The Project Gutenberg EBook of Histoire de la prostitution chez tous les
peuples du monde depuis l'antiquit la plus recule jusqu' nos jours, tome 4/6, by Pierre Dufour

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Title: Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquit la plus recule jusqu' nos jours, tome 4/6

Author: Pierre Dufour

Release Date: September 20, 2013 [EBook #43772]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA PROSTITUTION 4/6 ***




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  Note de transcription:

  Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
  corriges. Il y a une note plus dtaille  la fin de ce livre.




    HISTOIRE
    DE LA
    PROSTITUTION
    CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
    DEPUIS
    L'ANTIQUIT LA PLUS RECULE JUSQU'A NOS JOURS,

    PAR

    PIERRE DUFOUR,
    Membre de plusieurs Acadmies et Socits savantes franaises et
    trangres.

    DITION ILLUSTRE
    Par 20 belles gravures sur acier,
    excutes par les Artistes les plus minents.

    TOME QUATRIME

    PARIS.--1853.

    SER, DITEUR, RUE SAINT-ANDR-DES-ARTS, 52;
    ET CHEZ MARTINON, RUE DE GRENELLE-SAINT-HONOR, 14.

    TYPOGRAPHIE PLON FRRES,
    RUE DE VAUGIRARD, 36, A PARIS.




    HISTOIRE
    DE LA
    PROSTITUTION
    CHEZ TOUS LES PEUPLES DU MONDE
    DEPUIS
    L'ANTIQUIT LA PLUS RECULE JUSQU'A NOS JOURS,

    PAR

    PIERRE DUFOUR,
    Membre de plusieurs Acadmies et Socits savantes franaises et
    trangres.

    TOME QUATRIME.

    PARIS--1852

    SER, DITEUR, 5, RUE DU PONT-DE-LODI,
    ET
    P. MARTINON, RUE DU COQ-SAINT-HONOR, 4.




    FRANCE.




    HISTOIRE
    DE
    LA PROSTITUTION.




CHAPITRE VIII.

  SOMMAIRE. --Le roi des ribauds. --Recherches sur les prrogatives,
  le rang et la charge de cet officier de la maison royale.
  --Dfinition de ses attributions. --Analogie des _ministeriales
  palatini_ de Charlemagne avec les rois des ribauds. --Attributions
  des _ministeriales palatini_. --_Ribaldus_ ou _ribaud_.
  --Philippe-Auguste organise les ribauds en corps de troupes
  soldes. --Tmoignages de bravoure et d'intrpidit de ces hordes
  pillardes et dbauches. --Le _roi des ribauds_. --Avantages
  honorifiques et lucratifs de cette charge. --_Nu comme un ribaud._
  --Diminution successive d'importance de la _royaut_ des ribauds.
  --La _ribaudie_. --Apprciation de la charge du roi des ribauds
  dans l'intrieur de la maison du roi. --Recherches sur les gages
  du roi des ribauds. --Crasse Jo, roi des ribauds de Philippe
  le Long. --Jean Gurin, roi des ribauds du duc de Normandie et
  d'Aquitaine, fils de Charles V. --Droits d'excution et d'aubaine
  du roi des ribauds sur certains patients. --Jean Boulart et
  Pernette la Basmette. --Le roi des ribauds devait tre un fidle
  et incorruptible dfenseur de la personne du roi. --Coquelet.
  --Preuves de dvouement de Jean Talleran, seigneur de Grignaux,
  roi des ribauds de Franois Ier. --Redevance hebdomadaire des
  _vassales_ du roi des ribauds. --Dernire transformation de
  l'office du roi des ribauds  la cour de France. --Les _dames
  des filles de joie suivant la cour_. --Olive Sainte. --Ccile de
  Viefville. --Des _rois des ribauds_ relevant de celui de l'htel
  du roi. --Colin-Boule, roi des ribauds de Philippe le Bon, duc de
  Bourgogne. --Le cur de Notre-Dame d'Abbeville, _roi des ribauds_.
  --Balderic, roi des ribauds de Henri II, roi d'Angleterre et duc
  de Normandie. --Attributions des rois des ribauds des villes de
  province. --Antoine de Sagiac, commissaire du roi des ribauds de
  Mcon, et Colette, femme de Pierre Talon.


C'est ici que nous avons  faire comparatre un singulier
personnage, que l'histoire ne nous montre pas, du moins sous son nom
caractristique, avant le rgne de Philippe-Auguste, et qui pourrait
bien tre contemporain de Charlemagne. Le roi des ribauds, _rex
ribaldorum_, fut videmment, ds l'origine, le souverain juge de la
Prostitution  la cour des rois de France. Un grand nombre de savants,
depuis Jean Dutillet jusqu' Gouye de Longuemare, se sont livrs 
de doctes recherches et  d'ingnieuses dissertations, pour prciser
quels taient les prrogatives, le rang et la charge de ce bizarre
officier de la maison royale; ils ont cit des textes d'ordonnances,
exhum des faits nouveaux, fait parler le Trsor des Chartes, et
cherch la vrit au milieu d'un amas de preuves contradictoires; mais
ils ne sont pas tombs d'accord sur le vritable caractre du roi des
ribauds,  force de vouloir systmatiquement l'exalter ou le ravaler
dans ses fonctions, aussi complexes qu'tendues, aussi bizarres que
terribles. Nous allons nous occuper, aprs tant de travaux d'rudition
et de critique consacrs  claircir ce sujet obscur, de l'office du
roi des ribauds, que nous regardons comme le prcurseur solennel des
commissaires de police d'aujourd'hui. Nous croyons pouvoir,  ce titre,
donner d'assez longs dveloppements historiques  une sorte d'enqute
sur cet ancien office de cour, qui se rattache intimement  l'histoire
de la Prostitution en France.

Presque tous les auteurs qui ont parl du roi des ribauds, et qui
ont essay de dfinir ses attributions, se sont plus ou moins tromps
dans la conclusion de leurs recherches, parce qu'ils n'ont considr
qu'une des faces de ce personnage et de son office. Ainsi, Jean
Boutillier, qui crivait sa _Somme rurale_ vers 1460, reprsente le
roi des ribauds comme l'_excuteur des sentences et commandements des
marchaux et de leurs prvts_,  la suite du roi; Jean le Ferron en
fait le _premier sergent des matres d'htel du roi_; Carondas, le
_sergent_ ou le _commissaire du prvt de l'htel_; Claude Fauchet,
le _concierge du palais royal_; Belleforest, le _prvt de l'htel
du roi_; Ragueau, le _grand matre des filles publiques_; tienne
Pasquier, le _bailli_ ou le _snchal des ribauds_. Chacun donne au
roi des ribauds une physionomie particulire, un pouvoir plus ou moins
restreint, une dignit plus ou moins considrable, sans tenir compte
des changements successifs que le temps apporta dans une institution
qui comprenait des devoirs trs-divers et trs-multiples. La runion,
par ordre chronologique, de tous les sentiments des historiens et des
jurisconsultes,  l'gard de la mystrieuse charge du roi des ribauds,
prouverait que pas un d'entre eux ne s'est expliqu le rle que jouait
cet officier du palais,  l'poque de sa cration, et la dcadence
que son emploi a d subir,  mesure que d'autres officiers se sont
tablis, dans la maison du roi, aux dpens de ses privilges et de ses
droits. Le roi des ribauds a cess d'exister, quand sa qualification
est devenue honteuse, quand son ancienne autorit a pass en plusieurs
mains, et quand ses comptiteurs, portant des noms honorables, se sont
partag, de son vivant, la succession de sa charge, tombe en discrdit
plutt qu'en dsutude. Ce dernier roi des ribauds,  la cour de
France, aprs avoir vu les plus beaux fleurons de sa couronne disputs
et enlevs par le prvt de l'htel, le concierge du palais, le prvt
des marchaux, et d'autres officiers, de fondation plus rcente que la
sienne, eut le chagrin de voir,  l'avnement de Franois Ier, le reste
de sa vieille suprmatie, celle qu'il exerait sur la Prostitution
_suivant la cour_, passer entre les mains d'une _dame des filles de
joie_; c'est ainsi que son sceptre tomba tout  fait en quenouille.

Nous avons dit, en citant un capitulaire de Charlemagne sur la police
intrieure des domaines royaux (tome III, p. 319), que les officiers
du palais (_ministeriales palatini_), prposs  la surveillance et
 la garde de ces domaines, avaient beaucoup d'analogie avec les rois
des ribauds, que nous retrouverons, quatre sicles plus tard, exerant
la mme surveillance dans l'htel du roi. En effet, ces _ministeriales
palatini_, parmi lesquels les grands officiers de la couronne ont pris
naissance, devaient avoir l'oeil et la main  expulser des rsidences
royales tout individu suspect, homme ou femme, qui y aurait pntr:
c'taient surtout les vagabonds (_gadales_) et les prostitues
(_meretrices_), qui redoutaient la juridiction du _ministrial
palatin_; lequel jugeait souverainement les causes de cette nature
et faisait battre de verges les dlinquants. Voil bien le premier
office du roi des ribauds, et l'on peut dire, avec toute apparence
de raison, que, s'il ne fut nomm ainsi que sous Philippe-Auguste,
il remplissait dj sa charge sous Charlemagne. Il est tout naturel
que cette charge ait t institue d'abord dans ces vastes fermes
(_vill_) ou centres d'exploitation agricole et manufacturire, que
les rois francs possdaient sur divers points de leur empire, et dont
les revenus composaient la principale richesse du fisc royal. Les serfs
et les serves, soumis  certaines lois de police et d'administration,
n'taient matres ni de leurs corps ni de leur temps; on avait soin
d'loigner d'eux toute influence d'oisivet et de Prostitution: leur
travail, leur sant et leurs moeurs se trouvaient de la sorte protgs
par une prvoyance paternelle. Il tait donc trs-important que des
inconnus ne s'introduisissent pas dans les gynces et les dortoirs;
la rgularit de la vie commune aurait souffert du contact malfaisant
des femmes de mauvaise vie, et il n'et fallu que la prsence d'un
lpreux, d'un dbauch, d'un larron ou d'un mendiant, pour rpandre
la contagion, physique ou morale, parmi la paisible population de ces
retraites sculires, qui rassemblaient sur un mme point plusieurs
milliers d'esclaves des deux sexes. L'officier  qui appartenait
spcialement le soin d'interdire aux intrus l'entre et le sjour d'une
villa royale, parat tre le concierge; et son office, en ce temps-l,
quivalait  ceux de grand bouteiller, de grand camrier et de grand
snchal. Il n'y eut qu'un nom  changer pour faire le roi des ribauds.

Les rois mrovingiens et carlovingiens, accompagns d'une suite
nombreuse d'officiers et de serviteurs, se portaient sur un domaine
ou sur un autre, pour y faire rsidence, et la multitude de personnes,
qu'ils tranaient partout aprs eux, se grossissait invitablement de
quantit de femmes trangres, qu'attirait l'appt du gain et que la
dbauche mettait  sa solde. Il fallait donc une autorit permanente
et spciale pour maintenir l'ordre parmi cette masse de gens et pour
rendre des arrts qui exigeaient une excution prompte et irrvocable,
soit que le roi ft en voyage ou en _chevauche_, soit qu'il se repost
dans ses terres. De l l'tablissement d'un officier ou _ministrial_
du palais, ayant droit de vie et de mort sur tout individu qui causait
du trouble ou du dsordre dans la maison du roi. Aimoin (liv. V, ch.
10) rapporte que Louis le Dbonnaire chassa du palais une immense
troupe de femmes qui se disaient attaches au service de la reine et
des soeurs du roi (_omnem coetum foemineum, qui permaximus erat, palatio
excludi indicavit_), et l'on n'excepta de cette mesure qu'un petit
nombre de suivantes qu'on jugea indispensables aux besoins du service
royal. Mais, sans doute, cette affluence fminine ne tarda pas 
reparatre, et la cour des rois, des reines et des princes devint le
but de toutes les ambitions famliques, de tous les vices intresss,
de toutes les basses domesticits. On conoit aisment que la justice
expditive du roi des ribauds tait en pleine vigueur, avant que son
nom et caractris ses attributions ordinaires, et indiqu l'espce de
gens qui relevaient plus directement de son tribunal sans appel. Ce nom
qualificatif ne parat pas antrieur au rgne de Philippe-Auguste.

Ce fut sous ce rgne, que le mot _ribaldus_ ou _ribaud_, dont nous
avons ailleurs tudi l'tymologie, fit son apparition dans la
langue vulgaire, et y figura ds lors en mauvaise part. On dsignait
ainsi, dans le principe, les gens sans aveu de l'un et de l'autre
sexe, que nous trouvons errant et butinant autour de l'_ost_ ou de
la _chevauche_ du roi, et vivant de Prostitution, de vol, de jeu
et d'aumne. Cette tourbe dgrade s'tait prodigieusement accrue
avec le prtexte des croisades, et dans une arme, le nombre des
goujats et valets suivant la cour pouvait tre bien suprieur
 celui des combattants. Parmi ces goujats, toujours prts au
pillage, il y avait des femmes qui entretenaient l'incontinence et
l'impudicit sous l'oriflamme du roi et sous les bannires de ses
vassaux. Philippe-Auguste imagina de faire tourner  son profit un
mal ncessaire: au lieu de chercher  se dbarrasser du flau de la
_ribaudie_ par des supplices et des menaces, ce qu'il avait peut-tre
essay inutilement, il organisa en corps de troupes soldes ces
hordes parasites, qui taient moins nuisibles  l'ennemi lui-mme qu'
l'arme qu'elles suivaient comme une nue de sauterelles dvorantes.
Les historiens se taisent sur la manire dont il enrla ces enfants
perdus, et dont il les retint, en les disciplinant,  son service
militaire: mais on peut supposer qu'il leur laissa en partie leurs
habitudes pillardes et dbauches, qu'il ferma les yeux sur leurs excs
dtestables, et qu'il ne les empcha pas d'emmener  la guerre autant
de femmes qu'ils en pouvaient recruter sur leur passage. Quoi qu'il
en soit, cette bande de ribauds, compose de la lie d'une soldatesque
vagabonde et forcene, se distingua par de tels faits d'armes, par
de si merveilleux coups de main, par de si nombreux tmoignages
de bravoure et d'intrpidit, que Philippe-Auguste en fit un corps
d'lite, et l'attacha particulirement  la garde de sa personne.
Les chroniqueurs disent que le roi avait  se garantir du poignard
des assassins, que le Vieux de la Montagne envoyait sans cesse contre
lui, et qui venaient l'un aprs l'autre se jeter sur les pes nues
des ribauds du roi trs-chrtien. Ces ribauds accompagnent partout
Philippe-Auguste dans ses guerres, o ils n'pargnent pas leur sang,
anims qu'ils sont par l'ardeur du pillage. Guillaume le Breton, qui se
plat  dcrire leurs prouesses dans sa _Philippide_, les dpeint comme
des hros indomptables qui ne reculent devant aucun pril, et qui ne
daignent pas mme se couvrir d'une armure:

  Et ribaldorum nihilominus agmen inerme,
  Qui nunquam dubitant in quvis ire pericla.

Ailleurs, le pote nous les montre tout chargs de butin:

  Nec munus armigeri, ribaldorumque manipli,
  Ditati spoliis, et rebus, equisque subibant.

Quand Philippe-Auguste vint assiger Tours, aprs avoir subjugu le
Poitou, c'est un capitaine ribaud (_duce ribaldo_) qu'il choisit pour
chercher un gu dans la Loire; le gu trouv miraculeusement (_quasi
per miracula_) par ce capitaine, l'arme traversa le fleuve, et les
_ribauds du roi_ (_ribaldi regis_, dit Rigord), qui ont coutume de
monter les premiers  l'assaut (_qui primos impetus in expugnandis
munitionibus facere consueverunt_), coururent aux chelles, et la ville
n'attendit pas qu'elle ft prise et mise  sac, pour ouvrir ses portes
au roi.

D'aprs ces passages et beaucoup d'autres du mme genre, il est
certain que les ribauds de Philippe-Auguste formaient une milice
trs-redoutable, mais peu discipline et capable de toutes les
violences. Le roi, en faveur de leurs services, n'exigeait pas d'eux la
mme soumission et les mmes devoirs disciplinaires, que de la part des
autres milices; nanmoins, comme il n'tait pas possible,  cause du
mauvais exemple, de laisser tous les crimes impunis dans cette troupe
dsordonne, qui reconnaissait  peine la voix de ses chefs, et qui,
quand elle ne se battait pas, n'avait pas d'autre occupation que de
faire la dbauche, de jouer aux ds, de s'enivrer et de blasphmer,
le roi confia le commandement suprme de ces indomptables ribauds
 un des grands officiers de sa maison,  celui qui tait charg de
la police intrieure du logis et de l'_ost_ royal, et qui exerait
traditionnellement une redoutable autorit sur les auteurs des dlits
de toute nature commis dans le domaine de sa juridiction. Cet officier
du palais se prsentait ainsi, entour d'un antique prestige de respect
et de terreur; car il se faisait suivre partout d'un gelier et d'un
bourreau; il ne mettait pas d'intervalle entre la condamnation et
l'excution; il prononait la peine de mort aussi facilement que des
peines lgres, qu'il ne sparait jamais d'une amende  son profit.
La charge de roi des ribauds devint trs-lucrative, tant  cause de
ces amendes criminelles, que des redevances qu'il prlevait sur les
brelans, les tavernes et les filles publiques. Il avait aussi sa part
dans le butin que les ribauds rapportaient de leurs expditions, et il
s'attribuait mme un droit sur les prisonniers de guerre. On lit, dans
la liste des chevaliers qui furent pris  la bataille de Bouvines, en
1214: _Rogerus de Wafalia. Hunc habuit Rex Ribaldorum, quia dicebat se
esse servientem._ Ce passage important, cit par Ducange, prouve que
le roi des ribauds prenait la qualit de _sergent d'armes_ du roi, en
temps de guerre; mais il ne nous permet pas de dcider si cet officier
de la couronne de France avait  remplir un rle actif dans les
batailles, et s'il combattait  la tte de sa bande, comme les autres
capitaines. On pourrait le supposer, d'aprs une fiction du _Roman de
la Rose_, compos au treizime sicle par Guillaume de Lorris, qui fait
du roi des ribauds un capitaine, lorsque le _Dieu d'amour_ rassemble
son arme pour dlivrer _Bel-accueil_ de sa prison; mais le choix qu'il
fait de _Faux-semblant_, pour conduire la ribaudaille  l'assaut,
tmoigne assez que la mauvaise rputation des soldats rejaillissait
sur leur chef. Voici les vers du _Roman de la Rose_, o le Dieu d'amour
interpelle Faux-semblant, en lui traant la conduite qu'il doit tenir:

  Faux-semblant, par tel convenant,
  Tu seras  moy maintenant,
  Et  nos amis aideras,
  Et point tu ne les greveras,
  Ains penseras les enlever
  Et tous nos ennemis grever.
  Tien soit le pouvoir et le baux,
  Car le roy seras des ribaux.

Il est clair que, dans cette citation, comme le fait observer
Pasquier, le roi des ribauds est reprsent sous la figure d'un
capitaine d'armes, et non pas avec le caractre d'un magistrat. On a
lieu pourtant de supposer qu'il pouvait tre l'un et l'autre, quand
on imagine ce que c'tait que les ribauds de Philippe-Auguste, lors
mme qu'ils furent organiss en gardes du corps du roi. Un chef qui
n'aurait pas eu la prpondrance d'un juge, ne ft jamais venu  bout
de discipliner ce ramas de misrables que la crainte seule pouvait
retenir dans le devoir. Tous les historiens de cette poque sont
pleins de sinistres portraits, qui nous initient  la pnible et
dangereuse mission du roi des ribauds. coutons Guillaume de Neubrige
(liv. V, chap. II): Certains enfants-perdus de cette espce d'hommes
qui s'appellent _ribauds_. coutons Mathieu Pris: Des voleurs,
des bannis, des fuyards, des excommunis, que la France confond
vulgairement sous le nom de _ribauds_. Mais nulle part le genre de
vie des ribauds n'est mieux dcrit que dans la Chronique de Longpont,
o le prieur de l'abbaye demande  Jean de Montmirel ce qu'il comptait
faire dans le monde: Je veux tre ribaud! rpond firement le jeune
homme, qui devait devenir un saint canonis. Est-il bien vrai!
s'crie le prieur stupfait; aspirez-vous donc  faire partie de ces
vilaines gens, qui sont aussi mprisables devant Dieu que devant les
hommes? Est-ce que, pour vous mettre sur le pied de pareils sclrats,
il ne faudra point jurer comme eux, vous parjurer sans cesse, jouer
aux ds, porter un criteau (_tabellam comportare_), traner avec
vous une concubine (_pellicem circumducere_), et tre constamment
pris de vin? On conoit sans peine que les rixes et les meurtres
taient frquents parmi de tels bandits, et que le roi des ribauds
devait souvent intervenir pour mettre le hol entre ces forcens, qui
nous apparaissent partout escorts de leurs ribaudes, aussi rapaces,
aussi turbulentes, aussi incorrigibles qu'eux-mmes. Il est probable
que la compagnie des ribauds du roi fut licencie aprs la mort de
Philippe-Auguste, peut-tre  la suite de quelque rvolte; car, si
les ribauds figurent encore dans toutes les croisades, dans toutes les
guerres, dans toutes les chevauches, ils ne diffrent plus des goujats
d'arme; ils sont mal arms, mal vtus, si bien que le proverbe, _nu
comme un ribaud_, avait cours ds l'anne 1230, suivant une ancienne
Chronique manuscrite dont Ducange a extrait quelques vers. Guillaume
Guiart, qui met en scne les ribauds dans son pome historique des
_Royaux lignages_, les dpeint sous les couleurs les plus misrables,
tantt:

  Bruient soudoiers et ribaus,
  Qui de tout perdre sont si baus;

Tantt:

  Ribauz, qui volentiers oidivent,
  Par coustume d'antiquit,
  Queurent aux murs de la cit.

Tantt:

  Ribaus, qui de l'ost se departent,
  Par les chans  et l s'espardent:
  Li uns une pilete porte;
  L'autre, croc ou massue torte.

Enfin, ce ne sont plus des troupes rgulires ni soldes, ce sont
des pillards qui dvorent le pays sur le passage de l'ost royal, et
qui, se recrutant de toutes parts, forment ces bandes redoutables
d'_aventuriers_, de _routiers_, de _cottereaux_, de _brabanons_,
que la France vit se multiplier avec leurs horribles excs jusqu'au
rgne de Charles V: Tels gens, dit une vieille Chronique franaise,
indite, cite par Ducange, tels gens comme cottereaux, brigands, gens
de compagnie, pillards, robeurs, larrons, c'est tout un, et sont gens
infmes, et dissolus, et excommuniez.

Le roi des ribauds avait donc beaucoup  faire avec ces gens-l,
surtout quand l'arme du roi tait aux champs; il rendait une justice
expditive, et prsidait quelquefois aux excutions, pour leur
donner un caractre plus solennel et inspirer plus de terreur  ses
dtestables sujets. Mais sa royaut diminua d'importance,  mesure
que le tribunal des marchaux augmenta la sienne; car, le roi des
ribauds tant attach personnellement  l'htel du roi, on ne le voyait
figurer que dans les chevauches o le roi se trouvait en personne.
Partout ailleurs, dans les expditions militaires, dans les camps
et dans les garnisons, la connaissance et le jugement de tous les
crimes et dlits revenaient de droit aux prvts des marchaux, qui
s'emparrent peu  peu de l'autorit du roi des ribauds. Cet officier
fut mme supplant par le grand prvt des marchaux, dans l'_ost_
ou _chevauche du roi_, vers la fin du quatorzime sicle; ce qui
faisait dire  Jean Boutillier, que le roi des ribauds tait charg
de l'excution des jugements rendus par le prvt des marchaux: Et
s'il advenoit, ajoute-t-il, que aucun forface qui soit mis  excution
criminelle, le prvost, de son droit, a l'or et l'argent de la ceinture
du malfaiteur, et les marchaux ont le cheval et les harnois et tous
autres outils, se ils y sont, reserv le drap et les habits, quels
qu'ils soient, et dont ils soient vestus, qui sont au roy des ribaux
qui en fait l'excution. A l'poque o Boutillier rdigeait sa _Somme
rurale_, le roi des ribauds n'tait plus qu'une ombre, en comparaison
de ce qu'il avait t; son titre mme prtait  sa dconsidration,
et les revenus de sa charge ne servaient pas trop  l'honorer: Le roi
des ribaux, ajoute Boutillier, a, de son droit,  cause de son office,
connoissance sur tous jeux de dez, de berlan, et d'autres qui se font
en ost et chevauche du roy. _Item_, sur tous les logis des bourdeaulx
et des femmes bourdellires, doit avoir deux sols la sepmaine. Ce
n'est pas tout: le pouvoir du roi des ribauds de l'htel du roi tait
circonscrit dans les limites de sa juridiction, hors de laquelle
agissaient, chacun dans son centre, une foule d'autres rois des
ribauds, prposs  la police des moeurs, et nomms par les seigneurs
ou par les villes, ou mme par les ignobles suppts de leur triste
royaut. L o tait une _ribaudie_, il y avait naturellement un roi
des ribauds. Cette qualification de _roi_ appartenait coutumirement
au chef ou  l'lu d'une corporation, notamment  ceux qui rgissaient
plusieurs communauts distinctes, ou qui runissaient sous leur
sceptre un grand nombre d'individus de professions diverses. Ainsi,
on ne nommait pas de _rois_, chez les pelletiers, les piciers, les
boulangers et les autres tats, qui n'lisaient que des matres jurs,
parce qu'ils ne renfermaient que des confrres du mme ordre et des
travaux de mme nature; mais il y avait un _roi des jongleurs_, un
_roi des mntriers_, un _roi des arbaltriers_, et enfin, un _roi
des ribauds_. La royaut des jongleurs ou des potes rassemblait, en
une seule corporation, les genres et les talents les plus varis: les
potes _royaux_ et les _vielleux_; les mntriers, qui succdrent
aux jongleurs, ou qui les englobrent dans les statuts d'une grande
confrrie, comptaient parmi eux, non-seulement les musiciens et les
potes, mais encore les baladins, les danseurs et les mimes. Quant aux
arbaltriers, ils se recrutaient indiffremment dans tous les corps
d'tat, pour en composer un qui nommait un roi, choisi par le sort ou
dsign comme le plus adroit tireur d'arbalte. La _ribaudie_, compose
galement d'individus de toute espce, vivant d'une foule de mtiers
malhonntes, tels que filles de joie, courtiers de Prostitution,
dbauchs, joueurs, brelandiers, gueux, vagabonds et autres de mme
qualit, la ribaudie, en un mot, tait bien digne d'avoir aussi son
roi. Le roi des ribauds de la cour exerait assurment, du moins dans
certaines occasions, une suprmatie quelconque sur le commun des rois
de la ribaudie.

Claude Fauchet, dans son premier livre des _Dignits et magistrats de
la France_, nous donne une apprciation assez juste de la charge du
roi des ribauds dans l'intrieur de la maison du roi: Celuy, dit-il,
qu'on appelloit _roy des ribaux_, ne faisoit pas l'estat du grand
prevost de l'hostel, comme aucuns ont cuid; ains estoit celuy qui
avoit charge de bouter hors de la maison du roy ceux qui n'y devoient
manger ni coucher; car, au temps pass, ceux qui estoient dlivrez
de viandes (qui est ce que depuis on a dit avoir _bouche en cour_),
aprs la cloche sonne, se trouvoient au _tinnel_, ou salle commune
pour manger, et les autres estoient contraints de vuider la maison;
et la porte ferme, les clefs estoient apportes sur la table du grand
maistre, parce qu'il estoit dfendu,  ceux qui n'avoient leurs femmes,
de coucher en l'hostel du roy; et aussi, pour voir si aucuns estrangers
s'estoient cachez ou avoient amen des garces, ce roy des ribaux,
une torche au poing, alloit, par tous les coings et lieux secrets de
l'hostel, chercher ces estrangers, soit larrons ou autres de la qualit
susdite. Fauchet, qui tait presque contemporain du dernier roi des
ribauds, le reprsente, dans l'exercice de ses fonctions, tel qu'on
l'avait vu encore  la cour de Louis XII; mais Fauchet n'envisage pas
cet officier sous toutes ses faces, et il ne nous le montre pas, 
toutes les poques de sa grandeur et de sa dcadence.

tienne Pasquier a extrait cet article, d'un mmorial de la Chambre
des comptes, sous l'anne 1285: Item, le roi des ribaux a six deniers
de gages, et une provende, et un valet  gages, et soixante sols pour
robbe par an. Comme, avant le susdit article, les deux _portiers en
parlement, quand le roy n'y est_, sont appoints chacun  deux sols
de gages _pour toute chose_, on a conclu, de ce rapprochement, que le
roi des ribauds, n'ayant que six deniers de gages, occupait un rang
infrieur  celui de portier; mais il y a peut-tre une erreur dans
cet extrait, car le roi des ribauds, outre ses six deniers de gages
et sa _provende_ (ou provision d'avoine pour son cheval), a soixante
sols _pour robbe_ par an, ce qui ne permet pas de douter que ses gages
de six deniers ne fussent journaliers et en dehors des revenus de
son office. Dans un Compte de l'htel du roi, sous l'anne 1312, son
_valet  gages_ est nomm son _prvot_: _Prpositus regis ribaldorum,
qui duxit IV valletos qui vulnaverant_, etc. Ce prvt commandait
videmment une troupe d'archers ou de sergents, puisque nous le voyons
conduire en prison quatre valets accuss d'avoir bless un homme.
Dans un autre Compte de l'htel du roi Philippe le Long, en 1317, on
voit reparatre le roi des ribauds, en qualit de chef suprme de la
police du palais; aprs l'numration des _huissiers de salle_, des
_portiers_, des _valets de porte_, avec leurs gages, provendes et
profits, on lit cet article: Item, Crasse Jo, roy des ribaux, ne
mangera point  cour et ne vendra (viendra) en salle, s'il n'y est
mand; mais il aura six deniers tournois de pain et deux quartes de
vin, une pice de chair et une poule, et une provende d'avoine et
treize deniers de gages, et sera mont par l'Escuerie, et se doit
tenir tousjours hors la porte et garder illec qu'il n'y entre que ceux
qui doivent entrer. Un autre article du mme Compte nous montre le
roi des ribauds en exercice, aux heures des repas, et cet article est
assez conforme  l'ide que Fauchet nous donne des attributions de
cet officier dans l'intrieur de l'htel du roi: Item, assavoir est
que les huissiers de salle, si tost comme l'en aura cri: _Aux Queux!_
feront vuider la salle de toutes gens, fors ceux qui doivent mangier,
et les doivent livrer,  l'huys de la salle, aux varlez de la porte, et
les varlez de porte aux portiers, et les portiers doivent tenir la cour
nette et les livrer au roy des ribaux, et le roy des ribaux doit garder
que il n'entre plus  la porte, et cil qui sera trouv dfaillans sera
pugny par le maistre d'hostel qui servira  la journe. Ainsi, sous
le rgne de Philippe le Long, le roi des ribauds se voyait dj dchu
de ses anciens privilges, au point de n'avoir pas _bouche en cour_,
et d'tre subordonn aux matres de l'htel du roi. Cette prminence
des matres de l'htel apparat surtout dans un arrt du parlement du
16 mars 1404, qui nous apprend que les vallets du roy des ribaux ne
portoient verges, comme faisoient les huissiers de la salle et portiers
de l'hostel du roy, et que les maistres de l'hostel du roy avoient
juridiction sur lesdits vallets du roy des ribaux. La dcadence
progressive de l'office du roi des ribauds est encore mieux constate,
par la diminution de ses gages: un Compte de l'htel du roi les fixe 
vingt sous, en 1324; ils ne sont plus que de 5 sous par jour, en 1350,
d'aprs une ordonnance de Philippe de Valois; en 1386, une ordonnance
de Charles VI porte: Le roy des ribaux, quatre sols parisis par jour,
quand il sera  cour, pour toutes choses.

Cet office de la couronne, malgr sa dcadence, conserva un certain
relief jusqu' ce qu'il fut supprim tout  fait, au commencement
du seizime sicle. Dutillet dit qu'il a est longuement remply de
gentilshommes de bonne maison et grand service, l'authorit desquelz
contenoit les familles des princes, seigneurs et autres suyvans la cour
du roy, de bien vivre et payer leurs hostes. Cependant l'histoire
fait mention d'un roi des ribauds, qui fut dgrad et mis au pilori
avec son prvt, pour avoir probablement forfait dans l'exercice de sa
charge. Un Compte de l'htel du duc de Normandie et d'Aquitaine, fils
de Charles V, en 1388, signale en ces termes ce fait remarquable: Jean
Gurin, roi des ribaux, pour les despens de lui et de trois autres, en
allant de Corbeil  Sedane mener Guillet, nagure roi des ribaux, et le
Picardiau, son prvost, pour faire mettre iceux au pilory. On pourrait
supposer que le roi des ribauds, qu'on menait de la sorte au pilori,
n'avait pas t en charge dans la maison du roi, mais plutt dans
quelque ville dpendant de la juridiction du roi des ribauds de l'htel
royal. Ce dernier avait droit d'excution et d'aubaine sur certains
patients qui lui taient livrs, aprs jugement, par les tribunaux
ordinaires de l'htel du roi, comme il en est fait mention dans les
registres de la Chambre des comptes, sous l'anne 1330: Les gens
des requestes du palais imposent silence perptuel  deux femmes qui
s'estoient pourveues contre un arrest de la Chambre,  peine d'estre
livres au roy des ribaux et d'estre punies comme infmes. Dans un
Compte de l'htel du roi, en 1396, soixante-huit sous parisis sont
pays, par la main du roi des ribauds,  l'excuteur qui avait pendu
un malfaiteur, nomm Jean Boulart, et fait enterrer vive une femme,
nomme Pernette la Basmette, pour vol de vaisselle de cour au chteau
de Compigne. Un roi des ribauds avait fort  faire dans l'htel du
roi, quand il voulait remplir exactement les devoirs de sa charge: il
n'assistait pas sans doute en personne aux excutions qui lui taient
confies, et son prvt le supplait d'ordinaire en ces dsagrables
commissions, mais il payait lui-mme le bourreau, et il rpondait de la
_besogne_, que ses valets laissaient  d'autres mains. Ceux-ci, de mme
que leur matre, portaient des _hoquetons  l'enseigne de l'pe_, dit
Dutillet, pour rappeler que le roi des ribauds avait autrefois exerc
la justice criminelle dans l'htel du roi.

Ce personnage devait tre un serviteur prouv de la royaut, un
fidle et incorruptible dfenseur de la personne du roi, puisque la
garde des portes et la police intrieure du palais, pendant les repas
et aprs le couvre-feu, lui taient spcialement attribues. Aussi,
n'est-on pas surpris de voir un roi des ribauds, nomm Coquelet, mourir
subitement d'motion, au sacre de Charles VI, en 1380. Celui qu'on
regarde comme le dernier titulaire de cette charge, Jean Talleran,
seigneur de Grignaux, fit preuve de dvouement  la couronne, en
conseillant au jeune duc d'Angoulme, qu'il voyait fort pris de
Marie d'Angleterre, de ne pas s'exposer  donner un hritier direct
au vieux roi Louis XII; ce fut l, pour ainsi dire, le testament de
cette trange royaut, qui ne survcut pas  ce conseil de prvoyance
politique, devant lequel le jeune prince, qui fut Franois Ier, sentit
se refroidir et s'teindre son imprudent amour. Le roi des ribauds ne
sortait pas trop de ses attributions officielles, lorsqu'il conseillait
de la sorte son futur souverain, car il n'tait point tranger aux
questions d'adultre; et, selon plusieurs rudits, il exigeait cinq
sous d'or de toute femme marie, qui avait un commerce illicite avec un
autre homme que son mari. Mais il est probable que le roi des ribauds
de la cour ne participait point aux privilges locaux des autres rois
de la ribaudie. Nous avons peine  lui appliquer, par exemple, ce
que dit, de l'amende des cinq sous sur toute femme adultre, l'auteur
anonyme de l'_Histoire des inaugurations_ (Bvy): Si elle refusoit de
payer, il avoit droit de saisir sa selle, c'est--dire probablement
sa _chaire_, ou sige d'honneur, qu'elle occupait habituellement. Que
les femmes bordelires suivant la cour lui payassent patente, c'est
une circonstance qui n'a rien de contraire aux us et coutumes du droit
fodal, o chaque feudataire tait tenu  des redevances envers son
seigneur. La redevance hebdomadaire des vassales du roi des ribauds
aurait t de deux sous d'or, si l'on en croit Boutillier et Ragueau.
Jean le Ferron, qui reprsente cet officier comme gardant la chambre
du roi, n'hsite pourtant pas  l'avilir, en prtendant qu'il logeait
chez lui et hbergeait les filles publiques  l'usage de la cour. Cette
nouvelle attribution, dont s'enrichit la royaut des ribauds de l'htel
du roi, ne nous semblera pas si dnue de vraisemblance, quand nous
verrons tout  l'heure s'tablir, sur les ruines de cette charge, celle
de _dame des filles de joie suivant la cour_, charge analogue, qui fut
en plein exercice pendant la majeure partie du seizime sicle. Enfin,
Dutillet ajoute aux redevances de ces filles de cour, envers leur roi
des ribauds, qu'elles taient tenues de _faire son lit_ pendant tout le
cours du mois de mai.

La royaut des ribauds tant tombe en quenouille aprs la mort du
_bon_ seigneur de Grignaux, ce fut une dame, et une grande dame
quelquefois, dit M. Rabutaux, qui resta charge de la police des femmes
de la cour. En 1535, elle se nommait Olive Sainte, et recevait de
Franois Ier un don de quatre-vingt-dix livres pour lui aider, et aux
susdites filles,  vivre et supporter les despenses qu'il leur convient
faire  suivre ordinairement la cour. (Voy. le _Glossaire_ de Ducange
et Carpentier, au mot MERETRICALIS _vestis_.) On a conserv plusieurs
ordonnances du mme genre rendues entre les annes 1539 et 1546, et
ces ordonnances font foi que chaque anne, au mois de mai, toutes les
filles suivant la cour taient admises  l'honneur de prsenter au roi
le bouquet du _renouveau_ ou du _valentin_, qui annonait le retour du
printemps et des plaisirs de l'amour. Le 30 juin 1540, Franois Ier
ordonne  Jean du Val, trsorier de son pargne, de payer comptant
 Ccile de Viefville, dame des filles de joie suivant la cour, la
somme de 45 livres tournois, faisant la valeur de 20 escus d'or, 
45 sols la pice: dont il lui fait don, tant pour elle que pour les
autres femmes et filles de sa vacation,  despartir entre elles ainsi
qu'elles adviseront, et ce, pour le droit du moys de mai dernier pass,
ainsi qu'il est accoustum faire de toute anciennet. Nous ne sommes
pourtant pas de l'avis de M. Rabutaux, qui confond Ccile de Viefville
avec une _duchesse_ de l'ancienne maison de la Vieuville, qui n'eut
des marquis que sous Henri III, et des ducs que sous Louis XIV. M.
Champollion-Figeac, en publiant cette remarquable ordonnance dans
ses _Mlanges historiques_ (t. IV, p. 479), n'a eu garde de voir la
noble pouse d'un duc et pair dans l'hritire collatrale du roi des
ribauds de l'htel du roi! Cette honteuse charge subsistait encore en
1558, puisque Gouye de Longuemare a dcouvert une ordonnance de Henri
II, en date du 13 juillet de cette anne-l, qui rforme les abus de
l'institution: Il est trs-expressment enjoint et recommand  toutes
filles de joie et autres, non estant sur le roole de ladicte dame
desdites filles, vuider la cour incontinent aprs la publication (de
l'ordonnance), avec deffenses  celles estant sur le roole de ladicte
dame, d'aller par les villages, et aux chartiers, muletiers et autres,
les mener, retirer ni loger, jurer et blasphmer le nom de Dieu,
sur peine du fouet et de la marque; et injonction, par mesme moyen,
auxdictes filles de joie, d'obir et suivre ladicte dame, ainsi qu'il
est accoustum, avec deffense de l'injurier, sous peine du fouet.
Telle fut la dernire transformation de l'office du roi des ribauds 
la cour de France.

Quant aux autres rois des ribauds, qui relevaient certainement de
celui de l'htel du roi, on les retrouve partout dans l'histoire
municipale des villes, et aussi dans l'histoire particulire des
maisons princires. Il y avait ainsi,  la cour de Bourgogne, un
roi des ribauds dont les fonctions taient rgles sur celles de son
confrre de la cour de France. Colinboule tait en charge sous le
duc Philippe le Bon, et ce nom-l n'annonce pas un personnage de haute
distinction. En 1423, il est vrai, le titre de _roi des ribauds_ avait
perdu beaucoup de son clat, et le cur de Notre-Dame d'Abbeville
ne devait pas tre trs-flatt de s'entendre qualifier de _roi des
ribauds_, parce que les jongleurs, dits _ribauds_, lui rendaient
hommage et redevance pour leurs reprsentations scniques. On comprend
que cette qualification n'tait pas faite pour inspirer du respect
 qui savait les excs des ribauds, que leur roi ne gouvernait qu'
force de svrit. Cet officier avait t, dans l'origine, bien plus
considr et bien plus puissant, car la ribaudie ne lui avait point
encore imprim la tache de son nom. Dans une charte de Henri II, roi
d'Angleterre et duc de Normandie, qui rgnait en 1154 (voy. Ducange,
au mot PANAGATOR), il est question videmment de la charge du roi des
ribauds; et le sergent du roi, qui remplit cette charge, Balderic, fils
de Gillebert, honor des grces de son matre, et institu grand prvt
des marchaux dans la province de Normandie, est appel gardien des
filles publiques qui se prostituent dans le _lupanar_ de Rouen (_custos
meretricum publice venalium in lupanar de Roth._).

Dans les villes de province, le roi des ribauds tait tantt juge,
tantt excuteur de la justice criminelle sur le fait de _ribauderie_.
Un ancien registre de l'htel de ville de Bordeaux constate que tout
condamn tait livr au roy des ribauds, pour le faire courir par
la ville, avec bonnes verges et bonnes glbes. Metz avait aussi son
roi des ribauds, qui ne faisait pas un personnage plus relev. Le
roi des ribauds de la ville de Laon ne vivait pas toujours en bonne
intelligence avec le bailli de Vermandois: en 1270, son prvt,
nomm Poinsard (_Poinardus, prpositus ribaldorum_), fut dcrt
d'accusation au tribunal du bailli, pour avoir, de complicit avec les
nomms Jean le Croseton et Wiet Lipois, commis des actes de violence
contre l'abbaye de Saint-Martin de Laon et son abb (voy. les _Olim_,
publis par le comte Beugnot, t. I, p. 813). Cette affaire motiva
sans doute la suppression de l'office de roi des ribauds  Laon;
car Philippe III, dans une ordonnance de 1283, ordonne au bailli de
Vermandois de ne pas souffrir que cet office subsiste, sous aucun
prtexte, soit publiquement, soit en cachette (_quod, clam vel palam
vel sub aliquo simulato colore, non permittat, regem ribaldorum in
villa Laudunensi_). Cette interdiction d'office ne s'tendait pas 
toutes les localits; car, en 1483, la ville de Saint-Amand avait un
roi des filles amoureuses, nomm Jacob de Godunesme. Le bourreau de
Toulouse prenait le titre de _roi des ribauds_, comme pour discrditer
encore davantage cette pauvre royaut. Enfin, la Coutume de Cambrai
dfinit, sans rticence, les privilges de son roi des ribauds:
Ledit roy doit avoir, prendre et recepvoir, sur chacune femme qui
s'accompagne de homme carnelement, en wagnant son argent, pour tout,
tant qu'elle ait terme ou tiegne maison  louage en la cit: cinq sols
parisis pour une fois. Item, sur toutes femmes qui viennent en la cit,
qui sont de l'ordonnance, pour la premire fois: deux sols tournois.
Item, sur chacune femme de ladite ordonnance qui se remue (dmnage)
et va demeurer de maison ou estuve en autre, ou qui va hors de la ville
et demeure une nuit: douze deniers, touttes fois que le cas y esquiet.
Item, doit avoir une table et brlang  part luy, sur un des fiefs du
palais, ou en telle place qu'au bailli plaira ordonner.

Ces articles de la Coutume de Cambrai nous font connatre d'une manire
prcise la redevance que le roi des ribauds de cette ville exigeait
non-seulement des femmes publiques qui taient  demeure, mais encore
de celles qui ne faisaient que passer sur son domaine. Cette redevance
et toutes celles de mme nature ne s'acquittaient pas toujours sans
difficult, et les agents du roi des ribauds rencontraient parfois une
terrible opposition. C'est ainsi qu'un certain Antoine de Sagiac, qui
se disait commissaire du roi des ribauds de Mcon et suppt de l'ordre
de l'tat des _goliards_, ou des _bouffons_ de cette ville, prit dans
une rixe, en 1380, au village de Beaujeu, o il avait voulu taxer 
cinq sous d'amende une femme marie, qu'il accusait d'avoir commis un
adultre. Pierre Talon (_Calcis_), mari de cette femme, nomme Colette
(_Cola_), et son frre tienne intervinrent pour prendre la dfense
de leur pouse et belle-soeur. Antoine de Sagiac tait un ribaud de
la pire espce, qui hantait les cabarets et qui vivait aux dpens des
malheureuses qu'il mettait  contribution, sous prtexte de _ribaudie_,
de _goliardie_ et de _bouffonie_, en les menaant de la prison. Il
s'adressait mal cette fois, et Colette, forte de son innocence, soutint
qu'elle n'avait pas couch avec un autre homme que son mari; celui-ci
se porta garant pour elle de son innocence, et comme le ribaud voulait
se saisir de la prtendue adultre et la mener  Mcon, Pierre Talon
et son frre l'assommrent sur place. Le bailli de Mcon instruisit
l'affaire contre les meurtriers et Colette qui tait cause du meurtre;
mais l'enqute dmontra que le dfunt avait accus  tort Colette de
s'tre abandonne  un autre homme que son mari (_contra veritatem
imponens quod ipsa cum alio quam viro occubuerat_), et que ce ribaud
(_se gerens pro ribaldo et se dicens de ordine seu de statu goliardorum
seu buffonum_) menait la vie la plus scandaleuse dans les tavernes
et les mauvais lieux, en abusant de la simplicit des femmes les plus
honntes, qu'il taxait au nom du roi des ribauds. On sollicita et on
obtint des lettres de rmission en faveur des prvenus, qui ne furent
pas inquits davantage au sujet de la mort d'Antoine de Sagiac;
mais, dans ces lettres, qui justifiaient Colette, il n'tait pas dit
d'une manire formelle que le roi des ribauds de Mcon n'et pas le
droit de taxer  cinq sous d'amende chaque femme marie convaincue
d'adultre (_super qualibet muliere uxorata adulterante, sibi competere
et posse exigere quinque solidos et pro eisdem dictam talem mulierem
de suo tripede pignorare_). Le roi de France semblait, au contraire,
reconnatre implicitement cette vieille redevance de la Prostitution
(_de talique et alio vili qustu_), que s'arrogeait la ribaudie de
Mcon.




CHAPITRE IX.

  SOMMAIRE. --tat de la Prostitution aprs l'ordonnance de 1254.
  --Institution de la police des moeurs. --Les _confrairies_ des
  filles publiques. --Ordonnance de 1256. --Assimilation des tavernes
  aux _bordeaux_. --Les taverniers. --Organisation des filles
  publiques par Louis IX. --Les juifs. --Ordonnances somptuaires
  concernant les femmes de mauvaise vie. --Statuts des barbiers.
  --Les baigneurs-tuvistes. --Statuts des bouchers. --Mort de
  saint Louis. --Philippe le Hardi. --Ordonnance de 1272. --Les
  _aiguillettes_ et les _ceintures dores_. --L'_enseigne_ des filles
  publiques de Toulouse. --_Bonne renomme vaut mieux que ceinture
  dore._ --_Courir l'aiguillette_ et _courir le guilledou_. --Les
  trois brus de Philippe le Bel. --La tour de Nesle. --Philippe et
  Gautier de Launay. --Jean Buridan. --L'_ne de Buridan_. --tat des
  moeurs aprs les croisades. --_Hic_ et _hoc_. --Les Templiers.


Louis IX avait tmoign de sa candeur et de sa prud'homie en essayant
de supprimer la Prostitution dans le royaume de France. L'ordonnance
de 1254, dans laquelle il prononait le bannissement gnral des
femmes de mauvaise vie, ne fut jamais rigoureusement excute, parce
qu'elle ne pouvait pas l'tre. Pour chapper aux svres prescriptions
de la loi, ces malheureuses femmes n'exercrent plus qu'en secret
leur mprisable mtier, et elles se couvrirent de tous les masques,
pour n'tre pas reconnues; elles recoururent  toutes les ruses, pour
n'tre pas surprises en flagrant dlit. Sans doute, leur nombre diminua
considrablement, et les dbauchs rencontrrent plus d'obstacles pour
donner satisfaction  leurs passions honteuses; mais la Prostitution
n'en continua pas moins dans l'ombre ses hideux travaux, et elle
russit presque toujours  tromper la surveillance des baillis, des
prvts et de juges. Ce n'tait plus, il est vrai, dans les lieux de
dbauche publics qu'elle rgnait  certaines heures, sous l'empire de
certains rglements de police; elle se cachait partout, depuis qu'elle
n'avait plus le droit de se montrer nulle part, et elle existait, avec
des apparences honntes et mme respectables, au milieu des villes
et dans l'intrieur des maisons particulires, au lieu de se voir
relgue dans des quartiers dserts et dans des _clapiers_ infmes. Les
cratures qui s'obstinrent  dsobir  l'ordonnance du roi taient
et devaient tre les plus vicieuses, les plus corrompues, les plus
incorrigibles. La ncessit de dissimuler leur dpravation les obligea,
pour ainsi dire,  se pervertir davantage, en s'armant d'hypocrisie
et de mensonge; elles ne pouvaient se mettre  l'abri du soupon,
qu'en affectant des dehors honorables et en se parant d'une vertu
feinte; elles frquentaient donc les glises, et ne paraissaient dans
les rues qu'un voile sur le visage et un chapelet entre les doigts.
Quelques-unes, prives de leur impure industrie, entrrent dans des
communauts religieuses, sous prtexte de pnitence, et n'amliorrent
pas les moeurs des couvents.

Mais on s'aperut bientt que la Prostitution lgale entranait
moins d'inconvnients que la Prostitution occulte et illicite; on se
convainquit aussi qu'on ne russirait jamais  la dtruire, et que
c'tait mme lui donner de nouvelles forces provocatrices, que de
l'obliger  emprunter tous les noms et tous les dguisements. Les
libertins de profession savaient toujours o trouver les moyens de
livrer carrire  leurs scandaleuses habitudes; ils connaissaient
les retraites de leurs complices, et ils s'y rendaient impunment 
toute heure; ils ne manquaient pas non plus d'un tact spcial, pour
distinguer entre mille une femme qui faisait trafic de son corps; mais
souvent ils feignaient de se mprendre, et ils s'adressaient  des
femmes d'honneur, qui s'enfuyaient, indignes d'tre en butte  de
telles insultes. Les jeunes gens novices s'abusaient plus navement sur
la condition des femmes qu'ils rencontraient seules et poursuivaient
de propos indcents. Ce fut alors, dit Delamare dans son _Trait de
la Police_, et par ce motif, que l'on changea pour la premire fois de
conduite dans ce point de discipline. On prit donc le parti de tolrer
ces malheureuses victimes de l'impuret; mais, en mme temps, de les
faire connotre au public et de les montrer, pour ainsi dire, au doigt.
On leur dsigna des rues et des lieux pour leur demeure, les habits
qu'elles pouvoient porter, et les heures de leur retraite. Ce passage
du _Trait de la Police_ est trs-remarquable, en ce qu'il fixe une
date  cette institution de la police des moeurs, lorsque cette date
n'est tablie par aucun tmoignage contemporain, par aucune ordonnance
royale ou municipale; mais le savant Delamare avait compuls les
anciens monuments de notre jurisprudence, les registres du parlement,
ceux du Chtelet, ceux de la prvt de Paris, et il n'et pas avanc
un fait de cette nature, s'il n'en avait eu sous ses yeux la preuve:
elle rsultait probablement des Statuts de la corporation des _femmes
folles de leur corps_, Statuts que Sauval cite positivement, et qui
furent rdigs,  cette poque o chaque mtier recueillait avec soin
ses vieux privilges, et les faisait enregistrer dans les archives
du prvt de Paris. Nous avons bien l'ordonnance de 1256 (et non de
1254, comme le dit Delamare) qui rtablit l'exercice de la Prostitution
lgale; mais, dans cette ordonnance, il n'est nullement question des
rues et des lieux affects  la demeure des filles publiques, ni de
leurs habits ou livres, ni de leurs heures de retraite. Nanmoins,
comme il appert des ordonnances postrieures que ces diffrents dtails
de police avaient t rgls avec beaucoup de prcautions, il est tout
naturel d'attribuer  saint Louis, ou plutt  tienne Boileau, cette
rglementation, qui se rattache  celle des mtiers de Paris. tienne
Boileau ne fut nomm garde de la prvt qu'en 1258; mais il jouissait
bien auparavant de l'estime du roi, qui rclamait souvent ses conseils,
et qui, l'ayant choisi pour reconstituer la prvt, venait s'asseoir
quelquefois  ses cts, quand Boileau rendait la justice au Chtelet.
Ce fut ce sage prvt de Paris, dit Delamare, qui rangea tous les
marchands et tous les artisans en diffrents corps ou communauts,
sous le titre de _confrairies_, selon le commerce ou les ouvrages
qui les distinguoient entre eux; ce fut lui qui donna  ces marchands
les premiers statuts pour leur discipline. N'est-il pas tout simple
de comprendre les filles publiques dans cette vaste organisation des
mtiers, o le lgislateur s'est appliqu  protger les droits de
chacun et  dfinir clairement les professions selon leurs coutumes
traditionnelles?

Louis IX consentit donc  modifier son ordonnance de 1254: en y
ajoutant quelques mots qui ne la changeaient pas beaucoup au premier
coup d'oeil, il lui fit dire le contraire de ce qu'elle disait
prcdemment; c'tait une manire dtourne d'admettre  tolrance la
Prostitution. Voici l'article qui mit  nant celui de l'ordonnance
de 1254: Item, que toutes foles femmes et ribaudes communes
soient boutes et mises hors de toutes nos bonnes citez et villes;
especiallement, qu'elles soient boutes hors des rues qui sont en cuer
desdites bonnes villes, et mises hors des murs et loing de tous lieux
saints, comme glises et cimetires; et quiconque lora maison nulle
esdites citez et bonnes villes, s lieus  ce non establis,  folles
femmes communes, ou les recevra en sa maison, il rendra et payera,
aux establis  ce garder de par nous, le loyer de la maison d'un an.
C'est en vertu de cette ordonnance, date de Paris, que la Prostitution
lgale, qui avait disparu pendant deux ans seulement, reprit son
existence rgulire sous la protection des officiers royaux; et toutes
les ordonnances qui depuis intervinrent relativement  la Prostitution,
se fondrent sur cette ordonnance de saint Louis, qui avait, sinon
cr, du moins rform la police des moeurs. Les articles qui prcdent,
dans l'ordonnance de 1256, celui que nous avons cit, ne sont pas
tout  fait trangers  notre sujet, puisqu'ils placent au rang des
dbauchs les joueurs de ds et les blasphmateurs, en assimilant la
Prostitution au jeu de ds et au blasphme. Le saint roi dfend donc
 ses snchaux, baillis et autres _officiaux_ et _servicials_, de
quelque tat ou condition qu'ils soient, de dire aucune parole qui
tourne au mpris de Dieu, de la Vierge ou des saints et saintes: Et
se gardent, ajoute-t-il, du jeu de dez, de bordeaux et de tavernes.
Il dfend ensuite la _forge des dez_ par tout son royaume, et ordonne
que tout homme qui sera trouv jouant aux ds, _communment ou par
commune renomme, frquentant taverne ou bordel_, soit rput infme et
ne puisse tmoigner en justice. Ces articles de loi prouvent que, sous
ce rgne, les tavernes n'taient pas mieux fames que les _bordeaux_;
et l'on peut apprcier par l l'espce d'hommes et de femmes qui se
runissaient dans ces repaires de dbauche, o l'on n'entrait pas sans
se dshonorer.

C'tait un souvenir de la loi romaine que les jurisconsultes
commenaient  tudier, et qui avait frapp de rprobation les tavernes
(_tabern_), o l'on donnait  boire,  manger,  coucher et  jouer.
Cependant, au moment mme o une ordonnance du roi dclarait infme
quiconque serait convaincu de frquenter ces mauvais lieux, le prvt
de Paris publiait les statuts des taverniers, dans lesquels il ne
s'occupait, il est vrai, que de la vente du vin  la crie; mais, le
premier venu pouvant tre tavernier, pourvu qu'il eut _de quoi_ et
qu'il payt les redevances au roi et  la ville, la corporation, qui
se composait ainsi de toutes sortes de gens, ne devait pas prtendre
 l'estime des gens de bien. Ces taverniers taient seulement tenus
de mesurer le vin _ loial mesure_; ils pouvaient, d'ailleurs, se
mler des commerces les plus malhonntes, en ouvrant leurs portes aux
ribaudes et aux ribauds, qui passaient la journe  s'enivrer,  jouer
aux ds,  blasphmer et  commettre les actions les plus coupables.
Dans ce court intervalle de temps o la Prostitution fut contrainte
de se cacher, les tavernes remplacrent les bordeaux, et ceux-ci
devinrent des tavernes, quand ils furent rtablis par une ordonnance
du mme roi, qui les avait fait fermer avant de s'tre rendu compte de
leur utilit. Delamare prtend que ce fut pendant l'interrgne de la
Prostitution lgale, qu'on commena de qualifier en notre langue les
filles publiques par des noms particuliers et odieux qui dsignoient
l'ignominie de leur dbauche. Il semble croire que ces noms-l furent
invents exprs pour inspirer plus d'horreur et de mpris  l'gard des
cratures qui mritaient ces injurieuses qualifications: On eut sans
doute en vue, dit-il, qu'en les faisant ainsi connotre, la pudeur,
si naturelle  leur sexe, viendrait au secours des loix, et que les
hommes auraient honte eux-mmes d'tre reus dans des lieux et avec des
cratures notes de tant d'infamie.

Nous en sommes rduits  des conjectures au sujet de l'organisation
des filles publiques par Louis IX, ou du moins sous le rgne de ce
saint roi; mais il est indubitable que cette organisation a exist, et
qu'elle s'est perptue sous les rgnes suivants sans tre modifie
d'une manire radicale; car, ce sont toujours les ordonnances de
saint Louis qu'invoquent les rois ses successeurs, en rglementant
la Prostitution lgale. Nous essaierons, dans un autre chapitre, de
dcouvrir quelles taient les rues _bourdelires_ de Paris,  cette
poque. Nous n'avons retrouv aucun texte historique qui prouve que
les femmes de mauvaise vie fussent ds lors distingues des femmes
honntes, soit par une marque infamante comme celle des juifs, soit par
des vtements d'une certaine couleur caractristique. Il y a pourtant
tout lieu de croire que Louis IX, qui avait voulu que les juifs ne
fussent pas confondus avec les chrtiens, prit les mmes prcautions 
l'gard des prostitues et les obligea de porter une marque analogue.
C'est en 1269 que les juifs, dont le sjour n'tait tolr en France
qu' des conditions aussi onreuses que dshonorantes, se virent
obligs, sous peine de prison et d'amende arbitraire, de coudre sur
leur robe, devant et derrire une pice de feutre ou de drap jaune,
d'une palme de diamtre et de quatre de circonfrence, qu'on appelait
_rouelle_ en franais, et _rota_ ou _rotella_ en latin. Depuis, cette
rouelle perdit graduellement sa forme et sa dimension; elle devint
triangulaire et fut nomme _billette_; quand elle fut supprime
tout  fait, elle n'tait pas plus grande qu'un cu; mais les juifs
versrent de grosses sommes dans le trsor de Philippe le Long pour
tre dlivrs de cette marque d'infamie, que leurs pauvres conservrent
seuls jusqu'au rgne du roi Jean, sous lequel fut rtablie la rouelle,
mi-partie de rouge et de blanc, de la grandeur du sceau royal. N'est-il
pas prsumable que les filles de joie furent astreintes galement 
porter une marque du mme genre? Nous prouverons que cette marque fut
en usage dans plusieurs provinces de France. Nous avancerons, avec
plus de probabilit encore, que, ds ce temps-l, les ordonnances
somptuaires avaient interdit aux femmes dissolues certaines toffes,
certaines fourrures, certains joyaux. La premire ordonnance connue,
o il soit question d'un rglement de cette espce, date de l'anne
1360, et se trouve dans le _Livre vert ancien du Chtelet_, renfermant
les actes de la prvt de Paris. Dans cette ordonnance, qui n'est sans
doute que la confirmation d'une autre plus ancienne, le prvt de Paris
dfend aux filles et femmes de mauvaise vie, et faisant pchez de
leur corps, d'avoir la hardiesse de porter sur leurs robes et chaperon
aucun gez ou broderies, boutonnires d'argent, blanches ou dores, des
perles, ni des manteaux fourrez de gris, sur peine de confiscation.
Il leur ordonne de quitter ces ornements, dans un dlai de huit
jours, aprs lequel tous sergents du Chtelet qui les trouveraient en
contravention pourront les arrter, except dans les lieux consacrs au
service de Dieu, et les dpouiller des susdits ornements, en exigeant
cinq sous parisis pour chaque femme en cas de contravention.

Le prvt de Paris, tienne Boileau, confident des vertueuses
intentions de saint Louis, se chargea sans doute de les mettre
en oeuvre et de rprimer tous les excs de la Prostitution dans la
capitale du royaume. Son _Livre des mtiers_, dans lequel il s'occupe
particulirement de la constitution industrielle de chaque corps
d'tat, ne nous prsente, il est vrai, aucun passage o il se pose en
rformateur des moeurs; mais, comme les statuts des corporations d'arts
et mtiers remontent  cette poque, bien qu'ils n'aient t confirms
par les rois de France que sous des dates bien postrieures, nous
voyons, dans les statuts et privilges rdigs par les prud'hommes
et les anciens de chaque industrie, que la police des moeurs avait
t l'objet de l'attention du prvt de Paris, qui donna d'abord sa
sanction officielle  cette loi de famille que les rois approuvrent
plus tard et reconnurent par lettres patentes. Dans les Statuts
des barbiers, confirms en 1371, il est interdit aux matres du
mtier d'entretenir des femmes de mauvaise vie dans leur maison
et de favoriser le commerce infme de ces malheureuses, sous peine
d'tre privs de leur office et de perdre en mme temps tous leurs
_outils_: siges, bassins, rasoirs et _autres choses appartenant
audit mtier_, qui seraient vendus au profit du roi et de la _bote_
(caisse) de la communaut. Les barbiers, qui taient souvent  la fois
baigneurs-tuvistes, ne tenaient pas toujours compte de l'interdiction,
et les bnfices que leur procurait la Prostitution et le _maquerelage_
les encourageaient  braver des peines pcuniaires qu'il fallait sans
cesse remettre en vigueur par de nouvelles ordonnances. Dans les
Statuts des bouchers de Paris, confirms en 1381, il est interdit
aux apprentis du mtier d'pouser une femme qui aurait t fille
publique ou qui le serait encore: Item, se aucun prend femme commune
diffame, sans le cong du maistre et des jurez, il sera priv de
la Grant Boucherie  tousjours, que il ne puisse taillier ne faire
taillier, soit  luy, soit  autre, sans les chairs perdre; mais il
pourra taillier  un des taux du Petit-Pont, tel comme le maistre ou
les jurez lui bailleront ou asserront. Enfin, d'aprs les Statuts des
lingres, les femmes diffames par leurs mauvaises moeurs ne pouvaient
tre reues dans la corporation; et celles qui avaient russi  s'y
faire admettre par fraude ou autrement, devaient en tre chasses,  la
suite d'une enqute: pour constater leur expulsion ignominieuse, Sauval
(t. II, p. 147) dit qu'on jetait dans la rue les marchandises que ces
impures avaient touches.

Tous les efforts de saint Louis et de ses ministres, pour imposer
 la Prostitution un frein salutaire, ne paraissent pas avoir eu le
succs qu'on en attendait; car le pieux roi, sur la fin de sa vie,
s'tait repenti d'avoir laiss au vice une carrire restreinte sous
la protection des lois, et il revint  son premier projet d'effacer
entirement dans ses tats la souillure des mauvaises moeurs. Lorsqu'il
se disposait  s'embarquer pour la seconde croisade, dans laquelle
il mourut, l'horreur qu'il avait de l'impuret lui inspira le dsir
de mettre  excution ce grand projet de rforme. Le 25 juin 1269, il
crivit, d'Aigues-Mortes,  Mathieu, abb de Saint-Denis, et au comte
Simon de Nesle: Nous avons ordonn, d'ailleurs, de dtruire tout 
fait les notables et manifestes prostitutions (_notoria et manifesta
prostibula_) qui souillent de leur infamie notre fidle peuple, et
qui entranent tant de victimes dans le gouffre de la perdition; nous
avons ordonn de poursuivre ces scandales dans les villes, ainsi que
dans les campagnes, et de purger absolument notre royaume (_terram
nostram plenius expurgari_) de tous les hommes dbauchs et de tous
les malfaiteurs publics (_flagitiosis hominibus ac malefactoribus
publicis_). Cette lettre renfermait un ordre positif que la mort du
roi ne permit pas d'excuter. Les femmes dissolues et leur mprisable
cortge continurent d'exercer leur mtier, en raison des prcdentes
ordonnances, et il ne fut donn aucune suite aux vertueux desseins de
Louis IX, qui aurait chou encore une fois dans son plan d'puration
des moeurs publiques. On peut penser cependant qu'il remit  ses fils le
soin de tenter cette rforme qu'il n'avait pas eu le temps d'excuter,
car il semble y faire allusion dans les _Enseignements_ crits de
sa main, qu'il laissa en mourant  Philippe, son fils an et son
successeur: Garde-toy de fere chose qui  Dieu deplese, disait-il
dans ce testament moral, c'est  savoir, pchi mortel... Maintiens
les bonnes coustumes de ton royaume et les mauvses abesses... Fui et
eschieve (vite) la compaingnie des mauuez... Aime ton preu (prochain)
et son bien, et hai touz maux o que ils soient. Nulz ne soit si hardi
devant toy, que il die parole qui atraie et meuve pechi. Philippe le
Hardi voulut se conformer aux instructions de son glorieux pre.

Au parlement de l'Ascension, en 1272, ce roi rendit une ordonnance
prohibitive contre les blasphmes, les lieux de dbauche et les jeux
de ds, que saint Louis confondait dans sa rprobation. Nous n'avons
plus que la lettre missive adresse  tous les baillis, pour qu'ils
fassent garder en leurs bailliages et en la terre aux barons ladite
ordonnance de dfendre les vilains serments, les bordeaux communs,
les jeux de dez: la poine d'argent, disait le roi, pourra estre mue
en peine de corps, selon la qualit de la personne et quantit du
mfait. La perte de l'ordonnance, que cette lettre missive annonait,
tmoigne, ce nous semble, qu'elle ne fut jamais excute, et qu'on
l'oublia peut-tre avant que Philippe le Bel et succd  Philippe
le Hardi. Cette extermination gnrale des bordeaux tait chose
impossible et dangereuse; on s'en tint  la tolrance tacite qui les
avait pargns jusque-l, et qui n'avait mis d'obstacle qu' leur
multiplication immodre. Il est  croire que, dans ce temps-l, on
se bornait  soumettre la Prostitution aux svres rglements d'une
police de surveillance, et qu'on assurait ainsi la scurit des femmes
de bien. Nous rapporterons donc au rgne de Philippe le Hardi deux
usages que Pasquier rappelle dans ses _Recherches de la France_, sans
leur assigner une date prcise, mais en les plaant aux environs du
temps de saint Louis. C'est vraisemblablement  cette poque, qu'on
dfendit aux prostitues de porter des ceintures dores, et qu'on
leur ordonna, au contraire, de ne pas se montrer en public sans
avoir une aiguillette sur l'paule. Cette aiguillette devait varier
de couleur, selon les villes dans lesquelles une _ribaude commune_
avait droit d'exercice et de sjour. Nous verrons, en parlant des us
et coutumes de la Prostitution dans les diffrentes villes de France,
que les filles publiques de Toulouse avaient, au lieu d'aiguillette
sur l'paule, une _enseigne_ ou _jarretire_ au bras, et que cette
enseigne tait toujours d'une autre couleur que la robe, pour mieux
frapper les regards et proclamer la condition vile de la personne.
Ceux qui succdrent  ce sage roi (Louis IX) dit Pasquier au chap.
XXXV de son livre VIII, encores qu'ils ne permissent par leurs loix et
dicts les bordeaux, si les souffrirent-ils par forme de connivence;
estimans que de deux maux il falloit eslire le moindre, et qu'il
estoit plus expedient tolrer les femmes publiques, qu'en ce dfaut
donner occasion aux meschans de solliciter les femmes maries, qui
doivent faire profession expresse de chastet. Vray qu'ils voulurent
que telles femmes qui en lieux publics s'abandonnent au premier
venant, fussent non-seulement rputes infmes de droict, mais aussi
distinctes et spares d'habillement d'avec les sages matrones; qui est
la cause pour laquelle on leur deffendit anciennement en la France de
porter _ceintures dores_, et, pour ceste mesme occasion, l'on voulut
anciennement que telles bonnes dames eussent quelque signal sur elles,
pour les distinguer et recognoistre d'avec le reste des preudes femmes:
qui fut de porter une esguilette sur l'espaule.

