The Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous les
peuples du monde depuis l'antiquit la plus recule jusqu' nos jours, tome 5/6, by Pierre Dufour

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Title: Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquit la plus recule jusqu' nos jours, tome 5/6

Author: Pierre Dufour

Release Date: November 26, 2013 [EBook #44285]

Language: French

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  Note de transcription:

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  corriges. Il y a une note plus dtaille  la fin de ce livre.

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    HISTOIRE
    DE LA
    PROSTITUTION
    CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
    DEPUIS
    L'ANTIQUIT LA PLUS RECULE JUSQU'A NOS JOURS,

    PAR

    PIERRE DUFOUR,
    Membre de plusieurs Acadmies et Socits savantes franaises et
    trangres.

    DITION ILLUSTRE
    Par 20 belles gravures sur acier,
    excutes par les Artistes les plus minents.

    TOME CINQUIME

    PARIS.--1853.

    SER, DITEUR, RUE SAINT-ANDR-DES-ARTS, 52;
    ET CHEZ MARTINON, RUE DE GRENELLE-SAINT-HONOR, 14.

    TYPOGRAPHIE PLON FRRES,
    RUE DE VAUGIRARD, 36, A PARIS.




    HISTOIRE
    DE LA
    PROSTITUTION
    CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
    DEPUIS
    L'ANTIQUIT LA PLUS RECULE JUSQU'A NOS JOURS,

    PAR

    PIERRE DUFOUR,
    Membre de plusieurs Acadmies et Socits savantes franaises et
    trangres.

    TOME CINQUIME.

    PARIS--1853

    SER, DITEUR, 52, RUE SAINT-ANDR-DES-ARTS,
    ET
    P. MARTINON, RUE DE GRENELLLE-SAINT-HONOR, 14.




    FRANCE.

[Illustration:
  J. Veyrassat del.
  Imp. Delamain 8, r. Gt-le-Coeur, Paris.
  Frilley Sc.

  ARRESTATION DE RICHARD COEUR DE LION dans un Cabaret
]




    HISTOIRE
    DE
    LA PROSTITUTION.




CHAPITRE XXI.

  SOMMAIRE. --Symptmes de la syphilis, d'aprs Fracastor.
  --Affaiblissement et transformation du virus,  partir de l'anne
  1526. --Traitement italien par le mercure. --Traitement franais
  par le bois de gaac. --Arrt du parlement de Paris contre le
  mal de Naples, en 1497. --Premiers hpitaux vnriens  Paris.
  --Ordonnances du prvt de Paris et mesures de police, sous Louis
  XII, Franois 1er et Henri II. --Invasion de la syphilis dans
  les provinces depuis 1494. --Les mdecins refusent de soigner
  les malades. --Le _Triumphe de trs-haute et trs-puissante
  dame Vrole_. --Ce livre rarissime, attribu  Rabelais, sous
  le pseudonyme de Martin Dorchesino. --Citation d'un passage du
  _Pantagruel_. --La _gorre_ de Rouen. --Les syphilitiques admis 
  l'Htel-Dieu de Paris. --L'hpital de l'Ourcine. --Disparition des
  lproseries en France.


Quels taient les symptmes, quel fut le traitement mdical du mal
de Naples, dans les premiers temps de son apparition? Il ne faut pas
croire que ce mal horrible, qui passa d'abord pour incurable, ait eu,
 son dbut, le mme caractre, le mme aspect, qu' l'poque de sa
dcroissance et de sa priode stationnaire. On pourrait dire, sans
craindre d'avancer un paradoxe, que la maladie,  quelques exceptions
prs et hors de certaines circonstances excentriques, est redevenue
aujourd'hui ce qu'elle tait avant le monstrueux accouplement de la
lpre et du virus vnrien. Ds l'anne 1540, selon le tmoignage
de Guicchardin qui avait rapport l'origine de l'pidmie  l'anne
1494, le mal s'tait fort adouci et s'tait chang lui-mme en
plusieurs espces diffrentes de la premire. Dans les commencements,
c'est--dire dans la priode de temps qui suivit l'explosion subite et
presque universelle de ce mal inconnu que les mdecins considraient
comme une _pestilence_, les symptmes taient bien dignes de l'effroi
qu'ils inspiraient, et l'on comprend que, dans tous les pays o la
maladie avait clat, des rglements de police, imits de ceux qu'on
avait jadis mis en vigueur contre la lpre, retranchassent de la
socit des vivants les malheureuses victimes de cette peste honteuse.
On supposait, d'ailleurs, que la contagion tait plus immdiate, plus
prompte, plus invitable que dans toute autre maladie contagieuse; on
ne savait pas non plus si la transmission du mal s'oprait seulement
par la conjonction charnelle; on s'imaginait que l'haleine, le regard
mme d'un vrol pouvait communiquer l'infection.

Tous les mdecins qui ont observ la maladie entre les annes 1494
et 1514, qu'on attribue  sa premire priode d'invasion et de
dveloppement, semblent pouvants de leurs propres observations;
ils s'accordent et se rptent  peu prs dans la description des
symptmes syphilitiques, qui pouvaient ne pas se rencontrer galement
chez tous les malades, mais qui formaient nanmoins la constitution
primitive du mal de Naples. Jrme Fracastor a rsum admirablement
les traits de Loniceno, de Torrella, de Cataneo et d'Almenar, ses
contemporains, dans son livre _De Morbis contagiosis_, o il dcrit
les symptmes qu'il avait pu observer lui-mme, lorsqu'il tudiait
la mdecine et professait la philosophie  l'universit de Vrone.
Fracastor rsume en ces termes la peinture affreuse du mal de Naples
 son origine: Les malades taient tristes, las et abattus; ils
avaient le visage ple. Il venait, chez la plupart, des chancres
aux parties honteuses: ces chancres taient opinitres; quand on les
avait guris dans un endroit, ils apparaissaient dans un autre, et
c'tait toujours  recommencer. Il s'levait ensuite, sur la peau,
des pustules avec crote: elles commenaient, dans les uns, par
attaquer la tte, et c'tait le plus ordinaire; dans les autres, elles
paraissaient ailleurs. D'abord elles taient petites, ensuite elles
augmentaient peu  peu jusqu' la grosseur d'une coque de gland, dont
elles avaient la figure; d'ailleurs, assez semblables aux crotes de
lait des enfants; dans quelques-uns, ces pustules taient petites et
sches; dans d'autres, elles taient grosses et humides; dans les uns,
livides; dans les autres, blanchtres et un peu ples; dans d'autres,
dures et rougetres. Elles s'ouvraient au bout de quelques jours et
rendaient continuellement une quantit incroyable d'une liqueur puante
et vilaine. Ds qu'elles taient ouvertes, c'taient de vrais ulcres
phagdniques, qui consumaient non-seulement les chairs, mais mme les
os. Ceux dont les parties suprieures taient attaques, avaient des
fluxions malignes, qui rongeaient tantt le palais, tantt la trache
artre, tantt le gosier, tantt les amygdales. Quelques-uns perdaient
les lvres; d'autres, le nez; d'autres, les yeux; d'autres, toutes
les parties honteuses. Il venait  un grand nombre, dans les membres,
des tumeurs gommeuses qui les dfiguraient, et qui taient souvent
de la grosseur d'un oeuf ou d'un petit pain. Quand elles s'ouvraient,
il en sortait une liqueur blanche et mucilagineuse. Elles attaquaient
principalement les bras et les jambes; quelquefois, elles s'ulcraient;
d'autres fois, elles devenaient calleuses jusqu' la mort. Mais, comme
si cela n'et pas suffi, il survenait encore, dans les membres, de
grandes douleurs; souvent, en mme temps que les pustules; quelquefois,
plus tt, et d'autres fois, plus tard. Ces douleurs, qui taient
longues et insupportables, se faisaient sentir principalement dans la
nuit, et n'occupaient pas proprement les articulations, mais le corps
des membres et les nerfs. Quelques-uns nanmoins avaient des pustules
sans douleurs; d'autres, des douleurs sans pustules; la plupart avaient
des pustules et des douleurs. Cependant tous les membres taient dans
un tat de langueur; les malades taient maigres et dfaits, sans
apptit, ne dormaient point, taient toujours tristes et de maussade
humeur, et voulaient toujours demeurer couchs. Le visage et les jambes
leur enflaient. Une petite fivre se mettait quelquefois de la partie,
mais rarement. Quelques-uns souffraient des douleurs de tte, mais des
douleurs longues, et qui ne cdaient  aucun remde. Nous regrettons
d'avoir employ la traduction lourde et incorrecte du bonhomme Jault,
qui, pour avoir t faite sous les yeux d'Astruc, donne une bien
faible ide du style ferme, lgant et potique de Fracastor, mais
nous voulions laisser  un homme de l'art le soin de donner ici une
traduction mdicale plutt que littraire.

Conoit-on, aprs la lecture de cette description si caractristique,
que le savant Fracastor ait ni, dans le mme ouvrage, l'analogie
frappante qui existait entre la lpre et le mal de Naples? Le dernier,
n'tant qu'une complication de la lpre sous l'influence du virus
vnrien, devait avoir des rapports intimes avec la _peste inguinale_
du sixime sicle et le _mal des ardents_, du neuvime, qui ne furent
aussi que des transformations pidmiques de l'lphantiasis. Mais le
mal de Naples,  partir de l'anne 1514, eut aussi ses mtamorphoses,
causes sans doute par ce que nous nommerons le croisement des races
de la maladie. Jean de Vigo cite le premier les squirres osseux qui
survenaient chez les malades, un an au moins aprs d'atroces douleurs
internes dans tous les membres. Ces squirres, qui tourmentaient
beaucoup le patient, surtout pendant la nuit, aboutissaient toujours
 la carie de l'pine dorsale. Pierre Manardi, qui traitait avec
habilet les maladies syphilitiques, vers le mme temps que Jean de
Vigo (1514  1526), signale de nouveaux symptmes qui dnotent le virus
vnrien: Le principal signe du mal franais, dit-il au chapitre 4 de
son trait _De Morbo gallico_, consiste en des pustules qui viennent 
l'extrmit de la verge chez les hommes,  l'entre de la vulve ou au
col de la matrice chez les femmes, et en une dmangeaison aux parties
qui contiennent la semence. Le plus souvent ces pustules s'ulcrent;
je dis _le plus souvent_, parce que j'ai vu des malades chez qui elles
s'taient durcies comme des verrues, des clous et des poireaux. Il
parat que, durant cette seconde priode, le mal de Naples, malgr
quelques variations symptomatiques, conserva toute son intensit. Mais,
de 1526  1540, il entra dans une priode dcroissante, quoique le mal
vnrien se dessint davantage par la tumeur des glandes inguinales et
par la chute des cheveux. Quelquefois le virus se jette sur les aines
et en tumfie les glandes, dit un mdecin franais, Antoine Lecocq, qui
publia en 1540 son opuscule _De Ligno sancto_; si la tumeur suppure,
c'est souvent un bien. Cette maladie s'appelle _bubon_; d'autres la
nomment _poulain_, par un trait de raillerie contre ceux qui en sont
attaqus, d'autant qu'ils marchent en cartant les jambes comme s'ils
taient  cheval. Quant  la chute des cheveux et des poils, on doit
l'attribuer moins  la maladie qu'au traitement mercuriel qu'on lui
faisait subir. Depuis environ six ans, disait Fracastor en 1546, la
maladie a encore chang considrablement. On ne voit maintenant des
pustules, que dans trs-peu de malades, presque point de douleurs ou
des douleurs bien plus lgres, mais beaucoup de tumeurs gommeuses.
Une chose qui a tonn tout le monde, c'est la chute des cheveux et
des autres poils du corps..... Il arrive encore pis  prsent: les
dents branlent  plusieurs, et tombent mme  quelques-uns. C'tait
l videmment la consquence de l'emploi du mercure dans la mdication
italienne; mais, en France, o l'usage des remdes vgtaux et surtout
du bois de gaac avait prvalu, les accidents de la maladie diffraient
d'une manire essentielle, qui nous permet d'avancer que le mal de
Naples, en s'loignant de sa source, tait redevenu exclusivement
vnrien et s'tait dgag de la lpre, ou du farcin, ou de toute
autre affection contagieuse avec laquelle il avait fait une alliance
adultre.

Nous ne suivrons pas plus loin les dgnrescences du mal de Naples;
nous avons voulu seulement faire comprendre que la lpre persistait
toujours sous le masque de ce mal nouveau, et que les climats, les
tempraments, les circonstances locales agissaient intimement sur
les causes et les effets de la maladie. Il tait inutile de dmontrer
autrement quelle terrible action devait avoir la dbauche publique,
 cette poque, sur la sant de ceux qui s'y livraient. On ne niera
pas que le mal tait d'une nature si communicative, que la contagion
pouvait exister, dans une foule de cas, sans que l'acte vnrien lui
servt de vhicule; on conoit donc que si le flau pntrait, on ne
sait par quelle voie, dans l'intrieur des mnages honntes, il devait
tre invitablement attach aux faits et gestes de la Prostitution. La
frquentation des femmes de mauvaise vie ne fut jamais plus dangereuse
que dans les cinquante annes qui suivirent la premire apparition
du flau, car on ne s'avisa que fort tard de souponner que ce flau,
n d'un commerce impur quelconque, se transmettait plus rapidement et
plus srement par les rapports sexuels, que par tout autre contact ou
accointance. Les moeurs taient plus rgulires en France qu'en Italie,
et les dbauchs, pour les besoins de qui on laissait ouverts les lieux
de Prostitution, vivaient absolument en dehors de la vie commune. Ce
fut parmi eux que le mal de Naples exera d'abord ses fureurs et ses
ravages, sans que la mdecine et la chirurgie daignassent s'occuper
d'eux et leur donner des soins, qu'on jugeait inutiles pour le
malade et honteux pour le praticien. Quelques coliers mal fams, des
apothicaires, de vieilles entremetteuses, qui se faisaient largement
payer leurs consultations et leurs drogues, s'aventurrent  traiter
les _pauvres vrols_, comme on les appelait, et ils oprrent quelques
gurisons  l'aide de recettes empiriques connues de temps immmorial
pour le traitement des maladies pustuleuses. Mais ce n'est qu'en 1527,
qu'un vritable mdecin, Jacques de Bethencourt, osa se compromettre,
au point de publier des recherches et des conseils sur la syphilis dans
un petit livre intitul _Nouveau Carme de pnitence ou purgatoire du
mal vnrien_ (_Nova penitentialis Quadragesima necnon purgatorium in
morbum gallicum seu venereum_). Avant Jacques de Bethencourt, un seul
mdecin franais, qui a gard l'anonyme, s'tait aventur  joindre un
_remde contre la grosse vrole_  sa paraphrase franaise du _Regimen
sanitatis_ d'Arnoul de Villeneuve, publi  Lyon en 1501. On aurait
pu penser,  voir combien l'art restait tranger au mal de Naples,
que ce mal formidable n'avait pas encore pntr en France, tandis
qu'il s'y tait partout rpandu, malgr tous les efforts de l'autorit
religieuse, politique et municipale. Il faut faire observer cependant
que la maladie attaquait rarement les honntes gens, et qu'elle
se concentrait, pour ainsi dire, dans les classes rprouves de la
socit, parmi les femmes et les hommes de mauvaise vie, les vagabonds,
les mendiants, les truands et les infmes htes des Cours des Miracles.

On trouve, dans les registres du parlement de Paris,  la date du
6 mars 1497, une ordonnance qui nous apprend que l'vque de Paris
(c'tait alors un prlat vnrable, nomm Jean Simon) avait pris
l'initiative des mesures de salubrit, que rclamait la propagation de
la _grosse vrole_. Cette maladie contagieuse, qui, puis deux ans en
, a eu grant cours en ce royaume, dit l'ordonnance, tant de ceste
ville de Paris, que d'autres lieux, faisait craindre aux hommes de
l'art, qu'elle ne se multiplit encore  la faveur du printemps. En
consquence, l'vque avait convoqu,  l'vch, les _officiers du
roi en Chtelet_, pour leur soumettre ses apprhensions  cet gard;
il fut dcid qu'on en rfrerait au parlement, et la Cour, s'tant
runie pour dlibrer, commit un de ses conseillers Martin de Bellefaye
et son greffier, pour seconder les vues charitables de l'vque,
et pour s'entendre  ce sujet avec le prvt de Paris. Le parlement
rendit une ordonnance qui fut publie dans les rues et carrefours, et
qui renfermait la police concernant la maladie nouvelle. Cette police
avait t discute, en prsence de l'vque de Paris, par plusieurs
_grands et notables personnages de tous estatz_. Les trangers, tant
hommes que femmes, malades de la grosse vrole, devaient sortir de
la ville, vingt-quatre heures aprs la publication de l'ordonnance,
sous peine de la hart; qu'ils retournassent, soit dans leur pays
natal, soit dans l'endroit o ils faisaient leur rsidence quand la
maladie les avait attaqus. Pour faciliter leur prompt dpart, on
dlivrerait  chacun d'eux, lorsqu'ils sortiraient par les portes
Saint-Denis ou Saint-Jacques, la somme de 4 sols parisis, en prenant
leur nom par crit et en leur faisant dfense de rentrer dans la ville,
avant leur gurison. Quant aux malades qui rsidaient et demeuraient
 Paris lorsqu'ils avaient t atteints de la maladie, injonction
leur tait faite de se retirer dans leurs maisons, sans plus aller
par la ville, de jour et de nuit, sous peine de la hart. Si ces
malades, relgus dans leur domicile, taient pauvres et indigents,
ils pouvaient se recommander aux curs et marguilliers de leurs
paroisses, qui les pourvoiraient de vivres. Au contraire, les malades,
qui n'auraient pas d'asile, taient somms de se retirer au faubourg
de Saint-Germain-des-Prs, o une maison avait t loue et dispose
pour leur servir d'hpital. D'autres _demourances_ seraient prpares
ailleurs pour les pauvres femmes malades, qui taient moins nombreuses
que les hommes, mais qui par honte cachaient sans doute aussi longtemps
que possible leur tat de sant. On prvoyait dj que l'hospice
provisoire de Saint-Germain-des-Prs ne suffirait pas,  cause de
l'augmentation du nombre des malades, et l'on promettait d'y adjoindre
des granges et autres lieux voisins de cet hospice, afin de recevoir
tous les pauvres qui se prsenteraient pour se faire panser. Les
dpenses de ces nouvelles maladreries taient  la charge de la ville,
dans laquelle on ferait des qutes et o l'on tablirait au besoin un
impt spcial. Deux agents comptables devaient tre placs, l'un  la
porte Saint-Jacques, l'autre  la porte Saint-Denis, pour dlivrer les
4 sols parisis et pour inscrire les noms de ceux qui toucheraient cette
indemnit, en sortant de la ville; des surveillants seraient placs
 toutes les portes de Paris, pour que les malades n'y rentrassent
pas _apertement_ ou _secrtement_. L'article le plus important de
l'ordonnance est le huitime, ainsi conu: Item, sera ordonn par
le prvost de Paris, aux examinateurs et sergents, que, s quartiers
dont ils ont la charge, ils ne souffrent et permettent aucuns d'iceulx
malades aller, converser ou communiquer parmi la ville. Et o ils en
trouveront aucuns, ils les mettent hors d'icelle ville, ou les envoient
et mnent en prison, pour estre pugnis corporellement, selon ladite
ordonnance.

Cet article prouve que la grosse vrole tait regarde comme une
sorte de peste, et que, ds cette poque, on avait organis dans
Paris un service de sant avec des _examinateurs_ et des _sergents_,
attachs  chaque quartier de la ville, et chargs de faire observer
rigoureusement les rglements sanitaires. Cependant, on ne croyait
pas  l'infection de l'air durant le rgne de la maladie, puisque les
malades sont autoriss  rester dans la ville, pourvu qu'ils soient
enferms chez eux. Il est probable que les maisons o logeaient des
malades taient signales  l'attention publique par quelque signe
extrieur, tel qu'une botte de paille suspendue  une des fentres,
ou bien une croix de bois noir cloue  la porte. Une dsignation
de ce genre fut du moins exige de ceux qui habiteraient des maisons
_infectes de peste_, par une ordonnance du prvt de Paris, en date
du 16 novembre 1510. Quoique cette ordonnance et celles d'une date
postrieure, relatives aux pidmies, ne prescrivent aucune mesure
de prudence  l'gard des lieux de dbauche, il est certain qu'on
les faisait vacuer et qu'on en scellait la porte jusqu' ce que la
sant publique ft amliore. Il en tait de mme des tuves, qu'on
fermait pendant toute la dure de la contagion. Dans le cours du
printemps de 1497, le nombre des malades de la grosse vrole s'accrut
considrablement, selon les prvisions du bon vque. Le vendredi
5 mai, la Cour de parlement prlevoit une somme de 60 livres parisis
(environ 300 fr. de notre monnaie) sur le fonds des amendes, et faisoit
remettre cette somme  sire Nicolas Potier et autres, commis touchant
le faict des malades de Naples, pour icelle somme estre employe s
affaires et necessitez desdits malades. Les registres du parlement,
o nous trouvons ce fait consign, mentionnent aussi,  la date du 27
mai de la mme anne, des _remontrances_ que l'vque de Paris adressa
derechef  Messieurs, pour leur demander une _aumne en piti_, attendu
que, si, des malades reus dans l'hospice du faubourg Saint-Germain,
y en avoit de garis en bien grant nombre, les autres souffraient de
cruelles privations, car l'argent estoit failly et y faisoit l'on de
petites aumosnes pour le prsent. Le greffier de la Cour offrit de
consacrer  ces _oeuvres pitables_ quinze ou seize cus (environ 200
fr.), qui taient dposs au greffe au moins depuis dix ans, et qu'on
n'avait jamais rclams. La Cour ordonna de remettre cette somme 
l'vque. Ce document prouve que la charit publique commenait  se
lasser, probablement parce que la cause ordinaire de la maladie n'tait
pas faite pour difier les bonnes mes. Quant aux malades guris, il
est  prsumer que ce n'taient point de vritables vnriens, et que
bien des mendiants s'taient fait passer pour malades sans l'tre, afin
de participer au bnfice des 4 sols parisis.

En effet, les esprances qu'on aurait pu concevoir d'aprs la lettre
de l'vque au parlement, ne se ralisrent pas, et les nombreuses
gurisons que cette lettre annonait amenrent un surcrot de malades.
La population saine de Paris s'effraya et demanda hautement l'expulsion
de ces tranges pestifrs, qui faisaient horreur  voir. Le prvt
de Paris se rendit  ces rclamations unanimes, et il fit crier  son
de trompe l'ordonnance suivante (regist. bleu du Chtelet, fol. 3):
Combien que par cy devant ait t publi, cri et ordonn  son de
trompe et cry public, par les carrefours de Paris,  ce qu'aucun n'en
peut prtendre cause d'ignorance: que tous les malades de la grosse
vrole vuidassent incontinent hors la ville et s'en allassent, les
trangers s lieux dont ils sont natifs, et les autres vuidassent
hors la ville, sur peine de la hart: nanmoins, lesdits malades, en
contemnant lesdits crys, sont retournez de toutes parts et conversent
parmi la ville avec les personnes saines, qui est chose dangereuse
pour le peuple et la seigneurie qui  prsent est  Paris. L'on dfend
derechef, de par le roy et monsieur le prvost de Paris,  tous lesdits
malades de ladite maladie, tant hommes que femmes, que incontinent
aprs ce prsent cry, ils vuident et se dpartent de ladite ville et
forsbourgs de Paris, et s'en voisent (s'en aillent), savoir lesdits
forains faire leur rsidence s pays et lieux dont ils sont natifs,
et les autres hors ladite ville et forsbourgs, sur peine d'estre
jectez en la rivire, s'ils y sont prins, le jourd'hui pass. Enjoint
l'on  tous commissaires, quarteniers et sergents, prendre ou faire
prendre ceulx qui seront trouvez, pour en faire excution. Fait le
lundy 25e jour de juin l'an 1498. Cette ordonnance, qui n'admettait
ni excuse, ni dlai, ni exception, avait t motive par la prsence
 Paris de toute la noblesse (_seigneurie_), qui venait offrir ses
hommages au nouveau roi Louis XII, et qui s'effrayait de la rencontre
des malades, que l'on avait bien de la peine  retenir dans leurs
maisons; car leur mal, si horrible qu'il ft, ne les empchait pas
de se donner du mouvement et de l'air. On avait ferm les yeux sur
les infractions aux lois de police, quand ces malades taient des
bourgeois aiss et bien apparents, mais leur aspect avait de quoi
faire dtester la ville  quiconque les voyait apparatre comme des
pourritures vivantes: Ce n'toient qu'ulcres sur eux, dit Sauval en
s'appropriant les expressions de Fernel, et qu'on auroit pris pour du
gland,  en juger par la grosseur et par la couleur, d'o sortoit une
boue vilaine et infecte qui faisoit bondir le coeur; ils avoient le
visage haut, d'un noir verdtre, d'ailleurs si couvert de plaies, de
cicatrices et de pustules, qu'il ne se peut rien voir de plus hideux.
(_Antiq. de Paris_, t. III, p. 27.) Le savant Fernel, qui vivait  la
fin du seizime sicle, ajoute que cette premire maladie vnrienne
ressemblait si peu  celle de son temps, qu'on a peine  croire que
ce ft la mme. Icelle maladie, disait en 1539 l'auteur pseudonyme
du _Triumphe de trs-haulte et trs-puissante dame Vrole_, a remis
beaucoup de sa frocit et aigreur premire, et n'en sont les peuples
si travaillez, qu'ils souloient.

L'arrt du parlement du 6 mars 1497 (sa date est de l'anne 1496,
suivant le calendrier pascal) ne permet pas de douter que le mal de
Naples ait rgn dans tout le royaume depuis l'anne 1494, mais on
n'a pas encore recherch l'poque de l'invasion dans chaque province
et dans chaque ville. Les archives municipales et consulaires
fourniraient des documents prcis  cet gard. Astruc, dans son grand
trait monographique, a cit seulement deux faits qui constatent
l'introduction du mal de Naples  Romans en Dauphin et au Puy en
Velay, dans l'anne 1496: La maladie de _las bubas_, disent les
registres de l'universit de Manosque, a t apporte cette anne
par certains soldats de Romans en Dauphin, qui toient au service du
roy et de l'illustrissime duc d'Orlans, dans la ville, leur patrie,
qui toit encore saine et qui ne connoissoit point cette sorte de
maladie, laquelle ne rgnoit point encore dans la Provence. Dans
une chronique indite de la ville du Puy en Velay, l'auteur, Estve
de Mges, bourgeois de cette ville, rapporte que la grosse vrole a
paru pour la premire fois, au Puy, dans le cours de l'anne 1496.
L'extrait des registres de Manosque est trs-prcieux en ce qu'il sert
 prouver que l'arme de Charles VIII, au retour de l'expdition de
Naples, tait infecte de la nouvelle maladie, et, en effet, cette
maladie s'est manifeste, en l'anne 1495, sur toute la route que
parcouraient les dbris de cette arme, qui rentrait en France, par
bandes dsorganises, aprs la bataille de Fornoue. Les soldats qui
apportrent le mal de Naples  Romans avaient fait partie sans doute
de l'arrire-garde, qui s'enferma dans Novare avec le duc d'Orlans,
et qui y soutint un sige mmorable pendant plusieurs mois. Depuis
l'poque o Astruc recueillait les matriaux de son encyclopdie
des maladies vnriennes, une tude plus consciencieuse des archives
municipales, sur tous les points de la France, a permis de constater
que le mal de Naples s'tait tendu de ville en ville et jusqu'au fond
des plus petits hameaux ds l'anne 1494, ce qui s'accorde avec l'arrt
du parlement de Paris, o il est dit,  la date du 6 mars 1497, que
la grosse vrole a eu grant cours en ce royaume, puis deux ans en 
(c'est--dire en 1495 et 1496). Dans les grandes villes seulement,
 l'exemple de Paris, on usa de rigueur contre les malades, on les
chassa en les menaant du fouet ou de la potence; mais, ailleurs, on se
contenta de les viter et de les fuir, on les laissa mourir en paix.
Nous ne croyons pas, comme l'assure plus d'un contemporain, que la
vingtime partie de la population fut enleve par l'pidmie, en France
et en Europe; mais, comme l'crivait Antoine Coccius Sabellicus en
1502: Peu des gens en moururent, eu gard au grand nombre des malades,
mais beaucoup moins de malades s'en gurirent. Ulric de Hutten, qui
s'tait cru guri et qui succomba aux progrs latents du mal  l'ge
de trente-six ans, disait lui-mme que, sur cent malades,  peine en
gurissait-on un seul, et encore retombait-il le plus souvent dans un
tat pire que le premier. (_De Morbi gall. curatione_, cap. 4.) Car la
vie tait plus affreuse que la mort, pour ces malheureux, qui n'avaient
pas droit de vivre dans la socit de leurs semblables, et qui ne
trouvaient ni remde physique ni soulagement moral  leurs atroces
souffrances.

Dans les premiers temps de l'apparition du mal de Naples, on peut dire
qu'il ne fut trait nulle part selon les rgles de l'art; les mdecins
s'abstenaient presque partout, en dclarant,  l'instar de Barthlemi
Montagnana, professeur de mdecine  la Facult de Padoue, que ce mal
tait inconnu  Hippocrate,  Galien,  Avicenne et autres anciens
mdecins; ils avaient, d'ailleurs, un prjug d'aversion insurmontable
contre la lpre,  laquelle survivait la syphilis. En outre, ce mal
honteux semblait se concentrer dans la classe abjecte, qui couvait
tant de vilaines infirmits dans son sein, et il n'y aurait eu que peu
d'avantages  retirer du traitement de ces infirmits, nes du vice, de
la misre et de la crapule. Dans la cure des maladies, disaient-ils en
se drapant dans leur majest doctorale, la premire indication devant
tre prise de l'essence mme de la maladie, on ne pouvait tirer aucun
indice d'un mal qui tait absolument inconnu. Les mdecins franais
se montrrent plus indiffrents ou plus ignorants encore que ceux
d'Allemagne et d'Italie: ils abandonnrent entirement aux charlatans
de toute espce la _curation_ de ce mal qui leur semblait un problme
insoluble. Ce fut cette dsertion gnrale des hommes de l'art, qui
fit intervenir une foule d'intrus dans le traitement vnrien; aprs
les barbiers et les apothicaires, on vit les tuvistes, les baigneurs,
les cordonniers et les savetiers se changer en oprateurs. De l,
tant de drogues diverses, tant de mthodes diffrentes, tant d'essais
infructueux, tant de procds ridicules, avant qu'on ost employer le
mercure ou vif-argent, avant qu'on et connaissance des vertus du bois
de gaac. La saigne, les lavements, les empltres, les purgatifs,
les tisanes jouaient leur rle plus ou moins neutre, comme dans la
plupart des maladies; mais les frictions, les bains et les sudorifiques
russissaient mieux, du moins en apparence. Le meilleur moyen que j'ai
trouv de gurir les douleurs et mme les pustules, crivait Gaspard
Torrella, qui avait expriment en France cette mdication anodine,
c'est de faire suer le malade dans un four chaud ou du moins dans une
tuve, pendant quinze jours de suite,  jeun. On faisait aussi, en
France, un prodigieux usage de la panace qu'on prtendait tirer de la
vipre: vin o on avait laiss mourir et infuser des vipres; bouillon
de vipres; chair de vipre, bouillie ou rtie; dcoction de vipres,
etc. Ce furent les chirurgiens qui se servirent du mercure pour obtenir
un traitement nergique contre un mal qu'on voyait rsister  tout.
Le succs rpondit  leur hardiesse, mais l'ignorance ou l'imprudence
des oprateurs, qui usrent du mercure  forte dose, occasionna des
accidents terribles, et plusieurs malades, qui ne fussent pas morts de
la maladie, moururent du remde. Gaspard Torrella attribue aux effets
du mercure la mort du cardinal de Segorbe et d'Alphonse Borgia.

On chercha donc un remde moins dangereux et plus certain; on
crut l'avoir trouv, quand le hasard fit dcouvrir en Amrique les
proprits antisyphilitiques du bois de gaac. Ulric de Hutten, qui
avait prouv un des premiers la puissance de ce remde, raconte
qu'un gentilhomme espagnol, trsorier d'une province de l'le de
Saint-Domingue, tant fort malade du mal franais, apprit d'un
indigne le remde qu'il fallait employer contre ce mal, et apporta
en Europe la recette qui lui avait rendu la sant. Ulric de Hutten
place en 1515 ou 1517 l'importation du gaac en Europe. Ce fait est
rapport diffremment, d'aprs les traditions locales, dans les notes
des curieux Voyages de Jrme Benzoni (dit. de Francfort, 1594): Un
Espagnol, qui avoit pris la vrole avec une concubine indienne et qui
souffroit de cruelles douleurs, ayant bu de l'eau de gaac que lui
donna un serviteur indien qui faisoit le mdecin, fut non-seulement
dlivr de ses douleurs, mais encore parfaitement guri. Depuis
cette poque (1515  1517), on publia, par toute l'Europe, que le
mal de Naples pouvait enfin se gurir avec une drogue que fournissait
l'Amrique, et ds lors le peuple, qui fait d'tranges confusions dans
ses chroniques orales, se persuada que le remde et le mal devaient
tre originaires du mme pays. Les noms de _mal de Naples_ et de _mal
franais_ ne pouvaient survivre longtemps  cette proccupation qui
mettait le berceau du mal auprs de l'arbre qui le gurissait; les
noms de _grosse vrole_ et de _vrole_, par excellence, prvalurent,
pour restituer  l'Amrique ce qu'on pensait lui appartenir. Les
premires cures dues  l'usage du bois de gaac furent merveilleuses.
Nicolas Poll, mdecin de Charles-Quint, affirme que trois mille
malades dsesprs furent guris presque  la fois, sous ses yeux,
grce  la dcoction de gaac, et que leur gurison ressemblait  une
rsurrection. Le grand rasme, qui avait t attaqu d'une syphilis
terrible avec douleurs frntiques, exostoses, ulcres et carie des os,
aprs avoir essay onze fois le traitement mercuriel, fut radicalement
guri par le bois de gaac, au bout de trente jours. Ce bois de
gaac fut donc reu comme un bienfait du ciel, mais on ne tarda pas
 s'apercevoir que ce bienfait avait aussi de graves inconvnients:
aux accidents vnriens succdait souvent une consomption mortelle.
Nanmoins, le bois de gaac conserva de nombreux partisans jusqu' ce
qu'il ft dtrn par un autre bois provenant aussi de l'Amrique, et
nomm par les naturels du pays _hoaxacan_, que les Europens appelrent
_bois saint_ (_sanctum lignum_). Le dernier remde eut plus de vogue
en France que partout ailleurs; et, pendant une partie du seizime
sicle, on fit une immense consommation de ce bois aromatique, qui
justifia frquemment son bienheureux nom par des cures extraordinaires.
On faisait infuser pendant vingt-quatre heures une livre de saint-bois
coup en morceaux ou rp; la dcoction se prenait  jeun, quinze
ou trente jours de suite, et procurait des sueurs abondantes qui
diminuaient l'cret du mal et l'entranaient quelquefois avec elles.
Les mdecins franais ont crit plusieurs traits sur l'efficacit
du gaac et du bois-saint; ils en parlent avec une sorte de respect
et de pieuse admiration, mais ils ne font d'ailleurs que rpter
les loges qu'Ulric de Hutten, en Allemagne, et Franois Delgado, en
Italie, avaient accords les premiers  ce merveilleux spcifique,
en reconnaissance de leur gurison. O saint bois! disait dans ses
oraisons un patient qui se trouvait soulag, sinon guri, par les
heureux effets de ce mdicament,  saint bois, n'es-tu pas au propre le
bois bnit de la croix du bon larron!

La gurison obtenue par le saint-bois ou par le gaac n'tait pourtant
pas si radicale, que les traces de la maladie disparussent tout 
fait: on reconnaissait  des signes trop certains les infortuns qui
avaient chapp  l'action aigu du mal, sans pouvoir se soustraire
 son travail incessant et mystrieux. Voici le sombre tableau que
fait de ces prtendus convalescents l'auteur anonyme du _Triumphe de
la trs-haute et trs-puissante dame Vrole_: Les uns boutonnants,
les autres refonduz et engraissez, les autres pleins de fistules
lachrimantes, les autres tout courbez de gouttes noues. Le mme
auteur, qui s'efforait d'enseigner la continence et la sagesse  ses
lecteurs en leur offrant l'exemple des malheureux qui tombent par
leur luxure dissolue aux accidents dessusdits, leur reprsente ainsi
les prliminaires non moins effrayants du mal de Naples: Les aultres
estant encore aux faulxbourgs de la vrole, bien chargez de chancres,
pourreaux, filets, chauldespisses, bosses chancreuses, carnositez
superflues et aultres menues drogues, que l'on acquiert et amasse au
service de dame Paillardise. Longtemps avant que ce singulier ouvrage
et t publi  Lyon (1539) sous le pseudonyme de Martin Dorchesino,
la posie franaise s'tait empare de ce lamentable sujet, que Jrme
Fracastor devait clbrer dans son beau pome virgilien et vnrien,
qui porte le nom de la maladie elle-mme (_Syphilis sive morbus
gallicus_). Jean Droyn, d'Amiens, bachelier s lois, pote connu par
deux pomes moraux et chrtiens, _la Nef des fols du monde_ et _la
Vie des Trois Maries_, composa une ballade en l'honneur de la grosse
vrole, et cette ballade, aprs avoir fait le tour de la France avec
la maladie nouvelle, fut imprime  Lyon, en 1512,  la fin des posies
morales de frre Guillaume Alexis, moine de Lyre et prieur de Bussy. La
ballade de matre Jean Droyn est fort curieuse en ce qu'elle accuse la
Prostitution d'avoir rpandu en France le mal de Naples, que le pote
met sur la conscience des Lombards. D'o l'on peut conclure que les
guerres de Louis XII en Italie avaient t encore plus funestes  la
sant de ses sujets, que la premire expdition de Charles VIII. Nous
croyons que la citation de cette pice de vers ne sera pas dplace
ici, comme un monument de la joyeuse philosophie de nos anctres en
matire de peste et de plaisir.

  Plaisants mignons, gorriers, esperrucats,
  Pensez  vous, amendez votre cas,
  Craignez les troux, car ils sont dangereux,
  Gentilshommes, bourgeois et advocats,
  Qui despendez ecus, salus, ducas,
  Faisant bancquetz, esbattement et jeux,
  Ayez resgard que c'est d'estre amoureux,
  Et le mettez en vostre protocole,
  Car, pour hanter souvent en obscurs lieux,
  S'est engendre ceste grosse vrole.

  Menez amours sagement, par compas:
  Quand ce viendra  prendre le repas,
  Vee ayez nette devant les yeux,
  Fuyez soussi et demenez soulas,
  Et de gaudir jamais ne soyez las,
  En acquerant hault renom vertueux.
  Gardez vous bien de hanter gens rongneux,
  Ne gens despitz, qui sont de haulte colle;
  Car, pour bouter sa lance en aulcun creux,
  S'est engendre ceste grosse vrole.

  Hantez mignones qui portent grans estas,
  Mais gardez-vous de monter sur le tas
  Sans chandelle; ne soyez point honteux,
  Fouillez, jettez, regardez hault et bas,
  Et, en aprs, prenez tous vos esbats;
  Faites ainsi que gens aventureux,
  Comme dient un grant tas de baveux,
  Soyez lettrez sans aller  l'eschole,
  Car, par Lombards soubtils et cauteleux,
  S'est engendre ceste grosse vrole.

    ENVOI:

  Prince, sachez que Job fut vertueux,
  Mais si fut-il rongneux et grateleux,
  Nous lui prions qu'il nous garde et console.
  Pour corriger mondains luxurieux,
  S'est engendre ceste grosse vrole.

Suivant les rgles potiques de la ballade franaise, ses trois
strophes symtriques devaient se terminer par un _envoi_ de cinq vers,
adresss  un _prince_, nous serions en peine de dire  quel prince
fut envoye la ballade de Droyn, et nous pensons que pas un prince,
 cette poque, si austre qu'il ft, n'aurait protest contre un
pareil envoi, d'autant mieux que les nombreux traits mdicaux, qu'on
faisait paratre alors sur le mal vnrien, taient ddis  des
cardinaux,  des vques et aux plus augustes personnages. Mais nous
trouverions matire  d'autres observations historiques, en examinant
cette ballade, qui est certainement la plus ancienne posie que le mal
de Naples ait inspire  un Franais: nous y verrions, par exemple,
que le mal se trahissait toujours  quelque signe extrieur, et que
les malades portaient quelque part le stigmate de leur souillure; nous
y verrions, en outre, que, dans l'opinion des _mondains luxurieux_,
cette espce de _rogne_ obscne s'engendrait par conjonction charnelle,
etc. Il est tonnant de rencontrer tant de justesse d'observation
chez un pote,  cette poque o les mdecins, eux, croyaient  la
propagation du mal par l'air et par le simple contact: le prjug, 
cet gard, tait encore mieux tabli dans le peuple, qui assimilait, en
son bon sens, la _grosse vrole_ avec la lpre, la fille avec la mre.
Deux sicles plus tard, l'abb de Saint-Martin, qui fut la vivante
expression de tous les prjugs populaires, rptait navement ce qu'il
avait ou dire par sa nourrice, et ce dont il rendait responsable son
ami Jean de Lorme, premier mdecin du roi: Il est  remarquer que le
verolle se gaigne en touchant une personne qui l'a, en couchant avec
un veroll, en marchant pieds nus sur son crachat et en bien d'autres
manires. (_Moyens faciles et prouvez dont M. de Lorme, premier
mdecin et ordinaire de trois de nos roys....., s'est servy pour vivre
prs de cent ans._ Caen, 1682, in-12, p. 341.)

Jean Droyn ne fut pas le seul pote franais qui chanta le mal de
Naples avant Fracastor. Jean Lemaire de Belges, l'ami de Clment
Marot et de Franois Rabelais, historiographe et pote _indiciaire_ de
Marguerite d'Autriche, traduisit en _rimes_ un conte intitul _Cupido
et Atropos_, que Sraphino avait publi en vers italiens, sur les
tranges et hideux effets de cette contagion ne du plaisir; il ajouta
au conte original deux autres _comptes_ de son _invention_, galement
allgoriques et consacrs au diffrend de l'Amour et de la Mort. Nous
empruntons,  l'oeuvre de Jean Lemaire, qui parut en 1520, un portrait
vigoureusement trac des ravages de la maladie chez ceux qui en taient
atteints:

  Mais, en la fin, quand le venin fut meur,
  Il leur naissoit de gros boutons sans fleur,
  Si trs hideux, si laids et si normes,
  Qu'on ne vit onc visages si difformes,
  N'onc ne receut si trs mortelle injure
  Nature humaine en sa belle figure.
  Au front, au col, au menton et au nez,
  Onc on ne vit tant de gens boutonnez.
  Et qui pis est, ce venin tant nuisible,
  Par sa malice occulte et invisible,
  Alloit chercher les veines et artres,
  Et leur causoit si estranges mystres,
  Dangier, douleur de passion et goutte,
  Qu'on n'y savoit remde, somme toutte,
  Hors de crier, souspirer, lamenter,
  Plorer et plaindre et mort souhaiter.

Jean Lemaire, qui fut, comme pote, le prcurseur lgant de Clment
Marot, son lve, fait entrer dans ses vers, souvent bien tourns, la
nomenclature omnilingue de cette vilaine _gorre_, que les beaux-esprits
du temps appelaient le _souvenir_, en mmoire de la conqute de Naples,
o l'arme des Franais l'avait prise. Les trois contes allgoriques
de Cupidon et d'Atropos furent rimprims en 1539, en tte du _Triumphe
de trs haute et trs puissante dame Vrole, royne du Puy d'amours_. Ce
_Triomphe_ n'est autre qu'une srie de 34 figures en bois, reprsentant
les principaux accessoires du mal de Naples et de son traitement:
ici, Vnus, la Volupt, Cupidon; l, les mdecins ou _refondeurs_,
la dite, etc. Ces figures, composes et excutes dans le got d'une
danse macabre, sont accompagnes de rondeaux et de dixains et huitains
trs-savamment versifis; tellement, que l'auteur, Martin Dorchesino,
pourrait bien n'tre autre que Rabelais, dont l'esprit et le style ont
un cachet si reconnaissable, et qui, vers la mme poque, tait fix 
Lyon, o il pratiquait la mdecine, et composait de joyeuses chroniques
au profit des _pauvres goutteux et vrols trs prcieux_.

Martin Dorchesino ou d'Orchesino, qui se qualifie _inventeur des menus
plaisirs honntes_, faisait dire au hraut d'armes du _Triumphe_
publi, en 1539,  Lyon, chez Franois Juste, libraire, _devant
Nostre-Dame de Confort_:

  Sortez, saillez des limbes tnbreux,
  Des fournaulx chauds et sepulchres umbreux,
  O, pour suer, de gris et verd on gresse
  Tous verolez! se goutte ne vous presse,
  Nudz et vestuz, fault delaisser vos creux,
        De toutes parts!

Franois Rabelais, qui se qualifie d'_abstracteur de quinte essence_,
avait dit, dans le prologue de son _Pantagruel_, publi pour la
premire fois en 1535, chez Franois Juste, qui fut aussi l'diteur du
_Triumphe_: Que dirai-je des pauvres verollez et goutteux? O quantes
fois nous les avons veus,  l'heure qu'ilz estoient bien oingtz et
engressez  point, et le visaige leur reluisoit comme la claveure d'un
charnier, et les dents leur tressailloient comme font les marchettes
d'un clavier d'orgues ou d'espinettes quand on joue dessus, et que le
gosier leur escumoit comme  un verrat que les vaultres ont acul entre
les toilles: que faisoient-ils alors? Toute leur consolation n'estoit
que d'our lire quelque page dudit livre. Et en avons veu qui se
donnoient  cent pipes de vieulx diables, en cas qu'ils n'eussent senti
allgement manifeste  la lecture dudit livre, lorsqu'on les tenoit s
limbes, ni plus ni moins que les femmes estants en mal d'enfant, quand
on leur list la Vie de sainte Marguerite. Ces passages, tirs de deux
ouvrages diffrents que nous attribuons au mme auteur, prouvent que
les malades taient nombreux  Lyon dans la clientle de Rabelais, et
qu'il les traitait, dans les _limbes_, par les frictions mercurielles
plutt que par le gaac et le bois-saint.

C'est dans le _Triumphe_ que nous trouvons aussi le souvenir de
l'pidmie vnrienne qui avait dsol la ville de Rouen et la
Normandie en 1527, et que Jacques de Bethencourt avait traite avec
succs, en n'employant que le mercure. Vrolle, la belliqueuse
emperire, dit Martin Dorchesino dans son Prologue, trane aprs
son curre triumphal plusieurs grosses villes, par force prinses et
reduictes en sa sujection, mesmement la ville de Rouen, capitalle de
Normandie, o elle a bien faict des siennes, comme l'on dict, et publi
ses loix et droits diffusement. Cette invasion de la maladie, qui se
prsentait cette fois avec de nouveaux symptmes, puisque les enfants
eux-mmes en taient attaqus, laissa trace dans la langue proverbiale,
o l'on dit longtemps _vrole de Rouen_, pour dsigner la pire espce
et la plus rebelle aux remdes. On lit ces vers, au-dessous de l'image
de la _Gorre de Rouen_:

  Sur toutes villes de renom
  O l'on tient d'amour bonne guyse,
  Midieux Rouen porte le nom
  De veroller la marchandise.
  La fine fleur de paillardise,
  On la doit nommer meshouen (_maintenant_):
  Au Puy d'Amour prens ma devise:
  Je suis la Gorre de Rouen!

Rabelais, dans sa vieillesse, se rappelait encore, en crivant son
cinquime livre de _Pantagruel_, cette terrible _gorre_, qu'il avait
peut-tre observe sur les lieux en 1527; car il cite, parmi les choses
impossibles, le fait d'un jeune abstracteur de quinte-essence, qui se
vantait de guarir les verollez, je dy de la bien fine, comme vous
diriez de Rouen. Un sicle plus tard, le proverbe avait survcu 
l'pidmie, et Sorel, dans son roman de _Francion_ (liv. X), attestait
que vrole de Rouen et crottes de Paris ne s'en vont jamais qu'avec la
pice.

Quoique des personnages minents et du plus honorable caractre aient
t, on ne sait comment, victimes reconnues de cette maladie impudique,
il est difficile de nier que la Prostitution ft le principal
intermdiaire de la contagion, et que les mauvais lieux servissent de
foyer permanent  ses plus redoutables flaux. La Prostitution n'tait
nulle part rglemente sous le rapport sanitaire, et il faut descendre
jusqu'en 1684, pour trouver une ordonnance qui semble avoir en vue
la salubrit des tablissements de dbauche. On peut donc apprcier
les fcheux effets que cette insouciance de l'autorit ne manqua pas
d'exercer sur la sant publique; car, en abandonnant aux hasards de
leur incontinence les malheureux libertins, qui s'en allaient, pour
ainsi dire,  la source du mal, on exposait  d'invitables dangers les
femmes lgitimes de ces imprudents et leurs pauvres enfants, auxquels
ils lguaient un virus hrditaire et incurable. Dans les commencements
de l'pidmie, comme nous l'avons vu, on enfermait les malades dans des
espces de ladreries, et on les expulsait des villes, o leur prsence
seule passait pour contagieuse. Cette expulsion gnrale des _paovres
vrols_ contribua ncessairement  rpandre l'infection dans les
campagnes.

Mais, quand l'exprience eut dmontr que le mal vnrien ne pouvait
se gagner que par le commerce charnel ou par quelque contact intime
et immdiat, on ne vit plus d'inconvnients  laisser sjourner dans
les villes et parmi les personnes saines ces tristes et honteuses
infirmits, dont l'aspect tait fait pour effrayer le libertinage.
Il n'y a pas de date certaine qu'on puisse attacher  ce changement
d'opinion et de police, vis--vis du mal de Naples et des infortuns
qui en taient atteints. Dans les registres du parlement de Paris, on
lit,  la date du 22 aot 1505, un arrt, qui autorise  prendre sur
le fonds des amendes la somme ncessaire  la location d'une maison
pour y loger les verolez. Cet arrt, le dernier qui fasse mention de
ces hospices temporaires, nous apprend que l'asile ouvert aux malades
dans le faubourg Saint-Germain n'tait dj plus suffisant. On peut
supposer que, peu d'annes aprs, sous la garantie de la mdecine,
qui avait mieux tudi le principe des maux vnriens, on admit,
indiffremment avec les autres malades,  Htel-Dieu, ceux qui avaient
contract  Paris, soit la grosse vrole, soit quelque teigne ou rogne
syphilitique. On passa ainsi d'une extrmit  l'autre, et l'on tomba
d'un excs dans un pire. A l'Htel-Dieu, les malades taient couchs au
nombre de quatre et mme six dans le mme lit: la syphilis en gta un
grand nombre, qui taient entrs  l'hpital fivreux ou catarrheux,
et qui en sortaient perclus et _courbasss_ par le virus ou par le
mercure. Cette catgorie de malades se multipliait donc, quoique le
mal diminut de gravit. L'Htel-Dieu de Paris ne fut bientt plus
assez vaste pour les contenir: il fallut songer  crer des hpitaux
spcialement destins au traitement vnrien. Le premier hpital fut
tabli en 1536, par arrt du parlement, sur le rapport des commissaires
chargs de la police des pauvres. Deux salles du grand hpital de la
Trinit reurent cette destination: la grande salle haute, o l'on a
accoustum de jouer farces et jeux, fut applique  l'hbergement des
infectz et verollez; la basse salle,  l'hbergement et retrait de ceux
qui sont malades de teignes, du mal que l'on dict _saint Main, saint
Fiacre_, et autres maladies contagieuses.

Quelques mois aprs l'ouverture de cet hospice, la place manquait
pour y recueillir tous les malades qui se prsentaient. Le parlement,
par arrt du 3 mars 1537, ordonna aux marguilliers de l'glise de
Saint-Eustache, de consacrer l'hpital de la paroisse, au logement
des pauvres malades verollez et des maladies que l'on dict de saint
Main, saint Fiacre et autres de cette qualit contagieuses. Mais
il n'y avait pas encore  Paris, malgr ces fondations, un hpital
exclusivement rserv  la maladie vnrienne, tandis que la ville de
Toulouse en possdait un, depuis l'anne 1528, appel dans le langage
du pays l'_houspital das Rognouss de la rongno de Naples_. (Voy. les
_Mm. de l'hist. du Languedoc_, par Guill. de Catel, p. 237.) A mesure
qu'on ouvrait de nouveaux refuges aux _pauvres malades de vrole_, on
constatait de la sorte les ravages du mal dans les classes infrieures,
et surtout parmi les vagabonds: l'humanit conseilla d'aviser au
soulagement de cette multitude souffrante, en dlivrant de la vue et
du contact de ces malades les gens sains et les honntes gens. On fit
partout des hpitaux, et on y accumula comme dans des prisons tous les
pauvres qu'on jugeait affligs de maladies contagieuses. On commenait
 se repentir d'avoir supprim trop lgrement les mesures de police
relatives aux lpreux et aux vrols; on s'aperut un peu tard que
la diffrence n'tait peut-tre pas si grande entre ces deux sortes
de malades, et l'on eut la pense de reconstituer l'ancien rgime
des lproseries. Ce fut dans cette pense qu'on organisa, pour les
_povres vrollez_,  Paris, le grand hpital de Saint-Nicolas, prs
de la Bivre, sur la paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Mais
les ressources de cet hpital n'avaient pas t calcules d'aprs
l'accroissement journalier du nombre des malades, et ce nombre
s'levait  660, en 1540; le _linge et autres choses ncessaires_,
que les matres et gouverneurs de l'Htel-Dieu taient tenus de leur
fournir, vinrent  manquer tout  fait. Le parlement de Paris eut piti
de ces malades, _qui estoient en grosse ncessit_; il cita devant lui
les matres et gouverneurs de l'Htel-Dieu, et les somma de pourvoir
aux besoins de l'hpital de Saint-Nicolas. (Voy. les _Preuves de
l'Hist. de Paris_, de Flibien et Lobineau, t. IV, p. 689 et 697.)

Cet hpital prit le nom d'_hpital de Lourcines_, et on y envoyait
tous les _vrollez_ qui se prsentaient au Bureau des pauvres et 
l'Htel-Dieu de Paris, o jusqu'alors ils taient couchez au mesme lit
que ceux qui ne sont atteints de cette maladie. Telle fut l'origine
de l'hpital des Vnriens, et un arrt du parlement, en date du 25
septembre 1559, nous apprend que M. Pierre Galandius naguere souloit
tenir ledit hpital de Lourcines, o l'on nourrissait, logeait,
pansait et mdicamentait les _gens verols_. (_Preuves de l'Hist.
de Paris_, t. IV, p. 788.) En mme temps qu'on cherchait  mettre
en chartre prive tous les malades de cette espce, on s'occupait de
faire rentrer dans les maladreries ou lproseries les lpreux errants,
qui n'avaient que trop contribu  corrompre la sant publique, en
vivant librement au milieu de la population saine. Franois Ier,
par une ordonnance du 19 dcembre 1543, voulut _remdier au grand
dsordre_ de ces lproseries, et il essaya d'y faire renfermer, comme
autrefois, les lpreux qui mendiaient et _cliquetaient_ par les villes
et villages. Il tait trop tard pour restituer au domaine de l'tat
les biens appartenant  la charit publique, mais envahis et accapars
depuis plus d'un sicle par des particuliers; d'ailleurs,  quoi bon
des lproseries, quand il n'y avait plus de lpreux? En effet, mme
les porteurs de cliquettes et de barils, ce n'taient que vnriens
rcents ou invtrs. Lpre et vrole avaient fait cause commune: si
bien qu'Henri IV, par un dit de 1606, attribua ce qui restait des
lproseries  l'entretenement des pauvres gentilshommes et soldats
estropiez. Mais on ne voit pas qu'Henri IV, malade des suites d'une
gonorrhe virulente, qui le fit souffrir pendant plus de dix ans, ait
considr la grosse vrole comme l'hritire naturelle de la lpre,
et lui ait assign quelques revenus pour soigner ses malades. A cette
poque, tous les syphilitiques n'taient pas dans les hpitaux, et l'on
peut dire que la Prostitution, qui peuplait les cours des Miracles,
se chargeait aussi de les dpeupler, en y ravivant sans cesse l'ancien
virus de la lpre et le nouveau virus de la grosse vrole.

[Illustration:
  A. Racine del. d'aprs de Wal.
  Drouart Imp.
  Ed. Rosotte Sc.

  BOUGE FLAMAND (XVIIe Sicle)
]




CHAPITRE XXII.

  SOMMAIRE. --Les potes de la Prostitution, au treizime sicle.
  --Corruption obscne de la langue. --Christine de Pisan fait la
  guerre aux vilains mots. --Influence du _Roman de la Rose_ sur
  les moeurs. --L'_Art d'aimer_ de Guillaume de Lorris et de Jean
  de Meung. --Les femmes _putes_. --Vengeance des dames. --Les
  antagonistes du _Roman de la Rose_. --Projet de rforme des filles
  publiques. --Le _Champion des dames_. --Les _Puys d'amour_ de
  Picardie et de Hainaut. --Le jargon des _galloises_. --Guillaume
  Coquillart, official de Reims. --Les _Droits nouveaux_, code du
  libertinage. --_Facio ut des._ --Tromperie sur la qualit de la
  marchandise. --Stellionat amoureux. --Le _Plaidoyer d'entre la
  Simple et la Ruse_. --Ne rien prendre sans payer. --Portrait
  d'une vieille _courtire_. --Nomenclature des _mignonnes_ de
  Reims, avec leurs sobriquets. --Olive de Gte-Fatras. --Marion de
  Trane-Poetras. --Mort de Coquillart. --Son pitaphe. --Digression
  sur ses _coquilles_.


Les trouvres du treizime sicle, comme nous l'avons dit, avaient
t les potes de la Prostitution; leurs lais et leurs fabliaux, qui
refltaient la licence de leurs moeurs et l'obscnit de leur langage,
eurent une funeste influence sur la langue crite, comme sur les moeurs
du peuple: les moeurs, loin de s'purer, se pervertirent davantage, 
l'exemple de celles que la joyeuset franaise avait mises en honneur
dans ces contes orduriers; la langue non-seulement resta surcharge
d'une nombreuse famille de vilains mots et de locutions impudiques,
mais encore elle apprit  exprimer de prfrence les lieux communs
de l'amour charnel, si l'on peut dsigner ainsi ce fade et monotone
dbordement de posie amoureuse qui fit les dlices des quatorzime
et seizime sicles. Les diteurs de Rutebeuf, M. Achille Jubinal et
son devancier Mon, n'ont pas os publier, mme en remplaant les mots
libres par des points, plusieurs pices singulires, qui prouvent
que ce trouvre effront ne se proccupait gure de respecter les
oreilles de ses auditeurs. Nous renvoyons les curieux de ce genre de
littrature, au clbre manuscrit de la Bibliothque impriale, cot
7218, Ancien Fonds du roi, dans lequel on trouvera, au folio 215, le
_Dit du c. et de la c._, qui commence ainsi:

  Une c..... et un v.. s'esmurent
  A un marchi o aller durent...;

au folio 24, le _Dit des c._, dont voici le dbut, adress  un
seigneur peu dlicat:

  Signor, qui les bons c... savs,
  Qui savs que li c... est tels...;

et, au folio 183, le _Dit du c. et du c._, dont les deux premiers vers
annoncent une controverse licencieuse:

  L'autre hier, me vint en avison
  Que li c.. demandoit au c...

Les termes graveleux et les images indcentes, que les trouvres
employaient si volontiers, n'avaient rien de dplac peut-tre dans
des contes gaillards; mais, par la force de l'habitude, on les voyait
figurer aussi dans les ouvrages les plus srieux et mme les plus
moraux. Nous avons dj cit divers passages d'une ancienne traduction
de la Bible, pour montrer comment les crivains et les potes profanes
se sentaient toujours de la mauvaise compagnie qu'ils frquentaient.
Cette inconvenance dans les mots n'tait pourtant pas sensible  tout
le monde, et bien des femmes de bonnes vie et moeurs, bien des hommes
graves et _vnrables personnes_, poussaient la candeur jusqu' ne pas
se scandaliser de ces locutions triviales ou dshonntes qui avaient
fait irruption  la fois dans la langue parle et dans la langue
crite. Il fallait une dlicatesse, exceptionnelle  cette poque,
pour rougir et s'offenser de cette grossiret nave, que l'usage
avait rendue presque gnrale, en la faisant passer des livres dans le
discours.

Voici de quelle manire la sage et _preude dame_ Christine de Pisan
se dfendait de salir ses ouvrages de posie et de morale, par cette
honteuse prostitution de langage. Elle rpond  _trs-notable et
suffisante personne_ matre Gontier Col, secrtaire du roi Charles
V: Tu exposes que, sans raison, je blasme ce qui est dit au _Roman
de la Rose_, au chapitre de RAISON, l o elle nomme les secrs
membres d'hommes par leurs noms, et relates ici ce que autrefois ai
dit ailleurs: que voirement cra Dieu toutes choses bonnes, mais,
par la pollucion du pch de nos premiers parens, devint homme chose
immonde; et ai donn exemple de Lucifer, dont le nom est bel et la
personne horrible; et, en concluant, ai dit que le nom ne fait pas
la dshonnestet de la chose, mais la chose fait le nom dshonneste;
et, de ceci, tu dis que je semble le plican, qui s'occit de son
bec. Si fais ta conclusion et dis: Se la chose doncques fait le
nom dshonneste, quel nom je puis bailler  la chose, qui ne soit
dshonneste? A ce je rpondrai, sans passer oultre, grossement, car
je ne suis logicienne, et  vraye vrit dois: n'est j besoing de
telles discussions. Sans faillir, te confesse que je ne pourroye en
nulle manire parler de dshonnestet ne voulont corrompue, ne afin
que quelconque nom je lui baillasse, ou fust aux secrs membres ou
aultre chose dshonneste, que le nom ne fut dshonneste, et toutesfois,
si, pour certains cas de maladie ou aultre ncessit, il convenoit le
faire, j'en parleroys en manire que on entendist ce que je voudroye
dire et ne parleroys point dshonnestement.

Christine de Pisan ne craint pas de se livrer  une dissertation
trs-ardue et trs-pineuse sur les cas o il est permis de nommer
par leur nom les choses dshonntes, et elle finit par tablir en
principe que la malhonntet du coeur seule a fait la malhonntet des
expressions; mais, en traitant ce sujet difficile, elle ne s'aperoit
pas qu'elle tombe elle-mme dans le dfaut qu'elle reproche  Jean
de Meung et aux potes de son cole; car elle se sert de mots bas et
indcents qui contrastent avec la puret de son intention. Le _Roman de
la Rose_, que Christine de Pisan attaque ainsi dans ses ptres (Ms.
de la Bibl. Imp., cot 7217, Ancien Fonds), pouvait tre accus  bon
droit d'avoir exerc une fcheuse influence sur la pudeur du langage
et sur l'tat des moeurs publiques. On peut dire, cependant, que le
_Roman de la Rose_ fut pendant plus de deux sicles l'vangile de la
galanterie franaise.

L'auteur de la premire partie de ce roman fameux, Guillaume de Lorris,
qui mourut vers la fin du treizime sicle en laissant son pome
inachev, avait voulu composer, sous la forme allgorique, une espce
d'_Art d'aimer_ dans le got de son temps; nanmoins, il ne s'aveuglait
pas sur les dangers d'une passion, qui est parfois un mal terrible et
incurable:

  Rien n'y vaut herbe ne racine;
  Seul fuir en est la mdecine.

Il savait, peut-tre par exprience, que l'amour, qu'il dpeint avec
tant de sduction, tait pidmique chez les potes de l'poque:

  Maints y perdent, bien dire l'oz,
  Sens, temps, chastel, corps, ame et loz.

Guillaume de Lorris eut soin de temprer la contagion voluptueuse de
son sujet, par des rflexions pleines de sagesse et par des sentiments
de noble prud'homie; mais il manque son but, et la folle jeunesse, qui
s'tait enthousiasme pour le _Roman de la Rose_,

  O l'art d'amour est tout enclose,

y chercha des exemples et des aliments de libertinage, plutt que des
prceptes de vertu et des enseignements de morale. Le pote s'tait
arrt, dans son travail rotique, aprs avoir fait quatre mille vers;
un autre pote se prsenta pour complter l'oeuvre. Jean de Meung,
dit Clopinel, parce qu'il tait boiteux, continua le roman commenc
par Guillaume de Lorris. Jean de Meung s'carta sans doute du plan
primitif. Il ne se piqua pas, non plus, de s'inspirer d'Ovide et des
potes classiques de l'amour: sous prtexte de moralit et de satire,
il se jeta dans un sale torrent d'injures contre les femmes, et,
pour dtourner ses lecteurs du dangereux cueil de la galanterie, il
n'imagina rien de mieux que de leur montrer  nu, pour ainsi dire,
toutes les amorces amoureuses des sirnes qui s'acharnent  la des
mes et des corps. Jean de Meung ne fut certainement pas un moine
dominicain, ainsi qu'on l'avait suppos, parce qu'il fut enterr
dans le clotre du couvent des Jacobins de la rue Saint-Jacques.
C'tait un docteur, un matre s arts de l'Universit de Paris; car
son apologiste, le Prieur de Salon, nous le reprsente assis dans son
jardin de la Tournelle et vtu d'une chape fourre d'hermine, comme
quelque homme d'honneur, dit le bibliographe Antoine Duverdier. Il
avait appris, dans les coles,  nommer les choses par leur nom, et il
ne se faisait pas scrupule, fort qu'il tait de sa bonne intention,
d'user des termes les plus obscnes et de peindre l'amour sous les
couleurs les plus lubriques, en ddaignant toute espce de voile. Il
se vantait pourtant, malgr cette intemprance de posie, d'tre un
honnte seigneur,

  Au coeur gentil, au coeur isnel (_dispos_).

Mais si le _Roman de la Rose_ tait la lecture favorite des jeunes
libertins, les dames et les demoiselles, qui le lisaient aussi en
cachette, ne pardonnaient pas  l'auteur de les avoir outrages,
notamment dans une longue dclamation contre le sexe fminin, laquelle
se termine par ces deux vers:

  Saiges femmes, par saint Denis!
  En est autant que de phnix.

Ces dames, celles de la cour particulirement, rsolurent de le chtier
de leurs propres mains, car elles avaient sur le coeur ce jugement,
un peu bien rigoureux, que le pote avait os porter sur leur sexe, en
gnral:

  Toutes estes, serez ou fustes,
  De faict ou de volont, putes.

La vengeance des dames a t raconte par Andr Thevet dans les _Vrais
Portraits et Vies des hommes illustres_ (Paris, Kerver, 1584, 2 tom.
in-fol.); et la tradition du fait tait encore tellement prsente 
la mmoire de tout le monde, qu'Antoine Duverdier, sieur de Vauprivas,
qui publiait presque en mme temps  Lyon sa _Bibliothque franoise_,
y a consign la msaventure de Jean Clopinel. Le rcit de Duverdier
est beaucoup moins connu que celui d'Andr Thevet; il est aussi mieux
circonstanci, et c'est surtout  ce titre que nous le rapporterons
textuellement, pour prouver que du temps de Philippe le Bel les dames
de la cour n'avaient pas meilleure renomme que les femmes amoureuses
de profession:

Matre Jean de Meung, raconte le sieur de Vauprivas, tant venu 
la cour pour quelque occasion, fut par les dames arrt en une des
chambres du logis du roi, tant environn de plusieurs seigneurs,
lesquels, pour avoir leurs bonnes grces, avoient promis le reprsenter
et n'empcher la punition qu'elles en voudroient faire; mais Jean de
Meung, les voyant tenir des verges et presser les gentilhommes de le
faire dpouiller, il les requit de lui vouloir octroyer un don, jurant
qu'il ne demanderoit pas rmission de la punition qu'elles entendoient
prendre de lui (qui ne l'avoit pas mrite), ains, au contraire,
l'avancement. Ce qui lui fut accord  grand' peine et  l'instante
prire des seigneurs. Alors matre Jean commena  dire: Mesdames,
puisqu'il faut que je reoive chtiment, ce doit tre de celles que
j'ai offenses. Or, n'ai-je parl que des mchantes, et non pas de
vous, qui tes ici toutes belles, sages et vertueuses; partant, celle
d'entre vous qui se sentira la plus offense, commence  me frapper
comme la plus forte putain de toutes celles que j'ai blmes? Il ne
s'en trouva pas une d'elles qui voult avoir cet honneur de commencer,
craignant d'emporter ce titre infme, et matre Jean chappa, laissant
aux dames une vergongne et donnant aux seigneurs l prsents assez
grande occasion de rire, car il s'en trouva aucuns d'eux  qui il
sembloit que telle ou telle devoit commencer.

Le _Roman de la Rose_, dans lequel abondent les dtails rotiques et
les mots obscnes, fut pour les Franais des quatorzime et quinzime
sicles ce que le pome d'Ovide avait t pour les Romains. On le
trouvait, crit sur beau vlin, et orn de miniatures, dans toutes
les _librairies_ des htels et des chteaux; on le savait par coeur,
on le citait  tout propos, et on y puisait, comme  une source de
galanterie raffine, tous les enseignements de l'art d'aimer. Mais ce
roman clbre, qui avait cependant un but moral, n'en fut pas moins
mis  l'index par les _preudes femmes_ et par les _gens de bonne
vie_; il y eut une foule de potes et de prosateurs, qui, sans doute
 l'inspiration des dames, rfutrent les accusations partiales et
malhonntes qu'il renfermait contre elles.

Les deux plus fameux antagonistes du _Roman de la Rose_ furent
Christine de Pisan et Martin Lefranc, qui, tout en rendant pleine
justice au talent de l'auteur, lui reprochrent galement d'avoir
t injuste  l'gard des femmes, et de s'tre fourvoy dans les
sentiers perdus de la Prostitution. Voici le jugement que la vertueuse
Christine portait sur ce livre, qu'elle et voulu faire rentrer dans
le nant: Pour ce que nature est plus descendante au mal, je dis
qu'il peut estre cause de mauvaise exortacion en trs-abominables
meurs, confortant vie dissolue, doctrine pleine de depcevance, voire
de dampnation, diffameur publique, cause de souspicion et mcrantise,
et honte de plusieurs personnes, et peut estre d'erreur, et
trs-dshonneste lecture en plusieurs points.

Christine de Pisan vivait  une poque moins dprave que celle
o Jean de Meung reprsentait la femme comme _vaissel, retrait et
hberge de tous vices_. Les moeurs, sous le rgne de Charles le Sage,
taient plus dcentes que sous les rgnes prcdents; nanmoins, la
Prostitution civile menait toujours son train, au dire de cette bonne
dame Christine qui, dans sa _Cit des dames_, voulait dmontrer que
son sexe l'emportait sur l'autre, en tous genres de mrites, et qui,
dans son _Livre des trois vertus_, donnait des leons de morale et
de _preuderie_ aux femmes de toutes conditions. Elle n'oubliait pas
mme la femme de mauvaise vie; elle proposait de la convertir au
bien et de lui rendre l'estime du prochain avec sa propre estime:
Hlas! disait-elle, sans faille, toute femme ainsi donne  honte et
pch debveroit bien dsirer estre remise en cestuy estat, laquelle
chose seroit se disposer si elle vouloit, car, si elle a corps fort
et puissant pour mal faire et souffrir maintes batures et assez de
meschances, elle l'auroit bien pour gaigner sa vie: que ainsi elle fust
dispose comme nous disons, car chascun la prendroit voluntiers, lui
donneroit  gaigner, mais bien gardast qu'on ne veist en elle ordure
ne mauvaisti en nul endroit, fileroit, garderoit des accouches et
des malades, demoureroit en une petite chambre, en bonne rue et entre
bonnes gens, l vivroit simplement et sobrement, si que on la veist
nulle fois ivre, ne malle, ne tenceresse, ne grande quaquetresse, et
gardast bien que de sa bouche n'issit quelconques paroles de puterie ne
dshonnestet, mais tousjours fort courtoise, humble, douce et de bon
service  toutes bonnes gens, et bien se gardast que homme n'attraist,
car elle perdroit tout. Et, par ceste voie, pourroit servir Dieu et
gaigner sa vie: si luy feroit plus de bien ung denier que cent receuz
en pch.

Le projet de rforme, imagin par Christine de Pisan pour dtruire
la Prostitution, n'eut pas d'autre rsultat que de faire honneur 
la moralit de son auteur. On ne vit pas les femmes folles renoncer 
leur mtier dgradant, attendu que la charit publique ne leur offrit
pas de les mettre chacune dans une petite chambre _en bonne rue_,
et de les employer  des travaux honntes. Elles restrent donc ce
qu'elles taient, souvent ivres et mchantes, toujours querelleuses et
babillardes, avec des paroles obscnes  la bouche, et vivant de leur
pch. Christine n'eut pas plus de succs dans ses attaques contre Jean
de Meung, et le _Roman de la Rose_, toujours lu et admir, continua
de servir de brviaire aux amoureux et aux libertins. Martin Franc,
l'auteur du _Champion des dames_, choua galement dans la guerre qu'il
fit  la posie rotique, en prenant le _Roman de la Rose_ pour texte
de ses dclamations morales,  la dfense du sexe fminin.

