The Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, Vol.
(6 / 20), by Adolphe Thiers

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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, Vol. (6 / 20)
       faisant suite  l'Histoire de la Rvolution Franaise

Author: Adolphe Thiers

Release Date: March 10, 2013 [EBook #42298]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ***




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               HISTOIRE DU CONSULAT

                      ET DE

                     L'EMPIRE




                   FAISANT SUITE

        L'HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE




                 PAR M. A. THIERS




                    TOME SIXIME




        [Illustration: Emblme de l'diteur.]




                        PARIS
               PAULIN, LIBRAIRE-DITEUR
                  60, RUE RICHELIEU
                         1847




PARIS, IMPRIM PAR PLON FRRES, 36, RUE DE VAUGIRARD.




L'auteur dclare rserver ses droits  l'gard de la traduction en
Langues trangres, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
Espagnole et Italienne.

Ce volume a t dpos au Ministre de l'Intrieur (Direction de la
Librairie), le 4 janvier 1847.


PARIS. IMPRIM PAR HENRI PLON, RUE GARANCIRE, 8.




HISTOIRE

DU CONSULAT

ET

DE L'EMPIRE.




LIVRE VINGT-DEUXIME.

ULM ET TRAFALGAR.

     Consquences de la runion de Gnes  l'Empire. -- Cette runion,
     quoiqu'elle soit une faute, a cependant des rsultats heureux. --
     Vaste champ qui s'ouvre aux combinaisons militaires de Napolon.
     -- Quatre attaques diriges contre la France. -- Napolon
     s'occupe srieusement d'une seule, et, par la manire dont il
     entend la repousser, se propose de faire tomber les trois autres.
     -- Exposition de son plan. -- Mouvement des six corps d'arme des
     bords de l'Ocan aux sources du Danube. -- Napolon garde un
     profond secret sur ses dispositions, et ne les communique qu'
     l'lecteur de Bavire, afin de s'attacher ce prince en le
     rassurant. -- Prcautions qu'il prend pour la conservation de la
     flottille. -- Son retour  Paris. -- Altration de l'opinion
     publique  son gard. -- Reproches qu'on lui adresse. -- tat des
     finances. -- Commencement d'arrir. -- Situation difficile des
     principales places commerantes. -- Disette de numraire. --
     Efforts du commerce pour se procurer des mtaux prcieux. --
     Association de la compagnie des _Ngociants runis_ avec la cour
     d'Espagne. -- Spculation sur les piastres. -- Danger de cette
     spculation. -- La compagnie des _Ngociants runis_ ayant
     confondu dans ses mains les affaires de la France et de
     l'Espagne, rend communs  l'une les embarras de l'autre. --
     Consquences de cette situation pour la Banque de France. --
     Irritation de Napolon contre les gens d'affaires. -- Importantes
     sommes en argent et en or envoyes  Strasbourg et en Italie. --
     Leve de la conscription par un dcret du Snat. -- Organisation
     des rserves. -- Emploi des gardes nationales. -- Sance au
     Snat. -- Froideur tmoigne  Napolon par le peuple de Paris.
     -- Napolon en prouve quelque peine, mais il part pour l'arme,
     certain de changer bientt cette froideur en transports
     d'enthousiasme. -- Dispositions des coaliss. -- Marche de deux
     armes russes, l'une en Gallicie pour secourir les Autrichiens,
     l'autre en Pologne pour menacer la Prusse. -- L'empereur
     Alexandre  Pulawi. -- Ses ngociations avec la cour de Berlin.
     -- Marche des Autrichiens en Lombardie et en Bavire. -- Passage
     de l'Inn par le gnral Mack. -- L'lecteur de Bavire, aprs de
     grandes perplexits, se jette dans les bras de la France, et
     s'enfuit  Wrzbourg avec sa cour et son arme. -- Le gnral
     Mack prend position  Ulm. -- Conduite de la cour de Naples. --
     Commencement des oprations militaires du ct des Franais. --
     Organisation de la grande arme. -- Passage du Rhin. -- Marche de
     Napolon avec six corps, le long des Alpes de Souabe, pour
     tourner le gnral Mack. -- Le 6 et le 7 octobre, Napolon
     atteint le Danube vers Donauwerth, avant que le gnral Mack ait
     eu aucun soupon de la prsence des Franais. -- Passage gnral
     du Danube. -- Le gnral Mack est envelopp. -- Combats de
     Wertingen et de Gnzbourg. -- Napolon  Augsbourg fait ses
     dispositions dans le double but d'investir Ulm, et d'occuper
     Munich, afin de sparer les Russes des Autrichiens. -- Erreur
     commise par Murat. -- Danger de la division Dupont. -- Combat de
     Haslach. -- Napolon accourt sous les murs d'Ulm, et rpare les
     fautes commises. -- Combat d'Elchingen livr le 14 octobre. --
     Investissement d'Ulm. -- Dsespoir du gnral Mack, et retraite
     de l'archiduc Ferdinand. -- L'arme autrichienne rduite 
     capituler. -- Triomphe inou de Napolon. -- Il a dtruit en
     vingt jours une arme de 80 mille hommes, sans livrer bataille.
     -- Suite des oprations navales depuis le retour de l'amiral
     Villeneuve  Cadix. -- Svrit de Napolon envers cet amiral. --
     Envoi de l'amiral Rosily pour le remplacer, et ordre  la flotte
     de sortir de Cadix afin d'entrer dans la Mditerrane. -- Douleur
     de l'amiral Villeneuve, et sa rsolution de livrer une bataille
     dsespre. -- tat de la flotte franco-espagnole et de la flotte
     anglaise. -- Instructions de Nelson  ses capitaines. -- Sortie
     prcipite de l'amiral Villeneuve. -- Rencontre des deux flottes
     au cap Trafalgar. -- Attaque des Anglais forms en deux colonnes.
     -- Rupture de notre ligne de bataille. -- Combats hroques du
     _Redoutable_, du _Bucentaure_, du _Fougueux_, de l'_Algsiras_,
     du _Pluton_, de l'_Achille_, du _Prince des Asturies_. -- Mort de
     Nelson, captivit de Villeneuve. -- Dfaite de notre flotte aprs
     une lutte mmorable. -- Affreuse tempte  la suite de la
     bataille. -- Les naufrages succdent aux combats. -- Conduite du
     gouvernement imprial  l'gard de la marine franaise. --
     Silence ordonn sur les derniers vnements. -- Ulm fait oublier
     Trafalgar.


[Date: Aot 1803.]

[En marge: Consquences de la runion de Gnes  la France.]

C'tait une faute grave que de runir Gnes  la France, la veille
mme de l'expdition d'Angleterre, et de fournir ainsi  l'Autriche la
dernire raison qui devait la dcider  la guerre. C'tait provoquer
et attirer sur soi une redoutable coalition, dans le moment o l'on
aurait eu besoin d'un repos absolu sur le continent, pour avoir toute
sa libert d'action contre l'Angleterre. Napolon, il est vrai,
n'avait pas prvu les consquences de la runion de Gnes; son erreur
avait consist  trop mpriser l'Autriche, et  la croire incapable
d'agir, quelque libert qu'il prt avec elle. Cependant, quoique cette
runion, opre en de telles circonstances, lui ait t justement
reproche, elle fut, en ralit, un vnement heureux. Sans doute, si
l'amiral Villeneuve et t capable de faire voile vers la Manche et
de paratre devant Boulogne, il faudrait regretter  jamais le trouble
apport  l'excution du plus vaste projet; mais, cet amiral
n'arrivant pas, Napolon, rduit encore une fois  l'inaction,  moins
qu'il n'et la tmrit de franchir le dtroit sans la protection
d'une flotte, Napolon se serait trouv dans un extrme embarras.
Cette expdition, si souvent annonce, manquant trois fois de suite,
aurait fini par l'exposer  une sorte de ridicule, et par le
constituer, aux yeux de l'Europe, dans un vritable tat d'impuissance
vis--vis de l'Angleterre. La coalition continentale, en lui
fournissant un champ de bataille qui lui manquait, rpara la faute
qu'il avait commise en venant elle-mme en commettre une, et le tira
fort  propos d'une situation indcise et fcheuse. La chane qui lie
entre eux les vnements de ce monde est quelquefois bien trange!
Souvent, ce qui est sage combinaison choue, ce qui est faute russit.
Ce n'est pas un motif toutefois pour dclarer toute prudence vaine, et
pour lui prfrer les impulsions du caprice dans le gouvernement des
empires. Non, il faut toujours prfrer le calcul  l'entranement
dans la conduite des affaires; mais on ne peut s'empcher de
reconnatre qu'au-dessus des desseins de l'homme planent les desseins
de la Providence, plus srs, plus profonds que les siens. C'est une
raison de modestie, non d'abdication pour la sagesse humaine.

[En marge: Vaste champ ouvert aux combinaisons militaires de
Napolon.]

Il faut avoir vu de prs les difficults du gouvernement, il faut
avoir senti combien il est difficile de prendre de grandes
dterminations, de les prparer, de les accomplir, de remuer les
hommes et les choses, pour apprcier la rsolution que Napolon prit
en cette circonstance. La douleur de voir chouer l'expdition de
Boulogne une fois passe, il se livra tout entier  son nouveau projet
de guerre continentale. Jamais il n'avait dispos de plus grandes
ressources; jamais il n'avait vu s'ouvrir devant lui un champ
d'oprations plus tendu. Quand il commandait l'arme d'Italie, il
rencontrait pour limite  ses mouvements la plaine de la Lombardie et
le cercle des Alpes; et s'il songeait  porter ses vues au del de ce
cercle, la prudence alarme du directeur Carnot venait l'arrter dans
ses combinaisons. Lorsque, Premier Consul, il concevait le projet de
la campagne de 1800, il tait oblig de mnager des lieutenants qui
taient encore ses gaux; et si, par exemple, il imaginait pour Moreau
un plan qui aurait pu avoir les plus heureuses consquences, il tait
arrt par la timidit d'esprit de ce gnral; il tait rduit  le
laisser agir  sa manire, manire sre, mais borne, et  se
renfermer lui-mme dans le champ isol du Pimont. Il est vrai qu'il y
signalait sa prsence par une opration qui restera comme un prodige
de l'art de la guerre, mais toujours son gnie, en voulant se
dployer, avait trouv des obstacles. Pour la premire fois, il tait
libre, libre comme l'avaient t Csar et Alexandre. Ceux de ses
compagnons d'armes que leur jalousie ou leur rputation rendaient
incommodes, s'taient exclus eux-mmes de la lice par une conduite
imprudente et coupable. Il ne lui restait que des lieutenants soumis 
sa volont, et runissant au plus haut degr toutes les qualits
ncessaires pour l'excution de ses desseins. Son arme, fatigue
d'une longue inaction, ne respirant que gloire et combats, forme par
dix ans de guerre et trois ans de campement, tait prpare aux plus
difficiles entreprises, aux marches les plus audacieuses. L'Europe
entire tait ouverte  ses combinaisons. Il tait  l'occident, sur
les bords de la mer du Nord et de la Manche, et l'Autriche, aide des
forces russes, sudoises, italiennes et anglaises, tait  l'orient,
poussant sur la France les masses qu'une sorte de conspiration
europenne avait mises  sa disposition. La situation, les moyens,
tout tait grand. Mais si jamais on ne s'tait trouv plus en mesure
de faire face  de subits et graves prils, jamais aussi la difficult
n'avait t gale. Cette arme, tellement prpare qu'on peut dire que
dans aucun temps il n'y en eut une pareille, cette arme tait au bord
de l'Ocan, loin du Rhin, du Danube, des Alpes, ce qui explique
comment les puissances continentales en avaient souffert la runion
sans rclamer, et il fallait la transporter tout  coup au centre du
continent. L tait le problme  rsoudre. On va juger comment
Napolon s'y prit pour franchir l'espace qui le sparait de ses
ennemis, et se placer au milieu d'eux sur le point le plus propre 
dissoudre leur formidable coalition.

[En marge: Plan militaire de la coalition.]

Bien qu'il se ft obstin  croire la guerre moins prochaine qu'elle
n'tait, il en avait parfaitement discern les prparatifs et le plan.
La Sude faisait des armements  Stralsund, dans la Pomranie
sudoise; la Russie  Revel, dans le golfe de Finlande. On annonait
deux grandes armes russes qui se concentraient, l'une en Pologne afin
d'entraner la Prusse, l'autre en Gallicie afin de secourir
l'Autriche. On ne se bornait pas  souponner, on connaissait avec
certitude la formation de deux armes autrichiennes, l'une de 80 mille
hommes en Bavire, l'autre de 100 mille hommes en Italie, toutes deux
lies par un corps de 25  30 mille en Tyrol. Enfin des Russes runis
 Corfou, des Anglais  Malte, des symptmes d'agitation dans la cour
de Naples, ne permettaient plus de douter d'une tentative vers le midi
de l'Italie.

[En marge: Quatre attaques projetes contre l'Empire.]

Quatre attaques se prparaient donc (voir la carte n 27): la premire
au nord par la Pomranie, sur le Hanovre et la Hollande, devant tre
excute par des Sudois, des Russes, des Anglais; la seconde  l'est
par la valle du Danube, confie aux Russes et aux Autrichiens
combins; la troisime en Lombardie, rserve aux Autrichiens seuls;
la quatrime au midi de l'Italie, devant tre entreprise un peu plus
tard par une runion de Russes, d'Anglais, de Napolitains.

Napolon avait saisi ce plan tout aussi bien que s'il avait assist
aux confrences militaires de M. de Wintzingerode  Vienne, que nous
avons rapportes antrieurement. Il n'y avait qu'une circonstance
encore inconnue pour lui comme pour ses ennemis: entranerait-on la
Prusse? Napolon ne le croyait pas. Les puissances coalises
espraient y parvenir en intimidant le roi Frdric-Guillaume. Dans ce
cas l'attaque du Nord, au lieu d'tre une tentative accessoire, fort
gne par la neutralit prussienne, serait devenue une entreprise
menaante contre l'Empire, depuis Cologne jusqu'aux bouches du Rhin.
Cependant cela tait peu probable, et Napolon ne considrait comme
srieuses que les deux grandes attaques par la Bavire et la
Lombardie, et regardait comme tout au plus dignes de quelques
prcautions celles qu'on prparait en Pomranie et vers le royaume de
Naples.

[En marge: Combinaison oppose par Napolon aux projets des puissances
coalises.]

Il rsolut de porter le gros de ses forces dans la valle du Danube,
et de faire tomber toutes les attaques secondaires par la manire dont
il repousserait la principale. Sa profonde conception reposait sur un
fait fort simple, l'loignement des Russes, qui les exposait  venir
tard au secours des Autrichiens. Il pensait que les Autrichiens,
impatients de se porter en Bavire, et d'occuper, suivant leur
coutume, la fameuse position d'Ulm, ajouteraient en agissant de la
sorte  la distance qui les sparait naturellement des Russes, que
ceux-ci ds lors se prsenteraient tardivement en ligne, en remontant
le Danube avec leur principale arme runie aux rserves
autrichiennes. En frappant les Autrichiens avant l'arrive des Russes,
Napolon se proposait de courir ensuite sur les Russes privs du
secours de la principale arme de l'Autriche, et voulait user du moyen
trs-facile en thorie, trs-difficile dans la pratique, de battre ses
ennemis les uns aprs les autres.

Pour russir, ce plan exigeait une faon toute particulire de se
transporter sur le thtre des oprations, c'est--dire dans la valle
du Danube. (Voir la carte n 28.) Si,  l'exemple de Moreau, Napolon
remontait le Rhin pour le passer de Strasbourg  Schaffhouse, s'il
venait ensuite par les dfils de la Fort-Noire dboucher entre les
Alpes de Souabe et le lac de Constance, et attaquait ainsi de front
les Autrichiens tablis derrire l'Iller, d'Ulm  Memmingen, il ne
remplissait pas compltement son but. Mme en battant les Autrichiens,
comme il en avait plus que jamais la certitude, avec l'arme forme
au camp de Boulogne, il les poussait devant lui sur les Russes, et
les conduisait, affaiblis seulement,  la jonction avec leurs allis
du Nord. Il fallait, comme  Marengo, et plus qu' Marengo mme,
tourner les Autrichiens, et ne pas se borner  les battre, mais les
envelopper, de manire  les envoyer tous prisonniers en France. Alors
Napolon pouvait se jeter sur les Russes n'ayant plus pour soutien que
les rserves autrichiennes.

[En marge: Marche des divers corps composant l'arme franaise, des
bords de l'Ocan aux bords du Danube.]

Pour cela une marche toute simple s'offrit  son esprit. L'un de ses
corps d'arme, celui du marchal Bernadotte, tait en Hanovre, un
second, celui du gnral Marmont, en Hollande, les autres  Boulogne.
(Voir la carte n 28.) Il imagina de faire descendre le premier 
travers la Hesse en Franconie, sur Wrzbourg et le Danube; de faire
avancer le second le long du Rhin, en usant des facilits que
procurait ce fleuve, et de le runir par Mayence et Wrzbourg au corps
venu de Hanovre. Tandis que ces deux grands dtachements allaient
descendre du nord au midi, Napolon rsolut de porter par un mouvement
de l'ouest  l'est, de Boulogne  Strasbourg, les corps camps au bord
de la Manche, de feindre avec ces derniers une attaque directe par les
dfils de la Fort-Noire, mais en ralit de laisser cette fort 
droite, de passer  gauche,  travers le Wurtemberg, pour se joindre
en Franconie aux corps de Bernadotte et de Marmont, de franchir le
Danube au-dessous d'Ulm, aux environs de Donauwerth, de se placer
ainsi derrire les Autrichiens, de les cerner, de les prendre, et,
aprs s'tre dbarrass d'eux, de marcher sur Vienne  la rencontre
des Russes.

[En marge: Manire d'oprer  l'gard de l'Italie.]

La position du marchal Bernadotte venant du Hanovre, du gnral
Marmont venant de la Hollande, tait un avantage, car il ne fallait 
l'un que dix-sept jours,  l'autre que quatorze ou quinze, pour se
transporter  Wrzbourg, sur le flanc de l'arme ennemie campe  Ulm.
Le mouvement des troupes partant de Boulogne pour Strasbourg exigeait
environ vingt-quatre jours, et celui-l devait fixer l'attention des
Autrichiens sur le dbouch ordinaire de la Fort-Noire. Dans l'espace
de vingt-quatre jours, c'est--dire vers le 25 septembre, Napolon
pouvait donc tre rendu sur le point dcisif. En prenant son parti
sur-le-champ, en cachant ses mouvements le plus longtemps possible par
sa prsence prolonge  Boulogne, en semant de faux bruits, en
drobant ses intentions avec cet art d'abuser l'ennemi qu'il possdait
au plus haut degr, il pouvait avoir pass le Danube sur les derrires
des Autrichiens avant qu'ils se fussent douts de sa prsence. S'il
russissait, il tait ds le mois d'octobre dbarrass de la premire
arme ennemie, il employait le mois de novembre  marcher sur Vienne,
et se rencontrait dans les environs de cette capitale avec les Russes,
qu'il n'avait jamais vus, qu'il savait tre des fantassins solides,
mais non point invincibles, car Moreau et Massna les avaient dj
battus, et il se promettait de les battre encore plus rudement. Arriv
 Vienne, il avait dpass de beaucoup la position de l'arme
autrichienne d'Italie, ce qui devenait pour celle-ci un motif pressant
de retraite. (Voir les cartes n{os} 28 et 31.) Le projet de Napolon
tait de confier  Massna, le plus vigoureux de ses lieutenants, et
celui qui connaissait le mieux l'Italie, le commandement de l'arme
franaise sur l'Adige. Elle ne devait tre que de 50 mille hommes,
mais des meilleurs, car ils avaient fait toutes les campagnes au del
des Alpes, depuis Montenotte jusqu' Marengo. Pourvu que Massna pt
arrter l'archiduc Charles sur l'Adige pendant un mois, ce qui
semblait hors de doute avec des soldats habitus  vaincre les
Autrichiens, quel que ft leur nombre, et sous un gnral qui ne
reculait jamais, Napolon, parvenu  Vienne, dgageait la Lombardie,
comme il avait dgag la Bavire. Il attirait l'archiduc Charles sur
lui, mais il attirait en mme temps Massna; et, joignant alors aux
150 mille hommes avec lesquels il aurait march le long du Danube, les
50 mille venus des bords de l'Adige, il devait se trouver  Vienne 
la tte de 200 mille Franais victorieux. Disposant directement d'une
telle masse de forces, ayant djou les deux principales attaques,
celles de Bavire et de Lombardie, qu'importaient les deux autres,
prpares au nord et au midi, vers le Hanovre et vers Naples? L'Europe
entire ft-elle en armes, il n'avait rien  craindre de
l'universalit de ses forces.

Toutefois il ne ngligea pas de prendre certaines prcautions 
l'gard de la basse Italie. Le gnral Saint-Cyr occupait la Calabre
avec 20 mille hommes. Napolon lui donna pour instructions de se
porter sur Naples, et de s'emparer de cette capitale au premier
symptme d'hostilit. Sans doute il et t plus conforme  ses
principes de ne pas couper en deux l'arme d'Italie, de ne point
placer 50 mille hommes sous Massna, au bord de l'Adige, 20 mille sous
le gnral Saint-Cyr en Calabre, de runir le tout au contraire en une
seule masse de 70 mille hommes, laquelle, certaine de vaincre au nord
de l'Italie, aurait eu peu  craindre du midi. Mais il jugeait que
Massna, avec 50 mille hommes et son caractre, suffirait pour arrter
l'archiduc Charles pendant un mois, et il regardait comme dangereux de
permettre aux Russes, aux Anglais, de prendre pied  Naples, et de
fomenter dans la Calabre une guerre d'insurrection difficile 
teindre. C'est pourquoi il laissa le gnral Saint-Cyr et 20 mille
hommes dans le golfe de Tarente, avec ordre de marcher au premier
signal sur Naples, et de jeter les Russes et les Anglais  la mer
avant qu'ils eussent le temps de s'tablir sur le continent d'Italie.
Quant  l'attaque prpare dans le nord de l'Europe, et si distante
des frontires de l'Empire, Napolon se borna, pour y faire face, 
continuer la ngociation entreprise  Berlin, relativement 
l'lectorat de Hanovre. Il avait fait offrir cet lectorat  la Prusse
pour prix de son alliance; mais, n'esprant gure une alliance
formelle de la part d'une cour aussi timide, il lui proposa de mettre
le Hanovre en dpt dans ses mains, si elle ne voulait pas le recevoir
 titre de don dfinitif. Dans tous les cas, elle tait oblige d'en
loigner les troupes belligrantes, et sa neutralit suffisait ds
lors pour couvrir le nord de l'Empire.

Tel fut le plan conu par Napolon. Portant ses corps d'arme, par une
marche rapide et imprvue, du Hanovre, de la Hollande, de la Flandre,
au centre de l'Allemagne, passant le Danube au-dessous d'Ulm, sparant
les Autrichiens des Russes, enveloppant les premiers, culbutant les
seconds, s'enfonant ensuite dans la valle du Danube jusqu' Vienne,
et dgageant par ce mouvement Massna en Italie, il devait avoir
bientt repouss les deux principales attaques diriges contre son
empire. Ses armes victorieuses tant ainsi runies sous les murs de
Vienne, il n'avait plus  s'inquiter d'une tentative au midi de
l'Italie, que le gnral Saint-Cyr d'ailleurs devait rendre vaine, et
d'une autre au nord de l'Allemagne, que la neutralit prussienne
allait gner de toutes parts.

Jamais aucun capitaine, dans les temps anciens ou modernes, n'avait
conu, excut des plans sur une pareille chelle. C'est que jamais un
esprit plus puissant, plus libre de ses volonts, disposant de moyens
plus vastes, n'avait eu  oprer sur une telle tendue de pays. Que
voit-on en effet la plupart du temps? Des gouvernements irrsolus, qui
dlibrent quand ils devraient agir, des gouvernements imprvoyants,
qui songent  organiser leurs forces quand dj elles devraient tre
sur le champ de bataille, et au-dessous d'eux des gnraux
subordonns, qui peuvent  peine se mouvoir sur le thtre circonscrit
assign  leurs oprations. Ici au contraire, gnie, volont,
prvoyance, libert absolue d'action, tout concourait dans le mme
homme au mme but. Il est rare que de telles circonstances se
rencontrent; mais quand elles se trouvent runies, le monde a un
matre.

[En marge: Ordres de marche donns pour le 27 aot.]

[En marge: Marche prescrite au marchal Bernadotte.]

Dans les derniers jours du mois d'aot, les Autrichiens taient dj
sur les bords de l'Adige et de l'Inn, les Russes  la frontire de
Gallicie. Il semblait qu'ils dussent surprendre Napolon; mais il n'en
fut rien. Il donna tous ses ordres  Boulogne dans la journe mme du
26 aot, avec la recommandation cependant de ne les mettre que le 27,
 dix heures du soir. Il voulait ainsi se mnager toute la journe du
27, avant de renoncer dfinitivement  sa grande expdition maritime.
Le courrier, parti le 27, ne devait arriver que le 1er septembre 
Hanovre. Le marchal Bernadotte, dj prvenu, devait commencer son
mouvement le 2 septembre, avoir assembl son corps le 6  Goettingue,
et tre rendu  Wrzbourg le 20. (Voir la carte n 28.) Il avait ordre
de runir dans la place forte d'Hameln l'artillerie enleve aux
Hanovriens, des munitions de tout genre, les malades, les dpts de
son corps d'arme, et une garnison de 6 mille hommes commande par un
officier nergique, sur lequel on pt compter. Cette garnison devait
tre approvisionne pour un an. Si l'on convenait d'un arrangement
avec la Prusse pour le Hanovre, les troupes laisses  Hameln
rejoindraient immdiatement le corps de Bernadotte; sinon, elles
resteraient dans cette place, et la dfendraient jusqu' la mort, dans
le cas o les Anglais feraient une expdition par le Weser, ce que la
neutralit prussienne ne pouvait pas empcher.--Je serai, crivit
Napolon, aussi prompt que Frdric, lorsqu'il allait de Prague 
Dresde et  Berlin. J'accourrai bientt au secours des Franais
dfendant mes aigles en Hanovre, et je rejetterai dans le Weser les
ennemis qui en seraient venus.--Bernadotte avait ordre de traverser
les deux Hesses, en disant aux gouvernements de ces deux principauts,
qu'il rentrait en France par Mayence, de forcer le passage s'il tait
refus, de marcher du reste l'argent  la main, de tout payer,
d'observer une exacte discipline.

[En marge: Marche prescrite au gnral Marmont.]

Le mme soir du 27 aot, un courrier porta au gnral Marmont l'ordre
de se mettre en mouvement avec 20 mille hommes et 40 pices de canon
bien atteles, de suivre les bords du Rhin jusqu' Mayence, de se
rendre par Mayence et Francfort  Wrzbourg. L'ordre devait parvenir 
Utrecht le 30 aot. Le gnral Marmont ayant dj reu un premier
avis, devait se mettre en mouvement le 1er septembre, tre arriv 
Mayence le 15 ou le 16, et le 18 ou le 19  Wrzbourg. (Voir la carte
n 28.) Ainsi, ces deux corps de Hanovre et de Hollande devaient tre
rendus au milieu des principauts franconiennes de l'lecteur de
Bavire, du 18 au 20 septembre, et y prsenter une force de quarante
mille hommes. Comme on avait recommand  l'lecteur de s'enfuir 
Wrzbourg, si les Autrichiens essayaient de lui faire violence, il
tait assur de trouver l un secours tout prpar pour sa personne et
pour son arme.

[En marge: Marche prescrite aux quatre corps camps dans les environs
de Boulogne.]

Enfin, le 27 au soir, furent mis les ordres pour les camps
d'Ambleteuse, de Boulogne et de Montreuil. Ces ordres devaient
commencer  s'excuter le 29 aot au matin. Le premier jour, devaient
partir, par trois routes diffrentes, les premires divisions de
chaque corps, le deuxime jour les secondes divisions, le troisime
jour les dernires. Elles se suivaient par consquent  vingt-quatre
heures de distance. Les trois routes indiques taient, pour le camp
d'Ambleteuse: Cassel, Lille, Namur, Luxembourg, Deux-Ponts, Manheim;
pour le camp de Boulogne: Saint-Omer, Douai, Cambrai, Mzires,
Verdun, Metz, Spire; pour le camp de Montreuil: Arras, la Fre, Reims,
Nancy, Saverne, Strasbourg. Comme il fallait vingt-quatre marches,
l'arme pouvait tre transporte tout entire sur le Rhin, entre
Manheim et Strasbourg, du 21 au 24 septembre. Cela suffisait pour
qu'elle y ft en temps utile, car les Autrichiens, voulant garder
quelque mesure, afin de mieux surprendre les Franais, taient rests
au camp de Wels prs Lintz, et ne pouvaient ds lors tre en ligne
avant Napolon. D'ailleurs, plus ils s'engageraient sur le haut
Danube, plus ils s'approcheraient de la frontire de France, entre le
lac de Constance et Schaffhouse, plus Napolon aurait de chance de les
envelopper. Des officiers envoys avec des fonds, sur les routes que
les troupes devaient parcourir, taient chargs de faire prparer des
vivres dans chaque lieu d'tape. Des ordres formels, et plusieurs fois
ritrs, comme tous ceux que donnait Napolon, enjoignaient de
fournir  chaque soldat une capote et deux paires de souliers.

Napolon, gardant profondment son secret, qui ne fut confi qu'
Berthier et  M. Daru, dit autour de lui qu'il envoyait 30 mille
hommes sur le Rhin. Il l'crivit ainsi  la plupart de ses ministres.
Il ne s'ouvrit pas davantage envers M. de Marbois, et se borna  lui
enjoindre de runir dans les caisses de Strasbourg le plus d'argent
possible, ce qui s'expliquait suffisamment par la nouvelle avoue de
l'envoi de 30 mille hommes en Alsace. Il prescrivit  M. Daru de
partir sur-le-champ pour Paris, de se rendre chez M. Dejean, ministre
du matriel de la guerre, d'expdier de sa propre main tous les ordres
accessoires qu'exigeait le dplacement de l'arme, et de ne pas mettre
un seul commis dans sa confidence. Napolon voulut rester lui-mme six
 sept jours de plus  Boulogne, pour mieux tromper le public sur ses
projets.

[En marge: Prcautions prises pour que la marche de l'arme soit
connue le plus tard possible.]

Comme tous ces corps allaient traverser la France, except celui du
marchal Bernadotte, qui devait s'annoncer en Allemagne comme un corps
destin  repasser la frontire, il faudrait, qu'ils fussent dj en
pleine marche pour donner des signes de leur prsence, que ces signes
fussent transmis  Paris, de Paris  l'tranger, et que bien des jours
s'coulassent avant que l'ennemi apprt la leve du camp de Boulogne.
D'ailleurs les nouvelles de ces mouvements pouvant s'expliquer par
l'envoi, qu'on ne cachait pas, de 30 mille hommes sur le Rhin,
laisseraient dans le doute les esprits les plus prvoyants, et il y
avait grande chance de se trouver sur le Rhin, le Necker ou le Mein,
quand on serait encore suppos sur les bords de la Manche. Napolon
fit en mme temps partir Murat, ses aides de camp Savary et Bertrand,
pour la Franconie, la Souabe et la Bavire. Ils avaient ordre
d'explorer toutes les routes qui du Rhin aboutissaient au Danube,
d'observer la nature de chacune de ces routes, les positions
militaires qu'on y rencontrait, les moyens de vivre qu'elles
prsentaient, enfin tous les points convenables pour traverser le
Danube. Murat devait voyager sous un nom suppos, et, son exploration
termine, revenir  Strasbourg, afin d'y prendre le commandement des
premires colonnes rendues sur le Rhin.

[En marge: Ngociations avec Baden, le Wurtemberg, la Bavire.]

Pour laisser le plus longtemps possible les Autrichiens dans
l'ignorance de ses rsolutions, Napolon recommanda en outre  M. de
Talleyrand de diffrer le manifeste destin au cabinet de Vienne, et
ayant pour but de sommer ce cabinet de s'expliquer dfinitivement. Il
n'en attendait que des mensonges en rponse  ses sommations, et quant
 le convaincre de duplicit  la face de l'Europe, il lui suffisait
de le faire au moment des premires hostilits. Il expdia pour
Carlsruhe M. le gnral Thiard, pass au service de France depuis la
rentre des migrs, et le chargea de ngocier une alliance avec le
grand-duch de Baden. Il adressa des offres de mme nature au
Wurtemberg, allguant qu'il prvoyait la guerre,  en juger par les
prparatifs de l'Autriche, mais ne disant jamais  quel point il tait
prt  la commencer. Enfin il ne livra le secret entier de ses projets
qu' l'lecteur de Bavire. Ce malheureux prince, hsitant entre
l'Autriche qui tait son ennemie, et la France qui tait son amie,
mais l'une proche, l'autre loigne, se souvenant aussi que dans les
guerres antrieures, constamment foul par les uns et les autres, il
avait toujours t oubli  la paix, ce malheureux prince ne savait 
qui s'attacher. Il comprenait bien qu'en se donnant  la France il
pourrait esprer des agrandissements de territoire, mais ignorant
encore la leve du camp de Boulogne, il la voyait,  l'poque dont il
s'agit, tout occupe de sa lutte contre l'Angleterre, importune de
ses allis d'Allemagne, et n'tant pas en mesure de les secourir.
Aussi ne cessait-il de parler d'alliance  notre ministre, M. Otto,
sans jamais oser conclure. Cet tat de choses changea bientt par
suite des lettres de Napolon. Celui-ci crivit directement 
l'lecteur, et lui annona (en lui disant que c'tait un secret d'tat
confi  son honneur) qu'il ajournait ses projets contre l'Angleterre,
et marchait immdiatement avec 200 mille hommes au centre de
l'Allemagne.--Vous serez secouru  temps, lui mandait-il, et la maison
d'Autriche vaincue sera force de vous composer un tat considrable
avec les dbris de son patrimoine.--Napolon tenait  gagner cet
lecteur, qui comptait 25 mille soldats bien organiss, et qui avait
en Bavire des magasins trs-bien fournis. C'tait un avantage
important que d'arracher ces 25 mille soldats  la coalition, et de se
les donner  soi. Du reste, le secret n'tait pas en pril, car ce
prince prouvait une vritable haine pour les Autrichiens, et, une
fois rassur, ne demanderait pas mieux que de se lier  la France.

[En marge: Instructions envoyes  l'arme d'Italie.]

Napolon s'occupa ensuite de l'arme d'Italie. Il ordonna de runir
sous les murs de Vrone les troupes disperses entre Parme, Gnes, le
Pimont, la Lombardie. Il retira le commandement de ces troupes au
marchal Jourdan, en observant les plus grands mnagements envers ce
personnage, pour lequel il avait de l'estime, mais dont il ne trouvait
pas le caractre au niveau des circonstances, et qui en outre n'avait
aucune connaissance du pays compris entre le P et les Alpes. Il lui
promit de l'employer sur le Rhin, o il avait toujours combattu, et
enjoignit  Massna de partir sans dlai. La distance  laquelle tait
l'Italie rendait la divulgation de ces ordres peu dangereuse, car elle
ne pouvait tre que tardive.

[En marge: Prcautions avant de quitter Boulogne, pour mettre la
flottille  l'abri de toute attaque.]

Ces dispositions termines, il consacra le temps qu'il devait passer
encore  Boulogne,  prescrire lui-mme les prcautions les plus
minutieuses afin de mettre la flottille  l'abri de toute attaque de
la part des Anglais. Il tait naturel de penser que ceux-ci
profiteraient du dpart de l'arme pour tenter un dbarquement, et
incendier le matriel accumul dans les bassins. Napolon, qui ne
renonait pas  revenir bientt sur les ctes de l'Ocan, aprs une
guerre heureuse, et qui ne voulait pas d'ailleurs se laisser faire un
outrage aussi grave que l'incendie de la flottille, ordonna les
prcautions suivantes aux ministres Decrs et Berthier. Les divisions
d'taples et de Wimereux durent tre runies  celles de Boulogne, et
toutes places dans le fond du bassin de la Liane, hors de la porte
des projectiles de l'ennemi. On ne pouvait en faire autant pour la
flottille hollandaise, qui tait  Ambleteuse, mais tout fut dispos
pour que les troupes stationnes  Boulogne pussent accourir sur cet
autre point en deux ou trois heures. Des filets d'une espce
particulire, attachs  de fortes ancres, empchaient l'introduction
des machines incendiaires qui auraient pu tre lances sous la forme
de corps flottants.

Trois rgiments entiers, y compris leur troisime bataillon, furent
laisss  Boulogne. Il y fut ajout douze troisimes bataillons des
rgiments partis pour l'Allemagne. Les matelots appartenant  la
flottille furent forms en quinze bataillons de mille hommes chacun.
On les arma de fusils, et on leur donna des officiers d'infanterie
pour les instruire. Ils devaient alternativement faire le service ou 
bord des btiments rests  la voile, ou autour de ceux qui taient
chous dans le port. Cette runion de troupes de terre et de mer
prsentait une force de trente-six bataillons, commands par des
gnraux et un marchal, le marchal Brune, celui qui avait, en 1799,
jet les Russes et les Anglais  la mer. Napolon ordonna la
construction de retranchements en terre, tout autour de Boulogne, pour
couvrir la flottille et les immenses magasins qu'il avait forms. Il
voulut que des officiers de choix fussent attachs  chaque position
retranche, et conservassent toujours le mme poste, afin que,
rpondant de sa sret, ils s'tudiassent sans cesse  en
perfectionner la dfense.

Il chargea ensuite M. Decrs d'assembler les officiers de mer, le
marchal Berthier d'assembler les officiers de terre, d'expliquer aux
uns et aux autres l'importance du poste confi  leur honneur, de les
consoler de rester dans l'inaction tandis que leurs camarades allaient
combattre, de leur promettre qu'ils seraient employs  leur tour,
qu'ils auraient mme bientt la gloire de concourir  l'expdition
d'Angleterre, car aprs avoir puni le continent de son agression,
Napolon reparatrait aux bords de la Manche, peut-tre au printemps
suivant.

[Date: Sept 1805.]

[En marge: Napolon assiste au dpart de l'arme.]

[En marge: Joie des soldats en apprenant qu'ils partent pour une
grande guerre.]

Napolon assista de sa personne au dpart de toutes les divisions de
l'arme. On se ferait difficilement une ide de leur joie, de leur
ardeur, quand elles apprirent qu'elles allaient entreprendre une
grande guerre. Il y avait cinq ans qu'elles n'avaient combattu; il y
en avait deux et demi qu'elles attendaient vainement l'occasion de
passer en Angleterre. Vieux et jeunes soldats, devenus gaux par une
vie commune de plusieurs annes, confiants dans leurs officiers,
enthousiastes du chef qui devait les conduire  la victoire, esprant
les plus hautes rcompenses sous un rgime qui avait men au trne un
soldat heureux, pleins enfin du sentiment qui  cette poque avait
remplac tous les autres, l'amour de la gloire, tous, vieux et jeunes,
appelaient de leurs voeux la guerre, les combats, les prils, les
expditions lointaines. Ils avaient vaincu les Autrichiens, les
Prussiens, les Russes; ils mprisaient tous les soldats de l'Europe,
et n'imaginaient pas qu'il y et une arme au monde capable de leur
rsister. Rompus  la fatigue comme de vraies lgions romaines, ils
voyaient sans effroi les longues routes qui devaient les mener  la
conqute du continent. Ils partaient en chantant, en criant _Vive
l'Empereur_! en demandant la plus prochaine rencontre avec l'ennemi.
Sans doute il y avait dans ces coeurs bouillants de courage moins de
pur patriotisme que chez les soldats de quatre-vingt-douze; il y avait
plus d'ambition, mais une noble ambition, celle de la gloire, des
rcompenses lgitimement acquises, et une confiance, un mpris des
prils et des difficults, qui constituent le soldat destin aux
grandes choses. Les volontaires de quatre-vingt-douze voulaient
dfendre leur patrie contre une injuste invasion; les soldats aguerris
de 1805 voulaient la rendre la premire puissance de la terre.
N'tablissons pas de distinctions entre de tels sentiments: il est
beau de courir  la dfense de son pays en pril; il est beau
galement de se dvouer pour qu'il soit grand et glorieux.

[En marge: Retour de Napolon  Paris.]

Aprs avoir vu de ses yeux son arme en marche, Napolon partit de
Boulogne le 2 septembre, et arriva le 3  la Malmaison. Personne
n'tait inform de ses rsolutions; on le croyait toujours occup de
ses projets contre l'Angleterre; on s'inquitait seulement des
intentions de l'Autriche, et on expliquait les dplacements de troupes
dont il commenait  tre question, par l'envoi dj publi d'un corps
de 30 mille hommes qui devait surveiller les Autrichiens sur le haut
Rhin.

[En marge: Disposition du public  son gard.]

Le public, ne connaissant pas exactement les faits, ignorant  quel
point une profonde intrigue anglaise avait serr les noeuds de la
nouvelle coalition, reprochait  Napolon d'avoir pouss l'Autriche 
bout, en mettant la couronne d'Italie sur sa tte, en runissant Gnes
 l'Empire, en donnant Lucques  la princesse lisa. On ne cessait pas
de l'admirer, on se trouvait toujours fort heureux de vivre sous un
gouvernement aussi ferme, aussi juste que le sien; mais on lui
reprochait l'amour excessif de ce qu'il faisait si bien, l'amour de la
guerre. Personne ne pouvait croire qu'elle ft malheureuse sous un
capitaine tel que lui, mais on entendait parler de l'Autriche, de la
Russie, d'une partie de l'Allemagne, soldes par l'Angleterre; on ne
savait pas si cette nouvelle lutte serait de courte ou de longue
dure, et on se rappelait involontairement les angoisses des premires
guerres de la Rvolution. Toutefois, la confiance l'emportait de
beaucoup sur les autres sentiments; mais un lger murmure
d'improbation, trs-sensible pour les fines oreilles de Napolon, ne
laissait pas de se faire entendre.

[En marge: Dtresse financire.]

Ce qui contribuait surtout  rendre plus pnibles les sensations
qu'prouvait le public, c'tait une extrme gne financire. Des
causes diverses l'avaient produite. Napolon avait persist dans son
projet de ne jamais emprunter. De mon vivant, crivait-il  M. de
Marbois, je n'mettrai aucun papier. (Milan, 18 mai 1805.) En effet,
le discrdit produit par les assignats, par les mandats, par toutes
les missions de papier, durait encore, et tout puissant, tout redout
qu'tait alors l'Empereur des Franais, il n'aurait pas fait accepter
une rente de 5 francs pour un capital de plus de 50 francs, ce qui
aurait constitu un emprunt  10 pour 100. Cependant il rsultait de
graves embarras de cette situation, car le pays le plus riche ne
saurait suffire aux charges de la guerre sans en rejeter une partie
sur l'avenir.

[En marge: Budget de l'an XII.]

Nous avons dj fait connatre l'tat des budgets. Celui de l'an XII
(septembre 1803  septembre 1804) valu  700 millions (sans les
frais de perception), s'tait lev  762. Heureusement les impts
avaient reu de la prosprit publique, que la guerre n'interrompait
pas sous ce gouvernement puissant, un accroissement d'environ 40
millions. Le produit de l'enregistrement figurait pour 18 millions,
celui des douanes pour 16, dans cet accroissement du revenu. Il
restait  combler un dficit de 20 et quelques millions.

[En marge: Budget de l'an XIII.]

L'exercice de l'an XIII (septembre 1804  septembre 1805), qui se
terminait en ce moment, prsentait des insuffisances plus grandes
encore. Les constructions navales tant en partie acheves, on avait
cru d'abord que la dpense de cet exercice pourrait tre fort rduite.
Quoique celui de l'an XII se ft lev  762 millions, on avait espr
solder celui de l'an XIII avec une somme de 684 millions. Mais les
mois couls jusqu'ici rvlaient une dpense mensuelle de 60 millions
environ, ce qui supposait une dpense annuelle de 720. On avait, pour
y faire face, les impts et les ressources extraordinaires. Les
impts, qui produisaient 500 millions en 1801, s'taient levs, par
le seul effet de l'aisance gnrale, et sans aucun changement dans les
tarifs,  un produit de 560 millions. Les contributions indirectes,
rcemment tablies, avant rapport prs de 25 millions cette anne,
les dons volontaires des communes et des dpartements, convertis en
centimes additionnels, fournissant encore une vingtaine de millions 
peu prs, on tait arriv  600 millions de revenu permanent. Il
fallait donc trouver 120 millions pour complter le budget de l'an
XIII. Le subside italien de 22 millions en devait procurer une partie.
Mais le subside espagnol de 48 millions avait cess en dcembre 1804,
par suite de la brutale dclaration de guerre que l'Angleterre avait
faite  l'Espagne. Celle-ci, servant dsormais la cause commune par
ses flottes, n'avait plus  la servir par ses finances. Le fonds
amricain, prix de la Louisiane, tait dvor. Pour suppler  ces
ressources, on avait ajout au subside italien de 22 millions une
somme de 36 millions en nouveaux cautionnements, espce d'emprunt dont
nous avons expliqu ailleurs le mcanisme, puis une alination de
biens nationaux d'une vingtaine de millions, et enfin quelques
remboursements dus par le Pimont, et montant  6 millions. Le tout
faisait, avec les impts ordinaires, 684 millions. Restait donc une
insuffisance de 36  40 millions pour arriver  720.

[En marge: Il commence  se former un arrir d'environ 80 millions.]

Ainsi on tait arrir de 20 millions pour l'an XII, et de 40 pour
l'an XIII. Mais ce n'tait pas tout. La comptabilit, encore peu
perfectionne, ne rvlant pas comme aujourd'hui tous les faits 
l'instant mme, on venait de dcouvrir quelques restes de dpenses non
acquittes, et quelques non-valeurs dans les recettes, se rapportant
aux exercices antrieurs, ce qui constituait encore une charge d'une
vingtaine de millions. En additionnant ces divers dficits, 20
millions pour l'an XII, 40 pour l'an XIII, 20 de dcouverte rcente,
on pouvait valuer  80 millions environ l'arrir qui commenait  se
former depuis le renouvellement de la guerre.

[En marge: Moyens de faire face  cet arrir.]

Diffrents moyens avaient t employs pour y pourvoir. D'abord on
s'tait endett avec la Caisse d'amortissement. On aurait d
rembourser  cette caisse,  raison de 5 millions par an, les
cautionnements dont il avait t fait ressource. On aurait d lui
verser,  raison de 10 millions par an, les 70 millions de la valeur
des biens nationaux, que la loi de l'an IX lui avait attribus pour
compenser l'augmentation de la dette publique. On ne lui avait remis
aucune de ces deux sommes. Il est vrai qu'on l'avait nantie en biens
nationaux, et qu'elle n'tait pas un crancier bien exigeant. Le
Trsor lui devait une trentaine de millions  la fin de l'anne XIII
(septembre 1805).

On avait trouv quelques autres ressources dans plusieurs
perfectionnements apports au service du Trsor. Si l'tat n'inspirait
pas en gnral une grande confiance sous le rapport financier,
certains agents des finances, dans les limites de leur service, en
inspiraient beaucoup. Ainsi le caissier central du Trsor, tabli 
Paris, charg de tous les mouvements de fonds entre Paris et les
provinces, mettait sur lui-mme ou sur les comptables ses
correspondants, des traites qui taient toujours acquittes  bureau
ouvert, parce que les payements s'excutaient mme au milieu de ces
embarras avec une parfaite exactitude. Cette espce de banque avait pu
mettre en circulation jusqu' 15 millions de traites acceptes comme
argent comptant.

Enfin une amlioration vritable dans le service des receveurs
gnraux avait procur une ressource  peu prs gale. Pour les
contributions directes, reposant sur la terre et les proprits
bties, dont la valeur tait connue d'avance, et l'chance fixe comme
une rente, on faisait souscrire  ces comptables des effets payables
mois par mois  leur caisse, sous le titre souvent rappel
d'_Obligations des receveurs gnraux_. Mais pour les contributions
indirectes, qui s'acquittent irrgulirement, au fur et  mesure des
consommations ou des transactions sur lesquelles elles reposent, on
attendait que le produit ft ralis pour tirer sur les receveurs
gnraux des effets appels _Bons  vue_. Ils jouissaient ainsi de
cette partie des fonds de l'tat pendant environ cinquante jours. Il
fut tabli qu' l'avenir le Trsor tirerait d'avance sur eux, et tous
les mois, des mandats pour les deux tiers de la somme connue des
contributions indirectes (cette somme tait de 190 millions), que le
dernier tiers resterait dans leurs mains pour faire face aux
variations des rentres, et n'arriverait au Trsor que par la forme
anciennement usite des _bons  vue_. Ce versement plus prompt d'une
partie des fonds de l'tat rpondait  un secours d'environ 15
millions.

Ainsi en s'endettant avec la Caisse d'amortissement, en crant les
traites du caissier central du Trsor, en acclrant certaines
rentres, on avait trouv des ressources pour une soixantaine de
millions. Si on suppose le dficit de 80 ou 90, il devait manquer
encore une trentaine de millions. On y avait suffi, soit en
s'arrirant avec les fournisseurs, c'est--dire avec la fameuse
compagnie des _Ngociants runis_, dont on ne payait pas les
fournitures exactement, soit en escomptant d'avance une somme
d'_obligations des receveurs gnraux_ plus grande qu'on ne l'aurait
d.

Napolon, qui ne voulait pas s'engager trop avant dans cette voie de
l'arrir, avait imagin, pendant qu'il se trouvait en Italie, une
opration qui, selon lui, n'avait rien de commun avec une mission de
papier. Des 300 ou 400 millions de biens nationaux existant en 1800,
il ne restait rien en 1805, non pas qu'on et dpens tout entire
cette prcieuse valeur, mais, au contraire, parce que dans le but de
la conserver, on en avait fait la dotation de la Caisse
d'amortissement, du Snat, de la Lgion d'honneur, des Invalides, de
l'Instruction publique. Les quelques portions qu'on voyait figurer
encore dans les budgets composaient un dernier reste qu'on livrait 
la Caisse d'amortissement en acquittement de ce qu'on lui devait et de
ce qu'on ne lui payait pas. Napolon eut l'ide de reprendre  la
Lgion d'honneur et au Snat les domaines nationaux qu'il leur avait
attribus, de leur donner en place des rentes, et de disposer de ces
domaines pour une opration avec les fournisseurs. Effectivement, on
dlivra des rentes au Snat et  la Lgion d'honneur en change de
leurs immeubles. Pour 1,000 francs de revenu en terres, on leur
accorda 1,750 francs de revenu en rentes, afin de compenser la
diffrence entre le prix des unes et des autres. Le Snat et la Lgion
d'honneur y gagnrent ainsi une augmentation de dotation annuelle. On
reprit ensuite les biens nationaux, et on commena  en livrer aux
fournisseurs  un prix convenu. Ceux-ci, obligs d'emprunter  des
capitalistes qui leur prtaient les fonds dont ils avaient besoin,
trouvaient dans les immeubles un gage  l'aide duquel ils obtenaient
du crdit, et se procuraient le moyen de continuer leur service. Ce
fut la Caisse d'amortissement qu'on chargea de toute cette opration,
et qui prit sur les rentes rachetes la somme ncessaire pour
indemniser le Snat et la Lgion d'honneur. L'tat  son tour dut la
ddommager en crant  son profit une somme de rentes correspondante 
celle dont elle venait de se dpouiller. C'est avec ces divers
expdients, les uns lgitimes comme les amliorations de service, les
autres fcheux comme les retards de payement aux fournisseurs et la
reprise des biens donns  divers tablissements, c'est avec ces
expdients, disons-nous, qu'on tait parvenu  faire face au dficit
qui s'tait produit depuis deux annes. De notre temps la dette
flottante,  laquelle on pourvoit avec les _bons royaux_, permettrait
de supporter une charge quatre ou cinq fois plus considrable.

[En marge: Situation embarrasse du commerce.]

[En marge: Disette de numraire.]

[En marge: Causes de cette disette.]

Tout cela n'et prsent qu'un mdiocre embarras, si la situation du
commerce eut t bonne; mais il n'en tait pas ainsi. Les ngociants
franais, en 1802, croyant  la dure de la paix maritime, s'taient
engags dans des oprations considrables, et avaient fait des
expditions pour tous les pays. La conduite violente de l'Angleterre,
courant sur notre pavillon avant aucune dclaration de guerre, leur
avait caus des pertes immenses. Beaucoup de maisons avaient dissimul
leur dtresse, et, en se rsignant  de grands sacrifices, en s'aidant
les unes les autres de leur crdit, avaient support le premier coup.
Mais la nouvelle secousse rsultant de la guerre continentale devait
achever leur ruine. Dj les banqueroutes commenaient dans les
principales places de commerce, et y produisaient un trouble gnral.
Ce n'tait pas l l'unique cause de gne dans les affaires. Depuis la
chute des assignats, le numraire, quoiqu'il et promptement reparu,
tait toujours demeur insuffisant, par une cause facile  comprendre.
Le papier-monnaie, tout en tant discrdit ds le premier jour de son
mission, avait nanmoins fait l'office de numraire, pour une partie
quelconque des changes, et avait expuls de France une partie des
espces mtalliques. La prosprit publique, subitement restaure sous
le Consulat, n'avait cependant pas assez dur pour ramener l'or et
l'argent sortis du pays. On en manquait dans toutes les transactions.
S'en procurer tait  cette poque l'un des soucis constants du
commerce. La Banque de France, qui avait pris un rapide dveloppement,
parce qu'elle fournissait au moyen de ses billets parfaitement
accrdits un supplment de numraire, la Banque de France avait la
plus grande peine  maintenir dans ses caisses une rserve mtallique
proportionne  l'mission de ses billets. Elle avait fait, sous ce
rapport, de louables efforts, et tir d'Espagne une somme norme de
piastres. Malheureusement une voie d'coulement ouverte alors au
numraire en laissait chapper autant qu'on pouvait en amener, c'tait
le payement des denres coloniales. Autrefois, c'est--dire en 1788 et
1789, quand nous possdions Saint-Domingue, la France retirait de ses
colonies, en sucre, caf et autres produits coloniaux, jusqu' 220
millions de francs par an, dont elle consommait 70 ou 80, et exportait
jusqu' 150, particulirement sous forme de sucre raffin. Si on songe
 la diffrence des valeurs entre ce temps et le ntre, diffrence qui
est du double au moins, on jugera quelle immense source de prosprit
se trouvait tarie. Il fallait aller chercher hors de chez nous et
recevoir de nos propres ennemis les denres coloniales que vingt ans
auparavant nous vendions  toute l'Europe. Une portion considrable de
notre numraire tait transporte  Hambourg, Amsterdam, Gnes,
Livourne, Venise, Trieste, pour payer les sucres et les cafs que les
Anglais y faisaient entrer par le commerce libre ou par la
contrebande. On envoyait en Italie fort au del des 22 millions que
nous payait cette contre. Tous les commerants du temps se
plaignaient de cet tat de choses, et ce sujet tait journellement
discut  la Banque par les ngociants les plus clairs de France.

[En marge: Commerce des piastres avec l'Espagne.]

[En marge: La gne produite par le dfaut de numraire se communique
mme  l'Angleterre.]

C'tait  l'Espagne que toute l'Europe avait l'habitude de demander
des mtaux. Cette clbre nation,  laquelle Colomb avait procur des
sicles d'une riche et fatale oisivet, en lui ouvrant les mines de
l'Amrique, s'tait laiss obrer  force d'ignorance et de dsordre.
Les malheurs de la guerre s'ajoutant  une mauvaise administration,
elle tait alors la plus gne des puissances, et donnait le spectacle
toujours si triste du riche rduit  la misre. Les galions, arrts
par la marine anglaise, faisaient faute non-seulement  l'Espagne,
mais  toute l'Europe. Bien que la sortie des piastres ft interdite
dans la Pninsule, la France les en faisait sortir par la contrebande,
grce  une longue contigut de territoire, et les pays voisins les
emportaient souvent de France par le mme moyen. Ce commerce interlope
tait aussi tabli, aussi tendu qu'un commerce licite. Mais il tait
 cette poque fort contrari par l'interruption des arrivages
d'Amrique, et, chose singulire, l'Angleterre elle-mme en souffrait.
Habitue  puiser aux sources de la France et de l'Espagne, elle
subissait la privation commune dont elle tait la cause. L'argent qui
s'accumulait dans les caves des gouverneurs espagnols du Mexique et du
Prou ne venait plus ni  Cadix, ni  Bayonne, ni  Paris, ni 
Londres. L'Angleterre manquait de mtaux pour tous les besoins, mais
surtout pour le payement de la coalition europenne, car les denres
coloniales et les marchandises qu'elle fournissait soit  la Russie,
soit  l'Autriche, ne suffisaient plus pour acquitter les subsides
qu'elle avait pris l'engagement de leur fournir. M. Pitt avait
lui-mme allgu cette raison pour contester aux puissances coalises
une partie des sommes qu'elles exigeaient. Aprs avoir donn presque
pour rien des masses normes de sucre et de caf aux coaliss, le
cabinet britannique leur envoyait, au lieu d'argent, des billets de la
banque d'Angleterre. On venait d'en trouver dans les mains des
officiers autrichiens.

[En marge: Spculation imagine par la compagnie des NGOCIANTS
RUNIS.]

Telles taient les causes principales de la dtresse commerciale et
financire. Si la compagnie des _Ngociants runis_, qui faisait alors
toutes les affaires du Trsor, fourniture des vivres, escompte des
_obligations_, escompte du subside espagnol, s'tait borne au service
dont elle tait charge, bien qu'avec peine elle aurait pu en
supporter le fardeau. Elle ne trouvait plus  escompter  1/2 pour 100
par mois (6 pour 100 par an) les _obligations des receveurs gnraux_;
c'est tout au plus si elle trouvait des capitalistes qui les lui
escomptassent  elle-mme  3/4 pour 100 par mois (9 pour 100 par an),
ce qui l'exposait  une perte norme. Toutefois le Trsor, en
transigeant avec elle et en l'indemnisant de l'usure exerce par les
capitalistes, aurait eu le moyen de lui faciliter la continuation de
son service. Mais son principal directeur, M. Ouvrard, avait bas sur
cette situation un plan immense, fort ingnieux assurment, fort
avantageux mme, si ce plan avait joint au mrite de l'invention le
mrite plus ncessaire encore de la prcision du calcul. Ainsi qu'on
l'a vu, les trois contractants qui formaient la compagnie des
_Ngociants runis_ s'taient partag les rles. M. Desprez, ancien
garon de caisse, enrichi par une rare habilet dans le commerce du
papier, tait charg de l'escompte des valeurs du Trsor. M.
Vanlerberghe, fort entendu dans le commerce du bl, tait charg de la
fourniture des vivres. M. Ouvrard, le plus hardi des trois, le plus
fertile en ressources, s'tait rserv les grandes spculations. Ayant
accept de la France les valeurs avec lesquelles l'Espagne payait son
subside, et ayant promis de les escompter, ce qui avait sduit M. de
Marbois, il avait t amen  l'ide de nouer de grandes relations
avec l'Espagne, cette souveraine du Mexique et du Prou, des mains de
laquelle sortaient les mtaux, objet de l'ambition universelle. Il
s'tait rendu  Madrid, o il avait trouv une cour attriste par la
guerre, par la fivre jaune, par une disette affreuse et par les
exigences de Napolon, dont elle tait la dbitrice. Rien de tout cela
n'avait paru surprendre ou embarrasser M. Ouvrard. Il avait charm par
sa facilit, par son assurance, les vieilles gens qui rgnaient 
l'Escurial, comme il avait charm M. de Marbois lui-mme, en lui
procurant les ressources que celui-ci ne savait pas trouver. Il avait
offert d'abord d'acquitter le subside d  la France pour la fin de
1803, et pour toute l'anne 1804, ce qui tait un premier soulagement
qui venait fort  propos. Puis il avait fourni quelques secours
immdiats d'argent, dont la cour prouvait un pressant besoin. Il
s'tait charg en outre de faire arriver des bls dans les ports
d'Espagne, et de procurer aux escadres espagnoles les vivres dont
elles manquaient. Tous ces services avaient t agrs avec une vive
reconnaissance. M. Ouvrard avait crit sur-le-champ  Paris, et par M.
de Marbois, dont il possdait la faveur, il avait obtenu la
permission, ordinairement refuse, de laisser sortir de France
quelques chargements de bl pour les envoyer en Espagne. Ces arrivages
subits avaient mis un terme  l'accaparement des grains dans les ports
de la Pninsule, et en faisant cesser la disette, qui consistait
plutt dans une lvation factice des prix que dans le dfaut des
crales, M. Ouvrard avait soulag comme par enchantement les plus
poignantes misres du peuple espagnol. Il n'en fallait pas tant pour
sduire et entraner les administrateurs peu clairvoyants de
l'Espagne.

