The Project Gutenberg EBook of Anglique de Mackau, Marquise de Bombelles, by 
Maurice Fleury

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Title: Anglique de Mackau, Marquise de Bombelles
       et la Cour de Madame lisabeth

Author: Maurice Fleury

Release Date: February 18, 2014 [EBook #44960]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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n'a pas t harmonise. Les numros des pages blanches n'ont pas t
repris.

Les mots et phrases imprims en gras dans le texte d'origine
sont marqus =ainsi=.

La notation O, suivie d'une 1 en exposant dans l'original a t rendue
par O{1} dans cette version lectronique.

Dans la note 208, le prnom du comte de Tressan, marqu comme
Elisabeth a t corrig en Louis-Elisabeth.




    ANGLIQUE DE MACKAU
    MARQUISE DE BOMBELLES
    ET LA
    COUR DE MADAME LISABETH




OUVRAGES DU MME AUTEUR


  =Carrier  Nantes=, 2e dition. Plon, 1897.

  =Louis XV intime et les Petites Matresses=, 3e dition. Plon,
    1899.

  =Souvenirs de Delaunay= (de la Comdie-Franaise), 3e dition.
    Calmann Lvy, 1902.

  =Le palais de Saint-Cloud=, in-4e illustr (couronn par
    l'Acadmie franaise). Laurens.

  =La France et la Russie en 1870=, d'aprs les papiers du gnral
    Fleury. mile-Paul, 1902.

  =Fantmes et Silhouettes= (portraits du XVIIIe sicle),
    mile-Paul, 1903, 3e dition.

  =Les Drames de l'Histoire=: Mesdames de France, Mme de la
    Vallette, Gaspard Hauser.--Hachette, 2e dition, 1905.




PUBLICATIONS


  =Souvenirs de la comtesse de Montholon.= mile-Paul, 1901.

  =Souvenirs du Congrs de Vienne=, par le comte de la Garde
    Chambonas. mile-Paul. 1903.

  =Bonaparte en gypte=, notes du capitaine Thurman. mile-Paul,
    1902.

  =L'ducation d'un Prince=, par le gnral marquis d'Hautpoul.
    Plon, 1902.

  =Souvenirs du gnral marquis d'Hautpoul sur la Rvolution et
    l'Empire.= mile-Paul, 1905.

  =Souvenirs du caporal Wagr= (les prisonniers de Cabrera).

  =Souvenirs de Jouslin de la Salle=, etc.

  =Le Carnet=, revue mensuelle fonde en 1898.


[Illustration:

    ANGLIQUE DE MACKAU
    MARQUISE DE BOMBELLES
    1762-1801

    _D'aprs le portrait appartenant_
     M. le comte Marc de Bombelles

    OPEKA, CROATIE]




    Comte FLEURY

    ANGLIQUE DE MACKAU
    MARQUISE DE BOMBELLES
    ET LA
    COUR DE MADAME LISABETH

    D'aprs des DOCUMENTS INDITS

    _Ouvrage orn d'un portrait en hliogravure_

    TROISIME DITION


    PARIS
    MILE-PAUL, DITEUR
    100, rue du Faubourg-Saint-Honor, 100
    Place Beauvau

    Tous droits rservs




AVANT-PROPOS


Le parfum qui s'exhale de ces effluves du pass n'est pas cet unique
parfum de volupt qu'on a coutume de respirer dans tout ce qui mane
du XVIIIe sicle, le sicle des grces et des faciles complaisances.
Ce n'est pas  nous, qui avons fait revivre les amours du plus
voluptueux des monarques, de reprocher aux crivains mme les plus
graves d'avoir, pour plus exactement peindre une poque, recherch
celles d'entre les femmes de la socit qui, par leurs aventures,
s'offraient le mieux en mesure de retenir l'attention. Plus que
les dames de haute vertu les clbrits amoureuses sollicitent la
curiosit de la plupart, et c'est vers celles qui dispensrent
gnreusement le plaisir ou inspirrent passions ou caprices que
tendent les efforts de ceux qui sont en mal d'histoire anecdotique.

Le public, surtout certain public d'lite fminin,--celui qui prend
le temps de lire, mais recherche plutt un dlassement teint
de psychologie souriante, voire de physiologie instructive et
amusante  la fois, que de trop pdantes leons de diplomatie ou de
politique,--le public trs fin, trs quintessenci, trs prompt 
tablir des comparaisons, des femmes qui comprennent ou qui devinent
et qui concluent, encourage volontiers ces analystes des coeurs
rduits parfois au rle d'anecdotiers d'amour.

N'est-ce pas la vie qui passe dans ces ailes bruissantes de
femmes-papillons? Dussent-elles s'en brler, il leur faut la lumire
qui, encore une fois, dans un suprme battement, les fait scintiller
devant la postrit. Si une du Barry ou une Parabre scandalise
ces lectrices averties, une Choiseul-Stainville, une Custine, une
Flahaut, voire une Tallien ou une Aime de Coigny intressent ou
captivent, rendent indulgentes pour elles-mmes celles qui, dans
les amours passes, aiment  trouver la reprsentation des amours
prsentes ou futures.

Embellies par le recul des annes, ces figures leur apparaissent
grandies ou rendues vaporeuses--suivant que le metteur en scne a
imprim plus de relief au caractre ou laiss la premire place aux
lans du coeur,--auroles jusque par-del la mort de cette couronne
de volupt potique qui, depuis qu'il est des hommes... et qui
aiment constitue le moins indiscutable des brevets d'immortalit.

A ct de celles qui aimrent d'amour ou aimrent simplement le
plaisir[1], on citerait celles qu'un seul sentiment purifia, et l'on
pense aussitt  une Pauline de Beaumont dont la mort fit verser de
vraies larmes  Chateaubriand,  une Sabran attendant patiemment
que le chevalier de Boufflers pt l'pouser,  une Polastron usant
de son influence de mourante sur le comte d'Artois pour obtenir sa
conversion. N'en est-il pas quelques autres parmi celles dont on
n'a pas pour coutume de parler, si sduisantes qu'elles aient t,
et, cela parce que,  l'austre devoir pieusement fidles, elles
y trouvrent unique et suprme volupt? Il semble qu'Anglique de
Mackau, marquise de Bombelles, l'amie dvoue et aime de Madame
lisabeth, dont il nous a t permis, grce  un journal intime,
de dessiner la vie, soit une de ces femmes d'me leve dignes de
solliciter l'attention.

  [1] De certaines femmes de cette poque on a pu dire: Elles
  n'ont connu ni les grandes passions ni les grands repentirs; les
  philosophes du XVIIIe sicle ne leur avaient laiss que la moins
  consolante des religions: celle du plaisir. (A. de Pontmartin,
  _Causeries du Lundi_.)

Rencontrer au sein de la socit mourante du XVIIIe sicle un mnage
modle, admirable par son amoureuse et amicale fidlit et, en mme
temps, intressant non seulement par lui-mme mais par ses alentours,
par les milieux o il lui a t donn de se mouvoir; grce  des
fragments d'autobiographie et  une correspondance nombreuse--le
mari, diplomate, tant souvent absent du nid--prendre ce couple
avant les justes noces, le voir voluer au milieu de la Cour de
Marie-Antoinette, l'tudier psychologiquement durant les annes
heureuses, pouvoir plus tard le suivre aux heures de lutte, aux
heures d'angoisse, voil le rgal que nous offraient les dossiers
inexplors des Bombelles.

Avec le fonds Dupleix-Valori qui a servi  l'ouvrage de M. Tibulle
Hamon, _Dupleix et la perte des Indes_, le fonds Bombelles est
le plus important des archives de Seine-et-Oise si riches en
correspondances et papiers d'migrs[2]. C'est sans doute  cette
importance considrable (ce fonds ne contient pas moins de 230
dossiers trs fournis), que nous avons d de le trouver  peu prs
inexplor. Exception doit tre faite pour M. A. de Beauchesne qui,
dans sa _Vie de Madame lisabeth_, a publi quelques lettres de Mme
de Bombelles  son mari pendant l'anne 1781; pour M. Maxime de La
Rocheterie qui a vis  et l des impressions tires de cette
mme correspondance pour son _Histoire de Marie-Antoinette_[3]. Ces
citations peu nombreuses et partielles ne dflorent pas l'ensemble
d'une correspondance qui, avec d'autres papiers indits, fournit le
canevas principal du rcit que nous offrons aujourd'hui au public.

  [2] Ignors d'ailleurs de la plupart des intresss.

  [3] M. de La Rocheterie a galement publi la _Correspondance du
  marquis et de la marquise de Raigecourt avec le marquis et la
  marquise de Bombelles pendant l'migration_. Socit d'histoire
  contemporaine, 1892. Tir  petit nombre et devenu rarissime.

Quand, il y a plusieurs annes dj--habitant alors Versailles,
dans l'atmosphre mme o nos hros et leur entourage avaient vcu,
aim et commenc  souffrir--nous faisions transcrire sous nos yeux
les parties principales de ces innombrables dossiers, le savant
archiviste du Dpartement--trs pris d'histoire lui-mme, quand
les paperasses administratives lui en laissent le temps,--M. mile
Coard, a complaisamment dirig nos recherches dans ce labyrinthe
cartonn. Son obligeante exprience a souvent pargn notre peine:
qu'il reoive ici l'expression de notre amicale reconnaissance.

    Versailles, 1902.--Paris, 1905.




    ANGLIQUE DE MACKAU
    MARQUISE DE BOMBELLES




CHAPITRE PREMIER

  Les Bombelles dans l'histoire.--Le marquis tuteur de ses
    soeurs.--Henriette-Victoire, comtesse de Reichenberg, pouse
    morganatique du landgrave de Hesse-Rheinfels.--M. de Bombelles
     Ratisbonne.--Les instructions du comte de Vergennes.--Mlle
    de Schwartzenau.--Jeanne-Rene de Bombelles projette de marier
    son frre  Mlle de Mackau.--L'ducation des jeunes filles et
    les mariages dans la noblesse.--La sous-gouvernante des Enfants
    de France et la jeunesse de Madame lisabeth.--Intimit de la
    princesse avec Anglique.--Lettres de Mlle de Mackau au marquis
    de Bombelles.--L'empereur Joseph II  Versailles.--Elonore
    d'Olbreuse et ses descendants.--Mariage d'Anglique.


Aucun des crivains ayant eu  retracer la vie de Madame lisabeth
n'a nglig de prononcer le nom de la marquise de Bombelles, ne
Anglique de Mackau. On sait qu'avec la marquise de Raigecourt,
ne Causans, et la vicomtesse des Monstiers Mrinville, ne La
Briffe, elle fut l'amie de coeur de la soeur de Louis XVI, et les
nombreuses lettres si affectueusement incorrectes que lui a adresses
Madame lisabeth ont sauv son nom de l'oubli[4]. Par malheur les
renseignements que nous ont transmis Ferrand dans son _loge de
Madame lisabeth_ (1795), Feuillet de Conches dans son _Introduction_
aux Lettres de Madame lisabeth, et l'diteur des _Mmoires_ de la
baronne d'Oberkirch sont errons sur bien des points.

  [4] Nous l'avons dit plus haut: grce  M. M. de la Rocheterie,
  on connaissait la correspondance pendant l'migration des
  Raigecourt avec la marquise de Bombelles.

Quant au marquis de Bombelles, hormis dans les livres documentaires
sur l'migration, o d'ailleurs on le confond souvent avec un de ses
frres, il n'est gure parl de lui[5]. Histoire gnrale et mmoires
ont l'air de l'ignorer. Il est donc ncessaire d'expliquer en peu de
mots ce qu'taient sa famille et celle de sa femme.

  [5] Sauf dans Feuillet de Conches (_Louis XVI_,
  _Marie-Antoinette_, etc.), pour la priode qui se rapporte  sa
  mission en Russie, et rcemment dans la _Correspondance_ du comte
  de Vaudreuil avec le comte d'Artois (2 volumes publis par M.
  Lonce Pingaud).

La famille de Bombelles fixe au XVIIIe sicle en Alsace, dans les
fiefs de Worck, d'Achenheim et de Reishoffen, descendait de Salmon de
Bombelles, docteur en mdecine, natif de Senes au comt d'Asti, qui,
attach au service du duc d'Orlans (Louis XII), reut des lettres
de naturalit du roi Charles VIII[6]. Il est retrouv trace de cette
maison plus ancienne qu'illustre,  la cour des ducs de Lorraine;
elle est couche sur les listes de pension pour officiers et loyaux
serviteurs de ces princes; aprs l'annexion  la France des duchs de
Lorraine et de Bar, il est question de dmls judiciaires entre le
comte de Bombelles, lieutenant gnral et l'administration des duchs
au sujet du fief de Reishoffen appartenant nagure au grand-duc de
Toscane et chang contre d'autres terres.

  [6] Archives de Seine-et-Oise, E. 231.

Ce Henri-Franois de Bombelles, lieutenant gnral, gouverneur de
Bitche, commandant de la frontire de la Lorraine Allemande et de la
Sarre, est le pre de Marc-Henri. Officier de valeur et de services
clatants[7] (les lettres du marchal de Belle-Isle, du prince
de Nassau, du marchal du Muy, de Paris-Duverney, conserves aux
Archives de Seine-et-Oise, tmoignent en quelle estime le tenaient
ses chefs ou les administrateurs de l'arme[8]), il conquit une
situation prpondrante comme gouverneur de Bitche, poste qu'il
conserva de nombreuses annes et jusqu' sa mort survenue en 1760, au
moment o l'on songeait  lui donner le bton de marchal de France.

  [7] A Fontenoy,  Raucoux, il se distingua particulirement;
  comme gouverneur de la Lorraine allemande qu'il a fortifie
  et rendue praticable par des chemins militaires, il a
  droit galement aux loges, comme le tmoigne l'importante
  correspondance militaire qui lui est adresse.

  [8] Arch. de Seine-et-Oise, E. 233, 234.

M. de Bombelles s'tait mari deux fois. Du premier lit, il laissait
un fils et une fille. Celle-ci tait entre dans un couvent de
Saverne et les portes du clotre se sont,  ce point, fermes sur
elle, que c'est  peine si, parmi tous ces papiers de famille, son
nom est prononc. L'an de la famille, appel le comte de Bombelles,
mari  Mlle B. de la Vannerie, et vivant,  cause du caractre
difficile de sa femme, fort en dehors de ses frres et soeurs de
pre, se souciera fort peu de ses devoirs de chef de famille. Il
accomplira une carrire militaire honorable, deviendra marchal
de camp, chevalier de l'Ordre de Saint-Lazare et de Notre-Dame du
Mont-Carmel.

Du second mariage avec Marie-Suzanne de Rass, sont ns quatre
enfants, deux fils et deux filles. Le deuxime des fils, Basile,
comme ses frres, commandera une compagnie du rgiment de Berchenyi;
de grandes folies de jeunesse pseront sur toute sa vie; il sera
enferm  Metz pour dettes et donnera les plus grands ennuis aux
siens[9]. Aprs avoir servi en Allemagne, on le retrouve en 1792
marchal de camp  l'arme de Cond.

  [9] Arch. de Seine-et-Oise, E. 387, E. 391.

Le vrai chef de la famille c'est Marc-Henri, _marquis_ de Bombelles,
second fils du lieutenant gnral. Ce marquisat venait d'un fief
masculin situ en Palatinat, concd par le prince hrditaire de
Hesse-Darmstadt, reconnu par l'empereur et pour lequel rgularisation
a t consentie en France[10].

  [10] Lettre du 6 avril 1758 du prince hrditaire de Hesse
  Darmstadt au lieutenant gnral de Bombelles.

Pour l'administration des finances trs exigus de la famille, pour
l'ducation de ses deux soeurs, le marquis de Bombelles s'est tout
 fait substitu  son frre an, et, d'un commun accord, c'est
lui qui dirige, ordonne tout. Par sa raison pondre, ses gots
d'conomie, l'affection toute paternelle qu'il porte  ses soeurs--il
s'est priv du revenu du fief pour leur ducation--il se montre  la
hauteur de son rle et digne d'loges sans rserves. Ceci n'tait
pas toujours l'avis de sa belle-soeur, la comtesse de Bombelles,
jalouse de cette influence et qui excitait continuellement son mari
contre son frre. Aprs la mort de son an en 1785, le marquis eut
des dmls particuliers avec sa belle-soeur. Il rpondit assez
justement: Mon frre tirait une grande vanit d'tre le chef de sa
famille et ne pouvait pas se dissimuler que, sans lui en disputer le
titre, j'en acquittais les charges[11]... et l'incident fut clos.

  [11] Lettre du 13 avril 1786.

N le 6 octobre 1744,  Bitche, capitale de la Lorraine allemande dont
le comte de Bombelles, son pre, tait le gouverneur, Marc-Henri entra
fort jeune, comme page, dans la maison du duc de Bourgogne, petit-fils
de Louis XV, et le jeune prince tmoignait la plus grande amiti  son
compagnon de jeu. De complexion dlicate le duc de Bourgogne tait
souvent souffrant, et chacun de l'entourer et d'essayer de le
distraire[12]. On dut l'oprer d'une tumeur  la hanche, mais on ne le
gurit point. Pendant cette maladie aux alternatives de mieux et de
cruelles souffrances, les courtisans commenaient  ralentir leurs
visites et entraient de prfrence chez le duc de Berry (le futur Louis
XVI). Un jour que le malade se trouvait dans une solitude presque
complte, il fit signe  son page qu'il voulait lui parler; des paroles
qu'il pronona on a tabli ce mot historique qui semblerait un peu
tonnant pour un enfant de dix ans, si l'on ne savait, d'autre part, que
ce petit martyr royal, dont la fin fut si courageuse et difiante, en
tait bien capable. Bombelles, dit-il, sais-tu pourquoi nous ne voyons
personne, tandis que la foule se porte chez mon frre? C'est qu'ici,
c'est la chambre de la douleur, et chez Berry, c'est la chambre de
l'esprance[13].

  [12] Le duc de Bourgogne mourut le 22 mars 1761. Voir les pages
  mouvantes consacres  ce charmant prince dans: _la Mre des
  trois derniers Bourbons_, par Casimir Stryienski, Paris, 1902,
  et _l'Eloge_ de Lefranc de Pompignan.

  [13] Anecdote conte par Alissan de Chazet: _Mgr de Bombelles_,
  dans _Mmoires, Souvenirs et Portraits_ (t. II).

Aprs la mort du prince, Marc-Henri de Bombelles entra au service,
dans les mousquetaires, se distingua  l'arme du marchal de
Broglie, fut bless  Forbach, fit brillamment les campagnes de 1761
et 1762 comme aide de camp du marquis de Bthune. Il commanda ensuite
une compagnie du rgiment de Berchenyi jusqu'au jour o il la cda
 son frre Basile. Il tait parvenu au grade de colonel lorsque,
appuy par le baron de Breteuil, alors ministre  Naples, il demanda
 faire partie de la lgation. Pendant son absence de plusieurs
annes M. de Bombelles confiait Henriette-Victoire et Jeanne-Rene
 Mme d'Offmont, ne Franoise de Bombelles, sa tante, qui, veuve
depuis longtemps d'un officier au rgiment de Cond-Infanterie,
vivait retire dans sa terre d'Offmont (Ile-de-France)[14].

  [14] Les Gobelin d'Offmont descendaient de Jean Gobelin,
  seigneur de la Tour en 1516. Baltazar Gobelin, seigneur de
  Brinvilliers, prsident en la chambre des Comptes, fit riger sa
  terre en marquisat pour son fils Antoine. Celui-ci fut, en 1668,
  mari  Marie-Madeleine Dreux d'Autray, fille d'Antoine, seigneur
  de Villiers et d'Offmont. C'est la clbre empoisonneuse,
  marquise de Brinvilliers. Claude Antoine de Gobelin porta le
  nom de comte d'Offmont. Son fils, Nicolas-Louis, tait le mari
  de Franoise de Bombelles. D'o le comte d'Offmont, n le 3
  novembre 1774 (Dossier 234). Le chteau d'Offmont appartient
  aujourd'hui  M. de Sancy de Parabre, ancien officier suprieur
  de cavalerie.

Excellent coeur mais tte folle, Henriette-Victoire avait vou une
affection ardente au frre qui avait veill sur son enfance, pay son
entretien au couvent et qui mme, de Naples, continuait  s'occuper
d'elle avec une sollicitude constante. Par les lettres de la jeune
fille conserves aux Archives de Seine-et-Oise on voit quelle place
un peu encombrante Mlle de Bombelles occupait dans les penses... et
les calculs financiers du secrtaire d'ambassade.

Pas jolie, fantasque, exubrante et surtout sans aucune fortune,
Mlle de Bombelles tait fort difficile  marier. Les partis se
prsentaient peu: le hasard devait amener celui auquel on aurait pu
le moins songer. Un prince souverain allemand, pre de la princesse
de Bouillon, avait rencontr Henriette-Victoire pendant un voyage en
Bavire, auprs de son frre devenu ministre  Ratisbonne. Sduit
par le bavardage tourdi de cette jeune fille de dix-huit ans, le
landgrave Constantin de Hesse Rheinfels demanda sa main. Il avait
soixante ans; par son premier mariage il tait pre de plusieurs
princes et princesses qui supporteraient mal une telle msalliance.
M. de Bombelles put hsiter longtemps avant d'accepter pour sa
soeur une union plus brillante en apparence qu'en ralit; devant
l'insistance de Henriette-Victoire, qui ne voyait qu'une chose: tre
princesse, il cda, et le mariage eut lieu en 1776.

Malgr la loi sur les mariages ingaux qui rgnait en Allemagne, Mlle
de Bombelles se berait de l'illusion qu'elle obtiendrait le droit
d'tre traite en princesse et de compenser par l la disproportion
des ges. Elle ne devait pas russir; elle porta le nom de comtesse
de Reichenberg et, malgr tous les efforts de son mari en Allemagne,
et de ses parents en France, elle ne put jamais obtenir d'tre
qualifie princesse. Aprs deux annes tristement passes dans les
chteaux gothiques du vieux landgrave nous la retrouverons veuve
d'abord et, contre toute vraisemblance, inconsolable, puis, au
bout de trs peu de temps, dsireuse de se remarier  tout prix et
pousant contre le gr des siens, le plus mauvais sujet du royaume,
le marquis de Louvois.

L'autre soeur du marquis, Jeanne Rene, nous la suivrons galement
au cours de cette tude: d'abord jeune fille, vivant tantt auprs
de son frre  Ratisbonne, tantt  Versailles, o la comtesse de
Marsan, la baronne de Mackau ou Mme de Bombelles, sa belle-soeur, lui
donnent tour  tour l'hospitalit; ensuite, aprs un projet d'union
manque avec le chevalier de Naillac, marie au marquis de Travanet:
c'est une femme gracieuse et spirituelle, assez instruite, d'un
commerce agrable et trs aime dans l'entourage de Madame lisabeth;
elle est l'auteur de la romance clbre Pauvre Jacques, dont nous
parlerons  son heure.

Quant  Anglique de Mackau elle se prsente trop bien elle-mme
avec son charme exquis, sa sensibilit, pour que nous ne lui
laissions pas la parole le plus souvent possible. Avec elle nous
allons entrer dans l'intimit de Madame Elisabeth; nous connatrons
de nouveaux traits de bont de l'intressante princesse. La cour de
Marie-Antoinette nous apparat sans voiles avec ses comptitions
rivales, ses clans opposs les uns aux autres. Les Polignac, les
Rohan, leurs diffrentes coteries, surtout l'un peu nigmatique comte
Valentin d'Esterhazy dont l'influence sur la Reine ne peut sembler
douteuse, se projettent en pleine lumire..., bien d'autres encore
rests jusqu'ici au second plan faute de renseignements.

Depuis le printemps de 1775, le marquis de Bombelles tait charg,
en remplacement du baron de Mackau, de la lgation de France auprs
de la Dite de Ratisbonne[15]. En face des projets ambitieux de
Joseph II sur la Bavire, la situation du ministre de France prs
des princes germaniques s'offrait rien moins que facile. Le rle de
M. de Bombelles consistait avant tout  ne pas s'ingrer dans les
affaires des petits souverains avec leurs puissants voisins. Pour
remplir utilement un emploi de conciliation et d'effacement, un
diplomate de carrire patient, sachant vivre simplement et presque 
l'cart des intrigues grouillantes de Ratisbonne tait ncessaire.
Le plnipotentiaire allait se tirer avec honneur d'un poste dlicat,
et, s'en tenant  la lettre de ses instructions, il mriterait les
loges du Ministre franais; il n'en devait pas tre de mme du
Cabinet autrichien qui, ne trouvant pas en lui un serviteur aveugle
de l'Empereur, se plaindra  Paris; de l une srie de griefs
accumuls sur sa tte et dont la reine Marie-Antoinette lui tiendra
bien longtemps rigueur, quand plus tard il sera question de donner au
diplomate un avancement mrit.

  [15] Les instructions du comte de Vergennes pour M. de Bombelles,
  tablissaient notamment certains points politiques qui devaient,
  quelques annes plus tard, tre opposs aux calculs ambitieux de
  Joseph II sur la Bavire: Le roi, y tait-il dit, ne ngligera
  rien pour resserrer et rendre plus inviolables les liens qui
  assurent le repos de l'Allemagne; mais, en remplissant ses
  engagements  cet gard. Elle (_sic_) ne se croit pas dcharge
  de ceux qu'elle a forms bien plus anciennement avec le corps
  germanique par la garantie du trait de Westphalie... Sa Majest
  n'a cess de recommander  son ministre auprs de la Dite
  aussi bien qu' tous ses autres ministres rsidant prs des
  princes de l'empire de dclarer que son alliance avec la maison
  d'Autriche tait fonde sur les traits de Westphalie et sur les
  constitutions germaniques; qu'elle regardait comme une de ses
  premires maximes de ne pas permettre d'y porter atteinte; que,
  bien loin de vouloir servir d'instrument aux projets d'oppression
  que la Cour impriale pourrait former, Sa Majest se prvaudrait
  plutt de l'alliance comme d'un moyen de plus pour servir la
  cause des Etats. (Le comte de Vergennes au marquis de Bombelles,
  10 avril 1715.--Arch. de Seine-et-Oise, E. 453).

Le marquis s'tait cr des intimits dans quelques familles; trs
attir chez Mme de Schwartzenau, femme du ministre de Prusse, il
s'tait cru pris de la fille de la maison et avait song  demander
sa main. Certaines hsitations de dernire heure, peut-tre aussi des
obstacles de fortune ou de caractre que des lettres postrieures
nous font deviner l'avaient fait renoncer  son projet. La jeune
fille, plus dsireuse que lui, sans doute, de contracter cette union,
s'tait montre mortifie de l'abandon du marquis, et la rupture
n'alla pas sans rcriminations et sans aigreur. Dbarrass d'un
poids qui l'touffait, M. de Bombelles n'eut plus qu'une ide: se
marier en France. Il tait g de trente-trois ans, muni d'un poste
diplomatique important, il n'avait plus  se proccuper que du sort
de sa jeune soeur qui alors vivait avec lui  Ratisbonne...

Ce fut justement Jeanne Rene qui persuada  son frre que, s'il
voulait pouser Mlle de Mackau, fille d'une des sous-gouvernantes
des Enfants de France, il n'avait qu' formuler une demande. L'anne
prcdente, le marquis tomb malade  Versailles s'tait vu soigner
comme un fils par la baronne de Mackau avec laquelle, depuis
toujours, il avait entretenu les liens de la plus troite intimit.
Une jeune fille rieuse et raisonnable  la fois, de caractre
enchanteur et d'ducation parfaite, cette Anglique, que depuis
son enfance il suivait pas  pas, avait charm la convalescence
du diplomate; de longues causeries sous les ombrages des parcs
appartenant  la princesse de Gumne et  la comtesse de Marsan[16]
devaient laisser dans l'esprit de l'un et de l'autre de durables
impressions... Ils ne le savaient pas peut-tre jusqu'au jour o la
correspondance de Mlle de Bombelles avec la baronne de Mackau vint
raviver de charmants souvenirs, faire entrevoir la possibilit d'une
union entre deux coeurs qui avaient dj chemin dans les sentiers de
l'amiti.

  [16] La princesse de Gumne, ne Rohan-Soubise, tait
  propritaire de ce domaine de Montreuil, qui deviendra
  l'habitation aime de Madame Elisabeth. La comtesse de Marsan
  occupait rue Champ-la-Garde une grande maison dont le parc
  pouvait communiquer avec celui de sa nice. Derrire la proprit
  de Mme de Gumne, avec son entre sur la rue Champ-la-Garde,
  se trouvait la petite maison prte  Mme de Mackau, et que lui
  donna plus tard Madame Elisabeth.

De part et d'autre, il tait crit qu'on s'accorderait vite. Mme de
Mackau tait sans fortune, dans le marquis de Bombelles, diplomate
d'avenir, elle trouvait un bon parti pour sa fille. Loin d'lever des
objections contre la diffrence d'ge, elle encouragea sa fille, 
peine ge de seize ans,  rpondre aux sollicitations dont son amie,
Mlle de Bombelles, se faisait l'interprte. De son ct, Marc-Henri
n'tait que peu en tat par lui-mme de donner une brillante
situation  celle qui deviendrait sa femme; mais il escomptait
volontiers, outre les esprances de carrire, la protection destine
 devenir efficace de la jeune soeur du Roi.

Si jeune qu'elle ft, en effet, Mlle de Mackau jouait un petit rle
dans la cour intime des Enfants de France. Sa mre, femme fort
capable, s'tait applique  lui donner une instruction srieuse; la
vie modeste qu'elle et ses enfants menaient  Strasbourg n'avait pu
que fortifier les excellentes qualits d'Anglique. La jeune fille
n'avait pas connu les dangers d'une existence trop mondaine soit dans
l'intrieur familial, soit dans les couvents  la mode, lesquels
prparaient si bien  la vie de cour et si mal  la vie conjugale.

       *       *       *       *       *

A cette poque, la femme appartenant  la socit se tient dans le
monde comme sur un thtre. Elle sent sur elle les regards du public,
elle apprend un rle trs difficile  porter. Aussi l'apprentissage
commence-t-il de bonne heure. La vie de famille d'alors peut nous
paratre trange, tant elle est diffrente de celle que mnent la
plupart des jeunes filles d'aujourd'hui.

On a form l'enfant ds le berceau aux belles manires. Elle s'est
habitue  se promener d'un air grave; on juge de ce que peuvent
tre ses jeux de prime jeunesse en corps de baleine et en paniers;
sauter et courir voil de fort sottes occupations pour une fille
noble destine  tenir un rang dans la socit, surtout  la Cour,
but de toutes les aspirations. Elle voit fort peu sa mre, tant les
multiples occupations mondaines, le thtre, la Cour, les petits
salons o l'on cause, o l'on joue, o l'on soupe, o l'on mdit,
prennent son temps, accaparent exclusivement son esprit. Passer
des heures avec l'enfant dont l'intelligence s'veille peu  peu,
jouer avec elle en un charmant abandon, livrer les profondeurs
naves de sa tendresse maternelle, se montrer petite et simple pour
mieux insuffler son amour, se faire aimer  force d'abdication du
moi,  force d'oubli des proccupations et des soucis extrieurs,
reprendre peu  peu et savoir garder la place qu'ont occupe les
remplaantes, voil ce que tant de femmes--appartenant mme  la
socit la plus absorbe par les devoirs mondains, la plus en proie
aux suggestions frivoles--savent quotidiennement faire aujourd'hui.
C'tait autrefois une fort rare exception. Quelle intimit peut
exister entre une mre qui  peine quelques minutes par jour
s'informe de la sant, de la conduite et des progrs de sa fille, et
une enfant qui, sitt le devoir solennel accompli, remonte dans les
combles de l'htel avec sa gouvernante? Aucune. Au respect filial,
se mle une bonne dose de crainte et, dans l'amour, il est comme
une hsitation, un dsir d'obir plus qu'un besoin de rpondre  un
sentiment naturel. Les parents n'ont pas plus que ceux d'aujourd'hui
au fond du coeur une grande duret, mais il va de leur dignit de
garder cette hauteur qui carte les familiarits, met un frein aux
attendrissements, conserve les distances.

Cette premire vie de famille un peu sommaire ne suffit pas pour
l'ducation d'une fille. La mode n'est pas venue encore des
institutrices  demeure, mais il est de grandes maisons de tenue
religieuse[17] et d'allure mondaine  la fois o se retirent des
femmes de tout ge, o l'on se dispute ces enfants de la noblesse
suivant leur rang et leur fortune: Fontevrault, Panthmont[18], rue
de Grenelle, les Dames de Sainte-Marie de la rue Saint-Jacques,
Saint-Louis de Saint-Cyr pour un noyau restreint, portes ouvertes
 deux battants sur le monde dont les bruits, les nouvelles, les
caquets arrivaient sans retard. A ces veuves, prises d'accs
de dvotion passagre,  ces femmes en instances de sparation
judiciaire,  celles qui fuyaient la socit trop bruyante par raison
ou par tristesse ou simplement parce que la petite vrole les avait
maltraites, il fallait ces distractions, ces effluves de la Cour
et de la Ville... Les jeunes filles leves dans un btiment spar
prenaient contact, aux longues heures de rcration, avec celles qui
peuplaient les parloirs, elles s'imprgnaient de l'air du sicle,
cependant qu'on leur enseignait le chant, le dessin et la danse, tous
les talents de la bonne compagnie et surtout l'art de plaire[19].

  [17] L'usage de ce temps aimable et frivole, crit la vicomtesse
  de Noailles (_Vie de la princesse de Poix_) tait de confier
  l'ducation des filles au couvent depuis l'enfance jusqu'au
  mariage. Personne n'avait, ou ne croyait avoir le temps d'lever
  ses enfants: d'ailleurs, sur plusieurs filles, il y en avait
  toujours quelqu'une destine  entrer en religion, et, par
  consquent, il fallait l'loigner du monde avant qu'elle pt le
  regretter. La dernire phrase est-elle bien juste? Ce n'est pas
  toujours dans ces couvents-l qu'on plaait les jeunes filles
  destines au voile.

  [18] L'abbaye de Panthmont tait situe l o est maintenant
  le temple protestant, 108, rue de Grenelle. C'tait le couvent
  le plus lgant et le plus mondain de Paris. Les princesses
  Bathilde d'Orlans et Louise de Cond y passrent plusieurs
  annes, cette dernire jusqu' sa vingt-cinquime anne. Les deux
  princesses avaient leur appartement  part, leur train de vie
   part, leur table particulire, une dame d'honneur, plusieurs
  femmes de service. Elles donnaient  dner et recevaient toute
  une petite cour. (Voir la _Dernire des Cond_, par le marquis
  P. de Sgur;--et comte Ducos, _la Mre du duc d'Enghien_.--Voir
  aussi _la Femme au XVIIIe sicle_ des Goncourt, et les charmants
  _Portraits_ de Jules Soury.)

  [19] Ces maisons o l'ducation est si frivole font naturellement
  penser  ce couvent de Terceire dans les Aores, o firent halte
  les officiers franais revenant d'Amrique. Lauzun, Broglie,
  Sgur y remportrent de faciles succs. L'abbesse qui n'y voyait
  pas de mal adressait aux jeunes conqurants des compliments
  que Sgur paraphrasa ainsi: Ces jeunes personnes auxquelles
  je vous laisse offrir vos hommages, s'tant exerces  plaire,
  seront un jour plus aimables pour leurs maris, et celles qui se
  consacreront  la vie religieuse, ayant exerc la sensibilit
  de leur me et la chaleur de leur imagination, aimeront plus
  tendrement la divinit.

Elle sait se tenir, marcher, faire sa partie dans un menuet; elle
sait causer de mille riens, baragouiner l'anglais ou l'italien, se
moquer et critiquer; elle a appris la gnalogie de sa famille et un
peu celle des Bourbons; elle a cet esprit naturel qui est instinctif
aux castes qui, ne prenant pas le temps d'approfondir les sujets et
n'ayant pas  se proccuper des difficults de l'existence, cueillent
la fleur au vol... Elle ne sait rien de la vie et de ses devoirs,
rien des plaies sociales qui, sans qu'elle s'en doute, l'entourent
et qu'elle peut tre appele  secourir... Elle n'a qu'un but, qu'un
dsir, que son ducation particulire a fait crotre, surchauff
au point d'en faire une obsession: se marier trs jeune, suivant
les convenances de rang et de fortune. Les parents arrangent tout
d'avance: les futurs conjoints se voient une ou deux fois, le mariage
est dcid avant qu'ils n'aient le temps de se connatre. Parfois
elle a treize ou quatorze ans, lui seize ou dix-sept ans[20]; dans ce
cas, le soir des noces les deux enfants sont spars, le mari pour
faire son apprentissage aux armes[21], elle pour rentrer pour deux
ou trois ans dans son couvent ou dans un autre.

  [20] Maries  quatorze ans: Mlles de Bouillon, de Luynes, de
  Noailles d'Ayen;  treize ans et demi: Mlles de Montmorency, de
  Polignac;  douze ans, Mlle de Nantes, Mlles de Brz, du Lude,
  d'Arquien;  onze ans, Mlles de Noailles, de Boufflers et la
  fille de Samuel Bernard;  dix ans et demi, Mlles de Mailly,
  Colbert, etc. Un duc d'Uzs se maria  dix-sept ans avec une
  fille du prince de Monaco qui en avait trente-quatre; le prince
  de Turenne, le duc de Fitz-James, le duc de Fronsac se mariaient
  aux mmes ges. Le duc de la Trmoille se mariait  quatorze ans,
  la mme anne que Louis XV qui en avait quinze... Il en est bien
  d'autres dont les _Mmoires_ du duc de Luynes et de Saint-Simon
  nous donnent les noms. Charles-Gaspard de Rohan Rochefort aura
  seize ans quand il pousera sa cousine, Louise-Josphe de
  Rohan-Gumne, de six mois plus ge que lui. Le fils du comte
  de Berchenyi,  seize ans, pousera une enfant de neuf ans. (Voir
  _infra_).--Voir aussi l'excellent livre de M. Fernand Giraudeau,
  _les Vices du jour et les Vertus d'Autrefois_.

  [21] Qui n'a prsent  l'esprit le mariage du jeune duc de
  Bourbon, g de quatorze ans et demi, avec la princesse Bathilde
  d'Orlans. Celui qui, depuis, devait faire si mauvais mnage avec
  sa femme, commena par l'enlever le soir des noces. Ce petit
  scandale amusa la cour, et Laujon en fit une pice qu'il appela
  _l'Amoureux de quinze ans_ (Voir _la Mre du duc d'Enghien_, par
  le comte Ducos;--et nos _Fantmes et Silhouettes_, Emile Paul,
  1903).

On l'appelle madame, elle a le droit de recevoir quelques visites,
elle continue  se perfectionner dans les arts d'agrment, les
livres sont presque compltement ferms; la petite marie ne songe
qu'au jour o il lui sera permis de paratre sur la premire scne
du monde,  tre prsente  la Cour et  se mler  la socit
brillante. Elle envisage la nouvelle vie qui va lui tre faite; elle
entrevoit diamants, beaux atours, berline, comdie, ftes et soupers.

Tout un prisme de joies aveugle ses yeux. Elle ne pensait gure qu'
cela en allant  l'autel, et voil le moment arriv. Le mariage sera
consomm dans une terre familiale. Puis la jeune femme accourra 
Paris, se montrera dans quelques salons, recueillera sourires et
compliments, et couverte de bijoux, en grand habit, elle paratra le
vendredi  l'Opra dans la premire loge du ct de la Reine. Voil
les mariages dans la noblesse au XVIIIe sicle.

Si les buts  atteindre sont souvent les mmes de nos jours pour de
trs jeunes pouses, il faut confesser que l'tat de la jeune fille
actuelle est plus enviable. N'a-t-elle pas le droit d'avoir place au
banquet des plaisirs, de jouer son rle dans le mouvement mondain?
jusqu' un certain point ne lui est-il pas possible d'tudier ceux
parmi lesquels elle choisira ou laissera choisir son mari? Du moins
ne la force-t-on pas comme jadis  prononcer des voeux religieux afin
que par le sacrifice des filles et des cadets traits en branches
parasites s'panouisse en pleine sve le principal rejeton.

De l ces religieuses, ces abbs sacrifis par ordre, et l'ancien
vque d'Autun pourra crire: Dans les grandes maisons, c'tait la
famille que l'on aimait bien plus que les individus et surtout que
les jeunes individus que l'on ne connaissait pas encore. Contre
ces abus de puissance paternelle qui rglait cruellement le sort
de quelques-uns en faveur du seul qui dt en profiter, il avait
t protest ds le Concile de Trente, mais ces menaces n'avaient
produit aucun effet; aprs comme avant, les parents continurent 
rgler eux-mmes et suivant leur fantaisie le sort de leurs fils ou
de leurs filles. Si l'on ne peut nier que le droit d'anesse, tel
qu'il a pu se conserver en Angleterre, tel que la constitution des
majorats pouvait, dans une certaine mesure, le remplacer chez nous,
devait et doit encore s'offrir comme l'unique moyen de garder intacts
non seulement les terres patrimoniales, mais le rang auquel ont
droit certains noms illustrs au service de l'tat, on ne saurait
s'indigner assez haut contre cette habitude mise en vigueur aux
XVIIe et XVIIIe sicles de froquer tout ce qui tait jug inutile.
Parcourez Saint-Simon: la liste est longue des grandes familles qui
procdaient ainsi. C'est le premier duc de la Rochefoucauld qui fait
prtres le deuxime et le quatrime de ses fils, force cinq filles
sur cinq  se faire religieuse. Le second duc eut trois chevaliers
de Malte et un prtre parmi ses cinq fils. Les Rohan, les Matignon,
les Mailly usaient des mmes procds envers les cadets de leurs fils
et filles. Force aussi Mlle de Mortemart qui, faisant de ncessit
vertu, devint l'irrprochable abbesse de Fontevrault. Force Mlle
de Tencin... dont les aventures sont connues. Forcs tous ces petits
abbs de cour, crivains licencieux, de Chaulieu  Grcourt, de La
Chtre  Voisenon qui se vengrent par le scandale de leurs livres
et de leurs moeurs de la violence qu'ils avaient d subir. Quand
Flchier arrive en Auvergne, avec les juges des Grands Jours, il est
inform qu'un certain nombre de religieuses se sont vades de leur
couvent, et que d'autres s'adressent aux reprsentants du roi, pour
tre rendues  la libert; et l'vque de constater: Je ne m'en
tonnai pas. On les contraint pour des intrts domestiques, on leur
te par des menaces la libert de refuser. Les mres les sacrifient
avec tant d'autorit qu'elles sont contraintes de souffrir sans se
plaindre.

Rapprochons-nous de l'poque qui nous occupe. Il y a toujours des
chevaliers de Malte pris par ordre parmi les cadets de vieille
souche et plus ou moins bien lotis, des prtres forcs, des abbesses
nes parmi les plus grandes maisons... Ncessit familiale devant
laquelle on s'incline. Il est un clan o le chapeau de cardinal
se passe d'oncle en neveu, les Rohan sont un instant plusieurs 
porter la pourpre et on les distingue par le nom de Gumne et de
Soubise, tandis que le senior garde le nom de Rohan. Plt au Ciel que
la source de ces cardinaux se ft tarie, avant l'avnement du trop
clbre Louis, grand-aumnier de France... l'homme du Collier!...

Il y a toujours de tout jeunes gens qu'on marie sans les consulter
comme on avait mari le prince Charles-Joseph de Ligne et le duc
de Fronsac. Il y a toujours des jeunes filles leves dans des
couvents trs mondains o l'on apprend les rvrences et l'art de
se comporter  la Cour, il y a toujours aussi Saint-Cyr o la rgle
est plus svre, l'ducation plus srieuse, mais l ce n'est plus un
couvent uniquement de luxe; n'y entrent et sur places libres, que
les jeunes filles nobles et de famille militaire qu'a dsignes la
faveur du Roi... Celles-l auront une dot minuscule et un trousseau
pour faciliter leur tablissement, et c'est pourquoi la noblesse
pauvre recherche tant pour ses filles l'institution de Saint-Louis.
Le temps n'est plus o Racine faisait chanter les choeurs d'_Esther_,
devant la Cour, par les protges de Mme de Maintenon: les dames
de Saint-Cyr sont des religieuses augustines et les exhibitions
mondaines ont cess.

Anglique de Mackau, de famille noble et sans fortune, se trouvait
bien dans les conditions voulues pour entrer dans cette maison
recherche. Il s'en fallut de peu qu'elle n'y compltt son
ducation... Mais la jeune princesse dont elle tait devenue la
compagne la rclamait pour elle-mme et, devant sollicitation si
imprieuse, toutes considrations s'taient tues.

       *       *       *       *       *

Comment s'tait conclu cet arrangement, Mme de Bombelles l'a cont
elle-mme en 1795  M. Ferrand, tout en expliquant de quelle faon,
quelques annes auparavant, sa mre tait devenue sous-gouvernante de
cette enfant volontaire et indiscipline, mais d'une grce et d'une
sensibilit charmante qui tait Madame lisabeth.

La premire ducation de la petite princesse ne s'tait pas faite
sans difficult. Orpheline  trois ans[22], elle n'obissait 
personne. Les tmoignages contemporains la montrent  l'ge de six
ans comme une petite sauvage, avec un air dtermin et doux en mme
temps, avec je ne sais quoi d'entier et de rebelle qui ne se laissait
pas aisment apprivoiser. Elle offrait des asprits, des disparates
bizarres de caractre; elle passait volontiers d'un extrme 
l'autre: tantt sensible et charmante, tantt fire et hautaine. Ses
ingalits rappelaient le duc de Bourgogne[23].

  [22] Elisabeth-Philippine-Marie-Hlne de France, ne le 3 mai
  1764, baptise le mme jour en prsence de la famille royale,
  par l'archevque de Reims, et tenue sur les fonts par le duc de
  Berry, son frre an, le futur Louis XVI, au nom de l'Infant Don
  Philippe, et par Madame Adlade, sa tante, au nom de la reine
  d'Espagne douairire. Le dauphin mourut en 1765; la dauphine
  Marie-Josphe de Saxe, deux ans aprs.

  [23] Comte Ferrand, _Eloge de Madame Elisabeth_.

La comtesse de Marsan[24], gouvernante des Enfants de France, eut
fort  faire pour mater cette nature indpendante. A l'encontre de
Madame Clotilde, sa soeur, ge de cinq ans, qui s'offrait trs
souple, dsireuse d'apprendre et de se plier  ce qui lui tait
command, Madame lisabeth se montrait entte dans ses caprices,
opinitre dans ses rvoltes, orgueilleuse et hautaine avec ceux
qui la servaient; dans l'exagration de sa morgue princire elle
ne souffrait pas non seulement qu'on lui tint tte, mais mme
qu'on pt tarder  excuter ses dsirs. A ses dbutantes tudes,
elle n'apportait ni grce ni bon vouloir et, malgr l'exemple de
sa soeur, toujours mis devant ses yeux,-- sa grande jalousie,
d'ailleurs,--elle proclamait qu'elle n'avait besoin ni de se
fatiguer, ni d'apprendre, puisqu'il y avait toujours prs des
princes, des hommes qui taient chargs de penser pour eux.

  [24] Marie-Louise Genevive de Rohan-Soubise, veuve de
  Jean-Baptiste Charles, comte de Marsan, prince de Lorraine,
  mort  vingt-trois ans sans enfants, en 1743. La comtesse de
  Marsan, trs Rohan et trs Lorraine, portait au plus haut
  degr l'orgueil des maisons qu'elle reprsentait. Elle embrassa
  les prtentions des Rohan de passer avant les ducs et pairs,
  comme descendants des rois de Bretagne et des rois de Navarre.
  Ils rclamrent le titre d'Altesse quand Elisabeth Godfried, de
  Rohan Soubise, pousa le prince de Cond (Voir les lettres d'elle
  publies dans _Fantmes et Silhouettes_, mile-Paul, 1903). On
  connat la carrire militaire, plus fastueuse que glorieuse, du
  marchal de Soubise, qui dut l'exagration des faveurs verses
  sur sa tte par Louis XV  son dvouement absolu au roi,  la
  perfection de ses manires,  sa complaisance pour les favorites
  et  la finesse de son esprit de courtisan. La comtesse de
  Marsan tait gouvernante des Enfants de France depuis 1754.
  Elle avait t l'ennemie acharne de Choiseul. Mme de Pompadour
  la dtestait. (Cf. les _Mmoires_ de Mme du Hausset, et les
  _Mmoires_ de Choiseul, tout rcemment publis par M. Fernand
  Calmettes.)

Une circonstance fortuite devait amener un premier changement dans
l'humeur fantasque de l'enfant. Elle tait tombe malade. Clotilde
demanda avec instance  la soigner, obtint que son lit ft apport
dans la chambre de sa soeur. S'il ne lui fut pas permis de la
veiller la nuit, du moins ne la quitta-t-elle pas dans le jour, et
de cette intimit de chaque instant, de ces soins apports avec
touchante affection devaient natre de probants rsultats. Clotilde
donna d'excellents conseils  sa soeur et, de plus, se fit sa vraie
premire institutrice; bientt lisabeth, qui s'y tait refuse
jusqu'alors, consentit  peler ses mots; au bout de peu de temps,
elle prenait got  la lecture.

La marquise de la Fert-Imbault, fille de la clbre Mme Geoffrin
et femme philosophe des plus instruites, avait t prie par Mme
de Marsan de l'aider dans sa tche, en attendant que ft nomme
une sous-gouvernante capable de diriger effectivement les jeunes
princesses[25]. Mme de la Fert-Imbault se mit  la besogne, choisit
dans son vaste rpertoire philosophique les morceaux les plus
dlicats et qu'elle jugeait les mieux propres  influencer de jeunes
esprits. On demeure tonn des auteurs lus dans ce but. Nourrie
surtout dans l'antiquit, la marquise fit apprcier  ses lves
des fragments d'Aristote, elle ne leur pargna ni Zoroastre, ni
Confucius, elle fit surtout pour elles des arrangements inspirs
des _Hommes illustres_ de Plutarque. Le livre o Mme Roland raconte
en ses _Mmoires_ avoir puis son enthousiasme pour la Rpublique
tait-il bien  la porte de princesses aussi jeunes? Mme de Genlis
en aurait dout, elle qui proclamait que tous livres taient
dangereux  laisser lire seuls  des enfants de sept  quinze ans.
C'est pourquoi Mme de la Fert-Imbault s'tait donn la peine de
faire elle-mme les extraits.

  [25] Sur Mme de la Fert-Imbault, consulter le _Royaume de la rue
  Saint-Honor_, par le marquis Pierre de Sgur.

Sans doute Plutarque devenu l'instituteur de leur bas ge avait dict
aux princesses, comme  Henri IV, beaucoup de bonnes honntets et
maximes excellentes. Dj elles suivaient les leons de physique de
l'abb Nollet, les leons d'histoire de Guillaume Le Blond; l'abb
de Montaigu succdant  l'abb Lussins tait charg de l'instruction
religieuse. On verra avec quelle lvation il devait comprendre sa
vraie mission. Mais c'est  sa nouvelle ducatrice d'un mrite tout
particulier qu'il faut avant tout reporter la transformation en
qualits des dfauts de la jeune Madame lisabeth.

Marie-Anglique de Fitte de Soucy, baronne de Mackau, veuve d'un
ministre du roi  Ratisbonne[26], vivait tout  fait modestement 
Strasbourg, lorsque Louis XV,  l'instigation de Mme de Marsan et sur
les tmoignages rendus par les dames de Saint-Louis (elle avait t
leve  Saint-Cyr), laissant les meilleurs souvenirs l'appela prs
de ses petites-filles en qualit de sous-gouvernante.

  [26] Les Mackau appartenaient  une noble et ancienne famille
  irlandaise. Au XIXe sicle le nom fut illustr par l'amiral de
  Mackau, une des gloires de la marine franaise. Il tait le
  petit-fils de la baronne de Mackau, mre d'Anglique, et le pre
  du vaillant champion des Droites  la Chambre, dput de l'Orne
  depuis trente ans.

L'arrive de Mme de Mackau, escorte de sa fille Anglique, devait
faire bonne impression sur la petite princesse.

Mme de Marsan, a racont Mme de Bombelles, reut ma mre comme
si elle et eu  la remercier d'avoir accept l'emploi qu'elle lui
avait confi. Elle voulut me voir et me prsenter  Mesdames. Madame
lisabeth me considra avec l'intrt qu'inspire  un enfant la vue
d'un autre enfant de son ge.

Je n'avais que deux ans de plus qu'elle, et tant aussi porte
qu'elle  m'amuser, les jeux furent bientt tablis entre nous et la
connaissance fut bientt faite. Ma mre, n'ayant point de fortune,
pria Mme de Marsan de solliciter pour moi une place  Saint-Cyr.
Elle l'obtint, et je m'attendais  tre incessamment conduite dans
une maison pour laquelle j'avais dj un vritable attachement.
Cependant Madame lisabeth demandait sans cesse  me voir; j'tais la
rcompense de son application et de sa docilit; et Mme de Marsan,
s'apercevant que ce moyen avait un grand succs, proposa au Roi que
je devinsse la compagne de Madame lisabeth, avec l'assurance que,
lorsqu'il en serait temps, il voudrait bien me marier. Sa Majest y
consentit. Ds ce moment je partageai tous les soins qu'on prenait de
l'instruction et de l'ducation de Madame lisabeth. Cette infortune
et adorable princesse, pouvant s'entretenir avec moi de tous les
sentiments qui remplissaient son coeur, trouvait dans le mien une
reconnaissance, un attachement qui,  ses yeux, tinrent lieu des
qualits de l'esprit; elle m'a conserv sans altration des bonts
et une tendresse qui m'ont valu autant de bonheur que j'prouve
aujourd'hui de douleur et d'amertume... Si faonne par l'auteur
de l'_loge de Madame lisabeth_ que nous apparaisse cette note,
elle est bien, aux efforts de style prs, l'expression de ce que
ressentait Mme de Bombelles auprs de Madame lisabeth.

Par cela mme qu'elle tait la compagne plus ge de la princesse,
dans ses jeux comme dans ses tudes, et compagne choisie non subie,
Anglique devait exercer utile influence, aider puissamment Mme
de Mackau  faire triompher son programme de femme de haute pit
et d'opinitre persvrance. L o Mme de Marsan, plus indolente,
n'avait pas pleinement russi, Mme de Mackau fut assez rapidement
victorieuse. D'une enfant vaniteuse et personnelle elle ne devait
pas tarder, avec l'aide de l'abb de Montaigu,  faire une princesse
prise et respectueuse de ses devoirs; ds l'poque de sa premire
communion[27], qui devait de si peu prcder le mariage de la
princesse Clotilde avec le futur roi de Sardaigne, elle avait
compris, suivant l'loquente parole d'un de ses pangyristes[28], non
l'un des moindres, qu'une partie de la religion consiste  ne pas
faire porter aux autres le fardeau de nos imperfections et de nos
caprices, mais, au contraire,  servir nos semblables, s'il se peut,
ou du moins  leur tmoigner de la bienveillance, ce qui n'est jamais
difficile aux grands. Sa tendance originelle  l'orgueil fit bientt
place  la douceur et  l'affabilit, et ce qu'elle avait de trop
ardent et de trop personnel s'attnua sensiblement et ne fut plus que
de la franchise et de la fermet.

  [27] Le 13 aot 1775.

  [28] Mgr Darboy, _Prface_  la _Correspondance_ de Madame
  Elisabeth, publie par Feuillet de Conches.

Quand, le 20 aot, Madame Clotilde, marie par procuration, partit
pour le Pimont, ce fut pour sa soeur un cruel dchirement. Ce
qu'taient,  l'poque, ces mariages  l'tranger des Filles de
France, on le sait: adieu suprme  la famille,  la patrie, 
toutes les affections,  toutes les intimits de l'enfance et de la
jeunesse. Elles n'avaient plus mme, ces princesses, pour pancher
leur coeur, cette consolation des correspondances intimes qui
entretiennent les liens des parents et des lus de l'amiti. Toute
lettre tait oblige de subir l'estampille officielle, de suivre
le canal diplomatique; souvent elle passait au crible des agents
secrets des Gouvernements: la confiance, l'abandon disparaissaient
de cet change de penses; il fallait user de subterfuges pour faire
passer des lettres qui exprimaient autre chose que des phrases
protocolaires. Madame Clotilde sera autorise  venir de temps 
autre jusqu' Chambry pour y recevoir des membres de sa famille.
Elle aura l'occasion de revoir ses frres, maris eux-mmes  des
princesses de Pimont, elle ne reverra jamais la jeune soeur dont
elle avait protg l'enfance et qui professait pour elle une si
tendre et sincre affection.

Les onze ans de Madame lisabeth n'avaient pas encore la force de
dissimuler ce qu'elle ressentait amrement: elle se laissa aller,
se sentant orpheline pour la seconde fois,  la violence de son
dsespoir. L'clat de cette douleur fit impression  la Cour o ce
genre de manifestations s'teint d'ordinaire sous les rgles de
l'tiquette et la banalit des conventions: devoirs ou plaisirs.
Marie-Antoinette s'en attendrit et, sous l'empire de cette motion,
elle put crire  l'impratrice Marie-Thrse: Depuis le dpart de
la princesse de Pimont, je connais beaucoup plus ma soeur lisabeth,
c'est une charmante enfant qui a de l'esprit, du caractre
et beaucoup de grce. Elle a montr au dpart de sa soeur une
sensibilit bien au-dessus de son ge.

Si intressante que soit la jeune princesse, il ne nous est pas
permis de la suivre jour par jour dans le cours de ses tudes et de
ses distractions[29]. Nous nous la figurons pourtant dans tous les
dplacements de Cour,  Compigne,  Fontainebleau, jouant comme
prcdemment les charades qu'a composes Mme de Marsan, la vicomtesse
d'Aumale[30], une des sous-gouvernantes, remplissant le rle de
souffleur, Mme de Mackau prsidant aux rptitions. A ses cts nous
voyons toujours Anglique, compagne de jeux et compagne de classe.
Elle tait le sourire quand, pour mieux se faire obir, Mme de Mackau
se croyait oblige de prendre le front svre; elle reprsentait
l'mulation et le got au travail quand la jeune princesse avait le
regard absent. Elle la suivait dans ces courses de botanique, dont
Madame lisabeth se montrait si friande sous l'gide de Lemonnier,
mdecin des Enfants de France ou d'un autre savant, Dassy, mdecin
habitant Fontainebleau, elle l'accompagnait aux soupers de la famille
royale o, ds sa douzime anne, la soeur de Louis XVI est admise.

  [29] Voir la _Vie de Madame Elisabeth_, par M. de Beauchesne, et
  _Madame Elisabeth_, par Mme la comtesse d'Armaill.

  [30] C'tait aussi une ancienne lve de Saint-Cyr. Elle tait
  douce et gaie et s'tait fait aimer de Madame Elisabeth.

Quand Mme de Marsan, peu aprs le dpart de Madame Clotilde, et
donn sa dmission et pass son gouvernement  la princesse de
Gumne, celle-ci voulut modifier la direction si sage jusqu'alors
donne. Dans la vie de Cour elle comprenait surtout les cts
brillants. La simplicit des gots de Madame lisabeth l'tonnait,
et elle s'employa  lui donner toutes les distractions possibles,
reprochant  sa tante, Mme de Marsan, d'avoir form la princesse
pour la pauvret du couvent, au lieu de l'avoir leve pour occuper
un des trnes d'Europe.

La vrit est que Madame lisabeth avait une prdilection pour la
maison de Saint-Cyr. La comtesse de Marsan y conduisait volontiers
ses lves, les religieuses que ne gtaient plus gure de visites
royales accueillaient avec empressement les petites princesses,
et c'tait toujours une vraie joie pour Madame lisabeth quand il
lui tait permis de passer une journe au milieu de ses chres
orphelines. Elle aimait  leur rpter: Je suis comme vous une
enfant de la Providence, faisant allusion aux malheurs de son
enfance; elle prenait part aux jeux,  la promenade et au goter
des jeunes filles, puis elle recevait  leurs cts la bndiction
du Saint-Sacrement. Le silence conventuel tait un instant rompu,
les jeunes entretiens voletaient et se raquetaient de cour en cour
au point d'tonner les mnes de la Fondatrice. L'austre maison de
Saint-Louis s'illuminait de lueurs d'allgresse.

Pas de semaine, quand elle est  Versailles, et cela non seulement
jusqu'aux Journes d'octobre, mais mme jusqu'au dernier sjour
 Saint-Cloud, o Madame lisabeth ne se prcipite  Saint-Cyr.
Comme de plus, dans la suite, la jeune princesse ne montrera que
peu de got pour le mariage et se drobera le plus qu'elle pourra 
la vie bruyante de Cour, il sera remarqu que sa pit sincre et
sans ostentation, sa propension  la vie d'intimit, son penchant
pour les oeuvres charitables pourraient un jour la dterminer 
entrer au couvent. Elle aimera aussi rendre de nombreuses visites
aux Carmlites de Saint-Denis o s'est retire Madame Louise. Louis
XVI lui fera des observations sur la frquence de ces visites: Je
ne demande pas mieux que vous alliez voir votre tante, mais  la
condition que vous ne l'imiterez pas... j'ai besoin de vous.

En somme, la princesse lisabeth ne songea jamais srieusement  se
clotrer; si les mariages avec des princes trangers ne lui sourirent
pas, c'est qu'elle entendait rester en France, se consacrer au
Roi qu'elle chrissait,  la famille royale  qui elle se sentait
utile, et aussi  cette grande famille qu'elle s'tait cre et
qui s'tendait de ses amies d'lection  ses pauvres, les siens et
ceux qu'on lui amenait. Il est des vies d'abngation qui valent des
existences monastiques, il est des actes qui surpassent les silences
imposs, il est des pits indulgentes aux autres qui passent avant
toutes les austrits conventuelles. L'empreinte morale et religieuse
donne par Mme de Mackau allait rsister  l'impulsion mondaine
tente par la princesse de Gumne, et mme aprs ses quatorze ans,
lorsque sa maison eut t monte, Madame lisabeth ne devait pas
sensiblement changer ses ides. Son caractre solidement tabli ne se
modifierait que peu avec l'ge. Chez elle, les ides primesautires
faisaient bon mnage avec les principes moraux les plus svres, la
pit avec la riante gaiet, une vraie sensibilit dont elle ne
cherchait pas  attnuer les effets s'alliait,  un moment donn, 
une rare nergie.

Nous la verrons passer au milieu du monde de la Cour ne cherchant
pas le mal et ne le voyant qu' la dernire limite, se mlant le
moins possible aux intrigues qui fourmillaient jusqu'autour d'elle,
donnant les meilleurs exemples de tenue et de bienveillance, aimant
la vie retire au milieu de la Cour agite, ce qui ne l'empchera pas
d'accomplir ses devoirs de soeur du Roi.

Maintenant que nous avons renouvel connaissance avec la charmante
princesse qui illumine cette biographie d'une de ses plus tendres
amies, nous nous htons de retourner vers notre hrone principale
qui attend impatiemment l'heure o le oui solennel l'aura unie au
mari choisi par sa mre et, par elle-mme, adopt avec enthousiasme.

       *       *       *       *       *

Le mariage devait s'arranger avec d'autant plus de facilit qu'entre
le marquis et sa belle-mre l'accord tait complet depuis longtemps.
Il n'tait pas rare que Mme de Mackau, crivant  Naples  M. de
Bombelles, l'appelt son _cher gendre_[31], lui demandant conseil
pour toutes choses, rclamant son appui et sa direction morale pour
son fils dont le marquis eut  protger les dbuts, plus tard 
temprer le caractre.

  [31] Nombreuses lettres conserves aux archives de Seine-et-Oise.

Anglique, douce, raisonnable--trs raisonnable toujours malgr un
soupon d'enfantillage de forme plus que de fond--bonne, affectueuse
et dsireuse d'affection, trs sduisante avec ses traits fins,
ses grands yeux bons respirant la franchise, son accueil amne et
bienveillant, tait aime de tous ceux qui l'entouraient. Chacun
prenait intrt  son avenir conjugal: elle ne faisait pas en somme
qu'un mariage de raison inespr, en pousant un homme d'intelligence
et de valeur, ministre plnipotentiaire  trente-trois ans et appel
 devenir ambassadeur. Elle aimait comme un frre trs an cet ami
de la famille, et elle trouvait tout simple, en s'alliant  un homme
srieux, de dix-sept ans plus g qu'elle, de se donner un protecteur
en mme temps qu'un mari.

C'est par lettres que l'union a t dcide, c'est par lettres qu'ils
se sont promis l'un  l'autre. M. de Bombelles a encore auprs de
lui sa soeur Jeanne-Rene qui se porte garant du charme de Mlle
de Mackau, et l'un et l'autre, sans s'tre revus, semblent tout
disposs  se dclarer pris. Les lettres d'Anglique tmoignent d'un
contentement parfait, du dsir de rendre son mari heureux, de la
volont d'tre heureuse par lui.

Cette union tait-elle prdestine? On le croirait  la faon dont
Mlle de Mackau a gard le souvenir des annes d'enfance o ils
jouaient ensemble, o elle l'appelait son mari, sans savoir ce
qu'elle disait, ajoute-t-elle, mais elle se hte de faire comprendre
qu'elle a rflchi  cette appellation d'abord inconsciente: Je vous
assure que je vous ai toujours aim depuis ce temps et la raison qui
succde  l'enfance, au lieu de dtruire la tendre amiti que j'avais
pour vous, n'a fait que l'augmenter. Non, ce n'est pas un rve, je
puis avec assurance vous dvoiler mon coeur, puisque mon sort va
s'unir au vtre... Jamais votre ge ne m'a effraye, ce serait bien
plutt  vous de vous effrayer du mien. J'ose me flatter que vous me
connaissez assez pour tre persuad de ma confiance en vous et, en
suivant vos avis et ceux de maman, je puis vous assurer que vous ne
souffrirez jamais des inconvnients de mon ge; comme vous dites fort
bien, le coeur n'en a point, le mien sera toujours uni au vtre, et
le dsir que j'ai de vous plaire vous ddommagera des dfauts que
vous pourriez trouver chez moi.

Voil de l'amiti et de la tendresse en attendant de l'amour,
et cette jeune fille de seize ans sait graduer les sentiments.
N'est-elle pas aussi bien raisonnable pour son ge lorsqu'elle
crit: Je suis bien persuade que vous serez toujours le mme avec
moi, je vous juge par moi-mme; je sais bien que, lorsqu'on vit
continuellement ensemble, l'on ne peut pas toujours tre en commerce
de galanterie, mais la tendre et constante amiti y succde, et l'une
vaut bien l'autre.

De si bonnes dispositions pour l'avenir de son mnage ne sauraient
aller sans de profonds sentiments de famille. Aussi Anglique
est-elle reconnaissante  son futur mari de sa faon de penser sur
son adorable mre. C'est avoir gagn le coeur de sa fille que de
dire du bien de Mme de Mackau.

Qu'il ne s'exagre pas surtout les charmes de sa figure. Elle n'a
nullement embelli depuis qu'il l'a vue, et sa belle-soeur a eu bien
tort de la vanter. L o Mlle de Bombelles n'a pas exagr c'est
en rptant sans cesse sa faon de penser. La jeune fille s'excuse
sur sa gaucherie  crire et termine ainsi sa lettre: Adieu, mon
cher marquis, c'est sous l'autorit de la plus respectable des mres
que je vous jure que jamais autre que vous ne sera uni au sort
d'Anglique.

Nous sommes l en pleine comdie de Sedaine! Mais ne rions pas, ces
sentiments taient sincres. Le nom de Mme de Mackau a t invoqu;
celle-ci prend aussitt la plume et ajoute, d'abord gaiement:
Franchement, je crois pourtant ma pataraphe ncessaire pour donner
une certaine validit  l'engagement ci-dessus. Il est bien certain
que celle qui l'a crit a fait suivre  sa plume le chemin de son
coeur; quoi qu'il en soit, comme le mien est  l'unisson, je confirme
une promesse qui, en faisant le bonheur d'une fille chrie, fera
aussi celui de sa mre et de toute sa famille.

La gaucherie mme de la lettre de sa fille doit plaire au marquis,
Mme de Mackau le sent, et elle le dit  son futur gendre: Elle
met son me  dcouvert et la laisse aller  son aise; je n'ai pas
voulu m'en mler ni en corriger un mot... Cette petite fille aime
l'affirmatif et je ne serais pas tonne qu' l'autel, elle dise:
Oui, oui.

Mme de Mackau aborde ensuite un point dlicat que M. de Bombelles n'a
pas cru devoir taire  sa fiance. Le marquis avait aim, on vient
d'y faire allusion, une jeune fille, Mlle de Schwarzenau, et avait
t pay de retour; la rupture toute rcente s'tait offerte fort
pnible, la blessure tait encore ouverte, et l'infortune qui lui
avait t chre mritait des gards et des mnagements. Cette fausse
position, ce coeur bris de femme, le remords qu'entranait sans
doute une rupture soudaine, et le devoir qu'il restait  remplir, M.
de Bombelles avait expos tout cela  Mlle de Mackau, lui demandant
loyalement son amiti pour la dlaisse, sr d'tre compris de celle
qui le sauvait d'une union qui ne lui plaisait plus.

Avec son bon coeur, Anglique avait lu entre les lignes, et comme sa
mre et sa tante[32], aprs lui avoir communiqu la lettre dlicate,
piaient les impressions sur son visage, elle n'avait pas eu un
moment d'hsitation: Ah! pour a oui, en vrit, s'tait-elle crie
avec sa charmante franchise, j'y pensais ce matin, et j'avais form
le plan de le lui proposer, la pauvre enfant! Ah! je sens trop son
malheur pour ne pas tcher de l'adoucir?

  [32] La marquise de Soucy.

A ce trait, Mme de Mackau s'tait attendrie. Sa tante et moi,
l'avons prise dans nos bras; nous tions aussi affliges que nos
coeurs nageaient dans la joie... Ainsi soyez tranquille, votre
dernier devoir sera partag de bien bon coeur par celle qui s'occupe
d'avance de remplir tous ceux qui peuvent contribuer  votre bonheur.

Que Mme de Mackau, dj spare de son fils dont le caractre indcis
l'effraie, regrette par moments la ncessit de se sparer de son
Anglique qui faisait sa consolation, dont l'heureux naturel, de
ses jours les plus tristes, faisait souvent des jours de bonheur,
cela se conoit. Seule la certitude que le gendre de son choix fera
le bonheur de sa fille peut lui rendre courage et scher ses pleurs.
Quand le moment du dernier sacrifice sera venu, la victime sera
gaie et contente, la prtresse ne lui montrera pas une douleur qui
serait injuste puisqu'elle ne tiendrait qu' son personnel.

Avant de clore sa lettre sentimentale, Mme de Mackau se rappelle
qu'elle remplit une fonction de Cour et donne des dtails sur le
sjour de l'empereur Joseph II, arriv le 18 avril  Paris sous le
nom de comte de Falkenstein. Je dbuterai demain la reprise de mon
service par l'opra _Castor et Pollux_ qu'on donne  l'Empereur. Je
voudrais bien pouvoir y cder ma place  votre petite femme qui est
trs afflige de n'y pas aller... Il faut pourtant que ma lettre
parle d'un prince qui, dans ce moment-ci, fixe toutes les attentions.
Sa manire d'tre si peu commune avec les personnes de son rang
a tonn la Cour. Cette simplicit qui adoucit la Majest sans la
voiler, cette affabilit, cette honntet lui gagnent tous les
coeurs. Comment ne serait-il pas ador dans son pays?

Au seuil de ce rcit, nous ne pouvons nous arrter autant qu'il
conviendrait au voyage familial et politique  la fois du frre de
Marie-Antoinette. Il serait impardonnable de n'en point dire quelques
mots.

Grce aux rcits contemporains nul n'ignore que l'Empereur se posa en
mentor de la Reine, dont il tait l'an de quatorze ans, qu'il lui
parla trs srieusement et lui laissa des Instructions crites[33],
qui produisirent un effet... momentan. Il affecta de se montrer
svre et critique au milieu des cajoleries dont l'entoura sa soeur,
mais il jouait un rle dont on pouvait deviner les dessous. Il
blmait le luxe, le got pour les plaisirs que manifestait la Reine.
Comme il s'tait attaqu prcdemment  la princesse de Lamballe, il
s'attaqua aux Polignac. Il s'occupa spcialement du jeu effrn, qui
se jouait dans l'entourage de Marie-Antoinette, et Mercy rapporte
comment il s'emporta au sujet de la princesse de Gumne, dont il
appelait la maison un tripot.

  [33] Les _Rflexions  la Reine_ de France sont un vritable
  examen de conscience o l'empereur prsentait  la jeune
  princesse ses devoirs sous deux aspects: 1 comme pouse; 2
  comme reine. (Voir _Marie-Antoinette_, par M. de la Rocheterie,
  o cette instruction est donne en grande partie, p. 351 et
  suivantes.)

  Voici quelques-uns des paragraphes du questionnaire imprial:

  --Employez-vous tous les soins  plaire au Roi? Etudiez-vous
  ses dsirs, son caractre pour vous y conformer? Tchez-vous de
  lui faire goter votre compagnie et les plaisirs que vous lui
  procurez, et auxquels, sans vous, il devrait trouver du vide?

  Votre seul objet doit tre l'amiti, la confiance du Roi.

  Comme Reine, vous avez un emploi lumineux: il faut en remplir les
  fonctions.

  Votre faon n'est-elle pas un peu trop leste?...

  Plus le Roi est srieux, plus votre Cour doit avoir l'air de se
  calquer aprs lui. Avez-vous pes les suites des visites chez
  les dames, surtout chez celles o toute sorte de compagnie se
  rassemble, et dont le caractre n'est pas estim?

  Avez-vous pes les consquences affreuses des jeux de hasard, la
  compagnie qu'ils rassemblent, le ton qu'ils y mettent?

  ... Daignez penser un moment aux inconvnients que vous avez dj
  rencontrs aux bals de l'Opra.

  ... Gardez-vous, ma soeur, des propos contre le prochain, dont
  on fait tout l'amusement... Par des mchancets dites sur le
  prochain..., on vite les honntes gens...

  L'Empereur recommandait aussi  sa soeur de conserver
  l'tiquette, de bien penser  sa situation et  sa nation qui
  est trop encline  se familiariser et  manger dans la main.

  Or, lui-mme donnait l'exemple de la simplicit outre. On peut
  s'tonner de voir l'Empereur philosophe recommander  sa soeur
  de se montrer dvote et recueillie  l'glise, ajoutant que le
  plus grand impie devrait l'tre par politique. Il tait mieux
  dans son rle en signalant l'inconvnient de la socit des
  jeunes gens, et de l'accueil trop facile fait aux trangers,
  surtout aux Anglais dont les usages et les moeurs devenaient
  alors fort  la mode, au grand dplaisir du Roi.--Joseph II 
  Lopold, 11 mai 1777, et Mercy  Marie-Thrse.

En ce qui touchait le jeu et l'exagration des plaisirs, Joseph II
avait raison. tait-il dou d'un esprit assez suprieur et pondr
pour tout morigner et critiquer sans apporter le remde? Ce que
l'on sait de lui ne le prouverait pas entirement: s'il a laiss en
Allemagne la rputation d'un philanthrope utopiste  la recherche du
bien et rempli des meilleures intentions, on ne saurait faire de lui
un Marc-Aurle ou un saint Louis.

Esprit curieux, mais mal quilibr, entt plutt que ferme, ayant
plus de vivacit que de bon sens, concevant de vastes plans, mais ne
les mrissant pas, passionn pour les petites choses et se noyant
dans les dtails, gouvernant trop, mais ne rgnant pas assez,
a dit le prince de Ligne, parlant en libral, mais agissant en
souverain absolu, le prince philosophe gtait de vraies qualits
par d'indiscutables travers. Les questions, confesse le baron de
Gleichen, avaient l'air de chercher un conseil, mais il ne cherchait
ordinairement que d'en trouver un qui s'accordt avec son avis.

Qu'en dehors de la Cour, Joseph II ait obtenu de vrais succs, qu'il
ait inspir un vif intrt mme aux personnes les moins disposes 
se laisser imposer par la grandeur, ceci n'est pas douteux; c'est une
petite bourgeoise orgueilleuse et destine  jouer un rle quelque
vingt ans plus tard qui le confessera. Dans une lettre  Sophie
Cannet, la future Mme Roland, crivait  cette poque: L'Empereur
est bien fait, doux, simple et noble, ressemblant  la Reine (la
petite Phlipon ne disait pas encore insolemment: Antoinette); grand
sans excs, bien camp, blond sans tre roux. Il annonce la bont et
a tout  la fois l'air digne et tant soit peu timide. Il va partout,
quelquefois sans suite,  pied ou en fiacre. Il visite les hpitaux,
les monuments, il se rend toujours l o il n'est pas attendu, et
saisit ainsi la vrit avant qu'on ne lui mette des voiles. Voil
une phrase qui fleure son Jean-Jacques et nous donne un avant-got
de ces flambeaux de la vrit et de ces masques de l'imposture,
dont s'mailleront les discours des rhteurs de la Rvolution. Mais
Marie-Jeanne  cette heure d'une visite impriale ne songe gure 
revendiquer des amliorations sociales, ni  sacrifier sur l'autel de
la Libert, elle admire un souverain absolu dans la simplicit de son
allure, dans son maintien, dans sa manire de s'intresser  toutes
choses. Il donne des preuves de son got et de sa bienfaisance
par ses remarques, ses questions et ses largesses[34]... Tout est
consquent chez lui. Il ne fait pas comme ces princes qui, venant
incognito, ne laissent pas que de traner avec eux tout leur faste.
Il garde son incognito et en jouit parfaitement. Jusqu' sa mise
qui se trouve en conformit avec son programme voulu de simplicit:
un habit puce avec un bouton d'acier, de petites bottines, une seule
boucle  la frisure. Avec Mme Roland on conviendra que c'tait l un
costume modeste bien en rapport avec le rle de conseiller somptuaire
qu'a assum le frre de Marie-Antoinette.

  [34] Il avait pass en revue les manufactures et les arsenaux,
  rendu visite  Geoffrin et  l'Institut,  Mme du Barry et 
  Buffon (avec le grand naturaliste, il avait  rparer une bvue
  de son frre Maximilien refusant maladroitement un exemplaire de
  luxe de l'_Histoire naturelle_); il avait caus avec conomistes
  et savants. Il avait voulu tout voir, se rendre compte de tout,
  peut-tre sans grand esprit de suite. Ce sjour, comme l'crivait
  Louis XVI  Vergennes, devait donner une furieuse jalousie au roi
  de Prusse. Et, d'ailleurs, c'tait vrai.

  Dans ce concert de louanges, il pouvait se produire des notes
  discordantes.

  Joseph II, en effet, se montra plus que froid avec Choiseul, qui
  pourtant tait le promoteur de l'Alliance autrichienne, qui avait
  valu la Dauphine  la France.

  Le duc tait venu  Versailles le jour de la crmonie des
  cordons bleus et au jeu de la Reine, mais il n'y a rien eu de
  bien remarquable dans l'accueil qu'il lui a fait, l'ayant connu
  personnellement  Vienne, crit le comte de Viry, si ce n'est
  que le Roi Trs Chrtien a laiss apercevoir de nouveau,  cette
  occasion, ses dispositions peu favorables pour cet ex-ministre
  qui est retourn mardi dernier  la campagne.

  Joseph II avait travers la Touraine sans s'arrter  Chanteloup.

  Avec M. de Vergennes, l'Empereur attaqua de front la question
  brlante. L'entrevue se passa ainsi, d'aprs la dpche du comte
  de Viry, ministre de Sardaigne.

  Bien des gens, lui dit ce prince, sont surpris de l'inaction de
  la France dans les circonstances actuelles.

  --Je le sais, a rpondu le secrtaire d'Etat; mais le conseil
  du Roi a pens sagement qu'il ne fallait pas qu'un Roi de
  vingt-deux ans signalt le commencement de son rgne par une
  guerre d'ambition. Nous connaissons tous les avantages de notre
  position, mais nous ne voulons pas nous embarquer dans une guerre
  qui pourrait causer un incendie gnral.--La France, rpliqua
  l'Empereur, n'a rien  craindre, tant que durera notre alliance.
  Quant  moi, je me trouve dans des positions plus pineuses; il
  me sera bien difficile de toujours conserver la paix...--J'ose
  vous assurer, monsieur le Comte (l'Empereur voyageait sous le
  nom de comte de Falkenstein), dit alors M. de Vergennes, que la
  maison d'Autriche n'a rien  craindre, tant que durera notre
  alliance.--Cette rponse, place avec esprit et  propos, a fait
  sentir finement  l'Empereur, combien l'on pensait  Versailles
  que cette alliance lui tait avantageuse. Aussi le prince a-t-il
  coup court  ces matires...