C'est  ces deux anciens usages que Pasquier rapporte deux proverbes
qui s'taient populariss ds le treizime sicle, et qui n'ont point
assez vieilli pour qu'on ait cess de les employer dans le ntre. On
disait, on dit encore qu'une femme court l'aiguillette, et que bonne
renomme vaut mieux que ceinture dore. Ce fut, en effet, sous le
rgne de Philippe le Hardi et de Philippe le Bel que la mode importa
d'Orient en France ces ceintures de cuir dor ou de tissu d'or, que les
ordonnances somptuaires interdirent aux femmes de petite condition,
et, par consquent, aux ribaudes, qui,  l'instar des mrtrices de
Rome, n'avaient pas la permission de porter sur elles or ou argent.
L'interdiction d'un objet de toilette devait paratre intolrable
aux bourgeoises et aux femmes de mtier, qui se trouvaient par l
presque assimiles aux _folles femmes_, elles se vengrent donc de
l'dit prohibitif, en opposant leur bonne renomme au luxe des dames
de la cour, qui ne menaient pas toujours une vie irrprochable. Il y
eut nanmoins de frquentes infractions  l'ordonnance somptuaire,
et bien des femmes se parrent de ces ceintures dores, qu'elles
n'avaient pas le droit de porter. Le prvt de Paris avait beau les
menacer de confiscations et d'amendes, elles s'obstinaient  braver la
poursuite des sergents et  jouer le rle des dames  ceintures dores.
Les ribaudes n'taient pas les moins hardies  prendre cet ornement
prohib, au risque de la prison et du fouet. Nous n'avons pas besoin
de rfuter les crivains qui ont avanc, sans raison, que la ceinture
dore avait t attribue, comme une marque distinctive, aux femmes
de mauvaise vie, et que les femmes honntes, qui n'osaient pas se
confondre avec elles en leur empruntant cette parure compromettante, se
consolaient hautement d'en tre prives en faisant valoir les avantages
de leur bonne rputation. Quant  l'aiguillette, elle ne figura pas
longtemps sur l'paule des prostitues de Paris, quoique Pasquier ait
vu de ses propres yeux, vers la fin du seizime sicle, cette coutume
pratique  Toulouse par les pensionnaires du Chtel-Vert. _Courir
l'aiguillette_ signifiait, selon Pasquier, prostituer son corps 
l'abandon de chacun. Il est probable qu'on avait entendu d'abord
dsigner des femmes qui couraient les rues l'aiguillette sur l'paule.
On ne tarda pas  dfigurer cette expression pittoresque, faute d'tre
instruit du fait qui y avait donn lieu: le peuple l'avait corrompue,
sans le savoir et sans en changer le sens primitif, lorsqu'il prit
l'habitude de dire _courir le guilledou_. Nous ne chercherons pas 
convaincre d'erreur certains philologues qui ont voulu dmontrer que
les ribaudes courant l'aiguillette s'adressaient surtout aux chausses
des gens qu'elles accostaient, attendu que ces chausses taient
attaches et retenues  leur place par un lacet ou aiguillette. Ces
philologues ont fait un anachronisme dans l'archologie des chausses,
et ils se sont abuss par le rapprochement malencontreux qu'ils ont
fait de deux espces d'aiguillettes.

Quoi qu'il en soit, sous les successeurs de saint Louis, la
Prostitution, si bien rglemente qu'elle ft, avait impudemment tendu
son domaine, et les moeurs taient si relches, que les trois brus
de Philippe le Bel, Marguerite, reine de Navarre, Jeanne, comtesse
de Poitiers, et Blanche, comtesse de la Marche, furent accuses
d'adultre  la fois, et enfermes, par ordre du roi, dans la mme
prison, au Chteau-Gaillard. On leur fit leur procs  huis clos, et
rien ne transpira des prodigieux dbordements qu'on leur imputait;
seulement, l'une d'elle, Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe,
comte de Poitiers, se vit transfre dans le chteau de Dourdan, o
son mari l'alla chercher pour lui rendre la libert, sinon l'honneur.
Marguerite, quoique moins coupable que ses soeurs, prit trangle
dans sa prison, et Blanche ne sortit de la sienne, que pour se voir
rpudie et conduite au couvent de Maubuisson. La voix publique
attribuait  ces trois soeurs une monstrueuse complicit de dbauches
et de crimes; on racontait qu'elles s'taient loges  dessein dans
l'htel de Nesle, situ hors de l'enceinte de Paris, au bord de la
Seine, sur l'emplacement actuel du palais de l'Institut de France, et
qu'elles attiraient dans cet htel, appartenant  Jeanne, comtesse de
Poitiers, les jeunes coliers qu'elles avaient distingus  leur bonne
mine, parmi ceux qui frquentaient le Pr-aux-Clercs. Ces coliers,
aprs avoir satisfait la lubricit des trois princesses, taient
empoisonns ou poignards, et jets ensuite dans la rivire, qui
ensevelissait les tristes victimes de la tour de Nesle. Deux officiers
de la maison de ces princesses, Philippe et Gautier de Launay, qui
taient frres, furent jugs  Pontoise, en 1314, et condamns  tre
corchs vifs, ce qui fut excut, et leurs corps restrent exposs
sur un gibet, comme ceux des plus vils criminels. Une conformit de
nom enveloppa un moment dans l'accusation la reine elle-mme; mais
Jeanne de Navarre, qui n'avait jamais habit l'htel de Nesle, n'eut
pas de peine  se justifier vis--vis des juges. L'impudicit de ses
belles-filles n'en rejaillit pas moins sur elle; et une tradition
injurieuse, perptue dans le peuple, fit d'elle l'hrone sanglante
des dbauches de l'htel de Nesle: Suivant cette tradition errone,
dit Robert Gaguin dans son _Compendium_ de l'histoire de France, cette
reine avait fait partager sa couche  plusieurs coliers (_aliquot
scholasticorum concubitu usam_), et pour cacher son crime, aprs les
avoir fait tuer, elle les jetait de la fentre de sa chambre dans la
rivire. Un seul de ces coliers, Jean Buridan, chappa par hasard
 ce guet-apens; c'est pourquoi il publia ce sophisme: _Reginam
interficere nolite, timere bonum est._ Ce sophisme clbre, qui peut
s'entendre et s'expliquer de plusieurs faons, est une nigme assez
peu digne du fameux Jean Buridan, que l'Universit de Paris cite avec
honneur parmi ses professeurs de philosophie au quatorzime sicle.
Ce dernier, qui tait recteur de l'Universit en 1320 (voy. la _Bibl.
belg._ de Valre Andr, p. 471), n'aurait pu tre un simple colier,
six ou sept ans auparavant. Quant au sophisme dont il serait l'auteur,
nous croyons pouvoir le rtablir dans le sens de son origine, en
l'crivant ainsi: _Reginam interfodere nolite, timere bonum est._ Nous
mettons  la place du verbe _interficere_, qui ne veut rien dire ici,
_interfodere_, _interferire_, _interferre_, ou tout autre verbe ayant
une signification rotique, et nous traduirons alors: N'allez pas
coucher avec une reine; il est bon de craindre ce dangereux honneur.

La tradition attache  la tour de Nesle, qui a subsist jusqu' la fin
du dix-septime sicle, tait si gnralement rpandue dans le peuple
de Paris, que Brantme en fait mention dans ses _Dames galantes_:
Cette reine, dit-il, se tenoit  l'htel de Nesle  Paris, laquelle
faisant le guet aux passans, et ceux qui lui revenoient et agroient
le plus, de quelque sorte de gens que ce fussent, les faisoit appeler
et venir  soy, et, aprs en avoir tir ce qu'elle en vouloit, les
faisoit prcipiter du haut de la tour, qui paroist encore, en bas, en
l'eau, et les faisoit noyer. Je ne veux pas dire que cela soit vray,
mais le vulgaire, au moins la pluspart de Paris, l'affirme; et n'y a
si commun, qu'en luy monstrant la tour seulement et en l'interrogeant,
que de luy-mesme ne le die. Avant Brantme, Villon avait rappel aussi
cette tragique histoire, en disant dans sa _Ballade des dames du temps
jadis_:

  Semblablement o est la reine
  Qui commanda que Buridan
  Ft jet en un sac en Seine!

Mais la lgende historique se trouvait singulirement affaiblie, et au
lieu de trois princesses libertines se disputant et se partageant les
caresses de beaux et robustes coliers qu'elles renouvelaient toutes
les nuits, on ne voyait, dans les rcits du vulgaire, qu'une reine de
France amoureuse de Buridan. Remarquons encore que ce Buridan avait pu
faire allusion  son aventure de la Tour de Nesle, en inventant une
allgorie qui tait devenue proverbiale, et qu'on appelait l'_ne de
Buridan_: il avait reprsent un ne affam et mourant de faim entre
deux boisseaux d'avoine, plutt que d'opter entre l'un ou l'autre.
Cet ne n'est-il pas Buridan lui-mme entre deux ou trois princesses
galement belles, galement impatientes de plaisir?

Au reste, si les femmes, si les princesses elles-mmes se montraient
si empresses de courir aprs les hommes, c'tait peut-tre que les
hommes faisaient mine de les ddaigner et ne s'occupaient plus d'elles.
Un horrible libertinage s'tait gliss dans toutes les classes de
la socit depuis les croisades, et le vice contre nature, que le
sjour des Franais en Palestine avait acclimat en France, menaait
encore, en dpit de la chevalerie, d'infecter les moeurs et de corrompre
la population tout entire. Nous avons cit ailleurs un passage de
l'_Histoire occidentale_, de Jacques de Vitry, qui fait un effrayant
tableau de la perversit de ses contemporains. Un pote franais de
la mme poque, Gautier de Coincy, quoique prieur de l'abbaye de
Saint-Mdard de Soissons, reprsente la vie des clotres sous des
couleurs aussi honteuses dans son _Fabliau de sainte Locade_:

  La Grammaire _hic_  _hic_ accouple;
  Mais Nature maldit le couple.
  La mort perptuel engenre
  Cil qui aime masculin genre
  Plus que le fminin ne face,
  Et Diex de son livre l'efface.
  Nature rit, si com moi semble,
  Quand _hic_ et _hoc_ joignent ensemble.
  Mais _hic_ et _hic_, chose est perdue,
  Nature en est tost esperdue.....

Cet abominable vice s'tait multipli  ce point, que la Prostitution
lgale mritait alors d'tre encourage comme un remde, ou du moins
comme un palliatif  une pareille turpitude. L'existence de la socit
elle-mme pouvait paratre menace, lorsque Philippe le Bel, qui ne
manquait ni de rsolution, ni d'nergie, se proposa d'arrter les
progrs de la sodomie, en frappant de terreur ceux qui donnaient
l'exemple de cette criminelle aberration des sens: telle fut la
principale cause du procs des Templiers. La lecture attentive des
pices authentiques de ce procs nous a prouv que Philippe le Bel
n'avait poursuivi, dans cet ordre religieux et militaire, que le
sacrilge et la dbauche arrivs au dernier degr de l'audace et du
scandale. Quelque opinion qu'on adopte sur la rgle des Templiers et
l'innocence primitive de l'ordre, dit l'illustre historien Michelet
effray des imposants tmoignages qu'il mettait au jour pour la
premire fois et qui tous confirment notre opinion, il n'est pas
difficile d'arrter un jugement sur les dsordres de son dernier ge,
dsordres analogues  ceux des ordres religieux. La publication des
documents originaux prouve d'une manire irrcusable que l'ordre du
Temple tait infect tout entier de la plus excrable dpravation.
Philippe le Bel, d'accord avec le pape Boniface VIII, eut le courage
d'attaquer le mal dans son foyer, et tenta de l'touffer sous les
dbris de l'ordre du Temple, qui l'avait propag en le couvrant
de son manteau blanc. Nous ne savons quelle chronique impute  la
vengeance d'une femme l'accusation infamante qui s'leva contre les
Templiers en 1307, et qui alluma bientt leurs bchers par toute
l'Europe. L'interrogatoire que le grand matre et deux cent trente
et un chevaliers ou frres servants subirent  Paris, en prsence des
commissaires pontificaux, fut conduit lentement, dit Michelet, et
avec beaucoup de mnagement et de douceur, par de hauts dignitaires
ecclsiastiques, et malgr les dngations systmatiques des accuss,
il reste avr que la plupart des charges relatives aux moeurs
dshonntes de l'ordre n'taient que trop relles. La nature mme du
supplice inflig aux condamns prouve assez la nature des crimes que la
rumeur publique leur attribuait depuis longtemps, avant qu'une enqute
minutieuse en et caractris l'ignominie.

Les Templiers taient universellement dcris; leurs principaux vices,
leur orgueil, leur avarice, leur ambition, leur ivrognerie, leur
mchancet, avaient pass en proverbe; mais si l'on disait dans le
peuple: _boire, jurer, se gorgiaser comme un Templier_; si les potes
satiriques se plaisaient  numrer les vices de ces moines soldats,
on ne savait pas les monstrueuses infamies qui se pratiquaient dans le
sein de l'ordre du Temple, devenu une secte odieuse, voue  la plus
ignoble Prostitution. D'aprs les dpositions des premiers tmoins
qui s'taient prsents spontanment pour accuser les Templiers, on
dressa une srie de questions sur lesquelles on interrogea sparment
tous les accuss, et, de leurs rponses plus ou moins vasives, on
put conclure avec certitude que, dans la crmonie de rception des
frres, celui qui tait reu et celui qui le recevait se baisaient
mutuellement sur la bouche, au nombril ou sur le ventre,  l'anus ou au
bas de l'pine du dos, et quelquefois sur le membre viril (_aliquando
in virga virili_); que le rcipiendaire, ordinairement, se voyait seul
soumis  ce mode de baisers impurs, aprs avoir reni Jsus-Christ et
crach sur la croix; que son parrain lui dfendait d'avoir commerce
avec les femmes, mais l'autorisait  s'abandonner avec ses confrres
aux plus horribles excs d'impudicit. Un grand nombre de Templiers,
fidles  leurs serments rciproques, se renfermrent dans une fire
protestation contre ce qu'ils appelaient de ridicules calomnies.
Plusieurs, intimids ou gagns, en vinrent promptement  des aveux
circonstancis, et les autres se contentrent de dclarer qu'ils
n'avaient particip  aucun acte rprhensible, tout en constatant
les obscnits de la rception des chevaliers, selon les statuts de
l'ordre. Au reste, ces statuts ne furent expliqus par personne, et
l'on n'essaya pas mme de justifier leurs tranges et mystrieuses
horreurs. Huguet de Baris raconta que, pendant la crmonie de sa
rception, lorsqu'il se fut dpouill de ses vtements, except de sa
chemise, le frre charg de le recevoir, l'ayant aid  se vtir de la
robe et du manteau de l'ordre, lui leva ses habits par devant et par
derrire (_frater P. levavit ipsi testi vestes ante et retro_) et le
baisa brusquement sur la bouche, au nombril et  la chute des reins.
Mathieu de Tilley dit, au contraire, que le frre qui l'avait reu,
aprs lui avoir fait renier Jsus-Christ et cracher sur la croix, lui
ordonna de le baiser sur sa chair nue, et se dcouvrit la cuisse, o le
rcipiendaire appliqua ses lvres (_prcepit quod oscularetur eum in
carne nuda, et discoperuit se circa femur, et ipse fuit osculatus eum
in anca circa illum_); puis, le frre _receptor_ ajouta: _Et devant!_
en retroussant sa robe, ce qui fit supposer au rcipiendaire qu'il
devait se prter  une odieuse pratique (_quod deberet eum osculari
ante circa femoralia_); mais on ne lui en demanda pas davantage, et
il en fut quitte pour la honte d'avoir entendu la vilaine injonction
qu'on lui adressait. Jean de Saint-Just, ayant t somm de baiser 
l'anus le frre qui le recevait (_prcepit ei quod oscularetur eum in
ano_), rpondit avec indignation qu'il ne se soumettrait jamais  cette
infamie.

Beaucoup de Templiers avourent que, lors de leur rception, ils
avaient t invits et autoriss  se prostituer avec leurs frres
en religion; mais ils soutinrent tous qu'ils n'en avaient rien fait,
et qu'ils croyaient mme la sodomie aussi rare dans l'ordre du Temple
que dans tout autre ordre monastique. Voici la dposition de Jean de
Saint-Just: _Deinde dixit ei quod poterat carnaliter commisceri cum
fratribus ordinis et pati quod ipsi commiscerentur cum eo; hoc tamen
non fecit, nec fuit requisitus, nec scit, nec audivit quod fratres
ordinis committerent peccatum prdictum._ La dposition de Rodolphe
de Taverne est plus explicite encore, puisque, en exigeant de lui le
voeu de chastet  l'gard des femmes, on lui conseilla d'teindre
autrement les feux de son ardeur naturelle: _Deinde dixit ei quod,
ex quo voverat castitatem, debebat abstinere a mulieribus, ne ordo
infamaretur; verumtamen, secundum dicta puncta, si haberet calorem
naturalem, poterat refrigerare, et carnaliter commisceri cum fratribus
ordinis, et ipsi cum eo: hoc tamen non fecit, nec credit quod in
ordine fieret._ La dposition de Grard de Causse ne fut pas moins
circonstancie, quoique elle offrt une contradiction vidente. Ainsi,
selon lui, tout chevalier du Temple qui se rendait coupable de sodomie
(_si essent convicti de crimine sodomitico_) tait condamn  la prison
perptuelle, et les frres, redoutant  cet gard les tentations du
dmon, entretenaient de la lumire dans leurs dortoirs durant la nuit
(_et quod tenerent lumen de nocte in loco in quo jacerent, ne hostis
inimicus daret eis occasionem delinquendi_); cependant, lorsque Grard
de Causse avait t reu chevalier, un des frres assesseurs lui avait
dit que, s'il ne pouvait rsister aux entranements de la convoitise
charnelle, il ferait mieux, pour l'honneur de l'ordre, de pcher avec
ses compagnons, que de s'approcher des femmes (_dixit eis quod si
haberent calorem et motus carnales, poterant ad invicem carnaliter
commisceri, si volebant, quia melius erat quod hoc facerent inter se,
ne ordo vituperaretur, quam si accederent ad mulieres_). Ce Templier ne
manqua pas de protester, comme les autres, qu'il n'avait jamais vu ni
appris que ce prcepte infme et t suivi par ses confrres.

Les consquences de ce procs furent terribles: une foule de Templiers
prirent dans les supplices. L'ordre du Temple, aboli et anathmatis,
ne disparut pourtant pas tout  fait, et il se perptua dans l'ombre,
avec les mmes moeurs, si l'on en croit certains tmoignages qui n'ont
pas toute la valeur d'une preuve historique. Mais, aprs avoir lu et
compar les pices de ce procs mmorable, qui nous montre une secte
de sodomites et d'impies couverts d'un habit religieux, et se livrant,
en face des autels,  d'excrables dsordres, on est forc de chercher
les causes de la corruption de cet ordre, qui s'tait fait longtemps
respecter par ses moeurs rgulires et par ses vertus: ces causes, on
les trouve dans le long sjour des Templiers en Orient, o le vice
contre nature est presque endmique, et o la crainte de la lpre,
du mal des ardents et de diverses affections cutanes ou organiques,
est toujours attache au commerce des femmes. Les Templiers, de peur
de devenir lpreux et _mseaux_, avaient souill leur me et leur
corps, en acceptant, en approuvant la plus honteuse de toutes les
prostitutions.




CHAPITRE X.

  SOMMAIRE. --Les mauvais lieux de Paris. --Topographie de la
  Prostitution parisienne au moyen ge. --La rue _de la Pltrire_.
  --La rue _du Puon_. --La rue _des Cordles_. --La _petite
  ruellette de Saint-Sevrin_. --La rue _de l'Ospital_. --La
  rue _Saint-Syphorien_. --La rue _de la Chaveterie_. --La rue
  _Saint-Hilaire_. --Le _clos Burniau_. --La rue _du Noyer_. --La
  rue _du Bon-Puits_. --La rue _de l'cole_. --La rue _Cocatrix_.
  --La rue _Charoui_. --La _ruelle Sainte-Croix_. --La rue
  _Gervese-Laurens_. --La rue _du Marmouset_. --La rue _de Chevez_.
  --Le _Val d'amour_. --La rue _Saint-Denis de la Chartre_. --La rue
  _des Lavandires_. --La _place aux Pourceaux_. --La rue _Bthisy_.
  --La rue _de l'Arbre-Sec_. --La rue _de Matre-Hur_. --La rue
  _Biaubourc_, etc.


Nous avons trs-peu de renseignements sur l'histoire des mauvais lieux
de Paris, et c'est  peine si nous pouvons tablir d'une manire
positive leur situation locale,  certaines poques antrieures au
seizime sicle. Cependant,  partir du treizime sicle, nous les
trouvons nomms dans les actes (_instrumenta_) publics de la prvt,
dans les cartulaires des paroisses et des couvents, dans les papiers
terriers, dans les comptes de diffrentes juridictions et mme dans les
vieilles posies. Il nous est donc permis,  l'aide de ces autorits,
de constater, pour ainsi dire, la topographie de la Prostitution
parisienne au moyen ge. Malheureusement, en relevant avec peine cette
carte routire des rues malfames de la capitale, nous sommes dans
l'impossibilit d'y joindre des dtails pittoresques et de curieuses
particularits, qui viendraient fort  propos distraire le lecteur au
milieu d'une monotone dissertation d'antiquaire. Ces particularits et
ces dtails nous manquent absolument, et si nous savions quelles rues
et quelles ruelles avaient alors la triste destination que plusieurs
d'elles ont conserve jusqu' nos jours, nous ne savons pas quel tait
l'aspect extrieur de ces sjours de dbauche, quels taient leurs
noms et leurs enseignes, du moins pour le plus grand nombre, quel
tait le systme ordinaire de leur organisation impudique, quelle tait
enfin leur physionomie intrieure. Tout, sur ce chapitre, est livr au
domaine de l'imagination, qui a le soin de chercher dans Rabelais et
mme dans Regnier les couleurs appropries  la peinture des _bordeaux_
de nos anctres. Mais, nanmoins, quoique nous n'ayons que des notions
trs-vagues et trs-imparfaites sur les mystres d'un pareil sujet,
nous croyons utile et intressant de dresser l'inventaire archologique
de ces repaires, que nous verrons s'loigner graduellement du centre
de la cit et qui semblent avoir t les fiefs de _dame Vnus_ et de
son fils _Cupidon_, que le moyen ge franais n'entourait gure de
rminiscences mythologiques.

Dans ces temps de privilges et de traditions, chaque mtier possdait
en propre certains quartiers et certaines rues, auxquels il attachait
son nom: l taient les _ouvroirs_, les _fentres_, les _taux_ des
matres de ce mtier; l seulement ils concentraient leur industrie
et leur commerce. La Prostitution, qui se rgissait comme un de ces
mtiers, n'aurait pu se confiner dans un seul quartier ni occuper
quelques rues attenantes l'une  l'autre; car il tait de son essence
et de son intrt de diviser ses forces et de rayonner dans tous les
quartiers  la fois, pour tre plus  mme d'tendre partout ses filets
et d'y faire tomber plus de victimes. La police, qui la rglementait,
s'opposa toujours  cette diffusion du libertinage sur tous les points
de la ville, et elle travailla constamment  restreindre le domaine
impur qu'elle concdait aux femmes communes. Telle est la lutte que
nous prsente, pendant plusieurs sicles, la Prostitution qui tient
tte tour  tour  l'autorit de l'archevque de Paris,  celle du
prvt,  celle du parlement, mme  celle du roi. Ses empitements,
ses obstinations, ses audaces rsistent aux ordonnances, aux arrts et
aux sergents; elle ne cde que de guerre lasse un terrain qui lui plat
et que la tradition lui attribue; elle y revient sans cesse, aprs en
avoir t chasse, et ne l'abandonne jamais entirement; elle n'est pas
difficile, d'ailleurs, sur le choix des lieux o elle se fixe: elle se
rend justice, en adoptant de prfrence les rues les plus sombres, les
plus troites, les plus sales, les plus infectes; c'est une habitude
qu'elle garde encore, comme si elle n'osait pas sortir de son repaire,
comme si l'air que respirent les honntes gens tait malsain pour elle.
De mme que les juifs qui n'avaient pas le droit de mettre le pied hors
de leur juiverie et qui s'y voyaient enfermer la nuit  l'instar des
lpreux dans leurs ladreries, les ribaudes et leur infme sequelle ne
dpassaient pas les limites de leur rsidence, sous peine de s'exposer
au fouet,  la prison ou  l'amende; mais, depuis que leur existence
lgale tait rgle par les ordonnances de saint Louis, elles n'avaient
plus besoin de se cacher, pour vaquer  leur profession obscne,
pourvu qu'elles se conformassent aux prescriptions et aux statuts de la
_ribaudie_.

Le plus ancien document dans lequel nous trouvons une nomenclature
des mauvais lieux de Paris, c'est un pome ou un monologue en vers,
compos au treizime sicle par un certain Guillot, qui ne nous est
connu que par son _Dit des Rues de Paris_. Ce pome fut publi pour
la premire fois en 1754 par l'abb Lebeuf, d'aprs un manuscrit
qu'il avait dcouvert  Dijon et qu'il dposa dans la bibliothque
de l'abb Fleury, chanoine de Notre-Dame. Depuis cette poque, on a
souvent rimprim l'ouvrage de Guillot et l'on s'en est servi surtout
pour fixer la topographie parisienne au treizime sicle; car on peut
dater de 1270 ce catalogue rim, o l'_acteur_ parle de _Dom Sequence_,
chefecier de Saint-Merry, comme d'un contemporain; or ce personnage
vivait encore en 1283. Les critiques, qui ont cit le Dit des Rues,
auquel Guillot a donn la forme d'un itinraire commenant  la rue de
la Huchette, dans le quartier de l'Universit, n'ont pas pris garde
que le pote ou plutt le rimeur, en accumulant des noms de rues et
de ruelles qu'il se plat  faire rimer ensemble le plus navement du
monde, semble n'avoir eu d'autre proccupation que la recherche et le
signalement des endroits consacrs  la dbauche. Nous ne voulons pas
dire cependant que cet honnte Guillot, qui a peut-tre vu son nom
passer en proverbe avec l'pithte de _songeur_, se soit proccup de
cette recherche dans un but honteux; mais il est toutefois remarquable
que, dans ces trois cents rimes nomenclatives, les principales
digressions du pote soient relatives  la Prostitution; sur cette
matire, du moins, il se relche de l'aridit de son catalogue
onomastique et il y ajoute complaisamment quelques images qui ne sont
pas du meilleur got. Chaque fois que Guillot rencontre sur son chemin
un de ces clapiers que la police urbaine environnait d'une mystrieuse
tolrance, il a l'air de s'y arrter, ne ft-ce que pour en marquer
la place et en constater l'existence. Comme il dsigne plus de 20
rues suspectes dans les trois grandes divisions de Paris, comprises
sous les dnominations d'_Universit_, de _Cit_ et de _Ville_, on a
lieu de supposer qu'il fut appel _Guillot le songeur_, par les femmes
bordelires qui lui reprochaient d'avoir mentionn des _bordeaux_ qui
n'existaient que dans son imagination.

Le premier qu'il croit reconnatre sur son passage,  partir du
Petit-Pont, en remontant dans le quartier de l'Universit, c'est dans
la rue _de la Pltrire_, qui parat tre celle qu'on a nomme depuis
rue du Battoir:

  La maint (demeure) une dame loudire
  Qui maint chapel a fait de feuille.

L'abb Lebeuf, que la pudeur gare sans doute, explique le mot
_loudire_ par _faiseuse de couvertures_, mais, dans la vieille langue
franaise, _loudire_ signifiant _couverture_ au propre, quivalait
au figur  _prostitue_, et il n'tait pas autrement question de
couvertures. Cette _loudire_, que Guillot ne se ft pas permis de
qualifier ainsi au hasard, pouvait bien, dans les loisirs que lui
laissait son vilain mtier, s'occuper  faire des _chapeaux de fleurs_
ou de _verdure_, que les confrres des corporations portaient aux
ftes patronales, dans les processions et en diverses circonstances
solennelles. Nous ne sommes pas loign de croire que ces _chapels_,
dont la fabrication tait une industrie assez importante  Paris,
figuraient sur la tte des fiancs, des pouses et des amoureux,
aux repas de famille. Guillot ne s'arrte pas longtemps rue de la
Pltrire, quels que fussent les charmes de la dame; il poursuit sa
route, dit-il, par la rue du Paon, qu'il appelle _Puon_:

  Je descendi tout bellement
  Droit  la rue des Cordles:
  Dame i a: le descord d'elles
  Ne voudroie avoir nullement.

Cette rue _des Cordles_ est maintenant la rue des Cordeliers, qui
devait son nom au couvent des Grands-Cordeliers, que la Rvolution
a dtruit. Il est probable que Guillot a remplac _Cordeliers_ en
_Cordles_ pour les besoins de la rime et aussi par allusion aux
affaires de coeur qui se traitaient dans cette rue-l. Les _dames_ qui
y demeuraient n'taient sans doute pas d'une humeur accorte et facile,
puisque le pote ne craint rien tant que d'avoir un dbat (_descord_)
avec elles. Cela prouve que de tout temps les femmes de plaisir ont
t trs-promptes  la dispute et trs-ardentes dans leurs colres.
Guillot, pour rencontrer d'autres femmes de la mme espce, est oblig
d'aller jusqu' la rue des Prtres-Saint-Severin, qu'il appelle la
_petite ruellette de Saint-Sevrin_, o

  .... Mainte meschinete
  S'y louent souvent et menu,
  Et font batre le trou velu
  Des fesseriaux, que nus ne die.

Nous n'entreprendrons pas de dgager des voiles du vieux langage
le mtier scandaleux des _meschinetes_, que Guillot met en scne
avec beaucoup d'indulgence. Nous le suivrons plutt dans la rue _de
l'Ospital_, qu'on a nomme ensuite rue Saint-Jean-de-Latran, en mmoire
des hospitaliers de Saint-Jean-de-Jrusalem, qui y avaient une maison.
Guillot tombe au milieu d'une querelle de femmes qui s'injuriaient et
se battaient en pleine rue, malgr le voisinage des pres hospitaliers;
le texte est ici moins obscur que corrompu:

  Une femme i d'espital (despita),
  Une autre femme folement
  De sa parole moult vilment.....

Guillot s'enfuit, sans attendre la fin de la dispute, et il craignait
si fort de s'y voir mler, qu'il ne fit que traverser la rue
_Saint-Syphorien_, aujourd'hui rue des Cholets, o il connaissait
pourtant une fille nomme Marie, qui devait tre  la fois gyptienne
(tireuse d'horoscope) et _loudire_:

  La rue de la Chaveterie ( prsent rue Chartire)
  Trouvay. N'allay pas chez Marie,
  En la rue Saint-Syphorien,
  O maignent li logiptien.

En passant dans la rue Saint-Hilaire, qui a conserv son nom, il
se rappelle qu'une _dame dbonnaire_ y demeure, mais il n'a pas le
temps de faire une pose chez cette dame de bonne volont, qu'il nomme
_Gietedas_, sobriquet o il serait ais de dcouvrir un sens obscne.
Le voil dans le clos Bruneau (_Burniau_), _o l'on a rosti maint
bruliau_, dit-il; mais, par _bruliau_, il n'entend pas certainement
parler des fagots qu'on y aurait brls. Le clos Bruneau tait au
centre des coles, et les coliers, qui, du temps de Rabelais, y
allaient faire leurs ordures, s'y rendaient auparavant pour y faire
_chere-lie_ avec leurs _meschines_. Guillot a donc raison de dire que
l'on _a rti maint bruliau_ dans ce repaire sombre et infect. Nous
disons encore dans le mme sens _rtir le balai_. Prs de l se trouve
la rue des Noyers, o il y avait alors autant de femmes de mauvaise vie
qu'on en rencontrerait de nos jours dans tout le quartier:

  Et puis la rue du Noyer,
  O plusieurs dames, por louier
  Font souvent battre leurs cartiers.

Guillot, dans la rue du Bon-Puits, qui devait son nom  une allusion
gaillarde, n'oublie pas d'enregistrer les hauts faits d'une commre,
femme d'un charpentier, fameuse par le nombre d'hommes qu'elle a
envoys de son lit au cimetire, suivant une interprtation hasarde de
ces deux vers:

  La maint la femme  un chapuis
  Qui de maint homme a fait ses glais.

Leduchat ou Lenglet Dufresnoy, en expliquant le second vers, y verrait
sans doute une figure rotique emprunte  la sonnerie des cloches
que l'on branle lentement pour tinter le glas des morts. Guillot,
qui connat tous les bons endroits, comme on disait dans la langue
familire du sicle dernier, pousse un soupir en traversant la rue _de
l'cole, o demeure dame Nicole_. Cette rue de l'cole, qui est devenue
la rue du Fouarre,  cause de la paille ou _feurre_ qu'on y tendait
pour y amortir le bruit des pas, renfermait les grandes coles de
l'Universit, et en mme temps plus d'une cole de Prostitution. Voil
pourquoi Guillot dit avec malice:

  En celle rue, ce me semble,
  Vent-on et fain et feurre ensemble.

Guillot n'a plus rien  apprendre dans ces coles; il se sauve par la
rue Saint-Julien-le-Pauvre, et il invoque ce saint-l, _qui nous gard
de mauvais lieu_. Saint Julien tait le protecteur des voyageurs; il
les garantissait des mauvais pas et des mauvaises rencontres. Guillot
entre donc sain et sauf dans la Cit, et la premire rue o il prouve
l'attrait de la concupiscence, c'est la rue Cocatrix:

  O l'on boit souvent de bons vins
  Dont maint homs souvent se varie.

Il n'y avait pas,  cette poque, de cabaret qui ne ft un lieu de
dbauche. Guillot mentionne encore une _bonne taverne_ dans la rue
_Charoui_, qui s'tendait depuis l'entre du clotre Notre-Dame jusqu'
la rue des Trois-Canettes. Ces tavernes et leurs dpendances taient
frquentes probablement par les chantres et les coltres de la
cathdrale. Guillot, sans doute, leur fait raison en passant; esprons,
pour son honneur, qu'il ne fait que passer aussi dans la ruelle
Sainte-Croix, _o l'on chengle_ (cingle) _souvent des cois_ (cuisses),
et dans la rue Gervais-Laurent, qu'il appelle _Gervese Laurens_,

  O maintes dames ignorent
  Y mesnent, quis de leur guiterne.

Nous ne pensons pas que les habitantes de cette rue mal fame
attirassent les innocents aux sons de la _guiterne_ (guitare), et
nous attribuons plutt au mot _guiterne_ un sens figur que la pudeur
nous dfend d'approfondir. Nous ne nous arrterons pas davantage  une
rencontre trange que Guillot fait dans la rue des Marmousets, alors
_du Marmouset_, o un quidam lui adresse une infme proposition:

  Trouvay homme qui m'eut fet
  Une musecorne belourde.

Dans la rue du Chevet-Saint-Landry, Guillot n'a plus affaire qu'aux
femmes dbauches, dont il dfinit la profession d'une manire peu
comprhensible:

  Femmes qui vont tout le chevez
  Maignent en la rue de Chevez.

Guillot s'enfonce de plus en plus dans le domaine hrditaire de
la Prostitution; il est en plein Glatigny, qu'on appelait le _Val
d'amour_:

  En bout de la rue descent.
  De Glateingni o bonne gent
  Maignent et dames au cors gent
  Qui aux hommes, si com moy semblent,
  Volontiers charnelment assemblent.

Il chappe peut-tre au pril de la tentation, et se jette dans la rue
du Haut-Moulin, qui se nommait rue _Saint-Denis de la Chartre_,  cause
de l'glise qu'on y voyait et qui n'a t dmolie qu' l'poque de la
Rvolution. Le mauvais lieu que Guillot signale dans cette rue, devait
tre un des plus considrables de Paris, et les femmes qu'il renfermait
ne sortaient jamais de cette abbaye lubrique,

  O plusieurs dames en grant chartre
  Ont maint v.. en leur c.. tenu,
  Comment qu'ilz y soient contenu.

Ce passage et beaucoup d'autres prouveraient que le _Dit des Rues_
et t intitul, avec non moins d' propos, le _Dit des Bordeaux_
de Paris. Guillot en avait fini avec ceux de la Cit; il traversa
le Grand-Pont ou le Pont-au-Change, et il continua dans la Ville son
enqute pornographique.

Dans la rue des Lavandires, _o il a maintes lavendires_, il nous
fait entendre que ces filles ne se bornaient pas  rincer du linge
 la rivire. De tout temps, les blanchisseuses ont eu la mme
rputation, et la reine qu'elles lisaient chaque anne avait des
pouvoirs analogues  ceux du roi des ribauds, mais seulement dans ses
tats et sur ses sujettes. Guillot ne se laisse pas retenir par ces
joyeuses ribaudes; il poursuit sa route,  travers les rues fangeuses
du quartier des Halles; il entre un moment, pour se rafrachir, chez
un tavernier de la place _aux Pourceaux_, qui devint ensuite la _place
aux Chats_, puis la _fosse aux Chiens_, parce qu'on y entassait des
charognes et des immondices: c'est le carrefour form par la jonction
des rues Saint-Honor, des Dchargeurs et de la Lingerie. Guillot, qui
se plaint ici de n'avoir point de bonheur (_Guillot, qui point d'heur
bon n'as_), dit pourtant qu'il trouva sa _trace_, son chemin ou plutt
ce qu'il cherchait, la piste de quelque jolie _galloise_, avec laquelle
il vida un pot de clairet ou de muscadet. Dans la rue Bthisy, il ne
fut pas tonn de se heurter contre un homme qui tenait confrence avec
une ribaude, sans se soucier de faire rougir les passants:

  Un homs trouvai en ribaudez,
  En la rue de Bethisi
  Entr: ne fus pas thisi.

Guillot ne se dferrait pas pour si peu. Il tait arriv dans la rue
de l'Arbre-Sec, et il n'avait garde d'oublier un petit cul-de-sac, qui
existe encore sous le nom de _Cour Baton_, et qui avait autrefois le
nom malhonnte de _Coul de Bacon_. Il est bien certain que, dans cette
dnomination locale, il ne faut pas attribuer au mot _bacon_ le sens
de chair de porc sale, ni mme chercher dans ce mot une image plus ou
moins rapproche de ce sens primitif. C'tait une cour de ribaudie,
avec son puits, autour duquel les femmes d'amour tenaient leurs
assises. Guillot ne se fait pas scrupule de dire:

  Trouvai et puis Col de bacon
  O l'on a trafarci maint c...

Il y aurait  faire sur ce vers une curieuse dissertation
philosophique, que nous recommandons  l'ombre de Leduchat, et
qui permettra de rtablir la vritable acception du vieux verbe
_trafarcier_ ou _trafarcer_, que le _Complment du Dictionnaire de
l'Acadmie franaise_ traduit assez mal par _traverser_. Guillot suit
le bord de la rivire et arrive  l'entre d'une grande rue qui conduit
 la porte du Louvre; le voisinage de la rivire caractrise assez les
dames qu'il rencontre et qui vendaient leurs _denres_  un prix trop
lev pour sa bourse:

  Dames i a gents et bonnes;
  De leurs denres sont trop chiches (ou riches).

Il ne perd pas son temps  marchander ce qu'il ne peut acheter, et il
se dirige vers la rue Saint-Honor. Auprs d'une _rue de Matre-Hur_,
rue dont il n'est plus possible de dterminer la position, quoiqu'elle
avoisint la rue des Poulies, il eut sans doute  se louer de la
politesse de certaines dames qui lui souhaitrent la bienvenue:

  La rue trouvai-je maistre Hur,
  Lez lui sant dames polies.

En faisant de _matre Hur_ un personnage vivant, au lieu d'un nom de
rue, on serait forc de l'accuser d'un odieux mtier que desservaient
les _dames polies_ dont il parat entour. Guillot ne remarque rien
qui soit relatif  la Prostitution dans les deux rues de la Truanderie,
o il n'omet pourtant pas de nous montrer le fameux Puits d'Amour: _le
puits le carrefour despart_, dit-il seulement; mais il se ravise dans
la rue Mauconseil:

  Une dame vi sur un seil,
  Qui moult se portoit noblement:
  Je la saluai simplement,
  Et elle moi, par saint Loys!

Les habitudes de cette dame ne diffraient pas de celles de ses
pareilles que nous voyons, dans les mmes rues, exercer le mme
mange qu'autrefois, attendre et guetter leur proie sur le seuil des
maisons,  l'entre de sombres alles, en appelant ou invitant les
passants. Guillot, qui jure par saint Louis lorsqu'il rpond  cet
appel libidineux, pourrait bien avoir voulu rappeler  cette ribaude
les ordonnances du saint roi. Quand il fut dans la rue Saint-Martin,
il entendit chanter l'office de Notre-Dame de Saint-Martin-des-Champs,
et il s'arma de continence pour achever sans encombre son voyage  la
recherche des lieux impurs. Il traversa rapidement la rue Beaubourg,
qui lui et offert de quoi satisfaire tous les genres de dbauche:

  Alai droitement en Biaubourc,
  Ne chassoie chievre ne bouc.

De la rue des tuves, il s'aventura dans une rue _Lingarire_, qui
ne peut tre que la rue Maubu, un des fiefs les plus anciens de la
Prostitution:

  L o leva mainte plastrire
  D'archal mise en oeuvre pour voir,
  Plusieurs gens pour leur vie avoir.

Ces gens-l, qui levaient des grillages en fil d'archal pour regarder
dans la rue, taient, sans contredit, les htes ordinaires de cette
rue Maubu, dans laquelle il y avait autant de clapiers que de
maisons, autant de filles et d'hommes dissolus que d'habitants. Les
rues voisines se ressentaient de ce honteux voisinage. Guillot se
contente de nommer la rue Quincampoix (_Qui qu'en poit_), la rue
Aubry-le-Boucher, et le _Conreerie_, dont la modestie du quinzime
sicle avait fait la _Corroierie_, et qui est cache  prsent dans
la rue des Cinq-Diamants, par allusion  ses impudiques origines.
Il craint qu'un malheur ne lui advienne, en approchant de la rue
Trousse-Vache, qui avait tir son nom ignoble des moeurs plus ignobles
encore de sa population ordinaire.

  La rue Amaury de Roussi
  Encontre Troussevache chiet,
  Que Dieu garde qu'il ne nous meschiet!

Guillot approchait du terme de ses prgrinations; il tait si fatigu,
qu'il s'assit, pour prendre quelques instants de repos, dans la rue des
Arcis; il reprit bientt sa course et ngligea sans doute de dsigner
certaines rues comme affectes spcialement  la Prostitution. Ainsi,
en passant dans la rue de _l'table-du-Cloistre_, qui ne peut tre que
la rue du Clotre-Saint-Merry, il est surpris de n'y pas rencontrer
de femmes bordelires, comme il en avait vu  une autre poque, et il
reconnat que cette rue est maintenant _honestable_; mais, quand il va
de Saint-Merry en _Baillehoe, o je trouvai beaucoup de boe_, dit-il;
cette rue Bailleho, dont le nom n'tait qu'un hideux sobriquet et qui
prit celui de _Brisemiche_, qu'elle a gard jusqu' nos jours, ne lui
reprsente aucune rminiscence de libertinage, et il s'en loigne, sans
l'avoir qualifie comme elle le mritait. Il s'avance dans le Marais,
et donne un coup d'oeil  la rue du Pltre:

  O maintes dames leur emplastre
  A maint compagnon ont fait battre,
  Ce me semble pour eux esbattre.

Guillot est inpuisable pour trouver des priphrases plus libres que
naves, qui caractrisent les endroits qu'il cherche. Au carrefour
_Guillori_, dont le nom quivaut  celui de _Jean-de-l'pine_, qu'il
a port plus tard, et que le savant De l'Aulnaye n'et pas manqu de
mettre en vidence avec toute l'obscnit que ce nom-l peut offrir,
Guillot ne sait plus  qui entendre:

  Li un dit _ho!_ l'autre _hari_.

Nous croyons qu'il tait aux prises avec deux _meschines_ qui voulaient
l'entraner chacune de son ct; mais il leur rsista: _Ne perdis pas
mon essien_, dit-il, et il dbouche dans la rue _Gentien_, maintenant
rue des Coquilles, o demeurait un _biau varlet_ qui lui inspira
peut-tre une coupable pense. Il ne se hasarda pas dans la rue de
l'_Esculerie_, qui tait le cul-de-sac de Saint-Faron, et qui n'avait
pas un honnte homme parmi ses locataires; il longea rapidement la rue
de _Chartron_ ou des Mauvais-Garons, prs de Saint-Jean en Grve:

  O mainte dame en chartre ont
  Tenu maint v.. pour se norier (_nourrir_).

C'est la seconde fois que Guillot nous montre _en chartre_ les
mprisables artisanes de la Prostitution: il est clair que leur clture
n'tait pas volontaire et qu'elle ne dpendait que des rglements
de police. Dans la rue du Roi de Sicile, Guillot se souvint d'une
nomme Sedile, qui logeait dans la rue Renaut-Lefvre, _o elle
vend et pois et febves_, dit-il dans le langage figur auquel il
a recours pour exprimer les mystres de l'impudicit. Il s'engage
ensuite, avec prcaution, dans la rue de _Pute-y-musse_, dont le nom
significatif ne permet pas de doute  l'gard de sa destination: cette
rue _bordelire_, que le peuple avait baptise, conserva toujours
traditionnellement ce nom indcent, quoiqu'on et essay de le modifier
en _Petit-Musc_ et de le changer en _Cloche-Perche_, qu'elle porte
encore sur son criteau. La vertu de Guillot avait chapp  bien des
dangers, quand il entra dans la rue Tyron, o il alla voir dame Luce:

  Y entrai dans la maison Luce
  Qui maint en la rue Tyron:
  Des dames hymnes vous diron.

Nous ne pensons pas, avec l'abb Lebeuf, qu'il s'agisse ici des
cantiques et des chants religieux qui pouvaient s'lever d'un couvent
de filles pnitentes. La _maison Luce_ a toute la physionomie d'un
mauvais lieu, et les hymnes qu'on y chantait s'adressaient videmment 
Vnus. Telle est l'abbaye galante que nous persistons  voir dans cette
rue, o les archologues ont imagin de placer un logis appartenant 
l'abb de Tiron. Guillot, au terme de son excursion, se donne du bon
temps; dans la rue Perce, une des cinq rues qui portaient alors ce
nom, indiquant une ancienne impasse transforme en rue, il se repose et
se rafrachit:

    Une femme vi destreci
  Pour soi pignier, qui ne donna
    De bon vin.....

Cette femme, qui se peigne ou qui s'ajuste en versant du vin  Guillot,
ne peut tre qu'une fille publique. Mais Guillot ne se lasse pas: il va
de la rue des Poulies-Saint-Paul dans la rue des Fauconniers,

  O l'on trouve bien, por deniers,
    Pour son cors solacier.

Il ne nous dit pas s'il a us de la recette qu'il donne  ses lecteurs.
Puis, dans la rue _aux Commanderesses_, qui est aujourd'hui la rue de
la Coutellerie, Guillot fait un retour sur lui-mme, en disant:

  O il a maintes tencheresses (_querelleuses_)
  Qui ont maint homme pris au brai (_ la pipe_).

Enfin, la tche de Guillot est acheve; il a ramass la boue de toutes
les rues de Paris, et il se glorifie de son Dit, rim en leur honneur,
sans craindre de ddier cette oeuvre, pleine d'impurets, _au doux
Seigneur du firmament_ et _ sa trs-douce chiere mre_.

Nonobstant cette ddicace, qui n'purait pas les rimes de Guillot,
un autre pote anonyme, qui vivait  la fin de quatorzime sicle,
eut l'ide de s'approprier le _Dit des Rues_, en lui tant son cachet
obscne et en rajeunissant le style de cette pice de vers, dans
laquelle on ne reconnaissait plus les rues qui avaient chang de nom.
C'est Henri Geraud qui a publi ce nouveau Dit, d'aprs un manuscrit
des Archives nationales, et qui l'a plac  la suite de la Taille
impose sur les habitants de Paris en 1292, dans son ouvrage intitul
_Paris sous Philippe-le-Bel_. Remarquons,  ce propos, que le rle de
la taille ne contient aucun dtail particulier qui se rattache  la
Prostitution: ce qui prouverait que les femmes _folles de leurs corps_
ne participaient point, du moins sous cette dsignation, aux tailles
extraordinaires, et que leur indignit les exemptait de payer un droit
proportionnel. Le pote qui a voulu refaire le pome de Guillot et qui
ne fait souvent que le reproduire en l'abrgeant, s'est attach surtout
 en ter ce qui lui donnait un caractre libertin ou ordurier. Cet
anonyme, au lieu de nous reprsenter Guillot allant de rue en rue  la
dcouverte des mauvais lieux, a invent une fable assez amusante: il
se met en scne lui-mme, nouvellement dbarqu  Paris, o il n'tait
jamais venu, et il parcourt cette capitale, en cherchant de rue en
rue sa femme, qu'il avait perdue prs de Notre-Dame; rien ne peut le
distraire de ses recherches, qui sont infructueuses, et toutes les
femmes qu'il rencontre  chaque pas ne lui font pas oublier la sienne,
jusqu' ce qu'il ait termin sa poursuite conjugale  travers 310 rues,
qu'il a pris soin d'numrer; il s'crie alors:

  Tant l'ay quise, que j'en suis las!
  Or la quiere qui la voudra:
  Jamais mon corps ne la querra.

Dans cette nomenclature de rues, il ne parle que des chambrires qu'on
louait dans la rue des Lavandires, et des _trusseresses_ de la rue aux
Commanderesses; mais il cite, d'ailleurs, les rues les plus malfames,
sans faire mme allusion  la nature de leur mauvaise renomme.

Depuis le _Dit des Rues_ de Guillot, il y a un intervalle de prs d'un
sicle jusqu' la premire ordonnance du prvt de Paris, qui fixe les
endroits o la Prostitution pouvait avoir cours sans tre expose 
une pnalit quelconque. Cette ordonnance rapporte par Delamare est
du 18 septembre 1367. On pressent dj l'influence moralisatrice du
rgne de Charles V. Dans cette ordonnance, le prvt enjoint  toutes
les femmes de vie dissolue d'aller demeurer dans les bordeaux et lieux
publics qui leur sont destins; savoir:  l'Abreuvoir Mcon, en la
Boucherie, en la rue du Froidmantel, prs du Clos Bruneau, en Glatigny,
en la Cour Robert-de-Paris, en Baillehoe, en Tyron, en la rue Chapon,
en Champ-fleury. Ce sont les mmes lieux  peu prs que Guillot avait
dsigns dans le _Dit des Rues_, mais leur nombre est infiniment plus
restreint et l'on doit en conclure que la police prvtale s'efforait
de diminuer les effets dplorables de la dbauche, en lui disputant
le terrain o elle tait autorise  se produire. Le prvt de Paris
fait dfenses, en outre,  toutes personnes honorables de louer des
maisons aux femmes de mauvaise vie en aucun autre endroit, sous peine
de perdre le prix du loyer; il dfend aussi  ces femmes d'acheter des
maisons hors des rues rserves  leur mtier, sous peine de perdre ces
maisons. Celles qui seraient trouves faisant leur commerce infme en
d'autres lieux, pourraient tre, sur la rquisition de deux voisins,
arrtes par les sergents et amenes prisonnires au Chtelet. Aprs
constatation du fait, on les chasserait hors de la ville, en prenant
sur leurs biens huit sols parisis par chacune d'elles, pour le salaire
des sergents. Il y a toute apparence que cette mesure de police fut
excute avec une extrme rigueur.

Les asiles de tolrance que le prvt de Paris accordait  la
Prostitution taient des espces de cours plutt que des rues entires;
nous verrons plus tard s'ouvrir de la mme faon les cours des
Miracles, qui renfermaient les gueux et les mendiants, les voleurs
et les autres malfaiteurs, comme les cours de ribaudie runissaient
les femmes publiques et les _hommes dissolus_, leurs ignobles
complices. L'Abreuvoir Mcon tait, au quatorzime sicle, un groupe
de masures environnant une ruelle putride qui descendait  la rivire
prs du pont Saint-Michel, au coin de la rue de la Huchette. Cet
abreuvoir, que les titres de 1272 nomment _Aquatorium Matisconense_
et _Adaquatorium comitis Matisconensis_, tirait son nom du voisinage
de l'htel des comtes de Mcon, situ dans la rue qui porte encore
leur nom. Ce mauvais lieu s'est perptu au mme endroit jusqu' nos
jours: il avait une horrible clbrit au seizime sicle, et les
libertins lui faisaient honneur des impures analogies de son nom,
qu'ils s'obstinaient  prononcer d'une faon dshonnte. Ce fut sans
doute  cause de cette grossire quivoque, qu'on essaya de dbaptiser
l'Abreuvoir mconnais et d'en faire l'_Abreuvoir du Cagnart_, soit
parce qu'il servait de repaire nocturne aux cagnardiers, rdeurs
de rivire, soit plutt parce que les habitants du bord de l'eau y
levaient des canards. En tout cas, il y avait l bien des cagnardiers,
vagabonds dangereux, qu'on appelait ainsi, selon Pasquier,  cause de
leur genre de vie, car,  l'exemple des canards, ils vouoient leur
demeure  l'eau. Borel, au contraire, veut que _cagnardier_ drive de
_canis_ et dnote des _gens qui vivent en chiens_.

Il est difficile de prciser l'endroit que le prvt appelle la
_Boucherie_, sans autre dsignation; mais, quoique plusieurs boucheries
eussent tabli leurs taux dans diffrents quartiers de la capitale,
nous prsumons qu'il est question de la Grande Boucherie de l'Apport
de Paris, qui existait depuis le dixime sicle vis--vis du Chtelet,
et qui s'tait agrandie successivement, de manire  former une sorte
de bourg au milieu de la ville. C'tait l qu'on tuait et dpeait les
btes dont la viande se dtaillait ensuite dans tout Paris. On comprend
que la prvt autorist le sjour des ribaudes au milieu d'une
population de ribauds, tels que les bouchers, les corcheurs et les
quarrisseurs; il y eut,  toutes les poques et dans tous les pays,
une marque d'infamie attache  ces professions qui respiraient l'odeur
du sang des animaux. Cependant on exigeait certaines conditions de
moralit chez ceux qui touchaient aux viandes et qui les taillaient aux
taux de la Grande Boucherie.

Le Clos Bruneau, dont Guillot avait dj fix la rputation, ainsi
que pour les rues de Glatigny, de Bailleho et de Tyron, comprenait
encore, au quinzime sicle, un vaste espace rempli de jardins et
de vergers, quoique les rues Saint-Jean-de-Beauvais et Saint-Hilaire
eussent t prises sur le terrain de ce clos: les _bordes_ des femmes
de mauvaise vie s'taient rpandues de toute anciennet aux environs du
clos _Brunel_, et peut-tre, dans son enceinte, derrire les haies et
parmi les vignes. La rue _Froidmantel_, qu'on a nomme alternativement
_Frementel_, _Fresmantel_, _Fremanteau_, etc., en latin _Frigidum
mantellum_, et qui est devenue la rue Fromentel, au mpris de son
tymologie, dut certainement son nom primitif  une comique allusion
aux ordonnances de saint Louis qui dpouillaient de leur manteau et
de leur _pelion_ les femmes convaincues de Prostitution; celles qui
habitaient cette rue de prostitues taient donc naturellement prives
de manteau: de l leur surnom de _dames de Froidmantel_.

Le fief de Glatigny, qui appartenait en 1241  Robert et  Guillaume
de Glatigny, avait donn son nom  un labyrinthe de ruelles troites
et malpropres que la Prostitution occupait par privilge et dont elle
avait fait le fameux _Val d'amour_: Guillot, qui s'y engagea en plein
jour, y avait vu des _dames au corps gent_ qu'il ne craignait jamais
de rencontrer sur son chemin. La destination impudique de Glatigny a
persist jusqu'au dix-septime sicle, o les rues adjacentes furent
rebties et mieux habites. Sauval et ses continuateurs ne nous disent
pas en quel quartier tait situe la Cour Robert-de-Paris, et le nom
sous lequel cette Cour est dsigne ne nous aiderait pas  retrouver
sa situation, si la Taille de 1292 ne fixait pas notre incertitude
 cet gard. Cette Cour, qui devait tre fort petite, puisque
le rle de la taille n'y compte que treize personnes imposables,
attenait  la rue Bailleho, qui lui servait de corollaire et qui
rassemblait la mme sorte d'habitants. Henri Geraud prtend que la
rue du Renard-Saint-Merry a t perce sur l'emplacement de la Cour
Robert-de-Paris. La rue Chapon, qui n'a pas chang de nom, l'avait
pris au treizime sicle d'un de ses habitants, Robert Beguon, ou
Begon, ou Capon, que nous supposons avoir t un roi des truands, un
matre gueux, car _begon_ ou _beguon_ semble driv de _beguinus_,
qui veut dire originairement _quteur_ ou _mendiant_, en anglais
_begging_; _capon_, qui vient de _capus_, oiseau de proie ou faucon,
tait synonyme de _beguon_. Nous ne pensons pas que l'on ait attribu,
par antiphrase, le nom de _Chapon_  une rue qui se trouvait affecte
spcialement  la dbauche. Enfin, la rue de _Champfleury_, qui, sous
le nom de rue de la Bibliothque, conserve toujours religieusement
ses traditions bordelires, avait t ouverte depuis peu d'annes sur
l'emplacement du _parc_ du Louvre, car, dans la Taille de 1292, elle ne
figure que pour quatre contribuables. Cette rue de _Champ-fleury_ ne
se composait donc que de quelques petites maisons, encloses de haies
et ombrages d'arbres, dans lesquelles la Prostitution n'avait rien 
redouter du regard curieux des passants, qui ne venaient l que pour y
trouver ce qu'ils y cherchaient.




CHAPITRE XI.

  SOMMAIRE. --Le cabaret du _Char dor_. --La rue de Glatigny.
  --La rue du _Fumier_. --La rue d'_Enfer_. --La cour _Ferry_. --La
  maison de Cocatrix. --Le _Caignard_. --Les votes de la Calandre
  et du March-Palu. --L'le _de Gourdaine_. --Le _Terrain_ ou _la
  Motte aux Papelards_. --Les faubourgs. --Le _Champ Gaillard_.
  --Les quatre tavernes _mritoires_. --Le _Chteau-de-Paille_.
  --La taverne de la Mule. --Les _lupanaires_ de l'Universit.
  --Le _Champ-d'Albiac_. --La rue _Gracieuse_. --Les Champs de la
  _Boucherie_, _Petit_ et de l'_Allouette_. --La rue de l'_Aronde_.
  --La rue _Gt-le-Coeur_. --La rue _Sac--Lie_. --La rue _Bordet_.
  --Les Cours des Miracles. --Etc., etc.


Nous continuons notre voyage pornographique dans le vieux Paris,
en nous attachant  signaler les rues suspectes qui ne sont pas
mentionnes comme telles dans le pome de Guillot, ni dans les
ordonnances du Chtelet. L'ancien nom de ces rues est presque toujours
l'enseigne de leur caractre particulier. D'abord, dans la Cit, nous
constaterons que, malgr l'usage gnral qui loignait du centre des
villes les femmes de mauvaise vie, pour les rejeter au del des murs
et, pour ainsi dire, hors de la vie commune, la Prostitution s'tait
maintenue en plusieurs rues autour de Saint-Denis-de-la-Chtre, qui
avait vu se former la premire confrrie de la Madeleine, comme nous
l'avons rapport d'aprs les traditions recueillies par Dubreul et
Sauval. Il tait tout naturel que le voisinage du Val d'Amour de
Glatigny ft envahi de prfrence par les ribaudes, qui y allaient
_commettre le pchi_, suivant les termes des anciens dits. On peut
donc affirmer que la plupart de ces horribles ruelles, qui ont disparu
depuis peu d'annes dans les grands travaux de voirie excuts 
travers la vieille cit lutcienne, taient au moyen ge le thtre
permanent de la dbauche, quoique les rglements de police municipale
eussent essay de la circonscrire dans son sanctuaire de Glatigny.
Les rues des Marmousets, Cocatrix, d'Enfer, de Perpignan et d'autres,
qui formaient un labyrinthe de maisons entasses l'une sur l'autre,
prives de jour et d'air, convenaient merveilleusement aux habitudes
bordelires. Nous savons, par exemple, que la rue de Perpignan s'tait
nomme rue _Charoui_,  cause d'un cabaret du Char dor (_de carro
aurico_); Guillot a parl de ce cabaret:

  En Charoui,--bonne taverne achiez ovri.

Toute taverne devenait, au besoin, un lieu de Prostitution. Cette
taverne de Charoui devait tre accompagne d'un jardin plant de
roses, puisque la rue prit successivement les noms significatifs de
_Champrousiers_, de _Champflory_ et de _Champrosy_. Ce champ de roses
n'tait peut-tre qu'une image du plaisir qu'on allait chercher dans
ce cabaret, qui fut remplac par un jeu de paume, d'o la rue tira son
dernier nom de _Panpignon_ ou _Perpignan_.

Le nom de _Val d'Amour_ s'appliquait plus particulirement  l'entre
fort troite de la rue de Glatigny, qui descendait vers la rivire
et qui menait au port Saint-Landry. Le long de ce petit port, o
venaient atterrir quelques barques charges de bois et de bl,
rgnait une ceinture de maisons qui, accroches l'une  l'autre et se
soutenant  peine, baignaient dans l'eau leurs pieds vermoulus; ces
maisons appartenaient de droit  la plus abjecte Prostitution, que
nous verrons partout se rfugier aux bords des fleuves. La rue humide
et tnbreuse, que ces hideuses masures formaient par derrire, se
nommait tantt rue du _Port-Saint-Landry-sur-l'Yeau_, et tantt rue
du _Fumier_. La famille des Ursins ne craignit pas d'y faire btir un
htel o demeura un des membres les plus illustres de cette famille,
Juvnal des Ursins, prvt des marchands et chancelier de France sous
Charles VI. La prsence de ce grave personnage dans une rue si mal
fame ne servit qu' lui faire changer de nom, elle se nomma ds lors
rue des Ursins; mais son extrmit infrieure (_via inferior_) fut
appele rue _d'Enfer_, par allusion  la damnable vie que menaient
ses habitants. Nous avons dj hasard une conjecture, peut-tre
tmraire,  l'endroit de la rue des Marmousets, que Guillot semble
nous reprsenter comme frquente par des ribauds, plus encore que
par des ribaudes. Cependant, une liste des rues de Paris, que l'abb
Lebeuf estime avoir t dresse en 1450, enregistre cette rue sous le
nom de rue _des Marmouztes_. Nous savons aussi qu'un grand logis, dit
maison des Marmousets (_domus Marmosetarum_), auquel on montait par
des degrs extrieurs, y a exist jusqu'au seizime sicle. Ce logis
renfermait-il une cour de ribaudie? Prs de l, il y avait un lieu de
cette espce nomm la _cour Ferry_, qui avait donn son nom  la rue
des Trois-Canettes. Faut-il encore reconnatre un lieu analogue dans
la maison de Cocatrix (_domus Coquatricis_), qui attenait  celle des
Marmousets et portait le nom de la rue o il tait situ? Cette rue,
que les archologues de Paris prtendent honore du nom d'un bourgeois
qui l'habitait au treizime sicle, pourrait plutt,  cause de son
vilain renom, offrir un champ curieux  l'tymologie. Ainsi, dans
notre vieille langue, _cocatre_ signifie un _chapon chtr  demi_;
_cocatrix_ est, au propre, un lzard qui s'engendre dans les puits et
les citernes; au figur, c'est une fille de joie qui fait des _coues_
et des _coqs_, suivant l'expression factieuse d'un vieux conteur. Dans
la _Verba erotica_ de son dition de Rabelais, le docte De l'Aulnaye
dfinit _Cocquatris_, une prostitue. A l'appui de cette dfinition,
et pour ne laisser aucun doute sur les anciennes franchises de la rue
Cocatrix, les auteurs de la grande _Histoire de Paris_, Flibien et
Lobineau, ont extrait des registres du parlement les premires lignes
d'un arrt qui commence ainsi: Du mardi, 15e jour de juin 1367, entre
Jehanne la Peltiere, appelante, d'une part, maistre Jehan d'Alcy et les
autres habitants de la rue des Marmouzets, d'autre part. L'appelante
dict qu'elle demeure en la rue Coquatrix, qui est foraine, o il y a
eu bordel, de si longtemps, qu'il n'est mmoire du contraire, etc. Ce
passage prouve, en outre, que les rues o il y avait _bordel_ taient
regardes comme _foraines_, c'est--dire trangres au rgime et au
droit commun de la voirie ordinaire.

A l'opposite des mauvais lieux de Glatigny, on trouvait encore dans
la Cit d'autres asiles de Prostitution connus seulement des plus vils
vagabonds. C'taient le _Caignard_ et les votes de la Calandre et du
March-Palu. Quoique l'aspect de ces lieux-l soit encore aujourd'hui
aussi triste que rpugnant, on se ferait difficilement une ide de
ce qu'ils taient aux treizime et quatorzime sicles, lorsqu'ils
servaient de repaire nocturne  la dbauche la plus immonde. La rue de
la Calandre, par son nom emprunt  une petite alouette babillarde,
caractrisait les assembles de femmes, qui s'y tenaient du matin au
soir, et qui ne faisaient que _jargonner et dbattre_, quand elles ne
pchaient pas. Cette rue, pleine de boues et d'immondices, conduisait
au March-Palu, dont le nom annonce un tang ou marais (_palus_),
et qui n'tait qu'un cloaque, un _trou punais_, comme on disait
en ce temps. Mais ce n'taient que roses auprs des ruelles qui y
aboutissaient et qui ne furent fermes qu'au milieu du dix-septime
sicle. Une de ces ruelles, qui, du temps de Sauval, existait encore en
partie entre les premires maisons du Petit-Pont et quelques maisons
du March-Neuf, s'appelait le _Caignard_,  cause, dit Sauval (t.
I, page 174), qu'elle servoit de passage aux hommes et aux femmes de
mauvaise vie, qui y passoient, en se retirant, la nuit, sous les logis
du Petit-Pont, o ils menoient une trange vie. Enfin, la Prostitution
errante avait encore dans la Cit deux champs de foire nocturne, l'un
sous les saussaies d'une petite le, qui, nomme l'_le de Gourdaine_
au quinzime sicle, et l'_le aux Vaches_ trois sicles auparavant,
forma depuis la pointe occidentale de l'le de la Cit, et l'autre,
sur un monticule qui s'levait  l'extrmit orientale et qui s'est
toujours nomm le _Terrain_. Ce monticule, que les dcombres provenant
de la reconstruction de Notre-Dame avaient exhauss dans le lit de la
rivire, et que le chapitre de la cathdrale s'tait appropri sans en
tirer parti, devenait tous les soirs le rendez-vous des dbauchs et de
leurs mprisables instigateurs: on l'avait surnomm, pour cette raison,
ds l'anne 1258, _la Motte aux Papelards_ (_Motta Papelardorum_.) Une
citation, tire d'un sermon de Robert de Sorbon, sur la Conscience,
nous fera comprendre dans quel sens quivoque le peuple employait
ici le mot _Papelards_ pour dsigner les honteux poursuivants des
femmes perdues: _Imo propter hoc dicuntur papelardi, quia frequentant
confessiones._ Il est remarquable que le sermon de Robert de Sorbon,
o Ducange a pris cette citation singulire, est presque contemporain
du baptme de ce _terrain_ ou _terrail_ (_terrale_), o les Papelards
trouvaient  qui parler. Quant  l'le de la Gourdaine, qui avait t
l'_le aux Vaches_, suivant d'anciens titres que les archologues n'ont
pas tent d'expliquer, son nom a des analogies ou des accointances
avec _goudine_, _gourgandine_ et _gordane_, qui taient synonymes de
_prostitue_. Cette le-l, d'ailleurs, dans laquelle furent brls
les Templiers sous le rgne de Philippe le Bel, parat avoir t un
lieu de supplice consacr particulirement  la punition des crimes
obscnes, parce qu'on voulait tenir  distance du peuple les coupables
qui s'taient souills de cette espce de crime et qui pouvaient tre
un objet de scandale  leurs derniers moments.

Dans le quartier de l'Universit, qui renfermait tant de rues dsertes,
tant de clos et de champs inhabits, tant de _bordes_ et de tavernes,
la Prostitution avait une foule de retraites que les sergents du
Chtelet et n'osaient pas violer et dans lesquelles affluait jour et
nuit la gent colire. La dfinition que fait de la vie des faubourgs
une ordonnance de Henri II, en 1548, peut tre applique  l'tat
de ces mmes lieux, deux ou trois sicles auparavant: Plusieurs des
maisons desdits faubourgs ne sont que retraites de gens malfaisants,
taverniers, jeux et bourdeaux, et la ruine d'un grand nombre de jeunes
gens qui, allchez et attirs d'oisivet, consument et perdent l
profusment leur jeunesse. Il est ais d'imaginer les besoins de
dbauche qui dominaient cette population universitaire, compose de
robustes compagnons ayant la plupart ge d'homme et souvent pervertis
par la fainantise et la misre. Les ordonnances de saint Louis
n'avaient autoris que deux asiles de ribaudes, l'Abreuvoir Mcon et
Froidmantel, prs le clos Bruneau, dans l'Universit; mais Guillot nous
a signal six ou sept rues o s'exerait ouvertement la Prostitution.
Les crivains du mme temps, Jacques de Vitry surtout, nous apprennent
que chaque maison du quartier des coles contenait au moins un mauvais
lieu. Alain de l'Ile, _le docteur universel_, disait des coliers de
son temps, qu'ils aimaient mieux contempler les beauts des jeunes
filles que les beauts de Cicron. Ce sont les Flamands que Jacques
de Vitry reprsente comme plus corrompus que les autres: Ils sont
prodigues, dit-il, aiment le luxe, la bonne chre et la dbauche, et
ont des moeurs trs-relches. Il fallait une quantit prodigieuse de
femmes de bonne volont, pour satisfaire les passions de cette jeunesse
indiscipline, qui s'en allait par bandes  ses plaisirs comme  ses
tudes. Rabelais, dans son _Pantagruel_, en nous racontant les exploits
de Panurge, nous apprend que la police municipale n'avait pas encore
d'action, au seizime sicle, sur les franchises de l'Universit, et
que l'ombre d'un colier mettait en fuite les sergents du guet: il
rsulte de l que les femmes dissolues se trouvaient places sous
la sauvegarde des coliers, qui les tenaient hors de la porte des
rglements du Chtelet. Outre les rues de la Pltrire, des Cordeliers,
du Bon-Puits, des Noyers, des Prtres-Saint-Sverin, etc., o
l'auteur _du Dit des Rues de Paris_ confesse avoir rencontr _mainte
meschinte_, nous sommes surpris qu'il n'en ait pas trouv davantage au
_Champ-Gaillard_ et au _Champ-d'Albiac_. Le _Champ-Gaillard_ tait une
place ou plutt un prau qui s'tendait le long des murs de l'enceinte
de Philippe-Auguste, depuis la porte Saint-Victor jusqu' la porte
Saint-Marcel; la rue qu'on ouvrit sur ce terrain au treizime sicle
prit le nom de rue _des Murs_,  cause de sa situation; on l'appela
ensuite rue _d'Arras_, lorsqu'on y fonda un collge, ainsi nomm,
en 1332; mais le peuple qui l'avait qualifi de _Champ-Gaillard_,
pour exprimer sa destination nocturne, ne lui retira pas ce nom,
que justifiait d'ailleurs l'tablissement d'une ribaudie frquente
surtout par les coliers. Ce mauvais lieu avait encore assez de
clbrit au seizime sicle, pour que Rabelais, qui n'en parlait
pas vraisemblablement par ou-dire, l'ait cit, seulement avec trois
autres, pour caractriser les dsordres des coliers de Paris: c'est
dans le chapitre VI du second livre, o le Limousin qui contrefaisait
le langage franais raconte les faits et gestes de ses pareils:
Certaines diecules, nous invisons les lupanaires de Champ-Gaillard,
de Matcon, de cul-de-sac de Bourbon, de Hueleu, et, en ceste ecstase
venereique, inculcons nos veretres s penetissimes recesses des
pudendes de ces meretricules amicabilissimes. Le langage de l'colier
limousin, qui corchait le latin et croyait pindariser, est assez
inintelligible, par bonheur, pour qu'on ose le rapporter comme un
monument de la grammaire rotique de l'Universit.