[En marge: Trait de la compagnie des NGOCIANTS RUNIS avec la cour
d'Espagne.]

On se demande naturellement avec quelles ressources la cour de Madrid
pouvait payer M. Ouvrard de tous les services qu'elle en recevait. Le
moyen tait simple. M. Ouvrard voulait qu'on lui abandonnt
l'extraction des piastres du Mexique. Il obtint, en effet, le
privilge de les tirer des colonies espagnoles au prix de 3 francs 75
centimes, tandis qu'elles valaient en France, en Hollande, en Espagne,
5 francs au moins. C'tait un bnfice extraordinaire, mais bien
mrit assurment, si M. Ouvrard parvenait  tromper les croisires
anglaises et  transporter du nouveau monde dans l'ancien ces mtaux
devenus si prcieux. L'Espagne, qui succombait sous la misre, tait
trs-heureuse, avec l'abandon du quart de ses richesses, de raliser
les trois autres quarts. Les fils de famille oisifs et prodigues ne
traitent pas toujours aussi avantageusement avec les intendants qui
ranonnent leur prodigalit.

[En marge: Moyen employ pour faire venir les piastres du Mexique.]

[En marge: Situation difficile de la Banque de France.]

Mais comment faire venir ces piastres malgr M. Pitt et les flottes
anglaises? M. Ouvrard ne fut pas plus embarrass de cette difficult
que des autres. Il imagina de se servir de M. Pitt lui-mme, au moyen
de la plus singulire des combinaisons. Il y avait des maisons
hollandaises, celle de M. Hope notamment, qui taient tablies  la
fois en Hollande et en Angleterre. Il eut l'ide de leur vendre des
piastres espagnoles  un prix qui assurait encore  sa compagnie un
bnfice assez considrable. C'tait  ces maisons  obtenir de M.
Pitt qu'il les laisst venir du Mexique. Comme M. Pitt en avait besoin
pour son propre compte, il tait possible que, dans le dsir de s'en
procurer, il en laisst passer une certaine somme, quoiqu'il st qu'il
devait la partager avec ses ennemis. C'tait une espce de contrat
tacite dont les maisons hollandaises associes des maisons anglaises
devaient tre les intermdiaires. L'exprience prouva plus tard que ce
contrat tait ralisable pour une partie, sinon pour le tout. M.
Ouvrard songea aussi  se servir des maisons amricaines, qui, avec sa
dlgation et grce au pavillon neutre, pouvaient aller chercher des
piastres dans les colonies espagnoles pour les rapporter en Europe.
Mais la question tait de savoir combien M. Pitt laisserait passer de
ces piastres, combien les Amricains pourraient en transporter  la
faveur de la neutralit. Si on avait eu du temps, une pareille
spculation aurait pu russir, rendre d'importants services  la
France et  l'Espagne, et procurer  la compagnie d'abondants et
lgitimes profits. Malheureusement les besoins taient bien urgents.
Sur 80 ou 90 millions d'arrir, auxquels il fallait que le Trsor
franais fit face avec des expdients, il y avait 30 millions environ
qu'il devait  la compagnie des _Ngociants runis_, et qu'il lui
payait avec des immeubles. Elle avait donc  supporter cette premire
charge. Elle avait  fournir en outre  ce mme Trsor franais la
valeur d'une anne au moins du subside espagnol, c'est--dire 40  50
millions; elle avait  lui escompter les _obligations des receveurs
gnraux_; elle avait enfin  payer les bls envoys dans les ports de
la Pninsule, et les vivres procurs aux flottes espagnoles. C'tait
l une situation qui ne permettait gure d'attendre le succs de
spculations hasardeuses et lointaines. Jusqu' ce succs la compagnie
tait rduite  vivre d'expdients. Elle avait engag  des prteurs
les immeubles reus en payement. Ayant russi, grce  la complaisance
de M. de Marbois,  se saisir presque compltement du portefeuille du
Trsor, elle y puisait  pleines mains des _obligations des receveurs
gnraux_, qu'elle confiait  des capitalistes prtant leur argent sur
gage,  un prix usuraire. Elle faisait escompter une partie de ces
mmes _obligations_ par la Banque de France, qui, entrane par son
intimit avec le gouvernement, ne refusait rien de ce qui tait
rclam au nom du service public. La compagnie recevait la valeur de
ces escomptes en billets de la Banque, et la situation se rsolvait
ds lors en une mission, chaque jour plus considrable, de ces
billets. Mais la rserve mtallique n'augmentant pas en proportion de
la masse des billets mis, il en rsultait un vritable danger; et
c'tait la Banque en ralit qui allait bientt supporter le poids des
embarras de tout le monde. Aussi des voix, s'taient-elles leves
dans le sein du conseil de rgence, pour demander qu'on mt un terme
aux secours accords  M. Desprez, reprsentant de la compagnie des
_Ngociants runis_. Mais d'autres voix moins prudentes et plus
patriotiques, celle de M. Perregaux surtout, s'taient prononces
contre une telle proposition, et avaient fait accorder les secours
rclams par M. Desprez.

Le Trsor franais, le Trsor espagnol, la compagnie des _Ngociants
runis_ qui leur servait de lien, se conduisaient comme ces maisons
embarrasses, qui se prtent leur signature, et s'aident les unes les
autres d'un crdit qu'elles n'ont pas. Mais il faut reconnatre que le
Trsor franais tait la moins gne de ces trois maisons associes,
et qu'il tait expos  souffrir beaucoup d'une pareille communaut
d'affaires; car, au fond, c'tait avec ses seules ressources,
c'est--dire avec les _obligations des receveurs gnraux_ escomptes
par la Banque, qu'on faisait face  tous les besoins, et qu'on
nourrissait les armes espagnoles aussi bien que les armes
franaises. Au surplus le secret de cette situation extraordinaire
n'tait pas connu. Les associs de M. Ouvrard, dont les engagements
avec lui n'ont jamais t bien dfinis, quoique ces engagements aient
t le sujet de longs procs, ne savaient pas eux-mmes toute
l'tendue du fardeau qui allait peser sur eux. prouvant dj beaucoup
de gne, ils appelaient M. Ouvrard  grands cris, et ils lui avaient
fait donner par M. de Marbois l'ordre de revenir immdiatement 
Paris. M. de Marbois, peu capable de juger par ses yeux de tous les
dtails d'un vaste maniement de fonds, tromp de plus par un commis
infidle, ne souponnait pas  quel point les ressources du Trsor
taient abandonnes  la compagnie. Napolon lui-mme, quoiqu'il
tendt sur toutes choses son infatigable vigilance, ne voyant dans
les services qu'une insuffisance relle d'une soixantaine de millions,
 laquelle on pouvait suppler avec des biens nationaux et divers
expdients, ignorant la confusion qui s'tait tablie entre les
oprations du Trsor et celles des _Ngociants runis_, ne saisissait
pas la vritable cause des embarras et des inquitudes qui
commenaient  se produire. Il attribuait la gne dont on souffrait
partout aux fausses spculations du commerce franais,  l'usure que
les possesseurs de capitaux cherchaient  exercer, et se plaignait des
gens d'affaires  peu prs comme il se plaignait des idologues quand
il rencontrait des ides qui le contrariaient. Quoi qu'il en soit, il
ne voulait pas qu'on tirt de cet tat de choses des objections 
l'excution de ses ordres. Il avait demand 12 millions en espces 
Strasbourg, et les avait demands si imprieusement qu'on avait eu
recours aux moyens les plus extrmes pour les trouver. Il avait exig
10 autres millions en Italie, et la compagnie, rduite  les acheter 
Hambourg, les faisait passer  Milan soit en argent, soit en or, en
traversant le Rhin et les Alpes. Napolon, d'ailleurs, comptait avoir
frapp de tels coups avant quinze ou vingt jours, qu'il aurait mis un
terme  tous les embarras.--Avant quinze jours, disait-il, j'aurai
battu les Russes, les Autrichiens et les joueurs  la baisse.--

[En marge: Leve de la conscription, et organisation des rserves.]

Ces ressources bien ou mal obtenues du Trsor, il s'occupa de la
conscription et de l'organisation de sa rserve. Le contingent annuel
se divisait alors en deux moitis de 30 mille hommes chacune, la
premire appele  un service actif, la seconde laisse dans le sein
de la population, mais pouvant tre runie sous les drapeaux sur un
simple appel du gouvernement. Il restait encore une grande partie du
contingent des annes IX, X, XI, XII et XIII. C'taient des hommes
d'un ge fait, dont le gouvernement pouvait disposer par dcret.
Napolon les appela tous; mais il voulut en outre devancer la leve de
l'an XIV, comprenant les individus qui devaient atteindre l'ge requis
du 23 septembre 1805 au 23 septembre 1806; et comme le calendrier
grgorien allait tre remis en usage au 1er janvier suivant, il fit
ajouter  cette leve les jeunes gens qui auraient atteint l'ge lgal
du 23 septembre au 31 dcembre 1806. Il rsolut donc de comprendre en
une seule leve de 15 mois tous les conscrits auxquels la loi serait
applicable, depuis le mois de septembre 1805 jusqu'au mois de dcembre
1806. Cette mesure devait lui fournir 80 mille hommes, dont les
derniers ne compteraient pas tout  fait vingt ans rvolus. Mais il
ne songeait pas  les employer tout de suite  un service de guerre.
Il se proposait de les prparer au mtier des armes en les plaant
dans les troisimes bataillons, qui composaient le dpt de chaque
rgiment. Ces hommes auraient ainsi un an ou deux, soit pour
s'instruire, soit pour se renforcer, et fourniraient dans quinze ou
dix-huit mois d'excellents soldats, presque aussi bien forms que ceux
du camp de Boulogne. C'tait l une combinaison bonne  la fois pour
la sant des hommes et pour leur instruction militaire, car le
conscrit de 20 ans, s'il entre immdiatement en campagne, va bientt
finir  l'hpital. Mais cette combinaison n'tait possible qu' un
gouvernement qui, ayant une arme tout organise  prsenter 
l'ennemi, n'avait besoin du contingent annuel qu' titre de rserve.

[En marge: Le Corps lgislatif n'tant pas assembl, on s'adresse au
Snat pour lgaliser la leve de la conscription.]

Le Corps lgislatif n'tant pas assembl, il fallait perdre du temps
pour le convoquer. Napolon ne consentit point  un tel retard, et
imagina de s'adresser au Snat, en se fondant sur deux motifs: le
premier, l'irrgularit d'un contingent qui comprenait plus de douze
mois, et quelques conscrits de moins de 20 ans; le second, l'urgence
des circonstances. On sortait de la lgalit en agissant ainsi, car le
Snat ne pouvait voter ni la contribution en argent, ni la
contribution en hommes. Il tait charg de fonctions d'un autre ordre,
comme d'empcher l'adoption des lois inconstitutionnelles, de remplir
les lacunes de la Constitution, et de veiller sur les actes du
gouvernement entachs d'arbitraire. Au Corps lgislatif seul
appartenait le vote des impts et des leves d'hommes. C'tait une
faute que de violer cette Constitution, dj si flexible, et de la
rendre par trop illusoire, en ngligeant si facilement d'en observer
les formes. C'tait une autre faute de ne pas mnager davantage
l'emploi du Snat, dont on avait fait la ressource ordinaire de tous
les cas difficiles, et d'indiquer trop clairement que l'on comptait
sur sa docilit beaucoup plus que sur celle du Corps lgislatif.
L'archichancelier Cambacrs n'aimant pas les excs de pouvoir qui
n'taient pas indispensables, fit ces remarques, et soutint qu'il
faudrait au moins, pour l'observation des formes, attribuer par une
mesure organique le vote des contingents au Snat. Napolon, qui, sans
mconnatre les vues de prudence, les remettait  un autre temps quand
il tait press, ne voulut ni poser de rgle gnrale, ni diffrer la
leve du contingent. En consquence, il ordonna de prparer pour la
leve de la conscription de 1806 un snatus-consulte fond sur deux
considrations extraordinaires: l'irrgularit du contingent,
embrassant plus d'une anne entire, et l'urgence des circonstances,
qui ne permettait pas d'attendre la runion du Corps lgislatif.

[En marge: Emploi des gardes nationales.]

Il songea galement  recourir aux gardes nationales institues en
vertu des lois de 1790, 1791 et 1795. Cette troisime coalition ayant
tous les caractres des deux premires, bien que les temps fussent
changs, bien que l'Europe en voult moins aux principes de la France,
et beaucoup plus  sa grandeur, il pensait que la nation devait  son
gouvernement un concours aussi nergique, aussi unanime qu'autrefois.
Il ne pouvait pas attendre le mme lan, car le mme enthousiasme
rvolutionnaire ne subsistait plus; mais il pouvait compter sur une
parfaite soumission  la loi de la part des citoyens, et sur un
profond sentiment d'honneur chez ceux d'entre eux que la loi
appellerait. Il ordonna donc la rorganisation des gardes nationales,
mais en s'attachant  les rendre plus obissantes et plus militaires.
Pour cela il fit prparer un snatus-consulte, qui l'autorisait 
rgler leur organisation par des dcrets impriaux. Il rsolut de
s'attribuer la nomination des officiers, et de runir dans les
compagnies de chasseurs et de grenadiers la portion la plus jeune et
la plus guerrire de la population. Il la destinait  la dfense des
places fortes et  certaines runions accidentelles sur les points
menacs, tels que Boulogne, Anvers, la Vende.

[En marge: Organisation des dpts au moyen de la conscription.]

Ces divers lments furent disposs de la manire suivante. Prs de
200 mille soldats marchaient en Allemagne; 70 mille dfendaient
l'Italie; vingt et un bataillons d'infanterie, plus quinze bataillons
de marine, gardaient Boulogne. On a dj vu que les rgiments taient
composs de trois bataillons, deux de guerre, un de dpt, ce dernier
charg de recevoir les soldats malades ou convalescents, d'instruire
les conscrits. Dj un certain nombre de ces troisimes bataillons
avaient t placs  Boulogne. Tous les autres furent tablis de
Mayence  Strasbourg. On dirigea vers ces trois points les hommes
restant  lever sur les annes IX, X, XI, XII, XIII, et les 80 mille
conscrits de 1806. Ils devaient tre verss dans les troisimes
bataillons, pour s'y exercer et y acqurir des forces. Les plus gs,
lorsqu'ils seraient forms, viendraient plus tard, organiss en corps
de marche, remplir les vides que la guerre aurait oprs dans les
rangs de l'arme. C'tait une rserve de 150 mille hommes au moins,
gardant la frontire, et assurant le recrutement des corps. Les gardes
nationales, appuyant cette rserve, devaient tre organises dans le
Nord et l'Ouest pour accourir  la dfense des ctes, surtout pour se
rendre  Boulogne ou Anvers, si les Anglais essayaient de brler la
flottille, ou de dtruire les chantiers levs sur l'Escaut. Dj le
marchal Brune avait t charg de commander  Boulogne. Le marchal
Lefebvre dut commander  Mayence, le marchal Kellermann  Strasbourg.
Ces nominations attestaient le tact parfait de Napolon. Le marchal
Brune avait une rputation acquise en 1799, pour avoir repouss une
descente des Russes et des Anglais. Les marchaux Lefebvre et
Kellermann, vieux soldats, qui avaient reu pour prix de leurs
services une place au Snat et le bton de marchal honoraire, taient
propres  veiller  l'organisation de la rserve, pendant que leurs
compagnons d'armes, plus jeunes, feraient la guerre active. Ils
devenaient en mme temps l'occasion d'une drogation  la loi qui
interdisait aux snateurs les fonctions publiques. Cette loi
dplaisait fort au Snat, et on y drogeait trs-adroitement, en
appelant quelques-uns de ses membres  former l'arrire-ban de la
dfense nationale.

[En marge: Sance impriale au Snat.]

[En marge: Froideur du peuple de Paris.]

[En marge: Organisation du gouvernement en l'absence de Napolon.]

Ces dispositions termines, Napolon fit porter au Snat les mesures
que nous venons d'numrer, et les prsenta lui-mme dans une sance
impriale, tenue au Luxembourg le 23 septembre. Il y parla en termes
prcis et fermes de la guerre continentale qui venait de le
surprendre, tandis qu'il tait occup de l'expdition d'Angleterre,
des explications demandes  l'Autriche, des rponses ambigus de
cette cour, de ses mensonges aujourd'hui dmontrs, puisque ses armes
avaient pass l'Inn, le 8 septembre, au moment mme o elle protestait
le plus fortement de son amour pour la paix. Il fit appel au
dvouement de la France, et promit d'avoir ananti bientt la nouvelle
coalition. Les snateurs lui donnrent de grandes marques
d'assentiment, bien qu'au fond du coeur ils attribuassent aux runions
d'tats opres en Italie la nouvelle guerre continentale. Dans les
rues que le cortge imprial eut  parcourir, du Luxembourg aux
Tuileries, l'enthousiasme populaire, comprim par la souffrance, fut
moins expressif que de coutume. Napolon s'en aperut, en fut piqu,
et en tmoigna quelque humeur  l'archichancelier Cambacrs. Il y
voyait une injustice du peuple parisien envers lui; mais il parut en
prendre son parti, se promettant d'exciter bientt des cris
d'enthousiasme, plus grands, plus vifs que ceux qui avaient retenti
tant de fois  ses oreilles, et il reporta sa pense, qui n'avait le
temps de sjourner sur aucun sujet, vers les vnements qui se
prparaient aux bords du Danube. Press de partir, il fit un rglement
pour l'organisation du gouvernement en son absence. Son frre Joseph
eut la mission de prsider le Snat; son frre Louis, en qualit de
conntable, dut s'occuper des leves d'hommes et de la formation des
gardes nationales. L'archichancelier Cambacrs fut charg de la
prsidence du Conseil d'tat. Toutes les affaires devaient tre
traites dans un Conseil compos des ministres et des grands
dignitaires, prsid par le grand lecteur Joseph. Il fut tabli que
par des courriers partant tous les jours on ferait parvenir  Napolon
un rapport sur chaque affaire, avec l'avis personnel de
l'archichancelier Cambacrs. Celui-ci, craignant que Joseph
Bonaparte, prsidant le Conseil du gouvernement, ne fut bless du rle
de critique suprme attribu  l'un des membres de ce Conseil, en fit
l'observation  Napolon. Mais Napolon l'interrompit brusquement, en
lui disant que, pour mnager les vanits, il ne voulait pas se priver
des lumires les plus prcieuses pour lui. Il persista. Ses dcisions
devaient revenir  Paris  la suite du rapport envoy par
l'archichancelier. Il n'y avait que les cas d'urgence dans lesquels le
Conseil fut autoris  devancer la volont de l'Empereur, et  donner
des ordres, que chaque ministre excutait sous sa responsabilit
personnelle. Ainsi Napolon se rservait la dcision de toutes choses,
mme en son absence, et faisait de l'archichancelier Cambacrs l'oeil
de son gouvernement pendant qu'il serait loin du centre de l'Empire.

[En marge: Dpart de Napolon pour l'arme.]

Tout ce qui l'entourait le vit partir avec chagrin. On n'avait pas le
secret de son gnie, on ne savait pas combien il abrgerait la
guerre. On craignait qu'elle ne ft longue, et on tait assur qu'elle
serait sanglante. On se demandait quel serait le sort de la France si
une pareille tte venait  tre frappe par le boulet qui pera la
poitrine de Turenne, ou par la balle qui brisa le front de Charles
XII. D'ailleurs ceux qui l'approchaient, tout brusque, tout absolu
qu'il tait, ne pouvaient s'empcher de le chrir. Ce fut donc avec un
vif regret qu'ils le virent s'loigner. Il consentit  tre accompagn
jusqu' Strasbourg par l'Impratrice, qui lui tait toujours plus
attache,  mesure qu'elle avait plus de craintes pour la dure de son
union avec lui. Il emmenait le marchal Berthier, laissant  M. de
Talleyrand l'ordre de suivre le quartier gnral  une certaine
distance et avec quelques commis. Parti le 24 de Paris, Napolon tait
arriv le 26  Strasbourg.

[En marge: Arrive de l'arme au centre de l'Allemagne.]

Dj, au grand tonnement de l'Europe, l'arme, qui vingt jours
auparavant se trouvait sur les bords de l'Ocan, tait au centre de
l'Allemagne, sur les bords du Mein, du Necker et du Rhin. Jamais
marche plus secrte, plus rapide, n'avait eu lieu dans aucun temps.
Les ttes de colonne s'apercevaient partout,  Wrzbourg,  Mayence, 
Strasbourg. La joie des soldats tait au comble, et quand ils voyaient
Napolon, ils l'accueillaient par les cris de _Vive l'Empereur!_ mille
fois rpts. Cette foule innombrable de troupes d'infanterie,
d'artillerie, de cavalerie, subitement runies; ces convois de vivres,
de munitions, forms  la hte; ces longues files de chevaux, achets
en Suisse et en Souabe; tous ces mouvements enfin d'une arme qu'on
n'attendait pas quelques jours auparavant, et qui tait subitement
apparue, prsentaient un spectacle unique, relev encore par la
prsence d'une cour militaire  la fois svre et brillante, et par
une immense affluence de curieux accourus pour voir l'Empereur des
Franais partant pour la guerre.

[En marge: Efforts de la coalition pour devancer Napolon.]

La coalition s'tait hte de son ct, mais elle n'tait pas si bien
prpare que Napolon, et surtout pas si active, quoique anime des
passions les plus ardentes. Il avait t convenu entre les puissances
coalises qu'elles porteraient leurs forces principales vers le Danube
avant l'hiver, afin que Napolon ne pt pas profiter de la difficult
des communications pendant la mauvaise saison, pour craser l'Autriche
isole de ses allis. Tous les ordres de mouvement avaient donc t
donns pour la fin d'aot et le commencement de septembre. En agissant
ainsi, les coaliss croyaient tre fort en avance sur Napolon, et se
flattaient de pouvoir commencer les hostilits au moment qu'ils
jugeraient le plus opportun. Ils ne s'attendaient pas  trouver les
Franais rendus sitt sur le thtre de la guerre.

[En marge: Rassemblement des forces russes, sudoises et anglaises 
Stralsund.]

Un rassemblement russe se formait  Revel, et s'embarquait dans les
premiers jours de septembre pour Stralsund. Il se composait de 16
mille hommes sous le commandement du gnral Tolstoy. Douze mille
Sudois les avaient dj prcds  Stralsund. Ils devaient tous
ensemble se rendre par le Mecklembourg en Hanovre, et s'y joindre  15
mille Anglais, dbarqus par l'Elbe  Cuxhaven. (Voir la carte n
28.) C'tait une arme de 43 mille hommes destine  excuter
l'attaque par le nord. Cette attaque devait tre ou principale ou
accessoire, suivant que la Prusse s'y joindrait ou ne s'y joindrait
pas.

[En marge: Marche des deux grandes armes russes.]

Deux grandes armes russes, de 60 mille hommes chacune, s'avanaient
l'une par la Gallicie, sous le gnral Kutusof, l'autre par la
Pologne, sous le gnral Buxhoewden. La garde russe, sous l'archiduc
Constantin, forte de 12 mille hommes d'lite, suivait la seconde. Une
arme de rserve sous le gnral Michelson se formait  Wilna. Le
jeune empereur Alexandre, entran  la guerre par lgret, assez
clairvoyant pour apercevoir sa faute, mais point assez rsolu pour en
revenir, ou pour la corriger par l'nergie de l'excution, l'empereur
Alexandre, domin, sans se l'avouer, par une crainte secrte, ne
s'tait dcid que fort tard  faire les derniers prparatifs. Le
corps de Gallicie, qui, sous le gnral Kutusof, devait venir au
secours des Autrichiens, n'avait atteint la frontire d'Autriche que
vers la fin d'aot. Il avait  traverser la Gallicie de Brody 
Olmtz, la Moravie d'Olmtz  Vienne, l'Autriche et la Bavire de
Vienne  Ulm. (Voir la carte n 28.) C'tait beaucoup plus de chemin
que les Franais n'en avaient  parcourir de Boulogne  Ulm, et les
Russes ne savaient pas franchir les distances comme les Franais.
L'Europe, qui a vu marcher nos soldats, sait bien que jamais il n'en
exista d'aussi rapides. La prvision de Napolon s'accomplissait donc,
et dj les Russes taient en retard.

[En marge: Sjour de l'empereur Alexandre  Pulawi.]

La seconde arme russe, place entre Varsovie et Cracovie (voir la
carte n 28), aux environs de Pulawi, forte, avec les gardes russes,
de 70 mille hommes, attendait l'arrive de l'empereur Alexandre pour
recevoir ses directions  l'gard de la Prusse. Ce monarque avait
voulu voir l'embarquement de ses troupes  Revel, avant de partir pour
l'arme de Pologne, et s'tait rendu  Pulawi, belle demeure de
l'illustre famille des Czartoryski,  quelque distance de Varsovie. Il
tait l chez son jeune ministre des affaires trangres, le prince
Adam Czartoryski, pour communiquer de plus prs avec la cour de
Berlin.

[En marge: Influences diverses autour du jeune czar.]

 ct d'Alexandre se trouvait le prince Pierre Dolgorouki, officier
dbutant dans la carrire des armes, plein de prsomption et
d'ambition, ennemi de la coterie des jeunes gens d'esprit qui
gouvernait l'empire, cherchant  persuader  l'empereur que ces jeunes
gens taient des Russes infidles, qui, dans l'intrt de la Pologne,
trahissaient la Russie. La mobilit d'Alexandre donnait au prince
Dolgorouki plus d'une chance de succs. Il tait faux que le prince
Adam, le plus honnte des hommes, ft capable de trahir Alexandre.
Mais il hassait la cour de Prusse, dont il prenait la faiblesse pour
de la duplicit; il souhaitait, par un sentiment tout polonais, que le
projet de violenter cette cour si elle n'adhrait pas aux vues de la
coalition, s'accomplt  la rigueur, que l'on rompt avec elle, et
que, passant sur le corps de ses armes  peine formes, on lui
enlevt Varsovie et Posen, pour proclamer Alexandre roi de la Pologne
reconstitue. C'tait l un voeu tout naturel chez un Polonais, mais
peu rflchi chez un homme d'tat russe. Napolon seul suffisait pour
battre la coalition: que serait-ce si on lui donnait l'alliance force
de la Prusse?

[En marge: Mission de M. d'Alopeus et du prince Dolgorouki  Berlin,
pour dcider la Prusse  se joindre  la coalition.]

Au surplus, c'tait beaucoup trop exiger du caractre irrsolu
d'Alexandre. Il avait envoy son ambassadeur  Berlin, M. d'Alopeus,
pour faire appel  l'amiti de Frdric-Guillaume, pour lui demander
d'abord le passage d'une arme russe  travers la Silsie, et pour lui
insinuer ensuite qu'on ne doutait pas du concours de la Prusse pour
l'oeuvre si mritoire de la dlivrance europenne. Le ngociateur
tait mme autoris  dclarer au cabinet prussien qu'il n'y avait pas
 balancer, que la neutralit tait impossible, que si le passage
n'tait pas accord de bonne grce, on le prendrait de force. M.
d'Alopeus devait tre second par le prince Dolgorouki, l'aide de camp
d'Alexandre. Celui-ci tait charg de laisser voir clairement  Berlin
le parti pris d'entraner la Prusse par des caresses, ou de la dcider
par la violence. On avait mme pouss les choses  Pulawi, jusqu'
rdiger le manifeste qui prcderait les hostilits.

[En marge: Mission du Marchal Duroc et de M. de Laforest  Berlin,
pour solliciter l'alliance de la Prusse en lui offrant le Hanovre.]

[En marge: Le roi et M. de Hardenberg lui-mme entrans par l'offre
de Hanovre.]

[En marge: La crainte d'une guerre prochaine arrte le roi
Frdric-Guillaume prt  s'allier  la France.]

[En marge: Le roi de Prusse plac entre les instances des ngociateurs
russes et franais.]

[En marge: Les ngociateurs russes ayant pouss les insinuations
jusqu' la menace, Frdric-Guillaume irrit dcide la mise sur le
pied de guerre de l'arme prussienne.]

Tandis que ces vives instances taient adresses  la Prusse par les
agents russes, elle se trouvait en prsence des ngociateurs franais,
MM. Duroc et de Laforest, chargs par Napolon de lui offrir le
Hanovre. On doit se souvenir que le grand marchal du palais Duroc
tait parti de Boulogne avec mission de porter cette offre  Berlin.
La probit du jeune roi n'y avait pas tenu; et les sentiments de M. de
Hardenberg, qu'on appelait en Europe le ministre bien pensant, n'y
avaient pas tenu davantage. M. de Hardenberg ne voyait dans cette
affaire qu'une difficult, c'tait de trouver une forme qui sauvt
l'honneur de son matre aux yeux de l'Europe. Deux mois avaient t
employs, juillet et aot,  chercher cette forme. On en avait imagin
une qui ne laissait pas d'tre assez ingnieuse. C'tait la mme que
la coalition avait imagine de son ct pour commencer la guerre
contre Napolon, c'est--dire une mdiation arme. Le roi de Prusse
devait, dans l'intrt de la paix, qui tait, disait-on, un besoin de
toutes les puissances, dclarer  quelles conditions l'quilibre de
l'Europe lui semblerait suffisamment garanti, noncer ces conditions,
et donner ensuite  comprendre qu'il se prononcerait pour ceux qui les
admettraient contre ceux qui refuseraient de les admettre, ce qui
signifiait qu'il ferait la guerre de moiti avec la France, afin de
gagner le Hanovre. Il devait adopter, en effet, dans sa dclaration,
la plupart des conditions de Napolon, telles que la cration du
royaume d'Italie, avec sparation des deux couronnes  l'poque de la
paix gnrale, la runion du Pimont et de Gnes  l'Empire, la libre
disposition de Parme et de Plaisance laisse  la France,
l'indpendance de la Suisse et de la Hollande, enfin l'vacuation de
Tarente et du Hanovre  la paix. Il n'y avait de difficult que sur la
manire d'entendre l'indpendance de la Suisse et de la Hollande.
Napolon, qui n'avait alors aucune vue sur ces deux pays, ne voulait
cependant pas garantir leur indpendance dans des termes qui
permissent aux ennemis de la France d'y oprer une contre-rvolution.
Les contestations sur ce sujet s'taient prolonges jusqu' la fin du
mois de septembre, et le jeune roi de Prusse allait finir par se
rsigner  la violence qu'on lui voulait faire, quand il reconnut
clairement,  la marche des armes russes, autrichiennes et
franaises, que la guerre tait invitable et prochaine. Saisi de
crainte  cet aspect, il se rejeta en arrire, et ne parla plus ni de
mdiation arme, ni d'acquisition du Hanovre pour prix de cette
mdiation. Il rentra dans son systme ordinaire de neutralit du nord
de l'Allemagne. Alors MM. Duroc et de Laforest, d'aprs les ordres de
Napolon, lui offrirent ce que le cabinet de Berlin avait tant de fois
demand lui-mme, la remise du Hanovre  la Prusse,  titre de dpt,
 condition que celle-ci en assurerait la possession  la France.
Mais, quelque plaisir que fissent prouver au roi Frdric-Guillaume
la retraite des Franais, et la remise d'un dpt si prcieux, il vit
qu'il faudrait s'opposer  l'expdition du nord, et il refusa encore.
Il fit mille protestations d'attachement  Napolon,  sa dynastie, 
son gouvernement, ajoutant que s'il ne cdait pas  ses sympathies,
c'est qu'il tait sans dfense contre la Russie du ct de la Pologne.
 cela MM. Duroc et de Laforest rpliqurent par l'offre d'une arme
de 80 mille Franais prte  se joindre aux Prussiens. Mais c'tait
encore la guerre, et Frdric-Guillaume la repoussa sous cette
nouvelle forme. C'est dans ce moment que M. d'Alopeus et le prince
Dolgorouki arrivrent  Berlin afin de demander  la Prusse de se
prononcer pour la coalition. Le roi ne fut pas moins effray des
demandes des uns que des propositions des autres. Il rpondit par des
protestations exactement semblables  celles qu'il adressait aux
ngociateurs franais. Il tait, disait-il, plein d'attachement pour
le jeune ami dont il avait fait la connaissance  Memel, mais il
serait le premier en butte aux coups de Napolon, et il ne pouvait pas
exposer ses sujets  de si grands prils, sans se rendre coupable
envers eux. Les envoys russes insistant, lui dirent que le
rassemblement form entre Varsovie et Cracovie tait justement plac
l pour le secourir, que c'tait une amicale prvoyance de l'empereur
Alexandre, que les 70 mille Russes composant ce rassemblement allaient
traverser la Silsie et la Saxe, pour se porter sur le Rhin, et
recevoir le premier choc des armes franaises. Ces raisons
n'entranrent pas Frdric-Guillaume. Alors on alla plus loin, et on
lui laissa entendre qu'il tait trop tard, que, ne doutant pas de son
adhsion, on avait dj ordonn aux troupes russes de franchir le
territoire prussien.  cette espce de violence, Frdric-Guillaume ne
se contint plus. On s'tait tromp sur son caractre. Il tait
irrsolu, ce qui lui donnait souvent l'apparence de la faiblesse et de
la duplicit, mais, pouss  bout, il devenait opinitre et colre. Il
s'emporta, convoqua un conseil auquel furent appels le vieux duc de
Brunswick et le marchal de Mollendorf, et se dcida, malgr sa
parcimonie,  mettre l'arme prussienne sur le pied de guerre. Se
voyant sur le point d'tre violent par les uns ou par les autres, il
rsolut de prendre ses prcautions, et ordonna la runion de 80 mille
hommes, ce qui devait lui coter 16 millions d'cus prussiens (64
millions de francs),  prlever, partie sur les revenus de l'tat,
partie sur le trsor du grand Frdric, trsor dissip sous le rgne
prcdent, et refait pendant le rgne actuel  force d'conomies.

M. d'Alopeus, effray de ces dispositions, se hta d'crire  Pulawi,
pour conseiller  son empereur, avec les plus vives instances, de
mnager le roi de Prusse, si on ne voulait avoir toutes les forces de
la monarchie prussienne sur les bras.

[En marge: Entrevue propose par Alexandre  Frdric-Guillaume, et
accepte pour les premiers jour d'octobre.]

Quand ces nouvelles arrivrent  Pulawi, elles branlrent la rsolution
d'Alexandre. Le prince Adam Czartoryski l'avait vivement press de se
dcider, de ne pas donner  la Prusse le temps de se mettre en garde; et
d'enlever le passage au lieu de le solliciter si longuement. Si la
Prusse tournait  la guerre, disait le prince Adam, on dclarerait
Alexandre roi de Pologne, et on organiserait ce royaume sur les
derrires des armes russes. Si au contraire elle se rendait, on aurait
ralis le plan des coaliss, et conquis un alli de plus. Mais
Alexandre, clair par la correspondance de M. d'Alopeus, rsista aux
conseils de son jeune ministre, renvoya son aide de camp Dolgorouki 
Berlin, pour affirmer  son royal ami qu'il n'avait jamais eu
l'intention de contraindre sa volont, qu'au contraire il venait de
donner ordre  l'arme russe de s'arrter sur la frontire prussienne,
qu'il en agissait ainsi par dfrence pour lui, mais que de si grandes
affaires ne pouvaient pas se traiter par intermdiaires, et qu'il lui
demandait une entrevue. Frdric-Guillaume craignant d'tre violent par
les caresses d'Alexandre, autant qu'il aurait pu l'tre par ses armes,
ne se sentait aucun got pour une telle entrevue. Cependant la cour, qui
penchait pour la coalition et pour la guerre, la reine, dont les
sentiments taient d'accord avec ceux du jeune empereur, lui
persuadrent qu'il ne pouvait pas refuser. L'entrevue fut accorde pour
les premiers jours d'octobre. En attendant, MM. de Laforest et Duroc
taient  Berlin, recevant de leur ct toute sorte d'assurances de
neutralit.

[En marge: L'Autriche emploie  se prparer le temps que la Russie
emploie  ngocier.]

[En marge: Distribution des forces de l'Autriche.]

[En marge: Le gnral Mack charg de commandement de l'arme de
Souabe.]

Tandis que les Russes employaient ainsi le mois de septembre,
l'Autriche faisait un meilleur usage de ce temps prcieux. Pendant
qu'elle chargeait M. de Cobentzel de rpter sans cesse  Paris que
son unique dsir tait de ngocier et d'obtenir des garanties pour
l'tat futur de l'Italie, elle mettait  profit les subsides anglais
avec la plus extrme activit. Elle avait runi d'abord 100 mille
hommes en Italie, sous l'archiduc Charles. C'tait l qu'elle plaait
son meilleur gnral, sa plus forte arme, afin de recouvrer ses
provinces les plus regrettes. Vingt-cinq mille hommes, sous
l'archiduc Jean, celui qui commandait  Hohenlinden, gardaient le
Tyrol; 80  90 mille hommes taient destins  envahir la Bavire, 
se porter en Souabe, et  prendre la fameuse position d'Ulm, o M. de
Kray, en 1800, avait retenu si longtemps le gnral Moreau. Les 50 ou
60 mille Russes du gnral Kutusof, venant se joindre  l'arme
autrichienne, devaient former une masse de 140 mille combattants, avec
laquelle on esprait donner assez d'occupation aux Franais pour
procurer aux autres armes russes le temps d'arriver,  l'archiduc
Charles le temps de reconqurir l'Italie, et aux troupes envoyes en
Hanovre et  Naples, le temps de produire une diversion utile. C'tait
le fameux gnral Mack, celui qui avait t le rdacteur de tous les
plans de campagne contre la France, et qui venait, avec beaucoup
d'activit et une certaine intelligence des dtails militaires, de
remettre l'arme autrichienne sur le pied de guerre, c'tait ce mme
gnral qu'on avait charg du commandement de l'arme de Souabe, de
moiti avec l'archiduc Ferdinand.

On avait profit des villes appartenant  l'Autriche dans cette
contre, pour prparer des magasins entre le lac de Constance et le
haut Danube. La ville de Memmingen, place sur l'Iller, et formant la
gauche de la position dont Ulm forme la droite, tait une de ces
villes. On y avait runi des approvisionnements immenses, et lev
quelques retranchements, ce qu'il n'tait pas possible de faire  Ulm,
qui appartenait  la Bavire.

[En marge: L'Autriche essaie de surprendre la Bavire.]

Tout cela s'tait excut dans les derniers jours d'aot. Mais
l'Autriche, par une prcipitation qui ne lui tait pas ordinaire,
commit ici une faute grave. On ne pouvait occuper cette position d'Ulm
sans franchir la frontire bavaroise. De plus, la Bavire possdait
une arme de 25 mille hommes, de grands magasins, la ligne de l'Inn,
et on avait ainsi toute sorte de raisons pour tre les premiers  se
saisir d'une si riche proie. On imagina d'agir avec elle comme la
Russie avec la Prusse, c'est--dire de la surprendre et de
l'entraner. C'tait plus facile, il est vrai, mais les consquences,
si on chouait, devaient tre fcheuses.

Le gnral Mack tant arriv sur les bords de l'Inn, le prince de
Schwarzenberg fut envoy  Munich, pour faire  l'lecteur les
instances les plus vives de la part de l'empereur d'Allemagne. Il
tait charg de lui demander de se prononcer en faveur de la
coalition, de joindre ses troupes  celles de l'Autriche, de consentir
 ce qu'elles fussent incorpores, dans l'arme impriale, disperses
rgiment par rgiment dans les divisions autrichiennes, de livrer son
territoire, ses magasins aux coaliss, de se joindre en un mot  cette
nouvelle croisade contre l'ennemi commun de l'Allemagne et de
l'Europe. Le prince de Schwarzenberg tait autoris, s'il le fallait,
 offrir  la Bavire, dans le pays de Salzbourg, dans le Tyrol mme,
les plus beaux agrandissements, pourvu que l'Italie tant reconquise
par les armes communes, on pt reporter dans cette contre les
branches collatrales de la maison impriale, qui en avaient t
loignes.

[En marge: Perplexits de l'lecteur de Bavire.]

[En marge: L'lecteur de Bavire finit par se prononcer en faveur de
la France, et se rend  Wrzbourg avec sa cour et son arme.]

Tandis que le prince de Schwarzenberg arrivait  Munich, l'lecteur se
trouvait dans une situation assez semblable  celle de la Prusse
elle-mme. M. Otto, celui qui, en 1801, avait si habilement ngoci la
paix de Londres, tait notre ministre  Munich. Affectant, au milieu
de cette capitale, d'tre nglig par la cour, il avait nanmoins de
secrtes entrevues avec l'lecteur, et s'efforait de lui dmontrer
que la Bavire n'existait que par la protection de Napolon. Il est
certain que, dans cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres,
elle ne pouvait se sauver de la convoitise autrichienne qu'en
s'appuyant sur la France. Si, mme en 1803, elle avait obtenu une
raisonnable part des indemnits germaniques, elle ne le devait qu'
l'intervention franaise. M. Otto en insistant sur ces considrations
avait mis un terme aux hsitations de l'lecteur, et l'avait amen 
se lier, le 24 aot, par un trait d'alliance. Le plus profond secret
avait t promis et gard. Ce fut quelques jours aprs, le 7
septembre, que parut  Munich le prince de Schwarzenberg. L'lecteur,
qui tait trs-faible, avait auprs de lui une nouvelle cause de
faiblesse dans l'lectrice sa femme, l'une de ces trois belles
princesses de Baden qui taient montes sur les trnes de Russie, de
Sude, de Bavire, et qui toutes trois se signalaient par leur passion
contre la France. Des trois, l'lectrice de Bavire tait la plus
vive. Elle s'agitait, pleurait, et tmoignait le plus grand chagrin de
voir son poux enchan  Napolon, et le rendait plus malheureux
encore qu'il ne l'et t naturellement par ses propres agitations. M.
de Schwarzenberg, suivi  deux marches par l'arme autrichienne,
second par les larmes de l'lectrice, parvint  branler l'lecteur,
et lui arracha la promesse de se donner  l'Autriche. Ce prince
toutefois, effray des consquences de ce brusque changement,
craignant le gnral Mack, qui tait prs, mais aussi Napolon,
quoiqu'il ft loin, crut devoir prvenir M. Otto, s'excuser de sa
conduite en allguant le malheur de sa position, et solliciter
l'indulgence de la France. M. Otto, averti par cet aveu, courut auprs
de l'lecteur, lui montra le danger d'une telle dfection, et la
certitude d'avoir bientt Napolon victorieux  Munich, faisant la
paix par le sacrifice de la Bavire  l'Autriche. Certaines
circonstances secondaient les raisonnements de M. Otto. La demande de
disloquer l'arme pour la disperser dans les divisions autrichiennes
avait indign les gnraux et les officiers bavarois. On apprenait en
mme temps que les Autrichiens, sans attendre le consentement demand
 Munich, avaient pass l'Inn, et l'opinion publique tait rvolte
d'une pareille violation du territoire. On disait tout haut que si
Napolon tait ambitieux, M. Pitt ne l'tait pas moins; que celui-ci
avait achet le cabinet de Vienne, et que, grce  l'or de
l'Angleterre, l'Allemagne allait tre de nouveau foule aux pieds par
les soldats de toute l'Europe. Indpendamment de ces circonstances
favorables  M. Otto, l'lecteur avait un ministre habile, M. de
Montgelas, dvor d'ambition pour son pays, rvant pour la Bavire,
dans le dix-neuvime sicle, les agrandissements que la Prusse avait
acquis dans le dix-huitime, cherchant sans cesse si c'tait  Vienne
ou  Paris qu'il y avait plus de chance de les obtenir, et ayant fini
par croire que ce serait avec la puissance la plus novatrice,
c'est--dire avec la France. Il avait donc opin pour le trait
d'alliance sign avec M. Otto. Touch cependant des offres du prince
de Schwarzenberg, il fut branl un instant sous l'influence de
l'ambition comme son matre sous celle de la faiblesse. Mais il fut
bientt ramen, et les instances de M. Otto, secondes par l'opinion
publique, par l'irritation de l'arme bavaroise, par les conseils de
M. de Montgelas, l'emportrent encore une fois. L'lecteur fut rendu 
la France. Dans le dsordre d'esprit o tait ce prince, on lui fit
accepter tout ce qu'on voulut. On lui proposa de se rfugier 
Wrzbourg, vch scularis pour la Bavire en 1803, et de s'y faire
suivre par son arme. Il accueillit cette proposition. Afin de gagner
du temps, il annona  M. de Schwarzenberg qu'il envoyait  Vienne un
gnral bavarois, M. de Nogarola, partisan connu de l'Autriche, et
charg de traiter avec elle. Cela fait, l'lecteur partit avec toute
sa cour dans la nuit du 8 au 9 septembre, se rendit d'abord 
Ratisbonne, et de Ratisbonne  Wrzbourg, o il arriva le 12
septembre. Les troupes bavaroises, runies  Amberg et  Ulm, reurent
l'ordre de se concentrer  Wrzbourg. L'lecteur, en quittant Munich,
publia un manifeste pour dnoncer  la Bavire et  l'Allemagne la
violence dont il venait d'tre la victime.

M. de Schwarzenberg et le gnral Mack, qui avaient pass l'Inn,
virent ainsi l'lecteur, sa cour, son arme leur chapper, et le
ridicule les atteindre autant que l'indignation. Les Autrichiens
s'avancrent  marches forces sans pouvoir joindre les Bavarois, et
trouvrent partout l'opinion du pays souleve contre eux. Une
circonstance contribua surtout  irriter le peuple en Bavire. Les
Autrichiens avaient les mains pleines d'un papier monnaie qui n'avait
cours  Vienne qu'avec une grande perte. Ils obligeaient les habitants
 prendre comme argent ce papier discrdit. Un grave dommage
pcuniaire se joignait donc  tous les sentiments nationaux froisss
pour rvolter les Bavarois.

[En marge: Le gnral Mack, aprs avoir travers la Bavire, vient
s'tablir  Ulm.]

[En marge: Opinion de l'tat-major autrichien sur la position d'Ulm.]

Le gnral Mack, aprs cette triste expdition, dont au reste il tait
moins responsable que le ngociateur autrichien, se porta sur le haut
Danube, et prit la position qui lui tait depuis longtemps assigne,
la droite  Ulm, la gauche  Memmingen, le front couvert par l'Iller,
qui passe par Memmingen pour se jeter  Ulm dans le Danube. (Voir les
cartes nos 28 et 29.) Les officiers de l'tat-major autrichien
n'avaient cess de vanter cette position depuis quelques annes, comme
la meilleure qu'on pt occuper pour tenir tte aux Franais dbouchant
de la Fort-Noire. On y avait l'une de ses ailes appuye au Tyrol,
l'autre au Danube. On se croyait donc bien garanti des deux cts, et
quant  ses derrires on n'y songeait point, n'imaginant pas que les
Franais pussent jamais arriver autrement que par la route ordinaire.
Le gnral Mack avait attir  lui le gnral Jellachich, avec la
division du Vorarlberg. Il avait 65 mille hommes directement sous sa
main, et sur ses derrires, pour se lier avec les Russes, le gnral
Kienmayer  la tte de 20 mille hommes. C'tait un total de 85 mille
combattants.

Le gnral Mack tait donc o Napolon l'avait suppos et dsir,
c'est--dire sur le haut Danube, spar des Russes par la distance de
Vienne  Ulm. L'lecteur de Bavire tait  Wrzbourg, avec sa cour
plore, avec son arme indigne contre les Autrichiens, et dans
l'attente de la prochaine arrive des Franais.

[En marge: Ce qui se passait dans le moment au midi de l'Italie.]

[En marge: Trahison conseille  la cour de Naples par les puissances
coalises.]

Il ne reste plus, pour avoir une ide complte de la situation de
l'Europe pendant cette grande crise, qu' jeter un instant les yeux
sur ce qui se passait dans le midi de l'Italie. Les conseillers
suprmes de la coalition ne voulant pas que la cour de Naples,
observe par les vingt mille Franais du gnral Saint-Cyr, se
compromt trop tt, lui avaient suggr une vraie trahison, qui ne
devait gure coter  une cour aveugle et dmoralise par la haine.
On lui avait conseill de signer avec la France un trait de
neutralit, afin d'obtenir la retraite du corps qui tait  Tarente.
Quand ce corps se serait retir, la cour de Naples, moins surveille,
aurait, lui disait-on, le temps de se dclarer, et de recevoir les
Russes et les Anglais. Le gnral russe Lascy, homme prudent et avis,
tait  Naples, charg de tout prparer en secret, et d'amener les
coaliss quand le moment serait jug opportun. Il y avait 12 mille
Russes  Corfou, outre une rserve  Odessa, et 6 mille Anglais 
Malte. On comptait encore sur 36 mille Napolitains, un peu moins mal
organiss que de coutume, et sur la leve en masse des brigands de la
Calabre.

[En marge: Trait de neutralit propos par la cour de Naples, et
accept avec confiance par Napolon.]

Ce trait, propos  Napolon  la veille de son dpart de Paris, lui
avait paru acceptable, car il ne croyait pas qu'une cour aussi faible
s'expost avec lui aux consquences d'une trahison. Il se figurait que
le terrible exemple qu'il avait fait de Venise en 1797 avait d gurir
les gouvernements italiens de leur penchant  la fourberie. Il
trouvait dans un trait de neutralit qui excluait les Russes et les
Anglais du midi de l'Italie, l'avantage de pouvoir donner 20 mille
hommes de plus  Massna, si les 50 mille dont celui-ci disposait
n'taient pas suffisants pour dfendre l'Adige.

Il accepta donc cette proposition, et, par trait sign  Paris le 21
septembre, il consentit  retirer ses troupes de Tarente, sur la
promesse que lui fit la cour de Naples de ne souffrir aucun
dbarquement des Russes et des Anglais.  cette condition, le gnral
Saint-Cyr eut ordre de s'acheminer vers la Lombardie, et la reine
Caroline, ainsi que son faible poux, purent en libert prparer une
soudaine leve de boucliers sur les derrires des Franais.

[En marge: Situation gnrale des coaliss du 20 au 25 septembre.]

Telle tait, du 20 au 25 septembre, la situation des puissances
coalises. Les Russes et les Sudois, chargs de l'attaque du nord, se
runissaient  Stralsund, pour se combiner avec un dbarquement
d'Anglais aux bouches de l'Elbe; une arme russe s'organisait  Wilna,
sous le gnral Michelson; l'empereur Alexandre, avec le corps de ses
gardes et l'arme de Buxhoewden, tait  Pulawi sur la Vistule,
sollicitant une entrevue du roi de Prusse; une autre arme russe, sous
le gnral Kutusof, avait pntr par la Gallicie en Moravie, pour se
joindre aux Autrichiens. Celle-ci tait  la hauteur de Vienne, et
allait remonter le Danube. Le gnral Mack, plus avanc de cent
lieues, avait pris position  Ulm,  la tte de 85 mille hommes,
attendant les Franais au dbouch de la Fort-Noire. L'archiduc
Charles tait avec 400 mille hommes sur l'Adige. La cour de Naples
mditait une surprise qui devait s'excuter avec les Russes de Corfou
et les Anglais de Malte.

[En marge: Marche du corps du marchal Bernadotte.]

Napolon, comme on l'a dj vu, tait arriv  Strasbourg le 26
septembre. Ses colonnes avaient suivi exactement ses ordres, et
parcouru les routes qu'il leur avait traces. (Voir la carte n 28.)
Le marchal Bernadotte, aprs avoir pourvu la place d'Hameln de
munitions, de vivres, et d'une forte garnison, aprs y avoir dpos
les hommes les moins capables de faire campagne, tait parti de
Goettingue avec 17 mille soldats, tous propres aux plus dures
fatigues. Il avait prvenu l'lecteur de Hesse de son passage, en y
mettant les formes prescrites par Napolon. Il avait d'abord rencontr
un consentement, puis un refus, dont il n'avait tenu aucun compte, et
avait travers la Hesse sans prouver de rsistance. Des officiers
d'administration, prcdant le corps d'arme, commandaient des vivres
 chaque station, et, payant tout argent comptant, trouvaient des
spculateurs empresss de satisfaire aux besoins de nos troupes. Une
arme qui porte avec elle un pcule peut vivre sans magasins, sans
perte de temps, sans vexations pour le pays qu'elle traverse, pour peu
que ce pays soit abondant en denres alimentaires. Bernadotte avec ce
moyen traversa sans difficult les deux Hesses, la principaut de
Fulde, les tats du prince archichancelier, et la Bavire. Il marchait
perpendiculairement du nord au midi. Il arriva le 17 septembre prs de
Cassel, le 20  Giessen, le 27  Wrzbourg,  la grande joie de
l'lecteur de Bavire, qui se mourait d'pouvante au milieu des
nouvelles contradictoires des Autrichiens et des Franais. Un ministre
de l'empereur d'Allemagne tait accouru auprs de ce prince, pour lui
prsenter des excuses sur ce qui s'tait pass, et pour essayer de le
ramener. Le ministre autrichien ne connut la marche du corps de
Bernadotte que lorsque la cavalerie franaise parut sur les hauteurs
de Wrzbourg. Il partit sur-le-champ, nous laissant l'lecteur pour
toujours, c'est--dire pour toute la dure de notre prosprit.

M. de Montgelas, afin de mieux colorer la conduite de son matre, nous
demanda une prcaution peu honorable pour la Bavire, c'tait
d'altrer la date du trait d'alliance conclu avec la France. Ce
trait avait t sign en ralit le 24 aot, M. de Montgelas exprima
le dsir de lui attribuer une autre date, celle du 23 septembre. On y
consentit, et il put soutenir  ses confdrs de Ratisbonne, qu'il ne
s'tait donn  la France que le lendemain des violences de
l'Autriche.

[En marge: Marche du corps du gnral Marmont.]

Le gnral Marmont remontant le Rhin, et s'en servant pour transporter
son matriel, s'tait mis en marche par la belle route que Napolon
avait ouverte le long de la rive gauche du fleuve, et qui est l'un
des ouvrages mmorables de son rgne. Il tait le 12 septembre 
Nimgue, le 18  aux environs de Wrzbourg. (Voir la carte n 28.) Il
amenait un corps de 20 mille hommes, un parc de 40 bouches  feu bien
atteles, et des munitions considrables. Dans ces 20 mille hommes se
trouvait comprise une division de troupes hollandaises, commande par
le gnral Dumonceau. Quant aux quinze mille Franais qui composaient
ce corps, un fait sans exemple dans l'histoire de la guerre donnera
une juste ide de leur qualit. Ils venaient de traverser une partie
de la France et de l'Allemagne, et de marcher vingt jours de suite
sans s'arrter: il y manquait neuf hommes en tout, en arrivant 
Wrzbourg. Il n'y a pas de gnral qui ne se ft regard comme heureux
s'il en avait perdu deux ou trois cents seulement, car c'est 
l'entre en campagne, et par l'effet des premires marches, que les
tempraments faibles se dclarent et restent en arrire.

Vers la fin de septembre, Napolon avait donc au centre de la
Franconie,  six journes du Danube, et menaant le flanc des
Autrichiens, le marchal Bernadotte avec 17 mille hommes, le gnral
Marmont avec 20. Il faut ajouter  ces forces 25 mille Bavarois,
runis  Wrzbourg, et anims d'un vritable enthousiasme pour la
cause des Franais, devenue la leur dans le moment. Ils battaient des
mains en voyant paratre nos rgiments.

[En marge: Marche des corps des marchaux Davout, Ney, Soult.]

Le marchal Davout avec le corps parti d'Ambleteuse, le marchal
Soult avec celui qui tait parti de Boulogne, le marchal Ney avec
celui qui tait parti de Montreuil, traversant la Flandre, la
Picardie, la Champagne et la Lorraine, taient sur le Rhin du 23 au 24
septembre, prcds par la cavalerie, que Napolon avait mise en
mouvement quatre jours avant l'infanterie. Tous avaient march avec
une ardeur sans pareille. La division Dupont, en traversant le
dpartement de l'Aisne, avait laiss en arrire une cinquantaine
d'hommes appartenant  ce dpartement. Ils taient alls visiter leurs
familles, et le surlendemain ils avaient tous rejoint. Aprs avoir
fait 150 lieues au milieu de l'automne, sans se reposer un seul jour,
cette arme n'avait ni malades, ni tranards; exemple unique, d 
l'esprit des troupes et  un long campement.

[En marge: Marche du corps du marchal Augereau.]

Le marchal Augereau avait form ses divisions en Bretagne. Partant de
Brest, passant par Alenon, Sens, Langres, Bfort, il avait la France
 traverser dans sa plus grande tendue, et devait tre sur le Rhin
une quinzaine de jours aprs les autres corps. Aussi tait-il destin
 servir de rserve.

[En marge: Effet produit par la prompte apparition de l'arme
franaise en Allemagne.]

Jamais tonnement ne fut gal  celui qu'inspira dans toute l'Europe
l'arrive imprvue de cette arme. On la croyait aux bords de l'Ocan,
et en vingt jours, c'est--dire dans le temps  peine ncessaire pour
que le bruit de sa marche comment  se rpandre, elle apparaissait
sur le Rhin, et inondait l'Allemagne mridionale. C'tait l'effet
d'une extrme promptitude  se rsoudre, et d'un art profond  cacher
les dterminations prises.

La nouvelle de l'apparition des Franais se rpandit  l'instant mme,
et ne fit natre chez les gnraux allemands d'autre ide que
celle-ci: c'est que le principal thtre de la guerre serait en
Bavire et non en Italie, puisque Napolon et l'arme de l'Ocan s'y
rendaient. Il n'en rsulta que la demande d'augmenter les forces
autrichiennes en Souabe, et l'ordre, qui dplut fort  l'archiduc
Charles, d'envoyer un dtachement de l'Italie dans le Tyrol, afin de
venir par le Vorarlberg au secours du gnral Mack. Mais le vritable
dessein de Napolon resta profondment cach. Les troupes runies 
Wrzbourg parurent avoir pour mission unique de recueillir les
Bavarois et de protger l'lecteur. Le rassemblement principal plac
sur le haut Rhin,  l'entre des dfils de la Fort-Noire, sembla
destin  s'y engager. Le gnral Mack se confirma donc chaque jour
dans son ide de garder la position d'Ulm, qui lui avait t assigne.