Martin Franc tait, dit-on, prvt et chanoine de l'glise de Leuse
en Hainaut; il n'avait,  ce titre, rien  voir dans les mystres des
femmes, mais comme il tait d'un naturel galant et d'humeur accorte,
il prit fait et cause pour ces dames contre les insolences de Jean
de Meung. Son _Champion des dames_ n'est qu'un long pangyrique de la
vertu fminine, mais il emprunte trop souvent son vocabulaire  Jean
de Meung lui-mme, et il ne craint pas d'offenser les oreilles chastes
auxquelles il s'adresse en toute puret. Ce fait prouve ce que nous
avons dit de la prostitution du langage littraire et de l'immodestie
des potes. Ds qu'on abordait le _gai savoir_, on tait oblig de
se servir de son style, qui s'tait tran dans les mauvais lieux.
Le _bon_ frre Guillaume-Alexis, moine de Lyre en Normandie, dans
son _Grand blason des fausses amours_, compos au milieu du quinzime
sicle, n'a pas t plus dcent dans son langage, que l'auteur anonyme
du livre de Matheolus, pome franais, compos au quatorzime sicle
contre le mariage et les femmes par un vque de Trouenne. Aussi,
Martin Franc, qui croyait user, en tout bien et tout honneur, du jargon
potique au profit des dames, condamne sans appel les potes profanes
et leurs acadmies, qu'ils appelaient _Puys d'amour_, parce que tous
leurs vers semblaient sortir de l. Voici un chantillon de sa colre
contre les _Puys d'amour_, qui avaient le privilge d'attirer la foule,
surtout en Picardie et en Hainaut:

  Pour Amours balladent et riment,
  Leur hault engin tout y employent,
  En celle estude leurs jours liment:
  L toute vertu y desployent,
  Au service d'Amours s'employent,
  Comme s'il fut omnipotent:
  Mal font, quant ils ne se reploient
  Contre luy qui est impotent.
  Avez-vous point leu en vos livres
  Comment les folz payens rimoient,
  Autour de Bacchus, dieu des yvres,
  Et de Vnus que tant amoient?
  Devant eux leurs motetz semoient,
  Leurs rondeaux et serventois:
  Or, fait-on pis qu'ils ne souloient
  En Picardie et en Artois.

C'est donc chez les potes des quinzime et seizime sicles, qu'il
faut rechercher l'tat des moeurs et les particularits de la _vie
dissolue_,  ces mmes poques; c'est aussi d'aprs le genre de
vie de certains potes, qu'il faut juger ce que pouvaient tre les
habitudes dbauches de ces _beaux diseurs_, qui taient la plupart,
selon l'expression de Clment Marot, parlant de son valet Frippelippe,
_coureurs de bordeaux_ et _beaux joueurs de quilles_. Presque tous les
potes pourraient fournir quelques traits  une enqute sur les moeurs
publiques de ce temps-l; mais comme nous ne pouvons ici les passer
tous en revue, nous nous bornerons  extraire des oeuvres de Coquillart
et de Villon, les deux meilleurs potes du quinzime sicle, ce qui
peut intresser l'histoire de la Prostitution.

Guillaume Coquillart, tout official de Reims qu'il tait, parlait en
vers le jargon des _galloises_ de sa province. Il a laiss plusieurs
ouvrages de posie joyeuse, qui ont t fort estims de son temps, et
qui mritaient,  vrai dire, cette estime, eu gard  l'esprit qu'il
y a mis et au tour qu'il a donn  cet esprit un peu libre, mais
essentiellement franais. Sous le titre des _Droits nouveaux_, il a
rassembl un grand nombre de questions qui forment une espce de code
de libertinage. Voici quelques-unes des questions et des rponses.

On demande  ce jurisconsulte des _causes grasses_, si une jeune femme
doit nourrir elle-mme son enfant. Il ne rpond pas en official, mais
en pote et en connaisseur libertin.

  Elle a le beau petit teton,
  Cul trouss pour faire virade,
  Le sain poignant, tendre, mignon:
  Il n'est rien au monde plus sade (_succulent_).
  S'elle est nourisse, elle sera fade,
  Avale, pleine de lambeaux:
  Faisandes deviennent bcasses,
  Les culz troussez deviennent peaux,
  Les tetons deviennent tetasses.
  Nourrisses aux grandes pendasses,
  Gros sains ouvers remplis de laictz,
  Sont pensues comme chiches-faces
  Qu'on vent tous les jours au Palays,
  Tetins rebondis, rondeletz,
  Durs, piquans, gettez bien au moule,
  Tendus comme un arc  jaletz,
  Deviennent lasches comme soule.

On demande, quand on traite une affaire d'amour avec les _gorgiases_ et
les _sucres_,

  Qui ne le font pour rien, sinon
  Pour le denier...

si cette affaire-l est _vendage_, ou _louage_, ou _prt_, ou
_conduction_, ou _permutation_, ou _gage_. Il rpond: C'est un
vritable contrat fond sur cet axiome du droit romain: _Facio ut des_.

  Afin que tu donnes, je fais;
  C'est l'intention toute pure:
  Sans les dons, on n'ayme jamais.

On demande si une _bague_ ou femme de plaisir, qui a t trompe
par une _courtire_ ou _maquerelle_, et qui s'est donne, sur la foi
de celle-ci,  un _putier ordinaire_, peut rclamer des dommages et
intrts contre la prometteuse de robes fourres, de monnaie et de
_parpignoles_. Coquillart condamne la courtire  indemniser la pauvre
mignonne, qui s'est fie  ses conseils frauduleux, et  lui payer
son _salaire_. En outre, ladite courtire, convaincue d'escroquerie et
de faux, sera pendant quelque temps prive des profits de son odieux
trafic.

Matre Coquillart examine un autre cas de courtage, qui se rapporte
galement  la rubrique _De dolo_, et qui nous apprend que les
_courtires_ du quinzime sicle n'taient pas plus humaines ni moins
avares que celles de nos jours.

  Une qui sert de beaulx messaiges,
  Une courtire qui ne vit
  D'autre chose que de courtaiges,
  En contrefaisant ces messaiges;
  Une meschante deschire
  Qui a couru bourgs et villaiges
  Et est  tous abandonne;
  Une morfondue mal pare,
  Une meschant' bague au gibier:
  Cette vieille l'a emmene,
  Et la vous met sur le mestier,
  Et de faict l'a appointe
  De chapperon rouge, au surplus,
  De corset de soye, de baudrier,
  De robe, que voulez-vous plus?
  Tant, que, devant, pour trois festus,
  Vous l'eussiez eue ou pour du pain;
  Maintenant, le couple d'escuz
  Ou le noble (_monnaie d'or_) luy pend au sain.
  Au temps de tout son premier train,
  Elle alloit partout loing et prs;
  Et maintenant c'est un gros grain,
  Et ne va que aux porches secretz;
  Elle alloit, devant et aprs,
  Toute seule,  mont et  val;
  Maintenant, c'est un cas exprs
  Qu'il la fault conduire  cheval.
  Quel' tromperie! propos final,
  C'est dception et cautelle;
  Or, l'inventeur de tout le mal
  A est ceste macquerelle.

Le trs-quitable Coquillart veut que cette courtire soit punie
et paye une amende, non pas au profit du sergent, mais au profit du
public, qui sera dispens d'acquitter sa dette impure vis--vis de la
belle en chaperon rouge et en corset de soie.

On pose une question bien plus dlicate, relative aux dols qui se
pratiquent en amour, quand on demande au savant official de Reims si
une _image_ (fille nave) peut abuser de la crdulit des hommes, pour
leur vendre trois fois le mme objet:

  Quelque gros grain, faiseur du saige,
  La vient ung petit manier:
  Celuy-l paye l'apprentissaige
  Et le pucellaige premier.
  Depuis, survient quelque escollier,
  Gorgias, de bonne maison,
  Qui se met  en essayer,
  Et est le second eschanson.
  Aprs, survient quelque mignon
  Qui paye et passe les destroitz:
  Vous semble-il que ce soit raison
  Vendre une seule chose  trois?

Coquillart est trop honnte pour souffrir une pareille fraude sur la
qualit de la marchandise: il ordonne que la _nymphe_, coupable de
stellionat amoureux, soit fustige et battue,

  Demy vestue et demy nue,
  Pour recognoistre le dlict,
  Non pas au carrefour ne en rue,
  Mais au quatre cornetz d'ung lict,
  Les dents contremont, l'esperit
  Pensant, ravy en amourette,
  Et la teste au bout du chalit,
  En lieu du cul d'une charette.

Le digne Coquillart, qui, en sa qualit d'official, avait souvent
 juger des cas difficiles, et qui, par exemple, ne devait pas
tre effarouch par les arcanes des _causes grasses_, dploie toute
l'autorit de sa science s-lois dans le _Plaidoyer d'entre la Simple
et la Ruse_. Ce qui domine le plus dans cette pice, selon l'abb
Goujet (_Biblioth. fran._, t. X, page 160), c'est l'obscnit. Deux
femmes se disputent un amant; les avocats plaident pour et contre; les
droits de chaque partie sont exposs, dtaills, prouvs, et ces droits
respectifs, mis en si grand jour, ne sont pas certainement fonds
sur la bonne conduite ni sur les moeurs rgles des parties; le juge
interrompt les avocats; ceux-ci reprennent leurs plaidoyers; il y a
enqute; on coute les tmoins: c'est une procdure en forme.

Un des avocats, Me Simon, soutient un peu longuement, que si les
hommes, en vertu de leur toute-puissance, n'avaient qu' se baisser
pour satisfaire leur convoitise  l'gard des femmes, cette trop grande
facilit des plaisirs sensuels amnerait de srieux inconvnients, car
il s'ensuivrait

  Que un meschant homme se pourroit
  Rendre aux sucres et drues,
  Et ce semble qu'il ne fauldroit
  Qu'abatre femme emmy les rues:
  Si telles manires indues
  Couroyent, tout seroit aboly,
  Povres filles seroyent perdues
  Et le mestier trop avily:
  Par quoy, il n'y auroit celuy
  Qui ne gouvernast damoyselles
  Et qu'il ne voulsit aujourd'huy,
  Sans foncer, avoir des plus belles
  Et des plus gorgiasses, s'elles
  Se vouloyent abandonner...

Parmi la dposition des tmoins, il faut signaler celle d'une vieille
_courtire_, qui raconte comment la Ruse, qui tait vraisemblablement
une femme de vie dissolue, ameuta les filles publiques du quartier
contre la Simple, et alla nuitamment, accompagne de ces _tenceresses_,
faire le sabbat  la porte de sa rivale. Coquillart nous donne ainsi le
signalement dudit tmoin:

  Dame de bont singulire,
  Valentine irrgulire,
  Religieuse de Frevaulx,
  Abbesse de haulte culiere,
  Prieure de longue barrire,
  Du diocse de Bourdeaulx;
  Aulmousnire de vieulx naveaulx,
  Gardianne de vieulx drappeaulx,
  Le dos esgu comme une hotte,
  Chevauchant  quatre chevaulx
  Sans estrivieres ne houseaulx,
  Et ride comme une marmote.

Le tmoin, en dcrivant rassemble des filles, les dsigne la plupart
par leurs noms et sobriquets, lesquels ressemblent beaucoup  ceux que
nous avons extraits de la Taille de 1292, ce qui atteste la persistance
des usages de la Prostitution. Cette nomenclature curieuse trouverait
encore aujourd'hui, dans les derniers rangs des femmes perdues,
beaucoup de ces malheureuses qui rpondraient  l'appel.

  C'est assavoir Margot la Gente,
  Jacqueline de Carpentras,
  Olive de Gaste-Fatras,
  Hugueline de Cote-Crote,
  Marion de Trane-Poetras,
  Et Julienne l'Esgare,
  Cristine la Decouloure,
  gyptienne la Pompeuse,
  Augustine la Maupare,
  Bertheline la Rioteuse,
  Sansonnette Lourd-Grimarre,
  Henriette la Marmiteuse,
  Guillemette Porte-Cuirasse,
  Ragonde Michelon-Becasse,
  Regnaudine la Rondelette,
  Laurence la Grand-Chiche-Face,
  Demeurant  la Pourcelette,
  Jacquette la Blanche-Fleurette,
  Tiennon la Cousine-Yolant,
  Edeline Pisse-Collette,
  Maistresse de la Truye-Volant,
  Freminette de Mal-Tallent,
  Geffine Petit-Fretillon,
  Rauqueline de l'Esguillon,
  Josseline de Becquillon,
  Et dame Bietrix, demourant
  En la rue du Carrillon,
  A l'ymage du Cormorant.

Ces divers surnoms, qui caractrisaient les dfauts et les qualits des
filles, leur origine, leur physionomie ou leur toilette, pourraient
fournir matire  un commentaire trs-curieux, que le docte Leduchat
n'et pas laiss  faire; ainsi, Olive _de Gaste-Fatras_ nous parat
avoir t baptise de la sorte, parce qu'elle gtait les hommes qui
l'approchaient. On appelait alors _fatras_ un trousseau de clefs, et
dans le style figur des bons _raillards_, on mettait des clefs et des
fatras partout. Marion _de Trane-Poetras_ semble devoir ce vilain
surnom  la salet de sa chemise, pareille  celle qu'un crivain
comique de l'cole de Bruscambille nous reprsente poitrasse par
devant et dore par derrire. Au reste, on peut croire que Coquillart
n'tait point all chercher ses sujets  Paris, et qu'il recueillait,
en ses vers navement graveleux, tout ce qu'il avait vu de ses propres
yeux dans la bonne ville de Reims.

Ce pouvait tre un excellent official, et Jean Juvnal des
Ursins, archevque de Reims, n'hsita pas  le faire son excuteur
testamentaire, en 1472; mais c'tait,  coup sr, un pote fort
spirituel et fort gai, de moeurs trs-relches. Il y a dans ses
posies beaucoup de charmantes liberts, que la Fontaine n'a pas
ddaign d'imiter. Il n'tait pas trs-dlicat sans doute sur la
moralit des gens qu'il frquentait. Ses vers nous initient  son train
de vie, et son pitaphe, compose par Clment Marot, nous apprend qu'il
mourut comme il avait vcu:

  La morre est jeu pire qu'aux quilles,
  Ne qu'aux eschecs ne qu'au quillart:
  A ce meschant jeu, Coquillart
  Perdit la vie et ses coquilles.

Cette pitaphe n'a pas t certainement comprise par les biographes
qui l'ont cite et qui veulent que Coquillart, ayant perdu une somme
considrable  la _morre_, en soit mort de chagrin. Clment Marot
aurait fait allusion, selon l'abb Goujet, aux trois coquilles d'or
que le vieux Coquillart portait dans ses armes. Nous pensons qu'il
faut voir dans cette pitaphe une suite de jeux de mots, que les
commentateurs de Marot n'ont pas souponns. La _morre_ est sans doute
un jeu qui remonte  la plus haute antiquit, _micatio digitum_,
et qui consiste  lever autant de doigts que l'adversaire en lve
lui-mme en dsignant le nombre avec une merveilleuse vivacit.
On saisit sans peine l'allusion indcente que le pote prsente 
l'esprit, par le seul rapprochement de _la morre_  l'_amour_ et
par l'analogie des deux jeux. Il rsulte de l que Coquillart avait
perdu _la vie et ses coquilles_ (autre allusion obscne) en jouant
 _l'amour_. On entendait, au figur, par _coquille_ le sexe de la
femme (_ovi putamen_), et par _coquilles_ les tmoins du sexe masculin
(_testiculi_). On disait proverbialement d'une femme: _la coquille
lui dmange_, et d'un homme: _les coquilles lui sonnent_. D'aprs ces
explications philologiques, il est  peu prs clair que Coquillart, 
force de hanter la compagnie des dames, y avait contract une maladie
honteuse, qui fit de tels ravages chez lui que ses parties sexuelles
furent gangrenes et tombrent enfin sous le bistouri du chirurgien.
Coquillart, en effet, mourut vers 1500,  l'poque o le mal de Naples
faisait tant de victimes en France. C'tait l une mort peu difiante
pour un official, mais toute naturelle pour un pote qui n'avait pas eu
d'autres muses que les _mignonnes_ des clapiers.




CHAPITRE XXIII.

  SOMMAIRE. --La vie des mauvais garons et des filles de joie
  au quinzime sicle. --La jeunesse de Franois Villon. --Ses
  _villonneries_. --Ses procs. --Son _Petit Testament_. --Cabarets
  en renom. --Son pitaphe. --Son _Grand Testament_. --La belle
  Heaulmire. --_Folles femmes_ des corporations de mtier. --_Parler
  un peu poictevin._ --_Saint-Genou_ et _Brisepaille_, en Poitou.
  --_Enn_, juron des filles. --Tableau du mnage d'un _compagnon_ ou
  _francgontier_. --Ballade _ ceux de mauvaise vie_. --Les truies
  et les pourceaux. --Villon crie merci. --Ses _Repues franches_.
  --La _diablerie_ de Montfaucon. --Les joueurs de farces. --Les
  Enfants-sans-souci. --La _verde jeunesse_ de Clment Marot. --La
  _Lgende de maistre Pierre Faifeu_. --Mace la devote et la fille
  _attourne_.


C'est dans les oeuvres de Franois Villon, qu'il faut apprendre ce que
pouvait tre au quinzime sicle la vie des mauvais garons et des
filles de joie. Villon, avant d'entrer dans les prisons du Chtelet
et d'tre destin  prir sur la roue, avait pass sa jeunesse dans
les lieux de dbauche, ne frquentant que la honteuse compagnie qu'il
y rencontrait. Ce furent, comme il l'avoue lui-mme, le jeu, les
_repues franches_ et les femmes, qui l'entranrent au crime et qui
le firent condamner deux ou trois fois avec ses complices. Il tait
n d'une famille honnte et pauvre, qui se nommait _Corbeuil_; mais
on le surnomma _Villon_, c'est--dire voleur ou filou, lorsque ses
_hauts-faits_ de _pince_ et de _croc_ le firent connatre comme un
habile coquin parmi les ribauds de la bonne ville de Paris. Il prenait
le titre d'_colier_, et l'on peut juger, d'aprs ses posies, qu'il
avait tudi aux grandes coles de la rue du Fouare, avant de se faire
recevoir _matre-s-arts_ aux coles de l'argot et de la Prostitution.

Il commena par des vols de peu d'importance, qui ne lui offraient
en perspective qu'un bon repas avec ses amis et ses matresses; il
se chargeait de leur procurer, sans bourse dlier, du pain, de la
viande et surtout du vin, et il inventait des tours d'adresse, 
l'aide desquels il dvalisait les boutiques des marchands. Son premier
procs date de l'anne 1456. Il fut alors enferm dans les prisons du
Petit-Chtelet, et, pendant cette captivit, il composa son _Petit
Testament_, o il se plat  rappeler quelques souvenirs de sa vie
crapuleuse et malhonnte. Il accuse de ses fautes une femme qu'il
aimait et qu'il ne nomme pas; c'tait vraisemblablement une fille
publique, avec laquelle il cohabitait, et qui le jeta, un soir d'hiver,
 la porte, en le priant de ne plus revenir au logis. Villon, se
trouvant sans asile et sans moyens d'existence, avait eu recours au vol
pour ne pas mourir de faim, et s'tait mis  vagabonder dans les rues
de Paris. Cependant, comme il se souvenait avec plaisir du bon temps
qu'il avait pass avec cette _villotire_, il laisse en hritage son
coeur _mort et transi_  celle, dit-il,

  Qui si durement m'a chass,
  Que j'en suis de joye interdict
  Et de tout plaisir dechass.

Un passage du _Petit Testament_ nous apprend que les libertins
de l'Universit et du Palais allaient faire bombance avec leurs
_meschines_, soit au cabaret de l'_Abreuvoir Popin_, qui tait situ
sur le bord de la rivire, vis--vis la rue Thibautod,  l'endroit o
fut construit depuis le quai de la Mgisserie, soit au _trou_ (bouchon)
de la _Pomme du Pin_, dont nous ignorons l'emplacement, quoique ce
cabaret ft encore fameux au dix-septime sicle.

Franois Villon n'avait que vingt-six ans, lorsqu'il sortit du
Petit-Chtelet pour retourner  ses vilaines habitudes. La mauvaise
socit qu'il voyait ne tarda pas  lui tre funeste, et, quoiqu'il
continut  vivre aux dpens des femmes dissolues qui lui accordaient
les privilges d'amant, il ne se contentait pas de l'argent que faisait
entrer dans le mnage l'indigne mtier de ses compagnes. Il allait
commettre ses _villonneries_,  main arme sur la grande route, de
concert avec quelques-uns des hommes dpravs qui l'aidaient ensuite
 dissiper son butin au jeu et  table. En 1461, aprs un acte de
violence qui parat avoir eu pour thtre le village de Ruel, aux
environs de Paris, il fut arrt de nouveau  Melun, ainsi que cinq
de ses complices, jug par le tribunal du Chtelet, et condamn  tre
pendu au gibet de Montfaucon. Il prit la chose assez gaiement, car il
composa lui-mme son pitaphe:

  Je suis Franois (dont ce me poise)
  N de Paris, auprs Pontoise.
  Or, d'une corde d'une toise,
  Saura mon col que mon cul poise.

Nanmoins, d'aprs le conseil de son avocat, il ne s'en tint pas 
la justice de la prvt de Paris, et il appela de la sentence en
parlement. Ce fut pendant les dlais de cet appel, qu'il rdigea _en
rimes_ son _Grand Testament_, dans lequel il fit comparatre, avec
beaucoup d'esprit et de malice, tous les joueurs de ds, tous les
coureurs de clapiers, tout le honteux personnel de la Prostitution
contemporaine. Ce _Grand Testament_, qui ne tmoigne gure du repentir
de son auteur, est donc un cho fidle des mauvais lieux de Paris,
et un scandaleux miroir de la vie des potes, des coliers et des
vagabonds.

Villon commence par introduire dans son _Testament_ la belle
Heaulmire, qui avait eu dans son jeune temps ceinture dore et
mchante renomme, mais qui, en devenant vieille, ne pouvait plus faire
d'autre mtier que de gouverner une maison de filles de joie. La belle
Heaulmire (c'tait peut-tre une marchande qui vendait ou fabriquait
des _heaulmes_ ou casques dans la rue de la Heaumerie) avait t fort
belle, et,  ce titre, fort courtise des _clercs_, des _marchands_ et
des _gens d'glise_, qui ne marchandaient pas ses bonnes grces; mais,
 l'poque o ses faveurs se payaient si cher, elle aimait un _garon
rus_ qui ne lui donnait rien que de mauvais traitements, et qui la
dpouillait de tout ce qu'elle gagnait  la peine de son corps. On
voit que les moeurs des mprisables parasites de la Prostitution n'ont
pas chang depuis quatre sicles. coutons les plaintes de la belle
Heaulmire:

  Or, ne me faisoit que rudesse
  Et, par m'ame! je l'amoys bien!
  Et  qui que fisse finesse,
  Il ne m'aymoit que pour le myen.

  J ne me sceut tant detrayner,
  Fouller aux piedz, que ne l'aymasse,
  Et m'eut-il faict les rains trayner,
  S'il me disoit que le baisasse
  Et que tous mes maux oubliasse,
  Le glouton, de mal entach,
  M'embrassoit! J'en suy bien plus grasse!
  Que m'en reste-t-il? Honte et pch!

La belle Heaulmire, en se lamentant ainsi devant un feu de
chnevottes, tait accroupie sur ses talons vis--vis d'autres vieilles
qui l'coutaient avec un sourire railleur. Le _garon rus_, dont
parlait en soupirant cette ancienne folle de son corps, n'existait
plus, disait-elle, depuis trente ans. Cependant, les commentateurs de
notre pote sont tents de croire que c'tait Franois Villon lui-mme
qu'elle regrettait de la sorte, parce qu'il l'avait tant battue et tant
pille. Elle fait un gracieux portrait de ce qu'elle tait alors, en
opposition avec une triste peinture de ce qu'elle est maintenant. Ici,
c'est la prostitue; l, c'est la _courtire_. Nous allons placer ces
deux portraits si diffrents, en regard l'un de l'autre.

  Qu'est devenu ce front poly,
  Ces cheveulx blonds, sourcilz voultiz (_arqus_),
  Grand entre'oeil, le regard joly
  Dont prenoye les plus subtilz;
  Ce beau nez, ne grand ne petiz,
  Ces petites jointes oreilles,
  Menton fourchu, cler vistraictis (_clair visage bien fait_),
  Et ces belles levres vermeilles?

  Ces gentes espaulles menues,
  Ces bras longs et ces mains traictisses (_bien faites_),
  Petiz tetins, hanches charnues,
  Esleves, propres, faictisses
  A tenir amoureuses lysses,
  Ces larges reins, ce sadinet
  Assis sur grosses fermes cuysses
  Dedans son joly jardinet?

  Le front rid, les cheveulx gris,
  Les sourcilz cheuz, les yeux estainctz,
  Qui faisoient regars et ris
  Dont maintz marchans furent attainctz,
  Nez courb, de beault loingtains,
  Oreilles pendens et moussues,
  Le vis (_visage_) pally, mort, et destaincts,
  Menton fonc, levres peaussues.

  C'est d'humaine beaut l'yssues,
  Les bras courts et les mains contraictes,
  Les espaulles toutes bossues,
  Mammelles, quoy? toutes retraictes;
  Telles les hanches que les tettes
  Du sadinet... Fy! Quant des cuysses,
  Cuisses ne sont plus, mais cuissettes
  Griveles comme saulcisses.

La belle Heaulmire n'est donc plus bonne  rien, si ce n'est 
_bailler une leon_ aux filles de joie, et voici la _doctrine_ qu'elle
leur prsente dans une ballade, o nous remarquerons que les _folles
femmes_ appartenaient la plupart  des corporations de mtier, comme
nous l'avions dj indiqu.

  Or, y pensez, belle gantire,
  Qui m'escolire souliez estre,
  Et vous, Blanche la savatire,
  Or, est-il temps de vous cognoistre!
  Prenez  dextre et  senestre,
  N'espargnez homme, je vous prie,
  Car vieilles n'ont ne cours ny estre,
  Ne que monnoye qu'on descrie.

  Et vous, la gente saulcissiere,
  Qui de danser estes adextre,
  Guillemette la tapissire,
  Ne mesprenez vers vostre maistre:
  Tous vous fauldra clore fenestre,
  Quand deviendrez vieille flestrie,
  Plus ne servirez qu'ung viel prebstre,
  Ne que monnoye qu'on descrie.

  Jehanneton la chaperonniere,
  Gardez qu'ennuy ne vous empestre;
  Katherine l'esperonniere,
  N'envoyez plus les hommes paistre,
  Car, qui belle n'est, ne perpetre
  Leur male grace, mais leur rie:
  Laidde vieillesse amour ne impetre
  Ne que monnoye qu'on descrie.

  Filles, veuillez vous entremettre
  D'escouter pourquoy pleure et crie?
  Pour ce que je ne me puys mettre
  Ne que monnoye qu'on descrie.

Cette ballade nous apprend que la Prostitution se recrutait, au
quinzime sicle, parmi les _gantires_, les _savatires_, les
_saucissires_, les _tapissires_, les _chaperonnires_ et les
_peronnires_. Nous y dcouvrons encore une particularit, qui mrite
d'tre signale; c'est que ces femmes dissolues se plaaient  leur
fentre pour attirer les passants, comme cela se pratique encore
en Hollande,  la Haye et  Amsterdam, o l'on voit, dans les rues
suspectes, aux fentres du rez-de-chausse, derrire des rideaux
transparents, certaines filles qui se mettent en montre  moiti nues
ou voluptueusement pares.

Franois Villon, qui avait en perspective les fourches patibulaires
de Montfaucon, et qui tait peut-tre  demi corrig avec l'espoir
d'chapper  la potence, conseille  ses lecteurs d'apprhender le
_barat_ (tromperie) des filles publiques, lesquelles n'en veulent qu'
la bourse et  l'honneur du prochain; car, dit-il,

  Car ce sont femmes diffames!
  S'elles n'ayment que pour argent,
  On ne les ayme que pour l'heure:
  Rondement ayment toute gent,
  Et rient, lorsque bourse pleure.

Le pote se repent de n'avoir pas plutt frquent les femmes de bien,
qui l'eussent gard du vice au lieu de l'y faire tomber, mais il ne
peut s'empcher de repasser avec complaisance dans son imagination
les fredaines de sa folle jeunesse; c'taient des _femmes diffames_,
d'accord, mais elles taient si belles, si joyeuses, si bien faites
pour l'amour! Il se souvient mme des leons qu'il a reues de deux
d'entre elles, qui lui avaient appris  _parler un peu le poictevin_.
Nous croyons qu'il entend, par cette expression figure, dont il nous
serait difficile pourtant de rendre le sens exact, l'art du _souteneur
de filles_; il ne dsigne aussi ses deux institutrices, que par une
mtaphore qui est plus intelligible ou qui du moins a t explique:

  Filles sont trs-belles et gentes
  Demeurantes  Sainct-Genou,
  Prs Saint-Julian des Voventes,
  Marches de Bretaigne ou Poictou,
  Mais je ne dy proprement o.
  Or, y pensez trestous les jours,
  Car je ne suis mie (_pas_) si fou:
  Je pense celer mes amours.

Pour comprendre ce langage figur, il suffit de le rapprocher d'un
passage du _Gargantua_ de Rabelais (liv. I, ch, 6), dans lequel il est
question d'une _orde vieille_, qui exerait le mtier de sage-femme:
Elle tait venue, dit matre Franois, de Brisepaille, d'auprs
Sainct-Genou. Le savant Leduchat constate, dans son commentaire, qu'on
dsignait ainsi, en Languedoc et en Dauphin, une vieille dbauche:
Cela signifie, dit-il, qu'il y a longtemps qu'on a bris avec les
genoux la paille de son grabat.

Villon a mis de ct la honte; il donne carrire  ses oeuvres, et il
formule en ces termes la morale des viveurs de son temps:

  Il n'est tresor que de vivre  son aise.

Il fait un ample loge des femmes de Paris, _qui ont le bec si affil_,
et il les lve au-dessus de toutes les langues de la chrtient:

  Il n'est bon bec que de Paris.

Il reconnat aussi d'autres mrites aux Parisiennes, et il en cite
quelques-unes, qui cependant ne faisaient pas fortune dans la dbauche:

  Temoing Jacqueline et Perrette
  Et Ysabeau qui dit: Enn!

Clment Marot, dans une note de son dition de Villon, assure que le
mot _enn_ tait un juron de filles. Villon s'apitoie sur la _disette_
de ces trois pauvres filles, qu'il n'avait pu enrichir, et auxquelles
il souhaite les miettes tombant de la table des Clestins et des
Chartreux; mais toutes ses prfrences sont pour la grosse Margot:

  Tres doulce face et pourtraicture,
  Assez devote crature:
  Je l'aime de propre nature,
  Et elle moy, la doulce sade (_mignonne_)!

C'est  elle qu'il adresse une ballade dont elle est l'hrone, et dont
il est le hros. Cette ballade nous offre le tableau pittoresque et
cynique du mnage des filles et de leurs amants:

  Si je ayme et sers la belle de bon haict (_de bon coeur_),
  M'en devez-vous tenir  vil ne sot?
  Elle a en soy des biens  fin souhaict!
  Pour son amour, ceings bouclier et passot (_dague_).
  Quant viennent gens, je vous happe le pot:
  Au vin m'en voys, sans demener grand bruyt.
  Je leur tends (_prsente_) eau, froummage, pain et fruict;
  S'ils payent bien, je leur dy que bien stat (_tout est bien_):
  Retournez cy, quand vous serez en ruyt (_rut_),
  En ce bourdel o tenons nostre estat.

  Mais, tost apres, il y a grand deshait (_chagrin_),
  Quant sans argent s'en vient coucher Margot;
  Veoir ne la puis, mon cueur  mort la hait;
  Sa robe prends, chapperon et surcot,
  Si luy prometz qu'ils tiendront pour l'escot.
  Par les costs si se prend, l'Antechrist
  Crie, et jure par la mort Jesuchrist,
  Que non fera... Lors, j'empongne ung esclat,
  Dessus le nez luy en fais un escript,
  En ce bourdel o tenons nostre estat.

  Puis paix se faict, et me lasche un gros pet,
  Plus enfle qu'un venimeux scarbot,
  Riant m'assiet le poing sur le sommet;
  Gogo me dit, et me fiert le jambot.
  Tous deux yvres dormons comme un sabot,
  Et au resveil, quant le ventre luy bruyt,
  Monte sur moy, quel' ne gaste son fruict,
  Soubz elle geins, plus qu'un aiz me fait plat:
  De paillader tout elle me destruit,
  En ce bourdel o tenons nostre estat.

  Vente, gresle, gelle, j'ay mon pain cuict:
  Je suis paillard, la paillarde me duit:
  L'ung vault l'autre, c'est  mau-chat mau-rat;
  Ordure avons et ordure nous suyt,
  Nous deffuyons honneurs, et il nous fuyt,
  En ce bourdel o tenons nostre estat.

Il est impossible de peindre sous des couleurs plus hideuses cet
horrible concubinage, o l'homme vivait de la prostitution de la
femme, qu'il favorisait et protgeait. Villon nous fait pntrer
avec lui dans ces bouges infects, o la plus sale dbauche donnait
asile  l'ivrognerie. La fameuse _Macette_ de Regnier n'est pas mieux
_pourtraicte_ que la Margot de Villon.

Villon avait t le bien-aim (le _franc-gontier_) de Margot, qu'il
battait quand l'argent n'arrivait pas au logis; mais,  lire son
_Grand Testament_, on dcouvre  chaque instant que Margot avait bien
des rivales de la mme espce. Ainsi, le pote, mis en belle humeur,
parle de Marion l'_Ydolle_, et de la _grand Jehanne de Bretaigne_, qui
tenaient _publique cole_,

  O l'escolier le maistre enseigne.

Mais, comme il s'agit de faire amende honorable, il s'adresse
lamentablement aux _enfants perdus_, qu'on doit retrouver, dit-il,
chez Marion l'Idole, et il les invite  se bien garder de l'imiter.
Une ballade _de bonne doctrine_, qu'il offre _ ceulx de mauvaise
vie_, nous fait mieux connatre encore ces piliers de tavernes et de
_bourdels_:

  Car, or' soyes porteur de bulles,
  Pipeur ou hazardeur de dez,
  Tailleur de faulx coings, tu te brules
  Comme ceux qui sont eschaudez (_boulus_);
  Trahistres (_tratres_) pervers, de foy vuydez,
  Soyes larrons, ravis ou pilles:
  O en va l'acquest que cuydez?
  Tout aux tavernes et aux filles.

  Rime, raille, cymballe, luttes,
  Hante tous autres eshontez,
  Farce, broille, joue des flustes,
  Fainctes, jeux et moralitez,
  Faictz en villes et citez;
  Gaigne au berlan, au glic (_jeu de cartes_), aux quilles:
  O s'en va tout? Or, escoutez,
  Tout aux tavernes et aux filles.

  De telz ordures te reculles,
  Laboure, fauche champs et prez,
  Sers et pense chevaux et mulles,
  S'aucunement tu n'es lettrez;
  Assez auras, si prens en grez;
  Mais, si chanvre broyes ou tilles,
  Ne metz ton labeur qu'as ouvrez,
  Tout aux tavernes et aux filles.

  Chausses, pourpoinctz et bourreletz,
  Robes, et toutes vos drapilles,
  Ains que cessez, vous porterez
  Tout aux tavernes et aux filles.

Cette ballade morale nous apprend que les potes, les comdiens, les
bateleurs, les musiciens et les joueurs formaient la fine fleur de la
Prostitution. Villon s'tait distingu entre tous par ses dsordres et
ses amours, si pauvre qu'il ft, car il puisait  pleines mains dans
l'escarcelle des chalands de ses matresses. Il lardonne, en passant,
un avare thsauriseur, matre Jacques James, qui ne dpensait que pour
les _truies_, et qui achetait ses plaisirs au meilleur march possible:

  Pour qui amasse-t-il? pour les siens;
  Il ne plainct, fors que ses morceaux:
  Ce qui fut aux truyes, je tiens
  Qu'il doit de droit estre aux pourceaulx.

Enfin, le malheureux Villon, aprs avoir d'un ton goguenard pris ses
dernires dispositions, recommande son me aux prires de tous ceux qui
doivent s'intresser  son sort:

  A fillettes, monstrans testins
  Pour avoir plus largement hostes;
  A ribleurs, meneurs de hutins;
  A bateleurs, traynans marmottes;
  A folz et folles, sotz et sottes,
  Qui s'en vont sifflant cinq et six;
  A marmousetz et mariottes,
  Je crie  toutes gens merciz!

Mais l'appel, qui avait retard l'excution de l'arrt de Franois
Villon, eut un rsultat plus favorable que le condamn ne l'esprait;
car il se trouva compris dans une amnistie que Louis XI accordait aux
prisonniers  l'occasion de son joyeux avnement. Le pote chappa
ainsi au supplice de la corde, et retourna gaillardement _aux tavernes
et aux filles_. Il avait vu de trop prs les consquences d'un procs
criminel, pour s'y exposer encore une fois; mais il tait trop vicieux
et trop endurci, pour s'astreindre  une conduite honorable: toutefois,
il ne vola plus sur les grands chemins, et il vita d'avoir de nouveaux
dmls avec la justice.

Ce fut  cette poque, sans doute, qu'il prit part  ces joyeuses
_repues franches_, qui furent clbres en rimes par un de ses
_subjets_, et qui descendaient en ligne directe de ses anciennes
villonneries. Il s'agissait toujours de faire de copieux repas, au
prjudice d'autrui; il s'agissait encore de se procurer la _chair_,
le pain et le vin,  l'aide de quelque bon tour. Le pome des _Repues
franches_, qui a t quelquefois attribu  Villon lui-mme, convoque
le ban et l'arrire-ban de la Prostitution:

  Venez aussi, toutes prestresses,
  Qui savez piea les adresses
  Des prestres d'amours hault et bas:
  Gardez que vous n'y faillez pas!
  Venez, gorriers et gorrires,
  Qui faictes si bien les manieres,
  Que c'est une chose terrible,
  Pour bien faire tout le possible!
  Toutes manieres de farseurs,
  Anciens et jeunes mocqueurs,
  Venez tous, vrays maquereaulx
  De tous estatz vieulx et nouveaulx!
  Venez-y toutes, maquerelles,
  Qui par vos subtilles querelles
  Avez tousjours en voz maisons,
  Pour avoir, en toutes saisons,
  Tant jours ouvriers que dimanches,
  Souvent les bonnes repues franches.

On peut juger, au style seul de ce pome, qu'il est postrieur
 Villon. Quant aux aventures qu'on y raconte, il en est une qui
appartient videmment au clbre colier de Paris. Des _compagnons_ de
mtier allrent un soir en partie fine _faire la noce_ dans la campagne
prs du gibet de Montfaucon; ils taient bien pourvus de victuailles;
ils avaient un broc de vin, de pain et un pt _de faon subtile_
contenant six chapons et de la _chair_; ils menaient, _en conclusion_,

  Avec eux chascun une fille.

Deux coliers, dont l'un devait tre Villon en personne, avaient
imagin de manger le souper des compagnons qu'ils trouvrent attabls
dans une _loge_ ou cabane,

  Esperant de faire grand' chiere
  Et tastant devant et derrire
  Les povres filles hault et bas.

Les deux coliers s'taient habills en diables; ils avaient pris
des masques horribles, et portaient des massues, avec lesquelles ils
assaillirent les galants, en criant  tue-tte:

  ... A mort,  mort,  mort!
  Prenez  ces chesnes de fer
  Ribaulx, putains, par desconfort,
  Et les amenez en enfer!

Les compagnons et les filles s'enfuyaient pouvants, se croyant damns
et laissant l leur souper commenc; les deux diables, s'tant assis 
table, mangrent et burent de grand courage, sans qu'il leur en cott
un denier.

Cette aventure est videmment la source d'une diablerie analogue,
que Rabelais raconte, au sujet de Villon et de sa troupe d'coliers,
dguiss en diables et jouant des farces, des mystres et des
moralits. Les acteurs nomades de ces compositions dramatiques
taient tous de fieffs libertins, quoiqu'ils reprsentassent
souvent des pices morales et religieuses; mais ils jouaient, de
prfrence, des farces et des _soties_, qui ne demandaient pas un
grand attirail de dcors et de costumes, comme les mystres. Ce genre
de comdie populaire convenait mieux, d'ailleurs,  leurs moeurs et
 leur caractre. Ils allaient ainsi de ville en ville, _farant_ et
_broillant_, aux applaudissements de leurs grossiers spectateurs, qui
ne se souciaient que de rire, et qui gotaient  merveille le gros
sel et les pices de l'esprit _gallois_. Ces comdiens, ces potes
ambulants vivaient dans la dbauche, avec des filles perdues qu'ils ne
montraient pas sur la scne, car ils remplissaient eux-mmes les rles
de femmes, en se grimant le visage ou en le couvrant d'un masque. On ne
vit donc pas figurer de comdiennes dans une reprsentation thtrale
en France, avant la fin du seizime sicle. Le bon public, qui ne se
scandalisait pas d'entendre les plus obscnes facties, ne les et pas
souffertes dans la bouche d'une femme.

Il est certain, toutefois, que les troupes comiques, composes de
potes, d'coliers, de clercs de procureurs, et de jeunes aventuriers
de toute espce, avaient des moeurs si relches, que l'autorit civile
et judiciaire leur ordonna souvent de se disperser, et les empcha de
courir le pays en donnant des reprsentations qui n'taient jamais sans
scandale. Les compagnies de la Basoche, de la Mre-Sotte, du Prince
des Sots, de l'Empire d'Orlans, des Enfants Sans-souci, etc., furent
sans doute des associations de libertinage autant que des troupes de
thtre. Le produit des _jeux_ servait, suivant l'expression du temps,
 _garnir_ la table et le lit des _joueurs_. A la fin du quinzime
sicle, les potes profanes allaient faire leur apprentissage dans
ces associations joyeuses, o chacun oubliait son vritable nom pour
prendre un sobriquet et une devise. Jean Bouchot s'intitulait le
_Traverseur des voyes prilleuses_; Franois Habert, le _Banny de
liesse_; Pierre Gringoire, _Mre-Sotte_, etc. Clment Marot, qui fut
auteur et acteur de farces dans la troupe des Enfants Sans-souci,
se chargea de dfendre en vers ses camarades de plaisir, contre les
envieux qui les avaient accuss de mener une vie scandaleuse et qui
provoquaient leur expulsion de Paris vers l'anne 1512:

  Qui sont ceux-l, qui ont si grand' envie
  Dedans leur cueur, et triste marrisson (chagrin)
  Dont, ce pendant que nous sommes en vie,
  De maistre Ennuy n'escoutons la leon?
  Ils ont grand tort, veu qu'en bonne faon
  Nous consommons nostre fleurissant aage.
  Sauter, danser, chanter  l'advantage,
  Faux envieux, est-ce chose qui blesse?
  Nenny, pour vray, mais toute gentillesse
  Et gay vouloir qui nous tient en ses lacqs:
  Ne blasmez point doncques nostre jeunesse,
  Car noble coeur ne cherche que soulas (soulagement).

Clment Marot avait trop d'intrt  cacher la vrit pour ne pas
couvrir d'un manteau honnte les dbauches des Enfants sans-souci. A
l'en croire, ses compagnons n'avaient que des peccadilles de jeunesse 
se reprocher:

  Bon cueur, bon corps, bonne phyzionomie;
  Boire matin, fur noise et tanon (querelle);
  Dessus le soir, pour l'amour de s'amie,
  Devant son huis la petite chanson;
  Trencher du brave et du mauvais garson,
  Aller de nuict sans faire aucun outrage,
  Se retirer, voil le tripotage;
  Le lendemain, recommencer la presse:
  Conclusion, nous demandons liesse,
  De la tenir jamais ne fusmes las:
  Et maintenons que cela est noblesse,
  Car noble coeur ne cherche que soulas.

Ce _soulas_, dont Clment Marot faisait un loge si difiant, allait
droit  la Prostitution, et les oeuvres de ce pote, que Calvin eut
pourtant la puissance de convertir  la Rforme, sont pleines des
licencieuses rminiscences de ce qu'il appelle sa _verde jeunesse_.

Telle tait, d'ailleurs, la vie ordinaire des coliers, qui suivaient
les cours jusqu' l'ge d'homme, et qui ne trouvaient que trop
d'occasions de libertinage  Paris et dans les villes d'universit.
Ainsi, Clment Marot n'avait que dix-neuf ans, qu'il portait dj ce
jugement hyperbolique sur les filles de la capitale (_Dialogue de deux
amoureux_):

  Quand les petites villotires
  Trouvent quelque hardy amant
  Qui vueille mettre un dyamant
  Devant leurs yeux rians et vers (chatoyants),
  Coac! elles tombent  l'envers.

Un contemporain de Marot, Pierre Faifeu, qui tait un colier d'Angers,
et dont Charles Bordign a recueilli la _Lgende_ en rimes vers 1531,
se fit une renomme presque gale  celle de Villon par ses _gestes et
dits joyeux_. Mais son historiographe, tant prtre, a d passer sous
silence les tours les plus indcents et les propos les plus effronts
de l'colier angevin qu'il opposait au clbre colier de Paris. On
ne trouve donc pas, dans cette _lgende_ nave, comme on pourrait
le croire, le tableau de la Prostitution des coliers; mais il est
permis de supposer, d'aprs deux ou trois passages, que Pierre Faifeu
frquentait la mme compagnie que Franois Villon, et consacrait _aux
tavernes et aux filles_ tout l'argent qu'il escamotait  son prochain.

Voici comment il se vengea un jour d'une vieille dvote nomme Mace,
qu'il qualifie de _lorpidum_ (_lourpidon_, dans Rabelais, sorcire).
Cette vieille l'avait brouill avec sa mre, en rapportant  celle-ci
les _folies_ dont la voix publique accusait le malin colier. Pendant
que la vieille dfilait son chapelet malin, au dtriment de Pierre
Faifeu, ce matre fripon lui vole adroitement  sa ceinture la clef
de sa porte, s'en va querir une fille de joie avec laquelle il tait
d'intelligence et l'enferme toute seule dans la chambre de Mace; puis,
aprs avoir remis la clef  l'endroit o il l'avait prise, il ameute
les gens du quartier, en leur disant que la Mace tient chez elle une
_putain_ enferme,

  Pour la livrer  qui elle l'a promise
  Pour son plaisir, comme vraye macquerelle.

La foule entoure la maison et murmure contre Mace la dvote.
Alors, Faifeu accourt au logis de sa mre, et lui dit, en jouant
l'indignation:

  Vous avez tort de croire  ceste vieille!
  Qu'il ne soit vray, ma teste soit hasche,
  Si maintenant chez elle n'est cache
  Quelque putain, qu'elle garde  quelqu' moine!
  Je vous supply, si vous n'avez essoine,
  Allez-y voir!

La mre y va; la vieille elle-mme la conduit, mais elle croit  une
illusion diabolique et ne fait que se signer, au milieu des hues et
des injures qui la poursuivent, lorsqu'elle voit, en ouvrant sa porte,
une fille de joie _atourne_, c'est--dire revtue de ses atours et des
insignes de la Prostitution.




CHAPITRE XXIV.

  SOMMAIRE. --De la philologie rotique. --Le jargon ou l'argot
  de la Prostitution. --Origines de ce jargon. --Un vieux conte
  sur _hic_ et _hoc_. --Le Commentaire de Leduchat sur Rabelais.
  --Les _Erotica verba_ de l'abb de l'Aulnaye. --Le _Dictionnaire
  comique_ de Leroux. --Richesse de la langue rotique, au seizime
  sicle. --Noms anciens des filles publiques. --Synonymes forms
  du grec, du latin, de l'italien, etc. --Synonymes emprunts 
  des noms d'animaux. --Synonymes relatifs  la vie errante des
  prostitues. --Ceux relatifs  leur mtier. --Ceux qui les classent
  par catgories. --Priphrases et jeu de mots licencieux. --Noms de
  saintes, dguiss et corrompus. --Additions  la nomenclature de
  l'abb De l'Aulnaye. --Les _Femmes au court talon_. --Proverbes
  moraux tirs de la Prostitution. --Diminutif de _Catherine_.
  --Anciens noms des mauvais lieux: tymologies. --Anciens noms
  des parasites de la Prostitution: tymologies. --Anciens noms des
  entremetteuses: tymologies. --Portrait d'une vieille proxnte,
  par Franois Rabelais. --La Sibylle de Panzoust et la Macette de
  Regnier.


Si la philologie rotique pouvait entrer dans une histoire gnrale
de la Prostitution, nous pourrions lui consacrer plusieurs chapitres
trs-neufs et trs-intressants; car il n'existe par encore un ouvrage
spcial, dans lequel on ait tudi  fond les origines de la langue ou
plutt du jargon des mauvais lieux. Cette langue, qu'on peut appeler
technique, est  peine indique dans quelques anciens dictionnaires
franais, tandis que la plupart des glossaires grecs et latins lui
accordent une large place, et la mlent, pour ainsi dire, sans aucun
scrupule,  la langue oratoire et littraire. Rien ne serait donc plus
facile que d'extraire, des glossaires consacrs aux langues anciennes
et classiques, tout ce qui a rapport  la Prostitution antique, et le
savant P. Pierhugues ne s'est pas mis en grands frais d'rudition, pour
compiler son _Glossarium eroticum lingu latin_, dont les articles
les plus curieux sont sortis du portefeuille d'un excellent philologue,
M. le baron de Schonen, que ses beaux travaux sur les rotiques grecs
eussent lev au premier rang dans l'rudition moderne. Tout est encore
 faire pour la connaissance de la vieille langue rotique franaise;
les matriaux sont innombrables, et cependant, ils n'ont jamais t
recueillis et mis en oeuvre. Si, comme l'a dit Boileau,

  Le latin dans les mots brave l'honntet,

le franais est plus modeste, ou, du moins, plus timide et plus
sournois. Cette langue rotique, si riche et souvent si ingnieuse,
il faut le reconnatre, ne prend ses bats que dans des facties
gaillardes, des romans libertins, des posies graveleuses, des contes
joyeux et des chansons ordurires. Elle est, d'ailleurs, dsavoue
par la langue proprement dite, et bannie absolument des vocabulaires,
o elle ne se glisse parfois que sous un dguisement convenable; mais
elle n'en existe pas moins avec son gnie original, et elle se perptue
de bouche en bouche, par tradition, en conservant ses archasmes,
ses mtaphores, ses images, ses proverbes, mme ses onomatopes. On
peut comparer cette langue obscne  l'argot des voleurs et du bas
peuple. Elle a sa raison d'tre, et, quoiqu'elle n'ait pas d'chos
dans la langue des honntes gens, quoiqu'elle soit mise hors la loi
de la grammaire, quoiqu'elle ne s'enseigne pas avec les humanits,
elle est ternellement vivace et elle ne vieillit pas, parce qu'elle
roule toujours sur le mme fonds et qu'elle n'a plus  s'tendre sur de
nouveaux objets.

On prouverait aisment, dans une tude philologique sur le jargon de la
Prostitution, que ce jargon est contemporain de la langue vulgaire, et
qu'il s'est form d'un mlange confus de tous les idiomes et de tous
les dialectes, comme s'il et la prtention de reprsenter une langue
universelle. Il y a, en effet, dans ce jargon trange, n du caprice
et de l'-propos, du hasard et de l'occasion, une foule de mots, qui
n'ont pas pris la peine de quitter leur caractre national, et qui se
sont faits franais, en restant grecs, latins, italiens, allemands
ou espagnols. Il semble que la Prostitution, qui fut toujours, par
nature, vagabonde et voyageuse, avait tabli entre tous ses suppts et
sujets des deux sexes un langage de convention, qu'on parlait et qu'on
entendait galement dans les diffrentes provinces de la France, 
une poque o deux villes voisines taient souvent trangres l'une 
l'autre  cause de leurs patois.

Un vieux conteur franais a parodi librement le conte rapport
par Hrodote, qui attribue au roi d'gypte Psammticus une bizarre
invention pour dcouvrir quelle tait la langue primitive, mre de
toutes les autres. Selon notre conteur, il s'agissait de savoir quel
avait t le premier mot de la langue franaise, et les acadmies
s'taient dclares incomptentes, devant cette question pineuse.
Le matre s arts, qui se proccupait de la solution d'une telle
difficult, imagina, un jour qu'il tait de loisir, de consulter, sur
le point en litige, une _folle femme_, attendu, pensait-il, que les
fous ont la science infuse et cache. Avez-vous point eu affaire
 des muets? lui demanda-t-il doctoralement.--Comme aux autres,
rpondit-elle.--, ma mie, n'avez-vous pas tir d'eux un seul mot
chrtien?--Oui, bien, reprit-elle: ils savent dire _hic_ et _hoc_.--Ce
sont mots latins, ce me semble?--Nenni, point, mon seigneur: c'est
_ceci_ et _cela_. Ce conte factieux mriterait d'tre invoqu 
l'appui de la vnrable antiquit du jargon rotique.

L'ouvrage qui traite de ce mystrieux jargon avec le plus de dtails
tymologiques, c'est assurment le commentaire de Jacob Leduchat sur le
_Gargantua_ et le _Pantagruel_. L'honnte Leduchat, quoique protestant,
tait un philologue, qui ne se faisait pas scrupule d'appeler les
choses par leur nom, et qui en affaire d'rudition ne trouvait rien de
trop cru ni de trop nu. Nous renverrons donc nos lecteurs  ce clbre
commentaire, qu'un autre philologue, loy Johanneau, a complt depuis
dans le mme got, en renchrissant sur les obscnits quintessencies
de Rabelais. Il y a un troisime commentateur de Rabelais, qui s'est
attach plus particulirement  tudier la langue rotique dans son
auteur favori; c'est le trs-savant et trs-pantagrulique abb de
l'Aulnaye, qui,  l'ge de quatre-vingts ans environ, a publi une
bonne dition de Rabelais (Paris, Desoer, 1820, 3 vol. in-12; avec des
augmentations considrables, Paris, Louis Janet, 1823, 3 vol. in-8).
Sous le titre d'_Erotica verba_, il a insr, dans le troisime volume
de son dition, un petit glossaire, que Rabelais n'a pas fourni seul et
qui manque de dveloppements dans l'explication des termes. L'audacieux
abb a recul sans doute devant les dangers de la matire, quoiqu'il
ait plac son essai pornologique sous la sauvegarde de ce distique
de Tabourot, qui avait pris pour devise: _A tous accords_, et qui se
mettait si volontiers au diapason de la vieille gaiet franaise:

  Putidulum scriptoris opus ne despice, namque
    Si lasciva legis, ingeniosa leges.

Ce glossaire a le dfaut d'enregistrer simplement, par ordre
alphabtique, des locutions, la plupart anciennes, sans ajouter 
chacune d'elles les commentaires tymologiques et historiques qu'elles
peuvent motiver. Le _Dictionnaire comique_ de Leroux, qui a t
rimprim trois ou quatre fois dans le sicle dernier, offre sans
doute une nomenclature beaucoup moins complte que celle des _Erotica
verba_ de Stanislas de l'Aulnaye, mais il fait suivre chaque mot, de
quelque citation qui en fixe le sens et la proprit. Ce _Dictionnaire
comique_, par malheur, manque d'rudition et de critique, et le
compilateur, qui tait loin de connatre les meilleures sources du
vieux langage, ne se fait pas scrupule de rendre son sujet encore plus
scabreux, par des dfinitions qui surpassent souvent l'indcence des
mots eux-mmes.

Nous n'aborderons donc pas, mme avec rserve, les difficults d'un
pareil sujet, et nous nous bornerons  remarquer que la langue rotique
franaise, qui se dessine dj trs-carrment ds le treizime sicle,
procde d'habitude par le plonasme et la redondance, traduit les
mots  son usage dans les langues trangres, ou se les approprie
tels qu'ils sont avec leur consonnance indigne, recherche les images
du style figur, triomphe dans les quivoques, et obvie sans cesse 
la monotonie du discours, au moyen des plus singulires combinaisons
philologiques. On dirait que tous les mots, toutes les phrases faites
de la langue gnrale, peuvent tre, au besoin, appliqus  cette
langue particulire, qui s'enrichit de la sorte aux dpens de la
technologie tout entire. La langue rotique, comme le fait observer
l'abb de l'Aulnaye, est, sans contredit, une des plus riches de toutes
les langues techniques. Ainsi, au seizime sicle, par exemple, on
n'avait pas moins de trois cents mots ou priphrases pour exprimer
l'_acte vnrien_ (voy. ce mot dans les _Erotica verba_). Quant aux
parties gnitales de l'homme et de la femme, elles taient reprsentes
par quatre cents noms diffrents, qui se distinguent par leur varit
pittoresque et leurs singulires attributions.

Mais il est un chapitre du langage rotique, qui appartient
essentiellement  l'histoire de la Prostitution; ce sont les
dnominations populaires, sous lesquelles les femmes de mauvaise vie
taient dsignes,  certaines poques et dans certaines circonstances;
ce sont les sobriquets ignobles ou infmes, qu'on donnait  leurs
honteux assesseurs; ce sont les synonymes plus ou moins voils,
qu'on avait invents pour caractriser les maisons de dbauche sous
leurs divers aspects. Nous avons dj (chapitre VI, t. III, p. 367)
expliqu tymologiquement les noms usuels des filles publiques, de
leurs entremetteurs, de leurs amants et de leurs demeures, au treizime
sicle. Mais cette nomenclature spciale ne resta pas stationnaire,
et elle ne fit que s'accrotre depuis, en recevant le tribut de
l'imaginative impure des potes et des conteurs. Voil comment, au
seizime sicle, la langue franaise s'tait toute surcharge de ces
excroissances rotiques, qui ressemblaient  des verrues produites par
le mal de Naples.

Il suffira de citer ici la longue numration dont l'abb de l'Aulnaye
a fait suivre, dans son glossaire, le mot _filles publiques_. Nous
reprendrons ensuite quelques-uns des noms bizarres, qu'il a glans dans
les livres, pour les interprter et pour en chercher le vrai sens:
Accrocheuses, alicaires, ambubayes, bagasses, balances de boucher
qui psent toutes sortes de viandes, barathres, bassara, bezoches,
blanchisseuses de tuyaux de pipe, bonsoirs, bourbeteuses, braydonnes,
caignardires, cailles, cambrouses, cantonnires, champisses,
cloistrires, cocquatris, coignes, courieuses, courtisanes,
demoiselles du marais, drouines, drues, ensoignantes, esquoceresses,
femmes de court talon, femmes folles de leur corps, folles d'amour,
filles de joie, filles de jubilation, fillettes de pis, folles
femmes, folieuses, galloises, jannetons, gast, gaultires, gaupes,
gondines, godinettes, gouges, gouines, gourgandines, grues, harrebanes,
hollires, hores, hourieuses, hourrires, lesbines, lescheresses,
lvriers d'amour, linottes coeffes, loudires, louves, lyces,
mandrounos, manefles, maranes, maraudes, martingales, maximas, mochs,
musequines, pannanesses, pautonnires, femmes de pch, plerines de
Vnus, pellices, personnires, posores, postiqueuses, prsentires,
prtresses de Vnus, rafaitires, femmes de mal recepte, redresseuses,
revleuses, ribauldes, ricaldes, rigobetes, roussecaignes, sacs de
nuit, saffrettes, sourdites, scaldrines, tendrires de bouche et de
reins, tireuses de vinaigre, toupies, touses, trottires, viagres,
femmes de vie, villotires, voyagres, wauves, usagres, etc.

Parmi ces noms, qui n'avaient pas tous pass de la langue crite
dans la langue parle, et rciproquement, on en remarque plusieurs
emprunts  l'antiquit grecque et latine, et, par consquent, purement
littraires: alicaires, _alicari_; ambubayes, _ambubai_; bassara,
+bassara+; lesbines, pour _lesbiennes_; maximas, _maxim_; mochs,
_moech_; pellices, _pellices_; barathres, _barathra_. Un petit nombre
de noms sont imits de l'italien, de l'espagnol, du bas-breton,
du provenal et du languedocien: bagasses, _bagasse_; scaldrines,
_sgualdrine_; ricaldes, _ricalde_; _gast_, _mandrounos_ et _manefles_.
Il y a des noms, qui, par mpris ou par plaisanterie, rappellent les
analogies morales ou physiques que les prostitues pouvaient avoir
avec divers animaux: _cailles_, _coquatris_ (crocodiles), _levriers
d'amour_, _linottes coeffes_, _louves_, _lyces_ (chiennes de chasse),
_rousse-caignes_ (chiennes rousses, en languedocien), _wauves_
(loups-garous).

Certains noms font allusion  la vie errante et vagabonde de ces
malheureuses: _bourbeteuses_, qui barbotent dans la boue; _champisses_,
qui vivent dans les champs; _cantonnires_, qui sont cantonnes au coin
des rues; _gaultires_, qui frquentent les buissons (de _gault_, bois
taillis); _hollires_, qu'on voit souvent changer de lieu (de _holler_,
courir); _postiqueuses_, qui courent la poste; _maraudes_, qui vont 
et l; _toupies_, qui tournent  droite et  gauche; _trottires_, qui
trottent jour et nuit; _viagres_, qui sont toujours sur les chemins;
_voyagres_, qui voyagent.

Plusieurs noms se rapportent  des particularits indcentes du mtier
des filles publiques: _bezoches_ (pioches); _drues_; _hourrires_
(piocheuses, qui travaillent  la vigne avec la _hourre_); _coignes_;
_escoqueresses_ (cosseuses); _martingales_ (qui doublent les enjeux);
_hores_ (qui se payent  l'heure); _pautonnires_ (batelires ou
passeuses); _posores_ (qui posent); _presentires_ (qui prsentent);
_rafaitires_ (qui rajustent); _redresseuses_; _reveleuses_ ou
plutt _releveuses_; _touses_ (qui tondent); etc. La joyeuse vie,
que mnent ordinairement les prostitues avec leurs amants, se
trouve indique dans une foule de noms qui quivalent  _filles de
joie_: _galloises_ (de _galle_, gaiet); _goudines_ ou _gaudines_
(de _gaudere_, se rjouir); _gouines_ (de _goyr_, jouir); _rigobetes_
(de _rigober_, faire la vie), etc. Les diffrentes espces de femmes
publiques, sont spcifies par des noms diffrents: _accrocheuses_,
celles qui raccrochent les passants; _bonsoirs_, celles qui les
attirent, en leur disant bonsoir; _braydonnes_, celles qui leur
tendent des gluaux ou _brays_; _cloistrires_, celles qui ne sortent
pas du clapier; _caignardires_, celles qui hantent la compagnie des
gueux; _courieuses_ et _courtisanes_, celles qui demeurent dans les
Cours d'amour; _demoiselles du marais_, celles qui ont toujours les
pieds dans la boue; _drouines_, celles qui portent avec elles tout
leur outillage, comme les _drouineurs_ ou chaudronniers ambulants;
_ensoignantes_, celles qui soignent leurs clients; _grues_, celles qui
attendent au coin des rues; _lescheresses_, celles qui ont l'abominable
industrie des fellatrices romaines; _loudires_, celles qui n'ont pour
tout bien qu'un misrable grabat; _maranes_, celles qui, par la couleur
de leur teint bistre et par leurs cheveux crpus, accusent leur
origine bohmienne ou moresque; _musequines_, celles qui se fardent et
qui se parent; _pannanesses_, celles qui ne sont vtues que de _panne_
ou de bure; _sourdites_, celles qui sont tombes dans le vice par suite
d'une sduction; _saffrettes_, celles qui portent ceinture dore et
broderies d'or ou d'argent, qu'on appelait _saffre_; _villotires_,
celles qui connaissent les tas de foin, qu'on appelait _villotes_.

Les priphrases, qui procdent la plupart de quelque locution
proverbiale, disent bien ce qu'elles veulent dire et n'ont pas
besoin de commentaire, lors mme qu'elles renferment un jeu de
mots licencieux, comme _femmes de vie_ et _fillettes de pis_.
Certains noms sont tirs de la langue du droit coutumier, comme
_personnires_, qui participent  l'action, complices; _usagres_,
terres vagues appartenant  la commune, etc. D'autres noms taient
devenus gnriques,  cause de la qualit ordinaire des femmes qui
les prenaient ou qui les recevaient, bien que ces noms-l fussent des
noms de saintes, dguiss et corrompus, comme _Janneton_ diminutif de
Jeanne, et _Margot_ diminutif de Marguerite. Enfin plusieurs noms,
comme _cambrouses_, _harrebanes_, etc., qui n'ont pas encore t
expliqus, demanderaient une longue enqute tymologique que nous
n'entreprendrons pas ici.

L'abb de l'Aulnaye, dans sa nomenclature des synonymes employs
au seizime sicle pour qualifier les prostitues, a fait de
nombreuses omissions, entre lesquelles nous signalerons seulement
les suivantes: _gaures_, dont le sens est assez obscur; _gorres_,
truies; _friquenelles_, de _frisque_, galant; _images_, c'est--dire
peintes et fardes; _poupines_ et _poupinettes_, semblables  des
poupes; _bringues_, par onomatope, frtillantes; _bagues_, au
figur; _sucres_, _paillasses_ et _paillardes_, qui couchent sur la
paille; _brimballeuses_, qui sonnent la cloche; _seraines_ ou sirnes;
_chouettes_, oiseaux de nuit; _capres_ ou _chvres_,  cause de leur
lubricit; _ancelles_ ou servantes; _guallefretires_, c'est--dire
radoubeuses de vaisseaux; _peaultres_, d'o l'on a fait _peaulx_,
filles  matelots; _gallires_, qui aiment la joie ou _galle_;
_consoeurs_ ou soeurs d'alliance; _bas-culz_, etc. Le _Dictionnaire
comique_ de Leroux, que nous n'avons pas mis  contribution, ajouterait
peut-tre une vingtaine de noms bas et grossiers, que les auteurs
du seizime sicle ont ramasss dans la fange de la Prostitution,
et que Beroalde de Verville a enchsss comme des diamants dans les
ornements du _Moyen de parvenir_. Quant aux priphrases inventes pour
exprimer le mme objet sous toutes ses faces, elles sont innombrables
et frappes, en gnral, au bon coin de l'esprit franais. Nous
n'essayerons pas d'en joindre une seule  celles que l'abb de
l'Aulnaye a pris soin de recueillir, comme pour donner une ide de
toutes les autres qui pourraient tre glanes aprs lui.

Une de ces priphrases, _femmes au court talon_, ne serait pas
comprhensible par le simple rapprochement d'un proverbe qui a t
formul ainsi en deux rimes:

  Mais la beault de la court,
  C'est d'avoir le talon court.

Un passage du cinquime livre de Rabelais nous fait connatre ce que
c'tait que d'_avoir le talon court_. En parlant du rajeunissement
que la reine de la Quinte oprait sur les vieilles femmes, Rabelais
observe qu'aprs avoir t rajeunies, elles avoyent les talons trop
plus courts que devant, ce qui estoit cause, que,  toutes rencontres
d'hommes, elles estoyent moult subjectes et faciles  tomber  la
renverse.

Malgr cette multitude de surnoms de toute sorte qui s'appliquaient
aux femmes de mauvaise vie, leur nom, par excellence, tait toujours
_putain_, qui ne fut banni entirement du langage et du style honntes,
qu' la fin du rgne de Louis XIV, car on le trouve encore dans les
comdies de Molire. Aux quinzime et seizime sicles, il osait se
montrer partout, dans les plaidoyers des avocats, dans les sermons
des prdicateurs, dans les livres de morale, de jurisprudence et
d'histoire, dans les ouvrages de posie et de littrature. On le
rencontre mme dans des livres crits par des femmes. L'abb de
l'Aulnaye a cit quatre proverbes, dans lesquels la sagesse des
nations s'adresse  la _putain_, et lui dit son fait avec une candide
grossiret:

  Amour de putain, feu d'touppes.

  Putain fait comme corneille:
  Plus se lave, plus noire est-elle.

  Quand maistre coud et putain file,
  Petite pratique est en ville.

  Jamais putain n'aima preud'hom,
  Ny grasse geline chapon.

Deux autres proverbes relatifs aux _femmes folles_ prouvent que le
bon sens populaire attachait souvent un dicton moral  des mots qui
rappelaient une pense malhonnte, afin de mettre, pour ainsi dire, le
remde  ct du mal.

  Folles femmes n'aiment que pour pasture.

    Femme folle  la messe,
    Femme molle  la fesse.

Si, dans cette abondante nomenclature, le nom de _catin_ ne figure
pas, c'est qu'il n'a t introduit dans la langue rotique qu' une
poque trs-rapproche de nous. On avait dit longtemps _catin_ comme
diminutif de _Catherine_, nom trs-usit parmi les filles du peuple; ce
nom tait devenu synonyme de _poupe_, parce que les enfants appelaient
ainsi leurs poupes; de l, le nom passa tout naturellement aux filles
dbauches, qui ne se marient pas et restent filles toute leur vie, ce
qu'on appelle proverbialement _coiffer sainte Catherine_. De _catin_ on
a fait _cataut_, et le changement de terminaison n'a pas rhabilit ce
diminutif.

Le lieu infme o la Prostitution  son sige, le _bordel_, qui s'est
gliss jusque dans les satires de Boileau et les contes de Voltaire, ne
parat pas avoir inspir la verve des faiseurs de synonymes. L'abb de
l'Aulnaye n'en rapporte que cinq ou six, qui n'avaient pas mme cours
dans la langue usuelle et qui taient rservs pour la langue crite.
Il cite l'_eschevinage_, qui parat renfermer un sale jeu de mots; la
_curatrie_, qui veille l'ide d'une _cure_ ou prbende; le _clapoire_,
qui drive de _clapier_; le _putefy_, qui annonce le fief des putes;
le _peaultre_, qui s'entend d'une mauvaise barque de passeur; le
_paillre_, qui nous apprend que ces endroits-l n'avaient pas d'autres
lits que des tas de paille et de foin, etc. Mais le mot _bordel_ fut
toujours conserv, de prfrence, quoique la situation et le rgime
du lieu eussent compltement chang, par suite des ordonnances de
la Prostitution lgale. Les _bordes_, qui avaient t les premiers
repaires de la dbauche publique, n'existaient plus nulle part,
except dans quelques villes de province,  l'poque o les femmes de
vie dissolue avaient le droit de _tenir bordel_ dans certaines rues
diffames o elles payaient patente et vivaient de leur mtier sous la
tutelle de la police municipale.

Les amants, les compagnons, les souteneurs de ces femmes perdues, tous
ces honteux parasites de la Prostitution taient toujours fltris
du nom gnrique de _maquereaux_, mais ils avaient pris eux-mmes
d'autres surnoms qui sonnaient mieux  leurs propres oreilles.
Ils s'appelaient et on les appelait quelquefois: _goulliards_ et
_gouliafres_, parce qu'ils dvoraient le produit du commerce impudique
de leurs tristes compagnes; _chalands_, parce qu'ils taient les
habitus de la maison; _paillards_, parce qu'ils brisaient la paille
du lit; _holliers_, _houliers_, _houlleurs_, parce qu'ils couraient le
pays avec leurs coureuses; _lescheors_ et _lescheurs_, parce qu'ils
s'engraissaient aux dpens de la lchefrite du logis; _maquignons_
et _courratiers_, ou _courtiers_, parce qu'ils aidaient au trafic
dshonnte de leurs _mignonnes_; _francs-gontiers_, _gastouers_,
_talons_, _casse-museaux_, _calinaires_ ou _calins_, _lesbins_ et
_lapins_, etc. Les hommes mprisables, qui se consacraient ainsi au
plus hideux concubinage et qui en tiraient leurs seuls revenus, taient
les dpositaires, sinon les inventeurs, de l'argot de la Prostitution,
et, dans les tavernes o ils passaient la journe  boire,  jouer, 
blasphmer et  dormir, ils ne manquaient pas de rvler la dpravation
de leurs moeurs par celle de leur langage.

Quant aux femmes dshonores qui se mlaient des trafics secrets de
la Prostitution, elles taient signales au mpris et  la haine
des honntes gens par le nom gnrique de _maquerelles_. Ce nom
qualificatif rpondait  toutes les conditions de leur abominable
ngoce, et il tait admis indiffremment dans le style le plus relev
comme dans le plus bas langage. Les potes de cour du seizime sicle
ne craignent pas de l'employer,  l'exemple des jurisconsultes et
des lgistes. Il semble que ce nom, qui n'a pas t exclu de la bonne
langue avant le dix-septime sicle, suffisait autrefois  tous les
besoins de la chose. Les personnes qui rpugnaient  s'en servir,
disaient _courtire_ ou _courratire_; les mots _entremetteuse_ et
_appareilleuses_ ne sont venus que plus tard, et ils sentent dj
le style acadmique. On avait recours aussi  des priphrases qui
tmoignent de l'intention de mnager la susceptibilit de ces dames:
_ambassadrices d'amour_, _conciliatrices des volonts_, _marchandes
de chair frache_, _sentinelles d'amour_, etc. Celles qui exeraient
ce lucratif et odieux mtier, et qui avaient une si grande place dans
les moeurs de nos anctres, ne trouvaient partout que maldictions
et outrages; le libertin mme, qui les employait au service de ses
plaisirs, ne se faisait point illusion sur leur infamie: ce n'taient
pas des femmes, heureusement, qui traitaient les affaires de
maquerelage, c'taient des vieilles.

