner par 1500 cavaliers, sous la conduite d'_Otmn_, l'un
de ses fils. Peu de jours aprs (en avril 1773), les Russes amenrent
leur renfort, qui, quoique moindre qu'on ne l'avait espr, causa un vif
regret de ne pouvoir l'employer; mais ce regret fut surtout amer,
lorsque _Dher_ vit son fils et ses cavaliers revenir en qualit de
fuyards, lui annoncer leur dsastre et celui d'Ali-bek. Il en fut
d'autant plus affect, qu' la place d'un alli puissant par ses
ressources, il acqurait un ennemi redoutable par sa haine et son
activit. A son ge, cette perspective tait affligeante; et il est sans
doute honorable  son caractre de n'en avoir pas t plus abattu. Un
vnement heureux vint se joindre  sa fermet pour le consoler ou le
distraire. L'mir Yousef, contrari par une faction puissante, avait
t oblig d'invoquer le secours du pacha de Damas, pour se maintenir
dans la possession de _Bairout_. Il y avait plac une crature des
Turks, le ci-devant _bek Ahmed-el-Djezzr_. A peine cet homme fut-il
revtu du commandement de la ville, qu'il rsolut de s'en faire un
nouveau moyen de fortune. Il commena par s'emparer de 50,000 piastres
appartenantes au prince, et il dclara ouvertement ne reconnatre de
matre que le sultan: l'mir, tonn de cette perfidie, demanda en vain
justice au pacha de Damas. On dsavoua _Djezzr_ sans lui faire
restituer sa ville. Piqu de ce refus, l'mir consentit enfin  ce qui
faisait le voeu gnral des Druzes, et il fit alliance avec _Dher_. Le
trait en fut conclu prs de _Sour_. Le chaik, charm d'acqurir des
amis aussi puissants, vint sur-le-champ avec eux assiger le rebelle.
Les frgates russes, qui ne quittaient pas ces parages depuis quelque
temps, se joignirent aux Druzes, et convinrent, pour une seconde somme
de six cents bourses, de canonner _Barout_. Cette double attaque eut le
succs que l'on pouvait dsirer. Djezzr, malgr la vigueur de sa
rsistance, fut oblig de capituler: il se rendit  _Dher_ seul, et il
le suivit  Acre, d'o il s'vada peu aprs. La dfection des Druzes ne
dcouragea pas les Turks: la Porte, comptant sur les intrigues qu'elle
tramait en gypte, reprit l'espoir de venir  bout de tous ses ennemis:
elle replaa Osman  Damas, et lui confia un pouvoir illimit sur toute
la Syrie. Le premier usage qu'il en fit, fut de rassembler sous ses
ordres six pachas; il les conduisit par la valle de _Beqaa_, au village
de _Zahl_, dans l'intention de pntrer au sein mme des montagnes. La
force de cette arme et la rapidit de sa marche, y rpandirent en effet
la consternation, et l'mir Yousef, toujours timide et irrsolu, se
repentait dja d'avoir trop tt pass du ct de _Dher_; mais ce
vieillard veillant  la sret de ses allis, pourvut  leur dfense. A
peine les Turks taient-ils camps depuis six jours au pied des
montagnes, qu'ils apprirent qu'_Ali_, fils de _Dher_, accourait pour
les combattre. Il n'en fallut pas davantage pour les intimider. En vain
leur observa-t-on qu'il n'avait pas cinq cents chevaux, et qu'ils en
avaient plus de cinq mille; le nom d'_Ali-Dher_ en imposait tellement
par l'ide de son courage indomptable, que dans une nuit toute cette
arme prit la fuite, et laissa aux habitants de _Zahl_ son camp plein
de dpouilles et de bagages.

Aprs ce dernier triomphe, il semblait que _Dher_ dt respirer, et
vaquer sans distraction aux prparatifs d'une dfense qui chaque jour
devenait plus pressante; mais la fortune avait dcid qu'il ne jouirait
plus d'aucun repos jusqu' la fin de sa carrire. Depuis plusieurs
annes des troubles domestiques se joignaient  ceux de l'extrieur; ce
n'tait mme que par la distraction de ceux-ci qu'il parvenait  calmer
ceux-l. Ses enfants, qui taient dja des vieillards, s'ennuyaient
d'attendre si long-temps son hritage. Outre cette disposition qu'ils
avaient eue de tout temps  la rvolte, il leur tait survenu des griefs
qui l'avaient rendue plus dangereuse en la rendant plus lgitime. Depuis
plusieurs annes, le chrtien _Ybrahim_, ministre du chaik, avait envahi
toute sa confiance, et il en faisait un abus criant pour assouvir son
avarice. Il n'osait pas exercer ouvertement les tyrannies des Turks;
mais il ne ngligeait aucun moyen, mme malhonnte, d'amasser de
l'argent. Il s'emparait de tous les objets de commerce; lui seul vendait
le bl, le coton et les autres denres de sortie; lui seul achetait les
draps, les indigos, les sucres et les autres marchandises d'entre. Avec
une pareille avidit, il avait souvent choqu les prtentions et mme
les droits des chaiks; ils ne lui pardonnaient pas cet abus de
puissance, et chaque jour, en amenant de nouveaux sujets de plaintes,
portait  de nouveaux troubles. _Dher_, dont la tte commenait  se
ressentir de son extrme vieillesse, n'usait pas des moyens propres  le
calmer. Il appelait ses enfants des ingrats et des rebelles; il ne
trouvait de serviteur fidle et dsintress qu'Ybrahim; cet aveuglement
ne servit qu' dtruire le respect pour sa personne, et  justifier
leurs mcontentemens. L'anne 1774 dveloppa les fcheux effets de
cette conduite. Depuis la mort d'Ali-bek, _Ybrahim_ trouvant que la
balance des craintes devenait plus forte que celle des esprances, avait
rabattu de sa hauteur. Il ne voyait plus autant de certitude  amasser
de l'argent par la guerre. Ses allis, les Russes, sur lesquels il
fondait sa confiance, commenaient eux-mmes  parler de paix. Ces
motifs le dterminrent  la conclure; il en traita avec un capidji que
la Porte entretenait  Acre. L'on convint que _Dher_ et ses enfans
mettraient bas les armes; qu'ils conserveraient le gouvernement de leur
pays; qu'ils recevraient les queues, qui en sont le symbole. Mais en
mme temps, on stipula que Saide serait restitue, et que le chaik
paierait le miri comme par le pass. Ces conditions mecontentrent
d'autant plus les enfants de _Dher_, qu'elles furent accordes sans
leur avis. Ils trouvrent honteux de redevenir tributaires. Ils furent
encore plus choqus de voir que l'on n'et pass  aucun d'eux le titre
de leur pre; en consquence, ils se rvoltrent tous. _Ali_ s'en alla
dans la Palestine, et se cantonna  _Habroun_; _Ahmad_ et _Sed_ se
retirrent  _Nblous_; _Otman_, chez les Arabes de _Saqr_; et le reste
de l'anne se passa dans ces dissensions. Les choses taient  ce point,
lorsqu'au commencement de 1775, Mohammad-bek parut en Palestine avec
toutes les forces dont il pouvait disposer. Gaze se trouvant dpourvue
de munitions n'osa rsister. Yfa, fire d'avoir jou un rle dans tous
les vnements prcdents, fut plus hardie; ses habitants s'armrent, et
peu s'en fallut que leur rsistance ne ft chouer la vengeance du
Mamlouk; mais tout conspira  la perte de _Dher_. Les Druzes n'osrent
remuer; les Motoulis taient mcontents. Ybrahim appelait tout le
monde, mais comme il n'offrait d'argent  personne, personne ne remuait:
il n'eut pas mme la prudence d'envoyer des provisions aux assigs. Ils
furent contraints de se rendre, et la route d'Acre resta ouverte.
Aussitt que l'on y apprit le dsastre d'Yfa, Ybrahim prit la fuite
avec _Dher_ dans les montagnes du Safad. _Ali-Dher_, qui comptait sur
des conventions passes entre lui et Mohammad-bek, prit la place de son
pre; mais bientt reconnaissant qu'il tait tromp, il prit la fuite 
son tour, et les Mamlouks furent matres d'Acre. Il tait difficile de
prvoir les bornes de cette rvolution, lorsque la mort inopine de son
auteur vint tout  coup la rendre nulle et sans effet. La fuite des
gyptiens ayant laiss libres  _Dher_ sa ville et son pays, il ne
tarda pas d'y reparatre; mais il s'en fallait beaucoup que l'orage ft
apais. Bientt on apprit qu'une flotte turke assigeait _Saide_ sous
les ordres de _Hasan, capitan pacha_. Alors on reconnut trop tard la
perfidie de la _Porte_, qui avait endormi la vigilance du chaik par des
dmonstrations d'amiti, dans le mme temps qu'elle combinait avec
Mohammad-bek les moyens de le perdre. Depuis un an qu'elle s'tait
dbarrasse des Russes, il avait t facile de prvoir ses intentions
par ses mouvements. Ne l'ayant pas fait, il restait encore  tenter d'en
prvenir les effets; et l'on ngligea cette dernire ressource.
_Degnizl_, bombard dans Saide, sans espoir de secours, se vit
contraint d'vacuer la ville; le capitan pacha se porta sur-le-champ
devant Acre. A la vue de l'ennemi, l'on dlibra sur les moyens
d'chapper au danger; et il arriva  ce sujet une querelle dont l'issue
dcida du sort de _Dher_. Dans un conseil gnral qui se tint, l'avis
d'_Ybrahim_ fut de repousser la force par la force; il allgua pour ses
raisons que le capitan pacha n'avait que trois grosses voiles; qu'il ne
pouvait attaquer par terre, ni rester sans danger  l'ancre en face du
chteau; que l'on avait assez de cavaliers et de Barbaresques pour
empcher une descente, et qu'il tait presque certain que les Turks s'en
iraient sans rien tenter. Contre cet avis, _Degnizl_ opina qu'il
fallait faire la paix, parce qu'en rsistant, l'on ne ferait que
prolonger la guerre; il soutint qu'il n'tait pas raisonnable d'exposer
la vie de beaucoup de braves gens, quand on pouvait y suppler par un
moyen moins prcieux; que ce moyen tait l'argent; qu'il connaissait
assez l'avidit du capitan pacha, pour assurer qu'il se laisserait
sduire; qu'il tait certain de le renvoyer, et mme de s'en faire un
ami, en lui comptant deux mille bourses. C'tait l prcisment ce que
craignait Ybrahim; aussi se rcria-t-il contre cet avis, en protestant
qu'il n'y avait pas un mdin dans les coffres. _Dher_ vint  l'appui de
son assertion: Le chaik a raison, reprit _Degnizl_; il y a
long-temps que ses serviteurs savent que sa gnrosit ne laisse point
son argent croupir dans ses coffres; mais l'argent qu'ils tiennent de
lui n'est-il pas  lui-mme? et croira-t-on qu' ce titre nous ne
sachions pas trouver deux mille bourses? A ce mot, _Ybrahim_
interrompant encore, s'cria que pour lui il tait le plus pauvre des
hommes. Dites le plus lche, reprit _Degnizl_ transport de colre.
Qui ne sait, parmi les Arabes, que depuis quatorze ans vous entassez
des trsors normes? Qui ne sait que vous avez envahi tout le commerce;
que vous vendez tous les terrains, que vous retenez les soldes; que dans
la guerre de Mohammad-bek, vous avez dpouill tout le pays de Gaze de
ses bls, et que les habitants de Yfa ont manqu du ncessaire? Il
allait continuer, quand le chaik lui imposant silence, protesta de
l'innocence de son ministre, et l'accusa, lui, _Degnizl_, d'envie et de
trahison. Outr de ce reproche, _Degnizl_ sortit  l'instant du
conseil, et rassemblant ses compatriotes les Barbaresques, qui faisaient
la principale force de la place, il leur dfendit de tirer sur le
capitan. _Dher_, dcid  soutenir l'attaque, fit tout prparer en
consquence. Le lendemain, le capitan s'tant approch du chteau,
commena de le canonner. _Dher_ lui fit rpondre par les pices qui
taient sous ses yeux; mais malgr ses ordres ritrs, les autres ne
tirrent point. Alors se voyant trahi, il monta  cheval, et sortant par
la porte qui donne sur ses jardins dans la partie du nord, il voulut
gagner la campagne; mais pendant qu'il marchait le long des murs de ses
jardins, un Barbaresque lui tira un coup de fusil dans les reins;  ce
coup, il tomba de cheval, et sur-le-champ les Barbaresques environnant
son corps, lui couprent la tte; elle fut porte au capitan pacha, qui,
selon l'odieuse coutume des Turks, la contempla en l'accablant
d'insultes, et la fit saler pour l'emporter  Constantinople, et en
donner le spectacle au sultan et au peuple.

Telle fut la fin tragique d'un homme digne,  bien des gards, d'un
meilleur sort. Depuis long-temps la Syrie n'a point vu de commandants
montrer un aussi grand caractre. Dans les affaires militaires, personne
n'avait plus de courage, d'activit, de sang-froid, de ressources. Dans
les affaires politiques, sa franchise n'tait pas altre mme par son
ambition. Il n'aimait que les moyens hardis et dcouverts; il prfrait
les dangers des combats aux ruses des intrigues. Ce ne fut que depuis
qu'il eut prit Ybrahim pour ministre, que l'on vit dans sa conduite une
duplicit que ce chrtien appelait prudence. L'opinion de sa justice
avait tabli dans ses tats une scurit inconnue en Turkie; elle
n'tait point trouble par la diversit des religions; il avait pour cet
article la tolrance, ou, si l'on veut, l'indiffrence des
Arabes-Bedouins. Il avait aussi conserv leur simplicit, leurs
prjugs, leurs gots. Sa table ne diffrait pas de celle d'un riche
fermier; le luxe de ses vtements ne s'tendait pas au del de quelques
pelisses, et jamais il ne porta de bijoux. Toute sa dpense consistait
en juments de race, et il en a pay quelques-unes jusqu' 20,000 livres.
Il aimait aussi beaucoup les femmes; mais en mme temps il tait si
jaloux de la dcence des moeurs, qu'il avait dcern peine de mort
contre toute personne surprise en dlit de galanterie, et contre
quiconque insulterait une femme; enfin, il avait saisi un milieu
difficile  tenir, entre la prodigalit et l'avarice; et il tait tout 
la fois gnreux et conome. Comment avec de si grandes qualits
n'a-t-il pas plus tendu ou affermi sa puissance? C'est ce que la
connaissance dtaille de son administration rendrait facile 
expliquer; mais il suffira d'en indiquer trois causes principales.

1 Cette administration manquait d'ordre intrieur et de principes: par
cette raison, les amliorations ne se firent que lentement et
confusment.

2 Les concessions qu'il fit de bonne heure  ses enfants,
introduisirent une foule de dsordres qui arrtrent les progrs des
cultures, nervrent les finances, divisrent les forces et prparrent
sa ruine.

3 Enfin une dernire cause, plus active que les autres, fut l'avarice
d'Ybrahim Sabbr. Cet homme, abusant de la confiance de son matre et de
la faiblesse qu'amenait l'ge, alina de lui, par son esprit de rapine,
et ses enfants, et ses serviteurs, et ses allis. Ses concussions mme
pesrent assez sur le peuple dans les derniers temps, pour lui rendre
indiffrent de rentrer sous le joug des Turks. Sa passion pour l'argent
tait si sordide, qu'au milieu des trsors qu'il entassait, il ne vivait
que de fromage et d'olives; et pour pargner encore davantage, il
s'arrtait souvent  la boutique des marchands les plus pauvres, et
partageait leur frugal repas. Jamais il ne portait que des habits sales
et dchirs. A voir ce petit homme maigre et borgne, on l'et plutt
pris pour un mendiant que pour le ministre d'un tat considrable. Le
succs de ces viles pratiques fut d'entasser environ vingt millions de
France, dont les Turks ont profit. A peine sut-on dans _Acre_ la mort
de _Dher_, que l'indignation publique clatant contre Ybrahim, on le
saisit et on le livra au capitan pacha. Nulle proie ne pouvait lui tre
plus agrable. La rputation des trsors de cet homme tait rpandue
dans toute la Turkie; elle avait contribu  animer le ressentiment de
Mohammad-bek; elle tait le principal motif des dmarches du capitan. Il
ne vit pas plus tt son prisonnier, qu'il se hta d'en exiger la
dclaration du lieu et de la quantit des sommes qu'il reclait. Ybrahim
se montra ferme  en nier l'existence. Le pacha employa en vain les
caresses, puis les menaces puis les tortures: tout fut inutile; ce ne
fut que par d'autres renseignements, qu'il parvint  dcouvrir chez les
pres de Terre-Sainte, et chez deux ngociants franais, plusieurs
caisses, si grandes et si charges d'or, qu'il fallut huit hommes pour
porter la principale. Parmi cet or, on trouva aussi divers bijoux, tels
que des perles, des diamants, et entre autres, le kandjar d'Ali-bek,
dont la poigne tait estime plus de 200,000 livres. Tout cela fut
transport  Constantinople avec Ybrahim, que l'on chargea de chanes.
Les Turks, froces et insatiables, esprant toujours dcouvrir de
nouvelles sommes, lui firent souffrir les tortures les plus cruelles
pour en obtenir l'aveu; mais on assure qu'il maintint constamment la
fermet de son caractre, et qu'il prit avec un courage qui mritait
une meilleure cause. Aprs la mort de _Dher_, le capitan pacha tablit
Djezzr pacha d'Acre et de Saide, et lui confia le soin d'achever la
ruine des rebelles. Fidle  ses instructions, Djezzr les attaqua par
la ruse et par la force, et russit au point d'amener _Otmn_, _Sed_
et _Ahmad_  se rendre en ses mains. _Ali_ seul rsista; et c'tait lui
qu'on dsirait davantage. L'anne suivante (1776), Hasan revint; et de
concert avec Djezzr, il assigea Ali dans _Dar-Hanna_, lieu fort, 
une journe d'Acre; mais il leur chappa. Pour terminer leurs
inquitudes, ils employrent un moyen digne de leur caractre. Ils
apostrent des Barbaresques, qui, prtextant d'avoir t congdis de
Damas, vinrent dans le canton o Ali se tenait camp. Aprs avoir
racont leur histoire  ses gens, ils lui demandrent l'hospitalit.
Ali,  titre d'Arabe et d'homme qui n'avait jamais connu la lchet, les
accueillit; mais ces misrables fondant sur lui pendant la nuit, le
massacrrent, et vinrent demander leur rcompense, sans cependant avoir
pu s'emparer de sa tte. Le capitan se voyant dlivr d'Ali, fit gorger
ses frres, Sed, Ahmad et leurs enfants. Le seul Otmn fut conserv en
faveur de son rare talent pour la posie, et on l'emmena 
Constantinople. Le Barbaresque Degnizl, que l'on renvoya de cette
capitale  Gaze avec le titre de gouverneur, prit en route avec soupon
de poison. L'mir _Yousef_ effray, fit sa paix avec Djezzr; et depuis
ce moment la Galile, rentre aux mains des Turks, n'a conserv de la
puissance de _Dher_ qu'un inutile souvenir.




CHAPITRE II.

Distribution de la Syrie par pachalics, selon l'administration turke.


Aprs que le sultan Slim Ier se fut empar de la Syrie sur les
Mamlouks, il y tablit, comme dans le reste de l'empire, des _vice-rois_
ou _pachas_[9], revtus d'un pouvoir illimit et absolu. Pour s'assurer
de leur soumission et faciliter leur rgie, il divisa le pays en cinq
gouvernements ou _pachalics_, dont la distribution subsiste encore. Ces
pachalics sont celui d'_Alep_, celui de _Tripoli_, celui de _Saide_,
rcemment transfr  _Acre_, celui de _Damas_, et enfin celui de la
Palestine, dont le sige a t tantt  Gaze et tantt  Jrusalem.
Depuis Slim, les dbornements de ces pachalics ont souvent vari; mais
la consistance gnrale s'est maintenue  peu prs la mme. Il convient
de prendre des notions un peu dtailles des objets les plus
intressants de leur tat actuel, tels que les revenus, les productions,
les forces et les lieux remarquables.




CHAPITRE III.

Pachalic d'Alep.


Le pachalic d'_Alep_ comprend le terrain qui s'tend de l'Euphrate  la
Mditerrane, entre deux lignes tires, l'une de _Skandaroun_  _Bir_,
par les montagnes, l'autre de _Bles_  la mer, par _Marra_ et le pont
de _Chogr_. Cet espace est en grande partie form de deux plaines;
l'une, celle d'Antioche,  l'ouest, et l'autre, celle d'Alep,  l'est:
le nord et le rivage de la mer sont occups par d'assez hautes
montagnes, que les anciens ont dsignes sous les noms d'_Amanus_ et de
_Rhosus_. En gnral, le sol de ce gouvernement est gras et argileux.
Les herbes hautes et vigoureuses qui croissent partout aprs les pluies,
en attestent la fcondit; mais elle y est presque sans fruit. La
majeure partie des terres est en friche;  peine trouve-t-on des
cultures aux environs des villes et des villages. Les produits
principaux sont le froment, l'orge et le coton, qui appartiennent
spcialement au pays plat. Dans les montagnes l'on prfre la vigne, les
mriers, les olives et les figues. Les coteaux maritimes sont consacrs
aux tabacs  pipe, et le territoire d'Alep aux pistaches. Il ne faut pas
compter les pturages, qui sont abandonns aux hordes errantes des
Turkmans et des Kourdes.

Dans la plupart des pachalics, le _pacha_ est, selon la valeur de son
titre, _vice-roi_ et fermier-gnral du pays. Dans celui d'Alep, ce
second emploi lui manque. La _Porte_ l'a confi  un _mehassel_ ou
_collecteur_, avec qui elle compte immdiatement. Elle ne lui donne de
bail que pour l'anne seulement. Le prix actuel de la ferme est de 800
bourses, qui font un million de notre monnaie; mais il faut y joindre un
_prix de babouche_[10] ou _pot-de-vin_, de 80  100,000 francs, dont on
achte la faveur du vizir et des gens en crdit. Moyennant ces deux
sommes, le fermier est substitu  tous les droits du gouvernement, qui
sont, 1 les douanes ou droits d'entre et de sortie sur les
marchandises venant de l'Europe, de l'Inde ou de Constantinople, et sur
celles que le pays rend en change; 2 les droits de passage sur les
troupeaux que les Turkmans et les Kourdes amnent chaque anne de
l'_Armnie_ et du _Diarbekr_, pour vendre en Syrie; 3 le cinquime de
la saline de _Djeboul_; enfin le _miri_ ou impt tabli sur les terres.
Ces objets runis peuvent rendre 15  1,600,000 fr.

Le pacha, priv de cette rgie lucrative, reoit un traitement fixe de
80,000 piastres (c'est--dire de 200,000 livres) seulement. L'on a de
tout temps reconnu ce fonds insuffisant  ses dpenses; car outre les
troupes qu'il doit entretenir, et les rparations des chemins et des
forteresses qui sont  sa charge, il est oblig de faire de grands
prsents aux ministres, pour obtenir ou garder sa place; mais la Porte
fait entrer en compte les contributions qu'il tirera des Kourdes et des
Turkmans, les avanies qu'il fera aux villages et aux particuliers; et
les pachas ne restent pas en arrire de leurs intentions. _Abdi_, pacha,
qui commandait il y a 12 ou 13 ans, enleva dans 15 mois plus de
4,000,000 de livres, en ranonnant tous les corps de mtiers, jusqu'aux
nettoyeurs de pipes. Rcemment un autre du mme nom vient de se faire
chasser pour les mmes extorsions. Le divan rcompensa le premier d'un
commandement d'arme contre les Russes; mais si celui-ci est rest
pauvre, il sera trangl comme concussionnaire. Telle est la marche
ordinaire des affaires.

Selon un usage gnral, la commission du pacha n'est que pour 3 mois;
mais souvent on le proroge jusqu' 6 mois, et mme un an. Il est charg
de maintenir les sujets dans l'obissance, et de veiller  la sret du
pays contre tout ennemi domestique ou tranger. Pour cet effet, il
entretient cinq  six cents cavaliers, et  peu prs autant de gens de
pied. En outre, il a le droit de disposer des janissaires, qui sont une
espce de milice nationale classe. Comme nous retrouverons le mme
tat militaire dans toute la Syrie, il est  propos de dire deux mots de
sa constitution.

Les janissaires dont je viens de parler, sont, dans chaque pachalic, un
certain nombre d'hommes classs, qui doivent se tenir prts  marcher
toutes les fois qu'on les appelle. Comme il y a des privilges et des
exemptions attachs  ce titre, il y a concurrence  l'obtenir. Jadis
cette troupe tait astreinte  une discipline et  des exercices rgls;
mais depuis 60  80 ans, l'tat militaire est tomb dans une telle
dcadence, qu'il ne reste aucune trace de l'ancien ordre. Ces prtendus
soldats ne sont plus que des artisans et des paysans aussi ignorans que
les autres, mais beaucoup moins dociles. Lorsqu'un pacha commet des abus
d'autorit, ils sont toujours les premiers  lever l'tendard de la
sdition. Rcemment ils ont dpos et chass d'Alep _Abdi_ pacha, et il
a fallu que la Porte en envoyt un autre. Elle s'en venge en faisant
trangler les plus mutins des opposans; mais  la premire occasion, les
janissaires se font d'autres chefs, et les affaires suivent toujours la
mme route. Les pachas se voyant contraris par cette milice nationale,
ont eu recours  l'expdient usit en pareil cas; ils ont pris pour
soldats des trangers, qui n'ont dans le pays ni famille ni amis. Ces
soldats sont de deux espces, cavaliers et pitons.

Les cavaliers, les seuls que l'on rpute gens de guerre, s'appellent 
ce titre _Daoul_ ou _Deleti_, et encore _Delibaches_ et _Laouend_, dont
nous avons fait _Leventi_. Leurs armes sont le sabre court, le pistolet,
le fusil et la lance. Leur coiffure est un long cylindre de feutre noir,
sans bords, lev de 9  10 pouces, trs-incommode, en ce qu'il
n'ombrage point les yeux, et qu'il tombe aisment de dessus ces ttes
rases. Leurs selles sont formes  la manire anglaise, et d'un cuir
tendu sur un chssis de bois; elles sont rases, mais elles n'en sont pas
moins incommodes, en ce qu'elles cartent le cavalier, au point de lui
ter l'usage des aides; pour le reste de l'quipage et du vtement, ces
cavaliers ressemblent aux Mamlouks,  cela prs qu'ils sont moins bien
tenus. Avec leurs habits dchirs, leurs armes rouilles, et leurs
chevaux de toute taille et de toute couleur, on les prendrait plutt
pour des bandits que pour des soldats. La plupart ont commenc par le
premier mtier, et n'ont pas chang en prenant le second. Presque tous
les cavaliers en Syrie sont des _Turkmans_, des _Kourdes_ ou des
_Caramanes_, qui, aprs avoir fait le mtier de voleurs dans leur pays,
viennent chercher auprs des pachas un asile et du service. Dans tout
l'empire, ces troupes sont ainsi formes de brigands qui passent d'un
lieu  l'autre. Faute de discipline, ils gardent partout leurs premires
moeurs, et sont le flau des campagnes qu'ils dvastent, et des paysans
qu'ils pillent souvent  force ouverte.

Les gens de pied sont une troupe encore infrieure en tout genre. Jadis
on les tirait des habitants mme du pays par des enrlements forcs;
mais depuis 50  60 ans, les paysans des royaumes de Tunis, d'Alger et
de Maroc, se sont aviss de venir chercher en gypte et en Syrie une
considration qui leur est refuse dans leur patrie. Eux seuls, sous le
nom de _Magarb_, c'est--dire, _hommes du couchant_, composent
l'infanterie des pachas; en sorte qu'il arrive, par un change bizarre,
que la milice des Barbaresques est forme de Turks, et la milice des
Turks forme de Barbaresques. L'on ne peut tre plus leste que ces
pitons; car tout leur quipage et leur bagage se bornent  un fusil
rouill, un grand couteau, un sac de cuir, une chemise de coton, un
caleon, une toque rouge, et quelquefois des pantoufles. Chaque mois ils
reoivent une paye de 5 piastres (12 liv. 10 s.), sur laquelle ils sont
obligs de s'entretenir d'armes et de vtements. Ils sont d'ailleurs
nourris aux dpens du pacha; ce qui ne laisse pas de former un
traitement assez avantageux; la paye est double pour les cavaliers, 
qui l'on fournit en outre le cheval et sa ration, qui est d'une mesure
de paille hache, et d'une mesure d'orge, que j'ai trouve de six pouces
et demi de diamtre intrieur, sur quatre pouces et demi de profondeur,
valant environ sept livres deux ou trois onces d'orge. Ces troupes sont
divises  l'ancienne manire tartare, par _bairqs_ ou _drapeaux_;
chaque drapeau est compt pour dix hommes, mais rarement s'en
trouve-t-il six effectifs; la raison en est que les _agas_ ou
commandants de _drapeau_ tant chargs du paiement des soldats, en
entretiennent le moins qu'ils peuvent, afin de profiter des payes vides.
Les _agas_ suprieurs tolrent ces abus, parce qu'ils en partagent les
fruits; enfin les pachas eux-mmes entrent en connivence, et pour se
dispenser de payer les soldes entires, ils ferment les yeux sur les
pillages et l'indiscipline de leurs troupes.

C'est par les dsordres d'un tel rgime, que la plupart des pachalics de
l'empire se trouvent ruins et dvasts. Celui d'Alep en particulier est
dans ce cas; sur les anciens _deftar_ ou _registres_ d'impts, on lui
comptait plus de 3200 villages; aujourd'hui le collecteur en ralise 
peine 400. Ceux de nos ngocians qui ont 20 ans de rsidence, ont vu la
majeure partie des environs d'Alep se dpeupler. Le voyageur n'y
rencontre de toutes parts que maisons croules, citernes enfonces,
champs abandonns. Les cultivateurs ont fui dans les villes, o leur
population s'absorbe, mais o du moins l'individu chappe  la main
rapace du despotisme qui s'gare sur la foule.

Les lieux de ce pachalic qui mritent quelque attention, sont, 1 la
ville d'_Alep_, que les Arabes appellent _Halab_[11]. Cette ville est la
capitale de la province, et la rsidence ordinaire du pacha. Elle est
situe dans la vaste plaine qui s'tend de l'Oronte  l'Euphrate, et qui
se confond au midi avec le dsert. Le local d'_Alep_, outre l'avantage
d'un sol gras et fertile, possde encore celui d'un ruisseau d'eau douce
qui ne tarit jamais; ce ruisseau, assez semblable pour la largeur  la
rivire des _Gobelins_, vient des montagnes d'_Antb_, et se termine 
six lieues au-dessous d'Alep, en un marcage peupl de sangliers et de
plicans. Prs d'Alep, ses bords, au lieu des roches nues qui
emprisonnent son cours suprieur, se couvrent d'une terre rougetre
excellente, o l'on a pratiqu des jardins, ou plutt des vergers, qui
dans un pays chaud, et surtout en Turkie, peuvent passer pour dlicieux.
La ville elle-mme est une des plus agrables de la Syrie, et est
peut-tre la plus propre et la mieux btie de tout l'empire. De quelque
ct que l'on y arrive, la foule de ses minarets et de ses dmes
blanchtres flatte l'oeil ennuy de l'aspect brun et monotone de la
plaine. Au centre est une montagne factice, environne d'un foss sec,
et couronne d'une forteresse en ruines. De l l'on domine  vue
d'oiseau sur la ville, et l'on dcouvre au nord les montagnes neigeuses
du _Bailan_;  l'ouest, la chane qui spare l'Oronte de la mer, pendant
qu'au sud et  l'orient, la vue s'gare jusqu' l'Euphrate. Jadis ce
chteau arrta plusieurs mois les Arabes d'Omar, et ne fut pris que par
trahison; mais aujourd'hui, il ne rsisterait pas au moindre coup de
main. Sa muraille mince, basse et sans appui, est croule. Ses petites
tours  l'antique ne sont pas en meilleur tat. Il n'a pas quatre canons
de service, sans en excepter une couleuvrine de neuf pieds de long, que
l'on a prise sur les Persans au sige de _Basra_. Trois cent cinquante
janissaires qui devraient le garder, sont  leurs boutiques, et l'aga
trouve  peine de quoi loger ses gens. Il est remarquable que cet aga
est nomm par la Porte qui, toujours souponneuse, divise le plus
qu'elle peut les commandements. Dans l'enceinte du chteau, est un puits
qui, au moyen d'un canal souterrain, tire son eau d'une source distante
de cinq quarts de lieue. Les environs de la ville sont sems de grandes
pierres carres, surmontes d'un turban de pierre, qui sont la marque
d'autant de tombeaux. Le terrain a des lvations qui, dans un sige,
rendraient les approches trs-faciles: telle est, entre autres, la
maison des derviches, d'o l'on commande au canal et au ruisseau. Alep
ne mrite donc, comme ville de guerre, aucune considration, quoiqu'elle
soit la clef de la Syrie du ct du nord; mais comme ville de commerce,
elle a un aspect imposant; elle est l'entrept de toute l'_Armnie_ et
du _Diarbekr_; elle envoie des caravanes  _Bagdad_ et en Perse; elle
communique au _golfe Persique_ et  l'_Inde_ par _Basra_,  l'gypte et
 la Mekke, par _Damas_, et  l'Europe, par _Skandaroun_ (Alexandrette)
et _Lataq_. Le commerce s'y fait presque tout par change. Les objets
principaux sont les cotons en laine ou fils du pays; les toffes
grossires qu'en fabriquent les villages; les toffes de soie ouvres
dans la ville; les cuivres; les bourres; les poils de chvre qui
viennent de la Natolie; les noix de galle du Kourdestan; les
marchandises de l'Inde, telles que les _chles_[12] et les mousselines;
enfin les pistaches du territoire. Les marchandises que fournit
l'Europe, sont les draps de Languedoc, les cochenilles, l'indigo, le
sucre et quelques piceries. Le caf d'Amrique, quoique prohib, s'y
glisse, et sert  mlanger celui de _Moka_. Les Franais ont  Alep un
consul et sept comptoirs; les Anglais et les Vnitiens en ont deux; les
Livournais et les Hollandais, un; l'empereur y a tabli un consulat en
1784, et il y a nomm un riche ngociant juif, qui a ras sa barbe pour
prendre l'uniforme et l'pe. La Russie vient aussi rcemment d'y en
tablir un. Alep ne le cde pour l'tendue qu' Constantinople et au
Kaire, et peut-tre encore  _Smyrne_. On veut y compter 200,000 ames,
et sur cet article de la population on ne sera jamais d'accord.
Cependant, si l'on observe que cette ville n'est pas plus grande que
_Nantes_ ou _Marseille_, et que les maisons n'y ont qu'un tage, l'on
trouvera peut-tre suffisant d'y compter cent mille ttes. Les habitants
musulmans ou chrtiens passent avec raison pour les plus civiliss de
toute la Turkie: les ngociants europens ne jouissent dans aucun autre
lieu d'autant de libert et de considration de la part du peuple.

L'air d'Alep est trs-sec et trs-vif, mais en mme-temps trs-salubre
pour quiconque n'a pas la poitrine affecte; cependant la ville et son
territoire sont sujets  une _endmie_ singulire, que l'on appelle
dartre ou bouton d'_Alep_; c'est en effet un bouton qui, d'abord
inflammatoire, devient ensuite un ulcre de la largeur de l'ongle. La
dure fixe de cet ulcre est d'un an; il se place ordinairement au
visage, et laisse une cicatrice qui dfigure la plupart des habitants
d'Alep. On prtend mme que tout tranger qui fait une rsidence de
trois mois, en est attaqu: l'exprience a enseign que le meilleur
remde est de n'en point faire. On ne connat aucune cause  ce mal;
mais je souponne qu'il vient de la qualit des eaux, en ce qu'on le
retrouve dans les villages voisins, dans quelques lieux du Diarbekr, et
mme en certains cantons prs de Damas, o le sol et les eaux ont les
mmes apparences.

Tout le monde a entendu parler des pigeons d'Alep, qui servent de
courriers pour _Alexandrette_ et _Bagdad_. Ce fait, qui n'est point une
fable, a cess d'avoir lieu depuis 30  40 ans, parce que les voleurs
Kourdes se sont aviss de tuer les pigeons. Pour faire usage de cette
espce de poste, l'on prenait des couples qui eussent des petits, et on
les portait  cheval au lieu d'o l'on voulait qu'ils revinssent, avec
l'attention de leur laisser la vue libre. Lorsque les nouvelles
arrivaient, le correspondant attachait un billet  la patte des pigeons,
et il les lchait. L'oiseau, impatient de revoir ses petits, partait
comme un clair, et arrivait en six heures d'Alexandrette, et en deux
jours de Bagdad. Le retour lui tait d'autant plus facile, que sa vue
pouvait dcouvrir Alep  une distance infinie. Du reste, cette espce de
pigeons n'a rien de particulier dans la forme, si ce n'est les narines
qui, au lieu d'tre lisses et unies, sont renfles et raboteuses.

Cette facilit d'tre vue de loin, attire  Alep des oiseaux de mer qui
y donnent un spectacle assez singulier: si l'on monte aprs dner sur
les terrasses des maisons, et que l'on y fasse le geste de jeter du pain
en l'air, bientt l'on se trouve assailli d'oiseaux, quoique d'abord
l'on n'en pt voir aucun; mais ils planaient dans le ciel, d'o ils
descendent tout  coup pour saisir  la vole les morceaux de pain que
l'on s'amuse  leur lancer.

Aprs Alep, il faut distinguer Antioche, appele par les Arabes
_Antaki_. Cette ville, jadis clbre par le luxe de ses habitants,
n'est plus qu'un bourg ruin, dont les maisons de boue et de chaume, les
rues troites et fangeuses, offrent le spectacle de la misre et du
dsordre. Ces maisons sont places sur la rive mridionale de l'Oronte,
au bout d'un vieux pont qui se ruine: elles sont couvertes au sud par
une montagne sur laquelle grimpe une muraille qui fut l'enceinte des
Croiss. L'espace entre la ville actuelle et cette montagne, peut avoir
deux cents toises; il est occup par des jardins et des dcombres qui
n'ont rien d'intressant.

Malgr la rudesse de ses habitants, _Antioche_ tait plus propre qu'Alep
 servir d'entrept aux Europens. En dgorgeant l'embouchure de
l'_Oronte_, qui se trouve six lieues plus bas, l'on et pu remonter
cette rivire avec des bateaux  la trane, mais non avec des voiles,
comme l'a prtendu Pocoke: son cours est trop rapide. Les naturels, qui
ne connaissent point le nom d'_Oronte_, l'appellent,  raison de sa
rapidit, _El  si_[13], c'est--dire _le rebelle_. Sa largeur 
Antioche est d'environ 40 pas; 7 lieues plus haut, il passe par un lac
trs-riche en poissons, et surtout en anguilles. Chaque anne on en sale
une grande quantit, qui cependant ne suffit point aux carmes
multiplis des Grecs. Du reste, il n'est plus question  Antioche, ni du
_bois de Daphn_, ni des scnes voluptueuses dont il tait le thtre.

La plaine d'Antioche, quoique forme d'un sol excellent, est inerte et
abandonne aux Turkmans; mais les montagnes qui bordent l'Oronte,
surtout en face de _Serkin_, sont couvertes de plantations de figuiers,
d'oliviers, de vignes et de mriers, qui, par un cas rare en Turkie,
sont alignes en _quinconces_, et forment un tableau digne de nos plus
belles provinces.

Le roi macdonien _Seleucus Nicanor_, qui fonda Antioche, avait aussi
bti  l'embouchure de l'Oronte, sur la rive du nord, une ville
trs-forte qui portait son nom. Aujourd'hui il n'y reste pas une
habitation: seulement l'on y voit des dcombres et des travaux dans le
rocher adjacent, qui prouvent que ce lieu fut jadis trs-soign. L'on
aperoit aussi dans la mer des traces de deux jetes, qui dessinent un
ancien port dsormais combl. Les gens du pays y viennent faire la
pche, et appellent ce lieu _Souadi_. De l, en remontant au nord, le
rivage de la mer est serr par une chane de hautes montagnes que les
anciens gographes dsignent sous le nom de _Rhosus_: ce nom, qui a d
tre emprunt du syriaque, subsiste encore dans celui de
_Rs-el-Kansir_, ou _cap du Sanglier_, qui forme l'angle de ce rivage.

Le golfe, qui s'enfonce dans le nord-est, n'est remarquable que par la
ville d'_Alexandrette_ ou _Skandaroun_, dont il porte le nom. Cette
ville, situe au bord de la mer, n'est,  proprement parler, qu'un
hameau sans murailles, peupl de plus de tombeaux que de maisons, et qui
ne doit sa faible existence qu' la rade qu'il commande. Cette rade est
la seule de toute la Syrie dont le fond tienne solidement l'ancre des
vaisseaux, sans couper les cbles: d'ailleurs elle a une foule
d'inconvnients si graves, qu'il faut tre bien matris par la
ncessit, pour ne pas en abandonner l'usage.

1 Elle est infecte pendant l'hiver d'un vent local, appel par nos
marins _le Raguier_, qui, tombant comme un torrent des sommets neigeux
des montagnes, chasse les vaisseaux sur leur ancre pendant des lieues
entires.

2 Lorsque les neiges ont commenc de couvrir la chane qui enceint le
golfe, il en mane des vents opinitres, qui en repoussent pendant des
trois et quatre mois, sans que l'on puisse y pntrer.

3 La route d'Alexandrette  Alep par la plaine est infeste de voleurs
kourdes, qui sont cantonns dans les rochers voisins[14], et qui
dpouillent  main arme les plus fortes caravanes.

4 Enfin une raison suprieure  toutes les autres, est l'insalubrit de
l'air d'Alexandrette, porte  un point extraordinaire. On peut assurer
qu'elle moissonnait chaque anne le tiers des quipages qui y
_estivent_: l'on y a vu quelquefois des vaisseaux compltement dmonts
en deux mois de sjour. La saison de l'pidmie est surtout depuis mai
jusqu' la fin de septembre: sa nature est une fivre intermittente du
plus fcheux caractre; elle est accompagne d'obstructions au foie, qui
se terminent par l'hydropisie. Les villes de _Tripoli_, d'_Acre_ et de
_Larneca_ en Cypre, y sont aussi sujettes, quoiqu' un moindre degr.
Dans tous ces endroits, les mmes circonstances locales dclent un mme
principe de cette contagion; partout ce sont des marais voisins, des
eaux croupissantes, et par consquent des vapeurs et des exhalaisons
mphitiques auxquelles on doit en rapporter la cause; pour en complter
l'indication, l'pidmie n'a point lieu dans les annes o il n'a pas
plu. Malheureusement Alexandrette est condamne, par son local,  n'en
tre jamais bien exempte. En effet, la plaine o est situe cette ville
est d'un niveau si bas et si gal[15], que les ruisseaux n'y ont point
de cours, et ne peuvent arriver jusqu' la mer. Lorsque les pluies
d'hiver les gonflent, la mer, grossie de son ct par les temptes, les
empche de se dgorger: de l leurs eaux, forces de se rpandre sur la
plaine, y forment des lacs. L't vient; l'eau se corrompt par la
chaleur, et il s'en lve des vapeurs corrompues comme leur source.
Elles ne peuvent se dissiper, parce que les montagnes qui ceignent le
golfe comme un rempart, s'y opposent, et que l'embouchure est ouverte 
l'ouest, la plus malsaine des expositions, quand elle rpond  la mer.
Les travaux  faire seraient immenses, insuffisans, et ils sont
impossibles avec un gouvernement comme la Porte. Il y a quelques annes
que les ngociants d'_Alep_, dgots par tant d'inconvnients,
voulurent abandonner Alexandrette, et porter leur entrept  _Lataq_.
Ils proposrent au pacha de Tripoli de rtablir le port  leurs frais,
s'il voulait leur accorder une franchise de tous droits pendant dix ans.
Pour l'y engager, leur envoy fit beaucoup valoir l'avantage qui en
rsulterait pour tout le pays par la suite du temps: _H que m'importe
la suite du temps?_ rpondit le pacha. _J'tais hier  Marach, je serai
peut-tre demain  Djedd; pourquoi me priverais-je du prsent qui est
certain, pour un avenir sans esprance?_ Il a donc fallu que les
facteurs francs restassent  _Skandaroun_. Ils sont au nombre de trois;
savoir, deux pour les Franais, et un pour les Anglais et les Vnitiens.
La seule curiosit dont ils puissent rgaler les trangers, consiste en
six ou sept mausoles de marbre venus d'Angleterre, o on lit: _Ici
repose un tel, enlev  la fleur de son ge par les effets funestes d'un
air contagieux_. Ce spectacle est d'autant plus affligeant, que l'air
languissant, le teint jaune, les yeux cerns et le ventre hydropique de
ceux qui le montrent, font craindre pour eux le mme sort. Il est vrai
qu'ils ont la ressource du village de _Balan_, dont l'air pur et les
eaux vives rtablissent les malades. Ce village, situ dans les
montagnes  trois lieues d'Alexandrette, sur la route d'Alep, a l'aspect
le plus pittoresque. Il est assis parmi des prcipices, dans une valle
troite et profonde, d'o l'on voit le golfe comme par un tuyau. Les
maisons appuyes sur les pentes rapides des deux montagnes, sont
disposes de manire que la terrasse des unes sert de rue et de cour aux
autres. En hiver, il se forme de tous cts des cascades, dont le bruit
tourdit, et dont la violence arrache quelquefois des roches et
prcipite des maisons. Cette saison y est trs-froide; mais l't y est
charmant. Les habitants, qui ne parlent que le turk, vivent du produit
de leurs chvres, de leurs buffles, et de quelques jardins qu'ils
cultivent. L'aga, depuis quelques annes, s'est empar de la douane
d'Alexandrette, et vit presque indpendant du pacha d'Alep: l'empire est
plein de semblables rebelles, qui souvent meurent tranquilles
possesseurs de leurs usurpations.

Sur la route d'Alexandrette  Alep,  la dernire couche avant cette
ville, est le village de _Martaoun_, clbre chez les Turks et les
Francs, par l'usage o sont les habitants de prter leurs femmes et
leurs filles pour quelques pices d'argent. Cette prostitution, abhorre
chez tous les peuples arabes, me parat venir primitivement de quelque
pratique religieuse, soit qu'elle remonte  l'ancien culte de Vnus,
soit qu'elle drive de la communaut des femmes admise par les
_Ansri_, dont les gens de _Martaoun_ font partie. Nos Francs
prtendent que leurs femmes sont jolies. Mais il est probable que
l'abstinence de la mer et la vanit d'une bonne fortune font tout leur
mrite; car leur extrieur n'annonce que la dgotante malpropret de la
misre.

Dans les montagnes qui terminent le pachalic d'_Alep_ au nord, on fait
mention de _Kls_ et d'_Antb_ comme de deux villages considrables.
Ils sont habits par des chrtiens armniens, des Kourdes et des
Musulmans, qui, malgr la diffrence des cultes, vivent en bonne
intelligence. Ils en retirent l'avantage de rsister aux pachas qu'ils
ont souvent bravs, et de vivre assez tranquillement du produit de leurs
troupeaux, de leurs abeilles et de quelques cultures de grains et de
tabacs.

A deux journes au nord-est d'Alep, est le bourg de _Mambedj_, jadis
clbre sous le nom de _Bambyce_ et d'_Hirapolis_[16]. Il n'y reste pas
de trace du temple de cette _grande desse_, dont _Lucien_ nous fait
connatre le culte. Le seul monument remarquable est un canal souterrain
qui amne l'eau des montagnes du nord dans un espace de quatre lieues.
Toute cette contre tait jadis remplie de pareils aqueducs; les
Assyriens, les Mdes et les Perses s'taient fait un devoir religieux de
conduire des eaux dans le dsert, pour y multiplier, selon les prceptes
de Zoroastre, _les principes de la vie et de l'abondance_; aussi
rencontre-t-on  chaque pas de grandes traces d'une ancienne population.
Sur toute la route d'_Alep_  _Hama_, ce ne sont que ruines d'anciens
villages, que citernes enfonces, que dbris de forteresses et mme de
temples. J'ai surtout remarqu une foule de monticules ovales et ronds,
que leur terre rapporte et leur saillie brusque sur cette plaine rase,
prouvent avoir t faits de main d'homme. L'on pourra prendre une ide
du travail qu'ils ont d coter, par la mesure de celui de
_Kn-Chaikoun_, auquel j'ai trouv sept cent vingt pas, c'est--dire,
quatorze cents pieds de tour, sur prs de cent pieds d'lvation. Ces
monticules, parsems presque de lieue en lieue, portent tous des ruines
qui furent des citadelles, et sans doute aussi des lieux d'adoration,
selon l'ancienne pratique si connue d'adorer _sur les hauts lieux_.
Aussi la tradition des habitants attribue-t-elle tous ces ouvrages aux
_infidles_. Maintenant, au lieu des cultures que suppose un pareil
tat, l'on ne rencontre que des terres en friche et abandonnes; le sol
nanmoins est de bonne qualit; et le peu de grains, de coton et de
ssame que l'on y sme, russit  souhait. Mais toute cette frontire du
dsert est prive de sources et d'eaux courantes. Les puits n'en ont que
de saumtre; et les pluies d'hiver, sur lesquelles se fonde toute
l'esprance, manquent quelquefois. Par cette raison, rien de si triste
que ces campagnes brles et poudreuses, sans arbres et sans verdure;
rien de si misrable que l'aspect de ces huttes de terre et de paille
qui composent les villages; rien de si pauvre que leurs paysans,
exposs au double inconvnient des vexations des Turks et des pillages
des Bedouins. Les tribus qui campent dans ces cantons se nomment les
_Maoulis_; ce sont les plus puissants et les plus riches des Arabes,
parce qu'ils font quelques cultures et qu'ils participent avec les
Arabes _Najd_ aux transports des caravanes qui vont d'Alep, soit 
Basra, soit  Damas, soit  Tripoli par Hama.




CHAPITRE IV.

Du pachalic de Tripoli.


Le pachalic de _Tripoli_ comprend le pays qui s'tend le long de la
Mditerrane, depuis _Lataq_ jusqu' _Narh-el-Kelb_, en lui donnant
pour limites  l'ouest, le cours de ce torrent et la chane des
montagnes qui dominent l'_Oronte_.

La majeure partie de ce gouvernement est montueuse; la cte seule de la
mer entre Tripoli et _Lataq_, est un terrain de plaine. Les ruisseaux
nombreux qui y coulent lui donnent de grands moyens de fertilit; mais
malgr cet avantage, cette plaine est bien moins cultive que les
montagnes, sans en excepter le Liban, tout hriss qu'il est de rocs et
de sapins. Les productions principales sont le bl, l'orge et le coton.
Le territoire de _Lataq_ est employ de prfrence  la culture du
tabac  fumer et des oliviers, pendant que le pays du _Liban_ et le
_Kesraoun_ le sont  celle des mriers blancs et des vignes.

La population est varie pour les races et pour les religions. Depuis le
Liban jusqu'au-dessus de _Lataq_, les montagnes sont habites par les
_Ansri_, dont j'ai parl; le _Liban_ et le _Kesraoun_ sont peupls
exclusivement de Maronites; enfin la cte et les villes ont pour
habitants des Grecs schismatiques et latins, des Turks et les
descendants des Arabes.

Le pacha de Tripoli jouit de tous les droits de sa place. Le militaire
et les finances sont en ses mains; il tient son gouvernement  titre de
ferme, dont la Porte lui passe un bail pour l'anne seulement. Le prix
est de 750 bourses, c'est--dire, 937,500 livres; mais il est en outre
oblig de fournir le ravitaillement de la caravane de la Mekke, qui
consiste en bl, en orge, en riz et autres provisions, dont les frais
sont valus 750 autres bourses. Lui-mme en personne doit conduire ce
convoi dans le dsert,  la rencontre des plerins. Il se rembourse de
ses dpenses sur le miri, sur les douanes, sur les sous-fermes des
_Ansri_ et du _Kesraoun_; enfin, il y joint les extorsions casuelles,
ou _avanies_; et ce dernier article ft-il seul son bnfice, il serait
encore considrable. Il entretient environ cinq cents hommes  cheval
aussi mal conditionns que ceux d'Alep, et quelques fusiliers
barbaresques.

Le pacha de Tripoli a de tout temps dsir de rgir par lui-mme le pays
des _Ansri_ et des _Maronites_; mais ces peuples s'tant toujours
opposs par la force  l'entre des Turks dans leurs montagnes, il a t
contraint de remettre la perception du tribut  des sous-fermiers qui
fussent agrables aux habitants. Leur bail n'est, comme le sien, que
pour une anne. Il l'tablit par enchre, et de l une concurrence de
gens riches, qui lui donne sans cesse le moyen d'exciter ou d'entretenir
des troubles chez la nation tributaire. C'est le mme genre
d'administration que l'histoire offre chez les anciens Perses et
Assyriens, et il parat avoir subsist de tout temps dans l'Orient.

La ferme des _Ansri_ est aujourd'hui divise entre trois chefs ou
_moqaddamin_: celle des Maronites est runie dans les mains de l'mir
Yousef, qui en rend trente bourses, c'est--dire, 37,500 livres. Les
lieux remarquables de ce pachalic sont: 1 _Tripoli_[17] (en arabe
_Tarbolos_) rsidence du pacha, et situe sur la rivire _Qadicha_, 
un petit quart de lieue de son embouchure. La ville est assise
prcisment au pied du Liban, qui la domine et l'enceint de ses branches
 l'est, au sud, et mme un peu au nord du ct de l'ouest. Elle est
spare de la mer par une petite plaine triangulaire d'une demi-lieue, 
la pointe de laquelle est le village o abordent les vaisseaux. Les
Francs appellent ce village _la Marine_[18], du nom gnral et commun 
ces lieux dans le Levant. Il n'y a point de port, mais seulement une
rade qui s'tend entre le rivage et les cueils appels _les des
lapins_ et _des pigeons_. Le fond en est de roche; les vaisseaux
craignent d'y sjourner, parce que les cbles des ancres s'y coupent
promptement, et que l'on y est d'ailleurs expos au nord-ouest, qui est
habituel et violent sur toute cette cte. Du temps des Francs, cette
rade tait dfendue par des tours, dont on compte encore sept
subsistantes, depuis l'embouchure de la rivire jusqu' _la Marine_. La
construction en est solide; mais elles ne servent plus qu' nicher des
oiseaux de proie.

Tous les environs de Tripoli sont en vergers, o le nopal abonde sans
art, et o l'on cultive le mrier blanc pour la soie, et le grenadier,
l'oranger et le limonier pour leurs fruits, qui sont de la plus grande
beaut. Mais l'habitation de ces lieux, quoique flatteuse  l'oeil, est
malsaine. Chaque anne, depuis juillet jusqu'en septembre, il y rgne
des fivres pidmiques comme  _Skandaroun_ et en Cypre: elles sont
dues aux inondations que l'on pratique dans les jardins pour arroser les
mriers, et leur rendre la vigueur ncessaire  la seconde feuillaison.
D'ailleurs, la ville n'tant ouverte qu'au couchant, l'air n'y circule
pas, et l'on y prouve un tat habituel d'accablement, qui fait que la
sant n'y est qu'une convalescence[19]. L'air, quoique plus humide  _la
Marine_, y est plus salubre, sans doute parce qu'il y est libre et
renouvel par des courans: il l'est encore davantage dans les _les_; et
si le lieu tait aux mains d'un gouvernement vigilant, c'est l qu'il
faudrait appeler toute la population. Il n'en coterait pour l'y fixer,
que d'tablir jusqu'au village des conduites d'eau qui paraissent avoir
subsist jadis. Il est d'ailleurs bon de remarquer que le rivage
mridional de la petite plaine est plein de vestiges d'habitations et de
colonnes brises et enfonces dans la terre ou ensables dans la mer.
Les Francs en employrent beaucoup dans la construction de leurs murs,
o on les voit encore poses sur le travers.

Le commerce de Tripoli consiste presque tout en soies assez rudes, dont
on se sert pour les galons. On observe que de jour en jour elles perdent
de leur qualit. La raison qu'en donnent des personnes senses, est que
les mriers sont dpris au point qu'il n'y a plus que des souches
creuses. Un tranger rplique sur-le-champ: Que n'en plante-t-on de
nouveaux? Mais on lui rpond: _C'est l un propos d'Europe. Ici l'on ne
plante jamais, parce que si quelqu'un btit ou plante, le pacha dit: Cet
homme a de l'argent. Il le fait venir; il lui en demande: s'il nie, il a
la bastonnade; et s'il accorde, on la lui donne encore pour en obtenir
davantage._ Ce n'est pas que les Tripolitains soient endurants: on les
regarde au contraire comme une nation mutine. Leur titre de janissaires,
et le turban vert qu'ils portent en se qualifiant de _chrifs_, leur en
inspirent l'esprit. Il y a 10  12 ans que les vexations d'un pacha les
poussrent  bout: ils le chassrent, et se maintinrent 8 mois
indpendants; mais la Porte envoya un homme nourri  son cole, qui, par
des promesses, des serments, des pardons, etc., les adoucit, les
dispersa, et finit par en gorger 800 en un jour: on voit encore leurs
ttes dans un caveau prs de _Qadicha_. Voil comme les Turks
gouvernent! Le commerce de Tripoli est aux mains des Franais seuls. Ils
y ont un consul et trois comptoirs. Ils exportent les soies et quelques
ponges que l'on pche dans la rade; il les payent avec des draps, de la
cochenille, du sucre et du caf d'Amrique; mais, en retours comme en
entres, cette chelle est infrieure  sa vassale, _Lataq_.

La ville moderne de _Lataq_, fonde jadis par _Seleucus Nicator_, sous
le nom de _Laodikea_, est situe  la base et sur la rive mridionale
d'une langue de terre qui saille en mer d'une demi-lieue. Son port,
comme tous les autres de cette cte, est une espce de parc enceint d'un
mle dont l'entre est fort troite. Il pourrait contenir 25 ou 30
vaisseaux; mais les Turks l'ont laiss combler au point que quatre y
sont mal  l'aise; il n'y peut mme flotter que des btimens au-dessous
de 400 tonneaux, et rarement se passe-t-il une anne sans qu'il en
choue quelqu'un  l'entre. Malgr cet inconvnient, _Lataq_ fait un
trs-gros commerce: il consiste surtout en tabacs  fumer, dont elle
envoie chaque anne plus de 20 chargements  Damiette. Elle en reoit du
riz, qu'elle distribue dans la Haute-Syrie pour du coton et des huiles.
Du temps de Strabon, au lieu de tabac, elle exportait en abondance des
vins vants que produisaient ses coteaux. C'tait encore l'gypte qui
les consommait par la voie d'Alexandrie. Lesquels des anciens ou des
modernes ont gagn  ce changement de jouissance? Il ne faut pas parler
de _Lataq_ ni de _Tripoli_ comme villes de guerre. L'une et l'autre
sont sans canons, sans murailles, sans soldats: un corsaire en ferait la
conqute. On estime que la population de chacune d'elles peut aller de 4
 5,000 mes.

Sur la cte, entre ces deux villes, on trouve divers villages habits,
qui jadis taient des villes fortes: tels sont _Djebil_, le lieu
escarp de Merkab, Tartosa, etc.; mais l'on trouve encore plus
d'emplacements qui n'ont que des vestiges  demi effacs d'une
habitation ancienne. Parmi ceux-l, l'on doit distinguer le Rocher, ou
si l'on veut, l'le de _Rouad_, jadis ville et rpublique puissante,
sous le nom d'_Aradus_. Il ne reste pas un mur de cette foule de maisons
qui, selon le rcit de Strabon, taient bties  plus d'tages qu' Rome
mme. La libert dont ses habitans jouissaient, y avait entass une
population immense, qui subsistait par le commerce naval, par les
manufactures et les arts. Aujourd'hui l'le est rase et dserte, et la
tradition n'a pas mme conserv aux environs le souvenir d'une source
d'eau douce, que les _Aradiens_ avaient dcouverte au fond de la mer, et
qu'ils exploitaient en temps de guerre, au moyen d'une cloche de plomb
et d'un tuyau de cuir adapt  son fond. Au sud de Tripoli, est le pays
de _Kesraoun_, lequel s'tend de _Nahr-el-kelb_ par le Liban, jusqu'
Tripoli mme. _Djebail_, jadis _Boublos_, est la ville la plus
considrable de ce canton; cependant elle n'a pas plus de 6,000
habitans: son ancien port, construit comme celui de Lataq, est encore
plus maltrait;  peine en reste-t-il des traces. La rivire
d'_Ybrahim_, jadis _Adonis_, qui est  deux lieues au midi, a le seul
pont que l'on trouve depuis Antioche, celui de Tripoli except. Il est
d'une seule arche de 50 pas de large, de plus de 30 pieds d'lvation
au-dessus du rivage, et d'une structure trs-lgre: il parat tre un
ouvrage des Arabes.

Dans l'intrieur des montagnes, les lieux les plus frquents des
Europens, sont les villages d'_den_ et de _Becharrai_, o les
missionnaires ont une maison. Pendant l'hiver, plusieurs des habitants
descendent sur la cte, et laissent leurs maisons sous les neiges, avec
quelques personnes pour les garder. De _Becharrai_, l'on se rend aux
_cdres_, qui en sont  7 heures de marche, quoiqu'il n'y ait que 3
lieues de distance. Ces cdres si rputs, ressemblent  bien d'autres
merveilles; ils soutiennent mal de prs leur rputation: quatre ou cinq
gros arbres, les seuls qui restent, et qui n'ont rien de particulier, ne
valent pas la peine que l'on prend  franchir les prcipices qui y
mnent.

Sur la frontire du Kesraoun,  une lieue au nord de _Nahr-el-kelb_,
est le petit village d'_Antoura_, o les ci-devant jsuites avaient
tabli une maison qui n'a point la splendeur de celles d'Europe; mais
dans sa simplicit, cette maison est propre; et sa situation  mi-cte,
les eaux qui arrosent ses vignes et ses mriers, sa vue sur le vallon
qu'elle domine, et l'chappe qu'elle a sur la mer, en font un ermitage
agrable. Les jsuites y avaient voulu annexer un couvent de filles,
situ  un quart de lieue en face; mais les Grecs les en ayant
dpossds, ils en btirent un  leur porte, sous le nom de _la
Visitation_. Ils avaient aussi bti  200 pas au-dessus de leur maison,
un sminaire qu'ils voulaient peupler d'tudiants maronites et
grecs-latins; mais il est rest dsert. Les lazaristes qui les ont
remplacs, entretiennent  Antoura un suprieur cur et un frre lai,
qui desservent la mission avec autant de charit que d'honntet et de
dcence.




CHAPITRE V.

Du pachalic de Saide, dit aussi d'Acre.


Au midi du pachalic de _Tripoli_, et sur le prolongement de la mme cte
maritime, s'tend un troisime pachalic, qui jusqu' ce jour a port le
nom de la ville de _Saide_, sa capitale, mais qui maintenant pourra
prendre celui d'_Acre_, o le pacha, depuis quelques annes, a
transfr sa rsidence. La consistance de ce gouvernement a beaucoup
vari dans ces derniers temps. Avant _Dher_, il tait compos du pays
des _Druzes_ et de toute la cte, depuis _Nahr-el-kelb_ jusqu'au Carmel.
A mesure que _Dher_ s'agrandit, il le resserra au point que le pacha ne
possda plus que la ville de _Saide_, dont il finit par tre chass;
mais  la chute de _Dher_, on a rtabli l'ancienne consistance.
_Djezzr_, qui a succd  ce _chaik_ en qualit de pacha, y a fait
annexer le pays de _Safad_, de _Tabar_, de _Balbek_, ci-devant
relevant de Damas, et le territoire de _Qsari_ (Csare), occup par
les Arabes de _Saqr_. C'est aussi ce pacha qui, profitant des travaux de
_Dher_  _Acre_, a transfr sa rsidence en cette ville; et de ce
moment elle est devenue la capitale de la province.

Par ces divers accroissements, le pachalic d'_Acre_ embrasse aujourd'hui
tout le terrain compris depuis _Nahr-el-kelb_ jusqu'au sud de
_Qsari_, entre la Mditerrane  l'ouest, l'Antiliban et le cours
suprieur du Jourdain  l'est. Cette tendue lui donne d'autant plus
d'importance, qu'il y joint des avantages prcieux de position et de
sol. Les plaines d'_Acre_, d'_Ezdredon_, de _Sour_, de _Haoul_, et le
_bas-Beq_, sont vantes avec raison pour leur fertilit. Le bl,
l'orge, le mas, le coton et le ssame y rendent, malgr l'imperfection
de la culture, vingt et vingt-cinq pour un. Le pays de _Qasari_
possde une fort de chnes, la seule de la Syrie. Le pays de _Safad_
donne des cotons que leur blancheur fait estimer  l'gal de ceux de
_Cypre_. Les montagnes voisines de _Sour_ ont des tabacs aussi bons que
ceux de _Lataq_, et l'on y trouve un canton o ils ont un parfum de
girofle qui les fait rserver  l'usage exclusif du sultan et de ses
femmes. Le pays des Druzes abonde en vins et en soies; enfin par la
position de la cte et la quantit de ses anses, ce pachalic devient
l'entrept ncessaire de Damas et de toute la Syrie intrieure.

Le pacha jouit de tous les droits de sa place; il est gouverneur
despote, et fermier gnral. Il rend chaque anne  la Porte une somme
fixe de sept cent cinquante bourses; mais en outre, il est oblig, ainsi
qu' Tripoli, de fournir le _djerd_ ou _convoi_ des plerins de la
_Mekke_. On estime galement sept cent cinquante bourses la quantit de
riz, de bl, d'orge employs  ce convoi. Le bail de la ferme est pour
un an seulement; mais il est souvent prorog. Ses revenus sont: 1 le
miri; 2 les sous-fermes des peuples tributaires, tels que les _Druzes_,
les _Motoulis_, et quelques tribus d'Arabes; 3 le casuel toujours
abondant des successions et des avanies; 4 les produits des douanes,
tant sur l'entre que sur la sortie et le passage des marchandises. Cet
article seul a t port  mille bourses (1,250,000 liv.) dans la ferme
que Djezzr a passe, en 1784, de tous ses ports et anses. Enfin ce
pacha, usant d'une industrie familire  ses pareils dans toute l'Asie,
fait cultiver des terrains pour son compte, s'associe avec des marchands
et des manufacturiers, et prte de l'argent  intrt aux laboureurs et
aux commerants. La somme qui rsulte de tous ces moyens, est value
entre neuf et dix millions de France. Si l'on y compare son tribut, qui
n'est que de 1500 bourses, ou 1,875,000 liv., l'on pourra s'tonner que
la Porte lui permette d'aussi gros bnfices; mais ceci est encore un
des principes du divan. Le tribut une fois dtermin, il ne varie plus.
Seulement si le fermier s'enrichit, on le pressure par des demandes
extraordinaires; souvent on le laisse thsauriser en paix; mais
lorsqu'il s'est bien enrichi, il arrive toujours quelque accident qui
amne  Constantinople son coffre fort ou sa tte. En ce moment, la
Porte mnage _Djezzr_,  raison, dit-elle, de ses services. En effet,
il a contribu  la ruine de Dher; il a dtruit la famille de ce
prince, rprim les Bedouins de _Saqr_, abaiss les _Druzes_, et presque
ananti les _Motoulis_. Ces succs lui ont valu des prorogations qui se
continuent depuis dix ans. Rcemment il a reu les trois queues, et le
titre de _ouzir_ (vizir) qui les accompagne[20]; mais, par un retour
ordinaire, la Porte commence  prendre ombrage de sa fortune; elle
s'alarme de son humeur entreprenante; lui, de son ct, redoute sa
fourberie; en sorte qu'il rgne de part et d'autre une dfiance qui
pourra avoir des suites. Il entretient des soldats en plus grand nombre
et mieux tenus qu'aucun autre pacha; et il observe de n'enrler que des
gens venus de son pays; c'est--dire des _Bochnqs_ et des _Arnautes_;
leur nombre se monte  environ neuf cents cavaliers. Il y joint environ
mille Barbaresques  pied. Les portes de ses villes frontires ont des
gardes rgulires; ce qui est inusit dans le reste de la Syrie. Sur
mer, il a une frgate, deux galiotes et un chbek qu'il a rcemment pris
sur les Maltais. Par ces prcautions, diriges en apparence contre
l'tranger, il se met en garde contre les surprises du divan. L'on a
dja tent plus d'une fois la voie des capidjis; mais il les a fait
veiller de si prs, qu'ils n'ont rien pu excuter; et les coliques
subites qui en ont fait prir deux ou trois, ont beaucoup refroidi le
zle de ceux qui se chargent d'un si cauteleux emploi. D'ailleurs il
soudoie des espions dans le _sra_ ou _palais_ du sultan; et il y
rpand un argent qui lui assure des protecteurs. Ce moyen vient de lui
procurer le pachalic de Damas, qu'il ambitionnait depuis long-temps, et
qui en effet est le plus important de toute la Syrie. Il a cd celui
d'_Acre_  un mamlouk nomm _Slim_, son ami et son compagnon de
fortune; mais cet homme lui est si dvou, que l'on peut regarder
Djezzr comme matre des deux gouvernements. L'on dit qu'il sollicite
encore celui d'Alep. S'il l'obtient, il possdera presque toute la
Syrie, et peut-tre la Porte aura-t-elle trouv un rebelle plus
dangereux que Dher; mais comme les conjectures en pareilles matires
sont inutiles, et presque impossibles  asseoir, je vais passer, sans y
insister,  quelques dtails sur les lieux les plus remarquables de ce
pachalic.

Le premier qui se prsente en venant de Tripoli le long de la cte, est
la ville de _Bryte_, que les Arabes prononcent comme les anciens Grecs,
_Barout_[21]. Son local est une plaine qui du pied du Liban s'avance en
pointe dans la mer, environ deux lieues hors la ligne commune du rivage:
l'angle rentrant qui en rsulte au nord, forme une assez grande rade, o
dbouche la rivire de _Nahr-el-Salib_, dite aussi _Nahr-Barout_. Cette
rivire en hiver a des dbordements qui ont forc d'y construire un pont
assez considrable; mais il est tellement ruin, que l'on n'y peut plus
passer: le fond de la rade est un roc qui coupe les cbles des ancres,
et rend cette station peu sre. De l, en allant  l'ouest vers la
pointe, l'on trouve, aprs une heure de chemin, la ville de _Barout_.
Jusqu' ces derniers temps elle avait appartenu aux Druzes; mais
_Djezzr_ a jug  propos de la leur retirer, et d'y mettre une garnison
turke. Elle n'en continue pas moins d'tre l'entrept des Maronites et
des Druzes: c'est par l qu'ils font sortir leurs cotons et leurs soies,
destines presque toutes pour le Kaire. Ils reoivent en retour du riz,
du tabac, du caf et de l'argent, qu'ils changent encore contre les
bls de _Beq_ et du _Hauran_: ce commerce entretient une population
assez active, d'environ six mille ames. Le dialecte des habitants est
renomm avec raison pour tre le plus mauvais de tous; il runit  lui
seul les douze dfauts d'locution dont parlent les grammairiens arabes.
Le port de Barout, form comme tous ceux de la cte par une jete, est
comme eux combl de sables et de ruines; la ville est enceinte d'un mur
dont la pierre molle et sablonneuse cde au boulet de canon sans
clater; ce qui contraria beaucoup les Russes quand ils l'attaqurent.
D'ailleurs, ce mur et ses vieilles tours sont sans dfense. Il s'y joint
deux autres inconvnients qui condamnent Barout  n'tre jamais qu'une
mauvaise place; car d'une part elle est domine par un cordon de
collines qui courent  son sud-est, et de l'autre elle manque d'eau dans
son intrieur. Les femmes sont obliges de l'aller puiser  un
demi-quart de lieue,  une source o elle n'est pas trop bonne.
_Djezzr_ a entrepris de construire une fontaine publique, comme il a
fait  Acre; mais le canal que j'ai vu creuser sera de peu de dure.
Les fouilles que l'on a faites en d'autres circonstances pour former des
citernes, ont fait dcouvrir des ruines souterraines, d'aprs lesquelles
il parat que la ville moderne est btie sur l'ancienne. _Lataq_,
_Antioche_, _Tripoli_, _Saide_, et la plupart des villes de la cte sont
dans le mme cas, par l'effet des tremblements de terre qui les ont
renverses  diverses poques. On trouve aussi hors des murs  l'ouest,
des dcombres et quelques fts de colonnes, qui indiquent que Barout a
t autrefois beaucoup plus grande qu'aujourd'hui. La plaine qui forme
son territoire est toute plante en mriers blancs, qui, au contraire de
ceux de Tripoli, sont jeunes et vivaces, parce que sous la rgie druze
on les renouvelait impunment. Aussi la soie qu'ils fournissent est
d'une trs-belle qualit: c'est un coup d'oeil vraiment agrable,
lorsqu'on vient des montagnes, d'apercevoir, de leurs sommets ou de
leurs pentes, le riche tapis de verdure que dploie au fond lointain de
la valle cette fort d'arbres utiles: dans l't, le sjour de
_Barout_ est incommode par sa chaleur et son eau tide; cependant il
n'est pas malsain: on dit qu'il le fut autrefois, mais qu'il cessa de
l'tre depuis que l'mir _Fakr-el-dn_ eut plant un bois de sapins qui
subsiste encore  une lieue de la ville; les religieux de _Mahr-Hanna_,
qui ne sont pas des physiciens  systmes, citent la mme observation
pour divers couvents; ils assurent mme que depuis que les sommets se
sont couverts de sapins, les eaux de diverses sources sont devenues plus
abondantes et plus saines: ce qui est d'accord avec d'autres faits dja
connus.

Le pays des Druzes offre peu de lieux intressants. Le plus remarquable
est _Dair-el Qamar_ ou _Maison de la Lune_, qui est la capitale et la
rsidence des mirs. Ce n'est point une cit, mais simplement un gros
bourg mal bti et fort sale. Il est assis sur le revers d'une montagne,
au pied de laquelle coule une des branches de l'ancien fleuve _Tamyras_,
aujourd'hui ruisseau de _Dmour_. Sa population est forme de Grecs
catholiques et schismatiques, de Maronites et de Druzes, au nombre de
quinze  dix-huit cents ames. Le _sra_ ou palais du prince, n'est
qu'une grande et mauvaise maison qui menace ruine.

Je citerai encore _Zahl_, village au pied des montagnes, sur la valle
de _Beq_: depuis vingt ans ce lieu est devenu le centre des relations
de _Balbek_, de _Damas_ et de _Barout_, avec l'intrieur des montagnes.
L'on prtend mme qu'il s'y fabrique de la fausse monnaie; mais les
ouvriers qui contrefont les piastres turkes, n'ont pu imiter la gravure
plus fine des dahlers d'Allemagne.