[En marge: Organisation donne par Napolon  la grande arme.]

Napolon, ayant runi toute son arme, lui donna une organisation
qu'elle a toujours conserve depuis, et un nom qu'elle gardera
perptuellement dans l'histoire, celui de la GRANDE ARME.

[En marge: Sa distribution en sept corps.]

Il la distribua en sept corps. Le marchal Bernadotte, avec les
troupes amenes du Hanovre, formait le premier corps, fort de 17 mille
hommes. Le gnral Marmont, avec les troupes venues de Hollande,
formait le second, qui comptait 20 mille soldats prsents au drapeau.
Les troupes du marchal Davout, campes  Ambleteuse, et occupant la
troisime place le long des ctes de l'Ocan, avaient reu le titre
de troisime corps, et s'levaient  un effectif de 26 mille
combattants. Le marchal Soult, avec le centre de la grande arme de
l'Ocan, camp  Boulogne, et compos de 40 mille fantassins et
artilleurs, formait le quatrime corps. La division Suchet devait
bientt en tre dtache pour faire partie du cinquime corps, avec la
division Gazan et les grenadiers d'Arras, connus dornavant sous le
titre de grenadiers Oudinot, du nom de leur brave chef. Indpendamment
de la division Suchet, ce cinquime corps devait s'lever  18 mille
hommes. Il tait destin au fidle et hroque ami de Napolon, au
marchal Lannes, qui avait t rappel du Portugal pour prendre part 
la prilleuse expdition de Boulogne, et qui maintenant allait suivre
l'Empereur jusqu'aux bords de la Morawa, de la Vistule et du Nimen.
Sous l'intrpide Ney, le camp de Montreuil composait le sixime corps,
et s'levait  24 mille soldats. Augereau, avec deux divisions fortes
tout au plus de 14 mille hommes, plac le dernier sur la ligne des
ctes (il tait  Brest), composa le septime corps. Le titre de
huitime corps fut donn plus tard aux troupes d'Italie lorsqu'elles
vinrent agir en Allemagne. Cette organisation tait celle de l'arme
du Rhin, mais avec d'importantes modifications, adaptes au gnie de
Napolon et ncessaires  l'excution des grandes choses qu'il
mditait.

[En marge: Composition des corps d'arme.]

Dans l'arme du Rhin chaque corps, complet en toutes armes, prsentait
 lui seul une petite arme, se suffisant  elle-mme, et capable de
livrer bataille. Aussi ces corps tendaient-ils  s'isoler, surtout
sous un gnral comme Moreau, qui ne commandait qu'en proportion de
son esprit et de son caractre. Napolon avait organis son arme de
manire qu'elle ft tout entire dans sa main. Chaque corps tait
complet seulement en infanterie; il avait en artillerie le ncessaire,
et en cavalerie tout juste ce qu'il fallait pour se bien garder,
c'est--dire quelques escadrons de hussards ou de chasseurs. Napolon
se rservait ensuite de les complter en artillerie et en cavalerie, 
l'aide d'une rserve de ces deux armes, dont il disposait seul.
Suivant le terrain et les occurrences, il retirait  l'un pour le
donner  l'autre, ou un renfort de bouches  feu, ou une masse de
cuirassiers.

[En marge: Formation d'une rserve de cavalerie sous le prince Murat.]

Il avait tenu surtout  runir sous un mme chef, et dans une
dpendance immdiate de sa volont, la masse principale de sa
cavalerie. Comme c'est avec elle qu'on observe l'ennemi en courant
sans cesse autour de lui, qu'on achve sa dfaite quand il est
branl, qu'on le poursuit et l'enveloppe quand il est en fuite,
Napolon avait voulu se rserver exclusivement ce moyen de prparer la
victoire, de la dcider et d'en recueillir les fruits. Il avait donc
runi en un seul corps la grosse cavalerie, compose des cuirassiers
et des carabiniers, commands par les gnraux Nansouty et d'Hautpoul;
il y avait ajout les dragons tant  pied qu' cheval, sous les
gnraux Klein, Walther, Beaumont, Bourcier et Baraguey-d'Hilliers, et
avait confi le tout  son beau-frre Murat, qui tait l'officier de
cavalerie le plus entranant de cette poque, et qui sous ses ordres
reprsentait le _magister equitum_ des armes romaines. Des batteries
d'artillerie volante suivaient cette cavalerie, et lui procuraient,
outre la puissance des sabres, celle des feux. On la verra bientt se
rpandre dans la valle du Danube, culbuter les Autrichiens et les
Russes, entrer ple-mle avec eux dans Vienne tonne, puis, se
reportant dans les plaines de la Saxe et de la Prusse, poursuivre
jusqu'aux bords de la Baltique, enlever tout entire l'arme
prussienne, ou, se prcipitant  Eylau sur l'infanterie russe, sauver
la fortune de Napolon par l'un des chocs les plus imptueux que
jamais les masses armes aient donns ou reus. Cette rserve comptait
22 mille cavaliers, dont 6 mille cuirassiers, 9  10 mille dragons 
cheval, 6 mille dragons  pied, un millier d'artilleurs  cheval.

[En marge: Rle et organisation de la garde impriale.]

Enfin la rserve gnrale de la grande arme tait la garde impriale,
corps d'lite le plus beau de l'univers, servant tout  la fois de
moyen d'mulation et de moyen de rcompense pour les soldats qui se
distinguaient, car on ne les introduisait dans les rangs de cette
garde que lorsqu'ils avaient fait leurs preuves. La garde impriale se
composait, ainsi que la garde consulaire, de grenadiers et de
chasseurs  pied, de grenadiers et de chasseurs  cheval,  peu prs
comme un rgiment dont on n'aurait conserv que les compagnies
d'lite. Elle comprenait en outre un beau bataillon italien,
reprsentant la garde royale du roi d'Italie, un superbe escadron de
mameluks, dernier souvenir de l'gypte, et deux escadrons de
gendarmerie d'lite pour faire la police du quartier gnral, en tout
7 mille hommes. Napolon y avait ajout en grande proportion l'arme
qu'il aimait, parce que dans certaines occasions elle supplait 
toutes les autres, l'artillerie; il avait form un parc de 24 pices
de canon, arm et attel avec un soin particulier, ce qui faisait 
peu prs quatre pices par mille hommes.

La garde ne quittait gure le quartier gnral; elle marchait presque
toujours  ct de l'Empereur, avec Lannes et les grenadiers
d'Oudinot.

[En marge: Forces compares de Napolon et de la coalition.]

Telle tait la grande arme. Elle prsentait une masse de 186 mille
combattants rellement prsents sous les drapeaux. On y comptait 38
mille cavaliers et 340 bouches  feu. Si on y ajoute les 50 mille
hommes de Massna, les 20 mille du gnral Saint-Cyr, on aura un total
de 256 mille Franais, rpandus depuis le golfe de Tarente jusqu'aux
bouches de l'Elbe, avec une rserve d'environ 150 mille jeunes soldats
dans l'intrieur. Si on y ajoute encore 25 mille Bavarois, 7  8 mille
sujets des souverains de Bade et de Wurtemberg, prts  entrer en
ligne, on peut dire que Napolon allait, avec 250 mille Franais, 30
et quelques mille Allemands, combattre environ 500 mille coaliss,
dont 250 mille Autrichiens, 200 mille Russes, 50 mille Anglais,
Sudois, Napolitains, ayant aussi leur rserve dans l'intrieur de
l'Autriche, de la Russie et sur les flottes anglaises. La coalition
esprait y joindre 200 mille Prussiens. Ce n'tait pas impossible, si
Napolon ne se htait de vaincre.

Il tait press, en effet, d'entrer en action, et il ordonna le
passage du Rhin pour le 25 et le 26 septembre, aprs avoir sacrifi
deux ou trois jours  faire reposer les hommes,  rparer quelques
dommages dans le harnachement de la cavalerie et de l'artillerie, 
changer quelques chevaux blesss ou fatigus contre des chevaux
frais, dont on avait runi un grand nombre en Alsace,  prparer enfin
le grand parc et des quantits considrables de biscuit. Voici quelles
furent ses dispositions pour tourner la Fort-Noire, derrire laquelle
le gnral Mack, camp  Ulm, attendait les Franais.

[En marge: Commencement des oprations.]

[En marge: Description des Alpes de Souabe et de la Fort-Noire.]

En fixant les yeux sur cette contre si souvent parcourue par nos
armes, et par ce motif si souvent dcrite dans cette histoire (voir
les cartes nos 28 et 29), on voit le Rhin sortir du lac de Constance,
couler  l'ouest jusqu' Ble, puis se redresser tout  coup pour
couler presque directement au nord. On voit le Danube, au contraire,
issu de quelques faibles sources, assez prs du point o le Rhin sort
du lac de Constance, se jeter  l'est, et suivre cette direction, avec
trs-peu de dviations, jusqu' la mer Noire. C'est une chane de
montagnes fort mdiocres, trs-improprement appeles Alpes de Souabe,
qui spare ainsi les deux fleuves, et verse le Rhin dans les mers du
Nord, et le Danube dans les mers de l'Orient. Ces montagnes montrent 
la France leurs sommets les plus escarps, et vont, en s'abaissant
insensiblement, finir dans les plaines de la Franconie, entre
Nordlingen et Donauwerth. De leur flanc entr'ouvert et revtu de
forts qu'on appelle du nom gnral de Fort-Noire, coulent  gauche,
c'est--dire vers le Rhin, le Necker et le Mein,  droite le Danube,
qui longe leur revers presque dpouill de bois et dessin en
terrasses. Elles sont perces de dfils troits qu'il faut
ncessairement traverser pour aller du Rhin au Danube,  moins qu'on
n'vite ces montagnes, soit en remontant le Rhin jusqu'au-dessus de
Schaffhouse, soit en parcourant leur pied de Strasbourg  Nordlingen,
jusqu'aux plaines de la Franconie, o elles disparaissent. Dans les
guerres antrieures, les Franais avaient alternativement suivi deux
routes. Tantt dbouchant du Rhin entre Strasbourg et Huningue, ils
avaient travers les dfils de la Fort-Noire; tantt remontant le
Rhin jusqu' Schaffhouse, ils avaient franchi ce fleuve prs du lac de
Constance, et s'taient ainsi trouvs aux sources du Danube, en
vitant le passage des dfils.

[En marge: Marche adopte par Napolon pour se porter sur le Danube.]

Napolon, voulant se placer entre les Autrichiens qui taient posts 
Ulm, et les Russes qui arrivaient  leur secours, dut suivre une tout
autre route. S'tudiant d'abord  fixer l'attention des Autrichiens
vers les dfils de la Fort-Noire, par le spectacle de ses colonnes
prtes  s'y engager, il dut ensuite ctoyer les Alpes de Souabe sans
les franchir, les ctoyer jusqu' Nordlingen, tourner, avec tous ses
corps runis, leur extrmit abaisse, et passer le Danube 
Donauwerth. Par ce mouvement, il ralliait, chemin faisant, les corps
de Bernadotte et de Marmont dj rendus  Wrzbourg, il dbordait la
position d'Ulm, dbouchait sur les derrires du gnral Mack, et
ralisait le plan arrt depuis longtemps dans son esprit, et duquel
il attendait les plus vastes rsultats.

[En marge: Passage du Rhin.]

Le 25 septembre, il enjoignit  Murat et  Lannes de passer le Rhin 
Strasbourg, avec la rserve de cavalerie, les grenadiers Oudinot et la
division Gazan. (Voir la carte n 29.) Murat devait porter ses dragons
d'Oberkirch  Freudenstadt, d'Offenbourg  Rothweil, de Fribourg 
Neustadt, et les prsenter ainsi  la tte des principaux dfils, de
manire  faire supposer que l'arme elle-mme allait les traverser.
Des vivres taient commands sur cette direction pour complter
l'illusion de l'ennemi. Lannes devait appuyer ces reconnaissances par
quelques bataillons de grenadiers; mais en ralit, plac avec le gros
de son corps, en avant de Strasbourg, sur la route de Stuttgard, il
avait ordre de couvrir le mouvement des marchaux Ney, Soult et
Davout, chargs de franchir le Rhin au-dessous. Le gnral Songis, qui
commandait l'artillerie, avait jet deux ponts de bateaux, le premier
entre Lauterbourg et Carlsruhe pour le corps du marchal Ney, le
second aux environs de Spire pour le corps du marchal Soult. Le
marchal Davout avait  sa disposition le pont de Manheim. Ces
marchaux, devaient parcourir transversalement les valles qui
descendent de la chane des Alpes de Souabe, et ctoyer cette chane,
en s'appuyant les uns aux autres, de faon  pouvoir se secourir en
cas d'apparition subite de l'ennemi. Ordre leur tait donn  tous
d'avoir quatre jours de pain dans le sac des soldats, et quatre jours
de biscuit dans des fourgons, pour le cas ou il faudrait excuter des
marches forces. Napolon ne quitta Strasbourg que lorsqu'il vit en
mouvement ses parcs et ses rserves sous l'escorte d'une division
d'infanterie. Il passa le Rhin le 1er octobre, accompagn de sa garde,
aprs avoir fait ses adieux  l'Impratrice, qui continua de sjourner
 Strasbourg, avec la cour impriale et la chancellerie de M. de
Talleyrand.

[Date: Octob. 1805.]

[En marge: Napolon ngocie en passant des traits d'alliance avec les
maisons de Baden et de Wurtemberg.]

Arriv sur le territoire du grand-duch de Baden, Napolon y trouva la
famille rgnante, accourue pour lui rendre hommage. Le vieil lecteur
s'y prsenta entour de trois gnrations de princes. Il avait voulu,
comme tous les souverains d'Allemagne de second et troisime ordre,
obtenir le bienfait de la neutralit, vritable chimre en de telles
circonstances, car, lorsque les petites puissances allemandes n'ont
pas su empcher la guerre en rsistant aux grandes puissances qui la
dsirent, elles ne doivent pas se flatter d'en carter les malheurs
par une neutralit qui est impossible, puisqu'elles sont presque
toutes sur la route oblige des armes belligrantes. Napolon, au
lieu de la neutralit, leur avait offert son alliance, promettant de
terminer  leur profit les questions de territoire ou de souverainet
qui les sparaient de l'Autriche, depuis les arrangements inachevs de
1803. Le grand-duc de Baden finit par accepter cette alliance, et
promit de fournir 3 mille hommes, plus des vivres et des moyens de
transport, qu'on devait solder sur le pays mme. Napolon, aprs avoir
couch  Ettlingen, se mit en route le 2 octobre pour Stuttgard. Avant
son arrive, une collision avait failli clater entre l'lecteur de
Wurtemberg et le marchal Ney. Cet lecteur, connu en Europe par
l'extrme vivacit de son esprit et de son caractre, discutait en ce
moment avec le ministre de France les conditions d'une alliance qui ne
lui plaisait gure. Mais il ne voulait pas qu'en attendant une
conclusion on ft entrer des troupes, soit  Louisbourg qui tait sa
maison de plaisance, soit  Stuttgard qui tait sa capitale. Le
marchal Ney consentit bien  ne pas entrer  Louisbourg, mais il fit
braquer son artillerie sur les portes de Stuttgard, et obtint par ce
moyen qu'elles lui fussent ouvertes. Napolon arriva fort  propos
pour calmer la colre de l'lecteur. Il en fut reu avec beaucoup de
magnificence, et stipula avec lui une alliance, qui a fait la grandeur
de cette maison, comme elle a fait celle de tous les princes du midi
de l'Allemagne. Le trait fut sign le 5 octobre, et contint
l'engagement, du ct de la France, d'agrandir la maison de
Wurtemberg, et, du ct de cette maison, de fournir 10 mille hommes,
plus des vivres, des chevaux, des charrois, qu'on devait payer en les
prenant.

[En marge: Marche de l'arme pour se rendre  travers le Wurtemberg
dans la plaine de Nordlingen.]

Napolon demeura trois ou quatre jours  Louisbourg, pour mnager 
ses corps de gauche le temps d'arriver en ligne. C'tait une position
des plus dlicates que celle de ctoyer, pendant une quarantaine de
lieues, un ennemi fort de 80  90 mille hommes, sans lui donner trop
d'veil, et sans s'exposer  le voir dboucher  l'improviste sur
l'une de ses ailes. Napolon y pourvut avec un art et une prvoyance
admirables. Trois routes traversaient le Wurtemberg, et aboutissaient
 ces extrmits abaisses des Alpes de Souabe qu'il s'agissait
d'atteindre, pour arriver au Danube, entre Donauwerth et Ingolstadt.
(Voir la carte n 29.) La principale tait celle de Pforzheim,
Stuttgard et Heidenheim, qui longeait le flanc mme des montagnes, et
qui tait par une foule de dfils en communication avec la position
des Autrichiens  Ulm. C'tait celle qu'il fallait parcourir avec le
plus de prcautions,  cause du voisinage de l'ennemi. Napolon
l'occupait avec la cavalerie de Murat, le corps du marchal Lannes,
celui du marchal Ney, et la garde. La seconde, celle qui, partant de
Spire, passait par Heilbronn, Hall, Ellwangen, pour aboutir dans la
plaine de Nordlingen, tait occupe par le corps du marchal Soult. La
troisime, partant de Manheim, passant par Heidelberg, Neckar-Elz,
Ingelfingen, aboutissait  Oettingen. C'est celle que parcourait le
marchal Davout. Elle se rapprochait de la direction que les corps de
Bernadotte et Marmont devaient suivre, pour se rendre de Wrzbourg sur
le Danube. Napolon disposa la marche de ces diverses colonnes de
manire qu'elles arrivassent toutes du 6 au 7 octobre dans la plaine
qui s'tend au bord du Danube, entre Nordlingen, Donauwerth et
Ingolstadt. Mais dans ce mouvement de conversion, sa gauche pivotant
sur sa droite, celle-ci avait  dcrire un cercle moins tendu que
celle-l. Il fit donc ralentir le pas  sa droite, pour donner aux
corps de Marmont et de Bernadotte, qui formaient l'extrme gauche, au
marchal Davout, qui venait aprs eux, enfin au marchal Soult, qui
venait aprs le marchal Davout, et les liait tous au quartier
gnral, le temps d'achever leur mouvement de conversion.

Aprs avoir suffisamment attendu, Napolon se mit en marche, le 4
octobre, avec toute la droite. Murat galopant sans cesse  la tte de
sa cavalerie, paraissait tour  tour  l'entre de chacun des dfils
qui traversent les montagnes, ne faisait que s'y montrer, et puis en
retirait ses escadrons, ds que les parcs et les bagages taient assez
avancs pour n'avoir plus rien  craindre. Napolon, avec les corps de
Lannes, de Ney et la garde, suivait la route de Stuttgard, prt  se
porter avec cinquante mille hommes au secours de Murat, si l'ennemi
paraissait en force dans l'un des dfils. Quant aux corps de Soult,
Davout, Marmont et Bernadotte, formant le centre et la gauche de
l'arme, le danger ne commenait pour eux que lorsque le mouvement
qu'on excutait en parcourant le pied des Alpes de Souabe serait
achev, et qu'on dboucherait dans la plaine de Nordlingen. Il se
pouvait, en effet, que le gnral Mack, averti assez tt, se replit
d'Ulm sur Donauwerth, passt le Danube, et vnt combattre dans cette
plaine de Nordlingen, pour y arrter les Franais. Napolon avait tout
dispos pour que Murat, Ney, Lannes, et avec eux les corps des
marchaux Soult et Davout au moins, convergeassent ensemble le 6
octobre, entre Heidenheim, Oettingen et Nordlingen, de manire 
pouvoir prsenter une masse imposante  l'ennemi. Mais jusque-l ses
soins tendaient toujours  tromper le gnral Mack assez longtemps
pour qu'il ne songet point  dcamper, et qu'on pt atteindre le
Danube  Donauwerth avant qu'il et quitt sa position d'Ulm. Le 4 et
le 6 octobre, tout continuait  prsenter le meilleur aspect. Le temps
tait superbe; les soldats, bien pourvus de souliers et de capotes,
marchaient gaiement. Cent quatre-vingt mille Franais s'avanaient
ainsi sur une ligne de bataille de 26 lieues, la droite touchant aux
montagnes, la gauche convergeant vers les plaines du haut Palatinat,
pouvant en quelques heures se trouver runis au nombre de 90 ou 100
mille hommes sur l'une ou l'autre de leurs ailes, et, ce qui est plus
extraordinaire, sans que les Autrichiens eussent la moindre ide de
cette vaste opration.

Les Autrichiens, crivait Napolon  M. de Talleyrand et au marchal
Augereau, sont sur les dbouchs de la Fort-Noire. Dieu veuille
qu'ils y restent! Ma seule crainte est que nous ne leur fassions trop
de peur... S'ils me laissent gagner quelques marches, j'espre les
avoir tourns, et me trouver avec toute mon arme entre le Lech et
l'Isar.--Il crivait au ministre de la police: Faites dfense aux
gazettes du Rhin de parler de l'arme, pas plus que si elle n'existait
pas.

[En marge: Les corps de Marmont et de Bernadotte traversent le
territoire prussien d'Anspach.]

Pour arriver au point qui leur tait indiqu, les corps de Bernadotte
et de Marmont devaient traverser l'une des provinces que la Prusse
possdait en Franconie, celle d'Anspach.  la rigueur, en les
resserrant sur le corps du marchal Davout, Napolon aurait pu les
ramener vers lui, et viter ainsi de toucher au territoire prussien.
Mais dj les chemins taient encombrs; y accumuler de nouvelles
troupes eut t un inconvnient pour l'ordre des mouvements et pour
les vivres. De plus, en rtrcissant le cercle dcrit par l'arme, on
aurait eu moins de chances d'envelopper l'ennemi. Napolon voulait
dans son mouvement embrasser le cours du Danube jusqu' Ingolstadt,
pour dboucher le plus loin possible sur les derrires des
Autrichiens, et pouvoir les arrter dans le cas o ils auraient
rtrograd de l'Iller jusqu'au Lech. N'imaginant pas, dans l'tat de
ses relations avec la Prusse, qu'elle pt se montrer difficile  son
gard, comptant sur l'usage tabli dans les dernires guerres de
traverser les provinces prussiennes de Franconie, parce qu'elles
taient hors de la ligne de neutralit, n'ayant reu aucun
avertissement qu'il dt en tre autrement cette fois, Napolon ne se
fit nul souci d'emprunter le territoire d'Anspach, et en donna l'ordre
aux corps de Marmont et de Bernadotte. Les magistrats prussiens se
prsentrent  la frontire pour protester au nom de leur souverain
contre la violence qui leur tait faite. On leur rpondit par la
production des ordres de Napolon, et on passa outre, en soldant en
argent tout ce qu'on prenait, et en observant la plus exacte
discipline. Les sujets prussiens, bien pays du pain et de la viande
fournis  nos soldats, ne parurent pas fort irrits de la prtendue
violation de leur territoire.

Le 6 octobre, nos six corps d'arme taient arrivs sans accident au
del des Alpes de Souabe, le marchal Ney  Heidenheim, le marchal
Lannes  Nresheim, le marchal Soult  Nordlingen, le marchal Davout
 Oettingen, le gnral Marmont et le marchal Bernadotte sur la route
d'Aichstedt, tous en vue du Danube, fort au del de la position d'Ulm.

[En marge: Erreur obstine des gnraux autrichiens.]

Que faisaient pendant ce temps le gnral Mack, l'archiduc Ferdinand
et tous les officiers de l'tat-major autrichien? Trs-heureusement
l'intention de Napolon ne s'tait point rvle  eux. Quarante mille
hommes qui avaient pass le Rhin  Strasbourg, et qui s'taient
engags tout d'abord dans les dfils de la Fort-Noire, les avaient
confirms dans l'ide que les Franais suivraient la route accoutume.
De faux rapports d'espions, adroitement dpchs par Napolon, les
avaient encore affermis davantage dans cette opinion. Ils avaient
entendu parler, il est vrai, de quelques troupes franaises rpandues
dans le Wurtemberg, mais ils avaient suppos qu'elles venaient occuper
les petits tats de l'Allemagne, et peut-tre secourir les Bavarois.
D'ailleurs, rien n'est plus contradictoire, plus tourdissant que
cette multitude de rapports d'espions ou d'officiers envoys en
reconnaissance. Les uns placent des corps d'arme o ils n'ont
rencontr que des dtachements, d'autres de simples dtachements o
ils auraient d reconnatre des corps d'arme. Souvent ils n'ont pas
vu de leurs yeux ce qu'ils rapportent, et ils n'ont fait que
recueillir les ou-dire de gens effrays, surpris ou merveills. La
police militaire, comme la police civile, ment, exagre, se contredit.
Dans le chaos de ces rapports, l'esprit suprieur discerne la vrit,
l'esprit mdiocre se perd. Et surtout, si une proccupation antrieure
existe, s'il y a penchant  croire que l'ennemi arrivera par un point
plutt que par un autre, les faits recueillis sont tous interprts
dans un seul sens, quelque peu qu'ils s'y prtent. C'est ainsi que se
produisent les grandes erreurs, qui ruinent quelquefois les armes et
les empires.

Telle tait en ce moment la situation d'esprit du gnral Mack. Les
officiers autrichiens avaient prconis depuis longtemps la position
qui, appuyant sa droite  Ulm, sa gauche  Memmingen, faisait face aux
Franais dbouchant de la Fort-Noire. Autoris par une opinion qui
tait gnrale, et obissant de plus  des instructions positives, le
gnral Mack s'tait tabli dans cette position. Il y avait ses
vivres, ses munitions, et il ne pouvait pas se persuader qu'il n'y ft
pas trs-convenablement plac. La seule prcaution qu'il et prise
vers ses derrires consistait  envoyer le gnral Kienmayer avec
quelques mille hommes  Ingolstadt, pour observer les Bavarois
rfugis dans le haut Palatinat, et pour se lier aux Russes, qu'il
attendait par la grande route de Munich.

[En marge: Le mouvement des Franais s'achve heureusement, et ils
sont le 6 octobre aux bords du Danube.]

[En marge: Passage du Danube.]

Tandis que le gnral Mack, l'esprit domin par une opinion faite
d'avance, demeurait immobile  Ulm, les six corps de l'arme franaise
dbouchaient le 6 octobre dans la plaine de Nordlingen, au del des
montagnes de Souabe qu'ils avaient tournes, et aux bords du Danube
qu'ils allaient franchir. Le 6 au soir, la division Vandamme, du corps
du marchal Soult, devanant toutes les autres, toucha au Danube, et
surprit le pont de Munster  une lieue au-dessus de Donauwerth. Le
lendemain, 7 octobre, le corps du marchal Soult enleva le pont mme
de Donauwerth, faiblement disput par un bataillon de Colloredo, qui,
ne pouvant le dfendre, essaya en vain de le dtruire. Les troupes du
marchal Soult l'eurent bientt rpar, et le passrent en toute hte.
Murat, avec ses divisions de dragons, prcdant l'aile droite, forme
des corps des marchaux Lannes et Ney, s'tait port au pont de
Munster dj surpris par Vandamme. Il rclama ce pont pour ses troupes
et celles qui le suivaient, abandonna celui de Donauwerth aux troupes
du marchal Soult, passa  l'instant mme avec une division de
dragons, et se jeta au del du Danube,  la poursuite d'un objet de
grand intrt, l'occupation du pont de Rain sur le Lech. Le Lech, qui
court derrire l'Iller, presque paralllement  lui, pour se joindre
au Danube, prs de Donauwerth, forme une position place au del de
celle d'Ulm, et en occupant le pont de Rain, on avait tourn  la fois
l'Iller et le Lech, et laiss au gnral Mack peu de chances de
rtrograder  propos. Il ne fallut qu'un temps de galop aux dragons de
Murat pour enlever Rain et le pont du Lech. Deux cents cavaliers
culbutrent toutes les patrouilles du corps de Kienmayer, pendant que
le marchal Soult s'tablissait en forces  Donauwerth, et que le
marchal Davout arrivait en vue du pont de Neubourg.

[En marge: Mouvements ordonns par Napolon pour prendre position au
del du Danube, entre les Autrichiens et les Russes.]

Napolon se rendit ce mme jour  Donauwerth. Ses esprances taient
dsormais ralises, mais il ne tenait le succs pour compltement
assur que lorsqu'il aurait recueilli jusqu'au dernier rsultat de sa
belle manoeuvre. On avait dj fait quelques centaines de prisonniers,
et leurs rapports taient unanimes. Le gnral Mack tait  Ulm, sur
l'Iller; c'tait son arrire-garde commande par le gnral Kienmayer,
et destine  le lier avec les Russes, qu'on venait de rencontrer et
de refouler au del du Danube. Napolon songea sur-le-champ  prendre
position entre les Autrichiens et les Russes, de manire  les
empcher de se joindre. Le premier mouvement du gnral Mack, s'il
savait se rsoudre  temps, devait tre de quitter les bords de
l'Iller, de se replier sur le Lech, et de traverser Augsbourg pour
rejoindre le gnral Kienmayer sur la route de Munich. (Voir la carte
n 29.) Napolon, sans perdre un instant, prescrivit les dispositions
suivantes. Il ne voulut pas porter le corps de Ney au del du Danube,
il le laissa sur les routes qui vont du Wurtemberg  Ulm, pour garder
la rive gauche du Danube par laquelle nous arrivions. Il prescrivit 
Murat et  Lannes de passer sur la rive droite, par les deux ponts
dont on tait matre, ceux de Munster et de Donauwerth, de remonter le
fleuve, et de venir se placer entre Ulm et Augsbourg, pour empcher le
gnral Mack de se retirer par la grande route d'Augsbourg  Munich.
Le point intermdiaire qu'ils avaient  occuper tait Burgau. Napolon
ordonna au marchal Soult de partir de l'embouchure du Lech, sur
lequel il tait en position, de remonter cet affluent du Danube
jusqu' Augsbourg, avec les trois divisions Saint-Hilaire, Vandamme et
Legrand. La division Suchet, quatrime du marchal Soult, se trouvait
dj place sous les ordres de Lannes. Ainsi, le marchal Ney avec 20
mille hommes sur la gauche du Danube qu'on avait quitte, Murat et
Lannes avec 40 mille sur la droite qu'on venait d'envahir, le marchal
Soult avec 30 mille sur le Lech, enveloppaient le gnral Mack, par
quelque issue qu'il voult s'enfuir.

De ce soin passant immdiatement  d'autres, Napolon ordonna au
marchal Davout de se hter de franchir le Danube  Neubourg, et de
dgager le point d'Ingolstadt, vers lequel Marmont et Bernadotte
devaient aboutir. La route que suivaient ceux-ci tant plus longue,
ils taient de deux marches en arrire. Le marchal Davout devait se
porter ensuite  Aichach, sur la route de Munich, pour pousser devant
lui le gnral Kienmayer, et faire l'arrire-garde des masses qui
s'accumulaient autour d'Ulm. Les corps de Marmont et de Bernadotte
avaient ordre d'acclrer le pas, de franchir le Danube  Ingolstadt,
et de se diriger sur Munich, afin d'y replacer l'lecteur dans sa
capitale, un mois seulement aprs qu'il l'avait quitte. C'est au
marchal Bernadotte, compagnon en ce moment des Bavarois, qu'il
rservait l'honneur de les rinstaller dans leur pays. Par cette
disposition, Napolon prsentait aux Russes, venant de Munich,
Bernadotte et les Bavarois, puis, au besoin, Marmont et Davout, qui
devaient, selon les circonstances, se porter ou sur Munich ou sur Ulm,
pour aider au complet investissement du gnral Mack.

[Illustration: MURAT (Au Combat De Wertingen.)]

[En marge: Combat de Wertingen.]

Le lendemain 8 octobre, le marchal Soult remonta le Lech pour se
rendre  Augsbourg. Il ne trouva point d'ennemis devant lui. Murat et
Lannes, destins  occuper l'espace compris entre le Lech et l'Iller,
remontrent de Donauwerth  Burgau,  travers une contre lgrement
accidente,  et l couverte de bois, ou traverse par de petites
rivires qui courent se jeter dans le Danube. Les dragons marchaient
en tte, lorsqu'ils rencontrrent un corps ennemi, plus nombreux
qu'aucun de ceux qu'on avait encore aperus, post en avant et autour
d'un gros bourg appel Wertingen. Ce corps ennemi se composait de six
bataillons de grenadiers et trois de fusiliers, commands par le baron
d'Auffenberg, de deux escadrons de cuirassiers du duc Albert, et de
deux escadrons des chevau-lgers de Latour. Us taient envoys en
reconnaissance par le gnral Mack, sur le bruit vaguement rpandu de
l'apparition des Franais au bord du Danube. Il croyait toujours que
ces Franais devaient appartenir au corps de Bernadotte, plac,
disait-on,  Wrzbourg, pour secourir les Bavarois. Les officiers
autrichiens taient  table quand on vint leur annoncer qu'on
apercevait les Franais. Ils en furent extrmement surpris, refusrent
d'abord d'y ajouter foi, mais, ne pouvant bientt plus en douter, ils
montrent prcipitamment  cheval pour se mettre  la tte de leurs
troupes. En avant de Wertingen se prsentait un hameau du nom de
Hohenreichen, gard par quelques centaines d'Autrichiens, fantassins
et cavaliers. Abrits par les maisons de ce hameau, ils faisaient un
feu incommode, et tenaient en chec un rgiment de dragons arriv le
premier sur les lieux. Le chef d'escadron Excellmans, celui qui a
depuis signal son nom par tant de faits clatants, alors simple aide
de camp de Murat, tait accouru au bruit de la fusillade. Il fit
mettre pied  terre  deux cents dragons de bonne volont, qui, se
jetant le fusil  la main dans ce hameau, en dlogrent ceux qui
l'occupaient. De nouveaux dtachements de dragons tant survenus dans
l'intervalle, on pressa plus fortement les Autrichiens, on pntra 
leur suite dans Wertingen, on dpassa ce bourg, et on trouva, sur une
espce de plateau, les neuf bataillons forms en un seul carr, peu
tendu mais serr et profond, ayant du canon et de la cavalerie sur
ses ailes. Le brave chef d'escadron Excellmans chargea sur-le-champ ce
carr avec une rare hardiesse, et eut un cheval tu sous lui.  ses
cts le colonel Maupetit fut renvers d'un coup de baonnette. Mais,
quelque vigoureuse que ft l'attaque, on ne put pntrer dans cette
masse compacte. Il s'coula ainsi un certain temps, pendant lequel les
dragons franais essayaient de sabrer les grenadiers autrichiens, qui
leur rendaient des coups de baonnette et des coups de fusil. Murat
parut enfin avec le gros de sa cavalerie, et Lannes avec les
grenadiers Oudinot, vivement attirs les uns et les autres par le
bruit du canon. Murat fit aussitt charger le carr ennemi par ses
escadrons, et Lannes se hta de diriger ses grenadiers sur la lisire
d'un bois qui s'apercevait dans le fond, de manire  couper toute
retraite aux Autrichiens. Ceux-ci, chargs de front, menacs par
derrire, rtrogradrent d'abord en masse serre, puis bientt en
dsordre. Si les grenadiers d'Oudinot avaient pu tre rendus sur le
terrain quelques instants plus tt, les neuf bataillons autrichiens
taient pris en entier. Nanmoins on fit deux mille prisonniers, on
enleva plusieurs pices de canon et quelques drapeaux.

Lannes et Murat, qui avaient vu le chef d'escadron Excellmans sur la
pointe des baonnettes ennemies, voulurent qu'il portt  Napolon la
nouvelle du premier succs obtenu, et les drapeaux pris  l'ennemi.
L'Empereur reut  Donauwerth le jeune et brillant officier, lui
accorda un grade dans la Lgion d'honneur, et lui en remit les
insignes en prsence de son tat-major, afin de donner plus d'clat
aux premires rcompenses mrites dans cette guerre.

Ce mme jour, 8 octobre, le marchal Soult tait entr  Augsbourg
sans coup frir. Le marchal Davout avait pass le Danube  Neubourg,
et s'tait port  Aichach pour prendre la position intermdiaire qui
lui tait assigne, entre les corps franais qui allaient investir
Ulm, et ceux qui allaient  Munich tenir tte aux Russes. Le marchal
Bernadotte et le gnral Marmont faisaient les apprts du passage du
Danube, vers Ingolstadt, dans l'intention de se rendre  Munich.

Napolon ordonna de resserrer la position d'Ulm. Il enjoignit au
marchal Ney de remonter la rive gauche du Danube, et de s'emparer de
tous les ponts du fleuve, pour tre en mesure d'agir sur les deux
rives. Il enjoignit  Murat et  Lannes de remonter de leur ct sur
la rive droite, et de contribuer avec Ney  l'investissement plus
troit des Autrichiens. Le lendemain 9, le marchal Ney, prompt 
excuter les ordres qu'il recevait, surtout quand ces ordres le
rapprochaient de l'ennemi, atteignit les bords du Danube, et les
remonta jusqu' la hauteur d'Ulm. Les premiers ponts qui s'offraient 
lui taient ceux de Gnzbourg. Il chargea la division Malher de les
enlever.

[En marge: Combat de Gnzbourg.]

Ces ponts taient au nombre de trois. (Voir la carte n 7.) Le
principal se trouvait devant la petite ville de Gnzbourg, le second
au-dessus, devant le village de Leipheim, le troisime au-dessous,
devant le petit hameau de Reisensbourg. Le gnral Malher les fit
aborder tous  la fois. Il chargea l'officier d'tat-major Lefol
d'attaquer celui de Leipheim avec un dtachement, et le gnral
Labasse d'attaquer celui de Reisensbourg avec le 59e de ligne.
Lui-mme,  la tte de la brigade Marcognet, se rserva l'attaque du
pont principal, celui de Gnzbourg. Le lit du Danube n'tant pas
rgulirement form dans cette partie de son cours, il fallait
traverser une multitude d'les, de petits bras bords de saules et de
peupliers. Les avant-gardes s'y jetrent avec rsolution, franchirent
 gu toutes les eaux qui leur faisaient obstacle, et enlevrent deux
 trois cents Tyroliens avec le baron d'Aspre, gnral major qui
commandait sur ce point. Nos troupes arrivrent bientt devant le
grand bras, sur lequel tait construit le pont de Gnzbourg. Les
Autrichiens, en se retirant, en avaient dtruit une trave. Le gnral
Malher voulut la faire rtablir. Mais sur l'autre rive taient placs
plusieurs rgiments autrichiens, une artillerie nombreuse, et
l'archiduc Ferdinand accouru lui-mme avec des renforts considrables.
Les Autrichiens commenaient  comprendre combien tait srieuse
l'opration entreprise sur leurs derrires, et ils voulaient tenter un
grand effort pour sauver au moins les ponts les plus rapprochs d'Ulm.
Ils dirigrent sur les Franais un feu meurtrier de mousqueterie et
d'artillerie. Ceux-ci, n'tant plus abrits par des les boises, et
restant  dcouvert sur les graviers du fleuve, supportrent ce feu
avec une rare constance. Passer  gu tait impossible. Ils
s'lancrent sur les chevalets du pont pour le rparer avec des
madriers. Mais les travailleurs, abattus un  un par les balles
ennemies, n'y purent russir, et les lignes franaises, exposes
pendant ce temps aux coups des Autrichiens, essuyrent des pertes
cruelles. Le gnral Malher les fit replier dans les les boises,
pour ne pas prolonger une tmrit inutile.

Cette tentative infructueuse avait cot quelques centaines d'hommes.
Les deux autres attaques s'taient excutes simultanment. Des marais
impraticables avaient rendu impossible celle de Leipheim. Celle de
Reisensbourg avait t plus heureuse. Le gnral Labasse, ayant  ses
cts le colonel Lacue, commandant du 59e, s'tait port avec ce
rgiment au bord du grand bras du Danube. Les Autrichiens avaient
encore dtruit une trave du pont, mais pas assez compltement pour
empcher nos soldats de la rparer et d'y passer. Le 59e franchit le
pont, enleva Reisensbourg et les hauteurs environnantes, malgr des
forces triples au moins. Son colonel Lacue y fut tu en combattant 
la tte de ses soldats. En voyant un rgiment franais jet seul au
del du Danube, la cavalerie autrichienne accourut au secours de son
infanterie, et chargea  outrance le 59e, form en carr. Trois fois
elle s'lana sur les baonnettes de ce brave rgiment, et trois fois
elle fut arrte par une fusillade dirige  bout portant. Le 59e
resta matre du champ de bataille, aprs des efforts dont le souvenir
mrite d'tre conserv.

L'un des trois ponts tant franchi, le gnral Malher porta sa
division entire sur Reisensbourg vers la fin du jour. Les Autrichiens
n'eurent garde alors de s'obstiner  disputer Gnzbourg. Ils se
replirent sur Ulm dans la nuit mme, abandonnant aux Franais un
millier de prisonniers et 300 blesss.

De grands honneurs furent rendus au colonel Lacue. Les divisions du
corps de Ney, runies  Gnzbourg, assistrent  ses funrailles dans
la journe du 10, et payrent  sa mmoire d'unanimes regrets. Le
marchal Ney plaa la division Dupont sur la rive gauche du fleuve, et
fit passer sur la rive droite les divisions Malher et Loison, pour se
tenir en communication avec Lannes.

[En marge: Napolon se place  Augsbourg pour diriger de l les
mouvements compliques de son arme.]

Napolon tait rest jusqu'au 9 au soir  Donauwerth. Il en partit
pour se transporter  Augsbourg, parce que l tait le centre des
renseignements  recueillir et des directions  donner.  Augsbourg,
il tait entre Ulm d'un ct, Munich de l'autre (voir la carte n 28),
entre l'arme de Souabe qu'il allait envelopper, et les Russes dont
une rumeur gnrale annonait l'approche. En s'loignant d'Ulm pour un
jour ou deux, il voulut y concentrer le commandement, et, par une
raison de parent bien plus que par une raison de supriorit, il
plaa sous les ordres de Murat les marchaux Ney et Lannes, ce qui
leur dplut fort, et amena des tiraillements fcheux. C'taient l les
embarras insparables du nouveau rgime tabli en France. La
rpublique a ses inconvnients, qui sont les rivalits sanglantes; la
monarchie a les siens, qui sont les complaisances de famille. Murat
avait ainsi une soixantaine de mille hommes  sa disposition, pour
tenir le gnral Mack en respect sous les murs d'Ulm.

Napolon, arriv  Augsbourg, y trouva le marchal Soult avec le
quatrime corps. Le marchal Davout s'tait tabli  Aichach; le
gnral Marmont le suivait; Bernadotte s'acheminait sur Munich.
L'arme franaise se trouvait  peu prs dans la position qu'elle
avait  Milan, lorsqu'aprs avoir franchi miraculeusement le
Saint-Bernard, elle tait sur les derrires du gnral Mlas, le
cherchant pour l'envelopper, mais ignorant la route o elle pourrait
le saisir. La mme incertitude rgnait  l'gard des projets du
gnral Mack. Napolon s'appliquait  prvoir ce qu'il pourrait tre
tent de faire dans un pril aussi pressant, et avait peine  le
deviner, car le gnral Mack ne le savait pas lui-mme. On devine plus
difficilement un adversaire irrsolu qu'un adversaire rsolu, et si
l'incertitude ne devait vous perdre le lendemain, elle vous servirait
la veille  tromper l'ennemi. Dans le doute o il se trouvait,
Napolon prta le dessein le plus raisonnable au gnral Mack, celui
de s'enfuir par le Tyrol. Ce gnral, en effet, en se dirigeant vers
Memmingen, sur la gauche de la position d'Ulm, n'avait que deux ou
trois marches  faire pour gagner le Tyrol par Kempten. (Voir la carte
n 28.) Il se runissait ainsi  l'arme qui gardait la chane des
Alpes, et  celle qui occupait l'Italie. Il se sauvait, et allait
contribuer  former une masse de 200 mille hommes, masse toujours
formidable, quelque position qu'elle occupe sur le thtre gnral des
oprations. Il chappait, en tout cas,  une catastrophe  jamais
clbre dans les annales de la guerre.

Napolon lui attribua donc ce dessein, ne s'arrtant pas  une autre
pense que le gnral Mack aurait pu concevoir, et qu'il conut un
instant, celle de s'enfuir par la rive gauche du Danube, qui n'tait
garde que par l'une des divisions du marchal Ney, la division
Dupont. Ce parti dsespr tait le moins supposable, car il exigeait
une audace extraordinaire. Il fallait couper la route que les Franais
avaient suivie, et qui tait encore couverte de leurs quipages et de
leurs dpts, s'exposer peut-tre  les y rencontrer en masse, et leur
passer sur le corps pour se retirer en Bohme. Napolon n'admit point
une telle probabilit, et ne songea qu' fermer les routes du Tyrol.
Il ordonna donc au marchal Soult de remonter le Lech jusqu'
Landsberg, pour aller occuper Memmingen, et intercepter la route de
Memmingen  Kempten. Il remplaa dans Augsbourg le corps du marchal
Soult par celui du gnral Marmont. Il tablit en outre dans cette
ville sa garde, qui suivait habituellement le quartier gnral. L il
attendit les mouvements de ses divers corps d'arme, rectifiant leur
marche quand ils en avaient besoin.

[En marge: Entre de Bernadotte  Munich avec les Bavarois.]

Bernadotte, poussant l'arrire-garde de Kienmayer, entra dans Munich
le 12 au matin, un mois juste aprs l'invasion des Autrichiens et la
retraite des Bavarois. Il fit un millier de prisonniers sur le
dtachement ennemi qu'il poussait devant lui. Les Bavarois,
transports de joie, reurent les Franais avec de vifs
applaudissements. On ne pouvait pas venir plus vite ni plus srement
au secours de ses allis, surtout quand on tait quelques jours
auparavant  l'extrmit du continent, sur les bords de la Manche.
Napolon crivit sur-le-champ  l'lecteur pour l'engager  rentrer
dans sa capitale. Il l'invita  y revenir avec toute l'arme
bavaroise, qui et t inutile  Wrzbourg, et qui fut destine 
occuper la ligne de l'Inn, conjointement avec le corps de Bernadotte.
Napolon recommanda de l'employer  faire des reconnaissances, parce
que le pays lui tait familier, et qu'elle pouvait donner de meilleurs
renseignements sur la marche des Russes, qui arrivaient par la route
de Vienne  Munich.

[En marge: Le marchal Soult se porte sur Landsberg.]

Le marchal Soult, envoy du ct de Landsberg, n'y rencontra que les
cuirassiers du prince Ferdinand qui se repliaient sur Ulm  marches
forces. L'ardeur de nos troupes tait si grande que le 26e de
chasseurs ne craignit pas de se mesurer contre la grosse cavalerie
autrichienne, et lui enleva un escadron entier avec deux pices de
canon. Cette rencontre prouvait videmment que les Autrichiens, au
lieu de s'enfuir vers le Tyrol, se concentraient derrire l'Iller,
entre Memmingen et Ulm, et qu'on allait y trouver une nouvelle
bataille de Marengo. Napolon disposa tout pour la livrer avec la plus
grande masse possible de ses forces. Il supposa qu'elle pourrait avoir
lieu le 13 ou le 14 octobre; mais, n'tant pas press, puisque les
Autrichiens ne prenaient pas l'initiative, il prfra le 14, afin
d'avoir plus de temps pour runir ses troupes. D'abord il modifia la
position du marchal Davout, qu'il porta d'Aichach  Dachau, de
manire que ce marchal, dans un poste avantageux entre Augsbourg et
Munich, pouvait, en trois ou quatre heures, ou se porter  Munich
pour opposer avec Bernadotte et les Bavarois 60 mille combattants aux
Russes, ou se reporter vers Augsbourg pour seconder Napolon dans ses
oprations contre l'arme du gnral Mack. Aprs avoir pris ces
prcautions sur ses derrires, Napolon fit les dispositions suivantes
sur son front, en vue de cette journe suppose du 14. Il ordonna au
marchal Soult d'tre tabli le 13  Memmingen, dbordant cette
position par sa gauche, et se liant par sa droite avec les corps qui
allaient tre ports sur l'Iller. Il envoya sa garde  Weissenhorn, o
il rsolut de se transporter lui-mme. Il esprait ainsi rassembler
cent mille hommes dans un espace de dix lieues, de Memmingen  Ulm.
Les troupes, en effet, pouvant dans une journe faire une marche de
cinq lieues et combattre, il lui tait facile de runir sur un mme
champ de bataille les corps de Ney, Lannes, Murat, Marmont, Soult et
la garde. Du reste, la destine lui rservait un tout autre triomphe
que celui qu'il attendait, triomphe plus nouveau, et non moins
tonnant par ses vastes consquences.

[En marge: Napolon quitte Augsbourg pour se rapprocher d'Ulm.]

[En marge: Harangue de Napolon aux troupes.]

Napolon quitta Augsbourg le 12  onze heures du soir pour se rendre 
Weissenhorn. Sur la route il rencontra les troupes du corps de
Marmont, composes de Franais et de Hollandais, accables de fatigue,
charges  la fois de leurs armes et de leurs rations de vivres pour
plusieurs jours. Le temps, qui avait t beau jusqu'au passage du
Danube, tait tout  coup devenu affreux. Il tombait une neige
paisse qui fondait, se changeait en boue, et rendait les routes
impraticables. Toutes les petites rivires qui se jettent dans le
Danube taient dbordes. Les soldats cheminaient au milieu de vrais
marcages, souvent gns dans leur marche par les convois
d'artillerie. Cependant ils ne murmuraient pas. Napolon s'arrta pour
les haranguer, les fit former en cercle autour de lui, leur exposa la
situation de l'ennemi, la manoeuvre par laquelle il venait de
l'envelopper, et leur promit un triomphe aussi beau que celui de
Marengo. Les soldats, enivrs par ses paroles, fiers de voir le plus
grand capitaine du sicle leur expliquer ses plans, se livrrent  de
vifs transports d'enthousiasme, et lui rpondirent par des cris
unanimes de _Vive l'Empereur!_ Ils se remirent en route, impatients
d'assister  la grande bataille. Ceux qui avaient entendu les paroles
de l'Empereur les rptaient  ceux qui n'avaient pas pu les entendre,
et tous s'criaient avec joie que c'en tait fait des Autrichiens, et
qu'ils seraient pris jusqu'au dernier.

[En marge: vnements qui se passaient sur le Danube pendant que
Napolon tait  Augsbourg.]

Il tait temps que Napolon revnt sur le Danube, car ses ordres, mal
compris par Murat, auraient amen des malheurs, si les Autrichiens
avaient t plus entreprenants.

[En marge: Vive altercation entre Ney et Murat sur la manire
d'interprter les ordres de Napolon.]

Tandis que Lannes et Murat investissaient Ulm par la rive droite du
Danube, Ney, rest  cheval sur le fleuve, avait deux divisions sur la
rive droite, et une seule, celle du gnral Dupont, sur la rive
gauche. En se rapprochant d'Ulm pour l'investir, Ney avait senti le
dfaut d'une telle situation. clair par les faits qu'il voyait de
plus prs, guid par un heureux instinct de la guerre, confirm dans
son avis par le colonel Jomini, officier d'tat-major du plus haut
mrite, Ney avait entrevu le danger de ne laisser qu'une division sur
la rive gauche du fleuve.--Pourquoi, disait-il, les Autrichiens ne
saisiraient-ils pas l'occasion de fuir par la rive gauche, en foulant
sous leurs pieds nos quipages et nos parcs, qui ne leur opposeraient
certainement pas une grande rsistance?--Murat n'admettait pas qu'il
en pt tre ainsi, et, s'appuyant sur les lettres mal interprtes de
l'Empereur, qui, s'attendant  une affaire srieuse sur l'Iller,
ordonnait d'y concentrer toutes les troupes, il allait jusqu' croire
que c'tait trop de la division Dupont sur la rive gauche, car cette
division devait tre hors du lieu de l'action le jour de la grande
bataille. Cette divergence d'avis fit natre une vive altercation
entre Ney et Murat. Ney tait bless d'obir  un chef qu'il croyait
au-dessus de lui par les talents, s'il tait au-dessus par la parent
impriale. Murat, plein de l'orgueil de son nouveau rang, fier surtout
d'tre plus particulirement initi  la pense de Napolon, fit
sentir sa supriorit officielle au marchal Ney, et finit par lui
donner des ordres absolus. Sans des amis communs, ces lieutenants de
l'Empereur auraient dcid leur querelle d'une manire peu conforme 
leur haute position. Il rsulta de cette altercation l'envoi d'ordres
contradictoires  la division Dupont, et une situation prilleuse pour
elle. Mais heureusement, tandis qu'on disputait sur le poste qu'il
convenait de lui faire occuper, elle sortait du pril dans lequel
l'avait jete une erreur de Murat, par un combat  jamais mmorable.

[En marge: Nouvelle position prise par le gnral Mack.]

Le gnral Mack, ne pouvant plus douter de son infortune, avait fait
un changement de front. Au lieu d'avoir sa droite  Ulm, il y avait sa
gauche; au lieu d'avoir sa gauche  Memmingen, il y avait sa droite.
Toujours appuy sur l'Iller, il montrait le dos  la France, comme
s'il en tait venu, tandis que Napolon montrait le dos  l'Autriche,
comme si elle et t son point de dpart. C'tait la position
naturelle de deux gnraux dont l'un a tourn l'autre. Le gnral
Mack, aprs avoir attir  lui les troupes rpandues en Souabe, ainsi
que celles qui taient revenues battues de Wertingen et de Gnzbourg,
avait laiss quelques dtachements sur l'Iller de Memmingen  Ulm, et
avait runi la plus grande partie de ses forces  Ulm mme, dans le
camp retranch qui domine cette ville.

[En marge: Camp retranch d'Ulm.]

On connat la situation et la forme de ce camp, dj dcrit dans cette
histoire. (Voir la carte n 7.) Sur ce point, la rive gauche du Danube
domine de beaucoup la rive droite. Tandis que la rive droite prsente
une plaine marcageuse lgrement incline vers le fleuve, la rive
gauche, au contraire, prsente une suite de hauteurs dessines en
terrasse, et baignes par le Danube,  peu prs comme la terrasse de
Saint-Germain est baigne par la Seine. Le Michelsberg est la
principale de ces hauteurs. Les Autrichiens y taient camps au nombre
de 60 mille environ, ayant la ville d'Ulm  leurs pieds.

[En marge: Combat de Haslach.]

Le gnral Dupont, qui tait demeur seul sur la rive gauche, et qui,
conformment aux ordres du marchal Ney, devait se rapprocher d'Ulm le
11 octobre au matin, s'tait port en vue de cette place par la route
d'Albeck. C'est ce mme moment que Murat et Ney, runis  Gnzbourg,
employaient  disputer, et que Napolon, accouru  Augsbourg,
employait  faire ses dispositions gnrales. Le gnral Dupont arriv
an village de Haslach, d'o l'on aperoit le Michelsberg dans tout son
dveloppement, y dcouvrit 60 mille Autrichiens dans une attitude
imposante. Les dernires marches, excutes au milieu du plus mauvais
temps et avec une extrme rapidit, avaient rduit sa division  6
mille hommes. On lui avait cependant laiss les dragons  pied de
Baraguey-d'Hilliers, lesquels, pendant le trajet du Rhin au Danube,
avaient t adjoints non pas  Murat, mais au marchal Ney. C'tait un
renfort de 5 mille hommes, qui aurait pu tre d'une grande utilit
s'il n'tait rest  Langenau, trois lieues en arrire.

Le gnral Dupont, arriv en prsence du Michelsberg et des 60 mille
hommes qui l'occupaient, se trouva devant eux avec trois rgiments
d'infanterie, deux de cavalerie et quelques pices de canon. Cet
officier, si malheureux depuis, fut saisi,  cette vue, d'une
inspiration qui honorerait les plus grands gnraux. Il jugea que s'il
reculait, il allait dceler sa faiblesse, et tre bientt envelopp
par 40 mille chevaux lancs  sa poursuite; que si, au contraire, il
faisait acte d'audace, il tromperait les Autrichiens, leur
persuaderait qu'il tait l'avant-garde de l'arme franaise, les
obligerait  tre circonspects, et aurait ainsi le temps de se retirer
du mauvais pas o il tait engag.

En consquence, il fit sur-le-champ ses dispositions pour combattre. 
sa gauche, il avait le village de Haslach, entour d'un petit bois. Il
y plaa le 32e, devenu clbre en Italie, et command  cette poque
par le colonel Darricau, le 1er de hussards, une partie de son
artillerie.  sa droite, adosse de mme  un bois, il plaa le 96e de
ligne, command par le colonel Barrois, le 9e lger, command par le
colonel Meunier, plus, le 17e de dragons. Un peu en avant de sa
droite, il avait le village de Jungingen, entour aussi de quelques
bouquets de bois, et il le fit occuper par un dtachement.

C'est dans cette position que le gnral Dupont reut les Autrichiens,
dtachs, au nombre de 25 mille, sous les ordres de l'archiduc
Ferdinand, pour combattre une division de 6 mille Franais. Le gnral
Dupont, toujours bien inspir en cette circonstance, s'aperut
promptement que sa division serait dtruite par la mousqueterie seule,
s'il laissait les Autrichiens dployer leur ligne et tendre leurs
feux. Joignant alors  l'audace d'une grande rsolution l'audace d'une
excution vigoureuse, il ordonna aux deux rgiments de sa droite, le
96e de ligne et le 9e lger, de charger  la baonnette. Au signal
donn par lui, ces deux braves rgiments s'branlent, et marchent, la
baonnette baisse, sur la premire ligne autrichienne. Ils la
culbutent, la mettent en dsordre, et lui font quinze cents
prisonniers, qu'on envoie  la gauche pour les enfermer dans le
village de Haslach. Le gnral Dupont, aprs ce fait d'armes, se remet
en position avec ses deux rgiments, et attend immobile la suite de
cet trange combat. Mais les Autrichiens, ne pouvant se tenir pour
battus, reviennent sur lui avec de nouvelles troupes. Nos soldats
s'avancent une seconde fois  la baonnette, repoussent les
assaillants, et font encore de nombreux prisonniers. Dgots de ces
inutiles attaques de front, les Autrichiens dirigent leurs efforts sur
nos ailes. Ils abordent le village de Haslach qui couvrait la gauche
de la division Dupont, et qui contenait leurs prisonniers. Le 32e,
dont le tour tait venu de combattre, leur dispute nergiquement ce
village, et les en chasse, tandis que le 1er de hussards, rivalisant
avec l'infanterie, excute des charges vigoureuses sur les colonnes
repousses. Les Autrichiens ne se bornent pas  attaquer Haslach, ils
font une tentative  l'aile oppose, et essayent d'enlever le village
de Jungingen, plac  la droite du gnral Dupont. Favoriss par le
nombre, ils y pntrent et s'en rendent matres un moment. Le gnral
Dupont, apprciant le danger, fait rattaquer Jungingen par le 96e, et
parvient  le reprendre. On le lui enlve de nouveau, il le reprend
encore. Ce village est ainsi emport de vive force cinq fois de suite,
et, dans la confusion de ces attaques ritres, les Franais font
chaque fois des prisonniers. Mais, tandis que les Autrichiens
s'puisent en efforts impuissants contre cette poigne de soldats,
leur immense cavalerie, dbordant dans tous les sens, se jette sur le
17e de dragons, le charge  plusieurs reprises, lui tue son colonel,
le brave Saint-Dizier, et l'oblige  se replier dans le bois auquel il
tait adoss. Une nue de cavaliers autrichiens se rpand alors sur
les plateaux environnants, court jusqu'au village d'Albeck, d'o tait
partie la division Dupont, lui enlve ses bagages, que les dragons de
Baraguey-d'Hilliers auraient d dfendre, et ramasse ainsi quelques
vulgaires trophes, triste consolation d'une dfaite essuye par 25
mille hommes contre 6 mille.