Le portrait d'une vieille de cette espce a t compos en vers par un
pote du seizime sicle; c'est un morceau trs-remarquable, qui fut
attribu  Franois Rabelais, dans la premire dition complte de ses
oeuvres (_Lyon_, _Jean Martin_, 1558), et qui avait paru ds 1551 dans
un recueil de posies de Franois Habert. Cet Habert tait un ami de
Rabelais, et l'on peut supposer qu'il avait voulu sauver de l'oubli
les _ptres  deux vieilles de diffrentes moeurs_, que Rabelais,
alors cur de Meudon, ne pouvait ni ne voulait publier sous son nom.
Voici ce qui se rapporte  notre sujet dans le _blason_ potique de
la mauvaise vieille, que nous retrouverons trait pour trait chez la
Sibylle de Panzoust, qui figure parmi les personnages allgoriques du
_Pantagruel_:

  Vieille dente, infme et malheureuse,
  Vieille sans grace, aux vertus rigoureuse,
  Vieille en qui gist trahison et querelle,
  Vieille truande, inique maquerelle,
  Vieille qui rendz les pucelles d'honneur,
  Femmes aussy, en crime et dshonneur:
  Vieille qui n'eus oncq charit aulcune,
  Vieille tousjours pleine d'ire et rancune,
  Vieille de qui l'infme et layde peau
  En puanteur passe un sale drapeau:
  Vieille laquelle on ne veid oncq bien dire
  D'homme vivant, mais tousjours en mdire:
  Vieille qui n'as oncq beu vin mesl d'eau,
  Vieille qui fays de ton lict un bordeau;
  Vieille qui as la tetasse propice
  Pour en enfer d'un diable estre nourrice:
  Vieille qui as l'art magique exerc
  Plus qu'oncq ne feist et Mde et Circ...
  Vieille meschante, excrable et infecte,
  Qui de ta voix les lments infecte:
  Ne crains-tu point, vieille, que de tes faictz
  Qui devant Dieu sont sales et infaictz,
  Tu soys un jour amrement punie?
  Penses-tu bien demourer impunie,
  Vieille mauldicte, ayant tant de pucelles
  Mises au train de folles estincelles,
  Ayant vendu contre droict et raison
  Femmes d'honneur et de bonne maison!

Les couleurs nergiques de ce _blason_ d'une vieille, que l'auteur ne
nomme pas, ont certainement servi depuis  Mathurin Regnier, dans le
portrait de sa Macette, qui est le prototype des regrattires de la
Prostitution du temps de Henri IV.




CHAPITRE XXV.

  SOMMAIRE. --La Prostitution lgale compare, par un moraliste,
  aux parties secrtes du corps social. --Derniers vestiges et
  transformations de la Prostitution religieuse. --Le manichisme,
  la _vauderie_ et la sorcellerie. --Mtamorphose diabolique de la
  Prostitution hospitalire. --Les incubes et les succubes remplacent
  les dieux lares et les demi-dieux agrestes. --Les Dusiens ou Druses
  des Gaulois. --Saint Augustin affirme et saint Jean Chrysostome
  nie. --Rveries des rabbins juifs, adoptes par les docteurs de
  l'glise. --Adam et ses diablesses. --Multiplication surnaturelle
  des premiers hommes. --Varits du cauchemar. --Opinion de Guibert
  de Nogent. --Sentiment du pre Costadau. --tymologie d'_incube_
  et de _succube_. --Le prfet Mummolus. --Les succubes de l'vque
  parchius. --L'incube de la mre de Guibert de Nogent. --Le bton
  et l'exorcisme de saint Bernard. --Dcision du pape Innocent
  VIII. --La vie asctique prdisposait aux attentats des phialtes.
  --Doctrine des casuistes sur les songes impurs. --Armelle Nicolas.
  --Angle de Foligno. --Correspondance de soeur Gertrude avec Satan.
  --Le dmon et les vierges. --Jeanne Herviller, de Verberie. --Les
  incubes chauds et les incubes froids. --Aveux de leurs victimes.
  --Puanteur du diable. --Enfants ns du dmon. --Distinction entre
  l'incubisme et la sorcellerie. --Agrippa et Wier. --Les incubes et
  les succubes discuts en pleine Acadmie, au dix-septime sicle.
  --Leurs faits et gestes expliqus par la science et la raison.


La Prostitution lgale semblait avoir acquis tout son dveloppement
rgulier et ncessaire: elle possdait son code, ses usages, ses
coutumes, ses privilges, ses _suppts_ et mme sa langue. Elle vivait
presque en bon accord, s'il est permis de parler ainsi, avec l'autorit
ecclsiastique et civile; elle rgnait, pour ainsi dire, dans certaines
rues,  certaines heures, moyennant certaines conditions de police
urbaine; elle faisait partie intgrante de l'organisation du _corps
social_, et elle en formait, suivant l'expression bizarre d'un vieil
auteur, les _parties secrtes_, que la pudeur conseille de cacher,
mais qu'on ne retrancheroit pas sans tuer les bonnes moeurs, qui sont
comme le chef et le coeur d'une nation dcente. Cependant,  ct de
cette Prostitution lgale, avoue ou tolre par le pouvoir politique,
on retrouvait encore les traces, bien effaces, bien dgnres,
sans doute, de la Prostitution hospitalire et de la Prostitution
religieuse, ces deux antiques compagnes du paganisme chez les peuples
primitifs.

La Prostitution religieuse proprement dite persistait obscurment dans
le culte traditionnel de quelques saints, auxquels la superstition
populaire conservait les attributions obscnes de Pan, de Priape et des
dieux lares; mais ce n'taient que de rares exceptions attaches  des
plerinages mystrieux,  des chapelles tranges qui restaient paennes
sous des noms chrtiens. Ces impudiques rminiscences de l'idoltrie
taient comme enfouies au fond des campagnes, et aucun scandale
n'en rejaillissait sur le glorieux manteau de l'glise catholique et
romaine. La Prostitution religieuse avait pris ailleurs des allures
plus effrontes,  l'aide des hrsies monstrueuses qui ne cessaient
de se reproduire dans le sein mme de la religion de Jsus-Christ, en
ranimant sans cesse les germes pars du manichisme. Le manichisme
avait engendr l'hrsie des Vaudois, et la _vauderie_, quoique
extirpe par le fer et par le feu, poussait  et l des rejetons
rabougris, qui ne portaient que des fruits impurs et qui tombaient
bientt dans les flammes du bcher. Il ne sera pas sans intrt de
rechercher, dans les cendres teintes de ces hrsies manichennes et
vaudoises, le principe vivace de la Prostitution religieuse.

Cette Prostitution s'tait aussi perptue et enracine dans une
autre espce d'hrsie, qui, sortie de la mme source, avait pris un
caractre tout diffrent de celui du manichisme, et semblait s'tre
dveloppe vers un but tout oppos. La sorcellerie, en instituant le
culte des dmons, n'avait pas manqu de s'emparer de la Prostitution,
comme d'un puissant moyen d'action matrielle sur ses excrables
adeptes. Une dpravation inoue avait imagin cette Prostitution
infernale, qui servait de lien invisible entre les sorciers de tous
les ges et de tous les pays, et qui tait l'me de leurs infmes
assembles.

Quant  la Prostitution hospitalire, cette soeur nave et crdule
de la Prostitution sacre, elle se montrait encore de loin en loin
dans le sanctuaire de la vie domestique: l'imagination drgle et
surexcite en faisait, d'ordinaire, tous les frais. C'tait encore un
reflet des croyances et des mystres du paganisme. Le commerce charnel
des esprits avec les hommes et les femmes passait alors pour un fait
incontestable; et ce commerce maudit, que l'glise a compt longtemps
parmi les plus graves symptmes de la possession diabolique, ouvrait la
porte  des libertinages secrets. L'impudique superstition des incubes
et des succubes avait son origine dans les habitudes de la Prostitution
hospitalire, et les chrtiens des deux sexes se persuadaient avoir
des rapports lubriques avec les dmons et les anges qui participaient
galement de l'un et l'autre sexe, de mme que les paens cohabitaient
avec leurs dieux lares, ou bien quelquefois entraient en communication
directe avec les faunes, les satyres, les nymphes, les naades et les
demi-dieux agrestes.

Nous avons donc  examiner ce qu'tait la Prostitution, au moyen ge,
sous trois faces distinctes: dans l'hrsie, dans la sorcellerie, dans
la superstition des incubes et succubes.

Ces dmons, que les Gaulois nommaient _dusiens_ ou _druses_ (_drusii_),
exeraient dj leurs violences et leurs sductions nocturnes 
l'poque o saint Augustin reconnaissait leur existence et leurs
attentats (voy. p. 249 du t. III de cette Histoire), en dclarant que
c'et t de l'impudence que de nier un fait si bien tabli: _Ut hoc
negare impudenti videatur_. Plusieurs Pres de l'glise cependant,
entre autres saint Jean Chrysostome (Homlie 22 sur la _Gense_),
s'taient inscrits en faux contre les actes de luxure qu'on prtait
aux dmons incubes et succubes. Mais la religion hbraque donnait 
ces dmons une origine contemporaine des premiers hommes, et l'glise
chrtienne adopta l'opinion des rabbins dans l'interprtation du
fameux chapitre de la _Gense_ o l'on voit les fils de Dieu prendre
pour femmes les filles des hommes et procrer une race de gants. Les
docteurs et les conciles, nanmoins, n'allrent pas aussi loin que
les interprtes juifs qui racontaient la lgende des dmons, comme si
la chose s'tait passe sous leurs yeux; aussi, selon ces vnrables
personnages, pendant cent trente ans qu'Adam s'abstint du commerce de
sa femme, il vint des diablesses vers lui, qui en devinrent grosses,
et qui accouchrent de diables, d'esprits, de spectres nocturnes et de
fantmes. (_Le Monde enchant_, par Balthazar Bekker; Amsterdam, 1694,
4 vol. in-12. Voy. t. I, p. 162.) Ces rabbins et les dmonologues,
une fois engags dans cette gnalogie des dmons de la nuit, ne
s'arrtrent pas en si beau chemin: ils dcouvrirent que, si notre
pre Adam avait eu affaire  un succube, ve s'tait mise en relation
charnelle avec un incube, qui aurait ainsi travaill perfidement  la
multiplication du genre humain!

Quoi qu'il en soit de ces lgendes du monde antdiluvien, l'existence
des incubes et des succubes n'tait conteste par personne, et on
leur attribuait tous les fcheux effets du cauchemar; car ces htes
incommodes, qui visitaient les garons et les filles pendant leur
sommeil, n'en voulaient pas toujours  leur chastet: ils venaient
souvent s'asseoir auprs d'eux, en leur soufflant  l'oreille mille
rves insenss; ou bien ils pesaient sur la poitrine du dormeur, qui
se sentait touffer, et qui s'veillait enfin, plein d'pouvante,
tremblant, et glac de sueurs froides, au milieu des tnbres.
Mais, plus ordinairement, ce dmon, tantt mle et tantt femelle,
quelquefois pourvu alternativement ou simultanment des deux sexes,
s'acharnait sur la victime qu'il avait choisie et qu'un sommeil
de plomb lui livrait sans dfense. Fille ou garon, le complice
involontaire des plaisirs de l'esprit malin y perdait sa virginit
et son innocence, sans connatre jamais l'tre invisible dont il ne
sentait que les hideuses caresses. A son rveil, toutefois, il ne
pouvait douter de l'impure oppression qu'il avait subie, lorsqu'il en
constatait avec horreur les irrcusables tmoignages qui souillaient sa
couche.

Telle tait l'opinion gnrale non-seulement du peuple, mais encore des
hommes les plus clairs et les plus minents. Partout, dit le pieux
Guibert, de Nogent, dans les mmoires de sa vie (_De vita sua_, lib. I,
c. 13), on cite mille exemples de dmons qui se font aimer des femmes
et s'introduisent dans leur lit. Si la dcence nous le permettait, nous
raconterions beaucoup de ces amours de dmons, dont quelques-uns sont
vraiment atroces dans le choix des tourments qu'ils font souffrir  ces
pauvres cratures, tandis que d'autres se contentent d'assouvir leur
lubricit. Ces dmons, en effet, taient bien diffrents d'humeur et
de caprice: les uns aimaient comme de vritables amants, auxquels ils
s'appliquaient  ressembler de tout point; les autres, moins novices
peut-tre ou plus pervers du moins, se portaient  d'incroyables excs
de libertinage; la plupart ne se distinguaient pas du commun des hommes
dans les rsultats de la passion; mais quelques-uns justifiaient de
leur nature suprieure, par des prodiges d'incontinence et de luxure.

La conduite des victimes envers ces oppresseurs ou _phialtes_
(+ephialts+) nocturnes tait galement bien diffrente: celles-ci
s'accoutumaient bientt  l'approche du dmon familier et vivaient en
bon accord avec lui; celles-l prouvaient dans ce commerce damnable
autant d'aversion pour elles-mmes que pour leur tyran; presque toutes,
au reste, gardaient le silence sur ce qui se passait en ces unions
sacrilges, que l'glise frappait d'anathme en dtournant les yeux.
Il ne resteroit plus qu' montrer, disait le rvrend pre Costadau
en plein dix-septime sicle, comment les dmons peuvent avoir ce
commerce charnel avec des hommes et avec des femmes; mais la matire
est trop obscne pour l'exprimer en notre langage. (_Trait histor.
et crit. des principaux signes qui servent  manifester les penses ou
le commerce des esprits_; Lyon, Bruyset, 1720, t. V, p. 137.) Voil
pourquoi on tait plus  l'aise en parlant latin sur le fait des
incubes et des succubes.

Les crits des thologiens, des philosophes, des mdecins et des
dmonologues du moyen ge, sont remplis d'observations circonstancies
au sujet des incubes et des succubes, qui trouvaient bien peu
d'incrdules, avant que la science et expliqu naturellement tous
leurs mfaits. Le christianisme avait accept, pour le compte du diable
et de ses suppts, les actes dtestables de violence et de sduction,
que le paganisme, depuis la plus haute antiquit, attribuait  ses
dieux subalternes et aux dmons de la nuit. C'taient, de la part des
uns et des autres, les mmes oeuvres de Prostitution fantastiques;
mais les esprits invisibles qui s'en rendaient coupables n'taient pas
dtests par les paens, comme ils le furent par les chrtiens,  qui
l'glise recommandait de se dfendre sans cesse contre les piges de
l'enfer. Cependant, si l'opinion commune ne mettait pas en doute les
horribles attentats que ces mchants esprits exeraient contre l'espce
humaine pendant son sommeil, la philosophie avait ni hautement ces
attentats, ds qu'elle s'tait livre  l'examen du fait et ds qu'elle
eut constat les phnomnes du cauchemar.

On appelait _incube_, _incubus_, le dmon qui prenait la figure d'un
homme pour avoir commerce avec une femme endormie ou veille. Ce
nom drive du verbe latin _incubare_, qui signifie _tre couch sur
quelqu'un_. Les Grecs nommaient l'incube +ephialts+, dmon _sauteur_
ou _insulteur_ (_insultor_), qui se rue sur quelqu'un. Dans un vieux
glossaire manuscrit, cit par Ducange, le mot _incuba_ ou _surgeseur_
est accompagn de cette dfinition: _Incubi vel incubones_, une
manire de diables qui solent gesir aux femes. Ducange emprunte
encore, aux Gloses (_Gloss_) manuscrites pour l'intelligence des
ouvrages mdicaux d'Alexandre de Tralles, un passage qui prouve que
les savants confondaient autrefois, sous la dnomination d'_incube_,
le dmon du cauchemar et la souffrance qu'il causait au dormeur:
_Incubus, est passio in qu dormientes suffocari et  dmonibus
opprimi videntur._ L'tymologie de _succube_, en latin _succubus_, ne
diffre de celle d'_incube_, que par la diffrence du rle que jouait
le dmon chang en femme. Nous croyons qu'on a d dire _succubare_ pour
_cubare sub_, tre couch sous quelqu'un. Toutefois Ducange n'a point
admis ce mot-l et son driv dans son Glossaire, o les crivains de
la basse latinit auraient pu amplement combler cette lacune.

Les succubes, il est vrai, sont plus rares que les incubes, dans les
relations du moyen ge; mais ces derniers, en dpit des exorcismes et
de la pnalit ecclsiastique, ne laissaient pas reposer les femmes et
les filles de nos aeux. Aprs avoir fait des miracles dans la lgende
des saints, ils viennent taler leurs infamies en pleine histoire.
Grgoire de Tours nous raconte la mort du prfet Mummolus (liv. VI),
qui envoyait des dmons obscnes aux dames gauloises qu'il voulait
damner. Le mme chroniqueur nous fait entendre que Satan lui-mme ne
ddaignait pas, dans l'occasion, de se donner ce passe-temps. Un saint
vque d'Auvergne, nomm parchius, s'veille, une nuit, avec l'ide
d'aller prier dans son glise; il se lve, pour s'y rendre; il trouve
la basilique, claire d'une lumire infernale et toute remplie de
dmons qui commettent des abominations en face de l'autel; il voit,
assis dans sa chaire piscopale, Satan, en habits de femme, prsidant
 ces mystres d'iniquit: Infme courtisane! lui crie-t-il, tu ne te
contentes pas d'infecter tout de tes profanations; tu viens souiller
le sige consacr  Dieu, en y posant ton corps dgotant. Retire-toi
de la maison de Dieu!--Puisque tu me donnes le nom de courtisane,
reprend le prince des dmons, je te tendrai beaucoup d'embches, en
t'enflammant d'amour pour les femmes. Satan s'vanouit en fume, mais
il tint parole, et fit prouver  parchius toutes les tortures de la
concupiscence charnelle. (Grg. de Tours, liv. II, ch. 21.)

Un historien aussi grave que Grgoire de Tours, Guibert de Nogent,
racontait avec la mme bonne foi, cinq sicles plus tard, les insultes
que sa mre avait eues  subir de la part des incubes, que la beaut de
cette sainte femme attirait sans cesse autour d'elle. Une nuit, pendant
une douloureuse insomnie o elle baignait sa couche de ses larmes,
le dmon, selon sa coutume d'assaillir les coeurs dchirs par la
tristesse, vint tout  coup s'offrir  ses yeux, que ne fermait pas le
sommeil, et l'oppressa presque jusqu' la mort, d'un poids touffant.
La pauvre femme ne pouvait plus ni remuer, ni se plaindre, ni respirer;
mais elle implorait intrieurement le secours divin, qui ne lui
manqua pas. Son bon ange se tenait justement au chevet de son lit; il
s'cria d'une voix douce et suppliante: Sainte Marie, aide-nous! et
il s'lana sur le dmon incube, pour le forcer de quitter la place.
Celui-ci se dressa sur ses pieds, et voulut rsister  cette attaque
inattendue; mais l'ange le renversa sur le plancher avec un tel fracas,
que sa chute branla toute la maison. Les servantes se rveillrent en
sursaut et coururent au lit de leur matresse, qui, ple, tremblante,
 demi morte de peur, leur apprit le danger qu'elle avait affront, et
dont elle portait les marques. (Guibert, _De vita sua_, lib. I, cap.
13.)

Les bons anges n'taient pas toujours l pour venir en aide  la
faiblesse des femmes, et le diable avait alors l'avantage. Mais
l'glise pouvait encore lui ravir sa proie, tmoin l'exorcisme
mmorable dont il est question dans la vie de saint Bernard, crite
peu de temps aprs sa mort. Une femme de Nantes avait commerce avec
un dmon qui la visitait toutes les nuits, lorsqu'elle tait couche
avec son mari: celui-ci ne se rveillait jamais. Au bout de six ans de
cette affreuse cohabitation, la pcheresse, qui ne s'en tait jamais
vante, avoua tout  son confesseur et ensuite  son mari, qui eut
horreur d'elle et la quitta. Le dmon incube resta seul possesseur de
sa victime. Cette malheureuse sut, de la bouche mme de son abominable
amant, que l'illustre saint Bernard devait venir  Nantes; elle
attendit avec impatience l'arrive du saint, et alla se jeter  ses
pieds, en lui demandant de la dlivrer de l'obsession diabolique. Saint
Bernard lui ordonna de faire le signe de la croix, en se couchant, et
de placer auprs d'elle, dans son lit, un bton qu'il lui donna: Si le
dmon vient, lui dit-il, ne le craignez plus; il aura beau faire, je
le dfie de vous approcher. En effet, l'incube se prsenta, comme 
l'ordinaire, pour usurper les droits du mari; mais il trouva le bton
de saint Bernard, qui gardait le lit de cette femme. Il ne fit que se
dmener autour de ce lit, en la menaant: une barrire insurmontable
s'levait entre eux. Le dimanche suivant, saint Bernard se rendit  la
cathdrale avec les vques de Nantes et de Chartres; une foule immense
tait accourue, pour recevoir sa bndiction; il fit distribuer des
cierges allums  tous les assistants, et il leur raconta la dplorable
histoire de la femme voue aux plaisirs du diable; ensuite il exorcisa
le mauvais esprit, et lui dfendit, par l'autorit de Jsus-Christ, de
tourmenter jamais cette femme ni aucune autre. Aprs l'exorcisme, il
ordonna que tous les cierges fussent teints  la fois, et la puissance
du dmon incube s'teignit en mme temps.

Si saint Bernard ne doutait pas de la ralit du commerce excrable
des succubes avec les femmes, on ne saurait se scandaliser de ce que
saint Thomas d'Aquin se soit longuement occup de ces audacieux dmons,
dans sa _Summa theologi_ (qustio LI, art. 3). L'autorit de ces deux
grands saints tait bien suffisante pour excuser les malheureuses qui
croyaient servir, malgr elles,  cette trange prostitution, et qui
ne possdaient plus, en guise de talisman prservatif, le bton de
saint Bernard. Rien n'tait plus frquent que des rvlations de ce
genre, dans le tribunal de la confession, et le confesseur tirait de
ses pnitentes la conviction du fait qu'il combattait, trop souvent
inutilement, par des prires et des exorcismes. Le pape Innocent VIII
ne se montrait donc pas plus superstitieux que ses contemporains,
lorsqu'il reconnaissait en ces termes, dans une lettre apostolique,
l'existence des incubes et des succubes: _Non sine ingenti molesti ad
nostrum pervenit auditum complures utriusque sexus personas, propri
salutis immemores et a fide catholica deviantes, dmonibus incubis et
succubis abuti._ Ce n'tait pas seulement la confession religieuse
qui avait dvoil les mystres de l'incubisme et du succubisme;
c'taient surtout les aveux forcs ou volontaires, que l'inquisition
arrachait aux accuss, dans les innombrables procs de sorcellerie, qui
hrissrent de potences et de bchers tous les pays de l'Europe.

L'imagination avait toujours t seule coupable de toutes les oeuvres
nocturnes qu'on imputait au dmon; mais, suivant la croyance des
anciens, on tait persuad que les tnbres appartenaient aux esprits
infernaux, et que le sommeil des hommes se trouvait ainsi expos 
la malice de ces artisans du pch. On les accusa donc d'employer
les songes  la tentation des pcheurs endormis. Principalement, dit
le savant Antonio de Torquemada, le diable tasche de faire cheoir le
dormeur au pch de luxure, le faisant songer en plaisirs charnels,
jusque-l qu'il l'empestre de pollutions, de manire que, nous plaisans
en icelles, depuis que nous sommes resveillez, elles sont cause de nous
faire pescher mortellement. (Voy. l'_Hexameron_, traduit de l'espagnol
par Gabriel Chappuys (Rouen, Romain de Beauvais, 1610, in-16.) Bayle,
dans sa _Rponse aux Questions d'un provincial_, rapporte,  ce sujet,
la doctrine des casuistes touchant les songes qu'on a mis longtemps sur
le compte des incubes et des succubes: Les plus relchez conviennent
qu'on est oblig de prier Dieu de nous dlivrer des songes impurs; que
si l'on a fait des choses pendant la veille que l'on sache propres
 exciter les impuretez en dormant; que si l'on n'a point regret le
lendemain de s'tre plu  ces songes, et que si l'on se sert d'artifice
pour les faire revenir, on pche. (_OEuvres de Bayle_, t. III, p.
563.)

On peut dire, en quelque sorte, que les incubes et les succubes sont
ns dans les couvents d'hommes et de femmes, car la vie asctique
prdispose merveilleusement l'esprit et le corps  cette Prostitution
involontaire qui se ralise en songe, et que le mysticisme regarde
comme l'oeuvre des dmons nocturnes. Les religieuses dvotes, dit
Bayle, attribuent  la malice de Satan les mauvaises penses qui leur
viennent; et si elles remarquent une sorte d'opinitret dans leurs
sensations, elles s'imaginent qu'il les perscute de plus prs, qu'il
les obsde, et enfin qu'il s'empare de leur corps. La biographie
de plusieurs de ces saintes martyres de leurs propres sens nous fait
connatre les preuves qu'elles avaient  traverser, pour garder leur
puret et pour chapper aux violences ou aux sductions des mauvais
anges. Une religieuse de Sainte-Ursule, de la communaut de Vannes,
nomme Armelle Nicolas; pauvre fille idiote, paysanne de naissance et
servante de condition, ainsi que la qualifie son historien, nous offre
un des derniers exemples de l'empire que le diable pouvait exercer  la
fois sur le moral et le physique de ces recluses ignorantes, crdules
et passionnes. Cette Armelle, qui vcut  la fin du dix-septime
sicle, avait commenc par s'exalter dans les ardeurs de l'amour divin,
avant de se trouver aux prises avec les incubes: Il lui sembloit,
dit l'auteur anonyme de _l'cole du pur amour de Dieu, ouverte aux
savants et aux ignorants_ (p. 34 de la nouvelle dit. Cologne, 1704,
in-12), tre toujours dans la compagnie des dmons, qui la provoquoient
incessamment  se donner et livrer  eux. Pendant cinq ou six mois
que dura le fort du combat, il lui toit comme impossible de dormir
la nuit,  cause des spectres pouvantables dont les diables la
travailloient, prenant diverses figures horribles de monstres. C'tait
placer le remde  ct du mal; et la pauvre religieuse ne se sentait
que plus forte pour rsister  ces hideux tentateurs, qui, au lieu de
prendre des masques plus agrables afin de russir par la persuasion
auprs d'elle, s'indignaient de ses refus et la maltraitaient
cruellement.

Une autre mystique, Angle de Foligno, dont Martin del Rio a dcrit
les tentations diaboliques, dans ses _Disquisitiones magic_ (lib.
II, sect. 24), avait aussi affaire  des dmons grossiers qui la
battaient sans piti aprs lui avoir inspir de mauvais dsirs qu'ils
ne parvenaient pas  utiliser au profit de leur damnable sensualit.
Il n'y avait dans tout son corps aucune partie qui ne ft lse par
le fait des incubes, en sorte qu'elle ne pouvait ni bouger, ni se
lever de son lit. _Non est in me membrum_, disait-elle, _quod non
sit percussum, tortum et poenatum a dmonibus, et semper sum infirma,
et semper stupefacta, et plena doloribus in omnibus membris meis_.
Les incubes n'en venaient pourtant pas  leurs fins, quoiqu'ils
ne cessassent ni jour ni nuit de la mettre  mal. Or, suivant les
dmonologues les mieux renseigns, un dmon, qui se destinait au
rle d'incube, prenait la forme d'un petit homme noir et velu, mais
conservait cependant quelque chose de la nature des gants, comme
un glorieux attribut de son origine paternelle. On trouve, dans les
interrogatoires d'un grand nombre de procs de sorcellerie, la preuve
de ces normits, qui n'existaient sans doute que dans l'imagination
dprave des patientes.

Ce commerce disparate avec un incube se rgularisait quelquefois,
et la malheureuse, qui le subissait contre son gr ou qui mme s'y
accoutumait par un accommodement de libertinage, restait ainsi au
pouvoir du dmon pendant des annes entires. Elle finissait alors par
supporter patiemment cette trange servitude et par y prendre got. On
cite plus d'une possde, qui avait de l'amour pour le diable et qui
correspondait avec lui. Jean Wier raconte que, de son temps, une jeune
religieuse, nomme Gertrude, ge de quatorze ans, couchait toutes
les nuits avec Satan en personne, et Satan s'tait fait aimer d'elle 
ce point qu'elle lui crivait dans les termes les plus tendres et les
plus passionns. Dans une descente de justice qui fut faite  l'abbaye
de Nazareth, prs de Cologne, o cette religieuse avait introduit son
galant infernal, on dcouvrit, le 25 mars 1565, dans sa cellule, une
lettre d'amour, adresse  Satan, et cette lettre tait remplie des
affreux dtails de leurs dbauches nocturnes.

On n'tait pas d'accord, au reste, sur la nature des gots licencieux
que l'on prtait aux incubes, et la controverse dmonologique se
donnait amplement carrire  cet gard. Le clbre de Lancre assure
que les dmons ne se compromettent pas avec les vierges; Bodin dit
positivement le contraire; Martin del Rio assure que les dmons ont
horreur de la sodomie et de la bestialit; Pririas les regarde comme
les premiers inventeurs de ces infmes pratiques. Cette divergence
d'opinions, sur le degr de perversit qu'on attribuait  l'esprit
malin, prouve seulement plus ou moins de dpravation chez les casuistes
qui s'occupaient de ces questions dlicates. Nous devons les effleurer
 regret dans ce chapitre, consacr, pour ainsi dire,  la Prostitution
diabolique. Nous ne chercherons pas cependant  dfinir l'espce
d'impossibilit qui s'opposait au commerce du dmon avec une vierge. De
Lancre, dans son _Tableau de l'inconstance des mauvais anges et dmons_
(page 218), rapporte qu'une vieille fille lui avait dit que le diable
n'a gures accoustum d'avoir accointance avec les vierges, parce qu'il
ne pourroit commettre adultre avec elles: aussi, il attend qu'elles
soient maries. C'tait l, de la part du diable, un raffinement de
malice; car il ne jugeait pas que ce ft un assez grand pch que de
corrompre une vierge, il se rservait pour l'adultre. Cependant, dans
d'autres endroits de son livre (pages 134, 224 et 225), de Lancre nous
laisse entendre que le diable avait compassion de la faiblesse des
_pucelles_ plutt que de leur innocence. Si je ne craignais de salir
votre imagination, dit l'abb Bordelon dans la curieuse _Histoire
des Imaginations de M. Oufle_, je vous rapporterais ici ce que les
dmonographes racontent des douleurs que souffrent les femmes, quand
elles ont habitude avec les diables, et pourquoi elles souffrent ces
douleurs.

Il parat dmontr cependant, par les aveux d'une foule de sorcires
et de possdes qui prtendaient avoir eu copulation charnelle avec
le diable, ds l'ge de dix et douze ans, que le tentateur n'attendait
pas toujours que ses victimes fussent en tat de mariage, pour les
approcher. Les dmonographes, sans entrer dans des dtails spciaux
 l'gard de la dfloration des vierges par le fait des incubes,
signalent beaucoup de ces infortunes qui ont connu le diable avant
l'ge de pubert. Il faut remarquer, toutefois, que c'taient, la
plupart, des filles de sorcires, et qu'elles avaient t voues au
dmon et  ses oeuvres, en naissant. Jeanne Herviller, de Verberie,
prs de Compigne, qui fut condamne, comme l'avait t sa mre, 
tre brle vive, par arrt du parlement de Paris, confessa que sa mre
l'avait prsente au diable, en forme d'un grand homme noir et vestu
de noir, bott, esperonn, avec une espe au cost et un cheval noir 
la porte. Jeanne Herviller avait alors douze ans, et, depuis le jour
de cette prsentation, le diable coucha charnellement avecques elle,
en la mesme sorte et manire que font les hommes avecques les femmes,
hormis que la semence estoit froide. Cela, dit-elle, continua tous les
huit ou quinze jours, mesmes icelle estant couche prs de son mary,
sans qu'il s'en apperceut. C'est Bodin qui a consign le fait dans sa
_Dmonomanie_.

Deux ou trois faits du mme genre, recueillis aussi par Bodin,
indiqueraient que certains incubes, plus experts ou plus dpravs que
les autres, taient jaloux des privilges ordinaires du nouveau mari.
En 1545, l'abbesse d'un monastre d'Espagne, Madeleine de la Croix,
alla se jeter aux pieds du pape Paul III et lui demanda l'absolution,
en avouant que, ds l'ge de douze ans, elle avait sacrifi son honneur
 un malin esprit en forme d'un More noir, et qu'elle avait continu
pendant trente ans ce commerce excrable. J'ay opinion, ajoute Bodin,
qu'elle estoit ddie  Satan par ses parens, ds le ventre de sa mre,
car elle confessa que ds l'ge de six ans Satan luy apparut, qui est
l'ge de connaissance aux filles, et la sollicita  douze, qui est
l'ge de pubert aux filles. Une autre demoiselle espagnole, qui avait
t dflore par le dmon  l'ge de dix-huit ans, ne voulut pas se
repentir de ce qu'elle avait fait, et fut brle en auto-da-f.

On reconnaissait implicitement deux espces d'incubes, les froids et
les chauds. Antoine de Torquemada explique d'une faon singulire,
d'aprs Psellus et Mrula, l'invasion de certains diables froids
dans le corps de l'homme. Combien que les diables soient ennemis des
hommes, dit-il dans son _Hexameron_, ils n'entrent pas tant en leur
corps avec une volont de leur faire mal, que pour le dsir d'une
chaleur vivifiante; car ces diables sont de ceux qui habitent en lieux
trs-profonds et froids, o le froid est tant pur, qu'il est exempt
d'humidit, et pour cette cause, ils dsirent les lieux chauds et
humides. Quoi qu'il en soit, lorsqu'un diable avait pntr dans un
corps humain ou qu'il se tenait seulement aux alentours, il rvlait
sa prsence par l'incroyable chaleur qu'il causait  toutes les
parties qui pouvaient tre en contact avec lui. Ainsi, sainte Angle
de Foligno, qui avait  se garantir sans cesse des sollicitations du
diable, ressentait,  son approche, un tel feu dans les organes de
la gnration, qu'elle tait force d'y appliquer un fer brlant,
pour teindre l'incendie qui s'y dveloppait sous l'influence de
la lubricit infernale. Voici comment elle racontait la chose: _Nam
in locis verecundis est tantum ignis, quod consuevi apponere ignem
materialem ad exstinguendum ignem concupiscenti_. (Voy. _Disquis.
magic_ de Martin del Rio, lib. II, sect. 24.)

Malgr l'embrasement interne ou externe que les incubes chauds
apportaient avec eux dans la cohabitation nocturne, leur principe
algide se faisait toujours sentir d'une manire ou d'autre dans
l'acte mme de leur honteuse obsession. Bodin, aprs avoir mentionn
le sentiment de froid et d'horreur qu'prouvaient, au milieu de
leurs hideux transports, les possds du dmon, constate que telles
copulations ne sont pas illusions ni maladies, et affirme qu'elles
ne diffrent pas des rapports sexuels ordinaires, hormis que la
semence est froide. Il donne un extrait des interrogatoires que
subirent, en prsence de matre Adrien de Fer, lieutenant gnral de
Laon, les sorcires de Longni, qui furent condamnes au feu pour avoir
eu commerce avec les incubes. Marguerite Brmont, femme de Nol de
Lavaret, avoua qu'elle avait t conduite, un soir, par sa propre mre,
dans un pr o se tenait une assemble de sorcires: Se trouvrent en
ce lieu six diables qui estoient en forme humaine, mais fort hideux 
voir, etc. Aprs la danse finie, les diables se couchrent avecques
elles et eurent leur compagnie; et l'un d'eux, qui l'avoit mene
danser, la print et la baisa par deux fois et habita avecques elle
l'espace de plus de demie heure, mais dlaissa aller sa semence bien
froide. Jeanne Guillemin se rapporte au dire de celle-cy, et dit qu'ils
furent bien demie heure ensemble, et qu'il lcha de la semence bien
fort froide. (Voy. la _Dmonomanie des sorciers_, liv. II, ch. 7.)

Jean Bodin remarque une circonstance tout  fait analogue dans le
procs de la sorcire de Bivre, qui fut instruit et jug en 1556,
dans la _justice_ du seigneur de la Boue, bailli de Vermandois. Cette
sorcire confessa que Satan (qu'elle appelait son compagnon) avoit sa
compagnie ordinairement, et qu'elle sentoit sa semence froide.

Les historiens de la sorcellerie et les jurisconsultes ne se bornaient
pas  enregistrer cette trange particularit, ils en recherchaient la
cause, et ils imaginaient l'avoir devine, en s'appuyant de l'autorit
de saint Thomas d'Aquin. Les uns, dit le naf et froce Bodin,
tiennent que les dmons hyphialtes ou succubes reoivent la semence des
hommes et s'en servent avec les femmes en dmons phialtes ou incubes,
comme dit Thomas d'Aquin, chose qui semble incroyable. Bodin, qui ne
s'tonne de rien dans les plus sinistres arcanes de la dmonomanie,
trouve l'explication de ce phnomne diabolique dans un verset de la
Bible, devant lequel les commentateurs sont rests muets et confondus:
Et peut-estre que le passage de la Loi de Dieu qui dit: _Maudit
soit celuy qui donnera de sa semence  Moloch_, se peut entendre de
ceux-cy. (Voy. p. 87 du t. Ier de cette Histoire.)

Ce n'tait pas l, d'ailleurs, le seul caractre distinctif de la
possession des dmons: l'odeur infecte que le diable exhalait de
tous ses membres (de l l'origine d'une locution proverbiale encore
usite: _puer comme le diable_) se communiquait presque immdiatement
aux hommes et aux femmes qu'il visitait. Ceux-ci devenaient puants
 leur tour, et on les reconnaissait surtout  l'infection de leur
haleine. Bodin dit, d'aprs Cardan, que les espritz malings sont
puants, et le lieu puant, o ils frquentent, et croy que de l vient
que les anciens ont appel les sorcires _foetentes_ et les Gascons
_fetilleres_, pour la puanteur d'icelles, qui vient, comme je croy, de
la copulation des diables. Tous les dmonographes conviennent de cette
horrible puanteur, qui signalait d'ordinaire le passage du diable,
et qui sortait de la bouche des possds: On peut juger, dit-il, que
les femmes, qui de leur naturel ont l'haleine douce beaucoup plus que
les hommes, par l'accointance de Satan en deviennent hideuses, mornes,
laides et puantes outre leur naturel.

Ce n'est pas tout: le commerce abominable des incubes produisait
quelquefois des fruits monstrueux, et le dmon se complaisait 
introduire ainsi sa progniture dans la race humaine. On expliquait de
la sorte toutes les aberrations de la nature dans les oeuvres de la
gnration. Les monstres avaient alors leur raison d'tre. Spranger
crit que les Alemans (qui ont plus d'exprience des sorciers, pour
en avoir eu de toute anciennet et en plus grand nombre qu's autres
pays) tiennent que, de telle copulation, il en vient quelquefois des
enfants qu'ils appellent _Wechsel-Kind_ ou _enfans changez_, qui sont
beaucoup plus pesans que les autres, et sont tousjours maigres, et
tariroient trois nourrices, sans engraisser. (Voy. _la Dmonomanie
des sorciers_, liv. II, ch. 7.) Martin Luther, dans ses _Colloques_,
reconnat la vrit du fait, avec d'autant plus de dsintressement,
qu'on l'accusait lui-mme d'tre un de ces enfants du diable, que le
bas peuple de l'Ile-de-France appelait _champis_, c'est--dire trouvs
ou faits dans les champs.

Au treizime sicle, un vque de Troyes, nomm Guichard, fut accus
d'tre le fils d'un incube, qualifi de _Petun_, qui, disait-on,
mettait tous ses diablotins au service de son bien-aim fils. (Voy.
_Nouveaux Mmoires de l'Acad. des inscriptions et belles-lettres_,
t. VI, p. 603.) Les incubes avaient donc le talent de procrer des
enfants, assez bien btis pour n'tre pas trop dplacs dans le monde;
mais, en gnral, leurs rejetons taient d'effroyables contrefaons
de l'humanit. Ainsi, Bodin parle d'un monstre de cette espce, qui
tait n en 1565, au bourg de Schemir, prs de Breslau, et qui avait
pour pre et mre une sorcire et Satan: c'tait un monstre hideux,
sans teste et sans pieds, la bouche en l'paule senestre (gauche), de
couleur comme un foye, qui rendit une clameur terrible, quand on le
lavoit. Du reste, Bodin met en prsence diverses opinions  l'gard
des rsultats de la Prostitution diabolique: Les autres sorcires,
dit-il, font diables en guise d'enfans, qui ont copulation avec les
nourrices sorcires, et souvent on ne sait ce qu'ils deviennent. Mais
quant  telle copulation avec les dmons, sainct Hirosme, sainct
Augustin, sainct Chrysostome et Grgoire Nazianzne soutiennent, contre
Lactance et Josphe, qu'il ne provient rien; et s'il en vient quelque
chose, ce seroit plustost un diable incarn qu'un homme.

Le vulgaire ne doutait pas, cependant, que le diable n'et la facult
de se reproduire sous les traits de l'homme, et ceux qui avaient t
engendrs par lui passaient pour succubes. On peut en conclure que
la plupart des oprations de l'incubisme taient striles. L'homme
sorcier qui a copulation avec le diable comme avec une femme, dit
Bodin, n'est pas incube ou phialte, mais hyphialte ou succube.
L-dessus, il raconte plusieurs histoires de succubes, sous la
garantie de Spranger, de Cardan et de Pic de la Mirandole. Spranger
rapporte qu'un sorcier allemand en usoit ainsi devant sa femme et ses
compagnons, qui le voyoient en ceste action, sans voir la figure de la
femme. Pic de la Mirandole avait connu un prtre sorcier, nomm Benot
Berne, qui, g de quatre-vingts ans, avouait avoir eu copulation plus
de quarante ans avec un dguis en femme, qui l'accompagnoit, sans
que personne l'aperceut, et l'appeloit Hermione. Cardan cite un autre
prtre, g de soixante-dix ans, qui avait cohabit, pendant plus de
cinquante ans, avec un dmon en guise de femme.

Il est  remarquer que les incubes s'adressaient ordinairement aux plus
jeunes et aux plus belles femmes, qu'ils obsdaient la nuit, ainsi
que les succubes s'attaquaient, de prfrence,  de jeunes et beaux
garons. Quant aux sorciers et aux sorcires qui allaient chercher au
sabbat les dtestables plaisirs que le diable ne leur refusait jamais
dans ce monstrueux mlange de tous les sexes et de tous les ges, ils
taient presque toujours laids, vieux et repoussants. On peut donc
considrer l'incubisme comme une sorte d'initiation  la sorcellerie,
qui foulait aux pieds toute pudeur et qui poussait le libertinage
jusqu'aux dernires limites du possible. Bien souvent, l'incube ne
rencontrait aucune complaisance chez le sujet qu'il convoitait et
qu'il venait solliciter: ce n'tait, en quelque sorte, que le prlude
du pch. Le sorcier, au contraire, dj perverti et adonn  la
possession du diable, s'tait laiss entraner  sa perte et vivait
dans la pratique des oeuvres de tnbres. Il est donc permis de faire
une distinction trs-significative entre l'incubisme et la sorcellerie,
en disant que l'une tait la Prostitution des vieilles femmes; et
l'autre, la Prostitution des jeunes.

Malgr tant de faits, tant d'aveux, tant de dclarations, tant
d'exemples mmorables, certains dmonographes ont ni l'existence des
incubes et des succubes. Le savant astrologue Agrippa et le clbre
mdecin Wier mettent sur le compte de l'imagination les principaux
malfices de ces dmons nocturnes. Les femmes sont mlancoliques, dit
ce dernier, qui pensent faire ce qu'elles ne font pas. Les mdecins
les plus clairs du dix-septime sicle taient dj de cet avis, et
cependant au dix-septime, lorsqu'on brlait encore des sorcires qui
confessaient encore avoir eu _compagnie charnelle_ avec le diable,
on discutait, dans les coles et dans les acadmies, la thorie des
incubes et des succubes.

La dernire fois que cette thse bizarre fut dbattue en France,
au double point de vue religieux et scientifique, ce fut dans les
confrences du clbre Bureau d'Adresse, que le mdecin Thophraste
Renaudot avait tabli  Paris, pour faire pice, en mme temps, 
la Facult de mdecine et  l'Acadmie franaise. Ces confrences,
qui se tenaient une ou deux fois par semaine en la grande salle du
Bureau d'Adresse, situ rue de la Calandre dans la Cit, runissaient
un nombreux auditoire, fort attentif  couter les orateurs qui
prenaient part  la discussion. On traitait l les questions les plus
pineuses, et Thophraste Renaudot, avec un srieux imperturbable,
dirigeait lui-mme le dbat, qui sortait frquemment des bornes de
ce qu'on nommait alors l'honntet, et de ce que nous appelons la
dcence; mais acteurs et auditeurs n'y entendaient pas malice, chacun
tant avide de connatre et de savoir. Dans la cent vingt-huitime
confrence, qui s'ouvrit le lundi 9 fvrier 1637, un _curieux de
la nature_, comme s'intitulaient alors les amateurs de physique et
de sciences naturelles, dposa cette question sur le bureau: Des
incubes et succubes, et si les dmons peuvent engendrer. Le sujet
n'tait pas neuf, mais il tait piquant et singulier. Quatre orateurs
s'inscrivirent aussitt pour parler  tour de rle. Le premier, qui
prit la parole, devait tre un mdecin, peu favorable au systme des
dmons incubes et succubes, qu'il considre comme les effets d'une
maladie appele _phialts_ par les Grecs, et _pezard_ par le vulgaire,
et qu'il dfinit comme un empeschement de la respiration, de la
voix et du mouvement, avec oppression du corps, qui nous reprsente,
en dormant, quelque poids sur l'estomach. Selon lui, la cause de
cette maladie est une vapeur grossire bouchant principalement
le derrire du cerveau, et empeschant l'issue des esprits animaux
destinez au mouvement des parties. Il constate, d'ailleurs, que le
vulgaire attribue ces dsordres  l'Esprit malin, plutt que de s'en
prendre  la malignit d'une vapeur ou de quelque humeur pituiteuse
et grossire, laquelle fait oppression dans ce ventricule, dont la
froideur et la foiblesse, produite par le dfaut d'esprits et de
chaleur, qui tiennent toutes les parties en arrest, sont les plus
manifestes causes. Il conclut, en consquence, que cet tat maladif,
dans lequel le diable n'est pour rien, ne saurait dterminer la
gnration, laquelle estant un effet de la facult naturelle, et
celle-ci, de l'me vgtante, elle ne peut convenir au dmon qui est un
pur esprit.

Cette thorie de la gnration dut produire une vive curiosit dans
l'assemble, qui ne souponnait pas les facults de l'_me vgtante_;
mais le second orateur, qui tait un savant nourri de la lecture des
classiques grecs et latins, prit la dfense des dmons, et voulut
prouver la ralit de leurs accouplements avec les hommes, lesquels
on ne peut nier, sans dmentir une infinit de personnes de tous
aages, sexes et conditions,  qui ils sont arrivez. L-dessus, il
cite plusieurs personnages illustres de l'antiquit et du moyen ge,
qui ont t engendrs par les faux dieux ou les dmons; il cite comme
de vritables incubes les faunes, les satyres, et le principal d'entre
eux, Pan, chef des incubes, appel _Haza_ par les Hbreux, comme le
chef des succubes, _Lilith_; il cite les _Nfsoliens_, que les Turcs
regardent comme issus des dmons, soit que ceux-ci empruntent une
femme trangre qu'ils peuvent transporter presque en un instant, et,
par ce moyen, conserver ses esprits et empescher leur escoulement et
transpiration; soit par leur propre vertu, puisque tout ce qui se peut
faire naturellement, comme est la semence, se peut faire aussi par les
dmons. Voire quand bien ils ne pourroient faire de la semence propre,
il ne s'ensuit pas de l qu'ils ne puissent produire une crature
parfaite.

Il y avait l des dames qui ne perdaient pas un mot de cette
dissertation scientifique. Le troisime orateur reconnut, comme fait
incontestable, le commerce des incubes et des succubes avec les hommes;
mais il tait dispos  croire que ces malins esprits ne pouvaient
engendrer, et il en donnait ainsi la raison: Pour le succube, il est
certain qu'il ne peut engendrer dans soy, faute de lieu convenable
pour recevoir la semence et la rduire de puissance en art, et manque
de sang pour nourrir le foetus durant neuf mois. Il ne tranchait
pas aussi rsolment la question,  l'gard de l'incube; il rappelait
les trois conditions principales que requiert la gnration, savoir:
la diversit du sexe, l'accouplement du mle et de la femelle,
et l'coulement de quelque matire qui contienne en soy la vertu
formatrice des parties dont elle est issue. Il convient que le diable
peut, au besoin, rencontrer les deux premires conditions, mais jamais
la dernire, qui est une semence propre et convenable, doue d'esprits
et d'une chaleur vitale, sans laquelle elle est infconde et strile;
car il n'a point de son chef cette semence, puisque c'est ce qui reste
de la dernire coction, laquelle ne se fait qu'en un corps actuellement
vivant, tel que n'est pas celuy qu'il a; et cette semence, qu'il a
pu mendier d'ailleurs, lorsqu'elle a t pandue hors du vaisseau de
nature, ne peut estre foeconde, faute de ces esprits, lesquels ne
se peuvent conserver que par une irradiation qui se fait des parties
nobles dans les vaisseaux spermatiques.

Le quatrime orateur, homme sage et prudent, vint  propos calmer
l'anxit de l'auditoire, en dclarant qu'il n'y a rien de surnaturel
dans l'incube, qui n'est rien qu'un symptosme de la facult animale,
accompagn de trois circonstances, savoir, la respiration empesche,
le mouvement lez et une imagination voluptueuse. Il rhabilita
le cauchemar, qu'il expliqua dans ses causes et dans ses effets; il
termina la discussion par un conseil adress aux assistants, qu'il
invitait  ne pas se coucher sur le dos et  se garder des prils de
l'imagination voluptueuse produite par l'abondance ou la qualit de
la semence: laquelle envoyant son espce dans la phantaisie, elle se
forme un objet agrable et remue la puissance motrice, et celle-ci,
la facult expulstrice des vaisseaux spermatiques. Tout le monde
se retira trs-satisfait de ces doctes investigations dans ce Monde
enchant, o le fameux Bekker n'avait pas encore port la lumire
du doute et de la raison. (Voy. le _Recueil gnral des questions
traictes s confrences du Bureau d'Adresse_, Paris, Soubron, 1656, 5
vol. in-8.)

Depuis Thophraste Renaudot et jusqu' notre poque, la thologie
et la science se sont encore occupes des incubes et des succubes,
qui taient trop bien enracins dans la crdulit populaire pour
qu'on russt  les dtrner compltement. Les mfaits de ces dmons
subalternes sont encore aujourd'hui trs-accrdits parmi les habitants
des campagnes. Voltaire s'en est moqu avec son inflexible bon sens;
mais peu s'en fallut qu'on ne l'accust d'avoir manqu de respect
au diable, en lui disputant ses plus antiques prrogatives. Avant
Voltaire, un mdecin ordinaire du roi, M. de Saint-Andr, toucha du
doigt les vritables causes de cette superstition, dans ses _Lettres
au sujet de la magie, des malfices et des sorciers_ (Paris, J.-B. de
Maudouyt, 1725, in-12), lorsqu'il essaya de la dtruire: L'incube,
le plus souvent, est une chimre, dit-il, qui n'a pour fondement que
le rve, l'imagination blesse, et trs-souvent l'imagination des
femmes... L'artifice n'a pas moins de part  l'histoire des incubes.
Une femme, une fille, une dvote de nom, etc., dbauche, qui affecte
de paratre vertueuse pour cacher son crime, fait passer son amant pour
un esprit incube qui l'obsde... Il en est des esprits succubes comme
des incubes: ils n'ont ordinairement d'autre fondement que le rve et
l'imagination blesse, et quelquefois l'artifice des hommes. Un homme,
qui a entendu parler de succubes, s'imagine, en dormant, voir les
femmes les plus belles et avoir leur compagnie...

M. de Saint-Andr rsume ainsi, avec beaucoup de jugement, les
circonstances dans lesquelles a d se produire la superstition des
incubes et des succubes, et on ne peut que le louer d'avoir fait preuve
de tant de sagesse,  une poque o les casuistes et les docteurs de
Sorbonne n'hsitaient pas  reconnatre le pouvoir gnrateur du dmon.
Ainsi, le pre Costadau, qui,  la vrit, n'tait qu'un jsuite,
trs-savant d'ailleurs et fort bon homme au demeurant, crivait ceci,
 cette mme poque, dans son clbre _Trait des signes_: La chose
est trop singulire pour la croire  la lgre... Nous ne la croirions
pas nous-mme, si nous n'tions convaincu, d'une part, du pouvoir du
dmon et de sa malice, et si, d'une autre part, nous ne trouvions
une infinit d'crivains, et mme du premier rang, des papes, des
thologiens et des philosophes, qui ont soutenu et prouv qu'il peut
y avoir de ces sortes de dmons incubes et succubes; qu'il y en a, en
effet, et des gens assez malheureux, que d'avoir avec eux ce commerce
honteux et de tous le plus excrable. (T. V, page 182.)

L'glise et le parlement avaient donc fait des lois contre ces
malheureux, convaincus d'avoir t mls, mme malgr eux,  la
Prostitution infernale, et c'tait le feu du bcher qui pouvait seul
effacer cette horrible souillure, lorsque la pnitence ne se chargeait
pas de ramener le pcheur dans la voie du pardon. Les victimes
de l'incubisme et du succubisme avaient des motifs d'indulgence 
invoquer, si elles se prsentaient comme ayant t sduites et forces;
mais la jurisprudence ecclsiastique et civile se montrait impitoyable
envers une autre espce de Prostitution diabolique, celle des sorciers
et des sorcires, qui se donnaient de bonne volont  Satan en
personne, et qui se prtaient alors  tous les genres d'abominations
dans leurs assembles nocturnes. Voil donc quels taient, en France
comme dans toute l'Europe, au seizime et mme au dix-septime
sicle, les honteux vestiges de la Prostitution hospitalire et de la
Prostitution sacre.




CHAPITRE XXVI.

  SOMMAIRE. --De la Prostitution dans la sorcellerie. --Origines du
  sabbat. --Courses nocturnes de Diane et d'Hrodiade. --Capitulaire
  contre les stryges. --Lois ecclsiastiques. --La plus ancienne
  description du sabbat. --Les oeuvres du dmon, d'aprs les
  interrogatoires des procs de sorcellerie. --Arrive des sorcires
  au sabbat. --Adoration du bouc. --Affreux sacrifices au diable.
  --Le pch _sur-contre-nature_. --La ronde du sabbat. --Divers
  tmoignages  l'appui. --Physiologie obscne de Satan. --Sabbat de
  la Vauderie d'Arras. --Sabbat de Gaufridi. --Impuret des sorciers
  et sorcires. --Castration magique. --Les vieilles sorcires.
  --Marques diaboliques. --Les sorciers de Sodome. --Supplice des
  sodomites dans l'enfer. --Incestes du sabbat. --Accusation de
  bestialit. --Les serpents de la caverne de Norcia. --Le chien
  des religieuses de Cologne et de Toulouse. --Consquences de
  la dmonomanie. --La vrit sur les actes de Prostitution de la
  sorcellerie. --Justification de la jurisprudence du moyen ge.


La Prostitution, dans la sorcellerie, n'tait pas, comme l'incubisme et
le succubisme, une consquence accidentelle de l'obsession diabolique;
c'tait plutt le rsultat ordinaire de la possession: c'tait l'tat
normal des hommes et des femmes vous volontairement au dmon; c'tait,
en quelque sorte, le sceau du pacte abominable qui les liait avec la
puissance infernale, avec celui qu'on nommait l'_Auteur du pch_. Il
est donc certain que la sorcellerie avait deux caractres principaux,
dont l'un pouvait tre l'effet, et l'autre, la cause: ici, elle donnait
satisfaction aux plus infmes caprices de la perversit humaine;
l, elle employait l'intervention des mauvais esprits  des oeuvres
surnaturelles et maudites. Aussi le principe de la sorcellerie, 
toutes les poques, consistait-il dans un accord mutuel entre l'homme
et le diable: le premier se soumettant, corps et me,  la domination
du second, et celui-ci, en change de cette servitude volontaire,
partageant, en quelque sorte, avec son esclave le pouvoir occulte
que l'tre suprme avait laiss  Satan en le prcipitant des cieux
dans l'abme. Il y avait donc, dans le mystre de la sorcellerie, une
honteuse Prostitution de l'homme, qui se vendait et s'abandonnait au
diable.

On comprend ce qu'avait pu tre dans l'origine la sorcellerie, qui
servait videmment de prtexte  d'tranges dsordres de honteuse
promiscuit. Aussi les anciens avaient-ils un profond mpris pour
les sorciers, dont les assembles secrtes n'taient sans doute que
des conciliabules de dbauche excrable. Les lgislateurs et les
philosophes de l'antiquit furent tous d'accord pour fltrir et punir
les magiciens et leurs hideuses compagnes. Cependant, on ne peut savoir
que par conjecture ce qui se passait dans leurs runions nocturnes;
car on n'en trouve chez les potes grecs et romains, que des peintures
trs-adoucies. Il y a seulement, dans Ptrone et dans Apule, deux
ou trois passages qui laissent souponner ce qu'ils ne disent pas;
les rcits qu'on faisait de ces spinthries magiques et de ces danses
voluptueuses trouvaient alors des incrdules qui n'y entendaient pas
malice. Horace dit positivement, en plusieurs endroits de ses odes
et de ses ptres, que les vieilles sorcires commettaient d'normes
indcences,  la clart de la lune, et que, la nuit, dans les champs
et dans les bois, les jeunes garons allaient se mler aux choeurs des
nymphes et des satyres (_nympharumque leves cum satyris chori_, I, 1).
Ce n'tait pas toutefois le sabbat du moyen ge avec ses monstrueuses
horreurs, qui semblent tre sorties de l'invention du dmon et qui
taient bien faites pour accrditer sa puissance.

Le vritable sabbat avait dj lieu pourtant chez les peuples du Nord,
que la sorcellerie poussait  tous les garements de l'imagination
la plus dprave. Ces peuples taient encore trop voisins de l'tat
primitif de simple nature, pour ne pas se sentir ports aux excs
par leurs passions brutales; la superstition, qui sollicitait leur
grossire sensualit, les trouvait trs-dociles  ses entranements.
Les empereurs romains, pour maintenir leur autorit sur les pays
conquis, essayrent d'y dtruire la magie avec ses adeptes et ses
pratiques indomptables. La Gaule surtout tait infeste de sorciers; et
Tibre ne parvint  en purger cette province romaine, qu'en dclarant
une guerre implacable aux druides et  leur religion. Il n'est
peut-tre pas indiffrent de remarquer ici que les dmons incubes,
dont parle saint Augustin et qu'il nomme _Dusii_ (_quos Galli Dusios
nuncupant_) ont t confondus avec les druides, par d'anciens auteurs;
et Bodin, en citant ce mme passage reproduit dans les _tymologies_
d'Isidore de Sville, ajoute cette observation: Tous ont failly au
mot _Dusios_, car il faut lire _Drusios_, comme qui diroit _diables
forestiers_, que les Latins, en mesme sens, ont appelle _Sylvanos_.
Il est vraysemblable, ce que dit saint Augustin, que nos pres
anciennement appelrent ces dmons et diables-l _Drusios_, pour la
diffrence des druides, qui demeuroient aussi s bois. L'analogie
du nom viendrait plutt de la similitude que de la diffrence des
_drusiens_ et des _druides_. Le christianisme ne fit qu'ajouter aux
rigueurs de la perscution contre les complices de la dmonomanie.
Ce fut sous le rgne de l'empereur Valens (364-378) qu'on commena
probablement  brler les sorciers; mais la sorcellerie et le druidisme
avaient des racines si profondes dans les moeurs des Gaulois, qu'on
ne parvint pas  les en extirper par le fer et par le feu, aprs
plusieurs sicles de sanglants efforts. Il est clair que druidisme et
sorcellerie comprenaient ds lors, dans leurs habitudes ou du moins
dans leurs crmonies, une foule de scandaleux dtails de Prostitution
hospitalire et religieuse.

Cependant il n'est pas question, dans les auteurs chrtiens, des
assembles nocturnes de la sorcellerie, avant le sixime ou le septime
sicle. Tous les codes des peuples barbares, la loi Ripuaire, la
loi Salique, la loi des Burgundes et celle des Allemands, renferment
seulement une pnalit terrible contre les sorciers et les sorcires,
ou stryges, sans les accuser nanmoins de prostitution diabolique. Le
plus ancien monument qui fasse mention du sabbat, ou d'une aggrgation
tnbreuse de femmes rassembles dans un but mystrieux et par des
incantations magiques, c'est un capitulaire, dont la date n'a pas
t fixe d'une manire authentique, et qui n'est peut-tre pas
antrieur  Charlemagne. (Voy. le recueil de Baluze, _Capitularia
regum_, fragment., c. 13.) Ce capitulaire ne fournit pas mme des
renseignements trs-explicites sur les courses ariennes que les
sorcires croyaient faire, en compagnie de Diane et d'Hrodiade,
montes sur des btes fantastiques qui les menaient probablement  un
rendez-vous gnral. Voici le curieux passage, qui parat appartenir
aux canons d'un concile, et qui a t souvent tronqu et corrompu:
Illud etiam non est omittendum quod qudam scelerat mulieres, retr
post Satanam convers, dmonum illusionibus et phantasmatibus seduct,
credunt et profitentur se nocturnis horis, cum Diana, dea paganorum,
vel cum Herodiade et innumer multitudine mulierum, equitare super
quasdam bestias, et multarum terrarum spacia intempest noctis silentio
pertransire, ejusque jussionibus velut domin obedire, et certis
noctibus ad ejus servitium evocari. On reconnat bien l le dpart
des sorcires pour le sabbat, mais on n'assiste pas  leur arrive et
on ne sait pas ce qu'elles venaient y faire. Il est permis de supposer
que ces vilaines btes qu'elles chevauchaient dans l'air n'taient
autres que les dmons, que nous verrons plus tard servir de monture aux
sorcires.

On ne peut douter que ce ne ft l le sabbat, c'est--dire une
assemble illicite, dans laquelle on rendait un culte au dmon, et ce
culte devait tre ds lors accompagn des indcences, des normits et
des infamies qui furent les pratiques ordinaires de la sorcellerie;
mais, si la chose existait, le mot n'existait pas encore, car nous
pensons que le nom de _sabbat_ n'est pas antrieur au douzime
sicle. Ce qui n'a pas empch les savants de driver ce mot du nom
de Bacchus, parce que les Bacchanales avaient quelque rapport avec les
orgies nocturnes, clbres en l'honneur du dmon par des danses, des
festins et des dbauches: il est vident que cette docte tymologie,
malgr l'assonance des mots _sabbat_ et _Bacchus_, tombe devant une
impossibilit de date. On doit donc s'en tenir  l'tymologie la plus
naturelle: Le peuple, qui a donn le nom de _sabbat_ aux assembles
de sorciers, dit dom Calmet dans son _Trait sur les apparitions des
esprits_, a voulu apparemment comparer par drision ces assembles
 celles des Juifs et  ce qu'ils pratiquent dans leurs synagogues
le jour du sabbat. Tous les dmonographes, qui auraient eu honte de
passer pour des ignares, se sont attachs  retrouver dans les antiques
ftes de Bacchus l'origine du sabbat des dmons. Ainsi, selon Leloyer,
dans son livre _Des Spectres_ (liv. IV, ch. 3), les initis chantaient
_Sabo_ aux Bacchanales, et les sorcires, au sabbat, criaient 
tue-tte: _Har sabat! sabat!_ Mais il est plus probable que les
chrtiens, qui n'avaient pas moins d'horreur pour les Juifs que pour
les sorciers, ont affect de les confondre les uns et les autres dans
la mme rprobation en leur attribuant le mme culte, les mmes moeurs,
les mmes profanations.

La plus ancienne description du sabbat diabolique se trouve dans une
lettre du pape Grgoire IX, adresse collectivement  l'archevque de
Mayence,  l'vque d'Hildesheim et au docteur Conrad, en 1234, pour
leur dnoncer les initiations des hrtiques stadingiens: Quand ils
reoivent un novice, dit Grgoire IX, et quand ce novice entre pour la
premire fois dans leurs assembles, il voit un crapaud d'une grandeur
norme, de la grandeur d'une oie ou plus. Les uns le baisent  la
bouche; les autres, par derrire. Puis, ce novice rencontre un homme
ple, ayant les yeux trs-noirs, et si maigre, qu'il n'a que la peau et
les os: il le baise, et le sent froid comme une glace. Aprs ce baiser,
il oublie facilement la foi catholique. Ensuite, ils font ensemble un
festin, aprs lequel un chat noir descend derrire une statue qui se
dresse ordinairement dans le lieu de l'assemble. Le novice baise le
premier ce chat par derrire; puis, celui qui prside  l'assemble et
les autres qui en sont dignes. Les imparfaits reoivent seulement le
baiser du matre, ils promettent obissance; aprs quoi ils tent les
lumires, et commettent entre eux toutes sortes d'impurets. (Voy.
l'_Hist. eccls._ de Fleury, t. XVII, p. 53.) Voil bien le sabbat
que le seizime sicle nous a dcrit souvent et avec de si minutieux
dtails; mais cette assemble d'hrtiques stadingiens, quoique
semblable  celles des sorciers, nous montre la Prostitution dans
l'hrsie, plutt encore que dans la sorcellerie.

Le sabbat proprement dit, qu'il remonte ou non  la plus haute
antiquit, n'a t bien connu qu'au quinzime sicle, lorsque
l'Inquisition s'en est occupe srieusement dans une multitude de
procs o les pauvres sorciers numraient avec une sorte d'orgueil
les merveilles monstrueuses dont ils avaient t les tmoins, les
acteurs et les complices. C'est d'aprs les interrogatoires subis
par ces fous pervers, que noue pouvons avec certitude dvoiler les
principales oeuvres de Prostitution qui avaient pour thtre le
sabbat des sorciers. La plupart des historiens qui ont recueilli ces
archives lamentables de la superstition humaine, taient dous d'une
foi robuste, inbranlable, et mettaient volontiers sur le compte du
diable tous les crimes que lui imputaient ses crdules sujets. Aprs
avoir rassembl un petit nombre de ces tmoignages attristants, nous
demeurerons convaincus que, si l'imagination avait une invincible
influence sur les sensations des dmonomanes, la fraude et la ruse
abusaient souvent de leur faiblesse morale au profit de la lubricit
des uns et au prjudice de la pudeur des autres.

Les sorcires qui voulaient aller au sabbat commenaient  s'y prparer
par des invocations, se mettaient toutes nues, se graissaient le
corps avec certain onguent, et,  l'heure dite, au signal convenu, un
_ramon_ ou balai entre les jambes, elles s'levaient dans les airs 
une hauteur considrable, aprs s'tre chappes de leur domicile par
la chemine. Ordinairement, elles rencontraient,  l'orifice du tuyau
de la chemine, de petits diables qui n'avaient pas d'autre mtier que
de les transporter  travers l'espace. Tantt elles taient assises 
califourchon sur les paules de ces diablotins, tantt elles taient
suspendues  leur queue ou accroches  leurs cornes. Elles arrivaient,
nues, au sabbat, toutes reluisantes de cette graisse magique, qui
les rendait invisibles et impalpables, except pour les dmons et
les sorciers. La recette au moyen de laquelle on composait l'onguent
destin aux familiers du sabbat, se trouve encore formule dans les
livres de magie; mais elle a perdu sans doute toute sa vertu, car on ne
l'emploie plus gure. Autrefois, elle n'tait pas inutile pour dcupler
les forces que chacun avait  dpenser dans ces orgies infernales.

Sorciers et sorcires, une fois oints de leur graisse magique,
arrivaient donc nus au sabbat et en revenaient nus. Cette nudit
complte tmoigne assez que le sabbat tait un rendez-vous de
Prostitution abominable. Bodin raconte plusieurs histoires, dont
il faut lui laisser la responsabilit, pour nous apprendre comment
femmes et hommes s'en allaient  ces assembles nocturnes. Un pauvre
homme, qui demeurait prs de Loches en Touraine, s'aperut que sa
femme s'absentait la nuit, sous prtexte de faire la lessive chez une
voisine; il la souponna de se dbaucher, et il la menaa de la tuer
si elle ne lui dclarait pas la vrit. La femme avoua qu'elle se
rendait au sabbat, et elle offrit d'y mener son mari avec elle. Ils
se graissrent tous deux, et le diable les transporta, dans l'espace,
de Loches aux landes de Bordeaux. Le mari et la femme se virent l en
si belle compagnie de sorciers et de dmons, que l'homme eut peur,
se signa et invoqua le nom de Dieu. Aussitt tout disparut, mme la
femme de cet apprenti sorcier, qui se trouva tout nud, errant par les
champs, jusqu'au matin.

Voici une autre anecdote  peu prs semblable: Une _damoiselle_ tait
couche  Lyon avec son amant; celui-ci ne dormait pas. La fille se
lve sans bruit, allume une chandelle, prend une bote d'onguent,
et s'en frotte tout le corps; aprs quoi, elle est transporte.
Le galant se lve ensuite, se sert de la mme graisse comme il a vu
sa _ribaude_ s'en servir, et prononce les paroles magiques qu'il a
retenues. Il arrive au sabbat sur les pas de cette fille; mais sa
frayeur est si grande,  la vue des diables et de leurs hideuses
postures, qu'il recommande son me  Dieu. Toute la compagnie
disparut, dit Bodin, et luy se trouva seul, tout nud, qui s'en retourna
 Lyon, o il accusa la sorcire, qui confessa et fut condamne  estre
brle.

Cependant l'emploi d'un onguent sur le corps nu de celui qui voulait
tre transport au sabbat, n'tait pas toujours indispensable, surtout
pour les sorcires de profession, lesquelles n'avaient qu' mettre
entre leurs jambes un balai ou un bton pour voler comme une flche
 travers les airs jusqu'au lieu de la runion diabolique. Bodin
assure que ce bton ou balai suffisait aux sorcires de France, qui
le chevauchaient trs-habilement, sans graisse et sans onction,
tandis que les sorcires d'Italie se graissaient de pied en cap avant
de monter sur un bouc qui les menait au sabbat. Cette diffrence
des moyens de transport arien usits par les sorcires, explique la
diffrence de leur costume dans les anciennes gravures qui reprsentent
les mystres du sabbat: les unes sont nues, ce sont celles qui ont
t ointes; les autres sont vtues, ce sont celles qui, comme le dit
De Lancre, vont au sabbat sans estre oinctes ni graisses de chose
quelconque, et ne sont tenues de passer par les tuyaux des chemines.
On remarque la mme distinction parmi les sorciers, dont les plus
jeunes n'ont aucun vtement, tandis que les vieux portent de longues
robes  capuchon.

Les dmonologues ne sont pas d'accord sur ce qui se passait au sabbat:
d'o l'on peut conclure qu'il s'y passait beaucoup de choses la plupart
ridicules, quelques-unes infmes. Aprs avoir lu et compar toutes
les descriptions qui nous restent du sabbat, on reconnat que cette
horrible promiscuit des sexes et des ges ne devait avoir qu'un seul
objet, la dbauche, et que cette dbauche se traduisait de quatre
manires: par l'adoration du bouc, par des festins sacrilges, par des
danses obscnes, par le commerce impudique avec les dmons. Ces quatre
principales fonctions du sabbat,  toutes les poques et en tous les
pays, sont dment tablies et constates dans les interrogatoires et
les enqutes des procs de sorcellerie.

On ne saurait trop dire en quoi consistait l'adoration du bouc, et
l'on est autoris  croire que les pratiques, toujours dtestables,
de cette adoration, variaient suivant les lieux et les temps; elle
se composait ordinairement d'une sorte d'hommage, suivi d'investiture
diabolique et accompagn de redevance, le tout imit des usages de la
fodalit. Le nouveau feudataire du diable l'acceptait pour seigneur et
matre, lui prtait le serment de vasselage, lui offrait une redevance
ou un sacrifice, et recevait en change les stigmates ou les marques
de l'enfer. C'tait l le fond de la crmonie, qui se pratiquait
de bien des faons, avec une prodigieuse recherche de libertinages
effroyables...

Le diable, qui prsidait partout au sabbat ou qui s'y faisait
reprsenter par un de ses lieutenants, affectait ordinairement de
prendre la figure d'un bouc gigantesque blanc ou noir, cet animal impur
qui fut toujours le symbole de la lubricit. Ce bouc avait pourtant
plus d'une particularit caractristique. Selon les uns, il portait
deux cornes au front et deux  l'occiput, ou seulement trois cornes
sur la tte, avec une _espce de lumire_ dans la corne du milieu;
selon les autres, il avait au-dessus de la queue un visage d'homme
noir. (Voy. le _Trait de l'inconstance des dmons_, par De Lancre,
p. 73 et 128.) Le diable prenait aussi la forme de quelques autres
animaux non moins lubriques que le bouc. J'ay veu quelque procdure,
estant  la Tournelle, raconte le bonhomme De Lancre, qui peignoit le
diable au sabbat comme un grand levrier noir, parfois comme un grand
boeuf d'airain couch  terre, comme un boeuf naturel qui se repose.
Quelquefois, Satan ou Belzebut venait recevoir l'adoration de ses
sujets ou sujettes, sous la forme d'un oiseau noir, de la grandeur
d'une oie.