J'oubliais d'observer que le pays des Druzes est divis en _qtas_ ou
_sections_, qui ont chacune un caractre principal qui les distingue. Le
_Matn_ qui est au nord, est le plus rocailleux et le plus riche en
fer. Le _Garb_ qui vient ensuite, a les plus beaux sapins. Le _Shel_,
ou pays _plat_, qui est la lisire maritime, est riche en mriers, et en
vignes. Le _Chof_, o se trouve _Dair-el-Qamar_, est le plus rempli
d'_oqqls_, et produit les plus belles soies. Le _Tefh_, ou district
des _pommes_, qui est au midi, abonde en ce genre de fruits. Le _Chaqf_
a les meilleurs tabacs; enfin l'on donne le nom de _Djourd_  toute la
rgion la plus leve et la plus _froide_ des montagnes: c'est l que
les pasteurs retirent dans l't leurs troupeaux.

J'ai dit que les Druzes avaient accueilli chez eux des chrtiens grecs
et maronites, et leur avaient concd des terrains pour y btir des
couvents. Les Grecs catholiques, usant de cette permission, en ont fond
douze depuis 70 ans. Le chef-lieu est _Mar-hanna_: ce monastre est
situ en face du village de Chouair, sur une pente escarpe, au pied de
laquelle coule en hiver un torrent qui va au _Nahr-el-Kelb_. La maison,
btie au milieu de rochers et de blocs crouls, n'est rien moins que
magnifique. C'est un dortoir  deux rangs de petites cellules, sur
lesquelles rgne une terrasse solidement vote: l'on y compte 40
religieux. Son principal mrite est une imprimerie arabe, la seule qui
ait russi dans l'empire turk. Il y a environ 50 ans qu'elle est
tablie: le lecteur ne trouvera peut-tre pas mauvais d'en apprendre en
peu de mots l'histoire.

Dans les premires annes de ce sicle, les jsuites, profitant de la
considration que leur donnait la protection de la France, dployaient
dans leur maison d'Alep le zle d'instruction qu'ils ont port partout.
Ils avaient fond dans cette ville une cole o ils s'efforaient
d'lever les enfants des chrtiens dans la connaissance de la religion
romaine, et dans la discussion des hrsies: ce dernier article est
toujours le point capital des missionnaires; il en rsulte une manie de
controverse qui met sans cesse aux prises les partisans des diffrents
rites de l'Orient. Les Latins d'Alep, excits par les jsuites, ne
tardrent pas de recommencer, comme autrefois,  argumenter contre les
Grecs; mais comme la logique exige une connaissance mthodique de la
langue, et que les chrtiens, exclus des coles musulmanes, ne savaient
que l'arabe vulgaire, ils ne pouvaient satisfaire par crit leur got de
controverse. Pour y parvenir, les Latins rsolurent de s'initier dans le
scientifique de l'arabe. L'_orgueil des docteurs_ musulmans rpugnait 
en ouvrir les sources  des _infidles_; mais leur avarice fut encore
plus forte que leurs scrupules; et moyennant quelques _bourses_, la
science si vante de la _grammaire_ et du _nahou_ fut introduite chez
les chrtiens. Le sujet qui se distingua le plus par les progrs qu'il y
fit, fut un nomm _Abd-allah-zker_; il y joignit un zle particulier 
promulguer ses connaissances et ses opinions. On ne peut dterminer les
suites qu'et pu avoir cet esprit de proslytisme dans Alep; mais un
accident ordinaire en Turkie vint en dranger la marche. Les
schismatiques, blesss des attaques d'_Abd-allah_, sollicitrent sa
perte  Constantinople. Le patriarche, excit par ses prtres, le
reprsenta au vizir comme un homme dangereux: le vizir, qui connaissait
les usages, feignit d'abord de ne rien croire; mais le patriarche ayant
appuy ses raisons de quelques _bourses_, le vizir lui dlivra un
_kat-chrf_, ou _noble-seing du sultan_, qui, selon la coutume, portait
ordre de couper la tte  _Abd-allah_. Heureusement il fut prvenu assez
 temps pour s'chapper; et il se sauva dans le Liban o sa vie tait en
sret; mais en quittant son pays, il ne perdit pas ses ides de
rforme, et il rsolut plus que jamais de rpandre ses opinions. Il ne
le pouvait plus que par des crits: la voie des manuscrits lui parut
insuffisante. Il connaissait les avantages de l'imprimerie: il eut le
courage de former le triple projet d'crire, de fondre et d'imprimer; et
il parvint  l'excuter par son esprit, sa fortune, et son talent de
graveur, qu'il avait dja exerc dans la profession de joaillier. Il
avait besoin d'un associ, et il eut le bonheur d'en trouver un qui
partagea ses desseins: son frre, qui tait suprieur  _Mar-hanna_, le
dtermina  choisir cette rsidence; et ds lors, libre de tout autre
soin, il se livra tout entier  l'excution de son projet. Son zle et
son activit eurent tant de succs, que ds 1733 il fit paratre les
Psaumes de David en un volume. Ses caractres furent trouvs si corrects
et si beaux, que ses ennemis mmes achetrent son livre: depuis ce temps
on en a renouvel dix fois l'impression; l'on a fondu de nouveaux
caractres, mais l'on n'a rien fait de suprieur aux siens. Ils imitent
parfaitement l'criture  la main; ils en observent les pleins et les
dlis, et n'ont point l'air maigre et dcousu des caractres arabes
d'Europe. Il passa ainsi 20 annes  imprimer divers ouvrages, qui
furent la plupart des traductions de nos livres dvots. Ce n'est pas
qu'il st aucune de nos langues; mais les jsuites avaient dja traduit
plusieurs livres; et comme leur arabe tait tout--fait mauvais, il
refondit leurs traductions, et leur substitua sa version, qui est un
modle de puret et d'lgance. Sous sa plume, la langue a pris une
marche soutenue, un style nombreux, clair et prcis dont on ne l'et pas
crue capable, et qui indique que si jamais elle est manie par un peuple
savant, elle sera l'une des plus heureuses et des plus propres  tous
les genres. Aprs la mort d'_Abd-allah_, arrive vers 1755, son lve
lui succda;  celui-ci ont succd des religieux de la maison mme; ils
ont continu d'imprimer et de fondre; mais l'tablissement est
languissant et menace de finir. Les livres se vendent peu, 
l'exception des Psaumes, dont les chrtiens ont fait le livre classique
de leurs enfants, et qu'il faut, par cette raison, renouveler sans
cesse. Les frais sont considrables, attendu que le papier vient
d'Europe, et que la main-d'oeuvre est trs-lente. Un peu d'art
remdierait au premier de ces inconvnients; mais le second est radical.
Les caractres arabes exigeant d'tre lis entre eux, il faut, pour les
bien joindre et les aligner, des soins d'un dtail immense. En outre, la
liaison des lettres variant de l'une  l'autre, selon qu'elles sont au
commencement, au milieu ou  la fin d'un mot, il a fallu fondre beaucoup
de lettres doubles; par-l les casses trop multiplies ne se trouvent
plus rassembles sous la main du compositeur; il est oblig de courir le
long d'une table de dix-huit pieds de long, et de chercher ses lettres
dans prs de neuf cents cassetins: de l, une perte de temps qui ne
permettra jamais aux imprimeries arabes d'atteindre  la perfection des
ntres. Quant au peu de dbit des livres, il ne faut l'imputer qu'au
mauvais choix que l'on en a fait; au lieu de traduire des ouvrages d'une
utilit pratique, et qui fussent propres  veiller le got des arts
chez tous les Arabes sans distinction, l'on n'a traduit que des livres
mystiques exclusivement propres aux chrtiens, et qui, par leur morale
misanthropique, ne sont faits que pour fomenter le dgot de toute
science et mme de la vie. Le lecteur en pourra juger par le catalogue
ci-joint.

_Catalogue des livres imprims au couvent de Mar-hanna-el-Chouir, dans
la montagne des Druzes_.

1. [22] Balance du temps, _ou_ Diffrence du Temps
et de l'ternit, par le pre _Nieremberg_,
jsuite.

2. Vanit du monde, par _Didaco Stella_, jsuite.

3. Guide du Pcheur, par _Louis de Grenade_,
jsuite.

4. Guide du Prtre.

5. Guide du Chrtien.

6. Aliment de l'Ame.

7. Contemplation de la Semaine Sainte.

8. Doctrine Chrtienne.

9. Explication des sept Psaumes de la Pnitence.

10. Les Psaumes de David, _traduits du grec_.

11. Les Prophties.

12. L'vangile et les ptres.

13. Les Heures Chrtiennes,  quoi il faut joindre
la Perfection Chrtienne de _Rodriguez_, et
la Rgle des Moines, _imprims tous les deux
 Rome_.

En manuscrits, ce couvent possde:

1. [23] Imitation de Jsus-Christ.

2. Jardin des Moines, _ou_ la Vie des Saints Pres
du Dsert.

3. Thologie Morale, de _Buzembaum_.

4. Les Sermons de _Segneri_.

5. Thologie de saint Thomas, en 4 vol. in-fol.,
dont la transcription a cot 1250 liv.

6. Sermons de saint Jean Chrysostme.

7. Principes des Lois de _Claude Virtieu_.

8. *Dispute Thologique du moine _George_.

9. Logique traduite de l'italien, par un _Maronite_.

10. La lumire des Coeurs (Juifs), de _Paul de
Smyrne_, juif converti.

11. *Demandes et Recherches sur la Grammaire
et le _Nahou_, par l'vque _Germain_, Maronite.

12. *Posies du mme, sur des sujets pieux.

13. *Posies du Cur _Nicolas_, frre d'Abd-allah-Zkr.

14. Abrg du Dictionnaire appel l'_Ocan_ de la
Langue arabe.

     _Tous ces ouvrages sont de la main des Chrtiens; ceux qui sont
     marqus d'toiles sont de composition arabe; les suivants sont de
     la composition des Musulmans._

1. [24] Le Qran, _ou_ la _Lecture_ de Mahomet.

2. L'_Ocan_ de la Langue arabe, _traduit par Golius_.

3. Les Mille Distiques d'_Ebn-el-Malek_, sur la
Grammaire.

4. Explication des Mille Distiques.

5. Grammaire _Adjeroumi_.

6. Rhtorique de _Taftazni_.

7. Sances, _ou_ Histoires plaisantes de _Hariri_.

8. Posies d'_Omar Ebn-el-Frdi_, dans le genre
rotique.

9. Science de la Langue arabe; petit livre dans
le genre des Synonymes franais de _Girard_.

10. Mdecine d'_Ebn-Sina_ (Avicenne).

11. Les Simples et les Drogues, traduit de Dioscoride
par _Ebn-el-Bitar_.

12. Dispute des Mdecins.

13. Fragmens Thologiques sur les sectes du
monde.

14. Un livret de Contes (de peu de valeur). J'en
ai l'extrait.

15. Histoire des Juifs, par _Josphe_, traduction
trs-incorrecte.

Enfin, un petit livre d'astronomie dans les principes de Ptolome, et
quelques autres de nulle valeur.

Voil en quoi consiste toute la bibliothque du couvent de _Mar-hanna_,
et l'on peut en prendre une ide de la littrature de toute la Syrie,
puisque cette bibliothque est, avec celle de Djezzr, la seule qui y
existe. Parmi les livres originaux, il n'y en a pas un seul qui, pour le
fonds, mrite d'tre traduit. Les _sances_ mme de _Hariri_ n'ont
d'intrt qu' raison du style; et il n'y a dans tout l'ordre qu'un seul
religieux qui les entende: les autres ne sont pas mieux compris de la
plupart des moines. Le rgime de cette maison, et les moeurs des moines
qui l'habitent, offrent quelques singularits qui mritent que j'en
fasse mention.

La rgle de leur ordre est celle de saint Basile, qui est pour les
Orientaux ce que saint Benot est pour les Occidentaux; seulement ils y
ont fait quelques modifications relatives  leur position; la cour de
Rome a sanctionn le code qu'ils en ont dress il y a 30 ans. Ils
peuvent prononcer les voeux ds l'ge de 16 ans, selon l'attention
qu'ont eue tous les lgislateurs monastiques de captiver l'esprit de
leurs proslytes ds le plus jeune ge, pour le plier  leur institut;
ces voeux sont, comme partout, ceux de pauvret, d'obissance, de
dvouement et de chastet; mais il faut avouer qu'ils sont plus
strictement observs dans ce pays que dans le ntre; en tout, la
condition des moines d'Orient est bien plus dure que celle des moines
d'Europe. On en pourra juger par le tableau de leur vie domestique.
Chaque jour, ils ont 7 heures de prires  l'glise, et personne n'en
est dispens. Ils se lvent  4 heures du matin, se couchent  9 du
soir, et ne font que deux repas, savoir,  9 et  5. Ils font
perptuellement maigre, et se permettent  peine la viande dans les plus
grandes maladies; ils ont, comme les autres Grecs, trois grands carmes
par an, une foule de jenes, pendant lesquels ils ne mangent ni oeufs,
ni lait, ni beurre, ni mme de fromage. Presque toute l'anne ils vivent
de lentilles  l'huile, de fves, de riz au beurre, de lait caill,
d'olives et d'un peu de poisson sal. Leur pain est une petite galette
grossire et mal leve, dure le second jour, et que l'on ne renouvelle
qu'une fois par semaine. Avec cette nourriture, ils se prtendent moins
sujets aux maladies que les paysans; mais il faut remarquer qu'ils
portent tous des cautres au bras, et que plusieurs sont attaqus
d'hernies, dues, je crois,  l'abus de l'huile. Chacun a pour logement
une troite cellule, et pour tout meuble une natte, un matelas, une
couverture, et point de draps; ils n'en ont pas besoin, puisqu'ils
dorment vtus. Leur vtement est une grosse chemise de coton raye de
bleu, un caleon, une camisole, et une robe de bure brune si roide et si
paisse, qu'elle se tient debout sans faire un pli. Contre l'usage du
pays, ils portent des cheveux de huit pouces de long; et au lieu de
capuchon, un cylindre de feutre de dix pouces de hauteur, tel que celui
des cavaliers turks. Enfin chacun d'eux,  l'exception du suprieur, du
dpensier et du vicaire, exerce un mtier d'un genre ncessaire ou utile
 la maison; l'un est tisserand, et fabrique les toffes; l'autre est
tailleur, et coud les habits; celui-ci est cordonnier, et fait les
souliers; celui-l est maon, et dirige les constructions. Deux sont
chargs de la cuisine, quatre travaillent  l'imprimerie, quatre  la
reliure; et tous aident  la boulangerie, le jour que l'on fait le pain.
La dpense de 40  45 bouches qui composent le couvent, n'excde pas
chaque anne la somme de 12 bourses, c'est--dire, 15,000 liv.; encore
sur cette somme prend-on les frais de l'hospitalit de tous les
passants, ce qui forme un article considrable. Il est vrai que la
plupart de ces passants laissent des dons ou aumnes, qui font une
partie du revenu de la maison; l'autre partie provient de la culture des
terres. Ils en ont pris  rente une assez grande tendue, dont ils
paient 400 piastres de redevance  deux mirs. Ces terres ont t
dfriches par les premiers religieux; mais aujourd'hui, ils ont jug 
propos d'en remettre la culture  des paysans qui leur paient la moiti
de tous les produits. Ces produits sont des soies blanches et jaunes que
l'on vend  _Barout_; quelques grains et des vins[25] qui, faute de
dbit, sont offerts en prsent aux bienfaiteurs, ou consomms dans la
maison. Ci-devant les religieux s'abstenaient d'en boire; mais, par une
marche commune  toutes les socits, ils se sont dja relchs de leur
austrit premire; ils commencent aussi  se tolrer la pipe et le
caf, malgr les rclamations des anciens, jaloux en tout pays de
perptuer les habitudes de leur jeunesse.

Le mme rgime a lieu pour toutes les maisons de l'ordre, qui, comme je
l'ai dit, sont au nombre de 12. On porte  150 sujets la totalit des
religieux; il faut y ajouter 5 couvents de femmes qui en dpendent. Les
premiers suprieurs qui les fondrent, crurent avoir fait une bonne
opration; mais aujourd'hui l'ordre s'en repent, parce que des
religieuses en pays turk sont une chose dangereuse, et qu'en outre elles
dpensent plus qu'elles ne rendent. L'on n'ose cependant les abolir,
parce qu'elles tiennent aux plus riches maisons d'Alep, de Damas et du
Kaire, qui se dbarrassent de leurs filles dans ces couvents, moyennant
une dot. C'est d'ailleurs pour un marchand un motif de verser des
aumnes considrables. Plusieurs donnent chaque anne cent pistoles, et
mme cent louis et mille cus, sans demander d'autre intrt que des
prires  Dieu, pour qu'il dtourne d'eux le regard dvorant des pachas.
Mais comme d'autre part ils le provoquent par le luxe fastueux de leurs
habits et de leurs meubles, ces dons ne les empchent point d'tre
ranonns. Rcemment l'un d'eux osa btir  Damas une maison de plus de
120,000 livres. Le pacha qui la vit, fit dire au matre qu'il tait
curieux de la visiter, et d'y prendre une tasse de caf. Or, comme le
pacha et pu s'y plaire et y rester, il fallut, pour se dbarrasser de
sa politesse, lui faire un cadeau de 10,000 cus.

Aprs _Mar-hanna_, le couvent le plus remarquable est _Dair-Mokalls_,
ou couvent de _Saint-Sauveur_. Il est situ  trois heures de chemin au
nord-est de _Saide_. Les religieux avaient amass dans ces derniers
temps une assez grande quantit de livres arabes imprims et manuscrits;
mais il y a environ 8 ans que Djezzr ayant port la guerre dans ce
canton, ses soldats pillrent la maison et dispersrent tous les livres.

En revenant  la cte, on doit remarquer d'abord _Sada_, rejeton
dgnr de l'ancienne _Sidon_[26]. Cette ville, ci-devant rsidence du
pacha, est, comme toutes les villes turkes, mal btie, malpropre, et
pleine de dcombres modernes. Elle occupe, le long de la mer, un terrain
d'environ 600 pas de long sur 150 de large. Dans la partie du sud, le
terrain qui s'lve un peu, a reu un fort construit par _Degnzl_. De
l l'on domine la mer, la ville et la campagne; mais une vole de canon
renverserait tout cet ouvrage, qui n'est qu'une grosse tour  un tage,
dja  demi ruine. A l'autre extrmit de la ville, c'est--dire au
nord-ouest, est le chteau. Il est bti dans la mer mme,  80 pas du
continent, auquel il tient par des arches. A l'ouest de ce chteau, est
un cueil de 15 pieds d'lvation au-dessus de la mer, et d'environ 200
pas de long. L'espace compris entre cet cueil et le chteau, sert de
rade aux vaisseaux; mais ils n'y sont pas en sret contre le gros
temps. Le rivage qui rgne le long de la ville, est occup par un bassin
enclos d'un mle ruin. C'tait jadis le port; mais le sable l'a rempli
au point qu'il n'y a que son embouchure prs le chteau, qui reoive des
bateaux. C'est _Fakr el Din_, mir des Druzes, qui a commenc la ruine
de tous ces petits ports, depuis Barout jusqu' Acre, parce que
craignant les vaisseaux turks, il y fit couler  fond des bateaux et des
pierres. Le bassin de Saide, s'il tait vid, pourrait tenir 20  25
petits btiments. Du ct de la mer, la ville est absolument sans
muraille; du ct de la terre, celle qui l'enceint n'est qu'un mur de
prison. Toute l'artillerie runie ne monte pas  six canons, qui n'ont
ni affts ni canonnier. A peine compte-t-on 100 hommes de garnison.
L'eau vient de la rivire d'_Aoula_, par des canaux dcouverts o les
femmes vont la puiser. Ces canaux servent aussi  abreuver des jardins
d'un sol mdiocre, o l'on cultive des mriers et des limoniers.

_Saide_ est une ville assez commerante, parce qu'elle est le principal
entrept de Damas et du pays intrieur. Les Franais, les seuls
Europens que l'on y trouve, y ont un consul et 5 ou 6 maisons de
commerce. Leurs retraits consistent en soie, et surtout en cotons bruts
ou fils. Le travail de ce coton est la principale branche d'industrie
des habitants, dont le nombre peut se monter  cinq mille ames.

A 6 lieues au sud de _Saide_, en suivant le rivage, l'on arrive par un
chemin de plaine trs-coulant, au village de _Sour_. Nous avons peine 
reconnatre dans ce nom celui de _Tyr_, que nous tenons des Latins; mais
si l'on se rappelle que l'_y_ fut jadis _ou_; si l'on observe que les
Latins ont substitu le _t_ au _thta_ des Grecs, et que ce _thta_
avait le son sifflant du _th_ anglais dans _think_[27], l'on sera moins
tonn de l'altration. Elle n'a point eu lieu chez les Orientaux, qui,
de tout temps, ont appel _Tsour_ et _Sour_ le lieu dont nous parlons.

Le nom de _Tyr_ tient  tant d'ides et de faits intressants pour
quiconque a lu l'histoire, que je crois faire une chose agrable  tout
lecteur, en traant un tableau fidle des lieux qui furent jadis le
thtre d'un commerce et d'une navigation immenses, le berceau des arts
et des sciences, et la patrie du peuple le plus industrieux peut-tre et
le plus actif qui ait jamais exist.

Le local actuel de _Sour_ est une presqu'le qui saille du rivage en mer
en forme de marteau  tte ovale. Cette tte est un fond de roc
recouvert d'une terre brune cultivable, qui forme une petite plaine
d'environ 800 pas de long sur 400 de large. L'isthme qui joint cette
plaine au continent, est un pur sable de mer. Cette diffrence de sol
rend trs-sensible l'ancien tat d'le qu'avait la tte de marteau avant
qu'Alexandre la joignt au rivage par une jete. La mer, en recouvrant
de sable cette jete, l'a largie par des atterrissements successifs, et
en a form l'isthme actuel. Le village de _Sour_ est assis sur la
jonction de cet isthme  l'ancienne le, dont il ne couvre pas plus du
tiers. La pointe que le terrain prsente au nord, est occupe par un
bassin qui fut un port creus de main d'homme. Il est tellement combl
de sable, que les petits enfants le traversent sans se mouiller les
reins. L'ouverture, qui est  la pointe mme, est dfendue par deux
tours correspondantes, o jadis l'on attachait une chane de 50  60
pieds pour fermer entirement le port. De ces tours part une ligne de
murs qui, aprs avoir protg le bassin du ct de la mer, enfermait
l'le entire; mais aujourd'hui l'on n'en suit la trace que par les
fondations qui bordent le rivage, except dans le voisinage du port, o
les _Motoulis_ firent, il y a 20 ans, quelques rparations, dja en
ruines. Plus loin en mer, au nord-ouest de la pointe,  la distance
d'environ 300 pas, est une ligne de roches  fleur d'eau. L'espace qui
les spare du rivage du continent en face, forme une espce de rade o
les vaisseaux mouillent avec plus de sret qu' _Saide_, sans cependant
tre hors de danger; car le vent du nord-ouest les bat fortement, et le
fond fatigue les cbles. En rentrant dans l'le, l'on observe que le
village en laisse libre la partie qui donne sur la pleine mer,
c'est--dire  l'ouest. Cet espace sert de jardin aux habitants; mais
telle est leur inertie, que l'on y trouve plus de ronces que de lgumes.
La partie du sud est sablonneuse et plus couverte de dcombres. Toute la
population du village consiste en 50  60 pauvres familles, qui vivent
obscurment de quelques cultures de grain, et d'un peu de pche. Les
maisons qu'elles occupent ne sont plus, comme au temps de Strabon, des
difices  3 et 4 tages, mais de chtives huttes prtes  s'crouler.
Ci-devant elles taient sans dfense du ct de terre; mais les
_Motoulis_, qui s'en emparrent en 1766, les fermrent d'un mur de 20
pieds de haut qui subsiste encore. L'difice le plus remarquable est une
masure qui se trouve  l'angle du sud-est. Ce fut une glise chrtienne,
btie probablement par les Croiss; il n'en reste que la partie du
choeur: tout auprs, parmi des monceaux de pierres, sont couches deux
belles colonnes  triple ft de granit rouge, d'une espce inconnue en
Syrie. Djezzr, qui a dpouill tous ces cantons pour orner sa mosque
d'Acre, a voulu les enlever; mais ses ingnieurs n'ont pas mme pu les
remuer.

En sortant du village sur l'isthme, on trouve  cent pas de la porte une
tour ruine, dans laquelle est un puits o les femmes viennent chercher
l'eau: ce puits a quinze ou seize pieds de profondeur; mais l'eau n'en a
pas plus de deux ou trois; l'on n'en boit pas de meilleure sur toute la
cte. Par un phnomne dont on ignore la raison, elle se trouble en
septembre, et elle devient, pendant quelques jours, pleine d'une argile
rougetre. C'est l'occasion d'une grande fte pour les habitants; ils
viennent alors en troupe  ce puits, et ils y versent un seau d'eau de
mer qui, selon eux, a la vertu de rendre la limpidit  l'eau de la
source. Si l'on continue de marcher sur l'isthme, vers le continent,
l'on rencontre, de distance en distance, des ruines d'arcades qui
conduisent en ligne droite  un monticule, le seul qu'il y ait dans la
plaine. Ce monticule n'est point factice comme ceux du dsert; c'est un
rocher naturel d'environ 150 pas de circuit sur 40  50 pieds
d'lvation; l'on n'y trouve qu'une maison en ruines et le tombeau d'un
_chaik_ ou _santon_[28], remarquable par le dme blanc qui le couvre. La
distance de ce rocher  _Sour_ est d'un quart d'heure de marche au pas
du cheval. A mesure que l'on s'en rapproche, les arcades dont j'ai parl
deviennent plus frquentes et plus basses; elles finissent par former
une ligne continue, qui du pied du rocher tourne tout  coup par un
angle droit au midi, et marche obliquement par la campagne vers la mer;
on en suit la file pendant une grande heure de marche au pas du cheval.
C'est dans cette route que l'on reconnat, au canal qui rgne sur les
arches, cette construction pour un aqueduc. Ce canal a environ trois
pieds de large sur deux et demi de profondeur; il est form d'un ciment
plus dur que les pierres mmes; enfin l'on arrive  des puits o il
aboutit, ou plutt d'o il tire son origine. Ces puits sont ceux que
quelques voyageurs ont appels _puits de Salomon_; mais dans le pays, on
ne les connat que sous le nom de _Ras-el-n_, c'est--dire, _tte de
la source_. L'on en compte un principal, deux moindres, et plusieurs
petits; tous forment un massif de maonnerie qui n'est point en pierre
taille ou brute, mais en ciment ml de cailloux de mer. Du ct du
sud, ce massif saille de terre d'environ 18 pieds, et de 15 du ct du
nord. De ce mme ct s'offre une pente assez large et assez douce, pour
que des chariots puissent monter jusqu'au haut. Quand on y est mont,
l'on trouve un spectacle bien tonnant; car au lieu d'tre basse ou 
niveau de terre, l'eau se prsente au niveau des bords de l'esplanade,
c'est--dire que sa colonne qui remplit le puits est leve de 15 pieds
plus haut que le sol. En outre, cette eau n'est point calme; mais elle
ressemble  un torrent qui bouillonne, et elle se rpand  flots par des
canaux pratiqus  la surface du puits. Telle est son abondance, qu'elle
peut faire marcher trois moulins qui sont auprs, et qu'elle forme un
petit ruisseau ds avant la mer, qui en est distante de 400 pas. La
bouche du puits principal est un octogone, dont chaque ct a 23 pieds 3
pouces de long, ce qui suppose 61 pieds au diamtre. L'on prtend que ce
puits n'a point de fond; mais le voyageur Laroque assure que de son
temps on le trouva  36 brasses. Il est remarquable que le mouvement de
l'eau  la surface a rong les parois intrieures du puits, au point que
le bord ne porte plus sur rien, et qu'il forme une demi-vote suspendue
sur l'eau. Parmi les canaux qui en partent, il en est un principal qui
se joint  celui des arches dont j'ai parl. Au moyen de ces arches,
l'eau se portait jadis d'abord au rocher, puis du rocher par l'isthme, 
la tour o l'on puise l'eau. Du reste, la campagne est une plaine
d'environ deux lieues de large, ceinte d'une chane de montagnes assez
hautes, qui rgnent depuis la _Qsmi_ jusqu'au _cap Blanc_. Le sol est
une terre grasse et noirtre, o l'on cultive avec succs le peu de bl
et de coton que l'on y sme.

Tel est le local de _Tyr_, sur lequel il se prsente quelques
observations relatives  l'tat de l'ancienne ville. On sait que
jusqu'au temps o _Nabukodonosor_ en fit le sige, Tyr fut situe dans
le continent; l'on en dsigne l'emplacement  _pal-Tyrus_,
c'est--dire, auprs des _puits_; mais dans ce cas, pourquoi cet aqueduc
conduit-il  tant de frais[29] des puits au rocher? Dira-t-on qu'il fut
construit aprs que les Tyriens eurent pass l'le? Mais ds avant
Salmanasar, c'est--dire 136 ans avant Nabukodonosor, leurs annales en
font mention comme existant dja. Du temps d'_Eululus_, roi de Tyr,
dit l'historien _Mnandre_, cit par _Josphe_[30], Salmanasar, roi
d'Assyrie, ayant port la guerre en Phnicie, plusieurs villes se
soumirent  ses armes; les Tyriens lui rsistrent; mais bientt
abandonns par _Sidon_, _Acre_ et _pal-Tyrus_, qui dpendaient d'eux,
ils furent rduits  leurs forces. Cependant ils continurent de se
dfendre; et Salmanasar, rappel  Ninive, laissa des corps-de-garde
prs des ruisseaux et de l'aqueduc pour en interdire l'eau. Cette gne
dura cinq ans, pendant lesquels les Tyriens s'abreuvrent au moyen des
puits qu'ils creusrent.

Si _pal-Tyrus_ fut un lieu dpendant de Tyr, Tyr tait donc ailleurs;
elle n'tait point dans l'le, puisque les habitants n'y passrent
qu'aprs Nabukodonosor. Elle tait donc au rocher, qui en a d tre le
sige primitif. Le nom de cette ville en fait preuve; car _tsour_ en
phnicien signifie _rocher_ et le lieu _fort_. C'est l que s'tablit
cette colonie de _Sidoniens_, chasss du leur patrie _deux cent quarante
ans avant le temple de Salomon_. Ils choisirent cette position, parce
qu'ils y trouvrent l'avantage d'un lieu propre  la dfense, et celui
d'une rade trs-voisine qui, sous la protection de l'le, pouvait
couvrir beaucoup de vaisseaux. La population de cette colonie s'tant
accrue par le laps des temps et par le commerce, les Tyriens eurent
besoin de plus d'eau, et ils construisirent l'aqueduc. L'activit qu'on
leur voit dployer au temps de Salomon engageait  l'attribuer  ce
sicle. Dans tous les cas, il est trs-ancien, puisque l'eau de
l'aqueduc a eu le temps de former par ses filtrations des stalactites
considrables. Plusieurs tombant des flancs du canal, ou de l'intrieur
des votes, ont obstru des arches entires. Pour s'assurer de
l'aqueduc, l'on dut tablir aux puits un corps-de-garde qui devint
_pal-Tyrus_. Doit-on supposer la source factice, et forme par un canal
souterrain tir des montagnes? Mais alors, pourquoi ne l'avoir pas
amene au rocher mme? Il est plus simple de la croire naturelle, et de
penser que l'on a profit d'un de ces accidens de rivires souterraines
dont la Syrie offre plusieurs exemples. L'ide d'emprisonner cette eau
pour la faire remonter et gagner du niveau est digne des Phniciens.
Les choses en taient  ce point, quand le roi de Babylone, vainqueur de
Jrusalem, vint pour anantir la seule ville qui bravt sa puissance.
Les Tyriens lui rsistrent pendant 13 ans; mais au bout de ce terme,
las de leurs efforts, ils prirent le parti de mettre la mer entre eux et
leur ennemi, et ils passrent dans l'le qu'ils avaient en face,  la
distance d'un quart de lieue. Jusqu'alors cette le n'avait d porter
que peu d'habitations, vu la disette d'eau[31]. La ncessit fit
surmonter cet inconvnient; l'on tcha d'y obvier par des citernes, dont
on trouve encore des restes en forme de caves votes, paves et mures
avec le plus grand soin[32]. Alexandre parut, et, pour satisfaire son
barbare orgueil, Tyr fut ruine; mais bientt rtablie, ses nouveaux
habitants profitrent de la jete par laquelle les Macdoniens s'taient
avancs jusqu' l'le, et ils amenrent l'aqueduc jusqu' la tour o
l'on puise encore l'eau. Maintenant que les arcades ont manqu, comment
l'y trouve-t-on encore? La raison en doit tre, que l'on avait mnag
dans leurs fondements des conduits secrets qui continuent toujours de
l'amener des puits. La preuve que l'eau de la tour vient de _Ras-el-n_
est qu' cette source elle se trouble en octobre comme  la tour;
qu'alors elle a la mme couleur, et en tout temps le mme got. Ces
conduits doivent tre nombreux; car il est arriv plusieurs voies d'eau
prs de la tour, sans que son puits ait cess d'en fournir.

La puissance de Tyr sur la Mditerrane et dans l'Occident est assez
connue; _Carthage_, _Utique_, _Cadix_, en sont des monuments clbres.
L'on sait que cette ville tendait sa navigation jusque dans l'Ocan, et
la portait au nord par del l'Angleterre, et au sud par del les
Canaries. Ses relations  l'Orient, quoique moins connues, n'taient pas
moins considrables; les les de _Tyrus_ et _Aradus_ (aujourd'hui
_Barhain_), dans le golfe Persique, les villes de _Faran_ et
_Phoenicum Oppidum_, sur la mer Rouge, dja ruines au temps des
Grecs, prouvent que les Tyriens frquentrent ds long-temps les parages
de l'Arabie et de la mer de l'Inde; mais il existe un fragment
historique qui contient  ce sujet des dtails d'autant plus prcieux,
qu'ils offrent dans des sicles reculs un tableau de mouvements
analogues  ce qui se passe encore de nos jours. Je vais citer les
paroles de l'crivain, avec leur enthousiasme prophtique, en rectifiant
des applications qui jusqu'ici ont t mal saisies.

Ville superbe, qui reposes au bord des mers! _Tyr!_ qui dis: Mon empire
s'tend au sein de l'Ocan; coute l'oracle prononc contre toi! Tu
portes ton commerce dans des les (lointaines) chez les habitants de
ctes (inconnues). Sous ta main les sapins de _Sanir_[33] deviennent des
vaisseaux; les cdres du _Liban_, des mts; les peupliers de _Bisan_,
des rames. Tes matelots s'asseyent sur le buis de _Chypre_[34] orn
d'une marqueterie d'ivoire. Tes voiles et tes pavillons sont tissus du
beau lin de l'_gypte_; tes vtements sont teints de l'hyacinthe et de
la pourpre de l'_Hellas_[35] (l'Archipel). _Sidon_ et _Arouad_
t'envoient leurs rameurs; _Djabal_ (_Djebil_), ses habiles
constructeurs: tes gomtres et tes sages guident eux-mmes tes proues.
Tous les vaisseaux de la mer sont employs  ton commerce. Tu tiens  ta
solde le _Perse_, le _Lydien_, l'_gyptien_; tes murailles sont pares
de leurs boucliers et de leurs cuirasses. Les enfants d'_Arouad_
bordent tes parapets; et tes tours, gardes par les _Djimedens_
(peuple phnicien), brillent de l'clat de leurs carquois. Tous les pays
s'empressent de ngocier avec toi. _Tarse_ envoie  tes marchs de
l'argent, du fer, de l'tain, du plomb. L'_Yonie_[36], le pays des
_Mosques_ et de _Teblis_[37], t'approvisionnent d'esclaves et de vases
d'airain. L'_Armnie_ t'envoie des mules, des chevaux, des cavaliers.
L'Arabe de _Dedan_ (entre Alep et Damas) voiture tes marchandises. Des
les nombreuses changent avec toi l'ivoire et l'bne. L'_Aramen_ (les
Syriens)[38] t'apporte le rubis, la pourpre, les toffes piques, le
lin, le corail et le jaspe. Les enfants d'_Isral_ et de _Juda_ te
vendent le froment, le _baume_, la myrrhe, le raisin, la rsine,
l'huile; et Damas, le vin de _Halboun_ (peut-tre _Halab_, o il reste
encore des vignes) et des laines fines. Les Arabes d'_Oman_ offrent 
tes marchands le fer poli, la _cannelle_, le roseau aromatique; et
l'Arabe de _Dedan_ des tapis pour s'asseoir. Les habitants du dsert et
les _Kedar_ payent de leurs chevreaux et de leurs agneaux tes riches
marchandises. Les Arabes de _Saba_ et _Ram_ (dans l'Ymen)
t'enrichissent par le commerce des aromates, des pierres prcieuses et
de l'or[39]. Les habitants de _Haran_, de _Kalan_ (en Msopotamie) et
d'_Adana_ (prs de Tarse), facteurs de l'Arabe de _Cheba_ (prs de
Dedan), de l'Assyrien et du _Kalden_, commercent aussi avec toi, et te
vendent des chles, des manteaux artistement brods, de l'argent, des
mtures, des cordages et des cdres; enfin les vaisseaux (vants) de
_Tarse_ sont  tes gages. O _Tyr_, fire de tant de gloire et de
richesses! bientt les flots de la mer s'lveront contre toi, et la
tempte te prcipitera au fond des eaux. Alors s'engloutiront avec toi
tes richesses; avec toi priront en un jour ton commerce, tes
ngociants, tes correspondants, tes matelots, tes pilotes, tes artistes,
tes soldats et le peuple immense qui remplit tes murailles. Tes rameurs
dserteront tes vaisseaux; tes pilotes s'assiront sur le rivage,
l'oeil morne contre terre. Les peuples que tu enrichissais, les rois
que tu rassasiais, consterns de ta ruine, jetteront des cris de
dsespoir. Dans leur deuil, ils couperont leurs chevelures; ils
jetteront la cendre sur leur front dnud; ils se rouleront dans la
poussire, et ils diront: Qui jamais gala _Tyr_, cette reine de la
mer?--Les rvolutions du sort, ou plutt la barbarie des Grecs du
Bas-Empire et des Musulmans, ont accompli cet oracle. Au lieu de cette
ancienne circulation si active et si vaste, _Sour_, rduit  l'tat d'un
misrable village, n'a plus pour tout commerce qu'une exportation de
quelques sacs de grains et de coton en laine, et pour tout ngociant
qu'un facteur grec au service des Franais de _Saide_, qui gagne  peine
de quoi soutenir sa famille.--A neuf lieues au sud de _Sour_, est la
ville d'_Acre_, en arabe _Akka_, connue dans les temps les plus reculs
sous le nom d'_Aco_, et postrieurement sous celui de _Ptolmas_. Elle
occupe l'angle nord d'une baie, qui s'tend, par un demi cercle de trois
lieues, jusqu' la pointe du _Carmel_. Depuis l'expulsion des Croiss,
elle tait reste presque dserte; mais de nos jours les travaux de
_Dher_ l'ont ressuscite; ceux que _Djezzr_ y a fait excuter depuis
dix ans la rendent aujourd'hui l'une des premires villes de la cte. On
vante la mosque de ce pacha comme un chef-d'oeuvre de got. Son
bazar, ou _march_ couvert, ne le cde point  ceux d'Alep mme; et sa
fontaine publique surpasse en lgance celles de Damas. Ce dernier
ouvrage est aussi le plus utile; car jusqu'alors Acre n'avait pour toute
ressource qu'un assez mauvais puits; mais l'eau est reste, comme
auparavant, de mdiocre qualit. L'on doit savoir d'autant plus de gr
au pacha de ces travaux, que lui-mme en a t l'ingnieur et
l'architecte: il fait ses plans, il trace ses dessins et conduit les
ouvrages. Le port d'Acre est un des mieux situs de la cte, en ce qu'il
est couvert du vent de nord et nord-ouest par la ville mme; mais il est
combl depuis _Fakr-el-Dn_. Djezzr s'est content de pratiquer un
abord pour les bateaux. La fortification, quoique plus soigne qu'aucune
autre, n'est cependant d'aucune valeur; il n'y a que quelques mauvaises
tours basses prs du port qui aient des canons; encore ces pices de fer
rouill sont-elles si mauvaises, qu'il en crve toujours quelques-unes 
chaque fois qu'on les tire. L'enceinte du ct de la campagne n'est
qu'un mur de jardin sans fosss.

Cette campagne est une plaine nue, plus profonde et moins large que
celle de _Sour_; elle est entoure de petites montagnes qui s'tendent
en tournant du cap Blanc au Carmel. Les ondulations du terrain y causent
des bas-fonds o les pluies d'hiver forment des lagunes dangereuses en
t par leurs vapeurs infectes. Du reste, le sol est fcond, et l'on y
cultive avec le plus grand succs le bl et le coton. Ces denres sont
la base du commerce d'_Acre_, qui de jour en jour devient plus
florissant. Dans ces derniers temps, le pacha, par un abus ordinaire en
Turkie, l'avait tout concentr dans ses mains; l'on ne pouvait vendre de
coton qu' lui: l'on n'en pouvait acheter que de lui: les ngociants
europens ont eu beau rclamer les capitulations du sultan, Djezzr a
rpondu qu'il tait sultan dans son pays, et il a continu son monopole.
Ces ngociants sont surtout les Franais, qui ont  _Acre_ six comptoirs
prsids par un consul: rcemment il est survenu un agent imprial, et
depuis un an un agent russe.

La partie de la baie d'Acre o les vaisseaux mouillent avec le plus de
sret, est au nord du mont _Carmel_, au pied du village de _Haifa_
(_vulgo_ Caiffe). Le fond tient bien l'ancre et ne coupe pas les cbles;
mais le lieu est ouvert au vent de nord-ouest, qui est violent sur toute
cette cte. Le Carmel, qui domine au sud, est un pic cras et
rocailleux, d'environ 350 toises d'lvation. On y trouve, parmi les
broussailles, des oliviers et des vignes sauvages, qui prouvent que
jadis l'industrie s'tait porte jusque sur cet ingrat terrain; sur le
sommet est une chapelle ddie au prophte lie, d'o la vue s'tend au
loin sur la mer et sur la terre. Au midi, le pays offre une chane de
montagnes raboteuses, couronnes de chnes et de sapins, o se retirent
des sangliers et des onces. En tournant vers l'est, on aperoit  six
lieues le local de _Nasra_ ou _Nazareth_, clbre dans l'histoire du
christianisme: c'est un village mdiocre, peupl d'un tiers de
musulmans, et de deux tiers de Grecs catholiques. Les PP. de
Terre-Sainte, dpendants du grand couvent de Jrusalem, y ont un hospice
et une glise. Ils sont ordinairement les fermiers du pays. Du temps de
_Dher_, ils taient obligs de faire  ce chaik un cadeau de mille
piastres  chaque femme qu'il pousait, et il avait soin de se marier
presque toutes les semaines.

A environ deux lieues au sud-est de _Nasra_ est le mont _Tabor_, d'o
l'on a l'une des plus riches perspectives de la Syrie. Cette montagne
est un cne tronqu de quatre  cinq cents toises de hauteur. Le sommet
a deux tiers de lieue de circuit. Jadis il portait une citadelle; mais 
peine en reste-t-il quelques pierres. De l l'on dcouvre au sud une
suite de valles et de montagnes qui s'tendent jusqu' Jrusalem. A
l'est, l'on voit comme sous ses pieds la valle du _Jourdain_ et le lac
de _Tabar_, qui semble encaiss dans un cratre de volcan. Au del, la
vue se perd vers les plaines du _Hauran_; puis tournant au nord, elle
revient, par les montagnes de _Hasbya_ et de la _Qsmi_, se reposer
sur les fertiles plaines de la Galile, sans pouvoir atteindre  la mer.

La rive orientale du lac de _Tabar_ n'a de remarquable que la ville
dont elle porte le nom, et la fontaine d'eaux chaudes minrales qui en
est voisine. Cette fontaine est situe dans la campagne,  un quart de
lieue de _Tabar_. Faute de soin, il s'y est entass une boue noire,
qui est un vritable _thiops martial_. Les personnes attaques de
douleurs rhumatismales trouvent des soulagements et mme la gurison
dans les bains de cette boue. Quant  la ville, ce n'est qu'un monceau
de dcombres, habit tout au plus par 100 familles. A sept lieues au
nord de Tabar, sur la croupe d'une montagne, est la ville ou le
village de _Safad_, berceau de la puissance de Dher. A cette poque, il
tait devenu le sige d'une cole arabe, o les docteurs motoulis
formaient des lves dans la science de la grammaire, et
l'interprtation allgorique du _Qran_. Les juifs, qui croient que le
messie doit tablir le sige de son empire  _Safad_, avaient aussi pris
ce lieu en affection, et s'y taient rassembls au nombre de 50  60
familles; mais le tremblement de 1759 a tout dtruit; et _Safad_,
regard de mauvais oeil par les Turks, n'est plus qu'un village
presque abandonn. En remontant de _Safad_ au nord, l'on suit une chane
de hautes montagnes qui, sous le nom de _Djebal-el-Chak_, fournissent
d'abord les sources du _Jourdain_, puis une foule de ruisseaux dont
s'arrose la plaine de Damas. Le local lev d'o partent ces ruisseaux
compose un petit pays que l'on appelle _Hasbya_. En ce moment il est
gouvern par un mir, parent et rival de l'mir Yousef; il en paie 
Djezzr une ferme de 60 bourses. Le sol est montueux, et ressemble
beaucoup au bas Liban; le prolongement de ces montagnes le long de la
valle de _Beq_ est ce que les anciens appellent _Antiliban_,  raison
de ce qu'il est parallle au Liban des Druzes et des Maronites. La
valle de _Beq_, qui en forme la sparation, est l'ancienne
_Coele-Syrie_, ou _Syrie-Creuse_ proprement dite. Sa disposition en
encaissement profond, en y rassemblant les eaux des montagnes, en a fait
de tout temps un des plus fertiles cantons de la Syrie; mais aussi en y
concentrant les rayons du soleil, elle y produit en t une chaleur qui
ne le cde pas mme  l'gypte. L'air nanmoins n'y est pas malsain, et
sans doute parce qu'il est sans cesse renouvel par le vent du nord, et
que les eaux sont vives et non stagnantes. L'on y dort impunment sur
les terrasses. Avant le tremblement de 1759, tout ce pays tait couvert
de villages et de cultures aux mains des _Motoulis_; mais les ravages
que causa ce phnomne, et ceux que les guerres des Turks y ont fait
succder, ont presque tout dtruit. Le seul lieu qui mrite l'attention,
est la ville de _Balbek_.

_Balbek_, clbre chez les Grecs et les Latins sous le nom
d'_Hlios-polis_, ou _ville du soleil_, est situe au pied de
l'_Antiliban_, prcisment  la dernire ondulation de la montagne dans
la plaine. En arrivant par le midi, l'on ne dcouvre la ville qu' la
distance d'une lieue et demie, derrire un rideau d'arbres dont elle
couronne la verdure par un cordon blanchtre de dmes et de minarets. Au
bout d'une heure de marche, l'on arrive  ces arbres qui sont de
trs-beaux noyers; et bientt, traversant des jardins mal cultivs, par
des sentiers tortueux, l'on se trouve conduit au pied de la ville. L se
prsente en face un mur ruin, flanqu de tours carres, qui monte 
droite sur la pente, et trace l'enceinte de l'ancienne ville. Ce mur,
qui n'a que 10  12 pieds de hauteur, laisse voir dans l'intrieur des
terrains vides et des dcombres qui sont partout l'apanage des villes
turkes; mais ce qui attire toute l'attention sur la gauche est un grand
difice, qui, par sa haute muraille et ses riches colonnes, s'annonce
pour un de ces temples que l'antiquit a laisss  notre admiration. Ce
monument, qui est un des plus beaux et des mieux conservs de l'Asie,
mrite une description particulire.

Pour le dtailler avec ordre, il faut se supposer descendre de
l'intrieur de la ville; aprs avoir travers les dcombres et les
huttes dont elle est pleine, l'on arrive  un terrain vide qui fut une
place[40]; l, en face, s'offre  l'ouest une grande masure AA, forme
de deux pavillons orns de pilastres, joints  leur angle du fond par un
mur de 160 pieds de longueur: cette faade domine le sol par une espce
de terrasse, au bord de laquelle on distingue avec peine les bases de 12
colonnes, qui jadis rgnaient d'un pavillon  l'autre, et formaient le
_portique_. Le _portail_ est obstru de pierres entasses; mais si l'on
en surmonte l'obstacle, l'on pntre dans un terrain vide, qui est une
cour hexagone B, de 180 pieds de diamtre. Cette cour est seme de fts
de colonnes brises, de chapiteaux mutils, de dbris de pilastres,
d'entablements, de corniches, etc.; tout autour rgne un cordon
d'difices ruins CC, qui prsentent  l'oeil tous les ornements de la
plus riche architecture. Au bout de cette cour, toujours en face 
l'ouest, est une issue D, qui jadis fut une porte par o l'on aperoit
une plus vaste perspective de ruines, dont la magnificence sollicite la
curiosit. Pour en jouir, il faut monter une pente, qui fut l'escalier
de cette issue, et l'on se trouve  l'entre d'une cour carre E
beaucoup plus spacieuse que la premire[41]. C'est de la D qu'est pris
le point de vue de la gravure que j'ai jointe: le premier coup d'oeil
se porte naturellement au bout de cette cour, o six normes colonnes F,
saillant majestueusement sur l'horizon, forment un tableau vraiment
pittoresque. Un objet non moins intressant est une autre file de
colonnes qui rgne  gauche, et s'annonce pour le pristyle d'un temple
G; mais avant d'y passer, l'on ne peut sur les lieux refuser des regards
attentifs aux difices H qui enferment cette cour  droite et  gauche.
Ils font une espce de galerie distribue par chambres _hhhhh_, dont on
compte sept sur chacune des grandes ailes; savoir, deux en demi-cercle,
et cinq en carr long. Le fond de ces chambres conserve des frontons de
niches _i_ et de tabernacles _l_, dont les soutiens sont dtruits. Du
ct de la cour elles taient ouvertes, et n'offraient que quatre et six
colonnes _m_ toutes dtruites. Il n'est pas facile d'imaginer l'usage de
ces appartements; mais l'on n'en admire pas moins la beaut de leurs
pilastres _n_, et la richesse de la frise de l'entablement O. L'on ne
peut non plus s'empcher de remarquer l'effet singulier qui rsulte du
mlange des guirlandes, des feuillures des chapiteaux, et des touffes
d'herbes sauvages qui pendent de toutes parts. En traversant la cour
dans sa longueur, l'on trouve au milieu une petite esplanade carre _i_,
o fut un pavillon dont il ne reste que les fondements. Enfin, l'on
arrive au pied des six colonnes F: c'est alors que l'on conoit toute la
hardiesse de leur lvation, et la richesse de leur taille. Leur ft a
21 pieds 8 pouces de circonfrence, sur 58 de longueur; en sorte que la
hauteur totale, y compris l'entablement O, est de 71  72 pieds. L'on
s'tonne d'abord de voir cette superbe ruine ainsi solide et sans
accompagnements; mais en examinant le terrain avec attention, l'on
reconnat toute une suite de bases qui tracent un carr long FF de 268
pieds sur 146 de large: l'on en conclut que ce fut l le pristyle d'un
grand temple, objet premier et principal de toute cette construction. Il
prsentait  la grande cour, c'est--dire  l'orient, une face de 10
colonnes sur 19 de flanc (total 54). Son terrain tait un carr long de
plain-pied avec cette cour, mais plus troit qu'elle; en sorte qu'il ne
restait autour de la colonnade qu'une terrasse de 27 pieds de large:
l'esplanade qui en rsulte domine la campagne du ct de l'ouest, par un
mur L, escarp d'environ 30 pieds:  mesure que l'on se rapproche de la
ville, l'escarpement diminue; en sorte que le sol des pavillons se
trouve de niveau avec la dernire pente de la montagne: d'o il rsulte
que tout le terrain des cours a t rapport. Tel fut le premier tat de
cet difice; mais par la suite on a combl le flanc du midi du grand
temple, pour en btir un plus petit, qui est celui dont le pristyle et
la cage subsistent encore. Ce temple G, situ plus bas que l'autre de
quelques pieds, prsente un flanc de treize colonnes, sur huit de front
(total 38). Elles sont galement d'ordre corinthien; leur ft a 15 pieds
8 pouces de circonfrence sur 44 de hauteur. L'difice qu'elles
environnent est un carr long, dont la face d'entre, tourne 
l'orient, se trouve hors de la ligne de l'aile gauche de la grande
cour. L'on n'y peut arriver qu' travers des troncs de colonnes, des
amas de pierres, et mme un mauvais mur dont on l'a masque. Lorsque
l'on a surmont ces obstacles, on se trouve  la porte, et de l les
yeux peuvent parcourir une enceinte g qui fut la demeure d'un dieu; mais
au lieu du spectacle imposant d'un peuple prostern, et d'une foule de
prtres offrant des sacrifices, le ciel ouvert par la chute de la vote
ne laisse voir qu'un chaos de dcombres entasss sur la terre, et
souills de poussire et d'herbes sauvages. Les murs, jadis couverts de
toutes les richesses de l'ordre corinthien, n'offrent plus que des
frontons de niches et de tabernacles, dont presque tous les soutiens
sont tombs. Entre ces niches, rgnent des pilastres cannels, dont le
chapiteau supporte un entablement plein de brches; ce qui en reste
conserve une riche frise de guirlandes, soutenues d'espace en espace par
des ttes de satyre, de cheval, de taureau, etc. Sur cet entablement,
s'levait jadis la vote, dont la porte avait 57 pieds de large, sur
110 de longueur. Le mur qui la soutenait en a 31 d'lvation, sans
aucune fentre. L'on ne peut se faire une ide des ornements de cette
vote que par l'inspection des dbris rpandus  terre; mais elle ne
pouvait tre plus riche que celle de la galerie du pristyle: les
grandes parties qui en subsistent offrent des encadrements  losange,
o sont reprsentes en relief les scnes de Jupiter assis sur son
aigle, de Lda caresse par le cygne, de Diane portant l'arc et le
croissant, et divers bustes qui paraissent tre des figures d'empereurs
et d'impratrices. Il serait trop long de rapporter tous les dtails de
cet tonnant difice. Les amateurs des arts les trouveront consigns
avec la plus grande vrit dans l'ouvrage publi en 1757,  Londres,
sous le titre de _Ruines de Balbek_[42]. Cet ouvrage, rdig par M.
_Robert Wood_, est d surtout aux soins et  la magnificence du
chevalier _Dawkins_, qui visita, en 1751, Balbek et Palmyre. On ne peut
rien ajouter  la fidlit de la description de ces voyageurs; mais
depuis leur passage, il est arriv quelques changements: par exemple,
ils ont trouv neuf grandes colonnes debout, et en 1784 je n'en ai
trouv que six F. Ils en comptrent 29 au petit temple; il n'en reste
plus que 20: c'est le tremblement de 1759 qui en a caus la chute; il a
aussi tellement branl les murs du petit temple, que la pierre de la
soffite[43] de la porte a gliss entre les deux qui l'avoisinent, et est
descendue de huit pouces; en sorte que le corps de l'oiseau sculpt sur
cette pierre, se trouve suspendu, dtach de ses ailes et de deux
guirlandes qui, de son bec, aboutissent  deux gnies. La nature n'a pas
t ici le seul agent de destruction; les Turks y ont beaucoup contribu
pour les colonnes. Leur motif est de s'emparer des axes de fer qui
servent  joindre les deux ou trois pices dont chaque ft est compos.
Ces axes remplissent si bien leur objet, que plusieurs colonnes ne se
sont pas djointes dans leur chute: une entre autres, comme l'observe M.
Wood, a enfonc une pierre du mur du temple, plutt que de se disloquer.
Rien de si parfait que la coupe de ces pierres; elles ne sont jointes
par aucun ciment, et cependant la lame d'un couteau n'entre pas dans
leurs interstices. Aprs tant de sicles de construction, elles ont,
pour la plupart, conserv la couleur blanche qu'elles avaient d'abord.
Ce qui tonnera davantage, c'est l'normit de quelques-unes dans tout
le mur qui forme l'escarpement. A l'ouest L, la seconde assise est
forme de pierres qui ont depuis 28 jusqu' 35 pieds de longueur, sur
environ 9 de hauteur. Par-dessus cette assise,  l'angle du nord-ouest,
il y a trois pierres qui  elles seules occupent un espace de 175 pieds
;  savoir, la premire, 58 pieds 7 pouces; la deuxime, 58 pieds 11
pouces, et la troisime 58 pieds juste, sur une paisseur commune de 12
pieds. La nature de ces pierres est un granit blanc  grandes facettes
luisantes comme le gypse; sa carrire rgne sous toute la ville et dans
la montagne adjacente: elle est ouverte en plusieurs lieux, et entre
autres sur la droite en arrivant  la ville. Il y est rest une pierre
taille sur trois faces, qui a 69 pieds 2 pouces de long, sur 12 pieds
10 pouces de large, et 13 pieds 3 pouces d'paisseur. Comment les
anciens ont-ils mani de telles masses? C'est sans doute un problme de
mcanique curieux  rsoudre. Les habitants de _Balbek_ l'expliquent
commodment, en supposant que cet difice a t construit par les
_Djnon_ ou _Gnies_[44], sous les ordres du roi Salomon; ils ajoutent
que le motif de tant de travaux fut de cacher dans les souterrains
d'immenses trsors qui y sont encore; plusieurs d'entre eux, dans le
dessein de s'en saisir, sont descendus dans les votes qui rgnent sous
tout l'difice; mais l'inutilit de leurs recherches, et les avanies que
les commandants en ont pris occasion de leur faire, les en ont dgots;
ils croient les Europens plus heureux; et l'on tenterait vainement de
les dissuader de l'ide o ils sont que nous avons l'art magique de
rompre les talismans. Que peuvent les raisonnements contre l'ignorance
et l'habitude? Il ne serait pas moins ridicule de vouloir leur dmontrer
que Salomon n'a point connu l'ordre corinthien, usit seulement sous
les empereurs de Rome; mais leur tradition au sujet de ce prince donne
lieu  trois remarques importantes.

La premire est que toute tradition sur la haute antiquit est aussi
nulle chez les Orientaux que chez les Europens. Parmi eux, comme parmi
nous, les faits de cent ans, quand ils ne sont pas crits, sont altrs,
dnaturs, oublis: attendre d'eux des claircissements sur ce qui s'est
pass au temps de David ou d'Alexandre, c'est comme si on demandait aux
paysans de Flandre des nouvelles de Clovis ou de Charlemagne.

La deuxime est que, dans toute la Syrie, les Mahomtans, comme les
Juifs et les Chrtiens, attribuent tous les grands ouvrages  _Salomon_;
non que la mmoire s'en soit perptue sur les lieux, mais parce qu'ils
font des applications des passages de l'ancien Testament: c'est, avec
l'vangile, la source de presque toutes les traditions, parce que ce
sont les seuls livres historiques qui soient lus et connus; mais comme
les interprtes sont trs-ignorants, leurs applications manquent presque
toujours de vrit: c'est ainsi qu'ils sont en erreur, quand ils disent
que Balbek est la _domus salts Libani_ de Salomon; et ils choquent
galement la vraisemblance, quand ils attribuent  ce roi les puits de
Tyr et les difices de Palmyre.

Enfin, une troisime remarque est que la croyance aux trsors cachs
s'est accrdite et se soutient par des dcouvertes qui se font
effectivement de temps  autre. Il n'y a pas dix ans que l'on trouva 
_Hbron_ un petit coffre plein de mdailles d'or et d'argent, avec un
livre d'ancien arabe, traitant de la mdecine. Dans le pays des Druzes,
un particulier dcouvrit aussi, il y a quelque temps, une jarre o il
trouva des monnaies d'or faites en croissant; mais comme les commandants
s'attribuent ces dcouvertes, et que, sous pretexte de les faire
restituer, ils ruinent ceux qui les ont faites, les propritaires
s'efforcent d'en drober la connaissance: ils fondent en secret les
monnaies anciennes, o mme ils les recachent par ce mme esprit de
crainte qui les fit enfouir dans les temps anciens, et qui indique la
mme tyrannie.

D'aprs la magnificence extraordinaire du temple de Balbek, on
s'tonnera avec raison que les crivains grecs et latins en aient si peu
parl. _Wood_, qui les a compulss  ce sujet, n'en a trouv de mention
que dans un fragment de Jean d'Antioche, qui attribue la construction de
cet difice  l'empereur Antonin-le-Pieux. Les inscriptions qui
subsistent sont conformes  cette opinion, et elle explique trs-bien
pourquoi l'ordre employ est le corinthien, puisque cet ordre ne fut
bien usit que dans le troisime ge de Rome; mais l'on ne doit pas
allguer, pour la confirmer encore, l'oiseau sculpt sur la soffite: si
son bec crochu, si ses grandes serres et le caduce qu'elles tiennent
doivent le faire regarder comme un aigle, l'aigrette de sa tte,
semblable  celle de certains pigeons, prouve qu'il n'est point l'aigle
romain: d'ailleurs il se retrouve le mme au temple de Palmyre, et par
cette raison il s'annonce pour un aigle oriental, consacr au soleil,
qui fut la divinit de ces deux temples. Son culte existait  Balbek ds
la plus haute antiquit. Sa statue, semblable  celle d'Osiris, y avait
t transporte d'_Hliopolis d'gypte_. On l'y adorait avec des
crmonies que _Macrobe_ dcrit dans son livre curieux des
_Saturnales_[45]. Wood suppose, avec raison, que ce fut de ce culte que
vint le nom de _Balbek_, qui signifie en syriaque _ville de Bal_,
c'est--dire du _soleil_. Les Grecs, en disant _Hliopolis_, n'ont fait,
comme en bien d'autres cas, qu'une traduction littrale de l'oriental.
On ignore l'tat que put avoir cette ville dans la haute antiquit; mais
il est  prsumer que sa position sur la route de _Tyr_  _Palmyre_ lui
donna quelque part au commerce de ces opulentes mtropoles. Sous les
Romains, au temps d'Auguste, elle est cite comme tenant garnison; et il
reste sur le mur de la porte du midi,  droite en entrant, une
inscription qui en fait preuve; car on y lit en lettres grecques:
_Kenturia prima_. 140 ans aprs cette poque, Antonin y btit le temple
actuel  la place de l'ancien, qui sans doute tombait en ruines; mais le
christianisme ayant pris l'ascendant sous Constantin, le temple moderne
fut nglig, puis converti en glise, dont il reste un mur qui masquait
le sanctuaire de l'idole. Il subsista ainsi jusqu' l'invasion des
Arabes: il est probable qu'ils envirent aux chrtiens une si belle
possession. L'glise moins frquente se dgrada: les guerres
survinrent; on en fit un lieu de dfense; l'on btit sur le mur de
l'enceinte, sur les pavillons et aux angles, des crneaux qui existent
encore; et de ce moment, le temple, expos au sort de la guerre, tomba
rapidement en ruines.

L'tat de la ville n'est pas moins dplorable; le mauvais gouvernement
des mirs de la maison de _Harfouche_ lui avait dja port des atteintes
funestes; le tremblement de 1759 acheva de la ruiner. Les guerres de
l'mir Yousef et de Djezzr ont encore aggrav sa situation; de 5000
habitants que l'on y comptait en 1751, il n'en reste pas 1200, tous
pauvres, sans industrie, sans commerce, et sans autres cultures que
quelques cotons, quelques mas et des pastques. Dans toute cette
partie, le sol est maigre, et continue d'tre tel, soit en remontant au
nord, soit en descendant au sud-est vers Damas.




CHAPITRE VI.

Du pachalic de Damas.


Le pachalic de _Damas_, quatrime et dernier de la Syrie, en occupe
presque toute la partie orientale. Il s'tend au nord, depuis _Marra_,
sur la route d'_Alep_, jusqu' _Habroun_, dans le sud-est de la
_Palestine_: la ligne de ses limites  l'ouest suit les montagnes des
_Ansr_, celles de l'Antiliban, le cours suprieur du Jourdain; puis
traversant ce fleuve au pays de _Bisn_, elle enveloppe _Nblous_,
_Jrusalem_, _Habroun_, et passe  l'orient dans le dsert, o elle
s'avance plus ou moins, selon que le pays est cultivable; mais en
gnral elle s'y loigne peu des dernires montagnes,  l'exception du
canton de _Tadmour_ ou _Palmyre_, vers lequel elle prend un prolongement
de cinq journes.

Dans cette vaste tendue de pays, le sol et les produits sont varis;
les plaines du _Hauran_, et celles des bords de l'Oronte sont les plus
fertiles; elles rendent du froment, de l'orge, du doura, du ssame et du
coton. Le pays de Damas et le haut _Beq_, sont d'un sol graveleux et
maigre, plus propre aux fruits et au tabac qu'aux autres denres. Toutes
les montagnes sont attribues aux oliviers, aux mriers, aux fruits, et
en plusieurs lieux aux vignes, dont les Grecs font du vin, et les
Musulmans des raisins secs.

Le pacha jouit de tous les droits de sa place; ils sont plus
considrables que ceux d'aucune autre; car outre la ferme gnrale et le
commandement absolu, il est encore _conducteur_ de la _caravane sacre
de la Mekke_, sous le nom trs-respect d'_mir-Hadj_[46]. Les Musulmans
attachent une si grande importance  cette _conduite_, que la personne
d'un pacha qui s'en acquitte bien devient inviolable mme pour le
sultan; il n'est plus permis de _verser son sang_. Mais le divan sait
tout concilier; et quand un tel homme encourt sa disgrace, il satisfait
tout  la fois au littral de la loi et  sa vengeance, en le faisant
piler dans un mortier, ou touffer dans un sac, ainsi qu'il y en a eu
plusieurs exemples.

Le tribut du pacha au sultan n'est que de quarante-cinq bourses
(cinquante-six mille deux cent cinquante livres); mais il est charg de
tous les frais du _Hadj_. On les value  six mille bourses, ou sept
millions cinq cent mille livres. Ils consistent en provisions de bl,
d'orge, de riz, etc., et en louage de chameaux qu'il faut fournir aux
troupes d'escorte, et  beaucoup de plerins. En outre, l'on doit payer
dix-huit cents bourses aux tribus arabes qui sont sur la route, pour
obtenir un libre passage. Le pacha se rembourse sur le _miri_ ou impt
des terres, soit qu'il le peroive lui-mme, soit qu'il le sous-afferme,
comme il arrive en plusieurs lieux. Il ne jouit pas des douanes; elles
sont rgies par le _deftardr_ ou matre des _registres_, pour tre
employes  la solde des janissaires et des gardes des chteaux qui sont
sur la route de la Mekke. Le pacha hrite en outre de tous les plerins
qui meurent en route; et cet article n'est pas sans importance, car l'on
a observ que c'taient toujours les plus riches. Enfin, il a son
industrie, qui consiste  prter  intrt de l'argent aux marchands et
aux laboureurs, et  en prendre  qui bon lui semble,  titre de _balse_
ou d'_avanie_.

Son tat militaire consiste en six ou sept cents janissaires, moins mal
tenus et plus insolens qu'ailleurs; en autant de Barbaresques nus et
pillards comme partout, et en huit  neuf cents _dlibaches_ ou
_cavaliers_. Ces troupes, qui passent en Syrie pour un corps d'arme
considrable, lui sont ncessaires, non-seulement pour l'escorte de la
caravane, et pour rprimer les Arabes, mais encore contre ses propres
sujets, pour la perception du miri. Chaque anne, trois mois avant le
dpart du _Hadj_, il fait ce qu'on appelle la _tourne_; c'est--dire
qu'escort de ses troupes, il parcourt son vaste gouvernement, en
faisant contribuer les villes et les villages. La liquidation se passe
rarement sans troubles; le peuple ignorant, excit par des chefs
factieux, ou provoqu par l'injustice du pacha, se rvolte souvent, et
paie sa dette  coups de fusil; les habitants de _Nblous_, de _Bethlem_
et de _Habroun_, se sont fait en ce genre une rputation qui leur vaut
des franchises particulires; mais aussi, lorsque l'occasion se
prsente, on leur fait payer au dcuple les intrts et les dommages. Le
pachalic de Damas, par sa situation, est plus expos qu'aucun autre aux
incursions des Arabes-Bedouins: cependant on observe qu'il est le moins
ruin de la Syrie. La raison qu'on en donne est qu'au lieu d'en changer
frquemment les pachas, comme elle fait ailleurs, la Porte le donne
ordinairement  vie: dans ce sicle, on l'a vu occup pendant cinquante
ans par une riche famille de Damas, appele _El-Adm_, dont un pre et
trois frres se sont succds. _Asd_, le dernier d'entre eux, dont nous
avons parl dans l'histoire de _Dher_, l'a tenu quinze ans, pendant
lesquels il a fait un bien infini. Il avait tabli assez de discipline
parmi ses soldats, pour que les paysans fussent  l'abri de leurs
pillages. Sa passion tait, comme  tous les gens en place de la Turkie,
d'entasser de l'argent: mais il ne le laissait point oisif dans ses
caisses; et par une modration inoue dans ce pays, il n'en retirait
qu'un intrt de six pour cent[47]. On cite de lui un trait qui donnera
une ide de son caractre: s'tant un jour trouv dans un besoin
d'argent, les dlateurs qui environnent les pachas lui conseillrent
d'imposer une _avanie_ sur les chrtiens et sur les fabricants
d'toffes. _Combien croyez-vous que cela puisse me rendre_? dit Asd:
_Cinquante  soixante bourses_, lui rpondirent-ils. _Mais_,
rpliqua-t-il, _ce sont des gens peu riches; comment feront-ils cette
somme_? _Seigneur, ils vendront les joyaux de leurs femmes, et puis ce
sont des chiens._--_Je veux prouver_, reprit le pacha, _si je serai
plus habile avaniste que vous_. Dans le jour mme il envoie ordre au
mofti de venir le trouver secrtement et de nuit: le mofti arriv, Asd
lui dclare qu'il a appris que depuis long-temps il mne dans sa maison
une vie trs-irrgulire; que lui, chef de la loi, boit du vin et mange
du porc, contre les prceptes du _livre trs-pur_; qu'il a rsolu d'en
faire part au mofti de _Stamboul_ (Constantinople), mais qu'il a voulu
l'en prvenir, afin qu'il n'et point  lui reprocher de perfidie. Le
mofti, effray de cette menace, le conjure de s'en dsister; et comme
chez les Turks on traite ouvertement les affaires, il lui promet un
prsent de mille piastres. Le pacha rejette l'offre; le mofti double et
triple la somme; enfin ils s'accordent pour six mille piastres, avec
engagement rciproque de garder un profond silence. Le lendemain _Asd_
fait appeler le qdi, lui tient des propos semblables, lui dit qu'il est
inform d'abus criants dans sa gestion; qu'il a connaissance de telle
affaire, qui ne va pas moins qu' lui faire couper la tte. Le qdi
confondu, implore sa clmence, ngocie comme le mofti, s'accommode pour
une somme pareille, et se retire fort content d'chapper  ce prix.
Aprs le qdi vint l'_ouli_, puis le _naqb_, l'aga des janissaires, le
_mohteseb_, et enfin les plus riches marchands turks et chrtiens.
Chacun d'eux, pris pour les dlits de son tat, et surtout pour
l'article des femmes, s'empressa d'en acheter le pardon par une
contribution. Lorsque la somme totale fut rassemble, le pacha se
retrouvant avec ses _familiers_, leur dit: _Avez-vous entendu dire dans
Damas qu'Asd ait jet une avanie_? _Non, seigneur.--Comment se fait-il
donc que j'aie trouv prs de deux cents bourses que voici_? Les
dlateurs de se rcrier, d'admirer, de demander quel moyen il avait
pris. _J'ai tondu les beliers_, rpondit-il, _plutt que d'corcher les
agneaux et les chvres_. Aprs quinze annes de rgne, cet homme fut
enlev au peuple de Damas par les suites d'une intrigue dont on raconte
ainsi l'histoire: vers 1755, un eunuque noir du srail allant en
plerinage  la Mekke, prit l'hospitalit chez _Asd_; mais peu content
de l'accueil simple qu'il en reut, il ne voulut point repasser par
Damas, et il prit sa route par Gaze. _Hosein_ pacha, qui commandait
alors en cette ville, mit du faste  bien traiter l'eunuque. Celui-ci,
de retour  Constantinople, n'oublia pas ses deux htes: pour satisfaire
 la fois sa reconnaissance et son ressentiment, il rsolut de perdre
_Asd_, et d'lever _Hosein_  sa place. Ses intrigues eurent tant de
succs, que ds 1756, Jrusalem fut dtache de Damas, et donne 
_Hosein_  titre de pachalic. L'anne suivante il obtint Damas mme:
Asd dpos se retira dans le dsert, avec les gens de sa maison, pour
viter une plus grande disgrace. Le temps de la caravane arriva: Hosein
la conduisit, selon le droit de sa place; mais au retour, ayant pris
querelle avec les Arabes pour un paiement qu'il refusait, ils
l'attaqurent en force, battirent son escorte, et pillrent compltement
la caravane en 1757. A la nouvelle de ce dsastre, ce fut dans l'empire
une dsolation comme  la perte d'une grande bataille; les familles de
vingt mille plerins morts de soif, de faim, ou tus par les Arabes; les
parents de nombre de femmes faites esclaves; les marchands intresss 
la cargaison dissipe, demandrent vengeance de la lchet de l'mir
_Hadj_, et du sacrilge des Bedouins. La Porte alarme proscrivit
d'abord la tte de Hosein; mais il se cacha si bien, que l'on ne put le
surprendre: du sein de sa retraite, travaillant de concert avec
l'eunuque, son protecteur, il entreprit de se disculper; et il y parvint
au bout de trois mois, en produisant  la Porte une lettre, vraie ou
fausse, d'Asd, par laquelle il parut que ce pacha avait excit les
Arabes  le venger de Hosein. Alors la proscription se tourna contre
Asd, et l'on n'attendit plus que l'occasion de la mettre en excution.