Dans le mme chapitre de Rabelais, il est aussi question de quatre
cabarets qui devaient tre aussi mal fams que les bourdeaux, puisque
nous savons, par plusieurs ordonnances de la prvt, que la plupart
des _caves_ et tavernes o l'on donnait  boire taient tenues par
des femmes publiques ou par leurs maquignons, ou _courratiers_. Puis,
nous cauponisons, dit l'colier  Pantagruel, s tabernes mritoires
de la Pomme-de-Pin, du Castel, de la Maddelaine et de la Mulle. Voil
bien les _tabern meritori_ des historiens romains, notamment de
Sutone, qui nous prouve par l que le mot _meretrix_ a t tir du
verbe _mereri_ et du substantif _meritum_. Mais nous ne chercherons
pas  fixer, au moyen d'une dissertation archologique, l'emplacement
de ces quatre tavernes _mritoires_, et nous nous bornerons  faire
remarquer que leurs noms semblent concorder avec ceux des rues o elles
taient sans doute situes; ainsi la rue _de la Madeleine_ et la rue
_de la Pomme_ dans la Cit, sont devenues depuis le quatorzime sicle
la rue de la Licorne et la rue des Trois-Canettes, tout en conservant
leurs cabarets  l'enseigne de la Madeleine et de la Pomme-de-Pin;
la rue _du Chtel_ ou _du Chteau-Ftu_ se composait d'une partie de
la rue de la Ferronnerie, aboutissant  la rue de l'Arbre-Sec, et une
maison, dite le _Chteau-Ftu_ ou _Chteau-de-Paille_, dont l'origine
n'est pas connue, a subsist longtemps entre l'glise de Saint-Landri
et la rivire: la place n'tait-elle pas bien choisie pour y mettre
un cabaret et le reste? Quant  la taverne de la Mule, il faut aller
la chercher jusque dans la rue du Pas-de-la-Mule, que la fondation de
la place Royale n'a pas dbaptise de son vieux nom, en lui imposant
celui de rue Royale qu'elle n'a pas gard. Nous ne craignons donc
pas de comprendre, dans l'inventaire des mauvais lieux de Paris, ces
quatre cabarets fameux, qui sont mentionns souvent par les potes
et les conteurs du seizime sicle. Mais cette digression sur les
cabarets nous a un peu cart des _lupanaires_ de l'Universit, que
nous n'avons pas la prtention de connatre tous. La rue Gracieuse,
qui a port d'abord le nom de rue _d'Albiac_, avait t btie sur un
terrain qu'on appelait le _Champ-d'Albiac_, et qui tait, de temps
immmorial, consacr  la Prostitution: les asiles qu'elle y avait
occups par droit hrditaire, ne furent dtruits qu'en 1555, comme
nous le verrons sous cette date. Les antiquaires tymologistes ont
trouv, dans les Comptes de Paris, le nom d'une famille d'_Albiac_ et
celui d'une famille _Gracieuse_, qu'ils nous donnent pour les parrains
rivaux de cette mme rue, si mal habite  toutes les poques; mais, si
nous hasardons une conjecture plus analogue au caractre de ce lieu-l,
nous aimons mieux reconnatre dans le nom d'_Albiac_ une allusion aux
Albigeois (_Albiaci_ et _Albigenses_), qui taient des hrtiques,
non-seulement en religion, mais encore en amour, suivant l'opinion
populaire qui confondait sous la dnomination d'_Albigeois_ et
d'_Albiacs_ tous les dbauchs perdus de vices et souills d'impurets.
Le Champ-d'Albiac devait donc tre le champ de foire de ces impurets,
et la rue qui s'ouvrit sur ce repaire, sans le purifier, fut surnomme
_Gracieuse_, par moquerie ou par antinomie.

Il y avait d'autres _champs_ o les ribaudes tenaient leurs _bouticles
au pch_, tels que le _champ de la Boucherie_, prs de la rue des
Mauvais-Garons; le _champ Petit_, prs de la rue du Battoir; le
_champ de l'Allouette_, etc. Le mot _champ_ dsigne ordinairement un
endroit o l'on vend et o l'on achte. Mais, en nous renfermant dans
la catgorie des rues et ruelles impures, nous ne pouvons oublier la
rue de _l'Aronde_ ou de l'Hirondelle, voisine de l'Abreuvoir Mcon,
que Rabelais, peu avare d'tymologies ordurires, appelle _Matcon_.
Cette rue de l'Hirondelle, qui se cache noire et infecte derrire
les maisons du quai Saint-Michel, avait tir son nom de l'enseigne
d'un lieu de dbauche. Prs de l, il serait facile de dcouvrir une
quivoque trs-significative dans le nom de la rue Gt-le-Coeur, qui
a t appele tour  tour, par corruption malicieuse ou involontaire,
_Villequeux_, _Guillequeux_, _Gilles-Queux_, _Gui-le-Comte_, etc. A peu
de distance de cette rue ( propos de laquelle il faut sous-entendre
la spirituelle parenthse de Boufflers: _Je dis_ LE COEUR, _par
biensance_), on avait encore la rue Pave, que les bonnes langues
nommaient tout au long rue _Pave-d'Andouilles_. Les rues voisines,
dont les anciens noms accusent l'ancienne industrie, furent galement
infestes de femmes de mauvaise vie; la rue _Sac--Lie_, sobriquet
donn  ces sortes de femmes, est devenue rue Zacharie; la rue de
l'peron se nommait rue de _Gaugai_ (_Gautgay_, plaisir gai) et
annonait ainsi le genre de passe-temps qu'on y trouvait. Enfin, c'est
dans ce ddale de ruelles, qui avaient remplac le vignoble de Laas ou
Liaas, o la Prostitution errante promenait ses amours; c'est entre
la rue de Hurepoix et la rue Poupe, que nous voudrions retrouver le
_lupanaire du cul-de-sac de Bourbon_, que les commentateurs de Rabelais
transportent prs du Louvre. En un mot, le quartier de l'Universit
tait plus riche en lieux de dbauche, ou du moins, plus peupl de
filles de joie, que tous les autres quartiers de Paris; et cela n'a
pas besoin de preuves, si l'on considre les habitudes licencieuses
des coliers, qui ne sortaient gure des limites de leur domaine et
qui avaient chez eux assez de _chire-lie_, comme ils disaient, pour
n'en point chercher ailleurs. Mais les savants qui ont crit sur les
rues de Paris se sont attachs  les rhabiliter dans leurs vieux
noms et dans leurs vieilles traditions pornographiques; ils n'ont pas
remarqu que ces noms de rues, ns la plupart d'une boutade populaire,
avaient pass aux hommes plutt que des hommes aux rues, et ils n'ont
presque jamais tenu compte de l'autorit de l'tymologie. Ainsi, quand
ils veulent tudier l'origine du nom de la rue _Bordet_, qui part
de la fontaine Sainte-Genevive et monte jusqu' la rue Mouffetard,
 l'endroit mme o tait la porte Bordelle, qui lui a lgu son
nom, ils prtendent qu'un personnage, nomm Pierre de Bordelles (_de
Bordelis_), demeurait dans cette rue au douzime sicle, et qu'il y a
naturellement laiss un nom qu'on ne saurait interprter  mal. C'est
une erreur populaire, disent les auteurs du _Dictionnaire historique
de la ville de Paris_, de croire qu' cause de la ressemblance de nom,
cette rue ait t autrefois affecte  la dbauche. Il est certain
pourtant que Pierre de Bordelles avait t qualifi ainsi dans les
actes, parce qu'il possdait une maison dans cette rue, qui fut nomme
_Bordelles_, _Bourdelle_ et _Bordel_, en raison de son usage primitif
et des nombreuses _bordes_ que l'enceinte de Paris avait comprises
dans ses murs. La rue Bourdelle, qui conduisait  la porte du mme
nom, ne fit rien pour donner un dmenti  ce nom malhonnte, que
confirmait encore le voisinage d'un _Champ Gaillard_, qui se changea en
_Chemin-Gaillard_, lorsqu'on y pera une rue, et qui est maintenant la
rue Clopin, nom moderne o se reflte encore la tradition des mauvaises
moeurs de toutes ces rues attenantes aux murs d'enceinte et aux portes
de la ville.

[Illustration:
  Marckl Del.
  Imp. de Drouart, r. du Fouarre, 11, Paris.
  Outhwaite, sc.

  La Cour des Miracles de Paris.
]

Il ne nous reste plus qu' indiquer la place topographique de certaines
cours de ribaudie, qu'on qualifiait de _Cours des Miracles_, parce que
les gueux, qui s'y rassemblaient et qui simulaient les plus hideuses
infirmits pour mouvoir la commisration publique, sortaient de l
boiteux, culs-de-jattes, aveugles, manchots, lpreux et couverts
d'ulcres, et rentraient le soir ingambes, joyeux et dispos, pour
faire la dbauche toute la nuit. Ces cours des miracles renfermaient
une population de voleurs, de mendiants, de vagabonds, de ladres et
de cratures abjectes qui n'avaient conserv de la femme que le nom
qu'elles dshonoraient. La plus ancienne de ces cavernes d'infamie
tait celle de la Grande-Truanderie, qui envoya des colonies dans tous
les quartiers de Paris o la police prvtale leur permit d'ouvrir
une cour. Les deux grandes succursales de la Truanderie furent _les
petites maisons du Temple_, ou _les loges des Aumnes_ dans la rue des
Francs-Bourgeois au Marais, et la _Cour des Miracles_, par excellence,
prs des Filles-Dieu, entre les rues Saint-Denis et Montorgueil. On
comptait, en outre, plus de vingt cours ou repaires de la mme famille,
o l'on menait la mme vie de dsordre et de turpitude. Il suffira
de citer la Cour de la Jussienne, dans la rue Montmartre,  ct de
la chapelle des prostitues, ddie  sainte Marie l'gyptienne; la
Cour Gentien, dans la rue des Coquilles; la Cour Brisset, dans la rue
de la Mortellerie; la Cour de Bavire, dans la rue Bordet; la Cour
Sainte-Catherine et la Cour du roi Franois, dans la rue du Ponceau;
la Cour Tricot, dans la rue Montmartre; la Cour Bacon, dans la rue
de l'Arbre-Sec, etc. Sauval dit, en parlant des htes dangereux de
la rue des Francs-Bourgeois: A toute heure, leur rue et leur maison
toient un coupe-gorge et un asile de dbauche et de prostitutions.
Sauval fait encore un tableau plus effrayant de la principale Cour des
Miracles, qu'il avait pu voir dans toute sa splendeur, lorsqu'elle
servait de refuge  tout ce qu'il y avait de plus criminel, de plus
impur, de plus ignoble dans le peuple de Paris. C'tait l que la
Prostitution,  l'ombre de l'impunit, atteignait le dernier degr du
vice.

Cette Cour des Miracles avait eu autrefois une tendue considrable;
mais elle se trouva insensiblement resserre entre la rue Montorgueil,
le couvent des Filles-Dieu et la rue Neuve-Saint-Sauveur; elle ne se
composait plus que d'une place irrgulire et d'un cul-de-sac boueux
et puant: Pour y venir, dit Sauval, il se faut souvent garer dans
de petites rues, vilaines, puantes, dtournes; pour y entrer, il faut
descendre une assez longue pente de terre, tortue, raboteuse, ingale.
J'y ai vu une maison de boue  demi-enterre, toute chancelante de
vieillesse et de pourriture, qui n'a pas quatre toises en carr, et o
logent nanmoins plus de cinquante mnages chargs d'une infinit de
petits enfants lgitimes, naturels et drobs. Sauval, qui a recueilli
des dtails si curieux sur les habitants des cours des Miracles, ne
nous apprend rien malheureusement des femmes que le _royaume argotique_
enrlait sous le gouvernement du _grand Coesre_. On regrettera
davantage de n'avoir pas un portrait physique et moral de ces sujettes
du roi des gueux et des argotiers, en sachant une trange particularit
de leur infme mtier. Des filles et des femmes, raconte Sauval, les
moins laides se prostituoient pour deux liards, les autres pour un
double, la plupart pour rien. La plupart donnoient souvent de l'argent
 ceux qui avoient fait des enfants  leurs compagnes, afin d'en avoir
comme elles, et de gagner par l de quoi exciter la compassion et
arracher les aumnes. Le tarif des prostitues de la grande Cour des
Miracles tait sans doute le plus humble qu'une femme pt demander
pour prix de ses honteuses complaisances; mais il faut faire observer
que deux liards du temps de Sauval valaient environ dix sous de notre
monnaie, et que le double denier tournois reprsentait les deux tiers
d'un liard, c'est--dire trois sous au cours actuel. Nous doutons que
le taux de la Prostitution soit jamais descendu plus bas.

On comprend que cette espce de Prostitution tait tout  fait hors de
l'action de la police du Chtelet. Les malheureuses qui l'exeraient,
protges par les franchises des cours des Miracles, appartenaient
 la race cosmopolite des gueux et des voleurs qui peuplaient ces
asiles du crime. Elles taient couvertes de haillons et squalides de
malpropret; la plupart, qui avaient du sang de _cagot_ ou de bohmien
dans les veines, se distinguaient par leur laideur repoussante, leur
teint basan, leurs cheveux crpus et leur odeur infecte; celles
dont la peau tait blanche et la chevelure blonde, passaient pour
jolies, et servaient, comme telles, d'amorce aux trangers que leur
mauvaise toile garait  la nuit tombante aux environs d'une cour des
Miracles. La belle, dresse  cette espce de chasse, aiguillonnait
la convoitise de la proie qu'elle guettait au coin d'une rue: tantt
elle se montrait en larmes et inventait une fable propre  exciter
la compassion de celui qui l'interrogeait; tantt elle allait  la
rencontre de l'imprudent qui s'offrait  elle, et sous mille prtextes
elle l'entranait  sa suite; tantt elle lui adressait des injures et
des provocations, pour le forcer  entrer en dbat avec elle et pour
avoir une occasion de crier au secours: alors, ses complices, pre,
frres, amis, accourant  sa voix, se jetaient sur l'homme qu'elle
accusait d'une insulte imaginaire et qu'on dpouillait sous ses yeux,
en le maltraitant, en l'assassinant mme, s'il cherchait  se dfendre.
Le mme sort attendait l'infortun, quand il s'tait laiss sduire par
cette sirne de carrefour et qu'il avait eu le courage de la suivre
dans son bouge: c'tait encore un pre, un mari, un frre qui venait
lui demander compte d'une sduction qu'on ne lui donnait pas toujours
le temps d'accomplir, et de gr ou de force il devait payer une ranon,
dans laquelle on comprenait tout ce qu'il portait sur lui, sans
excepter ses vtements. Heureux si on lui permettait de s'en aller en
chemise, sain et sauf! Il n'est pas besoin de dire que, quant aux ruses
et  la thorie de cette pipe amoureuse, le pre les enseignait  sa
fille, le mari  sa femme, le frre  sa soeur. Les enfants, ds leur
bas ge, taient livrs  la merci de la plus excrable corruption; ils
faisaient de leur corps une pture, vendue, abandonne, sacrifie  la
lubricit de leurs parents ou de leurs matres; ils n'avaient aucune
notion du bien et du mal, surtout dans les choses qui intressent la
pudeur: fille ou garon, leur premier pas dans la vie les menait 
la Prostitution la plus honte, et ils ne sortaient plus de cette
fange, quand ils y avaient mis le pied. C'tait l, de tout temps,
la ppinire des prostitues, qui en sortaient pour chercher fortune
et qui y rentraient quand elles taient devenues vieilles sous le
harnois. Elles continuaient leur mtier,  vil prix, et si elles ne
trouvaient plus mme deux liards ou un double pour salaire, elles se
rsignaient  changer d'industrie, et, selon leur degr de capacit,
elles tiraient des horoscopes, lisaient l'avenir dans les lignes de la
main, prparaient des breuvages d'amour, des philtres, des amulettes,
ou vendaient de la graisse et des cheveux de pendus, pour les malfices
et les oprations magiques.

Il ne faut pas croire que les propritaires des maisons d'une rue
affecte au service de la dbauche publique fussent trs-empresss
 se soustraire  cette honteuse servitude qui leur procurait de
grands bnfices. Nous voyons, au contraire, d'aprs les actes d'un
procs souvent renouvel  l'occasion de la rue Bailleho, que la
destination mme d'une rue de ce genre constituait un privilge fort
avantageux en faveur de ses propritaires ou de ses locataires, qui
se montraient toujours jaloux de le dfendre et de le conserver. Ce
procs, dont nous retrouvons les traces  et l dans les registres
du parlement, dura plus d'un sicle et se renouvela sous toutes
les formes entre les parties intresses, qui taient, d'une part,
certains bourgeois, possesseurs des maisons de cette rue infme, et
d'autre part, le cur et les chanoines de Saint-Merry. Le prvt
de Paris et le roi, alternativement, intervenaient dans le dbat
et l'embrouillaient davantage par des dits et des ordonnances
contradictoires. Le parlement, saisi de l'affaire  son tour, mnageait
les uns et les autres, prononait des arrts, ordonnait des enqutes
et ne se sentait pas le courage d'anantir des droits fonds par la
lgislation de saint Louis et confirms par un long usage. Un arrt du
24 janvier 1388, rapport dans les preuves de l'_Histoire de Paris_,
par Flibien et Lobineau (t. IV, p. 538), nous fait connatre l'tat
de la question et les prtentions rciproques des parties en litige.
Le chevecier, le cur et les chanoines avaient obtenu des lettres
royaux qui supprimaient dfinitivement la Prostitution dans la rue
Bailleho, et une ordonnance du prvt de Paris, nouvellement lu, Jean
de Folleville, enjoignit aux femmes publiques qui habitaient cette rue
de vider les lieux sur-le-champ; comme ces femmes se voyaient soutenues
par les propritaires des maisons qu'elles occupaient, elles ne se
pressaient pas d'obir  l'ordonnance de l'expulsion: le prvt envoya
des archers qui les firent sortir de vive force et des maons qui
murrent l'entre de leurs logis. Les propritaires lss dans leurs
intrts et indigns de cet abus d'autorit, portrent plainte devant
le parlement et mirent en cause le chevecier, le cur et les chanoines
de Saint-Merry, qu'ils accusaient d'avoir tromp la religion du roi
et du prvt. Ces honntes propritaires avaient remis leurs pleins
pouvoirs  trois d'entre eux, Jacques de Braux, dit Jacobin, Philippe
Gibier et Guillaume de Nevers. Voici les arguments que chaque partie
faisait valoir en faveur de sa cause, qui fut sans doute plaide  fond
en audience solennelle par les meilleurs avocats du barreau de Paris.

Le chevecier, le cur et les chanoines disaient que le roi saint Louis
avait ordonn que les ribaudes ne demeurassent point _en lieux et rues
honntes_; le prvt de Paris, qui tait alors en charge, dcida que
la rue Bailleho tait dans les conditions d'honntet prescrites par
l'ordonnance, et il chassa de cette rue les ribaudes, en condamnant
 l'amende, c'est--dire _au quadruple du louage_, les _seigneurs_
des maisons loues  ces femmes dissolues: La rue, ajoutent les
dfendeurs, est prs de belles et grandes rues notables, o il demeure
plusieurs bourgeois et plusieurs bourgeoises et les chanoines et
chapelains de ladite glise. En outre, plusieurs inconvnients s'en
sont ensuis et pourroient plusieurs plus grands inconvnients ensuir;
car, se aulcun houillier ou ribault tuoit un homme, il seroit prs de
l'glise o il pourroit se retraire; et est la rue belle et honneste
pour aller  Saint-Merry et pour aller d'icelle rue en la Verrerie; et
en telles rues si honnestes ne doivent demeurer femmes folieuses. Item,
que la rue est prs du moustier, et prs du moustier telles femmes ne
doivent point demourer, et c'est le chemin par lequel les chanoines et
chapelains doivent aller  l'glise.

Les demandeurs rpondaient qu'il est expdient que telles femmes
soient emprs les rues publiques, que en forsbourgs, et y sont faits
moins de maux et inconvnients que en rues foraines; que la rue
est estroicte et n'est bonne que  ce mestier et n'y a que petites
bouticles, et s'aucun y faisoit aucun delict, il ne s'en pourroit
fouir que par grande rue et honneste, et seroit plustost prins que se
tel delict estoit faict loing de grande rue: et de tout tems telles
femmes ont demour en ladite rue; et anciennement y souloit avoir une
porte, et, pour un inconvnient qui advint dans ladite rue, la porte
fut abattue, et depuis tousjours y ont demeur. Ils rappelaient,  cet
gard, que sous le rgne de Charles V, Hugues Aubriot, prvt de Paris,
ayant visit les _bordiaux_, en supprima plusieurs et laissa subsister
celui de Bailleho, par cette raison que les _gens honteux oseroient
mieux y aller_ que dans d'autres. Ils prtendaient que l'glise de
Saint-Merry avait intrt mme  ce que la destination de la rue ne
ft pas change, pour les rentes qui en vallent mieux, et ce dit
raison escripte, que: _in virorum honestorum domibus spe lupanaria
exercentur_, etc. Dieu mercy, oncques mal ne fut fait en Bailleho!
Ils arguaient des ordonnances de saint Louis qui avait voulu
qu'_il y et bourdel_ en Bailleho, comme en Glatigny et en la Cour
Robert-de-Paris: par ainsi volt que prs de la Verrerie eust telles
femmes, et maintenant n'en a plus aucunes en la Cour Robert-de-Paris;
par consquent, il est expdient qu'elles demeurent en Bailleho.
Ils objectaient, de plus, que cette petite rue n'tait pas le passage
naturel pour aller  l'glise, et que la grande rue Saint-Merry y
conduisait plus directement; on pouvait aussi, se dispenser d'y faire
passer le corps de Nostre-Seigneur, quand on le portait aux malades,
quoiqu'on ne ft pas scrupule de le porter souvent par la rue Tiron,
qui n'tait pas plus honnte et est expdient, concluaient-ils,
que le bordiau soit prs de l'glise, car combien de telles femmes
pchent, elles ne sont point du tout damnes, et est expdient qu'elles
voisent aucune fois  l'glise: ce qu'elles font plustost quand elles
sont prs que si elles estoient loing. Et n'est pas inconvnient que
bordiaux soient prs de l'glise, car nous veons que Glatigny est
proche de Saint-Denis de la Chartre, l'une des plus dvotes glises
de cette ville et aussy prs de Saint-Landry. Les dfendeurs, dans
leur rplique, vitrent de toucher  une question aussi pineuse
que celle de la convenance du voisinage des glises et des bordiaux;
ils se bornrent  dire que la lettre de l'ordonnance de saint Louis
s'opposait  ce que les femmes de mauvaise vie demeurassent auprs des
glises, et ils citrent un texte de loi romaine  l'appui de cette
dcision: _Deterius est quod pens sacrosanctas des morentur._ Et
de droit naturel, ajoutaient-ils avec tristesse, il n'est si petit
en ceste ville, qui ne puet requrir et faire vuider icelles femmes
d'auprs sa maison; par plus forte raison, le chevecier qui est cur:
qui fault aller  matines et aux autres heures, et aller  toutes
heures pour baptiser enfants et anulleer malades et porter _corpus
Domini_, c'est le plus droict chemin d'aller de l'glise Saint-Merry ez
rue de la Brille (sans doute la rue du Poirier) et Simon-le-Franc, et
de venir les bourgeoises  l'glise par Bailleho.

Nous ne savons pas positivement  quelle poque se termina le procs,
et nous devons regarder comme un de ses derniers pisodes l'ordonnance
de Henri VI, roi d'Angleterre et de France, qui se dclara, en
1424, pour le cur et le chapitre de Saint-Merry. Il est probable
nanmoins que, malgr toutes les ordonnances royales ou prvtales, la
Prostitution n'abandonna jamais une rue dont elle avait _joui et us
par tel et si long temps, que ne est mmoire du contraire_. Mais le
cur de Saint-Merry se vengea, dit-on, d'un des _seigneurs_ de cette
rue, qu'il avait eu pour adversaire dans l'affaire des _bouticles
au pch_, et il le fit condamner, par l'officialit,  faire amende
honorable, un dimanche aprs la messe, devant la porte de l'glise,
comme coupable d'avoir mang de la viande un vendredi. Ce n'est pas
tout; le chapitre, ayant enfin triomph des oppositions judiciaires,
changea le nom indcent de la rue, qui fut alors confondue avec
sa voisine la rue Brisemiche, et qui perdit de la sorte son vieux
caractre d'ignominie; car, en prononant _Bailleho_, le peuple
ajoutait une pantomime et une grimace malhonntes, qui n'avaient plus
de sens  l'gard de la rue _Taillepain_ ou _Brisemiche_. Toutes
ces tymologies de _Bailleho_ taient galement significatives,
soit qu'on l'crivt _Baillehoue_ ou _Baillehore_ ou _Baillehort_,
soit qu'on prfrt adopter l'ancienne orthographe de _Baillehoc_ ou
_Baillehoche_; car le verbe _baille_ variait d'acception, suivant
le mot qu'on y accolait, et ce mot emportait toujours avec lui une
valeur obscne: _houe_, c'est un instrument de labour; _hore_, c'est
une fille publique; _hort_, c'est un choc violent; _hoc_, c'est cela;
_hoche_, c'est une entaille, etc. En un mot, il y avait constamment
une image indcente attache aux diffrents noms de cette rue, qui, en
perdant ses noms quivoques, ne devint pas plus honnte, puisque dans
le dernier sicle les filles de la rue Brisemiche avaient encore une
clbrit proverbiale.

Le document, que nous avons analys en parlant du procs de la
fabrique de Saint-Merry contre les _seigneurs_ de Bailleho, nous
permet de fixer certains points d'archologie pornographique. Nous
pouvons presque, avec certitude, constater que les rues affectes  la
Prostitution avaient t autrefois fermes la nuit avec des portes;
que ces rues, hantes par les _ribauds_ et gens dissolus, taient
souvent le thtre de rixes, de meurtres et d'inconvnients graves;
que nanmoins les maisons s'y louaient plus cher qu'ailleurs et y
produisaient de bons revenus  leurs propritaires ou tenanciers;
que les _femmes folieuses_ avaient l'entre libre dans les glises,
o elles allaient, moins pour prier, que pour chercher aventure;
enfin, que la prsence d'un _bordiau_ tait avantageuse  la paroisse
en raison des aumnes que ses pensionnaires payaient au cur et 
la fabrique. Remarquons, en outre, que ds lors un usage de droit
coutumier, qui s'est maintenu jusqu' nos jours, autorisait chaque
bourgeois  porter plainte contre toute femme de mauvaise vie, qu'il
voulait faire expulser, de sa maison ou de son voisinage, par les
sergents du Chtelet chargs de la police des prostitues et des lieux
de dbauche.




CHAPITRE XII.

  SOMMAIRE. --Le livre de la Taille de Paris. --Le roi des ribauds
  _de la royne Marie_. --Ysabiau _l'Espinte_. --Jehanne _la
  Normande_. --Edeline _l'Enragie_. --Aaliz _la Berne_. --Aaliz
  _la Morelle_. --_La Baillie_ et _la Perronnelle-aux-chiens_.
  --Perronle _de Sirnes_. --Ans _l'Alellte_. --Jehanne _la
  Meigrte_. --Marguerite _la Galaise_. --Genevive _la Bien-Fte_.
  --Jehanne _la Grant_. --Ysabiau _la Camuse_. --Maheut _la
  Lombarde_. --Marguerite _la Brete_. --Ysabiau _la Clopine_. --Ans
  _la Pagesse_. --Juliot _la Bguine_. --Jehanne _la Bourgoingne_.
  --Maheut _la Normande_. --Gile _la Boiteuse_. --Mabile _l'Escote_.
  --Agns _aux blanches mains_. --Jehanette _la Popine_. --Ameline
  _la Petite_. --Ameline _la Grasse_. --Marie _la Noire_. --Ans _la
  Grosse_. --Jehanne _la Sage_, etc., etc.


Nous avons dit que le livre de la Taille de Paris, pour l'an 1292, ne
prsentait aucun fait relatif  la Prostitution; mais, aprs avoir
examin de nouveau ce livre si prcieux pour l'histoire de Paris
 cette poque, nous croyons pouvoir modifier un peu ce jugement,
qui, pour tre vrai au premier coup d'oeil, mrite de n'tre accept
qu'avec certaines rserves; car si, en effet, on ne trouve nulle part
dans les _qutes_ de la taille une dsignation prcise des femmes
_communes_ qui exeraient le mtier de ribauderie, on est tent de
les reconnatre  et l sous des sobriquets qui les caractrisent.
Il est certain, toutefois, que ces femmes ne payaient aucun impt,
dans les tailles extraordinaires leves au profit du roi, en qualit
de _ribaudes_; mais elles payaient  titre de locataires des maisons
qu'elles habitaient en ville, hors de leurs _bouticles au pchi_.
Nous ne savons rien, par malheur, sur les conditions de l'assiette des
taxes; et, par exemple, il nous est impossible de comprendre pourquoi
Paris, qui renfermait, sous Philippe le Bel, une population de 400,000
mes environ, ne fournit que 15,200 contribuables, suivant les calculs
du savant Henri Geraud, payant ensemble 12,218 livres et 14 sous. Ces
contribuables ne sont pas certainement les plus riches habitants, que
les privilges de bourgeoisie exemptaient de la taille; ce ne sont
pas aussi les plus pauvres, comme nous le voyons par les diffrences
de fortune que semblent accuser les variations de la taille. Il ne
faut pas se fier aux tranges suppositions de Dulaure, qui veut que
le nombre des _tailles_ indique le nombre des _feux_; si cela tait,
le rle de la Taille ne mentionnerait pas, avec une taxation spciale,
les enfants, les valets, les chambrires, les ouvriers compagnons des
personnes imposes. Nous hasarderons une conjecture, qui ne repose pas
sur des preuves crites, en disant que la taille n'atteignait que les
individus logs au rez-de-chausse, ayant _ouvroir_, ou _fentre_, ou
issue de plain-pied sur le pav du roi. Cette conjecture, que rien,
d'ailleurs, ne contredit, a l'avantage d'expliquer naturellement la
singulire disproportion qui existe entre le nombre des habitants et
celui des contribuables, parmi lesquels les femmes ne comptent pas pour
la dixime partie.

La Taille de 1292 nous permettra de constater un fait que confirment
plusieurs ordonnances postrieures de la prvt de Paris: c'est que
les rues affectes  la dbauche publique ne recevaient les femmes
de mauvaise vie, qu' certaines heures du jour, dans des _bordeaux_
ou _clapiers_ o elles exeraient librement leur abjecte profession.
Nous verrons qu'elles ne logeaient pas la nuit dans ces mmes rues,
comme si le lgislateur avait voulu qu'elles respirassent l'air de la
vie honnte en sortant de l'atmosphre de leur infamie. Nous ne les
rencontrerons donc que dans les rues voisines, et nous n'aurons pas de
peine  les reconnatre  leurs surnoms populaires et  l'uniformit
de leur taxe. Avant d'aller  leur recherche dans les paroisses o
elles cachaient leur existence souvent chrtienne et presque honorable
en apparence, puisqu'elles taient quelquefois maries et avaient un
mnage, nous devons extraire du livre de la Taille une particularit
trs-bizarre, que l'diteur a laisse passer inaperue et qui se
rattache  l'histoire de la Prostitution. Dans la qute des _menues
gens_ qui rsidaient au quartier Saint-Germain-l'Auxerrois et qui
furent tous taxs indiffremment  1 sol ou 12 deniers par tte, on
est tonn de trouver le _roy des ribaus de la royne Marie_ (voy.
p. 5 du _Livre de la Taille_, publi avec des commentaires par H.
Geraud). Quel est ce roi des ribauds qui avait sa demeure dans la rue
_d'Osteriche_, aujourd'hui rue de l'Oratoire, vis--vis du Louvre? A
coup sr, il ne s'agit pas ici d'un officier de la maison du roi de
France; et la misrable quotit de sa contribution tmoigne assez de sa
condition infime. Ce n'est pas le roi des ribauds de la cour de France,
qui et pay au fisc la mme redevance que _Adam le cavetier_, _Jehan
menjuepain_ (mendiant) et _Helissent, ferpiere de linge_.

Il y avait, comme nous l'avons dit, un roi des ribauds lu dans chaque
_cour de ribaudie_, et cette espce de portier, charg de maintenir
l'ordre dans le clapier, n'tait qu'une pitre caricature du roi des
ribauds de l'htel du roi. Celui de la rue _d'Osteriche_ appartenait
 la plus pauvre ribaudie de la ville, et ce titre pompeux, dont il
se dcorait, ne l'empchait pas de n'tre qu'un _truand_ de piteuse
espce. Quant  cette _royne Marie_, dont il se dclarait l'officier
et le ministre, ce ne peut tre qu'une ribaude ou quelque vieille
entremetteuse qui aurait t intronise reine par ses sujettes ou
par ses compagnes. Il n'y a pas d'autre conclusion  tirer de cette
qualification de _reine_ applique  une femme du nom de Marie,
qui avait un roi des ribauds tax  12 deniers; et il est inutile
de dmontrer que ce chtif roi des ribauds ne pouvait, en aucun
cas, appartenir  la reine Marie de Brabant, veuve de Philippe le
Hardi, laquelle vivait encore  cette poque. Nous sommes fond 
croire, d'aprs cette simple indication, que, du moins dans certaines
ribaudies, les femmes publiques se donnaient une reine, comme d'autres
corporations de femmes, notamment les lavandires, les lingres,
les harengres, etc. Cette reine devait avoir naturellement un roi
des ribauds, charg de la police particulire du mauvais lieu o
rgnait son impudique matresse. Peut-tre, aussi, attribuait-on le
nom de _reine_  la gouvernante d'une cour de ribaudes. Nous avons
vu cependant,  la suite des rois de France, au seizime sicle, une
gouvernante de cette espce,  qui les ordonnances de Franois Ier et
de Henri II n'accordent pas les honneurs d'une indcente royaut. En
gnral, le clapier tant honor du titre comique d'_abbaye_, dans le
langage pittoresque du peuple, la directrice d'une semblable abbaye
se disait _abbesse_ ou _prieure_. On pourrait encore supposer que la
reine Marie tait l'lue d'une de ces joyeuses associations de _fous_,
de _conards_, de _jongleurs_, etc., qui simulaient un gouvernement avec
une burlesque imitation des offices de la royaut.

Venons-en  notre enqute sur les femmes sans profession, que la Taille
de 1292 nous montre loges dans les rues suspectes et aux environs des
rues consacres  la Prostitution. Nous remarquons d'abord, parmi les
_menues gens_ de la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois, imposs chacun
 12 deniers, Florie _du Boscage_, qui demeurait en dehors de la porte
Saint-Honor et, par consquent, sur le foss de la ville; Ysabiau
_l'Espinte_, dans la rue _Froidmantel_ du Louvre, qui vient  peine de
disparatre avec ses vieux repaires de dbauche; Jehanne _la Normande_,
dans la rue _de Biauvoir_, qui existait encore il y a quarante ans
sous le nom de rue de Beauvais; Edeline _l'Enragie_ dans la rue
_Riche-Bourc_, qui est  prsent la rue du Coq-Saint-Honor; Aaliz
_la Berne_, au coin de l'abreuvoir qui tait  l'entre de la rue
des Poulies; Aaliz _la Morelle_, dans la rue _Jehan Evrout_, qui n'a
pas laiss de traces; _la Baillie_ et _Perronnelle-aux-chiens_, dans
la rue des Poulies; Letoys, fille d'_Aaliz-sans-argent_, dans la rue
_d'Averon_, qui est la rue Bailleul. Il est assez bizarre que les rues
sombres et ftides o rsidaient ces filles, dont le sobriquet indique
assez la profession, n'ont jamais cess d'tre habites par le rebut
de la population. Parmi les menues gens du quartier Saint-Eustache,
nous trouvons Perronle _de Sernes_ (ou sirne), Ans _l'Alellte_
(l'alouette), Jehanne _la Meigrte_, Marguerite _la Galaise_, Genevive
_la Bien-Fte_, Jehanne _la Grant_, etc. Les mmes sobriquets se
sont conservs traditionnellement parmi le monde de la Prostitution
populaire.

Dans les mmes quartiers et les mmes rues, la Taille de 1292 signale
encore par des sobriquets analogues un nombre de femmes qui pouvaient
vivre galement de leur corps, mais qui en tiraient meilleur profit,
puisqu'elles sont imposes  2,  3 et mme  5 sous. Telles taient,
en dehors de la Porte-Saint-Honor, Ysabiau _la Camuse_ et Maheut
_la Lombarde_; dans la rue _Froidmantel_, Marguerite _la Brete_ et
Ysabiau _la Clopine_; dans la rue _Biauveoir_, Ans _la Pagesse_; dans
la rue Richebourg, Juliote _la Beguine_, Jehanne _la Bourgoingne_,
Maheut _la Normande_, Gile _la boiteuse_, etc. Il faut faire observer
que les rues pauvres et malfames, qui acceptaient de pareilles
habitantes, n'taient occupes, d'ailleurs, que par des artisans de
la plus vile espce: pcheurs, passeurs, savetiers, fripiers, etc.
Dans les rues plus passagres et mieux habites, on ne remarque pas
souvent une seule femme dont la condition semble quivoque. Nous
rencontrons seulement ces femmes suspectes aux alentours des rues
bordelires, o elles ne logeaient pas, comme nous le prouverons plus
loin. Ainsi, dans la rue de Glatigny, o la dbauche avait son plus
fameux atelier, on ne voit pas sans doute figurer des personnes bien
honorables: ce sont Margue _la crespinire_, Jean _le pasteur_, Hloys
_la chandelire_, Jaque _le savetier_, etc. Mais, en voyant au nombre
des locataires de cette rue infme un certain Jeharraz, qui paye 22
sols de contribution, Guibert le Romain, qui en paye 25, la femme
de Nicolas le _cervoisier_ et ses deux filles, qui payent ensemble
38 sols, et Giles Marescot, 36; nous sommes tent de prendre ces
individus pour des fermiers de mauvais lieux, et nous allons chercher
leurs pensionnaires dans les rues voisines. Elles nous prsentent
Mabile _l'Escote_ (ou l'cossaise), Perronle _Grosente_, de Gervoi;
Lucette, Lorencete, Agns _aux blanches mains_, Jehannette _la Popine_
et d'autres que nous reconnaissons pour des _femmes d'amour_. Dans
un centre de Prostitution, non moins actif que le Val d'amour, en
_Baillehoe_ et en _Cour Robert-de-Paris_, nous ne comptons que quatre
femmes sans profession entre trente-huit contribuables, dont le plus
impos, il est vrai, ne paye que 5 sols: ce sont Ameline _Beleassez_,
Ameline _la Petite_, Ans _la Bourgoingne_ et Maheut _la Normande_,
qui sont taxes chacune  2 sols; la chambrire de Maheut est taxe de
mme que sa matresse, dont elle partageait apparemment les travaux
et les bnfices. Mais, dans les rues adjacentes, il y a des femmes
que leur surnom nous fait reconnatre, et qui appartenaient sans
doute  la ribaudie de Bailleho, quoiqu'elles eussent leur domicile
en _honnte mesgnie_. Citons seulement Chrtienne et Marie, sa soeur,
dans la rue Neuve-Saint-Merry; Juliane et Ans, _sa nourrice_, dans
la mme rue; Ameline _la Grasse_, dans le clotre; Marie _la Noire_,
Marie _la Picarde_, Ans _la Grosse_, Jehanne _la Sage_, dans la rue
Simon-le-Franc, etc. Ce n'tait pas l, certainement, tout le personnel
de la Prostitution dans ces quartiers populeux; et nous sommes fort en
peine d'apprcier le motif qui faisait comprendre telle ribaude plutt
que telle autre sur les listes de la taille.

Il faut admettre aussi que toutes les prostitues n'taient pas voues
exclusivement  leur honteuse profession et que la plupart d'entre
elles se trouvaient rparties dans diverses catgories de mtiers.
Il parat ressortir de l'esprit des ordonnances de saint Louis, qui
rgissaient toujours la Prostitution, que toute femme tait libre
de son corps et pouvait en faire trafic  son gr, pourvu qu'elle
ne s'abandonnt au pch que dans _les anciens bordeaux et rues 
ce ordonnes d'anciennet_. Selon les termes de plusieurs arrts du
parlement, Delamare, qui avait sous les yeux tous les monuments de
la lgislation du Chtelet, n'a pas jug autrement l'tat des femmes
publiques, qui n'avaient cette condition infamante que dans l'exercice
de leur scandaleuse industrie, et qui, hors de l, retrouvaient presque
la qualit de femme honnte. Il rsulterait de cette distinction
singulire dans l'une et l'autre phase de leur genre de vie, que
l'autorit municipale n'avait rien  voir dans les dsordres secrets
des femmes qui se conformaient scrupuleusement aux ordonnances et qui
ne devenaient ribaudes communes qu'en mettant le pied dans les endroits
consacrs  cette Prostitution transitoire et locale. Celle qui venait
de se prostituer en un mauvais lieu, se purifiait, pour ainsi dire,
ds qu'elle en tait sortie. On s'explique de la sorte un jugement
des magistrats de Bordeaux qui condamnrent au gibet un homme coupable
d'avoir viol une fille publique. Ce jugement mmorable est rapport
par Angelo-Stefano Garoni, dans son Trait de jurisprudence intitul:
_Commentaria in titulum de meretricibus et lenonibus Constit. Mediol._
Les lieux infmes de Prostitution, dit Delamare dans son _Trait
de la Police_, toient communs  plusieurs de ces femmes publiques
et leurs demeures en toient spares. C'toit un lieu d'assemble,
o elles avoient la libert de se rendre pour leur mauvais commerce,
et qui leur toit marqu, pour les faire davantage connotre et en
loigner celles qui toient encore susceptibles de quelque pudeur. Il
leur toit dfendu (selon le _livre vert ancien_ du Chtelet, fol.
159) de commettre le vice partout ailleurs, non pas mme dans les
lieux de leurs demeures particulires, sous les peines portes par les
rglements. Elles crurent luder ces sages prcautions, en se rendant
si tard dans ces lieux publics qu'elles n'y seroient point connues et
que les voisins ne les y verroient point entrer.

On rglementa ds lors les heures d'entre et de sortie dans les
bordeaux et clapiers qui ne s'ouvraient qu'au point du jour et se
fermaient au coucher du soleil. On ne voit pas nanmoins que les
femmes qui y venaient pour pcher, fussent soumises  une inscription
quelconque; mais on peut prtendre,  coup sr, qu'elles taient tenues
d'acquitter un droit fixe qui figurait dans la recette de la ville ou
qui faisait partie des revenus du roi des ribauds de l'htel du roi.
Le prvt de Paris rendit une ordonnance, le 17 mars 1374, portant
que: toutes femmes qui s'assemblent s rues Glatigny, l'Abreuvoir
Mcon, Bailleho, la Cour Robert-de-Paris, et autres bordeaux, soient
tenues de s'en retirer et de sortir de ces rues, incontinent aprs dix
heures du soir sonnes,  peine de vingt sous parisis d'amende pour
chaque contravention. Le taux de l'amende, qui quivalait  plus de
vingt francs de notre monnaie, prouve, ce nous semble, que le salaire
d'une journe de _pch_ n'tait pas infrieur  cette amende, qui
revenait probablement pour moiti aux sergents du Chtelet; elle fut
laisse depuis  l'arbitraire du juge, et, par consquent, double ou
quadruple, ce qui permettrait de supposer que des femmes de haut rang
ne craignaient pas quelquefois d'affronter les hasards impudiques de
ces lieux infmes et se souciaient peu de l'amende, pourvu qu'elles
achetassent par l l'impunit et le secret de leur vie dissolue. Le 30
juin 1395, le prvt de Paris fit dfense  toutes filles et femmes
de joie, de se trouver dans leurs bordeaux ou clapiers, aprs le
couvre-feu sonn,  peine de prison et amende arbitraire. Delamare,
qui rapporte cette ordonnance d'aprs le _livre rouge ancien_ du
Chtelet, ajoute une particularit qu'il a vrifie sur les registres
de la prvt: Les ordonnances toient renouveles tous les ans deux
fois, et cette retraite leur toit marque  six heures en hiver, et 
sept heures en t, qui est l'heure que l'on sonne le couvre-feu.

Telle tait la force de l'usage, tel tait l'empire de l'habitude
au bon vieux temps, qu'il fallut plusieurs sicles pour enlever 
la Prostitution une des rues que Louis IX lui avait spcialement
affectes. Lorsque l'ordonnance du prvt de Paris, du 18 septembre
1367, eut renouvel et confirm la destination de ces rues malhonntes,
l'vque de Mcon adressa des reprsentations au roi Charles V, pour
obtenir que la rue Chapon ft soustraite  cette impure servitude.
Les vques, comtes de Chlons, possdaient depuis plusieurs
sicles un grand htel, situ dans la rue Transnonain, appele alors
_Troussenonain_, entre les rues Chapon et _Court-au-vilain_, maintenant
rue de Montmorency. Les femmes de mauvaise vie s'taient empares de
toutes ces rues, mais elles s'assemblaient tous les jours dans leur
_asile_ de la rue Chapon, et l, leurs chants, leurs rires, leurs
altercations, leurs indcences, troublaient sans cesse la vue, les
oreilles et la conscience des pieux habitants de l'htel de Chlons.
L'vque, qui tait membre du conseil priv du roi, employa tout son
crdit pour loigner de sa demeure, et, en mme temps, du cimetire de
Saint-Nicolas-des-Champs, l'odieux voisinage qui semblait insulter  la
fois les vivants et les morts. Charles V rendit une ordonnance, date
du 3 fvrier 1368 (nouveau style, 1369), dans laquelle il remettait
en vigueur le premier dit de saint Louis contre la Prostitution en
gnral. Pour en venir non pas  l'excution complte de cet dit,
mais pour l'appliquer seulement  la rue Chapon, les conclusions qu'il
tirait de l'ordonnance prohibitive de 1254 n'taient ni justes ni
motives; car, aprs avoir rappel l'ancienne ordonnance qui expulsait
de la ville (_de vill_) les femmes publiques (_public meretrices_)
et qui confisquait tous leurs biens, jusqu' la cote et au plion
(_usque ad tunicam vel pelliceam_), il ordonnait aux propritaires
et aux locataires de la rue Chapon qui auraient lou leurs maisons 
des ribaudes, de les mettre dehors sur-le-champ et de ne faire aucun
bail avec elles  l'avenir, sous peine de perdre le loyer d'une anne,
afin, disait l'dit, que ces viles cratures ne logent plus dans
ladite rue et n'y tiennent plus leurs assembles (_quod ibidem sua
lupanaria ulteris de cetero non teneant_); cela, pour l'honneur de
l'vque et dans l'intrt des personnes honntes qui habitaient aux
environs de cette rue ou mme dans cette rue, o l'on n'osait plus
passer. L'ordonnance a l'air d'attribuer au nom de la rue Chapon une
origine que dmentent des titres plus anciens (_saltem metu pene dictus
viens_). Sauval affirme que les femmes publiques rsistrent aux ordres
du roi, en se fondant sur leurs privilges confirms par saint Louis,
et prouvrent que la rue Chapon leur avait t concde comme un lieu
d'asile par Philippe-Auguste, avant que cette rue ft enferme dans
l'enceinte de Paris. Les vques de Chlons eurent beau se plaindre et
s'autoriser de l'ordonnance de Charles V pour se dbarrasser de leurs
scandaleuses voisines: ils n'y russirent pas, tant la lgislation de
saint Louis avait conserv d'autorit, tant la coutume avait de pouvoir
dans l'administration municipale. Les ribaudes tinrent bon, dit
Sauval, et elles ne sortirent de la rue Chapon qu'en 1565, lorsque les
asiles de femmes publiques furent ruins de fond en comble  Paris.

Les ordonnances des rois n'taient pas mieux excutes, il est vrai,
lorsqu'elles avaient pour objet de s'opposer aux envahissements de la
Prostitution dans les rues de Paris auxquelles ce flau n'avait pas
t inflig par droit d'anciennet. Une fois que les femmes publiques
envahissaient une rue ou un quartier, elles s'y enracinaient et y
pullulaient, sans qu'il ft possible de les en chasser, malgr toutes
les menaces d'amende et de prison. Elles avaient, on le voit, une
rpugnance invincible  se rendre dans les lieux qui leur taient
attribus et qui leur imprimaient sans doute une marque particulire
d'infamie; elles prfraient s'exposer aux rigueurs de la loi et
pratiquer leur mtier en cachette, dans des rues o l'oeil de la
police n'tait pas toujours ouvert sur elles. En 1381, Charles VI
rclama l'excution des ordonnances de saint Louis contre ceux qui
loueraient des maisons ou des logements  des femmes de mauvaise
vie dans certaines rues qu'elles avaient accapares et qui n'taient
pourtant pas comprises dans le nombre de leurs lieux d'asile. Charles
VI adressa des lettres patentes, le 3 aot, au prvt de Paris, qu'il
chargeait d'en faire excuter la teneur; il s'appuyait sans raison
sur les anciennes ordonnances de saint Louis qui expulsaient de la
ville et des champs (_tam de campis quant de villis_) les femmes
de vie dissolue et qui prohibaient absolument la Prostitution;
mais, en vertu de ces ordonnances, il n'exigeait que l'expulsion
des prostitues qui avaient lu domicile dans les rues Beaubourg,
Geoffroy-l'Angevin, des Jongleurs, Simon-le-Franc, ainsi qu'aux
alentours de Saint-Denis-de-la-Chtre et de la fontaine Maubu. De
mme que dans l'dit de Charles V, les propritaires et locataires de
ces rues et de ces carrefours, qu'on voulait dlivrer de leurs htes
incommodes, taient somms de ne passer aucun contrat de loyer avec
des femmes suspectes, sous peine d'avoir  payer une anne de loyer
au bailli du lieu ou au juge du Chtelet. On est fond  croire que le
prvt de Paris fit d'abord diligence pour que les commandements du roi
fussent observs: il y eut des propritaires mis  l'amende, des femmes
expulses et emprisonnes; mais, en dpit des sergents, la Prostitution
se maintint dans le nouveau domaine qu'elle avait conquis. Toutes ces
rues, except le clotre de Saint-Denis-de-la-Chtre, avaient fait
partie du hameau de Beaubourg, que Philippe-Auguste runit  la ville,
en l'entourant de murailles; ce Beaubourg tait donc naturellement
occup par des ribaudes qui s'y perptuaient par tradition. La
fontaine Maubu, environne de chtives bicoques, faisait le centre
de cette ribaudie qui s'annonait assez par le nom mme de sa fontaine
(_Maubu_, malpropre, mal lessiv). L'tablissement des ribaudes autour
de l'glise de Saint-Denis-de-la-Chtre, dans la Cit, remontait  une
antiquit encore plus recule, car nous avons prouv que la confrrie
de la Madeleine avait eu d'abord son sige dans cette paroisse: il
tait tout simple que les _joyeuses commres_ qui composaient cette
confrrie se groupassent aux abords de leur glise patronale et
regardassent ce quartier comme un ancien fief de leur corporation.

Le prvt de Paris, en publiant les lettres patentes du 3 aot 1381,
destines  protger l'_honntet_ de certaines rues, crut devoir
rappeler, en mme temps, que d'autres rues avaient t particulirement
affectes  la Prostitution; mais, de peur de se mettre en
contradiction avec quelque ordonnance du roi, telle que celle qui avait
voulu rhabiliter la rue Chapon, il vita de dsigner ces rues; il fit
dfense aux femmes dshonntes de ne eux tenir, hberger ne demeurer
s bonnes rues de Paris, mais qu'ils vuident eux et leurs biens hors
desdites bonnes rues et voisent (aillent) demeurer s moiens bordeaux
et s rues et lieux ad ce ordonns, sur peine de bannissement. Cet
avis, que Ducange a tir du _livre vert nouveau_ du Chtelet, gardait
le silence sur les lieux que la prvt attribuait nominativement au
march de la dbauche; aussi, les prostitues tirrent avantage de ce
silence, pour se rpandre dans tous les quartiers de Paris et pour y
fonder une multitude de lieux infmes. Le prvt eut besoin d'expliquer
l'avis amphibologique de 1381, par un nouvel dit plus explicite, que
Ducange, dans son Glossaire (au mot GYNCEUM), rapporte, sous la date
de 1395, comme emprunt du _livre noir_ du Chtelet: _Item_, l'on
commende et enjoint  toutes femmes publiques bordelires et de vie
dissolue,  prsent demeurans s rues notables de Paris..., qu'elles
vuident incontinent aprs ce prsent cry, et se retraient, et qu'elles
facent leur demeure s bordeaux et autres lieux et places publiques, 
eux ordonnez d'anciennet pour tenir leurs bouticles au pchi devant
dit, c'est assavoir s rues de l'Abreuvoir de Mascon, de Glatigny, de
Tiron, de Court Robert de Paris, Bailleho, la rue Chapon et la rue
Pale, sur peine d'estre mises en prison et d'amende volontaire. Ce
_cri_, ou proclamation, qui fut fait  son de trompe par les crieurs
jurs dans les carrefours de Paris, prsente cette singularit, qu'on
n'y a point gard  l'ordonnance du roi relative  la rue Chapon;
peut tre, un arrt du parlement tait-il venu suspendre l'effet de
cette ordonnance. Parmi les lieux rputs infmes, on ne trouve plus
la rue de Champ-Fleuri, mais on voit qu'elle a t remplace par la
rue _Pale_, qu'on nomma depuis ruelle _Saint-Julien_ et plus tard
rue de _la Poterne_ ou _Fausse-Poterne_, parce qu'elle tait  peu de
distance de la poterne Saint-Nicolas-Huidelon. Cette rue, qui tient 
la rue Beaubourg et qui s'appelle aujourd'hui rue du Maure, renfermait
une cour de ribaudie, dite _la Cour du More_, dnomination que nous
rapprocherons du sobriquet de certaines filles, qui devaient tre
moresses ou sarrasinoises, puisque la Taille de 1292 les qualifie de
_morelles_. C'tait l un des principaux repaires de la Prostitution,
quoique nous ne cherchions pas  retrouver cette rue _Pale_ dans
la rue du Petit-Hurleur, o Graud, Jaillot, Lebeuf, ont essay de
la placer. La grande rue Pale (il y en eut deux de ce nom) tait,
selon nous, le lieu d'asile des filles de la rue Beaubourg et des rues
voisines.

Il y avait encore dans Paris une quantit de mauvais lieux non
autoriss; mais il semble que la prvt ait nglig de s'en occuper
jusqu'en l'anne 1565, o Charles IX les enveloppa dans une mesure
gnrale de prohibition. Mais, avant cette mesure, nous pouvons citer
deux essais de rforme au sujet de deux rues, dont l'une appartenait
traditionnellement  la Prostitution, et dont l'autre en avait t
infecte  une poque bien postrieure. Une ordonnance de Charles VI,
du 14 septembre 1420, pendant l'occupation de Paris par les Anglais,
avait renouvel les anciennes dfenses aux femmes dissolues, de loger
ailleurs que dans les rues de l'Abreuvoir-Macon, de Glatigny, de Tyron,
la Cour Robert-de-Paris, Bailleho et la rue Pale,  peine de prison.
(Delamare a lu _rue Pave_, dans le registre _noir_ du Chtelet, o
il copia ce document.) Mais, quatre ans aprs, Charles VI tant mort,
Henri VI, roi d'Angleterre, qui s'intitulait _roi de France_, prta
l'oreille aux suppliques des marguilliers et paroissiens de l'glise de
Saint-Merry, qui demandaient la suppression des honteuses franchises
de Bailleho; auquel lieu de Bailleho, disent les lettres patentes
de Henri VI, dates du mois d'avril 1424, et dlivres  Paris dans le
conseil du roi; sient, sont et se tiennent continuellement femmes de
vie dissolue et communes que on dit bordelires, lesquelles y tiennent
clappier et bordel publique: qui est chose trs-mal sant et non
convenable  l'honneur qui doit tre dfr  l'glise et  chacun bon
catholique; de mauvais exemple, vil et abominable, mesmement  gens
notables, honorables et de bonne vie. En consquence, pour satisfaire
au voeu des exposants et de leurs femmes, que scandalisait le spectacle
de ces impudicits, le roi anglais dfendit qu'il y eust dornavant
aucune prostitue en la rue de Bailleho, ni aux abords de l'glise
Saint-Merry, attendu qu'il y avoit dans la ville moult d'autres lieux
et places ordonnes  ce, et mesmement assez prs d'icelle, comme au
lieu que l'on dit la Cour Robert, et ailleurs, plus loing de l'glise,
pour retraire lesdites femmes, qui sont comme non habits.

Il tait enjoint au prvt de Paris de faire excuter cet dit
_irrvocable_, et d'expulser sur-le-champ les femmes perdues qui
logeaient dans la rue Bailleho. Il est probable que cette ordonnance
n'eut pas plus de valeur effective que les prcdentes, car la rue
Bailleho resta consacre au vice. Nous remarquons pourtant, dans
les lettres de Henri VI, que les lieux de tolrance taient _comme
non habits_; tandis que la proclamation du prvt de Paris, faite 
cor et  cri en 1395, ordonne aux prostitues de _faire leur demeure_
dans ces mmes lieux qui leur avaient t attribus _d'anciennet_.
Nous conclurons de ces deux pices, presque contemporaines, que la
lgislation relative aux femmes de mauvaise vie avait chang sur
ce point: qu'elles taient forces de loger sur le thtre mme de
leurs dsordres, et qu'elles n'avaient plus la libert de cacher
leur domicile dans tous les quartiers, pourvu qu'elles y vcussent
honntement. Il rsulte aussi de l'ordonnance de Henri VI, que,
nonobstant des injonctions ritres, les femmes dissolues refusaient
de s'agglomrer dans les bordeaux et clapiers, qui restaient dserts et
abandonns. Un arrt du parlement, du 14 juillet 1480, cit par Sauval,
nous prouve avec quelle obstination cette espce de femmes s'loignait
des rues rserves  leur commerce dshonorant, pour se jeter, comme
des harpies, sur des rues qu'elles souillaient de leurs dbauches.
Cet arrt ordonne de faire dloger les femmes de vie dshonnte, de la
rue des Cannettes et des autres rues voisines, et enjoint  ces femmes
d'aller demeurer s anciens bordeaux (_Antiquits de Paris_, t. III,
p. 652). On ne peut pas douter, d'aprs les termes de l'arrt, que la
prvt de Paris n'et reconnu la ncessit de confondre le logement
des femmes publiques avec l'asile de leurs impudicits, et que les
lieux de tolrance ne fussent devenus de la sorte la demeure permanente
de ces femmes, qui dans l'origine n'y venaient qu' certaines heures du
jour et n'y restaient jamais la nuit.

Il faut maintenant chercher  dcouvrir, dans la topographie du vieux
Paris, les rues dont la Prostitution errante avait fait la conqute,
et que cependant les ordonnances des rois, les arrts du parlement et
les _mandements_ de la prvt ne nous signalent pas nominativement.
Ces rues, o s'exerait en secret la coupable industrie des _putes_
libres, taient en assez grand nombre, et le nom souvent obscne
qu'elles devaient  la malice du _populaire_ les dsignait  la
rprobation des honntes gens, qui s'en cartaient avec prudence.
Outre les cours des Miracles, qui englobaient dans la mme fange
les voleurs et les prostitues de la dernire classe, on compterait
aisment une vingtaine de rues aussi mal fames que celles dont saint
Louis avait livr entirement le sjour  la dbauche publique. Nous
avons dj remarqu plus haut que ces rues taient ordinairement
voisines d'un centre de Prostitution. Ainsi, la rue Transnonain
dpendait, pour ainsi dire, de la rue Chapon; la rue Bourg-l'Abb,
de la rue du _Hueleu_; la rue Cocatrix, de la rue Glatigny. Ds les
premiers temps, les ribaudes avaient choisi leur rsidence auprs du
lieu de leurs _assembles_, afin de pouvoir s'y rendre  toute heure
sans tre exposes aux insultes et aux hues de la populace. La rue
Bourg-l'Abb, qui fut ouverte hors de l'enceinte de Philippe-Auguste,
sur le territoire de l'abbaye Saint-Martin-des-Champs, participait 
la mauvaise rputation de la rue ou plutt du cul-de-sac de _Hueleu_,
qui formait l'entre de la rue actuelle du Grand-Hurleur. Sauval (t.
Ier, p. 120) rapporte une locution proverbiale qui nous fait connatre
quels taient les habitants de cette rue: Ce sont gens de la rue
Bourg-l'Abb, disait-on; ils ne demandent qu'amour et simplesse. Quant
 la rue de _Hueleu_, exclusivement rserve  la Prostitution, depuis
son origine jusqu' nos jours, elle ne devait pas son nom, comme l'a
dit l'abb Lebeuf,  un chevalier, nomm Hugo Lupus (en vieux franais,
_Hue-leu_), lequel vivait au douzime sicle et fit plusieurs donations
 l'glise de Saint-Magloire; mais bien aux hues qui accompagnaient
alors les gens simples ou crdules que le hasard amenait dans ce lieu
infme. Cette tymologie, conforme  l'esprit du baptme des rues de
Paris, est confirme par le nom des _Innocents_, que la rue a port
aussi vers la mme poque; on l'appelait encore rue _du Pet_. On lui
donna depuis le nom de _Grand-Hueleu_, pour la distinguer de la rue
du _Petit-Hueleu_, sa voisine, qui avait t d'abord la _petite rue
Pale_, et qui mrita d'tre compare plus tard  celle de Hueleu,
pour la honteuse destination qu'elle avait prise: Ds qu'on voyoit
entrer un homme dans l'une ou l'autre de ces rues, disent les auteurs
du _Dictionnaire historique de la ville de Paris_, on devinoit
aisment ce qu'il y alloit faire, et l'on disoit aux enfants: _Hue-le_,
c'est--dire, crie aprs lui, moque-toi de lui! Quoi qu'il en soit, de
tous les _bourdeaux_ de Paris, celui de Hueleu fut celui qui conserva
la plus horrible renomme; ce fut lui surtout qui dtermina les svres
mesures de rpression que Charles IX tendit  tous les mauvais lieux
de sa capitale. On pourrait soutenir, par de bonnes autorits, que
les enfants avaient l'habitude de crier _au loup_ et, par corruption,
_houloulou_, quand un homme accostait une femme dbauche dans la rue,
ou quand une de ces malheureuses osait se montrer en plein jour avec le
costume de son tat.

Les rues qui conduisaient  la rue Chapon n'taient pas mieux habites
qu'elle. La rue Transnonain a longtemps servi de prtexte aux grossiers
jeux de mots du peuple, qui l'appelait tantt _Trousse-Nonain_ ou
_Tasse-Nonain_ et tantt _Trotte-Putain_ et _Tas-de-Putain_. La rue
Ferpillon, dans le nom de laquelle on a cru retrouver le nom d'un
de ses premiers habitants, fut d'abord nomme _Serpillon_, vieux mot
qui correspond  _torchon_. La rue de Montmorency, o les seigneurs
de Montmorency eurent autrefois un htel avec des dpendances
considrables, n'tait connue que sous le nom de _Cour au vilain_, 
cause d'une espce de cour des Miracles qu'elle renfermait. La plupart
des rues situes hors des murs ou le long de cette enceinte de remparts
construits par Philippe-Auguste, taient dvolues  la Prostitution
libre, qui y bravait en paix les ordonnances de la prvt et la
police des sergents du Chtelet. Ainsi, la rue des Deux-Portes, la
rue Beaurepaire, la rue Renard, la rue du Lion-Saint-Sauveur, la rue
Tireboudin, appartenaient de droit aux ribaudes du plus bas tage. La
rue des Deux-Portes, qui prit son nom de ses deux portes qu'on fermait
pendant la nuit, avait t invitablement un lieu de dbauche, ce que
prouve assez le sobriquet de _Gratec.._, qu'elle a port jusqu'au
quinzime sicle. C'est sous ce nom obscne, qu'elle est dsigne
dans une liste des rues de Paris, publie par l'abb Lebeuf d'aprs un
ancien manuscrit de l'abbaye de Sainte-Genevive (_Hist. de la ville
et du diocse de Paris_, t. II, p. 603). Dans le Compte du domaine de
Paris, pour l'anne 1421 (_Sauval_, t. III, p. 273), le receveur de
la ville dclare avoir reu de Jean Jumault les rentes d'une maison,
cour et estables, ainsi que tout se comporte, sant  Paris dans la rue
Gratec.., prs de Tirev.., o pend l'enseigne de l'Escu de Bourgogne
estant en la censive du roi. La rue Tirev.., dont il est question
dans ce Compte, a gard son infme dnomination jusqu'au seizime
sicle, o la reine Marie Stuart, femme de Franois II, passant par
l, s'avisa de demander le nom de cette rue  un de ses officiers et
donna lieu  l'altration du nom primitif. Quoi qu'il en soit de cette
anecdote, que Saint-Foix prtend avoir emprunte  la tradition locale,
on eut l'trange ide, en 1809, d'inscrire le nom de Marie Stuart sur
l'criteau de la rue Tireboudin.

Les noms de rues, invents et corrompus par le peuple, qui se plaisait
aux quivoques les moins dcentes, suffiraient presque pour nous faire
dcouvrir les traces de la Prostitution publique et secrte dans le
vieux Paris. Sans sortir des nouveaux quartiers qui composaient la
Ville et qui rayonnaient au nord de la Cit sur la rive droite de
la Seine, en de et au del de l'enceinte de Philippe-Auguste, nous
trouvons, dans les vieux inventaires, les rues de la _Truanderie_, du
_Puits-d'Amour_, de _Poilec.._, de _Merderel_, de _Putigneuse_, de
_Pute-y-musse_, etc. Ces noms-l disent eux-mmes ce qu'taient les
rues qui les portaient. Celle de la Truanderie, la seule qui ait gard
son nom  travers plus de six sicles, offrait un asile non-seulement
aux prostitues errantes, mais encore aux gueux, aux voleurs, aux
vagabonds, en un mot, aux truands. La rue du Puits-d'Amour, qui est
maintenant la rue de la Petite-Truanderie, avait un puits clbre,
dont nous avons parl dj et que les femmes amoureuses connaissaient
bien: ce puits, dont le souvenir se lie  plusieurs chroniques d'amour,
existait au centre de la petite place de l'Ariane, dont le nom primitif
semble avoir t place _de la Royne_, peut-tre  cause d'une reine
de ribaudie ou d'amour, qu'on sacrait avec l'eau de ce puits. La rue
de _Poilec.._, qui est encore reconnaissable sous son nom moderne
de rue du Plican, qu'une maladroite pruderie avait mtamorphose en
rue _Purge_ au commencement de la Rvolution; cette vilaine rue n'a
jamais chang d'emploi et l'on y rencontre toujours les mmes moeurs.
La rue _Merderel_ ou _Merderet_ ou _Merderiau_ s'est un peu nettoye,
depuis qu'on en a fait une rue _Verderet_, puis _Verdelet_, mais
elle a maintenu en partie ses vieux us d'impuret et la Prostitution
s'y promne, comme autrefois, dans la boue et les immondices. La
rue _Putigneuse_, au faubourg Saint-Antoine, est  prsent rue
Geoffroy-Lasnier. La rue _Pute-y-Musse_ (c'est--dire, fille s'y cache)
a pris un air honnte, en devenant rue du Petit-Musc. Guillot indique,
dans son itinraire, une autre rue de _Pute-y-Musse_ ou _Pute-Musse_,
que l'abb Lebeuf a cru reconnatre dans la rue _Cloche-Perce_ ou _de
la Cloche-Perce_. Il n'est pas besoin de dire que ces rues ou ruelles,
hantes par les femmes de mauvaise vie et leurs impudiques satellites,
furent remarquables, entre toutes, par leur salet et leur puanteur;
c'est dans cet tat d'ignominie, qu'elles nous apparaissent encore au
milieu du dix-septime sicle, lorsque les commissaires voyers firent
une enqute de salubrit dans les rues de la capitale et constatrent,
dans la plupart des rues bordelires, la prsence de cloaques infects
qui empestaient l'air et de hideuses carognes qui affligeaient les
regards autant que l'odorat. La Prostitution, comme on en peut juger
par l, ne se piquait pas des dlicatesses et des recherches sensuelles
que lui inspira plus tard l'exemple d'une cour galante et voluptueuse.




CHAPITRE XIII.

  SOMMAIRE. --Ordonnances somptuaires de Philippe-Auguste.
  --Lgislation des rois de France contre la _dissolution_ et
  la _superfluit_ des habillements. --Les _reines de ribaudie_.
  --Dfenses des prvts de Paris et arrts du parlement. --Arrt
  du 26 juin 1420. --Ordonnance du roi Henri VI, roi d'Angleterre.
  --Arrt du parlement du 17 avril 1426, prohibant les _ornements que
  portent les damoiselles_. --Les _reines_ et _princesses d'amour_.
  --L'_Ordinaire de Paris_. --Jehannette veuve de Pierre Michel,
  Jehannette la Neufville et Jehannette la Fleurie. --Les ceintures
  d'argent. --Inventaires des dfroques de Marguerite, femme de
  Pierre de Rains, et de damoiselle Laurence de Villers, femme
  amoureuse. --Jehanne la Paillarde et Agns la Petite. --Ordonnance
  de Henri II. --Jehanneton du Buisson. --De ceux et celles qui
  vivaient du produit du _maquerellage_, tenaient _bordiaux_,
  louaient _bouticles au pch_, ou gouvernaient _clapier_ de filles
  publiques. --Le _march aux Pourceaux_. --Supplice des _gueuses_.