Mais, dans bien des circonstances, le diable s'attribuait la forme
humaine, en y ajoutant certains attributs de sa puissance infernale:
tantt il tait rouge et tantt noir; tantt il avait un visage au
bas des reins, tantt il se contentait d'un double visage devant
et derrire la tte, comme le dieu paen Janus. En certains cas il
adoptait une configuration trs-trange, dont un passage du trait
de Prierias, que nous citons plus loin, sans oser le traduire, nous
donnera la raison. D'autres disent, rapporte De Lancre, qu'au sabbat
le diable est comme un grand tronc d'arbre, obscur, sans bras et sans
pieds, assis dans une chaire, ayant quelque forme de visage d'homme
grand et affreux. Enfin, aprs avoir recueilli religieusement toutes
les opinions relatives  la personne du diable, De Lancre trace
lui-mme ce portrait _d'aprs le vif_. Le diable, au sabbat, est assis
dans une chaire noire, avec une couronne de cornes noires, deux cornes
au cou, une autre au front avec laquelle il esclaire l'assemble, des
cheveux hrissez, le visage pasle et trouble, les yeux ronds, grands,
fort ouverts, enflammez et hideux, une barbe de chvre, la forme du col
et tout le reste du corps mal taillez, le corps en forme d'homme et de
bouc, les mains et les pieds comme une crature humaine, sauf que les
doigts sont tous esgaux et aiguz, s'appointans par les boutz, armez
d'ongles, et ses mains courbes en forme d'oye, la queue longue comme
celle d'un asne, avec laquelle il couvre ses parties honteuses. Il a la
voix effroyable et sans ton, tient une grande gravit et superbe, avec
une contenance d'une personne mlancholique et ennuye.

Tel tait le terrible matre  qui les sorcires et sorciers prtaient
serment de foi et hommage dans les assembles du sabbat. Il se
trouve nombre infiny de telles gens qui adorent le bouc et le baisent
aux parties de derrire. Ce fut le fameux sorcier Trois-chelles
qui le dclara en ces propres termes au roi Charles IX. (Voy. la
_Dmonomanie_, liv. II, chap. IV.) De Lancre parle, en plusieurs
endroits, de ce baiser dshonnte, qui s'adressait souvent aux parties
honteuses du diable: Le cul du grand matre, dit-il (p. 76), avoit un
visage derrire, et c'est le visage de derrire qu'on baisoit, et non
le cul. Mais, selon les aveux d'une fille nomme Jeanne Hortilapits,
demeurant  Sare, laquelle n'avait pas quatorze ans lorsqu'elle fut
livre  la Prostitution du sabbat, les grands baisent le diable au
derrire, et luy, au contraire, baise le derrire aux petits enfants.
Le diable urinait ensuite dans un trou, et les vieilles sorcires
venaient tremper des plumes de coq dans le liquide infect et brlant,
dont elles aspergeaient l'assistance. C'tait l, on le voit, une
excrable parodie des crmonies de la messe. Parfois, au sabbat,
raconte encore De Lancre, on adore le diable, le dos tourn contre
luy; parfois, les pieds contre-mont, ayant allum quelque chandelle de
poix fort noire  la corne du milieu, et on lui baise le derrire ou
le devant. Dans le procs de plusieurs sorcires qui furent juges
et condamnes au feu,  Verdun, en 1445, ces malheureuses avourent
qu'elles taient servantes de tous les ennemys d'enfer, et qu'elles
avoient fait _trs-normes pchez_. Elles avaient toutes un nom de
diablerie: l'une faisoit hommage  son maistre de baisier son dos;
l'autre, de baisier son par-derrire; une autre, de baisier en la
bouche. (Voy. l'_Histoire des sciences dans le pays Messin_, par mile
Bgin.)

Outre le baiser, il y avait l'offrande; et les crivains ex professo
ne disent pas exactement en quoi elle consistait. tait-ce simplement
une petite pice de monnaie, en potin, offrant une image fantastique,
comme on en a trouv dans des fouilles en Alsace? tait-ce un emblme
mystrieux, comme un oeuf de serpent, une branche de buis ou de
verveine, une dent de loup, ou tel autre objet accrdit dans les
oeuvres de magie noire? Nous ne sommes pas loin de regarder cette
offrande comme une initiation impudique, par laquelle le nophyte
se donnait corporellement  Satan, et s'infodait  lui par un acte
charnel. Aussi prtendait-on que le diable dlivre un _pou_ d'argent
 ceux qui lui ont bais le derrire. (Voy. les _Chroniques_ de
Monstrelet, dit. de Paris, 1572, in-fol., t. III, fol. 84).

Puis, venaient les stigmates diaboliques. Le chef du sabbat, Satan
ou Belzebut, marquait ses adorateurs comme on marque les moutons d'un
troupeau. Cette marque tait faite avec l'extrmit ardente du sceptre
que le roi des tnbres portait  la main, ou bien avec une de ses
cornes. Les sorciers se trouvaient ainsi marqus entre les lvres ou
sur la paupire, sur l'paule droite ou aux fesses; les femmes, sur la
cuisse ou sous l'aisselle, ou  l'oeil gauche, ou aux parties secrtes.
Cette marque indlbile reprsentait soit un livre, soit une patte de
crapaud, soit un chat, soit un chien. C'tait  ces diffrents signes
qu'on reconnaissait les prostitus du dmon.

L'adoration termine, avec une foule de pratiques aussi bizarres que
rvoltantes, on clbrait la fte, par des banquets, des chants et
des danses, pour se prparer aux oeuvres de la Prostitution. Au dire
de quelques sorcires plus candides que les autres, ces repas, servis
sur une nappe dore, offraient  l'apptit des convives toutes sortes
de bons vivres avec pain, sel et vin. Mais, selon la plupart des
tmoins oculaires, ce n'tait que crapauds, chair de pendus, charognes
dterres dans les cimetires, corps d'enfants non baptiss, btes
mortes, le tout sans sel et sans vin. On n'en bnissait pas moins la
table; on faisait  l'entour une procession, avec chandelles allumes,
et l'on chantait des chansons impudiques en l'honneur du dmon, qui
tait le roi du festin. Il est donc probable que ces orgies mensales
avaient pour objet d'chauffer les sens de rassemble, et de la
prparer aux actes monstrueux de Prostitution qui accompagnaient ou
compltaient la ronde du sabbat.

Cette ronde s'excutait de bien des manires, et chacun de ceux qui y
avaient figur la dcrivait avec des particularits nouvelles. On ne
peut douter nanmoins que le but principal de la danse, si toutefois
c'tait une danse, ne ft une odieuse surexcitation  la dbauche:
car cette danse donnait lieu aux postures les plus indcentes, aux
pantomimes les plus infmes; la plupart des danseurs et danseuses
taient tout  fait nus; quelques-uns, en chemise, avec un gros chat
attach au derrire; presque tous, ayant des crapauds cornus sur
l'paule. On criait en dansant: _Har, har, diable, diable, saute
ici, saute l, joue ici, joue l_; et tous les spectateurs, les vieux
ncromans, les sorcires centenaires, les dmons vnrables, rptaient
en choeur: _Sabbat, sabbat!_ Il y avait des coryphes des deux
sexes, qui faisaient de prodigieuses culbutes et des tours de force
incroyables, pour animer la lubricit des assistants, et pour donner
satisfaction  la malice impure de Satan.

La ronde continuait ainsi jusqu'aux premires lueurs du matin,
jusqu'au chant du coq; et tant qu'elle durait, au bruit des voix et
des instruments infernaux chaque couple se livrait tour  tour, avec
une ardeur frntique,  la plus pouvantable Prostitution. C'est
alors que se commettait le quinzime crime capital, dont les sorciers
pouvaient se rendre coupables vis--vis de la loi divine et humaine:
la copulation charnelle avec le diable. (Voy. la _Dmonomanie_,
liv. IV, chap. 5.) Les jurisconsultes de la dmonomanie ont cherch
 caractriser la nature de ce crime, d'aprs les tmoignages des
patients qui l'avaient commis. Voici ce que Nicolas Remy (_Remigius_)
avait cru pouvoir constater, au sujet des caresses immondes que les
habitus du sabbat dclaraient avoir reues des dmons: Hic igitur,
sive vir incubet, sive succubet fmina, liberum in utroque natur
debet esse officium, nihilque omnino intercedere quod id vel minimum
moretur atque impediat, si pudor, metus, horror, sensusque aliquis
acrior ingruit; illicet ad irritum redeunt omnia e lumbis, effaque
prorsus sit natura. (_Demonolatri libri tres_, Lugd., 1595, p.
in-fol., p. 55.) Il rsulte de l que les sorciers n'taient pas moins
exposs que les sorcires  la souillure diabolique. Cependant, plus
d'un thologien, plus d'un criminaliste a voulu prendre la dfense
des dmons, et prouver qu'ils avaient en horreur le pch contre
nature; mais on ne parat pas avoir russi  rhabiliter  cet gard
l'Esprit du mal; car Sylvestre Prierias, qui crivait son fameux
trait _De strigimagarum dmonumque mirandis_, sous les yeux de
l'Inquisition romaine, a soutenu doctoralement que la sodomie tait
une des prrogatives du diable: Universaliter strigimag, qu in
ejusmodi spurcitiis versantur, aliquid turpissimum (quod tamen scribam)
astruunt, videlicet dmonem incubum uti membre genitali bifurcato, ut
simul in utroque vase abutatur. (dit. de Rome, 1575, p. 150.) Bayle,
pour exprimer ces normits qui s'taient produites dans l'imagination
effrne des dmonomanes, avait forg un mot que les thologiens et
les criminalistes ne paraissent pas avoir adopt: il appelle pch
_sur-contre-nature_ l'emploi alternatif ou simultan que le diable
hermaphrodite faisait ordinairement de l'un et de l'autre sexe, au
sabbat.

L'inquisiteur lorrain Nicolas Remy s'tait attach curieusement 
reconnatre les caractres de la copulation charnelle avec les dmons;
il avait interrog avec soin les malheureuses victimes de l'impuret
diabolique, et il finit par conclure que rien n'tait plus douloureux
que de subir les caresses de l'Esprit immonde: _At hoc qui nobis istos
concubitus, succubitusque dmonum memorant, uno ore loquentur omnes,
nihil iis frigidius, ingratiusque quicquam fingi aut dici posse_. Tous
taient d'accord sur l'impression d'horreur glaciale, qu'ils avaient
ressentie dans les bras du dmon: _frigido, injucundo, atque effoeto
coitu_. Un grand nombre de sorcires en restaient infirmes ou malades
pour le reste de leurs jours. Nicolas Remy, qui n'imposait aucun frein
de dcence  ses questions, avait obtenu d'incroyables aveux, de la
part des _ribaudes du diable_; ces pauvres folles, que le sabbat vouait
de bonne heure  une mystrieuse Prostitution, ne rougissaient plus
de dvoiler tous les dtails de l'affreux commerce qu'elles avaient
eu avec les dmons. On peut faire, en quelque sorte, la physiologie
rotique de Satan, d'aprs les dclarations formelles que Nicolas Remy
tenait de la bouche mme des sorcires mrites de son temps, notamment
d'Alice, de Claudine, de Nicole et de Didace, qui avaient frquent les
assembles nocturnes dans les montagnes des Vosges.

Le latin seul nous autorise  citer ce singulier passage, dans
lequel le dmonologue passe en revue avec une navet licencieuse
les reproches amers que la plupart des sorcires adressaient  leurs
incubes: Alexia Driga recensuit dmoni suo penem, cum surrigebat
tantum semper extitisse, quanti essent subices focarii, quos tum
forte prsentes digito demonstrabat; scroto, ac coleis nullis inde
pendentibus. Claudia Fella expertam esse se spius instar fusi
in tantam vastitatem turgentis, ut sine magno dolore contineri 
quantumvis rapace muliere non posset. Cui astipulatur et illud Nicol
Moreli, conquerentis sibi, quoties  tam misero concubitu discedebat,
decumbendum perinde fuisse, ac si diutina aliqua, ac vehementi
exagitatione fuisset debilitata. Retulit et Didatia Miremontana, se,
licet virum multos jam annos passa esset, tamen tam vasto, turgidoque
dmonis sui inguine extensam semper fuisse, ut substrata lintea largo
cruore perfunderet. Et communis fere est omnium querela, perinvitas
se  dmone suo comprimi, non prodesse tamen quod obluctantur. On
croirait que Nicolas Remy se proposait de dmontrer que les sorcires,
dans les actes de la Prostitution diabolique, taient moins criminelles
que malheureuses; car elles ne cdaient jamais qu' la contrainte et
 l'obsession; elles ne cherchaient pas mme dans le pch les dlices
qui en font l'attrait; elles servaient passivement, malgr elles et en
gmissant, aux excrables plaisirs du dmon, sans pouvoir se soustraire
 cette servitude avilissante et maudite. On n'en brlait pas moins
sans piti toutes les sorcires convaincues d'avoir _chevauch avec le
diable_.

Il tait donc avr que le sabbat, sous prtexte de sorcellerie et
de magie, ouvrait un sombre et vague champ  la Prostitution la plus
coupable; ainsi, ce n'taient pas seulement les dmons qui en faisaient
les frais et qui en avaient l'odieux profit: on doit supposer mme
que bien souvent le diable n'y figurait qu'en peinture; mais il en
tait toujours l'me et la pense. Le sabbat, en gnral, dgag
de son appareil infernal et fantastique, se rduisait  un congrs
de dbauche, dans lequel l'inceste, la sodomie et la bestialit
se donnaient pleine carrire. De Lancre, sans vouloir attnuer les
torts qu'il attribue  l'_inconstance des dmons_, est bien oblig
lui-mme d'avouer que le diable avait moins de part qu'on ne disait aux
abominations du sabbat. La femme, dit-il (p. 137), se joue en prsence
de son mary, sans soupon ni jalousie; voire il en est souvent le
proxnte; le pre dpucelle sa fille, sans vergogne; la mre arrache
le pucelage de son fils, sans crainte; le frre, de sa soeur, etc. On
comprend que tout sorcier tait, aux yeux de la loi, rput incestueux,
par cela seul qu'il avait assist au sabbat, n'et-il ni pre ni mre,
ni frre ni soeur. Le neuvime crime _commun aux sorciers_, selon
les canons de l'glise, fut toujours l'inceste, qui est le crime,
dit Bodin, duquel les sorciers sont blasphemez et convaincus de toute
anciennet, car Satan leur fait entendre qu'il n'y eust oncques parfait
sorcier et enchanteur, qui ne fust engendr du pre et de la fille, ou
de la mre et du fils.

Nous trouvons une description circonstancie des oeuvres du sabbat,
dans l'arrt prononc par le tribunal d'Arras, en 1460, contre cinq
femmes et plusieurs hommes accuss de _vauderie_ ou de sorcellerie.
Parmi les condamns, on remarquait un peintre, un pote et un
abb, g de soixante-dix ans, qui avait t vraisemblablement le
principal acteur de ces dbauches inoues, auxquelles se mlait un
reste d'hrsie vaudoise. Quand ils voulloient aller  la vauderie
(c'est--dire au sabbat), d'ung oignement que le diable leur avoit
baill, ils oindoient une vergue de bois bien petite, et leurs palmes
(doigts), et leurs mains, puis mectoient celle verguette entre leurs
jambes, et tantost ils s'envoloient o ils voulloient estre, par-dessus
bonnes villes, bois et eaues, et les portoit le diable au lieu o
ils debvoient faire leur assemble. Et, en ce lieu, trouvoient, l'ung
l'autre, les tables mises, chargies de viandes; et illecq trouvoient
ung diable en forme de boucq, de quien (chien), de singe et aucunefois
d'homme, et l faisoient oblations et hommaiges audict diable et
l'adoroient, et luy donnoient les plusieurs leurs mes, et  peine tout
ou du moings quelque chose de leurs corps. Puis, baisoient le diable
en forme de boucq, au derrire, c'est au cul, avec candeilles ardentes
en leurs mains... Et aprs qu'ils avoient touts bien bu et mangi,
ils prenoient habitation charnelle touts ensemble, et mesme le diable
se mectoit en forme d'homme et de femme, et prenoient habitation, les
hommes avec le diable en forme de femme, et le diable en forme d'homme
avec les femmes. Et mme illecq commectoient le pechi de Sodome, de
bougrerie et tant d'aultres crimes, si trs-fort puants et normes,
tant contre Dieu que contre nature, que ledict inquisiteur dict qu'il
ne les oseroit nommer, pour doubte que les oreilles innocentes ne
fussent adverties de si villains crimes, si normes et si cruels.
(_Mmoires_ de Jacques Duclerq, liv. IV, ch. 4.)

Bodin, qui croyait fermement  la copulation charnelle avec les
diables, et qui en parle dans plusieurs endroits de sa _Dmonomanie_,
ne semble pas s'tre proccup des dsordres antiphysiques auxquels
le dmon se livrait  l'gard des sorciers et surtout des sorcires.
Il partageait sans doute l'opinion des dmonologues, qui n'ont pas
voulu que le pch contre nature ft moins d'horreur aux diables
qu'aux hommes. On peut nanmoins, sans faire injure aux fils de Satan,
prsumer qu'ils n'taient pas plus rservs, sur ce point, au sabbat,
que dans l'enfer. Un moine anglais d'Evesham, qui descendit en enfer,
l'an 1196, sous la conduite de saint Nicolas, raconte ainsi ce qu'il y
vit de plus extraordinaire: Il y a un supplice abominable, honteux et
horrible plus que les autres, auquel sont condamns ceux qui, dans leur
vie mortelle, se sont rendus coupables de ce crime qu'un chrtien ne
peut nommer, dont les paens mme et les gentils avaient horreur. Ces
misrables taient assaillis par des monstres normes, qui paraissaient
de feu, dont les formes hideuses et pouvantables dpassent tout ce
que l'imagination peut concevoir. Malgr leur rsistance et leurs
vains efforts, ils taient contraints de souffrir leurs abominables
attouchements. Au milieu de ces accouplements affreux, la douleur
arrachait  ces infortuns palpitants des rugissements. Bientt ils
tombaient privs de sentiment et comme morts; mais il leur fallait
revenir  la vie et renatre de nouveau pour le supplice. O douleur!
la foule de ces infames tait aussi nombreuse que leur supplice...
Dans cet horrible lieu, je ne reconnus ni ne cherchai  reconnatre
personne, tant l'normit du crime, l'obscnit du supplice et la
puanteur qui s'exhalait m'inspiraient un insurmontable dgot.
(_Grande Chronique_ de Mathieu Paris, trad. par A. Huillard-Breholles,
t. II, p. 265.)

Les sorciers ne se faisaient donc pas scrupule d'imiter les moeurs
du diable, qui leur donnait ainsi l'exemple des vices les plus
dtestables, non-seulement dans les enfers, mais encore sur la
terre. Le sabbat fut, de tout temps et dans tous les pays, une
cole de sacrilge et de Prostitution. C'est l que s'assemblent
tous les sorciers et sorcires, dit Antoine de Torquemada dans son
_Hexameron_, et plusieurs diables avec eux, en forme de gentilshommes
et belles femmes, et se meslent ensemble  rebours, accomplissant
leurs desordonnez et sales appetits. Les choses ne se passaient pas
autrement, en dehors mme du sabbat, lorsque Satan avait affaire aux
hommes. Du temps de Guibert de Nogent, qui raconte cette tentation
diabolique, un moine, dans une grave maladie, avait reu les soins d'un
mdecin juif, fort expert en malfices; il eut la fatale ide de voir
le diable; celui-ci, mand par le juif, se prsenta au chevet du lit
du moine et lui promit la sant, la richesse et la science, en change
d'un sacrifice. Eh! quel sacrifice? demanda le moine.--Le sacrifice
de ce qu'il y a de plus dlicieux dans l'homme.--Quoi donc? Et le
dmon eut l'audace de s'expliquer. O crime!  honte! dit Guibert de
Nogent (_De vita sua_, lib. I, cap. 26), et celui de qui l'on exigeait
une telle chose, tait prtre!... Et le misrable fit ce qu'on lui
demandait. Ce fut donc par cette horrible libation, qu'il en vint 
renier la foi chrtienne. Les sorciers, de mme que leur infernal
patron, avaient d'tranges fantaisies; ils enlevaient souvent les
parties sexuelles des tristes victimes de leur mchancet, et ils les
consacraient aux abominations du sabbat. Ils n'ont pas, dit Bodin,
la puissance d'oster un seul membre  l'homme, horsmis les parties
viriles, ce qu'ils font en Allemagne, faisans cacher et retirer au
ventre les parties honteuses. Et,  ce propos, Spranger recite qu'un
homme,  Spire, se pensant priv de ses parties viriles, se fist
visiter par les medecins et chirurgiens, qui n'y trouvrent rien ny
blessure quelconque; et depuis, ayant appais la sorcire qui l'avoit
offens, il fut restitu. Cet attentat de la sorcellerie contre la
virilit se renouvelait trs-frquemment sous le nom de _noeud de
l'aiguillette_; et quand le sorcier ne pratiquait pas sur le patient
la castration magique, il lui tait et s'appropriait, pour ainsi dire,
l'me et la puissance de son sexe. Les dmonologues ont interprt le
fait, en disant que le diable acceptait en sacrifice les attributs et
les trophes de la luxure, tandis que les sorciers s'en rservaient
l'usage pour leur propre compte, afin de subvenir aux monstrueuses
dbauches du sabbat.

Parmi ces dbauches, il faut comprendre le crime de la bestialit,
qui parat avoir t fort ordinaire dans les assembles nocturnes des
sorciers. Ce crime excrable, si frquent chez les anciens peuples, ne
se montrait, chez les modernes, que de loin en loin dans les tribunaux,
o il rencontrait invariablement l'application de la peine capitale:
le coupable tait brl vif avec son complice, quel que ft le rang que
ce dernier occupt dans l'chelle des tres anims. Mais le mme crime
se trouvait inhrent  celui de la sorcellerie, et la jurisprudence du
moyen ge voulait que tout individu de l'un ou de l'autre sexe, qui
avait figur au sabbat, ft, par cela seul, suspect de bestialit.
Bodin ne s'exprime,  cet gard, qu'avec une rserve qui tmoigne
de l'horreur que lui inspirait un pareil sujet. Et quand la Loy de
Dieu, dit-il, en citant le chapitre 22 de l'Exode, dfend de laisser
vivre la sorcire, il est dit, tt aprs, que _Celuy qui paillardera
avec la beste brute, qu'il sera mis  mort_. Or, la suitte des propos
de la Loy de Dieu touche couvertement les vilenies et meschancetez
incroyables; comme quand il est dit: _Tu ne prsenteras point  Dieu le
loyer de la paillarde ny le prix du chien!_ Cela touche la paillardise
des meschantes avec les chiens. Bodin avait parl ailleurs de cette
infamie, qu'il hsitait  considrer comme un acte personnel du dmon.
Quelquefois, disait-il, l'apptit bestial de quelques femmes fait
croire que c'est un dmon, comme il advint en l'an 1566, au diocse de
Coloigne. Il se trouva, en un monastre, un chien qu'on disoit estre
un dmon, qui levoit les robbes des religieuses, pour en abuser. Ce
n'estoit point un dmon, comme je croy, mais un chien naturel. Il se
trouva,  Toulouse, une femme qui en abusoit en ceste sorte, et le
chien devant tout le monde la vouloit forcer. Elle confessa la vrit
et fust brle.

Cependant Bodin n'avait qu' se rappeler la description du sabbat,
o Satan affectait la forme de chien, ou de taureau, ou d'ne, ou
de bouc, pour recevoir les sacrifices de ses adorateurs: aussi, se
reproche-t-il presque aussitt d'avoir innocent Satan aux dpens de
l'espce humaine: Il se peut faire, dit-il en se ravisant, que Satan
soit envoy de Dieu, comme il est certain que toute punition vient de
luy, par ses moyens ordinaires ou sans moyen, pour venger une telle
vilanie: comme il advint, au monastre du Mont-de-Hesse en Allemaigne,
que les religieuses furent dmoniaques; et voioit-on, sur leurs
licts, des chiens qui attendoient impudiquement celles qui estoient
suspectes d'en avoir abus et commis le pech qu'ils appellent le pech
muet. (_Dmonomanie des sorciers_, liv. III, ch. 6.) Bayle, dans ses
_Rponses aux questions d'un provincial_, semble avoir voulu expliquer
et motiver tous les dportements qu'on attribuait aux sorcires, en
prouvant que la plupart de ces sorcires taient de vieilles dbauches
qui ne trouvaient plus  satisfaire leur imagination et leurs sens
dpravs, que dans un commerce surnaturel et diabolique. Tel toit,
avant le dluge, le got des dmons, dit-il au chapitre 57, ils n'en
vouloient qu'aux belles; ils sont devenus moins dlicats avec le temps,
et les voil enfin dans une autre extrmit: ils n'en veulent qu' la
laideur de la vieillesse. Ce n'est plus qu'avec des vieilles qu'ils
se marient, s'il est permis de se servir de ce mot dans le commerce
charnel qu'ils ont avec les sorcires, et qui commence rgulirement
aprs le premier hommage qu'elles rendent au prsident du sabbat, et se
continue ensuite toutes les fois qu'elles retournent  cette assemble,
_non aliter hc sacra constant_, sans compter les extraordinaires.
(Voy. Bodin aux chap. 4 et 7 du 2e livre de sa _Dmonomanie_, et
Antonio de Torquemada.) On n'oublia pas de dire que, vu la figure
qu'ils prennent et l'hommage qu'ils exigent, les plus laides bouches
seroient encore trop belles, _similes habent labia lactucas_,
ajoute-t-on proverbialement. (Voy. Torquemada, _Jardin de flores
curiosas_. Anvers, 1575, in-12, p. 294.)

Tous les crivains qui ont apport un esprit de critique et de
philosophie dans l'examen des arcanes de la sorcellerie, se sont
rendus compte de l'espce de fureur utrine, que le diable surexcitait
plutt chez les vieilles que chez les jeunes femmes. Le savant et
grave professeur Thomas Erastus avoue, il est vrai, qu'on rencontrait
des sorcires de tout ge; mais il dmontre doctoralement que la
plupart taient ges, parce que la vieillesse, dans certaines natures
fminines, exalte les passions physiques, au lieu de les teindre.
Avant d'tre sorcires, dit-il, ces femmes-l taient libidineuses,
et elles le deviennent de plus en plus dans leurs rapports avec les
dmons. Il les compare  de vieilles chvres qui vont sans cesse
au-devant des caresses du bouc. _Hinc proverbio apud nostros factus
est locus, vetulas capras libentius lingere sales juvenculis._ Il
ajoute qu'on ne doit pas s'tonner que des femmes qui ont perdu toute
crainte de Dieu et toute pudeur sexuelle, se livrent  des excs
que l'ge n'pargne pas mme  d'autres femmes, qu'il faut plaindre
plutt que blmer: _Quis dubitet illas immodestius, majoreque ardore,
ad impuritatem sine rationis frno aut infami metu, brutorum instar
ferri?_ (Voy. le trait de Th. Erastus, _De lamiis_, p. 30 et 113.)

Les dmons, ces matres d'impuret, comme les appelle un mystique,
n'taient que trop ports  donner carrire  leurs sales et bizarres
imaginations: on ne pouvait rester dans leur compagnie, sans y
contracter les plus dplorables habitudes. La sorcellerie tait une
acadmie de perdition, o l'homme et le diable semblaient lutter
d'incontinence et de lubricit. L'initiation consistait toujours en
quelque horrible pch, dans lequel Satan avait sa part. Ainsi, pour
ne citer qu'un seul fait entre mille, la sibylle de Norcia, si clbre
au moyen ge comme reine d'une cole de magie o l'on allait se faire
initier  ses risques et prils, accueillait d'une singulire faon
les curieux qu'elle recevait dans sa caverne. La sibylle et tous ceux
qui habitoient son roaume, dit Bayle (_Rponses aux questions d'un
provincial_, ch. 58), prenoient chaque nuit la figure de serpent,
et il faloit que tous ceux qui vouloient entrer dans la caverne,
eussent affaire  quelcun de ces serpents. C'toit leur debut et
leur initiation; c'est ainsi que l'on paoit le droit d'entre (voy.
Leandro Alberti, _Descritt. di tutta Italia_, fol. 278): _La notte,
tanto i mascoli quanto le femine, doventano spaventose serpi, insieme
con la sibilla, e che tutti quelli che desiderano entrarci, gli
besogna primieramente pigliare lascivi piaceri con le dette stomacose
serpi_. Il y avait une continuelle affluence de plerins qui venaient
tenter l'aventure. La sibylle donnait audience  tout le monde, et
parfois elle prenait la place de ses serpents, pour faire fte  ses
htes. Pendant ce temps-l, les belles fes qui formaient sa cour
se changeaient aussi en serpents, en lzards, en scorpions et en
crocodiles, pour se mler dans un effroyable sabbat, o on les voyait,
dit le bonhomme Blaise de Vigenre dans ses notes sur les _Tableaux
de platte peinture_ de Philostrate, demenans un trs laid et hideux
service. Malheur au simple mortel qui n'obissait pas aux ordres de la
sibylle ou qui les excutait mal! Il devenait la proie de l'insatiable
lubricit des reptiles, jusqu' ce qu'il ft dlivr par l'heureuse
arrive d'un ermite ou d'un moine.

Il rsulte de tous ces faits et d'une foule d'autres analogues, que la
sorcellerie, qui faisait moins de dupes que de victimes, a toujours
eu pour objet la Prostitution. A part un petit nombre de magiciens
crdules et de sorcires convaincues, tout ce qui avait t initi
servait ou faisait servir les autres  un abominable commerce de
dbauche. Le sabbat ouvrait le champ  ces turpitudes. Tantt le sabbat
rassemblait une hideuse compagnie de libertins des deux sexes; tantt
il runissait, au profit de certains fourbes libidineux, une troupe
de femmes crdules et fascines. Ici c'tait un moyen de luxure, l
c'en tait seulement l'occasion. On peut conclure, d'aprs les aveux
des accuss dans divers procs de sorcellerie, que tout le bnfice
du sabbat revenait souvent  un seul individu, qui dbauchait des
filles en bas ge et qui exprimentait sur ces inities les odieuses
inventions de sa perversit. Dans un grand nombre de circonstances,
le rle du diable appartenait  quelque sclrat, qui en abusait pour
satisfaire ses horribles caprices, et qui prlevait un tribut obscne
sur les misrables qu'il attirait sous sa domination. Dans un des
derniers procs de sorcellerie, en 1632, le cur Cordet, qui fut jug
et condamn  pinal, tait accus d'avoir introduit au sabbat la
ribaude Cathelinotte et de l'avoir prsente  matre _Persin_, homme
grand et noir, froid comme glace, _etiam in coitu_, habill de rouge,
assis sur une chaise couverte de poils noirs et pinant au front ses
nophytes pour leur faire renier Dieu et la Vierge. (Archives d'pinal,
cit. par . Bgin.)

Dans un procs du mme genre, qui avait eu, peu d'annes auparavant,
une immense publicit, on sut qu'un cur de la paroisse des Accouls, 
Marseille, nomm Louis Gaufridi, s'tait donn au diable,  condition
qu'il pt inspirer de l'amour aux femmes et aux filles en soufflant
sur elles. En effet, il souffla sur la jeune Magdeleine, fille d'un
gentilhomme provenal, nomm Madole de la Palud, lorsqu'elle n'avait
pas encore neuf ans. Il souffla depuis sur d'autres femmes qui n'eurent
rien  lui refuser. Magdeleine de la Palud continuait  tre, malgr
elle, la matresse de Gaufridi, qui l'avait fait entrer dans l'ordre
religieux de Sainte-Ursule. Enfin, ce sducteur de l'innocence,
poursuivi par l'Inquisition, avoua ses crimes et dclara qu'il avait
eu plusieurs privauts avec Magdeleine, tant en l'glise que dans
la maison d'icelle, tant de jour que de nuit; qu'il l'avait connue
charnellement et qu'il lui avait imprim sur le corps divers caractres
diaboliques; qu'il tait all avec elle au sabbat et qu'il y avait
fait, en sa prsence, une infinit d'actions scandaleuses, impies et
abominables,  l'honneur de Lucifer. Louis Gaufridi fut brl vif, 
Aix, sur la place des Jacobins, aprs avoir fait amende honorable tte
et pieds nus, la hart au cou, une torche ardente  la main.

On citerait une multitude de procs de sorcellerie, dans lesquels
on voit la dpravation morale se couvrir, comme d'un manteau, de la
possession du diable, et attribuer tous ses mfaits  la tyrannie de
l'enfer; mais on reconnat sans peine que ceux-l mme qui prtendaient
avoir cd  une puissance occulte et  un irrsistible prestige,
ne croyaient pas toujours  l'intervention des dmons. C'taient
ordinairement des libertins honteux, forcs, par tat,  vivre dans
la continence, ou du moins  cacher sous des dehors respectables
l'effervescence de leurs passions sensuelles; c'taient des prtres,
c'taient des moines, qui s'abandonnaient en secret aux tentations du
dmon de la chair. Le sabbat tait le rendez-vous de tout ce qu'il
y avait de plus pervers: voil pourquoi il se tenait dans des lieux
carts, au milieu des bois, dans les montagnes, parmi les rochers,
et toujours l'endroit, affect  ces assembles nocturnes de dbauche,
avait eu, de temps immmorial, la mme destination. Il nous parat donc
dmontr que les sorciers, du moins la plupart, n'usaient de la magie
que pour des oeuvres de Prostitution, et que, si les sorcires taient
souvent de bonne foi, mais aveugles et fascines par leur propre
imagination, les diables qui avaient avec elles un commerce rgulier,
appartenaient tous  la pire espce des hommes dbauchs.

On s'explique par l comment la justice ecclsiastique et sculire
svissait avec tant de rigueur contre les sorciers et les sorcires:
elle avait compris dans la sorcellerie tous les actes les plus
excrables de la dpravation humaine, et quand elle condamnait un
sorcier, elle lui appliquait la pnalit de l'inceste, de la sodomie
et de la bestialit, comme s'il tait coupable de tous ces crimes.
La sorcellerie, qui n'tait autre que la dbauche, nous croyons
l'avoir prouv, se rpandit de si furieuse manire en Europe au
seizime sicle, que le fameux Troischelles, qui fut condamn au feu
en 1571, et qui obtint sa grce  condition qu'il dnoncerait tous
ses complices, dit au roi qu'on pouvait valuer  300,000 le nombre
des sorciers en France. Il s'en trouva si grand nombre, riches et
pauvres, dit Bodin, que les uns firent eschapper les autres, en sorte
que ceste vermine a tousjours multipli avec un tesmoignage perptuel
de l'impit des accusez, et de la souffrance des juges qui avoyent la
commission et la charge d'en faire le procs. L'impunit et fait de
la France entire une vaste arne de sorcellerie ou de Prostitution.
Il n'y avait que 100,000 sorcires dans le royaume sous le rgne de
Franois Ier, suivant le calcul du pre Crespet, dans son trait _De
la Haine de Satan_. Troischelles, qui s'entendait sans doute en ce
genre de statistique, rvla que ce nombre avait tripl, en moins
d'un demi-sicle. Filesac, docteur de Sorbonne, autre faiseur de
statistique dmoniaque, crivait, en 1609, que les sorciers taient
plus nombreux que les prostitues. Il cite,  l'appui de son dire, deux
vers de Plaute, qui signifient qu'il y a plus de femmes de joie et de
proxntes, que de mouches en t:

  Nam nunc lenonum et scortorum plus est fere,
  Quam olim muscarum est, cum caletur maxime.

    _Trucul._, act. I, sc. 1.

Puis, il ajoute, dans son trait _De Idolatria magica_: Etiam
magos, maleficos, sagas, hoc tempore, in orbe christiano, longe
numero superare omnes fornices, et prostibula, et officiosos istos,
qui homines inter se convenas facere solent, nemo negabit, nisi
elleborosus existat, et nos quidem tantam colluviem mirabimur ac
perhorrescimus. Cette dnonciation n'allait  rien moins qu' faire
juger par l'Inquisition la moiti de la France; mais il ressort de
cette citation du grave Filesac, que les jurisconsultes ne voyaient
dans la sorcellerie qu'une forme de la Prostitution la plus criminelle,
et qu'ils taient obligs de recourir  toute la svrit des lois,
pour rprimer des dsordres qui corrompaient les moeurs publiques, et
qui auraient fini par dtruire la socit dans son principe. On avait
l'air d'attribuer  la malice du dmon une quantit d'actes dtestables
qui n'accusaient que la dpravation des hommes, et l'on se gardait
bien de diminuer l'horreur dont la crdulit du vulgaire entourait le
sabbat, car si l'on avait montr les choses sous leur vritable aspect,
le sabbat et t encore plus frquent, tant la curiosit sert de
dangereux mobile  la dpravation morale et physique. Les tribunaux
se montraient impitoyables envers les sorciers, mais,  coup sr, ils
savaient, en gnral, que le diable tait bien tranger aux crimes de
lse-majest divine et humaine que la dbauche mettait sur le compte de
la sorcellerie. On pourrait donc, jusqu' un certain point, justifier
la terrible lgislation du moyen ge  l'gard des sorciers, et prouver
que la socit tait force de se dfendre ainsi, par le fer et par le
feu, contre la gangrne envahissante de la Prostitution publique.




CHAPITRE XXVII.

  SOMMAIRE. --La Prostitution dans l'hrsie au moyen ge.
  --Homognit de l'hrsie et du sensualisme. --Le manichisme
  reparat dans toutes les hrsies. --Assembles secrtes.
  --Leur but et leur usage. --Les _Bulgares_ ou _bougueres_.
  --Leur doctrine. --Leur destruction en France. --La _bouguerie_.
  --_Patares_ et _cathares_. --tymologie de ces diffrents noms.
  --Stadings, Fratricelles, Begghards. --Les Flagellants. --Leurs
  runions impudiques. --Avantages moraux de la flagellation
  selon les casuistes. --Abus qu'en faisait aussi le libertinage.
  --Portrait d'un flagellant par Pic de la Mirandole. --Flagellations
  publiques en France. --Procession des _Battus_ sous Henri III.
  --Les nouveaux Adamites. --Leur prophte Picard. --Crmonial du
  mariage des Picards. --Les Turlupins. --Origine de ce nom. --Leur
  costume indcent. --_Fraternit des pauvres._ --Jehanne Dabentonne
  brle vive au March-aux-Pourceaux. --La _Vauderie_ d'Arras.
  --Les Anabaptistes. --Leurs dogmes de Prostitution. --Bayle s'en
  moque, et les combat par le ridicule. --Les bons et les mauvais
  hrtiques. --Les rforms calomnis  cause de leurs assembles.
  --La cour de Rome, dite _la Grande Prostitue_. --L'hrsie dclare
  la guerre  la Prostitution.


Nous avons dj vu, aux premiers sicles de l're chrtienne, la
Prostitution sacre survivre au paganisme, se reproduire, et se
perptuer dans l'hrsie; nous avons vu l'hrsie, fonde sur la
satisfaction des sens, se multiplier  l'infini dans le giron de
l'glise du Christ, et n'en sortir avec effervescence que pour se
livrer  tous les dbordements des passions physiques. On a compris
que le christianisme naissant, qui ne faisait appel qu'aux nobles et
gnreux lans de l'esprit, avait d employer les moyens de rigueur
pour comprimer et pour touffer des sectes qui corrompaient les moeurs
et menaaient l'avenir de la socit nouvelle, en donnant plein pouvoir
aux forces aveugles et brutales de la matire. Mais les perscutions,
manes de l'autorit des conciles et diriges par le bras sculier
des glises grecque et latine, n'avaient pas ananti l'hrsie,
quoiqu'elles eussent fait disparatre de la face du monde chrtien les
hrsiarques et les hrtiques; aprs des guerres sanglantes, aprs
des supplices et des massacres innombrables, le principe de l'hrsie
restait vivace et persvrant, car ce principe n'tait autre que la
Prostitution sacre.

Voil comment l'hrsie, en variant sa forme et en changeant de
nom, a reparu sans cesse  travers le moyen ge; voil pourquoi
la Prostitution a souvent essay de se rfugier dans l'hrsie,
ainsi que dans une forteresse o elle pouvait braver avec audace la
morale de l'vangile et l'austrit du dogme chrtien. Il y avait,
sans doute, dans les diffrentes sectes de l'hrsie, des docteurs
et des philosophes, qui s'attachaient de bonne foi aux discussions
mtaphysiques et qui ne cherchaient que la vrit, avec passion,
sinon avec discernement; mais le vulgaire, mais les esprits faux et
pervers, les imaginations faibles ou dpraves, les natures ardentes
et vicieuses, taient entrans  la poursuite des jouissances
matrielles, et ne voyaient dans la pratique religieuse qu'une affaire
de honteux sensualisme. On ne saurait mieux expliquer ce qui fit si
longtemps l'invincible opinitret de l'hrsie, qui avait constamment
recours aux mmes sductions et qui en obtenait partout les mmes
rsultats.

Depuis le douzime sicle jusqu' nos jours, l'hrsie a fait en France
de nombreuses apparitions, dans lesquelles on reconnat ordinairement
le germe du manichisme et le fruit de la Prostitution. Bayle, dans
son Dictionnaire, s'est occup du manichisme, pour dmontrer que
cette forme de l'hrsie tait ne tout naturellement du contraste des
passions qui sont en lutte dans la vie de l'homme: Comment se peut-il
faire, disait-il (article de GUARIN), que le genre humain soit attir
vers le mal par une amorce presque insurmontable, je veux dire par le
sentiment du plaisir, et qu'il en soit dtourn par la crainte des
remords ou par celle de l'infamie et de plusieurs autres peines?...
Le manichisme est apparemment sorti d'une forte mditation sur ce
dplorable tat de l'homme. Bayle raisonnait comme un philosophe,
mais la plupart des manichens n'taient pas capables de raisonner
l-dessus, ni de comprendre mme le raisonnement: ils acceptaient les
yeux ferms un dogme et un culte, qui favorisaient leur sensualit et
leur libertinage: la religion devenait ainsi pour eux une continuelle
excitation  la dbauche.

Nous allons constater rapidement la prsence de la Prostitution dans
l'hrsie, en France, presque  toutes les poques. Il faut remarquer
d'abord que, dans chaque hrsie,  partir du douzime sicle, les
sectaires tenaient des assembles secrtes, la nuit plutt que le jour,
dans des lieux dserts ou ferms. Ces assembles avaient pour objet ou
pour prtexte la pratique du culte: ici, les deux sexes se trouvaient
runis; l, ils taient spars, au contraire; ailleurs, les hommes
seuls avaient le droit d'tre admis dans ces mystrieux cnacles. Tout
s'y passait dans l'ordre et dans la convenance, car il ne s'agissait
que de prier et d'adorer en commun; mais, en certains cas, il y avait
eu des abus et des dsordres, au profit de l'impuret de quelques faux
aptres ou nophytes, et l'opinion publique s'tait empare des bruits
scandaleux qui couraient sur les assembles des hrtiques: on accusait
ceux-ci d'teindre les lumires  un signal donn, et de se livrer
dans les tnbres  tous les garements de la chair. Tantt, on leur
attribuait les plus honteux excs de la promiscuit; tantt, on leur
reprochait d'outrager la nature par d'abominables habitudes de sodomie.

Les Bulgares, qui ne se multiplirent en France qu' la fin du
douzime sicle, avaient commenc, ds le dixime,  se rpandre
en Europe et  se fixer en Bulgarie, o ils eurent une espce de
pape ou de Prtre-Jean, qui tait leur chef spirituel. Le nom de
Bulgares, appartenant alors  une nation, devint un nom de secte et
se propagea dans tous les pays, avec l'hrsie, qui n'tait autre
que l'ancien manichisme. Ce nom fut bientt corrompu dans la langue
franaise qu'on parlait  cette poque; car, au lieu de _bulgares_, on
disait _bougares_ et _bougures_ (_bugari_ et _bugeri_ dans la basse
latinit); de _bougueres_ on fit _bougres_, et l'on comprit sous cette
qualification gnrique tous les hommes dpravs, qui se conformaient,
dans leurs moeurs,  la doctrine et  l'exemple des vritables
Bulgares. Ces derniers regardaient comme un sacrilge les rapports
naturels des deux sexes, mme dans l'tat de mariage; ils ne tolraient
pas entre poux la conjonction charnelle, si ce n'tait en vue de
la procration des enfants; quelquefois mme, ils oubliaient cette
destination providentielle de l'humanit, pour interdire absolument
 l'homme tout commerce sexuel avec la femme. Une aussi monstrueuse
hrsie contre la loi de nature avait d exposer les bulgares aux
plus graves accusations, qu'ils se chargeaient peut-tre de confirmer
par leur manire de vivre. Quoi qu'il en soit, leur hrsie avait
fait des progrs effrayants, surtout dans le Languedoc, lorsque
Philippe-Auguste, selon une Chronique manuscrite cite par Ducange (au
mot BULGARI) envoa son fils en Albigeois pour destruire l'hrsie des
bougres du pays. La mme Chronique ajoute, sous l'anne 1225: En cest
an, fist ardoir les bougres frres Jean, qui estoient de l'ordre des
Frres prescheurs.

Quant  l' hrsie en elle-mme, qui alluma des bchers par toute
l'Europe, on ne sait positivement si elle tait coupable des horribles
souillures que la voix du peuple lui prtait; mais on voit que cette
hrsie, que les chroniqueurs contemporains qualifient d'excrable
(_omnium errorum fx extrema_, dit le moine d'Auxerre), avait pour
synonyme le mot de _bouguerie_ ou _bougrerie_, qui justifierait seul
les rigueurs de la lgislation  l'gard des Bulgares. Saint Louis,
dans ses _tablissements_, ne craignit pas, malgr sa charit et
sa clmence, de rclamer la peine de mort contre ces hrtiques:
Se aucuns est soupeonn de bouguerie, la justice le doit prendre
et l'envoer  l'vesque, et se il en estoit prouvez, l'on le doit
ardoir. Les Bulgares, pour se soustraire  la rprobation gnrale
qui les poursuivait en France, n'eurent rien de plus press que de
changer de nom: ils essayrent de se mler avec les Albigeois, qui
les repoussaient avec horreur, et de se rattacher aux Vaudois, qui
ne voulaient pas tre fltris de leur infme nom. Ils furent appels
successivement _Paterins_, _Patares_, _Cathares_, _Joviniens_, etc.
Mais, sous tous ces diffrents noms, ils taient galement suspects
de _bouguerie_, et ils n'chappaient pas au bcher, quand ils
tombaient dans les mains des inquisiteurs. On peut mme les accuser
d'avoir provoqu, sous le rgne de Louis VIII, par l'horreur qu'ils
inspiraient, la croisade contre les Albigeois, avec lesquels on
s'obstinait  les confondre.

Au reste, on pourrait trouver  l'aide de l'tymologie, dans les
noms mmes de ces ignobles hrtiques, la preuve des turpitudes qui
caractrisaient leur secte impure. Le nom de _Bulgari_ drive de
_bulga_, qui signifiait  la fois une sacoche de cuir, une bourse
et les braies de l'homme: Mnage et Leduchat ne s'arrteraient pas
 ce simple aperu tymologique, qui suffit cependant pour faire
entendre tout ce que nous rougirions d'expliquer. Le nom de _Paterini_
semble avoir t form par contraction de _Paterni_ et _Paterniani_,
hrtiques galement manichens, qui, du temps de saint Augustin,
prtendaient que les parties infrieures du corps avaient t cres
non par Dieu, mais bien par le diable, et qui, en consquence, ne se
faisaient aucun scrupule de s'en servir pour toutes sortes de honteux
usages (_omnium ex illis partibus flagitiorum licentiam tribuntentes,
impurissime vivunt_, dit saint Augustin). De _Paterin_ ou _Patarin_,
on avait fait _patalin_ et _patelin_, qui est rest dans la langue,
pour exprimer que ces hrtiques usaient d'obscnes attouchements
(_palpando_)  l'gard des proslytes qu'ils voulaient entraner au
mal. Le nom de _Cathari_, suivant le docte Godefroi Henschenius, cit
par Ducange, avait pour racine un mot allemand, _caters_, qui veut
dire chat ou dmon incube, et ce sobriquet, appliqu aux Bulgares,
faisait allusion  leurs assembles de dbauche (_propter nocturnas
coitiones_).

Tous les sectaires, par un raffinement de libertinage, s'imposaient des
privations de tout genre et affectaient, en gnral, un dtachement
complet des choses matrielles; mais ce n'tait qu'un masque de
continence et d'abngation, sous lequel ils se sentaient plus  l'aise
pour s'adonner  leurs passions et lcher la bride  la nature. Leurs
pratiques de dvotion austre ajoutaient une sorte de ragot  leurs
dbauches caches. C'tait toujours la Prostitution qui chauffait
le proslytisme et qui servait de lien occulte  l'hrsie. On ne
peut expliquer autrement la faveur que rencontrait chaque nouvelle
mtamorphose du manichisme, malgr les prils de la perscution
catholique. Plusieurs sectes nes hors de France, celles des _Stadings_
en 1232, celles des _Fratricelles_ en 1296, celle des _Begghards_ ou
_Beghins_ en 1312, et beaucoup d'autres non moins bizarres, n'eurent
pas une existence aussi longue et aussi tenace que la secte des
Bulgares, parce qu'elles n'taient point aussi favorables aux mauvais
instincts de l'homme. Lorsqu'on vit apparatre en 1259 la secte des
Flagellants, on ne souponna pas d'abord que les pnitences volontaires
de ces pcheurs, qui se flagellaient en public, pussent tre une
invention de luxure. Les nouveaux hrtiques marchaient deux  deux en
procession, prcds de croix et de bannires; ils taient nus jusqu'
la ceinture (_solis pudendis honeste velatis_) par les plus grands
froids de l'hiver, et ils se frappaient eux-mmes ou l'un l'autre,
avec des fouets et des lanires de cuir, en poussant des gmissements
et en versant des torrents de larmes; ils ne tardaient pas  se mettre
tout en sang, et ils n'en continuaient qu'avec plus de fureur  se
fustiger mutuellement. Ce n'est pas tout: ils se rendaient la nuit,
dans la campagne, au fond des bois, en des lieux isols et maudits: l,
dans les tnbres ou  la lueur d'une torche, ils redoublaient leurs
flagellations, leurs cris et leurs folies impudiques. On devine les
odieuses consquences de ces runions d'hommes et de femmes  demi nus,
anims par le spectacle de cette indcente pantomime, dans laquelle
chacun devenait acteur  son tour et arrivait graduellement au dernier
paroxysme de l'extase libidineuse.

Les casuistes avouaient que cette fustigation individuelle ou
rciproque avait pour rsultat ordinaire la surexcitation physique
des sens; mais ils prtendaient que le patient n'en avait que plus de
mrite  dompter sa nature et  conserver sa chastet sous l'empire
d'une vive dmangeaison de pcher. D'autres casuistes, au contraire,
soutenaient que l'effet immdiat de la flagellation tait de rprimer
les mouvements dsordonns de la chair et de tenir en chec le dmon
qui se loge dans les parties honteuses. Voici en quels termes l'abb
Boileau, dans son _Histoire de Flagellans_, a os traduire cette
trange proposition: _Nec esse est cum musculi lumbares virgis aut
flagellis diverberantur, spiritus vitales revelli, adeoque salaces
motus ob viciniam partium genitalium et testium excitari, qui venereis
imaginibus ac illecebris cerebrum mentemque fascinant ac virtutem
castitatis ad extremas angustias redigunt_. Quoi qu'il en soit, on ne
peut douter que les Flagellants, qui avaient emprunt au paganisme le
crmonial indcent des Lupercales, ne trouvassent dans ces pnitences
publiques un aiguillon de libertinage et une trange rcration de
sensualit. L'usage de la flagellation dans l'antiquit tait bien
connu de tous les dbauchs, qui l'appelaient en aide pour se prparer
aux plaisirs de l'amour. Mais, au moyen ge, si la flagellation
rotique ne s'exerait plus que rarement et dans le plus profond
mystre, elle avait pris un caractre de frocit sanguinaire, qui se
reproduisait dans les actes des Flagellants. Pic de la Mirandole, dans
son _Trait contre les astrologues_ (lib. III, cap. 27), nous indique
assez ce que devait tre la flagellation des hrtiques, en dcrivant
l'affreuse jouissance qu'prouvait un libertin (_prodigios libidinis
et inaudit_), qui se faisait battre de verges jusqu' ce que le
sang jaillt de toutes les parties de son corps: Ad Venerem nunquam
accendetur nisi vapulet. Et tamen scelus id ita cogitat; svientes ita
plagas desiderat, ut increpet verberantem, si cum eo lentius egerit,
haud compos plene voti, nisi eruperit sanguis, et innocentes artus
hominis nocentissimi violentior scutica desvierit. Cet homme infme
arrivait par la douleur  la volupt, et la vue du sang, de son propre
sang, mettait le comble  sa frnsie sensuelle.

La secte des Flagellants, qui venait d'Italie, et qui s'tait
rapidement propage par toute l'Europe, ne fit que se montrer en
France dans le cours de l'anne 1259, car la puissance ecclsiastique
s'empressa de foudroyer cette hrsie, qui n'tait qu'un hideux
spectacle de Prostitution. Mais, un sicle plus tard, les Flagellants
reparurent en France, principalement dans les provinces de l'Est et du
Nord, et ils recommencrent leurs pnitences publiques, avec des fouets
arms de pointes de fer, en chantant des cantiques et en s'excitant les
uns les autres  ne pas se mnager. Il y avait la pnitence commune,
dans laquelle hommes et femmes, la tte et le visage voils, les
paules et les reins nus, changeaient entre eux une grle de coups
de discipline. Il y avait aussi la pnitence individuelle, o chacun
recevait, de la main du _gnral de la dvotion_, un nombre de coups
analogue  la nature du pch qu'il lui fallait expier. Les pnitents
s'tendaient tous  terre, dans diverses positions analogues aux
diffrentes espces de pch: le parjure levait en l'air trois doigts
de la main; l'adultre se couchait  plat ventre; l'ivrogne feignait
de boire; l'avare, d'enfouir son argent; tous dcouvraient la partie
du corps que la fustigation devait atteindre: cette fustigation, le
chef de la confrrie la distribuait d'un bras vigoureux, au prorata des
pchs qu'accusait la pantomime muette du patient. Le peuple accourait
en foule  ces scandaleux spectacles, et il admirait avec enthousiasme
la constance des martyrs volontaires qui ne se lassaient pas plus de
battre que d'tre battus. En 1343, pendant la grande Peste Noire, on
comptait en France prs de 800,000 flagellants, parmi lesquels il y
avait des gentilshommes et de nobles dames, qui n'taient pas moins
avides de fustigation publique, et qui abandonnaient leurs chteaux,
leurs familles et leurs armoiries, pour s'enrler dans ces bandes de
fanatiques et de libertins.

On ne sait trop comment ils disparurent en si peu de temps devant
l'horreur et le dgot des honntes gens; mais la flagellation
religieuse leur survcut: elle fut ds lors concentre dans les
couvents, et elle n'outragea plus les regards et la pudeur des
passants. Nanmoins, elle sortit encore une fois des cellules
monastiques, et elle osa se promener effrontment dans les rues de
Paris, quand le roi Henri III essaya d'tablir l'ordre des Pnitents et
figura lui-mme dans les processions des _Battus_. Ce dernier essai de
flagellation publique prouve assez combien le libertinage avait part 
de pareils actes de dvotion simule ou incohrente.

Dans la plupart des hrsies qui procdaient du manichisme, les
sectaires ne rougissaient pas de la nudit du corps; ils la regardaient
mme comme une condition essentielle des pratiques du culte, plus
ou moins abominable, qu'ils rendaient  Dieu. Les Adamites, qui ne
cessrent jamais d'exister au milieu de l'glise chrtienne, o ils
vitaient toutefois de causer du scandale, n'exigeaient cette nudit
que dans leurs crmonies secrtes; mais un de leurs adeptes, nomm
Picard (ce nom-l n'est peut-tre que la dsignation de son pays
natal), ne se contenta pas d'une nudit temporaire et accidentelle: il
voulut que lui et ses disciples fussent toujours nus. Il se disait fils
de Dieu, et annonait que son pre l'avait envoy au monde, comme un
nouvel Adam, pour rtablir la loi de nature. Or, selon lui, cette loi
de nature consistait en deux choses: la nudit de toutes les parties
du corps et la communaut des femmes. On appela _Picards_ ceux qui
coutrent ce prophte obscne et qui voulurent vivre suivant sa loi.
Les rapports entre les deux sexes n'avaient pas lieu cependant sans
l'aveu du chef de la secte. Ds qu'un des Picards prouvait un dsir
de convoitise pour une de ses compagnes, il l'amenait au Matre et
formulait ainsi sa requte: Mon esprit s'est chauff pour celle-ci
(_in hanc spiritus meus conculcavit_)! Le Matre rpondait par les
paroles bibliques: Allez, croissez et multipliez! Et tout tait
dit. Les Picards, qui auraient cru perdre leur libert originelle en
renonant  leur chre nudit, furent obligs de chercher une retraite
hors de France, pour chapper aux poursuites de l'Inquisition. Ils se
rfugirent en Bohme, parmi les Hussites, qui, tout hrtique qu'ils
taient eux-mmes, s'indignrent des infamies de ces misrables, et
les exterminrent jusqu'au dernier, sans avoir piti des femmes, qui
taient toutes enceintes, et qui refusaient obstinment de se vtir
dans la prison, o elles accouchrent en riant et en chantant des
chansons horribles. (Voy. le _Dict. hist._ de Bayle, au mot PICARDS.)

On n'imaginait pas que la Prostitution dans l'hrsie pt aller plus
loin; mais en 1373, les Picards ressuscitrent en France, sous le
nom de _Turlupins_. Ce nom, dont l'tymologie n'a pas t fixe d'une
manire certaine, parat faire allusion  la vie errante et brutale,
que menaient ces nouveaux Adamites, cachs au fond des bois comme les
loups. Non-seulement ils allaient tout nus, comme les Picards, mais
encore,  l'instar des cyniques de la Grce, ils faisaient l'oeuvre
de chair en plein jour, devant tout le monde. Ce sont les termes,
dont se sert Bayle, qui cite  l'appui un curieux passage du discours
du chancelier Gerson: Cynicorum philosophorum more omnia verenda
publicits nudata gestabant, et in publice velut jumenta cotu, instar
canum in nuditate et exercitio membrorum pudendorum degentes. Leur
doctrine tait  peu prs celle des Begards, qui furent condamns
par le concile de Ravenne en 1312: ils enseignaient que l'homme est
libre d'obir  tous les instincts de la nature, et que la perfection
rside dans une libert sans bornes; ils ajoutaient que la crature
doit tre fire de tout ce qu'elle a reu du Crateur. Voil pourquoi
ils attachaient tant de prix  leur tat de nudit. Ils furent obligs
pourtant de se couvrir,  cause du froid sans doute; mais ils se
gardrent bien de cacher les attributs de leur sexe, et ils se firent
une loi d'exposer  la vue de tous les parties qu'ils considraient
comme divines. Le savant Genebrard dit positivement, dans sa Chronique,
que cette secte dtestable se faisait reconnatre  la nudit partielle
qu'elle affectait d'taler partout: _Turelupini cynicorum sectam
suscitantes, nuditate pudendorum et publico cotu_.

Ces infmes s'taient multiplis en Savoie et en Dauphin, mais leur
principale association tait  Paris, et avait  sa tte une femme
nomme Jehanne Dabentonne, qui fut brle vive au March-aux-Pourceaux,
prs de la porte Sainte-Honor. On brla en mme temps les livres et
les habits de la confrrie, avec plusieurs des _prescheurs_ de cette
superstitieuse religion, qui avait pris le nom de _Fraternit des
pauvres_. Charles V envoya dans les provinces du midi Jacques de More,
de l'ordre de Saint-Dominique, pour extirper une si excrable hrsie;
et Jacques de More, qui prenait le titre singulier d'_inquisiteur
des bougres de la province de France_ (voy. le Gloss. de Ducange,
au mot _Turelupini_), n'accorda pas de grce aux Turlupins et aux
Turlupines qu'il put saisir en flagrant dlit. Il ne resta bientt
de cette honteuse fraternit que le mot proverbial de _turlupin_, qui
s'emploie encore dans le sens de mauvais plaisant et de plat bouffon,
probablement en souvenir des prdications excentriques et des costumes
ridicules de la secte de Jehanne Dabentonne.

Il y eut encore d'autres hrsies o la Prostitution la plus criminelle
se couvrit du manteau religieux. Ainsi la fameuse _Vauderie_ d'Arras,
au quinzime sicle, n'tait qu'un simulacre de doctrine vaudoise,
qui se retrempait dans la sorcellerie et qui servait de prtexte 
des assembles nocturnes, pleines de mystres abominables. Nous avons
racont, dans le chapitre prcdent, une partie de ces mystres, qui
ressemblaient au crmonial ordinaire du sabbat des sorciers; mais il
existait d'autres runions de Vaudois qui n'avaient rien  faire au
diable et qui ne s'en conduisaient pas plus dcemment: c'tait une
vaste association de dbauche, organise par des prtres apostats,
lesquels prchaient le plus sale picurisme et en donnaient eux-mmes
l'exemple. Le vicaire de l'Inquisition au diocse d'Arras, second
par le comte d'tampes, gouverneur de l'Artois, dirigea d'abord les
poursuites contre des filles de joie, qui taient les aptres les
plus dangereux de la Vauderie, et bientt aprs on comprit, dans ces
poursuites judiciaires, des bourgeois, des chevins, des chevaliers
et des personnages de distinction, que la nouvelle hrsie avait
dj pervertis. On soumit les accuss  la torture; on leur arracha
d'effrayantes rvlations; on en fit prir un grand nombre dans les
flammes. Cette terrible perscution contre les Vaudois d'Arras dura
plus de trente ans, et alluma des milliers de bchers dans l'Artois.

Vaudois, Anabaptistes, Adamites, Manichens, n'taient jamais bien
morts: ils renaissaient de leurs cendres, tant il est vrai que le
libertinage a des entranements irrsistibles pour certaines natures
perverses, faibles ou dpraves. Cependant, diverses hrsies,
inventes par la Prostitution, eurent cours en Europe sans pntrer
en France, ou du moins sans y faire beaucoup de progrs. Ainsi, les
Anabaptistes, qui eurent des armes  eux en Hollande et en Allemagne,
se montrrent  peine isolment dans les tats du Roi Trs-Chrtien.
Cependant ils offraient  la Prostitution une prodigieuse carrire
 parcourir, car non-seulement ils enseignaient que toute femme
est oblige de se prter  la concupiscence de tous les hommes,
mais encore que tout homme est tenu galement de satisfaire toutes
les femmes. C'est Prateolus qui affirme le fait dans son _Elenchus
hereseon_ (lib. I, p. 27), et voici en quels termes il dfinit cette
incroyable hrsie: Dicunt postremo quamlibet mulierem obligatam esse
ad coeundum cum quolibet viro eam petente, et contra eodem vinculo
adstringunt omnem virum ad tantundem reddendum cuilibet mulieri hoc
ab illo petenti. Bayle, qui raille un peu vivement l'impossibilit
matrielle d'une pareille doctrine, pense, avec raison, que c'tait
l une fable invente par les adversaires des Anabaptistes, dans le
but de les rendre  la fois odieux et ridicules: La communaut des
femmes, dit-il, n'gale point l'abomination de celle-ci; elle n'te
pas la libert de refuser; elle n'engage pas la conscience  tout
acquiescement. C'tait dj trop de vouloir tablir en principe que
le mariage est contraire  la loi de Dieu, et que la femme, pour se
conformer  cette loi, doit appartenir successivement ou simultanment
 tous ceux qui la convoitent. Le sexe le plus faible tait livr,
selon cette dtestable hrsie, aux passions brutales et dpraves du
sexe le plus fort. La Prostitution se trouvait introduite de la sorte
dans le code religieux de ces fanatiques, qui donnrent au monde le
spectacle hideux de leurs tranges dbordements, au milieu des plus
atroces scnes de meurtre, d'incendie et de pillage, tant il est vrai
que la Prostitution ressemble  un chemin glissant qui se cache sous
des fleurs et qui mne aux abmes.

Les Anabaptistes n'taient que des manichens dguiss, comme la
plupart des hrtiques qui avaient essay de faire secte depuis
le douzime sicle et qui se gardaient bien d'avouer leur commune
origine. Il y avait, au reste, dans toute hrsie, les bons et les
mauvais, les purs et les impurs, de telle faon que chacun suivait
l'impulsion de sa nature, selon qu'il obissait plus ou moins 
l'esprit ou  la matire. On peut donc reconnatre, avec le savant
historien du Manichisme, Beausobre, que les manichens ont t souvent
calomnis. Faut-il croire ce qu'on disait gnralement, par exemple,
de leurs assembles nocturnes et des horreurs qui s'y commettaient
 la faveur des tnbres? Ce sont toujours de semblables accusations
qui se reproduisent  toutes les poques, et il est remarquable que
les paens attribuaient aux premiers chrtiens les moeurs dissolues
et les pratiques sacrilges que les chrtiens attriburent plus tard
aux hrtiques. On peut donc supposer que paganisme et christianisme
se servaient des mmes armes contre leurs adversaires, qu'ils
s'efforaient de dshonorer en les calomniant de la mme manire. Dans
l'hrsie, comme dans le christianisme primitif, il y eut certainement
des natures ardentes, exaltes, perverses, qui employrent le culte
au contentement des sens et qui autorisrent par l cette croyance,
gnralement tablie dans le peuple, au sujet des abominations que
favorisaient ces assembles o l'on teignait les lumires.

Les rforms eux-mmes ne furent point exempts, dans l'origine, des
soupons injurieux qu'on attachait toujours aux assembles nocturnes
des deux sexes. Comme ces assembles s'entouraient d'un profond mystre
pour chapper  la curiosit et  la perscution des catholiques,
comme elles cherchaient les nuits les plus obscures et les lieux les
plus retirs, on supposa que la nouvelle secte avait des raisons de
cacher ses crmonies ainsi que sa doctrine. Le peuple se trouva
tout port  rpandre ces indignes faussets et  y ajouter foi.
J'ay ouy conter, dit Brantme dans ses _Dames galantes_ (je ne scay
s'il est vray, aussy ne le veux-je affirmer), qu'au commencement que
les huguenots plantrent leur religion, faisoient leurs presches la
nuit et en cachettes, de peur d'estre surpris, recherchs et mis
en peine, ainsy qu'ils le furent un jour en la rue Sainct Jacques
 Paris, du temps du roy Henry second, o des grandes dames que
je scay, y allans pour recevoir ceste charit, y cuidrent estre
surprises. Aprs que le ministre avoit faict son presche, sur la fin
leur recommandoit la charit; et incontinent aprs on tuoit leurs
chandelles, et l un chascun et chascune l'exercoit envers son frere
et sa soeur chrestienne, se la departans l'un  l'autre selon leur
volont et pouvoir: ce que je n'oserois bonnement asseurer, encor
qu'on m'asseurast qu'il estoit vray, mais possible est pur mensonge
et imposture. Cependant, malgr les assertions du catholique abb de
Brantme, qui raconte ensuite les aventures de la belle Grotterelle
au prche de Poitiers (voy. _Dames galantes_, disc. Ier), il est
 peu prs certain que jamais les novateurs du seizime sicle, en
France, ne donnrent lieu  des scandales que les Anabaptistes et les
Adamites des Pays-Bas n'pargnaient pas alors  la pudeur publique.
Ainsi, dans l'histoire des innovations religieuses de notre pays, on
ne trouverait aucun fait  opposer  cette indcente assemble qui
se fit  Amsterdam, le 13 fvrier 1535, dans laquelle sept hommes
et cinq femmes, cdant aux excitations et  l'exemple d'un prophte
anabaptiste, se dpouillrent de tous leurs vtements, les jetrent au
feu et sortirent,  travers les rues, dans un tat de complte nudit.
(Voy. la _Rel. des tumultes des Anabapt._, par Laur. Hortensius.) Il
faut aller jusqu'aux convulsionnaires du dix-huitime sicle, pour
rencontrer en France quelque chose d'analogue  cet aveuglement de
Prostitution religieuse.

Cette persistance de la Prostitution dans l'hrsie, en tous les
temps comme en tous les pays, prouve bien l'excellence de la morale
vanglique, qui avait seule le pouvoir de combattre les grossiers
apptits de la sensualit. L'hrsie commence, ds que le chrtien,
sans cesse assailli et tourment par le dmon de la chair, a bris les
liens de la continence et s'abandonne aux funestes instincts qui le
poussent au vice. Si les disciples de Luther et de Calvin appelrent
la cour de Rome la _Grande Prostitue_, c'est que l'glise romaine,
 l'poque o parurent ces rformateurs, avait entirement oubli
les prceptes de Jsus-Christ. L'hrsie cette fois s'tait purifie
dans l'vangile, tandis que le saint-sige devenait, pour ainsi dire,
le honteux sanctuaire de la Prostitution. Ce fut l'hrsie qui fit
rougir le catholicisme, en signalant la dpravation de ses ministres
et la corruption de ses enfants; ce fut l'hrsie qui eut la gloire
de remettre en honneur la chastet des moeurs dans la religion de
Jsus-Christ.




CHAPITRE XXVIII.

  SOMMAIRE. --Les vieux sermonnaires font l'histoire de la
  Prostitution de leur temps. --Selon Dulaure, la Prostitution
  tait un vice de gouvernement. --Selon Henri Estienne, tout va
  de mal en pis. --Olivier Maillard, Michel Menot, Jean Clere,
  Guillaume Pepin et autres prchaient pour le petit peuple. --Leurs
  auditeurs ordinaires. --Les vendeurs dans le temple. --Nombre
  des filles publiques  Paris au quinzime sicle. --Admiration du
  pote Antoine Astezani. --Les amoureux  l'glise. --Les sermons
  taient-ils dbits en latin ou en franais? --Olivier Maillard 
  Saint-Jean en Grve. --Extraits de ses sermons et de ceux de Michel
  Menot, relatifs aux mauvais lieux, aux prostitues, aux proxntes
  des deux sexes, et aux dbauchs. --Ces citations prouvent que la
  Prostitution s'tait normment accrue sous Louis XI, Charles VIII
  et Louis XII. --Les mres qui vendent leurs filles et les filles
  qui gagnent leur dot. --Style macaronique de Menot. --Le courtier
  d'amour et les cinq femmes. --Dbordements des ecclsiastiques.
  --Les concubines _ pain et  pot_. --Mystres des couvents,
  d'aprs Thodoric de Niem. --Les jeux de mots, en chaire, de
  l'Italien Barletta. --Causes des progrs de la Prostitution.


Nous avons recueilli les preuves de cette Histoire dans les ouvrages
des potes, qui menaient la plupart une vie vagabonde et libertine;
nous avons constat combien ces ouvrages taient les miroirs fidles
des mauvaises moeurs,  l'poque o ils avaient t composs. Ce
n'est plus chez les potes, que nous allons chercher maintenant les
vestiges de la dpravation publique  la fin du quinzime sicle et
au commencement du seizime; c'est dans les sermons des prdicateurs
contemporains, que nous trouverons des couleurs nouvelles, plus vraies
et plus hardies, pour complter ce tableau trange d'une corruption
gnrale qui tmoigne de l'impuissance des lois divine et humaine
contre le dmon de la sensualit. Dulaure qui, dans son _Histoire
de Paris_, s'est servi galement des vieux sermonnaires pour peindre
l'tat moral de la socit  cette mme poque, n'a point exagr les
choses en reprsentant la Prostitution comme la reine triomphante du
quinzime sicle; mais il a eu tort de dire qu'elle n'tait qu'un des
moindres effets des vices du gouvernement. Le gouvernement n'avait
rien  voir en cette affaire. La Prostitution, _autorise par les
rois_, s'crie l'impitoyable Dulaure, tait encore favorise par le
grand nombre des clibataires, prtres et moines; par le libertinage
des magistrats, des gens de guerre, etc. Dulaure ne soutenait pas la
thse de l'_Apologie pour Hrodote_, o Henri Estienne s'efforce de
dmontrer que tout va de mal en pis ici bas, car, dit-il, quelque
corruption qu'il y peust avoir, il est vraysemblable qu'elle estoit
petite  comparaison de celle qui est ensuyvie, veu que tousjours
depuis elle a mont comme par degrez.

Les sermonnaires, et surtout ceux qui prchaient dans le genre naf
ou trivial pour se mettre  la porte du vulgaire, nous offrent des
tmoignages incontestables de la perversit de leur sicle, et l'on
peut, sans craindre de se tromper, accepter comme vrais la plupart des
faits qu'ils retracent dans leurs discours. Olivier Maillard, Michel
Menot, Jean Clre, Guillaume Pepin et plusieurs autres prdicateurs
fameux, qui ne se piquaient pas de faire de la rhtorique en chaire,
avaient plus d'action et d'autorit sur leur auditoire compos de
peuple et de petites gens, lorsqu'ils parlaient avec l'loquence du
coeur, du bon sens et de l'honntet, lorsqu'ils abordaient franchement
la peinture des vices et des turpitudes, qu'ils voulaient fltrir.
Ils taient sans doute grossiers et souvent effronts dans leurs
expressions comme dans les exemples qu'ils choisissaient pour les
placer sous les yeux de leurs auditeurs; mais, en frappant fort, ils
n'en frappaient pas moins juste et ils arrivaient certainement  des
rsultats trs-respectables par des moyens qui ne l'taient gure. On
peut assurer que ces sermons, qui nous paraissent aujourd'hui ridicules
et scandaleux, opraient alors une foule de conversions relles, et que
le prdicateur, en descendant de la chaire, voyait les confessionnaux
se remplir de pcheurs repentants. On s'est beaucoup diverti de nos
jours aux dpens de ces vieux sermonnaires, qui avaient de si bizarres
procds oratoires et qui dbitaient une foule de coq--l'ne et de
bouffonneries excentriques, qu'ils accompagnaient de la plus incroyable
pantomime; mais on n'a pas seulement pris garde  l'espce de public
qui venait couter la parole, assez peu difiante pour nous, de ces
moines _prcheurs_.

