The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19), by 
Jules Michelet

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Title: Histoire de France 1484-1515 (Volume 9/19)

Author: Jules Michelet

Release Date: May 8, 2013 [EBook #42662]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                             HISTOIRE

                                DE

                              FRANCE




                                PAR

                            J. MICHELET




                 NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE




                           TOME NEUVIME




                                PARIS

                      LIBRAIRIE INTERNATIONALE
                     A. LACROIX & Cie, DITEURS
                 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                                1876

         Tous droits de traduction et de reproduction rservs.




Dix ans d'tudes donnes au _Moyen ge_, dix ans  la _Rvolution_, il
nous reste, pour relier ce grand ensemble, de placer entre ces deux
histoires celle de la _Renaissance_ et de l'ge moderne.

Ce volume est la _Renaissance_ proprement dite, le suivant, qui va
paratre, s'appellera la _Rformation_. Ces titres nous dispensent de
leur donner leurs chiffres dans la srie totale.

Nous supprimons gnralement les citations de livres imprims que tout
le monde a dans les mains. Nous ne citerons gure que les manuscrits.

Ayant marqu le point de dpart et le but, en deux longues histoires,
nous marcherons d'un pas d'autant plus sr et plus rapide dans
l'espace intermdiaire.

Nous ne pouvions retourner de la Rvolution  la Renaissance, sans
revoir nos travaux sur le Moyen ge, sans connatre et apprcier les
publications qui se sont faites depuis leur achvement.

Elles n'ont modifi en rien ce que nous avons crit sur le XIVe et le
XVe sicles (_tomes_ III, IV, V, VI, VII _et_ VIII). Les dix annes
qui se sont coules depuis n'ont en rien branl ce travail, le
premier o les textes imprims aient t contrls par les actes
manuscrits.

Quant  nos origines, dont le _premier volume_ donne l'histoire, de
savantes recherches y ont ajout, peu chang toutefois. Telle nous
avons pos la base de cette construction, telle nos estimables
concurrents l'ont adopte, et ils ont bti dessus avec confiance.

C'est au Moyen ge proprement dit (_volumes_ II _et_ III, de l'an 1000
 l'an 1300) que se rapportent gnralement les nombreuses
publications de textes indits qu'on a faites dans cet intervalle.
Elles nous ont fort clairs sur les moeurs de ces temps, sur l'art
gothique, etc. Il n'est point de notre franchise d'effacer rien de ce
qui est crit. Nous aimons mieux donner, dans l'Introduction qu'on va
lire, la pense plus exacte qui sort des textes. Ce que nous crivmes
alors est vrai comme l'idal que se posa le Moyen ge. Et ce que nous
donnons ici, c'est sa ralit accuse par lui-mme.

Le rsultat, au total, diffre peu. Alors (en 1833), quand
l'entranement pour l'art du Moyen ge nous rendit moins svre pour
ce systme en gnral, nous dclarmes pourtant que son principe tait
sujet  la loi universelle de toute vie, qu'il devait passer, comme
nous tous, hommes, peuples et religions, par l'utile puration de la
mort. Est-ce un si grand mal de mourir?  ce prix, on renat en ce
qu'on et de meilleur.

Ce livre, au reste, n'est pas crit pour faire peine aux mourants.
C'est un appel aux forces vives.

Celle de l'antiquit tenait, je pense,  ce qu'elle crut que l'homme
fait son destin lui-mme (_fabrum su quemque esse fortun_). Ce
temps-ci, au contraire, frapp des grandes puissances collectives
qu'il a cres, s'imagine que l'individu est trop faible contre elles.
Ces temps-l crurent  l'_homme_; nous croyons  l'_individu_.

Il en rsulte cette chose fcheuse: nos progrs tournent contre nous.
L'normit mme de notre oeuvre,  mesure que nous l'exhaussons, nous
ravale et nous dcourage. Devant cette pyramide, nous nous trouvons
imperceptibles, nous ne nous voyons plus nous-mmes. Et qui l'a btie,
sinon nous?

L'industrie que nous avons cre hier, elle nous semble dj notre
embarras, notre fatalit. L'histoire, qui n'est pas moins que
l'intelligence de la vie, elle devait nous vivifier, elle nous a
alanguis au contraire, nous faisant croire que le temps est tout, et
la volont peu de chose.

Nous avons voqu l'histoire, et la voici partout; nous en sommes
assigs, touffs, crass; nous marchons tout courbs sous ce
bagage, nous ne respirons plus, n'inventons plus. Le pass tue
l'avenir. D'o vient que l'art est mort (sauf de si rares exceptions)?
c'est que l'histoire l'a tu.

Au nom de l'histoire mme, au nom de la vie, nous protestons.
L'histoire n'a rien  voir avec ces tas de pierres. L'histoire est
celle de l'me et de la pense originale, de l'initiative fconde, de
l'hrosme, hrosme d'action, hrosme de cration.

Elle enseigne qu'une me pse infiniment plus qu'un royaume, un
empire, un systme d'tats, parfois plus que le genre humain.

De quel droit? du droit de Luther, qui, d'un Non dit au pape, 
l'glise,  l'Empire, enlve la moiti de l'Europe.

Du droit de Christophe Colomb, qui dment et Rome et les sicles, les
conciles, la tradition.

Du droit de Copernic, qui, contre les doctes et les peuples, mprisant
 la fois l'instinct et la science, les sens mme et le tmoignage des
yeux, subordonna l'observation  la Raison, et seul vainquit
l'humanit.

C'est la solide pierre o s'asseoit le XVIe sicle.

  Paris, 15 janvier 1855.




INTRODUCTION




 Ier

Sens et porte de la Renaissance.


L'aimable mot de Renaissance ne rappelle aux amis du beau que
l'avnement d'un art nouveau et le libre essor de la fantaisie. Pour
l'rudit, c'est la rnovation des tudes de l'antiquit; pour les
lgistes, le jour qui commence  luire sur le discordant chaos de nos
vieilles coutumes.

Est-ce tout?  travers les fumes d'une thologie batailleuse,
l'_Orlando_, les arabesques de Raphal, les ondines de Jean Goujon,
amusent le caprice du monde. Trois esprits fort diffrents, l'artiste,
le prtre et le sceptique, s'accorderaient volontiers  croire que tel
est le rsultat dfinitif de ce grand sicle. Le _que sais-je?_ de
Montaigne, c'est tout ce qui voyait Pascal; et Bossuet, dans cette
pense, crivit ses _Variations_.

Ainsi ce colossal effort d'une rvolution, si complexe, si vaste, si
laborieuse, n'et enfant que le nant. Une si immense volont ft
reste sans rsultat. Quoi de plus dcourageant pour la pense
humaine?

Ces esprits trop prvenus ont seulement oubli deux choses, petites en
effet, qui appartiennent  cet ge plus que tous ses prdcesseurs: la
dcouverte du monde, la dcouverte de l'homme.

Le XVIe sicle, dans sa grande et lgitime extension, va de Colomb 
Copernic, de Copernic  Galile, de la dcouverte de la terre  celle
du ciel.

L'homme s'y est retrouv lui-mme. Pendant que Vesale et Servet lui
ont rvl la vie, par Luther et par Calvin, par Dumoulin et Cujas,
par Rabelais, Montaigne, Shakespeare, Cervants, il s'est pntr dans
son mystre moral. Il a sond les bases profondes de sa nature. Il a
commenc  s'asseoir dans la Justice et la Raison. Les douteurs ont
aid la foi, et le plus hardi de tous a pu crire au portique de son
_Temple de la Volont_: Entrez, qu'on fonde ici la foi profonde.

Profonde en effet est la base o s'appuie la nouvelle foi, quand
l'antiquit retrouve se reconnat identique de coeur  l'ge moderne,
lorsque l'Orient entrevu tend la main  notre Occident, et que, dans
le lieu, dans le temps commence l'heureuse rconciliation des membres
de la famille humaine.




 II

L're de la Renaissance[1].

[Note 1: Cette re et t certainement le XIIe sicle, si les choses
eussent suivi leur cours naturel. L'inspiration ecclsiastique, ayant
produit son symbole, son rituel et sa lgende, avait dcidment tari.
Et l'inspiration laque, sortie dj de son ge primitif de chants
populaires, arrive aux grands pomes, avait oppos aux types
lgendaires de saintet monastique les types directement contraires
d'hrosme et d'action. Un saint, comme Godefroy de Bouillon, faisant
la guerre au pape et plantant sur les murs de Rome le drapeau de
l'Empire, c'tait dj la Rforme, le changement complet de l'idal
humain. On crivait peu; mais comment douter que la culture ne ft
trs-avance quand on voit que l'enseignement d'Abailard eut tant de
milliers d'auditeurs? Je ne sais si l'on trouverait aujourd'hui tant
d'esprits avides d'tudes mtaphysiques.

C'est, comme on sait,  Sainte-Genevive, au pied de la tour (trs-mal
nomme) de Clovis qu'ouvrit cette grande cole. Cette tour, qui
s'lve derrire le Panthon, a t fonde entre 1000 et 1031 (Lebeuf,
II, 374, _d'aprs le ncrologe de Sainte-Genevive_). Sa base antique,
qui subsiste, a donc entendu le grand Abailard. Le point de dpart de
la philosophie moderne est ainsi  deux pas des caveaux du Panthon,
o reposent Voltaire et Rousseau. De la montagne sont descendues
toutes les coles modernes. Je vois au pied de cette tour une terrible
assemble, non-seulement les auditeurs d'Abailard, cinquante vques,
vingt cardinaux, deux papes, toute la scolastique; non-seulement la
savante Hlose, l'enseignement des langues et la Renaissance, mais
Arnaldo de Brescia, c'est--dire la Rvolution. norme grandeur!
Combien cette tour a droit de mpriser le Capitole! Regardez-la bien,
pendant qu'elle dure. Nos dmolisseurs frntiques pourront bien la
faire disparatre.

Quel tait donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels efforts?
Certes, s'il n'et t rien que ce qu'on en a conserv, il y aurait
lieu de s'tonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre
chose. C'tait plus qu'une science, c'tait un esprit: esprit surtout
de grande douceur, effort d'une logique humaine pour interprter la
sombre et dure thologie du Moyen ge. C'est par l trs-probablement
qu'il enleva le monde, bien plus que par sa logique et sa thorie des
universaux. MM. Cousin et Rmusat, dans leurs beaux travaux, M.
Haurau, dans son rsum, ferme, net et si lumineux, n'ont pu
malheureusement, gns qu'ils taient par leur cadre, prendre l'homme
par ses deux cts. Mais est-il possible de les sparer? Si la foule,
au XIIe sicle, sentit si vivement la porte de la logique d'Abailard
dans les plus obscures questions, c'est certainement parce qu'elle
tait trs-fortement avertie par son enseignement thologique bien
plus populaire. Sous la forme rebutante du temps, cette thologie,
minemment humaine et douce, indique dans Abailard une vraie tendresse
de coeur. Voyez particulirement l'_Introductio ad Theologiam_, p.
988, sur le pch originel.

Je regrette de n'avoir pas senti cela quand j'ai parl si durement de
ce grand homme; sa froideur pour Hlose m'avait indispos, je dois
l'avouer. J'tais sous l'impression de la lgende, du dvouement de
cette femme admirable et de son immortel amour. Elle s'immola  la
gloire du grand logicien, et elle eut pour consolation la science et
le don des langues. L'enseignement des trois langues, fond par elle
dans l'glise du Saint-Esprit (le Paraclet), est rest, par Raymond
Lulle et autres, l'ide fixe de la Renaissance, ralise enfin, sous
Franois Ier, dans le Collge de France. Ce mariage de la logique et
de la science, cruellement spares, est la plus belle lgende du
monde, la seule aussi du Moyen ge dont le peuple ait gard le
souvenir. Les restes des deux poux, runis dans le tombeau, ont t
remis, en 1792,  la municipalit de Nogent, et plus tard dposs, par
M. Lenoir, au Muse des Monuments franais. (Voir sa _Description_, I,
219.) Ils sont maintenant au cimetire de l'Est, toujours visits du
peuple, chargs de couronnes.]


L'tat bizarre et monstrueux, prodigieusement artificiel, qui fut
celui du Moyen ge, n'a d'argument en sa faveur que son extrme dure,
sa rsistance obstine au retour de la nature.

Mais n'est-elle pas naturelle, dira-t-on, une chose qui, branle,
arrache, revient toujours? La fodalit, voyez comme elle tient dans
la terre. Elle semble mourir au XIIIe sicle, pour refleurir au XIVe.
Mme au XVIe sicle encore, la Ligue nous en refait une ombre, que
continuera la noblesse jusqu' la Rvolution. Et le clerg, c'est bien
pis. Nul coup n'y sert, nulle attaque ne peut en venir  bout. Frapp
par le temps, la critique et le progrs des ides, il repousse
toujours en dessous par la force de l'ducation et des habitudes.
Ainsi dure le Moyen ge, d'autant plus difficile  tuer qu'il est mort
depuis longtemps. Pour tre tu, il faut vivre.

Que de fois il a fini!

Il finissait ds le XIIe sicle, lorsque la posie laque opposa  la
lgende une trentaine d'popes; lorsque Abailard, ouvrant les coles
de Paris, hasarda le premier essai de critique et de bon sens.

Il finit au XIIIe sicle, quand un hardi mysticisme, dpassant la
critique mme, dclare qu' l'vangile historique succde l'vangile
ternel et le Saint-Esprit  Jsus.

Il finit au XIVe, quand un laque, s'emparant des trois mondes, les
enclt dans sa comdie humaine, transfigure et ferme le royaume de la
vision.

Et dfinitivement, le Moyen ge agonise aux XVe et XVIe sicles, quand
l'imprimerie, l'antiquit, l'Amrique, l'Orient, le vrai systme du
monde, ces foudroyantes lumires, convergent leurs rayons sur lui.

Que conclure de cette dure? Toute grande institution, tout systme
une fois rgnant et ml  la vie du monde, dure, rsiste, meurt
trs-longtemps. Le paganisme dfaillait ds le temps de Cicron, et il
trane encore au temps de Julien et au del de Thodose.

Que le greffier date la mort du jour o les pompes funbres mettront
le corps dans la terre, l'historien date la mort du jour o le
vieillard perd l'activit productive.

Entrez dans une bibliothque, demandez les _Acta sanctorum_ de
Mabillon, le grand recueil qui a reu sicle par sicle, couche par
couche, l'alluvion successive de l'invention populaire, l'histoire de
ces milliers de saints qui, selon le temps, les nuances enfantines de
la pit barbare, ont donn  chaque pays le Dieu du lieu, le Christ
local. Tout finit au XIIe sicle; le livre se ferme; cette fconde
efflorescence, qui semblait intarissable, tarit tout  coup.

Les jsuites ont continu, dira-t-on; les saints surabondent dans le
recueil des Bollandistes.

D'autres saints, les saints du combat, excentriques et polmiques,
dont le violent mysticisme, qui vient secourir Jsus, l'pouvante et
lui fait peur. Il recula en prsence du dlire de saint Franois,
vraie bacchante de l'amour de Dieu; et la Vierge recula en prsence de
son chevalier, l'Espagnol saint Dominique, qui, pour elle, dressait
les bchers, organisait l'inquisition, commenait ici les feux
ternels.

Ces vhmentes figures contrastent,  faire frmir, avec les vieilles
figures bndictines. Dans cette frquence des gestes, dans cette
fureur de paroles, dans la vultuosit du visage boulevers, celles-ci,
en regardant le ciel, ont quelque chose de ce qu'elles maudissent, de
l'enfer et de l'hrsie.

Ouvrez les conciles, vous trouverez mme changement que dans la
lgende. Les anciens conciles sont gnralement d'institution, de
lgislation. Ceux qui suivent,  partir du grand concile de Latran,
sont de menaces et de terreurs, de farouches pnalits. Ils
organisent une police. Le terrorisme entre dans l'glise, et la
fcondit en sort. Ses derniers efforts ont cela qu'en lui donnant des
victoires, ils lui crent de nouveaux prils. Saint Bernard, son
dfenseur victorieux contre Abailard, lui donne un triomphe apparent
sur la raison et la critique. Par quelle force? par le mysticisme qui,
ds la fin du sicle, cre les formidables prophties de Joachim de
Flore, l'enseignement de Jean de Parme, le docteur de l'vangile
ternel.

L'art, ecclsiastique jusque-l, sous la clef des prtres maons,
devient alors chose laque; il passe aux mains des francs-maons,
serviteurs maris de l'glise, dont les humbles colonies, abrites de
son patronage, n'en lvent pas moins dans des formes indpendantes
ces difices grandioses, o la poitrine de l'homme trouve enfin la
respiration, avec le vague du rve et la libert des soupirs.

Est-ce tout? Non. De la cration du gothique, qui ne soutient encore
le temple que sur un pnible appareil d'tais et de contre-forts, la
Renaissance marche  la cration de l'architecture rationnelle et
mathmatique, qui s'appuie sur elle-mme, et dont Brunelleschi donna
le premier exemple dans Sainte-Marie de Florence.

L'art finit, et l'art recommence; il n'y a pas d'interruption. Moins
vivace est la scolastique. Elle meurt pour ne pas renatre. Ockam
l'achve en la replaant au point o l'avait laisse Abailard; sa
suprme et dernire victoire est de rentrer  son berceau.

Que dire du Moyen ge scientifique? Il n'est que par ses ennemis, par
les Arabes et les Juifs. Le reste est pis que le nant; c'est une
honteuse reculade. Les mathmatiques, srieuses au XIIe sicle,
deviennent une vaine astrologie, le commerce des carrs magiques. La
chimie, sense encore dans Roger Bacon, devient une alchimie folle, un
dlire. La sorcellerie paissit au XVe sicle ses fantastiques
tnbres. Le jour baisse horriblement. Et il ne faut pas croire qu'il
renaisse avec l'imprimerie; elle agit lentement, nous le prouverons;
cette grande et impartiale puissance aida d'abord tous les partis, les
ennemis de la lumire aussi bien que ses amis.

Disons nettement une chose que l'on n'a pas assez dite. La Rvolution
franaise trouva ses formules prtes, crites par la philosophie. La
rvolution du XVIe sicle, arrive plus de cent ans aprs le dcs de
la philosophie d'alors, rencontra une mort incroyable, un nant, et
partit de rien.

Elle fut le jet hroque d'une immense volont.

Gnrations trop confiantes dans les forces collectives qui font la
grandeur du XIXe sicle, venez voir la source vive o le genre humain
se retrempe, la source de l'me, qui sent que seule elle est plus que
le monde et n'attend pas du voisin le secours emprunt de son salut.

Le XVIe sicle est un hros.




 III

L'organisation de l'ordre et l'nervation de l'individu, du XIIe au
XVe sicle[2].

[Note 2: Nous ne nions pas l'vidence. En prsence des savants
travaux, des publications si utiles de MM. Augustin Thierry, Henri
Martin, de Stadler, Chruel, etc., qui ont paru ou vont paratre, nous
ne voulons nullement contester le progrs administratif, qui a t
l'oeuvre patiente de la France depuis le XIIIe sicle, et par lequel
elle a devanc les autres tats de l'Europe. Nous ne voulons pas
davantage nier le progrs de la langue et la formation de la prose
franaise, curieuse formation, si rapide de Joinville  Froissard, en
trente ou quarante annes, si lente de Froissard  Commines, dans une
priode de cent cinquante ans! Dans ce temps, si long, je ne vois
aucun nom vraiment littraire, sauf Deschamps, Charles d'Orlans et le
petit chef-d'oeuvre de _Patelin_. Chastelain est un grand effort,
impuissant, comme celui de son matre, Charles le Tmraire. Commines
arriva fort tard: il crit sous Charles VIII et Louis XII. Encore une
fois, nous ne nions pas le progrs sous ces deux formes,
administrative et littraire. Nous examinons seulement s'il n'et pu
se faire  meilleur march, sans un tel aplatissement du caractre
individuel. Cet affaiblissement moral livra ce pays dsarm 
l'invasion anglaise; la royaut, qui avait pris pour elle seule l'pe
de tous, ne sut s'en servir, et cette cration de l'ordre, dont on
parle tant, subt deux trs-longs, deux horribles entr'actes, o tout
ordre disparut. Notez que rien ne reprit avec la mme grandeur et la
mme vie qu'auparavant. Aux tats gnraux de 1357, la France avait vu
et pos nettement le but de l'avenir. Ceux qui suivent, comme on le
verra, sont presque toujours des comdies menteuses, de pures
ractions fodales.]


D'minents historiens ont parfaitement dcrit comment le gouvernement
ecclsiastique et laque s'organise ou s'achve en ces quatre sicles,
comment se constituent l'ordre et la paix publique.

Seulement ils ont laiss dans l'ombre le mouvement rtrograde qui
s'accomplit alors dans la religion, dans la littrature, la
dfaillance du caractre et des forces vives de l'me.

Des trente pomes piques du XIIe sicle, imits de toute l'Europe,
jusqu' la platitude du _Roman de la Rose_, jusqu'aux tristes gaiets
de Villon, quel pas rtrograde!

Les auteurs de l'Histoire littraire, spcialement M. Fauriel, ont
trs-bien dit: Le XIIe sicle est une aurore. Le XIVe est un
couchant. Et que dire, hlas! du XVe?

Le fait mme que les historiens politiques ont fait le plus valoir, la
multiplication immense des affranchissements, l'augmentation et la
richesse de la bourgeoisie, la facilit croissante de monter d'une
classe  l'autre, tout cela devait, ce semble, produire un rsultat
moral, fortifier le nerf de l'me, dvelopper, par le sens tout
nouveau de la dignit, le Dieu qui est en elle, la rendre cratrice et
lui donner l'inspiration.

La libert civile, qui se rpand alors, n'a pourtant gure d'effet
visible. De chose qu'il tait, l'homme devient personne, devient
homme. Qu'y gagne-t-il? S'il y gagne, il n'y parat pas. Il tarit et
devient strile.

Que s'est-il pass pendant ce temps dans le monde suprieur dont il
subit les influences?

L'glise est devenue une monarchie, un gouvernement arm d'une police
terrible, la plus forte qui fut jamais. La monarchie est devenue une
espce d'glise, btie sur la chute des fiefs, comme la papaut sur
l'abaissement de l'piscopat, une glise qui a ses conciles laques,
son pontificat de jurisprudence.

Deux gouvernements par la grce de Dieu, deux espces de dieux
mortels, dont l'infaillibilit implique le caractre divin. Le peuple
de leurs dvots sent en eux une incarnation. La loi vivante, la
sagesse de chair, dans un individu infirme, un Dieu dans un rien,
c'est le culte nouveau de ce monde.

Le monarchique autel des deux idoles se btit sur la ruine de ce que
le Moyen ge avait pu essayer de gouvernements collectifs, sur la
ruine des conciles, des communes et des municipes, des grandes
fdrations, ligues lombardes, dites de l'Empire, tats gnraux de
France. Tout cela au XVe sicle est couch dans le tombeau.
L'incarnation sous ses deux formes (pape et roi) a vaincu partout. Le
mysticisme a tout rempli. Quelle place a la raison? Aucune.

L'opration qu'Origne pratiqua, dit-on, sur lui, est celle que
l'esprit humain a subie dans cette priode, jusqu' ce que la nature,
la vie productive, qui ne peut jamais s'teindre, se ft rveille et
rvolte au XVIe sicle avec une sauvage nergie.

M. Guizot souponne que nous avons perdu _quelque chose_  la chute
des communes. Rien que l'me,--la fiert personnelle, l'esprit des
fortes rsistances, la foi en soi, qui fit la commune du XIIe sicle
plus forte que Frdric Barberousse, et qui a si parfaitement disparu
dans la bourgeoisie du XVe.

M. Augustin Thierry, en admirant la rforme administrative qu'essaya
en 1413 le Paris des Cabochiens, y voit un progrs sur la rvolution
de Marcel, antrieure de soixante annes. Il ne parat pas remarquer
cette norme chute de l'esprit public, tellement baiss, qu'il croit
pouvoir amliorer l'administration sans changer le cadre politique qui
l'enserre et l'touffe. Quelle rforme srieuse sous la girouette d'un
gouvernement capricieusement viager, entre l'tourderie de Jean et la
folie de Charles VI? Le XIVe sicle sent encore o est le mal et
cherche o est le remde. Le XVe n'y songe mme plus.

Cette imbcillit du pauvre Frdgaire qui, en tte de sa chronique,
s'avoue  moiti idiot, elle semble reparatre dans tels monuments du
XVe sicle; et je ne sais si aucun des moines mrovingiens et atteint
la platitude des rimes de Molinet.




 IV

Nobles origines du Moyen ge.--Abaissement au XIIIe sicle[3].

[Note 3: La date la plus sinistre, la plus sombre de toute l'histoire,
est pour moi l'an 1200, le 93 de l'glise.--Bien moins parce que c'est
l'poque de l'extermination d'un peuple, des Vaudois et des Albigeois,
mais surtout parce que cette poque est celle de l'organisation de la
grande police ecclsiastique. Terrorisme pouvantable;  tous les
moyens de 93 il en joignit un qu'aucune autre autorit n'a eu en ce
monde, la confession.--Un oeil fut ds lors ouvert, une fentre perce
sur toute maison et sur tout foyer, une vue sur l'intrieur de l'me,
et cela avec tant de force, que la pense, corrompue contre elle-mme,
devint son propre espion et son dlateur. Mais si cette Terreur fut
telle, prouvez-la, montrez-en la trace, indiquez les monuments.
Malicieuse interrogation! Vous ne savez que trop vous-mmes comment
vous avez fait en sorte qu'il n'y eut point de monument.--Le monument,
c'est le dsert, c'est la disparition subite du gnie, de l'me d'un
peuple,--en 1200, le premier de tous; en 1300, le dernier. En 1200,
l'clat inou de cette muse des troubadours o s'est inspire
l'Italie. En 1300, la platitude des cantiques des Jeux
Floraux.--Voulez-vous d'autres monuments? Venez prs de Carcassonne, 
l'entre des montagnes Noires; entrons dans ces grottes qu'on a
retrouves en 1836. Elles taient remplies de squelettes couchs en
cercle, tous les crnes rapprochs au centre, et les corps faisaient
les rayons du cercle. Point d'inscriptions, point de restes de
vtements, nul signe qui pt les faire reconnatre. La Terreur
ecclsiastique poursuivant mme les morts, les familles cachaient
ainsi les restes de leurs parents pour viter la honte et l'horreur de
voir brler ces pauvres os en place publique. Nus, sans honneur,
anonymes, ces morts sont rests l cachs jusqu'en 1836.--Le grand
mort, c'est le peuple mme, tu dans tous ses souvenirs, dans sa
langue et sa tradition. Je lis, dans la belle et froide prface que M.
Fauriel a mise au pome des _Albigeois_, que ce pome, rpandu au
XIIIe sicle, traduit deux fois, disparut tout  coup, et ne reparut
que quand sa langue se trouva si vieille et si oublie, que l'ouvrage
tant inintelligible, il se retrouva innocent. Populaire au XIIIe
sicle, illisible au XIVe! la langue est change, les souvenirs
effacs! Quelle complte, quelle barbare destruction fait supposer un
tel oubli! Non-seulement on n'ose penser, mais on n'ose se souvenir.
On croit sans difficult cette sottise du roman en vers, que le pape
dplora les rsultats de la croisade. J'ai trouv aux Archives la
preuve certaine du contraire, deux lettres d'Innocent III, crites
bien prs de sa mort, o il accepte, dans les termes d'un enthousiasme
frntique, le poids de tout le sang vers. Voil le vritable
Innocent, et non l'Innocent douteux et pleureur que moi-mme, comme
les autres, j'avais fait d'aprs ce roman. Voir _Trsor des Chartes_,
registre XIII-18, folio 32, et carton J, 430.]


La tyrannie du Moyen ge commena par la libert. Rien ne commence que
par elle. C'est vers le Xe sicle, dans ce moment obscur dont les
rsultats immenses ont assez dit la grandeur, quand Eudes dfendait
Paris, quand Robert le Fort fut tu, quand Allan Barbetorte jeta les
Normands dans la mer; c'est alors que, sans nul doute, commencrent
les chants de Roland. Ces chants, dj antiques sous Guillaume le
Conqurant, en 1066, ne sont pas, comme on le croit, l'oeuvre du
pesant ge fodal, qui n'a fait que les dlayer. De telles choses ne
datent pas d'un ge de servitude, mais d'un ge vivant, libre encore,
de l'ge de la dfense, de l'ge qui rsista, btit les asiles de la
rsistance, et sauva l'Europe de l'invasion normande, hongroise et
sarrasine.

On ne s'informait gure alors de noblesse en ces grands prils. Celui
qui avait hasard d'lever un fort sur les marches ravages ou 
l'embouchure d'un fleuve ne demandait pas l'origine des braves qui
venaient le dfendre. Les races, les diffrences de Gaulois, Francs ou
Romains, qui nous font faire tant de systmes, lui taient fort
indiffrentes. Quelle tait l'association? De toutes formes: en
certains pays, d'adoption mutuelle, c'est la forme la plus antique;
ailleurs, d'hommage mutuel (par exemple en Franche-Comt). Mme
l'infodation tait sous quelque rapport un contrat  titre gal. Ce
qu'il y avait de plus rare, c'tait l'homme (l'homme de combat). Ce
n'tait rien d'avoir une tour; il fallait y mettre des hommes. L'homme
de la tour appelait le passant, le fugitif, et lui disait: Reste, et
dfendons-nous ensemble. Tu partiras quand tu voudras, et je t'aiderai
 partir; je te conduirai s'il le faut, etc. (voir les formules
primitives dans mes _Origines du Droit_). Donc, je te confie ds ce
jour ce pont, ce pas de la valle, ma porte, mon foyer, ma vie,
moi-mme, ma femme et mes enfants.  quoi l'autre rpondait: Et moi,
je me donne  vous,  la vie et  la mort, par del... Ils
s'embrassaient et mangeaient  la mme table. Ce lien tait le plus
fort; tout autre venait aprs.--Je donnerais deux impratrices, dit
Frdric Barberousse, pour un chevalier comme toi.

Tels taient les contrats antiques. Que la libert est fconde! Voil
que les pierres se font hommes; les enfants multiplient sans nombre;
les peuples grouillent de la terre. Et ce n'est pas seulement le
nombre qui crot, mais le coeur augmente, la vie forte et
l'inspiration. On ne veut pas seulement faire de grandes choses, on
veut les dire. Le guerrier chante ses guerres. C'est ce que dit encore
trs-expressment le chroniqueur: Les preux chantaient. Qu'on
n'espre pas me faire accroire que le jongleur mercenaire qui chante
au XIIe sicle, que le chapelain domestique qui crit au XIIIe sicle,
soient les auteurs de pareils chants. Dans le plus ancien qui nous
reste, la sublime _Chanson de Roland_, quoique nous ne l'ayons encore
que dans sa forme fodale, j'entends la forte voix du peuple et le
grave accent des hros.

J'ai dit longuement dans mes cours, et je dirai mieux plus tard,
comment prit le systme des liberts du Moyen ge, par quelle
interprtation fatale et perfide, par quel enchanement d'quivoques
les mots de _vassal_ (ou vaillant), de _servus_ (serviteur? ou serf?),
etc., devinrent les formules magiques qui enchantrent l'homme libre
et le lirent  la terre; l'quivoque, l'oubli, l'ignorance,
tnbreuses et glissantes voies qui permirent  ces mots funestes de
passer d'un sens  l'autre. J'ai dit les rsistances dsespres de la
proprit libre, le mortel combat des alleux assigs et touffs
dans la grande mer fodale, la fureur de l'homme qui s'est couch
libre, se lve serf, apprend qu'il n'est plus homme, qu'il est pierre,
glbe, animal. Lisez la terrible histoire du prvt de Bruges,
l'histoire de l'homme du Hainaut, qui, dans les rises des cours
fodales, entend que sa terre n'est plus libre, et tombe foudroy de
fureur, crve sa veine, laissant chapper son sang libre encore.

La noble _Chanson de Roland_ est antrieure, on le sent partout, 
cette mauvaise poque. La pntrante critique de l'diteur a dml
qu'elle est antrieure aux croisades, antrieure  l'ge des pomes
composs dans les chteaux pour l'amusement du baron. Le caractre de
ceux-ci, tels que les _Quatre Fils Aymon_, est la haine de la royaut
et du gouvernement central; ils portent tout l'intrt sur le vassal
rvolt. Charlemagne y est un sot; il est le jouet d'un sorcier.
Triste majest qui dort sur son trne, la tte couronne d'un torchon,
et s'veille, aux rires de la cour, pour voir en sa main une bche
teinte au lieu de l'pe de l'Empire.

Ce sont l des choses trouves en pleine fodalit pendant le sommeil
de la royaut. Au contraire, dans le Xe sicle, dans le grand combat
contre les barbares, on regrette, on admire et bnit l'ancienne unit
impriale. Rien entre l'empereur et le peuple. Les Roland, les
Olivier, n'en sont nullement spars; ils ne sont que le peuple arm.
C'est ce qui fait la grandeur tonnante de ce pome, mme sous cette
forme relativement moderne, qui peut tre est de 1100.

Il faut voir l'norme chute qui se fait entre cette poque et le temps
de saint Louis. En un sicle ou un sicle et demi, mille ans semblent
avoir pass. L'un des plus essentiels services qu'on ait rendus  la
critique, c'est d'avoir marqu ce passage. L'diteur du _Roland_ l'a
fait d'une manire admirable, notant avec une extrme finesse et une
tonnante verve de critique et de bon sens les rajeunissements
tranges qu'on a fait subir au pome, de manuscrit en manuscrit. Le
premier est parent d'Homre; le dernier, de la Henriade.

Et pourtant court est l'intervalle du XIIe au XIIIe sicle. Dj dans
ce temps, le temps de saint Louis, les rajeunisseurs du vieux pome
sont des gens de lettres modernes qui pouvaient vivre aussi bien au
sicle de Louis XV.

Le XIIe sicle est un sicle littraire. Et vous croiriez qu' ce
titre un sentiment de sobrit lgante lui fera resserrer le dtail
et condenser les ides. C'est tout le contraire. La pense maigre est
touffe sous les rimes accumules. L'expansion immodre, l'talage
des mots, l'amplification, sentent partout le collge. Au XIIe, les
pomes taient courts et se chantaient; c'taient des chants, des
_chansons_, comme dit leur titre. Au XIIIe, on ne songe plus 
l'oreille, mais plutt aux yeux. On crit pour le cabinet. La
rhtorique fleurit; une rhtorique verbeuse, intarissable, qui, de
deux ou trois mille vers qu'avait le pome original, vous en fait
vingt ou trente mille. Comment s'en tonner? Ces auteurs sont des
chapelains, des scribes, assis dans la tour d'un chteau, ou bien ce
sont des jongleurs qui deviennent dj des marchands, une espce de
libraires qui vendent les vers au nombre et les manuscrits au poids.

Inutile de dire que ces gens ne comprennent dj plus rien  la forte
et croyante poque dont ils dlayent les ouvrages. Ils sont plus
trangers que nous  la vie des temps hroques. Ils n'ont ni le temps
ni le got de connatre et d'tudier ces moeurs d'un ge voisin, mais
compltement oubli. Ils prennent sans difficult des noms de lieux
pour des noms d'hommes, etc., etc.

trange illusion! l'aurole de saint Louis suffit pour illuminer la
France d'alors de saintet et jette sur ce temps, dj moderne, un
faux reflet du Moyen ge.

J'ai dit (t. IV)  quel point le monde s'tait oubli. Oubli
naturellement, de lui-mme et par le temps, par la ngligence? Oh!
non. On ne dira jamais, dans la vrit, la pntrante blessure qui
fendit le coeur de l'homme vers 1200, lui rompit sa tradition, brisa
sa personnalit, et le spara si bien de lui-mme, que, si l'on
parvient  lui retrouver quelque image de ce qu'il fut, il a beau y
regarder, il dit: Quel est cet homme-l?




 V

Des abdications successives de l'indpendance humaine, du XIIe au XVe
sicle[4].

[Note 4: Qui a supprim l'esclavage? Personne, car il dure encore; il
ne faut pas tre dupe des formes ou des mots.--Le christianisme a-t-il
dcid la transformation de l'esclave en serf aprs la chute de
l'Empire? Non, puisque le servage existait dans l'Empire, mme sous le
nom de colonat.--Ces grandes rvolutions dans la vie conomique et
dans les formes du travail ne se tranchent point par les influences
religieuses. Les chrtiens de l'Empire eurent des esclaves tant que
cette forme de travail parut la plus productive, et les chrtiens
modernes, pour le mme motif, en eurent et en ont encore dans nos
colonies. La douceur des moeurs chrtiennes fut sans doute favorable 
l'esclave; mais l'esprit de rsignation que prcha le christianisme,
l'abandon de tout effort d'mancipation qui en rsulta, furent
visiblement trs-utiles  la tyrannie, la consolidrent et la
rassurrent. Du temps de saint Basile, quelques esprits hardis
s'taient aviss de soutenir que l'Esprit-Saint ne rside pas dans la
condition de matre et esclave, mais dans celle de l'homme libre.
Saint Basile rfute nergiquement cette doctrine _de l'Esprit-Saint_,
c. XX; sous Thodose le jeune, au Ve sicle, Isidore de Pluse
s'exprime dans le mme sens (lib. IV, _epist._ XII): Quand mme tu
pourrais tre libre, _tu devrais mieux aimer tre esclave_, car il te
sera demand un compte moins rigoureux de tes actions. Et ailleurs
(lib. XIV, 169): _L'esclavage vaut mieux que la libert._ Sont-ce l
des opinions individuelles, accidentelles? Non, elles sortent du fonds
essentiel du dogme chrtien, de l'ide d'lection gratuite et du
privilge des lus. L'esclave n'a rien  dire; le matre est l'lu de
ce monde. Respectez toute puissance, car elle est de Dieu. Voil ce
qui fait du christianisme l'alli naturel de la monarchie, de
l'aristocratie, des matres en tous pays d'esclaves; voil ce qui
constitue, en Europe, la forte et indissoluble alliance des deux
branches (religieuse et politique) du parti conservateur; voil ce qui
fait de la foi du moyen ge, non-seulement l'me et le moyen, mais
l'_essence mme_ de la contre-rvolution.--Qu'est-il besoin de rpter
ces vrits invinciblement tablies par MM. de Maistre et de Bonald,
que dis-je? par le gallican Bossuet? Il a solidement prouv, dans sa
politique et partout, que le christianisme tait la religion de
l'autorit, la foi de l'esclave. Le premier logicien de ce temps, M.
Bonavino de Gnes (Ausonio Franchi), a lev tout ceci jusqu' la
rigueur des mathmatiques. Personne, aprs sa formule, n'y changera
rien.]


L'esclavage, dit l'antiquit dans sa simplicit tragique, c'est une
forme de la mort. Voil une position nette, qui ne donne rien 
l'quivoque ni  la moquerie; l'esclave n'est point un tre ridicule
ni mprisable; c'est la victime du destin, qui a perdu ses dieux et sa
cit, qui n'est plus comme citoyen. Il est mort, mais peut rester
grand, et s'appeler l'esclave Epictte.

Le servage est un tat absurde et contradictoire. Voil un chrtien,
une me rachete de tout le sang d'un Dieu, une me gale  toute me,
qui ne trane pas moins ici-bas dans un esclavage rel dont le nom
seul est chang; que dis-je? dans un tat profondment antichrtien,
tout  la fois responsable et irresponsable, qui le soumet, l'associe
aux pchs du matre, et qui le mne tout droit  partager sa
damnation.

Est-il libre? ne l'est-il pas? Il l'est, il a une famille garantie
par le sacrement. Et il ne l'est pas; sa femme, en pratique, n'est pas
plus sienne que la femme de l'esclave antique. Ses enfants sont-ils
ses enfants? Oui et non. Il est tel village o la race entire
reproduit encore aujourd'hui les traits des anciens seigneurs (je
parle des Mirabeau).

Le serf, ni libre ni non libre, est un tre btard, quivoque, n pour
la drision.

C'est l la plaie du Moyen ge. C'est que tous s'y moquent de tous.
Tout est louche et rien n'est net; tout y peut sembler ridicule. Les
formes btardes abondent, et du plus haut au plus bas. La cration
tardive qui ferme le Moyen ge, le bourgeois, mi-parti de l'homme
infrieur des villes et jouant le petit noble, avec des mains de
paysan, des paules de forgeron, est devant l'homme de cour ce qu'est
l'oie devant le cygne.

Riez donc, bons vieux temps joyeux; riez, factieux nols; riez,
plaisants fabliaux; amusez-vous de votre honte.

La gaiet d'Aristophane n'est point basse; elle lve encore. Lorsque,
par-devant le peuple souverain, le peuple juge, qui tous les jours
juge  mort, l'intrpide satirique met en scne le _Bonhomme Peuple_,
dont ses favoris se moquent, cela est hardi et grand. La farce du
Moyen ge attriste plutt; je ne lui vois que trois gaiets, la
potence, la bastonnade et le cocu; mais celui-ci, cocu par force, est
trop malheureux pour faire rire.

J'oubliais l'objet principal des rises de ces temps, c'est le peu qui
y reste d'indpendance et de libert. Les _francs alleux_ sont chez
nous l'ternelle plaisanterie. Les _fiefs du soleil_, rclamant une
indpendance ancienne comme le soleil et nette comme la lumire, sont
l'amusement de l'Allemagne. Cette touchante rclamation de la libert
antique est la drision des esclaves. Plaisante seigneurie qui n'a ni
vassal ni suzerain, rien au-dessous, rien au-dessus! C'est une
anomalie, un monstre. On ne sait quel nom donner  cette chose
ridicule; on l'appelle une royaut. Qui n'a ri du _roi d'Yvetot_?
Cette trangre, la Libert, inconnue dans un monde serf, elle est
stupidement moque, honnie, conspue; on lui met un diadme de papier
avec un sceptre de roseau.

De mme que d'abord l'homme libre, cruellement perscut, a t forc
de s'abdiquer, de se donner, lui et sa terre, au seigneur, prtre ou
baron; la libre ville, la commune, ne nat au XIe sicle que pour se
donner au XIIIe, se mettre aux mains du seigneur roi.

 leur naissance, ge de force, de grandeur et d'activit, les
communes du midi de la France ont commenc le mouvement du monde;
celles d'Italie, d'Allemagne, des Pays-Bas, ont suivi, crant d'un
seul coup tous les arts, toutes les formes de civilisation qu'aura
l'Europe jusqu'au XVIe sicle.

Mais la ruine pouvantable de notre Midi, qui s'est affaiss dans les
flammes, sous la torche des papes et des rois, instruit assez nos
communes du Nord.  l'oppression locale d'un seigneur du voisinage, on
croyait pouvoir rsister. Le seigneur universel, lointain, mystrieux,
le roi, qui parat au XIIIe sicle, arm de la double puissance de
l'tat et de l'glise, est-il quelqu'un d'assez fou pour vouloir
lutter contre lui? Le coeur n'avait pas baiss dans les luttes
fodales. Mais ici il baisse; on s'effraye; on commence  se regarder
dans chaque ville avec dfiance. Il y a les hommes de la ville, mais
il y a les hommes du roi.  la premire discussion, croyez bien que
ces derniers, contre les magistrats du lieu qui oppriment le pauvre
peuple, vont appeler ce matre lointain, et personne n'y contredira.
Les villes italiennes invoquent le podestat tranger, le capitaine
tranger; les villes franaises appellent ce podestat suprieur, le
prvt ou juge du roi. Dans ses mains, agenouills, ils rsignent la
commune, l'lection, le gouvernement de soi par soi, tous leurs droits
de rgler leur propre sort. L'pe de justice passe aux mains d'un
homme tranger  la coutume et qui n'en sait pas la justice. La
vieille voix de la cit, le beffroi descend de sa tour. La ville
rentre dans le silence, et si la cloche y sonne encore, c'est la
cloche monastique qui sonne au profit des seigneurs, du seigneur roi,
du seigneur prtre. Que dit-elle? Humiliez-vous, obissez, dormez,
enfants. Sous sa monotonie pesante, l'me, assourdie d'un mme son,
s'hbte d'ennui et bille; elle a la nause d'elle-mme.

Ceux qui priment dans cette commune devenue une ville muette, obscur
petit trou de province, ce sont sans nul doute les hommes du roi, les
gens de la justice royale et des finances royales, monsieur le
lieutenant du bailli, du snchal, etc. Voil les coqs de ce fumier,
ceux qui marchent la tte haute et qui tiennent le haut du pav, dans
les boueuses petites rues. Tout se fera  leur exemple. Quel est
l'esprit, quels sont les moeurs de cette bourgeoisie? Timides,
honntes, rpondent nos modernes historiens. Effrontes et dbrides,
rpondent les vieilles histoires et les monuments juridiques.
Consultez un de ceux-ci, cent fois plus riche et plus fcond que
toutes nos gazettes des tribunaux: je parle des trois cents registres
du Trsor des chartes, spcialement les lettres de grce. Vous
trouverez l les moeurs que les fabliaux indiquaient, et les Villon,
et les Basselin, et les Rgnier, et jusque sous Louis XIV, les curieux
mmoires de Flchier. Ces naves archives de la bourgeoisie nous la
montrent sans chemise, sans pudeur et par le dos. On y voit toute la
bassesse d'une socit fonde sur l'imitation fidle de Patelin, de
Grippeminaud, du procureur, du magistrat, qui le soir mange avec les
filles les pices du matin et les profits de la potence. Madame,
pendant ce temps, la prsidente ou conseillre, l'lue, qui ne peut
souffrir que les gens d'pe, ouvre la porte de derrire  son galant
en plumet qu'elle paye et qui le matin conte sa nuit  tous les
passants[5].

[Note 5: L'opinion trop favorable que nous avions des moeurs du Moyen
ge a d se modifier par la publication des textes nouveaux. Mes
propres tudes pour le second volume du _Procs des Templiers_ m'ont
clair pour le XIVe; ces actes sont accablants pour l'ordre du
Temple.--Le XIe et le XIIe sicles, que nous avions regards comme un
ge de saintet, apparaissent sous un jour tout autre par la
publication rcente du _Cartulaire de Saint-Bertin_. La vie des
moines, surprise et dvoile dans l'intrieur d'un couvent, y est
scandaleuse de disputes, de licence, de misre morale.--Mais la plus
terrible lumire est celle que nous donne, sur le XIIIe sicle, le
_Journal des visites piscopales d'Eudes Rigaud_, publi  Rouen, en
1845, par M. Bonnin. Rigaud est un franciscain, un homme de saint
Louis, son conseiller. Devenu archevque de Rouen (1248-1269), il
parcourt son diocse d'glise en glise, et chaque soir, en notes
trs-rudes, brves et pres, il dit ce qu'il a vu. Ce qu'il voit
partout, c'est le scandale et l'horreur du faux clibat, qui, n'ayant
pas encore la facilit d'approches et de relations fminines que la
direction a donne plus tard, est forc de montrer ses vices. Tous ont
des femmes, tel sa propre soeur. Une foule de religieuses sont
enceintes; elles vont, viennent, hors du couvent; les noms de leurs
amants connus sont nots par l'archevque. Son embarras est visible;
il a toute autorit, le roi, le pape et le peuple, et il ne peut rien.
Tous sont coupables.  qui se fier? Il dfend aux religieuses de
recevoir des laques, et il avoue que ceux qui les ont rendues
enceintes sont des ecclsiastiques. La corruption est irrmdiable,
tenant non-seulement  l'oubli du principe,  l'abandon de la foi,
mais plus profondment encore au principe mme, qui est l'amour,
l'nervant mysticisme, la pente fatale  la faiblesse.]

Quel ddommagement  cet abaissement des moeurs et du caractre? une
justice impartiale peut-tre, parce qu'elle mane du centre? Mais ce
juge, cet homme du roi, envelopp, domin par la coterie locale, en
prononce au tribunal les sentences intresses. Et que voulez-vous
qu'il refuse, ce magistrat galantin, aux desses des belles ruelles,
pour qui, ce matin, entre deux arrts de mort, il rimait des
madrigaux? Toute justice locale, par les femmes ou par l'argent, par
le coffre ou par l'alcve, frappera, de haut et plus pesante, au nom
de la royaut.

La triste lumire se fait aux XIVe et XVe sicles. La centralisation,
qui sans doute doit tre un jour la force et le salut de la France,
fait provisoirement sa ruine.

Elle est centralise pour rendre le dsordre gnral, centralise pour
tourner d'ensemble au vertige d'un fou, pour universaliser le dsastre
et la banqueroute, pour tre prisonnire avec Jean, idiote avec
Charles VI.

Et la royaut, mme habile et hardie, Louis XI, n'y pourra remdier,
pas plus que n'a fait Marcel.  la premire tentative de rforme, tout
l'abandonne; comme le tribun fut seul, seul reste le roi (en 1464).
Pourquoi? Pour la mme cause.  l'un comme  l'autre, les hommes
manqurent. On avait misrablement aplati les caractres, bris le
ressort moral, ananti l'nergie. Quand le roi voulut tre un roi, il
se trouva le roi du vide.

En sorte que cette longue abdication au profit de la royaut
n'aboutissait qu' la rendre impuissante elle-mme.

Par quels circuits infiniment longs, tortueux, obscurs, devait-on, de
ce dsert d'hommes, revenir  la vie nouvelle qui recommencerait un
monde? Personne ne pouvait le prvoir. Et, en attendant, les
meilleurs, les plus fiers, se dcourageaient. Du rgne de la
platitude, de jeunes et vigoureux esprits se rejetaient sur
l'impossible, sur la noble, l'hroque, l'irralisable antiquit. Le
clbre ami de Montaigne, la Botie, magistrat, homme du roi, crit le
_Contr'un_. Violent, douloureux petit livre, qui, d'ensemble, efface
tout le Moyen ge, le ddaigne plutt, l'oublie, disant en substance
le mot de Saint-Just: Le monde est vide depuis les Romains.




 VI

De la cration du peuple des sots[6].

[Note 6: Dj le savant Jourdain, dans ses recherches sur les
traductions d'Aristote, nous avait fait entrevoir sur quel terrain peu
solide nos grands scolastiques avaient chemin. Albert le Grand et
saint Thomas font profession de ne prendre aucune initiative, de
partir toujours d'un texte, de commenter, rien de plus. Que sera-ce
s'il est dmontr qu'ils n'ont pas eu de textes srieux, qu'ils ont
march constamment sur le sol flottant, perfide, des versions
infidles? et cela sans s'apercevoir que tel prtendu passage
d'Aristote, par exemple, est anti-aristotlique? Eussent-ils eu de
meilleurs textes, la seule tentative de concilier Aristote avec
l'glise (le noir et le blanc, la glace et le feu) n'indique pas que
ces fameux raisonneurs aient eu le cerveau bien sain. Voil ce qu'on
devait conclure des recherches de Jourdain, et ce qui ressort, clate,
du livre de M. Haurau,--livre de franchise hroque, de verte et
sauvage critique, qui descend tout droit de Kant. Le stocien de
Koenigsberg, le grand juge qui, de son rocher du Nord, a justici les
coles, les systmes, les hommes et les dieux, Kant aurait sign ce
livre. Ce n'est pas seulement un livre, mais un beau fait moral du
temps. L'auteur, qui le prsentait  un concours de l'Institut, n'en a
pas moins jug ses juges sans le moindre mnagement. Cela est beau,
cela est rare, cela donne confiance. On comprend qu'aprs avoir parl
si librement du prudent clectisme de M. Cousin, il caractrisera en
toute franchise celui des anciens docteurs. Ce qui ne l'honore pas
moins, c'est que, oblig de rvler les adresses, les habilets trop
habiles des scolastiques, il le fait avec les mnagements dus  un si
grand effort,  cette premire tentative de rapprocher l'antiquit et
le Moyen ge. Par cette noble volont, ils appartiennent  la
Renaissance, quoique leur enseignement ait cr, en rsultat, une
masse d'esprits anti-critiques qui lui fit obstacle.]


L'antiquit, dans l'esclave et le matre, eut le stupide et
l'insens. Le Moyen ge monastique eut un monde d'idiots. Mais le sot
est une cration essentiellement moderne, ne des coles du vide et de
la suffisance scolastique; il a fleuri, multipli, dans les classes si
nombreuses o la vanit prtentieuse se gonfle de mots, se nourrit de
vent.

L'acadmie, le barreau, la littrature, le gouvernement parlementaire,
ont donn  ce grand peuple de notables accroissements. Mais, si l'on
veut en marquer le vnrable berceau, l'histoire, aussi bien que la
logique, ne peuvent en donner l'honneur qu' un ge essentiellement
verbal,  l'ge qui adora les mots, qui imposa  l'esprit le culte
des entits creuses, des abstractions ralises, qui partit de ce
principe _que toute ide_ (la plus fantasque, la plus arbitraire) _a
ncessairement un objet_ correspondant dans la nature, imposant au
Crateur cette trange condition de crer des ralits pour donner
corps et fondement  toutes les ides des fous.

Tout mot rpond  une ide, et toute ide est un tre. Donc la
grammaire est la logique, et la logique est la science. Pourquoi
tudier la nature, pourquoi observer, s'informer? Il faut regarder le
monde dans sa pense creuse; on verra le vrai, le rel, au miroir de
la fantaisie.

Cette doctrine a suffi  l'humanit pendant trois ou quatre cents ans.
Avec quel fruit? On le vit lorsque le dernier scolastique, Ockam,
nouveau Samson, secoua les colonnes du temple et que tout s'croula
d'un coup. O taient les ruines? On chercha en vain. Pas une ide
n'tait reste. Ce que professait le dernier scolastique, c'tait de
revenir au premier, au point de dpart du bon sens,  l'enseignement
d'Abailard, autrement dit d'avouer qu'on avait perdu trois sicles.

La difficult tait grande. Si l'on n'avait pas cr une philosophie,
on avait cr un peuple, une race nouvelle, qui n'avait aucune envie
de finir. Tant d'coles, tant de chaires, tant de docteurs, tant de
sottises! Ah! supprimer tout cela, quel coup  l'autorit! O trouver
une cration plus solide et plus massive, une plus paisse muraille
pour intercepter les rayons du jour?

Interdire la philosophie, le raisonnement, c'et t les stimuler
davantage; mais placer la philosophie dans un petit cercle lgal o,
sans avancer, elle pourrait tourner ternellement; permettre de
raisonner un peu, et, jusqu' un certain point, n'autorisant la raison
qu' combattre la raison, c'tait plus habile et plus sage. On avait
trouv vaccine de cette maladie dangereuse qui s'appelle le bon sens.

Au moment o Abailard hasarda ce petit mot que des ides n'taient pas
des tres, que les abstractions qu'on appelait les universaux
n'taient pas des ralits, mais des conceptions de l'esprit, toute
l'cole se signa d'horreur. L'insurrection rgulire commena contre
la raison. Abailard fit pour elle amende honorable, comme fera plus
tard Galile. Seulement il avertit ses ineptes adversaires qu'en
s'enfonant tourdiment dans ce ralisme, qu'ils croyaient plus
orthodoxe, ils marchaient droit  un abme o leur orthodoxie, leur
dogme, irait s'abmant sans remde. Du fond du XIIe sicle, il montra
dj Spinosa.

La raison tant prohibe, l'intuition restait peut-tre. L'esprit,
auquel on dfendait de marcher, se mit  voler. Il s'appuya des
puissances d'amour et de seconde vue qui permettent au gnie
d'atteindre la vrit lointaine et d'anticiper l'avenir. Les
mystiques, par lesquels le pape avait accabl Abailard, vinrent, dans
leur parfaite innocence, lui offrir la rvlation de l'ge du libre
Esprit, o le pape devait disparatre avec l'glise vieillie; une
jeune glise allait natre, de lumire, de libert, d'amour. Rome
pouvante aperut tout ce qu'elle avait  craindre de ces terribles
amis qui voulaient la rajeunir, mais en la mettant dissoute dans le
chaudron de Mde. Le danger n'tait pas plus grand du ct des
raisonneurs. Comment revenir  ceux-ci? Comment condamner les
mystiques? Si l'glise ne soutient pas l'arbitraire du mysticisme,
elle rentre dans la doctrine de la justice et de la loi, dans la foi
du jurisconsulte oppose  celle du thologien. L'glise lgiste et
raisonneuse, c'est le contraire de l'glise, un effet sans cause, un
nant.

On imagina un pauvre expdient. De mme qu'aprs Abailard on avait
souffert des demi-raisonneurs qui pouvaient raisonner un peu, on
permit des demi-mystiques qui pouvaient dlirer un peu, s'emporter
jusqu' un certain point, tre fous, mais avec mthode. C'est la
seconde classe des sots.

Ceux-ci furent vraiment admirables. Les autres allaient gauchement,
avec des entraves aux jambes, tristes quadrupdes qui marchaient
pourtant quelque peu. Mais les mystiques raisonnables taient des
animaux ails; ils donnaient l'tonnant spectacle de volatiles
tendant par moments de petites ailes, lies, brides, les yeux
bands, sautant au ciel jusqu' un pied de terre, et retombant sur le
nez, prenant incessamment l'essor pour rasseoir leur vol d'oisons dans
la basse-cour orthodoxe et dans le fumier natal.

Les choses en taient l vers 1200. L'cole tait florissante, la
dispute fort engage entre ces deux classes, entre les sots
mthodiques et les sots enthousiastes, lorsque les juifs leur jourent
le mauvais tour de leur apporter d'Espagne ce qu'on avait tant dsir:
l'oeuvre d'Aristote. Abailard en avait eu  peine quelques petits
traits. Toute la bibliothque philosophique du XIIe sicle tait de
cinq ou six volumes. Mais voici la masse immense de l'encyclopdie
antique et de tous ses commentateurs, de quoi charger quatre chameaux.
On peut deviner avec quel fureur de gloutonne avidit nos gens
saisirent cette pture, l'absorbrent, sans prendre garde que c'tait
un faux Aristote, mutil, fauss, gch, de grec en arabe, d'arabe en
latin, estropi par Avicenne, dfigur, jusqu' dire le contraire de
sa pense, par le panthiste Averrhos et les cabalistes juifs.

Voici un curieux spectacle. Ces gens qui, dans la croisade, dans les
guerres des Maures d'Espagne, dans l'extermination des hrtiques du
Midi, dans l'pre poursuite des juifs, croient mettre le fil du
glaive entre eux et les infidles, ils les admettent et les subissent
au coeur de leur thologie, les enseignent dans leurs coles, le plus
souvent, il est vrai, en dissimulant leur nom. L'clectique arabe
Avicenne impose ses classifications et bon nombre de ses ides 
l'clectisme chrtien d'Albert le Grand et de saint Thomas. Avicenne,
dit nettement Brucker dans sa grande histoire, a t le roi de l'cole
arabe et chrtienne. Influence peu orthodoxe. Le faux Aristote
d'Orient, parmi son pripattisme, mle le germe spinosiste de David
le juif, d'Averrhos et d'Alkindi.

Remercions le dernier historien de la philosophie, M. Haurau, ce
ferme et courageux critique qui a rompu la barrire, disant nettement
ce que nos amis mme, par un respect filial pour les docteurs du Moyen
ge, s'taient abstenus de dire. Il a tabli: 1 qu'ils s'taient
souvent tromps, attribuant  Aristote les opinions de ses glossateurs
arabes; 2 qu'ils ont souvent tromp les autres, substituant 
Aristote ce qu'ils appellent les _pripatticiens_ et dissimulant sous
ce nom les Arabes, trs-infidles du pripattisme; 3 que, dans leur
dsir passionn de concilier Aristote qu'ils connaissent mal, et
Platon qu'ils ne connaissent point, avec la doctrine orthodoxe, ils
font parfois dire  ces matres le contraire de ce qu'ils ont dit.
Pour ne prendre qu'un exemple, Albert le Grand, saint Thomas et Duns
Scot s'accordent pour attribuer  Aristote une dfinition de _la
cause_ qui n'est point dans ses crits, et qui ne peut y tre, tant
justement oppose  l'esprit de ses doctrines.

Cette tentative pour faire un Aristote orthodoxe, un paganisme
chrtien, en mlant  cette base fausse quelque peu de doctrine arabe,
travestie du manteau grec et du capuchon dominicain, donna, quelle que
ft la dextrit de ces grands docteurs, un enseignement hybride,
trois fois btard, trois fois faux. Leur louable intention de
rconcilier le monde au sein d'une mme doctrine, leur tonnante
vigueur d'abstraction et de subtilit, n'en a pas moins produit des
monstres d'incohrence. La division extrme des questions en poudre
impalpable, qui semble vouloir claircir et rellement obscurcit,
trompe la vue et la rend flottante; vous restez embarrass, mais
nullement convaincu, au contraire plein de dfiance; mille raisons, et
point d'vidence; mille yeux  la fois pour mieux voir, tous troubles
et tous louches.

Le mulet n'engendre point. Cette cole est reste strile. En vain,
aprs saint Thomas, prit-elle une nouvelle audace qu'on crut un moment
cratrice. Un jeune cerveau hibernois, le plus tonnant disputeur qui
ait exist, Duns Scot, lana la scolastique dans les champs de la
fantaisie. Saint Thomas, dans les choses les plus excentriques, par
exemple dans ses recherches sur la psychologie des anges, s'efforce
de garder encore un peu de raison et de sens. Mais l'intrpide
Irlandais a quitt tous les rivages, certain qu'il est que toute chose
pense et qui peut exister _se classe lgitimement dans les entits de
la substance_. Il vogue aux pays inconnus, aux nues, grosses d'tres
tranges; il est familier avec tous les monstres, chevauche hardiment
la chimre, l'hircocerf et le bucentaure.

Si le rve quivaut  l'tre, le mot quivaut  la chose, toute
combinaison de mots est une combinaison de choses et de ralits.
Enchaner des mots, c'est connatre. Cet enchanement, prvu, trac
dans un systme de formules, nous donne la _machine  penser_. Unique
et superbe recette pour parler sans jugement des choses qu'on n'a pas
apprises. Penser mcaniquement, penser sans penser! quel coup de
gnie! et quelle profondeur! Les sots se frapprent le front
d'tonnement et d'admiration. Raymond Lulle a vaincu Duns Scot, comme
Scot a vaincu saint Thomas.

Tout cela est beau en soi, mais plus beau pour l'ducation et les
habitudes intellectuelles. Comme dformation de l'intelligence, comme
gymnastique spciale pour faire des bossus, des boiteux, des borgnes,
on ne trouvera rien de semblable. Il y a ce miracle mme que
d'inconciliables dfauts taient pourtant concilis dans cet
enseignement unique. Il tait lger d'insignifiance, de futilit, et
pourtant il tait lourd, appesanti par les textes. Excentrique et
chimrique, il n'en tranait pas moins  terre par sa lente,
minutieuse, fatigante dduction.

On procdait prudemment. On ne se mettait en route qu'avec un matre,
un docteur, un guide, qui vous gardait  vue, rpondait de vous. Ce
matre tait un manuscrit, plus ou moins falsifi, mauvaise traduction
latine d'une mauvaise version arabe. Double obscurit, et dj
complte absence de critique, habitude de confusion.

Cette nuit s'paississait par le commentaire de l'cole. L'tudiant
prenait l une prcieuse facult, celle de se payer de mots. Que si
pourtant il s'obstinait  garder quelque jugement, la dispute en
venait  bout. Heureux effets de concurrence, d'mulation, de vanit!
Mis en prsence, dresss sur leurs ergots, ces jeunes coqs prenaient
l un coeur hroque pour argumenter  mort, embrouiller les
questions, stupfier les auditeurs, et eux-mmes s'hbter au vertige
de leur propre escrime. La gloire tait de ferrailler six heures, dix
heures, sans reculer, et de trouver des mots encore. Tournois
sublimes, mirifiques batailles que la nuit seule pouvait finir. Juges
et combattants, tous se retiraient pleins d'admiration pour eux-mmes,
gonfls, vides et presque idiots.

Arrire les combats d'Homre! La guerre des rats et des grenouilles,
la _Secchia rapita_, doivent cder le pas ici. Ds le XIIe sicle, la
boue de la rue du Fouarre, le ruisseau de la rue Saint-Jacques,
virent, front  front, se heurter les factions des cornificiens et des
nihilistes. Le jeu grave de ceux-ci consistait  calculer rapidement,
sans broncher, combien de ngations il faut pour faire une
affirmation. Deux ngations affirment, trois nient, quatre affirment
encore, etc., etc. Les cornificiens (ou faiseurs d'arguments cornus)
agitaient des problmes d'extrme importance, par exemple: Le porc
qu'on mne au march est-il tenu par le porcher ou bien par la corde?
On sait l'ne de Buridan; entre deux mobiles gaux, deux tentations
gales, deux boisseaux d'avoine, que fera le pauvre Bruneau (c'est le
nom scolastique de l'ne)? L'cole garantissait qu'il resterait
immobile, et partant mourrait de faim.

Des ttes nourries de telles penses, sans aucune tude de faits,
parfaitement prserves des lumires de l'exprience, grossissaient
tonnamment, souffles de vent et de vide. On les voyait majestueux
dans la robe jadis noire et toujours crotte des Capets, roulant sur
leur sombre sourcil et leurs gros yeux menaants des orages de
syllogismes.

Respectables tudiants qui ergotaient quinze ans, vingt ans, sans
avoir jamais le chagrin de cder  l'vidence!

Athltes vaillants de la sottise et ses champions mrites, srs de
n'avoir point de rival, et d'tre par dessus tous les hommes,
doctement, logiquement sots!

Les systmes pouvaient passer; mais la sottise est immortelle. Quand
tous les fantmes de la scolastique disparurent, souffls par Ockam,
la scolastique subsista, comme institution gymnastique, immuable cole
du Rien.

Deux historiens illustres ont honor son tombeau. Hutten, d'une plume
nave, crit les effusions touchantes de la moinerie ignare et de la
Btise. Rabelais, d'une haute formule, rsume la Sottise savante et le
gnie de l'cole, posant l'horrifique question: On demande si la
Chimre, bourdonnant dans le vide, ne pourrait pas dvorer les
secondes intentions? Question dbattue  fond pendant douze ou quinze
semaines au concile, etc.




 VII

Proscription de la nature[7].

[Note 7: Ajoutons _proscription du Crateur_.--Une rvlation
singulire s'est faite en 1843, la dcouverte de la profonde impit
du Moyen ge. Le croirez-vous? _Dieu n'a pas eu un seul temple! un
seul autel! du_ Ier _au_ XIIe _sicle!_ Il s'agit, bien entendu, de
Dieu le Pre, de Celui dont vit toute vie! trange ingratitude!
monstrueuse hrsie qui isola l'Europe si longtemps de la communion
gnrale du monde! La Vierge avait ses temples, et tous les Saints de
la lgende; le moindre moine qui marquait dans son ordre passait au
ciel, avait sa fte, son glise, son culte; mais Dieu n'en avait pas.
Tout tait Dieu, except Dieu mme. (Bossuet.)--Cela est-il prouv?
direz-vous, et, si la chose est sre, comment le clerg n'a-t-il pas
touff cela?--L'histoire est trange  conter, mais honorable pour le
savant antiquaire  qui l'on doit la dcouverte. M. Didron n'avait
obtenu de publier son iconographie chrtienne (_Histoire de Dieu_)
dans la grande collection des documents indits qu'en acceptant un
censeur de l'archevch, M. le chanoine Gaume; mais que faire? La
lacune tait bien vidente; dans cette succession des images de Dieu,
M. Didron _n'en trouvait aucune, n'en pouvait donner aucune, du_ Ier
_au_ XIIe _sicle_. Le Pre apparat pour la premire fois  ct du
Fils sur une miniature du XIIIe. Il reste gal au Fils et du mme ge,
jusque vers 1360, o il se dtache, rompt l'galit, devient plus g,
et peu  peu sige  la premire place, au centre des trois personnes
divines. (P. 207, 220, 222.) Mais il y faut du temps, et les premires
images qu'on lui accorde ne sont nullement respectueuses.  Notre-Dame
de Paris (portail du nord, 1300), il ne montre encore qu'une main dans
le cordon de la voussure. Au portail du sud, sa figure apparat, mais
au cordon extrieur, expose  la pluie et au vent, tandis que de
simples anges sont abrits.  la porte centrale sa figure est (du
moins _tait en_ 1843) trangle entre les pointes des cordons de la
voussure et les dais des martyrs. On l'a mis l pour remplir un vide,
et parce que, les dimensions tant mal calcules, il restait encore de
la place. (P. 189.)--Comment le censeur, M. Gaume, digra-t-il cette
page 189 du trop exact archologue? Je n'en sais rien. Les pages
207-242 taient composes, en preuves, quand l'orage clata. Mais,
monsieur, dit le chanoine, on a toujours rendu des honneurs gaux 
chacune des trois personnes divines; dans le culte, comme dans le
dogme, le Fils n'a jamais plus t que le Pre et le Saint-Esprit!
(P. 242, lignes 16-20 de la note.) M. Didron s'en tira avec adresse,
mais avec fermet, en rpondant respectueusement qu'il aurait
volontiers corrig le manuscrit, mais que tout tait compos et qu'il
faudrait remanier plusieurs feuilles d'impression. S'il et obi et
dtruit ses feuilles, il nous replongeait pour longtemps dans
l'ignorance o nous tions sur ce point capital, essentiel, de
l'histoire religieuse.]


On avait assez adroitement, ce semble, bouch et calfeutr les trous
par o aurait pu passer la lumire. On avait, chose ingnieuse, au
lieu de faire des aveugles qui eussent eu la fureur de voir, on avait
fait des myopes, des oiseaux de nuit, qui n'aimaient point du tout 
voir, auxquels on disait hardiment: Regardez, vous avez des yeux.

On avait galement dcourag les deux puissances, la raison et la
draison, la logique et la prophtie, de sorte que l'esprit humain, 
qui l'on interdisait son procd rgulier, n'avait plus mme la
ressource de ces hroques folies par lesquelles il atteint d'un bond
ce qu'on lui dfend de toucher. Entre la marche et le vol, galement
prohibs, permis de ramper sur le ventre; l'autorit satisfaite
instituait des courses au clocher pour la chenille et la limace et
leur proposait des prix.

Tout cela, c'est le lendemain du _Connais-toi_ d'Abailard et de
l'_vangile ternel_, galement touffs; c'est la florissante poque
du Lombard, o son manuel de sottise eut deux cents commentateurs.
Mais voyez! L'esprit humain a un tel fond de rvolte et de perversit
native, qu'exclu de l'tude de l'me et des liberts du monde
intrieur, il commena  regarder sournoisement du ct de la nature.
Plus de libre raison, d'accord; plus de posie,  la bonne heure. Mais
du moins, si l'on observait!... Est-ce donc une grande hrsie que de
recueillir les herbes des champs, d'assister l'homme malade, de tirer
des simples la vie qu'y mit Dieu et qui peut rparer la ntre?

Prenez garde, mon fils, prenez garde. Il n'y a pas, en effet, de plus
monstrueuse hrsie. Eh! c'est justement pour cela que les Juifs et
les Arabes sont maudits de Dieu. Misrables! ils n'ont pu comprendre
que la maladie est un don, un avertissement du ciel, un lger
purgatoire de ce monde en dduction des supplices de l'autre. Dieu
aussi, pour punition, a multipli autour d'eux toutes les tentations
de la terre. Vritables paradis du diable, la _huerta_ de Valence et
la _vega_ de Grenade ont accumul sur un point tous les trsors des
trois mondes, Europe, Afrique et Asie. Soie, riz, safran, canne 
sucre, dattier, bananier, myrrhe, gingembre, al-bricot et al-coton,
leur tyrannique industrie a violent les climats, embrouill l'oeuvre
de Dieu. Ces barbares, qui ont trouv la poudre, le papier et la
boussole, ont eu la tmrit d'lever des observatoires pour veiller
de plus prs le ciel, espionner les toiles, que dis-je? ils les font
descendre au moyen d'un verre convexe, les obligent de dposer leur
image au fond d'une lunette obscure, d'avouer tous leurs mouvements,
d'humilier sous l'oeil de l'homme ces triomphants luminaires que
l'criture et les Pres avaient sagement clous au cristal immobile
des cieux.

En un mot, les mcrants, renouvelant le pch d'Adam, se sont remis
 manger les fruits de l'arbre de science. Ils ont cherch le salut,
non dans le miracle, mais dans la nature; non dans la lgende du Fils,
mais dans la cration du Pre[8].

[Note 8: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'aprs la
dispersion de l'cole d'Abailard et la victoire du mysticisme,
plusieurs s'enterrrent dans les clotres, d'autres se tournrent vers
la bagatelle du monde, le nant de cours (_nugis curialibus_); c'est
ce que fit Jean lui-mme, esprit lger, agrable et sceptique, qui
devint le client, l'ami du pape Adrien IV; mais d'autres, plus
srieux, partirent pour Salerne ou pour Montpellier. (_Mtalogicus_,
c. III.) L s'abrita la foi. Ces sanctuaires de la science reurent
les croyants de la Nature et du Crateur oubli. De l'autel du Fils
ils se rfugirent  l'autel du Pre, du Dieu qui cre la vie, qui la
conserve et la gurit par tous les arts conservateurs. Tandis que
l'Occident voyait de Dieu le doux reflet lunaire, l'Orient et
l'Espagne arabe et juive le contemplaient en son fcond soleil, dans
sa puissance cratrice qui verse ses dons  torrents. L'Espagne est le
champ du combat. O paraissent les chrtiens, parat le dsert; o
sont les Arabes, l'eau et la vie jaillissent de toutes parts, les
ruisseaux courent, la terre verdit, devient un jardin de fleurs. Et le
champ de l'intelligence aussi fleurit. Barbares, que serions-nous sans
eux? Faut-il dire cette chose honteuse que notre Chambre des Comptes
attendit au XVIIe sicle pour adopter les chiffres arabes, sans
lesquels on ne peut faire le plus simple calcul? Les Arabes ont fait
au monde le plus riche prsent dont aucun gnie de peuple ait dou le
genre humain. Si les Grecs lui ont donn le mcanisme logique, les
Arabes lui ont donn la logique du nombre, l'arithmtique et
l'algbre, l'indispensable instrument des sciences.

Et combien d'autres choses utiles! la distillation, les sirops, les
onguents, les premiers instruments de chirurgie, l'ide de la
lithotritie, etc., etc. (Voy. Sacy, Sdillot, Rainaud, Viardot, Libri,
Renan, Amari, pour la Sicile et les rapports de Frdric II et des
Arabes.) Certes, le peuple qui, aux VIIIe et IXe sicles, donna les
modles admirables de l'architecture ogivale, fut un peuple
d'artistes. Le contraste apparat frappant entre eux et leurs sauvages
voisins du Nord, dans le pome du _Cid_. La chevalerie alors est au
Midi, la douceur, la dlicatesse, la religion de la femme et la bont
pour les enfants. C'est ce qu'avouent les chrtiens mmes (Ferreras,
ann. 1139.) Je n'en citerai qu'un trait, mais charmant, et bien propre
 toucher le coeur. Dans cette guerre exterminatrice qui dj avait
fait du paradis de Cordoue un dsert, la croisade tait parvenue au
royaume de Grenade, et les _gastadores_, brlant tout, coupant tout,
plantes, arbres, vignes, faisaient consciencieusement leur oeuvre de
faim. Un vaillant chef arabe sortit de la ville sans doute pour
ramasser des vivres. Dans une prairie, hors du camp des chrtiens, il
trouva une troupe d'enfants, fils des grands seigneurs espagnols, qui
jouaient en scurit. Il les caressa du bois de sa lance, et dit:
Allez, petits, allez trouver vos mres. On s'tonnait. Que
voulez-vous? dit-il, je n'ai pas vu de barbes. (Circourt, _Histoire
des Mores Mudejares_, I, 312; Viardot, _Mores d'Espagne_, I, 351.) Je
parlerai des Juifs  la fin du volume.]

Comprenez donc ce monde-ci, comprenez le Moyen ge. Remarquez que
pendant quinze sicles, Dieu le Pre, Dieu le Crateur, n'a pas eu un
temple et pas un autel. Son image, jusqu'au XIIe sicle, est
absolument absente (Didron, _Histoire de Dieu, approuve par
l'archevque de Paris_). Au XIIIe sicle, il se hasarde de paratre 
ct du Fils. Mais il reste toujours infrieur. Qui s'est avis de lui
faire faire la moindre offrande, de lui faire dire une messe? Il reste
avec sa longue barbe, nglig et solitaire. La foule est ailleurs. On
le souffre; le Fils et la Vierge, matre de cans, ne l'expulsent pas
de l'glise. C'est beaucoup. Qu'il se tienne heureux qu'on ne lui
garde pas rancune. Car enfin il a t juif. Et qui sait si ce Jhovah
est autre que l'Allah de la Mecque? Arabes et Juifs soutiennent qu'ils
sont croyants de Dieu le Pre, et qu'en rcompense il leur verse les
dons de sa cration.

Cration, production, industrie de Dieu, industrie de l'homme, tous
mots de sens peu favorables et mal sonnants au Moyen ge. La force
gnratrice, navement mise sur l'autel dans les anciennes religions,
fait scandale dans celle-ci, ple et blme religieuse devant qui on
ose  peine parler de maternit. Si la mre est sur l'autel, c'est
comme vierge. La mre n'est pas mre; le fils n'est pas fils. Quoi de
commun entre vous et moi? Le pre est-il pre? non pas; nourricier et
rien de plus. Les nols du Moyen ge, implacable pour la modeste et
souffrante image de Joseph, en font leur rise[9].

[Note 9: On se trompe entirement sur le caractre qu'a la famille du
Moyen ge dans l'idal et dans le rel.

_La mre est-elle mre? le fils est-il fils?_ ni l'un ni l'autre. Elle
ne l'lve pas; il est au-dessus d'elle. L'enfant idal est docteur et
prche en naissant. L'enfant rel, qui nat damn par le pch
originel, est lev comme damn,  force de coups. (Luther avait le
fouet cinq fois par jour.)