Nous avons vu que le prvt de Paris, par son ordonnance de 1360,
avait fait dfense aux filles et femmes de mauvaise vie, sous peine
de confiscation et d'amende, de porter sur leurs robes ou sur leurs
chaperons aucuns gez ou broderies, boutonnires d'argent blanches
ou dores, ni des perles, ni des manteaux fourrez de gris. Cette
ordonnance, la plus ancienne que nous connaissions qui soit relative 
la police somptuaire des prostitues, avait t certainement prcde
de quelques autres qui n'ont pas t conserves dans les archives du
Chtelet de Paris. Philippe-Auguste fut le premier roi qui s'occupa de
corriger le luxe des habits ou plutt qui, sous prtexte de le rformer
dans l'intrt de bien public, fit servir le costume  tablir la
hirarchie sociale, selon la naissance, le rang et la fortune. On peut
donc supposer que, ds les premiers rglements de Philippe-Auguste,
 l'gard des habits, des toffes et des joyaux, les prostitues de
profession se trouvrent dpossdes du privilge d'tre vtues comme
des _dames_ et des _chtelaines_; mais il n'est rest qu'un souvenir
des lois somptuaires de Philippe-Auguste. Celles de Philippe le Bel,
qui n'taient sans doute que la rptition et la confirmation des
prcdentes, n'ont pas prouv le mme sort; et nous pouvons dater
de 1294 la lgislation des rois de France contre la _dissolution_ et
la _superfluit_ des habillements. Dans cette ordonnance de 1294, il
n'est pas question sans doute des femmes publiques et des _livres_ qui
leur appartiennent; mais on doit croire qu'elles n'taient pas plus
privilgies que les bourgeois et bourgeoises, qui ne devaient plus
porter ni _vair_, ni _gris_, ni hermine, ni or, ni pierres prcieuses,
ni couronnes d'or ou d'argent, et qui taient tenus de _se dlivrer_,
dans le cours de l'anne, des fourrures et des joyaux qu'ils auraient
acquis antrieurement  l'ordonnance. L'excution d'une pareille
ordonnance n'tait pas chose facile, et parmi les dsobissances les
plus obstines, on rencontra celle des _reines de ribaudie_, qui ne
manqurent pas de soutenir qu'un dit concernant les bourgeoises ne les
atteignait pas, et que le roi de France n'avait pu les dshonorer au
point de vouloir les contraindre  ne _faire_ que des _robes  12 sols
l'aune_.

L'ordonnance de Philippe le Bel fut le point de dpart de toutes
les ordonnances du mme genre, qui ne firent que la renouveler et la
complter, en y ajoutant des prescriptions qui variaient avec les modes
et les usages. Plusieurs de ces ordonnances ont d tre publies, avant
celle de 1367, qui, seulement destine aux habitants de Montpellier,
surtout aux femmes de cette ville, est pleine de dtails minutieux sur
la forme des vtements et la qualit des toffes. Il est difficile de
croire que plusieurs rglements somptuaires, aussi dtaills au moins,
n'aient pas t appliqus aux femmes de Paris, dans le long espace
de temps qui s'est coul entre le premier dit de 1294 et celui de
1367, lequel n'avait force de loi que dans la ville de Montpellier.
On ne trouve cependant que la proclamation du prvt de Paris, date
de 1360, que nous avons cite et dont les femmes communes taient
seules l'objet. Il y eut certainement d'autres proclamations analogues,
sans compter celle qui concernait exclusivement les ceintures dores
et que la tradition nous indique d'une manire certaine, quoique
le texte original ne soit pas parvenu jusqu' nous. Ce texte,
d'ailleurs, n'tait qu'une paraphrase explicative d'un article de
l'ordonnance de Philippe le Bel. Mais on a lieu de croire que les
filles publiques de Paris se montrrent peu dociles aux avis de la
prvt et se mirent peut-tre en rvolte ouverte contre ses agents
chargs de faire excuter la loi, car nous voyons, dans le cours du
quinzime sicle, reparatre  plusieurs reprises, et toujours avec
un surcrot de svrit, les _dfenses_ que le prvt adressait 
ses humbles sujettes et que des arrts du parlement ne cessaient de
venir corroborer. Par son ordonnance du 8 janvier 1415, entirement
relative  la Prostitution, le prvt dfendit de nouveau  toutes
femmes dissolues d'avoir la hardiesse de porter,  Paris ou ailleurs,
de l'or et de l'argent sur leurs robes et chaperons, des boutonnires
d'argent blanches ou dores, des perles, des ceintures d'or ou dores,
des habits fourrs de gris, de menu vair, d'cureuil ou d'autres
fourrures _honntes_, et des boucles d'argent aux souliers, sous peine
de confiscation et d'amende arbitraire. On leur accordait huit jours
pour quitter ces ornements et pour s'en dfaire; aprs quoi il tait
enjoint aux sergents, qui les trouveraient en contravention, de les
arrter en quelque lieu que ce ft, except dans les glises, et de
les mener en prison au Chtelet, pour que l, leurs habits ayant t
enlevs et arrachs, elles fussent punies suivant l'exigence des cas.
Cette ordonnance fut renouvele et crie  son de trompe dans les rues
et carrefours de Paris, en 1419, ce qui prouve qu'elle n'avait pas
t trop bien observe par les intresses et que la persistance des
rebelles avait dcourag la surveillance des sergents.

Le parlement, malgr la guerre civile, la peste et la famine qui
dsolaient alors la capitale et plusieurs provinces du royaume, regarda
comme assez importante la question somptuaire, en tant que relative
aux filles et femmes de mauvaise vie, pour rendre un arrt le 26 juin
1420, par lequel dfenses taient faites  ces impures, de porter des
robes  collets renversez et  queue tranante, ni aucune fourrure de
quelque valeur que ce soit, des ceintures dores, des couvre-chiefs,
ni boutonnires en leurs chaperons, et cela, sous peine de prison, de
confiscation et d'amende arbitraire, aprs un dlai de huit jours donn
aux contrevenantes pour se conformer  la loi. L'arrt du parlement
ne trouva pas plus d'obissance chez les ribaudes, que l'ordonnance
du prvt de Paris; et il fallut que ce dernier, cinq ans aprs,
recomment ses publications, qui furent souvent rptes avec aussi
peu de succs. Les _damoiselles_ de la Prostitution ne voulaient pas
renoncer  leurs affiquets de toilette, et elles ludaient sans cesse
l'ordonnance, en modifiant quelque chose dans les inventions de la mode
et en renchrissant sur le luxe des femmes de bonne vie.

Il paratrait que la saisie des habits et joyaux dfendus formait
encore,  cette poque, une assez bonne _aubaine_, puisque le prvt de
Paris se l'appropriait comme un des revenus de sa charge; mais Henri
VI, roi d'Angleterre, qui tait matre de Paris en 1424, ne souffrit
pas que cette source impure de _profits_ ft dtourne des coffres du
roi, et par une ordonnance en date du mois de mai de cette anne-l, il
enjoignit au prvt, que dornavant il ne preigne ou applique  son
prouffit les ceintures, joyaux, habitz, vestemens ou autres parements
defenduz aux fillettes et femmes amoureuses ou dissolues. (Voy. le
recueil des _Ordonn. des rois de la 3e race_.)

Un nouvel arrt du parlement prohiba, le 17 avril 1426, les ornements
que portent les damoiselles, les robes tranantes, les collets
renverss, le drap d'carlate en robes ou en chaperons, les fourrures
de petit-gris et les _riches_ autres _fourrures, soit en colets,
poignets, porfils ou autrement_. Le mme arrt leur dfendait aussi de
porter aucunes boutonnires en leurs chaperons, des ceintures en tissus
de soye ni des fourrures d'or ou d'argent, qui sont les ornements
des femmes d'honneur. Ces arrts ritrs prouvent l'obstination des
femmes publiques  enfreindre les ordonnances: elles ne pouvaient pas
se persuader qu'elles fussent soumises, comme les petites bourgeoises,
 la lgislation somptuaire, qui devenait de plus en plus rigoureuse,
 mesure que le luxe s'accroissait et que la mode tendait sans cesse
 tablir son niveau frivole dans toutes les classes de la socit.
Pendant le quinzime et le seizime sicle surtout, les rois de France,
qui donnaient eux-mmes l'exemple d'une prodigalit excessive dans
leurs dpenses de toilette, dfendaient pourtant, sous les peines les
plus svres, tout ce qui semblait appartenir  la _dissolution_ des
vtements; ils ne permettaient pas mme  leurs gentilshommes et aux
dames de leur maison l'usage de certaines toffes rserves aux princes
et princesses; ils refusaient  _toutes manires de gens_ l'emploi de
certaines broderies, de certaines pourfilures, de certains passements
en or ou argent, en velours et en soie; mais les femmes de plaisir,
qui s'intitulaient _reines et princesses d'amour_, ne tenaient aucun
compte des dits et continuaient  porter sur elles, dans leurs rues
privilgies, toutes ces _superfluits_ dfendues. On doit supposer
qu'elles ne s'aventuraient pas dans les rues _honntes_ avec cette
parure, qui les et fait remarquer aussitt et qui aurait certainement
ameut contre elles les passants indigns. Nous avons dit que le peuple
ne leur tait nullement sympathique et que souvent,  leur passage, on
les injuriait, on leur jetait de la boue, on allait jusqu' les battre.

Il fallait, de temps  autre, donner satisfaction  la vindicte
populaire, en punissant une de ces femmes effrontes qui se mettaient
 tout propos en contravention avec les lois. On arrtait donc en
pleine rue quelques malheureuses que la voix publique dnonait
comme ribaudes de profession et qui taient trouves nanties d'objets
prohibs. Ces arrestations n'atteignaient jamais les plus coupables,
qui, tant les moins pauvres, avaient toujours en poche de quoi rendre
aveugles les sergents, lors mme qu'on les et rencontres dans toute
leur _pompe_, comme on disait  cette poque; il y en avait mme
qui payaient  ces dbonnaires sergents une redevance mensuelle ou
hebdomadaire pour n'tre jamais inquites, quels que fussent leurs
accoutrements et ornements. Celles qui se voyaient menes en prison et
qui perdaient leurs hardes n'avaient souvent que des guenilles sur le
corps et ne laissaient pas mme au Chtelet une dpouille suffisante
pour solder les honoraires des sergents. Ainsi, Sauval et Delamare ont
tir des Comptes du Domaine de Paris plusieurs articles curieux en ce
qu'ils nous montrent la pauvret des victimes ordinaires du Chtelet.
L'extrait de l'_Ordinaire de Paris_, au chapitre des _Forfaitures,
Espaves et Aubaines_, pour l'anne 1428, mrite d'tre rapport tel
que Sauval l'a recueilli dans les Preuves de ses _Antiquits de Paris_:
De la valeur et vendue d'une houpelande de drap pers, fourre par le
collet de penne de gris, dont Jehannette, vefve de feu Pierre Michel,
femme amoureuse, fut trouve vestue et ceinte d'une ceinture sur un
tissu de soie noire, boucle, mordant et huit clous d'argent, pesant en
tout deux onces et demie; auquel estat elle fut trouve allant  val
la ville, outre et par-dessus l'ordonnance et dfense sur ce faite,
et pour ce fait emprisonne, et ladite robe et ceinture dclares
appartenir au roi, par confiscation, en ensuivant ladite ordonnance,
et dlivre en plein march le dixime jour de juillet 1427; c'est 
savoir ladite robe le prix de sept livres douze sols parisis, dont
les sergents qui l'emprisonnrent eurent le quart pour ce; pour le
surplus, etc.--De la valeur d'une autre ceinture sur un viel tissu
de soie noire, o il y avoit une platine et huit clous d'argent,
boucle et mordant de fer-blanc, trouve en la possession de Jehannette
la Neufville, pour ce emprisonne, etc.--De la valeur d'une autre
ceinture, ferre de boucle et mordant sur un tissu de soie noire 
huit clous d'argent, et d'un collet de penne de gris, trouvs en la
possession de Jehannette la Fleurie, dite _la Poissonnire_, pour ce
emprisonne, etc.

Nous remarquons, dans cet extrait, plusieurs circonstances qu'il
importe de signaler comme dtails de moeurs. On n'arrtait, on
n'emprisonnait que les femmes qui se trouvaient sur la voie publique
avec des habits qu'elles ne devaient pas porter; d'o il rsulte
qu'elles taient libres de se vtir  leur guise dans l'intrieur de
leurs maisons et mme dans l'enceinte des lieux affects  l'exercice
de leur scandaleux mtier. Les femmes amoureuses, que la police
du Chtelet n'astreignait  aucune dclaration pralable, et qui
chappaient de la sorte  l'ignominie de leur condition, pouvaient,
par leur naissance et par leur tat civil, conserver une apparence
de bourgeoisie et cacher leur vritable profession, jusqu' ce qu'un
hasard malheureux ft venu trahir le secret de leur existence honteuse.
Ainsi, Jehannette, veuve de Pierre Michel, n'avait aucun surnom
qualificatif qui ft reconnatre le scandale de sa conduite; Jehannette
la Neufville portait un nom notable parmi les bons bourgeois de Paris;
quant  Jehannette la Fleurie, ou la Poissonnire, elle avait deux
sobriquets pour un, et le dernier semble indiquer qu'elle se consacrait
alternativement  la Prostitution et  la vente du poisson. Nous avons,
au reste, constat, dans un chapitre prcdent, que le quartier actuel
que traversent les rues Poissonnire et Montorgueil tait entirement
occup par les habitants des cours des Miracles et par la clientle de
la dbauche foraine. Nous ajouterons que les marchands de poisson, qui
avaient besoin d'tre prsents  l'arrivage de la mare, se logrent
d'abord sur le chemin appel _Val larroneux_, qui devint alors _le
chemin et rue des Poissonniers et des Poissonnires_. On devine tous
les motifs qui avaient pu faire attribuer le surnom de _Poissonnire_
 une femme amoureuse qui frquentait la poissonnerie ou qui tait
entoure de marchands de poisson. Le nom de _Jehannette_ n'tait
pas, comme le pense M. Rabutaux, commun et gnrique pour dsigner
une fille de joie. N'oublions pas de faire remarquer encore que les
objets contraires  l'ordonnance trouvs en la possession des femmes
amoureuses taient assimils aux objets perdus sur la voie publique,
lesquels appartenaient au Domaine, quand ils n'avaient pas t rclams
en temps utile: aprs un dlai de 40 jours, on vendait les uns et les
autres _en plein march_, et le produit de la vente, qui tait bien
minime, se distribuait entre le roi, la ville et les sergents,  titre
d'paves.

Sauval n'a pas analys toutes les ventes de cette espce que lui ont
offertes les Comptes de l'Ordinaire de Paris; mais il en a pris note,
et l'on voit qu'elles taient fort rares, puisque Sauval mentionne
plusieurs annes qui n'en prsentent pas une seule, du moins dans
les registres de la prvt. Le Compte de 1446 contient cet article:
Vente d'une petite ceinture, boucle, mordant et quatre petits clous
d'argent, trouve en la possession de Guyonne la Frogire, femme
amoureuse, dclare appartenir au roy par confiscation, etc. C'est
surtout aux ceintures d'argent ou ornes d'argent, que les sergents
font la guerre, peut-tre pour justifier le proverbe. Les amendes
auxquelles donnait lieu le port illgal de ces ceintures, sont
enregistres dans les Comptes des annes 1454, 1457, 1460, 1461 et
1464. Depuis cette dernire poque, les poursuites ont l'air de se
ralentir, et l'on croirait volontiers que les ceintures sont mises
hors de cause. L'extrait du chapitre des _Forfaitures_ de 1457 est
ainsi conu: Plusieurs ceintures  usage de femme, ferres de boucle,
mordant et clous d'argent, dclares appartenir au roy par confiscation
de plusieurs femmes amoureuses qui portoient lesdites ceintures parmi
Paris contre les ordonnances sur ce faites. Dans le Compte de 1459,
on voit l'inventaire de la dfroque de deux femmes amoureuses qui,
l'une et l'autre, portaient un nom noble, mais qui taient vtues bien
diffremment. La premire accusait, par son costume dlabr, la misre
o le vice l'avait fait tomber, sans que les charmes de sa personne lui
procurassent les moyens de s'en relever; elle devait donc tre vieille
et laide pour avoir t arrte en pareil quipage: Une robe courte
de drap gris sur le tenn (_tann_, toffe de soie brune), fourre, de
penne (fourrure) blanche, fort use, avec vieilles chausses rempices
de drap violet et un pourpoint de fustaine tel quel, dont Marguerite,
femme de Pierre de Rains, avait t trouve vestue et habille,
dclare appartenir au roy, etc. On est tout surpris de rencontrer
une femme amoureuse avec pourpoint et chausses, comme si elle voult
se faire passer, au besoin, pour un homme. La seconde dlinquante, qui
fut sans doute arrte au sortir de l'glise sur la dnonciation du
populaire, valut une meilleure aubaine aux sergents qui l'amenrent au
Chtelet: Une ceinture, ferre de boucle, mordant et clous d'argent
dor, pesant deux onces et demie, avec une surceinte (double ceinture
fort large), aussi ferre de boucle, mordant et clous d'argent dor,
un _Pater noster_ (chapelet) de corail, tels et quels  boutons, et un
_Agnus Dei_ d'argent, des heures  femme telles quelles,  un fermoir
dor, et un collet de satin fourr de menu-vair tel quel, advenus au
roy nostre sire, par la confiscation de damoiselle Laurence de Villers,
femme amoureuse, constitue prisonnire pour le port d'icelles, etc.
Voil bien une damoiselle, noble qui est qualifie _femme amoureuse_,
et qui laisse au roi les objets de luxe qu'elle n'avait pas le droit
de porter sur elle, mme dans un but de dvotion. Cette Laurence
de Villers savait lire, puisqu'elle s'en allait  l'glise avec un
livre d'heures, ce qui devait tre une exception parmi les femmes de
mauvaise vie. Dans le Compte de 1460, les amendes pour port d'habits
et de ceintures en contravention paraissent avoir t plus nombreuses,
mais ces amendes, comme toujours, ne sont pas d'un grand profit pour
le roi, la ville et les sergents. Ici, c'est une robe de drap gris
retourn, double de blanchet, de laquelle Jehanne la Paillarde, femme
amoureuse, avait t trouve vestue et pour icelle emprisonne; car
les bourgeoises elles-mmes n'avaient pas le droit de doubler leurs
robes ou de les garnir en toffe de soie. L, c'est une ceinture
appartenant  Agns la Petite, qui, combien qu'elle ft marie, est
de vie dissolue, et comme telle a est plusieurs fois emprisonne,
de laquelle ceinture elle a est trouve ceinte et la portant parmi
Paris. Ce dernier article prouve, comme nous l'avons avanc, que
souvent des femmes maries exeraient l'tat de prostitue. Le port de
ceintures tant  cette poque l'objet de poursuites spciales, nous
pensons qu'une ordonnance particulire avait motiv ce redoublement
de poursuites, qui amenaient toujours l'emprisonnement des ribaudes
arrtes en contravention.

Ces sortes de femmes taient incorrigibles, lorsqu'il s'agissait de
toilette; elles avaient toutes plus ou moins la passion des joyaux,
et elles ne craignaient pas de s'exposer  la prison et  l'amende
pour se donner la satisfaction de porter un bijou d'or, ou d'argent,
ou mme d'tain argent. Ce n'tait pas qu'elles voulussent par l
dguiser leur profession dshonorante et se confondre avec les dames
et damoiselles d'honneur. Elles ne se rvoltaient donc pas contre
l'esprit des ordonnances, par lesquelles on avait voulu remdier 
la confusion des classes sociales entre _hommes et femmes de tous
tats, lesquels_, dit une ordonnance de Henri II, _par ce moyen, on ne
peut choisir ne discerner les uns d'avec les autres_. Les ribaudes de
profession, au contraire, n'avaient garde de prtendre passer pour ce
qu'elles n'taient pas, mais elles prenaient plaisir  se parer et 
s'_attifer_, pour attirer les regards, et pour faire entre elles assaut
de magnificence. Comme les colliers, bracelets et bagues leur taient
interdits, elles se ddommageaient de cette interdiction, en portant
des joyaux de saintet, des chapelets d'orfvrerie, des mdailles,
des croix et des anneaux bnits; mais les sergents n'taient pas tous
assez dvots, pour fermer les yeux sur ces contraventions pieuses,
et ils attendaient les dlinquantes  la porte des glises pour les
conduire au Chtelet  travers les hues de la populace. Il paratrait
que Louis XI, qui faisait pour son propre compte un grand abus de
mdailles, et de chapelets, et d'_Agnus Dei_, ordonna un surcrot de
svrit contre les femmes amoureuses qu'on saisirait nanties de ces
mmes objets: non-seulement on confisquait au profit du roi les bijoux
que leur caractre de dvotion ne mettait nullement hors de l'atteinte
de la loi, mais encore on condamnait  l'amende la femme qui les avait
ports. En 1463, Jehanneton du Buisson fut condamne _en quinze sols
quatre deniers parisis_ (environ 25 francs de notre monnaie) pour
le port illgal de deux _patenostres_ en vermeil. Louis XI fit punir
aussi avec rigueur les ribaudes qui taient trouves en habits d'homme
dans les rues de Paris; on lit dans le chapitre des Forfaitures et
Espaves de l'Ordinaire de Paris en 1471: De la vente d'une robe noire
sangle,  usage d'homme, d'un chapeau et d'une cornette, tout vielz,
dont Jehanne la Thibaude fut trouve saisie et vestue, et en cet estat
amene prisonnire au Chastelet de Paris, le 21 may dernier, dclars
acquis et confisqus au roy. Nous n'osons pas mettre de conjecture
au sujet de ce dguisement masculin, qui semble avoir eu, parfois du
moins, un but malhonnte dans les actes de la Prostitution.

A ct des ribaudes, il y avait toujours des courtiers de dbauche,
qui, malgr les terribles menaces de la lgislation contre eux,
s'adonnaient assez tranquillement  leur infme commerce; ils taient
rarement poursuivis et plus rarement encore jugs et condamns.
D'ordinaire, quand les plaintes de leurs voisins ou de leurs victimes
avaient oblig la justice  svir ou  faire une dmonstration publique
de svrit, on arrtait, on emprisonnait les prvenus, mais tout
se terminait par une composition en argent, par une confiscation
d'immeubles et par le bannissement. Dans bien des cas, le coupable
tait renvoy absous, aprs le payement d'une forte amende que
compensait bientt le produit de son _maquerellage_. Ceux et celles
qui tenaient des _bordiaux_ et qui louaient des _bouticles au pch_;
qui gouvernaient un _clapier_ de filles publiques; qui leur prtaient
 usure, soit de l'argent, soit des meubles, soit des hardes; qui
vivaient, en un mot, aux dpens de la Prostitution lgale; taient
tolrs, sinon protgs, et l'on reconnaissait dans leur ignoble
intervention une influence salutaire sur l'exercice de la dbauche.
Les femmes consacres  ce hideux emploi avaient besoin d'une autorit
qui leur trat une rgle de conduite, et qui les maintnt sous une
surveillance continuelle: on ne les empchait donc pas d'avoir un
_ribaud_ pour gouverneur, ou une _ribaude_ pour gouvernante. Ces chefs
de _ribaudie_ se couvraient gnralement d'un nom dcent et d'un masque
d'honntet: tantt c'tait un portier, tantt une chambrire, tantt
un htelier, tantt un marchand forain; mais toujours, homme ou femme,
c'tait une personne d'un ge mr, mme d'une vieillesse respectable,
au maintien austre,  la parole grave,  l'air solennel; ce qui
n'empchait pas cette digne personne d'tre sans cesse expose aux
msaventures de la prison, du fouet, du pilori et de l'exil, suivant
les traditions de la loi romaine. La loi franaise prononait la peine
de mort contre les _maquereaux avrs_; mais cette pnalit n'tait
presque jamais applique, quoiqu'elle demeurt, comme un pouvantail,
dans le code criminel. Au reste, l'opinion des jurisconsultes n'a pas
vari  l'gard d'un crime qui ne rencontrait la mme tolrance au
point de vue moral, que dans l'application de la loi. Macquereaux et
macquerelles, dit le clbre Josse de Damhoudre dans sa _Pratique
judiciaire s causes criminelles_, qui servait de formulaire  tous
les magistrats du seizime sicle; macquereaux et macquerelles qui
aydent les preudes et honnestes femmes  trbucher, sont, de droit,
punis corporellement, et, de coustume, par le bannissement ou autre
arbitraire punition, selon la diversit des pays et des villes.

Les anciens criminalistes ne font que se rpter sur ce point, et
tombent d'accord que la peine a t laisse dans la loi comme une
prcaution utile pour arrter les excs du libertinage, en opposant
 ses agents les plus audacieux une barrire lgale. Le docte Jean
Duret, dans son _Trait des peines et amendes_ (dit. de Lyon, 1583,
in-8, fol. 105), est aussi explicite que J. de Damhoudre  cet gard:
Ceux qui louent et prestent maisons pour exercer maquerelages, dit-il,
perdent leur droit de proprit, condamns d'abondant  dix livres d'or
d'amende. De faict, nos praticiens, suivant les peines ordonnes de
droict, les punissent capitalement et de mort. On citerait cependant
plus d'un exemple de supplice capital, inflig  des coupables des deux
sexes, en raison des circonstances particulires de leur crime. Ainsi,
Duret ajoute ce paragraphe, qui nous apprend en quels cas la peine de
mort tait requise contre les instigateurs de la dbauche: Que si
c'est le pre, mre, frre, soeur, oncle, tante, tuteur ou curateur
qui livre ainsi sa fille, parente ou mineure, ou que le maquerelage
soit pour induire  adultre, la seule mort est peine suffisante. Les
servantes et nourisses de tel estat doivent perdre la vie. Un autre
jurisconsulte de la mme poque, Claude Lebrun de la Rochette, dans son
trait pratique intitul _les Procez civil et criminel_ (dit. de 1647,
in-4), emploie un chapitre entier pour tablir les diffrents degrs
du maquerellage, et il conclut que la paillardise, fille de l'oisivet
et dudit maquerellage, produit la fornication, l'adultre, le rapt,
l'inceste et la sodomie. Soit donc, dit-il, que les excrables
bourreaux des consciences tiennent les paillardes dont ils sont
courratiers, en leurs maisons; soit que par allchements, blandices,
promesses et artifices, ils les y attirent, ou qu'ils conduisent vers
elles les hommes dbordez, ils ne sont en rien dissemblables de ceux
_qui proprio corpore qustum faciunt_, comme le dcide Ulpian en la loi
_Palam.  Lenocinium; ff. De ritu nupt. l. Athletas,  1, ff. De his
qui not. infam._

Claude Lebrun de la Rochette constate ensuite l'indulgence des
tribunaux franais sur le fait de _maquerellage_: Et estoit encor
anciennement, dit-il, puny du dernier supplice, s'il estoit verin
(avr) que le maquereau fust coustumier de suborner les filles et
femmes qu'il tranoit  perdition; qu'il les y eust induites par
prsent ou paroles persuasives, et que, par ce moyen, il les eust
rendues obyssantes  sa volont et  la Prostitution qu'il en
dsiroit faire, pour tirer gain de telle turpitude.... Toutefois, les
Cours souveraines des parlements de ce royaume, et les infrieures,
les punissent plus doucement, se contentant du bannissement ou de
la fustigation par les carrefours des villes o ils exercent leurs
courtages et o ils sont apprehendez. Nous croyons que la tolrance
envers les proxntes ne s'appliquait pas  ceux qui travaillaient
 corrompre la jeunesse et l'innocence, mais seulement aux matres
et matresses des mauvais lieux. On distinguait ceux-ci des vils et
abominables tentateurs, qui,  l'instar des dmons, battaient en brche
la pudicit et conspiraient contre l'honneur du sexe fminin: Que
si bien ils vitent icy la punition divine, disait de ces corrupteurs
l'honnte Lebrun de la Rochette; ils n'viteront pas la divine qui paye
toujours au meschant avec usure le salaire de sa meschancet. Quant
aux _seigneurs_ et _dames_ des bordeaux, on leur accordait partout une
protection tacite, et on se servait d'eux  titre d'intermdiaires
officieux pour l'excution des rglements de police. C'taient des
vieilles, qu'on autorisait de prfrence  diriger les tablissements
de dbauche, et qu'on qualifiait de _maquerelles publiques_. Ducange
cite un document dat de 1350, qui confirme cette qualification: _in
domo cujusdam maquerell public in villa Valentianis_, etc. Il est 
peu prs certain que la _maquerelle publique_ existait et pratiquait
son mtier, sous la tolrance de la loi municipale.

Cependant les ordonnances des rois, les arrts du parlement et les
proclamations du prvt de Paris avaient,  plusieurs reprises,
fltri, prohib et condamn le _maquerellage_ en gnral, sans faire
aucune rserve, sans admettre aucune circonstance attnuante. Dans
une ordonnance de 1367, analyse par Delamare, le prvt de Paris
fit dfense  toutes personnes de l'un et de l'autre sexe, de
s'entremettre de livrer ou administrer femmes, pour faire pch de
leur corps,  peine d'tre tournes au pilori et brles (c'est--dire
marques d'un fer chaud), et ensuite chasses hors de la ville.
Cette ordonnance, on le voit, comprenait indistinctement les personnes
qui administreraient une _ribaudie_ de femmes folles de leur corps.
Toutes les ordonnances relatives  la location des maisons, touchaient
indirectement la question de maquerellage, et les honteux auteurs
de cette _vilainie_ ne pouvaient la pratiquer sous la qualit de
propritaire ou de locataire principal. L'ordonnance prvtale du 8
janvier 1415, renouvele textuellement en 1419, tout en s'occupant
d'interdire aux femmes dbauches la location des maisons en rues
honntes, fait aussi dfenses  toutes personnes de se mesler de
fournir des filles ou femmes pour faire pch de leur corps, sous
peine d'estre tournes au pilori, marques d'un fer chaud et mises
hors la ville. Tel tait le chtiment le plus frquent qu'on leur
infligeait, quand ces _instruments de Satan_, comme les appelle Lebrun
de la Rochette, avaient prt la main  quelque scandale public. On
les condamnait quelquefois  tre fustigs et  avoir les oreilles
coupes; il semblerait mme que certaines maquerelles furent enfouies
vives. Ces condamnations entranaient sans doute, en plusieurs cas, la
confiscation, la suppression et la dmolition des logis qui avaient t
le thtre du crime. C'est, du moins, ce que nous permet de supposer
ce passage des Comptes de l'Ordinaire de Paris pendant l'anne 1428:
De Nicolas Sandemer et Isabeau, sa femme, pour les ventes d'une
place vuide o souloit avoir maisons, quatre bordeaux et difices 
prsent abattus, assis  Paris, en la Cit, en Glatigny, tenant d'une
part,... et de l'autre part faisant le coin d'une ruelle, par laquelle
on descend  la rivire de Seine, du cost devers Grand-Pont. On
sait que, d'aprs un usage qui remonte  l'antiquit la plus recule,
on rasait une maison qui avait t souille par un crime, et on en
laissait l'emplacement vide pendent un laps de temps dtermin par la
sentence, comme pour purifier l'endroit maudit. Nous croyons, en outre,
qu'une maison o il y avait eu longtemps un mauvais lieu, n'tait pas
occupe par des gens d'honneur, sans avoir t rebtie.

On verra, dans le chapitre suivant, consacr  rassembler les faits
pars de la Prostitution en diffrentes villes, que le chtiment
inflig aux proxntes subissait quelques variantes suivant les pays.
Parmi les excutions qui ont eu lieu  Paris, nous n'en trouvons pas
une seule o il soit question d'un patient qualifi de _maquereau_,
mais, en revanche, les _maquerelles_ ne manquent pas. Sauval nous
apprend (t. II, p. 590) qu'une _maquerelle qui juroit vilainement_,
en 1301, fut mise au pilori, _ l'chelle_ de Sainte-Genevive. Il
y avait  Paris 20  25 _justices_ particulires avec _chelle_,
o les maquereaux et maquerelles pouvaient tre fouetts, piloris,
essorills.

L'vque de Paris lui-mme avait son chelle de justice sur le parvis
de Notre-Dame, et les jugements de l'official, qui remplissait les
fonctions de bailli de l'vch, atteignaient souvent des femmes
dissolues, ce qui prouve que la Prostitution n'tait pas bannie
entirement du territoire de la justice piscopale. En 1399, l'official
de l'vque de Paris, pour punir une femme qui avait recept et
retrait plusieurs hommes et femmes maries et  marier, et les
avoit envoy querir par certains messages, la condamnrent  tre
pilorise, les cheveulx bruslez, bannie de la terre dudit vesque,
et tous ses biens confisquez. (Voy. le _Glossaire_ de Ducange et
Carpentier, au mot CAPILLI.) Une autre excution du mme genre avait
eu lieu auparavant  l'chelle du parvis: une certaine Isabelle,
qui avait vendu une jeune fille  un chanoine de la cathdrale, fut
expose sur cette chelle et l tourmente et brle avec une torche
ardente; aprs quoi on la bannit  perptuit. Mais, en 1357, cette
Isabelle obtint des lettres de rmission du roi, probablement par
l'entremise du chanoine, qui ne parat pas avoir t poursuivi par
le bras sculier. La torche ardente, qui figure dans le supplice de
cette courtire de dbauche, servait, si l'on peut employer ici une
expression de cuisine,  _flamber_ la patiente et  brler tout ce
qu'elle avait de poil sur le corps. Ces espces d'excutions attiraient
plus de monde que toutes les autres. Dans le Compte de l'Ordinaire
pour l'anne 1416 (Preuves des _Antiq. de Paris_, t. III), on lit
que les sergents du chtelet achetrent une douzaine de _boulaies_
neuves (baguettes de bouleau), pour _faire serrer le peuple_ et pour
assister  la justice qui fut faite des maquerelles qui furent menes
par les carrefours de Paris, tournes, brles, oreilles coupes au
pilori. On trouve, dans les mmes Comptes, plusieurs maquerelles
menes au pilori avec pareil crmonial et pareille distribution
de coups de boulaies aux spectateurs. Le pilori, o l'on exposait
habituellement les maquerelles, tait celui des Halles qui avait t
construit  la place mme du puits _Lori_ (c'est--dire, sans doute,
_puits de l'oreille_). Auparavant, au moment des excutions, on levait
au-dessus de ce puits un chafaudage surmont d'une cage tournante,
dans laquelle taient pratiques des ouvertures o les patients
passaient la tte et les mains, pour rester ainsi exposs aux regards
curieux de la foule durant tout un jour de march. Le bourreau qui
prsidait  ce supplice devait prsenter successivement aux quatre
points cardinaux les coupables qu'il avait mis au pilori, aprs avoir
rempli les prescriptions de la sentence, coup une ou deux oreilles,
administr le fouet, etc. En gnral, les maquerelles qui subissaient
cette peine infamante taient assaillies d'injures, de hues, de boue
et d'ordures. Tous les piloris n'taient pas mobiles comme celui des
Halles de Paris, il n'y avait souvent qu'une chelle dresse contre un
gibet; le _pilori_, attach au sommet de l'chelle, dans une position
fort incommode, annonait lui-mme aux passants la nature de son dlit,
par l'criteau qu'il portait au dos, ou sur la poitrine ou mme sur
le front. Dubreul raconte qu'il se souvenait d'avoir vu,  l'chelle
du parvis Notre-Dame, appartenant  la justice de l'vque et de son
official, un vilain prtre qui avait au dos cette inscription: _Propter
fornicationes_.

La fustigation et l'exposition des maquerelles furent de tout temps un
divertissement pour le peuple de Paris; on se portait en foule sur leur
passage et on leur faisait cortge jusqu'au pilori. Toutes les filles
publiques et tous les dbauchs prenaient un singulier plaisir  voir
la punition de ces indignes femmes qui s'taient souvent enrichies aux
dpens de leurs nombreuses victimes. Les excutions de cette espce,
toujours accompagnes de la mme affluence et de la mme gaiet, se
reproduisaient assez rarement, nanmoins,  cause du scandale qu'elles
causaient dans la ville. On en citerait pourtant des exemples dans
le dix-septime sicle: Lebrun de la Rochette parle, dans le _Procez
criminel_, de la punition d'une _clbre maquerelle_ de Paris, nomme
la Dumoulin, qui fut ainsi fustige dans les carrefours, sous le
rgne de Louis XIII, et ensuite bannie du royaume  perptuit; mais
on lui laissa toutefois les oreilles intactes. On dcouvrirait sans
doute dans les registres du parlement un grand nombre d'arrts et
d'excutions du mme genre; quelques-unes de ces excutions offriraient
probablement un spectacle plus tragique. Ainsi, dans les Comptes de
la Prvt de Paris en 1440, nous attribuerons volontiers  un fait de
maquerellage renforc de vols et d'exactions criminelles, cet extrait
des _Forfaitures_ rapport par Sauval: De la vente des biens meubles
de feues Jeannette la Bonne-Valette et Marion Bonne-Coste, n'aguerre
enfouyes vives lez la justice de Paris pour leurs dmrites, etc., dont
ont est osts, distraits et rendus  plusieurs personnes plusieurs
desdits biens, comme  eux appartenans, et qui mal pris et embls leur
avaient est par lesdites femmes.

C'tait ordinairement au _march aux Pourceaux_, sur la butte
Saint-Roch, que s'oprait l'enfouissement des femmes condamnes  tre
enterres vives, supplice fort usit, avant qu'on se ft dcid  les
pendre comme les hommes. La premire que l'on pendit  Paris tait une
misrable qui exerait tous les mtiers inhrents  la Prostitution;
ce fut en 1449, suivant les historiens du temps de Charles VII, qu'on
pendit deux gueux et une gueuse, qui suivoient les pardons et les
ftes, dit Sauval, et qui n'en furent pas moins convaincus de toutes
sortes de crimes. Un de ces coquins fut pendu  la porte Saint-Jacques;
l'autre, avec sa femme,  la porte Saint-Denis: quoique tous deux
fussent le mari et la femme, ajoute Sauval, nanmoins ils vivoient
ensemble comme s'ils n'eussent point t maris; ce qui signifie
que le mari prostituait sa femme et que celle-ci favorisait galement
les turpitudes de son mari. Sauval ajoute des dtails curieux  cette
histoire patibulaire: Or, comme en France on n'avoit point encore vu
pendre de femme, tout Paris y accourut. Elle y alla tout chevelle,
vestue d'une longue robe et lie d'une corde au-dessus des genoux. Les
uns disoient qu'elle avoit demand  estre excute ainsi, parce que
c'toit la coutume du pays. D'autres voulurent que ce ft par l'ordre
des juges, afin que les femmes s'en souvinssent plus longtemps.
La potence nanmoins ne fut pas ds lors exclusivement adopte pour
le supplice des _gueuses_, car Sauval a extrait, des Comptes de la
Prvt, en 1457, ces deux articles qui se rapportent peut-tre  des
_maquerelles_: Une nomme Ermine Valencienne, condamne  tre enfouie
toute vive sous le gibet de Paris (c'est--dire  Montfaucon), pour ses
dmrites.--Une nomme Louise, femme de Hugues Chaussier, enfouie audit
lieu, et l'on faisoit une fosse de sept pieds de long  cet effet.
La peine de mort entranait d'autres manires de supplice, suivant
le bon plaisir du juge, qui ordonnait parfois l'expiation du crime
par le feu ou par l'eau. Parmi les femmes qui furent brles vives
 Paris ou jetes  l'eau et noyes sous le Pont-au-Change, on peut
supposer, sans craindre de se tromper, que plusieurs avaient souill
leur corps et pratiqu des actes dtestables, que la jurisprudence
du moyen ge enveloppait dans la catgorie des pchs contre nature:
Quant aux femmes qui se corrompent l'une l'autre, que les anciens
nommoient _tribades_, dit l'austre auteur du _Procez criminel_, il
n'y a point de doute qu'elles ne commettent entre elles une espce de
sodomie... Et est ce crime digne de mort, comme remarque M. Boyer en
ses _Dcisions_.

Nous ne recourrons pas au tmoignage de Nicolas Boyer, auteur des
_Decisiones Burdigalenses_, pour dmontrer que les parlements et les
tribunaux infrieurs taient toujours impitoyables  l'gard des femmes
de mauvaise vie qui comparaissaient devant eux sous le poids d'une
accusation criminelle. Nous donnerons les raisons de cette svrit,
en citant ce passage du livre de Lebrun de la Rochette, qui consigne
en ces termes l'opinion unanime des gens de loi sur les auxiliaires
infmes de la Prostitution: Quant aux maquereaux et maquerelles, ils
sont du tout insupportables comme ennemis de l'honnestet, traistres
de la pudicit conjugale et virginale, assassins de la sainte socit
humaine, proditeurs de la lgitime succession des vrais hritiers,
tisons de l'enfer et vrais truchements de l'esprit immonde, qui n'ont
jamais est soufferts en aucune rpublique bien institue, pour ne
ressentir que le paganisme ou l'athisme, comme l'on peut recueillir
des _Constitutions_ de Justinian, _novella 14_. Aussi, tous les
jurisconsultes et les docteurs ont tenu que: _Lenocinium gravius et
majus est crimen adulterio, quia adulter in se tantum et in unam
foeminam peccat; leno autem peccat in se, et duos pariter peccare
facit_. Cependant un des premiers codes crits en franais, le _Livre
de jostice et de plet_, contenant les coutumes de France mles 
une traduction littrale du Digeste, ne prononce que la peine du
bannissement et de la confiscation contre les courtiers de dbauche:
Cil qui fet desloyaus assembles de bordelerie doivent perdre la
ville et leurs biens sont le roi (liv. XVIII, ch. 24). Cet article
des _paines_ se trouvait complt par le suivant, qui ordonne la
fustigation avant le bannissement: Li maquerel de femes doivent estre
fust et gest (fustig) hors de la vile, et leurs biens sont le roi.




CHAPITRE XIV.

  SOMMAIRE. --tat de la Prostitution lgale dans les provinces de
  l'ancienne France. --_Coutumes du Beauvoisis._ --La Prostitution
  dans le duch d'Orlans. --Le _Livre de jostice et de plet_.
  --Les provinces du Nord. --Organisation de la dbauche publique
   Toulouse, Montpellier, Narbonne, etc. --Coutume de Bayonne.
  --Coutume de Marseille. --Coutume du comt de Montfort, de Rodez,
  de Nmes, de Beaucaire, etc. --Les femmes _lgres_ de Bagnols
  et de Saint-Saturnin. --Bordeaux. --Supplice de l'_accabussade_.
  --Marseille. --Sisteron. --Avignon. --Lyon. --Genve. --Coutumes
  diverses. --Les _Lombards_ et les prostitues. --Troyes, Amiens,
  Laon, Meaux, etc. --Rues _sans chef_ affectes  la Prostitution
  lgale.


L'ordonnance de Louis IX, relative  la Prostitution, tait donc
toujours la base unique de la jurisprudence sur cette matire, que les
autres rois de France semblaient  peine avoir os toucher aprs le
saint roi, qui ne craignit pas d'y porter les mains pour la renfermer
dans de sages limites; mais les lgistes et les magistrats, tout en
adoptant l'ordonnance de 1254, ou plutt celle de 1256, en altrrent
parfois le texte, et l'interprtrent aussi de diffrentes manires,
selon les besoins de la cause; ils y ajoutrent, en outre, comme
corollaires indispensables, certaines dispositions de la loi romaine,
qui tait en vigueur dans les tribunaux, et qui se mlait plus ou moins
aux traditions coutumires, derniers vestiges des usages et des codes
barbares. C'taient ces coutumes qui changeaient  l'infini l'tat de
la Prostitution lgale dans chaque province, et mme dans chaque ville.
Il faudrait passer en revue l'histoire particulire de ces villes
et de ces provinces, il faudrait surtout faire un examen attentif
de leur lgislation locale, pour constater toutes les bizarreries
qui s'attachaient  la tolrance de la Prostitution, et surtout 
la pnalit qu'elle comportait en certains cas. Nous ne pouvons que
glaner dans un sujet si abondant et si complexe, dont les matriaux se
trouvent disperss dans une multitude de volumes que nous n'aurions pas
la patience de feuilleter, et qui ne nous offriraient peut-tre qu'un
prodigieux amas de redites inutiles. On jugera, toutefois, d'aprs un
rapide extrait de nos notes, qu'il serait possible d'tablir, ville
par ville, et mme village par village, une vritable pornographie de
l'ancienne France, appuye sur des textes authentiques.

Remarquons, une fois pour toutes, que la Prostitution n'a jamais de
titre spcial dans les corps de lois, d'ordonnances ou de coutumes:
elle se trouve relgue dans plusieurs titres, o elle figure parmi
des faits htrognes qui ne tiennent pas  elle, et qui lui sont
parfaitement trangers. Il y a mme des coutumiers gnraux o elle
ne se montre nulle part, comme si la pudeur du jurisconsulte l'avait
limine  dessein. Ainsi, dans les clbres _Coutumes du Beauvoisis_,
qui furent la principale source du droit franais pendant quatre
sicles, on cherche inutilement une dcision qui ait rapport  la
dbauche publique. On dirait que le savant Philippe de Beaumanoir ait
voulu la bannir de son livre, comme il et souhait l'exclure de la
_rpublique_. Le caractre personnel du jurisconsulte, l'austrit
de ses moeurs et la modestie de son langage s'opposaient sans doute
 ce qu'il admt, dans le formulaire des coutumes de son pays, le
scandaleux chapitre de la Prostitution. L'auteur anonyme du _Livre de
jostice et de plet_, rdig dans le mme temps aux coles de _Dcret_
d'Orlans, ne se montre pas si rserv dans les choses et dans les
mots. Il commence par paraphraser l'ordonnance de saint Louis sur
la rformation des moeurs, et il traduit, dans son patois orlanais,
l'article concernant la Prostitution: Adecertes, les foles femes
communes, de chans et de viles, seent getes hors; et quant l'en lor
aura ce admonest et dev, li juge d'icels leur prangnent lor biens,
ou autres, par l'autorit de cels, jusque  la cote ou le pelicon.
Ensorque tot qui loera meson  fole feme commune ou recevra bordeaus en
sa meson, et soit tenue souder au baillif dou leu, ou au prevost, ou
au juge, tant comme la pension de la meson vaudra en un an. On voit
que l'cole de droit d'Orlans maintenait force de loi  la premire
ordonnance de Louis IX, qui avait aboli la Prostitution, et non pas
 la seconde, qui deux ans aprs l'avait autorise sous un rgime de
tolrance.

En vertu de ce principe fondamental enregistr dans le _Livre de
jostice et de plet_, nous avons vu, dans le chapitre prcdent, de
quelles peines taient punis _li maquerel de feme_ et _cil qui fet
desloyaus assemble de bordelerie_. Celui-ci n'tait qu'un industriel
recevant _bordiaus en sa meson_, et en tirant un lucre infme; l'autre,
qui pouvait cumuler en fait de maquerellage, cherchait  corrompre
 son profit les filles et les femmes qu'il entranait au vice. Ce
dernier proxnte tait bien plus coupable que le simple _bordeler_,
qui comme tel se trouvait mis au niveau du larron, du _toleor_ et
du _tricheor_; et qui restait not d'infamie avec qualification de
_mau-renomez_ (livre III, ch. 1er). Parmi les entremetteurs et les
entremetteuses de la pire espce, le _Livre de jostice et de plet_
ne signale pourtant pas, en se fondant sur la loi romaine qu'il
invoque sans cesse, l'ignominie des taverniers et des tavernires,
qui gnralement ne se bornaient pas  donner  boire aux passants, et
qui leur offraient aussi un _transon de chiere lie_, pour nous servir
de l'expression consacre dans ces endroits-l. L'ordonnance de saint
Louis, place en tte du _Livre de jostice_, renferme seulement cet
article, que la traduction de l'auteur anonyme rend assez obscur: Nus
ne soit receuz a fere demore en tavernes, se il n'est trespassanz ou se
il n'a aucun estage en icelle taverne. On peut comprendre de diverses
faons la fin du paragraphe, dans lequel nous voyons qu'une taverne
ne devait tre en aucun cas transforme en htellerie, et qu'elle se
composait uniquement d'une boutique sans annexe de domicile et sans
_tages_ suprieurs destins  y coucher. Un passage de la vieille
traduction du Digeste (Ms. de la Bibl. Nation.) confirme la mauvaise
opinion qu'on avait des taverniers, et surtout des tavernires, en
France comme chez les Romains: Se feme est tavernire et ele a
en sa taverne fole feme que ele abandonne por gaaigner, ele doit
estre tenue pour houlire (maquerelle). L'ancien droit franais
diffre radicalement avec le droit romain sur tous les points o le
christianisme avait modifi; ainsi, quoique le bordelier soit rput
_mau-renomez_, la femme de mauvaise vie ne partage pas avec lui cette
marque d'infamie, et cela, par cette raison de charit vanglique qui
donnait toujours  la femme pcheresse la facult de se repentir et de
reprendre un train de vie honorable. Il n'tait pas rare alors, que,
pour racheter une me  Dieu, un bon chrtien allt chercher une femme
lgitime dans un repaire de Prostitution. C'est donc en s'appuyant
d'une dcrtale de Clment III, que le rdacteur du _Livre de jostice
et de plet_ a pu dire: L'en establit que toz cex qui trront puteins
de bordel pour prendre  femme et qui les prendront, que ce soit en
remission de lor pchiez. Note que c'est ovre de charit de apeler
 voie de vrit celui qui foloie. Il se pose nanmoins un cas de
conscience  l'gard d'un mariage de cette sorte, et, pour le rsoudre,
il s'empare d'une dcrtale d'Innocent III, intitule _Significasti_:
Un prist une putain et lessa sa feme; il en fut ecomuni (excommuni):
quant sa feme fut morte, il la prist. L'on demande s'il poent (peuvent)
se manoir ensemble? Et l'on dit que, s'il n'ont porchass la mort la
feme, ou s'il ne fiana la putain du vivant de sa feme, et li hom soit
asos (absous), s'il le requiert.

Le _Livre de jostice et de plet_, dans lequel le chapitre du mariage
est trait avec une impudente libert d'expressions, que nous n'osons
pas reproduire, n'accorde cependant aucune indulgence aux femmes qui
se prostituent et aux hommes qui aident leur Prostitution. Ceux-ci
n'avaient pas le droit de tester en justice et ne pouvaient obtenir
des juges: Li rois puet faire, par inquisition de mauvese renome,
justice de ceux qui tiennent les bordeaux. Celles qui exeraient le
mme mtier, ou qui tenaient des tavernes, taient galement frappes
d'incapacit: L'on defant que feme ne soit tavernire ne bordelire;
et s'ele est, ele n'est oblige de rien. Ces deux passages, qui
semblent contredire ceux que nous avons cits plus haut, prouveraient
l'existence permise ou tolre de certains _bordeaux_, tenus ou
administrs par des hommes et des femmes, qui, de mme que les Juifs,
consentaient  vivre sous la menace permanente de la loi, qu'ils
conjuraient au moyen de contributions secrtes. Malgr cette tolrance,
ncessaire  la vie publique des grandes cits, la police des moeurs
tait toujours soumise  des lois austres, qui rprimaient au besoin
les excs et les scandales. Ainsi, la fornication, tout impunie qu'elle
ft ordinairement, avait un article pnal dans le code coutumier: Li
fornicateur doivent estre chati atrampement (modrment) de poine de
cors. Il est bien certain que le chtiment n'atteignait pas souvent
les fornicateurs,  moins de circonstances exceptionnelles. Quant
 la femme qui se sparait de son mari pour forniquer, elle perdait
son douaire. Mais le rapt, le viol, l'adultre, la sodomie taient
rigoureusement punis par _commun jugement_, c'est--dire que chacun
devait en provoquer la punition: La loi que li empereres (l'empereur
Justinien) fit des _avotires_ (adultres) est des communs jugements,
par coi non pas tant solement cel qui bannissent aucun mariage sont
puni par glaive, ms cil qui font lor deslal tricheries  homes;
et par cele meisme loi est puniz li vices, quant aucun compoigne
charnelment  virge ou a veve. Les sodomites des deux sexes n'taient
pourtant condamns  mort, qu'aprs avoir subi deux condamnations
corporelles pour le mme fait: C'il qui sont sodomite prov doivent
perdre les c..... Et se il le fet segonde foiz, il doit perdre menbre;
et se il le fet la tierce foiz, il doit estre ars. Feme qui le fet doit
 chascune fois perdre menbre; et la tierce, doit estre arsse. Et toz
leur biens sont le roi. Telles taient les peines concernant la police
des moeurs dans le duch d'Orlans.

Cette pnalit, que le code Justinien avait fournie au lgislateur
franais, se retrouvait  peu prs partout avec des nuances
d'application, que le caractre local des habitants variait  l'infini.
Les provinces du nord avaient  cet gard plus d'indulgence que celles
du midi: la Prostitution y rgnait sans contrainte, et le rgime des
moeurs, abandonnes  leurs instincts natifs, n'avait qu' se maintenir
dans les limites assez tendues d'une facile tolrance. Toulouse,
Montpellier, Narbonne et d'autres villes du Languedoc avaient une
organisation de dbauche publique, plus rgulire encore que celle qui
existait alors  Paris. Cependant Charles d'Anjou, comte de Provence et
roi des Deux-Siciles, s'tait efforc,  l'exemple de son frre Louis
IX, d'expulser de ses tats la Prostitution lgale; il ne russit pas
mieux que le roi de France dans ce dessein, plus pieux que politique,
et il dut renoncer  faire la guerre aux ribaudes, qui ne tenaient
aucun compte de ses ordonnances. Il se rejeta sur le _lenocinium_,
ou _lenoine_, qu'il regardait avec raison comme l'lment le plus
dangereux de la Prostitution, qui avait chapp  toutes les mesures
de rigueur. En confirmant les Coutumes de Provence, il ordonna que
tous ceux qui s'entremettaient pour corrompre ou prostituer les femmes
ou filles, seraient chasss du comt, sans forme de procs; que si,
dix jours aprs la publication de cette ordonnance, il se trouvait
encore quelque misrable qui ost exercer cet _art_ impie, la justice
informerait et le coupable serait puni de peines corporelles, outre
la confiscation de ses biens et le bannissement. Charles d'Anjou
dfendait aussi  tous ses officiers de donner asile en leurs maisons 
aucune femme de mauvaise vie, sous peine de privation de leurs offices
et d'une amende de _cent livres couronnes_ (voy. la _Biblioth. du
droit franois_, par Bouchel, t. II, p. 610). Le Languedoc nanmoins
n'avait garde de se rformer,  l'instar des provinces voisines, o la
Prostitution se voyait comprime par des lois et coutumes qui tendaient
 la dtruire tout  fait. La Coutume de Bayonne, rdige sans doute
sous l'influence des Constitutions espagnoles, prononait la peine
du fouet et du bannissement contre les maquerelles; mais, en cas de
rcidive, si elles avaient rompu leur ban, on les condamnait  mort
(_Coutumier gnral_, t. IV, tit. 25). La Coutume de Marseille n'tait
pas moins terrible  l'gard des proxntes, quoique les ribaudes
communes fussent tolres dans certaines rues de cette ville o la
prsence de tant d'trangers et de gens de mer rendait indispensable la
libre pratique des mauvais lieux. Toutefois les ribaudes qui exeraient
sur le port de Marseille devaient s'abstenir de porter des vtements
ou ornements de couleur carlate, sous peine d'amende; et, en cas
de rcidive, elles encouraient la fustigation. Nous ferons, dans le
chapitre suivant, l'historique des _abbayes_ obscnes de Toulouse, de
Montpellier et d'Avignon.

Recherchons les traces de la Prostitution dans quelques autres villes
du Languedoc. A Narbonne, quoique sige archipiscopal, les consuls
de la ville possdaient le privilge d'avoir, dans la juridiction du
vicomte, une _rue chaude_ (_carreria calida_), o les officiers de ce
seigneur n'avaient aucun droit de justice, et les femmes amoureuses
qui habitaient cette rue sous les auspices de l'autorit consulaire
avaient la libert d'exercer leur commerce impur dans toute la
vicomt, sans tre molestes ni inquites par personne (voy. l'_Hist.
gnrale du Languedoc_, par dom Vie et dom Vaissette, t. IV, p. 509).
A Pamiers, rsidence d'un vque, les filles de joie ne sjournaient
pas dans l'intrieur de la ville; suivant les Coutumes du comt de
Montfort, confirmes en 1212, ces pcheresses ne pouvaient ouvrir leurs
_bordiaus_, qu'en dehors de l'enceinte des villes mures et  certaine
distance des portes (voy. _Thes. nov. anecdot._, publ. par Martene,
t. I, col. 837). A Rodez, qui avait aussi un vch, la Prostitution
existait pourtant, ce semble, en dedans des murs, car l'vque de cette
ville, qui se nommait Pierre de Pleine-Chassaigne, en 1307, dfendit
aux habitants de recevoir dans leurs maisons les femmes publiques
(_nec recipient in hospitiis suis publicas meretrices_), dont il rgle
d'ailleurs la _livre_, de telle sorte que ce costume ne diffre pas
de celui des femmes honntes: il dfend donc aux prostitues de porter
des capes, des manteaux, des voiles et des robes  queue; il veut
que leurs robes descendent jusqu'aux chevilles seulement (voy. ces
rglements de l'vque seigneur de Rodez, dans les _Documents indits_
tirs des Mss. de la Biblioth. Nation. par Champollion-Figeac, t.
III, p. 17). A Nmes, o l'vque tait galement seigneur temporel,
la Prostitution avait t confie  une gouvernante des filles
(_magistra_), laquelle affermait ce commerce impudique et recevait ses
pleins pouvoirs des consuls, qu'elle allait complimenter  des poques
fixes, en leur apportant un prsent d'investiture appel _osculum_
ou _osclage_ (voy. le Supplment au _Glossaire_ de Ducange, au mot
OSCULUM). Beaucaire, qui du moins n'avait pas d'vch et qui attirait
 ses foires clbres une multitude de marchands forains, ne pouvait se
passer d'un mauvais lieu privilgi, qui s'ouvrait en mme temps que la
foire de Sainte-Madeleine et qui se fermait en mme temps qu'elle. Ce
mauvais lieu tait plac sous la dpendance d'une gouvernante, qu'on
appelait l'_abbesse_, et qui n'obtenait cette charge lucrative que
sous certaines conditions singulires. Il ne lui tait pas permis, par
exemple, d'accorder l'hospitalit pour plus d'une nuit aux passants
qui voudraient loger dans son _htel_. En 1414, une _abbesse_ du nom
de Marguerite reut chez elle le nomm Anequin, et fut si contente de
lui, qu'elle oublia son devoir et le garda pendant six nuits; elle se
vit accuse pour ce cas de contravention, et elle dut payer 10 sols
tournois d'amende au chtelain de Beaucaire. C'est M. Rabutaux qui
a consign ce fait curieux dans son mmoire sur la _Prostitution en
Europe_; mais il a nglig de nous dire la source o il l'a puis.
Les revenus que la Prostitution fournissait aux villes de Nmes et
de Beaucaire avaient t sans doute trs-considrables dans le temps
o la foire de Beaucaire fut la plus frquente; mais, au seizime
sicle, quand les guerres de Franois Ier et de Charles-Quint eurent
empch les commerants trangers de se rendre  cette foire renomme,
les joyeuses _abbayes_, que leur gnrosit faisait prosprer nagure,
taient  peu prs dsertes; car, dans les Comptes de la recette
ordinaire dresss en 1530, Antoine Boireau, receveur de la trsorerie
de Nmes et de Beaucaire, ne fait figurer qu'une somme de quinze
sols, pour les droits perus pendant trois ans sur les deux _abbayes_
de cette localit (_de emolumento duorum hospitiorum in quibus fit
lupanar_). Outre ces deux htelleries malfames, tenues  ferme par un
nomm Louis Clucher, il en existait une troisime qui ne donnait aucun
revenu  la ville de Beaucaire, parce qu'elle tait presque toujours
inoccupe (voy. le _Trait de la police_, t. I, p. 525).

Il n'y avait peut-tre pas de petite ville en Languedoc, qui n'et,
sinon son abbaye, du moins ses femmes _lgres_. Celles de Bagnols
ne pouvaient porter, sans s'exposer  une punition, des _chapels_ de
fleurs, des voiles, des fourrures d'hermine, des capuchons ouverts,
orns de boutons, etc. (Voy. le Supplment au Glossaire de Ducange,
au mot _Mulier levis_.) Celles de Saint-Saturnin devaient chmer
les jours de fte, les quatre-temps et vigiles: en 1414, Isabelle
la Boulangre fut condamne  une amende de dix sols, pour avoir
reu, le jour de Pques, un nomm Georges, qui pourtant tait son
amant en titre. (_Ibid._, au mot _Meretricalis vestis_.) Ces moeurs
languedociennes, que l'hrsie des Albigeois ou Cantares n'avait pas
peu relches, dbordrent dans les provinces voisines. Toutefois,
la ville de Bordeaux, qui se distingua entre toutes par la svrit
de sa police des moeurs, parat avoir quelquefois noy les ribaudes et
les entremetteurs incorrigibles, en leur _baillant la cale_. Ducange,
au mot _Accabussare_, nous apprend que ce supplice tait en usage
 Bordeaux, o le bas peuple sans doute prononait la sentence et
dirigeait l'excution: le patient ou la patiente taient renferms
dans une cage de fer, que l'on plongeait dans la mer, et qu'on n'en
retirait pas toujours avant que l'asphyxie ft complte. Ducange dit
positivement que les victimes de la cale taient noyes (_Subtus navim
denu submerguntur_). Il ajoute que la mme pnalit punissait les
blasphmateurs,  Marseille, quand ils n'avaient pas 12 deniers pour se
racheter de la _cabussa_, ou culbute dans l'eau sale; ils en buvaient
plus qu'ils ne voulaient, aux hues de la canaille, qui s'amusait de
leurs grimaces. Un chtiment analogue attendait aussi,  Toulouse, les
jureurs, les entremetteurs, et quelquefois, dit Lafaille, les femmes
prostitues qui avaient contrevenu aux rglements de police. Jousse,
dans son _Trait de la justice criminelle de France_, publi en 1771,
dcrit l'_accabussade_ telle qu'on la pratiquait encore de son temps
pour le plus grand divertissement des amateurs. On conduisait  l'htel
de ville la malheureuse qui avait t condamne pour quelque mfait de
prostitution; l'excuteur lui liait les mains, la coiffait d'un bonnet
fait en pain de sucre, orn de plumes, et lui attachait sur le dos un
criteau portant une inscription qui faisait connatre la nature du
dlit. Cette inscription tait ordinairement: _Maquerelle_. Une foule
railleuse et tracassire accompagnait la condamne, devant laquelle
on criait son arrt. On la menait ainsi processionnellement jusqu'au
pont qui traverse la Garonne; une barque la recevait avec l'excuteur
et ses aides, pour la transporter sur un rocher situ au milieu de la
rivire. L, on la faisait entrer dans une cage de fer, faite exprs,
que l'on plongeait dans l'eau par trois fois: On la laisse pendant
quelque temps, dit Jousse, de manire cependant qu'elle ne puisse tre
suffoque; ce qui fait un spectacle qui attire la curiosit de presque
tous les habitants de cette ville. Ensuite, on transfrait la pauvre
femme,  moiti noye, _dans le quartier de force_,  l'hpital, o
elle devait passer le reste de ses jours,  moins qu'elle n'obtnt sa
grce et ne retournt  son premier mtier. Nous nous rappelons avoir
lu qu'on infligeait un pareil traitement aux filles publiques accuses
et convaincues d'avoir communiqu une maladie vnrienne  quelques
dbauchs, qui se portaient parties civiles, et qui rclamaient la
visite mdicale de leurs empoisonneuses; mais nous ne saurions dire
en quel endroit ni  quelle poque on faisait subir cette ablution
infamante aux dangereuses ennemies de la sant publique.

[Illustration:
  A. Cabasson del.
  Drouart Imp.
  Alp. Leroy et F. Lefman. Sc.

  COUTUME DE TOULOUSE
]

Nonobstant les ordonnances de Charles d'Anjou contre la Prostitution
en gnral, la Provence n'avait jamais t entirement dlivre d'un
flau que le temprament chaud et ptulant de ses habitants devait
naturellement propager et qui mettait obstacle aux dsordres des
passions et des sens. On comprend que la Prostitution lgale ne pouvait
pas avoir un cours rgulier et patent dans un pays o la chevalerie et
la posie avaient idalis les rapports des deux sexes entre eux, o le
culte de la femme s'tait en quelque sorte dgag de toute souillure
matrielle, et o les Cours d'Amour, gares dans les abstractions du
sentiment, semblaient avoir pris  tche de tuer l'homme dans l'homme
et d'annihiler le corps au profit de l'me. Nous avons vu plus haut
cependant que la Prostitution existait ouvertement  Marseille pour
l'usage des marins et des trangers, qui avaient besoin de trouver
dans un port de mer les moyens de se distraire des ennuis d'une longue
traverse. Il y avait des femmes de plaisir dans la plupart des grandes
villes; mais elles dguisaient leur profession honteuse sous des noms
et des apparences honntes. Elles n'en taient pas moins en butte aux
perscutions continuelles de la police municipale et de l'autorit
ecclsiastique: on les arrtait, on les emprisonnait, on les mettait
 l'amende sous le plus frivole prtexte. A Sisteron, par exemple,
le sous-viguier de la ville faisait incarcrer, par un odieux excs
de pouvoir, les femmes trangres qui venaient se fixer dans cette
cit piscopale, et qui y arrivaient accompagnes de leurs amants
(_cum eorum amicis_): ce sous-viguier accusait de dbauche ces femmes
sans appui, et il les forait  payer une contribution pour recouvrer
leur libert et pour vivre en paix (_ut pecunias extorquatur eorumdem
vexaciones redimendo_). Les habitants se plaignirent de ces extorsions
iniques, et, par lettres en date du 20 avril 1380, Foulques d'Agoust,
snchal des comtes de Provence et de Forcalquier, enjoignit au
sous-viguier de ne plus tourmenter les femmes trangres qui voudraient
rsider dans la ville avec leurs amis (_saltem cum amicis prdictis_),
 condition qu'elles y vivraient honntement (_dum tamen vitam honestam
teneant_). M. Edouard de Laplane, qui rapporte cette pice dans son
_Histoire de Sisteron_ (t. I, p. 527), nous apprend que les magistrats
de Sisteron, pour obvier sans doute aux fcheuses erreurs que le sjour
de ces trangres avait causes dans la ville, rsolurent d'acqurir
aux frais de la commune un _htel_ destin  recevoir les filles de
joie et  les hberger seulement  leur passage. Cette acquisition
avait t dcide en 1394, et dix ans plus tard elle n'tait point
encore faite; ce ne fut qu'en 1424 que les femmes amoureuses trouvrent
un refuge  Sisteron, sans craindre d'y tre emprisonnes et mises
 l'amende. Celles qui arrivaient toutefois par le _pas de Peipin_
taient soumises, de mme que les juifs,  un page fixe de 5 sols, au
profit du couvent des dames de Sainte-Claire. Ces religieuses devaient
sans doute expier par leurs prires les pchs que la Prostitution
errante venait apporter dans les murs de Sisteron, ou du moins sur son
territoire; car la maison de refuge des ribaudes n'tait pas dans la
ville. L'tablissement de cette maison  Sisteron nous semble confirmer
tout ce que la tradition rapporte d'un tablissement analogue dans la
cit d'Avignon. Nous traiterons  part cette question d'archologie
historique, qui mrite d'tre examine sans ide prconue.

Il est incontestable que les moeurs italiennes s'acclimatrent avec
les papes dans le comtat d'Avignon; et l'on peut soutenir que la
ville papale ne changea rien aux habitudes des _meretrices_ romaines,
auxquelles le chapeau rouge des cardinaux ne faisait pas peur.
D'Avignon  Lyon, la Prostitution n'avait eu qu' remonter le Rhne;
et cette grande ville renfermait trop d'habitants pour que la police
ne ft pas tolrante  l'gard des moeurs. Guillaume Paradin, dans ses
_Mmoires de l'histoire de Lyon_ (dit. de 1573, in-fol., ch. 58), a
consign un rglement municipal de 1475 qui rappelle les ordonnances
de la prvt de Paris sur la mme matire. Il tait enjoint, par
cet arrt, aux filles publiques de Lyon d'abandonner les _bonnes
et honorables rues_, et de se retirer dans deux maisons d'asile o
elles exerceraient leur misrable mtier sous la surveillance des
consuls: chacune de ces maisons n'avait qu'une seule issue, pour que
les ribauds qui commettraient un dlit dans ces lieux de dbauche, ne
pussent s'enfuir par derrire, au moment o l'on crierait  l'aide.
Cette ordonnance rglait de plus le costume des femmes dissolues,  qui
dfenses taient faites, sous peine de confiscation, d'employer  leur
parure les _corroyes garnies d'argent_, les fourrures _de penne gris,
menu vair, laitistes, peau noire ou blanche d'aigneaux, except tant
seulement un pelisson de noir ou de blanc_, et enfin les chaperons _de
femme de bien_; elles taient tenues  porter, sous peine de prison
et de 60 sous d'amende, continuellement chascune au bras senestre
(gauche), sur la manche de leurs robes, trois doigts au-dessous de la
joincture de l'espaule, une esguillette ronge, pendant en double du
long du bras, demy pied. La marque (_enseigne_) des femmes de mauvaise
vie ne se voyait que dans les villes o la Prostitution tait tolre
et _avoue_. Malgr ces complaisances de la loi en faveur du vice,
la _lenoine_ ou la _houllerie_ ne participait pas au bnfice de la
tolrance: maquereaux ou maquerelles taient toujours laisss en dehors
du droit commun. On les fouettait, on les emprisonnait, on les chassait
en confisquant leurs biens, Quelquefois l'entremetteuse, dit Muyart
de Vouglans, tait monte sur un ne, le visage tourn vers la queue,
avec un chapeau de paille et un criteau. On la promenait ainsi 
travers la ville, au milieu des insultes de la populace, puis, aprs
avoir t fouette par l'excuteur, elle tait expulse du pays ou
enferme dans un hpital. Voil ce qui se passait  Lyon et  Genve,
o le coupable, mitr, fouett publiquement, banni perptuellement
sous peine de perdre la vie, suivant l'auteur du _Trait des peines et
amendes_, entranait dans son chtiment le complice qui s'tait associ
au dlit en prtant ou en louant sa maison. Cette maison confisque, le
complice payait _d'abondant_ une amende de 10 livres d'or. Jean Duret,
en se plaignant de l'indulgence d'une telle lgislation, nous donne 
entendre que la peine de mort tait encore applique, de son temps, en
certains cas. Les villes qui ne possdaient pas de ribaudes  demeure
se contentaient de celles que le hasard leur amenait et qui couraient
le pays en cherchant fortune: elles n'avaient pas la permission de
sjourner plus de vingt-quatre heures dans les endroits habits o
elles s'arrtaient avec leurs _ruffians_. Gnralement, elles logeaient
alors dans les faubourgs ou hors des murs, souvent dans une _borde_
isole, quelquefois dans un lieu de refuge rserv pour elles, et
mme  la belle toile, derrire une haie ou bien parmi les bls. Un
_accord_, intervenu en 1513,  la suite d'une contestation qui divisait
le seigneur et les habitants des communes de la Roche de Glun et
d'Alenson (Drme), interdit aux habitants de ces communes de loger chez
eux, pendant plus d'une nuit, les ribaudes publiques et leurs ruffians
qui traversaient le pays: Que dengune persone non deia logar ribaudes
publicques audit luoc, plus haut que una nuech, ni ruffians, sur la
pena de ung chescun et de chescune fois de sinc soulz. (Voy. les _Doc.
histor. indits_, publis par Champollion-Figeac, t. IV, p. 352.) Cette
citation, que nous pourrions tayer de plusieurs autres analogues,
prouve l'existence de ces prostitues vagabondes, qui s'en allaient de
ville en ville faire trafic de leur corps, et qui avaient d'ordinaire,
pour compagnons ou amis des ribauds qu'elles nourrissaient des ignobles
produits de leur impudicit. Ces ribauds n'taient pas inutiles parfois
 leurs _dames_ et _matresses_ pour les protger contre les violences
auxquelles ces malheureuses taient constamment exposes de la part
du premier venu. Rien ne fut plus frquent que ces lches violences,
qui restaient presque toujours impunies. Les lois pourtant n'taient
pas dsarmes  cet gard, et le viol d'une femme de mauvaise vie
avait t assimil  celui d'une honnte femme par les jurisconsultes.
Dans les privilges que le seigneur de Chaudieu octroya, en 1389, aux
bourgeois d'Eyrien, prs de Valence, privilges confirms la mme anne
par Charles VI, il est dit que quiconque aura viol une femme dissolue
ou toute autre appartenant  un lieu de dbauche (_Si quis mulierem
diffamatam aut aliam de lupanari violenter coegerit_) payera 100 sous
d'amende. Une portion de cette amende revenait, de droit,  la personne
qui avait prouv le dommage, que la lgislation considrait moins
comme une injure que comme un vol accompli avec menaces et violence.
(_Ordonn. des rois de France_, t. VII, p. 316.)