Ce public, parmi lequel le sexe fminin tait sans doute en majorit,
ne se recommandait pas par la dcence de sa tenue, ni par la puret
de ses intentions. Ce n'taient que femmes et filles, indcemment
vtues, faisant ce qu'on appelait la chasse au regard, agaant les
hommes, donnant des rendez-vous et s'y rendant aussitt sans sortir de
l'glise, cherchant aventure, passant des contrats de galanterie ou
_ventes d'amours_: Celui qui mnerait son cheval  l'glise pour le
vendre, dit l'auteur d'un pome latin, manuscrit, intitul _Matheolus
bigamus_, ferait une action trs-inconvenante, mais les femmes,
qui sous prtexte de religion viennent  l'glise pour s'y vendre
elles-mmes, ne sont-elles pas plus coupables? Ne convertissent-elles
pas la maison du Seigneur en un march de Prostitution? Le mme pote
numre toutes les glises et chapelles de Paris, o se tenait cette
foire de Prostitution, et qui, par cela mme, dit-il avec une candide
impudence:

  Font  nos dames grand soulas!

Nous avons vu que Paris comptait au quinzime sicle _cinq ou six mille
belles filles_ voues  la Prostitution lgale; c'est un crivain
contemporain qui en a fix le chiffre. Un pote italien, Antoine
Astezani, qui voyageait en France vers ce temps-l, crivait dans
une de ses lettres dates de Paris: J'y ai vu avec admiration une
quantit innombrable de filles extrmement belles; leurs manires
taient si gracieuses, si lascives, qu'elles auraient enflamm le
sage Nestor et le vieux Priam. (Voy. _Jeanne d'Arc_, par Berryat
Saint-Prix, p. 311.) Nous avons rapport, en effet, d'aprs le _Journal
du bourgeois de Paris_, que le prvt de la ville, Ambroise de Lor,
avait laiss s'accrotre dmesurment le nombre des _folles femmes_,
malgr les ordonnances,  ce point que l'auteur du Journal s'crie avec
indignation: Il y en avoit trop  Paris! Enfin, nous ne doutons pas,
comme nous l'avons dj fait entendre ailleurs, que ces folles femmes,
qu'on arrtait sans cesse en contravention,  la porte des glises,
avec des chapelets, des _agnus-Dei_ et des livres d'heures, orns d'or
et d'argent, ne fussent les piliers les plus assidus des prdications,
o elles allaient _faire des amoureux_. Clment Marot, qui s'est mis en
scne dans son _Dialogue de deux amoureux_, avoue qu'il avait rencontr
sa belle  l'glise; cette belle tait probablement la _lingre du
Palais_, dont il fut pris avant qu'elle lui et laiss des souvenirs
cuisants. Son _ami_ lui demande en quel endroit il est devenu si
subitement amoureux.--En une glise! reprend le pote en soupirant.

  L commenay mes passions!

L'autre se met  rire, et s'crie gaiement:

  Voil de nos dvotions!

On a longuement dissert pour savoir si le prdicateur, qui s'adressait
 cette galante assemble, lui parlait franais ou latin. Les uns ont
soutenu que les sermons, prchs en langue vulgaire, avaient t mis en
latin pour l'impression; les autres, au contraire, ont pens que, les
avocats plaidant en latin, les prdicateurs ne devaient pas se servir
de la langue vulgaire. La question, quoique traite avec rudition
de part et d'autre, est reste pendante; ce n'est pas le lieu de la
rsoudre ici. Nous remarquerons toutefois qu'Olivier Maillard ayant
prch  Bruges en franais (voy. ce Serm., in-4 goth. de 12 ff., sans
date), on a peine  croire qu'il ait prch en latin,  Paris,  Tours
et  Poitiers. Il est probable que ses sermons, recueillis par le moyen
de la stganographie lorsqu'il les dbitait, furent traduits en latin
macaronique, comme ceux de l'italien Guillaume Barletta ou Barlte,
qui prchait  Venise dans sa langue et dont les sermons n'ont t
publis qu'en latin. Or, le latin macaronique convenait  merveille
pour reproduire le langage burlesque et libre de ces prdicateurs
populaires.

Olivier Maillard, dont la rputation tait faite du temps de Louis XI,
prchait ordinairement  Saint-Jean en Grve, et l'on doit supposer
que la population impure des rues voisines se pressait en foule  ces
sermons, qui ont souvent pour objet la luxure et la dbauche de son
temps (_hujus temporis_, dit-il  tout propos). Il appelle les gens
et les choses par leurs noms; il n'emploie les priphrases, que pour
ajouter un trait de plus  ses peintures grossires; il a l'air de ne
pas songer  la saintet du lieu o il prononce ses invectives contre
les agents et les actes de la Prostitution; il affecte mme d'emprunter
ses expressions au vocabulaire du vice qu'il flagelle; mais, nanmoins,
on ne saurait jamais l'accuser, malgr cette licence de termes et
d'images, d'une immoralit qui n'est pas dans sa pense. Il faut se
rappeler, aussi, qu'en ce temps-l l'obscnit du langage n'tait point
la consquence d'une vie obscne, et que, dans les sujets les plus
graves, les plus srieux, les plus dignes, l'emploi d'un mot libre ou
d'une figure indcente ne semblait pas un outrage fait aux oreilles
chastes et aux coeurs honntes.

Pour bien apprcier ce qu'tait la Prostitution parisienne  la fin
du quinzime sicle, il suffit d'extraire, des sermons d'Olivier
Maillard et de Michel Menot, ce qu'ils disent des mauvais lieux,
des prostitues, des proxntes de l'un et de l'autre sexe; des
dbauches et des infamies de toute nature qu'ils reprochent  leurs
contemporains. Nous nous servirons, de prfrence, pour nos citations,
du style lgant et color d'Henri Estienne, qui a traduit un grand
nombre de ces mmes extraits dans son _Introduction au trait de
la conformit des merveilles anciennes avec les modernes, ou Trait
prparatif  l'Apologie par Hrodote_. Henri Estienne, en bon rform
qu'il tait, se faisait un malin plaisir de rendre le catholicisme
responsable des liberts incongrues et indcentes de la chaire
catholique, sans prendre garde que Luther, et Calvin, dans leurs
sermons comme dans leurs crits, n'avaient pas mis beaucoup plus
de rserve quand ils dcrivaient les excs de la Grande Prostitue
Romaine.

Commenons par les lieux de dbauche. Il y a des prostitues dans
toutes les rues de Paris, dit Maillard: _Hodie quis vicus non abundet
meretricibus?_ (_Quadrages._, serm. 23.) Il se plaint des bourgeois
de la ville, qui donnoyent leurs maisons  louage aux putains,
maquereaux et maquerelles. Item, qu'au lieu que le roy S. Louys avoit
faict bastir une maison aux putains hors la ville, alors les bordeaux
estoyent en tous les coins de la ville. Il s'adresse aux magistrats,
pour les sommer de faire excuter l'ordonnance de saint Louis: _Ego
facio appellationem, nisi deposueritis ribaldas et meretrices a locis
secretis. Habetis lupanar fere in omnibus locis civitatis._ O sont
les ordonnances du roy saint Louis? s'crie-t-il. Il avoit ordonn
que les bordeaux ne fussent point auprs des collges, au lieu que
maintenant la premire chose que rencontrent les escoliers au sortir du
collge, c'est le bordeau! Il s'en prend toujours aux propritaires
des maisons, qui ne se soucient que de toucher de bons loyers; et
cependant il avoue que, si les ribaudes taient chasses des grandes
villes, le libertinage y ferait plus de scandale: O maquerell et
meretrices! Et vos, burgenses, qui locatis domos ad tenendum lupanaria,
ad exercendum suas immunditias et ut lenones vadant, vultis vivere de
posterioribus meretricum?

Si ce n'et t que les _bordeaux_ stationnaires et attitrs! Mais
la dbauche tait partout, et pas une maison n'en tait exempte;
c'est Menot qui le dit avec nergie: Nunc tas juvenum est ita
dedita luxuri, quod non est nec pratum, nec vinea, nec domus, qu
non sordibus eorum inficiatur. Menot ajoute qu'on ne voyait que des
filles de joie dans la ville comme dans les faubourgs: _In suburbiis
et per totam villam non videtur alia mercatura_. Cette _marchandise_
convenait  tous les ges et  toutes les conditions sociales; les
vieilles comme les jeunes, les femmes maries comme les filles, les
servantes comme les matresses, faisaient ce que le prdicateur
appelle le trafic de leur corps, _lucrum corporis_. In cameris
exercentur luxuri, in senibus, juvenibus, viduis, uxoratis, filiabus,
ancillis, in tabernis et consequenter in omni statu. Les tavernes et
les htelleries taient alors, comme de tout temps, des repaires de
Prostitution. Michel Menot fait dire  des jeunes gens nouvellement
maris: Vous savez que nous ne pouvons pas avoir tousjours nos femmes
auprs de nous pendues  nostre ceinture ou plustost les porter en
nostre manche, et cependant nostre jeunesse ne se peut pas passer de
femmes. Nous venons  des tavernes, hostelleries, estuves et autres
bons lieux: nous trouvons l des chambrires faites au mestier et qui
ne valent pas beaucoup d'argent:  scavoir-mon si c'est mal fait d'en
user comme de sa femme? Les tuves publiques servaient aussi aux
rencontres des amants. Maillard en parle souvent, et dans son sermon
_de Peccati stipendio_, il s'adresse  son auditoire: Mesdames, dit-il
 ses paroissiennes, n'allez pas aux tuves (_stuphis_), et n'y faites
pas ce que vous savez! Les glises, que la Prostitution, comme nous
l'avons dit, ne respectait pas plus que les tavernes et les tuves,
devenaient elles-mmes, au besoin, les succursales des mauvais lieux.
Si les piliers des glises avaient des yeux, s'crie Maillard en
redoublant ses _hem! hem!_ oratoires, et qu'ils vissent ce qui s'y
passe; s'ils avaient des oreilles pour entendre et qu'ils pussent
parler, que diraient-ils? Je n'en sais rien; messieurs les prtres,
qu'en dites-vous? (_Quadragesim._; serm. 11.) On trouve en effet, dans
tous les anciens pnitentiaires, la dsignation spciale du pch de
luxure commis dans une glise, soit pendant les offices, soit en dehors
des crmonies du culte, ce qui tablissait plusieurs degrs dans ce
pch comme dans sa pnitence. Maillard s'tonne que les saints, qui
ont leurs reliques ou leurs tombeaux dans les glises o se commettent
de telles abominations, ne se lvent pas de leurs chsses et de leurs
spultures, pour arracher les yeux aux paillardes et  leurs ribauds.

Maillard et les autres sermonnaires du mme temps nous donnent peu
de dtails sur les ribaudes de profession. Quoiqu'ils les traitent de
viles prostitues (_viles meretrices_), ils ont l'air de les plaindre.
O pauvres filles pcheresses! s'crie le bon Maillard dans son Sermon
14 (_Quadragesim._),  femmes mondaines qui vivez avec des chiens
(_mulieres mundan, soci canum_)! n'endurcissez pas vos coeurs, mais
convertissez-vous  l'instant! Ailleurs, il les supplie encore de
revenir  Dieu, ainsi que leurs coliers de dbauche; il les adjure
de ne pas perdre leurs mes dans les dlices du monde: _O peccatrices
mulieres, et, vos, scolares cujuscumque conditionis, hortor vos in
Domino Jesu quod propter delectationes mundi non perdatis animas
vestras!_ Dans un autre sermon, il les somme, ces misrables filles
du diable (_vos, miserabiles fili diaboli_), de se convertir; il
fait appel en mme temps aux courtisanes qui cachent leur honteuse
profession et qui l'exercent secrtement (_vos, secret meretrices,
qu facilis pejora publica_). (Serm. 48.) On voit qu'il prouve un
sentiment de compassion charitable pour ces malheureuses victimes de la
Prostitution.

Quant aux agents de cette Prostitution, il est impitoyable pour les
dnoncer  la haine et au mpris des honntes gens, pour invoquer
contre ces infmes toute la rigueur des lois. tes-vous ici, messieurs
de la justice? dit-il un jour. Quelle punition faites-vous des
maquereaux et des rufiens de ceste ville? Une autre fois, il s'adresse
encore aux magistrats, en les invitant  punir l'excitation  la
dbauche: J'en appelle  vous, messieurs de la justice, qui ne faites
pas punition de telles personnes! dit-il, en accusant les femmes
perdues, qui, aprs avoir trafiqu d'elles-mmes dans les mauvais
lieux, trafiquent des autres qu'elles corrompent et qu'elles vendent,
en quelque sorte,  l'encan. S'il y avoit en ceste ville, continue
Olivier Maillard, qui s'lve presque  la vritable loquence, s'il
y avoit quelqu'un qui eust drobb dix solds, il auroit le fouet,
pour la premire fois; s'il y retournoit, pour la seconde, il auroit
les oreilles coupes ou le corps mutil, en quelque autre sorte (car
il est dit: _Esset mutilatus in corpore_); s'il droboit, pour la
troisime fois, il seroit mis au gibbet; or, dites-moi, messieurs
de la justice, qui est pire drober cent escus ou bien une fille?
(_Quadrages._, serm., 21.) Ce passage confirme ce que nous avons dit du
premier mtier des courtires du vice. Nonne tales invenietis in illa
civitate, qu in juventute incipiunt lupanaria et semper continuant,
et postmodum efficiuntur maquerell? Olivier Maillard poursuit avec
un zle difiant tous les tres dgrads qui font le courtage de la
Prostitution et qui vivent  ses dpens; il les accable d'injures; il
les signale  l'aversion de tous; il les cherche du regard, et il les
dsigne du geste, au milieu de son auditoire frmissant: Dicatis,
vos, mulieres, posuistis filias ad peccandum; vos, mulieres, per
vestros tactus impudicos provocastis alios ad peccandum? et, vos,
maquerell, quid dicitis? (Serm. 37.) Celles  qui le fougueux
cordelier s'adressait de la sorte, baissaient la tte en rougissant et
cherchaient  chapper  cette pnitence publique qu'il leur faisait
subir en les dmasquant.

Il les interpelle, ces vieilles impures; il voudrait qu'on les corcht
vives: _Estis hic antiqu maquerell: si essetis scoriat, non essetis
satis punit!_ (Serm. 41). Il les reprsente comme inspires par le
diable et il ne se dissimule pas qu'elles sont presque aussi nombreuses
 Paris que les pauvres filles qu'elles mnent  mal: _Hoc tangit etiam
diabolicas mulieres provocantes alias ad maleficiendum. Habetis in ista
civitate multas mulieres qu provocant sorores suas ad immunditiam
suam._ (Serm. 39.) Mais, entre toutes ces viles cratures, celles
qu'il dteste le plus, celles qu'il dvoue aux flammes de l'enfer, ce
sont les mres qui travaillent elles-mmes  la Prostitution de leurs
filles sous prtexte de leur faire gagner une dot: Suntne hic matres
ill maquerell filiarum suarum, qu dederunt eas hominibus de Curia ad
lucrandum matrimonium suum? (Serm. 1.) Il regarde autour de lui, comme
pour dcouvrir dans l'assemble quelqu'une de ces mres dnatures:
toute l'assistance est mue et attend un arrt. Nous avons, reprend
le prdicateur, nous avons plusieurs mres qui vendent leurs filles
et sont les maquerelles de leurs filles, et leur font gagner leur
mariage  la peine et  la sueur de leur corps! (_Et faciunt eis
lucrari matrimonium suum ad poenam et sudorem sui corporis._) Il
fallait que cette Prostitution, la plus hideuse de toutes, ft bien
frquente alors, puisque les sermonnaires ne se lassent pas de la
frapper d'anathme. Menot la dnonce,  peu prs dans les mmes termes
que Maillard: Les mres, dit-il, damnent leurs filles par les mauvais
exemples qu'elles leur donnent, par le got du luxe et des parures
qu'elles leur inspirent, et par la trop grande libert qu'elles leur
laissent. Et ce qui est bien pis encore, et je ne le dis qu'en versant
des larmes, elles vendent leurs propres filles  des pourvoyeuses de
dbauche! (_Et quod plus est, quod et flens dico, numquid non sunt
qu proprias filias venundant lenonibus?_) Les prdicateurs sont tous
d'accord sur cette horrible exploitation des filles  marier sous les
yeux et  l'instigation de leurs parents. Maillard ne craint pas de
dire aux mres de famille: Mres qui donnez  vos filles des robes
ouvertes et autres vtements indcents, pour leur faire gagner leur
mariage! Et aux pres de famille: Et, vous, bourgeois, n'est-ce pas
pour prostituer vos filles, que vous leur donnez de beaux habits et que
vous les fardez comme des idoles!

Tout ce qui tenait de prs ou de loin au commerce de la Prostitution
se plaignait hautement des censures, souvent personnelles, que leur
adressait le prdicateur du haut de sa chaire. Ainsi, Maillard, aprs
avoir marqu au fer rouge les mres proxntes, se tournait vers des
dames qui chuchotaient entre elles: Mesdames les bourgeoises, leur
disait-il, n'tes-vous pas du nombre de celles qui font gagner la dot
 vos filles  la sueur de leur corps (_ad sudorem corporis sui_)?
Les femmes de folle vie le conjuraient de ne plus parler d'elles et de
s'attaquer, par exemple, aux barbiers et aux apothicaires. Je vous ai
dit, reprenait l'indomptable Maillard, que telle demoiselle est une
courtire de dbauche; il en est beaucoup d'autres qu'on ne connat
pas et que je vous dnoncerai de mme (_Dixi vobis qu domicella qudam
est maquerella, et sunt mult secret de quibus etiam loquar._ (Serm.
41.) Les sermons du terrible jacobin produisaient un tel effet dans le
monde de la dbauche, que les filles publiques disaient  leurs amants:
Vous tes all entendre ce prdicateur? Je vois bien maintenant que
vous deviendrez chartreux et que vous n'aurez plus souci des femmes!
(_Quadrages._, serm. 39.)

Ces sermons nous apprennent qu' cette poque les proxntes de sexe
masculin n'taient pas moins dangereux que les femmes dgrades qui
faisaient ce vilain mtier. Le prdicateur prend sans cesse  parti
les lnons et les maquereaux (_lenones et maquerelli_), que les
gens riches, les membres du parlement, les abbs et les chanoines
employaient au service de leurs amours illicites. On voit, en
plusieurs endroits, que les prostitues avaient des souteneurs et des
pourvoyeurs, qui allaient par la ville leur chercher des chalands: _Et,
vos, meretrices_, dit-il dans son 43e sermon quadragsimal, _quando
lenones vestri querunt quod juvetis ac diligatis eos magis quam alios_.
Il les appelle, ailleurs, _procureurs_ (_procuratores_). Il ne rejette
pas sur eux toute la responsabilit du pch qu'ils provoquent, car il
blme un pnitent qui s'excuse d'avoir commis la faute en l'attribuant
 quelqu'un de ces misrables vendeurs de chair humaine: _Ille enim
qui habuit unam juvenculam per medium alicujus maquerelli, non debet
se excusare super eum, sicut nec illa qu dixit quod fuit tentata;
itaque tentator compulit eam facere quod voluit, sicut aliquis ribaldus
vel leno_. (Serm. 37.) Il invite ces lnons, qui foulent aux pieds
la croix de Jsus-Christ,  se repentir et  chapper ainsi  la
damnation ternelle: _Audite, o pauperes peccatores, blasphematores,
usurarii et lenones, et, vos etiam, viles meretrices, timetisne
damnari?_ (Serm. 1.) Michel Menot, qui fait souvent comparatre dans
ses sermons ces ignobles intermdiaires de la dbauche, ne les convie
pas  rsipiscence, comme s'il n'tait que trop convaincu de leur
endurcissement: il les abandonne impitoyablement aux tourments de
l'enfer. Voici comment il les traite dans son jargon macaronique: _Est
una maquerella qu posuit multas puellas_ au mestier; _ad malum ibit_,
elle s'en ira le grand galot _ad omnes diabolos_. _Estne totum?_ Non,
elle n'en aura pas si bon march, _non habebit tam bonum forum, sed
omnes quas incitavit ad malum servient ei_ de bourres et de coterets
pour lui chauffer ses trente costes! (_Serm. quadrages._, 2.)

Olivier Maillard, dans un sermon prononc  Saint-Jean en Grve,
le lundi avant le premier dimanche de l'avent, nous fait un curieux
tableau du rle que jouaient les lnons dans les affaires de trafic
amoureux. Il raconte qu'un de ces agents de Prostitution (_aliquis
maquerellus_) est charg de porter de la part d'un prsident de Cour
une belle bague  quelque femme de plaisir: il y en a cinq que l'envoy
doit voir l'une aprs l'autre, la premire est Picarde, la seconde
Poitevine, la troisime Tourangelle, la quatrime Lyonnaise, et la
cinquime Parisienne. Il se rend chez la premire et frappe  sa porte,
en disant: _Trac, trac, trac_. La servante vient et demande: Qui
est l?--Ouvrez, dit le messager, et dites  madame que je suis le
serviteur de tel seigneur, et que je veux lui parler. La chambrire
retourne prs de sa matresse, qui ne veut pas donner audience  cet
envoy, et qui lui fait dire de se retirer. Cette femme est bonne!
s'crie le prdicateur. Le courtier d'amour va ensuite frapper  la
porte de la Poitevine; la servante ouvre, et il est admis chez la dame,
qui lui rpond: Dites  votre matre que je ne suis pas ce qu'il croit
(_Dicatis magistro vestro quod non sum talis seu de illis_). Cette
seconde femme est bonne aussi! objecte le prdicateur, mais moins
bonne que la premire. L'envoy va chez la troisime; il entre, il lui
montre la bague. Certes, dit cette femme, votre bague est trs-belle,
et elle me plat beaucoup.--Elle est  vous, si vous voulez, reprend
l'homme.--Je n'en veux pas, rplique-t-elle, car je crains que mon
mari ne la voie. Cette femme est mauvaise! s'crie le prdicateur;
car elle consent d'intention, quoique la crainte du scandale l'empche
d'en venir au fait. Le proxnte est encore mieux accueilli par la
quatrime, qui lui dit: La bague est belle, mais j'ai un trs-mchant
mari; s'il savait ce qu'on exige de moi, il me casserait la tte;
je ne ferai donc pas ce que dsire M. le prsident. Cette femme ne
vaut rien, ajoute le prdicateur, parce que ce n'est pas la crainte de
Dieu, mais celle de son mari, qui la retient. L'envoy arrive enfin
chez la cinquime, qui est ne  Paris et qui y a fait son ducation.
Elle garde la bague et dit au serviteur: Avertissez votre matre que
mercredi mon mari doit s'absenter, et que ce jour-l j'irai rendre
visite  M. le prsident. Cette femme, dit Olivier Maillard en
toussant  plusieurs reprises, cette femme est plus mauvaise que les
quatre autres!

C'est surtout contre l'incontinence des prtres et des religieux,
que tonnent les prdicateurs, et l'on comprend qu'en ne faisant pas
grce aux impurets et aux scandales du clerg sculier et rgulier,
ils se soumettaient  l'opinion gnrale. La conduite de beaucoup
d'ecclsiastiques devait tre,  cette poque, si honteuse et si
dprave, que fermer les yeux sur elle, c'et t l'approuver. Olivier
Maillard est inflexible  l'gard des gens d'glise qui ont des
concubines _ pain et  pot_ ou qui hantent les femmes de mauvaise
vie. Il ne craint pas de dire qu'un vque ou un abb, en frquentant
une maison, dshonore les personnes qui l'habitent. Il parle donc 
chaque instant de _sacerdotes concubinarii_ ou _fornicarii_. Il tance
les femmes qui s'abandonnent aux moines et aux curs (_vos, mulieres,
qu datis corpus vestrum curialibus, monachis, presbyteris._ Serm. 36).
Il maudit ceux qui entretiennent des filles et qui clbrent la messe
(_ecclesiasticis tenentibus meretrices publicas et celebrantibus._
Serm. 20); ceux qui font des cadeaux  leurs prostitues (_certe credo
quod libenter enim dant meretricibus._ Serm. 57); ceux qui donnent
des chanes et des robes  queue  leurs pnitentes, et que celles-ci
gagnent  la peine de leur corps (Serm. 39); ceux qui font de leurs
clercs de vils agents de Prostitution; ceux qui, dans leurs banquets,
tiennent des propos obscnes; ceux qui se chargent de la dot des filles
 marier; ceux enfin qui commettent mille abominations.

Michel Menot n'est pas moins explicite sur les dbordements des
ecclsiastiques: Il dfend de donner l'eucharistie aux servantes des
prtres, lesquelles ne sont que leurs concubines. Il nous montre des
filles sduites par les prtres, qui les enferment (_est filia seducta
qu fuit per annum reclusa cum sacerdote cum poto et cochleari_, 
pot et  cuiller). Il dit aussi en quelque endroit, rapporte Henri
Estienne, que, quand les gendarmes entroyent es villages, la premire
chose qu'ils cerchoyent, c'estoit la putain du cur ou vicaire;
mais, au regard des prlats ( ce qu'on peut juger par ce qu'en dit
ce prescheur), on eust bien fait d'advertir depuis un des bouts de
la ville jusques  l'autre: Gardez bien vostre devant, madame ou
mademoiselle! Car, outre celles qu'ils entretenoyent en leurs maisons,
ils avoyent leurs chalandes par tous les endroits de la ville; mais ils
prenoyent plaisir  faire les conseilliers cornus surtout. Et le bon
estoit qu'il faloit toujours que les grosses maisons eussent un prlat
pour compre; de sorte que souvent il advenoit que le mari prenoit
pour compre celuy qui estoit j pre, sans qu'il en sceust rien. Les
prdicateurs parlent, avec plus de rserve, des moeurs dissolues de
certains couvents de femmes; mais ils en disent assez pour qu'on devine
la Prostitution qui s'y cachoit quelquefois. Thodoric de Niem, dit
Dulaure dans son _Histoire de Paris_, nous apprend que les couvents de
religieuses taient des espces de srails  l'usage des vques et des
moines; qu'il en rsultait plusieurs enfants qu'on rigeait en moines;
que quelques religieuses se faisaient avorter, que d'autres tuaient
leurs enfants, etc. (_Nemoris Unionis tractatus_, VI, ch. 34.) Olivier
Maillard avait donc raison de s'crier: Puissions-nous avoir d'assez
bonnes oreilles pour entendre la voix des enfants jets dans les
latrines ou dans les rivires!

La dmoralisation devait tre bien grande, puisque Maillard n'osait
pas mme s'exprimer ouvertement sur les incestes et les autres _pchs
de paillardise_ qu'il reprochait  son poque: _Taceo de adulteriis,
stupris et incestibus et peccatis contra naturam_. Gabriel Barletta,
qui ne fut en quelque sorte que l'cho de Maillard et de Menot en
Italie, est moins rserv  cet gard, parce qu'il s'adressait 
des Italiens: _O quot sodomit, o quot ribaldi!_ s'criait Barletta,
qui n'hsitait pas  devenir technique dans cet affreux sujet: _Hoc
impedimento impedit diabolus linguam sodomit, qui cum pueris rem
turpem agit. O natur destructor! impeditur ille qui cum uxore non
agit per rectam lineam; impeditur qui cum bestiis rem agit turpem._
Barletta trouvait sans doute la chose plaisante, puisqu'il joue sur
le mot _carnalitates_, dont il fait _cardinalitates_, par allusion aux
cardinaux, qu'il accusait surtout de ces turpitudes. Maillard s'efforce
aussi de corriger les erreurs de la chair, _ad domandum carnis vitia_;
mais il n'attaque pas en dtail les pchs de luxure; il reproche
seulement aux ribauds de vivre comme des porcs (_vos, meretrices et
paillardi, qui vivitis sicut porci._ Serm. 57). Il a honte de son
sicle, et parfois il dtourne les yeux avec dgot, en s'criant: O
mon Dieu, je ne croy point que, depuis l'incarnation de Nostre-Seigneur
Jsus-Christ, la luxure ait autant regn en tout le monde qu'elle rgne
maintenant  Paris!

On peut dire avec certitude que les progrs de la Prostitution furent
le rsultat immdiat des progrs du luxe: la coquetterie et la vanit.
Les femmes servirent  les pousser au vice, et ce fut bientt un trafic
gnral de dbauche, pour subvenir aux dpenses de la toilette et aux
fantaisies de la mode: Vous direz peut-tre, mesdames, s'criait Menot
en les montrant au doigt, vous direz: Nos maris ne nous donnent pas
telles robes, mais nous les gagnons  la peine de notre corps! A trente
mille diables telle peine! L'histoire des moeurs nous prouve que de
tout temps il a exist un niveau proportionnel et relatif entre le luxe
et la Prostitution. Luxe et luxure sont frre et soeur, disait le
_petit pre_ Andr, dans un de ses joyeux sermons.




CHAPITRE XXIX.

  SOMMAIRE. --La cour est l'enseigne des moeurs du peuple. --Les
  petits imitent les grands. --La malice du vulgaire. --Blanche,
  mre de saint Louis, et son chevalier Thibaut, comte de Champagne.
  --Chanson des coliers de Paris sur le Lgat. --La cour de France
  sous les successeurs de Louis IX. --Chanson de la tour de Nesle.
  --La cour vertueuse de Charles V. --Dpravation de la cour de
  Charles VI. --Les _passes de lubricit_, au tournoi de Saint-Denis.
  --La chambre des portraits,  l'htel Barbette. --Usage des
  masques et des habits dissolus. --Le ballet des Ardents. --Les
  deux Augustins de l'htel des Tournelles. --Les sermons de Jacques
  Legrand. --Colre d'Isabeau de Bavire et de sa cour. --Punition
  de ses favoris et de ses complices. --La _petite reine_ Odette.
  --Les amours du duc d'Orlans. --Le sire de Canny et sa femme.
  --La cour de Charles VII et ses battements. --La demoiselle de
  Fromenteau. --Agns Sorel sauve le roi et la France, par un bon
  conseil. --Quatrain de Franois Ier. --Les Parisiens insultent
  la concubine du roi. --Les mascarades de cour. --Le momon. --La
  fte des Fous et les Barbatoires. --Arrts contre les masques.
  --La fte de Conardie. --Le jour des Innocents. --Usage original.
  --Une pigramme de Marot. --Libertinage d'esprit. --Les _Advineaux
  amoureux_. --Coutume indcente de la nuit des noces. --Le mariage
  d'Hercule d'Est avec Rene de France. --L'_honor della citadella_.
  --Le pilori du mariage.


La cour de France a t autrefois, suivant une vieille expression,
l'enseigne des moeurs du peuple. C'tait la cour qui servait de
modle pour le mal comme pour le bien. C'tait elle qui, par son
exemple, corrompait ou purifiait la moralit publique. Le _commun_,
ainsi qu'on appelait alors tout ce qui ne participait point aux
prrogatives de la noblesse, avait les yeux toujours fixs sur la
conduite des grands, et il tenait  honneur de les imiter en toute
chose, pour s'assimiler autant que possible  leur caste privilgie.
La Prostitution n'avait pas plutt paru  la cour, qu'on la voyait se
montrer effrontment  la ville. Voil pourquoi les poques les plus
dissolues furent toujours celles o la licence et la dpravation de la
cour eurent la plus triste influence sur les moeurs du pays.

On comprend avec quelle rigueur le souverain devait alors veiller
au maintien de la dcence et de la chastet dans l'intrieur de sa
maison, car il se trouvait, en quelque sorte, responsable des scandales
qui avaient un si funeste rsultat, puisque les citoyens semblaient
invits  copier les vices dont on les rendait tmoins. Souvent, il
est vrai, la calomnie, ardente et prompte  rpandre son venin sur
tout ce qui brille, s'attaquait injustement  quelques rputations
irrprochables; mais, si c'tait assez pour amuser la malice du
vulgaire, cela ne suffisait pas pour l'autoriser  se jeter dans les
excs qu'il condamnait comme de honteuses exceptions. Ainsi,  la cour
de Louis IX, o les moeurs taient aussi rgulires que pouvait les
faire la rigidit du saint roi, la calomnie avait os porter atteinte
 la bonne renomme de sa mre, et, pourtant, ce ne fut pas Thibaut,
comte de Champagne, qui dcria ainsi la reine Blanche de Castille. On
savait bien que la passion du _gentil_ comte de Champagne ne causait
aucun prjudice  l'honneur conjugal du roi Louis VIII; c'tait, de la
part du comte, une affaire de trouvre: il avait choisi pour sa dame
la reine Blanche, et il composait, pour elle, des chansons amoureuses
qu'il faisait crire sur les murailles de ses chteaux de Troyes et de
Provins, et qu'il chantait lui-mme en s'accompagnant de la _rote_ ou
de la vielle; mais tout se bornait l, et le peuple le savait bien.
Mais la reine Blanche, si pieuse et si austre qu'elle ft, passait
pour avoir des relations moins innocentes avec le cardinal Romain,
lgat en France. Or les coliers de l'Universit de Paris, qui avaient
eu  se plaindre de l'intervention de la cour de Rome dans leurs
querelles avec l'autorit ecclsiastique, se vengrent du Lgat, en le
chansonnant dans ce distique lonin, que Mathieu Pris nous a conserv
dans sa Chronique:

  Heu! morimur strati, vincti, mersi, spoliati!
    Mentula Legati nos facit ista pati!

Les prtendues amours du Lgat avec Blanche de Castille n'eurent pas
d'autre effet moral sur le _populaire_, qui avait sous les yeux, comme
un imposant contraste, la _prudhommie_ du jeune roi, la svrit de ses
_tablissements_, et la vertueuse cole de son entourage.

Sous les successeurs de Louis IX, la cour de France conserva les
traditions d'honntet qu'elle devait surtout au rgne de ce pieux
monarque. Les diffrents rois qui se succdrent, depuis Philippe
le Hardi jusqu' Charles V, se firent un point d'honneur, selon
une vieille expression consacre, de ne point entacher l'clatante
puret des Lis; ils furent sinon austres dans leurs moeurs, du moins
trs-rigides  l'gard des moeurs de leur cour. Ainsi, comme nous
l'avons vu, Philippe le Bel n'pargna pas ses trois brus, les hrones
de la tour de Nesle, et leur emprisonnement, suivi sans doute d'un
procs  huis clos, prouva au peuple que le manteau fleurdelis n'tait
pas fait pour couvrir la Prostitution. Philippe le Bel donnait ainsi,
aux dpens de sa propre famille, satisfaction aux sentiments moraux de
ses sujets, qui perpturent le souvenir des horribles dbauches de
Marguerite de Bourgogne, par une chanson dont le refrain est arriv
jusqu' nous dans la bouche des nourrices et des enfants. On raconte
que les coliers, qui passaient devant la tour de Nesle pour se rendre
au Pr-aux-Clercs, lieu ordinaire de leurs promenades et de leurs
bats, chantaient  voix basse: _La Tour, prends garde de te laisser
abattre!_ Cependant cette tour, qui avait t le thtre des orgies de
trois princesses ou d'une seule, que l'histoire n'a pas suffisamment
dsigne entre les trois, ne fut abattue qu'au milieu du dix-septime
sicle.

La cour de Charles V n'tait pas moins recommandable que celle de saint
Louis, et l'on peut supposer qu'elle exera une salutaire influence
sur les moeurs publiques; car non-seulement le sage roi avait pris
soin d'y entretenir les vertus qui dcoulent de la _noblesse de
corage_, mais encore il avait voulu que les dames de Paris eussent de
frquents rapports avec les dames de la cour, afin qu'elles devinssent
plus parfaites, en s'efforant mutuellement de se surpasser dans le
bien. Christine de Pisan dit que les _femmes d'estat de Paris_ taient
mandes  l'htel Saint-Pol, quand le roi ou la reine y tenait _cour
plnire_; la reine, qui tait belle, bonne et gracieuse, les recevait
courtoisement: on dansait, on chantait, on faisait joyeuse chre, mais
tout se passait pour l'honneur et rvrence du roy. L'historiographe
des _faits et bonnes moeurs_ de Charles V nous fait observer que,
de la noblesse de coeur, naissent les bonnes moeurs et les actions
vertueuses, l'loignement de toutes mauvaises habitudes et _oeuvres
vilaines_, l'abondance des grces, la louange, l'honneur, l'amour, la
courtoisie, la charit, la paix et la tranquillit.

Mais,  la mort du roi, l'aspect de la cour changea tout  coup, comme
si la pudeur et la chastet avaient suivi Charles V dans la tombe. Le
jeune roi Charles VI et surtout son frre Louis, duc d'Orlans, taient
impatients de plaisirs, et ils ne furent que trop encourags dans
leurs penchants libertins par leurs quatre oncles, les ducs d'Anjou, de
Bourbon, de Bourgogne et de Berry, qui avaient support avec contrainte
la tyrannie morale de leur vertueux frre. Tous les historiens
s'accordent  dire que la Prostitution sembla s'tre dchane sur
la cour de France depuis le mariage de Charles VI avec Isabeau de
Bavire. Nous avons dj parl (t. IV, p. 314) des pouvantables
dsordres qui signalrent le fameux tournoi de Saint-Denis, en 1389.
Ces joutes, d'aprs l'expression pittoresque d'un contemporain,
devinrent des passes de lubricit (_lubrica facta sunt_). Dans la
dernire nuit de la fte, tout le monde se masqua, et cette mascarade
favorisa d'tranges dportements; on avait commenc par des postures
indcentes, on en vint  des actes de dbauche, et, si l'on en croit
le chroniqueur, il n'y eut presque personne qui ne trouvt  se
contenter, aussi bien les filles et les femmes, que les hommes. Ce
fut, dit-on, dans le vertige de cette nuit-l, que le duc d'Orlans put
rencontrer sous le masque Isabeau de Bavire, femme du roi, son frre,
et Marguerite de Bavire, femme de son cousin, Jean de Bourgogne. Et
estoit commune renomme, dit Jean Juvnal des Ursins dans son _Histoire
de Charles VI_, que desdites jotes estoient provenues des choses
deshonnestes en matire d'amourettes, et dont depuis beaucoup de maux
sont venus.

Le duc d'Orlans tait un dbauch qui ne se lassait pas de sduire
toutes les femmes qu'il convoitait. Il ne se bornait pas aux grandes
dames; il faisait enlever des filles de basse condition, et il en
triomphait de gr ou de force. Du Haillan rapporte que ce prince avait
dans son htel Barbette une chambre toute remplie des portraits de ses
matresses: le portrait d'Isabeau de Bavire s'y trouvait  ct de
celui de sa parente, Marguerite de Bavire, duchesse de Bourgogne. Le
duc Jean-sans-peur pntra dans cette chambre et y vit le portrait de
sa femme; il jura de se venger, et, peu de temps aprs, il assassinait
le duc d'Orlans,  deux pas de son htel, dans la rue Barbette. Louis
d'Orlans, qui avait pourtant une pouse si digne d'affection et de
respect, cette belle et gracieuse Valentine de Milan dont aucun nuage
n'a terni la rputation, fut constamment l'me des _battements_ et
des _foltreries_ de la cour, depuis la dmence de son frre comme
auparavant. Il n'tait que trop bien second par la reine, qu'il
avait dbauche et qui en dbaucha bien d'autres  son tour. Les
mascarades faisaient alors le principal divertissement de la cour,
et ceux qui y figuraient en masque et en habits dissolus avaient
recours  ce dguisement pour jouir de leurs amours. Une mascarade
de cette espce, au carnaval de 1393, se termina d'une manire
tellement sinistre, que les compagnons de dbauche du roi y virent un
avertissement du ciel et se tinrent pour convertis pendant quelques
jours.

Ce terrible ballet des Ardents a jet comme une sombre lueur sur
tout le rgne de Charles VI, qui retomba en dmence  la suite de
l'vnement. C'tait un bal qui se donnait  l'htel Saint-Pol, en
l'honneur du mariage d'une dame d'honneur de la reine. La marie
avait eu dj trois maris, et, selon un vieil usage trs-rpandu en
France, il s'agissait de livrer aux preuves d'un charivari cette veuve
qui convolait en quatrimes noces. C'est un usage ridicule, dit le
chroniqueur anonyme de Saint-Denis, et contraire  toutes les lois
de la dcence et de l'honntet. Mais nanmoins on avait coutume de
faire droit  l'usage, en se dguisant avec des habits et des masques
immodestes et en poursuivant de propos obscnes (_ignominiosa verba_)
les deux poux, qui subissaient mille avanies. Le roi et cinq seigneurs
de sa cour devaient tre cette fois les acteurs du charivari. Ils se
vtirent, de la tte aux pieds, d'un costume de toile, troitement
serr, sur lequel on avait coll des toupes avec de la poix; ils
entrrent ensuite dans la salle avec d'horribles cris, et coururent
de tous cts avec des gestes indcents; puis, ils dansrent la
sarrasine d'une si furieuse faon, qu'ils avaient l'air de dmons.
Le duc d'Orlans prit une torche et la jeta sur ces diables, qui
s'enflammrent  la fois: ils taient enchans l'un  l'autre, et
ils furent brls vifs,  l'exception du roi, qui parvint  rompre
sa chane et qui se cacha sous la robe de la duchesse de Berry. Le
chroniqueur fait un affreux tableau de la mort de ces malheureux: Le
feu, dit-il, consuma aussi les parties infrieures de leurs corps,
et leurs membres virils (_genitalia cum virgis virilibus frustatim
cadentia_), qui tombaient par lambeaux, inondrent de sang le plancher
de la salle. (Traduction de M. Bellaguet: _Chron. du Religieux de
Saint-Denis_, t. II, p. 69.) Charles VI fut sauv miraculeusement,
et il en remercia Dieu dans une procession solennelle o les princes
allrent nu-pieds, de la porte Montmartre  Notre-Dame.

La maladie du roi suspendit les ftes et non les dbordements de
la cour. La reine et son amant le duc d'Orlans les protgeaient,
en leur assurant l'impunit. Cependant, pour avoir l'air d'obir 
l'indignation publique, on fit une justice exemplaire de deux moines
augustins, qui s'taient prsents pour gurir le roi et qui n'avaient
garde d'excuter leur promesse: ces moines souillaient l'htel royal
des Tournelles, o on les avait logs, par l'entremise d'infmes
lnons (_per lenones infames_); ils portaient le dshonneur dans les
familles, et commettaient de continuels adultres qu'ils payaient
avec l'argent du roi. Ces hypocrites furent dgrads, aprs avoir
avou leurs turpitudes, et dcapits sur la place de Grve. Ils eurent
pour vengeur un moine de leur ordre nomm Jacques Legrand (_Jacobus
Magnus_), qui vint prcher devant la reine, trois ou quatre ans plus
tard: Je voudrais, dit-il, noble reine, ne rien dire qui ne vous ft
agrable; mais votre salut m'est plus cher que vos bonnes grces,
je dirai donc la vrit. La desse Vnus rgne seule  votre cour;
l'Ivresse et la Dbauche (_commessacio_) lui servent de cortge et
font de la nuit le jour, au milieu des danses les plus dissolues. Ces
maudites et infernales suivantes, qui assigent sans cesse votre cour,
corrompent les moeurs et nervent les coeurs. Passant ensuite au luxe
des vtements, que la reine avait surtout contribu  introduire, il
le censura nergiquement: Partout, noble reine, s'cria-t-il avec
vhmence, on parle de ces dsordres et de beaucoup d'autres qui
dshonorent votre cour. Si vous ne voulez pas m'en croire, parcourez
la ville sous le vtement d'une pauvre femme, et vous entendrez ce que
chacun dit!

Isabeau de Bavire eut peine  dissimuler sa colre; mais les
demoiselles de sa suite s'approchrent du prdicateur, et lui dirent
qu'elles taient tonnes de son audace: Et moi, leur rpondit
Jacques Legrand, je suis bien plus tonn que vous osiez commettre
d'aussi mchantes actions et mme de pires, que rvlerai pleinement
 la reine, quand il lui plaira de m'entendre! Un des officiers de
la reine crut fermer la bouche  cet insolent: Si l'on m'en croyait,
dit-il, on jetterait  l'eau ce misrable.--Oui, sans doute, reprit
hardiment le moine, il ne faudrait qu'un roi aussi mchant que toi
pour ordonner un pareil crime. Le roi parut trs-satisfait des dures
remontrances que le fougueux prdicateur avait adresses  Isabeau;
mais il n'intervint lui-mme qu'une seule fois dans les scandaleuses
galanteries de la reine, ce fut en 1419, peu d'annes avant sa mort,
lorsqu'il fit juger et excuter le chevalier Louis de Bourdon, qui
passait pour tre l'amant et le favori de _madame Isabeau_, comme on
disait dans le peuple. La reine, raconte le chroniqueur, avait mand
auprs d'elle un grand nombre d'hommes d'armes, qu'elle plaa sous
le commandement des sires de Graville, de Giac et de Bourdon. Ces
chevaliers, qui taient chargs spcialement de veiller nuit et jour 
sa sret, ainsi qu' celle des dames de la cour, tenaient une conduite
indigne de leur noblesse. Enrichis par les bienfaits de la reine, ils
n'avaient pas craint de fouler aux pieds l'honneur de la chevalerie,
et avec l'aide de leurs proxntes (_lenonum nutibus continuatis et
blanditiis impudicis_), ils taient parvenus  sduire quelques dames
de haute condition. Ce commerce adultre, auquel ils se livraient sans
cesse et sans rougir, mme pendant la semaine sainte, avait soulev
l'indignation des grands de la cour, qui conseillrent au roi de faire
un exemple. Voil pourquoi Louis de Bourdon fut arrt et emprisonn
dans la tour de Montlhry; puis, ramen  Paris et noy secrtement,
la nuit, dans la Seine, pour que le peuple ne parlt plus de son crime
(_ne super ejus scelere vulgus amplius loqueretur_).

Charles VI, dans les premires annes de son rgne, avait eu des
matresses _ la foule_, qui se disputaient ses prfrences. Le
marchal de Boucicaut dit,  ce propos, que la vue de tant de nobles
et belles dames accroist le courage et la volont d'estre amoureux.
Mais, du jour o il entra en frnsie, les mdecins mirent ordre 
l'abus qu'il faisait de ses forces physiques, et on loigna de lui
toutes les occasions illgitimes de dpenser sa prodigieuse ardeur
rotique. La reine, dans ces circonstances dlicates, se refusait
aux devoirs que voulait lui rendre le pauvre roi en dmence, elle
s'chappait du lit ou repoussait avec ddain les caresses de son
poux; celui-ci, furieux et outrag, se permettait quelquefois de la
frapper. Ce fut pour se soustraire  ces exigences conjugales, que
madame Isabeau imagina de choisir une victime qui se prterait sans
rsistance au bon plaisir du roi. Cette victime se nommait Odette de
Champdivers; elle tait probablement de bonne maison, et le peuple, qui
la plaignait, sans lui faire honte du rle qu'elle avait accept, la
surnommait la _petite reine_. Odette couchait au pied du lit du roi,
et quand elle entendait commencer la _riote_ entre Charles VI et sa
femme, elle se glissait dans la couche royale, pendant que Isabeau de
Bavire en sortait. Le roi ne paraissait pas s'apercevoir qu'il y et
 ses cts une autre femme que la reine, et pourtant il cessait de la
battre, et il retrouvait parfois la raison dans les bras de la _petite
reine_. Celle-ci employait son influence auprs du malheureux roi,
pour le forcer  changer de linge et  se soumettre  des ablutions
ncessaires de propret.

On a suppos, avec quelque apparence de probabilit, que la dmence du
roi tait la consquence naturelle des excs, auxquels il s'tait livr
dans sa jeunesse. Cependant son frre, le duc d'Orlans, qui avait eu
_autant de matresses qu'il y a de jours en l'an_, pour nous servir
de l'expression pittoresque du petit peuple  cette poque, ne donna
jamais de symptmes de folie. Il ne se piquait pas, d'ailleurs, d'tre
un modle de prudence et de raison; il se permettait mme des _gats_
qui tmoignaient de son imaginative en fait de libertinage. Sauval,
dans ses _Amours des rois de France_, a racont l'aventure de la dame
de Canny, comme une preuve du dvergondage des moeurs de la cour de
Charles VI; mais nous ignorons la source originale o l'historien
des _Antiquits de Paris_ a puis son rcit, et nous croyons que la
tradition en a fourni les dtails, sinon le fait principal. Le duc
d'Orlans aimait passionnment la dame de Canny; le mari de cette dame
ne souponnait rien de cette intrigue, qui faisait l'entretien de tout
le monde, non-seulement  la cour, mais dans le public. Un matin, le
duc et sa matresse, qui avaient pass la nuit ensemble, entendirent la
voix du sire de Canny qui demandait  voir le prince. Celui-ci ordonna
qu'on le ft entrer; mais auparavant il avait cach sous le drap et la
couverture le visage de la dame. Le sire de Canny ayant t introduit,
le duc offrit de lui montrer le plus beau corps qu'il et jamais vu,
 condition toutefois qu'il ne chercherait pas  connatre la personne
qui tait dans le lit. L-dessus, Louis d'Orlans dcouvre cette femme
toute nue et permet au pauvre mari de la considrer  son aise, de
l'admirer dans ses plus secrtes beauts et mme de la toucher, pour
mieux apprcier ce qu'elle vaut. Canny est charm de ce qu'il voit;
son admiration s'exprime avec une chaleur qui fait rire aux larmes le
duc d'Orlans. On riait aussi sous la couverture. La nuit suivante, le
sire de Canny, qui partage le lit de sa femme, ne se lasse pas de lui
dcrire ce qu'il a vu; et la femme, de rire des transports qu'elle ne
se vante pas d'avoir inspirs. Elle en rit encore le lendemain avec son
amant. Toute la cour se divertit de l'aventure, qui ne fut un mystre
que pour le mari tromp et _cocquard_.

La cour de Charles VII, du moins dans les premiers temps, ne diffrait
pas de celle de son pre; il tait mme plus ardent pour le plaisir,
que Charles V ne l'avait jamais t; mais le plaisir, comme il
l'entendait, consistait moins en orgies licencieuses qu'en galanteries
et en _foltres battements_; c'tait de la vraie chevalerie, quoique
plus raffine et plus relche que celle du sicle prcdent; il
ne donnait pas l'exemple de la dbauche  ses courtisans, car il
comprenait l'amour des dames  la faon des anciens chevaliers et il
accompagnait ce _parfait amour_, de tournois, de joutes, d'_emprises_
et de ftes chevaleresques. Les Anglais taient matres de son royaume,
et le roi d'Angleterre rgnait  Paris, tandis que Charles VII, dans sa
petite cour de Bourges, ne songeait qu' rompre des lances en l'honneur
des dames,  lire des romans,  danser aux chansons et  chasser _au
vol et  courre_. Il avait une matresse et il n'en eut jamais d'autre,
depuis qu'il en devint perdument amoureux. La belle Agns Sorel tait
d'abord attache  la maison de la reine Marie d'Anjou, et pendant
les cinq premires annes que la _demoiselle de Fromenteau_, comme on
l'appelait  la cour, passa auprs de la reine, on ignora qu'elle avait
captiv le coeur du roi. Ce secret fut rvl par la faveur, dont jouit
tout  coup la famille Sorel ou Soreau, et par les grans et excessifs
atours de robes fourres, de colliers d'or et de pierres prcieuses,
que cette demoiselle ne craignit pas de porter dans les crmonies, o
elle clipsait par le luxe de sa toilette les plus nobles dames. Alors,
dit Monstrelet dans sa Chronique, il fut commune renomme que le roy
la maintenoit en concubinage. Agns Sorel parat avoir t plus jolie
que belle, plus sduisante qu'imposante; son caractre tait enjou et
sa conversation divertissante (_lepida et faceta_, dit le chroniqueur
Gaguin). La passion de Charles VII pour la belle Agns ne fut donc pas
indigne d'un roi de France, si l'on considre que cette passion dcida
seule le _petit roi de Bourges_  reconqurir sa couronne et  chasser
de France les Anglais. Un jour que Charles consultait un astrologue sur
la destine d'Agns, l'astrologue rpondit que cette belle demoiselle
devait tre longtemps aime d'un grand et puissant monarque. Aussitt
Agns se lve, et saluant le roi: Sire, lui dit-elle gravement, je
vous supplie de permettre que je m'en aille  la cour du roi Henri, car
il faut bien que je remplisse ma destine. C'est le roi anglais que la
prdiction m'ordonne de servir; aussi bien est-il dj le vrai roi de
France, tandis que vous tes  peine le roi de Bourges. Charles VII
fut frapp de la justesse du reproche que lui adressait une si belle
bouche, il eut honte de son abaissement, et, pour plaire  Agns,
pour tre estim d'elle, il n'eut pas de repos, que la France ne ft
dlivre de l'oppression des Anglais, et qu'il ne se ft fait sacrer 
Reims.

Le service qu'Agns avait rendu  la royaut des lis et  la France
mritait bien d'effacer ce qu'il y eut d'illgitime dans sa liaison
avec Charles VII. Franois Ier voulut rhabiliter la mmoire d'Agns,
par ce quatrain, qui est un document historique  l'appui de la
tradition:

  Gentille Agns, plus d'honneur tu mrite,
  La cause estant la France recouvrer,
  Que ce que peut dedans un cloistre ouvrer
  Close nonnain ou bien devot hermite.

Mais l'opinion des contemporains n'tait pas aussi favorable  la belle
Agns, qui ne pouvait, quoi qu'elle ft, se relever de l'abjection
d'une prostitue, vis--vis de la morale publique. Quand elle osait
paratre en public, la foule se pressait sur son passage, mais on
ne lui pargnait pas les regards ddaigneux, les quolibets moqueurs
et les injures menaantes. Elle vint une seule fois  Paris, vers la
fin d'avril 1448, et elle en partit, peu de jours aprs, en disant,
des Parisiens, que ce n'estoyent que villains, et que, se elle eust
cuid que on ne luy eust fait plus grand honneur qu'on ne luy en fist,
elle n'y eust j entr ne mis le pi. Le _Bourgeois de Paris_, qui a
consign dans son journal l'arrive d'Agns  Paris, rapporte qu'on la
disoit estre aime publiquement du roy de France, sans foy et sans loy,
et sans vrit  la bonne royne qu'il avoit espouse; et bien apparoist
qu'elle menoit aussi grant estat comme une comtesse ou duchesse, et
alloit et venoit bien souvent avec la bonne royne, sans ce qu'elle
eust point honte de son pch, dont la royne avoit moult de douleur
en son cueur. Charles VII respectait assez l'opinion, pour ne pas
avouer hautement le commerce adultre qui existait depuis dix-huit ou
dix-neuf ans entre lui et Agns; il avait eu d'elle quatre filles, dont
trois vivaient et portaient le titre _de France_, comme les enfants
lgitimes du roi; lors de la naissance de la premire de ces quatre
filles, laquelle mourut peu de jours aprs, Agns, dit Monstrelet,
desclara qu'elle estoit du roy et la luy donna comme au plus apparent;
mais le roy s'en est toujours excus et n'y clama oncques rien. Elle
le pouvoit bien avoir emprunt d'ailleurs. Mais Charles VII reconnut
ses trois autres btardes, qui furent bien apanages et bien maries
sous le rgne de Louis XI. On doit croire, cependant, que, du vivant de
leur pre, elles n'avaient pas paru  la cour, et que leur naissance
tait mme  peu prs ignore, puisque des historiens, tels que Jean
Chartier et Enguerrand de Monstrelet, ont os soutenir que rien n'tait
plus innocent que la liaison d'Agns Sorel avec le roi: L'amour que
luy monstroit le roy, dit Monstrelet, n'estoit que pour les folies,
esbattemens, joyeusetez et langage bien poly qui estoit en elle. Si
Charles VII se dfendait d'avoir une matresse en titre d'office, ce
sentiment de pudeur de sa part prouve qu'il sentait la ncessit pour
un roi de donner l'exemple des bonnes moeurs, et qu'il ne voulait
pas que sa cour ft dcrie comme un repaire de Prostitution. On
peut induire de l que cette cour s'tait amende, surtout dans les
dernires annes de la vie du roi, qui devint, en vieillissant, triste,
morose et solitaire.

Le peuple de Paris se rappelait toujours avec horreur le ballet des
Ardents, et les mascarades obscnes qui avaient eu pour thtres les
htels du roi, de la reine et des princes; il s'tait fait sans doute
de ces passe-temps de cour une ide tout  fait exagre, car il vit,
dans les malheurs qui dsolrent le rgne de Charles VI, une punition
des impits et des infamies que ce malheureux roi avait autorises de
son exemple. Il est assez probable, toutefois, que les mascarades, 
cette poque, n'taient pas de simples dguisements invents pour la
rcration des yeux; ces dguisements avaient toujours quelque chose
d'impudique: tantt certaines parties du corps, que la pudeur invite
 dissimuler, se trouvaient mises en vidence, sinon dcouvertes;
tantt le masque lui-mme offrait, au lieu des traits de la physionomie
humaine, les attributs monstrueux du sexe masculin; tantt la marotte
ou _momon_, qui tait insparable du masque, reprsentait une figure
priapique; tantt les oripeaux dont se couvrait le _porteur de momon_
taient tout bariols d'images et de devises indcentes. Ce n'est pas
tout, ces habits _dissimuls_ et _dissolus_ taient, pour les hommes
qui s'en affublaient, des moyens de satisfaire leurs passions, sans
tre reconnus; de l, des femmes violes ou insultes. Les amoureux
qui taient d'intelligence se servaient aussi de ces masques et de
ces travestissements, pour communiquer ensemble et pour en venir aux
dernires privauts, sous les yeux d'un pre ou d'une mre, d'un mari
ou d'une pouse, en face de toute la cour.

Ce n'tait pourtant pas la cour qui avait imagin ces mascarades: elle
n'avait fait que les imiter de celles de la fte des Fous, qui fut
clbre, au moyen ge, dans la plupart des glises et des couvents
de la chrtient, et qui descendait en ligne directe des saturnales du
paganisme. Cette fte des Fous n'avait pas encore disparu au quinzime
sicle, malgr les efforts de l'piscopat, qui cherchait en vain  la
dtruire depuis l'tablissement de la religion chrtienne dans les
Gaules. Grgoire de Tours, dans son _Histoire des Francs_ (liv. X,
ch. 16), mentionne un arrt piscopal rendu contre les religieuses de
Poitiers qui avaient clbr les _barbatoires_. On appelait ainsi la
fte des Fous,  cause des masques  barbe, hideux et fantastiques,
dont les acteurs de cette fte se couvraient le visage. Le 1er
janvier, jour de la Circoncision, la cathdrale de Paris tait envahie
par une foule de gens masqus, qui la profanaient par des danses
immodestes, des jeux dfendus, des chansons infmes, des bouffonneries
sacrilges et par mille excs de toute espce jusqu' l'effusion
du sang. Les prtres et les clercs taient les instigateurs et les
complices de ces scandaleuses mascarades, qui se rpandaient par les
rues et jetaient le dsordre dans toute la ville. (Voy., dans _le
Moyen ge et la Renaissance_, le chap. de la _Fte des Fous_, par P.
Lacroix.) L'vque Eudes de Sully eut beau menacer d'excommunication
quiconque, prtre ou laque, prendrait part  ces honteuses orgies, qui
se renouvelaient chaque anne sous le nom de _libert de dcembre_;
la fte des Fous ne fut clbre qu'avec plus de fureur et d'clat,
dans son glise. Il fallut enfin que l'autorit civile vnt en aide 
l'autorit ecclsiastique, pour faire cesser ou plutt pour restreindre
des excs, qui ne se bornaient pas  l'lection d'un pape ou d'un
vque des Fous, par ceux qui s'intitulaient ses _suppts_, et qui se
soumettaient  ses joyeuses prescriptions pendant toute la dure de son
mandat foltre. Cependant cette fte des Fous, si varie dans ses noms,
dans ses coutumes et dans sa liturgie burlesque, ne fut dfinitivement
supprime en France, qu'au milieu du dix-septime sicle.

Le peuple prenait un singulier plaisir aux _montres_ grotesques qui
taient l'accessoire oblig de toutes ces ftes carnavalesques; le
peuple a toujours aim l'extraordinaire, et il quittait tout, travaux
et affaires, pour voir passer dans la rue une cavalcade d'hommes
bizarrement vtus et masqus. Si la police n'tait pas intervenue
dans l'intrt de l'ordre public, les masques et tes travestissements
se fassent multiplie avec les crimes et les dsordres qu'ils ne
favorisaient que trop. Il y eut, pour les dfendre, de nombreux dits
des rois et des parlements. On de fait une ide des indcences qui se
commettaient sous prtexte de mascarades, en lisant ce passage dans
Sauvai: Prsentement,  la fin de l'anne (dcembre 1502), les masques
ne courent plus les rues dguiss en foux, tenant en main des bastons
farcis de paille ou de bourre et faits comme des priappes, dont ils
frapoient tout ce qui se rencontroit en leur chemin. (_Antiq. de
Paris_, liv. XII, p. 651.)

Une des variantes les plus licencieuses de la fte des Fous s'tait
tablie, au quatorzime sicle, en Normandie, notamment  Evreux et 
Rouen: les _gens de Conardie_, confrres de Saint-Barnab, lisaient
un chef, nomm l'_abb des Conards_, qui visitait ses tats, mont sur
un ne, coiff d'un coqueluchon vert  houppes, brandissant sa marotte
comme un sceptre, et entour de ses _conards_. Cet abb des Conards
appelait  son tribunal toutes les causes graveleuses, prononait des
arrts en matire _conardante_, et tirait ses arguments du clbre
_vangile des Connoilles_, vieux et naf rpertoire de sales quivoques
et d'aphorismes libres. L'indcent abb conserva sa juridiction
gaillarde dans la ville de Rouen, jusqu' la fin du seizime sicle, o
il fit encore la _montre_ de ses sujets, qui s'appelaient les _conards_
et non les _cornards_, comme on a essay de les rebaptiser pour la
dcence de l'tymologie, et qui ne s'offensaient pas d'tre appels
_Innocents_ par les honntes gens, qui craignaient de souiller leur
bouche d'un mot grossier. _Conard_ (_conardus_) tait synonyme de _sot_
ou _fou_ (_stultus_ et _fatuus_); mais ce vilain synonyme, qui porte
avec lui le stigmate de son origine populaire, s'explique naturellement
par un proverbe, que l'auteur du _Moyen de parvenir_ n'a pas oubli de
recueillir dans le vieil arsenal de la joyeuset gauloise: on disait
alors, et on dit peut-tre encore aujourd'hui dans la langue ordurire
des halles: _sot comme un c...._

Cette fte extravagante des Innocents ou des Conards avait sans doute
donn naissance  un usage trs-impertinent, qui eut cours en France,
chez la plus haute noblesse comme dans le bas peuple, pendant les
quinzime et seizime sicles. Il n'y a que les potes et les conteurs
qui fassent allusion  cet usage; mais,  la manire dgage dont ils
en parlent, on doit croire que personne n'y trouvait  redire ni  s'en
plaindre. Voici comment l'abb Lenglet-Dufresnoy, dans ses Notes sur
les oeuvres de Clment Marot (dit. in-12, t. III, p. 97), explique
l'usage en question: Les jeunes personnes qu'on pouvoit surprendre au
lit, le jour des Innocents (28 dcembre), recevoient sur le derrire
quelques claques, et quelquefois un peu plus, quand le sujet en valoit
la peine. Cela ne se pratique plus aujourd'hui: nous sommes bien plus
sages et plus rservez que nos pres. Lenglet-Dufresnoy crivait ceci
en 1730 ou 1731, et cinquante ans auparavant, le mot, sinon la chose,
tait encore en vogue; car on lit, dans le Dictionnaire de la langue
franaise, par Richelet: _Donner les innocents  quelcun_ (_Aliquem
virgis excipere_), c'est--dire lui donner sur les fesses, le jour
des Innocents, et cela pour rire seulement. Clment Marot, dans
l'pigramme qui a mrit une note un peu leste de son diteur, nous
fait entendre que le jour des Innocents n'tait souvent qu'un prtexte
innocent, pour amener un rsultat qui ne l'tait pas.

  Trs-chere soeur, si je savois o couche
  Votre personne au jour des Innocents,
  De bon matin je yrois  vostre couche
  Veoir ce corps gent, que j'aime entre cinq cens.
  Adonc, ma main, vu l'ardeur que je sens,
  Ne se pourroit bonnement contenter,
  Sans vous toucher, tenir, taster, tenter,
  Et si quelcun survenoit d'avanture,
  Semblant ferois de vous innocenter:
  Seroit-ce pas honneste couverture?

La _trs-chre soeur_,  qui Clment Marot s'adressait avec tant de
familiarit, n'tait autre, si l'on en croit les commentateurs et la
tradition, que la Marguerite des Marguerites, soeur de Franois Ier,
la belle et sduisante reine de Navarre. On peut induire de l que
le jeu des Innocents, tel qu'il se jouait  la cour, rapprochait les
distances et ne tenait aucun compte de l'tiquette. Ce jeu-l sauvait
les apparences et cachait bien des mystres sous _honnte couverture_,
selon l'expression marotique. Brantme, dans ses _Dames galantes_,
cite,  ce sujet, une grande dame, qui se fit estimer pendant quarante
ans la plus femme de bien du pays et de la cour, et qui, estant
veuve, vint  estre amoureuse d'un jeune gentilhomme, et ne le pouvant
attraper, au jour des Innocents vint en sa chambre, pour les luy
donner; mais le gentilhomme les luy donna fort aysment, qui se servit
autre chose que de verges.

Il est facile d'apprcier l'tat de dpravation morale dans lequel
tait tombe la cour de France, lorsqu'elle adoptait de pareils usages,
qui avaient pris naissance dans les derniers rangs du peuple; mais nous
verrons bientt que cette dpravation fut pousse encore plus loin sous
le rgne des Valois, o les moeurs italiennes arrivrent  la cour
avant Catherine de Mdicis. Au reste, le jeu des Innocents n'tait
pas le plus scabreux de ceux qui se jouaient avec les demoiselles
d'honneur de la reine. Ces demoiselles se trouvaient places, ds
leur jeune ge,  une cole de dangereuse galanterie qui les amenait
naturellement  la Prostitution. On ne leur pargnait pas plus les
spectacles indcents que les paroles obscnes. Il y avait une foule
de _joyeusets_, les plus crues, les plus grossires du monde, qui
taient sans cesse offertes  l'imagination des jeunes gens; tout ce
que la libert galloise ou gauloise a cr de _rencontres_ factieuses,
d'quivoques libertines, de jeux de mots effronts et de contes  rire,
passait et repassait dans les entretiens de la cour. Nous n'oserions
pas, par exemple, extraire des _Advineaux amoureux_ les audacieuses
nigmes qu'on donnait  deviner aux dames de la cour de Bourgogne. Il
faut lire les _Cent nouvelles nouvelles du bon roi Louis XI_, pour se
reprsenter ce que pouvait tre la dmoralisation de la cour de France,
au quinzime sicle; mais un seul usage, plus impudent peut-tre
que le jeu des Innocents, un usage reu et autoris partout, chez
les rois comme chez les gueux, fera mieux comprendre  quel degr de
relchement en tait venue la moralit publique. Tout mariage, ft-ce
celui d'un prince, donnait lieu  une bien scandaleuse comdie, qui et
t  peine pardonnable dans un pays de sauvages ou dans une cour des
Miracles.

Ds que les deux poux taient entrs dans la chambre nuptiale, tous
ceux qui avaient assist  leurs noces, jeunes et vieux, fous et sages,
se mettaient en campagne pour voir et pour entendre ce qui allait se
passer entre les poux. Ce n'taient pas, comme chez les anciens, des
enfants qui agitaient des noix, en chantant: Hymen!  Hymne! C'tait
un complot gnral, qui avait pour objet de trahir les mystres de
la couche conjugale. Les uns se collaient aux fentes de la porte, les
autres se cramponnaient aux fentres; ceux-ci sapaient la muraille pour
y faire une ouverture, ceux-l peraient le plafond. On ne se proposait
pas seulement de s'emparer des secrets du lit des poux, on cherchait
souvent  leur ter le courage d'tre  eux-mmes. Tout ce qui avait
pu tre surpris par les yeux et les oreilles de ces argus, devenait
l'aliment de la curiosit et de la malice des _gens de la noce_. On
comprend que cet usage indiscret se soit tabli dans les campagnes chez
des paysans peu dlicats, mais on est tonn de le trouver plus rpandu
 la cour que partout ailleurs. C'tait une sorte de tribut, que
les maris payaient au libertinage de leurs amis. Chaque cri, chaque
plainte de l'pouse, provoquait, de la part des assistants, une salve
de bravos en l'honneur du mari.

Clment Marot, qui assistait au mariage de madame Rene de France,
fille du roi Louis XII, avec le duc de Ferrare, Hercule d'Est, en
juillet 1528, fait allusion  ce bel usage, dont la princesse ne fut
sans doute pas exempte. Il nous apprend, dans son _Chant nuptial_, que
les dames n'taient pas moins curieuses que les hommes,  l'gard des
pisodes d'une nuit de noces.

  Vous qui souppez, laissez ces tables grasses:
  Le manger peu vaut mieux pour bien danser.
  Sus, ausmosniers, dictes vistement Graces;
  Le mari dict qu'il se faut avancer.
  Le jour luy fasche, on le peut bien penser.
  Dansez, dansez! et que l'on se deporte,
  Si m'en croyez, d'escouter  la porte
  S'il donnera l'assault sur la my-nuict.
  Chaut appetit en tels lieux se transporte:
  Dangereuse est la bien heureuse nuict.

Elle tait probablement aussi dangereuse pour les dames et les
demoiselles qui y allaient chercher des instructions spciales, que
pour l'pouse, qui y jouait un rle d'autant plus difficile que
chacune de ses paroles tait rpte par de malicieux chos. On ne
doit pas s'tonner, d'aprs cela, de la multitude de contes gras,
d'pigrammes plaisantes et de bon mots, que la _nuit bien heureuse_
a fournis  nos pres. Toutes ces histoires, naves ou grossires,
taient prises sur le fait; on les recueillait avec un soin tout
particulier, et on en faisait l'entretien ordinaire du lendemain des
noces. Brantme n'a pas oubli ce chapitre dans ses _Dames galantes_,
o il dit que le soir des noces chascun estoit aux escoutes, 
l'accoustume.

Ce jour-l ou cette nuit-l, o tout se passait, pour ainsi dire,
devant tmoins, comme le contrat de mariage, avait de quoi pouvanter
les nouveaux maris. Il s'agissait de ne pas faire de faute, suivant
le dicton d'une habile qui avait expriment les hasards et les prils
de la situation. Le mari jouait souvent gros jeu, car il avait, en
quelque sorte,  faire preuve de la virginit de sa femme. Celle-ci
pouvait tre fort embarrasse de paratre ce qu'elle n'tait pas: il
fallait quelquefois en venir  des aveux bien pnibles; mais, comme dit
Brantme, il y a cent autres remdes qui sont meilleurs, ainsy que le
scavent trs-bien ordonner, inventer et appliquer ces messieurs les
mdecins, scavans et experts apothicaires. Voici un de ces remdes,
que Brantme tenait d'un empirique: Il faut, dit-il, avoir des
sangsues et les mettre  la nature, et faire par l tirer et sucer le
sang, lesquelles sangsues, en suant, laissent et engendrent de petites
ampoules et fistules pleines de sang, si bien que le gallant mary, qui
veut le soir des nopces les assaillir, leur creve ces ampoules d'o le
sang en sort, et luy et elle s'ensanglantent, qui est une grande joie
 l'un et  l'autre, et par ainsy, l'_honor della citadella  salvo_.
Brantme, au chapitre des cocus, est entr dans des dtails encore plus
techniques, qui ne sont pas dplacs dans ses _Dames galantes_, et qui
pourraient l'tre ici, quoiqu'ils tiennent essentiellement  l'histoire
de la Prostitution.

Au reste, nous en avons dit assez sur ce sujet pineux, pour qu'on se
fasse une ide de l'tat des moeurs dans une socit, o l'institution
qui en fait la base la plus sainte et la plus solide n'tait pas mme
respecte, au moment o le prtre venait de bnir le lit nuptial. On se
demande quelle pouvait tre l'innocence des filles, qui taient, avant
l'ge de pubert, inities  des secrets, que le mariage n'avait plus 
leur apprendre plus tard, quand elles se trouvaient attaches pour leur
propre compte  cette espce de pilori obscne qui laissait parfois une
fltrissure  leurs maris et  leurs enfants. Le scandale tait encore
bien plus hardi, plus bruyant, lorsqu'une veuve se remariait; mais l,
du moins, au milieu de toutes les _salauderies_ du charivari, qui ne
connaissait ni bornes ni frein, ce n'tait pas la puret d'une jeune
pouse, qu'on livrait en proie aux souillures morales du regard et de
la langue des libertins.




CHAPITRE XXX.

  SOMMAIRE. --Les Contes du roi Louis XI. --Vie prive des femmes
  au quinzime sicle. --Marguerite d'cosse et Jamet de Tillay.
  --Les _commres_ de Louis XI. --Gages des _bonnes femmes_. --La
  _Chronique scandaleuse_. --La mule du cardinal la Balue. --Le
  serviteur d'Olivier Ledain. --Le duc d'Orlans et Madame de
  Beaujeu. --Charles VIII en Italie. --Sa continence. --Procs
  de Louis XII et de Jeanne de France, sa femme. --Citations de
  l'interrogatoire des parties. --Anne de Bretagne et la _Cour
  des dames_. --Louis XII en Italie. --L'_intendio_ de Thomassine
  Spinola. --Les Milanaises. --Le _Doctrinal des dames_, de Jean
  Marot. --Comparaison entre les Lombardes et les femmes de Paris.