La femme, n'ayant point le caractre de mre qui fait son quilibre,
devient une vision (la Batrix du Dante) ou la triste ralit de
Boccace, la pauvre Griselidis. Griselidis aime et regarde en haut, et
elle pouse un chevalier qui s'amuse  briser son coeur, si bien bris
qu'elle ne dfend pas mme son enfant, qu'elle est dnature, n'est
plus mre, n'est plus femme.--Batrix n'est pas moins contre nature.
Elle regarde en bas, lve l'homme infrieur, l'initie; mais  quoi? 
la lumire strile, sans fcondit, sans chaleur. Il en reste aux
pleurs, aux regrets.--Dans le rel, c'est la dame fodale qui lve
son page. L'lve-t-elle, tombe-t-elle avec lui? Voir le Petit Jehan
de Saintr. Le mariage est condamn dans toute la Socit fodale
comme lien infrieur. L, comme dans l'idal religieux de la famille,
il n'y a pas de famille, parce que le pre et l'poux manque. L'poux
n'est pas l'poux du coeur. Le pre n'est pas le pre, n'tant pas
l'initiateur. L'initiateur, c'est l'tranger, la pierre d'achoppement
et le brisement du foyer.

Le Moyen ge est impuissant pour la famille et l'ducation autant que
pour la science. Comme il est l'_anti-nature_, il est la
_contre-famille_ et la _contre-ducation_.]

L'Ormuzd crateur de la Perse, le fcond Jhovah des Juifs, l'hroque
Jupiter de Grce, sont tous des dieux  forte barbe, amants ardents de
la nature ou promoteurs nergiques des activits de l'homme. Le doux
et mlancolique Dieu du Moyen ge est imberbe, et reste tel dans les
vrais sicles chrtiens. Les monuments presque jamais ne lui ont prt
la barbe jusqu'au rude ge fodal. La barbe gnratrice!  quoi bon,
pour annoncer la fin prochaine du monde? Que sert d'engendrer pour
mourir demain? Toute activit productive doit cesser. Voyez les lis,
ils ne savent pas filer, et ils sont mieux vtus que vous. Ainsi
finit le travail.  Csar ce qui est  Csar. Toute patrie finit
dans l'Empire. Ni Grec, ni Romain, ni barbare. L'Empire s'croule,
le barbare entre. Saint Paul mme, dmentant hardiment la loi Julia,
tolre  peine le mariage; la famille aussi finit, et de la manire
la plus froide, les poux se sparant d'un commun accord, lui moine,
elle religieuse, bons amis, parfaitement unis dans l'ide de la
sparation.

Voil la vraie tradition. Si l'ordre de Saint-Benot cultive un moment
la terre, dans la disette qui suit l'invasion, c'est une drogation
force  l'inertie lgitime. Tout bientt rentre en son repos.

Comment la chane des temps allait-elle continuer? La course ternelle
du monde, o, comme aux ftes d'Athnes, tous se passent le flambeau
de la vie, (_et quasi currentes vita lampada tradunt_), n'tait-elle
pas finie? N'tait-ce pas fait de ce sublime choeur? Les dieux de la
beaut, briss, taient enfouis dans la terre. Les manuscrits brls,
perdus. Constantinople, elle-mme, sous l'Isaurien iconoclaste,
faisait aux muses la mme guerre que faisait Grgoire le Grand. Le
jour s'tait vu o l'humanit ruine, pauvre veuve, eut son dernier
patrimoine rduit  une phrase de Porphyre dans la traduction de
Boce! L'occasion tait belle pour renoncer  toute science, pour
embrasser une bonne fois l'imbcillit. Pascal n'et eu que faire de
dire son mot pieux: Abtissez-vous.

Ici vient la grande formule, qu'on ne manque jamais de dire:
Heureusement les moines taient l, religieux conservateurs de
l'antiquit, ses sauveurs. crivains infatigables, ces bons
bndictins copiaient, multipliaient les livres. Et voil justement
o tait le mal. Plt au ciel que les bndictins n'eussent su ni
lire ni crire! Mais ils eurent la rage d'crire et de gratter les
crits. Sans eux, la fureur des barbares, des dvots, n'et pas
russi. La fatale patience des moines fit plus que l'incendie d'Omar,
plus que celui des cent bibliothques d'Espagne et de tous les bchers
de l'inquisition. Les couvents o l'on visite avec tant de vnration
les manuscrits palimpsestes (c'est--dire gratts et regratts), ce
sont ceux o s'accomplirent ces idiotes Saint-Barthlemy des
chefs-d'oeuvre de l'antiquit.

Me trouvant au mont Cassin, je demandai humblement la grce de
visiter la fameuse bibliothque. Un moine me dit schement: Montez,
la porte est ouverte. Il n'y avait ni porte ni clef. L'herbe poussait
sur la fentre; les livres dormaient sur les bancs dans une paisse
poussire. J'ouvris force livres anciens, mais pas un complet; aux
uns, il manquait des cahiers;  d'autres, on avait coup des feuillets
pour profiter des marges blanches. Je descendis les larmes aux yeux,
et je demandai pourquoi cette mutilation barbare. Un moine me dit que
ses frres, pour gagner quatre ou cinq sous, arrachaient, grattaient
un cahier, et vendaient aux enfants de petits psautiers, aux femmes de
petites lettres (_sans doute des talismans_). Tel est le rcit naf
de Benvenuto d'Imola.

Prs de ces conservateurs admirables des manuscrits, il y avait une
cole arabe de mdecine, la vieille cole de Salerne, obstinment
protge par les rois qui voulaient vivre et faisaient cas des
sciences qui pouvaient conserver la vie. Un Maure d'Afrique,  en
croire la lgende, voyageur hardi aux pays d'Asie, en avait apport,
traduit Hippocrate et Galien, premier trsor de cette cole. Mais les
Arabes ne s'en tenaient pas  cette impit de lire l'ancienne
mdecine paenne. Hardis des encouragements du prince des impies,
l'empereur Frdric II, ils firent cette chose intrpide, ce sacrilge
sublime, d'ouvrir la mort pour lire la vie; ils assassinrent, chose
horrible, un cadavre qui n'y sentait rien, turent une chose pour
sauver des hommes. Leur protecteur, penseur hardi, charmant pote et
mauvais croyant, passait pour un tel sclrat qu'on crut pouvoir lui
attribuer le livre des _Trois Imposteurs_, qui n'a jamais t crit.
Ce qui est sr, c'est que ce grand prince, l'une des voix de
l'humanit par qui l'Europe reprit son dialogue fraternel avec l'Asie,
interrogea les docteurs musulmans, et posa cette question qui et pu
briser l'pe des croisades: Quelle ide avez-vous de Dieu?

Par Salerne, par Montpellier, par les Arabes et les Juifs, par les
Italiens, leurs disciples, une glorieuse rsurrection s'accomplissait
du Dieu de la nature. Inhum, non pas trois jours, mais mille ou douze
cents ans, il avait pourtant perc de sa tte la pierre du tombeau.
Il remontait vainqueur, immense, les mains pleines de fruits et de
fleurs, l'Amour consolateur du monde. Les Maures avaient dcouvert ces
puissants lixirs de vie que la Terre, de son sein profond, par
l'intermdiaire des simples, envoie  l'homme, son enfant, et qui sont
peut-tre sa vie maternelle. La tendresse de ce Dieu-mre, qu'on ne
sait comment nommer, clatait, dbordait pour lui. Le voyant faible,
chancelant, qui ne pouvait aller  elle, elle s'lanait, la grande
mre, la puissante nourrice, pour le soutenir dans ses bras.

Que pouvait lui rendre l'homme? Un grand coeur, une sublime et immense
volont. Un hros parut: c'est Roger Bacon (1214-1294).

lve d'Oxford et de Paris, ayant puis d'abord la creuse thologie
du temps, il apprit l'hbreu, le grec et l'arabe, tranchant les
vieilles questions par cette simplicit hardie: Il n'y a point de
chrtien que celui qui lit l'criture.

Ayant centralis  grands frais la science d'alors, tout ce qu'on
pouvait avoir d'crits arabes et grecs, il suivait la voie des Arabes,
poussait vigoureusement au sein de la nature. Dnonc, comme de juste,
par les moines ses confrres qui le croyaient magicien, il envoya au
pape pour justification son colossal _Opus majus_, se prouvant
infiniment plus coupable qu'on n'avait cru. La magie n'est rien,
disait-il. Bien, dit l'glise; mais pourquoi? Il ajoutait: Parce
que l'_esprit humain peut tout_ en se servant de la nature.

Effrayante assertion qui supprimait la magie, mais en renversant la
magie sacre, et laissant pour tout miracle la toute-puissance de
l'homme.

Encore s'il n'et envoy qu'un livre! mais il y joignit un livre
vivant, un homme improvis par lui, se dnonant ainsi pour le plus
rapide, le plus terrible ducateur qui et exist. Voyez bien,
disait-il au pape, ce jeune homme qui porte mon livre; il s'appelle
Jean de Paris; il a appris en une anne ce qui m'en a cot quarante.

Foudroyante rapidit de l'ducation du bon sens! Puissance trange de
tirer, avec l'tincelle lectrique, la science prexistante au cerveau
de l'homme, et d'en faire jaillir la Minerve arme!

Les moines avaient trs-bien dit que ce dangereux Bacon forgeait une
tte d'airain qui devait rendre des oracles.

Le pape, qui reut ce message, fut stupfait, n'osa toucher au
magicien. Son successeur l'emprisonna. Combien judicieusement! Son
livre, plein de lueurs terribles, prparait pour un nouveau monde la
force et la vrit.

La force, l'galit des forces, la poudre et l'artillerie, y sont
enseignes; l'Amrique indique, prdite, et c'est sur ce mot qu'est
parti Christophe Colomb. Le tlescope, connu des Arabes, est pour la
premire fois ici entrevu par un chrtien. La haute loi des sciences
et de l'homme, la perfectibilit indfinie, se lit dans l'_Opus majus_
cinq cents ans avant Condorcet. Que devient le type immuable de
l'_Imitation_ et le _Consummatum est_?

On l'et brl certainement. Mais il lui advint justement ce qui
arrive plus tard  son confrre Armand de Villeneuve, l'inventeur de
l'eau-de-vie. Le pape le poursuit comme pape, le mnage comme mdecin.
Bacon a crit un livre sur les moyens d'viter les infirmits de la
vieillesse. Si ce mcrant avait l'art d'terniser la vie de l'homme?
Pendant que le pape rumine cette question et ce doute, Bacon, qui a
quatre-vingts ans, se tire d'affaire en mourant, et vole  ses ennemis
le bonheur de lui voir faire le dsaveu de Galile.

Voil la perplexit de l'autorit de ce temps. L'homme de l'esprit est
branl par les craintes du corps, le dsir de vivre, de sauver la
chair.

Les papes approuvent la mdecine, s'entourent de mdecins juifs, mais
dfendent l'anatomie, la chimie, les moyens de la mdecine.

Les observateurs sont dcourags. L'tude des faits est trop
dangereuse. On s'abrite derrire les livres, on se mnage de vieux
textes pour appuyer la science vaine, fantasque, d'imagination. Le
champ de la vrit se strilise; nulle dcouverte au XIVe sicle.

En revanche, l'erreur est fconde. Le peuple des hommes d'erreur, des
bavards et des fripons, astrologues et alchimistes, va multipliant.
Les mathmaticiens srieux au XIIe sicle, du temps de Fibonacci et de
l'cole de Pise, sont des sorciers au XIVe, des faiseurs de carrs
magiques. Charlemagne avait une horloge qu'il avait reue du calife;
mais saint Louis, qui revient d'Orient, n'en a pas, et mesure ses
nuits par la dure d'un cierge. La chimie, fconde chez les Arabes
d'Espagne, et prudente encore chez Roger Bacon, devient l'art de
perdre l'or, de l'enterrer au creuset pour en tirer de la fume. La
reculade que nous notions en philosophie, en littrature, se fait plus
magnifique encore et plus triomphante dans les sciences. Copernic,
Harvey, Galile, sont ajourns pour trois cents ans. Une nouvelle
porte solide ferme la passage au progrs, porte paisse, porte
massive, la cration d'un monde de bavards qui jasent de la nature
sans s'en occuper jamais.

Bonne lgion de renfort pour l'arme immense des sots.




 VIII

Prophtie de la Renaissance.--vangile ternel.--Impuissance de Dante.


La Renaissance s'tait prsente au XIIe sicle comme la sibylle  cet
ancien roi de Rome, les mains toutes pleines d'avenir, charges des
livres du destin. Il hsite; de cinq volumes, elle en brle deux, et
pour trois demande le mme prix que pour cinq. Il hsite; deux volumes
disparaissent encore dans les flammes. Il lui arrache ce qui reste, et
il l'achte  tout prix.

C'est ainsi que la Renaissance, en son premier essor, offrit tout
d'abord  l'homme les voies rapides et directes de l'initiation
moderne; si bien que les raisonneurs et les mystiques mme de ce
premier ge se font entendre de nous bien mieux que tous leurs
successeurs. Puis, ce moment solennel tant pass et manqu, les voies
de la Renaissance deviennent obliques, incertaines; elle ne s'achemine
au but que par des circuits immenses, bien plus, par des ttonnements,
des impasses o elle se heurte. L'esprit humain fourvoy, las de ces
ambages infinis, s'asseoit plus d'une fois aux pierres du chemin, et
l, comme un enfant qui pleure, ne veut plus couter personne, ni
marcher, ni avancer, sinon peut-tre  reculons pour faire en arrire
des pas rtrogrades qui doubleront sa fatigue et l'loigneront du but.

Rappelons le point de dpart, le premier critique, le premier
prophte, l'auteur du _Connais-toi toi-mme_, et la rvlation de
l'_vangile ternel_.

Lorsque Abailard, proscrit de l'cole de la montagne, proscrit de son
asile mme, l'abbaye de Saint-Denis, alla se cacher au dsert, il y
dressa l'autel nouveau du Paraclet, du Saint-Esprit, de l'Esprit de
science et d'amour. Une telle lumire ne put se drober. Les coles le
suivirent, avec toutes leurs nations, camprent autour de lui, comme
elles purent, btirent des cabanes. Une ville s'leva au dsert,  la
science,  la libert. Ce monde indigent d'coliers se trouva riche en
un moment pour btir le nouveau temple que devait garder Hlose. Son
abbaye du Paraclet, fonde de l'aumne du peuple, fut la premire et
la dernire glise qu'on leva au Saint-Esprit.

L'Esprit-Saint, misrablement oubli ou pauvrement reprsent sous une
figure bestiale, Abailard l'avait rtabli dans son droit par cette
statue clbre o les trois personnes de la Trinit parurent dans leur
galit, toutes trois sous visages d'hommes. trange trinit
jusque-l, dans laquelle ne paraissaient ni le Pre ni le
Saint-Esprit!

Et il enseigna _que l'Esprit tait identique  l'amour_, que le Fils
tait, non l'amour, comme le disait le Moyen ge, mais l'intelligence
et la parole. Doctrine antique, conforme aux origines platoniciennes
du christianisme. Doctrine de grande porte moderne, qui ouvrait
l'interprtation, voulait sauver l'ancienne foi en lui mnageant le
progrs, de sorte qu'elle allt s'tendant  la mesure du nouveau
monde.

On sait avec quelle fureur sauvage cette voix fut touffe par ceux
qui voulaient prir. Tous les systmes, ds lors, d'interprtation
hardie, destructives, paraissent au XIIe sicle.

Les Vaudois, dgageant l'vangile du lieu et du temps, enseignent
qu'il se renouvelle tous les jours, que l'incarnation de Dieu en
l'homme recommence sans cesse et qu'elle est sa passion. Donc
l'vangile ne date plus de telle anne de Tibre; il est de toutes les
annes et de tous les temps, hors du temps; il est l'_vangile
ternel_.

Redoutable simplification, qui apparut comme la mort du christianisme.
La plupart frmirent et fermrent les yeux devant cette cuisante
lumire. Mais elle brillait inexorable, et du dedans au dehors, du
fonds mme de leur esprit.

Il y avait en Calabre un simple, le portier d'un couvent, nomm
Joachim. Un jour qu'il rvait au jardin, une figure d'homme
merveilleusement belle lui apparat, un vase en main, le lui met aux
lvres. Joachim, discrtement, boit une goutte: Eh! pauvre homme,
dit l'inconnu, si tu avais bu jusqu'au fond, tu aurais bu tout
l'avenir!

Mais, n'ayant pris qu'une goutte, moins clair que tourment,
pouvant des abmes qui s'ouvraient au christianisme, Joachim quitta
son pays et chercha au tombeau du Christ l'apaisement de ses
tentations.

Au retour, dit son disciple, il s'arrta en Sicile dans un couvent au
pied de l'Etna, et il y fut saisi d'une si trange pense, qu'il eut
trois jours d'une sorte d'agonie, sans pouls, sans voix et comme mort.

Qu'avait-il rv? on n'en sut rien que longtemps aprs, lorsqu'il se
dcida  en faire crire quelque chose: J'tais  ses pieds,
j'crivis, et deux autres avec moi; il dictait nuit et jour: son
visage tait ple comme la feuille sche des bois.

Cette unique goutte d'eau, bue dans l'amour et la simplicit  l'urne
de l'avenir, c'est une mer, vous allez le voir.

Chose tonnante! le christianisme naissant semblait s'tre compris
lui-mme comme un simple ge du monde, une de ses formes historiques.
Tertullien dit au second sicle: Tout mrit, et la Justice aussi. En
son berceau, elle ne fut que _nature_ et crainte de Dieu. La loi et
les prophtes ont t son enfance: l'_vangile_, sa jeunesse: le
_Saint-Esprit_ lui donnera sa maturit.

L'homme de l'an 1200 en sait plus. Il sait que le Saint-Esprit, c'est
le libre esprit, l'ge de science:

Il y a ou trois ges, ou trois ordres de personnes parmi les
croyants. Les premiers ont t appels au travail de l'accomplissement
de la Loi; les seconds, au travail de la Passion; les derniers, qui
procdent des uns et des autres, ont t lus pour la Libert de la
contemplation. C'est ce qu'atteste l'criture lorsqu'elle dit: O est
l'Esprit du Seigneur, l est la Libert. Le Pre a impos le travail
de la Loi, qui est la crainte et la servitude; le Fils, le travail de
la Discipline, qui est la sagesse; le Saint-Esprit offre la Libert,
qui est l'amour. Le second ge, sous l'vangile, a t, est libre, en
comparaison de celui qui prcda, mais non relativement  l'ge 
venir.

Au peuple juif a t commise la lettre de l'Ancien Testament; au
peuple romain, la lettre du Nouveau; aux hommes spirituels a t
rserve l'intelligence spirituelle qui procde de l'un et de
l'autre.

Le mystre du royaume de Dieu apparut d'abord comme dans une nuit
profonde, puis il est venu  poindre comme l'aurore; un jour il
rayonnera dans son plein midi; car,  chaque ge du monde, la science
crot et devient multiple. Il est crit: Beaucoup passeront, et la
science ira se multipliant.

Le premier ge est un ge d'esclaves; le second, d'hommes libres; le
troisime, d'amis. Le premier ge, de vieillards; le second, d'hommes;
le troisime, d'enfants. Au premier, les orties; au second, les roses;
au dernier, les lis. (_Concordia_, p. 9, 20, 96, 112.)

Voil ce que Tertullien n'a point vu, et qui est grand, vraiment
inspir de l'Esprit, de la _lumire des coeurs_. L'ancien docteur
menait la foi de l'enfance  l'ge mur; et Joachim la montre qui
devient jeune d'ge en ge; pour fruit de la maturit, pour couronne
de la sagesse, il nous promet l'enfance. Oh! sublime parole! La sainte
enfance hroque du coeur; c'est par elle, en effet, que toute vie
recommence!

Rgne du libre esprit, ge de science et d'enfance  la fois! Doctrine
attendrissante qui embarque le genre humain dans ce vaisseau d'amis o
Dante aurait dsir voguer pour toujours, o nous-mmes demandons 
Dieu de naviguer de monde en monde!

Ce grand enseignement tait l'alpha de la Renaissance. Il circula ds
lors comme un vangile ternel. Plusieurs l'enseignrent dans les
flammes. Et Jean de Parme, aux Cordeliers, professa hardiment: _Quod
doctrina Joachimi excellit doctrinam Christi._




 IX

L'vangile hroque.--Jean et Jeanne.--Efforts impuissants.


Le premier mot de la Renaissance tait dit, et le plus fort. Toutes
ses tentatives ultrieures, celles mme du XVIe sicle, sont
relativement rtrogrades. L'originalit de gnie et d'invention, la
grandeur des caractres, ne feront rien  cela, jusqu'au XVIIIe
sicle. La porte a t ouverte et elle a t ferme. Tout ce qu'on
essayera maintenant, pour s'affranchir du Moyen ge, se fait
lentement,  grand'peine, et avec peu de succs. Pourquoi? C'est que
ces efforts se font dans le cadre mme du systme dont on veut sortir.
On le veut, on ne le veut pas. On en sort, et l'on n'en sort pas.
Joachim de Flore lui-mme s'excuse, repousse bien loin l'ide
d'vangile ternel.  qui offre-t-il son livre? Au pape mme qu'il
anantit. Dante qui, cent ans aprs, a lev le sceau des trois mondes,
humanis le Moyen ge par la force de son coeur, il le dtruit dans un
sens, mais dans l'autre il le consacre, lui prtant, par son gnie,
un nouvel enchantement[10]. Luther mme, au XVIe sicle, dans son lan
hroque, dans son mpris magnifique et de Rome et de Satan, vous
croyez qu'il va dmolir le pass de fond en comble. Point du tout. Il
veut un pass plus antique, et par saint Paul il prtend y retourner.

[Note 10: Dans son cours sur Dante, rcemment publi par M. Mohl, M.
Fauriel tablit fort bien que le grand pote thologien ne fut jamais
populaire en Italie. Les Italiens de ce temps, qui taient des hommes
d'affaires et succdaient partout aux juifs, ne retinrent du pome que
quelques vers satiriques. Du reste, la parfaite conformit de la
thologie de Dante  celle de saint Thomas leur fit oublier tout 
fait l'audace extraordinaire de la dification de la femme, d'une dame
morte rcemment et que tout le monde connaissait. On sentit si peu la
porte d'une telle nouveaut, qu'on fit des leons dans les glises
sur la _Divine Comdie_. L'glise enseigna gravement l'apothose de
madame Batrix de Portinari. M. Fauriel, avec un parfait bon sens,
prouve qu'il ne s'agit nullement d'une allgorie ni d'un mysticisme
amoureux, mais trs-positivement d'amour.]

Spectacle extraordinaire, trange, auquel il faut bien s'arrter. Dans
ces ges de fer et de plomb, de 1300  1500, la Providence prodigue
les miracles, et c'est en vain. Elle secoue l'humanit et ne la
rveille pas. _Ferreus urget somnus._ Dieu ne sait plus que croire de
sa cration.

Voyez vous-mme. En 1300, l'oeuvre la plus inspire, la plus calcule
du genre humain, ce mortel effort de science et de passion concentre,
la _Divine Comdie_, passe et n'a nulle action. Florence, qui  ce
moment succde partout aux Juifs, dans la banque et dans l'usure, a
bien autre chose  faire. L'Italie, antidantesque, ne lit que le
_Dcamron_. Le grand pome thologique est renvoy  saint Thomas, 
l'cole et  l'glise, aux prdications du dimanche.

Ptrarque, bien plus populaire, choue dans son pieux effort d'exhumer
l'antiquit. Il attire les matres grecs, mais ils n'ont point
d'coliers. Ombre errante d'un monde dtruit, lui-mme va rejoindre
ses morts, sans pouvoir relever leur culte. On le trouva sur un Homre
qu'il baisait et ne pouvait lire.

Les vrais restaurateurs de Rome, zlateurs de l'ancien Empire,
c'taient nos lgistes, ce semble, ce Guillaume Nogaret, qui porta 
Boniface VIII le soufflet de Philippe le Bel. Le droit du _salus
populi_, attest contre les papes, l'est bientt contre les rois. Les
Marcel et les Artevelde croient fonder la Rpublique sur la base de la
bourgeoisie. Celle-ci se drobe et s'efface, s'aplatit, et tout
s'croule.

Ne hier  peine du peuple, elle le voit avec pouvante dans sa
premire apparition. La rvolution de Paris ne veut avoir rien de
commun avec la Jacquerie des campagnes. Elle en frmit, en a horreur.
Ce Lazare ressuscit est tellement dfigur, que tout fuit  son
approche; est-ce un homme encore? on en doute, on se dispense d'en
avoir compassion.

Et pourtant,  ce moment, une rvolution commenait, obscure, mais
grande et sainte, prlude d'unit fraternelle. Le gnie de chaque
nation, qui est surtout dans sa langue, rvlait, par de timides
tentatives, par un premier bgayement, ce mystre d'unit: _Patrie!_

L'Italie commenait  parler le mme idiome; aux dialectes effacs
succdait la langue du _si_. La France dnouait la sienne dans
Froissard, son charmant conteur. En attendant que Luther rendt son
Verbe  l'Allemagne, un simple, un hros, un prophte, Jean Huss,
avait formul celui de la Bohme, voqu le gnie slave, cr sa
patrie et sa langue.

Patrie! mot saint! pourquoi faut-il qu'en t'crivant la vue se trouble
et s'obscurcissent les yeux? Est-ce ta longue et tragique histoire,
l'accablant souvenir de tant de gloire, de tant de chutes, qui pse
trop sur notre coeur? Ou bien ton point de dpart, la Passion
douloureuse qui commence ton Incarnation, l'histoire de cette femme en
qui tu apparus, et qui, conte cent fois, cent fois renouvelle les
larmes?

Le monde, abreuv de lgendes et de faux miracles, vit le vrai et le
rel, un miracle sr, ne le sentit pas.

Quelle lgende pourtant, quelle fable se soutient devant cette
histoire? Des trente mille incarnations de l'Orient, des dieux mortels
de l'Occident, hros, sages ou martyrs, qui osera lutter ici?

Songez-y bien. Ici, ce n'est pas un docteur, un sage prouv par la
vie et fort de ses doctrines. Ce n'est point un martyre passif,
repouss, accept. C'est un martyre actif, voulu, prmdit, une mort
persvrante de blessure en blessure, sans que le fer dcourage
jamais, jusqu' l'affreux bcher.

L'vangile monastique, renouvel alors par le livre de l'_Imitation_,
nous dit: Fuyez ce mchant monde. L'vangile hroque (un livre?
non, une me) nous dit: Sauvez ce monde, combattez et mourez pour
lui.

Et quel est ce rvlateur, cet tonnant martyr qui prche de son sang
 travers les pes? C'est cette fille qui filait hier prs de sa
mre, une fille des champs, ignorante, une enfant. Mais sa force est
son coeur, et dans son coeur est sa lumire[11].

[Note 11: J'ai cont deux fois la lgende de Jeanne d'Arc dans mon
_Histoire de France_ et dans un des volumes de la Bibliothque des
chemins de fer. Voir les _Pices du Procs_ dans l'excellente
publication de M. Jules Quicherat.--M. Bonnechose a rendu le service
essentiel de traduire les _lettres de Jean Huss_, M. Alfred Dumesnil
de les dater et de les interprter, de replacer dans la lumire un si
grand vnement. Ce saint, ce simple, ce martyr, si peu thologien, et
tellement le hros du peuple! est un des prcurseurs directs de la
Rvolution, autant et plus que de la Rformation. me sainte et tendre
coeur, il n'a rien enseign au monde, rien que ce qui est tout, le
grand mystre moderne, le banquet de la Rvolution: _La coupe au
peuple!_ (C'est le cri des Hussites.) Communion circulaire des gaux
de la table ronde, sans prtre, et la table est l'autel.  la sombre
ivresse du jene, au mysticisme sanguinaire qui prodigua les victimes
humaines, succde la joie vraie de tous unis en l'Un, la communion
fraternelle au libre sein de Dieu, dans l'ternelle Raison et la bont
de la Nature.]

Elle couvre la patrie de son sein de femme et de sa charmante piti.
Il y aura une patrie. Elle seule dit et sentit ce mot: Le sang de
France! La France natra de cette larme.

Et, la patrie fonde, elle fonde sur le bcher, dans son ignorance
sublime qui confond les docteurs, l'autorit de la voix intrieure, le
droit de la conscience.

Le monde va tomber  genoux? Vous le croyez; lui dresser un autel?
Dtrompez-vous. Quand le bcher s'allume, quand l'antique lgende, que
tous ont  la bouche, reparat, relle, agrandie, personne ne la
reconnat, personne n'y prend garde. Et c'est nous, critiques
modernes, qui trouvons si tard la sainte relique, pour l'associer aux
ntres, aux grands morts de la libert.

 gnration malheureuse! ge dsespr qui vit sans voir! Est-ce donc
l'excs des maux, la torpeur des misres, la faim, la voix du ventre,
qui ferma votre oreille, boucha vos yeux et votre esprit? Non, mme
avant ces maux, un pesant prosasme, une lthargie de plomb, avaient
envahi le sicle, disons mieux, un nant! Matres jaloux du peuple,
ses prtendus ducateurs n'avaient form qu'un peuple d'ombres. La
strilit, tant prche, avait trop russi. Le Moyen ge, en s'en
allant, laissait derrire lui un dsert.

Qui restait pour entendre Dante? Personne. Et pour comprendre Ockam,
quand il brisa la scolastique? Personne. Tout fut ananti. Combien
moins restait-il des hommes pour entendre Jeanne d'Arc, l'vangile
hroque du peuple, la prophtie vivante de la Rvolution?

Il s'tait fait plus que le vide, plus que le dsert et la mort. Car
une chose vivait, la discorde, le germe du fatal divorce, dont nous
gotons toujours les fruits, et qui est le malheur durable de ce
peuple: _deux Frances en une_, deux peuples, peu amis, de culture
diverse et contraire. Aux pires sicles du Moyen ge, quand tous,
peuple et barons, chantaient les mmes chants, et le _Dies ir_, et le
chant de Roland, il y avait, certes, de dures diffrences sociales,
pourtant quelque unit d'esprit. Vers le XIIe sicle, les hautes
classes voulant des chants  elles, une littrature raffine, le
clerg a gard le peuple et s'est couch dessus, se chargeant seul de
lui. Malheur  qui y et touch! Ce nourricier, comment l'a-t-il
nourri? De latin qu'il ne comprend plus, d'abstractions byzantines
qu'Aristote n'aurait pas comprises. Cependant, par en haut, les
grands, nobles ou riches, allaient, de plus en plus subtils; par en
bas, morne, abandonn, restait le peuple. La distance a grandi
toujours, la malveillance aussi. Pas un mot de langue commune, pas un
chant vraiment populaire. La musique, qui relie tout en Allemagne, est
nulle ici. Le XVIe sicle n'a point rapproch les deux peuples, et le
fastueux XVIIe les a encore plus spars. Quel paysan connat Molire?
Et que connat-il? Rien du tout.




 X

L'architecture rationnelle et mathmatique.--La droute du
gothique[12].

[Note 12: On crira un jour l'histoire d'une curieuse maladie de notre
temps, la manie du gothique. On en sait le premier et ridicule
commencement. M. de Chateaubriand, au Val aux Loups, prs Sceaux,
hasarda de bonne heure une trs-grotesque imitation. La chose resta l
vingt-cinq ans. En 1830, Victor Hugo la reprit avec la vigueur du
gnie, et lui donna l'essor, partant toutefois du fantastique, de
l'trange et du monstrueux, c'est--dire de l'accidentel. En 1833,
dans mon second volume, j'essayai de donner la loi vivante de cette
_vgtation_; Goethe avait dit _cristallisation_. Mon trop aveugle
enthousiasme s'explique par un mot: nous devinions, et nous avions la
fivre de la divination. Les textes qui ont clairci le sujet
n'taient pas publis.--Le clerg, dans ces premiers temps, tait fort
loign de tout cela, indiffrent, peu bienveillant, comme  toute
nouveaut; l'abb Pascal protestait encore contre le gothique.
Peut-tre n'et-il pas t amnisti si les jeunes architectes, bien
plus intelligents, n'eussent entrepris de faire entendre aux prtres
qu'on pouvait faire de cela _une affaire_. La presse, qui va vite,
avait beau oublier la chose, les architectes ne l'oubliaient pas. Ils
couraient chez Hugo, venaient aussi chez moi, cultivaient tous les
gens de lettres. Nous tions un peu tonns de leur fanatisme pour
_nos doctrines_; nous ne comprenions pas. Voici en ralit ce qui se
passait. Les hommes de gouvernement, se sentant si isols dans la
nation, tendaient la main au clerg et voulaient s'entendre avec lui.
(Voy. les articles de M. Guizot dans la _Revue franaise_.) Mais
s'entendre sur quoi? Que voulait le clerg? Nos enfants, notre avenir,
l'enseignement. Le gouvernement et voulu le contenter  moindre prix,
lui livrer l'art, les monuments. Voil ce que saisirent
merveilleusement les architectes hommes de lettres. Ils coururent des
uns aux autres. Le ct facile tait le gouvernement, le difficile
tait le clerg. Il ne se soucie gure, au fond, de ces vieilles
masures;  toutes les avances gouvernementales, il disait schement:
Gardez vos pierres, donnez-nous les coles. Les artistes, pourtant,
lui firent comprendre l'importance de la clientle populaire
d'ouvriers qu'il allait acqurir dans toutes les villes. Ce qu'on lui
proposait, c'tait tout bonnement une clef du Trsor, une plume pour
crire lui-mme au budget ce qu'il daignerait recevoir. Dix millions
pour Sainte-Clotilde, vingt sans doute pour Notre-Dame, trois ou
quatre pour Saint-Denis; combien pour Saint-Germain-des-Prs! et pour
cent autres glises! Le gouvernement lcha tout. Les villes lchrent
tout. Les plus obres votrent des sommes normes pour ajouter aux
dons de l'tat. Rouen (d'un si terrible octroi, avec ses tisserands 
dix sous par jour, dans une telle chert des denres) vota trois
millions pour gter Saint-Ouen!--Pendant que l'alliance du
gouvernement des bourgeois avec le prtre et le maon se consommait,
portait ses fruits, nous autres, gens de lettres, nous regardions plus
attentivement l'objet de notre enthousiasme. De savantes tudes se
publiaient. M. Vitet tablissait, dans sa _Cathdrale de Noyon_, que
les oeuvres gothiques, que nous avions crues anonymes, furent bties
par des gens connus, par des francs-maons, _laques et maris_.--M.
Vinet, dans ses trs-beaux articles du _Semeur_, manifestait la
crainte que l'me religieuse ne se prt  ces pierres, et que, tout
occupe du matriel, elle n'oublit trop le moral; il citait le mot de
Jsus aux disciples qui admirent le peuple: Est-ce l ce que vous
regardez?--Les annes 1843-1845, la lutte du Collge de France contre
les jsuites, furent un rveil de la critique. Le _Journal des Dbats_
fut contre le clerg, et le gouvernement n'osa trop le soutenir. En
1846, l'Acadmie des beaux-arts, par l'organe de M. Raoul-Rochette,
lana un manifeste contre le gothique. Grand trouble chez les
architectes alors en plein cours de travaux; leur fortune priclitait.
M. Violet-Leduc, homme d'esprit autant qu'artiste distingu, trouva
vite le mot sauveur de la situation, le mot _national_. C'est
l'architecture _nationale_ qu'on attaque, dit-il.

Un nouveau champion entra alors en lutte, intrpide jeune homme qui se
jeta entre les Grecs et les Gothiques, et leur dit: Assez
d'imitations! _Essayez d'inventer._ Finissons cette mascarade
d'difices d'autres pays et d'autre ge, ce carnaval de pierres! Ce
jeune homme tait Laviron. Ses deux brochures (_Revue nouvelle_,
1846-7) mriteraient bien d'tre rimprimes. Pleines de force et de
sens, elles tranchaient la question et ne laissaient point de
rplique. On se garda d'en faire. On alla son chemin. Chacun le sien,
les uns vers la fortune, et Laviron vers Rome, o il devait mourir (on
sait comment).--Huit ans se sont passs (1847-1855) sans polmique;
les Gothiques, compltement rassurs et matres du terrain, vont de la
truelle, de la plume, vont hardiment. N'ont-ils pas imprim ces
jours-ci que le gothique _est l'art calculateur_? Insigne maladresse
de fixer l'attention sur le point faible! Le plus simple bon sens
indique _que le calcul tait de luxe dans un art qui, soutenant ses
constructions sur des appuis extrieurs, tait toujours matre de
fortifier_ ces contre-forts, ces arcs-boutants, ces bquilles
architecturales, pouvant y ajouter  volont, selon qu'il dcouvrait
ses fautes et ses faiblesses. Cet art calculait peu d'avance, par la
raison trs-simple qu'il pouvait toujours rparer. Nos Gothiques ne
diraient point ces choses imprudentes s'ils savaient  quel point leur
thorie est mine, porte en l'air. Pendant qu'ils triomphent de dire
et font la roue, la modeste _cole des chartes_ a ruin de fond en
comble, par des textes irrcusables, ce systme tout littraire. Le
jour o ces textes seront imprims, les Gothiques chercheront en vain
un contre-fort pour l'tayer; tout tombera. M. Jules Quicherat leur
prouvera, par les archives du Rhin et de Paris, par le tmoignage mme
de ces matres anciens dont ils se disent les disciples: 1 que l'art
gothique n'a calcul que tard, _in extremis_, au XVe sicle; des
pices officielles, authentiques, tablissent qu'alors seulement,
trente ans aprs Brunelleschi, ils levrent la flche de Strasbourg
(1439), faussement attribue  Erwin;--2 par d'autres preuves non
moins sres, M. Quicherat dmontre que, si les glises gothiques
subsistent encore, c'est qu'elles ont t l'objet d'un continuel
raccommodage. Ce sont d'immenses dcorations qu'on ne soutient debout
que par des efforts constamment renouvels. Elles durent, parce
qu'elles changent pice  pice; c'est le vaisseau de Thse.
Notre-Dame a subi en 1730 une restauration presque aussi forte que
celle d'aujourd'hui. Sa grande rose, qu'on croyait du XIIIe sicle,
descendue dans l'glise, a laiss lire sur sa membrure aux antiquaires
dconcerts quatre chiffres _arabes_, donc trs-modernes. M. Quicherat
y a lu de ses yeux: 1730.--La restauration actuelle sera-t-elle la
dernire? Nullement. D'autres viendront, amis plus rels du gothique
et qui tiennent au style, au caractre,  la date du monument; ils
effaceront les mlanges qu'on se permet en ce moment; ils ne
laisseront pas les coquetteries de Reims sur Notre-Dame de Paris, ils
en teront des clochetons surajouts et rtabliront cette glise dans
l'austrit de Philippe-Auguste. Combien de millions faudra-t-il
alors? Je ne puis le dire. Je crois seulement qu'avec le prix de deux
restaurations de Notre-Dame on et fond une autre glise plus vivante
et plus selon Dieu: renseignement primaire, l'ducation universelle du
pauvre.]


Le premier coup senti, populaire, de la Renaissance devait avoir lieu
dans l'art, et cela pour deux raisons.

_La voie thologique semblait dcidment ferme._ Les rformateurs de
l'glise, les Pres du concile de Constance, un Gerson! brlrent
vivant le fervent chrtien dont la foi diffrait si peu de la leur!
Pour une dissidence extrieure, les partisans de Jean Huss furent
vous  l'anathme, comme l'avaient t ceux qui renversaient
l'difice entier du christianisme. Un peuple fut livr  l'pe et
toute la terre appele  son extermination. Exemple inou, terrible,
des frocits de la peur. Gerson,  qui l'on attribuait l'_Imitation
de Jsus_, n'aurait pas tremp ses mains dans le sang du juste s'il
n'et cru en faire un ciment pour rparer cette ruine croulante de
l'glise, cette vote lzarde qu'il suait  soutenir et qui
s'affaissait sur lui.

_C'tait par des voies indirectes qu'on pouvait acclrer la fin du
Moyen ge_, de ce terrible mourant qui ne pouvait mourir ni vivre, et
devenait plus cruel en touchant  sa dernire heure. La voie de la
science tait ferme depuis la perscution de Roger Bacon et d'Arnauld
de Villeneuve. Mais l'art tait moins surveill. Les tyrans sentaient
peu les liens profonds, intimes, qu'ont entre elles les liberts
diverses de l'esprit humain, la chance que l'art affranchi pouvait
donner  l'affranchissement littraire et philosophique.

Notez que, si le vieux systme faisait encore grande figure, c'tait
dans l'art: il le revendiquait comme sien, comme son oeuvre et son
fruit. Quand un systme religieux s'est empar de toute chose, chaque
nergie productrice des activits de l'homme semble inspire de ce
systme, et on lui en fait honneur. Dj cependant Giotto, le grand
peintre, tout en restant dans le cercle des sujets sacrs, avait
montr, par un coup inattendu d'audace, combien en ralit il tait
libre de la vieille inspiration. Il avait laiss les types consacrs,
les insipides et muettes figures du Moyen ge, pour peindre ce qu'il
voyait, d'ardentes ttes italiennes, de belles et vivantes madones,
qu'il entoura de l'aurole et mit hardiment sur l'autel. Changement
immense qui doit renouveler la tradition, surtout quand, du fond du
Nord, le puissant Van Eyck, laissant la fade couleur  l'oeuf, fait
flamboyer la vie dans cette brlante peinture qui plit l'autre et
l'envoya, ombre ennuyeuse, dormir prs de la scolastique.

L pourtant n'tait pas vraiment le combat dcisif de l'art. Le coeur
de l'art chrtien, sa posie, sa prtention d'effacer les ges passs,
tait dans l'architecture. L'ogive arabe et persane (des VIIIe et IXe
sicles) avait t adopte au XIIe par les francs-maons, combine
avec gnie dans des monuments sublimes. Cette rvolution laque, qui
enleva l'architecture aux mains des prtres, n'en faisait pas moins
leur orgueil. L'glise s'y croyait invincible.  qui contestait sa
logique ou mettait sa lgende en doute, elle rpondait en montrant
cette lgende de pierre, le miracle subsistant de ces votes
improbables. Elle disait: Voyez, et croyez.

La tradition mystrieuse des maons gothiques semblait au XIVe sicle
exister surtout sur le Rhin. Elle y tait venue tard, mais elle y
avait fait cole. Elle y dressait le monument d'ambition infinie o
plusieurs ont voulu voir le type dfinitif de l'art, l'inachevable
cathdrale de Cologne. L'Italie mme ne semblait pas contester la
primatie des loges maonniques de Cologne et de Strasbourg. Elle leur
rendait hommage, et le duc Jean Galas ne crut, dit-on, pouvoir, sans
leur secours, fermer les votes de Milan.

Cette papaut des francs-maons, cette infaillibilit qui les
constituait en une espce d'glise d'art, cliente de l'glise
thologique, trouva son douteur, son sceptique, dans un ferme esprit
italien. Le florentin Brunelleschi, calculateur impitoyable, regarda
d'un oeil svre ces fantasques constructions, contesta leur solidit,
et contre leur orthodoxie fragile btit la durable hrsie qui
maintenant est la foi de l'art.

Le gothique faisait bruit, ostentation de calcul et de nombres. Le
sacro-saint nombre trois, le mystrieux nombre sept, taient
soigneusement reproduits, en eux-mmes ou dans leurs multiples, pour
chaque partie de ces glises. Remarquez-bien, disait-on, ces 7
portes et ces 7 arcades, cette longueur de 16 fois 9 (9 lui-mme est 3
fois 3); ces tours ont 204 pieds, c'est--dire 18 fois 12, encore un
multiple de 3, etc. Btie sur 3 et sur 7, cette glise est
trs-solide. Pourquoi donc alors tout autour cette arme
d'arcs-boutants, ces normes contre-forts, cet ternel chafaudage qui
semble oubli du maon? Retirez-les; laissez les votes se soutenir
d'elles-mmes. Tout ce btiment, vu de prs, communique au spectateur
un sentiment de fatigue. Il avoue, tout neuf encore, sa caducit
prcoce. On s'inquite, on est tent, le voyant chercher tant
d'appuis, d'y porter la main pour le soutenir.

Que laisse-t-il au dehors, sous l'action destructive des pluies, des
hivers? Les appuis qui font sa solidit. Vous diriez d'un faible
insecte montrant, tranant aprs lui un cortge de membres grles,
qui, blesss, le feront choir. Une construction robuste abriterait,
envelopperait ses soutiens, garants de sa dure. Celle-ci, qui laisse
aux hasards ces organes essentiels, est naturellement maladive. Elle
exige qu'on entretienne autour d'elle un peuple de mdecins; je
n'appelle pas autrement les villages de maons que je vois tablis au
pied de ces difices, vivant, engraissant l-dessus, eux et leurs
nombreux enfants, rparateurs hrditaires de cette existence fragile
qu'on refait si bien pice  pice, qu'au bout de deux ou trois cents
ans pas une pierre peut-tre ne subsiste de la construction
primitive.

S'il y a un monument romain  ct, le contraste est grand. Dans son
altire solitude, il regarde ddaigneusement l'ternel raccommodage de
son fragile voisin, et cette fourmilire d'hommes qui le fait vivre et
qui en vit. Lui, bti depuis deux mille ans par la main des lgions,
il reste invincible aux hivers, n'ayant pas plus besoin de l'homme que
les Alpes ou les Pyrnes.

Ce contraste fut senti du calculateur italien. C'tait, dit son
biographe, un homme d'une volont terrible, qui avait commenc par
apprendre tous les arts au profit de l'art central qui trouve dans les
mathmatiques son harmonie et sa dure. Il avait l'me de Dante, son
universalit d'esprit, mais domine et guide par une autre Batrix,
la divine mlodie du nombre et du rhythme visible.

Par elle, il chappa vainqueur  toutes les tentations, spcialement 
la sculpture, dont l'attrait viril le retint d'abord. Perspective,
mcanique, arts divers de l'ingnieur, voil la route par laquelle il
alla serrant toujours la poursuite de cette Uranie qui imite sur la
terre la rgularit du ciel et l'ternit des constructions de Dieu.

Jamais il n'y eut un temps moins favorable  ces hautes tendances.
L'Italie entrait dans une profonde prose, la matrialit vivante des
tyrans, des bandes mercenaires, la platitude bourgeoise des hommes de
finance et d'argent. Une religion commenait dans la banque de
Florence, ayant dans l'or sa prsence relle, et dans la lettre de
change son eucharistie. L'avnement des Mdicis s'inaugurait par ce
mot: Quatre aunes de drap suffisent pour faire un homme de bien.

Brunelleschi vend un petit champ qu'il avait, et s'en va  Rome avec
son ami, le sculpteur Donatello. Voyage prilleux alors. La campagne
romaine tait dj horriblement sauvage, courue des bandits, des
soldats des Colonna, des Orsini. Chaque jour, en ce dsert, l'homme se
perdait, le buffle sauvage devenait le roi de la solitude. Elle
continuait dans Rome. Les rues taient pleines d'herbe, entre les
vieux monuments devenus des forteresses, dfigurs et crnels. Ce
n'tait pas la Rome des papes, mais celle de Piranesi, ces ruines
grandioses et bizarres que le temps, ce matre en beaut, a
savamment accumules dans sa ngligence apparente, les noyant d'ombres
et de plantes, qui les parent et qui les dtruisent. De statues, on
n'en voyait gure; elles dormaient encore sous le sol; mais des bains
immenses restaient, onze temples, presque tous disparus maintenant,
des substructions profondes, des gouts monumentaux o auraient pu
passer les triomphes des Csars, toutes les sombres merveilles de
_Roma sotteranea_.

Ptrarque avait dsign Rome oublie  la religion du monde,
Brunelleschi la retrouva, la recomposa en esprit. Que n'a-t-il laiss
crit ce courageux plerinage! Presque tout tait enfoui. En creusant
bien loin dans la terre, on trouvait le fate d'un temple debout. Pour
atteindre cette trange Rome, il fallait y suivre les chvres aux plus
hasardeuses corniches, ou, le flambeau  la main, se plonger aux
dtours obscurs des abmes inconnus.

Le Christophe Colomb de ce monde n'tait pas un dessinateur pour se
contenter de la forme. Il fit la plus profonde tude du genre des
matriaux, de la qualit des ciments, du poids des diffrentes
pierres, de l'art qui les liait entre elles. Il apprit des Romains
tous leurs secrets, et, de plus, celui de les surpasser. Ce sont gens
timides encore qui donnent (voyez au pont du Gard, au cirque d'Arles)
des bases normment larges, et par del le besoin,  leurs monuments.
L'ambition titanique de Brunelleschi, sa foi au calcul, lui firent
croire que, sur des assises moins larges, il mettrait premirement les
votes normes des Tarquins, et, par-dessus, enlverait le Panthon 
trois cents pieds dans les airs.

Il revint et demanda  achever la cathdrale de Florence, dont
l'architecte tait mort aprs avoir seulement jet les fondations en
terre. Fondations octogones et d'un plan particulier qui compliquait
la question. Dans cette affaire difficile, le gnie n'tait pas tout.
Il fallait encore infiniment d'adresse et d'industrie pour s'emparer
de ces bourgeois de Florence, banquiers, marchands, qui ne savaient
rien, croyaient tout comprendre, ne manquaient pas d'couter les
ignorants, les envieux. Brunelleschi eut besoin d'une plus fine
diplomatie qu'il n'et fallu pour rgler toutes les affaires de
l'Europe.

Son coup de matre fut de dire qu'il fallait pralablement qu'on ft
venir de partout les grands architectes, surtout les matres
allemands, qu'on n'et pas manqu de lui opposer, s'il ne les et
appels lui-mme. Il voulait les voir tous ensemble et les vaincre en
une fois. Convoqus, il leur fallut bien avouer l'insuffisance de
leurs moyens, l'incertitude de leur art. Ils avaient le gnie des
formes, des effets et du pittoresque de l'architecture, point du tout
la connaissance des moyens scientifiques de construction. Ils avaient
opr jusque-l par ttonnements, fortifiant les appuis extrieurs,
selon la pousse des murs. L'enfant se tenait debout, mais  condition
d'tre soutenu par la lisire paternelle. C'est fort tard qu'ils ont
calcul, seulement au XVe sicle. Nul calcul ne subsiste d'eux qui
soit antrieur  ce congrs architectural de Florence, runi en 1420.

L, placs au pied du mur et somms de se passer de leurs soutiens
extrieurs, ils ne surent rien proposer qu'un moyen grossier, l'appui
ultrieur d'un gigantesque pilier sur lequel porterait le dme. Tel
tait cet art sans art dont on faisait tant de bruit.

Non-seulement ils employaient toute sorte d'tais visibles; mais,
comme me l'a montr l'architecte actuel d'une de nos cathdrales, dans
l'ornementation mme, les parties les plus hasardes taient soutenues
par des crampons de fer qu'on cachait soigneusement. Inutile de dire
que ce fer s'oxydait bientt, et qu'il fallait une rparation
continuelle, un va-et-vient de pierres qui se succdaient, sans tre
jamais plus solides.

Il s'agissait de faire pour la premire fois une construction durable
qui se soutnt elle-mme et sans secours trangers.

Le grand artiste dit son plan. Mais personne ne voulut comprendre. Les
juges se mirent tout d'abord du ct des impuissants. Tous rirent. Il
fut convenu qu'il tait fou. On le dit; le peuple le crut, et on
disait en le voyant passer: C'est ce fou de Brunelleschi.

Cependant, les autres ne proposant rien, on daigna le faire revenir:
Eh bien, montre-nous ton modle. Ils l'auraient copi sans doute. 
ces malicieux ignorants, Brunelleschi rpliqua par un argument digne
d'eux, il tira un oeuf de sa poche: Voil le modle, dit-il,
dressez-le... Et, personne n'y russissant, il le casse et le fait
tenir. Tous crient: Rien n'tait plus simple!--Eh! que ne vous en
avisiez-vous?

Je voudrais pouvoir tout conter. C'est tout  la fois l'hrosme et
l'art, l'oeuvre et le martyre du gnie. Il vainquit,  condition qu'il
subirait comme adjoint un sculpteur qui entravait tout. Mille autres
difficults lui vinrent. Ses ouvriers le quittrent. Il en fit. Il
apprit  tous leur mtier, aux maons  maonner, aux serruriers 
forger, etc. Il et chou cent fois, s'il n'et t soutenu dans le
dtail par cette tonnante universalit qu'il avait de bonne heure
acquise et subordonne au grand but.

Sans charpente, ni contre-fort, ni arc-boutant, sans secours d'appui
extrieur, se dressa la colossale glise, simplement, naturellement,
comme un homme fort se lve le matin de son lit, sans chercher bton
ni bquille. Et, au grand effroi de tous, le puissant calculateur lui
mit hardiment sur la tte son pesant chapeau de marbre, la lanterne,
riant de leurs craintes, et disant: Cette masse elle-mme ajoute  la
solidit.

Voil donc la forte pierre de la Renaissance fonde, la permanente
objection  l'art boiteux du moyen ge, premier essai, mais
triomphant, d'une construction srieuse qui s'appuie sur elle-mme,
sur le calcul et l'autorit de la raison.

L'art et la raison rconcilis, voil la Renaissance, le mariage du
beau et du vrai.

Profondes religions de l'me!

O voulez-vous tre enterr? demandait-on  Michel-Ange, qui venait
de btir Saint-Pierre.  la place d'o je pourrai contempler
ternellement l'oeuvre de Brunelleschi.




 XI

lans et rechute.--Vinci.--L'imprimerie.--La Bible.


L'hrosme encyclopdique qui veut embrasser toute chose semble le
gnie de Florence sous Brunelleschi. Avant, tout tait divis; il y
avait des peintres, des orfvres, des sculpteurs, des architectes.
L'art est quelque temps gnral, ml et mari de tous les arts. Cela
dure un demi-sicle, jusqu' Vinci, gnie vraiment universel de tout
art et de toute science. Michel-Ange, qui n'est plus un savant, unira
du moins les arts du dessin, sera sculpteur, peintre, architecte; mais
Raphal et les autres grands matres du XVIe sicle se concentreront
dans un art.

Ce qui tonne le plus dans le mouvement du XVe, c'est que l'oeuvre qui
fait l'admiration, la stupeur universelle, celle de Brunelleschi, a
peu d'influence, est peu imite. En prsence de cette victoire de la
Renaissance, le gothique mourant se survit; il fait son dernier
effort; il apprend  calculer et dresse la flche de Strasbourg.
Fatigu ds ce moment, il s'enfonce dans l'impnitence; loin de songer
 s'amender, il devient plus fragile encore, s'entourant de plus en
plus de tous les petits arts d'ornement, des mignardises du ciseleur,
du brodeur, frisures, guipures. La coquette glise de Brou,
dfaillante  sa naissance, demande tout d'abord des rparations;
Saint-Pierre mme, oeuvre sublime du plus grand disciple de
Brunelleschi, rappellera les formes du matre, mais non son robuste
gnie. Ce dme admirable sera contreband, appuy du dehors; il ne se
tient pas de lui-mme.

La peinture a ses rechutes. Au grand Van Eyck,  l'nergique crateur
et gnrateur,  l'homme succde une femme, Hemling, qui peint au
clair de lune, et qui s'est si bien exprim  l'hospice de Bruges, o
on le voit en bonnet de malade.

Ainsi la Flandre retomba. L'Italie retomberait-elle? Si jamais on dut
supposer que l'lan de la Renaissance tait dcidment donn, c'est
lorsqu'au milieu du sicle apparut le grand Italien, l'homme complet,
quilibr, tout-puissant en toute chose, qui rsumait tout le pass
anticipait l'avenir, qui, par del l'universalit florentine, eut
celle du Nord, unissant les arts chimiques, mcaniques,  ceux du
dessin. On entend bien que je parle de Lonard de Vinci.

Anatomiste, chimiste, musicien, gologue, mathmaticien,
improvisateur, pote, ingnieur, physicien, quand il a dcouvert la
machine  vapeur, le mortier  bombe, le thermomtre, le baromtre,
prcd Cuvier dans la science des fossiles, Geoffroy Saint-Hilaire
dans la thorie de l'unit, il se souvient qu'il est peintre, et il
veut appliquer  l'art humain le dessin du crateur dans l'unit des
organisations. (Quinet, _Rv. d'Italie_.)

Le Moyen ge s'tait tenu dans une timidit tremblante en prsence de
la nature. Il n'avait su que maudire, exorciser la grande fe. Ce
Vinci, fils de l'amour et lui-mme le plus beau des hommes, sent qu'il
est aussi la nature; il n'en a pas peur. Toute nature est comme
sienne, aime de lui. Son point de dpart effraya. Des gens de la
campagne lui apportant une espce d'cusson de bois pour y mettre des
ornements, il le leur rend par d'un monde d'animaux repoussants,
terribles, combin en un monstre sublime qui attirait et faisait peur.
Mme audace dans ses Ldas, o l'hymen des deux natures est marqu
intrpidement, tel que la science moderne l'a dcouvert de nos jours,
et toute la cration retrouve parente de l'homme.

Entrez au Muse du Louvre, dans la grande galerie,  gauche vous avez
l'ancien monde, le nouveau  droite. D'un ct, les dfaillantes
figures du frre Angelico de Fiesole, restes aux pieds de la Vierge
du Moyen ge; leurs regards malades et mourants semblent pourtant
chercher, vouloir. En face de ce vieux mysticisme, brille dans les
peintures de Vinci le gnie de la Renaissance, en sa plus pre
inquitude, en son plus perant aiguillon. Entre ces choses
contemporaines, il y a plus d'un millier d'annes.

Bacchus, saint Jean et la Joconde, dirigent leurs regards vers vous;
vous tes fascins et troubls, un infini agit sur vous par un trange
magntisme. Art, nature, avenir, gnie de mystre et de dcouverte,
matre des profondeurs du monde, de l'abme inconnu des ges, parlez,
que voulez-vous de moi? Cette toile m'attire, m'appelle, m'envahit,
m'absorbe; je vais  elle malgr moi, comme l'oiseau va au serpent.

Bacchus ou saint Jean, n'importe, c'est le mme personnage  deux
moments diffrents. Regardez le jeune Bacchus au milieu de ce paysage
des premiers jours. Quel silence! quelle curiosit! il pie dans la
solitude le premier germe des choses, le bruissement de la nature
naissante: il coute sous l'antre des cyclopes le murmure enivrant des
dieux.

Mme curiosit du bien et du mal dans son saint Jean prcurseur: un
regard blouissant qui porte lui-mme la lumire et se rit de
l'obscurit des temps et des choses; l'avidit infinie de l'esprit
nouveau qui cherche la science et s'crie: _Je l'ai trouve!_
(Quinet). C'est le moment de la rvlation du vrai dans une
intelligence panouie, le ravissement de la dcouverte, avec une
ironie lgre sur le vieil ge, enfant caduc. Ironie si lgitime, que
vous reverrez victorieuse, dcidment reine du monde, dans les
dialogues voltairiens de Galile.

Il n'y a  dire qu'une chose; ceux-ci sont des dieux, mais malades.
Nous n'en sommes pas  la victoire. Galile est loin encore. Le
Bacchus et le saint Jean, ces pres prophtes de l'esprit nouveau, en
souffrent, en sont consums. Vous le voyez  leurs regards. Un dsert
les en spare, avec cent mirages incertains. Une trange le d'Alcine
est dans les yeux de Joconde, gracieux et souriant fantme. Vous la
croyiez attentive aux rcits lgers de Boccace. Prenez garde. Vinci
lui-mme, le grand matre de l'illusion, fut pris  son pige; longues
annes il resta l sans pouvoir sortir jamais de ce labyrinthe mobile,
fluide et changeant, qu'il a peint au fond du dangereux tableau.

Personne ne fut plus admir que Lonard de Vinci. Personne ne fut
moins suivi. Ce surprenant magicien, le frre italien de Faust, tonna
et effraya. Il ne fut encourag ni de Florence ni de Rome. Milan imita
ses peintures, faiblement, de loin. Ce fut tout. Il resta seul, comme
prophte des sciences, comme le crateur hardi, qui, en face de la
nature, enfante et combine comme elle, lui rend vie pour vie, monde
pour monde, la dfie. Prenez-moi les agrables arabesques du Vatican,
faibles reprsentations de la nature animale, et placez-les  ct du
combat o Vinci a mis aux prises ses ardents coursiers qui se mordent,
ces guerriers barbares vtus d'armures monstres, d'cailles de
serpents, de scorpions, vous verrez o est la science. Raphal copie
toujours le cheval de Marc-Aurle, lorsque, depuis tant d'annes,
Vinci avait peint le cheval avec la savante nergie de Rubens et la
spcialit de Gricault.

Revenons au XVe sicle. Ces lans suivis de chutes, ces efforts de
Brunelleschi, de Van Eyck, aprs lesquels on retombe, ne rvlent que
trop une chose, c'est leur grande sollicitude. Les mille artistes de
Florence, les trois cents peintres de Bruges, n'empchent pas que les
grands novateurs en peinture, en architecture, ne meurent sans enfants
lgitimes, et n'attendent longtemps leur postrit. Guttenberg et
Colomb mme (comme on le verra), aprs une odysse pnible d'efforts,
de recherches, d'essais avorts, ne trouvent nullement, le but
atteint, les rsultats immdiats que devaient faire esprer leurs
tonnantes dcouvertes. Un abme reste videmment entre ces cinq ou
six hommes, les hros de la volont, et la foule, misrablement
entrave et arrire, qui ne peut se soulever du Moyen ge gothique et
de l'aplatissement du XVe sicle.

L'imprimerie, bienfait immense qui va centupler pour l'homme les
moyens de la libert, sert d'abord, il faut le dire,  propager les
ouvrages qui, depuis trois cents ans, ont le plus efficacement entrav
la Renaissance. Elle multiplie  l'infini les scolastiques et les
mystiques. Si elle imprime Tacite, elle inonde les bibliothques de
Duns Scot et de saint Thomas; elle publie, elle ternise les cent
glossateurs dit Lombard qu'on dlaissait dans la poussire. Submerges
des livres barbares du Moyen ge qu'on exhume  la fois, les coles
subissent une dplorable recrudescence d'absurdits thologiques.

Peu ou rien en langue vulgaire. Les livres anciens se publient avec
une extrme lenteur. C'est quarante ou cinquante ans aprs la
dcouverte qu'on s'avise d'imprimer Homre, Tacite, Aristote. Platon
est pour l'autre sicle. Si l'on publie l'antiquit, on publie et
republie bien autrement le Moyen ge, surtout ses livres de classes,
les sommes, les abrgs, tout l'enseignement de sottise, des manuels
de confesseurs et de cas de conscience; dix Nyder contre une Iliade;
pour un Virgile, vingt Fichet.

L'imprimerie avait, il est vrai, rendu  l'humanit le service immense
de lui mettre entre les mains le livre auquel depuis si longtemps elle
obissait sans le connatre. Aux Bibles latines innombrables
succdrent les traductions, dix-sept rien qu'en allemand! L'embarras
tait pourtant dans l'normit de ce livre, dans la varit des
ouvrages qu'il runit. L'humanit tait ravie de tenir son Dieu crit,
tonne et effraye de lui trouver cent visages. Le premier attribut
de Dieu, l'unit, l'immutabilit, semblait en contradiction avec cette
diversit infinie, changeante. _On aurait voulu un symbole_, on eut
une encyclopdie. _On aurait voulu un type_, simple, applicable, qu'on
pt imiter. L'esprit du temps tait inquiet, mais non pas
rvolutionnaire. Les audacieux du Moyen ge qui prirent le Christ
d'abdiquer taient extrmement loin. Le XVe sicle, en inventant,
n'aurait voulu qu'imiter. Mais les types bibliques, peu en rapport
avec ceux de l'vangile, compliqurent la question. David tentait plus
que Jsus.

De ce ple-mle immense de la Bible, de tant de doctrines contraires
(par exemple, pour et contre le pch originel), sortirait-il un
principe vainqueur qui ft oublier les autres, les domint pour
quelque temps? Il y avait bien peu d'apparence. Jean Wessel, grand et
savant prdicateur qui lisait la Bible en hbreu, prcha partout sur
le Rhin la doctrine que Luther devait rpandre plus tard avec ce
merveilleux succs. Le temps n'tait pas venu. On y fit peu
d'attention. Devant un objet trop multiple, le premier effet tait de
vertige. L'esprit humain, tourdi, ahuri, au lieu de choisir, restait
immobile et ne prenait rien.




 XII

La farce de Patelin.--La bourgeoisie.--L'ennemi.


L'oeuvre saillante du XVe sicle, la forte et vive formule qui le
rvle tout entier, le perce de part en part, c'est la farce de
_Patelin_, publie tout rcemment par le trs-habile diteur qui dj
nous avait donn le _Chant de Roland_.

Le critique, d'une main sre, a touch le premier et le dernier
monument du Moyen ge; celui-ci, non moins important, non moins
expressif. Fait pour un ge de fripons, _Patelin_ en est le _Roland_,
la _Marseillaise_ du vol.

L'avocat dupe le marchand, le renvoie pay de grimaces, de la farce
sacrilge d'une agonie bien joue. Mais lui-mme, le fin et l'habile,
il est dup par le simple des simples, le bon, l'ignorant Agnelet,
pauvre berger qui le paye d'une monnaie analogue, parlant comme ses
moutons, blant ds qu'il s'agit d'argent, et ne sachant dire que
_B_!

Noble enseignement mutuel de la bourgeoisie au peuple. Celui-ci n'est
pas si grossier que, sur ces modles honorables de l'avocat, du
marchand, il ne puisse devenir escroc.

L'diteur veut que _Patelin_ ait pour auteur l'crivain auquel nous
devons le roman le plus rpandu du sicle, le _Petit Jehan de
Saintr_. Peu importe. Ce qui est sr, c'est que ce roman claire
l'abaissement de la noblesse aussi bien que _Patelin_ a exprim la
bassesse du peuple et de la bourgeoisie.

C'est un pesant Tlmaque du XVe sicle, crit pour l'ducation d'un
prince, oeuvre ennuyeuse et pdantesque visiblement copie et mle
de plusieurs romans. Les changements ne sont pas heureux. La donne
seule est jolie, c'est l'histoire, commune au Moyen ge, du page
favoris par une grande dame, qui l'lve, le dirige, l'avance, et le
rend accompli. Mais comment? par quel lourd et sot enseignement? Il
faudra que Saintr ait une nature bien heureuse pour y rsister. Entre
autres choses, elle lui apprend la morale en vers techniques, dans le
got des _Racines grecques_. Malle mori fame qum nomen perdere fam.
Tristiniam mentis caveos plusqum mala dentis. (De l'me crains
l'abattement encore plus que le mal de dent, etc.) La reine Genivre
aurait donn  son favori Lancelot un coursier ou une pe; la
princesse de Saintr lui met de l'argent dans la poche. La fin est
ignoble. Saintr, revenu de la croisade, trouve sa place occupe par
un gaillard de premire force, un abb de taille athltique, qui le
dfie  la lutte. Le chevalier n'a garde d'accepter; il trouve plus
simple de se servir de ses armes contre un homme dsarm. Tout cela
devant la princesse perdue et avilie. Voil la reconnaissance du
chevalier accompli pour sa protectrice, pour cette mre et nourrice,
cette matresse adore.

C'est le caractre de ce sicle, que les meilleures choses y nuisent.
De mme qu'en philosophie, la victoire du bon sens sur la scolastique
n'a rien produit qu'un grand vide; ainsi, dans l'ordre politique,
l'avnement de la justice, l'ascension des classes infrieures, ne
cre rien de vraiment vital, rien qu'une classe amphibie, btarde,
servilement imitatrice, qui ne veut que faire fortune et devenir une
noblesse.

Mettons les deux classes en face. Pour l'pret intresse,
l'activit, la vigueur, le bourgeois clipse le noble. Il est vert et
plein d'avenir.

Le hardi bourgeois, Jacques Coeur, marchand d'esclaves, commerant aux
pays sarrasins, crit sur sa maison de Bourges:  vaillant _coeur_
rien d'impossible.

Le noble Jean de Ligny, de la maison impriale, met dans son blason un
chameau pliant sous le faix: Nul n'est tenu  l'impossible. Il fut
fidle  sa devise. C'est lui qui livra la Pucelle.

Voil la bourgeoisie bien haut dans cette chute de la noblesse. Eh
bien, regardez  Versailles le portrait, non d'une bourgeoise, mais de
la bourgeoisie mme. Vous aurez l'ide prcise de ce nouveau monde qui
vient. Cette bonne et nave statue est la femme d'un conseiller de
Louis XI, la fille de Jean Bureau, homme de plume et de finances, qui
fit une rvolution dans les choses de la guerre, organisa
l'artillerie. La fille de cet habile homme est elle-mme une femme
videmment nergique, d'esprit et de sens. Point belle, il s'en faut
de beaucoup, avouons-le, elle est plutt d'une vigoureuse laideur,
avec de dplaisants contrastes, jeune et vieille, doucereuse et dure,
quilibre cependant, robuste de corps et d'esprit, mais avec une
complte absence de grce et d'lvation. Une telle bassesse de visage
implique presque infailliblement celle de l'me.

Soyez srs, avec cette classe maintenant dominante en Europe, dans la
France de Louis XI, dans les villes impriales d'Allemagne, mme en
Italie sous les Mdicis, que la Renaissance ne se fera point par
rvolution populaire. Partout, au contraire, la bourgeoisie, qui fut
l'ascension du peuple, sera un obstacle au peuple, l'arrtera au
besoin et psera lourdement sur lui.

Deux choses semblent faire la misre irrmdiable du temps.

C'est un temps soucieux, envieux,  l'image de la classe qui monte et
influe, de la bourgeoisie. Plus libre, le paysan est plus inquiet
qu'autrefois. Plus riche, le bourgeois a plus de soucis en tte.
L'avocat et le marchand, le drapier ou Patelin, ont toujours peur
qu'Agnelet ne leur mange leurs moutons et ne paye point la rente.

L'autre sujet de tristesse, c'est que la satire est use. Les redites
l'ont tue.

Trois cents ans de plaisanteries sur le pape, les moeurs des moines,
la gouvernante du cur, c'est de quoi lasser  la fin. Notez que les
premires satires ont peut-tre t les meilleures. Cette critique,
extrieure et lgre, bien loin de remdier au mal, l'avait corrobor
plutt, faisant diversion constante aux questions fondamentales. On
discutait sur l'abus, sur le principe jamais. Telle avait t la
France, d'autant moins rvolutionnaire qu'elle tait badine et rieuse.

De tant de rires que restait-il? Rien que l'aggravation des maux, le
dcouragement, le dsespoir du bien, l'ennui et le mal de coeur. Il
semble que le jour ait baiss; le temps n'est pas noir, mais gris. Un
monotone brouillard dcolore la cration. Que l'infatigable cloche
sonne aux heures accoutumes, l'on bille; qu'un chant nasillard
continue dans le vieux latin, l'on bille. Tout est prvu; on n'espre
rien de ce monde. Les choses reviendront les mmes. L'ennui certain de
demain fait biller ds aujourd'hui, et la perspective des jours, des
annes d'ennui qui suivront, pse d'avance, dgote de vivre. Du
cerveau  l'estomac, de l'estomac  la bouche, l'automatique et fatale
convulsion va distendant les mchoires sans fin ni remde. Vritable
maladie que la dvote Bretagne avoue, en la mettant toutefois sur le
compte des malices du diable. Il se tient tapi dans les bois, disent
les paysans bretons;  celui qui passe et garde les btes, il chante
vpres et tous les offices, et fait biller  mort.

Les efforts de fausse gaiet qu'on fait au XVe sicle, ces entreprises
travailles et prmdites pour faire rire, assombrissent encore le
temps. Quoi de moins gai que ces moralits de Brandt et son _Vaisseau
des fous_? J'aime autant les _Danses des morts_ qu'on imprime sous
toutes les formes. Faibles et plates allgories qui rappellent
ennuyeusement le vertige frntique d'un temps plus vivant du moins:
les grandes danses de saint Gui, les rondes de Charles VI.

De ces belles inventions, celle qui est vraiment du temps et doit
emporter le prix, c'est le baroque instrument qui simule un choeur du
mauvaises basses, stupide caricature de la voix profonde des foules.
Le _serpent_, dans une glise chaque jour moins frquente, remplacera
dsormais le peuple, ou du moins diminuera le choeur trop coteux des
chantres. Douze chantres ivres ne produiraient pas un pareil
mugissement. C'est la voix humaine dshumanise et retombe  la bte,
aux brutales harmonies d'un choeur d'nes et de taureaux.

Voil donc l'ducateur actuel du peuple. Entre l'office en latin et le
catchisme moins compris encore, il coute le _serpent_. Son oreille
est occupe par ces barbares mlodies. Il coute, bouche bante, muet,
distrait. De son corps, il est ici, il doit y tre. Est-il sr que son
esprit ne s'envole pas hors de ces murs? Je n'en voudrais pas
rpondre. Je gagerais bien plutt que cet esprit, captif et serf, n'en
voltige pas moins aux champs, aux forts. Croyez-vous donc, idiots,
qu'on retienne li dans un sac l'insaisissable lutin, l'ther de la
pense humaine?

Si vous voulez que je le dise, eh bien, non, l'homme que voici est
loin, trs-loin, partout ailleurs. O est-il? Au chne des fes,  la
source o, depuis mille ans, on se runit la nuit. Le croiriez-vous
bien? Ce simple, dont la navet vous fait rire, il garde contre vous,
mes matres, l'indpendante tradition des cultes que vous croyez
teints. La belle Diane des forts, les liberts du clair de lune
(puisque le jour est aux tyrans), sont chantes et ftes le soir.
Immuable au fond des sources, au crpuscule ternel des grandes
forts, rside l'Esprit des anciens jours, l'me vivace de la contre.
Muet, mais indestructible, il voit en paix passer les dieux, ceux de
Rome et d'autres qui passent. Il ne s'meut, sachant trop bien que
l'homme, dans ses inventions, n'a trouv rien de plus pur que le
cristal des sources vives, de plus ferme et de plus loyal que le coeur
inviol des chnes.

Innocente rbellion qui dure dans tout le Moyen ge. (Voir la _Myth.
de Grimm_.) Innocente, je le rpte, dans l'instinct d'un coeur simple
et pur. Eh! qui ne sait que la meilleure me de France, celle en qui
renaquit la France, la sainte vierge Jeanne d'Arc, prit sa premire
inspiration aux marches lorraines, dans la mystrieuse clairire o se
dressait, vieux de mille ans, l'arbre des fes, arbre loquent qui lui
parla de la Patrie?

Tels devaient tre les effets du tout puissant retour du coeur vers
la consolante mre, la Nature. Malheureusement ceux-ci ne sont point
les vrais simples. Fausss, dvoys si longtemps par l'effort bizarre
d'un art insens qui veut des enfants scolastiques, des paysans
thologiens, ils n'vitent d'tre idiots qu'en devenant fous. Un accs
de sombre folie clate en ce sicle; elle va gagnant par l'ennui et le
dsespoir. Sur la prairie des sorcires revient moins la blanche Diane
que le dtestable Arimane, l'an, le dernier des faux dieux.




 XIII

La sorcellerie[13].--Rsum.

[Note 13: La sorcellerie a peu d'importance dans les classes leves,
oisives, de moeurs libertines, qui, en tout temps, ont eu de mauvaises
curiosits, cherch les mystres obscnes, cru sottement trouver des
plaisirs au del de la nature. Mais elle a beaucoup d'importance, la
plus sombre et la plus triste, dans les folies pidmiques du peuple,
surtout des campagnes, dans les accs d'ennui et de dsespoir qui
saisissaient des foules d'hommes, et les menaient, troupeau crdule, 
la suite des vieilles hystriques en qui vritablement rsidait le
mauvais esprit.

Les sabbats des sorciers des villes furent souvent nomms ainsi par
l'autorit ecclsiastique, lorsqu'ils n'taient que des cercles de
libres-penseurs, de critiques, de hardis moqueurs du clerg. C'est, je
crois, le mot rel de la Vaudoiserie d'Arras.

Dans mes extraits du _Malleus maleficarum_, j'ai eu constamment sous
les yeux trois ditions: la premire, sans date, qui doit tre du XVe
sicle, de Paris (_venumdatur vico divi Jacobi_); la seconde, de
Cologne, 1520; et la troisime, de Venise, 1576.]


Le bon moine allemand Sprenger, qui a crit le _Marteau des
sorcires_, manuel fameux de l'inquisition, se demande pourquoi il y a
si peu de sorciers et tant de sorcires, pourquoi le Diable s'entend
mieux avec les femmes.  cette question il trouve vingt rponses
savamment sottes; c'est que la femme a perdu l'homme, c'est qu'elle a
la tte lgre, qu'elle a en elle (Salomon l'assure) un abme de
sensualit, etc., etc. Il y a d'autres raisons, plus simples et plus
vraies peut-tre.

La femme, en ce temps bizarre, idalement adore en remplaant Dieu
sur l'autel, est dans la ralit la victime de ce monde sur laquelle
tous les maux retombent, et elle a l'enfer ici-bas. Boccace, dans sa
_Griselidis_, ne dit qu'une histoire trop commune, la duret
insouciante de l'homme pour le pauvre coeur maternel. L'homme se
rsignant pieusement aux maux qui frappent la femme, il rsulte de son
imprvoyance une fcondit immense, balance par une immense mortalit
d'enfants. La femme, jouet misrable, toujours mre, toujours en
deuil, ne concevait qu'en disant (dit Sprenger): Le fruit soit au
Diable! Vieille  trente ou quarante ans, survivant  ses enfants,
elle restait sans famille, nglige, abandonne. Et dans sa famille
mme, au dur foyer du paysan, quelle place a la _vieille_? Le dernier
des serviteurs, le petit berger, est plac plus haut. On lui envie les
morceaux, on lui reproche de vivre. En tel canton de la Suisse, il
faut une loi crite pour que la mre, chez son fils, conserve sa
place au feu.

Elle s'loigne en grondant, elle rde sur la prairie dserte, elle
erre dans les froides nuits, le fiel au coeur et maudissante. Elle
invoque les mauvais esprits. Et, s'ils n'existent, elle en crera. Le
diable, qui est en elle, n'a pas long chemin pour venir. Elle est sa
mre, sa fiance, ne veut plus adorer que lui.