Si le lgislateur se posait quelquefois en protecteur des femmes
dshonores, que leur fltrissure ne livrait point  la merci de
toutes les insultes, il protgeait galement ceux qui avaient  se
prmunir contre les complots de ces femmes astucieuses et de leurs vils
auxiliaires. Ainsi, une des spculations les plus ordinaires et les
plus faciles, c'tait d'accuser de violence un homme qui n'avait fait
que passer un march amiable et prendre livraison de la marchandise
qu'il pensait acheter. Les riches _Lombards_, banquiers juifs ou
italiens, dans les mains desquels se concentrait tout le commerce de
l'argent, se voyaient sans cesse exposs  des entreprises de cette
nature: une femme s'introduisait chez eux  titre de servante ou
autrement; puis elle portait plainte en justice, et prtendait avoir
t mise  mal contre sa volont: le serment dfr  cette dbauche,
elle n'hsitait pas  le prter sur l'vangile; et l'imprudent tranger
n'en tait jamais quitte  moins d'une amende norme, dans laquelle
la femme et ses complices avaient la plus grosse part. Cette manire
d'exploiter la fortune et la position dlicate des Lombards tait
devenue si frquente  la fin du quatorzime sicle, que les Lombards
ne voulurent plus tablir de banque dans les villes de France, sans
que leur honneur et leur bourse fussent mis  l'abri des embches de
la Prostitution. En consquence, on remarque cette clause,  peu prs
identique, dans les lettres des rois Charles V et Charles VI, qui
accordaient  des associations de Lombards le privilge d'ouvrir une
banque et de prter de l'argent dans les villes de Troyes, de Paris,
d'Amiens, de Nmes, de Laon et de Meaux: Item, se aucunes femmes
renommes de foie vie estoient dedens les maisons desdiz marchans, qui
voulsissent dire et maintenir, par leur cautelle et mauvaisti, estre
ou avoir t efforcies par lesdiz marchans ou aucuns d'eulz; que, 
ce proposer, ycelles femmes ne fussent point reues, ne lesdiz marchans
ne aucuns d'eulz, pour ce, empeschez en corps ou en biens. Grce  ce
paragraphe de leurs privilges, les Lombards n'avaient rien  redouter
de la malice des femmes qu'ils recevaient dans leurs maisons et qui
n'avaient pas d'autre but que de se dire violentes par leurs patrons.
Cette clause de prcaution nous apprend, en outre, que ces Lombards se
trouvaient, comme trangers, dispenss de se conformer aux ordonnances
ecclsiastiques et civiles qui dfendaient aux gens d'honneur de loger
dans leurs maisons une femme dbauche pendant plus d'une nuit. Ce
sjour d'une prostitue, dans leur demeure, n'avait aucune consquence
dfavorable pour eux, et ils n'encouraient par l ni prison, ni amende,
ni blme.

Toutes ces ordonnances relatives aux banques ou comptoirs d'escompte
de Paris, de Troyes, d'Amiens, de Laon, de Meaux, etc., constatent
la prsence frquente ou habituelle des femmes amoureuses dans
ces diffrentes villes, et les tentatives de sduction qu'elles
renouvelaient sans cesse contre les Lombards et les Italiens. Ceux-ci
pouvaient, d'ailleurs, se permettre impunment tous les dsordres
que la loi et atteints et chtis dans la conduite des nationaux,
sujets du roi. Le sage et vertueux Charles V le dit clairement dans
les privilges qu'il accorda en 1366 aux marchands italiens tablis 
Nmes: ces marchands ne pouvaient tre inquits et punis pour le cas
de simple fornication,  moins qu'ils ne fussent convaincus de rapt
ou d'adultre (_nec pro lubrico carne aliquis eorum punietur_). Il est
donc prsumable que la licence des moeurs de ces trangers influait sur
l'tat moral de la population qui les entourait et qui se corrompait
 leur exemple, sinon  leur contact; car ils avaient auprs d'eux
un cortge de femmes dissolues et de libertins, qui menaient joyeuse
vie et qui se pervertissaient mutuellement. Nous n'attribuerons
pourtant pas  leur installation dans la ville de Troyes, en 1380,
l'tablissement des _bouticles_, que les _filles de joie cloistrires_,
ou _femmes communes_, tenaient _d'anciennet_ dans plusieurs endroits
de cette ville, comme nous le savons d'aprs cet article d'un document
antrieur, cit par les continuateurs de Ducange au mot _Clausur_:
Item, que toutes filles de vie cloistrire, ou femmes communes
diffames, voisent tenir, tiennent et fassent leurs bouticles s lieus
 ce ordonns d'anciennet dans ladite ville. Les villes voisines
de Paris et qui se trouvaient dans le rayon, pour ainsi dire, de la
cour du roi, se faisaient un point d'honneur d'obir les premires
aux ordonnances royales et d'imiter scrupuleusement l'organisation
de la police parisienne, comme elles imitaient les moeurs, les modes,
les usages et le jargon de la capitale. L'imitation ne restait pas
en dfaut dans les choses du libertinage et, pour n'en citer qu'une
particularit bizarre, nous pencherions  croire qu'un _bon compagnon_
de province, qui avait vu son Paris et qui s'tait amus des rues
_Tirev.._, _Trousse-Putain_ et autres aussi malhonntes de nom que de
sjour, fut le parrain narquois de la rue _Pousse-Penil_,  Issoudun,
et de la rue _Retrousse-Penil_,  Blois, et de toutes les rues _sans
chef_ affectes  la Prostitution lgale.




CHAPITRE XV.

  SOMMAIRE. --Provinces centrales de la France. --La Champagne. --La
  Touraine. --Le Berry. --Le Bourbonnais. --Le Poitou. --L'Orlanais.
  --Les femmes maries de Montluon assimiles aux prostitues.
  --L'_Adveu_ de la terre du Breuil. --Servitudes bouffonnes et
  factieuses. --La _chausse de l'tang de Souloire_. --Le seigneur
  de Poizay et les _denres_ des filles amoureuses. --Le roi de
  France et les ribaudes de Verneuil. --Les _femmes folles_ de
  Provins, etc., etc.


Les provinces centrales de la France taient celles o la Prostitution
rencontrait le moins d'entraves, et trouvait les conditions les plus
favorables. On lui laissait le champ libre, pourvu qu'elle se soumt
aux coutumes locales et qu'elle se tnt  l'cart, sans causer de
trouble ni de _contents_. On ne punissait chez elle que le scandale
et les contraventions. Il faut remarquer que ces provinces taient
aussi celles o la civilisation avait le mieux adouci les moeurs: si
la dbauche publique y vivait en bonne intelligence avec l'autorit
des seigneurs et des communes, la gaiet et la douceur du caractre
des habitants les loignaient naturellement de tous les crimes et de
toutes les violences que le libertinage entrane trop souvent aprs
lui. La Prostitution avait donc droit de cit dans chaque ville de
la Champagne, de la Touraine, du Berry, du Bourbonnais, du Poitou et
de l'Orlanais; elle devait seulement, dans chaque endroit o elle
passait ou se fixait  sa convenance, payer les redevances fodales
et se conformer aux usages, qui souvent n'taient point crits dans
les coutumiers du pays, mais que la tradition maintenait de sicle en
sicle. Parmi ces redevances, il en tait de fort singulires, que nous
ne comprenons plus aujourd'hui, et qui n'ont peut-tre jamais eu de
sens raisonnable. Ainsi, Sauval a tir des Archives de la Chambre des
Comptes un document de l'anne 1498, lequel constate que la coutume de
Montluon assimilait aux prostitues les femmes maries qui battaient
leurs maris; mais les unes et les autres ne rendaient pas un hommage
de mme nature  la chtellenie de Montluon. Toute femme qui avait
frapp son mari tait tenue d'offrir au chtelain ou  la chtelaine
un escabeau ou un bton. Toute prostitue qui arrivait dans le pays
pour y faire vilain commerce, devait payer, une fois pour toutes,
quatre deniers au seigneur; et, de plus,  titre de vassale, aller
publiquement sur le pont du chteau, s'y accroupir et y faire entendre
un bruit malhonnte, qu'elle n'avait garde d'touffer sous ses jupes.
Voici le texte latin de l'_Adveu_ de la terre du Breuil, rendu par
trs-haute, trs-noble et trs-puissante dame Marguerite de Montluon,
le 27 septembre 1498: _Item in et super qualibet uxore maritum suum
verberante, unum tripodem. Item in et super fili communi, sexus
videlicet viriles quoscumque cognoscente, de novo in villa Montislucii
eveniente, quatuor denarios semel, aut unum bombum sive vulgariter_
PET, _super pontem de castro Montislucii solvendum._

Les commentateurs, qui se fourrent partout, et de prfrence dans
les endroits les plus malsonnants, n'ont pas manqu de battre les
buissons  l'occasion de cette sale redevance. Les uns ont prtendu
que les filles folles de leur corps ne pouvaient donner au seigneur de
Montluon plus qu'on ne les estimait gnralement; ils ont rapproch
de la taxe indcente que ce seigneur exigeait d'elles un dicton
proverbial, qu'on employait jadis  l'gard des prostitues: La belle
ne vaut pas un pet. D'autres archologues se sont souvenus,  ce
propos, d'un passage inexpliqu des livres de _Pantagruel_, o Rabelais
nous montre comment les pets engendrent les petits hommes; les _vesnes_
ou vesses, les petites femmes. Ce qui fit les deux proverbes: _Glorieux
comme un pet_ et _Honteux comme une vesse_. Il serait ais de compiler
un gros volume sur le pet des ribaudes de Montluon. Nous prfrons
clore la discussion sur ce sujet dlicat, en rappelant que, d'aprs
les habitudes du droit fodal, l'hommage et la redevance dpendaient
du genre de service que le vassal rendait au seigneur et  ses
tenanciers. L'histoire des fiefs est remplie de servitudes bouffonnes
et factieuses, entre lesquelles la part de la Prostitution n'est pas
la moins trange. Dans les _aveux_ et dnombrements, faits en 1376 et
autres annes, par les seigneurs des comts d'Auge, de Souloire et de
Bthisy en Normandie; le seigneur de Bthisy dclare  sa suzeraine,
Blanche de France, veuve du duc d'Orlans, que les femmes publiques qui
viennent  Bthisy ou y demeurent lui doivent 4 deniers parisis, et que
ce droit, qui lui valait autrefois 10 sols parisis tous les ans (ce qui
supposait la venue annuelle de trente ribaudes), ne lui rapportait plus
que 5 sols,  cause qu'il n'y en venoit plus tant, dit Sauval (t.
II, p. 465). Le seigneur de Souloire dclare,  son tour, que toutes
ces femmes-l, qui passent sur la chausse de l'tang de Souloire,
laissent entre les mains de son juge la manche du bras droit ou 4
deniers ou _autre chose_. Pour comprendre cette _autre chose_, il
faut ouvrir,  la page 110, les _Rponses_ de J. Boissel, Bordier et
Joseph Constant sur diffrentes questions relatives  la Coutume du
Poitou (1659, in-fol.): le seigneur de Poizay, dans la paroisse de
Verruye, se rservait formellement, en 1469, le droit de prlever, sur
chaque fille amoureuse arrivant dans la paroisse, la taxe ordinaire
de 4 deniers, ou de prendre _ses denres_, ce qui fixe  4 deniers le
salaire obscne de ces malheureuses. Il parat, du reste, que, dans la
plupart des fiefs, le seigneur avait droit  cette taxe uniforme de 4
deniers sur chaque femme de mauvaise vie, qui entrait sur les terres
du fief et qui annonait l'intention d'y vivre de son industrie. Mais
souvent le seigneur rougissait de recevoir la dme de la Prostitution;
et il remplaait cette taxe pcuniaire par quelque redevance ridicule,
qui maintenait du moins ses privilges fodaux. Le roi de France se
montrait plus insouciant de l'origine des impts qui tombaient dans ses
coffres; car, en 1283, suivant un document recueilli dans le Glossaire
de Ducange (au mot _Putagium_, dans la dernire dit.), il recevait
encore le tribut des ribaudes de Verneuil,  4 deniers par tte.

La Prostitution, dans ces pays de la langue d'oil, n'avait pas le
cachet d'infamie qu'elle imprimait aux personnes qui vivaient  ses
dpens dans les provinces de la langue d'oc. Les fabliaux et les romans
des trouvres normands, champenois, poitevins et tourangeaux, sont
remplis de dtails emprunts  la vie amoureuse des femmes communes
et dbauches; les jongleurs, qui les frquentaient sans doute et qui
souvent couraient le pays avec elles, n'prouvaient aucune rpugnance 
faire figurer dans leurs vers ces joyeuses compagnes de leur existence
vagabonde. M. Bourquelot, dans sa belle _Histoire de Provins_ (t. I,
p. 273), nous apprend que les femmes folles de cette ville taient
clbres par leurs charmes et leur volupt. Elles habitaient dans
plusieurs rues dont les noms malhonntes accusent l'anciennet et qui
furent autrefois _paves de ribaudes_, selon l'expression locale qui
s'est conserve et qui rappelle la rue _Pave-d'Andouilles_ de Paris.
Le _Fabliau de Boivin de Provins_ (Ms. de la Bibl. Nation., n 7,218)
caractrise ainsi une des rues dshonntes de la ville:

  Porpensa soi que  Provins
  A la foire voudra aller,
  Et vint en la rue aus putains.

Ces rues affectes spcialement au domicile des femmes de mauvaise vie
tmoignent pourtant de la dmarcation profonde, qui sparait du reste
de la population les prostitues et les empchait de se confondre avec
les femmes d'honneur. Celles-ci ne possdaient ni la beaut, ni la
sduction des impudiques, mais elles taient si jalouses de leur bonne
renomme, qu'elles ne croyaient pas qu'il y et une pnalit assez
grande contre la mdisance ou la calomnie qui osait porter atteinte
 leur rputation. Elles avaient donc obtenu des comtes de Champagne
appui et protection, dans le cas o l'une d'elles serait injurie par
une autre et traite de _pute_ en prsence de tmoins. Celle qui se
permettait une pareille injure, sans raison et sans preuves, devait
payer 5 sous d'amende et suivre la procession en chemise, comme
les pnitentes, en portant une pierre qu'on nommait la _pierre du
scandale_, tandis que la femme qu'elle avait insulte marchait derrire
elle et lui piquait les fesses avec une aiguille. Voici le texte d'une
charte, date de 1287, dans laquelle se trouve relate cette bizarre
coutume, que Ducange n'accompagne d'aucun commentaire, en la tirant
des archives de la Champagne: La fame qui dira vilonnie  autre, si
come de putage, paiera 5 sols, ou portera la pierre, toute nue, en
sa chemise,  la procession, et celle la poindra aprs, en la nage
(_nates_, fesses), d'un aguillon, et s'elle disoit autre vilonnie qui
atourt  honte de cors, ele paierait 3 sols, et li homs ainsin.

Il est vident que c'taient les femmes publiques qui se rendaient
coupables ordinairement de cette espce d'injure  l'gard des femmes
honntes, et la loi prenait la dfense de celles-ci, qui eussent t
fort empches de rpondre dans le mme style  ces effrontes. La
Coutume de Champagne s'occupe particulirement de ce dlit d'injure.
L'homme ou la femme qui outrageait ainsi une femme de bien, lui
devait l'_escondit_ (l'excuse), outre l'amende de 5 sous, et s'il
avenoit, ajoute la Coutume (article 45), que la femme  qui l'on
diroit le lait (l'offense) eust mary, ceste amende chiet  la volont
du seigneur, jusque soixante sols. Les Coutumes de Cerny en Laonais
et de la Fre, octroyes par Philippe-Auguste, autorisaient tout
homme de bien qui entendrait injurier une honnte femme par une femme
de moeurs scandaleuses  se faire d'office l'avocat et le vengeur de
l'insulte, en adressant  l'insulteuse deux ou trois bons coups
de poing (_colaphi_), pourvu qu'il ne ft pas dirig lui-mme par
une vieille rancune  l'gard de celle qu'il maltraitait au nom de
l'honntet publique. La Coutume de Beauvoisis ne particularise pas
les injures et _vilenies_, qui valaient 5 sous d'amende pour un vilain
et 10 sous pour un gentilhomme; elle dit seulement que le plus grand
_mfait, aprs le cas de crime_, c'est de prtendre, vis--vis d'un
homme mari, _con a geu o sa feme carnelment_, et, l-dessus, Philippe
de Beaumanoir raconte que, sous le rgne de Philippe-Auguste, un
homme ayant dit  un autre: Voz estes coz (cocu) et de moi meismes!
celui  qui s'adressait cette injure tira son couteau et en frappa le
provocateur. Emprisonn et mis en jugement, il fut acquitt, par le
roi et son conseil, comme ayant agi en cas de lgitime dfense. Les
femmes de mauvaise vie, autrefois comme toujours, taient promptes
 l'injure et capables des plus indignes procds pour intimider les
gens de bien, qui tremblaient de se commettre avec elles. Une de leurs
tactiques les plus ordinaires consistait dans l'odieux usage qu'elles
faisaient de la qualit de femme marie, lorsqu'elles menaaient d'une
plainte en adultre l'imprudent qui les avait frquentes et qui se
voyait alors oblig d'acheter leur silence. C'tait pour exercer ces
manoeuvres criminelles, et pour exploiter  leur profit les remords
du libertinage, qu'elles cachaient soigneusement leur condition de
femme marie et qu'elles ne la rvlaient qu'aprs avoir commis un
adultre intress. La loi tant formelle et n'admettant pas l'excuse
d'ignorance dans un pareil crime, il fallut que le droit coutumier
vnt attnuer, en ce cas d'exception, les rigueurs du droit commun. De
l cet article des Franchises de la Perouse en Berry, qui remontent
 l'anne 1260 et qui manaient de la justice seigneuriale: Si fem
marie commaner venoet  la Paerose par putage, hom qui n'auroet feme
qui gueroet ob li, n'en est tengut vers le segnor.

Les femmes amoureuses, qui, tant libres de leur corps, n'avaient
pas un mari  produire comme un pouvantail d'adultre, se livraient
souvent  un genre de spculation analogue, en menaant de dnonciation
les gens maris qu'elles faisaient tomber dans le pch. C'tait
encore un genre d'adultre que la loi fodale punissait autant que
l'autre: un homme mari qui avait eu des relations coupables avec
une fille publique, pouvait tre accus et condamn. On vitait sans
doute d'appliquer cette rigoureuse jurisprudence, et l'on fermait les
yeux sur les dlits de cette nature; mais, quand il y avait plainte ou
dnonciation, le juge tait bien forc de poursuivre le dlinquant, qui
se trouvait heureux d'en tre quitte pour une amende, car la pnalit
la plus frquente en pareil cas, celle qui donnait satisfaction au
sentiment de la vindicte populaire, c'tait la fustigation des deux
complices, courant tout nus par la ville et recevant leur chtiment
des mains de tous les spectateurs, qui devenaient bourreaux en cette
circonstance. Nous retrouvons, dans ce vieil usage, tabli, du moins en
principe, par toute la France du moyen ge, une tradition des peines
afflictives de Rome antique,  l'gard des adultres, des courtisanes
et des dbauchs. Les Coutumes d'Alais, rdiges au milieu du treizime
sicle, et publies pour la premire fois  la suite des _Olim_ (1848,
t. IV, p. 1484), formulent en ces termes la pnalit de l'adultre:
Encoras donam que, si deguns hom que aia moller o femina que aia
marit son pris en aulterii, que amdui coron ins per la villa e sian ben
batutz, et en al ren non sian condempnat; e'l femena an primieiran.
Les deux coupables couraient donc ensemble; mais la femme allait la
premire  travers les coups de verges. Le mme recueil des _Olim_
nous offre plusieurs applications de cette course des _battus_. En
1273, le prieur de l'abbaye de Charlieu fit courir ou fouetter par la
ville (_fecisset currere seu fustigare per villam_) plusieurs personnes
qui avaient t surprises en adultre sur les terres de l'abbaye. Les
habitants de la ville se plaignirent au bailli de Mcon, en prtendant
que le prieur s'tait arrog un droit de justice qu'il n'avait pas dans
leur cit (_quod novam et inconsuetam justitiam faciebat in villa_);
et le bailli revendiqua ce droit de justice au nom du roi. Mais le
prieur, se fondant sur d'anciens privilges de l'abbaye, ne persista
pas moins  faire courir et fustiger les adultres qu'il pouvait saisir
en flagrant dlit. Les justices seigneuriales, enchevtres les unes
dans les autres, se disputaient sans cesse entre elles le terrain
lgal, surtout dans les questions de police des moeurs. A Amiens,
l'vque soutenait, en 1261, qu'il avait droit de justice sur les
sodomites dans la banlieue de la ville d'Amiens; les bourgeois de cette
ville disaient, au contraire, que ce droit de justice leur appartenait
depuis la fondation de leur commune: le dbat ayant t soumis au
conseil du roi, Louis IX ordonna que la ville serait maintenue dans son
droit de justicier corporellement les sodomites: _justiciandi corpora
sodomiticorum_ (voy. les _Olim_, t. I, p. 136). A Saint-Quentin, l'abb
et les moines, d'une part, le mayeur et ses chevins, d'autre part,
se disputaient, en 1304, le droit de basse justice dans les faubourgs
de la ville: l'abb et ses moines voulaient arrter, chasser et
emprisonner les femmes folles (_fatuas mulieres_) qui avaient envahi
les alentours de l'abbaye; le mayeur et ses chevins voulaient que ces
femmes vcussent en paix, dans la saisine abbatiale. Le conseil du roi
dcida que l'abb et ses moines taient matres de se dbarrasser de
ce voisinage malhonnte, mais que le mayeur et ses chevins pourraient
 leur tour arrter, chasser et emprisonner les femmes folles sur tout
le territoire de la commune (voy. les _Olim_, t. III, p. 151). Il y eut
probablement entre les parties une transaction qui rglementa dans les
faubourgs d'Amiens l'exercice de la Prostitution.

Ces rglements taient  peu prs les mmes partout, car ils avaient
toujours le mme but: svir contre les entremetteurs, confiner la
dbauche dans certaines rues ou dans certains lieux, noter d'infamie
les prostitues et les empcher de se confondre avec les femmes
honntes. Jean de Bourgogne, comte de Nevers, par ordonnance du 5 mars
1481, enjoignit  toutes les femmes dbauches de porter sur la manche
droite une aiguillette rouge ou vermeille; il leur dfendit d'aller
par la ville ou les faubourgs, sans cette marque,  peine de prison,
et leur interdit de demeurer ailleurs qu'entre les deux fontaines,
qui est de tout temps leur demeure ordinaire, et de frquenter les
tuves de la ville. (_Archives de Nevers_, par Parmentier, 1842, t.
I, p. 185.) Les contraventions aux rglements taient punies de bien
des manires. Abbeville se distinguait par le singulier pilori qu'on
avait invent exprs pour les filles publiques qui se laissaient
surprendre en faute: c'tait un cheval de bois, appel le _chevalet_,
dress sur la place Saint-Pierre. Aprs les avoir copieusement
fouettes on les plaait  califourchon sur le chevalet, dont le dos
tranchant ne leur offrait pas une monture trs-commode. Ensuite, dans
quelques circonstances graves, on les bannissait au son de la cloche;
et si l'une d'elles rompait son ban et revenait dans la ville pour y
trafiquer de son corps, on lui coupait un membre et on la bannissait
de nouveau. (_Hist. d'Abbeville_, par Louandre, 1845, t. II, p. 213 et
286.) Les proxntes qui taient convaincus du crime de maquerellage
dans cette mme ville, recevaient un chtiment plus exemplaire que
partout ailleurs: on les promenait, mitrs, dans un tombereau rempli
d'ordures; on les menait au pilori, o le bourreau leur coupait et
brlait les cheveux; aprs quoi on les expulsait  toujours, et, en
cas de rupture de ban, on les condamnait au bcher. En 1478, Belut
Cantine d'Abbeville, pour avoir voulu atraire Jehannette, fille Witace
de Queux,  soy en aler en la compagnie de ung nomm Franqueville,
homme d'armes de la garnison d'icelle ville, fut mene, mitre, en
ung benel, par les carrefours, et ses cheveux bruslez au pilory; et ce
fait, bannye de ladite ville et banlieue, sur le feu,  tousjours.
Au reste, la peine capitale, comme nous l'avons dit, tait crite
dans la loi; mais on ne l'excutait qu'en cas de rcidive et mme en
raison de causes aggravantes. La punition des macquereaux, suivant
les privilges parcidevant de la ville de Gand, dit J. de Damhoudre,
estoit le bannissement, et les macquerelles le nez coup; mais ils
n'usent plus du nez, come bien du ban, pillori, eschelle ou eschafaut.
Le docte auteur de la _Pratique judiciaire s causes criminelles_
ajoute cette remarque relative  la jurisprudence de Bruges en
semblable matire: Moy, qui ay est plusieurs ans au Conseil de la
ville de Bruges, n'ay oncques veu punir corporellement les macquereaux,
ou macquerelles, ou adultres, ains seulement, au dessoubz de la mort,
par bannissement hors et dedans la ville ou pays, par le pillory ou
eschaffaut, par fustigation ou autres peines semblables.

[Illustration:
  Cabasson del.
  Drouart imp., r. du Fouarre, 11, Paris.
  Roze, sc.

  LA CHEVAUCHE DE L'ANE.
]

Cette jurisprudence, qui tait celle du parlement de Paris, s'tablit
de proche en proche dans tous les parlements de France; mais la
coutume locale se rserva presque toujours de donner  l'excution un
caractre diffrent, qui dpendait des moeurs du pays. Ici, l'amende
tait considrable, comme dans le ressort du parlement de Rennes,
qui punissait d'une amende de 1,000 livres tournois les _vendries
de poupes ou filleries_; l, on frappait de confiscation les biens
meubles et immeubles des condamns. Tantt la maquerelle tait coiffe
d'une mitre ou bonnet conique en papier jaune ou vert; tantt on lui
mettait sur la tte un chapeau de paille, pour indiquer que son corps
attendait toujours un acheteur; tantt on la marquait de la lettre
M ou de la lettre P, soit au front, soit au bras, soit aux fesses;
on promenait la condamne sur un ne galeux, sur un tombereau, sur
une charrette, sur une claie; on la fustigeait avec des verges, avec
des lanires de cuir, avec des cordes  noeuds, avec des baguettes.
Ce supplice, quel qu'il ft, tait une fte pour la population, qui
y prenait part en accompagnant de ses hues et de ses insultes la
malheureuse qu'on lui livrait comme un jouet. C'est surtout dans la
rpression de ces sortes de dlits, dit Sabatier dans son _Histoire
de la lgislation sur les femmes publiques et les lieux de dbauche_,
que nos pres s'attachrent  dployer une rigueur infamante et des
chtiments dont le mode blessait et les principes de l'humanit, et la
dcence qu'on se proposait de venger. Mais le peuple tait avide de
voir la course des adultres et d'y jouer son rle en poursuivant et en
battant les coupables; quelquefois il se passait de la sentence du juge
pour faire courir tout nus ceux qu'il avait surpris en flagrant dlit,
et qu'il regardait comme appartenant  sa justice. Aussi, dans la
plupart des privilges que les communes obtenaient de leurs seigneurs,
elles avaient soin de faire confirmer le droit qu'elles s'attribuaient
de punir les adultres, et il fallut que les seigneurs et les rois de
France eux-mmes restreignissent ce droit  certains cas particuliers,
en laissant toujours aux dlinquants la facult de se racheter au
moyen d'une amende. Dans les privilges de la ville d'Aiguesmortes,
reconnus par le roi Jean en 1350, la course des adultres fut admise
en principe, mais les coupables pouvaient la compenser par le payement
d'une contribution que fixait le magistrat. Si cette course avait lieu,
les deux coureurs n'taient pas fustigs; et la femme, quoique nue, 
l'instar de son complice, devait couvrir son sexe: _Sine fustigatione
currant nudi, copertis pudendis mulierum_; dit l'ordonnance du roi
Jean, qui, par le mme sentiment de pudeur, dfendait de mettre en
prison les hommes avec les femmes. (Voy. les _Ordonn. des rois de
France_, t. Ier.) Il arrivait souvent que la populace d'une ville,
impatiente de se donner le spectacle d'une course aussi peu dcente,
accusait d'adultre les couples d'amants qu'elle avait trouvs 
l'cart, et taxait de flagrant dlit une simple conversation amoureuse.
Il tait donc ncessaire que la loi expliqut clairement ce que c'tait
que le flagrant dlit qui entranait la pnalit de l'adultre. Un
malentendu n'tait plus possible en face des dtails minutieux que
prsente  cet gard le code des coutumes, liberts et franchises
accordes par les comtes de Toulouse aux habitants de Moncuc, et
confirmes trs-srieusement par Louis XI dans ses lettres patentes du
30 novembre 1465: Si omne mollierat era trobat per bayle ab femyna
maridada en adultero tug sols nut e nuda en leg, o en autra loc
sospechos, l'omme sobre la femyna, baychadas los bragas, o ce isera
nut, o, sinon portara, la femyna nuda o sas vestimendas levadas tro a
l'enbouilh.....

La Normandie fut,  toutes les poques, aussi avance que Paris en fait
de Prostitution. Nous avons parl de ce mauvais lieu que possdait
la ville de Rouen, dans la seconde moiti du douzime sicle, et que
le duc de Normandie, Henri II, roi d'Angleterre, avait plac sous
la surveillance spciale d'un de ses officiers, nomm Balderic. Ce
personnage portait le titre de gardien de toutes les femmes publiques
exerant  Rouen (_Custos meretricum publice venalium in lupanar
de Roth_), et il runissait  ce titre bizarre celui de marchal du
roi-duc, pendant son sjour  Rouen, avec les fonctions de garde de
la porte de la prison du chteau, valant 2 sous de gages par jour, la
perception du droit de glande dans les bois voisins, etc. (Glossaire
de Ducange, au mot PANAGATOR.)

Ce mauvais lieu, qui existait  Rouen ds le temps des premiers ducs
de Normandie, et qui tenait sans doute ses privilges de Guillaume
le Conqurant, fut probablement le thtre des prdications de Robert
d'Arbrissel. On sait que le pieux fondateur de l'ordre de Fontevrault
s'en allait, pieds nus, sur les places publiques et dans les
carrefours, pour amener les pcheresses au repentir et  la pnitence
(_ut fornicarias ac peccatrices ad medicamentum poenitenti posset
adducere_). Un jour qu'il tait venu  Rouen, raconte la Chronique,
il entra dans le lupanar et s'assit au foyer pour se chauffer les
pieds. Les courtisanes l'entourent, croyant qu'il tait entr pour
commettre le pch (_fornicandi caus_); lui, il prche les paroles
de vie et promet la misricorde du Christ. Alors, celle des ribaudes
qui commandait aux autres lui dit: Qui es-tu, toi qui tiens de tels
discours? Sache que voil vingt ans que je suis entre dans cette
maison pour y servir au pch (_ad perpetranda scelera_), et qu'il n'y
est jamais venu personne qui parlt de Dieu et de sa misricorde. Si
pourtant je savais que ces choses fussent vraies... A l'instant, il
les fit sortir de la ville et les conduisit, plein de joie, au dsert:
l, leur ayant fait faire pnitence, il les fit passer du dmon au
Christ.

L'abbaye de Fontevrault, que le pieux Robert avait fonde pour y
recueillir de prfrence les femmes perdues, ne le mit pas  l'abri
des tentations du diable et des calomnies du sicle. Il se soumit,
dit-on,  d'tranges preuves pour vaincre la chair, cette chair qui
le torturait et l'enchanait aux vanits du monde. On l'accusait de
partager le lit de ses religieuses et de s'chauffer  leur contact,
pour avoir ensuite la gloire de dompter ses sens. L'abb de Vendme,
Geoffroy, lui crivit une lettre de reproches  ce sujet: _Feminarum
quasdam, ut dicitur, nimis familiariter tecum habitare permittis, et
cum ipsis etiam et inter ipsas noctu frequenter cubare non erubescis.
Hoc si modo agis vel aliquando egisti, novum et inauditum sed
infructuosum martyrii genus invenisti_. Robert se vantait de n'avoir
jamais succomb  ce martyre d'un nouveau genre; et, dans une lettre
de Marbode, vque de Rennes, publie par J. de la Mainferme dans son
_Clipeus ordinis nascentis Fonterbaldensis_, il est dit positivement
que la plupart des religieuses de Fontevrault devinrent grosses des
oeuvres de leur abb: _Taceo de juventis, quas sine examine religionem
professas, mutata veste, per diversas cellulas protinus inclusisti.
Hujus igitur facti temeritatem miserabilis exitus probat: ali
enim, urgente partu, fractis ergastulis, elapserunt, ali in ipsis
ergastulis pepererunt_. On voit, par ce curieux passage, que la maison
du bienheureux Robert ne se distinguait d'un mauvais lieu que par la
scandaleuse fcondit de ses habitantes.

Chaque ville de la Normandie avait aussi son lupanar, sinon un
garde-noble des femmes amoureuses, et l'on peut dire, avec apparence de
raison, que les _maquereaux_ et les _maquerelles_ qui figurent dans les
anciennes Coutumes normandes furent baptiss de ce sobriquet au bord
de la Manche. Nous ne voyons pas cependant que les ducs de Normandie se
soient montrs aussi favorables  la Prostitution lgale, que Guillaume
IX, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, qui avait tabli ou voulait
tablir  Niort une maison de dbauche sur le plan des monastres
de femmes. Guillaume de Malmesbury (voy. le recueil des _Hist.
des Gaules_, t. XIII, p. 20) a consign ce fait singulier dans sa
Chronique, et il ajoute qu'aprs avoir construit l'difice destin  ce
monastre lubrique, le duc se proposait d'en confier l'administration
aux plus fameuses prostitues de ses tats: _Apud Niort habitacula
qudam quasi monasteriola construens, abbatiam pellicum ibi positurum
delirabat, nuncupatus illam et illam quacumque femosioris prostibuli
essent, abbatissam et priorem, cteras vero officiales instituturum
cantitans_. Ce duc d'Aquitaine, qui fut un galant troubadour et un
libertin effrn, aurait t dtermin par des raisons de police,
dit M. Weiss dans la _Biographie universelle_,  former un pareil
tablissement, qui eut depuis son analogue dans plusieurs villes de
France, d'Italie et d'Espagne. On ne sait si ce fut pour s'expliquer
sur ce fait que le pape Calixte II cita Guillaume au concile de Reims,
en 1129. Quoi qu'il en soit, le duc ne se drangea pas et continua de
chanter l'amour, en donnant  ses sujets l'exemple d'une joyeuse vie.

Les femmes de plaisir normandes, poitevines et angevines avaient
beaucoup fait, sans doute, pour mriter leur renomme; celles d'Angers
l'emportaient sur toutes, comme le prouve ce dicton proverbial
qui avait cours au quinzime sicle: Angers, basse ville et hauts
clochers, riches putains, pauvres coliers. Le bas peuple de l'Anjou
avait lui-mme compos son blason: _Angevin, sac  vin; Angevine, sac 
...._ (Le _Livre des Proverbes franais_, par le Roux de Linci, t. Ier,
p. 203.)

Le voisinage de l'Anjou et du Poitou n'avait pas russi  pervertir
la chaste Bretagne, o la Prostitution n'eut jamais qu'une existence
cache, timide, que le hasard rvlait parfois aux bonnes mes
bretonnes. Ainsi, vers la fin du quatorzime sicle, dans l'enqute
ouverte pour la canonisation de Charles de Blois, un tmoin, nomm Jean
du Fournet, homme d'armes de la paroisse de Saint-Josse, au diocse
de Dol, raconta aux commissaires ecclsiastiques comment le saint
duc avait converti une pcheresse. Le jour du jeudi saint de l'anne
1357, Charles de Blois se rendant de la ville de Dinan au chteau
de Lon, accompagn d'Alain du Tenou son argentier, de Godefroi de
Ponblanc son matre d'htel, du chevalier Guillaume le Bardi et de
quelques gens d'armes, aperut une femme assise au bord du chemin;
il lui demanda ce qu'elle faisait l, et celle-ci, s'tant leve,
rpondit qu'elle gagnait son pain  la sueur de son corps (_quod panem
suum isto modo, per publicationem sui corporis, lucrabatur_). Le duc,
prenant  part son argentier, lui ordonna de s'approcher de cette
femme et de l'interroger sur le genre de mtier qu'elle exerait, car
le bon seigneur n'avait pas compris la rponse de la pauvre crature,
qui avoua tristement qu'elle tait au service de l'impuret publique
(_quod erat mulier publica_), et que la misre l'avait oblige  faire
ce vilain mtier. Le duc, entendant cela, dit  cette malheureuse
qu'elle devrait au moins s'abstenir de pcher de la sorte pendant la
semaine sainte. Elle rpliqua que si elle avait vingt sous, elle s'en
abstiendrait bien jusqu' la fin du mois. Charles de Blois mit la main
 sa bourse, qui n'tait pas trop garnie (_modicam bursam suam_),
et en tira 40 sous, qu'il offrit  cette femme. Elle promit, en les
recevant, de rester vingt jours sans commettre le pch de fornication.
Godefroi de Ponblanc voulait qu'elle s'engaget, par serment, 
cette pnitence, de quarante jours; mais le duc ne permit pas qu'elle
s'expost  un parjure, et il la quitta en l'exhortant  persvrer
dans la bonne voie. Cette prostitue, qui se nommait Jehanne du Pont,
tint sa promesse et n'oublia pas les conseils de Charles de Blois. Elle
renona pour toujours  la vie dissolue, et, avec ses 40 sous, qui
lui faisaient une petite dot, elle pousa un garon du pays, fils de
Mathieu Ronce de Pludilhan, et ne retomba plus dans le pch. (_Hist.
de Bretagne_, par Lobineau, t. II, p. 551.) On peut induire, de cette
aventure, que Jehanne du Pont, comme _femme de champs et de haies_, ne
gagnait pas plus d'un ou deux sous par jour en attendant les chalands
sur le bord du chemin ainsi que les prostitues trangres dans la
Jude et telles que nous les reprsentent les saintes critures.

Les provinces occidentales, o les moeurs franques s'taient conserves
dans toute leur impuret, furent de tout temps le thtre des plus
grands dbordements de la Prostitution. Il y avait en Lorraine et en
Alsace comme ailleurs des coutumes et des ordonnances qui punissaient
les excs de la dbauche, surtout quand elle portait atteinte  la
considration du clerg, qui s'y livrait avec emportement; mais,
dans chaque ville, l'impudicit publique trouva des institutions
protectrices, s'il est permis d'employer cette expression pour
caractriser l'organisation du vice au point de vue de la police
dilitaire. M. Rabutaux, aprs avoir dcrit l'tat de la Prostitution
dans les climats du midi, o nous voyons, dit-il, sans tonnement,
des passions fougueuses produire leur naturelle consquence, s'tonne
de ne pas rencontrer des moeurs plus svres dans les pays du nord:
Si nous portons notre attention, ajoute-t-il, sur des pays qu'un
ciel moins brlant semblait disposer  une conduite plus grave, nous
y retrouvons les mmes excs, empreints peut-tre d'un caractre plus
grossier. L'explication de ce fait doit ressortir,  notre avis, d'une
cause historique et de certaines conditions d'conomie politique.
La population austrasienne, d'une part, avait gard ses habitudes
de luxure froce, et, d'autre part, la lgislation nationale n'avait
rien fait pour dompter ces apptits brutaux, que l'abus des boissons
fermentes, de la bire ou _cervoise_, de l'hydromel et des vins du
Rhin, exaltait jusqu'au dlire. La Prostitution est donc admise comme
loi de ncessit, pour sauvegarder l'honneur des femmes maries,
qui, malgr cela, ne se prservaient pas toujours des outrages et des
attentats de la sensualit masculine. Le lgislateur ne recherche et
ne condamne que les mfaits qui dcoulent de cette source impure. Ainsi
le maquerellage est chti plus rigoureusement que le viol; mais toute
fille et toute femme n'en a pas moins le droit de se vendre elle-mme,
en se soumettant toutefois  diverses formalits de police municipale.
La loi n'tait svre contre elles, que dans le cas o elles se
prostituaient aux gens d'glise. Charles III, duc de Lorraine, rsume
l'ancienne jurisprudence dans son ordonnance du 12 janvier 1583, qui
condamne au fouet les femmes et filles notoirement notes et diffames
de paillardise, qui hantent les maisons des gens d'glise, et chez
lesquelles ils se retirent pour en abuser. Quant aux rglements de
la Prostitution lgale, ils ne diffraient gure, quoique plus larges
et moins austres, de ceux que des raisons d'utilit, de morale et de
prudence, avaient fait adopter dans les grandes villes du midi. Les
femmes de mauvaise vie se trouvaient comme retranches de la socit;
elles habitaient des quartiers et des rues infmes; elles ne pouvaient
vaquer ailleurs  leur ignoble mtier; elles portaient un costume
spcial ou une marque distinctive  l'instar des Juifs; elles payaient
une redevance au fisc; elles se gouvernaient entre elles d'aprs les
statuts d'une association rgulire, analogue  celles des corps de
mtier.

A Strasbourg, des ordonnances municipales de 1409 et 1430 constatent
que les femmes publiques taient relgues dans les rues Bieckergass,
Klappergass, Greibengass, et derrire les murs de la ville, o ces
sortes de femmes avaient demeur de tout temps, disent les ordonnances,
qui furent renouveles plusieurs fois dans le cours du quinzime
sicle. (Voy. dans les _Mm. de l'Institut, Sciences morales et
politiques_, les Observations de M. Koch sur l'origine de la maladie
vnrienne et sur son introduction en Alsace et  Strasbourg.) On
conserve, en effet, dans les archives de cette ville, les rglements
et statuts accords, le 24 mars 1455, par le magistrat de Strasbourg,
 la communaut des filles tablies dans la rue et maison dites
_Picken-gaff_. Ces rglements, composs de treize articles, renferment
les mesures de police auxquelles taient soumis les lieux de dbauche.
(_Dict. des sciences mdicales_, t. XLV, art. PROSTITUTION.) Ces
mauvais lieux se multiplirent tellement, que, vers la fin du
quinzime sicle, les officiers publics chargs de les surveiller et
d'y recueillir l'impt lustral, en comptaient plus de cinquante-sept
dans six rues diffrentes; en outre, la seule rue dite Undengassen
renfermait dix-neuf de ces maisons de paillardise; il y en avait
_une foule_ dans la petite rue vis--vis du Kettener, et plusieurs
derrire la maison appele _Schnabelburg_. Koch a eu sous les yeux le
rapport de police qui prouve que la Prostitution lgale comptait une
centaine de _bordiaux_ dans la ville archipiscopale de Strasbourg.
Les entrepreneurs de ces harems ouverts  la lubricit alsacienne
envoyaient leurs agents et leurs courtiers jusque dans les pays
trangers pour y faire provision de belles jeunes filles, qui louaient
leur corps par contrat, et qui, une fois prisonnires dans les clapiers
(_klapper_) de Strasbourg, se voyaient rduites  une condition pire
que l'esclavage. Enfin, vers le commencement du seizime sicle, les
maisons publiques ne suffisaient plus pour contenir toutes les femmes
de vie dissolue, qui affluaient de tous cts, et qui, n'ayant pas de
gte, envahirent les clochers de la cathdrale et des autres glises.
Pour ce qui est des _hirondelles_ ou ribaudes de la cathdrale, dit
une ordonnance de 1521, le magistrat arrte qu'on les laissera encore
quinze jours; aprs quoi, on leur fera prter serment d'abandonner la
cathdrale et autres glises et lieux saints. Il sera nommment enjoint
 celles qui voudront persister dans le libertinage de se retirer
au Rieberg (hors la ville, prs de la porte des Bouchers) et dans
d'autres lieux qui leur seront assigns. Quinze ans plus tard, grce
au protestantisme, qui, selon la remarquable expression dont se sert M.
Rabutaux, rendit quelque dignit  la vie prive, il n'y avait plus
dans tout Strasbourg que deux maisons de Prostitution. A cette poque,
les femmes dbauches portaient encore l'_enseigne_ que le magistrat
de Strasbourg leur avait impose en 1388: c'tait un haut _bonnet_
conique, noir et blanc, pos par-dessus leur voile; c'tait,  la
couleur prs, ce _hennin_ qu'Isabeau de Bavire introduisit  la cour
de France, au grand scandale des _prudes femmes_. (Voy. les _Observat._
de M. Koch, cites dj.)

La Prostitution ne rgnait pas avec moins de fureur dans le pays
Messin qu'en Alsace, et,  Metz comme  Strasbourg, les moines et les
ecclsiastiques se mlaient  ses dsordres les plus scandaleux. Dans
un _atour_ ou ordonnance des magistrats, de l'anne 1332, dfense est
faite aux gens d'glise d'aller de nuc et de jor, en place commune,
en nosses, en danses et en autres leus qui ne sont mie  dire. Cet
_atour_ constate la grant dissolucion qui estoit en moines de Gorze,
de Saint-Arnoul, de Saint-Clment, de Saint-Martin, devant Ms, etc.,
lesquels couraient les rues pendant la nuit, brisaient les portes
des maisons, frquentaient les tavernes et les lieux infmes. Cet
tat de choses ne fit qu'empirer vers la fin du seizime sicle, et
le chroniqueur Philippe de Vigneulles attribue ces monstrueux excs
 l'affluence des gens de guerre que la ville avait pris  sa solde:
On ne voyoit par les rues, que ribaudes, dit-il, et pource que les
choses estoient si fort diffames, on fit des _huchements_ svres
(proclamations), sur la pierre _Bordelesse_, en prsence de tous
les _Treze_ (magistrats de la ville). Cette pierre Bordelesse devait
tre le pilori ou la _justice_ de Metz. Un de ces _huchements_, en
date du 6 juillet 1493, est rapport dans la Chronique indite de
Philippe de Vigneulles: Que touttes femmes maries, estant arrire
de leurs mairits, et les filles qui se pourveoient mal, allaissent aux
bordeaulx, comme en Anglemur (cul-de-sac voisin des murs de la ville),
et en les aultres rues accoustumes o telles femmes et filles doibvent
demeurer au bas Mets, si elles ne se voulloient retireir et vivre comme
femmes de bien emprs de leurs mairits. Et que nulz manans de Mets ne
les soustenissent et ne leur louaissent maisons en bonnes rues, sus
peine de quarante sols d'amende. Et que lesdites femmes et filles ne se
trouvaissent en nulles festes, ne  nulles danses, aux nopces ne aux
festes, qui se feroient aval la cit, et que nulz ne les menaissent
danser, sur la somme de dix solz d'amende.

Metz avait plusieurs rues affectes, depuis une poque trs-recule,
 la demeure des femmes dissolues, et celles de ces rues qui n'ont
pas disparu avec la vieille ville gardent toujours leur destination
primitive. Prs du cul-de-sac d'Anglemur, qui tait le principal
foyer de la dbauche urbaine, se trouvait la rue des _Bordaux_ ou
du _Bordel_, qui a t ferme, et qui aboutissait autrefois  la
muraille d'enceinte, paralllement avec la rue Stancul. Celle-ci,
qui monte sur le versant oriental de la colline Sainte-Croix, o
tait situ le palais des rois d'Austrasie, est troite, sombre et
puante, comme toutes les rues de son espce. Les femmes de mauvaise
vie s'engageaient, moyennant certaine pension fixe par contrat, 
servir corporellement dans les maisons de tolrance, que des ribaudes
tenaient  bail et  ferme sous la _mainburnie_ des magistrats. Ainsi,
toute fille non marie qui causait esclandre par ses moeurs dpraves,
tait mene honteusement au _bourdel_, et livre aux ribaudes, qui
trafiquaient de son corps, si on ne leur payait une bonne ranon,
suprieure  la somme qu'elles croyaient pouvoir retirer de cette
nouvelle marchandise. Philippe de Vigneulles raconte,  ce sujet,
une touchante histoire qu'il date de 1491: Une _garse_, allant  la
cathdrale le jour des Rameaux, rencontra son _ami par amour_, qui
la prit avec lui et l'emmena en son logis, au lieu de l'accompagner
 la messe. La chose fut sue, et les magistrats mandrent  leur
tribunal l'auteur de ce scandale: on le condamna seulement  40 sous
d'amende; mais la fille, qu'on jugea _remplie de malvaise voulent_,
fut enferme dans une maison de dbauche. Son ami s'en alla aprs,
dit le naf chroniqueur, et la racheta des mains des ribaudes, en
payant quinze solz, et la ramena en son hostel, et vendist tous ses
biens, et s'en alla demourer dehors. Un autre chroniqueur, le doyen
de Saint-Thibaut, nous fournit un renseignement prcis sur le salaire
de la Prostitution, dans un temps, il est vrai, o l'abondance des
femmes communes ne faisait pas compensation  la disette du bl. En
1420 on avait quatre femmes pour un oeuf, dit M. mile Bgin (_Histoire
des sciences dans le pays Messin_, p. 311) d'aprs l'autorit de ce
chroniqueur: car un oeuf coustoit un gros, et une femme quatre deniers;
encores les a-on meilleur marchi. Le maquerellage ne formait pas
nanmoins un commerce peu lucratif, et malgr les dangers d'un jugement
criminel, malgr le frquent exemple des chtiments infligs aux
_maquerelles_, il ne manquait pas de honteuses femmes qui vivaient du
trafic de leurs propres enfants. Eut une femme les oreilles coupes,
rapporte Philippe de Vigneulles (sous l'anne 1480), pour tant qu'elle
avoit fait beaucoup de larrecins, et qu'elle avoit aussy men une
jeune fille qu'elle avoit, qui estoit sa fille, au bourdel et mis 
honte. Un sicle plus tard, pour le mme fait, elle et subi la peine
capitale.

L'histoire particulire de toutes les villes de la Lorraine et de
l'Alsace nous offre une multitude de faits analogues qui dmontrent
l'unit de la jurisprudence en matire de Prostitution. Nous consignons
seulement ici deux singularits relatives aux villes de Saint-Di et
de Montbliard. Dans cette dernire ville, un _ribaud_, qui parcourait
la ville en habits de femme (1539), fut apprhend au corps, mis s
mains du matre de la haute justice, pour estre plac sur une eschelle,
avec deux quenouilles s costs, puis fouett et chass  toujours
des terres du seigneur de Montbliard. Il est probable que ce ribaud
faisait un assez dtestable usage de son dguisement fminin. Nous
avons vu qu'on arrtait aussi  Paris les ribaudes qui descendaient en
habits d'homme dans la rue; mais, ordinairement, on se contentait de
confisquer ces habits qui n'appartenaient pas  leur sexe. A Saint-Di,
les femmes de mauvaise vie, qui habitaient les rues Destord et
Nozeville, pouvaient se vanter d'tre d'un temprament trs-prolifique,
puisque quatre villages voisins: Pierpont, Sainte-Hlne, Bult et
Padoux, appels les _villes mleuses_, avaient t peupls par leurs
enfants mles, qui s'y mariaient, et qui devenaient sujets du chapitre
de la cathdrale de Saint-Di, de mme que les impurs habitants de
la basse rue de Destord et de Nozeville. (Voy. dans les _Arrts de
la Chambre royale de Metz_, un dnombrement fourni  la Chambre le 7
janvier 1681.)




CHAPITRE XVI.

  SOMMAIRE. --Influence des moeurs et des usages de l'Italie sur la
  Provence et le Languedoc au moyen ge. --La _Grant-Abbaye_ de
  la rue de Comenge,  Toulouse. --_Enseigne_ des pensionnaires
  de la _Grant-Abbaye_. --Le quartier des Croses. --La maison du
  _Chtel-Vert_. --Vicissitudes de la Prostitution lgale  Toulouse
  jusqu' la fin du seizime sicle. --_Hospice_ de la Prostitution
  lgale  Montpellier. --Les entrepreneurs du _Bourdeau_ de
  Montpellier. --Clare Panais. --Guillaume de la Croix et les deux
  fils de Clare Panais. --La _maison_ de Paullet Dandra. --Le
  _bourdeou_ privilgi d'Avignon. --_Statuts_ de Jeanne de Naples.
  --De la Prostitution  Avignon antrieurement aux statuts de 1347.
  --Etc., etc.


Il y a trois villes de France dans chacune desquelles l'histoire de la
Prostitution lgale peut constater l'existence d'un lieu de dbauche
tabli en vertu d'un privilge royal et afferm au profit de la cit.
Ces trois villes sont: Avignon, Toulouse et Montpellier; o l'on
trouve, dans l'intrt des bonnes moeurs, l'institution d'une _abbaye_
obscne, que l'autorit municipale administrait comme un tablissement
d'utilit publique. Nous croyons que les annales de ces trois
tablissements mritent d'tre crites et rapproches dans le mme
chapitre, pour faire comprendre l'influence des moeurs et des usages de
l'Italie sur la Provence et le Languedoc au moyen ge.

De toute anciennet, dit une ordonnance de Louis XI que nous
avons dj cite, est de coustume en notre pays de Languedoc et
espciallement s bonnes villes dudit pays, estre establie une
maison et demourance, au dehors des ditesvilles, pour l'habitation
et rsidence des filles communes. En effet,  Toulouse, du temps de
ses premiers comtes, une maison de dbauche avait t ouverte aux
frais de la ville, qui en tirait un gros revenu, et qui assurait
par l le repos des femmes honntes: cette _abbaye_ tait situe
dans la rue de Comenge. L'hrsie des Cathares, ou Albigeois, qui
ne pouvaient avoir de commerce charnel avec aucune femme, contribua
probablement  faire dchoir pour un temps le rgne de la Prostitution
 Toulouse, et, pour employer la belle expression dont se sert M.
Mignet en analysant la doctrine de ces austres hrtiques (_Journal
des Savants_, mai 1852), le dieu de la matire qui dominait sur les
rgions tnbreuses des corps souills fut impuissant  dfendre
son temple. Une ordonnance des capitouls, de l'an 1201, purifia
la rue de Comenge, et transfra dans le faubourg Saint-Cyprien
l'tablissement impur qui la dshonorait. Ce mauvais lieu autoris
sembla encore trop voisin du coeur de la ville; et on le transfra
plus tard hors des murs, prs de la porte et dans le quartier
des Croses (voy. les _Mm. de l'hist. du Languedoc_, de Catel, et
l'_Hist. de Toulouse_, par Lafaille). Si l'on et ferm les portes
de cette maison publique, qu'on appelait la _Grant-Abbaye_ et qui
renfermait non-seulement les ribaudes de la ville, mais encore celles
qu'amenait  Toulouse le caprice de leur mtier vagabond, les coliers
de l'Universit et les dbauchs ou _goliards_ du pays se fussent
rvolts pour maintenir ce qu'ils nommaient leurs antiques privilges.
La Ville et l'Universit avaient donc d'intelligence fait les frais
d'installation des _fillas communes_, et partageaient, _bono jure et
justo titulo_, comme propritaires, les profits de l'exploitation
impudique. Les prostitues, qui logeaient  demeure ou de passage
dans la Grant-Abbaye, taient astreintes  porter un chaperon blanc
avec des cordons blancs, pour _enseigne_ de leur honteuse profession.
Elles ne se soumettaient qu'avec peine  ce rglement somptuaire,
qui les empchait de _se vtir et assegneir  leur plaisir_: car ce
chaperon, de couleur clatante, refusait de s'associer avec d'autres
couleurs  la mode et gnait toujours, dans les questions de toilette,
la communaut impure de la Grant-Abbaye. Les magistrats cependant
se montraient inflexibles observateurs des anciennes ordonnances, et
punissaient rigoureusement toute contravention  la rgle des chaperons
et cordons blancs.

Au mois de dcembre 1389, le roi Charles VI, visitant les bonnes
villes de son royaume, fit son entre triomphante dans la capitale du
Languedoc, o il fut reu avec pompe et o il rsida quelques jours.
La population tout entire avait pris part aux ftes de cette entre,
et les recluses de la Grant-Abbaye taient alles  la rencontre
du roi, avec des prsents de confitures, de vins et de fleurs, pour
lui prsenter une supplique; elles lui demandaient, en don de joyeux
avnement, de les dlivrer des _injures_, _vitupres_ et _dommages_
que leur attiraient souvent les chaperons blancs et les cordons blancs
qu'une vieille ordonnance attribuait  leur confrrie. Il paratrait
que le cri: _Au chaperon blanc!_... dans les rues de Toulouse
faisait sortir des maisons et des boutiques une foule d'enfants qui
poursuivaient avec des hues la malencontreuse coiffure, en lui jetant
de la boue et des pierres. Les femmes de la Grant-Abbaye se plaignaient
de ce que les ordonnances _sur leurs robes et autres vestures_ avaient
t faites par les capitouls, sans la _grce et licence_ du roi; elles
conjuraient donc ce prince de les mettre hors d'une telle servitude.
L'affaire fut porte devant le conseil des requtes et dbattue en
prsence de l'vque de Noyon, du vicomte de Melun et de messires
Enguerrand Deudin et Jean d'Estouteville. Charles VI, qui n'tait pas
encore en dmence, prit un intrt tout paternel  la _supplication
des filles de joie du Bourdel de la ville de Toulouse_, et, selon
les termes de l'ordonnance qu'il rendit en cette occasion, dsirans
 chascun faire grces et tenir en franchise et libert les habitans
conversans et demeurans en son royaume, il octroya aux suppliantes
que doresnavant elles et leurs successeurs en ladite Abbaye portent
et puissent porter et vestir telles robes et chaperons et de telles
couleurs comme elles vouldront tenir et porter, parmi ce qu'elles
seront tenues de porter, entour l'un de leurs bras, une ensaigne
ou diffrence d'un jarretier ou lisire de drap, d'autre couleur
que la robe qu'ils auront vestue ou vestiront, sans ce qu'elles en
soient ou puissent estre traities ne approchies pour ce en aucune
amende; nonobstant les ordonnances ou deffenses dessusdictes ne autres
quelconques. Les snchal et viguier de Toulouse et tous autres
justiciers et officiers taient chargs, en consquence, de protger 
l'avenir les dames de l'Abbaye et de les faire jouir _paisiblement_ et
_perptuellement_ de l'octroi de cette grce, sans les molester et sans
souffrir qu'elles fussent molestes au sujet de leur habillement (voy.
les _Ordonn. des rois de France_, t. VII, p. 327).

Les filles de la Grant-Abbaye eurent lieu de se repentir d'avoir t
exceptes, par grce spciale du roi, de la servitude des chaperons
et cordons blancs. La population de Toulouse s'indigna de ce que
ces cratures s'taient permis de quitter leur _enseigne_, en vertu
de l'ordonnance du mois de dcembre 1389, et ce fut un mot d'ordre
gnral d'injurier et de maltraiter toutes celles qui se montreraient
par la ville sans chaperons et cordons blancs. Le snchal et viguier
de Toulouse ferma les yeux sur les avanies qu'on leur faisait subir
journellement, et les justiciers et officiers royaux refusrent de
recevoir leurs plaintes. Ne pouvant obtenir justice et protection, les
ribaudes, plutt que de renoncer au bnfice de l'ordonnance qui les
affranchissait d'une servitude infamante, se tinrent renfermes dans
leur asile (_hospitium_) et ne s'exposrent plus  paratre en public
avec la simple jarretire ou lisire de drap d'autre couleur que leur
robe; mais elles ne se firent pas oublier de leurs perscuteurs, qui
venaient les tourmenter jusque dans la Grant-Abbaye. Ces perscutions
loignrent successivement les habitus du lieu, lesquels procuraient 
la ville un revenu considrable (_commodum magnum_), qui tait consacr
 des dpenses d'utilit publique. Ce revenu baissa continuellement; et
le trsorier du Capitole, qui le percevait chaque anne sur les femmes
communes et sur leurs fermiers (_arrendatoribus_), alla se plaindre
aux capitouls, qui s'murent de la perte d'une recette si facile
et si sre. On fit une enqute, et l'on apprit que les habitantes
de l'Abbaye n'taient plus en sret chez elles; que des bandes de
mauvais garons et de libertins (_ribaldi, lenones et malevoli_)
venaient jour et nuit fondre sur le couvent impur, et y commettaient
des dsordres inous; que ces mchants, qui ne craignaient ni Dieu,
ni justice, et qui semblaient inspirs du malin esprit (_non verentes
Deum, neque justitiam, cum sint imbuti maligno spiritu_), brisaient
les portes, pntraient dans l'intrieur de la maison, et, pour
atteindre les malheureuses qui se barricadaient dans leurs chambres,
dmolissaient la muraille ou peraient la toiture; ensuite, ils
maltraitaient, frappaient et outrageaient de la manire la plus atroce
(_vituperose et atrociter_) les pauvres victimes de leur furieuse et
cruelle lubricit. Celles-ci, pour chapper  ces oppressions,  ces
violences,  ces injures, s'enfuyaient avec leurs servantes et leurs
domestiques (_familiares_), et la Grant-Abbaye n'tait plus qu'une
ruine abandonne. Les capitouls essayaient inutilement de porter remde
au mal et de ramener les fugitives au bercail, en leur promettant appui
et protection; l'habitude tait prise, et, malgr les injonctions
des capitouls, malgr les efforts de la garde urbaine, le sige de
l'Abbaye recommenait sans cesse avec les mmes pisodes de violence
et de scandale. Les capitouls, en dsespoir de cause, s'adressrent
au roi pour le supplier de venir en aide  leur pouvoir brav et
mconnu; Charles VII, qui ne rgnait que sur quelques provinces de son
royaume, parcourait alors le Languedoc pour y rchauffer le zle de
ses partisans: il se rendit  Toulouse, il examina dans son conseil la
requte des capitouls, il se souvint que son pre avait octroy un don
de joyeux avnement aux filles de joie de Toulouse, et, par lettres
patentes du 13 fvrier 1425, il menaa de toute sa colre les auteurs
des excs qui s'taient reproduits plusieurs fois dans la Grant-Abbaye;
il enjoignit  ses officiers de protger cet tablissement, qu'il
prenait sous sa garde spciale, et il fit planter devant la porte dudit
lieu des poteaux fleurdeliss (_baculos cum floribus lilii depictos_),
en signe de protection royale (voy. le _Recueil des Ordonnances des
rois de France_, t. XIII, p. 75).

Les armes de France imposrent peu aux perturbateurs, qui renouvelaient
de temps en temps leurs attaques nocturnes contre l'Abbaye; ils
se rservaient ainsi l'excuse de n'avoir pas vu les fleurs de lis,
mais les pauvres pcheresses avaient beau sonner la cloche d'alarme,
appeler au secours et demander merci, elles se trouvaient heureuses
d'en tre quittes pour un viol. Enfin, elles abandonnrent tout 
fait l'Abbaye qui les livrait sans dfense  leurs bourreaux; et
elles rentrrent dans le quartier des Croses, o elles furent moins
exposes aux insolences des perturbateurs. Les capitouls virent alors
s'lever  l'ancien taux les revenus obscnes de la ville, et cette
grave considration leur fit fermer les yeux sur l'envahissement
de la dbauche publique dans l'enceinte des murailles de Toulouse.
Les _fillas communes_ restrent prs d'un sicle dans les ruelles
voisines de la porte des Croses; elles n'migrrent qu'en 1525, lorsque
l'Universit s'empara des maisons qu'elles occupaient et y construisit
des btiments  son usage. On les relgua de nouveau hors de la
cit; et l'on acheta pour elles, aux frais de la ville, une grande
maison, situe hors des murs dans un lieu appel le Pr-Moutardi,
appartenant  M. de Saint-Pol, matre des requtes. Cette maison de
Prostitution, qui fut surnomme le _Chteau-Vert_ ou _Chtel-Vert_,
n'avait plus  redouter les assauts des mauvais garnements et elle
offrait une retraite paisible  ses pensionnaires, qui travaillaient
toujours de leur infme mtier pour le compte de la ville; mais des
rglements svres rgissaient,  cette poque, l'institution du
Chteau-Vert. En 1557, la peste s'tant dclare  Toulouse, ordre
avait t donn aux femmes amoureuses de demeurer enfermes dans
leur fort et de n'y admettre personne jusqu' la cessation du flau;
quelques-unes dsobirent  cet ordre de police et furent fouettes
sur la place du march, les autres s'enfuirent et passrent dans des
villes o la peste n'tait pas. Elles reparurent  Toulouse en 1560,
quand l'amlioration de la sant publique leur rouvrit les portes du
Chteau-Vert. Leur retour fut joyeusement ft, mais les capitouls,
offenss des railleries que leur valait la direction suprme de ce
_bourdel_ municipal, sachant aussi qu'on les accusait d'acheter leurs
robes avec l'impt du Chteau-Vert, cdrent cet impt aux hpitaux de
la ville. Les hpitaux n'en jouirent que six ans, aprs lesquels ils
rendirent  la ville un privilge aussi onreux: les bnfices produits
par l'exploitation du Chteau-Vert se trouvaient absorbs, et au del,
par les charges attaches aux redevances de ce domaine dshonnte; car
les hpitaux taient tenus, en compensation, de recevoir et de soigner
les malades qui sortaient du Chteau-Vert. Or, depuis six ans, ces
malades avaient t plus nombreux que jamais et le traitement vnrien
cotait fort cher. Un conseil solennel s'assembla au Capitole; on y
agita la question qui proccupait en ce temps-l tous les magistrats
du royaume: l'abolition radicale de la Prostitution. Les notables de
la cit assistaient  cette runion, et ils opinrent la plupart pour
la suppression du Chteau-Vert; mais l'avis de l'abb de la Casedieu
l'emporta de concert avec celui du premier prsident du parlement, qui
conseillait de remettre cette suppression  un moment plus opportun.

En effet, il n'y avait pas de ville o la Prostitution lgale ft
plus ncessaire qu' Toulouse: les moeurs y taient fort relches, et
les passions, sous l'influence du climat, y prouvaient des besoins
imprieux qu'il fallait satisfaire dans de certaines limites. C'tait
le seul moyen d'viter des scandales et d'assurer la scurit des
femmes honntes. Deux faits rcents prouvaient que l'autorit des
magistrats de la ville ne pouvait exercer trop de surveillance sur
les filles de joie, que le Chteau-Vert ne renfermait pas mme assez
strictement. En 1559, on avait trouv quatre de ces malheureuses dans
le couvent des Grands-Augustins; elles s'y taient caches sous la robe
monastique et elles servaient aux dbauches de toute la communaut.
Trois de ces faux moines de perdition furent pendus aux trois portes du
couvent, et un vritable moine, leur principal complice, fut envoy,
les fers aux pieds,  son vque. En 1566, trois autres femmes de
cette espce s'tant glisses dans le couvent des Bguines, on les
pendit sans forme de procs. Le Chteau-Vert conserva donc encore
ses attributions et ses franchises jusqu'en 1587. Cette anne-l, on
remit en vigueur les mesures de salubrit que rclamait le rgne d'une
pidmie  Toulouse: le Chteau-Vert fut vacu et l'on en scella les
portes; mais les prostitues, en sortant de leur repaire, ne changrent
pas leur genre de vie, et en dpit de la peste, qui ne les effrayait
pas, elles exeraient en plein champ leur dangereuse industrie. Un des
capitouls, que la peur de la peste avait forc de quitter son poste
et de se rfugier  la campagne, fut tmoin des dbauches vagabondes
qui avaient lieu autour de la ville. Lorsque la peste eut cess et
que ce capitoul eut repris ses fonctions, il raconta, dans le conseil
de ville, les honteux spectacles qu'il avait eus sous les yeux dans
les vignes et dans les champs qui avaient remplac le Chteau-Vert.
On ne songea point  rouvrir ce dernier, et l'on donna la chasse 
toutes les ribaudes qui avaient men une vie si dsordonne pendant la
peste. Elles furent enfermes dans les prisons de la ville, et on les
attachait  des tombereaux _pour le nettoiement des rues_ (voy. les
_Annales de la ville de Toulouse_, par Lafaille, t. II, p. 189, 199 et
280).

Telles furent les vicissitudes de la Prostitution lgale  Toulouse
jusqu' la fin du seizime sicle. L'histoire des mauvais lieux de
Montpellier ne remonte pas  une date aussi recule, du moins les
documents authentiques qui nous la racontent ne sont pas antrieurs au
quinzime sicle; mais,  Montpellier comme  Toulouse, nous voyons
que, suivant l'usage tabli de toute anciennet dans les principales
villes du Languedoc, la Prostitution lgale avait son _hospice_ hors
des murs de la cit et sous la garde des magistrats, qui percevaient
un impt sur les femmes communes et sur leurs fermiers privilgis. Au
commencement du quinzime sicle ce privilge malhonnte appartenait
 un nomm Clare Panais, qui avait tabli le centre de ses affaires
dans une maison situe hors des murs de la ville en un lieu appel
communment le _Bourdeau_: C'est l, disent les lettres patentes de
Charles VIII qui confirment l'ancien privilge de Panais, c'est l
que les filles communes et publicques ont accoustum de faire leur
demourance et y rsider de jour et de nuit. Clare Panais jouissait
paisiblement de son privilge et s'enrichissait, en payant des droits
normes  la ville. Il avait deux fils, Aubert et Guillaume, qu'il
faisait lever avec beaucoup de soin, et qui devaient tre des jeunes
gens de famille accomplis. Cet excellent pre mourut, et les deux
fils hritrent du privilge attach  la maison du Bourdeau. Comme
ce privilge rapportait beaucoup d'argent, ils ne pensrent pas 
s'en dessaisir; mais ils en cdrent une partie  Guillaume de la
Croix, changeur, qui tait d'une bonne noblesse de Montpellier, et
qui comptait parmi ses anctres le fameux patron des pestifrs,
saint Roch. Depuis lors, la proprit indivise du Bourdeau demeura
entre les mains de Guillaume de la Croix et des deux frres Panais,
qui devinrent changeurs et banquiers, sans cesser d'exploiter la
ferme de la Prostitution lgale  Montpellier. Ils n'en furent pas
plus dshonors que le conseil de ville, qui touchait les deniers de
l'impt et qui avait la haute direction du Bourdeau. Le mayeur et les
magistrats qui composaient le conseil voulurent empcher les femmes
de mauvaise vie d'entrer dans la ville, mme avec l'aiguillette sur
l'paule, et, pour leur ter tout prtexte de frquenter les tuves
et les bains publics, o elles exeraient en cachette leur ignoble
profession, ils proposrent aux fermiers de la dbauche urbaine de
faire construire des tuves et des bains dans la maison du Bourdeau.
Aubert Panais et son frre Guillaume, ainsi que leur associ Guillaume
de la Croix, consentirent  faire ces _grandes et somptueuses
dpenses_, qui avaient pour objet de rendre tout  fait sdentaires les
habitantes du Bourdeau; mais ils profitrent d'une si belle occasion,
pour faire renouveler et confirmer l'ancien privilge de cette maison
de tolrance, en vertu duquel, moyennant la somme de cinq livres
tournois paye annuellement au roi ou  son lieutenant, ds lors en
avant, nulles personnes, de quelque estat ou condicion qu'ils soient
ou feussent, ne pourroient faire ou faire faire, en la part antique
de Montpellier, nul bourdeau, cabaret, hostellerie, ne autres estuves,
pour loger, retraire ne estuver lesdites filles communes, sur peine de
perdre et confisquer lesdites maisons, bourdeau, cabaret ou estuves.
Le conseil de ville,  qui l'on reprsenta l'_instrument public_ fait
et pass entre les parties intresses, approuva de nouveau les clauses
du contrat, et augmenta les avantages des fermiers du Bourdeau.