Le Dauphin Louis, fils an de Charles VII, fut, dans sa jeunesse,
aussi libertin que son grand-pre Charles VI l'avait t; il eut un
grand nombre de matresses qui lui donnrent plusieurs btards, qu'il
ne fit pas difficult de reconnatre, de doter et de marier, quand
il fut sur le trne; suivant la tradition, il jeta aussi quelques
enfants dans des familles bourgeoises, o il avait des _commres_,
qu'il ne cessa pas de frquenter en devenant roi; auprs de lui, ses
favoris et ses serviteurs ne se piquaient pas de mener une conduite
plus rgulire, et sa petite cour, en Dauphin, comme  Geneppe
en Brabant, o il chercha un asile contre la colre paternelle, se
distingua des cours de France et de Bourgogne,  cette poque, par le
relchement des moeurs et surtout par la dpravation de la plupart de
ceux qui la composaient. Il suffit de feuilleter le recueil des _Cent
Nouvelles nouvelles du bon roi Louis XI_, pour se rendre compte de
l'esprit de dbauche qui animait la gaiet de cette cour, o chacun
s'enorgueillissait de ses prouesses galantes et en tenait registre,
pour ainsi dire, en les divulguant sous le voile transparent de noms
supposs. Le Dauphin encourageait, par son exemple, la licence des
conteurs, Antoine de la Sale, le sire de Dampmartin, Jean de la Roche
et autres officiers de sa maison, qui, aux veilles du soir, assis sous
le manteau d'une vaste chemine, semblaient disputer de hardiesse dans
leurs rcits orduriers.

Les femmes, il est vrai, n'assistaient pas  ces veilles; elles
vivaient alors fort retires, dans le mystre de la vie domestique;
elles n'avaient aucune relation avec les hommes, en dehors des
crmonies o elles paraissaient en public. Elles passaient le temps 
s'occuper de travaux manuels dans l'intrieur du mnage; elles avaient
donc moins d'occasions que d'envies de mal faire: elles taient toutes
prpares  l'amour, par la lecture des romans de chevalerie, mais
leur vertu se trouvait sauvegarde par l'tiquette qui ne permettait
pas d'arriver jusqu' elles. Ainsi, Marguerite d'cosse, premire
femme de Louis XI, fut gravement compromise, par cela seul qu'elle
s'tait trouve, sans lumire, dans son appartement, avec ses femmes
et deux ou trois gentilshommes. Un de ceux-ci, nomm Jamet de Tillay,
se vanta d'avoir obtenu de la dauphine quelque faveur, qui se bornait
sans doute  un _doux propos_ ou  un serrement de main. La calomnie
envenima l'indiscrtion de Jamet de Tillay, et deux ou trois tmoins
lui attriburent des paroles trs-injurieuses contre cette princesse,
qui, aprs l'avoir bien accueilli, le tint  distance  cause de son
indiscrtion. Selon ces tmoins, Jamet aurait dit, en montrant la
dauphine, qui se ceignoit aucune fois trop serre, aucune fois trop
lasche, et qui passait les nuits  lire ou  faire des rondeaux:
Avez-vous point veu cette dame-l? elle a mieux manire d'une
paillarde, que d'une grande matresse! Mais le sire de Tillay, tout
en se justifiant d'avoir mal parl de la dauphine, laissa planer sur
elle un soupon plus grave que les paroles amres qu'il se dfendait
d'avoir dites; il raconta, dans l'enqute qui eut lieu  ce sujet,
aprs la mort de Marguerite d'cosse, que cette princesse se trouvait
un soir, couche sur sa couche, ayant plusieurs de ses femmes autour
d'elle, avant que les torches fussent allumes; messire Regnault,
matre d'htel de la dauphine et un autre gentilhomme taient appuys
l'un et l'autre _sur la couche_ de Marguerite: on parlait bas dans la
chambre, et il y avait des intervalles de silence. Jamet de Tillay,
qui entra dans un de ces moments-l, dit vivement  messire Regnault,
que c'estoit grande paillardie  luy et aux autres officiers de ladite
dame de ce que les torches estoient encore  allumer. On s'empressa
d'allumer les torches, mais la dauphine fut tellement afflige de
la mchancet de Jamet de Tillay, qu'elle tomba dans une profonde
mlancolie et mourut de consomption. Une de ses dames d'honneur,
Jeanne de Trasse, rencontrant face  face le sire de Tillay, lorsque
la pauvre princesse allait rendre le dernier soupir, ne put s'empcher
de lui dire, en le menaant: Ah! faux et mauvais ribauld, elle meurt
par toi! Le bruit courut  la cour, que le sire de Tillay avait t
l'amant de Marguerite et que sa jalousie contre un rival lui avait
inspir les paroles piquantes dont la dauphine se sentit mortellement
atteinte.

L'histoire a veng l'honneur de cette princesse, qui tait sans doute
romanesque, mais fort peu dispose  la galanterie. C'est elle qui,
passant dans un verger o le pote Alain Chartier s'tait endormi,
s'approcha de lui et le baisa sur la bouche. Je n'ai pas bais
l'homme, dit-elle aux personnes de sa suite qui s'tonnaient d'autant
plus que matre Alain tait l'homme le plus laid de France: j'ai
seulement bais la bouche d'o il est sorti tant de belles choses.
Marguerite tait d'une beaut remarquable, mais son mari lui reprochait
d'avoir l'haleine ftide; aussi, comme le dit Comines, fut-il mari
avec elle  son dplaisir, et tant qu'elle vcut il y eut regret.
Quand il l'eut perdue en 1444, il ne songea pas d'abord  prendre une
autre femme, quoique la premire ne lui et pas donn d'enfant. Ce
ne fut qu'en 1451 qu'il se remaria avec Charlotte de Savoie. Cette
princesse n'avait que six ans, le jour de ses noces, et le mariage
ne put tre consomm que le jour o Charlotte eut atteint l'ge de
pubert: elle avait douze ans  peine, lorsqu'elle entra dans le lit
de son poux. Celui-ci, en attendant, ne s'tait pas ralenti dans
ses amours: il fut pris de deux demoiselles nobles Phlise Renard
et Marguerite de Sassenage; il eut d'elles trois ou quatre enfants;
mais il prfrait aux filles de qualit les simples bourgeoises, les
filles et les femmes de marchands. Voil pourquoi il choisit  Dijon
Huguette Jacquelin,  Lyon la Gigonne,  Paris la Passefilon; il les
entretenait simultanment, il les emmenait dans ses voyages et leur
faisait partager sa couche, aprs de joyeux soupers dont les contes
gras faisaient l'assaisonnement. Il ne rougissait pas de se montrer en
public avec la Gigonne et la Passefilon, qui taient bien connues dans
le peuple: on les appelait les _commres du roi_, mais leur _honntet_
(c'est le mot dont se sert le chroniqueur Jean de Troyes) les avait
fait bien venir de tout le monde, malgr l'emploi peu honorable
qu'elles avaient ensemble dans la chambre du roi. Les bourgeois
n'taient pas mme fchs de voir que le dauphin Louis avait prfr
de petites bourgeoises  de grandes dames, et ses deux _commres_,
la Gigonne et la Passefilon, qui ne s'enorgueillissaient pas de leur
prostitution comme Agns Sorel, n'eurent pas, comme celle-ci,  se
plaindre du mauvais accueil des gens de Paris. Nous croyons que les
noms de _Gigonne_ et de _Passefilon_ taient des sobriquets qui leur
avaient t donns par raillerie, mais rien ne peut nous guider dans
la recherche de l'tymologie de ces sobriquets. Elles furent toutes
deux maries sous les auspices de leur royal protecteur et elles firent
souche de famille honnte. Longtemps aprs leur rgne de courtisanes,
on dansait encore une gigue nomme _la Gigonne_ et les femmes portaient
leurs cheveux _ la Passefilon_, mais on avait dj oubli l'origine de
cette coiffure et de cette danse.

Malgr le rle que ces deux femmes jourent simultanment auprs du roi
et qui parat avoir continu jusqu' leur mariage en 1476, l'historien
de Louis XI, Philippe de Comines, atteste que ce prince, ayant perdu en
1459 un fils nomm Joachim, fit voeu  Dieu, en ma prsence, dit-il,
de jamais ne toucher  femme qu' la reyne sa femme. On sait que Louis
XI ne se souciait gure de tenir un serment, cependant Comines a l'air
de croire qu'il avait persvr dans ce voeu tmraire, encores que la
reyne, ajoute-t-il, n'estoit point de celles o on devoit prendre grand
plaisir, mais, au demeurant, fort bonne dame. En effet, Charlotte
de Savoie, qui avait t en puissance de mari ds l'ge de six ans,
vcut presque toujours  l'cart, au chteau d'Amboise, portant fort
petit tat, dit Brantme, et estant fort mal habille, comme simple
damoiselle, et l la laissoit, avec petite cour,  faire ses prires,
et luy (le roi) s'alloit promener et donner du bon temps. Il n'est pas
tonnant que cette princesse, que Louis XI n'aimait pas, ait men une
existence chaste et vertueuse dans la retraite et l'abandon; la petite
cour qui l'environnait n'tait pas sans doute moins sage qu'elle. Mais
Louis XI, qui changeait souvent de rsidence et qui avait auprs de
lui, comme le dit Comines (liv. VI, chap. 13), tant de femmes _ son
commandement_, ne fit honneur  son voeu de fidlit conjugale, qu'en
devenant vieux, infirme et moribond.

On peut donc dire que la cour de France sous ce rgne-l ne donna
pas l'exemple de la dcence et de la retenue dans ses moeurs. Il y
avait alors, chez les grands comme chez les petits, un dvergondage
gnral d'ides, d'actions et de paroles: l'amour mtaphysique et
romanesque, dont la chevalerie avait fait le code, cdait la place
 l'amour matriel et positif, qui conduisait souvent  la dbauche
et au scandale. Ce n'taient que maris tromps, veuves intrigantes,
femmes libertines, filles sduites. Le conte de Boccace avait pris
corps et me, en quelque sorte, dans la socit franaise. Aprs tant
de calamits publiques, aprs la guerre, la peste, la famine et la
misre, on ne songeait qu' regagner le temps perdu et  se divertir.
La Prostitution avait fait bien des progrs, par suite de la difficult
qu'on avait eue  vivre des produits d'un travail honnte; ainsi ce
passage du _Journal du Bourgeois de Paris_ (en 1435), si obscur qu'il
soit, ne laisse pas de doutes sur les souffrances et les embarras des
femmes  gages: En ce temps que chascun a appris  gaigner, estoient
les gaiges si maulvaises, que les bonnes femmes qui avoient apprises 
gaigner cinq ou six blancs par jour, se donnoient volontiers pour deux
blancs et se vivoient dessus. Il est possible que ces _bonnes femmes_
ne fussent pas des prostitues, comme on a voulu le dmontrer, mais,
en tous cas, une malheureuse, qui ne gagnait que deux blancs pour sa
vie de chaque jour, tait bien prs de livrer son corps en change de
quelques sous. Le rgne de Louis XI,  en juger par diffrents faits
consigns dans la _Chronique scandaleuse_ de Jean de Troyes, fut encore
plus favorable que les rgnes prcdents  la Prostitution proprement
dite.

Certainement la morale publique tait peu respecte,  une poque o
l'on exposait aux regards des passants, dans les ftes de l'entre du
roi  Paris (1461), trois bien belles filles faisans personnaiges
de seraines toutes nues, et leur voit-on le beau tetin droit,
spar, rond et dur, qui estoit chose bien plaisante;  une poque
o les oiseaux _jargonneurs_, pies, geais et chouettes, ne savaient
rpter que des mots obscnes, comme _paillard_, _fils de putain_, et
plusieurs aultres beaulx mots, dit Jean de Troyes, en 1468;  une
poque o un gros Normand, qui _maintenoit_ sa propre fille, en avait
eu plusieurs enfants qu'il tuait, de concert avec cette fille, ds
qu'ils taient ns (1466);  une poque o un moine, qui avoit les
deux sexes d'homme et de femme, de chascun d'eux se aida tellement
qu'il devint gros d'enfant et accoucha (1478);  une poque enfin
o un valet de chambre du roi, nomm Regnault la Pie, se faisait
entretenir publiquement par la vieille femme de matre Nicole Bataille,
le plus savant lgiste de France, qui mourut de chagrin et _de
courroux_ en 1482, aprs avoir vu sa fortune entire consacre  la
_lcherie_ de cette _charogne_ et de ses _ribaux particuliers_. (Voy.
aux dates indiques, la _Chronique scandaleuse_ crite par un greffier
de l'htel de ville de Paris.)

Louis XI ne faisait que rire de ces aventures; il rit plus fort que
jamais, en apprenant que son ministre le cardinal La Balue, qui avait
des relations adultres avec la femme d'un notaire de Paris, nomme
Jeanne Dubois, fameuse par ses amours, dit Sauval, tait tomb dans
un guet-apens, que son rival, le seigneur de Villiers-le-Bocage, lui
avait dress, au retour d'une de ses visites galantes. Au moment o
le prlat, mont sur sa mule et accompagn de ses gens qui portaient
des torches, passait dans la rue Barre-du-Bec, une troupe d'hommes
arms l'avait attaqu  l'improviste, et il serait peut-tre rest
sur le pav, si sa mule n'avait pas pris le mors aux dents et ne
l'avait emport jusqu'au clotre Notre-Dame o il demeurait. Cette
affaire n'eut pas de suites fcheuses pour les auteurs de ce guet-apens
nocturne, parce que le prlat, qui craignait d'tre compromis dans le
procs, ainsi que sa matresse, s'empressa d'arrter les informations
judiciaires. Un procs d'un autre genre, plus scandaleux, qui suivit
son cours en 1477, faillit compromettre bien gravement un favori
du roi, son barbier et son valet de chambre, Olivier le Dain. Ce
personnage ne fut pas mis en cause, mais son _serviteur_ et ami,
nomm Daniel de Bar, eut  se dfendre contre une accusation qui
aurait sans doute, s'il et t condamn, rejailli honteusement sur
Olivier le Dain. Deux femmes de mauvaise vie, l'une marie  un nomm
Colin Pannier, l'autre vivant en concubinage avec un nomm Janvier,
accusrent Daniel de Bar de les avoir efforcies et en elles faict et
commis l'ord et villain pch de sodomie. En consquence, Daniel de
Bar fut arrt et traduit en cour criminelle, par sentence du prvt de
Paris; mais, l'enqute faite, on reconnut que Daniel tait innocent des
faits qu'on lui imputait, et les deux femmes dissolues, qui l'avaient
incrimin, confessrent qu'elles avaient faussement et mchamment
accus le serviteur d'Olivier le Dain. En consquence, elles furent
condamnes, par le prvt de Paris,  estre batues nues et bannies du
royaume, leurs biens confisqus au profit du roi, ce qui fut excut
par les carrefours de Paris, le mercredi 11 mars 1477. Grce  cet
arrt, Olivier le Dain et son serviteur chapprent l'un et l'autre 
de honteux soupons, qui pouvaient les mener au bcher; car, vers ce
temps-l, le pch contre nature, dfr aux tribunaux, n'tait gure
moins puni que la bestialit.

Cet abominable pch tait fort rare en France jusqu'aux expditions
d'Italie, qui familiarisrent avec lui les armes de Charles VIII
et de Louis XII. Cependant la cour de ces deux rois en fut  peu
prs sauvegarde par le bon exemple de l'un et de l'autre, qui
n'apprciaient pas l'amour  l'italienne, suivant l'expression de
Brantme. Charles VIII et Louis XII avaient au plus haut degr la
passion des femmes. Le duc d'Orlans, qui fut le sage roi Louis XII,
tait si dbauch dans sa jeunesse, qu'il ne regardait ni  l'ge, ni 
la figure, ni  la condition, pour _faire chre lie_ avec la premire
venue; aussi, lui appliquait-on le proverbe, qui avait t mis en
circulation, du temps de son grand-pre, Louis d'Orlans, frre de
Charles VI: Toute femme doit estre incupre d'tre mene  Orlans.
Nanmoins, ce prince, de moeurs si relches, refusa toujours d'tre
complaisant ou mme poli pour la rgente de France, madame de Beaujeu,
qui s'tait prise de lui, et qui ne lui cachait pas le vif sentiment
auquel il vita toujours de rpondre: Si ce prince, dit Brantme, et
voulu flchir un peu  l'amour de madame Anne de France, il auroit eu
bonne part au gouvernement. Mais loin de l, il se montra constamment
froid et ddaigneux  l'gard de cette princesse, qui lui dplaisait
beaucoup. Dans une partie de paume o il jouait, en prsence du roi
Charles VIII et de sa soeur marie au sire de Beaujeu, celle-ci jugea
tout haut un coup douteux et se pronona contre le duc d'Orlans. Ce
dernier fit semblant de ne pas avoir entendu qu'elle lui donnait tort,
et il dit,  ce propos, que, quiconque l'avoit condamn, si c'estoit
un homme, il en avoit menti, et si c'estoit une femme, que c'estoit
une putain. Cette injure qui s'adressait en face  la rgente, fit
tourner son amour en haine, et le duc d'Orlans se vit bientt oblig
de quitter la cour et de se mettre en rvolte ouverte contre son
implacable ennemie, qui le fit prisonnier et l'enferma dans la grosse
tour du chteau de Loches.

Le roi Charles VIII, qui mourut jeune et subitement, au dire de
Brantme, pour avoir aim les femmes plus que ne comportoit sa petite
complexion, tait d'une nature ardente et passionne. Nanmoins, quand
il eut pous la belle et vertueuse Anne de Bretagne, qui passait pour
_la plus preude femme_ de son temps, il ne s'adonna qu'en cachette 
la galanterie, et la cour de France, que l'exemple de la jeune reine
avait fait rentrer dans la voie des bonnes moeurs, devint une cole de
sagesse et d'austre vertu. Cependant la reine Anne eut autour d'elle
plus de dames et de damoiselles qu'on n'en vit  la cour sous les
rgnes prcdents; ce fut elle qui commena, dit Brantme,  dresser
la grande cour des dames, car elle en avoit une trs-grande suitte,
et de dames et de filles, et n'en refusa jamais aucune... Elle les
faisoit nourrir et sagement, et toutes  son modle se faisoient et se
faonnoient sages et vertueuses. Charles VIII avait trouv nanmoins
parmi ces filles d'honneur une matresse qui eut assez d'empire sur
lui pour l'empcher de faire une seconde expdition d'Italie. Dans
sa premire expdition, qui russit avec tant de bonheur, le roi de
France n'avait pas manqu d'occasions d'tre infidle en mme temps
 sa matresse et  sa femme; toutes les villes, qu'il traversait
avec son arme triomphante, lui offraient des rcrations amoureuses,
qui ne lui laissaient que l'embarras du choix et le regret de son
insuffisance; quand il fit son entre  Milan, les belles et grandes
dames du pays et de la ville, rapporte Brantme, qui traduit ici la
Chronique de Gaguin, paroissoient aux rues et aux places principalles,
et si bien ornes de la teste et du corps, qu'il n'y avoit rien si
beau  voir  nos Franois nouveaux, qui n'avoient veu les leurs
de France si gentilles ny en si belle parure. Ces trop sduisantes
sirnes s'approchaient du roi  l'envi, sous prtexte de lui prsenter
leurs enfants, et le roi n'en avait que plus de loysir et amusement
 contempler leur beaut, leurs bonnes grces et la superbet et
gentillesse de leurs accoustrements.

Charles VIII marqua ses tapes en Italie par quelques enfants naturels,
qui s'honorrent plus tard de leur naissance, et il parat avoir
chapp  la funeste rencontre du mal de Naples qui gta un grand
nombre de ses officiers et de ses soldats. Le mal de Naples, il est
vrai, n'tait pas encore rpandu dans toute l'Italie, mais le roi, qui
donnait libre carrire  ses caprices sensuels, n'et pas t retenu
par une pareille crainte: il n'y eut qu'un sentiment plus lev et
moins goste qui put lui commander la continence. Les dlices de
Vnus et les entranements de la volupt, dit Simon Nanquier dans une
glogue latine sur la mort de ce prince, ne le firent jamais sortir
du sentier de la justice. A son passage par la ville d'Ast, en se
retirant le soir dans la chambre qui lui tait destine, il y trouva
une fille de la plus merveilleuse beaut. Deux de ses domestiques,
qui prenoient soin de ses plaisirs, dit Varillas, avaient choisi
cette fille pour la couche du roi. Elle s'tait agenouille devant
une image de la Vierge et elle priait, lorsque Charles VIII entra. Le
roi l'invita doucement  venir  lui: elle obit en tremblant. Elle
pleurait et gmissait; le roi voulut savoir la cause de sa douleur:
Je vous conjure de me sauver l'honneur! lui dit-elle; c'est une grce
que je vous demande, au nom de cette Vierge immacule! Alors elle
raconta que ses parents l'avaient vendue aux valets de chambre du roi
pour l'usage de Sa Majest. Charles VIII admirait la grande beaut de
cette jeune fille, mais il ne cda pas  la tentation et il rassura
l'innocente victime qui tait  sa merci, en s'informant de ce qu'il
pouvait faire pour elle. Il apprit qu'elle aimait un jeune homme
qui l'aimait aussi et qui devait l'pouser; il manda ce jeune homme
sur-le-champ, avec le pre et la mre de la fille; il exigea que les
deux amants fussent fiancs en sa prsence, et il se chargea de la dot
en leur faisant remettre cinq cents cus d'or.

Au retour de la conqute de Naples, Charles VIII, qui s'y tait donn
du bon temps, ne tarda pas  renoncer aux femmes; il ne se sentait
plus la force de vivre comme il avait vcu; il ne conserva pas mme
la matresse qu'il avait parmi les filles d'honneur, et il devint
aussi rgl dans ses moeurs que pouvait l'tre un moine clotr.
Les mdecins lui avaient conseill de se modrer sur un chapitre o
ses moyens n'taient plus en harmonie avec ses dsirs. Cette tardive
modration ne prolongea pas beaucoup son existence. Son cousin, le
duc d'Orlans, qui lui succda comme le plus proche hritier de la
couronne, avait dj chang de vie et dompt ses passions vagabondes,
lorsqu'il monta sur le trne. Il tait amoureux de la reine Anne de
Bretagne, et pour se mettre en tat de l'pouser en secondes noces,
il entreprit de faire casser son mariage avec Jeanne de France,
quoique ce mariage ft consacr par vingt-cinq ou vingt-six ans de
cohabitation. Il prtendit pourtant, dans ce triste et scandaleux
procs, que ledit mariage n'avait jamais t consomm, attendu que
l'pouse tait _vicie de corps_. La pieuse Jeanne rpondit que, tout
en reconnaissant n'estre aussi belle et aussi bien faite que les
autres femmes, elle avait accompli les oeuvres et les devoirs du
mariage. Le roi lui-mme subit un interrogatoire devant l'officialit
de Tours, et il dclara, en rougissant, qu'il croyait bien n'avoir
us compltement de ses droits de mari: _Neque realiter licet intus
fuerit_, crivit le greffier, qui dguisait autant que possible dans
son latin de procdure les incongruits des questions et des rponses.
Ainsi, le juge ayant object  madame Jeanne de France, que, suivant
les dclarations de son mari, elle n'tait pas conforme de manire 
pouvoir faire des enfants, le greffier crivit dans son procs-verbal:
Quod non potuisset aut posset parere, sed nec semen virile secundum
natur congruentiam recipere, imo neque a viro intra claustra pudoris
naturaliter cognosci. (Voy. l'_Hist. du seizime sicle_, par le bibl.
Jacob, t. Ier, p. 113 et suiv.) Le tribunal demandait que Jeanne ft
visite par des matrones qui constateraient son tat physique, mais
cette pauvre princesse, qui a t canonise depuis comme une sainte,
refusa de se soumettre  une humiliation aussi pnible pour sa pudeur
et prfra souscrire de bonne grce  son divorce. Elle entra dans un
couvent, et Louis XII ne fut pas plus tt libre, qu'il se remaria enfin
avec sa chre Anne de Bretagne.

Sous ce rgne, la cour de France fut plus vertueuse qu'elle ne
l'avait jamais t: l'influence morale de la reine Anne s'y faisait
sentir, de mme que celle de la reine Blanche  la cour de saint
Louis. La Prostitution, qui, d'aprs le tmoignage des potes et
des prdicateurs, n'pargnait aucune classe de la socit franaise,
s'arrtait au seuil de la cour ou ne s'y glissait qu' la drobe, loin
des yeux vigilants de la reine. Louis XII ne se mlait pas de l'austre
surveillance que sa _tant bonne femme_ exerait sur les moeurs de son
entourage, et il en riait  part lui, car il se souvenait d'avoir
t _bon raillard et joyeux compagnon_, mais il ne contrariait pas
l-dessus les ides et les intentions de sa chaste moiti, et quand
les clercs de la Basoche et les Enfants-sans-souci osrent, dans leurs
farces thtrales, se moquer de l'hypocrisie qui rgnait  la cour de
la reine: Je veux qu'on joue en libert, dit Louis XII; je veux que
les jeunes gens dclarent les abus qu'on fait en ma cour, puisque les
confesseurs et autres qui font les sages n'en veulent rien dire; pourvu
qu'on ne parle toutefois de ma femme, car j'entends que l'honneur des
dames soit gard. Il ne fallait pas moins que la rigidit d'Anne de
Bretagne pour empcher le dbordement des moeurs d'arriver jusqu'
elle, car les expditions d'Italie et le sjour de l'arme franaise
dans le pays conquis avaient eu pour rsultat d'importer en France
les habitudes italiennes, le got immodr des plaisirs sensuels et
tous les raffinements de la volupt. Quant au mal de Naples, ce fut la
consquence immdiate de la premire conqute du royaume napolitain;
mais, dans les guerres successives qui occuprent tout le rgne de
Louis XII, ce mal nouveau, qu'on allait sans cesse chercher  sa
source, se naturalisa si bien parmi les gens d'armes qui l'avaient
gagn, de Gnes  Naples, de Milan  Venise, que son surnom de _mal
franais_ ne lui fut contest par personne.

Louis XII eut bien de la peine  se garantir des sductions de ces
charmantes Italiennes, qui semblaient avoir jur de le rendre infidle
 son pouse absente; il faillit plus d'une fois succomber, et il
ne fut prserv des dangers qui menaaient sa continence, qu'en se
jetant dans le mysticisme d'une liaison platonique pour la belle
Gnoise Thomassine Spinola, dont il tait l'_intendio_ ou l'ami de
coeur, pendant que sa noblesse, autour de lui, se plongeait dans
les dlices et s'enivrait d'amour avec une aveugle frnsie. On ne
peut s'imaginer quel fut le prestige des femmes italiennes sur les
conqurants de l'Italie; ils furent vaincus et soumis  leur tour.
Les historiens contemporains n'ont pas nglig de faire le portrait
de ces enchanteresses, qui devaient avoir une si fcheuse influence
sur les moeurs et sur la sant de leurs imprudents adorateurs. Voici
comment Jean Marot, pote-valet de chambre d'Anne de Bretagne, nous
reprsente, dans son pome du _Voyage de Gnes_, le ravissant spectacle
qui attendait les vainqueurs,  leur entre dans la ville de Milan, en
1507:

  Lors les ouvrouers furent plains et couvers
  De maincte dame, en beault trs exquise.
  La Foyre ay veue  Lyon et Anvers,
  Lendit, Gibray et autres lieux divers;
  Mais onc ne viz si belle marchandise:
  Chascune estoit en une cheize assise,
  Leve en hault, pour leur corps monstrer mieulx.
  Mais les aucuns, de leur gloire envieux,
  Disoient que fard les rendoit ainsi belles;
  Mais quoy qu'ils dient, je croy, si m'aident dieux,
  Qu'on ne sauroit mieulx repaistre ses yeulx,
  Qui ne verroit choses clestielles.

Le mme spectacle, qui avait frapp d'admiration le pote, accoutum
aux grces dcentes et naves des dames franaises, produisit sur lui
le mme effet que la premire fois, lorsque, deux ans plus tard, Louis
XII fit encore son entre dans Milan, qu'il venait chtier aprs une
sanglante rvolte. Le beau sexe milanais eut sans doute beaucoup de
part dans le pardon que le roi de France accorda aux habitants de la
ville rebelle. Jean Marot tait l, et il fut captiv, comme les plus
vieux capitaines,  la vue de ce _triomphe_ fminin qui clipsait le
triomphe du roi:

  De dames moult frisques,
  OEuvres difiques,
  Faces angliques,
  Ouvroyrs et boutiques
  Dyaprez estoient:
  L, mainctz fantastiques,
  Amans lunatiques,
  Voyans telz reliques,
  Soubz regardz obliques
  Leurs yeulx repaissoient;
  D'habits auctentiques
  Carcans magnifiques,
  Pierreries antiques,
  Par toutes practiques,
  Leurs corps phalleroient;
  Puis, en leurs traficques,
  Dardoient, comme picques,
  Regards vnriques,
  Dont amantz lubriques
  Ils mortifioient.

On doit s'tonner que la reine Anne de Bretagne ait eu assez de
pouvoir et de volont, pour que le contact de l'Italie, qui allait
corrompre la France, ne se soit pas fait sentir, de son vivant, dans
la _cour des dames_, qu'elle avait tablie au chteau de Blois, o elle
rsidait d'ordinaire. Il ne tint pas  elle que les moeurs publiques ne
s'amliorassent, et elle fit de grands efforts pour remettre en honneur
les vertus de son sexe. Jean Marot, qui a compos, par son ordre,
le _Doctrinal des dames_, s'est content de paraphraser les beaux
prceptes qu'elle enseignait, surtout par son exemple. Voici un de ces
prceptes: _d'estre chaste en estant belle_. Le rondeau, que le pote a
tir de l, commence ainsi:

  Qui a ces deux, chastet et beault,
  Vanter se peult qu'en toute loyault
  Toute autre dame elle surmonte et passe,
  Veu que Beault oncques jour ne fust lasse
  De faire guerre  dame Chastet.
  Mais quant ensemble elles font unit,
  C'est don divin joinct  l'humanit,
  Qui rend la dame accomplie de grace,
        Qui a ces deux.

Anne de Bretagne recommande aussi, dans ce _Doctrinal_ que Jean Marot a
_dduit_ en vingt-quatre rondeaux, l'_honnestet_,

  .... Car c'est la perle et gemme
  Que les dieux ont enchasse en noblesse;

la _prudence_, qui _encontre la chair luyte_; le _beau maintien_, qui

  .... Est la poste et vray guide
  Pour monter dame au temple de Vertu.

Elle invite les dames d'_estre bon exemple aux autres_, d'_viter
oysivet_, d'_avoir esgard  l'honneur_, et enfin d'_aymer un Dieu
et ung homme seulement_. On reconnat, dans ces rimes difiantes, la
chaste inspiration qu'Anne de Bretagne avait communique  son pote
ordinaire, et l'on voit qu'elle voulait faire servir  l'enseignement
moral de sa cour la posie, qui n'avait eu d'autre attribution que de
corrompre les coeurs et d'amollir les mes. Anne de Bretagne faisait
peu de cas de tous les lieux communs d'amour profane, que les potes
ne se lassaient pas de mettre dans leurs ouvrages, souvent licencieux.
Elle leur reprochait aussi d'employer des expressions trop libres,
qui blessaient une oreille honnte, car elle ne souffrait pas dans un
livre ce qu'elle et rougi d'entendre sortir de la bouche de l'auteur:
elle pensait que la chastet des paroles doit accompagner la chastet
des actions. Aussi, eut-elle bien de la peine  pardonner au sire de
Grignaux, son chevalier d'honneur, qui lui avait appris, au lieu d'un
compliment qu'elle devait adresser  l'ambassadeur d'Espagne, certaines
_salaudries_ en langue espagnole, qu'elle ne comprenait pas et qu'elle
se prparait  dbiter en audience solennelle, lorsque le roi l'avertit
de cette plaisanterie qu'il avait autorise pour rire et passer le
temps, dit Brantme.

Il n'y eut que la mort de cette sage reine, qui dlia la langue aux
potes de cour. Jean Marot, qui achevait de composer _la Vray disant
Avocate des dames_, pour obir  sa _bonne dame et matresse_, retomba
aussitt dans ses mauvaises potiques, et se reprit  rimer sur des
sujets galants et mme orduriers. En un moment, la cour de France
subit une complte mtamorphose, et la Prostitution leva le masque.
Jean Marot constate ainsi, que les moeurs taient plus relches
qu'auparavant:

  Au faict d'amours beau parler n'a plus lieu,
  Car, sans argent, vous parlez en hebrieu,
  Et fussiez-vous le plus beau fils du monde,
  Il faut foncer, ou je veux qu'on me tonde,
  Si vous mettez jamais pied  l'estrieu.

C'tait l le rsultat des guerres d'Italie. Les habitudes de
libertinage, que les gens d'armes avaient prises au del des monts,
les suivirent en France, et les femmes franaises s'taient modeles 
leur insu et malgr elles sur les femmes italiennes, qui laissaient aux
vainqueurs tant de souvenirs dlicieux et cuisants. Les gentilshommes
qui avaient fait partie des expditions de Charles VIII et de Louis
XII, ne manquaient pas,  leur retour, d'exalter  l'envi les charmes
incomparables des Italiennes, quelque _maleficis_ qu'ils eussent t
dans leurs amours. Les Franaises, que leurs maris et leurs amants
semblaient dprcier  l'avantage de ces dangereuses sirnes, avaient
conu  l'gard de celles-ci une jalousie et une haine implacables:
elles se plaisaient  faire ressortir les dfauts des trangres et
 rehausser leur propre supriorit. Voici un rondeau, que Jean Marot
crivit sous la dicte de quelque belle dame qui se dsolait de voir
qu'on lui prfrt une _Lombarde_:

  Pour le deduict d'amoureuse pasture,
  A quelqu'un fiz l'autre jour ouverture:
  Qui valloit mieulx, la Franoise ou Lombarde?
  Il me respond: La Lombarde est braguarde,
  Mais froide et molle et sourde soubz monture.
  Beau parler ont, et sobre nourriture:
  Mais le surplus n'est que toute paincture,
  Vous le voyez; car chascune se farde
        Pour le deduict.

  La Franoise est entire et sans rompture,
  Doulce au monter, mais fire  la poincture.
  Plaisir la mayne; au profit ne regarde.
  Conclusion: qui qu'en parle ou brocarde,
  Francoises sont chefz d'oeuvre de nature
        Pour le deduict.

Les Franaises avaient beau dire et faire, on n'en courait pas moins
aux Italiennes, qui devenaient ainsi l'attrait permanent des campagnes
d'Italie. Les gentilshommes de la cour se trouvaient si bien par
del les monts, qu'ils ne se pressaient pas de retourner en France
et qu'ils s'tablissaient  Milan et dans les principales villes du
Milanais avec leurs matresses, comme s'ils ne se souciaient plus de
leurs femmes et de leurs enfants qui taient rests en France. Pendant
tout le rgne de Louis XII et dans les premires annes du rgne de
Franois Ier, c'tait  qui s'en irait vivre en Italie. Les pauvres
Franaises ne savaient plus comment l'emporter sur des rivales aussi
sduisantes, qui leur enlevaient de la sorte amis et poux, lesquels
ne leur revenaient que ruins d'argent et de sant. A l'avnement de
Franois Ier, la fine fleur de la noblesse franaise avait travers les
Alpes et s'tait rpandue dans toute la Lombardie; on ne voyait plus
que des barbes grises et des cheveux blancs,  la cour de France; les
dames maries pouvaient se croire veuves, et les jeunes damoiselles
devaient craindre de rester filles. Elles imaginrent une espce de
conspiration contre le beau sexe du Milanais, et elles chargrent le
pote Jean Marot d'crire aux _Courtisans de France estans pour lors
en Italie_ une ptre satirique, dans laquelle les Lombardes taient
compares aux Franaises, de manire  mettre en vidence les vertus
et les mrites des unes, les vices et les imperfections des autres.
Ce n'tait pas sans raison qu'on avait confi  Jean Marot le rle
dlicat de secrtaire des _dames de Paris_; il avait lui-mme rsid en
Italie assez longtemps pour tre bien instruit des moeurs italiennes:
il connaissait le fort et le faible de ces _tranges galloises_, qui
faisaient un si grand tort aux amours de sa patrie. Il n'tait donc pas
en peine de leur dire leur fait au nom des dames de Paris. Il commence
par les accuser de ne se donner, que par intrt, car

  .... Il les faut d'or et d'argent saisir,
  Ains que gesir et coucher soubz leur aisle.

C'est pour _tirer argent_, qu'une Lombarde peint son visage et fait
toilette; la cupidit seule l'excite et la pousse  commettre ce
_doux mfait_, dont tous les dieux ont piti, quand il est absous par
l'amour, et qui devient une souillure, lorsque c'est l'avarice qui en
rgle les conditions;

  Mais cueur franois, de son amy, prend garde,

et l'amour fait ce qu'argent ne saurait faire. En Italie, vieilles et
jeunes, sont galement avides et trafiquent de leurs faveurs avec la
mme adresse; souvent la _vieille ouvrire_ fait la _poupine_ mieux que
la plus jeune _commre_.

  Quant, en la France, une dame decline,
  Elle resigne aux autres le deduict:
  Se retirer est bon, quant il est nuyct.

Les Lombardes ont des robes d'toffe d'or pour paratre en public, et
elles ressemblent  des fes, tant elles sont _coiffes mignonnement et
 leur poste_; mais, sous leurs oripeaux, elles sont plus uses et plus
_dbiffes_ que les vieilles chausses d'un _poste_ (postillon). C'est
qu'elles ne mangent pas tous les jours et qu'elles n'pargnent pas leur
pauvre corps; tandis que les Franaises sont grasses et bien nourries,
comme elles le disent avec orgueil:

  Fermes sommes et le serons;
  Tetons avons; elles, tetasses
  Pendans, comme vieilles becasses
  Dessus leurs jambes de herons.

Il n'y a donc que de beaux habits chez ces triomphantes Lombardes;
le _surplus ne vault maille_, et les galants n'ont pas trouv _sous
l'escaille_ ce qu'ils espraient. Ce n'est pas tout: elles sont plus
froides que la chair d'agneau  Nol, plus molles que tripes, plus
sales que guenilles, en dpit de leurs atours et de leurs parements.
En comparaison de ces vilaines dbauches, les dames de Paris ne se
marchandent pas; elles ne demandent qu' montrer ce qu'elles valent,
aux ingrats qui les oublient:

  S'aulcun avoit esprit spirituel
  Tant qu'il fut tel d'adviser leurs abbus,
  Il congnoistroit que soubz nostre mantel
  N'y a riens, fors que le vray naturel,
  Et que tout bel avons tant sus que jus:
  Tetins aiguz, membres blancs et charnus;
  Puis, ces gros culz, pour l'amoureux affaire,
  Si bien troussez qu'il n'y a que refaire.

Si les Lombardes y voulaient consentir, ce serait un nouveau jugement
de Pris, que provoquent les Franaises, qui dclarent nettement que,
pour

      Juger le cas
      Selon le droit,
      Mettre fauldroit
      Les robes bas;
      Puis, sans debatz,
      Pour ces esbatz,
  Veoir o nature deffauldroit.

Mais les Lombardes, comme on le pense bien, ne se pressent pas
d'accepter le dfi, et les dames de Paris invitent les _Courtisans
de France_  revenir, sans attendre que la question soit vide. Elles
s'adressent d'un ton suppliant au roi Franois Ier, qui n'est pas plus
empress que sa noblesse de repasser les monts:

          Vous nous tenez
          Trop grant rudesse;
          Amour nous presse,
          Desir oppresse
  Nos cueurs, de grant crainte estonnez.
  Paris pleure, et Tours a destresse,
  Bloys languist, Amboise ne cesse
  De crier: Sire, retournez!

Franois Ier et ses gentilshommes quittrent  regret l'Italie, o,
n'en dplaise aux dames de Paris et  Jean Marot, l'amour semblait
meilleur qu'en France, et ils rapportrent avec eux les moeurs
italiennes, qui se mlrent aux moeurs franaises pendant tout le
seizime sicle.

[Illustration:
  Castelli del.
  Drouart, imp., r. du Fouarre, 11, Paris
  Roxe sc.

  DUBOIS CHEZ LA FILLON.
]




CHAPITRE XXXI.

  SOMMAIRE. --Les _Dames galantes_ de Brantme. --Ddicace  la reine
  Marguerite. --La Prostitution sous les Valois. --Franois Ier, dit
  _le roi grand nez_. --Causes de sa premire expdition en Italie.
  --Sa premire maladie. --loge de la _cour des dames_. --Son
  origine et son usage. --L'exemple de la cour. --Le roi proxnte.
  --Le rut des cerfs. --Les dames en carme. --Indcence du langage
  et de la posie. --La demoiselle de Tallard et les papes. --La
  _belle Helly_. --La comtesse de Chteaubriant. --Faveur de la
  duchesse d'tampes. --La petite maison du roi, rue de l'Hirondelle.
  --Surprises nocturnes du logis du roi. --La Prostitution dans la
  clmence. --Diane de Poitiers et son pre. --Jean de Brosse, mari
  de la duchesse d'tampes. --La belle Ferronnire, etc.


L'histoire de la Prostitution  la cour de France durant le seizime
sicle ferait un livre entier, si l'on voulait recueillir toutes les
anecdotes qui sont de nature  peindre les moeurs de l'aristocratie
sous les Valois; il faudrait seulement, pour faire un tableau exact de
cette incroyable dpravation, extraire des oeuvres de Brantme tout ce
que cet abb courtisan a rassembl de faits scandaleux, qu'il raconte
le plus librement du monde, sans souponner qu'il puisse offenser la
pudeur de personne. Cette circonstance seule prouverait, mieux que tous
les rcits, le degr de corruption, auquel tait parvenue la socit
franaise du temps de Charles IX et de Henri III: alors on n'avait plus
mme le sentiment de l'honntet, et l'on n'prouvait aucun embarras 
expliquer sans rticence, mme devant des dames, les plus sales, les
plus ignobles mystres du libertinage. Ainsi, Brantme, en ddiant
son _Recueil des Dames galantes_ au duc d'Alenon, _fils et frre de
nos rois_, le supplie de _fortifier de son nom et de son autorit_ ses
Discours, remplis des _bons mots et contes_ que ce prince avait daign
lui apprendre _fort privment_ dans leurs entretiens familiers; et le
premier manuscrit de ce recueil ordurier, si prcieux nanmoins pour
l'histoire de la cour, c'est  la reine Marguerite, pouse divorce
de Henri IV, que l'auteur en fait hommage. Cependant il n'osa pas
faire imprimer de son vivant les _contes, histoires, discours et beaux
mots_, qu'il avait recueillis _avecques grande peine_; mais, par son
testament, il ordonnait  sa nice la comtesse de Durtal de les livrer
 l'impression: Je veux aussy, disait-il dans ce testament, que le
premier livre qui sortira de la presse soit donn pour prsent, bien
reli et couvert,  la reyne Marguerite, ma trs-illustre maistresse,
qui m'a faict cest honneur d'en avoir veu aucuns et trouv beaux et
faict estime.

Nous sommes forcs de nous borner dans ce sujet inpuisable, et nous
essayerons seulement de caractriser le genre de Prostitution, qui
rgnait  la cour de France sous chaque roi de la branche des Valois;
car chacun de ces rois donna par son exemple et par ses gots une
physionomie spciale aux moeurs de son temps, et l'on peut dire que, si
le seizime sicle tout entier est consacr  une monstrueuse dbauche
qui parat tre le but et le mobile de toutes les actions humaines,
rien ne ressemble moins  la licence de la cour de Henri III, que
la licence de la cour de Franois Ier: l'une est encore franaise,
du moins par intervalles; l'autre est devenue entirement italienne.
Sous Franois Ier, on retrouve  et l, au milieu des excs les plus
honteux, quelques nobles et pures rminiscences de la chevalerie du
moyen ge; sous Henri III, au contraire, tout est dgrad, avili,
souill, au mpris des lois religieuses et sociales. Brantme en
dira plus que nous sur ce triste chapitre des dsordres de ses
contemporains, et souvent mme, en le citant textuellement, nous serons
forcs de laisser dans ses oeuvres bien des passages obscnes que notre
plume se refuserait  transcrire.

Franois Ier, comme l'a dit un de ses pangyristes que Brantme ne
russit gure  rfuter sur ce point, fut vraiment grand, car il
avoit de grandes vertus et de grands vices aussi. Un de ses fous de
cour, Triboulet ou Caillette, aurait ajout qu'il fut grand encore
par le nez, puisque le peuple l'avait surnomm _le roi grand nez_. Un
pareil nez pouvait bien tre pour quelque chose dans les vices, sinon
dans les vertus du roi chevalier. Ce roi eut sans doute de grandes et
belles qualits, qui manaient de son caractre chevaleresque, mais
il fut, toute sa vie, tellement domin par la passion des femmes, que
la plupart de ses actes de roi n'eurent pas d'autre principe. Ainsi,
selon Brantme (voy. la vie de l'amiral Bonnivet, dans les _Hommes
illustres et grands capitaines franois_), la premire expdition de
Milan, qui entrana les dsastreuses guerres d'Italie, fut dtermine
par le dsir, qu'avait le roi, de voir _la segnora Clerice_, dame
milanaise, pour lors estime des plus belles dames de l'Italie, et
par l'ide de coucher avec elle. Bonnivet, qui avait t l'amant de
cette dame et qui souhaitait la revoir, savait le faible du roi, et il
lui conseilla de passer les monts, afin de connatre cette merveille:
Et voil, s'crie Brantme, la principale cause de ce passage du roy,
qui n'est  tous cognue! Ce trait seul prouve que Franois Ier et
sacrifi son royaume et sa couronne, afin de satisfaire un caprice
de galanterie. Cette fougue amoureuse lui avait commenc de bonne
heure; le _Journal_ de sa mre, Louise de Savoie, nous apprend qu'il
s'tait fourvoy ds l'ge de dix-huit ans: le 4 septembre 1512, il
eut mal en la part de secrette nature, et depuis, ce mal-l reparut
plusieurs fois avec de nouveaux symptmes et de nouvelles douleurs, qui
lui arrachaient quelquefois ces paroles, au dire de l'historiographe
Mathieu: Dieu me punit par o j'ai pch!

Brantme raconte, avec une plaisante navet, que ce fut l l'origine
de la rsidence ordinaire des dames  la cour de France. La reine Anne
de Bretagne avait bien, auparavant, fait sa cour des dames plus grande
que les autres revues prcdentes, mais ce n'tait rien auprs de la
cour de Franois Ier qui considrant que toute la dcoration d'une
cour estoit des dames, l'en voulut peupler plus que de la coustume
ancienne. Il disait,  ce propos: Une cour sans dames, c'est un
jardin sans aucunes belles fleurs, et mieux ressemble une cour d'un
satrappe ou d'un Turc (o l'on n'y voit ny dame ny demy), que non
pas d'un grand grand roy trs-chrestien. En appelant ainsi  sa cour
l'lite des dames et damoiselles, Franois Ier entendait supprimer, si
l'on s'en rapporte  Brantme, cette indcente et dangereuse bande de
femmes dissolues que les anciens rois de France tranaient  leur suite
et que le roi des ribauds avait charge de loger, de surveiller et de
gouverner. Nous avons vu, en effet (chap. 8, t. IV), que le dernier
roi des ribauds remplissait son office au commencement du rgne de
Franois Ier. Mais nous avons prouv, par des documents authentiques,
qu'il fut remplac, vers cette poque, par une dame des filles de
joie suivant la cour, charge dlicate qui a laiss des traces jusqu'au
rgne de Charles IX. Brantme n'en soutient pas moins que la cour des
dames tait destine spcialement, du moins dans sa pense,  remplacer
ces _filles de joie suivant la cour_, qui devenaient de plus en plus
redoutables depuis l'invasion des maladies vnriennes. Il me semble,
dit srieusement Brantme, que tel putanisme desbord et public, et
tout plein de vrolle, ne pouvoit estre si bien, qu'un secret, discret
et cach lieu de nos dames, qui estoient trs nettes et saines, au
moins aucunes, et qui ne gastoient ny rendoient les gentilshommes
impotents comme celles des bordeaux.

Ainsi donc, au tmoignage de Brantme, cette Prostitution de la cour
avait t non-seulement prvue et approuve par Franois Ier, au point
de vue hyginique, mais encore au point de vue moral, puisque le roi
disait que les dames rendoient aussy vaillans les gentilshommes de
sa cour, que leurs espes. Ce n'tait plus la chevalerie austre et
sentimentale du quatorzime sicle, c'tait une chevalerie, galement
passionne sans doute pour la gloire des armes, mais impatiente de
jouissances matrielles et de plaisirs grossiers. Autrefois, aux
poques chevaleresques, il n'y avait gure que des amours chastes et
honntes;  la cour de Franois Ier, tous les amours taient charnels,
de fait ou d'intention, ce que Brantme ne manque pas d'excuser  sa
manire: Que si les dames, dit-il, favorisoient quelquefois (je dis
aucunes) leurs amans et serviteurs, quel blasme en pouvoit avoir le
roy, puisque, sans user de force et violence, il laissoit  chascune
garder sa garnison, dans laquelle, si aucun entroit, il n'en pouvoit
mais. Voire qu' une garnison de frontire o l'on veut faire la
guerre, il est permis  tout gallant homme d'y entrer, s'il peut.
Mais l'clatante Prostitution de la cour du roi ne s'arrta pas l
malheureusement; elle jeta d'abord ses tristes reflets sur la socit
franaise et elle dvora ensuite, comme un incendie, tout ce qui
restait de bonnes moeurs dans les classes bourgeoises et populaires.
Voil ce que disait  Brantme un grand prince, qui n'tait point assez
corrompu pour nier les funestes consquences de cette dmoralisation
de la noblesse: S'il n'y eust eu, objectait-il, que les dames de
la cour qui se fussent desbauches, ce fust est tout un; mais elles
donnoient tel exemple aux autres de la France, que, se faonnant sur
leurs habits, leurs grces, leurs faons, leurs vies, elles sembloient
aussy faonner, aimer et paillarder, voulant elles dire par l: A la
cour on s'habille ainsy, on danse ainsy, on y paillarde ainsy; nous en
pouvons faire ainsy!--Est-ce  dire, rpondait Brantme, que, paravant
le rgne du roi Franois, il n'y avoit des putains par toute la France,
aussy bien des grandes, moyennes, petites, que communes, et aussy bien
en leurs pays et maisons, qu'ailleurs! Je conclus, nonobstant toutes
ces amourettes, que rien ne fut jamais mieux introduit que la cour des
dames. Et plt  Dieu que j'y eusse est  cette grande cour de roi,
pour mon passe-temps!

Franois Ier, qui avait fait de sa cour une espce de srail, o il
ne trouvait pas mauvais que ses gentilshommes partageassent avec
lui les faveurs des dames, leur donnait  la fois l'exemple et la
leon du libertinage; il ne rougissait pas de se faire, au besoin,
le complaisant des amours illgitimes, car il voulait que chacun et
les mmes faiblesses que lui. Sous son rgne, dit Sauval, toit-on
sans matresse, c'toit mal faire sa cour; pas un n'en avoit, qu'il ne
voult en savoir le nom, s'obligeoit mme de parler pour eux, de les
faire valoir auprs d'elles par sa recommandation, et de les y servir
en toutes rencontres. Enfin, rencontroit-il telles personnes ensemble,
il falloit qu'il sceut les propos qu'ils tenoient, et, ne lui semblant
pas assez galands, il leur apprenoit de quelle faon ils se devoient
entretenir. Aussi, le roi ne se contentait-il pas d'tre prcepteur
en galanterie, et il pouvait se vanter de connatre le mtier: il
acceptait, dans l'intrt de ses amis, le rle de proxnte, que tous
les courtisans taient toujours prts  remplir pour ses plaisirs. On
et dit qu'il ne souffrait pas qu'une femme se maintnt sage  la cour.
Cependant il se piquait d'tre le plus ferme dfenseur de l'honneur
fminin, et il regardait comme un crime la moindre plaisanterie qui
semblait porter atteinte  cet honneur un peu bien compromis.

Un jour, il eut l'trange caprice de voir le rut des cerfs, et il
mena les plus _coquettes_ de la cour dans un endroit de la fort de
Saint-Germain, o s'assemblaient cerfs et biches durant la saison
des amours. La nouveaut du spectacle avait de quoi effaroucher la
pudeur de ces dames, si elles en avaient eu de reste; mais elles ne
perdirent pas contenance, et il put leur faire remarquer, en riant,
le passe-temps et toutes les caresses de ces animaux. Un courtisan,
qui avait t tmoin de la fte, eut l'imprudence de dire qu' la vue
de ce congrs de cerfs, l'eau leur en toit venue  la bouche. Le
roi fut tellement courrouc contre le malin auteur de cette pigramme,
qu'il l'exila de la cour et ne consentit jamais  l'y rappeler. Une
autre fois, il fut encore plus indign contre le jeune Brisambourg,
qu'il avait charg, pendant le carme, au chteau de Meudon, de porter
quelques plats de viande de sa table  celle de la duchesse d'tampes
et des dames de sa compagnie qu'on appelait la _petite bande_;
Brisambourg s'tait permis de dire: Ces dames ne se contentent pas de
manger de la chair crue en carme; elles en mangent encore de cuite et
ne peuvent se rassasier! Ce propos, rapport aux dames de la _petite
bande_, excita leur indignation,  ce point qu'elles se plaignirent au
roi, et que Franois Ier, outr de colre, ordonna de saisir le mauvais
plaisant et de le pendre sans forme de procs. Le pauvre Brisambourg
eut le bonheur de s'enfuir, et depuis il rentra en grce auprs du roi,
aprs avoir fait amende honorable  la _petite bande_ de la duchesse
d'tampes. C'tait l'poque de la grande faveur de cette matresse
du roi, et toutes les charges de la magistrature, de la finance et de
l'arme, se distribuaient,  son choix, entre ses parents, ses amis et
ses flatteurs. La duchesse se vantait mme de disposer du pape et du
sacr collge, qui n'avaient rien  lui refuser: elle fit obtenir de la
sorte le chapeau de cardinal  six ou huit de ses cratures, et elle
disait,  ce sujet, qu'il n'tait gure plus difficile  une femme de
faire un cardinal que de faire un cocu.

Franois Ier, qui se montrait si jaloux de l'honneur des dames quand
un homme osait l'attaquer en paroles, n'tait pas le moins du monde
scrupuleux sur les expressions libres et indcentes, dont les dames
se servaient sans vergogne. On peut avoir un spcimen du langage de la
cour dans les posies ordurires des potes _royaux_, qui ne trouvaient
pas dans la langue technique de la Prostitution un seul mot, une seule
image, qu'ils craignissent d'employer dans la langue potique. Il y
a une foule d'anecdotes, racontes par Brantme, qui tmoignent de
cette horrible licence de langage et de littrature. On ne devait pas
attendre plus de rserve, de la part d'une cour dprave, qui faisait
son amusement de la lecture du _livre_ de Rabelais, et qui y cherchait
moins l'admirable gnie du _matre_, que de grossires quivoques et de
sales drleries. On ne comprend pas davantage que Clment Marot, valet
de chambre-secrtaire de la belle Marguerite, reine de Navarre, ait
diverti les plus _sucres_ de la cour, en _rythmoyant_ sur les amours
dgotantes d'Alix et de Martin. Une _rencontre_, que Brantme nous
donne comme trs-divertissante, nous semble empreinte d'un cachet du
temps, qui caractrise mieux que tout autre le dvergondage des dames
et damoiselles de la cour. Louise de Clermont-Tallard, que Franois
Ier nommait sa _Grenouille_ (Marot ne nous a pas dit pourquoi), passait
pour l'esprit le plus dli et le plus rjouissant qui ft  la cour;

  Car rien qu'esprit n'est la petite blonde,

disait d'elle Clment Marot, qui lui adresse une pigramme trs-leste,
en dclarant que cette fille tait _ nulle autre seconde_. Brantme
dit, aussi, que, ds sa jeunesse, elle a fait toujours de plaisants
traits et dit de bons mots. Lorsque le pape Paul III, en 1528, eut 
Nice une entrevue avec le roi de France, madame de Clermont-Tallard
alla se prosterner devant le saint-pre et lui demanda l'absolution
par forme de jeu, en lui racontant que quand le pape Clment VII
vint  Marseille, elle estant fille Tallard encore, elle prit un de ses
oreillers en sa ruelle de lit, et s'en torcha le devant et le derrire,
dont aprs sa saintet reposa dessus son digne chef, et visage, et
bouche qui le baisa. (Voy. les _Dames galantes_, disc, VI.)

Le roi eut constamment une matresse en titre, qu'il prfrait 
toutes les autres, mais qui ne supplait point  toutes; car il ne
laissait pas de donner pleine satisfaction  ses caprices, au milieu
de ses amours les plus tendres et les plus durables. Ce fut rellement
la duchesse d'tampes qui fut sa favorite pendant une partie de son
rgne, mais il tablit plus d'une fois,  ct d'elle et sous ses
yeux, d'autres matresses, qu'on appelait les _lieutenantes de madame
Anne_, et que celle-ci ne cherchait pas  faire tomber de leur trne
phmre, certaine qu'elle tait de conserver le sien malgr toutes
les inconstances du roi. Anne de Pisseleu, qu'on nommait mademoiselle
de Heilly, avant qu'elle ft marie de par le roi et dote du duch
d'tampes, n'avait commenc ses relations avec Franois Ier qu'en 1526,
au moment mme o le prisonnier de Pavie sortait d'Espagne pour rentrer
en France. La reine rgente, Louise de Savoie, allant au-devant de son
fils, eut la gracieuse attention de lui amener,  Fontarabie mme,
cette fille d'honneur qu'elle avait destine  remplacer l'ancienne
matresse du roi, qui s'tait brouille avec elle. Cette matresse, que
la demoiselle de Heilly n'eut pas de peine  supplanter ds la premire
entrevue, tait la comtesse de Chteaubriant, la clbre Franoise
de Foix, qui devait payer de sa vie sa tendresse et son dvouement
au roi. Franoise de Foix, toute belle et accomplie qu'elle ft, ne
pouvait fixer longtemps le coeur changeant de son royal _mainteneur_:
elle l'aimait avec trop de dlicatesse, ce qu'elle prouva bien, quand
l'infidle lui redemanda des joyaux orns de devises et d'emblmes
amoureux, qu'il lui avait donns: elle fit fondre les bijoux et renvoya
les lingots, en disant qu'elle avait gard les devises dans sa mmoire.
La duchesse d'tampes tait loin de vouloir imiter cette recherche
exquise de sentiment; on peut douter mme qu'elle et un amour
vritable pour le roi, qui se sentit toujours port vers elle par un
got trs-vif, qu'elle savait entretenir et raviver sans cesse avec un
art que les plus habiles courtisanes lui eussent envi.

C'tait ainsi, de la part de la _belle Helly_, comme Franois Ier
l'appela longtemps, une Prostitution raffine et ingnieuse, qui
servait non-seulement  la fortune de cette adroite matresse, mais
encore  celle de toute sa famille et d'une foule de protgs qu'elle
recommandait sans cesse aux faveurs du roi. La duchesse d'tampes
ne gnait en rien les fantaisies de Franois Ier, qui courait les
aventures et qui revenait toujours  elle, sans qu'elle et jamais
l'air de s'apercevoir de ces infidlits, quoiqu'elle en ft plusieurs
fois gravement incommode dans sa sant. Elle se fit soigner et gurit;
le roi ne gurit jamais compltement. Rien n'tait plus connu,  la
cour, que la liaison de la duchesse d'tampes avec le roi, et celle-ci
cependant s'imposait, pour la cacher, des prcautions et des obstacles
qui la lui rendaient plus piquante. Ainsi, quand il se trouvait
en public avec elle, il vitait tout ce qui et ressembl  une
familiarit, il ne se dpartait pas de la plus crmonieuse galanterie;
quand il devait la voir en particulier, il n'pargnait rien, pour que
ces visites restassent ignores de tout le monde. Il n'arrivait chez la
duchesse, que par des souterrains, des passages, des escaliers drobs,
ou bien il y venait la nuit, dguis, seul ou suivi d'un capitaine
des gardes. Malheur  celui qui aurait alors reconnu le roi et qui et
trahi son secret! La duchesse d'tampes ne logeait pas ordinairement
dans l'htel du roi, mais vis--vis ou aux environs, de manire 
communiquer plus librement avec son amant. Franois Ier lui avait donn
un htel, qui prit son nom, et qui tait situ en face de l'htel des
Tournelles, o il faisait son sjour ordinaire: ils pouvaient, de la
sorte, avoir de frquents rendez-vous  l'htel d'tampes, sans que
personne en et soupon  l'htel des Tournelles. Pour tre encore
plus libre dans ses mystrieuses entrevues avec sa matresse, le roi
avait fait construire,  l'extrmit du quai des Augustins, prs du
pont Saint-Michel, un petit htel, qui fut plus tard l'htel de Luynes.
La duchesse d'tampes, de son ct, acheta une maison, attenant, par
derrire,  cet htel et situe dans la rue de l'Hirondelle, si bien
que ces deux logis, qui semblaient indpendants l'un de l'autre, n'en
formaient qu'un seul, en ralit, et facilitaient la cohabitation des
deux amants. C'tait l que le roi venait s'enfermer pendant plusieurs
jours; sous prtexte de se reposer des fatigues du gouvernement, et
la duchesse s'y rendait aussi en cachette, tandis qu'on la croyait
absente de Paris et voyageant. On peut considrer la maison de la rue
de l'Hirondelle, comme l'origine de ces _petites maisons_ qui taient
devenues si communes  Paris deux sicles plus tard: Il parot bien,
dit Sauval, que c'toit un petit palais d'amour ou la maison des menus
plaisirs de Franois Ier. Cette maison, du temps de Sauval (vers
1660), conservait encore une partie de sa dcoration intrieure et
extrieure, qui rappelait l'usage du lieu; les murs taient couverts
d'ornements sculpts, parmi lesquels on remarquait la salamandre
de Franois Ier: cet emblme fabuleux de ses amours inextinguibles
avait t reproduit dans tous les coins avec une grande varit de
monogrammes et de devises. On voyait partout un coeur enflamm entre
l'alpha et l'omga, pour signifier que l'amour tait le commencement et
la fin de toutes les actions du roi. Il n'y a pas quarante ans, que les
vestiges des sculptures et des peintures taient encore visibles dans
cette maison, que les habitants du quartier appelaient, par tradition,
la _Maison du Roi_.

Franois Ier, grce  ces prcautions dlicates, mnagea si bien les
apparences,  l'gard de la duchesse d'tampes, qui tait marie  Jean
de Brosse, mais qui ne vivait pas maritalement avec lui, que cette
dame pouvait toujours nier  front lev, qu'elle ft la matresse du
roi. Son mari, nanmoins, savait  quoi s'en tenir, car, si l'on s'en
rapporte  un passage des _Dames galantes_, qui le dsigne sans le
nommer, il serait venu, une nuit, dans la chambre de sa femme, avec
l'intention de surprendre le roi et de le tuer; mais Franois Ier eut
le temps de tirer son pe et d'en menacer cet importun, qu'il mit
dehors, en lui enjoignant de ne faire aucun mal ni aucune peine  sa
femme, sous peine de la vie; aprs quoi, il prit sa place et remit
la dame, le mieux qu'il put, de la frayeur qu'elle avoit eue. Le roi
avait besoin d'employer souvent les mmes _sauvegardes_, dans l'intrt
des dames qui lui faisaient bon accueil, lorsqu'il entrait chez elles
 l'improviste, au milieu de la nuit: ce que les maris n'ignoraient
pas, mais ils supportaient avec philosophie un malheur qui semblait
attach  la condition de courtisan; car,  l'htel des Tournelles,
au Louvre et dans tous les palais royaux, le roi s'tait mnag les
moyens de pntrer  toute heure dans les appartements des dames et
des damoiselles qui lui plaisaient. Il n'y avait pas de scandale, parce
que les murailles n'avaient pas d'yeux ni d'oreilles; les victimes de
ces guet-apens nocturnes n'avaient garde de se faire les chos de leur
propre honte, et, d'ailleurs, les domestiques du roi taient accoutums
 ne rien voir,  ne rien entendre,  ne rien dire. Les dames taient
ainsi hberges  la cour; le roi, dit Sauval, avoit les clefs de
leurs chambres et y entroit la nuit,  telle heure qu'il vouloit, sans
heurter ni faire de bruit. On comprend que les maris, les pres, les
frres et les amants de ces dames ne se trouvaient pas logs  si peu
de distance, qu'ils pussent tre avertis par des cris qui expiraient
dans l'paisseur des murs et des tapisseries. Quand les dames,
ajoute Sauval, pour tre vertueuses, venoient  refuser ces sortes
d'appartements que le roi leur offroit au Louvre, aux Tournelles, 
Meudon ou ailleurs, il falloit que leurs maris marchassent droit; s'ils
avoient des charges ou des gouvernements, et qu'on pt les accuser de
la moindre concussion ou de chose pareille, c'toit fait de la tte: il
n'y avoit point de grce  esprer pour eux,  moins que leurs femmes
ne rachetassent leur vie aux dpens de leur honneur.

Telle fut assurment la plus honteuse Prostitution du rgne de Franois
Ier, si nous ajoutons foi au tmoignage de Sauval, qui avait sans doute
sous les yeux bien des documents prcieux que nous n'avons plus. Il dit
expressment que rien n'tait plus ordinaire que cette Prostitution,
 la cour. Si les dames qui avaient des maris, des parents ou des
amis,  sauver, n'taient pas belles et que leurs filles le fussent,
ces dernires obtenaient,  leurs risques et prils, la grce des
condamns. Franois Ier ne tenait pas compte des offres d'argent
qu'on pouvait lui faire pour signer des lettres de rmission, mais si
les femmes et les filles de ces malheureux venoient alors s'offrir
elles-mmes, il ne manquoit pas de les prendre au mot, pourvu qu'elles
eussent de la jeunesse, de la beaut ou de la vertu. Les condamns,
qui avaient conserv leur tte  ce prix-l, ne se montraient pas tous
reconnaissants envers leurs femmes et leurs filles: quelquefois, ils ne
leur pardonnaient pas un sacrifice dont ils avaient profit. On parla
beaucoup,  cette poque, de la grce que Franois Ier avait accorde
au seigneur de Saint-Vallier, quand la fille de ce gentilhomme,
la belle Diane de Poitiers, vint se jeter aux pieds du roi, en le
suppliant de lui rendre son pre, qui avait t condamn comme complice
du conntable de Bourbon. Le roi ne pouvait rien refuser  Diane, qui
ne lui refusa rien non plus. Saint-Vallier tait dj sur l'chafaud,
en place de Grve, lorsque Franois Ier fit suspendre l'excution et
commua la peine de mort en celle de la prison perptuelle. Le patient
eut assez de prsence d'esprit pour dire, en descendant de l'chafaud:
Dieu sauve le bon cas de ma fille, (Sauval dit _coq_, et Brantme,
autre chose) qui m'a si bien sauv! Cette Diane de Poitiers, qui
s'tait servie de sa beaut avec tant de respect filial, fut, en
passant, la _jument du roi_, ainsi que le peuple l'avait surnomme, au
dire des commentateurs de Rabelais; mais, pour continuer la mtaphore,
elle entra bientt dans les curies du jeune dauphin, qui devait tre
Henri II, et qui n'eut rien de plus press, en montant sur le trne,
que de la faire duchesse de Valentinois. Le rgne de la duchesse
d'tampes venait alors de finir avec celui de Franois Ier.

Si la Prostitution, sous ce rgne, prit  la cour une audace qu'elle
n'avait jamais eue, il faut reconnatre pourtant que Franois Ier, par
son exemple et par ses leons, avait mis  la mode la politesse et la
galanterie, comme des voiles destins  couvrir le scandale des amours
illgitimes. Mzeray, dans son _Histoire de France_, fait un tableau
nergique de cette corruption, qui, dit-il, commena sous le rgne
de Franois Ier, se rendit presque universelle sous celui de Henry
II, et se dborda enfin jusqu'au dernier poinct sous Charles IX et
sous Henry III. Mais Mzeray, en constatant les diffrents degrs de
la dpravation des moeurs depuis Franois Ier jusqu' Henri III, n'a
pas remarqu que le premier des Valois tait l'implacable ennemi du
scandale et l'obstin protecteur de ce qu'il appelait l'_honneur des
dames_. Franois Ier n'avoua, ne compromit aucune de ses innombrables
matresses, et la duchesse d'tampes elle-mme, qui pendant plus de
vingt ans avait t favorite attitre, put se dfendre d'avoir fait bon
march de sa vertu, et soutenir qu'elle avait t fort honorablement
l'_amie_ ou la _soeur d'alliance_ du roi. Quoiqu'on soubonnast moins
honnestement qu'il ne falloit de ceste privaut, raconte Duverdier,
sieur de Vauprivas, dans sa _Prosopographie_, si est-ce que le roy
s'en purgea et protesta qu'il n'aimoit ceste dame que pour sa grce et
gaillardise. Quoi qu'il en fust, on tient qu'il s'en servoit au lict.
Le sieur de Vauprivas, qui crivait et publiait sa _Prosopographie_
 l'poque de Henri III, ne parat pas trop convaincu de l'innocence
des rapports de la duchesse d'tampes avec le roi. Il savait sans
doute que, depuis la mort de Franois Ier, le mari de la duchesse,
que Varillas nous dpeint d'une humeur insensible et peu sujette
aux plaisirs de l'amour, avait publi lui-mme son dshonneur,
en intentant un procs  sa femme sur des questions d'argent et en
provoquant une enqute juridique, dont le rsultat fut d'tablir qu'il
avait pous la _putain du roi_.

Franois Ier ne se contentait pas de faire de sa cour un srail, o
ni mari ni tuteur, ni pre ni mre, n'et os gner ou troubler ses
plaisirs; il s'amusait parfois  _courir le guilledou_, dans les
rues de Paris, et  chercher des aventures; il s'adressait aussi aux
filles et aux femmes des bourgeois; mais on voit, dans l'_Heptameron_
de la reine de Navarre, que ces poursuites nocturnes n'taient pas
sans danger, et que plus d'une fois le roi fut trait comme un galant
vulgaire, surpris en flagrant dlit. Son pe heureusement lui venait
en aide pour sortir des mauvais pas o il s'tait jet de gaiet de
coeur. Il n'chappa point toujours sain et sauf aux hasards de ces
amours subalternes. Ainsi, c'est un amour de cette espce, qui lui
donna, au dire d'une tradition constante, la maladie de laquelle il
mourut, aprs dix ou douze ans de souffrances qu'il avait probablement
fait partager  ses matresses. Les historiens, en recueillant cette
tradition, qui ne pouvait s'appuyer sur des pices authentiques, n'ont
fait que mentionner l'vnement, sans en garantir les circonstances.
Mzeray empruntait souvent au rcit de ses contemporains les
particularits les plus curieuses de son _Histoire de France_;
selon lui, l'ulcre malin qui fut cause de la mort de Franois Ier,
commenait dj vers 1539  le ronger avec des ardeurs insupportables,
tellement que cette douleur et cette infection, qui estoit rpandue
par toute l'habitude du corps, lui causoient une fivre lente et une
morne fascherie qui le rendoient incapable d'aucune entreprise. J'ai
entendu dire quelquefois, ajoute Mzeray, qu'il avoit pris ce mal de la
belle Ferronnire, l'une de ses maistresses, dont le portrait se voit
encore aujourd'hui dans quelques cabinets curieux, et que le mari de
cette femme, par une estrange et sotte espce de vengeance, avoit est
chercher cette infection en mauvais lieu pour les infecter tous deux.
Mzeray, dans son _Abrg chronologique de l'histoire de France_,
revient avec plus de dtails sur le mme fait, qu'il rapportait d'aprs
un bruit qui avait couru du temps de Franois Ier, comme le dit Sauval,
quoique Brantme n'ait pas parl de cette belle Ferronnire et de son
mari, qui tait un marchand de fer, selon les uns, un avocat, selon les
autres, un impitoyable jaloux, selon tout le monde.

Cette aventure, qui doit occuper une place importante dans l'histoire
de la Prostitution, est raconte trs-explicitement, pour la premire
fois, dans les _Diverses Leons_ de Louis Guyon (t. II, liv. I, p.
109), sieur de la Nanche. Il la tenait sans doute de la bouche de
quelque vieillard qui avait vcu sous le rgne de Franois Ier, car
il crivait son recueil  la fin du seizime sicle; de plus, en sa
qualit de mdecin, il avait pu trouver auprs de quelqu'un de ses
confrres une tradition spciale, relative  la maladie vnrienne dont
le roi fut victime. Ce roy, dit-il, recercha la femme d'un advocat de
Paris, trs belle et de bonne grace, que je ne veux nommer, car il a
laiss des enfans pourveus de grands estats et qui sont gens de bonne
renomme: auquel jamais ceste dame ne voulut oncques complaire, ains,
au contraire, le renvoyoit avec beaucoup de rudes paroles dont le roy
estoit contrist. Ce que cognoissans aucuns courtisans et maquereaux
royaux, dirent au roy qu'il la pouvoit prendre d'autorit et par la
puissance de sa royaut. Et, de fait, l'un d'eux l'alla dire  ceste
dame, laquelle le dit  son mary. L'advocat voyoit bien qu'il falloit
que luy et sa femme vuidassent le royaume; encor auroient-ils beaucoup
 faire de se sauver s'ils ne luy obissoyent. Enfin, le mary dispense
sa femme de s'accommoder  la volont du roy, et  fin de n'empescher
rien en cest affaire, il fit semblant d'avoir affaire aux champs
pour huit ou dix jours. Cependant il se tenoit cach dans la ville de
Paris, frquentant les bourdeaux, cerchant la verolle pour la donner
 sa femme, afin que le roy la prinst d'elle, et trouva incontinent ce
qu'il cerchoit, et infecta sa femme, et elle, puis aprs le roy, lequel
la donna  plusieurs autres femmes qu'il entretenoit, et n'en seut
jamais bien gurir, car, tout le reste de sa vie, il fut mal sain,
chagrin, fascheux, inaccessible. Rien ne nous parat donc mieux avr
que l'aventure de la belle Ferronnire, en ce qui regarde sa funeste
influence sur la sant du roi; mais nous croyons inutile d'attribuer
 la vengeance du mari les suites honteuses de son libertinage, qui
nous apprend que la _grosse_ ou la _grande vrole_ (on disait l'un ou
l'autre) avait ds lors une source intarissable dans les repaires de la
dbauche publique.