Cependant le pachalic restait vacant: Hosein fltri n'y pouvait
reparatre. La Porte dsirait de rparer son affront, et de rtablir la
sret du plerinage: elle jeta les yeux sur un homme singulier, dont
les moeurs et l'histoire mritent que j'en dise deux mots. Cet homme,
appel _Abd-Allah-el-Satadji_, tait n prs de Bagdad, dans une
condition obscure. S'tant mis de bonne heure  la solde du pacha, il
avait pass les premires annes de sa vie dans les camps,  la guerre,
et avait fait en qualit de simple cavalier toutes les campagnes de
Perse, contre _Chah-Thamas-Koulikan_. La bravoure et l'intelligence
qu'il y montra, l'levrent de grade en grade jusqu'au pachalic de
Bagdad mme. Revtu de cet minent emploi, il s'y comporta avec tant de
fermet et de prudence, qu'il rtablit dans le pays la paix trangre et
domestique. La vie simple et militaire qu'il continua de mener, ne lui
faisant pas prouver de grands besoins d'argent, il n'en amassa point;
mais les grands officiers du srail de Constantinople,  qui cette
modration ne rendait rien, trouvrent mauvais le dsintressement
d'Abd-Allah, et ils n'attendirent qu'un prtexte pour le dplacer: ils
le trouvrent dans la retenue qu'Abd-Allah fit d'une somme de 100,000
livres, provenant de la succession d'un marchand. A peine le pacha
l'eut-il touche qu'on en exigea le paiement; en vain reprsenta-t-il
qu'il en avait pay de vieilles soldes de troupes; en vain demanda-t-il
du dlai, le vizir ne l'en pressa que plus vivement; et sur un second
refus, il dpcha un eunuque noir, muni en secret d'un _kat-chrif_,
pour lui couper la tte. L'eunuque, arriv aux environs de Bagdad,
feignit d'tre un malade qui voyageait pour sa sant: en cette qualit,
il fit saluer le pacha, et par forme de politesse, il le pria de lui
permettre une visite. Abd-Allah, qui connaissait l'esprit turk, se mfia
de tant d'honntet, et souponna quelque raison secrte. Son trsorier,
non moins vers dans les usages, et trs-attach  sa personne, le
confirma dans ses soupons; pour acqurir des certitudes, il lui proposa
de visiter le paquet de l'eunuque, pendant qu'il serait chez le pacha
avec sa suite. Abd-Allah approuva l'expdient. A l'heure indique, le
trsorier va dans la tente de l'eunuque, et il y fait une recherche si
exacte, qu'il dcouvre le _kat-chrif_ cach dans le revers d'une
pelisse: aussitt il vole vers le pacha, le fait avertir de passer un
instant dans une pice voisine, et lui remet la dcouverte[48].
Abd-Allah, muni du fatal crit, le cache dans son sein, et rentre dans
l'appartement; puis reprenant d'un air tranquille la conversation avec
l'eunuque: Plus j'y pense, dit-il, seigneur aga, plus je m'tonne de
votre voyage en ce pays. Bagdad est si loin de Stamboul; notre air est
si peu vant, que j'ai peine  croire que vous ne veniez nous demander
que de la sant. Il est vrai, reprit l'aga, que je suis aussi charg de
vous demander en passant quelque -compte des 100,000 livres. Passe
encore, reprit le pacha; mais tenez, ajouta-t-il d'un air dcid, avouez
que vous venez aussi pour ma tte. coutez; vous me connaissez de
rputation; vous savez ce que vaut ma parole; je vous la donne: si vous
me faites un aveu sincre, je vous relcherai sans vous faire le moindre
mal. Alors l'eunuque commenant une longue dfense, protesta qu'il
venait sans _noires_ intentions. _Par ma tte_! dit Abd-Allah,
_avouez-moi la vrit_. L'eunuque continua sa dfense.--_Par vtre
tte_. Il nia encore. _Prenez-y garde._ Par celle _du sultan_. Il
persista encore.--_Allons_, dit Abd-Allah, c'en est fait, _tu as
prononc ton arrt_; et tirant le _kat-chrif_: _Reconnais-tu ce
papier_? Voil comme vous vous gouvernez l-bas: oui, vous tes une
troupe de sclrats qui vous jouez de la vie de quiconque vous dplat,
et qui vous livrez de la main  la main le sang des serviteurs du
sultan. Il faut des ttes au vizir: il en aura une; qu'on la coupe  ce
chien, et qu'on l'envoie  Constantinople. Sur-le-champ l'ordre fut
excut; et la suite de l'aga congdie partit avec sa tte. Aprs ce
coup, Abd-Allah et pu profiter de la faveur du pays pour se rvolter:
il prfra de passer chez les Kourdes. Ce fut l que vint le trouver
l'amnistie du sultan, et l'ordre de passer au pachalic de Damas. Il
s'ennuyait dans son exil; il n'avait plus d'argent; il accepta la
commission, et partit avec 100 hommes qui suivirent sa fortune. En
arrivant aux frontires de son gouvernement, il apprit qu'Asd tait
camp dans un lieu voisin; il en avait entendu parler comme du plus
grand homme de la Syrie; il dsirait de le voir. Il se dguisa; et suivi
de six cavaliers, il se rendit  son camp, et demanda  lui parler: on
l'introduisit, selon l'usage de ces camps, sans beaucoup de crmonies.
Aprs le salut, Asd lui demande o il va, et d'o il vient; Abd-Allah
rpond qu'ils sont six  sept cavaliers kourdes qui cherchent du
service; qu'ils savent que _Satadji_ vient  Damas; qu'ils vont le
trouver; mais qu'ayant appris en passant, que lui Asd tait camp dans
le voisinage, il sont venus lui demander une ration. Volontiers, dit
Asd; mais connaissez-vous _Satadji_?--Oui.--Quel homme est-ce?
Aime-t-il l'argent?--Non. _Satadji_ ne s'embarrasse ni d'argent, ni de
pelisses, ni de chles, ni de perles, ni de femmes; il n'aime que les
bonnes armes de fer; les bons chevaux et la guerre. Il chrit la
justice, protge la veuve et l'orphelin, lit le Qran, vit de beurre et
de laitage.--Est-il g? dit Asd.--Moins qu'il ne parat: la fatigue
l'a prmatur: il est couvert de blessures, il a reu un coup de sabre
qui le fait boiter de la jambe gauche; un autre lui fait porter le cou
sur l'paule droite. Tenez, dit-il en se levant debout, depuis les pieds
jusqu' la tte c'est mon portrait. A ce mot, Asd plit et se crut
perdu; mais Abd-Allah se rasseyant, lui dit: _Frre_, rassure-toi; je ne
suis pas un messager de l'antre des voleurs: je ne viens point pour te
trahir: au contraire, si je puis t'tre bon  quelque chose,
emploie-moi, car nous sommes tous deux au mme rang chez nos matres;
ils m'ont rappel, parce qu'ils veulent chtier les Bedouins. Quand ils
auront satisfait leur vengeance de ce ct, ils en reviendront  ma
tte. _Dieu est grand: il en arrivera ce qu'il a dcrt._

Abd-Allah se rendit dans ces sentiments  Damas; il y rtablit le bon
ordre, il rprima les vexations des gens de guerre, et conduisit la
caravane le sabre  la main, sans payer une piastre aux Arabes: pendant
son administration, qui dura deux ans, le pays jouit de la plus parfaite
tranquillit. On dormait les portes ouvertes, disent encore les
habitants de Damas. Lui-mme, souvent dguis en mendiant, voyait par
ses yeux; les traits de justice qui lui chappaient quelquefois sous ce
dguisement, avaient tabli une circonspection salutaire: on aime encore
aujourd'hui  en citer quelques-uns. Par exemple, on rapporte qu'tant 
Jrusalem dans sa tourne, il avait dfendu  ses soldats de rien
prendre, ni de commander sans salaire. Un jour qu'il rdait dguis en
pauvre, tenant un petit plat de lentilles  la main, un soldat qui
portait un fagot, l'obligea de s'en charger; aprs quelque rsistance,
il le mit sur son dos, et commena de marcher devant le dlibache, qui
le pressait en jurant. Un autre soldat reconnut le pacha, et fit signe 
son camarade. Celui-ci de fuir et de s'chapper par des rues de
traverse. Aprs quelques pas, Abd-Allah n'entendant plus son homme, se
retourna, et fch d'avoir manqu son coup, il ne put s'empcher de
jeter son faix  terre, en disant: Le coquin, il est si mauvais sujet
qu'il a emport mon salaire et mon plat de lentilles. Mais il ne le
porta pas loin; car peu de jours aprs, le pacha le surprit  voler dans
un jardin les lgumes d'une pauvre femme qu'il maltraitait, et
sur-le-champ il lui fit couper la tte.

Quant  lui, il ne put viter le sort qu'il avait prvu: aprs avoir
chapp plus d'une fois  des assassins aposts, il fut empoisonn par
son neveu. Il s'en aperut avant de mourir, et l'ayant fait appeler:
Malheureux! lui dit-il, les sclrats t'ont sduit; tu m'as empoisonn
pour profiter de ma dpouille: je pourrais avant de mourir tromper ton
espoir et punir ton ingratitude; mais je connais les Turks; ils se
chargeront de ma vengeance. En effet,  peine Satadji fut-il mort, qu'un
capidji montra un ordre d'trangler le neveu; ce qui fut excut. Toute
l'histoire des Turks prouve qu'ils aiment la trahison, mais qu'ils
punissent toujours les tratres. Depuis Abd-Allah, le pachalic de Damas
a pass successivement  _Seliq_,  _Osman_,  _Mohammed_, et 
_Darouich_, fils d'Osman, qui l'occupait en 1784. Cet homme, qui n'a pas
les talents de son pre, en a retenu le caractre tyrannique; en voici
un trait digne d'tre cit: Au mois de novembre 1784, un village de
chrtiens grecs, prs de Damas, qui avait acquitt le miri, fut somm de
le payer une seconde fois. Les chaiks rclamant le registre qui
constatait l'acquit, s'y refusrent. Une des nuits suivantes, un parti
de soldats assaillit le village, et tua trente-une personnes. Des
malheureux paysans consterns portrent les ttes  Damas, et
implorrent la justice du pacha. Aprs les avoir entendus, _Darouich_
leur dit de dposer ces ttes dans l'glise grecque, en attendant qu'il
ft des recherches. Trois jours se passrent; les ttes se corrompirent;
on voulut les enterrer; mais pour cet effet, il fallait une permission
du pacha, et on ne l'obtint qu'au prix de 40 bourses (50,000 livres).

Depuis un an (en 1785), Djezzr profitant du crdit que son argent lui
donne  la Porte, a dpossd Darouich, et commande aujourd'hui  Damas;
il aspire, dit-on,  y joindre Alep. Il semblerait que le divan dt lui
refuser cet agrandissement qui le rendrait matre de toute la Syrie;
mais outre que les affaires des Russes ne laissent pas le divan libre
dans ses oprations, il s'inquite peu des rvoltes de ses prposs: une
exprience constante lui a appris qu'ils retombent toujours dans ses
filets. Djezzr n'est pas propre  faire exception; car quoiqu'il ne
manque pas de talents, et surtout de ruse[49], ce n'est pas un esprit
capable d'imaginer ou d'excuter un grand plan de rvolution. La route
qu'il suit est celle de tous ses prdcesseurs: il ne s'occupe du bien
public qu'autant qu'il rentre dans ses intrts particuliers. La mosque
qu'il a btie  Acre, est un monument de pure vanit, qui a consomm
sans aucun fruit 3,000,000 de France: son bazar est plus utile sans
doute; mais avant de songer au march o se vendent les denres, il et
fallu songer  la terre qui les produit:  une porte de fusil d'Acre,
l'agriculture est languissante. La plupart de ses dpenses sont pour
ses jardins, pour ses bains, pour ses femmes blanches: il en possdait
dix-huit en 1784: et ces femmes sont d'une luxe dvorant. Maintenant que
la satit et l'ge surviennent, il prend la manie d'entasser de
l'argent: cette avarice aline ses soldats, et sa duret lui fait des
ennemis jusque dans sa maison. Dja deux de ses pages ont tent de
l'assassiner: il a eu le bonheur d'chapper  leurs pistolets; mais la
fortune se lassera: il lui arrivera, comme  tant d'autres, d'tre
quelque jour surpris, et il n'aura recueilli de tant de soins 
thsauriser, que d'avoir excit la cupidit de la Porte et la haine du
peuple. Venons aux lieux remarquables de ce pachalic.

D'abord se prsente la ville mme de Damas, capitale et rsidence des
pachas. Les Arabes l'appellent _el-chm_, selon leur usage de donner le
nom d'un pays  sa capitale. L'ancien nom oriental de _Demechq_ n'est
connu que des gographes. Cette ville est situe dans une vaste plaine
ouverte au midi et  l'est, du ct du dsert, et serre  l'ouest et au
nord par des montagnes qui bornent d'assez prs la vue. En rcompense,
il vient de ces montagnes une quantit de ruisseaux qui font du
territoire de Damas, le lieu le mieux arros et le plus dlicieux de la
Syrie. Les Arabes n'en parlent qu'avec enthousiasme; et ils ne cessent
de vanter la verdure et la fracheur des vergers, l'abondance et la
varit des fruits, la quantit des courants d'eaux vives, et la
limpidit des jets d'eau et des sources. C'est aussi le seul lieu o il
y ait des maisons de plaisance isoles et en rase campagne: les naturels
doivent mettre d'autant plus de prix  tous ces avantages, qu'ils sont
plus rares dans les contres environnantes. Du reste, le sol maigre,
graveleux et rougetre, est peu propre aux grains; mais cette qualit
tourne au profit des fruits, dont les sucs sont plus savoureux. Nulle
ville ne compte autant de canaux et de fontaines. Chaque maison a la
sienne. Toutes ces eaux sont fournies par trois ruisseaux, ou par trois
branches d'une mme rivire qui, aprs avoir fertilis des jardins
pendant trois lieues de cours, va se rendre au sud-est dans un bas-fond
du dsert, o elle forme un marais appel _Behairat el Mardj_,
c'est--dire _lac du Pr_.

Avec une telle situation l'on ne saurait disputer  Damas d'tre une des
plus agrables villes de la Turkie; mais il lui reste quelque chose 
dsirer pour la salubrit. On se plaint avec raison que les eaux
blanchtres de la _Barrd_ sont froides et dures; on observe que les
Damasquins sont sujets aux obstructions; que le blanc de leur peau est
plutt un blanc de convalescence que de sant; enfin, que l'abus des
fruits, et surtout des abricots, y produit tous les ts et les automnes
des fivres intermittentes et des dyssenteries.

L'tendue de Damas consiste beaucoup plus en longueur qu'en largeur.
Niebuhr, qui en a lev le plan gomtrique, lui donne trois mille deux
cent cinquante toises, c'est--dire, un peu moins d'une lieue et demie
de circuit. En jugeant sur cette mesure par comparaison avec Alep, je
suppose que Damas contient 40,000 habitans. La majeure partie est
compose d'Arabes et de Turks; on estime que le nombre des chrtiens
passe 15,000, dont les deux tiers sont schismatiques. Les Turks ne
parlent point du peuple de Damas sans observer qu'il est le plus mchant
de l'empire; l'Arabe, en jouant sur les mots, en a fait ce proverbe:
_Chm, chom; Damasquin, mchant_; on dit au contraire du peuple
d'Alep, _Halabi, tchelebi; Alepin, petit-matre_. Par une distinction
fonde sur le culte, on ajoute que les chrtiens y sont plus vils et
plus fourbes qu'ailleurs; sans doute parce que les Musulmans y sont plus
fanatiques et plus insolens; ils ont le mme caractre que les habitans
du Kaire; comme eux, ils dtestent les Francs. L'on ne peut aller 
Damas vtu  l'europenne; nos ngociants n'ont pu y former
d'tablissements; l'on n'y trouve que deux missionnaires capucins, et un
mdecin non avou.

Cette intolrance des Damasquins est surtout entretenue par leur liaison
avec la Mekke. Leur ville, disent-ils, est une ville sainte en qualit
de porte de la _Kib_; en effet, c'est  Damas que se rassemblent tous
les plerins du nord de l'Asie, comme au Kaire ceux de l'Afrique. Chaque
anne le nombre s'en lve depuis 30 jusqu' 50,000; plusieurs s'y
rendent quatre  cinq mois d'avance; la plupart n'arrivent qu' la fin
du Ramadan. Alors Damas ressemble  une foire immense; l'on ne voit
qu'trangers de toutes les parties de la Turkie, et mme de la Perse;
tout est plein de chameaux, de chevaux, de mulets et de marchandises.
Aprs quelques jours de prparatifs, toute cette foule se met
confusment en marche, et faisant route par la frontire du dsert, elle
arrive en quarante jours  la Mekke, pour la fte du _Bairm_. Comme
cette caravane traverse le pays de plusieurs tribus arabes
indpendantes, il a fallu faire des traits avec les Bedouins, leur
accorder des droits de passage, et les prendre pour guides. Souvent il y
a des disputes entre les chaiks  ce sujet; le pacha en profite pour
amliorer son march. Ordinairement la prfrence est dvolue  la tribu
de _Sardi_, qui campe au sud de Damas, le long du _Hauran_; le pacha
envoie au chaik une masse d'armes, une tente et une pelisse, pour lui
signifier qu'il le prend pour _chef de conduite_. De ce moment, ce chaik
est charg de fournir des chameaux  un prix convenu; il les tire de sa
tribu et de celles de ses allis, moyennant un louage galement convenu;
on ne lui rpond d'aucun dommage, et toute perte par accident est pour
son compte. Anne commune, il prit dix mille chameaux; ce qui fait un
objet de consommation trs-avantageux aux Arabes.

Il ne faut pas croire que le motif de tant de frais et de fatigues soit
uniquement la dvotion. L'intrt pcuniaire y a une part encore plus
considrable. La caravane est le moyen d'exploiter une branche de
commerce trs-lucrative. Presque tous les plerins en font un objet de
spculations. En partant de chez eux, ils se chargent de marchandises
qu'ils vendent sur la route; l'or qui en provient, joint  celui dont
ils se sont munis chez eux, est transport  la Mekke, et l s'change
contre les mousselines et les indiennes du _Malabar_ et du _Bengale_,
les chles de _Kachemire_, l'alos de _Tunkin_, les diamants de
_Golconde_, les perles de _Bahrain_, quelque peu de poivre, et beaucoup
de caf d'_Ymen_. Quelquefois les Arabes du dsert trompent l'espoir du
marchand, en pillant les traneurs, en enlevant des portions de
caravane. Mais ordinairement les plerins reviennent  bon port; et
alors leurs profits sont considrables. Dans tous les cas ils se paient
par la vnration qui est attache au titre de _Hadji_ (plerin), et par
le plaisir de vanter  leurs compatriotes les merveilles de la Kib et
du mont Araft, de parler avec emphase de la prodigieuse foule des
plerins et de la quantit des victimes, le jour du _Bairm_; des
fatigues qu'ils ont essuyes, des figures extraordinaires des Bedouins,
et du dsert sans eau, et du tombeau du prophte  Mdine, qui n'est ni
suspendu par un aimant, ni l'objet principal du plerinage. Ces rcits
faits au loin, produisent leur effet ordinaire, c'est--dire, qu'ils
excitent l'admiration et l'enthousiasme des auditeurs, quoique de l'aveu
des plerins sincres, il n'y ait rien de plus misrable que ce voyage;
aussi cette admiration passagre n'a pas empch d'tablir un proverbe
peu honorable pour ces pieux voyageurs: _Dfie-toi de ton voisin_, dit
l'Arabe, _s'il a fait un Hadj; mais s'il en a fait deux, hte-toi de
dloger_; et en effet, l'exprience a prouv que la plupart des dvots
de la Mekke ont une insolence et une mauvaise foi particulire, comme
s'ils voulaient se venger d'avoir t dupes, en se faisant fripons.

Au moyen de cette caravane, Damas est le centre d'une circulation
trs-tendue. Par Alep, elle communique  l'_Armnie_,  l'_Anatolie_,
au _Diarbekr_, et mme  la _Perse_. Elle envoie au Kaire des caravanes
qui, suivant une route frquente ds le temps des patriarches, marchent
par Djesr-Yaqoub, Tabari, Nblous et Gaze. Elle reoit des marchandises
de Constantinople et d'Europe par Saide et Barout. Ce qui se consomme
dans son enceinte est acquitt avec les toffes de soie et de coton qui
s'y fabriquent en quantit et avec assez d'art; avec les fruits secs de
son territoire, et les ptes sucres de rose, d'abricot, de pche, etc.,
dont la Turkie consomme pour prs d'un million: le reste, trait par
changes, verse en passant un argent considrable, soit par les droits
de douane, soit par le salaire que les marchands s'attribuent pour leur
entremise. L'existence de ce commerce dans ces cantons, est de la plus
haute antiquit. Il y a suivi diverses routes, selon les circonstances
des gouvernements et des lieux; partout il a constamment produit sur ses
pas une opulence dont les traces ont survcu  sa propre destruction. Le
pachalic dont nous traitons, offre un monument en ce genre trop
remarquable pour tre pass sous silence. Je veux parler de _Palmyre_,
si connue dans le troisime ge de Rome par le rle brillant qu'elle
joua dans les dmls des Parthes et des Romains, par la fortune
d'Odnat et de Znobie, par leur chute et par sa propre ruine sous
Aurlien. Depuis cette poque, son nom avait laiss un beau souvenir
dans l'histoire; mais ce n'tait qu'un souvenir; et faute de connatre
en dtail les titres de sa grandeur, l'on n'en avait que des ides
confuses;  peine mme les souponnait-on en Europe, lorsque sur la fin
du sicle dernier, des ngociants anglais d'Alep, las d'entendre les
Bedouins parler des ruines immenses qui se trouvaient dans le dsert,
rsolurent d'claircir les rcits prodigieux qu'on leur en faisait. Une
premire tentative, en 1678, ne fut pas heureuse; les Arabes les
dpouillrent compltement, et ils furent obligs de revenir sans avoir
rempli leur objet. Ils reprirent courage en 1691, et parvinrent enfin 
voir les monuments indiqus. Leur relation, publie dans les
Transactions philosophiques, trouva beaucoup d'incrdules et de
rclamateurs: on ne pouvait ni concevoir, ni se persuader comment, dans
un lieu si cart de la terre habitable, il avait pu subsister une ville
aussi magnifique que leurs dessins l'attestaient. Mais depuis que le
chevalier _Dkins_ (Dawkins), anglais, a publi, en 1753, les plans
dtaills qu'il en avait lui-mme pris sur les lieux en 1751, il n'y a
plus eu lieu de douter, et il a fallu reconnatre que l'antiquit n'a
rien laiss, ni dans la Grce, ni dans l'Italie, qui soit comparable 
la magnificence des ruines de Palmyre.

Je vais citer le prcis de la relation de M. _Od_ (Wood), associ et
rdacteur du voyage de _Dkins_[50].

Aprs avoir appris  Damas que _Tadmour_ ou _Palmyre_ dpendait d'un
aga rsidant  _Hassi_, nous nous rendmes en quatre jours  ce
village, qui est situ dans le dsert, sur la route de Damas  Alep.
L'aga nous reut avec cette hospitalit qui est si commune dans ce
pays-l parmi les gens de toute condition; et quoique extrmement
surpris de notre curiosit, il nous donna les instructions ncessaires
pour la satisfaire le mieux qu'il se pourrait. Nous partmes de Hassi
le 13 mars 1751, avec une escorte des meilleurs cavaliers arabes de
l'aga, arms de fusils et de longues piques; et nous arrivmes quatre
heures aprs  _Sodoud_,  travers une plaine strile qui produisait 
peine de quoi brouter  des gazelles que nous y vmes en quantit.
_Sodoud_ est un petit village habit par des chrtiens Maronites. Cet
endroit est si pauvre, que les maisons en sont bties en terre sche au
soleil. Les habitants cultivent autour du village autant de terre qu'il
leur en faut simplement pour leur subsistance, et ils font de bon vin
rouge. Aprs dner, nous reprmes notre route, et nous arrivmes en
trois heures  _Haouaran_, village turk o nous couchmes. _Haouaran_
a la mme apparence de pauvret que _Sodoud_; mais nous y trouvmes
quelques ruines, qui font voir que cet endroit a t autrefois plus
considrable. Nous remarqumes un village voisin entirement abandonn
de ses habitants; ce qui arrive frquemment dans ce pays-l: quand le
produit des terres ne rpond pas  la culture, les habitants les
quittent pour n'tre pas opprims. Nous partmes de _Haouaran_ le 13,
et nous arrivmes en trois heures  _Qariatain_, tenant toujours la
direction est-quart-sud-est. Ce village ne diffre des prcdents, qu'en
ce qu'il est un peu plus grand: on jugea  propos de nous y faire passer
le reste du jour, pour nous prparer, ainsi que nos btes de charge, 
la fatigue du reste de notre voyage; car, quoique nous pussions
l'achever en moins de 24 heures, il fallait faire ce trajet tout d'une
traite, n'y ayant point d'eau dans cette partie du dsert. Nous
laissmes _Qariatain_ le 13, tant aux environs de 200 personnes qui,
avec le mme nombre d'nes, de mulets et de chameaux, faisaient un
mlange assez grotesque. Notre route tait un peu au nord-quart-nord-est,
 travers une plaine sablonneuse et unie, d' peu prs trois lieues et
demie de largeur, sans arbres ni eau, et borne  droite et  gauche par
une chane de montagnes striles qui semblaient se joindre environ deux
tiers de lieue avant que nous arrivassions  _Palmyre_......

Le 14  midi, nous arrivmes au lieu o les montagnes semblaient se
joindre: il y a entre elles une valle o l'on voit encore les ruines
d'un aqueduc qui portait autrefois de l'eau  _Palmyre_;  droite et 
gauche, sont des tours carres d'une hauteur considrable. En approchant
de plus prs, nous trouvmes que c'taient les anciens spulcres des
_Palmyrniens_. A peine emes-nous pass ces monuments vnrables, que
les montagnes se sparant des deux cts, nous dcouvrmes tout  la
fois la plus grande quantit de ruines que nous eussions jamais vue[51];
et derrire ces mmes ruines, vers l'Euphrate, une tendue de plat pays
 perte de vue, sans le moindre objet anim. Il est presque impossible
de s'imaginer rien de plus tonnant. Un si grand nombre de piliers
corinthiens, avec si peu de murs et de btiments solides, fait l'effet
le plus romanesque que l'on puisse voir. Tel est le rcit de _Wood_.

Sans doute la sensation d'un pareil spectacle ne se transmet point; mais
afin que le lecteur s'en fasse l'ide la plus rapproche, je joins ici
le dessin de la perspective. Pour en bien concevoir tout l'effet, il
faut suppler par l'imagination aux proportions. Il faut se peindre cet
espace si resserr, comme une vaste plaine, ces fts si dlis, comme
des colonnes dont la seule base surpasse la hauteur d'un homme; il faut
se reprsenter que cette file de colonnes debout occupe une tendue de
plus de 1300 toises, et masque une foule d'autres difices cachs
derrire elle. Dans cet espace, c'est tantt un palais dont il ne reste
que les cours et les murailles; tantt un temple dont le pristyle est
 moiti renvers; tantt un portique, une galerie, un arc de triomphe:
ici, les colonnes forment des groupes dont la symtrie est dtruite par
la chute de plusieurs d'entre elles; l, elles sont ranges en files
tellement prolonges, que, semblables  des rangs d'arbres, elles fuient
sous l'oeil dans le lointain, et ne paraissent plus que des lignes
accoles. Si de cette scne mouvante la vue s'abaisse sur le sol, elle y
en rencontre une autre presque aussi varie: ce ne sont de toutes parts
que fts renverss, les uns entiers, les autres en pices, ou seulement
disloqus dans leurs articulations; de toutes parts la terre est
hrisse de vastes pierres  demi enterres, d'entablements briss, de
chapiteaux corns, de frises mutiles, de reliefs dfigurs, de
sculptures effaces, de tombeaux viols, et d'autels souills de
poussire. La table suivante rendra un compte plus dtaill des
principaux objets de la gravure.

A, est un chteau turk, dsormais abandonn.

B, un spulcre.

C, une fortification turke ruine.

D, un spulcre o commence une suite de colonnes qui s'tend jusqu' R,
dans un espace de plus de 600 toises.

E, difice suppos construit par Diocltien.

F, ruines d'un spulcre.

G, colonnes disposes en pristyle de temple.

_h_, grand difice dont il ne reste que quatre colonnes.

I, ruines d'une glise chrtienne.

K, file de colonnes qui semblent avoir appartenu  un portique, et qui
aboutissent aux quatre pidestaux suivants.

L, quatre grands pidestaux.

_m_, cellule ou cage d'un temple, avec une partie de son pristyle.

N, petit temple.

O, foule de colonnes qui ont une fausse apparence de cirque.

P, quatre superbes colonnes de granit.

Q, colonnes disposes en pristyle de temple.

R, arc auquel aboutit la colonnade qui commence en D.

S, grande colonne.

T, mosque turke ruine, avec son minaret.

U, grosse colonne, dont la plus grande partie, avec son entablement, est
tombe.

V, petits enclos de terre o les Arabes cultivent des oliviers et du
grain.

X, temple du Soleil.

Y, tour carre, btie par les Turks sur l'emplacement du portique.

_zz_, mur qui formait l'enceinte de la cour du temple.

W, spulcres sems dans la valle, hors des murs de la ville.

Il faut voir dans les planches mmes de _Wood_, les dveloppements de
ces divers difices, pour sentir  quel degr de perfection taient
parvenus les arts dans ces temps reculs. L'architecture avait surtout
prodigu ses richesses, et dploy sa magnificence dans le temple du
Soleil, divinit de Palmyre. L'enceinte carre de la cour qui l'enferme,
a 679 pieds sur chaque face. Le long de cette enceinte, rgnait
intrieurement un double rang de colonnes: au milieu de l'espace vide,
le temple prsente encore une faade de 47 pieds, sur un flanc de 124;
tout autour rgne un pristyle de 41 colonnes; par un cas
extraordinaire, la porte rpond au couchant et non  l'orient. La
soffite de cette porte, tombe par terre, offre un zodiaque dont les
signes sont les mmes que les ntres: une autre soffite porte un oiseau
de la mme forme que celui de Balbek, plac sur un fond sem d'toiles.
Il est remarquable pour les historiens, que la faade du portique a 12
colonnes, comme celle de Balbek: mais il est encore plus remarquable
pour les artistes, que ces deux faades ressemblent  la colonnade du
Louvre, btie par Perrault avant l'existence des dessins qui nous les
ont fait connatre; la seule diffrence est que les colonnes du Louvre
sont accouples, au lieu que celles de Balbek et de Palmyre sont
isoles.

Il est dans la cour de ce mme temple un autre spectacle plus
intressant pour un philosophe: c'est de voir sur ces ruines sacres de
la magnificence d'un peuple puissant et poli, une trentaine de huttes de
terre, o habitent autant de familles de paysans qui ont tout
l'extrieur de la misre. Voil  quoi se rduit la population actuelle
d'un lieu jadis si frquent. Toute l'industrie de ces Arabes se borne 
cultiver quelques oliviers et le peu de bl qu'il leur faut pour vivre;
toutes leurs richesses se rduisent  quelques chvres et  quelques
brebis qu'ils font patre dans le dsert; toutes leurs relations
consistent en de petites caravanes qui leur viennent cinq ou six fois
par an de _Homs_, dont ils dpendent: peu capables de se dfendre de la
violence, ils sont obligs de payer de frquentes contributions aux
Bedouins, qui les vexent ou les protgent. Leur corps est sain et bien
fait, ajoutent les voyageurs anglais; et la raret des maladies parmi
eux, prouve que l'air de Palmyre mrite l'loge qu'en fait _Longin_,
dans son ptre  _Porphyre_. Il y pleut rarement, si ce n'est au temps
des quinoxes, o il arrive aussi de ces ouragans de sable, si dangereux
dans le dsert. Le teint de ces Arabes est trs-hl par la grande
chaleur; mais cela n'empche pas que les femmes n'aient de beaux traits.
Elles sont voiles comme dans tout l'Orient; mais elles ne se font pas
tant de scrupule qu'ailleurs de laisser voir leur visage; elles se
teignent le bout des doigts en roux (avec du _henn_), les lvres en
bleu, les sourcils en noir; et elles portent aux oreilles et au nez de
gros anneaux d'or ou de cuivre.

L'on ne peut voir tant de monuments d'industrie et de puissance, sans
demander quel fut le sicle qui les vit se dvelopper, quelle fut la
source des richesses ncessaires  ce dveloppement; en un mot, quelle
est l'histoire de Palmyre, et pourquoi elle se trouve situe si
singulirement, tant en quelque sorte une le spare de la terre
habitable, par une mer de sables striles. Les voyageurs que j'ai cits,
ont fait sur ces questions des recherches intressantes, mais trop
longues pour tre rapportes dans cet ouvrage: il faut lire dans le
leur, comment ils distinguent  Palmyre deux genres de ruines, dont les
unes appartiennent  des temps trs-reculs, et ne sont que des dbris
informes; les autres, qui sont les monuments subsistants, appartiennent
 des sicles plus modernes. On y verra comment, se fondant sur le genre
d'architecture qui y est employ, ils en assignent la construction aux
trois sicles qui prcdrent Diocltien, dans lesquels l'ordre
corinthien fut prfr  tous les autres. Ils dmontrent par des
raisonnements pleins de sagacit, que Palmyre, situe  trois journes
de l'Euphrate, dut toute sa fortune  l'avantage d'tre sur l'une des
routes du grand commerce qui a de tout temps exist entre l'Euphrate et
l'Inde; enfin ils constatent qu'elle acquit son plus grand
accroissement lorsque, devenue barrire entre les Romains et les
Parthes, elle eut l'art de se maintenir neutre dans leurs dmls, et de
faire servir le luxe de ces puissants empires  sa propre opulence.

De tout temps, Palmyre fut un entrept naturel pour les marchandises qui
venaient de l'Inde par le golfe Persique, et qui de l, remontant par
l'Euphrate ou par le dsert, allaient, dans la Phnicie et l'Asie
mineure, se rpandre chez des nations qui en furent toujours avides. Ce
commerce dut y fixer ds les sicles les plus reculs un commencement de
population, et en faire une place importante quoique encore peu clbre.
Les deux sources d'eau douce[52] que son sol possde, furent surtout un
attrait puissant d'habitation dans ce dsert aride et sec partout
ailleurs. Ce furent sans doute ces deux motifs qui attirrent les
regards de Salomon, et qui engagrent ce prince commerant  porter ses
armes jusqu' cette limite si recule de la Jude. Il y construisit de
bonnes murailles, dit l'historien Josphe[53], pour s'en assurer la
possession, et il l'appela _Tadmour_, qui signifie lieu de palmiers.
L'on a voulu infrer de ce rcit que Salomon en fut le premier
fondateur; mais l'on en doit plutt conclure que dja ce lieu avait une
importance connue. Les palmiers qu'il y trouva ne sont l'arbre que des
pays habits: ds avant Mose, les voyages d'Abraham et de Jacob, de la
Msopotamie dans la Syrie, indiquent entre ces contres des relations
qui devaient animer Palmyre. La cannelle et les perles mentionnes au
temps du lgislateur des Hbreux, attestent une communication avec
l'Inde et le golfe Persique, qui devait suivre l'Euphrate, et passer
encore  Palmyre. Aujourd'hui que ces sicles sont loigns, et que la
plupart des monuments ont pri, l'on raisonne mal sur l'tat de ces
contres  ces poques, et on le saisit d'autant moins bien, que l'on
admet comme faits historiques des faits antrieurs qui ont un caractre
tout diffrent; cependant, si l'on observe que les hommes de tous les
temps sont unis par les mmes intrts et les mmes jouissances, l'on
jugera qu'il a d s'tablir de trs-bonne heure des relations de
commerce de peuple  peuple, et que ces relations ont d tre  peu prs
les mmes qui se retrouvent dans les temps postrieurs et mieux connus.
D'aprs ce principe, en ne remontant pas au del du sicle de Salomon,
l'invasion de Tadmour par ce prince est un fait qui dcle une foule de
rapports et de consquences. Le roi de Jrusalem n'et port son
attention sur un poste si loign, si isol, sans un puissant motif
d'intrt. Cet intrt n'a pu tre que celui d'un grand commerce, dont
ce lieu tait dja l'entrept, dont l'Inde tait un des objets loigns,
dont le golfe Persique tait le principal foyer. Divers faits combins
concourent surtout  indiquer ce dernier article: bien plus, ils
conduisent ncessairement  reconnatre le golfe Persique pour le centre
du commerce de cet _Ophir_ sur lequel on a bti tant de mauvaises
hypothses. En effet, n'est-ce pas dans ce golfe que les Tyriens
entretinrent ds les sicles reculs un commerce, et eurent des
possessions dont les les de _Tyrus_ et _Aradus_ restrent les
monuments? Si Salomon rechercha l'alliance de ces Tyriens, s'il eut
besoin de leurs pilotes pour guider ses vaisseaux, le but du voyage ne
dut-il pas tre les lieux qu'ils frquentaient dja, o ils se rendaient
par leurs ports de _Phoenicum oppidum_, sur la mer Rouge, et peut-tre
de _Tor_, dont le nom semble une trace du leur? Les perles qui furent un
des principaux articles du commerce de Salomon, ne sont-elles pas le
produit presque exclusif de la cte du golfe, entre les les de _Tyrus_
et _Aradus_ (aujourd'hui Bahrain), et le cap _Masandoum_? Les paons qui
firent l'admiration des Juifs, n'ont-ils pas toujours pass pour
originaires de la province de Perse adjacente au golfe? Les singes ne
venaient-ils pas de l'Ymen, qui tait sur la route, et o ils abondent
encore? N'est-ce pas dans cet _Ymen_ qu'est le pays de _Saba_, dont la
reine apporta au roi juif de l'_encens_ et de l'or? Ne sont-ce pas ces
_Sabens_ que Strabon vante pour la quantit d'or qu'ils possdaient? On
a cherch _Ophir_ dans l'Inde et dans l'Afrique; mais n'est-il pas un
des douze cantons ou peuples arabes mentionns dans leurs origines
hbraques? Et peut-on le sparer de leur continent, quand ces
_origines_ suivent partout un ordre mthodique de positions, quoi qu'en
aient dit Bochart et Calmet? Enfin, n'est-ce pas le nom mme de cet
_Ophir_ qui se retrace dans celui d'_Ofor_, ville du district d'Oman,
sur la cte des Perles? Ce pays n'a plus d'or, mais qu'importe, si
Strabon nous apprend qu'au temps des Sleucides, les habitants de
Gerrha, sur la route de Babylone, en retiraient une quantit
considrable? Si l'on pse toutes ces circonstances, l'on conviendra que
le golfe Persique fut le foyer du plus grand commerce de l'ancien
Orient; que ce fut pour y communiquer par une voie plus courte ou plus
sre, que Salomon se porta jusqu' l'Euphrate; et qu'enfin,  titre
d'entrept commode, Palmyre dut avoir ds cette poque un tat, sinon
brillant, du moins assez considrable. On juge mme, en mditant sur les
rvolutions des sicles qui suivirent, que ce commerce fut un agent
principal de ces grands mouvements de la basse Asie, dont des
chroniques striles ne rendent point raison. Si, postrieurement 
Salomon, les Assyriens de Ninive tournrent leur ambition vers la Kalde
et le cours infrieur de l'Euphrate, ce fut pour se rapprocher du golfe
Persique, source de l'opulence. Si Babylone, de vassale de Ninive,
devint en peu de temps sa rivale, et sige d'un empire nouveau, ce fut
parce que son site la rendit l'entrept de cette circulation. Enfin, si
ses rois firent des guerres si opinitres  Jrusalem et  Tyr, ce ne
fut pas seulement pour dpouiller ces villes des richesses qu'elles
possdaient, mais encore pour obstruer la drivation qu'elles causaient
par la mer Rouge. Un historien[54] qui nous apprend que Nabukodonosor,
avant d'assiger Jrusalem, s'empara de _Tadmour_, nous indique que
cette ville participait aux oprations des grandes mtropoles
environnantes. Leur chute, arrive par gradation, devint pour elle, sous
l'empire des Perses et sous les successeurs d'Alexandre, le mobile de
l'accroissement qu'elle semble acqurir tout  coup au temps des Parthes
et des Romains; elle eut alors une priode de plusieurs sicles de paix
et d'activit, qui permirent  ses habitants d'lever ces monuments
d'opulence dont nous admirons encore les dbris. Ils purent y dployer
d'autant plus de luxe, que le sol ne permettait aucun autre genre de
dpense, et que le faste des ngociants en tout pays se porte volontiers
vers les constructions. Odenat et Znobie mirent le comble  cette
prosprit; mais, pour avoir voulu passer la mesure naturelle, ils en
dtruisirent tout  coup l'quilibre, et Palmyre, dpouille par
Aurlien de l'tat qu'elle s'tait fait en Syrie, puis assige, prise
et dvaste par cet empereur, perdit en un jour la libert et la
scurit, qui taient les premiers mobiles de sa grandeur. Depuis lors,
les guerres perptuelles de ces contres, les dvastations des
conqurants, les vexations des despotes, en appauvrissant les peuples,
ont diminu le commerce et tari la source qui venait au sein des dserts
faire fleurir l'industrie et l'opulence: les faibles canaux qui en ont
survcu, drivs par Alep et Damas, ne servent aujourd'hui qu' rendre
son abandon plus sensible et plus complet.

En quittant ces ruines vnrables, et rentrant dans la terre habite,
nous trouvons d'abord _Homs_, l'Emesus des Grecs, situe sur la rive
orientale de l'Oronte. Cette ville, jadis place forte et trs-peuple,
n'est plus qu'un assez gros bourg ruin, o l'on ne compte pas plus de
deux mille habitants, partie Grecs et partie Musulmans. Il y rside un
aga, qui tient,  titre de sous-ferme, du pacha de Damas, toute la
contre jusqu' Palmyre. Le pacha lui-mme tient cette ferme  titre
d'apanage relevant immdiatement du sultan: il en est de mme de _Hama_
et de _Marra_. Ces trois fermes sont portes  quatre cents bourses, ou
cinq cent mille livres; mais elles rapportent prs du quadruple.

A deux journes de chemin au-dessous de _Homs_, est _Hama_, clbre en
Syrie pour ses roues hydrauliques. Elles sont en effet les plus grandes
que l'on y connaisse; elles ont jusqu' trente-deux pieds de diamtre.
La circonfrence de ces roues est forme par des augets disposs de
telle faon, qu'en tournant dans le courant du fleuve, ils se
remplissent d'eau, et qu'en arrivant au znith de la roue, ils se
dgorgent dans un bassin, d'o l'eau se rend par des canaux aux bains
publics et particuliers. La ville est situe dans une valle troite,
sur les deux rives de l'Oronte; elle contient environ quatre mille ames,
et elle a quelque activit, parce qu'elle est sur la route d'Alep 
Tripoli. Le sol est, comme dans toute cette partie, trs-propre au
froment et au coton; mais la culture, expose aux rapines du _Motsallam_
et des Arabes, est languissante. Un chaik de ceux-ci, nomm
_Mohammad-el-Korfn_, s'est rendu si puissant depuis quelques annes,
qu'il est parvenu  imposer des contributions arbitraires sur le pays.
On estime qu'il peut mettre sur pied jusqu' trente mille cavaliers.

En continuant de descendre l'Oronte par une route qui n'est qu'un peu
frquente, l'on rencontre dans un terrain marcageux un lieu
intressant par le contraste de fortune qu'il prsente. Ce lieu appel
_Fami_, tait jadis, sous le nom d'_Apama_, l'une des plus clbres
villes de ces cantons. C'tait l, dit Strabon, _que les Sleucides
avaient tabli l'cole et la ppinire de leur cavalerie_. Le terrain
des environs, abondant en pturages, nourrissait jusqu' trente mille
cavales, trois cents talons et cinq cents lphants. Au lieu de cette
cration si anime,  peine les marais de _Fami_ nourrissent-ils
aujourd'hui quelques buffles et quelques moutons. Aux soldats vtrans
d'Alexandre qui en avaient fait le lieu de leur repos, ont succd de
malheureux paysans qui vivent dans les alarmes perptuelles des
vexations des Turks et des invasions des Arabes. De toutes parts, les
mmes tableaux se rptent dans ces cantons. Chaque ville et chaque
village sont forms de dbris, et assis sur des ruines de constructions
anciennes: on ne cesse d'en rencontrer, soit dans le dsert, soit en
remontant la route jusqu'aux montagnes de Damas; soit mme en passant au
midi de cette ville, dans les immenses plaines du _Haurn_. Les plerins
de la Mekke, qui les traversent pendant cinq  six journes, attestent
qu'ils y trouvent  chaque pas des vestiges d'anciennes habitations.
Cependant ils sont moins remarquables dans ces plaines, attendu que l'on
y manque de matriaux durables; le sol est une terre pure sans pierres,
et presque sans cailloux. Ce que l'on raconte de sa fertilit actuelle,
rpond parfaitement  l'ide qu'en donnent les livres hbreux. Partout
o l'on sme le froment, il rend en profusion si les pluies ne manquent
pas, et il crot  hauteur d'homme. Les plerins assurent mme que les
habitants ont une force de corps et une taille au-dessus du reste des
Syriens: ils en doivent diffrer  d'autres gards, parce que leur
climat, excessivement chaud et sec, ressemble plus  l'gypte qu' la
Syrie. Ainsi que dans le dsert, ils manquent d'eaux vives et de bois,
font du feu avec de la fiente, et btissent des huttes avec de la terre
battue et de la paille. Ils sont trs-basans; ils paient des redevances
au pacha de Damas. Mais la plupart de leurs villages se mettent sous la
protection de quelques tribus arabes; et quand les chaiks ont de la
prudence, le pays prospre et jouit de la scurit. Elle rgne encore
plus dans les montagnes qui bornent ces plaines  l'ouest et au nord; ce
motif y a attir depuis quelques annes nombre de familles druzes et
maronites, lasses des troubles du Liban; elles y ont form des
_Da_[55], ou _villages_, o elles professent librement leur culte, et
ont des chapelles et des prtres. Un voyageur intelligent trouverait
sans doute en ces cantons divers objets intressants d'antiquit et
d'histoire naturelle; mais aucun Europen connu n'y a encore pntr.

En se rapprochant du Jourdain, le pays devient plus montueux et plus
arros; la valle o coule ce fleuve, est en gnral abondante en
pturages, surtout dans la partie suprieure. Quant au fleuve lui-mme,
il a moins d'importance que l'imagination n'a coutume de lui en donner.
Les Arabes, qui mconnaissent le nom de Jourdain, l'appellent
_el-Chari_: sa largeur commune entre les deux principaux lacs, ne passe
gure soixante-dix  quatre-vingts pieds; en rcompense, il a une
profondeur de dix  douze pieds. Dans l'hiver, il sort du lit troit qui
l'encaisse, et gonfl par les pluies, il dborde sur les deux rives
jusqu' former une nappe large quelquefois d'un quart de lieue; sa
grande crue est en mars, au temps que les neiges fondent sur les
montagnes du _Chaik_: alors, plus qu'en tout autre temps, ses eaux sont
troubles et jauntres, et son cours imptueux. Ses rives sont couvertes
d'une paisse fort de roseaux, de saules et d'autres arbustes qui
servent de repaire  une foule de sangliers, d'onces, de chacals, de
livres et d'oiseaux.

En traversant le Jourdain,  mi-chemin des deux lacs, on entre dans un
canton montueux, jadis clbre sous le nom de royaume de _Samarie_, et
connu aujourd'hui sous celui de pays de _Nblous_, qui en est le
chef-lieu. Ce bourg, situ prs de _Sikem_, et sur les ruines de la
_Neapolis_ des Grecs, est la rsidence d'un chaik qui tient  ferme le
tribut, dont il rend compte au pacha de Damas lors de sa tourne. L'tat
de ce pays est  peu prs le mme que celui des Druzes, avec la
diffrence que ses habitants sont des musulmans zls au point de ne pas
souffrir volontiers des chrtiens parmi eux. Ils sont rpandus par
villages dans leurs montagnes, dont le sol, assez fertile, produit
beaucoup de bl, de coton, d'olives et quelques soies. L'loignement o
ils sont de Damas, et la difficult de leur terrain, en le prservant
jusqu' un certain point des vexations du gouvernement, leur ont procur
plus d'aisance que l'on n'en trouve ailleurs. Ils passent mme en ce
moment pour le plus riche peuple de la Syrie: ils doivent cet avantage 
la conduite adroite qu'ils ont tenue dans les derniers troubles de la
Galile et de la Palestine; la tranquillit qui rgnait chez eux,
engagea beaucoup de gens aiss  venir s'y mettre  l'abri des revers de
la fortune. Mais depuis quatre ou cinq ans, l'ambition de quelques
chaiks, fomente par les Turks, a suscit un esprit de faction et de
discorde, qui a des effets presque aussi fcheux que les vexations des
pachas.

A deux journes au sud de _Nblous_, en marchant par des montagnes qui 
chaque pas deviennent plus rocailleuses et plus arides, l'on arrive 
une ville qui, comme tant d'autres que nous avons parcourues, prsente
un grand exemple de la vicissitude des choses humaines:  voir ses
murailles abattues, ses fosss combls, son enceinte embarrasse de
dcombres, l'on a peine  reconnatre cette mtropole clbre qui jadis
lutta contre les empires les plus puissants; qui balana un instant les
efforts de Rome mme; et qui, par un retour bizarre du sort, en reoit
aujourd'hui dans sa chute l'hommage et le respect; en un mot, l'on a
peine  reconnatre _Jrusalem_. L'on s'tonne encore plus de sa fortune
en voyant sa situation: car, place dans un terrain scabreux et priv
d'eau, entoure de ravines et de hauteurs difficiles, carte de tout
grand passage, elle ne semblait propre  devenir ni un entrept de
commerce, ni un sige de consommation; mais elle a vaincu tous les
obstacles, pour prouver sans doute ce que peut l'opinion manie par un
lgislateur habile, ou favorise par des circonstances heureuses. C'est
cette mme opinion qui lui conserve encore un reste d'existence: la
renomme de ses merveilles, perptue chez les Orientaux, en appelle et
en fixe toujours un certain nombre dans ses murailles; musulmans,
chrtiens, juifs, tous sans distinction de secte, se font un honneur de
voir ou d'avoir vu la ville _noble_ et _sainte_, comme ils
l'appellent[56]. A juger par le respect qu'ils affectent pour ces lieux
sacrs, l'on croirait qu'il n'est pas au monde de peuple plus dvot;
mais cela ne les a pas empchs d'acqurir et de mriter la rputation
du plus mchant peuple de la Syrie, sans excepter Damas mme: l'on
estime que le nombre des habitants se monte  12 ou 14,000 ames.

Jrusalem a eu de temps en temps des gouverneurs propres, avec le titre
de pachas; mais plus ordinairement elle est, comme aujourd'hui, une
dpendance de Damas, dont elle reoit un _motsallam_ ou _dpositaire
d'autorit_. Ce _motsallam_ en paie une ferme, dont les fonds se tirent
du miri, des douanes, et surtout des sottises des habitants chrtiens.
Pour concevoir ce dernier article, il faut savoir que les diverses
communions des Grecs schismatiques et catholiques, des Armniens, des
Coptes, des Abyssins et des Francs se jalousant mutuellement la
possession des lieux saints, se la disputent sans cesse  prix d'argent
auprs des gouverneurs turks. C'est  qui acquerra une prrogative, ou
l'tera  ses rivaux; c'est  qui se rendra le dlateur des carts
qu'ils peuvent commettre. A-t-on fait quelque rparation clandestine 
une glise; a-t-on pouss une procession plus loin que de coutume;
est-il arriv un plerin par une autre porte que celle qui lui est
assigne, c'est un sujet de dlation au gouvernement, qui ne manque pas
de s'en prvaloir, pour tablir des avanies et des amendes. De l des
inimitis et une guerre ternelle entre les divers couvents, et entre
les adhrents de chaque communion. Les Turks,  qui a chaque dispute
rapporte toujours de l'argent, sont, comme l'on peut croire, bien
loigns d'en tarir la source. Grands et petits, tous en tirent parti;
les uns vendent leur protection; les autres leurs sollicitations: de l
un esprit d'intrigue et de cabale qui a rpandu la corruption dans
toutes les classes; de l, pour le _motsallam_, un casuel qui chaque
anne monte  plus de 100,000 piastres. Chaque plerin lui doit une
entre de 10 piastres; plus, un droit d'escorte pour le voyage au
Jourdain, sans compter les aubaines qu'il tire des imprudences que ces
trangers commettent pendant leur sjour. Chaque couvent lui paie tant
pour un droit de procession, tant pour chaque rparation  faire; plus,
des prsents  l'avnement de chaque suprieur, et au sien propre; plus,
des gratifications sous main, pour obtenir des bagatelles secrtes que
l'on sollicite, et tout cela va loin chez les Turks, qui, dans l'art de
pressurer, sont aussi entendus que les plus habiles gens de loi de
l'Europe. En outre, le _motsallam_ peroit des droits sur la sortie
d'une denre particulire  Jrusalem; je veux parler des _chapelets_,
des _reliquaires_, des _sanctuaires_, des _croix_, des _passions_, des
_agnus-dei_, des _scapulaires_, etc., dont il part chaque anne prs de
300 caisses. La fabrication de ces ustensiles de pit est la branche
d'industrie qui fait vivre la plupart des familles chrtiennes et
mahomtanes de Jrusalem et de ses environs; hommes, femmes et enfants,
tous s'occupent  sculpter,  tourner le bois, le corail, et  broder en
soie, en perles et en fil d'or et d'argent. Le seul couvent de
_Terre-Sainte_ en enlve tous les ans pour 50,000 piastres; et ceux des
Grecs, des Armniens et des Coptes runis, pour une somme encore plus
forte: ce genre de commerce est d'autant plus ncessaire aux fabricants,
que la main-d'oeuvre est presque l'unique objet de leur salaire; et il
devient d'autant plus lucratif aux dbitants, que le prix du fonds est
dcupl par une valeur d'opinion. Ces objets exports dans la Turkie,
l'Italie, le Portugal, dans l'Espagne et ses colonies, en font revenir 
titre d'aumnes ou de paiements, des sommes considrables. A cet article
les couvents joignent une autre branche moins importante, _la visite des
plerins_. L'on sait que de tout temps, la dvote curiosit de visiter
les _saints lieux_, conduisit de tous cts des chrtiens  Jrusalem;
il fut mme un sicle o les ministres de la religion en avaient fait un
acte ncessaire au salut. L'on se rappelle que ce fut cette ferveur
qui, agitant l'Europe entire, produisit les croisades. Depuis leur
malheureuse issue, le zle des Europens se refroidissant de jour en
jour, le nombre de leurs plerins s'est beaucoup diminu; et il se
rduit dsormais  quelques moines d'Italie, d'Espagne et d'Allemagne.
Mais il n'en est pas ainsi des Orientaux: fidles  l'esprit des temps
passs, ils ont continu de regarder le voyage de Jrusalem comme une
oeuvre du plus grand mrite. Ils sont mme scandaliss du relchement
des Francs  cet gard, et ils disent qu'ils sont tous devenus
hrtiques ou infidles. Leurs prtres et leurs moines,  qui cette
ferveur est utile, ne cessent de la fomenter. Les Grecs surtout assurent
que le _plerinage acquiert les indulgences plnires, non-seulement
pour le pass, mais mme pour l'avenir; et qu'il absout, non-seulement
du meurtre, de l'inceste, de la pdrastie, mais encore de l'infraction
du jene et des jours de ftes, dont ils font des cas bien plus graves_.
De si grands encouragements ne demeurent pas sans effet; et chaque anne
il part de la More, de l'Archipel, de Constantinople, de l'Anatolie, de
l'Armnie, de l'gypte et de la Syrie, une foule de plerins de tout ge
et de tout sexe; l'on en portait le nombre, en 1784,  2000 ttes. Les
moines, qui trouvent sur leurs registres, que jadis il en passait 10 
12,000, ne cessent de dire que la religion dprit, et que le zle des
fidles s'teint. Mais il faut convenir que ce zle est un peu ruineux,
puisque le simple plerinage cote au moins 4,000 livres, et qu'il en
est souvent qui, au moyen des offrandes, se montent  50 et 60,000
livres.

Yfa est le lieu o dbarquent ces plerins. Ils y arrivent en novembre,
et se rendent sans dlai  Jrusalem, o ils restent jusqu'aprs les
ftes de Pques. On les loge ple-mle par familles, dans les cellules
des couvents de leur communion. Les religieux ont bien soin de dire que
ce logement est gratuit; mais il ne serait ni honnte ni sr de s'en
aller sans faire une offrande qui excde de beaucoup le prix marchand
d'une location. En outre, l'on ne peut se dispenser de payer des messes,
des services, des exorcismes, etc., autre tribut assez considrable.
L'on doit acheter encore des crucifix, des chapelets, des agnus-dei,
etc. Le jour des Rameaux arriv, l'on va se purifier au Jourdain; et ce
voyage exige encore une contribution. Anne commune, elle rapporte au
gouverneur 15,000 sequins turks, c'est--dire 112,500 livres[57], dont
il dpense environ la moiti en frais d'escorte et droits de passage
qu'exigent les Arabes. Il faut voir dans les relations particulires de
ce plerinage, la marche tumultueuse de cette foule dvote dans la
plaine de _Yericho_; son zle indcent et superstitieux  se jeter
hommes, femmes et enfants, nus dans le Jourdain; leur fatigue  se
rendre au bord de la mer Morte; leur ennui  la vue des rochers de cette
contre, la plus sauvage de la nature; enfin leur retour et leur visite
des saints lieux, et la crmonie _du feu nouveau qui descend du ciel le
samedi saint, apport par un ange_. Les Orientaux croient encore  ce
miracle, quoique les Francs aient reconnu que les prtres, retirs dans
la sacristie, emploient des moyens trs-naturels. La Pque finie, chacun
retourne en son pays, fier de pouvoir muler avec les musulmans pour le
titre de plerin[58]; plusieurs mme, afin d'tre reconnus partout pour
tels, se font graver sur la main, sur le poignet ou sur le bras, des
figures de croix, de lance, et le chiffre de Jsus et de Marie. Cette
gravure douloureuse et quelquefois prilleuse[59], se fait avec des
aiguilles dont on remplit la piqre de poudre  canon, ou de chaux
d'antimoine. Elle reste ineffaable: les musulmans ont la mme pratique;
et elle se retrouve chez les Indiens, chez les sauvages, et chez les
peuples anciens, toujours avec un caractre religieux, parce qu'elle
tient  des usages de religion de la premire antiquit. Tant de
dvotion n'empche pas ces plerins de participer au proverbe des
_Hadjis_; et les chrtiens disent aussi: _Prenez garde au plerin de
Jrusalem_. L'on conoit que le sjour de cette foule  Jrusalem
pendant cinq  six mois, y laisse des sommes considrables:  ne compter
que quinze cents personnes,  cent pistoles par tte, c'est un million
et demi. Une partie de cet argent passe en paiement de denres au peuple
et aux marchands, qui ranonnent les trangers de tout leur pouvoir.
L'eau se payait en 1784, jusqu' 15 sous la voie. Une autre partie va au
gouverneur et  ses employs, Enfin, la troisime reste dans les
couvents. L'on se plaint de l'usage qu'en font les schismatiques; et
l'on parle avec scandale de leur luxe, de leurs porcelaines, de leurs
tapis, et mme des sabres, des kandjars et btons qui meublent leurs
cellules. Les Armniens et les Francs sont beaucoup plus modestes; c'est
vertu de ncessit dans les premiers, qui sont pauvres; mais c'est vertu
de prudence dans les seconds, qui ne le sont pas.

Le couvent de ces Francs, appel _Saint-Sauveur_, est le chef-lieu de
toutes les missions de _Terre-Sainte_ qui sont dans l'empire turk. L'on
en compte dix-sept, que desservent des franciscains de toute nation,
mais plus souvent des Franais, des Italiens et des Espagnols.
L'administration gnrale est confie  trois individus de ces nations,
de telle manire que le suprieur doit toujours tre n sujet du pape;
le procureur, sujet du roi catholique, et le vicaire, sujet du roi
trs-chrtien. Chacun de ces administrateurs a une clef de la caisse
gnrale, afin que le maniement des fonds ne puisse se faire qu'en
commun. Chacun d'eux est assist d'un second appel _discret_: la
runion de ces six personnages et d'un discret portugais, forme le
_directoire_ ou _chapitre_ souverain qui gouverne le couvent et l'ordre
entier. Ci-devant une balance combine par les premiers lgislateurs,
avait tellement distribu les pouvoirs de ces administrateurs, que la
volont d'un seul ne pouvait matriser celle de tous; mais comme tous
les gouvernements sont sujets  rvolution, il est arriv depuis
quelques annes des incidents qui ont beaucoup dnatur celui-ci. En
voici l'histoire en deux mots.

Il y a environ 20 ans, que par un dsordre assez familier aux grandes
rgies, le couvent de _Terre-Sainte_ se trouva charg d'une dette de 600
bourses (750,000 liv.). Elle croissait de jour en jour, parce que la
dpense ne cessait d'excder la recette. Il et t facile de se librer
tout  coup, attendu que le trsor du Saint-Spulcre possde en diamants
et en toutes sortes de pierres prcieuses, en calices, en croix, en
ciboires d'or et autres prsents des princes chrtiens, pour plus d'un
million; mais outre l'aversion qu'ont eue de tout temps les ministres
des temples  toucher aux choses sacres, il pouvait tre important dans
le cas en question, de ne pas montrer aux Turks, ni mme aux chrtiens,
de trop grandes ressources. La position tait embarrassante; elle le
devenait encore davantage par les murmures du procureur espagnol, qui se
plaignait hautement de supporter seul le fardeau de la dette, parce
qu'en effet, c'tait lui qui fournissait les fonds les plus
considrables. Dans ces circonstances, _J. Ribeira_, qui occupait ce
poste, tant venu  mourir, le hasard lui donna pour successeur un homme
qui, plus impatient encore, rsolut de remdier au dsordre  quelque
prix que ce ft. Il s'y porta avec d'autant plus d'activit, qu'il se
promit des avantages particuliers de la rforme qu'il mditait. Il
dressa son plan en consquence; pour l'excuter, il s'adressa
immdiatement au roi d'Espagne, par l'entremise de son confesseur, et il
lui proposa:

Que le zle des princes chrtiens s'tant beaucoup refroidi depuis
plusieurs annes, leurs anciennes largesses au couvent de _Terre-Sainte_
avaient considrablement diminu; que le roi trs-fidle avait retranch
plus de la moiti des 40,000 piastres fortes qu'il avait coutume de
donner; que le roi trs-chrtien se tenant acquitt par la protection
qu'il accordait, payait  peine les 1000 cus qu'il avait promis;
l'Italie et l'Allemagne devenaient de jour en jour moins librales, et
que sa majest catholique tait la seule qui continut les bienfaits de
ses prdcesseurs. _Il reprsenta_ que d'autre part, les dpenses de
l'tablissement n'ayant pas subi la mme diminution, il en rsultait un
vide qui forait chaque anne de recourir  un emprunt; que de cette
manire il s'tait form une dette qui s'accroissait de jour en jour, et
qui menaait de conduire  une ruine finale; que parmi les causes de
cette dette, l'on devait surtout compter le plerinage des moines qui
venaient visiter les saints lieux; qu'il fallait leur payer leurs
voyages, leurs nolis, leurs pages, leur pension au couvent pendant deux
et trois ans, etc.; que par un cas singulier, la majeure partie de ces
moines tait fournie par ces mmes tats qui avaient retir leurs
largesses, c'est--dire, par le Portugal, l'Allemagne et l'Italie; qu'il
semblait trange que le roi d'Espagne dfrayt des gens qui n'taient
point ses sujets; et qu'il tait abusif que le maniement mme de ses
fonds ft confi  un chapitre presque tout compos d'trangers. Le
suppliant insistant sur ce dernier article, priait sa majest catholique
d'intervenir  la rforme des abus, et d'tablir un ordre nouveau et
plus quitable, dont il insinua le dessein.

Ces reprsentations eurent tout l'effet qu'il pouvait dsirer. Le roi
d'Espagne y faisant droit, se dclara d'abord _protecteur spcial de
l'ordre de Terre-Sainte en Levant_, et en prit en cette qualit la
direction; puis il nomma le requrant, _J. Juan Ribeira, son procureur
royal_, lui donna  ce titre un cachet aux armes d'Espagne, et lui
confia  lui seul la gestion de ses _dons_, sans en tre comptable qu'
sa personne. De ce moment, J. Juan Ribeira, devenu plnipotentiaire, a
signifi au _discrtoire_ que dsormais il aurait une caisse
particulire, spare de la caisse commune; que cette dernire resterait
comme ci-devant, charge des dpenses gnrales, et qu'en consquence
toutes les contributions des nations y seraient verses; mais qu'attendu
que celle d'Espagne tait hors de proportion avec les autres, il n'en
serait dsormais distrait qu'une partie relative au contingent de
chacune, et que l'excdant serait vers dans sa caisse particulire; que
les plerinages seraient dsormais aux frais des nations respectives, 
l'exception des sujets de France, dont-il voulait bien se charger. De
l, il est arriv que les plerinages et la plupart des dpenses
gnrales resserres, ont repris un quilibre avec la recette, et l'on a
pu commencer d'acquitter la dette dont on tait charg; mais les
religieux n'ont pas vu sans humeur le procureur devenir une puissance
indpendante: ils ne lui pardonnent pas d'tre  lui seul presque aussi
riche que l'ordre entier: en effet, il a touch depuis huit ans quatre
_conduites_ ou _contributions_ d'Espagne, values  800,000 piastres.
L'argent qui forme ces _conduites_, consistant en piastres d'Espagne, se
charge ordinairement sur un vaisseau franais qui le transporte en
Cypre, avec deux religieux qui veillent  sa garde. De Cypre, une partie
des piastres fortes passe  Constantinople, o elles sont vendues avec
bnfice, et converties en monnaie turke. L'autre partie va directement
par Yfa  Jrusalem, dont les habitants l'attendent comme les Espagnols
attendent le _galion_. Le procureur en verse une somme dans la caisse
gnrale, et le reste est  sa discrtion. Les usages qu'il en fait,
consistent, 1 en une pension de mille cus au vicaire franais et  son
_discret_ qui,  ce moyen, lui procurent dans le _conseil_ une majorit
des suffrages; 2 en prsents au gouverneur, au mofti, au qdi, au
naqb, et autres grands dont le crdit peut lui tre utile; enfin, il
soutient la dignit de sa place: et cet article n'est pas une bagatelle;
car il a ses interprtes particuliers, comme un consul, sa table, ses
janissaires: seul des Francs, il monte  cheval dans Jrusalem, et
marche escort par des cavaliers; en un mot, il est, aprs le motsallam,
la premire personne du pays, et il traite d'gal  gal avec les
puissances. Tant d'gards ne sont pas gratuits, comme l'on peut croire.
Une seule visite  Djezzr pour l'glise de Nazareth, a cot 30,000
_pataques_ (157,000 liv.). Les musulmans de Jrusalem, qui dsirent son
argent, recherchent son amiti. Les chrtiens qui sollicitent ses
aumnes, redoutent jusqu' son indiffrence. Heureuse la maison qu'il
affectionne, et malheur  qui lui dplat! car sa haine peut avoir des
suites directes ou dtournes, galement redoutables: un mot  l'_Ouli_
attirerait le bton, sans qu'on st d'o il vient. Tant de pouvoir lui a
fait ddaigner la protection accoutume de l'ambassadeur de France, et
il a fallu une affaire rcente avec le pacha de Damas, pour lui rappeler
qu'elle seule est plus efficace que 20,000 sequins. Ses agents, fiers de
son crdit, en abusent comme tous les subalternes. Les moines espagnols
de Yfa et de Raml traitent les chrtiens qui dpendent d'eux, avec une
rigueur qui n'est nullement vanglique: ils les excommunient en pleine
glise, en les apostrophant par leur nom; ils menacent les femmes dont
il leur est revenu des propos; ils font faire des pnitences publiques,
le cierge  la main; ils livrent aux Turks les indociles, et refusent
tout secours  leurs familles; enfin ils choquent les usages du pays et
la biensance, en visitant les femmes des chrtiens, qui ne doivent voir
que leurs trs-proches parents, et en les entretenant sans tmoins dans
leurs appartements, pour raison de confession. Les Turks ne peuvent
concevoir tant de libert sans abus. Les chrtiens, dont l'esprit est le
mme  cet gard, en murmurent, mais ils n'osent clater. L'exprience
leur a appris que l'indignation des RR. PP. a des suites redoutables.
L'on dit tout bas qu'elle attira, il y a six ou sept ans, un ordre du
capitan-pacha, pour couper la tte  un habitant de Yfa qui leur
rsistait. Heureusement l'aga prit sur lui d'en diffrer l'excution, et
de dsabuser l'amiral; mais leur animosit n'a pas cess de poursuivre
cet homme par des chicanes de toute espce. Rcemment mme, elle a
sollicit l'ambassadeur d'Angleterre, sous la protection duquel il s'est
mis, de donner _main-leve  une punition_ qui n'est qu'une injuste
vengeance.

Laissons-l des dtails faits cependant pour peindre l'tat de ce pays.
Si nous quittons Jrusalem, nous ne trouvons plus dans cette partie du
pachalic, que trois lieux qui mritent d'en faire mention.

Le premier est _Rha_, l'ancienne _Yericho_, situe  six lieues au
nord-est de Jrusalem: son local est une plaine de six  sept lieues de
long sur trois de large, autour de laquelle rgnent des montagnes
striles qui la rendent trs-chaude. Jadis on y cultivait le _baume de
la Mekke_. Selon les _Hadjis_, c'est un arbuste semblable au grenadier,
dont les feuilles ont la forme de celles de la _rhue_; il porte une noix
charnue, au milieu de laquelle est une amande d'o se retire le suc
rsineux qu'on appelle _baume_. Aujourd'hui il n'existe pas un de ces
arbustes  _Rha_; mais l'on y en trouve une autre espce, appele
_zaqqon_, qui produit une huile douce aussi vante pour les blessures.
Ce _zaqqon_ ressemble  un prunier; il a des pines longues de quatre
pouces, des feuilles d'olivier, mais plus troites, plus vertes, et
piquantes au bout: son fruit est un gland sans calice, sous l'corce
duquel est une pulpe, puis un noyau, dont l'amande rend une huile que
les Arabes vendent trs-cher  ceux qui en dsirent: c'est le seul
commerce de _Rha_, qui n'est qu'un village en ruines.

Le second lieu est _Bait-el-lahm_ ou _Bethlem_, si clbre dans
l'histoire du christianisme. Ce village, situ  deux lieues de
Jrusalem, au sud-est, est assis sur une hauteur, dans un pays de
coteaux et de vallons, qui pourrait devenir trs-agrable. C'est le
meilleur sol de ces cantons; les fruits, les vignes, les olives, les
ssames y russissent trs-bien; mais la culture manque, comme partout
ailleurs. On compte dans ce village environ 600 hommes capables de
porter le fusil dans l'occasion; et elle se prsente souvent, tantt
pour rsister au pacha, tantt pour faire la guerre aux villages
voisins, tantt pour les dissensions intestines. De ces 600 hommes, on
en compte une centaine de chrtiens latins, qui ont un cur dpendant du
grand couvent de Jrusalem. Ci-devant ils taient uniquement livrs 
la fabrique des chapelets; mais les RR. PP. ne consommant pas tout ce
qu'ils pouvaient fournir, ils ont repris le travail de la terre; ils
font du vin blanc qui justifie la rputation qu'avaient jadis les vins
de Jude; mais il a l'inconvnient d'tre trop capiteux. L'intrt de la
sret, plus fort que celui de la religion, fait vivre ces chrtiens en
assez bonne intelligence avec les musulmans, leurs concitoyens. Ils sont
les uns et les autres du parti _Yamni_, qui, en opposition avec le
_Qasi_, divise toute la Palestine en deux factions ennemies. Le courage
de ces paysans, frquemment prouv, les a rendus redoutables dans leur
voisinage.

Le troisime et dernier lieu est _Habroun_ ou _Hbron_, situ  sept
lieues, au sud de _Bethlem_; les Arabes n'appellent ce village que
_El-kalil_[60], c'est--dire le _bien-aim_, qui est l'pithte propre
d'Abraham, dont on montre la grotte spulcrale. _Habroun_ est assis au
pied d'une lvation sur laquelle sont de mauvaises masures, restes
informes d'un ancien chteau. Le pays des environs est une espce de
bassin oblong, de cinq  six lieues d'tendue, assez agrablement
parsem de collines rocailleuses, de bosquets de sapins, de chnes
avorts, et de quelques plantations d'oliviers et de vignes. L'emploi de
ces vignes n'est pas de procurer du vin, attendu que les habitants sont
tous musulmans zls, au point qu'ils ne souffrent chez eux aucun
chrtien; l'on ne s'en sert qu' faire des raisins secs mal prpars,
quoique l'espce soit fort belle. Les paysans cultivent encore du coton,
que leurs femmes filent, et qui se dbite  Jrusalem et  Gaze. Ils y
joignent quelques fabriques de savon; dont la soude leur est fournie par
les Bedouins, et une verrerie fort ancienne, la seule qui existe en
Syrie: il en sort une grande quantit d'anneaux colors, de bracelets
pour les poignets; pour les jambes, pour les bras au-dessus du
coude[61], et diverses autres bagatelles que l'on envoie jusqu'
Constantinople. Au moyen de ces branches d'industrie, _Habroun_ est le
plus puissant village de ces cantons; il peut armer huit  neuf cents
hommes qui, tenant pour la faction _Qasi_, sont les rivaux habituels de
_Bethlem_. Cette discorde qui rgne dans tout ce pays, depuis les
premiers temps des Arabes, y cause une guerre civile perptuelle. A
chaque instant les paysans font des incursions sur les terres les uns
des autres, et ravagent mutuellement leurs bls, leurs doura, leurs
ssames, leurs oliviers, et s'enlvent leurs brebis, leurs chvres et
leurs chameaux. Les Turks, qui partout rpriment peu ces dsordres, y
remdient d'autant moins ici, que leur autorit y est trs-prcaire; les
Bedouins, dont les camps occupent le plat pays, forment contre eux un
parti d'opposition, dont les paysans s'tayent pour leur rsister, et
pour se tourmenter les uns les autres, selon les aveugles caprices de
leur ignorance ou de leurs intrts. De l une anarchie pire que le
despotisme qui rgne ailleurs, et une dvastation qui donne  cette
partie un aspect plus misrable qu'au reste de la Syrie.

En marchant de _Hbron_ vers le couchant, l'on arrive, aprs cinq heures
de marche, sur des hauteurs qui, de ce ct, sont le dernier rameau des
montagnes de la Jude. L, le voyageur, fatigu du paysage raboteux
qu'il quitte, porte avec complaisance ses regards sur la plaine vaste et
unie, qui de ses pieds s'tend  la mer qu'il a en face; c'est cette
plaine qui, sous le nom de _Falastne_ ou _Palestine_, termine de ce
ct le dpartement de la Syrie, et forme le dernier article dont j'ai 
parler.