Il devenait urgent de mettre un terme  un engagement aussi prilleux.
Le gnral Dupont, aprs avoir fatigu les Autrichiens par cinq heures
d'une lutte acharne, se hte de profiter de la nuit pour se retirer
sur Albeck. Il y marche en bon ordre, en se faisant prcder par 4,000
prisonniers.

Si le gnral Dupont, en livrant ce combat extraordinaire, n'avait
arrt les Autrichiens, ceux-ci auraient fui en Bohme, et l'une des
plus belles combinaisons de Napolon aurait compltement chou. C'est
une preuve qu'aux grands gnraux il faut de grands soldats, car les
plus illustres capitaines ont souvent besoin que leurs troupes
rparent par leur hrosme, ou les hasards de la guerre, ou les
erreurs que le gnie lui-mme est expos  commettre.

[En marge: Perplexits du gnral Mack aprs le combat de Haslach.]

Cette rencontre avec une partie de l'arme franaise provoqua
d'orageuses dlibrations dans le quartier gnral autrichien. On
tait inform de la prsence du marchal Soult  Landsberg; on ne
supposait pas le gnral Dupont seul  Albeck, on commenait  se
croire cern de toutes parts. Le gnral Mack, sur lequel les
Autrichiens ont voulu jeter toute la honte de leur dsastre, tait
tomb dans un dsordre d'esprit facile  concevoir. Quoi qu'en aient
dit des juges qui ont raisonn aprs l'vnement, il aurait fallu,
pour qu'il se sauvt, qu'une inspiration du ciel lui et rvl tout 
coup la faiblesse du corps qui tait devant lui, et la possibilit en
l'crasant de se retirer en Bohme. L'infortun, qui ne savait pas ce
qu'on a su depuis, et qui ne devait gure penser que les Franais
fussent si faibles sur la rive gauche, se mit  dlibrer avec
l'auguste compagnon de son triste sort, l'archiduc Ferdinand. Il
perdit en agitations d'esprit un temps prcieux, et ne sut se rsoudre
ni  fuir vers la Bohme en passant sur le corps de la division
Dupont, ni  fuir vers le Tyrol en forant le passage  Memmingen. Le
parti qui lui sembla le plus sr fut de s'tablir plus solidement
encore dans sa position d'Ulm, d'y concentrer son arme, et d'attendre
l, en une grosse masse difficile  enlever d'assaut, l'arrive des
Russes par Munich, ou de l'archiduc Charles par le Tyrol. Il se disait
que le gnral Kienmayer avec 20 mille Autrichiens, le gnral Kutusof
avec 60 mille Russes, allaient paratre sur la route de Munich; que
l'archiduc Jean avec le corps du Tyrol, mme l'archiduc Charles avec
l'arme d'Italie, ne pouvaient manquer d'accourir  son secours par
Kempten, et que ce serait alors Napolon qui se trouverait en pril,
car il serait press entre 80 mille Austro-Russes arrivant de
l'Autriche, 25 mille Autrichiens descendant du Tyrol, et 70 mille
Autrichiens camps sous Ulm, ce qui ferait 175 mille hommes. Mais il
aurait fallu que ces diverses runions s'oprassent malgr Napolon,
plac au centre avec 160 mille Franais habitus  vaincre. Dans le
malheur on accueille avec empressement la moindre lueur d'esprance,
et le gnral Mack croyait jusqu'aux faux rapports que lui faisaient
les espions envoys par Napolon. Ces espions lui disaient tantt
qu'un dbarquement d'Anglais  Boulogne allait rappeler les Franais
sur le Rhin, tantt que les Russes et l'archiduc Charles dbouchaient
par la route de Munich.

[En marge: Le gnral Mack, aprs de longues agitations, ne prend que
des demi-mesures.]

Dans les situations difficiles, les subordonns deviennent hardis et
discoureurs; ils blment les chefs et ont des avis. Le gnral Mack
avait autour de lui des subordonns qui taient de grands seigneurs,
et qui ne craignaient pas d'lever la voix. Ceux-ci voulaient s'enfuir
en Tyrol, ceux-l en Wurtemberg, quelques autres en Bohme. Ces
derniers, qui avaient raison par hasard, s'appuyaient sur le combat de
Haslach pour soutenir que la route de Bohme tait ouverte.
L'ordinaire effet de la contradiction sur un esprit agit est de
l'affaiblir encore, et d'amener des demi-partis, toujours les plus
funestes de tous. Le gnral Mack, pour accorder quelque chose aux
opinions qu'il combattait, prit deux rsolutions fort singulires de
la part d'un homme dcid  demeurer  Ulm. Il envoya la division
Jellachich  Memmingen, pour renforcer ce poste que le gnral Spangen
gardait avec 5 mille hommes, dans l'intention de se tenir ainsi en
communication avec le Tyrol. Il fit sortir le gnral Riesc pour
s'emparer des hauteurs d'Elchingen, avec une division entire, afin de
s'tendre sur la rive gauche, et d'essayer une forte reconnaissance
sur les communications des Franais.

 rester dans Ulm pour y attendre des secours, et y livrer au besoin
une bataille dfensive, il fallait y rester en masse, et ne pas
envoyer des corps aux deux extrmits de la ligne qu'on occupait, car
c'tait les exposer  tre dtruits l'un aprs l'autre. Quoi qu'il en
soit, le gnral Mack fit occuper par le gnral Riesc le couvent
d'Elchingen, qui est situ sur les hauteurs de la rive gauche, tout
prs de Haslach, o l'on avait combattu le 11. Au pied de ces hauteurs
et au-dessous du couvent, se trouvait un pont que Murat avait fait
occuper par un dtachement franais. Les Autrichiens avaient
prcdemment essay de le dtruire. Le dtachement de Murat, pour se
couvrir  l'approche des troupes du gnral Riesc, acheva de le ruiner
en le brlant. Cependant il restait les pilotis enfoncs dans le
fleuve, et que les eaux avaient sauvs de l'incendie. De la sorte
l'arme franaise tait sans communication avec la rive gauche,
autrement que par les ponts de Gnzbourg, placs fort au-dessous
d'Elchingen. La division Dupont s'tait retire  Langenau. La
retraite tait donc ouverte aux autrichiens. Heureusement ils
l'ignoraient!

[En marge: Napolon arrive  temps pour rparer l'erreur de Murat, et
enlever au gnral Mack toute chance de retraite.]

C'est sur ces entrefaites que Napolon, parti d'Augsbourg le 12
octobre au soir, parvint  Ulm le 13.  peine arriv, il parcourut 
cheval, par un temps affreux, toutes les positions qu'occupaient ses
lieutenants. Il trouva ceux-ci fort irrits les uns  l'gard des
autres, et soutenant des avis entirement diffrents. Lannes, dont le
sens tait sr et pntrant  la guerre, avait jug, comme le marchal
Ney, qu'au lieu de vouloir accepter une bataille sur l'Iller, les
Autrichiens songeaient plutt  s'enfuir en Bohme par la rive gauche,
en passant sur le corps de la division Dupont. Si Napolon loin des
lieux avait pu avoir des doutes, il ne lui en resta plus un seul sur
les lieux mmes. D'ailleurs, en ordonnant de veiller  la rive gauche
et d'y placer la division Dupont, il allait sans dire qu'on ne devait
pas y laisser cette division sans appui, sans s'assurer surtout le
moyen de passer d'une rive  l'autre, pour la secourir si elle tait
attaque. Ainsi les instructions de Napolon n'avaient pas t mieux
comprises que la situation elle-mme. Il donna donc compltement
raison aux marchaux Ney et Lannes contre Murat, et prescrivit de
rparer sur-le-champ les graves fautes commises les jours prcdents.
Il rsolut de rtablir les communications de la rive droite  la rive
gauche par le pont le plus voisin d'Ulm, celui d'Elchingen. On aurait
pu descendre jusqu' Gnzbourg, qui nous appartenait, y repasser le
Danube, et remonter avec la division Dupont renforce jusqu' Ulm.
Mais c'tait un mouvement fort allong qui laissait aux Autrichiens
bien du temps pour s'enfuir. Il valait bien mieux,  la pointe du jour
du 14, rtablir de vive force le pont d'Elchingen qu'on avait sous les
yeux, et se transporter en nombre suffisant sur la rive gauche,
pendant que le gnral Dupont averti remonterait de Langenau sur
Albeck et Ulm.

[En marge: Attaque du pont d'Elchingen, afin de rtablir les
communications avec la rive gauche du Danube, et secourir le gnral
Dupont.]

Napolon donna ses ordres en consquence pour le lendemain 14. Le
marchal Soult avait t port  l'extrmit de la ligne de l'Iller
vers Memmingen; le gnral Marmont s'avanait en intermdiaire sur
l'Iller. Lannes, Ney, Murat, runis sous Ulm, allaient se mettre 
cheval sur les deux rives du Danube, pour tendre la main  la division
Dupont laisse sur la rive gauche. Mais pour cela il fallait rtablir
le pont d'Elchingen. C'est  Ney que fut rserv l'honneur d'excuter,
dans la matine du 14, l'acte de vigueur qui devait nous rendre la
possession des deux rives du fleuve. (Voir la carte n 7.)

[En marge: Fire provocation de Ney  Murat sous le feu de l'ennemi.]

Cet intrpide marchal ne pouvait se consoler de quelques paroles peu
convenables qu'il avait essuyes de Murat, dans la rcente altercation
qu'il avait eue avec lui. Murat, comme importun de raisonnements trop
longs, lui avait dit qu'il ne comprenait rien  tous les plans qu'on
lui exposait, et qu'il avait l'habitude de ne faire les siens qu'en
face de l'ennemi. C'tait la rponse superbe qu'un homme d'action
aurait pu adresser  un vain discoureur. Le marchal Ney,  cheval,
ds le matin du 14, en grand uniforme, par de ses dcorations,
saisit le bras de Murat, et le secouant fortement devant tout
l'tat-major, et devant l'Empereur lui-mme, lui dit firement: Venez,
prince, venez faire avec moi vos plans en face de l'ennemi.--Puis, se
portant au galop vers le Danube, il alla, sous une grle de balles et
de mitraille, ayant de l'eau jusqu'au ventre de son cheval, diriger la
prilleuse opration dont il tait charg.

Il fallait rparer le pont, duquel il ne restait que les chevalets
sans traves, le franchir, traverser une petite prairie qui s'tendait
entre le Danube et le pied de la hauteur, s'emparer ensuite du village
et du couvent d'Elchingen, qui s'levait en amphithtre, et qui tait
gard par 20 mille hommes et une formidable artillerie.

[En marge: Ney fait rtablir le pont d'Elchingen sous le feu des
Autrichiens.]

Le marchal Ney, que tant d'obstacles n'effrayaient point, ordonna 
un aide de camp du gnral Loison, le capitaine Coisel, et  un
sapeur, de se saisir de la premire planche, et de la porter sur les
chevalets du pont, afin de rtablir le passage sous le feu des
Autrichiens. Le brave sapeur eut la jambe emporte d'un coup de
mitraille, mais il fut immdiatement remplac. Une planche fut d'abord
jete en forme de trave, puis une seconde et une troisime. Aprs
avoir rpar cette trave, on en rpara une autre, et on arriva de la
sorte  couvrir le dernier chevalet sous une fusillade meurtrire, que
d'adroits tirailleurs dirigeaient de l'autre rive sur nos
travailleurs. Aussitt les voltigeurs du 6e lger, les grenadiers du
39e et une compagnie de carabiniers, sans attendre que le pont ft
entirement consolid, se jetrent de l'autre cot du Danube,
dispersrent les Autrichiens qui gardaient la rive gauche, et se
mnagrent assez de place pour que la division Loison pt venir  leur
secours.

[En marge: Ney, aprs avoir franchi le Danube avec l'une de ses
divisions, enlve le couvent d'Elchingen.]

Le marchal Ney fit alors passer le 39e et le 6e lger sur l'autre
rive du fleuve. Il ordonna au gnral Villatte de se mettre  la tte
du 39e et de s'tendre  droite dans la prairie, pour la faire vacuer
par les Autrichiens, tandis que lui-mme avec le 6e lger enlverait
le couvent. Le 39e, arrt, pendant qu'il traversait le pont, par la
cavalerie franaise qui s'y prcipitait avec ardeur, ne russit pas 
passer tout entier. Le 1er bataillon de ce rgiment put seul excuter
l'ordre qu'il avait reu. Il eut  essuyer les charges de la cavalerie
autrichienne et l'attaque de trois bataillons ennemis; il fut mme,
aprs une rsistance opinitre, ramen un moment au dbouch du pont.
Mais bientt secouru par son second bataillon, rejoint par les 69e et
76e de ligne, il recouvra l'espace perdu, resta matre de toute la
prairie  droite, et obligea les Autrichiens  regagner les hauteurs.
Pendant ce temps, Ney,  la tte du 6e lger, gravissait les rues
tortueuses du village d'Elchingen, sous le feu plongeant des maisons
qui taient remplies d'infanterie. Il arracha le village, une maison
aprs l'autre, aux mains des Autrichiens, et enleva le couvent qui est
sur le sommet de la hauteur. Arriv en cet endroit, il avait devant
lui les plateaux onduls, parsems de bois, sur lesquels la division
Dupont avait combattu le 11. Ces plateaux s'tendent jusqu'au
Michelsberg, au-dessus mme de la ville d'Ulm. Ney voulut s'y tablir
pour n'tre pas culbut dans le Danube par un retour offensif de
l'ennemi. Un fort bouquet de bois venait jusqu'au bord de la hauteur
se joindre au couvent et au village d'Elchingen. Ney rsolut de s'en
emparer pour y appuyer sa gauche. Il voulait, sa gauche tant bien
assure, pivoter sur elle, et porter sa droite en avant. Il jeta dans
le bois le 69e de ligne, qui s'y prcipita malgr une vive fusillade.
Tandis que l'on combattait de ce ct avec acharnement, le reste du
corps autrichien tait form en plusieurs carrs de deux  trois mille
hommes chacun. Ney les fit attaquer par les dragons suivis de
l'infanterie en colonne. Le 18e de dragons excuta sur l'un d'eux une
charge si vigoureuse, qu'il l'enfona, et le contraignit  mettre bas
les armes. Les Autrichiens,  cette vue, se retirrent en toute hte,
s'enfuirent d'abord vers Haslach, et vinrent enfin se rallier sur le
Michelsberg.

[En marge: Nouveau combat de Dupont  Haslach.]

[En marge: Important rsultat du combat d'Elchingen.]

Sur ces entrefaites, le gnral Dupont, report de Langenau vers
Albeck, avait rencontr le corps de Werneck, l'un de ceux qui taient
sortis d'Ulm la veille dans l'intention de pousser des reconnaissances
sur la rive gauche du Danube et de chercher un moyen de retraite pour
l'arme autrichienne. En entendant le canon sur ses derrires, le
gnral Werneck avait rebrouss chemin, et il tait revenu sur le
Michelsberg par la route d'Albeck  Ulm. Il y arrivait  l'instant
mme o la division Dupont s'y rendait de son ct, et o le marchal
Ney enlevait les hauteurs d'Elchingen. Un nouveau combat s'engagea sur
ce point entre le gnral Werneck qui voulait regagner Ulm, et le
gnral Dupont qui voulait au contraire l'en empcher. Le 32e et le 9e
lger se prcipitrent en colonne serre sur l'infanterie des
Autrichiens, et la repoussrent pendant que le 96e recevait en carr
les charges de leur cavalerie. La journe s'acheva au milieu de cette
mle, le marchal Ney ayant glorieusement reconquis la rive gauche,
et le gnral Dupont ayant coup au corps de Werneck le retour vers
Ulm. On avait fait trois mille prisonniers et enlev beaucoup
d'artillerie. Mais ce qui valait mieux, les Autrichiens taient
dfinitivement enferms dans Ulm, et cette fois sans aucune chance de
se sauver, la plus heureuse inspiration leur vnt-elle  ce dernier
moment.

Pendant que ces vnements avaient lieu sur la rive gauche, Lannes
s'tait approch d'Ulm par la rive droite, le gnral Marmont s'tait
avanc vers l'Iller, et le marchal Soult, dbordant l'extrmit de la
position des Autrichiens, s'tait empar de Memmingen. On travaillait
encore  palissader cette ville quand le marchal Soult y tait
arriv. Il l'avait rapidement investie, et avait oblig le gnral
Spangen  dposer les armes avec 5 mille hommes, toute son artillerie
et beaucoup de chevaux. Le gnral Jellachich, accourant trop tard
pour secourir Memmingen avec sa division, et se trouvant en face d'un
corps d'arme de 30 mille hommes, se retira, non pas sur Ulm, qu'il
craignait de ne pouvoir plus regagner, mais sur Kempten et le Tyrol.
Le marchal Soult s'achemina sur-le-champ vers Ochsenhausen, pour
achever dans tous les sens l'investissement de la place et du camp
retranch d'Ulm.

[En marge: Situation dsespre du gnral Mack.]

[En marge: L'archiduc Ferdinand sort d'Ulm avec quelques mille
chevaux.]

Telle tait la situation  la fin de la journe du 14 octobre. Aprs
le dpart du gnral Jellachich et les divers combats qui avaient t
livrs, le gnral Mack tait rduit  50 mille hommes. Encore
fallait-il en dduire le corps de Werneck, spar de lui par la
division Dupont. Ce malheureux gnral se trouvait donc dans une
position dsespre. Il n'avait aucun bon parti  prendre. Sa seule
ressource tait de se prcipiter l'pe  la main sur l'un des points
du cercle de fer dans lequel on l'avait enferm, pour mourir ou
s'ouvrir une issue. Se jeter sur Ney et Dupont tait encore le parti
le moins dsastreux. Certainement il et t battu, car Lannes, Murat
allaient accourir par le pont d'Elchingen au secours de Ney et de
Dupont, et il ne fallait pas une telle runion de forces pour vaincre
des soldats dmoraliss. Cependant l'honneur des armes et t sauv,
et, aprs la victoire, c'est le plus prcieux rsultat  obtenir. Mais
le gnral Mack persista dans la rsolution de se concentrer  Ulm, et
d'y attendre les secours des Russes. Il essuya de violentes attaques
de la part du prince de Schwarzenberg et de l'archiduc Ferdinand. Ce
dernier surtout voulait  tout prix chapper au malheur d'tre fait
prisonnier. Le gnral Mack montra les pouvoirs de l'empereur, qui, en
cas de dissentiment, lui attribuaient l'autorit suprme. Mais
c'tait assez pour le rendre responsable, pas assez pour le faire
obir. L'archiduc Ferdinand rsolut, grce  sa position moins
dpendante, de se soustraire aux ordres du gnral en chef. La nuit
venue, il choisit celle des portes d'Ulm qui l'exposait le moins 
rencontrer les Franais, et il sortit avec 6 ou 7 mille chevaux et un
corps d'infanterie, dans l'intention de rejoindre le gnral Werneck,
et de s'enfuir par le haut Palatinat vers la Bohme. En runissant au
dtachement qui le suivait le corps du gnral Werneck, l'archiduc
Ferdinand privait le gnral Mack d'une vingtaine de mille hommes, et
le laissait dans Ulm avec trente mille seulement, bloqu de toutes
parts, et rduit  mettre bas les armes de la manire la plus
ignominieuse.

On a dit faussement que le dpart du prince prouvait la possibilit de
sortir d'Ulm. Il est d'abord tout  fait improbable que l'arme
entire avec son artillerie et son matriel pt se drober comme un
simple dtachement, compos en majeure partie de troupes  cheval.
Mais ce qui arriva quelques jours aprs  l'archiduc Ferdinand,
dmontre que l'arme elle-mme et trouv sa perte dans cette fuite.
La grande faute tait de se diviser. Il fallait ou rester, ou sortir
tous ensemble: rester pour livrer une bataille acharne  la tte de
70 mille hommes; sortir pour se prcipiter avec ces 70 mille hommes
sur l'un des points de l'investissement, et y trouver soit la mort,
soit le succs que la fortune accorde quelquefois au dsespoir. Mais
se diviser, les uns pour s'enfuir avec Jellachich vers le Tyrol, les
autres pour escorter la fuite d'un prince en Bohme, les autres pour
signer une capitulation  Ulm, tait de toutes les manires de se
conduire la plus dplorable. Du reste l'exprience enseigne que, dans
ces situations, l'me humaine abattue, quand elle a commenc 
descendre, descend si bas, qu'entre tous les partis elle prend le plus
mauvais. Il faut ajouter, pour tre juste, que le gnral Mack s'est
toujours dfendu depuis d'avoir voulu cette division des forces
autrichiennes et ces retraites spares[1].

[Note 1: Les Autrichiens n'ont jamais fait connatre leurs oprations
dans cette premire partie de la campagne de 1805. On a publi
nanmoins beaucoup d'crits en Allemagne, dans lesquels on s'est
attach  accabler le gnral Mack,  exalter l'archiduc Ferdinand,
pour expliquer par l'ineptie d'un seul homme le dsastre de l'arme
autrichienne, et diminuer en mme temps la gloire des Franais. Ces
crits sont tous inexacts et injustes, et s'appuient la plupart du
temps sur des circonstances fausses, dont l'impossibilit mme est
dmontre. Je me suis procur avec beaucoup de peine l'un des rares
exemplaires de la dfense prsente par le gnral Mack au conseil de
guerre devant lequel il fut appel  comparatre. Cette dfense, d'une
forme singulire, d'un ton contraint, surtout  l'gard de l'archiduc
Ferdinand, plus remplie de rflexions dclamatoires que de faits, m'a
cependant fourni le moyen de bien prciser les intentions du gnral
autrichien, et de rectifier un grand nombre de suppositions absurdes.
Je crois donc tre arriv dans ce rcit  la vrit, autant du moins
qu'il est permis de l'esprer  l'gard d'vnements qui n'ont pas t
constats par crit mme en Autriche, et qui sont presque sans tmoins
vivants aujourd'hui. Les principaux personnages en effet sont morts,
et il y a eu en Allemagne un motif fort naturel, fort excusable de
dfigurer la vrit, celui de sauver l'amour-propre national en
accablant un seul homme.]

[En marge: Attaque du Michelsberg, et investissement d'Ulm.]

Napolon avait pass la nuit du 14 au 15 dans le couvent d'Elchingen.
Le 15 au matin, il rsolut d'en finir, et donna l'ordre au marchal
Ney d'enlever les hauteurs du Michelsberg. Ces hauteurs places en
avant d'Ulm, quand on vient par la rive gauche, dominent cette ville,
qui est, comme nous l'avons dit, situe  leur pied, au bord mme du
Danube. (Voir la carte n 7.) Lannes avait pass avec son corps par le
pont d'Elchingen, et flanquait l'attaque de Ney. Il devait enlever le
Frauenberg, hauteur voisine de celle du Michelsberg. Napolon tait
sur le terrain, ayant Lannes auprs de lui, observant d'un ct les
positions que Ney allait aborder  la tte de ses rgiments, et de
l'autre plongeant ses regards sur la ville d'Ulm place dans le fond.
Tout  coup une batterie dmasque par les Autrichiens vomit la
mitraille sur le groupe imprial. Lannes saisit brusquement les rnes
du cheval de Napolon pour l'loigner de ce feu meurtrier. Napolon,
qui ne recherchait pas le feu, et ne l'vitait pas non plus, qui ne
s'en approchait qu'autant qu'il le fallait pour juger des choses
d'aprs ses propres yeux, se place de manire  voir l'action avec
moins de pril. Ney branle ses colonnes, gravit les retranchements
levs sur le Michelsberg, et les emporte  la baonnette. Napolon,
craignant que l'attaque de Ney ne soit trop prompte, veut la ralentir
pour donner  Lannes le temps d'aborder le Frauenberg, et de diviser
ainsi l'attention de l'ennemi.--La gloire ne se partage pas, rpond
Ney au gnral Dumas, qui lui apporte l'ordre d'attendre le secours de
Lannes, et il continue sa marche, surmonte tous les obstacles, et
parvient avec son corps sur le revers des hauteurs, au-dessus mme de
la ville d'Ulm. Lannes enlve de son ct le Frauenberg, et runis ils
descendent ensemble pour s'approcher des murs de la place. Dans
l'ardeur qui entranait les colonnes d'attaque, le 17e lger, sous les
ordres du colonel Vedel, de la division Suchet, escalade le bastion
plac le plus prs du fleuve, et s'y tablit. Mais les Autrichiens
s'apercevant de la position aventure de ce rgiment, se jettent sur
lui, le repoussent et lui font quelques prisonniers.

Napolon crut devoir suspendre le combat, et remettre au lendemain le
soin de sommer la place, et, si elle rsistait, de la prendre
d'assaut. Pendant cette journe, le gnral Dupont, demeur depuis la
veille en face du corps de Werneck, s'tait de nouveau engag avec
lui, pour l'empcher de regagner Ulm. Napolon avait envoy Murat pour
voir ce qui se passait de ce ct, car il avait la plus grande peine 
se l'expliquer, ignorant la sortie d'une partie de l'arme
autrichienne. Bientt il devint vident pour lui que plusieurs
dtachements avaient russi  se drober par l'une des portes d'Ulm,
celle qui tait le moins expose  la vue et  l'action des Franais.
Il chargea sur-le-champ Murat, avec la rserve de la cavalerie, la
division Dupont et les grenadiers Oudinot, de suivre  outrance la
portion de l'arme ennemie qui s'tait chappe de la place.

[En marge: Napolon fait sommer le gnral Mack de se rendre.]

Le lendemain, 16, il fit jeter quelques obus dans Ulm, et le soir il
donna l'ordre  l'un des officiers de son tat-major, M. de Sgur, de
se transporter auprs du gnral Mack pour le sommer de mettre bas les
armes. Oblig de marcher la nuit par un trs-mauvais temps, M. de
Sgur eut la plus grande peine  pntrer dans la place. Il fut amen
les yeux bands devant le gnral Mack, qui, s'efforant de cacher sa
profonde anxit, ne put cependant dissimuler sa surprise et sa
douleur en apprenant toute l'tendue de son dsastre. Il ne la
connaissait pas entirement, car il ignorait encore qu'il tait cern
par plus de 100 mille Franais, que 60 mille autres occupaient la
ligne de l'Inn, que les Russes au contraire taient fort loin, et que
l'archiduc Charles, retenu sur l'Adige par le marchal Massna, ne
pourrait arriver. Chacune de ces nouvelles, qu'il ne voulait d'abord
pas croire, mais qu'il tait bientt oblig d'admettre sur l'assertion
ritre et vridique de M. de Sgur, dchirait son me. Aprs s'tre
beaucoup rcri contre la proposition de capituler, le gnral Mack
finit par en supporter l'ide,  la condition d'attendre quelques
jours le secours des Russes. Il tait prt, disait-il,  se rendre
sous huit jours, si les Russes ne paraissaient pas devant Ulm. M. de
Sgur avait ordre de ne lui en accorder que cinq, et  la rigueur six.
En cas de refus, il devait le menacer d'un assaut, et du sort le plus
rigoureux pour les troupes places sous son commandement.

[En marge: Capitulation du gnral Mack.]

Ce malheureux gnral mettait son honneur, dsormais perdu,  obtenir
huit jours au lieu de six. M. de Sgur se retira pour porter sa
rponse  l'Empereur. Les pourparlers continurent, et enfin Berthier,
introduit lui-mme dans la place, convint avec le gnral Mack des
conditions suivantes. Si le 25 octobre, avant minuit, un corps
austro-russe capable de dbloquer Ulm ne se prsentait pas, l'arme
autrichienne devait dposer les armes, se constituer prisonnire de
guerre, et tre conduite en France. Les officiers autrichiens
pouvaient rentrer en Autriche  la condition de ne plus servir contre
la France. Chevaux, armes, munitions, drapeaux, tout devait appartenir
 l'arme franaise.

On traitait le 19 octobre, mais on devait dater la convention du 17,
ce qui en apparence donnait au gnral Mack les huit jours demands.
Cet infortun, arriv au quartier gnral de l'Empereur, et reu avec
les gards dus au malheur, affirma itrativement qu'il n'tait pas
coupable des dsastres de son arme, qu'on s'tait tabli  Ulm par
ordre du conseil aulique, et que depuis l'investissement on s'tait
divis malgr sa volont formelle.

C'tait, comme on le voit, une nouvelle convention d'Alexandrie, moins
la terrible effusion de sang de Marengo.

[En marge: Poursuite de l'archiduc Ferdinand par Murat.]

Pendant ce temps, Murat,  la tte de la division Dupont, des
grenadiers Oudinot et de la rserve de cavalerie, rachetait sa faute
rcente en poursuivant les Autrichiens avec une rapidit vraiment
prodigieuse. Il suivait  outrance le gnral Werneck et le prince
Ferdinand, jurant de ne pas laisser chapper un seul homme. (Voir la
carte n 29.) Parti le 16 octobre au matin, il livra le soir 
Nerenstetten un combat d'arrire-garde au gnral Werneck, et lui
enleva 2 mille prisonniers. Le lendemain, 17, il se dirigea sur
Heidenheim, tchant de dborder les flancs de l'ennemi par la marche
rapide de sa cavalerie. Le gnral Werneck et l'archiduc Ferdinand,
alors runis, faisaient leur retraite en commun. Dans la journe, on
dpassa Heidenheim, et on arriva  Nresheim  la nuit, en mme temps
que l'arrire-garde du corps de Werneck. On la mit en dsordre, et on
la contraignit  se disperser dans les bois. Le lendemain 18, Murat,
marchant sans relche, suivit l'ennemi sur Nordlingen. Le rgiment de
Stuart envelopp se livra tout entier. Le gnral Werneck, se voyant
cern de toutes parts et ne pouvant plus avancer avec une infanterie
harasse, n'ayant plus ni l'esprance ni mme la volont de se sauver,
offrit de capituler. La capitulation fut accepte, et ce gnral posa
les armes avec 8 mille hommes. Trois gnraux autrichiens, emmenant
une partie de la cavalerie, voulurent s'chapper malgr la
capitulation. Murat leur envoya un officier pour les rappeler 
l'excution de leur engagement. Ils n'coutrent rien, et allrent
rejoindre le prince Ferdinand. Murat se promit de punir un tel manque
de foi en les poursuivant plus activement encore le lendemain. Dans la
nuit, on s'empara du grand parc, compos de 500 voitures.

[En marge: Spectacle de confusion pendant la poursuite des
Autrichiens.]

Cette route offrait un spectacle de confusion inou. Les Autrichiens
s'taient jets sur nos communications; ils avaient pris beaucoup de
nos quipages, de nos tranards, et une partie du trsor de Napolon.
On leur reprit tout ce qu'ils avaient conquis pour un moment, plus
leur artillerie, leurs quipages et leur propre trsor. On voyait des
soldats, des employs des deux armes fuir en dsordre, sans savoir
o ils allaient, ignorant quel tait le vainqueur ou le vaincu. Des
paysans du haut Palatinat couraient aprs les fuyards, les
dpouillaient, et coupaient les traits de l'artillerie autrichienne
pour s'en approprier les chevaux. Murat continuant sa poursuite,
arriva le 19  Gunzenhausen, frontire prussienne d'Anspach. Un
officier prussien eut la hardiesse de venir rclamer la neutralit,
quand les fugitifs autrichiens avaient obtenu l'autorisation de
traverser le pays. Murat, pour toute rponse, entra de vive force dans
Gunzenhausen, et suivit l'archiduc au del. Le lendemain 20, il
dpassa Nuremberg. L'ennemi, sentant ses forces puises, finit par
s'arrter. Un combat s'engagea entre les deux cavaleries. Aprs des
charges nombreuses reues et rendues, les escadrons de l'archiduc se
dispersrent, et la plus grande partie d'entre eux mit bas les armes.
Quelque infanterie qui restait se rendit prisonnire. Le prince
Ferdinand dut au dvouement d'un sous-officier, qui lui donna son
cheval, l'avantage de sauver sa personne. Il gagna, avec deux ou trois
mille chevaux, la route de Bohme.

Murat ne crut pas devoir pousser plus loin. Il avait march quatre
jours sans se reposer, faisant plus de dix lieues par jour. Ses
troupes taient harasses de fatigue. Prolonge au del de Nuremberg,
cette poursuite l'et emport hors du cercle des oprations de
l'arme. D'ailleurs ce qui restait au prince Ferdinand ne valait pas
une marche de plus. Dans cette circonstance mmorable, Murat avait
pris 12 mille prisonniers, 120 pices de canon, 500 voitures, 11
drapeaux, 200 officiers, 7 gnraux, plus le trsor de l'arme
autrichienne. Il avait donc sa glorieuse part de cette immortelle
campagne.

[En marge: Rsultats matriels de cette courte campagne.]

Le plan de Napolon tait compltement ralis. On tait au 20
octobre, et en vingt jours, sans livrer bataille, par une suite de
marches et quelques combats, une arme de 80 mille hommes tait
dtruite. Il ne s'tait enfui que le gnral Kienmayer avec une
douzaine de mille hommes, le gnral Jellachich avec cinq ou six, le
prince Ferdinand avec deux ou trois mille chevaux. On avait recueilli
 Wertingen,  Gnzbourg,  Haslach,  Munich,  Elchingen, 
Memmingen, dans la poursuite dirige par Murat, environ 30 mille
prisonniers[2]. Il en restait 30 mille qu'on allait trouver dans Ulm.
C'taient 60 mille hommes en tout qu'on avait enlevs, avec leur
artillerie compose de 200 bouches  feu, avec 4 ou 5 mille chevaux
trs-propres  remonter notre cavalerie, avec tout le matriel de
l'arme autrichienne, et 80 drapeaux.

[Note 2: Voici l'numration approximative, mais plutt rduite
qu'exagre, de ces prisonniers:

  Pris  Wertingen                                  2,000
        Gnzbourg                                  2,000
        Haslach                                    4,000
        Munich                                     1,000
        Elchingen                                  3,000
        Memmingen                                  5,000
  Pendant la poursuite dirige par Murat      12  13,000

        TOTAL                                29 ou 30,000]

L'arme franaise avait quelques mille clopps par suite des marches
forces, elle comptait tout au plus deux mille hommes hors de combat.

Napolon, rassur  l'gard des Russes, n'avait pas t fch de
s'arrter quatre ou cinq jours devant Ulm, afin de donner  ses
soldats le temps de se reposer, et surtout de rejoindre leurs
drapeaux, car les dernires oprations avaient t si rapides, qu'un
certain nombre d'entre eux taient demeurs en arrire.--Notre
Empereur, disaient-ils, a trouv une nouvelle manire de faire la
guerre; il ne la fait plus avec nos bras, mais avec nos jambes.--

Cependant Napolon ne voulait pas attendre davantage, et il tenait 
gagner les trois ou quatre jours qui restaient  courir, en vertu de
la capitulation signe avec le gnral Mack. Il le fit venir, et, en
versant quelques consolations dans son coeur, il en obtint une
nouvelle concession, c'tait de livrer la place le 20, moyennant que
Ney restt sous Ulm jusqu'au 25 octobre. Le gnral Mack croyait avoir
rempli ses derniers devoirs en paralysant un corps franais jusqu'au
huitime jour. Au reste, dans la situation  laquelle il tait rduit,
tout ce qu'il pouvait tait peu de chose. Il consentit donc  sortir
le lendemain de la place.

[En marge: L'arme autrichienne sort d'Ulm en dposant les armes
devant Napolon.]

Le lendemain, en effet, 20 octobre 1805, jour  jamais mmorable,
Napolon, plac au pied du Michelsberg, en face d'Ulm, vit dfiler
sous ses yeux l'arme autrichienne. Il occupait un talus lev, ayant
derrire lui son infanterie range en demi-cercle sur le versant des
hauteurs, et vis--vis sa cavalerie dploye sur une ligne droite. Les
Autrichiens dfilaient entre deux, dposant leurs armes  l'entre de
cette espce d'amphithtre. On avait prpar un grand feu de bivouac,
auprs duquel Napolon assistait au dfil. Le gnral Mack se
prsenta le premier et lui remit son pe, en s'criant avec douleur:
Voici le malheureux Mack.--Napolon le reut, lui et ses officiers,
avec une parfaite courtoisie, et les fit ranger  ses cts. Les
soldats autrichiens, avant d'arriver en sa prsence, jetaient leurs
armes avec un dpit honorable pour eux, et n'taient arrachs  ce
sentiment que par celui de la curiosit, qui les saisissait en
approchant de Napolon. Tous dvoraient des yeux ce terrible
vainqueur, qui depuis dix annes faisait subir de si cruels affronts 
leurs drapeaux.

Napolon, s'entretenant avec les officiers autrichiens, leur dit assez
haut pour tre entendu de tous: Je ne sais pas pourquoi nous nous
faisons la guerre. Je ne la voulais pas, je ne songeais qu' la faire
aux Anglais, quand votre matre est venu me provoquer. Vous voyez mon
arme: j'ai en Allemagne 200 mille hommes, vos soldats prisonniers en
verront 200 mille autres qui traversent la France pour venir en aide
aux premiers. Je n'ai pas besoin, vous le savez, d'en avoir autant
pour vaincre. Votre matre doit songer  la paix, car autrement la
chute de la maison de Lorraine pourrait bien tre arrive. Ce ne sont
pas de nouveaux tats que je dsire sur le continent, ce sont des
vaisseaux, des colonies, du commerce, que je veux avoir, et cette
ambition vous est aussi profitable qu' moi.--Ces paroles, prononces
avec quelque hauteur, ne rencontrrent chez ces officiers que le
silence, et le regret de les trouver mrites. Napolon s'entretint
ensuite avec les plus connus des gnraux autrichiens, et assista cinq
heures  ce spectacle extraordinaire. Vingt-sept mille hommes
dfilrent devant lui. Il restait dans la place 3  4 mille blesss.

[En marge: Proclamation de Napolon  ses soldats.]

Selon sa coutume, il adressa le lendemain  ses soldats une
proclamation. Elle tait conue dans les termes suivants:

     Du quartier gnral imprial d'Elchingen, le 29 vendmiaire an
     XIV (21 octobre 1805).

     SOLDATS DE LA GRANDE ARME,

     En quinze jours nous avons fait une campagne: ce que nous nous
     proposions est rempli. Nous avons chass les troupes de la maison
     d'Autriche de la Bavire, et rtabli notre alli dans la
     souverainet de ses tats. Cette arme qui, avec autant
     d'ostentation que d'imprudence, tait venue se placer sur nos
     frontires, est anantie. Mais qu'importe  l'Angleterre? son but
     est atteint, nous ne sommes plus  Boulogne!...

     De cent mille hommes qui composaient cette arme, soixante mille
     hommes sont prisonniers: ils iront remplacer nos conscrits dans
     les travaux de nos campagnes. 200 pices de canon, 90 drapeaux,
     tous les gnraux sont en notre pouvoir, il ne s'est pas chapp
     de cette arme 15 mille hommes. Soldats, je vous avais annonc
     une grande bataille; mais, grce aux mauvaises combinaisons de
     l'ennemi, j'ai pu obtenir les mmes succs sans courir aucune
     chance; et, ce qui est sans exemple dans l'histoire des nations,
     un aussi grand rsultat ne nous affaiblit pas de plus de 1500
     hommes hors de combat.

     Soldats, ce succs est d  votre confiance sans bornes dans
     votre Empereur,  votre patience  supporter les fatigues et les
     privations de toute espce,  votre rare intrpidit.

     Mais nous ne nous arrterons pas l: vous tes impatients de
     commencer une seconde campagne. Cette arme russe que l'or de
     l'Angleterre a transporte des extrmits de l'univers, nous
     allons lui faire prouver le mme sort.

      cette nouvelle lutte est attach plus spcialement l'honneur
     de l'infanterie. C'est l que va se dcider pour la seconde fois
     cette question qui a dj t dcide en Suisse et en Hollande,
     si l'infanterie franaise est la seconde ou la premire de
     l'Europe? Il n'y a point l de gnraux contre lesquels je puisse
     avoir de la gloire  acqurir: tout mon soin sera d'obtenir la
     victoire avec le moins possible d'effusion de votre sang. Mes
     soldats sont mes enfants.

     Le lendemain de la reddition d'Ulm Napolon partit pour
     Augsbourg, dans l'intention d'arriver sur l'Inn avant les Russes,
     de marcher sur Vienne, et, comme il l'avait rsolu, de djouer
     les quatre attaques qui se dirigeaient contre l'Empire, par la
     seule marche de la grande arme sur la capitale de l'Autriche.

[En marge: Suite des oprations navales aprs la leve du camp de
Boulogne.]

Pourquoi faut-il qu'aprs cet heureux rcit nous soyons immdiatement
oblig d'en placer un qui est si triste? Pendant ces mmes journes du
mois d'octobre 1805,  jamais glorieuses pour la France, la Providence
infligeait  nos flottes une cruelle compensation des victoires de nos
armes. L histoire,  qui est impose la tche de retracer tour  tour
les triomphes et les revers des nations, et de faire ressentir  la
postrit curieuse les mmes motions de joie ou de douleur
qu'prouvrent en leur temps les gnrations dont elle raconte la vie,
l'histoire doit, aprs les merveilles d'Ulm, se rsigner  dcrire
l'effroyable scne de destruction qui se passait,  la mme poque, le
long des ctes d'Espagne, en vue du cap de Trafalgar.

L'infortun Villeneuve, en sortant du Ferrol, tait agit du dsir de
se diriger vers la Manche, pour se conformer aux grandes vues de
Napolon; mais il tait par un sentiment irrsistible ramen vers
Cadix. La nouvelle de la runion de Nelson avec les amiraux Calder et
Cornwallis l'avait frapp d'une sorte de terreur. Vraie sous quelques
rapports, car Nelson en rentrant en Angleterre avait visit l'amiral
Cornwallis devant Brest, cette nouvelle tait fausse en ce qu'elle
avait d'important, puisque Nelson ne s'tait pas arrt devant Brest,
et avait fait voile vers Portsmouth. L'amiral Calder avait t renvoy
seul vers le Ferrol, et n'y avait paru qu'aprs la sortie de
Villeneuve. Ils couraient donc vainement les uns aprs les autres,
comme il arrive souvent sur le vaste espace des mers; et Villeneuve,
s'il et persist, aurait trouv devant Brest, Cornwallis spar  la
fois de Nelson et de Calder. Il perdit ainsi la plus grande des
occasions, et la fit perdre  la France, sans qu'on puisse dire
cependant quel et t le rsultat de cette expdition extraordinaire,
si Napolon s'tait trouv aux portes de Londres tandis que les armes
autrichiennes auraient t sur les frontires du Rhin. La rapidit de
ses coups, ordinairement prompts comme la foudre, aurait seule dcid
si quarante jours, couls du 20 aot au 30 septembre, suffisaient
pour subjuguer l'Angleterre, et pour donner  la France les deux
sceptres runis de la terre et des mers.

[En marge: Motifs qui entranent Villeneuve  retourner  Cadix au
lieu de faire voile vers la Manche.]

En quittant le Ferrol, Villeneuve n'avait pas os dire au gnral
Lauriston qu'il allait  Cadix; mais, une fois en mer, il ne lui cacha
plus les inquitudes dont il tait dvor, et qui le portaient 
s'loigner de la Manche, pour se diriger vers l'extrmit de la
Pninsule. Sur les vives instances du gnral Lauriston, qui s'effora
de lui retracer toute la grandeur des desseins qu'il allait faire
chouer, il revint un instant  la pense de naviguer vers la Manche,
et mit le cap au nord-est. Mais un vent debout, qui soufflait du
nord-est mme, lui interdisant cette route, il prit dfinitivement le
parti d'aller  Cadix, le coeur tourment d'un nouvel effroi, celui
d'encourir la colre de Napolon. Il parut en vue de Cadix vers le 20
aot. Une croisire anglaise, de mdiocre force, bloquait
ordinairement ce port. Arrivant  la tte des escadres combines, il
pouvait enlever cette croisire, s'il se ft prsent brusquement avec
ses forces runies. Mais toujours poursuivi des mmes craintes, il
envoya une avant-garde, pour s'assurer s'il n'y avait pas devant Cadix
une force navale capable de livrer bataille, et il donna l'veil  la
croisire anglaise, qui eut ainsi le temps de s'enfuir. L'amiral
Ganteaume, en 1801, ayant manqu le but de son expdition d'gypte,
prit au moins _le Swiftsure:_ Villeneuve n'eut pas mme la faible
consolation d'entrer dans Cadix en amenant prisonniers deux ou trois
vaisseaux anglais, comme ddommagement de son inutile campagne.

[En marge: Colre de Napolon contre Villeneuve, et chagrin qu'en
ressent celui-ci.]

Il s'attendait naturellement  une vive explosion de colre de la part
de Napolon, et il passa quelques jours dans un profond dsespoir. Il
ne se trompait pas. Napolon, en recevant de son aide de camp
Lauriston le rapport dtaill de tout ce qui avait eu lieu, prenant
pour un acte de duplicit le double langage tenu au sortir du Ferrol,
et pour une sorte de trahison l'ignorance dans laquelle on avait
laiss Lallemand du retour de la flotte  Cadix, ce qui exposait ce
dernier  se prsenter seul devant Brest, Napolon, imputant surtout 
Villeneuve l'avortement du plus grand dessein qu'il et jamais conu,
le qualifia en prsence du ministre Decrs des expressions les plus
outrageantes, et l'appela mme un lche et un tratre. L'infortun
Villeneuve n'tait ni lche ni tratre. Il tait bon soldat et bon
citoyen; mais trop dcourag par l'inexprience de la marine franaise
et par l'imperfection de son matriel, effray de la dsorganisation
complte de la marine espagnole, il ne voyait que des dfaites
certaines dans toute rencontre avec l'ennemi, et il tait dsespr
du rle de vaincu auquel Napolon le destinait ncessairement. Il
n'avait pas assez compris que ce que Napolon lui demandait, c'tait
non pas de vaincre, mais de se faire dtruire, pourvu que la Manche
ft ouverte. Ou bien s'il avait compris cette terrible destination, il
n'avait pas su s'y rsigner. On verra prochainement qu'il allait tre
amen au mme sacrifice, et cette fois sans aucun rsultat qui pt
illustrer sa dfaite.

[En marge: Ordres laisss par Napolon  la flotte, lors de son dpart
de Paris.]

Napolon, dans ce torrent de grandes choses qui l'emportait, perdit
bientt de vue l'amiral Villeneuve et sa conduite. Nanmoins, avant de
partir pour les bords du Danube, il jeta un dernier regard sur sa
marine, et sur l'emploi qu'il jugeait convenable d'en faire. Il
ordonna la sparation de la flotte de Brest, et la division de cette
flotte en plusieurs croisires, conformment au plan de M. Decrs, qui
consistait  viter les grandes batailles navales jusqu' ce que notre
marine ft forme, et  entreprendre en attendant des expditions
lointaines, composes de peu de vaisseaux, presque insaisissables pour
les Anglais, et dommageables  leur commerce autant qu'avantageuses 
l'instruction de nos marins. Il voulut en outre donner  la faible
arme du gnral Saint-Cyr, qui occupait Tarente, l'appui de la flotte
de Cadix et des troupes de dbarquement qu'elle avait  son bord. Il
calculait que cette flotte, forte d'une quarantaine de vaisseaux, et
mme de quarante-six, aprs qu'elle aurait ralli la division de
Carthagne, devait dominer pendant quelque temps la Mditerrane,
comme y avait domin jadis celle de Bruix, enlever la faible
croisire anglaise qui stationnait devant Naples, et fournir au
gnral Saint-Cyr l'utile secours des quatre mille soldats qu'elle
venait de transporter sur toutes les mers. Il lui ordonna donc de
sortir de Cadix, d'entrer dans la Mditerrane, de rallier la division
de Carthagne, de se rendre ensuite  Tarente, et dans le cas o les
escadres anglaises se seraient runies devant Cadix, de ne pas s'y
laisser enfermer, et de sortir si on tait en nombre suprieur, car il
valait mieux tre battu que dshonor par une conduite pusillanime.

[En marge: Manire dont le ministre Decrs transmet  l'amiral
Villeneuve les ordres de Napolon.]

Ces rsolutions prises par Napolon, sous l'impression que lui avait
fait prouver la timidit de Villeneuve, point assez mries, et
surtout point assez combattues par le ministre Decrs, qui n'osait
plus redire ce qu'il craignait d'avoir trop dit, furent immdiatement
transmises  Cadix. L'amiral Decrs ne rapporta point  Villeneuve
toutes les paroles de Napolon; mais il lui numra, en retranchant
les expressions outrageantes, les reproches adresss  sa conduite
depuis la sortie de Toulon jusqu'au retour en Espagne, et ne lui
dissimula pas qu'il aurait de grandes choses  excuter pour regagner
l'estime de l'Empereur. En l'informant de sa nouvelle destination, il
lui ordonna de mettre  la voile, et de toucher successivement 
Carthagne, Naples et Tarente, pour y excuter les instructions que
nous venons de rapporter. Sans lui prescrire de sortir, dans tous les
cas, il lui manda que l'Empereur voulait que la marine franaise,
lorsque les Anglais seraient infrieurs en force, ne refust jamais le
combat. Il s'en tint l, n'osant ni dclarer  Villeneuve toute la
vrit, ni renouveler ses instances auprs de l'Empereur pour empcher
une grande bataille navale, qui n'avait plus alors l'excuse de la
ncessit. Ainsi, tout le monde se prparait sa part de tort dans un
grand dsastre, Napolon celle de la colre, le ministre Decrs celle
des rticences, et Villeneuve celle du dsespoir.

Prt  se mettre en route pour Strasbourg, Napolon donna un dernier
ordre  M. Decrs, relativement aux oprations navales,--Votre ami
Villeneuve, lui dit-il, sera probablement trop lche pour sortir de
Cadix. Expdiez l'amiral Rosily, qui prendra le commandement de
l'escadre, si elle n'est pas encore partie, et vous ordonnerez 
l'amiral Villeneuve de venir  Paris me rendre compte de sa
conduite.--M. Decrs n'eut pas la force d'annoncer  Villeneuve ce
nouveau malheur, qui le privait de tout moyen de se rhabiliter, et se
contenta de lui apprendre le dpart de Rosily, sans lui en faire
connatre le motif. Il ne donna point  Villeneuve le conseil de
mettre  la voile avant que l'amiral Rosily ft arriv  Cadix, mais
il espra qu'il en serait ainsi; et, dans son embarras entre un ami
malheureux, dont il ne mconnaissait pas les fautes, et L'Empereur,
dont il jugeait les volonts imprudentes, il eut un tort trop
frquent, celui de livrer les choses  elles-mmes, au lieu de prendre
la responsabilit de les diriger[3].

[Note 3: On a fait une foule de conjectures sur les causes qui
amenrent la sortie en masse de la flotte de Cadix, et la bataille de
Trafalgar. Il n'y a de vrai que ce que nous rapportons ici. Notre
rcit est emprunt  la correspondance authentique de Napolon, et 
celle des amiraux Decrs et Villeneuve. Il n'y a dans ce triste
vnement rien au del de ce qu'on va lire.]

[En marge: Douleur de Villeneuve en recevant les dpches de Paris.]

Villeneuve, en recevant les lettres de M. Decrs, devina tout ce qu'on
ne lui disait pas, et fut malheureux autant qu'il devait l'tre des
reproches qu'il avait encourus. Ce qui le touchait le plus, c'tait
l'imputation de lchet, qu'il savait bien n'avoir jamais mrite, et
qu'il croyait entrevoir dans les rticences mmes du ministre, son
protecteur et son ami. Il rpondit  M. Decrs: Les marins de Paris
et des dpartements seront bien indignes et bien fous s'ils me jettent
la pierre. Ils auront prpar eux-mmes la condamnation qui les
frappera plus tard. Qu'ils viennent  bord des escadres, et ils
verront avec quels lments ils sont exposs  combattre. Au reste,
_si la marine franaise n'a manqu que d'audace, comme on le prtend,
l'Empereur sera prochainement satisfait, et il peut compter sur les
plus clatants succs_.

[En marge: Villeneuve fait les prparatifs d'une nouvelle sortie.]

[En marge: tat de notre flotte sous le rapport du matriel et du
personnel.]

[En marge: Nouvelle tactique navale des Anglais.]

Ces paroles amres contenaient le pronostic de ce qui allait bientt
arriver. Villeneuve fit les prparatifs d'une nouvelle sortie,
dbarqua les troupes afin de les reposer, et les malades afin de les
gurir. Il s'aida des moyens fort appauvris de l'Espagne, pour
radouber ses vaisseaux fatigus d'une longue navigation, pour se
procurer au moins trois mois de vivres, pour rorganiser enfin les
diverses parties de sa flotte. L'amiral Gravina, par ses conseils, se
dbarrassa de ses mauvais btiments, en les changeant contre les
meilleurs de l'arsenal de Cadix. Tout le mois de septembre fut
consacr  ces soins. La flotte y gagna beaucoup en matriel; le
personnel resta ce qu'il tait. Les quipages franais avaient acquis
quelque exprience pendant une navigation de prs de huit mois; ils
taient pleins d'ardeur et de dvouement. Quelques-uns des capitaines
taient excellents. Mais parmi les officiers s'en trouvait un trop
grand nombre emprunt rcemment au commerce, et n'ayant ni les
connaissances ni l'esprit de la marine militaire. L'instruction,
surtout sous le rapport de l'artillerie, tait beaucoup trop nglige.
Nos marins n'taient pas alors d'aussi habiles artilleurs qu'ils le
sont devenus dans ces derniers temps, grce au soin spcial apport 
cette partie de leur ducation militaire. Ce qui manquait aussi 
notre marine, c'tait un systme de tactique navale appropri  la
nouvelle manire de combattre des Anglais. Au lieu de se mettre en
bataille sur deux lignes contraires, comme on faisait autrefois, de
s'avancer mthodiquement, chacun gardant son rang et prenant pour
adversaire le vaisseau plac vis--vis de lui dans la ligne oppose,
les Anglais dirigs par Rodney dans la guerre d'Amrique, par Nelson
dans la guerre de la rvolution, avaient contract l'habitude de
s'avancer hardiment, sans observer aucun ordre que celui qui rsultait
de la vitesse relative des vaisseaux, de se jeter sur la flotte
ennemie, de la couper, d'en dtacher une portion pour la mettre entre
deux feux, de ne pas craindre enfin la mle, au risque de tirer les
uns sur les autres. L'exprience, l'habilet de leurs quipages, la
confiance qu'ils devaient  leurs succs, leur assuraient toujours
dans ces entreprises tmraires, l'avantage sur leurs adversaires,
moins agiles, moins confiants, quoique ayant autant de bravoure et
souvent davantage. Les Anglais avaient donc opr sur mer une
rvolution assez semblable  celle que Napolon venait d'oprer sur
terre. Nelson, qui avait contribu  cette rvolution, n'tait pas un
esprit suprieur et universel comme Napolon; il s'en fallait; il
tait mme assez born dans les choses trangres  son art. Mais il
avait le gnie de son tat; il tait intelligent, rsolu, et possdait
 un haut degr les qualits, propres  la guerre offensive,
l'activit, l'audace et le coup d'oeil.

Villeneuve, qui tait dou d'esprit, de courage, mais non de cette
fermet d'me qui convient  un chef d'arme, savait parfaitement en
quoi pchait notre manire de combattre. Il avait crit  ce sujet des
lettres pleines de sens  M. Decrs, qui tait de son avis, car tous
les marins le partageaient. Mais il croyait impossible de prparer en
campagne de nouvelles instructions, et de les rendre assez familires
 ses capitaines pour qu'ils pussent les appliquer dans une prochaine
rencontre. Toutefois,  la bataille du Ferrol, il avait, oppos aux
Anglais, comme on s'en souvient sans doute, une manoeuvre inattendue,
fort approuve par Napolon et par M. Decrs. L'amiral Calder se
portant en colonne sur la queue de sa ligne pour la couper, il avait
eu l'art de la lui drober avec beaucoup de promptitude. Mais une fois
la bataille engage, il n'avait plus su manoeuvrer, il avait laiss
oisive une partie de ses forces, et lorsqu'il aurait suffi d'un
mouvement en avant, excut par toute sa ligne, pour reprendre deux
vaisseaux espagnols dsempars, il n'avait pas os le prescrire.
Villeneuve nanmoins montra dans cette bataille de vritables talents,
au jugement de Napolon, mais pas assez de caractre pour ce qu'il
possdait d'esprit. Depuis il n'adressa  ses capitaines d'autres
instructions que d'obir aux signaux qu'il ferait dans le moment de
l'action, si l'tat du vent permettait de manoeuvrer, et s'il ne le
permettait pas, de faire de leur mieux pour se porter au feu et se
chercher un adversaire.--On ne doit pas attendre, disait-il, les
signaux de l'amiral, qui dans la confusion d'une bataille navale ne
peut souvent ni voir ce qui se passe, ni donner des ordres, ni surtout
les faire parvenir. Chacun ne doit couter que la voix de l'honneur,
et se porter au plus fort du danger. TOUT CAPITAINE EST  SON POSTE,
S'IL EST AU FEU.--Telles furent ses instructions, et, du reste,
l'amiral Bruix lui-mme, si suprieur  Villeneuve, n'en avait pas
adress d'autres aux officiers qu'il commandait. Si dans toutes nos
grandes rencontres en mer chaque capitaine avait suivi ces simples
prescriptions, dictes par l'honneur autant que par l'exprience, les
Anglais auraient compt moins de triomphes, ou les auraient pays plus
cher.

[En marge: Dplorable tat de la flotte espagnole.]

Ce qui alarmait surtout l'amiral Villeneuve, c'tait l'tat de la
flotte espagnole. Elle se composait de beaux et grands vaisseaux, l'un
d'eux notamment, _le Santissima Trinidad_, de 140 canons, le plus
grand qu'on et construit en Europe. Mais ces vastes machines de
guerre, qui rappelaient l'ancien clat de la monarchie espagnole sous
Charles III, taient, comme les vaisseaux turcs, superbes en
apparence, inutiles dans le danger. Le dnment des arsenaux espagnols
n'avait pas permis de les grer convenablement, et ils taient quant
aux quipages d'une faiblesse dsesprante. On les avait arms avec un
ramassis de gens de toute sorte, recueillis sans choix dans les villes
maritimes de la Pninsule, n'ayant aucune instruction, aucune habitude
de la mer, et incapables sous tous les rapports de se mesurer avec les
vieux marins de l'Angleterre, quoique le gnreux sang espagnol coult
dans leurs veines. Les officiers, pour la plupart, ne valaient pas
mieux que les matelots. Cependant, dans le nombre, quelques-uns, comme
l'amiral Gravina et le vice-amiral Alava, comme les capitaines Valds,
Churruca et Galiano, taient dignes des plus beaux temps de la marine
espagnole.