Il peut y avoir seulement des doutes sur l'poque o Franais Ier fut
si gravement atteint du chtiment de son incontinence; car, si Mzeray
a fix une date prcise, en parlant de cet ulcre malin, qui lui toit
venu l'an 1539, Brantme n'a pas l'air d'hsiter, en reportant aux
premires annes du rgne de Franois Ier l'invasion du mal qui abrgea
sa vie, et qui lui mrita cette fameuse pitaphe:

  L'an mil cinq cent quarante-sept,
  Franois mourut  Rambouillet
  De la vrole qu'il avoit.

Le roy Franois, dit Brantme dans l'loge de Henri II, ayma
fort aussy et trop, car estant jeune et libre, sans diffrence, il
embrassoit, qui l'une, qui l'autre, comme de ce temps il n'estoit
pas galant qui ne ft putassier partout indiffremment: dont il en
prit la grant verolle qui luy advana ses jours. Et ne mourut gueres
vieux, car il n'avoit que cinquante-trois ans, ce qui n'estoit rien:
et luy, aprs s'estre veu eschaud et mal men de ce mal, advisa
que, s'il continuoit cest amour vagabond, qu'il seroit encor pis; et
comme sage du pass, advisa  faire l'amour trs-galantement. Dont,
pour ce, institua sa belle cour, frquente de si belles et honnestes
princesses, grandes dames et damoiselles, dont ne fit faute, que pour
se garantir de vilains maux, et ne souilla plus son corps des ordures
passes, s'accommoda et s'appropria d'un amour point salaut, mais
gentil, net et pur. Et pour sa principalle dame et maistresse, il prit,
aprs qu'il fut venu de prison, mademoiselle d'Helly... Ce passage,
dans lequel Brantme persiste  donner une origine assez peu morale
 la _grande cour des dames_ institue par Franois Ier, tendrait 
tablir que la belle Ferronnire avait laiss de cuisants souvenirs
au roi, avant que ce prince et t fait prisonnier  la bataille de
Pavie, en 1525. Dans un autre endroit de ses Mmoires, Brantme est
d'accord avec lui-mme et confirme cette assertion, lorsqu'il s'apitoye
sur le sort de la reine Claude, en disant que le roi, son mari, luy
donna la verolle, qui luy avana ses jours. Or, la reine Claude mourut
au mois de juillet 1524, du _mauvais traitement_ qu'elle avait reu
du roi. Il faudrait, pour bien reprsenter la Prostitution de la cour
de Franois Ier, citer textuellement la moiti du recueil des _Dames
galantes_, et faire connatre par leur nom les personnages que Brantme
n'a pas os nommer, en racontant dans son livre leurs scandaleux
dsordres. Mais il serait bien difficile aujourd'hui de lever le voile
de l'anonyme qui couvre la plupart des galanteries que le discret
compilateur attribue, tantt  un _grand prince_, tantt  une _grande
princesse_, tantt  une _belle veuve_, tantt  une _puissante dame_,
qu'il ne dsigne pas autrement, sans doute parce que les bonnes langues
de la cour taient l pour suppler  son silence. Nous ne jugeons
donc pas utile de rassembler ici les anecdotes qui appartiennent au
rgne de Franois Ier, et qui caractrisent la dpravation des moeurs
de la noblesse. Cependant, on doit remarquer que, si la licence est
gnrale, si les femmes maries se font un jeu de l'honneur conjugal,
si les filles prludent au mariage par l'oubli de toute pudeur, il
y a pourtant chez les hommes, mme les plus dbauchs, un sentiment
lev, austre, farouche, de ce que doit tre la vertu d'une pouse et
d'une mre de famille. Les maris, qui ne craignent plus de souiller
la couche d'autrui, veillent sur la leur, l'pe ou le poignard 
la main. De l, tant d'histoires tragiques, dans lesquelles un amour
illicite ou adultre se termine par le poison ou par un coup de dague.
Ces sanglantes reprsailles, qui menaaient l'inconduite des femmes
maries, ne servaient peut-tre pas  les maintenir dans la ligne du
devoir, car Brantme fait entendre que c'tait pour elles un aiguillon
de plus, qui les excitait  braver le danger, et  se surpasser en
astuces dans l'art de tromper leurs maris. Toutesfois, dit-il aprs
avoir maudit ces cocus _dangereux, bizarres, cruels, sanglants_ et
_ombrageux_, qui frappent, tourmentent et tuent leurs femmes infidles,
j'ay cognu des dames et de leurs serviteurs, qui ne s'en sont point
souci, car ils (les maris) estoient aussy mauvais que les autres, et
les dames estoient courageuses, tellement que si le courage venoit 
manquer  leurs serviteurs, le leur remettoient, d'autant que, tant
plus toute entreprise est prilleuse et escabreuse, d'autant plus se
doibt-elle faire et excuter de grande gnrosit. D'aultres telles
dames ay-je cognu qui n'avoient nul coeur ni ambition pour attempter
choses haultes, et ne s'occupoient du tout qu' leurs choses basses;
aussy, dit-on: Lasche de coeur comme une putain.

On a peine  croire, en lisant les _Dames galantes_ de Brantme, que
cet effront historiographe de l'impudicit des femmes de la cour,
ait voulu prouver trs-srieusement que cette impudicit n'avait
rien de blmable chez les _grandes et honntes_ dames. Ce singulier
paradoxe se reproduit dans plusieurs de ses crits, o il le met sur
la conscience de diffrentes personnes qu'il n'en estime pas moins. Il
est impossible d'imaginer une plus trange justification des mauvaises
moeurs de la cour. Ainsi, une dame cossaise, de bonne maison, dit
Brantme, nomme Flamin, qui avait eu de Henri II un fils naturel,
disait en _son escocement francis_: J'ay faict tant que j'ay pu que 
la bonne heure je suis enceinte du roy, dont je m'en sens trs-honore
et trs-heureuse: et si veux-je dire que le sang royal a je ne scay
quoy de plus suave et friande liqueur, que l'autre, tant je m'en trouve
bien, sans compter les bons brins de prsents que l'on en tire. A cet
_escocement francis_, Brantme ajoute en forme de commentaire: Ceste
dame, avecques d'autres que j'ay ouy dire, estoient en ceste opinion,
que, pour coucher avecques son roy, ce n'estoit point diffame, et que
putains sont celles qui s'adonnent aux petits, mais non pas aux grands
roys et gentilshommes. Brantme fait dire la mme chose  un _grand_,
qui discourait de ce mme propos, pour la dfense d'une grande
princesse qu'on savait trs-ardente  _contenter le monde_, comme
le soleil qui respand de sa lueur et de ses rayons  un chascun;
il dclare que ces inconstances sont belles et permises aux grandes
dames, mais non aux autres dames communes, soit de cour, soit de
ville et soit de pays... Et telles dames moyennes, ajoute-t-il avec
assurance, faut que soient constantes et fermes comme les estoilles
fixes, et nullement erratiques; que, quand elles se mettent  changer,
errer et varier en amour, elles sont justement punissables, et les
doit-on descrier comme putains des bourdeaux, d'autant que leurs
beauts, encore qu'elles soient passables, n'ont de quoy s'estendre sur
plusieurs. Aprs cette ingnieuse thorie, on ne doit pas s'tonner
si une dame de la cour, qui tait certainement une grande dame, se
prenait  envier la _libert_ des courtisanes de Venise: Ah! mon
Dieu! disait-elle  une de ses compagnes, plt  luy que nous eussions
faict porter tout notre vaillant en ce lieu-l par lettre de banque, et
que nous y fussions pour faire ceste vie courtisanesque, plaisante et
heureuse,  laquelle toute autre ne scauroit approcher! Brantme, qui
rapporte le fait, ne peut s'empcher de s'crier: Voil un plaisant
souhait et bon! Mais on voit qu'il l'approuve chez une si grande dame.

Certes, la fameuse courtisane romaine, appele la Grecque, qui vint
en France, au dire de Brantme, pour y _dresser_ les maris, et y
donner des leons  leurs femmes, pouvait tenir  celles-ci, sans les
scandaliser, ce langage malhonnte: Nostre mestier est si chaud, quand
il est bien appris, qu'on prend cent fois plus de plaisir de monstrer
et practiquer avecques plusieurs qu'avecques un. Ce n'taient pas
seulement des courtisanes mrites, qui professaient la dbauche  la
cour de Franois Ier; mais de grandes dames, de grandes princesses, des
princes de l'glise, s'y employaient  l'envi: le cardinal de Lorraine,
que le roi avait pour _son bon second_ en affaires de galanterie, se
chargeait de _dresser de sa main_ les filles et les dames nouvelles qui
arrivaient  la cour. Quel dresseur! s'crie Brantme, je crois que la
peine n'estoit pas si grande comme  dresser quelque poulain sauvage.
Puis, aprs avoir vant la sagesse du cardinal, _ l'endroit des
dames_, il avoue que peu ou nulles sont-elles sorties de ceste cour
femmes et filles de bien!

[Illustration:
  A. Racinet Fils, d'aprs Crispin de Pass.
  Drouart, imp.
  Rebel, Sculp.

  UN MAUVAIS LIEU EN HOLLANDE AU XVIIe SICLE
]




CHAPITRE XXXII.

  SOMMAIRE. --La Prostitution  la cour de Henri II. --loge des
  _belles Franoises_. --Diane de Poitiers, matresse du roi. --Les
  chiffres et la devise de Diane. --Brissac sous le lit. --Bonnivet
  dans la chemine. --Horribles dpravations de la cour. --Les arts
  corrupteurs. --Description des tableaux et des statues dans les
  palais royaux. --La coupe obscne. --Les figures de l'Artin.
  --Digression bibliographique sur ce recueil infme, grav par
  Marc Antoine. --Destruction des planches et des exemplaires du
  livre. --La _Somme_ de J. Bndicti. --Miniatures dans le got de
  l'Artin. --La galerie du comte de Chateauvillain.


Si le srail de Henri II, dit Sauval, ne fut pas si grand que celui
de Franois Ier, sa cour n'tait pas moins corrompue. Les Mmoires
de Brantme sont l pour nous faire connatre cette corruption, qui
ne pouvait plus mme s'accrotre; car la cour de France,  cette
poque, avait adopt et naturalis tous les genres de Prostitution
et de dbauche, tous les raffinements de luxure et de galanterie,
toutes les leons de dpravation morale, qu'elle enviait auparavant
aux cours italiennes. Brantme s'applaudit de ce qu'il regardait
comme une conqute et une amlioration dans l'intrt des plaisirs
sensuels: Quant  nos belles Franoises, dit-il dans le premier
discours de ses _Dames galantes_, on les a veues, le temps pass, fort
grossires et qui se contentoient de le faire  la grosse mode; mais,
depuis cinquante ans en , elles ont emprunt et appris des autres
nations tant de gentillesses, de mignardises, d'attraits et de vertus,
d'habits, de belles graces, lascivets, ou d'elles mmes se sont si
bien estudies  se faonner, que maintenant il faut dire qu'elles
surpassent toutes les autres en toutes faons, et ainsy que j'ay ouy
dire, mesme aux estrangers, elles valent beaucoup plus que les autres,
outre que les mots de paillardise franois en la bouche sont plus
paillards, mieux sonnans et esmouvans que les autres. Brantme conclut
de l: qu'il fait bon faire l'amour en France plutt qu'ailleurs, et
il s'en rapporte l-dessus aux _docteurs d'amours_ et aux courtisans,
qui donnent certainement la palme aux dames franaises, quoiqu'on
soit forc de reconnatre, en dernire analyse, que, putains partout
et cocus partout, la chastet n'habite pas en une rgion plus qu'en
l'autre.

Henri II cependant eut moins de part que Franois Ier  la dpravation
de son temps, car, s'il a aym comme a faict le roy son pre et
autres roys, et s'est adonn aux dames, selon Brantme, il a offert
 ses courtisans un rare exemple de constance et de parfait amour,
dans sa liaison avec Diane de Poitiers, qui fut son unique matresse
en titre, durant tout son rgne. Diane n'tait plus jeune, mais elle
tait toujours belle; et Brantme, qui la vit  l'ge de soixante-dix
ans, six mois avant sa mort, fut frapp d'admiration, en la trouvant
aussy belle de face, aussy fraische et aussy aymable, comme en l'aage
de trente ans. Il ajoute que surtout elle avoit une trs-grande
blancheur, et sans se farder aucunement; ce qui donnait  penser
qu'elle usait de certains _bouillons composs d'or potable_. Quoi
qu'il en ft, Henri II l'aimait si passionnment, qu'il ne pouvait se
passer d'elle et qu'il devenait triste ds qu'il ne la voyait plus:
aussi, vivait-elle avec lui aussi _privment_ que si elle et t sa
femme lgitime; et la reine tait oblige de supporter en silence
la suprmatie de cette rivale, qui vitait toutefois de lui faire
sentir son humiliation. Henri II ne laissait pas de cohabiter avec
la reine Catherine, qui semblait n'avoir d'autre rle que de mettre
au monde une grande ligne de princes et de princesses. Diane, de
son ct, ne paraissait pas jalouse de cette vertu prolifique, qui
avait pour rsultat d'loigner souvent le roi du lit conjugal et de
condamner la reine enceinte  des absences prolonges: alors, Diane
tait vraiment la seule reine  la cour jusqu' ce que Catherine de
Mdicis fut releve de couches. Elle prit une part active aux choses
du gouvernement, et l'on peut dire que son influence n'eut rien de
trop fcheux, en politique, pour le rgne de Henri II. Bienheureux
est celuy roy, s'crie Brantme, qui rencontre une maistresse bonne,
parfaicte et bien accomplie, comme il est en sa puissance de la bien
choisir, car, estant telle, et luy et son royaume n'en sont pas pires!

Mais, sans accuser Diane de Poitiers d'avoir exerc une influence
pernicieuse sur les moeurs de la cour, on peut constater qu'elle n'a
jamais rien fait pour les rendre meilleures, soit par son exemple,
soit par son empire sur Henri II. Elle tait bien aise sans doute que
la licence effrne qui rgnait  la cour, et qui tendait toujours 
y faire de nouveaux progrs, justifit aux yeux de tous son commerce
adultre avec le roi: elle pouvait mme, jusqu' un certain point,
rhabiliter sa conduite, en la comparant aux prodigieux dbordements
que les plus grandes dames se permettaient autour d'elle, au mpris
de leur naissance et de leur rang. Henri II, dont l'amour ne manquait
pas de dlicatesse  l'gard de sa favorite, n'pargnait rien pour
rehausser l'clat de cet amour et pour le rendre, en quelque sorte,
respectable,  force de l'entourer de respects et d'hommages. Voil
pourquoi il avait fait mettre partout, dans les ornements de ses
palais, au Louvre,  Fontainebleau,  Madrid, etc., le chiffre de
Diane entrelac avec le sien, les armes parlantes et les devises
de cette desse qu'il adorait. Ces tmoignages d'une tendresse et
d'une admiration enthousiastes ne se voyaient pas seulement dans la
dcoration intrieure des appartements, y compris celui de la reine,
mais encore sur le fronton des difices, parmi les sculptures des
fentres et des corniches, au milieu des enroulements de la serrurerie,
aux panneaux des portes et dans les mosaques du pavement des cours.
C'tait un parti pris d'taler  tous les regards les anagrammes
des noms de Diane et de Henri. Jamais l'adultre et la Prostitution
n'avaient t admis  une pareille apothose.

Le but que se proposait le roi fut rempli et mme dpass;
non-seulement la cour s'accoutumait  confondre la matresse avec la
reine, mais encore le peuple n'tait pas loign de considrer _madame
Diane_ comme une espce de magicienne, qui devait  son art de se
conserver ternellement jeune et belle, et dont le croissant symbolique
prsidait aux destines de la France. Henri s'tait si bien familiaris
avec le concubinage dont il semblait fier, qu'il ne craignait pas
de paratre en public,  cheval, ayant en croupe la duchesse de
Valentinois, qui le tenait embrass. On doit dire pourtant que la mode
autorisait cette manire de chevaucher  deux sur la mme monture. Nous
ne savons pas si ce fut Diane, ou Henri II, qui commanda un mail, sur
lequel taient reprsents les deux amants  cheval. Nous ne savons
pas davantage si l'ordre de multiplier les chiffres et les emblmes
de Diane sur les btiments royaux, venait de la favorite ou de son
amant. On a pens, avec quelque apparence de raison, que les artistes,
architectes, sculpteurs, peintres et autres, voyant quelle tait la
passion folle de Henri II pour cette dame, avaient pens le flatter
en faisant servir l'allgorie  immortaliser cet amour. Les artistes
italiens eurent sans doute l'initiative de cette flatterie, qui plut
 Diane et ne dplut pas au roi; les artistes franais ne manqurent
pas ensuite d'imiter ce qui avait si bien russi  leurs mules, et ce
fut ds lors une habitude gnrale, dans tous les travaux d'art qui se
firent sous ce rgne, de reproduire les initiales de Henri et de Diane
avec le croissant et la devise: _Donec totum impleat orbem_. tait-ce
une allusion, comme on l'a dit, au dsir et  l'esprance qu'avait le
roi, de voir s'arrondir le ventre de sa matresse?

Henri II,  l'exemple de son pre, se montrait toujours fort discret
 l'gard de l'honneur des dames: Il ne vouloit point, dit Brantme,
que les dames en fussent escandalises ni divulgues, si bien que
luy, qui toit d'assez amoureuse complexion, quand il alloit veoir les
dames, y alloit le plus cach et le plus couvert qu'il pouvoit, afin
qu'elles fussent hors de soupon et diffame. Mais il est possible
que le roi ne prt tant de prcautions que pour empcher l'cho de
ses infidlits d'arriver jusqu' Diane de Poitiers, qui, de son ct,
avait soin de ne pas dcouvrir les siennes. Brantme dit positivement
que cette belle dame, du temps de sa faveur, avait oblig tant de
personnes, de plaisirs, qu'on pouvait dire qu'elle tait _grande
en tout_. Henri II n'en faisait que rire, comme n'prouvant aucune
jalousie, car il savait que Diane avait des amants et ne lui donnait
pas de rival. Un jour, si l'on en croit Brantme et Sauval, la duchesse
de Valentinois et le marchal de Brissac taient ensemble, quand le roi
vint frapper  la porte de la chambre. On ne lui ouvrit qu'aprs avoir
fait cacher Brissac sous le lit. Le roi se couche et invite Diane  en
faire autant; mais il se plaint de la faim, et se lve. Diane, toute
tremblante, lui apporte des confitures; il en mange, et tout  coup il
en jette une bote sous le lit en disant: Tiens, Brissac! il faut que
chacun vive. Il sortit ensuite, et ne parla jamais de cette aventure
ni  Diane ni au marchal de Brissac, qui avait cru toucher  sa
dernire heure. Dans une circonstance analogue, Franois Ier avait t
moins courtois  regard de l'amiral Bonnivet. Celui-ci n'attendait pas
le roi, lorsque Franois Ier se prsenta chez sa matresse, qui tait
enferme avec Bonnivet. Le galant n'eut que le temps de se blottir sous
les feuillages qui remplissaient la chemine. Franois Ier le remplace
dans le lit, et fait semblant de ne pas souponner la prsence d'un
tiers; puis il se lve, sous prtexte de satisfaire un besoin, et va
droit  la chemine, o il arrose d'urine son pauvre rival, qui n'osait
crier merci. Mais, ds que le roi fut parti, la dame donna une chemise
blanche  l'amant, lui parfuma les cheveux et la barbe, et s'employa du
mieux qu'elle put  lui faire oublier sa msaventure.

Il faudrait citer une partie des _Dames galantes_ de Brantme, pour
caractriser par des anecdotes la Prostitution qui dshonorait la
cour de Henri II. Cette Prostitution nous apparat si horrible et si
monstrueuse, que nous taxerions volontiers d'hyperbole le licencieux
narrateur, s'il avait l'air plus indign des turpitudes qu'il raconte;
mais il y a dans ses rcits tant de navet et de bonhomie, qu'on est
forc de reconnatre que les plus abominables dpravations n'avaient
pas mme le privilge de l'tonner et de le faire rougir. Pendant
que les veuves et les femmes faisoient l'amour avec extravagance, dit
Sauval, qui rpte les histoires de Brantme avec autant de dcence que
le sujet en comporte, les filles de leur ct en usoient de mme; le
reste, le front lev et toute honte perdue;  l'gard des scrupuleuses,
quantit se marioient aux premiers venus, afin de se divertir aprs,
sans crainte, avec qui bon leur sembleroit. Brantme donne  entendre
que, dans la plupart des mariages de cour, les pouses n'arrivaient
pas vierges au lit nuptial, et que presque tous les maris savaient
que leurs femmes avaient t repasses en la monstre d'aucuns rois,
princes, seigneurs, gentilshommes et plusieurs autres. Mais ce ne
sont l que peccadilles auprs des incestes qui, selon lui, taient
assez communs dans les familles nobles, o le pre ne mariait pas
sa fille avant de l'avoir dshonore: J'ai ouy parler, dit-il le
plus tranquillement du monde, de force autres pres, et surtout d'un
trs-grand,  l'endroict de leur fille, n'en faisant non plus de
conscience que le cocq de la fable d'sope. Aprs de telles infamies,
que Brantme peut enregistrer sans horreur et sans dgot, on est
tent de ne voir qu'une innocente dans cette fort belle et honneste
damoiselle qui disait  son serviteur: Attendez un peu que je sois
marie, et vous verrez comme, sous cette courtine de mariage qui cache
tout, et ventre enfl et descouvert, nous y serons  bon escient!

Quant aux effrontes, dit Sauval, les unes se saouloient de voluptez
avant leur mariage, d'autres avoient l'adresse de se divertir en
prsence de leurs gouvernantes et de leurs mres mmes, sans en
tre aperues; puis, pour couvrir le mystre, avoient recours  des
moyens excrables; d'autres (et ce qui toit fort commun parmi les
filles et les veuves) mettoient en usage certains petits bijoux,
tels que les quatre que Catherine de Mdicis trouva dans le coffre
d'une de ses filles d'honneur. C'tait l'Italie des Borgia et des
Mdicis, qui avait enseign  la France toutes ces pratiques, tous
ces instruments, tous ces stimulants de Prostitution; c'tait la cour,
qui avait toujours la main dans ces jeux obscnes; c'tait elle qui,
ardente  s'emparer de ces innovations impures, les accrditait et les
popularisait dans la nation, o il ne resta bientt plus rien de la
vieille candeur gauloise.

Il faut bien le dire  regret, les arts, qui doivent avoir pour objet
de passionner les mes par tout ce qui est noble et pur, furent les
premiers corrupteurs ou du moins les auxiliaires de cette corruption
gnrale. Franois Ier et Henri II appelrent auprs d'eux une foule
d'artistes italiens, de grand talent, mais de moeurs dissolues: les
sculpteurs firent des statues de bronze et de marbre, tant d'hommes
que de femmes, que de dieux et de desses, o la lubricit triomphoit;
les peintres remplirent les appartements de nos rois, de peintures 
fresque et de tableaux qui suivoient la cour, o toient reprsentes
des choses non-seulement lascives, mais incestueuses et excrables.
Lonard de Vinci, Benvenuto Cellini, le Primatice, Nicolo dell'Abbate,
le Rosso, et leurs lves, ne furent pas plus rservs en France,
qu'ils ne l'eussent t dans leur pays, o le pinceau et l'bauchoir
semblaient complices de tous les garements des sens. Les plus grands
artistes de la Renaissance se soumirent au got dprav de leurs
contemporains, et ce fut entre eux une dplorable mulation de gnie
impudique. Les priapes grecques et romaines se rpandirent partout
sous toutes les formes, avec autant d'audace que si la France ft
devenue paenne, et comme si les femmes elles-mmes ne savaient plus
rougir.

Les chteaux et les palais des rois, les maisons de plaisance des
princes et des princesses, les htels des seigneurs, les maisons
des particuliers, furent envahis par les fresques et les tableaux
indcents: Pour crayonner en petit une partie de ces peintures, dit
Sauval, qui avait pu les voir encore, ici des hommes et des dieux,
tous nuds, dansent et font quelque chose de pis avec des femmes et des
desses toutes nues; l, les unes exposent aux yeux de leurs galants ce
que la nature a pris tant de peine  cacher; les autres s'abrutissent
avec des aigles, des cygnes, des autruches, des taureaux; en plusieurs
endroits, on voit des Ganymdes, des Saphos et des belettes (_sic_);
des dieux et des hommes, des femmes et des desses, qui outragent la
nature et se plongent dans des dissolutions les plus monstrueuses.
Aprs cela, il ne faut pas s'tonner des incestes et des abominations,
qui arrivrent sous les rgnes de Charles IX et de Henri III. Sauval
ajoute qu' Fontainebleau les chambres, les salles et les galeries,
taient toutes pleines de ces peintures rotiques, et que la reine
Anne d'Autriche en fit brler pour plus de cent mille cus, quand elle
devint rgente, en 1643.

Les mmes sujets taient aussi reprsents en bas-relief dans les
appartements, et en ronde bosse dans les jardins des maisons royales;
on les retrouvait aussi sur les tapisseries et sur toutes les parties
de l'ameublement. Brantme, dans ses _Dames galantes_, consacre
plusieurs pages, trs-divertissantes sans doute,  raconter les
discours, les songes, les mines et les parolles des dames et filles
de la cour, qu'on faisait boire dans une coupe d'argent dor, orne
de figures obscnes. Cette coupe, laquelle eut une vritable clbrit
en ce temps-l, appartenait  un prince qui s'amusait  la mettre dans
les mains des personnes qu'il recevait  sa table. C'tait, d'ailleurs,
un chef-d'oeuvre d'art et _grand speciaut_, dit Brantme, la mieux
eslaboure, grave et sigille, qu'il estoit possible de voir; o
estoient tailles bien gentiment et subtillement au burin plusieurs
Figures de l'Artin, de l'homme et de la femme, et ce au bas estage de
la coupe, et au-dessus et en haut plusieurs aussy de diverses manires
de cohabitations de bestes. Les propos des buveuses que Brantme
rapporte longuement ne sont pas inutiles pour nous faire connatre
l'effronterie des dames de la cour: Les unes disoient, quand on leur
demandoit ce qu'elles avoient  rire, et ce qu'elles avoient vous:
qu'elles n'avoient rien vu que des peintures, et que, pour cela, elles
ne laisseroient  boire une autre fois; les autres disoient: Quant
 moy, je n'y songe point  mal; la veue et la peinture ne souillent
point l'me. Les autres disoient: Le bon vin est aussy bon cans
qu'ailleurs. Les autres affermoient qu'il y faisoit aussy bon boire
qu'en une autre coupe, et que la soif s'y passoit aussy bien; aux unes
on faisoit la guerre pourquoy elles ouvroient les yeux en beuvant:
elles rpondoient qu'elles vouloient voir ce qu'elles beuvoient,
craignant que ce ne fust du vin, mais quelque mdecine ou poison. Aux
autres on demandoit  quoy elles prenoient plus plaisir ou  voir ou
 boire, elles rpondoient: A tout. Les unes disoient: Voil de
belles grotesques! Les autres: Voil de plaisantes momeries! Les
unes disoient: Voil de belles images! Les autres: Voil de beaux
miroirs! Brantme a voulu videmment imiter ici les _propos des
buveurs_, qui remplissent un des chapitres les plus joyeux du Gargantua
de Rabelais.

On peut juger, d'aprs cette anecdote, que les Figures de l'Artin
n'taient pas moins connues en France qu'en Italie. Il est mme assez
probable que les planches originales de ces Figures, si tristement
fameuses, avaient t secrtement apportes  Paris, aprs le rgne de
Franois Ier, et qu'elles y restrent jusqu'au dix-septime sicle,
o elles furent dtruites par un marchand d'estampes. On sait que le
recueil de seize figures obscnes, qui avaient t graves  Bologne
par le fameux Marc-Antoine Raimondi, d'aprs les dessins de Jules
Romain, allait paratre, accompagn de seize infmes sonnets italiens
de Pierre Aretino, sous le titre: _De omnibus Veneris schematibus_,
lorsque le pape Clment VII fit arrter le graveur, qui fut mis en
prison, et qui courut risque d'tre pendu ou brl vif; mais Pierre de
Mdicis lui sauva la vie,  la sollicitation de l'Artin, qu'on n'osa
pas poursuivre, et qui tait, d'ailleurs, en sret  Venise. Quant
au peintre, il aurait t compris dans le procs, s'il ne s'tait
rfugi  Mantoue, o il attendit que le pape lui et pardonn. On
n'avait tir qu'un petit nombre des gravures, que se disputrent les
grands seigneurs de Rome, et mme plusieurs cardinaux; mais les cuivres
avaient disparu et la justice papale ne russit pas  les saisir.
Ils furent apports depuis en France, selon toute apparence, et ils
servirent  faire plusieurs tirages successifs, qui suffisaient  peine
au libertinage effrn du seizime sicle, mais qui heureusement ne
laissrent pas de traces, car la destine de ces livres abominables
est de ne pas survivre  la personne qui les possde. Voil pourquoi
l'existence des gravures originales a t souvent conteste et rvoque
en doute; mais le tmoignage de Brantme semble la confirmer: J'ay
cognu, dit-il, un bon libraire vnitien  Paris, qui s'appeloit messer
Bernardo, parent de ce grand Aldus Manucius, de Venise, qui tenoit sa
boutique  la rue de Saint-Jacques, qui me dit et jura une fois qu'en
moins d'un an il avoit vendu plus de cinquante paires de livres de
l'Artin  force gens marys et non marys, et  des femmes, dont il
m'en nomma trois de par le monde, grandes, que je ne nommeray point, et
les leur bailla  elles-mmes et trs-bien relis, sous serment prest
qu'il n'en diroit mot.

Il est, au moins, trs-probable que ce _messer Bernardo_ (Bernardin
Torresano ou Turizan) possdait, vers 1580, les vritables planches
de Marc Antoine, et qu'il les tenait de la succession des Manuce,
car ces cuivres, que la police papale n'avait pu dcouvrir au moment
du procs criminel du graveur, avaient t certainement envoys 
Venise, o la publication des livres et des gravures les plus infmes
ne rencontrait alors aucune opposition judiciaire, tant la libert
ou plutt la licence des moeurs tait grande dans cette ville. Les
fils du grand Alde Manuce imprimaient et publiaient sans rpugnance
les excrables crits de leur ami Pierre Artin: ce furent eux sans
doute qui firent une dition italienne du recueil _De variis Veneris
schematibus_; mais tous les exemplaires de cette dition ont disparu
depuis longtemps, brls, dans l'intrt des familles, aprs le dcs
des possesseurs du livre, ou dtruits par ordre de l'autorit. Quant 
ceux de l'dition franaise de Bernardin Turizan, quoique plus nombreux
que les autres, ils ont galement pri la plupart entre les mains des
personnes qui en faisaient usage. La svrit des rglements de la
librairie en France, pendant le dix-septime sicle, empcha sans doute
qu'on ft un nouveau tirage des gravures originales, et elles restrent
enfouies dans quelque vieux fonds d'imagerie. Car, si l'mission
des ouvrages obscnes avait lieu frquemment sous le manteau  cette
poque, les Figures de l'Artin taient trop signales  la vindicte
des magistrats, pour qu'un libraire colporteur ost en rpandre des
exemplaires.

Cependant il parat qu'une main anonyme avait ajout quatre planches,
aux seize que Marc Antoine avait graves d'aprs Jules Romain. On peut
supposer que ces quatre nouvelles planches avaient t faites aussi sur
les dessins du mme peintre et peut-tre par le mme graveur, car, dans
une lettre du 29 novembre 1527, Pierre Artin envoie au seigneur Csar
Fregoso: _Il libro de i sonetti e de le figure lussuriose_. Or, il y a
plus de seize sonnets, ce qui annonce plus de seize figures. Le nombre
primitif des uns et des autres tait de seize, mais ce nombre s'accrut
successivement, et toujours, nous le croyons, sous l'inspiration
de l'Artin, qui avait l'impudique orgueil de vouloir surpasser la
dbauche antique, puisque le livre d'Elphantis ne contenait que neuf
figures, comme nous l'apprend Martial (_Sunt illic Veneris novem
figur._ Epigr. 43 du livre XII). Artin ne s'arrta pas l, et le
nombre des Figures avait t port  trente-cinq; il nous le dit
lui-mme dans son fameux dialogue de _la Putana errante_, o il traite
doctoralement _de i diversi congiungimenti_. Depuis l'Artin, on avait
complt son oeuvre par l'addition d'une trente-sixime et dernire
figure, et le recueil, ainsi augment, tait connu vulgairement sous
le titre des _Trente-six Manires de l'Artin_. Nanmoins, le savant
Gros de Boze, qui, tout acadmicien qu'il tait, a fait entrer, dans
le grand Catalogue de sa belle bibliothque, _la Corona de i cazzi_,
soit qu'il possdt cette contrefaon du livre original, soit qu'il
et seulement l'espoir de se le procurer, ne comptait dans ce livre que
vingt-trois sonnets, et, par consquent, vingt-trois figures.

Il n'y en avait que vingt, lorsqu'elles passrent sous les yeux
de Felibien et quand le marchand d'estampes, Jollain, en brisa les
cuivres, peu de temps aprs. Vasari, dans sa Vie des Peintres, n'avait
parl que de vingt figures aussi. Chevillier raconte (_Origine de
l'imprimerie de Paris_, p. 224) que l'honnte Jollain, ayant su o se
trouvaient ces planches infmes, les acheta cent cus, dans le dessein
de les dtruire, et les dtruisit en effet, sans en tirer une seule
preuve. Il a toujours cru, ajoute Chevillier, que c'toient les
planches originales, graves par Marc Antoine, qu'il avoit dtruites.
On doit s'tonner que ce recueil, qui n'tait pas rare du temps de
Brantme, puisqu'un libraire de Paris ne craignait pas d'en vendre
cinquante exemplaires en moins d'une anne, soit devenu absolument
introuvable. Voici, suivant nous, la cause de la disparition totale des
exemplaires qui circulaient au seizime sicle en France et en Italie.
Ds qu'un homme tait en pril de mort, on avertissait un prtre, qui
venait d'office assister le moribond, recevoir sa confession et lui
administrer les derniers sacrements. Or, le prtre, en vertu de ses
pouvoirs ecclsiastiques, se faisait remettre par le mourant tous les
livres impies, hrtiques ou obscnes, qu'il pouvait avoir. On les
brlait, sance tenante, sinon le confesseur les emportait chez lui
pour les anantir. On comprend que ces livres, dans le cas mme o le
prtre les et conservs, ne devaient pas lui survivre. Cette guerre
aux livres dfendus avait t imagine par le clerg catholique, ds
l'origine de la Rformation, qui attaquait, surtout par les livres,
la messe et le pape. Ce fut dans toute la catholicit un mot d'ordre
secret, auquel les confesseurs _in extremis_ se conformrent jusqu'
nos jours. Il en est rsult que les crits htrodoxes de Calvin,
entre autres son _Institution de la religion chrtienne_, sont devenus
presque aussi rares que les scandaleuses Figures de l'Artin.

Brantme fait une digression thologique au sujet de ces Figures qu'il
connaissait bien, et il prouve que le cordelier breton Jean Benedicti,
qui crivait vers ce temps-l son livre dogmatique et confessionnal,
les connaissait galement. On sait que ce livre, traduit et imprim
en franais  Lyon en 1581, sous ce titre: _La Somme des pchs et
le remde d'iceux_, n'est pas moins rempli d'ordures que le clbre
recueil qu'il a l'air de passer en revue dans le chapitre de la luxure.
Brantme, en disant que le cordelier Benedicti a trs-bien escrit de
tous les pchs et monstr qu'il a beaucoup veu et leu, ne semble
pas plus scandalis de cette _Somme_, que des figures artinesques.
Toutes ces formes et postures, dit-il, sont odieuses  Dieu, si bien
que sainct Hierosme a dit: Qui se monstre plus tost desbord amoureux
de sa femme, que mary, est adultre et pche. Et parce qu'aucuns
docteurs ecclsiastiques en ont parl, je diray ce mot briefvement en
mots latins, d'autant qu'eux-mesmes ne l'ont voulu dire en franois:
_Excessus_, disent-ils, _conjugum fit, quando uxor cognoscitur ante
retro, stando, sedendo a latere, et mulier super virum_. Le trait
de Benedicti,  l'poque o il parut, avait pour objet d'clairer les
jeunes confesseurs sur certains pchs, qui taient nouveaux dans
le vieux catalogue des cas de conscience, et qui revenaient alors
journellement au tribunal de la pnitence.

L'autorit civile fermait les yeux sur les obscnits plastiques, qu'on
pouvait impunment excuter, mettre en vente, possder, et mme exposer
aux yeux de tous. Nous ne voyons pas qu'on ait puni, au seizime
sicle, en France, un seul peintre ou graveur de sujets rotiques,
tandis que Sixte-Quint fit pendre, au dire de Brantme, un secrtaire
du cardinal d'Este, nomm Capella, qui avait reprsent _au vif_ et
peint _au naturel_ les amours d'un grand et d'une belle dame de Rome.
Les peintres obscnes couraient moins de risques  la cour de France.
Brantme en cite un, sans le nommer toutefois, qui fit bien pis que
Capella, du temps de Henri III: Un gentilhomme, que j'ay ouy nommer et
cognu, fit un jour prsent  sa maistresse d'un livre de peintures o
il y avoit trente-deux dames, grandes et moyennes de la cour, peintes
au naturel, couches et se jouans avec leurs serviteurs, peints de
mesmes et au naf. Telle y avoit-il, qu'avoit deux ou trois serviteurs,
telle plus, telle moins. Et ces trente-deux dames reprsentoient
plus de sept vingt figures de celles de l'Artin, toutes diverses.
Les personnages estoient si bien reprsents et au naturel, qu'il
sembloit qu'ils parlassent et le fissent: les unes dshabilles et
nues, les autres vestues, avecques mesmes robes, coeffures, parements
et habillements, qu'elles portoient et qu'on les voyoit quelquesfois.
Les hommes, tout de mesmes. Bref, ce livre fut si curieusement peint
et faict, qu'il n'y avoit rien que dire: aussy, avoit-il coust huit
 neuf cents escus, et estoit tout enlumin. Brantme rapporte que la
vue de ce livre d'images produisait de dangereux effets sur les femmes
qui s'amusaient  le regarder: il en cite une qui fut si ravie et
entra en tel extase d'amour et d'ardent dsir, qu'elle ne put voir au
del du quatrime feuillet, et tomba vanouie au cinquime. Nous aimons
 croire, pour l'honneur des dames, que ce fut la honte qui causa cet
vanouissement.

Dans un autre endroit des _Dames galantes_, Brantme parle encore de
ces peintures lubriques, qui avaient commenc  tre en vogue sous
le rgne de Franois Ier: Telles peintures et tableaux, dit-il avec
plus de raison et de dcence qu'il n'en montre d'habitude, portent
plus de nuysance  une ame fragille, qu'on ne pense. Le comte
de Chateauvillain avait dans sa galerie, parmi les rares et beaux
tableaux qui la composaient, une de ces peintures libidineuses, o
estoient reprsentes force belles dames nues qui estoient au bain,
qui s'entre-touchoient, se palpoient, se manioient et frotoient,
s'entre-mesloient, se tastonnoient, et qui, plus est, se faisoient le
poil tant gentiment et si proprement, en monstrant tout, qu'une froide
recluse ou hermite s'en fust eschauffe et esmue. Aussi, une grande
dame de la cour, qui visitait cette galerie, et qui s'tait arrte
devant ce tableau, dit  son amant: C'est trop demeur ici! Montons
en carrosse promptement, et allons en mon logis, car je ne puis plus
contenir ceste ardeur: il la faut aller esteindre. C'est trop brusl!
C'taient les maris qui devaient s'accuser de la Prostitution de leurs
femmes, car ils n'pargnaient rien pour les corrompre. Aucuns, dit
Brantme, bourdellent plus avecques leurs femmes, que non pas les
ruffiens avec les putains des bourdeaux. Ils ne rougissaient pas
d'introduire dans leur mnage ces livres, ces estampes, ces peintures
obscnes, qui faisaient de l'pouse la plus pure une courtisane
honte, et qui offraient d'nergiques stimulants  l'adultre.
Aujourd'huy, crivait Brantme  la fin du rgne de Henri III, n'en
est besoin de ces livres ny de ces peintures, car les marys leur en
apprennent prou, et voil que servent telles escholes de marys! Il
est certain que trop souvent les maris eux-mmes donnaient  leurs
femmes, en guise de livres d'heures, le livre de l'Artin _en figures_.
Brantme cite une _belle et honnte_ dame qui l'avait dans son cabinet:
un gentilhomme, qui tait amoureux d'elle, ne fut pas plutt instruit
de cette circonstance, qu'il en augura favorablement pour le succs de
son amour, et en effet, il l'emporta, et cognut en elle qu'elle y a
voit appris de bonnes leons et pratiques.

Que pourrait-on ajouter de plus, pour faire connatre le libertinage
effroyable d'une poque, o le lit conjugal n'avait pas mme de
voiles pudiques? C'est  cette poque, cependant, que bien des hommes
scrupuleux, qui appartenaient, il est vrai, aux classes moyennes de la
socit, effaaient ou retranchaient dans les livres tout passage sale
et malhonnte, arrachaient les gravures indcentes, ou bien couvraient
d'encre les nudits: de l, tant de volumes incomplets ou mutils, qui
tmoignent de la chaste et vertueuse censure de leurs anciens lecteurs
ou propritaires.




CHAPITRE XXXIII.

  SOMMAIRE. --La Prostitution applique  la politique par Catherine
  de Mdicis. --L'_Escadron volant de la reine_. --Portraits des
  filles d'honneur par Brantme. --Le _pasquil_ de la belle Limeuil.
  --Dpravation des dames et des belettes. --Digression sur les
  ceintures de chastet. --Leur origine. --Leur apparition  la foire
  Saint-Germain. --Corruption de la cour, favorise par Catherine de
  Mdicis. --Charles IX et Marie Touchet. --Les incestes de la reine
  _Margot_. --La _pipe_ de la Saint-Barthlemy. --Le grand cardinal
  de Lorraine et la reine mre. --Le banquet de Chenonceaux. --Les
  noces de l'orfvre Marcel. --Le langage lubrique. --Les posies du
  capitaine Lasphrise.


Le rgne de Catherine de Mdicis, c'est--dire ceux de ses trois fils
Franois II, Charles IX et Henri III, qui furent tour  tour rois sous
sa tutelle et sa rgence, ce long rgne, rempli de guerres civiles,
de troubles religieux et de sanglants massacres, nous prsente une
nouvelle phase dans l'histoire de la Prostitution. Catherine de Mdicis
imagine d'appliquer la Prostitution  la politique: elle s'en fait une
arme pour vaincre ses ennemis; elle s'en sert comme d'un narcotique
pour les endormir, comme d'une chane pour les entraver, comme d'un
poison pour les dtruire. Jamais peut-tre l'immoralit n'avait eu
recours  de pareils raffinements; jamais l'art de gouverner les
hommes n'en tait venu  l'emploi de si honteux moyens. Machiavel
lui-mme aurait rougi d'riger en systme permanent ce qui n'avait
t jusqu'alors qu'un hasard tout exceptionnel dans la politique. Les
femmes, en effet, avaient bien pu, en certains cas, exercer une notable
influence dans les affaires d'tat; elles avaient sans doute, en tout
temps, fait sentir autour d'elles l'empire de leurs sductions, mais
ce fut Catherine de Mdicis qui, pour la premire fois, du moins  la
cour de France, eut des filles d'honneur dresses et bien apprises 
devenir, au besoin, les instruments impurs de ses desseins politiques.

La corruption gnrale de la cour  cette poque est un fait qu'il
serait inutile de prouver par des exemples: cette corruption, 
laquelle Catherine de Mdicis n'avait pas contribu personnellement,
ne fut pas, comme le dit Bayle (_OEuvres_, t. II, p. 17), un effet
de la politique de cette reine, car son mari, Henri II, ne lui avait
laiss rien  faire  cet gard, mais elle l'utilisa au profit de
son gouvernement machiavlique. Avant ce rgne, dit Mzeray dans
son _Abrg chronologique de l'histoire de France_, c'taient les
hommes qui par leur exemple et par leurs persuasions attiroient les
femmes dans la galanterie; mais, depuis que les amourettes firent la
plus grande partie des intrigues et des mystres d'tat, c'toient
les femmes qui alloient au-devant des hommes. Voil peut-tre le
changement de stratgie galante, que Catherine de Mdicis enseigna
trs-habilement aux dames et aux demoiselles, qui composaient sa cour,
et qui formaient une _bande_, qu'on appelait alors l'_Escadron volant
de la reine_. Catherine, du vivant de son mari, s'tait instruite
dans cette tactique d'un nouveau genre, lorsque, n'ayant pas encore
d'enfants et craignant d'tre rpudie, elle avait _gagn_, dit Henri
Estienne, la belle Diane de Poitiers afin qu'icelle l'entretnt en
grce avec monsieur le Dauphin son mary, et n'eust honte d'estre comme
macquerelle pour parvenir  son intention. (Voy. _Disc. merveilleux de
la vie, actions et dportements de Cath. de Mdicis_.)

Les renseignements prcis nous manquent au sujet de ce fameux _Escadron
volant_, que nous ne connaissons que par quelques-uns de ses exploits.
Mais tous les historiens s'accordent  constater son existence,
sinon son organisation rotique, et Brantme, qui est plus discret
qu' l'ordinaire sur ce point dlicat, en dit assez pour nous faire
apprcier tous les services que les filles d'honneur de la reine
mre pouvaient rendre  sa politique. Un fameux prlat de notre cour
nous assure, dit Sauval, que Catherine de Mdicis avoit un srail de
coquettes qu'elle tranoit avec elle, comme autant de boute-feu, pour
arracher des coeurs des princes et des seigneurs du royaume leurs plus
secrtes penses; que ces affetes sceurent si bien corrompre les chefs
de parti, en 1579, et surtout Henri IV, qu'aant alors engag par leur
cajolerie ceux de la Religion dans une nouvelle guerre civile, on la
nomma la _Guerre des amoureux_. Le _fameux prlat_, que cite Sauval,
n'est autre que Brantme, qui avait certainement racont les prouesses
de l'_Escadron volant_ dans des mmoires que nous ne possdons plus.
Ceux que nous avons contiennent sans doute beaucoup d'anecdotes
relatives aux _dames et filles_ que Catherine avait enrles dans cette
milice amoureuse; mais il s'excuse de ne pas nommer les hrones des
bons contes qu'il a recueillis dans ses _Dames galantes_: Je parle
d'aucunes, dit-il, desquelles j'espre en faire de bons contes dans
ce livre, avant que je m'en desparte, mais le tout si modestement et
sans escandale qu'on ne s'en apercevra de rien, car le tout se couvrira
soubz le rideau du silence de leur nom, si que possible aucunes,
qui en liront des contes d'elles-mesmes, ne s'en desagreront, car
puisque le plaisir amoureux ne peut pas toujours durer, pour beaucoup
d'incommodits, empeschemens et changemens, pour le moins le souvenir
du vieil pass contente encore.

Brantme cependant ne s'est pas fait faute de mettre, dans ses _Dames
illustres_, la liste des dames et damoiselles qui donnaient,  son
avis, tant d'clat  la cour de la reine mre; puis, il leur adresse
collectivement des loges capables de faire rougir celles qui auraient
conserv un reste de pudeur. Toute ceste compaignie que je viens 
nommer, dit-il, on n'y eust sceu rien reprendre de leur temps, car
toute beaut y abondoit, toute majest, toute gentillesse, toute bonne
grce, et bien heureux estoit-il qui pouvoit estre touch de l'amour
de telles dames, et bien heureux aussy qui en pouvoit _escapar_. Et
vous jure que je n'ay nomm nulles de ces dames et damoiselles, qui ne
fussent fort belles, agrables et bien accomplies, et toutes bastantes
pour mettre un feu par tout le monde. Aussy, tant qu'elles ont est en
leurs beaux aages, elles en ont bien brusl en bonne part, autant de
nous autres gentilshommes de la cour, que d'autres qui s'approchrent
de leurs feux; aussy,  plusieurs ont-elles est douces, amiables et
favorables et courtoises. Brantme avait eu soin auparavant de dire ce
qu'il entendait par la courtoisie de ces belles: Aussy, crois-je que
le meilleur temps qu'elles ont eu jamais, et qu'on leur demande, c'est
quand elles estoient filles, car elles avoient leur libral arbitre
pour estre religieuses, aussy bien de Vnus que de Diane, mais qu'elles
eussent de la sagesse et de l'habilet et scavoir pour engarder
l'enflure du ventre.

C'tait l ce que la reine exigeait d'elles, et sans doute leur
avait-elle, cette habile et savante reine, enseign tous les _bons
engins_ pour viter ce malheur de la guerre. Toujours est-il qu'elle
tait impitoyable, quand ce malheur arrivait. Aussi, chassa-t-elle de
sa cour mademoiselle de Limeuil, la plus belle des filles d'honneur,
qui n'avoit rien pargn pour servir sa matresse, dit Mzeray,
mais qui, aprs avoir sduit et enchan le prince de Cond, chef
du parti protestant, eut la maladresse de s'en trouver incommode
pour neuf mois, dit encore le grave Mzeray, et s'en alla, un beau
jour, accoucher dans la garde-robe de la reine mre. On fit sur cette
aventure un pasquil latin, qui commence ainsi:

  Puella ista nobilis,
  Qu erat amabilis
  Commisit adulterium
  Et nuper fecit filium;
  Sed dicunt matrem reginam
  Illi fuisse Lucinam.
  Et quod hoc patiebatur
  Ut principem lucraretur:
  At multi dicunt quod pater
  Non est princeps, sed est alter...

Le _Discours merveilleux de la vie de Catherine de Mdicis_ rapporte
que le prince de Cond tant prisonnier  la cour de France, en 1561,
la demoiselle de Limeuil fut une des filles que la reine lui avoit
baille pour le desbaucher, comme l'ambition trouve tout loisible,
pourvu qu'elle atteigne  ses desseins. Aussi, quand la reine voulut
lui reprocher son accident, en 1564, Limeuil eut bien la hardiesse
de lui dire qu'elle avoit en cela suivy l'exemple de sa maistresse
et accomply son commandement. Mademoiselle du Rouet, la compagne et
l'amie de mademoiselle de Limeuil, joua mieux son _rolet_, lorsque
la reine la chargea de s'emparer du roi de Navarre et de l'amuser
soigneusement aux plaisirs de la cour, suivant l'expression de Henri
Estienne. C'tait, au dire de d'Aubign dans la _Confession de Sancy_,
une sorte de pche aux filets, que Catherine de Mdicis dirigeait sur
la mer de la politique: Quand l'eau n'estoit plus trouble, on pecha
 l'endormie:  quoy ne fut pas espargne la coque du Levant, qui
est fournie par les droguistes d'Italie. A cela furent pris les plus
pesans, comme les marchaux de Montmorency et de Coss. Aprs quoi, on
guetta le gros poisson au fray:  quoy fut pris Antoine de Bourbon, roy
de Navarre, par Rouet, Louis de Bourbon, par Limeuil, mais ce dernier,
pour estre vigoureux, se sentant pris, rompit ses mailles et se sauva.
Quelques poissons se perdent en la suite des dauphins, comme font les
chiens, les barbues, les maquereaux, et tout le menu des suivans de la
cour.

On devine que, parmi cette _compagnie_ de dames et de filles, au nombre
de deux ou trois cents, qui vivaient ensemble et ne se quittaient ni
jour ni nuit, la dpravation des moeurs n'avait pas tard  remettre en
honneur les plus scandaleux dsordres, lesquels n'taient point assez
secrets pour que Brantme se soit gard de les rvler et mme de les
excuser dans ses _Dames galantes_. Sauval ne fait que mentionner, avec
autant de dcence que possible, les turpitudes que l'historiographe
des _Dames galantes_ s'est complu  dcrire en dtail avec son cynisme
habituel: De mme que les hommes avoient trouv le moyen de se passer
de femmes, dit Sauval, les femmes trouvrent le moyen de se passer
d'hommes. Une grande princesse aimoit alors une de ses damoiselles,
parce qu'elle toit hermaphrodite. Paris, aussi bien que la cour,
regorgeoit de femmes lesbiennes, que les maris tenoient d'autant plus
chres qu'avec elles ils vivoient sans jalousie. Les unes, sans s'en
cacher, nourrissoient des belettes, dont les anciens usoient comme
des lettres hiroglifiques pour signifier des tribades; les autres
s'chauffoient avec leurs adorateurs, sans pourtant les vouloir
contenter, puis venoient se rafraischir ou plutt s'abrutir avec
leurs compagnes. Cette belle vie, enfin, plut si fort  quelques-unes,
qu'elles ne voulurent ni se marier, ni souffrir que leurs associes se
mariassent. (_Amours des rois de France_, dit. in-12, de 1739, p.
115.) Brantme pourtant n'a pas dit que les Lesbiennes de la cour de
France _nourrissaient_ des belettes; on ne sait pour quel usage; il dit
seulement que ces petits animaux taient chez les anciens le symbole
_des amours fminines_, qui, ajoute-t-il, se traictent en deux faons,
les unes par fricarelles, les autres par, comme dit le pote, _geminos
committere cunnos_. Ceste faon n'apporte point de dommage, ce disent
aucuns, comme quand on s'aide d'instruments faonns en ..., mais qu'on
a voulu appeler des godemichys, mot form des deux mots latins: _Gaude
mihi_.

Brantme, aprs avoir montr son rudition classique sur un sujet
qui n'tait pas moins commun alors, que dans l'antiquit grecque et
romaine, se demande srieusement si deux dames, amoureuses l'une de
l'autre, comme il s'est veu et se void souvent aujourd'huy, couches
ensemble et faisant ce qu'on dit _donna con donna_, en imitant la
docte Sapho Lesbienne, peuvent commettre adultre et entre elles faire
leurs maris cocus. Il cite ensuite plusieurs exemples,  l'appui de
son opinion, qui ne parat pas concorder avec celle de Martial: Voil
un grand cas, dit-il, que, l o il n'y a point d'homme, il y ait de
l'adultre! Nous n'avons pas la ressource du latin pour reproduire les
coupables orgies des Lesbiennes franaises, que Brantme regarde avec
un oeil d'indulgence, surtout dans certains cas: Encore excuse-t-on,
dit-il, les filles et femmes veuves, pour aymer ces plaisirs frivoles
et vains, aymans bien mieux s'y adonner et en passer leurs chaleurs,
que d'aller aux hommes et se faire engrosser et se dshonorer, ou de
faire perdre leur fruict, comme plusieurs ont fait et font; et ont
opinion qu'elles n'en offensent pas tant Dieu et n'en sont pas tant
putains comme avecques les hommes. Brantme, dans ce chapitre si
pineux, qu'il aurait pu _allonger mille fois plus_ qu'il n'a fait, ne
nomme aucune des dames qui se livraient  ces infmes _fricarelles_,
mais il donne  entendre que les filles d'honneur de la reine mre
et des princesses du sang taient portes  se corrompre les unes les
autres. Il raconte, d'aprs les confidences de M. de Clermont-Tallard,
que ce seigneur, estant petit garon et partageant alors les tudes
du jeune duc d'Anjou, lequel fut depuis Henri III, aperut, un jour,
 travers les fentes d'une cloison, deux _fort grandes dames_, qui
passoient ainsi leur temps. Il ajoute aux circonstances licencieuses
de son rcit: J'en ay cognu plusieurs autres qui ont traict de mesmes
amours, entre lesquelles j'en ay ouy conter d'une de par le monde,
qui a est fort superlative en cela et qui aymoit aucunes dames, les
honoroit et les servoit plus que les hommes, et leur faisoit l'amour
comme un homme  sa maistresse; et si les prenoit avecques elle, les
entretenoit  pot et  feu et leur donnoit ce qu'elles vouloient. Son
mary en estoit trs-aise et fort content, ainsy que beaucoup d'autres
marys que j'ay veus, qui estoient fort aises que leurs femmes menassent
ces amours plutt que celles des hommes, n'en pensans leurs femmes si
folles ny putains. Mais je croy qu'ils sont bien tromps; car ce petit
exercice,  ce que j'ay ouy dire, n'est qu'un apprentissage pour venir
 celuy grand des hommes.

On doit s'tonner qu'au milieu de ces hideux dbordements, qui ne
connaissaient plus de digues morales ni religieuses, les maris se
soient encore proccups de leur honneur conjugal. Il est pourtant
avr que ces maris, ceux-l mme qui avaient men la jeunesse la plus
dissolue et caus le plus d'checs  la vertu des femmes, furent,
en gnral, trs-peu accommodants pour leur propre compte, et se
piqurent de dfendre et de conserver chez eux ce qu'ils avaient pris
tant de fois aux autres. De l, de furieuses jalousies et de terribles
reprsailles qui ne servaient qu' mettre en jeu l'audace et l'astuce
fminines. Brantme, dans le premier discours de ses _Dames galantes_,
intitul _De l'amour de plusieurs dames maries et qu'elles n'en
sont si blasmables, comme on diroit, pour le faire_, a voulu crire
les annales des _grands cocus_ du seizime sicle, et l'on est forc
de reconnatre que, malgr cette dpravation universelle, le point
d'honneur du mariage tait plus sacr, sinon mieux gard, qu' des
poques moins dissolues. Les maris taient d'autant plus jaloux qu'on
leur donnait plus de motifs de l'tre, et, comme on ne les plaignait
jamais dans leurs msaventures, ils se montraient plus vindicatifs et
plus cruels  l'gard de leurs femmes infidles; on s'explique donc
pourquoi l'introduction des ceintures ou cadenas de chastet en France
eut lieu publiquement sous le rgne de Henri III, sans doute par le
conseil de quelques Italiens de la cour, qui savaient le moyen employ
dans leur pays pour mettre sous clef, comme un trsor, la vertu des
femmes.

Rien n'est mieux tabli que le fait de cette introduction d'une mode
italienne, qui existait surtout  Venise depuis plusieurs sicles
et qui y tait venue d'Orient. Il est probable que les croisades
avaient galement import en France un usage odieux, qui ne pouvait
se concilier avec le respect que nos anctres portaient aux dames. Cet
usage remontait nanmoins  la plus haute antiquit, et il avait pu se
perptuer chez des peuples dont la religion maintenait l'esclavage de
la femme. Mais une nation aussi spirituelle que la ntre, comme le
dit avec esprit M. le comte de Laborde (_Notice des maux, bijoux et
objets divers du Muse du Louvre_, t. II, p. 197), rejeta sans doute
avec mpris ce honteux instrument de tyrannie et de servitude. Il
semblerait, toutefois, que la ceinture de chastet s'tait conserve,
par exception, dans les moeurs de la chevalerie la plus raffine, et
que, si un mari ne l'imposait pas  sa femme, une mre  sa fille,
un frre  sa soeur, l'amante, l'_amie_ l'adoptait elle-mme, comme
un symbole de fidlit, puisqu'elle en offrait la clef  son _ami_,
 son amant. C'tait l une de ces _emprises_, que les dames et leurs
serviteurs se donnaient rciproquement pour prouver la constance et
la _seuret_ de leur amour. La ceinture _de sret_, au lieu d'tre
un outrage et une honte, devint alors une preuve dlicate de tendre
dvouement. Telle est,  notre avis, l'explication la plus naturelle
qu'on puisse attacher  plusieurs passages des posies et des lettres
de Guillaume de Machaut, relatifs au _trsor_, dont sa matresse, Agns
de Navarre, lui avait remis la clef.

M. le comte de Laborde, qui cite ces passages curieux, ne veut pas que
ce _trsor_ dsigne une ceinture de chastet. Voici pourtant de quels
termes s'est servi le pote du quinzime sicle, pour nous apprendre
qu'il avait la clef du _trsor_ de madame Agns:

  Adonc, la belle m'accola...
  Si attaingny une clavette
  D'or, et de main de maistre faite,
  Et dist: Ceste clef porterez,
  Amys, et bien la garderez,
  Car c'est la clef de mon trsor.
  Je vous en fais seigneur ds or;
  Et, dessus tout, en serez mestre,
  Et si l'aim' plus que mon oeil destre,
  Car c'est mon heur, c'est ma richesse,
  C'est ce dont je puis faire largesse!

Agns de Navarre, crivant  Guillaume de Machaut, lui adresse des
recommandations qui n'ont pas de sens, si ce _trsor_ n'tait pas
ce que nous pensons: Ne veuillez, mie, perdre la clef du coffre que
j'ay, car, si elle estoit perdue, je ne croi, mie, que je eusse jamais
parfaite joie; car, par Dieu! il ne sera jamais defferm d'autre
clef que celle que vous avez, et il le sera, quand il vous plaira,
car en ce monde je n'ai de riens si grant dsir. Cette citation et
d'autres, aussi explicites, n'empchent pas M. de Laborde de nier
l'authenticit des ceintures de chastet, qui se trouvent dans quelques
cabinets d'amateurs: Dans ces sortes de singularits, dit-il par une
distraction qui est trop vidente pour qu'on songe  la lui reprocher
comme une faute d'rudition, on est bien fort, quand on a pour soi la
plume de Brantme.

Du temps du roy Henry, raconte Brantme dans ses _Dames galantes_, il
y eut un certain quinquailleur, qui apporta une douzaine de certains
engins  la foire de Sainct-Germain, pour brider le cas des femmes, qui
estoient faicts de fer et ceinturoient comme une ceinture, et venoient
 prendre par le bas et se fermer  clef, si subtilement faicts qu'il
n'estoit pas possible que la femme, en estant bride une fois, s'en
peust jamais prvaloir pour ce doulx plaisir, n'ayant que quelques
petits trous menus pour servir  pisser. La description de ces
ceintures est trop prcise, pour qu'elle ne soit pas faite _de visu_,
et Brantme, en rapportant le fait, n'a pas l'air de s'en merveiller,
comme si la chose tait nouvelle pour lui. Il ajoute que beaucoup
de gallans, honnestes gentilshommes de la cour, menacrent ce maudit
quincaillier de le tuer, s'il persistait  fabriquer et  vendre ces
_engins_ qui leur taient si nuisibles, et ils l'obligrent  jeter
dans les latrines tous ceux qui lui restaient. Quant  l'anecdote de la
femme qui se prostitue  un serrurier, pour obtenir une double clef du
cadenas que son mari croyait pouvoir ouvrir seul, c'est probablement
un de ces contes plaisants que l'apparition des ceintures avait fait
circuler  la cour. Quoi qu'il en soit, si le quincaillier de la foire
Saint-Germain fit le sacrifice de quelques-uns de ses _engins_, le
modle n'en fut pas perdu, et l'on continua d'en fabriquer secrtement
pour l'usage de certains maris jaloux, qui ne rougissaient pas de se
conduire  l'gard de leurs femmes, comme des marchands d'esclaves
en Turquie. Le ridicule fit justice, d'ailleurs, de cette invention
malhonnte, et il n'y eut qu'un trs-petit nombre de jaloux qui osrent
appeler  leur aide les ceintures et les cadenas, que la loi franaise
considrait comme un svice grave de l'poux contre l'pouse. Cependant
on trouverait encore des exemples de ces tranges emprisonnements
jusqu'au milieu du dix-huitime sicle, puisque l'avocat Freydier
plaida en parlement pour une femme marie, qui accusait son mari de
l'avoir soumise  cet indigne traitement. (Voy. son _Plaidoyer contre
l'introduction des cadenas ou ceintures de chastet_, Montpellier,
1750, in-8, avec une figure reprsentant le cadenas.)

Certes, il fallait que les habitudes italiennes fussent alors bien
enracines en France, pour qu'on ait os mettre en vente publiquement
de pareils objets, et surtout pour qu'on ait os les acheter et en
faire usage. Nous verrons, dans un chapitre  part, combien l'influence
de l'Italie avait perverti les moeurs des hommes,  la cour des Valois,
mais nous constaterons aussi, pour l'honneur de notre pays, que ces
turpitudes ne sortirent presque pas des bornes de la cour, et furent
gnralement repousses, condamnes et maudites, par la galanterie
franaise. La cour seule,  cette poque, tait le thtre et le
rceptacle de tous les vices les plus hideux. Catherine de Mdicis
avait jug que cette corruption sans rgle et sans frein servait les
intrts de sa politique, en amollissant les plus fermes caractres et
en dgradant les plus nobles coeurs; mais elle donna par l aux ennemis
de son gouvernement,  _ceux de la Religion_, comme on les appelait,
une force immense et une arme terrible; car la Rformation, en levant
l'tendard de la rvolte contre la royaut et le _papisme_, pouvait
dire au peuple, avec raison, que le but de cette guerre sainte tait de
dtruire Sodome et Gomorrhe. Le peuple apprit de la sorte  mpriser et
 har les grands; il ajouta foi  tous les bruits, vrais ou faux, qui
se rpandaient comme des chos de la cour; il ne fut plus indiffrent 
la vie prive des princes et des courtisans; il crut avoir le droit de
la faire comparatre devant son tribunal, et il pronona la dchance
de Henri III, quand la Ligue lui eut fait prendre les armes sous
prtexte de dfendre les moeurs et la religion de ses anctres. On peut
donc avancer que, si Catherine de Mdicis eut recours  la Prostitution
pour gouverner, ce fut la Prostitution qui, en dshonorant le roi et la
cour de France, amena le grand soulvement populaire de la Ligue.

Nous ne voulons pas croire cependant  toutes les abominations que les
crivains rforms ont imputes  leur implacable ennemie, Catherine
de Mdicis; ainsi, il nous parat impossible que cette reine ait
elle-mme, dans une intention politique, corrompu les moeurs de ses
quatre fils et de ses trois filles. Catherine, si ambitieuse qu'elle
ft, tait mre tendre et dvoue. On voit, dans sa correspondance,
qu'elle n'avait rien de plus  coeur que l'affermissement du pouvoir
royal dans la maison des Valois; si elle rgna toujours sous le nom
de ses fils, c'est qu'elle se sentait plus capable qu'eux de diriger
les affaires et de soutenir le trne o ils furent assis l'un aprs
l'autre. Elle eut un profond chagrin de ce qu'aucun des quatre fils qui
semblaient lui promettre une nombreuse descendance n'ait fait souche de
rois et continu la postrit de Henri II. On ne saurait donc admettre
comme un fait probable, qu'elle se soit applique, pour ainsi dire,
 tarir de sa propre main les sources de l'hrdit dans sa famille.
On a prtendu, dans quelques libelles atroces, qu'elle n'attendit pas
l'ge de pubert de ses enfants, pour les livrer  la plus dgotante
Prostitution: selon ces pamphltaires anonymes, elle aurait, par
ses affreux dsordres, altr profondment la sant des malheureux
rois Franois II, Charles IX et Henri III, qui,  la suite de l'abus
prmatur de leurs forces physiques, ne furent plus capables d'avoir
un hritier. Charles IX s'tait charg de dmentir cette calomnie,
puisqu'il eut une fille lgitime, morte en bas ge, et deux enfants
naturels. Il est permis de supposer, nanmoins, que ces trois rois
n'auraient pas laiss teindre la ligne des Valois, si la dbauche
et pargn leur jeunesse. Quant  dire que Catherine entretenait des
relations incestueuses avec son fils Henri, qu'elle aimait, en effet,
plus que les autres, c'est l une de ces infamies que l'histoire ne
doit pas ramasser dans la fange des guerres civiles, o chaque parti
s'efforce de salir l'autre dans la personne de ses chefs. Catherine fut
sans doute trop indulgente pour la moralit de ses enfants, voil tout.

Franois II, qui mourut si jeune et qui tait d'une si frle
constitution, ne fut point subject  l'amour comme ses prdcesseurs,
rapporte Brantme; aussy, eust-il eu grand tort, car il avoit pour
espouse la plus belle femme du monde et la plus aymable (Marie
Stuart).... Toutesfois, ajoute Brantme, je l'ay veu faillir plusieurs
fois. Charles IX, qui lui succda, ne se souciait pas beaucoup des
dames dans sa premire jeunesse: il leur prfrait la chasse et les
exercices gymnastiques. Cependant il rpondit  une grande dame, qui
lui faisait la guerre au sujet de sa froideur: Doncques, avez ceste
opinion de moy, que j'ayme plus l'exercice de la chasse que le vostre?
H! par Dieu! si je me despite une fois, je vous joindray de si prs
toutes, vous autres de ma cour, que je vous porterai par terre les unes
aprs les autres. Brantme, qui cite cette rponse du roi, y ajoute
seulement: Ce qu'il ne fit pas pourtant de toutes, mais en entreprist
aucunes, plus par rputation que lascivet, et trs-sobrement
encore, et se mit  choisir une fille de fort bonne maison, que je ne
nommeray point, pour sa maistresse, qui estoit une fort belle, sage
et honneste damoyselle, qu'il servit  tous les honneurs et respects
qu'il estoit possible. Cette matresse fut Marie Touchet, fille d'un
parfumeur ou d'un notaire d'Orlans, et il l'aima tant qu'il vcut,
mais toujours en secret, car la reine mre, trs-complaisante pour
des amours de passade, voyait avec beaucoup de dpit et de dplaisir
le roi srieusement amoureux d'une fille qui lui donnait des btards.
Catherine de Mdicis s'tait dclare si contraire  ce concubinage,
que Charles IX, en mourant, n'eut pas le courage de lui recommander
Marie Touchet.

Ce fut pourtant l'amour qui causa la mort de Charles IX, si l'on
s'en rapporte  la chronique scandaleuse de la cour, qui s'tait
popularise,  l'aide de cette pitaphe du roi:

  Pour aimer trop Diane et Cythre aussy,
  L'une et l'autre m'ont mis en ce tombeau icy.

Brantme exprime des doutes sur la vrit des bruits qui coururent
alors: Aucuns ont voulu dire que durant sa maladie il s'eschappa
aprs _la reine, sa femme_, et s'y eschauffa tant, qu'il en abbrgea
ses jours; ce qui a donn subjet de dire que Vnus l'avoit fait mourir
avecques Diane. Nous avons imprim en italique les mots que le premier
diteur de Brantme s'est permis de glisser dans le texte original,
pour remplacer trois lettres initiales qui s'y trouvaient. Brantme,
dit Sauval, qui avoit sous les yeux un bon manuscrit de cet historien
mdisant, rapporte que quelques-uns disoient que, pendant sa maladie,
il s'toit chapp avec la reine Marguerite, quoiqu'il avoue qu'
la cour on ne parlt point en tout de leurs amours; mais enfin le
bruit commun toit que ce fut avec L. R. M., o il y avoit beaucoup
d'apparence, et c'est sans doute de la sorte qu'il faut restituer
le passage de Brantme, car enfin, de la faon qu'on murmuroit de
leurs amours, ils s'aimoient plus que fraternellement, et mme ils ne
s'en cachoient pas trop. L'inceste de Marguerite de Valois avec son
frre Charles IX n'est que trop prouv, quoique Brantme n'y ait fait
allusion que dans ce seul passage o le nom de Marguerite se cache sous
des initiales qu'on pourrait interprter de diverses faons; mais il ne
faut pas oublier que Brantme tait le favori et mme le secrtaire de
la reine Marguerite: on comprend les gards et les mnagements qu'il
avait  observer vis--vis de cette princesse. L'auteur du _Divorce
satyrique_, crit sous l'inspiration d'un mari et d'un roi courrouc
qui voulait divorcer, n'avait pas  garder les mmes mnagements;
cependant il vite de faire rejaillir sur plusieurs rois de France
la honte qu'il dverse impitoyablement sur leur soeur; il enveloppe
d'obscurit ces incestes qu'il avoue  regret: Elle ajouta aprs,
dit-il,  ses sales conquestes, ses jeunes frres, dont l'un,  savoir
Franois (duc d'Alenon), continua cet inceste toute sa vie; et Henri
(Henri III) l'en dsestima tellement, que depuis il ne la put estimer,
ayant mesme  la longue apperu que les ans, au lieu d'arrester ses
dsirs, augmentoient leurs furies.

Les amours de Charles IX et de sa soeur, qu'il nommait _Margot_,
auraient caus plus de scandale dans une cour moins dmoralise; mais
 peine y prit-on garde alors, et ce sujet honteux dfraya seulement
quelques pasquils et quelques chansons. Il est  prsumer, d'ailleurs,
que l'inceste ne fut, pour le frre et la soeur, qu'une distraction
passagre, et qu'ils retournrent l'un et l'autre  leurs occupations
favorites, Charles,  la chasse, et Marguerite,  la galanterie.
Charles IX connaissait trop bien Margot pour ne l'avoir pas juge,
comme la juge le _Divorce satyrique_: Tout est indiffrent  ses
volupts et ne luy chaut d'ge, de grandeur ni d'extraction, pourvu
qu'elle se saoule et satisface  ses apptits, et n'en a jusques ici,
depuis l'ge d'unze ans, ddit  personne. On s'explique ainsi ce
qu'il avait voulu dire par ces paroles, qui furent rptes  propos
du mariage du roi de Navarre avec Marguerite de Valois: Je ne donne
pas seulement ma soeur Margot  mon cousin de Navarre, je la donne
pareillement  tous les huguenots de France. Ce mariage cachait un
pige et une trahison dtestables: les chefs protestants, qui taient
venus  Paris pour y assister et pour signer la paix, furent envelopps
la plupart dans le massacre de la Saint-Barthlemy. Le lendemain de
cette nuit sanglante, Charles IX disait en riant  ses gentilshommes:
Teh! que c'est un gentil c... que celuy de ma grosse Margot! Par le
sang Dieu! je ne pense pas qu'il y en ait encore un au monde de mesme;
il a pris tous mes rebelles de huguenots  la pippe! (_Journal
de Henri III_, par Pierre de l'Estoile, dit. publ. d'aprs le ms.
original, par A. Champollion.)