  [Au marquis d'Aigueblanche, 6 juin 1777 (Recueil Flammermont.)]

  Paris l'avait sduit, la nation ne lui dplaisait pas, malgr
  sa lgret, et, s'il avait une fort mince opinion de ceux qui
  gouvernaient, malgr les belles phrases dont il les avait berns,
  il conservait une haute ide des ressources de la monarchie, si
  le gouvernail tait aux mains de plus habiles.

  Il redoutait le retour de Choiseul au pouvoir. Si le duc de
  Choiseul avait t en place, disait-il,-- la satisfaction du
  Roi, et au vrai dplaisir de la Reine, sa tte inquite et
  turbulente aurait pu jeter le royaume dans de grands embarras.

  Par contre, l'archevque de Toulouse, Lomnie de Brienne, lui
  avait laiss une haute ide de sa capacit (Mercy, t. III, p. 70).

  Sur chacun il avait une opinion: le comte d'Artois tait un
  petit-matre, Mesdames de France taient nulles. Avec Louis
  XVI, il s'tait ouvert sur bien des questions, et il avait sembl
  goter sa conversation. En revanche, il crivait  Lopold son
  impression intime: Cet homme est un peu faible, mais point
  imbcile; il a des notions, il a du jugement, mais c'est une
  apathie de corps comme d'esprit. Le _fiat lux_ n'est pas encore
  venu, et la matire est encore en globe.

  Joseph II, qui prtendait tout savoir et morignait tout le
  monde  fleur de jugement, tait jug par plus fin que lui.
  L'Empereur, crivait le comte de Provence  Gustave III, est
  fort cajolant, grand faiseur de protestations et de serments
  d'amiti; mais,  l'examiner de prs, ses protestations et son
  air ouvert, cachent le dsir de faire ce qui s'appelle tirer les
  vers du nez et de dissimuler les sentiments propres, mais en
  maladroit; car avec un peu d'encens, dont il est fort friand,
  loin d'tre pntr par lui, on le pntre facilement. Ses
  connaissances sont trs superficielles. (_Gustave III et la Cour
  de France_, t. II, 390.)

En fait, Joseph II est venu en France avec un double but:
sous couvert de s'informer du mnage de sa soeur et de donner 
Marie-Antoinette des conseils paternels, il tient  se rendre compte
 la fois des intentions des conseils du Roi dans le cas d'une
rupture avec la Prusse lors de la succession prochaine de Bavire, et
de l'tat des forces de la France. Il venait de visiter le pays en
observateur sagace, et cela au moment mme o les comtes de Provence
et d'Artois faisaient,  travers la France, des voyages dispendieux
et destins  augmenter l'impopularit de la Cour: Ils voyagent,
crit la comtesse de La Marck, comme ces gens voyagent, avec une
dpense affreuse et la dvastation des postes et des provinces.

En recevant les _Instructions_, le premier mouvement de
Marie-Antoinette avait t un mouvement d'humeur, puis elle s'tait
montre raisonnable et avait pris des rsolutions. Elle cessait de
faire des promenades  Paris, d'assister au jeu de la princesse de
Gumne. Elle semblait avoir pris got  la lecture, s'entretenait
avec des personnes srieuses, choisissait plus judicieusement les
personnes admises  lui faire la cour... Tout cela ne dura gure que
quelques semaines. Quand le comte d'Artois revint de son voyage dans
l'Est, il fut plus en faveur que jamais, et entrana la Reine  une
nouvelle srie de plaisirs et de distractions.

       *       *       *       *       *

L'Empereur partira enchant de sa soeur qui a fait maintes
promesses... Reviendra-t-il? Le bruit qui a couru qu'il songeait
srieusement  pouser Madame lisabeth recevra-t-il une sanction?

Mme de Mackau a rencontr l'Empereur chez Madame lisabeth, et, de
l, mille projets caresss, repousss, repris encore. Pourquoi ne
pas le dire, mme si c'est impossible? L'Empereur a sembl frapp
de l'amnit et du charme de Madame lisabeth[35], sa physionomie
indiquait qu'il tait fait pour la rendre heureuse, et, dans le
vrai, il ne pourrait faire une chose plus convenable, car il est
impossible d'tre plus aimable que cette jeune princesse. Et ce
beau projet, que d'autres ont entrevu et qui sera repris plus tard,
hante Mme de Mackau. Elle craint pourtant qu'il s'envole en fume:
Les gens de ce haut parage, ajoute-t-elle en moraliste pratique, ne
se marient pas pour le bonheur; ils ne sont pas aussi heureux que
nous, n'est-ce pas? Plaignons-les sur cet article et rjouissons-nous
de l'usage que nous allons faire de notre bon sens en prfrant le
bonheur aux grandeurs et  l'opulence.

  [35] L'Empereur, crit le comte de Viry, ministre de Sardaigne,
  n'ignorant pas tous les bruits qui ont couru du projet de mariage
  qu'on lui supposait avec Madame Elisabeth, a affect de dire
   Leurs Majests trs chrtiennes,  toute la famille royale,
  qu'il ne pensait pas  se remarier. (Au roi de Sardaigne, 25
  avril 1777. Dans _Correspondance diplomatique_ publie par
  Flammermont.)

Une rponse de M. de Bombelles que nous ne possdons pas a tmoign
la joie ressentie  Ratisbonne au reu de la lettre de Mlle de
Mackau. Notre diplomate, comme on le verra, en bonne veine d'humeur,
aime les vers, ceux des autres et mme les siens, hlas! car ses
lettres sont souvent inondes de ces lignes plus ou moins badines, 
peu prs rimes, qu'au XVIIIe sicle on appelait de petits vers. Il
s'est content cette fois de citer quelques vers classiques et, comme
il suppose Anglique peu experte en la matire, il a soulign la
citation: les vers taient de Boileau, il tait bon de le rappeler.

Trs srieusement, Mlle de Mackau a commenc sa lettre du 28 mai,
date de Montreuil o elle est au rgime du lait pour enrayer une
grippe opinitre. Elle a remerci le marquis de ces promesses
d'avenir; elle lui est reconnaissante des arrangements pris pour
sa mre. Il ne m'est plus permis de douter de tout ce que vous
m'assurez et, quoique je ne comprenne pas encore bien comment vous
ferez, je tiens cela presque aussi assur que si je le voyais.

Voici l'pigramme qui n'est vraiment pas mal pour une pensionnaire:
Vous prenez un grand empire sur mon esprit, et j'ai peur que bientt
je finisse par croire tout ce que vous me direz. C'en est au point
qu'en lisant avec plaisir les deux lignes et demie de vers que vous
me citez, j'ai t tout tonne de les trouver dans l'_Enfant
Prodigue_ de M. de Voltaire, trouvant trs extraordinaire qu'ils
ne fussent point de Boileau, puisque vous le disiez. Je me suis
persuade que M. de Voltaire les avait vols  Boileau et que vous
tiez initi dans ce petit secret.

La pointe railleuse acheve, la petite personne raisonnable qu'est
Anglique passe  d'autres sujets: les affaires de sa mre que le
marquis prend  charge, le chagrin de Mlle de Schwartzenau que sa
rivale heureuse plaint de tout son coeur. Quant  ma faon de penser
sur Caroline, je serais indigne de vous si cela tait autrement. Une
personne malheureuse est toujours un objet intressant pour une me
sensible; d'ailleurs cette jeune personne aura toujours un attrait
prs de moi; il ne dpendra pas de moi d'adoucir ses malheurs et elle
trouvera toujours en moi une vritable amie.

Elle lit, elle travaille dans son petit chteau[36] de Montreuil,
elle tche de se rendre digne de son savant mari. Et de la carrire
de ce mari dont dpendra la tranquillit de tous les siens, elle
s'occupe dj. Sa mre a vu le ministre, M. de Vergennes, et M.
Grard de Rayneval, premier commis des Affaires trangres; ils ne
sont pas d'avis que M. de Bombelles prenne un long cong pour aller
 Vienne voir son ancien chef, le baron de Breteuil. Une absence de
deux mois pendant que la Dite le rclame, ce n'est pas possible:
quinze jours tout au plus. Autrement vous feriez trs mal et je
serais fche tout rouge.

  [36] Ce petit chteau, on l'a dj dit, tait une modeste
  maison donnant sur la rue Champ-la-Garde et dont le jardin
  communiquait avec le parc de la princesse de Gumne. La maison
  de la comtesse de Marsan tait un peu plus loin dans la mme rue.

Si elle donne des conseils de carrire, la petite ambitieuse, elle
accepte volontiers des avis conjugaux, et la fin d'une de ses lettres
de juin est pntre d'une soumission qu'elle s'efforce de faire
paratre relative, mais que l'on sent, malgr les rticences, prte 
se montrer entire. La raison vous guidera srement dans ce que vous
me ferez faire, aussi je suis parfaitement tranquille. Je suis bien
aise que vous ayez marqu un trait noir sur tous les _je veux_ des
maris; ils sont bien dsagrables pour une femme. Vos prires seront
toujours des ordres pour moi, et je serai toujours bien aise de vous
faire plaisir. Mais je vous avoue que je ne ferais jamais une chose
volontiers lorsque vous m'auriez dit _je veux_, et il n'y a que ce
vilain mot qui pourrait me donner un peu d'humeur.

Bien que ne devant tre clbr qu'en janvier le mariage est annonc,
et Mlle de Mackau entre en relations suivies avec sa nouvelle
famille. C'est la comtesse de Reichenberg qui crit d'Allemagne
plusieurs lettres plus tendres les unes que les autres; c'est la
comtesse de Bombelles, femme du frre du marquis, qui fait un effort
pour paratre aimable. Elle m'aime beaucoup, dit Anglique un peu
sceptique, je lui ferai bien ma cour pour qu'elle m'aime davantage.
Le monde de la Cour se met aussi en frais pour l'amie de Madame
lisabeth; la princesse de Gumne la mne  l'Opra voir un nouvel
opra, _Evrelingue_. La Reine ayant la fivre tierce, il n'y a pas de
sjour  Compigne; Anglique s'en console aisment, car Compigne
l'ennuie, et elle s'est dit: A quelque chose malheur est bon.

A la fin de l'automne, il est question de former la maison de Madame
lisabeth. La comtesse de Reichenberg mande aussitt la nouvelle qui
l'intresse particulirement  son frre: Mme de Brancas est dame
d'honneurs, et Mme de Canillac dame d'atours. Je sais bien que Mme de
Mackau conserve le titre de sous-gouvernante des Enfants de France et
les appointements, mais cela l'loigne de Madame lisabeth.

Si la nouvelle tait vraie, c'et t peut-tre un changement dans
la situation de sa future belle-soeur. Puisque son frre avait
d'avance fait le sacrifice de la laisser trois ans  Versailles,
pourquoi ne pas faire nommer sa femme dame de compagnie pendant
ce temps. Par intrt de famille, Mme de Reichenberg observe: Il
serait bien dsirable qu'il y et une femme de notre nom  la cour, 
cause des enfants. Non sans raison, elle ajoute: Notre chre petite
belle-soeur connat bien sa princesse et srement serait mieux auprs
d'elle qu'aucune de ces dames.

A la fin de cette lettre de novembre, o elle annonait prmaturment
au marquis la constitution de la maison de Madame lisabeth, se
trouve rappel un fait historique qui a dj frapp quelques
crivains et qui mrite d'tre not en passant.

Mme de Reichenberg, s'ennuyant  Waldeck, s'est plonge dans la
lecture de l'histoire d'Allemagne. Elle y a lu, crit-elle, une
anecdote qui pourra peut-tre lui servir un jour. Il s'agit, comme
on va le voir, d'un mariage ingal et elle prvoit ce qui pourrait
arriver  la mort du landgrave; or ce mariage ingal intresse
l'histoire europenne. Le fait est connu dans sa donne gnrale, il
l'est moins dans ses dtails.

Le point de dpart est celui-ci: en 1693, le duch d'Hanovre fut
rig en lectorat par l'Empereur Lopold, en faveur de la branche
cadette de Brunswick. Cette maison de Brunswick tait divise en
trois branches: la premire s'appelait Brunswick-Lunebourg, la
deuxime Zell, et la troisime Hanovre. Il tait naturel de penser
que les deux branches anes s'opposeraient  l'rection d'un
neuvime lectorat en faveur de la branche cadette; le prince de
Brunswick se contenta de formuler son opposition; quant au duc
de Zell, voici la raison qui semble l'avoir engag  donner son
consentement: Il avait pous une demoiselle d'Orbreuse, fille d'un
gentilhomme du Poitou, d'abord de la main gauche; ensuite il avait
obtenu de l'Empereur Lopold, que la duchesse jouirait des mmes
prrogatives que si elle et est pouse de la main droite, en sorte
que, si de ce mariage, il ft provenu des enfants mles, ils auraient
succd lgitimement et sans contradictions.

Les deux poux en mourant ne laissrent qu'une fille qui pousa ce
mme Ernest-Auguste, vque d'Osnabruck, duc d'Hanovre et nouvel
lecteur; ainsi le duc de Zell, ne pouvant rien dsirer de plus
avantageux que de faire sa fille lectrice ne s'opposa point  ce
que ft rig un nouvel lectorat: De cette lectrice descend toute
la maison de Hanovre qui rgne aujourd'hui en Angleterre, et par
consquent les trois enfants du landgrave de Cassel, puisque sa femme
tait la soeur du feu Roi d'Angleterre. Mme de Reichenberg en tire
des consquences toutes personnelles que nous la verrons rappeler
au cours de ce rcit, et c'est pourquoi nous y insistons: De cette
anecdote, dit-elle  son frre, vous savez ce que nous devons
conclure, et je ne croirai plus les personnes, qui me diront que
l'Empereur ne peut pas rendre  une femme les prrogatives que les
prjugs lui ont tes, surtout lorsqu'elle ne peut ni ne veut faire
aucun tort  la succession. Si l'on envisage la question  un point
de vue d'histoire gnrale, elle offre un intrt: la gnalogie
donne par l'historien allemand est vraie. De cette duchesse de Zell
descendent les familles royales d'Angleterre et les Hohenzollern. Son
nom seul est estropi; la demoiselle du Poitou s'appelait lonore
Dexmier d'Olbreuse et appartenait  la famille de Jean V Dexmier d'o
descendent galement les Dexmier d'Archiac reprsents aujourd'hui
par le comte d'Archiac. A cette dernire branche se rattachaient la
clbre Madame Davasse de Saint-Amaranthe (en ralit Saint-Amarand)
et sa fille milie de Sartine qui tenaient sous la Terreur un salon
assez mlang et furent guillotines dans la fameuse fourne des
Chemises rouges[37].

  [37] Voir comte Horric de Beaucaire, _Une Msalliance dans
  la maison de Brunswick_;--un article de M. Depping dans la
  _Revue bleue_, 1896;--Paul Gaulot, _les Chemises rouges_:--G.
  Lentre, _le Baron de Batz_, 1896;--le _Carnet_ de 1901 sur Mlle
  d'Olbreuse, et un livre rcent de M. H. d'Almras, _Emilie de
  Saint-Amaranthe_.

  Il est question aussi des _Chemises rouges_ dans l'aimable
  ouvrage de M. Jacques de la Faye, _la Princesse Charlotte de
  Rohan et le duc d'Enghien_ (mile-Paul, 1905).

Le marquis de Bombelles se proccupait-il  ce moment de gnalogies
princires qui devaient fournir  sa soeur un prcdent pour se faire
reconnatre princesse? C'est fort peu probable. Les prtentions dont
Mme de Reichenberg le harclera sans cesse, surtout l'anne suivante
quand elle sera veuve, il s'en souciait fort peu en novembre 1777. Il
s'apprtait  revenir  Paris pour hter les prparatifs d'une union
dsire avec ardeur des deux cts.

       *       *       *       *       *

Le mariage eut lieu le 23 janvier 1778,  l'glise Saint-Louis, 
Versailles, quatre jours aprs le contrat qu'avaient sign le Roi
et la Reine[38]. Madame lisabeth avait obtenu de Louis XVI pour
son amie une dot de 100.000 francs, une pension de 1.000 cus et la
promesse d'une place de dame pour accompagner auprs de sa personne,
quand sa maison serait forme. La manire dont elle annona cette
faveur  Mlle de Mackau peint le coeur de la princesse: Enfin! tu
seras  moi. C'est un lien de plus entre nous, et rien ne pourra le
rompre[39].

  [38] _Gazette de France_, 19 janvier 1778 et jours prcdents.

  [39] Comte Ferrand, _Eloge de Madame Elisabeth_. Notes de Mme de
  Reichenberg.




CHAPITRE II

1778

  Prsentation d'Anglique  la Cour.--Le marquis rejoint
    son poste.--Sparation douloureuse.--Mme de Bombelles
    et Madame Elisabeth.--La duchesse de Bourbon et le
    comte d'Artois.--Duel de princes.--Mme de Canillac.--La
    princesse de Gumne.--Constitution de la maison de Madame
    Elisabeth.--Correspondance entre les deux poux.--Le comte
    d'Esterhazy.--Premires promenades  cheval.--Quelques
    semaines  Ratisbonne.--La princesse de Frstenberg.--A
    Marly.--Marie-Antoinette et Mme de Bombelles.--Le chevalier de
    Naillac.--Un concert  Ratisbonne.--M. de Bombelles au clavecin.


Le mariage conclu, les deux poux passrent un temps assez court 
Versailles,  l'_Htel d'Orlans_[40], chez le baron de Breteuil.
Du moins, la sparation d'usage  l'poque quand les maris ou l'un
d'eux tait trop jeune n'eut-elle pas lieu, et la lune de miel
reut-elle plein effet. Ce qu'elle fut, on le devine sans peine au
ton qui rgne dans leurs lettres, car  peine se sont-ils compris et
ont-ils jet les bases d'une affection aussi solide que passionne
que leur destine les spare.

  [40] Situ rue Colbert.

Est-ce  cet loignement frquent,  l'interruption constante de
cette vie intime qu'il faut attribuer la dure et le diapason
toujours gal de cette affection conjugale dont le monde des cours
offre peu d'exemples? On devra comparer Mme de Bombelles  ces
femmes admirables d'officiers de marine qui patiemment, pendant des
mois, pendant des annes, attendent celui qui navigue au loin et
cherche  illustrer le nom que porteront les enfants.

Le devoir de la jeune femme l'attachait  Versailles quand bien mme
la bont de Madame lisabeth et t insuffisante  l'y retenir. L
elle veillera  la carrire de son mari, pensera  son avenir au lieu
de s'occuper de ses plaisirs. Qualit ou dfaut, l'ambition mne les
hommes qui n'ont pas pour unique souci de vivre mcaniquement et au
jour le jour; Bombelles n'avait jamais chapp  cette obsession
quand il tait clibataire; raison de plus d'tre ambitieux du jour
o il a pris femme et caresse l'espoir de fonder une famille, et
ces rves d'ambition[41] il les a aussitt inculqus  son ange.
L'amour et l'ambition les guideront tous deux, et voil, ce semble,
une explication toute naturelle de ces longues sparations, qu'avec
des dsirs plus restreints ils eussent pu rendre plus courtes et
moins douloureuses. Tous deux souffraient de l'loignement, s'en
plaignaient parfois amrement, mais s'inclinaient forcment devant la
ncessit. L'expression de leurs regrets et de leurs esprances nous
aura du moins valu une correspondance o les anecdotes politiques
alternent avec l'expression des sentiments tendres, et l'historien
comme le psychologue doivent y trouver  glaner.

  [41] Qu'une vie est belle, a crit Pascal, lorsqu'elle commence
  par l'amour et qu'elle finit par l'ambition.

  Bombelles menait les deux de front.

Ds le commencement de fvrier, rappel par les vnements de
Bavire[42], le marquis de Bombelles est parti pour rejoindre son
poste emmenant avec lui sa jeune soeur. Sa femme l'a accompagn
jusqu' Strasbourg;  peine de retour  Paris, elle lui crit le
coeur bien gros, car elle se sent isole et comme un corps sans
me. Elle a pris seize ans le 24 fvrier. Que d'vnements viennent
de se passer, et la fin de l'anne ramnera-t-elle des jours heureux!

  [42] Voir chapitre suivant.

La voici dame, prsente au Roi et  la Reine, aux princes, au
duc d'Orlans[43] et  la duchesse de Chartres[44], s'occupant, 
peine entre  la Cour, de son frre le baron de Mackau, qui veut
vendre son bton de capitaine au rgiment de Berchenyi. A ce propos
apparat le nom du comte Valentin d'Esterhazy, l'ami dvou de M.
de Bombelles, le serviteur fidle,  l'avis souvent cout par
Marie-Antoinette, et,  voir combien souvent est voqu le nom du
grand seigneur hongrois, personnage rest un peu nigmatique dans la
vie de la Reine, on remarquera sans doute que le colonel au service
de la France jouit d'une influence comme bien peu d'autres en ont
connue  la cour de Louis XVI[45].

  [43] Louis-Philippe Ier, veuf de Louise-Henriette de
  Bourbon-Conti, remari secrtement  la marquise de Montesson,
  mort en 1785.

  [44] Louise-Marie-Adlade Bourbon-Penthivre, femme de
  Louis-Philippe-Joseph (Philippe-Egalit), morte en 1821.

  [45] Sur les Esterhazy, voir _Fantmes et Silhouettes_,
  Emile-Paul, 1903.

Ces occupations de cour et de famille ont permis  Mme de Bombelles
de ne pas se confiner dans son seul chagrin, mais ce chagrin est
rel, comme le prouve une lettre de Mme de Mackau jointe  celle de
sa fille. La privation est cruelle, et elle la ressent vivement
moralement et physiquement.

Deux jours aprs, Mme de Bombelles rinstalle  Versailles semble
un peu remonte, car elle a reu les nouvelles attendues de son
mari. Quel plaisir  recevoir cette lettre mle de tendresses et de
folies qui l'a fait  la fois pleurer et rire. Il y a l sans doute
quelque incident humoristique de voyage comme le marquis aime  les
raconter et qui, un instant, a drid la petite veuve. Quant  avoir
envie de danser, il y a loin; et pourtant, la duchesse de Chartres
l'a invite  son bal; elle a pu s'excuser, tant souffrante. Il n'en
est pas de mme du bal donn par sa tante, la marquise de Soucy, car,
si elle n'y allait pas, on dirait qu'elle est une bgueule, et par
le fait elle y paratra, quitte  passablement s'y ennuyer.

N'a-t-elle pas eu un instant l'espoir d'tre grosse? Cette joie d'une
nouvelle prmature que n'tablissait aucune certitude a t de
courte dure et, ds maintenant, cette antienne reviendra dans ses
lettres. On admirera avec quel enthousiasme cette petite pouse de
seize ans appelle de tous ses voeux une maternit qui pouvait encore
se faire attendre, et cela  une poque--dj, pourrait-on dire en
observant ce qui se passe aujourd'hui--o il tait peu de mode dans
la socit d'avoir des enfants, et o l'chance mme du premier
tait volontiers recule.

Mme de Bombelles a pris sa semaine auprs de Madame lisabeth dans
les premiers jours de mars. Cela vaut au marquis mille compliments
de la princesse qui voudrait bien tre dans la poche de son amie,
quand elle ira voir son mari en Alsace, et, en raison de ce projet
vague, des questions en vue de ce voyage.

Ce qui est important et ne saurait tre indiffrent  M. de
Bombelles, c'est que Madame lisabeth l'a emmene chez le Roi.
Celui-ci a beaucoup regard la marquise. Madame a dit  Madame
lisabeth que son amie embellissait tous les jours; enfin la Reine
lui a adress quelques mots.

Les jours gras sont arrivs; aussi s'ingnie-t-on chez Madame
lisabeth  trouver quelque ide nouvelle pour s'amuser. Nous avons
jou une comdie de notre tte, crit Mme de Bombelles le 5 mars,
vous jugez si c'tait beau! Ensuite maman a mis une redingote, s'est
dcoiffe et a mis un vieux chapeau; Mme de Soran[46] a mis un
grand taffetas vert qui lui entourait la tte et le corps, et elles
ont chant un dialogue d'un ivrogne et d'un pnitent qui est de
Saint-Cyr. Maman, en faisant l'ivrogne, avait une figure si drle
que tout le monde en a ri si fort qu'on ne s'entendait plus. Et,
aprs ces innocentes folies, on a dans jusqu' minuit, au grand
amusement de Madame lisabeth.

  [46] Veuve du marquis de Rosires Soran, fille de Donatien
  de Maill, marquis de Curman, chevalier de Saint-Louis et
  d'Elisabeth d'Anglebermes de Lagny, veuve de Jean-Louis d'Alsace,
  comte de Hnin-Litard-Blincourt, marquis de Saint-Phal, laquelle
  avait eu de son premier mariage une fille qui pousa le marquis
  du Muy, fils du marchal.

  La marquise de Soran sera, quelques mois plus tard, nomme dame
  de Madame Elisabeth. Elle ne chercha pas  jouer de rle  la
  Cour, mais elle tait trs apprcie dans le monde des lettres,
  et La Harpe, un de ses admirateurs, l'avait surnomme la _Mre
  des Amours_. Avec sa taille mince et bien prise, sa coiffure et
  son ajustement trs soigns, ses petites grces malicieuses et
  ses coquetteries, c'tait une charmante petite vieille. Elle
  tait gnralement accompagne de sa fille Delphine, marie
  depuis au comte Stanislas de Clermont-Tonnerre, et qui ne tarda
  pas  devenir aussi dame de Madame Elisabeth.

On passera sur des petits dtails de cour ou de socit, commencement
du portrait de Madame lisabeth par J.-B. Martin, reprsentation du
_Milicien joueur_ chez la princesse de Gumne, gentillesses et
enfantillages de Madame lisabeth, pour arriver  l'aventure qui
motiva le duel du comte d'Artois et du duc de Bourbon, aventure
fort connue, mais sur les consquences de laquelle Mme de Bombelles
apporte quelques dtails nouveaux.

Avant son mariage, on le sait, le comte d'Artois qui courtisait
toutes les femmes et, de prfrence celles qu'il aurait d respecter
avait un peu compromis la duchesse de Bourbon et en mme temps la
dame de compagnie de celle-ci, Mme de Canillac. Le cong assez
brusque donn  cette dernire avait t attribu  la jalousie de
la princesse dont on avait blm la colre. Or, le mardi gras de
cette anne 1778, le comte d'Artois tait au bal de l'Opra, donnant
le bras  Mme de Canillac. De son ct, la duchesse de Bourbon y
assistait, donnant le bras  M. de Roncherolles, propre frre de Mme
de Canillac. A l'abri de leur dguisement, les deux masques, qui
n'taient pourtant pas absolument srs de se reconnatre, changrent
des paroles piquantes, puis amres. Le comte d'Artois, s'tant
chauff un peu plus et perdant toute biensance, tint des propos
assez lestes pour que la princesse offense voult lui arracher son
masque; n'y parvenant pas, elle en releva la barbe avec son ventail
en disant: Il n'y a que M. d'Artois ou un polisson qui puisse me
tenir de pareils propos.

Le prince piqu au vif voulut se venger et, sparant brutalement
la princesse du bras qu'elle tenait, il lui froissa le masque sur
la figure. Grand _brouhaha_ dans l'assistance, ajoute une des
_Correspondances secrtes_, puis chacun disparut.

Malgr le bruit fait dans le monde par cette affaire, le duc de
Chartres l'ignora d'abord; le prince de Cond qui tait  Chantilly
avec le duc de Bourbon ne la connut que deux jours aprs par son
premier cuyer M. d'Autichamp; il vint se plaindre aussitt  M. de
Maurepas qui convint du tort du comte d'Artois, mais voulut viter
d'tre mdiateur en disant: Comme le Roi n'aime pas le bal et n'y va
pas, il ne voudra pas se mler de ce qui s'y est pass. Le prince
se fcha et parla si haut que le ministre se crut oblig d'en aller
rendre compte au Roi. Voulant luder l'affaire, celui-ci rpondit:
Que la Reine arrange cela.--Mais, Sire, reprit Maurepas, M. le
prince de Cond entend que ce soit vous.--Eh bien! donc, ce sera moi.

Quand le Roi se dcida  faire venir son frre, le public faisait
dj des gorges chaudes de l'affaire, trouvant fort tonnant que
les princes ne se fussent pas battus. Au milieu de ces hsitations,
des claquettes de cour comme Bezenval envenimaient les choses,
sous couleur de les arranger. Le Roi proposa au comte d'Artois de
faire des excuses  la duchesse de Bourbon, mais cette proposition
fut rejete aprs bien des dbats et des mdiations. Il fut dcid
que le prince de Cond ferait des excuses au nom de la duchesse de
Bourbon, pour s'tre servie d'un terme injurieux envers le frre du
Roi et qu'ensuite le comte d'Artois exprimerait des regrets de sa
vivacit  la princesse. Personne ne fut content de l'arrangement
qui ne fut pas accept. Les partis restaient en prsence sans se
dcider  sortir d'une situation fausse: la duchesse de Bourbon
continuait  se montrer trs anime, la Reine persistait  dfendre
le comte d'Artois. Un duel tait la seule issue possible, mais aucun
des princes n'avait envoy de tmoins  l'autre. D'un autre ct,
le comte d'Artois refusait de s'excuser, mais les princes et les
ducs runis chez le prince de Cond avaient arrt entre eux que,
si le frre du Roi ne donnait pas satisfaction au duc de Bourbon,
les grands du royaume lui refuseraient le service et les honneurs;
que son rgiment mme ne le reconnatrait plus pour digne de le
commander. Qui prendrait l'initiative, lequel des deux princes
se dciderait  envoyer des tmoins  l'autre? Aprs bien des
tergiversations, ce fut le comte d'Artois qui parla le premier.

Le dimanche, il dit et rpta qu'il irait, le lendemain lundi,  une
certaine heure, se promener au bois de Boulogne; on conseilla au
duc de Bourbon de saisir au bond la proposition et  ne pas tarder
davantage. A huit heures du matin en effet, le lundi 16, le duc de
Bourbon se trouvait au bois de Boulogne avec M. de Vibraye, son
capitaine des gardes; le comte d'Artois arrivait une heure aprs,
accompagn du chevalier de Crussol. Ils allrent au-devant l'un de
l'autre avec beaucoup de vivacit. Le comte d'Artois dit au duc de
Bourbon: Vous me cherchez, me voil.--Je suis ici pour excuter
vos ordres, rpondit le duc. Les princes se battirent en chemise.
Ils se battirent trs bien, crit Mme du Deffand  Horace Walpole:
le comte avec imptuosit, le duc avec beaucoup de sang-froid;
ils se portrent six bottes sans se blesser et, voulant porter la
septime, le chevalier de Crussol se mit entre eux et leur dit que
c'tait assez.--tes-vous content? dit le comte d'Artois au duc
de Bourbon.--Monsieur, rpondit celui-ci, je n'oublierai jamais
l'honneur que vous m'avez fait.--Le comte d'Artois ouvrit ses bras,
embrassa son cousin, et tout fut dit.

A la Cour, on tait trs inquiet pendant ce temps. Sans exagrer
l'inquitude de la Reine pour son beau-frre, comme l'a soulign
Bezenval[47], il est  croire que Marie-Antoinette, n'ayant pu
empcher le duel, s'estimait satisfaite que l'issue en et t
si heureuse. Dans l'aprs-dner, alors qu'on ignorait encore
l'issue du duel, les princes parurent  la Comdie-Franaise,  la
reprsentation d'_Irne_[48]. L'entre de la Reine avait t peu
applaudie; le parterre battit des mains et cria bravo en apercevant
le duc de Bourbon; quand le comte d'Artois avana la tte hors de
la loge royale pour saluer la duchesse de Bourbon, on l'applaudit
galement.

  [47] C'est  ce propos que Bezenval, qui s'est ml de l'affaire
  comme tmoin du comte d'Artois _avant_, mais est arriv _aprs_
  le duel, se laisse aller  des pigrammes contre la Reine qui l'a
  reu dans ses petits appartements, simplement, mais commodment
  meubls. Je fus tonn, non pas que la Reine et dsir tant de
  facilits, mais qu'elle et os se les procurer. Bezenval se
  vengeait d'avoir t, peu de temps auparavant, remis  sa place
  par la Reine, que ses assiduits importunaient... (Voir dans
  les _Mmoires_ de Mme Campan, t. I, la rfutation des dires de
  Bezenval.)

  [48] Cette assez mauvaise pice fut pourtant applaudie; mais, dit
  Mme du Deffand, c'tait plutt Voltaire qui en tait l'objet que
  la pice. L'auteur fut couronn de fleurs, et Vestris lui adressa
  un impromptu qui finissait par ces vers:

    Voltaire, reois la couronne,
    Que l'on vient de te prsenter.
    Il est beau de la montrer,
    Quand c'est la France qui la donne.

  Dans sa lettre du 1er avril, Mme de Bombelles, ayant assist 
  Versailles  la reprsentation de la pice joue  Paris, donne
  ces dtails.

Le public se montrait satisfait, mais l'incident n'tait pas
termin. Aussitt son retour  Paris, le comte d'Artois avait crit
au Roi qu'il n'avait pu viter de lui dsobir et qu'il le priait
de pardonner aux deux coupables. Je rclame, disait-il, la tendre
amiti de mon frre, soit que sa clmence, soit que sa svrit
prononce, et j'espre qu'il ne fera aucune distinction entre mon
cousin et moi. Le lendemain, le comte d'Artois reut l'ordre de se
rendre  Choisy, et le duc de Bourbon  Chantilly. Leur exil dura
huit jours et, le 25 mars, ils venaient  Versailles remercier le
Roi[49].

  [49] _Correspondance de Mme de Bombelles_, 19 et 29 mars;--Lettre
  de Mme de Mackau, 18 mars;--_Correspondance secrte_, dit.
  Lescure, t. I;--_Correspondance de Mme du Deffand_;--_Mmoires de
  Bezenval et de Mme Campan_;--Bachaumont, _Mmoires secrets_.

Une fcheuse histoire que la jalousie de la duchesse de Bourbon avait
fait natre et qui mettait en rumeur la Cour et la Ville se terminait
donc fort bien. Une seule personne peut-tre, dont le nom avait t
prononc avec ddain aurait pu se montrer discrte et ne pas rappeler
l'attention sur elle, c'tait Mme de Canillac. A sa place, crit Mme
de Bombelles, je n'aurais jamais eu le front de reparatre et je me
serais cache dans quelque coin de la terre. Elle me faisait piti,
malgr toutes ses tourderies, j'avais conserv pour elle l'amiti
que vous me connaissez, mais c'est pass, je ne l'aime plus. La
jeune femme avait peut-tre raison d'viter Mme de Canillac dont la
conduite tait loin d'tre  l'abri des reproches. La princesse de
Gumne la protgeait, mais l'on disait dans Paris que son amour
pour Mme de Canillac venait[50] de ce que, lorsqu'elle venait chez
elle, elle y attirait les jeunes gens et les princes. De l, le peu
d'entranement de Mme de Bombelles  souper chez Mme de Gumne:
J'ai peur, crit-elle, que l'on ne dise, si j'y vais souvent, que
lorsque Mme de Canillac n'y est pas, c'est Mme de Bombelles qui la
remplace. Situation dlicate qui embarrasse fort la jeune femme, car
sa famille et elle ont beaucoup d'obligations aux Rohan, et il est
impossible de ne pas aimer une personne qui me marque de l'amiti
chaque fois qu'elle me voit.

  [50] Mme de Canillac, malgr l'aventure, allait tre nomme en
  titre dame pour accompagner Madame Elisabeth.

Cela l'amne  faire ces rflexions bien senses pour son ge: Si
vous tiez ici, cela ne m'inquiterait pas un instant parce que vous
y viendriez presque toujours avec moi et qu'il est bien difficile,
avec la plus mauvaise volont du monde, de dire du mal d'une femme
qu'on voit bien avec son mari. Je crois que le meilleur parti est
de rester comme je suis, si elle n'en parle plus; et, si elle veut
que j'aille souper, chez elle, d'y aller et sans avoir la mine de
blmer ce qui s'y passera, ce qui ne conviendrait ni  mon ge
ni  ma position, d'avoir l'air si dcent et si honnte qu'on ne
puisse jamais faire une histoire sur mon compte... D'ailleurs, je
ne crois pas aux trois quarts et demi de tout ce qui se dit, parce
que j'ai assez bonne opinion de Mme de Gumne pour croire que, si
elle voyait le moindre danger pour ma rputation,  ce que j'aille
chez elle, elle ne m'y engagerait pas. Peut-tre Mme de Bombelles
s'exagrait-elle les dangers qu'elle pouvait courir chez Mme de
Gumne. Celle-ci en revanche, habitue  une vie de luxe et de
plaisir  outrance, au point de s'en ruiner de faon non douteuse,
ne s'tait jamais rien refus[51]; laisse entirement libre par son
mari occup par sa liaison avec la comtesse Dillon, aurait-elle eu le
scrupule moral d'arrter une jeune femme, si la pente tait devenue
glissante? A tout prendre, Mme de Bombelles se montrait avise en
ayant peur et en percevant un danger que d'autres n'auraient pas vu;
srement elle gagnerait l'approbation de son mari,  qui elle disait,
en finissant sa tirade morale: Je crois que vous serez de mon avis
sur tout ce que je viens de vous mander.

  [51] Le salon de Mme de Gumne n'tait pas prude, on y jouait
  un jeu d'enfer, et la Reine avait le grand tort de s'y montrer
  beaucoup trop souvent. Joseph II l'avait proclam, non sans des
  pithtes peu flatteuses pour la princesse de Gumne,  son
  voyage de l'anne prcdente.

Voici des projets de mariage. On dit que Mlle de Cond[52] va pouser
le duc d'Aoste; il est question pour Mlle de Bombelles d'pouser un
M. de la Garde qu'a mis en avant Mme de Raz.

  [52] Fille du prince de Cond et d'lisabeth Godfried de
  Rohan-Soubise,  qui le marquis de Sgur a consacr de trs
  intressantes pages: _la Dernire des Cond_ (Calm. Lvy, 1899).
  Elle eut un amour platonique pour le marquis de la Gervaisais
  (Lettres publies par Ballanche, 1827, rdites par Paul
  Viollet, 1875). Ne se maria jamais, et entra en religion sous le
  nom de Soeur Marie-Joseph de la Misricorde.

Une visite politique: Franklin a t reu par le Roi et la famille
royale; il a l'air trs vnrable et se coiffe comme un paysan.
Cette visite entrane un dplacement aux Affaires trangres. M.
Grard de Rayneval, premier commis, avait d'abord t dsign pour
traiter avec Franklin, tout en rsidant  Paris, mais le reprsentant
des tats-Unis ayant fait connatre que le Congrs serait trop
flatt de recevoir un ministre du Roi pour qu'on lui refust cette
satisfaction honorable, Grard fut dsign pour ce poste et partit
pour l'Amrique.

La constitution dfinitive de la maison de Madame lisabeth
devait mettre en mouvement les intrigues et les comptitions.
Le 9 avril, la liste officielle est connue; la coterie Polignac
y a plusieurs reprsentants. La comtesse Diane, soeur de M. de
Polignac, va tre nomme dame d'honneur, la marquise de Srent
(ne Montmorency-Luxembourg) est dame d'atours, le comte de
Coigny, chevalier d'honneur; le comte d'Adhmar, premier cuyer;
M. de Podenas, cuyer; l'abb de Montaigu, aumnier. Outre Mme de
Bombelles, Mme de Canillac et Mme de Causans qui avaient dj le
service, les dames pour accompagner seront la marquise de Soran,
Mmes de Bourdeilles, de Tilly, de Melfort. Mme de Mackau restait
nominativement sous-gouvernante des Enfants de France.

Comme par le pass, c'tait Mme de Causans qui dirigeait
effectivement la maison, mais nous verrons pourtant la comtesse Diane
de Polignac vouloir jouer son rle. Ce dernier choix n'tait pas
heureux; outre que les siens jouissaient dj de grandes faveurs 
la Cour de Marie-Antoinette, en attendant de plus nombreuses encore
qui devaient surexciter les jalousies, la comtesse Diane, laide
en perfection, trs spirituelle, mais assez mchante, avait une
dtestable rputation[53].

  [53] Plus tard seraient nommes dames: la vicomtesse d'Imcourt,
  la marquise de Lambellon des Essarts, la comtesse de La
  Bourdonnaye, la vicomtesse des Monstiers-Mrinville, la comtesse
  de Lastic, la comtesse de Blangy, la marquise de Marguerie, la
  comtesse des Deux-Ponts, enfin la marquise de Raigecourt, ne
  Causans (_Almanach royal_, de 1778  1789).

Cette installation rendue dfinitive  la petite Cour de Madame
lisabeth n'empche pas Mme de Bombelles de faire des projets pour
rejoindre son mari. Vers le milieu de juillet, elle sera  Strasbourg
avec sa mre, et, si les occupations du marquis l'empchent de
venir jusque-l, elle poussera jusqu' Ratisbonne. Rien au monde
ne pourrait m'empcher d'aller vous voir, reprend-elle en gamme
tendre; votre prsence me fait une peine que rien ne peut adoucir
et, lorsque je ris, ce qui m'arrive souvent, je ne sens pas le mme
plaisir que j'prouvais, lorsque vous tiez l... C'est une privation
continuelle pour moi de ne pouvoir pas, sur-le-champ, vous faire part
des penses qui m'occupent, et croyez bien que, si je ne peins pas si
bien que vous ce que je souffre de notre sparation, je le sens aussi
vivement. Ces premires lettres du marquis manquent, mais les trs
nombreuses qui restent nous font aisment deviner la partie tendre
des absentes. Autant le langage de Mme de Bombelles est rserv et
chastement affectueux, autant celui de son mari est passionn et
brlant. Il ne souffre pas que moralement; il souffre dans sa chair
qui gmit de l'absence aprs une trop courte et dlicieuse possession.

Si amoureuse qu'elle soit et si attriste qu'elle se dise par la
sparation, Mme de Bombelles est la moins  plaindre des deux poux.
N'a-t-elle pas sa mre, sa soeur, la marquise de Soucy, toute une
socit qui l'apprcie? Ne jouit-elle pas surtout de cette amiti
bienveillante et sre d'une princesse qui tient peut-tre un peu
gostement  sa Bombelinette, mais qui pourtant n'est pas femme 
la squestrer entirement et admet sincrement l'ide qu'elle devra
la quitter pendant des mois. Est-il rien de plus charmant que cette
intimit tendre, presque enfantine de ces deux jeunes femmes? Dis
bien au marquis, dit la princesse un jour, que je te donnerai des
congs, quand il voudra, que je sens le plaisir qu'il doit prouver
de t'avoir par celui que j'prouve moi-mme.

Mme de Bombelles a maintenant une petite chambre au Chteau et, tout
gentiment, Madame lisabeth vient la voir chaque matin. Souvent
elle fait apporter son djeuner, et toutes deux, assises prs de la
fentre, prennent leur petit repas. C'est le moment des confidences
dont Mme de Bombelles a le bon droit d'tre fire; la simple et
bonne Madame lisabeth ne varie pas dans ses amitis que rien ne
viendra troubler. Elles allaient avoir bientt  se rjouir toutes
deux, car officiellement, et rellement cette fois, on annonait la
grossesse de la Reine. Ce mal au coeur depuis si longtemps attendu
rjouissait tout le monde, except le comte de Provence[54] et
les envieux de la Reine[55]. Vous n'avez pas ide, crit Mme de
Bombelles de la joie de la Reine et de celle du Roi. On doute encore
un peu, mais on l'espre presque autant qu'on le dsire.

  [54] Vous aurez su le changement survenu dans ma fortune,
  crira-t-il  Gustave III... Je me suis rendu matre de moi 
  l'extrieur fort vite et j'ai toujours tenu la mme conduite
  qu'avant, sans tmoignage de joie, ce qui aurait pass pour
  fausset et ce qui l'aurait t, car franchement, et vous
  pouvez aisment m'en croire, je n'en ressentais pas du tout;
  ni de tristesse, qu'on aurait pu attribuer  de la faiblesse
  d'me. L'intrieur a t plus difficile  vaincre. Madame et
  la comtesse d'Artois, tout en conservant une attitude trs
  convenable, n'en faisaient pas moins, _in petto_, de dsagrables
  rflexions (Voir la _Correspondance_ de Mercy, t. III, mai 
  aot).

  [55] Parmi ceux-ci: Maurepas et les ministres qui, dans cette
  grossesse, voyaient l'affermissement du crdit de la Reine sur
  l'esprit de Louis XVI; les envieux des Polignac, dont la faveur
  tait plus forte que jamais; Mme de Marsan, qui ne pardonnait pas
   la Reine son got pour Choiseul et son peu de sympathie pour
  les Rohan. Un volume de pamphlets les plus odieux tait jet dans
  l'OEil de Boeuf, et l'auteur, dcouvert mais non poursuivi, tait
  Champcenetz.

Comme on peut le prvoir, en apprenant la constitution de la maison
de Madame lisabeth, M. de Bombelles se vit partag par deux
sentiments: le premier, de reconnaissance envers la princesse qui
s'attachait dfinitivement son amie et envers le Roi qui assurait
ainsi l'existence matrielle de sa femme; le second, de tristesse, en
constatant que le foss se creusait plus profond entre Anglique et
lui. Plaignez-moi, crit-il dans un jour de mlancolie; plaignez-moi
du tourment que j'endure d'tre si loin de vous; chaque jour me le
rend plus insupportable et vous seriez contente de moi si vous voyiez
tous les efforts que ma raison doit faire pour accoutumer un coeur
tout  vous  en tre spar. Cela me donne par moment une humeur
dont je ne suis pas toujours le matre. On ne peut comparer leurs
situations rciproques; elle a des distractions; lui, est rong
de regrets en songeant aux privations qu'il prouve. Mettant en
parallle leurs deux affections, il dit encore: Vous n'aimez que
le marquis de Bombelles, homme tendre, honnte, mais qui a mille
semblables. Moi, j'aime Anglique qui, ds l'enfance, se distingua 
mes yeux, qui joint aux plus jolis traits une me nave, charmante,
un caractre bien suprieur au mien; de l, s'ensuit que nous ne
pouvons sentir avec la mme vivacit une absence dont les pertes
qu'elle entrane sont bien plus grandes pour moi que pour vous... Je
ne serai jamais compltement heureux que lorsque je serai prs de
vous.

La raison lui commande de se rsigner  ce qu'il ne peut empcher;
il ne demandera pas  sa femme de fausses dmarches, car leur peu
de fortune prescrit bien des lois que son coeur maudit. tre oblig
de se laisser arrter par des considrations matrielles, quand on
aime passionnment, n'est-ce pas cruel? Que ceux qui n'ont une femme
que pour tayer les dmarches de l'ambition ou pour assurer leur
revenu soient satisfaits de ce faible lien, passe encore; mais pour
lui la flicit n'existe que dans l'union constante de deux tres
destins  n'tre jamais spars. Ces penses lui ont t suggres
par une conversation avec M. de Mackau qui ne comprend pas ce besoin
d'union entre deux poux qui s'aiment, admet difficilement que le
marquis dsire faire venir sa femme  Ratisbonne, dans le cas o il
ne lui serait pas possible de s'loigner pour cause politique. Et ce
mot de cong prononc par Madame lisabeth lui a fait sentir toute
la duret de la sparation. Songeant  la formation de la maison de
la princesse, il a vu l un enchanement nouveau, l'engagement de
ne donner que des moments  son mari que son tat conduira longtemps
dans des pays loigns. Alors qu'arrivera-t-il? conclut l'poux
attrist. Le temps triomphe des plus tendres sentiments. Suppos
qu'on aime toujours son mari, il n'est plus que l'accessoire du
bonheur pour une femme, il cesse d'en tre la base, et souvent elle
finit par dire ce qu'une personne de beaucoup d'esprit et de peu de
foi adressait  un ancien amant qui se plaignait d'une inconstance 
laquelle son absence avait donn lieu: Que si elle pouvait aimer les
absents elle aimerait Dieu.

Ces inquitudes doivent-elles fcher sa femme et l'indiffrence lui
conviendrait-elle mieux? Qu'elle se fasse cette rflexion: Mon mari
m'aime au-del de toute expression, il succombe parfois au chagrin de
vivre loin de moi, ses torts sont les garants de son amour, et son
amour assurera le bonheur de mes jours.

Beaucoup moins mlancolique est la lettre de Mme de Bombelles, du
25 avril, qui se croise avec celle de son mari. Elle s'est trouve
jouer un petit rle dans une ngociation de cour. Avant de donner la
place de premier cuyer de Madame lisabeth  M. d'Adhmar, ami des
Polignac, Mme de Gumne avait t charge de la proposer au comte
de Clermont. Le duc d'Orlans ayant empch celui-ci d'accepter,
la princesse, d'accord avec Madame lisabeth, pensa au comte
d'Esterhazy. Mme de Bombelles est charge par Madame lisabeth de
pressentir le brillant colonel de hussards; elle le prie de venir
le voir pour une communication urgente. Il arrive avant souper, la
marquise lui dit qu'elle est charge de se jeter  ses pieds, de le
supplier afin d'obtenir quelque chose de lui, que c'est de la part
de Madame lisabeth qui le prvient qu'on lui proposerait la place
de premier cuyer et qu'elle ne lui pardonnerait de refuser. Ici
Madame lisabeth confirme le dire de son amie, en ajoutant en marge
de la lettre: Anglique n'a jamais rien crit au monde de plus vrai,
cela aurait fait le bonheur de ma vie. Comment cet Esterhazy dont
Marie-Thrse avait vu avec peine la toujours croissante faveur et
qu'elle dcorait du surnom de freluquet tait  ce point ncessaire
 la famille royale, que Madame lisabeth, partageant l'engouement
de sa belle-soeur et de toute la cour pour le spirituel Hongrois, le
dclarait utile  son bonheur!

Mme de Bombelles ne manque pas d'appuyer les pressantes instances
de Madame lisabeth et insiste sur les fortes raisons qui lui
faisaient dsirer le consentement du comte. Esterhazy pourtant ne
se laissa pas sduire; il rpondit: qu'il tait trs flatt des
bonts de Madame, qu'elles taient bien faites pour le faire passer
sur toutes considrations, mais qu'il priait Mme de Bombelles de
reprsenter  la princesse que, n'ayant jamais demand ni dsir
de place, il lui tait impossible d'en accepter une qui n'tait pas
la premire dans sa maison, surtout la premire tant destine 
une personne qui n'tait pas faite pour passer avant lui[56], qu'il
donnerait pour raison  la Reine et  Mme de Gumne l'amour qu'il
avait pour sa libert, qu'il aurait cependant sacrifi au dsir que
Madame a bien voulu lui en marquer si la place avait pu lui convenir.

  [56] Le comte de Coigny, chevalier d'honneur.

En d'autres termes _aut prior, aut nihil_. Voyez le beau
dsintressement! On ne comptera donc pas Esterhazy parmi ces
trangers qu'on reprochera tant  Marie-Antoinette de favoriser
outre mesure et dont elle prendra la dfense en disant: Au moins
ceux-l ne demandent rien. Dans le cas prsent le favori de la
Reine trouve que la situation offerte ne payait pas suffisamment ses
mrites et, s'il reste sous sa tente, n'en doutons pas, c'est qu'il
espre mieux. N'tait-ce pas assez qu'il ft colonel d'un rgiment
de hussards, qu'il et--malgr le comte de Saint-Germain et sur
l'ordre exprs de Marie-Antoinette--obtenu la garnison de Rocroi
qu'il dsirait, qu'il ft pensionn[57] et log par le Roi, ses
dettes une fois payes, surtout qu'on tolrt sa prsence presque
continuelle  Versailles, qu'il ft le confident et l'ami de la
Reine[58]. On conoit que quitter ce ministre officieux des grces
pour une situation plus assujettissante qu'agrable ne devait gure
lui convenir; on comprend mme mal que la Reine, qui se servait de
lui, en remplacement de Bezenval, pour les missions dlicates[59],
et n'avait nullement l'intention de l'loigner de sa personne, et
permis qu'on le lui propost.

  [57] Les papiers trouvs dans l'armoire de fer ont appris que
  Louis XVI remettait tous les ans 15.000 francs  la Reine pour le
  comte Esterhazy.

  [58] Esterhazy jouissait de faveurs spciales qui excitaient la
  jalousie. Il sera, nous le verrons, l'un des quatre gentilshommes
  autoriss  tenir compagnie  la Reine, pendant qu'elle a la
  rougeole (t de 1779). Mercy se plaint, ds le 17 janvier, qu'il
  est autoris, plus expressment que quiconque,  venir faire sa
  cour  la Reine, dans sa loge,  Versailles et  Paris. Cette
  distinction, qui n'tait pas dans les usages de ce pays-ci, et
  qui tait une prrogative exclusive pour les charges de cour,
  a excit de la jalousie contre le comte Esterhazy et quelque
  surprise parmi cet ordre du public qui frquente habituellement
  les thtres.

  [59] Voir les _Mmoires de Lauzun_, dans _Fantmes et
  Silhouettes, les Esterhazy  la cour de Marie-Antoinette_, et
  les fragments de _Mmoires_ de Valentin Esterhazy, publis par
  Feuillet de Conches.

On insista pourtant,  plusieurs reprises. Le lendemain  la revue,
 la fin du dner servi sous la tente, le comte Valentin dit tout
bas  Mme de Bombelles que Mme de Gumne l'avait fait chercher
le matin, lui avait de nouveau propos la place, que lui, l'avait
refuse en donnant pour raison sa libert. Il l'avait ensuite rpt
 la Reine qui s'en tait entretenue avec lui; puis, Mme de Gumne
ayant annonc  Madame lisabeth qu'il ne pouvait avoir l'honneur
de lui tre attach, cette princesse lui avait exprim ses regrets
avec tant de grce qu'il en tait enchant et chargeait bien Mme
de Bombelles de lui dire combien il tait afflig de ne pas lui
appartenir. Ajoutant l'outrecuidance,  ses refus ddaigneux,
Esterhazy ne craignait pas, aprs s'tre dit pour la vie le plus zl
des serviteurs de la princesse, d'insinuer que, si jamais il lui
arrivait d'avoir quelques discussions avec la Reine, il lui demandait
la permission de plaider sa cause, enfin d'tre son agent toutes les
fois qu'il pourrait tre assez heureux pour lui tre utile. Enfin
aprs le dner il renouvelait ses regrets  la princesse et lui
offrait un petit livre o taient inscrits les noms des officiers du
rgiment du roi.

Il est difficile de souligner davantage la faveur incroyable dont
jouissait le prsomptueux Hongrois sur l'esprit de la Reine;
que penser, de plus, du ton protecteur avec lequel il offre son
intervention  Madame lisabeth. Une femme seule, et encore en
situation exceptionnelle comme la princesse de Gumne, et eu le
droit de parler sur ce diapason  une Fille de France. Personne ne
s'en froissa, pas plus la petite princesse qui rpond toutes sortes
d'honntets aux belles phrases d'Esterhazy, que Mme de Bombelles
qui n'y vit pas malice. Au contraire, elle termine son rcit par
ces mots: Ne parlez de cela  personne, c'est un grand secret...,
mais, comme vous aimez beaucoup le comte d'Esterhazy, j'ai imagin
que vous seriez bien aise de savoir cette petite anecdote. Elle a
raison, puisque le marquis la remerciera de la lui avoir conte,
s'intressant  tout ce qui touche Esterhazy, regrettant que son ami
n'ait pas pu profiter de la situation offerte.

       *       *       *       *       *

Projets, contre-projets et dpart pour Plombires recul, d'o
regrets et protestations de tendresses de part et d'autre, voil ce
qui forme, avec des rflexions diplomatiques et des plaintes contre
le ministre des Affaires trangres, le canevas des lettres un peu
monocordes qu'changent en mai les deux poux. Le marquis a approuv
Mme de Bombelles de fuir les occasions dangereuses, tout en usant
d'gards respectueux envers la princesse de Gumne qui a protg
son enfance et marqu de l'intrt au mnage. Aussi c'est avec peine
qu'il apprend que la gouvernante des Enfants de France a t frappe
d'un coup de sang. Esterhazy le proccupe peut-tre davantage, car
cette amiti, sur laquelle il se croit en droit de compter, doit 
un moment donn lui tre fort utile. C'est de lui qu'on tient les
renseignements manant du ministre, c'est par lui qu'on pourra
rclamer l'appui de la Reine le jour o l'avancement sera en jeu.

L'_avancement_ c'est le but de tout fonctionnaire public, mais il
faut avouer que M. de Bombelles est piqu de cette tarentule  un
degr peu commun, et l'on conoit que ses demandes incessantes
aient quelquefois lass, et les bureaux du ministre, habitus de
tout temps  agir avec une lenteur aussi sage que dsesprante, et
les protecteurs plus ou moins bien arms auxquels il a confi ses
intrts. Nous verrons plus tard que, lorsqu'il s'agira d'obtenir
l'appui de la Reine, celle-ci, qui a d'autres protgs et  qui
Bombelles, pour des raisons venant d'Autriche, n'est pas entirement
sympathique, ne se laissera pas persuader que le marquis est mr pour
une ambassade, et que la comtesse Diane d'un ct, et Esterhazy de
l'autre, le seconderont tidement.

La vie de Cour est assez calme: une petite comdie, _Mlanide_, 
Montreuil, puis un dplacement  Marly. La vie y est rgle comme un
couvent, crit la marquise le 29 mai. Le matin, on va  la messe; 
midi trois quarts, je dne avec Madame lisabeth. Nous travaillons,
nous lisons, nous causons jusqu' sept heures;  sept heures, nous
faisons une grande toilette pour aller au salon o l'on arrive  sept
heures trois quarts. On joue au pharaon jusqu' dix heures; aprs,
on soupe. Aprs le souper, on se remet au pharaon qui dure jusqu'
je ne sais quelle heure. Madame lisabeth s'en va  minuit... et
puis nous nous couchons. Ce que Mme de Bombelles ne dit pas, parce
qu'elle peut l'ignorer, c'est que les parties offraient souvent de
grosses diffrences. Pendant ce sjour  Marly, la Reine, qui avait
perdu un instant jusqu' 1.000 louis, se trouvait  la fin en perte
de 600[60]. Un plus grave rsultat se produisit un jour; on ouvrait
toutes grandes les portes pour avoir des joueurs. Il s'y introduisit
des fripons, crit le comte de Mercy; et on en saisit un qui venait
de donner au banquier un rouleau de jetons en guise de louis. On
comprend si d'aussi fcheuses aventures survenues au jeu de la Cour
excitaient la critique du public. On le sut et on le colporta[61].

  [60] Dans l'anne 1778, la Reine fit des diffrences normes. A
  la fin de l'anne, elle se trouvait perdre 7.550 louis, chiffre
  donn par l'abb de Vermond au comte de Mercy.

  [61] _Corresp._ du comte de Mercy, t. III;--Lettres de Mme de
  Coislin, dans le _Gouvernement de la Normandie_, par C. Hippeau,
  t. IV.

Les jours ne sont pas toujours aussi monotones; il y a parfois
comdie ou danse. Madame lisabeth ayant dsir monter  cheval,
des ordres sont donns en consquence. Mme de Bombelles doit-elle
l'accompagner? Oui, si l'on n'et consult que son plaisir; mais, la
comtesse Diane ayant insinu prudemment que la marquise, ne sachant
pas monter, pouvait faire encourir des dangers  Madame lisabeth,
elle a suivi la premire fois en carrosse pendant que la princesse
tait  cheval. Moins prudente, la Reine trouve que cela n'a pas
le sens commun et dclare  Mme de Bombelles qu'il faut qu'elle
monte  cheval, que cela l'amusera et donnera de l'mulation 
Madame lisabeth, qu'il n'y avait aucun danger parce qu'un piqueur
serait charg de lui montrer. Personne ne trouva  redire  cette
combinaison discutable, et la premire promenade se passa sans
encombre. Le hasard fit que Mme de Bombelles avait du got pour le
cheval et qu'elle apprit assez vite  monter convenablement. Grande
joie du marquis qui,  Ratisbonne lui a dj cherch une monture;
grande joie de Madame lisabeth qui raffole du cheval[62].

  [62] Madame lisabeth sera fort bonne cuyre, mais d'une
  hardiesse qui effrayait ceux qui l'accompagnaient. Il serait
  peut-tre dsirable, crit  cette poque Mme de Mackau  Madame
  Clotilde, qu'elle montt moins  cheval, mais c'est un got
  dominant, et elle s'en porte  merveille, de manire que l'on ne
  peut gure la contrarier sur cet objet. (Archives de la Maison
  royale de Savoie;--lettres communiques aimablement par notre
  rudit confrre M. G. Roberti, professeur  l'Acadmie militaire
  de Turin.)

Plus que jamais dsol de son exil de Ratisbonne, le marquis cherche
par tous les moyens  en sortir et brle d'envie de reprendre du
service militaire. Mme de Bombelles n'est pas femme  l'en dissuader,
car elle serait srement bien aise de lui voir faire de belles
actions, mais qu'il ne se presse pour prendre un parti, qu'il
attende le retour du comte d'Esterhazy qui doit tre absolument sa
boussole dans son dsir de se remettre au courant du mtier de la
guerre.

On parlait de nouveaux embarquements, de vaisseaux venant de l'le
Maurice capturs par les Anglais. On sait en effet que, depuis la
fin de janvier 1878, un trait d'alliance avait t conclu entre la
France et les tats-Unis, et que la guerre de l'Indpendance n'avait
rencontr que des admirateurs. Au printemps, la France se lanait
dans une aventure o beaucoup de ses enfants allaient se couvrir
de gloire, mais o en mme temps elle allait puiser ses finances.
Calculant mal les consquences politiques de cette grosse question de
l'Indpendance, tous applaudissaient  une guerre dont la France
ne devait tirer aucun profit. Louis XVI et Marie-Antoinette, a dit
Bancroft, l'historien de la guerre, lorsqu'ils s'embarqurent pour
dlivrer l'Amrique, le plaisir souriant  la proue du navire et la
main de la jeunesse inexprimente au gouvernail, auraient pu crier
 la jeune Rpublique dont ils protgeaient les dbuts: _Morituri te
salutant_. Les succs des d'Estaing, des Rochambeau, des Lafayette
excitaient l'enthousiasme en France.[63] On comprend que le sang
militaire de M. de Bombelles s'chaufft aux nouvelles d'Amrique
et qu'il ft tent, lui aussi, d'aller recueillir une gloire que
devaient lui refuser  jamais les confrences de la Dite et les
ennuis de la succession de Bavire. Mais il en fut de cela comme de
maint autre projet de l'entreprenant marquis; on ne manquait pas de
jeunes ambitions et de mles courages pour aller en Amrique courir
sus  l'ennemi hrditaire, tout en donnant l'indpendance  une
nation naissante; nul n'tait besoin d'un ancien officier, loign
depuis plusieurs annes de la vie active.

  [63] Voltaire, revenu  Paris le 10 fvrier, aprs un exil de
  vingt-sept ans, tait descendu chez le marquis de Villette, au
  coin de la rue de Beaune et du quai des Thatins (aujourd'hui
  quai Voltaire). Il avait t reu par la foule en triomphateur;
  les Acadmies runies lui prodigurent des honneurs quasi
  souverains; la Comdie-Franaise lui dcerna une couronne que
  le prince de Beauvau tint  lui mettre sur la tte... Il ne put
  rsister  tant d'motions. Il tomba dangereusement malade,
  refusa les consolations de la religion et mourut le 30 mai, 
  l'ge de quatre-vingt-quatre ans. Le 2 juillet, Jean-Jacques
  Rousseau, devenu hypocondre, mourait  Ermenonville, o le
  marquis Stanislas de Girardin lui donnait asile. A l'heure qu'il
  est, on n'est pas encore d'accord sur les circonstances de sa
  mort.

Deux mois passs avec sa femme qu'il est venu chercher  Strasbourg,
qu'il a conduite  Ratisbonne, puis ramene  Strasbourg, donnent
 M. de Bombelles le courage d'attendre les vnements et de
reprendre, si mieux ne se peut, la chane germanique. Leur affection
rciproque, comme on le devine au ton des lettres, n'aura rien perdu
 ce rapprochement de quelques jours; leur intimit n'en est devenue
que plus troite et tendre, mais combien plus dure la sparation,
combien cruel, pour des tres faits pour vivre ensemble, cet au
revoir dont nul, d'avance, ne pourrait fixer l'chance prochaine.
Tout en caressant ses vagues et peu excutables projets, rentre 
l'arme d'un ct, retour  Versailles de l'autre, le marquis revient
 Ratisbonne en faisant l'cole buissonnire, et chaque jour il
conte  sa femme ses impressions de voyage teintes d'une nuance de
mlancolie.

Mes beaux jours sont passs et ne reviendront qu'avec vous, crit-il
de Doneschingen, le 15 octobre, je suis comme Pygmalion avant
que sa statue n'et t anime. Mon gnie est teint, mon esprit
amolli, et le bonheur qui m'avait accompagn dans toutes mes routes
m'a abandonn... Le temps est affreux, les rivires dbordent;
nanmoins, par moments, il jouit de beaux spectacles auxquels il
n'est pas insensible.

Si bien qu'il connaisse le paysage, il a admir les environs de
Fribourg du ct de l'Alsace, l'entre trs large de la Souabe, puis
les gorges resserres laissant  peine passage  une grande route
borde par un torrent qui, roulant sur des pierres prodigieuses,
forme de distance en distance des cascades magnifiques. Un souvenir
l'a frapp au milieu de cette Thbade, car il rappelle le passage
de notre Reine: ce sont les barrires places l en 1770 pour assurer
son passage lors de sa venue en France; elles sont peintes en rouge
et blanc et font le plus charmant effet... Passons sur l'auberge
o le voyageur ne trouve que du pain et du beurre, mais o, en
revanche, il fait boire  sa sant quatre-vingt-dix paysans qui,
l'oeil morne et la tte baisse, attendaient le bailli, porteur des
ordres de l'Empereur, avant d'aller tirer  la milice. Dans ce coin
de Fort Noire, une rception princire attend le marquis, et il la
raconte assez humoristiquement: un carrosse est venu le chercher 
Doneschingen pour le mener au chteau du prince de Frstenberg. Le
carrosse, les valets de pied, le courrier de la cour qui prcde la
voiture, la canne  la main, des soldats qui prsentent les armes
bien gauchement, des gentilshommes qu'on trouve suivant leur grade
 chaque repos des escaliers, tu connais tout cela qui se ressemble
dans les petites cours d'Allemagne... Mais ce qui ne ressemble  rien
c'est la figure de Mme la princesse rgnante de Frstenberg. Sous un
visage d'un rouge brun pend un gotre de mme teinture que ma vue
basse avait d'abord pris pour la gorge de Son Altesse. Le prince
son poux,  une bosse prs, est de la taille du comte de Sinsheim
que tu connais. Et, comme le comte, le prince se redresse chaque
demi-minute, ainsi que le ferait une figure  ressorts.

La princesse fille qui a t leve  Strasbourg avec votre soeur
de Soucy a en charge les manires franaises, elle rit de tout, mais
son rire est une grimace. Elle est vive et ses membres sont lents; de
plus, compltement grave de la petite vrole. Malgr ces agrments
elle a charm son cousin qui est venu de Prague,  petites journes,
pour l'pouser, un peu avant le nouvel an. Ces quatre princes et
princesses taient rangs en haie, quand j'ai fait mon entre. Deux
dames assez jolies taient derrire les Altesses. Aprs les premiers
compliments, les condolances sur le mauvais temps, les questions
parasites, j'ai rpondu en bref que je venais de Strasbourg, que
j'tais  Ratisbonne, fort afflig de ne pas t'y ramener. Une des
deux jolies dames a pris la parole: Je le crois aisment, Monsieur,
car Mme la marquise de Bombelles est bien jolie. Cette dame que
j'aurais volontiers embrasse est Mme de Neustein qui t'a vue  la
Comdie, lors de ton premier passage  Strasbourg. J'avais grande
envie de lier conversation avec elle, mais on est venu avertir que le
concert tait prt.

Une musique passable se fait entendre pendant une heure, mais le
marquis en tait distrait par la princesse mre par une abondance
de paroles suprieure  celle qui coule dans sa cour. Ce sont
des histoires sur une cousine  elle, Mlle de Lochrum, qui a t
dbauche  Manheim par un prince allemand et qui vit dshonore
maintenant  Paris; sur la princesse Thrse de Tour et Taxis,
qui devait pouser le fils de cette dame et qui n'en a pas voulu.
Voyez-vous, Monsieur le marquis, j'aimions cette fille comme notre
enfant; un jour qui voulait aller au Strasbourg et que mon prince ne
voulait pas, elle fit un semblant d'avoir peur de la fin du monde,
car vous savez bien que le monde,  ce qu'on contait, devait finir;
et mon prince lui permit de venir  Strasbourg avec moi, et nous y
avons bien fait les folles... et nous n'avons plus eu peur et le bon
Dieu a fait que le monde dure encore. Avec rsignation le marquis
disait oui  tout, et sa douceur tablissait entre la princesse et
lui la plus grande confiance. Un dernier dtail typique: aprs la
partie de loto qui a suivi le souper, la princesse fit payer trois
kreutzer par tte pour le loyer des cartons...

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps, Mme de Bombelles qui,  Strasbourg, a retrouv
toute une smalah, sa mre, sa soeur Mme de Soucy, Mlle de Brassens,
enfin sa belle-soeur Mlle de Bombelles, et le chevalier de Naillac,
qui prtend  la main de cette dernire, est revenue  petites
journes  Paris. Les voyageurs ont visit Chlons et Reims, les
cathdrales et la sainte Ampoule. Les lettres de Mme de Bombelles
sont tristes; elle vient d'tre heureuse, quand ce bonheur se
retrouvera-t-il? A peine arrive  Versailles, mille tracas la
pressent. Mme de Gumne avait promis une place de sous-gouvernante
des enfants de France  sa soeur la marquise de Soucy[64]; tout est
chang: plus de place au premier enfant, on promet pour le second.
Autre souci pour la gratification concde en principe au marquis et
remise  plus tard par les bureaux des Affaires trangres. D'o des
dmarches qui n'aboutiront pas auprs de M. de Maurepas, de M. de
Vergennes. Auprs du ministre elle doit s'occuper encore de son frre
et obtenir une audience. Enfin l'appartement du baron de Breteuil que
Mme de Bombelles habite d'ordinaire  l'_htel d'Orlans_, quand elle
n'est pas de semaine, n'est pas prt pour la recevoir.

  [64] Mme de Soucy sera, en effet, nomme sous-gouvernante deux
  ans plus tard.

A Marly, o peu de jours aprs la Cour s'est transporte, Mme de
Bombelles trouve, le 20 octobre, rception charmante. La Reine lui
demande des dtails sur son voyage, sur ses plaisirs  Ratisbonne,
sur ses progrs en quitation; Monsieur lui pose des questions sur
la socit qu'elle a frquente; la comtesse Diane, Mme de Maurepas
lui font mille honntets. Quant  Madame lisabeth, il n'est pas
de choses aimables qu'elle ne dise sur le mari, surtout maintenant
qu'elle est sre de possder la femme pour un temps.

L'espoir d'une grossesse taquine la marquise: un mal de coeur lui a
sembl de bon augure, puis navement elle confesse qu'elle avait plus
dn que d'ordinaire et qu'une fausse digestion tait seule cause de
ce malaise. En revanche, et tout le monde s'en rjouit, le ventre de
la Reine est trs gros. En bon courtisan, la marquise ajoute: Mais
il lui va  merveille... Le Roi avait l'air de trs belle humeur.

Un demi-vnement de cour: le comte d'Esterhazy n'est pas encore venu
 Marly.

Personne n'en a entendu parler, ce qui ferait craindre que sa faveur
ne soit baisse. Cette alarme est de peu de dure d'ailleurs,
car Esterhazy ne tarde pas  arriver; il venait d'avoir la goutte
aux deux pieds et  une main et avait souffert le martyre. Mme de
Bombelles croit remarquer qu'on lui parle moins; ceci ne pouvait tre
que fortuit, car nous verrons, au moment des couches de la Reine,
Esterhazy plus en faveur que jamais.

Les questions de toute la Cour, les empressements du comte d'Artois,
qui se plaint galamment d'une trop longue absence, les compliments
ritrs de la comtesse Diane, tout cela distrait la petite
marquise, mais comme  tous ces hommages et  ces gracieusets, elle
prfrerait ne faire qu'un saut  Ratisbonne. Elle le dit et le
rpte le plus gentiment possible.

Les maux de coeur reviennent dcidment. Serait-ce vrai? C'est
prcisment le moment o il y a bal chez le prince de Poix,
gouverneur de Marly. La comtesse Diane a propos  Mme de Bombelles
de l'y emmener; chez la dame d'honneur, elle retrouve Mme Jules de
Polignac, Mme de Chlons et toutes trois se rendent au bal. La Reine
s'tonne de ne pas voir danser la jeune femme et, croyant qu'on
ne l'a pas prie, elle se lve et va dire aux agrables qui se
trouvaient l de la faire danser. Comme Mme de Bombelles a refus
au premier danseur qui se prsente, la Reine vient  elle et la
questionne: apprenant qu'elle souffre de l'estomac, Marie-Antoinette
n'insiste plus, mais se met  causer de faon charmante. Le sujet de
l'entretien est Madame lisabeth. La Reine est trs contente de sa
belle-soeur, mais elle craint, comme elle est toujours porte-parole
sur tout ce qui la regarde, que la jeune princesse ne la prenne
pour une pdante. Protestation de Mme de Bombelles qui assure 
la Reine que Madame lisabeth lui est profondment attache et
parfaitement sensible  la bont tmoigne.

Cette bienveillance de la Reine, ces gards dont elle est l'objet
de la part des hommes de la cour, le duc de Coigny et le comte
d'Esterhazy en tte, l'intrt que tous semblent porter au marquis,
Mme de Bombelles s'en dit reconnaissante et touche; mais la vie de
reprsentation la fatigue, et elle n'est pas fche de quitter Marly,
car se coucher trs tard, faire trois toilettes par jour, rester tout
le temps sur un tabouret, sans pouvoir appuyer ses pauvres reins
qui lui font bien mal, c'est trop pour sa sant qui a besoin de
mnagements.

Nous ne suivrons pas la marquise dans ses alternatives de joie ou de
dsappointement suivant qu'elle se croit grosse ou non; l'expression
d'un dsir si louable adress  son cher mari ne varie gure dans
la forme. D'autres soins encore sollicitent son attention: Mlle de
Bombelles a l'air de s'tre coiffe du chevalier de Naillac qui, nous
l'avons dit, a accompagn les voyageuses depuis Strasbourg, et qui,
ds ce moment, a fait une cour en rgle: cour un peu libre et sans
gne,  en croire la marquise, car il a crit  sa belle-soeur des
lettres peu respectueuses o il appelle petite chre amie celle
qu'il aspire  pouser, et cela sans respects ni considration  la
fin.

Le chevalier a des qualits, du bien  venir, mais pour le moment
presque rien, et le mariage ne serait possible qu'avec la promesse
d'un poste diplomatique donne par M. de Vergennes. Or les deux poux
sont bien d'accord pour ne pas fatiguer le ministre d'une demande
nouvelle au moment o la question d'une gratification de 10.000
francs pour le marquis est en suspens. Sans gratification pas de
mariage possible, donc de la patience et de la modration, et qu'il
ne soit pas reparl du mariage avant janvier.

Que ceci paraisse long  Henriette de Bombelles toute frue de
son chevalier, conseille par l'un et par l'autre, encourage
par la duchesse de Mailly[65], ceci n'est pas douteux. De l de
petites discussions--trs courtoises d'ailleurs--entre les deux
belles-soeurs, et l'on peut supposer que chacune garde sa manire de
penser et d'agir. Avant que ce mariage, en apparence sur le point de
se faire, soit dfinitivement rompu, il coulera beaucoup d'encre  ce
sujet.

  [65] Ne Talleyrand-Prigord, belle-fille du marchal de Mailly,
  de la branche de Mailly-Haucourt.

       *       *       *       *       *

C'est  Ratisbonne, o il est enfin rentr malgr les inondations
du Danube[66], que le marquis reoit les dernires lettres de sa
femme. Le voyage avec ses pripties et ses incidents l'a distrait;
l'arrive dans la triste capitale de la Dite l'a rendu de nouveau
morose.

  [66] Depuis 1729, on ne se rappelait pas avoir vu une crue
  pareille.

Non pas qu'on ne lui fasse fte et qu'on ne dsire, par tous les
moyens possible le dissiper. Certaine soire chez la baronne de
Buchenberg vaut la peine d'tre raconte. Il y avait l petite
assemble dont Mme de Beulwitz que le marquis citera souvent, une
Mme de Gillerberg qui fait de petits yeux  son mari pour que le
bonhomme n'oublie pas sa paternit, et beaucoup de demoiselles
qui, ranges  une table autour du jeune Lincken qui est grand
comme une perche, ressemblaient  des coliers qui se grandissent
tant qu'ils peuvent pour sucer, sur le Pont-Neuf, la noix confite
attache au haut d'un grand bton. Tout ce monde semblait assez
triste, les parties allaient finir, lorsque le marquis entra; ce
furent des lans de joie  sa vue. Je m'apercevais fort bien, dit
M. de Bombelles  la contenance de Mme de Beulwitz,  l'aimable
rougeur qui couvrait son teint, qu'elle avait une grande proposition
 me faire. Si ma vertu n'et pas t rassure par la sienne, 
son regard embarrass,  ses mots entrecoups, j'aurais craint une
attaque  ma fidlit conjugale. Mais ses dsirs taient plus aiss
 satisfaire qu'il ne lui a t de les articuler. Vois-la, je t'en
prie, debout, me dire aprs une douzaine de rvrences: Monsieur le
marquis... mais oserai-je?... Non, ce n'est pas possible, je n'oserai
pas... Vous tes bien honnte, mais encore... c'est que cela vous
fatiguerait.--Eh bien! Madame, de grce, de quoi s'agit-il?--Ah!
Monsieur, de me faire un extrme plaisir... mais un plaisir si grand
que je ne sais comment m'y prendre pour vous le demander... ma
fille, parlez pour moi; mon fils, aidez-moi dans ma prire.--Alors
les compliments de la fille n'ont pas t moins longs et dureraient
encore si le fils n'tait venu me rciter en colier qui craint
d'oublier sa leon: Monsieur, c'est que ma chre mre, ma chre
soeur et moi nous voudrions bien que vous chantassiez sur le clavecin
l'air: _Fournissez un canal au ruisseau_. Jusqu' ce moment, le
reste de la socit s'tait tue. Alors, une demoiselle, nice du
grand-prvt du chapitre dont tu te rappelles l'norme fadeur du
blond de ses cheveux, a cri comme un aigle: Oui, _Fournissez un
canal au ruisseau_. Et bravement, je me suis mis au clavecin. Je ne
t'exagre pas, ils m'y ont tenu une heure entire; et l'air que la
demoiselle blonde a encore retenu mot  mot est: _Il tait un oiseau
gris_. Ah! c'est l, mon ange, o il fallait tout le flegme que donne
l'habitude du ridicule. Figure-toi qu'elle nous a chant cet air
en voulant imiter ma soeur; sa mine, son accent allemand, sa voix
glapissante formaient un ensemble qui fournirait  lui seul un des
meilleurs tableaux de Callot.

En somme, succs norme pour M. de Bombelles qui continue  se
gausser de ses admirateurs. Il chantait tant qu'il voulait hors de
mesure, mettait une phrase de chant pour une autre, tout cela
paraissait unique, charmant, et la bonne Mme de Beulwitz de
s'crier  chaque reprise: Ah! que mon mari n'est-il l... Tenez,
Mesdames, vous voyez la preuve de ce qu'il m'a dit!--Et que vous
a-t-il dit? reprenait la demoiselle blonde.--_Que M. de Bombelles
avait un doigt sur le clavecin, comme on n'en a jamais vu._

M. de Bombelles ignorait le charme de son doigt: Tu n'as pas
remarqu le doigt, mon Anglique, et j'en suis bien aise, car tu
me regretterais trop! Il dit en terminant: J'espre que ce rcit
t'amusera un moment; sois sre que je ne l'ai nullement orn, et que
je pourrais y ajouter mille dtails aussi ridicules et aussi vrais.