CHAPITRE VII.

De la Palestine.


La Palestine, dans sa consistance actuelle, embrasse tout le terrain
compris entre la Mditerrane  l'ouest, la chane des montagnes 
l'est, et deux lignes tires, l'une au midi par _Kan-Youns_, et l'autre
au nord entre _Qasari_ et le ruisseau de _Yfa_. Tout cet espace est
une plaine presque unie, sans rivire ni ruisseau pendant l't, mais
arrose de quelques torrents pendant l'hiver. Malgr cette aridit, le
sol n'est pas impropre  la culture: l'on peut dire mme qu'il est
fcond; car lorsque les pluies d'hiver ne manquent pas, toutes les
productions viennent en abondance: la terre, qui est noire et grasse,
conserve assez d'humidit pour porter les grains et les lgumes  leur
perfection pendant l't. L'on y sme plus qu'ailleurs du doura, du
ssame, des pastques et des fves; l'on y joint aussi le coton, l'orge
et le froment; mais quoique ce dernier soit le plus estim, on le
cultive moins, parce qu'il provoque l'avarice des commandants turks et
les rapines des Arabes. En gnral, cette contre est une des plus
dvastes de la Syrie, parce qu'tant propre  la cavalerie, et
adjacente au dsert, elle est ouverte aux Bedouins, qui n'aiment pas les
montagnes; depuis long-temps ils la disputent  toutes les puissances
qui s'y sont tablies: ils sont parvenus  s'y faire cder des terrains,
moyennant quelques redevances, et de l ils infestent les routes, au
point que l'on ne peut voyager en sret depuis Gaze jusqu' Acre. Ils
auraient mme pu la possder tout entire, s'ils eussent su profiter de
leurs forces: mais, diviss entre eux par des intrts et des querelles
de familles, ils se font  eux-mmes la guerre qu'ils devraient faire 
leur ennemi commun, et ils perptuent leur impuissance par leur
anarchie, et leur pauvret par leur brigandage.

La Palestine, ainsi que je l'ai dit, est un district indpendant de tout
pachalic. Quelquefois elle a eu des gouverneurs propres, qui rsidaient
 _Gaze_ avec le titre de _pacha_; mais dans l'ordre habituel, qui est
celui de ce moment, elle se divise en trois apanages ou _melkn_, 
savoir, _Yfa_, _Lodd_ et _Gaze_. Le premier est au profit de la
sultane _ould mre_: le capitan pacha a reu les deux autres en
rcompense de ses services, et en paiement de la tte de Dher. Il les
afferme  un aga qui rside  _Raml_, et qui lui en paie 215 bourses;
savoir, 180 pour _Gaze_ et _Raml_, et 35 pour _Lodd_.

_Yfa_ est tenu par un autre aga qui en rend 120 bourses  la sultane.
Il a pour s'indemniser tous les droits du miri et de capitation de cette
ville et de quelques villages voisins; mais l'article principal de son
revenu est la douane, qu'il peroit sur les marchandises qui entrent et
qui sortent; elle est assez considrable, parce que c'est  _Yfa_
qu'abordent, et les riz que Damiette envoie  Jrusalem, et les
marchandises d'un petit comptoir franais tabli  Raml, et les
plerins de More, de Constantinople, et les denres de la cte de
Syrie: c'est aussi par cette porte que sortent les cotons fils de toute
la Palestine, et les denres que ce pays exporte sur la cte. Du reste,
la puissance de cet aga se rduit  une trentaine de fusiliers  pied et
 cheval, qui suffisent  peine  garder deux mauvaises portes, et 
carter les Arabes.

Comme port de mer et ville forte, _Yfa_ n'est rien; mais elle possde
de quoi devenir un des lieux les plus intressants de la cte,  raison
de deux sources d'eau douce qui se trouvent dans son enceinte sur le
rivage de la mer. Ces sources ont t une des causes de sa rsistance
lors des dernires guerres. Son port, form par une jete, et
aujourd'hui combl, pourrait tre vid et recevoir une vingtaine de
btiments de 300 tonneaux. Ceux qui arrivent prsentement, sont obligs
de jeter l'ancre en mer,  prs d'une lieue du rivage; ils n'y sont pas
en sret, car le fond est un banc de roche et de corail qui s'tend
jusqu'en face de Gaze.

Avant les deux derniers siges, cette ville tait une des plus agrables
de la cte. Ses environs taient couverts d'une fort d'orangers, de
limoniers, de cdrats, de poncires et de palmiers, qui ne commencent que
l  porter de bons fruits[62]. Au del, la campagne tait remplie
d'oliviers grands comme des noyers; mais les Mamlouks ayant tout coup,
pour le plaisir de couper, ou pour se chauffer, Yfa a perdu la plupart
de ses avantages et de ses agrments; heureusement l'on n'a pu lui
enlever les eaux vives qui arrosent ses jardins, et qui ont dja
ressuscit les souches, et fait renatre des rejetons.

A trois lieues  l'est de Yaf, est le village de _Lodd_, jadis _Lydda_
et _Diospolis_; l'aspect d'un lieu o l'ennemi et le feu viennent de
passer, est prcisment celui de ce village. Ce ne sont que masures et
dcombres, depuis les huttes des habitants jusqu'au _sera_ ou _palais_
de l'aga. Cependant il se tient  _Lodd_, une fois la semaine, un
march o les paysans de tous les environs viennent vendre leur coton
fil. Les pauvres chrtiens qui y habitent, montrent avec vnration les
ruines de l'glise de Saint-Pierre, et font asseoir les trangers sur
une colonne qui servit, disent-ils,  reposer ce saint. Ils montrent
l'endroit o il prchait, celui o il faisait sa prire, etc. Tout ce
pays est plein de pareilles traditions. L'on n'y fait pas un pas, que
l'on ne vous y montre des traces de quelque aptre, de quelque martyr,
de quelque vierge; mais quelle foi ajouter  ces traditions, quand
l'exprience constate que les vnements d'Ali-bek et de Dher sont dja
contests et confondus!

A un tiers de lieue au sud de _Lodd_, par une route borde de nopals,
est _Raml_, l'ancienne _Arimathia_. Cette ville est presque aussi
ruine que _Lodd_ mme. On ne marche dans son enceinte qu' travers des
dcombres: l'aga de _Gaze_ y fait sa rsidence dans un sera dont les
planchers s'croulent avec les murailles. _Pourquoi_, disais-je un jour
 un de ses sous-agas, ne rpare-t-il pas au moins sa chambre? _Et s'il
est supplant l'anne prochaine_, rpondit-il, _qui lui rendra sa
dpense_? Une centaine de cavaliers et autant de Barbaresques qu'il
entretient, sont logs dans une vieille glise chrtienne, dont la nef
sert d'curie, et dans un ancien khan, que les scorpions leur disputent.
La campagne aux environs est plante d'oliviers superbes, disposs en
quinconce. La plupart sont grands comme des noyers de France; mais
journellement ils dprissent par vtust, par les ravages publics, et
mme par des dlits secrets: car dans ces cantons, lorsqu'un paysan a
un ennemi, il vient de nuit scier ou percer les arbres  fleur de terre;
et la blessure, qu'il a soin de recouvrir, puisant la sve comme un
cautre, l'olivier prit de langueur. En parcourant ces plantations, on
trouve  chaque pas des puits secs, des citernes enfonces, et de vastes
rservoirs vots, qui prouvent que jadis la ville dut avoir plus d'une
lieue et demie d'enceinte. Aujourd'hui,  peine y compte-t-on 200
familles. Le peu de terre que cultivent quelques-unes, appartient au
mofti, et  deux ou trois de ses parents. Les ressources des autres se
bornent  filer du coton, qui est enlev en grande partie par deux
comptoirs franais qui y sont tablis. Ce sont les derniers de cette
partie de la Syrie; il n'y en a ni  Jrusalem, ni  Yfa. On fait aussi
 Raml du savon, qui passe presque tout en gypte. Par un cas nouveau,
l'aga y a fait construire en 1784 le seul moulin  vent que j'aie vu en
Syrie et en gypte, quoique l'on dise ces machines originaires de ces
pays; et il l'a fait sur le dessin et sous la direction d'un charpentier
vnitien.

La seule antiquit remarquable de _Raml_, est le minaret d'une mosque
ruine, qui se trouve sur le chemin de _Yfa_. L'inscription arabe porte
qu'il fut bti par _Saf-el-Dn_, sultan d'gypte. Du sommet, qui est
trs-lev, l'on suit toute la chane des montagnes qui vient de
Nblous, ctoyant la plaine, et qui va se perdre dans le sud. Si l'on
parcourt cette plaine jusqu' _Gaze_, on rencontre d'espace en espace
quelques villages mal btis en terre sche, qui, comme leurs habitants,
portent l'empreinte de la pauvret et de la misre. Ces maisons, vues de
prs, sont des huttes tantt isoles, et tantt ranges en forme de
cellules, autour d'une cour ferme par un mur de terre. Les femmes y
ont, comme partout, un logement spar. Dans l'hiver, l'appartement
habit est celui mme des bestiaux; seulement la partie o l'on se
tient, est leve de deux pieds au-dessus du sol des animaux. Ces
paysans en retirent l'avantage d'tre chaudement sans brler de bois; et
cette conomie est indispensable dans un pays qui en manque absolument.
Quant au feu ncessaire pour cuire leurs aliments, ils le font avec de
la fiente ptrie en forme de gteaux, que l'on fait scher au soleil, en
les appliquant sur les murs de la hutte. L't, ils ont un autre
logement plus ar; mais dont tous les meubles consistent pareillement
en une natte et un vase  boire. Les environs de ces villages sont
ensemencs, dans la saison, de grains et de pastques; tout le reste est
dsert et livr aux Arabes-Bedouins qui y font patre leurs troupeaux. A
chaque pas l'on y rencontre des ruines de tours, de donjons, de chteaux
avec des fosss; quelquefois on y trouve pour garnison un lieutenant de
l'aga, avec deux ou trois Barbaresques qui n'ont que la chemise et le
fusil; plus souvent ils sont abandonns aux chacals, aux hiboux et aux
scorpions.

Parmi les lieux habits, on peut distinguer le village de _Mesm_, 
quatre lieues de _Raml_, sur la route de _Gaze_; il fournit beaucoup de
cotons fils. A une petite lieue de l  l'orient est une colline
isole, appele par cette raison _el-Tell_; c'est le chef-lieu de la
tribu des _Ouadihi_, dont tait chaik _Bakir_, que l'aga de Gaze
assassina, il y a trois ans,  un repas o il l'avait invit. On trouve,
sur cette hauteur, des dbris considrables d'habitations, et des
souterrains tels qu'en offrent les fortifications du moyen ge. Ce lieu
a d tre recherch en tout temps, pour son escarpement et pour la
source qui est  ses pieds. Le ravin par lequel elle coule, est le mme
qui va se perdre prs d'_Azqlan_. A l'est, le terrain est rocailleux et
cependant parsem de sapins, d'oliviers et d'autres arbres.
_Bait-djibrim_, _Bethagabris_ dans l'antiquit, est un village habit
qui n'en est loign que de trois petits quarts de lieue dans le sud. A
sept heures de l, en tirant vers le sud-ouest, un autre village de
Bedouins, appel le _Hesi_, a, dans son voisinage, une colline factice
et carre, dont la hauteur passe soixante-dix pieds, sur cent cinquante
pas de large et deux cents de long. Tout son talus a t pav, et son
sommet porte encore des traces d'une citadelle trs-forte.

En se rapprochant de la mer,  trois lieues de Raml, sur la route de
Gaze, est _Yabn_, qui dans l'antiquit fut _Iamnia_. Ce village n'a de
remarquable qu'une hauteur factice, comme celle du _Hesi_, et un petit
ruisseau, le seul de ces cantons qui ne tarisse pas en t. Son cours
total n'est pas de plus d'une lieue et demie; avant de se perdre  la
mer, il forme un marais appel _Roubn_, o des paysans avaient tabli,
il y a cinq ans, une culture de cannes  sucre qui promettait les plus
grands succs; mais ds la seconde rcolte, l'aga exigea une
contribution qui les a forcs de dserter.

Aprs _Yabn_, l'on rencontre successivement diverses ruines, dont la
plus considrable est _Ezdoub_, l'ancienne _Azot_, clbre en ce moment
pour ses scorpions. Cette ville, puissante sous les Philistins, n'a plus
rien qui atteste son ancienne activit. A trois lieues d'_Ezdoub_ est le
village d'_el-Majdal_, o l'on file les plus beaux cotons de la
Palestine, qui cependant sont trs-grossiers. Sur la droite est
_Azqaln_, dont les ruines dsertes s'loignent de jour en jour de la
mer, qui jadis les baignait. Toute cette cte s'ensable journellement,
au point que la plupart des lieux qui ont t des ports dans l'antiquit
sont maintenant reculs de quatre ou cinq cents pas dans les terres.
Gaze en est un exemple que l'on peut citer.

_Gaze_, que les Arabes appellent _Rzz_, en grasseyant fortement
l'_r_, est un compos de trois villages, dont l'un, sous le nom de
_chteau_, est situ au milieu des deux autres sur une colline de
mdiocre lvation. Ce chteau, qui put tre fort pour le temps o il
fut construit, n'est maintenant qu'un amas de dcombres. Le _sera_ de
l'aga, qui en fait partie, est aussi ruin que celui de _Raml_; mais il
a l'avantage d'une vaste perspective. De ses murs, la vue embrasse et la
mer, qui en est spare par une plage de sable d'un quart de lieue, et
la campagne, dont les dattiers et l'aspect ras et nu  perte de vue
rappellent les paysages de l'gypte: en effet,  cette hauteur, le sol
et le climat perdent entirement le caractre arabe. La chaleur, la
scheresse, le vent et les roses y sont les mmes que sur les bords du
Nil; et les habitants ont plutt le teint, la taille, les moeurs et
l'accent des gyptiens, que des Syriens.

La position de _Gaze_, en la rendant le moyen de communication de ces
deux peuples, en a fait de tout temps une ville assez importante. Les
ruines de marbre blanc que l'on y trouve encore quelquefois, prouvent
que jadis elle fut le sjour du luxe et de l'opulence: elle n'tait pas
indigne de ce choix. Le sol noirtre de son territoire est trs-fcond,
et ses jardins, arross d'eaux vives, produisent mme encore, sans aucun
art, des grenades, des oranges, des dattes exquises, et des ognons de
renoncules recherchs jusqu' Constantinople. Mais elle a particip  la
dcadence gnrale; et, malgr son titre de capitale de la Palestine,
elle n'est plus qu'un bourg sans dfense, peupl tout au plus de deux
mille ames. L'industrie principale de ses habitants consiste  fabriquer
des toiles de coton; et comme ils fournissent eux seuls les paysans et
les Bedouins de tous ces cantons, ils peuvent employer jusqu' cinq
cents mtiers. On y compte aussi deux ou trois fabriques de savon.
Autrefois le commerce des cendres ou _qalis_ tait un article
considrable. Les Bedouins,  qui ces cendres ne cotaient que la peine
de brler les plantes du dsert, et de les apporter, les vendaient  bon
march; mais depuis que l'aga s'en est attribu le commerce exclusif,
les Arabes, forcs de les lui vendre au prix qu'il veut, n'ont plus mis
le mme empressement  les recueillir; et les habitants, contraints de
les lui payer  sa taxe, ont nglig de faire des savons: cependant ces
cendres mritent d'tre recherches pour l'abondance de leur soude.

Une branche plus avantageuse au peuple de Gaze est le passage des
caravanes qui vont et viennent d'gypte en Syrie. Les provisions
qu'elles sont forces de prendre pour les neuf  dix journes du dsert
procurent aux farines, aux huiles, aux dattes et autres denres, un
dbouch profitable  tous les habitants. Ils ont encore quelquefois
des relations avec _Suez_, lors de l'arrive ou du dpart de la flotte
de Djedda, et ils peuvent s'y rendre en trois marches forces. Ils font
aussi, chaque anne, une grosse caravane qui va  la rencontre des
plerins de la Mekke, et leur porte le convoi ou _djerd_ de Palestine,
avec des rafrachissements. Le lieu de jonction est _Mn_,  quatre
journes au sud-sud-est de Gaze, et  une journe au nord de l'_Aqb_,
sur la route de Damas. Enfin, ils achtent les pillages des Bedouins; et
cet article serait un Prou, si les cas en taient plus frquents. On ne
saurait apprcier ce que leur valut celui de 1757. Les deux tiers de
plus de vingt mille charges dont tait compos le _Hadji_ vinrent 
Gaze. Les Bedouins, ignorants et affams, qui ne connaissent aux plus
belles toffes que le mrite de couvrir, donnaient les chles de
cachemire, les toiles, les mousselines de l'Inde, les sirsakas, les
cafs, les perses et les gommes pour quelques piastres. On rapporte un
trait qui fera juger de l'ignorance et de la simplicit de ces habitants
des dserts. Un Bedouin d'Anaz ayant trouv dans son butin plusieurs
sachets de perles fines, les prit pour du _doura_, et les fit bouillir
pour les manger: voyant qu'elles ne cuisaient point, il allait les
jeter, lorsqu'un Gazen les lui acheta en change d'un bonnet rouge de
_Fz_. Une aubaine semblable se renouvela en 1779, par le pillage que
les Arabes de _Tor_ firent de cette caravane dont M. de Saint-Germain
faisait partie. Rcemment, en 1784, la caravane des Barbaresques,
compose de plus de trois mille charges, a t pareillement dpouille;
et le caf que les Bedouins en apportrent devint si abondant en
Palestine, qu'il diminua tout  coup de la moiti de son prix; il et
encore baiss, si l'aga n'en et prohib l'achat, pour forcer les
Bedouins de le lui apporter tout entier: ce monopole lui valut, lors de
l'affaire de 1779, plus de 80,000 piastres. Anne commune, en le
joignant aux avanies, au miri, aux douanes, aux douze cents charges
qu'il vole sur les trois mille du convoi de la Mekke, il se fait un
revenu qui double les 180 bourses du prix de sa ferme.

Au del de Gaze, ce n'est plus que dserts. Cependant il ne faut pas
croire,  raison de ce nom, que la terre devienne subitement inhabite;
l'on continue encore pendant une journe le long de la mer de trouver
quelques cultures et quelques villages. Tel est encore _Kn-Youns_,
espce de chteau o les Mamlouks tiennent 12 hommes de garnison. Tel
est encore _el-Arich_, dernier endroit o l'on trouve de l'eau potable,
jusqu' ce que l'on soit arriv  _Salhi_ en gypte. _El-Arich_ est 
trois quarts de lieue de la mer, dans un sol noy de sables, comme l'est
toute cette cte. En rentrant  l'orient dans le dsert, l'on rencontre
d'autres bandes de terres cultivables jusque sur la route de la Mekke.
Ce sont des valles o les eaux de l'hiver et de quelques puits engagent
quelques paysans  s'tablir, et  cultiver des palmiers et du _doura_
sous la protection ou plutt sous les rapines des Arabes. Ces paysans,
spars du reste de la terre, sont des demi-sauvages plus ignorants,
plus grossiers et plus misrables que les Bedouins mmes: lis au sol
qu'ils cultivent, ils vivent dans les alarmes perptuelles de perdre les
fruits de leurs travaux. A peine ont-ils fait une rcolte, qu'ils se
htent de l'enfouir dans des lieux cachs: eux-mmes se retirent parmi
les rochers qui bordent le sud de la mer Morte. Ce pays n'a t visit
par aucun voyageur; cependant il mriterait de l'tre; car, d'aprs ce
que j'ai ou dire aux Arabes de _Bakir_, et aux gens de _Gaze_ qui vont
 _Mn_ et  _Karak_ sur la route des plerins, il y a au sud-est du
lac Asphaltite, dans un espace de trois journes, plus de 30 villes
ruines, absolument dsertes. Plusieurs d'entre elles ont de grands
difices avec des colonnes, qui ont pu tre des temples anciens, ou tout
au moins des glises grecques. Les Arabes s'en servent quelquefois pour
parquer leurs troupeaux; mais le plus souvent ils les vitent,  cause
des normes scorpions qui y abondent. L'on ne doit pas s'tonner de ces
traces de population, si l'on se rappelle que ce fut l le pays de ces
_Nabathens_ qui furent les plus puissants des Arabes; et des Idumens,
qui, dans le dernier sicle de Jrusalem, taient presque aussi nombreux
que les Juifs: tmoin le trait cit par _Josphe_, qui dit qu'au bruit
de la marche de Titus contre Jrusalem, il s'assembla tout d'un coup
30,000 Idumens qui se jetrent dans la ville pour la dfendre. Il
parat qu'outre un assez bon gouvernement, ces cantons eurent encore
pour mobile d'activit et de population une branche considrable du
commerce de l'Arabie et de l'Inde. On sait que, ds le temps de Salomon,
les villes d'_Atsioum-Gber_ et d'_Alah_ en taient deux entrepts
trs-frquents: ces villes taient situes sur le golfe de la mer Rouge
adjacent, o l'on trouve encore la seconde, avec son nom, et peut-tre
la premire dans _el-Aqab_ ou _la fin_ (de la mer). Ces deux lieux sont
aux mains des Bedouins, qui, n'ayant ni marine ni commerce, ne les
habitent point. Mais les plerins du Kaire qui y passent rapportent
qu'il y a  _el-Aqab_ un mauvais fort avec une garde turke, et de bonne
eau, infiniment prcieuse dans ce canton. Les Idumens,  qui les Juifs
n'enlevrent ces ports que par poques passagres, drent en tirer de
grands moyens de population et de richesse. Il parat mme qu'ils
rivalisrent avec les Tyriens, qui possdaient en ces cantons une ville
sans nom, sur la cte de l'_Hedjaz_, dans le dsert de _Tih_, et la
ville de _Faran_, et sans doute _el-Tor_, qui lui servait de port. De
l, les caravanes pouvaient se rendre en Palestine et en Jude dans
l'espace de huit  dix jours; cette route, plus longue que celle de Suez
au Kaire, l'est infiniment moins que celle d'Alep  Basra, qui en dure
35 et 40; et peut-tre, dans l'tat actuel, serait-elle prfrable, si
la voie de l'gypte restait absolument ferme. Il ne s'agirait que de
traiter avec les Arabes, auprs de qui les conventions seraient
infiniment plus sres qu'avec les Mamlouks.

Le dsert de _Tih_ dont je viens de parler est ce mme dsert o Mose
conduisit et retint les Hbreux pendant une gnration, pour les y
dresser  l'art de la guerre, et faire un peuple de conqurants d'un
peuple de pasteurs. Le nom de _el-Tih_ parat relatif  cet vnement,
car il signifie le pays _o l'on erre_; mais l'on aurait tort de croire
qu'il se soit conserv par tradition, puisque ses habitants actuels sont
trangers, et que, dans toutes ces contres, l'on a bien de la peine 
se ressouvenir de son grand-pre; ce n'est qu' raison de la lecture des
livres hbreux et du Qran que le nom d'_el-Tih_ a pris cours chez les
Arabes. Ils emploient aussi celui de _Barr-el-tour Sina_, qui signifie
_pays du mont Sina_.

Ce dsert, qui borne la Syrie au midi, s'tend en forme de presqu'le
entre les deux golfes de la mer Rouge; celui de _Suez_  l'ouest, et
celui d'_el-Aqab_  l'est. Sa largeur commune est de 30 lieues sur 70
de longueur; ce grand espace est presque tout occup par des montagnes
arides qui, du ct du nord, se joignent  celles de la Syrie, et sont
comme elles de roche calcaire. Mais en s'avanant au midi, elles
deviennent graniteuses, au point que le _Sina_ et l'_Horeb_ ne sont que
d'normes pics de cette pierre. C'est  ce titre que les anciens
appelrent cette contre _Arabie pierreuse_. La terre y est en gnral
un gravier aride; il n'y crot que des acacias pineux, des tamariscs,
des sapins, et quelques arbustes clair-sems et tortueux. Les sources y
sont trs-rares; et le peu qu'il y en a est tantt sulfureux et
_thermal_, comme  _Hammm-Faroun_; tantt saumtre et dgotant, comme
 _El-naba_ en face de _Suez_: cette qualit saline rgne dans tout le
pays, et il y a des mines de sel _gemme_ dans la partie du nord.
Cependant en quelques valles, le sol plus doux, parce qu'il est form
de la dpouille des rocs, devient, aprs les pluies d'hiver, cultivable
et presque fcond. Telle est la valle de _Djirandel_, o il se trouve
jusqu' des bocages; telle encore la valle de _Faran_, o les Bedouins
rapportent qu'il y a des ruines qui ne peuvent tre que celles de
l'ancienne ville de ce nom. Autrefois l'on put tirer parti de toutes les
ressources de ce terrain[63]; mais aujourd'hui, livr  la nature, ou
plutt  la barbarie, il ne produit que des herbes sauvages. C'est avec
ce faible moyen que ce dsert fait subsister trois tribus de Bedouins,
qui peuvent former cinq  six mille ames rpandues sur sa surface; on
leur donne le nom gnral de _Taoura_, ou Arabes de _Tr_, parce que ce
lieu est le plus connu et le plus frquent de leur pays. Il est situ
sur la cte orientale du bras de _Suez_, dans un local sablonneux et bas
comme toute cette plage. Son mrite est d'avoir une assez bonne rade et
de l'eau potable; et les Arabes y en apportent du _Sina_, qui est
rellement bonne. C'est l que les vaisseaux de Suez s'en
approvisionnent en allant  Djedda; du reste l'on n'y trouve que
quelques palmiers, des ruines d'un mauvais fort sans gardes, un petit
couvent de Grecs, et quelques huttes de pauvres Arabes qui vivent de
poisson, et s'engagent pour matelots. Il y a encore au midi deux petits
hameaux de Grecs, aussi dnus et aussi misrables. Quant  la
subsistance des trois tribus, elles la tirent de leurs chvres, de leurs
chameaux, de quelques gommes d'acacia qu'achte l'gypte, des vols et
des pillages sur les routes de _Suez_, de _Gaze_ et de la Mekke. Pour
leurs courses, ces Arabes n'ont pas de juments comme les autres, ou du
moins ils n'en peuvent nourrir que trs-peu; ils y supplent par une
espce de chameau que l'on appelle _hedjne_. Cet animal a toute la
forme du chameau vulgaire; mais il en diffre en ce qu'il est infiniment
plus svelte dans ses membres, et plus rapide dans ses mouvements. Le
chameau vulgaire ne marche jamais qu'au pas, et il se balance si
lentement, qu' peine fait-il 1800 toises  l'heure; le _hedjne_, au
contraire, prend  volont un trot qui,  raison de la grandeur de ses
pas, devient rapide au point de parcourir deux lieues  l'heure. Le
grand mrite de cet animal est de pouvoir soutenir une marche de 30 et
40 heures de suite, presque sans se reposer, sans manger et sans boire.
L'on s'en sert pour envoyer des courriers, et pour faire de longues
fuites. Si l'on a une fois pris une avance de quatre heures, la
meilleure jument arabe ne peut jamais le rejoindre; mais il faut tre
habitu aux mouvements de cet animal; ses secousses corchent et
disloquent en peu de temps le meilleur cavalier, malgr les coussins
dont on garnit le bt. Tout ce que l'on dit de la vitesse du dromadaire
doit s'appliquer  cet animal. Cependant il n'a qu'une bosse; et je ne
me rappelle pas, sur 25  30,000 chameaux que j'ai pu voir en Syrie et
en gypte, en avoir vu un seul  deux bosses.

Un dernier article plus important des revenus des Bedouins de _Tr_ est
le plerinage des Grecs au couvent du mont _Sina_. Les schismatiques
ont tant de dvotion aux reliques de sainte Catherine qu'ils disent y
tre, qu'ils doutent de leur salut s'ils ne les ont pas visites au
moins une fois dans leur vie. Ils y viennent jusque de la More et de
Constantinople. Le rendez-vous est le Kaire, o les moines du mont
_Sina_ ont des correspondans qui traitent des escortes avec les Arabes.
Le prix ordinaire est de 28 _pataques_ par tte, c'est--dire de 147
livres, sans les vivres. Arrivs au couvent, ces Grecs font leurs
dvotions, visitent l'glise, baisent les reliques et les images,
montent  genoux plus de cent marches de la montagne de Mose, et
finissent par donner une offrande qui n'est point taxe, mais qui est
rarement de moins de 50 pataques[64].

A ces visites prs, qui n'ont lieu qu'une fois l'anne, ce couvent est
le sjour le plus isol et le plus sauvage de la nature. Le paysage des
environs n'est qu'un entassement de rocs hrisss et nus. Le Sina, au
pied duquel il est assis, est un pic de granit qui semble prs de
l'craser. La maison est une espce de prison carre, dont les hautes
murailles n'ont qu'une seule fentre; cette fentre, quoique
trs-leve, sert aussi de porte; c'est--dire que, pour entrer dans le
couvent, l'on s'assied dans un panier que les moines laissent pendre de
cette fentre, et qu'ils hissent avec des cordes. Cette prcaution est
fonde sur la crainte des Arabes, qui pourraient forcer le couvent si
l'on entrait par la porte: ce n'est que lors de la visite de l'vque
que l'on en ouvre une, qui, hors cette occasion, est condamne. Cette
visite doit avoir lieu tous les deux ou trois ans; mais comme elle
entrane une forte contribution aux Arabes, les moines l'ludent autant
qu'ils peuvent. Ils ne se dispensent pas si aisment de payer chaque
jour un nombre de rations; et les querelles qui arrivent  ce sujet leur
attirent souvent des pierres et mme des coups de fusil de la part des
Bedouins mcontents. Jamais ils ne sortent dans la campagne; seulement,
 force de travail, ils sont parvenus  se faire sur les rocs un jardin
de terre rapporte, qui leur sert de promenade; ils y cultivent des
fruits excellents, tels que des raisins, des figues, et surtout des
poires dont ils font des prsents trs-recherchs au Kaire, o il n'y en
a point. Leur vie domestique est la mme que celle des Grecs et des
Maronites du Liban, c'est--dire qu'elle est tout entire occupe  des
travaux d'utilit ou  des pratiques de dvotion. Mais les moines du
Liban ont l'avantage prcieux d'une libert extrieure et d'une scurit
que n'ont pas ceux du _Sina_. Du reste, cette vie prisonnire et
dnue de jouissance est celle de tous les moines des pays turks. Ainsi
vivent les Grecs de _Mar-Simon_, au nord d'Alep, de _Mar-Sba_ sur la
mer Morte; ainsi vivent les Coptes des couvents du dsert de
Saint-Makaire et de celui de Saint-Antoine. Partout, ces couvents sont
des prisons, sans autre jour extrieur que la fentre par o ils
reoivent leurs vivres; partout, ces couvents sont placs dans des lieux
affreux dnus de tout, o l'on ne rencontre que rocs et rocailles, sans
herbe et sans mousse; et cependant ils sont peupls. Il y a 50 moines au
Sina, 25  _Mar-Sba_, plus de 300 dans les deux dserts d'gypte. J'en
recherchais un jour la raison; et conversant avec un des suprieurs de
_Mar-Hanna_, je lui demandais ce qui pouvait engager  cette vie
vraiment misrable. H quoi, me dit-il, n'es-tu pas chrtien? n'est-ce
pas par cette route que l'on va au ciel?.... Mais, rpondis-je, l'on
peut aussi faire son salut dans le monde; et entre nous, pre, je ne
vois pas que les religieux, encore qu'ils soient pieux, aient cette
ancienne ferveur qui tenait toute la vie les yeux fixs sur l'heure de
la mort. Il est vrai, me dit-il, nous n'avons plus l'austrit des
anciens anachortes, et c'est un peu la raison qui peuple nos couvents.
Toi qui viens de pays o l'on vit dans la scurit et l'abondance, tu
peux regarder notre vie comme une privation, et notre retraite du monde
comme un sacrifice. Mais dans l'tat de ce pays, peut-tre n'en est-il
pas ainsi. Que faire? tre marchand? On a les soucis du ngoce, de la
famille, du mnage. L'on travaille 30 ans dans la peine; et un jour
l'aga, le pacha, le qdi, vous envoient prendre; on vous intente un
procs sans motif, on aposte des tmoins qui vous accusent; l'on vous
btonne, l'on vous dpouille, et vous voil au monde nu comme le premier
jour. Pour le paysan, c'est encore pis; l'aga le vexe, le soldat le
pille, l'Arabe le vole. tre soldat? le mtier est rude, et la fin n'en
est pas sre. Il est peut-tre dur de se renfermer dans un couvent; mais
l'on y vit en paix; et quoique habituellement priv, peut-tre l'est-on
encore moins que dans le monde. Vois la condition de nos paysans, et
vois la ntre. Nous avons tout ce qu'ils ont, et mme ce qu'ils n'ont
pas; nous sommes mieux vtus, mieux nourris; nous buvons du vin et du
caf. Et que sont nos religieux, sinon les enfants des paysans? Tu
parles des Coptes de Saint-Makaire et de Saint-Antoine! sois persuad
que leur condition vaut encore mieux que celle des Bedouins et des
_Fellahs_ qui les environnent.

J'avoue que je fus tonn de tant de franchise et de tant de justesse;
mais je ne sentis que mieux que le coeur humain se retrouve partout
avec les mmes mobiles: partout c'est le dsir du bien-tre, soit en
espoir, soit en jouissance actuelle; et le parti qui le dtermine est
toujours celui o il y a le plus  gagner. Il y a d'ailleurs bien des
rflexions  faire sur le discours de ce religieux: il pourrait indiquer
jusqu' quel point l'esprit cnobitique est li  l'tat du
gouvernement; de quels faits il peut driver; en quelles circonstances
il doit natre, rgner, dcliner, etc. Mais je dois terminer ce tableau
gographique de la Syrie, et rsumer en peu de mots ce que j'ai dit de
ses revenus et de ses forces, afin que le lecteur se fasse une ide
complte de son tat politique.




CHAPITRE VIII.

Rsum de la Syrie.


L'on peut considrer la _Syrie_ comme un pays compos de trois longues
bandes de terrain de qualits diverses: l'une, rgnant le long de la
Mditerrane, est une valle chaude, humide, d'une salubrit quivoque,
mais d'une grande fertilit; l'autre, frontire de celle-ci, est un sol
montueux et rude, mais jouissant d'une temprature plus mle et plus
salubre; enfin, la troisime, formant le revers des montagnes 
l'orient, runit la scheresse de celle-ci  la chaleur de celle-l.
Nous avons vu comment, par une heureuse combinaison des proprits du
climat et du sol, cette province rassemble sous un ciel born les
avantages de plusieurs zones; en sorte que la nature semble l'avoir
prpare  tre l'une des plus agrables habitations du continent.
Cependant l'on peut lui reprocher, comme  la plupart des pays chauds,
de manquer de cette verdure frache et anime qui fait l'ornement
presque ternel de nos contres; l'on n'y voit point ces riants tapis
d'herbes et de fleurs qu'talent nos prairies de Normandie et de
Flandre; ni ces massifs de beaux arbres, qui donnent tant de vie et de
richesses aux paysages de la Bourgogne et de la Bretagne. Ainsi qu'en
Provence, la terre en Syrie a presque toujours un aspect poudreux qui
n'est gay qu'en quelques endroits par les sapins, les mriers et les
vignes. Peut-tre ce dfaut est-il moins celui de la nature que celui de
l'art; peut-tre, si la main de l'homme n'et pas ravag ces campagnes,
seraient-elles ombrages de forts; il est du moins certain, et c'est
l'avantage des pays chauds sur les pays froids, que dans les premiers,
partout o il y a de l'eau, l'on peut entretenir la vgtation dans un
travail perptuel, et faire succder, sans repos, des fruits aux fleurs,
et des fleurs aux fruits. Dans les zones tempres, la nature, engourdie
pendant plusieurs mois, perd dans un sommeil strile le tiers et mme la
moiti de l'anne. Le terrain qui a produit du grain, n'a plus le
temps, avant le dclin des chaleurs, de rendre des lgumes: l'on ne peut
esprer une seconde rcolte, et le laboureur se voit long-temps condamn
 un repos dvorant. La Syrie, ainsi que nous l'avons vu, est prserve
de ces inconvnients; si donc il arrive que ses produits ne rpondent
pas  ses moyens, c'est moins  son tat physique qu' son rgime
politique, qu'il en faut rapporter la cause. Pour fixer nos ides  cet
gard, rsumons en peu de mots ce que nous avons expos en dtail des
revenus, des forces et de la population de cette province.

D'aprs l'tat des contributions de chaque pachalic, il parat que la
somme annuelle que la Syrie verse au _kazn_ ou _trsor_ du sultan, se
monte  2,345 bourses, savoir:

  Pour Alep,                           800 bourses.
  Pour Tripoli,                        750
  Pour Damas,                           45
  Pour Acre,                           750
  Et pour la Palestine,                  0
                                     -------------
       TOTAL                         2,345 bourses.

qui font 2,931,250 livres de notre monnaie.

A cette somme il faut joindre, 1 le casuel des successions des pachas
et des particuliers, que l'on peut supposer de 1,000 bourses par an; 2
la capitation des chrtiens, appele _Karadj_, qui forme presque
partout une rgie distincte, et comptable directement au _kazn_. Cette
capitation n'a point lieu pour les pays sous-afferms, tels que ceux des
Maronites et des Druzes, mais seulement pour les _rays_ ou _sujets_
immdiats. Les billets sont de trois, de cinq et onze piastres par tte.
Il est difficile d'en apprcier le produit total; mais en admettant cent
cinquante mille contribuables au terme moyen de six piastres, l'on a une
somme de 2,250,000 livres; et l'on doit se rapprocher beaucoup de la
vrit, en portant  sept millions et demi la totalit du revenu que le
sultan tire de la Syrie: ci total, 7,500,000 livres.

Que si l'on value ce que le pays rapporte aux fermiers mmes, l'on
aura,

  Pour Alep,                        2,000 bourses.
  Pour Tripoli,                     2,000
  Pour Damas,                      10,000
  Pour Acre,                       10,000
  Pour la Palestine,                  600
                                ------------------
  TOTAL                            24,600 bourses,

qui font 30,750,000 livres. L'on doit regarder cette somme comme le
terme le plus faible du produit de la Syrie, attendu que les bnfices
des sous-fermes, telles que le pays des Druzes, celui des Maronites,
celui des _Ansri_, etc., n'y sont pas compris.

L'tat militaire n'a pas,  beaucoup prs, la proportion qu'un tel
revenu supposerait en Europe; toutes les troupes des pachas runies, ne
peuvent se porter  plus de 5,700 hommes, tant cavaliers que pitons,
savoir:

        CAVALIERS.              BARBARESQUES.

  Pour Alep,             600           et   500
  Pour Tripoli,          500                200
  Pour Acre,           1,000                900
  Pour Damas,          1,000                600
  Pour la Palestine,     300                100

          TOTAL.       3,400     TOTAL.   2,300

Les forces habituelles se rduisent donc  3,400 cavaliers et 2,300
Barbaresques. Il est vrai que dans les cas extraordinaires, la milice
des janissaires vient s'y joindre, et que les pachas appellent de toutes
parts des vagabonds volontaires; ce qui forme ces armes subites que
nous avons vues paratre dans les guerres de Dher et d'Ali-bek; mais ce
que j'ai expos de la tactique de ces armes, et de la discipline de ces
troupes, doit faire juger que la Syrie est un pays encore plus mal gard
que l'gypte. Il faut cependant louer dans les soldats turks deux
qualits prcieuses; une frugalit capable de les faire vivre dans le
pays le plus ruin, et une sant qui rsiste aux plus grandes fatigues.
Elle est le fruit de la vie dure qu'ils mnent sans relche: toujours
en campagne, couchant sur la terre et dormant en plein air, ils
n'prouvent point cette alternative de la mollesse des villes et de la
fatigue des camps, qui, chez les peuples polics, est si funeste aux
militaires. Du reste la Syrie et l'gypte, compares relativement  la
guerre, diffrent presque en tout point. Attaque par un ennemi
tranger, l'gypte se dfend sur terre par ses dserts, et sur mer par
sa plage dangereuse. La Syrie, au contraire, ouverte sur le continent
par le Diarbekr, l'est encore sur la Mditerrane par une cte
accessible dans toute sa longueur. Il est facile de descendre en Syrie;
il est difficile d'aborder en gypte: l'gypte aborde, est conquise, la
Syrie peut rsister: l'gypte conquise, est pnible  garder, facile 
perdre; la Syrie, impossible  perdre et facile  garder. Il faut moins
d'art encore pour conqurir l'une que pour conserver l'autre. La raison
en est que l'gypte tant un pays de plaine, la guerre y marche
rapidement; tout mouvement mne  une bataille, et toute bataille y
devient dcisive; la Syrie, au contraire, tant un pays de montagnes, la
guerre ne s'y peut faire que par actions de poste, et nulle perte n'y
est sans ressource.

L'article de la population, qui reste  dterminer, est bien plus
pineux que les deux prcdents. L'on ne peut se conduire dans son
calcul que par des analogies, qui ne sont pas  l'abri de l'erreur. Les
plus probables se tirent de deux termes extrmes assez bien connus:
l'un, qui est le plus fort, est celui des Maronites et des Druzes; il
donne 900 ames par lieue carre, et il peut s'appliquer aux pays de
_Nblous_, de _Hasbya_, d'_Adjaloun_, au territoire de Damas, et
quelques autres lieux. L'autre, qui est le plus faible, est celui
d'Alep, qui donne 380  400 habitants par lieue carre, et il convient 
la majeure partie de la Syrie. En combinant ces deux termes par un
dtail d'applications trop longues  dduire, il m'a paru que la
population totale de la Syrie pouvait s'valuer  2,305,000, savoir:

  Pour le pachalic d'Alep,           320,000
  Pour celui de Tripoli, non compris
    le Kesraoun,                    200,000
  Pour le Kesraoun,                 115,000
  Pour le pays des Druzes,           120,000
  Pour le pachalic d'Acre,           300,000
  Pour la Palestine,                  50,000
  Pour le pachalic de Damas,       1,200,000
                                  ----------
         TOTAL            2,305,000

Supposons deux millions et demi; la consistance de la Syrie tant
d'environ 5,250 lieues carres,  raison de 150 de longueur sur 35 de
large, il en rsulte un terme gnral de 476 ames par lieue carre. On a
droit de s'tonner d'un rapport si faible dans un pays aussi excellent;
mais l'on s'tonnera davantage, si l'on compare  cet tat la population
des temps anciens. _Les seuls territoires de Yamnia et de Yopp_ en
Palestine, dit le gographe philosophe Strabon, furent jadis si peupls,
qu'ils pouvaient entre eux armer 40,000 hommes. A peine aujourd'hui en
fourniraient-ils 3,000. D'aprs le tableau assez bien constat de la
Jude au temps de Titus, cette contre devait contenir 4,000,000 d'ames;
et aujourd'hui elle n'en a peut-tre pas 300,000. Si l'on remonte aux
sicles antrieurs, on trouve la mme affluence chez les Philistins,
chez les Phniciens, et dans les royaumes de Samarie et de Damas. Il est
vrai que quelques crivains raisonnant sur des comparaisons tires de
l'Europe, ont rvoqu ces faits en doute; et rellement plusieurs sont
susceptibles de critique; mais les comparaisons tablies ne sont pas
moins vicieuses, 1 en ce que les terres d'Asie en gnral sont plus
fcondes que celles d'Europe; 2 en ce qu'une partie de ces terres est
capable d'tre cultive, et se cultive en effet sans repos et sans
engrais; 3 en ce que les Orientaux consomment moiti moins pour leur
subsistance que la plupart des Occidentaux. De ces diverses raisons
combines, il rsulte que dans ces contres, un terrain d'une moindre
tendue peut contenir une population double et triple. On se rcrie sur
des armes de 2 et 300,000 hommes, fournies par des tats qui en Europe
n'en comporteraient pas 20 ou 30,000; mais l'on ne fait pas attention
que les constitutions des anciens peuples diffraient absolument des
ntres; que ces peuples taient purement agricoles; qu'il y avait moins
d'ingalit, moins d'oisivet que parmi nous; que tout cultivateur tait
soldat; qu'en guerre l'arme tait souvent la nation entire; qu'en un
mot c'tait l'tat prsent des Maronites et des Druzes. Ce n'est pas que
je voulusse soutenir ces populations subites qui d'un seul homme font
sortir en peu de gnrations des peuples nombreux et puissants. Il est
dans ces rcits beaucoup d'quivoques de mots et d'erreurs de copistes;
mais en n'admettant que l'tat conforme  l'exprience et  la nature,
rien ne prouve contre les grandes populations d'une certaine antiquit:
sans parler du tmoignage positif de l'histoire, il est une foule de
monuments qui dposent en leur faveur. Telles sont les ruines
innombrables semes dans des plaines et mme dans des montagnes
aujourd'hui dsertes. On trouve aux lieux carts du Carmel, des vignes
et des oliviers sauvages qui n'y ont t ports que par la main des
hommes; et dans le Liban des Druzes et des Maronites, les rochers
abandonns aux sapins et aux broussailles, offrent en mille endroits des
terrasses qui attestent une ancienne culture, et par consquent une
population encore plus forte que de nos jours.

Il ne me reste qu' rassembler les faits gnraux pars dans cet
ouvrage, et ceux que je puis avoir omis, pour former un tableau complet
de l'tat politique, civil et moral des habitants de la Syrie.




CHAPITRE IX.

Gouvernement des Turks en Syrie.


Le lecteur a dja pu juger, par divers traits qui se sont prsents, que
le gouvernement des Turks en Syrie est un pur despotisme militaire,
c'est--dire, que la foule des habitants y est soumise aux volonts
d'une faction d'hommes arms, qui disposent de tout selon leur intrt
et leur gr. Pour mieux concevoir dans quel esprit cette faction
gouverne, il suffit de se reprsenter  quel titre elle prtend
possder.

Lorsque les Ottomans, sous la conduite du sultan _Slim_, enlevrent la
Syrie aux Mamlouks, ils ne la regardrent que comme la dpouille d'un
ennemi vaincu, comme un bien acquis par le droit des armes et de la
guerre. Or, dans ce droit, chez les peuples barbares, le vaincu est
entirement  la discrtion du vainqueur; il devient son esclave; sa
vie, ses biens lui appartiennent: le vainqueur est un matre qui peut
disposer de tout, qui ne doit rien, et qui fait grace de tout ce qu'il
laisse. Tel fut le droit des Romains, des Grecs, et de toutes ces
socits de brigands que l'on a dcors du nom de conqurants. Tel, de
tout temps, fut celui des Tartares, dont les Turks tirent leur origine.
C'est sur ces principes que fut form mme leur premier tat social.
Dans les plaines de la Tartarie, les hordes divises d'intrt,
n'taient que des troupes de brigands arms pour attaquer ou pour se
dfendre, pour piller  titre de butin, tous les objets de leur avidit.
Dja tous les lments de l'tat present taient forms: sans cesse
errants et camps, les pasteurs taient des soldats; la horde tait une
arme: or, dans une arme, les lois ne sont que les ordres des chefs;
ces ordres absolus ne souffrent pas de dlai; ils doivent tre unanimes,
partir d'une mme volont, d'une seule tte: de l, une autorit suprme
dans celui qui commande; de l une soumission passive dans celui qui
obit. Mais comme dans la transmission de ces ordres, l'instrument
devient agent  son tour, il en rsulte un esprit imprieux et servile,
qui est prcisment celui qu'ont port avec eux les Turks conqurants.
Fier, aprs la victoire, d'tre un des membres du peuple vainqueur, le
dernier des Ottomans regardait le premier des vaincus avec l'orgueil
d'un matre; cet esprit croissant de grade en grade, que l'on juge de
la distance qu'a d voir le chef suprme, de lui  la foule des
esclaves. Le sentiment qu'il en a conu ne peut mieux se peindre que par
la formule des titres que se donnent les _sultans_ dans les actes
publics. Moi, disent-ils dans les traits avec les rois de France,
moi qui suis par les graces infinies du grand, juste et tout-puissant
Crateur, et l'abondance des miracles du chef de ses prophtes, empereur
des puissants empereurs, refuge des souverains, distributeur des
couronnes aux rois de la terre, serviteur des deux trs-sacres villes
(la Mekke et Mdine), gouverneur de la sainte cit de Jrusalem, matre
de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, conquises avec notre pe
victorieuse et notre pouvantable lance, seigneur des deux mers (Blanche
et Noire), des Damas, odeur du paradis, de Bagdad, sige de kalifes, des
forteresses de Bellegrad, d'Agria, et d'une multitude de pays, d'les,
de dtroits, de peuples, de gnrations et de tant d'armes victorieuses
qui reposent auprs de notre Porte sublime; moi enfin qui suis l'_ombre
de Dieu_ sur la terre, etc.

Du fate de tant de grandeur, quel regard un sultan abaissera-t-il vers
le reste des humains? Que lui paratra cette terre qu'il possde, qu'il
distribue, sinon un domaine dont il est l'absolu matre? Que lui
paratront ces peuples qu'il a conquis, sinon des esclaves dvous  le
servir? Que lui paratront ces soldats qu'il commande, sinon des valets
avec lesquels il maintient ses esclaves dans l'obissance? Et telle est
rellement la dfinition du gouvernement turk. L'on peut comparer
l'empire  une _habitation_ de nos les  sucre, o une foule d'esclaves
travaillent pour le luxe d'un grand propritaire, sous l'inspection de
quelques serviteurs qui en profitent. Il n'y a d'autre diffrence, sinon
que le domaine du sultan tant trop vaste pour une seule rgie, il a
fallu le diviser en _sous-habitations_, avec des _sous-rgies_ sur le
plan de la premire. Telles sont les provinces sous le gouvernement des
pachas. Ces provinces se trouvant encore trop vastes, les pachas y ont
pratiqu d'autres divisions; et de l cette hirarchie de _prposs_
qui, de grade en grade, atteignent aux derniers dtails. Dans cette
srie d'emplois, l'objet de la commission tant toujours le mme, les
moyens d'excution ne changent pas de nature. Ainsi le pouvoir tant,
dans le premier moteur, absolu et arbitraire, il se transmet arbitraire
et absolu  tous ses agents. Chacun d'eux est l'image de son commettant.
C'est toujours le sultan qui commande sous les noms divers de _pacha_,
de _motsallam_, de _quemmaqam_, d'_aga_; et il n'y a pas jusqu'au
_dlibache_ qui ne le reprsente. Il faut entendre avec quel orgueil le
dernier de ces soldats donnant des ordres dans un village, prononce:
C'est _la volont du sultan_; c'est _le bon plaisir du sultan_. La
raison de cet orgueil est simple: c'est que, devenant porteur de la
parole, et ministre de l'ordre du sultan, il devient le sultan mme. Que
l'on juge des effets d'un tel rgime, quand l'exprience de tous les
temps a prouv que la modration est la plus difficile des vertus;
quand, dans les hommes mme qui en sont les aptres, elle n'est souvent
qu'en thorie; que l'on juge des abus d'un pouvoir illimit dans des
grands qui ne connaissent ni la souffrance ni la piti, dans des
parvenus avides de jouir, fiers de commander, et dans des subalternes
avides de parvenir: que l'on juge si des crivains spculatifs ont eu
raison d'avancer que le despotisme en Turkie n'est pas un si grand mal
que l'on pense, parce que, rsidant dans la personne du souverain, il ne
doit peser que sur les grands qui l'entourent! Sans doute, comme disent
les Turks, _le sabre du sultan ne descend pas jusqu' la poussire_;
mais ce sabre, il le dpose dans les mains de son vizir, qui le remet au
pacha, d'o il passe au _motsallam_,  l'_aga_ et jusqu'au dernier
_dlibache_; en sorte qu'il se trouve  la porte de tout le monde, et
frappe jusqu'aux plus viles ttes. Ce qui fait l'erreur de ces
raisonnements est l'tat du peuple de Constantinople; pour qui le sultan
se donne des soins qu'en effet on ne prend pas ailleurs; mais ces soins
qu'il rend  sa sret personnelle, n'existent pas pour le reste de
l'empire: l'on peut dire mme qu'ils ont de fcheux effets; car si
Constantinople manque de vivres, l'on affame dix provinces pour lui en
fournir. Cependant, est-ce par la capitale que l'empire existe, ou par
les provinces? C'est donc dans les provinces qu'il faut tudier l'action
du despotisme; et en Turkie, comme partout ailleurs, cette tude
convainc que le pouvoir arbitraire dans le souverain, est funeste 
l'tat, parce que du souverain il se transmet ncessairement  ses
prposs, et que dans cette transmission il devient d'autant plus abusif
qu'il descend davantage; puisqu'il est vrai que le plus dur des tyrans
est l'esclave qui devient matre. Examinons les abus de ce rgime dans
la Syrie.

En chaque gouvernement, le pacha tant l'image du sultan, il est comme
lui despote absolu; il runit tous les pouvoirs en sa personne: il est
chef et du militaire, et des finances, et de la police, et de la justice
criminelle. Il a droit de vie et de mort; il peut faire  son gr la
paix et la guerre; en un mot, il peut tout. Le but principal de tant
d'autorit, est de percevoir le _tribut_, c'est--dire, de faire passer
le revenu au grand propritaire,  ce matre qui a conquis et qui
possde la terre par le droit de son _pouvantable_ lance. Ce devoir
rempli, l'on n'en exige pas d'autre; l'on ne s'inquite pas mme de
quelle manire l'agent pourvoit  le remplir: les moyens sont  sa
discrtion; et telle est la nature des choses, qu'il ne peut tre
dlicat sur le choix; car premirement il ne peut s'avancer, ni mme se
maintenir, qu'autant qu'il fournit des fonds: en second lieu, il ne doit
sa place qu' la faveur du vizir ou de telle autre personne en crdit;
et cette faveur ne s'obtient et ne s'entretient que par une enchre sur
d'autres concurrents. Il faut donc retirer de l'argent, et pour
acquitter le tribut et remplir les avances, et pour soutenir sa dignit,
et pour s'assurer des ressources. Aussi le premier soin d'un pacha qui
arrive  son poste est-il d'aviser aux moyens d'avoir de l'argent; et
les plus prompts sont toujours les meilleurs. Celui qu'tablit l'usage
pour la perception du miri et des douanes est de constituer pour l'anne
courante un ou plusieurs fermiers principaux, lesquels, afin de
faciliter leur rgie, la subdivisent en sous-fermes, qui de grade en
grade descendent jusqu'aux plus petits villages. Le pacha donne ces
emplois par enchre, parce qu'il veut en retirer le plus d'argent qu'il
est possible: de leur ct, les fermiers qui ne les prennent que pour
gagner, mettent tout en oeuvre pour augmenter leur recette. De l,
dans ces agents, une avidit toujours voisine de la mauvaise foi; de l
des vexations o ils se portent d'autant plus aisment, qu'elles sont
toujours soutenues par l'autorit; de l, au sein du peuple, une faction
d'hommes intresss  multiplier ses charges. Le pacha peut s'applaudir
de pntrer aux sources les plus profondes de l'aisance, par la rapacit
clairvoyante des subalternes. Mais qu'en arrive-t-il? Le peuple, gn
dans la jouissance des fruits de son travail, restreint son activit
dans les bornes des premiers besoins; le laboureur ne sme que pour
vivre; l'artisan ne travaille que pour nourrir sa famille; s'il a
quelque superflu, il le cache soigneusement: ainsi le pouvoir arbitraire
du sultan transmis au pacha et  tous ses subdlgus, en donnant un
libre essor  leurs passions, est devenu le mobile d'une tyrannie
rpandue dans toutes les classes; et les effets en ont t de diminuer
par une action rciproque l'agriculture, les arts, le commerce, la
population, en un mot, tout ce qui constitue la puissance de l'tat,
c'est--dire, la puissance mme du sultan.

Ce pouvoir n'a pas de moindres abus dans l'tat militaire. Toujours
press par ce besoin d'argent d'o dpendent sa sret, sa tranquillit,
le pacha a retranch tout ce qu'il a pu des frais habituels de la
guerre. Il a diminu les troupes, il a pris des soldats au rabais, il a
ferm les yeux sur leurs dsordres; la discipline s'est perdue. Si
maintenant il survenait une guerre trangre; si, comme il est arriv en
1772, les Russes reparaissaient en Syrie, qui dfendrait la province du
sultan?

Il arrive quelquefois que les pachas, sultans dans leur province, ont
entre eux des haines personnelles; pour les satisfaire, ils se prvalent
de leur pouvoir, et ils se font mutuellement des guerres sourdes ou
dclares, dont les effets ruineux tombent toujours sur les sujets du
sultan.

Enfin il arrive encore que ces pachas sont tents de s'approprier ce
pouvoir dont ils sont dpositaires. La Porte, qui a prvu ce cas, tche
d'y obvier par plusieurs moyens; elle partage les commandements, et
tient des officiers particuliers dans les chteaux des capitales, telles
qu'_Alep_, _Damas_, _Tripoli_, etc.; mais s'il survenait un ennemi
tranger, que produirait ce partage? Elle envoie tous les trois mois des
capidjis qui tiennent les pachas en alarmes, par les ordres secrets dont
ils sont porteurs; mais souvent les pachas, aussi russ, se dbarrassent
de ces surveillants incommodes; enfin, elle change frquemment les
pachas de rsidence, afin qu'ils n'aient pas le temps de s'affectionner
un pays; mais comme toutes les consquences d'un ordre vicieux sont
abusives, il est arriv que les pachas, incertains du lendemain,
traitent leur province comme un lieu de passage, et n'y font aucune
amlioration dont leur successeur puisse profiter: au contraire, ils se
htent d'en puiser les produits, et de recueillir en un jour, s'il est
possible, les fruits de plusieurs annes. Il est vrai que de temps en
temps ces concussions sont punies par le cordon; et c'est ici une des
pratiques de la Porte qui dclent le mieux l'esprit de son
gouvernement. Lorsqu'un pacha a dvast une province, lorsqu' force de
tyrannie, les clameurs sont parvenues jusqu' Constantinople, malheur 
lui s'il manque de protecteur, s'il retient son argent! A l'un des
termes de l'anne, un _capidji_ arrive, montrant le _fermn_ de
prorogation, quelquefois mme apportant une seconde, une troisime
_queue_, ou telle autre faveur nouvelle; mais pendant que le pacha en
fait clbrer la fte, il parat un ordre pour sa dposition, puis un
autre pour son exil, et souvent un _kat-chrif_ pour sa tte. Le motif
en est toujours d'avoir vex les sujets du sultan; mais la Porte, en
s'emparant du trsor du concussionnaire, et n'en rendant jamais rien au
peuple qu'il a pill, donne  penser qu'elle n'improuve pas un pillage
dont elle profite. Aussi ne cesse-t-on de voir dans l'empire des
gouverneurs concussionnaires et rebelles: si nul d'entre eux n'a russi
 se faire un tat indpendant et stable, c'est bien moins par la
sagesse des mesures du divan, et par la vigilance des capidjis, que par
l'ignorance des pachas dans l'art de rgner. L'on a oubli dans l'Asie
ces moyens moraux qui, manis par des lgislateurs habiles, ont souvent
lev de grandes puissances sur des bases d'abord trs-faibles. Les
pachas ne connaissent que l'argent; une exprience rpte n'a pu leur
faire sentir que ce moyen, loin d'tre le gage de leur sret, devenait
le motif de leur perte: ils ont la manie d'amasser des trsors, comme si
l'on achetait des amis! _Asd_, pacha de Damas, laissa huit millions, et
fut trahi par son mamlouk, et touff dans le bain. On a vu quel fut le
sort d'_Ybrahim Sabbr_ avec ses vingt millions. _Djezzr_ prend la mme
route, et n'ira pas  une autre fin. Personne ne s'est avis de susciter
cet amour du bien public, qui, dans la Grce et l'Italie; mme dans la
Hollande et la Suisse, a fait lutter avec succs de petits peuples
contre de grands empires. mirs et pachas, tous imitent le sultan; tous
regardent leur pays comme un domaine; et leurs sujets comme des
domestiques. Leurs sujets,  leur tour, ne voient en eux que des
matres; et puisque tous se ressemblent, peu importe lequel servir. De
l, dans ces tats, l'usage des troupes trangres, de prfrence aux
troupes nationales. Les commandants se dfient de leur peuple, parce
qu'ils sentent ne pas mriter son attachement. Leur but n'est pas de
gouverner leur pays, mais de le matriser: par un juste retour, leur
pays s'embarrasse peu qu'on les attaque; et les mercenaires qu'ils
soudoient, fidles  leur esprit, les vendent  l'ennemi pour profiter
de leur dpouille. Dher avait nourri dix ans le Barbaresque qui le tua.
C'est un fait digne de remarque que la plupart des tats de l'Asie et de
l'Afrique, surtout depuis Mahomet, ont t gouverns par ces principes,
et qu'il n'y a pas eu de pays o l'on ait vu tant de troubles dans les
tats, tant de rvolutions dans les empires. N'en doit-on pas conclure
que la puissance arbitraire dans le souverain n'est pas moins funeste 
l'tat militaire qu' la rgie des finances? Achevons d'examiner ses
effets en Syrie sur le rgime civil.

A titre d'image du sultan, le pacha est chef de toute la police de son
gouvernement; et sous ce titre, il faut comprendre aussi la justice
criminelle. Il a le droit le plus absolu de vie et de mort; il l'exerce
sans formalit, sans appel. Partout o il rencontre un dlit, il fait
saisir le coupable; et les bourreaux qui l'accompagnent l'tranglent ou
lui coupent la tte sur-le-champ; quelquefois il ne ddaigne pas de
remplir leur office. Trois jours avant mon arrive  _Sour_, Djezzr
avait ventr un maon d'un coup de hache. Souvent le pacha rde
dguis; et malheur  quiconque est surpris en faute! Comme il ne peut
remplir cet emploi dans tous les lieux, il commet  sa place un officier
que l'on appelle l'_ouli_; cet ouli remplit les fonctions de nos
officiers de guet; comme eux, il rde la nuit et le jour; il veille aux
sditions, il arrte les voleurs; comme le pacha, il juge et condamne
sans appel: le coupable baisse le cou; le bourreau frappe, la tte
tombe, et l'on emporte le corps dans un sac de cuir. Cet officier a une
foule d'espions qui sont presque tous des filous, au moyen desquels il
sait tout ce qui se passe. D'aprs cela, il n'est pas tonnant que des
villes comme le Kaire, Alep et Damas, soient plus sres que Gnes, Rome
et Naples; mais par combien d'abus cette sret est-elle achete! et 
combien d'innocents la partialit de l'_ouli_ et de ses agents ne
doit-elle pas coter la vie!

L'_ouli_ exerce aussi la police des marchands, c'est--dire qu'il
veille sur les poids et mesures; et sur cet article, la svrit est
extrme: pour le moindre faux poids sur le pain, sur la viande, sur le
_debs_ ou les _sucreries_, l'on donne 500 coups de bton, et quelquefois
l'on punit de mort. Les exemples en sont frquents dans les grandes
villes. Cependant il n'est pas de pays o l'on vende plus  faux poids:
les marchands en sont quittes pour veiller au passage de l'_ouli_ et du
_mohteseb_[65]. Sitt qu'ils paraissent  cheval, tout s'esquive et se
cache; on produit un autre poids: souvent les dbitants font des traits
avec les valets qui marchent devant les deux officiers; et moyennant une
rtribution, ils sont srs mme de l'impunit.

Du reste, les fonctions de l'ouli n'atteignent point  ces objets
utiles ou agrables qui font le mrite de la police parmi nous. Ils
n'ont aucun soin ni de la propret, ni de la salubrit des villes:
elles ne sont, en Syrie comme en gypte, ni paves, ni balayes, ni
arroses; les rues sont troites, tortueuses, et presque toujours
embarrasses de dcombres. On est surtout choqu d'y voir une foule de
chiens hideux qui n'appartiennent  personne. Ils forment une espce de
rpublique indpendante qui vit des aumnes du public. Ils sont
cantonns par familles et par quartiers; et si quelqu'un d'entre eux
sort de ses limites, il s'ensuit des combats qui importunent les
passants. Les Turks, qui versent le sang des hommes si aisment, ne les
tuent point; seulement ils vitent leur attouchement comme immonde. Ils
prtendent qu'ils font la sret nocturne des villes; mais l'ouli et
les portes dont chaque rue est ferme, la font encore mieux: ils
ajoutent qu'ils mangent les charognes; et en cela ils sont aids d'une
foule de chacals cachs dans les jardins et parmi les dcombres et les
tombeaux. Il ne faut d'ailleurs chercher dans les villes turkes, ni
promenades, ni plantations. Dans un tel pays, la vie ne paratra sans
doute ni sre ni agrable; mais c'est encore l'effet du pouvoir absolu
du sultan.




CHAPITRE X.

De l'administration de la justice.


L'administration de la justice contentieuse est le seul article que les
sultans aient soustrait au pouvoir exclusif des pachas, soit parce
qu'ils ont senti l'normit des abus qui en rsulteraient, soit parce
qu'ils ont connu qu'elle exigeait un temps et des connaissances que
leurs lieutenants n'auraient pas; ils y ont prpos d'autres officiers
qui, par une sage disposition, sont indpendants du pacha; mais comme
leur juridiction est fonde sur les mmes principes que le gouvernement,
elle a les mmes inconvnients.

Tous les magistrats de l'empire appels _qdis_, c'est--dire, _juges_,
dpendent d'un chef principal qui rside  Constantinople. Le titre de
sa dignit est celui de _qdi-el-askar_[66], ou _juge de l'arme_; ce
qui indique, ainsi que je l'ai dja dit, que le pouvoir est absolument
militaire, et rside entirement dans l'arme et dans son chef. Ce grand
_qdi_ nomme les juges des villes capitales, telles qu'Alep, Damas,
Jrusalem, etc. Ces juges,  leur tour, en nomment d'autres dans les
lieux de leurs dpendances. Mais quel est le titre pour tre nomm?
Toujours l'argent. Tous ces emplois, comme ceux du gouvernement, sont
livrs  l'enchre, et sont galement afferms pour un an.
Qu'arrive-t-il de l? Que les fermiers se htent de recouvrer leurs
avances, d'obtenir l'intrt de leur argent, et d'en retirer mme un
bnfice. Or, quel peut tre l'effet de ces dispositions dans des hommes
qui ont en main la balance o les citoyens viennent dposer leurs biens?

Le lieu o ces juges rendent leurs arrts, s'appelle le _mahkam_, ou
_lieu du jugement_: quelquefois c'est leur propre maison; jamais ce
n'est un lieu qui rponde  l'ide de l'emploi sacr qui s'y exerce.
Dans un appartement nu et en dgt, le qdi s'assied sur une natte ou
sur un mauvais tapis. A ses cts sont des _scribes_ et quelques
domestiques. La porte est ouverte  tout le monde: les parties
comparaissent; et l, sans interprtes, sans avocats, sans procureurs,
chacun plaide lui-mme sa cause: assis sur les talons, les plaideurs
noncent les faits, discutent, rpondent, contestent, argumentent tour 
tour; quelquefois les dbats sont violents; mais les cris des scribes et
le bton du qdi rtablissent l'ordre et le silence. Fumant gravement sa
pipe, et roulant du bout des doigts la pointe de sa barbe, ce juge
coute, interroge, et finit par prononcer un arrt sans appel, qui n'a
que deux mois tout au plus de dlai: les parties, toujours peu
contentes, se retirent cependant avec respect, et paient un salaire
valu le dixime du fonds, sans rclamer contre la dcision, parce
qu'elle est toujours motive sur l'infaillible Qran.

Cette simplicit de la justice, qui ne consume point en frais
provisoires, accessoires, ni subsquents, cette proximit du tribunal
souverain qui n'loigne point le plaideur de son domicile, sont, il faut
l'avouer, deux avantages inestimables; mais il faut convenir aussi
qu'ils sont trop compenss par d'autres abus. En vain quelques
crivains, pour rendre plus saillants les vices de nos usages, ont vant
l'administration de la justice chez les Turks; ces loges, fonds sur
une simple connaissance de thorie, ne sont point justifis par l'examen
de la pratique. L'exprience journalire constate qu'il n'est point de
pays o la justice soit plus corrompue qu'en gypte, en Syrie, et sans
doute dans le reste de la Turkie[67]. La vnalit n'est nulle part plus
hardie, plus impudente: on peut marchander son procs avec le _qdi_,
comme l'on marchanderait une denre. Dans la foule, il se trouve des
exemples d'quit, de sagacit; mais ils sont rares, par cela mme
qu'ils sont cits. La corruption est habituelle, gnrale; et comment
ne le serait-elle pas, quand l'intgrit peut devenir onreuse, et
l'improbit lucrative; quand chaque _qdi_, arbitre en dernier ressort,
ne craint ni rvision, ni chtiment; quand enfin le dfaut de lois
claires et prcises offre aux passions mille moyens d'viter la honte
d'une injustice vidente, en ouvrant les sentiers tortueux des
interprtations et des commentaires? Tel est l'tat de la jurisprudence
chez les Turks, qu'il n'existe aucun code public et notoire, o les
particuliers puissent apprendre quels sont leurs droits respectifs. La
plupart des jugements sont fonds sur des _coutumes_ non crites, ou sur
des _dcisions_ de docteurs, souvent contradictoires. Les recueils de
ces dcisions sont les seuls livres o les juges puissent acqurir
quelques notions de leur emploi; et ils n'y trouvent que des cas
particuliers, plus propres  confondre leurs ides qu' les claircir.
Le droit romain sur beaucoup d'articles a servi de base aux prononcs
des docteurs musulmans; mais la grande et inpuisable source  laquelle
ils recourent, est le _livre trs-pur_, le _dpt de toute
connaissance_, le _code de toute lgislation_, le _Qran du prophte_.




CHAPITRE XI.

De l'influence de la religion.


Si la religion se proposait chez les Turks le but qu'elle devrait avoir
chez tous les peuples; si elle prchait aux grands la modration dans
l'usage du pouvoir, au vulgaire la tolrance dans la diversit des
opinions, il serait encore douteux qu'elle pt temprer les vices dont
nous venons de parler, puisque l'exprience de tous les hommes prouve
que la morale n'influe sur les actions qu'autant qu'elle est seconde
par les lois civiles; mais il s'en faut beaucoup que l'esprit de
l'_islamisme_ soit propre  remdier aux abus du gouvernement; l'on peut
dire, au contraire, qu'il en est la source originelle. Pour s'en
convaincre, il suffit d'examiner le livre qui en est le dpt. En vain
les musulmans avancent-ils que le _Qran_ contient les germes et mme le
dveloppement de toutes les connaissances de la lgislation, de la
politique, de la jurisprudence: le prjug de l'ducation, ou la
partialit de quelque intrt secret, peuvent seuls dicter ou admettre
un pareil jugement. Quiconque lira le _Qran_, sera forc d'avouer qu'il
ne prsente aucune notion ni des devoirs des hommes en socit, ni de
la formation du corps politique, ni des principes de l'art de gouverner,
rien en un mot de ce qui constitue un code lgislatif. Les seules lois
qu'on y trouve se rduisent  quatre ou cinq ordonnances relatives  la
polygamie, au divorce,  l'esclavage,  la succession des proches
parents; et ces ordonnances, qui ne font point un code de jurisprudence,
y sont tellement contradictoires, que les docteurs disputent encore pour
les concilier. Le reste n'est qu'un tissu vague de phrases vides de
sens; une dclamation emphatique d'attributs de Dieu qui n'apprennent
rien  personne; une allgation de contes purils, de fables ridicules;
en total, une composition si plate et si fastidieuse, qu'il n'y a
personne capable d'en soutenir la lecture jusqu'au bout, malgr
l'lgance de la traduction de Savary. Que si,  travers le dsordre
d'un dlire perptuel, il perce un esprit gnral, un sens rsum, c'est
celui d'un fanatisme ardent et opinitre. L'oreille retentit des mots
d'_impies_, d'_incrdules_, d'_ennemis de Dieu et du prophte_, de
_rebelles  Dieu et au prophte_, de _dvouement  Dieu et au prophte_.
Le ciel se prsente ouvert  qui combat dans leur cause; les houris y
tendent les bras aux martyrs; l'imagination s'embrase; et le proslyte
dit  Mahomet: _Oui, tu es l'envoy de Dieu; ta parole est la sienne; il
est infaillible; tu ne peux faillir ni me tromper: marche, je te suis!_
Voil l'esprit du Qran; il s'annonce ds la premire ligne. _Il n'y a
point de doute en ce livre; il guide sans erreur ceux qui croient sans
douter, qui croient ce qu'ils ne voient pas._ Quelle en est la
consquence, sinon d'tablir le despotisme le plus absolu dans celui qui
commande, par le dvouement le plus aveugle dans celui qui obit? Et tel
fut le but de Mahomet: il ne voulait pas clairer, mais rgner; il ne
cherchait pas des disciples, mais des sujets. Or, dans des sujets, l'on
ne demande pas du raisonnement, mais de l'obissance. C'est pour y
amener plus facilement qu'il reporta tout  Dieu. En se faisant son
ministre, il carta le soupon d'un intrt personnel; il vita
d'alarmer cette vanit ombrageuse que portent tous les hommes; il
feignit d'obir, pour qu'on lui obit  lui-mme; il ne se fit que le
premier des serviteurs, sr que chacun tcherait d'tre le second pour
commander  tous les autres. Il amora par des promesses; il entrana
par des menaces: il a fait plus; comme il y a toujours des opposants 
toute nouveaut, en les effrayant par ses anathmes, il leur a mnag
l'espoir du pardon: de l vient en quelques endroits l'nonc d'une
sorte de tolrance; mais cette tolrance est si dure, qu'elle doit
ramener tt ou tard au dvouement absolu; en sorte que l'esprit
fondamental du _Qran_ revient toujours au pouvoir le plus arbitraire
dans l'envoy de Dieu, et par une consquence naturelle, dans ceux qui
doivent lui succder. Or, par quels prceptes l'usage de ce pouvoir
est-il clair? _Il n'y a qu'un Dieu, et Mahomet est son prophte: priez
cinq fois par jour en vous tournant vers la Mekke. Ne mangez point
pendant le jour dans tout le mois de Ramadan. Faites le plerinage de la
Kiab, et donnez l'aumne  la veuve et  l'orphelin._ Voil la source
profonde d'o doivent dcouler toutes les sciences, toutes les
connaissances politiques et morales. Les Solon, les Numa, les Lycurgue,
tous les lgislateurs de l'antiquit, ont vainement fatigu leur gnie 
claircir les rapports des hommes en socit,  fixer les obligations et
les droits de chaque classe, de chaque individu: Mahomet, plus habile ou
plus profond, rsout tout en cinq phrases. Il faut le dire: de tous les
hommes qui ont os donner des lois aux peuples, nul n'a t plus
ignorant que Mahomet; de toutes les compositions absurdes de l'esprit
humain, nulle n'est plus misrable que son livre. Ce qui se passe en
Asie depuis douze cents ans, peut en faire la preuve; car si l'on
voulait passer d'un sujet particulier  des considrations gnrales, il
serait ais de dmontrer que les troubles des tats, et l'ignorance des
peuples dans cette partie du monde, sont des effets plus ou moins
immdiats du Qran et de sa morale: mais il faut nous borner au pays qui
nous occupe, et, revenant  la Syrie, exposer au lecteur l'tat de ses
habitants relativement  la religion.