Qui et retenu cette femme? Dieu ne lui parlait qu'en latin, en
symboles incomprhensibles. Le Diable parlait par la nature, par le
Monde dont il est roi; les biens et les maux d'ici-bas proclamaient
assez sa puissance. Le monde! croyez-vous que celle-ci y ait renonc?
Fane, pauvre, dguenille, hue des enfants, elle garde une volont
violente, un infini de haines, de dsirs bizarres. (O s'arrte-t-on
une fois sorti du possible et lanc dans le dsir?) Mais ce qu'elle
acquiert surtout, c'est une diabolique puissance d'enfanter tout ce
qu'elle veut. Elle enfante la maladie dont le voisin est frapp. Elle
opre l'avortement que subit la ddaigneuse qui la regarde avec
dgot. Une royaut de terreur lui revient. On ne rit plus, on n'ose
plus dire la _vieille_. C'est _Madame_, on la salue. La mre lui
viendra les mains pleines, tremblante pour ses enfants. Le beau jeune
homme y viendra, pour que son mariage ne manque, donnera tout ce
qu'elle voudra, fera ce qui lui plaira. La sorcire, en son grenier,
a montr  sa camarade quinze beaux fils en habit vert, et dit:
Choisis, ils sont  toi.

Sprenger raconte avec effroi qu'il vit, par un temps de neige, toutes
les routes tant enfonces, une misrable population, perdue de peur,
et malficie de maux trop rels, qui couvraient tous les abords d'une
petite ville d'Allemagne. Jamais, dit-il, vous ne vtes d'aussi
nombreux plerinages  Notre-Dame-de-Grce ou 
Notre-Dame-des-Ermites. Tous ces gens, par les fondrires, clochant,
se tranant, tombant, s'en allaient  la sorcire, implorer leur grce
du Diable. Quels devaient tre l'orgueil et l'emportement de la
vieille de voir tout ce peuple  ses pieds! Elle avait alors des
envies fantasques, tant si puissante, d'tre belle, aime du moins.
Elle s'amusait  rendre fous les plus graves personnages. Des moines
d'un couvent disaient  Sprenger: Nous l'avons vue ensorceler trois
de nos abbs tour  tour, tuer le quatrime, disant avec effronterie:
Je l'ai fait et le ferai, et ils ne pourront se tirer de l, parce
qu'ils ont mang... dsignant le moins apptissant des philtres.

Les sorcires, comme on le voit, prenaient peu de peine pour cacher
leur jeu. Elles s'en vantaient plutt, et c'est de leur bouche mme
que Sprenger a recueilli une grande partie des histoires qui ornent
son manuel. C'est un livre pdantesque, calqu ridiculement sur les
divisions et subdivisions usites par les Thomistes, mais naf,
trs-convaincu, d'un homme vraiment effray, qui, dans ce duel
terrible entre Dieu et le Diable, o _Dieu permet_ gnralement que le
Diable ait l'avantage, ne voit de remde qu' poursuivre celui-ci la
flamme en main, brlant au plus vite les corps o il lit domicile.

Sprenger n'a eu que le mrite de faire un livre plus complet, qui
couronne un vaste systme, toute une littrature. Aux anciens
_pnitentiaires_, aux manuels des confesseurs pour l'inquisition des
pchs, succdrent les _directoria_ pour l'inquisition de l'hrsie,
qui est le plus grand pch. Mais pour la plus grande hrsie, qui est
la sorcellerie, on fit des _directoria_ ou manuels spciaux, des
Marteaux pour les sorcires. Ces manuels, constamment enrichis par le
zle des dominicains, ont atteint leur perfection dans le _Malleus_ de
Sprenger, livre qui le guida lui-mme dans sa grande mission
d'Allemagne, et resta pour un sicle au moins le guide et la lumire
des tribunaux d'inquisition.

Comment Sprenger fut-il conduit  tudier ces matires? Il raconte
qu'tant  Rome, au rfectoire o les moines hbergeaient des
plerins, il en vit deux de Bohme; l'un jeune prtre, l'autre son
pre. Le pre soupirait et priait pour le succs de son voyage.
Sprenger, mu de charit, lui demande d'o vient son chagrin. C'est
que son fils est possd; avec grande peine et dpense, il l'amne 
Rome, au tombeau des saints. Ce fils, o est-il? dit le moine.--
ct de vous.  cette rponse, j'eus peur, et je me reculai.
J'envisageai le jeune prtre et je fus tonn de le voir manger d'un
air si modeste et rpondre avec douceur. Il m'apprit qu'ayant parl un
peu durement  une vieille, elle lui avait jet un sort; ce sort tait
sous un arbre. Sous lequel? La sorcire s'obstinait  ne pas le dire.
Sprenger, toujours par charit, se mit  mener le possd d'glise en
glise et de relique en relique.  chaque station, exorcisme, fureur,
cris, contorsions, baragouinage en toute langue et force gambades.
Tout cela devant le peuple, qui les suivait, admirait, frissonnait.
Les diables, si communs en Allemagne, taient rares en Italie, une
vraie curiosit. En quelques jours, Rome ne parlait d'autre chose.
Cette affaire, qui fit grand bruit, recommanda sans nul doute le
dominicain  l'attention. Il tudia, compila tous les _Malle_ et
autres manuels manuscrits, et devint de premire force en procdure
dmoniaque. Son _Malleus_ dut tre fait dans les vingt ans qui
sparent cette aventure de la grande mission donne  Sprenger par le
pape Innocent VIII, en 1484.

Il tait bien ncessaire de choisir un homme adroit pour cette mission
d'Allemagne, un homme d'esprit, d'habilet, qui vainqut la rpugnance
des loyauts germaniques au tnbreux systme qu'il s'agissait
d'introduire. Rome avait eu aux Pays-Bas un rude chec qui y mit
l'Inquisition en horreur et, par suite, lui ferma la France (Toulouse
seule, comme ancien pays albigeois, y subit l'Inquisition). Vers
l'anne 1460, un pnitencier de Rome, devenu doyen d'Arras, imagina de
frapper un coup de terreur sur les _chambres de rhtorique_ (ou
runions littraires), qui commenaient  discuter des matires
religieuses. Il brla comme sorcier un de ces _rhtoriciens_ et, avec
lui, des bourgeois riches, des chevaliers mme. La noblesse, ainsi
touche, s'irrita; la voix publique s'leva avec violence.
L'Inquisition fut conspue, maudite, surtout en France. Le Parlement
de Paris lui ferma rudement la porte, et Rome, par sa maladresse,
perdit cette occasion d'introduire dans tout le Nord cette domination
de terreur.

Le moment semblait mieux choisi vers 1484. L'Inquisition, qui avait
pris en Espagne des proportions si terribles et dominait la royaut,
semblait alors devenue une institution conqurante, qui dt marcher
d'elle-mme, pntrer partout et envahir tout. Elle trouvait, il est
vrai, un obstacle en Allemagne, la jalouse opposition des princes
ecclsiastiques, qui, ayant leurs tribunaux, leur inquisition
personnelle, ne s'taient jamais prts  recevoir celle de Rome. Mais
la situation de ces princes, les trs-grandes inquitudes que leur
donnaient les mouvements populaires, les rendaient plus maniables.
Tout le Rhin et la Souabe, l'Orient mme vers Saltzbourg, semblaient
mins en dessous. De moment en moment clataient des rvoltes de
paysans. On aurait dit un immense volcan souterrain, un invisible lac
de feu, qui, de place en place, se ft rvl par des jets de flamme.
L'Inquisition trangre, plus redoute que l'allemande, arrivait ici 
merveille pour terroriser le pays, briser les esprits rebelles,
brlant comme sorciers aujourd'hui ceux qui, peut-tre demain,
auraient t insurgs. Excellente arme populaire pour dompter le
peuple, admirable drivatif. On allait dtourner l'orage cette fois
sur les sorciers, comme, en 1349 et dans tant d'autres occasions, on
l'avait lanc sur les juifs.

Seulement il fallait un homme. L'inquisiteur qui, le premier, devant
les cours jalouses de Mayence et de Cologne, devant le peuple moqueur
de Francfort ou de Strasbourg, allait dresser son tribunal, devait
tre un homme d'esprit. Il fallait que sa dextrit personnelle
balant, ft quelquefois oublier l'odieux de son ministre. Rome, du
reste, s'est pique toujours de choisir trs-bien les hommes. Peu
soucieuse des questions, beaucoup des personnes, elle a cru, non sans
raison, que le succs des affaires dpendait du caractre tout spcial
des agents envoys dans chaque pays. Sprenger tait-il bien l'homme?
D'abord, il tait Allemand, dominicain, soutenu d'avance par cet ordre
redout, par tous ses couvents, ses coles. Un digne fils des coles
tait ncessaire, un bon scolastique, un homme ferr sur la Somme,
ferme sur son saint Thomas, pouvant toujours donner des textes.
Sprenger tait tout cela. Mais, de plus, c'tait un sot.

On dit, on crit souvent que _dia-bolus_ vient de _dia_, deux, et
_bolus_, bol ou pilule, parce qu'avalant  la fois et l'me et le
corps, des deux choses il ne fait qu'une pilule, un mme morceau. Mais
(dit-il, continuant avec la gravit de Sganarelle), selon l'tymologie
grecque, _diabolis_ signifie _clausus ergastulo_; ou bien, _defluens_
(Teufel?), c'est--dire tombant, parce qu'il est tomb du ciel.

D'o vient malfice? De _maleficiendo_, qui signifie _mal de fide
sentiendo_. trange tymologie, mais d'une porte trs-grande. Si le
_malfice_ est assimil aux _mauvaises opinions_, tout sorcier est un
hrtique, et tout douteur est un sorcier. On peut brler comme
sorciers tous ceux qui penseraient mal. C'est ce qu'on avait fait 
Arras; et ce qu'on voulait peu  peu tablir partout.

Voil l'incontestable et solide mrite de Sprenger. Il est sot, mais
intrpide; il pose hardiment les thses les moins acceptables. Un
autre essayerait d'luder, d'attnuer, d'amoindrir les objections.
Lui, non. Ds la premire page, il montre de face, expose une  une
les raisons naturelles, videntes, qu'on a de ne pas croire aux
miracles diaboliques. Puis il ajoute froidement: _Autant d'erreurs
hrtiques_. Et sans rfuter les raisons, il copie les textes
contraires, saint Thomas, Bible, lgendes, canonistes et glossateurs.
Il vous montre d'abord le bon sens, puis le pulvrise par l'autorit.

Satisfait, il se rasseoit, serein, vainqueur; il semble dire: Eh bien!
maintenant, qu'en dites-vous? Seriez-vous bien assez os pour user de
votre raison?... Allez donc douter, par exemple, que le Diable ne
s'amuse  se mettre entre les poux, lorsque tous les jours l'glise
et les canonistes admettent ce motif de sparation!

Cela, certes, est sans rplique. Personne ne soufflera. Sprenger, en
tte de ce manuel des juges, dclarant le moindre doute _hrtique_,
le juge est li; il sent qu'il ne doit pas broncher, que si
malheureusement il avait quelque tentation de doute ou d'humanit, il
lui faudrait commencer par se condamner et se brler lui-mme.

C'est partout la mme mthode. Le bon sens d'abord; puis de front, de
face et sans prcaution, la ngation du bon sens. Quelqu'un, par
exemple, serait tent de dire que, puisque l'amour est dans l'me, il
n'est pas bien ncessaire de supposer qu'il y faut l'action
mystrieuse du Diable. Cela n'est-il pas spcieux? Non pas, dit
Sprenger, _distinguo_. Celui qui fend le bois n'est pas cause de la
combustion; il est seulement cause indirecte. Le fendeur de bois,
c'est l'amour (voir Denis l'Aropagite, Origne, Jean Damascne). Donc
l'amour n'est que la cause indirecte de l'amour.

Voil ce que c'est que d'tudier. Ce n'est pas une faible cole qui
et fabriqu un tel homme. Cologne seule, Louvain, Paris, avaient les
machines propres  mouler ainsi le cerveau humain. L'cole de Paris
tait forte; pour le latin de cuisine, qu'opposer au _Janotus_ de
Gargantua? Mais plus forte tait Cologne, glorieuse reine des tnbres
qui a donn  Hutten le type des _Obscuri viri_, des obscurantins et
ignorantins, race si prospre et si fconde.

Ce solide scolastique, plein de mots, vide de sens, ennemi jur de la
nature autant que de la raison, sige avec une foi superbe dans ses
livres et dans sa robe, dans sa crasse et sa poussire. Sur la table
de son tribunal, il a la _Somme_ d'un ct, de l'autre le
_Directorium_. Il n'en sort pas.  tout le reste il sourit. Ce n'est
pas  un homme comme lui qu'on en fait accroire, ce n'est pas lui qui
donnera dans l'astrologie ou dans l'alchimie, sottises pas encore
assez sottes, qui mneraient  l'observation. Que dis-je? Sprenger est
esprit fort, il doute des vieilles recettes. Quoique Albert le Grand
assure que la sauge dans une fontaine suffit pour faire un grand
orage, il secoue la tte. La sauge?  d'autres! je vous prie. Pour peu
qu'on ait d'exprience, on reconnat ici la ruse de celui qui voudrait
faire perdre sa piste et donner le change, l'astucieux Prince de
l'air; mais il y aura du mal, il a affaire  un docteur plus malin que
le Malin.

J'aurais voulu voir en face ce type admirable du juge et les gens
qu'on lui amenait. Des cratures que Dieu prendrait dans deux globes
diffrents ne seraient pas plus opposes, plus trangres l'une 
l'autre, plus dpourvues de langue commune. La vieille, squelette
dguenill  l'oeil flamboyant de malice, trois fois recuite au feu
d'enfer; le sinistre solitaire, berger de la fort Noire ou des hauts
dserts des Alpes: voil les sauvages qu'on prsente  l'oeil terne du
savantasse, au jugement du scolastique.

Ils ne le feront pas, du reste, suer longtemps en son lit de justice.
Sans torture, ils diront tout. La torture viendra, mais aprs, pour
complment et ornement du procs-verbal. Ils expliquent et content par
ordre tout ce qu'ils ont fait. Le Diable est l'intime ami du berger et
il couche avec la sorcire. Elle en sourit, elle en triomphe. Elle
jouit visiblement de la terreur de l'assemble. C'est son matre,
c'est son amant. Seulement, c'est un rude matre qui la mne  force
de coups. Une fois pleine et gonfle de lui, elle voudrait en vain
jeter hors l'hte terrible, en vain courir; o elle court, elle
l'emporte. Comme le malade travaill du ver solitaire, qui le sent
montant, descendant, vivant en lui et malgr lui, elle s'agite parfois
furieuse; lui s'en amuse d'autant plus; c'est son jouet, c'est sa
toupie; et si elle flagelle le monde, c'est qu'elle est durement
flagelle.

Voil une vieille bien folle, et l'autre ne l'est pas moins. Sots? Ni
l'un ni l'autre. Loin de l, ils sont affins, subtils, entendent
pousser l'herbe et voient  travers les murs. Ce qu'ils voient le
mieux encore, ce sont les monumentales oreilles d'ne qui ombragent le
bonnet du docteur. C'est surtout la peur qu'il a d'eux. Car il a beau
faire le brave, il tremble. Lui-mme avoue que le prtre, s'il n'y
prend garde, en conjurant le dmon, le dcide parfois  changer de
gte,  passer dans le prtre mme, trouvant plus flatteur de loger
dans un corps consacr  Dieu. Qui sait si ces simples diables de
bergers et de sorcires n'auraient pas l'ambition d'habiter un
inquisiteur? Il n'est nullement rassur lorsque, de sa plus grosse
voix, il dit  la vieille; S'il est si puissant, ton matre, comment
ne sens-je point ses atteintes?--Et je ne les sentais que trop, dit
le pauvre homme dans son livre. Quand j'tais  Ratisbonne, que de
fois il venait frapper aux carreaux de ma fentre! Que de fois il
enfonait des pingles  mon bonnet! Puis c'taient cent visions, des
chiens, des singes, etc.

La plus grande joie du Diable, ce grand logicien, c'est de pousser au
docteur, par la voix de la fausse vieille, des arguments
embarrassants, d'insidieuses questions, auxquels il n'chappe gure
qu'en faisant comme ce poisson qui s'enfuit en troublant l'eau et la
noircissant comme l'encre. Par exemple: Le Diable n'agit qu'autant
que Dieu le permet. Pourquoi punir ses instruments?--Ou bien: Nous
ne sommes pas libres. Dieu permet, comme pour Job, que le Diable nous
tente et nous pousse, nous violente avec des coups... Doit-on punir
qui n'est pas libre?

Sprenger s'en tire en disant: Vous tes des tres libres (ici force
textes). Vous n'tes serfs que de votre pacte avec le Malin.-- quoi
la rponse serait trop facile: Si Dieu permet au Malin de nous tenter
de faire un pacte, il rend ce pacte possible; il en est cause, etc.

Je suis bien bon, dit-il, d'couter ces gens-l! Sot qui dispute avec
le Diable.--Tout le peuple dit comme lui. Tous applaudissent au
procs; tous sont mus, frmissants, impatients de l'excution. De
pendus, on en voit assez. Mais le sorcier et la sorcire, ce sera une
curieuse fte de voir comment ces deux fagots ptilleront dans la
flamme.

Le juge a le peuple pour lui. Il n'est pas embarrass. Avec son
_Directorium_, il suffirait de trois tmoins. Comment n'a-t-on pas
trois tmoins, surtout pour tmoigner le faux? Dans toute ville
mdisante, dans tout village envieux, plein de haines de voisins, les
tmoins abondent. Au reste, le _Directorium_ est un livre surann,
vieux d'un sicle. Au XVe sicle de lumire, tout est perfectionn. Si
l'on n'a pas de tmoins, il suffit de la _voix publique_, du cri
gnral.

Cri sincre, cri de la peur, cri lamentable des victimes, des pauvres
ensorcels. Sprenger en est fort touch. Ne croyez pas que ce soit un
de ces scolastiques insensibles, homme de sche abstraction. Il a un
coeur. C'est justement pour cela qu'il tue si facilement. Il est
pitoyable, plein de charit. Il a piti de cette femme plore,
nagure enceinte, dont la sorcire touffa l'enfant d'un regard. Il a
piti du pauvre homme dont elle a fait grler le champ. Il a piti du
mari qui, n'tant nullement sorcier, voit bien que sa femme est
sorcire, et la trane, la corde au cou,  Sprenger, qui la fait
brler.

Avec un homme cruel, on s'en tirerait peut-tre; mais, avec ce bon
Sprenger, il n'y a rien  esprer, trop forte est son humanit; on est
brl sans remde, ou bien il faut bien de l'adresse, une grande
prsence d'esprit. Un jour, on lui porte plainte de la part de trois
bonnes dames de Strasbourg qui, au mme jour,  la mme heure, ont t
frappes de coups invisibles. Comment? Elles ne peuvent accuser qu'un
homme de mauvaise mine qui leur aura jet un sort. Mand devant
l'inquisiteur, l'homme proteste, jure par tous les saints qu'il ne
connat point ces dames, qu'il ne les a jamais vues. Le juge ne veut
point le croire. Pleurs, serments, rien ne servait. Sa grande piti
pour les dames le rendait inexorable, indign des dngations. Et dj
il se levait. L'homme allait tre tortur, et l il et avou, comme
faisaient les plus innocents. Il obtient de parler encore, et dit:
J'ai mmoire, en effet, qu'hier,  cette heure, j'ai battu... mais
qui? non des cratures baptises, mais trois chattes qui furieusement
sont venues pour me mordre aux jambes...--Le juge, en homme
pntrant, vit alors toute l'affaire; le pauvre homme tait innocent;
les dames taient certainement  tels jours transformes en chattes,
et le Malin s'amusait  les jeter aux jambes des chrtiens pour perdre
ceux-ci et les faire passer pour sorciers.

Avec un juge moins habile, on n'et pas devin ceci. Mais on ne
pouvait toujours avoir un tel homme. Il tait bien ncessaire que,
toujours sur la table de l'Inquisition, il y et un bon guide-ne qui
rvlt au juge, simple et peu expriment, les ruses du vieil Ennemi,
les moyens de les djouer, la tactique habile et profonde dont le
grand Sprenger avait si heureusement fait usage dans ses campagnes du
Rhin. Dans cette vue, le _Malleus_, qu'on devait porter dans la poche,
fut imprim gnralement dans un format rare alors, le petit in-18. Il
n'et pas t sant qu' l'audience, embarrass, le juge ouvrt sur la
table un in-folio. Il pouvait, sans affectation, regarder du coin de
l'oeil, et, sous la table, fouiller son manuel de sottise.

Le _Malleus_, comme tous les livres de ce genre, contient un singulier
aveu, c'est que le Diable gagne du terrain, c'est--dire que Dieu en
perd; que le genre humain, sauv par Jsus, devient la conqute du
Diable. Celui-ci, trop visiblement, avance de lgende en lgende.

Que de chemin il a fait depuis les temps de l'vangile, o il tait
trop heureux de se loger dans des pourceaux, jusqu' l'poque de
Dante, o, thologien et juriste, il argumente avec les saints,
plaide, et, pour conclusion d'un syllogisme vainqueur, emportant l'me
dispute, dit avec un rire triomphant: Tu ne savais pas que j'tais
logicien!

Aux premiers temps du Moyen ge, il attend encore l'agonie pour
prendre l'me et l'emporter. Sainte Hildegarde (vers 1100) croit
_qu'il ne peut pas entrer dans le corps d'un homme vivant_, autrement
les membres se disperseraient; c'est l'ombre et la fume du Diable qui
y entrent seulement. Cette dernire lueur du bon sens disparat au
XIIe sicle. Au XIIIe, nous voyons un prieur qui craint tellement
d'tre pris vivant, qu'il se fait garder jour et nuit par deux cents
hommes arms.

L commence une poque de terreurs croissantes, o l'homme se fie de
moins en moins  la protection divine. Le Dmon n'est plus un esprit
furtif, un voleur de nuit qui se glisse dans les tnbres; c'est
l'intrpide adversaire, l'audacieux singe de Dieu, qui, sous son
soleil, en plein jour, contrefait sa cration. Qui dit cela? La
lgende? Non, mais les plus grands docteurs. Le Diable transforme les
tres, dit Albert le Grand. Saint Thomas va bien plus loin. Tous les
changements, dit-il, qui peuvent se faire de nature et par les germes,
le diable peut les imiter. tonnante concession, qui, dans une bouche
si grave, ne va pas  moins qu' constituer un Crateur en face du
Crateur! Mais pour ce qui peut se faire sans germe, ajoute-t-il, une
mtamorphose d'homme en bte, la rsurrection d'un mort, le Diable ne
peut les faire. Voil la part de Dieu petite. En propre, il n'a que
le miracle, l'action rare et singulire. Mais le miracle quotidien, la
vie, elle n'est plus  lui seul: le Dmon, son imitateur, partage avec
lui la nature.

Pour l'homme, dont les faibles yeux ne font pas la diffrence de la
nature cre de Dieu  la nature cre du Diable, voil le monde
partag. Une terrible incertitude planera sur toute chose. L'innocence
de la nature est perdue. La source pure, la blanche fleur, le petit
oiseau, sont-ils bien de Dieu, ou de perfides imitations, des piges
tendus  l'homme?... Arrire! tout devient suspect. Des deux
crations, la bonne, comme l'autre, en suspicion, est obscurcie et
envahie. L'ombre du Diable voile le jour, elle s'tend sur toute vie.
 juger par l'apparence et par les terreurs humaines, il ne partage
pas le monde, il l'a usurp tout entier.

Les choses en sont l au temps de Sprenger. Son livre est plein des
aveux les plus tristes sur l'impuissance de Dieu. _Il permet_, dit-il,
qu'il en soit ainsi. _Permettre_ une illusion si complte, laisser
croire que le Diable est tout, Dieu rien, c'est plus que _permettre_,
c'est dcider la damnation d'un monde d'mes infortunes que rien ne
dfend contre cette erreur. Nulle prire, nulle pnitence, nul
plerinage ne suffit; non pas mme (il en fait l'aveu) le sacrement de
l'autel. trange mortification! Ces nonnes, bien confesses, l'_hostie
dans la bouche_, avouent qu' ce moment mme elles ressentent
l'infernal amant, qui, sans vergogne ni peur, les trouble et ne lche
pas prise. Et, presses de questions, elles ajoutent, en pleurant,
qu'il a le corps, _parce qu'il a l'me_.

Les anciens Manichens, les modernes Albigeois, furent accuss d'avoir
cru  la puissance du Mal qui luttait  ct du Bien, et fait le
Diable gal de Dieu. Mais ici il est plus qu'gal. Si Dieu, dans
l'hostie, ne fait rien, le Diable parat suprieur.

Je ne m'tonne pas du spectacle trange qu'offre alors le monde.
L'Espagne, avec une sombre fureur, l'Allemagne, avec la colre
effraye et pdantesque dont tmoigne le _Malleus_, poursuivent
l'insolent vainqueur dans les misrables o il lit domicile; on
brle, on dtruit les logis vivants o il s'tait tabli. Le trouvant
trop fort dans l'me, on veut le chasser des corps.  quoi bon? Brlez
cette vieille, il s'tablit chez la voisine; que dis-je? il se saisit
parfois (si nous en croyons Sprenger) du prtre qui l'exorcise,
triomphant dans son juge mme, chansonnant son jugement et riant de
cette lutte des feux grossiers contre un esprit.

Les dominicains, aux expdients, conseillaient pourtant d'essayer
l'intercession de la Vierge, la rptition continuelle de l'_Ave
Maria_. Toutefois Sprenger avoue que ce remde est phmre. On peut
tre pris entre deux _Ave_. De l l'invention du Rosaire, le chapelet
des _Ave_ par lequel on peut sans attention marmotter indfiniment
pendant que l'esprit est ailleurs. Des populations entires adoptent
ce premier essai de l'art par lequel Loyola essayera de mener le
monde, et dont ses _Exercitia_ sont l'ingnieux rudiment.

La scolastique avait fini par la machine  penser. La religion
semblait finir par les machines  prier.




 XIV

Rsum de l'introduction.


Pourquoi la Renaissance arrive-t-elle trois cents ans trop tard?
Pourquoi le Moyen ge vit-il trois sicles aprs sa mort?

Son terrorisme, sa police, ses bchers, n'auraient pas suffi. L'esprit
humain et tout bris. L'cole le sauva, la cration d'un grand peuple
de raisonneurs contre la Raison.

Le nant fut fcond, cra.

De la philosophie proscrite naquit l'infinie lgion des ergoteurs, la
dispute srieuse, acharne, du vide et du rien.

De la religion touffe naquit le monde bat des mystiques
raisonnables, l'art de dlirer sagement.

De la proscription de la nature et des sciences sortirent en foule les
fripons et les dupes, qui lurent aux astres et firent de l'or.

Immense arme des fils d'ole, ns du vent et gonfls de mots. Ils
soufflrent.  leur souffle, une Babel de mensonges et de billeveses,
un solide brouillard, magiquement paissi, o la raison ne mordait
pas, s'leva dans les airs. L'humanit s'assit au pied, morne,
silencieuse, renonant  la Vrit.

Si du moins, au dfaut du Vrai, on pouvait atteindre le Juste? Le roi
l'oppose au pape. Grand bruit, grand combat de nos dieux. Et tout cela
pour rien. Les deux incarnations s'entendent, et toute libert est
dsespre. On tombe plus bas qu'auparavant. Les communes ont pri. La
bourgeoisie est ne, avec la petite prudence.

Les masses ainsi amorties, que pourront les grandes mes? Des
apparitions surhumaines,  rveiller les morts, vont venir, et ne
feront rien. Ils voient passer Jeanne d'Arc, et disent: Quelle est
cette fille?

Dante a bti sa cathdrale, et Brunelleschi calcule Santa Maria del
Fiore. Mais on ne gote que Boccace. L'orfvrerie domine
l'architecture. La vieille glise gothique, _in extremis_, s'entoure
de petits ornements, frisures, guipures, etc., elle s'attife et se
fait jolie.

La persvrante culture du faux, continue tant de sicles,
l'attention soutenue d'aplatir la cervelle humaine, a port ses
fruits.  la nature proscrite a succd l'anti-nature, d'o
spontanment nat le monstre, sous deux faces, monstre de fausse
science, monstre de perverse ignorance. Le scolastique et le berger,
l'inquisiteur et la sorcire, offrent deux peuples opposs. Toutefois
les uns et les autres, les sots en hermine, les fous en haillons, ont
au fond la mme foi, la foi au Mal, comme matre et prince de ce
monde. Les sots, terrifis du triomphe du Diable, brlent les fous
pour protger Dieu.

C'est bien l le fonds des tnbres. Et il se passe un demi-sicle
sans que l'imprimerie y ramne un peu de lumire. La grande
encyclopdie juive, publie dans sa discordance de sicles, d'coles
et de doctrines, embrouille d'abord et complique les perplexits de
l'esprit humain. La prise de Constantinople, la Grce rfugie,
n'aident gure; les manuscrits qui arrivent cherchent des lecteurs
srieux; les principaux ne seront imprims qu'au sicle suivant.

Ainsi, grandes dcouvertes, machines, moyens matriels, secours
fortuits, tout est encore inutile.  la mort de Louis XI et dans les
premires annes qui suivent, rien ne permet de prvoir l'approche
d'un jour nouveau.

Tout l'honneur en sera  l'me,  la volont hroque. Un grand
mouvement va se faire, de guerre et d'vnements, d'agitations
confuses, de vague inspiration. Ces avertissements obscurs, sortis des
foules, mais peu entendus d'elles, quelqu'un (Colomb, Copernic ou
Luther) les prendra pour lui seul, se lvera, rpondra: Me voici!




HISTOIRE

DE FRANCE

AU XVIe SICLE




LIVRE PREMIER




CHAPITRE PREMIER

LA FRANCE, RUNIE SOUS CHARLES VIII, ENVAHIT L'ITALIE

1483-1494


Le 31 dcembre 1494,  trois heures de l'aprs-midi, l'arme de
Charles VIII entra dans Rome, et le dfil se prolongea dans la nuit,
aux flambeaux[14]. Les Italiens contemplrent, non sans terreur, cette
apparition de la France, entrevoyant chez les _barbares_ un art, une
organisation nouvelle de la guerre, qu'ils ne souponnaient pas.

[Note 14: Pour prendre le vrai point de dpart du sicle, il et fallu
d'abord parler de la dcouverte de l'Amrique. La gnration des
dcouvertes fut telle: _celle de Gutenberg claira Colomb_, lui mit en
main les textes, surtout la phrase dcisive de Roger Racon. _L'opinion
d'un disciple de Brunelleschi, le mathmaticien Toscanelli_, ajouta 
ces prsomptions historiques l'autorit suprieure du calcul, et, pour
ainsi dire, coupa le cble qui tenait encore Colomb au rivage.--Colomb
ayant prouv la rotondit de la terre, _on en conclut qu'elle devait
tourner_, comme les phases de deux plantes le faisaient souponner,
et comme le prouva Copernik, etc.--La dcouverte de Colomb est le
grand fait gnrateur du temps, celui qui influa le plus  la
longue.--Mais les faits initiateurs, ceux qui eurent l'influence la
plus immdiate, furent, d'une part, _l'expulsion des 800,000 juifs
d'Espagne_, et la dispersion dans l'Europe de cette population
industrieuse et civilise; d'autre part, _les expditions de Charles
VIII et de Louis XII en Italie_, la France italianise, etc.--C'est
par ces deux faits que l'histoire gnrale doit commencer.

Ceci donn  la mthode, il reste  examiner les sources.--Des livres
imprims, nos chroniques sont extraordinairement ou sches ou
romanesques; souvent ce sont des pangyriques crits par les
domestiques des grandes familles. Il n'y a rien  comparer  Machiavel
et  Guichardin. Commines, admirable et exquis, doit toutefois tre
examin de prs et discut. C'est un vieillard frondeur, qui _a tt
de la cage de fer_, un conseiller de Louis XI, qui nanmoins s'associe
 la raction fodale contre sa fille.--Ses belles pages dmocratiques
n'ont pas d'autre sens.--Son procs avec les Thouars est aux
_Archives_ (_section judiciaire_).

Les sources manuscrites sont fort pauvres pour ces trente annes
(1483-1514).--Les collections de la Bibliothque, riches pour Louis
XI, abondantes pour Franois Ier, surabondantes et dbordantes pour
les derniers Valois, sont indigentes pour les rgnes de Charles VIII
et de Louis XII.--Gaignires ne donne rien ou presque rien. Cela
tonne surtout pour Louis XII, qui, dans sa guerre au pape, fut oblig
de faire un appel continuel  l'opinion.--Il est infiniment probable
que le roi, fort timide, et la reine Anne, fort dvote, ont dtruit,
autant qu'ils pouvaient, la trace de leurs tmrits.--Les _Registres
du Parlement_ et ce qui reste des archives de la _Chambre des Comptes_
sont encore la principale source.--Dans les actes judiciaires, on a
gnralement dtruit les papiers des Commissions auxquelles on
renvoyait la plupart des procs politiques.]

Les bandes provenales de la maison d'Anjou, qu'ils avaient vues de
temps  autre, ne leur avaient rien rvl de tel. Les armes de
Charles le Tmraire, o servaient nombre d'Italiens, ne donnaient pas
non plus l'ide de celle-ci. Sauf l'avant-garde suisse, elle tait
toute franaise. La diversit d'armes et de provinces y concourait 
l'unit. Sa force principale, unique alors, tait l'artillerie, arme
nationale, organise sous Charles VII et devenue mobile, qui devait 
cette mobilit une action dcisive et terrible[15]. Il y avait bientt
un demi-sicle que cette rvolution dans la guerre avait eu lieu en
France. Les Italiens n'en savaient rien encore ou ddaignaient de
l'imiter.

[Note 15: Comparez les Italiens Paul Jove et Guichardin, les Franais
la Trmouille, etc., et les deux pices rarement cites du _Voyage
littraire de deux Bndictins_, t. II, p. 184 et p. 379. La diversit
d'valuation peut tenir  ce que les uns comptent l'arme avant le
passage des Alpes, les autres  Florence ou  Rome. Mme incertitude
sur la force relle de l'arme de Bonaparte en 1796. Selon sa
Correspondance, il avait 45,000 hommes contre 76,000; selon ses
Mmoires, 30,000 contre 80,000; selon Jomini 42,000 contre 52,000.]

L'arme, forte de soixante mille hommes au passage des Alpes, ayant
laiss des corps dtachs sur tout son chemin, n'en comptait gure, 
Rome, plus de trente mille. Mais c'tait le nerf mme, les plus lestes
et les mieux arms; pour tre dgage des faibles et des tranards,
elle n'tait que plus redoutable.

En tte marchait, au bruit du tambour, en mesure, le bataillon
barbare des Suisses et Allemands, bariols de cent couleurs, en courts
jupons et pantalons serrs. Beaucoup taient de taille norme, et pour
se rehausser encore, ils se mettaient au casque de grands panaches.
Ils avaient gnralement, avec l'pe, des lances aigus de frne; un
quart d'entre eux portait une hallebarde (le fer en hache, surmonte
d'une pointe  quatre angles), arme meurtrire dans leurs mains, qui
frappait de pointe et de taille; chaque millier de soldats avait cent
fusiliers. Ces Suisses mprisaient la cuirasse; le premier rang
seulement avait des corselets de fer.

Derrire ces gants suisses venaient cinq ou six mille petits hommes
noirs et brls,  mchantes mines, les Gascons, les meilleurs
marcheurs de l'Europe, pleins de feu, d'esprit, de ressources, d'une
main leste et vive, qui tiraient dix coups pour un seul.

Les gens d'armes suivaient  cheval, deux mille cinq cents, couverts
de fer, ayant chacun, derrire, son page et deux varlets; plus, six
mille hommes de cavalerie lgre. Troupes fodales en apparence, mais
tout autres en ralit. Gnralement les capitaines n'taient plus des
seigneurs conduisant leurs vassaux, mais des hommes du roi commandant
souvent de plus nobles qu'eux.

En France, dit Guichardin, tous peuvent arriver au commandement.

Les gros chevaux de cette cavalerie, taills  la mode franaise, sans
queue et sans oreilles, tonnaient fort les Italiens et leur
semblaient des monstres.

Les chevau-lgers portaient le grand arc anglais d'Azincourt et de
Poitiers, qui, band au rouet, dardait de fortes flches. Les Franais
avaient ainsi adopt les moyens de leurs ennemis.

Autour du roi marchaient  pied, avec la garde cossaise, trois cents
archers et deux cents chevaliers tout or et pourpre; sur l'paule, des
masses de fer.

Trente-six canons de bronze, pesant chacun six mille, puis de longues
couleuvrines, une centaine de fauconneaux venaient ensuite lestement,
non trans par des boeufs  l'italienne, mais chaque pice tire par
un rapide attelage de six chevaux, avec affts mobiles, qui, pour le
combat laissaient leur avant-train, et sur-le-champ taient en
batterie.

Tout cela se dessinait aux flambeaux, sur les palais de Rome et dans
la profondeur des longues rues, avec des ombres fantastiques, plus
grandes que la ralit, d'un effet sinistre et lugubre. Tout le monde
comprenait que c'tait l une grande rvolution et plus que le passage
d'une arme; qu'il en adviendrait non-seulement les tragdies
ordinaires de la guerre, mais un changement gnral, dcisif dans les
moeurs et les ides mme. Les Alpes s'taient abaisses pour toujours.

Ce qu'il y avait de moins imposant dans l'arme, c'tait sans
contredit le roi Charles VIII, jeune homme faible et relev nagure de
maladie, petit, la tte grosse, visiblement crdule et sans
mchancet; il tait tout entour de cardinaux, gnraux, grands
seigneurs. Mais les vrais rois, ses conseillers intimes, taient son
valet de chambre, de Vesc, et un ancien marchand, Brionnet; l'un
dguis en snchal, l'autre en prlat. C'taient eux qui, depuis dix
ans, animaient le jeune homme, le prparaient  cette expdition,
malgr sa soeur Anne de France et tous les vieux conseillers de Louis
XI.  quatorze ans, il demandait qu'on lui ft venir un _portrait de
Rome_.

Rien n'indique que ces deux favoris aient t aussi malhabiles qu'on
l'a dit. Mais ils n'en furent pas moins funestes par leur avidit,
leur bassesse de coeur, dans les affaires de l'Italie et de l'glise.

On voit qu'une grande flotte avait t arme pour seconder
l'expdition; que trois mille tentes et pavillons suivirent pour la
campagne d'hiver; que les alliances italiennes avaient t prvues et
mnages: le duc de Milan devait avoir Otrante, Venise, quelque port 
l'entre de l'Adriatique. Si l'on ne prit ni vivres ni argent, c'est
qu'on crut que, faisant la guerre dans le plus riche pays de l'Europe,
on trouverait des ressources chez ceux qui imploraient l'invasion, que
cinquante mille Franais arms sauraient se faire nourrir partout.

Tous savaient et prvoyaient ds longtemps l'vnement; tous en furent
terrifis. Une chose tait visible: c'est que la France tait
trs-forte, et que seule elle l'tait. L'Espagne, quoique runie sous
Ferdinand et Isabelle qui venaient de prendre Grenade, n'tait pas
prpare encore. Cette France qu'on croyait puise, qui avait diminu
l'impt, rduit la gendarmerie, elle apparut tout  coup regorgeant de
moyens et d'armes de tous genres, d'armes spciales, arquebusiers,
artillerie, que n'avait nulle autre puissance.

On avait cru,  la mort de Louis XI, que son ouvrage, oeuvre d'art
trs-pnible, retomberait en poudre. Cette oeuvre, l'unit de la
France, avait pourtant sa lgitimit naturelle qui devait la
perptuer. L'unit qui naissait dans la dcomposition de la tyrannie
fodale au XIIIe sicle avait t, il est vrai, brise de nouveau par
la maladresse des rois, qui refirent une seconde fodalit. Louis XI
avait expi cette faute, et, par un miracle de patience et de ruse,
cras celle-ci  la sueur de son front. Mais tait-elle vraiment
anantie, et n'allait-elle pas reparatre?

Il y avait apparence. Lui mort, l'impt cessa; plus d'argent, plus de
Suisses; ils partirent tous. La royaut dsarme, avec un roi de
treize ans sous une soeur de vingt, gisait  terre: princes et grands,
nobles, clerg, tous accourent, crient, pendent ses domestiques, mais
ils ne peuvent ramasser le pouvoir[16]. Le plus vivant encore, aprs
tout, c'tait le mort. Et le plus terrible. Il n'y en avait pas un
qui ne plit et ne claqut des dents, s'il et reu  l'improviste un
parchemin sign: Loys.

[Note 16: Nos archives possdent cent trente actes sur le procs
d'Olivier le Daim, Coctier et Doyac. Le Parlement procda contre
Olivier avec une violence, disons-le, avec une fureur extraordinaire.
Le pauvre diable ne pouvait chapper, ayant contre lui l'vque de
Paris, l'Universit, enfin tous ceux qui en voulaient  Louis XI. Son
grand crime tait d'avoir, par ordre de son matre, emprisonn un
greffier et mme un conseiller du Parlement. Il ne pouvait se
justifier par aucun ordre crit. Il fut trait avec une extrme
barbarie. On lui fit porter un carcan dans son cachot, et un
chirurgien fit rapport qu'il tait bless par ses fers. L'arrt rendu:
Fust mis en dlibration si on avertiroit le Roy. Conclu a est par
la cour que le dict arrest sera excut _sans aucunement en avertir le
Roy_, veues ses lettres, etc. Le greffier rapporte qu'il mourut avec
fermet, en montrant la plus grande attention pour faire payer ses
moindres dettes. _Registres du Parlement, Criminel, reg. 46, 49._]

Ces pauvres gens, princes et seigneurs, le duc d'Orlans en tte,
n'ayant aucune force en eux, en demandent  une ombre,  cette
crmonie qu'on appelait les _tats gnraux_. Je suis fch de voir
que tous les historiens se soient tromps sur ces tats de 1484, qui
ne sont autre chose qu'une raction de l'aristocratie. Rien qui
ressemble moins aux vrais et srieux tats de 1357, qui furent la
nation mme, autant qu'on pouvait la reprsenter alors. Ceux de 1484
furent une comdie. De grandes provinces, comme la Guienne, la
Provence, daignrent  peine y prendre part. Paris, qui avait fait
1357 et 1409, sous Marcel et les Cabochiens, sentit parfaitement qu'il
n'y avait rien  faire.

L'ouverture est fort thtrale. Tous accusent le dernier rgne. On
montre le frre d'Armagnac, on montre les enfants de Nemours, il faut
leur rendre au moins leurs biens; les lgendes lugubres sont forges
par les avocats  l'appui des demandes. Il faut rendre aux Saint-Pol,
rendre aux Croy, rendre  Ren,  la maison d'Anjou. Et tout  l'heure
les trangers vont venir  leur tour. Aux princes, aux seigneurs, aux
voisins, par piti pour les uns, justice pour les autres, il et fallu
rendre la France.

Le tout pour la France elle-mme et dans son intrt. Le peuple! la
nation! le droit! c'est le cri gnral. Revenir aux armes, aux impts
du bon roi Charles VII, remonter de vingt ou trente ans, pour les
ventes surtout, pouvoir racheter les biens alins alors avec
condition de rachat. Les prix de rachat stipuls si anciennement
taient minimes. Les nobles eussent tout repris pour rien, ruin les
acheteurs, qui taient les bourgeois.

Les deux provinces o les rois de clocher se trouvaient le plus forts
taient la Normandie et la Bourgogne. Et ce furent elles aussi qui
parlrent le plus _pour le peuple_.

Un dput surtout tonna l'assemble, le Bourguignon Philippe Pot,
docile courtisan de Charles le Tmraire, puis de Louis XI. Ce
spirituel parleur (l'un des brillants conteurs des _Cent Nouvelles_)
fit taire tous ces amis du peuple, en passant de cent lieues tout ce
qu'ils avaient dit. Tout pouvoir vient du peuple, dit-il, tout
pouvoir lui retourne. Et par le peuple, j'entends tout le monde; je
n'en excepte aucun _habitant_ du royaume.

Le peuple a fait les rois, et c'est pour lui qu'ils rgnent... Le roi
manquant, la puissance appartient aux tats.

Cela finit toute dclamation qui eut popularis les princes. Ce
discours, d'excellent effet, fut probablement concert avec la soeur
du roi; car je vois Philippe Pot attach  l'ducation de Charles
VIII.

Il tait difficile, au reste, de se mprendre sur le sens des plaintes
que les nobles portaient au nom du peuple. Ils demandaient justement
les deux choses que le peuple redoutait; qu'on leur rendit les places
frontires, qui, dans leurs mains, avaient tant de fois ouvert la
France aux ravages de l'ennemi, et que l'on respectt leur droit de
chasse, c'est--dire le ravage permanent des terres, l'impossibilit
de l'agriculture.

Tout avorta. La langue d'oil et la langue d'oc ne purent jamais
s'entendre. Les hommes du parti d'Orlans ne tirrent rien des tats
pour leur prince qu'un peu d'argent; du parlement, que la mort du
barbier de Louis XI; de Paris, qu'ils rgalrent fort de ftes et de
caresses princires, rien que des mots timides[17].

[Note 17: Il faut lire avec plus de critique qu'on ne l'a fait
jusqu'ici le procs-verbal de Masselin, surtout le fameux discours
tant cit de Philippe Pot. Le manuscrit le plus ancien qu'ait eu
l'diteur, M. Bernier, est une copie de la fin du XVIe ou du
commencement du XVIIe sicle. Si elle a t faite aprs les tats de
la Ligue, il y a  parier que cette copie et les suivantes auront t
interpoles.]

Cette raction hypocrite de l'aristocratie trouva sa barrire, son
obstacle, un second Louis XI, dans sa trs-ferme et politique fille,
Anne de France, et dans Pierre de Beaujeu, son mari, cadet de Bourbon,
qui, sans titre ni pouvoir lgal, rgnrent sous Charles VIII. La
France tait pour Anne en ralit, et elle put sauver l'oeuvre du
dernier rgne, conservant au royaume ses barrires rcemment
conquises, cette belle ceinture de provinces nouvelles. Elle la ferma
par la Bretagne, dont Charles VIII pousa l'hritire.

Il reste fort peu d'actes d'Anne de Beaujeu. Il semble qu'elle ait mis
autant de soin  cacher le pouvoir que d'autres en mettent  le
montrer. Le peu d'criture qu'on a de sa main est d'un caractre
singulirement dcid, vif et fort, qui tonne parmi toutes les
critures gauches et lourdes du XVe sicle.

Le 15 juillet 1830, madame la duchesse d'Angoulme passant en
Bourbonnais et visitant l'abbaye de Souvigny, spulture des ducs de
Bourbon, se fit ouvrir leurs caveaux et voulut les voir dans leurs
cercueils. Tout tait poussire, ossements disperss. Un de ces morts
avait mieux rsist, il gardait ses cheveux, de longs cheveux
chtains: c'tait Anne de Beaujeu.

Le spectacle est curieux de voir cette femme de vingt ans, entoure,
il est vrai, du chancelier et autres conseillers de Louis XI,
reprendre la vie de son pre, djouer comme lui une _ligue du bien
public_, qu'on nomma trs-bien la _guerre folle_. Une premire
victoire ne fit qu'augmenter le danger. Les ligus appelaient
Maximilien des Pays-Bas, Richard III d'Angleterre, l'horrible Richard
III. Elle lui lana un concurrent, Tudor. Ce Tudor, Henri VII, aid
par elle, arme contre elle tout d'abord, passe en France, d'accord
avec Maximilien et Ferdinand le Catholique. La France craint un
dmembrement, et dans Maximilien elle voit l'Empereur, le souverain
des Pays-Bas, qui, par un mariage, va s'emparer de la Bretagne. Anne y
met trois armes, devance Maximilien, prend l'hritire, la marie 
Charles VIII. Elle peut alors, avec toutes ses forces disponibles,
montrer les dents aux allis, qui restent impuissants, ne trouvant ici
aucune prise.

Ces miracles semblent inexplicables, quand on voit que de si grandes
choses se firent avec des impts considrablement rduits. Mais l'tat
de la France avait normment chang, et changeait d'anne en anne.
On cultivait bien plus; bien plus de gens payaient l'impt et plus
facilement. C'tait moins le fait du gouvernement que le rsultat
naturel de la disparition des cruels mangeurs fodaux qu'avait mangs
le dernier roi. La folle et prodigue cour d'Anjou n'existait plus.
L'orgueil sauvage et meurtrier de la maison de Bourgogne n'effrayait
plus le Nord. Les Nemours et les Armagnacs n'taient plus en mesure
d'ouvrir la Gascogne  l'Espagne. Toute province avait dsormais sa
barrire. L'le-de-France, en profonde paix, travaillait, labourait,
derrire la Picardie; et celle-ci tait abrite par l'Artois. La
Champagne et le Bourbonnais taient gards par les Bourgognes. Le
Languedoc, garanti par les acquisitions nouvelles, redevenait le grand
et magnifique centre du Midi.

La mmoire d'Anne de Beaujeu serait trop grande si cet habile
continuateur de Louis XI contre la fodalit n'et prcisment relev
son plus dangereux reprsentant dans le trop fameux conntable de
Bourbon. Par un fatal orgueil, qui dment tous ses actes et fait
douter de son gnie, elle entassa sur cette jeune, audacieuse et
mauvaise crature, une fortune norme de je ne sais combien de
provinces.

Elle tait trs-contraire  l'expdition d'Italie, et croyait toujours
retenir son frre. Il lui chappa un matin.

Il avait t nourri dans ces ides. Louis XI, malgr ses embarras
innombrables, n'avait jamais un moment dtourn les yeux de l'Italie.
Jeune, encore dans son Dauphin, il avait vis le Pimont, intrigu
pour se faire demander par Gnes pour seigneur. Vieux, il acquit
soigneusement les droits de la maison d'Anjou.

Il tait facile  prvoir que la France serait force tt ou tard
d'envahir l'Italie. Appele dix fois, vingt fois peut-tre, elle avait
fait la sourde oreille, laissant dmler cette affaire entre
l'Aragonais et le Provenal qui, depuis deux cents ans, se disputaient
le royaume de Naples. Mais le temps arrivait o l'Italie allait
infailliblement devenir la proie d'une grande puissance. Deux
paraissaient  l'horizon, l'Espagne et l'empire turc.

Celui-ci tait un empire, mais bien plus encore un grand mouvement de
populations musulmanes, qui, chaque anne, par un progrs fatal,
gravitait vers l'ouest et venait heurter l'Italie. Au midi, il se
rvlait comme force maritime. Il venait de dtruire Otrante,
phnomne sinistre qui inaugura pour toutes les ctes les ravages des
barbaresques, l'enlvement priodique des populations. Au nord, il se
montrait dans l'Istrie, le Frioul et autres tats vnitiens, par son
ct tartare, je veux dire par ces courses d'immense cavalerie
irrgulire qui, rptes annuellement, rendaient le pays inhabitable,
incultivable, dsert, et prparaient ainsi la conqute dfinitive.

Les sultans ottomans entranaient le monde barbare par l'attrait de
ces pillages, par l'ide religieuse et la haine de l'idoltrie
chrtienne, par le serment de prendre Rome. Leurs guerres,  cette
poque, taient effroyablement destructrices.

C'tait jouer un jeu terrible que de les appeler, comme faisait Venise
contre Naples, et celle-ci contre Venise.

Nous n'hsitons pas toutefois  dire qu'une invasion espagnole tait
peut-tre plus  craindre que celle du Turc.

L'Espagne, en ce moment, consommait sur elle-mme une oeuvre
pouvantable: ayant achev dans la destruction l'oeuvre de l'pe,
elle organisait celle du feu; on n'avait vu rien de pareil depuis les
Albigeois. Par les bchers, par la ruine et la faim, par la
catastrophe d'une fuite subite, pleine de misres et de naufrages,
prirent en dix annes presque un million de Juifs, autant de Maures.
L'inquisition, refaite sur une base nouvelle et dans une extension
immense, emplit l'Espagne de sa royaut, jusqu' braver le roi et le
pape; elle ne craignait pas d'envahir les revenus de la couronne; elle
brlait ceux que le pape innocentait  prix d'argent. Elle dressa aux
portes de Sville son chafaud de pierres, dont chaque coin portait un
prophte, statues de pltre creux o l'on brlait des hommes; on
entendait les hurlements, on sentait la graisse brle, on voyait la
fume, la suie de chaire humaine; mais on ne voyait pas la face
horrible et les convulsions du patient. Sur ce seul chafaud d'une
seule ville, en une seule anne, 1481, il est constat qu'on brla
deux mille cratures humaines, hommes ou femmes, riches ou pauvres,
tout un peuple vou aux flammes. Quatorze tribunaux semblables
fonctionnaient dans le royaume. Pendant ces premires annes surtout,
de 1480  1498, sous l'inquisiteur gnral, Torquemada, l'Espagne
entire fuma comme un bcher.

Excrable spectacle! et moins encore que celui des dlations. Presque
toujours c'tait un dbiteur qui, bien sr du secret, comme en
confession, venait de nuit porter contre son crancier l'accusation
qui servait de prtexte. C'est ainsi qu'on payait ses dettes dans le
pays du Cid. Tout le monde y gagnait, l'accusateur, le tribunal, le
fisc. L'apptit leur venant, ils imaginrent, en 1492, la mesure
inoue de la spoliation d'un peuple. Huit cent mille juifs apprirent
le 31 mars qu'ils sortiraient d'Espagne le 31 juillet; ils avaient
quatre mois pour vendre leurs biens; opration immense, impossible, et
c'est sur cette impossibilit que l'on comptait; ils donnrent tout
pour rien, une maison pour un ne, une vigne pour un morceau de
toile. Le peu d'or qu'ils purent emporter, on le leur arrachait sur
le chemin; ils l'avaient alors; mais, dans plusieurs pays o ils
cherchrent asile, on les gorgeait, les femmes surtout, pour trouver
l'or dans leurs entrailles.

Ils s'enfuirent en Afrique, en Portugal, en Italie, la plupart sans
ressources, mourant de faim, laissant partout des filles, des enfants
 qui les voulait. Des maladies effroyables clatrent dans cette
tourbe infortune et gagnrent l'Europe. L'Italie vit avec horreur
vingt mille juifs mourir devant Gnes, elle fut tout entire envahie
de ces spectres, avant l'invasion de Charles VIII.

Si l'Espagne n'et pas eu la rivalit de la France dans la conqute
d'Italie, son invasion,  cette poque, aurait t celle de
l'inquisition; l'Italie serait devenue, elle aussi, un bcher. Ce
malheur n'eut pas lieu. L'invasion, retarde, mnage, fut toute
politique. L'Italie rsista gnralement; Milan et Naples luttrent,
non sans succs.

L'inquisition romaine, corrompue et vnale, brla des victimes
individuelles, mais non pas des peuples entiers.

 cela tint aussi que, dans la servitude, le caractre italien ne
reut pas l'atteinte mortelle que lui aurait donne la police de
l'inquisition.

La destruction que celle-ci opra fut surtout celle des mes. Tout
homme fut tenu constamment dans l'asphyxie d'une peur continuelle,
sentant toujours l'espion derrire lui, que dis-je? ne se rassurant
qu'en se faisant espion.

Une aridit effroyable s'empara du pays, dans tous les sens. En
chassant les Maures et les juifs, l'Espagne avait tu l'agriculture,
le commerce, la plupart des arts.

Eux partis, elle continua l'oeuvre de mort sur elle-mme, tuant en soi
la vie morale, l'activit d'esprit. Cette strilit terrible et gagn
l'Italie, si l'Espagne, sans concurrent, en et pris possession au
tragique moment o l'inquisition rgna seule.

L'Espagne, dans son gnie farouche, n'tait nullement le disciple aim
de l'Italie, nullement l'interprte qui devait la traduire au monde.

La France, au contraire, arrivait dans des conditions favorables 
cette grande initiation, peu arrte, flottante et d'autant plus
docile.

Dans son ardente avidit de boire  cette coupe, elle aurait voulu
absorber l'Italie tout entire; elle prit et le mal et le bien. Mme
souvent elle prfra le mal.

N'importe, elle s'imbiba au total, se pntra, se transforma, de ce
fcond esprit. Et elle n'en fut pas absorbe.

Tout au contraire, elle trouva sa propre original contact, elle devint
elle-mme pour le salut de l'Europe et de l'esprit humain; elle-mme,
je veux dire le vivant organe de la Renaissance.

Ni les Espagnols, ni les Allemands, ne comprirent rien  l'Italie.

L'invasion tait infaillible, commence ds longtemps; l'Italie la
voulait et y travaillait.

L'invasion des deux fanatismes, musulman, espagnol, aurait t un fait
horrible, sans le contre-poids de la France.

L tait son vrai rle, sa mission. Nous ne reprochons nullement aux
ministres de Charles VIII d'avoir prsent leur matre comme chef de
l'Europe contre les Turcs, et d'avoir cherch en Italie l'avant-poste
de la dfense gnrale. Nous les blmons seulement de n'avoir pas
persvr.

Une mesure tonnante pour les contemporains de Commines, de Machiavel,
ce fut celle qu'on avait loue dans saint Louis, et qu'on blma dans
Charles VIII, celle d'ouvrir son rgne par une restitution.  ses
voisins Maximilien et Ferdinand, il rendit les conqutes de Louis XI,
le Roussillon, la Franche-Comt et l'Artois, ne leur demandant rien
que de lui permettre de les couvrir des Turcs et de respecter en lui
le dfenseur de la chrtient.

Cela pouvait tre hasardeux; mais sans nul doute on achetait ainsi les
sympathies de l'Europe, on partait avec tous ses voeux. Cette faute,
si c'en tait une, n'eut pas fait tort  Huniade. Il fallait seulement
la soutenir, cette belle faute, se montrer grand et rester digne des
voix prophtiques qui proclamaient la France au del des Alpes, et qui
l'appelaient l'envoye de Dieu.




CHAPITRE II

DCOUVERTE DE L'ITALIE

1494-1495


 Italie!  Rome! je vais vous livrer aux mains d'un peuple qui vous
effacera d'entre les peuples. Je les vois qui descendent affams comme
des lions. La peste vient avec la guerre. Et la mortalit sera si
grande, que les fossoyeurs iront par les rues, criant: Qui a des
morts? Et alors l'un apportera son pre et l'autre son fils...  Rome!
je te le rpte, fais pnitence! Faites pnitence,  Venise! 
Milan!...

Ils crivent  Rome que j'attire le mal sur l'Italie. Hlas!
l'attirer et le prdire, est-ce la mme chose?

Florence, qu'as-tu fait? Veux-tu que je te le dise? Ton iniquit est
comble; prpare-toi  quelque grand flau. Seigneur, tu m'es tmoin
qu'avec mes frres je me suis efforc de soutenir par la parole cette
ruine croulante; mais je n'en puis plus, les forces me manquent. Ne
t'endors pas,  Seigneur! sur cette croix. Ne vois-tu pas que nous
devenons l'opprobre du monde? Que de fois nous t'avons appel! que de
larmes! que de prires! O est ta providence? o est ta bont? o est
ta fidlit? tends donc ta main, ta puissance sur nous! Pour moi, je
n'en puis plus; je ne sais plus que dire. Il ne me reste qu' pleurer
et qu' me fondre en larmes dans cette chaire. Piti, piti,
Seigneur! (Trad. de Quinet, _Rvolutions d'Italie_.)

Ces paroles heurtes, brises  chaque instant, mles de cris, de
larmes, de sanglots, des douloureux silences d'une douleur trop pleine
qui ne se fait plus jour, taient recueillies, prises au vol, pour
ainsi dire, dans les glises de Florence par les nombreux croyants.
Ils les ont crites et transmises. Nous entendons encore, dans son
incohrence nave et pathtique, Jrme Savonarole. Cette voix d'un
monde fini,  travers le bcher,  travers les flammes et les sicles,
est venue jusqu' nous.

Des hommes de gnie bien divers ont cout Savonarole, et lui portent
tmoignage, Michel-Ange, Commines et Machiavel.

Le premier a t son verbe dans les arts, il a reproduit son effort,
crit sa parole tonnante, son immense douleur, dans les peintures de
la Sixtine.

Machiavel, non moins frapp peut-tre, s'est, pour cette raison mme,
jet dans l'extrme oppos. Dieu ne faisant plus rien pour l'Italie,
l'aptre et le martyr n'ayant t d'aucun secours, Machiavel invoqua,
pour le salut de la patrie, une politique sans Dieu; le ciel manquant,
il appela l'enfer.

Sur l'homme mme, tous sont d'accord. Ils le jugent, comme le juge
l'avenir, un vrai voyant, un prophte, un martyr, en qui l'Italie se
crucifia elle-mme.

La grandeur de Savonarole, a dit trs-bien Edgar Quinet, est d'avoir
senti que, pour sauver la nationalit italienne, il fallait porter la
rvolution dans la religion mme. (_Rvol. d'Italie_).

 quoi nous ajoutons: L'impuissance de Savonarole et de l'Italie,
dont il fut la voix, fut de croire que cette rvolution se ferait dans
l'enceinte de l'ide chrtienne, de la contenir dans la mesure du
Christ, qu'elle dpassait de toutes parts, comme l'avaient senti
Joachim de Flors et les voyants du XIIIe sicle.

Son principal ouvrage, le _Triomphe de la croix_, est un effort pour
dmontrer logiquement, scolastiquement,  un peuple raisonneur, que le
christianisme est raisonnable, qu'il rpond  tous les besoins de la
raison.

Le retour  la foi, la rforme des moeurs, amens par la terreur
salutaire de l'invasion, c'est toute la porte de sa tentative. Il se
dfend, dans ses interrogatoires, d'avoir lu ou got les prophties
d'vangile ternel qui essayaient d'agrandir et de renouveler le
dogme. L'extrme tendresse de coeur qui clate dans ses sermons ne lui
permettait pas sans doute de toucher  l'glise malade. Il respecta
tellement la vieille mre qu'il ne fit rien pour la sauver. Il la
respecte en la papaut mme, souille et croule. Il la respecte
dans Alexandre VI. Il est mort sans que tant d'ennemis eussent pu
surprendre en lui la moindre nouveaut.

Que fut-il donc? une ide? Non. Il ne fut rien qu'une voix de douleur,
la voix de la mort du pays.

Voix sainte? Oui. Mais fut-elle innocente politiquement? On a pu en
douter. Celui qui proclame la mort, c'est celui qui l'achve. En
attendrissant tellement le mourant sur lui-mme, il peut finir son
dernier souffle. Il rvle du moins le secret de son agonie.

L'Europe, tellement ignorante, aveugle et relativement barbare, en
tait  savoir que l'Italie n'existait plus. Elle ne le crut bien
qu'en le lui entendant proclamer elle-mme.

Ce prophte de mort, docteur en l'art de bien mourir, et-il un secret
pour la vie? un moyen de rsurrection? Ni pour l'tat, ni pour
l'glise. Au premier, il n'apporte que la rsignation, qui confirme la
mort en l'acceptant. Et  l'glise, il n'offre que le conseil (inutile
pour les religions autant que pour l'individu) de retourner  sa
jeunesse, d'tre ce qu'elle fut, et de se rformer dans son ide
originelle, tellement dpasse par le temps.

Il fut un vrai voyant pour la mort et le dsespoir. Son erreur fut le
songe de la restauration du droit par l'tranger. En son coeur pur, le
vieux pch hrditaire de l'Italie eut pourtant une place, la foi 
la justice trangre, l'appel au podestat barbare. Ce podestat, pour
Dante, est l'Allemand, masqu du faux nom de Csar; pour Savonarole,
le Franais, sous son faux nom de trs-chrtien.

Il voyait l'avenir, dit son disciple Pic de la Mirandole, aussi
clairement qu'on voit _que le tout est plus grand que la partie_. Je
le crois. Mais le prsent, le voyait-il? le connut-il? Eut-il l'ide
du problme insoluble au jugement duquel il appelait Charles VIII?
Connaissait-il ce juge qu'il appelait, cette France barbare, mais
point du tout nave, et qui n'apportait  un tel jugement ni la
lumire de l'ge mr, ni la rectitude des instincts d'enfance, mais
une avidit aveugle de plaisir, une fougue meurtrire de plaisir, de
destruction?

Telle tait cette France: jouir ou tuer. Elle n'tait pas froce par
ivresse, comme les Allemands; ni prement cruelle par avarice ou
fanatisme, comme les Espagnols; mais plutt outrageuse par lgret ou
sensualit, quelquefois capricieusement sanguinaire, par accs de
chaleur du sang.

Les Franais eurent aussi de trs-mauvais initiateurs en Italie, les
Suisses et Allemands de leur avant-garde, qui, quoique souvent venus
dans le pays, n'y comprenaient rien et le dtestaient, qui s'y
rendaient malades en s'engloutissant dans les caves, et se figuraient
toujours qu'on les empoisonnait. Ces brutes tiraient aussi vanit de
leur barbarie.  la premire rencontre,  Rapallo, prs Gnes, les
Suisses, pour faire les braves devant les Franais, non-seulement
turent les hommes arms et combattant, mais des prisonniers qui se
rendaient, et enfin des malades dans leurs lits. Les ntres ne
voulurent pas rester au-dessous, ils imitrent ce bel exemple,  la
premire bourgade qu'ils trouvrent et emportrent d'assaut. C'tait
aussi le sot orgueil de ne pas vouloir qu'on tnt un seul jour devant
l'arme royale, o tait le Roi en personne.

Telle arme et tel roi, sensuel, emport. Il s'tait rvl ds Lyon,
o il s'amusa si bien qu'on crut qu'il ne passerait pas les Alpes. Et
quand il les eut passes, quand le duc de Milan fut venu  sa
rencontre avec un cortge de dames, il s'amusa si bien qu'on crut
encore qu'il n'irait pas plus loin. Il n'en pouvait plus  Asti et y
tomba malade; les uns disent de la petite vrole, d'autres de la
maladie nouvelle qui clata cette anne mme, qui envahit l'Europe et
qu'on appela le mal franais.

La dcouverte de l'Italie avait tourn la tte aux ntres; ils
n'taient pas assez forts pour rsister au charme.

Le mot propre est dcouverte. Les compagnons de Charles VIII ne furent
pas moins tonns que ceux de Christophe Colomb.

Except les Provenaux, que le commerce et la guerre y avaient souvent
mens, les Franais ne souponnaient pas cette terre ni ce peuple, ce
pays de beaut, o l'art, ajoutant tant de sicles  une si heureuse
nature, semblait avoir ralis le paradis de la terre.

Le contraste tait si fort avec la barbarie du Nord que les
conqurants taient blouis, presque intimids, de la nouveaut des
objets. Devant ces tableaux, ces glises de marbre, ces vignes
dlicieuses peuples de statues, devant ces vivantes statues, ces
belles filles couronnes de fleurs qui venaient, les palmes en main,
leur apporter les clefs des villes, ils restaient muets de stupeur.
Puis leur joie clatait dans une vivacit bruyante.

Les Provenaux qui avaient fait les expditions de Naples avaient t
ou par mer ou par le dtour de la Romagne et des Abbruzes. Aucune
arme n'avait, comme celle de Charles VIII, suivi la voie sacre,
l'initiation progressive qui, de Gnes ou de Milan, par Lucques,
Florence et Sienne, conduit le voyageur  Rome. La haute et suprme
beaut de l'Italie est dans cette forme gnrale et ce _crescendo_ de
merveilles, des Alpes  l'Etna. Entr, non sans saisissement, par la
porte des neiges ternelles, vous trouvez un premier repos, plein de
grandeur, dans la gracieuse majest de la plaine lombarde, cette
splendide corbeille de moissons, de fruits et de fleurs. Puis la
Toscane, les collines si bien dessines de Florence, donnent un
sentiment exquis d'lgance, que la solennit tragique de Rome change
en horreur sacre... Est-ce tout? Un paradis plus doux vous attend 
Naples, une motion nouvelle, o l'me se relve  la hauteur des
Alpes devant le colosse fumant de Sicile.

Tout se rsume dans la femme, qui est toute la nature. Les yeux noirs
d'Italie, gnralement plus forts que doux, tragiques et sans enfance
(mme dans le plus jeune ge), exercrent sur les hommes du Nord une
fascination invincible. Cette rencontre premire de deux races se
prcipitant l'une vers l'autre fut tout aussi aveugle que le contact
avide de deux lments chimiques qui se combinent fatalement. Mais,
pass la violence premire, la supriorit du Midi clata: partout o
les Franais firent un peu de sjour, ils tombrent invitablement
sous le joug des Italiennes, qui en firent ce qu'elles voulaient.

Charles VIII faillit en mourir, et y cda partout, souvent par
sensualit, souvent par sensibilit. Et cela le jeta dans des
difficults imprvues qui compliqurent fort sa situation d'arbitre de
l'Italie.

Elles apparurent ds la descente des Alpes; le roi, ds le premier
pas, ne se souvint plus de la politique et suivit la nature.

Dans la misrable situation o tait l'Italie, les intrts de famille
dominaient tout. La brouillerie de trois familles et de trois femmes
avait t l'occasion dcisive qui entrana l'invasion. Les trois
femmes taient Batrix d'Este, Isabelle d'Aragon, Alfonsine Orsini.

Batrix, la jeune et brillante fille du duc d'Este, sortie de cette
cour qu'ont illustre l'Arioste et le Tasse, avait besoin d'un trne
et sigeait sur celui de Milan. Son mari, noir et vieux, n'tait pas
duc de Milan, mais simplement rgent pour son jeune neveu, Jean-Galas
Sforza, maladif, incapable, qu'il tenait enferm. Ce rgent, Ludovic
le More, habile homme et faible mari, ne pouvait quitter le pouvoir
pour le cder  un idiot; Batrix ne l'et pas permis.

Le jeune duc cependant, dans sa rclusion, n'en avait pas moins pous
la fille du roi de Naples, Isabelle d'Aragon. C'tait une princesse
ardente et fire, jalouse surtout de Batrix, qui trnait dans la plus
belle cour de l'Europe, pendant qu'Isabelle se consumait prs d'un
malade dans une prison. Elle se plaignait  son pre, qui menaait
Ludovic et le sommait de rendre le trne  son neveu.

Ludovic jusque-l avait t couvert par l'alliance de Florence. Il
n'avait pas  craindre qu'elle ouvrt le passage au roi de Naples,
tant qu'elle fut gouverne par Laurent le Magnifique, prudent arbitre
de l'quilibre italien. Tout changea  la mort de Laurent. Son fils
Pierre, qu'il avait eu d'une Romaine, Clarisse Orsini, avait lui-mme
pous Alfonsine Orsini, fille du conntable de Naples. Romain,
Napolitain de coeur, lev par sa mre, entretenu par sa femme dans un
orgueil de prince, Pierre prit hautement parti pour la lgitimit
princire, rompit la vieille alliance milanaise, menaa Ludovic, le
fora d'appeler les Franais.

Ce Pierre de Mdicis, aussi sage que Jean Galas, tait un athlte, un
acteur, figure de tournoi, de thtre. Il tait stupidement fier de
ses succs  la lutte,  la paume. L'hiver, il employait la main la
plus habile  faire des statues de neige, la main de Michel-Ange.

Ainsi c'tait la guerre de trois cours et de trois femmes.

Ds que le Roi arrive, il est habilement envelopp. Un prince gnreux
comme lui peut-il passer sans accorder une visite au pauvre duc
malade? Tous les ntres dj taient du parti d'Isabelle, sa jeune
femme, la fille de notre ennemi le Roi de Naples. Le Roi cde; il voit
ce mourant; il voit l'infortune princesse qui embrasse ses genoux,
les arrose de larmes. Nourri dans la lecture des romans de chevalerie,
le voil, ds l'entre de son expdition, en face d'une suppliante,
oblig de refuser sa protection  une femme. Il ne dit rien; mais
Ludovic comprit son coeur, sentit qu'il tait contre lui. Il le sentit
bien mieux quand Charles VIII,  peine entr dans la Toscane, lui
renvoya ses troupes italiennes. Il ne lui resta plus, aprs nous avoir
appels en Italie, qu' faire en sorte que nous y prissions. Galas
mourut  point, et l'on crut gnralement que Ludovic l'avait
empoisonn.

Mmes fautes en Toscane. Le roi, de mme, y agit contre ses amis et
ses allis naturels.

Un premier fort ayant t pris et tout tu, Pierre de Mdicis perd la
tte. Il ouvre la forteresse qu'il avait voulu dfendre. Florence
profite de son trouble, le chasse, reprend sa libert. Le pouvoir est
aux mains de ceux qui avaient appel, prophtis l'invasion. Ils
arrivent pleins de joie  Lucques pour saluer le roi; il leur tourne
le dos.

Il tait dj sous l'influence des agents des Mdicis. Il voyait, dans
son ignorance, Pierre comme un roi chass par ses sujets.

Ce fut bien pis quand il vit la femme de Pierre, Alfonsine Orsini, en
deuil, que la nouvelle rpublique avait eu la dbonnairet de laisser
chez elle. Savonarole l'avait voulu ainsi, protgeant tout ce qui
tenait aux Mdicis, empchant les vengeances. Voici donc encore une
princesse afflige, encore un appel au roi chevalier,  son devoir de
protger les dames. Celle-ci, fille du conntable de Naples que
Charles VIII devait combattre, alla au coeur du roi en lui demandant
s'il tait bien vrai qu'il voult la ruine, la mort de tous les siens.
Le roi fut fort touch, et il couta volontiers Brionnet, qui lui
faisait entendre qu'un prince tait son alli naturel plutt qu'une
rpublique. Il sacrifia tous les amis de la France, et expdia un
message  Mdicis pour le faire revenir.

En pntrant dans la Toscane, o ils suivaient la mer et les contres
du bas Arno, nos Franais commenaient  voir les signes trop
sensibles de la mort de l'Italie.

Ces contres si fertiles taient devenues marcageuses et malsaines
par l'abandon des canaux; c'tait dj presque un dsert; oeuvre de la
nature? Non, mais de l'homme et des mauvais gouvernements. L'Italie,
ds le XIIIe sicle, se dvorait elle-mme. Non que la population
gnrale et peut-tre diminu de beaucoup; mais la campagne tait
dlaisse pour les villes, qui la dominaient tyranniquement,
l'astreignant  certaines cultures, en dfendant telle autre. Entre
les villes elles-mmes, la plupart taient devenues de pauvres villes
sujettes que les cits souveraines tenaient trs-bas et durement.
Souveraines elles-mmes autrefois, ces rpubliques asservies avaient
dans leur glorieux pass une humiliation d'autant plus grande, de
mortelles douleurs dans leurs souvenirs.

Sismondi estime, d'aprs une valuation trs-vraisemblable, que
l'Italie, au XIIIe sicle, n'avait gure moins de un million huit cent
mille citoyens; qu'elle en eut le dixime au sicle suivant (cent
quatre-vingt mille), et au XVe, seulement le dixime de ce dixime,
dix-huit mille citoyens peut-tre.

Venise, dans ce nombre misrable, compte pour deux ou trois mille;
Gnes pour quatre ou cinq; Florence, Sienne et Lucques, en tout cinq
ou six mille. Tout le reste tait sujet de ces villes ou des tyrans.

Dix-huit mille hommes avaient intrt  dfendre l'Italie.

Ces dix-huit mille taient-ils libres? Oui, sous le bon plaisir du
Conseil des Dix  Venise;  Florence, sous l'autorit des Mdicis; 
Sienne, sous les Petrucci, etc.

Le gouvernement personnel portait ses fruits. La ville de la banque,
la riche Florence, qui absorbait les capitaux du monde, venait de
faire banqueroute. Pourquoi? parce que les Mdicis avaient ml leur
fortune avec celle de la rpublique. Leur somptuosit de princes
drangea leurs affaires, et ils ne sauvrent leur caisse qu'en faisant
sauter celle de l'tat.

En Romagne et partout, c'tait une foule de petites cours vaniteuses,
brillantes  l'envi, dvorantes, manges de parasites et mangeant
leurs sujets. Les gens de lettres, artistes et potes, chantaient
cette gloire coteuse.

L'horreur, c'tait  Naples, o le vieux roi aragonais, par-dessus
l'impt crasant, avait organis un gouvernement de famine, trafiquant
de tout ce qui se mange, spculant sur les jenes de ses maigres
sujets.

Tout cela couvert d'une fausse paix, de calme et d'art, d'un certain
mouvement pdantesque d'rudition.

L'Italie, en ralit, soupirait, haletait; elle attendait quelque
chose comme le jugement dernier. Ce n'tait pas seulement Savonarole
qui parlait; un mendiant  Rome, et d'autres avaient t les
trompettes de l'archange. Les habiles, le vieux Ferdinand, son fils
Alfonse, le pape Alexandre VI, vacillaient et flottaient, changeaient
sans cesse de rsolution. Que ceux qui doutent de la puissance des
remords et du Vengeur moral lisent ce drame, digne de Shakespeare.
Ferdinand meurt comme touff sous les ombres de ses victimes.
Alfonse, un politique, un guerrier, la plus forte tte de l'Italie,
devient comme idiot; il s'enfuit, se fait moine.

De toutes parts se levait le voile, et la ralit apparaissait. Le
mensonge croulait. Tout semblait se dissoudre, comme il arrive dans
les grandes pidmies, o, la main de Dieu pesant sur tous, il n'y a
plus ni fort ni faible; personne ne craint personne; tous se sentent
gaux, affranchis par la faiblesse commune.

Mais ce rveil simultan de tant d'lments diffrents, dsharmoniss
depuis longtemps, opposs et contraires, tait un embarras immense.
Charles VIII et-il t vritablement l'envoy de Dieu, guid par sa
lumire, ce n'et pas t trop pour juger un pareil procs. Dans un
pays o une dcomposition successive avait couch les uns sur les
autres tant de peuples et de cits dfuntes, il n'y avait pas de mort
si bien mort qui ne reprt la voix et ne rclamt ses atomes. Ceux-ci,
passs dans d'autres, taient revendiqus, dfendus par des morts
rcents. Pour faire revivre l'un, on se trouvait forc peut-tre
d'touffer l'autre et de le clore dfinitivement au spulcre.

La premire scne, bizarre et violente, d'un imprvu fantastique, eut
lieu  Pise. On vit un mort d'un sicle qui portait la parole, et,
presque au milieu du discours, un mort de cinquante ans parla. Ces
morts, c'taient les rpubliques de Pise et de Florence, la premire
touffe par l'autre, toutes deux rveilles  la fois (mme jour, 9
novembre).