La plume du marquis n'est pas toujours tendre  la socit de
Ratisbonne.--Une lettre du 1er novembre, dont le dbut est un long
dithyrambe en faveur de l'amour conjugal et surtout de l'amour que
lui inspire Anglique, finit aussi par quelques portraits. Voici
la comtesse de...,  qui il a dit que sa femme se croyait grosse
et qui s'est moque. Je l'aime par la bonne foi avec laquelle
elle t'est attache. Son mari, aux affaires prs, est d'assez bonne
socit, et surtout  merveille avec Brentano[67] qui ne se conduit
pas,  beaucoup prs, si bien. Ce garon, d'ailleurs aimable et dont
tu connais les qualits a de jour en jour plus mauvais ton avec
la comtesse et me prouve, ce qui est positif, que les femmes sont
souvent plus tourmentes par leurs amants que par leurs maris.
Passant en revue les trangers qui frquentent Ratisbonne, M. de
Bombelles note un comte de Schlick, d'une superbe figure et qui
parat de bonne compagnie. Il est admis aux soupers de la socit
diplomatique, ainsi que le frre an de la comtesse. Un autre hte
temporaire est le neveu du fameux comte Bernstorf qui fut premier
ministre en Danemarck. C'est une rare et indigeste figure que la
manire de se mettre rend encore plus ridicule. Sous un toupet de
cinq  six pouces de haut, form par des cheveux d'un blanc jaune,
il montre un visage plat comme une punaise, carr comme un mouchoir,
qui domine sur un petit corps vtu d'un habit tout blanc; un gilet,
plus court qu'il ne le faut de deux doigts, laisse  sa fin passer
des paquets de la chemise qui n'est pas si blanche que l'habit. A
peine ce monsieur m'et-il t prsent  la comdie, qu'il vint me
dire: Parbleu, je ne conois pas, de par tous les diables, comment,
sarpejeu, vous pouvez couter cette fichue pice.

  [67] M. de Brentano, secrtaire de la lgation.

Le marquis ne semble pas avoir apprci le charme de cette avalanche
de jurons anodins, car une rponse brve eut le bonheur de le
dfaire de cette singulire production du pays d'Hanovre.

Bombelles ne fait gure de confidences politiques  sa femme: de
graves vnements pourtant se prparaient en Bavire dont le marquis
se trouvait spectateur immdiat.




CHAPITRE III

1778-1779

  Succession de Bavire.--Mort de l'lecteur
    Maximilien-Joseph.--Ngociations de Joseph II avec
    Charles-Thodore, lecteur palatin.--Projets belliqueux de
    l'Empereur.--Prudence de Marie-Thrse.--Sa correspondance
    avec Marie-Antoinette et avec Mercy.--Le baron de Goltz,
    ministre de Prusse.--Hsitations de la Reine.--Impressions
    de Bombelles.--Commencement d'hostilits.--Reprise des
    ngociations.--Trait de Teschen.


On se rappelle le mot de Louis XVI au comte de Vergennes lors du
sjour prolong,  Versailles, de son beau-frre l'empereur Joseph
II: Ceci doit donner une furieuse jalousie au roi de Prusse.
C'tait en grande partie dans le but de tter le pouls de la France
pour le cas o la succession de Bavire amnerait un conflit que le
frre de la Reine s'tait ternis dans son personnage de mentor.
Frdric[68] avait eu beau rpandre mchamment que Joseph II traitait
Louis XVI d'imbcile et d'enfant, l'Empereur, d'ailleurs revenu
sur le compte de son beau-frre[69], n'en sentait pas moins que la
France tait une des premires puissances d'Europe et qu'il lui tait
ncessaire de gagner la confiance de celui qui la gouvernait. Cette
confiance, on le sait, Joseph II l'acquit assez vite pour qu'il
ait pu, au sortir d'une de ces confrences qui excitaient tant le
mcontentement de Madame[70], confesser  Mercy: Si je m'y tais
prt, le Roi m'aurait montr ses papiers et tout ce que j'aurais
voulu. Mais il tait un point sur lequel le Roi de France entendait
ne pas se prononcer: les affaires d'Allemagne, gros point noir 
l'horizon.

  [68] Frdric II au baron de Goltz, dcembre 1776, 22 aot
  1777.--Bancroft, _Histoire de l'action commune de l'Amrique et
  de la France_, t. III.

  [69] Voir chapitre II. Le baron de Goltz, aprs avoir dit que
  l'Empereur s'tait montr peu difi de l'affabilit du Roi,
  ajoute que, quant au bons sens, il le trouvait suprieur 
  ce qu'il en croyait. (A Frdric II, 18 mai 1777. Recueil
  Flammermont).

  [70] _Correspondance_ du comte de Scarnafis avec le roi de
  Sardaigne (Recueil Flammermont).

Nul n'ignorait dans les cercles diplomatiques que l'Autriche
convoitait un agrandissement de territoire du ct de la Bavire.
Lors du trait de Versailles il avait t srieusement question de
permettre l'annexion de la Bavire  l'Autriche contre la cession des
Pays-Bas  la France.

Si ces changes de territoire n'avaient pu se raliser, l'occasion
ne tarderait pas  s'offrir pour l'Autriche de revendiquer des
prtentions, qui jusqu'alors taient restes  l'tat de rve. La
succession de Bavire allait s'ouvrir  la mort, escompte ds
longtemps, de l'lecteur Maximilien-Joseph: ses tats devaient passer
 l'lecteur palatin Charles-Thodore, dont la puissance tait
minime. Une fois rveills d'anciens droits sur certains districts,
Joseph II ngocia durant toute l'anne 1777 avec Charles-Thodore,
pour obtenir cette cession  l'amiable, et il tait sur le point
de conclure un arrangement avec le Palatin, satisfait de s'assurer
la possession du reste de la Bavire moyennant ce sacrifice
partiel, lorsque, subitement, le 30 dcembre, mourait l'lecteur
Maximilien-Joseph. A peine quelques jours s'taient-ils couls que
l'Empereur signait un trait avec Charles-Thodore: le 15 janvier
1778, 12.000 Autrichiens envahissaient les districts cds de la
Basse Bavire. Joseph II avait agi tmrairement. Il expliquait 
son frre Lopold: ce vrai coup d'tat, cet arrondissement pour la
monarchie d'un prix inestimable; il mandait  Mercy: C'est une de
ces poques qui ne viennent que dans des sicles et qu'il ne faut
pas ngliger. Il se proclamait la cheville ouvrire d'une affaire
que Kaunitz rprouvait, contre laquelle l'impratrice Marie-Thrse
se rvoltait en femme d'exprience et en bonne mre de famille[71].
Si mme nos prtentions sur la Bavire taient plus constates
et plus solides qu'elles ne sont, on devrait hsiter d'exciter un
incendie universel pour une convenance particulire... Je ne m'oppose
pas d'arranger ces affaires par la voie conciliante de ngociation
et convenance, mais jamais par la voie des armes ou de la force,
voie qui rvolterait  juste titre tout le monde contre nous ds le
premier pas, et nous ferait mme, perdre ceux qui seraient rests
neutres... Je ne vois donc aucun inconvnient de diffrer la marche
des troupes; mais beaucoup de grands malheurs en ne la diffrant pas.

  [71] _Maria Theresia und Joseph II_, t. II (Recueil
  Geffroy-d'Arneth).--Cf. _Correspondance diplomatique du marquis
  de Bombelles_. (Bib. nat.).

Joseph II n'couta ni sa mre ni Kaunitz. Lui que nous avons vu
donneur de conseils senss  la cour de Versailles, s'embarquait,
non sans imprudence, dans une affaire dont l'issue pouvait tre
dangereuse. Sans doute il se faisait l'illusion, comme il l'crivait
 Lopold, de russir sans guerre, par une simple dmonstration
arme. C'tait compter sans Frdric qui, ds l'invasion de la Basse
Bavire, runissait une arme sur les frontires de Bohme, prt 
les franchir si l'Empereur persistait dans son plan d'agrandissement
injustifi de territoire. Le roi de Prusse entendait prouver 
l'Empereur d'Allemagne qu'il n'avait pas le droit d'agir comme lui
Frdric avait agi en Silsie.

A ces nouvelles toute l'Allemagne s'agitait, entrait en rumeur.
L'lecteur de Saxe qui avait des prtentions  la succession de
Maximilien, faisait cause commune avec la Prusse, envoyait ses
troupes rejoindre celles de Frdric; le duc des Deux-Ponts, autre
hritier de l'lecteur, soutenu par le roi de Prusse, protestait
nergiquement contre l'attitude prise, et cependant les Bavarois
que, dans l'espce, on n'avait gure pris soin de consulter, se
refusaient, dans leur haine contre l'Autriche  cet arbitraire
changement de domination[72]. Et cette effervescence des Bavarois
qu'alimentera la Prusse durera assez longtemps pour qu' son retour
de France le marquis de Bombelles la retrouve trs vivace et la
signale de nouveau dans une dpche au baron de Breteuil, ambassadeur
 Vienne: Le dernier paysan bavarois a de l'aversion pour
l'Autrichien et de la bonne volont pour le Franais. Rappelons-nous
ces rapports peu favorables  l'injuste ingrence de l'Empereur dans
les affaires de l'Allemagne, et nous aurons la clef des rticences
et des mauvaises dispositions de Marie-Antoinette  l'gard de
Bombelles quand il s'agira pour lui d'un changement de poste.

  [72] _Correspond. diplomatique de Bombelles._

Cela ne plaira pas trop l o vous tes, avait crit Joseph II 
Mercy, ds le dbut de l'affaire. Il ajoutait d'ailleurs: Mais je ne
vois pas ce qu'on pourra trouver  y redire, et les circonstances
avec les Anglais y paraissent trs favorables. L'Empereur ne pouvait
se dissimuler dans quel tat d'agitation ces nouvelles prcipites
allaient jeter la cour de France, il n'tait pas sans prvoir ce que
serait l'attitude du baron de Goltz, attisant le feu, rveillant et
remuant parmi les ennemis de Choiseul et de l'alliance autrichienne
les vieilles prventions contre l'avidit impriale[73].

  [73] On devra lire les nombreux extraits de correspondance entre
  Frdric II et Goltz donns dans l'ouvrage de Bancroft (t. III).
  Le ministre prussien, moine scrupuleux encore que jamais, mit
  tout en oeuvre pour exciter les esprits contre la Cour de Vienne.
  Mercy  la mme poque ne se lassait pas de signaler, avec
  nombreuses preuves  l'appui, les inventions et les calomnies de
  son collgue.

Devant l'effet produit  Paris par les dmonstrations de l'Empereur,
Marie-Antoinette s'agitait, crivant  Mme Polignac qu'elle craignait
bien que son frre ne ft des siennes[74]. Le Roi ne cherchait
pas  dissimuler son mcontentement. La Reine, ayant parl vivement
sur l'affaire de Bavire et sur le danger d'un refroidissement de
l'alliance, Louis XVI rpondit: L'ambition de vos parents va tout
bouleverser, ils ont commenc par la Pologne, la Bavire fait le
second tome; j'en suis fch par rapport  vous.--Mais, reprit
Marie-Antoinette, n'tiez-vous pas inform et d'accord sur une
affaire de Bavire?--J'tais si peu d'accord, rpliqua le Roi, que
l'on vient de donner ordre aux ministres franais de faire connatre,
dans les cours o ils se trouvent, que ce dmembrement de la Bavire
se fait contre notre gr et que nous le dsapprouvons[75].

  [74] Mercy  Marie-Thrse, 17 janvier.

  [75] Le comte de Vergennes le mandait  M. de Bombelles, 9
  fvrier. C'tait l le commentaire oblig des instructions
  donnes en 1775 au marquis (Voir chapitre I), et l'on doit se
  rappeler cette phrase: ... Loin de vouloir servir d'instrument
  aux projets d'oppression que la Cour impriale pourrait former,
  Sa Majest se prvaudrait de l'alliance comme d'un moyen de plus
  pour servir la cause de l'Etat. (Archives de Seine-et-Oise,
  E. 453). Les partisans de la Reine dsapprouvaient hautement
  la circulaire du comte de Vergennes, disant que c'tait une
  demi-dmarche uniquement propre  exciter de la dfiance entre
  des allis. (_Correspondance_ du comte de Scarnafis, Recueil
  Flammermont).--On doit aussi se souvenir des considrations sur
  le voyage de l'Empereur en 1777, que Vergennes soumit au roi le
  12 avril... Si cette alliance est intressante  conserver, elle
  veut tre maintenue avec assez d'galit pour qu'un des allis
  ne se croie pas en droit de tout exiger de l'autre sans tre
  tenu  lui rien rendre; c'est ce qui arriverait immanquablement,
  Sire, si Votre Majest, prtant l'oreille  des insinuations
  spcieuses, se portait  donner plus d'extension au trait de
  1756, ou (ce que la Cour a paru dsirer singulirement) si Votre
  Majest prenait l'engagement d'employer toutes ses forces au
  soutien de l'alliance (Beauchesne, _Vie de Madame Elisabeth_, t.
  I, appendice).

L'affaire une fois engage, sans qu'on et pris ses avis,
Marie-Thrse, ne pouvant rien empcher de ce qui tait fait,
s'employa du moins  conjurer les consquences d'une aventure de
tous points dangereuse. Que faire, sinon s'efforcer d'abord et avant
tout de resserrer l'alliance entre la France et l'Autriche? Cette
alliance, bien des gens  la Cour et dans le monde politique en
France seraient enclins peut-tre, vu les circonstances o l'Autriche
a mis les apparences contre elle,  la vouloir dnoncer. Il faut 
tout prix empcher ce malheur, peser de toutes ses forces de mre
et de souveraine sur la jeune princesse qui avait t le noeud de
l'alliance et devait servir  la consolider ou au moins  l'empcher
de se rompre.

L'Impratrice semble craindre de se rendre importune et suspecte au
Roi en s'adressant  lui directement, elle dirige tous ses efforts
sur la Reine  laquelle elle parle ou fait parler un tout autre
langage que celui dont elle a coutume. Dans ses lettres  sa fille et
 Mercy, vrais chefs-d'oeuvre de diplomatie maternelle et fminine,
elle va mettre tout en jeu: l'amour-propre de Marie-Antoinette, son
affection pour sa mre, son antipathie naturelle pour le roi de
Prusse, jusqu'aux esprances de grossesse, qui pour la premire fois
ont rjoui son coeur. On y sent, dit l'historien qui a le mieux lu
et compris l'auguste correspondante de Mercy, toute l'ardeur d'une
souveraine qui tremble pour ses peuples, d'une mre qui tremble pour
ses fils, toute l'habilet d'une femme de gnie qui, vieillie dans la
politique et connaissant jusque dans ses plus intimes replis l'esprit
et le coeur de sa fille, savait merveilleusement quelle corde il
fallait toucher, quels sentiments invoquer, pour faire de cette fille
une auxiliaire dvoue et un instrument docile[76].

  [76] M. de La Rocheterie, _Hist. de Marie-Antoinette_, I, p. 369.

L'Impratrice va quitter les svrits et les gronderies ordinaires
quand elle crit  sa fille, elle va renoncer pour un moment  lui
reprocher trs vivement sa passion pour le jeu[77], les distinctions
accordes  des favoris--y compris Esterhazy,--les tracasseries
entre la princesse de Lamballe et Mme de Polignac. Avant d'entamer
sa campagne diplomatique, elle a fait part de ses dsirs: Dans ce
moment o la mort de l'Electeur de Bavire amne une crise violente,
il serait intressant que ma fille ft bon usage de son ascendant
sur le Roi. Marie-Thrse prouve des doutes sur le succs de sa
dmarche: Peut-on s'en flatter tant qu'elle est enfonce dans ses
lgrets et dissipations habituelles?

  [77] Malgr les conseils de Joseph II, le jeu avait repris de
  plus belle au dbut de l'anne. Les finances de la Reine en
  taient obres au point qu'elle tait oblige de se refuser aux
  actes de bienfaisance que lui dicteraient sa grandeur d'me et sa
  gnrosit naturelle. (Mercy, III, 155).

Au fur et  mesure qu'elle sent l'effet produit par ses lettres 
Mercy et  sa fille, Marie-Thrse change de ton. Elle ne raille
plus, elle ne gronde pas; elle crit serr, net, prcis; un peu plus
elle implorerait pour obtenir l'appui de sa fille.--Trs monte
contre la Prusse dont le ministre[78] avec ses mchancets excite
son aversion,--mais ne voulant pas en principe s'occuper d'affaires,
sentant sans nul doute, aux criailleries de toute une partie de la
Cour, combien elle risque de se rendre impopulaire en exagrant
son ingrence dans la question, Marie-Antoinette entend marcher
prudemment puisque les premires ouvertures ont t mal accueillies
du Roi.

  [78] L'anne prcdente, le 3 fvrier, elle crivait dj 
  sa mre: Je suis plus rvolte qu'tonne des vilenies et
  mchancets du mauvais voisin; peut-tre mme est-il tromp sur
  quelques points par le ministre qu'il a ici; il est connu depuis
  longtemps pour un homme peu scrupuleux et qui, pour se faire
  valoir auprs de son matre, n'hsite pas  lui mander toutes
  sortes de fables.

Mais comment rsister aux appels  la tendresse, aux cajoleries
adroites, aux exposs dramatiques dont Marie-Thrse maille ses
lettres? Dans une de ces missives elle avait parl avec aigreur
du roi de Prusse, qui voudrait se rapprocher de la France: Tous
deux nous ne pouvons exister ensemble, cela ferait un changement
dans notre alliance, _ce qui me donnerait la mort_, vous aimant si
tendrement... Et Marie-Antoinette de plir en lisant ce fragment
de la lettre de sa mre  Mercy. C'est par cette secousse, mande
l'ambassadeur, qu'elle a t mise dans le mouvement et l'inquitude
o je la trouvai.

Mais voici qui est mieux et qui va dfinitivement secouer la Reine
de sa demi-indiffrence. C'est  cinq heures du matin et bien  la
hte, dramatise l'impratrice le 19 fvrier, le courrier tant  ma
porte, que je vous cris. Je n'tais pas prvenue de son dpart, et
on se presse pour obvier aux plus noires et malicieuses insinuations
du roi de Prusse, esprant, si le roi est au fait qu'il ne se
laissera pas entraner par des mchants, comptant sur sa justice
et sur sa tendresse pour sa chre petite femme. Jamais il n'y eut
d'occasion plus importante de tenir fermement l'intrt des deux
maisons et des deux Etats. Qu'on ne se prcipite en rien et qu'on
tche de gagner du temps pour viter l'clat d'une guerre qui une
fois commence pourra durer et avoir des suites malheureuses pour
nous tous... L'ide seule la fait succomber... et, si je n'y
succombe, mes jours seraient pires que la mort...

Maintes fois l'Impratrice reviendra sur le sujet et, quand elle
craindra d'avoir trop insist, elle attnuera: elle aime bien trop
son gendre pour l'entraner dans une entreprise contraire  ses
intrts ou  sa gloire: Je sacrifierais plutt la mienne; mais, si
nous voulons faire le bien, il le faut faire conjointement: sans
cela rien ne se ferait de solide.

Marie-Antoinette a parl au Roi, mais avec hsitation[79], au dire de
Goltz, sans prcision, commente Mercy. Louis XVI a fait dire au baron
de Goltz qu'il n'entendait point se mler des affaires de son matre.
Cela ne suffit pas  Mercy: Il faut, mande-t-il  l'Impratrice se
mler des affaires de l'Autriche dans le sens qui convient  un bon
et fidle alli.

  [79] L'ingrence de Marie-Antoinette dans l'affaire a pourtant
  dj indispos contre elle le public. Voir la _Correspondance_ du
  comte de Scarnafis (Recueil Flammermont, p. 356 et suivantes).

A son tour Joseph II s'adresse  sa soeur: Puisque vous ne voulez
pas empcher la guerre, lui crit-il, le 20 mars, nous nous battrons
en braves gens, et dans toutes circonstances, ma chre soeur, vous
n'aurez point  rougir d'un frre qui mritera toujours votre estime.

motion de la Reine qui entrevoit le danger o peut se trouver
son frre. Elle parle fortement aux ministres, insiste pour qu'en
excution du trait des dmarches formelles soient faites.

La diplomatie europenne entre en mouvement, la Russie voit dans
cette affaire un moyen de s'ingrer dans les affaires de l'Allemagne
et de diriger vers Saint-Ptersbourg les regards jusque-l tourns
du ct de Versailles. A Ratisbonne on s'agite: Bombelles confre
avec M. de Schwarzenau, ministre de Prusse[80]; il sait lui tenir
tte quand le ministre de Frdric II reprsente son souverain comme
protecteur des liberts de l'Allemagne et n'ayant d'autre intrt
que celui de la justice; mais, comme il n'a pas pris parti formel
contre la Prusse, c'est s'exposer aux rclamations autrichiennes. On
ne manquera pas de s'en souvenir  Vienne, et la Reine lui gardera
longtemps rancune de sa neutralit qu'elle juge offensante.

  [80] Bombelles  Vergennes: _Corr. diplom._ (Bib. nation.), mars
   juin.

Au milieu de juin on ne croit plus gure au maintien de la paix.
L'Angleterre a envoy  ses ministres en Allemagne l'ordre de
se rapprocher le plus possible de l'Autriche[81]: c'est l un
grave danger au moment o vient d'clater la guerre d'Amrique.
Marie-Thrse espre encore que la France ne se laissera pas prendre
aux cajoleries du roi de Prusse, que l'alliance austro-franaise sera
maintenue. C'est  quoi tendent les efforts de Marie-Antoinette.
Dsireuse de servir  la fois les intrts de ses deux pays, elle
faisait malgr elle pencher la balance en faveur de l'Autriche.
Ds le dbut de l'affaire elle tait en discussion avec Vergennes:
le ministre voulait rester fidle  l'alliance, mais seulement
dans certaines conditions. Il fit observer avec raison que les
possessions garanties par le trait  Marie-Thrse n'taient pas
contestes, et que la guerre avait pour objet des acquisitions dont
les titres taient parfaitement ignors  l'poque de la conclusion
de l'affaire; enfin, que rien n'autorisait l'Autriche  regarder
cette alliance comme un moyen d'agrandir ses tats. Louis XVI avait
offert sa mdiation... La guerre n'en clata pas moins: le 5 juillet,
Frdric II entrait brusquement  Nachod, en Bohme, et, le 7, les
premiers coups de feu taient tirs.

  [81] Bombelles  Vergennes.

Folle d'inquitude, Marie-Thrse ne renonce pas encore nanmoins 
une solution pacifique. Elle tente une nouvelle dmarche: Mercy est
charg de plaider sa cause auprs de Marie-Antoinette. La Reine,
en lisant l'appel dsespr de sa mre, clate en sanglots; elle
dcommande une fte qu'elle devait donner  Trianon. Le Roi, alarm
de la surexcitation de sa femme que, dans son tat de grossesse, il
veut contenter, lui promet de faire tout son possible pour apaiser sa
douleur. Vergennes n'a pas l'air de vouloir rien changer  la ligne
de conduite qu'il s'est trace, il est urgent d'agir sur Maurepas.
La Reine parle ferme au vieux ministre qui cherche des faux-fuyants
pour ne pas rpondre. Colre de la Reine. Voil, Monsieur, la
cinquime fois que je vous parle d'affaires, s'crie imprieusement
Marie-Antoinette... Jusqu' prsent j'ai pris patience, mais les
choses deviennent trop srieuses et je ne veux plus supporter de
pareilles dfaites.

Reprenant toute la suite de l'affaire de Bavire, elle montre que
la condescendance de la France est la seule cause de l'insolence de
la Prusse. Et Maurepas, abasourdi par ce langage imprieux, de se
confondre en excuses et en protestations de dvouement[82].

  [82] Mercy  Marie-Thrse, 17 juillet.

Du ct autrichien il y a conflit d'action. Marie-Thrse[83], de son
plein gr, a envoy, le 13 juillet, Thugut  Frdric pour traiter de
la paix: elle a offert d'abandonner toute prtention sur la Bavire
si la Prusse, de son ct, renonait  la succession des margraviats
d'Anspach et de Bayreuth. Dmarche qui lui cote beaucoup et qui
sera inutile, car Joseph II la dsavouera avec colre, Frdric II
la repousse avec ddain[84]. Au bout d'un mois toute ngociation
est rompue. Une arme de Prussiens et de Saxons sous les ordres du
prince Henri s'est avance sur le bord de l'Isar en face du marchal
autrichien Laudon, un autre corps de troupes couvre la Silsie.
Laudon est oblig de se replier devant le prince Henri. Prs de
400.000 hommes sont sur le point d'en venir aux mains dans une lutte
terrible. Cette catastrophe peut-elle tre encore vite?

  [83] Marie-Thrse  Joseph II.

  [84] _Correspondance_ de Mercy, III, 231, 234;--Marie-Antoinette
   Marie-Thrse.--Marie-Thrse  Marie-Antoinette.--Vergennes 
  Bombelles (Arch. de Versailles).--_Maria Theresa und Joseph II_,
  II, 345.

Ici Marie-Thrse fait un nouvel effort: Sauvez votre maison et
votre frre, crit-elle  Marie-Antoinette... Il ne convient pas  la
France que nous soyons subjugus  notre plus mortel ennemi. Elle ne
trouvera jamais un ami et un alli plus sincrement attach que nous.

Reste sans nouvelles depuis deux semaines Marie-Antoinette se
rongeait d'inquitude. Ds qu'elle a reu la lettre de l'Impratrice
elle se prcipite chez le Roi qu'elle trouve en confrence avec
Maurepas et Vergennes et expose ses desiderata. Elle ne parle plus
d'intervention arme puisqu'elle s'est heurte  des refus formels,
mais d'une mdiation de la France pour rtablir la paix et arrter
l'effusion du sang.

La Reine ne rencontre plus d'objection dans le conseil du Roi, cette
pense d'une mdiation qui ne compromet pas la France est conforme 
la politique suivie ds le commencement de l'affaire; Vergennes y
fait d'autant moins d'objections qu'il n'y a plus de temps  perdre.
A Bombelles il ne dissimule par le dplaisir que le refus de Frdric
II a caus  la Cour de Versailles[85].

  [85] Vergennes  Bombelles (archives de Seine-et-Oise).

Marie-Thrse crivait lettre sur lettre  sa fille, insistant
pour un arrangement immdiat. Le temps devenait mauvais, la neige
commenait  couvrir les montagnes, Maximilien tait trs malade,
les armes souffraient... On pouvait tout craindre tant que ces
malheureuses circonstances dureraient. Tchez, ma chre fille, de
les faire finir au plus tt; vous sauverez une mre qui n'en peut
plus, et deux frres qui,  la longue, doivent succomber, votre
patrie, toute une nation qui vous est si attache... Il faut beaucoup
de fermet et galit de langage et ne pas perdre un seul instant...
Quel bonheur si vous pouvez faire vos couches en paix et de nous
l'avoir procure si glorieuse pour le Roi, en serrant de plus en
plus les noeuds de notre alliance, la seule ncessaire et convenable
pour notre sainte religion, pour le bonheur de l'Europe et de nos
maisons. Par le baron de Pichler l'Impratrice-reine fait dire de
plus  Mercy: Non seulement le bien de la monarchie mais ma propre
conservation en dpend[86]. Il faudrait citer toutes les lettres o
Marie-Thrse insiste, harcelant sa fille pour obtenir cette paix 
laquelle Joseph II n'est plus hostile.

  [86] _Correspondance_ de Mercy, 9 et 17 septembre.

Marie-Antoinette envisage maintenant les vnements avec calme: son
ennemi, le baron de Goltz, avouera plus tard qu'aiguillonne par les
sollicitations ritres de la Cour de Vienne elle ne pouvait agir
autrement qu'elle n'avait fait. D'ailleurs le moment ne devenait-il
pas favorable pour terminer cette guerre, qui jusqu'alors s'tait
passe en mouvements de troupes et en escarmouches sans importance?
Avec le mauvais temps qui accourt les hostilits vont se trouver
forcment suspendues; dj deux corps prussiens ont d se retirer en
arrire.

S'il surgit des difficults pour la conclusion de cette paix dsire
par l'Autriche et par la France, elles viennent maintenant du ct
de la Prusse. Bombelles mande, en novembre, de Ratisbonne, que les
agents de Frdric rpandent les bruits les plus tendancieux, faisant
entendre qu'aussitt la Reine accouche le Roi ferait marcher 40.000
hommes sur le Rhin au secours de l'Autriche si le Roi de Prusse ne
renonait pas  runir les margraviats  sa couronne.

On parlemente, on discute  Versailles et  Vienne les clauses d'une
paix possible, Marie-Antoinette menant les ngociations, rclamant
la pacification de l'Allemagne, parce qu'elle est convaincue qu'il
y va de la gloire du Roi et du bien de la France, non moins que du
bien-tre de sa chre patrie. Au dbut de l'affaire de Bavire on
a vu avec quelle ardeur un peu inconsidre, la Reine, stimule
par les instances de Vienne, rclamait de sa seconde patrie--la
vraie--une intervention effective en faveur de la premire. Ds
qu'elle a compris o taient les vritables intrts de la France
Marie-Antoinette se montre moins Autrichienne, plus modre dans ses
rclamations. Obit-elle aux conseils suggrs par Maurepas voquant
les nouveaux devoirs que lui imposerait sa prochaine maternit,
comme l'ont racont le baron de Goltz et le comte de la Marck[87],
se rendit-elle compte d'elle-mme, qu'elle ne pouvait pas entraner
la France dans une nouvelle guerre au moment o ses armes taient
engages contre l'Angleterre en Amrique? Il faut lui rendre cette
justice qu'elle sut faire taire ses sentiments intimes contre la
Prusse et se montra partisan sincre de la mdiation propose par
elle-mme. Dans son ardent dsir d'obtenir une paix honorable, tout
en sauvegardant l'alliance austro-franaise, elle sut refouler ses
premires penses, et, loin de contrarier l'action diplomatique, elle
l'aida de toutes ses forces.

  [87] _Corresp._ de Mirabeau et de la Marck,
  Introduction;--Corresp. du baron de Goltz, dans Bancroft, t. III.

Pendant ce temps Frdric II restait menaant. Si l'hiver devait
fatalement interrompre les hostilits, il avait pris ses mesures
de manire qu' l'ouverture de la campagne suivante il pourrait
attaquer partout, et porter la guerre de Silsie en Moravie. Sa
manire d'tre indisposait contre lui ceux-l mmes qui en France
s'taient jusque-l montrs hostiles  l'Autriche et admirateurs
des novations prussiennes. Quelques-uns meilleurs prophtes que les
autres ne voyaient pas sans inquitude ce constant grandissement
d'une puissance nouvelle. La protge d'hier, car la Prusse avait
t protge par la France contre l'Autriche, ne pouvait-elle
devenir sa rivale de demain? Bombelles, dont les sympathies au
dbut de l'affaire n'taient gure du ct de l'Autriche, qui avait
soulign auprs du Cabinet franais l'arbitraire ingrence de
Joseph II dans la succession de Bavire, qui s'tait par l attir
le mcontentement et peut-tre le long ressentiment de la Reine,
Bombelles commenait  trouver gnantes, dplaces et dangereuses
les prtentions de Frdric II. Il ne se contentait pas d'crire 
Vergennes, le 14 dcembre: La Prusse envoie des notes blessantes 
l'Autriche au moment o cette puissance serait dispose  la paix,
il jugeait impartialement le diffrend, et ne se laissait plus aller
 aucune rcrimination contre le Cabinet de Vienne. L'Impratrice
de Russie, par l'organe de M. de Panin a fait dire qu'elle a foi
dans les lumires du roi de France qui accorde depuis si longtemps
sa protection  la cour germanique: c'est un bon son de cloche,
car, d'autre part, on croyait la Russie dsireuse de prendre, le cas
chant, le parti de la Prusse.

Avec son ami le baron de Breteuil, ambassadeur  Vienne[88],
Bombelles s'ouvre davantage: tout en confessant ses anciennes
sympathies et sa rancune contre l'orgueilleuse Autriche qui trouble
par son ambition la paix de l'Europe centrale, il conclut: Nous ne
pouvons plus, comme autrefois, revenir systmatiquement  l'alliance
du roi de Prusse. Ce prince et ses successeurs seront trop puissants
pour porter dans cet accord l'esprit de dfrence qu'il nous convient
de trouver. Aprs un sicle on trouve justes les prvisions de
Bombelles, et l'on ne fera plus un crime  Choiseul d'avoir invent
l'alliance autrichienne,  Marie-Antoinette de s'tre efforce de la
maintenir.

  [88] 21 dcembre.--Archives de Versailles. E, 449.

Dans la mdiation, Bombelles voyait encore un moyen de rtablir
notre influence en Allemagne et de montrer au roi de Prusse, ce
qu'un mot de nous met dans la balance de l'Europe. L'Empereur
n'tait pas dsireux de revoir cette influence: il fallait ramener
 la modration un prince, qui s'en tait cart contre le voeu de
son auguste mre et de tous les gens senss de son empire. Joseph
II, en effet, ne cacha pas son mcontentement de l'attitude de la
France, il en voulut  sa soeur qui avait fait passer les intrts de
la France avant ceux de l'Autriche. Ne dira-t-il pas, mme au comte
de la Marck: La conduite politique du Roi en cette occasion est bien
loigne de celle que j'aurais d attendre d'une Cour allie et qui
se disait amie.[89]

  [89] Bombelles  Vergennes, 2 dcembre (Arch. de Versailles).

De ce qu'il appelait de la mauvaise volont, l'Empereur devait se
souvenir moins de deux ans aprs, lors des affaires de Hollande.

Les ngociations furent longues, mais une fois commences au dbut
de janvier 1779, elles suivirent leur cours. La question des
margraviats de Bayreuth et d'Anspach que la Prusse aurait volontiers
convoits[90], le mcontentement initial de la Saxe, dont les
compensations taient minimes, le grand dplaisir de Joseph II qui
n'ignorait pas que la paix le forcerait  renoncer  la presque
totalit de ses prtentions sur la Bavire, les exigences de la
Prusse qui se sentait au fond soutenue par la Russie, surtout aprs
qu'une convention et t signe le 21 mars  Constantinople entre
les Russes et les Turcs, ce qui rendait  Catherine sa libert
d'action pour appuyer Frdric, tout cela rendit assez pnibles
les prliminaires et les pourparlers. Enfin le Congrs se runit 
Teschen en Silsie, et la paix fut signe le 13 mai. La Reine ne s'en
tait pas mle, Mercy n'avait pas cru mme ncessaire de la faire
intervenir. La maison d'Autriche renonait en faveur de l'lecteur
palatin  la succession de Bavire et obtint pour ddommagement cette
portion de la rgence de Burghausen qui, comprise entre le Danube,
l'Inn et la Saltza, faisait communiquer directement l'archiduch
d'Autriche avec le Tyrol. Le Palatin dut indemniser en argent
l'lecteur de Saxe, qui revendiquait les _alleux_ de la Bavire[91].

  [90] Bombelles  Vergennes, 23 dcembre (Arch. de Versailles).

  [91] Frdric II, _OEuvres posthumes_, t. V;--Flassan, _Hist. de
  la diplomatie_, t. VII, liv. VII.

L'Empereur tait fort mcontent; l'Impratrice, soulage par une
solution qu'elle dsirait ardemment, marqua au Roi et  la Reine
toute sa reconnaissance, et, rendue au sentiment de justice avec la
fin de ses inquitudes, elle convint que la France avait fait tout ce
qu'on tait en droit d'attendre d'elle pour la pacification.

Ainsi notre diplomatie heureusement dirige en la circonstance avait
sauv l'Allemagne de l'embrasement qu'elle redoutait et conserv  la
France la libre disposition de toutes ses ressources pour la guerre
d'Amrique. Ce double chec tait grave pour l'Angleterre: cette
puissance devait bientt en prouver de plus dsavantageux encore[92].

  [92] Pour la guerre d'Amrique, outre les _Mmoires_ de Sgur,
  l'ouvrage de Bancroft, on devra consulter les _Histoires_ de
  Louis XVI, etc., de Droz, de Todires, et un excellent livre
  rcent de M. le vicomte de Noailles: _la Marine franaise en
  Amrique_.

Aprs ce rapide expos que nous tions tenu de faire, puisque
Bombelles jouait un petit rle dans les ngociations, nous avons hte
de retourner  Versailles o nous avons laiss l'aimable Anglique
auprs de Madame lisabeth.




CHAPITRE IV

1778-1780

  Les clavecins de Ratisbonne.--Les socits badines et l'Ordre du
    Canap.--Naissance de Madame Royale.--Danger que court
    Marie-Antoinette.--Nouveaux dtails donns par Mme de
    Bombelles.--Le chevalier de Naillac et les Grimod
    d'Orsay.--Mort du landgrave de Hesse.--Difficults qui en
    rsultent pour la comtesse de Reichenberg.--La question des
    mariages ingaux.


Madame lisabeth n'est gure musicienne, mais pour ses petites
soires intimes elle entend possder un instrument de son choix.
S'aventurer  parler des clavecins de Ratisbonne a t une
imprudence que sans doute M. de Bombelles regrettera, car ce seront
des demandes perptuelles de Versailles... et que d'ennuis pour
les choisir, les envoyer... et se faire rembourser. C'est d'abord
Madame lisabeth qui demande un clavecin, et celui-l, le marquis
le choisira avec amour, l'expdiera ds qu'il sera prt, et il n'en
reoit que des compliments. Le paiement sera lent, mais enfin la
comtesse Diane finira par s'excuter. Autres commandes sont celles
de Mme de Canillac qui meurt d'envie d'en avoir un, de Mme de la
Rochelambert, d'autres dames encore.

On ne parlait que de cela le soir du 1er novembre  Saint-Hubert.
Tous les princes assistaient  la chasse; le Roi tait de belle
humeur, le comte d'Artois, galant comme  l'ordinaire, s'est montr
empress auprs de Mme de Bombelles; la Reine, trs grosse et bien
plus prs d'accoucher qu'on ne croit, a dn de fort bon apptit
dans le bois. En somme, Anglique se serait plue  ce dplacement de
Saint-Hubert, si elle n'avait eu pour compagne une partie du temps
la respectable Mme de Srent[93], dont le ton pdant et l'humeur
_indcrottable_ l'ennuient  mort.

  [93] Dame d'atours de Madame lisabeth.

Le lendemain,  Versailles, en outre des confidences habituelles et
des protestations d'amiti de Madame lisabeth dont elle ne saurait
se lasser (Mme de Soucy, sous-gouvernante des Enfants de France et
soeur de Mme de Mackau, s'tant permis de dire que la princesse
aimait mieux Mme de Canillac qu'Anglique, Madame lisabeth se
montrait fort en colre et s'empressait de se dfendre auprs de son
amie), Mme de Bombelles recevait une assez singulire proposition. On
s'avisait un peu tard que Madame lisabeth n'avait pas eu de vrais
matres et que ce qu'elle avait appris, enfant, tait fort peu de
chose. Le style charmant dans sa navet et la syntaxe fantaisiste
de la princesse ne nous laissaient aucun doute  cet gard, mais
nous en avons la confirmation dans le dsir de Madame lisabeth de
prendre des leons de son aumnier, l'abb de Montaigu, et d'associer
son amie  ces petits cours complmentaires. On lui avait demand
d'assister  la premire leon; Anglique comprit qu'avec une lve
aussi primesautire et difficile  appliquer que la princesse, elle
faciliterait la tche de l'abb en assistant  toutes les leons.
Elle le dit  Madame lisabeth qui eut l'air transport, disant
que rien ne pouvait lui faire tant de plaisir, parce qu'elle ne se
sentait pas la force de prendre une leon toute seule. L'abb de
Montaigu se confondait en remerciements, rptant que c'tait le seul
moyen de ramener la princesse  l'application.

Ce qui fut fait pour l'instruction religieuse et les cours de
franais fut galement organis pour les sciences. L, on aura
l'occasion de le souligner, s'offrait un terrain mieux prpar.
La petite princesse montrera une vraie facilit pour les sciences
physiques et mathmatiques, et la botanique deviendra sa passion.

Pendant ce temps, le chevalier de Naillac ne perdait pas de vue
ses intrts diplomatiques, et malgr les prires de Mme de
Bombelles avait charg la duchesse de Mailly de demander pour lui
une augmentation de traitement. C'tait aller contre les projets
des Bombelles, comme on l'a vu prcdemment, et causer bien des
dsagrments  la marquise. A la Cour et chez Mme de Gumne on
s'occupe fort de la maison  constituer pour le futur enfant de
France; chez Madame lisabeth on monte une comdie, _Nanine_, o
la princesse a le principal rle et o Anglique joue en travesti.
Le tout entreml des cours de l'abb de Montaigu, des promenades
 cheval et des leons de guitare; le temps passe vite pour Mme de
Bombelles, mais ses lettres n'en sont ni moins frquentes ni moins
tendres.

L'innocente comdie--qui contrariait bien un peu le marquis--fut
joue le 17 novembre avec succs naturellement, malgr le peu de
pratique des acteurs. A la fin deux des actrices chantaient un
petit duo o elles priaient le ciel de veiller sur les jours de
Madame lisabeth et demandaient  celle-ci de les aimer toujours. La
Princesse se leva et rpondit aussitt avec la plus tendre vivacit:
Oh! vous pouvez en tre bien sre, je vous aimerai toujours! Tout
le monde s'attendrit, et ce fut la scne la plus touchante.

On ne jouait pas,  l'poque, de comdie  Ratisbonne, mais on
sacrifiait au got des associations badines en attendant de s'enrler
sous la bannire des Loges cossaises. Vous souvenez-vous de l'Ordre
des _Lanturelus_ fond par la marquise de La Fert-Imbault en
analogie avec l'Ordre de la _Mouche  miel_ de la duchesse du Maine,
et l'association de la _Calotte_. On a consacr des livres[1] entiers
 l'numration de ces _Socits badines_[94], Ordres, Cercles,
Associations de toute espce qui, sous les noms les plus tranges et
sous le couvert de la philanthropie, parfois avec des prtentions
politiques et littraires (tmoin le _Cercle de la Paroisse_ tenu
chez Mme Doublet et d'o sont sortis les mmoires secrets de
Bachaumont), n'avaient en ralit d'autre but que de distraire leurs
adeptes, dsoeuvrs ou blass de l'aristocratie et de la bourgeoisie.
Eh bien, la socit de Ratisbonne avait voulu, elle aussi, possder
une socit badine, qui n'avait aucune prtention  faire partie des
_Loges d'adoption_[95] et avait reu le nom d'_Ordre du Canap_. M.
de Bombelles ayant t initi  l'association, nous allons le laisser
raconter une des sances. Avant-hier, 23 novembre, la princesse
Thrse de Tour et Taxis m'a admis au vnrable Ordre du Canap.
Le secret est une des qualits premires de cette socit... c'est
pourquoi j'ai promis aprs ma rception de te conter toutes nos
folies... coute donc bien:

Tu connais la chambre o j'ai pratiqu un cabinet  la princesse
Henriette: c'tait dans cette chambre qu'tait la loge. Deux chambres
plus loin se tenaient les profanes. J'ai t reu le premier parce
qu'on avait besoin de mes talents supposs pour recevoir aprs
d'autres chevaliers ou, pour mieux dire, d'autres frres et soeurs.
Un laquais tenait un vieux sabre rouill pour garder la porte. On
m'a band les yeux; je suis entr, conduit  reculons. Ensuite j'ai
essuy des preuves terribles, telles que sauter  pieds joints sur
un coussin et de me sentir approcher la barbe d'un rchaud  esprit
de vin. Cela fait, j'ai rpondu  trois questions. La premire
tait: Ce que j'avais le mieux aim de ma vie?--De bonne foi, ma
femme.--La seconde: Qui j'avais aim avant elle?--Caroline[96].--La
troisime: Ce que je regrettais le plus dans l'absence de ma
femme?--Sa socit. Aprs ces questions on m'a lu les statuts de
l'Ordre. J'ai reu le restaurant qui est une cuillere  caf de
mauvaise moutarde dont le souvenir me fait encore mal au coeur. J'ai
bais la sainte de l'Ordre qui tait une petite figure de Svres,
et j'ai eu les yeux dbands. Alors la grande-matresse et la soeur
assistante m'ont fait asseoir entre elles deux, et cet honneur m'a
mis... par terre, parce que les deux chaises sont  distance d'une
place. Un grand tapis les couvre et l'on croit, dans le milieu,
s'asseoir sur un vrai canap, qui chappe ds que les deux assistants
se lvent. Alors, on est comme quelquefois dans la vie, entre deux
selles, le derrire  terre; mais ici, pour sa peine, on est agrg
au vnrable Ordre du Canap et l'on jouit ensuite du plaisir de se
moquer des nouveaux rcipiendaires... Aprs moi ont t reus MM. de
Karg, de Hatzfeld, de Tzerclas et d'Auersperg, ainsi que les soeurs
Henriette de la Tour, de Leschenfeld et de Bernclau. La richesse
de mon imagination a mis une grande varit dans les preuves des
nophytes qui m'ont succd. Le ton pathtique, la voix entrecoupe,
dont je les effrayais des dangers qu'ils encouraient, ajoutait
beaucoup de charmes  ces pompeuses rceptions. Elles nous ont aid
 connatre au milieu de cette innocente plaisanterie les diffrents
caractres.

  [94] Voir A. Dinaux, _Histoire des Socits badines_, 2 vol.
  in-fo;--et M. de Sgur, _le Royaume de la rue Saint-Honor_, C.
  Lvy, 1897.

  [95] Sur les loges d'adoption admises par le Grand-Orient
  et dont faisaient partie en France,  la mme poque, la
  duchesse de Chartres, la princesse de Lamballe et presque
  toute l'aristocratie, voir un trs curieux chapitre de _Mme de
  Lamballe_, par G. Bertin, 1888.

  [96] Mlle de Schwartzenau, dont il a t question, chapitre I.

M. de Bombelles passe alors en revue attitudes et rponses des
diffrents adeptes. La plupart nous tant peu connus, nul n'est
besoin d'y insister. L'un d'eux pourtant, le baron de Karg,  qui
l'on demandait s'il n'aimerait jamais d'autre femme que la sienne,
rpondit: que ce ne serait qu'en cas qu'elle mourt. Le marquis
en tire cette rflexion, o il montre son peu de sympathie pour
les Allemands: C'est prvoir de loin que de prendre si bien ses
prcautions pour le cas de veuvage. Je sens, mon ange, qu'on ne
peut jamais rpondre de soi; je sens encore mieux qu'on n'aime
bien qu'une fois, mais pour cela il faut savoir aimer; et ces
tres apathiques qui courent la surface de la Germanie ne sont que
les mauvais singes des passions qu'ils imitent sans les prouver
jamais. La sentence est svre et sans doute injuste; on ne
saurait gnraliser d'aprs des individus; et les exemples qui se
prsentaient aux yeux du marquis n'entranent en rien une rgle
gnrale, mais, amoureux, comme il l'tait, de coeur et d'esprit,
il planait dans une sphre  laquelle ne prtendaient nullement les
chevaliers du Canap. Un autre adepte ayant dclar qu'il ne s'tait
jamais souci d'une femme dont on le croyait pris et qu'il avait
failli pouser, le mari modle s'crie: Insens! et tu voulais te
lier  elle pour la vie: Voil ce que fait l'ignorance, le mpris
du plus doux, du plus respectable des liens, voil ce qui le rend
le plus affreux des engagements. Sans chercher longtemps on peut
supposer qu'en France, autour de lui, le svre moraliste aurait
aisment trouv des unions conclues sous d'aussi douteux auspices.

Le tour des dames est venu. Beaucoup ont des aveux  faire, mme la
petite princesse Henriette. Quant  la comtesse de Neipperg, comme
elle n'avait rien de cach pour ses amis, le marquis la dispensa
des confessions et de bien des preuves. Cette gaiet, ajoute-t-il,
nous tint de neuf heures du matin jusqu' une heure de l'aprs-midi.
Si jamais il te prenait fantaisie de t'en divertir, tu en vois le
crmonial et d'ailleurs, quelque positives que soient les rgles,
elles souffrent quelques lgers changements.

L'Ordre du Canap dura-t-il? Peu de jours aprs la rception du
marquis, la princesse Thrse, que cette occupation tirait de sa
lthargie, recevait la nouvelle de la maladie mortelle d'une de ses
petites soeurs de Prague. Adieu l'Ordre du Canap, dit en terminant
M. de Bombelles. Ainsi passe la gloire du monde! Triste devise qui
fut celle de nos Rvrends Pres Jsuites.

Pendant cet automne un grand vnement se prpare  Versailles:
l'accouchement de la Reine. Chacun remarque les attentions du Roi
qui marque  son pouse les gards les plus tendres et les plus
galants. De ce qu'elle avait dit quelques semaines auparavant,
en pensant  ses couches: Le carnaval ne sera rien pour moi cet
hiver, et je ne verrai que des masques dcouverts, le Roi voulut la
surprendre agrablement. En vingt-quatre heures de temps, et dans
le plus grand secret,  l'aide du magasin des Menus-Plaisirs, toute
la Cour a t dguise et masque. Le Roi se couchait d'ordinaire 
minuit; mais, pour cette fte exceptionnelle, il dcida de prolonger
sa veille. A onze heures on vint prvenir la Reine. Le Roi entra,
vtu de son habit ordinaire, suivi des ministres, des courtisans, des
dames attaches  la Cour. Tous taient en habits de caractre trs
brillants. Il y en avait de galants, de bizarres et de risibles.
La liste, fort longue, en est donne par Mtra. Qu'il nous suffise
de savoir que le vieux Maurepas tait dguis en _Cupidon_, et sa
femme en _Vnus_; que le marchal de Richelieu, dguis en _Cphale_,
conduisait, habille en _Huronne_, la vieille marchale de Mirepoix,
l'ancienne complaisante des favorites de Louis XV: ce couple dansa
un moment avec autant de grce et de lgret que des enfants de
vingt ans. A M. de Sartine habill en Neptune, trident en main,
faisait vis--vis M. de Vergennes, globe sur la tte, carte de
l'Amrique sur la poitrine, carte de l'Angleterre sur le dos. Puis
c'est encore la princesse de Chimay et d'autres dames de la Cour
en _fes_, le marchal de Biron en _Druide_, le duc de Coigny en
_Hercule_, Lauzun en _Sultan_, le duc d'Aumont en _Suisse_, sans
compter les quadrilles de matelots, de _Coureurs_, de _Chasseurs_,
tous les pages en _Jockeys_... La Reine s'amusa fort  reconnatre
ses courtisans. Quand une heure sonna, le Roi donna le signal de la
retraite, et chacun fut rgal de chocolat chaud et  la glace.

L'impromptu eut grand succs.

Tous les soirs d'ailleurs la Reine restait debout presque jusqu'
minuit avec les personnes favorises.

Maintenant on comptait les jours.

Qui sera envoy  Vienne pour annoncer la nouvelle? D'abord il
avait t question du comte d'Esterhazy et c'est Marie-Antoinette
qui en avait eu l'ide, non pas sans sentir que cette commission
distingue, qui relve des premires charges de la Cour, ne
saurait tre donne au comte sans exciter les plaintes et les
rclamations. Aussi avait-elle charg M. de Mercy d'exprimer 
l'Impratrice le dsir qu'elle aurait que l'Impratrice daignt,
comme de son propre mouvement, demander que le comte d'Esterhazy
ft choisi pour la mission susdite. Avec quelles rticences le
pauvre ambassadeur--partag entre le dsir de ne pas mcontenter
l'Impratrice et celui de ne pas s'attirer les reproches de la
Reine--a expos une requte qu'il juge inopportune et dont il devine
la rponse. Durement en effet, Marie-Thrse crivait: Esterhazy
ne convient nullement pour tre envoy ici avec une si grande
nouvelle. Si trs sagement, elle dclare qu'un beau nom serait 
prfrer et un Franais, point d'tranger, c'est sous l'empire de
la colre qu'elle ajoute injustement: Sa maison n'est pas illustre
et il est toujours regard comme un rfugi. Marie-Thrse oubliait
sa bienveillance d'antan; elle oubliait aussi que le prince Nicolas
Esterhazy, chef de la maison, protecteur d'Haydn, tait un des plus
grands seigneurs d'Europe.

Pourtant bientt l'ambassadeur put respirer. D'elle-mme
Marie-Antoinette changea d'avis, et il ne fut plus question
d'Esterhazy pour porter le message. Ce sera le prince de Lambesq, de
la maison de Lorraine, qui, le 24 dcembre, partira pour Vienne.

Le 18 dcembre, la Reine s'tait couche  onze heures, sans
ressentir aucune souffrance, mais  une heure et demie tout le
chteau tait en rumeur: les douleurs commenaient. La princesse
de Lamballe et les _honneurs_ avertis accourent peu aprs. A trois
heures, la princesse de Chimay va chercher le Roi; une demi-heure
aprs, les princes et princesses prsents  Versailles sont avertis,
tandis que des pages courent prvenir ceux qui sont  Paris et 
Saint-Cloud. Toute la Cour est sur pied  partir de trois heures. La
famille royale, les princes et les princesses du sang, les _honneurs_
et Mme de Polignac se tiennent dans la chambre mme de la Reine,
autour du lit dress en face de la chemine[97]; la maison du Roi,
celle de la Reine, les grandes entres, dans les petits cabinets; le
reste de la Cour dans le salon de jeu et la galerie. Un ancien usage,
qui avait sa raison d'tre au temps o les Rois taient affranchis
de tout contrle, veut que les Reines accouchent en public; on se
conforme jusqu' l'abus  cette barbarie. Au moment o Vermond crie:
La Reine va accoucher! un tel flot de monde se prcipite dans la
chambre royale qu'elle est remplie en un instant. Sans la prcaution
prise pendant la nuit d'attacher avec des cordes les paravents
de tapisserie qui entouraient le lit, la Reine tait crase.
Impossible de remuer; on se serait cru sur une place publique; deux
Savoyards montent sur des meubles pour mieux voir la Reine. Outre
l'inconvenance que voulait l'antique coutume, tout tait donc conjur
pour rendre l'accouchement prilleux: pas d'air, un jour insuffisant,
le risque de voir la malheureuse princesse crase par les curieux.

  [97] On sait que la chambre o Marie-Antoinette accoucha de
  Madame Royale et de ses trois autres enfants tait celle
  qu'avaient occupe, depuis Louis XIV, les Reines et les
  Dauphines. Dessus de portes signs Natoire, Boucher, de Troy;
  magnifiques Gobelins tendant la pice entire... Cette chambre,
  place prs du salon de la Paix et contigu  la pice des
  Nobles, est aujourd'hui dfigure. Le grand portrait en robe
  blanche, toque et manteau bleus, par Mme Vige-Lebrun, peint en
  1788, rappelle seul le souvenir de la Reine. Cf. P. de Nolhac,
  _Marie-Antoinette reine de France_.

La Reine s'est contrainte de faon surprenante et a dissimul une
partie de ses souffrances, ne criant qu' la fin, assez pourtant
pour que quelques femmes se trouvent mal. Toute frissonnante, Mme
de Bombelles assiste  l'accouchement, mais fait bonne contenance.
L'enfant vient au monde  onze heures et demie. C'est une fille. On
la transporte immdiatement dans le grand cabinet pour l'emmailloter
et la remettre  la gouvernante, princesse de Gumne. Le Roi a
suivi le porteur pour voir son premier-n; bien que dsappointe de
n'avoir pas de Dauphin, la foule suit le Roi, passe devant l'enfant.

Louis XVI n'a donc pas t tmoin de l'effrayante rvolution qui
survient  ce moment et met les jours de la Reine en danger. A
ce mouvement convulsif il y avait plusieurs causes: les efforts
faits pour ne pas crier, la peur que l'enfant qui n'avait pas
cri ft mort[98], enfin le mauvais air et peut-tre une faute
de l'accoucheur. Les suites naturelles de l'accouchement cessent
brusquement, le sang lui monte  la tte avant qu'elle soit dlivre;
la bouche se tourne, la Reine perd connaissance. Autour du lit on
crie: De l'air, de l'eau chaude, il faut une saigne au pied. Un
frissonnement terrible court parmi les assistants; la princesse
de Lamballe s'vanouit. On se prcipite aux fentres colles de
bandes de papier dans toute leur tendue; on les ouvre vivement; les
huissiers chassent les curieux qui sont encore dans la chambre, mais
l'eau chaude n'arrive pas. Il n'y a pas une minute  perdre. Avec une
grande prsence d'esprit Vermond donne l'ordre au premier chirurgien
de piquer  sec; le sang jaillit avec force; la Reine ouvre les yeux,
elle est sauve. Elle tait morte, dit Mme de Bombelles, si on la
saignait cinq minutes plus tard... Cela fait frmir, car il est bien
rare qu'une femme qui a eu cet accident en revienne... Et de l des
rflexions sur sa grossesse retarde  souhait. Si rapidement s'est
pass l'accident qui et pu tre fatal, que le Roi ne l'apprend que
tout danger disparu. Quant  la Reine, elle ne s'tait pas sentie
saigner et demanda pourquoi elle avait une bande de linge  la
jambe. Mais, pendant ce temps, quelle angoisse parmi les assistants,
quels transports de joie quand la Reine est revenue  la vie! On
s'embrasse, on se flicite, on pleure et l'on rit.

  [98] Mme Campan assure que le dsappointement d'avoir une fille
  entra pour beaucoup dans cette crise. Ceci parat controuv par
  la lettre de Mercy crite  midi trois quarts, o il est dit qu'
  ce moment la Reine ignorait le sexe de l'enfant.

Ceux qui manifestrent la plus grande joie furent le prince de Poix
et le comte d'Esterhazy qui inondrent de leurs larmes Mme Campan,
quand celle-ci leur annona que la Reine pouvait parler. La journe
se passe en crmonies. Tandis que des courriers extraordinaires
partent pour Vienne et pour Madrid, l'enfant est baptise dans la
chapelle du chteau par le cardinal de Rohan, grand-aumnier, en
prsence du Roi et reoit les prnoms de Marie-Thrse-Charlotte;
Monsieur reprsente le roi d'Espagne, parrain, Madame, l'Impratrice,
marraine. Au moment du baptme, le comte de Provence donna la preuve
de son manque de tact et de son aversion pour la Reine sous forme de
plaisanterie; en effet, comme le grand-aumnier lui demandait quel
nom il fallait donner  l'enfant, il dit: Ce n'est pas par l que
l'on commence: la premire chose est de savoir quels sont les pre et
mre de l'enfant; c'est ce que prescrit le rituel. La plaisanterie
courut la Cour et la Ville; on la commenta malicieusement. Ceux
qui colporteraient plus tard mchamment, qu'aucun des enfants de
Marie-Antoinette n'avait Louis XVI pour pre, devaient en avoir beau
jeu pour appuyer leurs dires.

Le Roi, tout entier  sa joie, l'exprimait hautement aprs le _Te
Deum_ clbr dans la chapelle,  la rception qui suivit o deux
cent cinquante dames vinrent faire leurs rvrences. La journe
se terminait par une fte populaire; un magnifique feu d'artifice
tait tir sur la place d'armes, et la ville tait illumine[99] en
attendant les ftes de Paris.

  [99] Lettre du 21 dcembre.--_Journal_ du Roi; Couches de la
  reine.--_Journal_ de Papillon de la Fert.--_Correspond._ du
  comte de Mercy.--_Mmoires_ de Mme Campan.

La Reine se rtablit beaucoup plus rapidement qu'on n'et os
l'esprer.

Ds le 29, elle recevait la duchesse de Mouchy, son ancienne dame
d'honneur, et la duchesse de Coss, puis les dames du palais et les
grandes entres, et se montrait calme et enjoue. A sa premire
tristesse d'avoir mis au monde une fille, avait succd une grande
satisfaction qu'entretenait la joie manifeste par le Roi. Quant au
public, confiant dans la jeunesse de la Reine, il reportait aussi ses
esprances vers une nouvelle grossesse et se montrait, faisant un
instant trve aux mdisances, respectueux et discret.

Pas d'attentions que n'ait le Roi pour l'auguste accouche: le matin,
il est le premier  son chevet, il passe chez la Reine la moiti de
la journe et toute la soire;  l'occasion de ses couches, il lui
fait un prsent en or qui monte  la somme de 102.000 livres. Quant
 sa fille, qui se prsente avec des traits rguliers, de grands
yeux et le teint de la meilleure sant, le Roi ne se lasse pas de
l'admirer; il la voit plusieurs fois par jour, rit tout haut de ce
qu'il croit tre des gentillesses et un jour, l'enfant lui ayant
serr le doigt, il en fut dans un ravissement qui ne se saurait
rendre. Le caractre du Roi s'en ressent; il se montre affable avec
la princesse de Gumne et Mme de Mackau qui sont installes auprs
de l'Enfant de France. Mme de Bombelles, en revanche, se plaint de
ne plus voir sa mre; la consigne est formelle, elle n'a le droit
de recevoir personne, et sa fille ne peut lui parler que dans
l'antichambre. Mme de Mackau ne peut mme pas crire  son gendre
qu'elle fait embrasser par sa fille, tant une princesse prisonnire.

Ce grand vnement auquel elle a assist, et dont ses fonctions
auprs de Madame lisabeth lui permettent de voir la suite intime,
n'empche pas Mme de Bombelles de s'occuper des affaires de famille
qu'elle a  coeur et qui intressent particulirement le marquis.
Le chevalier de Naillac, qu'on croit si prs d'pouser Mlle de
Bombelles, qui s'avance, puis recule, qu'on dsire d'un ct, qu'on
redoute de l'autre, ne va plus tre le seul candidat  la main de
Henriette-Marie. A un certain moment le marquis semble cder au dsir
d'abord exprim par sa soeur et se dcider  donner son consentement
 certaines conditions, celle par exemple que le chevalier montre
des gards au vieillard et s'engage  mener sa femme  Ratisbonne,
 la condition aussi que M. de Naillac s'explique clairement sur sa
fortune, chose qu'il a jusqu'alors lud de faire.

Le chevalier a beau crire  Mlle de Bombelles des lettres
o rgnent les expressions d'amour et de la libert qui la
compromettent et lui font avouer qu'elle s'est conduite en tout
comme une tourdie, la marquise n'est pas convaincue que le
mariage se fera. Elle regrette une affaire qui, mal emmanche et
singulirement conduite, trane en longueur et ne se soutient que
par l'espce de fascination qu'exerce le chevalier sur la jeune
fille, elle ne croit pas du tout les choses conclues; elle coute
mme une autre proposition qui lui est faite pour sa belle-soeur.
Elle a sembl se laisser prendre  la fortune annonce de M. d'Orsay,
puisque loyalement le marquis la met en garde contre une combinaison
qu'il ne se croit pas en droit d'tudier pour l'instant. Je
reconnais ton amiti pour ma soeur, crit-il le 27 dcembre, dans ton
ide pour M. d'Orsay, mais gardons-nous de varier sur le compte du
chevalier. L'honneur, la convenance, tout nous engage  lui et, s'il
fallait encore choisir, je le prfrerais aux cent mille cus de M.
d'Orsay. Ce dernier est un honnte garon, mais, malgr ses titres et
sa richesse, il n'en est pas moins M. Grimod par le fait.

Le gentilhomme pauvre, mais de vieille souche, regarde d'assez haut
les cus des d'Orsay qui, en effet, taient de finance, et cela
pas plus loin que la gnration prcdente. Le pre de ce comte
d'Orsay, Grimod Dufort, seigneur d'Orsay, fermier gnral, intendant
des postes, tait frre de Laurent Grimod de la Reynire, un des
administrateurs gnraux des postes, si clbre par son faste, ses
gots artistiques..... et gastronomiques.

Ce qui rehaussait les Grimod c'tait leurs alliances; la mre du
d'Orsay prsent tait une Caulaincourt[100] et lui-mme tait veuf
d'une princesse de Croy, que M. de Bombelles a connue chanoinesse 
Maubeuge; elle avait du mrite et donnait quelque considration 
son mari. Lui-mme, insiste le marquis, est singulier et surtout
singulirement tourment du chagrin d'tre un bourgeois; ce qui fait
que M. le comte d'Orsay est cent fois moins heureux que son cousin
M. de la Reynire... L'ide de M. d'Orsay, quand elle pourrait
s'effectuer, ne remplirait point celle que Bombon a du bonheur...
Elle n'est nullement d'un caractre  mener qui que ce soit, et
elle gnerait, sans y pouvoir remdier, des ridicules qu'elle
partagerait. Il ne fut plus question de M. d'Orsay; cherchant
une femme de haute noblesse, il pousa, en 1784, une princesse de
Hohenlohe[101], et pour le moment les Bombelles en restrent au
chevalier de Naillac.

  [100] Fille de Louis-Armand, marquis de Caulaincourt et de
  Gabrielle-Plagie de Bovelles, Mme d'Orsay, reste veuve de
  trs bonne heure, tait belle, aimable et spirituelle. Voir les
  _Mmoires_ de Dufort de Chevernin.

  [101] Il fut le pre du clbre comte d'Orsay, le roi de la
  mode sous le rgne de Louis-Philippe et de la belle duchesse de
  Guiche, puis de Gramont, mre du ministre et ambassadeur.

Tandis que le marquis s'efforait de marier sa jeune soeur, la plus
ge, Mme de Reichenberg, tait sur le point d'tre veuve. L'anne
se terminait mal. Dans une mme lettre, Mme de Bombelles annonait
 son mari que le sentiment de Mlle de Bombelles pour le chevalier
baissait beaucoup et que le vieux landgrave tait  toute extrmit.
Il respire encore, crit la comtesse de Reichenberg  son frre,
le 26 dcembre, mais tout espoir est perdu; nous regardons comme un
miracle qu'il puisse conserver un souffle de vie, mais, hlas! ce ne
sera pas long. Votre soeur est la plus malheureuse des femmes.

       *       *       *       *       *

Au reu des nouvelles de la Cour, donnes par sa femme, le marquis
s'est rjoui sans rticences. L'heureux accouchement de la Reine le
comble de joie et il le dit bien haut; plus bas, il rit des frayeurs
de la marquise au moment de l'vnement, et, s'il n'ose se plaindre
de ne pas tre encore pre, c'est qu'il a la sagesse de savoir tre
patient. Pour le moment, il se contente d'entendre de tous cts les
louanges de sa femme et une lettre de sa soeur Bombon le ravit 
l'extrme.

Les petits nuages, bien petits, qui avaient exist entre les deux
femmes semblent s'tre dissips; et c'est sur le ton lyrique que Mlle
de Bombelles, qui vient d'tre souffrante et affectueusement soigne
par sa belle-soeur, exprime sa reconnaissance. Les attentions, les
caresses m'ont persuade plus que jamais que je n'ai pas de meilleure
amie... Elle a bien joui de ma reconnaissance. Dans un de mes moments
d'attendrissement, je lui ai fait de mauvais couplets de chanson,
mais leur expression lui a suffi... Je l'adore, mon ami, et ce qui
m'en plat le plus, c'est que tout le monde en parle. Tous les jours,
 notre rveil, c'est  qui l'embrassera la premire. Je me rjouis,
en voyant le jour, de penser que mon ange est  ct de moi... Cette
Anglique, si froide autrefois, est tendre, vive dans ses caresses;
elle est tout ce qu'on peut tre de plus aimable.

Pour ce qui regarde le chevalier Naillac, Mlle de Bombelles ne
semble pas du mme avis que sa belle-soeur. Elle se proccupe, en
apparence au contraire, du moyen d'arranger toutes choses pour que
le mnage puisse s'tablir chez le marquis. Elle craignait d'abord
les inconvnients qui peuvent rsulter de cette liaison troite, mais
la douceur, la raison et l'exprience du chevalier lui font esprer
que son frre s'applaudira tous les jours de l'avoir reu chez lui.
Si nous avions le bonheur d'y rester, et si je voyais qu'il et la
moindre disposition  abuser de ta confiance, tu penses bien qu'aide
de tes conseils j'arrterais le mal dans sa source. Voici maintenant
ce qui pouvait expliquer les rticences de Mlle de Bombelles: Je
ne suis point dgote de lui, mais le peu d'claircissement qu'il
m'a donn jusqu' prsent dans ses affaires m'avait effraye et par
consquent modre, de peur que, le mariage n'ayant pas lieu, j'eusse
la douleur, tout d'un coup, de renoncer  un tre auquel je me serais
trop attache. C'est d'aprs tes arguments que j'ai raisonn. Elle a
si bien fait passer la raison avant l'amour qu'elle croyait prouver
pour le chevalier que la pratique petite personne ajoute: ... S'il
ne nous donne pas par crit et bien sign les assurances de bien,
que son pre doit lui laisser et lui donner de son vivant, il serait
imprudent de faire le mariage sur une simple parole. Aprs demain je
compte qu'il rpondra clairement... Cette incertitude, accompagne
de l'incertitude o je le voyais de suivre ses intrts, m'avait
fait faire des rflexions. Au fond, quoi qu'elle en dise, Mlle
de Bombelles n'est plus qu' moiti prise du chevalier, lui-mme
hsite; des difficults de carrire et de fortune se mettent en
travers de leurs projets. Pourront-ils jamais aboutir?

Au milieu de ses tracas, Bombon n'oublie pas ceux autrement plus
graves qui vont assaillir Mme de Reichenberg. La mort du landgrave
qu'elle ignore encore, mais dont elle n'est pas sans escompter les
effets, est chose bien grave pour la situation de sa soeur. Ds
maintenant Mlle de Bombelles en a rfr  M. de Vergennes. Celui-ci
s'est montr plus que froid, disant des choses trs plates au
sujet du mariage, prtendant qu'on ne l'a pas consult, exprimant
la crainte que la famille ne fasse un procs  Mme de Reichenberg
au sujet de son douaire. Il a pourtant consenti  demander au Roi
un cong conditionnel pour le marquis dans le cas o le landgrave
mourrait. Ce ne serait pas trop en effet de la prsence de son frre
pour tayer la pauvre veuve dont la situation deviendrait intenable
et qui sans doute commencerait par se rfugier  Ratisbonne.

Mme de Reichenberg, si peu srieuse qu'elle soit, a envisag la
question de ses intrts avec soin. Elle a suppli sa belle-soeur de
voler chez M. de Vergennes. Sa lettre m'a fait une peine affreuse,
crit la marquise le 5 janvier... Son mari est  toute extrmit.
Il faut que je tche d'obtenir que tu viennes la chercher, car sa
fortune, son honneur, sa vie mme, m'crit-elle, y taient engags.
Anglique a fait ce qu'on lui demandait, mais l'on sait le peu
d'encouragements donns par Vergennes.

Restait la question du deuil, si importante en l'espce. Si par
testament Mme de Reichenberg n'tait pas dclare princesse, comme
le landgrave l'avait formellement promis par lettre, il serait sans
doute ridicule de porter le grand deuil, c'est--dire la laine. Ceci
tait d'abord l'avis de Mme de Bombelles; c'est encore plus l'avis
de M. de Vergennes, qui bien froidement lui dclare que Mme de
Reichenberg ne sera reconnue princesse ni en Allemagne, ni en France,
qu'il est donc plus qu'inutile de songer  porter son deuil. Et le
ministre semble avoir raison; d'autres personnes consultes ont fait
la mme rponse: si l'Empire ne reconnat pas Mme de Reichenberg
comme princesse, le Roi ne lui concdera pas davantage ce titre.

Que la veuve du landgrave n'en prenne pas son parti aussi aisment
que sa belle-soeur et que son frre, qu'aprs les premires larmes
verses sur le dfunt mari, dont la vieillesse affectueuse avait
adouci pour elle les tristesses d'une vie monotone, elle se proccupe
avant tout de la position fausse qui lui est faite: qu'aprs avoir
lou l'attitude correcte de ses beaux-enfants elle se plaigne du
landgrave de Cassel qui, en envoyant faire ses compliments de
condolance, ne l'a pas comprise dans la liste des visites, parce
qu'il n'admettait nullement sa fantaisie d'tre princesse et
rvoquait en doute le codicille du landgrave de Hesse, tout cela
tait  prvoir, et la question toujours actuelle des mariages
ingaux en Allemagne ne devait pas de sitt tre rsolue pour ce
qui regardait Mme de Reichenberg. Du moins,  force d'insistance, 
force de persvrance  dfendre et  faire dfendre une cause que
les vrais juges dclaraient entendue d'avance, elle croyait, sinon
flchir le Conseil de l'Empire, du moins obtenir la condescendance
du Roi: vivre en France avec le titre de princesse et un douaire
suffisant tait l'objet de ses dsirs restreints aux circonstances.

Un instant M. de Bombelles avait partag les illusions de sa
soeur. Se rfrant  ce qu'avait promis le landgrave au moment du
mariage,  ce qu'il avait toujours rpt devant ses enfants,
et enfin avait rappel dans son testament, le marquis envoyait 
Paris les pices qui prouvaient la volont du feu landgrave. Il se
leurrait au point de croire que MM. de Maurepas et de Vergennes
s'emploieraient utilement en la cause et ne refuseraient pas leur
concours  l'obtention de lettres royales, et prenait des engagements
conditionnels pour la veuve morganatique du prince de Hesse: sa
soeur resterait dans les premiers temps en Alsace, par l son
titre ne gnerait personne. Il ne peut d'ailleurs, ajoutait-il,
porter ombrage qu' Mme de Bouillon[102], et je me flatte qu'une
injuste vanit de cette princesse ne l'emportera pas sur la justice
d'honorer, sans inconvnient, la soeur de plusieurs bons serviteurs
du Roi et la fille d'un ancien militaire estim.

  [102] Fille du landgrave.

Il y avait des prcdents en effet  la reconnaissance en France
d'un titre non dclar en Allemagne. La femme du prince Louis de
Wrtemberg[103], n'a-t-elle pas t admise comme princesse en
France, malgr la dfense faite par le duc rgnant de Wrtemberg
de lui donner ce titre dans ses tats? Le prince Charles-Othon de
Nassau-Siegen[104] ne porte-t-il pas ce nom en France, malgr le
stathouder de Hollande et malgr la maison de Nassau? La comtesse de
Forbach n'est-elle pas reconnue comme douairire des Deux-Ponts[105]?
Voil les arguments non ngligeables que met en avant M. de
Bombelles, pour soutenir que, le landgrave ayant reconnu sa femme
princesse de Hesse, cette reconnaissance suffit pour mriter  la
veuve, sous ce titre, l'appui de Sa Majest. N'ajoute-t-il pas,
comptant trop bnvolement sur la bonne foi de ces principicules:
Vu que ma soeur est sans postrit, il est positif que le landgrave
de Cassel, le seul qui puisse avoir quelque influence en France
ne fera aucune dmarche contraire  la veuve de son cousin pour
laquelle il est foncirement pntr d'estime. Par ce landgrave de
Cassel, au contraire, avaient surgi les premires difficults, et
M. de Bombelles aura beau dire: S'il le fallait, j'ai de quoi, en
vingt-quatre heures, t'envoyer un mmoire plein de solides raisons
pour nous, mais je ne veux rien presser pour voir venir les princes
de Hesse et surtout ne montrer leur turpitude que dans le cas o
ils me pousseraient  bout. C'est la lutte d'une trangre mal
seconde, contre des rgles fodales indracinables en principe, et
ce n'est pas le timide ministre de Louis XVI, qui se hasarderait
 proposer un systme d'exception, dont l'utilit tait plus que
contestable[106].

  [103] La comtesse de Beichlingen tait en effet inscrite dans
  l'_Almanach_ de Gotha, comme princesse de Wrtemberg, ainsi que
  la comtesse de Waldgrave, femme du duc de Glocester, la comtesse
  d'Irhham, femme du duc de Cumberland, et Mme de Villabrisa
  qui avait pous un frre du roi d'Espagne; mais ces exemples
  n'avaient pas convaincu le landgrave, qui n'avait pas os donner
  ce mcontentement  sa famille.

  [104] Ce prince de Nassau-Siegen qui fut l'ami, en mme
  temps, de la Cour de France et de Catherine II, fut charg de
  missions pendant l'migration. Ce ne fut que plus tard que le
  besoin de son crdit lui valut le titre de cousin du prince de
  Nassau-Saarbrck.

  [105] Titre parfaitement usurp du reste.

  [106] Il a t fait bien des travaux sur les mariages ingaux en
  Allemagne. Au dossier Bombelles, figure un trait qui rsume les
  articles sur lesquels pouvait s'appuyer Mme de Reichenberg. E.
  397. Voir aussi l'_Intermdiaire des Chercheurs_, 1er semestre
  1901.

De son ct, Mme de Bombelles n'a nglig aucune des dmarches
qu'elle croyait ncessaires, et cette question du deuil, qui dans
les circonstances prend une exceptionnelle importance, elle l'a fait
porter devant la Reine, elle en a crit  la princesse de Bouillon.
Mme de Bouillon ne manquait pas de jouer un double rle, semblant
acquiescer  la demande de Mme de Bombelles, quitte  critiquer
hautement aprs une prise de deuil qu'elle jugeait inconvenante.
Quant  la Reine, aprs avoir rpondu d'abord vasivement au comte
d'Esterhazy qu'elle ne pouvait rien dcider et dsirait en parler 
Madame, elle fit rendre une rponse dfinitive par Madame lisabeth,
qui l'annona en ces termes  son amie: La Reine a dit qu'il fallait
que tu prisses le deuil; elle m'a dit avec toute sorte de grces
qu'elle en avait fait la politesse  Madame, qu'elle lui avait dit
que tu ne voulais point prendre le deuil, de peur que cela ne lui
dplaise et que Madame avait dit qu'il fallait que tu le prennes.

Le deuil de Mme de Bombelles, si occupant qu'il soit en apparence,
n'est pas de ceux qui troublent une existence, et si, pendant
quelques jours, elle s'abstient de grandes runions, elle n'en
remplit pas moins son doux service auprs de Madame lisabeth. Un
tant soit peu musicienne, elle s'est mise dans la tte d'amener la
princesse  jouer en mesure. C'est, parat-il, chose trs difficile,
et le concerto jou  quatre mains devant le comte d'Artois, certain
soir de janvier, n'aurait pas rjoui l'oreille trs fine du marquis.
La musique amena une petite scne que Mme Bombelles conte gentiment.
Elle vient dans sa lettre du 17 de faire un portrait d'elle qui n'est
nullement flatt: le physique n'est pas en progrs, loin de l: Ta
femme n'est pas jolie, mais pas du tout; aussi, quand tu me reverras,
tu me trouveras enlaidie. En revanche, le moral s'amliore tous
les jours: Tu me trouveras un caractre charmant, je deviens
douce et complaisante, je n'ai presque jamais d'humeur. Si je rve
que j'ai une querelle avec toi, c'est toujours moi qui reviens la
premire, et pour cela je me dpche, de peur que tu ne prennes les
devants. Enfin vient la nomenclature gaiement nonce des talents:
J'en acquiers tous les jours...; enfin, quand tu me reverras, tu me
trouveras laide, mais une femme parfaite. Ainsi fais des voeux au
Ciel pour que je ne change pas, car, si par malheur je deviens jolie,
je ne rponds plus rien...

Voici l'histoire de la harpe: A propos, Madame lisabeth m'a t
cette harpe dont je t'ai parl, qui m'avait fait tant de plaisir. Je
lui ai dit ce que le saint homme Job dit au Seigneur quand il lui ta
ses biens, et j'ai su depuis qu'elle l'avait donne  ta soeur. Tu
juges de ma colre. Enfin, aprs avoir subi des preuves terribles,
j'ai vu paratre la plus jolie harpe qui ait jamais t, depuis que
le monde est monde. Aprs avoir partag mes chagrins, j'espre que tu
partages ma joie, elle a t extrme. Mais, comme j'tais en peine
de sa chert, je fis part  Madame lisabeth de mon inquitude. Elle
me rassura en me disant qu'elle ne lui cotait rien, que M. le duc
de Villequier s'tait charg de l'acheter et la comtesse Diane de la
payer, de sorte que mon plaisir en fut encore plus vif.

Il est une musique qu'elle brlerait d'entendre: ce sont les
douces paroles de son mari, et, comme le 19 est l'anniversaire de
leur mariage, c'est un flux d'amoureux propos et de souvenances
attendries.

Le marquis n'est pas non plus homme  oublier cette date. Avant de
donner les impressions de son voyage  Nuremberg o il va chercher
sa soeur, il a soin, dans sa lettre du 23 janvier 1779, de rappeler
que, le 19, il avait clbr avec des amis l'anniversaire du beau
jour, depuis lequel il n'a cess de dire: Non, Colette n'est point
trompeuse, elle m'a donn sa foi. De l  des rappels d'heures
amoureuses il n'y a pas loin: Ne pouvant me rsoudre  me mettre au
lit sans toi, j'ai prfr voyager toute la nuit pour que, les cahots
d'une assez mauvaise voiture et le froid excessif m'tant le sommeil,
je pusse penser  toi, mon Anglique, pendant toute l'_annuelle_ de
cette nuit o je la fis tant souffrir, o elle me devint si chre, o
j'eus tant de sujets de m'applaudir d'tre ton trop heureux mari.