Le peuple de Syrie est en gnral, comme je l'ai dit, musulman ou
chrtien: cette diffrence dans le culte a les effets les plus fcheux
dans l'tat civil; se traitant mutuellement d'infidles, de rebelles,
d'impies, les partisans de Jsus-Christ et ceux de Mahomet ont les uns
pour les autres une aversion qui entretient une sorte de guerre
perptuelle. L'on sent  quels excs les prjugs de l'ducation doivent
porter le vulgaire toujours grossier: le gouvernement, loin d'intervenir
comme mdiateur dans ces troubles, les fomente par sa partialit. Fidle
 l'esprit du Qran, il traite les chrtiens avec une duret qui se
varie sous mille formes. L'on parle quelquefois de la tolrance des
Turks; voici  quel prix elle s'achte.

Toute dmonstration publique de culte est interdite aux chrtiens, hors
du Kesraoun o l'on n'a pu l'empcher: ils ne peuvent btir de
nouvelles glises; et si les anciennes se ruinent, ils ne peuvent les
rparer que par des permissions qu'il faut payer chrement. Un chrtien
ne peut frapper un musulman sans risquer sa vie; et si le musulman tue
un chrtien, il en est quitte pour une ranon. Les chrtiens ne peuvent
monter  cheval dans les villes; il leur est dfendu de porter des
pantoufles jaunes, des chles blancs, et toute couleur verte. Le rouge
pour la chaussure, le bleu pour l'habillement, sont celles qui leur sont
assignes. La Porte vient de renouveler ses ordonnances pour qu'ils
rtablissent l'ancienne forme de leur turban: il doit tre d'une grosse
mousseline bleue, avec une seule lisire blanche: s'ils voyagent, on les
arrte en mille endroits pour payer des _rafars_[68] ou pages, dont les
musulmans sont exempts: en justice le serment de deux chrtiens n'est
compt que pour un; et telle est la partialit des qdis, qu'il est
presque impossible qu'un chrtien gagne un procs; enfin, ils sont les
seuls  supporter la capitation dite _karadj_, dont le billet porte ces
mots remarquables: _djazz-el-rs_, c'est--dire (rachat) _du coupement
de la tte_, par o l'on voit clairement  quel titre ils sont tolrs
et gouverns.

Ces distinctions, si propres  entretenir les haines et les divisions,
passent chez le peuple et se retrouvent dans tous les usages de la vie.
Le dernier des musulmans n'accepte d'un chrtien ni ne lui rend le salut
de _salm-alai-k_[69], _salut sur toi_,  cause de l'affinit du mot
_salam_ avec _eslm_ (islamisme), nom propre de la religion, et avec
_moslem_ (musulman), nom de l'homme qui la professe: le salut usit est
seulement _bon matin_, ou _bon soir_: heureux s'il n'est point
accompagn d'un _djaour_, _kafer_, _kelb_, c'est--dire, _impie_,
_apostat_, _chien_, qui sont les pithtes familires avec les
chrtiens. Les Musulmans affectent mme, pour les narguer, d'exercer
devant eux les pratiques de leur culte;  midi,  trois heures, au
coucher du soleil, lorsque du haut des minarets les crieurs annoncent la
prire, on les voit se montrer  la porte de leurs maisons, et l, aprs
avoir fait l'ablution, ils tendent gravement un tapis ou une natte, et
se tournant vers la Mekke, ils croisent les bras sur la poitrine, les
tendent vers les genoux, et commencent neuf prostrations, le front en
terre, en rcitant la prface du Qran. Souvent dans la conversation ils
s'interrompent par la profession de foi: _Il n'y a qu'un Dieu, et
Mahomet est son prophte._ Sans cesse ils parlent de leur religion, et
se traitent de seuls _fidles_  Dieu. Pour les dmentir, les chrtiens
affectent  leur tour une grande dvotion; et de l cette ostentation de
pit qui fait un des caractres extrieurs des Orientaux; mais le
coeur n'y perd rien, et les chrtiens gardent de tous ces outrages un
ressentiment qui n'attend que l'occasion d'clater. On en a vu des
effets du temps de _Dher_, lorsque, fiers de la protection de son
ministre, ils prirent en divers lieux l'ascendant sur les Musulmans. Les
excs qu'ils commirent en ces circonstances sont un avis dont doit
profiter toute puissance europenne qui pourrait possder des pays o il
se trouverait des Grecs et des Musulmans.




CHAPITRE XII.

De la proprit et des conditions.


Les sultans s'tant arrog,  titre de conqute, la proprit de toutes
les terres en Syrie, il n'existe pour les habitants aucun droit de
proprit foncire, ni mme mobilire; ils ne possdent qu'en usufruit.
Si un pre meurt, sa succession appartient au sultan ou  son fermier,
et les enfants ne recueillent l'hritage qu'en payant un rachat toujours
considrable. De l, pour les possessions en fonds de terre, une
insouciance funeste  l'agriculture. Dans les villes, la possession des
maisons a quelque chose de moins incertain et de moins onreux; mais
partout l'on prfre les biens en argent, comme tant plus faciles 
drober aux rapines du despote. Dans les pays abonns, comme ceux des
Druzes, des Maronites, de _Hasbya_, etc., il existe une proprit
relle, fonde sur des coutumes que les petits princes n'osent violer:
aussi les habitants sont-ils tellement attachs  leurs fonds, que l'on
n'y voit presque jamais d'alination de terre. Il est nanmoins, sous la
rgie des Turks, un moyen de s'assurer une perptuit d'usufruit: c'est
de faire ce que l'on appelle un _ouaqf_, c'est--dire, une attribution
ou fondation d'un bien  une mosque. Ds lors le propritaire devient
le concierge inamovible de son fonds, sous la condition d'une redevance,
et sous la protection des gens de loi; mais cet acte a l'inconvnient
que souvent, au lieu de protger, les gens de loi dvorent: alors auprs
de qui rclamer, puisqu'ils sont distributeurs de la justice? Par cette
raison, ces gens de loi sont presque les seuls  possder des biens
fonciers; et l'on ne voit point dans les pays turks cette foule de
petits propritaires, qui fait la force et la richesse des pays abonns.

Ce que j'ai dit des conditions en gypte convient galement  la Syrie:
elles s'y rduisent  quatre ou cinq, qui sont les cultivateurs ou
paysans, les artisans, les marchands, les gens de guerre et les gens de
justice et de loi. Ces diverses classes elles-mmes peuvent se rsumer
en deux principales: _le peuple_, qui comprend les paysans, les
artisans, les marchands; et _le gouvernement_, compos des gens de
guerre et des gens de loi et de justice. Dans les principes de la
religion, c'est en ce dernier ordre que devrait rsider le pouvoir; mais
depuis que les kalifes ont t dpossds par leurs lieutenants, il
s'est form une distinction de puissance spirituelle et de puissance
temporelle, qui n'a laiss aux interprtes de la loi qu'une autorit:
telle est celle du grand _mofti_[70] qui, chez les Turks, reprsente le
kalife. Le vrai pouvoir est aux mains du sultan, qui reprsente le
lieutenant ou le gnral de l'arme. Cependant, ce respect d'opinion
qu'a le peuple pour les puissances dtrnes, conserve encore aux gens
de loi un crdit dont ils usent presque toujours pour former un _parti
d'opposition_; le sultan le redoute dans Constantinople, et les pachas
n'osent le contrarier trop ouvertement dans leurs provinces. Dans chaque
ville, ce parti est prsid par un _mofti_ qui relve de celui de
Constantinople; son emploi est hrditaire et non vnal; et c'est la
raison qui a conserv dans ce corps plus d'nergie que dans les autres.
A raison de leurs privilges, les familles qui le composent ressemblent
assez bien  notre noblesse, quoique son vrai type soit le corps
militaire. Elles reprsentent aussi notre magistrature, notre clerg, et
mme notre bourgeoisie, puisqu'elles sont les seules  vivre de leurs
rentes. D'elles aux paysans, aux artisans et aux marchands, la chute est
brusque: cependant, comme l'tat de ces trois classes est le vrai
thermomtre de la police et de la puissance d'un empire, je vais
rassembler les faits les plus propres  en donner de justes notions.




CHAPITRE XIII.

tat des paysans et de l'agriculture.


Dans le Syrie et mme dans tout l'empire turk, les paysans sont, comme
les autres habitants, censs _esclaves_ du sultan; mais ce terme
n'emporte que notre sens de _sujets_. Quoique matre des biens et de la
vie, le sultan ne vend point les hommes; il ne les lie point  un lieu
fixe. S'il donne un apanage  quelque grand, l'on ne dit point, comme en
Pologne et en Russie, qu'il donne 500 paysans, 1000 paysans: en un mot,
les paysans sont opprims par la tyrannie du gouvernement, mais non
dgrads par le servage de la fodalit.

Lorsque le sultan Slim eut conquis la Syrie, pour rendre plus aise la
perception du revenu, il tablit un seul impt territorial, qui est
celui que l'on appelle _miri_. Il parat, malgr son caractre farouche,
que ce sultan sentit l'importance de mnager le cultivateur; car le
_miri_, compar  l'tendue des terrains, se trouve dans une proportion
infiniment modre: elle l'est d'autant plus, qu'au temps o il fut
rgl, la Syrie tait plus peuple qu'aujourd'hui, et peut-tre aussi
commerante, puisque le cap de Bonne-Esprance n'tant pas encore bien
frquent, elle se trouvait sur la route de l'Inde la plus pratique.
Pour maintenir l'ordre dans la perception, Slim fit dresser un _deftar_
ou _registre_, dans lequel le contingent de chaque village fut exprim.
Enfin, il donna au _miri_ un tat invariable, et tel que l'on ne pt
l'augmenter ni le diminuer. Modr comme il tait, il ne devait jamais
obrer le peuple; mais par les abus inhrents  la constitution, les
pachas et leurs agents ont trouv le secret de le rendre ruineux.
N'osant violer la loi tablie par le sultan sur l'invariabilit de
l'impt, ils ont introduit une foule de charges qui, sans en avoir le
nom, en ont tous les effets. Ainsi, tant les matres de la majeure
partie des terres, ils ne les concdent qu' des conditions onreuses;
ils exigent la moiti et les deux tiers de la rcolte; ils accaparent
les semences et les bestiaux, en sorte que les cultivateurs sont forcs
de les acheter au-dessus de leur valeur. La rcolte faite, il chicanent
sur les pertes, sur les prtendus vols; et comme ils ont la force en
main, ils enlvent ce qu'ils veulent. Si l'anne manque, ils n'en
exigent pas moins leurs avances, et ils font vendre, pour se rembourser,
tout ce que possde le paysan. Heureusement que sa personne est libre,
et que les Turks ignorent l'art d'emprisonner pour dettes l'homme qui
n'a plus rien. A ces vexations habituelles se joignent mille avanies
accidentelles: tantt l'on ranonne le village entier pour un dlit
vrai ou imaginaire; tantt on introduit une corve d'un genre nouveau.
L'on exige un prsent  l'avnement de chaque gouverneur; l'on tablit
une contribution d'herbe pour ses chevaux, d'orge et de paille pour ses
cavaliers: il faut en outre donner l'tape  tous les gens de guerre qui
passent ou qui apportent des ordres, et les gouverneurs ont soin de
multiplier ces commissions, qui deviennent pour eux une conomie, et
pour les paysans une source de ruine. Les villages tremblent  chaque
_laouend_ qui parat: c'est un vrai brigand sous le nom de soldat; il
arrive en conqurant, il commande en matre: _Chiens_, _canaille_, _du
pain_, _du caf_, _du tabac_; _je veux de l'orge_, _je veux de la
viande_. S'il voit de la volaille; il la tue; et lorsqu'il part,
joignant l'insulte  la tyrannie, il demande ce que l'on appelle
_ker-el-dars_, c'est--dire, _le louage de sa dent molaire_. En vain
les paysans crient  l'injustice: le sabre impose silence. La
rclamation est lointaine et difficile; elle pourrait devenir
dangereuse. Qu'arrive-t-il de toutes ces dprdations? Les moins aiss
du village se ruinent, ne peuvent plus payer le miri, deviennent 
charge aux autres, ou fuient dans les villes: comme le miri est
inaltrable et doit toujours s'acquitter en entier, leur portion se
reverse sur le reste des habitants; et le fardeau, qui d'abord tait
lger, s'appesantit. S'il arrive deux annes de disette ou de
scheresse, le village entier est ruin et se dserte; mais sa quotit
se reporte sur les voisins. La mme marche a lieu pour le _karadj_ des
chrtiens: la somme en ayant t fixe d'aprs un premier dnombrement,
il faut toujours qu'elle se retrouve la mme, quoique le nombre des
ttes soit diminu. De l, il est arriv que cette capitation a t
porte, de trois, de cinq et de onze piastres o elle tait d'abord, 
trente-cinq et quarante; ce qui obre absolument les contribuables, et
les force de s'expatrier. C'est surtout dans les pays d'apanage et dans
ceux qui sont ouverts aux Arabes, que ces fardeaux sont crasants. Dans
les premiers, le titulaire, avide d'augmenter son revenu, donne toute
libert  son fermier d'augmenter les charges, et l'avidit de ces
subalternes ne demeure pas en arrire; ce sont eux qui, raffinant sur
les moyens de pressurer, ont imagin d'tablir des droits sur les
denres du march, sur les entres, sur les transports, et de taxer
jusqu' la charge d'un ne. L'on observe que ces exactions ont fait des
progrs rapides, surtout depuis 40 annes, et l'on date de cette poque
la dgradation des campagnes, la dpopulation des habitants, et la
diminution du numraire, port  Constantinople. A l'gard des Bedouins,
s'ils sont en guerre, ils pillent  titre d'ennemis; s'ils sont en paix,
ils dvorent  titre d'htes: aussi dit-on en proverbe: _vite le
Bedouin comme ami ou comme ennemi_. Les moins malheureux des paysans,
sont ceux des pays abonns, tels que le pays des _Druzes_, le
_Kesraoun_, _Nablous_, etc. Cependant, l mme encore il rgne des
abus; il en est un entre autres que l'on doit regarder comme le plus
grand flau des campagnes en Syrie: c'est l'usure porte  l'excs le
plus criant. Quand les paysans ont besoin d'avances pour acheter des
semences, des bestiaux, etc., ils ne trouvent d'argent qu'en vendant en
tout ou en partie leur rcolte future au prix le plus vil. Le danger de
faire paratre de l'argent, resserre la main de quiconque en possde;
s'il s'en dessaisit, ce n'est que dans l'espoir d'un gain rapide et
exorbitant: l'intrt le plus modique est de douze pour cent; le plus
ordinaire est de vingt, et souvent il monte  trente.

Par toutes ces causes, l'on conoit combien la condition des paysans
doit tre misrable. Partout ils sont rduits au petit pain plat d'orge
ou de doura, aux ognons, aux lentilles et  l'eau. Leurs organes se
connaissent si peu en mets, qu'ils regardent de l'huile forte et de la
graisse rance, comme un manger dlicieux. Pour ne rien perdre du grain,
ils y laissent toutes les graines trangres, mme l'_ivraie_[71], qui
donne des vertiges et des blouissements pendant plusieurs heures,
ainsi qu'il m'est arriv de l'prouver. Dans les montagnes du Liban et
de Nblous, lorsqu'il y a disette, ils recueillent les glands de chne,
et aprs les avoir fait bouillir ou cuire sous la cendre, ils les
mangent. Le fait m'en a t certifi chez les Druzes par des personnes
mme qui en ont us. Ainsi l'on doit disculper les potes du reproche de
l'hyperbole; mais il n'en sera que plus difficile de croire que l'ge
d'or ft l'ge de l'abondance.

Par une consquence naturelle de cette misre, l'art de la culture est
dans un tat dplorable; faute d'aisance, le laboureur manque
d'instruments, ou n'en a que de mauvais; la charrue n'est souvent qu'une
branche d'arbre coupe sous une bifurcation, et conduite sans roues. On
laboure avec des nes, des vaches, et rarement avec des boeufs; ils
annoncent trop d'aisance; aussi la viande de cet animal est-elle
trs-rare en Syrie et en gypte; et elle y est toujours maigre et
mauvaise, comme toutes les viandes des pays chauds. Dans les cantons
ouverts aux Arabes, tels que la Palestine, il faut semer le fusil  la
main. A peine le bl jaunit-il, qu'on le coupe, pour le cacher dans les
_matmoures_ ou caveaux souterrains. On en retire le moins que l'on peut
pour les semences, parce que l'on ne sme qu'autant qu'il faut pour
vivre; en un mot, l'on borne toute l'industrie  satisfaire les premiers
besoins. Or, pour avoir un peu de pain, des ognons, une mauvaise
chemise bleue, et un pagne de laine, il ne faut pas la porter bien loin.
Le paysan vit donc dans la dtresse; mais du moins il n'enrichit pas ses
tyrans; et l'avarice du despotisme se trouve punie par son propre crime.




CHAPITRE XIV.

Des artisans, des marchands et du commerce.


La classe qui fait valoir les denres en les mettant en oeuvre ou en
circulation, n'est pas si maltraite que celle qui les procre: la
raison en est que les biens des artisans et des marchands, consistant en
effets mobiliers, sont moins soumis aux regards du gouvernement que ceux
des paysans; en outre, les artisans et les marchands, rassembls dans
les villes, chappent plus aisment, par leur foule,  la rapacit de
ceux qui commandent. C'est l une des causes principales de la
population des villes dans la Syrie, et mme dans toute la Turkie:
tandis qu'en d'autres pays les villes sont en quelque sorte le
regorgement des campagnes, l elles ne sont que l'effet de leur
dsertion. Les paysans chasss de leurs villages, viennent y chercher un
refuge; et ils y trouvent la tranquillit, et mme l'aisance. Les
pachas veillent avec d'autant plus de soins  ce dernier article, que
leur sret personnelle en dpend; car, outre les effets immdiats d'une
sdition qui pourrait leur tre funeste, la Porte ne leur pardonnerait
pas d'exposer son repos pour le pain du peuple. Ils ont donc soin de
tenir les vivres  bon march dans les lieux considrables, et surtout
dans celui de leur rsidence: s'il y a disette, c'est toujours l
qu'elle se fait le moins sentir. En pareil cas ils prohibent toute sorte
de grains, ils obligent, sous peine de mort, quiconque en possde de le
vendre au prix qu'ils y mettent; et si le pays en manque absolument, ils
en envoient chercher au dehors, comme il arriva  Damas en novembre
1784. Le pacha mit des gardes sur toutes les routes, permit aux Arabes
de piller tout chargement qui sortirait du pays, et envoya ordre dans le
_Hauran_ de vider toutes les _matmoures_; en sorte que, pendant que les
paysans mouraient de faim dans les villages, le peuple de Damas ne
payait le pain que deux paras (deux sous et demi) la livre de France, et
croyait le payer trs-cher; mais comme dans la machine politique nul
ressort n'est indpendant, l'on n'a point port des atteintes funestes 
la culture, sans que les arts et le commerce s'en soient ressentis.
Quelques dtails sur cette partie vont faire juger si le gouvernement
s'en occupe plus que des autres.

Le commerce en Syrie, considr dans la manire dont il se pratique, est
encore dans cet tat d'enfance qui caractrise les sicles barbares et
les pays non polics. Sur toute la cte, il n'y a pas un seul port
capable de recevoir un btiment de 400 tonneaux, et les rades ne sont
pas mme assures par des forts; les corsaires maltais profitaient
autrefois de cette ngligence pour faire des prises jusqu' terre; mais
comme les habitants rendaient les ngociants europens responsables des
accidents, la France a obtenu de l'ordre de Malte que ces corsaires
n'approcheraient plus jusqu' la vue de terre; en sorte que les naturels
peuvent faire tranquillement leur cabotage, qui est assez vivace depuis
Lataq jusqu' Yfa. Dans l'intrieur, il n'y a ni grandes routes ni
canaux, pas mme de ponts sur la plupart des rivires et des torrents,
quelque ncessaires qu'ils fussent pendant l'hiver. Il n'y a de ville 
ville ni poste ni messagerie. Le seul courrier qui existe est le
_Tartare_ qui vient de Constantinople  Damas par Alep. Ce courrier n'a
de relais que dans les grandes villes,  de trs-grandes distances; mais
il peut dmonter en cas de besoin tout cavalier qu'il rencontre. Il
mne, selon l'usage des Tartares, un second cheval en main, et souvent
il a un compagnon, de peur d'accident. De ville en ville les relations
s'excutent par des voituriers qui n'ont jamais de dpart fixe. La
raison en est qu'ils ne peuvent se mettre en chemin que par troupes ou
_caravanes_; personne ne voyage seul, vu le peu de sret habituelle des
routes. Il faut attendre que plusieurs voyageurs veuillent aller au mme
endroit, ou profiter du passage de quelque grand qui se fait protecteur,
et souvent oppresseur de la caravane. Ces prcautions sont surtout
ncessaires dans les pays ouverts aux Arabes, tels que la Palestine et
toute la frontire du dsert, et mme sur la route d'_Alep_ 
_Skandaroun_,  raison des brigands kourdes. Dans les montagnes et sur
la cte entre Lataq et le Carmel, l'on voyage avec plus de sret;
mais les chemins dans les montagnes sont trs-pnibles, parce que les
habitants, loin de les adoucir, les rendent scabreux, afin, disent-ils,
d'ter aux Turks l'envie d'y amener leur cavalerie. Il est remarquable
que dans toute la Syrie, l'on ne voit pas un chariot ni une charrette;
ce qui vient sans doute de la crainte de les voir prendre par les gens
du gouvernement, et de faire d'un seul coup une grosse perte. Tous les
transports se font  dos de mulets, d'nes ou de chameaux; ces animaux y
sont tous excellents. Les deux premiers sont plus employs dans les
montagnes, et rien n'gale leur adresse  grimper et glisser sur des
talus de roc vif. Le chameau est plus usit dans les plaines, parce
qu'il consomme moins et porte davantage. Sa charge ordinaire est
d'environ 750 livres de France. Sa nourriture est de tout ce que l'on
veut lui donner, paille, broussailles, noyaux de dattes pils, fves,
orge, etc. Avec une livre d'aliments, et autant d'eau par jour, on peut
le mener des semaines entires. Dans le trajet du Caire  Suez, qui est
de 40  46 heures (y compris les repos), ils ne mangent ni ne boivent;
mais ces dites rptes les puisent comme tous les animaux: alors ils
ont une haleine cadavreuse. Leur marche ordinaire est trs-lente,
puisqu'ils ne font que 17  1800 toises  l'heure: il est inutile de les
presser, ils n'en vont pas plus vite; ils peuvent, avec des pauses,
marcher 15 et 18 heures par jour. Il n'y a d'auberges en aucun lieu;
mais les villes et la plupart des villages ont un grand btiment appel
_khan_, ou _kervan-sera_, qui sert d'asile  tous les voyageurs. Ces
hospices, toujours placs hors l'enceinte des villes, sont composs de
quatre ailes rgnant autour d'une cour carre qui sert de parc. Les
logements sont des cellules o l'on ne trouve que les quatre murs, de la
poussire, et quelquefois des scorpions. Le gardien de ce _khan_ est
charg de donner la clef et une natte: le voyageur  d se fournir du
reste; ainsi il doit porter avec lui son lit, sa batterie de cuisine, et
mme ses provisions; car souvent l'on ne trouve pas de pain dans les
villages. En consquence les Orientaux donnent  leur attirail la plus
grande simplicit et la forme la plus portative. Celui d'un homme qui ne
veut manquer de rien, consiste en un tapis, un matelas, une couverture,
deux casseroles avec leurs couvercles, entrant les uns dans les autres;
plus, deux plats, deux assiettes et une cafetire, le tout de cuivre
bien tam; plus, une petite bote de bois pour le sel et le poivre; six
tasses  caf sans anses, embotes dans un cuir; une table ronde en
cuir, que l'on pend  la selle du cheval; de petites outres ou sacs de
cuir pour l'huile, le beurre fondu, l'eau et l'eau-de-vie, si c'est un
chrtien; enfin une pipe, un briquet, une tasse de coco, du riz, des
raisins secs, des dattes, du fromage de Cypre, et surtout du caf en
grain, avec la polette pour le rtir, et le mortier de bois pour le
piler. Je cite ces dtails parce qu'ils prouvent que les Orientaux sont
plus avancs que nous dans l'art de se passer de beaucoup de choses, et
cet art n'est pas sans mrite. Nos ngociants europens ne s'accommodent
pas de tant de simplicit; aussi leurs voyages sont-ils
trs-dispendieux, et par cette raison trs-rares; mais les naturels,
mme les plus riches, ne font pas difficult de passer une partie de
leur vie de cette manire sur les routes de Bagdd, de Basra, du Kaire,
et mme de Constantinople. Les voyages sont leur ducation, leur
science, et dire d'un homme qu'il est ngociant, c'est dire qu'il est
voyageur. Ils y trouvent l'avantage de puiser leurs marchandises aux
premires sources, de les avoir  meilleur march, de veiller  leur
sret en les escortant, de parer aux accidents qui peuvent arriver, et
d'obtenir quelques graces sur les pages qui sont multiplis; enfin, ils
apprennent  connatre les poids et les mesures, dont l'extrme
diversit rend leur art trs-compliqu. Chaque ville a son poids qui,
avec un mme nom, diffre en valeur de celui d'une autre. Le _rotl_
d'Alep pse environ six livres de Paris; celui de Damas, cinq un quart;
celui de Saide, moins de cinq; celui de Raml, prs de sept. Le seul
_derhem_, c'est--dire, la _dragme_, qui est le premier lment de ces
mesures, est le mme partout. Les mesures longues varient moins: l'on
n'en connat que deux, la coude gyptienne (_dr Masri_), et la coude
de Constantinople (_dr Stambouli_). Les monnaies sont encore plus
fixes, et l'on peut parcourir tout l'empire, depuis _Kotchim_ jusqu'
_Asouan_, sans changer d'espces. La plus simple de ces monnaies est le
_para_, appel aussi _medin_, _fadda_, _qata_, _mesri_; il est de la
grandeur d'une pice de six sous, et ne vaut que cinq de nos liards.
Aprs le _para_, viennent successivement les pices de cinq, de dix et
de vingt paras; puis la _zolata_ ou _izlote_, qui en vaut trente; la
_piastre_, dite _qerch asadi_, ou piastre _au lion_, qui vaut 40 paras,
ou 50 sous de France; c'est la plus usite dans le commerce: enfin
l'_aboukelb_, ou piastre _au chien_, qui vaut 60 paras. Toutes ces
monnaies sont d'argent tellement alli de cuivre, que l'_aboukelb_ a la
grandeur d'un cu de six livres, quoiqu'il ne vaille que 3 livres 15
sous. Elles ne portent point d'effigie, selon la dfense du Prophte,
mais seulement le chiffre du sultan d'un ct, et de l'autre ces mots:
_Sultan des deux continents Kbn_[72] (c'est--dire Seigneur), _des
deux mers_, _le Sultan, fils du Sultan N_, frapp  _Stamboul_
(Constantinople), ou  _Masr_ (le Kaire), qui sont les deux seules
villes o l'on batte monnaie. Les pices d'or sont le sequin, dit
_dahab_, c'est--dire, _pice d'or_; et encore _zahr-mahaboub_, ou
_fleur bien-aime_: il vaut trois piastres de 40 paras, ou sept livres
dix sous; le demi-sequin ne vaut que 60 paras. Il y a encore un sequin
dit _fondouqli_, qui en vaut 170, mais il est trs-rare. Outre ces
monnaies, qui sont celles de l'empire, il y a aussi quelques espces
d'Europe qui n'ont pas moins de cours; ce sont en argent les dahlers
d'Allemagne, et en or les sequins de Venise. Les dahlers valent en Syrie
90  92 paras, et les sequins 205  208. Ces deux espces gagnent huit 
dix paras de plus en gypte. Les sequins de Venise sont trs-recherchs
pour la finesse de leur titre, et pour faire des parures aux femmes. La
faon de ces parures n'exige pas beaucoup d'art; il s'agit tout
simplement de percer la pice d'or, pour l'attacher  une chane
galement d'or qui rgne en _rivire_ sur la poitrine. Plus cette chane
a de sequins, plus il y a de pareilles chanes, plus une femme est
cense pare. C'est le luxe favori et l'mulation gnrale: il n'y a pas
jusqu'aux paysannes qui, faute d'or, portent des piastres ou de moindres
pices; mais les femmes d'un certain rang ddaignent l'argent; elles ne
veulent que des sequins de Venise, ou de grandes pices d'Espagne et des
cruzades: telle d'entre elles en porte deux et trois cents, tant en
rivire qu'en rouleau couch sur le front, au bord du bonnet: c'est un
vrai fardeau; mais elles ne croient pas payer trop cher le plaisir
d'taler ce trsor au bain public, devant une foule de rivales, dont la
jalousie mme est une jouissance. L'effet de ce luxe sur le commerce,
est d'en retirer des sommes considrables, dont le fonds reste mort; en
outre, lorsqu'il rentre en circulation quelques-unes de ces pices,
comme elles ont perdu de leur poids en les perant, il faut les peser.
Cet usage de peser la monnaie est habituel et gnral en Syrie, en
gypte et dans toute la Turkie. L'on n'y refuse aucune pice, quelque
dgrade qu'elle soit; le marchand tire son trbuchet et l'estime: c'est
comme au temps d'Abraham, lorsqu'il acheta son spulcre. Dans les
paiements considrables, l'on fait venir un agent de change, qui compte
des milliers de paras, rejette beaucoup de pices fausses, et pse tous
les sequins ensemble ou l'un aprs l'autre.

Presque tout le commerce de Syrie est entre les mains des Francs, des
Grecs et des Armniens. Ci-devant il tait dans celles des Juifs: les
Musulmans s'en mlent peu, non qu'ils en soient dtourns par esprit de
religion, ou par nonchalance, comme l'ont cru quelques politiques, mais
parce qu'ils y trouvent des obstacles suscits par le gouvernement;
fidle  son esprit, la Porte, au lieu de donner  ses sujets une
prfrence marque, a trouv plus lucratif de vendre  des trangers
leurs droits et leur industrie. Quelques tats d'Europe, en traitant
avec elle, ont obtenu que leurs marchandises ne paieraient de douane que
trois pour cent, tandis que celles des sujets turks paient de rigueur
dix, ou de grace sept pour cent; en outre, la douane, une fois acquitte
dans un port, n'est plus exigible dans un autre pour des Francs, et elle
l'est pour les sujets. Enfin les Francs ayant trouv commode d'employer
comme agents les chrtiens latins, ils ont obtenu de les faire
participer  leurs privilges, et ils les ont soustraits au pouvoir des
pachas, et  la justice turke. On ne peut les dpouiller, et si l'on a
un procs de commerce avec eux, il faut venir le plaider devant le
consul europen. Avec tant de dsavantage, est-il tonnant que les
musulmans cdent le commerce  leurs rivaux? Ces agents des Francs sont
connus en Levant sous le nom de _drogmans barataires_, c'est--dire,
d'_interprtes_[73] _privilgis_. Le _barat_ ou _privilge_ est une
patente dont le sultan fait prsent aux ambassadeurs rsidants  la
Porte. Ci-devant ces ambassadeurs en faisaient prsent  leur tour  des
sujets choisis dans chaque comptoir; mais depuis 20 ans, on leur a fait
comprendre qu'il tait plus lucratif de les vendre. Le prix actuel est
de cinq  six mille livres; chaque ambassadeur en a 50, qui se
renouvellent  la mort de chaque titulaire, ce qui forme un casuel assez
considrable.

La nation d'Europe qui fait le plus grand commerce en Syrie, est la
franaise. Ses importations consistent en cinq articles principaux, qui
sont, 1 les draps de Languedoc; 2 les cochenilles qui se tirent de
Cadix; 3 les indigos; 4 les sucres; et 5 les cafs des Antilles, qui
ont pris faveur chez les Turks, et qui servent  mlanger ceux d'Arabie,
plus estims, mais trop chers. A ces objets, il faut ajouter des
quincailleries, des fers fondus, du plomb en lames, de l'tain, quelques
galons de Lyon, quelques savons, etc.

Les retours consistent presque entirement en cotons, soit fils, soit
en laine, soit ouvrs en toiles assez grossires; en quelques soies de
Tripoli, les autres sont prohibes; en noix de galle, en cuivre et en
laines qui viennent du dehors de la Syrie. Les comptoirs ou chelles[74]
des Franais sont au nombre de sept, savoir: Alep, Skandaroun, Lataq,
Tripoli, Saide, Acre et Raml. La somme de leurs importations se monte 
6,000,000..... savoir:

  Pour Alep et Skandaroun,      3,000,000
  Pour Saide et Acre,           2,000,000
  Pour Tripoli et Lataq,        400,000
  Et pour Raml,                  600,000
                                ---------
                    TOTAL.      6,000,000

Tout ce commerce s'exploite presque uniquement par la ville de
Marseille. Ce n'est pas qu'il ne soit permis  nos autres ports de la
Mditerrane et mme de l'Ocan, d'expdier des vaisseaux en Levant;
mais l'obligation o ils sont  leur retour de relcher au lazaret de
Marseille pour y faire quarantaine, en leur rendant cette permission
onreuse, la rend inutile. La province de Languedoc, o se fabriquent
les draps qui font la base de notre exportation, a de tout temps
sollicit l'avantage d'avoir aussi un lazaret pour traiter directement
avec la Turkie; mais le gouvernement s'y est toujours refus, par la
crainte d'ouvrir plusieurs portes  un flau aussi terrible que la
peste. Il refuse galement aux trangers, et mme aux naturels de
Turkie, de dbarquer leurs marchandises  Marseille,  moins de payer un
droit de vingt pour cent. Cette exclusion avait t leve en 1777,
d'aprs plusieurs motifs raisonns, dont l'ordonnance rendait compte;
mais les ngociants de Marseille ont tellement rclam, que les choses
sont remises sur l'ancien pied depuis le mois d'avril 1785. C'est  la
France  discuter ses intrts  cet gard. Considr par rapport 
l'empire turk, l'on peut assurer que son commerce avec l'Europe et
l'Inde lui est plutt nuisible qu'avantageux. En effet, les objets que
cet tat exporte tant tous des matires brutes et non ouvres, il se
prive de tous les avantages qu'il aurait  les faire travailler par ses
propres sujets. En second lieu, les marchandises qui viennent de
l'Europe et de l'Inde tant des objets de pur luxe, elles n'augmentent
les jouissances que de la classe des riches, des gens du gouvernement,
et ne servent peut-tre qu' rendre plus dure la condition du peuple et
des cultivateurs. Sous un gouvernement qui ne respecte point les
proprits, le dsir de multiplier les jouissances doit irriter la
cupidit et redoubler les vexations. Pour avoir plus de draps, de
fourrures, de galons, de sucre, de chles et d'indiennes, il faut plus
d'argent, plus de coton, plus de soies, plus d'extorsions. Il a pu en
rsulter un avantage instantan aux tats qui ont fourni les objets de
ce luxe; mais la surabondance du prsent n'a-t-elle pas t prise sur
l'aisance de l'avenir? Et peut-on esprer de faire long-temps un
commerce riche avec un pays qui se ruine?




CHAPITRE XV.

Des arts, des sciences, et de l'ignorance.


Les arts et les mtiers en Syrie donnent lieu  plusieurs
considrations. 1 Leurs espces sont infiniment moins nombreuses que
parmi nous;  peine en peut-on compter plus d'une vingtaine, mme en y
comprenant ceux de premire ncessit. D'abord la religion de Mahomet
ayant proscrit toute image et toute figure, il n'existe ni peinture, ni
sculpture, ni gravure, ni cette foule de mtiers qui en dpendent. Les
chrtiens sont les seuls qui, pour l'usage de leurs glises, achtent
quelques tableaux faits  Constantinople par des Grecs qui, pour le
got, sont de vrais Turks. En second lieu, une foule de nos mtiers se
trouvent supprims par le petit nombre de meubles usits chez les
Orientaux. Tout l'inventaire d'une riche maison consiste en tapis de
pied, en nattes, en coussins, en matelas, quelques petits draps de
coton, des plateaux de cuivre ou de bois qui servent de table; quelques
casseroles, un mortier, une meule portative, quelques porcelaines, et
quelques assiettes de cuivre tam. Tout notre attirail de tapisseries,
de bois de lits, de chaises, de fauteuils, de glaces, de secrtaires, de
commodes, d'armoires; tout notre buffet avec son argenterie et son
service de table; en un mot, toute notre menuiserie et bnisterie y
sont des choses ignores, en sorte que rien n'est si facile que le
dlogement d'un mnage turk. Pocoke a pens que la raison de ces usages
venait de la vie errante qui fut la premire de ces peuples; mais depuis
le temps qu'ils se sont rendus sdentaires, ils en ont d oublier
l'esprit; et l'on doit plutt en rapporter la cause au gouvernement, qui
ramne tout au strict ncessaire. Les vtements ne sont pas plus
compliqus, quoiqu'ils soient bien plus dispendieux. On ne connat ni
chapeaux, ni perruques, ni frisures, ni boutons, ni boucles, ni cols, ni
dentelles, ni tout ce dtail dont nous sommes assigs: des chemises de
coton ou de soie, qui mme chez les pachas ne se comptent pas par
douzaines, et qui n'ont ni manchettes, ni poignets, ni collet pliss;
une norme culotte qui sert aussi de bas, un mouchoir  la tte, un
autre  la ceinture, avec les trois grandes enveloppes de drap et
d'indienne dont j'ai parl au sujet des Mamlouks: voil toute la
toilette des Orientaux. Les seuls arts de luxe sont l'orfvrerie, borne
aux bijoux des femmes, aux soucoupes  caf dcoupes en dentelles, et
aux ornements des harnais et des pipes; enfin les fabriques des toffes
de soie d'Alep et de Damas. Du reste, lorsqu'on parcourt les rues de ces
villes, l'on ne voit qu'une rptition de batteurs de coton  l'arc, de
dbitants d'toffes et de merceries, de barbiers pour raser la tte,
d'tameurs, de serruriers-marchaux, de selliers, et surtout de vendeurs
de petits pains, de quincailleries, de graines, de dattes, de sucreries,
et trs-peu de bouchers, toujours mal fournis. Il y a aussi dans ces
capitales quelques mauvais arquebusiers qui ne font que raccommoder les
armes; aucun ne sait fondre un canon de pistolet: quant  la poudre, le
besoin frquent de s'en servir, a donn  la plupart des paysans
l'industrie de la faire, et il n'y a aucune fabrique publique.

Dans les villages, les habitants, borns au plus troit ncessaire,
n'ont que les arts de premier besoin; chacun tche de se suffire, afin
de ne point partager ce qu'il a. Chaque famille se fabrique la grosse
toile de coton dont elle s'habille. Chaque maison a son moulin
portatif, avec lequel la femme broye l'orge ou le _doura_ qui doivent
nourrir. La farine de ces moulins est grossire; les petits pains ronds
et plats qu'on en fait sont mal levs et mal cuits; mais ils font vivre,
et c'est tout ce qu'on demande. J'ai dja dit combien les instruments de
labourage taient simples et peu coteux. Dans les montagnes on ne
taille point la vigne; l'on n'ente les arbres dans aucun endroit; tout
enfin retrace la simplicit des premiers temps, qui peut-tre, comme
aujourd'hui, n'tait que la grossiret de la misre. Quand on demande
les raisons de ce dfaut d'industrie, l'on trouve partout pour rponse:
_C'est assez bon, cela suffit;  quoi servirait-il d'en faire
davantage?_ Sans doute, puisqu'on n'en doit pas profiter.

2 La manire d'exercer les arts dans ces contres, offre cette
considration intressante, qu'elle retrace presqu'en tout les procds
des sicles anciens: par exemple, les toffes que l'on fabrique  Alep,
ne sont pas de l'invention des Arabes; ils les tiennent des Grecs, qui
eux-mmes sans doute les imitrent des anciens Orientaux. Les teintures
dont ils usent, doivent remonter jusqu'aux Tyriens: elles ont une
perfection qui n'est point indigne de ce peuple; mais les ouvriers,
jaloux de leurs procds, en font des mystres impntrables. La manire
dont les anciens bardaient les harnais de leurs chevaux, pour les
garantir des coups de sabre, a d tre la mme que l'on emploie encore
 Alep et  Damas pour les ttires des brides[75]. Les cailles
d'argent dont le cuir est recouvert, tiennent sans clous, et sont
tellement embotes, que sans ter la souplesse au cuir, il ne reste
aucun interstice au tranchant. Le ciment dont ils usent doit tre celui
des Grecs et des Romains. Pour le bien composer, ils observent de
n'employer la chaux que bouillante: ils y mlent un tiers de sable, et
un autre tiers de cendre et de brique pile: avec ce compos, ils font
des puits, des citernes et des votes impermables. J'en ai vu en
Palestine une espce singulire qui mrite d'tre cite. Cette vote est
forme de cylindres de briques de 8  10 pouces de longueur. Ces
cylindres sont creux, et peuvent avoir deux pouces de diamtre 
l'intrieur. Leur forme est lgrement conique. Le bout le plus large
est ferm, l'autre est ouvert. Pour construire la vote, on les range
les uns  ct des autres, mettant le bout ferm en dehors: on les joint
avec du pltre de Jrusalem ou de Nblous, et quatre ouvriers achvent
la vote d'une chambre en un jour. Les premires pluies ont coutume de
la pntrer; mais on passe sur le dme une couche  l'huile, et la vote
devient impermable. L'on ferme les bouches de l'intrieur avec une
couche de pltre, et l'on a un toit durable et trs-lger. Dans toute la
Syrie, l'on fait avec ces cylindres les bordures des terrasses, afin
d'empcher les femmes qui s'y tiennent pour laver et scher le linge,
d'tre vues. L'on a commenc depuis peu d'en faire usage  Paris; mais
en Orient la pratique en est fort ancienne. La manire d'exploiter le
fer dans le Liban doit l'tre galement, vu sa grande simplicit: c'est
la mthode employe dans les Pyrnes, et connue sous le nom de _fonte
catalane_; la forge consiste en une espce de chemine pratique au
flanc d'un terrain  pic. L'on remplit de bois le tuyau; l'on y met le
feu, et l'on souffle par la bouche d'en bas: l'on verse le minral par
le haut; le mtal tombe au fond en _masset_, que l'on retire par cette
mme bouche, qui sert  allumer. Il n'y a pas jusqu' leurs
industrieuses serrures de bois  coulisse, qui ne remontent jusqu'au
temps de Salomon, qui les dsigne dans son cantique. L'on n'en peut pas
dire autant de la musique. Elle ne parat pas antrieure au sicle des
kalifes, sous lesquels les Arabes s'y livrrent avec tant de passion,
que tous leurs savants d'alors ajoutent le titre de musicien  ceux de
mdecin, de gomtre et d'astronome; cependant, comme les principes en
furent emprunts des Grecs, elle pourrait fournir des observations
curieuses aux personnes verses en cette partie. Il est trs-rare d'en
trouver de tels en Orient. Le Kaire est peut-tre le seul de l'gypte et
de la Syrie o il y ait des _chaiks_ qui connaissent les principes de
l'art. Ils ont des recueils d'airs qui ne sont pas nots  notre
manire, mais crits avec des caractres dont tous les noms sont
persans. Toute leur musique est vocale; ils ne connaissent ni n'estiment
l'excution des instruments, et ils ont raison; car les leurs, sans en
excepter la flte, sont dtestables. Ils ne connaissent non plus
d'accompagnement que l'unisson et la basse-continue du _monocorde_. Ils
aiment le chant  voix force dans les tons hauts, et il faut des
poitrines comme les leurs pour en supporter l'effort pendant un quart
d'heure. Leurs airs, pour le caractre et pour l'excution, ne
ressemblent  rien de ce qui est connu en Europe, si ce n'est les
_sguidillas_ des Espagnols. Ils ont des roulades plus travailles que
celles des Italiens mmes, des dgradations et des inflexions de tons
telles qu'il est extrmement difficile  des gosiers europens de les
imiter. Leur expression est accompagne de soupirs et de gestes qui
peignent la passion avec une force que nous n'oserions nous permettre.
On peut dire qu'ils excellent dans le genre mlancolique. A voir un
Arabe la tte penche, la main prs de l'oreille en forme de conque; 
voir ses sourcils froncs, ses yeux languissants;  entendre ses
intonations plaintives, ses tenues prolonges, ses soupirs sanglotants,
il est presque impossible de retenir ses larmes, et des larmes qui,
comme ils disent, ne sont pas amres: il faut bien qu'elles aient des
charmes, puisque de tous les chants celui qui les provoque est celui
qu'ils prfrent, comme de tous les talents celui qu'ils prfrent est
celui du chant.

Il s'en faut de beaucoup que la danse, qui chez nous marche de front
avec la musique, tienne le mme rang dans l'opinion des peuples arabes:
chez eux cet art est fltri d'une espce de honte; un homme ne saurait
s'y livrer sans dshonneur[76], et l'exercice n'en est tolr que parmi
les femmes. Ce jugement nous paratra svre, mais avant de le condamner
il convient de savoir qu'en Orient la danse n'est point une imitation de
la guerre, comme chez les Grecs, ou une combinaison d'attitudes et de
mouvements agrables, comme chez nous; mais une reprsentation
licencieuse de ce que l'amour a de plus hardi. C'est ce genre de danse
qui, port de Carthage  Rome, y annona le dclin des moeurs
rpublicaines; et qui depuis, renouvel dans l'Espagne par les Arabes,
s'y perptue encore sous le nom de _fandango_. Malgr la libert de nos
moeurs, il serait difficile, sans blesser l'oreille, d'en faire une
peinture exacte; c'est assez de dire que la danseuse, les bras tendus,
d'un air passionn, chantant et s'accompagnant des castagnettes qu'elle
tient aux doigts, excute, sans changer de place, des mouvements de
corps que la passion mme a soin de voiler de l'ombre de la nuit. Telle
est leur hardiesse, qu'il n'y a que des femmes prostitues qui osent
danser en public. Celles qui en font profession s'appellent _Raouzi_,
et celles qui y excellent prennent le titre d'_Alm_, ou de _savantes_
dans l'art. Les plus clbres sont celles du Kaire. Un voyageur rcent
en a fait un tableau sduisant; mais j'avoue que les modles ne m'ont
point caus ce prestige. Avec leur linge jaune, leur peau fume, leur
sein abandonn et pendant, avec leurs paupires noircies, leurs lvres
bleues et leurs mains teintes de _henn_, les _Alm_ ne m'ont rappel
que les bacchantes des Porcherons; et si l'on observe que chez les
peuples, mme polics, cette classe de femmes conserve tant de
grossiret, l'on ne croira point que, chez un peuple o les arts les
plus simples sont dans la barbarie, elle porte de la dlicatesse dans
celui qui en exige davantage.

L'analogie qui existe des arts aux sciences, doit faire pressentir que
celles-ci sont encore plus ngliges: disons mieux; elles sont
entirement inconnues. La barbarie est complte dans la Syrie comme
dans l'gypte; et l'quilibre qui a coutume d'exister dans un mme
empire, doit tendre ce jugement  toute la Turkie. En vain quelques
personnes ont rcemment rclam contre cette assertion; en vain l'on a
parl de _collges_, de _lieux d'ducation_, et de _livres_; ces mots en
Turkie ne reprsentent pas les mmes ides que chez nous. Les sicles
des kalifes sont passs pour les Arabes, et ils sont  natre pour les
Turks. Ces deux nations n'ont prsentement ni gomtres, ni astronomes,
ni musiciens, ni mdecins;  peine trouve-t-on un homme qui sache
saigner avec la _flamme_[77]: quand il a ordonn le cautre, appliqu le
feu, ou prescrit une recette banale, sa science est puise: aussi les
valets des Europens sont-ils consults comme des Esculapes. Et o se
formeraient des mdecins, puisqu'il n'y a aucun tablissement de ce
genre, et que l'anatomie rpugne aux prjugs de la religion?
L'astronomie aurait plus d'attrait pour eux: mais par astronomie ils
entendent l'art de lire les dcrets du sort dans les mouvements des
astres, et non la science profonde de soumettre ces mouvements au
calcul. Les moines de _Mar-hanna_ qui ont des livres, et qui
entretiennent des relations avec Rome, ne sont pas  cet gard moins
ignorants que les autres. Jamais, avant mon sjour, ils n'avaient ou
dire que la terre tournt autour du soleil, et peu s'en fallut que cette
opinion n'y caust du scandale: car les zls, trouvant que cela
contrariait la sainte Bible, voulurent me traiter en hrtique:
heureusement que le vicaire-gnral eut le bon esprit de douter et de
dire: _Sans en croire aveuglment les Francs, il ne faut pas les
dmentir; car tout ce qu'ils nous apportent de leurs arts est si fort
au-dessus des ntres, qu'ils peuvent apercevoir des choses qui sont
au-dessus de nos ides._ J'en fus quitte pour ne point prendre la
rotation sur mon compte, et pour la restituer  nos savants, qui passent
srement chez les moines pour des visionnaires.

On doit donc faire une grande diffrence des Arabes de nos jours  ceux
d'_El-Mmoun_, et d'_Aroun-el-Rachid_; encore faut-il avouer que l'on se
fait de ceux-ci des ides exagres. Leur empire fut trop passager pour
qu'ils pussent faire de grands progrs dans les sciences. Ce que nous
voyons arriver de nos jours  quelques tats de l'Europe, prouve qu'il
leur faut des sicles pour se naturaliser. Aussi, dans ce que nous
connaissons de livres des Arabes, ne les trouvons-nous que les
traducteurs ou les chos des Grecs. La seule science qui leur soit
propre, la seule qu'ils cultivent encore est celle de leur _langue_: et
par tude de la langue, il ne faut pas entendre cet esprit
philosophique qui, dans les mots, cherche l'histoire des ides pour
perfectionner l'art de les peindre. Chez les Musulmans l'tude de
l'arabe n'a pour objet que ses rapports  la religion: ils sont troits,
attendu que le _Qran est la parole immdiate de Dieu_: or, comme cette
parole ne conserve l'identit de sa nature, qu'autant qu'on la prononce
comme Dieu et son prophte, c'est une affaire capitale d'apprendre
non-seulement la valeur des mots employs, mais encore les accents, les
inflexions, les pauses, les soupirs, les tenues, enfin tous les dtails
les plus minutieux de la prosodie et de la lecture. Il faut avoir
entendu leur dclamation dans les mosques, pour se faire une ide de sa
complication. Quant aux principes de la langue, ceux de la grammaire
seulement occupent pendant plusieurs annes. Vient ensuite le _Nahou_,
partie de la grammaire que l'on peut dfinir une science de terminaisons
trangres  l'arabe vulgaire, lesquelles se surajoutent aux mots, et
varient selon les nombres, les cas, les genres et les personnes. Lorsque
l'on sait cela, l'on est dja compt parmi les savants. Il faut ensuite
tudier l'_loquence_; et cela veut des annes, parce que les matres,
mystrieux comme des brames, ne dcouvrent que peu  peu les secrets de
leur art. Enfin, l'on arrive aux tudes de la loi et au _Faqah_, ou
_science par excellence_, qui est la thologie. Or, si l'on observe que
la base perptuelle de ces tudes est le _Qran_; que l'on doit mditer
 fond ses sens mystiques et allgoriques, lire tous les commentaires,
toutes les paraphrases de son texte (et il y en a deux cents volumes sur
le premier verset); si l'on observe qu'il faut discuter des milliers de
cas de conscience ridicules: par exemple, s'il est permis d'employer de
l'eau impure  dtremper du mortier; si un homme qui a un cautre n'est
pas dans le cas d'une femme souille; qu'enfin l'on dbat longuement si
l'ame du prophte ne fut pas sacre avant celle d'Adam; s'il ne donna
pas des conseils  Dieu dans la cration, et quels furent ces conseils;
l'on conviendra que l'on peut passer la vie entire  beaucoup apprendre
et  ne rien savoir.

Quant  l'instruction du vulgaire, comme les gens de loi n'exercent
point les fonctions de nos curs et de nos prtres, qu'ils ne prchent,
ne catchisent, ni ne confessent, l'on peut dire qu'il n'existe aucune
instruction; toute l'ducation des enfants se borne  aller chez des
matres particuliers qui leur apprennent  lire dans le Qran, s'ils
sont musulmans, ou dans les psaumes, s'ils sont chrtiens, et un peu 
crire et  compter de mmoire: cela dure jusqu' l'adolescence, que
chacun se hte de prendre un mtier pour se marier et gagner de quoi
vivre. La contagion de l'ignorance s'tend jusque sur les enfants des
Francs; et il est d'axiome  Marseille qu'un _Levantin_ doit tre un
jeune homme dissip, paresseux, sans mulation, et qui ne saura autre
chose que parler plusieurs langues, quoique cette rgle ait ses
exceptions comme toute autre.

En recherchant les causes de l'ignorance gnrale des Orientaux, je ne
dirai point avec un voyageur rcent, qu'elle vient des difficults de la
langue et de l'criture: sans doute la difficult des dialectes,
l'entortillage des caractres, le vice mme de la constitution de
l'alphabet, multiplient les difficults de l'instruction; mais
l'habitude les surmonte, et les Arabes parviennent  lire et  crire
aussi facilement que nous. La vraie cause est la difficult des moyens
de s'instruire, parmi lesquels il faut compter en premier lieu la raret
des livres. Chez nous rien de si vulgaire que ce secours, rien de si
rpandu dans toutes les classes que la lecture. En Orient, au contraire,
rien de plus rare. Dans toute la Syrie, l'on ne connat que deux
collections de livres, celle de _Mar-hanna_, dont j'ai parl, et celle
de _Djezzr_  Acre. L'on a vu combien la premire est faible, et pour
la quantit, et pour la qualit. Je ne parlerai pas de la seconde comme
tmoin oculaire; mais deux personnes qui l'ont vue, m'ont rapport
qu'elle ne contenait pas plus de 300 volumes, et cependant ce sont les
dpouilles de toute la Syrie, et, entre autres, du couvent de
_Saint-Sauveur_, prs de Saide, et du chaik _Kari_, mofti de Raml. A
Alep, la maison de _Bitar_ est la seule qui possde des livres
d'astronomie, que personne n'entend. A Damas, les gens de loi ne font
aucun cas de leur propre science. Le Kaire seul est riche en livres. Il
y en a une collection trs-ancienne  la _mosque d'el-azhar_, et il en
circule journellement une assez grande quantit; mais il est dfendu aux
chrtiens d'y toucher. Cependant il y a 12 ans que les religieux de
Mar-hanna voulant s'en procurer, y envoyrent un des leurs pour en
acheter. Le hasard voulut qu'il ft la connaissance d'un effendi qui le
prit en affection, et qui, dsirant de lui des leons d'astrologie, dans
laquelle il le croyait savant, se prta  lui communiquer des livres:
dans un espace de six mois, ce religieux m'a dit en avoir mani plus de
200; et lorsque je lui demandai sur quelles matires, il me rpondit sur
la grammaire, sur le Nahou, sur l'loquence, et sur les interprtations
du Qran; du reste, infiniment peu d'histoires et mme de contes: il n'a
pas vu deux exemplaires des mille et une nuits. D'aprs cet expos l'on
est toujours fond  dire que non-seulement il y a disette de bons
livres en Orient, mais mme que les livres en gnral y sont trs-rares.
La raison en est vidente: dans ces pays tout livre est crit  la main:
or, ce moyen est lent, pnible, dispendieux; le travail de plusieurs
mois ne produit qu'un seul exemplaire; il doit tre sans rature, et
mille accidents peuvent le dtruire. Il est donc impossible que les
livres se multiplient, et par consquent que les connaissances se
propagent; aussi est-ce en comparant cet tat de choses  ce qui se
passe chez nous, que l'on sent mieux tous les avantages de l'imprimerie:
on s'aperoit mme, en y rflchissant, qu'elle seule est peut-tre le
vrai mobile des rvolutions qui depuis trois sicles sont arrives dans
le systme moral de l'Europe. C'est elle qui, rendant les livres
trs-communs, a rpandu une somme plus gale de connaissances dans
toutes les classes: c'est elle qui, rpandant promptement les ides et
les dcouvertes, a caus le dveloppement plus rapide des arts et des
sciences: par elle, tous ceux qui s'en occupent sont devenus un corps
toujours assembl, qui poursuit sans relche la srie des mmes travaux:
par elle, tout crivain est devenu un orateur public, qui a parl
non-seulement  sa ville, mais  sa nation,  l'Europe entire. Si dans
ce nouveau genre de comices il a perdu l'avantage de la dclamation et
du geste pour remuer les passions, il l'a compens par celui d'avoir un
auditoire mieux compos, de raisonner avec plus de sang-froid, de faire
une impression moins vive peut-tre, mais plus durable. Aussi n'est-ce
que depuis cette poque que l'on a vu des hommes isols produire, par la
seule puissance de leurs crits, des rvolutions morales sur des nations
entires, et se former un empire d'opinion qui en a impos  l'empire
mme de la puissance arme.

Un autre effet trs-remarquable de l'imprimerie, est celui qu'elle a eu
dans le genre de l'histoire: en donnant aux faits une grande et prompte
publicit, l'on a mieux constat leur certitude. Au contraire, dans
l'tat des livres crits  la main, le recueil que composait un homme
n'ayant d'abord qu'un exemplaire, il ne pouvait tre vu et critiqu que
par un petit nombre de lecteurs; et ces lecteurs sont d'autant plus
suspects, qu'ils taient au choix de l'auteur. S'il permettait d'en
tirer des copies, elles ne se multipliaient et ne se rpandaient que
trs-lentement. Pendant ce temps les tmoins mouraient, les rclamations
prissaient, les contradictions naissaient, et le champ restait libre 
l'erreur, aux passions, au mensonge: voil la cause de ces faits
monstrueux dont fourmillent les histoires de l'antiquit, et mme celles
de l'Asie moderne. Si parmi ces histoires il en est qui portent des
caractres frappants de vraisemblance, ce sont celles dont les crivains
ont t tmoins des faits qu'ils racontent, ou des hommes publics qui
ont crit  la face d'un peuple clair qui pouvait les contredire. Tel
est Csar, acteur principal de ses mmoires; tel Xnophon, gnral des
dix mille, dont il raconte la savante retraite; tel Polybe, ami et
compagnon d'armes de Scipion, vainqueur de Carthage; tels encore
Salluste et Tacite, consuls; Thucydides, chef d'arme; Hrodote mme,
snateur et librateur d'Halicarnasse. Lorsqu'au contraire l'histoire
n'est qu'une citation de faits anciens rapports sur tradition, lorsque
ces faits ne sont recueillis que par de simples particuliers, ce n'est
plus ni le mme genre, ni le mme caractre; quelle diffrence n'y
a-t-il pas des crivains prcdents aux Tite-Live, aux Quinte-Curce, aux
Diodore de Sicile! Heureusement encore les pays o ils crivirent
taient polics, et la lumire publique put les guider dans des faits
peu reculs. Mais quand les nations taient dans l'anarchie, ou sous le
despotisme qui rgne aujourd'hui dans l'Orient, les crivains imbus de
l'ignorance et de la crdulit qui accompagnent cet tat, purent dposer
hardiment leurs erreurs et leurs prjugs dans l'histoire; et l'on peut
observer que c'est dans les productions de pareils sicles que l'on
trouve tous les monstres d'invraisemblance; tandis que dans les temps
polics, et sous les crivains originaux, les annales ne prsentent
qu'un ordre de faits semblables  ce qui se passe sous nos yeux.

Cette influence de l'imprimerie est si efficace, que le seul
tablissement de Mar-hanna, tout imparfait qu'il est, a dja produit
chez les chrtiens une diffrence sensible. L'art de lire, d'crire, et
mme une sorte d'instruction, sont plus communs aujourd'hui parmi eux
qu'il y a 30 ans. Malheureusement ils ont dbut par un genre qui, en
Europe, a retard les progrs des esprits et suscit mille dsordres. En
effet, les Bibles et les livres de religion ayant t les premiers
livres rpandus par l'imprimerie, toute l'attention se tourna sur les
matires thologiques, et il en rsulta une fermentation qui fut la
source des schismes de l'Angleterre et de l'Allemagne, et des troubles
politiques de notre France. Si, au lieu de traduire leur Buzembaum, et
les misanthropiques rveries de Nieremberg et de Didaco Stella, les
jsuites eussent promulgu des livres d'une morale pratique, d'une
utilit sociale, adapte  l'tat du Kesraoun et des Druzes, leur
travail et pu avoir pour ces pays, et mme pour toute la Syrie, des
consquences politiques qui en eussent chang tout le systme.
Aujourd'hui tout est perdu, ou du moins bien recul: la premire ferveur
s'est consume sur des objets inutiles. D'ailleurs, les religieux
manquent de moyens; et si Djezzar s'en avise, il dtruira leur
imprimerie; il y sera port par le fanatisme des gens de loi, qui, sans
bien connatre ce qu'ils ont  redouter de l'imprimerie, ont cependant
de l'aversion pour elle; comme si la sottise avait un instinct naturel
pour deviner ce qui peut lui nuire.

La raret des livres et la disette des moyens d'instruction sont donc,
ainsi que je viens de le dire, les causes de l'ignorance des Orientaux;
mais on ne doit les regarder que comme des causes accessoires: la
source radicale est encore le _gouvernement_, qui non-seulement ne
veille point  rpandre les connaissances, mais qui fait tout ce qui
convient pour les touffer. Sous l'administration des Turks, nul espoir
de considration ou de fortune par les arts, les sciences ou les
belles-lettres: on aurait le talent des gomtres, des astronomes, des
ingnieurs les plus distingus de l'Europe, que l'on ne languirait pas
moins dans l'obscurit, ou que l'on gmirait peut-tre sous la
perscution. Or, si la science, qui par elle-mme cote dja tant de
peine  acqurir, ne doit encore amener que des regrets de l'avoir
acquise, il vaut mieux ne jamais la possder. Ainsi les Orientaux sont
ignorants et doivent l'tre, par le mme principe qui les rend pauvres,
et parce qu'ils disent pour la science comme pour les arts: _A quoi nous
servira de faire davantage_?




CHAPITRE XVI.

Des habitudes et du caractre des habitants de la Syrie.


De tous les sujets d'observation que peut prsenter un pays, le plus
important, sans contredit, est le moral des hommes qui l'habitent; mais
il faut avouer aussi qu'il est le plus difficile: car il ne s'agit pas
d'un strile examen de faits; le but est de saisir leurs rapports et
leurs causes, de dmler les ressorts dcouverts ou secrets, loigns ou
prochains, qui, dans les hommes, produisent ces _habitudes d'actions_
que l'on appelle _moeurs_, et cette disposition constante d'esprit que
l'on nomme _caractre_: or, pour une telle tude, il faut communiquer
avec les hommes que l'on veut approfondir, il faut pouser leurs
situations, afin de sentir quels agents influent sur eux, quelles
affections en rsultent; il faut vivre dans leur pays, apprendre leur
langue, pratiquer leurs coutumes; et ces conditions manquent souvent aux
voyageurs; lorsqu'ils les ont remplies, il leur reste  surmonter les
difficults de la chose elle-mme; et elles sont nombreuses: car
non-seulement il faut combattre les prjugs que l'on rencontre; il
faut encore vaincre ceux que l'on porte: le coeur est partial,
l'habitude puissante, les faits insidieux, et l'illusion facile.
L'observateur doit donc tre circonspect sans devenir pusillanime; et le
lecteur oblig de voir par des yeux intermdiaires, doit surveiller  la
fois la raison de son guide et sa propre raison.

Lorsqu'un Europen arrive en Syrie, et mme en gnral en Orient, ce qui
le frappe le plus dans l'intrieur des habitants, est l'opposition
presque totale de leurs manires aux ntres: l'on dirait qu'un dessein
prmdit s'est plu  tablir une foule de contrastes entre les hommes
de l'Asie et ceux de l'Europe. Nous portons des vtements courts et
serrs; ils les portent longs et amples. Nous laissons crotre les
cheveux, et nous rasons la barbe; ils laissent crotre la barbe et
rasent les cheveux. Chez nous, se dcouvrir la tte est une marque de
respect; chez eux, une tte nue est un signe de folie. Nous saluons
inclins; ils saluent droits. Nous passons la vie debout, eux assis. Ils
s'asseyent et mangent  terre; nous nous tenons levs sur des siges.
Enfin, jusque dans les choses du langage, ils crivent  contre-sens de
nous, et la plupart de nos noms masculins sont fminins chez eux. Pour
la foule des voyageurs ces contrastes ne sont que bizarres; mais pour
des philosophes, il pourrait tre intressant de rechercher d'o est
venue cette diversit d'habitudes dans des hommes qui ont les mmes
besoins, et dans des peuples qui paraissent avoir une origine commune.

Un caractre galement remarquable, est l'extrieur religieux qui rgne
et sur les visages, et dans les propos, et dans les gestes des habitants
de la Turkie; l'on ne voit dans les rues que mains armes de chapelets;
l'on n'entend qu'exclamations emphatiques de _y Allh!  Dieu! Allh
akbar! Dieu trs-grand! Allh tl, Dieu trs-haut!_  chaque instant,
l'oreille est frappe d'un profond soupir, ou d'une ructation bruyante
que suit la citation d'une des 99 pithtes de Dieu, telles que _y
rni! source de richesse! y sobhn!  trs-louable! y mastour! 
impntrable!_ Si l'on vend du pain dans les rues, ce n'est point le
pain que l'on crie; c'est _Allh kerim, Dieu est libral_. Si l'on vend
de l'eau, c'est _Allh djaouad, Dieu est gnreux_: ainsi des autres
denres. Si l'on se salue, c'est _Dieu te conserve_; si l'on remercie,
c'est _Dieu te protge_: en un mot c'est Dieu en tout et partout. Ces
hommes sont donc bien dvots, dira le lecteur? Oui, sans en tre
meilleurs.--Pourquoi cela? C'est que, ainsi que je l'ai dit, ce zle, 
raison de la diversit des cultes, n'est qu'un esprit de jalousie, de
contradiction: c'est que, pour les chrtiens, une profession de foi est
une bravade, un acte d'indpendance; et pour les musulmans un acte de
pouvoir et de supriorit. Aussi cette dvotion ne de l'orgueil, et
accompagne d'une profonde ignorance, n'est qu'une superstition
fanatique qui devient la cause de mille dsordres.

Il est encore dans l'intrieur des Orientaux un caractre qui fixe
l'attention d'un observateur; c'est leur air grave et flegmatique dans
tout ce qu'ils font et dans tout ce qu'ils disent: au lieu de ce visage
ouvert et gai que chez nous l'on porte ou l'on affecte, ils ont un
visage srieux, austre ou mlancolique; rarement ils rient; et
l'enjouement de nos Franais leur parat un accs de dlire: s'ils
parlent, c'est sans empressement, sans geste, sans passion; ils coutent
sans interrompre; ils gardent le silence des journes entires, et ils
ne se piquent point d'_entretenir la conversation_; s'ils marchent,
c'est posment et pour affaires; et ils ne conoivent rien  notre
turbulence et  nos _promenades_ en long et en large; toujours assis,
ils passent des journes entires rvant, les jambes croises, la pipe 
la bouche, presque sans changer d'attitude: on dirait que le mouvement
leur est pnible, et que, semblables aux Indiens, ils regardent
l'inaction comme un des lments du bonheur.

Cette observation qui se rpte sur la plupart de leurs habitudes,
tendue  d'autres pays, est devenue de nos jours le motif d'un jugement
trs-grave sur le caractre des Orientaux, et de plusieurs autres
peuples. Un crivain clbre, considrant ce que les Grecs et les
Romains ont dit de la mollesse asiatique, et ce que les voyageurs
rapportent de l'indolence des Indiens, a pens que cette indolence tait
le caractre essentiel des hommes de ces contres; recherchant ensuite
la cause commune de ce fait gnral, et trouvant que tous ces peuples
habitaient ce que nous appelons _pays chauds_, il a pens que la chaleur
tait la cause de cette indolence; et prenant le fait pour principe, il
a pos en axiome que les habitants des pays chauds devaient tre
indolents, inertes de corps, et par analogie, inertes d'esprit et de
caractre. Il ne s'est pas born l: remarquant que chez ces peuples le
gouvernement le plus habituel tait le despotisme, et regardant le
despotisme comme l'effet de la nonchalance d'un peuple, il en a conclu
que le despotisme tait le gouvernement de ces pays, aussi naturel,
aussi ncessaire que leur propre climat. Il semblerait que la duret,
ou, pour mieux dire, la barbarie de cette consquence, et d mettre les
esprits en garde contre l'erreur de ces principes: cependant elle a fait
une fortune brillante en France, et mme dans toute l'Europe; et
l'opinion de l'auteur de _l'Esprit des Lois_ est devenue, pour le grand
nombre des esprits, une autorit contre laquelle il est tmraire de se
rvolter. Ce n'est pas ici le lieu de faire un trait en forme, pour en
dmontrer toute l'erreur; d'ailleurs il existe dja dans l'ouvrage d'un
philosophe dont le nom marche de pair pour le moins avec celui de
Montesquieu. Mais afin d'lever quelques doutes dans l'esprit de ceux
qui ont admis cette opinion sans prendre le temps d'y rflchir, je vais
exposer quelques objections qui dcoulent naturellement du sujet.

On a fond l'axiome de l'indolence des Orientaux et des Mridionaux en
gnral, sur l'opinion que les Grecs et les Romains nous ont transmise
de la mollesse asiatique; mais quels sont les faits sur lesquels ils
fondrent cette opinion? L'ont-ils tablie sur des faits fixes et
dtermins, ou sur des ides vagues et gnrales, comme nous le
pratiquons nous-mmes? Ont-ils eu des notions plus prcises de ces pays
dans leurs temps, que nous dans le ntre; et pouvons-nous asseoir sur
leur rapport un jugement difficile  tablir sur notre propre examen?
Admettons les faits tels que l'histoire les donne: taient-ce des
peuples indolents que ces Assyriens qui, pendant 500 ans, troublrent
l'Asie par leur ambition et leurs guerres; que ces Mdes qui rejetrent
leur joug et les dpossdrent; que ces Perses de Cyrus, qui, dans un
espace de 30 ans, conquirent depuis l'Indus jusqu' la Mditerrane?
taient-ce des peuples sans activit, que ces Phniciens qui, pendant
tant de sicles, embrassrent le commerce de tout l'ancien monde; que
ces Palmyrniens, dont nous ayons vu de si imposants monuments
d'industrie; que ces Carduques de Xnophon, qui bravaient la puissance
du grand _roi_, au sein de son empire; que ces Parthes qui furent les
rivaux indomptables de Rome; enfin, que ces Juifs mmes qui, borns  un
petit tat, ne cessrent de lutter pendant 1000 ans contre des empires
puissants? Si les hommes de ces nations furent des hommes inertes,
qu'est-ce que l'activit? S'ils furent actifs, o est l'influence du
climat? Pourquoi dans les mmes contres o se dveloppa jadis tant
d'nergie, rgne-t-il aujourd'hui une inertie si profonde? Pourquoi ces
Grecs modernes si avilis sur les ruines de Sparte, d'Athnes, dans les
champs de Marathon et des Thermopyles? Dira-t-on que les climats sont
changs? O en sont les preuves? et supposons-le: ils ont donc chang
par bonds et par cascades, par chutes et par retours; le climat des
Perses changea donc de Cyrus  Xerxs; le climat d'Athnes changea donc
d'Aristide  Dmtrius de Phalre; celui de Rome, de Scipion  Sylla, et
de Sylla  Tibre? Le climat des Portugais a donc chang depuis
Albukerque, et celui des Turks, depuis Soliman? Si l'indolence est
propre aux zones mridionales, pourquoi a-t-on vu Carthage en Afrique,
Rome en Italie, les Flibustiers  Saint-Domingue? Pourquoi trouvons-nous
les Malais dans l'Inde, et les Bedouins dans l'Arabie? Pourquoi dans un
mme temps, sous un mme ciel, Sybaris prs de Crotone, Capoue prs de
Rome, Sardes prs de Milet? Pourquoi sous nos yeux, dans notre Europe,
des tats du Nord aussi languissants que ceux du Midi? Pourquoi dans
notre propre empire, des provinces du midi plus active que celles du
nord? Si, avec des circonstances contraires, on a les mmes faits; si,
avec des faits divers, on a les mmes circonstances; qu'est-ce que ces
prtendus principes? qu'est-ce que, cette influence? Qu'entend-on mme
par activit? N'en accorde-t-on qu'aux peuples belliqueux? et Sparte
sans guerre est-elle inerte? Que veut-on dire par pays chauds? O
pose-t-on les limites du froid, du tempr? Que Montesquieu le dclare,
afin que l'on sache dsormais par quelle temprature l'on pourra
dterminer l'nergie d'une nation, et  quel degr du thermomtre l'on
reconnatra son aptitude  la libert ou  l'esclavage?

L'on invoque un fait physique, et l'on dit: la chaleur abat nos forces;
nous sommes plus indolents l't que l'hiver: donc les habitants des
pays chauds doivent tre indolents. Supposons le fait; pourquoi, sous un
mme ciel, la classe des tyrans aura-t-elle plus d'nergie pour
opprimer, que celle du peuple pour se dfendre? Mais qui ne voit que
nous raisonnons comme des habitants d'un pays o il y a plus de froid
que de chaud? Si la thse se soutenait en gypte ou en Afrique, l'on y
dirait: le froid gne les mouvements, arrte la circulation. Le fait
est que les sensations sont relatives  l'habitude, et que les corps
prennent un temprament analogue au climat o ils vivent, en sorte
qu'ils ne sont affects que par les extrmes du terme ordinaire. Nous
hassons la sueur; l'gyptien l'aime, et redoute de se voir sec. Ainsi,
soit par les faits historiques, soit par les faits naturels, la
proposition de Montesquieu, si importante au premier coup d'oeil, se
trouve  l'analyse un pur paradoxe, qui n'a d son succs qu' la
nouveaut des esprits sur ces matires, lorsque l'_Esprit des Lois_
parut, et  la flatterie indirecte qui en rsulte pour les nations qui
l'ont admis.