Mais ceux-ci furent bientt troubls dans la jouissance de leur
privilge: un des associs, Aubert Panais, ayant cd sa part 
sa fille Jaqute, qui l'apporta en dot  Jacques Bucelli, qu'elle
pousa vers 1465, un nomm Paullet Dandra, habitant la mme ville,
se crut autoris  poursuivre la dchance du privilge des Panais.
Il agissait ainsi _par envie ou autrement_, et il tait sans doute
soutenu par le _recteur_ ou le bailli de la vieille ville. Il commena
donc par retirer et accueillir lesdites filles communes en une sienne
maison situe en dedans de la ville en la partie de la Baillie. Mais
l'existence d'un lieu de dbauche  l'intrieur de la cit tait
une infraction  tous les vieux us du Languedoc, et les habitants
du voisinage, prtres et bourgeois, se plaignirent aux consuls et
protestrent contre l'audacieuse entreprise de Paullet Dandra:
car ils voyaient la chose estre au grant vitupere et deshonneur
et trs-mauvais exemple des femmes maries, bourgeoises et autres,
et de leurs filles et servantes, et mesmement pour les scandales
et inconvniens qui s'en pouvoient avenir. Dandra tint bon; et,
probablement avec l'appui secret de certains dbauchs qui trouvaient
leur profit  l'tablissement de cette maison centrale, il continua
d'y tenir une _cour amoureuse_, et il y attira souvent les _dames_ du
Bourdeau. Mais Guillaume de la Croix et Guillaume Panais taient riches
et puissants, le premier surtout; ils sommrent le gouverneur de la
ville de faire fermer la maison de Dandra, ouverte contrairement aux
ordonnances des rois et au privilge de Clare Panais; ils ne rougirent
pas de se dclarer propritaires et entrepreneurs du Bourdeau, en
portant plainte au roi. Charles VII envoyait justement aux tats du
Languedoc, comme ses commissaires, le sire de Montaigu, snchal de
Limousin, et matres Jean Hbert et Franois Halle, conseillers du
roi, qui se rendirent  Montpellier, o les tats s'assemblrent
au mois de dcembre 1458. Ces trois personnages furent saisis de
l'affaire par une requte que Guillaume de la Croix et ses associs
adressrent aux tats, qui ne ddaignrent pas de s'en occuper.
Les commissaires du roi firent comparatre les parties devant eux,
et, aprs les avoir entendues en prsence du procureur de la ville,
dfendirent  Dandra, sous peine d'une amende de dix marcs d'argent,
de loger ni de recevoir dans sa maison aucune femme publique. Le
procureur de la ville et le snchal de Beaucaire furent avertis
d'avoir l'oeil et la main  l'excution de cet arrt, conforme aux
antiques coutumes de Montpellier. Quant aux hritiers et successeurs
de Clare Panais, ils furent confirms dans la jouissance de leur
privilge moyennant la redevance annuelle de cinq sols tournois au
profit du roi: sans qu'aucun puisse doresnavant diffier ne establir
autre maison ou lieu publicque pour l'habitation desdites filles
communes, soit en la Rectorie ou Baillie de la ville ou ailleurs. Les
associs, non satisfaits du gain de leur procs, demandrent au roi
la confirmation de l'arrt, en 1469, et cette confirmation leur fut
accorde moyennant finance. Vingt ans plus tard Guillaume de la Croix
tait devenu conseiller du roi et trsorier de ses guerres, mais il
n'avait pas renonc, pour cela,  sa part d'entrepreneur du Bourdeau
de Montpellier. Comme il ne rsidait pas habituellement  Montpellier,
et que Guillaume Panais ne s'occupait plus gure de l'administration de
leur proprit indivise, il craignit de voir reparatre la concurrence
fcheuse que Dandra leur avait faite nagure: Doubtant que aucuns
leur voulsissent, en la jouissance des choses dessus dclares,
donner destourbier et empeschement, il sollicita de Charles VIII la
confirmation des lettres patentes qu'il avait obtenues de Louis XI, et
qui contenaient la teneur des privilges du Bourdeau de Montpellier.
Charles VIII s'empressa d'accorder  son _am et fal conseiller_,
pour le bien et interest de la chose publique, l'ordonnance qui
maintenait ses droits sur la Prostitution de Montpellier, ainsi que
ceux de Guillaume Panais et de Jaqute, femme de Jacques Bucelli, tous
habitants honorables de cette ville.

De mme que Montpellier, Toulouse et les principales villes du
Languedoc et de la Provence, Avignon avait aussi son _bourdeou_
privilgi, tabli et constitu en vertu d'ordonnances royales et
municipales, et ce mauvais lieu, le plus clbre de tous ceux de
la France  cause des statuts qui le rgissaient, semble avoir
t organis sur le modle des maisons publiques de l'Italie.
L'authenticit de ces statuts, que le savant mdecin Astruc publia
pour la premire fois en 1736 dans la premire dition de son trait
_De Morbis venereis_, nous parat incontestable, malgr la spcieuse
rfutation que M. Jules Courtet a fait paratre dans la _Revue
archologique_ (2e anne, 3e livraison). Selon M. Jules Courtet,
Astruc aurait t la dupe d'une plaisante mystification et les statuts
apocryphes, attribus  la reine Jeanne de Naples, seraient l'oeuvre
de M. de Garcin et de ses amis. C'est dans une note anonyme, crite
 la main sur un exemplaire de la _Cacomonade_ de Linguet, que se
trouve raconte l'histoire de cette mystification, dans laquelle on
fait intervenir comme complice un Avignonnais, M. Commin, qui a vu le
jour dix ans aprs le livre d'Astruc. On sait ce que vaut, en gnral,
une note trace sur la garde d'un livre, et nous sommes surpris que
la critique ait fond sur une pareille note la ngation d'un fait
historique qui a travers le dix-huitime sicle, ce sicle sceptique
et railleur, sans tre dmenti ni mme mis en doute. A coup sr, si des
mystificateurs d'Avignon avaient pu s'amuser de la sorte aux dpens
d'un savant aussi renomm que l'tait Astruc, l'Europe entire et
retenti d'un immense clat de rire, et le trait _De Morbis venereis_,
dans lequel la pice en question fut imprime pour la premire fois,
n'et point chapp aux consquences d'une telle mystification; car
le but de toute mystification est la publicit satirique. Dans tous
les cas, la factie de M. de Garcin et de ses amis et transpir,
du moins  Avignon, et Astruc se ft bien gard de conserver les
statuts apocryphes dans la seconde dition de son ouvrage, corrige
et augmente, en 1740. Cet ouvrage, d'ailleurs, traduit en franais
par Jault, et en plusieurs langues, aurait rencontr plus d'un
contradicteur sur le fameux chapitre du _bourdeou_ d'Avignon. Il est
dmontr, au contraire, que la tradition locale  l'gard de cette
maison de Prostitution tait constante et trs-rpandue lorsque Astruc
crivit  une personne d'Avignon (vers 1725 ou 1730) pour obtenir, s'il
tait possible, une copie de l'original des statuts de 1347.

M. Jules Courtet dit que cette copie a t faite d'aprs un prtendu
original que de malins faussaires ont intercal dans un beau manuscrit
du treizime et du quatorzime sicle, intitul _Statuta et privilegia
reipublic Avenionensis_. Ce manuscrit, qui a fait partie de la
magnifique bibliothque du marquis de Cambis Velleron, est entr depuis
au Muse Calvet, o M. Jules Courtet a pu l'examiner. Les _Statuta
prostibuli civitatis Avenionis_, que M. Jules Courtet regarde comme
une imitation, une contrefaon maladroite, non-seulement du style,
mais encore de l'criture du quatorzime sicle, sont transcrits sur
une feuille de parchemin, dont le second verso portait dj la copie
d'une bulle du pape Grgoire, criture du seizime sicle. Cette
circonstance seule prouverait qu'on n'a voulu tromper ici personne,
et que l'ancien possesseur du manuscrit, au seizime sicle sans
doute, s'est ingr de le complter lui-mme en y ajoutant une copie
faite sur une autre plus ou moins fautive qu'il tait parvenu  se
procurer. Le marquis de Cambis, qui tait d'Avignon et qui se trouvait
ainsi  la source de tous les bruits relatifs  cette affaire, n'et
pas manqu de faire disparatre les feuillets qui dshonoraient son
manuscrit, au lieu de mentionner dans son Catalogue les singuliers
statuts qui, dit-il (page 465), sont en langue provenale telle qu'on
la parlait alors, et qui diffre peu de celle d'aujourd'hui. Il est
probable que l'original existait ou avait exist dans les archives
du palais des papes ou dans celles des comtes de Provence, et qu'un
curieux en avait fait une transcription  sa manire, en altrant et
modernisant le texte provenal, peut-tre mme en traduisant dans cette
langue le texte latin. Ce qui parat certain, c'est que l'existence
de ces statuts n'a jamais t douteuse; et que leur authenticit est,
d'ailleurs, confirme par leur contexte, qui est d'accord avec tout ce
que nous savons sur le rgime de la Prostitution dans la Provence au
moyen ge. Quant  toutes les considrations morales qui ont t mises
en avant pour accuser de grossire invraisemblance ces statuts donns
ou plutt consentis par une jeune reine, elles n'ont pas de valeur pour
quiconque tudie la police des moeurs  cette poque: Jeanne de Naples,
comtesse de Provence, n'a rien innov en ce genre; elle n'a fait que
sanctionner de son autorit souveraine les mesures d'administration
urbaine que les magistrats d'Avignon avaient prises dans l'_intrt de
la chose publique_, suivant les motifs qui dictrent  Charles VIII une
ordonnance et des _lettres royaux_ sur une matire analogue.

La dissertation de M. Jules Courtet nous aidera du moins  montrer
qu'antrieurement aux statuts de 1347, la Prostitution s'tait
installe  la mode italienne dans la ville papale d'Avignon. Au
concile de Vienne, tenu en 1311-1312, le pieux et savant vque de
Mende, Guillaume Durandi, demanda la rpression svre des excs de
la dbauche; il s'indigna que le marchal de la cour d'Avignon et
pour tributaires les femmes communes et leurs scandaleux complices;
il voulait que l'on relgut dans les quartiers les moins frquents
ces _pestes publiques_, qui s'exposaient en foire aux portes des
glises, devant les htels des prlats et jusque sous les murs du
palais des papes; il voulait aussi que le marchal de la cour renont
aux infmes redevances de la Prostitution (voy. _Vit pap. Aven._,
publ. par Baluze, t. I, f 810). Tous les Pres du concile firent
cho aux plaintes de l'vque de Mende, mais on ne s'arrta point 
un projet de rforme qui aurait nui  bien des intrts particuliers;
et le marchal de la cour du pape continua de toucher les revenus
impurs de sa charge, qui avait plus d'un rapport avec celle du roi
des ribauds de la cour de France. Les ribaudes se multipliaient et
se rpandaient par toute la ville. Il n'y avait point, dit M. Jules
Courtet, de lieu, quelque sacr qu'il ft,  l'abri de leur incroyable
audace. Ptrarque, qui rsidait dans cette ville en 1326, s'tonne
du drglement des moeurs, que la translation du saint-sige semblait
avoir favoris, comme si le pape et les cardinaux avaient emmen de
Rome un cortge de femmes et d'hommes dpravs: Dans Rome la grande,
dit Ptrarque, il n'y avait que deux courtiers de dbauche; il y en a
onze dans la petite ville d'Avignon. (_Cum in magna Roma duo fuerint
lenones, in parva Avenione sunt undecim._ Voy. les _OEuvres latines de
Ptrarque_, dit. de Ble, f 1184.) On comprend que la Prostitution,
livre  elle-mme, avait besoin d'un rglement, semblable  celui qui
en faisait une institution de prvoyance et d'utilit publique dans les
autres villes de la Provence. La reine Jeanne, menace dans son royaume
de Naples par l'arme de son beau-frre Louis de Hongrie, venait de
dposer sa couronne teinte du sang de son mari; elle s'tait rfugie
sur les terres de France, et, aprs avoir pous en secondes noces
son cousin et son amant Louis de Tarente, elle se prparait  vendre
au pape le comtat d'Avignon pour acheter l'absolution de son crime et
l'appui de la papaut. Ce fut en prsence de ces graves vnements,
que la reine, qui devait tre  Aix, rdigea ou plutt confirma les
statuts de la Prostitution lgale  Avignon, comme Charles VII et Louis
XI confirmrent ceux du mme genre pour les villes de Toulouse et de
Montpellier. Ces statuts (et le premier article en fait foi) furent
dresss par les consuls ou gouverneurs de la ville, dans la forme
ordinaire de tous les privilges des mauvais lieux, et la jeune reine
ne fit que les signer, sans les lire, sur la foi de son chancelier, qui
les avait approuvs. On peut avancer avec certitude, que le premier
 qui l'on concda l'exploitation de ces privilges, tant le plus
intress  les obtenir, n'pargna pas l'argent, pour s'assurer ainsi
l'approbation de la reine, et pour faire reconnatre ses droits, avant
la cession du Comtat au saint-sige apostolique.

Nous ne pouvons que reproduire le texte provenal des statuts tel
qu'Astruc l'a donn, et nous regrettons que M. Jules Courtet n'ait
pas collationn ce texte avec celui que renferme le manuscrit du
Muse Calvet, et qui est rempli de ratures et de surcharges. Ce seul
fait doit exclure toute ide de supercherie, de la part du copiste
ou du traducteur de la pice originale. Nous allons donc, sans y
rien changer, donner ce texte provenal, et nous le ferons suivre
d'une version franaise, plus littrale que celle qui figure dans la
traduction du livre d'Astruc, et qui a t mal  propos rpte avec
ses erreurs et ses priphrases incolores.

I. L'an mil trs cent quaranto et set, au hueit dau ms d'avous, nostro
bono Reino Jano a perms lou Bourdeou dins Avignon; et vel ques toudos
las fremos debauchados non se tengon dins la Cioutat, mai que sian
fermados din lou Bourdeou, et que per estre couneigudos, que portan uno
agullietto rougeou sus l'espallou de la man escairo.

II. Item. Se qualcuno a fach fauto et volgo continu de mal faire,
lou clavair ou capitan das sergeans la menara soutou lou bras per la
Cioutat, lou tambourin batten, emb l'agullieto rougeou sus l'espallo,
et la lougeora din lou Bordeou amb las autros; ly defendra de non si
trouba foro per la villo  peno das amarinos la premieiro vegado, et
lou fou et bandido la secundo fs.

III. Nostro bono Reino commando que lou Bourdeou siego  la carriero
dou Pont-Traucat, proch lous Fraires Augoustins, jusqu'au Portau
Peir; et que siego une porto d'au mesmo cousta, dou todos las gens
intraran, et sarrado  clau per garda que gis de jouinesso non vejeoun
las dondos sensou la permissieou de l'abadesso ou baylouno, qu sara
toudos lous ans nommado per lous Consouls. La baylouno gardara la
clau, avertira la jouinessou de n'en faire gis de rumour, ni d'aiglary
eis fillios abandonnados; autromen la mendro plagno que y ajo, noun
sortiran pas que lous sargeans noun lous menoun en prison.

IV. La Reino vol que toudos lous samds la baylouno et un barbier
deputat das Consouls visitoun todos las fillios debauchados, que
seran au Bourdeou; et si sen trobo qualcuno qu'abia mal vengut de
paillardiso, que talos fillios sian separados et lougeados  part, afin
que non las counongeoun, per evita lou mal que la jouinesso pourri
prenre.

V. Item. S s trobo qualco fillio, que siego istado impregnado din lou
Bourdeou, la baylouno n'en prendra gardo que l'enfan noun se perdo, et
n'avertira lous Consouls per pourvesi  l'enfan.

VI. Item. Que la baylouno noun permttra  ges d'amos d'intra dins lous
Bourdeou lou jour Vendr et Sand san, ni lou benhoura jour de Pasques,
 peno d'estr cassado et d'av lou fou.

VII. Item. La Reino vol que todos las fillios debauchados, que seran
au Bourdeou, noun sian eu ges de disputo et jalousi; que noun se
doranboun, ne battoun, mai que sian como sors; qu quand qualco
quarello arribo, que la baylouno las accord et que caduno s'en sti 
ce que la baylouno n'en jugeara.

VIII. Item. Se qualcuno a rauba, que la baylouno fasso rendr lo
larrecin  l'amiable; et se la larrouno noun lou fai, que ly sian
donnados las amarinas per un sargean dins uno cambro, et la secundo lon
fou per lou bourreou de la Cioutat.

IX. Item. Que la baylouno noun dounara intrado  gis de Jusious; que se
per finesso se trobo que qualcun sie intrat, et ago agu conneissenc
de calcuno dondo, que sia emprisonnat per av lou fou per touto la
Cioutat.

I. L'an mil trois cent quarante-sept, au huit du mois d'aot, notre
bonne reine Jeanne a permis le bordel dans Avignon. Elle veut que
toutes les femmes dbauches ne se tiennent plus dans la cit, mais
qu'elles soient renfermes dans le bordel, et que, pour tre reconnues,
elles portent une aiguillette rouge sur l'paule gauche.

II. Si quelque fille a fait une faute et veut continuer de mal
faire, le garde des clefs de la ville ou le capitaine des sergents
l'amnera, par-dessous le bras,  travers la cit, tambour battant,
avec l'aiguillette rouge sur l'paule, et la logera dans le bordel avec
les autres, et lui dfendra de se trouver dehors par la ville,  peine
d'amende pour la premire fois, et du fouet et du bannissement pour la
seconde.

III. Notre bonne reine commande que le bordel ait son sige dans la rue
du Pont-Traucat, prs les frres Augustins, jusqu' la porte Peir,
et qu'il y ait une porte du mme ct par o tout le monde entrera,
mais qui sera ferme  clef pour empcher qu'aucun jeune homme puisse
voir les femmes sans la permission de l'abbesse ou baillive, qui sera
tous les ans nomme par les consuls. La baillive gardera la clef et
avertira la jeunesse de ne faire aucun tumulte, et de ne pas maltraiter
les filles abandonnes; autrement,  la moindre plainte qu'il y aurait
contre les auteurs du dsordre, ils ne sortiraient de l que pour tre
mens en prison par les sergents.

IV. La reine veut que tous les samedis la baillive et un barbier,
dlgu par les consuls, visitent toutes les filles dbauches qui
seront au bordel; et, s'il s'en trouve quelqu'une qui ait mal, venu
de paillardise, que cette fille soit spare des autres et loge 
part, afin qu'on ne l'approche pas, pour viter le mal que la jeunesse
pourrait prendre.

V. Item, s'il advenait que quelque fille devnt grosse dans le bordel,
la baillive prendra garde que l'enfant ne soit dtruit et avertira les
consuls, qui pourvoieront  la naissance de cet enfant.

VI. Item, la baillive ne permettra  aucun homme d'entrer dans le
bordel le jour du saint Vendredi, le jour du Samedi saint et le
bienheureux jour de Pques, sous peine d'tre casse et d'avoir le
fouet.

VII. Item, la reine veut que toutes les filles dbauches qui seront
au bordel ne soient en cas de dispute et de jalousie; qu'elles ne se
volent, ni ne se battent, mais qu'elles vivent comme soeurs; si une
querelle arrive, la baillive doit les accorder entre elles, et chacune
s'en tienne  ce que la baillive dcidera.

VIII. Que si quelqu'une a drob, la baillive lui fasse rendre
 l'amiable l'objet vol, et si la voleuse refuse de faire cette
restitution, qu'elle soit fustige par un sergent dans une chambre, et,
en cas de rcidive qu'elle ait le fouet, de la main du bourreau de la
ville.

IX. Item, que la baillive ne donna accs dans le bordel  aucun juif,
et s'il se trouve que quelque juif y soit entr par ruse et y ait connu
quelque femme, qu'il soit emprisonn pour avoir le fouet par toute la
cit.

Astruc, en rapportant ces statuts tels qu'on les lui avait envoys
d'Avignon, dit qu'ils avaient t copis sur les registres de Me
Tamarin, notaire et tabellion apostolique en 1392; mais il ne put avoir
aucun renseignement sur ce Tamarin et sur son manuscrit,  l'exception
d'un extrait des mmes registres, constatant qu'un juif de Carpentras,
nomm Doupedo, fut fouett publiquement  Avignon en 1408, pour tre
entr en secret dans le _Bordeou_ et y avoir connu une des filles.
Un fait analogue est relat dans l'_Appendix Marc-Hispanic_, o le
savant Pierre de Marca cite un acte de l'an 1024, dans lequel il est
dit qu'un juif, nomm Isaac, eut ses biens confisqus, et fut puni
corporellement, pour avoir commis adultre avec une chrtienne. Astruc,
qui a recueilli ce prcieux dtail de moeurs (_Trait des maladies
vnr._, t. I, p. 210), ajoute peu de rflexions aux statuts de la
reine Jeanne; il se borne, suivant son systme,  prtendre que _le
mal vengut de paillardiso_ ne pouvait tre une maladie vnrienne. M.
Jules Courtet dit que cet article, qui fait douter le grave Merlin de
l'authenticit des statuts, suffirait aux yeux de beaucoup de gens pour
invalider le prtendu original. Nous verrons, en faisant l'histoire
de la Prostitution en Angleterre, que les statuts des mauvais lieux
de Londres dfendaient, en 1430, de garder dans une maison publique
aucune femme infecte du mal de l'arsure. En rsum, et aprs un
srieux examen de la question, nous croyons que, si nous ne possdons
pas le texte original des statuts du _Bordeou_ d'Avignon, nous en avons
du moins les rglements, qui semblent conformes  ceux que la tolrance
municipale avait mis en vigueur dans les villes du Midi. N'oublions pas
de remarquer, en passant, que le vieux refrain populaire

  Sur le pont d'Avignon,
  Tout le monde y passe,

pourrait bien tre une allusion joyeuse  la mauvaise renomme de la
rue du Pont-Traucatou-Trou.

Cette rue avait des tuves si malfames, qu'un synode, tenu  Avignon
le 17 octobre 1441, dfendit aux ecclsiastiques et aux hommes
maris, de frquenter ce lieu de Prostitution, _considerantes quod
stuph Pontis-Trouati prsentis civitatis sint prostibulos et in
eis meretricia prostibularia publice et manifeste committantur_. Ceux
qui osaient braver cette dfense et l'excommunication que le synode y
attachait, taient tenus de payer, au profit de l'vque, dix marcs
d'argent, si on les surprenait sortant de ces tuves en plein jour,
et vingt marcs s'ils y allaient la nuit. Le viguier d'Avignon, Jean
Blanchier, fut charg de faire excuter ces statuts synodaux et de
veiller  la police intrieure des tuves publiques (voy. le _Thesaurus
novus anecdotorum_ de Martenne, t. IV, col. 585). Peu d'annes
aprs, en 1448, le Conseil de ville s'occupa aussi des tuves de la
Servelerie, qui n'taient que des repaires de Prostitution comme les
_stuph Pontis-Trouati_. M. Jules Courtet cite encore, d'aprs les
petites archives de la mairie d'Avignon (Ier vol. des _Dlibrations du
Conseil_, sance du 4 novembre 1372), une mesure de police relative aux
femmes dissolues de cette ville. Le viguier fit crier,  son de trompe,
dans les carrefours, qu'aucune de ces malheureuses ne se hasardt point
 porter en public un manteau ni un voile, ni un chapelet d'ambre, ni
un anneau d'or, sous peine d'une amende et de confiscation des objets.
Vers le mme temps, on faisait un _cri et proclamation_ semblable
dans la ville de Paris, et cette injonction aux filles publiques de
se conformer aux lois somptuaires prouve suffisamment qu'elles ne
pouvaient se dpartir de leur caractre infme, une fois qu'elles
avaient fait profession dans une _abbaye_ d'impuret. Nous retrouverons
plus loin,  Naples, dans les usages de la dbauche publique, l'origine
traditionnelle du _Bordeou_ d'Avignon, cette trange fondation d'une
jeune reine belle et galante.

Au reste, si les _abbayes_ obscnes taient des tablissements de
fondation royale ou municipale dans la plupart des villes de la
Provence, les femmes perdues qui se consacraient  la Prostitution
n'avaient nulle part l'autorisation d'exercer leur honteuse industrie
hors de l'asile qui leur tait assign. On considrait partout comme
une enfreinte aux rglements de police leur prsence dans les rues avec
le costume des femmes de bien. Un article des statuts d'Arles, dresss
en 1454, nous prouve que ces rglements de police, en usage dans cette
ville, ne diffraient pas de ceux que nous voyons tablis  Avignon
vers la mme poque.

Voici l'article des statuts, rapport par Millin dans son _Essai sur
la langue et la littrature provenales_: Toutes femmes publiques,
putan, catoniere ou tenen malo vido et inhonesto, demourant en carriere
de las femmes de ben, que porte mantel, vel en la testa, subre son
col ou espalles, hoplecho, garlandes ou annel d'or ou d'argent, sie
condamnade, per chascune cause, en 50 sols coronas et en perdamen de
las causas susdiches. Ce passage de la lgislature arlsienne nous
parat constater que l'on distinguait, des femmes de mauvaise vie
reconnues (_putan_), et en quelque sorte patentes, les coureuses
de nuit (_catoniere_) et les dbauches qui logeaient dans des rues
honntes. Quant aux objets de toilette qu'elles ne devaient pas porter,
ce sont les mmes qui taient interdits aux _fillios abandonnados_
d'Avignon.

Nous n'avons pas trouv de document qui nous permette d'estimer le
prix courant du _Bourdeou_ de la reine Jeanne, mais on est fond 
croire que ce prix tait trs-modique dans une province o, suivant
le proverbe populaire, la meilleure femme ne valait pas quinze sous:
_Qui perde sa fremo eme quinze sous es grand dommagi de l'argent_.
Les proverbes sont, il est vrai, si hostiles aux femmes dans tous les
pays du monde, qu'il faut bien supposer que ces proverbes se font sans
elles: _Ombre d'home vau cen fremos_, disait-on  Arles ainsi qu'
Avignon.




CHAPITRE XVII.

  SOMMAIRE. --La Prostitution lgale et la Prostitution libre. --De
  l'influence de la Chevalerie sur l'honntet publique. --L'_Enfant
  d'honneur de la Dame des Belles-Cousines_. --Le vrai chevalier,
  _destructeur de la corruption_. --L'envoi de la _Camise_. --Le
  chtelain de Coucy et la dame de Fayel. --_Principalia amoris
  prcepta_ de matre Andr, chapelain de Louis VII. --Les _Cours
  d'amour_ et les _Parlements de gentillesse_. --La jurisprudence
  amoureuse. --Arrts d'amour. --Le _maire des Bois-Verts_, le
  _baillif de Joye_, le _viguier d'amours_, etc. --Les Jongleurs,
  etc.


Nous avons constat, en tudiant les moralistes et les potes du
moyen ge, que la Prostitution lgale tait en horreur au peuple,  la
bourgeoisie et  la noblesse, qui la considraient comme une souillure
secrte de la socit, et qui d'un commun accord l'empchaient de se
produire au grand jour et d'affliger par un scandale clatant les yeux,
les oreilles et la pense des honntes gens. Cette Prostitution n'en
tait pas moins solidement tablie sur une large chelle, pour l'usage
d'une classe dangereuse et suspecte, qui vivait en dehors de la dcence
publique, et qui se composait des ribauds et des dbauchs de toutes
les catgories, depuis les vagabonds ou _batteurs d'estrade_, depuis
les truands et les gueux, jusqu'aux jongleurs, aux mntriers et aux
mauvais garons. Il fallait que chaque ville offrt au moins un asile
de dbauche  cette population flottante, qui se renouvelait sans
cesse, et qui chappait constamment  l'action rgulire de la police
municipale. C'tait une sauvegarde permanente contre les entreprises de
ces _enfants perdus_, comme on les appelait partout, redoutables aux
femmes de bien et  leurs maris, mais heureusement dtourns de leurs
mchants instincts de rapt et de violence, quand on leur permettait
de hanter la compagnie des _folles femmes_ et de se divertir avec
elles. Il y avait ainsi beaucoup de ces cratures qui couraient le
pays accompagnes de leurs _goliards_ et de leurs amants, et ceux-ci
faisaient bombance, aux dpens du trafic obscne qui s'exerait sous
leurs yeux, dans les cours de ribaudie o ils s'arrtaient avec leurs
infmes compagnes; mais on peut dire que ces impurets ne transpiraient
pas hors des lieux qui en taient le thtre ordinaire et ce qui se
passait dans le mystre du _bordeou_ provenal ou du _clapier_ normand
ne laissait aucune trace de dsordre dans les moeurs de la famille et de
la cit.

Ces moeurs n'en taient pas souvent plus austres; mais, si relches
qu'elles fussent, elles n'avaient pas de rapport intime ni de contact
apparent avec les choses de la Prostitution lgale, car les femmes
communes qui taient au service de cette Prostitution, ne communiquant
qu'avec certains hommes malfams qui participaient  la honte d'une
pareille vie: ribaudes et ribauds, formaient une sorte de corporation
impudique retranche du sein de la socit. Celle-ci, toutefois, en se
tenant  l'cart de la ribauderie, n'en menait pas une conduite plus
exemplaire et ne se faisait pas faute de donner satisfaction au vice
de l'incontinence; la fornication et l'adultre entraient, d'ailleurs,
dans toutes les maisons et y taient les bienvenus: le seigneur dans
son chteau avait un srail de servantes et de pages; le moine dans
son couvent cachait les plus criminelles _accointances_; le marchand
dans sa boutique convoitait la femme de son voisin; le pauvre ouvrier
ou _mcanique_ ne se refusait pas des plaisirs qui ne lui cotaient
rien; mais, nulle part, au milieu de ce dbordement d'immoralit, la
Prostitution proprement dite n'exerait une influence pernicieuse, et
ne venait en aide  la corruption gnrale; elle aurait plutt attir
 elle les lments impurs de la vie sociale, si elle n'et pas t
frappe d'un sceau de rprobation, si ses misrables sujettes eussent
conserv quelque prestige aux yeux du monde, si l'opinion n'et pas
fltri du mme dshonneur les hommes qui osaient pntrer dans la
retraite des _folles femmes_. La Prostitution ainsi constitue manquait
donc en partie son but fondamental, puisqu'elle ne servait pas 
purer les moeurs et qu'elle laissait subsister hors de son domaine de
tolrance une autre Prostitution libre, plus active, plus audacieuse,
plus pidmique en un mot. On peut dire, nous le rptons, que pendant
plusieurs sicles en France ces deux espces de Prostitution n'eurent
entre elles aucun lien, aucune relation, mme indirecte, aucune
similitude dans les actes et dans les personnes. L'autorit civile
ne s'inquitait, ne s'occupait que d'une seule de ces Prostitutions;
quant  l'autre, qui n'avait ni livre, ni _enseigne_, ni maisons
spciales, ni rglements de police, elle se promenait  visage
dcouvert dans tous les rangs sociaux, et elle rpandait son venin 
travers les gnreuses et brillantes institutions de la chevalerie.
Ce fut surtout pour rformer les moeurs, pour leur imposer un frein
salutaire, pour les retremper  la source de l'honneur et de la vertu,
qu'un sage lgislateur, un philosophe inconnu, un grand politique cra
la chevalerie, qui vint  propos, au milieu d'une socit dprave
et gangrene, pour rhabiliter l'esprit en face de la matire et pour
porter un dfi, en quelque sorte,  toutes les Prostitutions de l'me
et du corps. La chevalerie n'tait qu'une forme attrayante, donne 
la philosophie,  la morale et  la religion; elle protgea, elle sauva
l'honntet publique, malgr les invitables excs des croisades et les
influences dmoralisatrices de la posie des jongleurs.

Nous ne croyons pas que la chevalerie ait t encore apprcie
 ce point de vue, comme l'ennemie implacable de toute espce de
Prostitution, comme la sauvegarde des moeurs: elle opposa les nobles
et pures inspirations de l'amour mtaphysique aux grossires et
avilissantes tyrannies de l'amour matriel; elle cra les Cours
d'amour, ces gracieux tribunaux de galanterie et de _gentillesse_, pour
abolir les cours de ribaudie; elle dompta et pacifia les passions avec
les sens; elle fonda la vertu sur le respect de soi et des autres; elle
fit, pour ainsi dire, un pidestal de tendre admiration et un trne
d'honneur, pour y placer la femme. C'est l videmment le principe
de la chevalerie: elle affranchit un sexe que la Prostitution avait
soumis  la plus dgradante servitude. Ici, la femme tait esclave et
humilie de son rle indigne; l, elle est reine, et sa souverainet
repose encore sur l'amour; mais ce n'est plus l'amour charnel, dont les
coupables jouissances touffent l'instinct du bien et prdisposent le
coeur  tous les vices; c'est l'amour parfait, c'est l'amour hroque,
qui prend sa source dans les plus beaux sentiments et qui s'exalte
par l'imagination en se dgageant des entraves de la nature physique.
Les premires leons que recevait un page, varlet ou damoiseau, qui se
destinait au mtier de la chevalerie, regardaient uniquement l'amour
de Dieu et des dames, c'est--dire, suivant Lacurne de Sainte-Palaye,
la religion et la galanterie. C'taient les dames elles-mmes qui se
chargeaient ordinairement d'apprendre aux jeunes gens le catchisme
et l'art d'aimer. Il semble, dit le savant auteur des _Mmoires sur
l'ancienne chevalerie_, il semble qu'on ne pouvoit, dans ces sicles
ignorants et grossiers, prsenter aux hommes la religion sous une forme
assez matrielle pour la mettre  leur porte, ni leur donner en mme
temps une ide de l'amour assez pure, assez mtaphysique, pour prvenir
les dsordres et les excs dont toit capable une nation qui conservoit
partout le caractre imptueux qu'elle montroit  la guerre. Lacurne
de Sainte-Palaye n'a fait qu'entrevoir les causes philosophiques de
l'institution de la chevalerie, qui fut, dans l'origine, une barrire
morale et religieuse contre l'athisme et la Prostitution.

Pour se rendre bien compte de l'esprit de la chevalerie, il faut lire,
dans la charmante _Histoire et plaisante chronique du petit Jehan
de Saintr_, les admonitions que lui adresse la _Dame des belles
cousines_, lorsqu'il fut attach au service de cette princesse en
qualit _d'enfant d'honneur_ et de page. La dame, qui parle latin comme
un Pre de l'glise, lui fait une difiante instruction sur les sept
pchs mortels. Voici en quels termes elle lui conseille d'viter le
pch de luxure: Vraiement, mon amy, lui dit-elle, ce pchi est, au
cueur du vray amant, bien estaint; car tant sont grandes les doubtes
(craintes) que sa dame n'en preigne desplaisir, qu'un seul deshonneste
penser n'en est luy; dont, par ainsi, il ensuit le dict de saint
Augustin qui dict ainsi:

  Luxuriam fugias, ne vili nomine fias;
  Carni non credas, ne Christum nomine ledas.

C'est  dire, mon amy: Fuy luxure,  ce que tu ne sois brouill
en deshonneste renomme; aussi, ne croys point ta chair, affin que
par pchi tu ne blesses Jesus Christ. Et,  ce propos, encores se
accorde saint Pierre l'apostre, en sa premire pistre o il dict:
_Obsecro vos, tamquam advenas et peregrinos, abstinere vos  carnalibus
desideriis qui militant adversus animam._ C'est  dire, mon amy: Je
vous prie, comme estrangers et pellerins, que vous vous absteniez des
delits carnels, car ils bataillent jour et nuyt  l'encontre de l'me.
Et,  ce propos, dict encore le philosophe:

    Sex perdunt vere homines in muliere:
  Ingenium, mores, animam, vim, lumina, vocem.

C'est  dire, mon amy, que homme qui hante les folles femmes pert six
choses, dont la premire est que pert l'me, la seconde l'engin, la
troisime les bonnes moeurs, la quatriesme la force, la cinquiesme sa
clart, et la sixiesme sa voix. Et, pour ce, mon amy, fuy ce pchi
et toutes ses circonstances. La dame des Belles Cousines termine son
sermon sur la luxure, par cette citation emprunte  Boce: _Luxuria
est ardor in accessu, foedor in recessu, brevis delectatio corporis
et anim destinctio._ C'est  dire, mon amy, que luxure est ardeur 
l'assembler, puantise au despartir, briefve delectation du corps, et de
l'me destruction. Il est certain qu'Antoine de la Salle, en crivant
l'Histoire du petit Jehan de Saintr, pour l'amusement de la cour de
Charles VII, a puis les matriaux de cette histoire dans une chronique
de la cour du roi Jean et a tir d'un livre de chevalerie beaucoup plus
ancien les enseignements moraux de la dame des Belles Cousines.

Les crmonies de la cration d'un chevalier prouvent encore mieux,
que la chevalerie tait institue pour corriger les moeurs et abolir
la Prostitution. Le novice se prparait  entrer dans l'ordre de
la chevalerie, par des pratiques d'austrit et de dvotion, qui
auraient pu introduire un moine dans un ordre monastique. C'taient
des jenes rigoureux, des nuits passes en prires dans une glise,
des sermons dogmatiques sur les principaux articles de la foi et de
la morale chrtiennes, des bains et des ablutions, qui figuraient la
puret ncessaire dans l'tat de la chevalerie, des habits blancs,
qui taient le symbole de cette puret chevaleresque; c'tait enfin
une promesse solennelle, au pied des autels, de mener une bonne vie
devant Dieu et devant les hommes. Celuy qui veut entrer en un ordre,
soit en religion, ou en mariage, ou en chevalerie, ou en quelque estat
que ce soit, dit un des personnages du roman de _Perceforest_, il doit
premirement son coeur et sa conscience nettoyer et purger de tous vices
et remplir et aorner de toutes vertus. Les nombreux crits, en vers et
en prose, qui traitent des moeurs de la chevalerie, rptent  l'envi
que le vrai chevalier doit tre le _destructeur de la corruption_. La
chevalerie tait donc une sorte de _clergie_, qui prchait d'exemple
pour rendre le peuple meilleur et vertueux, pour maintenir le bon
ordre dans la socit et pour en expulser tous les vices: Nul ne doit
estre reu  la dignit de chevalier, dit le respectable chevalier de
la Tour, dans son _Guidon des guerres_, si on ne scet qu'il ayme le
bien du royaume et du commun, et qu'il soit bon et expert en l'ouvrage
batailleux, et qu'il veuille, suivant les commandements du prince,
apaiser les discords du peuple, et soy combattre pour oster,  son
povoir, tout ce qu'il scet empescher le bien commun. La Prostitution
ne trouva jamais grce devant la chevalerie, qui ne parvint pas
nanmoins  la dtruire.

Cependant la chevalerie n'employait pas de moyen plus efficace que
l'amour des dames, pour exciter au bien commun la jeune noblesse,
qui, ds l'ge le plus tendre, avait t dresse  cette cole de
galanterie: Les prceptes d'amour, dit Lacurne de Sainte-Palaye,
rpandoient dans le commerce des dames ces considrations et ces gards
respectueux, qui, n'ayant jamais t effacs de l'esprit des Franois,
ont toujours fait un des caractres distinctifs de notre nation. Les
instructions que ces jeunes gens recevoient, par rapport  la dcence,
aux moeurs,  la vertu, toient continuellement soutenues par les
exemples des dames et des chevaliers qu'ils servoient. Le premier
acte de chevalerie tait le choix d'une dame ou damoiselle  aimer et
 servir; le page, varlet ou damoiseau, commenait ainsi son _devoir_
de courtoisie, et c'tait  cette dame de ses penses qu'il rapportait
ds lors toutes ses _emprises_ et tous ses faits d'armes. C'tait pour
se faire distinguer par elle et pour se faire aimer aussi, qu'il se
montrait preux et vaillant, honnte et courtois, loyal et vertueux.
Le nom et les couleurs de cette dame lui tenaient lieu de talisman
dans les circonstances les plus difficiles de sa vie; il l'invoquait
comme une sainte patronne au milieu des combats, et, s'il tait
frapp  mort, il exhalait son dernier soupir en pensant  elle et en
l'_honorant_. Rien ne ressemblait moins  l'amour matriel, que cette
profonde et dlicate dvotion amoureuse  l'gard d'une seule dame,
qui souvent ne rcompensait pas mme d'un chaste baiser un sentiment
si exalt; mais ce sentiment, pur et ardent  la fois, trouvait en soi
une force invincible qui s'augmentait sans cesse par l'ide fixe et par
l'extase: il s'attachait, en quelque sorte, comme une ombre,  la femme
qui l'avait inspir et qui n'y rpondait pas toujours, et il persistait
 travers les temps et les distances, sans s'affaiblir et sans
s'arrter,  moins que son objet n'et cess d'tre digne de lui. Plus
vous me tmoignerez d'amour et plus vous me verrez fidle! disait 
sa dame Albert de Gapensac, qui fut  la fois troubadour et chevalier.
Dans le langage de la chevalerie, on se souhaitait mutuellement, entre
cuyers et chevaliers, les bonnes grces et les faveurs de sa dame:
ces bonnes grces, d'ordinaire, se bornaient  un sourire,  un doux
regard,  un simple baiser; ces faveurs, au don d'une coiffe, d'une
manche, d'un ruban,  l'envoi d'une _camise_ (chemise). Olivier de
la Marche termine, par un souhait de cette espce, une lettre qu'il
crit au matre d'htel du duc de Bretagne: Je prie Dieu qu'il vous
doint (donne) joye de vostre dame et ce que vous desirez (liv. II de
ses _Mmoires_). C'est dans le mme sens, que la reine dit  Jehan
de Saintr: Dieu vous doint joye de la chose que plus desirez! Ce
que Jehan de Saintr dsirait le plus, c'tait de rester seul avec sa
matresse: L furent les baisiers donns et baisiers rendus, tant
qu'ilz ne s'en pouvoient saouller, et demandes et responses telles
qu'amours vouloient et commandoient. Et en celle tres plaisante joye
furent jusques  ce que force leur fut de partir. Malgr ces baisers
donns et rendus, malgr ces longs entretiens d'amour, jamais Jehan de
Saintr et sa dame ne dpassrent les limites de la vraie courtoisie et
ne se fourvoyrent dans le _bourbier de l'incontinence_. On et dit que
les amants prenaient plaisir  surexciter leurs dsirs, afin de prouver
jusqu' quel point ils pouvaient les combattre ensuite et les vaincre;
en cherchant le pril et en s'y exposant avec une sorte d'orgueil,
on peut croire qu'ils y succombaient quelquefois. Cet amour presque
mystique, qui se permettait tout, except la dernire expression
de ses voeux les plus brlants, ne craignait pas de satisfaire dans
une certaine mesure ses apptits sensuels; on croirait voir souvent
ces assauts, que le dmon de la chair livrait aux saints et aux
saintes, dans la lgende, et qui ne servaient qu' leur procurer une
victoire nouvelle, aprs de nouveaux efforts que soutenait la pense
du Rdempteur ou de sa divine Mre. Les chevaliers et leurs dames ne
fuyaient pas la tentation, parce qu'ils se plaisaient  en triompher,
et tout en imposant  leurs sens une barrire infranchissable au
del de l'amour dcent et vertueux, ils ne se refusaient pas quelques
compensations de libertinage mtaphysique. Ainsi, le fameux chtelain
de Coucy, tant  la croisade, envoya une chemise, qu'il avait
porte,  la dame de Fayel, qui aimait de pur amour ce beau chevalier,
quoiqu'elle ft en puissance de mari et qu'elle n'et garde d'tre
adultre de fait, sinon d'intention. Cette chemise, la dame s'en
revtait pendant la nuit, lorsque l'amour l'empchait de dormir, et
elle s'imaginait, en touchant le linge, sentir sur sa chair nue les
baisers de son amant. Ce sont les paroles mmes de la dame de Fayel
dans les chansons du chtelain de Coucy:

  Sa chemis qu'ot vestue
  M'envoia pour embracier.
  La nuit, quant s'amour m'argue,
  La met delez moi couchier,
  Toute la nuit  ma char, nue,
  Por mes mals assolacier.

Tout n'tait qu'amour dans la chevalerie, mais amour loyal et discret,
dont matre Andr, chapelain de Louis VII a rdig le code, sous le
titre de _Principalia amoris prcepta_. Il n'est pas une seule des lois
de ce code, qui n'ait t crite sous l'inspiration des plus nobles
sentiments, et de la morale la plus respectable; on en peut juger par
les maximes suivantes: Ne recherche pas l'amour de celle que tu ne
peux pouser.--Ne cherche pas  arracher les faveurs qu'on te refuse
(_in amoris exercendo solatio, voluntatem non excedas amantis_).--Mme
dans les plus vifs emportements de l'amour, ne t'carte jamais de
la pudeur (_in amoris prstando solatio et recipiendo, omnis debet
verecundi rubor adesse_). Il y a loin de l sans doute  l'Art
d'aimer d'Ovide. Matre Andr, tout chapelain qu'il ft, n'tait pas
novice en amour, mais la dfinition qu'il donne de l'amour, tel qu'on
doit le pratiquer honntement, ne semble pas condamner les moeurs du
digne clerc: Le pur amour, dit-il, est celui qui unit absolument les
coeurs de deux amants par les liens d'une tendresse intime. Mais cet
amour consiste dans la contemplation spirituelle et dans une ardente
passion. Il peut aller jusqu'au baiser, jusqu' l'embrassement et
mme jusqu'au contact de la chair nue, en s'interdisant toutefois
le _dernier soulas de Vnus_ (_procedit autem usque ad oris osculum,
lacertique amplexum et ad incurrendum amantis nadum tactum, extremo
Veneris solatio prtermisso_). Cette lgislation d'amour n'tait pas
une lettre morte. La chevalerie avait tabli, dans chaque province, et
notamment dans celles du Midi, des _Cours d'amour_ et des _Parlements
de gentillesse_, aropages fminins, devant lesquels se dbattaient
toutes les causes d'amour. Ces assises de dames se tenaient, le soir,
sous l'ombrage d'un ormeau sculaire; le tribunal tait prsid par
un chevalier de distinction, qu'on appelait le _prince d'amour_ et
quelquefois _prince de la jeunesse_, lu par les dames qui composaient
la Cour et qui avaient pour assesseurs plusieurs hauts personnages de
la noblesse et du clerg. La forme des jugements et des arrts tait
la mme que dans les tribunaux de justice royale et seigneuriale;
mais les sentences avaient toujours un caractre mtaphysique et ne
soumettaient les amants  aucune punition corporelle ou pcuniaire.
C'tait l'opinion, en quelque sorte, qui se chargeait du chtiment des
coupables. Ces Cours d'amour, o sigeaient les plus nobles dames et
les plus honores par leur _prud'homie_, remplissaient une mission plus
dlicate encore, lorsqu'elles rpondaient doctoralement aux questions
d'amour qu'on venait leur soumettre. Enfin, dit Papon, dans son
_Histoire de Provence_, la galanterie toit tellement l'esprit dominant
de ce sicle d'ignorance, qu'elle se mloit  tout: elle faisoit
le sujet ordinaire des entretiens. Les dames, les chevaliers et les
troubadours s'exeroient  disputer srieusement sur cette importante
matire; il n'y avoit aucun sentiment du coeur, quelque finesse qu'on
lui suppose, qui put chapper  leur sagacit; tous les cas imaginables
toient prvus et dcids. Ce fut surtout l'affaire des Cours d'amour,
de se prononcer dans ces questions ardues et minutieuses, que les
avocats des deux parties discutaient avec d'incroyables recherches
d'loquence et de science amoureuse.

On comprend quelle influence devait avoir une pareille jurisprudence,
contre la Prostitution; aussi, dans les arrts d'amour qui sont
parvenus jusqu' nous, ne remarque-t-on pas des circonstances graves
qui accusent la conduite licencieuse de l'une ou l'autre des parties
mises en cause. Jamais un acte de dbauche ne vient souiller les
oreilles et l'esprit des juges; jamais l'amour, qui est l'me de
tous les procs, ne se jette dans une voie obscne. Ce sont des
peccadilles d'amants, ce sont des bagatelles de galanterie raffine;
ou bien la cause est srieuse, et la Cour d'amour devient un tribunal
d'honneur. Un secrtaire, envoy auprs d'une dame, oublie ses devoirs
d'intermdiaire de confiance et supplante son matre, en priant d'amour
pour son propre compte la dame auprs de laquelle il devait servir et
dfendre les intrts d'autrui. La comtesse de Flandres, assiste de
soixante dames, condamne le coupable et sa complice, en les dclarant
exclus de la compagnie des dames et des cours plnires de chevaliers.
Matre Andr cite cet autre exemple de jurisprudence amoureuse: un
amant avait quitt sa matresse pour en prendre une nouvelle; il
se lassa bientt de celle-ci et voulut retourner  la premire, qui
l'accueillit avec mpris et dnona son procd  la vicomtesse de
Narbonne. La Cour d'amour, prside par la vicomtesse, dcida que
l'amant volage et trompeur perdrait en mme temps l'affection de ses
deux matresses et ne serait plus digne  l'avenir de possder le
coeur d'une femme honnte (_nullus prob femin debet ulterius amore
gaudere_). Condamner avec tant de rigueur l'inconstance frauduleuse
d'un amant, c'tait ne promettre aucune indulgence  la Prostitution.
L'infidlit chez une femme tait condamne plus svrement encore,
car une dame, dont l'amant guerroyait en Palestine depuis deux ans,
fut traduite au tribunal de la comtesse de Champagne et accuse d'avoir
voulu _faire nouvel ami_. Cette dame allgua pour sa dfense, qu'elle
s'tait conforme aux lois d'amour qui ordonnent de pleurer deux ans un
amant dfunt, et que l'absent, qui ne donne pas de ses nouvelles, peut
tre assimil  un mort sans lui faire injure; mais la comtesse de
Champagne dcida en principe qu'une amante ne doit jamais abandonner
son amant pour cause d'absence prolonge. Les Cours des dames taient
inexorables pour tout ce qui ressemblait  une Prostitution du coeur ou
du corps. Un chevalier avait combl de dons une dame qu'il aimait et
qui ne lui accordait aucune faveur en change: il alla se plaindre 
la reine lonore de Guyenne, femme de Louis VII. Cette belle reine,
qui se connaissait en galanterie, rendit cet arrt mmorable: Il faut
qu'une femme refuse les prsents qu'on lui offre dans une intention
amoureuse, ou bien elle doit consentir  les payer par l'abandon de
sa personne; mais, en ce cas, elle se place dans la catgorie des
courtisanes. (Voy. l'_Histoire des moeurs et de la vie prive des
Franais_, par E. de la Bdollire, t. III, p. 324 et suiv.) Robert de
Blois, dans son pome du _Chastoiement des dames_, a reproduit cette
maxime fondamentale du droit d'aimer, sur la question des joyaux qu'une
femme reoit d'un homme qui la courtise:

  Et bien sachiez, s'ele les prent,
  Cil qui li donc chier li vent;
  Quar tost lui coustent son honor
  Li joiel don par amour.

Les _Arrts d'amour_ que Martial d'Auvergne a recueillis et rdigs
vers la fin du quinzime sicle, et qu'un autre jurisconsulte aussi
gravement factieux a comments dans le style du Palais, ne sont pas
d'une morale aussi svre, et quelques-uns paraissent dicts par une
galanterie assez relche. Nous croyons donc qu'ils n'manent pas des
anciennes Cours d'amour de la Provence, et qu'ils ont t rendus, du
temps mme de Martial d'Auvergne, dans quelque assemble de dames et
de gentilshommes tenant parlement  l'instar des _grands jours_ de
Pierrefeu, de Signes et de Romanin. Ce n'est plus la doctrine nave
et austre de la chevalerie primitive, qui ne plaisantait pas avec
l'amour; c'est une galanterie encore raffine, mais malicieuse et
libertine: on sent que l'amour se matrialise, et on le voit d'ailleurs
passer sans trop de scrupule, au _dernier soulas_. Le tribunal
diffre aussi des vritables Cours d'amour, en ce qu'il prononce des
amendes, parfois considrables, et des peines corporelles, contre les
dlinquants, qui ont en perspective le fouet  recevoir de la main
des dames et quelque bonne somme  _employer en banquets_ et en _herbe
verde_. Les causes se plaident devant des juges de diffrents ressorts,
tels que le _maire des bois verts_, le _baillif de joye_, le _viguier
d'amours_, etc. Les surnoms allgoriques de ces magistrats laissent
souponner que cette justice-l n'tait qu'un jeu. Parmi les arrts
bizarres que Martial d'Auvergne a runis avec une gaiet sournoise,
nous en choisirons deux qui permettront d'apprcier le mrite des
autres. Dans le XIe arrt, c'est une dame qui se plaint de son ami
_devant le maistre des forestz et des eaues sur le faict du gibier
d'amours_; elle accuse son ami de l'avoir fait choir dans une rivire
tout exprs pour lui _mettre la main sur les tetins_; en consquence,
elle demande que cet audacieux amant soit _trs grievement puny de
punition publique_. L'amant rpondait qu'il tait tomb dans l'eau
avec elle, mais que, cheyant, il ne l'avoit ni taste ni pince,
ne n'eut pas le loisir de ce faire, pour l'eau dont il estoit tout
esblouy. Nanmoins, le procureur d'amours dessus le faict des eaues
et des forestz, disoit que par les ordonnances il est deffendu de
ne point chasser  engins, par lesquels on puisse prendre testins
en l'eaue, et concluait  ce que l'amant ft condamn  une grosse
amende. Celui-ci rpliquait que si sa main,  son insu, avait touch
les tetins de sa dame, ce n'aurait t qu'en tombant: Et estoit force
qu'il se soustint  quelque chose. Le tribunal admit cette excuse,
mais il dcida que l'amant donnerait  la matresse une robe neuve, de
couleur verte, en ddommagement de la robe que l'eau avait gte. Dans
le IVe arrt, c'est encore une dame qui se _complaint_ de son ami, en
disant qu'il lui avoit bais sa robe si rudement, qu'il l'avoit cuyd
affoler (blesser) et qu'en cheyant, sa gorgerette estoit dpece, et
en avoit-on peu voir le bout de sa chemise. Elle requrait qu'il ft
dfendu  cet amoureux brutal, de ne plus se jouer ny toucher plus
 elle, sans son congi. Cette requte de la dame eut plein succs,
et l'amant eut beau en appeler, la sentence fut confirme, en dernier
ressort, par le _maire des bois verts_.

Les jugements des Cours d'amour n'taient pas les seuls qui
atteignissent les mauvaises moeurs des personnes appartenant  la
juridiction de la chevalerie: l'opinion avait  se prononcer aussi, et
ses arrts n'pargnaient ni la naissance, ni le rang, ni la richesse,
quand ils s'adressaient  des actions honteuses et rprhensibles. La
bonne renomme tait une condition essentielle pour les hommes ainsi
que pour les femmes qui voulaient qu'on leur _ft honneur_, et les
plus puissants seigneurs, les plus grandes dames, ne se trouvaient
pas au-dessus du blme des petites gens. Les dames qui se respectant
elles-mmes vouloient tre respectes, dit Lacurne de Sainte-Palaye,
toient bien sres qu'on ne manqueroit point aux gards qu'on leur
devoit, mais si, par une conduite oppose, elles donnoient matire 
une censure lgitime, elles devoient craindre de trouver des chevaliers
tout prts  l'exercer. Le chevalier de la Tour racontait  ses
filles, en 1371, qu'un modle de chevalerie, nomm messire Geoffroy,
s'tait vou  la rpression de l'inconduite des dames: Quant il
chevauchoit par les champs et il voit le chasteau ou manoir de quelque
dame, il demandoit toujours  qui il estoit, et quant on lui disoit:
_il est  telle_, se la dame estoit blasme de son honneur, il se
fust avant tort d'une demi-lieue, qu'il ne feust venu jusques devant
la porte, et l prenoit un petit de croye (craie) qu'il portoit,
et notoit cette porte et y fesoit un signet et l'en venoit (l'on
vessait). Et, aussi, au contraire, quant il passoit devant l'hostel
de dame ou damoiselle de bonne renomme, se il n'avoit trop grant
haste, il la venoit veoir et huchoit: Ma bonne amie, ou ma bonne
dame ou damoiselle, je prie Dieu que en ce bien et en cest honneur
il vous veuille maintenir au nombre des bonnes, car bien devez estre
loue et honore. Et, par cette voie, les bonnes se craignoient et
se tenoient plus fermes de faire chose dont elles pussent perdre leur
honneur et leur estat. Nous ignorons quel pouvait tre ce _signet_,
que le chevalier Geoffroy marquait  la craie sur la porte des dames
malfames, et qui invitait les passants  saluer d'un pet la matresse
du lieu, en signe de mpris, ce que les gens du peuple ne manquaient
jamais de faire lorsqu'ils rencontraient une fille publique sur leur
passage.

Cependant, si la moralit publique, grce  la chevalerie, faisait
des progrs journaliers dans toutes les classes de la socit et
descendait par degrs jusqu'aux plus infimes, la Prostitution, tout en
se cachant au fond de ses repaires, continuait  dshonorer le langage
usuel et  s'battre dans les posies des trouvres. Ces potes de la
langue d'oil n'taient pas, comme les troubadours, des chevaliers et
des cuyers nourris dans les Cours d'amour et forms de bonne heure
aux leons de la fine galanterie; les trouvres, sortis du peuple
pour la plupart, conservaient dans leurs oeuvres la tache originelle
et appliquaient,  des compositions pleines de verve, de gaiet et de
malice, la langue crue et grossire qu'ils avaient apprise dans la
maison de leurs parents; ils appelaient chaque chose par son nom et
ils employaient de prfrence l'expression la plus populaire, qui tait
toujours la plus pittoresque. Leurs premiers auditeurs avaient t des
villageois, des _mechaniques_, des marchands, des _vilains_ en un mot,
et si ces juges-l se connaissaient en bonne plaisanterie et en franche
joyeuset, ils ne trouvaient rien de trop gros ni de trop obscne dans
les dtails ou dans les mots. Ce n'est pas tout, les trouvres, qui
avaient quitt la charrue ou la navette pour rimer des romans, des
chansons, des lais et des fabliaux, embrassaient une vie vagabonde
et dsordonne; ils devenaient presque tous ivrognes et dbauchs, en
vivant avec les jongleurs, _jongleors_ et _canteors_, qui passaient 
bon droit pour les plus dpravs des hommes. Ces jongleurs, du moins
ordinairement, ne composaient pas eux-mmes les vers qu'ils chantaient
ou rcitaient; ils ne faisaient que les dire avec plus ou moins de
savoir faire et d'intelligence; ils accompagnaient leur dbit ou leur
chant, de pantomimes, de danses et de tours d'adresse. Il arriva sans
doute que le mme _acteur_ runissait les mtiers distincts du trouvre
et du jongleur, mais ce ne fut jamais qu'une exception, d'autant plus
rare que les trouvres n'taient point aussi mpriss que les jongleurs
et les mnestrels. Ces derniers, en effet, mritaient bien le mpris
qu'on leur accordait partout: ils s'adonnaient  tous les vices, et
surtout aux plus infmes; ils ne reconnaissaient aucune loi sociale;
ils erraient de ville en ville, de chteau en chteau, tranant avec
eux un troupeau de jongleresses et d'enfants; ils tenaient cole de
Prostitution. Pourtant, ils n'en taient pas plus riches; on les voyait
errer demi-nus, n'ayant pas souvent robe entire, comme les dpeint
un pote du treizime sicle, sans _sorcot et sans cotelle_, les
souliers _pertuisss_, et couverts de vermine. Ces malheureux, on le
pense bien, avaient t tous levs dans les Cours des Miracles; leurs
moeurs et leur langage en gardaient la souillure, et c'taient eux,
qui, courant le pays, corrompaient  la fois le langage et les moeurs.
Ils s'taient glisss d'abord dans les assembles honntes, dans les
festins d'apparat, dans les ftes chevaleresques, lorsqu'ils rcitaient
des _chansons de geste_, les popes feriques de la Table-Ronde et de
Charlemagne; ils excitaient alors l'enthousiasme de leur auditoire,
compos de seigneurs et de dames, qui ne se lassaient pas d'entendre
parler _d'armes et d'amour_. Il y avait toutefois  et l, dans ces
vieux romans rims, quelques scnes assez libres et quelques termes
licencieux, mais l'intention du pote tait toujours irrprochable, et
le jongleur n'ajoutait pas, par son jeu et ses grimaces,  l'indcence
du tableau. Alors il tait gnreusement pay, on lui donnait des robes
et des manteaux neufs; on l'hbergeait, lui, ses valets et ses animaux
(car il montrait aussi des chiens, des singes et des oiseaux dresss
 divers exercices); on le logeait au chteau, et, quand il partait,
l'escarcelle bien garnie, on l'invitait  revenir, en lui offrant le
coup de l'trier.

Ce paradis de la jonglerie se changea en enfer, sous le rgne de saint
Louis: les trouvres faisaient encore des _chansons de geste_ contenant
douze  vingt mille vers, mais les jongleurs ne les apprenaient plus
par coeur et ne les rcitaient plus; un changement notable s'tait
opr dans le got; on n'aimait plus  couter,  table, les _gestes_
merveilleux des preux du roi Arthus et de l'empereur Charlemagne;
on prfrait les lire dans le silence du _retrait_ ou cabinet.
Les jongleurs se prtrent volontiers  ce caprice de la mode, qui
subissait l'influence des croisades; ils allgrent leur bagage et ne
rcitrent plus que des contes gaillards et dvots. Les trouvres, ceux
du moins qui puisaient leurs inspirations dans le peuple, rpondirent
avec empressement au bon accueil qu'on faisait  leurs fabliaux, et
ils en inventrent un grand nombre, plus joyeux les uns que les autres,
qui se rpandirent, aux sons de la vielle et de la _rote_, dans toutes
les compagnies o le rire gaulois avait encore accs. Mais l'abus ne
tarda pas  faire condamner et proscrire ce genre de divertissement;
les trouvres ne mettaient plus de bornes  la licence de leurs
compositions, et les jongleurs en exagraient encore l'obscnit;
on considra jongleurs et trouvres comme des suppts du dmon et
on leur imputa, peut-tre avec justice, un nouveau dveloppement
de la Prostitution. Le pieux Louis IX avait pourtant protg la
_mnestrandie_, puisque, aprs son dner et avant d'our les grces, il
donnait audience aux _menestriers_, qui jouaient de la vielle devant
lui; mais ces encouragements ne s'adressaient qu' la musique et non
aux fabliaux, car, suivant un texte ancien adopt dans plusieurs
ditions de Joinville, il chassa de son royaume tous basteleurs
et autres joueurs de passe-passe, par lesquels venoient au peuple
plusieurs lascivits. Ces lascivits ne dplaisaient pas  certains
nobles, qui, en dpit des chastes enseignements de la chevalerie, se
montraient partisans passionns de la _gaie science_ et ne fermaient
jamais la porte de leurs manoirs aux jongleurs les plus libertins;
mais, en gnral, les pauvres mnestrels taient bannis des chteaux,
ainsi que les lpreux, et le son de leurs instruments, annonant leur
prsence au bord des fosss d'une rsidence seigneuriale, n'avait pas
d'autre rsultat que de faire aboyer les chiens. Selon un apologue
factieux, crit en latin  cette poque (voy. _les Fabliaux_ de
Legrand d'Aussy, t. IV, p. 357), Dieu, en crant le monde, y plaa
trois espces d'hommes, les nobles, les clercs et les vilains. Il donna
aux premiers les terres, aux seconds les dmes et les aumnes, et aux
derniers le travail avec la misre; mais, le partage tant fait ainsi,
les mntriers et les ribauds prsentrent simultanment leur requte 
Dieu, pour lui demander de fixer leur sort et de leur assigner de quoi
vivre: Le Seigneur, dit l'auteur de l'apologue, chargea les nobles de
nourrir les mntriers, et les prtres d'entretenir les catins. Ceux-ci
ont obi  Dieu, et rempli avec zle la loi qui leur est impose; aussi
seront-ils sauvs incontestablement. Quant aux gentilshommes qui n'ont
eu nul soin de ceux qu'on leur avait confis, ils ne doivent attendre
aucun salut. Les jongleurs, n'tant plus reus dans les chteaux,
oublirent tout  fait les _chansons de geste_ et la posie honnte;
ils avaient trouv un public plus facile  divertir et moins scrupuleux
sur la nature de ses plaisirs; ils allaient frapper  la porte des
bourgeois et des marchands; ils venaient s'asseoir dans les tavernes et
chez le bon _populaire_ qui les recevait avec joie et qui ne riait pas
du bout des lvres aux contes licencieux qu'on lui contait aprs boire.

Ces contes, monuments prcieux de l'imagination et de la gaiet de nos
anctres, forment un recueil considrable, dont une partie seulement a
t publie en original par Barbazan, et traduite par Legrand d'Aussy.
C'est dans ce graveleux rpertoire que Boccace, Arioste, la Fontaine et
mille autres potes et romanciers modernes ont puis des sujets et des
ides comiques, qu'ils n'ont fait que remettre en oeuvre et rajeunir de
forme. Le recueil des fabliaux, dit M. mile de la Bdollire, abonde
en saillies piquantes, en inventions drlatiques, en traits d'une
gaiet communicative, mais il est souvent d'une dgotante obscnit:
les mots les plus sales de la langue franaise y semblent prodigus 
plaisir; les fonctions les plus vulgaires de la machine humaine y sont
le sujet de grossires plaisanteries; les parties les plus secrtes
du corps y sont nommes en termes dont rougiraient les prostitues
d'aujourd'hui. Et,  l'appui de cette apprciation gnrale des
fabliaux du treizime et du quatorzime sicle, l'ingnieux auteur de
l'_Histoire des moeurs et de la vie prive des Franais_ cite les titres
de quelques-uns, qu'il choisit dans l'dition de Barbazan: _Fabliau de
la m...._; _une femme pour cent hommes_; _de Charlot le juif qui chia
en la pel dou lievre_; _du Chevalier qui fesoit parler les c... et les
c..._; _de l'anel qui fesoit les v... grands et roides_; _du vilain 
la c..... noire_; _d'une pucelle qui ne pooit or parler de f.....,
qu'elle ne se pasmast_, etc. Barbazan a laiss, dans les manuscrits
o ils reposent encore indits, plusieurs fabliaux dont les titres
promettent des histoires plus ordurires encore, s'il est possible;
M. de la Bdollire enregistre quelques-uns de ces titres, d'aprs
le Ms. cot 1830, Bibl. Nationale: _de la male vieille qui conchia la
preude feme_; _du fouteor_; _du conin_; d'aprs le Ms. 7,218: _du c..
et du c.._; _de honte et de puterie_; _du v.. et de la c....._; _du c..
qui fut fait  la besche_, etc. Pour avoir ide de cette littrature
joyeuse, il faut lire les contes les plus libres de la Fontaine, qui se
dlectait  la lecture des trouvres; mais on ne se rendra compte des
monstrueuses liberts du langage de ces potes, qui avaient leur Cour
des Muses dans un mauvais lieu, qu'en comparant leurs oeuvres badines
avec celles de Grcourt, de Piron et de Robb, ces effronts trouvres
du dix-huitime sicle.

Il est vident, dit encore M. de la Bdollire (t. III, de l'ouvrage
cit, p. 341), que nos anctres prononaient, sans sentir leur pudeur
effarouche, des mots que nous avons proscrits; mais ils n'taient
pas trangers  la dlicatesse, et les contes scandaleux inspiraient
un juste dgot aux honntes gens. En effet, dans le _Jeu de Robin
et Marion_, petite comdie mle de chants, reprsente au treizime
sicle, et dont l'auteur, Adam de la Hale, tait un des trouvres
les plus estims de son temps, un des personnages de la pice, nomm
Gauthier, sous prtexte de rciter une chanson de geste, entonne
un refrain ordurier; Robin l'interrompt, en lui disant d'un ton de
reproche:

  Ah! Gauthier, je n'a voiel plus; fi!
  Dites, serez-vous toujours teus (tel)?
  Vous estes un ord (sale) menestreus!

Les mntriers et les jongleurs avaient concouru  propager la langue
dshonnte, en dbitant et en chantant les posies des trouvres;
et ceux-ci, que leur rputation littraire recommandait comme des
modles dans l'_art de rithmer et de bien dire_, exeraient une
funeste influence sur la langue crite comme sur la langue parle: car
quiconque crivait en prose ou en vers s'autorisait de leur exemple
pour se servir des mots les plus indcents, et pour taler avec
complaisance les images les plus impudiques. Les trouvres, dans les
compositions du genre le plus relev, ne se dfendaient pas de cette
mauvaise habitude de mler  la langue potique l'idiome des tavernes
et des _bordiaux_. L'auteur du roman clbre de _Partenopex de Blois_
fait une peinture qui serait mieux  sa place dans un fabliau:

  Il li a les cuisses ouvertes,
  Et quant les soles i a mises,
  Les flors del pucelage a prises.

L'auteur du roman de _Garin le Lehorain_ n'attribue pas un langage plus
dcent  ses chevaliers; l'un d'eux s'crie dans un accs de convoitise
lubrique:

  Si la tenoie, par mon chief  naisil,
  La demoisel coucheroie avec mi!

Quelquefois le trouvre abordait un sujet de saintet, et il ne
changeait pas pour cela de vocabulaire; ainsi, dans les _Miracles de
Nostre-Dame_, le pote traducteur, que ce sujet difiant n'avait pas
purifi, se complat  retracer les pisodes d'une nuit de noces, o,
par la grce de la Vierge immacule, l'poux ne joua qu'un triste rle:

  La nuit premire, en son beau lit,
  Faire en cuida tout son delit,
  Li espoux, es c... de sa fame;
  Mais si la garda Nostre-Dame....
  Chascune nuit que il anuite,
  Touz fois revient  la mesle,
  Mais la porte est si fort pesle
  Si fort serre et si fort close,
  Qu'entrer ne puet pour nule chose.....