Il est donc parti  une heure du matin le mercredi 20 et  une heure
aprs midi il tait rendu  Nuremberg.

Comme ma dignit se cachait sous nombre de pelisses, il m'a paru
gai de dner  table d'hte. M. l'aubergiste m'ayant reconnu, je
l'ai pri de ne me point nommer. Malgr cela j'ai eu le haut bout
de la table entre un prince du Mont-Liban et un officier du louable
cercle de Franconie. Plus loin taient des officiers recruteurs de
tous les princes de l'Europe, et chacun parlait de la guerre et
surtout de la politique d'une manire bien plaisante pour un auditeur
passif. Entre ces officiers taient encore deux ou trois dames, qui
m'ont paru enleves et se laissant volontiers enlever. Notre hte,
 l'autre bout de la table, avait  son ct droit sa chre moiti,
qui, ne se levant pour personne (je ne sais si c'est de mme pour
se coucher), m'a apport ma premire portion. Cette attention a
attir les regards de l'auguste assemble; chacun alors a chuchot en
italien, en danois, en mauvais franais, en anglais et en allemand.
On se demandait pour qui ce pouvait tre que la Frau Werthin s'tait
mise en mouvement. Pendant ce temps je mangeais et buvais comme un
charretier affam.

Le voyageur est parti pour Erlang o il a projet de voir Mlle
de Schwartzenau. Il tait muni d'une lettre du frre de celle-ci
pour l'ane de ses soeurs. En arrivant, il l'a envoye en faisant
demander la permission de faire sa rvrence  ces dames. On lui a
rpondu que, l'une d'elles tant incommode, elles ne pourraient le
voir que le lendemain. Il a envoy chez Mme la margrave: elle tait
en trop grand nglig pour le recevoir; une autre dame avait la
colique; une autre n'tait pas encore remise des fatigues du bal de
la veille; de dpit il s'est couch et il a dormi le mieux du monde.

A mon rveil, continue le marquis, Mlles de Schwartzenau m'ont
fait souhaiter bon voyage. Ce n'tait pas mon compte: je voulais,
je te l'avoue, voir Caroline, je lui ai donc crit... D'aprs
sa rponse, je me suis rendu chez ces dames; la visite s'est
passe trs honntement. Caroline n'a point t embarrasse, la
conversation a t gnrale. Je suis retourn  mon auberge aprs
trois quarts d'heure d'entretien; on m'a envoy une rponse par M.
de Schwartzenau. Il parat que l'on a t content de moi; ainsi
s'est termin enfin un roman assez ridicule, et je puis te dire,
avec la bonne foi que tu me connais, que, sans insulter au malheur
de Caroline qui mne une vie assez douce prs de ses tantes, j'ai
remerci plus vivement que jamais la Providence qui a permis que tu
voulusses bien de moi.

A une heure, le mme jour, un carrosse de bon got vient chercher
le marquis et le conduit chez la fameuse margrave de Bayreuth, soeur
de Frdric II. Elle est d'une belle figure, se coiffe, se met 
merveille; sa table est servie parfaitement et sa conversation est
celle d'une femme d'esprit. Aprs tre demeur avec la margrave
jusqu' cinq heures, M. de Bombelles repart pour Nuremberg; il va y
retrouver Mme de Reichenberg, dont il trace ainsi le portrait:

Ma soeur, qui tait au _Coq-Rouge_ une demi-heure avant mon arrive,
m'a reu avec plus de raison que je ne m'en flattais. Pendant plus
de quatorze heures de route, elle m'a cont tout ce qu'elle a voulu;
je ne puis assez admirer le courage avec lequel elle alimente une
triste conversation sans exiger qu'on rponde... C'est un ensemble
de prodigalit et de parcimonie inconcevable; elle a rpandu plus
qu'il ne le fallait l'or et les prsents  Rotenburg. Elle est tente
de pleurer  chaque poste de l'argent que cotent les chevaux. Elle
ne sait ce qu'elle veut. Hors Paris, point de salut pour elle...
Je l'aime, rien ne me fera abandonner ses intrts; son coeur est
foncirement bon, mais l'excs du dsir de l'indpendance et l'amour
des moyens de jeter l'argent par les fentres l'aveuglent souvent...
Elle a bien dormi de son aveu, quoiqu'elle crt qu'elle ne fermerait
pas l'oeil... Sa douleur est touchante par sa sincrit, mais il
faut que je me tienne  quatre pour ne pas rire lorsqu'elle compare
feu son mari  toi pour me persuader qu'elle doit bien regretter un
objet qui devrait lui tre aussi cher que tu me l'es.

Finalement, le marquis espre avoir un cong au mois d'avril. Il
viendra en France pour veiller aux intrts de sa soeur et la mettre,
en passant, dans un couvent de Nancy. Elle se dfend comme quelqu'un
qui est bien fch de cder, mais qui sent qu'il n'y a pas moyen de
s'y refuser.

Suivent des considrations sur la situation future de sa soeur 
laquelle ni le roi de France, ni le landgrave de Hesse ne sauraient
s'opposer srieusement, et ce sera l, demandes et rponses,
objections et ripostes, le principal sujet des lettres suivantes.
Nous connaissons les illusions de tous les Bombelles  ce sujet, et
il est inutile d'y revenir. Mme de Reichenberg n'obtiendra rien ni
en France ni en Allemagne et ne sera jamais titre princesse. Comme
tout a une fin, mme les illusions, elle finira par avoir les yeux
dessills et se contentera de chercher un mari. En son temps, nous
verrons quel singulier choix elle sera amene  faire.

Au milieu de ces alternatives de crainte ou d'espoir au sujet de
la principaut de Mme de Reichenberg, Mme de Bombelles donne son
bulletin de semaine: quelques menus dtails offrent leur intrt.
Les relevailles de la Reine ont naturellement occup la Cour et la
Ville. Anglique n'oublie de mander  son mari ni les aumnes remises
entre les mains des deux curs de Versailles, ni les dots consenties
 cent jeunes mnages de Paris unis par l'archevque, le jour mme
de l'entre de la souveraine. Lorsque le cortge royal parut dans
la cathdrale, le 8 fvrier, pour y assister au _Te Deum_, ces cent
jeunes hommes et ces cent jeunes filles, qu'on avait choisies parmi
les plus jolies, taient rangs dans l'glise pour saluer la Reine
au passage. Ce sont, le soir, des feux d'artifice, des illuminations,
des fontaines de vin, des distributions de pain et de cervelas, des
spectacles gratuits  la Comdie-Franaise et  l'Opra[107].

  [107] Les charbonniers occupaient la loge du Roi, les poissardes
  celle de la Reine. Les spectateurs entonnrent en masse avec les
  acteurs le choeur: Chantons, clbrons notre reine.--_Mmoires
  secrets_, t. XII.--_Histoire de Marie-Antoinette_, par Montjoye.

La Reine avait eu soin de ne pas gter ce jour de fte religieuse
par des plaisirs profanes, et, quittant Paris aussitt termins les
services de Notre-Dame et de Sainte-Genevive, elle tait rentre 
Versailles aprs avoir soup  la Muette. Mme de Bombelles est trs
mue en racontant les diffrentes phases de cette imposante journe;
accompagnant sa petite princesse, toute joyeuse, elle a mis sa plus
belle robe et ses diamants. Ces diamants dont elle taquine son mari,
et qui feront faire  celui-ci des remarques malicieuses, sont ceux
de sa mre et de sa tante, car la fe qui a prsid  son mariage a
nglig d'orner sa corbeille de gemmes prcieuses.

A ct de ce grand vnement, il est de petites nouvelles: M. de
Maurepas a des accs frquents de goutte; il souffre beaucoup,
et tout le monde en est aussi inquiet qu'afflig. La comtesse
Diane fait l'aimable. Je suis comme un ange avec elle, observe la
marquise qui a lieu de s'en tonner, connaissant la fausset de la
dame d'honneur; si je ne savais ce que je sais, je la croirais ma
meilleure amie, mais je me garde bien de l'imaginer, et ses manires
avec moi me donnent souvent envie de rire.

Comme, tous les huit jours, elle donne un concert en l'honneur de
Madame lisabeth, elle engage Mme de Bombelles, croyant que son
peu d'usage du monde l'empche de voir qu'elle tche adroitement
de dtacher Madame lisabeth du dsir d'aller s'amuser chez Mme de
Mackau.--Je ne le vois que trop, dit au contraire la jeune femme et
j'en suis vraiment afflige pour maman  qui cela fait de la peine.

Aussi est-ce avec joie que, dans une lettre suivante, elle mande 
son mari que Mme de Mackau[108], elle aussi, a donn un concert que
Madame lisabeth a trouv charmant, ajoutant mme tout bas qu'elle
s'y tait infiniment amuse, qu'elle l'avait trouv bien plus joli
que ceux de la comtesse Diane.

  [108] Dans une lettre de Mme de Mackau  Madame Clotilde, nous
  trouvons quelques dtails sur Madame Elisabeth qui se fait aimer
  de tout le monde; elle est exacte  tous ses devoirs essentiels
  sans que personne l'y excite comme si elle tait encore 
  l'ducation. Sur la petite princesse qui vient de natre et
  sur les enfants du comte d'Artois, Mme de Mackau crit les
  impressions suivantes:

  Il faut que j'entretienne ma chre Reine[A] de Madame sa
  nice: elle vient  merveille et est extrmement forte pour
  son ge; elle a les plus beaux yeux possible, et un petit
  visage bien arrondi, une trs jolie bouche, et je trouve que,
  du bas du visage, elle ressemble beaucoup  Madame sa tante,
  la Princesse de Pimont: je le faisais remarquer tantt  ces
  femmes qui ont t de mon avis; jugez, ma chre Reine, combien
  cette ide redouble mon intrt pour cette auguste enfant.
  Tout ce que je dsire est qu'elle conserve cette ressemblance,
  que j'avais trouve dans Mademoiselle, et qu'elle a perdue en
  grandissant. Elle est pourtant rgulirement belle, mais elle a
  un srieux dans la physionomie qui n'a nul rapport avec l'air
  gracieux et plein de bont de ma chre princesse; monsieur le
  duc d'Angoulme, sans tre beau, est un charmant enfant plein
  d'esprit, fort doux et toujours gai; pour monsieur le duc de
  Berri, on n'en peut encore rien dire, car il a un terrible masque
  sur le visage, cependant on aperoit de beaux traits, et je crois
  que, lorsqu'il sera guri, il deviendra le plus beau des trois;
  la Reine est parfaitement rtablie et plus belle que jamais.
  (Archives de la maison royale de Savoie, aimable communication de
  M. G. Roberti.)

    [A] Mme de Mackau nommait ainsi la princesse de Pimont.

Le cardinal de Rohan[109] est mort au commencement de mars. Il ne
laisse que huit cent mille livres de rente au cardinal de Gumne,
une terre de cinquante mille livres de rente  M. de Gumne; enfin,
par son conomie, il n'a pas eu la consolation d'tre regrett d'un
de ses parents; ils sont tous charms de sa mort et encore plus aises
d'en hriter: il n'a pas fait de testament. J'ai soup hier chez Mme
de Gumne qui m'a fait tout plein d'amitis.

  [109] Louis-Constantin de Rohan, n en 1697, lu vque de
  Strasbourg  la mort du cardinal de Soubise, en 1756, cardinal en
  1761, mort le 11 mars 1779. Comme ses prdcesseurs et comme son
  fameux successeur, le cardinal Louis, il habitait  Paris l'htel
  de Rohan, rue Vieille-du-Temple, o se trouvait en dernier lieu
  l'Imprimerie nationale.

Du 20 mars: Madame lisabeth s'est trouve fort incommode
avant-hier: elle eut une trs forte fivre pendant la nuit, et hier,
 trois heures et demie, la rougeole a paru. Tu imagines bien que je
ne l'ai pas quitte. Cette nuit-ci a t trs bonne, elle a peu de
fivre ce soir, et les mdecins assurent qu'il n'y a pas la moindre
inquitude  avoir.

Une lettre suivante donne de la sant de Madame lisabeth un bulletin
tout  fait satisfaisant et en mme temps des nouvelles dsastreuses
des Indes: Pondichry est pris et encore d'autres villes dont je ne
me souviens plus. Ce qu'il y a de sr, c'est que nous n'avons plus
de possessions aux Indes et qu'en gnral nos affaires vont trs
mal. M. le vicomte de Noailles, le beau Dillon[110] et M. Arthur
Dillon[111] ont pris cong ce matin et partent pour la Martinique
avec le plus grand dsir de bien faire, ainsi bientt ils feront
parler d'eux.

  [110] Le comte douard Dillon, Irlandais d'origine, trs infatu
  de sa personne, faisait partie de l'intimit de la Reine. Il se
  distingua en Amrique.

  [111] Arthur Dillon commandait le rgiment Dillon et se
  distingua, en 1792,  la tte d'un corps d'arme; mort
  rvolutionnairement sur l'chafaud.

La rougeole ne tarde pas  svir  Versailles; en mme temps que la
Reine, Mme de Bombelles est atteinte. Jeanne-Rene en informe son
frre le 14 mars. Il fallait que ta femme partage les peines de sa
princesse, ce n'est pas faute que sa maman se soit bien oppose  ce
qu'elle reste auprs d'elle. Tu ne peux condamner son attachement, il
est malheureux que le rsultat en soit aussi triste, mais juge par l
de ce qu'elle ferait pour toi.

Notre ange a bien repos cette nuit, crit Mlle de Bombelles le 3
avril, les rougeurs se passent, elle a dormi au moins quatre heures
dans la matine. Elle est trs gaie, nous avons t obliges toute la
journe de l'empcher de sortir ses bras, tant elle tait dispose
 gesticuler. Elle se lvera demain; nous sommes tous heureux et
tranquilles. Jouis avec nous du plaisir de la voir bien portante.
Elle sera plus frache encore  ton arrive, si cela est possible.

Le chevalier de Naillac a crit une lettre trs touchante en rponse
 celle de Mlle de Bombelles: Il me dit qu'il mourra de douleur
si je l'oublie, qu'il ne lui est pas possible, aprs six mois qu'il
s'est habitu  m'aimer, de renoncer  ce sentiment; mais il ne
me parle plus de l'pouser. Ainsi, mon ami, quoiqu'il m'en cote
beaucoup, je ne lui crirai plus rien de consolant, ni de fcheux.
J'aurais t heureuse avec lui, je le regrette infiniment.

Le 5 avril, nouvelle lettre: Je suis trop bonne, mon cher ami, de
vous crire encore aujourd'hui, car votre femme se porte aussi bien
que vous et moi. Cependant elle ne peut vous le dire elle-mme, ses
yeux tant encore trop faibles.

Malgr la dfense faite, Anglique ne peut rsister  crire un mot 
son mari: Quelle affreuse maladie que celle qui empche d'crire 
ce qu'on aime le mieux; oui, mon petit chat, c'est ce qui m'a le plus
tourmente depuis que je suis malade.

Le 6 avril, Anglique a repris posment la plume. Elle a vu le
comte d'Esterhazy qui a promis de s'occuper des affaires de M. de
Bombelles pendant le voyage de la Reine  Trianon[112]. Il s'agit de
faire changer de rsidence M. de Bombelles et de ne pas le laisser
vieillir sous l'ennuyeux harnais de la Dite.

  [112] C'est le fameux voyage de Trianon qui fit tant crier.
  Pour achever de se remettre, la Reine avait dcid ce petit
  dplacement dont le Roi tait exclu comme n'ayant pas eu la
  rougeole. Le Roi, accoutum  ne se refuser  rien de ce qui
  peut plaire  son auguste pouse, avait approuv que les ducs
  de Coigny et de Guines, le comte d'Esterhazy et le baron de
  Bezenval restassent auprs de la Reine; le consentement avait
  t provoqu par cette princesse, qui n'en sentit pas d'abord
  les consquences. (_Correspondance_ de Mercy.) Les mauvais
  propos ne manqurent pas, et l'on mit en question de savoir
  quelles seraient les dames choisies dans le cas o le Roi
  tomberait malade. Ces gardes-malades improviss n'eurent-ils pas
  la prtention de veiller la Reine, pendant la nuit? Il fallut
  l'intervention de Mercy pour obtenir que ces galants chevaliers
  sortissent de chez la Reine  onze heures du soir et ne fussent
  qu'externes, c'est--dire ne logeassent pas  Trianon. Cette
  ide trange de la Reine eut le plus fcheux effet, et, si l'on
  en croit Mercy, de mauvaises consquences au point de vue des
  intrigues de cour.

Le 8 avril, la petite malade est arrive  Montreuil et y est fort
bien accueillie par sa mre et par Mlle de Bombelles. Souffrante
et oblige de se soigner, elle est environne d'une touchante
sollicitude. Je ne sais comment faire pour leur tmoigner l'tendue
de ma reconnaissance. Madame lisabeth m'a fait l'honneur de venir me
voir hier, et je crains qu'elle ne soit pas contente de mon sjour
ici... D'ailleurs elle va partir incessamment pour la Meute (Muette)
avec la Reine, car c'est chang, le voyage  Trianon est remis. Il
n'y aura pas de voyage de Compigne.

Du 16 avril... Le chevalier de Naillac est venu nous voir cet
aprs-dner; aprs avoir dit plusieurs lieux communs, ta soeur tant
sortie, il m'a dit qu'il tait au dsespoir, qu'il n'avait pas encore
eu le courage de t'crire et qu'il tait bien malheureux. Je lui ai
rpondu tout ce que j'ai pu pour le consoler, et je ne savais pas
trop comment m'y prendre. Ta soeur tant revenue, nous avons parl
raison, c'est--dire je voulais la faire parler, car ils ne disaient
pas grand'chose tous les deux, et le chevalier m'a rellement fait
piti, car il a l'air abattu sous le poids du malheur. Mais cependant
je t'avouerai que, l'aimant autant qu'il en a l'air et ayant une
fortune indpendante des vnements, j'ai t tonne qu'il ne lui
et pas propos de l'pouser, malgr le refus de la place (il avait
t question pour le chevalier de Naillac d'un poste diplomatique
en Allemagne qu'il n'obtint pas); c'tait  elle  voir si elle
le voulait ou non. Mais je n'entends pas qu'on se dsole et qu'on
ne fasse rien, quand on en a la possibilit, pour satisfaire son
inclination. Ainsi je serais presque tente de croire qu'il regrette
pour le moins autant l'assurance de la place que ta soeur, quoiqu'il
l'aime beaucoup... Quant  ta soeur, elle est fort raisonnable, elle
aurait t fort aise qu'il ft son mari, mais elle se console de ce
qu'il ne le sera pas.

Par la suite, Mme de Mackau pria le chevalier de rendre ses visites
moins frquentes; il finit par comprendre, et le roman bauch en
resta l, malgr la dsolation de M. de Naillac.

Le 22 avril, Mme de Bombelles rend compte d'une visite de Madame
lisabeth  son retour de Trianon. La Reine en est enchante, elle
dit  tout le monde qu'il n'y a rien de si aimable, qu'elle ne la
connaissait pas encore bien, mais qu'elle en avait fait son amie, et
que ce serait pour toute la vie.

Une grave question  cette poque tait l'inoculation pour combattre
les ravages de la petite vrole. Bien qu'ayant eu rcemment la
rougeole Mme de Bombelles s'est mise dans les mains du clbre
chirurgien Goetz. Un rgime svre et de grandes prcautions
prcdaient alors cette lgre opration qui, depuis, est passe dans
les moeurs.

Au commencement de mai, tout est termin et Mme de Bombelles,
d'abord assez souffrante, reprend peu  peu sa correspondance. Ses
premires lettres, roulant uniquement sur des questions de sant, ou
sur l'affaire du chevalier de Naillac, ne sauraient nous retenir,
et nous arrivons droit aux lettres de juin qui nous apportent des
nouvelles de la Cour.

Tout le monde fait l'loge de la conduite du baron de Breteuil,
crit Mme de Bombelles, le 18. Tu sais srement qu'il a refus le
titre de prince, en disant qu'un gentilhomme franais ne devait
recevoir de grce que de son souverain. Le Roi, en consquence, lui
a accord la premire place vacante au Conseil d'tat. Toutes ces
circonstances me font le plus grand plaisir; ses ennemis n'auraient
srement pas manqu de le narguer sur sa principaut et, n'ayant
point d'enfants, elle ne pouvait pas lui tre d'un grand agrment...
Je te dirai, pour nouvelle, que M. de Gramont[113] pouse la fille
de la comtesse Jules et qu'en faveur du mariage il a la survivance
de capitaine des Gardes de M. le duc de Villeroi. A vingt-deux ans,
c'est une jolie fortune... Tu sais srement que nous avons pris
un bateau de six millions. Le duc de Coigny vient de s'embarquer
avec son rgiment, je lui souhaite un bon voyage, car je l'aime
beaucoup... Bombon (Mlle de Bombelles) n'est pas encore revenue de
Paris, son absence me parat bien longue... L'arme de M. le prince
de Cond a t nomme hier au soir, elle ira en Flandre: ce sera
une arme d'observation contre les Hollandais. M. de Chabot sera le
second du prince. T'avouerai-je ma folie! On parle tant d'arme,
qu'il y a des moments o je suis vritablement afflige de n'tre
pas homme. Je ne sache que toi qui puisse me consoler d'un mal sans
remde. Mais je me trouve une ardeur pour la guerre qui n'a pas le
sens commun. Je me condamne bien en y rflchissant, car je regarde
la guerre comme une frnsie malheureuse pour les peuples, dont
les suites peuvent tre terribles, mais mon premier mouvement est
toujours le dsir de la gloire; puisque le Ciel m'a faite femme,
pourquoi n'a-t-il pas achev son ouvrage en me rendant un peu
poltronne?...

  [113] Le comte de Gramont, titr duc de Guiche  l'occasion de
  son mariage avec Mlle de Polignac. Il tait le neveu du duc
  de Gramont et le frre de la comtesse d'Ossun qui devint dame
  d'atours de la Reine.

M. de Bombelles s'apprte  revenir en France en vertu d'un cong.
Il laissera  Ratisbonne sa soeur, la comtesse de Reichenberg, qui
se dsole de cet abandon. Sans doute elle reviendra un peu plus tard
en France. Son frre voudrait la voir s'tablir pendant quelques
annes  Provins, en ne passant que deux ou trois mois  Paris o sa
situation de fortune ne lui permettrait pas de vivre agrablement
toute l'anne.

Comme distraction il a des comdies allemandes de socit et les
juge btes, ennuyeuses et impertinentes. Il pourrait ajouter:
inconvenantes  faire jouer par de jeunes acteurs, tant donne
l'hrone de la pice qui ne se refuse aucune fantaisie amoureuse. Le
mot de la fin de la pice est celui-ci qui fit sourire: En vrit,
il faut convenir que mon mnage est en bien mauvais dsordre.

La nouvelle qu'annonce Mme de Bombelles, le 25 juin, est que la
grossesse de la Reine semble officielle (c'tait du reste un faux
bruit). J'ai vu la Reine, il y a trois jours, chez Madame lisabeth,
qui m'a traite avec tout plein de bonts; elle m'a fait plusieurs
questions sur mon inoculation avec un air d'intrt qui m'a fait
grand plaisir... Tout est bien arrang qu'il n'y ait point de
Compigne, car tu serais arriv pendant ce temps-l... Cela aurait
retard d'un jour le plaisir de te voir... De plus, Compigne a le
mrite d'tre un endroit fort mal sain et fort ennuyeux...

N'oublie pas de dire  la princesse Thrse (de Tour et Taxis) qu'il
n'est que trop vrai: les coiffures ont encore chang  un point
incroyable, depuis que je n'ai eu l'honneur de la voir; elles sont
fort baisses et les formes de chapeaux tout  fait diffrentes, de
sorte que je crains fort que dans toute sa garde-robe elle n'en ait
pas un qui soit encore  la mode. Annonce-lui cette nouvelle avec
mnagement; je partage la consternation que cette affreuse nouvelle
va lui causer, mais le destin l'a voulu ainsi. Je ne sache d'autre
parti que de s'y soumettre, quoique Mme Juhet soit venue prendre
d'autres instructions chez Mme Bertin et chez Mme Beaulard.

M. de Bombelles partage les ides belliqueuses de sa femme; ses gots
militaires se sont rveills. Il espre tre en France avant le 10
aot: Eh bien, si, le 20, je savais qu'on tirt des coups de fusil
en Flandre ou ailleurs, je suis sr que tu me permettrais, si cela
peut s'arranger convenablement, de m'y trouver. Je reviendrais  la
mi-novembre, ayant fait trois mois de campagne: ces trois mois me
remettraient au courant d'un mtier que je n'ai pas cess d'aimer.
Peut-tre trouverais-je le moyen de me distinguer et d'autoriser
le Ministre de la Guerre  me faire brigadier[114]. L'estime que
j'acquerrais dans le public rejaillirait sur toi... On a quelquefois
eu des ides plus singulires et qui ont russi. Je ne veux pas
faire le Don Quichotte, mais tu ne m'en voudras pas, j'en suis sr,
d'avoir l'envie d'employer trois mois  une dmarche qui peut-tre
serait dcisive pour notre fortune et notre considration. Ne parle
qu' ta mre de mon ide; les femmelettes te feraient peut-tre
un crime d'y donner les mains... Si le comte d'Esterhazy est 
Versailles, tu peux aussi t'ouvrir  lui; il saura o tendent nos
prparatifs de guerre et nous conseillera bien... Je ne ferai rien
qu'avec son agrment...

  [114] Le marquis avait t nomm marchal de camp, deux ans
  auparavant.

Cette fois le cong de M. de Bombelles n'a pas t retard. Il
arrive en France dans le milieu d'aot, passe deux mois avec sa
femme qu'il emmne, en octobre, dans un tat de grossesse trs
avance. Pendant ce sjour, il a t question d'un mariage entre
Jeanne-Rene de Bombelles et le marquis de Travanet, mestre de camp
de dragons. La comtesse Diane semble s'en tre occupe et avoir
triomph des hsitations de M. de Travanet en lui faisant promettre
de l'avancement par le prince de Montbarrey. M. de Travanet tait un
homme charmant, matre d'une belle fortune, possesseur d'une terre 
Viarmes prs de Chantilly, mais c'tait un joueur incorrigible, et
nous verrons les grands ennuis qu'il donna  sa femme. Le contrat fut
sign le 17 novembre; le mariage eut lieu le lendemain, en l'glise
Saint-Louis.

Une lettre de Madame lisabeth du 27 novembre contient ces mots au
sujet du mariage:

   Dis  Mme de Travanette que je meure d'envie de la voir.
   Mande-moi toutes les grimasses qu'a fait ta belle-soeur
   pendant le mariage et toutes les btises, qu'elle aura dit qui
   certainement t'ont beaucoup ennuye si tu les a coutes, et qui
   m'amuseront beaucoup en les lisant... Cette lettre badine se
   termine ainsi: Adieu, ma petite soeur Saint-Ange, il me paroit
   qu'il y a mille ans que je ne t'ai vue, je t'embrasse de tout
   mon coeur et suis de

    Votre Altesse,
    La trs humble et trs obissante
    servante et sujette,

    LISABETH DE FRANCE
    DITE LA FOLLE.

Et maintenant quittons un moment la Cour de France; suivons par la
pense Mme de Bombelles  Ratisbonne o elle est alle,  la fin de
l'automne, rejoindre son mari. Figurons-nous cette vie paisible du
mnage, imaginons les soins et la tendresse dont le marquis entoure
sa jeune femme attendant un premier enfant.

Aprs les motions de l'anne prcdente la ville impriale est
toute au recueillement; un progressif apaisement est venu succder
aux agitations produites par l'affaire de la succession de Bavire.
On doit supposer que nombreuses sont les soires intimes o M. de
Bombelles est instamment pri de chanter en s'accompagnant sur le
clavecin. Tout occupe d'une grossesse dont le terme approche, la
marquise ne prend qu'une part modre  ces dissipations mondaines.
Une correspondance rgulire avec les parents de France, et sans nul
doute avec la Princesse[115], la tient au courant de ce qui se passe
 cette Cour de Versailles que, sans les soins attentifs et pieux de
son mari, elle pourrait tre en situation de regretter. Elle aura
t informe du dpart de Rochambeau pour l'Amrique avec un corps de
troupes..., elle aura suivi par la pense les vnements de Cour...

  [115] Bien que, de cette anne 1780, on ne possde nulle lettre
  de Madame Elisabeth.

Le 1er juillet[116], Anglique a mis au monde ce premier-n,
Louis-Philippe, dont le surnom de Bombon revient  chaque instant
dans ses lettres. Comme elle l'avait dclar d'avance, elle nourrit
son enfant; sa mre, ses belles-soeurs s'inquitent de savoir si elle
n'en est pas fatigue. Tu es charmant, crit la marquise de Travanet
 son frre, au commencement de juillet, de nous avoir exactement
envoy des nouvelles de la petite maman. Pourra-t-elle achever sa
nourriture? Si elle ne pouvait continuer, je partagerais sa peine,
car elle attachait un grand prix  donner  son enfant ce lait
charmant qui nous les rend encore plus chers. Toi-mme tu en serais
contrari, parce que tu es un mari admirable et que ton Ange est
ton idole.

  [116] La date nous est donne par une lettre de Mme de Mackau 
  la princesse de Pimont. Elle reoit chaque jour des nouvelles
  par son gendre; du bonheur ressenti  Ratisbonne, du contentement
  de sa fille Soucy, qui a t nomme sous-gouvernante de la
  gentille petite princesse, Mme de Mackau se rjouit d'autant plus
  que, d'autre part, son fils lui a donn les plus grands chagrins:
  sant dtraque par les excs et dpenses exagres, qui ont
  forc la baronne  demander le concours de Madame Clotilde.
  (Lettre du 13 juillet. Archives royales de Turin.)

Mme de Travanet est prolixe dans les lans de sa gratitude, elle aura
 tmoigner  son frre une reconnaissance  laquelle, au reste, il
a tant de droits... Tu entends les expressions de ma joie de vous
voir heureux. Ah! que j'aime  prononcer ce mot, moi qui aurais
dsir que ton premier mouvement le soit. Enfin plus tu as souffert
dans ta vie, plus tu sens le prix des jouissances que tu donnes,
car c'est toi qui es l'auteur de tout le bien qui t'arrive; au lieu
que, moi, c'est  toi que je dois celui que j'prouve. Je suis bien
reconnaissante aussi, et tu peux te dire: ma soeur est bien, bien
heureuse. Les petits nuages qui ont noirci, pendant quelque temps,
les flambeaux de l'hymen sont entirement dissips. Je respire sous
un ciel pur et serein. Je mne ( Viarmes) une vie trs agrable.
S'il n'y avait pas toujours deux cent lieues  franchir pour arriver
jusqu' toi, elle le serait encore plus. Ma soeur, la comtesse de
Matignon et moi nous sommes seules ici, depuis trois semaines,
sans nous tre ennuyes un moment. La comtesse de Matignon[117]
est charmante: au village ses gots sont aussi simples qu'elle est
lgante  la ville. Nous lisons, chantons, travaillons toutes trois;
nous allons voir les chteaux voisins  ne, ce qui nous amuse
considrablement. Nous avons pass une journe  Chantilly: c'est le
plus beau lieu de la nature.

  [117] Fille du baron de Breteuil.

En excellentes dispositions ce jour-l--Mme de Travanet se loue de sa
soeur qui s'accommode trs bien avec elle; une attention de ma part
est un bienfait pour elle.

Quant  son mari, elle en a d'excellentes nouvelles, et il semble,
par le dtail qu'il me rend de sa conduite, que le comte de
Broglie[118] en fera des loges mrits. Il passe sa matine  voir
manoeuvrer, dne presque tous les jours au Gouvernement, et, aprs
avoir fait la partie de tric-trac du comte, le soir, il soupe 
l'Intendance... Le marquis nglige-t-il un peu sa soeur? Celle-ci,
du moins, dans une lettre suivante de septembre se plaint d'un long
silence. Du moins se plaint-elle avec grce. Ainsi tu es un petit
foltre qui m'a plante l depuis que tu as eu un petit garon plus
joli que moi.

  [118] Alors  Metz o il dirigeait des exercices militaires.

Voici des nouvelles de Madame lisabeth et des impressions
recueillies sur Mme de Bombelles: Madame lisabeth m'a traite au
mieux. Si tu n'tais pas aussi fat que tu l'es, je te dirais que
l'enlvement de ta femme pour aller  la Dite, qui a tant fait crier
nos lgantes, ne produira d'autre effet, sinon que Madame lisabeth
aimera un peu plus ma belle-soeur,  son retour, qu'auparavant. Tu
sais que dans le fond de mon me je trouvais ce procd bien naturel,
et tu as eu autant de raison que de courage en ne te laissant pas
effrayer par les propos.

Mme de Travanet s'tant rendue  Villiers, chez la comtesse de
Bombelles, sa belle-soeur, y a t reue comme un coeur. Il est
vrai, ajoute-t-elle, que ma voiture tait comble de gibier; mais je
ne sais pas si ma faveur n'a point baiss, parce que j'ai fait un
petit tour de passe-passe que la ruse belle-soeur, malgr toute ma
discrtion, a su deviner. C'est qu'avant d'arriver chez elle j'ai t
dner chez l'abb(?)  Brunoy pour voir sa petite maison, afin d'en
pouvoir faire l'loge avec connaissance de cause. Je l'ai trouve
trs joliment arrange, et le matre du chteau m'a nourrie, ainsi
que ma suite, parfaitement. J'ai vu aussi les belles folies de M.
de Brunoy[119] en ornements, ce qui m'a fait passer le temps trs
agrablement. De l je suis arrive assez tard  Villiers pour qu'on
puisse croire que je venais directement de Paris; il est vrai que,
de peur de suivre la route qui mne clairement de Brunoy  Draveil,
j'ai allong la mienne de deux lieues. Mais j'en tais console en
pensant que cette peine me vaudrait la douceur d'avoir attrap ma
chre belle-soeur. Non, non, la petite peste l'a dterre et m'a
crit l-dessus une phrase bien maligne, mais j'ai un _tat_; ainsi,
si l'on veut m'attaquer, il faut venir me trouver dans ma terre, et
mes vassaux me dfendront. Pour toi qui es toujours le matre de
ce que tu m'as donn,  la bonne heure, je consens  te cder sur
tous les points parce qu'avec toutes les richesses du monde je ne me
reconnatrais pas encore de droits vis--vis de toi.

  [119] Le marquis de Brunoy tait fils de Pris de Montmartel, un
  des frres Pris qui s'enrichirent dans les fournitures sous le
  ministre du duc de Bourbon, puis sous Mme de Pompadour. M. de
  Brunoy avait pous Mlle des Cars. Il dpensa dix millions dans
  le chteau, le parc et l'glise. Le chteau fut achet un peu
  plus tard par le comte de Provence qui y donna une grande fte
  en l'honneur de Marie-Antoinette. Lon Gozlan donne d'amusants
  dtails sur Brunoy et ses habitants dans _les Chteaux de France_.

Et, en veine de douce folie et de bavardage, la petite marquise
continue: Tu es un homme qui en fais d'autres, tu es ncessaire pour
la conservation du genre humain et surtout pour celle de la petite
Travanet, qui t'aime  la folie et qui voudrait bien te voir, car il
y a dj une ternit qu'elle ne t'a embrass. Mon mari est revenu,
le 2 de ce mois, de Metz, en trs bonne sant et bien pntr des
bonts de M. de Broglie qui a crit au baron de Breteuil et  mes
amis beaucoup de bien sur son compte.

Sur la carrire de son mari, nanmoins, la marquise ne se fait gure
d'illusions: Je suis sre qu'il ne sera peut-tre jamais colonel en
second. Je n'ai pas les moyens qui mnent aujourd'hui  la fortune,
ni ne veux les acqurir. Dans le vrai, comme il serait le premier
puni, je crois qu'il se rsignera  subir le sort de ceux qui ont
une femme maladroite, mais bien occupe de ses devoirs. Je voudrais
qu'il soit trs heureux, parce que je le suis infiniment avec lui et
qu'il m'aime tendrement. Il vient de passer huit jours  Paris o il
n'a pas hasard un petit cu; j'avoue que cette conduite au milieu
d'une socit qui aurait pu le corrompre m'a touche infiniment. Je
voudrais tre sre que pendant l'hiver il soit aussi sage, mais c'est
trop esprer: contentons-nous du prsent.

Elle a raison, la jeune femme, de n'tre pas trop exigeante, car elle
n'obtiendra jamais la complte gurison de son mari: il est joueur
invtr; il compromettra srieusement sa fortune, et les nuages
carts pour le moment ne tarderont pas  s'amonceler plus pais
et plus noirs, au point que Mme de Travanet devra se dcider  se
sparer du marquis.

Quelques jours aprs, encourage par une longue lettre de M. de
Bombelles, Mme de Travanet reprend la plume de faon enjoue:

Heureusement, mon cher ami, les entrailles que j'ai pour ton fils
ressemblent si fort  celles de la plus tendre des mres, que cela
m'empche de me dsoler, car, en lisant la description des charmantes
ftes que tu a donnes  notre Ange, on voudrait avoir accouch
six fois, si l'on tait sre d'prouver de son mari les marques de
tendresse que ma belle-soeur a reues de toi. M. de Travanet a pleur
les chaudes larmes en les coutant; je suis bien sre qu'une pierre
en serait attendrie, parce qu'il n'y a rien de plus touchant et de
plus joli. Mais je t'assure que ta bien-aime petite soeur a pous
un homme charmant et qui gagne tous les jours  tre connu. Pour moi,
je l'aime parce qu'il m'adore, et qu'aprs ta femme je suis la plus
heureuse de toutes.

Droulant le chapelet des illusions, elle continue: Je finirai
par o les autres commencent ordinairement, car il a dbut un peu
maussadement, craignant de s'attacher trop lgrement; mais aussi
aujourd'hui qu'il a log aussi parfaitement dans sa tte qu'au
tric-trac qu'il avait pous le bonheur, il me le rpte mille fois
par jour, et ses soins et ses ivresses augmentent  chaque instant.
Je suis bien la matresse chez moi, et Monsieur ne trouve plus
pnible de se gner pour Madame...

Aprs cette dclaration d'affection conjugale, Mme de Travanet
se reporte en gamme attendrie du ct du bonheur sans mlange
qu'prouvent son frre et sa belle-soeur. Il lui manque quelque
chose, et elle regrette ce bonheur d'lever un enfant  qui je ne
voudrais d'autre prcepteur que celui de mon neveu.

Elle ne se refuse pas les purilits, quand elle ajoute: Bon Dieu!
comme je regrette de n'avoir pas t tmoin des hommages rendus 
notre jolie nourrice. Car Anglique a aussi t la mienne, j'ai suc
le lait des conseils qu'elle m'a donns, et j'avoue que j'ai l'air
d'en avoir eu la crme, car je me conduis assez bien.....

Les relevailles de Mme de Bombelles ont t ftes de faon touchante
 Ratisbonne. On a reprsent _Annette et Lubin_; les couplets sur
les enfants ont t souligns, un transparent laissait mme entrevoir
un de ces gages de tendresse, et ce qui a eu un succs fou 
Ratisbonne a mu jusqu'aux larmes la sensible Mme de Travanet. Elle
se rappelle l'poque o elle aussi jouait le rle d'Annette avec
l'avantage de plus que j'tais la dcente. Je n'aurais pas os
montrer le berceau, et comme dit le bailli en parlant de vous deux:
O temps,  moeurs! Comme mon rgne de pudeur est fini, je voudrais,
 prsent, que mon _Lubin_ me fasse aussi un petit poupon, car,
dans le vrai, la pice avec cet accessoire est plus jolie, _depuis
trois ans que je possde Annette_, et le couplet: _Ce berceau nous
prsage_ fait faire dix enfants pour les entendre chanter. Tu vois
que j'ai une grande vocation, mais, en conscience, si tu pouvais voir
l'effet que nous ont produit  l'un et  l'autre les expressions de
ton sentiment, tu aurais t forc toi-mme d'admirer ton ouvrage...
Mon vieux cur et sa vieille nice ont pleur aussi; tous ceux qui
viennent me voir prtendent que le rcit de cette fte devrait tre
imprim... Vous tes des amours de me l'avoir envoy sur-le-champ...

A lire ces dmonstrations de joie on devine ce qu'avaient pu tre les
dbordements de tendresse manifests par Bombelles  la naissance
de ce fils tant dsir, on pressent dans quelle mesure les amis de
Ratisbonne avaient tenu  s'associer  son bonheur exultant.

Pendant ce temps Mme de Mackau a prouv une grande joie dont elle
s'est empresse de faire part  sa chre Reine, la princesse de
Pimont. Elle a mari le fils qui, peu de mois auparavant, lui
donnait tant de soucis: le baron de Mackau a pous au milieu
d'octobre Mlle Alissan de Chazet, d'honorable famille, et destine
 possder une jolie fortune. Au moment o je m'y attendais le
moins, crit-elle le 22 octobre, cet homme si redoutable (le pre
de la jeune fille[120]), qui ne voulait se prter  rien, a chang
de ton, a consenti  ce que je lui demandais. Aussi la baronne
a-t-elle conclu le mariage tout de suite, de peur de ddit. Il y a
quatre jours qu'il est fait. Aprs avoir recommand la jeune femme
 la bienveillance de Madame Clotilde, Mme de Mackau ajoute: La
jeune personne associe au sort de mon fils est aimable et est assez
heureuse pour avoir le suffrage de Madame lisabeth qui la comble de
bonts.

  [120] Alissan de Chazet, moraliste et auteur dramatique  ses
  heures, a laiss des _Mmoires_ et des _Portraits_. Il n'tait
  pas sans raisons pour se dfier de la sagesse de M. de Mackau.
  Par le fait, le mnage marcha trs bien, grce surtout  la bonne
  influence de la jeune femme sur son mari. Le marquis de Bombelles
  nous dira plus tard que sa belle-soeur tait un trsor.

Ayant invoqu le nom de l'aimable princesse, la baronne sait tre
agrable  la princesse de Pimont, en ne lui taisant pas ce qu'on
dit de sa soeur. Elle est toujours la mme pour moi, elle est
rellement adore de tout le monde, elle n'coute que les conseils
de celles qui ne peuvent lui en donner que de bons, et a le tact
infiniment juste pour les personnes qui lui sont attaches.

Voici d'autres dtails sur la Cour. On attend le retour de voyage
de la comtesse Diane qui s'est hte de revenir, car les absents
ont toujours tort. Je ne la vois pas, mais Dieu m'est tmoin que
je ne lui veux aucun mal, et je crois que Madame, d'aprs ce que
j'ai eu l'honneur de lui confier, approuvera que je ne fasse pas
socit avec elle, puisque je suis moralement sre que je ne lui
ferais nul plaisir. Madame lisabeth ne m'en traite pas moins bien,
ainsi je dois tre parfaitement contente. Sur la comtesse Diane,
on le voit, Mme de Mackau a les mmes ides que Mme de Bombelles;
non sans raison, sans doute, elles se dfient toutes deux de la dame
d'honneur.

La Cour est  Marly o il y a fastidieuse alternance de jeu et de
spectacle.--Quant  la petite Madame Royale, elle a t trs malade,
au point d'inquiter: Le Roi, pendant cette maladie, lui a donn
les plus grandes marques de tendresse, et son attachement pour cette
enfant est rellement attendrissant. La Reine l'aime certainement
autant, mais les caresses d'un homme en gnral et surtout d'un Roi
frappent,  ce qu'il semble, davantage.

La lettre de Mme de Mackau se termine par des nouvelles de famille
qui nous intressent: Ma fille Bombelles est toujours  Ratisbonne,
gaie et heureuse par son mari, autant que femme peut l'tre. Je
l'attends, ce printemps, avec son petit garon qu'elle nourrit.
Mon fils part ces jours-ci pour un court voyage, il commence par
Ratisbonne.....

Une lettre du commencement de dcembre donne encore  Madame Clotilde
des dtails sur l'arrive  Ratisbonne du jeune mnage de Mackau. La
dernire ligne sonne comme un glas: Le courrier arriv ce matin (le
5) nous apprend que l'Impratrice est trs mal[121].

  [121] Archives royales de Turin.

La grosse nouvelle de la mort de Marie-Thrse parvenait peu de jours
aprs. On sait par le rcit de l'archiduchesse Marie-Anne quelle
fut la fin admirable de la grande souveraine. A la nouvelle de sa
mort, il n'y eut qu'un cri de vnration dans le monde. Frdric
II lui-mme sut trouver une expression admirative. J'ai donn des
larmes sincres  sa mort, crivait-il  d'Alembert; elle a fait
honneur  son sexe et au trne. Je lui ai fait la guerre et n'ai
jamais t son ennemi. Sincre ou non, l'oraison funbre est belle.

La douleur de Marie-Antoinette fut immense et dmonstrative. Oh,
mon frre, crit-elle  Joseph II, il ne me reste donc que vous
dans un pays qui m'est et me sera toujours cher... Souvenez-vous
que nous sommes vos amis, vos allis; aimez-moi... Pendant prs de
deux semaines elle ne vit que la famille royale, la princesse de
Lamballe et Mme de Polignac, ne parlant que des vertus de sa mre, ne
voulant pas tre distraite. De ce dchirement profond, rel, un seul
vnement pouvait la consoler. Plusieurs fois on avait annonc  tort
une seconde grossesse de la Reine; l'hiver prcdent, elle avait fait
une fausse couche; au dbut du printemps, le bruit se rpandait de
nouveau que Marie-Antoinette tait grosse, et dj chacun escomptait
la venue du Dauphin tant attendu.




CHAPITRE V

1781

  La marquise rentre  Versailles.--Charmant accueil de
    Madame Elisabeth.--Premires visites.--Le portrait du
    marquis.--Bombon.--Esterhazy et la Reine.--Nouvelles de
    cour.--Incendie de l'Opra.--Questions de carrire.--Mme
    Saint-Huberti.--Le sevrage de Bombon.--Effusions
    maternelles.--Nouvelles d'Amrique.--Court sjour de Joseph
    II.--Ambitions diplomatiques.--La comtesse de Reichenberg songe
     accepter d'pouser le marquis de Louvois.--Correspondance
    avec son frre.--Mort du comte de Broglie.--La comtesse
    Diane.--Le duc de Montmorency.--A la Muette.--Mme de Marchais
    et le comte d'Angiviller.--La fte de Saint-Cloud.--La Cour 
    la Muette.--Mort de la comtesse d'Hautpoul.


L'hiver a pass... L'enfant est en tat de voyager, Mme de Bombelles
ne saurait prolonger davantage son sjour  Ratisbonne. Il lui faut
rejoindre la princesse dont l'impatiente amiti a t mise  si
longue preuve.

Au mois d'avril 1781, la marquise a quitt son mari non sans de
grandes dmonstrations de regrets et de tendresse, et elle accomplit
son long voyage avec Bombon sans pripties notables. Elle arrive 
Versailles le 30 avril,  onze heures du soir. On nous a arrts
dans les avenues, crit-elle  son mari, pour nous dire que le
plafond de l'_htel d'Orlans_ tait tomb et qu'il fallait aller
loger  l'_htel des Ambassadeurs_. Moi qui n'tais occupe que de
ne pas rveiller Bombon, je ne disais autre chose sinon qu'il ne
fallait pas faire de bruit. Maman tait furieuse de ma tranquillit,
je ne savais  quoi attribuer son humeur; enfin nous sommes arrivs
 l'htel, toute une famille tait  la porte pour nous recevoir...
Aprs avoir tabli mon fils, je me suis aperue que j'tais dans un
appartement vritablement charmant. Tu ne peux imaginer ma surprise,
car je ne me doutais pas du tout de ces nouvelles marques de bont
de la part de Madame lisabeth. J'ai eu un plaisir  me trouver bien
loge que je ne puis t'exprimer surtout  cause de Bombon, qui pourra
se promener journellement dans les avenues de Sceaux et sur la place,
sans que je le perde des yeux.

Ce n'est pas tout. Mme de Bombelles va trouver l encore d'autres
preuves des attentions affectueuses de la princesse. Lorsqu'elle
s'est mise  table, elle aperoit un service de porcelaine blanc
et or, des couverts, une cuelle d'argent, le tout  ses armes.
Elle croit rver, et tout cela lui donnait envie de pleurer.
Pourquoi n'est-il pas l? disait-elle  sa tante en se jetant
dans ses bras... Et l'on devine le chapelet de choses tendres dont
elle maille son petit rcit intime. Madame lisabeth ne s'est pas
contente de gter son amie  son arrive, elle a grande hte de
la voir et la fait demander dans la matine du lendemain. Mme de
Bombelles ajoute, aussitt l'entrevue finie, un long post-scriptum 
sa lettre.

... Tu ne peux te faire une ide de la joie qu'elle m'a tmoigne au
moment o elle m'a aperue. Nous avons ri et pleur tout  la fois.

Mmes de Srent et de La Rochelambert, qui ont djeun avec la
princesse, sont parties et ont laiss les deux amies deviser  leur
aise.

Aprs les premiers tmoignages d'amiti, je lui ai dit combien tu
lui tais attach, combien tu m'avais rendue heureuse, toutes les
raisons que j'avais pour te regretter. Ensuite je me suis mise 
pleurer; elle s'est jete dans mes bras, m'a prie de pleurer  mon
aise, en m'assurant que personne ne partageait mieux qu'elle mes
regrets et qu'ils taient bien fonds. L-dessus nous sommes entres
dans beaucoup de dtails  ton sujet. Je te manderai demain en
chiffres ce que nous aurons dit.

Madame lisabeth a promis d'intercder en faveur de M. de Bombelles
pour l'ambassade de Constantinople, but de ses dsirs[122].

  [122] Lettre chiffre du 10 mai.

Dans les tmoignages affectueux de Madame lisabeth, Bombon n'est pas
oubli: Elle l'a combl de caresses, il a t gentil au possible;
il s'est endormi ce matin chez elle en ttant, elle voulait le faire
mettre dans un de ses entresols, mais Mme de Srent, que nous avons
consulte, _nous a dit de n'en rien faire  cause de son sexe_,
nous assurant qu'on ne manquerait pas de se servir de ce prtexte
pour dire que je faisais habiller et dshabiller l'enfant devant
Madame[123]. Nous avons pris le parti de le faire transporter chez
maman, o il a dormi deux heures et demie... J'ai vu, ce matin, Mme
de Travanet qui m'a dit qu'hier la Reine lui avait demand plusieurs
fois si j'tais arrive... Aussitt (qu'elle l'avait su) elle avait
couru  Madame lisabeth lui en porter la nouvelle avec toutes
sortes de grces, en lui disant qu'elle voulait qu'elle passe toute
la journe avec moi et qu'elle prenait bien part  sa joie. J'irai
vendredi dner avec Madame lisabeth, et samedi j'irai  Villiers
voir ton frre.

  [123] C'et t en effet un beau chef d'accusation au procs de
  Madame Elisabeth!

Le lendemain, Mme de Bombelles a dn chez sa mre avec sa
belle-soeur Mackau[124] et Mme de Chazet; puis, avec sa mre, elle a
rendu visite  Mme de Vergennes, qui l'a traite trs honntement,
et  la princesse de Gumne  Montreuil. Celle-ci les a reues ni
bien ni mal; ensuite elle s'est dride et a promis de tmoigner son
amiti  M. de Bombelles; la princesse Charles de Rohan a t plus
expansive.

  [124] La baronne de Mackau, qui n'avait pas seize ans, avait
  t prsente  la Cour peu de temps auparavant. On la trouvait
  gnralement jolie, et sa belle-mre ne tarit pas d'loges sur
  son compte (Lettre  Madame Clotilde, _loc. cit._).

On ne meurt pas de joie, mon petit chat, crit la marquise  son
mari le 12 mai, car je ne serais plus de ce monde, aprs avoir reu
ta lettre de Langres[125]. On me l'a apporte hier, au moment o
j'allais partir pour Marly. Je l'ai lue avec prcipitation pour
savoir comment tu te portais; aprs l'avoir baise, je l'ai fait
baiser  petit Bombon; j'ai pleur enfin, j'tais comme une folle
de joie. Je recommenais ta lettre quand elle tait finie, et, si
mon fils ne m'avait interrompue, je n'aurais vu qu'elle toute la
journe...

  [125] Date de Langres, le 8 mai, cette lettre, comme toutes
  celles du marquis aprs sparation d'avec sa femme, est fort
  triste et d'une tendresse trs expansive.

Mme de Bombelles a vu M. de Vergennes, qui lui a fait force
compliments sur la manire d'tre de son mari et lui a fait entrevoir
un rayon d'espoir pour son avancement... Puis elle est partie pour
Marly en sortant de chez le ministre.

... Bombon s'est endormi en chemin, j'ai fait demander la permission
 Mme de Bourdeilles de le dposer chez elle. Elle m'a reu avec
la plus grande amiti... Je suis venue par le jardin chez Madame
lisabeth. La Reine, qui loge au-dessous d'elle, s'est mise  la
fentre ds qu'elle m'a eu aperue, m'a appele, m'a demand comment
je me portais, o tait mon fils... Elle m'a ajout qu'elle tait
charme d'avoir le plaisir de me voir. Je lui ai fait une belle
rvrence et je suis partie. Le soir, en sortant de chez Madame
lisabeth avec Bombon, j'ai encore rencontr la Reine avec Madame et
Mme la comtesse d'Artois; elle s'est arrte pour le voir, m'a dit
qu'elle le trouvait charmant. Le petit lui a arrach son ventail
des mains, cela l'a fait beaucoup rire; elle lui a dit qu'il tait
un petit mchant, a encore jou avec lui et puis est partie. Madame
lisabeth, avec laquelle j'ai dn, m'a comble encore de bont...

J'ai aussi t faire une visite  la comtesse Diane; elle m'a reue
avec la plus grande honntet, m'a demand de tes nouvelles. La
duchesse de Polignac qui y tait m'a aussi fort bien traite. Le
comte d'Esterhazy m'a fait dire par Faverolles qu'il viendrait me
voir mercredi matin et qu'il avait des choses fort intressantes  me
communiquer. Je suis bien curieuse de savoir ce qu'il a  me dire, je
te le manderai tout de suite.

... Je n'ai pas encore vu Rayneval... Tu ne sais peut-tre pas que
M. de Lamotte-Piquet a pris 22 btiments marchands qui venaient de
Saint-Eustache...

De retour  Versailles, Mme de Bombelles rcrit  son mari, le 15
mai, sous l'impression d'une grande joie, cause par le portrait de
son mari. Rien de plus charmant que l'expansion de cette tendresse
sincre, juvnilement exprime.

J'ai eu hier un grand plaisir, mon petit chat, ton portrait m'est
arriv  six heures du soir, j'ai saut de joie en voyant la
caisse; je croyais qu'on ne l'ouvrirait jamais assez tt... Lorsque
j'ai aperu ta figure, je me suis mise  pleurer de joie; je t'ai
embrass, caress; j'ai pouss la folie jusqu' te parler. Je t'ai
couch sur mon lit, ensuite sur le canap, vritablement ma tte
tait un peu tourne. La seule chose qui m'a contrarie, c'tait que
Bombon dormait; mais, en revanche, ce matin, il t'a bien accueilli:
il voulait  toute force te prendre le nez, il disait _papa_ et
retournait le cadre, croyant de bonne foi que tu tais derrire la
glace. Il est bon que tu saches qu'il a actuellement le talent le
plus dcid pour jouer du clavecin, il donne de grands coups de poing
sur le clavier, cela fait bien du bruit, ce qui le charme et le fait
rire de tout son coeur. Il devient tous les jours plus gentil, je
crois pourtant que ses dents viendront bientt.

Mme de Bombelles est aussi bonne mre qu'elle est tendre pouse,
aussi prodigue-t-elle les dtails sur la dentition des enfants, sur
les conseils qu'on lui a donns au point de vue du sevrage. Elle
semble trs moderne dans ses ides, puisqu' l'enfant qui n'a pas
encore perc sa premire dent elle fait prendre panades et soupes, en
attendant qu'il puisse se passer d'elle et soit sevr.

Suivent les dtails de Cour: Madame lisabeth est venue de Marly
la voir avec la comtesse Diane et l'a invite, de la part de la
Reine,  se rendre  Marly, o il y avait grand djeuner et partie de
barres. Mme de Bombelles hsite  accepter parce qu'elle attend la
visite du comte d'Esterhazy; elle se prparera  partir; en tout cas,
si elle ne peut se rendre  l'invitation, Madame lisabeth l'excusera
en disant que l'enfant est souffrant. La comtesse Diane lui a fait
tout plein d'honntets; elle va partir pour Passy o elle prendra
les eaux pour un embarras d'estomac et serait charme d'y recevoir sa
visite  dner: nous sommes comme des soeurs, c'est touchant. Mme de
Bombelles termine sa lettre par des informations de Carrire, ayant
vu M. de Rayneval, et elle annonce le mariage du fils de la princesse
de Gumne avec Mlle de Conflans[126].

  [126] Le prince Charles-Alain-Gabriel de Rohan, duc de Montbazon,
  pousa en effet, le 29 mai 1781, Louise-Agla de Conflans
  d'Armentires, soeur de la clbre marquise de Coigny, l'amie
  plus ou moins platonique de Lauzun.

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps, M. de Bombelles continue fort tranquillement son
voyage. De Besanon, le 16 mai, il flicite sa femme du bon accueil
fait par la princesse; il serait fort aise d'avoir des dtails sur
son installation dans son nouveau logement. Comme je dois croire, je
suis autoris  penser qu'il sera bien souvent question de moi dans
ce petit asile, j'en veux donc connatre tous les contours.

En route il a trouv ses chevaux venus au-devant de lui avec un de
ses serviteurs, et Follette, la chienne fidle, qui sait si bien
se coucher  tes pieds; comme tu la traitais bien en disant: C'est
la chienne de mon ami. Son beau-frre Mackau est son compagnon de
route, il peut donc changer des ides sur l'antique Besanon qu'il
vient de visiter avec soin.

Il est triste pourtant sans sa femme, sans Bombon. Un charretier qui
passe avec son enfant sur les bras lui fait envie; il pense  son
Bombon dormant dans son berceau de Ratisbonne. A une extrmit de la
ville, dans un faubourg sur le Doubs, il a vu une femme qui caressait
un enfant. Il n'a pu s'empcher de s'approcher, de questionner la
mre et, de l, des points de comparaison avec son Bombon et celui
des autres. Le marquis a l'me sensible et exprime sa sensibilit
en termes un peu prcieux qui sont bien de leur poque. On aime mieux
les navets, les sincrits sans apprt dont sa jeune femme maille
sa correspondance. C'est pourquoi nous ne nous attarderons pas aux
impressions de voyage ni aux attendrissements du marquis, pour
reprendre les lettres de sa femme o il est toujours quelque chose 
glaner.

Quelques nouvelles politiques d'abord: M. Joly de Fleury[127] a
refus d'tre contrleur gnral, mais il a gard le portefeuille
jusqu'au moment o le Roi en aurait nomm un autre. Je frmis en
pensant  tous les changements qui vont encore se faire,  tous
les impts que ncessairement on va lever sur le peuple, au peu
d'exactitude avec laquelle peut-tre nous allons tre pays. Dieu
veuille que tous ces malheurs n'arrivent pas, mais je les crains
fort; ils me paraissent invitables, parce que nous perdons tout
notre crdit avec M. Necker. On n'a plus aucune confiance dans les
billets d'escompte et la Caisse va tre ruine, parce que tout le
monde veut avoir l'argent de ses billets. On dit que ce sera M.
Foulon qui va tre nomm, il est port par le duc de Choiseul et Mme
de Brionne, cela la rendrait pour le coup bien fire. M. de Maurepas
va beaucoup mieux, je l'irai voir ds qu'il pourra me recevoir.

  [127] Fils et petit-fils de magistrats connus; conseiller d'tat
  en 1781, eut l'administration des finances aprs Necker.

Aprs le paragraphe sur Bombon, sur son avenir, sur les bonnes
promesses de Madame lisabeth de seconder les Bombelles dans leurs
projets de carrire, quelques anecdotes. Mme de Bombelles a demand
 dner  la duchesse de Montmorency, puis n'est pas venue, son fils
tant souffrant. Elle crit  la duchesse une lettre que celle-ci ne
reoit pas  temps, d'o bouderie pique que Mme de Bombelles espre
teindre par une seconde lettre d'excuses.

Il faut que je te compte un bon trait du Roi. Il y avait un
monsieur, dont je ne sais plus le nom, qui avait un procs avec lui
de plus d'un million. Les papiers ont t brls lorsque M. Nogaret
a perdu sa maison. On est venu dire au Roi ce dsastre; il a tout de
suite rpondu: Ses papiers sont brls, mon procs est perdu. Cela
n'est-il pas charmant? Et, en fait, voil un beau geste  l'actif de
Louis XVI.

La politique reprend: il parat dans ce moment-ci un projet
d'administration qu'avait donn M. Necker au Roi, il y a trois ans,
qui est parfaitement fait. On ne peut encore concevoir comment
ce mmoire a pu tre connu, car il n'y avait que le Roi et M. de
Maurepas qui l'eussent. On prtend que c'est cet ouvrage-l qui a
dtermin sa chute, parce qu'au Parlement beaucoup de personnages
fort maltraits se sont dchans contre lui. Je ferai tout ce que
je pourrai pour te l'envoyer...

Entre temps Mme de Bombelles a pu voir le comte d'Esterhazy et se
rendre tout de mme  Marly. Ce qui concerne le comte Valentin
est chiffr non sans impatience, car son criture, d'ordinaire
trs rgulire, est toute tremble. Esterhazy a abord franchement
la question avec la Reine, parlant de Bombelles avec chaleur.
Marie-Antoinette n'a pas dissimul certaines prventions contre le
marquis: on s'tait plaint  elle qu'il avait contrari l'Empereur
en se mlant de choses qui ne le regardaient pas et qu'elle dsirait
ardemment que, hors ce qui tait de son devoir, il ne ft rien qui
pt dplaire  son frre.

Esterhazy avait rpondu vivement que c'tait prcisment l la
condition tenue par Bombelles depuis qu'il tait  Ratisbonne, que
la Reine tait trop juste pour savoir mauvais gr  un honnte
homme de remplir sa charge. La Reine en tait convenue, et le
comte devenu plus confiant rassurait la jeune femme, certifiant
que Marie-Antoinette n'tait nullement aigrie contre son mari,
qu'il devait avant tout ne pas faire parler de lui; que, lorsqu'une
occasion se prsenterait de lui faire changer de poste, non seulement
elle n'y mettrait pas d'opposition, mais qu'elle userait de son
influence. Tout ceci, semble-t-il, a redonn du courage  Mme de
Bombelles qui craignait beaucoup d'hostilit de la Reine.

A Marly, o elle s'est dcide  aller, bien que son fils ft
souffrant, Mme de Bombelles a trouv accueil charmant. La Reine
n'a cess de s'occuper de moi, de me parler de mon fils, combien
elle l'avait trouv beau, de me plaisanter sur la peur que j'avais
eue d'entrer dans le salon; enfin elle m'a traite comme si elle
m'aimait beaucoup. Elle a t hier matin  la petite maison (de
Montreuil) et a dit  Mme de Gumne et  ma soeur qu'elle tait
fort aise de mon retour, qu'elle m'avait trouve blanchie, parlant
beaucoup mieux et un maintien charmant.

Tous ces petits succs flatteurs n'empchent pas Mme de Bombelles de
regretter la vie douce et tranquille qu'elle a mene  Ratisbonne.
Puisqu'elle doit son bonheur  son mari, c'est  lui qu'elle pense
sans cesse. Rien ne peut combler le vide que j'prouve depuis que
nous sommes spars. Elle est nerveuse, un rien l'meut. La sant
de Bombon est un objet de perptuelle inquitude, mais c'est en mme
temps sa consolation. Souffre-t-il des gencives? elle est plus malade
que lui; sourit-il? elle est folle de joie.

Mme de la Vaupalire est venue la voir avec ses enfants: elles
ont trouv Bombon charmant; quant  Madame lisabeth, il n'est
pas d'attention qu'elle n'ait pour le fils de son amie. Elle
vient d'envoyer chercher de ses nouvelles: Mon Dieu! qu'elle est
aimable, s'crie Mme de Bombelles. D'honneur, je l'aime  la folie!
Si tu avais vu combien elle tait contente de mes petits succs
d'avant-hier; comme elle est venue tout doucement m'arranger mon
fichu, afin qu'il et meilleure grce, me dire la manire dont il
fallait que je remercie la Reine de ce qu'elle m'avait invite 
cette partie. Rellement j'tais attendrie de son intrt pour moi,
et je voudrais avoir mille manires de lui marquer ma reconnaissance.

Le marquis continue lentement son voyage. Il s'est rendu de
Pontarlier  Salines-de-Chaux; il a not les moindres incidents
de route, dont la gamme un peu monotone est coupe par une srie
de projets de carrire et de rappels amoureux: amour conjugal et
ambition, l'un devant venir  l'aide de l'autre, tout M. de Bombelles
est l.

A cause du voyage mme, ses lettres n'arrivent pas rgulirement.
C'est de quoi se plaint sa femme dans sa lettre du 24 mai. Aprs
le paragraphe rgulirement consacr aux gentillesses de Bombon,
quelques nouvelles: M. Joly de Fleury prend la place de Necker,
dont le dpart est salu avec joie; on attend l'empereur Joseph
II qui, allant installer sa soeur la duchesse de Saxe Teschen 
Bruxelles, viendra passer quelques jours  Paris. Elle a t voir
Mme de Maurepas qui a voulu la retenir  souper; elle a rencontr
Mme de Vergennes chez la Reine et s'est fait inviter  aller la voir
 sa petite maison de campagne; ceci n'est pas prcisment pour son
plaisir, mais par intrt pour son mari. Mme de Mailly a quitt le
service de la Reine et c'est Mme d'Ossun qui la remplace[128]; M. de
Chaulnes se meurt... Bombon a fait de nouvelles connaissances: Mme de
Lordat, Mme d'Imcourt, le comte de Coigny l'ont trouv charmant.

  [128] Genevive de Gramont, soeur du duc de Guiche, comtesse
  d'Ossun, se montra trs dvoue  la Reine, revint de Mayence
  en 1792 pour ne plus la quitter jusqu'au Temple; emprisonne et
  morte sur l'chafaud en 1794. Sa fille unique devint la duchesse
  de Caumont La Force.

Quant  Madame lisabeth, elle est toujours tendre et affectueuse,
mais elle a des dettes, et Mme de Bombelles se charge de la mission
dlicate d'aller trouver M. d'Harvelay; il lui faudra attendre, mais
ses dettes montant  environ 2.000 louis seront payes.

Les lettres du commencement de juin n'apportent aucun fait nouveau:
visites rendues ou reues, vie de famille ou de Cour sans incident.

Le 10 juin, Mme de Bombelles fait le rcit de sa visite  Mme
de Vergennes, elle a reu chez elle le baron de Breteuil, et
naturellement il a t fort question des ambassades  pourvoir:
Constantinople semble chapper pour le moment, le poste ne pouvant
tre libre avant deux ou trois ans; peut-tre serait-il plus facile,
si la Reine voulait s'en occuper, d'obtenir Berlin. Mme de Bombelles
est fort peu satisfaite de ces exceptions dilatoires; du moins M.
de Breteuil est-il dispos  appuyer auprs de M. de Vergennes une
demande de gratification.

Un vnement plus grave a motionn la Ville et la Cour: M. de
Maurepas a pens tre brl  l'Opra[129] avant-hier; un instant
aprs qu'il en tait sorti, la toile s'est allume par un lampion,
le feu a gagn aux dcorations et au reste du thtre avec une si
grande promptitude qu'au bout de vingt-cinq minutes la vote est
tombe avec un fracas pouvantable. Heureusement l'Opra tait fini
quand l'accident a commenc, tout le monde tait parti; nanmoins,
il y a eu neuf personnes de brles. On a bien vite coup toute
communication, de sorte que tout ce qui environne l'Opra n'est pas
endommag. Le feu tait si fort que mes gens l'ont vu d'ici en
soupant. On pouvait lire sur le pont de Svres; ainsi tu peux juger
de la clart que cela donnait  tout Paris.

  [129] Cette salle avait t organise par Lulli en 1673, dans
  l'ancienne salle des Comdiens franais, joignant le Palais Royal
   l'est,  peu prs o est la cour des Fontaines. La salle de
  Lulli brla une premire fois en 1763; une seconde, le 8 juin
  1781. L'Opra fut alors transfr o est aujourd'hui le thtre
  de la Porte-Saint-Martin.

Deux jours aprs, Mme de Bombelles, en crivant  son mari, semble
toute joyeuse. Elle a reu de longues lettres de Lausanne et des
extraits d'un _Journal en Suisse_ que le prolixe marquis lui a
envoys[130].

  [130] Ce journal existe dans le dossier de Bombelles aux Archives
  de Seine-et-Oise, mais il n'offre qu'un intrt secondaire.

J'ai t avant-hier au concert de la Reine avec Madame lisabeth.
La Reine m'a demand comment je me portais, ainsi que mon enfant,
et si cela ne le drangeait pas que je vinsse au concert. Je lui ai
dit qu'il venait de tter. Elle a repris: Mais, si vous vouliez, on
pourrait l'amener ici. J'ai paru confondue de ses bonts, et lui ai
rpondu que je craindrais d'en abuser, qu'il attendrait fort bien
mon retour. Effectivement cela ne lui a pas fait de mal. Je suis
rentre  neuf heures chez moi, il a tt et s'est endormi tout de
suite... Le feu de l'Opra dure encore, il brle dans les souterrains
o taient les machines; mais on a grand'peur qu'il ne gagne les
caves du Palais Royal o il y a trois cents toises de bois, beaucoup
d'huile et d'eau-de-vie. On n'ose toucher  rien et on craint une
explosion qui ferait peut-tre sauter le Palais Royal, cela serait
effroyable. Ce qu'il y a de certain, c'est que, si j'y avais un
appartement, rien dans le monde ne m'y ferait rester.

Le 14 juin, Mme de Bombelles annonce l'arrive de l'Empereur  Paris.
Je suis tonne qu'il ne soit pas venu tout de suite  Versailles.
J'imagine que la Reine l'attend avec beaucoup d'impatience... La
procession du Saint-Sacrement qui s'est faite ce matin tait superbe,
il faisait le plus beau temps du monde. J'ai t la voir passer d'une
fentre, Madame lisabeth m'ayant dispense de l'accompagner... Le
feu de l'Opra dure toujours. Mme la duchesse de Chartres a quitt
prudemment le Palais Royal et est tablie  Saint-Cloud.

Dcidment l'Empereur n'est pas arriv  Paris; c'tait une fausse
nouvelle. La Reine tait partie pour Trianon avec Madame lisabeth,
le 25 juin. Mme de Bombelles y va tous les jours. Le 27, elle crit:
J'ai t  Trianon ce matin, petit chat, voir Madame lisabeth avec
quelque curiosit, parce que tout Paris disait que l'Empereur y tait
et qu'il allait l'pouser. C'est qu'il n'en est pas un mot, il est
toujours  Bruxelles, et il n'est pas sr mme qu'il vienne ici;
aussi ma tte a bien trott inutilement. J'ai t souffrante depuis
que je ne t'ai crit, j'ai t avant-hier dner chez la duchesse de
Montmorency avec mon Bombon, qu'elle a trouv charmant. Avant de
partir de Paris j'ai t voir le baron de Breteuil qui est malade.
Il a eu la goutte et une grosseur  la gorge qui le fait souffrir
beaucoup. Il est d'une impatience que tu imagines... Il vient de
faire une succession qui sera considrable. Mme de Louvois, une
Hollandaise[131], que tu as beaucoup vue  la Haye, qui l'aimait  la
folie et qu'il n'a pas voulu pouser, parce qu'elle tait trop laide,
vient de mourir et de lui laisser tout son bien  lui,  sa fille et
 tous les enfants qu'elle pourra avoir. Ce sont les propres paroles
de son testament, cela n'est-il pas bien heureux? Jamais tu n'auras
l'esprit d'en conter assez bien  une femme, pour qu'elle te laisse
un million de bien. Pauvre petit Bombon, cela lui irait  merveille.

  [131] Ne baronne de Wrierzen d'Hoffel. Son mari, le marquis de
  Louvois, devait pouser peu aprs la soeur de M. de Bombelles,
  veuve du landgrave.

... J'allais oublier de te dire la nouvelle que M. de Castries est
venu annoncer ce matin  la Reine: il y a eu un combat entre l'amiral
Rodney et M. de Grasse; l'amiral a eu cinq de ses vaisseaux couls 
fond, deux, de plus, en fort mauvais tat. Le convoi est arriv sans
le plus petit accident, et M. de Grasse a perdu peu de monde. Mon
regret est qu'il n'ait pas pu prendre l'amiral, cela aurait mis le
comble  ses exploits. Je voudrais bien que quelques affaires de ce
genre forassent les Anglais  faire la paix...

Mon chat, ce mariage de Madame lisabeth m'a beaucoup occupe, car
enfin, si elle tait heureuse, quel bonheur ce serait pour moi de la
savoir contente et de ne plus te quitter. Quant  la fortune, elle
pourrait y aider encore davantage tant impratrice et, ne plus te
quitter, mon petit chat, ne comptes-tu cela pour rien? Mon Dieu, cela
n'arrivera jamais, ma destine est de ne te pas voir la moiti de ma
vie, c'est affreux; cette perspective me cause un chagrin que je ne
puis te rendre. Il y a des moments o je pleure, je me dsespre,
o je suis tente de laisser ma place, tout ce que je puis esprer,
pour m'en aller avec toi. La raison, la reconnaissance que je dois
 Madame lisabeth me font revenir de cette espce de dlire, mais
la raison empche de faire des sottises et ne rend pas plus heureux
pour cela ceux qui l'coutent. C'est l'effet qu'elle produit sur
moi. Je m'ennuie prodigieusement, je ne te le dissimule pas, et si
le bon Dieu et toi ne m'avaient donn Bombon, je t'assure que je
ne resterais pas ici, car nous aurons toujours de quoi vivre nous
deux... mais cet enfant il ne faut pas qu'il soit malheureux...

L'ambassade de Constantinople hante toujours les rves de M. de
Bombelles, aussi a-t-il charg sa femme de tenter de nouveau tout ce
qu'elle pourra pour que Madame lisabeth agisse sur la Reine.

J'ai parl ce matin  Madame lisabeth, crit-elle le 30 juin, et
lui ai bien fait sa leon; elle m'a promis de recommander cette
affaire  la Reine avec la plus grande chaleur, et le plus tt sera,
je crois, le mieux... Le comte d'Esterhazy est  Rocroi, il reviendra
le mois prochain  ce que j'imagine, je le verrai ds qu'il sera de
retour, et il te servira srement bien. J'ai vu hier Mme de Gumne
qui m'a parl de toi avec le plus grand intrt. Je lui ai parl de
notre affaire et de l'entrave que le baron de Breteuil craignait
qu'il n'y et. Elle m'a dit qu'il fallait que je misse tout de suite
l'amiti de Madame lisabeth pour moi en jeu vis--vis de la Reine,
qu'il fallait que cette dernire l'emportt et qu'elle, de son ct,
lui dirait tout ce que tu valais, ton esprit, tes talents, qu'il
n'y avait enfin que ce moyen l d'assurer une fortune  ton enfant,
et qu'il fallait absolument que cela ft. Si Madame lisabeth nous
seconde, j'ai encore quelque espoir. J'ai vu ce matin la Reine 
Trianon qui m'a traite  merveille, tout cela me rend du courage;
pourvu que Madame lisabeth n'aille pas encore nous faire languir!
J'ai imagin, pour l'aider, qu'il faudrait que je fasse un petit
mmoire que je la prierais de lui donner. Je dirai  maman, lorsque
j'en aurai fait le brouillon, de le corriger, et je t'en enverrai la
copie... Si Madame lisabeth y met de la chaleur sans dire que ce
soit de toi, je dirai au baron de Breteuil que j'ai rsolu de tenter
vis--vis la Reine, si elle voulait se charger de notre affaire,
et, quant  ce qu'il me dira sur la fcherie de M. de Vergennes, je
lui rpondrai que je suis cense ignorer ses projets, qu'ainsi il
ne pourra jamais raisonnablement t'en vouloir de ton ambition. Je
l'engagerai  passer par Ratisbonne... Tout ceci n'empche pas Madame
lisabeth de travailler  l'acquittement de tes dettes...

M. le marchal de Soubise est fort mal, il a la gangrne  une
jambe. Hier Mme de Gumne le croyait hors d'affaire, et aujourd'hui
on se dsespre. La Reine et Madame lisabeth reviennent aprs souper
de Trianon, trs fches de le quitter.

M. de Breteuil s'apprte  partir pour Vienne, tout en promenant
sa grosseur  la gorge, qui pourrait bien lui jouer un mauvais
tour. Mme de Bombelles n'a pas manqu de lui faire une foule de
recommandations, mais elle n'a pu le dterminer  allonger son voyage
pour passer par Ratisbonne.

Il y a eu quelque distraction au chteau. Le 2 juillet, au soir,
en en revenant, Mme de Bombelles griffonne un post-scriptum: Ah!
mon chat, je me suis bien amuse ce soir. J'ai t avec ma petite
belle-soeur et Mme de Clermont  la Comdie o Madame lisabeth tait
avec la Reine. On a donn _Tom Jones_ et _l'Amiti  l'epreuve_.
Mme Saint-Huberti[132], une fameuse de l'Opra, a fait les deux
principaux rles. Je me suis en alle au commencement de la seconde
pice endormir mon petit Bombon qui est actuellement paisiblement
dans son berceau. J'avoue que, si la crainte que Bombon n'et
trop envie de dormir ne m'avait distraite du plaisir que j'avais
au spectacle, rien dans le monde n'et pu m'en arracher, car le
commencement de _l'Amiti  l'preuve_, que je ne connais pas, m'a
paru charmant, mais j'ai t bien ddommage en voyant mon petit
enfant qui tait fort content de mon retour...

  [132] Antoinette-Ccile Clavel, dite Saint-Huberti, ne en 1756,
  assassine prs de Londres en 1812 avec son mari, le comte
  d'Antraigues. Ce fut une artiste aime et acclame dans les
  opras de Glck, de Piccini. Elle ramena le costume  la vrit
  historique. Elle a laiss un grand nom dans les fastes de l'Opra.

Bombon a enfin sa premire dent si lente  percer! Ce n'est plus un
rve, ce n'est plus une illusion! une dent blanche comme du lait;
c'est  deux heures hier que nous en avons fait la dcouverte! C'est
en ces termes que Mme de Bombelles tout mue, tout en larmes et
reconnaissante au Ciel qu'un tel bonheur soit arriv sans douleur,
annonce le grand vnement  son mari le 14 juillet. Elle est si
sincre dans ses joies comme dans ses peines, si profondment
mre, qu'on ne se sent nullement dispos  l'ironie. Pour nafs
qu'ils puissent sembler aux sceptiques, ces sentiments sont vrais,
ternellement vrais et dignes d'approbation. L'amour maternel, de
gnration en gnration, recommence son pome auprs de tous les
berceaux, et nul n'a le droit de railler le plus beau joyau de
l'crin fminin. Mme de Bombelles, sre d'tre comprise par son mari,
lui donne le plus de dtails possible dans les lettres qui suivent.

Bombon va tre sevr. C'est demain le grand jour, crit-elle, le
22 juillet. L'enfant se porte  merveille, mais je ne suis pas
tranquille. Je crains que d'tre sevr ne le rende malade, et,
si j'eusse t absolument matresse, je ne m'y serais pas encore
rsolue; mais maman le dsire si fort, craint tant que cela n'attaque
ma sant, que je n'ai pas os reculer... Je ne sais ce que je
donnerais pour ne pas le sevrer, et, quand une fois ce temps-l sera
pass, je serai bien contente... Bombon se porte  merveille le 4
aot. Il a parfaitement bien dormi l'autre nuit et celle-ci; mais
celle d'auparavant qui tait la seconde aprs notre sparation, ce
pauvre petit avait bien du chagrin. Il voulait absolument tter; il
pleurait, il appelait: Maman! maman! me cherchait partout, et ensuite
faisait de grands soupirs et se remettait  pleurer. Cela n'est-il
pas touchant au possible? A prsent, il n'a plus de chagrin; mais,
malgr cela, il parle de moi toute la journe, me cherche et fait
signe avec son doigt qu'il faut aller  la porte du jardin, que
j'y suis. J'ai pleur quand on m'a donn ces dtails. J'adore cet
enfant, et les marques d'attachement qu'il m'a montres dans cette
occasion ne s'effaceront jamais de mon coeur ni de ma mmoire. J'irai
aujourd'hui  Montreuil, le coeur m'en bat d'avance. Je verrai mon
bijou, mais il ne me verra pas, il est trop occup de moi, cela
renouvellerait tous ses chagrins, et je l'aime trop pour dsirer
des jouissances aux dpens de sa tranquillit. Ainsi j'attendrai
encore quelques jours pour l'embrasser. Je te rponds bien, que,
cette besogne faite, rien dans ce monde ne pourra m'en sparer que le
moment o tu t'en empareras...