Pour tablir quelque chose de prcis dans la question de l'activit, il
tait un moyen plus prochain et plus sr que ces raisonnements lointains
et quivoques: c'tait d'en considrer la nature mme; d'en examiner
l'origine et les mobiles dans l'homme. En procdant par cette mthode,
l'on s'aperoit que toute activit, soit de corps, soit d'esprit, prend
sa source dans les besoins; que c'est en raison de leur tendue, de
leurs dveloppements, qu'elle-mme s'tend et se dveloppe: l'on en suit
la gradation depuis les lments les plus simples jusqu' l'tat le plus
compos. C'est la faim, c'est la soif qui, dans l'homme encore sauvage,
veillent les premiers mouvements de l'ame et du corps; ce sont ces
besoins qui le font courir, chercher, pier, user d'astuce ou de
violence: toute son activit se mesure sur les moyens de pourvoir  sa
subsistance. Sont-ils faciles; a-t-il sous sa main les fruits, le
gibier, le poisson: il est moins actif, parce qu'en tendant le bras, il
se rassasie, et que, rassasi, rien ne l'invite  se mouvoir, jusqu' ce
que l'exprience de diverses jouissances ait veill en lui les dsirs
qui deviennent des besoins nouveaux, de nouveaux mobiles d'activit. Les
moyens sont-ils difficiles; le gibier est-il rare et agile, le poisson
rus, les fruits passagers: alors l'homme est forc d'tre plus actif;
il faut que son corps et son esprit s'exercent  vaincre les difficults
qu'il rencontre  vivre; il faut qu'il devienne agile comme le gibier,
rus comme le poisson, et prvoyant pour conserver les fruits. Alors,
pour tendre ses facults naturelles, il s'agite, il pense, il mdite;
alors il imagine de courber un rameau d'arbre, pour en faire un arc;
d'aiguiser un roseau, pour en faire une flche; d'emmancher un bton 
une pierre tranchante, pour en faire une hache; alors il travaille 
faire des filets,  abattre des arbres,  en creuser le tronc, pour en
faire des pirogues. Dj il a franchi les bornes des premiers besoins,
dja l'exprience d'une foule de sensations lui a fait connatre des
jouissances et des peines; et il prend un surcrot d'activit pour
carter les unes et multiplier les autres. Il a got le plaisir d'un
ombrage contre les feux du soleil; il se fait une cabane: il a prouv
qu'une peau le garantit du froid; il se fait un vtement: il a bu
l'eau-de-vie et fum le tabac: il les a aims; il veut en avoir encore;
il ne le peut qu'avec des peaux de castor, des dents d'lphant, de la
poudre d'or, etc.; il redouble d'activit, et il parvient,  force
d'industrie, jusqu' vendre son semblable. Dans tous ces dveloppements,
comme dans la source premire, l'on conviendra que l'activit a bien peu
de rapport  la chaleur; seulement les hommes du nord passant pour avoir
besoin de plus d'aliments que ceux du midi, l'on pourrait dire qu'ils
doivent avoir plus d'activit; mais cette diffrence dans les besoins
ncessaires a des bornes assez troites. D'ailleurs, a-t-on bien
constat qu'un _Eskimau_ ou un _Samoyde_ aient rellement besoin pour
vivre de plus de substance qu'un Bdouin ou qu'un ichthyophage de Perse?
Les sauvages du Brsil et de la Guine sont-ils moins voraces que ceux
du Canada et de la Californie? Que l'on y prenne garde: la facilit
d'avoir beaucoup d'aliments, est peut-tre la premire raison de la
voracit; et cette facilit, surtout dans l'tat sauvage, dpend moins
du climat que de la nature du sol; c'est--dire, de sa richesse ou de sa
pauvret en pturages, en forts, en lacs, et par consquent en poisson,
en gibier, en fruits; circonstances qui se trouvent indiffremment sous
toutes les zones.

En y rflchissant, il parat que cette nature du sol a rellement une
influence sur l'activit; il parat que dans l'tat social, comme dans
l'tat sauvage, un pays o les moyens de subsister seront un peu
difficiles, aura des habitants plus actifs, plus industrieux; que dans
celui, au contraire, o la nature prodiguera tout, le peuple sera
inactif, indolent: et ceci s'accorde bien avec les faits gnraux de
l'histoire, o la plupart des peuples conqurants sont des peuples
pauvres, sortis de pays striles, ou difficiles  cultiver, pendant que
les peuples conquis sont les habitants des contres fertiles et
opulentes. Il est mme remarquable que ces peuples pauvres, tablis chez
les peuples riches, perdent en peu de temps leur nergie, et passent 
la mollesse: tels furent ces Perses de Cyrus, descendus de l'lymade
dans les prairies de l'Euphrate; tels les Macdoniens d'Alexandre,
transports des monts Rhodope dans les champs de l'Asie; tels les
Tartares de Djenkiz-Kan tablis dans la Chine et le Bengale; et les
Arabes de Mahomet, dans l'gypte et l'Espagne. De l l'on pourrait
tablir que ce n'est point comme habitants de pays chauds, mais comme
habitants de pays riches, que les peuples ont du penchant  l'inertie;
et ce fait s'accorde bien encore avec ce qui se passe au sein des
socits, o nous voyons que ce sont les classes riches qui ont
ordinairement le moins d'activit; mais comme cette satit et cette
pauvret n'ont pas lieu pour tous les individus d'un peuple, il faut
reconnatre des raisons plus gnrales et plus efficaces que la nature
du sol: ce sont ces institutions sociales, que l'on appelle
_Gouvernement_ et _Religion_. Voil les vrais rgulateurs de l'activit
ou de l'inertie des particuliers et des nations; ce sont eux qui, selon
qu'ils tendent ou qu'ils bornent la carrire des besoins naturels ou
superflus, tendent ou resserrent l'activit de tous les hommes. C'est
parce que leur influence agit malgr la diffrence des terrains et des
climats, que Tyr, Carthage, Alexandrie ont eu la mme industrie que
Londres, Paris, Amsterdam; que les _Flibustiers_ et les _Malais_ ont eu
l'inquitude et le caractre des _Normands_; que les paysans russes et
polonais ont l'apathie et l'insouciance des Indous et des Ngres. C'est
parce que leur nature varie et change comme les passions des hommes qui
les rglent, que leur influence change et varie dans des poques
trs-voisines: voil pourquoi les Romains de Scipion ne sont point ceux
de Tibre; que les Grecs d'Aristide et de Thmistocle ne sont pas ceux
de Constantin. Consultons dans notre propre coeur les mobiles gnraux
du coeur humain: n'prouvons-nous pas que notre activit est bien
moins relative aux agents physiques, qu'aux circonstances de l'tat
social o nous nous trouvons? Des besoins ncessaires ou superflus
amnent-ils en nous des dsirs: aussitt notre corps et notre esprit
prennent une vie nouvelle; la passion nous donne une activit ardente
comme nos dsirs, et soutenue comme notre espoir. Cet espoir vient-il 
manquer: le dsir se fane, l'activit languit, et le dcouragement nous
mne  l'apathie et  l'indolence. Par-l s'explique pourquoi notre
activit varie comme nos conditions, comme nos situations dans la
socit, comme nos ges dans la vie; pourquoi tel homme qui fut actif
dans sa jeunesse, devient indolent sur le retour; pourquoi il y a plus
d'activit dans les capitales et dans les villes de commerce, que dans
les villes sans commerce et dans les campagnes. Pour veiller
l'activit, il faut d'abord des objets aux dsirs; pour la soutenir, il
faut un espoir d'arriver  la jouissance. Si ces deux circonstances
manquent, il n'y a d'activit ni dans le particulier, ni dans la nation;
et tel est le cas des Orientaux en gnral, et particulirement de ceux
dont nous traitons. Qui pourrait les engager  se mouvoir, si nul
mouvement ne leur offre l'espoir de jouir de la peine qu'il a cote?
Comment ne seraient-ils pas indolents dans les habitudes les plus
simples, si leurs institutions sociales leur en font une espce de
ncessit? Aussi le meilleur observateur de l'antiquit, en faisant sur
les Asiatiques de son temps la mme remarque, en a allgu la mme
raison. Quant  la mollesse et  l'indolence des Asiatiques, dit-il
dans un passage digne d'tre cit[78], s'ils sont moins belliqueux,
s'ils ont des moeurs plus douces que les Europens, sans doute la
nature de leur climat plus tempr que le ntre, y contribue
beaucoup;... mais il faut y ajouter aussi la forme de leurs
gouvernements, tous despotiques, et soumis  la volont arbitraire des
rois. Or, les hommes qui ne jouissent point de leurs droits naturels,
mais dont les affections sont diriges par des matres; ces hommes ne
peuvent avoir la passion hardie des combats; ils ne voient point dans la
guerre une balance assez gale de risques et d'avantages: obligs de
quitter leurs amis, leur patrie, leurs familles, de supporter de dures
fatigues, et la mort mme; quel est le salaire de tant de sacrifices? la
mort et les dangers: leurs matres seuls jouissent du butin et des
dpouilles qu'ils ont pays de leur sang. Que s'ils combattaient dans
leur propre cause, et que le prix de la victoire leur ft personnel,
comme la honte de la dfaite, ils ne manqueraient pas de courage: et la
preuve en existe dans ceux des Grecs et des Barbares qui, dans ces
contres, vivent sous leurs propres lois, et sont libres; car ceux-l
sont plus courageux qu'aucune autre espce d'hommes.

Voil prcisment la dfinition des Orientaux de nos jours; et ce que le
philosophe grec a dit des peuples particuliers qui mconnaissaient la
puissance du grand roi et de ses satrapes, convient exactement  ce que
nous avons vu des Druzes, des Maronites, des Kourdes, des Arabes de
Dher et des Bedouins. Il faut le reconnatre; le moral des peuples,
comme celui des particuliers, dpend surtout de l'tat social dans
lequel ils vivent: puisqu'il est vrai que nos _actions_ sont diriges
par les lois civiles et religieuses, puisque nos habitudes ne sont que
la rptition de ces _actions_, puisque notre caractre n'est que la
disposition  _agir_ de telle manire en telle circonstance; il s'ensuit
videmment que tout dpend du gouvernement et de la religion: dans tous
les faits dont j'ai voulu me rendre compte, j'ai toujours vu cette
double cause revenir plus ou moins immdiate: l'analyse de quelques-uns
pourra en faire la dmonstration.

J'ai dit que les Orientaux en gnral ont l'extrieur grave et
flegmatique, le maintien pos et presque nonchalant, le visage srieux,
mme triste et mlancolique. Si le climat ou le sol en taient la cause
radicale, l'effet serait le mme dans tous les sujets; et cela n'est
pas: sous cette nuance gnrale, il est mille nuances particulires de
classes et d'individus, relatives  l'action du gouvernement, laquelle
est diverse pour ces individus et pour ces classes. Ainsi, l'on observe
que les paysans sujets des Turks sont plus sombres que ceux des pays
tributaires; que les habitants des campagnes sont moins gais que ceux
des villes; que ceux de la cte le sont plus que ceux de l'intrieur;
que dans une mme ville la classe des gens de loi est plus grave que
celle des gens de guerre, et celle-l plus que le peuple. L'on observe
mme que dans les grandes villes le peuple a beaucoup de cet air dissip
et sans souci qu'il a chez nous. Pourquoi cela? c'est que l, comme ici,
endurci  la souffrance par l'habitude, affranchi de la rflexion par
l'ignorance, le peuple vit dans une sorte de scurit: il n'a rien 
perdre: il ne craint pas qu'on le dpouille. Le marchand, au contraire,
vit dans les alarmes perptuelles, et de ne pas acqurir davantage, et
de perdre ce qu'il a. Il tremble de fixer les regards d'un gouvernement
rapace, pour qui un air de satisfaction serait l'enseigne de l'aisance,
et le signal d'une avanie. La mme crainte rgne dans les villages, o
chaque paysan redoute d'exciter l'envie de ses gaux, et la cupidit de
l'aga et des gens de guerre. Dans un tel pays, o l'on est sans cesse
surveill par une autorit spoliatrice, l'on doit porter un visage
srieux, par la mme raison que l'on porte des habits percs, et que
l'on mange en public des olives et du fromage. Cette mme raison,
quoique moins active pour les gens de loi, n'est cependant pas sans
effet; mais la morgue de leur ducation et le pdantisme de leur
morale, les dispensent de toute autre.

A l'gard de la nonchalance, il n'est pas tonnant que le peuple des
villes et des campagnes, fatigu de son travail, ait du penchant au
repos. Mais il est remarquable que lorsque ce peuple se met en action,
il s'y porte avec une vivacit et une passion presque inconnues dans nos
climats. Cette observation a lieu surtout dans les ports et les villes
de commerce. Un Europen ne peut s'empcher d'admirer avec quelle
activit les matelots, bras et jambes nus, manient les rames, tendent
les voiles, et font toute la manoeuvre; avec quelle ardeur les
portefaix dchargent un bateau, et transportent les _couffes_[79] les
plus pesantes. Toujours chantant, et rpondant par versets  l'un d'eux
qui commande, ils excutent tous leurs mouvements en cadence, et
doublent leurs forces en les runissant par la mesure. L'on a dit  ce
sujet que les peuples des pays chauds avaient un penchant naturel  la
musique; mais en quoi consiste cette analogie du climat au chant? Ne
serait-il pas plus raisonnable de dire que les pays chauds que nous
connaissons, ayant t polics long-temps avant nos froids climats, le
peuple y a conserv quelques souvenirs des beaux arts qui y ont jadis
rgn? Nos ngociants reprochent souvent  ce peuple, et surtout 
celui des campagnes, de ne pas travailler aussi souvent, ni aussi
long-temps qu'il le pourrait. Mais pourquoi travaillerait-il au del de
ses besoins, puisque le superflu de son travail ne lui rendrait aucun
surcrot de jouissances? A bien des gards, l'homme du peuple ressemble
au sauvage; quand il a dpens ses forces  acqurir sa subsistance, il
se repose: ce n'est qu'en lui rendant cette subsistance moins pnible,
et en l'excitant par l'appt de jouissances prsentes, que l'on parvient
 lui donner une activit soutenue; et nous avons vu que l'esprit du
gouvernement turk est l'inverse de cet esprit. Quant  la vie
sdentaire, quel motif aurait-on de s'agiter dans un pays o la police
n'a jamais song  tablir ni promenades ni plantations; o il n'y a ni
sret hors des villes, ni agrment dans leur enceinte; o tout enfin
invite  se renfermer chez soi? Est-il tonnant qu'un pareil ordre de
choses ait produit des habitudes sdentaires? et ces habitudes ne
doivent-elles pas  leur tour devenir des causes d'inaction?

La comparaison de notre tat civil et domestique,  celui des Orientaux,
prsente encore plusieurs raisons de ce flegme, qui est leur caractre
gnral. Chez nous, l'une des sources de la gaiet, est la table et
l'usage du vin; chez les Orientaux, ce double plaisir est presque
inconnu. La bonne chre attirerait une avanie, et le vin une punition
corporelle, vu le zle de la police  faire excuter les prceptes du
Qran. Ce n'est pas mme sans peine que les musulmans tolrent dans les
chrtiens l'usage d'une liqueur qu'ils leur envient; aussi cet usage
n'est-il habituel et familier que dans le Kesraoun et le pays des
Druzes; et l les repas ont une gaiet que l'eau-de-vie ne procure point
dans les villes mmes d'Alep et de Damas.

Une seconde source de gaiet, parmi nous, est la communication libre des
deux sexes, qui a lieu surtout en France. L'effet en est que, par un
espoir plus ou moins vague, les hommes, recherchant la bienveillance des
femmes, prennent les formes qui peuvent la procurer. Or, tel est
l'esprit ou telle est l'ducation des femmes, qu' leurs yeux le premier
mrite est de les amuser; et certainement, de tous les moyens d'y
russir, le premier est l'enjouement et la gaiet. C'est ainsi que nous
avons contract une habitude de badinage, de complaisance et de
frivolit, qui est devenue le caractre distinctif de notre nation en
Europe. Dans l'Asie, au contraire, les femmes sont rigoureusement
squestres de la socit des hommes. Toujours renfermes dans leur
maison, elles ne communiquent qu'avec leur mari, leur pre, leur frre,
et tout au plus leur cousin germain; soigneusement voiles dans les
rues,  peine osent-elles parler  un homme, mme pour affaires. Tous
doivent leur tre trangers: il serait indcent de les fixer, et l'on
doit les laisser passer  l'cart, comme si elles taient une chose
contagieuse. C'est presque l'ide des Orientaux, qui ont un sentiment
gnral de mpris pour ce sexe. Quelle en est la cause, pourra-t-on
demander? celle de tout, la lgislation et le gouvernement. En effet, ce
Mahomet, si passionn pour les femmes, ne leur a cependant pas fait
l'honneur de les traiter dans son Qran comme une portion de l'espce
humaine; il ne fait mention d'elles ni pour les pratiques de la
religion, ni pour les rcompenses de l'autre vie; et c'est une espce de
problme chez les musulmans, si les femmes ont une ame. Le gouvernement
fait plus encore contre elles; car il les prive de toute proprit
foncire, et il les dpouille tellement de toute libert personnelle,
qu'elles dpendent toute leur vie ou d'un mari, ou d'un pre, ou d'un
parent; dans cet esclavage, ne pouvant disposer de rien, l'on conoit
qu'il est assez inutile de solliciter leur bienveillance, et par
consquent d'avoir ce ton de gaiet qui les captive. Ce gouvernement,
cette lgislation paraissent eux-mmes la cause de la squestration des
femmes: et peut-tre, sans la facilit du divorce, sans la crainte de se
voir enlever sa fille ou sa femme par un homme puissant, serait-on moins
jaloux d'en drober la vue  tous les regards.

Cet tat des femmes, chez les Orientaux, cause dans leurs moeurs
divers contrastes avec les ntres. Leur dlicatesse sur cet article est
telle que jamais ils n'en parlent, et qu'il serait trs-indcent de leur
demander des nouvelles des femmes de leur maison. Il faut tre avanc
dans leur familiarit, pour traiter avec eux de cette matire; et alors
ce qu'ils entendent de nos usages les confond d'tonnement. Ils ne
peuvent concevoir comment chez nous les femmes vont le visage dcouvert,
eux pour qui un voile lev est l'enseigne d'une prostitue, ou le signal
d'une bonne fortune; ils n'imaginent pas comment on peut les voir, leur
parler, les toucher, sans motion, et tre en tte--tte sans se porter
aux dernires extrmits. Cet tonnement nous indique l'opinion qu'ils
ont des leurs; et l'on en peut d'abord conclure qu'ils ignorent
absolument l'_amour_, tel que nous l'entendons: le besoin qui en fait la
base, est chez eux dpouill des accessoires qui en font le charme; la
privation y est sans sacrifice, la victoire sans combat, la jouissance
sans dlicatesse; il passent sans intervalle, du tourment  la satit.
Les amants y sont des prisonniers toujours d'accord pour tromper leurs
gardes, toujours prompts  saisir l'occasion, parce qu'elle est rapide
et rare: discrets comme des conjurs, ils cachent leur bonheur comme un
crime, parce qu'il en a les consquences. Le poignard, le poison, le
pistolet sont toujours  ct de l'indiscrtion: son extrme importance
pour les femmes les rend elles-mmes ardentes  la punir; et souvent
pour se venger elles deviennent plus cruelles que leurs maris et leurs
frres. Cette svrit entretient des moeurs assez chastes dans les
campagnes; mais dans les grandes villes, o l'intrigue a plus de
ressources, il ne rgne pas moins de dbauche que parmi nous, avec cette
diffrence qu'elle est plus obscure. Alep, Damas et surtout le Kaire, ne
le cdent point en ce genre  nos capitales de province. Les jeunes
filles y sont retenues comme partout, parce qu'un accident dcouvert
leur coterait la vie; mais les femmes maries y prennent d'autant plus
de libert, qu'elles ont t plus long-temps contraintes, et qu'elles
ont souvent de justes raisons de se venger de leurs matres. En effet, 
raison de la polygamie, permise par le Qran, la plupart des Turks
s'nervent de bonne heure, et rien n'est plus commun que d'entendre des
hommes de 30 ans se plaindre d'impuissance; c'est la maladie pour
laquelle ils consultent davantage les Europens, en leur demandant du
_mdjoun_, c'est--dire, des pilules aphrodisiaques. Le chagrin qu'elle
leur cause est d'autant plus amer, que la strilit est un opprobre chez
les Orientaux: ils ont encore, pour la fcondit, toute l'estime des
temps anciens; et le plus heureux souhait que l'on puisse faire  une
jeune fille, c'est qu'elle ait promptement un poux, et qu'elle lui
donne beaucoup d'enfants. Ce prjug leur fait prmaturer les mariages,
au point qu'il n'est pas rare de voir unir des filles de neuf ou dix ans
 des garons de 12 ou 13; il est vrai que la crainte du libertinage et
des suites fcheuses qu'il attire de la part de la police turke, y
contribue aussi. Cette prmaturit doit encore tre compte parmi les
causes de l'impuissance. L'ignorance des Turks se refuse  le croire, et
ils sont si draisonnables sur cet article, qu'ils mconnaissent les
bornes de la nature, dans les temps mmes o leur sant est drange.
C'est encore un des effets du Qran, o le Prophte a pris la peine
d'insrer un prcepte sur ce genre de devoir. D'aprs ce fait,
Montesquieu a eu raison de dire que la polygamie tait une cause de
dpopulation en Turkie; mais elle n'est qu'une des moindres, attendu
qu'il n'y a gure que les riches qui se permettent plusieurs femmes: le
peuple, et surtout celui des campagnes, se contente d'une seule; et l'on
trouve quelquefois dans les hautes classes des gens assez sages pour
imiter son exemple, et convenir que c'est assez.

Ce que ces personnes racontent de la vie domestique des maris qui ont
plusieurs femmes, n'est pas propre  faire envier leur sort, ni  donner
une haute ide de cette partie de la lgislation de Mahomet. Leur maison
est le thtre d'une guerre civile continue. Sans cesse ce sont des
querelles de femme  femme, des plaintes des femmes au mari. Les quatre
pouses en titre se plaignent qu'on leur prfre les esclaves, et les
esclaves qu'on les livre  la jalousie de leurs matresses. Si une femme
obtient un bijou, une complaisance, une permission d'aller au bain,
toutes en veulent autant, et font ligue pour la cause commune. Pour
tablir la paix, le polygame est oblig de commander en despote, et de
ce moment il ne trouve plus que les sentiments des esclaves, l'apparence
de l'attachement et la ralit de la haine. En vain chacune de ces
femmes lui proteste qu'elle l'aime plus que les autres; en vain elles
s'empressent, lorsqu'il rentre, de lui prsenter sa pipe, ses
pantoufles, de lui prparer son dner, de lui servir son caf; en vain,
pendant qu'il repose mollement tendu sur son tapis, elles chassent les
mouches qui l'importunent; tous ces soins, toutes ces caresses n'ont
pour but que de faire ajouter  la somme de leurs bijoux et de leurs
meubles, afin que, s'il les rpudie, elles puissent tenter un autre
poux, ou trouver une ressource dans ces objets qui sont leur seule
proprit: ce sont de vraies courtisanes, qui ne songent qu' dpouiller
leur amant avant qu'il les quitte; et cet amant, ds long-temps priv de
dsirs, obsd de complaisances, accabl de tout l'ennui de la satit,
ne jouit pas, comme l'on pourrait croire, d'un sort digne d'envie. C'est
de ce concours de circonstances que nat le mpris des Turks pour les
femmes, et l'on voit qu'il est leur propre ouvrage. Comment en effet
auraient-elles cet amour exclusif qui fait leur mrite, quand on leur
donne l'exemple du partage? Comment auraient-elles cette pudeur qui fait
leur vertu, quand elles voient chaque jour des scnes outrageantes de
dbauches? Comment, en un mot, auraient-elles un moral estimable, quand
on ne prend aucun soin de leur ducation? Les Grecs ont du moins retir
cet avantage de la religion, que, ne pouvant avoir qu'une femme  la
fois, ils sont moins loigns de la paix domestique, sans peut-tre en
jouir davantage.

Il est remarquable qu' raison de cette diffrence dans le culte, il
existe entre les chrtiens et les musulmans de la Syrie, et mme de
toute la Turkie, une diffrence de caractre aussi grande que s'ils
taient deux peuples vivant sous deux climats. Les voyageurs, et mieux
encore nos ngociants qui pratiquent habituellement les uns et les
autres, s'accordent  tmoigner que les chrtiens grecs sont en gnral
fourbes, mchants, menteurs, vils dans l'abaissement, insolents dans la
fortune, enfin d'un caractre lger et trs-mobile: les musulmans au
contraire, quoique fiers jusqu' la morgue, ont cependant une sorte de
bont, d'humanit, de justice, et surtout une grande fermet dans les
revers, et un caractre dcid sur lequel on peut compter. Ce contraste
a droit d'tonner dans des hommes qui vivent sous un mme ciel; mais la
diffrence des prjugs de leur ducation et de l'action du gouvernement
sous lequel ils vivent, en rend une raison satisfaisante. En effet les
Grecs, traits par les Turks avec la hauteur et le mpris que l'on a
pour des esclaves, ont d finir par prendre le caractre de leur
position: ils ont d devenir fourbes, pour chapper par la ruse  la
violence; menteurs et vils adulateurs, parce que l'homme faible est
oblig de caresser l'homme fort; dissimuls et mchants, parce que celui
qui ne peut se venger ouvertement, concentre sa haine; lches et
tratres, parce que celui qui ne peut attaquer de front, frappe par
derrire; enfin, insolents dans la fortune, parce que ceux qui
parviennent par des bassesses, ont  rendre tous les mpris qu'ils ont
reus. Je faisais un jour  un religieux sens l'observation, que de
tous les chrtiens qui, dans ces derniers temps, se sont trouvs aux
postes levs, pas un seul ne s'est montr digne de sa fortune.
_Ybrahim_ tait bassement avare; _Sd-el-Kouri_, irrsolu et
pusillanime; son fils _Randour_, insolent et born; _Kezq_, lche et
fripon: _Nos chrtiens_, me rpondit-il mot pour mot, _n'ont pas la main
propre au gouvernement, parce qu'elle n'est exerce dans leur jeunesse
qu' battre du coton_. _Ils ressemblent  ceux qui marchent pour la
premire fois sur les terrasses, leur lvation leur donne
l'tourdissement; comme ils craignent de retourner aux olives et au
fromage, ils se htent de faire leurs provisions. Les Turks, au
contraire, sont accoutums  rgner; ce sont des matres habitus  leur
fortune, et ils en usent comme n'en devant jamais changer._ L'on ne doit
pas d'ailleurs perdre de vue que les musulmans sont levs dans le
prjug du fatalisme, et qu'ils sont fermement persuads que tout est
prdestin. De l, une scurit qui tempre et le dsir et la crainte;
de l une rsignation arme contre le bien et contre le mal, une
apathie, qui ferme galement accs aux regrets et  la prvoyance. Que
le musulman essuie une grande perte; qu'il soit dpouill, ruin, il dit
tranquillement: _C'tait crit_, et avec ce mot il passe sans murmurer
de l'opulence  la misre: qu'il soit au lit de la mort, rien n'altre
sa scurit; il fait son ablution, sa prire; il a confiance en Dieu et
au Prophte; il dit avec calme  son fils: _Tourne-moi la tte vers la
Mekke_, et il meurt en paix. Les Grecs, au contraire, persuads que Dieu
est exorable, que l'on change ses dcrets par des voeux, des jenes,
des plerinages, vivent sans cesse dans le dsir d'obtenir, dans la
crainte de perdre, dans le remords d'avoir omis. Leur coeur est ouvert
 toutes les passions, et ils n'en vitent l'effet qu'autant que les
circonstances o ils vivent et l'exemple des musulmans, affaiblissent
les prjugs de leur enfance. Ajoutons, par une remarque commune aux
deux religions, que les habitants de l'intrieur des terres ont plus de
simplicit, plus de gnrosit, en un mot, un meilleur moral que ceux
des villes de la cte; sans doute parce que ces derniers, se livrant au
commerce, contractent par leur genre de vie un esprit mercantile,
naturellement ennemi des vertus, qui ont pour base la modration et le
dsintressement.

D'aprs ce que j'ai expos des habitudes des Orientaux, l'on ne sera
plus tonn que leur caractre se ressente de la monotonie de leur vie
prive et de leur tat civil. Dans les villes mme les plus actives,
telles qu'Alep, Damas et le Kaire, tous les amusements se rduisent 
aller au bain ou  se rassembler dans des cafs qui n'ont que le nom des
ntres: l, dans une grande pice enfume, assis sur des nattes en
lambeaux, les gens aiss passent des journes entires  fumer la pipe,
causant d'affaires par phrases rares et courtes, et souvent ne disant
rien. Quelquefois, pour ranimer cette assemble silencieuse, il se
prsente un chanteur ou des danseuses, ou un de ces conteurs
d'histoires, que l'on appelle _Nachid_, qui, pour obtenir quelques
paras, rcite un conte, ou dclame des vers de quelque ancien pote.
Rien n'gale l'attention avec laquelle on coute cet orateur; grands et
petits, tous ont une passion extrme pour les narrations; le peuple mme
s'y livre dans son loisir: un voyageur qui arrive d'Europe n'est pas
mdiocrement surpris de voir les matelots se rassembler pendant le calme
sur le tillac, et passer deux ou trois heures  entendre l'un d'eux
dclamer un rcit que l'oreille la moins exerce reconnat pour la
posie au mtre trs-marqu,  la rime suivie ou mle des distiques. Ce
n'est pas le seul article sur lequel le peuple d'Orient l'emporte en
dlicatesse sur le ntre. La populace mme des villes, quoique
criailleuse, n'est jamais aussi brutale que chez nous; et elle a le
grand mrite d'tre absolument exempte de cette crapule d'ivrognerie,
qui infecte jusqu' nos campagnes; c'est peut-tre le seul avantage rel
qu'ait produit la lgislation de Mahomet: joignons-y nanmoins la
prohibition des jeux de hasard pour lesquels les Orientaux, par cette
raison, n'ont aucun got; celui des checs est le seul dont ils fassent
cas, et il n'est pas rare d'y trouver des joueurs habiles.

De tous les genres de spectacle, le seul qu'ils connaissent, mais qui
n'est familier qu'au Kaire, est celui des baladins qui font des tours de
force, comme nos danseurs de corde, et des tours d'adresse, comme nos
escamoteurs. L'on en voit qui mangent des cailloux, soufflent des
flammes, se percent le bras ou le nez sans se faire de mal, et qui
dvorent des serpents. Le peuple,  qui ils cachent soigneusement leurs
procds secrets, a une sorte de vnration pour eux, et il appelle d'un
nom qui signifie tout ce qui tonne, comme _monstre_, _prodige_ et
_miracle_, ces tours de gibecire dont l'usage parat trs-ancien dans
ces contres. Ce penchant  l'admiration, cette facilit de croire aux
faits et aux rcits les plus extraordinaires, est un attribut
remarquable de l'esprit des Orientaux. Ils admettent sans rpugner, sans
douter, tout ce que l'on veut leur conter de plus surprenant. A les
entendre, il se passe encore aujourd'hui dans le monde autant de
prodiges qu'au temps des _gnies_ et des _afrittes_; la raison en est
que, ne connaissant point le cours ordinaire des faits moraux et
physiques, ils ne savent o assigner les bornes du probable et de
l'impossible. D'ailleurs leur jugement, pli ds le bas ge  croire les
contes extravagants du Qran, se trouve dnu des balances de l'analogie
pour peser les vraisemblances. Ainsi leur crdulit tient  leur
ignorance, au vice de leur ducation, et se reporte encore au
gouvernement. Ils ont pu devoir  cette crdulit une partie de
l'imagination gigantesque que l'on vante dans leurs romans; mais il
serait  dsirer que cette source ft tarie: il leur resterait encore
assez de moyens de briller. En gnral, les Orientaux ont la conception
facile, l'locution aise, les passions ardentes et soutenues, le sens
droit dans les choses qu'ils connaissent. Ils ont un got particulier
pour la morale, et leurs proverbes prouvent qu'ils savent runir la
finesse de l'observation et la profondeur de la pense, au piquant de
l'expression. Leur commerce a quelque chose de froid au premier abord;
mais par l'habitude il devient doux et attachant: telle est l'ide
qu'ils laissent d'eux, que la plupart des voyageurs et des ngociants,
qui les ont frquents, s'accordent  trouver  leur peuple un caractre
plus humain, plus gnreux, une simplicit plus noble, plus polie, et
quelque chose de plus fin et de plus ouvert dans l'esprit et les
manires, qu'au peuple mme de notre pays; comme si, ayant t polics
long-temps avant nous, les Asiatiques conservaient encore les traces de
leur premire ducation.

Mais il est temps de terminer ces rflexions; je n'en ajoute plus qu'une
qui m'est personnelle. Aprs avoir vcu pendant prs de trois ans dans
l'gypte et la Syrie, aprs m'tre habitu au spectacle de la
dvastation et de la barbarie, lorsque je suis rentr en France, la vue
de mon pays a presque produit sur moi l'effet d'une terre trangre: je
n'ai pu me dfendre d'un sentiment de surprise, quand, traversant nos
provinces de la Mditerrane  l'Ocan, au lieu de ces campagnes
ravages et des vastes dserts auxquels j'tais accoutum, je me suis vu
transport comme dans un immense jardin, o les champs cultivs, les
villes peuples, les maisons de plaisance ne cessent de se succder
pendant une route de vingt journes. En comparant nos constructions
riches et solides aux masures de briques et de terre que je quittais;
l'aspect opulent et soign de nos villes,  l'aspect de ruine et
d'abandon des villes turkes; l'tat d'abondance, de paix, et tout
l'appareil de puissance de notre empire,  l'tat de trouble, de misre
et de faiblesse de l'empire turk, je me suis senti conduit de
l'admiration  l'attendrissement, et de l'attendrissement  la
mditation. Pourquoi, me suis-je dit, entre des terrains semblables
de si grands contrastes? Pourquoi tant de vie et d'activit ici, et l
tant d'inertie et d'abandon? Pourquoi tant de diffrence entre des
hommes de la mme espce? Puis, rflchissant que les contres que j'ai
vues si dvastes, si barbares, ont t jadis florissantes et peuples,
j'ai pass, comme malgr moi,  une seconde comparaison. Si jadis, me
suis-je dit, les tats de l'Asie jouirent de cette splendeur, qui
pourra garantir que ceux de l'Europe ne subissent un jour le mme
revers? Cette rflexion m'a paru affligeante; mais elle est peut-tre
encore plus utile. En effet, supposons qu'au temps o l'gypte et la
Syrie subsistaient dans leur gloire, l'on et trac aux peuples et aux
gouvernements le tableau de leur situation prsente; supposons qu'on
leur et dit: Voil l'humiliation o les consquences de telles lois,
de tel rgime, abaisseront votre fortune; n'est-il pas probable que ces
gouvernements eussent pris soin d'viter les routes qui devaient les
conduire  une chute si funeste? Ce qu'ils n'ont pas fait, nous le
pouvons faire: leur exemple peut nous servir de leon. Tel est le mrite
de l'histoire, que par le souvenir des faits passs elle anticipe aux
temps prsents les fruits coteux de l'exprience. Les voyages en ce
sens atteignent au but de l'histoire, et ils y marchent avec plus
d'avantage; car traitant d'objets prsents, l'observateur peut mieux que
l'crivain posthume saisir l'ensemble des faits, dmler leurs rapports,
se rendre compte des causes, en un mot, analyser le jeu compliqu de
toute la machine politique. En exposant, avec l'tat du pays, les
circonstances d'administration qui l'accompagnent, le rcit du voyageur
devient une indication des mobiles de grandeur ou de dcadence, un moyen
d'apprcier le terme actuel de tout empire. Sous ce point de vue la
Turkie est un pays trs-instructif: ce que j'en ai expos dmontre assez
combien l'abus de l'autorit, en provoquant la misre des particuliers,
devient ruineux  la puissance d'un tat; et ce que l'on en peut prvoir
ne tardera pas de prouver que la ruine d'une nation rejaillit tt ou
tard sur ceux qui la causent, et que l'imprudence ou le crime de ceux
qui gouvernent tire son chtiment du malheur mme de ceux qui sont
gouverns.




AVIS DE L'DITEUR.


M. de Volney a cru devoir joindre ici l'extrait d'un Mmoire de la
Chambre de commerce de Marseille, dress par ordre du ministre, et
prsent en 1786. Il lui a sembl que cette pice authentique
confirmerait par ses concidences, ou redresserait par ses variantes,
les rcits de l'auteur, et par l'un et l'autre moyen remplirait
galement bien le seul but qu'il se soit propos, l'instruction du
lecteur, fonde en utilit et en vrit.




TAT

DU COMMERCE DU LEVANT

EN 1784,

D'APRS LES REGISTRES DE LA CHAMBRE DE COMMERCE DE MARSEILLE.


Tout commerce en gnral est difficile  connatre et  valuer, parce
que c'est un objet variable, tantt plus fort, tantt plus faible, selon
les besoins d'un pays, selon ses bonnes ou mauvaises rcoltes, ses
approvisionnements ou ses vides; choses soumises  l'influence mobile
des saisons et du gouvernement,  la guerre, aux pidmies, etc. Cette
difficult s'applique d'autant mieux au commerce du Levant, que ce pays
est un thtre continuel de rvolutions. Il est encore difficile
d'apprcier le volume et l'objet annuel de ce commerce, parce que les
marchandises en changeant de lieu changent de valeur. Dans le travail
prsent, l'valuation sera tire du prix sur la place de Marseille,
tant des objets d'envoi que des denres de retour.

On comprend sous le commerce du Levant celui qui se fait dans les divers
ports de la Turkie, et dans quelques villes de Barbarie; l'on y joint
celui de la campagne d'Afrique sur cette mme cte. Les chelles de
Turkie sont Constantinople, Salonique, Smyrne, les ports de More, de
Candie, de Cypre, de Syrie, d'gypte, enfin Tunis, Alger, et les
comptoirs de la compagnie  la Cale,  Bonne et au Collo.

Les objets de notre exportation sont des draps, des bonnets, des toffes
et galons, des papiers, des merceries, des quincailleries, quelques
denres de nos provinces; d'autres tires de l'Amrique, telles que le
caf, le sucre, l'indigo, la cochenille, les piceries de l'Inde, nos
mtaux, fer, plomb, tain; nos liqueurs, des piastres d'Espagne, des
sequins de Venise, des dahlers, etc.

Les objets de retour ou d'importation sont les cotons en laine ou fils,
les laines, les soies, toffes de soie, fils de chvre et de chameau; de
la cire, des cuirs, des drogues, des toiles de coton et de fil, du riz,
de l'huile, du caf arabe, des gommes, du cuivre, des noix de galle, des
lgumes, du bl, etc. Ces objets alimentent nos manufactures; ainsi, le
coton du Levant fournit  toutes les fabriques des (ci-devant) Picardie,
de Normandie et Provence. On en fait les camelots, bouracans,
siamoises, velours, toiles et bonnets. Ces fabriques font vivre un
peuple immense d'ouvriers et de marchands; le transport des denres
entretient et forme des matelots pour la marine militaire; leur achat
emploie une foule d'agents et de facteurs dans le Levant, et tout cela
aux dpens des Orientaux. Voyons chaque chelle par dtail.


Constantinople.

Les draps des Franais ont fait tomber dans cette chelle de plus de
moiti le commerce des Anglais et des Hollandais. Les Vnitiens n'en
peuvent faire de semblables au mme prix.

Constantinople consomme annuellement 1,500 ballots de draps qui,  1,200
francs le ballot, font 1,800,000 livres. Les autres objets en somme
atteignent  peine la mme valeur. Le plus considrable est le caf des
Antilles,  raison de la prohibition du caf Moka sur la mer Noire.

Ci-devant les drapiers armniens et grecs avaient fait une socit, et
n'achetaient que par une seule main: ce qui donnait la loi aux Franais.
Le grand-seigneur a dtruit cette association par un fermn qui les
prohibe toutes sous peines afflictives.

Les retraits sont fort peu de chose;  peine valent-ils 700,000 francs.
Le reste se tire soit sur Smyrne et sur l'Archipel, soit en lettres de
change  payer  Constantinople.


Smyrne.

Cette chelle est le grand march o vient se fournir presque toute
l'Asie; elle est l'entrept de l'Anadoli, de la Caramanie, de Tokat,
d'Arzroum, et mme de la Perse. Autrefois les caravanes de ce royaume y
venaient deux fois l'anne, maintenant elles s'arrtent  Arzroum, parce
que les marchands  ce moyen cachent la quantit de marchandises qu'ils
ont  vendre, et se procurent des avantages pour la vente et pour
l'achat.

Smyrne consomme par an 2,500 ballots de draps, lesquels sur le pied de
1,200 francs le ballot, font 3,000,000 francs. Cette somme est la moiti
du commerce total, estim chaque anne 6,000,000 francs d'entre. Les
autres objets sont les mmes qu' Constantinople.

Le principal article des retours est le coton en laine. Le pays en rend
par an 42  44,000 balles, dont 12  13,000 passent en France, 5,000 en
Italie, 8,000 en Hollande, 3,000 en Angleterre, et le reste demeure dans
le pays. On tire aussi des laines et poils de chvre d'Angora; des
laines de chevron, enleves presque toutes par les trangers. Ces
retours, y compris les commissions donnes de Constantinople, excdent
les envois au moins d'un tiers. Les fonds restants servent  faire des
entreprises pour aller charger des huiles  Metelin, ou pour la traite
de bl au Volo, au golfe de Cassandre,  Sanderly,  Menemen, 
Mosrouissi, etc., que l'on paye en sequins ou en piastres turkes. En
outre on en paye les lettres de change comme  Constantinople. On tire
rarement des lettres de change sur d'autre chelle que sur ces deux.
Mais Smyrne doit tre regarde comme la plus forte du Levant.


Salonique et ses dpendances.

Cette chelle o se verse toute la Macdoine, devient de jour en jour
plus importante, parce que ses marchandises commencent  pntrer en
Albanie, Dalmatie, Bosnie, Bulgarie, Valakie et Moldavie. La
consommation va de 1000  1200 ballots de draps, et dans les quatre
annes de paix de 1770  1773, elle surpassait ce nombre. Les autres
objets sont en proportion. On en tirait autrefois des lingots d'or: le
fonds des retours est en laine, coton, bl, cuir, tabac, soie, ponges
fines, manteaux de laine, graine de vermillon, alun, cire, anis et
huile.

A douze lieues de Salonique, la Cavalle est un entrept o se rendent
d'abord la plupart de ces marchandises. Le temps de la consommation est
celui des foires tablies en divers lieux; il y en a une  Selminia, 
douze journes de chameau de Salonique, au mois de mai (v. st.); une
autre  Ouzourkouva, en septembre; et une  Deglia en octobre,  deux
journes de Salonique. A ces poques, les Armniens qui sont les
marchands du pays, se fournissent et vont faire leurs ventes.

On porte les consommations de cette chelle et de la Cavalle, en temps
de paix,  3,000,000 fr.; les retours  3,500,000 fr.; et il reste
quelques fonds employs parfois en lettres de change.


More et dpendances.

Le commerce de cette contre diminue chaque jour, parce que les troubles
survenus depuis quelques annes, et les ravages journaliers des
Albanais, en dtruisant les rcoltes, diminuent les moyens de consommer.
Les chelles sont Tripolitza, Naples de Romanie, Coron, Modon, Patras,
Oustiche et Corinthe. Les envois sont de gros draps, des bonnets,
quelque peu de cochenille, d'indigo, de caf, et surtout beaucoup de
sequins de Venise. On retire de l'huile et du bl  bon march. Les
envois ne se montent pas  plus de 400,000 francs, et les retraits
passent 1,000,000 fr.


La Cane et dpendances.

Ce commerce ressemble au prcdent; l'huile et quelque peu de cire sont
les seuls produits de Candie. On les achte en espces, soit piastres
turkes, soit dahlers d'Empire. On exporte peu d'objets manufacturs. Ils
ne montent pas  4,000,000 fr. par an, et les retraits passent 700,000
fr.


Satalie et la Caramanie.

Satalie n'a pu soutenir d'tablissements rguliers. On n'y fait le
commerce que par des traites passagres, qui rendent de la soie et du
coton. Elles se font par des capitaines partis de Smyrne ou de Cypre,
qui y portent de l'argent. Ce commerce ne vaut pas 100,000 fr.


Cypre.

Les pachas, en ruinant Cypre, en ont dtruit le commerce. Cette le est
du nombre des _Melkanes_, ou fiefs particuliers et  vie, qui sont
toujours opprims. Elle sert d'entrept ou de point de runion pour la
Syrie et pour l'gypte, et ce point est assez important en temps de
guerre. La consommation peut aller  80 ballots de draps. Les villes
sont Larneca, Nicosia, Famagouste. Il y rgne une industrie qui met en
oeuvre presque toute la soie et le coton; mais elle est contrarie par
les avanies journalires imposes sur les ouvriers. On porte les envois
 300,000 fr., et les retours  500,000 fr.


Alexandrette et Alep.

Alep est un des centres de commerce de tous les pays circonvoisins
jusqu'en Perse. Les caravanes de ce royaume viennent  Alep deux fois
par an apporter des soies, des mousselines, des laines, de la rhubarbe,
des drogues; et elles remportent nos draps, de la cochenille, de
l'indigo et du caf des Antilles. Jadis toutes les caravanes de Perse
venaient  ce march; mais les troubles les ont portes  Arzroum.

Il y a  Alep,  Diarbekr et dans leurs environs, beaucoup de fabriques
de toile et d'toffe qui nous consomment des couleurs, comme l'indigo,
la cochenille, etc. L'on porte par an  Alep 1,000 ballots de draps.
L'envoi total se monte  2,500,000 fr.; les retraits  2,600,000 fr., et
l'excdant est pay  Constantinople en lettres de change.


Tripoli de Syrie.

Le commerce de Tripoli consiste presque tout en soie rude, propre au
galon. Ce commerce est extrmement variable; quelquefois l'chelle tire
beaucoup et rend peu, _et vice vers_; le terme moyen d'envoi s'estime 
400,000 fr., et le retrait  500,000 fr.: les Maronites et le pays de
Hama tirent de Tripoli.


Saide, Acre et dpendances.

Les dpendances de Saide sont _Sour_ (Tyr) et les villes de Palestine,
telles que Raml, Jrusalem, Loudd, Magedal, etc. Ce dpartement est un
des plus importants; il consomme 8  900 ballots de draps. Il paie en
coton cru et en coton fil. Les Franais y sont sans concurrents. A
Saide, ils ont un ou plusieurs prposs qui achtent tous les lundis ou
mardis le coton fil;  Acre, ils ont voulu faire cette mme ligue; mais
le pacha a accapar tous les cotons, a fait dfense d'en vendre, et est
devenu le seul matre; et comme les ngociants avaient besoin d'objets
de retour, il a tax le quintal de coton  dix piastres de droits. Les
envois pour Saide et Acre se montent  1,500,000 fr., et les retraits 
1,800,000 fr.


L'gypte.

Alexandrie est le seul port o il y ait un comptoir. Damiette n'a que
des facteurs. Rosette est un entrept, et le Kaire est le grand lieu de
consommation.

L'gypte consomme beaucoup de draps, de cochenille, d'piceries, de fer,
d'alquifoux et de liqueurs: on fait passer aussi beaucoup de ces draps
et de la cochenille  Djedda, ainsi que des sequins de Venise et des
dahlers.

La nation franaise et son consul ont quitt le Kaire depuis 1777. Il
est cependant rest quelques facteurs sous leur propre garantie; on leur
passe 10,000 fr. par an, pour leurs avanies.

Damiette est une mauvaise rade: on y charge du riz en fraude, en
simulant un retour pour un port de Turkie. On en tire dix  douze
chargements pour l'Europe par an.

(L'auteur du mmoire ne dit rien des retours d'gypte; ils consistent en
caf Moka, en toiles grossires de coton pour vtir les noirs des
Antilles, en safranon, en casse, sn, etc.)

Le commerce d'gypte a des hausses et des baisses considrables. On
estime l'envoi moyen  2,500,000 fr., et le retour  3,000,000 fr.


Barbarie, Tripoli.

Le gouvernement vexatoire et anarchique de Tripoli empche d'y faire
tout le commerce dont la fertilit du pays le rend susceptible. Les
Arabes tiennent la campagne et la dvastent. Les caravanes du Faizan et
du Mourzouq arrivent deux fois par an  Tripoli, et y apportent des
noirs mles et femelles, de la poudre d'or, des dents d'lphants et
quelques autres articles. Les Franais ont tent d'y faire des
tablissements; mais la mauvaise foi des habitants, en les frustrant de
leur paiement, les a forcs d'y renoncer. On n'y commerce que par les
btiments caravanes (c'est--dire caboteurs), qui y portent de gros
draps, des clincailles, des toffes de soie, des liqueurs pour environ
50,000 fr. Ils retirent du bl, de l'orge, des lgumes, du sn, des
dattes et la barille, pour 70,000 fr.


Tunis.

Les Tunisiens, ci-devant corsaires, se sont depuis 50 ans entirement
tourns vers le commerce par la bonne politique de leurs beks qui ont
protg les commerants et banni toute vexation.

Ce pays produit du bl, des lgumes, de l'huile, de la cire, des laines,
des cuirs, des cendres, le tout en abondance.

On y porte les mmes marchandises qu'au Levant, avec de la laine
d'Espagne, du vermillon, etc.

Tunis a une fabrique de bonnets, qui jadis fournissait toute la Turkie;
mais les ntres sont entrs en une concurrence qui lui a port coup.

Le commerce total des Franais en ce pays se monte en envois  1,500,000
fr., et en retraits  1,600,000 fr. Les facteurs se plaignent que les
naturels empitent sur leur industrie, en traitant directement avec
Marseille, o il en passe un assez grand nombre sur nos btiments.


La Calle, Bone et le Collo, concessions faites  la compagnie d'Afrique.

Le commerce de ces trois comptoirs est exploit par une compagnie qui
fut cre par dit, en fvrier 1741; son capital fut fix  1,200,000
fr., divis en douze cents actions, chacune de 1,000 fr., dont la
chambre de commerce de Marseille acquit le quart. Cette compagnie fut
subroge  perptuit  celle qui avait t cre en 1730 pour faire la
traite du bl pendant dix ans. En consquence des rtrocessions,
dlaissement et transport de la compagnie des Indes pour cette partie,
la compagnie d'Afrique paie au divan (conseil du dey) d'Alger,  celui
de Bone et du Collo, et aux Arabes voisins de la Calle, des redevances
convenues par trait en 1694, entre une autre compagnie et le divan
d'Alger.

Elle entretient dans ses comptoirs environ 300 personnes, officiers,
soldats, pcheurs de corail, et ouvriers. Le gouverneur de la Calle est
l'inspecteur gnral.

L'aliment de ce commerce est uniquement en piastres d'Espagne que la
compagnie rduit  des pieds dtermins: elle retire du bl, des laines,
de la cire et des cuirs. Pour effectuer ces retraits elle a besoin
d'intrigues perptuelles auprs de la rgence d'Alger qui la ranonne et
lui fait acheter des permissions, mme pour la provision des comptoirs,
convenue  2,000 charges de bl.

Un article de retrait important, est le corail que l'on pche dans la
mer adjacente; la compagnie le paie  ses patrons de barque, une somme
convenue par livre. Ce corail sert  acheter des esclaves noirs en
Guine, et par consquent, il favorise la culture de nos les  sucre.
On en porte aussi  la Chine et dans l'Inde. On en a tent la pche dans
la mer de Bizerte; mais malgr la concession du bey de Tunis, les
Trapanais et les Napolitains, qui l'ont faite avant nous, sont venus en
armes nous troubler.

Le commerce de la compagnie varie beaucoup; mais on peut l'valuer au
terme moyen de 8  900,000 fr. en envois, et de 1,000,000 francs en
retraits.


Alger.

Le commerce d'Alger, bien moindre que celui de Tunis, a cependant de
grands moyens de s'lever, vu la richesse du sol. Depuis quelque temps
mme, l'industrie des habitants s'veille, et l'on en voit beaucoup
venir trafiquer  Marseille. Nous avions, ci-devant, trois
tablissements  Alger: la concurrence des Juifs en a fait tomber deux.

Les objets d'envoi sont comme pour tout le Levant: on peut les estimer 
100,000 francs, sans compter les piastres d'Espagne. Les retours, qui
sont de l'espce de ceux de Tunis, se montent  300,000 fr.

  De tout ceci il rsulte que les
  envois annuels de la France au
  Levant se montent                  23,150,000 fr.

  Et les retours du Levant en
  France                             26,280,000 fr.

Dans les registres, depuis 1776 jusqu'en 1782, les rsultats ont t
trs-diffrents; mais il faut observer que cet espace a compris cinq ans
de guerre, o l'on prouve toujours de grandes rductions.

La chambre de commerce a pris pour base de ses calculs les draps, parce
qu'il est de fait que leur valeur gale presque celle de tous les autres
objets runis; or, l'on trouve par an entre sept et huit mille ballots
d'envoi. De 1762  1772, c'est--dire, en dix ans de paix on trouve un
terme moyen de sept mille ballots. En les valuant  1,200 fr. chacun,
ce qui est le prix moyen de toutes les qualits, on a 9,600,000 fr. par
an. Or, le reste tant gal, il rsulte un total de 19,200,000 fr.; mais
il y a d'ailleurs de la contrebande et un _moins valu_ dans les
dclarations aux douanes: en sorte qu'il faut ajouter 3 ou 4 millions,
et compter sur un total de 23 millions.

On peut aussi calculer ce commerce  raison des maisons des facteurs:
elles sont au nombre de 78 en Levant, savoir:

  A Constantinople,         11
  Smyrne,                   19
  Salonique et la Cavalle,   8
  More,                     5
  La Cane,                  2
  Cypre,                     2
  Alep,                      7
  Tripoli de Syrie,          3
  Saide et Acre,            10
  Alexandrie d'gypte,       4
  Tunis,                     6
  Alger,                     1
                            --
        TOTAL               78

En supposant que chacune, terme moyen, fasse pour 100,000 cus
d'affaires, l'on a un peu plus de 23 millions.

Quant aux retours, obligs comme ils le sont de passer aux infirmeries
o rien n'chappe, on est certain de leur quantit. Les dix annes de
1762  1772 ont rendu, terme moyen, 26 millions.


Espces trangres portes en Levant.

Nous avons plusieurs fois parl des espces monnayes que l'on porte
aussi en Levant, telles que les piastres d'Espagne, les sequins de
Venise, les dahlers d'Allemagne, etc. Leur valeur et leur quantit
varient beaucoup. Autrefois on apportait  Marseille une quantit
tonnante de sequins turks. En 1773 et 1774, cette place tant dans une
crise de banqueroute, les ngociants retirrent des sommes considrables
en monnaie turke que l'on fondit; ensuite on a renvoy des monnaies
d'Europe pour prs de 4 millions par an. Mais depuis 1781, on n'y en
porte plus, et elles y ont en mme temps disparu, parce qu'on les fond 
Constantinople. La prohibition de l'Espagne, pour ses piastres, ou
plutt sa refonte, les a fait disparatre de Marseille. D'ailleurs, cet
envoi ne convient plus, parce que l'change est  perte. Les Turks ont
altr leur monnaie de prs d'un quart. Les denres y ont renchri au
point qu'elles cotent vingt-cinq pour cent plus que par le pass. Les
grands et les riches ont enfoui leur or. Cependant on croit approcher de
la vrit, en supposant actuellement nos envois en monnaie valoir
1,000,000.


Lingots et matires d'or.

Ce commerce n'a eu lieu qu'un instant. Il fut occasion par l'dit de
Mustapha, qui dcria les sequins altrs par les Juifs, et en ordonna la
refonte: comme le prix qu'offrait la monnaie se trouva plus faible que
le cours de France, nos ngociants en donnrent un plus avantageux, qui
attira une quantit de matires, sans que le gouvernement et
l'attention de s'y opposer. Cela fit en mme temps sortir de terre
beaucoup d'or enfoui. (La diffrence de l'argent  l'or se trouva de
cinq  six pour cent de bnfice.) En outre, la guerre des Russes ayant
rpandu la misre dans la Grce, les habitants fondirent leurs bijoux,
sans compter quelque peu d'or que roulent des rivires d'Albanie.


Lettres de change.

Il est impossible de les valuer. Il arrive souvent que Marseille tire
des lettres de change du Levant sur l'Angleterre, la Hollande et
l'Allemagne: ce qui prouve que ces nations retirent bien plus de
marchandises qu'elles n'en envoient; pendant que celles que nous y
portons ne comprenant pas toute la valeur des ntres, nous avons recours
 ces trangers pour faire la balance.

  Il faut donc supposer l'envoi total            fr.
                                          24,150,000

  Et le retrait avec les fonds et
  lettres de change                       30,000,000

  Sur quoi les  droits, le fret, et
  les frais d'exploitation                 4,000,000
                                          -----------
                              Reste        26,000,000


Navigation du Levant.

Il part de Marseille, anne commune, deux cents btiments pour la
Barbarie et la Turkie, sans compter ceux de la compagnie d'Afrique;
plusieurs font deux voyages; ce qui engage  porter le nombre par anne
 350. Depuis 1764 jusqu'en 1773, inclusivement, il en est parti 2662,
qui font par an 266; mais on n'y compte point les navires chargs de
denres qui font quarantaine  Toulon. Le temps de la dernire guerre ne
peut servir de rgle. De l il rsulte que ce commerce nous soudoie
4,000 matelots  12 par navire; mais il y a ici un emploi double de
quelques voyageurs.


Caravane.

La caravane ou cabotage ctier, est une branche d'industrie prcieuse en
ce que, devenant les voituriers des Turks et de leurs marchandises, nous
retirons sans aucun risque le salaire et l'entretien de nos btiments et
de nos matelots. Elle se fait par salaire ou par portion. Dans le
premier cas, le propritaire, moyennant le salaire de l'quipage, a tout
le gain ou la perte; dans l'autre cas, les frais tant prlevs, l'on
partage le bnfice. La guerre de 1756 en faisant tomber notre
navigation en fit passer l'avantage aux Ragusais, qui purent mettre en
mer jusqu' cent navires caravaneurs; mais la guerre de 1769 nous a
rendu la supriorit. On estime  cent cinquante voiles les caravaneurs
qui partent soit de Marseille, soit d'Agde, des Martigues, de la Ciotat
ou d'Antibes; ils sont expdis pour deux ans; en supposant qu'il en
rentre cent par an avec chacun 20,000 fr. de profit, c'est un total de
2,000,000.


Le fret.

Le fret ne peut tre compt dans les bnfices du commerce, parce qu'il
est englob dans le prix des marchandises. On peut le porter  1,728,000
fr.; il n'y a de rembours que celui dont les objets repassent en vente
 l'tranger.


Marchandises du Levant reportes chez l'tranger.

Pendant 1781 et 1782, il est parti de Marseille en transit pour Genve,
la Suisse, etc., quatre mille cinq cent vingt-deux balles de coton en
laine, pesant un million cinq cent quatre-vingt-trois mille sept cent
vingt-huit livres; plus, six cent dix-sept balles de cotons fils ou
teints, pesant cent quarante-huit mille livres; et cent cinq balles de
laine pesant cinquante-deux mille cinq cent soixante-deux livres; en
sorte qu'en valuant le coton en laine  85 fr. le quintal, le coton
fil  135, et les laines  60, il en rsulte pour les deux ans une
somme de 1,576,595 livres tournois, ou 788,297 fr. par an; mais ces deux
annes ne peuvent servir de terme gnral de comparaison.


Commerce des autres Europens en Levant.

Tout ce que l'on peut dire sur ce sujet, c'est que les Hollandais font
un commerce quivalent  peu prs au quart du volume du ntre, pour
lequel ils n'envoient pas  beaucoup prs un quivalent de marchandises.
Les Anglais et les Vnitiens runis, peuvent faire un autre quart; ainsi
les Franais font les quatre huitimes, les Hollandais deux, et les
Anglais et Vnitiens chacun un.


RCAPITULATION _des exportations de Marseille, en Levant et en Barbarie,
pendant l'anne_ 1784.

  +----------------------+----------------------+-------+-----------+
  |   CHELLES.          |           VALEURS    |NOMBRE | MATELOTS. |
  |                      |            des       |des    |           |
  |                      |       MARCHANDISES.  |btim. |           |
  +----------------------+----------------------+-------+-----------+
  |Constantinople        |      3,495,960 liv.  |  21   |    315    |
  |Salonique et Cavallo  |       1,938,425      |  38   |    530    |
  |More et dpendances  |         233,979      |  23   |    276    |
  |Candie et la Cane    |         242,019      |  18   |    216    |
  |Smyrne                |       5,134,220      |  42   |    630    |
  |Alexandrette          |       2,560,507      |  22   |    330    |
  |Syrie                 |       1,198,403      |  18   |    270    |
  |Alexandrie            |       2,311,637      |  28   |    420    |
  |Barbarie              |       1,356,847      |  39   |    312    |
  |La Caravane           |         102,203      |  28   |    224    |
  +----------------------+----------------------+-------+-----------+
  |  TOTAL               |     18,574,200 liv.  | 277   |  3,523    |
  +----------------------+----------------------+-------+-----------+

  _N. B._ Ce tableau a t dress sur le registre de perception
  du droit de consulat, dans lequel les valuations sont prises
   quinze pour cent au-dessous du prix rel des marchandises;
  en sorte que la valeur relle de ce tableau doit tre
  porte                                     21,360,330

  Plus, la valeur des marchandises embarques
  en fraude sans payer de droits,
  et elle n'est gure au-dessous de trois
  millions: supposons-la de                    2,639,670
                                              ---------------
  Le total exact sera                         24,000,000 liv.

RCAPITULATION _des importations de Levant et de Barbarie,  Marseille,
pendant l'anne_ 1784.

  +---------------------+--------------------+---------+-----------+
  |       CHELLES.     |     VALEURS        |  NOMBRE | MATELOTS. |
  |                     |      des           |    des  |           |
  |                     |  MARCHANDISES.     |   btim.|           |
  +---------------------+--------------------+---------+-----------+
  |Constantinople       |       682,043 liv. |     17  |   255     |
  |Salonique et Cavallo |     2,674,818      |     35  |   490     |
  |More el dpendances |     1,098,218      |     19  |   228     |
  |Candie et la Cane   |       801,527      |     15  |   180     |
  |Smyrne               |     6,025,845      |     49  |   735     |
  |Alexandrette         |     2,815,391      |     13  |   195     |
  |Syrie et Palestine   |     1,604,020      |     16  |   240     |
  |Alexandrie           |     2,465,630      |     18  |   270     |
  |Barbarie             |       695,657      |     37  |   370     |
  +---------------------+--------------------+---------+-----------+
  |TOTAL                |    18,863,149 liv. |    219  | 2,963     |
  +---------------------+--------------------+---------+-----------+

  _N. B._ Ce tableau a t dress sur le registre de perception
  du droit de consulat, dans lequel l'valuation est prise 
  vingt-cinq pour cent au-dessous du prix rel des marchandises;
  en sorte que la valeur relle de l'exportation, en 1784,
  a t de                                       23,578,936

  Mais l'on ne peroit point le droit de
  consulat sur le bl, le riz, les lgumes,
  ni autres grains venant du Levant et de
  la Barbarie; cependant, anne commune,
  la valeur de leur exportation
  peut se monter  deux et trois millions:
  supposons                                       2,500,000
                                                ----------------
  Le total sera donc de                          26,078,936 liv.




AVIS DE L'DITEUR.

(1807.)


Lorsque l'crit suivant fut publi, la France se trouvait dans des
circonstances dlicates. Au dehors, l'invasion de la Hollande par la
Prusse venait de blesser son honneur et son pouvoir. L'Angleterre, par
cet accroissement d'influence, faisait pencher en sa faveur la balance
maritime de l'Europe. La Russie et l'Autriche, par leur ligue contre
l'empire turk, changeaient l'ancien quilibre continental: tandis qu'au
dedans, l'puisement des finances, les symptmes d'une rvolution,
l'indcision entre deux allis, tenant le gouvernement en chec,
paralysaient tout mouvement de guerre sans dissiper les dangers de la
paix.

Dans cet tat compliqu et nouveau, l'auteur, par une consquence
directe de ses opinions sur les Turks, pensa que la prudence ne
permettait plus  la France de partager le sort d'un ancien alli, de
tout temps quivoque, antipathique, et conduit dsormais par le destin
de sa folie  une ruine invitable: il crut que le moment tait venu, en
anticipant de quelques annes le cours des choses, de lui substituer un
alli nouveau qui, avec plus de sympathie et d'activit, remplt les
mmes objets politiques; et la Russie lui parut d'autant mieux destine
 ce rle, qu'alors son gouvernement montrait de la philosophie; que par
une ncessit gographique, Constantinople tombe en ses mains ne
pouvait rester vassale de Saint-Ptersbourg; et qu'un nouvel empire
russo-grec, prenant un esprit local, devenait  l'instant mme le rival
de tous les tats qui versent leurs eaux dans le Danube dont le Bosphore
tient les clefs.

Le succs de ce systme nouveau rpondit mal aux intentions de l'auteur;
car, d'une part, le public franais accueillit avec dfaveur des vues
contraires  ses habitudes et  ses prjugs; de l'autre, le ministre
choqu d'une libert d'opinions qui n'avait pas mme voulu subir sa
censure[80], dlibra de l'envoyer  la Bastille; tandis que l'objet
final et brillant de son hypothse chouait par les fautes inconcevables
de Joseph II.

Aujourd'hui qu'un cours inou d'vnements change la fortune des tats
de l'Europe; que par la bizarrerie du sort, une mme bannire de
fraternit rassemble le Russe avec le Turk; le pape avec le mufti; le
grand matre de Malte[81] avec le grand-seigneur et le dey d'Alger;
l'Anglais hrtique avec le catholique romain et le musulman, il
semblerait que les combinaisons antrieures dussent tre dsormais sans
objet et sans intrt; mais parce que cette fermentation momentane ne
produira que des rsultats conformes  ses lments; parce que les
habitudes et les intrts finiront par reprendre leur vritable cours et
leur ascendant; nous avons cru devoir conserver un crit qui par son
caractre singulier, par ses rapports avec le sujet prcdent et avec
les affaires du temps, par sa raret en typographie, par le mrite du
style, par l'exactitude de plusieurs faits, et par l'tendue de ses
vues, est dja le monument curieux d'un tat pass. Quant  ses vues
politiques, il parat que les Anglais n'en ont pas jug si
dfavorablement, puisque aujourd'hui leur systme d'alliance avec la
Russie n'en est que l'application  eux-mmes. L'on peut,  ce sujet,
consulter l'ouvrage rcent du major _Eaton_, traduit sous le titre de
_Tableau historique, politique et moderne de l'empire ottoman_[82],
lequel, avec une violente opposition de principes politiques, a
nanmoins une analogie frappante avec l'crivain franais dans la
manire de juger les Turks, et le sort probable qui les attend.

En rimprimant sans altration les _considrations_ sur la guerre des
Turks en 1788, si quelqu'un se voulait prvaloir du temps prsent pour
censurer le ton de l'auteur vis--vis de Joseph et de Catherine II, nous
lui rappellerons que l'art d'inspirer des sentiments gnreux aux hommes
puissants est souvent de les leur supposer; et personne ne regardera
comme fade courtisan celui qui, en dcembre 1791, crivit  l'agent de
l'impratrice des Russies une lettre o il se permit les remontrances
les plus svres et les plus courageuses. _Voyez_ le Moniteur du 5
dcembre 1791, et la Notice sur la vie et les crits de Volney, tome
1er des _OEuvres compltes_.




CONSIDRATIONS

SUR

LA GUERRE DES TURKS,

EN 1788.


Parmi les vnements qui depuis quelques annes semblent se multiplier
pour changer le systme politique de l'Europe, il n'en est sans doute
aucun qui prsente des consquences aussi tendues que la guerre qui
vient d'clater[83] entre les Turks et les Russes. Soit que l'on
considre les dispositions qu'y portent les deux puissances, soit que
l'on examine les intrts qui les divisent, tout annonce une querelle
opinitre, sanglante, et rpousse d'abord comme chimrique cet espoir de
paix dont on veut encore se flatter: comment en effet concilier des
prtentions diamtralement opposes, et cependant absolues? D'une part,
le sultan exige l'entire rvocation de toutes les cessions qu'il a
faites depuis la paix de _Kanardji_ (en 1774): d'autre part,
l'impratrice ne peut abandonner gratuitement les fruits de treize ans
de travaux, de ngociations, de dpenses: des deux cts, une gale
ncessit commande une gale rsistance. Si la Russie rend la _Crime_,
elle ramne sur ses frontires les dvastations des Tartares, elle
renonce aux avantages d'un commerce dont elle a fait tous les frais: si
les Turks la lui concdent, ils privent Constantinople d'un de ses
magasins, ils introduisent leur ennemi au sein de leur empire, ils
l'tablissent aux portes de leur capitale; joignez  ces motifs
d'intrt les dispositions morales; dans le divan ottoman, le chagrin de
dchoir d'une ancienne grandeur, l'alarme d'un danger qui crot chaque
jour, la ncessit de le prvenir par un grand effort, celle mme
d'obir  l'impulsion violente du peuple et de l'arme; dans le cabinet
de Ptersbourg, le sentiment d'une supriorit dcide, le point
d'honneur de ne pas rtrograder, l'espoir ou plutt l'assurance
d'augmenter ses avantages; dans les deux nations, une haine sacre qui,
aux Ottomans, montre les Russes comme des insurgents impies, et aux
Russes, peint les Ottomans comme les ennemis invtrs de leur religion,
et les usurpateurs d'un trne et d'un empire de leur secte. Avec un tat
de choses si violent, la guerre est une crise invitable: disons-le
hardiment, lors mme que, par un retour improbable, l'on calmerait
l'incendie prsent, la premire occasion le fera renatre; la force
seule dcidera une si grande querelle: or, dans ce conflit des deux
puissances, quelle sera l'issue de leur choc? O s'arrtera, o
s'tendra la secousse qu'en recevra l'un des deux empires? Voil le
sujet de mditation qui s'offre aux spculateurs politiques; c'est celui
dont je me propose d'entretenir le lecteur: et qu'il ne se hte point de
taxer ce travail de frivolit, parce qu'il est en partie form de
conjectures. Sans doute il est des conjectures vagues et chimriques,
enfantes par le seul dsoeuvrement, hasardes sur des bruits sans
vraisemblance, et celles-l ne mritent point l'attention d'un esprit
raisonnable; mais si les conjectures drivent de l'observation de faits
authentiques, et d'un calcul rflchi de rapports et de consquences,
alors elles prennent un caractre diffrent; alors elles deviennent un
art mthodique de pntrer dans l'avenir: c'est des conjectures que se
compose la _prudence_, synonyme de la _prvoyance_; c'est par les
conjectures que l'esprit instruit de la gnration des faits passs,
prvoit celle des faits futurs: par elles, connaissant comment les
causes ont produit les effets, il devine comment les effets deviendront
causes  leur tour; et de l l'avantage de combiner d'avance sa marche,
de prparer ses moyens, d'assurer ses ressources: pendant que
l'_imprudence_ qui n'a rien calcul, surprise par chaque vnement,
hsite, se trouble, perd un temps prcieux  se rsoudre, ou se jette
aveuglment dans un ddale d'absurdits. Lors donc que les conjectures
que je prsente n'auraient que l'effet d'exercer l'attention sur un
sujet important, elles ne seraient pas sans mrite. Le temps  venir
dcidera si elles ont une autre valeur. Pour ne pas abuser du temps
prsent, je passe sans dlai  mon sujet; il se divise de lui-mme en
deux parties: dans la premire, je vais rechercher _quelles seront les
suites probables des dmls des Russes et des Turks_; dans la seconde,
j'examinerai _quels sont les intrts de la France, et quelle doit tre
sa conduite_.


PREMIRE QUESTION.

Quelles seront les suites probables des dmls des Russes et des Turks?

Pour obtenir la solution de cette espce de problme, nous devons
procder,  la manire des gomtres, du connu  l'inconnu: or, l'issue
du choc des deux empires, dpendant des forces qu'ils y emploront, nous
devons prendre ide de ces forces, afin de tirer de leur comparaison le
prsage de l'vnement que nous cherchons. A la vrit, nos rsultats
n'auront pas une certitude mathmatique, parce que nous n'oprons pas
sur des tres fixes; mais dans le monde moral les probabilits
suffisent; et quand les hypothses sont fondes sur le cours le plus
ordinaire des penchants et des intrts combins avec le pouvoir, elles
sont bien prs de devenir des ralits. Commenons par l'empire ottoman.

Il n'y a pas plus d'un sicle que le nom des Turks en imposait encore 
l'Europe, et des faits clatants justifiaient la terreur qu'il
inspirait. En moins de quatre cents ans l'on avait vu ce peuple venir de
la Tartarie s'tablir sur les bords de la Mditerrane, et l, par un
cours continu de guerres et de victoires, dpouiller les successeurs de
Constantin, d'abord de leurs provinces d'Asie; puis franchissant le
Bosphore, les poursuivre dans leurs provinces d'Europe, les menacer
jusque dans leur capitale, les resserrer chaque jour par de nouvelles
conqutes, terminer enfin par emporter Constantinople, et s'asseoir sur
le trne des Csars: de l, par un effort plus actif et plus ambitieux,
on les avait vus, reportant leurs armes dans l'Asie, subjuguer les
peuplades de l'Anadoli, envahir l'Armnie, repousser le premier des
sofis dans la Perse, conqurir en une campagne les pays des anciens
Assyriens et Babyloniens, enlever aux Mamlouks la Syrie et l'gypte, aux
Arabes l'Ymen, chasser les chevaliers de Rhodes, les Vnitiens de
Cypre; puis, rappelant toutes leurs forces vers l'Europe, attaquer
Charles Quint, et camper sous les murs de Vienne mme; menacer l'Italie,
ranger sous leur joug les Maures d'Afrique, et possder enfin un empire
form de l'une des plus grandes et des plus belles portions de la terre.