Le roi entrait  Pise. Il marchait, entour de tous ses capitaines,
vers le fameux _Duomo_, o il allait entendre la messe. Il traversait,
entre la tour penche, le baptistre et le _Campo-Santo_, cette place
vnrable, pleine de hautes antiquits du lointain Moyen ge. Au seuil
du temple, un homme se jeta  lui, effar, comme un frntique; il
prit le roi aux genoux et embrassa ses jambes. Il parlait en franais
et avec une grande volubilit. Le roi ne put pas s'en tirer qu'il ne
lui ft un long discours. C'tait l'histoire de Pise, la plus tragique
d'Italie, ville morte en une fois, en un jour, quand tout son peuple
fut emport  Gnes; puis vendue aux marchands, aux Mdicis, qui ont
suc sa vie, ont dtruit son commerce, lui ont ferm la mer, et la
terre elle-mme, par une ngligence voulu et meurtrire, a t change
en marais, plus de canaux; la fivre organise pour l'extermination
d'un peuple...

Ici, les larmes lui vinrent dans une telle abondance qu'il s'arrta;
mais tout le monde continuait de l'couter. Il se leva alors violent
et furieux, et commena une terrible invective contre la concurrence,
la frocit de boutique, qui ne laissait pas seulement Pise affame
gagner sa vie avec la soie, la laine, et la faisait mourir du supplice
d'Ugolin... Cependant, grce  Dieu, au bout de cent annes, la
libert venait...  ce mot _libert_, le seul que le peuple entendt,
il s'leva de la foule un concert de cris et de larmes qui pera le
coeur des Franais. Le roi se dtourna, sans doute parce qu'il
pleurait lui-mme, et entra dans l'glise. Mais ses gens, tout mus,
hardis de leur motion (ce n'tait pas encore les courtisans bien
appris et dresss de la cour de Louis XIV), insistrent prs de lui et
continurent le discours du Pisan. Un conseiller du parlement du
Dauphin, qui s'appelait Rabot, qui tait en faveur et que le Roi
venait d'attacher  son htel, dit fortement: Pour Dieu, Sire! voil
chose piteuse! Vous devriez bien octroyer... Il n'y a jamais eu de
gens si maltraits que ceux-ci!... Le roi, sans trop songer, rpondit
vaguement qu'il ne demandait pas mieux. Rabot le quitte  l'instant
mme, retourne vers le parvis o tait la foule du peuple: Enfants,
le roi de France entend que votre ville ait ses franchises...

Vive la France! vive la libert! Tous se prcipitent au pont de
l'Arno. Le grand lion de Florence, qui tait l sur une colonne, est
emport par l'ouragan, et va, la tte en bas, s'enterrer dans le
fleuve.

Sans malice, dans son ignorance, le roi avait tranch le grand procs
des sicles. Ce procs n'tait pas celui de Pise et de Florence:
c'tait celui de toutes les villes sujettes, celui des cits
souveraines.

Proclam le librateur et le restaurateur du droit, quel droit
allait-il restaurer?  quelle poque remonter? Et quelle Italie
allait-on refaire?

La vraie, la forte, la vivante, tait celle du XIIIe sicle; mais le
mme peuple vivait-il? Les hommes du XVe sicle, tait-ce la mme
chose que les citoyens du XIIIe? Oui, si l'on jugeait par la tnacit
tonnante, hroque, que montra Pise  maintenir sa libert reprise
ainsi. S'il en tait partout de mme, il fallait  chaque ville rendre
son droit, consuls et podestat, bourse d'lection, cloche et glaive.
Plus de duch de Milan; les villes de l'ancienne Ligue lombarde
redevenaient autant de rpubliques. Plus d'tat de Venise. Vrone,
Vicence, Padoue, Brescia, renvoyaient leurs provditeurs. En Toscane,
dissolution complte; ce n'tait pas Pise seulement qu'il fallait
soustraire  Florence; mais les vnrables cits trusques, Volterra
et Cortone, Pistoya la guerrire, enfin les roquets d'Arezzo, comme
parle Dante. Tous rclamaient, tous s'isolaient. Un immense pass,
plein de rivalit, de gloire, de haine et de vengeance, surgissait de
la terre. Maintenant l'arbitrage de la France aurait-il la vertu
d'harmoniser cette discorde, de transformer les tyrannies brises en
fdrations volontaires? C'tait chose douteuse et dans l'avenir. Mais
la chose prsente et certaine, c'tait la dissolution de l'Italie.

Le roi n'avait pas quitt Pise qu'au milieu de la joie du peuple, qui
brisait les lions de Florence, arrivent les envoys florentins,
Savonarole en tte.

Enfin tu es venu, ministre de la justice, ministre de Dieu; c'est toi
que, depuis quatre ans, le serviteur inutile qui te parle prdisait
sans te nommer. Nous te recevons avec un coeur satisfait, avec un
visage joyeux. Ta venue a exalt les mes de tous ceux qui aiment la
justice. Ils esprent que par toi Dieu abaissera les superbes,
exaltera les humbles et renouvellera le monde. Viens donc joyeux,
tranquille et triomphant, puisqu'il t'envoie, Celui qui triompha pour
nous sur le bois de la croix. Nanmoins,  roi trs-chrtien! coute
mes paroles et grave-les dans ton coeur... Ne sois point l'occasion de
multiplier les pchs; protge l'innocence, les veuves, les pouses du
Christ qui sont aux monastres. D'autre part, sois clment, 
l'exemple de ton Sauveur. S'il y a des pcheurs dans Florence, il y a
des serviteurs de Dieu. Pardonne! Christ a bien pardonn!

Le sublime visionnaire, trs-positif ici pourtant et d'une politique
magnanime, demandait, avec plus de prcision qu'on ne l'et attendu,
deux points qui semblaient en effet essentiels: que les Franais ne se
fissent point har de l'Italie par leurs outrages aux femmes, et,
d'autre part, qu'ils pargnassent les ennemis de la France, les
ennemis de Savonarole, les partisans des Mdicis.

L'ide ne venait  personne que Charles VIII ft assez fou pour
adopter prcisment le parti contraire  la France pour ne pas
profiter du grand mouvement populaire qui se faisait en sa faveur.

Le roi ne rpondit que des paroles vagues, et, sur la route encore, il
refusa de dire comment il venait  Florence.

La nouvelle rpublique, qui se recommandait de lui, qui venait de
mettre ses lys sur le drapeau national, fut oblige  tout hasard de
se mettre en dfense  l'approche d'un si trange ami. Chaque
propritaire fit venir ses paysans, les arma, se pourvut de vivres, de
munitions, enfin se tint prt pour un sige.

Cependant le petit peuple, sans dfiance, va au-devant du roi avec de
joyeuses acclamations; le clerg chante des hymnes. Lui, si bien
accueilli, il entre en appareil de guerre, les armes hautes, la lance
 la cuisse. tabli au palais des Mdicis, il rpond aux hommages des
magistrats qu'il a conquis Florence, qu'il est chez lui.
Gouvernerait-il par lui-mme ou par les Mdicis? C'tait la seule
question. Les Florentins protestrent, et, des deux cts, l'attitude
devint trs-menaante.

Cependant les conseillers de Charles VIII, regardant bien Florence,
cette grande population, ces hautes et massives maisons de pierre, ces
rues troites o une arme peut, sans combattre, tre crase des
toits, commencrent  songer. Le valet de chambre de Vesc, l'vque
Brionnet, n'taient pas gens  affronter une telle entreprise.

Et d'ailleurs que voulait le roi? Hter sa marche vers Naples. Ils
s'en souvinrent alors. Aplatis tout  coup, ils tombrent honteusement
 demander une somme d'argent, se contentant de ranonner la ville
amie et allie qu'ils dsespraient de prendre.

Mais cette somme, ils la voulaient norme. Les Italiens, qui
reprenaient courage, refusrent net. L'un d'eux, arrachant le papier,
dit: Sonnez vos trompettes, nous sonnerons nos cloches. Enfin, pour
cent vingt mille florins, le roi les tint quittes et partit. Pour
cette somme, il faisait une triste concession; il abandonnait Pise, ne
stipulant pour elle que le _pardon de ses offenses_.

Il tuait Pise, mais n'avait pas moins tu Florence. Son passage devait
y porter des fruits de mort. La rpublique et le parti franais
devaient bientt prir. On put savoir alors combien Savonarole tait
un vrai prophte, voyant profondment le vieux pch du peuple et sa
fatalit. Il avait toujours dit que le roi de France viendrait  Pise,
et que ce jour-l mourrait l'tat de Florence.




CHAPITRE III

LA DCOUVERTE DE ROME--FORNOUE

1495


Quand Charles VIII entra dans Rome, le 31 dcembre 1494, le pape
Roderic Borgia, le fameux Alexandre VI, mont rcemment au pontificat,
n'tait pas encore le personnage illustre qui a laiss une telle trace
dans l'histoire. C'tait un homme de soixante ans, fort riche, qui
maniait depuis quarante ans les finances de l'glise et percevait les
droits du sceau. Il tait  son avnement le plus grand capitaliste du
sacr collge. C'est pour cela qu'il fut nomm. Il ne marchanda pas
sa place, paya gnreusement chaque vote et sans mystre, envoyant en
plein jour  l'un quatre mules charges d'argent,  l'autre cinq mille
couronnes d'or, pratiquant  la lettre le mot de l'vangile: Donne
ton bien aux pauvres.

Il avait de sa matresse Vanozza quatre enfants, qu'il avait levs
publiquement et reconnus. Ses moeurs n'taient pas plus mauvaises que
celles des autres cardinaux, et il tait beaucoup plus laborieux, plus
appliqu aux affaires. On lui reprochait une chose, d'tre toujours
gouvern par une femme. Il l'avait t longtemps par deux Romaines, la
Vanozza et la mre de Vanozza; depuis il l'tait par sa fille, la
belle Lucrezia, qui a t chante par les potes de l'poque; il tait
trs-faible pour elle et l'aimait trop pour son honneur.

Ce qui tonnait fort aussi dans cette cour du pape, c'est que Borgia,
n au pays des Maures,  Valence en Espagne, avait attir  Rome
nombre de trafiquants de ce pays, des Maures, des juifs. Il tait en
correspondance intime avec le Turc, et recevait pension de lui pour
garder prisonnier, son frre, le sultan Gem.

Cette trange amiti alla si loin, dit-on, qu'il fit vques et
cardinaux des protgs de Bajazet.

Ce pontificat mmorable arrivait pour couronner une tonnante srie de
mauvais papes. Un seul, en soixante ans, Pie II, avait fait exception.
Le caractre des autres fut d'allier trois choses, d'tre d'impudents
dbauchs, et en mme temps si bons pres de famille, tellement
avides, avares, ambitieux pour les leurs, qu'ils auraient mis le monde
en cendres pour faire de leurs btards des princes. Avec cela, prtres
froces, Paul II tortura lui-mme les acadmiciens de Rome suspects
d'tre platoniciens; l'un d'eux lui mourut dans les mains. Ce Paul eut
tellement soif du sang des Bohmiens que, pour les exterminer, il
poussa Mathias Corvin, l'unique dfenseur de l'Europe,  laisser l
les Turcs pour se faire le bourreau de la Bohme. Il avait trouv un
moyen nouveau et singulier d'amasser un trsor; c'tait de ne plus
nommer  aucun vch, de laisser tout vacant, et de percevoir seul
les fruits. S'il et vcu, il aurait t le dernier vque de la
chrtient.

Sixte IV fut bien pire. Son pontificat colrique, impudent, effrn,
passe tous les rcits de Sutone. Rome, du temps des papes comme du
temps des empereurs, a fait souvent des fous. L'infaillibilit leur
montait  la tte, et tel homme sens devenait un maniaque furieux.
Sixte, devenu pape, donne un nouvel exemple: il chasse les femmes, vit
 la turque, ne veut plus que des pages. Ces mignons, grandissant,
deviennent les pasteurs des mes, vques ou cardinaux. Avec ces
moeurs dnatures, il n'en suit pas moins la nature, ruine l'glise
pour ses btards, pour deux surtout qu'il avait de sa soeur, brouille
toute l'Italie; le fer et le feu  la main, il leur cherche des
principauts. Il cre un nouveau droit des gens, mettant, chose
inoue! des prisonniers de guerre  la torture, et menaant les
vques qui ne se joindraient pas  lui de les vendre comme esclaves
aux Turcs.

Ce pape pouvantable mourut; on rendit grce  Dieu. Qui aurait cru
que le pontificat suivant pt tre pire encore? Cela se vit. Innocent
VIII, non moins avide pour les siens et non moins corrompu, eut cela,
par-dessus ses crimes, qu'il tolrait tous ceux des autres. Il n'y eut
plus de sret. Vol et viol, tout devint permis dans Rome. Des dames
nobles taient enleves le soir, rendues le matin: le pape riait.
Quand on le vit si bon, on commena  tuer: il ne s'mut pas
davantage. Un homme avait tu deux filles.  ceux qui dnonaient le
fait, le camrier du pape dit gaiement: Dieu ne veut pas la mort du
pcheur, mais qu'il paye et qu'il vive.

 la mort d'Innocent, il y avait  Rome deux cents assassinats par
quinzaine. Alexandre VI eut le mrite de remettre un peu d'ordre.

Les cardinaux comptaient avoir nomm en lui un administrateur. Il
tait originairement avocat  Valence. On le croyait avare, mais point
ambitieux. Neveu de Calixte III, au lieu d'un tablissement de prince,
il n'avait voulu qu'un bon poste pour faire de l'argent. Un des
Rovre, neveu de Sixte IV, eut trois archevchs. Borgia, visant au
solide, eut seulement les revenus de trois archevchs. Homme
d'affaires avant tout, parleur facile, aimable, donneur, prodigue de
promesses, intarissable de mensonges, ce Figaro ecclsiastique
russissait singulirement dans les missions; c'est ce qui l'avait
maintenu si longtemps au poste de _factotum_ des papes, qui ne
pouvaient se passer de lui ni pour l'intrigue politique, ni pour le
grand ngoce spirituel, le comptoir des grces et justices, la banque
des bnfices, des pchs, des procs.[18]

[Note 18: Les archives du Vatican ne sont pas venues  Paris
inutilement; un bureau, cr exprs, en a tir en peu d'annes
vingt-cinq cartons d'extraits, grand catalogue dtaill qui donne
parfois des pices entires, souvent de simples titres, souvent aussi
des notices bien faites. L'tude trs-attentive que nous fmes de ces
cartons aux Archives en 1851, nous a montr qu'ils contenaient la
substance d'une curieuse _Histoire financire de l'glise_. Les pices
d'intrt politique sont infiniment moins nombreuses, un dixime tout
au plus. Mais bien moins nombreuses encore sont les pices d'intrt
spirituel et ecclsiastique. J'ose dire que celles-ci ne sont pas la
dixime partie du dixime. Les finances remplissent tout. Elles sont
l'alpha et l'omga de l'administration romaine. Au total, c'est
l'histoire, moins du pontificat ou de la souverainet que d'une maison
de commerce.

Il y a une infinit de curieux dtails de moeurs, de piquantes
anecdotes. J'y vois que les exactions de Jean XXII avaient rduit
l'archevque de Lyon  la mendicit; il dit qu'il est prt 
abandonner tout revenu pour avoir au moins _la vie et l'habit_, comme
le moindre des moines. Une pice de 1501 contient force recettes
mdicales, des discours de mdecins, des notices sur les vertus des
plantes et des minraux: s'agit-il de gurir ou d'empoisonner? On se
le demande, en songeant que cette pice est du pontificat d'Alexandre
VI, etc., etc. _Extraits des Archives du Vatican_, cartons 376-378.]

Dans cette banque d'change entre l'or de ce monde et les biens du
monde  venir, deux choses montrent que Borgia n'tait pas un
financier vulgaire, mais inventif, un esprit crateur.

Le premier des papes, il dclara officiellement qu'il pouvait d'un mot
laver les pchs des morts mmes, dlivrer les mes souffrantes en
purgatoire. C'tait bien comprendre son temps. Il devinait
parfaitement que, si la foi diminuait, la nature prenait force, que,
si l'on tait moins chrtien, on devenait plus homme, plus tendre,
plus sensible. Quel fils eut eu le coeur de laisser sa mre dans les
flammes dvorantes? Quelle mre n'et pay pour son fils?

Mais si les feux spirituels du purgatoire taient d'un bon rapport,
combien les flammes visibles et temporelles taient plus sres encore
de faire impression et de tirer l'argent des poches! Qui peut dire ce
que rapporta au Saint-Sige la terreur de l'Inquisition? En Allemagne,
deux moines envoys par Innocent VIII dans un petit pays, le diocse
de Trves, brlrent six mille hommes comme sorciers. Nous avons parl
de l'Espagne. Quiconque se sentait en pril courait  Rome, mettait
ses biens aux pieds du pape. Que faisait celui-ci? L'avide Sixte IV,
si sanguinaire en Italie, se fit doux et bon en Espagne, rappelant 
l'Inquisition l'histoire du bon pasteur. Alexandre VI, au contraire,
bien plus intelligent, comprit que plus elle brlerait d'hommes, plus
on aurait besoin du pape. Il loua les inquisiteurs, fut cruel en
Espagne, clment en Italie; les juifs et Maures, contre lesquels il
jetait feu et flammes, le trouvaient chez lui le meilleur des hommes,
s'tablissaient sous sa protection et apportaient leurs capitaux.

Un pape si bien avec les juifs, ami de Bajazet, avait beaucoup 
craindre devant l'arme de la croisade. Il y voyait son mortel ennemi,
le cardinal Saint-Pierre, Rovre, neveu de Sixte IV, et qui devint
Jules II. Rovre ne l'appelait pas autrement que le _Marane_ (le
Maure, le mcrant). Il tait pendu  l'oreille du roi, et ne perdait
pas un moment pour lui dire et redire qu'il fallait en purger l'glise
et dposer ce misrable.

Sous cette terreur, Alexandre VI donna un spectacle tonnant,
changeant de volont de quart d'heure en quart d'heure, ne pouvant
s'arrter  rien. Il appelait Bajazet, qui tait trop loin pour venir
 temps. Il rparait les murs de Rome, recevait les troupes de Naples.
Puis il voulait ngocier; il envoyait  Charles VIII. Puis il voulait
partir, et il faisait promettre aux cardinaux de le suivre. Ils
promettaient, et, sous main, faisaient leurs traits, s'arrangeaient
un  un. Personne n'tait pour le payer, ni la ville, ni la campagne,
qui toute se levait contre lui. L'vnement le surprit dans ses
fluctuations. Il ne put ni partir, ni traiter, ni combattre. Il se
blottit tremblant dans le chteau Saint-Ange.

Selon un rcit populaire, le pape aurait fait dire au roi qu'il ne lui
conseillait pas de venir  Rome, parce qu'il y avait peste et famine;
que, de plus, son arrive mettrait le Turc en Italie.  quoi le roi
aurait rpondu en riant qu'il ne craignait pas la peste; que la mort
serait le repos de son plerinage; qu'il ne craignait pas la faim;
qu'il venait pourvu de vivres pour rtablir l'abondance; et que, pour
le Turc, ne demandant qu' le combattre, il lui saurait gr de venir,
de lui pargner moiti du chemin.

Les Franais trouvaient le pape jug par sa peur mme. Cach dans le
tombeau d'Adrien, il avait l'attitude d'un coupable qui se connat et
se rend justice. Ils ne demandaient qu' tirer dessus, et tournaient
leurs canons vers le vieux nid pour dloger l'oiseau. Mais le Roi
avait deux oreilles:  l'une criait l'accusateur, le cardinal Rovre;
 l'autre, un peu plus bas, parlait le favori, le marchand de
Brionnet, qui s'tait fait vque et voulait tre cardinal. Cette
bassesse de coeur que nous avons vue  Florence, elle clata ici dans
tout son lustre: l'homme vendit pour un chapeau l'honneur de la France
et l'glise.

Le pape, ainsi sauv et averti, reprit courage et langage de pape; il
fit dire au roi dignement qu'il tait prt  recevoir son serment
d'obdience. Le roi qui, en faisant cette lchet, s'en voulait
cependant et restait de mauvaise humeur, rpondit: D'abord, je veux
our la messe  Saint-Pierre; je dnerai ensuite; aprs quoi, je le
recevrai.

Le prsident du parlement de Paris rgla les conditions:

1 Continuation du privilge secret qu'avaient le roi, la reine et le
dauphin (celui de pouvoir entendre la messe, mme tant excommuni);

2 L'investiture du royaume de Naples;

3 La reddition du frre du sultan.

Le premier article accord; les deux autres, le pape comptait les
luder. Au lieu de l'investiture expresse, il donna la _rose d'or_,
signe de distinction que les papes donnaient aux rois dfenseurs de
l'glise. Pour Gem, il affecta de le consulter, lui demanda devant le
roi s'il voulait rester  Rome ou suivre le roi de France. Le
prisonnier, homme suprieur par l'intelligence et sentant  merveille
le pril de sa situation, refusa d'avoir un avis. Je ne suis pas
trait comme sultan, dit-il; qu'importe  un prisonnier d'aller ou de
rester? Le pape, embarrass, dit qu'il n'tait pas prisonnier, que
tous deux ils taient rois, qu'il n'tait que leur interprte. Charles
VIII n'insista pas en prsence de Gem, mais trois jours aprs se le
fit livrer.

Borgia, malgr la protection de Brionnet, n'tait pas rassur. Comme
il se rendait au banquet royal, on tira le canon pour lui faire
honneur. Il crut que c'tait un signal pour s'emparer de sa personne,
se sauva et ne dna point.

La familiarit des Franais n'tait pas rassurante. Aux moindres
occasions, ils entraient chez le pape, s'asseyaient ple-mle avec les
cardinaux. Ils lui avaient pris les clefs de Rome, avaient dress
leurs potences au champ de Flore, et jugeaient au nom du roi.

Leurs respects mmes pouvantaient. Au baisement des pieds, il y eut
une telle presse, une telle furie d'empressement (chez ces gens qui
deux jours avant voulaient tirer sur lui), qu'ils faillirent le jeter
par terre.

Le roi, qui ne se fiait gure  lui, emmena de Rome, outre le sultan
Gem, le fils du pape, Csar, cardinal de Valence, sous titre de lgat,
en ralit comme otage.

Fils d'une femme de Servie, Gem avait l'air d'un chevalier chrtien,
une trs-noble figure, triste et ple, un nez de faucon, les yeux d'un
pote et d'un mystique. Nos gentilshommes lui trouvaient des manires
vraiment royales, avec un mlange de fiert et de grce flatteuse qui
n'appartient qu' l'Orient. Le malheureux n'alla pas loin. Prisonnier
depuis treize annes, l'air, le jour, le ciel italien, l'affluence
aussi de l'arme qui l'admirait et le ftait, purent lui tre fatales.

On a cru gnralement qu'Alexandre VI, par vengeance ou pour gagner
l'argent de Bajazet, l'avait livr au roi empoisonn. Ce qui est sr,
c'est que le jour o il parut frapp, le fils du pape se sauva dguis
et revint  Rome. Port jusqu' Capoue, Gem y tait si faible qu'il ne
put lire une lettre de sa mre qu'on lui apportait d'gypte. On le
mena jusqu' Naples, o il expira, dit-on, dans un lan religieux,
remerciant Dieu de ne pas permettre que l'ennemi de sa foi se servt
de lui pour combattre l'islamisme. Charles VIII, qui le plaignait
fort, le fit embaumer, et envoya  sa mre tout ce qui restait de lui.

Le pape avait jet le masque, et l'Espagne le jeta aussi.
L'ambassadeur de Ferdinand le Catholique, qui suivait le roi et qui
n'avait rien dit  Rome, imagina, entre Rome et Naples, de faire une
grande scne de protestation qui pt relever le courage du parti
espagnol de Naples.

Cet clat ne servit  rien. Tout chappa aux Aragonais, l'arme et les
places et le peuple. Le vieux roi meurt. Son fils Alfonse se sauve.
Son fils, le jeune Ferdinand, perd terre, passe dans Ischia. Les seuls
forts qui rsistrent furent emports, et tout tu. La terreur gagne
le royaume, elle passe l'Adriatique. Les Turcs voient le drapeau
franais en face, prennent la panique, se sauvent, abandonnent les
forts d'Albanie. Les Grecs achtent des armes, prts, disent-ils, 
tuer tous les Turcs au dbarquement des Franais.

Un capitaine fut envoy en Calabre sans soldats pour recevoir la
province. Partout les gendarmes, sans armure, en habit lger, les
pieds dans les pantoufles, allaient marquer les logements.

Charles VIII dbuta  Naples par une mesure qui et gagn le peuple
s'il y avait eu un peuple: il rduisit l'impt  ce qu'il tait du
temps de la maison d'Anjou. La rduction n'allait pas  moins de deux
cent mille ducats.

Le pays tait fodal, et les seigneurs ne tenaient compte d'une
diminution qui soulageait leurs vassaux sans augmenter leurs revenus.
Chacun d'eux comptait plutt sur quelque faveur personnelle. Ceux
d'Anjou parlaient haut, exigeaient au nom d'une si vieille fidlit;
et ceux d'Aragon voulaient tre pays comptant de leur trahison
rcente. Il n'tait pas de fief pour lequel il ne se prsentt deux
propritaires en litige. Charles VIII les accorda en fermant l'oreille
 tous, refusant de se faire juge et maintenant le _statu quo_. Ils
furent d'accord, mais contre lui.

La conduite des Franais tait contradictoire. Ils voulaient tout,
arrachaient tout, emplois et fiefs, et, d'autre part, ils ne voulaient
pas rester; ils n'aspiraient qu' retourner chez eux; ils
redemandaient la pluie, la boue du Nord sous le ciel de Naples. Quant
ils apprirent la ligue de l'Italie avec l'Empereur et l'Espagne, cette
effrayante nouvelle les mit dans la plus grande joie. Ils esprrent
perdre l'Italie et pouvoir retourner chez eux. Ils en firent deux
_soties_, o le pape empoisonneur, Maximilien, l'Espagnol et la Ligue,
parurent tous en figures de Gilles. Le roi y assista et en rit de tout
son coeur.

Le 12 mai, autre pice o l'acteur fut le roi. En manteau imprial,
la couronne d'Orient en tte, il fit une entre solennelle dans
Naples. Ne faisant la croisade, il fit tout du moins le triomphe.

C'tait pourtant une question de savoir si ce triomphateur pourrait
rentrer chez lui. La jeunesse qui l'entourait, outrecuidante et
mprisante, n'avait pas l-dessus la moindre inquitude. Venise
cependant et Ludovic avaient en un moment fait une grosse arme de
quarante mille hommes. Le roi s'affaiblissant encore au retour par des
dtachements, n'en avait que neuf mille (en comptant les valets) quand
il trouva l'ennemi sur les bords du Taro,  Fornoue, dans les
Apennins. On parlementa fort; les Italiens taient fort refroidis par
la mollesse de leurs gouvernements, qui ne demandaient qu' traiter
avec cet ennemi si faible. Pour les Franais, qui avaient tout contre
eux, la position, le dfaut de vivres, un orage de nuit, le torrent
qui grossit, ils montrrent une tonnante confiance.[19]

[Note 19: Pour cette poque, et en gnral pour les guerres d'Italie,
voir un livre peu consult: la Vie de Trivulce, par Rosmini, 1815,
livre sorti des archives de la famille, qui a fait copier soixante-dix
volumes d'actes dans tous les dpts de l'Europe.--Trivulce avait de
Louis XII quatre cents livres de pension. _Archives, cartons des
rois_, K. 94, _quittance du 7 juin 1501_.]

Le 6 juillet, l'an 1495, environ sept heures du matin, le roi monta 
cheval et me fit appeler, dit Commines. Je le trouvai arm de toutes
pices et sur le plus beau cheval que j'aye vu de mon temps, appel
_Savoie_; c'toit un cheval de Bresse qui toit noir et n'avoit qu'un
oeil; moyen cheval, mais de bonne grandeur pour celui qui toit
dessus. Et sembloit que ce jeune homme ft tout autre que sa nature ne
portoit, ni sa taille, ni sa complexion; car il toit fort craintif 
parler (ayant t nourri en grande crainte et avec petites gens). Et
ce cheval le montroit grand; il avoit le visage bon et de bonne
couleur, et la parole audacieuse et sage. Il sembloit bien que frre
Hieronyme (Savonarole) m'avoit dit vray, que Dieu le conduiroit par la
main, et qu'il auroit bien  faire au chemin, mais que l'honneur lui
en demeureroit.

Cette bataille fut la drision de la prudence humaine.

Tout ce qu'on pouvait faire de fautes, les Franais le firent, et ils
vainquirent. D'abord, leur excellente et redoutable artillerie, ils ne
s'en servirent pas, la laissrent de ct. Ils ne voulaient,
disaient-ils, que passer leur chemin; mais ils passaient plus ou moins
vite, de sorte que l'avant-garde, le corps de bataille et
l'arrire-garde se trouvrent spars par de grandes distances.

Le marquis de Mantoue, Gonzague, trs-bon gnral italien, qui les
voyait si mal en ordre de l'autre ct d'un torrent presque  sec qui
les sparait, avait beau jeu pour se jeter entre eux, les couper et
les craser.

Les Stradiotes, trs-bons soldats grecs de Venise, chevau-lgers,
arms de cimeterres orientaux, devaient pntrer dans les files de la
lourde gendarmerie franaise, et, de ct, faucher, poignarder les
chevaux.

Cette manoeuvre et t terrible; heureusement, le Milanais Trivulce,
qui la connaissait bien et la prvit, trouva une diversion. Il laissa
sans dfense,  leur discrtion, le camp du roi, ses brillants
pavillons, les coffres et malles, les mulets richement chargs. Il
tait sr que ces pillards se jetteraient sur cette proie et
laisseraient l la bataille. C'est ce qui eut lieu en effet.

Des deux cts, les hommes d'armes donnrent des lances avec une
extrme vigueur; toutefois, il y avait cette diffrence que les
chevaux des Italiens taient plus faibles, leurs lances lgres et
souvent creuses. Aprs le premier choc, ils n'avaient plus rien que
l'pe.

Le roi tait au premier rang; nul ne le prcdait que le btard de
Bourbon, qui fut pris. Les choses taient si mal prvues, que par
trois fois il resta seul, attaqu par des groupes de cavaliers, et ne
s'en dmla que par la force et la furie de cet excellent cheval noir.

La perte des Italiens fut norme, trois mille cinq cents morts en une
heure. Cela tint  ce que les valets franais, arms de haches,
taillrent et mirent en pices tout ce qui tait  terre. Il n'y eut
pas de prisonniers.

Nombre de vaillants Italiens restrent sur le carreau, entre autres
les Gonzague, parents du gnral, qui taient cinq ou six, et se
firent tous tuer.

Le snat de Venise fit faire des feux de joie, prtendant avoir gagn
la bataille, puisqu'on avait pris le camp du roi. Cependant cet
affreux carnage, fait si vite, sans artillerie, par cette poigne
d'hommes, laissa une extrme terreur dans l'Italie, le plus grand
dcouragement. Une bataille perdue, dit le marchal de Saxe, c'est
une bataille qu'on croit perdue. Les Italiens, fort imaginatifs, se
jugrent vaincus et le furent, dclarant qu'il tait impossible de
soutenir la _furie des Franais_.




CHAPITRE IV

RSULTATS GNRAUX--LA FRANCE SE CARACTRISE--L'ARME ADOPTE ET DFEND
PISE, MALGR LE ROI.

1496


Un vnement immense s'tait accompli. Le monde tait chang. Pas un
tat europen, mme des plus immobiles, qui ne se trouvt lanc dans
un mouvement tout nouveau.

Quoi donc! qu'avons-nous vu? Une jeune arme, un jeune roi qui, dans
leur parfaite ignorance et d'eux-mmes et de l'ennemi, ont travers
l'Italie au galop, touch barre au dtroit, puis non moins vite et
sans avoir rien fait (sauf le coup de Fornoue), sont revenus conter
l'histoire aux dames.

Rien que cela, c'est vrai. Mais l'vnement n'en est pas moins immense
et dcisif. La dcouverte de l'Italie eut infiniment plus d'effet sur
le XVIe sicle que celle de l'Amrique. Toutes les nations viennent
derrire la France; elles s'initient  leur tour, elles voient clair 
ce soleil nouveau.

N'avait-on pas cent fois pass les Alpes? Cent fois, mille fois.
Mais ni les voyageurs, ni les marchands, ni les bandes militaires
n'avaient rapport l'impression rvlatrice. Ici, ce fut la France
entire, une petite France complte (de toute province et de toute
classe), qui fut porte dans l'Italie, qui la vit et qui la sentit et
se l'assimila, par ce singulier magntisme que n'a jamais l'individu.
Cette impression fut si rapide que cette arme, comme on va voir, se
faisant italienne et prenant parti dans les vieilles luttes
intrieures du pays, y agit pour son compte, mme malgr le roi, et
d'un lan tout populaire.

Rare et singulier phnomne! la France arrire en tout (sauf un
point, le matriel de la guerre), la France tait moins avance pour
les arts de la paix qu'au XIVe sicle. L'Italie, au contraire,
profondment mrie par ses souffrances mmes, ses factions, ses
rvolutions, tait dj en plein XVIe sicle, mme au del, par ses
prophtes (Vinci et Michel-Ange). Cette barbarie tourdiment heurte un
matin cette haute civilisation; c'est le choc de deux mondes, mais
bien plus, de deux ges qui semblaient si loin l'un de l'autre; le
choc et l'tincelle; et de cette tincelle, la colonne de feu qu'on
appela la Renaissance.

Que deux mondes se heurtent, cela se voit et se comprend; mais que
deux ges, deux sicles diffrents, spars ainsi par le temps, se
trouvent brusquement contemporains; que la chronologie soit dmentie
et le temps supprim, cela parat absurde, contre toute logique. Il ne
fallait pas moins que cette absurdit, ce violent miracle contre la
nature et la vraisemblance, pour enlever l'esprit humain hors du vieux
sillon scolastique, hors des voies raisonneuses, striles et plates,
et le lancer sur des ailes nouvelles dans la haute sphre de la
raison.

Quand Dieu enjambe ainsi les sicles et procde par secousse, c'est un
cas rare. Nous ne l'avons revu qu'en 89.

N'oublions pas ce qui a t tabli dans l'Introduction.

Ce qui retardait la Renaissance et la rendait presque impossible, du
XIIIe au XVIe sicles, ce n'tait pas qu'on et par le fer et le feu
dtruit tout jet puissant qui se manifestait; d'autres auraient surgi
du mme fonds. Mais on avait cr, par-dessus ce fonds productif, un
monde artificiel, de mdiocrit pesante, monde de plomb, qui tenait
submergs toute noblesse de vie et de pense, toute grandeur et tout
_ingegno_. Le vieux principe, dans sa caducit, avait engendr
malheureusement, engendr des fils de vieillesse, maladifs,
rachitiques et ples. Quels fils? nous l'avons dit, la strilit
scolastique. Quels fils? Toutes les fausses sciences, la vraie tant
proscrite. Quels fils? la mdiocrit bourgeoise et la petite prudence.

Pour rsumer l'obstacle, ce n'tait pas qu'il n'y et rien, qu'on
n'et rien fait pendant deux sicles. C'tait qu'on et fait quelque
chose, cr, fond la platitude, la sottise, la faiblesse en tout.

La France de Charles V, tristement aplatie dans la _sagesse_ et dans
la prose, la France de Louis XI et de l'avocat Patelin, radicalement
bourgeoise, rieuse et mprisante de toute grandeur, sont si
parfaitement mdiocres qu'elles ne savent mme plus ce que c'est que
la mdiocrit.

Il n'est pas facile de deviner, quand cela et fini, si elle n'et
pourtant, dans un vif mouvement de jeunesse et d'instinct, saut le
mur des Alpes, et ne se ft jete dans un monde de beaut, tout au
moins de lumire, o rien n'tait mdiocre. Elle retrouva,  ce
contact, quelque chose de sa nature originaire; elle y reprit la
facult du grand.

Rien n'tait plat en Italie, rien prosaque, rien bourgeois. Le laid
mme et le monstrueux (il y en avait beaucoup au XVe sicle) taient
levs  la hauteur de l'art, Machiavel, Lonard de Vinci, ont pris
plaisir  dessiner des crocodiles et des serpents.

Milan n'tait pas mdiocre sous Vinci et Sforza, dans son bassin
sublime, cern des Alpes, Alpe elle-mme par sa cathdrale de neige,
blouissante de statues; Milan sur le trne des eaux lombardes, dans
sa centralisation royale des arts, des fleuves et des cultures.

Rome n'tait pas mdiocre sous Borgia. L'ennuyeuse Rome moderne, btie
des pierres du Colyse par les neveux des papes, n'existait pas
encore, ni la petite hypocrisie, le vice masqu de dcence. Rome tait
une ruine paenne, o l'on cherchait le christianisme sans le
trouver. Rome tait une chose barbare et sauvage, mle de guerres,
d'assassinats, de bouviers brigands des marais Pontins et des ftes de
Sodome. Au milieu, un banquier, entour de Maures et de juifs: c'tait
le pape, et sa Lucrezia tenant les sceaux de l'glise.

Cela n'tait pas mdiocre. Quand notre arme rentra, elle rapporta de
Rome une histoire peu commune, propre  faire oublier tout ce que la
France gauloise trouvait piquant, tous les enfantillages des
Cent-Nouvelles et des vieux fabliaux.

Ils essayrent  Naples de jouer cette histoire sur les trteaux. Mais
il y avait l un grandiose dans le mal, qu'on ne pouvait jouer et que
l'innocence des ntres n'tait pas faite pour atteindre.

On attendit trente ans pour trouver le vrai nom d'un tel monde. Ni
Luther ni Calvin n'y atteignirent. Rabelais seul, le bouffon colossal,
y russit. _Antiphysis_, c'est le mot propre, qu'il a seul devin
(l'envers de la nature). Par le beau, par le laid, le monde fut
illumin; et il rentra dans le sens potique, dans le sens de la
vrit, des ralits hautes et de la grande invention.

Cette vision de Rome, effrayante, apocalyptique, du pape sigeant avec
le Turc, la scne la plus forte que l'on et vue depuis mille ans,
jeta le monde dans un ocan de rveries et de penses.

En ce mensonge des mensonges, en ce vice des vices, les raisonneurs
trouvrent l'_Antiphysis_, l'envers de la nature, l'envers de l'idal,
que la raison n'et pas donn, monstruosit instructive qui les
claira par contraste, et sans autre recherche indiqua la voie du bon
sens et le retour  la nature.

D'autre part, les mystiques, ivre d'tonnement dans ce monstre  deux
ttes, crurent voir le signe de la Bte et la face de l'Antchrist.
Ils fuirent  reculons contre le cours des sicles et jusqu'au berceau
des ges chrtiens.

Ds ce jour, deux grands courants lectriques commencent dans le
monde: Renaissance et Rformation.

L'un, par Rabelais, Voltaire, par la rvolution du droit, la
rvolution politique, va s'loignant du christianisme.

L'autre, par Luther et Calvin, les puritains, les mthodistes,
s'efforce de s'en rapprocher.

Mouvements mls en apparence, le plus souvent contraires. Le jeu de
leur action, leurs alliances et leurs disputes, sont l'intime mystre
de l'histoire, dont leur lutte commune contre le Moyen ge occupe le
premier plan, le ct extrieur.

       *       *       *       *       *

Tel est le rsultat gnral. Mais notons aussi le spcial, qui n'en a
pas moins une importance profonde.

Une nation, l'organe principal de la Renaissance, se caractrise pour
la premire fois. Le monde apprend ici, par le bien, par le mal, ce
que c'est que la France.

Organe dominant et principal acteur dans le drame humain au XVIe
sicle, elle ne se relve qu'en rvlant l'homme du temps, de sorte
que ce fait spcial redevient gnral encore. Le Franais de Charles
VIII et de Louis XII, c'est l'homme vrai de l'Europe d'alors, plus en
dehors et mieux connu que celui d'aucune nation.

Et d'abord, le vice franais, c'est le vice gnral du XVIe sicle,
celui qui devait clater aprs la longue hypocrisie et l'abstinence
force. C'est le violent lan des jouissances, une aveugle furie
d'amour physique qui ne respecte rien, outrage ce qu'il aime et
dsire. La femme a sa revanche. Par une raction naturelle, par la
douceur et son adresse, elle s'empare de cette force brutale et la
gouverne. Ce sicle est le rgne des femmes, spcialement en France.
Par les Anne et les Marguerite, les Diane, les Catherine de Mdicis,
les Marie Stuart, elles le troublent, le corrompent et le civilisent.

Non-seulement l'art, la littrature, les modes et toutes les choses de
forme changent par elles, mais le fonds de la vie. La constitution
physiologique est atteinte dans son essence. La maladie du Moyen ge,
la lpre, fut un mal solitaire, un mal de moine, n de la ngligence
et de l'abandon du corps. La maladie du XVIe sicle au contraire a sa
source dans le mlange confus, violent, impur des sexes et des
populations[20]. Elle clata au moment de la grande migration des
juifs et des Maures, au passage des armes de Charles VIII, de Louis
XII et de Maximilien, de Gonsalve de Cordoue.

[Note 20: Les brusques changements de temprature (qui perptuent
encore aujourd'hui la lpre sur la cte de Gnes) se produisaient chez
beaucoup des ntres qui passaient les Alpes, non plus par l'ancienne
lpre, mais par d'autres maladies de peau. Ce grand flau du Moyen
ge, affaibli par sa division mme, ne se retirait pas pourtant sans
laisser de vives irritations.--Les deux flaux se rencontrrent. C'est
ainsi que Paracelse, excellent observateur (malgr le bizarre de ses
thories), explique la naissance du mal immense qui enveloppa le XVIe
sicle, circulant de mille manires, et gagnant les plus sains mmes,
les plus purs, les plus abstinents.--Except trois maux violents dans
cette priode (le scorbut, la suette et la coqueluche), la grande
maladie du temps absorba toutes les autres. Toutes entrrent dans cet
ocan.--Quand Rabelais ddia son livre  ce genre de malades, c'tait
le ddier  tout le monde. Hutten adresse l'histoire de sa gurison 
son patron, l'archevque de Mayence.--Charles VIII fut frapp, tout
des premiers,  sa descente en Italie. Franois Ier et Lon X le
furent plus tard, comme on sait. Le premier ayant sjourn peu de
temps avec sa cour dans la ville de Nantes, le flau y fut si intense
qu'il fallut sur-le-champ y fonder un grand hpital. (Voir le docteur
Gupin.) Ainsi, au moment o l'on ferme les lproseries, s'ouvrent les
hospices des vnriens.--L'amiral de Soliman, Barberousse, fit sa cour
au roi, ami de son matre, en lui faisant l'hommage d'un remde
nouveau, des pilules qui portent son nom. Voir surtout le _Recueil des
textes_ (Vesale, Fallope, Cardan, Fracastor, Rondelet, etc.) publi 
Venise, 1566 (in-folio), et Gruner, Jena, 1789.]

La femme,  ce moment, prend possession de l'homme; elle parat son
jouet, sa captive, et devient sa fatalit.

On a vu avec quelle facilit les Italiennes s'emparrent de Charles
VIII et le firent agir contre sa politique et son intrt. L'histoire
du roi fut celle de l'arme, partout o elle s'arrta. Nos Franais,
insolents, violents le premier jour, ds le lendemain changeaient et
voulaient plaire. Ils aidaient  raccommoder ce qu'ils avaient cass
la veille. Ils jasaient sans savoir la langue; les enfants s'en
emparaient, et la femme finissait par les faire travailler, porter
l'eau et fendre le bois.

Il en tait tout autrement avec les Allemands, qui sjournaient dix
ans sans savoir un mot d'italien, taient toujours sujets  s'enivrer
et  battre leur hte. Encore moins tait-on en sret avec
l'Espagnol, mprisant, taciturne, horriblement avare, qui, sur la
moindre ide de quelque argent cach, liait l'homme avec qui il venait
de manger, lui mettait l'pe  la gorge, le torturait  mort.

Le caractre franais, aimable et gnreux, clata d'une manire bien
frappante dans l'affaire de Pise, et par une rsistance singulire,
unique, aux ordres du roi.

Cette religion d'idoltrie et d'obissance absolue dans le reste,
faiblit ici. Les ntres, qui n'eussent jamais rsist dans une affaire
franaise, rsistrent, par honneur, par piti, par amour, dans une
cause tout italienne.

Reprenons d'un peu haut.

Quand le roi alla de Florence  Rome, son homme, Brionnet, pour tirer
l'argent des Florentins, s'tait fait fort de leur faire rendre Pise.
Il y alla, mais revint  Florence, jurant qu'il avait fait ce qu'il
pouvait, mais que les Pisans _ne voulaient pas_ se rendre, qu'il et
fallu une bataille, et qu'en sa qualit d'homme d'glise il ne pouvait
verser le sang.

Cette bataille, il n'et pu la livrer: la garnison franaise, en deux
mois de sjour, tait devenue tout italienne, lie de coeur avec la
ville et dcide  ne rien faire contre elle.

Il y avait prs du roi deux partis, pour et contre Pise. Son
irrsolution tait telle, que, de Naples, il donna six cents hommes
aux Pisans pour les dfendre contre les Florentins.

La difficult fut plus grande encore au retour. L'arme, passant 
Pise, fut enveloppe et gagne par la garnison franaise, qui lui
communiqua sa vive sympathie pour la ville.

Cette garnison y avait des liens d'amour ou d'amiti; mais l'arme,
qui venait de Naples et qui ne connaissait de Pise que son malheur,
montra une gnrosit dsintresse, admirable.

Cette arme monarchique s'leva par le coeur jusqu' comprendre une
ide, bien nouvelle pour elle  coup sr, le deuil du citoyen qui perd
son me et meurt en perdant la patrie.

Il y eut autour du roi comme une meute de prires et de larmes,
autour de Brionnet des cris, des menaces de mort. Les gentilshommes
de la garde entrrent en foule au logement du roi, o il jouait aux
tables, et l'un d'eux, Sallesard, lui dit imptueusement: Sire, si
c'est de l'argent qu'il faut, ne vous souciez, car en voici. Et ils
arrachaient de leur cou leurs chanes et leurs colliers d'argent.
Nous vous laisserons par-dessus, dit-il encore, notre solde
arrire.

Le roi ne voulut rien rpondre, de peur d'tre sans doute grond de
Brionnet. Seulement, il donna les commandements de la ville et des
forteresses aux chefs les plus amis de Pise.

Aprs Fornoue, dans la dtresse de toutes choses o il tait pour
revenir, il se trouva heureux de puiser dans la bourse des Florentins,
 toute condition; il leur donnait en gage ses pierreries, et, de
plus, un ordre pour livrer Pise.

Le commandant, d'Entragues, n'obit pas. Il prtendit qu'il avait ses
ordres secrets et dclara qu'il n'en suivrait pas d'autres. En
ralit, il suivait ceux d'une demoiselle de Pise, dont il tait
amoureux. Cet amour le mena loin.

Il se laissa enfermer par une circonvallation que les Pisans levrent
pour empcher la jonction de l'arme florentine. Bien plus, les
Florentins ayant pntr dans la ville, d'Entragues tira le canon sur
eux, sur les allis de son matre. Il ne partit qu'aprs avoir vu les
Pisans sous la protection de Venise et de Ludovic; il alla jusqu' les
armer en leur laissant les canons du roi.

L'amour fit tout cela, dira-t-on; mais nous trouvons la mme
partialit dans l'arme toute nouvelle que Louis XII vendit aux
Florentins et qu'ils menrent  Pise. Nos soldats, trans  l'assaut,
refusrent de se battre. Et, de leur ct, les Pisans ne fermrent
point leurs portes.

Les ntres laissaient passer les renforts qui entraient dans la ville.
Ils se pillaient eux-mmes, arrtaient leurs propres convois de vivres
pour faire manquer le sige.

Le gnral franais avait envoy deux gentilshommes pour sommer les
Pisans. Ils trouvrent partout expos le portrait de Charles VIII
parmi les images des saints. Ne dtruisez pas son ouvrage, leur
dit-on; faites-nous Franais ou emmenez-nous en France. Cinq cents
jeunes demoiselles, en blanc, entourrent les deux gentilshommes et
les prirent, en larmes, de se montrer leurs chevaliers. Si vous ne
pouvez, dirent-elles, nous aider de vos pes, vous nous aiderez de
vos prires. Et elles les emmenrent devant une image de la Vierge,
avec un chant si pathtique, que les Franais fondirent en larmes.

Le roi avait beau vendre Pise, et faire toujours payer Florence, le
mme obstacle se prsentait toujours. On ne trouvait pas de Franais
pour la livrer.

Qu'on juge de la reconnaissance et de l'motion de tant de villes,
asservies comme Pise par les grandes cits, qui voyaient toute leur
cause dans la sienne, se sentaient dfendues en elle par le bon coeur
de nos soldats.

Ceux-ci craient, sans s'en douter, un trsor de sympathie pour la
France, que toutes les infamies de la politique puisrent
difficilement.

Ce ne fut que dix ans aprs que Florence russit enfin, et en donnant
 Pise les conditions les plus honorables, l'galit de droits et mme
des indemnits.

Mais, quelque favorable que ft l'arrangement, les Pisans n'en
profitrent pas. Presque tous migrrent et n'eurent plus de patrie
que le camp franais. Tant que nos armes restrent en Italie, les
Pisans erraient avec elles et partout se sentaient chez eux.

Quand nous fmes enfin forcs de repasser les Alpes, ils ne voulurent
plus tre Italiens, ils se fixrent chez nous dans nos provinces du
Midi; ils dfendirent leur patrie adoptive contre les Franais mmes,
repoussant de Marseille le conntable de Bourbon.

Nous leur devons plusieurs excellents citoyens, un surtout dont nous
sommes fiers, homme d'un caractre antique, le chaleureux historien
des rpubliques italiennes, le ferme et consciencieux annaliste de la
France, mon matre, l'illustre Sismondi.




CHAPITRE V

ABANDON DU PARTI FRANAIS  FLORENCE--MORT DE SAVONAROLE[21]

[Note 21: Je me suis beaucoup servi de sa Vie, par Pic de la
Mirandole, et encore plus de ses sermons, qui contiennent beaucoup de
faits et d'allusions aux circonstances personnelles. La bibliothque
du Panthon possde, je crois, tout ce qu'on en a publi. Les
protestants les imprimrent au XVIe sicle. Et au XVIIe le pape Urbain
VII lgua cinq cents cus pour les rimprimer. Faible et tardive
expiation! Comment les protestants ne les ont-ils pas encore traduits?
En supprimant des longueurs, des rptitions, ce serait un merveilleux
livre.]

1498


On est saisi de douleur et de honte en voyant avec quelle lgret
barbare une politique inepte gaspilla, dtruisit le plus prcieux bien
de la France, l'amour qu'elle inspirait. Le dvouement enthousiaste de
Pise pour cette gnreuse arme, la fanatique religion de Florence
pour l'alliance des lys qu'elle avait mis dans son drapeau, c'taient
l des trsors qu'il fallait garder  tout prix. L'arrangement tait
facile au passage de Charles VIII, quand il tenait son Borgia
tremblant dans Rome; il pouvait assurer la libert de Pise, en
indemnisant Florence sur les tats du pape. Il devait,  tout prix,
tendre et fortifier la rpublique florentine, la rendre dominante au
centre de l'Italie. Dieu avait fait un miracle pour nous. Dans une
grande ville de commerce, de banque, de vieille civilisation, dans
cette ville de Florence qui savait tout, doutait de tout, il avait
suscit au profit de la France le fait le plus inattendu, un mouvement
populaire d'enthousiasme religieux. Pour elle, tout exprs, il avait
fait un saint, un vrai prophte, dont les paroles s'accomplirent  la
lettre, crature innocente du reste, et sans orgueil, qui
n'embarrassait pas d'un grand esprit de nouveaut, se tenant, il le
dit lui-mme, dans les limites de Gerson. Comment expliquer l'trange
dlaissement o Charles VIII avait laiss cette Florence mystique qui
se donnait  lui, qui le sanctifiait malgr lui, qui s'obstinait  lui
reconnatre un divin caractre? trange bassesse de coeur! de reculer
devant ce miracle, de rpudier cet enthousiasme, une telle force qui,
partout o elle se montre, met un poids infini dans la balance des
choses humaines!

La fidlit de Florence fut une chose inoue. Nous lui enlevons Pise;
elle persiste, reoit le roi avec des hymnes. Toute son influence se
dissout en Toscane; Lucques, Sienne, Arezzo, de petites bourgades,
tout se rit de Florence. Et elle n'en est pas moins pour nous. La
ligue gnrale de l'Italie contre le roi ne parvient pas 
l'entraner. Loin de l; c'est  ce moment que le parti franais est
port par le peuple au gouvernement.

Il y avait trois partis dans Florence: celui de la rforme et de la
libert, parti austre, populaire et mystique, qui, pour toute
politique, suivait son amour de la France et les prophties de
Savonarole; celui des libertins, des sceptiques, des aristocrates,
gens de plaisirs, qui s'appelaient eux-mmes les _compagnacci_, les
mauvais compagnons; le troisime, celui des Mdicis, restait dans
l'ombre et attendait le moment de profiter de la division des deux
autres; parti tnbreux, quivoque, prt  passer du blanc au noir; on
l'appela celui des _gris_ (bigi).

L'honneur ternel de Savonarole et de son parti, c'est de n'avoir pri
que par sa gnrosit. Les aristocrates, d'accord avec lui pour
chasser les Mdicis, voulaient de plus commencer contre eux et leurs
nombreux amis une carrire de proscriptions, de confiscations, de
vengeances lucratives. Le parti des saints refusa; Savonarole exigea
l'amnistie. Ds ce jour il signa sa mort. Il avait t le frein de
terreur qui contenait ses ennemis. Rassurs, tous s'unirent. Les
_bigi_, les _compagnacci_, se rconcilirent contre lui; la ligue
universelle des princes, des prtres et des sceptiques, des athes et
des moines, se forma contre le prophte et le mena au bcher.

Le peuple et la clmence, Florence se gouvernant elle-mme et graciant
ses tyrans, tel tait le simple principe du gouvernement de
Savonarole. L'esprit de Dieu plane ici sur un peuple, l'illumine;
l'inspiration n'est plus, comme autrefois, le monopole de tel
individu. Tous sont dignes de se gouverner. Mais alors tous naissent
bons. Et que devient le pch originel? Que devient le christianisme?
Rien n'indique que Savonarole ait senti cette opposition radicale du
christianisme et de la dmocratie.

Cette rpublique d'inspiration et de saintet, fonde sur la clmence,
tait dsarme d'avance et prissait, si elle n'avait un appui
extrieur. Son pine, sa fatalit tait l'affaire de Pise. La France
devait l'en soulager par un arrangement honorable aux deux
rpubliques. Elle devait les garder contre les Mdicis, intimider,
dcourager ceux-ci. Elle fit justement le contraire, et mit la jeune
rpublique innocente dans la ncessit cruelle de prir ou de frapper
ses ennemis. Il y a, comme l'a dit si bien Quinet (_Marnix,
Provinces-Unies_), il y a pour chaque rpublique un moment o ses
ennemis la somment de prir au nom de son principe mme, l'invitent 
se tuer, pour tre consquente.

La rpublique de Hollande n'y consentit pas. La France de 93 n'y
consentit pas. Elles ne se prtrent point au pharisasme perfide qui
tue la libert pour l'honneur de la libert.

La rpublique florentine tait appele, en 1497,  vider cette
question de vie et de mort. Envahie par les Mdicis, elle eut  juger
leurs amis. Mais sa situation tait pire que la ntre, son
gouvernement tant celui du pardon, de l'amnistie divine. Amnistie du
pass; mais pourquoi pas de l'avenir? La patience de Dieu doit tre
infinie, disaient les pharisiens, son indulgence inpuisable. En vous
faisant gouvernement de Dieu, vous avez graci d'avance vos
meurtriers, vous avez bris l'pe de justice.

Le peuple se montra faible, hsitant. Les citoyens, ns dans un ge de
servitude dj ancienne, marchands pour la plupart, gens timides et
qui se voyaient tout seuls en Italie, sans allis, n'avaient nulle
envie de se compromettre, eux et les leurs, par une sentence de mort
contre les tratres. Ils voyaient au contraire les Mdicis soutenus
non-seulement par la ligue italienne, le pape, Milan, Venise, et tous
les ennemis de la France, mais en ralit par la France mme. Il ne
fallait que gagner du temps. Si la sentence tait seulement diffre,
on allait voir des envoys du roi intercder, prier et menacer, exiger
qu'on pargnt les ennemis du parti franais.

C'tait un jugement bien grave, non sur des individus seulement, mais
sur la rpublique, sur la base du gouvernement et sur la lgitimit de
son principe. La rpublique tait proclame lgitime par la
condamnation des tratres; et par l'absolution des tratres, la
rpublique tait condamne.

Les amis de Savonarole prirent leur parti. Ils violrent, pour le
salut de la libert, une loi de libert qu'ils avaient faite eux-mmes
et qui n'avait que trop encourag l'ennemi. Cette loi donnait au
condamn la ressource de l'appel au peuple, constituait juge en
dernier ressort une masse mobile, o cent motifs de sentiment, de peur
ou d'intrt, agissent si aisment dans une affaire judiciaire. Ils
firent juger la Seigneurie, arrachrent la juste sentence, que tous
avouaient juste, et que nul n'osait rendre.

Et alors, il arriva ce qui arrive toujours. L'absolution aurait fait
rire; on et mpris le gouvernement, il et pri sous les sifflets.
La condamnation fit pleurer et crier; il y eut une comdie de soupirs
et de larmes; on colporta de cour en cour cette grande douleur; on
pleura chez le pape, on pleura chez le roi, on pleura  Milan. Chose
norme! En vrit, la rpublique avait refus de se tuer elle-mme.

Une touchante harmonie se trouva tablie d'elle-mme entre tous les
ennemis de la justice et de la morale. O est cette saintet? disaient
les hypocrites. O est cette prosprit tant promise, cet appui de la
France? disaient les politiques. O est la libert? disaient les
libertins. Les moines, qui voulaient tre propritaires, malgr leur
voeu, taient ravis de voir attaquer l'aptre de la pauvret. Les
augustins spcialement le hassaient, comme dominicain. Les
dominicains mmes n'taient pas tous pour lui; ceux qui n'taient pas
rforms et d'troite observance voulaient supprimer la rforme,
supprimer les rformateurs. Dans cette ville de banque, il n'avait pas
toujours parl avec respect de la royaut de l'usure; la banque, le
gros commerce qui languissait, par suite des vnements, en
renvoyaient la faute au seul Savonarole. N'tait-ce pas une chose
inquitante, faite pour effrayer les propritaires, les gens
tranquilles, les honntes gens, de le voir traner aprs lui d'glise
en glise la foule du petit peuple, prcher l'galit, donner l'espoir
aux pauvres? Ses invectives contre le luxe, dans une ville de
commerce, n'tait-ce pas un crime? Les riches n'osaient plus acheter,
les ouvriers ne gagnaient plus leur vie.

Ceci touchait prcisment l'cueil rel de Savonarole, la cause de
son impuissance et de sa chute. Sa rforme contemplative n'arrivait 
nul rsultat. Il censurait l'usure, mais pargnait les usuriers. Il
revenait toujours  demander la conversion volontaire des riches, qui
se moquaient de lui, et la patience indfinie du peuple, le renvoyant
pour l'adoucissement de ses misres  la Jrusalem cleste. Et
cependant, les riches, se serrant, ne commerant plus, organisaient
tout doucement l'asphyxie, d'o ce peuple affam et dsespr pouvait
un matin se tourner contre son faible dfenseur et son malencontreux
protecteur. Une violente pidmie vint s'ajouter  tant de maux.
Beaucoup d'hommes s'enfuirent de Florence. Savonarole restait avec les
pauvres, dans cette ville demi-dserte; sa parole, toujours ardente,
tombait en vain sur un auditoire endurci par la souffrance et peu 
peu hostile.

Chaque soir il rentrait, triste de n'agir plus, dans son couvent de
Saint-Marc, et le diable l'y attendait avec d'tranges tentations. Le
diable devenait hardi, guettant le moment o le saint allait faiblir
par l'abandon du peuple. Il venait le troubler sous la figure d'un
vieil ermite, qui lui disait avec douceur, d'un ton grave et sens:
Tes rvlations, mon ami, sont-elles srieuses? Conviens donc, entre
nous, que ce sont rveries, purs effets d'imagination.

tait-il vraiment inspir? N'tait-il qu'un coupable fou? Doute cruel
pour l'homme retomb sur lui-mme, abandonn et solitaire. Il pouvait
toutefois se soutenir par cette pense, que toutes ses prdictions
s'taient ralises et se vrifiaient chaque jour.

Et c'tait justement ce qui pouvantait et faisait souhaiter sa mort.
Il avait averti quatre hommes, Laurent de Mdicis, Charles VIII, le
pape et Sforza. Et Laurent tait mort, et le pape et le roi taient
frapps dans leurs enfants.  Sforza ( ce prince jusque-l si
brillant, si heureux,  son orgueilleuse Batrix d'Este) il avait
prdit que sa chute tait proche et qu'il mourrait dans un cachot. Cet
Hrode, son Hrodiate, blesss au coeur, s'acharnrent  sa mort, et
le poursuivirent prs du pape.

Mais celui-ci de mme avait peur de Savonarole. Il avait dit  ceux
qui l'accusaient: Je le canoniserais plutt. Et il lui avait offert
le chapeau de cardinal. J'aime mieux, dit le saint, la couronne du
martyre. Le pape, d'autant plus effray, dit: Il faut que ce soit un
grand serviteur de Dieu... Qu'on ne m'en parle plus.

Bien dcid  ne pas s'amender, il et voulu ne rien entendre, et se
calfeutrait les oreilles. Entre Lucrezia, sa fille, et Julia Bella, sa
concubine en titre, qui trnait dans Saint-Pierre aux ftes de
l'glise, son immonde famille l'amusait de ftes obscnes, renouveles
d'Hliogabale. Tout cela tait public. Il y manquait seulement que le
pape lui-mme crit et proclamt ses crimes dans une confession
solennelle. C'est ce qui arriva quand son second fils, Csar Borgia,
cardinal de Valence, poignarda son an. Le pre, suffoquant de
sanglots, assemble le consistoire, et l, vaincu par la douleur, il
dplore ses dbordements, ses moeurs infmes, avoue, raconte; il dit
tout haut ce qu'on disait avec horreur tout bas. Il cre une
commission pour rformer l'glise. Lui-mme, le lendemain, ressaisi
par ses femmes et par ses mignons, il retourne  sa fange, mais cette
fois plus farouche, plus cruel. Il commena alors  avoir soif du sang
de Savonarole, esprant que, cette voix touffe, il ferait taire
Dieu.

Celui-ci savait parfaitement qu'il lui restait bien peu  vivre, et il
se htait d'autant plus de verser sur ce monde les dernires effusions
de l'esprit qui tait en lui. Il s'leva alors aux plus sublimes
hauteurs. Il faudrait citer dans sa langue. J'emprunte la traduction
inspire de l'auteur de la _Foi nouvelle_:

Les prophtes vous ont annonc, il y a cent ans, la flagellation de
l'glise. Depuis cinq ans, on vous l'annonce... Eh bien, je vous le
dis encore, oui, Dieu est irrit... _L, apparat dans son discours
un tableau d'une pouvantable grandeur, dont le jugement dernier de
Michel-Ange est une faible esquisse. Tous les saints et tous les
prophtes viennent, chacun  son tour, prier Dieu d'envoyer la peine
et le remde._ Les anges,  genoux, lui disent: Frappe! frappe! Les
bons sanglotent et crient: Nous n'en pouvons plus! Les orphelins, les
veuves disent: Nous sommes dvors, nous ne pouvons plus vivre...
Toute l'glise triomphante dit  Christ: Tu es mort en vain!

C'est le ciel qui combat; les saints de l'Italie, les anges, sont
avec les barbares. Ce sont eux qui les ont appels, qui ont mis la
selle aux chevaux. L'Italie est toute brouille, dit le Seigneur, elle
sera vtre cette fois. Et le Seigneur vient au-dessus des saints, des
bienheureux qui se rangent en bataille, et tous sont dans les
escadrons... O vont-ils? Saint-Pierre marche en criant:  Rome! 
Rome! Et saint Paul, saint Grgoire s'en vont criant:  Rome! Et
derrire eux marchent le glaive, la peste, la famine. Saint Jean,
saint Antonin, disent: Sus, sus,  Florence! Et la peste les suit.
Saint Antoine: Sus, en Lombardie! Saint Marc: Allons vers cette ville
qui s'lve au-dessus des eaux! Les saints patrons de l'Italie vont
chacun dans leur ville pour la chtier, saint Benot dans ses
monastres, saint Dominique dans les siens, et saint Franois contre
les Frres. Et tous les anges du ciel, l'pe  la main, et toute la
cour cleste marchent  cette guerre.

...Temps cruel! temps mortel!... Gare  qui vivra dans ce temps!...
Temps obscur o pleuvront la tempte, le feu et la flamme!... Il y
aura de tels hurlements que je ne veux pas te les dire... Tu verras
tout troubl, le ciel troubl, Dieu troubl!...

Ces prophties terribles respirent en mme temps une magnifique
indiffrence sur son propre sort:

Vous me demandez quelle sera la fin de notre guerre? Si vous me le
demandez en gnral, je dirai: _La victoire_. Si vous le demandez en
particulier, je rpondrai: _Mourir ou tre mis en morceaux._ Ceci est
notre foi, ceci est notre gain, ceci est notre rcompense. Nous ne
cherchons pas autre chose. Mais quand vous me verrez mort, ne vous
troublez point. Tous ceux qui ont prophtis ont souffert et sont
morts. Pour que ma parole devienne une vrit pour le monde, il faut
le sang d'un grand nombre. Au premier sang, il n'y aura qu'un cri, et
pour un qui sera mort, Dieu en suscitera dix-sept. Et cette
perscution sera bien autrement grande que celle des martyrs... Voici
le trsor que j'ai  gagner avec ce peuple, voici ce qu'il a  me
donner. (_Trad. d'A. Dumesnil, Collge de France, 1850._)

Est-ce  dire que la nature avait disparu dans la saintet, que
l'homme avait fini en lui? Oh! non. Si les disciples redoublaient de
ferveur, il voyait la masse s'loigner de lui, et son coeur tait
dchir. On sent dans les derniers discours cette mortelle douleur, ce
dsespoir de ne plus tre aim. Il n'essaye nullement de le
dissimuler. Nulle vanit, nulle dignit hypocrite; il y a l une
navet tout italienne:

 Dieu! tu m'as tromp pour me faire entrer dans tes voies. Je me
suis fait anathme pour toi, et tu as fait de moi comme la cible pour
la flche.--Je ne te demandais rien que de n'avoir jamais  gouverner
les hommes, et tu as fait tout le contraire.--Je ne me rjouissais que
de la paix, et tu m'as attir ici, sans que j'en ai eu conscience. Tu
m'as fait entrer dans cette grande mer. Mais quel moyen d'aller au
rivage?

 ingrate Florence! J'ai fait pour toi ce que je n'ai pas voulu faire
pour mes frres selon la chair. Je n'ai parl pour eux  aucun prince,
quoique les princes m'en priassent (j'en ai leurs lettres). Et pour
toi, cependant, j'allai au roi de France... Que t'ai-je fait, mon
peuple?... Eh bien, crucifie-moi, lapide-moi... Je souffrirai tout
pour l'amour de toi. (_Prediche sopr li salmi_, d. 1539, p. 24.)

N Lombard, Savonarole s'tait fait Florentin; il avait, non sans
raison, lu le peuple de Florence; il voyait, et trs-justement, que
ce peuple, avec tous ses vices, tait l'intelligence au plus haut
degr, la tte et le cerveau du monde. Perdre l'amour de Florence,
c'tait pour lui mourir. Il avoue sa tendresse et sa douleur avec une
extrme faiblesse qui arrache les larmes:  Florence! pour toi, je
suis devenu fou... Hlas! Seigneur! je suis fou de ce peuple. Je vous
prie de me pardonner!

Cela donn  la faiblesse humaine, il allait magnanimement au-devant
de la mort, prononant son jugement dfinitif sur le pape. Il avait eu
la vision d'une croix noire plante sur Rome. Il dit son mot hardi o
il s'est transfigur: l'glise ne me parat plus l'glise. _Il
viendra un autre hritier  Rome!_

Les anges sont partis, et le palais du peuple est rempli de dmons.
coutez bien cette parole. Vous dites: La paix! la paix! Je vous
rponds qu'il n'y aura point de paix. Apprenez  mourir. Il n'y a pas
de remde. C'est le dernier combat, le moment de combattre _et de tuer
par la prire_.

Au mois de mai 1497, le pape le dclara hrtique, condamnant comme
tels ceux qui approcheraient de lui. Cela ne fit pas grand effet.
Savonarole, qui s'tait soumis d'abord, fut report  sa chaire par
ses disciples, qui soutenaient, d'aprs Gerson et le concile de
Constance, qu'une excommunication injuste ne peut tre obie.

Mais le pape, plus habile, toucha ensuite une corde sensible. Il fait
savoir aux Florentins que s'ils mprisaient l'excommunication, il
autoriserait la confiscation de leurs marchandises dans tous les pays
trangers. La boutique frmit. Il ne fallait plus qu'un prtexte pour
livrer  la mort un homme qui compromettait Florence dans ses intrts
les plus chers.

Le prtexte fut celui-ci: Savonarole, dans un moment loquent, parlant
comme Isae, avait dfi les prtres de Blial de faire descendre le
feu sur l'autel. On avisa qu'il fallait le sommer de faire un miracle,
comme si ce n'en tait pas un que l'accomplissement de ses prophties.
On alla chercher dans la Pouille un de ces prdicateurs de carrefour
qui ont le feu du pays dans le sang, un de ces cordeliers effronts,
honts, qui, dans les foires d'Italie, par la force de la poitrine et
la vertu d'une gueule retentissante, font taire la concurrence du
bateleur et de l'histrion. On lana l'homme, soutenu d'aboyeurs
franciscains, augustins. S'il est saint, dit l'homme du pape, qu'il
ose donc entrer avec moi dans un bcher ardent; j'y brlerai, mais lui
aussi; la charit m'enseigne  purger  ce prix l'glise d'un si
terrible hrsiarque.

Savonarole avait un ardent disciple, Domenico Bonvicini, d'une foi,
d'un courage sans bornes, et qui l'aimait profondment. Il ne lui
manqua pas plus que Jrme de Prague  Jean Huss. Modle
attendrissant, mmorable, de l'amiti en Dieu!

Trois choses me sont chres en ce monde, disait Domenico, le
Sacrement de l'autel, l'Ancien et le Nouveau Testament et Jrme
Savonarole.

Il s'cria qu'il n'tait pas besoin que Savonarole entrt dans les
flammes, que le moindre de ses disciples suffisait  faire ce miracle,
que Dieu le sauverait tout aussi bien, et dit: Ce sera moi.

Le pape se hta d'crire pour approuver la chose. Chose horrible!
Cette Rome sceptique, dans cette Italie raisonneuse, permettait,
ordonnait une de ces preuves barbares o la folie antique bravait la
nature, tentait Dieu! Froce comdie! Un athe affectant d'attendre un
miracle pour brler un saint!

Les politiques, au moins, devaient-ils le permettre? Le parti de la
France pouvait-il laisser accomplir l'acte machiavlique qui allait le
frapper au coeur, en tuant son chef ou le couvrant de rise?

Ce parti, il faut le dire, s'vanouissait, il baissait de nombre et de
coeur, tarissait d'esprance. Il avait cru un moment que Charles VIII
allait rentrer en Italie. Toute la France le croyait. Des prparatifs
immenses avaient t faits  Lyon, avec une dpense norme. L'arme
tait runie, elle attendait. Et, en effet, le roi y vient enfin. Il a
quitt ses chteaux de la Loire, fait ses adieux  la reine. On croit
partir. Le roi se rappelle alors qu'il a oubli de prier saint Martin
de Tours; qu'on l'attende, il va revenir. En vain on le retient; ses
capitaines pleurent, s'accrochent  ses vtements. Il tait vident
que ce retard allait perdre tout ce que nous avions laiss en Italie,
nos troupes, nos amis. Cela pesait peu au jeune homme; une amourette
le rappelait. Tout fut fini. L'Italie abandonne, perdue, l'honneur
aussi. Que la destine s'accomplisse!

On put juger, au moment dcisif, combien d'mes vivaient de la vie de
Savonarole, en apparence abandonn. Ce fut pour lui une grande
consolation de voir qu'une foule d'hommes, moines, prtres, lacs,
des femmes mme et des enfants supplirent la Seigneurie de les
prfrer, de leur permettre d'entrer avec lui dans les flammes. La
Seigneurie n'en prit que deux, Domenico et un autre.

Le 7 avril 1498, sur la place du Palais, au matin, on vit l'chafaud.
De toute l'Italie on tait venu, et les toits mme taient chargs de
monde. L'chafaud, de cinq pieds de haut, de dix de large et de
quatre-vingts de longueur, portait deux piles de bois ml de fagots,
de bruyres, chacun de quatre pieds d'paisseur; entre, se trouvait
mnag un troit passage de deux pieds, inond de flammes intenses,
pre foyer de ce grand incendie. Par cette horrible voie de feu
devaient marcher les concurrents, et la traverser tout entire.

Le lugubre cortge entra dans une loge spare en deux, d'o l'on
devait partir, tous les moines en psalmodiant, et derrire, force gens
portant des torches, non pas pour clairer, car il restait six heures
de jour.

Les difficults commencrent, comme on pouvait prvoir, surtout du
ct franciscain. Ils dirent d'abord qu'ils ne voulaient nul autre que
Savonarole. Mais Domenico insista, rclama le bcher pour lui. Ils
dirent ensuite que ce Domenico tait peut-tre un enchanteur et
portait quelque sortilge. Ils exigrent qu'il quittt ses habits, et,
qu'entirement dpouill, il en prt d'autres  leur choix. Crmonie
humiliante, sur laquelle on disputa fort. Domenico finit par s'y
soumettre. Alors Savonarole lui mit en main le tabernacle qui
contenait le Saint-Sacrement et qui devait le prserver. Quoi!
s'crirent les franciscains, vous exposez l'hostie  brler. Quel
scandale, quelle pierre d'achoppement pour les faibles! Savonarole ne
cda point. Il rpondit que son ami n'attendait son salut que du Dieu
qu'il portait.

Pendant ces longues discussions qui prirent des heures, la masse du
peuple, qui tait sur les toits depuis l'aube et se morfondait sans
manger ni boire, frmissait d'impatience et tchait en vain de
comprendre les motifs d'un si long retard. Elle ne s'en prenait pas
aux franciscains qui faisaient les difficults. Elle s'irritait plutt
contre les autres qui, srs de leur miracle et d'tre sauvs de toute
faon, n'avaient que faire de chicaner. Elle regardait la place d'un
oeil sauvage, farouche d'attente et de dsir. Cet horrible bcher lui
portait  la tte, lui donnait des vertiges, une soif bestiale de
meurtre et de mort. Quoi qu'il advnt, il lui fallait un mort. Et elle
ne pardonnait pas que l'on frustrt sa rage.

Tout au milieu de ces transports, un orage clate, une pluie 
torrents qui noie les spectateurs... La nuit, d'ailleurs, tait venue.
La Seigneurie congdia l'assemble.

Savonarole tait perdu. Il fut assailli d'outrages en retournant  son
couvent. Il n'en fut pas moins intrpide, monta en chaire, raconta ce
qui venait de se passer, du reste sans vouloir chapper  son sort. Le
lendemain, dimanche des Rameaux, il fit ses adieux au peuple et dit
qu'il tait prt  mourir. Tous ses ennemis taient  la cathdrale et
ameutaient la foule; le parti des _compagnacci_, l'arme des
libertins, des riches, les amis des tyrans, criant tous  la libert,
disaient qu'il tait temps de se dbarrasser de ce fourbe, de cet
hypocrite, qui avait fait un clotre de la joyeuse Florence, de ce
prcheur de pauvret qui faisait mourir le commerce, tuait le travail,
affamait l'industrie. Eh! sans les riches contre lesquels il parle,
qui fera travailler les pauvres?... Ce raisonnement, tant de fois
rpt, entrana tout le _peuple maigre_. On prit des barres de fer,
des haches et des marteaux, des torches enflammes. On courut 
Saint-Marc, o les partisans de Savonarole entendaient les vpres. Ils
fermrent en hte les portes, mais elles furent brles; il leur
fallut livrer leur matre, avec Domenico et un troisime; la foule les
trana en prison avec des cris de fureur et de joie; la rpublique
tait sauve...

La Seigneurie ne parut nulle part en tout ceci. De neuf membres, six
taient les secrets ennemis de Savonarole. Ils laissrent faire. La
nuit avait calm le peuple. Les _compagnacci_, au matin, n'en
frapprent pas moins un coup de terreur. Ils prirent Francesco Valori,
l'austre rpublicain qui avait fait voter la mort des tratres; un
parent de ceux-ci le tua en pleine rue, et on tua encore sa femme et
la femme d'un de leurs amis. Les partisans de Savonarole n'osrent
plus se montrer. C'est ce qu'on voulait. On convoqua le peuple et on
lui fit nommer de nouveaux juges, de nouveaux dcemvirs de la guerre.
Tout cela vivement et gaiement. La ville reprit l'ancien aspect. Les
nouveaux magistrats, aimables et bons vivants, encourageaient les jeux
et les amusements publics. On dansa dans les places bien nettoyes de
sang; les brelans et les femmes perdues reparurent.

Cependant Alexandre VI faisait instruire  Rome le procs de
Savonarole. Il et voulu tirer une sentence de la justice romaine, du
tribunal de Rote. Mais, chose inattendue, qui honore les
jurisconsultes italiens, ils soutinrent qu'il n'y avait rien  dire
contre l'accus. Le pape ne trouva que le gnral des dominicains qui
ost entamer ce procs. Ainsi l'ordre de Savonarole le rpudia  la
mort; il fut jug, condamn par les siens.

Les moines nous ont donn ce moine, nous l'acceptons; il compte parmi
les martyrs de la libert.

Les crimes de Savonarole taient trop faciles  prouver; qu'tait-ce?
des paroles que tout le monde avait entendues, des rvlations
prophtiques que l'vnement avait justifies. On ne l'en mit pas
moins  la torture, et cruellement, et plusieurs fois, dans l'espoir
d'en tirer, par l'excs de la douleur, quelques mots indignes de lui.
Que rpondit-il? Qui le sait? Dans les tnbres d'une chambre de
tortures, au milieu de ses ennemis, quels taient les tmoins pour
instruire la postrit? On sait l'usage invariable des jugements
ecclsiastiques: c'est d'affirmer que le coupable a avou, tout
rtract, qu'il s'est dmenti  la mort. Depuis que l'glise n'a plus
le chevalet ni l'estrapade, elle a toujours le confesseur qui suit le
patient bon gr mal gr, et qui ne manque pas de dire du plus ferme
des ntres: Il s'est reconnu heureusement, il a abjur ses folies.
C'tait un grand misrable! Mais, grce  Dieu, il a fait une
trs-bonne fin.