D'autres vnements plus importants que le sevrage de Bombon ont
pris place en ces derniers jours. Nouvelles d'Amrique: on dit que
M. de Grasse a repris Sainte-Lucie et coul deux vaisseaux. L'abb
de Breteuil est mort; le baron est dans un grand chagrin. Arrive
et court sjour de l'Empereur Joseph II: Je n'espre plus que
l'Empereur l'pouse. Il part aujourd'hui (4 aot), et, si on avait
eu quelques ides, on aurait cherch  les faire causer,  les
rapprocher. Au lieu de cela la Reine a paru peu occupe de Madame
lisabeth, pendant le sjour de son frre ici et ne lui a rien dit
qui et le moindre rapport  ce sujet; ainsi srement cela ne se fera
pas[133].

  [133] On se rappelle l'important voyage politique de Joseph II
  en 1772. En 1781, il vint incognito, et son sjour fut trs
  court. La Reine se montra trs heureuse de le voir, car avec
  lui elle put parler de sa mre qu'elle regrettait toujours
  profondment. Elle tmoigna une grande motion du dpart de son
  frre, on la vit mme se cacher sous son chapeau pour pleurer.
  L'Empereur parut fort content de sa visite, constatant chez le
  Roi et la Reine un changement en mieux considrable (Joseph
  II  Marie-Christine, 6 aot). L'Empereur et la Reine allrent
  ensemble  Trianon dans le plus modeste appareil, sans gardes et
  sans suite, la Reine en lvite de mousseline avec une ceinture
  bleue, les cheveux relevs par un simple ruban. L'Empereur, dit
   ce propos M. de Kageneck, est venu recevoir les embrassements
  d'une soeur digne de toute sa tendresse et qui a de commun avec
  lui _le bonheur de jouir de l'amour de ses sujets_ (lettres de
  M. de Kageneck, cites par M. de la Rocheterie). Il y eut souper
   Trianon le 1er aot. (Voir le _Petit Trianon_, par Desjardins,
  210, 211.)

Du 6 aot: L'Empereur n'est parti qu'hier  cinq heures du matin. On
dit qu'il a fait ses dvotions avant de partir, cet acte de dvotion
m'tonne, car tout le monde dit qu'il n'y croit pas. Madame lisabeth
avait soup la veille avec lui et toute la famille royale. La Reine
se cachait sous son chapeau pour pleurer et elle avait l'air fort
afflige du dpart de son frre. Pour dire quelque chose, elle a
demand  Madame lisabeth si ce n'tait pas avec moi qu'elle avait
pch; elle lui a rpondu que non, que je ne pouvais pas sortir parce
que je sevrais mon enfant. L'Empereur lui a expliqu que j'tais 
Madame lisabeth qui avait beaucoup d'amiti pour moi, et l'Empereur
a repris: On dit qu'elle est fort jolie. L-dessus il y a eu
dissertation sur ma figure...

Quand l'Empereur est parti, il n'y a plus de doute possible sur ces
projets de mariage qui n'ont jamais t srieux[134]. J'en suis
bien aise et fche: c'est peut-tre fort heureux pour elle, cela ne
l'est pas tant pour moi, puisque j'aurais toujours t avec toi si ce
mariage s'tait fait; mais je lui suis si attache qu'il m'aurait t
impossible de jouir tranquillement de ma libert si cela n'avait pas
fait son bonheur.

  [134] Marie-Thrse avait dit avec raison: L'Empereur ne se
  remariera pas.

Du 12 aot: ... La Reine continue toujours  me fort bien traiter,
je viens de conduire Madame lisabeth chez elle; elle m'a demand
comment se portait mon fils et m'a dit que sa fille avait de la
passion pour lui, qu'elle en parlait toute la journe. Je t'enverrai
cette certaine bourse que je t'ai mand que je faisais. Je me flatte
que tu seras content des coulants, ils sont des plus  la mode et
ils te seront encore bien plus prcieux lorsque tu sauras que c'est
Madame lisabeth qui me les a donns et qu'elle trouve trs bon que
je te les envoie... Tu auras t bien dsol lorsque tu auras appris
la mort de l'abb de Breteuil. Le baron ne peut s'en consoler et je
crois que, de sa vie, il n'a prouv une peine aussi forte. Cette
mort-l m'a fait faire bien des rflexions; cet abb a vcu comme
s'il n'et d jamais mourir; ses plaisirs sont passs, le voil mort,
Dieu seul sait  quoi il tait rserv, et ce qu'il est devenu. En
vrit, quand on calcule bien la courte dure de cette vie et la
longueur de l'ternit, on apprcie bien  sa juste valeur les objets
de son ambition, et on prend une grande indiffrence pour tous les
vnements de ce monde.

... J'ai soup hier au soir chez Mme la princesse de Lamballe, la
Reine y est venue avec Madame lisabeth et m'a fort bien traite. Je
me suis couche  une heure du matin, ce qui ne m'tait pas arriv
depuis longtemps. Je tche de faire ma cour et, comme mon intention
est que cela te soit utile ainsi qu' Bombon, cela me donne du
courage, et j'en ai besoin, car tu sais  quel point le grand monde
m'intimide... Si le baron de Breteuil ne change pas d'avis, il t'ira
voir en allant  Vienne.

Toujours pousse par son mari qui, entre deux paragraphes d'amour
tendre et d'un lyrisme soutenu, a soin dans ses lettres de parler
de sa carrire, Mme de Bombelles ne perd pas une occasion de
favoriser les intrts de l'ambitieux diplomate. Elle a vu le comte
d'Esterhazy, toujours difficile  saisir  son passage  Versailles.
Lui seul est capable, d'aprs elle, de suivre utilement l'affaire
et d'en rfrer  la Reine au moment opportun. Il est hors de doute
que personne n'a plus de facilits pour parler  la Souveraine qui
l'coute trs volontiers et lui accorde frquemment ce qu'il demande.

Il m'a dit qu'il avait caus de toi hier avec la Reine et qu'il
n'en avait pas t fort content, crit Mme de Bombelles, le 15 aot;
que la Reine, en lui disant beaucoup de bien de moi, lui avait dit
que tu dsirais l'ambassade de Constantinople, qu'elle voudrait bien
que tu l'eusses, mais que cela lui semblait bien difficile, que
d'ailleurs M. de Saint-Priest ne quitterait pas encore de sitt.
Le comte m'a dit qu'en un mot elle lui avait paru singulirement
refroidie sur cet objet et qu'il fallait que quelqu'un et cherch
 l'en dgoter, que cependant il avait vu qu'elle avait le dsir
de t'obliger et qu'elle n'avait personne pour cette place. Aprs y
avoir rflchi, j'ai dit au comte d'Esterhazy qu'il ne pouvait y
avoir que le comte de Coigny[135] qui en et parl  la Reine. J'ai
pri le comte de tcher d'en recauser avec la Reine, de lui dire que
tu n'avais jamais eu l'intention de faire ter  M. de Saint-Priest
sa place, que toute ton ambition tait de le remplacer lorsqu'il la
quitterait. Je l'ai pri de reprsenter  la Reine que c'tait le
seul moyen d'assurer de la fortune  notre enfant; que lorsque M.
de Vergennes avait eu cette ambassade, il n'tait pas plus avanc
que tu ne l'es actuellement; que tu as tous les talents ncessaires
pour cela, et que, si la Reine avait de la bont pour moi, comme
elle le faisait paratre, elle ne pouvait m'en donner une marque
plus sensible qu'en procurant  mon fils une existence qu'il n'aura
jamais si tu n'allais pas  Constantinople. Le comte m'a promis
de tcher de dcouvrir ce qui avait autant refroidi la Reine et
d'employer tout son crdit pour lui bien faire entrer dans la tte
qu'il fallait absolument que tu succdes  M. de Saint-Priest. Ce
tendre intrt qu'il prend  toi a remont mon courage et j'ai encore
beaucoup d'esprances... Pour en revenir au comte de Coigny, ce qui
me persuade que c'est lui qui t'a desservi, c'est qu'il n'y a que lui
de la socit de la Reine qui ait su notre projet, et je vais te dire
comment.

  [135] Augustin-Gabriel de Franquetot, comte de Coigny, frre
  du duc, chevalier d'honneur de Madame Elisabeth. Propritaire
  de la belle terre et du chteau de Mareuil-en-Brie, dont les
  jardins avaient t dessins par lui dans un got tout nouveau.
  De son mariage avec Josphe de Boissy, morte en 1775, il avait
  eu une fille unique, Aime de Coigny, duchesse de Fleury, la
  jeune Captive de Chnier, dont M. Etienne Lamy vient de publier
  les _Mmoires_ avec une longue et trs intressante tude
  bibliographique.

Mme de Gumne qui en est folle et qui vit avec lui d'une faon
indcente m'a une fois parl devant lui de tes affaires; il s'est
fait expliquer quel tait l'objet de ton ambition, et, lorsque
Mme de Gumne lui a dit que tu dsirais avoir l'ambassade de
Constantinople, il a repris avec un air goguenard, en me regardant:
Madame, je vous dirai comme M. de Vilpatour: Vous n'tes pas
dgote! Je lui ai dit: Je le sais bien, mais, sans prtendre
trop, je puis dsirer une place pour laquelle M. de Bombelles est
fait plus qu'un autre. L-dessus il commena des raisonnements
qui n'avaient pas le sens commun pour me persuader que je devais
employer le crdit que j'avais sur Madame lisabeth pour t'avoir
quelques gratifications, mais non pour avoir une place  laquelle
beaucoup de gens avaient plus de droits que toi et que d'ailleurs M.
de Saint-Priest resterait encore longtemps  Constantinople[136],
et qu'il ne fallait pas avoir une ambition aussi loigne. Je lui
ai rpondu avec infiniment de douceur que, parmi les personnes qui
dsiraient Constantinople, aucune n'avait plus de droits que toi,
qu'au reste tel tait mon plan et que je ferais tout ce que je
pourrais pour le faire mettre  excution. J'tais si pique que
j'en avais envie de pleurer. Mme de Gumne s'est range tout de
suite de l'avis de son impertinent amant. Cependant nous nous sommes
quitts bons amis, et comme, depuis, il n'est sortes d'honntets
qu'il ne m'ait faites, j'tais  mille lieues d'imaginer qu'il allait
de gaiet de coeur changer les bonnes dispositions de la Reine.
Mais, d'aprs ce que m'a dit le comte d'Esterhazy, je n'en puis plus
douter, puisqu'il m'a rpt tous les sots raisonnements que m'avait
faits le comte de Coigny. Aussi, ce matin, lorsque je l'ai vu chez
Madame lisabeth me faire des agaceries ordinaires, je ne puis te
rendre ce qui s'est pass en moi. J'aurais voulu lui gratigner les
yeux. Le comte d'Esterhazy en a t furieux, mais point tonn.
Il m'a recommand de ne plus dire un mot  Mme de Gumne de ce
qui se passerait. Je n'avais pas besoin qu'il m'en presst: c'est
une fire leon que celle que je viens d'prouver, et je te donne
bien ma parole que voil la dernire fois que je parlerai de ce qui
m'intresse  des gens dont je ne serai pas persuade de l'honntet.
Au reste, mon petit chat, ne t'afflige pas, il n'y a encore rien
de perdu. La Reine nous veut du bien, ainsi on aura bien moins de
peine  la faire revenir des sottes prventions qu'on lui a donnes.
Madame lisabeth nous soutiendra de son ct et tout ira bien... Et
en effet, dans la lettre suivante, Mme de Bombelles est tout  fait
remonte parce que Madame lisabeth, le baron de Breteuil et surtout
Esterhazy lui ont affirm que l'affaire tait en bonne voie.

  [136] Le comte Guignard de Saint-Priest resta  Constantinople
  jusqu'en 1783. Il y rdigea un projet de descente en Egypte,
  qui, dit-on, ne fut pas inutile au Directoire et  Bonaparte. Il
  fut en suite ambassadeur en Hollande; ministre de l'Intrieur
  aprs la prise de la Bastille, et dans les journes d'octobre,
  il conseilla  Louis XVI de repousser la force par la force.
  Il migra en 1790 et fut charg de missions auprs des cours
  trangres. M. de Bombelles le retrouvera en Russie en 1791.
  Rentr en France seulement en 1818, M. de Saint-Priest mourut en
  1821.

Mme de Bombelles n'est pas au bout de ses illusions! Bien des
mois, bien des annes se passeront avant que son mari n'obtienne
cette ambassade but de ses dsirs, couronnement de son ambition
lgitime de diplomate consciencieux et ponctuel. Malheureusement il
n'appartient pas  ces quelques familles, que leur propre situation
pousse tout naturellement en avant; ses frres, ses proches, les
parents de sa femme bien poss, mais sans fortune, sont eux-mmes
des fonctionnaires d'tat ou de Cour, mais ne jouissent d'aucune
influence. Ils ne font pas partie de la socit de la Reine, sont
 peine admis par les Polignac, sont traits par les Rohan en
protgs subalternes. Mme de Bombelles est pour ainsi dire seule 
quter des protections efficaces. Qu'est-ce que des promesses vagues
de M. de Vergennes, des recommandations sans puissance de Madame
lisabeth, une obligeance relle, mais peu efficace peut-tre du
baron de Breteuil? La Reine seule et sa coterie omnipotente font
et dfont les ambassadeurs; le comte d'Adhmar[137] s'en ira plus
facilement  Londres qu'un vrai diplomate de carrire ne sera
nomm  Constantinople. A M. de Bombelles, pour russir d'attaque,
il et fallu non pas ses chefs directs, mais les meneurs de la
coterie Polignac, un Vaudreuil, un Bezenval. Il s'est rabattu sur
Esterhazy fort bien en Cour et qui n'hsite pas  parler  la Reine
directement: mais le comte a tant demand et tant obtenu pour
lui-mme[138]! N'est-il pas un peu brl, et son influence en
dcroissance? Quoi qu'il en soit, nous le verrons souvent plaider la
cause de M. de Bombelles: de ses entretiens avec la Reine,  la jeune
marquise, il ne donnera que la substance, ne se croyant pas tenu 
marquer les gestes d'ennui que vient d'esquisser Marie-Antoinette.
Personnellement Mme de Bombelles est sympathique  la Reine, qui
voit avec grand plaisir auprs de sa belle-soeur cette jeune femme
recommandable de tous points; Marie-Antoinette lui dira  l'occasion
mille choses aimables sur elle ou son enfant, mais l s'arrte sa
bienveillance. Elle n'essaiera pas de l'attirer dans son intimit
plus brillante et moins srieuse, la jugeant bien  sa place l o
elle est. Quant au mari, elle lui garde rancune d'avoir mcontent
l'Empereur, son frre: ce grief autrichien ne sortira pas de sitt
de sa mmoire; nulle intervention ne parviendra  la convaincre que
la personne de M. de Bombelles est de celles qui s'imposent pour les
plus hauts postes diplomatiques.

  [137] Il faisait partie de la coterie. Ayant pous une veuve
  riche, Mme de Valbelle, il se piqua d'ambition. Ami intime du
  comte de Vaudreuil et pouss par la duchesse de Polignac, il
  finit par obtenir l'ambassade de Londres en 1781.

  [138] Voir _les Esterhazy  la cour de Marie-Antoinette_
  (_Fantmes et Silhouettes_, Emile-Paul, 1903).

Un vnement de famille va distraire un instant Mme de Bombelles
de ses proccupations d'avenir. La soeur de son mari, Mme de
Reichenberg, veuve du landgrave de Hesse, est sur le point de se
remarier avec le marquis de Louvois[139], veuf de deux femmes, grand
dissipateur devant l'ternel et dont la conduite passe est moins que
rassurante pour l'avenir. La manire dont se fit ce singulier mariage
est assez curieuse pour que nous entrions dans quelques dtails.

  [139] Il avait pous en premires noces Mlle de Logny, en
  secondes, une hollandaise, la baronne de Wrierzen d'Hoffel
  qui, on l'a vu plus haut, avait laiss sa fortune au baron de
  Breteuil. Sur ses folies de jeunesse et sa prodigalit, voir
  les _Mmoires_ de la baronne d'Oberkirch (t. I, chap. X), qui
  contiennent, de plus d'ailleurs, plusieurs erreurs, dont l'une,
  en note, sur la famille de Bombelles.

Mme de Bombelles est fort effraye de ce projet qui semble tant
rjouir sa belle-soeur qui veut se marier  tout prix... Ce serait
peut-tre un beau mariage par les agrments qu'il lui donnerait
dans ce moment-ci, mais le sujet me fait trembler, et j'avoue que
le moment o elle l'pousera sera affreux pour moi, car je l'aime
de tout mon coeur et je crains qu'elle ne se prpare des chagrins
de tous les genres, car M. de Louvois est un bourreau d'argent et
peut-tre se verra-t-elle mre sans fortune  donner  ses enfants et
sans ressource du ct de la considration de leur pre. Toutes ces
rflexions me font horreur, et je ne sais, en vrit, si  la place
de ta soeur j'eusse accept ce parti.

Mme de Reichenberg dont nous connaissons le temprament ardent,
l'imagination vive et le jugement impondr, n'envisageait pas les
choses de cette faon, comme le prouve la longue lettre adresse 
son frre qui vient de rentrer  Ratisbonne.

Voici, d'aprs Mme de Reichenberg, comment les choses s'taient
passes: Peu de jours aprs la mort de M. de Courtanvaux dont M.
de Louvois a hrit, la marquise de Souvr, mre de ce dernier,
vint me trouver et m'offrit la main de son fils. Je tombai de mon
haut d'une pareille proposition, et, loin d'avoir l'air d'en tre
charme, je lui dis que, malgr la reconnaissance que je ressentais
du dsir qu'elle me marquait de m'avoir pour belle-fille, il tait si
dangereux de confier son bonheur  M. de Louvois que je ne me sentais
pas assez de courage pour cela. Elle ne se rebuta pas: tous les
jours, nouvelles visites, nouvelles prires, toujours mme refus de
ma part. Le baron de Breteuil  qui je confiai l'aventure me disait
qu'il ne fallait pas refuser absolument, que cet homme pouvait se
corriger, qu'il avait une grande fortune, etc... Enfin, Mme de Souvr
crut qu'elle me dterminerait mieux lorsque son fils serait ici.
Elle le fit revenir de Hollande, elle vint chez moi me le prsenter:
jamais homme ne me dplut autant. Je lui trouvai le ton d'un rou,
d'une mauvaise tte, etc. Je fus oblige de souper chez sa mre ce
jour-l, de dner ds le lendemain chez Mme de Sailly, sa soeur, et
ma rpugnance augmenta  un tel point que je prtextai un mal de
tte pour me dispenser de passer la soire avec eux. Je courus chez
le baron de Breteuil  qui je dis qu'il m'tait impossible d'pouser
M. de Louvois. Il me gronda, et ensuite il vint Mme de la Vaupalire
dans la confidence afin de voir ce que nous devions faire dans cette
occurrence...

Voil un beau dbut, semble-t-il, et une femme moins dsireuse que
Mme de Reichenberg de se marier cote que cote avec un homme riche
en ft reste l, puisqu'aprs tout elle tait libre de refuser.
Pourtant il n'en fut rien. Elle se montra touche de l'insistance
de Mme de Souvr qui lui assura que son fils ne pouvait tre heureux
sans elle.

Elle me demanda une parole formelle d'pouser son fils;  cette
nouvelle perscution je rpondis qu'il me fallait encore quelques
jours pour y rflchir. J'eus recours  mes conseils et  nous trois
nous fmes les demandes suivantes...

Suit l'nonc de ces demandes auxquelles M. de Louvois s'empressa de
rpondre. Mme de Reichenberg exigeait: 1 que M. de Louvois assurt
 Mme de Souvr une fortune plus considrable que celle dont elle
jouissait; 2 que l'tat des dettes de M. de Louvois et de ce qui
lui resterait de fortune une fois toutes ses dettes payes, lui ft
soumis; 3 qu'un douaire de 20.000 livres hypothques sur une des
terres de M. de Louvois lui ft assur, avec cette explication:
M. de Louvois est trop honnte pour ne pas sentir que, si Mme de
R... avait le malheur de le perdre, il ne serait pas dcent qu'elle
trant dans la misre un nom comme le sien; 4 qu'une pension de
12.000 livres lui ft assure en compensation du douaire de mme
somme, venant du landgrave, qu'elle perdrait en se remariant; 5
qu'une somme de 20.000 livres lui ft alloue pour son trousseau.

M. de Louvois acquiesa  toutes les demandes de Mme de Reichenberg.
Quant  la fortune, une fois les dettes payes, elle tait
encore fort belle. Il avait hrit de 4 millions, dont la terre
d'Ancy-le-Franc en Franche-Comt, rapportant 110.000 livres, et
l'htel de Louvois valant 2 millions et qu'on vendrait aussitt. Il
lui restait, de plus, des rentes diverses. En rachetant un htel et
des meubles pour 600.000 francs et en payant ses dettes montant 
1.500.000 francs, M. de Louvois restait encore  la tte de prs de 3
millions et d'environ 120.000 livres de rente.

En envoyant tous ces relevs  son frre, Mme de Reichenberg donnait
cette explication: Tu verras que j'en agis comme quelqu'un qui
apporterait un million de dot; mais, comme mon coeur n'est pour rien
dans tout cela, je me suis dit: Je ne veux changer mon tat que
pour un plus brillant, c'est  prendre ou  laisser, ma tte est
aussi tranquille que s'il s'agissait d'une personne indiffrente.
Cependant j'ai t beaucoup plus contente de M. de Louvois, il m'a
parl avec raison et esprit... Il demande, pour m'pouser, de rentrer
au service; il y a de grandes difficults, cependant depuis deux
jours nous avons quelque espoir de russir... Tu sauras, soit par
moi, soit par ta femme, les suites de cette affaire... Ton enfant
ressemble  l'amour, il en a toutes les grces sans en avoir les
caprices... Je suis enchante de sa petite maman, et je me trouve
bien heureuse quand je suis prs d'elle.

A cette lettre d'affaires et de raison--et la raison tait peu dans
les habitudes de Mme de Reichenberg--M. de Bombelles rpondait
posment le 19 aot:

Vous me parlez si sagement de l'affaire prsente que j'ai, ma
chre amie, peu de conseils  vous donner. Je vais cependant pour
rpondre  votre confiance et au besoin qu'a mon coeur de vous savoir
heureuse, dire  celle qui m'a toujours regard comme un pre ce que
je dirais  ma fille chrie:

Aucune de vos conditions ne sont exagres. Il en est peu de trop
fortes, lorsqu'avec une aisance suffisante, un tat convenable, on
sacrifie sa libert  une nouvelle position. Une fille prend tout
ce qui peut honntement la tirer d'embarras. Une veuve trouve peu
d'indulgence lorsqu'elle s'est donne des chanes dont elle pourrait
se passer.

Si vous tiez froide, rflchie, je vous dirais: vos conditions
remplies, pousez. Mais vous tes en possession d'une me jusqu'
prsent trop faible pour ne pas vous dsoler si votre mari vous
nglige, reprend son ancien train. Je vous ai vue raffoler d'un
homme dgotant, d'un insensible, et, ma chre amie, que ne pourra
pas sur vous celui qui pour mieux vous enchaner prendra un degr
de pouvoir sur vos feux. Les 20.000 francs qui vous seront assurs
peuvent devenir sa ressource et l'objet de combats auxquels vous
succomberiez quand on vous demandera des signatures. Souvenez-vous de
ce que vous m'avez dit de la faiblesse de votre temprament. Voil
mes seules craintes. Si M. de Louvois est corrig, si 115 ou 120.000
livres de rentes ne sont pas pour lui un revenu insuffisant, alors
j'applaudis de grand coeur  ce que vous acceptiez un tat brillant
qui peut mettre des jouissances  la place des privations; mais,
ma chre amie, pensez  vous fortifier contre la peine que vous
prouveriez si une partie de ces jouissances s'en allaient en fume.
Une vie tissue par des dsordres honteux se change rarement en une
vie utile estimable. Vous aurez besoin d'indulgence pour un enfant
rcemment prodigue. Si vous pleurez, vous plaignez, vous fchez aux
signes de nouveaux carts, vous loignerez une conversion dont votre
douceur, votre modration et votre patience assurera la dure et
la consistance. Il faut bien aimer un homme pour le choyer; ainsi
tudiez-vous, descendez au fond de votre me, voyez si elle est
capable des efforts auxquels vous la destinez...

Aprs avoir plaid le pour et le contre dans ce scabreux mariage,
M. de Bombelles engageait sa soeur, avant de prendre un parti
dfinitif,  consulter M. de Breteuil et... le comte d'Esterhazy.
Qu'elle ne mette pas les rieurs contre elle, si elle est trompe,
car, veuve, elle pouvait vivre dans une indpendance honorable. Il
terminait ainsi: Je ne trouve rien de plus sage que vos prcautions.
Je ne crains que la bont de votre coeur et votre sensibilit aux
voeux d'une famille. Il vous paratra fort beau d'en faire le bonheur
aux dpens du vtre, cela me paratrait fort triste...

En attendant, le mariage trane, car les dettes ne sont pas payes,
et M. de Louvois assez gn dans le moment,  ce qu'assure Mme de
Travanet, pour essayer d'emprunter de grosses sommes. Une lettre de
Mme de Bombelles, date du 24 aot, ne nous fixe pas encore sur le
mariage Louvois, mais elle renferme quelques dtails intressants sur
le monde de la Cour. D'abord le comte de Broglie, frre du marchal,
est mort d'une fivre maligne  sa terre de Saint-Jean-d'Angly. Sa
perte cause des regrets universels: ses enfants, ses neveux, ses
amis, tous sont au dsespoir...

Pour te parler de choses moins tristes, je te dirai que j'ai t
hier  Passy, voir la comtesse Diane; qu'elle et la duchesse de
Polignac m'ont traite  merveille, que le hasard a fait que je me
suis trouve seule avec la comtesse Diane. La conversation s'est
tourne sur la sant. Elle m'a dit que, malgr l'extrme besoin
qu'elle aurait eu d'aller aux eaux, les propos infmes qu'on avait
tenus sur son compte l'en avaient empche, et qu'elle aurait mieux
aim mourir que de faire aucune dmarche qui eusse donn la moindre
vraisemblance aux torts qu'on lui prtait[140], que tous ces propos
lui avaient caus la peine la plus sensible. Je lui ai rpondu qu'ils
taient si dnus de bon sens que je trouvais qu'elle avait tort
d'y attacher un si grand prix; que toutes les personnes honntes
n'avaient pas dout un instant de leurs faussets. Je me flatte,
a-t-elle ajout, que Madame lisabeth ne les aura pas sues. Je crois
qu'elle les ignore, ai-je rpondu (elle le savait dj  mon arrive
 Versailles); d'ailleurs elle a une si belle me et vous rend trop
de justice pour jamais les croire si jamais on les lui apprenait.

  [140] On disait dans le public que la comtesse Diane s'loignait
  pour accoucher. De sa liaison avec le marquis d'Autichamp elle
  eut en effet un fils connu pendant l'migration sous le nom de
  marquis de Villerot. On se rappelle que la comtesse Diane avait
  t impose par le clan Polignac, comme dame d'honneur de Madame
  Elisabeth. Le choix tait dtestable, la comtesse Diane ayant
  fort mauvaise rputation et n'tant pas sympathique  la jeune
  princesse.

L-dessus, je me suis fort tendue sur les qualits de ma princesse.
Elle en a une, m'a-t-elle dit, qui me fait le plus grand plaisir,
c'est sa constance, et l'amiti qu'elle a pour vous fait son loge;
elle ne pouvait faire un meilleur choix. La Reine, qui vous aime
beaucoup, me le disait encore dernirement. Je lui ai dit  cela
que je savais bien ce qu'elle avait eu la bont de lui dire de moi
ce jour-l, et que j'en tais extrmement reconnaissante (c'est le
comte d'Esterhazy, qui y tait, qui me l'a dit). Ensuite elle m'a
dit que, pendant mon absence, Madame lisabeth l'avait traite avec
un froid qui l'avait fort afflige; alors mon embarras a commenc,
je ne savais plus que dire. Elle m'a demand si je n'en savais pas
les raisons. Je lui ai rpondu que je croyais qu'on avait fait dire
 Madame lisabeth beaucoup de choses auxquelles elle n'avait jamais
pens, qu'elle ne s'tait jamais plainte d'elle, qu'il m'avait paru
au contraire qu'elle rendait justice dans toutes les occasions  ses
procds et  ses attentions pour elle. Heureusement Mme de Clermont
est arrive et nous a interrompues, j'en ai t enchante. Elle
m'a fort engage  la revenir voir, m'a demand de tes nouvelles,
de celles de Bombon, m'a rpt plusieurs fois  quel point elle
tait sensible  ma visite. Je me suis en alle fort contente de
ses honntets et de ce que notre tte  tte n'ait pas t plus
long. Je crois qu'il sera bien fait que j'y aille encore une fois
avant qu'elle revienne  Versailles, et dans le fait son amiti, que
je ne conois pas, me plat assez, parce que, si elle avait dit du
mal de moi  la Reine au lieu de lui en dire du bien, cela m'aurait
peut-tre fait beaucoup de tort et  nos affaires. Je pars cette
aprs-dner avec la petite Travanet pour Viarmes. Bombon viendra dans
notre voiture.

Mme de Bombelles part pour Viarmes chez sa belle-soeur. En arrivant,
elle a trouv une lettre de Madame lisabeth, le surlendemain, elle
en reoit une seconde en rponse  celle qu'elle avait crite. Elle
me mande qu'elle l'avait reue  la Comdie, et que, comme elle avait
t longtemps  la lire, la Reine lui avait demand avec le plus
grand intrt, s'il ne m'tait arriv aucun accident, et qu'elle
lui avait rpondu quelle tait trop bonne, que je me portais fort
bien. J'ai t fche, m'ajouta-t-elle, que ceci se soit pass 
la Comdie; car sans cela le moment et t bien favorable pour
lui rappeler notre affaire; mais tu peux tre sre que la premire
occasion o je le pourrai, je ne l'chapperai pas.

J'ai t d'autant plus sensible au regret que Madame lisabeth m'a
marqu que je ne lui avais pas dit un mot d'affaires, car j'aurais
t trop afflige qu'elle et pu imaginer que je ne lui crivais que
par intrt... Le comte d'Esterhazy est de retour, je serai samedi 
Versailles et j'espre que tout ira bien... M. de Travanet est ici,
on ne peut pas dire qu'il soit aimable ni qu'il fasse aucuns frais
pour plaire, mais il est ais  vivre, s'arrange de tout ce qui nous
amuse, et il est fort complaisant. Il chasse beaucoup, nous ne le
voyons gure avant six heures du soir, mais le temps qu'il passe
avec nous il y est fort bien, il rend ta soeur trs heureuse; elle
est matresse souveraine dans sa maison, il a en elle la plus grande
confiance.

Le marquis de Bombelles n'est pas sans applaudir  la petite
diplomatie de sa femme avec la comtesse Diane. Aussitt reue la
lettre o Mme de Bombelles lui a cont sa visite  Passy, il lui
rpond: ... Je suis bien de ton avis qu'il faut autant qu'il est
possible tre bien avec les personnes dont notre position ncessite
la liaison. Une marche honnte, droite, subjugue jusqu' l'envie. On
aura vu que tu tais sans inconvnient et que ta matresse apprciait
rellement ton coeur et sa candeur; il valait mieux te laisser jouir
en paix d'une faveur qui pourrait tre, tt ou tard, place sur une
tte remuante. Il est peut-tre vrai que, d'aprs ces rflexions, la
comtesse Diane t'aime un peu. Jouis des avantages de ce sentiment en
lui rendant tous les bons offices convenables et en te prmunissant
contre les lgrets, les humeurs, les caprices qui pourraient
revenir...

A cette mme date du 1er septembre, Mme de Bombelles a quitt Viarmes
 regret, parce qu'elle s'y est repose et que Bombon, malgr de
nouvelles dents prtes  percer, s'y est bien port, et elle s'est
arrte  Paris pour voir Mme de Reichenberg dont le mariage ne se
conclut pas, et aussi pour s'entretenir avec M. d'Harvelay; il s'agit
de prparer M. de Vergennes pour le cas o la Reine se dciderait
 lui parler de la fameuse ambassade. La duchesse de Montmorency
a grande envie que je l'aille voir  la Brosse. J'irai volontiers,
mais je suis retenue par l'argent que cela me cotera. Si j'avais
pu y aller avec la petite Travanet, cela aurait t bien diffrent
de toutes manires; je le lui ai propos, elle m'a rpondu: qu'elle
serait charme d'avoir Mme de Travanet, mais qu'elle ne se souciait
pas de son mari. D'aprs cela je me suis bien garde de rien dire 
ta soeur, car je sens que je serais trs mortifie  sa place d'tre
oblige de me sparer de mon mari pour tre reue quelque part. En
tout j'aime la duchesse de Montmorency, mais son mari est d'une
hauteur vis--vis de moi que je trouve impertinente: jamais, lorsque
je dne chez lui, il ne me donne le bras. Hier au soir Mme de la
Rivire est venue souper chez lui, il s'est empress de lui donner
son bras pour la mener  table, j'ai trouv tout simple que, lorsque
je suis toute seule chez lui, il ne me le fasse pas, et d'aprs cela
je trouve inutile de dpenser bien de l'argent pour aller essuyer ses
grandeurs  la Brosse. Dans le fait cela ne peut jamais m'tre utile
 rien, il crie beaucoup contre la Cour et n'y a aucun crdit, ainsi
qu'il aille se promener, et, quand je suis bien accueillie partout,
je n'ai pas besoin d'aller chercher ses impertinences. Lorsque je
reverrai la duchesse de Montmorency, je lui dirai fort honntement,
mais simplement ce que je pense...

La mort de ce pauvre comte de Broglie afflige beaucoup de monde, il
est impossible de n'tre pas infiniment regrett lorsqu'on est aussi
bon qu'il tait. Le marchal, les enfants, toute la famille est au
dsespoir.

La lettre suivante est crite de la Meute (la Muette) o est toute la
Cour. Nous sommes parties  cinq heures; arrives ici  six heures
et demie, avons fait nos toilettes pour tre rendues  huit heures et
demie au salon. J'ai t fort bien traite par tout le monde, le Roi
m'a parl, Monsieur m'a prise  ct de lui  souper et a beaucoup
caus avec moi et m'a questionne sur Ratisbonne, sur toi, etc.
J'ai fait aprs souper une partie de trac avec Madame lisabeth, le
chevalier de Crussol et M. de Chabrillan. Le baron de Breteuil tait
dans le salon, qui m'a demand de tes nouvelles. Le comte d'Esterhazy
n'est pas encore ici... La Reine est fort occupe de la duchesse
de Polignac, on attend d'un moment  l'autre qu'elle accouche. Sa
Majest ira y dner tous les jours et y passer la journe, elle ne
sera ici que pour l'heure du salon. Madame lisabeth monte  cheval,
j'y monterai avec elle, ce sera pour la troisime fois depuis que
j'ai sevr Bombon...

Le 7: J'enrage, le comte d'Esterhazy n'est pas encore venu et, je
ne le verrai srement pas, car je n'ai plus que demain  rester
ici... Au reste je suis fort contente de mon sjour, je suis fort
bien traite. Hier, pendant le souper, la duchesse de Duras qui
tait  ct du Roi a fait mon loge; le Roi a dit: J'en pense
beaucoup de bien. Cela m'a fait plaisir. Demain je vais avec Madame
lisabeth et la Reine dner  Bellevue et de l  Saint-Cloud... Tu
ne sais heureusement pas que M. d'Angiviller[141] a pous depuis
six jours Mme de Marchais[142]. On dit qu'ils sont charms tous les
deux, grand bien leur fasse. Mais je ne conois pas comment on peut
tre amoureux de Mme de Marchais... M. de Montesquiou m'a prie
plusieurs fois de parler  Madame lisabeth, pour que sa fille Mme
de Lastic soit surnumraire. J'y ai engag ma princesse, parce que
j'ai imagin que tu serais bien aise qu'il m'et quelque obligation,
cela pourrait peut-tre nous tre utile. Madame lisabeth ne s'en
souciait pas beaucoup; mais, comme je lui ai dit que cela te ferait
srement plaisir, cela l'a branle et elle m'a dit qu'elle y ferait
ce qu'elle pourrait[143].

  [141] Le comte d'Angiviller (Flahaut de la Billarderie),
  surintendant des Btiments, successeur du marquis de Marigny.

  [142] Mme Binet de Marchais, fille de La Borde, valet de
  chambre du Roi, avait t une des actrices du thtre de Mme
  de Pompadour. Personne ne comprenait pourquoi, trs fane
  et presque vieille, elle pousait M. d'Angiviller, avec qui
  elle vivait depuis prs de vingt ans. Dans une lettre du 17
  septembre, M. de Bombelles dira: Le mariage de M. d'Angiviller
  me parat bien ridicule. Est-ce un moyen honnte qu'il a trouv
  de rompre avec Mme de Marchais?--Sur Mme de Marchais qui vcut
   Versailles pendant la Rvolution et chappa  la perscution,
  grce  des opinions jacobines avances et au buste de Marat
  qui trnait dans son salon, cf., pour la premire partie de sa
  vie: A. Jullien, _la Comdie  la Cour_;--Laujon, _Spectacles
  des Petits Cabinets_, _Souvenirs_ de Papillon de la Fert;--de
  Nicolas Moreau, _Mmoires_ de Mme du Hausset;--du duc de Luynes;
  pour la seconde: _Souvenirs_ de Mme Necker, _Mmoires_ de
  Suard;--_Intermdiaire des chercheurs_, annes 1897 et 1898.

  [143] Mme de Lastic devint dame pour accompagner deux ans aprs.

Le mariage Reichenberg-Louvois subit des retards. Le fils du
landgrave a offert  sa belle-mre une pension drisoire qu'elle a
refuse; le marquis de Louvois cherche  emprunter de l'argent en
Hollande, en attendant qu'il puisse reprendre 100.000 cus sur la
succession de sa seconde femme. Pour le moment, il est  la tte
d'immeubles, mais non de revenus, et il n'a pas un cu vaillant
devant lui. S'il russit en Hollande, le mariage se fera, mais le
mnage devra s'imposer de grandes conomies pendant trois ans. Il n'y
a plus de conseil  donner, mais des voeux simplement  formuler.
Comme le fait observer Mme de Travanet, Mme de Reichenberg est assez
mre pour savoir ce qu'elle fait... et d'ailleurs elle coute peu les
avis, mme ceux de M. de Bombelles qui sont fort sages.

Chez le baron de Breteuil,  Saint-Cloud, il y avait nombreuse
socit pour voir la fte. Mme de Travanet donne, le 11 septembre,
quelques dtails  son frre: Il y avait une foule immense de
peuple, nous en tions, j'ose dire, l'lite, car nous tions menes,
Mmes de Matignon, de Brancas, de Faudoas, ma soeur, moi et d'autres
par le Clair de lune (Champcenetz), le comte d'Adhmar, le
chevalier de Coigny, M. de Durfort, des ambassadeurs; enfin, c'tait
trs brillant, mais ce qui l'tait encore plus, c'tait de voir la
Reine percer la foule en calche avec Madame lisabeth, Mesdames
d'Ossun et de Bombelles; cela fait toujours plaisir. Des trangers
disaient autour de nous: Qu'est-ce que la jolie qui est devant?--On
rpond: C'est ma belle-soeur. La Reine lui avait dit, la veille,
avec amiti: C'est vous qui viendrez, n'est-ce pas?--Moi qui ai
beaucoup vu Madame lisabeth depuis un mois, ainsi que la Reine et
Madame, Monsieur et Monseigneur le comte d'Artois, j'ai vu que ta
femme tait traite au mieux; cela s'tendait jusqu' moi. Au reste,
il est bien juste qu'on la console dans ce pays-ci, des infidlits
affreuses que tu lui fais...

Les taquineries de sa soeur n'meuvent pas M. de Bombelles. Il vient
de recevoir  Ratisbonne la femme de confiance, Mme Giles, qui a pris
soin de la petite enfance de Bombon, et  entendre tous les bons mots
de l'enfant et tous ceux qu'on dit  son sujet, il se sent le coeur
en joie. Aussi, en commet-il de petits vers, qu'il envoie  sa femme,
et que nous prfrons laisser dormir dans leur dossier.

C'est encore de Paris que Mme de Bombelles date sa lettre du 16
septembre. Elle a profit du sjour de la Cour  la Muette pour
passer quelques jours de plus chez la petite Travanet qui la loge,
elle et Bombon. Elle a revu la comtesse Diane. A la Meute nous avons
t parfaitement ensemble. Quant  ses caprices, ils ne m'affligent
pas s'ils reviennent; je fais si peu de fond sur une femme de la
tournure de la comtesse Diane, que jamais ses procds ne pourront
m'tonner, et, si sa faveur ne me mettait dans la ncessit d'tre
bien avec elle, je m'en occuperais fort peu... J'ai oubli de te
dire que La Roche Lambert avait t enchante de ta lettre, elle me
l'a montre et m'a demand s'il fallait une rponse. Je lui ai dit
que oui, mais que je la conjurais d'y mettre beaucoup de retenue;
elle est dans ce moment-ci  la Barre, dans une terre de Mme de
Narbonne[144]; elle y a t avec Madame Adlade qui y passera
quinze jours. Elle joue la comdie, s'amuse trop actuellement pour
t'crire...

  [144] Dame de Mesdames de France, mre du sduisant Louis de
  Narbonne, diplomate et gnral.

Mme de Bombelles a mal aux dents en la fin de septembre; le baron
de Breteuil a parl  la Reine au sujet de l'ambassade dsire;
l'affaire Louvois est toujours au mme point... Bombon est toujours
dlicieux... Mais les lettres de sa mre ne contiennent aucun
vnement important, aussi nous htons-nous d'arriver aux lettres du
mois d'octobre.

Il y a mille ans que je n'ai vu Mme de Vergennes, crit-elle le
15, ce n'est pas que je n'y aie t bien souvent, mais sa porte est
toujours ferme  cause de ses fluxions qui la font souffrir. Je ne
sais si je t'ai mand que le comte d'Esterhazy avait la goutte 
Paris, il l'a rapporte de Rocroi et je suis persuade que l'humidit
de ce vilain pays en est la cause... Bombon se porte toujours 
merveille. Il devient amoureux de toutes les petites filles qu'il
rencontre. Il montre de grandes dispositions  tre un jour un
second Galaor, et tu feras fort bien d'avoir, comme tu le projettes,
beaucoup d'indulgence.

... La duchesse de Polignac n'accouche pas, et quoiqu'elle ait un
fort ventre, on commence  croire qu'elle n'accouchera pas du tout.
La Reine se porte  merveille[145]; on dit qu'elle est dans une
grande agitation, aisment cela peut se comprendre. Je voudrais
qu'elle se persuade bien qu'elle aura encore une fois une fille, afin
que, si cela arrive, comme beaucoup de personnes le croient, elle
n'en soit point saisie. Madame est toujours grosse[146] et Mme la
comtesse d'Artois trs malade. Elle a, depuis douze jours, une fivre
d'humeur continue qui la rend extrmement faible; le redoublement a
pris ce soir avec une grande force, ce qui inquite beaucoup...

  [145] La sant de la Reine avait t excellente pendant tout
  l't. Ma sant est parfaite, crivait-elle en mars  la
  princesse Louise de Hesse-Darmstadt, je grossis beaucoup. Votre
  sorcellerie est bien aimable de me promettre un garon. J'y ai
  beaucoup de foi, et je n'en doute nullement.--Le public esprait
  un garon, et le nommait le _Consolateur_. (_Lettres de M. de
  Kageneck au baron Alstromer._)

  [146] Les couches de la Reine taient proches et faisaient
  l'objet de toutes les conversations de la Cour. L'importance
  dont il est pour la Reine d'avoir un Dauphin, crit le chevalier
  de l'Isle au comte de Riocour, s'accrot encore par une nouveaut
  qui nous surprend tous, je veux dire la grossesse de Madame; elle
  en a tous les symptmes... Or, jugez quel dsagrment ce serait
  pour la Reine si les deux belles-soeurs donnaient avant elle des
  hritiers! Esprons que, dans six semaines au plus, elle sera
   l'abri d'un si cruel dgot. (_Lettres indites_, archives
  de M. le comte de Riocour.) Inutile d'ajouter que la prtendue
  grossesse de Madame n'eut pas de suites.

Le 21 octobre: La mre de notre pauvre petit chevalier (d'Hautpoul)
est morte hier de la petite vrole. J'ai appris sa maladie et sa mort
presqu'en mme temps, je ne puis te rendre la peine que cela me fait.
J'ai t sur-le-champ chez Madame lisabeth lui demander une place
 Saint-Cyr pour la petite fille, elle me l'a promise, mais cela ne
pourra tre que dans deux ans, parce qu'elle a des engagements. Quant
au petit garon il ira  l'cole militaire; il s'est heureusement
tir de sa petite vrole, il n'en sera pas seulement marqu. Mme
d'Hautpoul craignait affreusement la maladie qui vient de l'emporter,
elle a t soigne par un mauvais mdecin  ce que tout le monde dit;
son peu de fortune l'a prive des secours qui l'auraient peut-tre
sauve. Cette ide me dsespre et, si j'eusse su ces dtails avant
sa mort, elle n'aurait certainement manqu de rien. Annonce cette
nouvelle-l bien doucement au pauvre chevalier. Il va tre bien
afflig! Qu'il est heureux pour cet enfant que tu l'aimes, sans cela
que deviendrait-il? La quantit de petites vroles qu'il y a ici me
fait trembler pour mon petit Bombon. Je lui fais porter jour et nuit
du mercure, j'espre que cela le garantira.




CHAPITRE VI

1781

  Naissance du Dauphin.--Impressions  la Cour et dans le
    peuple.--Bombon a la petite vrole.--Lettre de Madame
    Elisabeth.--Correspondance de Mme de Bombelles.--Nouvelles
    d'Amrique.--La comdie  Chantilly.--Mlle de Cond et la
    princesse de Monaco.--Commrages  Versailles sur le sjour
    d'Anglique  Chantilly.


Voici maintenant le gros vnement du 22. Rien n'gale la joie
que nous prouvons, crit la marquise de Bombelles. La Reine vient
d'accoucher d'un dauphin, qui est un enfant d'une force surprenante.
La Reine plus contente que personne se porte  merveille. Elle n'a
t qu'une heure en grandes douleurs, est accouche  une heure et un
quart aprs-midi. C'est moi qui ai eu le bonheur d'apprendre cette
nouvelle  Madame lisabeth. Tu imagines le plaisir que cela lui a
fait, elle ne pouvait se persuader qu'il ft bien vrai qu'elle et
un Dauphin. Enfin tant de personnes l'en ont assure qu'il a bien
fallu qu' la fin elle se livrt  toute sa joie; cette pauvre petite
princesse s'est presque trouve mal, elle pleurait, elle riait; il
est impossible d'tre plus intressante qu'elle ne l'tait. C'est
elle qui a tenu l'enfant au nom de Mme la princesse de Pimont[147]
avec Monsieur, mais ce qui m'a touche au dernier point est le
contentement du Roi pendant le baptme, il ne cessait pas de regarder
son fils et de lui sourire. Les cris du peuple qui tait au dehors de
la chapelle au moment que l'enfant y est entr, la joie rpandue sur
tous les visages m'ont attendrie si fort que je n'ai pu m'empcher
de pleurer; jusqu' ce que toutes les crmonies fussent faites, que
nous eussions dn, il tait cinq heures et demie et l'heure de la
poste passe. Pour rparer cela j'enverrai Lentz demain matin  Paris
mettre ma lettre  la grande poste... Ce qu'il y a de plus piquant,
c'est que le baron de Breteuil est parti ce matin; cela n'est-il pas
guignonnant? Il n'tait pas  Saint-Denis que la Reine, je suis sre,
souffrait dj. Il sera chez toi ou bien prs d'y arriver quand tu
recevras la nouvelle.

  [147] Madame Clotilde, soeur de Louis XVI, depuis reine de
  Sardaigne.

La Reine avait trs bien pass la nuit du 21 au 22 octobre, crit
dans son _Journal_ Louis XVI qui, contre l'ordinaire, entre dans des
dtails circonstancis. Elle sentit quelques petites douleurs qui ne
l'empchrent pas de se baigner... (Le Roi qui devait partir pour la
chasse donna contre-ordre  midi.) Entre midi et midi et demie les
douleurs augmentrent... et  une heure un quart juste  ma montre,
elle est accouche trs heureusement d'un garon.

Pour prvenir les accidents qui s'taient produits  la naissance
de Madame Royale, on avait dcid qu'on ne laisserait pas entrer la
foule dans les appartements et que la mre ne connatrait le sexe
de l'enfant que lorsque tout danger serait pass. Dans la chambre,
il n'y avait que Monsieur, le comte d'Artois, Mesdames Tantes, la
princesse de Lamballe, Mmes de Chimay, de Polignac, de Mailly,
d'Ossun, de Tavannes et de Gumne, qui allaient alternativement
dans le salon de la Paix qu'on avait laiss vide. De tous les princes
que Mme de Lamballe avait avertis  midi, il n'y eut que le duc
d'Orlans qui arriva de Fausse-Repose o il chassait et se tint dans
le salon de la Paix. Le prince de Cond, le duc et la duchesse de
Chartres, le duc de Penthivre, la princesse de Conti et Mlle de
Cond n'arrivrent qu'aprs l'accouchement; le duc de Bourbon le
soir, et le prince de Conti le lendemain...

Quand l'enfant fut n, on l'emporta silencieusement dans le grand
cabinet o le Roi le vit laver et habiller et le remit  la
gouvernante, la princesse de Gumne.

La Reine n'osait pas questionner; tous ceux qui l'entouraient
composaient si bien leur visage, que la pauvre femme, leur voyant
 tous l'air contraint, crut qu'elle avait une seconde fille. Le
Roi n'y tint plus et, s'approchant du lit de sa femme, il dit les
larmes aux yeux: Monsieur le Dauphin demande d'entrer. On apporta
l'enfant; la Reine l'embrassa avec une effusion que rien ne saurait
peindre, puis le rendant  Madame de Gumne: Prenez-le, dit-elle,
il est  l'tat, mais aussi je reprends ma fille. L'antichambre
de la Reine tait charmante  voir, dit un tmoin oculaire[148]. La
joie tait  son comble; toutes les ttes taient tournes. On voyait
rire, pleurer alternativement. Des gens qui ne se connaissaient
pas, hommes et femmes, sautaient au cou les uns des autres, et les
gens les moins attachs  la Reine taient entrans par la joie
gnrale; mais ce fut bien autre chose quand, une demi-heure aprs la
naissance, les deux battants s'ouvrirent et que l'on annona Monsieur
le Dauphin. Mme de Gumne, le tenant dans ses bras, traversa les
appartements pour le porter chez elle... On adorait l'enfant, on le
suivait en foule. Arriv dans son appartement, un archevque voulut
qu'on le dcort d'abord du cordon bleu; mais le Roi dit qu'il
fallait qu'il ft chrtien premirement[149].

  [148] Rcit du comte de Stedingk, dans _Gustave III et la Cour de
  France_, t. I.

  [149] Le 22 octobre,  trois heures de l'aprs-midi, Monseigneur
  le Dauphin fut baptis par le prince Louis de Rohan, cardinal
  de Gumne, grand-aumnier de France... et tenu sur les fonds
  de baptme par Monsieur, au nom de l'Empereur, et par Madame
  Elisabeth de France, au nom de Madame la princesse de Pimont.
  Relation... etc. (Supplment  _la Gazette de France_, du
  vendredi 26 octobre 1781.)

Dans la noblesse, dans la bourgeoisie, dans le peuple, ce furent
des transports de joie; acclamations, _Te Deum_, illuminations,
adresses des corporations, rien ne manque pour clbrer la naissance
du royal enfant, qui devait vivre  peine sept ans et un jour.
Marie-Antoinette semblait regagner la popularit perdue. S'il y eut
des notes discordantes, c'est dans la famille royale et dans son
entourage qu'on doit les rechercher, et Mme de Bombelles ne manquera
pas de les souligner.

Elle crit le 24 octobre:

La Reine et M. le Dauphin se portent  merveille. Le Roi ira
aprs-demain  Notre-Dame,  Paris, avec tous les princes, rendre
grce  Dieu d'un aussi heureux vnement. Madame s'est conduite 
merveille, elle a marqu la plus grande satisfaction; je crois bien
qu'elle ne l'prouve pas; mais il est fort honnte et fort prudent
 elle d'avoir cach son jeu[150]. Quant  Mme de Balbi[151], je la
crois folle, car elle ne se gne nullement; elle a l'air d'avoir
une humeur de chien, tout le monde le remarque, on ne manquera pas
de le dire  la Reine; cela la fera dtester plus que jamais, et je
ne conois pas sa mauvaise tte. La nourrice de l'enfant s'appelle
Mme Poitrine; elle est bien nomme, car elle en a une norme et un
lait excellent,  ce que disent les mdecins. C'est une franche
paysanne, la femme d'un jardinier de Sceaux. Elle a le ton d'un
grenadier, jure avec une grande facilit; tout cela n'y fait rien,
est fort heureux mme, parce qu'elle ne s'tonne et ne s'meut de
rien, que par consquent son lait s'altrera difficilement. Les
dentelles, le linge qu'on lui a donns ne l'ont pas surprise; elle
a trouv tout cela tout simple, et a seulement demand qu'on ne lui
ft pas mettre de poudre, parce qu'elle ne s'en tait jamais servie
et voulait mettre son bonnet de six cents francs sur ses cheveux
comme les autres cornettes. Son ton amuse tout le monde, parce
qu'elle dit quelquefois des choses fort plaisantes... Je crains bien
que l'accouchement de la Reine n'empche le baron de Breteuil de
s'arrter  Ratisbonne; il se croira peut-tre oblig d'aller droit 
Vienne pour annoncer l'vnement  l'Empereur... Je t'ai assez parl
du Dauphin de la Nation, il faut que je te parle du ntre. Je te
dirai que Bombon a deux dents depuis hier, qui sont venues sans que
nous nous en doutions, que cela fait six, qu'il se porte  merveille.

  [150] Madame apprit de faon piquante cette nouvelle si
  importante pour elle. Elle courait chez la Reine au grand galop
  lorsqu'elle rencontra le comte de Stedingk, qui ne pouvait
  contenir sa joie: Un Dauphin, Madame, lui cria-t-il tourdiment,
  quel bonheur! La princesse ne rpondit pas; en apparence, elle
  eut le bon got de manifester la plus grande satisfaction.
  Le comte d'Artois, lui, laissa chapper un mot de dpit. Le
  jeune duc d'Angoulme tait all voir le Dauphin.--Mon Dieu,
  papa, qu'il est petit, mon cousin!--Un jour, mon fils, vous le
  trouverez assez grand! (_Mmoires_ de Mme Campan.)

  [151] Ne Caumont la Force, celle qui devint la favorite _in
  partibus_ du comte de Provence. Elle tait dame du palais de la
  comtesse.

Suivent d'autres dtails o la mre tendre s'tale avec complaisance.
Si simplement donns, ces dtails ont du charme pour les jeunes
mres, et c'est  ce titre que je transcris encore ceux-ci: Quand il
a faim, il va  l'armoire de l'antichambre, prend la main de Lentz,
la met sur la clef pour lui faire entendre qu'il veut qu'elle soit
ouverte. Il prend du biscuit, du raisin ou une poire, enfin ce qui
lui convient; il referme soigneusement l'armoire lui-mme et s'en va
avec sa provision. Il l'apporte, le plus souvent, sur mes genoux; il
se met  manger debout, devant moi, me donne  manger. Mais ce que
cet enfant-l a de charmant, c'est que la chose qu'il aime le mieux
et qu'on lui donnerait, il ne la mangerait pas, s'il n'a pas faim.
Aussi n'a-t-il jamais d'indigestions, je le laisse manger tant qu'il
veut, parce que je suis sre qu'il cessera ds qu'il n'aura plus
faim. Vritablement il est impossible d'tre plus gentil, d'avoir
plus d'esprit que ce petit bijou. Mais je te le rpte, attends-toi
bien  le trouver laid, quand tu le reverras, parce que, mme moi, je
le trouve tel. Mais il rpare cela par une physionomie d'esprit que
je prfre  la beaut.

On peut sourire de ces enfantillages; pour nous, nous avouons les
trouver exquis de naturel. Ceux-l seuls qui s'extasient sur les
chats et ne comprennent pas les enfants se moqueront de Mme de
Bombelles. Les lettres suivantes donnent peu de dtails sur les ftes
donnes  Paris en l'honneur du Dauphin, Mme de Bombelles n'y ayant
pas assist[152]. Le 29 octobre, elle a vu le Dauphin et l'a trouv
beau comme un ange. Les folies du peuple sont toujours les mmes. On
ne rencontre dans les rues que violons, chansons et danses; je trouve
cela touchant, et je ne connais pas en vrit de nation plus aimable
que la ntre. La joie est universelle  Paris et  Versailles. Que
M. de Bombelles fasse de petits vers en apprenant la naissance du
Dauphin, rien qui nous tonne. Il les termine mme par deux vers
tirs de l'opra _les vnements imprvus_:

    J'aime mon matre tendrement.
    Ah! comme j'aime ma matresse!

ces deux vers qui, dits par Mme Dugazon, pendant l'hiver de 1792,
une des dernires fois que Marie-Antoinette se rendit au thtre,
dchanrent une tempte.

  [152] Voir les _Mmoires_ de Weber, _Mmoires secrets_, etc., t.
  XVIII. Supplment  _la Gazette de France_, et, pour l'ensemble,
  _Histoire de Marie-Antoinette_ par M. Max. de la Rocheterie,
  ouvrage consciencieux et renseign auquel tous ceux crivant
  sur cette poque ont soin de faire de larges emprunts, tout en
  oubliant de le citer.

Le 3 novembre Anglique a annonc  son mari une nouvelle qui lui
ferait plaisir, et le 5, en effet, elle peut lui crire, rassure
maintenant, aprs avoir connu une grosse inquitude, que Bombon a eu
la petite vrole. L'ruption a clat le 27 octobre, et la courageuse
petite femme, sans perdre la tte, sans alarmer inutilement son
mari, a fait soigner l'enfant par le clbre Goetz, qui quittait ses
inoculs pour venir auprs de Bombon atteint d'une fivre terrible
pendant deux jours avec des boutons plein le corps, les yeux perdus.
L'enfant a chapp  la mort grce  sa forte constitution... Madame
lisabeth s'est montre pleine d'attentions pour Bombon. Bientt mre
et enfant partiront pour Montreuil, puis pour Chantilly o ils sont
invits par Mlle de Cond.

Ds que la convalescence du petit garon le lui a permis, la marquise
n'a pas manqu de parler de ses affaires  Madame lisabeth. La
princesse lui donna le rsultat de ses dmarches dans cette lettre
aussitt envoye  Ratisbonne.


_Lettre de Mme Elisabeth[153]  la marquise de Bombelles_

La petite baronne[154] t'aura dit, mon cher coeur, que j'avais vu
M. de Vergennes, j'en suis fort contente. Il m'a paru revenu des
mauvaises impressions, qu'il avait contre M. de Bombelles, car, ds
que je lui ai dit que je voudrais que le Roi se charget des dettes
de M. de Bombelles, il m'a dit qu'il tait impossible de les payer
toutes  prsent, mais qu'il comptait lui donner une gratification
dont il serait content et qu'on les paierait comme cela. Je lui ai
dit combien je dsirais que cela soit parce que, si M. de Bombelles
mourait, tu serais trs malheureuse. Il m'a dit: que le Roi, dans
ces cas-l, ferait des grces. Enfin il m'a paru si bien dispos,
que je crois qu'il faut laisser faire et ne point lui demander que
le Roi promette de les payer; parce que peut-tre que, comme cela,
la demande paratrait trop forte, et puis, je crois qu'il vous
donnerait plus de dix mille francs. Tu me diras que, si le ministre
venait  changer, cela drangerait votre plan; je rponds  cela
que je me charge de lui faire donner et, comme c'est trs juste, il
ne me le refusera pas. Je crois qu'il faut que tu lui crives une
belle lettre, o tu lui exposes tout ce qu'il sait dj. Enfin, mon
coeur, M. de Bombelles a une fort bonne sant, et, malgr sa colique
venteuse et M. de Soran, il ne mourra pas de sitt. Ainsi M. de
Vergennes aura le temps de lui payer ses dettes; de plus, si, l'anne
prochaine, il n'tait pas si bien dispos, on le reperscuterait
beaucoup et, comme la demande sera moins forte, il ne pourrait pas
faire autant de difficults. Pourtant, si tu lui as dj parl de
la promesse, tu feras tout ce que tu voudras. Comment va Bombon, ce
soir? a-t-il encore la fivre? Je vais voir les illuminations qui
sont superbes... La comtesse Jules n'est pas trop jolie, car j'ai
fait proposer  Mme de Guiche et  Mme de Polastron de venir, mais
elle n'a pas voulu; elle m'a dit: qu'elle devait aller chez la Reine,
mais elle est assez bien avec elle, pour lui demander la permission
d'aller voir les illuminations[155]; c'est la seconde fois qu'elle me
refuse, aussi je ne leur proposerai jamais de venir avec moi. Adieu,
mon coeur, je vous embrasse mille et mille fois de tout mon coeur.

  [153] Indite.

  [154] Baronne de Mackau, ne Alissan de Chazet.

  [155] Pendant un mois, il y eut des rjouissances et des
  illuminations. Les principales ftes, celles des relevailles,
  devaient avoir lieu en janvier.

La srie des lettres suivantes est assez intressante pour tre
donne presque sans commentaire.


    Versailles, 9 novembre.

Bombon se porte  merveille, mon petit chat. Goetz, qui sort d'ici
et qui a dn avec moi, est on ne peut pas plus content, mais il
s'oppose  ce que j'aille  Montreuil, parce qu'il ne fait pas trop
beau temps, que cette petite maison expose  tous les vents, qui
n'a pas encore t chauffe de l'anne, serait trop froide, que,
de plus, elle serait trop triste, parce que dans ce moment-ci,
except quelques paysans, il n'y a personne  Montreuil. Cet enfant
ne verrait me qui vive et s'ennuierait, au lieu qu'ici de mes
fentres j'ai une vue qui l'amuse. Il voit passer continuellement des
carrosses, du monde, cela le dissipe. Le premier beau temps que nous
aurons, nous le promnerons dans l'avenue de Sceaux, cela lui fera
prendre l'air, comme s'il tait  Montreuil, et l'amusera davantage.
Je n'ai pas t fche d'avoir de bonnes raisons pour ne pas aller
l-bas, car cela m'ennuyait d'avance. Bombon aime la musique plus
que jamais; quand je veux l'amuser, je le prends sur mes genoux, et
je joue un petit air de clavecin, et, quand je veux me reposer, il
prend ma main et la pose sur le clavecin, pour que je recommence. Les
premires nuits de sa petite vrole, qu'il avait une fivre de cheval
et par consquent beaucoup d'humeur, je lui jouais du clavecin, cela
l'apaisait pendant des petits moments; cet enfant sera srement
musicien. Imagine-toi qu'il joue du tambour, parfaitement, en mesure;
c'est actuellement un de ses grands plaisirs. Toute sa gaiet n'est
cependant pas encore revenue, parce que son nez est encore plein et
couvert de petites vroles; cela gne sa respiration, le contrarie.
Mais j'espre qu'il sera dbarrass sous peu de jours. Enfin nous
avons de grandes grces  rendre  Dieu et  Goetz qui l'a soign
avec un attachement que je n'oublierai de ma vie.

Mon fidle Lentz m'a tenu, avant-hier, un propos qui m'a touche 
un point que je ne puis te rendre. Il jouait avec Bombon, et je lui
dis en considrant l'enfant: Mon Dieu, que je suis heureuse que ce
pauvre petit ait chapp  un aussi grand danger; si j'avais eu le
malheur de le perdre, je crois qu'il m'aurait fallu enterrer avec
lui. Il me rpondit, du fond du coeur: Ah! Madame, il aurait fallu
tous nous enterrer aussi. Jamais je n'ai t si attendrie que dans
ce moment-l; si j'avais os, je l'aurais embrass de bon coeur.
Qu'il est doux d'tre aim de ses gens, surtout quand ils sont srs
et honntes, comme mon pauvre Lentz; oui, vraiment, je l'aime de
tout mon coeur, et je prfre cent fois mieux sa tournure franche et
un peu gauche, que celle de ces laquais lgants, qui sont tous des
mauvais sujets.

Mme de Travanet a t dans le dsespoir de ne pouvoir venir garder
Bombon, mais son mari s'y est oppos absolument. Madame lisabeth
a eu la bont de lui crire ds que la petite vrole de Bombon
s'est dclare, pour l'engager  venir auprs de moi. Elle lui a
rpondu les raisons qui l'en empchaient. Madame lisabeth, pique
du refus de son mari, lui a rpondu des choses un peu sches pour
lui. La pauvre petite Travanet a t si agite de l'inquitude de
l'tat de Bombon, de la crainte d'avoir dplu  Madame lisabeth, de
l'impatience de la fermet de son mari  l'empcher de me venir voir
qu'elle en a t malade. J'ai t dsole de tout cela. J'ai ignor
absolument la dmarche de Madame lisabeth, car sans cela je l'aurais
empche, sachant la frayeur de M. de Travanet que sa femme ne puisse
encore gagner la petite vrole; si j'tais d'elle, je me ferais
inoculer par Goetz, afin d'en avoir le coeur net.

Mme de Reichenberg est dans son lit, avec la fivre et des frissons.
Elle souffre beaucoup, depuis quinze jours; l'incertitude de son sort
contribue beaucoup, je crois,  la rendre malade. Mon frre et sa
petite femme sont venus m'embrasser furtivement; je n'avais encore
vu mon frre que de loin et j'avoue que j'ai eu un grand plaisir 
le voir un petit moment  mon aise. Maman lui avait bien dfendu de
venir, j'espre qu'elle ignorera leur dsobissance, car elle se
fcherait rellement, parce qu'elle craint la petite vrole, comme
si elle ne l'avait pas eue. Ils auront bien soin de ne pas approcher
de sitt de l'appartement de Monsieur le Dauphin. J'ai reu hier
une lettre de ta belle-soeur, extrmement tendre et honnte, sur la
maladie de Bombon. En gnral tout le monde a pris de l'intrt  mes
inquitudes; le Roi en a demand des nouvelles  maman, ainsi que la
Reine, et cette dernire le jour qu'il tait fort mal a envoy chez
Madame lisabeth pour savoir comment il allait. Mme de Gumne, Mme
de Srent, toutes les personnes que je connais ont envoy tous les
jours chez moi.

       *       *       *       *       *

Aprs le bulletin de Bombon, des nouvelles de M. de Maurepas qui va
mourir.


    Versailles, 10 novembre.

Sais-tu que M. de Maurepas sera vraisemblablement mort, quand tu
recevras ma lettre. Il a la goutte dans la poitrine, on lui a mis
des vsicatoires, qu'il n'a pas sentis. Il a eu cependant, ce matin,
un moment de mieux, caus par une vacuation, mais malgr cela les
mdecins ne croyent pas que cela aille loin. J'en suis fche, il
nous a toujours voulu du bien et nous en a fait, quand il l'a pu. Si
la rvolution que causera sa mort ne porte pas dans quelque temps
d'ici le baron de Breteuil au ministre, nous ne devons plus esprer
qu'il y arrive jamais. Il est _guignonant_ qu'il ne soit pas ici, 
prsent, car les absents ont presque toujours tort. On dit, mais je
n'en crois rien, que M. de Nivernais succdera  M. de Maurepas. J'ai
vu, ce matin, ce pauvre M. d'Hautpoul qui m'a charge de te remercier
de tes bonts pour son fils, de t'en demander la continuation. Il n'a
fait que pleurer tout le temps qu'il a t chez moi, cela m'a fait
une peine horrible. Il est cependant aussi content que la perte qu'il
vient de faire peut le lui permettre, parce que Madame lisabeth se
charge de faire entrer sa fille  Saint-Cyr et le petit chevalier 
l'cole militaire.


    12 novembre.

M. de Maurepas est entirement hors d'affaire, il a dj travaill
avec les ministres, et le voil heureusement encore retir des
portes du tombeau. On dit que le Roi va donner sa survivance 
M. de Nivernais, mais cela me parat dnu de bon sens, car M.
de Maurepas, n'ayant pas de dpartements, ni le titre de premier
ministre, il ne peut y avoir de survivance. Madame, fille du Roi,
n'aura pas, non plus, la petite vrole, mais on l'a bien craint[156],
elle a eu trois jours de fivre; on avait dj prpar un autre
appartement pour M. le Dauphin qui devait tre sous la garde des
trois anciennes sous-gouvernantes, et Mme de Gumne restait 
garder Madame, avec ma soeur et Mme de Vilfort, la Reine et Madame
lisabeth devaient s'enfermer avec la petite princesse, pour la
soigner. Tous ces beaux prparatifs se sont vanouis avec la bonne
sant de Madame qui se porte ce matin  merveille.

  [156] La petite princesse ne fut pas atteinte par l'pidmie
  de petite vrole, mais elle eut, quelques semaines aprs, la
  coqueluche, qui faisait aussi des ravages  Versailles. (Lettre
  de Mme de Mackau  Madame Clotilde. _loc. cit._)


    19 novembre.

Il y a de grandes nouvelles, mon petit chat: premirement M. de
Maurepas a reu les sacrements, ce matin; il est  toute extrmit
et n'a plus que quelques heures  vivre. Il parat  peu prs
certain que M. de Nivernais le remplacera. Ensuite M. de Lauzun
vient d'arriver et il a appris la nouvelle que nous avions eu un
grand combat dans lequel nous avions pris dix-huit cents matelots,
tu beaucoup d'Anglais et qu'en tout ils avaient pris mille hommes
et que nous n'avons pas eu un seul homme de mort. Cela me parat si
beau que j'ai peine  le croire, c'est cependant Madame lisabeth qui
vient de me le faire dire dans l'instant[157]. M. des Deux-Ponts est
revenu[158], Mme des Deux-Ponts vient de me faire dire qu'elle tait
au comble de la joie. Je t'enverrai aprs-demain des dtails plus
circonstancis de cette grande affaire. Si elle est effectivement
aussi brillante qu'on le dit, cela doit dterminer la paix, quel
bonheur cela serait d'abord pour la France, et puis, pour nous,
cela amliorerait ton avancement, te ferait revenir; que je serais
contente.

  [157] A cette mme date le chevalier de l'Isle crivait au comte
  de Riocour: Si M. de Maurepas n'a pas encore, au moment o
  j'cris, rendu le dernier soupir, il s'en faut de si peu que ce
  n'est pas la peine d'en parler. L'affliction que cet vnement
  cause au Roi va tre soulage par l'heureuse et triomphante
  nouvelle de la reddition de toute l'arme de Cornwallis
  consistant en 6.000 hommes de troupes rgles et 18.000 matelots.
  Ces troupes accules dans York ont capitul le 19 octobre,
  forces par les armes runies de Washington et de Rochambeau.
  C'est M. de Lauzun qui nous en apporte  l'instant la nouvelle,
  ayant fait le trajet en vingt-quatre jours; il est suivi du comte
  Guillaume de Deux-Ponts. (Lettres indites, archives de M. le
  comte de Riocour.)

  M. de Maurepas mourut le 21 novembre. Il avait juste
  quatre-vingts ans. On tarda jusqu'au dernier moment  lui
  donner les sacrements. Sur l'indiffrence de la Cour pendant
  cette agonie pnible, on relira avec fruit les lettres de Mme
  de Coislin au duc d'Harcourt dans Hippeau, _le Gouvernement
  de la Normandie_, t. IV, et _Louis XV intime et les Petites
  matresses_, p. 159. La veille de la mort, Mme de Coislin crit:
  Ce n'est que depuis hier que l'on cesse de se flatter sur l'tat
  de M. de Maurepas, et l'on aperoit dj une sorte d'envie d'en
  tre quitte. On parle  la fois de sa fin trs prochaine et du
  bal que les gardes du corps donneront le mois prochain. Quel pays
  que le ntre! Quels amis, quels coeurs et quels esprits!

  Peu de temps avant sa mort, Maurepas montra  Augeard la copie
  d'une note qu'il avait remise au Roi. Il y tait crit: Liste
  des personnes que le Roi ne doit jamais employer aprs sa mort,
  s'il ne veut voir de ses jours la destruction du royaume. A la
  tte tait l'archevque de Toulouse, le prsident de Lamoignon,
  M. de Calonne, quatre ou cinq autres personnages, et, en dernire
  ligne, le retour de M. Necker. (_Mmoires_ d'Augeard, p. 112.)
  Maurepas fut loin d'tre un ministre irrprochable, mais  sa
  mort les finances taient en bon tat, c'est un fait. Il n'en fut
  pas prcisment de mme avec Lomnie de Brienne et Calonne.

  [158] Guillaume des Deux-Ponts, n en novembre 1752, fils du
  prince palatin Jean des Deux-Ponts et de Sophie, comtesse de
  Dham. Il s'tait mari le 30 janvier 1780 avec Marie-Anne,
  princesse des Deux-Ponts. En 1782, il devint colonel du rgiment
  de dragons Jarnac, qui devint Deux-Ponts.

Le baron de Bombelles a t prsent hier au Roi, par M. de
Castries[159]; il lui a offert un ouvrage sur la marine qu'il vient
de faire. Il est parti, tout de suite, pour Paris; il y passera la
journe et partira demain pour Rochefort. M. de Castries, aprs lui
avoir donn les esprances les plus brillantes, le renvoie sans avoir
rien fait pour lui, ayant pu trois fois leur donner des places de sa
comptence et ne l'ayant jamais fait.

  [159] Ministre de la marine; marchal en 1783.

Le tout parce que le baron donnait plus de temps  son travail qu'
solliciter et  faire sa cour au ministre.


    21 novembre.

J'ai reu ce matin, mon petit chat, ta lettre du 13, je l'attendais
avec une impatience que je ne puis t'exprimer. J'ai presque pleur en
la lisant; que ta sensibilit  la nouvelle que je t'ai apprise est
touchante! Que Bombon ne peut-il dj comprendre le bonheur d'avoir
un pre comme toi! A chaque instant je jouis du bonheur d'tre ta
femme, ta lettre m'a caus tant de plaisir que je l'ai fait lire tout
de suite  M. de Soucy,  Madame lisabeth, qui l'a trouve, comme
tu le verras dans son petit billet, charmante. Tu tais bien digne
que le ciel ft en ta faveur presque un miracle en te conservant ton
fils. Je prie Dieu, de tout mon coeur, qu'il mette le comble  ses
bonts en donnant  cet enfant toutes les vertus et surtout un coeur
semblable au tien. Il vient de s'endormir aprs avoir bien soup, il
est d'une gaiet qui est le plus sr garant de sa bonne sant. Il n'y
a point de singeries qu'il ne fasse...

J'ai t  confesse, cette aprs-midi, et ferai demain mes
dvotions; ce sera de tout mon coeur que je rendrai des actions de
grces  Dieu de tous les biens qu'il m'a faits. Je n'ai pas voulu
partir pour Chantilly, sans avoir rempli ce devoir de reconnaissance
envers l'tre suprme. On m'avait promis la relation de la prise
d'York, mais, comme elle n'arrive pas, je te dirai que MM. de Grasse
et de Rochambeau, avant de l'assiger, ont dissip la flotte, qui
devait dfendre le port et ont fait couler  fond un vaisseau de
guerre, que M. de Rochambeau a attaqu York par terre et M. de Grasse
par mer, et Cornwallis[160], qui tait  York, s'est rendu prisonnier
avec six mille Anglais. Ce qu'il y a de bien extraordinaire, c'est
qu'on dit qu'ils avaient encore des vivres, pour trois semaines; ils
se sont rendus le 18 octobre. M. de Lauzun est parti le 24, et il est
arriv, comme tu sais, avant-hier; c'est assurment bien aller. M.
de la Fayette, de Noailles, des Deux-Ponts viennent passer l'hiver
ici et retourneront l-bas le printemps prochain.

  [160] Charles Mann, marquis Cornwallis, gnral anglais, n
  le 31 dcembre 1738. Il se distingua au dbut de la guerre
  d'Amrique o il seconda le gnral en chef Clinton. Aprs cette
  capitulation de Yorktown, il eut des alternatives de succs et
  de revers. Finalement il fut surpris sur les ctes de Virginie
  et dut mettre bas les armes avec 9.000 hommes qu'il commandait.
  Gouverneur du Bengale en 1786, gouverneur gnral de l'Inde en
  1801, il mourut en 1805 dans la province de Bnars. Ses lettres
  ont t publies  Londres en 1889 (3 vol.).

       *       *       *       *       *

Voici le petit billet de Madame lisabeth dont il est question dans
cette lettre:

   Je suis dans l'enchantement, ma chre Anglique, de la lettre
   de ton mari; il est impossible d'tre plus tendre et plus
   aimable: tu l'es aussi de me l'avoir envoye. Tout ce qu'il
   dit est bien vrai, et aprs une connaissance aussi parfaite de
   toi je lui saurais bien mauvais gr de ne pas t'aimer; mais
   l-dessus, tes amies n'ont rien  dsirer. Tu dois tre revenue
   de Saint-Louis, je t'en fais mon compliment. Mon bras va bien,
   je souffre moins qu'hier. Adieu, je t'embrasse,  demain. Je me
   recommande  tes bonnes prires.

Les quelques lettres qui suivent nous conduisent  Chantilly, o
Mme de Bombelles est l'hte du prince de Cond et de sa fille,
Louise-Adlade de Bourbon-Cond, celle dont on connat le roman
d'amour platonique avec le marquis de la Gervaisais et qui a
termin ses jours dans un couvent sous le nom de Marie-Joseph de la
Misricorde[161].

  [161] Voir la _Dernire des Cond_, par le marquis Pierre de
  Sgur.


    Chantilly, 27 novembre.

Je suis arrive ici, mon bijou, avec mon petit Bombon, avant-hier 
cinq heures. Le petit a t charmant pendant tout le voyage, il n'a
fait que rire et jouer surtout lorsque nous avons pris la poste. Tu
ne peux t'imaginer la joie qu'il a eue des six chevaux et des coups
de fouet des postillons. Il se porte  merveille, se promne presque
toute la journe; il fait heureusement un beau temps, quoiqu'il soit
froid, et il a l'air de s'amuser beaucoup de tout ce qu'il voit. Tu
es srement curieux de savoir comment j'ai t reue?  merveille.
J'ai t, en arrivant, dans l'appartement de Mademoiselle et lui
ai fait dire que j'tais l; elle y est venue tout de suite et m'a
comble de caresses et d'honntets. Un instant aprs M. le prince de
Cond y est arriv en me disant: qu'il avait imagin que j'aimerais
mieux faire connaissance avec lui chez sa fille que dans le salon; il
m'a fait beaucoup de remerciements de ma complaisance, enfin beaucoup
de choses honntes. Depuis que je suis ici tout le monde m'y comble
d'attentions et je serais la plus grande dame de la France que je ne
serais pas mieux traite. Hier, pendant la rptition, le prince de
Cond m'a dit: que tu avais jou la comdie avec lui, mais que tu
avais bien peur. Je lui ai rpondu que tu avais acquis beaucoup de
talents depuis ce temps-l, que tu jouais trs bien actuellement, que
tu avais construit, chez toi, un petit thtre fort joli. Il m'a fait
des questions sur ta maison, sur la manire dont tu tais l-bas:
je lui ai dit, d'un air modeste, qu'il tait difficile de rpandre
plus d'agrments dans la socit que tu ne le faisais, et je n'ai pu
me refuser  un petit loge de ton esprit et de ton coeur. Il m'a
demand quand tu reviendrais et il m'a dit qu'il serait bien aise
de te voir ici. Nous jouons dimanche _la Mtromanie_ et _la Fausse
Magie_ dans laquelle je fais Mme de Saint-Clair. Imagine-toi qu'on
a trouv ma voix jolie, je sais parfaitement mes airs, de sorte que
j'espre n'tre pas plus ridicule qu'une autre. Mademoiselle est
rellement aimable, elle a beaucoup de naturel et un grand dsir de
plaire aux femmes qui sont chez elle. Mme de Monaco[162] n'est pas
ici, Mme de Courtebonne[163] non plus; cette dernire est mise de
ct tout  fait; mais Mme de Monaco est plus que jamais dans la
grande faveur. M. le prince de Cond est parti pour Paris, une heure
aprs mon arrive, pour la seconde fois, depuis huit jours, afin
de dterminer Mme de Monaco  revenir ici; cette dernire fait la
cruelle  cause du petit sjour de Mme de Courtebonne ici, elle a
impos pour premire condition de son raccommodement le renvoi de Mme
de Courtebonne qui l'a t honteusement deux jours avant mon arrive.
Je sais tous ces dtails par M. de Ginestous, qui pouse une Gnoise,
parente de Mme de Monaco; il se marie lundi, et Mme de Monaco doit
venir ici aprs le mariage si M. le prince de Cond est bien sage.
C'est inou qu'un prince de cet ge-l soit domin  ce point par une
femme.