Tant de succs sans doute avaient droit d'en imposer  l'imagination, et
l'on ne doit pas s'tonner qu'ils aient fait sur les peuples une
impression qui subsiste encore. Mais les Turks de nos jours sont-ils ce
que furent leurs aeux? Leur empire a-t-il conserv la mme vigueur et
les mmes ressorts que du temps des Slim et des Soliman? Personne, je
pense, s'il a suivi leur histoire depuis cent ans, n'osera soutenir
cette opinion; cependant, sans que l'on s'en aperoive, elle se
perptue: telle est la force des premires impressions, que l'on ne
prononce point encore le nom des Turks, sans y joindre l'ide de leur
force premire. Cette ide influe sur les jugements de ceux mmes qui
ont le moins de prjugs; et il faut le dire, parmi nous c'est le petit
nombre. Au cours secret de l'habitude, se joint un motif d'intrt
produit par notre alliance et nos liaisons de commerce avec cet empire;
et ce motif nous porte  ne voir les Turks que sous un jour favorable:
de l une partialit qui se fait sentir  chaque instant dans les
relations de faits qui nous parviennent sous l'inspection du
gouvernement; elle rgnait surtout dans ces derniers temps que, par une
prvention bizarre, un ministre s'efforait d'touffer tout ce qui
pouvait dprcier  nos yeux les Ottomans. J'ai dit une prvention
bizarre, parce qu'elle tait sans fondement et sans retour de leur part:
j'ajoute une politique malhabile, parce que les menaces et les embches
de l'autorit n'empchent point la vrit de se faire jour, et que ces
dissimulations trahies ne laissent aprs elles qu'une impression
fcheuse d'improbit et de faiblesse. Loin de se voiler ainsi l'objet de
ses craintes, il est plus prudent et plus simple de l'envisager dans
toute son tendue. Souvent l'aspect du danger suggre les moyens de le
prvenir; et du moins, en se rendant un compte exact de sa force ou de
sa faiblesse, l'on peut se tracer un plan de conduite convenable aux
circonstances o l'on se trouve.

En suivant ce principe avec les Ottomans, l'on doit dsormais
reconnatre que leur empire offre tous les symptmes de la dcadence:
l'origine en remonte aux dernires annes du sicle prcdent; alors que
leurs succs si long-temps brillants et rapides, furent balancs et
fltris par ceux des Sobieski et des Montecuculli, il sembla que la
fortune abandonna leurs armes, et par un cours commun aux choses
humaines, leur grandeur ayant atteint son fate, entra dans le priode
de sa destruction: les victoires rptes du prince Eugne, en aggravant
leurs pertes, rendirent leur dclin plus prompt et plus sensible: il
fallut toute l'incapacit des gnraux de Charles VI, dans la guerre de
1737, pour en suspendre le cours; mais comme l'impulsion tait donne,
et qu'elle venait de mobiles intrieurs, elle reparut dans les guerres
de Perse, et les avantages de Thamas-Koulikan devinrent un nouveau
tmoignage de la faiblesse des Turks: enfin, la guerre des Russes, de
1769  1774, en a dvoil toute l'tendue. En voyant dans cette guerre
des armes innombrables se dissiper devant de petits corps, des flottes
entires rduites en cendres, des provinces envahies et conquises,
l'alarme et l'pouvante jusque dans Constantinople, l'Europe entire a
senti que dsormais l'empire turk n'tait plus qu'un vain fantme, et
que ce colosse, dissous dans tous ses liens, n'attendait plus qu'un choc
pour tomber en dbris.

L'on peut considrer le trait de 1774 comme l'avant-coureur de ce choc.
En vain la Porte s'est indigne de l'_arrogance_ des infidles; il a
fallu subir le joug de la violence qu'elle a si souvent impos; il a
fallu qu'elle cdt un terrain considrable entre le Bog et le Dnieper,
avec des ports dans la Crime et le Kouban; il a fallu qu'elle
abandonnt les Tartares allis de son sang et de sa religion, et ce fut
dja les perdre que de les abandonner; il a fallu qu'elle ret son
ennemi sur la mer Noire, sur cette mer d'o ses vaisseaux aperoivent
les minarets de Constantinople; et, pour comble d'affront, qu'elle
consentt  les voir passer aux portes du srail, pour aller dans la
Mditerrane s'enrichir de ses propres biens, reconnatre ses provinces
pour les mieux attaquer, et acqurir des forces pour la mieux vaincre.
Que pouvait-on attendre d'un tat de choses o les intrts taient si
violemment plis? Ce que la suite des faits a dvelopp; c'est--dire,
que les Turks, ne cdant qu' regret, n'excuteraient qu' moiti; que
les Russes, s'autorisant des droits acquis, exigeraient avec plus de
hardiesse; que les traites mal remplis ameneraient des explications, des
extensions, et enfin de nouvelles guerres; et telle a t la marche des
affaires. Malgr les conventions de 1774, le passage des vaisseaux
russes par le Bosphore a t un sujet renaissant de contestation et
d'animosit. Par l'effet de cette animosit, la Porte a continu
d'exciter les Tartares: par une suite de sa supriorit, la Russie a
pris le parti de s'en dlivrer, et elle les a chasss de la Crime: de
l des griefs nouveaux et multiplis. Le peuple, indign du meurtre et
de l'asservissement des vrais croyants, a hautement murmur: le divan,
alarm des consquences de l'envahissement de la Crime, a frmi et
menac: arrt par son impuissance, il a suscit sous main les barbares
du Caucase. La Russie, usant d'une politique semblable, a oppos le
souverain de Gorgie. Le divan a rclam de prtendus droits; la Russie
les a nis. L'hospodar de Moldavie, craignant le sort de Giska[84], a
pass chez les Russes: autre rclamation de la Porte, autre dni de la
Russie. Enfin l'apparition de l'impratrice aux bords de la mer Noire a
donn une dernire secousse aux esprits, et les Turks ont dclar la
guerre.

Qu'arrivera-t-il de ce nouvel incident? je le demande  quiconque se
fait un tableau vrai de l'tat des choses. Ces Russes que la Turkie
provoque ne sont-ils pas les mmes qui, dans la guerre de 1769, ont,
avec des armes de trente et quarante mille hommes, contenu, dissip,
battu des armes de soixante et de cent mille hommes? qui ont assig et
pris des villes fortifies, dfendues par des garnisons aussi nombreuses
que les assigeants? qui ont envahi deux grandes provinces, pntr au
del du Danube, et malgr la diversion d'une rvolte dangereuse et d'une
peste meurtrire, ont impos  la Porte les lois qu'il leur a plu de
dicter? Ces Turks, si ardents  dclarer la guerre, ne sont-ils pas les
mmes qui, par une ignorance absolue de l'art militaire, se sont attir
pendant six annes la suite la plus continue d'checs et de dfaites?
N'est-ce pas eux dont les armes composes de paysans et de vagabonds
assembls  la hte, sont commandes par des chefs sans lumires, qui
ne connaissent l'ordre et les principes ni des marches, ni des
campements, ni des siges, ni des batailles? dont les guerriers mus par
le seul attrait du pillage, ne sont contenus par le frein d'aucune
discipline, et tournent souvent leurs armes contre leurs chefs, et leur
brigandage contre leur propre pays? Oui sans doute, ce sont les mmes:
donc, par les mmes raisons, les Russes battront les Turks dans cette
guerre, comme ils les ont battus dans la dernire.

Mais, nous dit-on, depuis la paix les Turks s'clairent chaque jour:
avertis de leur faiblesse, ils commencent d'y remdier; ils
entretiennent des ingnieurs et des officiers franais qui leur dressent
des canonniers, leur exercent des soldats, leur fortifient des places;
ils ont un rengat anglais qui depuis quelques annes leur a fondu
beaucoup de canons, de bombes et de mortiers; enfin, le visir actuel,
qui depuis son avnement se propose la guerre, n'a cess d'en faire les
prparatifs, et il n'est pas probable que tant de soins demeurent sans
effet.

Je l'avoue, cela n'est pas probable pour quiconque n'a pas vu les Turks,
pour quiconque juge du cours des choses en Turkie, par ce qui se passe
en France et  Paris. Est-il permis de le dire? Paris est le pays o il
est le plus difficile de se faire des ides justes en ce genre; les
esprits y sont trop loigns de cet enttement de prjugs, de cette
profondeur d'ignorance, de cette constance d'absurdit, qui font la base
du caractre turk. Il faut avoir vcu des annes avec ce peuple, il faut
avoir tudi  dessein ses habitudes, en avoir mme ressenti les effets
et l'influence, pour prendre une juste ide de son moral, et en dresser
un calcul probable: si,  ce titre, l'on me permet de dire mon
sentiment, je pense que les changements allgus sont encore loin de se
raliser; je pense mme que l'on s'exagre les soins et les moyens du
gouvernement turk; les objets moraux grossissent toujours dans le
lointain: il est bien vrai que nous avons des ingnieurs et des
officiers  Constantinople; mais leur nombre y est trop born pour y
faire rvolution, et leur manire d'y tre est encore moins propre  la
produire. L'on peut donc calculer ce qu'ils y feront, par ce qu'ils ont
dja fait dans la dernire guerre, et le public en a dans les mains un
bon terme de comparaison. Quoi qu'en aient protest les amateurs des
Turks, il est constant que les Mmoires de Tott peignent l'esprit turk
sous ses vraies couleurs. Je le dirai, sans vouloir troubler les mnes
de deux ministres[85]:  voir la conduite qu'ils ont tenue avec cette
nation, on peut assurer qu'ils ne l'ont jamais connue; cela doit sembler
trange dans celui qui avait pass douze annes en ambassade  la
Porte: mais l'on passerait la vie entire dans un pays, si l'on se tient
clos dans son palais et que l'on ne frquente que les gens de sa nation,
l'on reviendra sans avoir pris de vraies connaissances: or, c'est ne
point connatre les hommes, que d'employer, pour les changer, des moyens
qui heurtent de front leurs prjugs et leurs habitudes, et tels sont
ceux que l'on a tents en Turkie: l'on avait affaire  un peuple
fanatique, orgueilleux, ennemi de tout ce qui n'est pas lui-mme: on lui
a propos pour modle de rforme, des usages qu'il hait: on lui a envoy
pour matres des hommes qu'il mprise. Quel respect un vrai musulman
peut-il avoir pour un infidle? Comment peut-il recevoir des ordres d'un
ennemi du Prophte?--_Le muphti le permet, et le vizir l'ordonne.--Le
vizir est un apostat, et le muphti un matre. Il n'y a qu'une loi, et
cette loi dfend l'alliance avec les infidles._ Tel est le langage de
la nation  notre gard: tel est mme, quoi que l'on dise, l'esprit du
gouvernement, parce que l, plus qu'ailleurs, le _gouvernement_ est
l'homme qui gouverne, et que cet homme est lev dans les prjugs de sa
nation. Aussi nos officiers ont essuy et essuient encore mille
contrarits et mille dsagrments: on ne les voit qu'avec murmure; on
ne leur obit que par contrainte: ils ont besoin de gardes pour
commander, d'interprtes pour se faire entendre; et cet appareil qui
montre sans cesse l'tranger, reporte l'odieux de sa personne sur ses
ordres et sur son ouvrage. Pour vaincre de si grands obstacles, il
faudrait, de la part du divan, une subversion de principes dont la
supposition est chimrique. L'on a compt sur le crdit de notre cour;
mais a-t-on pris les moyens de l'assurer et de le soutenir? Par exemple,
en ces circonstances, peut-on exiger du C. de Choiseul beaucoup
d'influence? Les Turks doivent-ils dfrer aux avis d'un ambassadeur
qui, dans un ouvrage connu de toute l'Europe, a publi les vices de leur
administration, et manifest le voeu de voir renverser leur empire? Ce
choix, considr sous ce rapport, fait-il honneur  la prudence si
vante de M. de Vergennes?

Voil cependant les faits qui doivent servir de base aux conjectures,
pour qu'elles soient raisonnables; et, je le demande, ces faits
donnent-ils le droit de mieux esprer des Turks? Pour moi, dans tout ce
qui continue de se passer, je ne vois que la marche ordinaire de leur
esprit, et la suite naturelle de leurs anciennes habitudes. Les revers
de la dernire guerre les ont tonns; mais ils n'en ont ni connu les
causes, ni cherch les remdes. Ils sont trop orgueilleux pour s'avouer
leur faiblesse; ils sont trop ignorants pour connatre l'ascendant du
savoir: _ils ont fait leurs conqutes sans la tactique des Francs; ils
n'en ont pas besoin pour les conserver: leurs dfaites ne sont point
l'ouvrage de la force humaine, ce sont les chtiments clestes de leurs
pchs; le destin les avait arrts, et rien ne pouvait les y
soustraire_. Pliant sous cette ncessit, le divan a fait la paix; mais
le peuple a gard sa prsomption et envenim sa haine. Par mnagement
pour le peuple et par son propre ressentiment, le divan a voulu luder,
par adresse, la force qu'il n'avait pu matriser. Le cabinet de
Ptersbourg a pris la mme route, et la guerre a continu sous une autre
forme. La Russie, qui a retir des ngociations plus d'avantages que des
batailles, en a dsir la dure. Par la raison contraire, les Turks y
faisant les mmes pertes que dans les dfaites, ont prfr les risques
des combats, et ils ont repris les armes; mais en changeant de carrire,
ils n'apportent pas de plus grands moyens de succs. On a regard la
rupture du mois d'aot comme un acte de vigueur calcul sur les forces
et les circonstances. Dans les probabilits, ce devait tre l'effet d'un
mouvement sditieux du peuple et de l'arme. Les troupes, lasses des
fausses alertes qu'on leur donnait depuis deux ans, devaient se porter 
un parti extrme: d'accord avec ces probabilits, les faits y ont joint
la passion personnelle du vizir. Si ce ministre n'et t guid que par
des motifs rflchis, il n'et point dclar la guerre sur la fin de la
campagne, parce que c'tait s'ter le temps d'agir, et donner  l'ennemi
celui de se prparer. Maintenant que le mouvement est imprim, il ne
sera plus le matre de le diriger ni de le contenir. Il ne suffit pas
d'avoir allum la guerre; il faudra en alimenter l'incendie; il faudra
soudoyer des armes et des flottes, pourvoir  leurs besoins, rparer
leurs pertes, fournir enfin, pendant plusieurs campagnes,  une immense
consommation d'hommes et d'argent; et l'empire turk a-t-il de si grandes
ressources? Interrogeons  ce sujet les tmoins oculaires qui depuis
quelques annes en ont visit diverses contres. Nous ayons plusieurs
relations qui paraissent d'autant plus dignes de foi, que, sans la
connivence des voyageurs, les faits puiss en des lieux divers ont la
plus grande unanimit[86]. Par ces faits, il est dmontr que l'empire
turk n'a dsormais aucun de ces moyens politiques qui assurent la
consistance d'un tat au dedans, et sa puissance au dehors. Ses
provinces manquent  la fois de population, de culture, d'arts et de
commerce; et ce qui est plus menaant pour un tat despotique, l'on n'y
voit ni forteresses, ni arme, ni art militaire: or, quelle effrayante
srie de consquences n'offre pas ce tableau? Sans population et sans
culture, quel moyen de rgnrer les finances et les armes? Sans
troupes et sans forteresses, quel moyen de repousser des invasions, de
rprimer des rvoltes? Comment lever une puissance navale sans arts et
sans commerce? Comment enfin, remdier  tant de maux sans lumires et
sans connaissances?--Le sultan a de grands trsors:--on peut les nier
comme on les suppose, et quels qu'ils soient ils seront promptement
dissips.--Il a de grands revenus:--oui, environ 80 millions de livres
difficiles  recouvrer; et comment aurait-il davantage? Quand des
provinces comme l'gypte et la Syrie, ne rendent que deux ou trois
millions, que rendront des pays sauvages comme la Macdoine et
l'Albanie, ravags comme la Grce, ou dserts comme Cypre et
l'Anadoli?--On a retir de grandes sommes d'gypte.--Il est vrai que le
capitan pacha a fait passer, il y a six mois, quelques mille bourses, et
que par capitulation avec Ismal et Hasan beks, il a d lever encore
5,000 bourses sur le Delta[87]; mais 4,000 resteront pour rparer les
dommages du pays, et l'avarice du capitan pacha ne rendra peut-tre pas
dix millions au kazn.--On imposera de nouveaux tributs. Mais les
provinces sont obres; le pillage des pachas, la vnalit des places,
la dsertion des gens riches, en ont fait couler tout l'argent 
Constantinople.--On dpouillera les riches.--Mais l'or se cachera; et
comme les riches sont aussi les puissants, ils ne se dpouilleront pas
eux-mmes. Ainsi, dans un examen rigoureux, ces ides de grands moyens,
fondes sur une vaste apparence et une antique renomme, s'vanouissent;
et tout s'accorde, en dernier rsultat,  rendre plus sensible la
faiblesse de l'empire turk, et plus instantes les inductions de sa
ruine. Il est singulier qu'en ce moment le prjug en soit accrdit
dans tout l'empire. Tous les musulmans sont persuads que leur puissance
et leur religion vont finir: ils disent que les temps prdits sont
venus, qu'ils doivent perdre leurs conqutes, et retourner en Asie
s'tablir  _Koni_. Ces prophties fondes sur l'autorit de Mahomet
mme et de plusieurs santons, pourraient donner lieu  plusieurs
observations intressantes  d'autres gards. Mais pour ne point
m'carter de mon sujet, je me bornerai  remarquer qu'elles
contribueront  l'vnement, en y prparant les esprits, et en tant aux
peuples le courage de rsister  ce qu'ils appellent _l'immuable dcret
du sort_.

Je ne prtends pas dire cependant que la perte de l'empire turk soit
absolument invitable, et qu'il ft moralement impossible de la
conjurer. Les grands tats, surtout ceux qui ont de riches domaines,
sont rarement frapps de plaies incurables; mais pour y porter remde,
il faut du temps et des lumires: du temps, parce que pour les corps
politiques comme pour les corps physiques, tout changement subit est
dangereux; des lumires, parce que si l'art de gouverner a une thorie
simple, il a une pratique complique. Lors donc que je forme de fcheux
prsages sur la puissance des Turks, c'est par le dfaut de ces deux
conditions; c'est surtout  raison de la seconde, c'est--dire, du
dfaut de lumires dans ceux qui gouvernent, que la chute de l'empire me
parat assure; et je la juge d'autant plus infaillible, que ses causes
sont intimement lies  sa constitution, et qu'elle est une suite
ncessaire du mme mouvement qui a lev sa grandeur. Donnons quelques
dveloppements  cette ide.

Lorsque les hordes turkes vinrent du Korasn s'tablir dans l'Asie
mineure, ce ne fut pas sans difficult qu'elles se maintinrent dans
cette terre trangre: poursuivies par les Mogols, jalouses par les
Turkmans, inquites par les Grecs, elles vcurent long-temps
environnes d'ennemis et de dangers. Dans des circonstances si
difficiles, ce fut une ncessit  leurs chefs de dployer toutes leurs
facults morales et physiques; il y allait de leurs intrts personnels,
de la conservation de leur rang et de leur vie. Il fallut donc qu'ils
acquissent les talents, qu'ils recherchassent les connaissances, qu'ils
pratiquassent les vertus qui sont les vrais lments du pouvoir. Ayant 
gouverner des hommes sditieux, il fallut leur inspirer la confiance par
les lumires, l'attachement par la bienveillance, le respect par la
dignit: il fallut, pour maintenir la discipline, de la justice dans les
chtiments, pour exciter l'mulation, du discernement dans les
rcompenses, justifier enfin le droit de commander par la prminence
dans tous les genres. Il fallut, pour dployer les forces de la nation 
l'extrieur, en tablir l'harmonie  l'intrieur, protger l'agriculture
pour nourrir les armes, punir les concussions pour viter les rvoltes,
bien choisir ses agents pour bien excuter ses entreprises, en un mot,
pratiquer dans toutes ses parties la science des grands politiques et
des grands capitaines; et tels en effet se montrrent les premiers
sultans des Turks: et si l'on remarque que depuis leur auteur _Osman I_
jusqu' Soliman II, c'est--dire dans une srie de douze princes, il
n'en est pas un seul d'un caractre mdiocre, l'on conviendra qu'un
effet si constant n'est point d au hasard, mais  cette ncessit de
circonstances dont j'ai parl,  cet tat habituel des guerres civiles
et trangres, o tout se dcidant par la force, il fallait toujours
tre le plus fort pour tre le premier. Par une application inverse de
ce principe, lorsque cet tat de choses a cess, lorsque l'empire
affermi par sa masse n'a plus eu besoin des talents de ses chefs pour se
soutenir, ils ont d cesser de les possder, de les acqurir, et c'est
ce que les faits justifient. Depuis ce mme Soliman II, qui, par ses
rglements encore plus que par ses victoires, consolida la puissance
turke,  peine de dix-sept sultans que l'on compte jusqu' nos jours, en
trouve-t-on deux qui ne soient pas des hommes mdiocres. Par opposition
 leurs aeux, l'histoire les montre tous ou crapuleux et insenss comme
Amurat IV, ou amollis et pusillanimes comme Soliman III.

La diffrence dans les positions explique trs-bien ce contraste dans
les caractres. Quand les sultans vivaient dans les camps, tenus en
activit par un tourbillon immense d'affaires, par des projets de
guerres et de conqutes, par un enchanement de succs et d'obstacles,
par la surveillance mme des compagnons de leurs travaux, leur esprit
tait vaste comme leur carrire, leurs passions nobles comme leurs
intrts, leur administration vigoureuse comme leur caractre. Quand au
contraire ils se sont renferms dans leur harem, engourdis par le
dsoeuvrement, conduits  l'apathie par la satit,  la dpravation par
la flatterie d'une cour esclave, leur ame est devenue borne comme leurs
sensations, leurs penchants vils comme leurs habitudes, leur
gouvernement vicieux comme eux-mmes. Quand les sultans administraient
par leurs propres mains, ils appliquaient un sentiment de personnalit
aux affaires, qui les intressait vivement  la prosprit de l'empire:
quand ils ont eu pris des agents mercenaires, devenus trangers  leurs
oprations, ils ont spar leur intrt de la chose publique. Dans le
premier cas, les sultans guids par le besoin des affaires, n'en
confiaient le maniement qu' des hommes capables et verss, et toute
l'administration tait, comme son chef, vigilante et instruite: dans le
second, ms par ces affections domestiques souvent obscures et viles,
qui suivent l'humanit sur le trne comme dans les cabanes, ils ont
plac des favoris sans mrite, et l'incapacit du premier mobile s'est
tendue  toute la machine du gouvernement.

Esprer maintenant que par un retour soudain ce gouvernement change sa
marche et ses habitudes, c'est admettre une chimre dmentie par
l'exprience de tous les temps, et presque contraire  la nature
humaine. Pour concevoir le dessein d'une telle rforme, il faudrait
pressentir le danger qui se prpare; et l'aveuglement est le premier
attribut de l'ignorance. Pour en raliser le projet, il faudrait que le
sultan l'entreprt lui-mme; que rentrant dans la carrire de ses aeux,
il quittt le repos du srail pour le tumulte des camps, la scurit du
harem pour les dangers des batailles, les jouissances d'une vie
tranquille pour les privations de la guerre; qu'il changet en un mot
toutes ses habitudes pour en contracter d'opposes. Or si les habitudes
de la mollesse sont si puissantes chez des particuliers isols, que
sera-ce chez des sultans en qui le penchant de la nature est fortifi
par tout ce qui les entoure?  qui les vizirs, les eunuques et les
femmes conseillent sans cesse le repos et l'oisivet, parce que moins
les rois exercent par eux-mmes leur pouvoir, plus ceux qui les
approchent s'en attirent l'usage. Non, non, c'est en vain que l'on veut
l'esprer, rien ne changera chez les Turks, ni l'esprit du gouvernement,
ni le cours actuel des affaires: le sultan continuera de vgter dans
son palais, les femmes et les eunuques de nommer aux emplois; les vizirs
de vendre  l'encan les gouvernements et les places; les pachas de
piller les sujets et d'appauvrir les provinces; le divan de suivre ses
maximes d'orgueil et d'intolrance; le peuple et les troupes de se
livrer  leur fanatisme et de demander la guerre; les gnraux de la
faire sans intelligence, et de perdre des batailles, jusqu' ce que par
une dernire secousse, cet difice incohrent de puissance, priv de ses
appuis et perdant son quilibre, s'croule tout--coup en dbris, et
ajoute l'exemple d'une grande ruine  tous ceux qu'a dja vus la terre.

Tel a t en effet et tel sera sans doute le sort de tous les empires,
non par la ncessit occulte de ce fatalisme qu'allguent les orateurs
et les potes, mais par la constitution du coeur de l'homme et le cours
naturel de ses penchants: interrogez l'histoire de tous les peuples qui
ont fond de grandes puissances; suivez la marche de leur lvation, de
leurs progrs et de leur chute, et vous verrez que dans leurs moeurs et
leur fortune tous parcourent les mmes phases, et sont rgis par les
mmes mobiles que les individus des socits. Ainsi que des particuliers
parvenus, ces peuples d'abord obscurs et pauvres s'agitent dans leur
dtresse, s'excitent par leurs privations, s'encouragent par leurs
succs, s'instruisent par leurs fautes, et arrivent enfin, par adresse
ou par violence, au fate des grandeurs et de la fortune. Mais ont-ils
atteint les jouissances o aspirent tous les hommes, bientt la satit
remplace les dsirs; bientt, faute d'aliments, leur activit cesse,
leurs chefs se dgotent des affaires qui les fatiguent, ils s'ennuient
des soins qui ont lev leur fortune, ils les abandonnent  des mains
mercenaires, qui n'ayant point d'intrt direct, malversent et
dissipent, jusqu' ce que les mmes circonstances qui les ont enrichis
suscitent de nouveaux parvenus qui les supplantent  leur tour. Tel est
le cours naturel des choses: tre priv et dsirer, se tourmenter pour
obtenir, se rassasier et languir, voil le cercle autour duquel sans
cesse monte et descend l'inquitude humaine: nous avons vu que les Turks
en ont parcouru la plus grande partie: voyons  quel point se trouvent
placs leurs adversaires les Russes.

Il n'y a pas encore un sicle rvolu que le nom des Russes tait presque
ignor parmi nous. L'on savait, par les rcits vagues de quelques
voyageurs, qu'au del des limites de la Pologne, dans les forts et les
glaces du nord, existait un vaste empire dont le sige tait  Moskou.
Mais ce que l'on apprenait de son climat odieux, de son rgime
despotique, de ses peuples barbares, ne donnait pas de hautes ides de
sa puissance; et l'Europe, fire de la politesse de ses cours et de la
civilisation de ses peuples, ddaignant de compter les tsars au rang de
ses rois, rejetait les Moscovites parmi les autres barbares de l'Asie.

Cependant le cours insensible et graduel des vnements prparait un
nouvel ordre de choses. Divise long-temps, comme la France, en
plusieurs tats, dchire long-temps par des guerres trangres ou
civiles, la Russie enfin rassemble sous une mme puissance, n'avait
plus qu'un mme intrt, et ses forces, diriges par une seule volont,
commenaient  devenir imposantes: l'art de les employer manquait
encore, mais l'on en souponnait l'existence: des guerres avec la
Pologne et la Sude avaient fait sentir la supriorit des arts de
l'Occident, et depuis deux rgnes, on tentait de les introduire dans
l'empire. Les tsars Michel et Alexis avaient appel  leur cour des
artistes et des militaires d'Allemagne, de Hollande, d'Italie, et dja
l'on voyait  Moskou des fondeurs de canons, des fabricants de poudre,
des ingnieurs, des officiers, des bijoutiers et des imprimeurs
d'Europe.

A cette poque, si l'on et tent de former des conjectures sur la vie
future de cet empire, l'on et dit que par son loignement de l'Europe,
il aurait peu d'influence sur notre systme; que par la position de sa
capitale au sein des terres, son cabinet n'entretiendrait pas des
relations bien vives avec les ntres; que par la difficult de ses mers
il ne formerait jamais une puissance maritime; que par l'tat civil de
la nation et le partage des hommes en serfs et en matres, il n'aurait
jamais d'nergie; que par la concentration des richesses en un petit
nombre de mains, toute l'activit se porterait vers les arts frivoles;
qu'en un mot cet empire, par la nature de son gouvernement et les moeurs
de son peuple, serait purement un empire asiatique, dont l'existence
imiterait celle de l'Indostan et de la Turkie. L'vnement a tromp ces
conjectures; mais pour mettre l'art en dfaut, il a fallu le concours
des faits les plus extraordinaires; il a fallu que le hasard portt sur
le trne un prince qui n'y tait pas destin: il a fallu que le hasard
conduist prs de lui un homme obscur qui lui donnt la passion, des
moeurs et des arts de l'Europe; il a fallu que ce prince, malgr les
vices de son ducation et le poison du pouvoir arbitraire, conservt la
plus grande nergie de caractre; en un mot, il a fallu l'existence et
le rgne de Pierre Ier; et l'on conviendra que si les probabilits ne
sont jamais trompes que par de semblables vnements, elles ne se
trouveront pas souvent en dfaut.

Quand on se rend compte de ce qui s'est pass depuis quatre-vingts ans
en Russie, l'on s'aperoit que le rgne du tsar Pierre Ier a
rellement t pour cet empire l'poque d'une existence nouvelle, et
qu'il a commenc pour lui une priode qui marche en sens inverse de
l'empire turk; c'est--dire que pendant que la puissance et les forces
de l'un vont dcroissant, les forces et la puissance de l'autre vont
croissant chaque jour. L'on en peut suivre les progrs dans toutes les
parties de leur constitution. Au commencement du sicle, les Russes
n'avaient point d'tat militaire; ds 1709, ils battaient les Sudois 
Pultava, et en 1756, dans la guerre de Prusse, ils acquraient jusque
par leurs dfaites la rputation des secondes troupes de l'Europe. Dans
le mme intervalle, la milice des Turks s'abtardissait, et le sultan
Mahmoud nervait les janissaires, qu'il craignait, en les dispersant
dans tout l'empire, et en faisant noyer leur lite. Au commencement du
sicle, les Russes n'avaient pour toute marine que des chaloupes sur
leurs lacs: maintenant ils ont des vaisseaux de tout rang sur toutes
leurs mers: les Turks, rests au mme point qu'il y a cent ans, savent
encore  peine se servir de la boussole. Depuis le commencement du
sicle, le gouvernement russe a beaucoup travaill  amliorer son
rgime intrieur; il a accru ses revenus, sa population, son commerce.
Pendant le mme espace, les Turcs ont augment leurs dprdations, et
par la vnalit publique de toutes les places, Mahmoud a port le
dernier coup  leur constitution. Depuis le commencement du sicle, la
Russie a accru ses possessions de la Livonie, de l'Ingrie, de l'Estonie,
et depuis quinze ans seulement, d'une partie de la Pologne, d'un vaste
terrain entre le Dnieper et le Bog, et enfin de la Crime. La Turkie, il
est vrai, n'a encore rien perdu en apparence; mais peut-on compter pour
de vraies possessions l'gypte, le pays de Bagdad, la Moldavie, la
Grce, et tant de districts soumis  des rebelles? Maintenant, supposer
que les deux empires s'arrtent tout  coup dans leur marche rciproque,
c'est mal connatre les lois du mouvement: dans l'ordre moral comme dans
l'ordre physique, lorsqu'une fois un corps s'est mis en mouvement, il
lui devient d'autant plus difficile de s'arrter, qu'il a une plus
grande masse. L'impulsion donne et l'quilibre rompu, l'on ne peut plus
assigner le terme de la course. La Russie est d'autant plus dans ce cas,
que son activit, accrue par de longs obstacles, trouve maintenant pour
se dployer une plus vaste carrire. En effet, le tsar Pierre l'ayant
d'abord dirige contre les tats du Nord, il a fallu, pour lutter avec
eux, qu'elle dveloppt tous ses moyens et en perfectionnt l'usage.
L'on a voulu censurer cette marche du tsar, et l'on a dit qu'il et
mieux fait de se tourner vers la Turkie: mais peut-tre que les gots
personnels de Pierre Ier ont eu l'effet d'une politique profonde;
peut-tre qu'avec ses Russes indisciplins il n'et pu vaincre les Turks
encore non-nervs: au lieu qu'en transportant le thtre de son
activit sur la Baltique, il a mont tous les ressorts de son empire au
ton des tats de l'Europe. Aujourd'hui que l'quilibre s'est tabli de
ce ct, et que la Russie y voit des obstacles d'agrandissement, elle
revient vers un empire barbare, avec tous les moyens des empires
polics, et elle a droit de s'en promettre des succs d'autant plus
grands que, par cette drivation, elle a repris la vraie route o
l'appelait la nature, et que lui ont trace ds long-temps ses prjugs
et ses habitudes.

En effet, l'on peut observer que depuis que la Russie forme en corps
d'empire a pu porter ses regards hors de ses frontires, l'essor le plus
constant de son ambition s'est dirig vers les contres mridionales,
vers la Turkie et la Perse. A remonter jusqu'au XVe sicle,  peine
trouve-t-on deux rgnes qui n'aient pas produit de ce ct quelques
entreprises. Que prouvent ces habitudes communes  des gnrations
diverses, sinon des mobiles inhrents  l'espce? et ces mobiles ne sont
pas quivoques: car sans parler de l'instigation de la religion, qui
souvent n'est que le masque des penchants, il suffit de comparer les
objets de jouissances qu'offre chacun des deux empires. Dans l'un c'est
du goudron, du caviar[88], du poisson sal et fum, de la bire, des
boissons de lait et de grains ferments, des chanvres, des lins, un ciel
rigoureux, une terre rebelle, et par consquent une vie de travail et de
peine. Dans l'autre, avec tous les moyens d'obtenir les mmes produits
(les fourrures exceptes), dans l'autre, dis-je, c'est le luxe des
objets les plus attrayants: ce sont des vins exquis, des parfums
voluptueux, du caf, des fruits de toute espce, des soies, des cotons
dlicats, un climat admirable et une vie de repos et d'abondance. Quels
avantages d'une part! de l'autre quelles privations! et quels mobiles
puissants pour la cupidit arme, que cette foule de jouissances
offertes  tous les sens! en vain une morale misanthropique s'est
efforce d'en rompre le charme: les jouissances des sens ont gouvern et
gouverneront toujours les hommes. C'est pour les vins de l'Italie que
les Gaulois franchirent trois fois les Alpes; c'est pour la table des
Romains que les Barbares accoururent du Nord; c'est pour les vtements
de soie et pour les femmes des Grecs que les Arabes sortirent de leurs
dserts: et n'est-ce pas pour le poivre et le caf que les Europens
traversent l'Ocan et se font des guerres sanglantes? Ce sera pour tous
ces objets runis, que les Russes envahiront l'Asie: et que l'on juge de
la sensation qu'ont d prouver dans la dernire guerre leurs armes
transportes dans la Moldavie, l'Archipel et la Grce! Quel ravissement
pour leurs officiers et leurs soldats de boire les vins de Tndos, de
Chio, de More! de piller sur les champs de bataille et dans les camps
forcs, des cafetans de soie brods d'argent et d'or, des chles de
cachemire, des ceintures de mousseline, des poignards damasquins, des
pelisses et des pipes! quel plaisir de rapporter dans sa patrie ces
trophes de son courage, de les montrer  ses parents,  ses amis,  ses
rivaux! de vanter les pays que l'on a vus, ces vins dont on a bu, et ces
aventures merveilleuses dont on a t le tmoin! Maintenant qu'une
nouvelle guerre se dclare, et que la plupart des acteurs de la dernire
vivent encore, tous les motifs vont se runir pour donner plus de force
aux passions: ce sera pour les jeunes gens l'mulation et la nouveaut:
pour les vtrans, des souvenirs embellis par l'absence; pour les
officiers, l'espoir des commandements et la multiplication des places;
enfin, pour ceux qui gouvernent, des projets enivrants d'agrandissement
et de gloire: et quel projet, en effet, plus capable d'enflammer
l'imagination, que celui de reconqurir la Grce et l'Asie; de chasser
de ces belles contres de barbares conqurants, d'indignes matres!
d'tablir le sige d'un empire nouveau dans le plus heureux site de la
terre! de compter parmi ces domaines les pays les plus clbres, et de
rgner  la fois sur Byzance et sur Babylone, sur Athnes et sur
Ecbatanes, sur Jrusalem et sur Tyr et Palmyre! quelle plus noble
ambition que celle d'affranchir des peuples nombreux du joug du
fanatisme et de la tyrannie! de rappeler les sciences et les arts dans
leur terre natale; d'ouvrir une nouvelle carrire  la lgislation, au
commerce,  l'industrie, et d'effacer, s'il est possible, la gloire de
l'ancien Orient par la gloire de l'Orient ressuscit! Et peut-tre
n'est-ce point supposer des vues trangres au gouvernement russe. Plus
on rapproche les faits et les circonstances, plus on aperoit les traces
d'un plan form avec rflexion et suivi avec constance, surtout depuis
la dernire guerre. D'abord l'on a demand l'usage de la mer Noire, puis
l'entre de la Mditerrane: l'on a exig l'abandon des Tartares, puis
l'on s'est empar de la Crime; l'on protge aujourd'hui les Gorgiens
et les Moldaves; le premier trait les soustraira  la Porte. L'on
attire des Grecs  Ptersbourg, et on leur fonde des collges: l'on
impose des noms grecs aux enfants du grand-duc, ns tous depuis la
guerre[89]; on leur enseigne la langue grecque; l'impratrice fait des
traits avec l'empereur, un voyage jusqu' la mer Noire; l'on grave sur
un arc  Cherson: _C'est ici le chemin qui conduit  Byzance_, etc.

Oui, tout annonce le projet form de marcher  cette capitale; et tout
prsage une heureuse issue  ce projet; tout, dans la balance des
intrts et des moyens, est  l'avantage des Russes contre les Turks.
Laissons  part ces comparaisons de population et de terrain, usites
par les politiques modernes: l'tendue gographique n'est point un
avantage, et les hommes ne se calculent pas comme des machines: on
suppose  la Turkie des armes de trois et quatre cent mille hommes;
mais d'abord ces assertions populaires se soutiennent mal; tmoin ces
corps de cent et cent soixante mille hommes que les gazettes, pendant
tout le cours de novembre, ont tablis sur le Danube et prs
d'_Odjakof_, et qui se sont trouvs tre de dix  douze mille.
D'ailleurs quelle force relle auraient mme cinq cent mille hommes, si
cette multitude est mal arme, et fait la guerre sans art, sans ordre et
sans discipline? Nous croirions-nous bien en sret, si,  cent mille
soldats de l'empereur, nous opposions un demi-million de paysans et
d'artisans enrls  la hte? Tels sont cependant les soldats turks. La
Russie, au contraire, a dans le moindre calcul cent soixante mille
hommes de troupes rgulires gales  celles de Prusse, et au moins cent
mille hommes de troupes lgres. La plupart des soldats turks n'ont
jamais vu le feu; le grand nombre des soldats russes a fait plusieurs
campagnes: l'infanterie turke est absolument nulle; l'infanterie russe
est la meilleure de l'Europe. La cavalerie turke est excellente, mais
seulement pour l'escarmouche; la cavalerie russe, par sa tactique,
conserve la supriorit. Les Turks ont une attaque trs-imptueuse; mais
une fois rebuts, ils ne se rallient plus; les Russes ont la dfense la
plus opinitre, et conservent leur ordre mme dans leur dfaite. Le
soldat turk est fanatique, mais le russe l'est aussi. L'officier russe
est mdiocre, mais l'officier turk est entirement nul. Le grand-vizir
gnral actuel, ci-devant marchand de riz en gypte, lev par le crdit
du capitan pacha, n'a jamais conduit d'arme; la plupart des gnraux
russes ont gagn des batailles: en marine, les Turks ont l'avantage du
nombre sur la mer Noire: mais quoique les Russes soient de faibles
marins, ils ont un avantage immense par l'art. La Turkie ne soutiendra
la guerre qu'en puisant ses provinces d'hommes et d'argent:
l'impratrice, aprs l'avoir faite cinq annes, a aboli  la paix un
grand nombre d'anciens impts. Le divan n'a que de la prsomption et de
la morgue; depuis vingt ans le cabinet de Saint-Ptersbourg passe pour
l'un des plus dlis de l'Europe: enfin, les Russes font la guerre pour
acqurir, les Turks pour ne pas perdre: si ceux-ci sont vainqueurs, ils
n'iront pas  Moscou; si ceux-l gagnent deux batailles, ils iront 
Constantinople, et les Turks seront chasss d'Europe.

A ces ides de la puissance de la Russie, l'on oppose que son
gouvernement despotique, comme celui des Turks, est encore mal affermi;
que le peuple, toujours serf, reste engourdi dans une barbarie profonde;
que dans les classes libres il y a peu de lumires et point de moralit;
que malgr les soins que l'impratrice s'est donns pour la confection
d'un code, pour la rforme des lois, pour l'administration de la
justice, pour l'ducation et l'instruction publique; que malgr ces
soins, dis-je, la civilisation est peu avance; que la nation mme se
refuse  y faire des progrs, et que l'on ne peut attendre d'un tel pays
ni nergie relle, ni constance dans l'entreprise dont il s'agit, etc.

Nous avons si peu de bonnes observations sur l'tat politique et civil
de la Russie, qu'il est difficile de dterminer jusqu' quel point ces
reproches sont fonds: mais de peur de tomber dans l'inconvnient de la
partialit, admettons-les tels qu'ils se prsentent: accordons que les
Russes sont, comme l'on dit, des _barbares_; mais ce sont prcisment
les barbares qui sont les plus propres au projet de conqute dont je
parle. Ce ne furent point les plus polics des Grecs qui conquirent
l'Asie; ce furent les grossiers montagnards de la Macdoine: quand les
Perses de Cyrus renversrent les empires polics des Babyloniens, des
Lydiens, des gyptiens, c'taient des sauvages couverts de peaux de
btes froces; et ces Romains vainqueurs de l'Italie et de Carthage,
croit-on qu'ils fussent si loin d'tre un peuple barbare? Et ces Huns,
ces Mogols, ces Arabes, destructeurs de tant d'empires civiliss,
taient-ils des peuples polis? Les mots abusent; mais avec l'analyse,
les ides deviennent claires, et les raisons palpables. Pour conqurir,
un art suffit, l'art de la guerre; et par son but, comme par ses moyens,
cet art est moins celui de l'homme polic que de l'homme sauvage. La
guerre veut des hommes avides et endurcis: on n'attaque point sans
besoins; on ne vainc point sans fatigue; et tels sont les _barbares_.
Guerriers par l'effet de la pauvret, robustes par l'habitude de la
misre, ils ont sur les peuples civiliss l'avantage du pauvre sur le
riche: le pauvre est fort, parce que sa dtresse exerce ses forces; le
riche est faible, parce que sa richesse les nerve. Pour faire la
guerre, il faut, dit-on, qu'un peuple soit riche: oui, pour la faire 
la manire des peuples riches, chez qui l'on veut dans les camps, toutes
les aisances des villes. Mais chez un peuple pauvre, o l'on vit de peu,
o chaque homme nat soldat, la guerre se fait sans beaucoup de frais,
elle s'alimente par elle-mme, et l'exemple des anciens conqurants
prouve,  cet gard, l'erreur des ides financires de l'Europe. Pour
conqurir, il n'est pas mme besoin d'esprit public, de lumires ni de
moeurs dans une nation; il suffit que les chefs soient intelligents et
qu'ils aient une bonne arme; or, la meilleure est celle dont les
soldats sobres et robustes joignent  l'audace contre l'ennemi
l'obissance la plus passive  leurs commandants, o tous les mouvements
s'excutent sans dlai par une seule volont, c'est--dire, o existe le
rgime despotique. Lors donc que cet tat a lieu chez les Russes, ils
n'en sont que plus propres au projet de conqurir. En effet, par son
autorit absolue, le prince disposant de toute la nation, il peut en
employer toutes les forces de la manire la plus convenable  ses vues:
d'autre part,  titre de serf, le peuple lev dans la misre et la
soumission a les deux premires qualits de l'excellent soldat, la
frugalit et l'obissance; il y joint une industrie prcieuse  la
guerre, celle de pourvoir  tous les besoins de sa subsistance, de son
vtement, de son logement; car le soldat russe est  la fois boulanger,
tailleur, charpentier, etc. On reproche au gouvernement de n'avoir pas
aboli le servage: mais peut-tre ne conoit-on pas assez en thorie
toute la difficult d'une telle opration dans la pratique?
L'impratrice a affranchi tous les serfs de ses domaines[90]: mais
a-t-elle pu, a-t-elle d affranchir ceux qui ne dpendaient point
d'elle? Cet affranchissement mme, s'il tait subit, serait-il sans
inconvnient de la part des nouveaux affranchis? C'est une vrit
affligeante, mais constate par les faits, que l'esclavage dgrade les
hommes au point de leur ter l'amour de la libert et l'esprit d'en
faire usage. Pour les y rendre, il faut les y prparer, comme l'on
prpare des yeux malades  recevoir la lumire: il faut, avant de les
abandonner  leurs forces, leur en enseigner l'usage; et les esclaves
doivent apprendre  tre libres comme les enfants  marcher. L'on
s'tonne que les Russes n'aient pas fait de plus grands progrs dans la
civilisation; mais  proprement parler, elle n'a commenc pour eux que
depuis vingt-cinq annes: jusque-l le gouvernement n'avait cr que des
soldats; ce n'est que sous ce rgne qu'il a produit des lois; et si ce
n'est que par les lois qu'un pays se civilise, ce n'est que par le temps
que les lois fructifient. Les rvolutions morales des empires ne peuvent
tre subites; il faut du temps pour transmettre des mouvements nouveaux
aux membres lointains de ces vastes corps; et peut-tre le caractre
d'une bonne administration est-il moins de faire beaucoup, que de faire
avec prudence et sret. En gnral, les institutions nouvelles ne
produisent leurs effets qu' la gnration suivante: les vieillards et
les hommes faits leur rsistent: les adolescents balancent encore; il
n'y a que les enfants qui les mettent en pratique. On suppose qu'il peut
encore natre dans le gouvernement russe des rvolutions qui troubleront
sa marche: mais si celles qui sont arrives depuis la mort du tzar
Pierre Ier ne l'ont pas dtruite, il n'est pas probable
qu'aujourd'hui, que la succession a pris de la consistance, rien en
arrte le cours; c'est d'ailleurs une raison de plus d'occuper l'arme,
afin que son activit ne s'exerce pas sur les affaires intrieures.
Ainsi tout concourt  pousser l'empire russe dans la carrire que nous
lui apercevons, et tout lui promet des accroissements aussi assurs que
tranquilles.

Un seul obstacle pourrait arrter ces accroissements, la rsistance
qu'opposeraient les tats de l'Europe  l'invasion de la Turkie; mais de
ce ct mme, les probabilits sont favorables; car en calculant
l'action de ces tats sur la combinaison de leurs intrts, de leur
moyens et du caractre de leurs gouvernements, la balance se prsente 
l'avantage de la Russie: en effet, qu'importe aux tats loigns une
rvolution qui ne menace ni leur sret politique, ni leur commerce?
Qu'importe, par exemple,  l'Espagne que le trne de Byzance soit occup
par un Ottoman ou par un Russe? Il est vrai que la cour de Madrid a
manifest des intentions hostiles  la Russie, en s'engageant, par un
trait rcent avec la Porte,  interdire le passage de Gibraltar  toute
flotte arme contre la Turkie. Mais il est  croire que ces dispositions
suggres par une cour trangre resteront sans effet. Il serait
imprudent  l'Espagne, qui n'a aucun commerce  conserver, de prendre
fait et cause pour celui d'une autre puissance, surtout quand,  cet
gard, elle a de justes sujets de se plaindre de la jalousie de cette
mme puissance. On peut en dire autant de l'Angleterre: malgr l'envie
qu'elle porte  l'accroissement de tout tat, les progrs de la Russie
ne lui causent pas assez d'ombrage pour y opposer une rsistance
efficace: peut-tre mme que l'Angleterre a plus d'une raison d'tre
indiffrente  la chute de la Turkie; car dsormais qu'elle n'y conserve
presque plus de comptoirs, elle doit attendre d'une rvolution plus
d'avantages que de pertes; et c'en serait dja un pour elle que d'y
trouver la ruine de notre commerce. La France seule,  raison de son
commerce et de ses liaisons politiques avec la Turkie, a de grands
motifs de s'intresser  sa destine: mais dans la rvolution suppose,
ses intrts seraient-ils aussi lss qu'on le pense? Peut-il lui
convenir, dans les circonstances o elle se trouve, de se mler de cette
querelle? Ne pouvant agir que par mer, aura-t-elle une action efficace
dans une guerre dont l'effort se fera sur le continent? Les tats du
Nord, c'est--dire, la Sude, le Danemarck, la Pologne,  raison de leur
voisinage et de l'intrt de leur sret ont plus de droits de
s'alarmer. Mais quelle rsistance peuvent-ils opposer? Que peut mme la
Prusse sans le secours de l'Autriche? Disons-le: c'est l qu'est le
noeud de toute cette affaire. L'empereur y est arbitre; et, par malheur
pour les Turks, il se trouve partie; car, en mme temps que les intrts
et les habitudes de sa nation le rendent l'ennemi de la Porte, ses
projets personnels le rendent l'alli de la Russie. Cette alliance lui
est si importante, qu'il fera mme des sacrifices pour la conserver:
sans elle il serait infrieur  ses ennemis naturels, la Sude, la
Prusse, la Ligue Germanique et la France: par elle, il prend sur ses
rivaux un tel ascendant, qu'il n'en peut rien redouter. Vis--vis de la
Turkie, il y trouve les avantages multiplis de se venger des pertes de
Charles VI, de recouvrer Belgrade, et d'obtenir des terrains qui ont
pour lui la plus grande convenance. Il suffit de jeter un coup d'oeil
sur la position gographique des tats de l'empereur, pour concevoir
l'intrt qu'il doit mettre  s'approprier les provinces turkes qui le
sparent de la Mditerrane. Par cette acquisition, il procurerait  ses
vastes domaines un dbouch qui leur manque; et bientt les
accroissements qu'en recevrait l'Autriche dans son agriculture, son
commerce et son industrie, l'lveraient au rang des grandes puissances
maritimes. Les soins dont l'empereur favorise les ports de Trieste, de
Fiume et de Zeng, prouvent assez que ces vues ne lui sont pas
trangres; et ce qui s'est pass  l'gard de la Pologne, autorise 
penser que les cours de Vienne et de Ptersbourg pourront s'entendre
encore une fois pour un partage. L'alliance de ces deux cours livre avec
d'autant plus de certitude la Turkie  leur discrtion, que dsormais
elles n'ont plus  craindre la seule ligue qui pt les arrter, celle de
la Prusse avec la France. Il est trs-probable que du vivant du feu roi,
cette ligue et eu lieu; car Frdric sentait depuis long-temps que nous
tions ses allis naturels, comme il devait tre le ntre: mais le
prince rgnant a embrass un systme contraire, et l'affaire de Hollande
et son union avec l'Angleterre, ont lev entre lui et nous des
barrires que l'honneur mme nous dfend de franchir. D'ailleurs,
lorsque cette ligue serait possible, lorsque nous pourrions armer toute
l'Europe, nos intrts avec la Turkie sont-ils assez grands, les
inconvnients de son invasion sont-ils assez graves, pour que nous
devions prendre le parti dsastreux de la guerre? C'est ce dont l'examen
va faire l'objet de ma seconde partie.


SECONDE QUESTION.

Quels sont les intrts de la France, et quelle doit tre sa conduite
relativement  la Turkie.

C'est une opinion assez gnrale, parmi nous, que la France est
tellement intresse  l'existence de l'empire turk, qu'elle doit tout
mettre en oeuvre pour la maintenir. Cette opinion est presque devenue
une maxime de notre gouvernement, et par l on la croirait fonde sur
des principes rflchis; mais en examinant les raisons dont on l'appuie,
il m'a paru qu'elle n'tait que l'effet d'une ancienne habitude; et si,
d'un ct, il me rpugnait  penser que nos intrts fussent contraires
 ceux de l'humanit entire, j'ai eu, d'autre part, la satisfaction de
trouver, par le raisonnement, que ce prtendu axiome n'tait pas moins
contraire  la politique qu' la morale.

Nos liaisons avec la Turkie ont deux objets d'intrt: par l'un, nous
procurons  nos marchandises une consommation avantageuse, et c'est un
intrt de commerce: par l'autre, nous prtendons nous donner un appui
contre un ennemi commun, et c'est un intrt de sret. La chute de
l'empire turk, dit-on, porterait une atteinte funeste  ces deux
intrts: nous perdrions notre commerce du Levant, et la balance
politique de l'Europe serait rompue  notre dsavantage; je crois l'une
et l'autre assertion en erreur: examinons d'abord l'intrt politique.

Supposer que l'existence de l'empire turk soit ncessaire  notre sret
et  l'quilibre politique de l'Europe, c'est supposer  cet empire des
forces capables de concourir  ce double objet; c'est supposer son tat
intrieur et ses rapports aux autres puissances, tels qu'au sicle
pass; en un mot, c'est supposer les choses comme sous les rgnes de
Franois Ier et de Louis XIV, et rellement cette supposition est la
base de l'opinion actuelle. L'on voit toujours les Turks comme au temps
de Kiouperli et de Barberousse; et parce qu'alors ils avaient un vrai
poids dans la balance, on s'opinitre  croire qu'ils le conservent
toujours. Mais pour abrger les disputes, supposons  notre tour que
l'empire turk n'ait point chang relativement  lui-mme; du moins est
il certain qu'il a chang relativement aux autres tats. Depuis le
commencement du sicle, le systme de l'Europe a subi une rvolution
complte: l'Espagne, jadis ennemie de la France, est devenue son allie:
la Sude, qui sous Gustave-Adolphe, et Charles XII avait dans le Nord
une si grande influence, l'a perdue: la Russie, qui n'en avait point, en
a pris une prpondrante: la Prusse, qui n'existait pas, est devenue un
royaume: enfin les maisons de France et d'Autriche, si long-temps
rivales, se sont rapproches par les liens du sang: de l une
combinaison de rapports, toute diffrente de l'ancienne. Ce n'est plus
une balance simple comme au temps de Charles-Quint et de Louis XIV, o
toute l'Europe tait partage en deux grandes factions, et o l France
tenait l'Allemagne en chec par la Sude et par la Turkie, pendant
qu'elle-mme combattait  force gale l'Espagne, l'Angleterre et la
Hollande. Aujourd'hui l'Europe est divise en trois ou quatre grands
partis, dont les intrts sont tellement compliqus, qu'il est presque
impossible d'tablir un quilibre: d'abord,  l'Occident, les affaires
d'Amrique occasionent deux factions, o l'on voit, d'un ct, l'Espagne
et la France; de l'autre, l'Angleterre qui s'efforce d'attirer  elle la
Hollande. L'Allemagne et le Nord, trangers  ce dbat, restent
spectateurs neutres, comme l'a prouv la dernire guerre. D'autre part,
l'Allemagne et le Nord forment aussi deux ligues, l'une compose de la
Prusse et de divers tats germaniques pour s'opposer aux accroissements
de l'empereur; l'autre, de l'empereur et de l'impratrice de Russie, qui
par leur alliance obtiennent, l'un la dfensive de la premire ligue, et
tous les deux, l'offensive de la Turkie. L'Espagne et l'Angleterre sont,
comme je l'ai dit, presque trangres  ces deux dernires ligues. La
France seule peut s'y croire intresse: mais dans le cas o elle s'en
mlerait,  quoi lui servirait la Turkie? En supposant que, malgr la
consanguinit des maisons de Bourbon et d'Autriche, malgr nos griefs
contre la Prusse, nous accdassions  la ligue germanique, la Turkie
resterait nulle, parce que la Russie la tiendrait en chec, et pourrait
encore contenir la Sude et inquiter la Prusse. D'ailleurs, en pareil
cas, l'on ne saurait supposer que l'Angleterre ne saist l'occasion de
se venger du coup que nous lui avons port en Amrique. Il faut le
reconnatre, et il est dangereux de se le dissimuler, il n'y a plus
d'quilibre en Europe:  dater seulement de vingt-ans, il s'est opr
dans l'intrieur de plusieurs tats des rvolutions qui ont chang leurs
rapports externes. Quelques-uns qui taient faibles ont pris de la
vigueur; d'autres qui taient forts sont devenus languissants. Prtendre
rtablir l'ancienne balance, est un projet aussi peu sens que le fut
celui de la fixer. C'est un principe trivial, mais d'une pratique
importante: pour les empires comme pour les individus, rien ne persiste
au mme tat. L'art du gouvernement n'est donc pas de suivre toujours
une mme ligne, mais de varier sa marche selon les circonstances: or,
puisque, dans l'tat prsent, nous ne pouvons dfendre la Turkie, la
prudence nous conseille de cder au temps, et de nous former un autre
systme: et il y a long-temps que l'on et d y songer. Du moment que la
Russie commena de s'lever, nous eussions d y voir notre allie
naturelle: sa religion et ses moeurs nous prsentaient des rapports bien
plus voisins que l'esprit fanatique, et haineux de la Porte. Et comment,
hors le cas d'une extrme ncessit, a-t-on jamais pu s'adresser  un
peuple barbare, pour qui tout tranger est un objet impur d'aversion et
de mpris? Comment a-t-on pu consentir aux humiliations dont on achte
journellement son alliance? Vainement on exalte notre crdit  la Porte;
ce crdit ne soustrait ni notre ambassadeur, ni nos nationaux 
l'insolence ottomane: les exemples en sont habituels, et quoique passs
en pratique, ils n'en sont pas moins honteux. Si l'ambassadeur marche
dans les rues de Constantinople, le moindre janissaire s'arroge le pas
sur lui, comme pour lui signifier que le dernier des musulmans vaut
mieux que le premier des infidles. Les gardes mmes qu'il entretient 
sa porte restent firement assis quand il passe, et jamais on n'a pu
abolir cet indcent usage: il a fallu les plus longues disputes pour
sauver un pareil affront dans les audiences du vizir. Enfin, l'on rgla
qu'il entrerait en mme temps que l'ambassadeur; mais quand celui-ci
sort, le vizir ne se lve point, et l'on n'imagine pas toutes les ruses
qu'il emploie dans chaque visite pour l'humilier. Passons sur les
dgots de la vie prisonnire que les ambassadeurs mnent 
Constantinople: si du moins leur personne tait en sret! mais les
Turks ne connaissent point le droit des gens, et ils l'ont souvent
viol: tmoin l'ambassadeur de France, M. de Sanci, qui, sur le soupon
d'avoir conniv  l'vasion d'un prisonnier, fut lui-mme mis en prison,
et y resta quatre mois; tmoin M. de la Haie qui, portant la parole pour
son pre, ambassadeur de Louis XIV, fut, par ordre du visir, frapp si
violemment au visage, qu'il en perdit deux dents: l'outrage ne se borna
pas l, _on le jeta dans une prison si infecte_, dit l'historien qui
racont ces faits[91], _que souvent les mauvaises vapeurs teignaient la
chandelle. On saisit aussi l'ambassadeur mme, et on le tint galement
prisonnier pendant deux mois, au bout desquels il n'obtint la libert
qu'avec des prsents et de l'argent._ Si ces excs n'ont pas mnag des
ttes aussi respectables, que l'on juge des traitements auxquels sont
exposs les subalternes. Aussi a-t-on vu, en 1769, deux de nos
interprtes  Saide recevoir une bastonnade de cinq cents coups, pour
laquelle on paie encore  l'un d'eux une pension de 500 livres. En
1777, M. Boris, consul d'Alexandrie, fut tu d'un coup de pistolet dans
le dos; et peu auparavant, un interprte de cette mme chelle avait t
enlev et conduit  Constantinople, o, malgr les rclamations de
l'ambassadeur, il fut secrtement trangl.

A notre honte, ces outrages et beaucoup d'autres sont rests sans
vengeance. On les a dissimuls par un systme qui prouve que l'on ne
connat point le caractre des Turks: on a cru, par ces mnagements, les
rendre plus traitables; mais la modration qui, avec les hommes polis, a
de bons effets, n'en a que de fcheux avec les barbares: accoutums 
devoir tout  la violence, ils regardent la douceur comme un signe de
faiblesse, et ne rendent  la complaisance que des mpris. Les Europens
qui vont en Turkie ne tardent pas d'en faire la remarque: bientt ils
prouvent que cet air affable, ces manires prvenantes qui, parmi nous,
excitent la bienveillance, n'obtiennent des Turks que plus de hauteur:
on ne leur en impose que par une contenance svre, qui annonce un
sentiment de force et de supriorit. C'est sur ce principe que notre
gouvernement et d rgler sa conduite avec les Turks; et il devait y
apporter, d'autant plus de rigueur, que jamais leur alliance avec nous
ne fut fonde sur une amiti sincre, mais bien sur cette politique
perfide dont ils ont us dans tous les temps: partout, pour dtruire
leurs ennemis, ils ont commenc par les dsunir et par s'en allier
quelques-uns, pour avoir moins de forces  combattre. S'ils eussent
subjugu l'Autriche, nous eussions vu  quoi et abouti notre alliance.
Le vizir Kiouperli le fit assez entendre  M. de la Haie. Cet
ambassadeur lui ayant fait part des succs de Louis XIV contre les
Espagnols, dans la guerre de Flandre: _Que m'importe_, reprit firement
le vizir, _que le chien mange le porc, ou que le porc mange le chien,
pourvu que les affaires de mon matre prosprent_[92]; par o l'on voit
clairement le mpris et la haine que les Turks portent galement  tous
les Europens.

D'aprs ces dispositions, nous eussions d,  notre tour, ddaigner une
semblable alliance, et lui en substituer une plus conforme  nos moeurs.
La Russie, comme je l'ai dit, runissait pour nous toutes les
convenances: par sa position, elle remplissait le mme objet politique
que la Turkie, et elle le remplissait bien plus efficacement par sa
puissance. Nous y trouvions une cour polie, passionne pour nos usages
et notre langue, et nous pouvions compter sur une considration
distingue et solide. Nous avons nglig ces avantages, mais il est
encore temps de les renouveler; la prudence nous le conseille; les
circonstances mme nous en font la loi. Puisqu'il est vrai que l'ancien
quilibre est dtruit, il faut tendre  en former un nouveau; et, j'ose
l'assurer, celui qui se prpare nous est favorable. En effet, dans le
partage ventuel de la Turkie entre l'empereur et l'impratrice, il ne
faut pas s'en laisser imposer par l'accroissement qu'en recevront leurs
tats, ni mesurer la force politique qu'ils en retireront par l'tendue
gographique de leur acquisition. L'on peut s'assurer, au contraire,
que, dans l'origine, leur conqute leur sera onreuse, parce que le pays
qu'ils prendront exigera des avances: ce ne sera que par la suite du
temps qu'il produira ses avantages, et ce temps amnera d'autres
rapports et d'autres circonstances. Du moment que la Russie et
l'Autriche se trouveront limitrophes, l'intrt qui les a unies les
divisera, et leur jalousie rciproque rendra l'quilibre  l'Europe.

Dja mme l'on suppose que le partage pourra la faire natre au sujet de
Constantinople. Il est certain que la possession de cette ville entrane
de tels avantages, que le parti qui l'obtiendra aura une prrogative
marque: si l'empereur la cde, il peut se croire ls: si l'impratrice
ne l'obtient, la conqute est inutile. Le canal de Constantinople tant
la seule issue de la mer Noire vers la Mditerrane, sa possession est
indispensable  la Russie, dont les plus belles provinces dbouchent
dans la mer Noire, par le Don et le Niper: d'autre part, les tats de
l'empereur ont aussi leur issue naturelle sur cette mer; car le Danube
qui, par lui-mme ou par les rivires qu'il reoit, est la grande artre
de la Hongrie et de l'Autriche, le Danube, dis-je, y prend son
embouchure. Il semble donc que l'empereur ait le mme intrt d'occuper
le Bosphore: cependant cette difficult peut se rsoudre par une
considration importante, qui est que la Mditerrane tant le thtre
de commerce le plus riche et le plus avantageux, les tats de l'empereur
doivent s'y porter par la route la plus courte et la moins dispendieuse:
or, le circuit par la mer Noire ne remplit point cette double condition;
et il est facile de l'obtenir, en joignant les eaux du Danube  celles
de la Mditerrane, par un ou plusieurs canaux que l'on pratiquerait
entre leurs rivires respectives, par exemple, entre le _Drino_ et le
_Drin_, ou la _Bosna_ et la _Narenta_. A ce moyen, la Hongrie et
l'Autriche communiqueraient immdiatement  la Mditerrane, et
l'empereur pourrait abandonner sans regret la navigation dangereuse et
sauvage de la mer Noire.

Mais une seconde difficult se prsente. En donnant, d'un ct, 
l'empereur, la Servie, l'Albanie, la Bosnie, et toute la cte turke du
golfe Adriatique; d'autre part,  l'impratrice, la Moldavie, la
Valakie, la Bulgarie et la Romlie,  qui, sans blesser les proportions,
appartiendront la Grce propre, la More et l'Archipel? Ce cas, je le
sais, est pineux, ainsi que beaucoup d'autres: les conjectures
deviennent d'autant plus quivoques, que Joseph et Catherine savent
donner  leurs intrts plusieurs combinaisons: cependant il en est une
qui me parat probable, en ce qu'elle runit les convenances communes 
toute l'Europe. Dans cette combinaison, je suppose, 1 que l'empereur
ayant moins gard  l'tendue du terrain qu'aux avantages rels qu'il en
peut retirer, se bornera aux provinces adjacentes au golfe Adriatique, y
runissant peut-tre Raguse et les possessions de Venise,  qui l'on
donnera quelque quivalent; en sorte qu'il possdera tout le terrain
compris  l'ouest d'une ligne tire par la hauteur de Vidin  Corfou; 2
que, par une indemnit de partage, il obtiendra un consentement et une
garantie pour l'acquisition de la Bavire, qu'il ne perd pas de vue; 3
que, d'autre part, pour continuer de jouir de l'alliance importante de
la Russie, il secondera le projet que l'on a de grandes raisons de
supposer  Catherine II, et qu'il la reconnatra impratrice de
Constantinople, et restauratrice de l'empire grec; ce qui convient
d'autant plus, que presque tout le pays qu'elle possdera est peupl de
Grecs qui, par affinit de culte et de moeurs, ont autant d'inclination
pour les Russes qu'ils ont d'aversion pour les Allemands. Or, comme il
est impossible que Constantinople et Ptersbourg obissent au mme
matre, il arrivera que Constantinople deviendra le sige d'un tat
nouveau, qui pourra concourir au nouvel quilibre; et peut-tre que, par
un cas singulier, le trne ravi aux Constantin par les Ottomans
repassera, de nos jours, des Ottomans  un Constantin.

Cette combinaison est de toutes la plus dsirable, et nous devons la
favoriser, parce que, par elle, notre intrt se retrouve d'accord avec
celui de l'humanit; car, si les trop grands tats sont dangereux sous
le rapport de la politique, ils sont encore plus pernicieux sous le
rapport de la morale. Ce sont les grands tats qui ont perdu les moeurs
et la libert des peuples; c'est dans les grands tats que s'est form
le pouvoir arbitraire qui tourmente et avilit l'espce humaine: alors
qu'un seul homme a command  des millions d'hommes disperss sur un
grand espace, il a profit de leurs intervalles pour semer entre eux la
zizanie et la discorde; il a oppos leurs intrts pour dsunir leurs
forces; il les a arms les uns contre les autres, pour les asservir tous
 sa volont: alors les nations corrompues se sont partages en
satellites et en esclaves, et elles ont contract tous les vices de la
servitude et de la tyrannie: alors un homme, fier de se voir l'arbitre
de la fortune et de la vie de tant d'tres, a mconnu sa propre nature,
conu un mpris insolent pour ses semblables, et l'orgueil a engendr la
violence, la cruaut, l'outrage: alors que la multitude est devenue le
jouet des caprices d'un petit nombre, il n'y a plus eu ni esprit ni
intrt publics; et le sort des nations s'est rgl par les fantaisies
personnelles des despotes: alors que quelques familles se sont appropri
et partag la terre, on a vu natre et se multiplier ces grandes
rvolutions, qui sans cesse changent aux nations leurs matres, sans
changer leur servitude; les pays dont je viens de parler en offrent
d'instructifs exemples. Depuis qu'Alexandre imposa les fers de ses
Macdoniens  la Grce, quelle foule d'usurpations n'a pas subies cette
malheureuse contre? Avec quelle facilit les moindres conqurants ne se
la sont-ils pas successivement arrache; et cependant n'est-ce pas ce
mme pays qui, jadis partag entre vingt peuples, comptait dans un petit
espace vingt tats redoutables? N'est-ce pas ce pays dont une seule
ville faisait chouer les efforts de l'Asie rassemble sous les ordres
d'un despote[93]? dont une autre ville, avec une poigne de soldats,
faisait trembler le grand roi jusqu'au fond de la Perse? N'est-ce pas ce
pays o l'on comptait  la fois, et Thbes, et Corinthe, et Sparte, et
Messne, et Athnes, et la ligue des Achens? Et cette Asie si dcrie
pour sa servilit et sa mollesse, eut aussi ses sicles d'activit et de
vertu, avant qu'il s'y ft form aucun grand empire. Long-temps dans
cette Syrie, qui maintenant n'est qu'une faible province, l'on put
compter dix tats, dont chacun avait plus de force relle que n'en a
tout l'empire turk. Long-temps les petits rois de Tyr et de Jrusalem
balancrent les efforts des grands potentats de Ninive et de Babylone;
mais depuis que les grands conqurants se montrrent sur la terre, la
vertu des peuples s'clipsa; chaque tat, en perdant son trne, sembla
perdre le foyer de sa vie: son existence devint d'autant plus
languissante, que ce centre de circulation s'loigna davantage de ses
membres. Ainsi les grands empires, si imposants par leurs dehors
gigantesques, ne sont en effet que des masses sans vigueur, parce qu'il
n'y a plus de proportion entre la machine et le ressort. C'est d'aprs
ce principe qu'il faut valuer l'agrandissement de l'Autriche et de la
Russie; plus leur domination s'tendra, plus elle perdra de son
activit: ou si elle en conserve encore, la division de ses parties en
sera plus prochaine: il arrivera de deux choses l'une: ou ces puissances
suivront, dans leur rgime, un systme de tyrannie, et par-l mme elles
seront faibles; ou elles suivront un systme favorable  l'espce
humaine, et nous n'aurons point  redouter leur force: dans tous les
cas, c'est de notre intrieur, bien plus que de celui des puissances
trangres, que nous devons tirer nos moyens de sret; et ce serait
bien plus la honte du gouvernement que celle de la nation, si jamais
nous avions  redouter les Autrichiens, ou les Russes.

Mais, disent nos politiques, nous devons nous opposer  l'invasion de la
Turkie, parce qu'il convient  notre commerce que cet empire subsiste
dans son tat actuel, et que si l'empereur et l'impratrice s'y
tablissent, ils y introduiront des arts et une industrie qui rendront
les ntres inutiles.

Avant de rpondre  cette difficult, prenons d'abord quelque ide de ce
commerce, et commenons par la manire dont il se fait.

Aprs le commerce de la Chine et du Japon, il n'en est point qui soit
embarrass de plus d'entraves, et soumis  plus d'inconvnients, que le
commerce des Europens en gnral, et des Franais en particulier, dans
la Turkie. D'abord, par une sorte de privilge exclusif, il est tout
entier concentr dans la ville de Marseille: toutes les marchandises
d'envoi et de retour sont obliges de se rendre  cette place, quelle
que puisse tre leur destination: ce n'est pas qu'il soit dfendu aux
autres ports de la Mditerrane et mme de l'Ocan, d'expdier
directement en Levant; mais l'obligation impose  leurs vaisseaux de
venir relcher et faire quarantaine  Marseille, dtruit l'effet de
cette permission. De toutes les raisons dont on taie ce privilge, la
meilleure est la ncessit de se prcautionner contre la peste. Ce
flau, devenu endmique dans le pays des Musulmans, a contraint les
tats chrtiens adjacents  la Mditerrane, de soumettre leur
navigation  des rglements fcheux pour le commerce, mais
indispensables  la sret des peuples: par ces rglements, tout
vaisseau venant de Turkie ou de la Barbarie, est interdit de toute
communication immdiate, et mis en squestre, lui, son quipage et sa
cargaison. C'est ce que l'on appelle faire _quarantaine_, par une
dnomination tire du nombre des jours, crus ncessaires  purger le
soupon de contagion. D'ailleurs le temps varie depuis dix-huit jours,
jusqu' plusieurs mois, selon des cas que dterminent les ordonnances.
Afin que ce squestre s'observt avec sret et commodit, l'on a form
des espces de parcs enceints de hautes murailles, o les voyageurs sont
reus dans un vaste difice, et les marchandises tales sous des
hangars, o l'air les purifie: c'est ce que l'on appelle _lazarets_,
_maisons de sant_, ou _infirmeries_. Or, comme ces lazarets, outre la
dpense de leur construction et de leur entretien, cotent encore des
soins et des prcautions extraordinaires, chaque tat en a restreint le
nombre le plus qu'il a t possible, afin d'ouvrir moins de portes  un
ennemi aussi dangereux que la peste. Par cette raison, Toulon et
Marseille sont les seuls ports de France qui aient un lazaret; et comme
celui de la premire ville est affect  la marine militaire, celui de
la seconde est le seul qui reste au commerce. Les tats de Languedoc ont
souvent propos d'en tablir un  _Cette_; mais Marseille a si bien fait
valoir l'exactitude et l'intelligence de son lazaret, si bien fait
redouter l'inexprience d'un nouveau, que l'on n'a rien os
entreprendre. Sans doute le motif de ce refus est louable, mais la chose
n'en est pas moins fcheuse; c'est un grave inconvnient que ce
squestre, qui consume en frais le ngociant, et perd un temps prcieux
pour la marchandise; c'est une prcaution odieuse que celle qui interdit
 l'homme depuis long-temps absent, fatigu de la mer et de pays
barbares, qui lui interdit sa terre natale et sa maison, qui le confine
dans une prison svre, o,  la vrit, on ne lui refuse pas la vue de
ses parents et de ses amis, mais o, par une privation qui devient plus
sensible, il les voit sans pouvoir jouir de leurs embrassements; o, au
lieu des bras tendus de ceux qui lui sont chers, il ne voit s'avancer 
travers une double grille de fer, qu'une longue tenaille de fer qui
reoit ce qu'il veut faire passer, et avant de le remettre  la main qui
l'attend, le plonge dans du vinaigre, comme pour reprocher au voyageur
d'tre un tre impur, capable de communiquer la mort  ceux qu'il aime
davantage. Et d'o viennent tant d'entraves, sinon de cet empire que
l'on veut conserver? Qui jamais avant les Ottomans avait ou parler sur
la Mditerrane de lazarets et de peste? C'est avec ces barbares que
sont venus ces flaux; ce sont eux qui, par leur stupide fanatisme,
perptuent la contagion en renouvelant ses germes: ah! ne ft-ce que par
ce motif, puissent prir leurs gouvernements! puissent  leur place
s'tablir d'autres peuples, et que la terre et la mer soient affranchies
de leur esclavage!