Il en fut ainsi de Savonarole. Ses ennemis assurrent qu'il avait
avou dans la torture, puis dsavou ses aveux, puis confess encore
dans une nouvelle preuve, sa nature trs-nerveuse et physiquement
faible ne lui permettant pas de lutter contre la douleur.

Du reste, quoi qu'il ait avou, ou quoi qu'on ait crit de faux dans
sa prtendue confession, on ne hasarda pas de la lui faire connatre
ni de le mettre  mme de rclamer. On ne la lui lut point sur
l'chafaud, comme la loi le voulait. Il mourut sans savoir ce qu'on
lui faisait dire, laissant sa mmoire aux faussaires qui purent 
volont ajouter ou retrancher.

Le procs ne fut pas long; on craignait un retour du peuple.
Savonarole, en son cachot, crivait son commentaire du _Miserere_,
travail qu'il avait rserv pour ce dernier moment. Il put s'y
affermir et assurer son coeur par l'accomplissement littral de sa
grande prdiction. Au retour de Charles VIII, il l'avait vu et lui
avait prdit qu'il serait frapp en sa famille, et cela s'tait
vrifi; il perdit ses enfants. Depuis, il avait annonc la mort du
roi. Le 7 avril, au jour mme de l'preuve du bcher, au jour o le
prophte prit moralement, sa parole se vrifiait: Charles VIII
prissait aussi, frapp d'apoplexie. Il avait vingt-huit ans, et
depuis quelques mois, il semblait s'amender; il se repentait
amrement, dit-on, d'avoir fait tant de fautes dans l'expdition
d'Italie; il aurait voulu soulager son peuple. Il essayait de juger
lui-mme, s'efforait de rendre attentive sa faible tte, sigeait
jusqu' deux heures de suite  couter les pauvres. Tout cela trop
tard. Son jugement tait prononc, la punition de son abandon de
l'Italie, de tant d'ingratitude pour ceux qui l'avaient salu
l'envoy de Dieu.

Le 23 mai, un bcher fut dress sur la place, un pieu et une potence;
le bcher, soigneusement arros d'huile et de poudre, pour brler
rapidement. On amena Savonarole, l'intrpide et fidle Domenico, et un
autre, Silvestre Maruffi, qui avait persvr et voulu mourir pour sa
foi. On les lia autour du pieu pour le premier supplice, la rise, la
maldiction. Du reste, point de formalits; on ne lut pas mme la
sentence. Le jugement, comme la question et les aveux, resta dans les
tnbres. Le bourreau les dgrada en leur arrachant la robe
ecclsiastique. Savonarole pleura, dit-on, sur cette robe dans
laquelle il avait vcu tant d'annes digne et pur avec la bndiction
d'une telle intimit de Dieu. Il demandait l'hostie et ne l'esprait
pas. Mais le pape, consult d'avance, et qui savait parfaitement qu'on
allait faire mourir un saint, avait rpondu qu'on pouvait la lui
donner tant qu'il voudrait.

L'vque de Florence ayant dit qu'il les retranchait de l'glise,
Savonarole rpliqua: De l'glise militante, oui; mais non pas de la
triomphante; cela n'est pas en ton pouvoir.

On lui donna d'abord la douleur de voir excuter ceux qui mouraient
par lui. Ainsi il resta longtemps seul. Quand le bourreau lui mit la
corde et le hissa  la potence, un de ses ennemis craignit qu'il ne
mourt trop vite et n'vitt le bcher, il accourut et mit le feu;
l'huile anima la flamme qui monta vive et claire. Cependant une foule
de mauvais garons, d'apprentis, jetaient des pierres au mort balanc
dans les airs, poussant des cris de joie s'ils touchaient le coeur ou
la face, cette face sacre sur laquelle, tant de fois, Florence vit
avec tremblement passer la lueur de l'Esprit.

Sauf ces furieux en petit nombre, la masse regardait avec tristesse et
doute; dans plus d'une me s'veillait le repentir. Beaucoup eurent
des visions, et des femmes, au retour, tombrent en extases
prophtiques. Leur plus sre prophtie, conforme  celle du matre,
c'tait la mort de Florence. Nul parti ne reprit force; les amis, les
ennemis de Savonarole taient frapps galement. Ceux-ci firent
horreur et dgot, et les autres piti. On les vit sur les places,
dans des accs de dvotion monacale, faire des rondes en chantant des
hymnes ridicules et criant: Vive Jsus!  cela se rduisit le viril
effort des amis de la libert.

Florence avait pri, lui seul tait sauv. Beaucoup le virent vivant
dans une triple couronne de gloire. Et il l'eut, en effet, cette
couronne, dans la pense de Michel-Ange, o il vcut toujours, dans
celle de tous les grands rformateurs qui ont succd.

Il influa d'autant plus que, n'ayant point leur audace d'esprit, il ne
formula rien de spcial, rien d'exclusif. Il ne donna qu'une me, un
souffle, mais qui passa dans tous.

Le gnie des prophtes qui fut en lui, il s'est envol de son bcher,
fix aux votes de la chapelle Sixtine, triomphe de l'Ancien
Testament. Il a lanc les tudes Hbraques, les Pics et les Reuchlin,
prcurseurs de Luther.

Le coeur d'un simple et la brlante parole qui en jaillit ont rallum
le sicle.

On avait tout prvu pour que Savonarole ne laisst aucune trace; des
ordres svres taient donns pour que ses cendres recueillies fussent
jetes  l'Arno. Mais les soldats qui gardaient le bcher en pillrent
les reliques eux-mmes. Ils ne purent empcher que d'autres
n'approchassent, et le coeur, ce coeur pur, plein de Dieu et de la
patrie, se retrouva entier dans la main d'un enfant.




CHAPITRE VI

AVNEMENT DE CSAR BORGIA--SON ALLIANCE AVEC GEORGES D'AMBOISE

1498-1504


     Le 14 juillet, le seigneur cardinal de Valence (_Csar Borgia_)
     et l'illustre seigneur Jean Borgia, duc de Gandie, fils (_an_)
     du pape, souprent  la vigne de madame Vanozza, leur mre, prs
     de l'glise de Saint-Pierre-aux-Liens. Ayant soup, le duc et le
     cardinal remontrent sur leurs mules; mais le duc, arriv prs du
     palais du vice-chancelier, dit qu'avant de rentrer il voulait
     aller  quelque amusement; il prit cong de son frre et
     s'loigna, n'ayant avec lui qu'un estafier et un homme qui tait
     venu masqu au souper, et qui, depuis un mois, le visitait tous
     les jours au palais. Arriv  la place des Juifs, le duc renvoya
     l'estafier, lui disant de l'attendre une heure sur cette place,
     puis de retourner au palais s'il ne le voyait revenir. Cela dit,
     il s'loigna avec l'homme masqu, et je ne sais o il alla, mais
     il fut tu et jet dans le Tibre, prs de l'hpital
     Saint-Jrme. L'estafier, demeur sur la place des Juifs, y fut
     bless  mort et recueilli charitablement dans une maison; il ne
     put faire savoir ce qu'tait devenu son matre.

     Au matin, le duc ne revenant pas, ses serviteurs intimes
     l'annoncrent au pape qui, fort troubl, tchait pourtant de se
     persuader qu'il s'amusait chez quelque fille, et qu'il
     reviendrait le soir. Cela n'tant pas arriv, le pape,
     profondment afflig, mu jusqu'aux entrailles, ordonna qu'on ft
     des recherches. Un certain Georges, qui avait du bois au bord du
     Tibre, et le gardait la nuit, interrog s'il avait vu, la nuit du
     mercredi, jeter quelqu'un  l'eau, rpondit qu'en effet il avait
     vu deux hommes  pied venir par la ruelle  gauche de l'hpital,
     vers la cinquime heure de la nuit (_onze heures_), et que, ces
     gens ayant regard de ct et d'autre si on les apercevait et
     n'ayant vu personne, deux autres taient bientt sortis de la
     ruelle, avaient regard aussi et fait signe  un cavalier qui
     avait un cheval blanc et qui portait en croupe un cadavre dont la
     tte et les bras pendaient d'un ct et les pieds de l'autre;
     qu'ils avaient approch de l'endroit o l'on jette les ordures 
     la rivires, et y avaient lanc ce corps de toutes leurs forces.
     On lui demanda pourquoi il n'avait pas rvl le fait au prfet
     de la ville. Il rpondit que dans sa vie il avait vu se rpter
     cent fois la mme chose, et ne s'en tait jamais occup. On
     appela alors trois cents pcheurs, qui cherchrent, et  l'heure
     des vpres trouvrent le duc tout vtu, ayant son manteau, son
     habit, ses chausses et ses bottes, avec trente ducats dans ses
     gants, bless de neuf blessures, dont une  la gorge et les huit
     autres  la tte, au corps et aux jambes. Le corps mis dans une
     barque, fut conduit au chteau Saint-Ange, o on le dpouilla, le
     lava et le revtit d'un costume militaire, le tout sous
     l'inspection de mon collgue Bernardino Guttorii, clerc des
     crmonies. Le soir il fut port par les nobles de sa maison 
     l'glise Sainte-Marie-du-Peuple. Devant marchaient deux cent
     vingt torches et tous les prlats du palais; les camriers et
     cuyers du pape suivaient sans ordre avec beaucoup de larmes. Le
     corps tait port honorablement sur un catafalque, et semblait
     moins d'un mort que d'un homme endormi. Le pape, voyant que son
     fils avait t tu et jet  l'eau comme un fumier, fut
     trs-troubl, et de douleur s'enferma dans sa chambre o il
     pleura amrement. Un cardinal et plusieurs autres,  force
     d'exhortations et de prires, le dcidrent  ouvrir
     enfin et  les faire entrer. Il ne but ni ne mangea depuis le
     soir du mercredi jusqu'au samedi suivant, et ne se coucha point.
     Enfin,  leur persuasion, il commena  rprimer sa douleur,
     considrant qu'un mal plus grand encore en pourrait advenir.

Tel est le simple et froid rcit du matre des crmonies Burchard,
digne Allemand de Strasbourg, dont le flegme ne se dment jamais, qui
voit tout sans tonnement, meurtre et viol, empoisonnements, banquets
de filles nues, massacres pour gayer des noces, prisonniers mis 
mort pour l'amusement de la cour et de la main du fils du pape, etc.,
etc. Rien ne le fait sortir de son assiette. Je me trompe; il
s'chauffe fort quand nos Franais, sans s'informer de l'ordre ni de
l'tiquette papale, envahissent le palais en impertinents curieux, et
s'asseyent ple-mle avec les cardinaux.

J'ai fait jadis injure  ce brave homme, et je lui dois rparation.
Considrant que, sous Jules II, l'ennemi des Borgia, Burchard, obtint
un vch, j'avais pens que son journal pouvait tre suspect
d'exagration. Quand je vois, cependant, sur les mmes faits,
l'unanimit des historiens, de ceux mme qui crivent pour les amis
des Borgia, je reviens sur mes doutes. Les rcits de Burchard,
d'ailleurs, ont ce caractre de candeur, de simplicit vridique, qui
rassure tout  fait. J'ai vu et lu bien des menteurs. On ne ment pas
ainsi.

Pour revenir, les magistrats de Rome taient trop bien appris pour
scruter indiscrtement la chose. Simples hommes, ils se turent, ne se
mlrent pas des affaires des dieux. L'affaire n'tait pas
judiciaire, mais politique, et des plus hautes; elle eut tous les
effets d'un changement de rgne.

Ce fut, en ralit, l'avnement de Csar Borgia.

Avec quatre pouces d'acier, le cardinal de Valence avait fait
plusieurs choses.

D'abord, il s'tait lui-mme dprtris, s'tait fait l'an,
l'hritier. Son pre, qui voulait fonder sa maison, tait bien oblig
de dlier Csar, de le refaire lac, pour l'tablir et lui faire faire
un mariage royal.

Ensuite, il s'tait fait matre de Rome, matre du pape et du coffre
du pape, achetant  volont des _bravi_ par toute l'Italie, tenant les
cardinaux sous la terreur, en tuant un chaque fois qu'il avait besoin
d'argent. Cette terreur s'tendait sur son pre. Il lui tua son favori
Peroso dans ses bras et sous son manteau, o il s'tait rfugi; le
sang jaillit au visage du pape.

Enfin, en tuant son frre, il restait matre du bijou disput par
toute la famille: de la Lucrezia. Andalouse-Italienne, adore de son
pre, celui qu'elle prfrait de ses frres, c'tait le plus doux,
l'an, ce duc de Gandie; et ce fut, dit-on, la principale cause de sa
mort. Csar se dlivra aussi du mari de Lucrce, du troisime mari.
Toute jeune encore, elle en avait eu trois. Un noble de Naples,
d'abord; son pre, devenu pape, trouva l'alliance au-dessous de lui,
pronona le divorce, la maria  un btard des Sforza. Puis l'ambition
croissant, il la divora encore pour la donner  un btard du roi de
Naples. Ce mari avait suivi Charles VIII et ne voulait pas revenir 
Rome, craignant cette terrible famille et la jalousie de Csar. Mais
Lucrezia lui jura qu'elle le dfendrait contre tous, et elle le fit
revenir. En plein jour, sur les marches du palais, Csar le fit
poignarder. Il n'tait que bless. Lucrezia le soigna, et la soeur du
bless prparait ses aliments elle-mme, de crainte du poison. Le pape
avait mis des gardes  la porte pour dfendre son gendre contre son
fils. Csar ne fit qu'en rire: Ce qu'on n'a pas fait  midi,
disait-il, se fera le soir. Il tint parole. Le bless tant
convalescent, il pntra lui-mme dans sa chambre, en chassa les deux
femmes, et le fit trangler devant lui.

Csar avait de grandes vues sur sa soeur, et s'il lui fallait un mari,
il ne voulait pas moins qu'un prince souverain. Il la mit en effet sur
le trne de Ferrare, o elle fut l'idole des gens de lettres et
l'inspiration des potes, spcialement du cardinal Bembo.

Pour lui-mme, il voulait une fille de roi. Il fit demander par le
pape celle de Frdric II, roi de Naples. Espagnol par son pre, Csar
et prfr se marier ainsi dans la maison d'Aragon. Mais Frdric eut
peur d'un tel gendre; il croyait d'ailleurs, comme les Vnitiens, que
cette fortune de fils de pape tait viagre, et que, quelque haut
qu'elle montt, elle n'aurait rien de solide, et ne serait qu'un feu
de paille.

Csar, cherchant sa dupe, avait besoin d'un homme qui lui-mme et
besoin de la cour papale, et qui et toute son ambition  Rome. Cet
homme fut Georges d'Amboise, qui venait de monter sur le trne avec
Louis XII. Ce favori tait d'glise; Csar le fit faire cardinal et
lui promit de le faire pape  la mort d'Alexandre VI,  condition
qu'il l'aiderait  reprendre le patrimoine de saint Pierre pour s'en
faire une royaut. Des deux cts, rien que de facile. Csar, matre
du pape, pouvait  volont dfaire et faire des cardinaux pour
prparer l'lection. D'autre part, capitaine et gonfalonier des armes
de l'glise, il n'avait pas besoin de grandes forces; il suffisait
qu'on vt qu'il tait l'homme de la France; la terreur, le fer, le
poison, travailleraient assez pour lui.

Amboise passait pour un homme honnte et dsintress. Il trouva ce
plan admirable, ne voulant pas prvoir, sans doute, ni trop
approfondir ce qui en adviendrait.

On avait dj fait, par Brionnet, la premire exprience d'un
cardinal-ministre. La seconde fut celle de Georges d'Amboise. Elles
parurent si heureuses qu'on continua pendant cent cinquante ans. La
grande raison politique pour mettre un prtre  la tte des affaires,
c'tait qu'un homme sans famille, sans femme ni enfants, serait moins
ambitieux, moins avide, et les mains plus nettes: tout au roi, tout 
Dieu, _ne demandant et ne voulant que sa petite vie en ce monde_,
comme disaient ces bons religieux mendiants.

Le nouveau roi, le cardinal d'Amboise, fut tellement dsintress
qu'il ne voulut jamais qu'un bnfice, l'archevch de Rouen. Ce
pauvre homme,  sa mort, laissa vingt-cinq millions. Toute sa vie il
eut secrtement une grosse pension de Florence, de quoi il fit l'aveu
au roi  son lit de mort.

Les tranges histoires de Csar n'taient nullement secrtes. On
savait que l'ex-cardinal tait un homme d'excution, dont il ne
faisait pas bon d'tre l'ennemi. Et il ne semble pas que cette
rputation lui ait nui beaucoup prs du roi ou de l'honnte ministre.
On le regarda d'autant plus  la cour de France quand il fit son
entre. Sa mine haute et sa beaut tragique brillaient fort dans un
somptueux costume de velours cramoisi brod de perles sur toutes les
coutures. Et toute sa suite tait de mme: chevaliers, pages, et
jusqu'aux mules, tout aux mmes couleurs, dans le mme velours et la
mme magnificence. Un bruit qui courut imposa aussi, et fit croire
d'autant plus qu'il fallait compter avec lui. Un vque indiscret, qui
avait parl chez le roi d'une chose que Csar voulait cacher, mourut
subitement.

Il ne pouvait tre mal reu. Gracieux messager de l'glise, il
apportait la bulle de divorce dont Louis XII avait besoin pour quitter
la fille de Louis XI et pouser Anne de Bretagne. On le combla. Comme
il avait t cardinal de Valence en Espagne, pour le nom et la rime on
lui donna Valence en Dauphin. Le voil duc de Valentinois, avec
trente mille ducats d'or, pays comptant, et vingt mille livres de
rente (qui en feraient deux cent mille); de plus, chose inapprciable,
une compagnie de cent lances franaises, c'est--dire le drapeau de la
France, la terreur de nos lys, affichs  ct des clefs pontificales.
C'tait lui livrer l'Italie.

Regardons bien en face, contemplons la dupe qui, dans un pareil temps,
put croire  la parole d'un pareil homme, qui ne devina pas d'ailleurs
qu'un pouvoir si ha, tenant  la vie d'un vieux pape, n'aurait le
temps de rien fonder, rien que l'excration du monde et le mpris de
la France.

J'ai vu, revu dix fois, sur son tombeau,  Rouen, la statue du
cardinal et de son neveu, bons, excellents portraits, impitoyablement
fidles. Vous diriez la forte encolure d'un paysan normand; sur cette
large face et ces gros sourcils baisss, vous jureriez que ce sont de
ces parvenus qui, par une paisse finesse, un grand travail, une
conscience peu difficile, ont mont  quatre pattes. Et vous vous
tromperiez. Ce sont des nobles de la Loire. Phnomne curieux! Pendant
que le bourgeois tchait de se faire noble, ceux-ci, ns nobles, pour
faire fortune, changrent de peau, se firent bourgeois. Les rois se
dfiaient trop des nobles; la premire condition pour les rassurer et
leur plaire, tait de se faire simples, grossiers de forme et de
manire, _pauvres gens, bonnes gens_. Et la seconde condition pour
russir tait de se faire d'glise, de mettre cette affiche, de
n'avoir pas d'enfants, de ne pas fonder de maison, de ne vouloir en ce
monde _que sa pauvre petite vie_.

Celui-ci, par instinct d'avarice et de convoitise, s'associa 
merveille au grand mouvement du temps, qui, depuis Louis XI, tait un
tonnante ascension de la bourgeoisie, des deux bourgeoisies, celle
des juges et juges de finance, et celle des commerants, fabricants,
boutiquiers. C'est l ce qui crevait les yeux; on btissait partout,
partout on ouvrait des boutiques. Amboise eut le mrite de voir cela,
et de voir parfaitement ce qui tait dessous: un profond gosme et
une indiffrence extraordinaire pour les intrts extrieurs et la
rputation de la France. Que voulaient ces gens-l? Une seule chose,
tre bien jugs, dans les nombreux procs que ce croisement infini
d'intrts nouveaux suscitait de toutes parts. Amboise leur fit donner
cela par le vieux chancelier de Louis XI, Rochefort, habile homme qui
rforma les Parlements, fit crire les Coutumes, fonda surtout
(bienfait rel) la magistrature de finances pour juger les comptes du
fisc d'une part, d'autre part les litiges entre le fisc et les
contribuables. Pour tout le reste, le cardinal sut bien que la
boutique n'avait nulle ide haute, qu'elle se contenterait de tout,
avalerait les hontes, les crimes mme, s'il y avait lieu. Par lui
s'inaugurent en Europe le gouvernement bourgeois et la politique
marchande.

On ne s'y attendait pas. Son matre, le duc d'Orlans, sous madame de
Beaujeu, dj gouvern par Amboise, avait t le drapeau de la
noblesse, le mannequin des grands, comme son pauvre pre le pote,
Charles d'Orlans, l'avait t sous Louis XI.

Charles tait-il son pre? On en doutait. N en 1462 d'un
septuagnaire infirme, us et par le temps et par les passions, par
une nervante captivit en Angleterre, cet enfant tait tomb
inattendu dans un mariage strile depuis vingt-deux annes. Charles
d'Orlans, rest en 1415 sous les morts d'Azincourt, n'tait pas bien
vivant quarante-six ans aprs,  la naissance de ce fils. Il mourut
dcidment en 1465, et sa veuve, Anne de Clves, pousa son matre
d'htel Rabodanges,  qui on attribuait l'enfant. Celui-ci, de figure
vulgaire, comme on peut voir dans ses portraits, n'eut gure la grce
des Valois; faible et bon,  l'allemande, comme sa mre, mais colre
par moment, il rappelait pourtant le vieux prince, par sa dbilit
prcoce, son temprament maladif. Amboise, un gros homme, fort et
actif, tenace et lourd, n'en pesa que davantage sur cette faible
crature, incapable d'application.

Il est curieux de voir comment les pangyristes, Saint-Gelais, Seyssel
(rcemment Roederer), s'y prennent pour attribuer  ce bonhomme tout
ce qui se fit sous son rgne. Ils copient maladroitement un excellent
original, Joinville, la potique lgende du saint roi jugeant sous un
chne. Ceux-ci n'osent pas dire que Louis XII jugea, mais ils le font
venir souvent au Parlement, s'intresser  la justice. Le greffier du
Tillet, bien autrement instruit, et qui avait les pices sous les
yeux, dit qu'il y vint deux fois, dans des affaires de politique et de
cour, les ministres voulant probablement forcer la main  la justice
par la prsence du roi.

Machiavel a dit que le Prince est  la fois bte et homme. Il y parut.
Ce rgne  son commencement est un monstre de discordances. Au dedans,
la justice, l'ordre, l'conomie, la continuation des bonnes rformes.
Au dehors, l'injustice, la perfidie, la honte, l'accouplement cynique
de la France avec Borgia.

_La justice dans l'intrieur._--Grande ordonnance de Blois; plus de
ventes d'offices judiciaires; l'honneur du Parlement assur et sa
puret; plus d'pices, plus de jugement de famille pour les parents
des juges. La justice juste pour elle-mme, se punissant si elle punit
mal, s'emprisonnant si elle arrte  tort. Les snchaux seront
docteurs ou payeront des docteurs. Les seigneurs n'imposeront plus
leurs sujets, sauf leurs droits constats. Les gradus des universits
auront le tiers au moins des bnfices. Ajoutez des choses humaines et
qui tonnent: la question n'est pas abolie, mais elle ne sera jamais
donne deux fois. Miracle enfin! une classe d'hommes o la loi n'avait
jamais vu que l'affaire du bourreau, une chose acquise  la potence,
les vagabonds et mendiants, commencent  passer pour des hommes; on
leur donne quelques garanties. Les baillifs et les snchaux ne les
jugeront pas sans appeler quelques juges, au moins les praticiens du
lieu.

 ces belles rformes rpondait celle de la cour elle-mme, de la
maison royale. Aprs le scandaleux dsordre de celle de Charles VIII,
on voyait l'ordre mme dans Louis XII et Anne de Bretagne. Celle-ci,
tout entoure de dames graves, de demoiselles austres, filant ou
brodant tout le jour, tenait cole de sagesse. Toujours mal marie, et
par la raison politique qui unissait son duch  la France, elle
vivait d'orgueil et de domination. Maximilien, son fianc, qu'elle ne
vit jamais, mais qu'elle aima, eut son coeur, et depuis, nul autre.
Louis XII, que les romanciers lui donnent pour amant du vivant de
Charles VIII, fut au contraire perscut par elle pour avoir montr de
la joie  la mort du dauphin. Quand il fallut, aux termes du trait
qui runissait la Bretagne, qu'Anne poust le successeur quelconque
du roi de France, Louis XII prit grande peine pour apaiser la reine et
se rconcilier avec elle. Elle fut dure et haute; elle exigea que son
duch dsormais ne dpendt que d'elle, qu'elle le gouvernt, y nommt
 tous les emplois. Elle tint en personne les tats de Bretagne. Mais
elle ne se mlait pas moins des affaires de France. Tout le monde le
savait. Les ambassadeurs trangers songeaient  s'assurer d'abord des
deux vrais rois, du roi femelle et du roi cardinal. Srs de la reine
et de Georges d'Amboise, ils n'avaient gure  craindre l'opposition
de Louis XII.

Le gouvernement de famille commence ici, et la rgularit des moeurs
du prince, son asservissement  une seule femme, vont influer sur les
affaires. L'ide de patrimoine et de proprit, jusque-l trangre
aux rois, devient aussi trs-forte. La reine a son duch, son trsor
et sa cour bretonne. Le roi a sa ville d'Asti et veut avoir son duch
de Milan, l'hritage de sa grand'mre. Amboise y pousse. Sa conqute,
 lui aussi, c'est l'Italie, l'influence sur l'Italie. Si le roi a
Milan et Naples, si Borgia a la Romagne, combien Georges d'Amboise
aura meilleur march de Rome, meilleure chance pour s'assurer la
survivance d'Alexandre VI!

Il n'y avait pas grand obstacle  l'affaire de Milan. Maximilien tait
occup en Suisse; son fils, Philippe le Beau, traita sans lui et
contre lui. Ferdinand le Catholique avait des vues profondes sur
l'Italie; il laissa faire la France. L'Italie se livrait. Les
Vnitiens en voulaient  Sforza; ils coutrent Amboise, qui leur
offrait un morceau du Milanais. La partie se lia entre la France,
Venise et le pape.

Ludovic Sforza, dit le More, qu'il s'agissait de dpouiller, tait,
au total, le plus capable et le meilleur prince de l'Italie. Il en
avait t jadis l'arbitre et le dfenseur, se constituant le portier
des Alpes, dont il fortifia les passages. S'il appela Charles VIII,
c'est lorsque la ligue insense de toute l'Italie contre lui le mit
srieusement en pril. Il tait au plus haut degr actif, intelligent,
accessible, de douce parole, jamais colre. Il avait habilement par 
la famine dans les mauvaises annes. Sa police excellente avait
supprim les brigands. Le Milanais lui devait le complment de son
admirable rseau d'irrigation, un canal gigantesque, qui mariait ses
fleuves. De la vieille Milan obscure et tortueuse, il avait fait la
ville incomparable que l'on voit aujourd'hui. Pour tout dire, le grand
esprit de l'poque, Vinci, l'homme de tout art et de toute science,
cherchant en Italie un gouvernement de progrs, un gnie qui comprt
le sien, avait quitt Florence pour Milan, et choisi pour matre
Ludovic Sforza.

Sauf la mort, fort douteuse, de Jean Galas et sa fatale insistance 
poursuivre Savonarole, on ne lui reprochait aucune cruaut. Dans cet
ge des Borgia, Ludovic n'avait jamais vers le sang, jamais ordonn
de supplices.

Il ne trouva secours ni dans Naples puise, ni dans son beau-pre, le
duc de Ferrare, immobilis par la peur. Bajazet fit pour lui une
diversion contre Venise, mais tardive et lointaine. Il fut abandonn
de tous, trahi, vendu. La terreur marcha devant les Franais. Une
seule ville rsista, tout y fut massacr. Le peuple, charg d'impts,
fut ravi de voir finir la guerre; il reut Louis XII avec une joie
folle. Sous un si grand roi, et si riche, on n'aurait plus rien 
payer. La foule se prcipite au-devant de lui jusqu' une lieue de
Milan; quarante beaux enfants en drap d'or chantaient des hymnes au
librateur de l'Italie.

La noblesse eut  se louer de Louis XII; il lui rendit ses droits de
chasse. Pour le peuple, il allgea peu son fardeau. Son gnral
Trivulce, exil milanais, ha de tous, tait insultant et froce. Sur
la place mme de Milan, il tua des hommes de sa main.

La guerre devant nourrir la guerre, Ferrare fut durement ranonne;
puis Bologne, Florence enfin. Elle paya pour ravoir Pise. Grande
honte! Et ce n'tait pas la plus grande. L'alliance du roi avec les
Borgia se rvla dans son horreur. En dcembre, deux mois aprs
l'entre du roi  Milan, Csar Borgia _de France_ (il prit ce titre)
eut  son tour son entre triomphale dans Imola, peu aprs, dans
Forli. Trois cents lances franaises, sous les ordres du brave et
honnte Yves d'Allgre, durent l'assister, lui ouvrir la Romagne. Il
avait aussi quatre mille Suisses, pays de l'argent de l'glise, mais
sous un commandant franais. Misrable instrument, condamn  servir
un Nron, Yves dut assiger, forcer et ruiner la rgente de Forli, la
vaillante Catherine Sforza. Elle avait loign son fils, et ds lors,
ne craignant plus rien, elle lutta, comme une lionne, dans la ville,
dans le fort, puis de tour en tour. Yves emporta la dernire, prit
Catherine, la remit  Csar. Celui-ci voulait en tirer la lche
vengeance de l'envoyer au srail de son pre. Cela tait trop fort; la
docilit d'Yves cessa ici; il menaa, et la tira de leurs horribles
mains.

L'Italie, pntre d'horreur, eut un rayon d'espoir, quand elle vit
Ludovic reparatre  l'entre des Alpes et regagner le Milanais aussi
vite qu'il l'avait perdu. Il avait t droit en Suisse, et le grand
march d'hommes lui avait vendu huit mille soldats. Troupe peu sre.
Les armes en prsence, les Suisses de Ludovic, voyant des Suisses
dans notre camp et avec eux les bannires des cantons, calculant bien
d'ailleurs qu'un roi de France tait plus riche qu'un duc de Milan
ruin, commencent  avoir des scrupules; d'ailleurs, ils ne sont pas
pays. Ils crient, menacent; Ludovic leur donne ce qu'il a, ses
bijoux, son argenterie, leur jure que l'argent est en route, qu'il
arrive de Milan. Rien ne sert. Il prie alors pour sa vie. Qu'ils le
sauvent, l'emmnent. Ces soldats de louage ne voulurent rien entendre.
Ils laissrent seulement le prince se cacher parmi eux en habit de
moine mendiant; ses frres se mirent en soldats suisses. Mais on les
dsigna. Mens en France, ils furent montrs sur toute la route, 
Lyon surtout, o l'on fit voir Ludovic comme une bte sauvage. Cet
homme du Midi, prisonnier dans le Nord, on l'enferma dans l'humide et
obscure prison de Loches. Les autres dans la tour de Bourges. Et les
fils mme de Galas, innocents  coup sr, enfants dont Ludovic tait
accus de dtenir l'hritage, le roi les mit dans un cachot. Ludovic,
enferm dix ans, jusqu' sa mort, conserva une me indomptable; dans
le froid, la misre, l'absence de soleil, si dure  l'Italien! Il
garda en lui l'me de l'Italie, crivant ses droits sur le mur, en ces
fortes paroles; au rebours du proverbe: _Services n'est hritage_, il
crivit: _Les services qu'on m'aura rendus compteront comme
hritage._ Et cela se vrifia par la reconnaissance de la patrie
italienne qui garda souvenir au dernier de ses princes, Ludovic, fils
du grand Sforza.

La France tait  bonne cole, entre les Borgia et Ferdinand le
Catholique. Ce vnrable doyen des rois de l'Europe, l'homme qui avait
le plus fait et viol de traits, ne voulait pas mourir sans laisser
de lui un chef-d'oeuvre en ce genre, qu'on ne surpasst plus. Et, en
effet, le trait de Grenade entre lui et la France est la grande
perfidie du sicle, que nul sicle n'a surpass.

La France devait marcher sur Naples. Le roi aragonais de Naples,
Frdric, allait naturellement se rassurer par l'alliance de son
cousin d'Espagne, Ferdinand, se faire garder par lui. Il ouvrait ses
ports et ses places aux troupes espagnoles, se livrait et se
trahissait. Coup simple et sr. Le royaume tait conquis et partag.

Le prambule du trait est un pieux manifeste sur le devoir royal de
maintenir la paix, d'empcher les blasphmes, de protger la pudeur
des vierges, de dfendre surtout l'glise contre les Turcs, _contre
l'ami des Turcs_, dom Frdric de Naples. C'tait une affaire de
religion, de dvotion, si bien que la reine Anne, voulant aussi tre
pour quelque chose dans l'oeuvre pie, donna de son argent particulier
pour l'armement de la flotte.

Csar tait dans la croisade comme capitaine franais. Il s'tait fait
payer d'avance en tirant du roi carte blanche pour ses petites
affaires de Romagne. Amboise, dcor du titre de lgat, lui avait
rendu en retour le vaillant Yves, signifiant aux tats italiens que
quiconque voudrait s'opposer au duc de Valentinois tait l'ennemi du
roi. Venise, Ferrare, Florence en prirent une telle peur qu'elles
dclarrent retirer leur protection aux seigneurs de Romagne. Ils
s'enfuirent, sauf un, celui de Faenza, qui essaya de rsister.

C'tait un trs-jeune homme, et presque enfant, Astorre Manfredi. Il
se fiait dans la vaillance de ses Romagnols qui l'aimaient et dans
l'appui de son grand-pre, le puissant seigneur de Bologne,
Bentivoglio. Mais celui-ci, qui,  grand'peine, s'tait arrang avec
la France pour quarante mille ducats, fit dire au malheureux jeune
homme, fils de sa fille, qu'il ne ferait rien pour lui.

L'imperceptible peuple de Faenza, contre le roi, contre l'glise,
contre Csar, rsista heureusement. Trois guerres n'y suffirent pas.
Les premiers assauts furent repousss et le sige lev; plus tard,
nouvelle expdition, escalade, surprise; inutile. Alors un grand
effort, batteries formidables, brche ouverte, assauts, et toujours
impuissants. Un trait y russit mieux.

Borgia admira cette vaillance, jura de respecter la libert du jeune
prince, et de lui conserver ses revenus. Il l'accueillit dans son camp
en pre, en frre, dit qu'il le gardait prs de lui, qu'il se ferait
un plaisir de former une nature si heureuse.

Un matin, ce fils adoptif disparat, et avec lui son frre, plus
jeune encore.

Qu'taient-ils devenus? Envoys  l'gout de Rome, au srail du
pontife. Tel est l'unanime rcit de tous les historiens de l'poque.
Les deux enfants, avilis et souills, furent le jouet des Borgia, puis
trangls et jets dans le Tibre.




CHAPITRE VII

LA CHUTE DE CSAR BORGIA--LA DCONFITURE D'AMBOISE ET DE LOUIS XII

1501-1503


Une force quelconque qui se produit encore chez un peuple expirant lui
reste chre, quoi qu'il arrive, et conserve chez lui la faveur qu'on
accorde au dernier souvenir. Pour la Provence et pour l'Anjou, le roi
Ren est rest le bon roi, Anne, pour la Bretagne, est toujours la
grande duchesse. Les Flandres, si hostiles  Charles le Tmraire en
son vivant, et qui ne contriburent pas peu  sa chute, n'en gardrent
pas moins sa lgende, aimrent sa fille et jusqu' ses petites-filles,
les Marguerite, qui leur conservaient, sous l'Espagne, une ombre de
vie  part. Cette partialit pour le dernier reprsentant d'une
nationalit se retrouve partout.

Voil tout le secret de la faveur avec laquelle Machiavel a trait
Csar Borgia.

Il y a, du reste, tout un monde entre les admirables _Lgations_, o
ce grand et pntrant observateur note son Borgia jour par jour, et le
paradoxe du _Prince_, crit longtemps aprs pour les Mdicis dans une
vue trs-systmatique et qu'on peut appeler la politique du dsespoir.
La politique du _Prince_ est celle du sclrat puissant, habile,
heureux, en qui tout crime est juste; comment? en considration de son
but, le salut du peuple et l'unit de la patrie, la vengeance de
l'Italie viole et le chtiment des _Barbares_.

De quel exemple appuiera-t-il cette thorie? Du dernier qui fut fort,
de Csar Borgia.

Malheureusement Machiavel se contredit ici lui-mme. Dans ses
_Lgations_, crites au moment mme, en prsence des vnements, il
montre son hros, brillant d'abord, ingnieux, rus, tant que lui
sourit la fortune, puis tombant au premier revers, _ayant perdu
l'esprit_ et frapp de _stupeur_, s'emportant contre le destin en
vaines plaintes, accusant tout le monde et croyant tout le monde, se
figurant _que la parole des autres vaudra mieux que la sienne_; enfin
se portant le dernier coup par ses bravades et ses sottes menaces, qui
forcrent un ennemi gnreux qui voulait l'pargner  consommer sa
ruine.

Non, Csar Borgia n'est nullement l'idal lgitime du systme de
Machiavel.

Je sais que Csar fut regrett des Romagnols. Il leur avait rendu
l'essentiel service de tuer leurs princes; il donnait de l'emploi aux
deux classes principales du pays, une solde aux brigands et des
bnfices aux savants, qui commenaient  influer. Sa soeur Lucrce
fit de mme  Ferrare, choyant les potes et les pdants, comme plus
tard Charles-Quint faisait sa cour  l'Artin.

Cela, sans doute, tait habile. Csar montra en plusieurs choses du
bon sens, de l'adresse, surtout beaucoup d'activit. Qu'on le compare
pourtant aux vrais hros de Machiavel, aux Castracani, aux Sforza, ces
hros de la patience et de la ruse, qui se crrent de rien, on fera
peu de cas de cet enfant gt de la fortune,  qui elle donna de
natre d'abord fils d'un pape, de puiser  volont dans le coffre de
saint Pierre, enfin d'user et d'abuser de la duperie du cardinal
d'Amboise et de la royale stupidit de Louis XII.

Machiavel le dit lui-mme, il apparut  l'Italie comme ayant la
France pour arme, _armato de' Francesi_, la montrant toujours
derrire lui comme un pouvantail, tranant nos drapeaux prs du sien.
Il dploya, il est vrai, un grand talent de mise en scne dans ce trop
facile terrorisme. Peut-on appeler ce talent l'habilet d'un vrai
grand homme? Non, un grand homme fait beaucoup avec peu, et celui-ci
fit peu avec beaucoup, tant toujours normment trop fort pour les
petites choses qu'il fit.

Rapportons-nous-en sur ceci  quelqu'un qui fut bien plus
machiavliste que Machiavel,  la rpublique de Venise. Elle craignit
Borgia sans doute, c'est--dire l'argent de Rome et l'pe de la
France; quant  l'homme personnellement, elle resta convaincue qu'il
n'y avait qu' attendre un peu, qu'avec ses prodigieux moyens il ne
fonderait rien du tout _et passerait comme un feu de paille_.

Ce conqurant, au printemps de 1501, entre en triomphe dans Rome, sous
les drapeaux mls de la France et du pape. Il fait nommer douze
cardinaux exprs pour se faire dclarer duc de Romagne et gonfalonier
de l'glise. Sur qui va tomber ce Csar? Quelle conqute nouvelle
va-t-il tenter? Venise est un trop gros morceau. Il n'a le choix
qu'entre Bologne et les villes toscanes; des deux cts, allis de la
France, gens qui payent des tributs au roi ou des pensions 
d'Amboise. Que dira celui-ci? Rien ou peu; il grondera peut-tre;
mais, comme l'homme qui se donne au diable, il appartient  Borgia; il
se rsignera, respectera les _faits accomplis_.

Le comble de l'effronterie, c'est que Csar entreprit de soumettre les
allis du roi avec les troupes du roi, employant  son profit
l'expdition de Naples, usant de notre arme  son passage pour faire
des conqutes sur nous. Capitaine franais  notre solde, il envahit
en effet la Toscane, menant les Mdicis, les montrant sur la route,
comme un appt  leur parti. Il russit  Pise,  Sienne,  Piombino.
Florence est en dfense; il en tire du moins de l'argent, se dclarant
l'homme des Florentins, leur soldat, et comme tel, exigeant pension.
Il n'en pille pas moins le pays. Et que dit le roi? rien du tout.

La croisade du roi catholique et du roi trs-chrtien contre l'_ami
des Turcs_, Frdric II de Naples, ne pouvait pas manquer de russir.
Frdric lui-mme appelait les armes de son bon cousin Ferdinand.
Elles taient toutes prtes, dj dans l'Adriatique, sous prtexte de
la guerre des Turcs. Gonzalve, le grand capitaine, joua trs-bien son
petit rle. Frdric ayant quelques doutes, il jura, protesta et
parvint  le rassurer, occupa toutes ses places. Mais les Franais
arrivent, le tour est fait; Gonzalve s'en tire avec un _distinguo_:
celui qui a jur, c'tait l'homme du roi d'Espagne, et non Gonzalve;
et le roi n'est pas engag non plus par un serment fait sans son aveu.
Le fils de Frdric gardait encore une place; Gonzalve s'en empara en
jurant sur l'hostie la libert du prince, qu'il fit arrter aussitt.

Cette conqute si facile, nous la souillmes par un grand massacre 
Capoue; toutes les femmes furent violes, moins quarante, que notre
ami Csar se rserva et envoya  Rome, pour amuser la cour dans la
fte qui se prparait. Fte splendide pour un honneur inespr que
recevaient les Borgia. Cette Lucrce,  qui il avait tu son amant
prfr (son frre), et dont il trangla le mari, il la ddommageait
en la mariant  l'hritier de Ferrare. La maison d'Este, si fire, qui
ne s'alliait gure qu'aux rois, avait ambitionn l'alliance des
btards d'Alexandre VI, l'ex-avocat de Valence. Elle voyait Csar
venir  elle, et elle tait instruite, par l'atroce tragdie du jeune
Astorre (et de tant d'autres), de ce qu'elle avait  attendre.

Le 4 septembre 1501, Lucrce, veuve de trois mois d'un homme
assassin, quitta le deuil, et cavalcada par la ville avec Alfonse de
Ferrare jusqu' Saint-Jean de Latran. Le coup d'oeil tait magnifique.
Deux cents dames de Rome, superbement montes, chacune escorte  sa
gauche d'un brillant chevalier, ayant l'aspect d'autant de reines,
chevauchaient gravement derrire l'idole, que son pre et ses frres,
sur un balcon, couvaient des yeux. D'tranges ftes suivirent, et qui
purent quelque peu tonner le prince tranger. Une fois, Csar Borgia,
pour faire preuve d'adresse et de force, faisait venir aprs souper
six pauvres diables qui devaient prir (_gladiandi_). Comment?
pourquoi? on ne le sait. Amens dans la cour, sous le balcon du pape,
devant le pre de la chrtient et la belle Lucrce, devant les
seigneurs trangers, Csar, lgamment vtu, vous les perait de
flches. Leur peur, leurs cris, leur triste mine et leurs contorsions,
amusaient la noble assemble.

Gnralement le pape aimait mieux des combats d'amour, des pastorales
obscnes copies des priapes antiques, qui rveillaient un peu ses
sens. Le banquet de noces, on l'assure, servi par des femmes nues,
finit par des luttes effrnes, o l'impudeur recevait ses couronnes
des mains mmes de la fiance.

Le ct srieux de la chose, c'est que, dsormais sr du ct de
Ferrare, Csar fut plus libre d'agir. Il prit Urbin et il ne lui en
cota qu'une lettre. Il crit au duc, en ami, de lui prter son
artillerie; le duc la prte, et Borgia entre chez lui, conqurant sans
combat. Pendant ce temps ses capitaines soulevaient Arezzo. C'tait le
faubourg de Florence, pour ainsi dire. Elle pousse des cris, elle
envoie se plaindre  Asti, o tait Louis XII. Mais Csar lui-mme y
arrive, masqu et dguis; il avait travers moiti de l'Italie.
Complte fut sa justification. Comment l'accusait-on, et que
pouvait-il faire si Arezzo s'tait proclam libre? il s'en lavait les
mains. Amboise fit semblant de le croire, et le fit croire  Louis
XII.

Une ligue se formait cependant contre Borgia, celle de ses propres
capitaines, qui voulaient tre indpendants. Venise saisit ce moment,
l'accuse auprs du roi; Venise, chose nouvelle, invoque la morale,
l'humanit. Le roi rpond brutalement que si Venise bouge, il la
traitera en ennemie. Grande terreur pour la rpublique. Borgia,
autoris  ce point, ne tentera-t-il pas un coup de main? Chaque nuit,
les recteurs de la ville vont eux-mmes, en gondoles, faire des rondes
et visiter les postes des lagunes.

Pour Florence, non moins effraye, mais n'osant mme se mettre en
garde, elle se contenta d'observer Borgia, plaant auprs de lui un
agent agrable, d'esprit trs-vif, qui pouvait l'amuser, le faire
parler, le deviner; homme sans consquence, du reste, agent tout
infrieur,  dix cus par mois. Csar sentit l'importance relle de
l'homme; il fut charmant pour lui, confiant, familier. Il affecta de
lui tout dire, d'exposer ses projets, de le prendre  tmoin de sa
fine politique, de l'en faire juge. Entre Italiens, c'est--dire entre
artistes, le succs est moins prcieux encore que l'art mme du
succs, le mrite de l'imbroglio, l'ingnieuse conduite de l'intrigue.
Venu pour observer et surprendre l'intime pense de Borgia, l'homme
fut pris lui-mme, et devint partial pour un seigneur si confiant. Il
lui arriva, comme il arrive aux grands esprits (l'agent tait
Machiavel), de prter sa grandeur, sa posie, sa subtilit, aux
rvlations, fausses ou vraies, dont le fourbe l'amusait, sans le
satisfaire jamais entirement. Il lui levait un coin du voile,
Machiavel compltait le tableau. Plus tard, de ces souvenirs,
complts par sa forte imagination, il a fait un tout grandiose, le
pome imposant et complet du grand sclrat politique.

Heureuse et rare fortune d'avoir pu s'acqurir ainsi ce pauvre
subalterne, qui devait  son gr distribuer l'immortalit.

L'avantage que l'homme d'esprit eut sur l'homme de gnie, l'illusion
qu'il lui fit d'abord, tinrent en grande partie  certains effets de
surprise,  ces coups de partie qui font crier au spectateur: _Bien
jou!_

Mais, si les ds taient pips? et ils l'taient. Csar jouait une
partie sre, ayant le coffre de l'glise et la France derrire lui,
mme le peuple, en lui sacrifiant quelques hommes has.

Ramiro d'Orco, qui tait l'un des plus accrdits dans cette cour,
est arriv hier de Pesaro et a t enferm sur-le-champ au fond d'une
tour, par ordre du duc, qui pourrait bien le sacrifier aux gens de ce
pays, qui dsirent ardemment sa perte... Je vous conjure de m'envoyer
des secours pour vivre. Si le duc se remettait en route, je ne saurais
o aller, n'ayant point d'argent... On a trouv ce matin sur la place
le corps de Ramiro divis en deux parties. Il y est encore, et le
peuple entier a pu le voir. On ne sait pas la cause de sa mort. Votre
courrier m'a remis vingt-cinq ducats d'or et seize aunes de damas
noir.

Ce Ramiro tait l'instrument dtest des cruauts de Borgia; sa mort
mit dans la joie toute la Romagne. Ses capitaines rvolts se
rallirent  lui, se firent  sa parole jusqu' venir le trouver. Ils
conservaient pourtant de l'inquitude, et ils n'en vinrent pas moins,
comme fascins par le serpent. Borgia les fit trangler, de quoi toute
la contre lui sut un gr infini. Machiavel conte la chose avec une
admiration contenue, mais relle et sentie.

Un de ces trangls, Orsini, avait pour frre un cardinal. Le pape
l'eut de mme, et il n'en cota qu'un serment. Le cardinal et ses
parents signrent sous la menace l'abandon de leurs forteresses. Mais
le cardinal tait riche. Le vieux pape voulait cette proie. Il avait
saisi sa maison, fait apporter ses meubles. En tudiant les livres de
comptes du cardinal, il trouva qu'il avait une crance anonyme de deux
mille ducats, et vit qu'il avait achet une grosse perle qui ne se
retrouvait point. Il ordonna qu'on fermt la porte  sa mre, qui lui
apportait  manger, et dclara qu'il ne mangerait plus.

La mre paya aussitt les deux mille ducats, et la matresse du
prlat, prenant des habits d'homme, vint apporter la perle. Le pape
laissa passer alors la nourriture, mais auparavant il lui avait fait
donner  boire pour toute l'ternit. Il disait le mme jour aux
cardinaux: Je l'ai bien recommand aux mdecins. Le matre des
crmonies, notre Burchard, s'abstint discrtement de se mler de
l'enterrement. Jamais, dit ce bon Allemand, je n'ai voulu en savoir
plus que je ne dois.

Ces Orsini taient des protgs de la France. Les Borgia commenaient
 nous mnager peu. Nos affaires allaient mal dans le royaume de
Naples. Nous fmes battus  la Crignola. Csar, sans perdre de temps,
ngociait avec l'Espagne. Si pourtant nous voulions son amiti, nous
la pouvions avoir encore en lui sacrifiant la Toscane. Louis XII
ouvrait enfin les yeux sur cet ami, mais tard. Il essayait ce qu'il
et d faire tout d'abord, une fdration de villes; l'obstacle tait
la jalousie de Sienne et de Florence, l'acharnement de celle-ci sur
Pise. La Toscane et pri certainement par Borgia, sans la mort subite
d'Alexandre VI (18 aot 1503).

Le pre et le fils avaient coutume, quand ils avaient besoin d'argent,
d'expdier un cardinal; cette fois, l'chanson fut gagn; on se
trompa: la drogue fut divise en trois. Le pape but et fut foudroy;
le fils et le cardinal tombrent aussi, mais ne furent que malades.

Alexandre VI, horrible et tout noir, fut port  Saint-Pierre, o le
peuple, avec une indicible joie, courut voir cette charogne. Csar,
sans connaissance, est port au Vatican. Voil le cas qu'il n'avait
pas prvu, lui, jeune et bien portant, celui o il serait frapp en
mme temps que son pre. Ses ennemis rentrent  grand bruit dans Rome,
battent et dispersent ses troupes. Fabio Orsini, ayant eu le bonheur
de trouver et tuer un Borgia, se dlecta  laver ses mains dans son
sang et s'en rina la bouche.

Borgia, en s'veillant, s'informe de ses cardinaux espagnols.

Ils avaient trop d'esprit pour se lier  la fortune d'un homme si ha.

Comment voteraient-ils? L'arme d'Espagne tait loin, et celle de
France prs.

Cela semblait porter  la tiare le cardinal d'Amboise. Celui-ci touche
enfin  ce but dsir, auquel il a tant sacrifi. Il retient notre
arme dj fort en retard.

Louis XII s'tait laiss amuser par un trait qui et donn Naples 
sa fille, en la mariant au petit-fils de Ferdinand. Gonzalve se moqua
du trait.

L'arme partit en plein t, au risque d'arriver dans les pluies de
l'automne. Et le voil encore  attendre sous les murs de Rome.

Tard, bien tard, les cardinaux persuadent Amboise que sa nomination
est sre, et que, pour son honneur, il doit la laisser libre, laisser
partir l'arme.

Cette arme, noye dans les pluies, succombe au Garigliano; nous
perdons tout. Amboise choue comme son matre.

Tous les cardinaux l'abandonnent; ils nommeront cependant un ami du
parti franais, le vieux Julien de la Rovre. Amboise se rsigne, lui
donne ses voix; autant en fait Csar pour celles qui lui restent
fidles; il a promesse de rester gnral de l'glise. Une lection
unanime porte au pontificat, sur la recommandation des Franais et des
Espagnols, Jules II, un vrai pape italien, bien dcid  chasser les
uns et les autres.

Ce pape, caractre pre, violent, colrique, n'tait pas sans
lvation. Il se montra fidle, reconnaissant. Les Franais fugitifs,
aprs leur malheureuse dfaite, trouvrent chez lui des secours. Son
ennemi, l'ancien ennemi de sa famille, Csar Borgia, qui avait aid 
son lection, fut mnag par lui. Il le protgea mme contre les
vengeances, lui donna un logement sr au Vatican, mais il ne commit
pas l'imprudence de le faire gnral de l'glise.

Il savait qu'il avait gard un parti en Romagne et n'en tait pas
fch, craignant par-dessus tout l'invasion des Vnitiens qu'un autre
parti appelait.

Borgia se perdit lui-mme en disant fort imprudemment que, si on le
poussait, il pourrait bien ouvrir lui-mme ses forteresses aux
Vnitiens. Le pape, qui l'avait engag  passer en Romagne, rflchit
qu'aprs tout on ne pouvait se fier  un tel homme. Il lui fit dire au
port d'Ostie, o il tait dj embarqu, de signer l'ordre aux
commandants d'ouvrir les forteresses aux troupes de l'glise.

Il refusa. On l'arrta et on le ramena au Vatican. Il obit alors,
donna l'ordre, en avertissant sous main qu'on n'en tnt compte. Le
pape se fcha et le jeta dans un cachot. Cela lui arracha un ordre
srieux et qui fut efficace.

Cependant il s'tait mnag sous main un sauf-conduit de Gonzalve.
Libre, il alla  Naples, o le grand capitaine le reut avec toute
sorte de respect et de baisemain. Mais, s'tant assur des intentions
de son matre, aprs une entrevue pleine d'effusion et d'amiti,
Gonzalve fit lier son grand ami et le dpcha en Espagne, o il
trouva pour rsidence l'_in pace_ d'une forteresse.

chapp peu aprs et guerroyant pour Jean d'Albret, l'aventurier
prit au coin d'un bois.




CHAPITRE VIII

LA FRANCE PORTE LE DERNIER COUP  L'ITALIE--LIGUE DE CAMBRAI

1504-1509


Le lecteur demandera pourquoi, abrgeant tant de faits importants,
nous avons fait en grand dtail l'histoire d'un Borgia. C'est que
malheureusement cette histoire donne celle de la rputation de la
France et de l'opinion qu'on prit de nous en Italie.

Les Italiens subirent les Espagnols, les Suisses, les Allemands; ils
portrent, tte basse et sans plainte, leur brutalit, comme chose
fatale. Mais ils harent la France. Et l'on vit en 1509 les paysans
des tats vnitiens se faire pendre en grand nombre plutt que de
crier: Vive le roi!

Pourquoi? Pour trois raisons justes et lgitimes:

D'abord, nous vnmes prdits, proclams par un saint, par la voix mme
du peuple, comme les librateurs de l'Italie, les excuteurs
irrprochables de la justice de Dieu. On nous promit aux bons comme
amis et consolateurs, et comme punition aux mchants. Qu'arriva-t-il,
ds la Toscane, au passage de Charles VIII? Les ntres vinrent 
Florence l'pe nue et la bourse vide, ranonnant ce peuple
d'enthousiastes qui nous chantaient des hymnes; ils escomptrent, pour
trente deniers, l'amour et la religion.

L'affaire de Pise cependant, l'intervention chaleureuse de notre arme
dans les vieilles infortunes de l'Italie, le bon coeur et l'honntet
des d'Aubigny, des Yves, des Bayard et des la Palice, rclamaient fort
pour nous. Qu'advint-il quand on vit nos meilleurs capitaines attachs
en Romagne  Csar Borgia? quand les peuples qui regardaient si le
drapeau sauveur leur revenait des Alpes le virent, port par Borgia,
briser les dernires rsistances qui arrtaient la bte de proie, lui
prparer des meurtres et garnir son charnier de morts?

Borgia ne pouvait durer; on esprait encore. Mais la France ne s'en
tint pas l: elle fonda solidement l'tranger en Italie, mettant
l'Espagnol  Naples par le trait de Grenade, le Suisse au pied du
Saint-Gothard, et elle voulait mettre l'Allemagne dans l'tat de
Venise, donner  la maison d'Autriche la grande porte des Alpes
(Trente et Vrone, la ligne de l'Adige), raliser dj contre
elle-mme l'erreur de Campo Formio.

Nous ne prmes pas seuls, nous appelmes le monde  prendre. Nous
livrmes toutes les entres de l'Italie, nous rasmes ses murs et ses
barrires. Une force y restait: Venise; nous ligumes l'Europe pour
l'anantir.

Imprvoyance singulire! Les politiques d'alors craignent Venise,
s'pouvantent pour deux ou trois places qu'elle vient de prendre. Ils
s'inquitent des Suisses, croyant les voir dj renouveler les
migrations barbares, et ils ne voient pas un bien autre pril, un fait
norme et gigantesque qui se prpare, non pas secrtement, mais rgl
et fix, crit dans les traits, accompli d'avance par la force des
actes;  savoir: la grandeur de la maison d'Autriche, la moiti de
l'Europe centralise dj dans le berceau de Charles-Quint.

Le monde, sans s'en apercevoir, par une suite de mariages et d'actes
pacifiques, a conu, porte en lui, un monstre de puissance qui voudra
l'empire de la terre! un monstre d'interminables guerres, guerroyant
deux cents ans pour se faire et pour se dfaire, cent ans pour l'un,
cent ans pour l'autre. Monstre de guerre civile qui, soixante ans
durant au XVIe sicle, trente ans au XVIIe, secouera au sein de la
France, de l'cosse, de l'Allemagne, la flamme des haines religieuses,
des incendies et des bchers.

Ce fatal et funeste enfant, o vont converger tous ces fruits de
l'incarnation monarchique, est n en 1500.

Fils de Philippe le Beau, c'est--dire arrire-petit-fils de Charles
le Tmraire, il va reprendre dans une proportion gigantesque le rve
de l'empire du Rhin, de Bourgogne et des Pays-Bas.

Petit-fils de Maximilien, il hrite des terres d'Autriche, de
l'attraction fatale qui mettra dans son tourbillon la Hongrie et la
Bohme, des vieilles prtentions sur l'empire germanique, de la
succession lgendaire des faux Csars du Moyen ge.

Du ct maternel, Ferdinand et Isabelle lui gardent les Espagnes,
Naples et la Sicile, les ports d'Afrique et le nouveau monde. Bien
plus,  ce roi diplomate ils transmettent l'arme effroyable d'une
rvolution fanatique dont son fils usera, le vrai fils de
l'inquisition.

Voil le monde immense de guerre et de malheur qui couve en ce
berceau, o l'enfant est gard par sa bonne tante Marguerite la
Flamande, qui lui chante ses propres rimes en cousant les chemises de
l'empereur Maximilien.

Exemple touchant pour le monde! Marguerite cousait; notre Anne de
Bretagne filait, comme la reine Berthe. Louise de Savoie, mre de
Franois Ier, que nous verrons bientt, lisait des livres graves. Je
vois encore sa chambre dans une maison d'Angoulme, et la modeste
inscription: _Libris et liberis_, Mes livres et mes enfants.

Cousant, filant, lisant, ces trois fatales Parques ont tissu les maux
de l'Europe.

Romanesques, machiavliques, leur doux amour de la famille, leur
mpris pour les nations, les rendent propres aux grands crimes de la
diplomatie. Crer l'empire universel sur une tte, unir les peuples
sous un joug, pacifier la terre soumise par le mariage de deux
enfants, voil le roman de ces bonnes mres. Qu'importe l'horreur des
peuples accoupls malgr eux, qu'importent deux cents ans de guerre!
Rgnent ces deux enfants et prisse le monde!

Telle fut la tentative d'Anne de Bretagne en 1504, qu'elle tenta
d'accomplir pendant une maladie de son mari. S'il ft mort, elle et
fait ce crime, donn la France  Charles-Quint. Conqurant au maillot,
il recevait de sa future belle-mre l'pe mmes des rsistances
europennes, notre pe de chevet vole sous l'oreiller de Louis XII,
l'pe que Franois Ier eut  Marignan,  Pavie, et qui, malgr tant
de malheurs, sauva pourtant l'Europe, avec l'aide de Soliman.

Cette femme pre, hautaine, solitaire au milieu du monde, qui passait
son temps  filer, tait tout orgueil, n'aimait rien. Marie malgr
elle, elle avait eu des fils de Charles VIII et de Louis XII, et les
avait perdus. Elle n'avait au coeur que sa Bretagne, le souvenir de
Max, son premier fianc, et une ambition furieuse pour cette fille au
maillot. Elle la voulait impratrice du monde, femme du petit-fils de
Max. Cet enfant redoutable, qui allait absorber les trois couronnes de
l'Espagne, de l'Autriche et des Pays-Bas, pouvantait l'Europe de sa
future grandeur; elle le voulait encore plus grand.

Tout cela enferm en elle-mme, ou dans sa petite cour bretonne, mal
contente, envieuse et serre, qui ne se mlait nullement  celle du
roi. Les gardes bretons de la reine restaient sournoisement en groupe
sur un coin isol de la terrasse de Blois, comme un nuage noir, ou
comme un bataillon de sauvages oiseaux de mer.

Louis XII voyait tout cela et en riait. Il faut, disait-il, en
passer beaucoup  une femme chaste. Il ne savait pas  quel point sa
dvote Bretonne appartenait  ses ennemis, au pape et  Maximilien.

Louis XII, nuisible  la France par ses vices d'emprunt, par sa fatale
imitation de la politique italienne, faillit l'tre bien plus encore
par ses vertus relles. Mari fidle et bon pre de famille, il
associait la reine, autant qu'il pouvait,  la royaut. Les
ambassadeurs qui venaient, il les envoyait  la reine, qui ne manquait
gure de leur faire des rponses graves et bien prpares, mles de
mots de leur langue qu'elle apprenait exprs. Le pis, c'est qu'en
reprsentant comme reine de France, elle restait souveraine trangre,
correspondant directement avec le pape, et lui restant fidle dans la
guerre que lui fit le roi.

Celui-ci, toujours maladif, tombe malade, s'alite. Elle le soigne
seule, l'enveloppe, en tire un pouvoir _pour le mariage de sa fille_;
et, avec ce pouvoir, elle signe d'un coup la mort de l'Italie et de la
France, rayant Venise de la carte, et dmembrant la monarchie.

Les tats vnitiens, diviss entre l'empereur, le roi et le pape,
donneront au premier la grande entre de l'Italie.

Charles le Tmraire est refait; elle lui rend ses provinces, et de
plus la Bretagne. Par Blois, par Arras, par Auxerre, le nouveau
Charles sera de toutes parts aux portes de Paris.

Est-ce tout? Non;  une nouvelle maladie du roi, en 1505, elle veut
enlever sa fille en Bretagne, saisir l'hritier du royaume, le jeune
Franois Ier. Elle et biff la loi salique, abaiss la barrire qui
ferme le trne  l'tranger. Cette fois, il n'tait besoin de lui
dsigner des provinces; elle et rafl la monarchie.

La Bretonne eut heureusement pour obstacle un Breton, le marchal de
Gi, gouverneur du jeune prince, qui s'empara des passages de la
Loire, et se tint prt  la prendre elle-mme, si elle tentait cette
trahison de la France.

Le roi, revenu  lui, comprit le danger, convoqua les tats, et se fit
demander de rompre le trait fatal qui nous livrait la maison
d'Autriche.

Que disait le bon sens? Qu'il fallait prserver l'Italie autant que la
France; qu'en l'Italie confdre taient le grand espoir et la grande
ressource contre cette monstrueuse puissance qui grossissait 
l'horizon; que, protge surtout contre elle-mme par un voisin
puissant, qui ne prendrait pour lui que la prsidence arme de la
fdration, elle deviendrait en Europe l'utile contre-poids qui ferait
quilibre du ct de la libert.

La France ne pouvait la laisser aux influences mobiles et viagres, le
plus souvent funestes, de la politique des papes. Elle devait y crer
elle-mme une amphyctionie perptuelle o elle eut pris la premire
place. Que l'Italie dt marcher seule un jour, nous le croyons, nous
l'esprons, malgr le dsolant _fdralisme_ qu'elle eut, qu'elle a au
fond des os. Combien plus l'avait-elle alors! On le voit par la peine
que nous avions en 1503  unir contre Borgia quelques villes de
Toscane. N'importe! quelque difficile que ft la chose, il fallait
insister, peser du double poids de la puissance et de l'amiti,
contraindre l'Italie d'tre une et forte et de se sauver elle-mme.

Le crime de l'Italie, la triste affaire de Pise, ne contribua pas peu
au crime de la France. Florence, le coeur, la tte pesante de
l'Italie, tait inexcusable. Son trs-faible gouvernement s'usait 
marchander la ruine de Pise auprs du roi de France, et celle de
Venise, protectrice des Pisans. Il en rsulta encore celle de Gnes,
dont le peuple voulut aider Pise malgr la noblesse gnoise, et se fit
craser par les armes franaises.

Le singulier, c'est que l'agent employ par les Florentins pour
ngocier contre Pise et ses amis, Venise et Gnes, c'est--dire pour
obtenir la ruine de l'Italie, tait Machiavel, pauvre homme de gnie,
asservi  transmettre et traduire les penses des sots, intermdiaire
oblig entre l'ineptie du gonfalonier Soderini et celle du cardinal
d'Amboise. On le voit, dans ses lettres, faisant le pied de grue  la
porte du cardinal, trait ngligemment par lui, menac des valets de
nos gens d'armes, qui serrent de prs sa bourse. Bourse vide, s'il en
fut! Une bonne partie de ses dpches est employe  dire qu'il meurt
de faim et  obtenir une culotte. Il s'est veng de tout cela par une
violente pigramme contre Soderini. Soderini mourant a peur de tomber
en enfer.  toi l'enfer! dit Pluton. Non les limbes des petits
enfants!

Machiavel voyait parfaitement ce qu'il y avait  faire: grandir
Florence et annuler le pape. Il hausse les paules en voyant la guerre
 genoux que le pauvre Louis XII essaye de faire  Rome, demandant
grce chaque fois qu'il hasarde de porter un coup: Pour mettre un
pape  la raison, il n'est besoin de tant de formes, ni d'appeler
l'empereur. Les rois de France, comme Philippe le Bel, qui ont battu
le pape, l'ont fait mettre par ses propres barons au chteau
Saint-Ange. Ces barons ne sont pas si morts qu'on ne puisse les
rveiller. (_Lg._, 9 aot 1510.)

Ce qu'on tait au pape, il fallait l'ajouter  la Toscane, aux
Florentins. Telle quelle, Florence tait encore le coeur de l'Italie,
les bras de Gnes et de Venise. On devait les fortifier.

Gnes, cette ville singulire, qui seule a reproduit l'activit du
Grec antique, combattant seule, ramant seule sur ses flottes, s'tait
naturellement use. Rien d'tonnant si une ville de la force de Gnes,
qui remplit d'elle la Mditerrane, qui fonda un empire dans la mer
Noire, finit par dfaillir d'puisement. Cependant, il y avait l un
riche fonds, une vitalit tonnante dans la race ligurienne. La ville
n'avait plus de marine militaire; mais son personnel admirable de
marine marchande couvrit toujours la cte, comme aujourd'hui. Cela est
indestructible. Les Gnois furent, sont et seront les plus hardis
marins du monde. Les Anglais, les Amricains, frmissent en les voyant
traverser l'Ocan sur une barque de trois ou quatre hommes. Hroques
par conomie, ces vrais fils de la mer font tous les jours des choses
plus hardies que Christophe Colomb.

conomes entre tous les hommes, les Gnois avaient eu un merveilleux
moment de gnrosit; ils avaient accueilli l'appel de Pise, leur
vieille rivale. On avait eu ce spectacle admirable des galres de
Gnes apportant des vivres aux Pisans et nourrissant leurs anciens
ennemis. Ceci, malgr la France, malgr la noblesse gnoise dvoue au
roi. L fut l'tincelle de la guerre civile. Un homme du peuple est
frapp par un noble; le peuple se fait un doge, le teinturier Paul de
Novi, grand coeur, qui accepta le pouvoir dans une lutte sans
esprance. Le roi, pris pour arbitre, n'accepte la rvolution qu' une
condition impossible, que les nobles reprendront les fiefs qui, du
haut des montagnes, dominent Gnes et peuvent l'affamer. Refus. Le roi
se met en marche avec une arme telle qu'il l'et fallu pour reprendre
le royaume de Naples; il lve la massue de la France pour craser une
mouche. Ces pauvres marins, chancelant sur terre, ne pouvaient gure
tenir devant de vieux soldats comme Bayard. Le roi entra vtu
d'abeilles d'or, et la devise: Le roi des abeilles n'a pas
d'aiguillon. Il y eut peu de pendus, il est vrai, mais beaucoup
d'outrages, une nouvelle plaie au coeur de l'Italie. L'ingnieux
monarque rendit la force aux nobles, amortissant le peuple, ce hros
de la mer, qui, sur cet lment, aurait amorti Charles-Quint.

La sottise tait forte, mais on pouvait en faire une plus grande,
magnifique et splendide, celle de ruiner Venise. Et l'on n'y manqua
pas.

Un conseiller du roi osa pourtant lui dire que Venise tait justement
la gardienne du Milanais, la sentinelle de l'Italie contre
l'Allemagne, et demander s'il s'tait bien trouv d'appeler l'tranger
au royaume de Naples.

Tout tait rsolu d'avance, en famille plutt qu'en conseil. Il est
incroyable combien cette royaut bourgeoise en trois personnes, Anne,
le cardinal et Louis XII, restait, au point de vue du Moyen ge, dans
la vnration du saint-sige et du saint-empire, hostile aux tats
libres. Le roi, comme la reine, avait l'me d'un propritaire, et sa
proprit patrimoniale et personnelle tait Milan, fief de l'empire;
de coeur, il se sentait le vassal de Maximilien, prt  servir sous sa
bannire dans une croisade contre les Vnitiens, ces usurpateurs des
droits impriaux et des biens de l'glise.

Le roi, bavard et imprudent, dclamait  tout venant contre Venise.
Celle-ci le savait, et voyait venir l'orage; mais elle se sentait
aussi tellement ncessaire  la France, qu'elle ne put jamais se
persuader que le roi et la pense srieuse de la dtruire, encore
moins qu'il russt  former une ligue de l'Europe contre elle, contre
un tat inoffensif qui couvrait la chrtient  l'Orient, et seul
luttait sur mer avec les Turcs. Donc elle repoussa obstinment les
offres de Maximilien, et resta allie fidle de la France qui ameutait
le monde contre elle.

Comment expliquer la persvrance tonnante avec laquelle le roi, de
trait en trait, pendant plusieurs annes, allait animant tout le
monde contre Venise, c'est--dire pour l'Autriche,  qui Venise
fermait l'Italie? Louis XII n'tait point de nature  har longtemps.
Sa conduite en ceci ne s'explique que par la tnacit bretonne de la
reine, fixe au mariage autrichien et zle pour son futur gendre.
Les rois tendaient  devenir une famille, et l'esprit de famille,
trs-fort dans la maison d'Autriche, lui gagnait le coeur d'Anne
autant que le souvenir romanesque de Maximilien.

Un mot sur celui-ci et sur sa fille, la bonne couseuse de chemises,
Margot, comme elle s'appelait elle-mme, la forte tte de cette
maison, la Flamande ruse qui contribua tant  sa fortune.

Le profond Albert Durer, dans son portrait de Maximilien, l'a burin
pour l'avenir au complet, et l'histoire n'ajoute pas deux mots au
portrait du matre. Cette grande figure osseuse, fort militaire, d'un
nez monumental, est un don Quichotte sans navet. Le front est pauvre
comme l'pre rocher du Tyrol que l'on voit dans le fond; aux corniches
des prcipices errent les chamois, que Max mettait toute sa gloire 
atteindre. Il tait chasseur avant tout, et secondairement empereur;
il eut la jambe du cerf et la cervelle aussi. Toute sa vie fut une
course, un _hallali_ perptuel. On le voyait, mystrieux, courir d'un
bout de l'Europe  l'autre, gardant d'autant mieux son secret qu'il ne
le savait pas lui-mme. Du reste, les coudes percs, toujours
ncessiteux autant que prodigue, jetant le peu qui lui venait, puis
mendiant sans honte au nom de l'Empire. On le vit,  la fin, gagnant
sa vie comme condottiere, dans le camp des Anglais, empereur  cent
cus par jour.

Qui le poussait ainsi de tous cts? le dmon de vertige qui pousse le
chasseur tyrolien? l'affront continuel d'un Csar demandant des
millions pour recevoir des liards? ou, mieux encore, l'agitation
fbrile que sa monstrueuse origine lui mettait dans le sang?
Autrichien-Anglo-Portugais, il tait crois de toutes les races de
l'Europe. Ces mariages de rois, tellement discordants, taient
trs-propres  faire des fous.

Il fit en toute sa vie une chose de bon sens, ce fut de quitter
dfinitivement les Pays-Bas, o sa nature tait antipathique, et de
les confier  sa fille Marguerite.

Celle-ci est le vrai grand homme de la famille, et, selon moi, le
fondateur de la maison d'Autriche, la racine et l'exemple de cette
mdiocrit forte, ruse, patiente, qui a caractris cette maison avec
un quilibre de qualits extraordinaires, qui l'a rendue si propre 
russir,  concilier l'inconciliable,  exploiter surtout l'entr'acte
du XVIe sicle  la Rvolution franaise. Cette maison de gnie moyen
a d primer, avec la non moins mdiocre maison de Bourbon, dans la
priode diplomatique, long jour crpusculaire entre ces deux clairs:
Renaissance et Rvolution. Nos frres avaient des noms
trs-significatifs pour les mauvais mystres d'alors, pour cette
politique de famille et d'alcve; cela s'appelait les _intrts des
princes_ et _l'intrigue des cabinets_.

De bonne heure Marguerite jeta sa posie et se fit Margot la Flamande,
la simple et bonne femme[22]. Enfant, elle avait t leve chez nous
comme petite femme de Charles VIII enfant. Renvoye,  sa grande
douleur, elle en resta la mortelle ennemie de la France. Elle pousa
l'infant d'Espagne, qui mourut; puis le beau Philibert de Savoie,
qu'elle aima perdument, et qui mourut; elle a bti une glise de
trente millions sur son tombeau. Elle fut ds ce jour un homme, et
telle elle est reste. Avare pour son glise, joujou prodigieux de
sculpture, o travaillrent de longues annes les grands sculpteurs de
l'Europe. Sauf cette part, faite au roman du coeur, et cette avarice
pour l'art, qui lui fit faire en Flandre d'tonnantes collections,
elle fut toute aux affaires de famille, au mnage, faisant  la fois
des confitures pour son pre et la ligue de Cambrai.

[Note 22: La lecture attentive de ses lettres dans les collections de
Godefroy, de M. Leglay et de M. Vanderberg, fait voir (ce que les
chroniques cachent parfaitement) que Marguerite tient le fil de
l'intrigue europenne, et que le centre des affaires est Bruxelles.
Voir aussi ses biographes, MM. Leglay, Altmeyer, Baux (pour son glise
de Brou), etc.]

Cette bonne femme a tram trois choses qui restent attaches  son
nom:

Elle bera, endormit, nerva le lion belge, entre l'poque des guerres
de communes et des guerres religieuses;

Elle acheta l'Empire pour Charles-Quint, trafiqua des mes et des
voix, trempa sans hsiter ses blanches mains dans cette cuisine;

Elle avilit la France par les deux traits de Cambrai (1508, 1530),
obtenant d'elle sa honte et sa ruine, l'Italie livre par la France 
l'Autriche. Tout cela bonnement, en devisant amicalement et comme
entre parents. Le fil fil par elle fut  deux fins, un lien pour les
rois, un lacet pour les peuples, dont l'Italie fut trangle; la
France et l'Allemagne, lies d'un bras, ne se battirent plus que de
l'autre.

Elle est, nous le rptons, le vnrable fondateur et de la maison
d'Autriche et de la diplomatie;--elle est la tante, la nourrice de
Charles-Quint, lev sous sa jupe,  Bruxelles, et par elle devenu
l'homme complet, quilibr de toute instruction et de toute langue, de
flegme et d'ardeur, de dvotion politique, qui devait exploiter la
vieille religion contre la Renaissance.

Le trait de Cambrai fut manipul  huis clos de cette main fine et de
la grosse main d'Amboise. On tait sr de tous les rois; on savait
bien qu'une fois la chasse ouverte sur cette proie de Venise, ils
courraient tous  la cure. Grands et petits, voisins ou loigns,
tous coururent en effet. L'Angleterre, la Hongrie, se dclarrent
aussi bien que l'Espagne; les dogues aussi bien que les lions, les
principicules de Savoie, de Ferrare, de Mantoue.

Il y avait, en effet, de grands pardons  gagner, la guerre tant
sacre, _pour prparer celle des infidles_, et contre _les infidles
eux-mmes, les Vnitiens_, voleurs de biens d'glise. La chose tant
pose ainsi par cette dlie Marguerite, l'Autriche-Espagne tait 
mme de s'en tirer le lendemain, ds qu'elle aurait les mains garnies,
et de tourner contre la France. Il tait facile  prvoir, dans cette
guerre _pour le pape_, que le pape serait bientt satisfait, que les
Vnitiens se hteraient de lui rendre ses deux ou trois places. Pape,
Autriche et Espagne, tous allaient retomber sur Louis XII. La ligue de
Cambrai contre Venise contenait en puissance _la sainte ligue_ contre
la France. Savant tissu, en vrit, ingnieuse tapisserie flamande,
plus belle encore  l'envers qu' l'endroit.