  [162] Marie-Catherine de Brignole, princesse Honor de Monaco,
  tait depuis longtemps la matresse du prince de Cond. Il
  l'pousa en migration. Elle mourut en 1837. Voir, dans _la
  Dernire des Cond_, le chapitre _Marie-Catherine de Brignole_.

  [163] La comtesse de Courtebonne ne Gouffier, une des dames de
  la duchesse de Bourbon, avait t le prtexte d'un duel en 1779,
  entre le marquis d'Agoult, qu'elle avait promis d'pouser, et le
  prince de Cond, son amant d'un jour.

Mme de Bombelles se plat  Chantilly, mais elle n'ignore pas les
regrets qu'elle a laisss derrire elle:

Mon dpart de Versailles a t rellement touchant. Madame
lisabeth ne pouvait pas me quitter; moi, je pleurais de tout mon
coeur; de l, j'ai t faire mes adieux  ma tante: elle, ses
enfants, ma soeur taient au dsespoir de me quitter. Maman, qui
tait  Paris, a eu la charmante attention de venir, avec mon frre
et sa femme,  Saint-Denis o nous avons pass une heure ensemble. Il
semble que les affreuses inquitudes que m'avait donnes la petite
vrole de Bombon aient rveill, pour moi, le sentiment de toutes
les personnes qui doivent m'aimer un peu; cela me fait plaisir, je
l'avoue, et j'ose dire que je suis, en quelque manire, digne de
l'amiti qu'on a pour moi par le prix infini que j'y attache.

       *       *       *       *       *

Jour par jour, Mme de Bombelles conte par le menu ce qu'elle voit et
qu'elle fait. Pour crire  son mari, elle sait trs bien prtexter
de la fatigue et se retirer de bonne heure.

       *       *       *       *       *

Je te dirai d'abord, crit la fidle correspondante, le 29 novembre,
que Bombon est d'une joie, d'un bonheur d'tre ici, que tu ne peux
imaginer, parce qu'il est presque toute la journe dehors. Nous
n'avons heureusement pas encore eu de pluie, et, quoiqu'il fasse
trs froid, le temps est assez beau. Moi, je m'amuse assez, mais les
rptitions prennent tant de temps que je n'ai exactement le temps
de rien faire. On rpte, le matin, _l'Amant jaloux_ qu'on jouera de
dimanche en huit et, le soir _la Fausse Magie_, qu'on joue dimanche
prochain. J'ai eu, ce soir, les plus grands succs dans mon rle
de Mme de Saint-Clair. On a trouv que je le jouais trs bien et
que j'tais trs bonne musicienne. M. le prince de Cond disait ce
soir: C'est une bien bonne acquisition que nous avons faite l.
Mademoiselle me comble d'amitis et, except par toi, je n'ai jamais
t gte comme je le suis, depuis que je suis ici. Madame lisabeth
m'a dj crit depuis que je suis ici, elle me donne tous les jours
plus de marques de bont et d'amitis, aussi l'aimai-je de tout mon
coeur. Je ne sais ce que je ne donnerais pas, s'il s'agissait de son
bonheur. Je lui ai crit ce matin et j'ai oubli de la prier de dire
 M. le comte d'Artois que son clavecin tait en route, mais je lui
demanderai la premire fois.


    3 dcembre.

C'est hier, mon petit chat, que j'ai dbut; le spectacle a t
charmant, tout le monde a bien jou. Je me suis fort bien acquitte
de mon rle de Mme de Saint-Clair, dans _la Fausse Magie_, je n'ai
pas trop eu peur et j'ai t fort applaudie. On a jou, avant, _la
Mtromanie_ dans la plus grande perfection. M. le prince de Cond
faisait _Francaleu_; le comte Franois de Jaucourt, le _Mtromane_,
tout le monde a prtendu qu'il avait mieux jou que Mol; en un mot,
cela a t  merveille, et j'aurais donn tout au monde, pour que tu
fusses avec nous, cela t'aurait certainement amus. Ce qui m'amuse
encore davantage, c'est que l'air de Chantilly fait le plus grand
bien  Bombon. Il se porte  merveille, reprend singulirement des
forces; il recommence  marcher seul. Il veut tre toute la journe
dehors et rien ne l'amuse comme d'tre  l'air. Si tu voyais sa joie
quand je rentre chez moi, comme il crie: maman, maman; il me tend
ses petits bras, me mange de caresses et ne veut plus me quitter.
Je n'ai jamais vu d'enfant aussi caressant et aussi attach  sa
nourrice; aussi, quand il faut le quitter, il n'y a sortes de ruses
que je n'emploie pour m'esquiver, sans qu'il me voie, et, quand je ne
russis pas, ce sont les pleurs de ce pauvre enfant qui, je l'avoue,
me font pleurer aussi. Tu sais, peut-tre, la mort de Tronchin:
il est mort  peu prs de la mme maladie que M. de Maurepas. Mme
de Boulainvilliers est morte aussi, ainsi qu'une dame dont je ne
sais plus le nom, qui a gard son mari de la petite vrole. Le mari
en est mort, elle a gagn sa maladie et vient aussi de mourir. Je
trouve cela touchant; je crois que c'est de Perci qu'elle se nomme,
la connais-tu? Mme de la Trmolle[164], qui est ici, m'a beaucoup
demand de tes nouvelles et me traite  merveille, parce que je suis
ta femme. Elle est, quoique bien plus vieille, beaucoup plus jolie
que sa belle-fille, la princesse de Tarente[165] qui est bien faite,
a tout ce qui faut pour tre agrable et, pourtant, ne l'est point.
Son mari a l'air d'un enfant de douze ans: il est petit, joli, blanc
et couleur de rose, n'a pas l'apparence de barbe. On dit qu'il a
dix-sept ans, ainsi que sa femme; cette dernire a l'air d'en avoir
dix de plus que lui[166]. M. d'Auteuil, un gentilhomme de M. le
prince de Cond, qui fait les rles d'amoureux, m'a charge de le
rappeler  ton souvenir; il m'a fait un grand loge de toi, aussi
m'a-t-il plu beaucoup; il est honnte et plein d'attentions. Adieu,
bijou, j'espre recevoir bientt de tes nouvelles, je t'aime et
t'embrasse de tout mon coeur.

  [164] Duchesse de la Trmolle, ne princesse de Salim Kirlbourg.

  [165] La princesse de Tarente, fille du dernier duc de
  Chastillon, femme du fils an du duc de la Trmolle, fut dame
  d'honneur de la Reine. Emprisonne en 1792  l'abbaye, elle
  chappa par miracle aux massacres de septembre, et mourut en
  Russie pendant l'migration en 1814. Le duc de la Trmolle
  actuel, fils du second mariage de son pre, a publi (Grimaud,
  Nantes, 1897) les _Souvenirs de la princesse de Tarente sur la
  Terreur_.

  [166] Le prince de Tarente ne tarda pas  se sparer de sa femme.
  Devenu veuf et duc de la Trmolle, il pousa, en 1830, Mlle
  Valentine Walsh de Serrant, d'o le duc actuel.


    7 dcembre.

Mme de la Roche Lambert est arrive hier; on donne dimanche
_l'preuve dlicate_, pice nouvelle, et _l'Amant jaloux_; je joue
le principal rle dans la premire pice: il est d'une difficult
horrible, je ne le jouerai pas bien, mais cependant cela ne sera
pas ridicule. Mme de la Roche Lambert fait Lonore dans _l'Amant
jaloux_; Mademoiselle, _Jacinthe_; et moi, _Isabelle_; M. le prince
de Cond, _Lopez_; M. d'Auteuil, _Don Alonze_; et le vicomte Louis
d'Hautefort, _Florival_. Le trio des femmes va  merveille et fait
un effet charmant. Rich m'a tant fait rpter que je chante fort
bien mon rle et, si je n'ai pas de grands succs, je suis sre, au
moins, de ne pas choquer. Mademoiselle me tmoigne toujours l'amiti
la plus grande, je l'aime  la folie, elle a dans ses manires
beaucoup d'analogie avec Madame lisabeth. Mme de Monaco est arrive
avant-hier au soir, cela m'a bien divertie. Je mourais d'envie de la
voir: elle a l'air pdant, au souverain degr, prche morale toute la
journe. M. le prince de Cond a l'air d'un petit garon devant elle,
 peine ose-t-il parler  une femme parce qu'elle est d'une jalousie
excessive. Aussi, comme elle n'est pas aux rptitions, il choisit
ce moment pour jaser avec sa fille et avec moi; il rit des folies
que nous disons, parce que Mademoiselle est fort gaie; mais,  peine
rentr dans le salon, le rideau se tire sur tous les visages: c'est
une vritable comdie. M. le prince de Cond va tristement se placer
auprs de Mme de Monaco; moi, je reste auprs de Mademoiselle, parce
que je ne saurais trop marquer que ce n'est que pour elle que je
suis venue ici; de plus que cela m'amuse davantage. Elle ne peut pas
souffrir Mme de Monaco, celle-ci le lui rend bien, tout cela m'amuse;
je l'avoue, cela ne produit pas le mme effet  tout le monde. Je
suis pourtant fche, pour Mademoiselle, du pouvoir absolu qu'a cette
femme sur l'esprit de M. le prince de Cond, parce qu'elle cherchera
toutes les occasions de lui faire quelques niches.


    10 dcembre.

J'ai eu hier, mon petit chat, de vritables succs: j'avais un rle,
dans la nouvelle pice, de la plus grande difficult et je l'ai
fort bien rendu. J'ai ensuite jou _Isabelle_; le trio des trois
femmes a fait le plus grand effet. Mme de la Roche Lambert, qui
faisait _lonore_, a chant et jou comme un ange. Mlle de Cond
a assez bien fait _Jacinthe_, mais ce rle cependant n'allait ni 
sa voix, ni  sa figure; le spectacle, en tout, a t charmant. M.
d'Auteuil, que tu connais, a jou _l'Amant jaloux_ dans la dernire
des perfections. M. le prince de Cond,  l'exception qu'il n'a pas
beaucoup de voix, a rendu  merveille le rle de Lopez: il y a mis
toute la gaiet et toute la finesse que le rle exige. On joue,
dimanche prochain, _le Prince lutin_, pice nouvelle, de M. de
Saint-Alphonse, la musique est de la Borde, son beau-frre, elle
est dans le got ancien et trs difficile  apprendre. Je partirai
le lendemain pour Versailles, malgr toutes les instances qu'on me
fait, pour rester quelques jours de plus; mais j'ai promis  Madame
lisabeth de revenir le 17 et je ne veux pas manquer  ma parole;
je n'y aurai pas un grand mrite, car, quoique je m'amuse fort ici
et que j'y sois traite  merveille, j'prouverai une vritable
satisfaction  revoir Madame lisabeth et ma famille, et j'attends ce
moment avec impatience. Bombon se porte, toujours,  merveille: l'air
d'ici lui fait le plus grand bien, il a presque toujours fait beau,
depuis que nous y sommes, de faon qu'il a pu beaucoup sortir. Il est
 prsent gros et gras, comme s'il n'avait pas t malade. Adieu,
bijou. Imagine que, ds ce matin, nous recommenons les rptitions.
Je suis lasse comme un chien de mes deux rles d'hier et nullement en
train, ce matin, de chanter, d'autant plus que cette musique de M. de
la Borde me dplat.


    Chantilly, 15 dcembre.

J'ai reu avant-hier, mon petit chat, tes lettres du 30 et du 2 de
ce mois. Ces maudites rptitions sont cause que j'ai t quatre
grands jours sans t'crire, parce que, aprs avoir appris nos rles
pour une nouvelle pice, qu'on devait jouer dimanche, il a fallu en
apprendre d'autres, parce que tous les projets ont t renverss par
la mort de l'archevque[167] qui a oblig Mme de la Roche Lambert
de partir pour Paris. C'est une perte affreuse, pour l'humanit;
jamais on ne retrouvera d'homme assez pntr de ses devoirs pour
donner, par an, six cent mille francs aux pauvres, comme faisait ce
pauvre archevque. Que de personnes, qu'il faisait subsister, vont
se trouver malheureuses, surtout  l'entre de l'hiver. Cette ide
dchire l'me. On croit que ce sera l'archevque d'Arles, l'vque de
Laon, mais je suis persuade que ce sera l'vque de Senlis[168].

  [167] Christophe de Beaumont, comte de Lyon, n  la Roque,
  prs de Sarlato, le 26 juillet 1703; vque de Bayonne, 1741;
  archevque de Vienne, 1745; archevque de Paris en 1746.
  Commandeur des ordres du Roi en 1748. Duc et pair de France en
  1750.

  [168] Le nouvel archevque sera Antoine-lonor Le Cler de Juign
  de Neuchelles, n en 1728, vque de Chlons le 29 avril 1764,
  archevque de Paris en 1781. C'tait un excellent choix.

M. le prince de Cond nous a menes hier, en calche, Mme de
Sorans et moi, voir tout Chantilly; cela m'a bien amuse. On ne
connat rien, quand on n'a pas vu un aussi beau lieu. Nous avons
pass au milieu des curies, mon Dieu, la belle chose! Il n'y a
que l'intrieur du hameau et de l'le d'amour qu'il n'a pas voulu
que nous vissions, il veut ne nous les faire connatre que ce
printemps. On n'est pas plus aimable, plus honnte pour les femmes
que ce prince. Il fait les honneurs de chez lui, comme s'il tait
un particulier. Il est, surtout, charmant quand la grande princesse
n'est pas ici; elle est  Paris, depuis trois jours,  cause de Mme
de Ginestous qui est tombe malade le lendemain de son mariage, mais
elle va bien. Mademoiselle est ce qui m'attache le plus ici, elle est
rellement charmante. Je pars aprs-demain matin. J'ai reu pendant
mon sjour ici des lettres charmantes de Madame lisabeth, elle a
la bont de m'attendre avec impatience, j'en ai une bien grande de
l'aller rejoindre, ainsi que toute ma famille.

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps M. de Bombelles a correspondu rgulirement. Il
a taquin sa femme sur ses succs  Chantilly, sur ses gots de
comdienne, sur ces dissipations qui lui feront trouver monotone la
vie qu'elle mne  Versailles quand elle n'est pas de service. Puis
il vient  parler de la princesse de Monaco. C'est dire du bien de
Mademoiselle, que de dire qu'elle a des manires de Madame lisabeth
et je suis ravi que tu aies bien prouv que tu tais  Chantilly pour
elle. L'asservissement de M. le prince de Cond ne me parat pas
moins extraordinaire qu' toi: voici dix ans qu'il s'ennuie de Mme
de Monaco et qu'il en est subjugu, nos plus cruelles ennemies sont
nos passions drgles[169]. J'aurais cru que cette triste sultane
favorite t'aurait parl de moi; elle m'honora pendant un temps de
quelques bonts.

  [169] Le mot n'est pas juste. Tout en tant subjugu, le prince
  de Cond bnissait cette chane, si pesante qu'elle ft parfois.
  La fidlit et l'amiti de Mme de Monaco dterminrent le prince
  de Cond  rgulariser, ds qu'il le put, une union  laquelle
  il ne manquait que le sacrement. Ds la mort d'Honor III de
  Monaco (1795), le prince de Cond avait song  pouser sa veuve.
  Les pripties de l'migration, la crainte du quand dira-t-on
  l'empchrent de raliser son projet avant 1808. Voir le livre
  cit du marquis de Sgur: _la Dernire des Cond_.

       *       *       *       *       *

Ce sjour de Mme de Bombelles  Chantilly avait excit les jalousies,
dchan les commrages du clan Gumne-Coigny, comme le prouve la
lettre suivante. On sent la marquise un peu nerveuse, et elle, si
indulgente d'ordinaire, se rpand en justes rcriminations contre
les sottes calomnies si bnvolement rpandues sur son compte. On a
peine  comprendre que, pour avoir pass quelques jours  Chantilly,
une femme impeccable comme l'tait Mme de Bombelles ait pu se trouver
en butte  des caquets aussi criminellement mensongers. Cette lettre
donne trop la reprsentation de ce qu'taient certaines coteries  la
Cour de Versailles pour ne pas tre lue avec attention.


    Versailles, le 18 dcembre.

Je suis arrive, hier, au soir, mon petit chat, me portant 
merveille, ainsi que Bombon, n'ayant pu m'empcher de donner quelques
regrets  Chantilly, car vritablement le lieu, la vie qu'on y mne,
tout y est charmant. Les bonts de Mademoiselle m'avaient attache
 elle, elle m'a paru avoir rellement du chagrin de mon dpart; je
lui avais inspir de la confiance, elle ne me cachait pas ses petits
dgots que lui donnait Mme de Monaco, le peu de fond qu'elle pouvait
faire sur toutes les personnes qui l'entouraient. Enfin tout cela
a fait que j'ai t trs touche de me sparer d'elle. Le plaisir
extrme que j'ai eu  revoir Madame lisabeth, maman, m'a fait
oublier, ou du moins m'a fort console de n'tre plus  Chantilly.
Mais croirais-tu que ce voyage, qui est la chose la plus simple 
penser, me fait des tracasseries? Le comte de Coigny, qui est mchant
comme la gale, en a fait des gorges chaudes, a prtendu que j'allais
tre la complaisante de Mme de Monaco, mille btises  peu prs
pareilles. Mme de Gumne par bont, et par une confiance aveugle en
ce fat, a dit  maman presque des injures, sur mon voyage l-bas.
Maman lui a rpondu: qu'il fallait tre bien mchant pour trouver
d'autres raisons  mon sjour de Chantilly, que celle de l'amiti
que Mademoiselle avait, depuis longtemps, pour moi, qu'ayant appris
que mon fils avait eu la petite vrole elle m'avait propos d'aller
lui faire prendre l'air  Chantilly, qu'il tait impossible que je
me refusasse  cette marque de bont et qu'il n'y avait assurment
rien que de fort honnte dans toute ma conduite. Mme de Gumne
lui a rpondu: qu'effectivement,  la manire dont elle prsentait
la chose, elle paraissait toute simple, qu'elle la trouvait telle
et le dirait bien  toutes les personnes qui lui en parleraient;
mais, comme maman sait qu'elle ment et qu'elle leur dirait peut-tre
des choses qui ne seraient pas, elle n'tait pas tranquille, et,
en consquence, a fait chercher le comte d'Esterhazy  qui elle a
dit ses inquitudes. Il lui a dit qu'elle pouvait tre sre qu'il
arrangerait cela prs de la Reine, au cas qu'elle ne le trouvt pas
bon. Il faut effectivement qu'il lui en ait parl, car il y a trois
jours que M. le comte d'Artois avec un air goguenard a demand 
Madame lisabeth ce que j'avais t faire  Chantilly; la Reine a
pris la parole et a dit que Mademoiselle, me connaissant, m'avait
engage  y venir et qu'elle trouvait cela fort simple. Il est
heureux que cela ait tourn comme cela et que le comte d'Esterhazy
ait t ici, car d'un voyage qui tait assurment fort honnte, on
s'en serait servi pour dire beaucoup de mal de moi; juge quel malheur
si la Reine l'avait cru. En tout cette fameuse socit est compose
de personnes bien mchantes, et monte sur un ton de morgue et de
mdisance incroyable. Ils se croient faits pour juger tout le reste
de la terre, ce ne sera jamais en bien, car ils ont si peur que
quelqu'un ne puisse s'insinuer dans la faveur qu'ils ne font gure
d'loges, mais ils dchirent bien  leur aise. Il faut cependant voir
tout cela et ne rien dire, c'est impatientant.

La belle-fille de M. de Vergennes a eu des convulsions, elle est
grosse de six mois, et on est fort inquiet de son tat. Je compte
aller faire une visite  Mme de Vergennes, je ne sais si elle me
recevra; j'espre, au moins, voir Monsieur, car je veux le remercier
de ce qu'il a dit  Madame lisabeth et l'en faire souvenir. On dit
et mme il parat dcid que c'est l'archevque de Toulouse[170]
qui sera l'archevque de Paris; il n'a pas tout  fait la dvotion
du dfunt, mais cela vaut bien mieux, parat-il; il est protg de
la Socit, ainsi cela ira bien. La duchesse de Polignac n'accouche
pas; on commence  croire que c'est un mle. Mme de Srent n'est
pas de trs bonne humeur depuis quelque temps,  ce qu'on m'a dit,
mais il faut convenir que la comtesse Diane abuse tant de sa faveur,
pour la faire aller continuellement, tandis qu'elle se repose, qu'il
n'est pas tonnant que cela aigrisse Mme de Srent contre elle. Mon
Dieu, que j'envie le sort de ses enfants, ils vont passer l'hiver
avec toi, cela te fera une socit charmante. Je suis enchante que
cette circonstance mette un lien de plus  l'amiti que M. et Mme de
Srent veulent bien nous marquer, ce sont de si honntes personnes
qu'il est impossible de ne leur pas tre attach, quand on les
connat.

  [170] Etienne-Charles de Lomnie de Brienne, n, en 1726, 
  Paris, o il mourut en prison, le 16 fvrier 1794. Evque de
  Condom, 1760; archevque de Toulouse, 1764. Il ne fut pas nomm
  archevque de Paris, Louis XVI ayant rpondu: Encore faut-il
  que l'archevque de Paris croie en Dieu. Ceci ne l'empcha
  pas d'tre plus tard archevque de Sens, aprs avoir t un an
  contrleur des finances (1787-1788), en remplacement de Calonne.
  Il se montra aussi dsastreux administrateur que son prdcesseur.


    Versailles, 19 dcembre.

Il faut que tu saches mes folies. Imagine-toi que, dimanche, nous
avons, comme tu sais, jou la comdie, j'ai eu assez de succs.
Aprs le spectacle on a soup et ensuite vers minuit on a recommenc
 danser; nous avons dans jusqu' sept heures du matin et nous
n'avons fini que parce que nous ne pouvions plus remuer de lassitude.
Mademoiselle, aprs m'avoir fait des adieux trs tendres, a t se
coucher; moi, j'ai t me dshabiller, j'ai fait une petite toilette,
arrang mes affaires, jou avec mon fils, et je suis partie  neuf
heures et demie. Je me suis arrte quelque temps  Paris et suis
arrive  cinq heures du soir  Versailles, Bombon m'ayant amuse
comme une reine, pendant la route, par ses petites manires.

J'ai trouv, en arrivant, un valet de pied de Madame lisabeth qui
m'a prie, de sa part, de venir tout de suite; j'y ai couru, comme
tu imagines bien. Notre entrevue a t trs tendre, j'tais dans le
ravissement de revoir cette petite princesse, nous avons eu bien
des choses  nous dire. On m'a fait, comme tu imagines, bien des
questions; de l j'ai t voir maman, toute ma famille. Comme Madame
lisabeth a soup ce jour-l chez la Reine, j'ai t souper chez
maman; mais, sur les dix heures, l'extrme fatigue que j'prouvais
m'a fait tomber dans une ivresse incroyable. Je tombais de sommeil
et je parlais toujours malgr cela, je disais des choses dpourvues
de bon sens; j'avais, de temps en temps, de bons moments et je
croyais que je devenais folle. J'ai pris le parti de m'aller coucher.
J'ai dormi parfaitement et, depuis ce moment, la raison m'est rendue.


    Versailles, 22 dcembre.

J'ai eu un bien grand plaisir depuis que je ne t'ai crit, bien
moins caus par la chose en elle-mme, que par les grces qui l'ont
accompagne. Imagine-toi que pour les ftes qui vont se donner Madame
lisabeth m'a fait faire un habit superbe; il est arriv avant-hier.
Il y avait dj plusieurs jours qu'elle m'avait dit que bientt je
saurais un secret, qui l'occupait beaucoup. Effectivement, jeudi,
elle m'a remis un gros paquet qu'elle m'a dit arriver de Chantilly.
Je l'ai ouvert: j'ai vu enveloppe sur enveloppe, point d'criture, ce
qui me confirmait dans l'ide que ce secret tait une plaisanterie.
Enfin, aprs avoir dchir encore bien des enveloppes, j'ai trouv
une petite lettre; sur le dessus tait crit de la main de Madame
lisabeth _A ma tendre amie_, et dedans il y avait: _Reois avec
bont, mon cher petit ange tutlaire, ce gage de ma tendre amiti_.
Au mme instant le grand habit a paru, je suis reste confondue. La
joie la plus vive a succd au premier moment d'tonnement, je me
suis mise  pleurer, je me suis jete aux pieds de Madame lisabeth,
elle tait dans l'enchantement de ma joie, de mon bonheur. La seule
chose qui l'ait altre, lorsque je l'ai examin, a t de le trouver
trop beau: il est brod en or, en argent, de toutes les couleurs,
enfin c'est un habit qui va  prs de cinq mille francs. Ainsi
tu peux en juger; quoiqu'elle m'ait dit qu'elle le paierait quand
elle voudrait, cela la gnera, cependant, un jour, et cette ide
m'afflige. J'aimerais cent fois mieux, que l'habit fut de cinquante
louis, enfin cela est fait et je ne puis m'empcher d'tre ravie.
Sa petite lettre m'a charme, j'ai trouv cette tournure-l pleine
d'amabilit. Mais ce n'est pas tout, elle m'a dit: de lui donner ma
garniture de martre et qu'elle se chargeait de la faire arranger,
pour le jour du bal que donnent les Gardes du corps, parce qu'il faut
y tre en robe. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour m'y opposer, mais
il n'y a pas eu moyen, et rellement je me trouve, en ce moment-ci,
accable de ses bienfaits. D'un ct j'en jouis, et de l'autre je
les trouve trop considrables, mais elle y met tant de grces et
tant de bonts qu'elle me force presque  croire que ses dons ne
l'embarrasseront pas.

Mme de Causans a paru presque aussi contente que moi des bonts
de Madame lisabeth, elle tait dans le secret. Il est impossible
de donner plus de marques d'amiti qu'elle ne m'en donne. Sa tte
va fort bien  prsent et je l'aime rellement de tout mon coeur.
Madame lisabeth est impatiente, ainsi que moi, d'imaginer que tu
n'apprendras ce fameux secret que dans neuf jours. Je ne te l'ai pas
mand tout de suite parce que, d'aprs les informations que j'ai
prises  la poste, sur les jours o je devais t'crire, tu n'en
n'aurais pas eu la nouvelle plus tt.

Remises de jour en jour  cause de la sant de la comtesse d'Artois,
les ftes officielles, ordonnes pour les relevailles de la Reine,
semblaient indfiniment ajournes quand Mme de Bombelles crivait 
son mari le 27 dcembre:

Adieu toutes les ftes, mon petit chat, Mme la comtesse d'Artois
est au plus mal d'une fivre qui d'abord avait si peu inquit que
je ne t'en avais pas parl, mais qui est devenue des plus graves,
puisque les mdecins disent qu'elle est maligne. Ils craignent aussi
que le sang ne soit gangrn, elle a des cloches qu'on appelle
des phlyctnes qui l'annoncent. Elle a t administre, hier, 
minuit. Cette pauvre petite princesse dans les moments o elle a
sa tte dit qu'elle sent bien qu'elle va mourir, tout le monde en
est persuad et trs afflig, parce que c'tait la bont mme, tout
ce qui l'entoure se dsespre. M. le comte d'Artois, ne la quitte
pas. Madame, apprenant hier, aprs dner, que sa soeur allait plus
mal et craignant qu'on ne l'empcht de la voir davantage, s'est
mise  courir de toutes ses forces, pour aller chez elle. Elle est
tombe en montant l'escalier, s'est vanouie, et il lui a pris des
convulsions affreuses qui ont dur deux grandes heures. Il n'est
pas encore sr qu'elle ne fasse pas une fausse couche. Pendant ce
temps-l, Mme la comtesse d'Artois, ne voyant pas venir Madame, s'est
mise  faire des cris, des hurlements affreux, disant qu'elle avait
quelque chose  lui dire, qu'elle voulait la voir absolument. On a
t chercher Monsieur qui est arriv chez elle et on a t oblig de
lui dire que Madame avait fait un chute, qu'elle allait tre soigne
et qu'elle ne pouvait pas sortir de son lit. Madame lisabeth est si
afflige de l'tat de Mme la comtesse d'Artois que je n'ai pas voulu
la quitter, hier, de la journe. Elle a t, avec la Reine, chez
Madame pendant son vanouissement et ses convulsions. La Reine s'est
conduite parfaitement: elle lui a donn tous les soins, toutes les
marques d'amiti, qu'elle lui devait. Si cette catastrophe pouvait
les raccommoder ensemble, ce serait au moins un ddommagement.
J'espre encore que Mme la comtesse d'Artois n'en mourra pas, elle
est si jeune, elle a toujours eu l'air si sain que les mdecins
doivent trouver beaucoup de ressources pour la tirer de l. Il est
certain qu'elle est bien mal, et ce qui est un bien mauvais signe,
c'est qu'elle tire les draps avec les mains, elle a toujours l'air de
chercher quelque chose; tous les gens qui sont  la mort ont la mme
manie, c'est une espce de convulsion. Enfin, il fallait que cette
pauvre petite princesse mourt pour qu'on parlt d'elle, mais aussi
n'est-ce qu'en bien, les regrets sont gnraux, et, si elle pouvait
en revenir, l'alarme qu'elle aurait donne ferait qu'on l'aimerait
beaucoup. Je t'avouerai que j'ai un peu de regrets  ne pas mettre
mon habit, ni ma robe; si sa maladie tournait  bien, les ftes ne
seraient recules que de quinze jours; mais, si elle meurt, je ne
crois pas qu'il y en ait de sitt. Si ce malheur arrivait, tu ne
pourrais pas, non plus donner la tienne, cela serait piquant[171].
M. de Louvois m'a assur hier que ta soeur serait heureuse avec lui,
cela m'a fait plaisir.

  [171] M. de Bombelles s'apprtait  clbrer avec faste 
  Ratisbonne la naissance du Dauphin.

La lettre du 29 dcembre nous apprend que la comtesse d'Artois
est hors d'affaire, que Madame ne fera pas de fausse couche et que
tout le monde est content.--Je suis dans l'enchantement, ajoute
Mme de Bombelles, car j'avoue que j'aurais t bien pique si je
n'eusse pas pu mettre mon bel habit. La duchesse de Polignac est
enfin accouche d'un garon[172], les grandes douleurs n'ont dur que
quinze minutes. On croit que la Reine fera son entre le 19.

  [172] Melchior, troisime fils du duc et de la duchesse de
  Polignac.

A cause des vnements de la guerre et de la maladie de la comtesse
d'Artois, on ne s'tait pas press de dcider la date des ftes.
Mais, la Reine ayant demand plaisamment s'il fallait attendre que
le nouveau-n pt y danser, les chevins durent s'excuter: la date
des ftes fut fixe au 21 janvier, date dont on ne peut s'empcher
de rappeler le double anniversaire. Les premires crmonies, _Te
Deum_, inauguration du nouvel Opra, dfil  Versailles de toutes
les corporations, eurent lieu dans les derniers jours de dcembre.
Les serruriers de Versailles ayant offert une serrure  secret 
Louis XVI, en qualit de compagnon, il voulut dcouvrir le secret
lui-mme. Comme il pressait un ressort, un Dauphin d'acier s'lana
de la serrure. La joie du Roi fut extrme, et aux serruriers il fit
donner trente livres de plus qu'aux autres corps de mtiers. De
grandes sommes furent consacres  dlivrer les prisonniers pour
dettes. Les dames de la Halle eurent leur habituel succs, et l'on
entendit le Roi fredonner le refrain dont le ton populaire l'avait
frapp:

    Ne craignez pas, cher papa,
    De voir z'augmenter votre famille,
    Le Bon Dieu z'y pourvoira.
    Fait en tant que Versailles en fourmille;
    Y et-il cent Bourbons chez nous,
    Il y a du pain, des lauriers pour tous.

Au milieu de toutes ces manifestations populaires l'affaire de
Chantilly revient encore sur l'eau. La Reine semble traiter moins
bien Mme de Bombelles depuis qu'elle a sjourn chez le prince de
Cond. Elle qui, pendant la maladie de Bombon, avait paru y prendre
le plus grand intrt, n'a pas imagin de m'en dire un mot. Madame
lisabeth m'a cependant assure qu'elle avait trouv tout simple
qu'invite par Mademoiselle  l'aller voir, j'y eusse t. Le comte
d'Esterhazy a dit la mme chose  mon frre, malgr cela j'avoue que
je suis inquite. Je lui en parlerai. Il serait affreux qu'on se ft
servi d'une chose aussi simple pour me faire du tort dans l'esprit
de la Reine. Si cela est ce n'est pas un mal sans remde, mais il
faut s'en occuper... Madame lisabeth me dit que je radote, cela
me rassure un peu, mais cependant pas tout  fait, parce qu'il est
fort possible que la Reine ne lui dise pas ce qu'elle pense de moi,
connaissant l'intrt qu'elle prend  ce qui me regarde.




CHAPITRE VII

1782

  Mariage de la comtesse de Reichenberg avec le marquis de
    Louvois.--Ftes  Paris.--Anglique a la jaunisse.--Les bals
    des Gardes du corps.--Changements diplomatiques.--Mort de
    Madame Sophie.--Prsentation de la marquise de Louvois.--Mme
    des Deux-Ponts.--La comtesse Diane intervient auprs de la
    Reine.--Mme de Bombelles est reue par Marie-Antoinette.--Notes
    sur le marquis de Bombelles prsentes  la Reine.--Dmarches
    d'Anglique.--Voyage du marquis  Munich.--Audience de Pie
    VI.--Retour de M. de Bombelles  Versailles.--Le comte et la
    comtesse du Nord.--Ftes donnes en leur honneur.--Opinions
    diverses.--Lettre de Mlle de Cond.--Faillite des
    Rohan-Gumne.


L'anne 1782 s'ouvre par l'annonce officielle du mariage de Mme
de Reichenberg et du marquis de Louvois. Toutes difficults sont
vaincues, Mme de Reichenberg le mande  son frre, et sans tre
aucunement prise, elle se dit satisfaite de l'esprit et du coeur
de son futur mari; il est galant, de jolie tournure, gnreux, et
a su respecter la situation scabreuse d'une veuve en tte  tte
depuis six mois. Son frre an, le comte de Bombelles, le marquis
d'Ossun[173] et M. de Louvois ont t demander l'agrment du Roi, qui
a sign le contrat le 30 dcembre. Des marchaux de France, des ducs
et pairs, quelques parents ont assist  cette crmonie. Le mariage
aura lieu  Saint-Sulpice le 15 janvier, juste trois ans aprs son
premier mariage.

  [173] Ancien ambassadeur en Portugal, beau-pre de Genevive de
  Gramont, comtesse d'Ossun, qui sera dame d'atours de la Reine.

Mme de Bombelles a fait sa cour la veille du jour de l'an, et la
manire dont la Reine l'a traite l'a de nouveau tranquillise. Sa
Majest lui a pos plusieurs questions avec l'air de l'intrt
et ne semble pas lui savoir mauvais gr de son voyage  Chantilly.
Mme de Vergennes a fort bien reu la marquise qui, elle-mme, a eu
deux visites inattendues, celle de la douairire des Deux-Ponts
fort aimable, et celle du prince de Cond qui l'a accable de
compliments. La comtesse d'Artois est tout  fait remise, on s'occupe
des ftes qui auront lieu  la fin du mois. Il y aura incessamment
appartement, bal, etc., et mon habit et ma robe brilleront, ajoute
navement Mme de Bombelles.

Une soire intime chez Madame lisabeth pour tirer le gteau des
Rois, des folies dites pour dissiper la petite princesse dont la vie
est si monotone, les prparatifs du mariage Louvois, la nomination
trange, et qui fait rire, de Mme de Genlis comme gouverneur des
enfants du duc de Chartres, la prise de Saint-Eustache o Arthur
Dillon s'est couvert de gloire, voil les vnements grands et petits
conts par Mme de Bombelles.

Le 15 janvier, elle est abasourdie: Je suis arrive hier soir
 Paris, mon petit chat, et j'y ai appris avec la plus grande
surprise que ta soeur s'tait marie le matin mme dans le plus
grand incognito, ayant seulement pour tmoin le baron de Bombelles.
En sortant de la messe, elle est arrive chez la petite Travanet,
s'y est fait annoncer Mme de Louvois, et a eu toutes les peines
du monde  lui persuader que ce n'tait pas une plaisanterie. La
pauvre femme est dans un tat pitoyable: elle a la jaunisse, des maux
d'entrailles, d'estomac affreux; tu ne peux t'imaginer  quel point
elle est change, elle est d'une maigreur horrible. Elle est venue
souper hier avec son mari chez la petite Travanet; ils taient tous
de la plus grande gaiet. J'ai tch de faire comme eux, mais je ne
puis te rendre  quel point j'avais le coeur serr. M. de Louvois
a t fort aimable, plein d'attentions pour sa femme, quoiqu'elle
soit jaune et maigre; il en est rellement amoureux... et lui en a
donn des preuves... Mais il a encore sur la physionomie une teinte
de mauvaise tte qui m'a fait trembler. Enfin ta soeur est au comble
du bonheur, elle ne trouve rien de parfait dans le monde comme M. de
Louvois. Ainsi je suis bien bonne de me tourmenter, je veux esprer
son bonheur comme les autres...

Il y a enfin eu appartement dimanche, et j'ai mis mon bel habit.
Tout le monde l'a trouv charmant; j'tais coiffe  merveille,
j'avais des diamants, enfin on m'a juge fort belle. Je ne peux pas
te rendre cependant le dsespoir o j'tais que tu ne fusses pas ici,
je suis sre que je t'aurais plu; cela m'aurait fait grand plaisir,
au lieu qu'il m'est gal de plaire aux autres. Madame lisabeth a t
charmante, elle s'est beaucoup occupe de ma toilette et elle tait
ravie quand on vantait mon habit. Je le remettrai encore lundi pour
l'entre de la Reine  Paris. On dit que l'Htel de Ville sera dcor
magnifiquement, que cela sera superbe; mais je suis fche qu'on
fasse tant de dpenses pendant la guerre.

Mme de Bombelles part, le 17, pour Villiers o sa belle-soeur et
son beau-frre la reoivent, elle et Bombon, avec mille caresses.
Elle y trouve Mme de Louvois venue de son ct avec son mari, Mme
de Souvr, Mme de Sailly, soeur du nouveau mari, M. et Mme de la
Roche-Dragon...

Tout le monde a t dans l'enchantement de la maison de ton frre
qui est vritablement charmante, crit Mme de Bombelles le 19. Son
salon surtout est arrang en perfection, il est tout en colonnes et
sculpt parfaitement; le dner tait excellent, servi  merveille...
Aprs le dner on a fait la conversation, et puis Mme de Louvois qui
a la jaunisse plus que jamais et qui n'en pouvait plus s'en est alle
aux Bergeries avec toute sa nouvelle parent. Le grand monde parti,
nous avons fait venir Bombon  qui Mme de Bombelles a donn des
joujoux, et dont les singeries ont trs bien russi.

Le lendemain, dner chez Mme de Souvr aux Bergeries, maison
horrible et sale qui tombe de tous cts... La jaunisse de Mme de
Louvois ne fait qu'augmenter.

A force de parler de la jaunisse des autres Mme de Bombelles est
malade  son tour.

Tout le monde est  Paris, crit-elle le 21 janvier, et moi j'ai t
oblige de revenir hier au soir ici, j'ai dcidment la jaunisse...
Madame lisabeth n'tait pas partie hier quand je suis arrive, je
l'ai t voir tout de suite, tu ne peux pas t'imaginer avec quelle
bont elle m'a parl. Elle a charg Loustaneau sans que je le susse
de lui donner tous les jours de mes nouvelles. Elle m'a fait mille
caresses pour me consoler de n'tre pas  l'Entre, enfin elle a
t charmante...

tant retenue  Versailles, la marquise ne peut, et c'est dommage,
sur les ftes populaires, sur le festin de l'Htel de Ville dans la
cour couverte dcore de colonnes corinthiennes, nous apporter sa
note personnelle. De ces journes mmorables les rcits ne manquent
pas, officiels ou privs. Rien ne vaut, pour en fixer le souvenir,
que cette histoire par l'image dont les chevins de Paris confirent
le soin  Moreau le Jeune. Le choix tait heureux, et rarement le
graveur devenu clbre, et dj favoris par Marie-Antoinette a
mieux rendu et le fourmillement de la foule et le resplendissement
sous l'clat des lustres des habits de Cour. Les plus belles ftes
donnes par la ville de Paris[174], sous l'ancien rgime, ont trouv
leur historien consciencieux et lgant; la collection de planches
auxquelles Moreau le Jeune apporta des soins si minutieux est un des
plus beaux spcimens de la gravure franaise[175].

  [174] _Mmoires secrets_, t. XX:--Hippeau, _le Gouvernement
  de Normandie_, t. IV;--_Supplment  la Gazette de France_
  du 29 janvier 1782;--_Journal_ de Hardy, t. V;--_Mmoires_ de
  Weber. Jamais ftes ne donnrent lieu,  l'avance,  autant de
  pronostics fcheux,  autant d'amres critiques. On mettait en
  avant la carte  payer, les accidents  prvoir; on s'effrayait
  des prcautions prises pour empcher le retour de catastrophes.
  Un certain nombre de personnes furent mises  la Bastille pour
  des crits ou des propos rpandus contre la Reine. Au sujet de
  la fte du 21 janvier, il y eut de sinistres placards faisant
  allusion  l'usage pratiqu pour les condamns  mort: on disait
  que le Roi et la Reine, conduits sous bonne escorte  la place
  de Grve, iraient  l'Htel de Ville confesser leurs crimes et
  qu'ensuite ils monteraient sur un chafaud pour y expier leurs
  crimes. Le 21 janvier! Hardy, (V, 88).--Le mme narrateur ajoute:
  Les prcautions prises pour ces ftes sont effrayantes. On
  s'attend  quelque malheur (V, 94).

  [175] Voir P. de Nolhac, _la Reine Marie-Antoinette_.

La marquise de Bombelles n'assista pas au repas de soixante-dix
couverts o le Roi tait servi par Lefebre de Caumartin, prvt
des marchands, qui lui prsenta la serviette, et la Reine par Mme
de la Porte, nice de Caumartin; elle n'entendit ni la musique
ni les harangues, elle ne souligna pas la fatigue des uns et des
autres du cortge royal--partis vers midi de la Muette pour n'y
rentrer qu'aprs minuit;--elle n'eut pas  noter le feu d'artifice
reprsentant le temple de l'Hymen, les exclamations de la foule
affaire et curieuse, l'embrasement des eaux et des cascades; elle ne
sut pas qu'en se levant de table au bout d'une heure et demie le Roi
avait laiss bien des estomacs non satisfaits[176], elle ignora qu'au
retour par la rue Saint-Honor, Marie-Antoinette tint  s'arrter un
instant devant l'htel de Noailles o se trouvait le marquis de La
Fayette rcemment dbarqu d'Amrique, que la Reine permit au jeune
gnral couvert de lauriers de venir lui baiser la main...; elle
n'assista pas non plus au bal du 23 o la foule tait si considrable
que l'ordre n'en fut pas irrprochable[177]...

  [176] En dehors de la table royale servie dans la Galerie, il y
  avait une table de cent quarante couverts amnage dans l'htel
  mme. Pour les autres invits des couverts taient placs un peu
  partout. Un grand retard fut apport au service de certaines
  tables et, comme on devait les lever toutes  la fois, lorsque le
  Roi quitta les siennes, certains courtisans entamaient  peine
  les relevs.

  [177] L'affluence tait extrme. On se pressait, on s'touffait
  tout en criant: Vive le Roi!... Le Roi, ne pouvant plus avancer,
  finit par s'crier: Si vous voulez qu'il vive, ne l'touffez
  donc pas.

Il restait encore des joies mondaines  connatre[178], et  ces
galas de Versailles, Mme de Bombelles put assister et montrer son bel
habit.

  [178] Voir les _Souvenirs_ de Belleval et les _Mmoires_ de la
  baronne d'Oberkirch.

La fte donne par les Gardes du corps eut lieu le 30 janvier dans la
grande salle de spectacle du Palais de Versailles; elle commena par
un bal par et se termina par un bal masqu. La Reine ouvrit le bal
par un menuet qu'elle dansa avec M. de Prisy, un des majors de corps,
puis, pour bien honorer le rgiment, elle dansa une contredanse avec
un simple garde[179] nomm par le corps, et auquel le Roi accorda le
bton d'exempt.

  [179] Dumoret, de Tarbes, de la compagnie de Noailles, fut le
  garde du corps dsign pour danser avec la Reine. Il tait
  transfigur de joie, dit Belleval, et ses camarades eurent bien
  de la peine  ne pas crier: Vive le Roi! tant ils sentaient
  combien cet honneur fait  un rejaillissait sur tout le corps.

Ma jaunisse, crit Mme de Bombelles le 3 fvrier, a t assez
aimable pour ne pas m'empcher d'aller au bal par, et cela m'a
fait un grand plaisir, car c'tait la plus agrable chose qu'on ait
jamais vue; on prtend qu'il s'en fallait bien que les bals qu'on y a
donns pour le mariage des princes approchassent de la magnificence
de celui-ci, parce qu'il y avait un tiers de bougies de plus qu'au
dernier; toutes les loges taient remplies de femmes extrmement
pares; la Cour tait de la plus grande magnificence, enfin c'tait
superbe, et j'tais au dsespoir que tu ne fusses pas ici... Ma
robe a jou son rle, elle est superbe... Le bal a commenc  six
heures et a fini  neuf. A minuit Madame lisabeth a t avec Mlle
de Cond et plusieurs de ses dames dans une loge au bal masqu; elle
m'a propos d'y venir et, comme je croyais qu'elle n'y passerait
qu'une demi-heure, j'ai accept. Point du tout: elle s'y est amuse
comme une reine et y est reste jusqu' trois heures et demie, de
manire qu'il en tait quatre lorsque je me suis mise au lit... A la
sortie d'une jaunisse cela n'tait pas trs raisonnable... La Reine
m'a traite  merveille. Elle m'a demand comment je me portais,
s'il tait bien prudent de sortir dj. Elle m'a dit  demi-voix:
Irez-vous au bal masqu?--Je lui ai rpondu en souriant que je
n'en savais rien.--Elle a repris: Oh! l'enfant! Vritablement on
ne mrite pas d'tre chaperon quand on va au bal, venant d'avoir
la jaunisse. Comme ma petite belle-soeur tait avec moi et tait
entre chez la Reine sans en avoir le droit, je lui ai dit que je
craignais d'avoir fait une grande sottise en faisant entrer ma soeur
chez elle; elle m'a rpondu que cela ne faisait rien et qu'elle tait
ravie de la voir. J'ai t charme que cela se soit pass ainsi,
car je craignais vraiment d'avoir fait quelque chose de trs mal.
Le Roi m'a aussi parl au bal, il m'a demand si je trouvais le bal
beau... Ensuite il m'a demand des nouvelles de ma soeur[180], de
maman, de ma tante[181]. Il m'a dit: C'est une pidmie, toutes les
sous-gouvernantes sont malades.--Je lui ai dit: Oui, sire, il ne
reste que Mme d'Aumale[182].--Il m'a rpondu en riant: Oh! c'est un
beau renfort...

  [180] La marquise de Soucy, ne Mackau, sous-gouvernante depuis
  1781.

  [181] La comtesse de Soucy, belle-mre de la prcdente et
  belle-soeur de la baronne de Mackau, sous-gouvernante depuis 1775.

  [182] La vicomtesse d'Aumale, troisime sous-gouvernante.

La petite Travanet devait venir voir le bal avec sa belle-soeur: Je
lui avais fait prparer un joli petit souper, j'en ai t pour mes
frais, car elle n'est pas venue. Elle est reste prs de son mari
qui a t dans le plus grand chagrin, parce que Mlle Saint-Ouen,
son ancienne matresse, est morte. Je n'ai pu partager son chagrin
l-dessus, car cette crature inquitait ta soeur, parce que son mari
l'allait voir quelquefois. Mais elle a fort bien fait de ne pas venir
et de donner dans cette occasion-l des marques d'attachement  son
mari. Ce que je ne conois pas, c'est la profonde douleur de M. de
Travanet. Qu'il en soit un peu fch, passe, mais de l'tre tant, je
trouve cela malhonnte pour sa femme...

C'est  ce bal qui fit tant de bruit que fut inaugur la mode de
porter des Dauphins en or orns de brillants. Les cheveux de la
Reine taient tombs  la suite de ses couches; elle dut adopter une
coiffure basse, dite  l'enfant, qui fut bientt en vogue[183].

  [183] _Mmoires_ de la baronne d'Oberkirch.

A cette poque aussi vint l'usage du catogan jusque-l port par les
hommes et que lanaient la Reine et la duchesse de Bourbon. Cette
coiffure cavalire releve de rubans ne manquait pas de piquant,
mais elle semblait masculine et ne plaisait pas  tout le monde. Le
Roi s'en moquait. Un jour il entra chez la Reine avec un chignon.
Comme Marie-Antoinette riait: C'est tout simple... puisque les
femmes ont pris nos modes... La leon porta, et les modes masculines
disparurent.

Les ftes n'ont pas fait oublier  Mme de Bombelles la carrire
de son mari. La mort imminente de M. d'Usson, ministre de France
 Stockholm, allait crer un mouvement diplomatique. Aussitt la
jeune femme court chez Madame lisabeth et la prie de dire  la Reine
que, si M. de Pons allait  Stockholm, elle dsirerait bien voir son
mari  Berlin. Madame lisabeth remplit courageusement sa mission
prilleuse. La Reine rpond vivement et d'assez mauvaise humeur que
cela ne se pouvait pas sans en dire la raison.

Tu juges la peine que m'a fait une telle rponse, crit la marquise
le 10 fvrier. J'ai fait chercher le lendemain le comte d'Esterhazy 
qui j'ai cont ce qui venait de se passer. Il m'a rpondu qu'il n'en
tait pas tonn, que la peur de dplaire  91 (?) en tait la seule
raison. Qu'au reste il fallait que je fisse le lendemain la demande 
M. de Vergennes. Je lui ai rpondu: Si la Reine est dcide  barrer
 M. de Bombelles dans toutes ses entreprises, il est inutile qu'il
reste seulement o il est. J'ai la mort dans le coeur, vous pouvez le
dire  la Reine, je ne croyais pas que ma conduite et mon attachement
pour elle mritait une telle aversion. Il m'a rpondu: Soyez sre
que la Reine a la meilleure opinion de vous. Elle vous aime mme.

--J'ai repris: Si cela est, dites-lui, je vous en prie, l'tat
o vous m'avez vue, et que le seul moyen de me consoler serait
l'assurance de Constantinople quand M. de Saint-Priest le quitterait.

M. d'Esterhazy a promis de parler  la Reine tout de suite aprs
les Jours Gras, mais, sans doute, il avait tenu  lui exposer ds
le jour mme la douleur de la jeune marquise, car le soir il y a
bal, et, ds que la Reine a aperu Mme de Bombelles qui accompagne
Madame lisabeth, elle vient s'asseoir devant elle d'un air un peu
embarrass, et, voulant lui marquer de la bont , s'est mise 
parler de choses et d'autres. J'ai tch de n'avoir pas l'air de
mauvaise humeur, mais j'avais une telle palpitation de coeur que j'ai
pens me trouver mal.

Mme de Bombelles continue dmarches sur dmarches; elle court chez M.
de Rayneval qui ne lui cache pas qu'elle n'obtiendra pas facilement
le poste de Berlin, elle va dner chez Mme de Vergennes qui lui
promet son appui, elle crit  M. de Vergennes qui lui donne enfin
une audience. Le ministre la reoit bien, lui dit qu'en effet son
mari avait t la premire personne  qui il avait pens pour le
poste de Berlin, mais que c'et t l'exposer  toute l'animosit de
l'Empereur, peut-tre  celle de la Reine, et en un mot lui casser
le col. Il ajoutait que le Roi et lui taient fort satisfaits des
services de M. de Bombelles, qu'avec ses talents diplomatiques il
n'tait pas ncessaire d'aller chelon par chelon pour parvenir 
une place importante, qu'on avait des vues sur lui, plus leves que
Berlin ou Copenhague, que cela serait aussi plus loin. Le ministre
n'en voulut pas dire davantage, et Mme de Bombelles en est rduite
aux conjectures: Constantinople ou Saint-Ptersbourg. Ce dernier
poste l'effraierait, vu leur peu de fortune, et elle se reprend de
nouveau  esprer que Constantinople pourrait, dans un temps donn,
leur tre dvolu. Elle a t malade d'motion depuis trois jours...
puis, encore une fois elle se berce d'illusions.

Le 13 fvrier, elle sait  quoi s'en tenir sur le prsent, et
l'avenir est toujours aussi vague. H bien! mon petit chat,
crit-elle  son mari, c'est M. d'terno qui va  Berlin, M. de
Sainte-Croix  Lige, et M. de Pons  Stockholm. Qui aurait dit il
y a dix mois que M. d'terno ferait un si grand saut! Chez Mme de
Vergennes elle s'est trouve en quatrime entre Mme de Pons, Mme
d'terno et Mme de Sainte-Croix. Ces trois dames avaient l'air
d'tre enchantes, pour moi, je ne l'tais nullement, et je me disais
en moi-mme: Voil ce qui s'appelle boire le calice jusqu' la lie.

M. et Mme de Vergennes ont t parfaitement aimables pour Anglique;
la femme du ministre affectait de regretter que M. de Bombelles ne
ft pas nomm  Berlin et assurait qu'on saurait l'en ddommager.
La jeune femme a support tout cet entretien avec courage; mais,
lorsqu'elle est revenue chez Mme de Mackau, elle touffait et se mit
 pleurer... A la fin de la lettre elle se dit remonte, car le comte
d'Esterhazy est chaud ami et servira certainement les intrts de
M. de Bombelles. Pauvre petite femme de diplomate ambitieux, comme
elle prend au srieux des promesses vagues qui n'engageaient  rien!
Certaine phrase de M. de Vergennes aurait d pourtant lui faire
comprendre que d'ici quelque temps il ne saurait tre question de
son mari: cette phrase qu'elle rapporte dans une lettre postrieure
et qui l'a fait mourir de rire, la voici: Comme elle insistait,
disant qu'elle allait demander pour son mari le poste de Berlin:
Patience, patience, rpondit le ministre. Il n'y a encore que
sept ans que M. de Bombelles est  Ratisbonne et MM. de Flavigny
et de Barbentane sont depuis vingt-cinq ans en Italie! Comme Mme
de Bombelles insistait pour qu'aucune comparaison ne pt tre
tablie entre ces diffrents messieurs, M. de Vergennes reprit: Je
conviens que M. de Bombelles est _du bois dont on fait les fltes_,
mais je n'en crains pas moins, etc... Assimiler les grands postes
diplomatiques  des fltes avait eu le don d'exciter le rire de Mme
de Bombelles... Ce qui est plus rassurant c'est que M. de Vergennes,
au dire de M. de Rayneval s'occupe rellement de l'avenir de M.
de Bombelles, mais il ne se pressera pas. D'un mot il a dfini la
situation  Mme de Mackau: Quand,  _quarante ans, M. de Bombelles
sera ambassadeur_, il n'aura pas  se plaindre.

Il n'y avait pas en effet tant de temps de perdu, quoi qu'en dt Mme
de Bombelles et, mme parmi les favoris, les ambassadeurs de moins de
quarante ans taient des exceptions.

M. de Bombelles d'ailleurs est beaucoup plus raisonnable. Il trouve
toutes naturelles les nominations faites surtout celle de M. d'terno
 Berlin[184].

  [184] Dans cette promotion les Polignac n'taient pas parvenus
   placer leur cousin le baron d'Andlau, et la Reine elle-mme
  n'avait pu faire donner encore une ambassade au comte d'Adhmar,
  ministre  Bruxelles. Il est vrai qu'il sera bientt ddommag
  par l'ambassade de Londres.

Un deuil se prparait  la Cour. Le 27 fvrier, Mme de Bombelles
annonait  son mari en mme temps que Madame Sophie tait trs
malade et que la fille du Roi venait d'avoir des convulsions et tait
en grand danger. L'enfant, qui devint Madame Royale, fut sauve. Mais
la tante du Roi mourait dans la nuit du 2 au 3 mars.

Elle a tourn  la mort le 2 au matin. On croyait que les
souffrances venaient de l'effet des remdes, et on tait si persuad
qu'elle ne mourrait pas encore que, le soir mme, il y avait
spectacle au chteau. En sortant, on est venu avertir le Roi et la
Reine que Madame Sophie tait trs mal. Ils y ont t ainsi que
Monsieur, M. le comte d'Artois et Madame lisabeth, et ils y sont
rests jusqu' son dernier moment. Cette pauvre princesse a eu
toute sa connaissance jusqu' une demi-heure avant sa mort. C'est
son hydropisie qui a remont dans la poitrine et s'est jete sur le
coeur qui l'a tue. Elle est morte touffe de la mme mort  peu
prs que l'Impratrice. Elle est partie ce soir pour Saint-Denis.
Elle a demand, en mourant, de n'tre pas ouverte et d'tre enterre
sans crmonies[185]. Madame lisabeth est extrmement afflige
et frappe de l'horrible spectacle de la mort de Madame sa tante.
Je ne l'ai presque pas quitte depuis ce moment, et je t'cris
de chez elle. Elle a beaucoup pleur aujourd'hui, elle est plus
calme, et, quoiqu'indispose depuis plusieurs jours, elle n'a pas
eu de contre-coup de cette mort, mais elle est trs triste. Elle
veut absolument faire son testament, elle n'est occupe que de la
mort. Il n'est pas tonnant qu'avec la tte aussi vive elle soit
aussi frappe; mais j'espre que d'ici  quelques jours son esprit
se tranquillisera, et qu'elle n'aura l'ide de la mort qu'autant
qu'elle nous est ncessaire pour bien vivre. Mesdames sont dans un
tat affreux, elles sont vritablement bien  plaindre[186]. M.
de Montmorin est au dsespoir, ainsi que toutes les femmes qui
appartenaient  cette pauvre princesse et dont elle tait adore.
Elle a fait par son testament Mesdames ses lgataires universelles.
Elle a donn une partie de ses diamants  Mme de Montmorin, sa
bibliothque  Mme de Riantz et plusieurs de ses bijoux  diffrentes
de ses dames[187]. Le deuil est de trois semaines... Mme de Louvois
qui est venue samedi dernier pour tre prsente n'a pas pu l'tre,
comme tu imagines bien, ce qui l'a avec raison fort contrarie...

  [185] Sophie-Philippine-Elisabeth-Justine de France, ne le
  27 juillet 1734, morte le 3 mars 1782. Appele d'abord Madame
  cinquime et,  partir de 1745, Madame Sophie. Louis XV lui avait
  donn le surnom de Graille. Elle tait fort aime de ceux qui
  l'entouraient.

  [186] Il et t impossible, crit la baronne de Mackau  Madame
  Clotilde, le 11 mars, de n'avoir pas le coeur perc de douleur
  en voyant le cruel tat de Mesdames ses soeurs; nous tremblions
  toutes pour leur sant. (Archives royales de Turin.)

  [187] Son testament a t publi en entier par M. de Beauchesne.
  _Madame Elisabeth_, t. I; appendices.

Si regrette dans son entourage que ft Madame Sophie, sa mort ne
devait pas interrompre longtemps le mouvement de la Cour et de la
socit. Mme de Bombelles est occupe  rpter  Paris la tragdie
qui doit tre joue le 10 mars, chez Mme de La Vaupalire. Le
mme jour, elle assistait  Versailles  la prsentation de Mme
de Louvois. Elle tait mise  merveille, elle a fort bien fait
ses rvrences, mais elle avait si peur que cela lui faisait faire
la grimace de quelqu'un qui va pleurer et rendait son maintien un
peu roide. La Reine m'a dit qu'elle avait un peu de la tournure
allemande, mais qu'il tait impossible d'avoir l'air plus noble,
et il me parat qu'en gnral sa belle taille et son port ont fait
beaucoup d'effet.

Ayant t dner chez la douairire des Deux-Ponts, Mme de Bombelles
croit convenable de lui parler de ses projets et lui demander
conseil. Mme des Deux-Ponts a approuv ce qui a t fait pour
obtenir l'appui de la Reine. Elle m'a conseill, de plus, de parler
 la comtesse Diane, d'avoir l'air de lui demander son avis sur
la dmarche que j'avais envie de faire, de tcher de l'intresser
en cette faveur, afin que la Reine, aprs m'avoir entendue, soit
entretenue par les personnes de sa socit dans sa bonne volont.
Je t'avouerai que, quoique je sente l'importance de cette dmarche,
elle me cote beaucoup, car il est humiliant pour moi et Madame
lisabeth d'tre oblige de recourir  d'autres voies qu' la sienne
pour parvenir  la fortune. Je l'ai dit  Mme des Deux-Ponts, elle
m'a rpondu: Que voulez-vous? Il faut prendre les gens comme ils
sont, et, puisque vous avez besoin de la Reine, il faut faire ce
qui peut lui tre agrable. Elle ira encore  Versailles, elle m'a
promis de prparer les personnes  m'entendre, de faire ton loge,
et enfin de prendre tous les moyens possibles pour t'tre de quelque
utilit. Elle m'a rpt son conseil sur la comtesse Diane, m'a fait
le canevas de ce que je lui dirais. Elle m'a dit qu'il tait inutile
d'en instruire Madame lisabeth; mais, mon petit chat, pour rien dans
le monde je ne la tromperai... Je ne lui cacherai certainement pas
que je parlerai  la comtesse Diane, et c'est justement parce que je
ne l'aime pas que je serais fausse si j'allais lui parler  son insu.
Je retourne  Versailles, j'entrerai de semaine, je parlerai  Madame
lisabeth et  la comtesse Diane, et ensuite  la Reine.

La tragdie s'est joue le 14 avec l'approbation de tous les
spectateurs. Les petites de la Vaupalire ont t tonnantes; Mme
de Travanet a jou  merveille, moi point mal, et l'ensemble a t
parfait.

Le 20, de Versailles, Mme de Bombelles rend compte  son mari des
dmarches qu'elle a pu faire en sa faveur. D'abord M. de Vergennes
lui a accord de bonne grce un cong que M. de Bombelles viendra
passer en France. Le ministre n'a pas spcifi la longueur de
ce cong qu'on espre faire durer le plus longtemps possible...
peut-tre jusqu' vacance d'ambassade.

Fort satisfaite de ce premier succs, Mme de Bombelles s'est rendue
chez Madame lisabeth  qui elle a cont toute son affaire. Je lui
ai dit que pour rien au monde je ne ferais ces dmarches (auprs de
la comtesse Diane) que si elle-mme me les conseillait et que je sois
bien sre de ne pas lui dplaire. Elle m'a rpondu qu'elle croyait
que je ne pouvais rien faire de mieux, que cela ne lui causerait
aucune peine; son amour-propre cderait toujours au dsir extrme
qu'elle avait de te voir avancer.

En consquence, j'ai demand avant-hier un moment d'entretien  la
comtesse Diane et je l'ai vue hier matin. J'ai commenc par lui dire
le chagrin que j'avais eu de n'avoir pu obtenir Berlin pour toi,
la cause que je craignais du refus qui m'en avait t fait et tout
ce qui s'est pass alors: les tracasseries injustes qu'on t'avait
faites, il y a trois ans, ta conduite alors, ta parfaite innocence
et le renvoi de la personne qui t'avait fait le plus de tort par ses
mensonges[188], le dsir que j'aurais d'obtenir une audience de la
Reine pour te disculper  ses yeux et tcher d'intresser ses bonts,
afin qu'elle nous prte son appui dans le moment o nous en aurons
besoin... Je lui ai alors montr ma petite note  ce sujet, elle
l'a lue deux fois et l'a trouve parfaite. Elle m'a dit qu'elle se
chargeait de demander pour moi une audience  la Reine, qu'il fallait
que j'eusse le courage de lui rpter tout ce que je venais de lui
dire  elle-mme, que je lui remisse une note, qu'elle ne croyait
pas qu'elle et d'engagement pour Constantinople et qu'elle me
promettait de son ct de lui en parler avec la plus grande chaleur.
Elle me prvenait que la Reine ne prendrait pas d'engagements avec
moi, mais que cependant, sans me le dire, elle aurait srement gard
 ma demande et qu'il tait essentiel que je la fisse plus tt que
plus tard, qu'elle se concerterait avec le comte d'Esterhazy pour
entretenir la Reine dans l'intrt que srement je lui inspirerais.

  [188] Voir chapitre III, 1779. Il s'agit du comte de Neipperg.

Ces bonnes paroles ont content Mme de Bombelles. Puisqu'elle s'est
dcide  se servir de l'influence des Polignac,--en bonne politique
elle aurait d le faire plus tt,--elle va pouvoir attendre sans trop
d'agitation le moment o la Reine va lui donner audience. Quand ce
sera fait, elle a bien la rsolution de se tenir tranquille jusqu'au
moment dcisif.

M. de Bombelles ne partage pas les illusions qu'on a su insuffler 
sa femme, et son espoir dans le rsultat des dmarches conseilles
est mdiocre. La personne  qui tu dois t'adresser, crit-il dans
sa lettre du 21 mars, m'a class parmi ces tres qui peuvent bien
servir le Roi, mais qu'il faut ranger ou comme des ennuyeux ou comme
de petits ouvriers incomplets. S'ils se permettent une volont,
d'ailleurs en supposant qu'on et march sur une herbe favorable,
avec quelle lgret ne s'emploiera-t-on pour moi! A la plus faible
objection on quittera la partie et mon jeu deviendra pire.

Pendant ce temps la comtesse Diane a t vite en besogne; elle a
obtenu sans trop de peine une audience de la Reine pour Mme de
Bombelles.

La Reine m'a reue avant-hier, crit la marquise le 24; elle m'a
paru encore pntre des prventions qu'on lui a donnes contre toi.
Le comte d'Esterhazy et la comtesse Diane avaient eu une grande
conversation la veille avec elle  ce sujet-l, et ils l'avaient
trouve si entte dans son opinion sur ton sujet qu'ils avaient
t au moment de m'empcher d'y aller parce que, connaissant sa
timidit, ils craignaient que je ne pusse pas lui rpondre  ce
qu'elle me dirait. Mais, comme elle avait dj donn son heure
 Madame lisabeth, cela n'a pas pu changer. Heureusement, car,
malgr ma peur, je lui ai dit tout ce que je voulais dire. J'ai t
assez heureuse pour la toucher, et elle a dit  la comtesse Diane
que, surtout lorsque je lui avais parl de mon enfant, je l'avais
intresse au possible. Mais, pour en revenir au commencement, je
te dirai donc que je suis arrive chez la Reine avec une colique
enrage. Elle m'a dit: Eh! bien, Madame, on dit que je vous fais
peur. Asseyez-vous et dites-moi avec confiance ce que vous voulez.
Je lui ai dit: Le dsir que j'ai de justifier M. de Bombelles
aux yeux de Votre Majest m'a encourage  prendre la libert de
lui demander une audience. Ayant toujours compt sur ses bonts,
je m'tais flatte, lorsque le poste de Berlin est devenu vacant
qu'Elle voudrait bien le faire donner  M. de Bombelles. Mais Votre
Majest s'y tant refuse, je lui avouerai que j'ai craint que les
prventions que je sais que la Cour de Vienne lui a donnes contre
M. de Bombelles en eussent t cause. Et cette raison m'a bien plus
afflige que la chose en elle-mme. Je puis protester  Votre Majest
que jamais M. de Bombelles ne s'est permis le plus petit propos au
sujet de l'Empereur. Je ne puis pas donner un argument plus fort 
Votre Majest en faveur de l'innocence de M. de Bombelles que de lui
reprsenter que le comte de Neipperg, qui a t celui qui lui a fait
le plus de tracasseries a t renvoy par l'Empereur en raison de ses
mensonges perptuels, et que son successeur a rendu  M. de Bombelles
toute la justice qu'il devait  son honntet et  sa franchisse.
D'ailleurs, si Sa Majest voulait bien peser combien il aurait t
gauche  lui d'offenser la Reine, de laquelle il attend sa fortune et
son avancement, en la personne de l'Empereur, en se permettant de lui
manquer de respect. Que tu n'avais point cherch d'armes  opposer
 la calomnie, esprant qu'elle se dtruirait d'elle-mme; mais que
je ne pouvais me permettre de demander une grce que je dsirais
vivement  Sa Majest.--La Reine m'a rpondu: Je crois bien qu'il a
eu moins de torts qu'on ne lui en a donns. Mandez  M. de Bombelles
d'engager M. de Trautsmansdorf  le justifier aux yeux de mon frre,
donnez-moi une note bien dtaille de sa conduite, et je serai
charme d'tre convaincue d'avoir t trompe. Je lui ai prsent
ma petite note au sujet de Constantinople. Aprs l'avoir lue, elle
m'a dit: Constantinople me parat une chose bien difficile, il y a
beaucoup de concurrents, et Madame Sophie m'a lgu, en mourant, M.
de Saluces, qui la demande.

Avant d'apprendre par Mme de Bombelles ce que fut la fin de son
audience, n'est-on pas tent de s'arrter un instant et de formuler
quelques critiques. Ainsi cette aversion de la Reine pour M. de
Bombelles, aversion qu'elle n'a jamais avoue, mais qu'elle laisse
deviner en ce jour, vient du rle jou par notre ministre en 1779.
C'est en prenant les intrts de la France contre l'Empereur--qui
 cette poque, et en cela trs nergiquement second par la
Reine, voulait faire intervenir le Roi dans son conflit avec la
Prusse--c'est en faisant son devoir d'agent diplomatique franais
que M. de Bombelles a si fort mcontent la Reine qu'elle n'a su
l'oublier. Restent des formules de respect dont le marquis, contre
toute apparence, car ses formes taient empreintes d'une parfaite
courtoisie, se serait dparti  l'gard de l'Empereur. On est enclin
 croire avec Mme de Bombelles que tout avait t travesti dans le
but de nuire  son mari, que le comte Neipperg avait menti, mais
que la Reine, volontiers rancunire, en tait reste  sa premire
impression qui satisfaisait son regret de n'avoir pas russi 
entraner la France contre Frdric II.

Nous avons dj not quelle influence prdominante dans le choix
des ambassadeurs Louis XVI avait laiss prendre  Marie-Antoinette.
Jamais il n'est question du Roi dans la discussion prliminaire des
candidats. Il semble que la liste dt tre soumise par le ministre
 Marie-Antoinette qui maintenait, biffait ou instaurait au gr de
son engouement du moment les ambassadeurs choisis par elle. Ainsi
en avait-il t pour le duc de Guines, le vicomte de Polignac, pre
du comte Jules; nous l'avons aussi not pour le comte d'Adhmar. Un
nouveau candidat surgit, celui-l lgu par Mme Sophie dont il tait
le chevalier d'honneur. On comprend la hardiesse avec laquelle Mme de
Bombelles tablit un parallle entre son mari et M. de Saluces.

J'ai rpondu  cela, continuait Mme de Bombelles: J'oserai
reprsenter  Votre Majest que, si M. de Saluces avait des droits
 cette place quivalents  ceux de M. de Bombelles, je respecterais
trop la mmoire de Madame Sophie pour me mettre en concurrence.
Mais, M. de Saluces n'ayant pas encore t dans la diplomatie, la
place de Constantinople ayant t de tous les temps la rcompense de
services antrieurs, il me semblait qu'il serait bien dcourageant
pour les personnes employes dans la carrire politique de se voir
continuellement passer sur le corps des personnes qui n'ont jamais
rien fait; que je dsirais cette place avec d'autant plus de vivacit
qu'elle tait la seule o tu pusses dcemment acqurir une aisance
qui assurerait un jour  mon fils une existence heureuse, et que je
ne pouvais penser sans douleur au triste sort qui l'attendait si Sa
Majest continuait  ne pas s'intresser  son pre.

La Reine m'a rpondu de me tranquilliser, qu'elle ne pouvait pas me
promettre Constantinople, mais que cependant elle s'intresserait 
ton avancement et rflchirait sur les moyens que je lui en donnais,
mais qu'avant tout il fallait que tu tchasses de te raccommoder avec
l'Empereur. L-dessus elle s'est leve et m'a donn mon audience de
cong.

J'ai tout de suite t chez la comtesse Diane qui m'a paru fort
contente, m'a promis de reparler  la Reine et m'a dit qu'elle ne
dsesprait pas que nous eussions Constantinople, qu'il fallait faire
la petite note au sujet des griefs prsents contre toi  la Reine et
qu'il fallait que j'obtinsse de M. de Vergennes qu'il m'crivt une
lettre par laquelle il me mande qu'il tait parfaitement content de
ta conduite depuis que tu es  Ratisbonne.

Mme de Bombelles fait faire une note en rgle par M. de Brentano, la
porte aussitt  la comtesse Diane qui y fait quelques changements et
se dclare toute prte  la remettre  la Reine avec la lettre de M.
de Vergennes. La comtesse Diane a accompagn cela des choses les plus
honntes et m'a dit qu'elle tait enchante que j'eusse vu la Reine,
que cette dernire lui avait dit que je lui avais parl  merveille
et qu'elle tait surtout fort contente de la manire dont je lui
avais parl des prtentions de M. de Saluces et qu'il lui paraissait
que cela avait fait impression  la Reine.

Mme de Bombelles se dclare ensuite fort satisfaite des notes
rdiges en collaboration avec M. de Brentano et prie son mari de
remercier celui-ci chaleureusement ds qu'il sera auprs de lui.
Ces notes ont absolument dtermin en ma faveur l'intrt de la
comtesse Diane qui me croit  prsent beaucoup d'esprit. La marquise
engageait son mari  viter toute tracasserie venant de Vienne, puis
elle ajoutait ceci qui prouve bien que la jeune femme n'tait pas que
zle, mais qu'elle ne manquait pas de clairvoyance:

Tu peux sans infidlit mettre un frein  ton zle qui ne sera
jamais rcompens par le Roi, puisqu'il est trop faible pour oser
reconnatre d'importants services; il ne fera point changer la
faiblesse de notre gouvernement, parce que ton avis n'est pas assez
prpondrant pour faire adopter d'autres ides et peut te perdre
parce que la Reine, ayant plus de crdit que jamais, ne te pardonnera
jamais de n'tre pas de son avis. Ainsi ne fais d'ici  ton dpart
que ce dont en conscience tu ne pourras te dispenser et tche, si tu
le peux sans bassesse, d'engager M. de Trautmansdorf  dire du bien
de toi  la cour de Vienne. Je te vois d'ici te mettre en fureur,
mais je te conjure de ne jamais oublier que tu as un fils. Il n'y a
point de sermon qui vaille ce premier point et je m'en tiendrai l...

Ci-joint les deux notes auxquelles il vient d'tre fait allusion.
L'une est un expos officiel de la situation de M. de Bombelles;
l'autre, un appel direct  la bienveillance de la Reine. Elles sont
assez ncessaires  l'intelligence de ce qui va suivre pour que nous
les donnions ici.


NOTE SUR LE MARQUIS DE BOMBELLES

   Les griefs prsents  la Reine, contre M. de Bombelles, ne
   peuvent porter essentiellement que sur l'opposition que les
   ministres impriaux prtendent avoir rencontre de la part
   de M. de Bombelles dans les diffrentes ngociations de ces
   ministres  la Dite de Ratisbonne ou bien sur des propos
   imputs  M. de Bombelles contre la Cour impriale. Mme de
   Bombelles ne s'est jamais permis une recherche indiscrte dans
   la conduite ministrielle de son mari, et elle ne peut pas
   rpondre au premier point d'accusation qu'on forme peut-tre
   contre lui. Elle s'est toujours flatte que le tmoignage de
   la parfaite satisfaction que M. de Vergennes a constamment
   rendu de la conduite de M. de Bombelles servirait galement 
   sa justification, et elle croit que la diffrence d'opinions
   politiques, s'il en existe une entre lui et les ministres
   impriaux, ne peut provenir que des instructions dictes 
   chacun d'eux par leur Cour respective. Mme de Bombelles peut
   rpondre avec plus d'assurance au second point parce que l'objet
   de cette imputation est plus  sa porte et qu'elle connat les
   sentiments et la circonspection de M. de Bombelles. Elle sait
   qu'on a crit des faussets contre lui  Vienne, mais quelle
   attention peut mriter un homme mal intentionn, puisque, la
   Cour impriale a reconnu elle-mme l'infidlit de ses rapports
   et lui a t le poste qu'il occupait  Ratisbonne. Il serait
   bien affligeant que cette personne ft coute sur un seul
   objet, lequel influe prcisment sur le sort, la fortune et la
   rputation d'on galant homme qui a t continuellement en but
    ses tracasseries et aux calomnies qu'il a dbites contre
   lui. M. de Bombelles a t trait avec bont et distinction de
   leurs Majests Impriales dans diffrents voyages qu'il a faits
    Vienne. Il a des obligations personnelles  la Reine, qui a
   daign approuver sa nomination au poste de Ratisbonne, a bien
   voulu prendre de l'intrt au mariage de sa soeur. Il trouve
   dans son coeur et dans sa reconnaissance des motifs puissants
   d'tre personnellement dvou  Sa Majest et  son auguste
   famille et il ne doit pas tre souponn de se livrer lgrement
    une animosit aussi absurde que mal fonde, comment peut-il
   tre souponn d'oublier en un instant ce qu'il leur doit de
   respect.

   J'ose esprer que la Reine, dont l'esprit est aussi juste que le
   coeur, verra d'un coup d'oeil plus favorable la conduite de M.
   de Bombelles si elle daigne faire attention, quant  la nature
   de l'accusation et du caractre de l'accusateur.


_La marquise de Bombelles  la Reine_

    MADAME,

Mme de Bombelles serait parfaitement heureuse si la Reine daignait
joindre sa protection  l'intrt que Madame lisabeth veut bien lui
marquer, pour assurer  l'enfant de Mme de Bombelles un bien-tre
qu'il ne pourra jamais esprer sans l'appui de Sa Majest. M. de
Bombelles est n sans fortune; son pre, mort  la veille d'tre
fait marchal de France, ne lui laisse d'autre hritage qu'une
mmoire chrie et respecte dans la province o il commandait et
une grande rputation militaire. M. de Bombelles a servi ds sa
plus tendre jeunesse, il a fait les dernires campagnes d'Allemagne
et il a mrit partout l'approbation de ses chefs. Des talents et
une application extraordinaire ont engag le ministre  l'employer
dans les affaires trangres. M. de Vergennes a bien voulu faire de
lui les loges les plus tendus, en diffrentes occasions, il est
malgr cela rencoign depuis sept ans dans le poste insignifiant de
Ratisbonne. L'ambassade de Constantinople, quand M. de Saint-Priest
la quittera, offre  M. de Bombelles des moyens de mnager  son
enfant une fortune convenable. Il y a beaucoup de places dans la
carrire politique et  porte des esprances de M. de Bombelles
qui seraient plus agrables par leur position, plus rapproches de
la France, mais il n'y en a aucune o il soit dcemment permis d'y
porter des vues d'conomie, comme dans celle de Constantinople,
et c'est sous ce rapport qu'elle convient plus  la situation de
M. de Bombelles. Il serait bien flatteur pour lui d'obtenir cette
ambassade par la protection de la Reine et d'ajouter cette nouvelle
reconnaissance  celle qu'il doit dj  Sa Majest pour les bonts
qu'Elle a bien voulu tmoigner  sa famille. Mme de Bombelles
oserait-elle se flatter que la position actuelle de M. de Bombelles
et ses services, que le trouble d'une mre tendre et inquite sur
le sort de son enfant pussent assez intresser la bienfaisance
naturelle de la Reine, pour que Sa Majest voult bien promettre
 Mme de Bombelles ses bonts lorsque M. de Saint-Priest quittera
Constantinople.