Villeneuve, trs-dcid  prouver qu'il n'tait pas un lche, employa
le mois de septembre et les premiers jours d'octobre  mettre quelque
choix et quelque ordre dans cet amalgame des deux marines. Il forma
deux escadres, l'une de bataille, l'autre de rserve. Il prit lui-mme
le commandement de l'escadre de bataille compose de 21 vaisseaux, et
la distribua en trois divisions de 7 vaisseaux chacune. Il avait sous
ses ordres directs la division du centre; l'amiral Dumanoir, dont le
pavillon tait arbor sur _le Formidable_, commandait la division de
l'arrire-garde; le vice-amiral Alava, dont le pavillon flottait sur
_le Santa Anna_, commandait celle de l'avant-garde. L'escadre de
rserve tait compose de 12 vaisseaux, et distribue en deux
divisions de 6 vaisseaux chacune. L'amiral Gravina tait le chef de
cette escadre, et avait sous lui, pour en diriger la seconde division,
le contre-amiral Magon, mont sur _l'Algsiras_. C'tait avec cette
escadre de rserve, dtache du corps de bataille, et agissant  part,
que Villeneuve voulait parer aux manoeuvres imprvues de l'ennemi, si
toutefois le vent lui permettait  lui-mme de manoeuvrer. Dans le cas
contraire, il s'en fiait au devoir d'honneur, impos  tous ses
capitaines, de se porter au feu.

[En marge: Conseil de guerre tenu avant la sortie de Cadix.]

L'escadre combine tait donc compose de 33 vaisseaux, 5 frgates et
2 bricks. Dans son impatience de mettre  la voile, Villeneuve voulut
profiter, le 8 octobre (16 vendmiaire), d'un vent d'est pour sortir
de la rade, car il faut pour dboucher de Cadix des vents du nord-est
au sud-est. Mais trois des vaisseaux espagnols venaient de quitter le
bassin, et les quipages y taient embarqus de la veille: c'taient
_le Santa Anna_, _le Rayo_, et _le San Justo_. Propres tout au plus 
appareiller avec la flotte, ils taient incapables de tenir leur place
dans une ligne de bataille. C'est ce que firent remarquer les
officiers espagnols. Villeneuve, pour couvrir sa responsabilit,
voulut assembler un conseil de guerre. Les plus braves officiers des
deux armes dclarrent qu'ils taient prts  se porter partout o il
faudrait, pour seconder les vues de l'empereur Napolon, mais que se
prsenter immdiatement  l'ennemi, dans l'tat de la plupart des
btiments, tait une imprudence des plus prilleuses; que la flotte,
au sortir de la rade, ayant eu  peine le temps de manoeuvrer quelques
heures, rencontrerait une flotte anglaise, de force gale ou
suprieure, et serait infailliblement dtruite; qu'il valait mieux
attendre quelque occasion favorable, comme une sparation des forces
anglaises produite par une cause quelconque, et jusque-l terminer
l'organisation des vaisseaux qui avaient t arms les derniers.

[En marge: Malgr l'avis de ses officiers, et malgr le sien propre,
Villeneuve prend la rsolution de sortir de Cadix pour livrer
bataille.]

Villeneuve envoya cette dlibration  Paris, ajoutant  cet avis le
sien propre, qui tait contraire  toute grande bataille, dans l'tat
prsent des deux marines. Mais il envoya ces inutiles documents comme
pour faire ressortir davantage sa tranquille rsignation, et il ajouta
qu'il avait pris la rsolution d'appareiller au premier vent d'est qui
lui permettrait de mettre la flotte hors de rade.

Il attendait donc impatiemment un moment propice pour quitter Cadix 
tout risque. Il avait enfin devant lui ce redoutable Nelson, dont
l'image, le poursuivant sur toutes les mers, lui avait fait manquer la
plus grande des missions par crainte de le rencontrer. Et maintenant
il ne craignait plus sa prsence, bien qu'elle ft plus  redouter que
jamais, parce que son me, tendue par le dsespoir, souhaitait le
pril, presque la dfaite, pour prouver qu'il avait eu raison d'viter
la rencontre de la marine britannique.

[En marge: tat de la flotte anglaise commande par Nelson.]

Nelson, aprs avoir touch un instant aux rivages de la
Grande-Bretagne, qu'il ne devait plus revoir, avait fait voile vers
Cadix. Il amenait avec lui l'une des flottes que l'amiraut
britannique, pntrant aprs deux ans les projets de Napolon, avait
runies dans la Manche. Il tait naturellement conduit  Cadix par le
bruit rpandu sur l'Ocan du retour de Villeneuve vers l'extrmit de
la Pninsule.

Nelson avait  sa disposition  peu prs la mme force navale que
Villeneuve, c'est--dire 33 ou 34 vaisseaux, mais tous prouvs par de
longues croisires, ayant sur la flotte combine de France et
d'Espagne la supriorit qu'ont toujours les escadres bloquantes sur
les escadres bloques. Ne doutant pas, aux prparatifs dont il tait
exactement inform par des espions espagnols, de saisir bientt
Villeneuve au passage, il observait ses mouvements avec le plus grand
soin, et avait adress aux officiers anglais, pour la bataille qu'il
prvoyait, des instructions connues depuis, et admires de tous les
hommes de mer.

[En marge: Instructions donnes par Nelson  ses officiers.]

Il leur avait prescrit sa manoeuvre de prdilection, en ayant soin
d'en dtailler les motifs.--Se mettre en ligne, disait-il, faisait
perdre trop de temps, car tous les vaisseaux ne se comportaient pas
galement au vent, et alors il fallait qu'une escadre rglt ses
mouvements sur ceux qui marchaient le plus mal. On donnait ainsi  un
ennemi qui voulait viter la bataille le temps de se drober. Or il
fallait se garder de laisser chapper en cette occasion la flotte
franco-espagnole.--Nelson supposait que Villeneuve avait ralli la
division Lallemand et peut-tre la division de Carthagne, ce qui
aurait compos une escadre de 46 vaisseaux. Il esprait lui-mme en
avoir 40, en comptant ceux dont l'arrive prochaine tait annonce; et
plus sa flotte devait tre nombreuse, moins il voulait essayer de la
mettre en ligne. Il avait donc ordonn de former deux colonnes, l'une
directement place sous son commandement, l'autre sous le commandement
du vice-amiral Collingwood, de les porter vivement sur la ligne
ennemie, sans observer aucun ordre que celui de vitesse, de couper
cette ligne en deux endroits, au centre et vers la queue, d'envelopper
ensuite les portions qu'on aurait coupes, et de les dtruire.--La
partie de la flotte ennemie que vous laisserez en dehors du combat,
avait-il ajout en se fondant sur les nombreuses expriences du
sicle, viendra difficilement au secours de la partie attaque, et
vous aurez vaincu avant qu'elle arrive.--On ne pouvait prvoir avec
plus de sagacit et de justesse les consquences d'une pareille
manoeuvre. Nelson en avait d'avance fait entrer la pense dans
l'esprit de chacun de ses lieutenants, et il attendait  chaque
instant l'occasion de la raliser. Pour ne pas trop intimider son
adversaire, il avait mme soin de ne pas serrer Cadix de trop prs. Il
en observait la rade par de simples frgates, et, quant  lui, il
croisait avec ses vaisseaux dans la large embouchure du dtroit,
courant des bordes de l'est  l'ouest, bien loin de la vue des ctes.

Inform du vritable tat des forces de Villeneuve, qui n'avait ralli
ni Salcedo ni Lallemand, il n'avait pas craint de laisser 4 vaisseaux
 Gibraltar, d'en donner un  l'amiral Calder, qui venait d'tre
rappel en Angleterre, et d'en renvoyer encore un autre  Gibraltar
pour y faire de l'eau. Cette circonstance, connue  Cadix, confirma
Villeneuve dans sa rsolution de mettre  la voile. Il croyait les
Anglais plus en force, car il leur supposait 33 ou 34 vaisseaux, et il
fut charm d'apprendre qu'ils n'en avaient pas autant. Il leur en
supposa mme moins qu'ils n'en possdaient rellement, c'est--dire 23
ou 24.

[En marge: Motifs qui portent Villeneuve  prcipiter sa sortie.]

[En marge: Sortie des flottes de France et d'Espagne le 19 octobre
1805.]

C'est sur ces entrefaites qu'arrivrent  Cadix les dernires dpches
de Paris, annonant le dpart de l'amiral Rosily. Villeneuve n'en fut
pas d'abord trs-affect. L'ide de servir honorablement sous un chef
son suprieur d'ge et de grade, et de se conduire  ses cts en
vaillant lieutenant, soulagea son me accable du poids d'une trop
grande responsabilit. Mais dj l'amiral Rosily tait  Madrid,
qu'aucune dpche du ministre n'avait expliqu  Villeneuve le sort
qui lui tait rserv sous le nouvel amiral. Villeneuve commena
bientt  croire qu'il tait destitu purement et simplement du
commandement de la flotte, et qu'il n'aurait pas la consolation de se
rhabiliter en combattant au second rang d'une manire clatante.
Press de se soustraire  ce dshonneur, et profitant de ses
instructions qui l'autorisaient  sortir, qui lui en faisaient mme un
devoir, lorsque l'ennemi serait en force infrieure, il considra les
avis reus dernirement comme une autorisation d'appareiller.
Sur-le-champ il en fit le signal. Le 19 octobre (27 vendmiaire) une
faible brise du sud-est s'tant dclare, il mit hors de rade le
contre-amiral Magon avec une division. Celui-ci donna la chasse  un
vaisseau et  quelques frgates de l'ennemi, et mouilla la nuit en
dehors de la rade. Le lendemain 20 (28 vendmiaire), Villeneuve
appareilla lui-mme avec toute la flotte. Les vents faibles et
variables venaient de la partie de l'est. Il mit le cap au sud, ayant
en tte et un peu  sa gauche l'escadre de rserve sous l'amiral
Gravina. La flotte combine tait, comme nous l'avons dit, forte de 33
vaisseaux, 5 frgates et 2 bricks. Elle avait belle apparence. Les
vaisseaux franais manoeuvraient bien, mais les espagnols assez mal,
au moins pour la plupart.

Quoiqu'on ne vt pas encore l'ennemi, le mouvement de ses frgates
donnait lieu de penser qu'il n'tait pas loin. Un vaisseau,
_l'Achille_, finit par l'apercevoir, mais ne dcouvrit et ne signala
que 18 voiles. On se flatta un moment de rencontrer les Anglais en
force trs-infrieure. Une lueur d'esprance se fit jour dans l'me de
Villeneuve: ce devait tre la dernire de sa vie.

Il ordonna le soir de se mettre en bataille par rang de vitesse, en
formant la ligne sur le vaisseau qui serait le plus sous le vent, ce
qui signifiait que chaque vaisseau se placerait d'aprs sa marche, non
d'aprs son rang accoutum, et s'alignerait sur celui qui aurait le
plus cd au vent. La brise avait vari. On avait le cap au sud-est,
c'est--dire vers l'entre du dtroit. Le branle-bas de combat tait
fait sur tous les btiments de la flotte.

Pendant la nuit on ne cessa de voir et d'entendre les signaux des
frgates anglaises, qui par des feux et des coups de canon indiquaient
 Nelson la direction de notre marche.  la pointe du jour les vents
tant  l'ouest, toujours faibles et variables, la mer houleuse, la
vague haute, mais ne brisant pas, le soleil brillant, on aperut enfin
l'ennemi form en plusieurs groupes, dont le nombre parut aux uns de
deux, aux autres de trois. Il se dirigeait vers la flotte franaise,
et en tait encore  cinq ou six lieues de distance.

Sur-le-champ Villeneuve ordonna de former rgulirement la ligne,
chaque vaisseau gardant le rang qu'il avait pris la nuit, se serrant
le plus possible  son voisin, et ayant les amures  tribord,
disposition dans laquelle on recevait le vent par la droite, ce qui
tait naturel, puisqu'on avait des vents d'ouest pour aller vers le
sud-est, de Cadix au dtroit. La ligne fut assez mal forme. La vague
tait forte, la brise faible, et on manoeuvrait difficilement,
circonstances qui rendaient plus regrettable encore l'inexprience
d'une partie des quipages.

[En marge: Villeneuve appelle  lui l'escadre de rserve pour former
les deux escadres sur une mme ligne.]

L'escadre de rserve, compose de 12 vaisseaux, marchait indpendante
de l'escadre principale. Elle s'tait constamment tenue au-dessus de
celle-ci dans la direction du vent, ce qui tait un avantage, car en
_laissant arriver_, c'est--dire en cdant au vent, elle pouvait
toujours la rejoindre, en prenant telle position qu'il lui
conviendrait de prendre, comme par exemple de mettre l'ennemi entre
deux feux, lorsqu'il serait occup  nous combattre. Si la cration
d'une escadre de rserve tait motive, c'tait sans doute pour la
circonstance ou l'on se trouvait. L'amiral Gravina, dont l'esprit
tait prompt et juste au milieu de l'action, fit signal  Villeneuve
pour lui demander la facult de manoeuvrer d'une manire indpendante.
Villeneuve la lui refusa par des motifs qu'on a peine  comprendre.
Peut-tre craignait-il que l'escadre de rserve ne ft compromise par
sa position avance, et dsesprait-il de pouvoir aller  son secours,
vu qu'il tait plac au-dessous d'elle par rapport au vent. Cette
raison elle-mme n'tait pas suffisante, car s'il n'tait pas assur
de pouvoir aller  elle, il tait toujours assur de pouvoir l'amener
 lui; et en la faisant rentrer immdiatement en ligne, il se privait
sans retour d'un dtachement mobile, trs-utilement plac pour
manoeuvrer; il allongeait sans profit sa ligne dj trop longue,
puisqu'elle tait de 21 vaisseaux, et qu'elle allait tre de 33.
Nanmoins il enjoignit  l'amiral Gravina de venir s'aligner sur la
flotte principale. Ces signaux taient visibles pour toute l'escadre.
Le contre-amiral Magon, qui n'tait pas moins heureusement dou que
l'amiral Gravina, aperut aux mts des deux amiraux la demande et la
rponse, s'cria que c'tait une faute, et en exprima vivement son
chagrin, de manire  tre entendu de tout son tat-major.

[En marge: Position des deux flottes avant la bataille.]

Vers huit heures et demie l'intention de l'ennemi devint plus
manifeste. Les divers groupes de l'escadre anglaise, moins difficiles
 discerner  mesure qu'ils s'approchaient, parurent n'en plus former
que deux. Ils rvlaient distinctement le projet de Nelson de couper
notre ligne sur deux points. Ils s'avanaient toutes voiles dployes,
et vent arrire, trs-favoriss dans leur projet de se jeter en
travers de notre marche, puisqu'avec des vents d'ouest ils venaient
sur nous, qui formions une longue ligne du nord au sud, un peu
incline  l'est. La premire colonne, place au nord de notre
position et forte de 12 vaisseaux, commande par Nelson, menaait
notre arrire-garde. La seconde, place au sud de la premire, forte
de 15 vaisseaux, commande par l'amiral Collingwood, menaait notre
centre. Villeneuve, par ce mouvement instinctif qui porte toujours 
garantir la partie menace, voulut aller au secours de son
arrire-garde, et se maintenir en mme temps en communication avec
Cadix, qui tait derrire lui au nord, afin d'avoir en cas de dfaite
un refuge assur. Il fit donc le signal de virer tous  la fois,
chaque vaisseau par cette manoeuvre tournant sur lui-mme, la ligne
restant comme elle tait, longue et droite, mais remontant au nord au
lieu de descendre au sud.

Cette manoeuvre ne pouvait avoir d'autre avantage que celui de se
rapprocher de Cadix. Notre flotte remontant en colonne vers le nord,
au lieu de descendre vers le sud, devait tre rencontre en des points
diffrents, mais rencontre toujours par les deux colonnes ennemies
qui venaient la prendre par le travers. C'tait le cas de regretter
plus que jamais la position indpendante, et au vent, qu'avait un peu
auparavant l'escadre de rserve, position qui en cet instant lui
aurait permis de manoeuvrer contre l'un des deux groupes de la flotte
anglaise. Dans l'tat des choses, tout ce qu'il y avait de praticable,
c'tait de serrer la ligne, de la rendre rgulire, et autant que
possible de ramener  leur poste les vaisseaux qui tant tombs sous
le vent, laissaient des vides  travers lesquels l'ennemi pouvait
passer.

Mais se remettre dans la ligne n'tait pas facile aux vaisseaux qui en
taient sortis, surtout dans l'tat des vents et avec l'inexprience des
quipages. On aurait pu _laisser arriver_ tous ensemble, afin de
chercher  s'aligner sur les vaisseaux _sous-vents_, ce qui aurait
entran un dplacement gnral, et peut-tre de nouvelles
irrgularits, plus grandes que celles qu'on voulait corriger. On ne
crut pas devoir le faire. La ligne resta donc mal forme, la distance
n'tant pas gale entre tous les vaisseaux, plusieurs mme tant ou 
droite ou en arrire de leur poste. La brise variable ayant agi
davantage sur l'arrire-garde et sur le centre, il s'tait produit un
peu d'engorgement dans ces parties. Villeneuve avait ordonn de forcer
de voiles  la tte, pour donner aux parties engorges le moyen de se
dvelopper. Il multipliait ainsi les signaux, pour amener chacun  sa
place, et n'y russissait gure, malgr la bonne volont et l'obissance
de tout le monde. Les frgates ranges  la droite, et sous le vent de
l'escadre, chacune  la hauteur de son vaisseau-amiral, taient un peu
trop loignes pour rendre d'autres services que celui de rpter les
signaux.

[En marge: Rencontre des deux flottes.]

Enfin, vers onze heures du matin, les deux colonnes ennemies,
s'avanant vent arrire, et toutes voiles dehors, joignirent notre
flotte. Elles marchaient par rang de vitesse, avec la seule prcaution
de placer en tte leurs vaisseaux  trois ponts. Elles en comptaient
sept, et nous quatre seulement, malheureusement espagnols,
c'est--dire moins capables de rendre leur supriorit utile. Aussi,
bien que les Anglais eussent 27 vaisseaux et nous 33, ils possdaient
le mme nombre de bouches  feu, et ds lors une force gale. Ils
avaient pour eux l'exprience de la mer, l'habitude de vaincre, un
grand gnral, et ce jour-l mme les faveurs de la fortune, puisque
l'avantage du vent tait de leur ct. Nous manquions de toutes ces
conditions du succs, mais nous avions une vertu qui peut quelquefois
conjurer le destin, la rsolution de combattre jusqu' la mort.

[En marge: La colonne de l'amiral Collingwood arrive la premire au
feu, et coupe notre ligne  la hauteur du vaisseau _le Santa Anna_.]

On tait arriv  porte de canon. (Voir la carte n 30.) Villeneuve,
par une prcaution souvent ordonne  la mer, mais fort peu
souhaitable cette fois, avait prescrit de ne tirer que lorsqu'on
serait  bonne porte. Les deux colonnes anglaises prsentant une
grande accumulation de vaisseaux, chaque coup leur aurait caus de
nombreuses avaries. Quoi qu'il en soit, vers midi la colonne du sud,
commande par l'amiral Collingwood, devanant un peu celle du nord,
commande par Nelson, atteignit le milieu de notre ligne,  la hauteur
du _Santa Anna_, vaisseau espagnol  trois ponts. Le vaisseau franais
_le Fougueux_, plac derrire _le Santa Anna_, se hta de tirer sur
_le Royal-Souverain_, vaisseau de tte de la colonne anglaise, arm de
120 canons, et portant le pavillon de l'amiral Collingwood. Toute la
ligne franaise suivit cet exemple, et dirigea le feu le plus vif sur
l'escadre ennemie. Les avaries qu'on lui fit essuyer donnrent lieu de
regretter que le feu et commenc si tard. _Le Royal-Souverain_,
continuant son mouvement, essaya de se porter entre _le Santa Anna_ et
_le Fougueux_, pour passer entre ces deux vaisseaux, qui n'taient pas
assez rapprochs. _Le Fougueux_ fora de voiles pour remplir le vide,
mais il n'arriva pas  temps. _Le Royal-Souverain_, passant derrire
_le Santa Anna_ et devant _le Fougueux_, envoya sa borde de bbord au
_Santa Anna_, en tirant  double charge, boulet et mitraille, et en le
prenant dans sa longueur, ce qui produisit beaucoup de ravage sur le
vaisseau espagnol. Il envoya au mme instant sa borde de tribord au
_Fougueux_, mais sans beaucoup d'effet, tandis qu'il reut de lui un
notable dommage. Les autres vaisseaux anglais de cette colonne, qui
avaient suivi de prs leur amiral, et s'taient rabattus sur la ligne
franaise du nord au sud, cherchaient  la couper en s'engageant dans
les intervalles, et  la mettre entre deux feux en se portant vers son
extrmit. Ils taient quinze et se trouvaient engags contre seize.
Si donc chacun avait fait son devoir, ces 16 vaisseaux franais et
espagnols auraient pu tenir contre les 15 anglais, indpendamment de
tout secours de l'avant-garde. Mais plusieurs vaisseaux, mal dirigs,
s'taient dj laiss entraner hors de leur poste. _Le Bahama, le
Montanez, l'Argonauta_, tous espagnols, taient ou  droite ou en
arrire de la place qu'ils auraient d occuper dans la ligne de
bataille. _L'Argonaute_, vaisseau franais, ne suivait pas un meilleur
exemple. Au contraire, _le Fougueux, le Pluton, l'Algsiras_,
s'taient engags avec une rare vigueur, et par leur nergie avaient
attir sur eux le plus grand nombre des vaisseaux ennemis, de manire
que chacun d'eux en avait plusieurs  combattre. _L'Algsiras_
notamment, que montait le contre-amiral Magon, s'tait pris corps 
corps avec _le Tonnant_, qu'il canonnait avec une extrme violence, et
faisait ses prparatifs d'abordage. _Le Prince des Asturies_, command
par l'amiral Gravina, terminait notre ligne, et, entour d'ennemis,
vengeait l'honneur du pavillon espagnol de la mauvaise conduite de la
plupart des siens.

Il y avait  peine une demi-heure que le combat tait commenc, et
dj la fume, que la brise expirante n'emportait plus, enveloppait
les deux armes. De ce nuage pais s'chappait une dtonation
pouvantable et continue, et tout autour flottaient les dbris des
mtures et de nombreux cadavres horriblement mutils.

[En marge: La colonne commande par Nelson arrive au feu un peu aprs
celle de Collingwood, et coupe notre ligne  la hauteur du
_Bucentaure_.]

La colonne du nord, commande par Nelson, tait arrive vingt ou
trente minutes aprs celle de Collingwood  la hauteur de notre
centre, par le travers du _Bucentaure_. (Voir la carte n 30.) Il y
avait l sept vaisseaux rangs dans l'ordre suivant: _le Santissima
Trinidad_, mont par le vice-amiral Cisneros, immdiatement aprs _le
Bucentaure_, mont par l'amiral Villeneuve, tous deux en ligne, et si
rapprochs que le beaupr du second touchait la poupe du premier; _le
Neptune_, vaisseau franais, _le San Leandro_, vaisseau espagnol,
tombs l'un et l'autre sous le vent, et ayant laiss un double vide
dans la ligne; _le Redoutable_, parfaitement  son poste et dans les
eaux du _Bucentaure_, mais plac  l'gard de celui-ci  la distance
de deux vaisseaux; enfin _le San Justo_ et _l'Indomptable_, tombs
sous le vent, et laissant encore deux postes vacants entre ce groupe
et _le Santa Anna_, qui tait le premier du groupe attaqu par
Collingwood. Sur ces sept vaisseaux il n'y avait donc en ligne que _le
Santissima Trinidad_ et _le Bucentaure_, tout  fait serrs l'un 
l'autre, et _le Redoutable_, ayant deux postes vides devant lui, et
deux derrire. Heureusement, non pour le succs de la bataille, mais
pour l'honneur de nos armes, il y avait l des hommes dont le courage
tait suprieur  tous les dangers. C'est contre ces trois btiments,
seuls rests  leur poste sur sept, que vint fondre tout entire la
colonne de Nelson, compose de 12 vaisseaux, dont plusieurs  trois
ponts.

_Le Victory_, sur lequel Nelson avait son pavillon, devait tre
prcd par _le Tmraire_. Les officiers de l'tat-major anglais
s'attendant  voir leur premier vaisseau foudroy, avaient suppli
Nelson de permettre que _le Tmraire_ devant _le Victory_, pour ne
pas trop exposer une vie aussi prcieuse que la sienne.--Je le veux
bien, avait rpondu Nelson; que _le Tmraire_ passe le premier, s'il
le peut.--Puis il avait couvert _le Victory_ de toutes ses voiles, et
il tait rest ainsi en tte de la colonne.  peine _le Victory_
arriva-t-il a porte de canon, que _le Santissima Trinidad, le
Bucentaure_ et _le Redoutable_ ouvrirent sur lui un feu terrible. En
quelques minutes ils lui enlevrent l'un de ses mts de hune, lui
dchirrent son grement, et lui mirent cinquante hommes hors de
combat. Nelson, qui cherchait le vaisseau amiral franais, crut le
reconnatre, non dans le gant espagnol _le Santissima Trinidad_, mais
dans _le Bucentaure_, vaisseau franais de 80, et il essaya de le
tourner en passant dans l'intervalle qui le sparait du _Redoutable_.
Mais un intrpide officier commandait le _Redoutable_, c'tait le
capitaine Lucas. Comprenant l'intention de Nelson  l'allure de son
vaisseau, il avait dploy toutes ses voiles pour recueillir un
dernier souffle de vent, et il avait t assez heureux pour arriver 
temps, si bien qu'avec son beaupr il rencontra et fracassa le
couronnement qui ornait la poupe du _Bucentaure_. Nelson trouva donc
l'espace ferm. Il n'tait pas homme  reculer. Il s'obstina, et, ne
pouvant avec sa proue sparer les deux vaisseaux si fortement unis, il
se laissa tomber le long du _Redoutable_, en appliquant son flanc au
sien. Par le choc et un reste de brise, les deux btiments furent
emports hors de la ligne, et le chemin se trouva ouvert de nouveau
derrire le Bucentaure. Plusieurs vaisseaux anglais s'y jetrent  la
fois, afin d'envelopper _le Bucentaure_ et _le Santissima Trinidad_.
D'autres remontrent le long de la ligne franaise, o dix vaisseaux
demeuraient sans ennemis, leur lchrent quelques bordes, et se
rabattirent immdiatement sur les vaisseaux franais du centre, dont
trois opposaient  leurs assaillants une rsistance hroque.

[En marge: Dix vaisseaux franais, formant la tte de la flotte
combine, n'ont aucun ennemi  combattre et demeurent inactifs.]

[En marge: Villeneuve leur fait en vain le signal de se porter au
feu.]

Les dix vaisseaux franais de la tte devinrent donc  peu prs
inutiles, comme Nelson l'avait prvu. Villeneuve fit arborer  ses
mts de misaine et d'artimon les pavillons qui signifiaient que tout
capitaine n'tait pas  son poste, s'il n'tait au feu. Les frgates,
d'aprs les rgles, rptrent le signal, plus visible  leur mt qu'
celui de l'amiral, toujours envelopp d'un nuage de fume; et, d'aprs
les mmes rgles, elles ajoutrent au signal les numros des vaisseaux
rests hors du feu, jusqu' ce que ceux qui taient dsigns de la
sorte rpondissent  la voix de l'honneur.

[En marge: Combat du _Redoutable_ contre _le Victory_.]

[En marge: Nelson reoit une blessure mortelle.]

Pendant qu'on appelait ainsi au danger ceux que la manoeuvre de Nelson
en avaient spars, une lutte sans exemple s'tait engage au centre.
_Le Redoutable_, outre _le Victory_ appliqu  son flanc gauche, avait
 combattre _le Tmraire_, qui tait venu se placer un peu en arrire
de son flanc droit, et soutenait contre ces deux ennemis un combat
furieux. Le capitaine Lucas aprs plusieurs dcharges de ses batteries
de bbord, qui avaient caus un effroyable ravage sur _le Victory_,
avait t oblig de renoncer  tirer de sa batterie basse, parce que
dans cette partie les flancs arrondis des vaisseaux se touchant, il
n'y avait plus moyen de se servir de l'artillerie. Il avait port ses
matelots devenus disponibles dans les hunes et les haubans, pour
diriger sur le pont du _Victory_ un feu meurtrier de grenades et de
mousqueterie. En mme temps il se servait de toutes ses batteries de
tribord contre _le Tmraire_ plac  quelque distance. Pour en finir
avec _le Victory_, il avait ordonn l'abordage; mais son vaisseau
n'tant qu' deux ponts et _le Victory_  trois, il avait, la hauteur
d'un pont  franchir, et de plus une espce de foss  traverser pour
passer d'un bord  l'autre, car la forme rentrante des vaisseaux
laissait un vide entre eux, bien qu'ils se touchassent  la ligne de
flottaison. Le capitaine Lucas ordonna sur-le-champ d'amener ses
vergues pour tablir un moyen de passage entre les deux btiments.
Pendant ce temps le feu de mousqueterie continuait du haut des hunes
et des haubans du _Redoutable_ sur le pont du _Victory_. Nelson,
revtu d'un vieux frac qu'il portait dans les jours de bataille, ayant
 ses cts son capitaine de pavillon, le commandant Hardy, n'avait
pas voulu se drober un instant au pril. Dj prs de lui son
secrtaire avait t tu, le capitaine Hardy avait eu une boucle de
souliers arrache, et un boulet ram avait emport huit matelots  la
fois. Ce grand homme de mer, juste objet de notre haine et de notre
admiration, impassible sur son gaillard d'arrire, observait cette
horrible scne, lorsqu'une balle, partie des hunes du _Redoutable_,
vint le frapper  l'paule gauche, et se fixer dans les reins. Ployant
sur ses genoux, il tomba sur le pont, faisant effort pour se soutenir
sur l'une de ses mains. En tombant, il dit  son capitaine de
pavillon: Hardy, les Franais en ont fini avec moi.--Non, pas encore,
lui rpondit le capitaine Hardy.--Si, je vais mourir, ajouta
Nelson.--On l'emporta au poste ou l'on panse les blesss, mais il
avait presque perdu connaissance, et il ne lui restait que peu
d'heures  vivre. Recouvrant ses esprits par intervalles, il demandait
des nouvelles de la bataille, et rptait un conseil qui prouva
bientt sa profonde prvoyance.--Mouillez, disait-il, mouillez
l'escadre  la fin de la journe.--

Cette mort avait produit une singulire agitation  bord du _Victory_.
Le moment tait favorable pour l'aborder. Ignorant ce qui s'y passait,
le brave Lucas,  la tte d'une troupe de matelots d'lite, tait dj
mont sur l'une des vergues tendues entre les deux vaisseaux, quand
_le Tmraire_, ne cessant de seconder _le Victory_, lche une
pouvantable borde de mitraille. Prs de deux cents Franais tombent
morts ou blesss. C'tait presque tout ce qui allait s'lancer 
l'abordage. Il ne restait plus assez de monde pour persister dans
cette tentative. On retourne aux batteries de tribord, et on redouble
contre _le Tmraire_ un feu vengeur, qui le dmte et le maltraite
horriblement. Mais comme s'il ne suffisait pas de deux vaisseaux 
trois ponts pour en combattre un  deux ponts, un nouvel ennemi vient
se joindre aux premiers pour craser _le Redoutable_. Le vaisseau
anglais _le Neptune_, le prenant par la poupe, lui envoie des bordes
qui le mettent bientt dans un tat dplorable. Deux mts du
_Redoutable_ sont tombs sur le pont; une partie de son artillerie est
dmonte; l'une de ses murailles, presque dmolie, ne forme plus
qu'un vaste sabord; le gouvernail est hors de service; plusieurs trous
de boulets, placs  la ligne de flottaison, introduisent dans sa cale
l'eau par torrents. Tout l'tat-major est bless, dix aspirants sur
onze sont frapps  mort. Sur 640 hommes d'quipage 522 sont hors de
combat, parmi lesquels 300 morts et 222 blesss. Dans un pareil tat
cet hroque vaisseau ne peut plus se dfendre. Il amne enfin son
pavillon; mais, avant de le rendre, il a veng sur la personne de
Nelson les malheurs de la marine franaise.

[En marge: Combat du Bucentaure contre plusieurs vaisseaux anglais.]

_Le Victory_ et _le Redoutable_ ayant t entrans hors de la ligne
en s'abordant, le chemin avait t ouvert aux vaisseaux ennemis qui
cherchaient  envelopper _le Bucentaure_ et _le Santissima Trinidad_.
Ces deux vaisseaux se tenaient fortement lis l'un  l'autre, car _le
Bucentaure_ avait son beaupr engag dans la galerie de poupe du
_Santissima Trinidad_. Au-devant d'eux _le Hros_, qui tait le plus
rapproch des dix vaisseaux rests inactifs, leur avait d'abord prt
secours; mais aprs avoir essuy une assez vive canonnade, il s'tait
laiss aller au vent, et avait abandonn _le Santissima Trinidad_ et
_le Bucentaure_  leur funeste sort. _Le Bucentaure_ au dbut du
combat avait reu du _Victory_ quelques bordes, qui, le prenant en
poupe, lui avaient caus beaucoup de mal. Bientt plusieurs vaisseaux
anglais remplaant _le Victory_ l'avaient entour. Les uns taient
venus se placer vers la poupe, les autres doublant la ligne taient
venus se placer  tribord. Il tait ainsi foudroy en arrire et 
droite par quatre vaisseaux, dont deux  trois ponts. Villeneuve,
aussi ferme au milieu des boulets qu'indcis au milieu des angoisses
du commandement, se tenait sur son gaillard, esprant que parmi tant
de vaisseaux franais et espagnols qui l'environnaient, il s'en
dtacherait quelqu'un pour secourir leur gnral. Il combattait avec
la dernire nergie, et non sans quelque esprance. N'ayant pas
d'ennemis  gauche, et plusieurs en arrire et  droite, par suite du
mouvement que les Anglais avaient fait en passant en dedans de la
ligne, il avait voulu changer de position, pour soustraire sa poupe
ainsi que ses batteries de tribord fort maltraites, et montrer 
l'ennemi celles de bbord. Mais, engag par son beaupr dans la
galerie du _Santissima Trinidad_, il ne pouvait se mouvoir. Il fit
ordonner  la voix au Santissima Trinidad de _laisser arriver_, pour
amener la sparation des deux vaisseaux. L'ordre ne fut point excut,
parce que le vaisseau espagnol priv de tous ses mts tait rduit 
une complte immobilit.

_Le Bucentaure_, clou  sa position, tait donc oblig de supporter
un feu crasant par l'arrire et par la droite, sans pouvoir faire
usage de ses batteries de gauche. Cependant, soutenant noblement
l'honneur du pavillon, il rpondait par un feu tout aussi actif que
celui qu'il endurait. Aprs une heure de ce combat, le capitaine de
pavillon Magendie fut bless. Le lieutenant Daudignon, qui l'avait
remplac, fut bless aussi, et remplac  son tour par le lieutenant
de vaisseau Fournier. Bientt le grand mt et le mt d'artimon
s'abattirent sur le pont, et y produisirent un affreux dsordre. On
arbora le pavillon au mt de misaine. Plong dans un pais nuage de
fume, l'amiral ne distinguait plus ce qui se passait dans le reste de
l'escadre. Ayant aperu  la faveur d'une claircie les vaisseaux de
tte toujours immobiles, il leur ordonna, en arborant ses signaux au
dernier mt qui lui restait, de virer de bord tous  la fois, afin de
se porter au feu. Envelopp de nouveau de cette nue meurtrire qui
vomissait le ravage et la mort, il continua de combattre, prvoyant
qu'il lui faudrait sous peu d'instants abandonner son vaisseau amiral,
pour aller remplir ses devoirs sur un autre. Vers trois heures son
troisime mt tomba sur le pont, et acheva de l'encombrer de dbris.

[En marge: L'amiral Villeneuve est fait prisonnier.]

_Le Bucentaure_, avec son flanc droit dchir, sa poupe dmolie, ses
mts abattus, tait ras comme un ponton. Mon rle sur _le Bucentaure_
est fini, s'cria l'infortun Villeneuve, je vais essayer sur un autre
vaisseau de conjurer la fortune.--Il voulut alors se jeter dans un
canot, et se transporter  l'avant-garde pour l'amener lui-mme au
combat. Mais les canots placs sur le pont du _Bucentaure_ avaient t
crass par la chute successive de toute la mture. Ceux qui taient
sur les flancs avaient t cribls de boulets. On hla  la voix _le
Santissima Trinidad_ pour lui demander une embarcation: vains efforts!
au milieu de cette confusion, aucune voix humaine ne pouvait se faire
entendre. L'amiral franais se vit donc attach au cadavre de son
vaisseau prt  couler, ne pouvant plus donner d'ordre, ni rien
tenter pour sauver la flotte qui lui tait confie. Sa frgate
_l'Hortense_, qui aurait d venir  son secours, ne faisait aucun
mouvement, soit qu'elle en ft empche par le vent, soit qu'elle ft
terrifie par cet horrible spectacle. Il ne restait  l'amiral qu'
mourir, et l'infortun en forma plus d'une fois le voeu. Son chef
d'tat-major, M. de Prigny, venait d'tre bless  ses cts. Presque
tout son quipage tait hors de combat. _Le Bucentaure_, entirement
priv de mture, cribl de boulets, ne pouvant se servir de ses
batteries qui taient dmontes ou obstrues par les dbris de
grement, n'avait pas mme la cruelle satisfaction de rendre un seul
des coups qu'il recevait. Il tait quatre heures un quart; aucun
secours n'arrivant, l'amiral fut oblig d'amener son pavillon. Une
chaloupe anglaise vint le chercher et le conduire  bord du vaisseau
_le Mars_. Il y fut accueilli avec les gards dus  son grade,  ses
malheurs,  sa bravoure: faible ddommagement d'une si grande
infortune! Il avait enfin trouv ce sinistre dsastre qu'il avait
craint de rencontrer, tantt aux Antilles, tantt dans la Manche. Il
le trouvait l mme o il avait cru l'viter,  Cadix, et il
succombait sans la consolation de prir pour l'accomplissement d'un
grand dessein.

Pendant ce combat, _le Santissima Trinidad_, entour d'ennemis, avait
t pris. Ainsi, des sept vaisseaux du centre attaqus par la colonne
de Nelson, trois, _le Redoutable, le Bucentaure, le Santissima
Trinidad_, avaient t accabls sans tre secourus par les quatre
autres, _le Neptune, le San Leandro, le San Justo, l'Indomptable_.
Ces derniers, tombs sous le vent au commencement de l'action,
n'avaient pu se remettre en bataille. Ils n'avaient plus d'autre moyen
d'tre utiles que de descendre en dedans de la ligne, sous l'impulsion
bien faible du vent, qui continuait  souffler de l'ouest, et d'aller
combattre avec les seize vaisseaux attaqus par l'amiral Collingwood.
Un seul, _le Neptune_, btiment franais, command par un bon
officier, le capitaine Maistral, excuta cette manoeuvre en se tenant
toujours prs du danger. Il envoya successivement des bordes au
_Victory_, au _Royal-Souverain_, et essaya de porter quelque secours 
l'arrire-garde engage avec la colonne de Collingwood. Les trois
autres, _le San Leandro, le San Justo, l'Indomptable_, se laissrent
entraner loin du champ de bataille par la brise expirante.

[En marge: Immobilit de l'avant-garde.]

[En marge: Quatre vaisseaux seulement, parmi les dix de l'avant-garde,
obissent aux signaux de l'amiral et se dploient pour venir au
secours de l'escadre.]

Toutefois restaient les dix vaisseaux de la tte, qui, aprs avoir
chang quelques boulets avec la colonne de Nelson, taient demeurs
sans ennemis. Le signal qui les appelait au poste de l'honneur les
avait trouvs, ou dj _sous-vents_, ou presque rduits 
l'immobilit par la faiblesse de la brise. _Le Hros_, plac le plus
prs du centre, aprs avoir soutenu un moment, comme on l'a vu, ses
deux voisins, _le Bucentaure_ et _le Santissima Trinidad_, s'tait
laiss aller  ce lger souffle de l'atmosphre qui rgnait encore, et
qui malheureusement ne donnait d'impulsion que pour s'loigner du
combat. Du moins le sang avait coul sur le pont de ce vaisseau; mais
son vaillant capitaine, Poulain, tu ds le dbut, avait emport l'me
qui l'animait. _Le San Augustino_, plac au-dessus du _Hros_, ayant
perdu son poste de trs-bonne heure, tait poursuivi et pris par les
Anglais vainqueurs du _Bucentaure_. _Le San Francisco_ ne faisait pas
mieux. En remontant cette ligne de l'avant-garde, venaient
successivement _le Mont-Blanc_, _le Duguay-Trouin_, _le Formidable_,
_le Rayo_, _l'Intrpide_, _le Scipion_, _le Neptuno_. Le contre-amiral
Dumanoir leur avait rpt le signal de virer de bord pour se rabattre
sur le centre. La plupart taient rests immobiles, faute de savoir
manoeuvrer, de le pouvoir ou de le vouloir.  la fin, il y en eut
quatre qui obirent au signal du chef de la division, en s'aidant de
leurs canots mis  la mer pour virer de bord. Ce furent _le
Mont-Blanc_, _le Duguay-Trouin_, _le Formidable_ et _le Scipion_. Le
contre-amiral Dumanoir leur avait prescrit une bonne manoeuvre,
c'tait, au lieu de virer _vent arrire_, ce qui devait les porter en
dedans de la ligne, de virer _vent devant_, ce qui devait, au
contraire, les porter en dehors, et leur mnager le moyen, seulement
en _laissant arriver_, de se jeter dans la mle lorsqu'ils le
jugeraient utile.

Le contre-amiral Dumanoir, avec _le Formidable_ qu'il montait, et qui
avait acquis tant de gloire au combat d'Algsiras, avec _le Scipion_,
_le Duguay-Trouin_, _le Mont-Blanc_, se mit donc  descendre du nord
au sud, le long de la ligne de bataille. Il pouvait, l o il se
porterait, mettre les Anglais entre deux feux. Mais il tait tard,
trois heures au moins. Il apercevait presque partout des dsastres
consomms, et, sans la rsolution de s'ensevelir dans le malheur
commun de la marine franaise, il devait trouver de bonnes raisons
pour ne pas s'engager  fond. Parvenu a la hauteur du centre, il vit
_le Bucentaure_ amarin, _le Santissima Trinidad_ pris, le
_Redoutable_ vaincu depuis longtemps, et les Anglais, quoique fort
maltraits eux-mmes, courant sur les vaisseaux qui taient tombs
sous le vent. Pendant ce trajet, il essuya un feu assez vif, qui causa
des avaries  ses quatre vaisseaux, et diminua leur aptitude 
combattre. Chaudement accueilli par la colonne victorieuse de Nelson,
et ne voyant personne  secourir, il continua son mouvement, et
parvint  l'arrire-garde, o combattaient les seize vaisseaux
franais et espagnols engags avec la colonne de Collingwood. L, en
se dvouant, il pouvait sauver quelques vaisseaux, ou ajouter de
glorieuses morts  celles qui devaient nous consoler d'une grande
dfaite. Dcourag par le feu qui venait d'endommager sa division,
consultant la prudence plutt que le dsespoir, il n'en fit rien.
Trait par la fortune comme Villeneuve, il devait bientt, pour avoir
voulu viter un dsastre glorieux, rencontrer ailleurs un dsastre
inutile.

 cette extrmit de la ligne qui avait t engage la premire avec
la colonne de Collingwood, tous les vaisseaux franais, un seul
except, _l'Argonaute_, combattaient avec un courage digne d'une
gloire immortelle. Et quant aux vaisseaux espagnols, deux, _le Santa
Anna_ et _le Prince des Asturies_, secondaient bravement la conduite
des Franais.

[En marge: Noble conduite de la plupart des vaisseaux de
l'arrire-garde attaqus par Collingwood.]

[En marge: Combat du Fougueux.]

Aprs une lutte de deux heures, _le Santa Anna_, qui tait le premier
de l'arrire-garde, ayant perdu tous ses mts, et rendu au
_Royal-Souverain_ presque autant de mal qu'il en avait reu, venait
d'amener son pavillon. Le vice-amiral Alava, gravement bless, s'tait
noblement conduit. _Le Fougueux_, voisin le plus proche du _Santa
Anna_, aprs avoir fait de grands efforts pour le secourir en
empchant _le Royal-Souverain_ de forcer la ligne, avait t abandonn
par _le Monarca_, son vaisseau d'arrire. Tourn alors, et assailli
par deux vaisseaux anglais, _le Fougueux_les avait dsempars l'un et
l'autre. Engag ensuite et bord  bord avec _le Tmraire_, il avait
eu  repousser plusieurs abordages, et sur 700 hommes en avait perdu
environ 400. Le capitaine Baudouin, qui le commandait, ayant t tu,
le lieutenant Bazin l'avait remplac immdiatement, et avait aussi
vaillamment rsist que son prdcesseur aux assauts des Anglais.
Ceux-ci revenant  la charge, et s'tant empars du gaillard d'avant,
le brave Bazin, bless, couvert de sang, n'ayant plus que quelques
hommes autour de lui, et rduit au gaillard d'arrire, s'tait vu
contraint de rendre _le Fougueux_ aprs la plus glorieuse rsistance.

[Illustration: TRAFALGAR.

Combat Mmorable de _l'Algsiras_, et Mort de l'Amiral Magon.]

[En marge: Habile et brillante conduite du _Pluton_.]

Derrire _le Fougueux_,  la place mme abandonne par _le Monarca_,
le vaisseau franais _le Pluton_, command par le capitaine Cosmao,
manoeuvrait avec autant d'audace que de dextrit. Se htant de
remplir l'espace laiss vide par _le Monarca_, il avait arrt tout
court un vaisseau ennemi _le Mars_, qui cherchait  y passer, l'avait
cribl de coups, et allait l'enlever  l'abordage, lorsqu'un btiment
 trois ponts tait venu le canonner en poupe. Il s'tait alors
drob habilement  ce nouvel adversaire, et lui montrant le travers
au lieu de la poupe, avait vit son feu en lui envoyant plusieurs
bordes meurtrires. Revenu  son premier ennemi, et sachant se donner
l'avantage du vent, il avait russi  le prendre en poupe,  lui
couper deux mts, et  le mettre hors de combat. Dbarrass de ces
deux assaillants, _le Pluton_ cherchait  courir au secours des
Franais qui taient accabls par le nombre, grce  la retraite des
vaisseaux infidles  leur devoir.

[En marge: Combat mmorable de _l'Algsiras_, et mort de l'amiral
Magon.]

En arrire du _Pluton_, _l'Algsiras_, que montait le contre-amiral
Magon, livrait un combat mmorable, digne de celui qu'avait soutenu
_le Redoutable_, et tout aussi sanglant. Le contre-amiral Magon, n 
l'le de France d'une famille de Saint-Malo, tait jeune encore, et
aussi beau qu'il tait brave. Au commencement de l'action il avait
assembl son quipage, et promis de donner au matelot qui s'lancerait
le premier  l'abordage un superbe baudrier, que lui avait dcern la
Compagnie des Philippines. Tous voulaient mriter de sa main une
pareille rcompense. Se conduisant comme l'avaient fait les
commandants du _Redoutable_, du _Fougueux_, du _Pluton_, le
contre-amiral Magon porta d'abord _l'Algsiras_ en avant, pour fermer
le chemin aux Anglais, qui voulaient couper la ligne. Dans ce
mouvement il rencontra _le Tonnant_, vaisseau de 80, autrefois
franais, devenu anglais aprs Aboukir, et mont par un courageux
officier, le capitaine Tyler. Il s'en approcha de fort prs, lui
envoya son feu, puis, virant de bord, il engagea profondment son
beaupr dans les haubans du vaisseau ennemi. Les haubans, comme on
sait, sont ces chelles de cordes qui, liant les mts au corps du
navire, servent  les roidir et  y monter. Attach ainsi  son
adversaire, Magon rassembla autour de lui ses plus vigoureux matelots
pour les mener  l'abordage. Mais il leur arriva ce qui tait arriv 
l'quipage du _Redoutable_. Dj runis sur le pont et le beaupr, ils
allaient s'lancer sur _le Tonnant_, quand ils essuyrent, d'un autre
vaisseau anglais plac en travers, plusieurs dcharges  mitraille qui
abattirent un grand nombre d'entre eux. Il fallut alors, avant de
songer  continuer l'abordage, riposter au nouvel ennemi qui tait
survenu, et  un troisime qui allait se joindre aux deux autres pour
canonner les flancs dj dchirs de _l'Algsiras_. Tandis qu'il se
dfendait ainsi contre trois vaisseaux, Magon fut abord par le
capitaine Tyler, qui voulut  son tour se montrer sur le pont de
_l'Algsiras_. Il le reut  la tte de son quipage, et lui-mme, une
hache d'abordage  la main, donnant l'exemple  ses matelots, il
repoussa les Anglais. Trois fois ils revinrent  la charge, trois fois
il les rejeta hors du pont de _l'Algsiras_. Son capitaine de
pavillon, Letourneur, fut tu  ses cts. Le lieutenant de vaisseau
Plassan, qui prit le commandement, fut immdiatement bless aussi.
Magon, que son brillant uniforme dsignait aux coups de l'ennemi,
reut une balle au bras, par laquelle s'chappa bientt une grande
quantit de sang. Il ne tint compte de cette blessure, et voulut
rester  son poste. Mais une seconde vint l'atteindre a la cuisse. Ses
forces commencrent alors  l'abandonner. Comme il se soutenait 
peine sur le pont de son vaisseau couvert de dbris et de cadavres,
l'officier qui, aprs la mort de tous les autres, tait devenu
capitaine de pavillon, M. de la Bretonnire, le supplie de descendre
un moment  l'ambulance, pour faire au moins bander ses plaies, et ne
pas perdre ses forces avec son sang. L'esprance de pouvoir revenir au
combat dcide Magon  couter les prires de M. de la Bretonnire. Il
descend dans l'entre-pont appuy sur deux matelots. Mais les flancs
dchirs du navire donnaient un libre passage  la mitraille. Magon
reoit un biscaen dans la poitrine, et tombe foudroy sous ce dernier
coup. Cette nouvelle rpand la consternation dans l'quipage. On
combat avec fureur pour venger un chef qu'on aimait autant qu'on
l'admirait. Mais les trois mts de _l'Algsiras_ taient abattus, et
les batteries dmontes ou obstrues par les dbris de la mture. Sur
641 hommes, 150 taient tus, 180 blesss. L'quipage, refoul sur le
gaillard d'arrire, ne possdait plus qu'une partie du vaisseau. On
tait sans espoir, sans ressource; on fait alors une dernire dcharge
sur l'ennemi, et on rend ce pavillon du contre-amiral si vaillamment
dfendu.

[En marge: Noble conduite et blessure mortelle de l'amiral Gravina.]

D'autres luttaient encore derrire _l'Algsiras_, quoique la journe
ft fort avance. _Le Bahama_ s'tait loign, mais _l'Aigle_
combattait avec bravoure, et ne se rendait qu'aprs des pertes
cruelles et la mort de son chef, le capitaine Gourrge. _Le
Swiftsure_, que les ennemis tenaient  reconqurir parce qu'il avait
t anglais, se comportait aussi bravement, et ne cdait qu'au nombre,
ayant dj sept pieds d'eau dans sa cale. Derrire _le Swiftsure_, le
vaisseau franais _l'Argonaute_, aprs avoir prouv quelques avaries,
se retirait. _Le Berwick_ combattait honorablement  sa place. Les
vaisseaux espagnols _le Montanez_, _l'Argonauta_, _le San Nepomuceno_,
_le San Ildefonso_ avaient abandonn le champ de bataille. Au
contraire, l'amiral Gravina, mont sur _le Prince des Asturies_,
envelopp par les vaisseaux anglais qui avaient doubl l'extrmit de
la ligne, se dfendait seul contre eux avec une rare nergie. Cern de
toutes parts, cribl, il tenait ferme, et aurait succomb s'il n'et
t secouru par _le Neptune_, qu'on a vu s'efforcer de regagner le
vent pour se rendre utile, et par _le Pluton_, qui, ayant russi  se
dbarrasser de ses adversaires, tait venu chercher de nouveaux
dangers. Malheureusement, au terme de ce combat, l'amiral Gravina
reut une blessure mortelle.

[En marge: Admirable dvouement de l'quipage franais _l'Achille_.]

Enfin,  l'extrmit de cette longue ligne, marque par les flammes,
par les dbris flottants des vaisseaux, par des milliers de cadavres
mutils, une dernire scne vint saisir d'horreur les combattants, et
d'admiration nos ennemis eux-mmes. _L'Achille_, assailli de plusieurs
cts, se dfendait avec opinitret. Au milieu de la canonnade, le
feu avait pris au corps du btiment. C'tait le cas d'abandonner les
canons pour courir  l'incendie, qui dj s'tendait avec une activit
effrayante. Mais les matelots de _l'Achille_, craignant que pendant
qu'ils seraient occups  l'teindre, l'ennemi ne profitt de
l'inaction de leur artillerie pour prendre l'avantage, aimrent mieux
se laisser envahir par le feu que d'abandonner leurs canons. Bientt
des torrents de fume, s'levant du sein du vaisseau, pouvantrent
les Anglais, et les dcidrent  s'loigner de ce volcan qui menaait
de faire explosion, et d'engloutir ses assaillants comme ses
dfenseurs. Ils le laissrent seul, isol au milieu de l'abme, et se
mirent  considrer ce spectacle, qui, d'un instant  l'autre, devait
se terminer par une horrible catastrophe. L'quipage franais, dj
fort dcim par la mitraille, se voyant dlivr des ennemis, s'occupa
seulement alors d'teindre les flammes qui dvoraient son navire. Mais
il n'tait plus temps; il fallut songer  se sauver. On jeta  la mer
tous les corps propres  surnager, barriques, mts, vergues, et on
chercha sur ces asiles flottants un refuge contre l'explosion attendue
 chaque minute.  peine quelques matelots s'taient-ils prcipits 
la mer, que le feu, parvenu aux poudres, fit sauter _l'Achille_ avec
un fracas effroyable, qui terrifia les vainqueurs eux-mmes. Les
Anglais se htrent d'envoyer leurs chaloupes pour recueillir les
infortuns qui s'taient si noblement dfendus. Un bien petit nombre
russit  se soustraire  la mort. La plupart, demeurs  bord, furent
lancs dans les airs avec les blesss qui encombraient le vaisseau.

[En marge: Fin de la bataille et ses rsultats.]

Il tait cinq heures. Le combat tait fini presque partout. La ligne,
coupe d'abord en deux points, bientt en trois ou quatre, par
l'absence des vaisseaux qui n'avaient pas su se tenir en bataille, se
trouvait ravage d'une extrmit  l'autre.  l'aspect de cette
flotte, ou dtruite ou fugitive, l'amiral Gravina, dgag par _le
Neptune_ et _le Pluton_, et devenu gnral en chef, donna le signal de
la retraite. Outre les deux vaisseaux franais qui venaient de le
secourir, et _le Prince des Asturies_ qu'il montait, Gravina en
pouvait encore rallier huit, trois franais, _le Hros_,
_l'Indomptable_, _l'Argonaute_; cinq espagnols, _le Rayo_, _le San
Francisco de Asis_, _le San Justo_, _le Montanez_, _le Leandro_. Ces
derniers, nous devons le dire, avaient sauv leur existence beaucoup
plus que leur honneur. C'taient onze chapps au dsastre,
indpendamment des quatre du contre-amiral Dumanoir, qui faisaient une
retraite spare, en tout quinze. Il faut  ce nombre ajouter les
frgates, qui, places sous le vent, n'avaient pas fait ce qu'on
aurait pu attendre d'elles pour secourir la flotte. Dix-sept vaisseaux
franais et espagnols taient devenus prisonniers des Anglais; un
avait saut. L'escadre combine avait perdu six ou sept mille hommes,
tus, blesss, noys ou prisonniers. Jamais plus grande scne
d'horreur ne s'tait vue sur les flots.

Les Anglais avaient obtenu une victoire complte, mais une victoire
sanglante, cruellement achete. Sur les vingt-sept vaisseaux dont se
composait leur escadre, presque tous avaient perdu des mts;
quelques-uns taient hors de service, ou pour toujours, ou jusqu' un
radoub considrable. Ils avaient  regretter environ 3,000 hommes, un
grand nombre de leurs officiers, et l'illustre Nelson, plus
regrettable pour eux qu'une arme. Ils tranaient  leur remorque
dix-sept vaisseaux, presque tous dmts ou prs de couler  fond, et
un amiral prisonnier. Ils avaient la gloire de l'habilet, de
l'exprience, unies  une incontestable bravoure. Nous avions la
gloire d'une dfaite hroque, sans gale peut-tre dans l'histoire
par le dvouement des vaincus.

 la chute du jour, Gravina s'achemina vers Cadix avec onze vaisseaux
et cinq frgates. Le contre-amiral Dumanoir, craignant de trouver
l'ennemi entre lui et les Franais, se dirigea vers le dtroit.

[En marge: Une horrible tempte succde  la bataille.]

[En marge: Dvouement de l'quipage de _l'Algsiras_ profitant de la
tempte pour arracher son vaisseau aux mains des Anglais.]

L'amiral Collingwood prit des signes de deuil pour la mort de son
chef, mais il ne crut pas devoir suivre le conseil de ce chef mourant,
et rsolut, au lieu de mouiller l'escadre, de passer la nuit sous
voiles. On voyait la cte et le sinistre cap de Trafalgar, qui a donn
son nom  la bataille. Un vent dangereux commenait  se lever, la
nuit  devenir sombre, et les vaisseaux anglais, manoeuvrant
difficilement  cause de leurs avaries, taient obligs de remorquer
ou d'escorter dix-sept vaisseaux prisonniers. Bientt le vent acquit
plus de violence, et aux horreurs d'une sanglante bataille succdrent
les horreurs d'une affreuse tempte, comme si le ciel et voulu punir
les deux nations les plus civilises du globe, les plus dignes de le
dominer utilement par leur union, des fureurs auxquelles elles
venaient de se livrer. L'amiral Gravina et ses onze vaisseaux avaient
dans Cadix une retraite assure et prochaine. Mais, trop loign de
Gibraltar, l'amiral Collingwood n'avait que l'tendue des flots pour
se reposer des fatigues et des souffrances de la victoire. En peu
d'instants la nuit, plus cruelle que le jour lui-mme, mla vaincus et
vainqueurs, et les fit trembler tous sous une main plus puissante que
celle de l'homme victorieux, sous celle de la nature en courroux. Les
Anglais furent obligs d'abandonner les vaisseaux qu'ils tranaient 
la remorque, ou de renoncer  surveiller ceux qu'ils avaient sous leur
escorte. Singulires vicissitudes de la guerre de mer! Quelques-uns
des vaincus, pleins de joie  l'aspect terrifiant de la tempte,
conurent l'esprance de reconqurir leurs vaisseaux et leur libert.
Les Anglais qui gardaient _le Bucentaure_, se voyant sans secours,
rendirent eux-mmes notre vaisseau amiral aux restes de l'quipage
franais. Ceux-ci, ravis d'tre dlivrs par un affreux pril,
levrent quelques mts de fortune sur leur btiment dmt, y
attachrent quelques dbris de voiles, et se dirigrent vers Cadix,
pousss par l'ouragan. _L'Algsiras_, digne de l'infortun Magon dont
il emportait le cadavre, voulut aussi devoir sa dlivrance  la
tempte. Soixante-dix officiers et matelots anglais gardaient ce noble
vaincu. Tout mutil qu'il tait, _l'Algsiras_, rcemment construit,
se soutenait sur les flots, malgr ses profondes blessures. Mais il
avait ses trois mts coups, le grand mt  quinze pieds du pont,
celui de misaine  neuf, celui d'artimon  cinq. Le vaisseau qui le
remorquait, songeant  son propre salut, avait lch le cble qui le
retenait prisonnier. Les Anglais chargs de le garder avaient tir du
canon pour demander du secours, et n'avaient obtenu aucune rponse.
Alors, s'adressant  M. de la Bretonnire, ils le prirent de les
aider avec son quipage  sauver le navire, et avec le navire leur vie
 tous. M. de la Bretonnire, saisi  cette proposition d'une lueur
d'esprance, demande  confrer avec ses compatriotes dtenus  fond
de cale. Il va trouver les officiers franais, et leur fait partager
l'espoir d'arracher _l'Algsiras_  ses vainqueurs. Tous ensemble
conviennent d'accepter la proposition qui leur est communique, et
puis, une fois mis en possession du btiment, de se prcipiter sur les
Anglais, de leur enlever leurs armes, de les combattre  outrance au
milieu de cette sombre nuit, et de pourvoir ensuite comme ils
pourraient  leur propre salut. Il restait 270 Franais, dsarms,
mais prts  tout pour arracher leur vaisseau des mains de l'ennemi.
Les officiers se rpandent parmi eux, leur font part de ce projet qui
est accueilli avec transport. Il est convenu que M. de la Bretonnire
sommera d'abord les Anglais, et que s'ils refusent de se rendre, les
Franais,  un signal donn, se jetteront sur eux. L'effroi de la
tempte, la crainte de la cte dont on est prs, tout est oubli: on
ne songe plus qu' ce nouveau combat, espce de guerre civile en
prsence des lments dchans.