Qu'tait en ralit cette Venise, dernire force de l'Italie? Une
ville, un empire, une cration d'art unique, qui se maintenait par un
grand art, gouvernement oriental qu'il faut juger par les difficults
infinies qu'il avait, tant si petit et si grand, et oblig de faire
marcher d'ensemble le bizarre attelage de vingt races diverses. Ce
prodige ne s'oprait que par une direction infiniment forte autant que
sage, d'une action discrte et rapide, qui ne rpugnait pas aux moyens
turcs. Toutefois, quand on a pntr le mystre de terreur, on a vu
que les tnbres dont s'enveloppait ce gouvernement et qui faisaient
sa force l'avaient calomni. L'ombre avait effray, mais on a trouv
peu de sang. Les prisons d'tat de Venise taient si peu de chose,
qu'il faut bien juger,  les voir, qu'elles n'ont gure eu de
prisonniers. Qu'est-ce, grand Dieu! que les _plombs_ et les _puits_
dont on parle toujours, en comparaison des Bastille, des Spielberg,
des Cronstadt, dont les rois ont couvert l'Europe?

Il y a, au reste, une chose qui rpond  tout: c'est que ce
gouvernement, infiniment meilleur que ceux qu'il avait remplacs, fut
partout regrett et dfendu du peuple qui se fit tuer pour le drapeau
de Saint-Marc et parvint  le relever.

Tous les penseurs du sicle, les Commines, les Machiavel, que dis-je?
l'ami de Montaigne, le jeune La Botie, plein de l'antiquit
rpublicaine, disent tous que Venise tait le meilleur des
gouvernements du XVIe sicle.

Il y avait trois choses grandes  Venise et uniques: un gouvernement
d'abord, srieux, conome; ni cour, ni volerie, ni
favoris;--gouvernement qui nourrissait son peuple, ouvrant  son
commerce,  sa libre industrie, d'immenses dbouchs;--gouvernement
enfin trs-ferme contre Rome et libral pour les choses de la pense,
abritant les libres penseurs, presque autant que fit la Hollande. O
tait l'imprimerie libre, la vraie presse? D'o pouvait-on lever une
voix d'homme dans la publicit europenne? De deux villes, de Venise
et de Ble. Le Voltaire de l'poque, rasme, se partagea entre elles.
Les saintes imprimeries des Alde et des Froben ont t la lumire du
monde. Cette rvolution, lance par Guttenberg par le massif in-folio,
n'eut son complment qu' Venise, vers 1500, lorsque Alde quitta le
format des savants et rpandit l'in-8[23], pre des petits formats,
des livres et des pamphlets rapides, lgions innombrables des esprits
invisibles qui filrent dans la nuit, crant, sous les yeux mmes des
tyrans, la circulation de la libert.

[Note 23: J'avais crit ceci d'aprs l'autorit de M. Nodier. M.
Firmin Didot ne s'est point expliqu sur ce point dans son bel et
savant article _Typographie_ (Encyclopdie). Consult par nous, il
nous a assur avoir vu des livres de prires et autres imprims dans
le format in-8 peu aprs la dcouverte de l'imprimerie. Cependant il
croit qu'en effet l'in-8 n'est devenu d'un usage populaire qu'aprs
1500, par les publications de Venise et de Ble. C'est aussi l'opinion
de MM. Magnin, Ravenel et Taillandier, excellents juges en cette
matire.]

Sombres rues de Venise, passages troits de ses canaux, noires
gondoles qui les parcourent, voil le saint nid d'alcyons qui, au
milieu des mers, couva la pense libre. Et qui ne verrait avec
attendrissement cette place de Saint-Marc o les innombrables
pigeons, mls aux promeneurs, tmoignent de la douceur italienne?
Elle fut, cette place, le premier salon de la terre, salon du genre
humain o tous les peuples ont caus, o l'Asie parla  l'Europe par
la voix de Marco Polo, o, dans ces ges difficiles, antrieurs  la
presse, l'humanit put tranquillement communiquer avec elle-mme, o
le globe eut alors son cerveau, son _sensorium_, la premire
conscience de soi.

Le plus sacr devoir d'un roi de France, d'un duc de Milan, tait
non-seulement de garder, de dfendre Venise, mais, par sa constante
amiti, d'influer heureusement sur elle, de la seconder en Orient, et
de la dtourner des fausses directions o sa politique s'garait
alors. Dcourage par les succs des Turcs qui venaient de lui prendre
Lpante, Leucade et autres places, elle se retournait vers l'Italie, y
devenait conqurante, y faisant de petites acquisitions qui mettaient
tout le monde contre elle. Elle tait menace de la plus redoutable
rvolution commerciale. Les Portugais avaient trouv la route des
Indes et en rapportaient les produits. L'Espagne allait lui fermer
tous ses ports par des droits excessifs, et ceux de l'Afrique, autant
qu'elle pouvait. Au premier mal il y avait un remde, une troite
union avec les matres de l'gypte, quels qu'ils fussent. L'alliance
des Turcs qu'eut bientt la France, l'intimit de nos ambassadeurs
avec les rengats qui gouvernaient Constantinople, devaient conserver
 Venise la voie courte, naturelle, de l'Orient, celle de l'isthme de
Suez. Par l Venise aurait vcu; l'Italie et gard sa dfense contre
l'Allemagne.

C'tait un tel crime de toucher  Venise, qu'au moment de porter le
coup, Jules II, qui avait le coeur italien, en sentit un remords,
hsita et dit tout aux envoys de Venise; mais ils ne crurent pas le
danger rel?

Louis XII, cependant, a pass les Alpes en personne. L'orage se
dclare de tous cts. Venise ne s'tonne pas. Elle avait rassembl
une trs-bonne arme, de Grecs et d'Italiens, la fleur des Romagnols.
Elle choisit deux bons gnraux,  tort; il n'en et fallu qu'un;
c'taient deux Orsini, clbres condottieri de la campagne de Rome:
l'un, brave et vieux et refroidi par l'ge, l'illustre Pitigliano,
l'autre, btard de la mme maison, le vaillant Alviano, qui venait,
par une campagne heureuse, de fermer le passage aux Allemands et de
faire reculer le drapeau de l'Empire. Ce succs avait consol le coeur
mu des Italiens; il prouvait, contre l'injure ordinaire des barbares,
que l'antique vertu se retrouvait toujours chez les fils des
conqurants du monde. Les moindres succs en ce genre taient
avidement saisis et relevs; de grands duels, de douze contre douze,
avaient eu lieu dans le royaume de Naples, d'Italiens contre Franais
ou contre Espagnols, toujours  la gloire des premiers. Mais ici,
c'tait tout un peuple, la Romagne qui, pour Venise, portait le
drapeau italien; les brisighella romagnols, aux casaques rouges et
blanches, juraient de relever la nation. Ils l'auraient fait, si cette
arme de lions n'et t mise en laisse par le vieux snat de Venise;
il eut peur de sa propre arme, de son esprit aventureux, du bouillant
Alviano, et le subordonna au septuagnaire. En les voyant au-devant
de l'ennemi, on leur recommandait de ne pas compromettre l'unique
arme de la rpublique, de sorte que, par une manoeuvre bizarre, cette
arme n'avanait que pour reculer sans se battre.

Alviano avait trouv des positions admirables le long de l'Adda; il
esprait combattre, malgr Venise, et laissait les Franais construire
des ponts. La difficult tait d'entraner le vieux collgue qui avait
le mot du Snat. Ce mot tait _retraite_. Donc Pitigliano se retirait
toujours, laissant traner Alviano derrire; finalement, les Franais
passent; Alviano avertit son collgue qui n'y veut croire et continue
sa route. Alviano est cras avec ses Romagnols qui se font tous tuer;
il aurait voulu l'tre, mais, bless au visage, il eut le malheur
d'tre pris.

La victoire adoucit les coeurs communment. Le contraire arriva. Le
roi tait maladif et aigri; il en voulait aux Vnitiens, de quoi?
d'tre une rpublique? ou indociles au pape? Il ne le savait pas bien,
et les hassait d'autant plus. Ses deux matres, sa femme et son
ministre, en voulaient  Venise, elle par dvotion au pape, l'autre
par mauvaise humeur depuis son grand chec de Rome. Quoi qu'il en
soit, la route du roi fut marque par les supplices; toute garnison
qui l'arrta une heure fut mise  mort, les soldats passs  l'pe,
les commandants pendus. Sa Majest ne devait trouver nul obstacle.

Il est triste de lire dans la chronique de Bayard et ailleurs les
gorges chaudes qu'on faisait de ces excutions, de voir ces rustres
essayer d'emporter les crneaux au cou. Le roi faisait le fort et
affectait d'en rire. Deux ans encore aprs, apprenant que son gnral,
Chaumont, avait massacr une ville, il disait en riant devant
Machiavel: On m'a dit mchant homme; maintenant c'est au tour de
Chaumont!

La guerre devenait laide, sauvage, furieuse sans cause de fureur. 
Vicence, la population pouvante avait pris asile dans une grotte
immense qui est prs de la ville. Il y avait six mille mes, gens de
toutes classes, beaucoup mme de gentilshommes et de dames avec leurs
enfants, qui craignaient les derniers outrages et n'avaient os
attendre l'ennemi. Les bandes d'aventuriers y vinrent, et, n'y pouvant
entrer, ils apportrent du bois, de la paille, et y mirent le feu. L,
il y eut une scne effroyable entre les enferms. Les gentilshommes et
les dames voulaient sortir, esprant se racheter, mais les autres leur
mirent l'pe  la gorge et dirent: Vous mourrez avec nous! Une
fume horrible remplissait tout, on ne respirait plus; tous se
tordaient dans d'horribles convulsions. Tout fut fini bientt, et l'on
entra. Les victimes n'avaient pas brl, elles taient entires, sauf
quelques femmes grosses,  qui on voyait des enfants morts qui
pendaient des entrailles. Les capitaines furent indigns, et Bayard,
tout le jour, chercha les sclrats qui avaient fait le coup; au
hasard on en saisit deux, gens dj repris de justice; l'un n'avait
pas d'oreilles, l'autre n'en avait qu'une. Le prvt du camp les mena
 la grotte; Bayard, qui ne lcha pas prise, pour en tre plus sr,
les fit pendre par son bourreau. Pendant l'excution, on vit avec
horreur sortir encore un mort de cette cave, mort du moins de visage;
c'tait un garon de quinze ans, tout jaune de fume; il avait trouv
une fente et un peu d'air pour respirer. Ce fut lui qui raconta tout.

Chose curieuse! ce crime est revendiqu par deux nations. Nous avons
suivi le rcit franais. Mais les Allemands assurent que la chose fut
ordonne par le prince d'Anhalt, gnral de l'empereur.

Quels qu'taient les coupables, on comprend l'horreur qu'une telle
invasion inspira et le mouvement populaire qui se manifesta pour
Venise. Elle avait tout perdu; elle tait revenue  son ge primitif,
 son troit berceau; son empire, c'tait la lagune, et les boulets
franais y arrivaient dj. Elle prit ce moment pour proclamer cette
rsolution romaine, hardie et gnreuse: Qu'elle voulait pargner aux
villes les calamits de la guerre, les dliait de leurs serments, les
laissait libres. L'usage qu'elles firent de cette libert, ce fut de
relever le drapeau de Saint-Marc.  Trvise, un cordonnier, nomm
Caligaro, sort le drapeau de sa maison, et fait rentrer les Vnitiens
 Padoue; les nombreux paysans rfugis dans la ville s'unirent avec
le peuple, et les nobles seuls furent pour l'empereur.  la faveur des
foins, qui entraient par longues files de charrettes, ils mirent
dedans les troupes de Venise; et il en fut de mme, un peu plus tard,
 Brescia.

Au sige de Padoue, l'empereur eut la plus forte arme qu'on et vue
depuis des sicles: cent mille hommes, Allemands, Franais, Italiens,
l'arme du roi, du pape et de l'Espagne. La ville eut un accord
sublime, et les assigeants, neutraliss par leurs divisions,
finirent par s'loigner. Ce qu'on avait pu prvoir arriva; Ferdinand,
reprenant ses villes, Jules II les siennes, ils rentrrent dans leur
rle naturel, celui d'ennemis de la France.

Qu'avait fait celle-ci? une seule chose: elle avait transfr la
primatie de l'Italie, des Vnitiens au pape, de ses amis  son ennemi.

Ceux-ci sortaient ruins de cette lutte, mais admirables et grands.
Les populations italiennes avaient montr pour eux tous les genres
d'hrosme, les Brisighella celui des batailles, et de mme Brescia,
Padoue. Les Vnitiens avaient t tels qu'en 1849, hroques de
patience. Que comparer au dernier sige, o le dernier cu, la
dernire balle, le dernier pain, finirent le mme jour! Tout cela
endur sans murmure! Et encore, nous disait Manin, si nous eussions
appris une victoire de Hongrie, ce peuple et mang, sans mot dire,
les briques de nos quais et les pierres de Saint-Marc.




CHAPITRE IX

LA PUNITION DE LA FRANCE.--LIGUE SAINTE CONTRE ELLE

1510-1512


La perfidie tant reproche aux Italiens par leurs vainqueurs avait t
gale par l'Espagnol dans la surprise du royaume de Naples. Celle de
l'Espagne fut gale, surpasse par l'Autriche, par l'empereur
Maximilien et son grie, Marguerite.

Je dis surpasse en ce sens que tout le monde connaissait, prvoyait
dans Ferdinand la perfidie mauresque. L'Allemand, au contraire, outre
la candeur allemande, la dbonnairet, le _gemth_, rassurait par
l'tourderie d'un chasseur, d'un soldat. L'Europe voyait dans ce bon
Max un enfant hroque, courant le monde au son du cor, et tout aussi
content d'orner sa salle d'un nouveau bois de cerf, d'une peau d'ours,
abattu par lui, que d'acqurir une province. L'ge avait beau venir,
toujours mme homme, brillant dans les tournois, vainqueur superbe au
jeu d'enfant o l'Europe s'enttait toujours; toujours les femmes
palpitaient  ces combats menteurs, o de splendides cavaliers sur
leurs armures impntrables brisaient  grand bruit des lances
creuses, des perches de bois blanc.

Max tait brave aussi, il faut le dire, dans les guerres srieuses,
battant, battu, mais guerroyant toujours.  tous ces titres, il
paraissait le roi chevalier de l'Europe, comme plus tard le fut
Franois Ier. C'est par l sans nul doute qu'il garda si longtemps le
coeur d'Anne de Bretagne, qui comparait cette brillante figure au
pitre Louis XII.

D'autant plus srement fut assn  celui-ci par une main si peu
suspecte, par cette main chevaleresque, le violent coup par derrire,
le surprenant coup de poignard, qui faillit le jeter par terre. Je
parle du subit abandon des Allemands en pleine Italie, dans
l'entreprise o Louis XII avait fait l'effort insens de leur donner
Venise et la porte des Alpes.

L'Europe inattentive croyait voir tout partir de Rome, de la violence
de Jules II, qui criait, tonnait, menaait, se portait  grand bruit
pour chef de la croisade contre la France. Les documents publis
aujourd'hui dmontrent que, ds cette poque, le fil central des
affaires est  Bruxelles.

Jules II, dur et violent Gnois, variable comme le vent de Gnes,
occupait toute l'attention par ses brusques fureurs, ses prouesses
militaires. On riait d'un pre des fidles qui ne prchait que mort,
sang et ruine, dont les bndictions taient des canonnades. C'tait
un homme g et qui semblait octognaire, trs-rid, trs-courb,
avare, mais pour les besoins de la guerre. Il tait colrique, et
surtout aprs boire (sans s'enivrer toutefois). Il ne ngligeait point
le soin de sa famille, mais n'aimait rellement que la grandeur du
saint-sige, sa grandeur temporelle, l'agrandissement du patrimoine de
saint Pierre. Pour cela rien ne lui cotait; on le vit  la Mirandole
pousser lui-mme les attaques; un boulet traversa sa tente et y tua
deux hommes; il n'en fit pas moins les approches, logea sous le feu au
milieu de ses cardinaux tremblants et voulut entrer par la brche.

Le thtre ainsi occup par ce bruyant acteur qui ramenait sur lui
tous les yeux, la discrte Marguerite agissait d'autant mieux. Tante
et nourrice du petit Charles-Quint, mdiatrice entre les deux
grands-pres, Maximilien et Ferdinand, intime amie de l'Angleterre,
qu'elle anime contre nous, elle flatte Louis XII, l'amuse, coute ses
vieilles galanteries, jusqu' ce qu'elle puisse le perdre.

Et pourquoi cette haine? C'est la haine et la jalousie de la Belgique
en gnral contre la France; c'est la haine particulire de deux
mariages manqus, le souvenir de la petite reine Marguerite qui n'a
pas t reine, mais renvoye par Charles VIII; l'irritation plus
grande encore d'avoir manqu la surprise du trait de Blois.
L'Autriche ne se consolait pas d'avoir t si prs d'escamoter la
France, quand le stupide orgueil d'Anne de Bretagne fut au moment de
la donner.

Ce beau projet subsiste, et l'intimit reste entire entre Anne et
Marguerite. Quand le roi convoque son clerg pour s'appuyer de lui
contre le pape, les deux dames restent fidles au pape. Les vques de
Bretagne le dclarent au concile de Tours, et ceux des Pays-Bas
franais ne viennent pas au concile de Lyon.

Voil le roi bien faible; Amboise meurt, et il emporte avec lui ce qui
lui restait de fermet. Le cardinal aurait pouss la guerre contre le
pape et sa dposition, croyant lui succder. Que fera ce roi maladif,
poux d'une reine dvote, homme domin par l'habitude et la famille,
qui, jusque dans son lit, trouve l'amie du pape? Lui-mme n'est pas
bien sr de ce qu'il veut. Il a beau s'chauffer, se redire les torts
de Jules II, il ne russit pas  se mettre assez en colre pour croire
qu'un pape puisse avoir tort. Il convoque un concile  Pise, un
concile gnral o il ne vient personne. Comment s'en tonner? Le roi
disait publiquement que son concile tait une farce; que si le pape
voulait avancer d'un doigt, il ferait une lieue de chemin!

Les succs ne servent  rien; il gagne une bataille sur les troupes du
pape, et se garde d'en profiter (mai 1511). C'est l'arme victorieuse
qui fuit et qui, pouvant aller  Rome, va  Milan; le roi la licencie
dans l'espoir d'apaiser le pape.

Si l'on veut suivre, en ces annes, la patiente trame ourdie par
Marguerite, qu'on lise seulement deux lettres (8 octobre 1509, 14
avril 1511). On y verra en plein la malicieuse fe filant autour de
nous son fin rseau de fer. La chane, c'est la rconciliation de
Maximilien et de Ferdinand; la trame, c'est l'union de tous deux 
l'Angleterre, pour accabler la France.

La premire lettre, curieuse, trs-claire, par son emportement, c'est
celle de Gattinara, ambassadeur de Maximilien, que Marguerite
souponne _de vouloir lui tirer des mains la mdiation entre
l'Autriche et l'Espagne_. Elle rvle le fonds de la dame, sa jalousie
ambitieuse dans ses affaires, et comme elle tenait son pre mme.

La seconde, de Marguerite au roi d'Angleterre, Henri VIII, nous rvle
qu'en avril 1511, elle croyait enfin avoir form la grande ligue de
l'Autriche, de l'Espagne et de l'Angleterre (avec le pape et contre la
France). L'obstacle est Ferdinand qui, peu zl pour le petit Flamand
qui doit hriter de tout, aurait l'ide de donner Naples  je ne sais
quel btard espagnol. Elle prie Henri VIII de lui faire entendre
raison.

Ainsi, longtemps d'avance, tout tait arrang. Mais l'empereur, mais
l'Angleterre, ne devaient clater qu'au moment o Louis XII, puis,
isol, _mortifi_ par la calamit, deviendrait une proie et qu'on y
pourrait mordre.

Le prtexte, tout prt, est mis dj habilement dans le trait contre
Venise, c'tait _l'impit d'une guerre au pape_. De plus, les courses
du duc de Gueldre, ami de la France. Maximilien, du reste, semblait si
peu brouill avec le roi de France, que tous les jours il lui
empruntait de l'argent.

Ce pige compliqu ne put avoir effet qu' l'hiver de 1512. Le pape
avait les Suisses et il les lanait en Italie; cela tait public;
ainsi que la _sainte ligue_ qui fut signe (5 octobre 1511) entre le
pape, Venise et Ferdinand; mais le meilleur tait cach encore; on ne
montra qu'en fvrier l'pe de l'Angleterre, en avril seulement le
poignard de l'Autriche, qui devait rompre avec nous au jour mme d'une
bataille, et devant l'Espagnol  qui elle nous livrait.

Ce sont l les situations qui grandissent la France. Elle a dans ces
moments de foudroyants rveils, o sa vigueur tonne le monde.

Ce fut prcisment l'apparition de l'infanterie nationale.

Le brave et patient la Palice, gnral des revers, qu'une chanson
ridicule a immortalis, organisait pniblement l'arme nouvelle. Il
n'avait que seize cents lances, environ six mille cavaliers; la
noblesse tait dj moins empresse pour les guerres d'Italie. Il
avait cinq mille Allemands, secours trs-incertain qu'un ordre de
l'Empire pouvait  tout moment rappeler. D'autant moins dut-il
ddaigner les pitons qui, jusque-l, jouaient un rle fort
secondaire. Ceux du Midi taient dj excellents, puisque le duc de
Gueldre et le sanglier des Ardennes, dans leurs fameuses bandes
noires, qui tinrent si longtemps en chec et l'Allemagne et les
Pays-Bas, mettaient force Gascons. Il n'y avait  dire que la taille.
Mais ces petits hommes ardents, ayant une fois la jaquette allemande,
entre les inertes colosses allemands, mettaient un feu, un lan, une
pointe (disons dj, un _a ira!_) qui entranait, emportait tout.

La Palice prit cinq mille Gascons. Et, ce qui tait plus nouveau, il
prit huit mille Franais du Nord, nullement forms encore, point
disciplins, des _aventuriers_, comme on les appelait. Il y avait,
dans ces huit mille, quelques Italiens; mais la majorit taient des
Picards, race septentrionale qui a tout le feu du Midi. Comment
ramassa-t-il cette infanterie? On l'ignore. On voit seulement que la
guerre d'Italie devenait populaire, que tant d'expditions coup sur
coup avaient veill les imaginations; tous ceux qui revenaient
racontaient des merveilles, rapportaient et montraient des choses
prcieuses, propres  entraner les foules vers cette guerre brillante
et lucrative.

Pour capitaine gnral de cette troupe, dont on doutait, on choisit un
homme admirable, le plus brave et le plus honnte, vieux, modeste et
ferme soldat, qui fut le spcial ami de Bayard. C'est le sire Dumolard
qui figure si souvent dans l'histoire du bon chevalier.

Il se trouva, par un trs-grand hasard, que cette arme toute neuve
eut un gnral neuf, un Gascon de vingt-trois ans, un prince
aventurier qui cherchait sa fortune et visait un royaume. Ce gnral,
Gaston de Foix, quoique fils d'une soeur de Louis XII, attendait tout
de sa vaillance; il plaidait au parlement pour la couronne de Navarre,
et croyait emporter sa cause par une victoire rapide en Italie.

Les familles du Midi, Foix, Albret et Armagnac, prodigieusement
intrigantes et batailleuses, fcondes en crimes, en violences,
brillaient par leur emportement. Tantt en guerre, tantt en ligue,
elles se dtruisaient ou dtruisaient les autres. L'un des derniers
comtes de Foix avait tu son fils. Un autre, par sa valeur aveugle,
nous fit perdre la bataille de Verneuil. Cette maison s'usait
trs-vite, ne se renouvelant que par des branches collatrales plus ou
moins loignes. Des Foix ans, elle tomba aux Grailly, et de ceux-ci
aux Castelbon, origine petite d'o provenait Gaston de Foix.

Ces princes de montagnes passaient toute leur vie  suivre l'ours et
le chamois. Chausss de l'_abarca_, ou pieds nus sur les rocs
glissants, ils disputaient d'audace et de vivacit aux chasseurs
barnais, aux coureurs basques. Gaston trouva tout naturel d'exiger de
l'infanterie une rapidit que jusque-l on n'osait demander aux
cavaliers. Dans une course de deux mois (qui fut toute sa vie et son
immortalit), il rvla la France  elle-mme, dmontrant, par une
incroyable clrit de mouvements, une chose qu'on ignorait, c'est que
les Franais taient les premiers marcheurs de l'Europe,--donc, le
peuple le plus militaire. Le marchal de Saxe a trs-bien dit: On ne
gagne pas les batailles avec les mains, mais avec les pieds.

Par un temps effroyable, un ouragan de neige, lorsque personne n'osait
regarder dehors, il fait une marche prodigieuse, passe devant les
Espagnols qui n'en savent rien, se jette dans Bologne assige, y
jette des soldats et des vivres.

L, il apprend que Brescia se refait vnitienne. Avec la mme
clrit, entranant l'infanterie au pas des cavaliers, il fait
quarante lieues et fond sur Brescia. Pas une heure, pas un moment de
halte; l'assaut! Mais qui y montera?

Une question d'amour-propre avait empch nos gens d'armes d'y monter
 Padoue; ils exigeaient que toute la baronnie allemande, les comtes,
princes d'Empire, etc., en fissent autant. Les uns comme les autres ne
voulaient combattre qu' cheval. Dans la ralit, leurs pesantes
armures faisaient obstacle pour gravir des remparts en talus ou une
brche de dcombres.  Brescia, on dcida que les _aventuriers_,
lgrement arms, quips (beaucoup n'ayant ni bas ni chausses),
monteraient les premiers et essuieraient le premier feu. Lgre tait
la perte, et moins regrettable sans doute, dans les ides du temps.
Cet arrangement plut fort  tout le monde. Le brave Dumolard tait
prt  conduire cette pauvre troupe. Bayard seul rclama. Il trouva
fort injuste que ses hommes tout nus fussent exposs seuls, et dit
qu'il fallait les soutenir d'une centaine d'hommes, fortement arms.
Oui, mais qui les mnera? dit Gaston.--Monseigneur, ce sera moi.

Tout n'tait pas fini. Les hommes d'armes trouvaient le terrain
glissant et tombaient. N'est-ce que cela? dit Gaston. Il ta ses
souliers, et se mit  monter pieds nus.

Gaston avait menac la ville et dit qu'on tuerait tout. Effectivement,
on gorgea quinze mille personnes. Bayard, bless, garantit, non sans
peine, une dame et deux demoiselles chez lesquelles on l'avait port.

Savonarole l'avait dit, vingt ans auparavant, prchant  Brescia:
Vous verrez cette ville inonde de sang.

Cet affreux vnement fut un malheur pour Gaston mme.

Ses soldats s'y gorgrent de butin, et se firent si lourds, qu'il en
fut un moment paralys. Beaucoup se crurent trop riches pour continuer
la guerre; ils repassrent les Alpes.

Cependant la situation ne comportait aucun dlai. Louis XII, qui
venait encore de payer aux Anglais un terme du subside ordinaire, et
se croyait en sret, reoit la foudroyante nouvelle qu'Henri VIII
annonce au Parlement une grande expdition.

Ce jeune roi avait trouv ses coffres pleins par l'avarice de son
pre. Sanguin et violent, chimrique, il ne rvait que Crcy et
Poitiers, la conqute de son royaume de France.

Pour commencer, il envoyait au midi une arme pour agir avec
Ferdinand, et l'on ne doutait pas que lui-mme il ne ft au nord une
solennelle descente, comme celle du vainqueur d'Azincourt.

Louis XII crivit  Gaston qu'il ne s'agissait plus de l'Italie
seulement, mais de la France; qu'il lui fallait une bataille, une
grande bataille et heureuse, ou qu'il tait perdu.

Il commenait  voir l'oeuvre de Marguerite: il connaissait son pre,
et frmissait de perdre son unique alli.

Un agent de Maximilien crit de Blois  Marguerite: Depuis que France
est France, jamais ceux-ci ne furent si tonns; ils doubtent
merveilleusement de leur destruction, et ont si grand'crainte que
l'empereur ne les abandonne, qu'ils en pissent en leurs brayes.

C'tait le carnaval; Gaston paraissait oublier; mais, en ralit, il
ne pouvait agir. Ds qu'il eut des renforts, il alla droit aux
Espagnols. Il avait toutes sortes de raisons de combattre, les vivres
lui manquaient; ses chevaux ne trouvaient rien que les jeunes pousses
de saules.

La difficult tait d'obtenir le combat. Des gnraux allis, D.
Cardone, vice-roi de Naples, Pietro Navarro. Prospero Colonna, les
deux Espagnols, voulaient refuser la bataille, aimant mieux que
l'ennemi mourt de faim.

Eux, ils vivaient fort bien dans cette Romagne; les Vnitiens d'une
part, les gens du pape de l'autre, les approvisionnaient; ils
n'avaient hte de vaincre au profit de Jules II ou de Maximilien.

Celui-ci venait de tourner. La veille du vendredi-saint, une lettre
arrive de l'empereur au chef des lansquenets, Jacob. L'empereur
ordonnait aux capitaines allemands, _et sur leur vie_, qu'ils eussent
 quitter sur-le-champ les Franais.

Voil Jacob embarrass. Partir la veille d'une affaire dcisive!
Dmoraliser l'arme par ce dpart de cinq mille vieux soldats, des
cinq mille lances  pied qui faisaient toute la stabilit de la
bataille, dans la tactique du temps! C'tait assurer la droute,
faire tuer les Franais, les perdre, car ils n'avaient pas moins de
trois ou quatre rivires  repasser pour retrouver les Alpes, et tout
le pays tait contre eux.




CHAPITRE X

LA BATAILLE DE RAVENNE.--LE DANGER DE LA FRANCE

1512-1514


La fraternit militaire est chose sainte. La longue communaut de
dangers, d'habitudes, cre un des liens les plus forts qui soient
entre les hommes. Elle tait dans le Nord antique une adoption
mutuelle entre guerriers, une sorte de saint mariage. Ici, elle sauva
l'arme.

L'homme le plus populaire tait le chevalier Bayard. Chose bien
mrite. On l'a vu tout  l'heure  l'assaut de Brescia. Il ne voulut
jamais que Dumolard montt sans lui. Il avait un autre ami, fort
dvou, dans cet Allemand Jacob. trange ami, qui le voyait beaucoup,
le suivait, se rglait sur lui, mais ne lui parlait pas, ne sachant
point le franais, sauf deux mots: Bonjour, monseigneur. Le coeur de
ce brave homme hsitait entre deux devoirs. D'une part, il tait
Allemand et sujet de l'Empire; de l'autre, soldat du roi de France,
recevant sa solde et mangeant son pain. Il prit son interprte et alla
consulter Bayard. Le chevalier lui dit qu'en effet il tait l'homme du
roi; que le roi tait riche et saurait le rcompenser; qu'il fallait
mettre la lettre dans sa poche et ne la montrer  personne. Mais
d'autres lettres allaient venir sans doute. Gaston n'avait qu'un jour
pour vaincre: les Allemands allaient lui chapper.

Il tait devant Ravenne; il essaya d'emporter la ville, pour voir si
l'ennemi endurerait de la voir prendre sous ses yeux. Allemands,
Franais, Italiens, les trois nations, sparment, furent lances 
l'assaut; mais la brche n'tait pas faite, il y avait  peine une
troue troite. Les Colonna, qui taient dedans, la dfendirent avec
une vigueur toute romaine. Aux cinquime et sixime assauts, l'arme
se retira.

Les Espagnols taient en vue, comme un nuage noir, dans un camp
extrmement fort, entour de fosss profonds, ferm de pieux, de
madriers, de chariots  lances, sauf un petit passage pour la
cavalerie. Ils taient tout infanterie, la cavalerie tait italienne.
Pour les attaquer, il fallait se mettre entre eux et Ravenne, entre
deux ennemis; il fallait passer le Ronco, torrent contenu par des
digues, et qui, en avril, tait assez fort, Gaston le passa au matin,
les Allemands d'abord, sur un pont; nos fantassins de France devaient
passer ensuite. Le capitaine Dumolard dit  ses rustres: Comment,
compagnons, on dira que ces lansquenets ont pass avant nous!...
J'aimerais mieux avoir perdu un oeil! Tout chauss et vtu, il se
jeta dans l'eau, et les autres aprs lui. Ils en eurent jusqu' la
ceinture et arrivrent avant les Allemands.

Gaston, se promenant  l'aube et, rencontrant des Espagnols, leur
avait dit: Messieurs, je m'en vais passer l'eau, et je jure Dieu de
ne pas la repasser que le champ ne soit  vous ou  moi.

Le soleil se levait trs-rouge, pour cette grande effusion de sang;
plusieurs en augurrent que Gaston ou Cardone y resterait. Gaston
tait arm, richement, pesamment, avec d'clatantes broderies aux
armes de Navarre. Seulement, il avait le bras nu jusqu'au coude,
esprant le tremper dans le sang des Espagnols, ses ennemis personnels
et de famille. Il disait en riant aux siens qu'il avait fait ce voeu
pour l'amour de sa mie, qu'il voulait voir comment ils allaient
soutenir l'honneur de sa belle.

Il avait fait raser les digues, qui l'auraient spar des Espagnols,
et s'tait avanc jusqu' quatre cents pas. On voyait bien de l que
la victoire resterait  ceux qui pourraient se rserver: il s'agissait
d'attendre, de soutenir patiemment ce feu  bout portant. Les ravages
ne pouvaient manquer d'tre effroyables  si petite distance. Pietro
fit coucher ses Espagnols  plat ventre, sans point d'honneur
chevaleresque. Les ntres, au contraire, Franais et Allemands,
tinrent  honneur de figurer debout. Notre infanterie eut l une rude
et solennelle entre sur le champ de bataille. On ne sait ce qu'elle
perdit; mais ses capitaines, lui donnant l'exemple, et tenant ferme au
premier rang, prirent tous: quarante, moins deux!

Le brave Dumolard avait trouv dans son coeur la noble ide de fter
le vrai hros de la journe, ce bon Jacob, si fidle  la France, et
qui avait magnifiquement rhabilit l'honneur de l'Allemagne, sacrifi
par la perfidie de l'empereur. Il fit apporter du vin; tous deux
s'assirent et burent; tous deux, le verre  la main, furent emports
du mme boulet.

N'importe, qu'il soit dit pour les ges  venir que le jour o
l'infanterie franaise est venue au monde, en ce jour de baptme, la
France communia avec l'Allemagne!

Cette fraternit parut au moment mme. Nos fantassins, furieux d'avoir
perdu Dumolard et tous les capitaines, quoique fort mal arms, se
rurent aux canons, voulant tuer les Espagnols sur leurs pices. Ils
furent arrts court par une sorte de rempart mobile que Pietro tenait
sur ses chariots. De l, tirs  bout portant, chargs, si malmens
qu'ils ne s'en seraient jamais tirs sans les Allemands et un corps de
Picards, qui s'avancrent et les reurent dans leurs rangs.

Le ravage de l'artillerie n'avait pas t moins terrible sur les
allis, mais sur les cavaliers, c'est--dire sur les Italiens,
trente-trois, dit-on, furent enlevs d'un seul boulet. Ces Italiens
crurent que Pietro, si conome de sang espagnol, les avait placs l
en vue pour prir tous. Colonna n'y tint plus; il se fit ouvrir les
barrires, entrana la cavalerie, fondit sur nos canons. Les gens
d'armes franais, plus forts et fortement monts, vinrent le choquer
en flanc, en tte Ives d'Allgre, vieux soldat de nos guerres, qui
venait de perdre ses deux fils, et qui combattait pour mourir. Il fut
tu, Colonna prisonnier, aprs une furieuse rsistance, les Italiens
dtruits. Le vice-roi, Cardone, ne les soutint nullement et se mit en
sret.

La bataille durait entre les fantassins. Les Espagnols, en une masse
norme, serrs, couverts et cuirasss, avec l'pe pointue et le
poignard, soutinrent, sans sourciller, la mouvante fort des lances
allemandes. On vit alors combien la lance,  pied, est une arme peu
sre. Le noir petit homme d'Espagne, leste, maigre, filait entre deux
lances; la grande pe du lansquenet ne pouvait pas mme se tirer dans
la presse; son corselet de fer lui gardait la poitrine, mais
l'Espagnol le frappait au ventre. Les Allemands taient fort malmens,
quand la gendarmerie franaise tomba au dos, aux flancs des Espagnols,
d'un choc pouvantable. Ils prirent presque tous, et Pietro Navarro
fut pris, ainsi qu'un nombre norme d'officiers et Jean de Mdicis
(Lon X), jeune et gros lgat, qui avait eu la prudence de garder son
habit de prtre.

Des bandes d'Espagnols, parvenues  se dgager, s'en allaient vers
Ravenne, au pas et firement; mais il leur fallait suivre une longue
et troite chausse. Bayard, qui revenait de la poursuite, avec
quelques gens d'armes, les vit, et voulait les charger. Un seul sort
de la troupe, et lui dit gravement: Senor, vous voyez bien que vous
n'avez pas assez d'hommes!... Vous avez gagn la bataille, que cela
vous suffise, et laissez-nous aller; car, si nous chappons, c'est par
la volont de Dieu. Bayard le crut, et d'autant mieux que son cheval
n'en pouvait plus.

Gaston et d en faire autant. Il revenait couvert de sang et de
cervelle humaine. En le voyant, il dit  un Gascon: Qu'est-ce que
cette bande?--Les Espagnols qui nous ont battus. Il ne supporta pas
ce mot. Avec quelques cavaliers, il galope vers eux, et il est tir 
bout portant; il tombe de la chausse dans l'eau; ils fondent dessus
avec les piques, tranchent les jarrets de son cheval, le percent de
cent coups; il en avait quinze au visage.

En deux mois, il avait pris dix villes et gagn trois batailles. Il
avait eu l'insigne gloire, cet homme de vingt ans, d'attacher son nom
 la grande rvolution qui produisit la vraie France, l'infanterie,
sur le thtre des guerres. Il n'en fut pas indigne; cette rvolution,
qui devait amener l'galit sur les champs de bataille, se trouva
avance le jour o, tant ses souliers, il monta  l'assaut en
va-nu-pieds gascon.

Il mourut: une grande nigme! Cet imptueux gnral tait-il vraiment
un grand homme? Et-il soutenu son succs comme Bonaparte en 96?

Le temps et la situation n'taient nullement les mmes. Bonaparte ne
pouvait que regarder au nord. Tout pour lui tait sur l'Adige. Mais
Gaston, en 1512, n'ayant rien  craindre de l'Allemagne, sr de ses
Allemands fixs par la victoire, devait marcher sur Rome; l tait le
grand coup. Il y aurait mis le concile et fait un pape  lui, bris
Jules II.

Roi, il l'et fait peut-tre; mais il tait le gnral d'un roi. Que
voulait Louis XII? Rien qu'effrayer le pape, obtenir son pardon.[24]
Si Gaston et march sur Rome, il se serait perdu dans son grand
procs de Navarre; la reine aurait t en personne au parlement
solliciter contre lui. Que dis-je? Elle ne lui et pas laiss faire un
pas de plus sur terre d'glise; elle et fait ce qu'on fit pour elle 
la mort de Gaston; elle aurait dissout son arme. En un mot, Gaston
avait pour matre une femme, Anne de Bretagne; Bonaparte, la
Rpublique.

[Note 24: J'ai fait remarquer plus haut que presque tous les crits,
farces, etc., qu'on fit alors contre le pape, ont pri sans laisser de
trace.--La publicit restreinte de ce premier essai de polmique
religieuse a permis d'en dtruire les monuments.--Une collection de la
_Bibliothque_ (_Fontanieu_, n 158) en donne cinq fort curieux.--Ce
sont de petits imprims avec vignettes, vrais bijoux typographiques,
videmment destins  tre rpandus, mais d'un luxe qui, sans doute,
ne permettait pas de les rendre trs-populaires. C'est la _Bataille et
trahison de Gnes_, la _Sommation du Roi aux Phniciens_, et trois
brochures de 1511: _Lettre du Snchal de Normandie  ceux de Rouen_,
_Lettre de Trivulce au Roi, avec l'entre dans Bologne-la-Grasse_,
enfin _la Prise de Crmone et celle de Brescia_.--L'extrme timidit
du roi est frappante dans sa lettre  Lon X, 1513. Il proteste _qu'il
ne veult consentir  mauvaises sectes_... Il le prie de songer _que la
guerre a longue queue_, etc. (_Collection Fontanieu_, _ibidem._)]

Le pape ne savait gure l'alli qu'il avait dans la reine; il aurait
eu moins peur. Il s'tait arrach la barbe  la nouvelle de Brescia; 
celle de Ravenne, il n'en eut plus la force; il s'enfuit au chteau
Saint-Ange; toutes les boutiques taient fermes dans Rome. On
regardait du haut des murs si l'on voyait venir une arme qui
n'existait plus.

Chose tonnante  dire, mais trop relle: le trsorier du roi qui
tait  Milan licencia l'arme.

Il renvoya toute l'infanterie italienne et la majeure partie de la
franaise.

Fit-il de lui-mme une telle chose? Qui le croira? Comment un
trsorier a-t-il un tel pouvoir? On ne voulait plus vivre sur terre
d'glise, en Romagne? D'accord. Mais l'arme pouvait rentrer sur les
terres vnitiennes. Le mot conomie, dont on colora cette mesure,
n'et pas sauv la tte du trsorier, si la reine elle-mme ne l'et
certainement dfendu prs du roi. Pour apaiser le pape, on livra
l'Italie, on hasarda la France, on enhardit l'Anglais dans son
dbarquement; Ferdinand conquit la Navarre, c'est--dire l'entre du
royaume.

L'Italie? Perdue tout entire, Maximilien ouvre passage aux Suisses
qui mettent  Milan un Sforza, leur vassal, leur tributaire, leur
hte, qui les recevra tous les ans; Milan est leur htellerie, le
grand cabaret de la Suisse.

Les Espagnols demandant de l'argent, Ferdinand,  la place, leur donne
l'Italie; qu'ils s'arrangent eux-mmes, qu'ils mangent le pays, qu'ils
sucent, puisent tout, chair et sang; qu'ils tordent et retordent. On
commena  voir une arme sans gouvernement, se dirigeant elle-mme,
n'ayant nul matre au fond, menant ses gnraux, sans chef, sans loi,
sans Dieu. Arme impie dans sa dvotion, qui faillit touffer son
lgat pour avoir les pardons avant la bataille, et qui n'en fit pas
moins bientt dans la Toscane plus de maux que n'et fait le Maure,
le Barbaresque.

Les Mdicis en profitrent; ils suivirent ce hideux drapeau, et pour
une somme ronde, compte aux Espagnols, ils furent rtablis 
Florence. Jules II put voir alors son oeuvre et  quels matres il
avait livr l'Italie. Il protesta en vain qu'il n'avait nullement
combattu pour refaire des tyrans. Les Mdicis en rirent. Ils firent
plus: ils le remplacrent. Le vieillard colrique mourut, et Jean de
Mdicis fut lev  sa place par ce qu'on appelait les jeunes
cardinaux; c'taient gnralement de grands seigneurs, de familles
pontificales ou souveraines.

Ils choisirent l'homme qu'ils croyaient le plus diffrent de Jules II.

Ce vieux pape batailleur les avait rendus misrables; il les tranait
d'un bout de l'Italie  l'autre dans son arme, les transformait en
aides de camp, en gnraux, les forait de camper avec lui sous le feu
des places assiges.

Jean paraissait leur homme, un viveur, un rieur, un ami de la paix. Il
avait tous leurs vices, leurs habitudes et leurs maladies mme. Un
ulcre l'puisait; la maladie du temps, proche parente de la lpre,
apparut dans son premier ge (jusqu'en 1520 environ), comme une lpre
vive.

C'est par l encore qu'il leur plut; quoique jeune, il semblait qu'il
et peu d'annes devant lui. Il ne pouvait plus aller qu'en litire et
 bien petites journes. Toutefois, il tait rsolu  faire mentir
leurs prvisions. Il leur joua le tour de vivre.

Que devenait Florence? Ceux qui veulent avoir la vraie saveur, la
senteur de la mort, liront les lettres familires de Machiavel. Chose
cruelle! elles sont gaies. Il meurt de faim, et rit; il subit la
torture, et rit encore; rien n'est plus gai. Comme le chien battu, il
cline, et s'exerce  faire des tours sous le bton. Il lui faut une
place, et il tche de croire que celui qui en donne est un prince de
grande esprance. Que ferait-il, aprs tout, n'tant dans aucun art,
ni dans la soie, ni dans la laine? il n'est bon qu'au gouvernement. Il
y a seulement un malheur, c'est que son cerveau tinte, tout tourne
autour de lui. Tous ses amis deviennent fous.

Vous connaissez notre socit, elle est comme une chose gare;
pauvres oiseaux effarouchs, le mme colombier ne nous rassemble plus.
Girolamo vient de perdre sa femme; vous diriez un poisson tourdi,
hors de l'eau. Donato a imagin d'ouvrir une boutique o il fait
couver des pigeons; il court de tous cts et semble un imbcile. Le
comte Orlando est tomb amoureux d'un garon, et il n'entend plus ce
qu'on dit. Tommaso est devenu bizarre, fantasque, horriblement avare;
l'autre jour, il a achet de la viande; puis, s'effrayant de la
dpense, il cherche des convives, chacun  quinze sols; je n'en avais
que dix; il me poursuit depuis ce temps...

Machiavel rendra les cinq sols; il attend seulement que Vettori, son
ami, lui trouve une place; il le croit en crdit auprs des Mdicis.

La bassesse du dtail, le ridicule, la pauvret morale o tombe un tel
esprit annonce assez quel rgne a commenc, un temps plat et dcolor,
sans esprance, que mme les chagrins cuisants ne tireront pas de sa
monotonie de plomb. Tout baisse, s'aplatit ou s'teint. L'esprit
radote, la sagesse bgaye, et le gnie dlire. Machiavel ne sait plus
ce qu'il dit. Consult sur la politique et les chances du temps, il ne
refuse pas son oracle, il passe sa robe de prophte, prend sa lunette
d'astrologue. Seulement il a perdu les yeux.

L'avenir? qui le voit? Ce qu'on voit du prsent; c'est une certaine
danse macabre, o les rois, presque tous finis, vont s'en aller
ensemble. Trois, du moins, Ferdinand, Louis XII et Maximilien. La
pice n'est pas bonne, mais les acteurs sont excellents.

Quel Harpagon comparer au vieux _marane_ Ferdinand jurant sur l'or de
Grenade et de l'Amrique qu'il est ruin, pour ne plus nourrir son
arme; se servant, se jouant de son gendre Henri VIII? Avec son
argent, ses soldats, il conquiert la Navarre pour lui-mme, renvoie
l'Anglais.

Celui-ci est le capitan, mont sur Azincourt, vomissant feu et flamme,
ne faisant rien, dvalis par tous, surtout par l'empereur. Max, le
fameux chasseur, chasseur d'argent, chevalier (d'industrie), vendant
la paix  Louis XII et lui faisant la guerre;  Henri VIII vendant un
futur mariage, se vendant lui-mme surtout, prenant la solde de
l'Anglais pour guerroyer  son profit.

Le vrai Cassandre est Louis XII, bon homme qui, pour avoir tranch du
Borgia, aura partout les trivires, en Italie, en France. Il ne reste
 Milan que pour y recevoir un violent coup de griffe de l'ours de
Berne, pendant que le dogue d'Angleterre lui mord le dos.

Deux dfaites  la fois, celle de la Trmouille  Novare et la panique
trange de nos gens d'armes  Guinegate, la triste et ridicule journe
des _perons_. Moins triste encore que le mensonge par lequel La
Trmouille, sans pudeur, attrape les Suisses qui nous allaient prendre
Dijon. Ce vieux chevalier respect, le premier nom de France, leur
fait accroire que le roi renonce  l'Italie, leur promet la somme
incroyable de quatre cent mille cus d'or; bref, les fait boire et les
renvoie. Le roi se fche ou fait semblant, et La Trmouille en rit;
chevalerie un peu loin des hros de la Table ronde.

Reconnaissance au cinquime acte; tous les fripons s'accusent les uns
les autres. La dupe universelle, Henri VIII, voit qu'on l'a jou,
qu'on se souci peu de sa fille; il menace Max et Marguerite de publier
les lettres. Mais Marguerite aussi veut publier les lettres d'Henri
VIII, pour le couvrir de ridicule.

De rage, celui-ci donne sa fille  qui? au pauvre Louis XII.

Cette forte Anglaise de seize ans, galante, audacieuse et dj pourvue
d'un amant, au dfaillant malade qui fait son testament! Fatal
prsent! et le beau-pre, au lieu de donner une dot, en exige une,
norme. Mari et ruin, le roi s'achve, en voulant plaire; il veille
pour le bal, il change ses heures, ses habitudes. Mais comment tenir
cette Anglaise?

Non content de sa fille Claude et de Louise de Savoie, qui la gardent
 vue, il fait venir exprs du fond du Bourbonnais la vieille fille de
Louis XI, la redoutable fe, Anne de Beaujeu.

La prisonnire du moins ne souffre pas longtemps. Louis XII y succombe
et, sans perdre un moment, sans retourner en Angleterre, l'Anglaise se
remarie en deuil.




CHAPITRE XI

LA SITUATION S'CLAIRCIT.--L'ANTIQUIT. RASME. LES TIENNE

1512-1514


Nous avons crit cette histoire dans un point de vue bien svre,
point de vue italien, europen, plus que franais: voil ce qu'on nous
reprochera.

 tort. La France encore nous inspirait, et l'honneur de la France,
dplorablement immol.

Est-ce  dire que nous mconnaissions les bienfaits de ce rgne,
l'conomie de Georges d'Amboise, la rforme de la justice, oeuvre du
chancelier Rochefort? Aurions-nous oubli que Louis XII fut une halte
heureuse entre le gaspillage de Charles VIII et les prodigieuses
dpenses de Franois Ier?

Nullement. Nous croyons mme que, dans cette oeuvre d'conomie et
d'ordre, Louis XII, quoique peu capable, a personnellement beaucoup 
rclamer. Nul doute qu'il n'ait aim le peuple, qu'il n'ait voulu le
mnager. Lui-mme, il en tait sorti probablement (nous l'avons dit);
il n'eut point une me de roi.

C'tait un bon homme, naturellement honnte, ridicule parfois,
indiscret, bavard, colrique; mais il avait du coeur; et la seule
manire de le flatter, c'tait de lui persuader qu'on voulait le bien
des sujets. Le trs-fin courtisan Amboise, sous une grosse enveloppe,
gagna le roi et le garda, en lui faisant valoir ses rductions
d'impts, telle conomie de sous ou de deniers, pendant qu'il amassait
pour lui, ou jetait des millions dans son affaire de papaut. Je ne
crois point du tout ce que dit le pangyriste Seyssel, qu'on ait pu
rduire les impts du tiers, au milieu d'une si grande guerre. Qui le
savait d'ailleurs? Quelle publicit y a-t-il alors? Quels chiffres
authentiques? Ce qui est sr, c'est que Louis XII, tant qu'il put, fit
payer la guerre d'Italie par l'Italie elle-mme, dcid  tirer plus
pour mnager la France. L'arme se nourrit, se solda, comme elle put,
sur l'ennemi, et sur l'alli mme. Ce fut ce qu'on a vu de 1806 
1812, poque du _trsor de l'arme_. Systme qui rend la guerre plus
lgre  la nation guerroyante, sauf  entasser contre elle des
montagnes de haine, et qui prpare de cruelles reprsailles pour le
jour des revers.

La France sentit peu les guerres de Louis XII. Elle fut trs-sincre
dans sa reconnaissance pour lui. Il y eut un vritable enthousiasme et
des larmes lorsqu'aux tats de Tours, le voyant ple, chancelant, 
peine relev de maladie, et dchirant le trait qui et donn la
France  l'tranger, on le salua le _Pre du peuple_.

On le remercia pour trois choses, vraies toutes trois: d'avoir rduit
l'impt, rprim les pillages des gens de guerre, rform les juges.

L'indpendance de la chambre des comptes, de celle des aides, la forte
organisation de la justice des finances, sont la gloire de ce rgne.

Roi trange! il payait et ne faisait point de dettes!

 peine en laissa-t-il une, trs-faible,  la fin de son rgne, aprs
deux ans d'une guerre gnrale o la France tint tte  l'Europe.

C'est--dire qu'il ne mangea pas son bl en herbe, qu'il n'entra pas
dans cette carrire o les pres gaspillent d'avance le gain possible
du travail des enfants, reportant le faix du jour sur l'paule des
gnrations  venir, ajoutant chaque matin un chiffre au grand livre
des maldictions futures.

Non, le peuple ne s'est pas tromp: cet ge, ce rgne, ne sont pas
indignes de son souvenir.

La France commence alors, en toutes choses, une production
immense[25]. Dans l'agriculture, dans l'industrie et le commerce, elle
s'aperoit qu'elle est fconde et bnit sa fcondit.

[Note 25: Elle se dveloppa cependant plus lentement que ne disent
Seyssel et les autres pangyristes. Des actes de 1501 font une triste
peinture de l'tat du Midi, spcialement de l'Agnois, _alors dsert_
par suite d'une pidmie. La peste avait tu dix-sept mille personnes
 Bordeaux, quoique la meilleure partie de la population et quitt la
ville. _Archives_, K. 94, _Payement des gens envoys au Parlement pour
poursuivre les nobles qui profitent de ces circonstances pour usurper
le domaine, 25 fvrier 1501_,--et _Diminution de page, 7 juin 1501_.]

Mais le trsor de l'homme est de se connatre, de savoir ce qu'il est
et ce qu'il peut. Le trsor de la France, qu'elle ignora profondment
et dont elle ne songea nullement  profiter, c'tait son tonnante
sociabilit, son assimilation rapide  toute humanit, la gnrosit
et le bon coeur de cette race gauloise remarque par Strabon ds la
plus haute antiquit (Voy. le Ier vol. de notre Histoire), avoue par
les Anglais au XIVe sicle, et si clatante au XVIe, dans la dfense
de Pise. Il suffisait  la France qu'elle voult, pour tre adore.

Elle ignora cela, et elle manqua sa destine. Si elle commence alors 
se comprendre, c'est uniquement par la guerre. Elle se connat dj
comme un vaillant peuple  Ravenne, je dis proprement comme peuple,
comme piton, comme infanterie. Elles pressent, dans cet clair d'une
campagne de deux mois, que tout ce qu'on lui demandera plus tard de
miracles, cette ferie des marches rapides qui la rendront partout
prsente et partout victorieuse, elle a dj tout cela dans la
vivacit de son infanterie, dans son activit brlante, dans son
jarret d'acier.

Elle s'entrevoit dans la guerre, elle s'entrevoit dans le droit. Grand
spectacle, quand,  portes ouvertes, s'inaugure dans les tribunaux
l'universelle enqute d'o sort la rdaction des Coutumes!

Louis XI, qui ne voulait de tyrannie que la sienne, avait
passionnment dsir qu'on levt partout ce vieux voile d'ignorance
derrire lequel s'abritait l'arbitraire infini des rois de provinces
et de cantons. Avec quelle facilit, sous la coutume non crite,
confie  la mmoire peu sre, corruptible, des praticiens, toutes les
volonts des seigneurs laques, ecclsiastiques, devaient valoir comme
lois! Lois changeantes au gr du caprice, de l'intrt, du besoin du
jour! Qui aurait rclam? Quel est le pauvre vieil homme qui, devant
ces fils de Robert-le-Diable, et os dire en face: Et pourtant,
autre est la Coutume?

C'est, je crois, pour cette grande oeuvre d'crire et de fixer le
droit que Louis XI s'attacha, attira de Bourgogne en France l'minent
lgiste Rochefort, qui devient son chancelier, celui de Charles VIII
et de Louis XII. Ds 1493, Rochefort crivit, en cent onze articles,
l'immense ordonnance qui comprend tout un code de rformation de la
justice. En 1497, il ordonna, au nom du roi, la publication des
Coutumes. Pour publier, il fallait crire, formuler, rdiger. Voici
comment se fit la chose en chaque sige: Nos commissaires ayant
assembl nos officiers (du lieu) et les gens des trois tats,
praticiens _et autres_ des bailliages et jurisdictions, publieront,
etc.

Ces _autres_, c'est la nation.

Je veux dire qu'en ce dbat o les seigneurs ecclsiastiques et
laques pouvaient imposer aux commissaires du roi une rdaction
fodale, on consultait les praticiens, et, comme ceux-ci presque
partout taient clients des seigneurs, on appelait  tmoigner des
notables, des vieillards, des hommes enfin, la foule. Les commissaires
taient libres, dans un cas controvers, de faire une sorte d'enqute
_par tourbe_, c'est--dire d'appeler le peuple  tmoigner du vrai
droit du pays.

Rvolution norme pour les rsultats d'avenir, quelque petits, timides
qu'ils aient t d'abord. Si la Coutume est mauvaise, crasante, au
moins n'empire-t-elle plus au hasard des volonts fantasques et
mauvaises. La voil crite, on la voit, on la lit chaque matin.
Fiez-vous  la raison humaine, au sentiment de justice qui est au
coeur de l'homme. La lumire est mortelle au mal. Mal connu est
demi-guri.

La Coutume de Paris est crite en 1510, coutume d'esprit moyen,
coutume centrale du nord,  laquelle le hardi centralisateur Demoulin
comparera toutes les autres, cherchant leurs rapports mutuels et
prparant de loin cette terre promise o aspire la France dans
l'htrognit barbare qui la divise encore: l'_unit de la loi
civile_.

Il y eut trois grands coups de lumires qui transfigurrent le monde
du droit. L'imprimerie, en publiant une  une nos coutumes locales
dans la navet de leur discorde, mit en face deux monuments d'unit,
bien diffrents entre eux. D'une part, le Droit canonique, bti sur
son fondement grle des fausses Dcrtales. D'autre part, le solide,
harmonique et majestueux monument du Droit romain. Le premier, faible
de base, faible d'inconsquence, dmontrait  l'oeil du plus simple
que l'autorit infaillible, partie d'un mensonge vident, s'tait
jour par jour contredite, dmentie, condamne elle-mme, biffant
aujourd'hui l'oracle d'hier, raccommodant sans cesse l'oeuvre malade.
Chose possible et tolrable dans le monde obscur des manuscrits qu'on
peut altrer  plaisir, impossible dans l'impitoyable lumire et la
fixit de l'imprimerie. Contre cet entassement de vieux pltras,
surgit, dans la majest grave du Pont-du-Gard ou du cirque de Nmes,
le colossal _Corpus juris_. On comprit quelle avait t la sagesse des
papes qui tant de fois avaient dfendu d'enseigner le Droit romain. Ce
systme si robuste, dont la cohsion tonnante est compare par
Leibnitz  celle mme des mathmatiques, fit crouler l'difice
branlant de la fausse Rome en face de la Rome ternelle.

Mais ce n'tait pas le Droit seul qui devenait si dangereux, ce
n'tait pas seulement Papinien, Ulpien, qu'il et fallu brler. Paul
II le sentit  merveille. Consquent dans le vritable esprit
pontifical, fidle  la tradition du pape Grgoire, le destructeur des
manuscrits, il comprit, au moment o l'on venait de traduire Platon,
qu'il ne suffisait pas de proscrire et la traduction et l'original,
qu'il fallait surtout arracher l'me de l'antiquit des enthousiastes
coeurs o elle ressuscitait. Il enferma, tortura (plusieurs  mort)
les Platoniciens de Rome. Que si l'on extirpait Platon, combien
n'tait-il pas plus ncessaire encore d'exterminer Aristote, si
essentiellement paen! L, jamais l'glise ne put s'entendre avec
elle-mme. Aristote fut sa pierre d'achoppement. Elle le censure
d'abord, le rejette par les Pres. Elle le tolre au Moyen ge pendant
cinq ou six sicles. Elle le condamne (1209) et elle le suit, trente
ans aprs, dans saint Thomas; elle va jusqu' le recommander aux XIVe
et XVe sicles (1366, 1452). Elle le soutient encore, quand il devient
plus dangereux, au XVIe, lorsque tout le monde comprend qu'il est
antichrtien et que Luther le poursuit comme ennemi du christianisme.
Variations tonnantes de l'autorit immuable! Qu'en conclure?
Qu'apparemment elle lut mal, ou ne comprit point.

Cette polmique est ressuscite nagure, entre les catholiques.
Matres de l'ducation, ils ont agit si les moins coupables des
auteurs profanes pouvaient entrer dans les coles. Plusieurs ont
bravement rpondu: Non, et ferm la porte  l'esprit humain. Ceux-l
sont les vrais orthodoxes.

Nous les flicitons de leur courage, de leur consquence dans leur
principe. Le voulez-vous dans sa puret, qui seule peut lui donner
dure? Il est bien moins dans Polyeucte qui brise l'autel de Jupiter
que dans le pape qui veut que l'on brle Homre et Virgile. Rompez,
rompez tout pacte avec l'impit! Le silence de Rome, en cette
matire, sa faiblesse pour les demi-chrtiens, tonne et scandalise.
Homre, le fatal magicien, qui transfigura dans l'ther l'Olympe des
dmons de la Grce! Virgile, le funeste sorcier qui voque la sibylle,
qui dcouvre le rameau d'or d'un christianisme antrieur au Christ!...
Chassez-les loin du temple, loin du parvis, loin de l'cole! Combien
les philosophes sont moins dangereux! Leurs fatigantes abstractions
ont fait disputer les savants. Mais ces potes ont ravi le monde; ils
emportent avec eux  travers les sicles le coeur mme de l'humanit!

Fixons ces dates si graves, qui sont des res nouvelles pour le genre
humain.

Virgile fut imprim en 1470, Homre en 1488, Aristote en 1498, Platon
en 1512.

Si Ptrarque pleurait de joie en voyant Homre manuscrit, le touchait
et le baisait, ne pouvant encore le comprendre, quel aurait t son
transport de le voir multipli dans les nobles caractres de Venise et
de Florence, circuler par toute l'Europe, versant  tous la pure
lumire du ciel hellnique, la fracheur de ses vives eaux, ces
torrents de jeunesse qui coulent ternellement des sources de
l'Iliade.

Mais on ne sait plus aujourd'hui les sueurs, les veilles inquites que
cotrent aux grands imprimeurs ces premires publications des
manuscrits difficiles, discordants, de l'antiquit. Oeuvre sainte!
Ceux qui y mirent les premiers la main furent saisis d'une motion
religieuse et d'une anxit immense. Tels ils allaient les rendre au
monde, ces dieux de la pense, tels il les garderait. Imprimeurs,
correcteurs, diteurs, ils ne dormaient plus (l'un d'eux trois heures
par nuit); ils demandaient  Dieu de russir, et leur travail tait
ml de prires. Ils sentaient qu'en ces lettres de plomb, viles et
ternes, tait la Jouvence du monde, le trsor d'immortalit.

La Rome et la Jrusalem de cette religion nouvelle, l'imprimerie, sont
bien moins Mayence et Strasbourg, que Venise, Ble et Paris. Les
premires n'ont fait qu'imprimer. Paris, Ble et Venise ont dit,
avec des travaux infinis d'puration, correction, critique, discussion
des textes et variantes, les bibles pineuses de la philosophie, je
veux dire l'oeuvre immense de Platon, si dlicate de finesse, de grce
et de dialectique, o l'accent, la virgule, change tout, dtruit tout,
rend l'intelligence impossible;--l'oeuvre encore bien plus gigantesque
d'Aristote, formidable encyclopdie de l'antiquit, crite dans une
langue algbrique, tellement concise et abstraite! On avait bavard
infiniment sur Aristote et Platon, on les avait traduits faiblement,
peu fidlement. Tout cela n'tait rien auprs de ce que firent, 
Venise, les Alde dans l'pouvantable travail qu'ils mirent  fin,
ressuscitant et dressant sur ses jambes ce double colosse, ce cheval
de Troie, plein de guerres fcondes, qui, dans le ventre, a toute
cole, toute dispute et toute hrsie, le duel inextinguible de
l'intelligence humaine.

Aristote ressuscita d'abord, l'anne de la mort de Savonarole et de
Charles VIII, en plein rgne des Borgia (1498).

Les terreurs de Venise en ce temps maudit, les malheurs infinis de la
guerre, de la ligue de Cambrai, o Venise fut rduite  ses lagunes,
arrtrent les presses des Alde. Les boulets barbares franchissaient
la mer, sans respect pour le vieil asile qui fut respect d'Attila.
Venise tait pourtant alors le berceau vnrable o renaissait Platon.
Il ne put paratre que dans l'anne sanglante des massacres de Brescia
et de Ravenne, en 1512. Le monde, parmi ces malheurs, reut de la
dsole Venise l'incomparable fleur de la sagesse grecque, la
sublimit consolante du _Banquet_ et du _Phdon_.

Homre, Platon, Aristote, les trois bibles de l'antiquit. Ajoutez-y
un monument non moins grand, le _Corpus juris_.

Qu'on ne s'tonne pas si Luther, le furieux dfenseur du christianisme
oubli, s'indigne, non sans terreur, de voir debout, la tte dans le
ciel, ces gants qui, du haut d'une logique ternelle, regardent en
piti la Lgende.

Une nouvelle dialectique renaissait, ingnieuse,  la fois fine et
forte, qui, mortelle  la scolastique, triomphait et par la raison et
par l'lgance de la dmonstration, renvoyant dans la poussire le
Lombard et Duns-Scot, mettant court saint Thomas et lui brouillant son
_distinguo_.

Et ce n'tait pas un vain jeu, une escrime, un duel de langues. Il n'y
eut dans les commencements rien d'hostile au christianisme. L'esprit
nouveau le ruinait, sans s'en apercevoir, dans une tonnante
innocence. Ce qu'on voyait, loin d'tre une dispute, tait un
embrassement, une reconnaissance touchante des membres gars de la
grande famille; l'Europe moderne revoyait sa mre, l'antiquit, et se
jetait dans ses bras.

L'Orient va se rapprocher tout  l'heure, de l'Amrique. Spectacle
digne de l'oeil de Dieu! La famille humaine runie,  travers les
lieux et les temps, se regardant, se retrouvant, pleurant de s'tre
mconnue.

Combien cette grande mre, la noble, la sereine, l'hroque antiquit,
parut suprieure  tout ce qu'on connaissait, quand on revit, aprs
tant de sicles, sa face vnrable et charmante!  mre! que vous
tes jeune! disait le monde avec des larmes, de quels attraits
imposants nous vous revoyons pare! Vous emporttes au tombeau la
ceinture ternellement rajeunissante de la mre d'amour... Et moi,
pour un millier d'annes, me voici tout courb et dj sous les
rides.

Il y eut l, en effet, un mystre amer pour l'humanit. Le nouveau se
trouva le vieux, le rid, le caduc. L'antiquit parut jeune et par son
charme singulier, et par un accord profond avec la science naissante.
Un sang plus chaud, une flamme d'amour revint dans nos vieilles veines
avec le vin gnreux d'Homre, d'Eschyle et de Sophocle. Et, non moins
viril qu'enchanteur, le gnie grec guidait Copernic et Colomb.
Pythagore et Philolas leur enseignaient le systme du monde. Aristote
leur garantissait la rotondit de la terre. Platon leur montrait
l'Occident et dsignait les Hesprides.

Est-ce tout? Non, notre coeur demandait  l'antiquit autre chose que
l'Amrique, autre chose que la science ou le charme littraire. Nous
lui demandions surtout de dsemprisonner nos mes, de nous faire
respirer mieux, d'accorder  nos poitrines l'largissement d'une
moralit plus douce et vastement humaine, non lie  la formule
byzantine, obscure, de Nice. Nous lui demandions, non pas de briser
l'autel, mais de l'tendre; non de supprimer les saints, mais de les
multiplier, d'ouvrir les bras de l'glise, si indignement resserrs, 
saint Socrate, aux Antonin, et  vous aussi, saint Virgile!

Saint Virgile, priez pour moi! Moi-mme j'avais ce mot au coeur,
bien avant de savoir qu'un autre a parl ainsi au XVIe sicle. Et qui
plus que moi a droit de le dire, moi, lev sur vos genoux, qui n'eus
si longtemps nul autre aliment que l'antiquit adoucie par vous; moi
qui vcus de votre lait avant de boire dans Homre le vin, le sang et
la vie? Mes heures de mlancolie, jeune, je les passai prs de vous;
vieux, quand les penses tristes viennent, d'eux-mmes, ces rhythmes
aims chantent encore  mon oreille; la voix de la douce sibylle
suffit pour loigner de moi le noir essaim des mauvais songes.

Quand on passa des voies rudes et scabreuses de la scolastique  cette
splendide antiquit, ce fut le mme changement qui vous frappe en
laissant le pav pointu de la Suisse, ses cailloux de torrent qui
dchiraient vos pieds, pour les rubans de dalles o vous glissez,
lger comme une me bienheureuse,  travers les villes italiennes,
dans Florence ou dans l'immensit de Milan.

Il y eut un violent retour, bien svre pour le Moyen ge. Le
christianisme,  sa naissance, avait accus de grossiret le
symbolisme antique, et l'antiquit renaissante reprocha au Moyen ge
d'tre  la fois grossier et subtil, d'envelopper le matrialisme
lgendaire dans la chicane byzantine et l'aridit scolastique.

L'imprimerie lui lana ses faux, tout  coup dcouverts, fausses
lgendes, fausses dcrtales.

Une haine immense s'leva contre les destructeurs de l'antiquit, les
brleurs, gratteurs de manuscrits. L'auto-da-f d'un million de
volumes, qui se fit  Grenade aprs la conqute, parut un vaste crime
contre la raison, contre Dieu. Le cardinal Ximens, imprimant la Bible
en cinq langues, expia-t-il par l les quatre-vingt mille manuscrits
qu'il avait brls de sa main.

Chaque fois qu'on dcouvrait sous quelque antienne insipide un mot des
grands auteurs perdus, on maudissait cent fois ce crime, ce vol fait
au genre humain, cette diminution irrparable de son patrimoine.
Souvent, la ligne commence mettait sur la voie d'une dcouverte,
d'une ide qui semblait fconde; on croyait saisir de profil la
fuyante nymphe, on y attachait les yeux,  cette trace vanouie,
jusqu' l'blouissement et la dfaillance. En vain; l'objet dsir
rentrait obstinment dans l'ombre, l'Eurydice ressuscite retombait au
sombre royaume et s'y perdait pour toujours.

On a dit, non sans vraisemblance, que les statues antiques qui sont
arrives jusqu' nous, statues de marbre, sont les moindres. Les
ouvrages capitaux de Phidias, de Praxitle, furent faits d'or,
d'argent, d'ivoire, et ils ont pri. Il en est peut-tre de mme avec
les manuscrits anciens. Peut-tre n'avons-nous que les moins prcieux.
O sont ces oeuvres politiques, clbres dans l'antiquit? o sont les
mmoires de Sylla et ceux de Tibre? o est le livre o Auguste fit
crire pour lui la description de l'Empire romain? Et Carthage, et la
Syrie, parentes immdiates du monde juif, comment n'en reste-t-il
rien? L et t le vritable claircissement du peuple biblique, dont
les livres, tellement isols dans la ruine gnrale des nations
smitiques, restent aussi peu accessibles qu'une arche d'un pont
rompu au milieu d'un fleuve. Les deux bouts en furent emports; ni de
l'un ni de l'autre bout vous ne pouvez y arriver; ruine d'autant plus
grandiose, mystrieuse, qu'on n'en approche plus. Qui sait si, dans ce
million de livres orientaux que brlrent les Espagnols, il ne restait
pas quelque chose des hautes antiquits de la Syrie, de l'Arabie,
d'Ismal, frre d'Isral?

La Renaissance, dans sa fureur contre les destructeurs de l'antiquit,
ne voulait voir en celle-ci qu'harmonie et qu'unit. Elle ne
l'envisageait pas comme un monde de varit, ml d'ges et de
couleurs infiniment diffrentes, mais comme la Vnus ternelle. De
cette unit, qu'elle exagrait, elle accablait la complexit
laborieuse, htrogne du Moyen ge, mle de diamants, de pltras.
L'indignation venait et la fureur d'avoir t si longtemps  genoux
devant cette Babel gothique. Ce monde de contradictions, d'hypocrisie,
de sanguinaire douceur, ce monde serf, ce monde moine, mis en face de
la cit antique, du monde d'harmonie et de dignit, faisait frmir de
haine. Ne verra-t-on pas le jour o l'homme, redevenu citoyen,
redress et refait homme, rentrera dans son ge de majorit,
interrompu si longtemps par la religion des serfs?...

Ceux qui savent ce que c'est que rvolution et inondation savent que,
les eaux une fois amonceles, c'est une goutte d'eau de plus qui
semble dcider la rupture, emporter les digues. rasme fut la goutte
d'eau.

rasme, l'ingnieux latiniste, n en Hollande d'un hasard d'amour,
esprit italien (et point hollandais), dans sa vie errante, subsistant
d'enseignement, de corrections d'imprimerie, de compilations, avait
imprim, en 1500, passant  Paris, un petit recueil d'adages et de
proverbes anciens. Le public se jeta dessus; la boutique de la rue
Saint-Jacques, o parut l'heureux volume, ne dsemplissait plus;
chacun avait hte d'acheter, de porter en poche, la petite sagesse
pratique, la prudence populaire de l'antiquit. D'ditions en
ditions, toujours augmentes,  Venise,  Ble, le livre devint un
gros in-folio en fins caractres. Alde fit l'dition complte en 1508,
et Froben,  Ble, la rimprima six fois. Bien plus, rasme, tant en
Italie, sur le passage du pape, le pontife et ses cardinaux vinrent
saluer l'illustre compilateur des _Adagia_. Nul chef-d'oeuvre ne fut
jamais l'objet d'un tel enthousiasme. C'tait, en ralit, un grand
secours offert  tous, mme aux moindres, un vritable _Dictionnaire
de la conversation_. Qu'on se figure toute l'antiquit runie en un
livre; tout ce qu'elle a produit de penses, de sentences et de
maximes, ramen comme des rayons  un seul foyer.

L'illustre prvt des marchands, Bud, l'ami d'rasme et de Rabelais,
Bud, qui lui-mme avait tellement clair l'antiquit par son travail
sur les monnaies et ses notes sur les _Pandectes_, disait du livre des
_Adages_. C'est le magasin de Minerve; tout le monde y a recours,
comme aux feuilles de la sibylle.

Holbein, le grand peintre de Ble, peignit rasme en habit de
triomphateur, passant, couronn de lauriers, sous un arc romain, et
comme entranant le monde par cette _via sacra_ de l'antiquit.

L'effet en ralit tait lgitime et vraiment grand en deux sens. On
vit que la majeure partie de ces proverbes antiques n'en taient pas
moins modernes, que l'antiquit n'tait pas un illisible grimoire,
monopole des savantasses, qu'elle tait nous-mmes et l'homme
ternellement identique. On vit que cette antiquit, que les _Janotus
de Bragmardo_, les pdants crotts dont parle Rabelais, reprsentaient
 leur image, gourme, pdantesque et sotte, tait l'lgance mme,
l'urbanit, la grce. La cour, aussi bien que la ville, reconnut que
Platon, Xnophon, taient de _parfaits gentilshommes_, pleins
d'amnit et d'esprit. L'_honnte homme_, ce faible idal, qui a
toujours t si populaire dans la moyenne sagesse franaise, parut
tout  fait reprsent dans certaines productions de l'antiquit
plie, comme les _Offices_ de Cicron, livre qu'on imprima partout et
qui partout devint usuel.

Du reste, quelque faibles que fussent les rsultats encore, ce qu'il y
avait de grand, c'tait l'effort, la volont. Et quoi de plus grand,
en ce monde, que de vouloir srieusement? Dans le transport, jamais
calm, d'une activit haletante, on exhumait de la terre, de la poudre
des vieux dpts, mdailles et monnaies, bas-reliefs, manuscrits de
toute sorte, mdecine, gographie, posie, moeurs, usages domestiques,
toute la vie de l'antiquit. Bons _humanistes_! qui leur refusera ce
nom, en les voyant embrasser d'un si impartial amour tout ce qu'on
pouvait savoir alors, tout peuple, tout ge et tout dieu, toute langue
et toute humanit?

Venez, dans la nuit noire encore; montons, l'hiver, de grand matin,
la rue Saint-Jacques. Voyez-vous toutes ces lumires? Des hommes, des
vieillards mme, mls aux enfants, vont portant sous le bras
l'in-folio, de l'autre le chandelier de fer. Vont-ils tourner 
droite? Non, la vieille Sorbonne est endormie encore; elle se tient
chaude entre ses draps. La foule va aux coles grecques. Athnes est 
Paris. Cet homme  grande barbe, dans sa majestueuse hermine, c'est le
descendant des Empereurs, Jean Lascaris. L'autre docteur, c'est
Alandre, qui enseigne l'hbreu. Vatable est  ses pieds, qui crit et
dj imprime. trange renversement des choses! Cette ville, qui vers
1300 ravit aux juifs leurs manuscrits pour les anantir, elle les
imprime aujourd'hui. En 1508, on fond les premiers caractres
hbraques. La vieille Loi, si cruellement perscute par la nouvelle,
devient imprissable, multiplie par les chrtiens. Le dfenseur des
livres juifs, Reuchlin, branle l'Allemagne de sa lutte hroque
contre les ignorants perscuteurs et destructeurs de livres, qui les
brlent, ne sachant les lire.

Croyons aux victoires de l'esprit! Au moment o l'Espagne dtruit les
livres par milliers! l'Allemagne, la France, l'Italie en impriment par
millions!

Nul lieu, ni temple, ni cole, ni assemble de nations, n'a jamais
port  mon coeur la religieuse motion que j'prouve quand j'entre
dans une imprimerie. Le pote-ouvrier de Manchester l'a trs-bien dit:
La Presse est l'Arche sainte! Les rvolutions de Paris se sont
faites autour de la Presse. Imprimeur en 93, mon pre avait plant la
sienne au choeur mme d'une glise, et j'y suis n. Vives religions
du berceau, elles me revinrent en 1843, quand ma chaire assige me
fut presque interdite et la parole dispute par une cabale fanatique.
Le soir mme, je cours  la Presse; elle haletait sous la vapeur;
l'atelier n'tait que lumire, brlante activit; la machine sublime
absorbait du papier, et rendait des penses vivantes... Je sentis
Dieu, je saisis cet autel. Le lendemain j'tais vainqueur.