Le comte d'Esterhazy mis au courant de ce qui s'tait pass chez la
Reine avait raison de hocher la tte et de dire  Mme de Bombelles
que tout cela ne servirait de rien tant qu'on ne serait pas revenu
sur le compte de son mari. Il sait  quoi s'en tenir, lui qui reoit
les confidences de la Reine! Les griefs viennois sont loin d'tre
apaiss, et M. de Vergennes qui, bien dispos vient de donner  Mme
de Bombelles une lettre exposant les bons services de son mari, n'a
pas cach  Mme de Mackau son entretien avec le comte de Mercy qui
sortait de chez lui: Mont sur ses grands chevaux, l'ambassadeur
lui avait fait les plaintes les plus vives contre M. de Bombelles 
l'occasion de sa querelle avec le prince de la Tour[189]; lui tait
rest ferme comme un roc et lui avait rpondu froidement que M. le
marquis de Bombelles n'avait fait que suivre les ordres du Roi et
qu'il lui tait impossible de l'en blmer. M. de Vergennes ajoutait
qu'il avait prvenu le Roi de cette dernire perscution et qu'on
ne devait pas s'en inquiter. Ne pas s'inquiter est chose facile
 dire, mais M. de Bombelles, mme avant d'avoir reu la dernire
lettre o sa femme conte l'entretien assez vif de M. de Vergennes
avec le comte de Mercy, ne trouve pas que les choses prennent bonne
tournure. Sa chre Anglique n'avait-elle pas t un peu vite en
besogne, pouvait-on avoir confiance dans la comtesse Diane? Revenir
au plus vite en cong et plaider sa cause lui-mme est son dsir
le plus pressant. Ratisbonne lui pse sur les paules, plus il y
restera et plus les ministres impriaux lui feront d'horreurs. Il se
mfie de Trautmansdorf, malheureux petit homme sans force ni vertu.
Tout cela est consign dans une note explicative qu'il envoie  sa
femme avec mission de la faire lire au seul comte Valentin. Comme
dans tout ce qui se fait il n'y a pas moins que de ma fortune un ami
aussi vrai que cet honnte comte ne doit pas parcourir  la hte
un crit qui renfermait de grandes vrits et qui rpond  tout ce
qu'on m'a jusqu'ici imput sans pudeur et sans justice... La seconde
note est faite pour le cas o l'on se servirait encore contre moi
de ce qui se passe en ce moment avec M. le prince de la Tour. Il
n'est plus question de plier les genoux, ma chre amie, ma perte
serait certaine... Je ne puis rester dans l'attitude d'un tourdi,
d'une mauvaise tte, pour qui sa femme demande grce. Je sais que
l'Empereur est implacable dans ses aversions; le motif de la sienne
envers moi ne peut cesser parce que je ne trahirai pas mes devoirs,
mais il faut que je prouve  la Reine que je suis injustement
attaqu, c'est ce que mon compte rendu indique. Alors, quand le comte
d'Esterhazy lui en aura dit la teneur, il n'y a plus qu'un parti
 prendre puisque la Reine veut envers son frre des mnagements
destructifs pour le bien du service du Roi, c'est de m'envoyer en
Portugal. Je n'aurai jamais Constantinople: un ambassadeur de France
 la Porte qui a du zle et de bons yeux est un monstre pour la Cour
de Vienne. La note que tu as donne est, je le gagerais,  l'heure
qu'il est dans les mains de l'Empereur et ne sera renvoye  la Reine
qu'avec tous les commentaires dicts par la haine et le despotisme.
Si, contre mon attente et mon exprience, Mme la comtesse Diane est
de bonne foi, tu peux, d'aprs l'avis du comte d'Esterhazy, lui
faire jeter un regard rapide sur ma note, mais en prparant les voies
avant mon arrive; de grce qu'on n'agisse en rien dcisivement.

  [189] La branche ane des princes de la Tour et Taxis rsidait 
  Ratisbonne.

Faisant un instant trve  ses proccupations personnelles, le
marquis dans sa lettre suivante raconte son voyage  Munich o il
a t reu par le pape Pie VI[190]. A l'arrive dans la capitale
bavaroise, le cortge tait fort beau. Le Saint-Pre tait dans une
voiture  deux places avec l'lecteur[191]... Un dais l'attendait au
bas de l'escalier et trois cents personnes en grand costume... Arriv
au grand appartement meubl et orn pour feu l'Empereur Charles VII,
le Saint-Pre a prfr l'appartement de l'Impratrice comme plus
commode et plus prs de la chapelle... Aprs quelques compliments qui
ont dur quatre  cinq minutes on s'est rendu  la chapelle o le _Te
Deum_ a t chant en musique, plus bruyant qu'agrable. Le Pape n'a
vu dans le reste de la soire que l'lecteur, l'lectrice de Bavire
et l'lecteur de Trves. Nos audiences ont t pour le lendemain
matin, samedi 27 avril.

  [190] Jean-Ange Braschi, pape sous le nom de Pie VI de 1775 
  1799, et dont le pontificat fut une lutte perptuelle contre
  la cour de Naples, le grand-duc Lopold de Toscane, l'Empereur
  Joseph II, plus tard contre l'Assemble Constituante, puis contre
  le Directoire.

  [191] Charles-Thodore, de la Maison Palatine,
  1777-1799,--lecteur depuis la mort de
  Maximilien-Joseph,--laquelle avait entran l'affaire de la
  succession de Bavire.

La mienne a dur dix minutes. En entrant, le nonce m'a nomm, j'ai
pli le genou, bais la main du Saint-Pre et le nonce aprs une
profonde gnuflexion s'est retir. Le Pape m'a conduit  la fentre.
Il parle fort bien le franais et m'a donn des nouvelles de M.
le baron de Breteuil, m'a remerci d'tre venu de prs de quarante
lieues pour le voir. Sa Saintet est d'une superbe figure simple,
honnte, et noble dans ses manires; il n'a rien d'un prtre italien.
Le dimanche 28, il a dit la messe basse, mais  fort haute voix aux
Thatins. Il y avait plus de quatre mille mes dans l'glise, et le
silence le plus religieux s'y observait. Je n'ai rien vu de plus
difiant et de plus auguste que cette crmonie. Les protestants qui
y ont assist convenaient comme nous qu'ils en avaient t mus; on
n'a pas plus de grce que le Pape dans ses moindres mouvements, et il
parat ne les avoir point tudis. Aprs la messe, il a vu les dames
dans la sacristie; il s'est assis sur un fauteuil, elles sont venues
lui baiser la main, et, autant qu'il a t possible, il leur a dit
des choses aimables. Entre midi et une heure il s'est rendu en grand
crmonial  la place de la Grande-Garde; il tait seul dans le fond
d'un carrosse de parade, les deux lecteurs Palatin et de Trves sur
le devant. Le Saint-Pre est mont dans la maison des tats et sur
un grand balcon construit exprs il a donn sa bndiction  quinze
mille mes rassembles sur la place...

C'est une des dernires lettres adresses par le marquis  sa femme.
Le cong demand a t accord, et il est rentr en France. La joie
de retrouver sa femme et son enfant lui fait juger moins amers les
perptuels retards que subit sa carrire si brillamment commence.
Nous nous figurons quelles durent tre ces premires semaines
aprs une si longue sparation. Il nous est permis, par contre, de
regretter de ne pas connatre les impressions de Mme de Bombelles sur
le grand-duc et la grande-duchesse Paul de Russie[192] qui, en cet
t de 1782, sous le nom trange de comte et de comtesse du Nord,
passrent prs de trois mois  la Cour entre Paris et Versailles.
Arrivs  Paris, le 18 mai, le comte et la comtesse du Nord taient 
Versailles le 20.

  [192] Marie Fedorowna, ne Dorothe, princesse de Wurtemberg.

Le comte est prsent au Roi par M. de la Live, introducteur. Il
est accompagn par le prince Bariatinsky, ambassadeur de Russie. La
premire entrevue est relativement froide, le Roi s'tant montr,
comme d'ordinaire, trs timide. Pendant ce temps, la comtesse
introduite par la comtesse de Vergennes est reue par la Reine.
Au premier abord, la grande-duchesse, en raison de sa corpulence,
impose  Marie-Antoinette, d'ailleurs prvenue contre la famille
impriale de Russie et ne lui plat pas. La comtesse du Nord est
raide dans son maintien et fait montre de son instruction. Par un
accident inaccoutum, la Reine, dont l'accueil est habituellement
aimable, s'est sentie gne devant ses visiteurs impriaux; elle a d
se retirer dans sa chambre comme prise de faiblesse et a dit  Mme
Campan, en demandant un verre d'eau, qu'elle venait d'prouver que
le rle de Reine tait plus difficile  jouer en prsence d'autres
souverains ou de princes appels  le devenir qu'avec des courtisans.
Ce ne fut, du reste, qu'un embarras momentan, et, ds le second
entretien, Marie-Antoinette avait retrouv son aisance et se montrait
affable pour ses htes. Au dner l'embarras avait disparu. On trouva
le grand-duc, malgr sa laideur[193], charmant et sduisant; quant
 la princesse, qu'avec sa haute taille et son buste puissant
les Parisiens avaient dclare un peu homasse, la comparant  la
duchesse de Mazarin, il fut proclam  Versailles que sa beaut
massive de cariatide resplendissait dans tout son clat. La baronne
d'Oberkirch a soin de recueillir les apprciations aimables et, pour
ne pas paratre partiale envers sa princesse, elle ne manque pas
d'ajouter: La Reine tait belle comme le jour, elle animait tout de
sa prsence.

  [193] A Lyon, o il avait pass, venant de Suisse, en se
  rendant  Paris, le grand-duc avait produit aussi deux genres
  d'impression. Il avait visit en touriste la ville industrielle
  et n'avait pas manqu de se montrer dans les hpitaux. On voulait
  l'en dissuader, bien qu'il n'y eut pas d'pidmie, il rpondit
  par ce mot historique qui fleure _l'Emile_ de Jean-Jacques:
  Plus les grands sont loigns des misres humaines, plus
  ils doivent faire d'efforts pour s'en rapprocher. Sa visite
  aux manufactures, dans un moment o l'impratrice Catherine
  faisait excuter d'importantes commandes, parut opportune:
  patrons et ouvriers acclamrent le fils d'une souveraine qui
  les enrichissait. En revanche, gens du peuple et _Canuts_ de le
  saluer de cette pithte: Oh! qu'il est vilain! Une fois,  ces
  peu aimables compliments, il rpondit avec -propos: ... C'est
  une vrit que mon miroir m'a enseigne depuis longtemps, mais,
  si je pouvais l'ignorer, voil des gens qui se chargeraient de
  m'en instruire.

Ce voyage eut un retentissement immense, aussi bien pour son but
politique que pour les attentions dont le comte et la comtesse du
Nord avaient t l'objet comme princes. Pour suivre le chapelet des
ftes donnes aux princes russes,  Versailles,  Trianon,  Paris,
on ne saurait avoir un meilleur guide que la baronne d'Oberkirch[194].

  [194] Cf. aussi l'tude consciencieuse de Ch. Larivire dans _la
  Revue Bleue_ du 3 octobre 1896, un article de M. P. de Nolhac
  dans _l'Echo de Versailles_ du 22 octobre 1898 reproduit dans
  l'ouvrage de M. G. Mazinghin et A. Terrade: _les Officiers de
  l'escadre russe  Versailles_ (Aubert, 1894);--_un Czarewitz 
  Paris_, par M. Justin Bellanger (_Revue des Etudes historiques_,
  no 4, 1898);--les Notes du duc de Penthivre dans les _Pices
  justificatives_ de la _Vie de Madame Elisabeth_, par A. de
  Beauchesne, t. I;--enfin, un rcit manant des Archives
  nationales, dcouvert par M. le vicomte de Grouchy et publi
  par nous: _le Comte et la Comtesse du Nord  Versailles en
  1782_, d'aprs un document indit (_Revue de Versailles et
  de Seine-et-Oise_, mai 1902; et _Fantmes et Silhouettes_,
  Emile-Paul, 1903).

Il faut des pinceaux de femme pour donner une grce lgre  ces
rcits de crmonies, qui sous des plumes officielles semblent
monocordes. Ainsi, malgr la bienveillance outre dont fait preuve
l'excellente Alsacienne, bien qu'elle se montre plus proccupe
de l'extrieur des choses que de la porte politique de certains
vnements, ses _Mmoires_ ont-ils fourni aux historiens le meilleur
de leurs informations sur ces rceptions fastueuses  Versailles.

Pendant son sjour Mme d'Oberkirch a vu souvent Mme de Mackau, qui
ne quitte pour ainsi dire pas Versailles et est trs au courant
de la Cour. Elle tient donc une partie de ses renseignements
de la sous-gouvernante; la baronne trouve Mme de Bombelles une
femme dlicieuse. Elle s'est lie avec Mme de Travanet, une des
meilleures, une des plus spirituelles, une des plus charmantes femmes
qu'elle connaisse; elle a vu aussi Mme de Louvois qui vient d'tre
prsente  la Cour, la troisime femme de ce mauvais sujet de
marquis de Louvois. Pour nous parler aussi de ceux qui nous occupent,
c'est donc le tmoin le mieux renseign.

Ce fut une srie de reprsentations: d'_Aline, reine de Golconde_,
opra tir de la nouvelle de Boufflers par Sedaine et mis en musique
par Monsigny,  _Zmire et Azor_, de Grtry,  _Jean Fracasse au
srail_, ballet de Gardel, qui fut dans  Trianon; soupers,
illuminations, bals pars  Versailles alternaient avec d'autres
ftes donnes dans les chteaux royaux ou princiers. Le bal par du 8
juin fut splendide dans la galerie des glaces.

La Reine fit les honneurs de son chez elle avec une grce sans
gale; elle combla la princesse de souvenirs et de cadeaux. Combien
j'aimerais vivre avec elle! disait la comtesse du Nord, le lendemain
d'une fte. Combien je serais charme que M. le comte du Nord ft
dauphin de France, crivait Mme d'Oberkirch[195].

  [195] Malheureusement ce que la princesse crivait 
  l'Impratrice Catherine n'tait pas prcisment sur le mme
  ton. Le Roi y tait dclar lourdaud et ennuyeux, la Reine
  frivole et coquette. Cette impression de ses enfants, la
  Czarine l'adopta d'autant plus facilement qu'elle tait dispose
   juger de mme. A l'heure de l'infortune, elle ne portera
  aux malheureux souverains qu'un intrt bien superficiel et
  inefficace.

Aprs le dplacement  Choisy et  Marly, il y eut aussi rception
des princes  Sceaux chez le duc de Penthivre, au Raincy chez le
duc d'Orlans,  Bagatelle chez le comte d'Artois, enfin  Chantilly
o le prince de Cond inventa enchantement sur enchantement, bals,
concerts, chasse aux flambeaux pour recevoir ses htes. Le bruit des
magnificences de Chantilly se rpandait dans toute l'Europe, et l'on
faisait circuler ce mot glorieux pour les Cond: Le Roi a reu M. le
comte du Nord en ami, M. le duc d'Orlans l'a reu en bourgeois, et
M. le prince de Cond en souverain.

Le comte et la comtesse du Nord avaient donc t royalement reus
pendant trois jours par le prince de Cond. Il y eut illumination
gnrale, chasse aux tangs, concerts avec musiques invisibles,
soupers  l'le d'Amour ou au hameau de Chantilly. Aux rcits des
tmoins oculaires il convient d'ajouter l'impression psychologique et
bien personnelle de la princesse Louise-Adlade qui, en l'absence
de la duchesse de Bourbon depuis peu spare de son mari, eut la
charge d'aider son pre  faire aux princes russes les honneurs de
sa magnifique rsidence[196]. La comtesse du Nord a fait ici un
petit voyage, crit la princesse Louise de Cond  sa cousine aime
Clotilde de France, princesse de Pimont[197], et j'aurais bien
dsir qu'il ft prolong. Ils sont venus lundi pour dner et sont
partis hier mercredi  trois heures. Je ne puis dire combien je les
ai trouvs aimables l'un et l'autre. Ils l'ont t pour moi d'une
manire qui m'a vritablement touche. Leur politesse est franche,
noble et aise. Ils ont l'air de penser toutes les choses obligeantes
qu'ils disent, et cela inspire la reconnaissance. Mon pre et mon
frre en sont pntrs pour eux; ils ont combl de bonts aussi M.
le duc d'Enghien. Certainement nous les avons reus du mieux que
nous avons pu et avec le dsir qu'ils ne s'ennuient pas pendant
leur sjour ici; c'tait une chose fort simple, mais ils ont paru
y attacher une valeur qui nous a pntrs de sensibilit. Je vous
assure que le moment de leur dpart a t une vraie peine pour moi
et qu'il m'a fallu prendre beaucoup sur moi pour ne pas pleurer,
aussi ai-je mal russi quand j'ai vu leur voiture s'loigner. Cela
paratrait bien trange  quelques personnes, les ayant si peu
vus; mais ils ont l'air si franc et si ouvert qu'on s'y attache
facilement. Mme la comtesse du Nord m'a dit de lui crire, et
assurment ce sera avec grand plaisir, car je serais au dsespoir
qu'elle m'oublit tout  fait. M. le comte du Nord m'a dit, avec
toute l'honntet possible, qu'il n'oserait pas m'crire, mais
qu'il entretiendrait un commerce avec moi par vous, ma chre et
tendre amie; cela m'a embarrasse. Je n'ai jamais os lui dire qu'il
pouvait m'crire, ne sachant si je le devais, moi tant fille. C'est
peut-tre trs bte, mandez-moi ce que vous en pensez. Cependant,
aprs, il a fini par me demander s'il ne pouvait ajouter quelques
lignes aux lettres de la comtesse du Nord. J'ai cru qu'il tait
sans consquence d'accepter cela. J'ai peur qu'il ne m'ait trouve
bien sotte sur tout cela. Peut-tre en Russie cela aurait-il t
tout simple, mais en France on juge si svrement, on aime tant 
tout interprter que, si on avait su que je recevais des lettres du
grand-duc que je n'ai vu que deux jours, on aurait peut-tre t
assez sot pour en faire des plaisanteries... Mais je n'ai pas encore
fini de vous parler d'eux. Savez-vous ce qui m'a charme? C'est la
tendresse qu'ils paraissent avoir l'un pour l'autre. On n'est point
accoutum dans ces pays-ci  entendre une femme appeler son mari mon
cher ami. Je suis sre que nos petites folles et nos petits-matres
rient de cela, mais, moi, cela m'enchante.

  [196] Voir _la Dernire des Cond_, par le marquis Pierre de
  Sgur.

  [197] Indite. Archives de la maison de Savoie. Cette lettre,
  avec d'autres qui l'accompagnent, nous a t communique par M.
  G. Roberti, l'minent professeur de l'Acadmie militaire de Turin.

La princesse Louise s'excuse d'tre si longue, mais elle ne peut
ennuyer sa cousine en lui parlant de personnes qui l'aiment et
qu'elle aime. Ah! oui, ils vous aiment bien, je vous assure; nous
avons souvent parl de vous et avec bien du plaisir. Il faut que
je vous remercie, car, sans doute, vous seule tes la cause des
honntets sans nombre qu'ils m'ont faites.

Ce que ne raconte pas la future abbesse de Remiremont, c'est le
mot dit au moment de la sparation par le prince de Cond: Nous
serons bien loigns l'un de l'autre, dit le prince au grand-duc;
mais, si Votre Altesse le permet et que le Roi ne s'y oppose pas, je
pourrai aller lui rendre  Saint-Ptersbourg la visite qu'elle a bien
voulu me faire.--Nous vous recevrons avec enthousiasme, Monsieur,
et l'Impratrice sera trop heureuse de vous voir dans notre pays
sauvage.--Hlas! ce sont des rves, reprit le prince de Cond en
soupirant. Pouvait-il prvoir que, quinze ans plus tard, ce voyage de
Russie, il le ferait en proscrit, tandis que sa demeure blouissante
ne serait plus qu'une ruine aux murs pantelants?

Mais, on le sait, les princes russes ne se contentrent pas des ftes
de Cour. Ils se firent voir  l'Opra, au Thtre-Franais o on leur
lut des vers,  l'Acadmie franaise o La Harpe leur lut une pice
de vers assez malencontreusement choisie sur Pierre III;  l'Acadmie
des Sciences o Condorcet leur fit un discours; ils furent  l'cole
Militaire, visitrent les principaux monuments, mme l'htel Beaujon
et l'htel de La Reynire. Partout, sur le parcours, ils furent reus
avec enthousiasme comme ils l'avaient t  Saint-tienne et  Lyon.
Dans ce voyage des princes russes, on entrevoyait autre chose qu'une
visite de politesse, on savait l'impratrice Catherine dsireuse de
se rapprocher de la France[198], et cette visite opportune surexcite
la badauderie. Le commerce parisien, toujours  l'afft de la
rclame, profita de cette vogue russe comme il devait en profiter
lors des visites rcentes du descendant de Paul Ier. Ce n'taient
partout que bannires aux armes moscovites; on citait un tailleur
qui fit fortune avec un vtement d'enfant, blouse flottante dont
Catherine avait envoy le dessin  la plume de Grimm et qu'elle avait
imagin pour son petit-fils Alexandre. Catherine, qui raille tout, ne
manqua pas de railler cet enthousiasme pour la Russie: Les Franais,
crira-t-elle, se sont engous de moi comme d'une plume  leur
coiffure, mais patience, cela ne durera pas plus que toute mode chez
eux, et il lui arrivera parfois de demander  Grimm si le _vertigo_
a pris fin.

  [198] Le voyage du comte du Nord n'avait pas,  beaucoup prs,
  l'importance du voyage du tzar Nicolas en 1896, mais, nanmoins,
  c'tait une vraie tentative de rapprochement efficace.

Il tait temps que galas et ftes prissent fin. Chacun tait sur les
dents. Nous les avons tant et tant divertis, crivait le chevalier
de l'Isle au comte de Riocour, qu'ils n'en peuvent plus. Je serais
aussi las qu'eux si je vous faisais le dtail de toutes les ftes, et
je crois que vous le seriez bien aussi de l'avoir lu. Je ne saurais
pourtant m'empcher de vous dire que le bal par de Versailles a t
comme le Paradis, ce que l'oeil de l'homme n'a point vu et ce que
son esprit ne peut comprendre. Il n'a jamais paru sur la terre un
spectacle plus imposant et plus magnifique. Aucun Roi du monde n'en a
donn qui lui ressemble ni qui puisse mme en avoir approch[199].

  [199] Indite (Archives de M. le comte de Riocour).

       *       *       *       *       *

Aprs les premires semaines donnes  la tendresse conjugale, M.
de Bombelles se met comme de coutume facilement en route. Il a
des devoirs de famille ou d'amiti  rendre; il est tour  tour
chez Mme de Travanet  Paris, ou  Viarmes, chez Mme de Bombelles
sa belle-soeur,  Dangu chez Mme de Matignon. Son plus long sjour
est celui d'Anci-le-Franc chez son beau-frre M. de Louvois. Mme de
Bombelles, qui commence une grossesse, n'a pu l'accompagner: il y est
une premire fois en juillet, il y retournera  la fin de novembre.
Glissons sur les descriptions du pays qu'il parcourt de Sens  Anci,
glissons surtout sur les petits vers badins dont M. de Bombelles a
la fcheuse manie d'mailler ses lettres, et supposons que le roman
conjugal qui, un instant, a repris terre lors de la runion des deux
poux, a revtu de nouveau la forme tendre et lyrique  laquelle le
condamne l'loignement des amoureux. Ils sont de nouveau ensemble
en septembre et octobre, ils assistent donc  la Srnissime
banqueroute du prince de Gumne.

Un Rohan en faillite, et quelle faillite!

Le scandale est terrible, la consternation rgne  Paris comme 
Versailles, car toutes les classes sont frappes, le monde de la
Cour en tte, des acadmiciens, puis les petites bourses, plus
intressantes encore: des artisans, des matelots bretons qui,
aveugls par le prestige du prince, lui avaient apport leurs
pargnes. Lauzun y tait plus qu' moiti ruin. Sophie Arnould y
perdait trente mille livres de rentes. Que voulez-vous, disait-elle
gaiement, ce qui vient de la flte retourne au tambour[200].

  [200] Voir, dans _Louis XV intime_ et _les Petites Matresses_
  (p. 161), tes lettres de Mme de Coislin au duc d'Harcourt sur
  la faillite Gumne. Le chevalier de l'Isle, qui a suivi en
  Touraine le prince de Gumne venu, peu avant la banqueroute,
  pleurer la comtesse Dillon, son amie de vingt ans, crit au
  prince de Ligne: M. et Mme de Gumne ont tout perdu: fortune,
  existence, asile, en un mot tout, sans mme qu'il leur restt
  ce que notre Franois Ier s'applaudissait d'avoir sauv. La
  banqueroute est norme... le nombre des misrables qu'elle fait
  est immense... et l'auteur de tant de calamits n'a pas tout 
  fait trente-sept ans.

Pouvait-on empcher cette faillite sans exemple qui causa la ruine
de tant de gens? Les contemporains se montrrent fort svres pour
les Rohan trs jalouss. Malgr les grands sacrifices faits par
la comtesse de Marsan, par les Montbazon, par le clbre cardinal
mme[201], malgr le rachat par le Trsor du port de Lorient,
les cranciers ne furent que trs lentement et imparfaitement
indemniss[202].

  [201] Celui-ci se paya d'un mot orgueilleux: Il n'y a qu'un
  Roi ou un Rohan qui puisse faire une pareille banqueroute! Le
  mot tait dans l'air. Un soir, chez la marchale de Luxembourg,
  quelqu'un disait que la banqueroute du prince de Gumne tait
  une banqueroute de souverain. Oui, s'cria la marchale, mais il
  faut esprer que ce sera le dernier acte de souverainet que fera
  la maison de Rohan (Allusion aux prtentions des Rohan d'tre
  traits en souverains).

  [202] La vente du port de Lorient et de la partie de Brest
  appele Recouvrance ne fut consomme qu'en septembre 1786
  (Corresp. secrtes Lescure, t. II).

Une des consquences de la Srnissime banqueroute sera la mise en
vente du beau domaine qu'habitait la princesse de Gumne. Celle-ci
s'tait fait l'illusion qu'elle resterait Gouvernante des Enfants de
France[203] et avait mme continu les travaux de Montreuil[204].
D'abord dispose  sauver la princesse en sparant ses intrts
de ceux de son mari, Marie-Antoinette, sur les reprsentations de
Mercy, songeant peut-tre dj  la duchesse de Polignac pour les
fonctions de Gouvernante des Enfants de France, accepta la dmission
de la princesse de Gumne. Celle-ci se retira  Vigny, prs de
Pontoise, dans une proprit du marchal de Soubise[205]. Elle va
vivre l, crit le chevalier de l'Isle au prince de Ligne, presque
dans la gne, en un chteau inhabit depuis un sicle, ayant pour
tout ornement quelques vieilles tapisseries  grandes vilaines
figures, oblige de regarder  un louis... Et le chevalier ajoute:
Rappelez-vous, mon prince, la grandeur o nous l'avons vue le 22
dcembre de l'anne dernire,  deux heures aprs-midi, portant dans
ses bras M. le Dauphin aux acclamations du peuple et le bas de sa
robe tenu par Madame Adlade; songez que c'est  pareil jour, 
pareille heure, qu'elle est sortie de Versailles dans l'abaissement
et l'humiliation, et voyez ensuite si vous croyez qu'il faille
attacher un grand prix aux honneurs de ce monde... Je crois qu'aucuns
ne valent que nous nous en tourmentions. C'est ce qu'a pens notre
bonne petite duchesse de Polignac que les honneurs vont toujours
trouver, tmoin la charge de gouvernante qu'assurment elle ne
cherchait pas et  laquelle pourtant elle sera publiquement nomme
demain[206]...

  [203] Dans la _Rvolution franaise_ de fvrier 1898, M. J.
  Flammermont a publi deux lettres de Marie-Antoinette  la
  princesse de Gumne, qui prouvent qu'au dbut du scandale
  la Reine s'tait montre dsireuse de sauver la Gouvernante
  des Enfants de France jusque-l traite en amie. A la fin de
  septembre elle assurait la princesse de son dsir de l'obliger,
  prtait son concours pour obtenir des lettres de sursance.
  Quelques jours aprs, sur les instances de Mercy, elle avait
  chang d'avis et laissait suivre le cours des choses. Le 5
  novembre la _Gazette de France_ annonait la dmission de la
  princesse de Gumne et son remplacement par la duchesse de
  Polignac.

  [204] D'o cette pigramme de M. de Villette, l'inventeur du mot
  de la Srnissime banqueroute  Mme de Coislin: En place de ce
  vers en pome des _Jardins_:

    Les grces en riant dessinrent Montreuil,

  il faudra substituer:

    Les rentiers en pleurant achveront Montreuil.

  [205] Nous avons vu que Louis XVI avait permis l'achat, par
  le Trsor, du port de Lorient, pour la somme de 12 millions;
  mais l s'arrta sa condescendance. Il refusa de recevoir son
  grand-chambellan et conduisit le marchal de Soubise qui venait
  intercder en faveur de son gendre.

  [206] Mme de Polignac, d'aprs les _Mmoires de Sgur_, ne
  recherchait pas ce nouvel honneur dont la responsabilit
  l'effrayait.

La place est donne, la maison est  vendre. Au commencement de
dcembre, il en est question, puisque Mme de Bombelles en informe
son mari. Celui-ci lui rpond, le 8, d'Anci-le-Franc, o il est all
rejoindre Mme de Louvois, dont les couches sont proches: Ce que tu
me mandes des grces de Madame lisabeth avec toi me fait autant de
plaisir que l'acquisition que le Roi va faire de Montreuil, pour
elle. Ce sera un objet de dissipation et d'agrment qui lui est
ncessaire. Ma premire ide a t de savoir quel parti elle prendra
sur la petite maison qu'avait ma belle-mre. J'augure assez bien des
conseils qui seront donns  Madame lisabeth et trop bien de sa
faon de penser pour n'tre pas sr qu'elle ne disposera de ce petit
casin en faveur de personne ou qu'elle le fera retourner  celle qui
le possdait.

M. de Bombelles prenait grand intrt  sa belle-mre: La manire
dont elle s'est conduite dans ces derniers temps a t si parfaite,
si noble, si maternelle, qu'elle m'a encore plus attach  elle.
Nous verrons que son dsir de lui voir conserver la petite maison
qu'elle habitait sera exauc; Madame lisabeth, aussitt en
possession de Montreuil, se fera un plaisir de la lui donner.

En attendant que Mme de Louvois se dcide  mettre au monde
l'hritier attendu, M. de Bombelles, pour ronger son impatience,
taquine sa femme par ce commencement de lettre date du 11 dcembre:

Elle est accouche trs heureusement entre quatre et cinq heures
du soir, et je me hte, ma chre amie, de te donner cette bonne
nouvelle. Je suis sre qu'elle te charmera... et que tu seras
galement surprise lorsque tu sauras que c'est de Follette dont il
est question. Quant  ma soeur, nous attendons toujours qu'elle en
fasse autant... et tu vois que nous nous divertissons  te mettre en
colre.

Mme de Louvois accoucha, le 20 dcembre, d'un enfant si grle et si
chtif qu'on ne pensait pas pouvoir l'lever. Quelques jours aprs le
dpart de M. de Bombelles pour Versailles, il mourut en effet. Deux
ans plus tard, la marquise devait mettre au monde un second fils que
nous retrouverons postrieurement.

Pour le moment, mieux encore que les couches de sa soeur, la
grossesse d'Anglique sera l'objet des proccupations de M. de
Bombelles. De quelle sollicitude la jeune femme va tre entoure 
Versailles et  Montreuil, on se le figure...




CHAPITRE VIII

1783-1786

  Naissance de Bitche.--Le marquis voyage en Angleterre.--Chez
    le duc de Marlborough.--Accident de cheval de Madame
    lisabeth.--Nouvelles de Cour.--Ascension des frres
    Robert.--Chez la duchesse de Polignac.--L'intimit  Versailles
    et  Montreuil.--Pauvre Jacques.--Visites princires.--_Le
    Mariage de Figaro_ et l'affaire du Collier.--Le duc et la
    duchesse de Saxe-Teschen.--L'ambassade de Portugal.


Au dbut de l'automne 1783, Mme de Bombelles mit au
monde son deuxime fils qui reut au baptme les noms de
Franois-_Bitche_-Henri-Louis-Ange. Le prnom de Bitche tait donn
sur la demande expresse de la Municipalit de Bitche en mmoire des
services rendus par le lieutenant gnral de Bombelles[207].

  [207] Requte adresse au marquis de Bombelles par la
  Municipalit de Bitche (Arch. S.-et-O., E. 405).

L'enfant fut baptis en l'glise de Saint-Louis de Versailles. Le
parrain tait le comte de Tressan[208], marchal de camp, membre de
l'Acadmie franaise; la marraine, la baronne de Mackau.

  [208] Louis-Elisabeth de Lavergne, comte de Tressan, n au
  Mans, en 1705, mort en 1783, fit les campagnes de Flandre et
  d'Allemagne, devint marchal de camp et grand-marchal  la Cour
  du Roi Stanislas. Il consacra ses dernires annes  des travaux
  importants de science et de littrature. Il publia deux volumes
  sur le fluide lectrique considr comme agent universel, et
  donna la traduction arrange des romans de chevalerie, dont il
  avait dcouvert la collection complte. Ses oeuvres choisies ont
  t publies une premire fois en 1823, avec prface de Campenon.
  Le marquis de Tressan a publi les _Souvenirs_ de son grand-oncle
  (Versailles, 1899).

M. de Bombelles a quitt Ratisbonne, d'abord officieusement, puis
officiellement, dans l'attente d'un poste effectif d'ambassadeur
qu'on lui fait toujours entrevoir et dont l'chance est
perptuellement recule. Il est nomm en principe  Lisbonne, mais
 condition que le titulaire actuel consente  partir. Quand il
n'est pas auprs de sa femme, le marquis souffre de son oisivet
et emploie ses loisirs forcs  des voyages utiles,  des missions
ethnographiques.

Des devoirs de famille ou d'amiti l'ont appel en Normandie au
printemps de 1784. Il crit de Dangu, o il est l'hte de Mme de
Matignon, fille du baron de Breteuil: La verdure est lente  venir,
et la nature lui parat un peu maussade... Ce qui est encore plus
lent  venir, c'est la rponse du vieil ambassadeur  Lisbonne,
M. O'Dune, que nous avons connu ministre de France  Munich en
1779. Cette rponse c'est tout simplement sa dmission que M.
O'Dune ne se presse point de donner, et M. de Bombelles prfrerait
qu'on n'attendt pas, pour agir, le dsistement de l'ambassadeur
et qu'enfin un langage bien positif de volont triompht du peu
de bonne volont qu'on a pour lui. Il ajoute: Vieil ambassadeur,
bientt cette pithte me conviendra; en attendant je sens qu'on ne
vieillt pas tout  fait quand on aime, et tu as  toi seule, oui,
mon ange,  toi seule, l'art de rajeunir ton vieux chat.

La rponse de Mme de Bombelles est plutt rconfortante, puisque
la comtesse Diane est partie pour Paris avec la promesse de parler
au baron de Breteuil de leurs affaires. Rabelais n'est pas le seul
 avoir trouv que Faulte d'argent est un grand mal, car, c'est
l'objet des proccupations constantes du mnage. Mais ne nous
exagrons pas la tristesse de leur esprit, car,  part l'antienne
priodique touchant la carrire, le marquis est plutt enjou dans
ses notes de voyage. Laissons-le visiter Rouen en compagnie de
l'vque, M. de la Ferronnays et de l'intendant gnral de Brou,
passer au Havre, admirer  Bolbec les jolies mines et les coiffures
originales. L'habillement du pays diffre de celui des environs de
Paris qu'on pourrait se croire dans un autre royaume... J'ai travers
tout  l'heure celui d'Yvett. Sa capitale, qui n'est aussi qu'un
bourg fort beau, renferme quinze mille mes. M. d'Albon vient de
renouveler ses baux, et son royaume va lui rapporter 45.000 livres de
rentes. En entrant sur ses terres, deux grands piliers, et sur ces
piliers est crit: Franchises de la principaut d'Yvett.

Voici des nouvelles de Versailles du 21 avril: J'tais encore hier
si fatigue de la chasse d'avant-hier, o j'avais t avec Madame
lisabeth, crit Mme de Bombelles, que je n'ai pas eu la force de
t'crire. Il est pourtant bon que tu saches que la Reine a accueilli
parfaitement la proposition que Madame lisabeth lui a faite dimanche
dernier et a trouv le conseil de Rayneval fort raisonnable en
promettant bien de ne pas te nommer  M. de Vergennes, mais cependant
de faire en sorte que ce soit lui qui soit charg d'crire  M.
O'Dune. J'ai crit le lendemain matin, avant de partir pour la
chasse,  Rayneval, afin qu'il st qu'on tait heureux de l'avoir
pour conseil. J'irai voir sa femme, et je saurai si on a dj parl
 la Reine. Le soir, chez Mme de Lamballe, la Reine m'a traite
 merveille, de sorte que j'ai fort bien fait d'y aller et que
plusieurs personnes croyaient que ton affaire venait de se terminer
et sont venues me faire compliment. Ce qu'il y a de moins heureux,
c'est que j'ai perdu mon argent; mais, quand on est aussi bien en
fonds, c'est un petit malheur.

Elle croit prs de se raliser ce qu'elle dsire, la petite
ambitieuse, mais les affaires de son mari, comme d'ordinaire, ne vont
pas vite.

La lettre du 25 avril est moins remplie d'illusions. La Reine n'a pas
encore parl... Le ministre l'a bien accueillie, et c'est tout... Au
fond sa coquetterie avec M. de Vergennes pourrait faire jaser, mais
lui s'est mis moins en frais qu'elle... Comme consolation la Reine a
parl d'eux avec intrt  M. de Breteuil, et la comtesse Diane s'est
montre d'une grande amabilit. Tout cela me sert comme des bombons
qui amusent mon estomac quand il a bien faim.

Les poux sont runis au dbut de l't et passent un mois ensemble
dans diffrents chteaux des environs de Rouen. De l, en aot, le
marquis part pour l'Angleterre. Il a t l'hte du duc de Marlborough
et vante la magnificence de sa demeure seigneuriale de Blenheim, ce
superbe chteau bti aux frais de la nation anglaise en rcompense
des succs du duc de Marlborough. Bien des maisons de nos grands
seigneurs, si j'en excepte nos princes, n'approchent de la grandeur
et de la noblesse de Blenheim. Le duc de Marlborough d'aujourd'hui
y vit en souverain: son jardin et son parc forment tout un pays,
o rien n'a t nglig pour embellir la nature et en rapprocher
les beauts; nos jardins anglais sont des plateaux de dsert en
comparaison de ces vastes et ingnieuses promenades; les bandes de
daims, de beaux chevaux, des vaches, aussi belles que celles de
Suisse, des troupeaux de moutons garnissent les pelouses, dont la
verdure sert de base  cent autres nuances de tous les arbres divers,
qui, soit en touffes, soit en alles, varient les points de vue, en
masquent de moins agrables et prparent  de plus surprenants.

Veut-il oublier ses proccupations? La petite marquise se charge de
les lui rappeler, car, jour par jour, elle le tient au courant de ses
ngociations, de ses dmarches.

Pendant que la Reine et Madame lisabeth sont  Trianon, elle se rend
 Paris o son frre, victime d'un accident  la jambe, l'a fait
demander. M. de Florian vient de remporter un prix  l'Acadmie,
crit Mme de Bombelles, le 1er septembre. J'ai t hier  Trianon;
Madame lisabeth m'avait fait chercher en chaise pour monter  cheval
avec elle. J'ai vu la Reine qui m'a traite avec toutes sortes de
bonts, Madame lisabeth est revenue dner avec la Reine, et la
comtesse Diane m'a ramene  Montreuil, o elle m'a donn  dner.
Elle m'a parl de toi avec le plus grand intrt et m'a promis, ds
que nous aurions une rponse de Lisbonne, de faire tout ce que nous
pourrions dsirer.

La pauvre princesse des Deux-Ponts n'est-elle pas bien  plaindre
d'avoir perdu son fils? C'est un malheur affreux et, en vrit,
le prince Max n'est gure digne de toutes les prosprits qui se
prparent  l'accabler...

Le 11 septembre, nouveaux dtails sur l'affaire de Lisbonne.
Dcidment, il n'est pas ais, ni de dcider le ministre harcel par
le baron de Breteuil  crire  M. O'Dune pour obtenir sa dmission,
ni  dterminer celui-ci  signer son arrt.

Un accident de la princesse lisabeth est le sujet principal de la
lettre suivante: Du 17 septembre.

Imagine-toi que Madame lisabeth, mercredi dernier, galopant  la
chasse, est tombe de cheval[209]. Son corps a roul sous les pieds
du cheval de M. de Menou[210] et j'ai vu le moment o cette bte,
en faisant le moindre mouvement, lui fracassait la tte ou quelque
membre. Heureusement, j'en ai t quitte pour la peur, et elle ne
s'est pas fait le moindre mal. Tu penses bien que j'ai eu subitement
saut  bas de mon cheval et vol  son secours. Lorsqu'elle a vu
ma pleur et mon effroi, elle m'a embrasse en m'assurant qu'elle
n'prouvait pas la plus petite douleur. Nous l'avons remise sur
son cheval, j'ai remont le mien et nous avons couru le reste de
la chasse comme si de rien n'tait. L'effort que j'ai fait pour
surmonter mon tremblement, pour renfoncer mes larmes, m'a tellement
bouleverse que, depuis ce moment-l, j'ai souffert des entrailles,
de l'estomac, de la tte, tout ce qu'il est possible de souffrir.
Cette petite maladie s'est termine ce matin par une attaque de nerfs
trs forte, aprs laquelle j'ai t  la chasse, et il ne me reste,
ce soir, qu'une si grande lassitude qu'aprs t'avoir crit, je me
coucherai...

  [209] Voir plus loin, page 301, une note sur les promenades 
  cheval de Madame lisabeth.

  [210] Jacques-Franois, baron de Menou (1750-1810). Marchal
  de camp lorsque la Rvolution clata. Il fut envoy aux Etats
  Gnraux, o il se montra partisan des rformes et se distingua
  dans le Comit de la Guerre. Gnral en Vende contre la
  Rochejacquelein qui le battit, sauv  grand'peine de l'chafaud
  par Barrre. Il montra de l'nergie aux journes de prairial an
  III, mais au 13 vendmiaire son rle fut violemment attaqu.
  Bonaparte le protgea, l'emmena en Egypte, o, plus tard, aprs
  l'assassinat de Klber, il prit le commandement en chef; il
  fut oblig de capituler devant Alexandrie en un jour. Nomm
  gouverneur du Pimont, puis de Venise, il mourut dans cette ville
  en 1810.

J'ai cependant cru ne pouvoir me dispenser, malgr toutes mes
douleurs, d'aller avant-hier  Trianon, et j'ai d'autant mieux fait
que j'y ai t traite  merveille par le Roi, par la Reine et,
consquemment, par le reste des personnes qui y taient. J'y ai perdu
mon argent, suivant ma louable coutume; j'y tais trs bien mise, et
je me serais console des frais de ma parure s'ils avaient pu exciter
ton admiration, car, tant uniquement occupe du dsir que tu m'aimes
bien, je voudrais ne perdre aucune occasion d'augmenter, ne ft-ce
que d'une ligne, ton intrt pour moi... J'y ai vu M. d'Adhmar qui
m'a beaucoup parl de toi et de tout le plaisir qu'il avait eu  te
recevoir  Londres. Il me parat toujours occup tendrement de la
favorite, et il ne m'a pas sembl que les principaux personnages le
traitassent d'une manire trs distingue.

Mme de Bombelles n'a pas manqu de se rendre  Saint-Cloud chez le
baron de Breteuil[211]; elle y a vu M. de Rayneval et la question de
Lisbonne a t de nouveau agite. Pourquoi M. O'Dune met-il tant de
temps  se dcider puisque, aprs tout, des compensations lui sont
offertes? Elle a vu Mme de Vergennes et, chez celle-ci, le ministre
et le chevalier de la Luzerne.

  [211] Il habitait dans le parc le pavillon dit de Breteuil.

Voici, dans une lettre suivante, une anecdote gentiment conte: J'ai
encore t  Trianon, samedi dernier. Si je ne connaissais pas ton
peu de got pour les agrments que je te pourrais procurer en un
certain genre, je te dirais que le Roi a jou au loto  ct de moi
et m'a traite avec la plus grande distinction. Mais, craignant de
t'affliger, je ne me suis pas conduite de manire  alimenter son
sentiment, de sorte qu'il y a toute apparence qu'un aussi joli dbut
n'aura pas de suites. C'est vraiment dommage, mais tu ne le veux pas,
il faut bien obir...

Puis des petites nouvelles:

L'opra de _Dardanus_ qu'on a jou est superbe, et j'espre que nous
chanterons ensemble tout l'opra, cela n'ira pas sans nous quereller,
mais, malgr cela, tu t'amuseras... Bitche a t malade, mais ce
sont deux dents prtes  percer... Madame lisabeth me charge de te
prier de lui rapporter de Londres du papier  crire qui est ray,
c'est--dire qui sert de guide... Elle voudrait encore des chapeaux
de paille, dont le fond serait bien profond, et elle te prie surtout
de lui faire exactement payer tout ce qu'elle te devra...

L'ascension des frres Robert a caus de grandes motions. Ils sont
partis dimanche  midi dans leur ballon; ils sont arrivs avant
six heures  Bthune chez M. le prince de Ghimstelle, se portant 
merveille. Tout le monde tait d'une inquitude horrible sur leur
compte, parce que, trois heures aprs leur dpart, il y a eu un orage
assez considrable. Le soir et le lendemain, n'ayant pas de leurs
nouvelles, on croyait qu'il leur tait arriv malheur, et la femme de
M. Robert l'an a t dans un tat si affreux, qu'on a t oblig
de la soigner et elle tait exactement mourante lorsqu'elle a reu
la nouvelle de l'arrive de son mari sur terre... La malheureuse, je
l'ai bien plainte...

M. de Bombelles continue  adresser  sa femme des bulletins que
celle-ci voudrait plus nombreux, puisqu'elle se plaint de ce
silence relatif; ce que nous en possdons ne nous apporte pas de
rvlation transportante. Glissons sur des impressions de route
d'ordre secondaire, y compris les treize enfants de l'archevque
d'York, l'homme le plus compass du monde; glissons surtout sur les
considrants de carrire, dont monotonement, le marquis maille ses
lettres... et retournons  sa prolixe correspondante qui, au milieu
de son gentil gazouillement, nous apporte toujours quelque anecdote
de Cour.

Pour te donner de la bonne humeur, crit-elle le 31 septembre,
je te dirai que, dimanche dernier, la Reine est venue  moi, m'a
dit qu'elle tait charme que nos affaires avanassent et qu'elle
dsirait bien qu'elles fussent dj termines, et que je devais
savoir qu'elle y prenait le plus grand intrt. J'ai rpondu  cela
qu'elle m'avait donn trop de preuves de bont pour que je pusse en
douter et que ce serait  elle seule  qui je devrais le bonheur de
ma vie.

La petite marquise se remonte vite, et quelques bonnes paroles de
la Reine lui donnent un espoir sans doute peu en rapport avec les
oprations entames. La duchesse de Polignac a t trs malade de
la dysenterie, avec vomissements, etc.; elle reste trs faible
et affaisse. On a fait le conte dans le monde que c'tait la
diminution de sa faveur qui l'avait mise dans cet tat-l. Ceci
doit tre bientt dmenti par les faits, puisque, aussitt remise,
la duchesse a rouvert son salon, et le Roi y soupera deux fois au
commencement d'octobre. Le baron de Breteuil s'est trouv aux deux
soupers, et Mme de Bombelles en augure bien, puisqu'il aura pu
veiller de prs aux intrts de ses amis.

Gros vnement de Cour: La Reine ou du moins le Roi vient d'acheter
Saint-Cloud, crit la marquise le 16 octobre. La Reine en est dans la
plus grande joie; c'est le baron de Breteuil qui a ngoci le march
et il parat qu'on lui en sait le plus grand gr, except M. de
Calonne qui sera oblig de donner six millions et  qui cela ne fait
pas le moindre plaisir, cela se conoit[212].

  [212] Cette acquisition trs onreuse de Saint-Cloud tait faite
  au duc d'Orlans, pouss par la marquise de Montesson, qui
  voulait se retirer  Sainte-Assise. Elle grevait le Trsor dj
  obr de six millions. Il y eut de longues ngociations, des
  difficults, des discussions d'argent. Voir _Mmoires_ d'Augeard.
  Sur les sjours de la Reine dans cette nouvelle rsidence, voir
  notre livre: _le Palais de Saint-Cloud_, Laurens, 1902.

... Le marquis a continu son voyage en lequel il noie son
oisivet. D'Angleterre il est pass en cosse, il a franchi le
dtroit et visit une partie de l'Irlande. A Dublin tout s'acharne
 lui rappeler cette ambassade de Lisbonne, but incessant de ses
dsirs, puisque, donnant  son nom une dsinence portugaise, on
s'est plu  l'annoncer comme le marquis de Pombal. C'est l qu'aprs
tant d'autres alternativement remplies d'espoir et de dception
M. de Bombelles reoit, en novembre, une lettre nerveuse, o sa
femme, sortant de sa rserve ordinaire, dverse dans son coeur le
trop-plein de ses dcouragements.

... Tu ne peux pas te faire d'ide des angoisses o je suis...
Imagine-toi qu'il y a quatre jours que Rayneval dit franchement 
maman que ce courrier (de Portugal) n'est donc pas arriv, et que,
toute rflexion faite, il fallait oublier cette affaire d'ici 
quelques mois, parce qu'elle n'tait pas faisable dans ce moment,
et qu'au fait on ne pouvait pas puiser le Trsor pour te faire
placer. Quand maman m'a rendu cela, j'ai saut aux nues, j'tais
comme une enrage, j'en parle  la comtesse Diane  qui cela parat
tout simple. J'attends le lendemain le baron de Breteuil. Il est
vrai qu'il avait eu la veille une attaque d'apoplexie (qui n'est pas
bien vritable et n'a eu aucune suite) et qu'on me dit qu'il est
dans l'tat le plus inquitant... Enfin j'cris  Paris d'o on me
mande qu'il va bien. Un peu tranquillise sur cet objet, j'cris  la
duchesse de Polignac pour lui demander un rendez-vous, et elle m'a
reue hier matin. Maman m'a propos d'y venir avec moi, ce que j'ai
accept trs volontiers. Aprs nous avoir fait asseoir, je lui ai dit
que je venais lui exposer la position horrible o tu te trouverais,
si elle ne voulait s'occuper essentiellement de toi...

Aprs des considrations sur la situation bizarre de M. de Bombelles
auquel l'ambassade vient d'tre donne _ la condition_ que le
titulaire veuille bien demander son cong, la marquise avait ajout:
Ce serait une bassesse  M. de Bombelles de ne pas remplir son
devoir, il en est incapable, et ce devoir l'oblige d'aller remplir
sa place si on ne veut pas la lui ter. Ce sera un malheur affreux
pour lui de dplaire  la Reine, et j'en prvois toutes les suites.
Arrachez-le donc, Madame, du prcipice o il va tre entran et
dites que la Reine veut qu'il soit nomm et dites-le vous-mme, car
on ne croit au vritable intrt de la Reine que lorsque vous en
tes l'interprte et les ordres que vous portez de sa part sont la
sanction de ses volonts. Je n'ai plus qu'une chose  ajouter  ce
que je viens de dire, c'est que M. le baron de Breteuil, notre ami,
prouvera le chagrin le plus vif si cette affaire ne se dcide pas,
son sentiment et son amour-propre y sont intresss. Le public sait
qu'il aime M. de Bombelles comme son propre enfant, quelle ide
aurait-on de son crdit si la chose qu'il dsire le plus dans ce
pays-ci ne pouvait s'effectuer, au moment o il est de la plus grande
consquence qu'elle le soit...

La fin de la lettre se reprend dj  l'espoir  condition que Mme
de Polignac tienne ses demi-engagements: La duchesse m'a promis
de faire venir M. de Vergennes. Je me flatte, par la manire, dont
elle m'a coute et l'intrt que cela a paru lui inspirer, qu'elle
lui parlera avec fermet. J'oubliais de te dire qu'elle avait paru
craindre que M. de Vergennes ne mt en avant la ncessit de ne pas
laisser Lisbonne sans ambassadeur, et que je l'ai autoris  lui dire
que tu partirais sur-le-champ si cela tait ncessaire. Le coeur m'a
bien battu en le disant... Madame lisabeth de son ct parlera,
aujourd'hui ou demain,  la Reine...

Qu'est-ce que l'influence de Madame lisabeth quand il s'agit d'un
poste diplomatique? L'ingrence de la duchesse de Polignac aurait t
d'un autre poids, si tant est qu'elle et voulu sincrement donner
ses soins  cette affaire au risque peut-tre d'aller  l'encontre
des enttements, ou mme des rancunes de la Reine. Mais, il faut bien
s'en convaincre, autant il tait difficile de dire non en face  une
aussi charmante femme que l'tait Mme de Bombelles, autant il tait
ais de faire traner en longueur une affaire dont le hros principal
n'tait ni une puissance future  mnager ni un de ces favoris de la
coterie devant lesquels hommes et vnements mmes avaient coutume
de s'incliner.

       *       *       *       *       *

Durant ce temps Mme de Bombelles prend sa part de la vie de Cour:
elle est souvent, le plus souvent possible, de service auprs de
Madame lisabeth, qui rclame sa confidente aime; elle suit sa
princesse dans les dplacements de Marly et de Fontainebleau. Ce
dernier sjour est trs apprci de Madame lisabeth: c'est l
qu'elle peut faire de longues promenades  cheval, l qu'elle profite
avec usure des conseils de botanique donns par le Dr Dassy. En
raison de la prdilection de la princesse pour Fontainebleau il
sera question de crer pour elle un petit Trianon, une habitation
spciale, o elle serait bien chez elle comme  Montreuil.

A Versailles la vie est assez rgulire. Madame lisabeth habite
toujours l'extrmit de l'aile mridionale du chteau[213].
Minutieusement les inventaires de l'poque en retracent l'ameublement
et la distribution. Deux antichambres somptueuses garnies de
banquettes en tapisseries de la Savonnerie, de paravents de toile
d'Alenon cramoisie, de tabourets de panne, de larges fauteuils 
clous dors. Dans la seconde sont des commodes plaques de bois de
rose et de violettes rehausss de cuivres; le soir, derrire des
paravents, sont dresss les lits des femmes de service. De cette
pice on passe dans la chambre des nobles dont le meuble est de
damas de Gnes garni de franges d'or. Chemine immense; consoles de
marqueterie et de bronze dor; merveilleuse pendule en marbre blanc
qui reprsente un portique d'architecture orn dans la frise de trois
bas-reliefs, l'un caractrisant l'Abondance, l'autre la Paix, le
troisime la Gloire sous les traits de Henri IV; girandoles du mme
style que la pendule.

  [213] Cet appartement ne forme plus qu'une mme salle contenant
  les tableaux relatifs aux vnements de 1830.

Cette salle prcdait la chambre  coucher tendue de soie rouge et de
tapisseries de Beauvais. Le lit  la duchesse occupait le milieu
avec ses rideaux, ses bonnes grces, ses cantonnires, ses bouquets
de plumes et d'aigrettes. Venaient ensuite le grand cabinet en gros
de Tours blanc et bleu, la salle de billard, enfin le boudoir, jolie
petite pice aux meubles ouvrags dont les fentres donnaient sur la
pice d'eau des Suisses et sur la route de Saint-Cyr[214].

  [214] Archives nationales O{1}, 3496.--Comtesse d'Armaill,
  _Madame lisabeth_, passim.

Il est des soirs o cet appartement, orn de tableaux et d'objets
d'art, s'illumine de l'clat des torchres: Madame lisabeth reoit
sa maison, qui est fort nombreuse et quelques personnes de la Cour;
elle aime avant tout, fuyant la reprsentation,  y vivre dans
l'intimit de ses dames,  y deviser avec celles de ses amies
qu'elle n'a pas entranes  sa suite  Montreuil.

L bien plus qu'au palais revit le souvenir de la princesse.

Le petit domaine est devenu sa proprit, peu aprs la faillite du
prince de Gumne; Louis XVI a mis certaine galanterie  faire
cadeau  sa soeur d'une proprit qu'elle aimait.

Marie-Antoinette  voulu se charger d'annoncer  sa belle-soeur la
nouvelle qui la comblera de joie, et, aprs avoir fait amnager et
meubler la maison de Montreuil, elle y a emmen la jeune princesse:
Ma soeur, lui dit la Reine, vous tes chez vous, ce sera votre
Trianon. Le Roi, qui se fait un plaisir de vous l'offrir, m'a laiss
celui de vous le dire[215].

  [215] Ceci est la phrase consacre; il y eut moins de surprise
  sans doute de la part de Madame Elisabeth, puisque, nous l'avons
  vu au chapitre prcdent, Mme de Bombelles parlait ouvertement 
  son mari de la cession de Montreuil  la princesse.

Il a t bien souvent dcrit, ce domaine o Madame lisabeth passa
le meilleur de ses journes, pendant les six dernires annes de
son sjour  Versailles. Il existe encore,  peine modifi, depuis
l'espace de temps coul, comme si les diffrents propritaires qui
se sont succd avaient tenu  respecter la demeure devenue sacre de
la soeur de Louis XVI.

Le parc est situ  droite de la barrire lorsqu'on entre 
Versailles. Il longe l'avenue de Paris et s'tend de la rue du
Bon-Conseil  la rue Saint-Jules et  la rue Champ-la-Garde et a
une contenance de 8 hectares. L'entre tait autrefois, 2, rue du
Bon-Conseil; elle est maintenant, 41 _bis_, avenue de Paris. Ce parc
amoindri sous la Rvolution a retrouv ses anciennes limites et
ses diffrents propritaires, rsistant  la tentation d'en faire
un quartier de villas lui ont conserv son aspect d'autrefois[216].
Seuls les arbres en grandissant ont donn  cette proprit jadis
riante un aspect plus mlancolique et svre.

  [216] Ce domaine, aprs avoir longtemps appartenu  M. Sauvage de
  Brantes, est maintenant la proprit de M. Edgar Stern.

Au centre de pelouses encadres d'arbres magnifiques et mailles de
massifs de fleurs s'lve la maison dont quatre colonnes de pierre
soutiennent le pristyle. La partie du btiment central est telle
qu'elle tait du temps de Madame lisabeth; les deux ailes, abattues
pendant la Rvolution ont t rebties au commencement du sicle sur
leurs anciens fondements.

Au fond et  gauche, on voit la ferme de cette laiterie que
l'histoire du Pauvre Jacques devait rendre clbre en dpit de la
modestie de sa propritaire, qui ne consentait  profiter des oeufs
de ses poules et du lait de ses vaches, que lorsqu'tait termine sa
quotidienne distribution aux malades, aux vieillards et aux enfants
de Montreuil[217].

  [217] _loge_ par Ferrand.

Un des premiers actes de Madame lisabeth fut de donner  Mme de
Mackau la maison qu'elle habitait rue Champ-la-Garde. La petite
maison de ma mre, a dit Mme de Bombelles, avait une porte qui
communiquait dans le jardin de Madame lisabeth. M. de Bombelles y
eut une maladie, qui lui causa des douleurs horribles; la princesse
qui avait pour lui des bonts extrmes venait le voir journellement,
l'encourageait, le consolait et partageait les peines que me causait
cet tat comme aurait pu faire la soeur la plus tendre.

A Montreuil aussi, nous le savons, Madame lisabeth retrouvait de
prcieux souvenirs. A quelques pas de l s'levait le pavillon ayant
appartenu  Mme de Marsan et o elle avait pass les heures les plus
heureuses de son enfance. Aprs la mort de Mme de Marsan ce pavillon
devint la proprit de Lemonnier, premier mdecin du Roi, professeur
de botanique de la princesse qui tait rest son ami et son conseil.

Le Roi avait dcid que sa soeur ne passerait la nuit  Montreuil,
que lorsqu'elle aurait atteint sa vingt-cinquime anne. De 1783 
1789, elle obit  cette exigence.

Elle entendait chaque matin la messe dans la chapelle de Versailles
et montait ensuite  cheval ou en voiture pour se rendre chez elle.
Mme de Bombelles a racont  M. Ferrand, l'auteur de _l'loge de
Madame lisabeth_, comment se passaient les journes dans ce domaine
aim de la princesse et de ses amies:

Notre vie  Montreuil tait uniforme, pareille  celle que la
famille la plus unie passe dans un chteau  cent lieues de Paris.
Heures de travail, de promenade, de lecture, vie isole ou en commun,
tout y tait rgl avec mthode. L'heure du dner runissait autour
de la mme table la princesse et ses dames. Elle avait ainsi fix ses
habitudes. Vers le soir, avant l'heure de retourner  la Cour, on
se runissait dans le salon, et conformment  l'usage de quelques
familles nous faisions en commun la prire du soir.

Madame lisabeth a du got pour les sciences physiques et
mathmatiques; elle continue  recevoir les leons de l'abb
Nollet, de Leblond et de Mauduit; n'a-t-elle pas imagin une table
de logarithmes fort ingnieuse[218]? Ce qu'elle aime par-dessus
tout, aprs ses pauvres et ses amies, c'est l'quitation[219] et
la botanique. Avec Lemonnier et Dassy ses aptitudes devaient se
dvelopper; son parc de Montreuil bnficiait de ce got clair des
plantes et des arbres: le prince de Ligne[220], qui vantait tant le
jardin de la princesse de Gumne, n'aurait eu garde de monter au
superlatif, s'il et eu  dcrire le mme domaine transform par
Madame lisabeth[221].

  [218] Ce manuscrit fut rendu au comte d'Artois,  la
  Restauration, par la famille Mauduit.

  [219] Voir dans la _Revue de l'histoire de Versailles_, novembre
  1903, un article trs document de M. J. Fennebresque sur les
  promenades  cheval de Madame Elisabeth, les travaux entrepris
  pour rendre les promenades moins dangereuses au moment o l'on
  coupe les bois. Des trous ou des troncs d'arbres ont t laisss
  sur les bords des routes pratiques par la cour, ils effarouchent
  les chevaux, au point de causer des accidents funestes. Si
  Madame Elisabeth n'tait pas aussi bonne cavalire qu'elle est,
  dit le _Rapport_ de Devienne, elle aurait succomb aux pointes
  que ses chevaux ont faites sous elle  l'aspect de ces bois.
  (Arch. nat., O{1} 1804.)

  [220] _Coup d'oeil sur Bel-OEil_, o il est parl des beaux
  jardins des environs de Paris.

  [221] C'est  Montreuil que Jacques et Marie furent heureux par
  elle.

  Ce Jacques Bosson tait un brave Fribourgeois que, sur la
  recommandation de Mme de Diesbach, Madame Elisabeth avait fait
  venir de Suisse, et qu'elle avait propos au gouvernement de
  sa ferme, ce dont il s'acquittait  merveille. En mme temps
  que lui, elle avait fait venir son pre et sa mre, et, en lui
  procurant les joies de la famille, la nave princesse s'tait
  figure combler tous les voeux de son protg. Pourtant, malgr
  les efforts du pauvre garon pntr de reconnaissance pour sa
  matresse, celle-ci ne put ignorer qu'il lui manquait quelque
  chose, car il maigrissait  vue d'oeil, et sa mlancolie tait
  remarque. Elle s'informa et apprit la cause relle du chagrin
  de l'excellent serviteur. Une fiance laisse  Bulle, son pays
  natal, qu'il regrettait et dont il tait regrett, voil ce qui
  motivait la tristesse de Jacques. J'ai donc fait deux malheureux
  sans le savoir? dit la princesse. Je veux rparer ma faute. Il
  faut que Marie vienne ici; elle pousera Jacques et elle sera la
  laitire de Montreuil.

  La jeune suissesse arriva bientt  Paris, et, conduite
  immdiatement  Versailles, elle fut prsente  Madame
  Elisabeth. Les bans des deux fiancs ne tardrent pas  tre
  publis en l'glise de Saint-Symphorien  Montreuil et 
  Notre-Dame de Versailles, et, le 26 mai 1789, quelques jours
  aprs l'ouverture des Etats Gnraux, Jacques Bosson et Marie
  Magnin, dots par Madame Elisabeth, furent maris dans la petite
  glise de Montreuil.

  Cette idylle pastorale devait pendant quelques jours occuper la
  Cour et la Ville. Mme de Travanet composa sur les regrets de
  Marie une romance dans le got du temps, qui fut bientt dans
  toutes les bouches. Mlancoliquement nos grand'mres ont souvent
  fredonn l'air prs du berceau de leurs petits-enfants:

    Pauvre Jacques, quand j'tais prs de toi,
        Je ne sentois pas ma misre;
    Mais  prsent que tu vis loin de moi,
        Je manque de tout sur la terre.

    Quand tu venois partager mes travaux,
        Je trouvois ma tche lgre;
    T'en souvient-il? Tous les jours taient beaux;
        Qui me rendra ce temps prospre?

    Quand le soleil brille sur nos gurets,
        Je ne puis souffrir la lumire;
    Et quand je suis  l'ombre des forts,
        J'accuse la nature entire.

  Les paroles de cette romance, longtemps  la mode, ont t
  oublies; l'air a subsist et est devenu le cantique

    Vous qu'en ces lieux combla de ses bienfaits
        Une mre auguste et chrie.

  On ne pouvait mieux rappeler le souvenir de la bienfaisance de
  Madame Elisabeth[A].

  Cette romance, qui avait le plaisir de sa petite Cour, Madame
  Elisabeth devait l'entendre  un moment o elle ne s'y attendait
  gure. C'tait dans les premiers jours d'aot 1792... De son
  petit appartement du pavillon de Flore, Madame Elisabeth un
  matin, entendit sous ses croises fredonner l'air du _Pauvre
  Jacques_. Elle couta, attire par ce refrain qui voquait de
  douces ressouvenances, entrebilla sa fentre, couta encore.
  C'tait bien l'air, ce n'tait pas la romance de Mme de Travanet
  qu'elle entendait, mais les couplets royalistes des Aptres.
  Au _Pauvre Jacques_ on avait substitu le _pauvre Peuple_: on
  le plaignait de n'avoir plus de roi et de ne plus connatre la
  misre...

    [A] _Mmoires_ de la baronne d'Oberkirch;--A. de Beauchesne,
    _Vie de Madame Elisabeth_;--Comte Ferrand, _Eloge de Madame
    Elisabeth_;--Feuillet de Conches, _Correspondance de Madame
    Elisabeth;_--Leroi, _Histoire de Versailles, rue par rue_.

Transportons-nous par la pense dans cette maison anime de la
prsence de jeunes femmes, dans ce parc o elles aiment  promener
leurs rveries ou  changer leurs impressions, dans cette ferme
o chaque jour des distributions de lait et d'oeufs sont faites
aux malades et aux indigents, rappelons, sans pouvoir nous y
arrter[222], l'inlassable charit d'une princesse que la calomnie,
mme  l'approche des jours sombres, au milieu du dchanement des
libelles injurieux et des pamphlets infmes, n'tait pas parvenue
 atteindre; figurons-nous ce que peut tre la vie calme de la
princesse et de ses dames[223], trouble, de temps  autre, par des
visites princires. Celle du roi de Sude, Gustave III, suivie
de celle du prince Henri de Prusse a t tant de fois conte,
qu'il suffit d'en voquer le souvenir[224]. On s'imagine le peu
d'enthousiasme de Mme lisabeth  suivre le mouvement de Cour, on se
figure par contre la princesse accompagne d'Anglique de Bombelles,
assistant avec joie  l'ascension de l'aronaute Piltre des Roziers,
dans la cour des ministres. La nouveaut  la mode, c'taient les
ballons. On en perdait, dit un chroniqueur, non pas le boire et le
manger, mais le loto[225].

  [222] Voir Beauchesne, ouvrage cit, et comtesse d'Armaill,
  _Madame Elisabeth_.

  [223] L'autre grande amie de Madame Elisabeth, Mlle de Causans,
  appele comtesse de Vincens, eut galement part  sa bont
  tendre. Quand elle la maria au marquis de Raigecourt en 1784,
  la jeune princesse alla trouver la Reine: Promettez-moi, lui
  dit-elle, de m'accorder ce que je vais vous demander.--Avant de
  rien promettre, j'aimerais savoir ce que vous voulez, rpond
  la Reine en souriant.--Commencez par promettre.--Non, dites
  d'abord.--Aprs un dbat de quelques minutes, plein d'amabilit
  et d'enjouement: Eh bien, dit la princesse, voici: un parti
  se prsente pour Causans; afin de lui faciliter le mariage, je
  voudrais lui faire une dot de cinquante mille cus. Le Roi me
  donne tous les ans trente mille livres d'trennes; obtenez qu'il
  m'en avance cinq annes.--La Reine promit, le roi donna; le
  mariage fut conclu, et pendant cinq annes, tandis que chacun des
  princes et princesses recevait ses trennes, Madame Elisabeth,
  qui n'avait rien  recevoir, s'criait gaiement: Moi, je n'ai
  rien, mais j'ai ma Raigecourt. (Comte Ferrand, _Eloge de Madame
  Elisabeth_.)

  Mme de Raigecourt tait intimement lie avec Mme de Bombelles,
  qui, un peu plus ge, conseillait et protgeait son amie. Nous
  les verrons, aux jours d'migration, correspondre rgulirement.

  [224] Voir Geffroy, _Gustave III et la Cour de France_,
  _Mmoires_ de la baronne d'Oberkirch, etc.

  [225] Hippeau, _Gouvernement de la Normandie_, t. IV.

La paix conclue, une apparente prosprit clatait; les affaires,
auparavant languissantes, s'taient soudain ranimes; l'indpendance
de l'Amrique, en ouvrant de nouveaux dbouchs  l'industrie et
au commerce, leur imprima un nouvel essor. Les rcoltes des annes
1784 et 1785 se montrrent admirables: autant de circonstances qui
servirent Calonne et devaient rendre encore plus grande son audace.
Qui prvoyait alors qu'il serait le principal artisan du discrdit
et de la ruine? Revenant de la guerre d'Amrique, le jeune comte
de Sgur trouvait le royaume avec un aspect si florissant et la
socit de Paris si brillante qu' moins d'tre dou du triste don
de prophtie il tait impossible, disait-il, d'entrevoir l'abme
prochain vers lequel un courant rapide nous entranait[226]. Certes
elles avaient tressailli de joie, ces jeunes femmes,  la nouvelle
de la signature du trait qui, grce surtout aux armes franaises,
assurait l'indpendance du nouvel tat d'Amrique. La naissance, en
mars 1785, d'un second fils de Marie-Antoinette, semblait un nouveau
sourire de la Providence. A Montreuil plus qu'en aucune autre demeure
princire on devait s'en rjouir. Au baptme de l'enfant de France,
Mme de Bombelles accompagnait Madame lisabeth, qui reprsentait
Marie-Caroline, reine des Deux-Siciles...

  [226] Sgur, t. II;--Correspondance de Mtra, XIV, 144;--Comte
  Beugnot, _Mmoires_, t. I;--_Mmoires_ de Malouet, I.--Voir aussi
  F. Roquain, _l'Esprit rvolutionnaire avant la Rvolution_, 1878.

Mais les vnements sombres alternaient avec les vnements heureux.
Parmi les habitantes de Montreuil, chacune put s'mouvoir du
bruit fait autour des reprsentations du _Mariage de Figaro_ au
Thtre-Franais, comdie qui fut, a-t-on pu dire, une sorte de
levier qui contribua  faire sauter l'ancien rgime[227]; elles
s'tonnrent de voir _le Barbier de Sville_  Trianon, elles purent
trembler en pensant aux suites d'un vnement plus immdiatement
grave.

  [227] Lomnie, _Beaumarchais et son temps_, t. II, 295.

Quand la Reine montait sur le petit thtre de Trianon pour y jouer
un peu bien inconsidrment le rle de Rosine, un coup de tonnerre
venait d'clater: en aot 1785, on tait en plein procs du Collier.
Sur ce dramatique pisode dont le retentissement devait tre si
considrable et les consquences si funestes pour la monarchie,
on regrette de ne possder aucune impression des Bombelles;
l'histoire en elle-mme de ce triste prologue de la Rvolution a t
dfinitivement tablie, et il ne saurait y avoir lieu d'insister[228].

  [228] Voir Chaix d'Est Ange, _le Procs du Collier_, et les deux
  intressants volumes de M. Franz Funck Brentano.

Dans l't de 1786[229], Mme de Bombelles a l'occasion d'accompagner
la princesse aux ftes donnes en l'honneur des archiducs Ferdinand
et Maximilien, puis du duc et de la duchesse de Saxe-Teschen. La
duchesse Marie-Christine est la plus jeune soeur de la Reine,
celle avec qui Marie-Antoinette,--qui prfre Marie-Caroline de
Naples,--entretient la moindre intimit. Le sjour des princes
allemands s'inaugura assez tidement; au bout de quelques jours, ils
taient gagns par l'affabilit de la Reine. L'Empereur Joseph II
leur a indiqu ce qu'ils devaient voir dans Paris, ce sjour des
plaisirs et des inconsquences[230]. Peut-tre y ont-ils entendu
les murmures de la calomnie que, depuis le _Mariage de Figaro_
et l'affaire du Collier, on n'pargne pas  Marie-Antoinette en
attendant qu'on la surnomme _Madame Dficit_... Ont-ils pressenti,
comme quelques autres, les premiers grondements de l'orage?

  [229] Peu aprs la naissance de la petite princesse
  Sophie-Batrix, qui ne devait vivre que onze mois.

  [230] Fragment des _Mmoires_ du duc de Saxe-Teschen dans _Louis
  XVI_, etc., par Feuillet de Conches.

Certes notre aimable hrone n'est pas de ceux qui constatent
le rembrunissement de l'horizon. Dans l'atmosphre optimiste de
Montreuil nulle disposition  voir les choses au sombre. Il n'en
est pas de mme du marquis: malade de l'estomac, l'attente d'une
ambassade jointe aux inquitudes politiques l'a jet dans une
mlancolie profonde, dont ne le tirent gure que de frquents
voyages, une fois que son tat de sant le lui a de nouveau permis.
La touchante tendresse d'Anglique, mre et pouse adorable, s'offre
toujours comme le sourire aimable de sa vie srieuse. Quant  Madame
lisabeth, elle continue  marquer  son amie une affection si
profonde et sincre, et toujours de plus en plus vive, que l'on doit
supposer qu'une nouvelle longue sparation d'avec Mme de Bombelles
lui semblera trs pnible. Elle a trop dsir pourtant que le marquis
reoive effectivement enfin l'ambassade ds longtemps promise,
qu'elle sait refouler ses larmes quand Anglique termine ses apprts
pour suivre son mari  Lisbonne o, dfinitivement, il va remplacer
M. O'Dune.




CHAPITRE IX

1786-1788

  Dpart pour Lisbonne.--La marquise de Travanet.--Lettres de
    Madame lisabeth.--Projet de mariage entre le duc de Cadaval
    et la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort.--Correspondance
    entre la comtesse de Marsan et les Bombelles.--Longues
    ngociations.--Rupture, reprise et seconde rupture des
    pourparlers.--Les Bombelles rentrent en France.


Ce ne fut qu' la fin d'octobre 1786[231] que le marquis de Bombelles
partit pour Lisbonne. Il emmenait avec lui sa femme, ses trois
enfants gs de six ans, de trois ans et de dix mois, et sa soeur, la
marquise de Travanet, qui vivait alors spare de son mari.

  [231] La mission du marquis de Bombelles tait  la fois
  politique et commerciale. Il s'agissait, sinon d'amener le
  Portugal  excuter toutes les clauses du Pacte de famille, du
  moins  en admettre les principales, c'est--dire les clauses
  dfensives; il fallait empcher le Gouvernement portugais de
  continuer  s'infoder exclusivement aux intrts anglais et 
  laisser tablir un _modus vivendi_ commercial entre la France,
  l'Espagne et le Portugal. Voir les _Instructions aux ambassadeurs
  en Portugal_, publies par le M. vicomte de Caix de Saint-Aimour.

Tout ce qu'on pouvait craindre au dbut de cette union peu rassurante
s'tait ralis; le marquis n'avait pas su renoncer  sa passion du
jeu: de l des brches importantes faites  sa fortune, le repos du
mnage tout  fait compromis, et la jeune dlaisse oblige encore
une fois de chercher aide et protection auprs de son frre.

Les deux belles-soeurs prouvaient l'une pour l'autre une solide
affection--les lettres dj cites et d'autres, postrieures, le
prouvent abondamment,--mais leurs caractres ne battaient pas au mme
unisson que leurs coeurs:  certaines rticences ou tout bonnement
 de franches rcriminations on devine aisment que ces deux femmes
sensibles et un peu tyranniques dans l'attachement--amoureux ou
tendre--dont elles enlaaient le marquis, taient jalouses l'une de
l'autre. Cette jalousie amne querelles et scnes, on se dteste et
on se hait en paroles, qui n'ont rien du classique tendrement;
mais ce ne sont l que courts orages, le doux et trop aim Bombelles
ramne au plus vite l'arc-en-ciel sur ces jolis fronts courroucs.

Ce sjour de deux ans des Bombelles en Portugal, alors que les poux
ne se quittrent point, pouvait nous menacer d'une bien longue et
fcheuse lacune dans l'histoire d'Anglique, si, d'une part, quelques
lettres de Madame lisabeth ne reliaient le fil interrompu entre
Lisbonne et Versailles, si, de l'autre, des projets de mariage entre
le duc de Cadaval, appartenant  une des branches de la maison de
Bragance, et la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort[232] n'avaient
donn lieu  une correspondance assez curieuse entre le marquis et
la marquise de Bombelles et la comtesse de Marsan, tante de Mlle de
Rohan.

  [232] Celle qui devait plus tard tre aime du duc d'Enghien.
  Charlotte-Louise-Dorothe, ne le 25 octobre 1767, fut baptise
   Saint-Sulpice le lendemain (Chastellux). Elle tait fille de
  Charles-Jules-Armand, prince de Rohan Rochefort de Montauban,
  et de Marie-Henriette-Charlotte-Dorothe d'Orlans Rothelin
  (descendant de Dunois, btard d'Orlans). Voir l'ouvrage rcent
  de M. Jacques de La Faye, mile-Paul, 1905.

Mme de Bombelles a t fort bien accueillie  la Cour de la
Reine[233] et dans la socit. Gentiment elle a cont  la princesse
les attentions flatteuses dont elle a t l'objet. Il n'est femme--si
peu coquette qu'elle soit--qui ne se rjouisse de semer un peu
d'admiration sur sa route. Madame lisabeth, loin de gronder son
amie de ce petit grain de vanit, se montre joyeuse d'avoir  la
fliciter. Je suis convaincue de ce que tu me mandes de tes succs,
crit-elle le 27 novembre, tu es faite pour en avoir. Si en France
on a le mauvais got de ne pas admirer ta grce, au moins tu as la
consolation de savoir que l'on t'aime pour de meilleures raisons.

  [233] Maria Ire, ne en 1734, reine en 1760, marie  son oncle
  qui rgnait conjointement avec elle depuis 1777. Aprs la mort
  de son poux en 1786, elle rgna seule, fut frappe d'alination
  mentale en 1790, et mourut  Rio-de-Janeiro o son fils Jean VI
  l'avait emmene lors de l'occupation du Portugal par les Franais.

On reconnat la princesse  de petites taquineries: Je ne serais pas
fche que la ncessit de faire des frais et de te rendre aimable
te donne un peu plus d'habitude du monde, quoique tu aies ce qu'il
faut pour y tre bien, et qu'en effet tu y sois trs joliment. Un peu
plus d'habitude ne te fera pas de mal. Je suis bien insolente ou bien
mondaine, n'est-il pas vrai, mon coeur? Tu me pardonnes, j'espre,
le premier, et tu ne crois pas au second. Ne va pourtant pas prendre
les manires portugaises. Elles peuvent tre parfaites, mais j'aime
que tu ne te formes pas sur elles. Tu es bien bte d'avoir eu peur
 ces audiences. Puisque ton compliment tait fait, je trouve qu'il
n'est embarrassant de parler que lorsque l'on ne s'est pas fait un
discours. tait-il de toi?...