M. de la Bretonnire retourne auprs des Anglais, et leur dit que
l'abandon dans lequel on laisse le vaisseau au milieu d'un si grand
pril a dissous tous leurs engagements, que ds ce moment les Franais
se regardent comme libres, et que si, du reste, leurs gardiens
croient leur honneur intress  combattre, ils le peuvent; que
l'quipage franais, quoique sans armes, va fondre sur eux au premier
signal. Deux matelots franais, en effet, dans leur impatiente ardeur,
s'lancent sur les factionnaires anglais, et en reoivent de larges
blessures. M. de la Bretonnire contient le tumulte, et donne aux
officiers anglais le temps de la rflexion. Ceux-ci, aprs avoir
dlibr un instant, songeant  leur petit nombre,  la cruaut de
leurs compatriotes, au danger commun qui menace vaincus et vainqueurs,
se rendent aux Franais,  condition qu'ils redeviendront libres quand
ils auront touch le rivage de France. M. de la Bretonnire promet de
demander leur libert  son gouvernement, si on russit  rentrer dans
Cadix. Alors les cris de joie clatent sur le vaisseau; on se met 
l'oeuvre; on cherche des mts de hune dans les approvisionnements de
rserve, on les hisse, on les fixe sur les tronons des grands mts,
on y attache quelques voiles, et on se dirige ainsi vers Cadix.

[En marge: _L'Algsiras_ mouille  ct de _l'Indomptable_.]

[En marge: _L'Indomptable_ est bris sur la pointe dite du Diamant.]

Le jour avait paru, et, loin de dissiper le mauvais temps, l'avait
rendu plus mauvais encore. L'amiral Gravina tait rentr dans Cadix
avec les dbris des escadres combines. La flotte anglaise tait  la
vue de ce port, suivie de quelques-uns de ses prisonniers, qu'elle
tenait sous la bouche de ses canons. Aprs avoir lutt toute la
journe contre la tempte, le commandant de la Bretonnire, quoique
sans pilote, mais aid d'un marin  qui les parages de Cadix taient
familiers, arrive  l'entre de la rade. Il ne lui restait qu'une
seule ancre de bossoir et un gros cble, pour rsister au vent qui
portait violemment  la cte. Il jette cette ancre et s'y confie,
dvor nanmoins d'inquitude, car si elle cde, _l'Algsiras_ doit
prir sur les rochers. Ne connaissant pas la rade, il avait mouill
prs d'un cueil redoutable, appel la Pointe du Diamant. La nuit se
passe dans de cruelles angoisses. Enfin le jour reparat, et rpand
une redoutable lueur sur cette plage dsole. _Le Bucentaure_,
toujours malheureux, est venu s'y briser. Toutefois on a sauv une
partie de son quipage  bord de _l'Indomptable_, mouill non loin de
l. Ce dernier, qui avait peu d'avaries, parce qu'il avait peu
combattu, tait attach  de bonnes ancres et  de bons cbles.
Pendant la journe entire _l'Algsiras_ tire le canon de dtresse
pour rclamer du secours. Quelques barques prissent avant de le
joindre. Une seule parvient  lui remettre une ancre de jet
trs-faible. _L'Algsiras_ reste amarr prs de _l'Indomptable_, lui
demandant la remorque, que celui-ci promet ds qu'il sera possible de
rentrer dans Cadix. La nuit s'tend de nouveau sur la mer et sur les
deux vaisseaux mouills l'un  ct de l'autre: c'est la seconde
depuis la funeste bataille. L'quipage de _l'Algsiras_ regarde avec
effroi les deux ancres si faibles sur lesquelles repose son salut, et
avec envie celles de _l'Indomptable_. La tempte redouble, et tout 
coup on entend un cri effroyable. _L'Indomptable_, dont les puissantes
ancres ont cd, arrive subitement tout couvert de ses fanaux, ayant
sur son pont son quipage au dsespoir, passe  quelques pieds de
_l'Algsiras_ et vient se briser avec un fracas horrible sur la Pointe
du Diamant. Les fanaux qui l'clairent, les cris qui retentissent,
tout s'vanouit dans les flots. Quinze cents hommes prissent  la
fois, car _l'Indomptable_ portait son quipage presque entier, celui
du _Bucentaure_, valides et blesss, et une partie des troupes
embarques  bord de l'amiral.

[En marge: _L'Algsiras_ miraculeusement sauv.]

Aprs ce cruel spectacle et les dsolantes rflexions qu'il provoque,
_l'Algsiras_ voit reparatre le jour et la tempte s'apaiser. Il
rentre enfin dans la rade de Cadix, et va s'engager presque au hasard
dans un lit de vase, o il est dsormais hors de pril. Juste
rcompense du plus admirable hrosme!

[En marge: La plupart des vaisseaux franais et espagnols pris par les
Anglais leur chappent, et quelques-uns prissent dans la tempte.]

Tandis que ces tragiques aventures signalaient le retour miraculeux de
_l'Algsiras_, _le Redoutable_, celui qui avait glorieusement lutt
contre _le Victory_, et duquel tait partie la balle qui avait tu
Nelson, venait de couler  fond. Sa poupe, mine par les boulets,
s'tait croule subitement, et on avait eu a peine le temps d'en
retirer 119 Franais. _Le Fougueux_, dsempar, jet sur la cte
d'Espagne, s'y tait perdu.

_Le Monarca_, abandonn de mme, s'tait bris devant les rochers de
San-Lucar.

[En marge: Le brave capitaine Cosmao fait une sortie pour ramener
quelques-uns des vaisseaux capturs, et en sauve deux.]

Il ne restait plus que quelques-unes de leurs prises aux Anglais, et
avec leurs vaisseaux les moins maltraits ils tenaient la mer en vue
de Cadix, toujours contraris par les vents, qui ne leur avaient pas
permis de regagner Gibraltar. Le brave commandant du _Pluton_, le
capitaine Cosmao,  cet aspect, ne put contenir le zle dont il tait
anim. Son vaisseau tait cribl, son quipage rduit de moiti; mais
aucune de ces raisons ne put l'arrter. Il emprunta quelques matelots
 la frgate _l'Hermione_, il rapia son grement  la hte, et,
usant du commandement qui lui appartenait, car tous les amiraux et
contre-amiraux taient morts, blesss ou prisonniers, il fit signal
d'appareiller aux vaisseaux qui taient encore capables de tenir la
mer, afin d'aller arracher  la flotte de Collingwood les Franais
qu'elle tranait  sa suite. L'intrpide Cosmao sortit donc,
accompagn du _Neptune_, qui pendant la bataille avait fait de son
mieux pour se porter au feu, et de trois autres vaisseaux franais et
espagnols qui n'avaient pas eu l'honneur de combattre dans la journe
de Trafalgar. Ils taient cinq en tout, suivis des cinq frgates qui
avaient aussi  rparer leur conduite rcente. Malgr le mauvais
temps, ces dix btiments s'approchrent de la flotte anglaise.
Collingwood, les prenant pour autant de vaisseaux de ligne, fit
avancer sur-le-champ ses dix vaisseaux les moins avaris. Dans ce
mouvement une partie des prises fut abandonne. Les frgates en
profitrent pour saisir et remorquer _le Santa Anna_ et _le Neptuno_.
Le commandant Cosmao, qui n'tait pas en forces, et qui avait contre
lui le vent soufflant vers Cadix, rentra, amenant avec lui les deux
vaisseaux reconquis, seul trophe qu'il pt remporter  la suite de
tels malheurs. Ce ne fut point l'unique rsultat de cette sortie.
L'amiral Collingwood, craignant de ne pouvoir conserver ses prises,
coula  fond ou brla _le Santissima Trinidad_, _l'Argonauta_, _le San
Augustino_, _l'Intrpide_.

_L'Aigle_ chappa au vaisseau anglais _le Defiance_, et alla s'chouer
devant le port de Sainte-Marie. _Le Berwick_ se perdit par un acte de
dvouement semblable  celui qui avait sauv _l'Algsiras_.

Parmi les vaisseaux qui avaient suivi le commandant Cosmao, il y en
eut un qui ne put rentrer, ce fut l'espagnol _le Rayo_, qui prit
entre Rota et San-Lucar.

Enfin l'amiral anglais revint  Gibraltar, n'emmenant que quatre de
ses prises sur dix-sept, dont une franaise, _le Swiftsure_, et trois
espagnoles. Encore fallut-il couler  fond _le Swiftsure_.

[En marge: Caractre de la bataille de Trafalgar.]

Telle fut cette fatale bataille de Trafalgar. Des marins
inexpriments, des allis plus inexpriments encore, une discipline
faible, un matriel nglig, partout la prcipitation avec ses
consquences; un chef sentant trop vivement ses dsavantages, en
concevant des pressentiments sinistres, les portant sur toutes les
mers, faisant sous leur influence manquer les grands projets de son
souverain; ce souverain irrit ne tenant pas assez compte des
obstacles matriels, moins difficiles  surmonter sur terre que sur
mer, dsolant par l'amertume de ses reproches un amiral qu'il fallait
plaindre plutt que blmer; cet amiral se battant par dsespoir, et la
fortune, cruelle pour le malheur, lui refusant jusqu' l'avantage des
vents; la moiti d'une flotte paralyse par l'ignorance et par les
lments, l'autre moiti se battant avec fureur; d'une part une
bravoure calcule et habile, de l'autre une inexprience hroque, des
morts sublimes, un carnage effroyable, une destruction inoue; aprs
les ravages des hommes, les ravages de la tempte; l'abme dvorant
les trophes du vainqueur; enfin le chef triomphant enseveli dans son
triomphe, et le chef vaincu projetant le suicide comme seul refuge 
sa douleur, telle fut, nous le rptons, cette fatale bataille de
Trafalgar, avec ses causes, ses rsultats, ses tragiques aspects.

On pouvait cependant tirer de ce grand dsastre d'utiles consquences
pour notre marine. Il fallait raconter au monde ce qui s'tait pass.
Les combats du _Redoutable_, de _l'Algsiras_, de _l'Achille_
mritaient d'tre cits avec orgueil  ct des triomphes d'Ulm. Le
courage malheureux n'est pas moins admirable que le courage heureux:
il est plus touchant. D'ailleurs les faveurs de la fortune  notre
gard taient assez grandes pour qu'on pt avouer publiquement
quelques-unes de ses rigueurs. Il fallait ensuite combler de
rcompenses les hommes qui avaient si dignement rempli leur devoir, et
appeler devant un conseil de guerre ceux qui, cdant  l'horreur de ce
spectacle, s'taient loigns du feu. Et, se fussent-ils bien conduits
en d'autres occasions, il fallait les immoler  la ncessit d'tablir
la discipline par de terribles exemples. Il fallait surtout que le
gouvernement trouvt dans cette sanglante dfaite une leon pour
lui-mme; il fallait qu'il se dt bien que rien ne se fait vite, et
particulirement quand il s'agit de marine; il fallait qu'il renont
 prsenter en ligne de bataille des escadres qui ne seraient pas
prouves  la mer, et qu'en attendant il s'appliqut  les former
toutes par des croisires frquentes et lointaines.

[En marge: Le roi d'Espagne comble ses marins de rcompenses. Napolon
ordonne le silence sur la bataille de Trafalgar.]

L'excellent roi d'Espagne, sans se livrer  tous ces calculs,
enveloppa dans une mme mesure de rcompense les braves et les lches,
ne voulant mettre en lumire que l'honneur fait  son pavillon par la
conduite de quelques-uns de ses marins. C'tait une faiblesse
naturelle  une cour vieillie, mais une faiblesse inspire par la
bont. Nos marins, un peu remis de leurs souffrances, taient mls
avec les marins espagnols dans le port de Cadix, lorsqu'on leur
annona que le roi d'Espagne donnait un grade  tout Espagnol qui
avait assist  la bataille de Trafalgar, indpendamment des
distinctions particulires accordes  ceux qui s'taient le mieux
conduits. Les Espagnols, presque honteux d'tre rcompenss quand les
Franais ne l'taient pas, dirent  ceux-ci que probablement ils
allaient recevoir de leur ct le prix de leur courage. Il n'en fut
rien: les braves, les lches parmi les Franais furent confondus aussi
dans le mme traitement, et ce traitement fut l'oubli.

Quand la nouvelle du dsastre de Trafalgar parvint  l'amiral Decrs,
il en fut saisi de douleur. Ce ministre, malgr son esprit, malgr sa
profonde connaissance de la marine, n'avait jamais que des revers 
annoncer  un souverain qui en toute autre chose n'obtenait que des
succs. Il manda ces tristes dtails  Napolon, qui dj s'avanait
sur Vienne du vol de l'aigle. Quoiqu'une nouvelle malheureuse et
peine  se faire jour dans une me enivre de triomphes, la nouvelle
de Trafalgar chagrina Napolon, et lui causa un profond dplaisir.
Cependant il fut cette fois moins svre que de coutume  l'gard de
l'amiral Villeneuve, car cet infortun avait vaillamment combattu,
quoique trs-imprudemment. Napolon agit ici comme agissent souvent
les hommes, aussi bien les plus forts que les plus faibles; il tcha
d'oublier ce chagrin, et s'effora de le faire oublier aux autres. Il
voulut qu'on parlt peu de Trafalgar dans les journaux franais, et
qu'on en fit mention comme d'un combat imprudent, dans lequel nous
avions plus souffert de la tempte que de l'ennemi. Il ne voulut, non
plus, ni rcompenser ni punir, ce qui tait une cruelle injustice,
indigne de lui et de l'esprit de son gouvernement. Il se passait alors
quelque chose dans son me qui contribua puissamment  lui inspirer
cette conduite si mesquine; il commenait  dsesprer de la marine
franaise. Il trouvait une manire de battre l'Angleterre, plus sre,
plus praticable, c'tait de la battre dans les allis qu'elle soldait,
de lui enlever le continent, d'en expulser tout  fait son commerce et
son influence. Il devait naturellement prfrer ce moyen, dans
l'emploi duquel il excellait, et qui, bien mnag, l'aurait
certainement conduit au but de ses efforts.  partir de ce jour,
Napolon pensa moins  la marine, et voulut que tout le monde y penst
moins aussi.

[En marge: La bataille de Trafalgar produit en Europe beaucoup moins
d'effet que les triomphes de Napolon  Ulm.]

L'Europe elle-mme, quant  la bataille de Trafalgar, se prta
volontiers au silence qu'il dsirait garder. Le bruit retentissant de
ses pas sur le continent empcha d'entendre les chos du canon de
Trafalgar. Les puissances, qui avaient sur la poitrine l'pe de
Napolon, n'taient gure rassures par une victoire navale,
profitable  l'Angleterre seule, sans autre rsultat qu'une nouvelle
extension de sa domination commerciale, domination qu'elles n'aimaient
gure et ne tolraient que par jalousie de la France. D'ailleurs la
gloire britannique ne les consolait pas de leur propre humiliation.
Trafalgar n'effaa donc point l'clat d'Ulm, et, comme on le verra
bientt, n'amoindrit aucune de ses consquences.




FIN DU LIVRE VINGT-DEUXIME.




LIVRE VINGT-TROISIME.


AUSTERLITZ.


     Effet produit par les nouvelles venues de l'arme. -- Crise
     financire. -- La caisse de consolidation suspend ses payements
     en Espagne, et contribue  accrotre les embarras de la compagnie
     des _Ngociants runis_. -- Secours fournis  cette compagnie par
     la Banque de France. -- mission trop considrable des billets de
     la Banque, et suspension de ses payements. -- Faillites
     nombreuses. -- Le public alarm se confie en Napolon, et attend
     de lui quelque fait clatant qui rtablisse le crdit et la paix.
     -- Continuation des vnements de la guerre. -- Situation des
     affaires en Prusse. -- La prtendue violation du territoire
     d'Anspach fournit des prtextes au parti de la guerre. --
     L'empereur Alexandre en profite pour se rendre  Berlin. -- Il
     entrane la cour de Prusse  prendre des engagements ventuels
     avec la coalition. -- Trait de Potsdam. -- Dpart de M.
     d'Haugwitz pour le quartier gnral franais. -- Grande
     rsolution de Napolon en apprenant les nouveaux dangers dont il
     est menac. -- Il prcipite son mouvement sur Vienne. -- Bataille
     de Caldiero en Italie. -- Marche de la grande arme  travers la
     valle du Danube. -- Passage de l'Inn, de la Traun, de l'Ens. --
     Napolon  Lintz. -- Mouvement que pouvaient faire les archiducs
     Charles et Jean pour arrter la marche de Napolon. --
     Prcautions de celui-ci en approchant de Vienne. -- Distribution
     de ses corps d'arme sur les deux rives du Danube et dans les
     Alpes. -- Les Russes passent le Danube  Krems. -- Danger du
     corps de Mortier. -- Combat de Dirnstein. -- Combat de Davout 
     Mariazell. -- Entre  Vienne. -- Surprise des ponts du Danube.
     -- Napolon veut en profiter pour couper la retraite au gnral
     Kutusof. -- Murat et Lannes ports  Hollabrunn. -- Murat se
     laisse tromper par une proposition d'armistice, et donne 
     l'arme russe le temps de s'chapper. -- Napolon rejette
     l'armistice. -- Combat sanglant  Hollabrunn. -- Arrive de
     l'arme franaise  Brnn. -- Belles dispositions de Napolon
     pour occuper Vienne, se garder du ct des Alpes et de la Hongrie
     contre les archiducs, et faire face aux Russes du ct de la
     Moravie. -- Ney occupe le Tyrol, Augereau la Souabe. -- Prise des
     corps de Jellachich et de Rohan. -- Dpart de Napolon pour
     Brnn. -- Essai de ngociation. -- Fol orgueil de l'tat-major
     russe. -- Nouvelle coterie forme autour d'Alexandre. -- Elle lui
     inspire l'imprudente rsolution de livrer bataille. -- Terrain
     choisi d'avance par Napolon. -- Bataille d'Austerlitz livre le
     2 dcembre. -- Destruction de l'arme austro-russe. -- L'empereur
     d'Autriche au bivouac de Napolon. -- Armistice accord sous la
     promesse d'une paix prochaine. -- Commencement de ngociation 
     Brnn. -- Conditions imposes par Napolon. -- Il veut les tats
     vnitiens pour complter le royaume d'Italie, le Tyrol et la
     Souabe autrichienne pour agrandir la Bavire, les duchs de Baden
     et de Wurtemberg. -- Alliances de famille avec ces trois maisons
     allemandes. -- Rsistance des plnipotentiaires autrichiens. --
     Napolon, de retour  Vienne, a une longue entrevue avec M.
     d'Haugwitz. -- Il reprend ses projets d'union avec la Prusse, et
     lui donne le Hanovre,  condition qu'elle se liera dfinitivement
      la France. -- Trait de Vienne avec la Prusse. -- Dpart de M.
     d'Haugwitz pour Berlin. -- Napolon, dbarrass de la Prusse,
     devient plus exigeant  l'gard de l'Autriche. -- La ngociation
     transfre  Presbourg. -- Acceptation des conditions de la
     France, et paix de Presbourg. -- Dpart de Napolon pour Munich.
     -- Mariage d'Eugne de Beauharnais avec la princesse Auguste de
     Bavire. -- Retour de Napolon  Paris. -- Accueil triomphal.


[En marge: Effet que produisent en France les nouvelles de l'arme.]

Les nouvelles venues des bords du Danube avaient rempli la France de
satisfaction; celles qui venaient de Cadix l'attristrent, mais ni les
unes ni les autres ne lui causrent de surprise. On esprait tout de
nos armes de terre, constamment victorieuses depuis le commencement
de la Rvolution, et presque rien de nos flottes, si malheureuses
depuis quinze annes. Mais on n'attachait que des consquences
mdiocres aux vnements de mer; on regardait, au contraire, nos
prodigieux succs sur le continent comme tout  fait dcisifs. On y
voyait les hostilits loignes de nos frontires, la coalition
dconcerte ds son dbut, la dure de la guerre fort abrge, et la
paix continentale rendue prochaine, ramenant l'esprance de la paix
maritime. Cependant l'arme, s'enfonant vers l'Autriche  la
rencontre des Russes, faisait prvoir de nouveaux et grands
vnements, qu'on attendait avec une vive impatience. Du reste, la
confiance dans le gnie de Napolon temprait toutes les anxits.

[En marge: Aggravation de la crise financire et commerciale.]

[En marge: L'Espagne suspend les payements de la caisse de
consolidation.]

[En marge: Embarras causs par l'Espagne  la compagnie des
_Ngociants runis_.]

[En marge: Dangereuses facilits accordes par M. de Marbois  la
compagnie des _Ngociants runis_.]

Il fallait cette confiance pour soutenir le crdit profondment
branl. Nous avons dj fait connatre la situation embarrasse de
nos finances. Un arrir d  la rsolution de Napolon de suffire
sans emprunt aux dpenses de la guerre, les embarras du Trsor
espagnol rendus communs au Trsor franais par les spculations de la
compagnie des _Ngociants runis_, le portefeuille du Trsor livr
entirement  cette compagnie par la faute d'un ministre honnte mais
tromp, telles taient les causes de cette situation. Elles avaient
fini par amener la crise longtemps prvue. Un incident avait contribu
 la prcipiter. La cour de Madrid, qui tait dbitrice envers la
compagnie des _Ngociants runis_ du subside dont celle-ci s'tait
charge d'acquitter la valeur, des cargaisons de grains expdies pour
les divers ports de la Pninsule, des approvisionnements fournis aux
flottes et aux armes espagnoles, la cour de Madrid venait, dans sa
dtresse, de recourir  une mesure dsastreuse. Oblige de suspendre
les payements de la _Caisse de consolidation_, espce de banque
consacre au service de la dette publique, elle avait donn cours
forc de monnaie aux billets de cette caisse. Une pareille mesure
devait faire disparatre le numraire. M. Ouvrard, qui, en attendant
le recouvrement des piastres du Mexique,  lui dlgues par la cour
de Madrid, n'avait d'autre moyen de faire face aux besoins de ses
associs que le numraire qu'il tirait de la Caisse de consolidation,
se trouvait subitement arrt dans ses oprations. On avait promis
notamment  M. Desprez quatre millions de piastres, qu'il avait promis
 son tour  la Banque de France, pour en obtenir les secours qui lui
taient ncessaires. Il ne fallait plus compter sur ces quatre
millions. Sur les recouvrements  oprer au Mexique, on avait ngoci
en Hollande, auprs de la maison Hope, un emprunt de dix millions,
dont on pouvait tout au plus esprer deux en temps utile. Ces
fcheuses circonstances avaient accru au del de toute mesure les
embarras de M. Desprez, qui tait charg des oprations du Trsor, de
M. Vanlerberghe, qui tait charg de la fourniture des vivres, et
leurs embarras  l'un et  l'autre taient retombs sur la Banque.
Nous avons dj expliqu comment ils faisaient escompter  la Banque
ou leur propre papier, ou les _obligations des receveurs gnraux_. La
Banque leur en donnait la valeur en billets, dont l'mission
s'augmentait ainsi d'une manire immodre. Ce n'et t l qu'un mal
trs-prochainement rparable, si les piastres promises taient
arrives assez promptement pour ramener  un taux convenable la
rserve mtallique de la Banque. Mais les choses en taient venues 
ce point, que la Banque n'avait plus que 1,500 mille francs en caisse
contre 72 millions de billets mis et 20 millions de comptes courants,
c'est--dire contre 92 millions de valeurs immdiatement exigibles.
Une circonstance trange, qui s'tait rvle rcemment, aggravait
beaucoup cette situation. M. de Marbois, dans sa confiance illimite
pour la compagnie, lui avait accord une facult tout  fait
exceptionnelle, dans laquelle il n'avait vu d'abord qu'une facilit de
service, et qui tait devenue la cause d'un abus grave. La compagnie
ayant en sa possession la plus grande partie des _obligations des
receveurs gnraux_, puisqu'elle les escomptait au gouvernement, ayant
 se payer des services de tous genres qu'elle excutait sur les
divers points du territoire, se trouvait dans le cas de puiser sans
cesse aux caisses du Trsor; et, pour plus de commodit, M. de Marbois
avait ordonn aux receveurs gnraux de lui verser les fonds qui leur
rentraient, sur un simple rcpiss de M. Desprez. La compagnie avait
sur-le-champ us de cette facult. Tandis que d'une part elle tchait
de se procurer de l'argent  Paris, en faisant escompter  la Banque
les _obligations des receveurs gnraux_ dont elle tait nantie, de
l'autre elle enlevait  la caisse des receveurs gnraux l'argent
destin  acquitter ces mmes obligations; et la Banque,  leur
chance, les envoyant chez les receveurs gnraux, ne trouvait en
payement que des rcpisss de M. Desprez. Celle-ci encaissait donc du
papier en payement d'un autre papier. C'est ainsi qu'elle tait
arrive  une si grande mission de billets avec une si faible
rserve. Un commis infidle, trompant la confiance de M. de Marbois,
tait le principal auteur des complaisances dont on faisait un abus si
dplorable.

[En marge: Le public se porte en foule  la Banque pour demander le
remboursement de ses billets.]

Cette situation inconnue au ministre, mal apprcie mme par la
compagnie, qui, dans son entranement, ne mesurait ni l'tendue des
oprations dans lesquelles on l'avait engage, ni la gravit des actes
qu'elle commettait, cette situation se rvlait peu  peu par une gne
universelle. Le public surtout, avide d'espces mtalliques, averti de
leur raret  la Banque, s'tait port en foule  ses bureaux pour
convertir les billets en argent. Les malveillants se joignant aux
effrays, la crise devint bientt gnrale.

[En marge: La compagnie des _Ngociants runis_ demande des secours.]

[En marge: La Banque, compromise par les secours accords dj,
dclare ses embarras au gouvernement.]

Les circonstances ainsi aggraves amenrent des aveux longtemps
diffrs, et une clart fcheuse. M. Vanlerberghe,  qui on ne pouvait
imputer ce qu'il y avait de blmable dans la conduite de la compagnie,
car il s'occupait uniquement du commerce des grains, sans savoir 
quels embarras il tait expos par ses associs, M. Vanlerberghe se
rendit auprs de M. de Marbois, et lui dclara qu'il lui tait
impossible de suffire  la fois au service du Trsor et au service des
vivres; que c'tait tout au plus s'il pouvait continuer ce dernier. Il
ne lui dissimula pas que les fournitures excutes pour l'Espagne, et
demeures jusqu'ici sans payement, taient la cause principale de sa
gne. M. de Marbois, redoutant de voir manquer le service des vivres,
encourag d'ailleurs par quelques paroles de l'Empereur, qui,
satisfait de M. Vanlerberghe, avait exprim l'intention de le
soutenir, accorda  ce fournisseur un secours de 20 millions. Il les
imputa sur des fournitures antrieures que les administrations de la
guerre et de la marine n'avaient pas encore soldes, et il les donna
en rendant  M. Vanlerberghe 20 millions de ses engagements
personnels, contracts  l'occasion du service du Trsor. Mais  peine
ce secours tait-il accord que M. Vanlerberghe vint en rclamer un
second. Ce fournisseur avait derrire lui une multitude de
sous-traitants, qui ordinairement lui faisaient crdit, mais qui,
n'obtenant plus confiance des capitalistes, ne pouvaient prolonger
leurs avances. Il tait donc rduit aux dernires extrmits. M. de
Marbois, pouvant de ces aveux, en reut bientt de plus graves
encore. La Banque lui adressa une dputation pour faire connatre sa
situation au gouvernement. M. Desprez n'envoyait pas les piastres
promises, il demandait cependant de nouveaux escomptes; le Trsor en
demandait de son ct, et la Banque n avait pas 2 millions d'cus en
caisse contre 92 millions de valeurs exigibles. Comment devait-elle se
conduire en pareille occurrence? M. Desprez dclarait pour sa part au
ministre qu'il tait au terme de ses ressources, surtout si la Banque
lui refusait son assistance. Il avouait, lui aussi, que c'tait le
contre-coup des affaires d'Espagne qui le prcipitait dans ces tristes
embarras. Il devenait malheureusement vident pour le ministre, que M.
Vanlerberghe appuy sur M. Desprez, M. Desprez sur le Trsor et la
Banque, portaient le fardeau des affaires de l'Espagne, lequel se
trouvait ainsi rejet sur la France elle-mme par les tmraires
combinaisons de M. Ouvrard.

[En marge: Convocation d'un conseil extraordinaire de ce
gouvernement.]

[En marge: L'archichancelier Cambacrs fait prvaloir la rsolution
de secourir le fournisseur des vivres.]

Il tait trop tard pour revenir sur ses pas, et fort inutile de se
plaindre. Il fallait se tirer de ce pril, et pour cela en tirer ceux
qui s'y taient imprudemment exposs, car les laisser prir, c'tait
courir la chance de prir avec eux. M. de Marbois n'hsita point dans
la rsolution de soutenir MM. Vanlerberghe et Desprez, et il fit bien.
Mais il ne pouvait plus se permettre d'agir sous sa seule
responsabilit, et il provoqua la runion d'un conseil de
gouvernement, qui s'assembla sur-le-champ sous la prsidence du prince
Joseph. Le prince Louis, l'archichancelier Cambacrs et tous les
ministres y assistaient. On y appela quelques employs suprieurs des
finances, et entre autres M. Mollien, directeur de la Caisse
d'amortissement. Le conseil dlibra longuement sur la situation.
Aprs beaucoup de discussions gnrales et oiseuses, il devenait
urgent de conclure, et chacun hsitait en prsence d'une
responsabilit galement grande, quelque parti qu'on prit, car il
tait aussi grave de laisser tomber les traitants que de les soutenir.
L'archichancelier Cambacrs, qui avait assez de sens pour comprendre
les exigences de cette situation, et assez de crdit pour les faire
admettre par l'Empereur, fit prvaloir l'avis d un secours immdiat 
M. Vanlerberghe, secours tre de dix millions d'abord, et de dix
autres ensuite, lorsqu'on aurait une rponse approbative du quartier
gnral. Quant  M. Desprez, ce fut une question  traiter avec la
Banque, car elle seule pouvait venir en aide  ce dernier, en lui
continuant ses escomptes. Mais on discuta les moyens qu'elle proposait
pour parer  l'puisement de ses caisses, et pour maintenir le crdit
de ses billets, sans lesquels on allait succomber. Personne ne pensa
qu'on pt leur donner cours forc de monnaie, tant  cause de
l'impossibilit de rtablir en France un papier-monnaie, qu' cause de
l'impossibilit de faire agrer une telle rsolution  l'Empereur.
Mais on admit certaines mesures qui devaient rendre les remboursements
plus lents et l'coulement des espces moins rapide. On laissa au
ministre du Trsor et au prfet de police le soin de s'entendre avec
la Banque sur le dtail de ces mesures.

[En marge: Contestations entre la Banque de France et M. de Marbois.]

M. de Marbois eut avec le conseil de la Banque des explications
trs-vives. Il se plaignit de la manire dont elle avait gr ses
affaires, reproche fort injuste, car, si elle tait embarrasse, c
tait uniquement par la faute du Trsor. Son portefeuille ne contenait
que d'excellents effets de commerce, dont l'acquittement rgulier
tait dans le moment sa seule ressource effective. Elle avait mme
diminu les escomptes aux particuliers jusqu' rduire son
portefeuille au-dessous des proportions ordinaires. Elle n'avait en
quantit disproportionne que du papier de M. Desprez et des
_obligations des receveurs gnraux_, qui ne ramenaient point
d'argent. Elle ne souffrait donc qu' cause du gouvernement lui-mme.
Mais les banquiers qui la dirigeaient taient en gnral si dvous 
l'Empereur, dans lequel ils chrissaient sinon le guerrier glorieux,
du moins le restaurateur de l'ordre, qu'ils se laissaient traiter par
les agents du pouvoir avec une svrit que ne souffriraient pas
aujourd'hui les plus vulgaires compagnies de spculateurs. Du reste,
c'tait de leur part patriotisme plutt que servilit. Soutenir le
gouvernement de l'Empereur tait  leurs yeux un devoir imprieux
envers la France, que lui seul prservait de l'anarchie. Ils ne
s'irritrent pas de reproches fort peu mrits, et ils montrrent  la
cause du Trsor un dvouement digne de servir d'exemple en pareille
circonstance. On adopta les mesures suivantes, comme les plus capables
d'attnuer la crise.

[En marge: Moyens imagins pour rtablir la rserve mtallique de la
Banque de France, et diminuer l'coulement des espces.]

M. de Marbois dut faire partir en poste des commis pour les
dpartements voisins de la capitale, avec l'ordre aux payeurs de se
dmunir de tous les fonds dont ils n'auraient pas indispensablement
besoin pour le service courant des rentes, de la solde, du traitement
des fonctionnaires, et d'expdier ces fonds  la Banque. On esprait
ainsi faire rentrer cinq  six millions en espces. On donnait ordre
aux receveurs gnraux qui n'auraient pas livr  M. Desprez toutes
les sommes encaisses, de les verser immdiatement  la Banque. Les
commis envoys avaient en mme temps la mission de s'assurer si
quelques-uns de ces comptables n'useraient pas des fonds du Trsor
dans leur intrt personnel.  ces moyens pour faire arriver le
numraire, on en ajouta quelques autres pour l'empcher de s'couler.
Le billet commenant  perdre, le public courait avec empressement aux
caisses de la Banque, afin de le convertir en argent. Quand l'agiotage
et la malveillance ne s'en seraient pas mls, il et suffi de la
perte de 1 ou 2 pour 100 que supportait le billet, pour que la masse
des porteurs en exiget la conversion en espces. On autorisa la
Banque  ne convertir en argent que cinq  six cent mille francs de
billets par jour. C'tait tout ce qu'il fallait de numraire, quand la
confiance existait. On prit une autre prcaution afin de ralentir les
payements, ce fut celle de compter l'argent. Les demandeurs de
remboursement se seraient bien passs de cette formalit, car ils ne
craignaient pas que la Banque trompt le public, en mettant un cu de
moins dans un sac de mille francs. Cependant on affecta le soin de les
compter. On dcida, en outre, qu'on ne rembourserait qu'un seul billet
 la mme personne, et que chacun serait admis  son tour. Enfin,
l'affluence grossissant chaque jour, on imagina un dernier moyen,
celui de distribuer des numros aux porteurs de billets, dans la
proportion de cinq ou six cent mille francs, qu'on voulait rembourser
par jour. Ces numros, dposs dans les mairies de Paris, durent tre
distribus par les maires aux individus notoirement trangers au
commerce de l'argent, et n'ayant recours au remboursement que pour
satisfaire  des besoins vritables.

Ces mesures firent cesser au moins le trouble matriel autour des
bureaux de la Banque, et rduisirent l'mission des espces aux
besoins les plus urgents de la population. L'agiotage, qui cherchait 
soustraire les cus de la Banque pour les faire payer au public
jusqu' 6 et 7 pour 100, fut djou dans ses manoeuvres. Cependant
c'tait une vraie suspension de payement, dissimule sous un
ralentissement. Elle tait malheureusement invitable. Dans ces
circonstances, ce n'est pas la mesure elle-mme qu'il faut blmer,
c'est la conduite antrieure qui l'a rendue ncessaire.

Les commis envoys procurrent la rentre de deux millions tout au
plus. L'chance journalire des effets du commerce amenait plus de
billets que d'cus, car les commerants ne s'acquittaient en espces
que lorsqu'ils avaient  payer des sommes moindres de 500 francs. La
Banque rsolut donc d'acheter en Hollande des piastres  tout prix, et
de prendre ainsi  son compte une partie des frais de la crise. Grce
 cet ensemble de moyens, on serait bientt sorti d'embarras, si M.
Desprez n'tait venu tout  coup dclarer de plus grands besoins et
solliciter de nouveaux secours.

[En marge: Nouveaux secours demands par la compagnie des _Ngociants
runis_, et accords par la Banque.]

Ce banquier, charg par la compagnie de fournir au Trsor les fonds
ncessaires au service, et pour cela d'escompter les _obligations des
receveurs gnraux_, les _bons  vue_, etc., avait pris l'engagement
de faire cet escompte  1/2 pour 100 par mois, c'est--dire  6 pour
100 par an. Les capitalistes ne voulant plus les lui escompter 
lui-mme qu' 1 pour 100 par mois, c'est--dire  12 pour 100 par an,
il tait expos  des pertes ruineuses. Afin de s'pargner ces pertes,
il avait imagin un moyen, c'tait de donner en gage aux prteurs les
_obligations_ et les _bons  vue_, et d'emprunter sur ces valeurs, au
lieu de les faire sous-escompter. Les spculateurs, dans le dsir de
mettre la circonstance  profit, avaient fini par lui refuser le
renouvellement de ce genre d'oprations, afin de l'obliger  livrer
les valeurs du Trsor, et de les avoir ainsi  vil prix.--Les
embarras de la place, crivait M. de Marbois  l'Empereur, servent
de prtexte  beaucoup de gens pour en user comme des corsaires envers
les _Ngociants runis_, et je connais de grands patriotes qui ont
retir 12  14 cent mille francs  l'agent du Trsor, pour en tirer un
meilleur parti. (Lettre du 28 septembre.--Dpt de la secrtairerie
d'tat).

M. Desprez, qui avait dj reu 14 millions de secours de la Banque,
en voulait obtenir 30 immdiatement, et 70 dans le mois de brumaire.
C'tait par consquent une somme de 100 millions qu'il lui fallait.
Cette situation, avoue  la Banque, y causa un vritable effroi, et y
provoqua une explosion de plaintes, de la part des hommes qui
n'taient pas disposs  pouser la fortune du gouvernement quelle
qu'elle ft. On demanda ce qu'tait M. Desprez, et  quel titre de si
grands sacrifices taient rclams pour lui? On ignorait dans le
commerce la solidarit tablie entre lui et la compagnie de
fournisseurs qui travaillait  la fois pour l'Espagne et pour la
France. Mais, tout en ignorant sa vraie situation, on voulait obliger
le ministre  l'avouer comme agent du Trsor, ne ft-ce que pour avoir
une garantie de plus. Le ministre averti avait envoy un billet de sa
main au prsident de la rgence, pour dire que M. Desprez n'agissait
que dans l'intrt du Trsor. Par distraction, M. de Marbois avait
nglig de signer ce billet. On exigea de lui qu'il le signt. Il y
consentit, et il fut impossible de se dissimuler qu'on tait en
prsence de l'Empereur lui-mme, crateur de la Banque, sauveur et
matre de la France, demandant qu'on ne rduisit pas son gouvernement
aux abois, par le refus des ressources dont il avait un urgent besoin.

[En marge: Dernires mesures rsolues par la Banque pour faire face 
la situation.]

La voix du patriotisme prvalut, et ce rsultat fut particulirement
d  M. Perregaux, clbre banquier, dont l'influence tait toujours
employe au profit de l'tat. On dcida que tous les secours
ncessaires seraient donns  M. Desprez; que les obligations qui
servaient  emprunter sur gage, et qu'on vitait d'escompter pour
s'pargner de trop grandes pertes, seraient escomptes n'importe 
quel prix, soit qu'elles appartinssent  M. Desprez ou  la Banque;
qu'il se chargerait lui-mme de cette opration, comme plus capable
qu'aucun autre de l'excuter; que les pertes seraient supportes de
moiti par la compagnie et par la Banque; que des mtaux seraient
achets  Amsterdam et  Hambourg,  frais communs, et que M. Desprez
serait formellement invit  ne plus renouveler ses engagements, afin
de mettre un terme  une pareille situation. On rsolut enfin de
diminuer les escomptes au commerce, de consacrer toutes les ressources
existantes au Trsor, et de n'mettre de billets que pour lui. Le
remboursement quotidien des effets de commerce avait fait rentrer une
quantit considrable de billets, qu'on avait d'abord voulu dtruire,
mais qu'on remit bientt en circulation pour suffire aux besoins de M.
Desprez. On dpassa mme de beaucoup la premire mission, et on la
porta jusqu' 80 millions, indpendamment des 20 millions de comptes
courants. Mais les achats extraordinaires de piastres, l'escompte
effectif des _obligations_, procurrent les cinq  six cent mille
francs par jour qui taient indispensables pour satisfaire le public,
et on put se flatter de traverser cette crise sans compromettre les
services, et sans amener la banqueroute des traitants, qui aurait
amen celle du Trsor lui-mme.

[En marge: Faillites nombreuses tant  Paris que dans les
dpartements.]

On n'empcha cependant point les banqueroutes particulires, qui, se
succdant rapidement, ajoutrent beaucoup  la tristesse gnrale. La
faillite de M. Rcamier, banquier renomm par sa probit, l'tendue de
ses affaires, l'clat de sa manire de vivre, et qui succomba, victime
des circonstances bien plus que de sa conduite financire, produisit
la sensation la plus pnible. Les malveillants l'attriburent  des
relations d'affaires avec le Trsor, qui n'existaient pas. Beaucoup de
faillites moins importantes suivirent celle de M. Rcamier, tant 
Paris que dans les provinces, et causrent une sorte de terreur
panique. Sous un gouvernement moins ferme, moins puissant que celui de
Napolon, cette crise aurait pu entraner les consquences les plus
graves. Mais on comptait sur sa fortune et sur son gnie; personne
n'avait d'inquitude pour le maintien de l'ordre public; on
s'attendait  chaque instant  quelque coup d'clat qui relverait le
crdit; et cette dtestable espce de spculateurs, qui aggravent
toutes les situations en fondant leurs calculs sur l'avilissement des
valeurs, n'osait se hasarder dans le jeu  la baisse, par crainte des
victoires de Napolon.

[En marge: Tous les regards tourns vers Napolon, de qui on attend la
fin de cette crise.]

Tous les yeux taient fixs sur le Danube, o allaient se dcider les
destines de l'Europe. C'est de l que devaient surgir les vnements
qui pouvaient mettre fin  cette crise financire et politique. On les
esprait avec une pleine confiance, surtout aprs avoir vu en quelques
jours une arme entire prise presque sans coup frir, par le seul
effet d'une manoeuvre. Cependant une circonstance mme de cette
manoeuvre venait de susciter une fcheuse complication avec la Prusse,
et de nous faire craindre un ennemi de plus. Cette circonstance tait
la marche du corps du marchal Bernadotte  travers la province
prussienne d'Anspach.

[En marge: Complication survenue avec la Prusse par suite de violation
du territoire d'Anspach.]

Napolon, en dirigeant le mouvement de ses colonnes sur le flanc de
l'arme autrichienne, n'avait pas considr un instant comme une
difficult de traverser les provinces que la Prusse avait en
Franconie. En effet, d'aprs la convention de neutralit stipule par
la Prusse avec les puissances belligrantes, pendant la dernire
guerre, les provinces d'Anspach et de Bareuth n'avaient point t
comprises dans la neutralit du nord de l'Allemagne. La raison en
tait simple, c'est que ces provinces se trouvant sur la route oblige
des armes franaises et autrichiennes, il tait presque impossible de
les soustraire  leur passage. Tout ce qu'on avait pu exiger, c'tait
qu'elles ne devinssent pas un thtre d'hostilits, qu'on les
traverst rapidement, et en payant ce qu'on y prendrait. Si la Prusse
avait voulu qu'il en ft autrement cette fois, elle aurait d le dire.
D'ailleurs, lorsqu'elle venait tout rcemment encore d'entrer en
pourparlers d'alliance avec la France, lorsqu'elle s'tait avance
dans cette voie jusqu' couter et accueillir l'offre du Hanovre,
elle n'tait gure en droit de changer les anciennes rgles de sa
neutralit, pour les rendre plus rigoureuses envers la France qu'en
1796. Cela et t inconcevable; aussi avait-elle gard  cet gard un
silence que dcemment elle n'aurait pas os rompre, surtout pour
dclarer qu'en pleine ngociation d'alliance, elle voulait tre moins
facile avec nous que dans les temps de la plus extrme froideur. Quoi
qu'il en soit, Napolon se fondant sur l'ancienne convention, et sur
une apparence d'intimit  laquelle il devait croire, n'avait pas
considr le passage  travers la province d'Anspach comme une
violation de territoire. Ce qui prouve sa sincrit  cet gard, c'est
qu' la rigueur il aurait pu se dispenser d'emprunter les routes de
cette province, et qu'en resserrant ses colonnes il lui et t fort
ais d'viter le sol prussien, sans perdre beaucoup de chances
d'envelopper le gnral Mack.

[En marge: Situation morale de la Prusse au moment de la violation du
territoire d'Anspach.]

[En marge: Langage que tiennent les ennemis de la France  Berlin en
apprenant le passage par la province d'Anspach.]

Mais la situation de la Prusse tait devenue chaque jour plus
embarrassante entre l'empereur Napolon et l'empereur Alexandre. Le
premier lui offrait le Hanovre et son alliance; le second lui
demandait passage en Silsie pour l'une de ses armes, et semblait lui
dclarer qu'il fallait s'unir  la coalition de gr ou de force.
Parvenu  comprendre ce dont il s'agissait, Frdric-Guillaume tait
dans un tat d'agitation extraordinaire. Ce prince, domin tantt par
l'avidit naturelle  la puissance prussienne qui le portait vers
Napolon, tantt par les influences de cour qui l'entranaient vers la
coalition, avait fait des promesses  tout le monde, et tait ainsi
arriv  un embarras de position auquel il ne voyait plus d'issue que
la guerre avec la Russie ou avec la France. Il en tait exaspr au
plus haut point, car il tait  la fois mcontent des autres et de
lui-mme, et il n'envisageait la guerre qu'avec pouvante. Indign
cependant de la violence dont le menaait la Russie, il avait ordonn
la mise sur pied de 80 mille hommes. C'est dans cet tat des choses
qu'on apprit  Berlin la prtendue violation du territoire prussien.
Elle fut pour le roi de Prusse un nouveau sujet de chagrin, parce
qu'elle diminuait la force des arguments qu'il opposait aux exigences
d'Alexandre. Sans doute, il y avait, pour ouvrir la province d'Anspach
aux Franais, des raisons qui n'existaient pas pour ouvrir la Silsie
aux Russes. Mais dans les moments d'effervescence, la justesse de
raisonnement n'est pas ce qui domine, et en apprenant  Berlin le
passage des Franais sur le territoire d'Anspach, la cour se rcria
que Napolon venait d'outrager indignement la Prusse, de la traiter
comme il avait coutume de traiter Naples ou Baden; qu'il n'tait pas
possible de le supporter sans se dshonorer; que du reste, si on ne
voulait pas avoir la guerre avec Napolon, il faudrait bien l'avoir
avec Alexandre, car ce prince ne souffrirait pas qu'on en agt d'une
manire aussi partiale  son gard, et qu'on lui refust ce qu'on
avait accord  son adversaire; et qu'enfin, s'il fallait se
prononcer, il serait bien trange, bien indigne des sentiments du roi
d'pouser la cause des oppresseurs de l'Europe contre ses dfenseurs.
Frdric-Guillaume, ajoutait-on, avait toujours profess d'autres
sentiments, soit  Memel, soit depuis, dans ses panchements
confidentiels avec son jeune ami Alexandre.

C'est l ce qu'on disait hautement  Berlin,  Potsdam, et surtout
dans la famille royale, o dominait une reine passionne, belle et
remuante.

[En marge: Colre calcule de la Prusse.]

[En marge: Usage que fait la Prusse de l'vnement d'Anspach pour
sortir des embarras dans lesquels elle tait place.]

[En marge: Elle prtend accorder aux Russes le passage  travers la
Silsie, en compensation du passage pris par les Franais  travers la
Franconie.]

Frdric-Guillaume, quoique sincrement irrit de la violation du
territoire d'Anspach, qui lui enlevait son meilleur argument contre
les exigences de la Russie, se comporta comme ont coutume de faire les
gens faux par faiblesse: il fit ressource de sa colre, et affecta de
se montrer encore plus irrit qu'il n'tait. Sa conduite envers les
deux reprsentants de la France fut ridiculement affecte.
Non-seulement il refusa de les recevoir, mais M. de Hardenberg ne
voulut pas les admettre dans son cabinet pour couter leurs
explications. MM. de Laforest et Duroc furent frapps d'une sorte
d'interdit, privs de toute communication, mme avec le secrtaire
particulier, M. Lombard, par lequel passaient les confidences quand il
s'agissait ou des indemnits allemandes, ou du Hanovre. Les
intermdiaires secrets, employs ordinairement, dclarrent que, dans
l'tat d'esprit du roi  l'gard des Franais, on n'osait en voir
aucun. Toute cette colre tait videmment calcule. On en voulait
tirer une solution des embarras dans lesquels on s'tait mis; on
voulait pouvoir dire  la France que les engagements pris avec elle
taient rompus par sa propre faute. Ces engagements renouvels tant de
fois, et substitus aux divers projets d'alliance manqus, avaient
consist  promettre formellement que le territoire prussien ne
servirait jamais  une agression contre la France, que le Hanovre mme
serait garanti contre toute invasion. Les Franais ayant travers
violemment le territoire prussien, on se proposait d'en conclure
qu'ils avaient donn le droit de l'ouvrir  qui on voudrait. C'tait
une issue miraculeusement trouve pour chapper aux difficults de
tout genre accumules autour de soi. En consquence, on rsolut de
dclarer que la Prusse tait, par la violation de son territoire,
dlie de tout engagement, et qu'elle accordait passage aux Russes 
travers la Silsie, en compensation du passage pris sur Anspach par
les Franais. On voulut faire mieux encore que de sortir d'un grand
embarras, on voulut dans tout cela recueillir un profit. On prit le
parti de se saisir du Hanovre, o ne restaient plus que six mille
Franais enferms dans la place forte d'Hameln, et de colorer cet
envahissement sous un prtexte spcieux, celui de se prmunir contre
de nouvelles violations de territoire, car une arme anglo-russe
marchait sur le Hanovre, et en l'occupant on empchait que le thtre
des hostilits ne ft transport au sein des provinces prussiennes,
dans lesquelles le Hanovre tait enclav de toutes parts.

[En marge: Manire d'annoncer  la France les rsolutions prises.]

Le roi assembla un conseil extraordinaire, auquel le duc de Brunswick,
le marchal de Mollendorf furent appels. M. d'Haugwitz, arrach  sa
retraite pour ces graves circonstances, y assista aussi. On y arrta
les rsolutions que nous venons de rapporter, et on les laissa
enveloppes quelques jours encore d'une sorte de nuage, pour
terrifier davantage les deux reprsentants de la France. Bien qu'on ne
les crt pas faciles  intimider, ni eux, ni leur matre, on pensait
que dans un moment o Napolon avait tant d'ennemis sur les bras, la
crainte d'y ajouter la Prusse, ce qui aurait rendu la coalition
universelle comme en 1792, agirait puissamment sur leur esprit.

MM. de Laforest et Duroc avaient longtemps et inutilement demand 
entretenir M. de Hardenberg. Ils le virent enfin, lui trouvrent
l'attitude tudie d'un homme qui fait effort pour contenir son
indignation, et n'obtinrent de lui,  travers beaucoup de plaintes
amres, qu'une dclaration, c'est que les engagements de la Prusse
taient rompus, et qu'elle ne serait plus guide dsormais que par
l'intrt de sa propre sret. Le cabinet laissa successivement
parvenir  la connaissance des deux ngociateurs franais la
rsolution d'ouvrir la Silsie aux Russes, et d'occuper le Hanovre
avec une arme prussienne, sous le prtexte d'empcher que le feu de
la guerre ne s'introduist au centre mme du royaume. On semblait dire
que la France devait se trouver heureuse d'en tre quitte  pareil
prix!

[En marge: Aprs un premier clat la Prusse commence  se calmer.]

Tout cela tait bien peu digne de la probit du roi et de la puissance
de la Prusse. Cependant, aprs cette premire explosion, les formes
commencrent  s'amliorer, non-seulement parce qu'il entrait dans le
plan prussien de s'adoucir, mais aussi parce que les succs
surprenants de Napolon avaient inspir dans toutes les cours de
srieuses rflexions.

[En marge: Alexandre prend la rsolution de se rendre  Berlin.]

Ce qui se passait  Berlin avait t rapport  Pulawi avec la
promptitude de l'clair. Alexandre, qui voulait voir
Frdric-Guillaume avant les griefs que la France venait de donner 
la Prusse, devait le vouloir bien davantage aprs. Il esprait trouver
ce prince dispos  subir toute espce d'influences. Aussi, loin de
fixer le rendez-vous de manire que la distance  parcourir ft
galement partage, Alexandre fit lui-mme le trajet entier, et se
rendit immdiatement  Berlin.

[En marge: Entre solennelle d'Alexandre  Berlin.]

[En marge: Sduction exerce par Alexandre sur la cour de Berlin.]

[En marge: Le roi de Prusse, effray des entranements de la cour,
rappelle M. d'Haugwitz de sa retraite pour lui demander des conseils.]

[En marge: Langage d'Alexandre  la cour de Prusse.]

Frdric-Guillaume, en apprenant l'arrive du czar, regretta d'avoir
fait autant d'clat, et de s'tre ainsi attir une visite flatteuse,
mais compromettante. Napolon commenait la guerre d'une faon si
brusque et si dcisive, qu'on tait peu encourag  se lier avec ses
ennemis. Cependant il n'tait pas possible de se refuser aux
empressements d'un prince qu'on disait aimer si tendrement. On donna
donc les ordres ncessaires pour le recevoir avec tout l'appareil
convenable. Alexandre fit son entre le 25 octobre dans la capitale de
la Prusse, au bruit du canon, et au milieu des rangs de la garde
royale prussienne. Le jeune roi, accouru  sa rencontre, l'embrassa
cordialement, aux applaudissements du peuple de Berlin, qui, aprs
avoir t d'abord favorable aux Franais, commenait  se laisser
entraner par l'impulsion de la cour, et par l'allgation mille fois
rpte que Napolon avait viol le territoire d'Anspach par mpris
pour la Prusse. Alexandre s'tait promis de dployer en cette
circonstance tout ce qu'il avait de moyens de sduction pour mettre la
cour de Berlin dans ses intrts. Il n'y manqua pas, et il dbuta par
la belle reine de Prusse, qui tait facile  gagner, car, issue de la
maison de Mecklembourg, elle partageait toutes les passions de la
noblesse allemande contre la Rvolution franaise. Alexandre lui
adressa une sorte de culte chevaleresque et respectueux, qu'on pouvait
 volont prendre pour un simple hommage rendu  son mrite, ou pour
un sentiment plus vif encore. Quoiqu'alors fort occup d'une dame
distingue de la noblesse russe, Alexandre tait homme et prince 
simuler  propos un sentiment utile  ses vues. Du reste, rien, dans
ce qu'il tmoignait, n'tait capable d'offenser ni la dcence, ni la
susceptibilit ombrageuse de Frdric-Guillaume. Il n'avait pas vcu
deux jours  Berlin, que dj toute la cour tait pleine de lui, et
vantait sa grce, son esprit, sa gnreuse ardeur pour la cause de
l'Europe. Il avait entour de ses soins, tous les parents du grand
Frdric; il avait visit le duc de Brunswick, le marchal de
Mollendorf, et honor en eux les chefs de l'arme prussienne. Le jeune
prince Louis, neveu du roi, qui se faisait remarquer par une violente
haine pour les Franais, par une ardente passion pour la gloire, le
prince Louis, acquis d'avance  la cause de la Russie, montrait encore
plus d'exaltation que de coutume. Une sorte d'entranement gnral
livrait la cour de Prusse  Alexandre. Frdric-Guillaume s'apercevait
de l'effet produit autour de lui, et commenait  s'en pouvanter. Il
attendait avec une pnible anxit les propositions qui allaient
natre de tout cet enthousiasme, et il gardait le silence de peur de
hter le moment des explications. Nous avons dj dit que dans son
extrme embarras, il avait appel auprs de lui son ancien conseiller
d'Haugwitz, dont l'esprit trop dli pour le sien l'inquitait
quelquefois par sa supriorit mme, mais dont la politique adroite,
vasive, toujours porte  la neutralit, lui convenait parfaitement.
Ils dploraient tous deux le fatal enchanement de choses qui, sous la
direction passionne et ingale de M. de Hardenberg, avait conduit la
Prusse  une vritable impasse. M. de Hardenberg, d'abord ami et
crature de M. d'Haugwitz, bientt rival et jaloux de cet homme
d'tat, avait commenc par suivre sa politique, qui consistait  se
maintenir neutre entre les deux partis europens, et  exploiter cette
neutralit; mais il l'avait fait avec son caractre passionn, versant
tantt d'un ct, tantt d'un autre, favorable aux Franais, lorsqu'il
s'agissait du Hanovre, jusqu' vouloir se donner totalement  eux, et,
depuis l'vnement d'Anspach, tellement entran par le mouvement
gnral, qu'il voulait leur faire la guerre de moiti avec la Russie.
M. d'Haugwitz, censurant, mais avec mnagement, un ingrat disciple,
disait qu'on avait t trop franais quelques mois auparavant, et
qu'on tait trop russe aujourd'hui. Mais comment sortir d'embarras,
comment chapper aux treintes du jeune empereur? La difficult
devenait plus grande d'heure en heure, et on ne pouvait la rsoudre en
ludant sans cesse. Le temps tait prcieux pour Alexandre, car chaque
jour qui s'coulait annonait un nouveau pas de Napolon sur le
Danube, et un nouveau pril pour l'Autriche, ainsi que pour les armes
russes arrives sur l'Inn. Il aborda donc le roi de Prusse, et fit
aborder par son ministre des affaires trangres l'habile et astucieux
comte d'Haugwitz. Le thme qu'ils dvelopprent l'un et l'autre est
facile  dduire de ce qui prcde. La Prusse, dirent-ils, ne pouvait
se sparer de la cause de l'Europe; elle ne pouvait contribuer par son
inaction  faire triompher l'ennemi commun; elle en tait mnage dans
le moment, et mme fort peu,  juger d'aprs ce qui venait de se
passer  Anspach, mais elle en serait bientt crase, lorsque,
dlivr de l'Autriche et de la Russie, il n'aurait plus  compter avec
personne. Il est vrai que la Prusse tait place bien prs des coups
de Napolon; mais on marchait  son secours avec une arme de 80 mille
hommes, et on ne s'tait mme avanc si prs d'elle que dans ce but.
Cette arme runie  Pulawi, sur la frontire de Silsie, tait, non
pas une menace, mais une gnreuse attention d'Alexandre, qui n'avait
pas voulu entraner un ami dans une guerre srieuse, sans lui offrir
les moyens d'en braver les prils. D'ailleurs Napolon avait bien des
ennemis sur les bras; il serait en grand danger sur le Danube, si,
tandis que les Autrichiens et les Russes rallis lui opposeraient une
barrire solide, la Prusse se jetait sur ses derrires par la
Franconie; il serait pris alors entre deux feux, et succomberait
infailliblement. Dans ce cas trs-probable, la commune dlivrance
serait due  la Prusse, et on ferait pour elle tout ce que Napolon
promettait, tout ce qu'il ne voulait pas tenir, on lui donnerait ce
complment de territoire, dont il avait flatt la juste ambition de la
maison de Brandebourg, le Hanovre. (On avait en effet dj crit 
Londres pour dcider l'Angleterre  ce sacrifice.) Et il vaudrait bien
mieux recevoir un don si beau du possesseur lgitime, pour prix du
salut de tous, que d'un usurpateur, dispensant le bien d'autrui en
rcompense d'une trahison.