La rue Saint-Jean-de-Beauvais n'est pas une belle rue, et elle a le
tort d'avoir eu l'cole de subtilits vaines qu'on appelait le Droit
canonique. Et elle a pourtant une grande gloire: elle eut au clos
Bruneau la vnrable enseigne des Estienne, les premiers imprimeurs du
monde, dynastie mmorable, qui, un sicle durant, par Henri Ier, par
le grand Robert, par Charles et Henri II, illumina le monde. De l
sortit toute une antiquit, pure, corrige, judicieusement annote,
mise en commun pour tous. Le colossal _Trsor de la langue latine_ a
immortalis Robert, comme Henri II celui de la langue grecque. Ce ne
sont plus ici des pdants. Leur verve, leur vigoureux bon sens
clairent toutes leurs publications. L'un d'eux, mdecin illustre,
naturaliste original, crit et publie tout  l'heure le premier trait
pratique d'agriculture, la _Maison rustique_.

Les Estienne impriment en 1512, quatre ou cinq ans avant Luther, le
premier livre de la Rformation, le Nouveau Testament de Lefebvre
d'taples.

La Rforme franaise, toutefois, est encore loin. La religion de cette
maison des Estienne, c'est jusqu'ici l'imprimerie elle-mme. On sait
qu'ils proposaient des prix  ceux qui trouveraient des fautes dans
leurs publications. La correction se faisait par un dcemvirat
d'hommes de lettres de toutes nations et la plupart illustres. L'un
d'eux fut le grec Lascaris, un autre Rhenanus, l'historien de
l'Allemagne, l'Aquitain Rauconet, depuis prsident du Parlement de
Paris, Musurus, que Lon X fit archevque, etc.

On se demande comment ces Estienne, imprimeurs admirables,
irrprochables correcteurs, ayant  mener cette grande maison, purent
tre de fconds diteurs, des crivains piquants, des matres en notre
langue. L'un d'eux l'explique en adressant  un ami la prface de son
Thucydide: Reois, ami, le produit des sueurs qu'un travail pre tire
de mon front, pendant le rude hiver, pendant les sombres nuits o
j'cris au vent de la bise.

Deux choses les soutenaient:

L'une (dont je leur rponds), la reconnaissance qu'ils attendaient de
nous. Postrit! disait Henri, tu pourras reposer, nous travaillons
pour toi. Tu dormiras paisible, heureuse de nos veilles.

L'autre soutien (Dieu nous donne  tous de suivre en ceci ces grands
ouvriers!), ce fut la parfaite unit du foyer et de la famille. Les
dames Estienne, leves de grand matin, parmi cette lgion d'hommes de
toutes langues, parlaient la seule que tous entendaient, le latin.
Votre ayeule, crit Henri II dans sa prface d'Aulu-Gelle,
l'entendait parfaitement. Et votre tante Catherine s'nonait en latin
de manire  tre entendue de tous. Les domestiques s'y habituaient
et finissaient par parler de mme. Pour nous, enfants, depuis que
nous commenmes  balbutier, nous n'aurions jamais os parler
autrement que latin devant mon pre et ses correcteurs.

Ainsi tout tait harmonie, et le grand imprimeur, ses correcteurs
illustres, ses ouvriers lettrs, ses enfants, ses savantes dames,
prsentaient l'unit du vrai foyer antique, l'image des familles et
clientles romaines, de sorte qu'en entrant chez Henri, chez Robert,
chez Charles, auteur de la _Maison rustique_, vous vous seriez cru
chez Caton.




CHAPITRE XII

LA SITUATION RESTE ENCORE OBSCURE.--DE MICHEL-ANGE, COMME PROPHTE

1512-1514


Ainsi se faisait la lumire. Elle revenait au monde, mais par
d'insensibles degrs. L'ardeur mme y mettait obstacle; la passion par
enivrement s'entrave, s'arrte elle-mme. Cette premire renaissance,
qui adorait tout de l'antiquit, la recherchait dans sa forme bien
plus que dans son principe. Ce principe, celui des gouvernements
populaires, des religions nationales o le peuple avait fait ses
dieux, tait trop loign de l'ducation messianique que le clerg a
donne  l'homme du Moyen ge, et que continuent les lgistes au
profit de la royaut.

Le nouveau Messie est le roi.  mesure que s'affaiblit dans les
esprits le dogme de l'incarnation, grandit et se fortifie l'idoltrie
monarchique. La centralisation, qui commence, immense et confuse
encore, n'est gure comprise des foules que comme la force infinie
d'un individu. Point de vue populaire, enfantin, que Rabelais va
reproduire tout  l'heure sous des masques ridicules, dans ses rois
gants: le Pantagruel, le Grand-Gousier, le Gargantua.

C'est l'adoration de la force, l'obscurcissement du droit.

Ainsi l'ide qui fait la vie, la moralit des religions et des tats,
le Droit chemine lentement.

Tous l'obscurcissent  l'envi.

Les jurisconsultes littrateurs, un Alciat par exemple, le servent et
lui nuisent par la richesse de leurs commentaires, par l'accumulation
des textes oratoires ou potiques, appelant Ovide ou Catulle 
tmoigner pour Papinien.

Les procureurs, classe immense qui pullule sous Louis XII, touffent
le droit bien mieux encore, l'entourant, pour cacher leurs vols, de
l'pineuse et noire fort d'une nouvelle scolastique.

De mme que les thologiens vont tout  l'heure proclamer la dchance
de la Loi, le rgne absolu de la Grce, les croyants de la royaut
n'envisagent dans la lgislation qu'un don de la grce royale, une
faveur toute prcaire et rvocable  volont.

Mais la grce est chose variable. Louis XII craint que ses rformes ne
soient viagres, mortelles comme lui. Comment garder l'avenir? Qui
prendra au srieux la _dfense que fait le roi d'obir aux ordres du
roi_ qui seraient contre la justice?

Les corps de magistrature qui faisaient illusion sur la servitude
publique vont s'aplatir sous le successeur de Louis XII, et les choses
apparatront dans leur rude vrit. Un pouvoir, le roi; rien de plus.
Le gouvernement est tout personnel. Plus d'action collective. Plus de
cours fodales o le seigneur appelait ses barons. Plus de communes
dlibrantes. Le fil des affaires politiques, moins multiple, moins
complexe, et mis dans une seule main, devient pourtant plus difficile
 suivre; cette main unique est ferme. Toute affaire est maintenant
personnelle, de famille, de favoritisme, de galanterie. Le destin des
nations est dsormais enclos aux tnbreux appartements, aux chambres
 coucher, aux alcves, aux retraits de Leurs Majests. Leur humeur,
leur sant variable, voil maintenant la rgle du monde. Le mystre de
la digestion trne au sommet de la politique.

Tels rois, tels peuples; ceux-ci participent aux maladies des princes.
La France tousse, la France a mal  la poitrine, la France fait un
enfant mort; on dirait qu'elle meurt elle-mme, et cela, regorgeant de
vie! oui, mais elle est malade en son incarnation: Louis XII, Anne de
Bretagne.

Et non moins malade est l'histoire. Elle a cess, sauf les
pangyristes ou les chroniqueurs romanesques, pauvres copistes des
romans qui ont copi, gt les pomes. J'excepte la charmante
chronique de Bayard, qui d'ailleurs fut crite plus tard et sous
Franois Ier. Commines m'a quitt, et le bon sens aussi semble avoir
dlaiss le monde. Le ferme et fin Machiavel, et sa plume d'airain,
sont briss; il le dit lui-mme. Il se prcipite effar dans le
paradoxe insens du _Prince_, poignardant le droit et le juste, afin
qu'il ne reste rien, et jetant ce dernier mort sur les morts d'un
monde dtruit.

Cette politique dernire du crime et du dsespoir a pourtant
l'ambition d'tre une politique encore, une sagesse positive,
pratique; elle donne des rgles, des recettes pour le succs. Ces
rgles, sur quoi les appuyer, lorsque nous entrons dans un monde de
toute-puissance individuelle, c'est--dire d'arbitraire suprme, de
fluctuation, de variation? Tes rgles, tes recettes, telles quelles,
tu peux les remporter, mon pauvre Machiavel. Qui sera sr maintenant
que la rgle gnrale se rapporte au cas singulier, au hasard obscur
de ce jour? Qui peut savoir? qui peut prvoir? Tout au plus puis-je
tudier le temprament de ces princes, consulter leurs mdecins.
Vesale me renseignera sur la goutte de Charles-Quint; Agrippa me
guidera par les maladies ou par les amours de la galante reine-mre,
qui gouverne sous Franois Ier.

L'art portait l'empreinte nave de cette personnalit absorbante. Tout
se rabaissait  l'individu. Rien ne se faisait plus de grand. Voil
dj prs d'un sicle que Brunelleschi, btissant la Renaissance sur
la solide construction de Santa Maria del Fiore, a dfinitivement
vaincu le gothique. Qu'a-t-on fait depuis? En Italie, des palais, des
villas pour les banquiers de Florence, pour les snateurs de Venise.
Le gothique persvre dans les glises du Nord, mais comment? par la
sculpture; l'architecture a pri. Mourante et dsormais strile, elle
appelle  son secours les ciselures, toutes sortes de minuties
charmantes  l'ornement des gigantesques cathdrales.  ces prodigieux
colosses, elle met des frisures et des fleurs, les galantes moulures
de l'orfvre et jusqu'aux guipures du brodeur. Ces hautes tours, ces
nefs normes, ces Alpes de pierre, soeurs de pyramides d'gypte,
commencent  vouloir se faire belles dans leur dcrpitude; elles
s'attifent coquettement. Ainsi le veut le got du temps, ainsi le
commandent les reines et les rois.

Leurs lacs d'amour, leurs devises galantes, les emblmes de lit et
d'alcve, ils veulent tout cela dans l'glise. Les stalactites
artificielles, pendentifs hasards qu'on admirait dans les bijoux,
dans les meubles, on les fait en pierre; elles descendent des choeurs
et des nefs, normes, lourdes  faire peur, crasantes; le fidle,
sous cette menace, ne se hasarde qu'en tremblant.

Tel est le gothique fleuri du sanctuaire de Westminster, de
Saint-Pierre de Caen, et encore de la blanche glise de Brou.
Celle-ci, miracle de sculpture, fut vingt ans durant le joujou
laborieux de la Flamande Marguerite. Elle en a fait l'glise de Dieu?
non, mais de Philibert de Savoie, son jeune poux, et son temple aussi
 elle-mme. Toute figure, toute histoire, y rappelle la prminence
de la femme; mais ses dfauts y sont aussi: l'amour du joli, du petit.
Sous cette vote sans lvation, vous voyez un enchantement de
guipures et de broderies de blanche pierre ou d'albtre; partout
uniformment se croisent la marguerite et la plume des lacs d'amour et
du trait de Cambrai. Rbus, nygmes et logogriphes tmoignent de
l'esprit du temps. Brodeuse et fileuse excellente, la princesse semble
avoir, en rvant ces devises, fil son glise au fuseau des fes, fil
infatigablement; mais le spectateur se fatigue dans son admiration
monotone. Franois Ier, entrant dans l'glise de Brou, en remarqua
tout d'abord la fragilit; cette pierre d'un blanc virginal, peu
solide aux fortes geles, demanda des rparations mme avant
l'achvement. L'habile Flamand qui la btit avait justement oubli la
conduite des eaux, la question capitale de conservation.

Le XVIe sicle, sous ces rapports, ne se montrait pas en progrs sur
le XVe. L'art y est grand, mais il est serf, dpendant de l'individu.
Il tait courtis des peuples, il devient courtisan des rois.

Et lui-mme semble organis monarchiquement. Ses grands matres, rois
de la peinture et de la sculpture, apparaissent isols, l o
fermentait un peuple d'artistes. Vinci, Michel-Ange, sont de grands
solitaires. Raphal est toute une cole, il est vrai; mais, jusqu' sa
mort, lui seul parat, lui seul nomme de son nom les oeuvres communes:
une lgion de peintres est absorbe en lui.

L'art s'loigne alors de la vie, des luttes et des malheurs du temps,
se retranche dans l'indiffrence. Pour moi, admirateur autant que
personne de cette grande cole qu'on appelle Raphal, et qui a couvert
le monde de peintures, je suis tonn de sa quitude, de sa srnit
trange au milieu des plus tragiques vnements. Ces impassibles
madones savent-elles ce que leurs soeurs vivantes ont prouv de
Borgia au sac de Forli, de Capoue? Ces philosophes de l'_cole
d'Athnes_ peuvent-ils raisonner, calculer, au jour du sac de Brescia,
 l'heure o un furieux frappe au sein de sa mre mourante le futur
restaurateur des mathmatiques? Et cette _Psych_, enfin, peinte deux
fois par Raphal avec tant de charmes dans toute sa longue histoire,
n'a-t-elle donc pas entendu l'effroyable cri de Milan, torture par
les Espagnols qui seront  Rome demain?

La comparaison trop frquente de Virgile et de Raphal fait, en
vrit, au premier une cruelle injure. Le charme de Virgile, sa grce
sainte, c'est justement d'avoir constamment souffert avec l'Italie.
Quelque loin qu'en soit le sujet, son me en est toujours atteinte.
Vous sentez partout, avec un attendrissement infini, que le pauvre
paysan de Mantoue, le dernier et infortun reprsentant des vieilles
populations italiques, a en lui un monde de deuil. Pote de l'exil
dans la premire glogue et dans tant de passages divers, il l'est
mme dans la posie officielle que ses patrons lui commandent. Dans le
chant triomphal qu'on lui fait faire pour la naissance d'un petit-fils
d'Auguste, il veut tre joyeux et il pleure; ce qui lui vient  la
bouche, c'est l'ternel exil de Tre, qui a perdu jusqu' la figure
d'homme, non pourtant le coeur et le souvenir:

Malheureux! dans son vol, il revenait planer sur le foyer qui fut le
sien!

O fut l'me de l'Italie au XVIe sicle? Dans la placide facilit du
charmant Raphal? dans la sublime ataraxie du grand Lonard de Vinci,
le centralisateur des arts, le prophte des sciences? Celui-ci,
toutefois, qui voulut l'insensibilit, qui se disait: _Fuis les
orages_, il a, qu'il le voult ou non, laiss dans le _Saint Jean_,
dans le _Bacchus_ et la _Joconde_ mme, dans le sourire nerveux et
maladif que ces ttes tranges ont toutes aux lvres, une trace
douloureuse des tiraillements de l'esprit italien, de cette fivre de
maremme qu'il couvrait d'hilarit fausse, du badinage plutt lger que
gai de Pulci et de l'Arioste.

Il y a eu un homme, en ce temps, un coeur, un vrai hros.

Avez-vous vu dans le _Jugement dernier_, vers le milieu de cette toile
immense, celui que se disputent les dmons et les anges? Avez-vous vu
dans cette figure et d'autres ces yeux qui nagent et s'efforcent de
regarder en haut, l'anxit mortelle de l'me, o luttent deux infinis
contraires?... Images vraies du XVIe sicle entre les croyances
anciennes et les nouvelles, images de l'Italie entre les nations,
images de l'homme d'alors et de Michel-Ange lui-mme. Ce tableau,
oeuvre savante et calcule de sa vieillesse, mais si longuement
prpar, montre ainsi des parties naves, jeunes, spontanes,
arraches du coeur mme, et sa rvlation profonde.

On l'a dit  merveille: Michel-Ange fut la conscience de l'Italie...
De la naissance  la mort, son oeuvre fut le jugement. (A. Dumesnil:
l'_Art italien_.)

Il ne faut faire attention ni aux premires sculptures paennes de
Michel-Ange, ni aux vellits chrtiennes qui ont travers sa vie.
Dans Saint-Pierre, il n'a gure song au triomphe du catholicisme; il
n'a rv que le triomphe de l'art nouveau, l'achvement de la grande
victoire de son matre Brunelleschi, devant l'oeuvre duquel il a fait
placer son tombeau, afin, disait-il, de la contempler pendant toute
l'ternit. Il a procd de deux hommes, Savonarole et Brunelleschi.
Il n'est ni paen, ni chrtien. Il est de la religion des Sibylles, de
celle du prophte lie, des sauvages mangeurs de sauterelles de
l'Ancien Testament.

Sa gloire et sa couronne unique (rien de tel avant, rien aprs), c'est
d'avoir mis dans l'art la chose minemment nouvelle, la soif et
l'aspiration du Droit.

Ah! qu'il mrite d'tre appel le dfenseur de l'Italie, non pas pour
avoir fortifi les murs de Florence  son dernier jour, mais pour
avoir, dans les jours infinis qui suivent et suivront, montr dans
l'me italienne, supplicie comme une me sans droit, la triomphante
ide du Droit que le monde ne voyait pas encore.

Rappeler ses origines, c'est dire pourquoi seul il put faire ces
choses.

N dans une ville de juges (Arezzo) dans laquelle toutes les autres
allaient chercher des podestats, il eut un juge pour pre. Il
descendait des comtes de Canossa, parents des empereurs qui fondrent
 Bologne, contre les papes, l'cole du droit romain. Il ne faut pas
s'tonner si sa famille le doua en naissant du nom de l'ange de
justice, l'ange Michel, de mme que le pre de Raphal nomma le sien
du nom de l'ange de la grce.

C'tait une race colrique. Arezzo, vieille ville trusque, petite
rpublique dchue, tait mprise de la grande ville de banque; Dante
lui donne un coup en passant. Un des sujets les plus ordinaires des
farces italiennes tait le podestat, reprsentant impuissant de la loi
dans les villes trangres qui l'appelaient, le soldaient, le
chassaient. Tout le monde en Italie se moquait de la justice. Il
fallait un effort hroque, comme celui de Brancaleone, pour faire
respecter le glaive du juge. Il lui fallait un coeur de lion pour
excuter lui-mme, tranger et isol, ses jugements contests de tous.
Michel-Ange et t un de ces juges guerriers au XIIIe sicle. Il
tait du coeur, de la taille des grands Gibelins de ce temps, de celui
que Dante honore sur sa couche de feu, de l'autre  la face tragique:
me lombarde, quel tait le lent mouvement de tes yeux? On aurait dit
le lion dans son repos. (_A guisa di leone quando si posa._)

Ne portant pas le glaive, sous ce rgne des hommes d'argent,  la
place il prit le ciseau. Il a t le Brancaleone, le juge et le
podestat de l'art italien. Il a exerc dans le marbre et la pierre la
haute censure du temps.

Sa vie de prs d'un sicle fut un combat, une continuelle
contradiction. Noble et pauvre, il est lev dans la maison des
Mdicis, o nous l'avons vu employ  sculpter des statues de neige.

me rpublicaine, il sert toute sa vie les princes, les papes.

L'envie le dfigure. Un rival le rend pour toujours difforme. Fait
pour aimer et tre aim, toujours il sera seul.

Mais sa plus grande contradiction est encore en lui-mme. N
stocien, austre, firement pos dans le devoir, ce coeur n'tait pas
une pierre, ce n'tait point ce globe de roc o Znon figurait le
sage; c'tait une grande me italienne, toujours pandue hors de soi
par la contemplation avide du beau, la poursuite de l'idal; il
drivait  la fois de Znon et de Platon. C'est de cette lutte
intrieure, de cet effort contradictoire, qu'il souffrit, mourut, si
l'on peut dire, pendant toute sa longue vie. Quiconque ft entr chez
lui la nuit (il dormait peu) l'et trouv travaillant la lampe au
front, comme un Cyclope, et aurait cru voir un frre des Titans. Et il
y avait quelque chose de tel en ce gnie.

Mais sous le Titan tait l'homme. Sa confidente unique, la posie, le
fait assez connatre. Chaque soir, aprs son unique repas, d'un peu de
pain et de vin, il rimait un sonnet, et toujours sur les mmes textes,
sur l'effort impuissant de l'me pour se sculpter elle-mme, se tirer
de son bloc, sur la difficult qu'elle rencontre  dgager du marbre
l'Ide, objet de son dsir, son austre fiance.

Plusieurs fois il voulut mourir.

Un jour qu'il s'tait bless  la jambe, il barricada sa porte, se
coucha, n'ayant plus envie de se relever jamais. Un ami, voyant cette
porte qui ne s'ouvrait plus, eut des craintes, chercha, trouva un
passage, et tant arriv  lui, le fora de se laisser soigner et
gurir.

Pourquoi ce dsespoir? il ne l'a dit  personne, mais nous, nous le
dirons. Parce que son me excda infiniment sa destine, son talent
mme qui fut prodigieux, parce qu'il manqua deux fois son oeuvre, qui
tait la Mort et le Jugement.

Le monument de la Mort devait tre un tombeau. Le violent Jules II,
dans son ambition infinie, avait os accepter pour son mausole le
plan de Michel-Ange, plan immense qui aurait t un temple dans un
temple, vraie tombe d'un Csar ou d'un Alexandre le Grand. Elle et
port quarante colosses de vertus, de royaumes conquis, de religions,
Mose et l'vangile. Le Ciel s'y rjouissait et la Terre y pleurait.
L devait clater, bien  sa place, cette profonde tude de la mort
qu'il avait faite dix annes (au point d'oublier les arts mme pour
l'anatomie). Tout tait prt, et la moiti de la place Saint-Pierre
dj couverte de marbres qu'il avait lui-mme cherchs  Carrare et
amens par mer. La girouette tourna. Jules II changea, sur l'ide
misrable que son flatteur Bramante lui suggra, que faire son
tombeau de son vivant c'tait chose de mauvais augure. Il ne resta de
l'oeuvre commence que le Mose et les esclaves; ces derniers sont au
Louvre (le pltre du Mose aux Beaux-Arts).

Tel tait cet trange gouvernement de vieillards. Arrivs tous vieux,
et trs-vieux, la mort, la vie, se disputaient les papes; le
gouvernement de l'Immuable tait l'inconsistance mme. Un prtre, un
moine, tout  coup prince et roi des rois, voulait jouir de la vie
ajourne, d'autre part la perptuer par sa famille ou par son nom.
Jules II, qu'on croyait un grand pape, ce conqurant Jules II, qui
semblait n pour tre le vrai patron de Michel-Ange, le laissa l du
jour o son tentateur, le Bramante, lui prsenta la gracieuse figure
du peintre des madones, cet tonnant enfant en qui fut l'ternelle
puissance de ralisation, l'Italie elle-mme en son plus fcond
_ingegno_. Jules II fit effacer toute peinture existante, et lui donna
 peindre l'immensit du Vatican.

Le Mose tait l cependant, non achev, et dj redoutable, qui
reprochait au pape son changement d'esprit. Oeuvre nullement
flatteuse; du marbre se dgageait dj la sauvage figure qui tenait de
Savonarole. Le coeur de Michel-Ange, plein du martyr, l'avait
transfigur ici et par le trait le plus hardi qui, selon l'histoire,
marquait cette physionomie unique: quelque chose du bouc (_oculi
caprini_); figure sublimement bestiale et surhumaine, comme dans ces
jours voisins de la cration o les deux natures n'taient pas encore
bien spares. Les cornes ou rayons plants au front rappellent 
l'esprit ce bouc terrible de la vision qui n'allait qu' force de
reins et frappait de cornes de fer. Le pied mu, violent, porte 
terre sur un doigt pour craser les ennemis de Dieu et les
contempteurs de la Loi. Mose est la Loi incarne, vivante,
impitoyable. Lui seul donna  Michel-Ange une pure satisfaction
d'esprit.

On conte que, quarante ans aprs, quand on le trana dans l'glise o
il devait siger, son pre, qui marchait devant lui, s'indigna de le
voir aller si lentement, se retourna, lui jeta son maillet, disant
avec tendresse: Eh! que ne vas-tu donc?... Est-ce donc que tu n'es
pas en vie?

Ce sont l des figures qu'il faut cacher aux puissants de ce monde,
qui rappellent trop franchement les justes jugements qu'ils ont 
attendre et l'galit de l'expiation.

Le pape avait dcidment tourn le dos  Michel-Ange. Il ne le voyait
plus; il le laissait payer les marbriers de son argent. Un jour qu'il
tait venu encore s'asseoir en vain  la porte du pape, il dit: Si Sa
Saintet me demande, vous direz que je n'y suis plus. Et il part pour
Florence, pour Constantinople peut-tre; le sultan l'appelait pour
construire un pont  Pra.

Mais cinq courriers arrivent en mme temps  Florence, cinq lettres
coup sur coup. Plaintes, fureur, menaces; le pape fera plutt la
guerre, si on ne lui rend son sculpteur. Le sculpteur n'en tient
compte. Jules II, conqurant, dans Bologne, tait  l'apoge de son
colrique orgueil. Le pauvre magistrat Soderini eut peur: Nous ne
pouvons pas, dit-il  Michel-Ange, avoir la guerre pour toi... Tu iras
honorablement comme ambassadeur de la Rpublique.

La scne fut plaisante. Jules II, sur son bton, le regardant avec
fureur, lui dit: Enfin!... Tu as donc attendu que j'allasse  toi au
lieu de venir! Un vque, qui se trouvait l, dit maladroitement:
Pardonnez-lui, Saint-Pre. Ces gens-l sont des rustres qui ne savent
que leur mtier. Le pape, heureux d'avoir quelqu'un sur qui il pt
frapper, tombe alors sur l'vque: Rustre toi-mme! crie-t-il, et il
le chasse  coups de bton.

Cependant, ce serpent, Bramante, avait imagin un coup pour dsesprer
Michel-Ange. Il lui fit ordonner par ce pape insens,  lui
sculpteur, de peindre la chapelle Sixtine. Michel-Ange n'avait jamais
touch pinceau ni couleur, ne savait ce que c'tait qu'une fresque, et
l'on voulait qu'il ft, en face, en concurrence du plus facile et du
plus grand des peintres, cette oeuvre norme de peindre toute cette
petite glise (deux cents pieds sur cent pieds de haut). Il en frmit,
essaya d'luder; Jules II fut inflexible. Michel-Ange fit venir les
plus habiles matres de Florence pour apprendre la fresque, les fit
quelque peu travailler; puis, mcontent, il les paya et ne voulut plus
les revoir. Il s'enferma ds lors dans la chapelle, peignant seul et
prparant seul, broyant seul des couleurs. Terrible preuve, de nature
 tuer l'homme le plus robuste. Et arriv au tiers de ce travail
immense, il crut que tout tait perdu. La chaux schait lentement, et,
par places, elle se couvrait de moisissures.

Ce qui aida fort Michel-Ange, c'est que la chapelle Sixtine, oeuvre de
Sixte IV, l'oncle de Jules II, n'tait qu'une pense secondaire pour
celui-ci, qui attachait la gloire de son pontificat  la construction
de Saint-Pierre. Il obtint d'avoir seul la clef de la chapelle, de
n'avoir aucune visite. Celle du pape, qu'il n'osait refuser, il la lui
rendait difficile, en ne laissant d'accs aux chafauds que par une
roide chelle  chevilles o le vieux pape devait se hasarder.

Cette vote obscure et solitaire, dans laquelle il passa au moins cinq
ans (1507-1512), fut pour lui l'antre du Carmel, et il y vcut comme
lie. Il y avait un lit, sur lequel il peignait suspendu  la vote,
la tte renverse. Nulle compagnie que les prophtes et les sermons
de Savonarole.

Dans quel ordre doit-on tudier ce livre sibyllin? C'est une des plus
difficiles questions que puisse poser la critique, une de celles qui
nous ont le plus souvent embarrass. Rien n'est plus important que la
filiation logique des ides, la vraie srie chronologique des travaux,
dans cette oeuvre capitale, dominante, de la Renaissance.

Mettons  part le _Jugement dernier_, qui fut fait bien aprs, dans la
vieillesse du matre, de 1533  1541.

Il ne s'agit ici que de la vote, et bien plus, et surtout des
intervalles des fentres.

Un mot de Vasari nous apprend d'abord que, _la premire moiti ayant
t dcouverte, Raphal, qui la vit_, peignit en concurrence _ses
prophtes et sibylles de Sainte-Marie della Pace_.

Puis, _que l'autre moiti_ fut expdie _en vingt mois, aprs lesquels
la chapelle fut dcidment ouverte pour la Toussaint_ (1er novembre
1512).

C'est donc dans cette solitude absolue des annes 1507, 1508, 1509,
1510, c'est pendant la guerre de la Ligue de Cambrai, o le pape porta
le dernier coup  l'Italie en tuant Venise, que le grand Italien fit
les prophtes et les sibylles, ralisa cette oeuvre de douleur, de
libert sublime, d'obscurs pressentiments, de pntrantes lueurs. La
lampe que le grand cyclope portait au front dans l'obscurit de sa
vote, elle nous claire encore.

Il y a mis quatre ans. Moi, j'ai mis trente ans  l'interroger. Pas
une anne, du moins, ne s'est passe, que je ne reprisse cette Bible,
ce Testament, qui n'est ni l'ancien ni le nouveau, mais d'un ge
encore inconnu; n de la Bible juive, il la dpasse et va bien au
del.

Dante, qu'il a suivi plus tard dans le _Jugement dernier_, et trop
sans doute, ne parat point du tout ici. Et les sibylles ne sont pas
davantage virgiliennes. Celles-ci sont robustes et terribles, et leur
trpied de fer est le trne du destin.

 ce point de la vie, il avait perdu terre, comme Christophe Colomb,
sur l'Ocan, ne voyait plus aucun rivage.

Son matre immdiat, qu'il l'ait su ou ne l'ait pas su, n'est plus
mme Savonarole; c'est le XIIe sicle et la vision de Joachim de Flore
que Savonarole n'osait lire.

Il faut bien se garder d'aller dans la chapelle, comme on fait, aux
solennits de la semaine sainte et avec la foule. Il faut y aller
seul, s'y glisser, comme le pape osait le faire parfois (mais
Michel-Ange l'effraya en jetant une planche). Il faut affronter seul
ce tte--tte. Rassurez-vous: cette peinture, teinte et obscurcie
par la fume de l'encens et des cierges, n'a plus le mme trait de
terreur; elle a perdu de ses pouvantements, gagn en harmonie, en
douceur; elle participe de la longue patience et de l'quanimit du
temps. Elle apparat noircie du fond des ges, mais d'autant plus
victorieuse, non surpasse, non dmentie.

Il y a trouble d'abord pour les spectateurs et difficult de
s'orienter. On ne sait, voyant de tous cts ces visages terribles,
lequel couter le premier, ni dans qui on trouvera un favorable
initiateur. Ces gigantesques personnages sont si violemment occups,
qu'on n'oserait s'adresser  eux. Car voil zchiel dans une furieuse
dispute. Daniel copie, copie, sans s'arrter ni respirer. La _Lybica_
va se lever. Le vieux Zacharie, sans cheveux, une jambe haute et
l'autre basse, ne s'aperoit pas mme d'une position si fatigante,
dans sa fureur de lire. La _Persica_, le nez pointu, serre dans son
manteau de vieille qui lui enveloppe la tte, bossue de son long ge
et d'avoir lu des sicles, lit, avare, envieuse, pour elle seule, un
tout petit livre en illisibles caractres, o elle use ses yeux
ardents. Elle lit dans la nuit sans doute et tard, car je vois  ct
la belle _Erythra_ qui, pour crire, fait rallumer son feu teint et
remettre l'huile  la lampe. Studieuses et savantes sibylles qui sont
bien du XVIe sicle. La plus jeune et la seule antique, la _Delphica_,
qui tonne sur son trpied. Vierge et fconde, dbordante de l'Esprit,
gonfle de ses pleines mamelles et le souffle aux narines, elle lance
un regard pre, celui de la vierge de Tauride.

Grand souffle et grand esprit! Quel air libre circule ici, hors de
toute limite de nations, de temps, de religions! Tout l'Ancien
Testament y est, mais contenu. Et ceci le dborde. Du christianisme
nul signe. Le salut viendra-t-il? Rien n'en parle, mais tout parle du
jugement. Ces anges mmes sont-ils des anges? Je n'en sais rien. Ils
n'ont pas d'ailes. tres  part, enfants de Michel-Ange qui n'eurent
jamais, n'auront jamais de frres, ils tiennent de leur pre,
d'Hercule et de Titan.

Si David, log dans un coin, chante le futur Sauveur, il faut croire
qu'il chante  voix basse. Nul ne semble couter. Isae, son voisin,
si profondment absorb, fait peu d'attention  l'appel d'un enfant
qui peut-tre lui dit: coute! Il tourne un peu la tte, la tte et
non l'esprit; dans ce mouvement machinal, sa rverie dure et durera.

Eh! quoi donc? Michel-Ange avait-il bris avec le christianisme?
Non, mais visiblement il ne s'en est plus souvenu.

Cette douce parole de paternit, de salut, redite et ajourne toujours
du Moyen ge, a contract les coeurs. La drision semble trop forte.
La grce, qui ne fut que vengeance, verge et flagellation, a apparu si
rude, que dsormais le monde n'attend plus rien que la justice.

Justice et jugement, la grande attente d'un terrible avenir, c'est ce
qui emplit la chapelle Sixtine. Un frmissement de terreur y fait
trembler les murs, les votes, et, pour se rassurer, on ne sait o
poser les yeux. Voici des mres pouvantes qui pressent leurs enfants
contre leur sein. L une figure ple qui, sur un dvidoir voit filer
l'irrsistible fil que rien n'arrtera. Un autre, en face d'un miroir,
voit s'y rflchir des objets qui sans doute passent derrire lui, si
effrayants, que de son pied crisp il frappe au mur, recule. Mme
geste au plafond et souvent rpt dans les figures d'en haut, figures
dsespres, qui, nues, n'ayant plus souci de la pudeur, se montrant
par o l'on se cache, branlent la vote  coups de pied. Ils
entendent rouler le tonnerre de la prophtie, qui les a pris en plein
sommeil. On le voit par leurs camarades rveills en sursaut, qui se
jettent hors des couvertures, les cheveux dresss de terreur,
ramassent et brouillent leurs vtements, sans y voir, d'une main
tremblante.

videmment les personnages ne sont pas dans l'ordre logique, mais
placs selon les effets, les ncessits de l'art et de la lumire.
Pour se guider, il faut moins regarder ceux qui parlent que ceux qui
coutent. C'est alors qu'on commence  entrer dans le mystre de cette
rvlation (_suivre du moins sur les gravures_).

Selon nous, le point de dpart se trouve dans la belle femme endormie
qui est au-dessous d'zchiel: elle est visiblement enceinte. C'est le
mot de Dieu au prophte: Tu engendreras un enfant. Vrit littrale.
La parole prophtique est en effet une ralit et un tre; la
prdiction fait la chose  la longue; la persistante incubation des
sicles, de la pense des pres et du rve des mres nourrissant le
germe de vie, accomplit l'tre dsir. Il nat, pourquoi? Il fut
prdit... La parole est sa raison d'tre. Ce que Dieu dit d'un mot:
Va, engendre un enfant.

Mais quel fils? quelle parole? Un enfant de justice et la justice
mme.

zchiel tait, dit-on, un simple valet de Jrmie. Les plus petits
sont les plus grands. Ce valet en sait plus que le matre.

Sa parole furieuse, cynique, d'un symbolisme obscne, contient la
rvlation dernire des prophtes et celle qui enserre tout le reste,
qui dtruit la doctrine impie des vengeances de Dieu poursuivies sur
l'enfant _jusqu' la dixime gnration_, et toujours, damnant le
monde pour le pch d'un seul.

L'zchiel de Michel-Ange, la tte serre d'un turban de Syrie, tte
de fer, tte rvolutionnaire, s'il en fut, par un mouvement brusque o
l'a saisi le peintre, se tourne vers un interlocuteur qu'on ne voit
pas (un docteur d'Isral sans doute), et, laissant de ct la Loi
qu'il tient de la main gauche, lui lance le verset sans rplique:
D'o vient, dit le Seigneur, que vous dites, comme un proverbe: _Nos
pres ont mang du verjus, et nos dents en sont agaces?_ Non, cela
n'est pas vrai. Je jure qu'un tel proverbe ne passera plus. Toute me
est mienne. Qui pche mourra de son pch; qui est juste vivra. Si le
fils est voleur, usurier, assassin, cela ne revient pas au pre. Et
pourquoi davantage du pre au fils? Non, qui pche payera pour lui
seul.

Cette splendide lumire du dernier des prophtes, ce brisement des
superstitions, cette fondation de la justice finissait le combat cruel
du disciple de Savonarole, assistant aux douleurs de l'Italie et
entendant sa plainte. Elle lui rendit le coeur et les bras le jour o,
de cette haute antiquit, la Justice ternelle lui dit dj le mot
moderne: Non, le mal ne vient pas d'ailleurs ni des fautes d'autrui;
non, homme, il vient de toi!

Sous le mme prophte, en face de la jeune femme enceinte qui dort,
vous la revoyez, mais moins jeune, veille, et mre maintenant. Il
est l devant vous, robuste, ce fils de la parole, cette parole
vivante. L'artiste vous rassure; quelle force! quels muscles il a
dj! Il vivra, ce fruit de justice.

Mais je voudrais savoir,  mre! comment a grandi ce robuste enfant.
Regardez-le l-bas, sous les pieds de la Persicha. Au petit livre o
lit la vieille, rpond en bas le petit nourrisson. L, il est au
maillot; il dort et rve, l'innocent, envelopp comme une momie
d'gypte, n'ayant ni bras ni jambes visibles, ne pouvant rien encore
pour lui-mme, les yeux clos et pas de cheveux; la pauvre tte est
rase... Sa mre, baisse sur lui, l'entoure, l'embrasse et l'enveloppe
d'elle-mme... Par bonheur; car sur tous les deux (je le vois aux
robes flottantes) passe violent le vent de l'Esprit... Dors, petit,
n'ouvre pas les yeux, laisse passer le tourbillon. Et que l'envieuse
sibylle que je vois sur ta tte, vieille vierge mchante, qu'on dirait
une fe, lise sans se douter que ce qui pour elle est un livre, c'est
ton destin,  toi, ta faible vie d'enfant. Son destin, au petit,
c'est, Dieu aidant, de se faire grand, de manger le bon grain de Dieu.
Vous le voyez enfin dlivr du maillot, grandelet; il a maintenant des
pieds, des mains et des cheveux; il voit, regarde. Ce qu'il regarde,
et attentivement, c'est sa mre qui fait la bouillie, sa mre qui
saura bien la donner peu  peu; elle la prend, la dispense d'un doigt
prudent (nave peinture, oeuvre tendre d'un gnie si mle!). Et il le
faut ainsi... Le temps est ncessaire, la mesure ncessaire, peu  la
fois, peu chaque jour; la vie crotra en lui, et l'intelligence
viendra, et de plus en plus il verra clair et sera initi.

Est-ce le mme enfant qu'une mre effraye presse au sein, le mme 
qui l'on montre je ne sais quel objet derrire lui, et qu'il ne veut
pas voir, trpignant d'pouvante?... Est-ce lui que je vois reproduit
tant de fois, majestueuse figure d'herculenne adolescence, entre
douze et quinze ans, devenu l'Atlas des prophtes, portant, sans
plier, ces gants, et tte haute... Je le vois, l'enfant est un
peuple, et un peuple hroque qui nat de la justice et mettra la
justice au monde.

Mais qu'il nous faut de sicles, de gnrations, de malheurs! et dans
quelle abondance de larmes continue cette oeuvre si fire!...
L'artiste n'avait pas prvu un tel dluge de maux... Ce qui perce le
coeur, ce sont toutes ces familles de plerins qui sont assises aux
coins obscurs, pauvres voyageurs fatigus qui ne se plaignent plus, ne
pleurent plus, restent inertes, stupides de faim, et de misre, le sac
et le bton  terre, souvent le menton dans la main, regardant venir
sur la route, quoi? ils ne le savent pas eux-mmes. Mais peut-tre
viendra quelque chose, une aumne peut-tre. Car toute l'Italie est
mendiante, ou va l'tre. Un sou  l'Italie, je vous prie... Mais ces
femmes qui ont les yeux baisss, qu'est-ce qu'on leur donnera? et
qu'est-ce qui relvera leur coeur humili? Pour les yeux (trop grande
fut leur honte), elles ne les relveront jamais.

_Ah! ah! ah! Domine, Deus!_ Ce cri enfantin de Jrmie est tout ce
qui peut venir, avec les larmes, en un malheur qui dpasse toutes les
paroles. Et ce sont des larmes sans doute qui coulent invisibles le
long de cette longue barbe orientale  longues tresses. _Ah! ah! ah!
Domine Deus!_ Sa tte colossale tombe dans ses mains, et il ne peut
plus la soutenir... Mais si vous voyiez ce qu'il voit! votre coeur
crverait. Pour lui, je ne crois pas qu'il se relve jamais du sige
o je le vois appesanti et clou d'une si crasante douleur...

Ce qu'il voit, ce n'est pas seulement ceci qui arrache vos larmes,
c'est ce qui va venir... C'est Ravenne, c'est Brescia, vastes ruines
et massacres d'un peuple qui n'aura lieu qu'en 1512; deux ans aprs
cette peinture, ce sont les tortures de Milan; plus tard encore, le
sac de Rome... Un monde d'art, une complte _umanit_ noye d'une
vague et d'un coup, et la barbarie qui commence, l'horreur hrisse du
dsert, la prosprit du chardon, les moissons de la ronce...

Il y avait deux hommes justes encore, et bons... Hlas! je les vois
l, plus bas que Jrmie. Trouvez-moi en ce monde une figure meilleure
que celle du pauvre plerin que je vois  ma droite: faible tte,
peut-tre, sans prudence, et la barbe au vent; il n'a pas su prvoir,
voil pourquoi il parcourt toute la terre, demandant son pain. Voil
l'migrant italien, l'ternel exil qui ira toujours maintenant et
marchera jusqu'au jugement. Ah! qu'il lui reste de chemin  faire!
qu'il est fatigu, qu'il est vieux! il est arqu dj et bossu de
fatigue; sa pauvre pine d'homme, sous la besace, a pli et s'est
dforme. Mais comment ira-t-il plus loin? ses pieds noueux sont si
endoloris qu'il n'ose les poser par terre; assis sur une pierre, il ne
peut repartir. Pars pourtant, il le faut; tu dois marcher toujours,
afin que tous les peuples disent: Voil l'Italie qui passe.

Celui-ci va, se meut encore. Mais que dire de l'autre qui sige en
face? Dsespoir accompli! et la plus-nave douleur qu'aucune main ait
hasard de peindre... Malheur  qui rira! O a-t-il pris cette figure?
Au pre qui a vu le brigand prenant son enfant par le pied, et en
battant la pierre... au mari qui, li, a vu sa femme rugir sous les
soldats, et l'appeler en vain, mourir, et une arme passer par son
cadavre?... Il a tout cela dans les yeux.

Il fut chang en pierre. Il a la tte haute, les yeux ouverts et
grands, sans regarder. Mais, voyez, il est mort, et il a maudit Dieu.

Vous croyez que c'est tout? Non, il y a une chose abominable, le
rsidu de l'abomination. Elle sera fconde malheureusement. Le viol
sera fcond; l'esclavage, les pleurs, le dsespoir fconds. Mais ici
la douleur de l'artiste a t si profonde qu'il a perdu ce qui est la
pudeur de l'artiste; j'entends par ce mot le respect de la beaut, que
l'art garde toujours, mme en peignant des monstres. Quand Vinci peint
un lzard, un serpent, il vous oblige  dire: Le beau serpent! Mais
ici, hlas! voici la dsolante ralit humaine, basse, avilie,
vulgaire: l'enfant de l'enfant des esclaves, pour nous poursuivre de
sa basse laideur, pour reprsenter, subsistante maldiction, les
infamies fatales d'une race voue au vice, pour faire rougir les siens
et blasphmer tout le jour.

Cette misrable cariatide, qu'il a pose sous Jrmie, est sans
comparaison son oeuvre la plus triste, et elle a t conue par lui
certainement dans son plus sombre dsespoir, le jour peut-tre o il
s'tait enferm pour mourir. Basse, trapue et grosse, elle n'a pas
grandi, elle a dcru plutt, sous les fardeaux qui depuis sa
naissance ont toujours cras sa tte. Et encore si cet tre informe
et malheureux devait rester strile, mourir sans laisser trace! Mais,
chose lamentable  dire, c'est une femme, une femme fconde; sa courte
et forte taille dborde de mamelles pleines. L'esclavage est fcond,
trs-fcond; le monstre s'accouplera, il aura des petits, une race,
pour faire rire les athes, et leur faire dire: O donc est Dieu?

Voil ce qui embarrasse furieusement Jrmie, on le voit; car il a
justement sous l'oeil cette cruelle objection. Et, en y regardant
mieux, je vois, en effet, qu'il ne pleure plus. Une trop grande
horreur l'absorbe, un abme de perplexits, un gouffre de tnbres, un
embourbement de penses o il est englu et d'o il ne peut plus
sortir. La main d'zchiel ne peut pas le tirer de l. Comment faire
pour croire enfin  la justice? De moment en moment, sa tte
s'appesantit, et il peut  peine la tenir... Elle va toucher son
genou.

S'il pouvait douter tout  fait? Il se ferait de son doute une foi.
Mais non, pas cela mme... Il restera flottant, misrable naufrag,
comme une herbe de mer battue et rebattue. Pas un mot  rpondre  la
plainte du monde, ni au cri de son coeur.

Son coeur lui dit: Menteur! tu prdis le rgne de Dieu, et le Diable
rgne ici-bas!

Le Diable, sous des formes inoues, imprvues. Non plus celui des ges
enfantins, le fantasque dmon dont on fit peur aux simples. Non, mri,
plein d'arts diaboliques, fort contre Dieu. Ici, dmon-docteur; au
march de Florence, dmon-prtre et dmon-athe, brlant le Christ au
nom du Christ; l, dmon-moine, sous la guenille du dvot soldat
espagnol, mendiant implacable, dmon des _bisogni_ (nom effroyable 
l'Italien), qui, ayant ranonn, tortur et _chauff_, dit encore 
l'homme qui rle: Quelque chose au pauvre soldat!

Dante n'avait pas vu ces choses  son dernier cercle. Mais Michel-Ange
les vit et les prvit, osant les peindre au Vatican[26], crivant les
trois mots du festin de Balthazar aux murs souills des Borgia, des
meurtriers Rovre. Heureusement il ne fut pas compris. Ils auraient
fait tout effacer.

[Note 26: La sculpture de Michel-Ange n'est pas faite gnralement
pour avoir un toit au-dessus d'elle. L'exagration des muscles, qui
est son dfaut, devient un mrite dans ces positions o la lumire
absorbe et dvore tout. levez son _Mose_ dans une place,  trente
pieds de haut, il impose, il effraye, il crase.

Un art nouveau viendra que personne n'ose hasarder, _la sculpture des
colosses au grand jour, a ciel dcouvert, bravant la lumire, les
climats et le temps_. Notre grand et illustre matre, David d'Angers,
y a song parfois, par exemple dans le _Cond_ de Versailles, fait
pour le pont de la Concorde. M. Rude y a song dans son sublime
_Dpart de 92_, qui est  l'Arc-de-Triomphe. Ni l'un ni l'autre
pourtant n'a os tre assez grossier, assez peuple.

Et pourtant ces fortes bauches, quand elles sont savantes et
profondes, comme le _Jour_, de Michel-Ange, ce n'est pas seulement la
sculpture forte, mais c'est la sculpture ternelle.--Un essai unique
en ce genre, le _Gaulois_, de Prault, durera des sicles, lorsque ses
voisins du pont d'Ina auront disparu depuis longtemps. Inutile de
dire que cette oeuvre hardie a t universellement critique. Le
public ne veut dans les arts que les procds de la miniature. Il a
compar ce colosse aux trs-fines sculptures qui ornent le pont. Il a
trouv mauvais le cheval primitif de la Gaule chevelue, engorg encore
de l'humidit des marais, des grandes forts. Il a trouv trange que
cet hercule barbare, le _miles gloriosus_ de l'antiquit, ne ft pas
un lancier du XIXe sicle. Il a regard de prs une figure faite pour
tre vue du Champ-de-Mars, la plus vaste place du monde, figure en
lutte avec un infini d'espace et de lumire.]

On sait comment, plusieurs annes, il dfendit la porte de la chapelle
Sixtine, et comment Jules II lui disait: Si tu tardes, je te jetterai
du haut des chafauds.

Au jour dangereux o la porte s'ouvrit enfin et o le pape entra en
grand cortge, Michel-Ange put apercevoir que son oeuvre restait
lettre close, qu'en voyant ils ne voyaient rien. tourdis de l'immense
nigme, malveillants, mais n'osant mdire de ces gants dont les yeux
foudroyaient, tous gardrent le silence. Le pape, pour faire bonne
mine, et ne pas se laisser dompter par la vision terrifiante, gronda
ces mots: Il n'y a pas d'or dans tout cela!

Michel-Ange, alors rassur et sr de n'tre pas compris,  cette
censure futile rpliqua en riant de sa bouche amre et tragique:
Saint-Pre! les gens qui sont l-haut, ce n'taient pas des riches,
mais de saints personnages qui ne portaient pas d'or et faisaient peu
de cas des biens de ce monde.




CHAPITRE XIII

CHARLES-QUINT

1512-1514


Je suis la tige de l'arbre funeste qui couvre la chrtient de son
ombre.

Ce mot que Dante met dans la bouche du premier des Capets doit
s'entendre depuis dans un plus large sens. La maison des Capets est
lie  toutes les autres familles royales. Les rois n'en font qu'une
en Europe. Un seul arbre la couvre de ses rameaux, de ses fruits, de
ses feuilles. Quels fruits? Surtout les guerres. Pour la France seule,
quatre ou cinq sicles de guerres de successions.

Que cherches-tu?--La paix, rpond l'homme moderne. C'est pour
avoir la paix qu'il a abandonn le _self-government_, gouvernement de
soi par soi, qui a fait autrefois la dignit de l'homme, a cr ces
tats si fconds en gnies, dont la lumire claire encore l'Europe.
Pour la paix seule, pour le travail possible, ce monde laborieux, dans
son grand enfantement d'arts et de sciences, a accept l'tonnante
fiction d'une incarnation royale, d'un messie politique, sauveur
hrditaire. Dieu par droit de naissance; tel est l'idal de la
monarchie.

Qu'est-ce qu'un royaume? La paix entre provinces. Qu'est-ce qu'un
empire? La paix entre royaumes. Dante avait rpondu au besoin de la
paix en crivant son livre _de la Monarchie universelle_. L'unit
grossire et barbare sous un individu dispensera peut-tre de l'union
des esprits et de la concorde morale. Peut-tre, toutes les forces
vives s'amoindrissant, se perdant dans un seul, ce seul homme
absorbant la vie et le gnie d'un peuple, peut-tre  ce haut prix
aurons-nous le repos. Improbable hypothse! Mais elle ira plus loin
s'enfonant dans l'absurde. Chacune de ces incarnations, qui prtend
contenir la vie si complique d'un peuple, ira compliquant les
mlanges, portant son droit  l'tranger. Les peuples, par traits de
famille, vont et circulent d'une main  l'autre, et ce que n'et pu la
conqute, un parchemin le fait, un banquet de familles, un mariage
d'enfants... La Patrie pour cadeau de noces!

 ces peuples transmis, donns ou hrits, la tche et le devoir de
s'assimiler, comme ils peuvent, aux associs trangers que le hasard
leur donne. De prodigieux accouplements se tenteront ici, dont nulle
mnagerie n'a fait l'exprience: le lion mari  l'ours blanc,
l'lphant attel avec le crocodile.

Guerres furieuses, guerres acharnes, c'est ce qu'on doit attendre de
ce systme de paix! guerres des rsistances obstines  ces
accouplements barbares! guerres de ces dieux mortels dont la froide
dmence rclame et soutient les faux droits!

Rvons-nous? est-ce un mauvais songe? ou la ralit et l'histoire?
C'est la triste question qu'on se fait  soi-mme en regardant 
Bruges, sur les tombeaux de Marie et de Charles le Tmraire, la trop
nave image de ce systme, l'arbre gnalogique des maisons d'Autriche
et de Bourgogne.

  _Bella gerant alii; tu, felix Austria, nube._

Ces mariages contiennent tous des guerres; tous ont t fconds en
batailles, en famines; ces feux de joie ont incendi l'Europe.
Mariages fconds, prolifiques; berceaux combles de deuil, riches
d'enfants et de calamits; chaque naissance mritait des larmes, si
l'on songe que ces innombrables rejetons apportaient des titres royaux
sur des peuples lointains; qu'il leur fallait des trnes; qu'il n'en
tait pas un, de ces innocents nourrissons, qui, pour lait, ne pt
exiger le sang d'un million d'hommes.

Certes, ce n'est pas  tort que ces tombes de Bruges, en marbres
violets, couverts de leurs statues d'airain, troublent l'esprit de
leur aspect tout ensemble splendide et lugubre. Les arbres dont les
rameaux de cuivre embrassent le soubassement, dont chaque branche est
une alliance, chaque feuille un mariage, chaque fruit une naissance de
prince, apparaissent  l'oeil ignorant comme une laborieuse nigme;
mais, pour celui qui sait, ils sont un objet d'pouvante; des anges
les soutiennent, charmants enfants nafs, et ce n'en sont pas moins
les anges de la mort.

Voyez Charles le Tmraire, l'aeul de Charles-Quint; il procde de
trois tragdies: celle de _Jean sans Peur_, du mariage fatal qui fit
tuer Louis d'Orlans et mit l'Anglais en France; celle d'_York et
Lancastre_, qui fait les guerres des Roses, qui tue quatre-vingts
princes (mais le peuple, qui l'a compt?); enfin la _tragdie de
Portugal_, de Pierre le Cruel, du btard qui, de son poignard, fonda
sa dynastie. Charles le Tmraire lui-mme, par hritage, mariage et
conqutes, il est l'hymen fatal de je ne sais combien d'tats; il en
est l'amortissement et non la conciliation, le rapprochement pour la
guerre et la haine; Flamands, Wallons, Allemands, se battent et se
dchirent en lui. En sorte qu'en un seul homme vous voyez deux
batailles morales, deux croisements absurdes d'lments
inconciliables, qui hurlent d'tre ensemble. Comme race et comme sang,
il est Bourgogne, Portugal, Angleterre; il est le Nord et le Midi;
comme prince et souverainet, il est cinq ou six peuples. Que dis-je?
il est cinq ou six sicles diffrents; il est la Frise barbare, o
subsiste vivant le _Gau_ germanique des temps d'Arminius; il est la
Flandre industrielle, le Manchester d'alors; il est la noble et
fodale Bourgogne.  Dijon et  Gand, aux chapitres de la Toison
d'or, il vous figure une sorte de Louis XIV gothique tenant la table
ronde du roi Arthur. Il est tout, il n'est rien; ou, s'il est, il est
fou.

Tel il meurt  Nancy. Et tel survient son gendre, le grand chasseur
Maximilien, Autrichien-Anglo-Portugais. La discorde de race n'est pas
fureur dans celui-ci, mais vertige, vaine agitation, course tourdie
jusqu' la mort; un lutin hante son cerveau, le poursuit, le mne et
dmne, ne le laissant pas respirer une heure.

Le produit de ces deux folies, le fils de Max, le petit-fils de
Charles, Philippe, ne vivra pas. Ce beau joueur de paume s'use  la
balle, aux amusements purils, et il meurt  ce champ d'honneur. Pas
assez tt, pourtant, pour qu'il ne soit pas mari; aux deux lments
de folie qu'il tient de ses parents, il en joint un troisime, la
mlancolie sombre de Jeanne la Folle. Celle-ci, produit infortun du
mariage forc des peuples espagnols, de la chevaleresque Isabelle de
Castille avec le vieux _marane_ avare, Ferdinand d'Aragon, consomme en
un enfant l'accord des trois folies, des trois discordes. Ce chaos
d'lments divers s'incarne en Charles-Quint.

J'ai piti de la tte qui doit contenir tout ceci. Tte flamande
heureusement, o tout arrive calm, pli, demi-teint. Celui-ci, qui
est la rsultante de vingt peuples briss, leur conciliation
artificielle et laborieuse, instruit, inform  merveille,
parfaitement dress  soutenir son rle immense, il n'en embrasse la
complexit qu' condition d'amoindrir, d'affaiblir et d'nerver tout.
La vieille sve allemande est-elle en lui? Oh! non! Maximilien ne fut
Allemand que par sa fougue du Tyrol. La noblesse du pays du Cid, de la
Castillane Isabelle, est-elle en lui? Oh! non, il a trop de sang
d'Aragon, il procde de Ferdinand. La Flandre mme dont il est, qui
est sa nourrice et sa mre, en a-t-il le vrai sens? Sait-il bien les
mnagements dus  cette poule aux oeufs d'or,  cette source
intarissable de richesses? Flamand trs-peu flamand, il pressera 
mort le sein de sa nourrice, en tirera le lait et le sang.

Et tout ceci le constitue le souverain moderne, _le centralisateur_,
tranchons le mot, l'amortisseur commun des nationalits, dirai-je? la
mort des nations.

Je dirai _non_, si, dans cette extinction des vieux lments de race,
il apporte l'ide nouvelle qui doit leur succder.

Je dirai: _Oui, il est la mort_, s'il ne combat l'originalit de
chaque peuple que pour lui imposer la gnralit vide qu'on appelle
ordre politique, et la strilit d'une diplomatie sans but, ce vide
mystrieux, cette nigme sans mot qu'on appelle _l'intrigue des
cabinets, les intrts des princes_.

L'empire d'Alexandre eut un sens. La centralisation de l'esprit grec
s'tait accomplie dans la science, dans cette langue unique, puissant
instrument d'analyse; l'lve d'Aristote porta cet esprit par toute la
terre, et fonda dans Alexandrie la centralisation des dieux.

Et l'empire romain eut un sens. Il n'amortit les nationalits puises
qu'en leur imposant un droit suprieur; les dieux vaincus ne se
courbrent que sous un Dieu plus grand, la Loi, la Raison dans la
Loi.

Quel est le sens, la raison d'tre de ce nouvel empire qui surgit au
XVIe sicle, de ce chaos norme de royaumes que la politique de
famille, l'intrigue des mariages, ont jet ple-mle dans le berceau
de Charles-Quint?

Quelle est sa personnalit? et qui est-il pour que la terre s'abme en
lui? Est-ce le vrai Csar antique? Est-ce le Csar fodal, le faux et
blond Csar des XIIe et XIIIe sicles? Ni l'un, ni l'autre. Et encore
moins le roi btard, le bizarre androgyne moderne qu'on appelle
constitutionnel. Charles-Quint ne rpond  aucune des trois
hypothses.

Le trs-exact et consciencieux Claude Janet,  qui l'on doit le beau
portrait de L'hpital, celui de plusieurs rois et cent chefs-d'oeuvre,
a fait aussi un excellent portrait de Charles-Quint. Il est arm de
toutes pices, sauf la tte, amaigrie, use, celle d'un scribe qui
vcut dans une critoire, dans l'agitation fminine de la diplomatie.
lve d'une femme, couv vingt ans par cette Marguerite qui fut
l'intrigue elle-mme, il en porte l'empreinte, en rappelle la passion.
Il y a encore une flamme nerveuse dans ces yeux fatigus, un mortel
petit feu d'inextinguible ambition. Malade et tremblant de la fivre
ou nou par la goutte, il n'en ira pas moins tranant ses os d'un ple
 l'autre, inquitant la terre entire de son inquitude, jusqu' ce
qu'une malice de la fortune qui le ballotte, un vigoureux coup de
raquette, comme elle en donne dans ses jeux, relance cet homme si sage
au couvent de Saint-Just,  la mlancolie de Jeanne la Folle et de
Charles le Tmraire.

Eh! mon cher Picrochole, lui et dit Rabelais, pourquoi tant
t'agiter? De Tunis en Hollande, d'Alger  la Baltique ou de Madrid 
Vienne, ngociant, guerroyant, crivant, tu vas comme un courrier?
Apparemment tu portes quelque chose? Sais-tu bien nettement ce que tu
veux? Avec ta merveilleuse tude des hommes et des choses et des
langues, le sais-tu? sais-tu ton mystre? Pourrais-tu t'expliquer?
J'en doute. Ta dextrit, ton activit, tous ces dons suprieurs, ne
t'empchent pas d'tre une vivante Babel; tu sais toutes les langues
et pas une.

Cette dernire remarque est grave. Le Verbe de chaque peuple, son
gnie le plus intime et son me profonde, est surtout dans sa langue.
Ces princes n'en ont pas su une; ils les estropient toutes; toutes
visiblement sont trangres pour eux. Eux-mmes sont trangers
partout, citoyens du nant, et partout rois illgitimes. Rien de plus
baroque que les lettres de Maximilien: Charles Quint n'crit gure
qu'en un franais barbare. Le franais pourtant est sa langue, un
franais brabanon, comme on jargonnait  Bruxelles.

Il ne faut pas s'tonner si parfois le cerveau leur tinte. Ne vous
fiez pas trop aux formes froides et sages. Il y a ici une dissonance
intrinsque qui reparatra par moments. Pour la dextrit, la finesse,
les expdients, le nouveau prince a tout cela; c'est l'hritage de sa
tante. Mais le ferme bon sens, le sens juste des nationalits
auxquelles il a affaire, la vraie mesure de ce qu'il doit leur
demander, c'est--dire la mesure du possible et de l'impossible, il
ne l'aura jamais. Aveuglment, brutalement, il voudra les pousser vers
une centralisation nullement prpare, et qui n'et t que la mort.

Sur ce monstre  deux ttes, on peut prvoir ceci, que, s'il agit par
sa partie froide et flamande, il crera la royaut de plomb de la
bureaucratie, l'indiffrence des armes mercenaires, le meurtre
impartial. Et, s'il agit par le ct ardent, l'lment espagnol, il
entreprendra de fondre l'Europe aux fournaises de l'inquisition,
associant le monde au peuple anti-nature qui l'enfona dans les
bchers. Horrible alternative!

C'est un curieux contraste  observer, que celui de la douce cole o
se forme ce gnie de trouble qui va vouloir unir l'Europe et
l'ensanglantera si cruellement. Nous sommes ici au commencement de la
politique moderne qui, dans ses grands acteurs, unit le calme de
l'esprit et l'atrocit des rsolutions. L'aimable Marguerite
d'Autriche crit: Il faut brler Trouenne, aussi calme que le bon
Turenne quand il brle le Palatinat.

Nous l'avons dj fait connatre, cette nourrice de Charles-Quint, ce
modle des femmes d'alors, fille accomplie, meilleure pouse,
inconsolable veuve, qui passe toute sa vie  btir un tombeau. Elle
appelle tous les grands sculpteurs  son glise de Brou, tous les
musiciens  Bruxelles. Sa chapelle est la premire du monde. Et elle
est elle-mme artiste minente parmi les artistes, trouvant des vers
lgers, faisant les airs de ses chansons. Seulement sa langue est un
peu vieille, sentant les temps de Louis XI. Elle ne vivait point 
Paris. Mais Paris lui venait. Le spirituel Agrippa, l'auteur du livre
_Contre les sciences_, vint crire prs d'elle et pour elle sa
_Prminence des femmes_. Les grands douteurs du sicle, les rasme,
les Vivs, aimaient cette cour d'une femme spirituelle, indiffrente
et politique, qui tolrait la sensualit, laissait rasme vanter les
baisers des Anglaises, et l'enfant Jean Second crire le livre des
_Baisers_.

Elle tait indulgente, elle tait srieuse. Sa passion tait aux
affaires,  la grandeur de son neveu,  l'abaissement de la France, 
qui elle ne pardonnait pas, qu'elle regrettait et hassait. Cette
haine, cache sous les sourires, on la voit bien dans ses dpches.
Elle clate aigrement aux marges d'un de ses beaux manuscrits. La
brutalit basse du mouvement est celle de la passion solitaire, plus
violente dans ces grands acteurs aux rares moments o ils sont sans
tmoins: B..... pour les Franais!

Quel tait son conseil? C'est celui de la maison de Bourgogne, c'est
l'cole qui a rgn sous Philippe le Bon et Charles le Tmraire,
l'cole franc-comtoise, celle des procureurs diplomates, des Armeniet,
des Raulin, des Caroudelet, des Perrenot-Granvelle. Le Jura et le
Doubs, si pauvres en certaines parties, ont, comme la Suisse, beaucoup
d'migrants, rouliers, colporteurs, gens d'affaires. La Franche-Comt
est le carrefour du sud-est, la route des Alpes, un pays trs-ml.
Chose curieuse! fournissant tant de lgistes et de gens d'affaires,
elle n'a pas donn de grand jurisconsulte. Les Caroudelet seulement
commencent la rdaction des coutumes en Bourgogne; les Rochefort la
continuent en France.

Au XVe sicle, ils organisent; au XVIe, ils ngocient. Mme la Toison
d'or, institution qui semble romanesquement fodale, est leur ouvrage,
et sur les vingt-quatre premiers chevaliers, six taient
Francs-Comtois. On rit de cet enfantillage; mais on rit beaucoup moins
quand on vit, par les procs terribles d'Orange et de Nevers, le
danger d'un tel tribunal, qui vous jugeait sans forme rgulire, vous
fltrissait, biffait votre cusson.

Les Caroudelet, les Granvelle, sont de bonne heure les hommes de
Marguerite. Ajoutez-y des Italiens, Carpi, Gattinara. Point
d'Allemands ni d'Espagnols; je ne vois prs d'elle qu'un valet de
Chambre castillan qu'elle dpche parfois dans ses affaires
diplomatiques.

Le seul de ces agents qui indique un grand caractre et dont on lit
avec plaisir les lettres, c'est Mercurin de Gattinara, d'origine
pimontaise, conseiller de Savoie, puis prsident du parlement de
Franche-Comt, chancelier de Charles-Quint. Ce qui plat dans
Gattinara, c'est que ses dpches sont claires; il parle  sa
matresse avec la force et l'autorit que lui donne sa haine pour la
France; du reste, une fiert espagnole. Il dit  Marguerite que, si
elle a quelque dfiance, elle ne mrite pas d'avoir un serviteur comme
lui. Il fut disgraci sous son neveu par la souple dextrit des
Granvelle.

Voil les gens de Marguerite, les rois du jour. Regardons  ct, ceux
de demain, ceux qui tiennent en leur main, qui forment, et font  leur
image, prparent  leur profit cet enfant, ce prince, ce roi, cet
empereur, sur lequel est dj le destin de l'Europe.

Dans cette salle de Malines, o sige de ct, mal vu et nglig de
son lve, le pdant Adrien d'Utrecht, regardez  la lampe cet enfant
ple en velours noir, figure intelligente et froide, o la lvre
infrieure accuse le sang d'Autriche, o la mchoire de crocodile
rappelle la forte race anglaise. Le dur travailleur apparat, avide,
absorbant, insatiable de travail, d'intrigue et d'affaires. Personne
dvorante, estomac exigeant[27] (ce mot n'est pas une figure). O
trouver, pour le satisfaire, assez d'aliments, de royaumes.

[Note 27: Dans son intressante brochure sur Charles-Quint, M. Mignet,
quoique trop favorable  son hros, ne dissimule nullement sa
gloutonnerie. J'ai bien de la peine  croire que le grand homme
d'affaires, si grossirement sensuel, ait t vraiment grand. De
telles habitudes accusent l'absence des ides hautes et des sentiments
gnreux qui rempliraient autrement l'me.--Ce petit livre, si
complet, qui rvle tellement le fond de l'homme, et fait le bonheur
de Montaigne.--Quant  l'ingratitude de Charles-Quint pour sa tante
Marguerite, il faut lire le Mmoire prsent par celle-ci, pice
d'histoire capitale, s'il en fut. Elle y raconte toute son
administration, s'excuse, _prouve son innocence_ (p. 118). Elle
explique qu'on a mnag _ son insu l'mancipation de Charles_ (p.
124): Parquoy, monseigneur veulx conclure que je n'ay mrit
nullement qu'on me charge et traicte ainsy que l'on fait, ni qu'on me
fasse traner la poursuite de ma pension si longuement. Si la mienne
est plus grande, aussi suis-je votre unique tante et n'ay aultre fils
ni hritier que vous. _Corresp. de Marguerite, publies par Van der
Bergh_, t. II, p. 117-127.]

Des monceaux de dpches et de papiers d'tat sont devant lui. Tout ce
qui vient, mme de nuit, arrive ici, et passe sous ses yeux; son
gouverneur, de Chivres, veut que le prince lise, afin de lire
lui-mme, et qu'il fasse rapport au conseil. Ainsi l'ducation
deviendra peu  peu le gouvernement. Le pouvoir insensiblement
chappera  Marguerite et passera au gouverneur.

M. de Chivres, homme fort entendu, tait un cadet des Croy, de cette
ambitieuse maison qui rgna sous Philippe le Bon jusqu' se poser
audacieusement pour adversaire du fils de la maison et le faire mettre
 la porte. Ces Croy taient originairement des Italiens, dit-on, des
hommes de Venise, qui, au XIIe sicle, s'tablirent en Picardie. Leur
position y fut petite, jusqu' ce que deux frres, Antoine de Croy et
Jean de Chimay, s'emparrent, par une captation inoue, du faible
esprit de Philippe le Bon, l'envelopprent et le lirent, comme
l'araigne une mouche, l'isolant tout  fait des siens, profitant de
l'antipathie qu'il avait pour sa femme, la roide et dure Anglaise
Marguerite d'York, et pour son fils, Charles le Tmraire. Ces Croy
prirent d'abord de l'argent, thsaurisrent. Puis ils se firent donner
de grands offices et des commandements de places frontires, des
chteaux en pur don, et enfin, pour en avoir d'autres, ils profitrent
des embarras de leur prodigue matre, lui prtrent l'argent mme
qu'ils avaient eu de lui, prenant en gage des places fortes. Celles
qu'ils n'avaient pas en leur nom, ils les occupaient par des hommes 
eux. Position exorbitante, qui leur faisait un tat dans l'tat, et
qui porta au comble l'irritation de la duchesse et de l'hritier
prsomptif. Ils s'effrayrent alors et s'appuyrent par des alliances
trangres, spcialement du ct le plus militaire, en Lorraine, o
Antoine de Croy se maria dans la maison ducale. Il se trouva ainsi
cousin de Ren II, futur vainqueur de Charles le Tmraire et
destructeur de la maison qui fit la grandeur des Croy. Ils
s'entendaient sous main avec l'Angleterre, et recevaient publiquement
des places, des pensions de Louis XI. Leur amiti pour lui alla
jusqu' lui faire rendre les places de la Somme, boulevard des tats
de Philippe le Bon. _Son bouclier_, dit Chastelain, sa cuirasse, ils
la lui tent,  leur vieux matre, lui dcouvrent le coeur.
L'ingratitude pouvait aller plus loin encore. Ils avaient trois places
en main, d'extrmes frontires, et des premires de l'Europe, o ils
pouvaient mettre l'tranger: Luxembourg, Namur et Boulogne. Ils
l'auraient fait peut-tre, si l'hritier, par un coup de vigueur,
n'et fait appel au peuple mme, et, revenant  main arme, n'eut pris
possession de son pre et de ses tats.

M. de Chivres, petit-fils d'Antoine de Croy, n'entra pas dans une
voie tellement excentrique et dangereuse. Au lieu de frustrer
l'hritier de telle ou telle possession, il prit l'hritier mme,
c'est--dire qu'il prit tout. Il ne combattit pas Charles le
Tmraire, mais le refit. Charles Quint, son lve, fut
laborieusement, _sagement_ lev par lui dans la folie de l'autre. Les
visions de monarchie universelle, tranges et romanesques pour un duc
de Bourgogne, semblaient l'tre bien moins pour celui en qui la
fortune unissait les Espagnes, les Pays-Bas, les tats autrichiens. Le
rve de Pyrrhus et de Picrochole, ce n'tait plus un rve; il se
trouvait dj plus qu' demi ralis par ce caprice du sort. L'Empire
ne pouvait gure manquer  un petit-fils de Maximilien, matre de tant
d'tats. Charlemagne, agrandi, revenait pour l'Europe. Le monde
allait reprendre l'unit et la paix du grand empire romain. Que
fallait-il pour cela? Rien que briser la France, la dmembrer si l'on
pouvait, briser l'une par l'autre l'Espagne et l'Allemagne. Mais le
succs tait certain, crit dj la devise prophtique du sage
fondateur de la maison d'Autriche, l'empereur Frdric III: A. E. I.
O. U. (Austri est imperare orbi universo).

Pour cela, il fallait de grands travaux, de la suite, de
l'application. De Chivres plia son lve, qui aurait tenu de
Maximilien pour les exercices du corps,  une vie de scribe et d'homme
d'affaires, que les princes n'avaient gure alors. Il lui inculqua
surtout cette haute qualit du politique, la froideur d'un coeur sec,
tranger aux sentiments d'homme. La grandeur des Croy s'tait faite
par l'ingratitude. L'ingratitude encore fut un moyen. Le jeune prince,
tenu par de Chivres dans une taciturnit sournoise pour une tante qui
lui servait de mre, la mit de ct un matin.

Ce qui fut le plus fort, c'est que la gouvernante dchue fut tout 
coup nglige au point qu'on remit de jour en jour  rgler sa
pension. Elle s'en plaint dans une belle et longue lettre adresse au
conseil, o elle rend compte de son administration. Pice fort
honorable pour sa mmoire, qui touchera la postrit et ces Franais
qu'elle hait tant, plus que ce fils d'adoption pour qui elle a tant
travaill.

Les premiers actes du jeune prince sont de mme caractre. On y sent
un esprit trs-libre de tous les sentiments de la nature. Ce sont deux
traits avec la France contre ses deux grands-pres. Dans le premier
(1515), se dfiant de Ferdinand, il l'abandonne _et s'engage  ne pas
le secourir_ si, dans six mois, il n'a pas rendu la Navarre. Dans le
second trait (1516), il trouve bon que Franois Ier, pour dfendre
Venise, _fasse la guerre  Maximilien_.




CHAPITRE XIV

FRANOIS Ier

1512-1514


  C'est luy que ciel, et terre, et mer contemple...
  La terre a joie, le voyant revestu
  D'une beaut qui n'a point de semblable.
  La mer, devant son pouvoir redoutable,
  Douce se rend, connoissant sa bont.
  Le ciel s'abaisse, et, par amour dompt,
  Vient admirer et voir le personnage
  Dont on luy a tant de vertus cont.
  C'est luy qui a grce et parler de matre,
  Digne d'avoir sur tous droit et puissance,
  Qui, sans nommer, se peut assez connotre.
  C'est luy qui a de tout la connoissance...
  De sa beaut il est blanc et vermeil,
  Les cheveux bruns, de grande et belle taille
  En terre il est comme au ciel le soleil.
  Hardi, vaillant, sage et preux en bataille,
  Il est benin, doux, humble en sa grandeur.
  Fort et puissant, et plein de patience,
  Soit en prison, en tristesse et malheur...
  Il a de Dieu la parfaite science...
  Bref, luy tout seul est digne d'tre roy.

Racine, dans l'lgance incomparable de sa _Brnice_, semble avoir
imit ces vers pour les appliquer  Louis XIV. Mais sa noble posie
nous touche moins, nous l'avouons, que l'effusion passionne qu'on
vient de lire. Le pauvre coeur de femme (l'auteur est Marguerite),
dans l'impuissance de son gaulois naf, appelle la terre, la mer, le
ciel  son secours, prie toute la nature de parler  sa place et de
l'aider  proclamer la divinit de l'objet aim.

Ce portrait si mu du prisonnier de Pavie parat avoir t rim par
Marguerite dans le triste voyage qu'elle fit pour dlivrer son frre.
La pice est intitule le _Coche_, et, en effet, la reine tait dans
sa voiture, cheminant lentement vers les Pyrnes; elle voulait
tromper son impatience; les penses d'un autre ge et tous les
souvenirs d'enfance se rveillrent, et elle crivit ces vers
touchants. Le sujet est un dbat d'amour sur cette thse: _Quelle
femme aime le mieux?_ Marguerite prend son frre pour juge.

Dans la ralit, ce bien-aim de la nature reut d'elle tout ce que
Louis XIV acquit et se donna par une attention persvrante. Louis XIV
devint majestueux; mais Franois Ier, tout naturellement, imposait par
sa stature superbe, qui dpassait  peu prs de la tte celle du
grand roi. L'armure de Marignan et de Pavie, toute fausse qu'elle est
de coups de feu et de coups de piques, tmoigne de l'effet que dut
produire ce magnifique homme d'armes.

Contraste parfait avec Charles-Quint, tellement dnu de ces avantages
physiques. Ple figure d'tudes et de labeur, instruit, disert, mais
mauvais crivain, harangueur calcul, sans grce. L'autre fut la grce
mme, parleur charmant, facile, trop facile, pour qui la parole fut
chose lgre. Mme les bouts-rims (sur Laure, Agns ou Marguerite),
que son diamant fantasque laissa aux vitres de Chambord, ne sont pas
trop indignes d'un petit-fils de Charles d'Orlans. Les beaux vers de
ses successeurs, Henri II, Charles IX, sentent bien les faiseurs de
cour qui les auront aids. Ce sont des vers d'hommes de lettres. Ceux
de Franois Ier, lgers caprices du roi qui se joua de tout, sont la
pense nave, l'pigraphe de la Renaissance:

  Gentille Agns, plus d'honneur tu mrites
  (La cause tant de France recouvrer)
  Que ce que peut dedans un clotre ouvrer
  Close nonnain ou bien dvot hermite.

Ces vers-l contiennent toute son ducation, toute sa politique. Les
femmes, la guerre,--la guerre pour plaire aux femmes. Il procda
d'elles entirement. Les femmes le firent tout ce qu'il fut, et le
dfirent aussi.

La tradition d'Agns et de la cour de Charles VII, fort arrange alors
par la lgende romanesque, enveloppait Franois Ier. Son gouverneur,
Artus Gouffier, tait fils du gouverneur de Charles VIII, qui, dans sa
premire jeunesse, avait t valet de chambre de Charles VII, de sorte
que l'enfant fut berc de ces souvenirs et de la Dame de beaut et de
la cour du roi Ren, de la vie molle et voyageuse o les rois
vivaient, en ces temps, de chteau en chteau. Ajoutez-y le rcit
ternel des affaires d'Italie, o Gouffier avait suivi Charles VIII et
Louis XII, Fornoue, Agnadel et Ravenne, les belles femmes venant
au-devant des vainqueurs, les volupts de Naples. Ce paradis tait au
roi s'il savait le reprendre. Le tout orn du Boiardo, de Roland,
d'Anglique.

  Les dames, les combats, les nobles cavaliers...

Voil ce que le complaisant gouverneur contait  son disciple dans ces
chevauches nonchalantes aux interminables circuits de la Charente, ou
suivant le cours fortuit de la trompeuse Loire, qui vous gare en
s'garant. Les portraits du jeune homme (point hbleurs, point rids
de mensonge et de ruse, comme celui du Titien) sont d'un grand garon
ple, un peu fluet et fade, mais qui bientt va prendre une suprme
fleur de force et de beaut. Dans l'mail italien, elle est atteinte,
et vritablement incomparable, l'achvement de la forme humaine,
majestueuse et pure, avec un caractre de douceur, de bont royale,
qui disparut bientt.