Les potes et les crivains qui n'avaient pas _bouche en cour_,
c'est--dire qui ne mangeaient point  la table des rois et des
princes, savaient mal faire la distinction du langage honnte et de
celui qui ne l'tait pas; ils ignoraient la valeur relle des mots, et
ils ne souponnaient pas que la langue et plusieurs espces de style
appropries chacune au caractre de l'oeuvre. Le sentiment de la dcence
littraire ne les touchait pas mme lorsqu'ils passaient d'un sujet
profane  un sujet sacr. Un de ces trouvres sans doute fut charg
assez mal  propos de traduire la Bible en franais, pour l'usage d'un
prince de France. Il excuta ce travail avec toute la conscience dont
il tait capable et il ne se fit aucun scrupule d'introduire dans sa
traduction littrale une foule de mots, qui, pour avoir t employs
en hbreu par Mose, n'taient point admissibles dans les saintes
critures _faites franoises_; cependant cette trange traduction fut
crite sur vlin par un scribe, orne de miniatures et couverte d'une
belle reliure. Ce fut en cet tat qu'elle arriva dans les mains des
rois de France, qui, pendant plusieurs gnrations, lisaient la Bible
dans ce beau manuscrit et ne se scandalisaient pas d'y rencontrer, 
chaque page, des normits semblables  celles-ci, que M. Paulin Paris
a extraites dans son excellent _Catalogue des manuscrits franais de la
Bibliothque du Roi_: Et autres foys dist Dieu  Abraam: Chacun masle
de vous sera circumsis, et vous circumsizerez la char de votre v..; que
ce soit en signe de lien entre moy et vous. Lors mena Abraham Ismael
son fils, et touz les frankes mesmes de sa maison, et tous les masles
de tous les bouviers de sa maison, et il circumsiza la char de leur v..
(ch. 17, vers. 10 et 23). Notre-Seigneur, a de certes, se remembra de
Rachel, et overi son c..; laquelle conceust et enfanta un fils (ch. 30,
vers. 22). Si se courroucrent pour le despucelage de leur sorour... et
ils rpondirent: Dussent-ils avoir us nostre sorour pour putage (ch.
34, vers. 13 et 31)! Cette Bible _franoise_ est conserve, sous le
n 6,701, parmi les manuscrits de la Bibliothque Nationale, et l'on
s'tonne, en la lisant, qu'elle n'ait pas t translate pour l'usage
des clapiers de Glatigny, de Tyron et de Brisemiche, plutt que pour
servir aux dvotions des Rois Trs-Chrtiens. Au reste les moralistes
et les sermonnaires, qui s'adressaient souvent au peuple, et qui lui
parlaient son langage, n'taient pas plus rservs dans le choix de
leurs expressions, qu'ils ramassaient dans la fange pour les mler 
des choses saintes ou difiantes. Saint Bernard croyait encore prcher
en latin quand il disait nergiquement dans un de ses sermons: Vieille
femme menant pute vie de corps est putain! Un autre sermonnaire du
mme temps, dans un discours sur l'humilit, prenait pour texte ces
paroles du roi-prophte: _Laus mea sordet eo quod sit in ore meo_; et
il les interprtait ainsi: Ma louange n'est que merde et conchiure!
Le langage de la Prostitution avait dbord partout et jusque dans
L'glise, qui eut la sagesse d'interdire aux fidles la lecture des
livres saints travestis indcemment en style vulgaire.




CHAPITRE XVIII.

  SOMMAIRE. --Les moeurs publiques et prives  partir du onzime
  sicle. --Jean _Flore_, vque d'Orlans. --Le _Goliath_ de la
  Prostitution. --Excentricits licencieuses du duc d'Aquitaine.
  --Les Croisades et les Croiss. --Les trois cents femmes franques.
  --Les concubines de l'_ost_ du roi. --L'_arrire-garde_ des armes
  en campagne. --Les mille prostitues du capitaine Garnier. --Jeanne
  d'Arc  Sancerre. --Ordonnance de cette hrone contre les ribaudes
  de la milice. --Comment la chevalerie entendait l'hospitalit.
  --Dcadence des moeurs chevaleresques. --Abominations du rgne
  de Charles VI. --Anne Piedeleu. --Indulgence d'Ambroise de Lor,
  prvt de Paris, pour les prostitues, etc.


La chevalerie avait certainement rprim les excs de la Prostitution,
qu'elle ne put nanmoins faire disparatre. A partir du douzime
sicle, une amlioration heureuse se fit sentir dans les moeurs
publiques et prives, malgr l'action toujours corruptrice de la
posie populaire, qui devait finir par remplacer la posie hroque.
Il y a encore sans doute bien des dsordres chez les nobles et dans
le bas peuple; mais, ordinairement, les premiers ne donnent plus au
_commun_ l'exemple de la perversit la plus abominable. Ainsi, quoique
les habitudes de l'Orient se fussent introduites dans l'arme des
croiss, le vice contre nature n'est plus aussi frquent qu'il l'tait
 la cour de Normandie en 1120. Selon Guillaume de Nangis, un prlat
n'ose plus afficher effrontment ses turpitudes, comme cet vque
d'Orlans, nomm Jean, qui en 1092 se faisait appeler Flore par ses
mignons (_concubii_), et qui entendait, sur les places et dans les
carrefours, d'infmes adolescents, vous  la dbauche masculine,
chanter le soir les hideuses chansons composes en son honneur (_quidam
enim sui concubii_, dit le vnrable Ives de Chartres dans une lettre
adresse au pape Urbain II, _appellant eum Floram, multas rhythmicas
cantilenas de eo composuerunt, qu a foedis adolescentibus, sicut nostis
miseriam terr illius, per urbes Franci, in plateis et compitis,
cantitantur_). Ces crivains satiriques ne font pas grce sans doute
aux vices de leur poque; ils accusent l'avarice, l'orgueil, la
cruaut, la gourmandise des seigneurs, mais ils ne leur reprochent pas,
 l'instar des historiens du onzime sicle, de vivre dans le gouffre
de l'impudicit (_impudicitatis barathrum_). Orderic Vital s'criait,
en gmissant, que la licence ne connaissait plus de bornes, et qu'on
s'tait cart des traces des hros pour se livrer  la Prostitution
la plus effrne; il ne se lassait pas de maudire l'iniquit de
son temps (_sevitia iniqui temporis_, dit-il dans le livre III de
sa Chronique); et pourtant, au milieu de la licence effroyable du
onzime sicle, l'glise travaillait activement  la rforme des ordres
monastiques, et la chevalerie, dont l'institution est attribue  un
vieil ermite descendu d'un trne (cette tradition n'tait probablement
qu'un symbole), commenait  rgnrer la noblesse en corrigeant ses
mauvaises moeurs.

C'est  l'influence salutaire de la chevalerie, qu'il faut rapporter
la conversion du plus grand pcheur que le onzime sicle ait produit.
Entre tant de _fils du diable_, comme on les nommait, Guillaume,
neuvime du nom, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, fut le
Goliath de la Prostitution, pour nous servir d'une figure biblique
qui caractrise les normes dbauches de ce prince, que M. mile de
la Bdollire qualifie de _Joconde du onzime sicle_. Suivant le
jugement d'un troubadour contemporain (_Choix de posies orig. des
Troubadours_, t. V, p. 115), il fut le plus grand trompeur de femmes
et le plus fieff libertin, dont la rputation ait parcouru le monde
(_si fo uns dols maiors trichadors de dampnas et anet lonc temps per
lo mon per enganar las domnas_). Tout lui tait bon, pourvu que ce
ft une conqute  faire; il ne ddaignait pas de tendre ses lacs 
ses plus humbles vassales, et il avait un got particulier pour les
religieuses, qu'il allait sduire dans leurs couvents. Nous avons
dj mentionn son projet de mauvais lieu, constitu sur le modle des
abbayes, et destin  renfermer une congrgation de filles publiques
sous la direction des plus grandes dvergondes du Poitou. On ne sait
ce qui l'empcha de mettre ce plan  excution, lorsqu'il eut fait
lever l'difice abbatial. Il s'tait pris de la belle comtesse de
Chtellerault, nomme Malborgiane, et il vivait en concubinage avec
elle, aprs avoir congdi sa femme lgitime. Il avait fait peindre
sur son bouclier le portrait de sa matresse, en disant qu'il voulait
la porter dans les combats, comme elle le portait lui-mme dans le lit
(_dictitans se illam velle ferre in prlio, sicut illa portabat eum in
triclinio_). Guillaume de Malmesbury, qui raconte dans sa Chronique les
excentricits licencieuses du duc d'Aquitaine, nous laisse entendre
que ce terrible fornicateur ne se piquait pas d'tre fidle  la
vicomtesse, qu'il aimait pourtant avec passion. La nuit du samedi
saint, il tait dans une glise o l'on prchait sur la rsurrection
de Jsus: Quelle fable! quel mensonge! s'cria-t-il en clatant de
rire.--Si telle est votre opinion, lui dit vivement le prdicateur,
pourquoi restez-vous ici?--J'y reste, repartit l'impie, pour regarder
les jolies femmes qui viennent faire la veille de Pques. Un jour, il
tomba malade; et un moine qui le soignait lui conseilla de se prparer
 faire une bonne mort: Tu voudrais, je le vois, lui rpondit le
moribond, que je donnasse mes biens aux parasites, c'est--dire aux
prtres! ils n'en auront pas une obole. Quant  mes dbauches, je n'ai
pas  m'en repentir: beaucoup de gens, qui te surpassent en savoir,
m'ont assur que toutes les femmes devaient tre communes, et que se
livrer  leurs caresses tait un pch sans consquence. Il ne mourut
pas dans l'impnitence finale, car, sous les auspices de la chevalerie,
il passa subitement du culte de la matire  la contemplation
spirituelle, de l'incrdulit  la foi, et du scandale de sa vie
immonde aux pratiques difiantes de l'asctisme: il se fit soldat du
Christ, et il expia ses pchs par un clatant repentir. Il tait vieux
alors, et il n'aurait pu continuer le _train d'amour_ qu'il menait dans
sa jeunesse, mme en ayant recours  ces excitations factices que le
charlatanisme mdical offrait aux vieillards libertins et dont le docte
Arnauld de Villeneuve a recueilli la recette sous ce titre: _Ad virgam
erigendam_. Guillaume d'Aquitaine, dans son bon temps, avait pouss
fort loin la recherche sensuelle, et la renomme lui faisait honneur
de diverses inventions rotiques, qu'on trouve aussi dans les oeuvres
d'Arnauld de Villeneuve, qui a eu la pudeur de les traduire en latin
(_Ut desiderium et dulcedo in coitu augmentetur.--Ut mulier habeat
dulcedinem in coitu...._).

Les croisades furent le plus beau moment de la chevalerie, et pourtant
on ne peut pas nier que ce prodigieux rassemblement d'hommes de tous
ges, de tous rangs et de tous pays n'ait rchauff dans son sein les
germes corrupteurs de la Prostitution. L'abb Fleury, parlant de ces
armes innombrables qui venaient fondre sur l'Orient, dit avec raison
qu'elles taient pires que les armes ordinaires: Tous les vices y
rgnoient, et ceux que les plerins avoient apports de leurs pays,
et ceux qu'ils avoient pris dans les pays trangers. Nous avons
rapport, d'aprs le tmoignage de Joinville, que, dans la premire
croisade de saint Louis, ses barons _tenoient leurs bordeaux_ autour
de la tente royale. Ce devait tre pis dans les croisades prcdentes,
dans la premire surtout, qui bouleversa l'Europe, avant de mettre
sens dessus dessous tout l'Orient. Les croiss, dit Albert d'Aix,
se conduisirent en gens grossiers, insenss et indomptables ds que
l'amour charnel teignit en eux la flamme de l'amour divin; ils avaient
dans leurs rangs une foule de femmes portant des habits d'hommes, et
ils voyageaient ensemble, sans distinction de sexe, en se confiant au
hasard d'une affreuse promiscuit. L'auteur des _Gesta Urbani II_ se
borne  constater le fait: _Innumerabiles feminas secum habere non
timuerunt, qu naturalem habitum in virilem nefarie mutaverunt, cum
quibus fornicaverunt_ (_Histor. des Gaules_, t. XIV, p. 684). Albert
d'Aix ajoute quelques dtails qui nous permettent d'en deviner de plus
scandaleux: Les plerins ne s'abstinrent point des runions illicites
et des plaisirs de la chair; ils s'adonnrent sans relche  tous
les excs de la table, se divertissant avec les femmes maries ou les
jeunes filles, qui n'avaient quitt leurs foyers que pour se livrer aux
mmes folies et se jeter imprudemment dans toute espce de vanits.
Pour s'expliquer de quelle sorte de vanits le chroniqueur voulait
parler, il faut voir ce ramas de vagabonds, de fanatiques violer les
filles et dshonorer l'hospitalit qu'ils reurent en Hongrie (_puellis
eripiebatur, violenti ablata, virginitas; dehonestabantur conjugia_).
Ce ne fut pas sans cause que la main de Dieu s'tendit sur ces
misrables qui avaient pch sous ses yeux, en se vautrant dans toutes
les souillures de la chair. Il n'y eut pas le tiers de ces hordes
indisciplines et souilles de crimes qui arrivt en Palestine.

Les Cours des Miracles et les lieux de Prostitution avaient fourni
leur impur contingent  l'arme des croiss, dans laquelle les ribauds,
les pkins (_piquichini_), les truands (_trudennes_) et les _thafurs_
(vagabonds) formaient des bandes redoutables, grossies de filles
perdues qui avaient pris la croix avec leurs amants. Au reste, toutes
les armes du moyen ge taient invariablement suivies d'une tourbe
de gens sans aveu, de _goujats_ et de ribaudes, qui accompagnaient les
bagages et qui les pillaient en cas de droute. Le soldat ou _soudoyer_
ne pouvait se passer de ce cortge embarrassant et inquitant  la
fois: les femmes servaient  ses passe-temps, les hommes se rendaient
utiles dans l'occasion en portant des fardeaux et en ravageant le pays
sur le passage des troupes. Les croiss ne renoncrent pas aux moeurs
militaires, en se vouant  la dlivrance du saint spulcre; et quand
les femmes leur manqurent en Palestine, o la religion mahomtane
s'opposait  tout commerce illicite avec les chrtiens, on fit venir
d'Europe un renfort de chrtiennes qui concoururent,  leur manire,
au triomphe de la croisade. Un historien arabe, m-ad-Eddin, rapporte
que pendant le sige de Saint-Jean-d'Acre, en 1189, trois cents jolies
femmes franques, ramasses dans les Iles, arrivrent sur un vaisseau
pour le soulagement des soldats francs, auxquels elles se dvourent
entirement; car les soldats francs ne vont point au combat, s'ils
sont privs de femmes. Le mme historien, cit par Hammer dans son
_Histoire de l'empire ottoman_, ajoute que l'exemple des Francs fut
contagieux pour leurs ennemis, qui voulurent aussi avoir des femmes de
joie dans leur arme, o pareil drglement n'avait jamais t tolr
auparavant. Cette multitude de femmes se trouva constamment  la suite
des armes franaises jusqu' la fin du seizime sicle. Geoffroy,
moine du Vigeois, estime  quinze cents le nombre des concubines qui
suivaient l'_ost_ du roi en 1180, et les parures de ces courtisanes
royales (_meretrices regi_) avaient cot des sommes immenses (_quarum
ornamenta inestimabili thesauro comparata sunt_). Ce chroniqueur ne
veut parler sans doute que des femmes qui relevaient directement du
roi des ribauds, et qui n'exeraient leur vil mtier qu'en payant
une redevance  cet officier de l'htel du roi. Quant aux ribaudes
libres et non autorises, leur nombre devait tre vingt fois plus
considrable, surtout dans les armes irrgulires comme celles des
croisades, comme ces _Grandes Compagnies_ qui se mettaient  la solde
de quiconque pouvait les payer et leur promettre du butin. Le moine
du Vigeois numre les diffrentes espces de soudoyers qui  la fin
du douzime sicle ravageaient,  l'instar d'une nue de sauterelles,
le pays qu'ils traversaient: _Primo Basculi, postmodum Theuthonici,
Flandrenses; et, ut rustice loquar, Brabansons, Hannuyers, Asperes,
Pailler, Nadar, Turlau, Vales, Roma, Cotarel, Catalan, Arragones,
quorum dentes et arma omnem Aquitaniam corroserunt_. Chacune de ces
bandes dvorantes tranait aprs elle une masse de prostitues, qui se
grossissait sans cesse et qui prenait part au pillage des villes mises
 feu et  sang.

On rencontre partout dans l'histoire militaire de la France et des
autres nations de l'Europe cette affluence de femmes dbauches dans
les armes en campagne; l'arrire-garde se composait toujours de ces
sortes de femmes et de leurs compagnons, ribauds et goujats, pour
qui, suivant une expression consacre, rien n'tait trop chaud ni trop
pesant lorsqu'il s'agissait de piller. Cette arrire-garde, incommode
et malfaisante, tait souvent presque aussi nombreuse que le reste
de l'arme. On lit, dans la Chronique de Modne, crite par Jean de
Bazano (voy. le grand recueil de Muratori, t. XV, col. 600), qu'un
capitaine allemand nomm Garnier, qui envahit,  la tte de trois
mille cinq cents lances, le territoire de Modne, de Reggio et de
Mantoue, au commencement de l'anne 1342, tait accompagn de mille
prostitues, mauvais garons et ribauds (_mille meretrices, ragazii et
rubaldi_). Les chefs de guerre et les capitaines, si preux chevaliers
qu'ils fussent, ne pouvaient rien contre cette Prostitution des camps;
ils auraient vu leurs troupes se rvolter et refuser de servir sous
une bannire qui n'et pas protg aussi les folles femmes destines
au _soulas_ du soldat. Jeanne d'Arc seule, qui avait en horreur les
femmes de mauvaise vie, quoique les Anglais la nommassent la _putain
des Armignats_ (voy. _Hist. de France_ de Michelet, t. V, p. 75), puisa
dans sa mission divine assez d'autorit pour expulser de l'arme du
roi toutes ces mprisables cratures. Elle ordonna d'abord que les
soldats se confessassent, et leur fit oster leurs fillettes, dit
l'auteur anonyme des Mmoires, qui concernent cette chaste hrone.
Il est  savoir, raconte Jean Chartier dans son Histoire de Charles
VII, que, aprs la journe de Patay, ladite Jehanne la Pucelle fit
faire un cry, que nul homme de sa compagnie ne tnt aucune femme
diffame ou concubine. Nanmoins l'usage fut plus fort que sa volont,
et quelques-unes de ces femmes, qui se sentaient appuyes par leurs
amants, essayrent de braver les ordres de la Pucelle. Celle-ci, dans
une revue que Charles VII passait  Sancerre avant son dpart pour
Reims, aperut plusieurs femmes desbauches qui empeschoient aucuns
gens d'armes de faire diligence au service du roy, elle tira son pe
de Fierbois et courut sur ces misrables, qu'elle frappa de si bon
coeur, que l'pe se brisa en clats sur leurs paules. Charles VII fut
trs-chagrin de cet accident, et il dit  Jeanne qu'elle aurait mieux
fait de prendre un bton pour frapper dessus, plutt que de perdre
ainsi une pe qui lui tait venue par miracle. La Pucelle comprenait
que la prsence d'une femme nuisait  la discipline dans l'arme,
et elle s'tait vtue en homme pour ne pas exciter la concupiscence
charnelle de ses compagnons d'armes. Me semble, disait-elle, qu'en
cet estat je conserverai mieux ma virginit de pense et de fait.
Sa virginit, en effet, ne reut pas d'atteinte, quoique plusieurs
grands seigneurs fussent deliberez de savoir se ilz pourroient
avoir sa compagnie charnelle; mais, quand ils se prsentaient  elle,
_gentiment habille_, toute mauvaise volont leur cessoit.

L'ordonnance de Jeanne d'Arc contre les ribaudes de la milice ne
pouvait pas lui survivre; et ce ne fut qu'une exception dans la vie des
gens de guerre, qui ne se sparrent plus de leurs concubines. Il est
possible que cette quantit de femmes dissolues attaches au service
permanent d'une arme eut quelquefois une influence favorable sur les
consquences ordinaires d'une prise de ville, car le soldat, ayant sa
matresse parmi les filles publiques de l'arme, se montrait moins
ardent  outrager et  violer ses prisonnires. Quoi qu'il en soit,
le nombre des femmes amoureuses, enrles, pour ainsi dire, sous le
drapeau d'un capitaine, diminuait ou augmentait en raison des succs
ou des revers de l'expdition. Dans un temps o le pillage tait une
condition invitable de la guerre, ces prostitues attiraient  elles
la meilleure part du butin. Plus une arme tait bien quipe, bien
approvisionne, bien paye, plus la Prostitution y affluait de toutes
parts. Aussi la belle arme que Charles-le-Tmraire, duc de Bourgogne,
conduisit en personne dans le pays des Suisses, en 1476, tait-elle
amplement fournie de renfort fminin, et, aprs la dfaite de Granson,
les vainqueurs trouvrent dans le camp du duc, raconte Philippe de
Comines, grandes bandes de valets, marchands et filles de joyeux
amour; mais les Suisses furent peu sensibles  ce genre de capture:
car, ajoute Comines, les messieurs des Ligues ramassrent, chacun
son saoul, piques, coulevrines, armures, preciosets; et pour ce qui
regarde les deux mille courtisanes, joyeuses donzelles, dlibrant que
telles marchandises ne bailleroient pas grand profit aux leurs, si les
laissrent courir  travers champs. Malgr cette indiffrence pour les
courtisanes flamandes et bourguignonnes, les Suisses ne menaient pas
sous les drapeaux une vie plus austre que leur ennemi; car, en temps
de paix, on entretenait dans les villages, aux frais de la commune,
un certain nombre de filles de joie, qui, en temps de guerre, taient
attaches corporellement aux compagnies et aux bandes de chaque Canton.
(_Rec. d'dits et d'ordonn. royaux_, par Neron et Girard, 1720, in-f.,
t. I, p. 643.)

Revenons  la chevalerie, qui ne donnait pas toujours l'exemple de la
chastet et de la continence. Les chevaliers, qui filaient le parfait
amour avec les dames et damoiselles, et qui n'en obtenaient que des
dons honntes, des baisers quelquefois, mais rarement ce qu'on appelait
le _don d'amour en sa merci_, se ddommageaient de ces privations avec
des servantes et des _fillettes_. C'tait mme un usage d'hospitalit
que de _garnir la couche_ d'un chevalier qui demandait asile dans un
chteau. Lacurne de Sainte-Palaye cite,  propos de cet usage courtois,
un extrait fort curieux d'un fabliau (Ms. du Roi, n 7,615, fol. 210),
dans lequel une dame qui a reu chez elle un chevalier ne veut pas
s'endormir sans lui envoyer une compagne de lit.

  Et la comtesse  chief se pose,
  Apele un soun (_sienne_) pucelle,
  La plus cortoise et la plus belle;
  A consoil (_en secret_) li dis: Belle amie,
  Alez tost, ne vous ennuit mie!
  Avec ce chevalier gesir (_coucher_)...
  Si le servez, s'il est metiers (_besoin_).
  Je isa lassa volontiers,
  Que ja ne laissasse pour honte,
  Ne fust pour monseigneur le conte
  Qui n'est pas encore endormiz....

La dame chtelaine tait sans doute peu rigoriste, et la lecture de
l'_Art d'amour_, compos par le trouvre Guiart (Ms. du Roi, n 7,615,
fol. 178 et s.), ce pome qui contient les leons d'amour les plus
dissolues avait pu faonner la dame  ce genre de complaisance. On peut
prsumer que de pareilles coutumes hospitalires ne se rencontraient
pas dans tous les chteaux. Un pote du treizime sicle nous sert
de garant  cet gard, et la manire dont il attaque la Prostitution
des villes nous permet de supposer qu'il la comparait tacitement  la
dcence des moeurs chevaleresques. Voici ce passage intressant, que
Lacurne de Sainte-Palaye a tir d'un Ms. de la Bibliothque Nationale
(Fonds du Roi, n 7,615, fol. 140).

  Qui reson voudroit faire! l'on devroit, par saint Gille!
  Riche femme qui sert de baval et de guile (_tromperie_),
  Et qui pour gaignier vent son corps et aville (_avilit_),
  Chacier hors de la ville aussi com un mesel (_lpreux_),
  S'en souloit (_si on avait coutume_) maintes femmes, par maintes
    achoisons,
  Chacier hors de la ville, c'estoit droiz et resons:
  Or est venu le temps et or est la resons.
  Plus a partout bordiaux qu'il n'a autres mesons.....

Les lois municipales mirent un frein  la Prostitution, comme nous
l'avons dit, et la noblesse, que la chevalerie avait gnralement
amende, se distingua du peuple et de la bourgeoisie par des moeurs
plus rgulires et plus honntes, du moins en apparence. Mais la
bourgeoisie et le peuple s'amendrent  leur tour, pendant que la
chevalerie tombait en dcadence et que les nobles s'abandonnaient 
tous les dsordres qu'ils avaient vits jusque-l; ils se piquaient
toutefois d'tre aussi bons chevaliers que leurs prdcesseurs. Ce
fut sous le rgne de Charles VI que commena cette dcadence des moeurs
chevaleresques. Un pote de ce rgne, Eustache Deschamps, compare la
conduite des anciens preux  celle de ses contemporains:

  Les chevaliers estoient vertueux
  Et pour amours plains de chevalerie,
  Loyaux, secrez, frisques et gracieux:
  Chascuns avoit lors sa dame, s' amie,
    Et vivoient liement (_joyeusement_);
  On les amoit aussi trs loyalment,
  Et ne jangloit (_jasait_), ne mesdisoit en rien.
  Or m'esbahy quant chascun jangle et ment,
  Car meilleur temps fut le temps ancien!

Les plaintes d'Eustache Deschamps n'taient que trop justes en prsence
des orgies de la cour, o Charles VI et son frre, le duc d'Orlans,
qui se vantaient de _maintenir_ la vraie chevalerie, semblaient en
avoir oubli les prceptes vertueux. Les tournois clbrs en 1389 
Saint-Denis en l'honneur du roi de Sicile et de son frre, qui furent
arms chevaliers, se terminrent par une hideuse saturnale, dont
l'abbaye fut le thtre. Le religieux de Saint-Denis, dans sa Chronique
de Charles VI, n'a pas cru devoir passer sous silence les dsordres de
la quatrime nuit: Les seigneurs, dit-il, en faisant de la nuit le
jour, en se livrant  tous les excs de la table, furent pousss par
l'ivresse  de tels drglements, que, sans respect pour la prsence
du roi, plusieurs d'entre eux souillrent la saintet de la maison
religieuse et s'abandonnrent au libertinage et  l'adultre (_ad
inconcessam venerem et adulteria nefanda prolapsi sunt_).

Les maisons religieuses,  cette poque, avaient des moeurs aussi
mauvaises que la cour du roi et des princes; l'glise tait tombe
au mme degr de dcadence que la chevalerie, et la socit tout
entire semblait aller  sa dissolution. Nous ne voulons pntrer
dans les couvents que pour soulever le voile qui couvrait les vices
des moines et des _nonnains_. La Prostitution s'tait empare de la
maison du Seigneur, comme de la maison des grands de la terre. Les
prdicateurs, en ce temps-l, rptaient souvent ces paroles de l'ange
dans l'Apocalypse: Venez, je vous montrerai la condamnation de la
grande prostitue qui est assise sur les grandes eaux, avec laquelle
les rois de la terre se sont corrompus, et qui a enivr du vin de la
Prostitution les habitants de la terre. Rien ne peut rendre, en effet,
les abominations du rgne de Charles VI, o le clerg, la noblesse et
le peuple luttaient de perversit et de turpitude. Que devait tre la
vie de cour, lorsque la vie des couvents tait aussi dplorable que
nous la dpeint Nicolas de Clmenges, archidiacre de Bayeux, dans son
trait _De corrupto statu ecclesi_: A propos de vierges consacres
au Seigneur, dit ce philosophe chrtien, il nous faudrait retracer
toutes les infamies des lieux de Prostitution, toutes les ruses et
l'effronterie des courtisanes, toutes les oeuvres excrables de la
fornication et de l'inceste; car, je vous prie, que sont aujourd'hui
(vers 1400) les monastres de femmes, sinon des sanctuaires consacrs
non pas au culte du vrai Dieu, mais  celui de Vnus; sinon d'impurs
rceptables o une jeunesse effrne s'abandonne  tous les dsordres
de la luxure, de telle sorte que c'est maintenant la mme chose de
faire prendre le voile  une jeune fille ou de l'exposer publiquement
dans un lieu d'abomination! Nicolas de Clmenges pousse ici jusqu'
l'hyperbole la critique des moeurs monacales, mais la dmoralisation des
ecclsiastiques n'tait que trop clatante, et l'on ne saurait dire si
c'tait l'glise qui dmoralisait la chevalerie, ou la chevalerie qui
dmoralisait l'glise. Dulaure, dont le tmoignage est gnralement
suspect, s'appuie sur des autorits respectables pour esquisser ce
tableau des moeurs clricales et chevaleresques: Les prlats et les
prtres subalternes taient ordinairement vtus en habits sculiers,
portaient l'pe, joutaient dans les tournois, frquentaient les
cabarets, entretenaient des concubines. Les prtres et les curs
occupaient des emplois judiciaires, prtaient  usure, s'adonnaient
 la dbauche et aux excs de la table. Dans certains diocses, les
grands vicaires recevaient la permission de commettre l'adultre
pendant l'espace d'une anne; dans d'autres, on pouvait acheter le
droit de forniquer impunment dans tout le cours de sa vie: l'acheteur
en tait quitte en payant chaque anne  l'official une quarte de vin;
et lorsque l'ge le rendait incapable d'user de ce privilge, il n'en
tait pas moins tenu de payer la taxe. C'tait dans les dcrtales
des papes, que l'officialit trouvait le pouvoir trange qu'elle
s'arrogeait sur le pch d'impuret; le canon _De dilectissimis_
exhorte les chrtiens  la pratique de cet axiome: _Tout est commun
entre amis_; mme les femmes, ajoute-t-il. On eut l'audace de prsenter
requte au pape Sixte IV pour obtenir la permission de commettre le
pch infme pendant les mois caniculaires, et Sixte IV crivit au bas
de la requte: Soit fait ainsi qu'il est requis (_Hist. de France_, par
l'abb Velly, t. V, p. 10 et suiv.)!

Il est vraiment remarquable que jamais les ordonnances royales et
municipales contre la Prostitution ne furent plus frquentes ni plus
svres que pendant cette priode de drglement. On se montrait
sans piti pour les filles publiques, lorsque la dcence et la pudeur
semblaient bannies des moeurs, lorsque les vtements dissolus taient
seuls  la mode, en dpit des dits somptuaires. On avait repris avec
les souliers  la poulaine ces ornements obscnes qui les dcoraient
au douzime sicle,  la cour de Normandie, suivant Orderic Vital, et
les ornements en question s'taient allongs et mieux caractriss. Les
femmes n'osrent pas, il est vrai, adopter les accessoires de cette
vilaine chaussure; mais, en revanche, elles eurent des robes fendues
ou releves qui laissaient entrevoir la jambe, et mme la cuisse nue:
quant  la gorge, elles la dcouvraient jusqu'au bout du sein. L'auteur
du _Chastoiement des dames_, Robert de Blois, leur reproche ces modes
impudiques.

  Aucune lesse differme
  Sa poitrine, pource c'on voie
  Comme fetement sa chair blanchoie;
  Une autre lesse tout de gr
  Sa chair apparoir au cost:
  Une ses jambes trop descuevre.
  Prud hom ne loe pas cette oevre.

Les crmonies de l'glise, les processions surtout, participaient 
cette immodestie des vtements. On voyait figurer, dans les processions
et les pnitences publiques, des hommes et des femmes entirement
nus: Parmi ces pnitents, dit le partial auteur de l'_Histoire de
Paris_, les uns portaient dans leurs chemises des pierres enchanes;
les autres, sans chemises, taient flagells ou piqus aux fesses
avec des aiguillons. Ici Dulaure n'invente rien, n'exagre rien, et
il peut renvoyer son lecteur avec confiance au Glossaire de Ducange
et Carpentier (aux mots _penitenti_, _processiones_, _villani_,
_lapides catenatos ferre_, _putagium_, _natic_, etc.). Nous supposons
que les pnitentes qui suivaient les processions, dans un tat complet
de nudit, et qui se faisaient piquer avec des aiguillons, devaient
tre des prostitues, ainsi que celles qui portaient des pierres dans
leur chemise. C'taient l, en effet, les chtiments habituels que la
justice sculire prononait  l'gard des adultres et des femmes
de mauvaise vie. Dulaure nous en fournit un exemple mmorable qu'il
emprunte aux registres criminels du parlement de Paris (registre VIII).
Anne Piedeleu, femme amoureuse, tenait un lieu de dbauche dans la rue
Saint-Martin, elle tait donc en contravention avec les ordonnances de
la prvt; et le prvt qui tait en charge alors (1373), le fameux
Hugues Aubriot, faisait excuter les ordonnances avec beaucoup de
vigueur. Les bourgeois du voisinage allrent dnoncer Anne Piedeleu 
la prvt, et aussitt les sergents firent dloger cette femme, en
usant d'indulgence pour elle, puisqu'elle ne fut pas mme mene en
prison. Elle se sentait sans doute soutenue par quelque personnage
capable de tenir tte au prvt, car elle porta plainte contre ce
magistrat en l'accusant de plusieurs crimes et en produisant de faux
tmoins pour le perdre. Le parlement, au mois de fvrier 1374, sur les
conclusions de l'avocat du roi, condamna Anne Piedeleu  tre promene
par la ville, toute nue, ayant sur la tte une couronne de parchemin
o tait crit ce mot: _faussaire_. On la conduisit en cet tat au
pilori des Halles, o elle fut expose deux heures aux regards du
peuple; elle ne sortit de prison que pour tre bannie de Paris et du
royaume. Les promenades de ce genre devaient tre assez frquentes, et
la populace y courait avec un joyeux empressement. Comme les ribaudes
et les maquerelles qu'on livrait de la sorte  l'indcente curiosit
des badauds de Paris grelottaient de froid et toussaient souvent
en marchant toutes nues dans la boue  travers les intempries de
la saison, les spectateurs, et surtout les enfants, avaient coutume
de chanter une chanson compose pour la circonstance. Cette chanson
ordurire, qui se conserva longtemps dans la mmoire du bas peuple,
finissait par ce refrain, que rapporte le _Journal du Bourgeois de
Paris_:

  Votre c.. a la toux, commre,
  Votre c.. a la toux, la toux!

Il tait tout simple que les plus impudentes de ces femmes qu'on menait
au pilori rpondissent aux chanteurs par des injures, entre lesquelles
n'taient point pargnes les imprcations et les maldictions. Aussi
quand une toux pidmique se rpandit dans la population parisienne,
durant l'hiver de l'anne 1413, ceux qui n'avaient point encore gagn
cette toux cruelle ou qui en taient guris raillaient ceux qu'ils
entendaient tousser  se rompre les gnitoires, et leur disaient _par
esbattements_: En as-tu? Par ma foi! tu as chant: _Votre c.. a la
toux, commre_. On faisait ainsi allusion aux maux de toute espce,
tel que le mal saint-main, la lpre, la gale, la toux, etc., que
souhaitaient aux mauvais plaisants les malheureuses qu'on ne plaignait
pas de voir s'enrhumer au pilori. On n'avait aucune compassion pour
ces pcheresses, comme nous l'avons fait observer, et les petits
enfants taient les plus acharns  les perscuter. L'autorit croyait
se conformer au sentiment unanime, en n'accordant pas la moindre
indulgence  ces pauvres filles. Cependant il y eut un prvt de
Paris qui les prit sous sa protection et qui leur donna peut-tre trop
d'appui. Ce fut Ambroise de Lor, baron de Juilly, qui fut nomm prvt
en 1436 et qui mourut en 1445 dans l'exercice de sa charge. Le peuple
de la capitale ne lui pardonna pas d'avoir favoris la Prostitution, en
laissant tomber en dsutude les anciens rglements qui la rgissaient.
Tant que dura son administration, les prostitues furent  peu prs
libres; elles s'habillaient  leur guise et logeaient partout dans la
ville. Ambroise de Lor,  son lit de mort, se repentit d'avoir t
si paterne pour ces cratures, et il essaya de rparer le dsordre
qui s'tait introduit dans la police des moeurs. La semaine devant
l'Ascension, raconte le _Bourgeois de Paris_ dans son Journal, fut
cri parmy Paris, que les ribaudes ne porteroient plus de sainctures
d'argent, ne de collez renverss, ne pennes de gris en leurs robes,
ne de menuvair, et qu'elles allassent demourer s borderaulx, ordonnez
comme ils estoient au temps pass. Cette satisfaction tardive donne
 l'opinion ne fit pas oublier les scandales qui l'avaient prcde,
et quand Ambroise de Lor mourut peu de jours aprs, le _Bourgeois
de Paris_ se chargea de son oraison funbre, et le reprsenta comme
moins aimant le bien commun, que nul prvost que devant luy eust est
puis quarante ans. Le _Bourgeois_ ajoute que ce prvt avait une des
plus belles et des plus honntes femmes du monde, mais, nanmoins,
il estoit si luxurieux, qu'on disoit, pour vray, qu'il avoit trois
ou quatre concubines qui estoient droites communes, et supportoit
partout les femmes folieuses, dont trop avoit  Paris, par sa laschet,
et acquit une trs-mauvaise renomme de tout le peuple; car  peine
povoit-on avoir droit des folles femmes, tant les supportoit et leurs
maquerelles.

Ambroise de Lor, avant d'tre prvt de Paris et de lcher la bride
aux femmes _folieuses_, tait un des plus braves chevaliers de l'_ost_
de Charles VII, mais ses prouesses d'armes ne l'avaient point rendu
plus vertueux, quoiqu'il ft contemporain de plusieurs bons chevaliers,
de vie exemplaire et de moeurs honntes. Il avait pass sa jeunesse
 la cour de Charles VI, o l'on faisait consister la chevalerie en
tournois et en mascarades; il n'appartenait pas  cette famille de
chevaliers chastes et continents, qui, comme le marchal de Boucicaut,
pensaient que luxure est plus que chose du monde contraire  vaillant
homme d'armes. Le _bon messire_ Jehan le Maingre, dit Boucicaut, ne
se dpartit mme pas de sa continence, lorsqu'il fut gouverneur de
Gnes, o les occasions de plaisir venaient sans cesse le chercher:
Les vertus qui sont contraires  lubricit sont en luy, disait son
biographe secrtaire; il ne songeait gure  _dbaucher_ les Gnoises,
car plus de semblant n'en fait, que si pierre estoit, nonobstant que
les dames y soyent bien pares et bien attifes, et que moult de belles
en y ait. Un jour qu'il chevauchait avec ses gentilshommes dans la
ville de Gnes, une dame, qui peignait ses cheveux blonds, se mit 
la fentre pour le voir passer; il n'y prit pas garde; mais un de ses
cuyers la remarqua et ne put s'empcher de dire: Oh! que voil beau
chef! Le marchal eut l'air de ne pas entendre; mais, comme l'cuyer
se retournait encore pour regarder la dame, il lui dit avec un regard
glacial: C'est assez fait! Le biographe qui a recueilli les _faits_
de Boucicaut ajoute cette rflexion: Ainsi, de fait et de semblant, le
mareschal est net de celuy vice de charnalit et de toute superfluit,
qui est parfait signe de sa continence.

Boucicaut, il est vrai, avait t nourri  la cour de Charles V, qui,
entre toutes les vertus, dit son historiographe, Christine de Pisan,
amoit celle de chastet, laquelle estoit de luy garde en fait, en
dict, et en pense. Charles V, si svre  cet gard pour lui-mme,
l'tait galement pour ses serviteurs, et voulait qu'ils fussent
chastes, tant en continences comme en habits, parolles, et faits
et toutes choses. Lorsqu'il apprenait qu'un de ses officiers avait
_dshonor femme_, ft-ce son favori, il le chassait de sa prsence et
le dispensait  toujours de son service. Cependant il ne manquait pas
de charit chrtienne pour les pcheurs, et, considrant la fragilit
humaine, il ne consentit jamais  ce qu'un mari emmurast sa femme
 pnitence perptuelle, pour meffaict de son corps; il permettait
seulement de la tenir enferme dans une chambre, si elle tait trop
dshonore, afin qu'elle ne ft pas honte  son poux et  ses parents.
Il dfendait que des livres dshonntes fussent introduits et lus 
la cour de la reine et des princes. On lui rapporta, un jour, qu'un
chevalier de la cour avait _instruit le dauphin  amour et vaguet_:
il renvoya ce chevalier, et lui dfendit de jamais paratre devant
sa femme et ses enfants. Christine de Pisan, qui a consign ces
particularits dans le _Livre des faits et bonnes moeurs du feu roi
Charles_, nous apprend qu'il ne souffrait pas  sa table les _gouliars
de bouche, aportant paroles vagues_, et qu'il regardait les jeux des
mntriers comme des _introductions  la luxure_; il rptait souvent
la parole de saint Paul, dans une ptre aux Corinthiens: Les parolles
maulvaises corrompent les bonnes moeurs. Le rgne de Charles VI et une
partie de celui de Charles VII furent souills de tous les vices et de
tous les crimes que Charles V avait essay de faire disparatre de son
royaume; et la Prostitution, que ce sage roi rprimait surtout par son
exemple, ne connut plus de barrires ni de limites.

Pour se rendre compte du degr de perversit auquel taient parvenus
quelques nobles, quelques grands seigneurs, qui s'abandonnaient 
toutes les aberrations de la dbauche, il faut lire, dans les archives
de Nantes, le procs criminel de Gilles de Retz, marchal de France,
condamn au feu en 1440. Gilles de Retz tait un des plus puissants
seigneurs de la Bretagne; il avait vaillamment servi Charles VII
pendant la guerre des Anglais; il avait combattu, avec Dunois et
Lahire, sous la bannire de Jeanne d'Arc; il tait docte et lettr.
Mais la lecture de Sutone l'avait excit  imiter les monstrueuses
dbauches des empereurs romains: comme Tibre et Nron, il se passionna
pour le sang ml  l'ordure; il n'eut plus d'autre passe-temps que de
fltrir de ses abominables caresses les pauvres enfants qu'il faisait
enlever de tous cts: quand ils taient beaux et _joliets_, il les
attachait  sa personne ou il les gorgeait de ses propres mains. La
superstition et la magie taient les auxiliaires de ses cruauts et de
ses souillures: il avait une chapelle magnifique, avec des chantres
et des chanoines qu'il nourrissait bien, et, en mme temps, il avait
des sorciers et des magiciens  sa solde, avec lesquels il faisait
des invocations au diable. Cet excrable homme, qui eut plus d'une
analogie avec un autre sclrat que nous verrons plus tard (le marquis
de Sade), fut enfin dfr  la justice, arrt avec les principaux
agents de ses forfaits et jug par un tribunal extraordinaire, nomm
 cet effet par le duc de Bretagne, son cousin. L'enqute rvla des
horreurs que confirmrent les dpositions des tmoins. On trouva, dans
les souterrains des chteaux de Chantoc, de la Suze, d'Ingrande, etc.,
les ossements calcins et les cendres des enfants que le marchal
de Retz avait assassins, aprs avoir abus d'eux. Il ne tarda pas
 tout avouer lui-mme, et, ne pouvant esprer sa grce du tribunal
des hommes, il demanda pardon au Juge ternel devant lequel il allait
comparatre.

Les dpositions des complices de Gilles de Retz nous initient aux
scnes horribles dont le vieux chteau de Chantoc tait le thtre.
Henriet, chambellan du marchal, dclare que Gilles de Sill et Pontou
ont livr plusieurs petits enfans audit sire de Rais en sa chambre:
desquels petits enfans il avoit habitation, et s'y eschauffoit,
et rendoit nature sur leur ventre, et y prenant sa plaisance et
dlectation, qu'il n'avoit habitation de l'un desdits enfans que
une fois ou deux, et que, aprs, celui sire, aucunes fois de sa main
leur coupoit la gorge, et aucunes fois, Gilles de Sill, Henriet et
Pontou la leur coupoient, en la chambre dudit sire: dont le sang
cheoit  la place, qui aprs estoit nettoye; et que ceux enfans,
ainsi morts, estoient ars en ladite chambre dudit sire, aprs qu'il
estoit couch, et la poudre d'eux jette, et que celui sire prenoit
plus grande plaisance  leur couper la gorge, qu' avoir habitation
d'eux. Henriet, interrog derechef sur ces infmes mystres, complta
ses premiers aveux par de nouveaux dtails; il raconta avoir ou
dire audit sire de Rais, qu'il estoit bien aise de voir sparer la
teste des enfans, aprs avoir eu habitation sur le ventre, ayant les
jambes entre les siennes, et autrefois se seoir sur le ventre desdits
enfans quand on sparoit la teste de leurs corps, et par autre fois les
inciser sur le cou par derrire pour les faire languir, o il prenoit
grande plaisance, et en languissant, avoit aucune fois habitation d'eux
jusques  la mort, et aucune fois aprs qu'ils estoient morts, tandis
qu'ils estoient chauds; et y avoit un braquemart  leur couper la
teste, et quant aucune fois ceux enfans n'toient beaux  sa plaisance,
il leur coupoit la teste, de luy-mesme, avec ledit braquemart, et aprs
avoit aucune fois habitation d'eux. Il disoit qu'aucun homme en la
plante ne pouvoit savoir ou faire ce qu'il faisoit. Aucune fois celui
sire faisoit desmembrer lesdits enfans par les aisselles et prenoit
plaisance  en voir le sang.

_Item_, celui sire, affin de garder lesdits enfans de crier quand
il vouloit avoir habitation d'eux, leur faisoit, par avant, mettre
une corde au cou et les pendre, comme  trois pieds de haut,  un
coin de sa chambre, et avant qu'ils fussent morts, les descendoit
ou les faisoit descendre, disant qu'ils ne sonnassent mot et qu'ils
eschauffoient son membre, le tenant en la main; et, aprs, leur rendoit
nature sur le ventre, et ce fait, leur faisoit couper la gorge et
sparer la teste de leurs corps. Ces effrayants aveux furent confirms
par Estienne Cornillaut, dit Pontou, le favori du marchal et un de ses
complices. Pontou n'attendit pas qu'il ft appliqu  la question pour
confesser les crimes de son matre et les siens; il ajouta quelques
faits nouveaux  ceux que Henriet avait dnoncs. Ainsi, le sire de
Retz donnait deux ou trois cus par chaque enfant qu'on lui procurait;
quelquefois, il choisissait lui-mme les enfants et les faisait
entrer secrtement dans un de ses chteaux. Il prenoit aucune fois de
petites filles, desquelles il avoit habitation sur le ventre, ainsi
que des enfans mles, disant qu'il y prenoit plus grande plaisance
et moins de peine qu' le faire esdites filles en leur nature. Quant
on lui menoit deux enfans ensemble, afin que l'un pour l'autre ne
crit, aprs s'estre esbattu avec l'un, il gardoit l'autre jusqu' ce
que son apptit fut venu. Gilles de Retz, aprs des dpositions si
explicites, n'avait plus rien  faire, qu' en constater la sincrit.
Il avoua donc avoir abus des enfants, pour son ardeur et dlectation
de luxure, et les avoir fait tuer par ses gens, soit en leur coupant
la gorge avec dagues et couteaux, en sparant la teste de leurs corps,
ou leur rompant les testes  coups de baston, ou autres choses; et
aucune fois leur enlevoit ou faisoit enlever des membres, les fendoit
pour en avoir les entrailles, les faisoit attacher  un croc de fer,
pour les estrangler et les faire languir; comme ils languissoient 
mourir, avoit habitation d'eux, et aucune fois aprs qu'ils estoient
morts en les baisant, et prenoit plaisir et dlectation  voir les
plus belles testes desdits enfans, lesquels, en aprs, estoient ars.
On lui demanda quand et comment il s'tait avis de ces atrocits
inoues pour la premire fois; il rpondit qu'il commena ce train
de vie,  Chantoc, l'anne que son aeul le sire de la Suze alla de
vie  trespas, et, de lui mesme et de sa teste, sans conseil d'autrui,
il prist imagination de ce faire, seulement pour la plaisance et
dlectation de luxure, sans autre intention.

En coutant ces aveux prononcs de l'air le plus calme, les juges
tressaillaient sur leurs siges et se signaient  chaque instant. Ce
monstre fut condamn avec ses complices, mais il ne se troubla pas, et
il les encouragea paternellement  faire une bonne mort, pour qu'ils
pussent se revoir tous _en la grant joie du paradis_. Il subit sa peine
le 26 octobre 1440, dans une prairie situe au-dessus des ponts de
Nantes; et ds qu'il eut t trangl sur le bcher allum, on rendit
son corps  sa famille, et des _damoiselles de grand estat_ vinrent
chercher ce corps souill, le mirent dans le cercueil et le portrent
solennellement  l'glise des Carmes, o il fut enterr, en laissant
parmi les spectateurs de son supplice le souvenir de sa _repentance_ et
de sa fin chrtienne.




CHAPITRE XIX.

  SOMMAIRE. --Apparition des maladies vnriennes en France.
  --Origine de la syphilis ou _mal franais_. --Ses progrs
  effrayants vers la fin du quinzime sicle. --Marche du
  mal vnrien  travers le moyen ge. --Ses noms diffrents.
  --L'lphantiasis et les autres dgnrescences de la lpre.
  --La mentagre et les dartres sordides. --_Lues inquinaria_ ou
  _inguinaria_. --Plerinages dans les lieux saints. --L'glise de
  Notre-Dame de Paris. --Le _feu sacr_. --Vice des Normands. --Le
  _mal des ardents_. --Ses ravages effrayants. --Le _mal de saint
  Main_ et le _feu de saint Antoine_. --Invocations  saint Marcel
  et  sainte Genevive. --La syphilis du quinzime sicle. --Les
  lpreux et les lproseries. --Les croiss et la _msellerie_.
  --Rigoureuse police de salubrit  laquelle on soumit les lpreux.
  --Du caractre le plus gnral de la lpre, d'aprs Guy de
  Chauliac, Laurent Joubert, Thodoric, Jean de Gaddesden, etc., etc.


L'apparition ou plutt le dveloppement des maladies vnriennes en
France, comme dans toute l'Europe, changea en quelque sorte la face de
la Prostitution lgale et faillit amener sa ruine dfinitive. En voyant
ces terribles maladies attaquer dans son principe la socit tout
entire, les hommes les plus clairs et les plus libres de prjugs
purent croire que la dbauche publique tait l'unique cause d'un
pareil flau, tandis que les esprits prvenus et crdules regardaient
ce flau comme une punition du ciel, frappant l'incontinence dans ce
qu'elle avait de plus cher. Alors les magistrats se repentirent d'avoir
autoris et organis l'exercice du pch qui entranait de si fatales
consquences, et le premier remde qu'ils opposrent  l'invasion de
cette nouvelle peste fut la suspension des rglements de tolrance,
en vertu desquels il y avait dans chaque ville un foyer permanent
d'infection morbide. Mais on jugea bientt inutile d'arrter le cours
rgulier de la Prostitution, quand on eut reconnu que la source du
mal n'tait pas seulement dans les mauvais lieux. On prit toutefois
des mesures de police sanitaire que la ncessit n'avait pas encore
prescrites, et l'on soumit  l'enqute des mdecins la vie dissolue
des femmes communes. Ce fut une amlioration notable dans le rgime de
la tolrance pornographique, et, depuis cette poque, l'administration
municipale eut  se proccuper srieusement de la sant publique dans
toutes ces questions dlicates qui n'avaient intress jusqu'alors que
la morale et l'ordre public.

Nous devons traiter ici de l'origine de la syphilis, puisque les
circonstances ont fait que le nom de _mal franais_ lui fut donn au
moment de son explosion en Europe, et puisque ce nom se rattache, en
effet, aux vnements qui accompagnrent son entre en France; mais
nous nous proposons d'abord de poursuivre une thse que nous avons
dj soutenue sur l'anciennet des maladies vnriennes. Sans doute,
ces maladies, de mme que la plupart des pidmies et des contagions,
subirent une foule de mtamorphoses, notamment dans leurs symptmes,
en raison de la varit des conditions locales atmosphriques
et naturelles qui prsidaient  leur naissance; sans doute, ce
hideux flau, que la science, aprs trois sicles et demi d'tudes
approfondies, considre toujours comme un prote insaisissable,
n'avait pas, avant l'anne 1493 ou 1496, les caractres effrayants,
et surtout le virus propagateur, qu'on observa pour la premire fois
 cette poque, o les cas d'exception devinrent des cas gnraux.
Toutefois, le mal vnrien existait, le mme mal, depuis la plus haute
antiquit, comme nous l'avons dmontr, et l'on ne se ft pas inquit
de lui plus que de toute autre maladie chronique, si une runion de
circonstances imprvues et inapprciables ne lui avait communiqu
tout  coup les moyens de se rpandre, de se multiplier, de s'aggraver
avec une sorte de fureur. Nous avons prouv, d'aprs le tmoignage de
Celse, d'Arte et des plus illustres mdecins grecs et romains, que
la vritable syphilis, qu'on s'obstine  faire contemporaine de la
dcouverte de l'Amrique, n'avait pas tard  suivre  Rome la lpre
et les maladies cutanes qui furent apportes d'Asie et d'Afrique avec
les dpouilles des peuples conquis. Il n'tait pas difficile de faire
comprendre, en remontant  ces prmices morbifiques, que l'pouvantable
dbauche romaine avait rchauff dans son sein les germes de toutes
les affections vnriques, et que leur impur mlange avait cr
des maux inconnus qui retournaient sans cesse  leur source en la
corrompant toujours davantage. Nous persistons  croire, cependant, que
la transmission du virus n'tait pas aussi prompte ni aussi frquente
qu'elle l'est devenue dans les temps modernes, et il est probable,
en outre, que les anciens qui possdaient plus de cinq cents espces
de collyres pour les maux d'yeux avaient autant de recettes curatives
pour les infirmits de l'amour. Nous allons,  travers le moyen ge,
signaler la marche clatante du mal vnrien sous des noms diffrents,
jusqu' ce qu'il soit arriv  sa dernire transformation avec le nom
de _grosse vrole_.

Ce mal obscne a toujours exist  l'tat chronique chez des individus
isols; il s'est reproduit par contagion, avec une grande varit
d'accidents rsultant du temprament des malades et drivant d'une
foule de circonstances locales qu'il serait impossible d'numrer ou
de caractriser; mais il prenait toujours son germe dans un commerce
impur, et il ne se dveloppait pas de lui-mme, sans cause prexistante
d'infection, au milieu de l'exercice modr des rapports sexuels. La
Prostitution tait le foyer le plus actif de cette lpre libidineuse,
qui se rpandait avec plus ou moins de malignit suivant le pays, la
saison, le sujet, etc. Il n'y avait que les dbauchs qui allassent
se gter  cette honteuse source, et le mal restait en quelque sorte
circonscrit et confin parmi ces tres dgrads qui n'avaient aucun
contact avec les honntes gens. Cependant,  certaines poques, et par
suite d'une agrgation de faits physiologiques, la maladie s'exasprait
et sortait de ses limites ordinaires, en s'associant  d'autres
maladies pidmiques ou contagieuses; elle se multipliait alors avec
les symptmes les plus affreux, et elle menaait d'empoisonner la
population tout entire qu'elle dcimait; aprs avoir fait des ravages
manifestes et cachs elle s'arrtait, elle s'assoupissait tout  coup.
Ce n'tait jamais la mdecine qui s'opposait  sa marche occulte et
qui la combattait en face par des remdes nergiques, c'tait la
religion, qui ordonnait des pnitences publiques et qui loignait
ainsi les prils de la contagion, en faisant la guerre au pch qui en
tait la cause immdiate. La privation absolue des joies de la chair,
pendant un laps de temps assez considrable, tait le remde le plus
efficace que le clerg ou plutt l'piscopat franais, si prvoyant et
si ingnieux  faire le bien du peuple, et imagin contre les progrs
du flau pestilentiel. Durant ces longues crises de la sant publique,
il faut dire que la Prostitution lgale disparaissait compltement:
les mauvais lieux taient ferms; les femmes communes devaient, sous
peine de chtiment arbitraire, s'interdire leur dangereux mtier, et
la police municipale avait des prescriptions si svres  cet gard,
que ds le dbut d'une pidmie au seizime sicle, on chassait ou l'on
emprisonnait toutes les femmes suspectes, et on les tenait enfermes
jusqu' ce que le mal et disparu.

N'oublions pas de constater que le climat de la Gaule n'tait que trop
favorable aux maladies pestilentielles et  toutes les affections de
la peau. D'immenses marcages, des forts impntrables, entretenaient
sur tous les points du territoire une humidit putride et malsaine, que
les chaleurs de l't chargeaient de miasmes dltres et empoisonns.
Le sol, au lieu d'tre assaini par la culture, dgageait incessamment
des manations morbides. La nourriture et le genre de vie des habitants
ne s'accordaient gure, d'ailleurs, avec les prceptes de l'hygine:
ils couchaient par terre, sur des peaux de btes, sans autre abri
que des tentes de cuir ou des cabanes de branchages; ils mangeaient
peu de pain et beaucoup de viande, beaucoup de poisson, beaucoup de
chair sale, car ils nourrissaient de grands troupeaux de porcs noirs
sur la lisire des bois druidiques. On ne s'tonnera donc pas que
l'lphantiasis et les autres hideuses dgnrescences de la lpre
fussent dj bien acclimates dans les Gaules au deuxime sicle de
l're moderne. Le savant Arte, qui parat avoir crit sous Trajan
le trait _De Curatione elephantiasis_, dit que les Celtes ou Gaulois
ont une quantit de remdes contre cette terrible maladie, et qu'ils
emploient surtout de petites boules de nitre avec lesquelles ils se
frottent le corps dans le bain. Marcellus Empiricus, qui exerait la
mdecine  Bordeaux du temps de l'empereur Gratien, rapporte que le
mdecin Soranus avait entrepris de gurir, dans la province Aquitanique
seulement, deux cents personnes attaques de la mentagre et de dartres
sordides qui se rpercutaient par tout le corps. Nous avons prouv
que le mal vnrien n'tait qu'une forme de la lpre contracte dans
l'habitude des rapports sexuels. Nous avons laiss entendre comment
d'abominables aberrations des sens avaient pu, en cas exceptionnel,
centupler les forces du virus, en le portant dans les parties de
l'organisme les moins propres  le recevoir; nous avons enfin appliqu
aux origines de l'lphantiasis les suppositions que nous verrons
remettre en avant, par les mdecins du quinzime sicle,  l'occasion
du mal de Naples, dans lequel on voulut reconnatre les monstrueux
effets des dsordres du crime contre nature.

Ce fut pendant le sixime sicle que le mal vnrien svit en France
avec les apparences d'une pidmie: on le nomma _lues inquinaria_
ou _inguinaria_. Selon la premire dnomination, ce mal tait une
souillure, peut-tre une gonorrhe, telle que les livres de Mose l'ont
dcrite (_Lvitiq._, ch. 15); selon la seconde qualification de ce
mal, que Grgoire de Tours signale souvent sans indiquer sa nature,
c'tait une inflammation des aines, o se formait un ulcre malin
qui causait la mort, aprs des souffrances inoues. Dom Ruinart, dans
son dition de l'Histoire de Grgoire de Tours, note que cet ulcre
inguinal tuait le malade  l'instar d'un serpent (_lues inguinaria sic
dicebatur, quod, nascente in inguine vel in axilla, ulcere in modum
serpentis interficeret_), Le Glossaire de Ducange a bien recueilli,
dans l'dition des Bndictins, les deux noms de cette _pestilence_,
qui fit sa premire apparition en 546 et qui revint plusieurs fois
 la charge sur des populations adonnes aux hideux garements de
la dbauche antiphysique. Mais les doctes diteurs ont nglig de
faciliter l'interprtation de ces deux noms, attribus  la mme
maladie, par le rapprochement lumineux des passages o il est question
d'elle dans les chroniqueurs contemporains. L'origine infme de cette
maladie nous parat assez indique par l'horreur qu'elle inspirait
et qui ne rsidait pas seulement dans la crainte de la mort, car
ceux qui en taient atteints semblaient frapps de la main de Dieu, 
cause de leurs souillures: l'enflure et la purulence des organes de la
gnration, les bubons des aines, le flux de sang des intestins, les
abcs gangrneux aux cuisses, en disent assez sur la nature de cette
contagion obscne.

Elle reparut avec de nouveaux symptmes en 945, aprs l'invasion des
Normands, qui pourraient bien n'y avoir pas t trangers. Flodoard
s'abstient nanmoins de toute conjecture impudique  cet gard: Autour
de Paris et en divers endroits des environs, dit-il dans sa Chronique,
plusieurs hommes se trouvrent affligs d'un feu en diverses parties
de leur corps, qui insensiblement se consumoit jusqu' ce que la mort
fint leur supplice; dont quelques-uns, se retirant dans quelques lieux
saints, s'chapprent de ces tourments; mais la plupart furent guris
 Paris, en l'glise de la sainte mre de Dieu, Marie, de sorte qu'on
assure que tous ceux qui purent s'y rendre furent garantis de cette
peste, et le duc Hugues leur donnoit tous les jours de quoi vivre.
Il y en eut quelques-uns qui, voulant retourner chez eux, sentirent
rallumer en eux ce feu qui s'toit teint, et, retournant  cette
glise, furent dlivrs. Sauval, qui nous fournit cette traduction
nave, ajoute que, comme les remdes ne servoient de rien, on eut
recours  la Vierge, dans l'glise Nostre-Dame, qui servit d'hospital
dans cette occasion. On trouve, en effet, dans le grand Pastoral de
cette glise, sous l'anne 1248, une charte capitulaire relative  six
lampes ardentes, qui clairaient nuit et jour l'endroit o gisaient
ple-mle les pauvres moribonds, affligs de cette vilaine maladie,
qu'on appelait le _feu sacr_ (_ubi infirmi et morbo, qui ignis sacer
vocatur, in ecclesi laborantes, consueverunt reponi_). La plupart
des auteurs qui ont parl de cette horrible maladie, dit le savant
compilateur du _Mmorial portatif de chronologie_ (t. II, p. 839) se
sont accords  lui attribuer les mmes symptmes et les mmes effets:
son invasion tait subite; elle brlait les entrailles ou toute autre
partie du corps, qui tombait en lambeaux; sous une peau livide, elle
consumait les chairs en les sparant des os. Ce que ce mal avait de
plus tonnant, c'est qu'il agissait sans chaleur et qu'il pntrait
d'un froid glacial ceux qui en taient atteints, et qu' ce froid
mortel succdait une ardeur si grande dans les mmes parties, que les
malades y prouvaient tous les accidents d'un cancer. Nous pensons que
les hommes du Nord avaient laiss sur leur passage cet impur tmoignage
de leurs moeurs dpraves, car le mal abominable qui tait leur ouvrage
ne s'adressait gnralement qu'au sexe masculin.

Le _feu sacr_ ne fut arrt dans ses progrs que par les sages
conseils de l'glise, qui s'effora de gurir les malades qu'elle avait
absous; mais le vice des Normands s'tait invtr dans les provinces
qu'ils avaient envahies. L'anne 994 vit renatre le _mal des ardents_,
avec les causes criminelles qui l'avaient allum la premire fois, et
ce mal, transmis par la dbauche la plus infecte, passa promptement
de la France en Allemagne et en Italie. Le dixime sicle n'tait,
d'ailleurs, que trop propice  tous les genres de calamits qui pouvant
frapper l'espce humaine. On croyait que l'an 1000 amnerait la fin
du monde, et, dans cette prvision, les mchants, qui se jugeaient
destins aux flammes de l'enfer, jouissaient de leur reste, en se
livrant avec plus de fureur  leurs dtestables habitudes. Les pluies
continuelles, les froids excessifs, les inondations frquentes vinrent
en aide aux pidmies pour dpeupler la terre. Les champs, qu'on ne
cultivait plus, se convertirent en bruyres, en tangs, en marais,
dont les manations infectaient l'air. Les poissons prissaient
dans les rivires, les animaux dans les bois, et tous ces cadavres
putrides exhalaient des vapeurs empestes qui engendrrent une foule
de maladies. Le _mal des ardents_ recommena ses moissons d'hommes 
travers la France. Le roi de France, Hugues Capet, y succomba lui-mme,
victime des soins tout paternels qu'il avait administrs aux malades.
Ceux-ci mouraient presque tous, lorsqu'ils avaient laiss au mal le
temps de s'enraciner dans leurs organes atrophis. Cette affreuse
contagion, contre laquelle l'art se dclarait impuissant, parce
que le vice lui disputait toujours le terrain, avait reu le nom de
_mal sacr_,  cause de son origine maudite; car, dit le livre _de
l'Excellence de sainte Genevive_, dans le systme de la formation des
noms, on impose souvent  une chose le nom qui veut dire le contraire
de ce qu'elle comporte (_morbus igneus, quem physici sacrum ignem
appellent e nominum institutione, qu nomen unius contrarii alterius
significationem sortitur_). Il est certain que l'opinion publique, sans
trop se rendre compte de ce que ce mal pouvait tre, en attribuait
l'invasion  un chtiment du ciel et la gurison  l'intercession
de la Vierge et des saints. Ce furent sans doute les ecclsiastiques
qui dbaptisrent le _mal sacr_, pour lui imprimer, comme un sceau
de honte, le nom de _mal des ardents_, que le peuple changea depuis
en _mal de saint Main_ et en _feu de saint Antoine_, parce que ces
deux saints avaient eu l'honneur de gurir ou de soulager beaucoup
de malades. Le pape Urbain II, inform des miracles que les fidles
rapportaient  l'intercession de saint Antoine, fonda sous l'invocation
de ce saint un ordre religieux, dont les pres hospitaliers prenaient
soin exclusivement des victimes du _mal des ardents_. N'oublions pas,
 propos de cette fondation, de rappeler que le porc, qui est sujet
 la lpre et dont la chair donne aussi la lpre quand on ne se sert
pas d'autre aliment, devint vers cette poque l'animal symbolique de
saint Antoine. Enfin, une simple imprcation, qui s'tait conserve
dans le vocabulaire du bas peuple jusqu'au temps de Rabelais, lequel
l'a recueillie, nous dispensera de prouver que le feu Saint-Antoine
avait la plus infme origine; le peuple et Rabelais disaient encore au
seizime sicle: Que le feu Sainct-Antoine vous arde le boyau culier!

Il y eut encore plusieurs recrudescences mmorables de cette impuret,
notamment en 1043 et en 1089; la dernire semble avoir t celle de
1130, sous le rgne de Louis VI: Il courut une estrange maladie par
la ville de Paris et autres lieux circonvoisins, raconte Dubreul,
laquelle le vulgaire surnommoit du _feu sacr_ ou _des ardents_ pour
la violence intrieure du mal, qui brusloit les entrailles de celuy
qui en estoit frapp, avec l'excs d'une ardeur continuelle dont les
mdecins ne pouvoient concevoir la cause et par consquent inventer le
remde. Saint Antoine n'eut pas, cette fois, le privilge exclusif des
prires, des offrandes et des gurisons. Sainte Genevive, la bonne
patronne de Paris, et saint Marcel s'interposrent d'intelligence
pour faire cesser le flau. Depuis cette poque, la petite chapelle
de la sainte, dans la Cit, fut transforme en glise avec le titre
de Sainte-Genevive-des-Ardents, qu'elle garda longtemps aprs que la
maladie eut t restreinte  des cas isols. Remarquons, toutefois,
que les premiers malades de la syphilis du quinzime sicle prirent
tout naturellement le chemin de cette vieille glise pour y chercher
des miracles curatifs. La tradition reconnaissait dans ces nouveaux
invocateurs de sainte Genevive les hritiers directs du _mal des
ardents_; par la mme loi d'hrdit, les autres saints, tels que saint
Antoine, saint Main, saint Job, etc., qu'on avait invoqus pour la
gurison des maladies lpreuses et galeuses ds les plus anciens temps,
maintinrent leurs attributions  l'gard de la maladie vnrienne
proprement dite, qui n'tait pas nouvelle pour eux. Mais,  partir
du douzime sicle jusqu' l'installation du mal de Naples, toutes
les maladies honteuses, nes ou aggraves dans un commerce impur, se
trouvrent absorbes et enveloppes par l'hydre de la lpre, qui se
dressait de toutes parts et qui se multipliait sous les formes les plus
disparates. La lpre du douzime sicle, qu'elle et ou non une origine
vnrienne, devait surtout  la Prostitution les progrs menaants
qu'elle fit  cette poque, et que tous les gouvernements arrtrent 
la fois par des mesures analogues de police et de salubrit. Nous ne
craignons pas d'avancer que le relchement et la suppression de ces
mesures enfantrent la syphilis du quinzime sicle.

Il ne faut pas induire du silence des annales de la mdecine pendant
cinq ou six cents ans, que la lpre, dcrite pour la dernire fois
par Paul d'gine au sixime sicle, ait disparu en Europe jusqu'au
onzime sicle, o nous la voyons clater de nouveau avec fureur.
L'histoire de la vie prive au moyen ge serait un monument irrcusable
de l'existence continue de l'lphantiasis (puisque les causes qui
produisent cette lpre mre existaient alors au plus haut degr),
si les crivains ecclsiastiques n'taient remplis de tmoignages
qui viennent confirmer ce fait: le recueil des Bollandistes et les
cartulaires des glises et des monastres font souvent mention des
lpreux. Grgoire de Tours dit qu'ils avaient  Paris une sorte de
lieu d'asile o ils se nettoyaient le corps et o ils pansaient leurs
plaies. Le pape saint Grgoire, dans ses crits, reprsente un lpreux
que le mal avait dfigur, _quem densis vulneribus morbus elephantinus
defoedaverat_. Ailleurs, il raconte que deux moines gagnrent le mme
mal, _pour avoir tu un ours_, qui les gta de telle sorte, que leurs
membres tombrent en pourriture. Dans le huitime sicle, Nicolas,
abb de Corbie, fit construire une lproserie, ce qui dmontre
suffisamment que les lpreux taient en assez grand nombre. La loi de
Rotharis, roi des Lombards, date de 630, faisait le fonds de toutes
les lgislations sur la matire. Partout, le lpreux tait retranch du
sein de la socit, qui le tenait pour mort; et si la misre le forait
 vivre d'aumnes, il ne s'approchait de personne et il annonait sa
prsence par le bruit d'une cliquette de bois. Malgr ces prcautions
lgislatives, les lpreux parvenaient quelquefois  cacher leur triste
tat de sant et  contracter mariage avec des personnes saines; de l
le capitulaire de Pepin pour la dissolution de ces mariages, en 737.
Un autre capitulaire de Charlemagne, en 789, dfend aux lpreux, sous
des peines trs-svres, de frquenter la compagnie des gens sains.
On comprend sans peine que les relations sexuelles taient le plus
dangereux auxiliaire de la contagion, qui ne se propageait pas trop,
grce  l'horreur gnrale qu'inspiraient les lpreux, grce surtout 
l'intervention prventive de la police municipale.