[En marge: L'archiduc Antoine accourt  Berlin pour seconder les
efforts d'Alexandre.]

 ces instances, on joignit une influence nouvelle, ce fut la prsence
de l'archiduc Antoine, accouru en toute hte de Vienne  Berlin. Ce
prince venait raconter les dsastres d'Ulm, les progrs rapides des
Franais, les prils de la monarchie autrichienne, trop grands pour
n'tre pas communs  l'Allemagne entire, et il sollicitait avec
ardeur la rconciliation  tout prix des deux premires puissances
allemandes.

[En marge: Vaine rsistance du roi de Prusse et de M. d'Haugwitz aux
instances d'Alexandre.]

[En marge: Alexandre rejette sur ses ministres les projets de violence
qu'on avait form contre la Prusse.]

[En marge: Commencement de froideur entre Alexandre et ses amis.]

Cette machination diplomatique tait trop bien ourdie pour que le
malheureux roi de Prusse pt y chapper. Cependant lui et M.
d'Haugwitz rsistaient obstinment, comme s'ils avaient eu le
pressentiment des revers qui devaient bientt frapper la monarchie
prussienne. Il y eut beaucoup de pourparlers, beaucoup de
contestations, beaucoup mme de plaintes amres. Le roi et son
ministre disaient qu'on voulait perdre la Prusse, qu'on la perdrait
certainement, car l'Europe tout entire, ft-elle runie, tait
incapable de rsister  Napolon; que s'ils cdaient, c'est qu'on
faisait violence  leur raison,  leur prudence,  leur patriotisme,
et ils ne manquaient pas non plus de rcriminer contre le projet
qu'on avait eu de les entraner, de gr ou de force, projet dont
l'arme russe runie sur la frontire de Silsie devait tre
l'instrument.  cela l'empereur Alexandre rpondait en livrant son
ministre, le prince Czartoryski. Cdant  son inconstance naturelle,
il coutait dj beaucoup les Dolgorouki, lesquels allaient dire
partout que le prince Czartoryski tait un ministre perfide,
trahissant son empereur pour la Pologne, dont il voulait se faire roi,
et cherchant dans ce but  jeter la Russie sur la Prusse. Alexandre,
qui n'avait pas assez de caractre pour le plan qu'on lui avait
propos, s'tait effray  Pulawi mme de l'ide de marcher sur la
France en passant sur le corps de la Prusse, dt la couronne de
Pologne tre le prix de cette tmrit. clair par M. d'Alopeus,
excit par les Dolgorouki, il disait qu'on avait voulu lui faire
commettre une grande faute, et il le reprochait mme assez vivement au
prince Czartoryski, dont le caractre grave et svre commenait  lui
tre importun, parce qu'avec la libert d'un ami et d'un ministre
indpendant, il blmait quelquefois son souverain de ses faiblesses et
de sa mobilit.

[Date: Nov. 1805.]

[En marge: Le roi de Prusse est enfin entran.]

 force de soins, de dsaveux, et surtout d'influences accessoires,
telles que les instances de la reine, les propos du prince Louis, les
cris du jeune tat-major prussien, on finit par tourdir le roi, par
vaincre M. d'Haugwitz, et par les faire entrer tous deux dans les vues
de la coalition. Mais, tout domin qu'tait Frdric-Guillaume, il
voulut se rserver une dernire ressource pour chapper  ces
nouveaux engagements, et, sur le conseil de M. d'Haugwitz, il adopta
un plan qui pouvait faire encore quelque illusion  sa probit
entrane, et qui consistait dans un projet de mdiation, grande
hypocrisie employe alors par toutes les puissances, pour dguiser les
plans de coalition contre la France. C'tait la forme dont la Prusse
avait song  se servir trois mois auparavant, quand il s'agissait de
s'allier  Napolon au prix du Hanovre: c'tait la forme dont elle se
servait maintenant, quand il s'agissait de s'allier avec Alexandre,
et, malheureusement pour son honneur, toujours au prix du Hanovre.

[En marge: Trait de Potsdam sign le 3 novembre 1805.]

Il fut convenu que la Prusse, allguant l'impossibilit de vivre en
repos entre des adversaires acharns qui ne respectaient pas mme son
territoire, se dciderait  intervenir pour les forcer  la paix.
Jusqu'ici rien de mieux, mais quelles seraient les conditions de cette
paix? L tait toute la question. Si la Prusse se conformait aux
traits signs avec Napolon, et par lesquels elle avait garanti
l'tat prsent de l'empire franais, en change de ce qu'elle avait
reu en Allemagne, il n'y avait rien  dire. Mais elle n'tait pas
assez ferme pour s'en tenir  cette limite, qui tait celle de la
loyaut. Elle convint de proposer, pour conditions de la paix, une
nouvelle dmarcation des possessions autrichiennes en Lombardie, qui
reporterait celle-ci de l'Adige au Mincio (ce qui devait amener le
morcellement du royaume d'Italie), une indemnit pour le roi de
Sardaigne, et en outre les conditions ordinairement admises par
Napolon lui-mme, dans le cas d'une pacification gnrale,
c'est--dire l'indpendance de Naples, de la Suisse, de la Hollande.
C'tait l une violation formelle des garanties rciproques que la
Prusse avait stipules avec la France, non pas dans des projets
d'alliance manqus, mais dans des conventions authentiques, signes 
l'occasion des indemnits allemandes.

Les Russes et les Autrichiens auraient dsir davantage, mais, comme
ils savaient que Napolon ne consentirait jamais  ces conditions, ils
taient assurs, mme avec ce qu'ils venaient d'obtenir, d'entraner
la Prusse  la guerre.

Il y avait une autre difficult sur laquelle ils passaient encore pour
faire tomber tous les obstacles. Frdric-Guillaume ne voulait pas se
prsenter  Napolon au nom de tous ses ennemis, notamment de
l'Angleterre, aprs avoir chang avec lui contre cette puissance tant
de confidences et d'panchements. Il exprima donc le dsir de ne pas
prononcer un seul mot qui ft relatif  la Grande-Bretagne dans la
dclaration de mdiation, n'entendant se mler, disait-il, que de la
paix du continent. On y consentit encore, estimant toujours qu'il y en
avait assez dans ce qui tait convenu, pour le prcipiter dans la
guerre. Enfin il exigea une dernire prcaution, celle-ci la plus
captieuse et la plus importante, ce fut de reculer d'un mois le terme
auquel la Prusse serait oblige d'agir. D'une part, le duc de
Brunswick, toujours consult, toujours cout sans appel, quand il
s'agissait des affaires militaires, dclarait que l'arme prussienne
ne serait prte que dans les premiers jours de dcembre; de l'autre,
M. d'Haugwitz conseillait de diffrer, pour voir comment se
passeraient les choses sur le Danube, entre les Franais et les
Russes. Avec un capitaine tel que Napolon, les vnements ne
pouvaient pas traner en longueur, et, en gagnant seulement un mois,
il y avait chance d'tre tir d'embarras par quelque solution imprvue
et dcisive. Il fut donc arrt qu' l'expiration d'un mois,  dater
du jour o M. d'Haugwitz, charg de proposer la mdiation, aurait
quitt Berlin, la Prusse serait tenue d'entrer en campagne, si
Napolon n'avait pas fait une rponse satisfaisante. Il tait facile
d'ajouter quelques jours  ce mois, en retardant sous divers prtextes
le dpart de M. d'Haugwitz, et de plus Frdric-Guillaume s'en fiait 
ce ngociateur,  sa prudence,  son adresse, pour que les premiers
mots changs avec Napolon ne rendissent pas la rupture invitable et
immdiate.

Ces conditions, indignes de la loyaut prussienne, car elles taient
contraires, nous le rptons,  des stipulations formelles, dont la
Prusse avait reu le prix en beaux territoires, contraires surtout 
une intimit que Napolon avait d croire sincre, ces conditions
furent insres dans une double dclaration, signe  Potsdam le 3
novembre. Le texte n'en a jamais t publi, mais Napolon parvint
plus tard  en connatre le contenu. Cette dclaration a conserv le
titre de trait de Potsdam. Sans doute Napolon avait commis des
fautes  l'gard de la Prusse: tout en la caressant et en
l'avantageant beaucoup, il avait laiss passer plus d'une occasion de
l'enchaner irrvocablement. Mais il l'avait comble de solides
faveurs; et il avait toujours t loyal dans ses rapports avec elle.

[En marge: Alexandre jure une amiti ternelle au roi de Prusse sur le
tombeau du grand Frdric.]

Alexandre et Frdric-Guillaume habitaient Potsdam. C'est dans cette
belle retraite du grand Frdric qu'on s'tait rciproquement exalt,
et qu'on avait conclu ce trait si contraire  la politique et aux
intrts de la Prusse. L'habile comte d'Haugwitz en tait dsol, et
ne s'excusait  ses propres yeux de l'avoir sign que dans l'espoir
d'en luder les consquences. Le roi, tourdi, confondu, ne savait o
il marchait. Pour achever de lui troubler l'esprit, Alexandre,
d'accord, dit-on, avec la reine, et probablement par suite de son got
pour les scnes d'apparat, voulut visiter le petit caveau qui contient
les restes du grand Frdric, au milieu de l'glise protestante de
Potsdam. L, sous ce caveau, pratiqu dans un pilier de l'glise,
troit, simple jusqu' la ngligence, se trouvent deux cercueils en
bois, l'un de Frdric-Guillaume Ier, l'autre du grand Frdric.
Alexandre s'y rendit avec le jeune roi, versa des larmes, et
saisissant son ami dans ses bras, lui fit et lui demanda, sur le
cercueil du grand Frdric, le serment d'une amiti ternelle! Jamais
ils ne devaient sparer ni leur cause, ni leurs destines. Tilsit
allait bientt montrer la solidit d'un tel serment, probablement
sincre au moment o il fut prt.

Cette scne, raconte  Berlin, publie dans toute l'Europe, confirma
l'opinion qu'il existait une alliance troite entre les deux jeunes
monarques.

[En marge: Retour empress de l'Angleterre  l'gard de la Prusse;
elle lui offre la Hollande en place du Hanovre.]

L'Angleterre, avertie du changement des choses en Prusse, et des
ngociations si heureusement conduites avec cette cour, crut y voir un
vnement capital qui pouvait dcider du sort de l'Europe. Elle fit
partir sur-le-champ lord Harrowby lui-mme, le ministre des affaires
trangres, pour ngocier. Le cabinet de Londres n'tait pas difficile
avec la cour de Berlin, il acceptait son accession n'importe  quel
prix. Il consentait  ce que l'Angleterre ne ft pas mme nomme dans
la ngociation qu'allait entreprendre M. d'Haugwitz au camp de
Napolon, et il tenait des subsides tout prts pour l'arme
prussienne, ne doutant pas qu'elle ne prt part  la guerre sous un
mois. Quant aux agrandissements de territoire annoncs  la maison de
Brandebourg, il tait dispos  concder beaucoup, mais il ne
dpendait pas du cabinet anglais de livrer le Hanovre, patrimoine
chri de George III. M. Pitt l'et sacrifi volontiers, car il est
toujours entr dans l'esprit des ministres britanniques de regarder le
Hanovre comme une charge pour l'Angleterre. Mais on et plutt fait
renoncer le roi George aux Trois Royaumes qu'au Hanovre. En revanche,
on offrait quelque chose de moins adhrent, il est vrai,  la
monarchie prussienne, mais de plus considrable, la Hollande
elle-mme[4]. Cette Hollande, que toutes les cours disaient l'esclave
de la France, et dont elles rclamaient l'indpendance avec tant
d'nergie, on la jetait aux pieds de la Prusse pour attacher celle-ci
 la coalition, et dgager le Hanovre. C'est  l'illustre nation
hollandaise  juger du cas qu'elle peut faire de la sincrit des
affections europennes  son gard.

[Note 4: C'est sur des pices authentiques que je fonde cette
assertion.]

C'taient l autant de sujets  rgler ultrieurement entre les cours
de Prusse et d'Angleterre. En attendant, il fallait tirer du trait de
Potsdam sa consquence essentielle, c'est--dire l'accession de la
Prusse  la coalition. Les Autrichiens et les Russes pressaient donc
le dpart de M. d'Haugwitz, et tandis qu'il faisait ses apprts,
l'empereur Alexandre se mit en route le 5 novembre, aprs dix jours
passs  Berlin, se dirigeant vers Weimar, pour y voir sa soeur la
grande-duchesse, princesse d'un haut mrite, qui vivait dans cette
ville, entoure des plus beaux gnies de l'Allemagne, heureuse de ce
noble commerce qu'elle tait digne de goter. La sparation des deux
monarques fut, comme leur premire rencontre aux portes de Berlin,
marque par des embrassements et des tmoignages d'amiti, qu'on
semblait, d'un ct au moins, vouloir rendre trs-ostensibles.
Alexandre partait pour l'arme, entour de l'intrt qui s'attache
ordinairement  un tel dpart. On saluait en lui un jeune hros, prt
 braver les plus grands prils pour le triomphe de la cause commune
des rois.

Pendant ce temps, M. de Laforest, ministre de France, Duroc, grand
marchal du palais imprial, taient totalement dlaisss. La cour
continuait  les traiter avec une froideur offensante. Bien que le
secret le plus profond et t promis, entre les Russes et les
Prussiens, relativement aux stipulations de Potsdam, les Russes, ne
pouvant contenir leur satisfaction, avaient laisse entendre  tout le
monde que la Prusse tait engage irrvocablement avec eux. Leur joie,
au surplus, en disait assez, et, jointe aux apprts militaires qui se
faisaient, au mouvement peu conforme  son ge que se donnait le vieux
duc de Brunswick, elle attestait le succs qu'avait obtenu la prsence
d'Alexandre  Potsdam. M. de Hardenberg, qui partageait avec M.
d'Haugwitz la direction des relations extrieures, ne se montrait
gure aux ngociateurs franais; mais M. d'Haugwitz les accueillait
plus frquemment. Interrog par eux sur l'importance qu'il fallait
attacher aux indiscrtions russes, il se dfendait de toutes les
suppositions rpandues dans le public. Il avouait un projet qui,
disait-il, ne devait avoir rien de nouveau pour eux, celui d'une
mdiation. Quand ils voulaient savoir si cette mdiation serait arme,
ce qui signifiait impose, il ludait, disant que les instances de sa
cour auprs de Napolon seraient proportionnes  l'urgence du moment.
Quand enfin ils demandaient quelles seraient les conditions de cette
mdiation, il rpondait qu'elles seraient justes, sages, conformes 
la gloire de la France, et qu'il en avait donn la meilleure preuve en
se chargeant lui-mme de les porter  Napolon. Il ne pouvait pas, la
premire fois qu'il allait visiter ce grand homme, s'exposer  en tre
brusquement repouss.

Tels furent les claircissements obtenus du cabinet de Berlin. La
seule chose qui ft vidente, c'est que la Silsie tait ouverte aux
Russes, en punition du passage de nos troupes sur le territoire
d'Anspach, et que le Hanovre allait tre occup par une arme
prussienne. Comme la France avait une garnison de 6 mille hommes dans
la place forte de Hameln, M. d'Haugwitz, sans dire si on ordonnerait
le sige de cette place, promettait les plus grands gards envers les
Franais, en ajoutant qu'il en esprait autant de leur part.

[En marge: Duroc quitte Berlin pour se rendre au quartier gnral de
Napolon.]

Le grand marchal Duroc ne voyant plus rien  faire  Berlin, en
partit pour le quartier gnral de Napolon.  cette poque, fin
d'octobre, commencement de novembre, Napolon, en ayant fini avec la
premire arme autrichienne, s'apprtait  fondre sur les Russes,
suivant le plan qu'il avait conu.

[En marge: tonnement de Napolon en apprenant ce qui se passe 
Berlin.]

Quand il apprit ce qui se passait  Berlin, il fut confondu
d'tonnement, car c'tait de trs-bonne foi, et en croyant au maintien
de l'ancien usage, qu'il avait ordonn de traverser les provinces
d'Anspach. Il ne pensait pas que l'irritation de la Prusse ft
sincre, et il tait convaincu qu'elle servait  couvrir les
faiblesses de cette cour envers la coalition. Mais rien de ce qu'il
pouvait supposer  ce sujet n'tait capable de l'branler; et il
montra en cette circonstance toute la grandeur de son caractre.

On connat dj le plan gnral de ses oprations. En prsence de
quatre attaques diriges contre l'empire franais, l'une au nord par
le Hanovre, la seconde au midi par la basse Italie, les deux autres 
l'orient par la Lombardie et la Bavire, il n'avait tenu compte que
des deux dernires. Laissant  Massna le soin de parer  celle de
Lombardie, et de contenir les archiducs pendant quelques semaines, il
s'tait rserv la plus importante, celle qui menaait la Bavire.
Profitant, comme on l'a vu, de la distance qui sparait les
Autrichiens des Russes, il avait, par une marche sans exemple,
envelopp les premiers, et les avait envoys prisonniers en France.
Maintenant il allait marcher sur les seconds et les culbuter sur
Vienne. Par ce mouvement l'Italie devait tre dgage, et les attaques
prpares au nord et au midi de l'Europe devenir d'insignifiantes
diversions.

[En marge: Rsolutions inspires  Napolon par les vnements de
Prusse.]

Cependant la Prusse pouvait apporter  ce plan de graves
perturbations, en se jetant par la Franconie ou la Bohme sur les
derrires de Napolon, pendant qu'il marcherait sur Vienne. Un gnral
ordinaire, sur la nouvelle de ce qui se passait  Berlin, se serait
arrt tout  coup, aurait rtrograd pour prendre une position plus
rapproche du Rhin, de manire  n'tre pas tourn, et aurait attendu
dans cette position,  la tte de ses forces runies, les consquences
du trait de Potsdam. Mais, en agissant ainsi, il rendait certains les
dangers qui n'taient que probables; il donnait aux deux armes russes
de Kutusof et d'Alexandre le temps d'oprer leur jonction, 
l'archiduc Charles le temps de passer de Lombardie en Bavire pour se
joindre aux Russes, aux Prussiens le temps et le courage de lui faire
des propositions inacceptables, et d'entrer en lice. Il pouvait en un
mois avoir sur les bras 120 mille Autrichiens, 100 mille Russes, 150
mille Prussiens, rassembls dans le haut Palatinat ou la Bavire, et
tre accabl par une masse de forces double des siennes. Persister
dans ses ides plus que jamais, c'est--dire marcher en avant,
refouler  une extrmit de l'Allemagne les principales armes de la
coalition, couter dans Vienne les plaintes de la Prusse, et lui
donner ses triomphes pour rponse: telle tait la dtermination la
plus sage, quoiqu'en apparence la plus tmraire. Ajoutons que ces
grandes rsolutions sont faites pour les grands hommes, que les hommes
ordinaires y succomberaient; que, de plus, elles exigent non-seulement
un gnie suprieur, mais une autorit absolue, car, pour tre en
mesure de s'avancer ou de rtrograder  propos, il faut tre le centre
de tous les mouvements, de toutes les informations, de toutes les
volonts, il faut tre gnral et chef d'empire, il faut tre Napolon
et empereur.

[En marge: Langage que tient Napolon  la Prusse aprs avoir arrt
ses rsolutions.]

Le langage de Napolon  la Prusse fut conforme  la rsolution qu'il
venait de prendre. Loin de prsenter des excuses pour la violation du
territoire d'Anspach, il se contenta d'en rfrer aux conventions
antrieures, disant que si ces conventions taient primes, il aurait
fallu l'en avertir; que, du reste, c'taient l de purs prtextes; que
ses ennemis, il le voyait bien, l'emportaient  Berlin; qu'il ne lui
convenait plus ds lors d'entrer en explications amicales avec un
prince pour lequel son amiti semblait n'avoir aucun prix; qu'il
laisserait au temps et aux vnements le soin de rpondre pour lui,
mais que sur un seul point il serait inflexible, celui de l'honneur;
que jamais ses aigles n'avaient souffert d'affront; qu'elles taient
dans l'une des places fortes du Hanovre, celle d'Hameln; que si on
voulait les en arracher, le gnral Barbou les dfendrait jusqu' la
dernire extrmit, et serait secouru avant d'avoir succomb; qu'avoir
toute l'Europe sur les bras n'tait pas pour la France une chose
nouvelle ou effrayante; que lui Napolon paratrait bientt, si on l'y
appelait, des bords du Danube sur les bords de l'Elbe, et ferait
repentir ses nouveaux ennemis, comme les anciens, d'avoir attent  la
dignit de son empire. Voici l'ordre donn au gnral Barbou, et
communiqu au gouvernement prussien.

  AU GNRAL DE DIVISION BARBOU:

                                               Augsbourg, 24 octobre.

     J'ignore ce qui se prpare, mais, quelle que soit la puissance
     dont les armes voudraient entrer en Hanovre, serait-ce mme une
     puissance qui ne m'et pas dclar la guerre, vous devrez vous y
     opposer. N'ayant point assez de forces pour rsister  une arme,
     enfermez-vous dans les forteresses, et ne laissez approcher
     personne sous le canon de ces forteresses. Je saurai venir au
     secours des troupes renfermes dans Hameln. Mes aigles n'ont
     jamais souffert d'affront. J'espre que les soldats que vous
     commandez seront dignes de leurs camarades, et sauront conserver
     l'honneur, la plus belle et la plus prcieuse proprit des
     nations.

     Vous ne devez rendre la place que sur un ordre de moi, qui vous
     soit port par un de mes aides de camp.

                                                           NAPOLON.

Napolon s'tait transport d'Ulm  Augsbourg, d'Augsbourg  Munich,
pour y faire ses dispositions de marche. Avant de le suivre dans cette
longue et immense valle du Danube, franchissant tous les obstacles
que lui opposaient l'hiver et l'ennemi, il faut jeter un instant les
yeux sur la Lombardie, o Massna tait charg de contenir les
Autrichiens, en attendant que Napolon et fait tomber leur position
sur l'Adige en s'avanant sur Vienne.

[En marge: vnements militaires en Italie.]

[En marge: Plan de conduite que Napolon avait prescrit  Massna.]

Napolon et Massna connaissaient profondment l'Italie, puisque tous
deux y avaient acquis leur gloire. Les instructions donnes pour cette
campagne taient dignes de l'un et l'autre. (Voir la carte n 31.)
Napolon avait d'abord pos en principe que cinquante mille Franais,
appuys sur un fleuve, n'avaient rien  craindre de quatre-vingt mille
ennemis quels qu'ils fussent; qu'en tout cas il leur demandait une
seule chose, c'tait de garder l'Adige jusqu' ce que, s'enfonant
dans la Bavire (laquelle forme le revers septentrional des Alpes,
comme la Lombardie en forme le revers mridional), il et dbord la
position des Autrichiens, et les et contraints  rtrograder; que
pour cela il fallait se tenir runis dans la partie suprieure du
fleuve, l'aile gauche aux Alpes, selon l'exemple qu'il avait toujours
donn, refouler les Autrichiens dans les montagnes s'ils se
prsentaient par les gorges du Tyrol, ou bien, s'ils passaient le bas
Adige, les laisser faire, se serrer seulement, et quand ils seraient
engags dans le pays marcageux du bas Adige et du P, de Legnago 
Venise, se jeter dans leur flanc, et les noyer dans les lagunes; qu'en
restant ainsi mass au pied des Alpes, on n'avait rien  craindre,
l'attaque vnt-elle du haut ou du bas; mais que si l'ennemi paraissait
renoncer  l'offensive, il fallait la prendre contre lui, enlever de
nuit le pont de Vrone sur l'Adige, et se porter aprs  l'attaque des
hauteurs de Caldiero. Les campagnes de Napolon offraient des modles
pour toutes les manires de se conduire sur cette partie du thtre de
la guerre.

[En marge: Premires oprations de Massna.]

[En marge: Enlvement du pont de Vrone.]

Massna n'tait pas homme  hsiter entre l'offensive et la dfensive.
Le premier systme de guerre convenait seul  son caractre et  son
esprit. Il tait arriv  ce degr de confiance, qu'avec cinquante
mille Franais il ne croyait pas tre condamn  garder la dfensive
devant quatre-vingt mille Autrichiens, mme commands par l'archiduc
Charles. En consquence, dans la nuit du 17 au 18 octobre, aprs avoir
reu la nouvelle des premiers mouvements de la grande arme, il
s'tait avanc en silence vers le pont du Chteau-Vieux, situ dans
l'intrieur de Vrone. Cette ville, comme on le sait, est divise par
l'Adige en deux portions. L'une appartenait aux Franais, l'autre aux
Autrichiens. Les ponts taient coups, et leurs abords dfendus par
des palissades et des murs. Aprs avoir fait sauter le mur qui
interdisait l'approche du pont du Chteau-Vieux, Massna, parvenu au
bord du fleuve, avait lanc de braves voltigeurs dans des bateaux, les
uns pour reconnatre si les piles du pont taient mines, les autres
pour se jeter sur la rive oppose. Certain que les piles n'taient pas
mines, il avait fait tablir une espce de passage avec des madriers,
puis, ayant franchi l'Adige, il avait combattu toute la journe du 18
avec les Autrichiens. Le secret, la vigueur, la promptitude de cette
attaque, avaient t dignes du premier lieutenant de Napolon dans les
campagnes d'Italie. Massna se trouvait par cette opration matre du
cours de l'Adige, pouvant au besoin oprer sur les deux rives, et
n'ayant gure  craindre d'tre surpris par un passage de vive force,
car il tait en mesure d'interrompre une pareille opration sur
quelque point qu'elle ft tente. Avant de prendre une offensive
prononce, et de se porter dfinitivement sur le territoire
autrichien, il voulait recevoir des bords du Danube des nouvelles qui
fussent dcisives.

[En marge: Passage de l'Adige par les Franais.]

Ces nouvelles arrivrent le 28 octobre, et remplirent l'arme d'Italie
de joie et d'mulation. Massna les fit annoncer  ses troupes au
bruit de l'artillerie, et rsolut de marcher tout de suite en avant.
Le lendemain, 29 octobre, il porta trois de ses divisions au del de
l'Adige, les divisions Gardanne, Duhesme et Molitor, culbuta les
Autrichiens, et s'tendit dans la plaine dite de Saint-Michel, entre
la place de Vrone et le camp retranch de Caldiero. Son projet tait
d'attaquer ce camp formidable, bien qu'il et devant lui une arme de
beaucoup suprieure en nombre, et appuye sur des positions que la
nature et l'art avaient rendues extrmement fortes. De son ct,
l'archiduc, inform des succs extraordinaires de la grande arme
franaise, prsumant qu'il serait bientt contraint de rtrograder
pour venir au secours de Vienne, ne croyait pas devoir cder le
terrain en vaincu. Il voulait remporter un avantage dcisif, qui lui
permt de se retirer tranquillement, et de prendre la route qui
conviendrait le mieux  la situation gnrale des coaliss.

Les deux adversaires allaient donc se heurter d'autant plus violemment
qu'ils se rencontraient avec une mme rsolution de combattre 
outrance.

[En marge: Bataille de Caldiero.]

Massna avait devant lui les derniers escarpements des Alpes du Tyrol,
venant s'effacer dans la plaine de Vrone, prs du village de
Caldiero.  sa gauche les hauteurs dites de Colognola taient
couvertes de retranchements rgulirement construits, et arms d'une
nombreuse artillerie. Au centre et en plaine se trouvait le village de
Caldiero, travers par la grande route de Lombardie, qui conduit par
le Frioul en Autriche. Sur ce point s'offrait l'obstacle des terrains
clos et btis, occups par une grande partie de l'infanterie
autrichienne. Enfin  sa droite Massna voyait s'tendre les bords
plats et marcageux de l'Adige, traverss en tous sens par des fosss
et des digues hrisss de canons. Ainsi  gauche des montagnes
retranches, au centre une grande route borde de constructions, 
droite des marcages et l'Adige, partout des ouvrages appropris au
sol, couverts d'artillerie, et 80 mille hommes pour les dfendre,
voil le camp retranch que Massna devait attaquer avec 50 mille
hommes. Rien n'tait capable d'intimider le hros de Rivoli, de Zurich
et de Gnes. Ds le 30 au matin, il s'avana en colonne sur la grande
route.  sa gauche, il chargea le gnral Molitor d'enlever avec sa
division les formidables hauteurs de Colognola; avec les divisions
Duhesme et Gardanne il se chargea lui-mme de l'attaque du centre, le
long de la grande route; et comme il jugeait que pour dloger un
ennemi suprieur en nombre et en position il fallait lui montrer un
danger srieux sur l'une de ses ailes, il donna mission au gnral
Verdier de se porter  l'extrme droite de l'arme franaise, d'y
passer l'Adige avec 10 mille hommes, de dborder l'aile gauche de
l'archiduc, et de fondre ensuite sur ses derrires. Si cette opration
tait bien excute, elle valait un tel dtachement; mais il tait
hasardeux de confier un passage de fleuve  un lieutenant, et ces 10
mille hommes, s'ils n'taient pas trs-bien employs  la droite,
allaient tre vivement regretts au centre.

 la naissance du jour, Massna, se portant sur l'ennemi avec vigueur,
le culbuta sur tous les points. Le gnral Molitor, l'un des officiers
les plus habiles et les plus fermes de l'arme, s'avana froidement
jusqu'au pied des hauteurs de Colognola, et en franchit les premiers
escarpements malgr un feu pouvantable. Tandis que le colonel Teste
les abordant  la tte du 5e de ligne tait prt  les gravir, le
comte de Bellegarde, sorti des redoutes avec toutes ses forces, se
prsenta pour accabler ce rgiment. Le gnral Molitor, apprciant
sur-le-champ la gravit du danger, fondit, sans compter les ennemis,
sur la colonne du gnral Bellegarde avec le 6e de ligne, seul
rgiment qu'il et sous la main. Il attaqua cette colonne si
violemment qu'il la surprit, et la contraignit  s'arrter. Pendant ce
temps, le colonel Teste tait entr dans l'une des redoutes, et y
avait arbor le drapeau du 5e dont un boulet emporta l'aigle. Mais les
Autrichiens, honteux de se voir arracher de telles positions par un si
petit nombre d'hommes, revinrent  la charge, et reprirent la redoute.
Les Franais sur ce point restrent en face des retranchements ennemis
sans pouvoir s'en emparer. C'tait miracle d'avoir autant os avec si
peu de monde, et sans essuyer de dfaite.

Au centre le prince Charles avait plac le gros de ses forces. Il
avait mis en tte une rserve de grenadiers, dans les rangs de
laquelle combattaient trois archiducs. Dj les gnraux Duhesme et
Gardanne, balayant la grande route, et enlevant l'un aprs l'autre les
enclos qui la bordaient, taient arrivs prs de Caldiero. L'archiduc
Charles choisit cet instant pour prendre l'offensive. Il repoussa les
assaillants, et marcha sur la route en colonne serre,  la tte de la
meilleure infanterie autrichienne. Cette colonne s'avanant toujours,
comme jadis celle de Fontenoy, dpassait dj les dtachements de
troupes franaises rpandus  droite et  gauche dans les enclos, et
pouvait venir s'emparer de Vago, qui tait pour les Franais ce que
Caldiero tait pour les Autrichiens, l'appui de leur centre. Mais
Massna tait accouru sur les lieux. Il rallia ses divisions, plaa
sur la route et en face de l'ennemi tout ce qu'il avait d'artillerie
disponible, ft mitrailler  bout portant les braves grenadiers
autrichiens, puis les fit charger  la baonnette, assaillir sur les
flancs, et aprs un combat acharn, dans lequel il fut sans cesse au
milieu du feu comme un simple soldat, il fora la colonne  se mettre
en retraite. Il la poussa au del de Caldiero, et gagna du terrain
jusqu' pntrer dans les premiers retranchements autrichiens. Si dans
ce moment le gnral Verdier, accomplissant sa mission, avait franchi
l'Adige, ou mme si Massna avait eu les 10 mille hommes inutilement
envoys  son extrme droite, il enlevait le formidable camp de
Caldiero. Mais le gnral Verdier, dirigeant mal son opration, avait
jet un de ses rgiments au del du fleuve, sans pouvoir le faire
appuyer, et avait chou compltement dans son projet de passage. La
nuit seule spara les combattants, et couvrit de ses ombres l'un des
champs de bataille les plus ensanglants du sicle.

[En marge: Retraite de l'archiduc Charles.]

Il fallait le caractre de Massna pour entreprendre et soutenir sans
chec une telle lutte. Les Autrichiens avaient perdu 3 mille hommes,
tus ou blesss; on leur avait fait 4,000 prisonniers. Les Franais,
en morts, blesss ou prisonniers, n'avaient pas perdu plus de 3 mille
hommes. On bivouaqua sur le champ de bataille, mls les uns avec les
autres au milieu d'une affreuse confusion. Mais dans la nuit
l'archiduc fit vacuer ses bagages et son artillerie, et le
lendemain, occupant les Franais au moyen d'une arrire-garde, il
commena son mouvement rtrograde. Un corps de 5 mille hommes,
command par le gnral Hillinger, fut sacrifi  l'intrt de sa
retraite. On l'avait fait descendre des hauteurs pour inquiter Vrone
sur les derrires de notre arme, pendant que l'archiduc se mettait en
marche. Le gnral Hillinger n'eut pas le temps de revenir de cette
dmonstration, peut-tre pousse trop loin, et fut pris avec tout son
corps. Ainsi, dans ces trois jours, Massna avait enlev  l'ennemi 11
ou 12 mille hommes, dont 8 mille faits prisonniers, et 3 mille laisss
hors de combat.

[En marge: Massna poursuit vivement les Autrichiens  travers le
Frioul.]

Sur-le-champ il entreprit de poursuivre l'archiduc, l'pe dans les
reins. Mais le prince autrichien avait pour lui les meilleurs soldats
de l'Autriche, au nombre de 70 mille hommes, son exprience, ses
talents, l'hiver, les fleuves dbords, dont il coupait les ponts en
se retirant. Massna ne pouvait se flatter de lui faire essuyer une
catastrophe; nanmoins il l'occupait assez en le suivant, pour ne pas
lui laisser la facilit de manoeuvrer  volont contre la grande
arme.

Cette autre partie du plan de Napolon s'accomplissait donc aussi
ponctuellement que la prcdente, car l'archiduc Charles, ramen vers
l'Autriche, tait oblig de battre en retraite, pour venir au secours
de la capitale menace.

[En marge: Marche de Napolon  travers la Bavire.]

[En marge: L'arme russe.]

[En marge: Le gnral Kutusof.]

[En marge: Les gnraux Bagration et Miloradovitch.]

Napolon n'avait pas perdu un instant  Munich pour arrter ses
dispositions. Il tait press de franchir l'Inn, de battre les
Russes, et de dconcerter les menes de Berlin par de nouveaux succs
aussi prompts que ceux d'Ulm. Le corps du gnral Kutusof, qu'il avait
devant lui, tait  peine de 50 mille hommes,  l'entre en campagne,
bien qu'il dt tre beaucoup plus nombreux d'aprs les promesses de la
Russie. De la Moravie  la Bavire, ce corps avait laiss en route 5
ou 6 mille tranards et malades, mais il avait t rejoint par le
dtachement autrichien de Kienmayer, chapp au dsastre d'Ulm avant
l'investissement de cette place. M. de Meerfeld avait ajout quelques
troupes  ce dtachement, et en avait pris le commandement. Le tout
ensemble pouvait s'lever  65 mille soldats environ, tant Russes
qu'Autrichiens. C'tait bien peu pour sauver la monarchie contre 150
mille Franais, dont 100 mille au moins marchaient en une seule masse.
Le gnral Kutusof commandait cette arme. C'tait un homme assez g,
priv de l'usage d'un oeil par suite d'une blessure  la tte, fort
gros, paresseux, dissolu, avide, mais intelligent, dli d'esprit
autant qu'il tait lourd de corps, heureux  la guerre, habile  la
cour, et assez capable de commander dans une situation o il fallait
de la prudence et de la bonne fortune. Ses lieutenants taient
mdiocres, sauf trois, le prince Bagration, les gnraux Doctoroff et
Miloradovitch. Le prince Bagration tait un Gorgien d'un courage
hroque, supplant par l'exprience  l'instruction premire qui lui
manquait, et toujours charg, soit  l'avant-garde, soit 
l'arrire-garde, du rle le plus difficile. Le gnral Doctoroff
tait un officier sage, modeste, instruit et ferme. Le gnral
Miloradovitch tait un Serbe, d'une valeur brillante, mais absolument
dpourvu de connaissances militaires, dsordonn dans ses moeurs,
runissant tous les vices de la civilisation  tous les vices de la
barbarie. Le caractre des soldats russes rpondait assez  celui de
leurs gnraux. Ils avaient une bravoure sauvage et mal dirige. Leur
artillerie tait lourde, leur cavalerie mdiocre. En tout, gnraux,
officiers, soldats, composaient une arme ignorante, mais
singulirement redoutable par son dvouement. Les troupes russes ont
depuis appris la guerre en la faisant contre nous, et ont commenc 
joindre le savoir au courage.

[En marge: Le gnral Kutusof opre sa retraite plus lentement qu'il
ne l'aurait voulu, afin de condescendre aux dsirs de l'empereur
d'Autriche.]

Le gnral Kutusof avait ignor jusqu'au dernier le dsastre d'Ulm,
car l'archiduc Ferdinand et le gnral Mack, la veille encore de leur
malheur, ne lui annonaient que des succs. La vrit ne fut connue
que par l'arrive du gnral Mack, qui vint en personne annoncer la
destruction de la principale arme autrichienne. Kutusof, dsesprant
alors avec raison de sauver Vienne, ne dissimula point  l'empereur
Franois, accouru au quartier gnral russe, qu'il fallait faire le
sacrifice de cette capitale. Il aurait voulu se tirer le plus tt
possible du pril qui le menaait lui-mme, en passant sur la rive
gauche du Danube, pour se runir aux rserves russes qui arrivaient
par la Bohme et la Moravie. Cependant l'empereur Franois et son
conseil tenaient  ne faire le sacrifice de Vienne qu' la dernire
extrmit, et se flattaient qu'en retardant la marche de Napolon par
tous les moyens que la guerre dfensive peut offrir, on donnerait le
temps  l'archiduc Charles de passer en Autriche, aux rserves russes
d'arriver sur le Danube, et d'oprer une jonction gnrale des forces
allies, pour livrer une bataille qui serait peut-tre le salut de la
capitale et de la monarchie. Le gnral Kutusof, se conformant aux
dsirs du principal alli de son matre, promit d'opposer aux Franais
toute rsistance qui n'irait pas jusqu' engager une action gnrale,
et rsolut, pour ralentir leur mouvement, de se servir de tous les
affluents du Danube, qui viennent des Alpes se prcipiter dans ce
grand fleuve. Il suffisait pour cela de couper les ponts, et de gner
par de fortes arrire-gardes les passages de vive force que
tenteraient les Franais, passages difficiles dans une saison o
toutes les eaux taient hautes, torrentueuses, et charges de glaons.

[En marge: Manire dont Napolon dispose sa marche  travers la valle
du Danube.]

[En marge: Ney charg de conqurir le Tyrol.]

[En marge: Les corps de Marmont et Bernadotte dirigs vers le pays de
Salzbourg, dans le double but d'appuyer Ney, et de flanquer la marche
de la grande arme.]

Napolon avait dispos sa marche de la manire suivante. Il tait
rduit  cheminer entre le Danube et la chane des Alpes, sur une
route resserre entre le fleuve et les montagnes. (Voir la carte n
31.) S'avancer avec une arme nombreuse sur cette route troite, tait
une difficult pour vivre et un danger pour marcher, car, outre
l'archiduc Charles, qui pouvait passer de Lombardie en Bavire et se
jeter dans notre flanc, il y avait en Tyrol 25 mille hommes environ
sous l'archiduc Jean. Napolon prit donc la sage prcaution de confier
au corps de Ney la conqute du Tyrol. Il prescrivit  ce marchal de
quitter Ulm, de remonter par Kempten, pour pntrer dans le Tyrol, de
manire  couper en deux les troupes dissmines dans cette longue
contre. Celles qui seraient  la droite du marchal Ney devaient tre
rejetes sur le Vorarlberg et le lac de Constance, o arrivait le
corps d'Augereau, aprs avoir travers toute la France de Brest 
Huningue. Ney, priv de la division Dupont, qui avait concouru avec
Murat  la poursuite de l'archiduc Ferdinand, tait rduit  10 mille
hommes environ. Mais Napolon, se confiant en sa vigueur, et dans les
14 mille hommes amens par Augereau, croyait que c'tait assez de
forces pour la tche qu'il avait  remplir. Le Tyrol ainsi occup, il
destinait Bernadotte  pntrer dans le pays de Salzbourg. Il
enjoignit  celui-ci de s'acheminer de Munich vers l'Inn, et d'aller
le franchir ou  Wasserbourg ou  Rosenheim. Le gnral Marmont devait
appuyer Bernadotte. Napolon s'assurait ainsi deux avantages, celui de
se couvrir entirement du ct des Alpes, et celui de se mnager la
possession du cours suprieur de l'Inn, ce qui empchait les
Austro-Russes d'en dfendre le cours infrieur contre le gros de notre
arme. Quant  lui, avec les corps des marchaux Davout, Soult et
Lannes, avec la rserve de cavalerie et la garde, il aborda de front
la grande barrire de l'Inn, dans l'intention de la franchir de
Mhldorf  Braunau. (Voir la carte n 15.) Murat avait ordre de partir
le 26 octobre, avec les dragons des gnraux Walther et Beaumont, la
grosse cavalerie du gnral d'Hautpoul, et un quipage de pont, pour
se porter directement sur Mhldorf, en suivant la grande route de
Munich par Hohenlinden, et en traversant ainsi les champs
immortaliss par Moreau. Le marchal Soult devait l'appuyer  une
marche en arrire. Le marchal Davout prit la route de gauche par
Freisingen, Dorfen et Neu-Oettingen. Lannes, qui avait contribu avec
Murat  la poursuite de l'archiduc Ferdinand, dut marcher plus 
gauche encore que Davout, par Landshut, Vilsbibourg et Braunau. Enfin
la division Dupont, qui s'tait fort engage dans la mme direction,
descendit le Danube pour aller s'emparer de Passau. Napolon, avec la
garde, suivit Murat et Soult sur la grande route de Munich.

Avant de quitter Augsbourg, Napolon y ordonna un systme de
prcautions dont on le verra toujours plus occup,  mesure que
l'chelle de ses oprations s'agrandira, et dans lequel il est demeur
sans pareil, par l'tendue de sa prvoyance et l'activit de ses
soins. Ce systme de prcautions avait pour but de crer sur sa ligne
d'opration des points d'appui qui lui servissent galement 
s'avancer ou  rtrograder, s'il tait rduit  ce dernier parti. Ces
points d'appui, outre l'avantage de prsenter une certaine force,
devaient avoir celui de contenir des approvisionnements immenses en
tout genre, fort utiles  une arme qui marche en avant,
indispensables  une arme qui se retire. Il choisit en Bavire, sur
le Lech, Augsbourg, qui offrait quelques moyens de dfense, et les
ressources propres  une grande population. Il y ordonna les travaux
ncessaires pour la mettre  l'abri d'un coup de main, et voulut qu'on
y runt des grains, des bestiaux, des draps, des souliers, des
munitions, et surtout des hpitaux. Il fit des commandes de draps et
de souliers  Nuremberg,  Ratisbonne,  Munich, en les payant, et en
exigeant une prompte excution, avec ordre de rassembler  Augsbourg
les objets confectionns. Augsbourg devenant le point principal de la
route de l'arme, tous les dtachements durent y passer pour se
pourvoir de ce dont ils manquaient. Ces prcautions prises, Napolon
se mit en route afin de suivre ses corps, qui le devanaient d'une ou
deux marches.

[En marge: Passage de l'Inn.]

[En marge: Occupation de Braunau.]

Les mouvements de son arme s'excutrent tels qu'il les avait tracs.
Le 26 octobre elle s'avanait tout entire vers l'Inn. Les
Austro-Russes n'avaient pas laiss subsister un seul pont. Mais
partout les soldats, se jetant dans des barques, et passant par gros
dtachements sous la mousqueterie et la mitraille, allaient faire
vacuer la rive oppose, et prparer le rtablissement des ponts,
rarement dtruits en entier par l'ennemi,  cause de la prcipitation
de sa retraite. Bernadotte, ne rencontrant que peu d'obstacles, passa
l'Inn le 28 octobre  Wasserbourg. Les marchaux Soult, Murat et
Davout le passrent  Mhldorf et  Neu-Oettingen. Lannes se dirigea
vers Braunau, et trouvant le pont coup, envoya un dtachement sur
l'autre rive, au moyen de quelques barques qu'on avait enleves. Ce
dtachement franchit le fleuve, et se prsenta aux portes de Braunau.
Quel fut l'tonnement de nos soldats en trouvant ouverte cette place
qui tait en parfait tat de dfense, arme compltement, et pourvue
de ressources considrables! On s'en empara sur-le-champ, et on
conclut d'un fait si trange que l'ennemi se retirait avec une
prcipitation qui tenait du dsordre.

Napolon, enchant d'une acquisition aussi importante, courut de sa
personne  Braunau, pour s'assurer lui-mme de la force de cette
place, et du parti qu'il en pourrait tirer. Aprs l'avoir vue, il
ordonna d'y transporter une grande portion des ressources qu'il
voulait d'abord runir  Augsbourg, la jugeant prfrable pour l'usage
auquel il la destinait. Il y laissa une garnison, et nomma pour la
commander son aide de camp Lauriston, qui tait revenu de la campagne
de mer faite auprs de l'amiral Villeneuve. Ce n'tait pas un simple
commandement de place qu'il lui dfrait, c'tait un gouvernement qui
comprenait tous les derrires de l'arme. Les blesss, les munitions,
les approvisionnements, les recrues qui arrivaient de France, les
prisonniers qu'on y envoyait, tout devait passer par Braunau, sous la
surveillance du gnral Lauriston.

[En marge: Caractre du pays situ entre l'Inn et la Traun.]

Du 29 au 30 octobre on avait travers l'Inn, dpass la Bavire, et
envahi la haute Autriche. On ne pesait plus sur des allis, mais sur
les tats hrditaires de la maison impriale. On marchait en avant,
couvert contre un mouvement des archiducs, par Bernadotte et Marmont 
Salzbourg, par Ney dans le Tyrol. Napolon, ne perdant pas un instant,
voulut de la ligne de l'Inn se porter sur celle de la Traun. (Voir les
cartes n{os} 14 et 31.) De l'Inn  la Traun, on a, comme toujours dans
cette contre, le Danube  gauche, les Alpes  droite. C'est un
magnifique pays, semblable  la Lombardie, plus svre seulement,
puisqu'il est au nord des Alpes au lieu d'tre au midi, et qui serait
uni comme une plaine, si une grande montagne, appele le Hausruck, ne
s'levait brusquement au milieu. Cette montagne est un pic, dtach
tout  fait des Alpes, et qui formerait une le si le pays tait
couvert par les eaux. Mais, le Hausruck dpass, on n'a plus devant
soi qu'une plaine ondule et boise, s'tendant jusqu'au bord de la
Traun, et nomme plaine de Wels. La Traun court, sur des graviers et
entre de beaux arbres, se jeter dans le Danube prs de Lintz, ville
capitale de la province, militairement aussi importante que la ville
d'Ulm, et pour ce motif hrisse, depuis nos grandes guerres, de
fortifications conues dans un nouveau systme.

Napolon dirigea Lannes par Efferding sur Lintz, les marchaux Davout
et Soult par la route de Ried et Lambach sur Wels, longeant le pied du
Hausruck. Murat les prcdait toujours avec sa cavalerie. La garde
suivait avec le quartier gnral. Cependant, craignant que la plaine
de Wels ne ft choisie par l'ennemi comme champ de bataille, Napolon
prescrivit  Marmont de laisser Bernadotte  Salzbourg, et de se
rabattre sur le gros de l'arme, en passant derrire le Hausruck, par
la route de Straswalchen et Wocklabruck sur Wels, de manire  donner
dans le flanc des Austro-Russes, s'ils voulaient s'arrter pour
combattre.

[En marge: Passage de la Traun.]

[En marge: Entre  Lintz.]

Le 1er de chasseurs les atteignit en avant de Ried, les chargea
vaillamment, et les culbuta. On marcha sur Lambach, qu'ils firent mine
de dfendre, uniquement pour se donner le temps de sauver leurs
bagages. Davout russit  les joindre, et eut avec eux un brillant
combat d'arrire-garde, mais nulle part on ne trouva les apprts d'une
bataille. L'ennemi se couvrit de la Traun en la passant  Wels. Nous
entrmes  Lintz sans coup frir. Quoique les Autrichiens se fussent
servis du Danube pour vacuer leurs principaux magasins, ils nous
laissaient encore de prcieuses ressources. Napolon vint tablir son
quartier gnral  Lintz le 5 novembre.

[En marge: Nouvelles dispositions de Napolon pour assurer sa marche.]

tabli dans cette ville, Napolon porta ses corps d'arme de la Traun
 l'Ens, ce qui tait facile, car le pays entre ces deux affluents du
Danube n'offrait aucune position dont l'ennemi pt tre tent de faire
usage. Ce pays prsente un plateau peu lev, travers de ravins,
couvert de bois, ayant deux escarpements, l'un en avant qu'il faut
gravir quand on a pass la Traun, l'autre en arrire qu'il faut
descendre quand on veut passer l'Ens. Ne l'ayant pas dfendu du ct
de la Traun, les Austro-Russes ne pouvaient songer  le dfendre du
ct de l'Ens, puisqu'ils auraient t partout domins. L'Ens fut donc
franchi sans obstacle.

Ayant son quartier gnral  Lintz et ses avant-gardes sur l'Ens,
Napolon fit des dispositions nouvelles pour la continuation de cette
marche offensive, excute, comme nous l'avons dit, sur une route
troite, entre le Danube et les Alpes. La difficult de s'avancer
ainsi en une longue colonne, dont la queue ne pouvait gure venir au
secours de la tte si on tait surpris par l'ennemi, avec le danger
toujours  craindre d'une attaque de flanc si les archiducs
quittaient subitement l'Italie pour se porter en Autriche, cette
difficult, accrue encore par la raret des vivres, dj dvors ou
dtruits par les Russes, commandait de grandes prcautions avant
d'arriver  Vienne.

[En marge: Danger d'une irruption des archiducs Charles et Jean 
travers les Alpes, dans le flanc de la grande arme franaise.]

Le plus grave inconvnient de cette marche tait certainement la
possibilit d'une apparition subite des archiducs. Les deux masses
belligrantes qui agissaient en Autriche et en Lombardie se
dirigeaient de l'ouest  l'est, l'une sous Napolon et Kutusof au nord
des Alpes, l'autre au midi sous Massna et l'archiduc Charles. (Voir
la carte n 31.) tait-il possible que l'archiduc Charles, se drobant
tout  coup  Massna, devant lequel il laisserait une simple
arrire-garde pour le tromper, se portt  travers les Alpes,
recueillt en passant son frre Jean avec le corps du Tyrol, et
pntrt en Bavire, soit pour se runir aux Austro-Russes, derrire
l'une des positions dfensives qu'on rencontre sur le Danube, soit
pour se jeter tout simplement dans le flanc de la grande arme
franaise? Quoique possible, cela n'tait gure probable. L'archiduc
Charles avait deux routes, la premire qui, par le Tyrol, par Vrone,
Trente, Inspruck, l'aurait conduit derrire l'Inn, la seconde, plus
loigne, qui, par la Carinthie et la Styrie, par Tarvis, Loben et
Lilienfeld, l'aurait conduit  la position connue de Saint-Polten, en
avant de Vienne. Quant  la premire, en supposant que l'archiduc se
ft dcid au moment mme de la capitulation de Mack, qui s'excuta le
20, qui ne fut connue  Vrone des Franais que le 28, qui ne put
l'tre avant le 25 ou le 26 des Autrichiens, en supposant qu'avant de
quitter l'Italie, l'archiduc ne voult pas livrer un combat pour
contenir l'arme franaise, il aurait eu du 25 au 28 pour traverser le
Tyrol et arriver sur l'Inn, que Napolon passait le 28 et le 29. Il
avait videmment trop peu de temps pour une telle marche. Quant  la
route de Styrie, qu'il et pu prendre aprs la bataille de Caldiero,
il aurait eu  traverser le Frioul, la Carinthie, la Styrie, et 
faire cent lieues dans les Alpes, du 30 octobre, jour de la bataille
de Caldiero, au 6 ou 7 novembre, jour o Napolon avait franchi l'Ens
pour se porter au del. Le temps lui aurait encore manqu pour une
telle opration. Si l'archiduc Charles ne pouvait pas devancer
Napolon sur l'une des positions dfensives du Danube, pour lui
opposer 150 mille Autrichiens et Russes runis, il pouvait sans le
devancer, en se laissant devancer au contraire, traverser la chane
des Alpes pour essayer une attaque de flanc contre la grande arme.
Sans doute avec des soldats habitus  vaincre, prpars aux
entreprises audacieuses, capables de se faire jour partout, il aurait
pu essayer une pareille tentative, et apporter un trouble subit et
grave dans la marche de Napolon, peut-tre mme changer la face des
vnements, mais en courant lui-mme la chance d'tre enferm entre
deux armes, celle de Massna et celle de Napolon, ainsi qu'il arriva
jadis  Souwarow dans le Saint-Gothard. C'tait l une rsolution des
plus hasardeuses, et on ne prend pas de ces rsolutions quand on a
dans les mains une arme qui est la dernire ressource d'une
monarchie.

[En marge: Position de Saint-Polten en avant de Vienne. Prcautions de
Napolon pour en approcher.]

[En marge: Le corps de Marmont envoy  Loben.]

[En marge: Le corps du marchal Davout envoy par Saint-Gaming 
Lilienfeld.]

[En marge: Le corps du marchal Bernadotte ramen vers le centre de
l'arme.]

Napolon se conduisit nanmoins comme si une telle rsolution avait
t probable. La seule position que l'ennemi pt occuper pour couvrir
Vienne, soit que l'arme de Kutusof y ft seule, soit que les
archiducs y fussent avec elle, tait celle de Saint-Polten. Cette
position est fort connue. (Voir les cartes n{os} 31 et 32.) Les Alpes
de Styrie poussant le Danube au nord, de Mlk  Krems, projettent un
contre-fort qu'on appelle le Kahlenberg, et qui vient expirer au bord
mme du fleuve, au point de n'y presque pas laisser de place pour une
route. Le Kahlenberg couvrant de sa masse la ville de Vienne, il faut
le traverser dans son paisseur pour arriver  cette capitale. En
avant de ce contre-fort,  mi-cte, se trouve une position assez
tendue, qui a reu le nom d'un gros bourg plac dans le voisinage,
celui de Saint-Polten, et sur laquelle une arme autrichienne en
retraite pourrait livrer avec avantage une bataille dfensive. De la
grande route d'Italie  Vienne, se dtache un embranchement, qui, par
Lilienfeld, vient aboutir prs de Saint-Polten, et qui aurait pu y
amener les archiducs. Un vaste pont en bois sur le Danube, celui de
Krems, mettait cette position en communication avec les deux rives du
fleuve, et aurait permis aux rserves russes et autrichiennes d'y
accourir par la Bohme. C'tait l par consquent que Napolon devait
rencontrer une runion gnrale des forces coalises, si une telle
runion de forces tait possible en avant de Vienne. Il prit donc, en
approchant de ce point, les prcautions qu'on pouvait attendre d'un
gnral qui a runi plus qu'aucun des capitaines connus le calcul 
l'audace. Ayant  sa droite le corps du gnral Marmont, il rsolut de
l'envoyer  Loben par une route carrossable, laquelle va de Lintz 
Loben,  travers la Styrie. Le gnral Marmont, s'il apprenait
l'approche des archiducs, devait se replier sur la grande arme et en
devenir l'extrme droite, ou bien, si les archiducs passaient
directement du Frioul en Hongrie, s'tablir  Loben mme, afin de
donner la main  Massna. Il y avait entre cette route que Marmont
allait prendre, et la grande route du Danube qui suivait le gros de
l'arme, un chemin de montagnes, qui, par Waidhofen et Saint-Gaming,
venait tomber sur Lilienfeld, au del de la position de Saint-Polten,
et fournissait ainsi le moyen de la tourner. Napolon y dirigea le
corps du marchal Davout. Le corps de Bernadotte n'tait plus
ncessaire  Salzbourg depuis que Ney occupait le Tyrol. Napolon lui
enjoignit de se rapprocher du centre de l'arme, en acheminant les
Bavarois vers le corps de Ney, ce qui devait plaire fort  ces
derniers, toujours trs-ambitieux de possder le Tyrol. Il se rserva
pour aborder directement la position de Saint-Polten les corps des
marchaux Soult, Lannes, Bernadotte, plus la cavalerie de Murat et la
garde, ce qui suffisait, le corps de Davout tant envoy pour tourner
cette position.

[En marge: Les divisions Dupont et Gazan runies sur la gauche du
Danube sous le commandement du marchal Mortier.]

[En marge: Cration d'une flottille sur le Danube, pour lier les
colonnes places sur l'une et l'autre rive.]

Napolon ne s'en tint pas l, et voulut prendre quelques prcautions
sur la rive gauche du Danube. Jusqu'alors il n'avait march que par la
rive droite en ngligeant la rive gauche. On parlait cependant d'un
rassemblement en Bohme, form par l'archiduc Ferdinand, sorti d'Ulm
avec quelques mille chevaux. On parlait aussi de l'approche de la
seconde arme russe, conduite en Moravie par Alexandre. Il fallait
donc se garder galement de ce ct. Napolon, qui avait port 
Passau la division Dupont, lui enjoignit de s'avancer par la rive
gauche du Danube, en se tenant toujours  la hauteur de l'arme, et en
envoyant des reconnaissances sur les routes de Bohme, pour s'informer
de ce qui s'y passait. Les Hollandais qui avaient quitt Marmont
durent se joindre  la division Dupont. Ne jugeant pas que ce ft
assez, Napolon dtacha la division Gazan du corps de Lannes, et la
fit marcher avec la division Dupont sur la rive gauche. Il les plaa
l'une et l'autre sous le commandement du marchal Mortier, et pour ne
pas les laisser isoles de la grande arme qui continuait  occuper la
rive droite, il imagina de former avec les bateaux recueillis sur
l'Inn, la Traun, l'Ens, le Danube, une nombreuse flottille qu'il
chargea de vivres, de munitions, de tous les hommes fatigus, et qui,
descendant le Danube avec l'arme, pouvant en une heure jeter  droite
ou  gauche dix mille hommes, liait les deux rives, et servait  la
fois de moyen de communication et de transport. Il mit  la tte de
cette flottille le capitaine Lostanges, officier des marins de la
garde.