Ce dangereux objet, qui devait tromper tout le monde, naquit, on peut
le dire, entre deux femmes prosternes, sa mre, sa soeur, et telles
elles restrent dans cette extase de culte et de dvotion. Louise de
Savoie, veuve ds dix-huit ans, l'aimait comme un fils de l'amour, et
plusieurs croyaient, en effet, que la galante dame, pre, violente,
audacieuse dans ses passades, ne s'en fia pas  son insignifiant poux
pour concevoir un dieu. Elle mit sur cette tte toute l'ambition de sa
vie, ambition condamne au silence,  l'attente, aux voeux meurtriers,
tant que vcut Anne de Bretagne. Celle-ci la sentait qui,  chaque
couche, faisait l'office de la mauvaise fe, les doigts serrs, et la
reine accouchait d'un mort. Anne l'et voulue hors du royaume. Elle se
tenait comme cache avec ses enfants  Amboise, bien prs de Blois, o
tait Anne; ou, quand Anne tait trop furieuse,  Cognac, dans une
simple maison d'Angoulme que je vois encore.

Quel tait l'intrieur des chteaux de Cognac, d'Amboise, o se
faisait l'ducation? Ce qu'on en sait, c'est que Louise avait des
dames, aussi bien qu'Anne, mais beaucoup moins svres. La petite
cour, entourant un enfant, ne put qu'avoir sur lui la plus dtestable
influence. Le livre favori du temps, le petit _Jehan de Saintr_, fut
trs-probablement le guide de Louise. Tendre et peu scrupuleuse, elle
ferma les yeux.

Une chose pouvait neutraliser ce libertinage d'enfant, c'tait un
vritable amour. On ne peut nommer autrement la passion perdue de
Marguerite pour son frre. Elle avait deux ans de plus, et dix ans en
ralit; la jeune soeur, pour celui qu'elle vit natre, qu'elle
enveloppa tout d'abord de son instinct prcoce, fut la mre, la
matresse, la petite femme, dans les jeux enfantins;  grand'peine
fut-elle avertie qu'aprs tout elle tait sa soeur. Cette passion fut,
n'en doutons pas, l'vnement dcisif, capital, de Franois Ier; il
lui dut ce qu'il eut de grce et ce qui sduit encore la postrit.
Marguerite, la vraie Marguerite, la _perle des Valois_ (ne d'une
perle qu'avala sa mre, c'est la lgende), esprit charmant et pur, si
le temps grossier l'et permis, tait ne pour l'amour cleste, comme
l'a dit Rabelais dans ses vers.

Elle avait t leve par une dame accomplie, madame de Chtillon,
remarie secrtement au cardinal Jean du Bellay, ami du grand
Pantagruel et le meilleur conseiller qu'ait eu Franois Ier.
Marguerite, par cette influence, fut prpare  un beau rle, celui de
protectrice de tous les esprits libres. Elle l'a rempli, autant qu'il
fut en elle, comme une femme craintive, sans doute, dpendante d'un
frre qui fut fort dur pour elle. Femme de plus trs-peu protestante,
plutt philosophe ou mystique, flottant de l'audace  la peur, de
l'amour  l'amour de Dieu. N'importe, souvenons-nous toujours de cette
douce reine de Navarre, prs de laquelle les ntres, fuyant les
cachots et les flammes, trouvrent sret, honneur et amiti. Notre
ternelle reconnaissance vous restera, mre aimable de la Renaissance,
dont le foyer fut celui de nos saints, dont le giron charmant fut le
nid de la Libert.

Cette passion, ne au berceau, fut son malheur, la fatalit de sa vie,
et ses vers ne le rvlent que trop. L'idole, en ce luxurieux berceau
des grosses vignes de la Charente (qui ne sont qu'ivresse, alcool),
sous cette molle ducation des femmes poitevines (stigmatise dans
les nourrices impudiques de Gargantua), eut l'me matrielle en
naissant. Sous l'homme et l'enfant mme, il y eut le faune et le
satyre. Sa soeur put influer sur lui, mais en restant de moins en
moins sa soeur. Et nous verrons  quelle extrmit il poussa la
faiblesse de ce trop tendre coeur.

Ce qui, sans nul doute, exaltait la passion inquite de la mre et de
la soeur, c'taient les frayeurs continuelles que leur donnait son
caractre fougueux, les jeux violents et dangereux qu'il partageait
avec ses camarades, spcialement avec l'tourdi Bonnivet, fils de son
gouverneur.  six ans, nous le voyons en danger de mort, emport par
un cheval qu'on ne pouvait arrter, plus tard bless, une autre fois
malade d'excs prcoces, plus tard encore (alors il tait roi),
violemment frapp  la tte dans un assaut d'espigles. Il eut le bon
sens gnreux de ne jamais dire qui l'avait frapp.

Ses chasses taient audacieuses, et il se jouait de la mort. Une fois,
un cerf lui mit son bois dessous et l'enleva de selle, sans qu'il
part mu. Une autre fois, il trouva amusant de lcher dans la cour
d'Amboise un sanglier furieux qu'il venait de prendre. L'animal heurte
aux portes, en enfonce une, et monte dans les appartements. On
s'enfuit; lui, trs-froidement, il lui va au-devant, lui plonge l'pe
jusqu' la garde; le monstre roule, et, par les degrs, retombe
expirant dans la cour.

Ces actes de vigueur, joints  sa grce,  sa facilit, cette facult
franaise qu'a l'ignorant de savoir toute chose, faisaient croire
(bien  la lgre) qu'on allait avoir un grand roi. La nation n'en
savait pas plus. Elle aimait son image. Brave, hbleur, libertin, il
lui manquait fort peu pour remplir l'idal d'alors.

On fut ravi de son mariage. Le lendemain de la mort du tyran (je veux
dire d'Anne de Bretagne), Louis XII, enfin libre, donne sa fille  un
Franais, ferme la porte  l'tranger. Charles-Quint n'aura pas la
France. Sa joie fut vraie, sincre. La libert qu'elle pouvait
comprendre, c'tait d'avoir un roi franais.

Et il fut salu de l'Italie, comme de la France. L'Italie haletait;
elle n'en pouvait plus; l'horreur indfinie du pillage ternel des
bandes suisses, des armes espagnoles, ce jeu atroce de diables et de
damns, se relayant pour les tortures, avait pouss le peuple au
dernier dsespoir. Maximilien Sforza, matre des pays les plus riches
de la riche Lombardie, pleure dans ses dpches, et porte envie aux
mendiants. La peur des Espagnols et des Franais l'a fait valet des
Suisses. Mais comment satisfaire ce sauvage torrent qui court
incessamment des Alpes, amenant chaque jour au banquet de nouveaux
affams? Comment soler ces ours, rveills au printemps par un jene
de six mois d'hiver? Les Suisses, ivres, cruels, sont regretts encore
par les infortuns sur qui tombent les Espagnols, bourreaux sobres,
qui gardent dans leur frocit un calme diabolique, une froide et
implacable prsence d'esprit.

Franois Ier, n'ayant chang qu'un seul des ministres de Louis XII,
continuant sa politique, gagnant le gouvernement du jeune Charles et
profitant de ses embarras prochains pour la succession d'Espagne,
contentant Henri VIII par l'appt d'un trait d'argent, est libre
d'agir contre les Suisses, contre Maximilien et les restes de l'arme
d'Espagne, qui vgtent en Italie. Venise, ruine par la France,
n'espre cependant qu'en la France. Florence, sous les Mdicis, ne
peut parler; mais son silence parle.

J'irai, soyez-en srs, dit le jeune roi aux Italiens, je veux
vaincre ou prir!




CHAPITRE XV

MARIGNAN

1515


Les rveils et les renouvellements subits, imprvus, de la France,
sont des miracles inconnus  toutes les nations du monde. Le temps et
la tradition, ces deux chanes de l'humanit, la France les brise 
chaque instant. L'art que souhaitait Thmistocle, l'_art d'oublier_,
c'est sa nature  elle. Mais rarement c'est somnolence; bien plus
souvent c'est au contraire un lan d'activit nouvelle qui l'loigne
violemment du pass.

Plus qu'aucun autre, ce peuple trs-chrtien a fait l'glise; mais
c'est lui qui, plus qu'aucun autre, l'a dfaite, par les Albigeois,
par Calvin, par la Renaissance, par la Rvolution franaise. C'est lui
qui fait la croisade, et lui qui a dress le bcher o prit la
croisade, avec l'ordre des Templiers. C'est lui qui donna le type des
institutions fodales, lui qui fonda en face leur destructeur, la
bourgeoisie.

Au point o nous arrivons, la France encore va dtruire une de ses
vieilles oeuvres. Chevalerie, gendarmerie, vieille organisation
militaire, tout cela s'en va ensemble; le peuple, dans l'infanterie, a
fait son apparition sur le champ de Ravenne. Et c'est lui qui opre,
en 1515, le grand passage des Alpes.

Rvolution europenne, et qui appartient  la France. L'Angleterre eut
ses fantassins,  Poitiers,  Azincourt, et pourtant elle ne cra pas
une tradition d'infanterie. L'Espagne eut ses fantassins, sous
Charles-Quint, Philippe II, et jusqu' Rocroi; cette tradition
commence s'arrte au XVIIe sicle. Mais la France, ds Charles VIII,
par ses Gascons et ses Bretons, ds Louis XII, par ses Picards et
autres Franais du Nord, sous Franois Ier, par l'institution des
_lgions provinciales_, commena une tradition durable qui se perptue
jusqu' nous.

Dans la courte et foudroyante campagne de Gaston de Foix, on entrevit
le Franais comme premier marcheur du monde; c'est dire, minemment
soldat. Au premier passage des Alpes, sous Franois Ier, on le vit
comme le grand, l'admirable ouvrier de guerre (qu'a dcrit le gnral
Foy dans les guerres de la Pninsule), improvisant de ses mains, de sa
brlante activit, mille moyens subits, inconnus, sachant tout 
coup, au jour du pril, les arts qu'il n'apprit jamais, frayante des
voies inattendues par les abmes o le chasseur ne se hasardait qu'en
tremblant, lgitime conqurant des Alpes, roi des monts qu'il sait
seul franchir.

Jamais les autres nations, Allemands, Suisses, Italiens, Espagnols,
n'ont devin par o les Franais allaient passer: toujours, ils ont
t surpris.

Les Pimontais et Autrichiens gardaient les Alpes et la Corniche;
Bonaparte passe  Albenga, au dfaut des montagnes entre les Alpes et
l'Apennin. Chemin trop facile, a-t-on dit; mais s'il tait le plus
facile, c'est celui qu'il fallait garder.

De mme au passage du grand Saint-Bernard, on s'cria que, cette fois,
on ne pouvait s'y attendre. La voie tait trop difficile; un fort
pouvait arrter tout. Le fort de Bard faillit faire manquer toute
l'entreprise. L'arme passa furtivement, par un tour de force inou,
que pouvait faire seul le bras de la France, cinquante mille hommes se
trouvrent passs en bonne fortune de l'autre ct des monts.

Mais ce miraculeux passage l'est moins que celui de 1515, excut avec
les moyens tellement infrieurs de l'poque, et par une voie, aprs
tout, moins fraye encore. L'artillerie tait beaucoup plus pesante
alors, et le gnie n'tait pas n. Le passage fut si rapide, si
brusque et si inattendu, que le gnral ennemi, Prosper Colonna, fut
trouv  table par le chevalier Bayard, et demanda si les Franais
taient descendus du ciel. Les Suisses, qui gardaient les routes
ordinaires du mont Cenis et du mont Genvre, se croyaient srs de
barrer le pas de Suse o les deux routes aboutissent, et comptaient
que la gendarmerie viendrait  ce lieu troit o cinquante cavaliers
peuvent  peine charger de front, heurter contre leur mur de fer, se
briser sur leurs lances. L'exprience de Novare et de Guinegate
montrait que cette brillante cavalerie, les premires charges
repousses, tait sujette  d'tranges paniques. On avait chansonn en
France la _journe des perons_, et l'on disait hardiment que les
gendarmes taient des _livres arms_.

 ce moment notre jeune infanterie se formait sous un matre habile,
Pietro Navarro, pass au service de France. L'ingrate et sordide
avarice de Ferdinand l'et laiss mourir sans ranon dans sa captivit
de Ravenne. Cet homme de gnie, qui connaissait si bien les bandes
espagnoles, trouva pour leur opposer des montagnards fermes et vifs,
nos Basques et la verte race des hommes de Dauphin. En tout, un corps
de dix mille hommes. On y joignit huit mille Franais, Picards,
Bretons, Gascons. Ajoutez trois mille pionniers et sapeurs, Franais
de mme. Ce sont ces vingt et un mille hommes qui, de leurs bras, de
leur audace, de leur industrieuse agilit, excutrent en cinq jours
le miracle du passage, domptant et perant le rocher, enlevant et
faisant passer sur la triple chine des Alpes soixante-douze normes
canons, cinq cents petites pices  dos de mulets, un nombre immense
de charrettes, deux mille cinq cents lances (chacune de huit hommes),
et vingt mille lansquenets allemands.

On tait arriv  Lyon avec l'imprvoyance ordinaire. On sut que tout
tait ferm. Le vieux Trivulce se mit  courir les Alpes, et trouva
cet affreux passage entre les glaces et les abmes. Sauvages gorges o
nul marchand, nul colporteur, nul contrebandier, n'avait imprim ses
pas. La virginit de leurs neiges n'tait effleure, depuis la
cration, que par l'enfant de la montagne, le craintif et rus
chamois, et parfois aussi, peut-tre, par l'intrpide folie du
chasseur que la passion entrane aux corniches troites des gouffres.

La Durance une fois passe, on monta jusqu'au rocher de Saint-Paul,
qui arrta court. On le pera avec le fer, travail norme qui se fit
en un jour. On n'tait encore qu' Barcelonnette, c'est--dire au pied
des Alpes.

La chane centrale des monts se dressait ici, le dos monstrueux qui
spare les eaux qui vont au Rhne de celles que recevra le P. Pietro,
qui tait l'inventeur des mines, fit sa route  force de poudre,
faisant sauter des blocs normes. C'tait encore le plus facile. Le
plus hasardeux tait, sur les rapides glissades, au-dessus des
prcipices, de s'accrocher et d'enfoncer les premiers pieux sur
lesquels on devait jeter des ponts, d'tablir le long des abmes des
galeries en bois o les chevaux osassent passer, et sur ces frles
improvisations de charpentes tremblantes, gmissantes et criantes, de
rouler 72 gros canons de bronze. Souvent, on n'osait le faire. Et
alors, avec des cbles, on descendait les canons au fond de l'abme,
pour les remonter de l'autre ct avec un effort infini.

On trouva enfin la pente italienne et la valle de la Stura. Mais l,
le mont _Pic-di-Porco_ se mettait encore en travers, dernire dfense
que les Alpes vaincues opposaient  cette titanique entreprise. On la
franchit le quatrime jour, et le cinquime, on tait dans les plaines
de Saluces,  l'entre de la Lombardie.

Il tait temps. L'arme n'avait emport que trois jours de vivres. Si
les Suisses, mieux avertis, lui avaient ferm la porte, ce qui n'tait
pas difficile, elle restait cloue dans ces gorges pour mourir de
faim.

L'entreprise si audacieuse, si heureuse, de ce chemin inou,
bouleversa l'imagination italienne. C'tait par les sources mmes du
P que les Franais entraient en Italie. On les voyait descendre avec
l'invincible fleuve, le conqurant des eaux lombardes, qui les emporte
toutes  la mer. Pour premier coup, ils avaient enlev Colonna, le
vaillant Romain. Les Suisses tonns reculrent. Le rival de Colonna,
le vieux btard des Orsini, le bouillant Alviano, se mit avec ses
Vnitiens, nos allis, devant les Espagnols, les empcha d'aider les
Suisses. L'arme papale et florentine, conduite par les Mdicis, dans
sa neutralit douteuse, comptait bien, au cas probable de la dfaite
des Franais, leur porter aussi quelques coups. Et voil qu'ils sont
tout prs d'elle; elle perd  l'instant le got d'avancer.

Les Suisses avaient parmi eux de grands amis de la France, les Bernois
Diesbach et la Pierre et le Valaisan Super-Sax. Ils soutenaient que la
Suisse ne gagnait rien  se saigner pour exalter l'Allemagne, sa
principale ennemie, sur les ruines de la France. En ralit, sang et
vie, morale, honneur, tout enfin, la Suisse entire fondait en
Italie, elle s'chappait  elle-mme, s'coulait, se perdait. Un
argument plus sensible peut-tre, c'est que ni le pape, ni l'Espagne
n'avait un sol  leur donner, que leur Maximilien Sforza, ranonn,
puis, tordu jusqu' la dernire goutte, tait fini, ne rendait plus.
La France, au contraire, arrivait les mains pleines de belles pices
neuves, d'argent non pas futur, fictif, mais d'cus comptants et
sonnants. Elle les payait pour ne rien faire; et les autres, pour les
faire agir, ne les payaient pas. Le roi les aimait tellement qu'il ne
comptait pas avec eux. Au lieu des quatre cent mille cus promis 
Dijon, il leur en donnait six cent mille, et trois cent mille encore
pour les bailliages italiens (Bellinzona et Lugano) qu'ils avaient au
pied des Alpes. Ils ne trahissaient point Sforza, au contraire; d'un
duc ruin, le roi allait faire un prince, le marier dans la famille
royale.

Tout cela prenait assez bien. Mais voil que du Saint-Gothard, roule
une avalanche de vingt mille Suisses, tout neufs, avides, qui viennent
gagner en Italie. Ceux-ci voient leurs compagnons gras et tout chargs
de pillage, la poche enfle, qui parlent,  l'arrive, de revenir. Les
nouveaux venus frmissent pour l'honneur de la Suisse de la honteuse
cession des passages du Tsin; ce serait donner l'Italie sans retour
et s'en exclure pour jamais. Les Franais ont l de l'argent?... Eh
bien! pourquoi ne pas le prendre?... Ils y couraient en effet. Les
ntres eurent  peine le temps de sauver la caisse.

Cependant, l'homme du pape, le fameux Mathieu Shiner, cardinal de
Sion, le prcheur endiabl des Suisses, pendant que Lon X, son
matre, parlait de la neutralit, chevauchait de tous cts, pour
faire craser les Franais. Les Espagnols, qui voyaient Alviano les
menacer avec le drapeau de Saint-Marc, n'coutrent point le cardinal
et restrent en observation, comme l'arme pontificale. Les Suisses,
concentrs  Milan, taient fortement balancs; les uns leur disaient:
Retournons, recevons le premier payement. Les autres disaient:
Combattons, et, vainqueurs, nous aurons le tout. Mathieu arrive, se
fait dresser sur la place du chteau une chaire assez haute pour
dominer toute l'arme. L, devant ces trente mille hommes, l'aboyeur
se faisant entendre par des cris et des yeux roulants, par un geste
frntique, prchait ple-mle la dfense de l'glise, le drapeau des
clefs de saint Pierre, la vengeance de l'ours de Berne, la fureur du
taureau d'Uri, le sang partout, le sang: Je veux, dit-il, me laver
les mains, m'abreuver dans le sang des Franais.

Ce sermon vanglique n'ayant pas beaucoup d'action, le drle, qui
connaissait parfaitement ce peuple, fait faire une fausse alarme.
Voil les Franais qui avancent!

Cela finit tout. Les partisans de la paix prirent les armes, comme les
autres, ne pouvant abandonner leurs frres au moment du danger.

Le roi n'avait pas boug. Il croyait toujours ngocier. Sa situation
tait assez dangereuse. Il s'tait plac  Marignan,  dix milles de
Milan, ayant derrire lui les armes espagnoles et pontificales, qu'il
sparait ainsi des Suisses. Les Vnitiens, il est vrai, veillaient
pour lui sur ces armes. Mais seraient-ils assez forts, surtout ayant
en tte les redouts fantassins espagnols?

Qui commandait l'arme franaise? Tout le monde et personne. Le roi,
tout novice, de vingt et un ans, tait cens commander, et sous lui,
Charles de Bourbon, de vingt-cinq, qu'il venait de faire conntable.
Les gnraux de Louis XII, La Trmouille et Trivulce, taient prs du
roi, mais comme de vieux meubles hors de mise. On avait fait l'insigne
faute de laisser partir l'homme essentiel, le commandant des Bandes
noires et en gnral des troupes allemandes, le fameux duc de Gueldre,
qui seul avait la confiance des lansquenets. L'ami et l'alli du roi,
son futur gendre (Charles-Quint), avait pris ce moment pour attaquer
la Gueldre, forcer le duc de revenir, dmoraliser l'arme du roi. En
quoi, il imitait fidlement son grand-pre Maximilien, qui fit
parvenir  nos Allemands l'ordre de revenir, prcisment la veille de
la bataille de Ravenne.

Le duc de Gueldre crut  la paix prochaine, partit et laissa le
commandement en chef des Allemands  un Franais, son neveu, Claude de
Guise, que pas un d'eux ne connaissait.

Ces gens, sans communication avec les ntres, spars par la langue,
et ne sachant rien de la situation que les alles et venues, les
pourparlers du roi avec les Suisses, leurs mortels ennemis, coutrent
les avis charitables qu'on semait parmi eux. Le roi de France
(disait-on), qui leur devait beaucoup d'argent, avait trouv un moyen
de payer la solde arrire, en les mettant au premier feu et les
livrant aux Suisses pour tre extermins. Et pourquoi, disait-on,
votre chef serait-il parti, si ce n'est qu'il a eu horreur de tremper
dans la trahison?

Ce roman insens du roi se dtruisant lui-mme, se dsarmant et se
faisant battre, parut tout naturel au bon sens de ces Allemands. Leurs
prjugs nationaux sur la foi des Welches (Franais et Italiens) les
hbtrent de dfiance et de peur.

C'tait la grosse moiti de notre infanterie, et la seule fortement
arme, qui tait frappe de cette panique; les autres fantassins,
Basques et Gascons, Franais forms par Pietro Navarro, taient des
troupes lgres qui ne pouvaient porter seules le poids des bataillons
des Suisses.

Le roi avait, il est vrai, une trs-forte gendarmerie, et tous les
grands seigneurs de France avec leur suite personnelle; mais il et
fallu une plaine pour faire agir cette magnifique cavalerie, et
justement il tait sur une troite chausse qui permettait  peine 
vingt hommes de charger de front:  droite,  gauche des fosss, des
marais devaient couvrir la colonne assaillante, empcher la cavalerie
de la tourner ou de la prendre de flanc.

Dans cette situation si peu favorable, le grand matre de l'artillerie
ne put profiter de la supriorit des forces qu'il avait; seulement il
posta  notre droite une forte batterie, et dans les retranchements
qui la couvraient, Pietro Navarro jeta une masse de notre infanterie
nationale: Basques, Gascons, Picards.

Ceux qui connaissaient bien les Suisses, Fleuranges, par exemple, qui
avait reu d'eux quarante blessures  Novare, Fleuranges, fils du
fameux Sanglier des Ardennes, Robert de la Mark, et l'un des chefs des
Bandes noires, ne doutaient point qu'il y et bataille. Ce n'tait pas
tant une guerre politique qu'une rivalit de mtier entre deux armes
mercenaires, entre les Suisses, si longtemps les seuls fantassins de
l'Europe, et cette nouvelle infanterie allemande que l'empereur et les
princes avaient forme surtout contre eux. Le drapeau des montagnes,
le drapeau suisse  la croix blanche avait horreur du drapeau noir de
la basse Allemagne. Ils partirent de Milan en criant: C'est leur
deuil qu'ils portent. Ils avaient t leurs souliers pour qu'on
n'entendt pas de loin la masse de l'arme en marche, et pour mieux
sauter les canaux, traverser les marais et se trouver plus vite devant
leurs ennemis. Unique occasion! les lansquenets taient vingt mille;
on pouvait, cette fois, les gorger en un monceau.

Nulle bataille n'a t plus diversement raconte. Du Bellay est fort
sec, le chroniqueur de Bayard si ignorant, qu'il croit que le
conntable fut tu. Les historiens suisses disent que les leurs
n'avaient pas d'artillerie, ce qui est faux; ils avaient avec eux
celle du duc de Milan. La fameuse lettre de Franois Ier  sa mre est
tonnamment inexacte, lgre, pleine de vanterie, plus qu'on ne
l'attendrait d'un prince si brave; mais c'est un garon de vingt ans
qui ne se contient pas dans sa joie et croit avoir tout fait. Avec
deux cents cavaliers _il a dfait quatre mille Suisses, leur faisant
jeter leurs piques et crier France!--Nous sommes rests vingt-huit
heures  cheval_ (il dormit sur une charrette).--Il se vante _d'avoir
fait le guet_.--De vingt-huit mille Suisses il n'en rchappa _que
trois mille_! Ils _s'enfuirent_! etc.--Autant de mots, autant de
faussets dmenties par les autres acteurs et tmoins oculaires.

Il convient que l'artillerie a bien fait. Le grand matre ose bien
dire _qu'il a t cause_ en partie _du gain de la bataille_.
Cependant le roi croit que c'est la gendarmerie _qui a fait toute
l'excution_. Il fait honneur de tout  la noblesse,  la cavalerie et
aux grands coups de lance.

Ce rcit, si lger, constate pourtant par trois fois que l'infanterie
franaise eut une grande part  la bataille, chose dont plus d'une
chronique s'est bien garde de dire un mot. Fleuranges en parle 
peine une fois. Bouchet, qui crit sous la dicte de La Trmouille,
est seul juste pour l'infanterie.

Mais venons au rcit.

L'arme fut presque surprise, quoiqu'on ft averti trois fois, d'abord
par un Lombard, puis par un gentilhomme, enfin par Fleuranges
lui-mme. Le conntable allait se mettre  table. Le roi essayait une
armure d'Allemagne, propre  combattre  pied, armure si
industrieusement faite, dit Fleuranges, qu'on ne l'et pu blesser
d'une pingle. Le roi l'embrassa pour la bonne nouvelle, mais n'y
voulait pas croire encore. Fleuranges prit sur lui de faire sonner
l'alarme. Le roi, voyant alors que c'tait tout de bon, s'adressa au
gnral de Venise, l'Alviano, qui tait l, lui prit la main et le
pria d'amener ses troupes en toute hte; Alviano sauta  cheval,
croyant ce jour suprme et dcisif pour l'Italie autant que pour la
France.

Fidle aux vieilles traditions, le roi employa les dernires minutes,
si prcieuses,  se faire armer chevalier. Avec sa bonne grce
ordinaire, laissant l tous les princes et grands seigneurs, il
s'adressa  l'homme le plus aim de l'arme, fit avancer Bayard et
reut l'ordre de sa main.

Cependant Fleuranges observait les Suisses. Ils taient  deux milles
et paraissaient vouloir camper. Ils y pensaient peut-tre, car la
journe tait fort avance. Tout  coup les voil qui se remettent en
marche et ne s'arrtent qu' deux traits d'arc du camp franais, o
ils soufflrent un peu, dployrent la bannire des clefs de saint
Pierre et reurent la bndiction.

Le roi et La Trmouille, ici d'accord, disent que la gendarmerie
chargea d'abord, et que, malgr sa valeur, elle fut _reboute par les
gens de pied_. Ce qui est bien croyable; elle ne pouvait charger que
par vingt ou trente  la fois, et les Suisses avanaient en piquant
les chevaux ou dmontant les cavaliers du croc ou de la hallebarde.

Ils arrivrent ainsi aux lansquenets, furieux de la vue seule du
drapeau noir, ayant soif de leur sang. Ces Allemands taient troubls
de cette furie, et l'cart des gens d'armes, rejets de ct, les
confirmait dans l'ide folle que nous les livrions. Ils reculrent.
Mais au moment, les fantassins franais, dfendus par eux  Ravenne,
se jetrent  leur tour devant les Allemands, s'lancrent sur les
Suisses au nombre de deux mille, et du premier coup dispersrent un
corps double de nombre. Le roi qui, avec deux cents cavaliers,
soutenait ces deux mille pitons, les supprime dans son rcit. Mais
La Trmouille les rtablit avec une impartiale quit.

Ce qui rend la bataille obscure ici et pleine de contradictions, c'est
que la nuit venait, et que dj il y avait une nue de poussire
effroyable. De plus, de nombreux corps des Suisses avanaient, dit le
roi, _par le pays couvert_, c'est--dire, sans doute, sous les arbres
fruitiers ou  travers les grandes vignes qui coupent la campagne
italienne. La scne tait immensment confuse.

Deux pisodes s'y dessinaient pourtant. D'une part, les lansquenets,
qui voyaient le roi en avant et la vaillance de nos pitons, troupe
lgre qui avait protg leur grosse infanterie, rougirent de cette
trange situation et voulurent se relever. Mille d'entre eux, par la
gauche, tournrent dans le marais pour prendre en flanc les Suisses.
Mais, arrivs aux bords profonds de la chausse, ils ne purent s'en
tirer ni se soulever de l; les piques les y enfoncrent et ils n'en
sortirent pas.

 notre droite, les Suisses souffraient d'une batterie de Pietro
Navarro. Ils y lancrent ce qu'on appelait _les enfants perdus_ de la
Suisse, corps de jeunes gens  plumes blanches, pays double, qui
firent double ouvrage effectivement; avec un sacrifice norme
d'hommes, ils comblrent les fosss des Basques et Gascons de Pietro,
teignirent la batterie.

La lune clairait la bataille. Et cependant il y eut d'tranges
mprises. Le roi alla donner dans un gros corps de huit mille hommes
qu'il croyait sien: c'taient des Suisses. Ils me jetrent, dit-il,
six cents piques au nez, pour me faire voir qui ils taient. Le roi
eut cependant le temps de runir trois cents chevaux, quelques
milliers de lansquenets, et se retira sur ses canons. Et cependant,
dit-il, mon frre le conntable rallia _tous les pitons franais_ et
quelque nombre de gendarmerie, leur fit une charge si rude qu'il en
tailla cinq ou six mille en pices et jeta cette bande dehors. Nous,
par l'autre ct, fmes jeter _une vole d'artillerie_  l'autre
bande, nous les chargemes, les emportmes et leur fmes repasser un
gu qu'ils avaient pass sur nous.

Ce passage indique assez clairement que l'infanterie ferma pour ce
jour la bataille, et que les Suisses s'taient rendus matres d'une
partie du camp de Franois Ier. Ils furent chasss, mais non partout;
ils restrent sur plusieurs points tablis entre les Franais. La lune
ayant retir sa lumire, ceux-ci ne pouvaient aisment se rapprocher
les uns des autres. Il y avait des Suisses qui voulaient profiter de
cette division, tenter un grand et dernier coup. Ils voyaient le roi 
deux pas,  son feu, parmi les canons, mais mal accompagn. Il fallait
de l'ensemble, et c'et t dj, peut-tre, la captivit de Pavie.
Ils hsitrent, perdirent l'irrparable occasion. Mathieu Shiner
lui-mme semble en avoir t la cause. Il avait fait venir des vivres
et des tonneaux de vin. Les Suisses taient trop bien, adosss  la
grande ville, qui leur fournissait tout. Les Franais, au contraire,
n'eurent pas tous  manger.

Le roi buvait de l'eau sanglante qui lui fit vomir son repas. Il
avait prudemment fait teindre son feu; non vu, il voyait tout, et
pouvait assister  la bombance des Suisses.

Le cardinal croyait la bataille gagne, il l'crivit  Rome et
partout.

Toute la nuit donnrent les cors sinistres d'Unterwald et d'Uri pour
rallier les Suisses; les Franais sonnrent leurs trompettes. Le roi,
qui par moment se trouva presque seul, comme Charles VIII  Fornoue,
avait un Italien avec lui, qui sonna constamment comme Roland Furieux
sonnait  Roncevaux. On pensa bien que cette puissante trompette, qui
faisait taire les autres, sonnait o tait le roi, et l'on s'en
rapprochait.

Nul ne doute que les vieux et expriments capitaines La Trmouille,
La Palice, Trivulce, n'aient bien mis la nuit  profit. Galeo et
Pietro en profitrent surtout pour changer les positions de
l'artillerie. Le roi avait soixante-douze grosses pices, un nombre
infini de petites. C'est le spectacle qu'eurent les Suisses au matin.
Derrire ce confus rideau de troupes parses, une arme entire
s'tait reforme; de tous cts, entre les corps, canons, fauconneaux,
serpentines, montraient la gueule et attendaient.

L'homme des Bandes noires, Fleuranges, avoue magnanimement,  la
gloire de ses ennemis, que si les Suisses n'attaqurent pas la nuit,
c'est que vraiment ils n'taient pas en nombre suffisant.--Et, s'ils
avaient bien fait la veille, dit-il, ils firent encore mieux le
matin.--Mais l'artillerie les reut rudement, et ils virent vingt
mille lansquenets qui, parfaitement remis et rallis, prsentaient
vingt mille piques. Cette grande attitude leur imposa; ils glissrent
outre, et n'essayrent pas de les enfoncer. Il y eut mme des Suisses
qui se souvinrent que ces braves, aprs tout, taient aussi des
Allemands. Un gros capitaine sortit des rangs, alla aux lansquenets
et se mit  les haranguer; on tira sur lui au plus vite, de peur
qu'ils n'entendissent trop bien; il fut tu.

Cependant, d'autres s'avisrent de marcher sur l'artillerie, de
l'enlever; dj, la veille, ils avaient pris plusieurs canons. Je
vis, dit du Bellay, un Suisse qui, passant toutes les batailles, vint
toucher de la main sur l'artillerie du roi, o il fut tu. Et, sans la
gendarmerie, qui soutint le faix, on tait en hasard. Les Suisses
furent plus crass que vaincus; hommes et chevaux, couverts de fer,
fondant sur eux de tout leur poids, il fallait  des fantassins,
non-seulement le plus ferme courage, mais une grande dextrit pour
choisir juste les rares dfauts de la cuirasse o pouvait pntrer le
fer. Les parfaites armures taient celles des trs-grands seigneurs et
de leurs chevaux de bataille. Ce furent eux, cette fois, qui
chargrent dfinitivement, mais non sans grand dommage. Bon nombre
mesurrent la plaine; plusieurs mme restrent et prirent. Chose
toutefois rare et difficile: il fallut que les Suisses frappassent
soixante-deux coups sur le fils de La Trmouille pour le blesser
mortellement. Le frre du conntable prit aussi. Claude de Guise, 
la tte des lansquenets, fut port par terre, et des bataillons
entiers passrent sur lui; il et pri sans un cuyer allemand qui se
jeta devant lui, reut les coups  sa place, jusqu' ce qu'une
nouvelle charge cartt les Suisses. Il en fut  peu prs de mme de
Fleuranges; lui et ses gens d'armes furent accrochs des hallebardes,
tirs de leurs chevaux blesss; et sans monsieur de Bayart, qui tint
bonne mine et ne l'abandonna pas, sans point de faute, il toit
demeur.

Remont  cheval, Fleuranges vit que les Suisses taient dcidment
rompus. Ils avaient tt l'arrire-garde et avaient t repousss. Un
de leurs corps s'tait jet dans une grande cassine o l'on avait log
force tonneaux de vin de Beaune; ils lui livrrent bataille, s'y
noyrent, si bien que Fleuranges y mit le feu sans qu'ils s'en
occupassent; ils furent brls plus de huit cents.

Ce qui avait achev de les dcourager, c'est que, vers dix heures du
matin, ils entendirent crier: _Marco! Marco!_ et virent les drapeaux
de Venise. C'tait Alviano qui avait march toute la nuit avec sa
cavalerie. Son arme le suivait de loin; les Suisses crurent l'avoir
sur les bras, et se dcidrent  la retraite. Nos chroniques assurent
qu'ils taient rduits de moiti, ayant laiss quinze mille hommes
dans cette terrible bataille. Et cependant les autres s'en allaient
vers Milan, si froids, si fiers ( pas compts), qu'ils ne lchaient
pas mme les pices enleves aux Franais. Faute de chevaux, ils
s'efforaient de les tirer, de les porter  bras. Ils se lassrent
enfin et les jetrent dans les fosss.

Maximilien Sforza, assig quelques jours au chteau de Milan, et
forc par les mines de Pietro Navarro, se rendit, tout joyeux d'tre
quitte d'une souverainet qui n'avait t qu'un esclavage. Grce 
Dieu! disait-il, me voici affranchi de la brutalit des Suisses, des
vols de l'Empereur et des perfidies espagnoles.

Il n'y eut jamais victoire plus complte. Des deux armes que le roi
avait  dos, la papale obtint de traiter, et l'Espagnole sollicita
d'tre comprise dans l'arrangement, pour retourner  Naples.

Les Suisses, si bien battus des lances et des boulets du roi, le
furent encore plus de son argent. Il les gorgea, les renvoya.
Corrompus contre eux-mmes, ils acceptrent, tte basse, plus d'argent
que ne valait toute la Suisse, vendant les bailliages italiens et
renonant  l'Italie.




CHAPITRE XVI

ESPRANCES DE L'EUROPE.--FRANOIS Ier REPOUSSE L'ITALIE ET
L'ALLEMAGNE

1515


La fausse nouvelle de la victoire des Suisses avait ravi Lon X. Le
lendemain, l'ambassadeur de Venise vint tout joyeux lui dire la vrit
et observer sa mine. La grosse face rouge et rieuse ne rit plus cette
fois. Il plit, et, sans s'apercevoir qu'il tait sous un oeil
curieux, il joignit les mains, disant: Que deviendrons-nous?

Notre victoire le prenait en flagrant dlit de duplicit. Il avait
promis la neutralit, il avait fait pouser  son frre une tante du
roi; et il avait envoy une arme contre lui.

Nul secours  attendre; l'Europe admirait et tremblait. Il n'y avait
alors aucune force militaire au monde, que l'infanterie de
Basse-Allemagne, qui combattait pour nous, celle des Suisses par nous
battue, et les Espagnols humilis,  la barbe desquels on avait gagn
la bataille.

Le roi pouvait ce qu'il voulait.

Il tait salu de tous le _triomphant Csar, vainqueur des
Helvtiens_.

 lui de dfendre la chrtient, de rsister au conqurant Slim,
nouveau Mahomet II.

 lui de balancer le monstre htrogne du triple empire de
Charles-Quint, qui, se formant de mort en mort et par successions,
sans bruit, tout doucement, menaait bientt d'engloutir l'Europe.

 lui enfin de dlivrer l'Italie et de prendre Rome, de rformer
l'glise.

Le pape avait raison de craindre et de dire: Que deviendrons-nous?

Cette grande force de Franois Ier n'tait pas seulement de
circonstance et de situation: elle tait aussi personnelle. Tout
russit  la jeunesse, tout lui sourit. La sienne vritablement
faisait grande illusion. Ce qu'on voyait de mal en lui, on
l'attribuait  ses vingt ans; mais le bien dominait, et la belle
apparence. Ce magnifique jeune homme fascinait tout le monde par la
parole et par l'pe, par cette figure aimable qui, aprs Marignan,
apparut imposante. Elle n'tait point fine, mais forte et belle alors.
L'hilarit menteuse qu'il avait dans les yeux semblait gaiet
franaise et noble gaillardise de gentilhomme et de soldat. Ni
Charles VIII, ni Louis XII, les sauveurs prdits par Savonarole,
n'avaient rpondu aux exigences de l'imagination populaire; l'un,
petit, mal bti, difforme par sa grosse tte, l'autre, cacochyme,
bourgeois, roi des bourgeois. Celui-ci, au contraire, beau de race, de
fleur de jeunesse, plus beau de sa victoire, trouvant pour tous, sur
sa langue facile, des mots de grce et d'esprance, n'tait-il pas
enfin, pour l'Italie et pour le monde, ce Messie promis, attendu?

Sa famille l'encadrait, l'embellissait. On le voyait dans l'aurole
qu'a tout tre aim, noble apparition entre deux femmes et deux
amours, sa mre, ardente et belle encore, sa fine et charmante soeur,
la Marguerite des Marguerites, qui disait: Notre trinit!...

Son respect pour sa mre, excessif dans un roi, semblait d'un bon
coeur tout nature, qui n'tait blas ni gt. Il ne lui parlait gure
que la toque  la main, abaissant sa grande taille et le genou pli.

Ce sentiment de la famille, ces dons aimables de jeunesse, lui
auraient aisment donn la faveur populaire s'il et eu seulement le
bon sens de ne pas la repousser. Sa politique tait toute trace. Une
grande rvolution, de vingt formes diverses, dans l'tat, dans
l'glise, fermentait en Europe. Elle allait clater partout, mais 
des moments diffrents, sans accord, sans entente, avec ce trait
commun toutefois que tous ces mouvements regardaient vers l'glise.
Sans les biens ecclsiastiques, l'tat ne pouvait plus vivre un seul
jour. On le vit en Espagne mme et autres pays catholiques, qui ne
prirent pas les biens, mais grande partie du revenu. Cette rvolution
financire tait partout lie  la diversit des rvolutions
politiques. Des masses immenses, impatientes, fermentaient et bientt
tourbillonnaient aveuglment, cherchant un centre hors d'elles-mmes.

Qu'avait  faire le jeune roi et le roi-chevalier? d'tre, en effet,
et chevalier et jeune, fidle  cette tradition de gnrosit qu'il se
flattait de suivre. Ce que l'arme franaise avait t  Pise, le roi
devait l'tre en Italie, en Allemagne, en Europe. Si l'on et cru
rellement qu'il voulut tre le protecteur des faibles et le centre de
la rsistance contre le pape et la maison d'Autriche, il tait le
matre du monde. Cette politique, sans doute chimrique aux yeux des
procureurs qui gouvernaient la France sans rien connatre de l'Europe,
tait la seule pratique. Cette folie tait la sagesse.

Qui s'y serait oppos? l'Angleterre seule peut-tre. Nulle autre alors
ne le pouvait. Le roi y tenait Wolsey, l'homme dirigeant, qui croyait
ne pouvoir sans lui arriver  la papaut. Il et tenu l'Angleterre
mme, par une grande guerre d'cosse, s'il et fortement soutenu ce
pauvre pays. Il ne suffisait pas d'y mettre un rgent franais, comme
on fit. Il fallait largement pensionner les clans, encourager la trop
lgitime dfense de cette race contre la fodale Angleterre. Les
_highlander_ n'auraient pas disparu de la terre, et la haute cosse ne
serait pas ce qu'elle est aujourd'hui. La France aurait sauv un
peuple en se dfendant elle-mme. Seulement il fallait pour cela de
grandes ressources, qu'on ne pouvait trouver que dans la rvolution
ecclsiastique.

L'Espagne, dans le progrs de son affreux cancer, venait de s'arracher
sa plus riche substance, l'agriculture et l'industrie, les Maures, les
Juifs. Elle arrivait au second acte, o elle devait prir comme
libert et vieilles franchises. La lutte allait s'ouvrir, des nobles
et des villes, contre le roi; un roi flamand, tellement ignorant de
cette fire Espagne, qu'il sollicitait de la France une arme de vingt
mille trangers pour s'installer; lui qui d'avance tait aim, comme
fils de Juana, petit-fils de la grande Isabelle, comme remplaant le
vieux roi dtest d'Aragon; lui pour qui Ximns, un grand coeur
Castillan, avait, par de fortes mesures, fray la voie, dress le
trne. Il n'avait qu' s'asseoir, et il dbuta par outrager l'Espagne
en disgraciant Ximns mourant.

L'Empire n'avait pas moins de deux rvolutions en lui, la rvolution
allemande et celle de l'esprit humain. Le Rhin spcialement tait
comme dissous. Nous l'avons expliqu ds le temps de Charles le
Tmraire. Il n'avait su en profiter, dans son insigne maladresse,
inquitant, irritant tous ces peuples et les rattachant ainsi 
l'Empire, se portant brutalement pour conqurant de terres et
accapareur de provinces, au lieu de solder les hommes et de se faire
le chef de ces populations guerrires et pauvres. Franois Ier, qui
n'avait pas les Pays-Bas, ne faisait craindre rien de tel. Contre leur
ennemi naturel, successeur de Charles le Tmraire, contre l'Empereur,
hautain et faible dans ses prtentions insenses, la France tait leur
bonne amie, leur allie et leur dfense. Ce que Max avait eu de
populaire en ses bonnes annes, la bravoure et l'air batailleur,
Franois Ier l'avait bien plus. Sur le Rhin, comme en France, on
tenait compte d'un roi qui se battait, prenait sa part des coups et
des fatigues.

 la grande diffrence des rvolutions italiennes, l'allemande n'tait
pas seulement une discorde d'tats et de villes; elle descendait bien
plus bas, entranait les campagnes, soulevant  la fois la noble
populace des chevaliers ruins qui mouraient de faim dans leurs
chteaux, et des masses de paysans rduits au dsespoir[28]. Les uns,
les autres, accusaient galement les hauts seigneurs, spcialement les
seigneurs ecclsiastiques. L'glise d'Allemagne avait engraiss de la
ruine commune. Et c'tait elle aussi qui tait accuse de tous; tous,
discordants sur d'autres points, taient d'accord sur ce seul point,
qu'on ne pouvait plus tolrer l'tat de l'glise. Cette question
universelle, obscure encore ailleurs, tait claire en Allemagne. Et le
peuple, au dfaut des rois, semblait tout prs de la franchir.

[Note 28: Trs-bien rsumes dans l'_Allemagne_ de M. Ewerbeck. Peu
sympathique  l'cole de Feuerbach, je ne puis m'empcher d'exprimer
mon admiration pour le dvouement de son traducteur, Ewerbeck, savant
comme l'Allemagne, hardi comme la Pologne, gnreux comme la France,
et digne de ces trois patries.--Il a consacr tout ce qu'il avait  la
dpense des publications de cette cole: _De la Religion_, _Qu'est-ce
que la Bible?_ etc. Exemple rare en ce temps! Ewerbeck nous a fait
l'honneur de se faire naturaliser Franais. Nous le remercions du
coeur.]

La France ne devait rien faire qu'en communaut avec l'Allemagne.
C'est vers elle qu'elle devait tourner son attention, autant et plus
que vers l'Italie. Le point grave, dcisif, ce n'tait pas que nous
eussions un peu plus, un peu moins de possessions au del des Alpes,
que le Milanais s'arrondt de quelques villes. C'tait de savoir
comment on agirait avec le pape, et, si l'on tait contre lui, comment
on lancerait l'Allemagne dans les mmes voies, comment on soutiendrait
la rvolution allemande contre la maison d'Autriche, allie du pape.

L'Empereur tait vieux; qui lui succderait? C'tait la grosse
affaire. Tout le reste ne venait qu'aprs. L'intrt de la France
tait non d'alarmer l'Empire en demandant la couronne impriale, mais
de l'ter  la maison d'Autriche, de faire qu'elle tombt sur la tte
d'un lecteur qui, d'accord avec elle, entrerait dans la rvolution
naturelle, lgitime du sicle, la scularisation de l'glise et des
biens d'glise.

Franois Ier avait une prise naturelle et trs-forte sur l'Allemagne.
C'est  lui que s'adressaient tous les ennemis de l'Autriche,  lui
que se louaient ces innombrables gens de guerre de toutes classes, que
les dsordres de l'Empire, les luttes des villes impriales, les
insurrections des campagnes, avaient jets hors du foyer.

Franois Ier n'y vit que des soldats. Que serait-il arriv, s'il et
compris que c'tait une migration, que c'tait la rvolution
allemande, dont les tronons briss, les dbris, les paves, venaient
se jeter au rivage de la France?

Il tait beaucoup plus qu'un roi, s'il et su profiter de sa
situation. Il tait, sur toutes les Marches, depuis les Alpes et les
sources du Rhin, jusqu'aux Ardennes et le long de la Meuse, jusqu'aux
marais de Gueldre, de Hollande et de Frise, le refuge et l'espoir de
la libre Allemagne. Le soldat mcontent du service des villes, le
chevalier ruin par l'usure ecclsiastique et les chicanes des
lgistes, expropri par l'lecteur, que dis-je? le chef des paysans
traqus dans la fort, tous reprenaient coeur en disant: Je me
vendrai au roi de France.

Ils allaient en Basse-Allemagne s'adresser  ses enrleurs, au duc de
Gueldre sur le Rhin, et, sur la Meuse, au Sanglier des Ardennes. La
vie de ces deux fameux chefs des Bandes noires ferait une Iliade, mais
longue; nous ne pouvons la faire ici. Qu'il suffise de dire que ces
imperceptibles princes furent, pendant tout un sicle, l'pe de la
France contre les maisons de Bourgogne et d'Autriche. pe peu
dpendante qui quelquefois frappa  contre-temps. Les Sangliers des
Ardennes, les la Mark, avec Lige, sauvrent plus d'une fois Louis XI
et souvent le mirent en pril.  Novare, la valeur emporte de Robert
de la Mark nous fit battre, dit-on, et son fils Fleuranges y resta,
couvert de quarante-deux blessures. Nous ne l'en voyons pas moins
vivant et combattant plus que tout autre  Marignan, o il et pri,
sans Bayard. Tout  l'heure, c'est son pre, le vieux Robert, qui va,
 la dite de Worms, jeter le gant  Charles-Quint.

Pour le duc de Gueldre, il n'y a pas en vrit de plus grande histoire
que celle de ce petit prince, l'Annibal acharn qui, cinquante ans
durant, tint en chec et les Pays-Bas, et l'Autriche, et l'Empire.
Cela serait inexplicable si, comme nous l'avons dit, il n'avait t
le point de ralliement des fugitifs et des bannis, de tout ce qu'il y
avait de plus vaillant en Allemagne. La maison de Bourgogne, sous
Charles le Tmraire, celle d'Autriche sous Maximilien, avait deux
fois donn en Gueldre le scandaleux spectacle d'un juge prononant
entre les deux partis pour s'adjuger  lui-mme l'objet contest.
L'empereur n'en eut que la honte. Il choua toujours, mme avec le
secours des Saxons et des Bavarois. Loin de cder, le duc attaquait,
pillait tour  tour le Brabant, la Hollande. La gouvernante des
Pays-Bas, Marguerite, tait si peu protge par son pre, que, pour
faire tte  ce diable incarn, elle invoquait le pape, les rois
d'Angleterre, d'Aragon.

La protection dclare ou secrte que le Roi avait donne au duc de
Gueldre dans la Basse-Allemagne, il devait l'tendre au haut Rhin,
soutenir la rsistance des chevaliers et petits nobles contre les
seigneurs.

La rvolution clatait en haut et en bas  la fois dans une incroyable
grandeur. En bas, les paysans; en haut, les nobles, les savants, les
juristes. Une question que plusieurs jugeaient d'abord petite, la
question des juifs, la dfense de leurs livres, que les moines
voulaient brler, avait form le centre inattendu, l'anneau central o
se nouait la grande chane des intrts et des partis.

Question nullement petite en ralit, mais grave et rvolutionnaire
contre le Moyen ge: la dfense de l'humanit, une protection
gnreuse, tendue  ceux mme qu'on torturait depuis mille ans comme
_meurtriers de Dieu_; la revanche de la justice sur les perscuteurs,
les juges enfin jugs, et les princes et les prtres tous passs au
crible svre de la loyaut germanique.

Cette grande et profonde question, comme toutes celles du temps, vint
se prsenter  l'arbitrage du vainqueur, justement aprs la bataille.
Les dominicains d'Allemagne, poursuivant prs du pape les dfenseurs
des juifs[29] (Reuchlin, Hutten), vinrent chercher l'appui de Franois
Ier.  qui serait-il favorable? cela dpendait d'une question plus
gnrale encore, celle de savoir s'il serait l'ami ou l'ennemi du
pape.

[Note 29: Je regrette d'tre oblig d'ajourner au prochain volume ce
que j'avais  dire sur ce grand sujet. Le beau livre de M. Frank,
celui de M. Jos Amador de los Rios, et autres, ont jet un jour tout
nouveau sur la littrature juive.--Une remarque bien essentielle de M.
Beugnot est celle-ci: Les Juifs ne connurent pas l'usure aux Xe et
XIe sicles, c'est--dire aux poques o on leur permit
l'industrie.--De nos jours, tant de juifs illustres (Meyerbeer,
Nander, Graus, Heine, Boerne, Mlle Rachel, etc.) les ont bien
rhabilits.]

Ce garon de vingt ans tait bien neutre au fond dans tous ces grands
dbats. Entre la rvolution et le pape, il avait choisi... quoi? une
boulangre de Lodi. De mme que les Suisses vaincus se noyrent dans
le vin de Beaune et se laissrent brler, le vainqueur s'tablit,
dit-on, chez cette _fornarina_;  son dam; il tomba malade, comme il
l'avait t dj, avant son avnement.

Telle fut la palme de Csar, comme l'appelait sa mre, la couronne de
ce roi du monde, l'espoir des opprims, la potique idole du faible
coeur de Marguerite.

Il s'tait montr bon soldat, mais ne comprenait rien  la victoire.
Il en tait encore  la tactique d'Azincourt, et croyait que la
gendarmerie avait tout fait. Selon lui, c'est la lance qui brisa la
fort des piques; ce sont les preux, c'est Roland, c'est Renaud, le
roi, le conntable. Il s'amusa le soir  faire des chevaliers. On
croit lire l'Arioste. L'_Orlando_ parat  propos, oeuvre de lgre
ironie, sourire de l'Italie sur l'ineptie de ses vainqueurs.

Cette royale figure, qui semblait tout comprendre et hblait 
merveille, tait en ralit un splendide automate entre la main de sa
mre, l'intrigante, violente et ruse Savoyarde, et d'un homme
d'affaires, Duprat, fin, vil et bas, qu'il prit pour chancelier.

La mre aimait passionnment son fils, et pourtant s'en jouait. Elle
disait hardiment au lgat: Adressez-vous  moi, et nous irons notre
chemin. Si le roi gronde, il faut le laisser dire.

Duprat voulait le chapeau. Soit orgueil, soit prudence de voleur et
recette contre le gibet, les ministres tchaient d'tre cardinaux. On
ne pend pas un cardinal. Nous avons vu l'histoire de Brionnet,
d'Amboise. Nous verrons celle de Birague, l'homme de la
Saint-Barthlemy, tellement impatient d'tre cardinal, qu'il fut tout
 coup veuf. Duprat, qui l'tait, avait eu l'attention de se faire
tondre. Il venait en solliciteur, en courtisan du pape. Le roi tait
livr d'avance par sa mre et par son ministre.

Sa mre avait une pauvre ambition, celle de s'allier aux Mdicis. Elle
venait de donner une de ses soeurs au frre du pape, Julien. Et elle
poussait son fils  donner une princesse du sang royal au neveu du
pape, Laurent;  unir les lis de France aux pilules, qui sont les
armes de la maison de Mdicis, sortie, dit-on, d'une boutique
d'apothicaire. Ce neveu tait si malade de la maladie du temps, qu'
peine mari, il en mourut, et la marie aussi, nous laissant toutefois
une fille, fatal prsent! Catherine de Mdicis.

De tout cela, qu'arriva-t-il?

Que le jeune homme insouciant suivit, les yeux ferms, la politique du
cardinal d'Amboise, refit les Borgia dans les Mdicis, immola
l'Italie.

Que, loin d'encourager la rvolution allemande qui commenait, il
laissa son confesseur, Guillaume Petit, crire contre elle au pape et
protger les moines.

Enfin (comme on verra plus tard), dans les ftes papales de Bologne
_la grasse_, dans les caresses d'Italiennes et les mangeries de
Gargantua, Duprat lui fit signer le Concordat, le partage avec le
pape. Il prit part, pouvant avoir tout. Sa grande position et unique,
du seul fort, quand tous taient faibles, du seul en qui l'on esprt,
le protectorat de l'Italie, et bientt de l'Empire, le trsor
ecclsiastique et le trsor des coeurs, bien autrement prcieux, il
laissa tout aller, vendit tout, nouvel Esa, pour un plat de
lentilles.




CHAPITRE XVII

CARACTRE DE CE PREMIER GE DE LA RENAISSANCE

1515


Trente-quatre ans se sont couls depuis la mort de Louis XI, vingt
environ depuis l'expdition de Charles VIII et la rvlation de
l'Italie. Ces vingt annes peuvent s'appeler le premier ge de la
Renaissance, ge indcis encore et d'un caractre incertain.

Elle est dj lance, immense, irrvocable; son gnie remplit tout,
mais ses grands rsultats n'ont pas encore leur action.

Des deux faits dominants, la dcouverte de l'Amrique (1492) et celle
du systme du monde (1507), le premier n'est point apprci dans sa
porte immense, et le second est inconnu.

O est la Renaissance? Dans la littrature, si l'on veut entendre par
l l'exhumation de l'antiquit.

Mais peu d'oeuvres nouvelles. Le grand succs du temps est celui d'une
compilation latine, les _Adages_ d'rasme. Machiavel et l'Arioste sont
mdiocrement gots. Les mmoires de Commines n'ont pas paru encore.

La Renaissance est dans l'art,  coup sr, par Vinci et par
Michel-Ange, deux prophtes, normment loin en avant de leur ge. Ils
en sont la stupeur plus que l'admiration. Le roi du temps est Raphal.
Ce que la France envie le plus  l'Italie, ce sont les ornements,
arabesques et _grotesques_, rcemment dterrs  Rome. Elle prend un
plaisir enfantin  parer,  charger sa vieille architecture de ces
capricieuses fleurs.

Tout cela est bien vague encore, et bien flottant d'un jour
crpusculaire. O donc dcidment voit-on la Renaissance?  quel
caractre certain, profond, la reconnatrons-nous?

Rappelons-nous l'Introduction de ce volume. Quel fut l'obstacle
infranchissable des XIIIe au XVe sicles? c'est que, le Moyen ge se
survivant par un effort artificiel, n'enfantant plus, empchant
d'enfanter, il s'est fait un grand dsert d'hommes. Les efforts des
hros, des hardis prcurseurs, sont rests individuels, isols,
impuissants. Le peuple n'est pas n qui et pu les soutenir.

Eh bien! dans ces trente dernires annes, le grand pas est franchi;
ce peuple commence d'apparatre. Si les ides ne sont pas claircies,
les hommes existent; une nouvelle humanit est ne maintenant avec des
yeux pour voir, une me ardente et curieuse.

L'tat dtruit et l'glise dtruite, au temps de Charles VI, on a
touch le fond, puis recommenc  monter. De la scurit donne par
Louis XI, de la prosprit de Louis XII, quelque chose a surgi, de
mdiocre et de mesquin sans doute, mais de vital enfin. Puis un coup
de lumire, un rayon subit de soleil a dor ce monde ple, quand
l'pe de France ouvrit les monts, rvla l'Italie.

Dcouverte d'un effet immense. La sublime officine des arts et des
sciences, tenue longtemps comme en rserve, se manifeste tout  coup,
doublement rayonnante d'Italie et d'Antiquit.

Et alors, par l'imprimerie, se constitue le grand duel. D'une part,
l'Antiquit grecque et romaine, si haute dans sa srnit hroque.
D'autre part, l'Antiquit biblique, mystrieuse, pathtique et
profonde. De quel ct penchera l'me humaine?  qui sera la
Renaissance? qui renatra des anciens dieux?

L'arbitre est la Nature. Et celui-l serait vainqueur,  qui elle
donnerait son sourire, son gage de jeunesse ternelle. Plus jeune et
plus vieille que tous, mre et nourrice des dieux, comme des hommes,
elle les bera aux anciens jours et sourira encore sur leurs tombeaux.

Suis la Nature. Ce mot des stociens fut l'adieu de l'Antiquit.
Reviens  la Nature, c'est le salut que nous adresse la Renaissance,
son premier mot. Et c'est le dernier mot de la Raison.

Mot que le grand prophte Rabelais traduit ainsi: Fondez la foi
profonde. Il l'crit au portique de son temple de la Volont. Nous
l'avons mis aux premires lignes de l'histoire du XVIe sicle.

Trois filles de serfs, ouvriers hroques, taillent les trois pierres
o se fonde la nouvelle glise: Colomb, Copernic et Luther.

L'Italien trouve le monde, et le Polonais en trouve le mouvement,
l'harmonie, l'infini du ciel.

L'Allemand reconstitue la famille et y met le sacerdoce. C'est fonder
le monde de l'homme.

Effort norme, unique; jamais il n'y eut plus d'obstacles. Et le
succs aussi est difficile, le rsultat d'abord obscur, amer.

L'Amrique, plusieurs fois trouve en vain, mais cette fois manifeste
et assure au monde par l'obstination d'un grand coeur, claircit,
obscurcit la question morale.  peine dcouverte, elle est le champ de
l'esclavage.

Luther claircit, obscurcit la question religieuse, ne rouvrant
l'avenir que par un appel au pass.

Copernic sera un scandale, la plus rude contradiction qui ait troubl
la Renaissance. Au moment o l'observation est uniquement recommande,
dans un ge qui, las des vains raisonnements, ne veut plus croire que
ce qu'il voit, celui-ci vient dmentir le tmoignage des yeux. Tte
dure! L'exprience des sens n'est rien pour lui si elle n'est
raisonnable. Elle est son marchepied et rien de plus, pour s'lever
plus haut. Les observateurs se moquent de lui[30]. S'il a raison
contre eux, le tmoignage des sens ayant perdu sa force, les
tmoignages historiques, bien plus faibles, branlent et chancellent.
O est la certitude? Qui croirons-nous? La Raison seule.

[Note 30: Entre autres le mdecin Fernel qui, en 1527, dans sa
_Cosmotheoria_, y fait dj allusion.]

Seule elle rgne, seule elle est immuable. Tout autre immuable est
fini.

Le mouvement du monde, l'infinie profondeur du ciel apparatront vers
le milieu du sicle, au moment o Vesale ouvre les profondeurs de
l'homme, o Servet aperoit la circulation de la vie. Qui dsormais
niera le mouvement a beau faire, il le porte en lui.

Victoires dfinitives, mais combien contestes! que dis-je? exploites
des vaincus!

Le pape partage gravement l'Amrique qui l'a dmenti, trace du doigt
une ligne sur le monde, donne  l'un l'Orient,  l'autre l'Occident.
Qui donne? apparemment c'est celui qui possde.

Le second dmenti, le systme du monde, qui lui brise son ciel
immobile; le pape daigne aussi en agrer l'hommage. Le monde
agenouill le voit grandi de ses dfaites.

Oh! la Renaissance est obscure! l'humanit va lentement, par
secousses, et souvent se renfonce dans la paresse, l'inertie du pass.
Emporte par l'universel mouvement, elle travaille, fatigue, halte et
sue.

Cette fatigue est dans les premiers monuments de la Renaissance. Ils
travaillent infiniment, normment,  se parer. Charmants dans le
dtail, ils blouissent, n'ayant point d'unit; tranchons le mot,
n'ayant point d'me encore. Observez le moment o, le gothique fleuri
ayant fait son dernier effort dans les pendentifs, de Saint-Pierre de
Caen et de Westminster, il en reste les fleurs, les feuillages, pour
enrouler les arabesques italiennes[31]. Ce charmant mariage qu'on
admire  Gaillon et autres monuments du temps de Louis XII ne se fait
pas sans quelque effort et quelque maladresse.

[Note 31: Lire une page loquente et charmante de M. Henri Martin,
_Histoire de France_, t. VIII, p. 477-478, _seconde dition_.]

Telle est la Renaissance. Elle se cherche  ttons, elle ne se sait
pas, ne se tient pas encore. Elle marche  la nature, s'y assimile
lentement. La nymphe en Daphn devint arbre. Et ici, de l'arbre
gothique, la nymphe sort, au contraire, plante et femme, animale,
humaine, tout ensemble; elle est l'efflorescence confuse, pnible, de
la vie. C'est l'enfant de Lda qui brise sa coquille, et dont
l'incertain mouvement, l'oeil oblique, peu humain encore, accuse la
bizarre origine. Lda en tient aussi; son cygne s'humanise; elle, par
le regard et l'trange sourire, elle est cygne et s'animalise. Telle
est la profonde peinture de Vinci qui vit le premier la grande pense
moderne: l'universelle parent de la Nature[32].

[Note 32: Je parle de la Lda qu'on a grave, et de celle qui tait 
La Haye, dans la collection du roi de Hollande, malheureusement vendue
et disperse.--La Lda est le sujet propre de la Renaissance. Vinci,
Michel-Ange et Corrge y ont lutt, levant ce sujet  la sublime ide
de l'absorption de la nature. Un imbcile, le ministre Dunoyer,
dtruisit la Lda de Michel-Ange, qui tait en France, comme objet
licencieux.--Il y a une grande dcadence dj dans la Lda du Poussin;
elle est digne et reine, mais le tout est plus froid que le marbre du
bassin o la scne se passe.--Michel-Ange est, comme partout,
merveilleusement noble et digne.--Vinci a vu le fond mme de la
question scientifique. C'est le prdcesseur direct de Lamarque,
Geoffroy Saint-Hilaire, Oken, etc. Voir Libri, Quinet, Alfred
Dumesnil.]

Mais ces cts hardis, trop prcoces de la Renaissance, l'tonnent et
l'effraient. Elle est tente de reculer.  l'entre d'un monde infini
de formes, d'ides, de passions, qu'elle avait si peu souponnes,
elle a l'hsitation du voyageur  la lisire des forts vierges
d'Amrique, de ce prodigieux enlacement d'arbres et de lianes, de
mille et mille plantes bizarres, habites et bruyantes d'animaux
imprvus... Retournera-t-elle au dsert,  ses mille ans d'aridit?

Non, va, marche, sois confiante, entre sans t'effrayer. Qu'un seul mot
te rassure: _Un monde d'humanit commence, de sympathie universelle._
L'homme est enfin le frre du monde. Ce qu'on a dit d'un prcurseur de
l'art: Il y mit la _bont_, on le dira du temps nouveau: il mit en
nous _plus de bont_[33]...

[Note 33: Ce mot admirable est de Vasari, parlant de Giotto: Il
renouvela l'art, parce qu'il mit plus de bont dans les ttes.--Le
portrait du gros jeune Holbein,  Ble, tmoigne de la bont charmante
de ce grand artiste.]

C'est l le vrai sens de la Renaissance: tendresse, bont pour la
nature.

Le parti des libres penseurs, c'est le parti _humain_ et sympathique.

Notre grand docteur Rabelais eut tellement horreur du sang, qu'il
n'ordonnait pas mme de saigne. Les mdecins Agrippa et Wyer
plaidrent pour les sorciers. Un pauvre prote d'imprimerie, Chtillon,
seul, dfendit Servet, et posa pour tout l'avenir la grande loi de
tolrance. Vinci achetait des oiseaux pour les mettre hors de cage et
jouir du spectacle des ravissements de la libert. La Marguerite des
Marguerites, recueillant dans son sein ceux qui n'ont point de nid,
fonda  Paris le premier asile pour le orphelins dlaisss.


FIN DU NEUVIME VOLUME.




TABLE DES MATIRES


  PRFACE                                                            1

  INTRODUCTION                                                       5


   Ier

  SENS ET PORTE DE LA RENAISSANCE                                   5

    Elle est essentiellement cratrice, organisatrice                6


   II

  L'RE DE LA RENAISSANCE.                                           7

    Le Moyen ge finit plusieurs fois avant de finir                 9

    Il perdit au XIIIe sicle la facult d'engendrer                11

    Le XVIe sicle fut trs-peu et trs-mal prpar                 13


   III

  L'ORGANISATION DE L'ORDRE ET L'NERVATION DE L'INDIVIDU,
  DU XIIe AU XVe SICLE.                                            14

    Mysticisme religieux et politique                               15

    M. Guizot et M. Augustin Thierry                                17


   IV

  NOBLES ORIGINES DU MOYEN GE.--ABAISSEMENT AU
  XIIIe SICLE.                                                     18

    Au IXe sicle, les ncessits de la dfense favorisrent
      la libert                                                    19

  La _Chanson_ de Roland                                            21

  Chute littraire du XIIIe sicle                                  23


   V

  DES ABDICATIONS SUCCESSIVES DE L'INDPENDANCE HUMAINE.            25

    tat btard et quivoque du serf                                26

    Tristes gaiets du Moyen ge                                    27

    La commune se donne au roi                                      29

    Les gens du roi, la bourgeoisie                                 30

    Ni Marcel ni Louis XI ne trouvrent d'hommes pour
      les soutenir                                                  32


   VI

  DE LA CRATION DU PEUPLE DES SOTS.                                33

    Le sot est une cration moderne, ne surtout de la suffisance
      scolastique et du culte des mots!                             34

    Petit cercle lgal o tourna le raisonnement                    35

    Les demi-mystiques et l'art de dlirer avec mthode             37

    Les scolastiques acceptent un Aristote arabe                    39

    Leur enseignement hybride                                       40

    La machine  penser                                             41

    La gymnastique du nant                                         42


   VII

  PROSCRIPTION DE LA NATURE.                                        44

    Civilisation des Arabes                                         47

    Le Moyen ge nglige Dieu le Pre                               49

    Le Pre est nul dans la famille idale du Moyen ge             50

    Anantissement des sciences                                     52

    Les moines ont-ils conserv les manuscrits?                     52

    Salerne et Montpellier                                          54

    Roger Bacon emprisonn                                          55

    La proscription de la science cre la fausse science, les
      diseurs de riens                                              58


   VIII

  PROPHTIE DE LA RENAISSANCE.--VANGILE TERNEL.                   59

    L'abbaye du Paraclet ou du Saint-Esprit                         60

    Les Vaudois, l'vangile ternel                                 61

    Joachim de Flore                                                62

    L'ge du libre esprit, de science et d'enfance                  63


   IX

  L'VANGILE HROQUE.--JEAN ET JEANNE.--EFFORTS
  IMPUISSANTS.                                                      64

    Impuissance de Dante, de Ptrarque et de nos lgistes           65

    La langue et la patrie                                          67

    Jean Huss. Jeanne d'Arc                                         69

    Divorce permanent des deux Frances                              70


   X

  BRUNELLESCHI.--LA DROUTE DU GOTHIQUE.                            71

    Solidit des monuments romains, fragilit du gothique           76

    Brunelleschi  Rome                                             80

    1420.--Congrs des architectes  Florence                       81

    rection de Santa-Maria-del-Fiore                               84


   XI

  LANS ET RECHUTES.--VINCI.--L'IMPRIMERIE.--LA BIBLE.              85

    Faible influence de Brunelleschi, de Lonard de Vinci           86

    Le Bacchus, le Saint-Jean et la Joconde                         88

    L'imprimerie fut d'abord peu utile                              90

    La Bible embarrassa par la diversit infinie de ses doctrines
      et de ses types                                               91


   XII

  LA FARCE DE PATELIN.--LA BOURGEOISIE.--L'ENNUI.                   92

    Patelin et le petit Jehan de Saintr                            93

    Bassesse du noble, laideur du bourgeois                         95

    Au XVe sicle la plaisanterie est use                          96

    Le _serpent_                                                    98

    Culte de Diane et du Diable                                     99


   XIII

  LA SORCELLERIE.                                                  100

    La vieille                                                     101

    Terreur qu'inspire la sorcire                                 102

    Marteau des sorcires                                          104

    L'auteur du _Marteau_, Sprenger                                105

    Vaudoiserie d'Arras en 1460                                    108

    Rvolutions allemandes vers la fin du sicle                   109

    Intrpidit dogmatique de Sprenger                             110

    Arguments de la sorcire                                       112

    Sensibilit de l'inquisiteur                                   114

    Le Diable gagne du terrain                                     117

    Terreur et fureur                                              118

    La machine  prier                                             119


   XIV

  RSUME DE L'INTRODUCTION.                                        119




  LIVRE PREMIER


  CHAPITRE PREMIER

  LA FRANCE, RUNIE SOUS CHARLES VIII, ENVAHIT L'ITALIE.           123

    Les tats gnraux de 1484 furent une raction fodale         130

    _Guerre folle_ et administration d'Anne de Beaujeu, la
      Bretagne runie                                              132

    1494. Invasion de l'Italie par les Franais                    134

    Celle des Espagnols tait bien plus  craindre                 136

    L'inquisition, l'expulsion des Juifs                           137


  CHAPITRE II

  DCOUVERTE DE L'ITALIE.                                          141

    Mort morale de l'Italie                                        144

    Charles VIII affranchit Pise, irrite Florence                  154


  CHAPITRE III

  LA DCOUVERTE DE ROME.--FORNOUE. 1495.                           160

    Caractre d'Alexandre VI et de ses prdcesseurs               161

    Son gnie financier                                            163

    Les ministres du roi sauvent le pape                           167

    Le roi  Naples. Retour et victoire                            170


  CHAPITRE IV

  RSULTATS GNRAUX.--LA FRANCE SE CARACTRISE.--L'ARME
  FRANAISE ADOPTE ET DFEND PISE, MALGR LE ROI.                  175


  CHAPITRE V

  VIE ET MORT DE SAVONAROLE. 1494-1498                             188

    Son imprudente gnrosit                                      190

    Tous les partis s'unissent contre lui                          193

    Sa mort et celle de Charles VIII. 1498                         206


  CHAPITRE VI

  AVNEMENT DE CSAR BORGIA.--LOUIS XII.--ALLIANCE
  DE BORGIA ET DE GEORGES D'AMBOISE. 1498-1504.                    210

    Le journal d'Alexandre VI par Burchard                         212

    Portrait de Georges d'Amboise et de Louis XII                  215

    Belles rformes de Louis XII                                   219

    Le gouvernement de famille, Anne de Bretagne                   221

    Conqute du Milanais, appui donn aux Borgia                   222

    Louis XII et Ferdinand envahissent Naples                      225


  CHAPITRE VII

  LA CHUTE DE CSAR BORGIA.--LA DCONFITURE
  D'AMBOISE ET DE LOUIS XII. 1501-1503.                            228

    Les _Lgations_ et le _Prince_ de Machiavel                    229

    Terreur qu'inspirait Borgia, les noces de Lucrce              232

    Mort d'Alexandre VI et chute de Borgia. 1503                   237


  CHAPITRE VIII

  LA FRANCE PORTE LE DERNIER COUP  L'ITALIE. 1504-1509.--LIGUE
  DE CAMBRAI.                                                      241

    Naissance de Charles-Quint et danger dont il menace l'Europe   243

    Anne veut lui donner la France. 1504                           246

    Louis XII crase Gnes et ligue l'Europe contre Venise. 1507   250

    Le Maximilien d'Albert Durer                                   252

    Marguerite d'Autriche tient le fil des affaires de l'Europe    253

    Ce qu'tait Venise                                             256

    Bataille d'Agnadel, un peuple brl vif                        261

    On relve le drapeau vnitien                                  262


  CHAPITRE IX

  LA PUNITION DE LA FRANCE.--LIGUE SAINTE CONTRE
  ELLE. 1510-1512.                                                 264

    Violence de Jules II                                           265

    Perfidie de Marguerite et de Maximilien, qui rappelle
      les Allemands le jour de la bataille                         269

    Gaston de Foix                                                 270

    L'arme franaise est sauve par la loyaut d'un Allemand      274


  CHAPITRE X

  BATAILLE DE RAVENNE.--DANGER DE LA FRANCE. 1512-1514.            276

    Premire apparition de l'infanterie franaise                  280

    L'arme victorieuse est licencie                              283

    Les Mdicis, mort de Florence                                  284

    Danger de la France, dfaites de Novare et de Guinegate        287

    Mariage et mort de Louis XII                                   288


  CHAPITRE XI

  LA SITUATION S'CLAIRCIT.--L'ANTIQUIT.--RASME.--LES ESTIENNE.  289

    Les mrites de Louis XII, _pre du peuple_                     290

    La grande enqute pour la rdaction des Coutumes               293

    On imprime les Dcrtales, le _Corpus juris_, Virgile,
      Homre, Aristote et Platon                                   295

    Les adages d'rasme                                            304

    Gloire de l'imprimerie, les Estienne                           307


  CHAPITRE XII

  LA SITUATION RESTE OBSCURE ENCORE.--DE MICHEL-ANGE
  COMME PROPHTE.                                                  310

    Mystres du gouvernement royal                                 311

    L'art s'individualise                                          313

    Michel-Ange et la chapelle Sixtine                             324

    Les prophtes et les sibylles                                  325


  CHAPITRE XIII

  CHARLES-QUINT.                                                   338

    Les tombeaux de Bruges, l'arbre de guerre                      340

    Charles-Quint avait dans sa race trois folies, trois discordes 342

    Son monstrueux empire                                          343

    La cour de Marguerite d'Autriche                               344

    L'ducation de Charles-Quint                                   346

    Son ingratitude                                                350


  CHAPITRE XIV

  FRANOIS Ier.                                                    354

    Son portrait par sa soeur                                      355

    Ses vers, son ducation                                        356

    La Marguerite des Marguerites                                  358

    Franois Ier appel par l'Italie                               361


  CHAPITRE XV

  MARIGNAN. 1515.                                                  363

    Nos passages des Alpes ont toujours t imprvus               365

    Passage de l'Argentire                                        366

    Mauvaise position et discordes de notre arme                  371

    Rcits divers de la bataille                                   373

    Premier et second jour de la bataille                          374

    Belle retraite des Suisses                                     380


  CHAPITRE XVI

  ESPRANCES DE L'EUROPE.--FRANOIS Ier REPOUSSE
  L'ITALIE ET L'ALLEMAGNE.                                         382

    Le roi pouvait ce qu'il voulait                                383

    Ni l'Angleterre, ni l'Espagne, ni l'Empire ne l'et arrt     384

    Rvolution imminente de l'Allemagne                            386

    Prise que le roi avait sur l'Allemagne                         388

    Franois Ier, gouvern par sa mre et Duprat, immole
      l'Italie, dcourage l'Allemagne et s'allie au pape           392


  CHAPITRE XVII

  CARACTRE DE CE PREMIER GE DE LA RENAISSANCE.                   394

    La Renaissance hsitait encore, mais un peuple nouveau
      tait n                                                     395

    Le grand duel des deux Antiquits jug par la Nature           396

    Colomb, Luther et Copernic                                     397

    Rome grandit par ses dfaites                                  398

    La Renaissance s'effraye d'elle-mme                           399

    Elle est une re de bont et d'humanit                        400


PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier dr), rue J.-J. Rousseau, 61.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1484-1515 (Volume
9/19), by Jules Michelet

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