Il est singulier que la reine mre, qui avait encourag cette
effroyable licence par esprit de politique plutt que par amour de la
dbauche, ne se soit pas mle elle-mme aux bacchanales de la cour.
Agrippa d'Aubign et d'autres crivains rforms disent bien, comme
le rpte Sauval, que ceste princesse aimoit le plus grand prlat
de son temps et des seigneurs tant et plus. Mais on est forc de
s'inscrire en faux contre ces vagues allgations, quand on ne trouve
pas dans Brantme un seul mot qui fasse allusion  quelque galanterie
de la reine mre. Henri Estienne dit seulement, dans _le Discours
merveilleux_, que Catherine, ds sa plus tendre jeunesse, avait montr
les signes vidents d'un esprit ambitieux et subject entirement 
ses volupts. Nous sommes dispos  croire qu'on devrait lire ici
_volonts_ au lieu de _volupts_. Quant au cardinal de Lorraine, qui,
au dire de l'Estoile, avait toujours dans la bouche _ce vilain mot de
f....._ et qui, au dire de Brantme, tait le plus grand abatteur
de bois du royaume, il fut le complice des actes politiques de la
reine mre; mais, s'il eut la bonne fortune de la rendre infidle  la
mmoire de son mari, il garda bien ce secret d'tat. Brantme raconte
que ce superbe cardinal, passant  la cour de Pimont, embrassa deux ou
trois fois, de force, la duchesse de Savoie (Batrix de Portugal), qui
avait refus de lui accorder l'honneur du baiser d'tiquette: Comment!
lui dit-il, est-ce  moy  qui il faut user de ceste mine et faon?
Je baise bien la reyne ma maistresse, qui est la plus grande reyne du
monde; et vous, je ne vous baiserois pas, qui n'estes qu'une petite
duchesse crotte? Et si veux-je que vous sachiez que j'ay couch avec
des dames aussy belles et d'aussy ou plus grande maison que vous.
Brantme ajoute discrtement: Possible pouvoit-il dire vray; et il
est permis de supposer que le cardinal,  qui son secret tait prs
d'chapper, se glorifiait des bonts que la reine mre avait eues pour
lui,  l'exclusion de tout autre.

Quoi qu'il en soit, Catherine de Mdicis, qui ne payait pas d'exemple,
n'tait pas trop svre sur les moeurs, ni mme sur la pudeur; on en
peut juger par le banquet qu'elle donna au roi, en 1577, dans le jardin
du chteau de Chenonceaux: Les dames les plus belles et honnestes de
la cour, dit le journal de l'Estoile, estant  moiti nues et aant les
cheveux espars comme espouses, furent employes  faire le service.
Le chroniqueur n'y tait pas, malheureusement, et il n'a pu nous
apprendre quelles furent les suites du banquet. Au reste, les ftes de
ce genre se terminaient d'ordinaire par des excs qui n'taient que
trop favoriss par ceux de la table. Au mariage de l'orfvre Claude
Marcel avec la fille du seigneur de Vicourt, la noce se fit  l'htel
de Guise, et toute la cour y fut invite. Aprs le souper, le roi
Henri III et ses mignons, les princesses et les dames de la cour se
masqurent, pour _porter le momon_ aux poux, indcente crmonie qui
avait survcu au culte de Priape et de Vnus. Les plus sages dames et
damoiselles se retirrent, et firent sagement, dit l'Estoile, car la
confusion y apporta tel dsordre et infamie, que, si les tapisseries et
les murailles eussent pu parler, elles eussent dit beaucoup de belles
choses. (Voy. le _Journal de Henri III_, au 10 dcembre 1578.)

Le masque, sous le rgne des Valois, n'tait pas moins propice aux
amours que du temps de Charles VI; car, selon l'expression de Brantme,
le masque cache tout. Mais les dames de la cour de Charles IX et de
Henri III ddaignaient ordinairement ces prcautions et ces mystres:
Voulans communiquer avecques leurs serviteurs, dit Brantme, et non
comme avecques rochers et marbres; mais, aprs les avoir bien choisis,
se scavent bravement et gentiment faire servir et aymer d'eux. Et puis,
en ayant cognu leur fidlit et loyale persvrance, se prostituent 
eux par une fervente amour et se donnent du plaisir avecques eux, non
en masques, ny en silence, ny muettes, ny parmy les nuicts et tnbres,
mais, en beau plein jour, se font voir, taster, toucher, embrasser; les
entretiennent de beaux et lascifs discours, de mots foltres et paroles
lubriques.

Cette licence du langage passait alors pour un ragot indispensable
des plaisirs sensuels: La parole en fait d'amour, dit Brantme,
qui consacre  ce sujet un chapitre de ses _Dames galantes_, a
une trs-grande efficace, et o elle manque, le plaisir en est
imparfait. Les posies ordurires, qu'on lisait  la cour et qui n'y
scandalisaient personne, nous donnent la mesure de ce que pouvaient
tre dans le tte--tte l'indcence et l'effronterie de l'entretien.
Aussi, Brantme pose-t-il en principe, que lorsque l'on est  part
avecques son amy, toute gallante dame veut estre libre en sa parolle
et dire ce qu'il lu y plaist, afin de tant plus esmouvoir Vnus.
On ne saurait donc s'tonner si les plus grandes dames taient, dans
le particulier, cent fois plus lascives et desbordes en parolles,
que les femmes communes et autres. Le proverbe qui prit cours 
cette poque, _putain comme une princesse_, fut sans doute motiv
par ce monstrueux libertinage de paroles, qui faisait l'admiration de
Brantme, et qui ajoutait tous les jours tant de mots, tant d'images,
tant de phrases faites,  la langue rotique: D'autres fois, dit-il
avec une bizarre navet de philologue, nostre langue franoise n'a
est si belle ny si enrichie comme elle est aujourd'huy; mais il
y a longtemps que l'italienne, l'espagnolle et la grecque le sont,
et volontiers n'ay-je guires veu dame de ceste langue, si elle a
practiqu tant soit peu le mestier de l'amour, qui ne sache trs-bien
dire. Ainsi, aucun genre de Prostitution, pas mme celle de la bonne
langue franaise, ne manquait  cette cour dprave, qui disputait
de moeurs et de langage avec les mauvais lieux. (Voy. surtout les
_Premires oeuvres potiques du capitaine Lasphrise_, Paris, J.
Gesselin, 1599, in-12.)




CHAPITRE XXXIV.

  SOMMAIRE. --L'dit de 1560 contre la Prostitution. --Abolition
  des bordeaux. --Rupture de bail pour cause de mauvaises moeurs.
  --Fermeture des lieux de dbauche  Paris. --Procs soutenu par
  la mre Cardine, gouvernante de Hueleu. --Origine des maisons
  de tolrance. --Arrt du parlement contre les repaires du Champ
  Gaillard et du Champ d'Albiac. --Affreux ravages de la syphilis
  causs par la Prostitution. --Enlvement des _enseignes_ de
  dbauche. --Le Gros-Caillou. --Les rues de la Corne. --L'_Enfer de
  la mer Cardine_, et autres facties sur l'abolition de Huleu. --Les
  ribaudes de l'arme. --Prix courant des prostitues au seizime
  sicle. --La _courtisane repentie_, par Joachim Du Bellay.


C'est un fait bien remarquable que l'ordonnance de Louis IX qui
abolissait la Prostitution lgale, et qui ne put tre excute sous le
rgne de ce saint roi, fut promulgue de nouveau et remise en vigueur
sous le rgne de Charles IX. Les philosophes et les magistrats avaient
pens jusqu'alors, qu'il y aurait un danger rel  vouloir supprimer
absolument, en principe comme en fait, la dbauche publique, cette
lpre invitable du corps social, mais l'autorit civile tait d'accord
avec l'autorit ecclsiastique pour empcher le mal de s'tendre hors
des limites que la lgislation lui avait traces. Tout  coup, en
plein seizime sicle, au milieu de toute la dpravation et de tous
les dbordements des moeurs, en face de la cour la plus corrompue
et la plus effronte, la Prostitution lgale fut prohibe et abolie
par un dit du roi, que les successeurs de Charles IX n'osrent pas
rapporter ni mme modifier dans un sens moins rigoureux. Cet dit
avait t rendu, il est vrai, au nom du jeune roi en tutelle, par
les tats d'Orlans, qui s'occuprent de la rformation des moeurs
avec un zle digne d'une poque plus vertueuse. L'article 101 de
la grande ordonnance de 1560, laquelle ne fut lue et enregistre en
parlement que le 13 septembre 1561, tait ainsi conue: Dfendons
 toutes personnes de loger et recevoir en leurs maisons, plus d'une
nuict, gens sans adveu et incogneus. Et leur enjoignons les dnoncer 
justice,  peine de prison et d'amende arbitraire. Dfendons aussi tous
bordeaux, berlans, jeu de quilles et de dez, que voulons estre puniz
extraordinairement, sans dissimulation ou connivence des juges,  peine
de privation de leurs offices.

On peut supposer, avec beaucoup de vraisemblance, que cet article
passa inaperu parmi les cent quarante-huit articles qui composaient
l'ordonnance; car le mot _bordeaux_ n'avait pas t gliss sans
intention,  ct du mot _berlans_, comme pour les confondre et les
assimiler. Ce mot seul ne renfermait peut-tre pas, dans la pense du
lgislateur, la suppression absolue des mauvais lieux et l'abolition
complte de la Prostitution. Charles IX n'avait que dix ans, au moment
o il signa l'dit qu'il n'tait pas capable de comprendre, et qu'il
n'et probablement point approuv plus tard. Toutefois, dit tienne
Pasquier dans une de ses lettres (t. II, p. 520), jamais roy, qui le
devanca, ne fit tant de beaux dicts, que luy: tesmoin celuy de l'an
1560 aux Estats tenus dedans la ville d'Orlans, l'autre qu'il fit 
Roussilion l'an 1563, et le dernier  Moulins l'an 1566, contenant,
ces trois edicts, une infinit d'articles en matire de police et beaux
rglements qui passent d'un long entrejet nos premires ordonnances. A
quoy sommes-nous redevables de ce bien? Non  autre qu' messire Michel
de l'Hospital, son grand et sage chancelier, qui, sous l'authorit
du jeune roy son maistre, fut le principal entremeteur du premier,
instigateur, promoteur et autheur des deux autres. Et  la mienne
volont, ajoute le sage et docte Pasquier, qu'ils eussent est en tout
observez d'une mesme dvotion, qu'ils furent introduits! Il faut donc
attribuer au grand chancelier Michel de l'Hospital tout l'honneur de
ces dits, qui, comme le dit Pasquier, tombrent bientt en dsutude,
mais qui laissrent dans nos codes le tmoignage imprissable d'une
haute moralit.

L'ordonnance prohibitive de la Prostitution, on peut l'assurer,
produisit une surprise gnrale et fut juge, au premier abord,
inapplicable,  Paris du moins. Cependant, elle avait t prcde de
diffrentes ordonnances royales, qui semblaient lui ouvrir la voie
et qui, malgr bien des obstacles et des rsistances, taient alors
excutes assez fidlement. Ainsi, la Prostitution clandestine se
trouvait recherche et poursuivie de telle sorte, qu'une femme dissolue
pouvait toujours tre expulse de la maison o elle logeait, et que
les voisins avaient droit de forcer le propritaire  rompre le bail
qu'il aurait pass avec elle. Bien plus, un locataire de bonnes vie
et moeurs, qui demeurait dans une maison appartenant  une femme de
mauvaise vie, n'avait qu' la dnoncer comme telle, pour l'obliger
 dloger elle-mme, aprs une simple information judiciaire. Le
parlement de Paris avait confirm une sentence de cette espce, par
un arrt du 11 septembre 1542. Un arrt du 10 fvrier 1544 fut encore
plus explicite: Il fut jug, dit Papon dans son _Recueil d'arrts
notables des Cours souveraines de France_, qu'une femme de mauvaise
vie ne seroit pas reue  se faire adjuger le bail judiciaire d'une
maison saisie, encores qu'elle offrist d'en donner plus qu'un autre, et
que, quand elle l'auroit obtenue et s'y seroit establie, sa mauvaise
vie suffiroit pour l'en faire sortir et rsoudre le bail. Ce n'est
pas tout; Henri II avait essay  plusieurs reprises d'loigner de
la cour et de l'arme une multitude de femmes perdues, qui vivaient
du produit de leur impudicit, en _suivant_ l'arme et la cour; mais
Henri II ne put comprendre, dans cette exclusion partielle, les filles
de joie privilgies, qui remplissaient leur office sous la conduite
d'une _dame_ gouvernante. (Voy, le tome IV de cette Histoire, p. 30
et 31.) Quant aux ribaudes de l'arme, aucun roi, aucun gnral ne se
ft permis de les chasser toutes; mais la police militaire tendait 
diminuer leur nombre, qui allait toujours s'augmentant et qui faisait
tort  la discipline. On ne sait pas ce qu'il y avait de filles de
joie, attaches rgulirement  chaque corps de troupes; on sait
seulement que les marchaux des logis autorisaient la prsence d'un
_goujat_ pour trois soldats: or, dans les armes, goujats et ribaudes
taient sur le mme pied et partageaient le mme sort.

La prvt de Paris s'empara de l'article relatif  la Prostitution,
ds que l'dit de 1560 eut force de loi, et se mit en devoir de le
faire excuter dans la ville. Il y avait,  cette poque, dans les
classes bourgeoises, une sorte d'ostentation d'austrit morale, qui
protestait  la fois contre les dsordres de la cour et rivalisait
avec les moeurs svres des rforms. Le protestantisme avait, pour
ainsi dire, port un dfi aux catholiques, en leur proposant pour
modle de continence et de vertu ces hrtiques qu'on pendait et
qu'on brlait comme des criminels. Il y eut donc  Paris, comme
dans les principales villes, une guerre, dclare partout  la
Prostitution, une croisade entreprise par le pouvoir municipal,
pour faire disparatre les repaires de dbauche et leur honteuse
population. Les femmes de mauvaise vie, qui avaient jusque-l exerc
paisiblement leur scandaleuse industrie sous la protection des lois et
des magistrats, furent chasses de l'enceinte des villes, arrtes et
emprisonnes, condamnes, en cas de rcidive, au fouet,  la prison
et  la marque, exposes au pilori, traques dans les champs comme
des btes malfaisantes, et contraintes de se cacher pour chapper 
cette perscution gnrale. Il paratrait, nanmoins, que les _lieux
publics_ de Paris, qui avaient t consacrs  la Prostitution lgale
depuis le rgne de saint Louis, et qui taient, suivant les termes
des anciennes ordonnances,  ce ordonns et accoutums, ne furent
pas atteints d'abord par l'dit de 1560; car cet dit ne semblait pas
devoir infirmer la vieille lgislation, qui avait rgi pendant plus de
trois sicles l'tat des prostitues. Celles-ci, d'ailleurs, celles
du moins que les frais et les dangers d'un procs n'effrayaient pas,
formrent opposition devant la prvt et soutinrent que le nouvel dit
ne pouvait les chasser des _places et lieux publics_, assigns  leur
mtier: C'est  scavoir, disait la dernire ordonnance prvtale qui
avait renouvel celle de Louis IX, en 1367:  l'Abreuvoir de Mascon,
en la Bouclerie, rue Froidmentel, prs du clos Brunel, en Glatigny, en
la Court Robert de Paris, en Baille Ho, en Tyron, en la rue Chapon
et en Champ-Flory. Nous ignorons les circonstances de ce procs,
qui dura plusieurs annes. Mais nous sommes fond  croire que la
Prostitution continua de rester matresse de quelques-uns de ses plus
anciens asiles. Les rues de Glatigny ou du Val d'Amour, d'Arras ou
Champ-Gaillard, de Fromentel ou Fromenteau, etc., continurent  offrir
des repaires  la dbauche. (_Hist. de Paris_, par Dulaure, dit. de
1825, t. IV, p. 561.) Nous n'avons pas dcouvert les arrts rendus 
cet gard; mais nous pouvons presque affirmer que, si le nombre des
lieux publics nomms dans l'ordonnance de 1367 fut rduit par dcision
du parlement, plusieurs restrent en possession de leur privilge
obscne, parce qu'on prouva, par des actes authentiques, qu'ils avaient
t, en quelque sorte, constitus par saint Louis. Ainsi, le lupanar de
la rue Chapon, qui avait brav si longtemps les vques de Chlons en
restant ouvert  la porte de leur htel, fut ferm, seulement alors,
faute de pouvoir justifier de son anciennet. (_Antiquit. de Paris_,
par Sauval, t. II, p. 78.)

Un autre mauvais lieu, plus clbre  cause de sa gouvernante qui se
nommait _la mre Cardine_, rsista plus encore que tous les bordeaux
de Paris  l'ordonnance royale qui les supprimait. La mre Cardine,
que nous connaissons par diverses pices satiriques publies vers
cette poque, devait tre la _reine des maquerelles_ de Paris; elle
tait,  coup sr, fort riche, puisqu'elle soutint un long procs,
et, quand l'arrt fut rendu contre elle au tribunal du Chtelet, elle
eut encore le crdit d'empcher la leve et l'excution du jugement.
L'tablissement de la mre Cardine tait considrable; il occupait
plusieurs grandes maisons dans les rues du Grand et du Petit-Hurleur,
au centre du quartier Bourg-l'Abb. Ces rues infmes, dont le nom
_Heuleu_ ou _Hue-leu_ indique peut-tre qu'on _huait_ les dbauchs
qu'on y voyait entrer, n'avaient pas d'autres habitants que des filles
et leurs vils amants; tous ceux qui avaient l _pignon sur rue_,
s'efforcrent de conserver leurs locataires, et adressrent, dans
ce but, des suppliques au lieutenant civil du Chtelet, au prvt de
Paris, et enfin au roi. Mais tout fut inutile; aprs les pripties
d'un long procs, le roi, par ses lettres patentes du 12 fvrier
1565 (c'est 1566,  compter suivant le nouveau style) enjoignit au
lieutenant civil de faire expdier le jugement et de le mettre 
excution, sans plus de retard. En consquence, le jugement fut cri
 son de trompe, par les crieurs jurs,  l'entre des deux rues du
Heuleu; les femmes de mauvaise vie, qui rsidaient dans ces rues, en
sortirent dans les vingt-quatre heures, et on ferma irrvocablement
tous les bordeaux qui avaient engag et soutenu la lutte contre le
Chtelet et le parlement. Sauval a pu dire, en parlant de ce dnoment,
qu'en cette anne-l, les asyles des femmes publiques furent ruins de
fond en comble. Les lettres patentes du roi, enregistres au Chtelet
le 24 mars 1565 (ou plutt 1566), provoqurent une nouvelle ordonnance
du prvt de Paris, qui supprimait dfinitivement la Prostitution
lgale, aux termes de l'dit de 1560. (Voy. les _Edicts et ordonnances
des roys de France_, recueillis par Fontanon, t. I, p. 574.)

C'tait toujours le chancelier Michel de l'Hospital, qui travaillait
ainsi  purer les moeurs; c'tait lui qui n'avait pas voulu souffrir
davantage que les femmes dissolues eussent l'air de tenir tte au
roi et  la magistrature. Aux lettres patentes du 12 fvrier, qui ne
concernaient que le bordeau de Hueleu, le prvt de Paris avait ajout
cette paraphrase confirmative de l'article prohibitif de l'dit: Au
surplus, faisant droict, sur la requeste verbale desdites gens du
roy, que dfenses sont faites  tous manants et habitants de ceste
ville et fauxbourgs de Paris et autres, de souffrir en leurs maisons
bordeau secret ne public, sur peine de 60 livres parisis d'amende pour
la premire fois, et de six vingts livres parisis d'amende pour la
seconde, et, pour la troisiesme fois, de privation de la proprit des
maisons. Et seront lesdites lettres, ensemble ceste ordonnance, leues
et publies  son de trompe et cry public, tant par les carrefours de
ceste ville que fauxbourgs de Paris et autres lieux o sont lesdits
bordeaux,  ce qu'aucun n'en prtende cause d'ignorance. Ainsi,
la fermeture des maisons de dbauche de Grand et du Petit _Hueleu_
entrana celle de la plupart des mauvais lieux qui existaient encore
 Paris; ceux que n'atteignit pas la proscription gnrale, et que
le prvt de Paris laissa subsister  huis clos, sous la sauvegarde
d'une permission tacite, perdirent tous les droits qu'ils tenaient
de l'ordonnance de saint Louis, et comme ils n'avaient plus qu'une
existence provisoire, nous croyons que, ds ce temps-l, ils furent
caractriss par un surnom qui est toujours en usage et qui dfinit la
nature de leur privilge: _maisons de tolrance_. Au reste,  partir
de cette poque, comme le dit expressment Sauval (t. II, p. 650), les
filles publiques cessrent d'avoir des statuts, des juges, des habits
particuliers et des rues affectes  leurs dissolutions. On peut donc
dire que la Prostitution lgale fut lgalement abolie en France.

Nous avons indiqu les causes qui nous semblent avoir provoqu cette
grande mesure de police; nous avons dit que le protestantisme avait
forc le gouvernement  se mettre ainsi  la tte d'une rforme des
moeurs; nous avons fait comprendre que le vertueux chancelier de
l'Hospital s'tait surtout intress  cette rforme, qui donnait
satisfaction aux voeux des honntes gens, sans distinction de religion
ni de parti politique. Mais diffrents historiens ont prtendu que la
suppression des mauvais lieux avait t commande par des ncessits
imprieuses de salubrit gnrale; car la maladie vnrienne,
qui s'tait rpandue d'une manire effrayante  la suite de la
dbauche populaire, avait fait de chaque lupanar un redoutable foyer
d'infection. En effet, on sait que cette horrible maladie, dont les
symptmes n'taient plus aussi affreux qu'autrefois, avait nanmoins
multipli ses ravages,  ce point, que la Prostitution devenait
l'ennemie permanente de la sant publique. Le 4 dcembre 1555, l'avocat
du roi, Me Denis Riant, avait port plainte  la Cour du parlement de
Paris contre les mauvais lieux du Champ Gaillard et du Champ d'Albiac,
o se commettaient journellement infinies volleries, force violences,
larcins et autres mchancets, par le moyen des locatifs des maisons,
qui tiennent, au moins la pluspart d'iceux, bordeaux en leurs chambres,
y reoivent et y endurent gens inconnus, sans adveu, ruffiens,
vagabonds, pauvres filles et femmes. L'avocat du roi ajoutait,  la
suite de sa plainte, que depuis un an seulement, se sont trouvs
dix-huit ou vingt jeunes hommes, escoliers d'honnestes familles,
gasts de la vrole, pour avoir hant esdits lieux, chose qui est fort
pitoyable et requiert bien qu'on y pourvoye. La Cour avait dj rendu
deux arrts qui enjoignaient aux propritaires des maisons du Champ
Gaillard et du Champ d'Albiac de ne louer ces maisons qu' gens connus
et fams de bonne vie et moeurs. Elle invita le lieutenant criminel 
faire excuter les arrts prcdents et  mettre un terme au dsordre.
(Voy. les Preuves de l'_Hist. de Paris_, par Lobineau et Flibien, t.
II, p. 767.)

Il est  peu prs avr que le mal de Naples avait envahi tous les
repaires de dbauche, au moment o l'dit de Charles IX supprima
totalement la Prostitution. Le pote Baf, dans ses _Passetemps_, fait
le portrait de _missir Mac_, qui avait eu de _grands infortunes_

  A suyvre les amours communes.

Voici l'allocution, qu'un ami adresse  cet incorrigible, qui ne
pouvait se _dsister de faire feste aux filles_:

  Comment n'tes-vous pas content,
  Missir Mac, d'avoir eu tant
  Et tant de mauvaises fortunes
  A suyvre les amours communes?
  D'avoir si roide la vrole,
  Que vous n'avez dent qui n'en grole?
  D'avoir la vrole si bien,
  Que du nez ne vous reste rien?
  D'avoir tout le palais mang
  Et d'avoir de chancres rong
  Votre membre plus qu' demy?

Une autre pigramme de Baf, dans laquelle un nomm Galin est le hros
d'une aussi triste aventure, ne le dpeint pas sous des couleurs moins
hideuses:

  Pour hanter souvent les bourdeaux,
  Le chancre t'accueillit si bien,
  Que du nez en ta face rien
  Ne t'est rest, que les naseaux!

Un crivain du mme temps, Antoine Duverdier, qui pensait que Dieu a
envoy ceste peste sur la terre, pour flau et vengeance des sales,
illicites et frquentes paillardises des mauvais, reconnat, dans
ses _Diverses Leons_, que ce mal estoit beaucoup plus contagieux,
au commencement, qu'il n'est maintenant,  cause des souverains
remdes qu'on a trouvs; mais, nanmoins, il s'tonne que les
dbauchs osassent risquer la rcidive dans un mal qui, pour n'tre
pas mortel ordinairement, laissait toujours de fcheux ressouvenirs 
ses victimes: Y en a plusieurs, s'crie-t-il avec surprise, qui ont
su vrole six ou sept fois! Louis Guyon, qui a crit ses _Diverses
leons_ pour faire suite  celles de Duverdier, constate, en sa qualit
de mdecin, que la maladie vnrienne se jouait encore de tous les
efforts de la science. Ceste contagion vnrienne, dit-il (t. I, p.
612), parce que le plus communment elle se prend par paillardise et
acte dshonnte, est, par consquent, honteuse. Louis Guyon, qui
veut dire par l que le _venin de la femme paillarde_ tait plus
dangereux dans les bordeaux que partout ailleurs, cite le fait de
deux jeunes adolescents d'une grande famille, qu'il avait traits 
Paris en 1563, et qu'il ne russit pas  gurir. Ces deux imprudents,
il est vrai, avaient essay de cacher leur tat, jusqu' ce qu'il se
ft connatre par la pelade, par pustules rouges qui leur venoient
au front, douleurs au milieu des os, tant des bras, jambes, cuisses,
espaules, que sur le devant de la teste, les nuicts jusqu'environ
l'aube du jour, et autres signes, comme douleur au gosier, ne pouvans
bien avaller la viande. Tous les mdecins et chirurgiens, entre les
mains desquels se remirent les pauvres malades, chourent dans leur
gurison, jusqu' ce qu'un ambassadeur du roi d'Espagne, qui les
entendait gmir et se plaindre pendant la nuit, leur et conseill de
partir pour l'Amrique et de s'y faire soigner  la mode du pays par
les indignes. Ce traitement eut un plein succs, et les malheureux
jeunes gens, qui taient partis tiques et semblables  des cadavres,
revinrent en France florissants de sant. Un pareil rsultat servit
sans doute  confirmer l'opinion des savants qui voulait que le
mal napolitain et t dcouvert, en mme temps que l'Amrique, par
Christophe Colomb. Cependant, cette opinion n'tait pas encore si
bien tablie, que certains docteurs de la Facult de mdecine de Paris
ne soutinssent avec tnacit que cette maladie n'tait pas nouvelle,
quoiqu'elle et chang de caractre. Ceux-l errent grandement, disait
Antoine Duverdier, qui estiment que la maladie que les Grecs appellent
+leichn+, Pline, _mentagra_, et nous, _feu volage_ ou _male dartre_,
soit ce mal que nous appelons vulgairement _vrole_.

Il est donc possible que les hommes d'tat, qui essayrent d'abolir
la Prostitution par un dit du roi, aient voulu appliquer un remde
hroque  la maladie honteuse, qu'ils espraient chasser de France
avec les misrables femmes qui en taient presque toutes infectes.
Mais on aurait d prvoir qu'en forant ainsi la population des
mauvais lieux  rentrer dans le sein de la socit et  s'y dguiser
sous des dehors honntes, on faisait refluer la contagion vnrienne
dans le courant de la vie domestique. Les documents nous manquent
absolument pour apprcier les effets, physiologiques et hyginiques
de la fermeture des maisons de dbauche. Ce ne fut pas, comme on peut
le supposer, la cessation des dsordres, qui n'avaient plus, il est
vrai, d'asiles privilgis et autoriss, mais qui n'taient que plus
hardis  s'taler au grand jour. Ainsi, la Prostitution clandestine eut
des marchs publics dans toutes les rues et sur toutes les places: la
femme _commune_, en perdant le droit d'exercer lgalement son mtier 
certaines conditions fixes, acquit la libert de se montrer partout et
de rgler elle-mme les conditions de la criminelle industrie qu'elle
exerait en cachette. Il y eut bientt sans doute  Paris autant de
lupanars secrets qu'il y en avait de publics auparavant; le nombre
des agents de la Prostitution ne diminua pas; bien au contraire, les
proxntes des deux sexes, tant devenus plus ncessaires, devinrent
aussi plus nombreux; l'usage eut bientt adopt, dans la ville et
dans les faubourgs, des endroits de rencontre et de rendez-vous, o
la dbauche allait recruter ses milices et dresser ses batteries.
Quant aux bordeaux, qui n'taient plus sous la surveillance du pouvoir
municipal, ils tombrent  la merci de tous les tres dgrads, qui ne
craignirent pas de s'exposer au chtiment de la loi et qui firent de
ces cavernes impudiques le rceptacle de tous les crimes.

On ne saurait douter que l'dit de 1560, contre les bordeaux, n'ait eu
de scandaleuses consquences, lorsqu'on voit la Prostitution errante
se grouper pendant la nuit autour des croix de pierre, qui s'levaient
sur presque toutes les places de Paris. En 1572, l'vque de Paris fit
enlever la Croix de Gastine, rige sur une petite place dans la rue
Saint-Denis; car cette croix, suivant l'expression d'un chroniqueur,
servait d'enseigne aux dbauchs, qui se runissaient l tous les
soirs et qui y commettaient mille profanations. Le _Journal de Henri
III_ raconte, en ces termes, l'enlvement d'une autre Croix, que le
libertinage n'avait pas moins profane: La nuit du jeudy 10 mars 1580,
de l'ordonnance de l'vque de Paris, et d'un secret consentement de la
cour, fut enlev du lieu o il estoit le crucifix surnomm _Maquereau_,
et par les gens du guet port  l'vesch, et ce  cause du scandaleux
surnom que le peuple lui avoit donn,  raison de ce que ce crucifix de
bois peint et dor, de la grandeur de ceux qu'on voit ordinairement aux
paroisses, estoit plaqu contre la muraille d'une maison, sise au bout
de la vieille rue du Temple, vers et proche les esgouts, en laquelle et
s environs se tenoit un bordeau; en sorte que ce vnrable instrument
de notre Rdemption servoit d'enseigne aux bordeliers repaires.
Pierre de l'Estoile ne nous apprend pas si le bordeau fut ferm par
ordre de la prvt, aprs que l'vque Pierre de Gondi eut mis fin 
un scandale, qui tait plus dplorable que celui de l'impunit d'une
_boutique_ de dbauche.

La plupart des maisons, en ce temps-l, avaient des enseignes qui
les faisaient reconnatre, en l'absence de numros et d'autres signes
indicateurs. Les maisons de Prostitution devaient donc avoir aussi leur
_marque_ ou _enseigne_, qui ne rappelait pas toujours la destination
du lieu, car l'enseigne pouvait tre plus ancienne que sa destination,
mais souvent l'enseigne annonait, par un emblme indcent ou par une
devise quivoque, le genre de commerce auquel le local tait consacr.
Ainsi, Piganiol de la Force affirme que le quartier du Gros-Caillou a
d son nom  un _gros caillou_ qui servait d'enseigne  un lupanar.
Dans tous les cas, ce nom-l n'a pas t en usage avant la fin du
seizime sicle, et on peut le faire natre de l'installation de ce
lieu de dbauche et de son enseigne, mtaphoriquement obscne. Nous
n'entreprendrons pas une digression tymologique, pour expliquer ce que
pouvait tre ce _caillou_, ce qu'on devinera sans effort en cherchant
son origine dans ces vers d'un vieux pote:

  Jouer au jeu qu'_aux cailles_ on appelle,
  Aux filles est chose plaisante et belle.

Les historiographes de Paris mentionnent plusieurs enseignes de la
mme espce, qui avaient donn le nom de rue _de la Corne_  deux rues
du faubourg Saint-Germain-des-Prs, nommes maintenant rue Beurrire
et rue Neuve-Guillemin, ainsi qu' une rue du faubourg Saint-Marceau,
laquelle a t ferme au dix-septime sicle et est devenue le
cul-de-sac des Corderies. Sauval rapporte qu'il y avait une tte de
cerf, que le peuple appelle _corne_, dit-il, scelle dans la muraille
 l'encognure de la rue de la Corne, et que cette tte de cerf avait
fait donner aussi le nom de rue de la Petite-Corne  la rue adjacente;
mais il ajoute que ce nom leur venait bien plutt d'une troupe de
prostitues accourues l d'abord, pour s'y tablir. Ce fut  la fin
du seizime sicle, que ces prostitues, qui ne pouvaient plus rsider
dans l'enceinte de la ville, se rfugirent dans le faubourg, o l'abb
de Saint-Germain les laissa se fixer, moyennant une redevance. Mais,
plus tard, ce lieu de dbauche causa de tels dsordres et scandalisa
tellement les bons paroissiens de Saint-Sulpice, que le cur de
cette paroisse obtint de l'abb de Saint-Germain l'expulsion de ces
turbulentes voisines. On fit disparatre, avec l'enseigne de leur
repaire, le nom des deux rues que cette enseigne avait baptises: la
premire reut le nom de rue _Guillemin_,  cause d'un fief appartenant
 une famille de ce nom-l, et la seconde prit celui de rue _Beurrire_
ou _des Beurriers_; mais le peuple, qui se souvenait d'avoir vu la
_corne_ et le mauvais lieu qu'elle annonait au passant, persista
longtemps  dsigner les deux rues sous leurs anciens noms, quoique les
nouveaux eussent t gravs en lettres d'or, sur des plaques de marbre,
au coin des deux rues, par ordre du bailli de Saint-Germain. Il fallut
bien s'accoutumer  substituer enfin ces nouveaux noms aux anciens.
Mais l'ide d'une maison de dbauche y restait toujours attache, et,
dit Sauval, parce que le nom de _Guillemin_ est un peu proverbial,
le peuple qui se plat  tourner tout en raillerie, non content
d'avoir ajout au nom de _Guillemin_, propritaire du jardin, celui de
_Crocquesolle_, il l'a donn encore  la rue, de sorte qu'il l'appelle
plus souvent la rue _Guillemin-Crocquesolle_, que la rue _Guillemin_.
Sans entrer dans de longues dissertations archologiques, nous dirons
que _Guillemin_, dans le langage mtaphorique du bas peuple, signifiait
tantt un cafard, tantt la nature de l'homme, de mme que _guillery_;
et l'on chantait alors, dans les carrefours, un fameux refrain, qui
tait encore en vogue sous la Rgence, puisque le duc d'Orlans l'avait
toujours  la bouche (voy. les _Mm. du cardinal Dubois_):

    Du temps du roi Guillemot,
    De la reine Guillemote,
  On prenoit les hommes au mot
    Et les femmes  la m....

Aux tymologistes de rechercher et de dcouvrir l'origine de
_guillemin_ et _guillemot_! Quant  _crocquesolle_, c'est videmment
une pithte qualificative, et nous croyons que, la _solle_ ou
_soulle_ tant un jeu de ballon trs-usit autrefois, on avait fait un
rapprochement tout naturel entre ce jeu-l et celui qui se joue dans
les lieux de Prostitution, o la _femme commune_ passe de main en main,
 l'instar d'une _solle_ ou ballon que les joueurs se renvoient de l'un
 l'autre: de l, le mot _solle_ comme synonyme de prostitue et, par
extension, de la nature d'une femme dbauche.

Il est vident que le peuple avait alors trs-peu de sympathie et mme
de piti pour les femmes de mauvaise vie, puisqu'il les poursuivait
de ses hues, et les chassait souvent  coups de pierres, quand il
les reconnaissait dans les rues honntes. Nous avons vu aussi que
les hommes dpravs, qui osaient entrer en plein jour dans les rues
infmes consacres  la dbauche, n'taient pas mieux traits par la
populace. On peut donc assurer que l'dit de 1560, qui supprimait
la Prostitution lgale, fut accueilli favorablement par l'opinion
gnrale; et les habitants de Paris, hormis ceux qui prlevaient sur
cette Prostitution les loyers de leurs maisons, applaudirent tous 
la fois aux mesures de police qui amenrent la fermeture de la plupart
des mauvais lieux. La ruine et l'embarras des courtires de dbauche,
le dsarroi et la dispersion des filles, la colre et la confusion des
libertins, ne touchrent personne et amusrent tout le monde. Il y eut
un concert de plaisanteries et d'pigrammes contre les exils et les
victimes de la Prostitution. Ce furent surtout le lupanar du Huleu
et sa clbre directrice, la mre Cardine, qui servirent de sujet 
ces facties en prose et en vers, que la gaiet populaire inspirait
avec tant de verve et d'abondance. La plus connue de ces facties est
l'_Enfer de la mre Cardine_, dont la premire dition, que nous ne
possdons plus, fut certainement contemporaine de tous les _canards_
potiques que fit natre la destruction du Hulleu. Voici l'intitul
de cette rare et curieuse satire, dirige contre les courtisanes les
plus fameuses de cette poque: _l'Enfer de la mre Cardine, traitant de
la cruelle et terrible bataille qui fut aux enfers entre les diables
et les maquerelles de Paris, aux nopces du portier Cerberus et de
Cardine, qu'elles vouloient faire royne d'enfer, et qui fut celle
d'entre elles, qui donna le conseil de la trahison_... (Sans date et
sans indication de lieu, mais sans doute imprim  Paris vers 1570,
in-8.) Cette pice, en vers, qu'on attribue  Flaminio de Birague,
neveu du chancelier de France, fut rimprime en 1583 et en 1597. Dans
les rimpressions, on ajouta une _chanson de certaines bourgeoises de
Paris qui, feignant d'aller en voyage, furent surprises au logis d'une
maquerelle  Sainct-Germain-des-Prez_. Il n'existe que deux ou trois
exemplaires des rimpressions du seizime sicle; mais, en 1793, un
bibliophile bienfaisant ne voulut pas laisser disparatre tout  fait
l'_Enfer de la mre Cardine_, et il en fit une nouvelle dition tire
 108 exemplaires, qui sont dj presque aussi rares que les ditions
anciennes.

Voici le dbut de ce pome allgorique, qui n'est pas, comme le suppose
M. le marquis du Roure dans son _Analectabiblion_, un acte de vengeance
personnelle du pote contre la mre Cardine, mais une satire collective
qui s'adresse  toutes les reines de la Prostitution.

  Puisque l'oysivet est mre de tout vice,
  Je veux, en m'esbattant, chanter cy la malice,
  La faulse trahyson et les cruels efforts,
  Que fit Cardine un jour en la salle des morts,
  Alors que Cupidon lui fit oster les flammes
  Qui tourmentent l-bas nos pcheresses mes.

La fable du pome est toute simple, dit M. le marquis du Roure:
Cardine pouse Cerberus, et au festin de noces paraissent les
principales filles de Paris: Marguerite Remy, surnomme _les gros
yeux_; la Picarde, _cresmire_; Anne _au petit bonnet_; la Normande,
_bragarde_; la Lyonnaise, _douteuse_, etc. Cupidon, l'ennemi jur de
Pluton, parat  ces noces pour exciter les damns  combattre l'enfer,
voire mme  trangler Cerberus. M. le marquis du Roure rsume tout
l'ouvrage dans cet apophthegme: Quelques filles sont pires que tous
les diables ensemble. L'diteur de 1793 a rimprim, en outre,  la
suite de l'_Enfer de la mre Cardine_, une pice du mme genre, qui
nous donne la vritable date du pome de Flaminio de Birague, qu'elle
accompagne: _Dploration et complaincte de la mre Cardine de Paris,
cy-devant gouvernante de Huleu, sur l'abolition d'iceluy. Trouve,
aprs le deceds d'icelle Cardine, en un escrain auquel estoient ses
plus privez et prcieux secretz, tiltres de ses qualitez authentiques,
receptes souveraines, compostes, anthidotes, baulmes, fardz, boetes,
ferrements et ustenciles servant audict estat dudit mestier_ (sans nom
de lieu, 1570, in-4 de 8 ff.). Il suffit de citer deux autres pices
de la mme poque, qui furent inspires par l'excution de l'dit de
1560: _La destruction avec la desolation des povres filles de Huleu
et de Darnetal_ (sans lieu ni date, pet. in-8 goth de 4 ff., avec une
gravure en bois sur le titre). M. J.-C. Brunet, dans son _Manuel du
libraire_, dit que cette pice de vers de six syllabes a t compose
vers 1520; mais on sait que M. Brunet n'est pas une autorit, ds
qu'il s'avise de juger un livre au del du titre. Cette complainte est
videmment du mme temps, sinon de la mme main, que la _Complainte
de la mre Cardine_. Une autre pice, qui se rapporte  cette grande
affaire de l'_abolition_ des lupanars, est intitule: _Ban de quelques
marchands de graine  poile et d'aucunes filles de Paris_ (sans nom
de lieu, 1570, in-8). Mais nous doutons qu'un seul exemplaire de
l'dition originale ait survcu  la circonstance, et, par bonheur,
un bibliophile s'est encore rencontr, en 1814, pour faire rimprimer
cette factie ordurire, dont l'auteur, Rasse Desneux, tait le
chirurgien de Charles IX et l'ami de Ronsard.

L'_abolition des bordeaux_, tout incomplte qu'elle ft, avait t vue
de si bon oeil par la France entire, que Charles IX et son chancelier
Michel de l'Hospital continurent  vouloir rformer les moeurs
par ordonnance: il avait t plus facile d'loigner de l'enceinte
des villes les lieux de dbauche, que d'expulser compltement les
prostitues de la cour et de l'arme. Depuis les temps les plus
reculs, une cour princire, de mme qu'une arme, tranait  sa
suite une bande plus ou moins nombreuse de mauvais sujets et de femmes
perdues. Le roi, de concert avec son vertueux ministre, s'effora de
remdier  cet abus. Par un dit du 6 aot 1570, il ordonna que tous
autres vagabonds, sans maistre ny adveu, ayent dans vingt-quatre heures
 vuider nostredite cour, sur peine d'estre pendus et estranglez, sans
esprance d'aucune grace ny remission; que toutes filles de joie et
femmes publiques deslogent de nostre-dite cour, dans ledit temps, sous
peine du fouet et de la marque. Il y eut probablement une multitude de
filles fouettes et marques, car elles ne se pressrent pas d'obir
 l'ordonnance royale qui les chassait, et Charles IX dut raviver
plusieurs fois cette ordonnance dans le cours de son rgne. Celle qu'il
fit contre les prostitues _suivant l'arme_ ne rencontra pas moins
de difficults dans son application, puisque Henri III n'eut rien de
plus press, en montant sur le trne, que de la renouveler dans les
mmes termes: Enjoignons non-seulement aux prvts des marchaux et
leurs lieutenants, mais aussi  nos juges ordinaires, de chasser les
filles de joye, s'il s'en trouve  suitte desdites compagnies et les
chastier de peine de fouet, et pareillement les goujats, au cas qu'il
s'en trouve plus d'un pour trois soldats. Il est certain que cette
ordonnance ne fut jamais excute, du moins d'une faon rgulire et
gnrale; mais, parfois, aussi elle tait cruellement mise en vigueur
par le seul fait d'un caprice du chef d'arme. Par exemple, si l'on
peut se fier au tmoignage de Varillas (_Hist. de Henri III_, liv. VI),
le marchal Philippe Strozzi, que l'historien nous reprsente comme
_extrmement svre_, commanda qu'on jett dans la rivire de Loire
800 filles de joye qui suivoient son camp.

Ces pauvres filles n'taient pas traites partout avec autant de
rigueur, et si elles ne figuraient pas dans les armes des rforms,
elles menaient joyeuse vie dans les armes catholiques. Ainsi, Brantme
dcrit complaisamment la belle arrire-garde, que le duc d'Albe, dans
son expdition, contre les _Gueux_ de Flandres, pouvait passer en
revue, avec ses dix mille hommes de vieilles troupes. C'taient, dit
Brantme, quatre cents courtisanes  cheval, belles et braves comme
princesses, et huit cents  pied, en point aussi. Il y avait l un
gentilhomme franais, messire Franois Le Poulchre, seigneur de la
Motte Messem, chevalier de l'ordre du roi et capitaine de cinquante
hommes d'armes des ordonnances de Sa Majest. Ce qu'il admira le plus
dans cette expdition militaire, ce furent les douze cents courtisanes
_en bon point_, qui semblaient tre charges de sauvegarder l'honneur
des filles et des femmes sur le thtre de la guerre. Voici comment il
parle de ces cratures, dans les sept livres de ses _Honntes Loisirs_,
ddis au roi Henri III (Paris, Marc Ourry, 1587, in-12):

  Il les entretenoit, qui vouloit, tout le jour;
  Mais, avec un respect plein de crmonie,
  Le barisel-major leur tenoit compagnie.
  Or, ces dames avoient tous les soirs leur quartier,
  Du marchal de camp, par les mains du fourrier,
  Et n'et-on pas os leur faire une insolence.

Leur vanit s'en accrut tellement, qu'elles finirent par faire de la
femme honnte et qu'elles taxrent leurs faveurs  un prix trop lev
pour la bourse des soudards. Il fallut que le duc d'Albe intervnt et
ft crier dans son camp, par ses hrauts d'armes:

  Qu'entre elles ne fust pas une qui osast
  Refuser dsormais soldat qui la priast
  De luy payer sa chambre  cinq sols par nuicte.

On ne saurait prendre le taux fix par le duc d'Albe, pour le prix
courant de la Prostitution populaire  cette poque. Cependant il est
permis de supposer, d'aprs le chapitre de Rabelais intitul: _Comment
Panurge enseigne une manire bien nouvelle de bastir les murailles de
Paris_, que le relchement des moeurs publiques avait singulirement
fait tort au mtier impudique des prostitues de carrefour. Je
voy, dit Panurge, que les callibristris des femmes de ce pays sont
 meilleur march que les pierres: d'yceulx fauldroit bastir les
murailles, en les arrangeant par bonne symtrie d'architecture et
mettant les plus grands aux premiers rancz, et puys, en talvant 
dos d'asne, arranger les moyens et finablement les petits. Cette
sale bouffonnerie de Panurge renferme assurment un indice de
l'avilissement du prix des _denres_ de la dbauche. La fermeture des
mauvais lieux ne diminua pas le nombre des femmes _de bonne volont_.
Pierre l'Estoile, dans son _Journal de Henri III_,  la date du 26
mai 1575, caractrise ainsi la corruption qu'il voyait rgner autour
de lui, dans la bourgeoisie et le peuple de Paris: Ce dont se plaint
le prophte Jrmie, chapitre III des _Filles de Sion_, qui estoient
eslances, cheminant le col estendu et les yeux affetts, se guindant
et branslant et faisant resonner leurs pas, se pouvoit,  aussi bon
tiltre et meilleur, dire, en ce temps, des femmes de Paris et filles de
la cour. Dont ne se faut esbahir, si le Seigneur, selon la menace qu'il
en fait au lieu mesme par son prophete, descheveloit leurs testes et
leurs parties honteuses, par ces folatres faiseurs de pasquils, dont la
ville de Paris et la cour estoient remplies. Brief, le desbordement,
sans parler de pis, estoit que la caballe du cocuage estoit un des
plus clairs revenus de ce temps. (Voy. l'dition publie par MM.
Champollion pre et fils, d'aprs le ms. original de P. l'Estoile, dans
la collect. des _Mm. pour servir  l'histoire de France_.)

Nous trouverions sans doute, dans les oeuvres des potes du seizime
sicle, une foule de passages qui se rapporteraient  notre sujet, et
qui nous permettraient de faire une peinture fidle et mme minutieuse
des moeurs de la Prostitution; mais nous avons hte de sortir de
cet impur treizime sicle, o la dbauche italienne est le dernier
cloaque o vient se salir et s'teindre la branche royale des Valois;
nous craindrions d'tre entran dans une trop longue digression, en
feuilletant ces potes libertins qui se plaisaient  fonder le Parnasse
de Priape, et qui n'avaient pas de muse plus inspiratrice que la Vnus
des carrefours. Certes, les potes taient d'avance autoriss  tous
les dsordres de la posie rotique, quand ils rencontraient chez
les prostitues les plus grands seigneurs de la cour, des princes de
l'glise et des magistrats vnrables. Le cardinal Charles de Lorraine
n'allait-il pas, comme l'et fait un jeune colier, passer la nuit,
hors de son htel, dans le logis d'une femme perdue? Louis Regnier,
sieur de la Planche, nous raconte, dans son _Histoire de Franois
II_, que ce prlat dbauch, sortant un grand matin de la maison
de la belle Romaine, courtisane renomme du temps de Henry, loge
en la Cousture de Saincte Catherine, avoit failli d'estre maltrait
par certains ruffians qui cerchent volontiers les chappes cheutes 
l'entour de telles proyes. Cette Romaine, qui rivalisait en beaut et
en libertinage avec la Grecque, tant exalte par Brantme, nous parat
tre le type de cette courtisane, que Joachim Dubelloy a mise en scne
dans un pome fameux, intitul tantt _la Maquerelle ou la Vieille
courtisane de Rome_, et tantt _la Courtisane repentie_. Ce pome nous
offre quantit de traits qui peuvent servir  faire le portrait des
courtisanes  la mode du seizime sicle. C'est elle-mme qui raconte
sa vie et qui, son bon temps pass, essaye de consoler ses ennuis,

  Par les soupirs d'une complainte vaine.

Ds l'ge de seize ans, corrompue par le mauvais exemple d'_une
impudique mre_, elle laissa cueillir sa fleur par un _serf_; mais ce
fut chose si secrte, que personne au monde, except sa mre, ne pt
souponner cet accident:

  Bientt aprs, je vins entre les mains
  De deux ou trois gentilshommes romains,
  Desquels je fus aussi vierge rendue,
  Comme j'avois pour vierge est vendue.
  De main en main je fus mise en avant,
  A cinq ou six, vierge comme devant.

Un prlat l'achte ensuite _comme pucelle_; elle apprend alors 
chanter,  danser,  pincer du luth et  _proprement parler_; puis, 
se farder et  se parer. Ce prlat l'aimait assez pour ne lui refuser
aucune preuve de tendresse: il l'enrichit, et il finit par la marier
 un gentilhomme qui la dpouilla, sitt la noce faite, de tout ce
qu'elle avait apport en dot; elle se trouve tout  coup ruine:

  Et rejetant toute vergogne et honte,
  J'ouvre boutique; et faite plus savante,
  Vous mis si bien ma marchandise en vente,
  Subtilement affinant les plus fins,
  Qu'en peu de temps fameuse je devins.
  Lors, me voyant de Rome assez connue
  Pour n'estre au rang de squaldrine tenue,
  De deux ou trois  poste je me mis,
  Lesquels toient mes plus fermes amis,
  Et tous les mois me donnoient pour salaire
  Un chacun d'eux trente cus d'ordinaire.

Elle ne se contentait pas de ce salaire, et elle employait toutes
sortes de ruses pour mettre  contribution ses trois _amis_, en faisant
accroire  chacun d'eux qu'elle l'aimait plus que les autres. Ils
n'taient pas jeunes ni beaux, mais ils taient crdules et gnreux;
elle fuyait, d'ailleurs, _plus que peste_

  Ces jeunes gens, lesquels, sans dbourser,
  A tout propos, pour beaux veulent passer,
  Nous pensant bien payer d'une gambade,
  D'une chanson, d'un lut ou d'une aubade.

Elle connaissait tous les mystres de la vie des courtisanes, et
elle les employait  son avantage, quoiqu'elle se donnt des airs
d'honntet et mme de pruderie:

  J'avais aussi une soigneuse cure,
  De n'endurer sur mon corps une ordure,
  De boire peu, de manger sobrement,
  De sentir bon, me tenir proprement,
  Ft en public ou ft dedans ma chambre,
  O l'eau de naffe, et la civette et l'ambre,
  Le linge blanc, le pennage ventant,
  Et le sachet de poudre bien sentant,
  Ne manquoient point: surtout, je prenois garde
  (Ruse commune  quiconque se farde)
  Qu'on ne me pt surprendre le matin.
  Bref, tout cela qu'enseigne l'Artin,
  Je le savois, et savois mettre en oeuvre
  Tous les secrets que son livre descoeuvre,
  Et d'abondant, mille tours inconnus
  Pour veiller la dormante Vnus.

Mais comme elle excellait  cacher sa profession! Elle tait _honneste
en ses propos_, elle savait _deviser_ de la vertu, et se dguisait si
bien,

  Que rien qu'honneur ne sortoit de ma bouche,
  Sage au parler et foltre  la couche.

Ce fut par de tels moyens, qu'elle _acquit faveur_  Rome et  Paris,
en sorte que les gentilshommes n'taient pas estims, qui ne pouvaient
se vanter de lui _faire l'amour_,

  Au demeurant, ft de nuit ou de jour.

On devine qu'elle n'avait rien  redouter des lois de police relatives
aux courtisanes subalternes:

  Je ne craignois d'aller sans ma patente,
  Car j'tois franche et de tribut exempte,
  Je n'avois peur d'un gouverneur fcheux,
  D'un barisel ou d'un sbire outrageux,
  Ni qu'en prison on retnt ma personne...
  N'ayant jamais faute de la faveur
  D'un cardinal ou autre grand seigneur
  Dont on voyoit ma maison frquente,
  Ce qui faisoit que j'estois respecte.

Elle avait fait ce _beau mnage_ pendant six ou sept ans, lorsqu'elle
commena, se sentant vieillir,  prouver de la honte et du repentir;
un sermon, qu'elle entendit un jour, acheva de lui faire comprendre le
scandale de sa vie passe. Elle sentit tout ce qu'il y avait d'amertume
dans les plaisirs dcevants de la Prostitution:

  Car, quel plaisir, hlas! me pouvoit estre,
  Bien que je prisse  dextre et  senestre,
  D'avoir soumis mes membres honts
  A l'apptit de tant de volonts,
  Et d'imiter le vivre d'une beste
  Pour m'enrichir par un gain dshonneste!....
  Outre la peur (gesne perptuelle!)
  D'une vrole ou d'une pellarelle,
  Et tout cela dont se trouve hritier
  Qui longuement exerce un tel mestier!

Elle entra donc dans un couvent pour y faire pnitence et se laver
de ses souillures dans la pratique d'une austre dvotion; elle avait
lgu au couvent les _acquets_ du vice, et elle croyait n'avoir plus
besoin des biens de la terre. Mais l'ennui ne tarde pas  la prendre;
elle se repent _de s'tre repentie_, jette le froc aux buissons, et
veut recommencer son ancien train de vie: il tait trop tard! Adieu les
grands seigneurs et les amours parfums! Voici venir, avec la _vrole
gouteuse_,

  La denterelle et pelade honteuse,

voici venir le bourreau, qu'elle reoit dans son lit, _au lieu d'un
gentilhomme_, et qui la rcompense, de ses faveurs, en la fustigeant
lui-mme sur la place publique!


FIN DU TOME CINQUIME.




    TABLE DES MATIRES
    DU CINQUIME VOLUME.


    _FRANCE._


  CHAPITRE XXI.                                                 Page 3

  SOMMAIRE. --Symptmes de la syphilis, d'aprs Fracastor.
  --Affaiblissement et transformation du virus,  partir de l'anne
  1526. --Traitement italien par le mercure. --Traitement franais
  par le bois de gaac. --Arrt du parlement de Paris contre le
  mal de Naples, en 1497. --Premiers hpitaux vnriens  Paris.
  --Ordonnances du prvt de Paris et mesures de police, sous Louis
  XII, Franois Ier et Henri II. --Invasion de la syphilis dans
  les provinces depuis 1494. --Les mdecins refusent de soigner
  les malades. --Le _Triumphe de trs-haute et trs-puissante
  dame Vrole_. --Ce livre rarissime, attribu  Rabelais, sous
  le pseudonyme de Martin Dorchesino. ---Citation d'un passage du
  _Pantagruel_. --La _gorre_ de Rouen. --Les syphilitiques admis 
  l'Htel-Dieu de Paris. --L'hpital de l'Ourcine. --Disparition des
  lproseries en France.


  CHAPITRE XXII.                                               Page 41

  SOMMAIRE. --Les potes de la Prostitution, au treizime sicle.
  --Corruption obscne de la langue. --Christine de Pisan fait la
  guerre aux vilains mots. --Influence du _Roman de la Rose_ sur
  les moeurs. --L'_Art d'aimer_ de Guillaume de Lorris et de Jean
  de Meung. --Les femmes _putes_. --Vengeance des dames. --Les
  antagonistes du _Roman de la Rose_. --Projet de rforme des filles
  publiques. --Le _Champion des dames_. --Les _Puys d'amour_ de
  Picardie et de Hainaut. --Le jargon des _galloises_. --Guillaume
  Coquillart, official de Reims. --Les _Droits nouveaux_, code du
  libertinage. --_Facio ut des._ --Tromperie sur la qualit de la
  marchandise. --Stellionat amoureux. --Le _Plaidoyer d'entre la
  Simple et la Ruse_. --Ne rien prendre sans payer. --Portrait
  d'une vieille _courtire_. --Nomenclature des _mignonnes_ de
  Reims, avec leurs sobriquets. --Olive de Gte-Fatras. --Marion de
  Trane-Poetras. --Mort de Coquillart. --Son pitaphe. --Digression
  sur ses _coquilles_.


  CHAPITRE XXIII.                                              Page 65

  SOMMAIRE. --La vie des mauvais garons et des filles de joie
  au quinzime sicle. --La jeunesse de Franois Villon. --Ses
  _villonneries_. --Ses procs. --Son _Petit Testament_. --Cabarets
  en renom. --Son pitaphe. --Son _Grand Testament_. --La belle
  Heaulmire. --_Folles femmes_ des corporations de mtier. --_Parler
  un peu poictevin._ --_Saint-Genou_ et _Brisepaille_, en Poitou.
  --_Enn_, juron des filles. --Tableau du mnage d'un _compagnon_ ou
  _francgontier_. --Ballade _ ceux de mauvaise vie_. --Les truies
  et les pourceaux. --Villon crie merci. --Ses _Repues franches_.
  --La _diablerie_ de Montfaucon. --Les joueurs de farces. ---Les
  Enfants-sans-souci. --La _verde jeunesse_ de Clment Marot. --La
  _Lgende de maistre Pierre Faifeu_. --Mace la devote et la fille
  _attourne_.


  CHAPITRE XXIV.                                               Page 87

  SOMMAIRE. --De la philologie rotique. --Le jargon ou l'argot
  de la Prostitution. --Origines de ce jargon. --Un vieux conte
  sur _hic_ et _hoc_. --Le Commentaire de Leduchat sur Rabelais.
  --Les _Erotica verba_ de l'abb de l'Aulnaye. --Le _Dictionnaire
  comique_ de Leroux. --Richesse de la langue rotique, au seizime
  sicle. --Noms anciens des filles publiques. --Synonymes forms
  du grec, du latin, de l'italien, etc. --Synonymes emprunts 
  des noms d'animaux. --Synonymes relatifs  la vie errante des
  prostitues. --Ceux relatifs  leur mtier. --Ceux qui les classent
  par catgories. --Priphrases et jeu de mots licencieux. --Noms de
  saintes, dguiss et corrompus. --Additions  la nomenclature de
  l'abb De l'Aulnaye. --Les _Femmes au court talon_. --Proverbes
  moraux tirs de la Prostitution. --Diminutif de _Catherine_.
  --Anciens noms des mauvais lieux: tymologies. --Anciens noms
  des parasites de la Prostitution: tymologies. --Anciens noms des
  entremetteuses: tymologies. --Portrait d'une vieille proxnte,
  par Franois Rabelais. --La Sibylle de Panzoust et la Macette de
  Regnier.


  CHAPITRE XXV.                                               Page 108

  SOMMAIRE. --La Prostitution lgale compare, par un moraliste,
  aux parties secrtes du corps social. --Derniers vestiges et
  transformations de la Prostitution religieuse. --Le manichisme,
  la _vauderie_ et la sorcellerie. --Mtamorphose diabolique de la
  Prostitution hospitalire. --Les incubes et les succubes remplacent
  les dieux lares et les demi-dieux agrestes. --Les Dusiens ou Druses
  des Gaulois. --Saint Augustin affirme et saint Jean Chrysostome
  nie. --Rveries des rabbins juifs, adoptes par les docteurs de
  l'glise. --Adam et ses diablesses. --Multiplication surnaturelle
  des premiers hommes. --Varits du cauchemar. --Opinion de Guibert
  de Nogent. --Sentiment du pre Costadau. --tymologie d'_incube_
  et de _succube_. --Le prfet Mummolus. --Les succubes de l'vque
  parchius. --L'incube de la mre de Guibert de Nogent. --Le bton
  et l'exorcisme de saint Bernard. --Dcision du pape Innocent
  VIII. --La vie asctique prdisposait aux attentats des phialtes.
  --Doctrine des casuistes sur les songes impurs. --Armelle Nicolas.
  --Angle de Foligno. --Correspondance de soeur Gertrude avec Satan.
  --Le dmon et les vierges. --Jeanne Herviller, de Verberie. --Les
  incubes chauds et les incubes froids. --Aveux de leurs victimes.
  --Puanteur du diable. --Enfants ns du dmon. --Distinction entre
  l'incubisme et la sorcellerie. --Agrippa et Wier. --Les incubes et
  les succubes discuts en pleine Acadmie, au dix-septime sicle.
  --Leurs faits et gestes expliqus par la science et la raison.


  CHAPITRE XXVI.                                              Page 143

  SOMMAIRE. --De la Prostitution dans la sorcellerie. --Origines du
  sabbat. --Courses nocturnes de Diane et d'Hrodiade. --Capitulaire
  contre les stryges. --Lois ecclsiastiques. --La plus ancienne
  description du sabbat. --Les oeuvres du dmon, d'aprs les
  interrogatoires des procs de sorcellerie. --Arrive des sorcires
  au sabbat. --Adoration de bouc. --Affreux sacrifices au diable.
  --Le pch _sur-contre-nature_. --La ronde de sabbat. --Divers
  tmoignages  l'appui. --Physiologie obscne de Satan. --Sabbat de
  la Vauderie d'Arras. --Sabbat de Gaufridi. --Impuret des sorciers
  et sorcires. --Castration magique. --Les vieilles sorcires.
  --Marques diaboliques. --Les sorciers de Sodome. --Supplice des
  sodomites dans l'enfer. --Incestes du sabbat. --Accusation de
  bestialit. --Les serpents de la caverne de Norcia. --Le chien
  des religieuses de Cologne et de Toulouse. --Consquences de
  la dmonomanie. --La vrit sur les actes de Prostitution de la
  sorcellerie. --Justification de la jurisprudence du moyen ge.


  CHAPITRE XXVII.                                             Page 181

  SOMMAIRE. --La Prostitution dans l'hrsie au moyen ge.
  --Homognit de l'hrsie et du sensualisme. --Le manichisme
  reparat dans toutes les hrsies. --Assembles secrtes.
  --Leur but et leur usage. --Les _Bulgares_ ou _bougueres_.
  --Leur doctrine. --Leur destruction en France. --La _bouguerie_.
  --_Patares_ et _cathares_. --tymologie de ces diffrents noms.
  --Stadings, Fratricelles, Begghards. --Les Flagellants. --Leurs
  runions impudiques. --Avantages moraux de la flagellation
  selon les casuistes. --Abus qu'en faisait aussi le libertinage.
  --Portrait d'un flagellant par Pic de la Mirandole. --Flagellations
  publiques en France. --Procession des _Battus_ sous Henri III.
  --Les nouveaux Adamites. --Leur prophte Picard. --Crmonial du
  mariage des Picards. --Les Turlupins. --Origine de ce nom. --Leur
  costume indcent. --_Fraternit des pauvres._ --Jehanne Dabentonne
  brle vive au March-aux-Pourceaux. --La _Vauderie_ d'Arras.
  --Les Anabaptistes. --Leurs dogmes de Prostitution. --Bayle s'en
  moque, et les combat par le ridicule. --Les bons et les mauvais
  hrtiques. --Les rforms calomnis  cause de leurs assembles.
  --La cour de Rome, dite _la Grande Prostitue_. --L'hrsie dclare
  la guerre  la Prostitution.


  CHAPITRE XXVIII.                                            Page 203

  SOMMAIRE. --Les vieux sermonnaires font l'histoire de la
  Prostitution de leur temps. --Selon Dulaure, la Prostitution
  tait un vice de gouvernement. --Selon Henri Estienne, tout va
  de mal en pis. --Olivier Maillard, Michel Menot, Jean Clere,
  Guillaume Pepin et autres prchaient pour le petit peuple. --Leurs
  auditeurs ordinaires. --Les vendeurs dans le temple. --Nombre
  des filles publiques  Paris au quinzime sicle. --Admiration du
  pote Antoine Astezani. --Les amoureux  l'glise. --Les sermons
  taient-ils dbits en latin ou en franais? --Olivier Maillard 
  Saint-Jean en Grve. --Extraits de ses sermons et de ceux de Michel
  Menot, relatifs aux mauvais lieux, aux prostitues, aux proxntes
  des deux sexes, et aux dbauchs. --Ces citations prouvent que la
  Prostitution s'tait normment accrue sous Louis XI, Charles VIII
  et Louis XII. --Les mres qui vendent leurs filles, et les filles
  qui gagnent leur dot. --Style macaronique de Menot. --Le courtier
  d'amour et les cinq femmes. --Dbordements des ecclsiastiques.
  --Les concubines _ pain et  pot_. --Mystres des couvents,
  d'aprs Thodoric de Niem. --Les jeux de mots, en chaire, de
  l'Italien Barletta. --Causes des progrs de la Prostitution.


  CHAPITRE XXIX.                                              Page 225

  SOMMAIRE. --La cour est l'enseigne des moeurs du peuple. --Les
  petits imitent les grands. --La malice du vulgaire. --Blanche,
  mre de saint Louis, et son chevalier Thibaut, comte de Champagne.
  --Chanson des coliers de Paris sur le Lgat. --La cour de France
  sous les successeurs de Louis IX. --Chanson de la tour de Nesle.
  --La cour vertueuse de Charles V. --Dpravation de la cour de
  Charles VI. --Les _passes de lubricit_, au tournoi de Saint-Denis.
  --La chambre des portraits,  l'htel Barbette. --Usage des
  masques et des habits dissolus. --Le ballet des Ardents. --Les
  deux Augustins de l'htel des Tournelles. --Les sermons de Jacques
  Legrand. --Colre d'Isabeau de Bavire et de sa cour. --Punition
  de ses favoris et de ses complices. --La _petite reine_ Odette.
  --Les amours du duc d'Orlans. --Le sire de Canny et sa femme.
  --La cour de Charles VII et ses battements. --La demoiselle de
  Fromenteau. --Agns Sorel sauve le roi et la France, par un bon
  conseil. --Quatrain de Franois Ier. --Les Parisiens insultent
  la concubine du roi. --Les mascarades de cour. --Le momon. --La
  fte des Fous et les Barbatoires. --Arrts contre les masques.
  --La fte de Conardie. --Le jour des Innocents. --Usage original.
  --Une pigramme de Marot. --Libertinage d'esprit. --Les _Advineaux
  amoureux_. --Coutume indcente de la nuit des noces. --Le mariage
  d'Hercule d'Est avec Rene de France. --L'_honor della citadella_.
  --Le pilori du mariage.


  CHAPITRE XXX.                                               Page 255

  SOMMAIRE. --Les Contes du roi Louis XI. --Vie prive des femmes
  au quinzime sicle. --Marguerite d'cosse et Jamet de Tillay.
  --Les _commres_ de Louis XI. --Gages des _bonnes femmes_. --La
  _Chronique scandaleuse_. --La mule du cardinal la Balue. --Le
  serviteur d'Olivier Ledain. --Le duc d'Orlans et Madame de
  Beaujeu. --Charles VIII en Italie. --Sa continence. --Procs
  de Louis XII et de Jeanne de France, sa femme. --Citations de
  l'interrogatoire des parties. --Anne de Bretagne et la _Cour
  des dames_. --Louis XII en Italie. --L'_intendio_ de Thomassine
  Spinola. --Les Milanaises. --Le _Doctrinal des dames_, de Jean
  Marot. --Comparaison entre les Lombardes et les femmes de Paris.


  CHAPITRE XXXI.                                              Page 283

  SOMMAIRE. --Les _Dames galantes_ de Brantme. --Ddicace  la reine
  Marguerite. --La Prostitution sous les Valois. --Franois Ier, dit
  _le roi grand nez_. --Causes de sa premire expdition en Italie.
  --Sa premire maladie. --loge de la _cour des dames_. --Son
  origine et son usage. --L'exemple de la cour. --Le roi proxnte.
  --Le rut des cerfs. --Les dames en carme. --Indcence du langage
  et de la posie. --La demoiselle de Tallard et les papes. --La
  _belle Helly_. --La comtesse de Chteaubriant. --Faveur de la
  duchesse d'tampes. --La petite maison du roi, rue de l'Hirondelle.
  --Surprises nocturnes du logis du roi. --La Prostitution dans la
  clmence. --Diane de Poitiers et son pre. --Jean de Brosse, mari
  de la duchesse d'tampes. --La belle Ferronnire, etc.


  CHAPITRE XXXII.                                             Page 313

  SOMMAIRE. --La Prostitution  la cour de Henri II. --loge des
  _belles Franoises_. --Diane de Poitiers, matresse du roi. --Les
  chiffres et la devise de Diane. --Brissac sous le lit. --Bonnivet
  dans la chemine. --Horribles dpravations de la cour. --Les arts
  corrupteurs. --Description des tableaux et des statues dans les
  palais royaux. --La coupe obscne. --Les figures de l'Artin.
  --Digression bibliographique sur ce recueil infme, grav par
  Marc Antoine. --Destruction des planches et des exemplaires du
  livre. --La _Somme_ de J. Bndicti. --Miniatures dans le got de
  l'Artin. --La galerie du comte de Chateauvillain.


  CHAPITRE XXXIII.                                            Page 335

  SOMMAIRE. --La Prostitution applique  la politique par Catherine
  de Mdicis. --L'_escadron volant de la reine_. --Portraits des
  filles d'honneur par Brantme. --Le _pasquil_ de la belle Limeuil.
  --Dpravation des dames et des belettes. --Digression sur les
  ceintures de chastet. --Leur origine. --Leur apparition  la foire
  Saint-Germain. --Corruption de la cour, favorise par Catherine de
  Mdicis. --Charles IX et Marie Touchet. --Les incestes de la reine
  _Margot_. --La _pipe_ de la Saint-Barthlemy. --Le grand cardinal
  de Lorraine et la reine mre. --Le banquet de Chenonceaux. --Les
  noces de l'orfvre Marcel. --Le langage lubrique. --Les posies du
  capitaine Lasphrise.


  CHAPITRE XXXIV.                                             Page 361

  SOMMAIRE. --L'dit de 1560 contre la Prostitution. --Abolition
  des Bordeaux. --Rupture de bail pour cause de mauvaises moeurs.
  --Fermeture des lieux de dbauche  Paris. --Procs soutenu par
  la mre Cardine, gouvernante de Hueleu. --Origine des maisons
  de tolrance. --Arrt du parlement contre les repaires du Champ
  Gaillard et du Champ d'Albiac. --Affreux ravages de la syphilis
  causs par la Prostitution. --Enlvement des _enseignes_ de
  dbauche. --Le Gros-Caillou. --Les rues de la Corne. --L'_Enfer
  de la mre Cardine_, et autres facties sur l'abolition de Huleu.
  --Les ribaudes de l'arme. --Prix courant des prostitues au
  seizime sicle. --La _courtisane repentie_, par Joachim Du Bellay.


  FIN DE LA TABLE.


Note de transcription dtaille:

En plus des corrections des erreurs clairement introduites par le
typographe, les erreurs suivantes ont t corriges:

  p. 26: du ajout dans l'auteur anonyme du Triumphe,
  p. 181 et 203, Sommaire ajout, comme dans les autres chapitres,
  p. 207, ; remplac par : dans lettres dates de Paris:,
  p. 207, innombrables corrig en innombrable
          (une quantit innombrable),
  p. 220, troisime corrig en quatrime
          (mieux accueilli par la quatrime),
  p. 322, dell' Abbate corrig en dell'Abbate
          (Nicolo dell'Abbate),
  p. 324, Aretin corrig en Artin (Figures de l'Artin),
  p. 331, biefvement corrig en briefvement
          (je diray ce mot briefvement).

L'ortographe n'a pas t harmonise.

L'auteur racourcit parfois les pomes, ou joint des strophes, comme
pour celui de la page 53 (Pour Amours balladent et riment). Ceux-ci
sont rests tels qu'imprims.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous
les peuples du monde depuis l'antiquit la plus recule jusqu' nos jours, tome 5/6, by Pierre Dufour

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North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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