Suivaient de petites nouvelles de la Cour et de Montreuil: Il fait
un temps charmant, je me suis promene avec R(aigecourt) pendant une
heure trois quarts. Lastic est reste avec Amde qui est grandie
et embellie que c'est incroyable[234]... La duchesse de Duras que
j'ai vue hier (et avec qui je suis comme un bijou) est un peu fche
contre ton mari. Il lui avait promis des instructions pour son fils,
devait les lui porter, ensuite les lui envoyer de Brest; mais il en a
t comme de mon voyage, il est parti sans les lui donner. Elle m'en
a parl d'une manire qui t'aurait touche, sans aucune aigreur; mais
les larmes lui sont venues aux yeux en pensant que c'tait un moyen
de moins pour prserver son fils des dangers auxquels il va tre
expos. Que ton mari rpare bien vite avec toute la grce dont il est
capable...

  [234] La comtesse de Lastic, ne Montesquiou, dame pour
  accompagner de Madame Elisabeth depuis 1784. Elle tait veuve,
  depuis l'anne prcdente, d'un jeune colonel, que l'on avait dit
  tu en duel, tandis qu'il avait t trouv mort dans son lit d'un
  coup d'apoplexie. Amde tait sa fille.

Avec Mme de Travanet dont le caractre est trs vif, nous le savons,
il y a parfois des discussions. D'o le conseil donn par Madame
lisabeth de tenir bon: Si tu cdais une fois, tu serais perdue, et
deux ans sont bien longs  passer ensemble.

Le 5 mars (1787), Madame lisabeth crit une longue lettre pleine
d'entrain et d'humour  son amie. Rcemment mise au jour et inconnue
du plus grand nombre, cette lettre[235] mrite d'tre cite presque
tout entire, moins pour l'importance des faits qu'elle relate
que pour l'originalit du style et de l'allure. Grce  M. Lonce
Pingaud, trs respectueux de l'orthographe de la princesse, nous
donnons la missive dans sa saveur premire:

Vous verr, Mamoiselle de Bombe, que nous sommes trs exactes 
remplir vos ordres, puisque la petite[236] et moi, nous vous crivons
aujourd'hui, elle vous mandera les nouvelles comme elle pourra, car
la poste n'est pas ce qu'il y a de plus fidelle, et surtout je crois,
dans ce moment cy pour les pays trangs, au reste pourtant, comme ce
n'est pas la personne qui les crit qui les fait, il seroit injuste
de s'en prendre  elle: on croiroit d'aprs ceci, que je vais te
rvler tout le secret de l'tat, mais rassure-toi je ne suis pas
encore admis au Conseil, et je ne sais que ce que charitablement le
public m'aprend, et je n'en saurai pas davantage cette semaine.

  [235] Cette lettre provient des archives de M. Gabriel de
  Luremain,  Besanon, qui l'a communique  M. Lonce Pingaud.
  Notre savant confrre l'a publie dans _la Revue des Questions
  historiques_, d'octobre 1901.

  [236] La baronne de Mackau.

La princesse se plaint de quelques-unes de ses dames qui parlent
comme des pies borgnes et la fatiguent. Il faut que je convienne
que le bavardage de Mme Invil[237] et la vivacit de Dmon[238]
m'avoit tue la semaine passe, je trouve assez doux celle-cy de
n'avoir rien  rpondre parce que la conversation se soutient, et
mme de n'avoir point  couter. Par exemple pendant la dine je me
suis un peu livre  mes rflections. L'une disoit qu'elle n'avoit
pas fait une politesse  une femme parce qu'elle ne lui en faissoit
pas, une autre qu'il toit indiffrent d'en faire  tout le monde,
mme aux gens dcris, qu'il n'toit pas suffisant d'avoir une
politesse gnrale comme de leur faire la rvrence, mais qu'il
falloit jouer, manger avec eux plutt que de les laisser seul: moi
qui suis pntre du proverbe (dis-moi qui tu ente et je te dirai
qui tu es) je me suis rjouis de ne pas penser comme elle. Il faut
convenir qu'on se met peu en pratique, j'ai vue cela de prt cet
hivert, les jeunes femme n'ont aucune ide des nuances que l'on
doit mettre dans ses liaisons, il suffit que l'on se plaise pour
se dire amie intime; qu'un beau jour il y aura des gens dtromps
 leur dpent, et c'est bien la manire la plus fcheuse; je crois
qu'il n'y a rien de pis que de revenir de l'opinion que l'on as vue
sur quelqu'un; le sentiment, l'amour-propre, tout est choqu. Pour
n'avoir pas ce dcompte  faire il faut examiner avant que d'agir,
mais c'est ce que l'on acquerre qu'avec de l'ge, de la Religion...
Cette bonne Religion, elle sert  tout! que la personne qui dissoit
que s'il n'y en avoit pas, il faudroit en inventer avoit raison, mais
l'on auroit beau cherchs, il n'y en a point, comme celle que Dieu
nous a donne. Les sermons continuent  tre superbes, il ne faut
pas que je me hasarde beaucoup  parler de celui d'hier, parceque,
sans avoir la moindre envie de dormire, je n'en ai pas entendue un
mot, j'en suis honteuse et afflige parce qu'on le dit trs beau,
j'espre demain. Les petits de Monstis et de Blangy, ont t
baptiss hier et ont fait un bruit infernal. Les mres m'ont un peu
ennuis toute la semaine pour leur habillement, mais Dieu mercie,
c'est pass. Mme de Fournse[239] qui, comme je te l'ai mande, va
tre  moi, c'tait range  la loi commune et tait dj grosse,
mais le ciel en as ordonns autrement, elle a fait une fausse couche
qui ne t'intresse guere, c'tait seulement pour vous montrer que la
bndiction du ciel toit toujours rpandue sur ma maison. J'espre
qu'elle montera  cheval, je ne sais si elle me plaira, je n'ai pas
trop d'ide sur cela.

  [237] La vicomtesse des Monstiers-Mrinville.

  [238] Le fils de celle-ci ainsi surnomm des deux premires
  syllabes du nom paternel.

  [239] Philippine-Thrse de Broglie, fille du second marchal
  de ce nom, ne le 5 fvrier 1762, marie le 4 mars 1783, 
  Jules-Marie-Henri de Faret, marquis de Fourns, colonel du
  rgiment de Royal-Champagne-Cavalerie, plus tard dput aux tats
  Gnraux. Morte le 15 aot 1843.

J'ai vu hier le pauvre frre de M. de Vergenne[240] qui faissait une
grande pitie, je ne puis te rendre combien ta lettre me serre le
coeur lorsque tu m'en parle, je le regrette vritablement beaucoup,
et tout bon franais doit penser de mme; ont dit que sa femme a
20,000 l. et chacun de ses enfants, 8.000 l. Comme les vertus ne sont
point a l'abri de la mchancete, l'on avait dit qu'il l'aissait
14,000,000 l. et qu'un de ses amis avait reprit, non pas 14 mais bien
11, le fait est qu'il laisse 93,000 l. de rente, ce n'est assurment
pas beaucoup lorsque l'on a t longtemps  la Porte, et treize
ans ministre. M. de Montmorin[241] a dj pense tre punit de sa
fortune, car sa fille cadette, qu'il aime le mieux, a une fivre
maligne, mais elle va mieux.

  [240] Le comte de Vergennes, ministre des Affaires trangres,
  mort le 13 fvrier 1787. Il avait pous, durant son ambassade de
  Constantinople, une dame Testa, veuve d'un chirurgien de Pra.
  Son frre, le prsident de Vergennes, tait ambassadeur auprs
  des treize cantons suisses.

  [241] Montmorin, successeur de Vergennes au Ministre des
  Affaires trangres, avait deux filles: Victoire, qui pousa le
  vicomte de la Luzerne, fils du ministre de la Marine; Pauline,
  dont il est ici question, qui devint comtesse de Beaumont, et
  tint plus tard une grande place dans la vie de Chateaubriand.
  Voir le livre que lui a consacr M. Bardoux.

Tu as raison de dire que je serai bien contente de toi lorsque je
saurai que tu te nourrit d'orange, je te pardonne, parce qu'il le
faut bien d'abord et puis a cause du trs petit paquet de sucre que
tu tablit dedans. La petite ma raconte toute l'histoire du duc de
Polignac, sa lettre m'a paru pleine d'esprit, malgre cela, je suis
fache de cette betise de la poste.

J'admire et respecte ton zle pour le portugais, j'aie envie de
l'aprendre pour pouvoir te parler quand tu reviendra, car je suis
sre que tu ne saura plus un mot de franais. Je suis bien aise que
Mme de Travanette s'en amuse, elle grognera pas pendant ce temps, et
l'occupation lui fera un bien prodigieux.

Dcidment les deux belles-soeurs, tout en s'aimant beaucoup,
prouvent le besoin de disputes continuelles, puisque sur ce sujet
dont elle a parl dans la prcdente lettre Madame lisabeth revient
encore:

A tu vit de toute petite prise ensemble depuis le tems? Ce seroit
un miracle si il n'y en avait pas eu.

Voici la fin de sa lettre qui jusqu' la dernire ligne reste badine:
La petite baronne[242] m'a aprit que ton habit avait subit le sort
que nous lui avions promis, ce vilain Charles[243] en est cause,
cela ne m'tonne pas du tout, tu fais bien de le gter, pendant que
tu n'as personne pour te faire enrage, il sera bien aimable  son
retour. Embrasse le malgre cela pour moi et Bitche, et le sage
bombon[244].

  [242] De Mackau.

  [243] Charles est le troisime fils de Mme de Bombelles, celui
  qui deviendra le troisime mari de Sa Majest l'archiduchesse
  Marie-Louise.

  [244] Nous nous rappelons que Bitche est le second fils; le sage
  Bombon est l'an.

... La lettre se termine en affectueuse boutade. A dieu,
Mademoiselle, pries Dieu pour nous. Je vous embrasse de tout mon
coeur, et ne vous aime nullement, j'ose le dire, quoique dans le
saint temps de carme.

Le _Journal_ que Madame lisabeth adresse en avril  son amie nous
met au courant des vnements politiques. M. de Calonne est renvoy
d'hier[245], crit la princesse le 9; sa malversation est si prouve
que le Roi s'y est dcid, et que je ne crains pas de te mander la
joie excessive que j'en ressens et que tout le monde partage. Il a eu
ordre de rester  Versailles jusqu'au moment o son successeur sera
nomm pour lui rendre compte des affaires et de ses projets.

  [245] Aprs une lutte devant les notables qui demandaient des
  comptes et au cours de laquelle Necker, attaqu par Calonne,
  avait ripost vivement. La mauvaise gestion, pour ne pas dire les
  malversations de Calonne taient prouves.

C'est M. de Fourqueux qui le remplace, et le prsident de Lamoignon
est nomm garde des sceaux. Je sais toujours si mal les nouvelles
que je n'ose t'assurer les dernires. Mais pour M. de Calonne, j'en
suis bien sre. Une de mes amies disait, il y a quelque temps que je
ne l'aimais pas, mais que dans peu je changerais. Je ne sais si son
renvoi y contribuera; il aurait fallu qu'il ft bien des choses pour
me faire change sur son compte. Il doit tre un peu inquiet sur son
sort[246]. On dit que ses amis font bonne contenance. Je crois que le
diable n'y perd rien, et qu'ils sont loin d'tre satisfaits.

  [246] Exil  sa terre d'Allonville, en Lorraine, Calonne tait
  parti furieux contre la Reine,  laquelle il attribuait, avec
  l'opinion publique, sa disgrce et son exil. Dcrt de prise
  de corps par le Parlement, il perdit la tte, et, sans essayer
  mme de sauver les apparences (Mme de Sabran au chevalier de
  Boufflers), il s'enfuit  Londres. (Voir _Corresp. secrte_, t.
  II, d. Lescure, et _Corr. diplomatique_, du baron de Stal.)

On voudrait connatre les premires impressions de Madame lisabeth
sur Lomnie de Brienne, archevque de Toulouse, dont l'influence de
la Reine va faire un ministre des finances, plus incapable encore que
celui qu'il remplaait. La Princesse se contente d'enregistrer les
noms des ministres, la rentre au Conseil du duc de Nivernais et de
Malesherbes.

En revanche, un souvenir triste donn  la seconde fille de Louis
XVI, Sophie-Hlne-Batrix, qui vient de mourir  onze mois.

Tes parents t'auront mand que Sophie est morte le 8 (juin). La
pauvre petite avait mille raisons pour mourir, et rien n'aurait
pu la sauver. Je trouve que c'est une consolation. Ma nice a t
charmante; elle a montr une sensibilit extraordinaire pour son
ge et qui tait bien naturelle. Sa pauvre petite soeur est bien
heureuse; elle a chapp  tous les prils. Ma paresse se serait
bien trouve de partager, plus jeune, son sort. Pour m'en consoler,
je l'ai bien soigne, esprant qu'elle prierait pour moi. J'y compte
beaucoup. Si tu savais comme elle tait jolie en mourant, c'est
incroyable. La veille encore elle tait blanche et couleur de rose,
point maigrie, enfin charmante. Si tu l'avais vue, tu t'y serais
attache. Pour moi, quoique je l'aie peu connue, j'ai t vraiment
fche, et je suis presqu'attendrie lorsque j'y pense.

Ta soeur[247] a t parfaite et tout le monde en a fait l'loge.
Elle a t bien fatigue, et la pauvre mre aussi...

  [247] Mme de Soucy, sous-gouvernante des Enfants de France.

Mme de Bombelles a t souffrante, elle continue  tousser, Madame
lisabeth l'engage  se soigner. Tiens bien la parole que tu me
donnes de te mnager; je te le demande en grce, mon coeur. Pense
beaucoup  tes amies; cela te donnera le courage de t'occuper de toi.
L'amiti, vois-tu, ma chre Bombelles, est une seconde vie qui nous
soutient en ce monde.

Sur cette toux qui l'inquite Madame lisabeth revient encore dans
une lettre suivante: Souffres-tu en toussant? Ton lait te fait-il
du bien? Calme-t-il ta toux? Enfin, quand il fait chaud, souffres-tu
d'avantage? Es-tu maigrie? Voil, mon coeur, beaucoup de questions
qui ne te plairont gure, mais auxquelles je te demande en grce de
rpondre avec franchise.

Des gentillesses et encore des gentillesses. D'abord au sujet d'un
des enfants: On fait bien et trs bien de gter Bitche. D'abord tu
n'y peux rien; tu sais bien qu'il doit tre mdiocre sujet; cela est
impossible autrement, parce que je l'aime, et tu sais que c'est la
preuve la plus claire qu'on puisse en donner.

Puis des excuses pour certaine lettre qui, semble-t-il, aurait un peu
froiss Mme de Bombelles. Regrets si elle a choqu plutt que des
excuses, car elle continue sur le mme ton: Je crois que vraiment
tu es un peu choque du persiflage dont j'ai us envers Votre
Grandeur; je lui en demande pardon, et en mme temps la permission
de recommencer au premier jour. Au reste tu as peut-tre cru que
j'avais t choque; je t'assure, mon coeur, que j'en serai toujours
loin vis--vis de toi, quand mme il y aurait de quoi. Mon amiti ne
connatra jamais ce sentiment, et je juge de la tienne par la mienne.
C'est me satisfaire, car je t'aime bien tendrement. Par ces petites
phrases tendres qui reviennent en chaque lettre comme un _leitmotiv_,
on voit que l'amiti de Madame lisabeth ne fait que crotre avec
l'absence.

La princesse a recommenc  suivre les chasses  Rambouillet avec
la duchesse de Duras. La Reine va venir la chercher. Nous devons
aller ensemble  Saint-Cyr qu'elle appelle mon berceau. Elle appelle
Montreuil mon petit Trianon. J'ai t au sien sans aucune suite ces
jours derniers avec elle, et il n'y a pas d'attention qu'elle ne m'y
ait montre. Elle y avait fait prparer une de ces surprises dans
quoi elle excelle. Mais ce que nous avons fait le plus, c'est de
pleurer sur la mort de ma pauvre petite nice.

La disgrce de Calonne devait tre plus que sensible au clan
Polignac. Malicieusement Madame lisabeth remarque: La Socit est
revenue et me parat en fort bon tat. Le petit chec qu'elle a eu
ne peut que lui tre utile,  ce que je crois, puisqu'elle n'est pas
tombe[248]...

  [248] On sait que c'est le moment o la faveur de la duchesse
  de Polignac subissait des alternatives de hausse et de
  baisse. Choque de certaines familiarits ou de manquements
   l'tiquette, Marie-Antoinette avait fait comprendre  la
  Socit qu'elle ne lui tait pas indispensable, et elle aimait
  passer des soires dans l'intimit, chez la comtesse d'Ossun, sa
  dame d'atours.

Un dernier mot nous conduit directement en Portugal. J'ai t trs
aise de ce que le discours du Roi avait t si approuv  Lisbonne.
Les pauvres gens, je crois, ne sont pas gts. Tout cela me ravit
davantage, et malgr les belles oranges que tu m'as envoyes et dont
je crois ne pas t'avoir remercie je rends grce au ciel de tout mon
coeur de ne m'avoir pas fait natre pour tre leur reine.

Si Madame lisabeth n'prouvait pas d'attrait  devenir princesse
portugaise, elle n'tait pas la seule  la Cour de France.
L'loignement, la rputation d'ennui qui s'accrochait exagrment 
la Cour de Lisbonne effrayaient les filles de haute naissance dont la
main tait recherche par de grands seigneurs portugais.

L'ide d'un mariage entre le duc de Cadaval appartenant  la maison
de Bragance[249] et Mlle de Rohan-Rochefort tait du fait de la
marquise de Bombelles.

  [249] Les ducs de Cadaval et les ducs de Virogua descendaient de
  don Alvare, frre de Ferdinand II, duc de Bragance, lequel tait
  trisaeul de Jean, duc de Bragance que la Rvolution de Portugal
  mit sur le trne en 1640. (Depuis 1580 les Espagnols dtenaient
  le Portugal.) Sur la gnalogie des Bragance de diffrentes
  branches, voir le tome VIII _des Mmoires de Saint-Simon_, dit.
  Boislile, pages 109 et 131 et notes.

On n'est pas sans se souvenir comment Mme de Marsan avait
affectueusement protg les dbuts dans ses fonctions de cour de la
baronne de Mackau, quelle affection elle tmoignait  la charmante
et aimable Anglique; de son ct, celle-ci avait vou  l'ancienne
gouvernante des Enfants de France une sincre gratitude. Ces divers
lments de sympathie d'une part, et de reconnaissance de l'autre,
allaient prter  cette ngociation un tour de toute particulire
courtoisie.

L'ide est close au printemps de 1787, la diplomatie entre en
ligne au dbut de l't. La baronne de Mackau a t charge par son
gendre d'appuyer auprs de Mme de Marsan une lettre que vient de lui
adresser M. de Bombelles.

De Montreuil, Mme de Mackau crit le 6 aot, aprs avoir vu Mme de
Marsan: J'ai trouv cette bonne princesse pntre de reconnaissance
de la lettre de votre mari. Je lui ai lu ce qui la regardait dans la
vtre, elle en a t touche jusqu'aux larmes et a pens m'en faire
rpandre en me disant d'un ton dchirant pour le coeur: Hlas!
Mme de Mackau, je suis tout tonne de trouver encore des marques
d'affection, et qu'il existe encore quelques tres, qui me marquent
de l'attachement et cherchent  me faire plaisir. Elle m'a charge
de vous mander, qu'elle allait s'occuper  trouver des moyens de
russite dans l'affaire en question et qu'elle dsire trs vivement.
Ce qu'il y a d'embarrassant est de ne pouvoir s'adresser  une mre
folle[250] et  un pre qui n'est pas mal bte.

  [250] La princesse, ne d'Orlans Rothelin tait une femme trs
  sduisante, au dire des contemporains. Tout en tant moins
  follement prodigue que les Rohan-Gumne, leurs cousins, les
  Rohan-Rochefort menaient grand train dans leur terre de Rochefort
  en Yvelines et dans leur htel de Paris, situ rue de Varenne,
  lequel a subsist jusqu'en ces dernires annes. La seconde fille
  du prince et de la princesse de Rohan-Rochefort, devenue marquise
  de Querrieux, hrita de l'htel de ses parents. Elle n'eut qu'un
  fils qui mourut sans postrit en 1878, lguant l'ancienne
  rsidence familiale  son cousin, le prince Louis de Rohan tabli
  en Autriche. Celui-ci vendit l'immeuble; le terrain fut morcel
  et, sur l'emplacement trs vaste de la demeure des Rohan, on a
  construit toute la cit Vaneau. Sur les Rohan-Rochefort et les
  autres branches des Rohan on trouvera d'intressants dtails dans
  le livre de M. Jacques de la Faye: _Un Roman d'exil: la Princesse
  Charlotte de Rohan et le duc d'Enghien_. A l'appendice de cet
  attachant volume, on trouvera quelques fragments des lettres
  ici cites, qu'en raison de la correspondance ayant trait  la
  princesse Charlotte nous avions confraternellement _communiqus_
   l'auteur.

Folle tait peut-tre beaucoup dire, mais en tout cas plus occupe,
dans le brillant t de ses quarante-quatre ans, de ses plaisirs et
du charme d'une intimit choisie[251] que de l'tablissement de sa
fille.

  [251] Voir _les Souvenirs_ de Mme Vige-Lebrun.

Dans ce mariage lointain, mais en somme brillant au point de vue
des alliances et de la fortune future, Mme de Marsan entrevoyait
une consolante revanche des dconvenues et des malheurs, qui depuis
quelques annes avaient assailli son orgueilleuse maison. Elle
s'entremit avec d'autant plus d'ardeur que les parents se montraient
presque indiffrents sur le sort de la jeune fille. Elle va tcher
de se procurer un portrait de sa nice, et, ds qu'elle aura
l'autorisation des parents, elle en avertira M. de Bombelles.

A celui-ci, du reste, Mme de Marsan crit directement le 10
aot...: Je suis en effet fort occupe de procurer un sort  Mlle
de Rohan-Rochefort, sa personne m'intresse infiniment. Elle est
aimable, raisonnable, et je vois avec peine qu'il sera difficile
de l'tablir convenablement. Si c'tait ma fille, je n'hsiterais
pas  la dcider pour un mariage qui me parat  tous gards fort
avantageux, s'il ne fallait pas renoncer  sa famille et  sa patrie.
Elle a dix-neuf ans et doit tre consulte. J'ai choisi dans ses
parents les plus proches la personne que j'ai crue la plus discrte
et la plus  porte de traiter cette affaire vis--vis du pre et de
la mre et de la terminer avec succs. Cette personne seule est dans
la confidence. Elle pense, comme moi, que cette alliance est trs
dsirable, mais elle voudrait quelques dtails sur la vie intrieure,
sur le caractre de M. le duc de Cadaval, de sa mre, sur l'espce de
dpendance o sa belle-fille sera, dans quel temps pourra se faire
le mariage. On demande huit jours pour avoir le portrait de Mlle de
Rohan-Rochefort, ainsi je ne pourrais le faire partir que l'ordinaire
prochain, et, s'il tait possible, on serait bien aise d'avoir celui
de M. le duc de Cadaval. Pendant cet intervalle on prparera les
esprits et l'on prendra toutes les prcautions qu'exige un secret
dont nous sentons la ncessit. J'ai malheureusement perdu mon frre
le marchal prince de Soubise qui nous aurait t d'un grand secours
dans cette ngociation...

Nouvelle lettre, le 11, adresse  la marquise de Bombelles, o,
aprs avoir ritr ses remercments au mari, elle tient  remercier
la femme: ... Dans ces preuves d'intrt j'ai bien reconnu cette
charmante et aimable Anglique qui n'a point dmenti ce qu'elle
promettait ds son enfance. J'ai toujours conserv les sentiments
qu'elle m'a inspirs ds ce moment, et je suis bien touche de ceux
dont elle me donne des preuves dans une occasion qui m'intresse
infiniment... Le prince Victor aura pu vous dire qu'elle mrite
d'tre heureuse. Je ne saurais donner trop d'loges  son caractre
et  sa raison. J'espre qu'elle la dterminera  prendre le parti
que nous dsirons.

Plusieurs semaines se passent sans rien amener de nouveau. Le 30
septembre, le portrait annonc a enfin t remis  la comtesse de
Marsan qui se hte de l'envoyer  Mme de Bombelles non sans beaucoup
de recommandations. En change, il s'agirait d'obtenir le portrait
du duc de Cadaval que le prince Victor dit ressembler beaucoup au
prince de Vaudmont[252], ce qui n'tait pas tonnant, tant si
proche parent. L'ide de mariage continue  lui sourire: sa jeune
cousine n'est pas gte sur les plaisirs et est assez raisonnable
pour ne les pas regretter. De plus, elle a de l'esprit, elle est
aimable, et l'agrment de cette alliance rejaillirait sur mes
neveux. Elle devra  sa chre Anglique le bonheur d'une cousine
qu'elle aime. Mme de Marsan termine par la recommandation expresse de
garder le secret de cette affaire mme aux pre et mre jusqu' ce
qu'elle soit plus avance... Peut-tre pensera-t-on qu'il et t
prfrable, avant d'entamer des ngociations srieuses, de commencer
par consulter les parents et les proches...

  [252] De la maison de Lorraine; sa veuve, ne Montmorency, femme
  d'esprit libral, fut l'amie de Fouch et de Mme de Custine.

Non seulement l'affaire n'avance pas, mais on la croit manque au
commencement de dcembre. Du ct portugais, il a surgi de grosses
difficults venant de l'tat embrouill de la fortune du duc de
Cadaval. Du ct Rohan, il est survenu un tas d'objections.

Le baron de Mackau, crivant  son beau-frre, le 11 dcembre, ne
lui cache pas l'ennui qu'en prouve Mme de Marsan. Tout cet embarras
viendrait de la comtesse de Brionne qui serait dirige par deux
motifs: le premier, c'est qu'il lui est difficile, pour ne pas
dire impossible, d'approuver ce qui mane de Mme de Marsan (les
malheurs de cette famille ne leur ont pas fait sentir la ncessit
de l'union); le second motif vient d'un autre projet de mariage
que Mme de Brionne a en tte; qu'enfin, au lieu de dterminer Mlle
de Rochefort, elle lui a fait voir tous les inconvnients de votre
projet, qui, tous, reposent sur l'loignement et le peu de bonheur
qu'ont prouv les autres princesses de Rohan qui se sont tablies
dans ce pays. Cette conversation m'a amen  la connaissance d'un
fait: Mme de Brionne a seule le crdit de dterminer M. et Mme de
Rochefort, il faut donc tcher de ramener cette grande dame. J'ai
imagin d'engager Boistel  cette ngociation. La princesse Charles a
fort approuv cette marche; elle sent que sa belle-soeur faisait la
plus haute des sottises... J'avoue que ce qui m'occupe le plus, dans
tout ceci, c'est la crainte que vous ne soyez compromis, et je serais
charm si l'affaire manquait du ct du jeune homme. C'est l ce qui
me fait tout entreprendre pour tcher de ramener ici les esprits. La
dmarche que devait faire la reine de Portugal double mon inquitude
pour vous. Je n'en conserve pas moins toute confiance, mon frre,
dans votre sagacit, pour vous tirer avec avantage des pas pineux.
Mais je n'en sens pas moins combien il serait dsagrable d'avoir
de tels embarras pour avoir voulu nous obliger. Je ne pourrai plus
laisser ignorer  Mme de Brionne combien il est ridicule d'envoyer un
portrait quand on n'a pas l'intention de conclure.

Voici maintenant un rapport dtaill sur la fortune du duc de Cadaval
que l'abb Garnier adresse  M. de Bombelles et que nous donnons
pour faciliter l'intelligence des lettres qui vont suivre.

   Au premier aperu des comptes la maison de Cadaval doit:

                                                             Livres.
    Tant de capitaux portant intrts que sans intrt       690.625

    La dot de Mlle de Rochefort sera de                      250.000

    Et pourra teindre les dettes jusqu' la somme de        440.625

    En la rduisant par des remboursements sagement
     et habilement faits, on voudrait savoir
     si ces rductions pourraient diminuer le capital
     des dettes jusqu' la concurrence de
     100.000 cruzades neuves ou                              500.000

   ce qui, au denier 5, ne ferait plus qu'une somme de 15.000
   livres  payer annuellement en intrts.

   1 On a tromp en jetant des doutes sur la naissance illustre
   tant de pre que de mre de Mlle de Rohan-Rochefort.

   2 On a tromp, en disant que le duc de Cadaval n'tait pas
   assez riche pour se marier: ce sont des noncs de gens
   intresss  le tenir en tutelle, pour abuser de sa fortune.
   Il peut, et cela est prouv, payer ses dettes en dix ans
   et cependant toucher annuellement jusqu' l'poque de sa
   liquidation, 8.000 ducats, somme bien suffisante pour vivre
   mari comme il convient  son rang.

   3 On a tromp, en disant qu'il tait sans vaisselle et sans
   meuble: il est amplement pourvu  ces divers gards et ses
   richesses en argenterie feraient deux superbes vaisselles; le
   surplus payerait les faons.

   4 On a tromp, en disant que son mariage le jetterait en
   des dpenses au-dessus de ses moyens. On lui apporte une dot
   de 100.000 cruzades, qui acclrera le paiement des dettes,
   quoiqu'elles puissent l'tre sans secours en dix ans.

   5 On a tromp, en disant que sa maison du Roccio ne pouvait
   loger une duchesse: avec trs peu de frais on en fera une
   habitation agrable; telle qu'elle est on y rsiderait trs
   dcemment.

   Tous ces faits prouvs, ce qui se peut, en vingt-quatre heures,
   serait-il croyable qu'on voult empcher un mariage dont la
   seule ide l'a raccommod avec madame sa mre. Tandis que celui
   qu'on voulait lui faire contracter[253] le brouillait avec cette
   mre et l'loignait de toutes les bonnes dispositions qu'il
   montre depuis que le langage de l'honntet et du respect filial
   lui est tenu.

  [253] Avec une parente, Mlle de Saint-Vincent.

Dans l'intervalle sont arrives  Lisbonne deux lettres de Mme de
Marsan, dates des 14 et 15 dcembre, qui, selon toute apparence,
vont renverser tout l'chafaudage.

La premire semblerait faire croire qu'une tendresse dplace de la
princesse de Rohan aurait amen sa fille  lui sacrifier par respect
filial un tablissement si convenable  tous gards. Ces ides
chimriques renversent toutes les miennes. On ne m'a pas cependant
donn de rponses positives, mais je ne veux pas vous compromettre,
et malgr leur indcision je leur ai signifi hier que j'allais vous
prier de suspendre toutes dmarches. Je crains mme que ma lettre
n'arrive trop tard pour arrter celle que vous projetiez de faire,
mais je n'ai pu vous en avertir plutt, tant dans la confiance qu'il
ne serait pas possible qu'on ne sacrifie pas un intrt personnel 
celui de sa fille et de toute sa maison qui aurait t flatte d'un
pareil tablissement. Le malheur me poursuit et toujours par les
miens; le prince Victor est dsol. Il part aujourd'hui pour aller
prendre le commandement d'une frgate  Toulon; il aurait bien
dsir que sa mission l'et encore conduit  Lisbonne et me charge de
vous assurer de son respect et de sa reconnaissance. J'en conserverai
une bien tendre de toutes les marques de zle et d'amiti que j'ai
reues de vous, Madame, etc.

... Si mes parents se dterminent  prendre un parti plus
raisonnable, je vous le manderais avec empressement, mais je ne
l'espre pas...

Il n'y a pas qu'une respectueuse soumission aux regrets de sa mre
dans le refus de Mlle de Rohan, comme le prouve un court billet de
Mme de Marsan suivant de quelques jours la lettre du 14 dcembre:
Je suis dsole, Madame, Mlle de Rohan a attendu au dernier moment
 nous faire l'aveu d'une infirmit qui est la consquence d'une
chute malheureuse et  laquelle on n'avait pas fait attention. Aprs
l'expression de nouveaux regrets Mme de Marsan annonait l'envoi
d'une lettre ostensible.

Mlle de Rohan, est-il dit dans cette lettre, avait senti comme nous
tout l'avantage d'une alliance aussi flatteuse et aussi dsirable
et y avait consenti. Depuis ce temps, elle avait fait une chute qui
n'avait point alarm, mais qui a laiss une suite fcheuse, dont on
ne s'est point aperu. Sa modestie, sa timidit, l'incertitude du
succs de cette affaire l'ont engage  garder le silence; cependant
sa dlicatesse a surmont tous les motifs de se taire et elle nous en
a fait l'aveu d'une manire si touchante qu' peine nous avons eu le
courage de lui en faire des reproches. Elle nous a dit qu'elle avait
sacrifi sa vie, mais qu'elle ne pouvait risquer les _inconvnients
qui pouvaient en rsulter pour la postrit_ si illustre et si
prcieuse de M. le duc de Cadaval. C'est donc  lui, Madame, qu'elle
et nous ferons le sacrifice de la chose du monde que nous avions le
plus dsire. Si la Reine en est instruite, elle ne peut qu'approuver
ces sentiments... Je suis persuade qu'elle vous estimera encore
davantage lorsqu'elle saura les motifs qui vous ont fait agir avec
tant de zle par reconnaissance pour une seconde mre; j'en ai
bien toute la tendresse et vous seule m'occupez dans le moment.
Remplie d'amertume, ma vie en est abreuve, comme vous savez, depuis
longtemps, mais j'ai peu prouv de chagrins plus cuisants...

Le portrait est enfin arriv. Tandis qu' Paris on croit tout
dtruit,  Lisbonne on est toute flamme.

Nous n'avons plus  presser le duc de Cadaval, crit le marquis
de Bombelles, le 19 dcembre. C'est lui qui cherche maintenant 
acclrer le mariage qui nous intresse. Sa mre, comble d'aise que
nous lui ayons ramen le coeur et les gards de son fils, regarde
dj Mlle de Rochefort comme l'ange de paix de sa maison... Nous
avons pour nous tout ce qui est bien fam, bien vu de la Reine, et
la duchesse de Cadaval a trs justement observ que, le jour o le
mariage de son fils serait su  Lisbonne, il rallierait  lui toutes
les maisons qui ont eu des Rohan pour mres.

Attendez-vous, Madame,  ce qu'il soit trs possible que, quinze
jours ou trois semaines aprs l'arrive de ma lettre, vous receviez
celle par laquelle M. le duc de Cadaval demandera la main de Mlle
de Rochefort en vous priant, dans les termes les plus convenables,
de faire parvenir ses voeux au pre et  la mre de cette jeune
princesse...

Le marquis ne voudrait pas, ayant t vite en besogne, risquer
d'tre dsapprouv ou dmenti. Si Mlle de Rochefort ou ses parents
n'avaient pas senti l'avantage de cette alliance, nous aurions t
avertis depuis longtemps de ne plus suivre ce projet, et srement
vous ne nous auriez pas autoris, Princesse,  montrer le portrait
confi  Mme de Bombelles. Je sais qu'il ne faut pas sacrifier le
bonheur  des calculs souvent en dfaut; mais, lorsque je vois
les soeurs du cardinal de Rohan pouser MM. de Ribeira et de
Vasconcelles, gens srement d'une grande naissance, je pense que,
comme leur existence ne peut cependant pas entrer en comparaison
avec un duc de Cadaval, quand ce duc est honnte, bon enfant, facile
 vivre, riche de plus de deux cent mille livres de rentes, quand
_toutes_ les dettes de sa maison seront payes... je pense, dis-je,
que Mlle de Rochefort ne pourra jamais regarder qu'elle ait t
sacrifie en devenant Mme de Cadaval. Il n'est point de seigneur
franais qui ait les chances d'un duc issu en lgitime descendance de
la maison de Bragance.

De son ct, la marquise amplifiait sur les dtails. La Reine aime
sincrement le duc de Cadaval. Elle vient de faire enfermer un gueux
de prcepteur qui voulait le perdre au physique et au moral. Une
femme d'esprit et vertueuse dveloppera, si je ne me trompe, le
germe de bien des vertus en lui. Il vient  prsent nous voir comme
un fils qui se trouve  son aise chez des parents raisonnables...
Au milieu des peines de l'expatriation, Mlle de Rochefort, si elle
est raisonnable, doit trouver ici un bonheur solide et que son coeur
apprciera d'autant plus en pensant qu'aprs les malheurs de sa
maison l'clat de son mariage rejaillira sur tout ce qui lui est
cher.

Croyant le mariage prt  se conclure, Mme de Bombelles est entre
avec le duc dans mille dtails de maison. Bien que suivant l'usage
il ait dj  nourrir plus de vingt femmes attaches au service de
sa mre et de sa grand'mre, M. de Cadaval trouverait naturel que
Mlle de Rochefort ament des femmes  elle et aussi des domestiques
mles. La dot de la jeune princesse sera-t-elle de 100.000 cus ou
de 250.000 livres? On se proccupe, du ct Cadaval, des reprises
de la femme en cas de mort du duc... Il semble que les deux parties
soient d'accord et qu'il n'y ait plus qu' signer le contrat, toutes
conditions bien stipules.

Et voici que les dernires lettres venues de France renversent tout
l'difice, causant les plus grands ennuis aux Bombelles qui, d'aprs
les lettres de Mme de Marsan, se sont crus en droit de marcher de
l'avant et se trouvent en trs mauvaise posture en face de la maison
de Cadaval.

De l un flot de lettres crites par le marquis et la marquise  la
comtesse de Marsan,  la baronne et au baron de Mackau.

D'abord une lettre de l'ambassadeur:


    MADAME,

   Vous aviez bien raison de craindre que la lettre dont vous
   honorez Mme de Bombelles, en date du 14 de dcembre, n'arrivt
   trop tard; elle ne l'a reue que ce matin au moment o M. le
   duc de Cadaval, voyant toute sa famille applaudir  ses vues,
   partait de chez lui pour en aller faire part  la Reine et lui
   demander la permission d'offrir sa main  Mlle de Rochefort.
   Avant de se rendre au Palais, il s'est heureusement arrt
   chez moi. Il a vu, avec une honntet qui nous le rendra 
   jamais cher, notre affliction de l'avoir aussi cruellement
   compromis. Revenus tous des premiers mouvements de surprise,
   il a t dcid que cette lettre vous serait porte par un
   courrier, afin que par le retour de ce courrier nous sachions
   avec moins de perte de temps quelles seront les rflexions que
   le concours des circonstances auront pu faire natre en faveur
   d'un mariage, qui vous paraissait, Madame, aussi beau, aussi
   brillant, aussi dsirable qu'il l'est en effet. D'ici au retour
   du courrier, nous sommes convenus de dire  la famille de M. le
   duc de Cadaval que Mlle de Rochefort tait attaque d'une fivre
   maligne qui suspendait les dmarches  faire ici. Ce seigneur
   ne veut pas se persuader qu'une grande dame, dont il a eu le
   portrait entre les mains, puisse, sur de frivoles prtextes,
   lui tre refuse. Je vous transmets ses observations sans en
   ajouter qui me soient personnelles. Je m'en rfre  tout ce que
   j'ai eu l'honneur de vous mander, dans mes lettres prcdentes
   et particulirement dans celle du 19 dcembre. Je ne dirai que
   peu de mots relativement au portrait, il n'est sorti d'entre
   nos mains[254] qu'aprs que la ngociation a t heureusement
   termine. C'tait la condition qu'nonait votre lettre du 30
   septembre  Mme de Bombelles. Ds le mois de novembre, M. le
   duc de Cadaval nous avait donn sa parole, et tout nous prouve
   qu'elle vaut mieux que les crits que nous eussions exigs
   de lui. Sa conduite ne peut donc qu'ajouter, Madame, qu'aux
   regrets que vous donne  son alliance. Je ne puis encore me
   persuader que les parents de Mlle de Rochefort n'en sentent
   pas les avantages. Mais, si mon espoir tait vain, je m'en
   rapporte uniquement  vous, Madame, parce que j'aurai  dire 
   ce seigneur quelques difficults qu'il y aura  donner alors 
   mon langage tout ce qui pourra le faire agrer. Je suis bien sr
   que des expressions que vous me dicterez seront dignes de Mme la
   comtesse de Marsan et de M. le duc de Cadaval.

  [254] Depuis, il tait rentr dans celles de Bombelles.

Par le mme courrier, Mme de Bombelles fait son rapport circonstanci
 Mme de Marsan. Sa douleur de voir tout s'crouler n'a d'gale que
la surprise du duc de Cadaval trs dcid  pouser Mlle de Rohan, et
fort attrist de cette fin de non-recevoir. Malgr tout, elle insiste
encore, ne pouvant admettre qu'une si belle alliance puisse tre
refuse par les Rohan.

       *       *       *       *       *

Dire tout ce que votre lettre m'a fait prouver, est impossible.
Un instant aprs l'avoir reue, parat le duc de Cadaval dans ma
chambre, pour m'annoncer qu'il va demander la permission de se marier
 la Reine et qu'il sait devoir en tre bien reu. Cette souveraine
tant dj instruite par son oncle, le marquis de Marialva, de ses
projets. Confondue, interdite, je fus oblige de lui montrer la
lettre que je venais de recevoir. Vous peindre son tonnement serait
difficile. Aprs l'avoir lue, il me dit: qu'il n'aurait jamais d
s'attendre  un pareil dgot, n'y  se voir abuser par la confiance
entire avec laquelle il s'tait laiss diriger par nous. Qu'au
reste il tait convaincu que, notre intention n'ayant pas t de le
tromper, il pensait que nous ferions bien, Madame la comtesse, de
vous instruire de tout ce que le dsir de s'unir  la maison de Rohan
lui avait fait faire et qu'il esprait encore que la rflexion aurait
ramen Mlle de Rochefort. Sur cela M. de Bombelles s'est dtermin
 envoyer un courrier  Paris, pour vous donner une nouvelle preuve
de l'empressement du duc de Cadaval et lui sauver quinze jours de
l'anxit o il va rester, jusqu'au retour du courrier; car il est,
je ne vous le cacherai pas, au dsespoir. Il serait, cependant,
bien digne du bonheur que nous sommes parvenus  lui faire dsirer
si ardemment. Je puis vous assurer que Mlle de Rochefort serait
fort heureuse avec lui et que, sous tous les rapports, elle ferait
bien mal de se refuser  une alliance qui lui sera plus avantageuse
qu'aucune de celles qu'elle pourra jamais contracter. Quant  nous,
Madame la comtesse, vous sentez srement le tort que cette rupture
fera  M. de Bombelles dans l'esprit de tous les gens auxquels il
est le plus intress d'inspirer de la confiance. Comme vous n'aviez
pas prescrit de bornes  nos dmarches, notre respect pour tout ce
qui mane de vous, nous interdisait toute dfiance. Tels ont t
les principes qui nous ont fait agir. Se pourrait-il rellement que
Mlle de Rochefort rsiste  toutes les bonnes raisons que vous aurez
la bont de lui donner pour la dcider  se marier au plus grand
seigneur du Portugal,  un jeune homme de la plus belle figure et
dont le caractre est excellent? Elle aura dix occasions, dans sa
vie, de revoir sa famille...

Le duc compte bien, quelque temps aprs son mariage, aller en
France, avec elle. Enfin son projet de bien bonne foi est de
faire tout ce qui pourra contribuer au bonheur de sa femme et Mlle
de Rochefort peut tre sre qu'elle serait souveraine matresse
dans la maison de son mari, si comme j'espre encore, elle juge
mieux de ce qui doit lui procurer un sort heureux et digne d'elle,
envoyez-nous par le courrier les conditions qui devront tre mises
dans le contrat de mariage. Soyez assure du zle avec lequel M.
de Bombelles soutiendra les intrts de Mlle de Rochefort et alors
qu'elle puisse nous arriver ici au mois d'avril. Dj nous sommes
srs d'un btiment excellent qui sera prt au Havre, quand on voudra.
Enfin Madame la comtesse, qu'on s'en rapporte  nous et l'on verra
si la maison de Rohan n'a jamais oblig que des ingrats. Mlle de
Rochefort pourrait-elle croire que nous nous fussions occups avec
tant de chaleur d'arracher le duc de Cadaval  toutes les grandes
maisons du Portugal, qui sollicitent son alliance, si nous n'eussions
t certains que nous travaillons autant  son bonheur personnel qu'
lui procurer un tablissement distingu. Le prince Victor m'a fait
si souvent l'loge de la raison et de l'esprit de sa cousine, que
j'aime  penser qu'ils la conseilleront mieux que la terreur qu'elle
peut avoir des inconvnients du Portugal; quant  M. et Mme la
princesse de Rochefort, ils seront srement les premiers  empcher
que Mademoiselle leur fille sacrifie  quelque considration que ce
soit les avantages qui lui sont offerts. Quelques grands du pays,
piqus d'entendre que le duc voult se marier en France, se sont
imagins de dire que Mlle de Rochefort n'tait pas de la maison de
Rohan, qu'il n'existait pas de demoiselles de Rohan, que M. le prince
de Rochefort tait tout au plus alli de cette maison, et que quant
 la mre ce n'tait point une fille de qualit. M. de Bombelles
d'aprs les recherches qu'il a faites dans sa bibliothque a fait le
rsum, que je prends la libert de vous envoyer. Il a infiniment
satisfait le duc et impose silence  ceux qui affectaient des doutes
sur l'illustre naissance de Mlle de Rochefort. Je n'ai plus rien 
ajouter  cette lettre, si ce n'est que le chagrin que je ressens
dans ce moment-ci est un des plus grands que j'ai connus de ma vie.
Qu'il m'est affreux d'avoir contribu, de toutes mes forces,  ce
que M. de Bombelles se compromt. Que je suis galement afflige
de la peine du duc et de pouvoir passer  ses yeux, pour avoir eu
l'intention de le tromper.

Le mme jour, M. de Bombelles crit au baron de Mackau. Avec son
beau-frre il parle  coeur ouvert et ne cache pas son lgitime
mcontentement. On les a laisss agir sans leur faire entrevoir
le moindre doute sur le consentement de Mlle de Rochefort, et sa
femme et lui ont t entrans  des dmarches compromettantes.
Nanmoins, se hte-t-il d'ajouter, les personnes qui ont t si
peu attentives sont ou trop chres ou trop respectables pour que je
m'exhale en plaintes. Au point de vue politique il et t fort 
dsirer que Mlle de Rochefort consentt  tre la plus grande dame du
Portugal[255], puisque son mariage n'aurait prcd que de peu celui
de plusieurs franaises. Dj le marquis de Marialva, grand-cuyer
de la Reine, un des plus nobles et plus riches seigneurs d'ici et
dont la fille pouse le duc de la Foens veut avoir pour son fils une
de nos compatriotes. Alors Mlle de Rochefort verrait arriver de son
pays des compagnes qui, sans jamais tre ses gales, ajouteraient ici
 son agrment.

  [255] Avec mme des droits au trne, si la branche rgnante
  s'teignait. (Autre lettre au baron de Mackau.)

Ce courrier du 5 janvier va emporter des volumes, car Mme de
Bombelles arrive au paroxysme de l'agitation crit  ceux
qu'elle aime et qui peuvent s'intresser au mariage de Mlle de
Rohan-Rochefort. Elle crit  sa mre,  sa petite belle-soeur de
Mackau, elle crit  Madame lisabeth.

Voici d'abord la lettre adresse  la princesse:

   Madame sera srement bien tonne de recevoir des nouvelles
   aussi fraches de moi, car le courrier qui va partir espre
   n'tre que dix jours en chemin. Ce courrier est notre dernire
   ressource; il prouvera  Mme de Marsan dans quel horrible
   embarras nous sommes et j'espre un peu que Mlle de Rochefort
   voyant les choses si avances coutera et se rendra aux raisons
   de Mme de Marsan plutt qu'aux folies de Mme Brionne qui par
   le seul dsir de contrarier Mme de Marsan empche sa nice
   d'accepter le plus beau parti qui puisse jamais s'offrir pour
   elle. Et n'est-il pas affreux que la jeune personne instruite
   depuis le mois d'aot des projets qu'on avait sur elle, Mme de
   Marsan ne donnant que des encouragements  nos dmarches et n'y
   prescrivant aucune borne, que nous prouvions le dgot de dire
   au duc de Cadaval qu'on ne veut plus de lui, tandis que c'est
   nous qui l'avons t chercher. M. de Bombelles est furieux et
   il a bien raison. Que Madame se figure mon embarras hier matin.
   Je reois ma poste, j'ouvre la lettre de Mme de Marsan. Et, le
   mariage du duc conclu ici, j'apprends que Mlle de Rochefort ne
   veut plus l'pouser. A peine ai-je endur les reproches bien
   fonds de M. de Bombelles, ma porte s'ouvre et le duc entre
   dans ma chambre enchant de pouvoir m'apprendre que son mariage
   est parfaitement vu  la Cour, lui concilie l'approbation et le
   retour de la plus grande partie de ses parents et qu'il va de ce
   pas demander en forme  la Reine la permission de son mariage.

   Interdite, confondue, je fus oblige de lui montrer la
   lettre de Mme de Marsan qui lui tt sur-le-champ le dsir
   d'aller parler  la Reine, mais son chagrin fut si vif et
   son amour-propre si piqu que M. de Bombelles se dtermina
   sur-le-champ  envoyer un courrier pour reprsenter que les
   choses taient trop avances pour qu'elles pussent tre rompues.
   J'ignore l'effet qu'aura cette dernire tentative, je me soumets
    la volont de Dieu, mais j'avoue que je regrette fort le zle
   que m'a inspir ma confiance en Mme de Marsan et le dsir de
   lui tre utile. Il est impossible que cette rupture ne fasse
   pas  M. de Bombelles un tort rel dans l'esprit de la reine de
   Portugal et de son ministre. Ils ont trait cette affaire, 
   Paris, avec une lgret incroyable et ils ne pensent pas  quel
   point le Gouvernement ici a ses yeux ouverts sur l'tablissement
   d'un jeune homme qui, par des circonstances de strilit dans
   la branche de Bragance rgnante, pourrait faire jouer un jour
   un grand rle  la branche cadette. Plus je m'examine, moins je
   me trouve coupable. Mme de Marsan me fait prier par le prince
   Victor de tcher de marier Mlle de Rohan au duc de Cadaval,
   nous rpondons que nous ne ferons rien sans y tre autoriss
   formellement par elle; elle nous crit jusqu' quatre fois pour
   nous y autoriser, ne prescrit aucune borne  nos dmarches, ne
   forme aucun doute sur le consentement de la jeune personne que
   nous devions croire d'aprs cela bien informe, nous envoie son
   portrait. Pouvions-nous d'aprs cela ne pas agir et n'et-ce
   pas t manquer au respect que nous devions  Mme de Marsan que
   de douter de la validit de sa parole? Elle n'aurait pas d
   nous faire agir sans tre certaine du consentement de Mlle de
   Rochefort, et j'tais intimement convaincue jusqu' de certains
   doutes fort lgers, que m'avait donns une lettre dernirement
   reue de maman, que la jeune personne tait parfaitement
   d'accord dans tout ce que faisait Mme de Marsan, et Madame, 
   ma place, leve comme moi dans la persuasion que Mme de Marsan
   ne peut rien faire qui ne soit dirige par la sagesse la plus
   parfaite, l'aurait pens comme moi. Je finis bien vite, en
   l'assurant de mon tendre respect. J'ai la tte si pleine de
   cette affaire que je ne puis lui parler d'autres choses et que
   c'est pour moi une consolation de lui conter mes chagrins.

Un court billet  la baronne de Mackau, ne Alissan de Chazet:

   Que je t'aurais fait de piti hier si tu avais pass la journe
   d'hier, avec moi. Mon frre et maman te feront les dtails de
   l'embarras dans lesquels je me trouve. Mon Dieu! que les gens
   assez gostes pour ne s'occuper jamais que de leurs intrts
   personnels sont heureux. Croyant la parole de Mme de Marsan
   infaillible et ne doutant pas qu'elle n'et le consentement de
   sa nice, la rception enfin de son portrait nous a fait agir
   de la meilleure foi du monde, pour la conclusion du mariage.
   Nous avons dtermin le duc  se refuser absolument  toutes
   sollicitations ici. Il y a quatre jours qu'il a dclar  une
   de ses tantes qu'il ne voulait pas dcidment de sa fille et
   se marierait en France. Juge  quel point il doit tre fch,
   aussi est-il au dsespoir. M. de Bombelles est furieux, et moi
   dsole. Enfin il me reste encore quelque espoir sur le retour
   de la raison de Mlle de Rochefort, lorsqu'elle verra les choses
   aussi avances, et M. de Bombelles aussi compromis. Je ne puis
   m'empcher de sentir tout le tort que cette rupture lui fera
   ici, et je les entends dj tous murmurer: _Voil les Franais!_
   Je ne puis pardonner  Mme de Marsan et  la princesse Charles
   de nous avoir ainsi abuss. Mme de Marsan devait au mois d'aot
   runir sa famille et lui dire: Voil le mariage que j'ai envie
   de faire ngocier. Voyez si il vous convient, oui ou non. Au
   reste elle est si afflige, elle-mme, que ma rancune, contre
   elle, n'est pas bien forte. Dis bien  mon frre de ne pas
   manquer de porter, sur le champ, la copie, que je lui envoie,
   pour Mme de Marsan et de se dmener tant qu'il pourra pour nous
   ramener notre petite princesse.

Avec sa mre, Mme de Bombelles parle  coeur ouvert. Il n'est plus
besoin de circonlocutions, comme lorsqu'elle s'adresse  Madame
lisabeth ou  la comtesse de Marsan, mais elle ne nous apprend
rien que nous ne sachions: le dsespoir du duc de Cadaval, le
mcontentement rel de son mari, dont la situation d'ambassadeur se
trouve amoindrie par le mauvais rsultat d'une entreprise si mal
dirige  Paris.

Quelques jours aprs, autre lettre du marquis  la comtesse de Marsan.

   La surprise et le chagrin que nous causrent les nouvelles du
   14 dcembre furent tellement partags par M. le duc de Cadaval
   qu'au lieu de se rendre chez la Reine, o tout tait prpar
   pour qu'il obtnt le consentement de Sa Majest, il se dtermina
    envoyer un courrier en France. Nous crivmes suivant son
   intention, dans les termes les plus capables de ramener Mlle de
   Rochefort. Nos lettres faites, le duc nous pria de dire qu'il
   tait survenu une maladie inquitante et que c'tait pour savoir
   des nouvelles de la jeune princesse qu'il faisait partir un
   courrier. Les moindres vnements causent une grande sensation
   ici. Les espions du comte de Saint-Vincent ne tardrent pas 
   l'instruire du prochain dpart de ce courrier et du motif de
   son expdition. Alors tous les essorts jourent pour susciter
   des embarras au duc, et l'on est parvenu  obtenir, jusqu'
   nouvel ordre, la dfense d'envoyer en France, en disant  la
   Reine que Mlle de Rochefort n'tait pas Rohan, ensuite que sa
   mre altrait la puret du sang. Le Duc se conduisant en homme
   d'honneur ne m'a rien cach, je lui ai donn la gnalogie
   ci-jointe[256], je n'ai dit que la vrit et, si je n'ai pas
   fait mention de la btardise de Franois de Rothelin, le
   cinquime aeul, c'est qu'elle ne peut offrir aucun inconvnient
   dans un pays o les plus grandes familles descendent bien plus
   rcemment de btards dont les pres n'taient pas d'aussi
   grands seigneurs. J'ai aussi dlivr  M. de Cadaval l'crit
   dont vous trouverez une copie jointe  ma lettre; vos dernires
   intentions me liant les mains, j'ai t oblige de laisser
   agir la cabale, en me bornant  retirer le portrait de Mlle de
   Rochefort. La Reine a cependant approuv les projets du Duc,
   mais elle a demand quelque temps, pour accorder un consentement
   formel, parce qu'on lui a fait un tableau effrayant du dsordre
   qui existait dans les finances de la maison de Cadaval. Mon
   silence a donn du poids aux impostures et fourni des armes aux
   dtracteurs d'une alliance autant redoute que jalouse. On fait
   des informations  Paris. Mme de Menesez, qui s'y trouve, est la
   fille du marquis de Latradio, oncle des Saint-Vincent. Brouillon
   par got et par calcul, il y a lieu de croire qu'il aura mand 
   sa fille de ne pas tre scrupuleuse sur les mdisances, qu'elle
   pourrait faire arriver ici. Ces inconvnients ne peuvent tre
   imputs, Madame, qu'aux personnes qui taient intresses 
   respecter vos conseils. Le point actuel offre deux partis 
   adopter, ou celui de reprendre une ngociation, qui pourrait,
   je crois, tre encore conduite  bien, ou de me mander que la
   maison de Rohan, ayant eu vent des doutes qu'on s'tait permis,
   ne voulait plus entendre parler de tout ce qui y avait donn
   lieu. Je dsire que Mlle de Rochefort ne regrette jamais ce
   qu'elle a refus et je ne me plains pas de l'inutilit de mes
   dmarches puisqu'elles ont pu vous prouver, Princesse, avec
   quel zle je saisirai toujours les occasions de vous marquer ma
   reconnaissance.

  [256] Jean, vicomte de Rohan, issu des ducs souverains de
  Bretagne, pousa, en 1371, Jeanne, fille du roi de Navarre.

  De lui descendent par filiation prouve les branches de Rohan
  Montbazon et Rohan Soubise.

  Et de la branche ane sortent en ligne droite et lgitime:

  1 Charles-Jules-Armand, prince de Rohan Rochefort, mari 
  Dorothe d'Orlans Rothelin, issue de Jean d'Orlans[A], comte de
  Dunois et de Longueville, neveu du roi de France, Charles VI et
  oncle de Louis XII, surnomm le pre du Peuple;

  2 Le prince Camille, venu  Lisbonne, gnral des Galres de
  Malte;

  3 La comtesse de Mrode, grande d'Espagne, de la premire classe;

  4 La comtesse de Brionne, veuve et mre des grands-cuyers de
  France, de la maison de Lorraine.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  1 Charles-Louis Gaspard, prince de Rohan, mari  Josphine de
  Rohan, fille du prince de Gumne;

  2 Louis-Camille-Jules, chanoine et comte de Strasbourg, nomm le
  prince Jules;

  3 Charlotte-Louise-Dorothe  marier;

  4 Henry;

  5 Clmentine.

    [A] La princesse de Nemours, femme de Pierre II, roi de
    Portugal, descendait, aussi, par sa mre, de Jean d'Orlans.

    Louis de Bourbon, quatrime aeul du Grand Cond, pousa en
    secondes noces, le 8 novembre 1565, Franoise d'Orlans, fille du
    marquis de Rothelin.

    Le comte de Soissons, fruit de ce mariage, est l'agent maternel
    des princes de Savoie-Carignan et du clbre prince Eugne.

Quoique l'origine souveraine subsquente de la maison de Rohan
soit gnralement connue, j'ai cru devoir donner  Son Excellence
M. le duc de Cadaval un extrait des gnalogies de M. le prince
de Rohan-Rochefort et de celle de Madame sa femme, ne Mlle
d'Orlans-Rothelin. J'ai galement certifi  Son Excellence que leur
fille, Charlotte, Louise, Dorothe, princesse de Rohan-Rochefort,
joignait aux agrments de sa figure et de sa physionomie une
ducation digne de sa haute naissance. Que cette jeune princesse
avait montr, depuis sa tendre enfance, des qualits aussi aimables
que ses vertus sont recommandables. Qu'elle tait particulirement
lie avec la princesse Charles de Rohan[257], sa belle-soeur,
liaison qui suffisait seule pour faire l'loge de Mlle de Rochefort.
Enfin j'ai encore eu l'honneur de dire  M. le duc de Cadaval,
d'aprs les informations qui m'ont t donnes que Mlle de Rochefort
aurait en se mariant cent mille cruzades de dot, sans compter ses
droits  la succession paternelle et maternelle, ainsi qu'aux autres
hritages qui pourraient lui choir, que joint  la dot il lui serait
fait un trousseau, conforme  son rang et  la manire grande, dont
la maison de Rohan s'est toujours montre dans toutes les occasions.
Je consens d'autant plus volontiers  donner par crit et  signer
tout ce que j'ai annonc  M. le duc de Cadaval que la conduite de
Son Excellence, depuis qu'il est question de son mariage avec Mlle de
Rohan-Rochefort a t aussi loyale et aussi noble que l'on pouvait
l'attendre d'un seigneur, qui sans orgueil sait se rappeler  propos
qu'un sang royal coule dans ses veines.

  [257] Le prince Charles s'tait mari  seize ans,  sa cousine
  Marie-Josphe de Rohan-Gumne.

Tout n'est pas perdu puisqu' Lisbonne, malgr tout, on discute
encore et qu'on serait prt  reprendre les ngociations. Les Rohan,
semble-t-il, ont montr une dlicatesse exagre; le mal n'tait
pas si grand qu'on le craignait d'abord, car, le 26 janvier, Mme de
Marsan, reprise d'une nouvelle ardeur, rcrit  M. de Bombelles une
lettre qui s'est croise avec celle de l'ambassadeur.

   J'ai de nouvelles raisons, Monsieur, pour dsirer que l'affaire
   qui nous intresse ne soit pas rompue. Mlle de Rochefort
   parat vouloir revenir  notre avis. Il est certain que ses
   _craintes n'taient pas fondes_; sa dlicatesse lui avait dict
   cet aveu; actuellement tranquille sur cet objet, elle dsire
   l'tablissement. Mais M. son pre, ni Mme sa mre ne sont encore
   instruits de cet tat de choses. Monsieur, si vous avez rompu
   comme vous l'avez pu d'aprs ma dernire lettre, vous tes bien
   le matre de faire usage de la lettre ci jointe ostensible qui
   peut mme tre mise sous les yeux de la Reine. Elle prouvera
   videmment, Monsieur, que vous avez fait, dans toute cette
   affaire ce que votre amiti pour nous vous avait dict. Aussi
   rien, dans cet aveu, Monsieur, ne peut vous compromettre,
   et c'est ce que je dsire le plus vivement. Dans le cas o
   vous n'auriez pas rompu, nous vous demandons de prolonger la
   ngociation et, ds que nous aurons nouvelle que la rupture n'a
   pas eu lieu, nous demanderons le consentement de M. et de Mme
   de Rochefort et nous ne perdrons pas d'instants  vous faire
   parvenir notre dfinitive rsolution.

La comtesse de Marsan se rend compte des ennuis terribles que cette
affaire a causs aux Bombelles. Elle tient  s'en expliquer encore
avec Anglique le 4 fvrier.

   Je suis uniquement occupe de vous, Madame, et de l'embarras
   que vous cause cette affaire, si heureusement conduite de votre
   part et si maussadement de celle-ci. Ma lettre  peine partie,
   la jeune personne s'en est repentie, la tante qui n'avait pas
   eu le courage de lui en inspirer la reprise avec la plus grande
   vivacit. L'ambassadrice est venue (je ne say par quel motif)
   lui annoncer l'arrive du duc et lui parler de ses projets,
   elle a tout ni; mais avec la rsolution, si cette nouvelle
   se vrifiait, d'envoyer un courrier au devant de lui pour lui
   offrir,  titre de tante, un appartement chez elle. Vous jugez,
   par l, que le courrier serait bien accueilli.

   Le pre a consenti, mais la mre est  60 lieues d'ici, on
   n'a pas encore os lui en parler et elle ne sera pas la moins
   difficile  persuader. Voil, Madame, l'tat des choses: dans
   ce moment, o tout doit tre rompu d'aprs mon avant-dernire
   lettre, j'ai saisi le prtexte dont on s'tait servi pour vous
   en procurer un honnte. Si vous n'en avez point fait usage,
   l'affaire pourrait, peut-tre, se renouer, mais je ne puis
   rpondre de rien aprs toutes les variations que j'ay prouves.
   Si j'avais pu les prvoir, je me serais bien garde de vous
   en faire la proposition. J'en ai t et j'en suis encore dans
   un trouble extrme, ne pensant qu' vous, Madame, et  M. le
   marquis de Bombelles. Renonant  cet avantage, pourvu que tout
   se termine d'une manire  ne vous pas compromettre, vis--vis
   le duc. Je suis touche de ses procds et des vtres au del
   de toutes expressions et j'attends votre retour avec bien
   de l'impatience pour vous renouveler les esprances de tous
   les sentiments dont mon coeur est pntr pour ma charmante
   Anglique. Elle trouvera bon que je supprime les compliments et
   voudra bien en user de mme.


    13 fvrier.

   Je suis bien malheureuse, Madame, de ne pouvoir jouir de toutes
   les marques d'amitis que vous me donnez; ce sentiment, si
   doux, de la reconnaissance, se tourne mme pour moy en amertume.
   Mais il n'en est pas moins vif et n'en sera pas moins constant.
   Vous reteniez encore un fil par votre dernire lettre. La
   premire doit m'apprendre la rupture entire et j'espre mme
   que vous aurez fait usage de celle o je vous faisais un aveu,
   qui peut seul justifier ou excuser la conduite de mes parens.
   Celle du duc ajoute infiniment  mes regrets; son caractre
   s'est peint dans cette occasion de manire  faire dsirer son
   alliance, quand, d'ailleurs, il n'aurait pas runi tous les
   avantages possibles. La princesse Charles est aussi dsole que
   moi, elle y envisageait mme une ressource pour ses petites
   filles. Enfin, Madame, rien ne nous chappe de ce que nous
   perdons, mais ce qui nous pntre le plus est l'inutilit de
   toutes les peines et de tous les soins que vous avez prodigus,
   avec un zle qui me touche jusqu'au fond du coeur, et dont je
   ne me consolerai point d'avoir abus, quoique bien innocemment
   et n'ayant, certainement, rien  me reprocher. Mme la baronne
   de Mackau, qui a vu tout ce qui s'est pass, m'en sera tmoin.
   Vous aurez vu, par mes dernires lettres, qu'on n'ait pas 
   s'en repentir si, contre toute vraisemblance, le duc persistait
   dans son projet. Je crois qu'il reste encore un moyen qui
   serait d'crire  Mme la comtesse de Brionne, comme  sa tante,
   et  celle de Mlle de Rohan. Je suis persuade, qu'engage
   personnellement, elle emploierait tout son crdit sur son frre,
   sa belle-soeur et sa nice avec toute l'nergie, dont elle
   est capable et  laquelle ils ne rsisteraient pas. Vous tes
   bien bonne d'avoir encore par aux mchancets qui pourraient
   retomber sur mes parents; nous n'aurions pas os si bien dire
   que la dot n'aurait souffert aucune difficult. L'embarras que
   vous cause cette malheureuse affaire n'est pas le chagrin le
   moins cuisant de tous ceux dont je suis accable, depuis si
   longtemps. Ma sant s'en ressent, et il me reste  peine la
   force de vous renouveller et  M. de Bombelles les assurances de
   tous les sentiments que je ne puis pas exprimer et avec lesquels
   je seray, Madame, jusqu' mon dernier soupir,

   Votre trs humble et trs obissante servante,

    DE ROHAN, COMTESSE DE MARSAN.

   J'ajoute encore, Madame, qu'un si grand loignement ne nous
   permettant pas de prvoir tout ce qui serait le plus  propos
   de dire, dans ces circonstances, nous nous en rapportons
   entirement  vous et  M. de Bombelles. Nous sacrifions
   tout amour-propre et vous conjurons de prendre le parti le
   plus convenable, pour vous et pour M. le duc de Cadaval.
   L'ambassadrice a dit  Mme la comtesse de Brionne qu'il devait
   arriver incessamment et qu'il amnerait un frre sourd et muet
   pour le faire traiter par l'abb de l'pe. Du reste, jusqu'
   prsent, on ne parle point de cette affaire.

Voil encore une fois l'affaire reprise, mais timidement. Le marquis
mande  la comtesse de Marsan, le 14 fvrier:

   Madame, vous inspirez une telle vnration que, pour peu qu'on
   sache rendre hommage aux vraies vertus, on doit s'estimer
   heureux de faire ce qui vous est agrable. Ce sentiment
   acquiert une toute autre force, dans des coeurs reconnaissants
   et pntrs de vos bonts. Jugez de notre joie en voyant celle
   qu'a caus  M. le duc de Cadaval l'heureux changement dans les
   dispositions de Mlle de Rochefort. Non, Madame, de ce moment, ce
   n'est plus une affaire manque, elle exigera du soin. Nous en
   devons  tout ce qui vous intresse, et nous aurons, j'espre,
   la satisfaction d'avoir procur un tablissement peu commun 
   une jeune personne qui vous est chre, et qui l'est devenue
   davantage par la dlicatesse qui la portait  se sacrifier. Nous
   sommes si srs de M. le duc de Cadaval, de sa mre, de toute la
   saine partie de sa famille que vous pouvez..., princesse, sans
   perdre de temps vous procurer le consentement de M. et de Mme
   la princesse de Rochefort. Plus nous voyons le gendre que nous
   leur destinons et plus nous avons sujet de nous applaudir de la
   conduite de ce franc et loyal seigneur. J'ai l'honneur d'tre,
   etc.

   Mme de Bombelles a ajout: Il est impossible d'tre plus
   sensible que je ne le suis, Madame la comtesse,  l'inquitude
   que vous avez bien voulu prendre, sur le chagrin et l'embarras
   o vous jugez avec raison que nous avait jets le refus de
   Mlle de R. Grces  Dieu, nous n'avons plus qu' nous rjouir
   de son retour  ses premiers sentiments et la satisfaction
   que nous en prouvons est surpasse par celle de M. le duc de
   Cadaval, qui avait toujours conserv l'espoir de flchir, par
   sa constance et par votre appui l'opposition de Mademoiselle
   votre nice. Ds qu'un rsiple qui retient Mme la duchesse
   de Cadaval dans son lit lui permettra d'en sortir, elle ira
   chez la Reine pour obtenir son consentement, et sitt que cette
   dmarche sera faite, vous recevrez, ainsi que M. le prince de
   Rohan, la demande ostensible de Mme la duchesse de Cadaval et
   de son fils. Mon tendre attachement vous est si connu, Madame
   la comtesse, qu'il m'est inutile de vous rpter  quel point
   je serai heureuse, ainsi que M. de Bombelles, de la russite
   d'une ngociation que nous n'avons tant dsire que par la
   conviction de l'avantage dont elle serait pour une princesse de
   la maison de Rohan, qui par la grandeur de sa naissance ne peut
   trouver que peu de partis qui soient dignes de son attention.
   Quant aux qualits personnelles je suis sre que celles du duc
   assureront la paix et la tranquillit de sa vie. Jouissez donc,
   Madame la comtesse, de votre ouvrage et recevez l'assurance des
   sentiments, etc., etc.

Les choses restent en tat pendant des semaines, puis des difficults
surgissent du ct portugais.

Ces ngociations nervantes ont augment les crises d'estomac de
l'ambassadeur, qui supporte mal le climat et dj songe  demander un
cong de convalescence.

J'ai t si affecte, Madame, de vos inquitudes sur la sant de M.
le marquis de Bombelles, crit la comtesse de Marsan, le 29 mars, et
je les ai partages trop vivement pour ne pas dsirer, avant tout,
votre retour. J'admire que vous vous soyez toujours occupe d'une
affaire, qui par la faute de mes parents rencontre des obstacles qui
sans leur incertitude n'auraient pas exist. Nous en avons encore
beaucoup  surmonter; le caractre de la mre ne permet pas de lui
parler avant d'tre assure du consentement de la Reine. On emploie
tous les moyens pour l'engager  revenir de Marmoutiers o elle est,
depuis six mois, afin qu'on soit plus  porte de la dterminer  un
sacrifice qui lui cotera beaucoup. Je ne doute pas du succs si par
la lettre du duc  Mme la comtesse de Brionne elle s'approprie cette
ngociation. Je crois pour plus d'une raison qu'elle s'en empare et,
Monsieur votre frre pense de mme. Je serai bientt  porte de vous
en dire davantage, j'attends ce moment avec bien de l'impatience. Je
souhaite le temps favorable pour une heureuse et prompte traverse.
Assurez, je vous prie, M. le marquis de Bombelles de ma sensibilit.
C'est sur quoi je ne le cderai  personne. Je me fais une vraie
fte, Madame, de vous embrasser et de vous renouveller tous mes
remerciements. Je supprime les compliments. Vous prfrez srement
les assurances bien vritables de la plus tendre amiti.

       *       *       *       *       *

Comme c'tait  prsumer, les envieux de la cour de Lisbonne
profitrent des longues hsitations des Rohan, puis de la premire
rupture manant d'eux. A son tour le duc de Cadaval hsita 
poursuivre la ralisation d'un mariage o l'autre partie tmoignait
si peu de bonne grce. La Reine se montra fort mcontente des
tergiversations et, finalement, retira son appui  l'union qu'elle
avait favorise.

Bombelles changea une srie de lettres avec le duc de Cadaval. Dans
les premires, il se plaignait amrement du systme de dnigration
employ contre les Rohan par ceux, la comtesse de Saint-Vincent en
tte, qui voulaient faire chouer la combinaison. Dans la dernire,
crite le 22 juin, l'ambassadeur, au nom des Rohan, rendait hommage 
la loyaut et aux procds du duc de Cadaval.


    MONSIEUR LE DUC,

   Les motifs qui m'ont dirig en cherchant  vous donner une
   compagne digne de Votre Excellence lui sont trop connus pour
   que j'aie besoin d'en faire l'apologie. Je n'examinerai pas
   ceux qu'on a pu avoir pour embarrasser la conclusion d'une
   alliance honorable et convenable  tous gards. Ce qu'il y a de
   certain, c'est que les doutes levs, les lenteurs dont je vous
   ai vu si afflig et les discours de vos envieux tant revenus 
   Mlle de Rochefort, ses parents, peu accoutums  ce qui s'est
   pass, lui ont permis de refuser une union que le personnel
   de Votre Excellence leur fait regretter. Ils m'ont charg de
   vous exprimer combien vos procds vous les avaient attachs
   et de vous tmoigner le chagrin qu'ils ressentent  ne pouvoir
   correspondre  vos vues. J'ose partager leurs sentiments par une
   suite du vif intrt, que je prendrai toujours  tout ce qui
   vous affectera.

   J'ai l'honneur d'tre, etc...

Les longues ngociations restes striles avaient attrist le sjour
des Bombelles  Lisbonne. Ils attendaient avec une impatience non
dissimule le moment o l'ambassadeur pourrait quitter son poste
en vertu d'un cong rgulier. Anglique partit la premire avec
ses enfants, heureuse de retrouver  Versailles toute sa famille
maternelle, surtout sa chre princesse dont elle tait spare depuis
si longtemps. L'absence n'avait nullement amoindri l'enveloppante
tendresse de Madame lisabeth pour son amie: nous en trouverons
mainte preuve dans les feuilles d'un Journal crit par le marquis
 son retour en France. Entremlant les notes intimes avec les
rflexions politiques, il droulera sous nos yeux le suggestif
tableau de la Cour de Versailles  cette heure dj angoissante o
s'entrecroisent les vents prcurseurs de la tempte.....

FIN




TABLE DES MATIRES


                                                                  Pages.

  AVANT-PROPOS                                                         v


  CHAPITRE PREMIER

  Les Bombelles dans l'histoire.--Le marquis tuteur de ses
    soeurs.--Henriette-Victoire, comtesse de Reichenberg,
    pouse morganatique du landgrave de Hesse-Rheinfels.--M.
    de Bombelles  Ratisbonne.--Les instructions du comte
    de Vergennes.--Mlle de Schwartzenau.--Jeanne-Rene
    de Bombelles projette de marier son frre  Mlle de
    Mackau.--L'ducation des jeunes filles et les mariages
    dans la noblesse.--La sous-gouvernante des Enfants de
    France et la jeunesse de Madame Elisabeth.--Intimit
    de la princesse avec Anglique.--Lettre de Mlle de
    Mackau au marquis de Bombelles.--L'Empereur Joseph II 
    Versailles.--Elonore d'Olbreuse et ses descendants.--Mariage
    d'Anglique                                                        1


  CHAPITRE II

  1778

  Prsentation d'Anglique  la Cour.--Le marquis rejoint
    son poste.--Sparation douloureuse.--Mme de Bombelles
    et Madame Elisabeth.--La duchesse de Bourbon
    et le comte d'Artois.--Duel de princes.--Mme de Canillac.--La
    princesse de Gumne.--Constitution de la
    maison de Madame Elisabeth.--Correspondance entre
    les deux poux.--Le comte d'Esterhazy.--Premires
    promenades  cheval.--Quelques semaines  Ratisbonne.--La
    princesse de Frstenberg.--A Marly.--Marie-Antoinette
    et Mme de Bombelles.--Le chevalier
    de Naillac.--Un concert  Ratisbonne                              49


  CHAPITRE III

  1778-1779

  Succession de Bavire.--Mort de l'lecteur
    Maximilien-Joseph.--Ngociations de Joseph II avec
    Charles-Thodore, lecteur palatin.--Projets belliqueux
    de l'Empereur.--Prudence de Marie-Thrse.--Sa correspondance
    avec Marie-Antoinette et avec Mercy.--Le baron de Goltz,
    ministre de Prusse.--Hsitations de la Reine.--Impressions
    de Bombelles.--Commencement d'hostilits.--Reprise
    des ngociations.--Trait de Teschen                              87


  CHAPITRE IV

  1778-1780

  Les clavecins de Ratisbonne.--Les socits badines et
    l'Ordre du Canap.--Naissance de Madame Royale.--Danger
    que court Marie-Antoinette.--Nouveaux dtails donns
    par Mme de Bombelles.--Le chevalier de Naillac et les
    Grimod d'Orsay.--Mort du landgrave de Hesse.--Difficults
    qui en rsultent pour la comtesse de Reichenberg.--La
    question des mariages ingaux                                    107


  CHAPITRE V

  1781

  La marquise rentre  Versailles.--Charmant accueil de
    Madame Elisabeth.--Premires visites.--Le portrait du
    marquis.--Bombon.--Esterhazy et la Reine.--Nouvelles
    de cour.--Incendie de l'Opra.--Questions de
    carrire.--Mme Saint-Huberti.--Le sevrage de
    Bombon.--Effusions maternelles.--Nouvelles
    d'Amrique.--Court sjour de Joseph II.--Ambitions
    diplomatiques.--La comtesse de Reichenberg songe  accepter
    d'pouser le marquis de Louvois.--Correspondance avec son
    frre.--Mort du comte de Broglie.--La comtesse Diane.--Le
    duc de Montmorency.--A la Muette.--Mme de Marchais et le
    comte d'Angiviller.--La fte de Saint-Cloud.--La Cour 
    la Muette.--Mort de la comtesse d'Hautpoul                       158


  CHAPITRE VI

  1781

  Naissance du Dauphin.--Impressions  la cour et dans le
    peuple.--Bombon a la petite vrole.--Lettre de Madame
    lisabeth.--Correspondance de Mme de Bombelles.--Nouvelles
    d'Amrique.--La comdie  Chantilly.--Mlle
    de Cond et la princesse de Monaco.--Commrages
     Versailles sur le sjour d'Anglique  Chantilly               203


  CHAPITRE VII

  1782

  Mariage de la comtesse de Reichenberg avec le marquis de
    Louvois.--Ftes  Paris.--Anglique a la jaunisse.--Les
    bals des Gardes du corps.--Changements diplomatiques.--Mort
    de Madame Sophie.--Prsentation de la marquise de
    Louvois.--Mme des Deux-Ponts.--La comtesse Diane intervient
    auprs de la Reine.--Mme de Bombelles est reue par
    Marie-Antoinette.--Notes sur le marquis de Bombelles
    prsentes  la Reine.--Dmarches d'Anglique.--Voyage
    du marquis  Munich.--Audience de Pie VI.--Retour de
    M. de Bombelles  Versailles.--Le comte et la comtesse
    du Nord.--Ftes donnes en leur honneur.--Opinions
    diverses.--Lettre de Mlle de Cond.--Faillite des
    Rohan-Gumne                                                   241


  CHAPITRE VIII

  1783-1786

  Naissance de Bitche.--Le marquis voyage en Angleterre.--Chez
    le duc de Marlborough.--Accident de cheval de Madame
    Elisabeth.--Nouvelles de cour.--Ascension des frres
    Robert.--Chez la duchesse de Polignac.--L'intimit
     Versailles et  Montreuil.--_Pauvre Jacques._--Visites
    princires.--_Le Mariage de Figaro_ et l'affaire du
    Collier.--Le duc et la duchesse de Saxe-Teschen.--L'ambassade
    de Portugal                                                      284


  CHAPITRE IX

  1786-1788

  Dpart pour Lisbonne.--La marquise de Travanet.--Lettres de
    Madame Elisabeth.--Projet de mariage entre le duc de Cadaval
    et la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort.--Correspondance
    entre la comtesse de Marsan et les Bombelles.--Longues
    ngociations.--Rupture, reprise et seconde rupture des
    pourparlers.--Les Bombelles rentrent en France                   308

Tours.--Imprimerie DESLIS FRRES.





End of the Project Gutenberg EBook of Anglique de Mackau, Marquise de
Bombelles, by Maurice Fleury

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANGLIQUE DE MACKAU ***

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