C'est un esclavage encore que l'existence de nos ngociants dans la
Turkie. Isols dans l'enceinte de leurs khans, chaque instant leur
rappelle qu'ils sont dans une terre trangre et chez une nation
ennemie. Marchent-ils dans les rues, ils lisent sur les visages ces
sentiments d'aversion et de mpris que nous avons nous-mmes pour les
Juifs. Par le caractre sauvage des habitants, les douceurs de la
socit leur sont interdites; ils sont privs mme de celle du climat,
parce que le vice du gouvernement rend l'habitation de la campagne
dangereuse. Ils restent donc dans leurs khans, o souvent un soupon de
peste, une alarme d'meute les tient clos comme dans une prison, et
l'tat des choses qui rgnent dans cet intrieur n'est pas propre  y
rendre la vie agrable. D'abord, les femmes en sont presque bannies par
une loi qui ne permet qu'au consul seul d'y avoir la sienne, et qui lui
enjoint de renvoyer en France quiconque se marierait ou serait dja
mari. L'intention de cette loi a pu tre bonne; les chelles n'tant le
plus souvent composes que de jeunes facteurs et commis clibataires,
l'on a voulu prvenir les dangers que courrait avec eux un homme mari:
en outre, ces jeunes gens arrivant sans fortune, on a voulu les empcher
de s'arrirer en contractant des mariages ncessairement onreux dans un
pays o les femmes sont sans biens, et o l'on ne trouve le plus souvent
 pouser que la fille du boulanger, du blanchisseur, ou de tout autre
ouvrier de la nation. Aussi, pour abrger cette vie de crainte,
avait-on, par une autre loi, limit les rsidences  dix ans, supposant
que si, dans cet espace, le facteur n'avait pas fait fortune, il ne le
ferait jamais. Mais  quels abus n'a-t-on pas expos les jeunes gens
dans un pays o la police interdit toute ressource par les peines les
plus terribles? Au milieu de tant de privations, nos ngociants prennent
ncessairement des habitudes singulires, qui leur ont donn 
Marseille, sous le nom de _Koadjes_[94], une rputation spciale
d'indolence, d'apathie et de luxe. Runis par le besoin, mais diviss
par leurs intrts, ils prouvent les inconvniens attachs partout aux
socits bornes. Chaque chelle est une coterie o rgnent les
dissensions, les jalousies, les haines d'autant plus vives qu'elles y
sont sans distraction. Dans chaque chelle on peut compter trois
factions habituellement en guerre par la mauvaise rpartition des
pouvoirs entre les trois ordres qui les composent, et qui sont le
consul, les ngociants et les interprtes. Le consul, magistrat nomm
par le roi, use  ce titre d'un pouvoir presque absolu, et l'usage qu'il
en fait excite souvent de justes plaintes: les ngociants, qui se
regardent avec raison comme la base de l'tablissement, murmurent de ce
qu'on ne les traite pas avec assez d'gards ou de mnagements. Les
interprtes, faits pour seconder le consul et les ngociants, lvent de
leur ct des prtentions d'autorit et d'indpendance. De l des
contestations et des troubles qui ont quelquefois clat d'une manire
fcheuse. L'administration a essay,  diverses poques, d'y porter
remde; mais comme le fond est vicieux, elle n'a fait que pallier le mal
en changeant les formes. L'ordonnance venue  la suite de l'inspection
de 1777, n'a pas t plus heureuse que les autres: on peut mme dire
qu' certains gards elle a augment les abus. Ainsi en autorisant les
consuls  emprisonner,  mettre au fers,  renvoyer en France tout homme
de la nation, sans tre comptable qu'au ministre, elle  rig ces
officiers en petits despotes, et dja l'on a prouv les inconvnients
de ce nouvel ordre. L'offens, a-t-on dit, a le droit de rclamer; mais
comment imaginer qu'un jeune facteur sans fortune, ou qu'un vieux
ngociant qui en a acquis avec peine, se compromette  poursuivre  huit
cents lieues une justice toujours lente, toujours mal vue du suprieur
dont on inculpe la crature; et cette hirarchie nouvelle de consuls
gnraux, de consuls particuliers, de vice-consuls particuliers,
d'lves vice-consuls; quel autre motif a-t-elle eu, que de multiplier
les emplois pour placer plus de personnes? Quelle contradiction, quand
on parlait d'conomie, de supprimer les rverbres d'un kan, et
d'augmenter le traitement des consuls? Quelle ncessit de donner  de
simples officiers de commerce un tat qui leur fait rivaliser les
commandants du pays[95]? Et les interprtes, n'est-ce pas une mprise
encore de les avoir exclus des places de consulat, eux que la
connaissance de la langue et des moeurs y rendait bien plus propres que
des hommes tirs sans prparation des bureaux ou du militaire de la
France?

Avec ces accessoires, tous drivs de la constitution de l'empire turk,
peut-on soutenir que l'existence de cet empire soit avantageuse  notre
commerce? Ne serait-il pas bien plus dsirable qu'il s'tablt dans le
Levant une puissance qui rendt inutiles toutes ces entraves?
D'ailleurs, quand nos politiques disent qu'_il est de notre intrt que
la Turkie subsiste telle qu'elle est_, conoivent-ils bien tous les sens
que cette proposition enveloppe? savent-ils que, rduite  l'analyse,
elle veut dire: Il est de notre intrt qu'une grande nation persiste
dans l'ignorance et la barbarie, qui rendent nulles ses facults morales
et physiques; il est de notre intrt que des peuples nombreux restent
soumis  un gouvernement ennemi de l'espce humaine; il est de notre
intrt que vingt-cinq ou trente-millions d'hommes soient tourments par
deux ou trois cent mille brigands, qui se disent leurs matres; il est
de notre intrt que le plus beau sol de l'univers continue d'tre en
friche ou de ne rendre que le dixime de ses produits possibles, etc. Et
peut-tre rellement ne rejettent-ils pas ces consquences, puisqu'ils
sont les mmes qui disent: Il est de notre intrt que les Maures de
Barbarie restent pirates, parce que cela favorise notre navigation; il
est de notre intrt que les noirs de Guine restent froces et
stupides, parce que cela procure des esclaves  nos les, etc. Ainsi, ce
qui est crime et sclratesse dans un particulier, sera vertu dans un
gouvernement! ainsi, une morale excrable dans un individu, sera loue
dans une nation! Comme si les hommes avaient en masse d'autres rapports
qu'en dtail; comme si la justice de socit  socit n'tait pas la
mme que d'homme  homme. Mais, avec les peuples comme avec les
particuliers, quand l'intrt conseille, c'est en vain que l'on invoque
l'quit et la raison: l'intrt ne se combat que par ses propres armes,
et l'on ne rend les hommes honntes, qu'en leur prouvant que leur
improbit est constamment l'effet de leur ignorance, et la punition de
leur cupidit.

Prtendre que l'tat actuel de l'empire turk est avantageux  notre
commerce, c'est se proposer ce double problme: _Si un empire peut se
dvaster sans se dtruire_, et _si l'on peut faire long-temps un
commerce riche avec un pays qui se ruine_? Il ne faut qu'un peu
d'attention ou de bonne foi, pour voir qu'entre deux peuples qui
traitent ensemble, l'intrt suit les mmes principes qu'entre deux
particuliers; si le dbiteur se ruine, il est impossible que le
crancier prospre. Un fait parmi cent autres, prouvera combien il nous
est important que la Turkie change de systme. Avant la ruine de Dher,
le petit peuple des Motoulis, qui vivait en paix sous la protection de
ce prince, consommait annuellement soixante ballots de nos draps. Depuis
que Djezzr pacha les a subjugus, cette branche est entirement
teinte. Il en arriva de mme avec les Druzes et les Maronites, qui ont
consomm jusqu' 50 ballots, et qui maintenant sont rduits  moins de
20; et ceci prouve en passant, que notre gouvernement a bien mal entendu
ses intrts dans tous les derniers troubles de l'gypte et de la Syrie.
Si, au lieu de demeurer spectateur oisif des dbats, il et adroitement
fait rclamer sa protection par les princes tributaires, s'il ft
intervenu mdiateur dans leurs querelles avec les pachas, s'il se ft
rendu garant de leurs conventions auprs de la Porte, il et acquis le
plus grand crdit dans les tats de ces petits princes, et leurs sujets,
devenus riches par la paix dont il les et fait jouir, auraient ouvert 
notre commerce la plus grande carrire. Qu'arrive-t-il dans l'tat
prsent? que par la tyrannie des gouverneurs, les campagnes tant
dvastes, et les cultures diminues, les denres sont plus rares, et
nos retraits plus difficiles; tmoin les pertes de 15  20 pour cent que
nous essuyons sur ces retraits: que par les avanies imposes sur les
ouvriers, les marchandises deviennent trop chres; tmoin les toiles
d'gypte et les _bours_ d'Alep: que par le monopole qu'exercent les
pachas, nous ne pouvons pas mme profiter du bon prix de la denre;
tmoin en gypte, le riz, le sn, le caf, dont le prix naturel est
doubl par des droits arbitraires; tmoin les cotons de Galile et de
Palestine que Djezzr pacha, qui les accapare, surcharge de dix
piastres par quintal; tmoin encore les cendres de Gaze, qui pourraient
alimenter  vil prix les savonneries de Marseille, mais que l'aga vend
trop cher, quoique les Arabes les lui livrent presque pour rien: enfin,
par l'instabilit des fortunes et la ruine subite des naturels, souvent
les crances de nos ngociants sont frustres, et toujours leurs
recouvrements sont difficiles. Que si, au contraire, la Turkie tait
bien gouverne, l'agriculture tant florissante, les denres seraient
abondantes, et nous aurions plus d'objets d'changes; si les sujets
avaient une proprit sre et libre, il y aurait concurrence  nous
vendre, et nous achterions  meilleur march: l'aisance tant plus
gnrale, l consommation de nos marchandises serait plus grande; or,
puisque l'esprit du gouvernement turk ne permet pas d'esprer une
pareille rvolution, l'on peut soutenir l'inverse de la proposition
avance, et dire que l'tat actuel de la Turkie, loin d'tre favorable 
notre commerce, lui est absolument contraire.

L'on ajoute que si l'empereur et l'impratrice s'tablissent dans la
Turkie, ils y introduiront des arts et une industrie qui y rendront les
ntres inutiles, et qui dtruiront par consquent notre commerce.

Pour bien apprcier cette objection, il faut remarquer que notre
commerce avec la Turkie consiste en changes, dans lesquels tout
l'avantage est de notre ct; car tandis que nous ne portons aux Turks
que des objets prts  consommer, nous retirons d'eux des denres et des
matires brutes, qui nous procurent le nouvel avantage de la
main-d'oeuvre et de l'industrie; par exemple, nous leur envoyons des
draps, des bonnets, des toffes de soie, des galons, du papier, du fer,
de l'tain, du plomb, du mercure, du sucre, du caf, de l'indigo, de la
cochenille, des bois de teintures, quelques liqueurs, fruits confits,
eau-de-vie, merceries et quincailleries; tous objets qui,  l'exception
des teintures et des mtaux, laissent peu d'emploi  l'industrie: les
Turks, au contraire, nous rendent dans leurs provinces d'Europe et
d'Asie mineure, des cotons en laine ou fils, des laines de toute
espce, des poils et fils de chvre et de chameau, des peaux crues ou
prpares, des suifs, du cuivre, de la cire, quelques tapis, couvertures
et toiles: dans la Syrie, des cotons seulement avec des soies, quelques
toiles, de la scammone, des noix-galles: dans l'gypte, des cotons, des
gommes, du caf, de l'encens, de la myrrhe, du safranon, du sel
ammoniac, du tamarin, du sn, du natron, des cuirs crus, quelques
plumes d'autruche, et beaucoup de grosses toiles de coton: dans la
Barbarie enfin, des cotons, des laines, des cuirs crus ou prpars, de
la cire, des plumes d'autruche, du bl, etc. La majeure partie de ces
objets prte, comme l'on voit,  une industrie ultrieure. Ainsi, les
cotons, les poils, les laines, les soies, transports chez nous, font
subsister des milliers de familles employes  les ouvrer, et  en faire
ces siamoises, ces mousselines, ces mouchoirs, ces camelots, ces velours
qui versent tant d'argent dans les fabriques de Marseille, Rouen,
Amiens, etc. Dans nos envois l'article seul des draps forme la moiti
des valeurs; dans ceux des Turks, les objets, manufacturs ne vont pas
quelquefois au vingtime des denres brutes; et mme sur ces objets
comme sur les toiles d'gypte, le bnfice est considrable  raison du
bas prix de la main-d'oeuvre; car ces toiles se vendent
avantageusement dans nos les pour le vtement des ngres. Si donc les
Turks acquraient de l'industrie, s'ils travaillaient eux-mmes leurs
matires, ils pourraient se passer de nous; nos fabriques seraient
frustres, et notre commerce serait dtruit.

Cette objection est d'autant plus plausible, que la Turkie jouit d'un
sol plus favoris que le ntre mme; mais dans un calcul de
probabilits, supposer tout pour le pis ou pour le mieux possible, c'est
assurment abuser des conjectures. Les extrmes en tout genre sont
toujours les cas les plus rares; et grce  l'inconsquence humaine, la
moyenne proportionnelle du bien comme du mal est toujours la plus
ordinaire: d'ailleurs il faut avoir gard  divers accessoires pour
valuer raisonnablement les consquences d'une rvolution quelconque
dans la Turkie.

1 Il n'est pas vraisemblable que l'empire turk soit tout--coup envahi
en entier: la conqute ne peut s'tendre d'abord qu' la portion
d'Europe,  l'Archipel et  quelques rivages adjacents de l'Anadoli. Les
Ottomans repousss dans les terres conserveront encore pendant du temps
une grande partie de l'Asie mineure, et toute l'Armnie, le Diarbekr, la
Syrie et l'gypte. Ainsi, en admettant une rvolution dans le commerce,
elle ne porterait pas sur toute sa masse, mais seulement sur les
chelles d'Europe, et si l'on veut aussi mme sur Smyrne. Dans l'tat
prsent, ces chelles forment un peu plus de la moiti du commerce total
du Levant, comme en fait foi le tableau suivant, qui en est le rsum:
mais dans le cas de l'invasion, elles ne la formeraient plus, parce que
le commerce de l'Asie mineure et de la Perse, qui maintenant se porte 
Smyrne, passerait  la ville d'Alep.

La valeur des marchandises portes de France en Levant, se monte comme
il suit, savoir:

  A Constantinople              4,000,000 liv.
  A Salonique                   2,800,000
  En More                        250,000
  En Candie                       250,000
  A Smyrne                      6,000,000
  En Syrie                      5,000,000
  En gypte                     3,000,000
  En Barbarie                   1,500,000
                               ----------
            TOTAL              22,800,000

  A quoi il faut ajouter pour
  le cabotage, dit la _caravane_  150,000
  Et pour les objets ports
  en fraude des droits          1,550,000
                               ----------
      TOTAL de l'exportation.  24,500,000

La valeur des retours du Levant en France se monte comme il suit,
savoir:

  De Constantinople             1,000,000
  De Salonique                  3,500,000
  De More                      1,000,000
  De Candie                     1,000,000
  De Smyrne                     8,000,000
  De Syrie                      6,000,000
  D'gypte                      3,500,000
  De Barbarie                   2,000,000
                               ----------
      TOTAL de l'importation.  26,000,000

2 Nous conserverons toujours un grand avantage sur une puissance
quelconque tablie en Turkie,  raison de nos denres d'Amrique, et de
nos draps: car si dja nous avons ananti la concurrence des Anglais,
des Hollandais, des Vnitiens, sur ces articles qui sont la base du
commerce du Levant,  plus forte raison l'emporterons-nous sur les
Autrichiens et les Russes, qui n'ont point de colonies, et qui de
long-temps, surtout les Russes, n'atteindront  la perfection de nos
manufactures. Dira-t-on qu'enfin ils y parviendront: je l'accorde; mais,
lors mme qu'ils ne conquerraient pas la Turkie, comme ils en sont plus
voisins que nous, nous ne pourrons jamais viter qu'ils rivalisent avec
succs notre commerce[96].

3e Il ne faut pas perdre de vue que les pays qu'occuperont
l'impratrice et l'empereur, sont en grande partie dserts, et qu'ils
vont le devenir encore davantage; or, l'intrt de tout gouvernement eu
pareil cas, n'est pas tant de favoriser le commerce et les arts, que la
culture de la terre, parce qu'elle seule contient et dveloppe les
lments de la puissance et de la richesse d'un empire: de tous les
artisans, le laboureur seul cre les objets de nos besoins: les autres
ne font que donner des formes; ils consomment sans rien produire: or,
puisque les vraies richesses sont les denres qui servent  la
nourriture, au vtement, au logement; puisque les hommes ne se
multiplient qu' raison de l'abondance de ces denres; puisque la
puissance d'un tat se mesure sur le nombre de bras qu'il nourrit, le
premier soin du gouvernement doit tre tout entier pour l'art qui
remplit le mieux ces objets. Dans ses encouragements, il doit suivre
l'ordre que la nature elle-mme a mis dans l'chelle de nos besoins;
ainsi, puisque le besoin de la nourriture est le plus pressant, il doit
s'en occuper avant tout autre: viennent ensuite les soins du vtement,
puis ceux du logement, etc. Et ce n'est point assez de les avoir
raliss pour une partie du pays et des sujets; l'empire n'tant aux
yeux du lgislateur qu'un mme domaine, la nation n'tant qu'une mme
famille, il ne doit se dpartir de son systme, qu'aprs l'avoir
complt pour l'empire et pour la nation. Tant qu'il reste des terres
incultes, tout bras employ  d'autres travaux est drob au plus utile;
tant qu'une famille manque du ncessaire, nul autre n'a droit d'avoir le
superflu. Sans cette galit gnrale, un empire, partie en friche et
partie cultiv, un peuple partie riche et partie pauvre, partie barbare
et partie polic, offrent un mlange choquant de luxe et de misre, et
ressemblent  ces charlatans ridicules qui portent du galon et des
bijoux avec des haillons sales et des bas percs.

Ce n'est donc que lorsque la culture a atteint son comble, qu'il est
permis de dtourner les bras superflus vers les arts d'agrment et de
luxe. Alors, le fonds tant acquis; l'on peut s'occuper  donner des
formes: alors aussi, par une marche naturelle, s'opre un changement
dans le got et les moeurs d'une nation. Jusque-l, l'on n'aimait que
la quantit; l'on commence de goter la qualit: bientt la dlicatesse
prend la place de l'abondance: bientt au boeuf entier du repas
d'Achille, succdent les petits plats d'Alcibiade;  la bure pesante et
roide, l'toffe chaude et lgre; au logis rustique, aux meubles
grossiers, unie maison lgante et un ameublement rcherch; alors, par
ordre successif et par gradation, naissent les uns des autres les arts
utiles, les arts agrables, les beaux-arts: alors paraissent les
fabricants de toute espce, les ngociants, les architectes, les
sculpteurs, les peintres; les musiciens, les orateurs, les potes. Avant
cet tat de plnitude, vouloir produire ces arts, c'est troubler l'ordre
de la nature; c'est demander  la jeunesse les fruits de l'ge viril.
Les peuples sont comme les enfants; on les nerve par des jouissances
prcoces au moral comme au physique, et pour quelques fleurs phmres,
on les jette dans un marasme incurable. Faute d'observer cette marche,
la plupart des tats avortent ou font des progrs plus lents qu'ils ne
le devraient. Les chefs des nations sont trop presss de jouir:  peine
le sol qui les entoure est-il dfrich, que dja ils veulent avoir un
faste et une puissance: dja, par les conseils avides de leurs
parasites, ils veulent lever des palais somptueux, des jardins
suspendus, des villes, des manufactures, un commerce, une marine; ils
transforment les cultivateurs en soldats, en matelots, en maons, en
musiciens, en gens de livre. Les champs se dsertent, la culture
diminue; les denres manquent, les revenus baissent, l'tat s'obre, et
l'on est tonn de voir un corps qui promettait une grande force,
dprir tout  coup, ou vgter tristement dans une langueur funeste.

Mais l'empereur et l'impratrice sont trop clairs sur les vrais
principes du gouvernement pour se livrer  ces illusions dangereuses;
devenus matres de ces contres clbres, ils ne se laisseront point
sduire par l'appt d'une fausse gloire; et parce qu'ils possderont les
champs de la Grce et de l'Ionie; ils ne croiront pas pouvoir tout 
coup en relever les ruines, ni ressusciter le gnie des anciens ges:
ils savent de quelles circonstances politiques l'tat moral que nous
admirons fut accompagn; ils savent qu'alors la Grce produisait les
Phidias et les Praxitle, les Pindare et les Sophocle, les Thucydide et
les Platon; alors le petit territoire de Sparte nourrissait quarante
mille familles libres; les arides coteaux de l'Attique taient couverts
d'oliviers, les champs de Thbes de moissons; en un mot, la terre
regorgeait de population et de culture. Pour rallumer le flambeau du
gnie et des arts, il faut lui redonner les mmes aliments; les arts
n'tant que la peinture et l'imitation des riches scnes de l'tat
social de la nature, on ne les excite qu'autant qu'on les environne de
leurs modles; et ce n'est pas encore assez que le peintre et le pote
prouvent des sensations, il faut qu'ils les communiquent, et qu'on les
leur rende; il faut qu'un peuple poli, assembl au thtre d'Athnes ou
au cirque olympique, soutienne leur ardeur par ses loges, pure leur
got par sa censure; et tous ces lments du gnie sont  reproduire
dans la Grce: il faudra repeupler ses campagnes dsertes, rendre
l'abondance  ses villes ruines, policer son peuple abtardi, crer en
lui jusqu'au sentiment; car le sentiment ne naissant que de la
comparaison de beaucoup d'objets dja connus, il est faible ou nul dans
les hommes ignorants et grossiers: aussi peut-on observer dans notre
propre France que les chefs-d'oeuvre de nos arts, prsents aux
esprits vulgaires, n'excitent point en eux ces motions profondes qui
sont le signe distinctif des esprits cultivs. Enfin, pour ressusciter
les Grecs anciens, il, faudra rendre des moeurs au Grecs modernes,
devenus la race la plus vile et la plus corrompue de l'univers; et la
vie agricole seule oprera ce prodige; elle les corrigera de leur
inertie par l'esprit de proprit; des vices de leur oisivet par des
occupations attachantes; de leur bigoterie par l'loignement de leurs
prtres; de leur lchet par la cessation de la tyrannie; enfin de leur
improbit par l'abandon de la vie mercantile et la retraite des villes.
Ainsi les vritables intrts des puissances nouvelles, loin de
contrarier notre commerce, lui seront favorables. En tournant toute leur
activit vers la culture, elles procureront  leurs sujets plus de
moyens d'acheter,  nous plus de moyens de vendre: leurs denres plus
abondantes nous deviendront moins coteuses; nos objets d'industrie par
eux-mmes seront  meilleur prix que s'ils les fabriquaient de leurs
mains; car il est de fait que des mains exerces travaillent avec plus
d'conomie de temps et de matires, que des mains novices.

Mais, pourra-t-on dire encore, cela mme suppos, notre commerce n'en
recevra pas moins une atteinte funeste, en ce que les nouvelles
puissauces ne nous accorderont point, des privilges aussi tendus que
la Porte: elles nous traiteront pour le moins  l'gal de leurs sujets,
et nous serons forcs de partager avec eux l'exploitation de leur
commerce.

J'avoue qu'aprs la Porte nous ne trouverons point de gouvernement qui,
nous prfrant  ses propres sujets, ne nous impose que trois pour cent
de douanes, pendant qu'il exige d'eux dix pour cent. J'avoue que
l'impratrice et l'empereur ne souffriront point, comme le sultan, que
nous assujettissions chez nous leurs sujets au droit extraordinaire de
vingt pour cent, droit qui, donnant  nos nationaux sur eux un avantage
immense[97], concentre dans nos mains l'exploitation de tout le
commerce. Mais cette prrogative avantageuse  quelques particuliers,
l'est-elle  la masse du commerce lui-mme? la concurrence des trangers
 son exploitation est-elle un mal pour la nation, comme le prtendent
les intresss au commerce du Levant? C'est ce que nient les personnes
instruites en matire de commerce; et c'est ce dont le gouvernement
lui-mme ne parat pas bien persuad: car, aprs avoir souffert par
habitude l'existence de ce rgime, on l'a vu, dans ces dernires annes,
l'abroger par des raisonnements plausibles, et par l'ordonnance venue 
la suite de l'inspection de 1777, permettre aux trangers quelconques de
concourir avec nos nationaux  l'exploitation du commerce du Levant:
seulement il crut devoir rserver les draps; et pour favoriser notre
navigation, il spcifia que l'on ne pourrait faire les transports que
sur nos btiments: il est vrai que depuis cette poque il a rvoqu
cette permission; mais on a droit de croire qu'il a bien moins cd 
sa conviction qu'aux plaintes et aux instances des rsidants en Levant;
car, tandis qu'il a rejet les trangers du commerce de la Mditerrane,
il les a admis avec plus d'extension  celui des Antilles et de tout
l'Ocan. Il est vrai aussi que les ngociants de Marseille prtendent
que le commerce de la Turkie est d'une espce particulire; mais cette
proposition, comme toutes celles dont ils l'appuient, a trop le
caractre d'un intrt local, et l'on pourrait lui opposer leur propre
mmoire contre le privilge de la compagnie des Indes. Toute la question
se rduit  savoir s'il nous est plus avantageux de faire le commerce
d'une manire dispendieuse que d'une manire conomique; et il sera
difficile de prouver que le rgime de nos chelles ne soit pas le cas de
la premire alternative.

Notre commerce en Levant, disent les ngociants, nous oblige  tablir
des comptoirs,  cautionner et soudoyer des facteurs,  entretenir des
consuls et des interprtes,  subir des avanies, des pillages, des
pertes occasiones par les marchandises pestifres; et tous ces
accessoires nous constituent en de grands frais. Si l'on permet aux
trangers, et particulirement aux naturels de Turkie, d'expdier sans
notre entremise, nous ne pourrons soutenir leur concurrence; car le
Turk, l'Armnien, le Grec, vivant dans leur propre pays, connaissant la
langue, pntrant dans les campagnes, frquentant tous les marchs, ont
des ressources qu'il nous est impossible d'galer. En outre, ils n'ont
ni frais de comptoirs, ni entretien de facteur, ni dpenses de consulat:
enfin ils portent dans leur nourriture, leur vtement, leurs transports,
une parcimonie qui seule leur donne sur nous un avantage immense.

Voil prcisment, rpondrai-je, pourquoi il faut les employer; car il
est de fait et de principe que plus le commerce se traite avec conomie,
plus il acquiert d'tendue et d'activit. Moins la denre est chre,
plus grande est la consommation, et par contre-coup plus grande est la
production et la culture: entre le producteur et le consommateur, le
ngociant est une main accessoire qui n'a de droit qu'au salaire de son
temps. Ce salaire accroissant le prix de la denre, elle devient
d'autant plus chre, et la consommation d'autant moindre que le salaire
l'lve davantage. L'intrt d'une nation est donc d'employer les mains
les moins dispendieuses: et notre rgime actuel est l'inverse de ce
principe. D'abord nous payons ces frais de consulat, de comptoir, de
factorerie mentionns par les ngociants. En second lieu, il est connu
que les facteurs en Levant ne traitent point le commerce par eux-mmes,
mais qu'ils emploient en sous-ordre ces mmes Grecs et Armniens que
l'on exclut, en sorte qu'il s'introduit une troisime main pour les
achats et les ventes: on se plaint mme  Marseille de la ngligence, de
l'inaction et des dpenses de ces facteurs. Leurs _majeurs_ leur
reprochent de prendre les moeurs turkes, de passer les jours  fumer
la pipe, d'entretenir des chevaux et des valets, d'avoir des pelisses et
des garde-robes, etc. Ils disent, avec raison, qu'ils paient tout cela;
mais comme eux-mmes se paient sur la denre, c'est nous, consommateurs
et producteurs, qui supportons toutes ces charges. Tous ces frais
renchrissent d'autant nos draps, les Turks en achtent moins, et nos
fabriques ont moins d'emploi. On nous rend d'autant moins de coton; il
nous devient plus cher: nous en consommons moins, et nos manufactures
languissent. Que si nous nous servions du Grec et de l'Armnien sans
l'intermde de nos ngociants et de leurs facteurs, la denre serait
moins chre, parce que ces trangers vivant d'olives et de fromage, leur
salaire serait moins fort: et encore parce que la tirant de la premire
main, ils se contenteraient d'un moindre bnfice. Par la mme raison
ils achteraient plus de nos marchandises, et le dbit en serait plus
grand, parce que frquentant les foires et les marchs, ils tendraient
davantage les ventes.

Mais, ajoutent les ngociants, si les trangers deviennent les agents de
notre commerce, le bnfice que font maintenant les nationaux sera
perdu pour l'tat; il ne recevra plus les fortunes que nos facteurs lui
font rentrer chaque anne. Le Juif, le Grec, l'Armnien, aprs s'tre
enrichis  nos dpens: retourneront dans leur pays, nos fonds sortiront
de France, etc.

Je rponds qu'en admettant les trangers  notre commerce, ils n'en
deviennent point les agents ncessaires: s'ils y trouvent des bnfices
capables de les y attacher, rien n'empche les nationaux de les leur
disputer; il s'agit seulement d'muler avec eux d'activit et
d'conomie, et nous aurons toujours deux grands avantages: car pendant
que le Turk, le Grec, l'Armnien paieront dix pour cent en Turkie, et
resteront exposs aux avanies et aux ruines totales, nos Franais
continueront de jouir de leur scurit, et de ne payer que trois pour
cent.

En second lieu, les fortunes que nos ngociants en Levant font entrer
chaque anne dans l'tat, ne sont pas un objet aussi considrable que
l'on pourrait le croire. De quatre-vingts maisons franaises que l'on
compte dans les chelles, il ne se retire pas plus de cinq ngociants,
anne commune, et l'on ne peut pas porter  plus de 50,000 livres la
fortune de chacun d'eux: ce n'est donc en total qu'un fonds de 250,000
livres, ou, si l'on veut, cent mille cus par an, dont une partie mme a
t prise sur la France. Or la plus lgre augmentation dans le commerce
compensera cette suppression: en outre, si les trangers taient admis
en France, la consommation qu'ils y feraient tournerait  notre profit:
au lieu que dans l'tat prsent, celle des quatre-vingts maisons
tablies en Levant tourne au profit de la Turkie; et  ne la porter qu'
10,000 livres par maison, c'est un fonds de 800,000 livres.

Enfin, si le gouvernement admettait une tolrance de cultes que la
politique et la raison prescrivent, que la religion mme ordonne, ces
mmes Armniens, Grecs et Juifs qui aujourd'hui sont des trangers,
demain deviendraient des sujets. Qui peut douter que, si ces hommes
trouvaient dans un pays non-seulement la sret de personne et de
proprit, et la libert de conscience, mais encore une vie remplie de
jouissances, et la considration que donne la fortune; qui peut douter,
dis-je, qu'ils n'en prfrassent le sjour  celui de la Turkie, o ils
prouvent la tyrannie perptuelle du gouvernement et de l'opinion? Voyez
ce qui arrive  Livourne et a Trieste; par la tolrance de l'empereur et
du grand-duc, une foule de Juifs, d'Armniens, de Grecs y ont migr
depuis quelques annes; l'on a vu en 1784 le grand douanier de l'gypte
y sauver une fortune de plusieurs millions, et cet exemple aura des
suites. De l ont rsult entre ces ports et le Levant des relations
plus intimes dont s'alarme dja Marseille. Voulez-vous dtruire cette
concurrence? ouvrez votre port de Marseille; accueillez-y les
trangers, et dans cinq ans Livourne et Trieste seront dserts. Les
faits en sont garants. Dja dans le court espace qu'a dur le rgime
libre, malgr la guerre et la dfiance des esprits, tout le commerce de
la Mditerrane avait pris son cours vers nous. Dja les trangers
abandonnaient les vaisseaux hollandais et ragusais pour se servir des
ntres: l'industrie s'veillait en Barbarie, en gypte, en Asie, et,
quoi qu'en aient dit les rsidants aux chelles, la masse des changes
augmentait: rtablissez la libert, et vous reprendrez vos avantages;
ils sont tels, que leur poids livr  lui-mme entranera toujours vers
vous la balance: par sa position gographique, Marseille est l'entrept
le plus naturel de la Mditerrane; son port est excellent; et ce qui le
rend plus prcieux, plac sur la frontire d'un pays vaste et riche en
denres, il offre  la consommation les dbouchs les plus tendus, les
plus actifs, et devient le march le mieux assorti, o par consquent
les acheteurs et les vendeurs se rendront toujours de prfrence. Que
dirait-on d'un marchand qui, ayant le magasin le mieux assorti dans tous
les genres, le tiendrait soigneusement ferm, et se contenterait
d'envoyer des colporteurs au dehors? il est constant que ses agents
galement pays, soit qu'ils perdent, soit qu'ils gagnent, porteront
moins d'activit  vendre; que les acheteurs  qui l'on offrira la
marchandise mettront moins d'empressement  la prendre; que les
assortiments leur plairont moins; qu'en tout ce marchand aura moins de
dbit: que si au contraire il ouvrait son magasin  tout le monde, s'il
exposait ses marchandises  tous les regards, la vue en provoquerait le
dsir; on acheterait non-seulement ce que l'on demandait, mais encore ce
dont on n'avait pas l'ide, et le marchand en faisant de moindres
bnfices sur chaque objet, gagnerait davantage sur la masse: voil la
leon de notre conduite; puisque nous avons le plus riche magasin,
empressons-nous d'y attirer tout le monde: les trangers qui ne sont
point accoutums  tant de jouissances s'y livreront avec passion. Le
Grec, l'Armnien, le Juif laisseront  notre industrie le bnfice de
leur propre denre; ils s'habitueront parmi nous, et Marseille doublera
de population, de commerce, et prendra sa place au premier rang de la
Mditerrane. Par-l nous conomiserons les dpenses des consulats, des
drogmans et de ces _lves de la langue_ dont on perd  grand frais la
jeunesse dans un collge de Paris: nous abolirons le rgime tracassier
des chelles; nous releverons l'mulation de nos fabricants qui, par
leur dpendance des ngociants et la ngligence des inspecteurs,
dtriorent depuis quelques annes la qualit de leurs draps: enfin nous
dtruirons toute concurrence des Europens, et nous tromperons le pige
qu'ils nous prparent, en nous prsentant le pavillon de la Porte que
nous ne pourrons refuser de traiter  galit.

Un seul parti est avantageux; un seul parti obvie  tous les
inconvnients, convient  tous les cas, c'est de laisser le commerce
libre, et d'accueillir tout ce qui se prsente  Marseille. Le
gouvernement vient de lever le plus grand obstacle, en prenant enfin le
parti si politique et si sage de tolrer les divers cultes. Qu'aprs
cela, les Autrichiens et les Russes conquirent ou ne conquirent pas,
les deux cas nous sont gaux. S'ils s'tablissent en Turkie, nous
profiterons du bien qu'ils y feront natre: s'ils ne s'y tablissent
pas, nous ferons le commerc avec eux dans la mer Noire et la
Mditerrane; et nous devons,  cet gard, seconder les efforts de la
Russie pour rendre le Bosphore libre; car il est de notre intrt plus
que d'aucune autre nation de l'Europe d'attirer tout le commerce de cet
empire sur la Mditerrane, puisque cette navigation est  notre porte,
et que nos rivaux en sont loigns. Et tout est en notre faveur dans ce
projet, puisque les plus riches productions du Nord sont voisines de
cette mer. Ces bois de marine si recherchs et qui deviennent si rares
dans notre France, croissent sur le Dnieper et sur le Don; et il serait
bien plus simple de les flotter par ces fleuves dans la mer Noire, que
de les faire remonter par des dtours immenses jusqu' la Baltique et
au port de Riga, o la navigation est interrompue par les glaces pendant
six mois de l'anne.

Il ne me reste plus  traiter que de quelques projets prsents au
gouvernement. Depuis que les bruits d'invasion et de partage ont
commenc de se rpandre, depuis que l'opinion publique en a mme regard
le plan comme arrt entre l'empereur et l'impratrice, quelques
personnes parmi nous, considrant  la fois la difficult de nous
opposer  cet vnement, et les dommages qu'il pourrait nous apporter,
ont propos d'obvier  tous les inconvnients en accdant nous-mmes 
la ligue; et puisque nous ne pouvions empcher nos voisins de
s'agrandir, de faire servir leur puissance et leur ambition  notre
propre avantage. En consquence il a t prsent au conseil divers
mmoires tendant  prouver, d'un ct, l'utilit, la ncessit mme de
prendre part  la conqute; de l'autre,  diriger le gouvernement dans
le choix du pays qu'il doit s'approprier. Sur ce second chef les avis ne
sont pas d'accord: les uns veulent que l'on s'empare de la More et de
Candie; les autres conseillent Candie seule, ou l'le de Cypre; d'autres
enfin l'gypte. De ces projets et de beaucoup d'autres que l'on pourrait
faire, un seul, par l'clat et la solidit de ses avantages, mrite
d'tre discut, je veux dire le projet concernant l'gypte.

Le cas arrivant, a-t-on dit ou a-t-on d dire, que l'empereur et
l'impratrice se partagent la Turkie d'Europe, un seul objet peut
indemniser la France, un seul objet est digne de son ambition, la
possession de l'gypte: sous quelque rapport que l'on envisage ce pays,
nul autre ne peut entrer avec lui en parallle d'avantages. L'gypte est
le sol le plus fcond de la terre, le plus facile  cultiver, le plus
certain dans ses rcoltes; l'abondance n'y dpend pas, comme en More et
dans l'le de Candie, de pluies sujettes  manquer; l'air n'y est pas
malsain comme en Cypre, et la dpopulation n'y rgne pas comme dans ces
trois contres. L'gypte, par son tendue, est gale au cinquime de la
France, et par la richesse de son sol, elle peut l'galer; elle runit
toutes les productions de l'Europe et de l'Asie, le bl, le riz, le
coton, le lin, l'indigo, le sucre, le safranon, etc., et avec elle seule
nous pourrions perdre impunment toutes nos colonies; elle est  la
porte de la France, et dix jours conduiront nos flottes de Toulon 
Alexandrie; elle est mal dfendue, facile  conqurir et  conserver. Ce
n'est point assez de tous ces avantages qui lui sont propres, sa
possession en donne d'accessoires qui ne sont pas moins importants. Par
l'gypte nous toucherons  l'Inde, nous en driverons tout le commerce
dans la mer Rouge, nous rtablirons l'ancienne circulation par Suez, et
nous ferons dserter la route du cap de Bonne-Esprance. Par les
caravanes d'Abissinie, nous attirerons  nous toutes les richesses de
l'Afrique intrieure, la poudre d'or, les dents d'lphant, les gommes,
les esclaves: les esclaves seuls feront un article immense; car tandis
qu' la cte de Guine ils nous cotent 800 liv. la tte, nous ne les
paierons au Kaire que 150 liv., et nous en rassasierons nos les. En
favorisant le plerinage de la Mekke, nous jouirons de tout le commerce
de la Barbarie jusqu'au Sngal, et notre colonie ou la France elle-mme
deviendra l'entrept de l'Europe et de l'univers.

Il faut l'avouer, ce tableau qui n'a rien d'exagr est bien capable de
sduire, et peu s'en faut qu'en le traant le coeur ne s'y laisse
entraner: mais la prudence doit guider mme la cupidit; et avant de
courir aux amorces de la fortune, il convient de peser les obstacles qui
en sparent, et les inconvnients qui y sont attachs.

Ils sont grands et nombreux ces inconvnients et ces obstacles. D'abord,
pour nous approprier l'gypte, il faudra soutenir _trois guerres_: la
premire, _de la part de la Turkie_; car la religion ne permet pas au
sultan de livrer  des infidles ni les possessions ni les personnes des
vrais croyants: la seconde, _de la part des Anglais_; car l'on ne
supposera pas que cette nation goste et envieuse nous voie
tranquillement faire une acquisition qui nous donnerait sur elle tant de
prpondrance, et qui dtruirait sous peu toute sa puissance dans
l'Inde; la troisime enfin, _de la part des naturels de l'gypte_, et
celle-l, quoiqu'en apparence la moins redoutable, _serait en effet la
plus dangereuse_. L'on ne compte de gens de guerre que six ou huit mille
Mamlouks; mais si des Francs, si des ennemis de Dieu et du prophte
osaient y dbarquer, Turks, _Arabes_, paysans, tout s'armerait contre
eux; le _fanatisme tiendrait lieu_ d'art et de courage, et le fanatisme
est toujours un ennemi dangereux; il rgne encore dans toute sa ferveur
en gypte; le nom des Francs y est en horreur, et ils ne s'y
tabliraient que _par la dpopulation_. Mais je suppose les Mamlouks
extermins et le peuple soumis, nous n'aurons encore vaincu que les
moindres obstacles; il faudra gouverner ces hommes, et nous ne
connaissons ni leur langue, ni leurs moeurs, ni leurs usages: il
arrivera des malentendus qui causeront  chaque instant du trouble et du
dsordre. Le caractre des deux nations, oppos en tout, deviendra
rciproquement antipathique: nos soldats scandaliseront le peuple par
leur ivrognerie, le rvolteront par leur insolence envers les femmes;
cet article seul aura les suites les plus graves. Nos officiers mme
porteront avec eux _ce ton lger, exclusif, mprisant_, qui nous rend
insupportables aux trangers, et ils alineront tous les coeurs. Ce
seront des querelles et _des sditions renaissantes: on chtiera, on
s'envenimera, on versera le sang_, et il nous arrivera ce qui est arriv
aux Espagnols dans l'Amrique, aux Anglais dans le Bengale, aux
Hollandais dans les Moluques, aux Russes dans les Kouriles; nous
exterminerons la nation: _nous avons beau vant notre douceur, notre
humanit_; les circonstances font les hommes, et  la place de nos
voisins nous eussions t barbares comme eux. _L'homme fort est dur et
mchant, et l'exprience a prouv sur nous-mmes que notre joug n'tait
pas moins pesant qu'un autre._ Ainsi l'gypte n'aura fait _que changer
de Mamlouks_, et nous ne l'aurons _conquise que pour la dvaster_: mais
alors mme il nous restera un ennemi vengeur  combattre, le climat. Des
faits nombreux ont constat que les pays chauds nous sont funestes: nous
n'avons pu nous soutenir dans le Milanez et la Sicile; nos
tablissements dans l'Inde et les Antilles nous dvorent: que sera-ce de
l'gypte? Nous y porterons notre intemprance et notre gourmandise; nous
y boirons des liqueurs; nous y mangerons beaucoup de viande; en un mot,
nous voudrons y vivre comme en France; car c'est un des caractres de
notre nation, qu'avec beaucoup d'inconstance dans ses gots, elle est
trs-opinitre dans ses usages. Les fivres ardentes, malignes,
putrides, les pleursies, les dyssenteries, nous tueront par milliers:
anne commune, l'on pourra compter sur l'extinction d'un tiers de
l'arme, c'est--dire, de huit  dix mille hommes; car pour garder
l'gypte, il faudra au moins vingt-cinq mille hommes. A ce besoin de
recruter nos troupes, joignez les migrations qui se feront pour le
commerce et la culture, et jugez de la population qui en rsultera parmi
nous; et cela pour quels avantages? Pour enrichir quelques individus 
qui la faveur y donnera des commandements; qui n'useront de leur pouvoir
que pour y amasser des fortunes scandaleuses; qui mme avec de bonnes
intentions ne pourront suivre aucun plan d'administration favorable au
pays, parce que la dfiance et l'intrigue les changeront sans cesse. Et
que l'on ne dise point que l'on prviendra les abus par un nouveau
rgime: le pass prouve pour l'avenir. Depuis Franois Ier pas un
seul de nos tablissements n'a russi; au Milanez,  Naples, en Sicile,
dans l'Inde,  Madagascar,  Cayenne, au Mississipi, au Canada, partout
nous avons chou: Saint-Domingue mme ne fait pas exception; car il
n'est pas notre ouvrage; nous le devons aux Flibustiers. Croira-t-on que
nous changions de caractre? On nous sduit par l'appt d'un commerce
immense; et que sont des richesses qui corrompront nos moeurs? qui
accrotront nos dettes et nos impts par de nouvelles guerres? qui en
rsultat se concentreront dans un petit nombre de mains? Depuis cent ans
l'on a beaucoup vant le commerce; mais si l'on examinait ce qu'il a
ajout de rel au bonheur des peuples, l'on modrerait cet enthousiasme.
A dater de la dcouverte des deux Indes l'on n'a pas cess de voir des
guerres sanglantes causes par le commerce; et le fer et la flamme ont
ravag les quatre parties du globe pour du poivre, de l'indigo, du sucre
et du caf. _Les gouvernements ont dit aux nations qu'il s'agissait de
leurs plus chers intrts_; mais les jouissances que la multitude paya
de son sang, les gota-t-elle jamais? N'ont-elles pas plutt aggrav ses
charges et augment sa dtresse? Par un autre abus, les bnfices
accumuls en quelques mains ont produit plus d'ingalit dans les
fortunes, plus de distance entre les conditions, et les liens des
socits se sont relchs ou dissous; l'on n'a plus compt dans chaque
tat qu'une multitude mendiante de mercenaires, et un groupe de
propritaires opulents: avec les grandes richesses sont venus la
dissipation, les gots dpravs, l'audace et la licence: l'mulation du
luxe a jet le dsordre dans l'intrieur des familles, et la vie
domestique a perdu ses charmes: le besoin d'argent plus imprieux a
rendu les moyens de l'acqurir moins honntes, et l'ancienne loyaut
s'est teinte. Les arts agrables devenus plus importants ont fait
mpriser les arts ncessaires; les campagnes se sont dpeuples pour les
villes, et les laboureurs ont laiss la charrue pour se rendre laquais
ou artisans; l'aspect intrieur des tats en a t plus brillant; mais
la force intrinsque s'en est diminue: aussi n'est-il pas un seul
gouvernement en Europe qui ne se trouve puis au bout d'une guerre de
quatre ou cinq ans; tous sont obrs de dettes; et voil les fruits des
conqutes et du commerce. Pour des richesses lointaines l'on nglige
celles que l'on possde: pour des entreprises trangres on se distrait
des soins intrieurs: on acquiert des terres et l'on perd des sujets: on
soudoie des armes plus fortes: on entretient des flottes plus
nombreuses; on tablit des impts plus pesants: la culture devient plus
onreuse et diminue: les besoins plus urgents rendent l'usage du pouvoir
plus arbitraire: les volonts prennent la place des lois: le despotisme
s'tablit, et de ce moment toute activit, toute industrie, toute force
dgnre; et  un clat passager et menteur, succde une langueur
ternelle: voil les exemples que nous ont offerts le Portugal,
l'Espagne, la Hollande; et voil le sort qui nous menace nous-mmes, si
nous ne savons profiter de leur exprience.

Ainsi, me dira-t-on, il faudra rester spectateurs paisibles des succs
de nos voisins, et de l'agrandissement de nos rivaux! Oui sans doute il
le faut, parce qu'il n'est que ce parti d'utile et d'honnte: il est
honnte, _parce que rompre soudain avec un alli pour devenir son plus
cruel ennemi, est une conduite_ lche et odieuse; il est utile que
dis-je? il est indispensable. Dans les circonstances prsentes il nous
est de la plus troite ncessit de conserver la paix; elle seule peut
rparer le dsordre de nos affaires: le moindre effort nouveau, la
moindre ngligence, peuvent troubler la crise que l'on tche d'oprer,
et d'un accident passager, faire un mal irrmdiable. Ne perdons pas de
vue qu'un ennemi jaloux et offens nous pie; vitons donc toute
distraction d'entreprises trangres. Rassemblons toutes nos forces et
toute notre attention sur notre situation intrieure: rtablissons
l'ordre dans nos finances: rendons la vigueur  notre arme: rformons
les abus de notre constitution: corrigeons dans nos lois la barbarie des
sicles qui les ont vues natre: par-l, et par-l seulement, nous
arrterons le mouvement qui dja nous entrane: par-l nous rgnrerons
nos forces et notre consistance, et nous ressaisirons l'ascendant qui
nous chappe: par-l nous deviendrons suprieurs aux rvolutions
externes que le cours de la nature amne et ncessite. Il ne faut pas
nous abuser; l'tat de choses qui nous environne ne peut pas durer: le
temps prpare sans cesse de nouveaux changements, et le sicle prochain
est destin  en avoir d'immenses dans le systme politique du monde
entier. Le sort n'a pas dvou l'Inde et l'Amrique  tre ternellement
les esclaves de l'Europe. L'affranchissement des colonies anglaises a
ouvert pour le Nouveau-Monde une nouvelle carrire; et plus tt ou plus
tard les chanes qui le tiennent asservi chapperont aux mains de ses
matres. L'Inde commence  s'agiter, et pourra se purger bientt d'une
tyrannie trangre. L'invasion de la Turkie et la formation d'une
nouvelle puissance  Constantinople, donneront  l'Asie une autre
existence: le commerce prendra d'autres routes, et la fortune des
peuples sera change. Ainsi l'empire factice que s'taient fait quelques
tats de l'Europe, sera de toutes parts branl et dtruit; ils seront
rduits  leur propre terre, et peut-tre ce coup du sort qui les alarme
en sera-t-il la plus grande faveur; car alors les sujets de querelles
devenus moins nombreux rendront les guerres plus rares; les
gouvernements moins distraits s'occuperont davantage de l'administration
intrieure; les forces moins partages se concentreront davantage, et
les tats ressembleront  ces arbres qui, dpouills par le fer, de
branches superflues o s'garait la sve, n'en deviennent que plus
vigoureux; et la ncessit aura tenu lieu de sagesse. Dans cette
rvolution il n'est aucun peuple qui ait moins  perdre que nous; car
nous ne sommes ni puiss de population ou languissants d'inertie comme
le Portugal et l'Espagne, ni borns de terrain et de moyens comme
l'Angleterre et la Hollande. Notre sol est le plus riche et l'un des
plus varis de l'Europe. Nous n'avons, il est vrai, ni coton, ni sucre,
ni caf, ni piceries; mais l'change de nos vins, de nos laines, de nos
objets d'industrie, nous en procurera toujours en abondance. Les
Allemands n'ont point de colonies, et les denres de l'Amrique et de
l'Inde sont aussi rpandues chez eux et moins chres que chez nous.
C'est dans nos foyers et non au del des mers, que sont pour nous
l'gypte et les Antilles. Qu'avons-nous besoin de terre trangre, quand
un sixime de la ntre est encore inculte, et que le reste n'a pas reu
la moiti de la culture dont il est susceptible? Songeons  amliorer
notre fortune et non  l'agrandir: sachons jouir des richesses qui sont
sous nous mains, et n'allons point pratiquer sous un ciel tranger une
sagesse dont nous ne faisons pas mme usage chez nous.

Mais dsormais j'ai touch la borne de ma carrire, et je dois
m'arrter. J'ai expos sur quels symptmes de faiblesse et de dcadence
je fonde les prsages de la ruine prochaine de l'empire turk. J'ai
insist sur les faits gnraux plus que sur ceux du moment, parce qu'il
en est souvent des empires comme de ces arbres antiques qui, sous un
aspect de verdure et quelques rameaux encore frais, clent un tronc
rong dans ses entrailles, et qui, n'ayant plus pour soutien que leur
corce, n'attendent, pour tre renverss, que le premier souffle de la
tempte. J'ai expliqu pourquoi l'empire russe, sans tre lui-mme
robustement constitu, avait nanmoins une grande force relative, et
annonait de grands accroissements. J'ai dtaill les raisons qui me
font regarder la rvolution prochaine plutt comme avantageuse que comme
nuisible  nos intrts. Je pense que nous devons viter la guerre,
parce que, entreprise pour le commerce, elle nous cotera toujours
beaucoup plus qu'il ne nous rapporte; et que, entreprise pour une
conqute, elle nous perdra aussi certainement par son succs que par son
chec. C'est dsormais au temps  vrifier ou  dmentir ces
conjectures. A juger par les apparences, l'issue de la crise actuelle
n'est pas loigne; il est possible que dans le cours de cette guerre,
que sous le terme de deux campagnes, l'vnement principal soit dcid;
il peut se faire que par une hardiesse calcule, les allis marchent
brusquement sur Constantinople qu'ils trouveront dsert et incendi. Ce
coup frapp, ce sera  la prudence de consommer l'ouvrage de la fortune.
Jamais carrire ne s'ouvrit plus brillante: il ne s'agit pas moins que
de former des empires nouveaux sur le sol le plus fcond, dans le site
le plus heureux, sous le plus beau climat de la terre, et pour comble
d'avantage, d'avoir  policer une des races d'hommes les mieux
constitus au moral et au physique. A bien des gards les peuples de la
Turkie sont prfrables, pour les lgislateurs,  ceux de l'Europe, et
surtout  ceux du Nord. Les Asiatiques sont ignorants, mais l'ignorance
vaut mieux que le faux savoir: ils sont engourdis, mais non pas brutes
et stupides. L'on peut mme dire qu'ils sont plus voisins d'une bonne
lgislation que la plupart des Europens, parce que chez eux le dsordre
n'est point consacr par des lois. L'on n'y connat point les droits
vexatoires du systme fodal, ni le prjug barbare des naissances, qui
consacre la tyrannie des aristocrates. Toute rforme y sera facile,
parce qu'il ne faudra pas, comme chez nous, dtruire pour rebtir. Les
lumires acquises n'auront point  combattre la barbarie originelle; et
tel sera dsormais l'avantage de toute constitution nouvelle, qu'elle
pourra profiter des travaux modernes pour se former sur les principes de
la morale universelle.

Si donc la puissance qui s'tablira  Constantinople sait user de sa
fortune, si dans sa conduite avec ses nouveaux sujets elle joint la
droiture  la fermet, si elle s'tablit mdiatrice impartiale entre les
diverses sectes, si elle admet la tolrance absolue dont l'empereur a
donn le premier exemple, et qu'elle te tout effet civil aux ides
religieuses; si la lgislation est confie  des mains habiles et pures,
si le lgislateur saisit bien l'esprit des Orientaux, cette puissance
fera des progrs qui laisseront bientt en arrire les anciens
gouvernements: elle doit surtout viter d'introduire, comme le tzar
Pierre Ier, une imitation servile de moeurs trangres. Chez un
peuple comme chez un particulier, on ne dveloppe de grands moyens
qu'autant qu'ils drivent d'un caractre propre. Enfin cette puissance
doit s'abstenir, pour hter la population, de transporter le peuple de
ses provinces: l'exprience de tous les conqurants de l'Asie a trop
prouv que ces transplantations dtruisent plus les hommes qu'elles ne
les multiplient: quand un pays est bien gouvern, il se peuple toujours
assez par ses propres forces: d'ailleurs les Armniens, les Grecs, les
Juifs et les autres nations perscutes de l'Asie, s'empresseront
d'accourir vers une terre qui leur offrira la scurit; et les musulmans
eux-mmes, surtout les paysans, sont tellement fatigus de la tyrannie
turke, qu'ils pourront consentir  vivre sous une domination trangre.
Alors le bien qu'aura produit la rvolution actuelle fera oublier les
maux qu'elle va coter: le bonheur de la gnration future schera les
larmes de l'humanit sur la gnration prsente, et la philosophie
pardonnera aux passions des rois qui auront eu l'effet d'amliorer la
condition de l'espce humaine.

Termin le 26 fvrier 1788.

                                 FIN.




                                 TABLE

                             DES CHAPITRES

                       CONTENUS DANS CE VOLUME.


CHAPITRE PREMIER.--Prcis de l'histoire de Dher, fils
d'Omar, qui a command  Acre depuis 1750 jusqu'en 1776           Pag. 1

CHAP. II.--Distribution de la Syrie par pachalics,
selon l'administration turke                                          37

CHAP. III.--Du pachalic d'Alep                                        38

CHAP. IV.--Du pachalic de Tripoli                                     59

CHAP. V.--Du pachalic de Saide, dit aussi d'Acre                      68

CHAP. VI.--Du pachalic de Damas                                      124

CHAP. VII.--De la Palestine                                          185

CHAP. VIII.--Rsum de la Syrie                                      208

CHAP. IX.--Gouvernement des Turks en Syrie                           217

CHAP. X.--De l'administration de la justice                          231

CHAP. XI.--De l'influence de la religion                             235

CHAP. XII.--De la proprit et des conditions                        242

CHAP. XIII.--tat des paysans et de l'agriculture                    245

CHAP. XIV.--Des artisans, des marchands et du commerce               251

CHAP. XV.--Des arts, des sciences et de l'ignorance                  264

CHAP. XVI.--Des habitudes et du caractre des habitants
de la Syrie                                                          284

tat du commerce du Levant                                           319

Considrations sur la guerre des Turks                               345

FIN DE LA TABLE.

[Illustration: PLAN DU TEMPLE DU SOLEIL A BALBEK.]

[Illustration: CARTE DE LA SYRIE]

[Illustration: VUE DES RUINES DE PALMYRE DANS LE DSERT DE SYRIE:]

[Illustration: VUE DE LA COUR QUARRE DU TEMPLE DUE SOLEIL A BALBEK.]


NOTES:

 [1] Tome III, page 204.

 [2] J'ai vu des lettres de Jean-Joseph Blanc, ngociant d'_Acre_ qui
 se trouvait au camp de Soliman  cette poque, et qui en donnait des
 dtails.

 [3] Les Arabes ont  ce sujet un proverbe singulier qui peint bien
 cette conduite: l'_Osmanli_, disent-ils, atteint les _livres_ avec
 des _charrettes_.

 [4] 'Quand Kor pacha vint en Cypre, il prit nombre de rebelles, et
 les fit prcipiter du haut des murs sur des crampons de fer o ils
 restaient accrochs jusqu' ce qu'ils expirassent dans les tourments
 qu'on peut imaginer.

 [5] Cela se pratique dans la plupart des grands pachalics dont les
 vassaux sont peu soumis.

 [6] Ce sont des Tartares qui font l'office de courriers en Turkie.

 [7] Ce mot, qui signifie _noble-seing_, est une lettre de proscription
 conue en ces termes: _Un tel, qui es l'esclave de ma sublime Porte,
 va vers un tel, mon esclave, et rapporte sa tte  mes pieds, au pril
 de la tienne_.

 [8] Pipe  la persane, compose d'un grand flacon plein d'eau, o la
 fume se purge avant d'arriver  la bouche.

 [9] Le terme turk _pacha_ est form des deux mots persans _pa-chh_,
 qui signifient littralement _vice-roi_.

 [10] Pantoufles turkes.

 [11] C'est le nom dont les anciens gographes ont fait _Xalibon_;
 l'_x_ reprsente ici le _jota_ espagnol; et il est remarquable que les
 Grecs modernes rendent encore le _h_ arabe par ce mme son de _jota_;
 ce qui cause mille quivoques dans leur discours, attendu que les
 Arabes ont le _jota_ dans une autre lettre.

 [12] Les chles sont des mouchoirs de laine, larges d'une aune, et
 longs de prs de deux. La laine en est si fine et si soyeuse, que tout
 le mouchoir pourrait tre contenu dans les deux mains jointes: l'on
 n'y emploie que celle des chevreaux, ou plus exactement que le duvet
 des chevreaux naissants. Les plus beaux chles viennent du Cachemire:
 il y en a depuis cinquante cus jusqu' 1200 et mme 2400 livres.

 [13] C'est le terme que les gographes grecs ont rendu par _Axios_.

 [14] Le local qu'ils occupent rpond exactement au chteau de
 _Gyndarus_, qui, ds le temps de Strabon, tait un repaire de voleurs.

 [15] Cette plaine, qui rgne au pied des montagnes sur une largeur
 d'une lieue, a t forme des terres que les torrents et les pluies
 ont arraches par le laps des temps  ces mmes montagnes.

 [16] Le nom d'Hirapolis subsiste aussi dans un autre village appel
 _Yrabolos_, sur l'Euphrate.

 [17] Nom grec qui signifie _trois villes_, parce que ce lieu fut
 la runion de trois colonies fournies par Sidon, Tyr et Arad, qui
 formrent chacune un tablissement si prs l'un de l'autre, qu'ils
 n'en composrent bientt qu'un.

 [18] Ces abords maritimes sont ce que les anciens appelaient
 _maoumas_.

 [19] Depuis mon retour en France, l'on m'a mand qu'il a rgn
 pendant le printemps de 1785, une pidmie qui a dsol Tripoli et
 le Kesraoun: son caractre tait une fivre violente accompagne de
 taches bleutres; ce qui l'a fait souponner d'tre un peu mle de
 peste. Par une remarque singulire, l'on a observ qu'elle n'attaquait
 que peu les musulmans, mais qu'elle s'adressait surtout aux chrtiens;
 d'o l'on doit conclure qu'elle a t un effet des mauvais aliments et
 du mauvais rgime dont ils usent pendant leur carme.

 [20] Tout pacha  trois queues est titr vizir.

 [21] C'est effectivement la prononciation du grec, [Greek: Brut].

 [22]

  1. Mizn el Zman.
  2. Abtil el Alam.
  3. Morched el Kti.
  4. Morched el Khen.
  5. Morched el Masihi.
  6. Qot el Nafs.
  7. Taammol el Asbou.
  8. Tlim el Masihi.
  9. Tafsir el Sabt.
  10. El Mazmir.
  11. El Onbout.
  12. El Endjl oua el Rasiel.
  13. El Sout.


 [23]

  1. Taqld el _Mash_.
  2. Bestn el Rohobn.
  3. Elm el Ni l'Bouzembaom.
  4. Maouz Sainari.
  5. Lhot Mar Touma.
  6. Maouz Fomm el Dahab.
  7. Qaoud el Naouamis l'Qloud Firtiou.
  8. Madjdalat el Anba Djordji.
  9. El Manteq.
  10. Nor el Albb.
  11. El Mataleb oua el Mebhes.
  12. Dioun Djermans.
  13. Dioun Anqoula.
  14. Moktasar el Qmos.


 [24]

  1. El Qran.
  2. El Qmous l'Firouz-bdi.
  3. El Alf bait l'Ebn-el-malek.
  4. Tafsr el Alf bait.
  5. El Adjroum.
  6. Elm el Ban l'Taftazni.
  7. Maqmt el Hariri.
  8. Dioun Omar Ebn el Frdi.
  9. Faph el Logat.
  10. El tob l'Ebn Sina.
  11. El Mofradt.
  12. Dout el Otobba.
  13. Abrt el Motakallamin.
  14. Nadim el Ouahid.
  15. Trik el Yhoud, l'Yousefous.


 [25] Ces vins sont de trois espces: savoir, le rouge, le blanc et
 le jaune: le blanc, qui est le plus rare, est amer  un point qui le
 rend dsagrable. Par un excs contraire, les deux autres sont trop
 doux et trop sucrs. La raison en est qu'on les fait bouillir, en
 sorte qu'ils ressemblent au vin cuit de Provence. L'usage de tout
 le pays est de rduire le mot aux deux tiers de sa quantit. On ne
 peut en boire pendant le repas sans s'exposer  des aigreurs, parce
 qu'ils dveloppent leur fermentation dans l'estomac. Cependant il y a
 quelques cantons o l'on ne cuit pas le rouge, et alors il acquiert
 une qualit presque gale au Bordeaux. Le vin jaune est clbre chez
 nos ngociants, sous le nom de _vin d'or_, qu'il doit  sa belle
 couleur de topaze. Le plus estim se cueille sur les coteaux du _Zoq_
 ou _village_ de _Masbeh_ prs d'_Antoura_. Il n'est pas ncessaire
 de le cuire, mais il est trop sucr. Voil ces vins du Liban vants
 des anciens gourmets grecs et romains. C'est  nos Franais  essayer
 s'ils seraient du mme avis; mais ils doivent observer que dans le
 passage de la mer, les vins cuits fermentent une seconde fois, et font
 crever les tonneaux. Il est probable que les habitants du Liban n'ont
 rien chang  l'ancienne mthode de faire le vin, ni  la culture
 des vignes. Elles sont disposes par chalas de six  huit pieds de
 hauteur. On ne les taille point comme en France, ce qui nuit srement
 beaucoup  la quantit et  la qualit de la rcolte. La vendange se
 fait sur la fin de septembre. Le couvent de Mar-hanna cueille environ
 cent cinquante _kbi_ ou jarres de terre, qui tiennent  peu prs
 cent dix pintes. Le prix courant dans le pays peut s'valuer  sept ou
 huit sous notre pinte.

 [26] Le nom de _Sidon_ subsiste encore dans un petit village  une
 demi-lieue de Saide.

 [27] Et non le son du _z_, comme dans _there_.

 [28] Chez les Musulmans, le terme de _chaik_ prend les sens divers
 de _santon_, d'_ermite_, d'_idiot_ et de _fou_. Ils ont pour les
 imbciles le mme respect religieux qui existait au temps de _David_.

 [29] La largeur des piles des arches est de neuf pieds.

 [30] _Antiq. Judaic._ lib. 9, c. 14.

 [31] Josphe est en erreur lorsqu'il parle de _Tyr_ au temps d'_Hiram_
 comme tant btie dans l'le. Il confond,  son ordinaire, l'tat
 ancien avec l'tat postrieur. Voyez _Antiq. Jud._ lib. 8, c. 5.

 [32] L'on en a rcemment dcouvert une considrable en dehors du mur
 de la ville. L'on n'y a rien trouv, et le Motsallam l'a fait refermer.

 [33] Peut-tre le mont _Sannne_.

 [34] Buis de _Katim_. Divers passages confronts prouvent que ce
 nom ne doit pas s'appliquer  la Grce, mais  l'le de Chypre, et
 peut-tre  la cte de _Cilicie_, o le buis abonde. Il convient
 surtout  Chypre par son analogie avec la ville de _Kitium_ et le
 pays des _Kitiens_,  qui _Eulalus_ faisait la guerre du temps de
 Salmanasar.

 [35] En hbreu _alich_, qui ne diffre en rien de _Hellas_, ancien
 nom de l'archipel conserv dans _Hellespont_.

 [36] _Youn_, plaisamment travesti en _javan_, quoique les anciens
 n'aient point connu notre _ja_.

 [37] _Tobel_ ou _Teblis_ s'crit aussi _Teflis_, au nord de l'Armnie,
 sur la frontire de Gorgie. Ces mmes cantons sont clbres chez les
 Grecs pour les esclaves et pour le fer des _Chalybes_.

 [38] Ce nom s'tendait aux Cappadociens et aux habitants de la
 Haute-Msopotamie.

 [39] Aussi Strabon dit-il, _lib._ 16, que les Sabens avaient fourni
 tout l'or de la Syrie, avant que les habitants de Gerrha, prs de
 l'embouchure de l'Euphrate, les eussent supplants.

 [40] Suivez les planches.

 [41] Elle a trois cent cinquante pieds de large sur trois cent
 trente-six de long.

 [42] _In-fol. d'Atlas, 1 vol._ Cet ouvrage, cher et rare, ne se trouve
 que dans les grandes bibliothques: on peut le consulter  celle de la
 nation.

 [43] La soffite est cette traverse qui rgne sur la tte lorsque l'on
 passe sous une porte.

 [44] Espces d'esprits intermdiaires entre les anges et les diables.

 [45] Il y appelle _Hliopolis_ ville des _Assyriens_, par la confusion
 que les anciens font souvent de ce nom avec celui de _Syriens_.

 [46] La caravane de la Mekke porte exclusivement ce nom de _Hadj_, qui
 signifie _plerinage_: les autres se nomment simplement _Qafl_.

 [47] En Syrie et en gypte l'intrt ordinaire est de douze ou quinze
 pour cent; souvent il va  vingt et trente.

 [48] Je tiens ces faits d'un homme qui a connu particulirement ce
 trsorier, et vu Abd-Allah  Jrusalem.

 [49] Le baron de Tott appelle Djezzr un _lion_: je crois qu'il le
 dfinirait bien mieux en l'appelant un _loup_.

 [50] _Ruines de Palmyre_, 1 vol. in-fol. de cinquante planches graves
  Londres, en 1753, et publies par Robert Wood.

 [51] Quoique ces voyageurs eussent visit la _Grce_ et l'_Italie_.

 [52] Ces eaux sont chaudes et soufres; mais les habitants qui, hors
 de l, n'en ont que des saumtres, les trouvent bonnes; et du moins
 elles sont salubres.

 [53] _Antiq. Jud._ lib. 8, c. 6.

 [54] Jean d'Antioche.

 [55] De l le mot espagnol _aldea_.

 [56] Les Orientaux n'appellent jamais Jrusalem que du nom de
 _el-Qods_, la _sainte_, en y ajoutant quelquefois l'pithte de
 _el-Chrif_, la _noble_. Ce nom _el-Qods_ me parat l'tymologie de
 tous les _Casius_ de l'antiquit, qui, comme Jrusalem, avaient le
 double attribut d'tre des _lieux-hauts_, et de porter des _temples_
 ou _lieux-saints_.

 [57] A raison de 7 livres 10 sous.

 [58] La diffrence entre eux est que ceux de la Mekke s'appellent
 _Hadjis_, et ceux de Jrusalem _Moqodsi_, nom form sur celui de la
 ville, _el-Qods_.

 [59] J'ai vu un plerin qui en avait perdu le bras, parce qu'on avait
 piqu le nerf cubital.

 [60] _K_ est ici pris pour le _jota_ espagnol.

 [61] Ces anneaux ont souvent la grosseur du pouce et davantage; on
 les passe au bras ds la jeunesse; il arrive, ainsi que je l'ai vu
 plusieurs fois, que le bras grossissant plus que la capacit de
 l'anneau, il se forme au-dessus et au-dessous un bourrelet de chair,
 en sorte que l'anneau se trouve enfonc dans une dpression profonde
 dont on ne peut plus le retirer: cela passe pour une beaut.

 [62] L'on en trouve ds Acre; mais leur fruit a peine  mrir.

 [63] Niebuhr a dcouvert, sur une montagne, des tombeaux avec des
 hiroglyphes, qui feraient croire que les gyptiens ont eu des
 tablissemens dans ces contres

 [64] C'est  ces plerins que l'on doit attribuer des inscriptions
 et des figures grossires d'nes, de chameaux, etc., graves sur
 des rochers qui, par cette raison, sont nomms _Djebel Mokatteb_,
 ou _Montagne crite_. Montaigu, qui avait beaucoup voyag dans ces
 cantons, et qui avait examin ces inscriptions avec soin, en porta ce
 jugement; et Gbelin a bien perdu sa peine en y cherchant des mystres
 profonds.

 [65] Inspecteur du march.

 [66] Vulgo _cadilesquier_.

 [67] _Voyez_  ce sujet les observations de Porter, rsident anglais 
 Constantinople.

 [68] L'_R_ est ici un _r_ grassey.

 [69] Ou _salam-ala-kom_, _salut sur vous_. De l notre mot
 _salamalque_.

 [70] Ce terme signifie _dcideur_ des cas qui concernent la religion;
 son vrai nom est chaik-el-eslm.

 [71] En arabe _zioun_.

 [72] Kbn est un terme tartare.

 [73] _Interprte_ se dit en arabe _terdjeman_, dont nos anciens
 ont fait _truchement_; en gypte on le prononce _tergoman_; et les
 Vnitiens en ont fait _dragomano_, qui nous est revenu en _drogman_.

 [74] Ce bizarre nom d'_chelles_ est venu chez les Provenaux de
 l'italien _scala_, qui lui-mme vient de l'arabe _kalla_, signifiant
 un lieu propre  recevoir des vaisseaux, une _rade_, un havre.
 Aujourd'hui les naturels disent, comme les Italiens, _scala_, _rada_.

 [75] J'observerai  ce sujet, que les Mamlouks, au Kaire,
 montrent encore tous les ans,  la procession de la caravane, des
 cottes-mailles, des casques  visire, des brassards et toute l'armure
 du temps des Croiss. Il y a aussi une collection de vieilles armes
 dans la Mosque des derviches,  une lieue au-dessous du Kaire, sur le
 bord du Nil.

 [76] Il faut en excepter la danse sacre des derviches, dont les
 tournoiements ont pour objet d'imiter les mouvements des astres.

 [77] Espce de lancette  ressort qui ne suppose aucune adresse.

 [78] _Hippocrates de Are, Locis et Aquis._

 [79] Sacs de paille trs-usits en Asie.

 [80] L'ouvrage fut publi sans approbation, sous la date suppose de
 _Londres_, selon l'usage en pareil cas.

 [81] Paul I et mme Hompesch.

 [82] Traduit par le cit. Lefebvre. A Paris, chez Tavernier, libraire,
 rue du Bac, n 937.

 [83] J'ai commenc d'crire  la fin d'octobre 1787, lorsque les
 nouvelles de la guerre taient encore rcentes.

 [84] Grgoire Giska, ci-devant hospodar de Moldavie, que la Porte fit
 assassiner, il y a quelques annes, par un missaire,  qui il avait
 donn l'hospitalit.

 [85] Le duc de Choiseul et le comte de Vergennes.

 [86] Voyez _le Voyage pittoresque de la Grce_, pour cette contre,
 l'Archipel et la cte de l'Anadoli; les Mmoires de Tott, pour les
 environs de Constantinople, et le _Voyage en Syrie et en gypte_, pour
 les provinces du Midi. (Ajoutez-y maintenant le _Tableau de l'empire
 turk_, traduit de l'anglais de Eaton, 2 vol. in-8. An 7. _Note de
 l'diteur._)

 [87] La Haute-gypte est concde  Ibrahim et Morad beks, qui
 reviendront incessamment au Kaire. (Et cela est effectivement arriv.
 _Note de l'diteur._)

 [88] Espces d'oeufs de poisson prpars.

 [89] _Alexandre_, _Constantin_, _Hlne_.

 [90] _Voyez_ COXE, Voyage en Russie, tome II.

 [91] Voyez l'Histoire de l'tat de l'empire ottoman, par Paul Ricaut,
 secrtaire de l'ambassadeur d'Angleterre, c. 19. Ce livre est sans
 contredit le meilleur que l'on ait fait sur la Turkie.

 [92] Mahomet, disent les Musulmans, a reu de Dieu l'empire de la
 terre, et quiconque n'est pas son disciple, doit tre son esclave.
 Quand les Turks veulent louer le roi de France, ils disent, _c'est
 un sujet soumis_, et il n'y a pas trois ans que le style de la
 chancellerie de Maroc tait: _A l'infidle qui gouverne la France_.

 [93] Xerxs.

 [94] C'est le terme appellatif d'un ngociant quelconque en Syrie et
 en gypte; il est persan, et signifie _vieillard_; _senior_.

 [95] Il y a des consuls appoints jusqu' 16  18 mille liv., et ils
 se plaignent de n'avoir point encore assez, parce qu'ils veulent
 primer sur les ngociants par la dpense comme par le rang.

 [96] L'empereur s'y prpare dja en attirant en ce moment  Vienne un
 grand nombre de nos fabricants.

 [97] Les Franais ne paient que deux et demi pour cent.








End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres, Tome III, by 
Constantin-Franois de Chasseboef Volney

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES, TOME III ***

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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