Mais, comme nous l'avons dj fait observer, c'tait l'influence
ecclsiastique qui avait le plus d'action sur les moeurs et sur leurs
consquences: la pnitence se chargeait bien souvent d'une sorte
de rgime hyginique, et la confession remplaait les consultations
mdicales. Le prtre s'occupait de la sant physique de ses ouailles
comme de leur sant morale, et il ne les maintenait parfois dans la
bonne voie qu'en les menaant de ces maux hideux que la punition de
Dieu envoyait comme une marque de rprobation aux libertins et aux
infmes. Il est  constater que les pidmies concidaient toujours
avec des temps de corruption sociale, et que le drglement des moeurs
publiques entranait avec lui la perte de l'conomie sanitaire. Les
classes honntes se voyaient avec stupeur atteintes des maux impurs
qui devaient tre endmiques parmi l'immense tourbe des vagabonds,
des mendiants, des dbauchs et des filles perdues, errant dans
les champs ou relgus dans les cours des Miracles. C'tait l que
la maladie vnrienne puisait, dans la dbauche et la misre, ses
symptmes les plus caractriss et ses plus hideuses mtamorphoses.
Jamais un _mire_ ou un _physicien_ n'avait pntr dans ces repaires
inabordables, pour y tudier les maladies sans nom qui les habitaient
et qui se combinaient avec les plus monstrueuses varits, en se mlant
sans cesse, en se dvorant l'une par l'autre. Il est certain que les
misrables que runissait cette vie _truande_ n'avaient aucun contact
avec la population saine et honnte, except  des poques de crise et
de dbordement, aprs lesquelles le flot impur rentrait dans son lit
et laissait au temps,  la religion et  la police humaine, le soin
d'effacer ses traces. C'est ainsi que la lpre se rpandit tout  coup,
comme un torrent qui a rompu ses digues,  travers le corps social,
qu'elle aurait empoisonn, si la prudence et l'nergie du pouvoir
n'eussent lev une barrire contre les envahissements de la contagion.
Les croisades avaient runi, pour ainsi dire, toutes les fanges de
la socit, et mlang dans un trange bouleversement la noblesse
avec le peuple. Les rglements de police ne soutinrent pas le choc de
cette arme de plerins qui s'en allaient mourir ou chercher fortune
en Orient. La Prostitution la plus audacieuse gangrena ces hordes
indisciplines. A leur retour, aprs les aventures de la Palestine,
tous les pauvres croiss taient plus ou moins suspects de lpre ou
de _msellerie_; les uns ladres verts, les autres ladres blancs, la
plupart rapportant avec eux les fruits amers de la dbauche orientale:
on peut assurer que la maladie vnrienne n'tait alors qu'une des
formes de la lpre.

Il fallut soumettre les lpreux  une rigoureuse police de salubrit,
qui fut renouvele trois sicles plus tard contre les vrols, et qui
avait pour but d'empcher la contagion de se rpandre davantage. De
mme que dans le code de Rotharis, le lpreux tait cens mort, du
moment o il entrait dans la lproserie, accompagn des exorcismes
et des funrailles d'usage. Le cur lui jetait trois fois de la terre
du cimetire sur la tte, en lui adressant ces lugubres injonctions:
Gardez-vous d'entrer en nulle maison que votre borde. Quand vous
parlerez  quelqu'un, vous irez au-dessous du vent. Quand vous
demanderez l'aumne, vous sonnerez votre crcelle. Vous n'irez pas
loin de votre borde, sans avoir votre habillement de bon malade. Vous
ne regarderez ni puiserez en puits ou en fontaine, sinon les vtres.
Vous ne passerez pas planches ni ponceau o il y ait appui, sans
avoir mis vos gants, etc. On lui dfendait, en outre, de marcher
nu-pieds, de passer par des ruelles troites, de toucher les enfants,
de cracher en l'air, de frler les murs, les portes, les arbres, en
passant; de dormir au bord des chemins, etc. Quand il venait  mourir,
il n'avait pas mme de spulture au milieu des chrtiens, et ses
compagnons de misre taient requis de l'enterrer dans le cimetire
de la lproserie. Jamais un lpreux ne pouvait, ft-il guri, rentrer
dans le cercle de la _loi mondaine_ et vivre dans l'intrieur de la
ville sous le rgime de la vie commune. Il y avait pourtant bien des
degrs dans la maladie, qui n'tait pas absolument incurable, et qui
ne se montrait pas toujours en signes apparents; mais, comme elle
affligeait de prfrence la classe la plus pauvre, les mdecins ne
songeaient pas plus  la traiter, que les malades  se faire soigner.
Ceux-ci, qu'ils le fussent de naissance ou par accident, se regardaient
comme vous irrvocablement  la lpre et se livraient en proie aux
ravages de cette affreuse infirmit, qui, faute de soins, ne faisait
que s'accrotre et s'exasprer jusqu' ce qu'elle et dtruit tous les
organes vitaux. Quelquefois, le mal tait stationnaire, et quoique
son principe subsistt dans l'individu, ses effets se trouvaient
paralyss ou assoupis par une bonne constitution ou par quelque
cause inapprciable. Tout commerce avec les lpreux de profession
fut interdit aux personnes saines par le dgot et l'effroi qu'ils
excitaient plutt encore que par la loi qui les tenait  l'cart sous
peine de mort. Mais, en compensation, les lpreux communiquaient entre
eux librement; ils avaient des femmes, des enfants, des mnages; ils
ne se croyaient trangers  aucun des sentiments qui poussent l'homme
 se reproduire, et c'est ainsi que leur race se perptuait au milieu
d'une population qui vitait leur vue et leur approche; c'est ainsi
que la lpre passait de gnration en gnration et gtait l'enfant
ds le ventre de la mre. Cependant les lpreux ne se multipliaient pas
comme on aurait pu le croire, car le germe de mort qu'ils portaient en
eux-mmes les dcimait sans cesse, aprs les avoir changs en cadavres
ambulants. Le fils d'un lpreux tait ordinairement plus lpreux
que son pre, et le mal, en se transmettant de la sorte, prenait de
nouvelles forces, au lieu de s'affaiblir; la famille la plus nombreuse
s'teignait, en se consumant, dans l'espace d'un sicle. Voil pourquoi
la lpre disparut presque avec les lpreux au bout de quelques sicles,
quoique la plupart des ladres fussent trs-ardents et trs-aptes 
procrer leurs semblables.

Le caractre le plus gnral de la lpre tait une ruption de
boutons par tout le corps, notamment au visage; mais ces boutons,
qui se renouvelaient sans cesse, se distinguaient par la varit de
leurs formes et de leurs couleurs: les uns, durs et secs; les autres,
mous et purulents; ceux-ci, crotelevs; ceux-l, crevasss; blancs,
rouges, jaunes, verts, tous hideux  la vue et  l'odorat. Quant aux
signes uniformes de la maladie, le clbre Guy de Chauliac en compte
six principaux, que Laurent Joubert dfinit en ces termes, dans sa
_Grande chirurgie_, au chapitre de la ladrerie: Rondeur des yeux et
des oreilles, dpilation et grossesse ou tubrosit des sourcils,
dilatation et toursure des narilles par dehors avec troitesse
intrieure, laideur des lvres, voix rauque comme s'il parloit du nez,
puanteur d'haleine et de toute la personne, regard fixe et horrible.
Guy de Chauliac, qui vivait au quatorzime sicle, avait eu sous les
yeux une foule de sujets, que ne fut pas  mme d'observer Laurent
Joubert, qui crivait sur la ladrerie  la fin du seizime sicle,
lorsqu'elle n'existait plus gure que de nom. Les signes quivoques
de la lpre taient au nombre de seize: Le premier est duret et
tubrosit de la chair, spcialement des jointures et extrmits; le
second est couleur de Morphe et tnbreuse; le troisiesme est cheute
des cheveux et renaissance de subcils; le quatriesme, consomption
des muscles, et principalement du poulce; cinquiesme, insensibilit
et stupeur, et grampe des extrmitez; sixiesme, rogne et dertes,
copperose et ulcrations au corps; le septiesme est grains sous la
langue, sous les paupires et derrire les oreilles; huitiesme, ardeur
et sentiment de piqueure d'aiguilles au corps; neuviesme, crespure de
la peau expose  l'air,  mode d'oye plume; dixiesme, quand on jette
de l'eau sur eux, ils semblent oingtz; unziesme, ils n'ont gures
souvent fivre; douziesme, ils sont fins, trompeurs, furieux, et se
veulent trop ingrer sur le peuple; treiziesme, ils ont des songes
pesans et griefs; quatorziesme, ils ont le poulx dbile; quinziesme,
ils ont le sang noir, plombin et tnbreux, cendreux, graveleux et
grumeleux; seiziesme, ils ont les urines livides, blanches, solides
et cendreuses. Nous verrons plus tard que ces symptmes sont presque
identiques avec ceux de la grosse vrole, qui ne fut qu'une renaissance
de la lpre, sous l'influence des guerres d'Italie.

La lpre avait, d'ailleurs, une infinit d'autres caractres
particuliers, que dterminaient les circonstances locales et
climatriques. Par exemple, le _mal des ardents_, qui avait dgnr
en gonorrhe virulente, provenait encore de la cohabitation avec
une personne lpreuse. Dans cette maladie, qu'on nommait l'_ardeur_,
l'_arsure_, l'_incendie_, l'_chauffaison_ (en anglais _brenning_),
les parties gnitales tant attaques de phlogose, d'rysiple,
d'ulcrations, de phlyctnes, etc., le malade prouvait de vives
douleurs en urinant. Un savant mdecin du treizime sicle, nomm
Thodoric, dit textuellement dans le livre VI de sa Chirurgie, que
quiconque approche une femme qui a connu un lpreux contracte un
_mauvais mal_. Dans un trait de Chirurgie attribu  Roger Bacon, qui
crivait  la mme poque, on trouve une description des maux horribles
qui pouvaient suivre un commerce impur de cette espce. Plusieurs
mdecins anglais contemporains ont tudi ce genre d'affection
vnrienne, qui rgnait  Londres aux treizime et quatorzime sicles,
comme nous aurons lieu de le raconter en parlant de l'Angleterre. Un de
ces mdecins, Jean de Gaddesden, consacre un chapitre de sa _Practica
medicin seu Rosa anglicana_ aux accidents qui rsultent de la
frquentation impudique des lpreux et des lpreuses. Celui, dit-il,
qui a couch avec une femme  laquelle un lpreux a eu affaire, ressent
des piqres entre cuir et chair, et quelquefois des chauffements par
tout le corps. Les mdecins anglais de ce temps-l nous fournissent
sur la lpre vnrienne plus de renseignements, que les mdecins
italiens et franais, parce que les lois contre les lpreux taient
beaucoup moins rigoureuses en Angleterre que partout ailleurs; aussi,
les cas de contagion lpreuse y furent-ils plus communs et plus graves
que dans tout autre pays.

Grce aux mesures nergiques et gnrales qui furent prises dans toute
l'Europe, except peut-tre en Angleterre, pour arrter les progrs de
la lpre et des maladies qui en dpendaient, on put conserver saine et
sauve la majeure partie de la population. Du temps de Matthieu Paris,
qui crivait au milieu du treizime sicle, il y avait plus de dix-neuf
mille lproseries en Europe. Deux sicles plus tard, les lproseries
de la France taient en ruines et abandonnes, faute de malades.
Elles furent accapares successivement par des parasites, au moyen de
la suppression des titres de fondation et des contrats de rente; en
sorte que, par son ordonnance de 1543, Franois Ier provoqua presque
inutilement la recherche de ces chartes et titres perdus ou drobs.

Il est donc certain que, dans l'intervalle de deux ou trois sicles,
la grande lpre ou lphantiasis avait  peu prs disparu avec les
malheureux qui en taient atteints et qui n'avaient pas russi  se
perptuer au del de trois ou quatre gnrations. Quant  la petite
lpre et  ses drivatifs, ils se dguisaient sous des dehors moins
inquitants, et ils allaient toujours s'affaiblissant dans leurs
symptmes extrieurs, quoique le germe du mal ft toujours vivace dans
un sang qui l'avait reu de naissance ou par transmission contagieuse.
La socit, qui avait rejet de son sein les lpreux, se trouva donc de
nouveau envahie par eux, ou du moins par leurs enfants, et la lpre;
en perdant une partie de ses hideux phnomnes, recommena sourdement
 travailler la sant publique. Ce fut par la Prostitution que cette
infme maladie rentra dans les classes abjectes et se glissa jusqu'aux
plus leves,  la faveur de ses secrtes mtamorphoses. Nous ne
doutons pas que le mal de Naples, qui n'tait autre qu'une rsurrection
de la lpre combine avec d'autres maux, a fait silencieusement son
chemin dans les lieux de dbauche et dans les mystres de l'impudicit,
avant d'clater au grand jour, sous le nom de _grosse vrole_, par
toute l'Europe  la fois.

Nous parlions plus haut de l'_arsure_ qui avait infect les mauvais
lieux de Londres, tellement qu'il fallut, en 1430, faire des lois
de police pour empcher, sous peine d'amende, de recevoir dans ces
maisons aucune femme atteinte de l'arsure, et pour faire garder  vue
celles qui seraient attaques de cette dtestable maladie (_infirmitas
nefanda_, disent ces lois sanitaires, cites par Guillaume Beckett
dans le tome XXX des _Transactions philosophiques_). Voici maintenant
les tmoignages de quelques mdecins et chirurgiens, qui ne nous
permettent pas de croire que les maladies vnriennes fussent seulement
contemporaines de la dcouverte de l'Amrique. Guillaume de Salicet,
mdecin de Plaisance au treizime sicle, n'oublie pas dans sa
Chirurgie, au chapitre intitul _De Apostemate in inguinibus_, le bubon
ou dragonneau, ou abcs de l'aine, qui se forme quelquefois, dit-il,
lorsqu'il arrive  l'homme une corruption dans la verge, pour avoir
eu affaire  une femme malpropre. (_Trait des Malad. vnr._, par
Astruc, trad. par Louis, t. Ier, p. 134 et suiv.) Le mme praticien,
dans un autre chapitre, traite des pustules blanches et rouges, de la
dartre miliaire et des crevasses qui viennent  la verge ou autour du
prpuce, et qui sont occasionnes par le commerce qu'on a eu avec une
femme sale ou avec une fille publique. Lanfranc, fameux mdecin et
chirurgien de Milan, qui vint se fixer  Paris vers 1395, dveloppe la
mme doctrine sur les maladies des parties honteuses, dans son livre
intitul _Practica seu ars completa chirurgi_: Les ulcres de la
verge, dit-il, sont occasionns par des humeurs cres qui ulcrent
l'endroit o elles s'arrtent, ou bien par une conjonction charnelle
avec une femme sale qui aurait eu affaire rcemment  un homme attaqu
de pareille maladie. Bernard Gordon, non moins clbre mdecin de la
Facult de Montpellier, qui dut survivre  Lanfranc, professe les mmes
opinions  l'gard des maladies de la verge (_de passionibus virg_),
dans son _Lilium medicin_: Ces maladies sont en grand nombre, dit-il,
comme les abcs, les ulcres, les chancres, le gonflement, la douleur,
la dmangeaison. Leurs causes sont externes ou internes: les externes,
comme une chute, un coup et la conjonction charnelle avec une femme
dont la matrice est impure, pleine de sanie ou de virulence, ou de
ventosit, ou de semblables matires corrompues. Mais, si la cause
est interne, ces maladies sont alors produites par quelques humeurs
corrompues et mauvaises qui descendent de la verge et aux parties
infrieures. Jean de Gaddesden, mdecin anglais de l'universit
d'Oxford; Guy de Chauliac, de l'universit de Montpellier; Valesius
de Tarenta, de la mme universit, et plusieurs autres docteurs qui
faisaient leurs observations dans diffrents pays durant le quatorzime
sicle, reconnurent tous que le commerce impur engendrait des maladies
virulentes qui taient contagieuses et qui devaient tre ainsi
vnriennes.

Dans ces diverses maladies, la lpre jouait invitablement le principal
rle, avant comme aprs l'apparition du mal de Naples. Les praticiens,
qui ont tudi la lpre et qui ont publi leurs recherches  ce sujet,
sont tombs d'accord que la lpre se communiquait par les relations
sexuelles plutt que par toute autre voie. Ces relations taient fort
rares entre les personnes saines et les lpreux; mais l'imprudence
ou la dissolution les dterminait parfois, au grand prjudice de la
personne saine, qui devenait lpreuse  son tour. Bernard Gordon,
que nous avons cit plus haut, raconte qu'une certaine comtesse qui
avait la lpre vint  Montpellier, et qu'il la traita sur la fin de
sa maladie. Un bachelier en mdecine, qu'il avait mis auprs d'elle
pour la soigner, eut le malheur de partager son lit: elle devint
enceinte, et, lui, lpreux. (_Lilium medicin_, part. 1, ch. 22.) On
trouverait quantit de faits analogues dans les crits de Forestus, de
Paulmier, de Par, de Fernel, etc., qui crivaient sur l'lphantiasis
ou la lpre, d'aprs le sentiment unanime des coles de mdecine et
de chirurgie. Jean Manardi de Ferrare rsume ainsi la question, au
commencement du seizime sicle, sans s'apercevoir qu'il confond la
lpre et les maladies vnriennes: Ceux, dit-il dans ses _Epistol
mdicinales_, publies en 1525, ceux qui ont commerce avec une femme,
laquelle a eu affaire un peu auparavant  un lpreux, tandis que la
semence reste encore dans la matrice, gagnent quelquefois la lpre
et quelquefois d'autres maladies, plus ou moins considrables, selon
qu'ils sont eux-mmes disposs, aussi bien que le lpreux qui a infect
la femme. Dans toutes ces citations, nous reproduisons la traduction
que Louis, traducteur et annotateur d'Astruc, pour ne pas altrer le
sens mdical du savant auteur du trait _De Morbis venereis_, avait
cru pouvoir tablir dans l'intrt de son systme; mais ces citations
mmes nous paraissent souvent tout  fait contraires  ce systme. En
examinant ce passage de Jean Manardi, par exemple, il est impossible de
ne pas reconnatre les maladies vnriennes dans ces _autres maladies
plus ou moins considrables_, engendres par un commerce plus ou
moins imprudent avec une personne plus ou moins lpreuse. Au reste,
un commerce de cette nature, qui et entran la peine de mort, en
certains cas, pour le lpreux, avait sans doute t jug impossible par
le lgislateur, qui ne l'a prvu nulle part dans le droit criminel.

Le droit coutumier rgle seulement tout ce qui concerne l'institution
des lproseries, dans lesquelles la lpre tait mise en charte prive,
pour ainsi dire. Selon la Coutume du Boulenois, quand on dcouvrait,
aprs la mort d'un homme, qu'il tait ladre et qu'il avait nanmoins
vcu en compagnie de gens sains, ceux-ci devaient tre considrs
comme ses complices; et tout le btail  pied fourchu, appartenant
aux habitants du lieu o ce ladre venait de mourir, tait confisqu au
profit du seigneur. Chaque paroisse se trouvait de la sorte responsable
de ses ladres: elle tait tenue de les nourrir, aprs les avoir vtus
d'une espce de livre et confins dans des _bordes_, o il y avait
un lit, une table et quelques menus ustensiles de bois et de terre.
(_Trait de la Police_, par Delamare, t. I, p. 636 et suiv.) Les
ladres, qui regardaient leurs maladies comme des tombes anticipes,
cherchaient sans cesse  rentrer dans le sein de la socit, et
celle-ci les expulsait sans cesse avec horreur. Chaque fois que
l'incurie de la police permettait  ces malheureux de dissimuler leur
triste condition et de participer  la vie commune, il y avait dans
les villes un rveil de la lpre, qui forait les magistrats  remettre
en vigueur les anciennes ordonnances. En 1371, le prvt de Paris fit
publier les lettres patentes que lui avait adresses Charles V, pour
enjoindre  tous les ladres de quitter la capitale dans le dlai de
quinze jours, sous de trs-grosses peines corporelles et pcuniaires.
En 1388, il dfendit aux lpreux d'entrer dornavant dans Paris, sans
permission expresse signe de lui. En 1394 et 1402, mmes dfenses aux
ladres, sur peine d'estre pris par l'excuteur et ses valets  ce
commis, et dtenus prisonniers pendant un mois, au pain et  l'eau,
et ensuite bannis du royaume. Ces dfenses taient toujours ludes
 cette poque, et la population saine se relchait de ses terreurs 
l'gard des lpreux, qui vivaient parmi elle, comme s'ils n'taient pas
affects d'un mal contagieux, car la lpre diminuait tous les jours,
ou du moins ses signes extrieurs devenaient moins manifestes. Le
parlement de Paris rendit un arrt, en date du 11 juillet 1453, contre
un lpreux qui avait pous une femme saine. Cette femme, que la lpre
n'avait pas encore atteinte,  ce qu'il parat, fut spare de son
mari, et dfenses lui furent faites de _converser_ avec lui, sur peine
d'tre mise au pilori et bannie ensuite. On la laissa toutefois habiter
dans l'intrieur de la ville, mais on lui ordonna de cesser d'y vendre
des fruits, de peur qu'elle ne communiqut  quelqu'un la contagion de
la lpre.

Cet arrt est trs-significatif; il prouve que les rglements
concernant la lpre taient mal observs au quinzime sicle, et que
les lpreux pouvaient rsider hors des lproseries. La consquence de
ce relchement de svrit devait tre le retour de la lpre et des
maladies qui en rsultaient. En effet, peu d'annes avant que le mal
vnrien et t signal en Italie et en France, les ladres avaient
de nouveau multipli et raviv le venin de l'lphantiasis, et la
sant publique avait subi une atteinte profonde, par l'intermdiaire
de la Prostitution, o lpreux et lpreuses osrent apporter leur
hideux concours. Par ordonnance du prvt de Paris, date du 15 avril
1488, il fut enjoint  toutes personnes attaques du mal abominable,
trs-prilleux et contagieux, de la lpre, de sortir de Paris avant la
feste de Pques et de se retirer dans leurs maladreries aussitost aprs
la publication de ladite ordonnance, sur peine de prison pendant un
mois, au pain et  l'eau; de perdre leurs chevaux, housses, cliquettes
et barillets, et punition corporelle arbitraire; leur permet nanmoins
d'envoyer quester pour eux leurs serviteurs et servantes estant
en sant. Ces ladres, qui avaient des chevaux et des housses, des
serviteurs et des servantes en bonne sant, faisaient videmment une
effrayante diffusion de la lpre dans la partie saine de la population
qu'ils frquentaient; et cette lpre sourde, transmise de proche en
proche par les plaisirs vnriens, corrompait physiquement ce que le
vice avait gt de sa souillure morale. Ce n'tait dj plus la lpre
proprement dite, c'tait la lpre de l'incontinence et des mauvais
lieux; c'tait une maladie horrible que la Prostitution avait porte
dans ses flancs et qu'elle rchauffait sans cesse en son sein; c'tait
la _grosse vrole_, que les Franais nommrent ds sa naissance le _mal
de Naples_, et que les Italiens, par contradiction, appelrent le _mal
franais_.




CHAPITRE XX.

  SOMMAIRE. --Noms scientifiques de la syphilis, _morbus novus_,
  _pestilentialis scorra_, _pudendagra_, etc. --Ses surnoms
  populaires. --Les saints qui avaient le privilge de la gurir.
  --Concidence de son apparition en Italie avec l'expdition de
  Charles VIII. --Quelle est la date prcise de cette apparition?
  --Les mdecins et les historiens ne sont pas d'accord. --Traditions
  relatives  son origine. --Les conjonctions de plantes. --Le vin
  empoisonn avec du sang de lpreux. --Boucheries de chair humaine.
  --La bestialit punie par elle-mme. --La jument et les singes.
  --La syphilis d'Europe n'est pas venue d'Amrique. --Les mdecins
  refusent d'abord de traiter cette maladie. --Manardi, Mathiole,
  Brassavola et Paracelse disent que l'infection vnrienne est ne
  de la lpre et de la Prostitution.


Il nous parat dmontr jusqu' l'vidence, par le simple rapprochement
de quelques dates, que la maladie vnrienne n'avait pas attendu
la dcouverte de l'Amrique, pour s'introduire en Europe et pour y
faire de terribles progrs. Cette maladie, comme nous avons cherch
 le prouver par des faits et par des inductions, existait de toute
antiquit; mais elle s'tait successivement combine avec d'autres
maladies, et surtout avec la lpre, qui lui avait donn une physionomie
toute nouvelle. Ce fut la Prostitution, qui, dans tous les temps et
dans tous les pays, servit d'auxiliaire nergique  ce flau, que la
police des gouvernements s'appliquait  entourer, pour ainsi dire, d'un
cordon sanitaire. Quand ce cordon sanitaire fut rompu et tout  fait
abandonn, le mal prit son essor et retrouva sa puissance dans le sein
de la Prostitution lgale. Voil comment la lpre vnrienne clata
en mme temps, avec la mme fureur, en France, en Italie, en Espagne,
en Allemagne et en Angleterre, au moment o Christophe Colomb tait 
peine de retour du premier voyage qu'il fit  l'le Espagnole. Nous
n'aurons pas de peine  tablir que la _grosse vrole_, ou du moins
un mal analogue, avait t signale en Europe ds l'anne 1483; que
ce mal, ou tout autre, de mme nature et de mme origine, subsistait
antrieurement aux Antilles et n'y produisait pas les mmes accidents
que sous les latitudes tempres; que l'expdition de Charles VIII en
Italie concourut peut-tre  rpandre et  envenimer cette affreuse
maladie, mais que l'Italie et la France, qui se renvoyaient l'une 
l'autre la priorit de l'infection, n'eurent rien  s'envier sur ce
point, et se donnrent rciproquement ce qu'elles avaient de longue
date, dans un change de contagion mutuelle; enfin, que, depuis son
apparition constate, la maladie changea souvent de symptmes, de
caractres et de noms.

Parmi ces noms, qui furent trs-multiplis et qui eurent chacun
une origine locale, il faut distinguer les noms populaires des noms
scientifiques. Ceux-ci taient naturellement latins dans tous les
livres et les _recipe_ (ordonnances) de mdecine, mais ils disparurent
l'un aprs l'autre, en cdant la place  celui que Fracastor inventa
pour les besoins de sa fable potique, dans laquelle le berger Syphile
est atteint le premier de cette vilaine maladie, parce qu'il avait
offens les dieux. La plupart des mdecins italiens ou allemands, qui
crivirent  la fin du quinzime sicle sur le mal nouveau (_morbus
novus_) que les guerres d'Italie avaient fait sortir de son obscurit,
Joseph Grundbeck, Coradin Gilini, Nicolas Leoniceno, Antoine Benivenio,
Wendelin Hock de Brackenaw, Jacques Cataneo, etc., se servirent de la
dnomination usuelle de _morbus gallicus_ (mal franais). Cependant,
comme s'ils eussent t peu satisfaits d'admettre dans la langue
mdicale une erreur et une calomnie  la fois, plusieurs d'entre eux
forgrent des noms plus dignes de la science et moins loigns de la
vrit historique. Joseph Grundbeck, le plus ancien de tous, ajouta au
surnom de _mala de Frantzos_ la priphrase de _gorre pestilentielle_
(_pestilentialis scorra_) et la qualification de _mentulagra_ (maladie
de membre viril); Gaspard Torrella, qui, comme Italien, se piquait de
savoir latiniser mieux qu'un Allemand, adopta _pudendagra_ (maladie
des parties honteuses); Wendelin Hock prfra _mentagra_, parce qu'il
crut reconnatre dans ce prtendu mal franais la mentagre ou lpre
du menton, dcrite par Pline (_Hist. nat._, lib. XXVI, c. 1); Jean
Antoine Roverel et Jean Almenar se servirent du mot _patursa_, sans que
la vritable signification de ce mot leur ft connue: ce qui permet de
supposer que c'tait le nom gnrique de la maladie dans l'Amrique.

Chaque nation se dfendait d'avoir engendr cette maladie, en lui
attribuant le nom de la nation voisine  laquelle l'opinion populaire
attribuait le principe du mal. Ainsi, les Italiens, les Allemands
et les Anglais, qui accusaient la France d'avoir t le berceau de
la _grosse vrole_, l'appelaient _mal franais_: _mal francese_,
_frantzosen_ ou _frantzosichen pocken_, _french pox_; les Franais
s'avisrent plus tard de se revancher, en l'appelant _mal napolitain_;
les Flamands et les Hollandais, les Africains et les Maures,
les Portugais et les Navarrais maudissaient le _mal espagnol_ ou
_castillan_; mais, en souvenir de cet odieux prsent que chaque peuple
refusait de croire man de son propre sein, les Orientaux le nommaient
_mal des chrtiens_; les Asiatiques, _mal des Portugais_; les Persans,
_mal des Turcs_; les Polonais, _mal des Allemands_, et les Moscovites,
_mal des Polonais_ (voy. le _Trait_ d'Astruc, _De Morbis venereis_,
lib. I, cap. 1). Les divers symptmes de la maladie lui imposrent
aussi diffrents noms, qui rappelaient surtout l'tat pustuleux ou
cancreux de la peau des malades; ainsi, les Espagnols appelaient
ce mal _las bubas_ ou _buvas_ ou _boas_; les Gnois, _lo malo de le
tavele_; les Toscans, _il malo delle bolle_; les Lombards, _lo malo
de le brosule_,  cause des pustules ulcreuses et multicolores qui
sortaient de toutes les parties du corps chez les individus atteints
de cette espce de peste. Les Franais la nommrent _grosse vrole_,
pour la distinguer de la petite vrole, qu'on avait classe, de temps
immmorial, parmi les maladies pidmiques, et qui, moins redoutable
que sa soeur cadette, lui ressemblait cependant par la _varit_ des
pustules et des ulcrations de la face; de l, son nom gnrique de
_vrole_ ou _variole_, form du latin _varius_ et du vieux mot _vair_,
qui signifiait une fourrure blanche et grise, et qui s'entendait
aussi d'un des mtaux hraldiques, compos de pices gales, ayant la
forme de cloches et disposes symtriquement. On prtend que cette
disposition des pices du _vair_ avait quelque analogie d'aspect
avec la peau bigarre et crevasse d'un malheureux _variol_. Enfin,
on mit en rquisition tous les saints qui passaient pour gurir la
lpre, et qu'on invoquait comme tels; on les invoqua aussi contre
les maux vnriens, et on ne se fit pas scrupule d'appliquer leurs
noms respects  ces maux dshonntes qu'on plaait de la sorte sous
leurs auspices. Il y eut alors entre la lpre et la grosse vrole une
confraternit avoue, qui se manifesta par les noms de saints attachs
indistinctement aux deux maladies, qu'on appela _mal de saint Mein_, de
_saint Job_, de _saint Sement_, de _saint Roch_, de _saint vagre_, et
mme de _sainte Reine_, etc. Il suffisait qu'un saint ft rput comme
ayant quelque influence pour la gurison des plaies et des ulcres
malins: les vrols s'adressaient  lui et se disaient ses malades
privilgis.

Les mdecins et les historiens, qui ont parl les premiers de
l'pidmie vnrienne des dernires annes du quinzime sicle, sont 
peu prs d'accord sur ce point, que la maladie ne s'est dclare avec
clat qu' la suite de l'expdition de Naples; mais ils rapportent
presque tous  l'anne 1494 cette expdition, qui n'eut lieu qu'en
1495. Cette contradiction de dates ne constitue pourtant pas une erreur
historique; car, avant Charles IX, l'anne commenait  Pques, selon
la manire de dresser le calendrier en France. Les crivains, qui
ont fait un rapprochement d'poque entre l'invasion de Charles VIII
en Italie et celle de la _grosse vrole_ en Europe, n'ont pas hsit
 ranger ces deux faits htrognes sous la mme anne 1494. Suivant
eux, la maladie vnrienne aurait t signale ds le commencement de
cette anne-l; mais le roi de France ne fit son entre  Naples, o
il trouva cette horrible maladie glorieusement installe avant lui,
que le 22 fvrier 1495, qui tombait en 1494, puisque la fte de Pques
ne devait marquer la nouvelle anne qu'au 19 avril. Il faudrait donc,
pour justifier la date de 1494 enregistre par les mdecins et les
historiens qui ont voulu prciser le moment o le flau clata, il
faudrait que ce _mal franais_ ft n  Naples entre le 22 fvrier
et le 19 avril 1495. On objectera difficilement que les autorits qui
fixent  l'anne 1494 l'apparition de la maladie ont pu faire erreur
d'une anne; cette erreur n'est pas probable, quand il s'agit d'un
fait si rcent et si remarquable. Ajoutons encore que les premiers
qui ont tabli cette date de 1494, sont Italiens, et que l'anne en
Italie commenait au premier janvier et non  Pques comme en France.
Il rsulte de ces contradictions, que 'a t un parti pris chez les
Italiens d'accuser l'aventureuse expdition des Franais en Italie,
d'un flau qu'elle dveloppa et aggrava peut-tre, mais qu'elle
n'apporta point avec elle. Les mdecins de notre temps, crivait en
1497 Nicolas Leoniceno dans son trait _De Morbo gallico_, n'ont point
encore donn de vritable nom  cette maladie, mais ils l'appellent
communment le _mal franais_, soit qu'ils prtendent que sa contagion
a t apporte en Italie par les Franais, ou que l'Italie a t
en mme temps attaque par l'arme franaise et par cette maladie.
Gaspard Torrella, dans son trait _De Dolore in pudendagra_, est plus
explicite encore: Cette maladie, dit-il, fut dcouverte lorsque les
Franais entrrent  main arme en Italie, et surtout aprs qu'ils
se furent empars du royaume de Naples et qu'ils y eurent sjourn.
C'est pourquoi les Italiens lui donnrent le nom de _mal franais_,
s'imaginant qu'il tait naturel aux Franais. Jacques Cataneo dans son
livre _De Morbo gallico_, qui parut en 1505, se borne  rappeler le
mme fait: L'an 1494 de la Nativit de Notre-Seigneur, au temps que
Charles VIII, roi de France, s'empara du royaume de Naples, et sous
le pontificat d'Alexandre VI, on vit natre en Italie une affreuse
maladie qui n'avait jamais paru dans les sicles prcdents et qui
tait inconnue dans le monde entier. Jean de Vigo fait concider
aussi avec le passage de Charles VIII en Italie l'irruption subite de
cette maladie, qu'on n'avait jamais vue ou du moins jamais observe
auparavant.

L'antipathie nationale des Italiens contre leurs vainqueurs ne manqua
pas de fortifier et de propager cette opinion errone, qui resta dans
le peuple avec d'injustes ressentiments. Les Franais furent moins
empresss de se plaindre des vaincus et de rpandre la vrit qui les
justifiait eux-mmes, en les montrant comme des victimes du mal de
Naples; car les premiers auteurs franais qui ont parl de ce mal ne
disent rien de son origine, et n'incriminent pas mme les dlices de
Naples conquise par Charles VIII.

Il y eut cependant en Italie et en Allemagne plusieurs hommes de
l'art et plusieurs historiens plus impartiaux, qui n'hsitrent pas
 proclamer l'innocence des Franais dans cette affaire, et  se
rapprocher ainsi d'une vrit que la science et l'histoire ne devaient
pas envelopper d'un nuage. Les uns infirmrent la date de 1494
attribue  la naissance de la peste vnrienne (_lues venerea_); les
autres firent remonter beaucoup plus haut son origine ou plutt ses
premiers ravages; quelques-uns, moins bien instruits que les autres
ou peut-tre feignant une ignorance calcule  ce sujet, reportrent
 l'anne 1496 la premire invasion de la maladie, qu'ils faisaient
venir d'Espagne, et, par consquent, d'Amrique. L'an de notre
salut 1496, crivait Antoine Benivenio en 1507, une nouvelle maladie
se glissa, non-seulement en Italie, mais encore dans presque toute
l'Europe. Ce mal, qui venait d'Espagne, s'tant rpandu de tous cts,
premirement en Italie, ensuite en France et dans les autres pays de
l'Europe, attaqua une infinit de personnes. Voil le pauvre Charles
VIII bel et bien innocent d'une injuste accusation qui le mettait au
ban de l'Europe malficie. Les historiens viennent ici  l'appui de
la justification des Franais. Antoine Coccius Sabellicus, qui savait
ce que c'tait que la grosse vrole puisqu'il l'avait gagne (voy.
les _logia_ de Paul Jove), dit fermement dans son recueil historique
publi  Venise en 1502: Dans le mme temps (1496), un nouveau genre
de maladie commena  se rpandre par toute l'Italie, vers la premire
descente que les Franais y avaient faite ds l'anne prcdente
(1495), et il est probable que c'est par cette raison qu'on la nomma
le _mal franais_, car, comme je vois, on n'est pas sr d'o est
venue d'abord cette cruelle maladie qu'aucun sicle n'avait prouve
jusque-l. Si la date de 1496 avait pu tre tablie et prouve, la
provenance du mal et t tout naturellement renvoye  la dcouverte
de l'Amrique. Dans tous les cas, la date de 1496 se rapporterait
videmment  l'extension rapide et formidable de l'pidmie vnrienne.

Mais, pour les savants qui ne suivaient pas aveuglment la tradition
populaire, il n'tait pas douteux que le mal franais et le mal de
Naples avaient prcd la triomphante expdition de Charles VIII. Les
Franais, dit judicieusement Franois Guicciardin dans l'Histoire de
son temps, ayant t attaqus de cette maladie pendant leur sjour 
Naples, et s'en retournant ensuite chez eux, la rpandirent par toute
l'Italie; or, cette maladie, absolument nouvelle ou ignore jusqu'
nos jours dans notre continent, except peut-tre dans les rgions les
plus recules, a svi si horriblement durant plusieurs annes, qu'elle
semble devoir tre transmise  la postrit comme une des calamits les
plus funestes. Guicciardin tait dans le vrai, en attribuant seulement
 l'arme du roi de France la propagation du mal par toute l'Italie.
Il est clair que ce mal hideux avait pris racine  Naples, avant
l'arrive des Franais. Ulrich de Hutten, docte crivain allemand qui
avait fait lui-mme une triste exprience de la contagion vnrienne,
assigne  ses commencements la date de 1493, qu'il ne pouvait apprcier
que par ou-dire, puisqu'il rdigeait  Mayence en 1519 son livre
intitul _De morbi gallici curatione_: L'an 1493 ou environ, de la
naissance de Jsus-Christ, dit-il, un mal trs-pernicieux commena
 se faire sentir, non pas en France, mais premirement  Naples.
Le nom de cette maladie vient de ce qu'elle commena  paratre dans
l'arme des Franais qui faisaient la guerre dans ce pays-l sous le
commandement de leur roi Charles. Puis, il ajoute cette intressante
particularit qui nous explique comment on n'est pas d'accord sur la
date prcise de l'invasion du mal: On n'en parla point pendant deux
annes entires,  compter du temps qu'il avait commenc. Ulrich de
Hutten partageait l'opinion des praticiens allemands qui regardaient
la maladie comme bien antrieure  la conqute de Naples par les
Franais; ainsi, Wendelin Hock de Brackenaw, qui avait fait ses tudes
mdicales  l'universit de Bologne, rpte bien ce qu'il avait entendu
dire en Italie sur l'poque primitive du mal de Naples: Depuis l'an
1494 jusqu' la prsente anne 1502, dit-il, une certaine maladie
contagieuse, qu'on nomme le _mal franais_, a fait assez de ravages;
mais, ailleurs, dans le mme ouvrage, il dclare ce que savaient 
cet gard tous ses confrres d'Allemagne: Ce mal, dit-il, qui avait
commenc, pour parler juste, ds l'an 1483 de Notre-Seigneur, par
suite des conjonctions de plusieurs plantes, au mois d'octobre de
cette anne-l, annonait la corruption du sang et de la bile, et la
confusion de toutes les humeurs, ainsi que l'abondance de l'humeur
mlancolique tant dans les hommes que dans les femmes. Les plus
habiles mdecins allemands, Laurent Phrisius, Jean Benoist, etc.,
se rangrent du ct de ce systme, et voulurent voir la cause de
la maladie dans les rvolutions plantaires et dans les dsordres
atmosphriques de l'anne 1483.

Ce ne fut pas la seule cause ni la plus invraisemblable que supposrent
les historiens; ils se firent, en gnral, les chos du vulgaire qui a
toujours, en Italie surtout, une histoire prte, pour crer une origine
merveilleuse  tout ce qu'il ne comprend pas. Le _mal franais_, plus
que toute autre chose, exera l'imagination des Napolitains et se prta
naturellement aux inventions les plus bizarres,  travers lesquelles
pourtant il ne serait pas impossible de dcouvrir quelque fait rel,
envelopp de fables ridicules. Gabriel Fallope, qui crivait longtemps
aprs l'vnement qu'il rapporte (1560), soutient que, dans le cours de
la premire guerre de Naples, une garnison espagnole qui dfendait le
passage abandonna la nuit les retranchements confis  sa garde, aprs
avoir empoisonn les puits et conseill aux boulangers italiens de
mler du pltre et de la chaux  la farine avec laquelle ils feraient
du pain pour l'arme franaise. Ce pltre et l'eau empoisonne auraient
produit l'infection vnrienne, selon le rcit de Gabriel Fallope.
Andr Coesalpini d'Arezzo, qui fut mdecin de Clment VIII, prtend que
l'empoisonnement des Franais fut excut avec d'autres procds, et il
assure que des tmoins oculaires lui avaient racont le fait: Aprs la
prise de Naples, les Franais assigrent la petite ville de Somma, qui
avait une garnison d'Espagnols; ceux-ci sortirent de la place pendant
la nuit, en laissant  la disposition des assigeants plusieurs tonnes
d'excellent vin du Vsuve, o l'on avait ml du sang fourni par les
lpreux de l'hpital Saint-Lazare. Les Franais entrrent dans la ville
sans coup frir, et s'enivrrent avec ce vin empoisonn; ils furent
aussitt trs-malades, et les symptmes de leur maladie ressemblaient
 ceux de la lpre. On peut dj entrevoir la vrit sous les voiles
qui la couvrent ici d'une manire assez transparente. Viennent ensuite
d'autres traditions qui s'exagrent et renchrissent l'une sur l'autre
en s'cartant toujours davantage de l'opinion la plus rpandue et la
moins draisonnable. Fioravanti, dans ses _Capricci medicinali_ qu'il
publia en 1564, raconte une singulire histoire qu'il disait tenir
d'un certain Pascal Gibilotto de Naples, encore vivant  l'poque o il
crivait, et garant des faits qu'il rvlait le premier. Pendant cette
expdition de Naples, qui est partout complice de la maladie qu'elle
vit commencer, les vivandiers napolitains, qui approvisionnaient
les deux armes, manqurent de btail, et eurent l'infernale ide
d'employer la chair des morts en guise de viande de boeuf ou de mouton;
ceux qui mangrent de la chair humaine, que la mort et la corruption
avaient empoisonne, furent bientt attaqus d'une maladie qui n'tait
autre que la syphilis. Fioravanti ne dit pas quel fut le thtre de
ces pouvantables scnes d'anthropophagie; mais comme il place dans
son rcit les Espagnols en prsence des Franais, il faut croire que
ce fait isol aurait eu lieu durant le sige de quelque petite ville
de la Calabre occupe par une garnison espagnole. On sait que toute
chair corrompue est capable de produire l'effet d'un empoisonnement,
mais il n'y a pas possibilit de croire, avec Fioravanti, que des
animaux nourris de la chair des animaux de mme espce soient exposs
 gagner par l une maladie analogue au mal de Naples. C'tait un
prjug enracin au moyen ge, qui voulait que l'usage de la chair
humaine caust des maladies aigus, pidmiques et pestilentielles.
L'illustre philosophe Franois Bacon, baron de Verulam, tout bon
physicien qu'il tait, n'a point balanc  rpter dans son Histoire
naturelle l'horrible rcit de Fioravanti: Les Franais, dit-il, de qui
le mal de Naples a reu son nom, rapportent qu'il y avait au sige de
Naples des coquins de marchands qui, au lieu de thons, vendaient de la
chair d'hommes tus rcemment dans la Mauritanie, et qu'on attribuait
l'origine de la maladie  un si horrible aliment. La chose parat
assez vraisemblable, ajoute l'auteur de tant de lumineux traits sur
les sciences, car les cannibales des rades occidentales, qui vivent de
chair humaine, sont fort sujets  la vrole.

Trouver dans l'anthropophagie l'origine du mal de Naples, ce n'tait
point encore attacher assez d'horreur aux causes de ce mal hideux,
qu'on s'accordait  considrer comme un fruit monstrueux du pch
mortel. Deux savants mdecins du seizime sicle, qui n'avaient observ
pourtant que les effets dcroissants de cette terrible contagion,
lui jetrent, pour ainsi dire, la dernire pierre, en essayant de
dmontrer, avec plus de raison que de succs, qu'il fallait peut-tre
attribuer le mal vnrien  la sodomie et  la bestialit: Un saint
laque, dit Jean-Baptiste van Helmont dans son _Tumulus pestis_,
tchant de deviner pourquoi la vrole avait paru au sicle pass et non
auparavant, fut ravi en esprit et eut une vision d'une jument ronge du
farcin, d'o il souponna qu'au sige de Naples, o cette maladie parut
pour la premire fois, quelque homme avait eu un commerce abominable
avec une bte de cette espce attaque du mme mal, et qu'ensuite,
par un effet de la justice divine, il avait malheureusement infect le
genre humain.

Plus tard, en 1706, un mdecin anglais, Jean Linder, ne craignit pas,
en cherchant  dmler les causes secrtes de la syphilis amricaine,
d'avancer que cette maladie provenait de la sodomie exerce entre
des hommes et de gros singes, dit-il, qui sont les satyres des
anciens. Il est important de constater que, dans tous les rcits et
les observations des mdecins qui tudirent les premiers le mal de
Naples, soit en Italie, soit en France, soit en Allemagne, on ne fait
nullement mention de la maladie que Christophe Colomb aurait rapporte
des Antilles, et qui, en tout cas, ne pouvait gagner de vitesse un
mal analogue n et acclimat en Europe avant que la dcouverte de
l'Amrique et port ses fruits amers. Christophe Colomb, revenant de
l'le Espagnole qu'il avait habite pendant un mois  peine, aborda au
port de Palos en Portugal, le 13 janvier 1493, avec quatre-vingt-deux
matelots ou soldats et neuf Indiens qu'il ramenait avec lui. La sant
de son quipage pouvait tre en mauvais tat, mais les historiens n'en
parlent pas; et l'on sait seulement qu'il se rendit  Barcelone avec
quelques-uns de ses compagnons de voyage, pour rendre compte de sa
navigation  Ferdinand le Catholique et  Isabelle d'Aragon. La ville
de Barcelone, dit Roderic Diaz dans son trait _Contra las bubas_,
fut bientt infecte de la vrole, qui y fit des progrs tonnants.
Le 25 septembre de la mme anne, Christophe Colomb repartait avec
quinze vaisseaux chargs de quinze cents soldats et d'un grand nombre
de matelots et d'artisans; quatorze de ces vaisseaux revinrent en
Espagne l'anne suivante, pendant laquelle Barthlemy Colomb, frre
de Christophe, partit avec trois vaisseaux qui ramenrent en Espagne,
vers la fin de 1494, Pierre Margarit, gentilhomme catalan, gravement
atteint de la syphilis. Probablement, il n'tait pas le seul qui se
trouvt malade de la mme maladie; mais le journal du bord n'en cite
pas d'autre. L'anne 1495 multiplia les rapports maritimes entre les
Antilles et l'Espagne. Aussi, lorsque Christophe Colomb, accus de
crimes imaginaires, retournait charg de chanes dans le vieux monde,
le navire o il tait prisonnier transportait avec lui deux cents
soldats attaqus de la vrole amricaine. Ces deux cents pestifrs
dbarqurent  Cadix, le 10 juin 1496. Neuf mois aprs, le parlement de
Paris publiait dj une ordonnance relative aux malades de la _grosse
vrole_.

On pourrait, sans tomber dans un excs de paradoxe, soutenir que c'est
l'Europe qui a dot l'Amrique d'une maladie  laquelle le climat
des Antilles convenait mieux que celui de Naples; on pourrait mettre
en avant d'assez bonnes raisons pour dmontrer que les aventuriers
espagnols qui avaient pris du service dans l'arme du roi de Naples
retournrent dans leur patrie gts par la contagion vnrienne, et
s'embarqurent pour les Antilles, sans avoir t guris. On sait quelle
terrible influence a toujours eue le changement d'air et d'habitudes
sur cette maladie inexplicable, que la chaleur endort et que le froid
rveille avec un surcrot de fureur. Enfin, il restera probable,
sinon avr, que le mal vnrien, tel qu'il clata en Europe vers
1494, n'tait qu'un infme produit de la lpre et de la dbauche.
Tous les mdecins reconnurent trs-tard que le mal n'tait peut-tre
pas aussi nouveau qu'on l'avait cru d'abord, et ils jugrent que la
lpre, et surtout l'lphantiasis, avait plus d'une similitude avec
cette affection virulente qui s'entourait de symptmes inusits,
mais dont le principe ne variait pas. La voix populaire parlait assez
haut d'ailleurs, pour que la mdecine l'entendt. On doit s'tonner
de ce que les plus hardis fondateurs de la science se soient borns
 rpter les bruits qui circulaient sur les origines syphilitiques,
sans en dduire tout un systme qu'il et t facile d'appuyer sur
des preuves et sur des expriences. Mais, dans les premiers temps de
cette pidmie, qu'on regardait comme une plaie envoye du ciel et
odieuse  la nature (ce sont les termes dont se sert Joseph Grundbeck,
qui fit le plus ancien trait qu'on possde sur cette matire), les
mdecins et les chirurgiens se tenaient  l'cart et refusaient de
soigner les malades qui rclamaient des secours: Les savants, dit
Gaspard Torrella, vitaient de traiter cette maladie, tant persuads
qu'ils n'y entendaient rien eux-mmes. C'est pourquoi les vendeurs de
drogues, les herboristes, les coureurs et les charlatans se donnent
encore aujourd'hui pour tre ceux qui la gurissent vritablement
et parfaitement. Ulrich de Hutten s'exprime avec plus de vivacit
encore, en avouant que le mal fut abandonn  lui-mme et  ses forces
mystrieuses, avant que la mdecine et la chirurgie eussent repris
courage: Les mdecins, dit-il, effrays de ce mal, non-seulement se
gardrent bien de s'approcher de ceux qui en taient attaqus, mais ils
en fuyaient mme la vue, comme de la maladie la plus dsespre....
Enfin, dans cette consternation des mdecins, les chirurgiens
s'ingrrent  mettre la main  un traitement si difficile. Ces
circonstances expliquent suffisamment pourquoi les premires priodes
de la lpre vnrienne sont demeures si obscures et si mal tudies
dans tous les pays o ce mal apparut presque  la fois.

On tenait pourtant la clef de l'nigme, et il n'aurait fallu que
consulter les traditions des Cours des Miracles et des lieux de
dbauche, pour apprendre de quelle faon s'engendrait et se dcuplait,
sous l'influence de la Prostitution, le monstre, le Prote de la
syphilis. La vrit scientifique se trouvait sans doute renferme dans
ces anecdotes, que de grands mdecins ne ddaignrent pas de ramasser
parmi les carrefours o elles avaient tran. Jean Manardi, de Ferrare,
dans une lettre adresse vers 1525  Michel Santanna, chirurgien qui se
mlait de traiter les vnriens, lui dit que l'opinion la plus ancienne
et la mieux tablie place le commencement de la vrole  l'poque o
Charles VIII se prparait  la guerre d'Italie (vers 1493): Cette
maladie, dit-il, clata d'abord  Valence en Espagne, par le fait
d'une fameuse courtisane qui, pour le prix de cinquante cus d'or,
accorda ses faveurs  un chevalier qui tait lpreux; cette femme,
ayant t gte, gta  son tour les jeunes gens qui la voyaient, et
dont plus de quatre cents furent infects en peu de temps. Quelques-uns
d'eux ayant suivi le roi Charles en Italie, y portrent celle cruelle
maladie. Manardi se borne  rapporter le fait, de mme que le savant
mdecin naturaliste Pierre-Andr Mathiole, qui ne fait que changer les
personnages et le lieu de la scne: Quelques-uns, dit-il, ont crit
que les Franais avaient gagn ce mal par un commerce impur avec des
femmes lpreuses, lorsqu'ils traversaient une montagne d'Italie (voy.
son trait _De Morbo gallico_). L'identit de la syphilis avec la
lpre tait clairement indique dans ces simples rminiscences du bon
sens populaire; mais les hommes de l'art les recueillaient, en fermant
les yeux devant ces renseignements lumineux qui leur montraient la
route. Un autre mdecin de Ferrare, Antoine Musa Brassavola, admettait
probablement la prexistence des maux vnriens et du virus qui les
communique, quand il raconte le fait suivant, dans son livre sur le
_Mal franais_: Au camp des Franais devant Naples, dit-il, il y
avait une courtisane trs-fameuse et trs-belle, qui avait un ulcre
sordide  l'orifice de la matrice. Les hommes qui avaient commerce
avec elle, contractaient une affection maligne qui ulcrait le membre
viril. Plusieurs hommes furent bientt infects, et ensuite beaucoup
de femmes, ayant habit avec ces hommes, gagnrent aussi le mal, dont
elles firent  leur tour prsent  d'autres hommes. Ainsi, selon
Antoine Musa Brassavola, le mal de Naples n'tait qu'une complication
accidentelle du mal vnrien qui aurait exist isolment chez quelques
individus, avant d'tre pidmique et d'avoir acquis sa prodigieuse
activit.

Enfin, un des plus grands hommes qui aient port le flambeau dans les
tnbres de l'art mdical, Thophraste Paracelse, dcrta toute une
doctrine nouvelle au sujet des maladies vnriennes, quand il proclama
leur affinit avec la lpre, dans sa _Grande Chirurgie_ (liv. I, ch.
7): La vrole, dit-il avec cette conviction que le gnie peut seul
donner, a pris son origine dans le commerce impur d'un Franais lpreux
avec une courtisane qui avait des bubons vnriens, laquelle infecta
ensuite tous ceux qui eurent affaire  elle. C'est ainsi, continue cet
habile et audacieux observateur, c'est ainsi que la vrole provenue
de la lpre et du bubon vnrien,  peu prs comme la race des mulets
est sortie de l'accouplement d'un cheval et d'une nesse, se rpandit
par contagion dans tout l'univers. Il y a, dans ce passage de la
_Grande Chirurgie_, plus de logique et plus de science que dans tous
les crits des quinzime et seizime sicles, concernant la maladie
vnrienne, dont aucun mdecin n'avait devin la vritable origine.
Paracelse considrait donc la vrole de 1494 comme un genre nouveau
dans l'antique famille des maladies vnriennes.


FIN DU TOME QUATRIME.

[Illustration:
  A. Cabasson del.
  Drouart Imp.
  A. Leroy Scul.

  COUTUME DU BERRY (XVe Sicle)
]




    TABLE DES MATIRES
    DU QUATRIME VOLUME.


    _FRANCE._


  CHAPITRE VIII.                                                Page 7

  SOMMAIRE. --Le roi des ribauds. --Recherches sur les prrogatives,
  le rang et la charge de cet officier de la maison royale.
  --Dfinition de ses attributions. --Analogie des _ministeriales
  palatini_ de Charlemagne, avec les rois des ribauds. --Attributions
  des _ministeriales palatini_. --_Ribaldus_ ou _ribaud_.
  --Philippe-Auguste organise les ribauds en corps de troupes
  soldes. --Tmoignages de bravoure et d'intrpidit de ces hordes
  pillardes et dbauches. --Le _roi des ribauds_. --Avantages
  honorifiques et lucratifs de cette charge. --_Nu comme un ribaud._
  --Diminution successive d'importance de la _royaut_ des ribauds.
  --La _ribaudie_. --Apprciation de la charge du roi des ribauds
  dans l'intrieur de la maison du roi. --Recherches sur les gages
  du roi des ribauds. --Crasse Jo, roi des ribauds de Philippe
  le Long. --Jean Gurin, roi des ribauds du duc de Normandie et
  d'Aquitaine, fils de Charles V. --Droits d'excution et d'aubaine
  du roi des ribauds sur certains patients. --Jean Boulart et
  Pernette la Basmette. --Le roi des ribauds devait tre un fidle
  et incorruptible dfenseur de la personne du roi. --Coquelet.
  --Preuves de dvouement de Jean Talleran, seigneur de Grignaux,
  roi des ribauds de Franois Ier. --Redevance hebdomadaire des
  _vassales_ du roi des ribauds. --Dernire transformation de
  l'office du roi des ribauds  la cour de France. --Les _dames
  des filles de joie suivant la cour_. --Olive Sainte. --Ccile de
  Viefville. --Des _rois des ribauds_ relevant de celui de l'htel
  du roi. --Colin-Boule, roi des ribauds de Philippe le Bon, duc de
  Bourgogne. --Le cur de Notre-Dame d'Abbeville, _roi des ribauds_.
  --Balderic, roi des ribauds de Henri II, roi d'Angleterre et duc
  de Normandie. --Attributions des rois des ribauds des villes de
  province. --Antoine de Sagiac, commissaire du roi des ribauds de
  Mcon, et Colette, femme de Pierre Talon.


  CHAPITRE IX.                                                 Page 37

  SOMMAIRE. --tat de la Prostitution, aprs l'ordonnance de 1254.
  --Institution de la police des moeurs. --Les _confrairies_ des
  filles publiques. --Ordonnance de 1256. --Assimilation des tavernes
  aux _bordeaux_. --Les taverniers. --Organisation des filles
  publiques par Louis IX. --Les juifs. --Ordonnances somptuaires
  concernant les femmes de mauvaise vie. --Statuts des barbiers.
  --Les baigneurs-tuvistes. --Statuts des bouchers. --Mort de
  saint Louis. --Philippe le Hardi. --Ordonnance de 1272. --Les
  _aiguillettes_ et les _ceintures dores_. --L'_enseigne_ des filles
  publiques de Toulouse. --_Bonne renomme vaut mieux que ceinture
  dore._ --_Courir l'aiguillette_ et _courir le guilledou_. --Les
  trois brus de Philippe le Bel. --La tour de Nesle. --Philippe et
  Gautier de Launay. --Jean Buridan. --L'_ne de Buridan_. --tat des
  moeurs aprs les croisades. --_Hic_ et _hoc_. --Les Templiers.


  CHAPITRE X.                                                  Page 65

  SOMMAIRE. --Les mauvais lieux de Paris. --Topographie de la
  Prostitution parisienne au moyen ge. --La rue _de la Pltrire_.
  --La rue _du Puon_. --La rue _des Cordles_. --La _petite
  ruellette de Saint-Sevrin_. --La rue _de l'Ospital_. --La
  rue _Saint-Syphorien_. --La rue _de la Chaveterie_. --La rue
  _Saint-Hilaire_. --Le _clos Burniau_. --La rue _du Noyer_. --La
  rue _du Bon-Puits_. --La rue _de l'cole_. --La rue _Cocatrix_.
  --La rue _Charoui_. --La _ruelle Sainte-Croix_. --La rue
  _Gervese-Laurens_. --La rue _du Marmouset_. --La rue _de Chevez_.
  --Le _Val d'amour_. --La rue _Saint-Denis de la Chartre_. --La rue
  _des Lavandires_. --La _place aux Pourceaux_. --La rue _Bthisy_.
  --La rue _de l'Arbre-Sec_. --La rue _de Matre-Hur_. --La rue
  _Biaubourc_, etc.


  CHAPITRE XI.                                                 Page 91

  SOMMAIRE. --Le cabaret du _Char dor_. --La rue de Glatigny.
  --La rue du _Fumier_. --La rue d'_Enfer_. --La cour _Ferry_. --La
  maison de Cocatrix. --Le _Caignard_. --Les votes de la Calandre
  et du March-Palu. --L'le _de Gourdaine_. --Le _Terrain_ ou _la
  Motte aux Papelards_. --Les faubourgs. --Le _Champ Gaillard_.
  --Les quatre tavernes _mritoires_. --Le _Chteau-de-Paille_.
  --La taverne de la Mule. --Les _lupanaires_ de l'Universit.
  --Le _Champ-d'Albiac_. --La rue _Gracieuse_. --Les Champs de la
  _Boucherie_, _Petit_ et de l'_Allouette_. --La rue de l'_Aronde_.
  --La rue _Gt-le-Coeur_. --La rue _Sac--Lie_. --La rue _Bordet_.
  --Les Cours des Miracles. --Etc., etc.


  CHAPITRE XII.                                               Page 119

  SOMMAIRE. --Le Livre de la Taille de Paris. --Le roi des ribauds
  _de la royne Marie_. --Ysabiau _l'Espinte_. --Jehanne _la
  Normande_. --Edeline _l'Enragie_. --Aaliz _la Berne_. --Aaliz
  _la Morelle_. --_La Baillie_ et _la Perronnelle-aux-chiens_.
  --Perronle _de Sirnes_. --Ans _l'Alellte_. --Jehanne _la
  Meigrte_. --Marguerite _la Galaise_. --Genevive _la Bien-Fte_.
  --Jehanne _la Grant_. --Ysabiau _la Camuse_. --Maheut _la
  Lombarde_. --Marguerite _la Brete_. --Ysabiau _la Clopine_. --Ans
  _la Pagesse_. --Juliot _la Bguine_. --Jehanne _la Bourgoingne_.
  --Maheut _la Normande_. --Gile _la Boiteuse_. --Mabile _l'Escote_.
  --Agns _aux blanches mains_. --Jehanette _la Popine_. --Ameline
  _la Petite_. --Ameline _la Grasse_. --Marie _la Noire_. --Ans _la
  Grosse_. --Jehanne _la Sage_, etc., etc.


  CHAPITRE XIII.                                              Page 147

  SOMMAIRE. --Ordonnances somptuaires de Philippe-Auguste.
  --Lgislation des rois de France contre la _dissolution_ et
  la _superfluit_ des habillements. --Les _reines de ribaudie_.
  --Dfenses des prvts de Paris et arrts du parlement. --Arrt
  du 26 juin 1420. --Ordonnance du roi Henri VI, roi d'Angleterre.
  --Arrt du parlement du 17 avril 1426, prohibant les _ornements que
  portent les damoiselles_. --Les _reines et princesses d'amour_.
  --L'_Ordinaire de Paris_. --Jehannette, veuve de Pierre Michel,
  Jehannette la Neufville et Jehannette la Fleurie. --Les ceintures
  d'argent. --Inventaires des dfroques de Marguerite, femme de
  Pierre de Rains, et de damoiselle Laurence de Villers, femme
  amoureuse. --Jehanne la Paillarde et Agns la Petite. --Ordonnance
  de Henri II. --Jehanneton du Buisson. --De ceux et celles qui
  vivaient du produit du _maquerellage_, tenaient _bordiaux_,
  louaient _bouticles au pch_, ou gouvernaient _clapier_ de filles
  publiques. --Le _march aux Pourceaux_. --Supplice des _gueuses_.


  CHAPITRE XIV.                                               Page 177

  SOMMAIRE. --tat de la Prostitution lgale dans les provinces de
  l'ancienne France. --_Coutumes du Beauvoisis._ --La Prostitution
  dans le duch d'Orlans. --Le _Livre de jostice et de plet_.
  --Les provinces du Nord. --Organisation de la dbauche publique
   Toulouse, Montpellier, Narbonne, etc. --Coutume de Bayonne.
  --Coutume de Marseille. --Coutume du comt de Montfort, de Rodez,
  de Nmes, de Beaucaire, etc. --Les femmes _lgres_ de Bagnols
  et de Saint-Saturnin. --Bordeaux. --Supplice de l'_accabussade_.
  --Marseille. --Sisteron. --Avignon. --Lyon. --Genve. --Coutumes
  diverses. --Les _Lombards_ et les prostitues. --Troyes, Amiens,
  Laon, Meaux, etc. --Rues _sans chef_, affectes  la Prostitution
  lgale.


  CHAPITRE XV.                                                Page 203

  SOMMAIRE. --Provinces centrales de la France. --La Champagne. --La
  Touraine. --Le Berry. --Le Bourbonnais. --Le Poitou. --L'Orlanais.
  --Les femmes maries de Montluon assimiles aux prostitues.
  --L'_Adveu_ de la terre du Breuil. --Servitudes bouffonnes et
  factieuses. --La _chausse de l'tang de Souloire_. --Le seigneur
  de Poizay et les _denres_ des filles amoureuses. --Le roi de
  France et les ribaudes de Verneuil. --Les _femmes folles_ de
  Provins, etc., etc.


  CHAPITRE XVI.                                               Page 235

  SOMMAIRE. --Influence des moeurs et des usages de l'Italie sur la
  Provence et le Languedoc au moyen ge. --La _Grant-Abbaye_ de
  la rue de Comenge,  Toulouse. --_Enseigne_ des pensionnaires
  de la _Grant-Abbaye_. --Le quartier des Croses. --La maison du
  _Chtel-Vert_. --Vicissitudes de la Prostitution lgale  Toulouse
  jusqu' la fin du seizime sicle. --_Hospice_ de la Prostitution
  lgale  Montpellier. --Les entrepreneurs du _Bourdeau_ de
  Montpellier. --Clare Panais. --Guillaume de la Croix et les deux
  fils de Clare Panais. --La _maison_ de Paullet Dandra. --Le
  _bourdeou_ privilgi d'Avignon. --_Statuts_ de Jeanne de Naples.
  --De la Prostitution  Avignon antrieurement aux statuts de 1347.
  --Etc., etc.


  CHAPITRE XVII.                                              Page 267

  SOMMAIRE. --La Prostitution lgale et la Prostitution libre. --De
  l'influence de la Chevalerie sur l'honntet publique. --L'_Enfant
  d'honneur_ de la _Dame des Belles-Cousines_. --Le vrai chevalier,
  _destructeur de la corruption_. --L'envoi de la _Camise_. --Le
  chtelain de Coucy et la dame de Fayel. --_Principalia amoris
  prcepta_ de matre Andr, chapelain de Louis VII. --Les _Cours
  d'amour_ et les _Parlements de gentillesse_. --La jurisprudence
  amoureuse. --Arrts d'amour. --Le _maire des Bois-Verts_, le
  _baillif de Joye_, le _viguier d'amours_, etc. --Les Jongleurs.
  --Etc., etc.


  CHAPITRE XVIII.                                             Page 299

  SOMMAIRE. --Les moeurs publiques et prives  partir du onzime
  sicle. --Jean _Flore_, vque d'Orlans. --Le _Goliath_ de la
  Prostitution. --Excentricits licencieuses du duc d'Aquitaine.
  --Les Croisades et les Croiss. --Les trois cents femmes franques.
  --Les concubines de l'_ost_ du roi. --L'_arrire-garde_ des armes
  en campagne. --Les mille prostitues du capitaine Garnier. --Jeanne
  d'Arc  Sancerre. --Ordonnance de cette hrone contre les ribaudes
  de la milice. --Comment la chevalerie entendait l'hospitalit.
  --Dcadence des moeurs chevaleresques. --Abominations du rgne
  de Charles VI. --Anne Piedeleu. --Indulgence d'Ambroise de Lor,
  prvt de Paris, pour les prostitues, etc.


  CHAPITRE XIX.                                               Page 331

  SOMMAIRE. --Apparition des maladies vnriennes en France.
  --Origine de la syphilis ou _mal franais_. --Ses progrs
  effrayants vers la fin du quinzime sicle. --Marche du
  mal vnrien  travers le moyen ge. --Ses noms diffrents.
  --L'lphantiasis et les autres dgnrescences de la lpre.
  --La mentagre et les dartres sordides. --_Lues inquinaria_ ou
  _inguinaria_. --Plerinages dans les lieux saints. --L'glise de
  Notre-Dame de Paris. --Le _feu sacr_. --Vice des Normands. --Le
  _mal des ardents_. --Ses ravages effrayants. --Le _mal de saint
  Main_ et le _feu de saint Antoine_. --Invocations  saint Marcel
  et  sainte Genevive. --La syphilis du quinzime sicle. --Les
  lpreux et les lproseries. --Les croiss et la _msellerie_.
  --Rigoureuse police de salubrit,  laquelle on soumit les
  lpreux. --Du caractre le plus gnral de la lpre, d'aprs Guy de
  Chauliac, Laurent Joubert, Thodoric, Jean de Gaddesden, etc., etc.


  CHAPITRE XX.                                                Page 363

  SOMMAIRE. --Noms scientifiques de la syphilis, _morbus novus_,
  _pestilentialis scorra_, _pudendagra_, etc. --Ses surnoms
  populaires. --Les saints qui avaient le privilge de la gurir.
  --Concidence de son apparition en Italie avec l'expdition de
  Charles VIII. --Quelle est la date prcise de cette apparition?
  --Les mdecins et les historiens ne sont pas d'accord. --Traditions
  relatives  son origine. --Les conjonctions de plantes. --Le vin
  empoisonn avec du sang de lpreux. --Boucheries de chair humaine.
  --La bestialit punie par elle-mme. --La jument et les singes.
  --La syphilis d'Europe n'est pas venue d'Amrique. --Les mdecins
  refusent d'abord de traiter cette maladie. --Manardi, Mathiole,
  Brassavola et Paracelse disent que l'infection vnrienne est ne
  de la lpre et de la Prostitution.


  FIN DE LA TABLE.


Note de transcription dtaille:

En plus des corrections des erreurs clairement introduites par le
typographe, les erreurs suivantes ont t corriges:

  p. 7 et 385, Franois 1er harmonis en Franois Ier,
  p. 7, des corrig en de (seigneur de Grignaux),
  p. 71, ia corrig en i a (Dame i a),
  p. 111, suppression d'une virgule aprs Les propritaires lss
          comme dans les ditions suivantes du livre,
  p. 116, archologique corrig en archologie
          (archologie pornographique),
  p. 132, envahissemens corrig en envahissements
          (aux envahissements de la Prostitution),
  p. 138, suppression d'une virgule aprs
          cette espce de femmes s'loignait,
  p. 177 et 299, Sommaire: harmonis en Sommaire.,
  p. 205, tuum corrig en suum (maritum suum verberante),
  p. 258, bayouno corrig en baylouno (lous samds la baylouno),
  p. 331, solides corrig en sordides (les dartres sordides),
  p. 331 et 351, Gaddesen corrig en Gaddesden
          (Jean de Gaddesden),
  p. 358, Delamarre corrig en Delamare.

Quand il subsistait un doute sur l'orthographe ou l'accentuation
de l'poque, celle-ci n'a pas t corrige: Champ Gaillard /
Champ-Gaillard, maquerelage / maquerellage, Bois-Verts / bois verts,
Colin-Boule / Colinboule, ...





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les peuples du monde depuis l'antiquit la plus recule jusqu' nos jours, tome 4/6, by Pierre Dufour

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
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1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     http://www.gutenberg.org

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