C'est par un tel ensemble de prcautions que Napolon pourvut 
l'inconvnient de cette marche offensive, excute sur une route
troite et longue, entre les Alpes et le Danube. Il avait ainsi sur
le sommet des Alpes le corps de Marmont,  moiti de leur hauteur le
corps de Davout,  leur pied, le long du Danube, les corps de Soult,
Lannes, Bernadotte, la garde, la cavalerie de Murat, sur l'autre ct
du Danube, le corps de Mortier, et enfin une flottille pour lier tout
ce qui marchait sur les deux rives du fleuve, et pour porter tout ce
qui tait difficile  traner aprs soi. C'est dans cet appareil
imposant qu'il s'approcha de Vienne.

[En marge: Arrive de M. de Giulay  Lintz pour proposer un
armistice.]

[En marge: Napolon refuse d'couter toute proposition d'armistice qui
ne serait pas suivie d'une srieuse ngociation de paix.]

Au moment o on allait quitter Lintz, il arriva au quartier gnral un
missaire de l'empereur d'Allemagne. C'tait le gnral Giulay, l'un
des officiers pris  Ulm, relch depuis, et qui, ayant entendu
Napolon parler de ses dispositions pacifiques, en avait inform son
matre de manire  lui faire quelque impression. En consquence
l'empereur Franois l'envoyait pour proposer un armistice. Le gnral
Giulay ne s'expliquait pas clairement, mais il tait vident qu'il
voulait que Napolon s'arrtt avant d'entrer  Vienne, et nanmoins
il n'offrait en retour aucune garantie d'une paix prochaine et
acceptable. Napolon consentait bien  traiter de la paix
sur-le-champ, avec un plnipotentiaire suffisamment accrdit, et
autoris  consentir les sacrifices ncessaires; mais accorder un
armistice sans garantie d'obtenir ce qui lui tait d pour
ddommagement de la guerre, c'tait donner  la seconde arme russe le
temps de rejoindre la premire, et aux archiducs le temps de se runir
aux Russes sous les murs de Vienne. Napolon n'tait pas homme 
commettre une telle faute. Il dclara donc qu'il s'arrterait aux
portes mmes de Vienne, et ne les franchirait pas, si on venait  lui
avec des propositions de paix sincres, mais qu'autrement il
marcherait droit  son but, qui tait la capitale de l'empire. M. de
Giulay allguait la ncessit de s'entendre avec l'empereur Alexandre,
avant de fixer des conditions acceptables par toutes les puissances
belligrantes. Napolon rpondit que l'empereur Franois, qui tait en
pril, aurait tort de subordonner ses rsolutions  l'empereur
Alexandre, qui n'y tait pas; qu'il devait songer au salut de sa
monarchie, et pour cela s'arranger avec la France, en laissant 
l'arme franaise le soin de ramener les Russes chez eux. Napolon ne
s'tait pas expliqu sur les conditions propres  le satisfaire,
nanmoins tout le monde savait qu'il dsirait les tats vnitiens. Ces
tats formaient le complment de l'Italie; il n'aurait pas provoqu la
guerre pour les acqurir; mais la guerre ayant t suscite par
l'Autriche, il tait naturel qu'il prtendt  ce lgitime prix de ses
victoires. Il remit du reste  M. de Giulay une lettre, douce et
polie, pour l'empereur Franois, suffisamment claire toutefois quant
aux conditions de la paix.

[En marge: Visite de l'lecteur de Bavire  Napolon.]

Avant de partir, Napolon reut aussi l'lecteur de Bavire, qui, n
ayant pu le joindre  Munich, venait lui exprimer  Lintz sa
reconnaissance, son admiration, sa joie, et surtout ses esprances
d'agrandissement.

[En marge: Combat d'Amstetten.]

Napolon n'tait rest  Lintz que trois jours, c'est--dire le temps
exactement ncessaire pour donner ses ordres. Mais ses corps n'avaient
pas cess de marcher, car, aprs avoir pass l'Inn les 28 et 29
octobre, la Traun le 31, l'Ens les 4 et 5 novembre, ils s'avanaient
ce mme jour sur Amstetten et Saint-Polten.  Amstetten les Russes
voulurent livrer un combat d'arrire-garde, pour se mnager le temps
de sauver leurs bagages. La grande route de Vienne traversait une
fort de sapins. Les Russes prirent position dans une claircie de la
fort, qui laissait un certain espace libre  droite et  gauche de la
route. Au milieu de cet espace, et en avant, se trouvait l'artillerie
des Russes appuye par leur cavalerie: en arrire et adosse au bois,
leur meilleure infanterie. Murat et Lannes, en dbouchant avec les
dragons et les grenadiers Oudinot, aperurent ces dispositions.
C'tait la premire fois qu'ils rencontraient les Russes, et ils
taient presss de leur apprendre comment se battaient les Franais.
Ils lancrent les dragons et les chasseurs au galop sur la grande
route, pour enlever l'artillerie et la cavalerie ennemies. Nos braves
cavaliers, malgr la mitraille, eurent bientt pris les pices, sabr
la cavalerie russe, et nettoy le terrain. Mais il fallait enfoncer
l'infanterie adosse aux bois de sapins. Les grenadiers Oudinot se
chargrent de cette tche. Aprs un feu de mousqueterie extrmement
vif, ils marchrent la baonnette en avant sur les Russes. Ceux-ci,
dployant une rare bravoure, se battirent corps  corps, et
profitrent longtemps de l'paisseur du bois pour rsister. Enfin nos
grenadiers les forcrent dans cette position, et les mirent en fuite,
aprs leur avoir tu, bless ou pris un millier d'hommes.

[En marge: Lannes et Murat arrivs  Saint-Polten y trouvent l'ennemi
en bataille.]

[En marge: Ils se dcident  attendre l'Empereur avant de rien
entreprendre.]

Murat et Lannes, cheminant ensemble, le premier avec sa cavalerie
toujours en haleine, quoique accable de fatigue, le second avec ses
redoutables grenadiers, continurent la poursuite de l'ennemi les 6, 7
et 8 novembre, sans pouvoir le joindre nulle part. Les Russes,
crivait Lannes  Napolon, fuient encore plus vite que nous ne les
poursuivons; ces misrables ne s'arrteront pas une fois pour
combattre.--Arrivs le 8 devant Saint-Polten, Lannes et Murat les
trouvrent en bataille, faisant bonne contenance, comme s'ils avaient
voulu engager une affaire srieuse. Malgr leur ardeur, les deux chefs
de notre avant-garde n'osrent se permettre de hasarder une bataille
sans l'Empereur. D'ailleurs ils n'avaient pas de moyens suffisants
pour la livrer. On resta en prsence toute la journe du 8. On tait
prs de la belle abbaye de Mlk. Cette riche abbaye, place sur la
rive escarpe du Danube, et dominant le large lit du fleuve de ses
dmes magnifiques, prsente l'un des plus beaux aspects du monde. On
la rservait pour en faire le quartier gnral de l'Empereur. Elle
renfermait d'abondantes ressources, surtout pour les malades et les
blesss.

[En marge: Les Russes passent le Danube  Krems pour se retirer par la
rive gauche vers leur grande arme.]

Murat fut log au chteau de Mittrau, chez un comte de Montecuculli.
L divers avis lui apprirent que les Russes n'avaient pas l'intention
de tenir  Saint-Polten. Effectivement, ils venaient de prendre une
rsolution importante. Aprs avoir ralenti la marche des Franais,
soit en coupant les ponts, soit en livrant des combats
d'arrire-garde, et avoir accd aux dsirs de l'empereur d'Autriche,
qui voulait que l'on disputt le plus longtemps possible la grande
route de Vienne, les Russes crurent en avoir fait assez, et songrent
 leur propre sret. Ils repassrent le Danube  Krems,  l'endroit
o ce fleuve, terminant son coude au nord, reprend sa direction 
l'est. (Voir la carte n 32.) Le motif qui les dcida surtout 
prendre cette dtermination fut la nouvelle qu'une partie de l'arme
franaise avait pass sur la rive gauche du Danube. Ils pouvaient
craindre, en effet, que Napolon, par une manoeuvre imprvue, portant
le gros de ses forces sur la rive gauche, ne les coupt de la Bohme
et de la Moravie. En consquence, ils franchirent le Danube  Krems,
et en brlrent le pont aprs l'avoir pass. Les ouvrages qui auraient
permis de le dfendre, et de s'en assurer la possession exclusive,
tant  peine bauchs, il n'y avait d'autre ressource que de le
dtruire. Ils oprrent leur passage dans la journe du 9, laissant
dans tout l'archiduch d'Autriche d'horribles traces de leur prsence.
Ils pillaient, ravageaient, tuaient mme, se conduisaient enfin en
vrais barbares,  tel point que les Franais taient presque
considrs comme des librateurs par les gens du pays. Leur conduite
surtout envers les troupes autrichiennes n'tait rien moins
qu'amicale. Ils les traitaient avec une extrme arrogance, affectant
de leur imputer les revers de cette campagne. Le langage des officiers
et des gnraux russes tait  cet gard d'une hauteur blessante, et
nullement mrite, car si les Autrichiens montraient moins de fermet
que les fantassins russes, ils leur taient suprieurs sous tous les
autres rapports.

Les Autrichiens, vivant fort mal avec les Russes, s'en sparrent,
pour aller concourir  la dfense des ponts de Vienne, et M. de
Meerfeld, avec son corps, se retira par la route de Steyer sur Loben.
Il marcha suivi par le gnral Marmont sur la route de Waidhofen 
Loben, et par le marchal Davout sur celle de Saint-Gaming 
Lilienfeld. Le chemin direct de Vienne se trouvait donc ouvert aux
Franais, et ils n'avaient que deux marches  faire pour se trouver
aux portes de cette capitale, sans avoir devant eux aucun ennemi qui
pt leur en disputer l'entre.

[En marge: Marche prcipite de Murat sur Vienne.]

La tentation devait tre grande pour Murat. Il tait difficile qu'il
rsistt au dsir de se jeter en avant, et d'aller montrer  la
capitale de l'Autriche sa personne, toujours la plus apparente dans
les revues comme dans les dangers. Jamais une arme venue de
l'Occident n'avait pntr dans cette mtropole de l'empire
germanique. Moreau en 1800, le gnral Bonaparte en 1797, avaient
sign des armistices au moment d'y arriver. Les Turcs seuls taient
parvenus au pied de ses murs sans les franchir. Murat ne rsista pas 
cette tentation, et le 10 et le 11 marcha sur Vienne, en pressant les
marchaux Soult et Lannes de le suivre. Toutefois il se garda d'y
entrer, et s'arrta  Burkersdorf, dans le dfil montagneux du
Kahlenberg,  deux lieues de Vienne.

C'tait une prcipitation inutile, et mme dangereuse. Un changement
aussi imprvu que celui qui venait de se rvler dans la marche de
l'ennemi valait la peine qu'on s'arrtt pour attendre les ordres de
l'Empereur. D'ailleurs on devanait trop le corps du marchal Mortier,
ainsi que la flottille destine  tenir ce corps en communication avec
l'arme, et on courait  l'aveugle, entre les Russes passs de l'autre
ct du Danube, et les Autrichiens rejets dans les montagnes.

[En marge: Danger du corps de Mortier sur la rive gauche du Danube.]

Dans cet instant, en effet, une chauffoure menaait le marchal
Mortier, plac sur la rive gauche du Danube, en arrivant prs de
Stein, en prsence des Russes qui avaient franchi le fleuve  Krems.
Le danger du marchal Mortier n'tait pas prcisment imputable 
Murat, bien que celui-ci et contribu  l'amener et  l'aggraver par
son mouvement prcipit sur Vienne, mais  une ngligence qu'on ne
rencontre presque jamais dans les oprations diriges par Napolon, et
qui pourtant se rencontra cette fois, car il y a des lacunes mme dans
la vigilance la plus soutenue et la plus infatigable.

Partag entre mille soins, Napolon avait manqu  l'une de ses
habitudes les plus invariables, qui consistait  s'assurer toujours de
l'excution de ses ordres aprs les avoir donns. Il avait prescrit
d'une manire gnrale la runion en un seul corps des divisions
Gazan, Dupont et Dumonceau, la formation d'une flottille sous le
capitaine Lostanges, pour lier les colonnes qui marchaient sur la rive
gauche avec celles qui marchaient sur la rive droite, et il avait trop
compt sur ses lieutenants pour faire concorder toutes ces choses.
Murat s'tait avanc trop vite; Mortier, soit qu'il ft entran par
le mouvement de Murat, soit qu'il n'et pas trac des instructions
assez prcises au gnral Dupont, avait laiss l'intervalle d'une
marche entre la division Gazan qu'il avait avec lui, et les divisions
Dupont et Dumonceau qui devaient le joindre. La flottille, difficile 
runir, tait reste fort en arrire.

Napolon cependant, prompt  remarquer ces inexactitudes, courut 
Mlk, et devinant, sans le connatre encore, le danger du marchal
Mortier, arrta le corps du marchal Soult, que Murat avait voulu
attirer  sa suite, et envoya des aides de camp  Murat et  Lannes
pour ralentir leur mouvement. Il craignait non-seulement ce qui
pouvait arriver au corps jet sur la rive gauche du Danube, mais ce
qui pouvait arriver  l'avant-garde elle-mme imprudemment engage
dans les dfils du Kahlenberg.

[Illustration: LE MARCHAL MORTIER AU COMBAT DE DIRNSTEIN.]

[En marge: Les Russes forment le projet d'accabler Mortier.]

Nulle part les fautes ne sont aussitt punies qu' la guerre, car
nulle part les causes et les effets ne s'enchanent aussi rapidement.
Les Russes, guids sur le sol de l'Autriche par un officier
d'tat-major autrichien du premier mrite, le gnral Schmidt,
s'aperurent bien vite de l'existence d'une division franaise isole
sur la rive gauche du Danube, et rsolurent de l'accabler. Rassurs
par la destruction du pont de Krems, qui empchait l'arme franaise
de venir au secours de la division compromise, ne dcouvrant pas une
masse de bateaux qui pt suppler au pont, ils s'arrtrent pour se
procurer un triomphe qui leur semblait facile. La division Gazan
comptait  peine 5 mille hommes; les Russes taient encore prs de 40
mille depuis la sparation des Autrichiens. Le sol se prtait  leurs
projets. Le Danube sur ce point coule entre des rives escarpes,
resserr par les montagnes de la Bohme, d'une part, et par les Alpes
de Styrie, de l'autre. De Dirnstein  Stein et  Krems, la route de la
rive gauche, troite, taille souvent dans le roc, est enferme entre
le fleuve et les montagnes qui la dominent. Les charrois y sont
difficiles. Aussi le marchal Mortier, qui la parcourait avec la
division Gazan, avait-il plac sur des bateaux la seule batterie dont
il pt disposer. Les chevaux, conduits  la main, suivaient la
division haut le pied.

[En marge: Combat de Dirnstein.]

Le 11 novembre, pendant que Murat sur la rive droite courait jusqu'aux
portes de Vienne, Mortier sur la rive gauche avait franchi Dirnstein,
lieu o se trouvent les ruines du chteau dans lequel Richard Coeur de
Lion fut retenu prisonnier.  ce point de Dirnstein, les hauteurs
s'loignent un peu, et laissent un espace entre leur pied et le
fleuve. La route traverse cet espace, tantt encaisse dans le sol,
tantt leve au-dessus par une chausse. La division franaise,
engage sur cette route, aperut la fume du pont de Krems qui brlait
encore. Bientt elle reconnut les Russes, et se douta qu'ils avaient
pass le Danube sur ce pont. Sans trop se rendre compte de ce qu'elle
avait devant elle, par l'ardeur commune qui entranait toute l'arme,
elle ne songea qu' pousser en avant, et  combattre. Mortier en
donna l'ordre, qui fut excut sur-le-champ. Un officier d'artillerie,
depuis gnral Fabvier, qui commandait la batterie attache  la
division Gazan, fit dbarquer ses pices, et les mit en position. Les
Russes se portrent en masse serre sur la division franaise. Le feu
de l'artillerie causa dans leurs rangs de cruels ravages. Ils se
jetrent sur les canons pour les enlever. L'infanterie des 100e et
103e rgiments de ligne les dfendit avec une extrme vigueur. Il
s'engagea, dans cette route troite, un combat corps  corps des plus
acharns. Les canons furent pris, et repris immdiatement.  peine
arrachs aux Russes, on les tira sur eux presque  bout portant, avec
un effet horriblement meurtrier. Les Franais, posts sur les moindres
accidents de terrain, faisaient un feu de tirailleurs qui n'tait pas
moins redoutable que celui de leur artillerie. On se battit sur ce
point une demi-journe, et  en juger d'aprs les blesss trouvs le
lendemain, l'ennemi essuya de grandes pertes. On lui enleva 1,500
prisonniers. Enfin on resta matre du terrain, et on crut pouvoir s'y
reposer.

[En marge: Extrme pril de la division Gazan; noble conduite de cette
division et du marchal Mortier qui la commande.]

[En marge: La division Dupont, arrive en toute hte, sauve la
division Gazan.]

On s'tait avanc en combattant jusqu' Stein. Le 4e lger, rpandu
sur les hauteurs qui dominent le lit du fleuve, y entretenait un feu
de tirailleurs trs-nourri, et qui d'instant en instant devenait plus
vif. Bientt on s'en expliqua la cause, qu'on avait d'abord peine 
saisir. Les Russes avaient tourn les hauteurs. Avec deux colonnes
formant une masse de 12  15 mille hommes, ils taient descendus sur
les derrires de la division Gazan, et ils taient entrs 
Dirnstein, que cette division avait travers le matin. On tait donc
envelopp, et spar de la division Dupont, qui avait t laisse 
une marche en arrire. Il ne paraissait aucune portion de la flottille
sur le Danube, et par consquent il restait bien peu d'esprance de se
sauver. La nuit approchait; la situation tait affreuse, et on ne
doutait pas d'avoir sur les bras une arme entire. Dans cette
extrmit vidente  tous les yeux, il ne vint  l'esprit de personne,
officiers ou soldats, de capituler. Mourir tous jusqu'au dernier,
plutt que de se rendre, fut la seule alternative qui se prsenta 
ces braves gens, tant tait hroque l'esprit qui animait cette arme!
Le marchal Mortier pensait comme ses soldats, et, comme eux, il tait
rsolu  mourir plutt qu' livrer aux Russes son pe de marchal. Il
ordonna donc de marcher en colonne serre, et de se faire jour  la
baonnette, en rtrogradant sur Dirnstein, o l'on devait tre rejoint
par la division Dupont. Il tait nuit. On recommena dans l'obscurit
le combat qu'on avait livr le matin contre les Russes, mais en sens
contraire. On lutta encore corps  corps sur cette route troite, les
hommes tant tellement rapprochs qu'ils se prenaient souvent  la
gorge. On gagna du terrain vers Dirnstein en combattant de la sorte.
Cependant, aprs avoir enfonc plusieurs masses d'ennemis, on
dsesprait d'arriver au but, et de se rouvrir une route qui se
refermait sans cesse. Quelques officiers de Mortier n'entrevoyant plus
de salut, lui proposaient de s'embarquer seul, et de soustraire au
moins sa personne aux Russes, pour ne pas leur laisser un aussi beau
trophe qu'un marchal de France.--Non, rpondit l'illustre marchal,
on ne se spare pas d'aussi braves gens. On se sauve ou on prit avec
eux.--Il tait l l'pe  la main, combattant  la tte de ses
grenadiers, et livrant des assauts rpts pour rentrer  Dirnstein,
lorsque tout  coup on entendit sur les derrires de Dirnstein un feu
des plus violents. L'esprance renaquit aussitt, car, d'aprs toutes
les probabilits, ce devait tre la division Dupont qui arrivait. En
effet, cette brave division, qui avait march toute la journe, avait
appris en avanant la dangereuse position du marchal Mortier, et elle
accourait  son secours. Le gnral Marchand, avec le 9e lger,
soutenu des 96e et 32e rgiments de ligne, les mmes qui avaient
figur  Haslach, s'enfona dans cette gorge. Les uns poussaient
directement vers Dirnstein en suivant la grande route, les autres
remontaient les ravins qui descendaient des montagnes, pour y refouler
les Russes. Un combat, tout aussi acharn que celui que livraient en
cet instant les soldats de la division Gazan, s'engagea dans ces
dfils. Enfin le 9e lger pntra jusqu' Dirnstein, tandis que le
marchal Mortier y entrait par le ct oppos. Les deux colonnes se
rejoignirent, et se reconnurent  la lueur du feu. Les soldats
s'embrassrent, pleins de joie d'chapper  un tel dsastre.

Les pertes taient cruelles des deux cts, mais la gloire n'tait pas
gale, car 5 mille Franais avaient rsist  plus de trente mille
Russes, et avaient sauv leur drapeau en se faisant jour. Ce sont l
des exemples qu'il faut  jamais recommander  une nation. Des
soldats qui sont rsolus  mourir peuvent toujours sauver leur
honneur, et russissent souvent  sauver leur libert et leur vie.

Le marchal Mortier retrouva dans Dirnstein les 1500 prisonniers qu'il
avait faits le matin. Les Russes perdirent, en morts, blesss ou
prisonniers, 4 mille hommes environ. Dans le nombre tait le colonel
Schmidt. Les ennemis ne pouvaient pas prouver une perte plus
sensible, et ils eurent bientt  la regretter amrement. Les Franais
comptrent 3 mille hommes hors de combat, tant morts que blesss. La
division Gazan avait vu succomber la moiti de son effectif.

[En marge: Dure rprimande adresse par Napolon  Murat,  l'occasion
du danger couru par Mortier.]

Quand Napolon, qui tait  Mlk, apprit l'issue de cette rencontre,
il fut rassur, car il avait craint la destruction entire de la
division Gazan. Il fut ravi de la conduite du marchal Mortier et de
ses soldats, et envoya les plus clatantes rcompenses aux deux
divisions Gazan et Dupont. Il les rappela sur la rive droite du
Danube, afin de leur donner le temps de panser leurs plaies, et
destina Bernadotte  les remplacer sur la rive gauche. Mais il s'en
prit  Murat du dcousu qui avait rgn dans la marche gnrale des
diverses colonnes de l'arme. Le caractre de Napolon tait
indulgent, son esprit svre. Il prfrait  la bravoure brillante la
bravoure simple, solide, rflchie, quoiqu'il les employt toutes,
telles que la nature les lui prsentait dans ses armes. Il tait
ordinairement rigoureux pour Murat, dont il n'aimait pas la lgret,
l'ostentation, l'ambition inquite, tout en rendant justice  son
excellent coeur et  son clatant courage. Il lui adressa une lettre
cruelle, et pas assez mrite.--Mon cousin, lui crivait-il, je ne
puis approuver votre manire de marcher. Vous allez comme un tourdi,
et vous ne pesez pas les ordres que je vous fais donner. Les Russes,
au lieu de couvrir Vienne, ont repass le Danube  Krems. Cette
circonstance extraordinaire aurait d vous faire comprendre que vous
ne pouviez agir sans de nouvelles instructions... Sans savoir quels
projets peut avoir l'ennemi, ni connatre quelles taient mes volonts
dans ce nouvel ordre de choses, vous allez enfourner mon arme sur
Vienne... Vous n'avez consult que la gloriole d'entrer  Vienne... Il
n'y a de gloire que l o il y a du danger. Il n'y en a pas  entrer
dans une capitale sans dfense. (Mlk, le 11 novembre.)

Murat expiait ici les fautes de tout le monde. Il avait march trop
vite sans doute; mais quand il serait rest devant Krems, sans ponts
et sans bateaux, il n'aurait pas t d'un grand secours pour Mortier,
qui avait t surtout, compromis par la distance laisse entre les
divisions Dupont et Gazan, et par l'loignement de la flottille. Murat
fut trs-afflig. Napolon, averti par son aide de camp Bertrand du
chagrin de son beau-frre, corrigea par d'aimables paroles l'effet de
cette dure rprimande.

[En marge: Napolon met  profit la marche prcipite de Murat, en lui
ordonnant d'enlever les ponts de Vienne sur le Danube.]

Napolon, voulant  l'instant tirer parti de la faute mme de Murat,
lui enjoignit, puisqu'il tait en vue de Vienne, non d'y entrer, mais
de longer les murs de la ville, et d'enlever le grand pont du Danube,
qui est jet sur ce fleuve en dehors des faubourgs. Ce pont occup,
Napolon ordonnait en outre de s'avancer en toute hte sur le chemin
de la Moravie, afin d'arriver avant les Russes au point o la route de
Krems vient rejoindre la grande route d'Olmtz. Si on enlevait le
pont, et si on marchait rapidement, il tait possible d'intercepter la
retraite du gnral Kutusof vers la Moravie, et de lui faire subir un
dsastre presque gal  celui du gnral Mack. Murat avait ici de quoi
rparer ses torts, et il se pressa d'en saisir l'occasion.

Cependant il tait peu croyable que les Autrichiens eussent commis la
faute de laisser subsister les ponts de Vienne, qui devaient rendre
les Franais matres des deux rives du fleuve, ou que, s'ils les
avaient laisss subsister, ils n'eussent pas tout prpar pour les
dtruire au premier signal. Rien n'tait donc plus douteux que
l'opration souhaite plutt qu'ordonne par Napolon.

Les Autrichiens avaient renonc  dfendre Vienne. Cette belle et
grande capitale a une enceinte rgulire, celle qui rsista aux Turcs
en 1683, et comme avec le temps elle n'a pu demeurer enferme dans
cette enceinte, et que de vastes faubourgs se sont levs tout autour
d'elle, on l'a enveloppe d'une muraille de peu de relief, en forme de
redans, embrassant la totalit des terrains btis. Tout cela tait de
mdiocre dfense, car la muraille qui couvre les faubourgs tait
facile  forcer; et une fois matre des faubourgs, on pouvait, avec
quelques obusiers, obliger le corps de place  se rendre. L'empereur
Franois avait charg le comte de Wrbna, homme sage et conciliant, de
recevoir les franais, et de se concerter avec eux pour la paisible
occupation de la capitale. Mais il tait dcid qu'on leur disputerait
le passage du fleuve.

Vienne est situe  une certaine distance du Danube, qui coule 
gauche de cette ville, et  travers des les boises. Un grand pont en
bois, traversant les divers bras du fleuve, sert de communication
d'une rive  l'autre. Les Autrichiens avaient dispos des matires
incendiaires sous le tablier du pont, et taient prts  le faire
sauter ds que les Franais se montreraient. Ils se tenaient sur la
rive gauche avec leur artillerie braque, et un corps de 7  8 mille
hommes, commands par le comte d'Auersberg.

[En marge: Surprise des ponts de Vienne.]

Murat s'tait fort approch du pont sans entrer dans la ville, ce que
les lieux rendaient facile. En ce moment le bruit d'un armistice se
rpandait de toutes parts. Napolon arriv au chteau de Schoenbrunn,
qui, sur cette grande route, se prsente avant Vienne, avait reu une
dputation des habitants de cette capitale, accourus pour invoquer sa
bienveillance. Il les avait accueillis avec tous les gards qui
taient dus  un peuple excellent, et que se doivent entre elles les
nations civilises. Il avait reu aussi et paru couter M. de Giulay,
qui tait venu pour ritrer les ouvertures dj faites  Lintz.
L'ide d'un armistice pouvant conduire  la paix, s'tait ainsi
rapidement propage. Napolon avait en mme temps envoy le gnral
Bertrand, pour renouveler  Murat et  Lannes l'ordre d'enlever les
ponts, s'il tait possible. Murat et Lannes n'avaient pas besoin
d'tre aiguillonns. Ils avaient plac les grenadiers Oudinot derrire
les plantations touffues qui bordent le Danube, et s'taient avancs
eux-mmes avec quelques aides de camp jusqu' la tte de pont. Le
gnral Bertrand et un officier du gnie, le colonel Dode de la
Brunerie, s'y taient transports de leur ct.

Une barrire en bois fermait cette tte de pont. On la fait abattre.
Derrire,  quelque distance, se trouvait un hussard en vedette, qui
tire son coup de carabine, et s'enfuit au galop. On le suit, on
parcourt la ligne longue et sinueuse des petits ponts jets sur les
divers bras du fleuve, et on arrive au grand pont jet sur le bras
principal. Au lieu de madriers on ne voyait qu'un lit de fascines
tendu sur le tablier. Au mme instant un sous-officier d'artillerie
autrichien se prsente une mche  la main. Le colonel Dode le saisit,
et l'arrte, au moment o il allait mettre le feu aux artifices
disposs sous les arches. On parvient ainsi jusqu' l'autre bord; on
s'adresse aux canonniers autrichiens, on leur dit qu'un armistice est
sign ou va l'tre, que la paix se ngocie, et on demande  parler au
gnral qui commande les troupes.

Les Autrichiens surpris hsitent, et conduisent le gnral Bertrand au
comte d'Auersberg. Pendant ce temps une colonne de grenadiers
s'avanait par ordre de Murat. On ne pouvait l'apercevoir, grce aux
grands arbres du fleuve, et aux sinuosits de cette route, qui tour 
tour traversait des ponts et des les boises. En attendant leur
arrive on ne cessait pas de s'entretenir avec les Autrichiens, sous
la bouche de leurs canons. Tout  coup la colonne de grenadiers
longtemps cache apparat.  cette vue les Autrichiens, commenant 
se croire tromps, se prparent  faire feu. Lannes et Murat, avec les
officiers qui les accompagnent, se jettent sur les canonniers, leur
parlent, les font hsiter de nouveau, et donnent ainsi  la colonne le
temps d'accourir. Les grenadiers se prcipitent enfin sur les canons,
s'en saisissent, et dsarment les artilleurs autrichiens.

Sur ces entrefaites le comte d'Auersberg survenait accompagn du
gnral Bertrand et du colonel Dode. Il fut cruellement surpris en
voyant le pont tomb aux mains des Franais, et ceux-ci runis en
grand nombre sur la rive gauche du Danube. Il lui restait quelques
mille hommes d'infanterie pour disputer ce qu'on lui avait enlev.
Mais on lui rpta tous les rcits  l'aide desquels on avait dj
contenu les gardiens du pont, et on lui persuada qu'il devait avec ses
soldats se retirer  quelque distance du fleuve.  chaque instant
d'ailleurs de nouvelles troupes franaises arrivaient, et il n'tait
plus temps de recourir  la force. M. d'Auersberg s'loigna donc,
troubl, confondu, paraissant comprendre  peine ce qui venait de se
passer.

C'est au moyen de cette ruse audacieuse, releve par le courage inou
de ceux qui la tentrent et la firent russir, que tombrent en notre
pouvoir les ponts de Vienne. Quatre ans plus tard, faute de ces
ponts, le passage du Danube nous cota des batailles sanglantes, et
qui faillirent tre funestes.

La joie de Napolon fut extrme en apprenant ce succs. Il ne songea
plus  gourmander Murat, et le fit partir sur-le-champ avec la rserve
de cavalerie, le corps de Lannes, et celui du marchal Soult, pour
aller, par la route de Stockerau et d'Hollabrunn, couper la retraite
du gnral Kutusof.

Ces ordres expdis, il donna tous ses soins  la police de Vienne et
 l'occupation militaire de cette capitale. C'tait un beau triomphe
que d'entrer dans cette vieille mtropole de l'empire germanique, au
sein de laquelle l'ennemi n'avait jamais paru en matre. On avait dans
les deux derniers sicles soutenu des guerres considrables, gagn,
perdu de mmorables batailles; mais on n'avait pas encore vu un
gnral victorieux planter ses drapeaux dans les capitales des grands
tats. Il fallait remonter au temps des conqurants pour trouver des
exemples de rsultats aussi vastes.

[En marge: Police tablie  Vienne.]

Napolon demeura de sa personne au chteau imprial de Schoenbrunn. Il
confia le commandement de la ville de Vienne au gnral Clarke, et
laissa le soin d'en faire la police aux milices bourgeoises. Il
ordonna et fit observer la discipline la plus rigoureuse, et ne permit
de toucher qu'aux proprits publiques, telles que les caisses du
gouvernement et les arsenaux. Le grand arsenal de Vienne contenait des
richesses immenses: cent mille fusils, deux mille pices de canon,
des munitions de toute espce. On avait lieu de s'tonner que
l'empereur Franois ne l'et pas fait vacuer au moyen du Danube. On
s'empara de tout ce qu'il renfermait pour le compte de l'arme.

Napolon distribua ensuite ses forces de manire  bien garder la
capitale, et  observer la route des Alpes par laquelle les archiducs
pouvaient arriver prochainement, celle de Hongrie par laquelle ils
pouvaient arriver plus tard, celle enfin de Moravie sur laquelle les
Russes taient en force.

[En marge: Arrive du gnral Marmont  Loben, et combat du marchal
Davout  Mariazell.]

On a vu qu'il avait dirig sur la grande route de Loben le gnral
Marmont, pour occuper le passage des Alpes, et sur le chemin de
Saint-Gaming le marchal Davout, pour tourner la position de
Saint-Polten. M. de Meerfeld, avec le principal dtachement
autrichien, avait pris la grande route de Loben. Se sentant poursuivi
par le gnral Marmont, il s'tait jet par un col lev sur le chemin
de Saint-Gaming, que suivait le marchal Davout. Celui-ci gravissait
pniblement,  travers les neiges et les glaces d'un hiver prcoce,
les montagnes les plus escarpes, et grce au dvouement des soldats,
 l'nergie des officiers, il tait parvenu  vaincre tous les
obstacles, lorsque prs de Mariazell, sur la grande route de Loben 
Saint-Polten par Lilienfeld, il rencontra le corps du gnral
Meerfeld, fuyant le gnral Marmont. Un combat, du genre de ceux que
Massna avait autrefois livrs dans les Alpes, s'engagea aussitt
entre les Franais et les Autrichiens. Le marchal Davout culbuta ces
derniers, leur prit 4 mille hommes, et rejeta le reste en dsordre
dans les montagnes. Il descendit ensuite sur Vienne. Le gnral
Marmont, aprs avoir atteint Loben presque sans coup frir, s'y
arrta, et attendit de nouvelles instructions de la part de
l'Empereur.

[En marge: Conqute du Tyrol par le marchal Ney.]

Les vnements n'taient pas moins favorables dans le Tyrol et
l'Italie. Le marchal Ney, charg d'envahir le Tyrol aprs
l'occupation d'Ulm, avait heureusement choisi le dbouch de
Scharnitz, la _porta Claudia_ des anciens, pour y pntrer. C'tait
l'un des accs les plus difficiles de cette contre, mais il avait
l'avantage de conduire droit sur Inspruck, au milieu des troupes
dissmines des Autrichiens, qui, s'attendant peu  cette attaque,
taient rpandus depuis le lac de Constance jusqu'aux sources de la
Drave. Le marchal Ney avait  peine 9 ou 10 mille hommes, soldats
intrpides comme leur chef, et avec lesquels on pouvait tout
entreprendre. Il leur fit escalader dans le mois de novembre les cols
les plus levs des Alpes, malgr les rochers que les habitants
prcipitaient sur leurs ttes, car les Tyroliens, fort dvous  la
maison d'Autriche, ne voulaient pas, ainsi qu'on les en menaait,
passer sous la domination de la Bavire. Il franchit les
retranchements de Scharnitz, entra dans Inspruck, dispersa devant lui
les Autrichiens surpris, et rejeta les uns sur le Vorarlberg, les
autres sur le Tyrol italien. Le gnral Jellachich et le prince de
Rohan se trouvrent refouls vers le Vorarlberg, et du Vorarlberg vers
le lac de Constance, sur la route mme par laquelle arrivait Augereau.
Comme s'il avait t dcid par le destin qu'aucun des dbris de
l'arme d'Ulm n'chapperait aux Franais, le gnral Jellachich,
celui qui, lors de la reddition de Memmingen, s'tait drob  la
poursuite du marchal Soult, vint donner sur le corps d'Augereau. Ne
voyant aucune chance de se sauver, il mit bas les armes avec un
dtachement de 6 mille hommes. Le prince de Rohan, moins avanc vers
le Vorarlberg, eut le temps de rtrograder. Il excuta une marche
audacieuse  travers les cantonnements de nos troupes, qui, aprs la
prise d'Inspruck, gardaient ngligemment le Brenner, trompa la
surveillance de Loison, l'un des gnraux divisionnaires du marchal
Ney, passa prs de Botzen presque sous ses yeux, vint tomber sur
Vrone et Venise, pendant que Massna suivait en queue l'archiduc
Charles. Massna avait charg le gnral Saint-Cyr, avec les troupes
ramenes de Naples, de bloquer Venise, dans laquelle l'archiduc
Charles avait laiss une forte garnison. Le gnral Saint-Cyr, tonn
de la prsence d'un corps ennemi sur les derrires de Massna, lorsque
celui-ci tait dj au pied des Alpes Juliennes, accourut en toute
hte, enveloppa le prince de Rohan, qui fut oblig, comme le gnral
Jellachich, de mettre bas les armes. Le gnral Saint-Cyr en cette
occasion prit environ 5 mille hommes.

[En marge: Les deux archiducs abandonnent le Tyrol et l'Italie pour se
rendre en Hongrie.]

Pendant ce temps l'archiduc Charles continuait sa laborieuse retraite
le long du Frioul, et au del des Alpes Juliennes. Son frre,
l'archiduc Jean, passant du Tyrol italien dans la Carinthie, suivait
dans l'intrieur des Alpes une ligne tout  fait parallle  la
sienne. Les deux archiducs, dsesprant avec raison d'arriver en
temps utile sur l'une des positions dfensives du Danube, et jugeant
trop tmraire de se jeter dans le flanc de Napolon, s'taient
dcids  se runir  Laybach, l'un par Villach, l'autre par Udine,
pour se diriger ensuite sur la Hongrie. L ils pouvaient en toute
sret se joindre aux Russes, qui occupaient la Moravie, et, leur
jonction opre avec ces derniers, reprendre l'offensive, si aucune
faute n'avait compromis les armes coalises, et s'il restait encore
aux deux souverains d'Autriche et de Russie le courage de prolonger
cette lutte.

Le gnral Marmont, plac en avant de Loben, sur les crtes qui
sparent la valle du Danube de celle de la Drave, voyait avec dpit
dfiler presque sous ses yeux les troupes de l'archiduc Jean, et
brlait d'impatience de les combattre. Mais un ordre prcis enchanait
son ardeur, et lui enjoignait de se borner  la garde des dfils des
Alpes.

Massna, aprs avoir poursuivi l'archiduc Charles jusqu'aux Alpes
Juliennes, s'tait arrt  leur pied, et n'avait pas cru devoir
s'engager en Hongrie  la suite des archiducs. Il donnait la main au
gnral Marmont, et attendait les ordres de l'Empereur.

[En marge: Caractre des oprations que venait d'excuter Napolon en
deux mois.]

Tous ces mouvements s'taient achevs vers le milieu de novembre, 
peu prs en mme temps que la grande arme excutait sa marche sur
Vienne. Certes, on aurait imagin un plan dans le calme du cabinet,
avec les facilits qui abondent en traant des projets sur la carte,
qu'on n'aurait pas plus aisment dispos toutes choses. En six
semaines, cette arme, passant le Rhin et le Danube, s'interposant
entre les Autrichiens posts en Souabe, et les Russes arrivant sur
l'Inn, avait envelopp les uns, refoul les autres vers le bas Danube,
surpris le Tyrol par un dtachement, puis occup Vienne, et dbord la
position des archiducs en Italie, ce qui avait rduit ces derniers 
chercher un refuge en Hongrie! L'histoire n'offre nulle part un tel
spectacle: en vingt jours de l'Ocan sur le Rhin, en quarante du Rhin
 Vienne! Et, tandis que la dissmination des forces si dangereuse 
la guerre, n'amne le plus souvent que des revers, on avait vu ici des
corps dtachs au loin, qui, sans courir de danger, avaient atteint
leur but, parce qu'au centre une masse puissante, frappant  propos
des coups dcisifs sur les principaux rassemblements de l'ennemi,
avait imprim une impulsion  laquelle tout cdait, et n'avait plus
laiss sur ses derrires ou sur ses ailes que des consquences faciles
 recueillir: en sorte que cette dispersion apparente n'tait en
ralit qu'une habile distribution d'accessoires  ct de l'action
principale, ordonne avec une merveilleuse justesse! Mais, aprs avoir
admir cet art profond, incomparable, qui tonne par sa simplicit
mme, il faut admirer aussi dans cette manire d'oprer, une autre
condition, sans laquelle toute combinaison, mme la plus habile, peut
devenir un pril, c'est une vigueur telle chez les soldats et les
lieutenants, que, lorsqu'ils taient surpris par un accident imprvu,
ils savaient par leur nergie, comme les soldats du gnral Dupont 
Haslach, du marchal Mortier  Dirnstein, du marchal Ney  Elchingen,
donner  la pense suprme qui les dirigeait le temps de venir  leur
secours, et de rparer les erreurs invitables dans les oprations
mme les mieux conduites. Rptons ce que nous avons dit plus haut,
c'est qu'il faut un grand capitaine  de vaillants soldats, et de
vaillants soldats aussi  un grand capitaine. La gloire leur doit tre
commune, aussi bien que le mrite des grandes choses qu'ils
accomplissent.

Napolon  Vienne ne voulait pas s'y repatre de la vaine gloire
d'occuper la capitale de l'empire germanique. Il voulait terminer la
guerre. On pourra lui reprocher dans sa carrire d'avoir abus de la
fortune, on ne lui reprochera jamais, comme  Annibal, de n'avoir pas
su en profiter et de s'tre endormi dans les dlices de Capoue. Il se
prpara donc  courir sur les Russes, afin de les battre en Moravie,
avant qu'ils eussent le temps d'oprer leur jonction avec les
archiducs. Ceux-ci, d'ailleurs, n'taient le 15 novembre qu' Laybach.
Il leur fallait faire un bien grand circuit pour atteindre la Hongrie,
la traverser ensuite, et gagner la Moravie vers Olmtz. C'tait un
trajet de plus de 150 lieues  excuter. Vingt jours n'y auraient pas
suffi. Napolon  cette poque se trouvait  Vienne, et n'avait que
quarante lieues  parcourir pour tre  Brnn, capitale de la Moravie.

[En marge: Distribution des divers corps de l'arme franaise autour
de Vienne et sur la route de Moravie.]

Il rapprocha le gnral Marmont qui tait trop loign  Loben, et
lui assigna une position un peu en arrire, sur le fate mme des
Alpes de Styrie, pour garder la grande route d'Italie  Vienne. Il lui
enjoignit, au cas o les archiducs voudraient reprendre cette voie, de
rompre les ponts et les routes, ce qui dans les montagnes permet,
avec un corps peu nombreux, d'arrter quelque temps un ennemi
suprieur. Il lui dfendit de se laisser aller au dsir de combattre,
 moins d'y tre contraint. Il rapprocha Massna du gnral Marmont,
et les mit l'un et l'autre en communication immdiate. Les troupes
conduites par Massna prirent ds lors le titre de huitime corps de
la grande arme. Napolon disposa le corps du marchal Davout tout
autour de Vienne, une division, celle du gnral Gudin, en arrire de
Vienne vers Neustadt (voir la carte n 32), pouvant en peu de temps
donner la main  Marmont, une autre, celle du gnral Friant, dans la
direction de Presbourg, observant les dbouchs de la Hongrie; la
troisime, celle du gnral Bisson (devenue division Caffarelli), en
avant de Vienne, sur la route de la Moravie. Les divisions Dupont et
Gazan furent tablies dans Vienne mme, pour s'y refaire de leurs
fatigues et de leurs blessures. Enfin les marchaux Soult, Lannes,
Murat, marchrent vers la Moravie, tandis que le marchal Bernadotte,
ayant pass le Danube  Krems, suivait les pas du gnral Kutusof, et
s'apprtait  rejoindre, par la route mme qu'avait prise ce gnral,
les trois corps franais qui allaient se battre avec les Russes.

Ainsi Napolon  Vienne, plac au milieu d'un tissu habilement tendu
autour de lui, pouvait accourir partout o la moindre agitation
signalerait la prsence de l'ennemi. Si les archiducs tentaient
quelque chose vers l'Italie, Massna et Marmont, lis l'un  l'autre,
s'adossaient aux Alpes de Styrie (voir la carte n 32), et Napolon,
portant le corps de Davout vers Neustadt, tait en force pour les
soutenir. Si les archiducs se montraient par Presbourg et la Hongrie,
Napolon pouvait y porter le corps de Davout tout entier, un peu aprs
Marmont, qui,  Neustadt, n'en tait pas loin, et au besoin accourir
lui-mme avec le gros de l'arme. Enfin, s'il fallait faire tte aux
Russes en Moravie, il pouvait, en trois jours, runir aux corps de
Soult, de Lannes, de Murat, qui s'y trouvaient dj, celui de Davout,
facile  retirer de Vienne, celui de Bernadotte, tout aussi facile 
ramener de la Bohme. Il tait donc en mesure partout, et remplissait
au plus haut degr les conditions de cet art de la guerre, qu'un jour
s'entretenant avec ses lieutenants, il dfinissait en ces termes:
l'ART DE SE DIVISER POUR VIVRE, ET DE SE CONCENTRER POUR COMBATTRE. On
n'a jamais mieux dfini ni mieux pratiqu les prceptes de cet art
redoutable, qui dtruit ou fonde les empires.

[En marge: Faux armistice d'Hollabrunn.]

[En marge: Murat tromp par ce faux armistice, comme le comte
d'Auersberg au pont de Vienne.]

Napolon s'tait ht de profiter de la conqute des ponts de Vienne
pour porter au del du Danube les marchaux Soult, Lannes et Murat,
dans l'esprance de couper la retraite au gnral Kutusof, et
d'arriver avant lui  Hollabrunn, o ce gnral, qui avait pass le
Danube  Krems, devait rejoindre la route de Moravie. Le gnral
Kutusof prenait sa direction vers la Moravie et non vers la Bohme,
parce que c'tait sur Olmtz, frontire de la Moravie et de la
Gallicie, que la seconde arme russe avait elle-mme tourn ses pas.
Tandis qu'il s'avanait sur Hollabrunn, ayant le prince Bagration en
tte, il fut tout  coup surpris et constern en apprenant la prsence
des Franais sur la grande route qu'il voulait suivre, et en acqurant
ainsi la certitude d'tre coup. Il tendit alors  Murat le pige que
Murat avait tendu aux Autrichiens pour leur enlever les ponts du
Danube. Il avait auprs de lui le gnral Wintzingerode, le mme qui
avait ngoci toutes les conditions du plan de campagne. Il le dpcha
auprs de Murat pour dbiter  celui-ci les inventions au moyen
desquelles on avait tromp le comte d'Auersberg, et qui consistaient 
dire qu'il y avait  Schoenbrunn des ngociateurs prts  signer la
paix. En consquence, il lui fit proposer un armistice, dont la
condition principale serait de s'arrter les uns et les autres sur le
terrain qu'on occupait, de manire que rien ne ft chang par la
suspension des oprations. On devait, si elles taient reprises,
s'avertir six heures  l'avance. Murat, adroitement flatt par M. de
Wintzingerode, sensible d'ailleurs  l'honneur d'tre le premier
intermdiaire de la paix, accepta l'armistice, sauf l'approbation de
l'Empereur. Il faut ajouter, pour tre juste, qu'une considration,
qui n'tait pas sans valeur, contribua beaucoup  l'engager dans cette
fausse dmarche. Le corps du marchal Soult n'tait pas encore sur le
terrain, et il craignait, avec sa cavalerie et les grenadiers
d'Oudinot, de n'avoir pas assez de forces pour barrer le chemin aux
Russes. Il envoya donc un aide de camp au quartier gnral avec le
projet d'armistice.

Le lendemain on se visita. Le prince Bagration vint voir Murat,
montra beaucoup d'empressement et de curiosit pour les gnraux
franais, et surtout pour l'illustre marchal Lannes. Celui-ci,
trs-simple en ses allures, sans avoir pour cela moins de courtoisie
militaire, dit au prince Bagration que s'il avait t seul, ils
seraient actuellement occups  se battre, au lieu de l'tre 
changer des compliments. Dans le moment, en effet, l'arme russe, se
couvrant de l'arrire-garde de Bagration, qui affectait de demeurer
immobile, marchait rapidement derrire ce rideau, et regagnait la
route de Moravie. Ainsi Murat, devenu dupe  son tour, laissait
prendre  l'ennemi la revanche du pont de Vienne.

[En marge: Combat d'Hollabrunn.]

Bientt arriva un aide de camp de l'Empereur, le gnral Lemarrois,
qui apporta une svre rprimande  Murat, pour la faute qu'il avait
commise[5], et qui lui donna, tant  lui qu'au marchal Lannes,
l'ordre d'attaquer immdiatement, quelle que ft l'heure  laquelle
leur parviendrait cette communication. Lannes, toutefois, eut soin
d'envoyer un officier au prince Bagration pour le prvenir des ordres
qu'il venait de recevoir. On fit sur-le-champ les dispositions
d'attaque. Le prince Bagration avait 7  8 mille hommes. Voulant
achever de couvrir le mouvement de Kutusof, il prit la noble
rsolution de se faire craser plutt que de cder le terrain. Lannes
poussa sur lui ses grenadiers. La seule disposition qui ft possible
tait celle de deux lignes d'infanterie, dployes en face l'une de
l'autre, et s'attaquant sur un terrain peu accident. On changea
pendant quelque temps un feu de mousqueterie fort vif et fort
meurtrier, puis on se chargea  la baonnette, et, ce qui est rare 
la guerre, les deux masses d'infanterie marchrent rsolument l'une
contre l'autre, sans qu'aucune des deux cdt avant d'tre aborde. On
se joignit, puis aprs un combat corps  corps, les grenadiers
d'Oudinot enfoncrent les fantassins de Bagration, et les taillrent
en pices. On se disputa ensuite, au milieu de la nuit,  la lueur des
flammes, le village incendi de Schoengraben, qui finit par rester aux
mains des Franais. Les Russes se conduisirent vaillamment. Ils
perdirent en cette occasion prs de la moiti de leur arrire-garde, 3
mille hommes environ, dont plus de 15 cents restrent tendus sur le
champ de bataille. Le prince Bagration s'tait montr par sa
rsolution le digne mule du marchal Mortier  Dirnstein. Ce sanglant
combat fut livr le 16 novembre.

[Note 5:

  _Au prince Murat._

                  Schoenbrunn, 25 brumaire an XIV (16 novembre 1805),
                                                huit heures du matin.

     Il m'est impossible de trouver des termes pour vous exprimer mon
     mcontentement. Vous ne commandez que mon avant-garde, et vous
     n'avez pas le droit de faire d'armistice sans mon ordre. Vous me
     faites perdre le fruit d'une campagne. Rompez l'armistice
     sur-le-champ et marchez  l'ennemi. Vous lui ferez dclarer que
     le gnral qui a sign cette capitulation n'avait point le droit
     de le faire; qu'il n'y a que l'empereur de Russie qui ait ce
     droit.

     Toutes les fois, cependant, que l'empereur de Russie ratifierait
     ladite convention, je la ratifierais; mais ce n'est qu'une ruse;
     marchez, dtruisez l'arme russe; vous tes en position de
     prendre ses bagages et son artillerie. L'aide de camp de
     l'empereur de Russie est un... Les officiers ne sont rien quand
     ils n'ont pas de pouvoirs: celui-ci n'en avait point. Les
     Autrichiens se sont laiss jouer pour le passage du pont de
     Vienne, vous vous laissez jouer par un aide de camp de
     l'empereur...]

[En marge: Entre de l'arme  Brnn.]

On s'avana les jours suivants en faisant des prisonniers  chaque
pas, et le 19 on entra enfin dans la ville de Brnn, capitale de la
Moravie. On trouva la place arme et pourvue d'abondantes ressources.
Les ennemis n'avaient pas mme song  la dfendre. Ils laissaient
ainsi  Napolon une position importante, d'o il commandait la
Moravie, et pouvait  son aise observer et attendre les mouvements des
Russes.

Napolon, en apprenant le dernier combat, voulut se rendre  Brnn,
car les nouvelles d'Italie lui annonant la retraite allonge
qu'excutaient les archiducs en Hongrie, il devinait bien que c'tait
aux Russes qu'il aurait principalement affaire. Il apporta quelques
lgers changements dans la distribution du corps du marchal Davout
autour de Vienne. Il dirigea sur Presbourg la division Gudin, qui ne
semblait plus ncessaire sur la route de Styrie, depuis la retraite
des archiducs. Il tablit la division Friant, du mme corps, en avant
de Vienne, sur la route de Moravie. La division Bisson (devenue un
moment division Caffarelli) fut dtache du corps de Davout, et porte
sur Brnn, pour remplacer dans le corps de Lannes la division Gazan,
reste  Vienne.

[En marge: Napolon porte son quartier gnral  Brnn, capitale de la
Moravie.]

[En marge: Nouvelle mission de M. de Giulay au quartier gnral pour y
parler de paix. Il est accompagn de M. de Stadion.]

[En marge: Napolon renvoie M. de Giulay et M. de Stadion  Vienne,
auprs de M. de Talleyrand.]

Napolon, arriv  Brnn, y fixa son quartier gnral le 20 novembre.
Le gnrale Giulay, accompagn cette fois de M. de Stadion, vint le
visiter de nouveau, et parler de paix plus srieusement que dans ses
missions prcdentes. Napolon leur exprima  l'un et  l'autre le
dsir de poser les armes et de rentrer en France, mais ne leur laissa
point ignorer  quelles conditions il y consentirait. Il n'admettrait
plus, disait-il, que l'Italie, partage entre la France et l'Autriche,
continut d'tre entre elles un sujet de dfiance et de guerre. Il la
voulait tout entire jusqu' l'Isonzo, c'est--dire qu'il exigeait les
tats vnitiens, seule partie de l'Italie qui lui restt  conqurir.
Il ne s'expliqua pas sur ce qu'il aurait  demander pour ses allis,
les lecteurs de Bavire, de Wurtemberg et de Baden; mais il dclara
en termes gnraux qu'il fallait assurer leur situation en Allemagne,
et mettre fin  toutes les questions demeures pendantes entre eux et
l'empereur, depuis la nouvelle constitution germanique de 1803. MM. de
Stadion et de Giulay se rcrirent fort contre la duret de ces
conditions. Mais Napolon ne montra aucune disposition  s'en
dpartir, et il leur donna  entendre que, livr sans partage aux
soins de la guerre, il ne dsirait pas garder auprs de lui des
ngociateurs, qui n'taient au fond que des espions militaires,
chargs de surveiller ses mouvements. Il les invita donc  se rendre 
Vienne, auprs de M. de Talleyrand, qui venait d'y arriver. Napolon,
tenant peu de compte des gots de son ministre, qui n'aimait ni le
travail, ni les fatigues des quartiers gnraux, l'avait appel
d'abord  Strasbourg, puis  Munich, et maintenant  Vienne. Il le
chargeait de ces interminables pourparlers, qui, dans les
ngociations, prcdent toujours les rsultats srieux.

Durant les confrences que Napolon avait eues avec les deux
ngociateurs autrichiens, l'un d'eux, se contenant mal, avait laiss
chapper une parole imprudente, de laquelle il rsultait videmment
que la Prusse tait lie par un trait avec la Russie et l'Autriche.
On lui avait bien mand quelque chose de pareil de Berlin, mais rien
d'aussi prcis que ce qu'il venait d'apprendre. Cette dcouverte lui
inspira de nouvelles rflexions, et le disposa davantage  la paix,
sans le porter toutefois  se dsister de ses prtentions
essentielles. Suivre les Russes au del de la Moravie, c'est--dire en
Pologne, ne pouvait lui convenir, car c'tait s'exposer  voir les
archiducs couper ses communications avec Vienne. En consquence il
rsolut d'attendre l'arrive de M. d'Haugwitz, et le dveloppement
ultrieur des projets militaires des Russes. Il tait galement prt
ou  traiter, si les conditions proposes lui semblaient acceptables,
ou  trancher dans une grande bataille le noeud gordien de la
coalition, si ses ennemis lui en offraient une occasion favorable. Il
laissa donc passer quelques jours, employant son temps  tudier avec
un soin extrme, et  faire tudier par ses gnraux le terrain sur
lequel il se trouvait, et sur lequel un secret pressentiment lui
disait qu'il serait peut-tre appel  livrer une bataille dcisive.
En mme temps il laissait reposer ses troupes, accables de fatigue,
souffrant du froid, quelquefois de la faim, et ayant parcouru, en
trois mois, prs de cinq cents lieues. Aussi les rangs de ses soldats
taient-ils fort claircis, bien qu'on vt parmi eux moins de
tranards qu' la suite d'aucune arme. Un cinquime  peu prs
manquait  l'effectif, depuis l'entre en campagne. Tous les
militaires reconnatront que c'tait bien peu aprs de telles
fatigues. Du reste, ds qu'on s'arrtait quelque part, les rangs se
compltaient bientt, grce au zle que les hommes rests en arrire
montraient pour rejoindre leurs corps.

[En marge: Runion  Olmtz des empereurs d'Allemagne et de Russie.]

De leur ct les deux empereurs de Russie et d'Allemagne, runis 
Olmtz, employaient leur temps  dlibrer sur la conduite qu'ils
devaient tenir. Le gnral Kutusof, aprs une retraite dans laquelle
il n'avait essuy que des dfaites d'arrire-garde, ne ramenait
cependant que 30 et quelques mille hommes, dj habitus  combattre,
mais puiss de fatigue. Il en avait donc perdu 12 ou 15 mille, en
morts, blesss, prisonniers ou clopps. Alexandre, avec le corps de
Buxhoewden et la garde impriale russe, en conduisait 40 mille, ce qui
faisait environ 75 mille Russes. Quinze mille Autrichiens, forms des
dbris des corps de Kienmayer et de Meerfeld, et d'une belle division
de cavalerie, compltaient l'arme austro-russe sous Olmtz, et la
portaient  une force totale de 90 mille hommes[6].

[Note 6: Les Russes l'ont porte  beaucoup moins le lendemain de leur
dfaite, Napolon  beaucoup plus dans ses bulletins. Aprs la
confrontation d'un grand nombre de tmoignages et d'tats
authentiques, nous croyons prsenter ici l'assertion la plus exacte.]

[En marge: Force de l'arme austro-russe runie  Olmtz.]

C'est le cas de remarquer combien taient exagres alors les
prtentions de la Russie en Europe, en les comparant  l'tat rel de
ses forces. Elle voulait tenir la balance entre les puissances, et
voici ce qu'elle prsentait de soldats sur les champs de bataille o
se dcidaient les destines du monde. Elle avait achemin 45  50
mille hommes sous Kutusof; elle en amenait 40 mille sous Buxhoewden et
le grand-duc Constantin, 10 mille sous le gnral Essen. Si on lve 
15 mille ceux qui agissaient dans le Nord de concert avec les Sudois
et les Anglais,  10 mille ceux qui se prparaient  agir vers Naples,
on aura un chiffre total de 125 mille hommes, figurant en ralit dans
cette guerre, et 100 mille tout au plus, si on en croyait les rcits
des Russes aprs leur dfaite. L'Autriche en avait runi plus de 200
mille, la Prusse en pouvait prsenter 150 mille en ligne, la France
300 mille  elle seule. Nous parlons non pas de soldats ports sur les
effectifs (ce qui fait une diffrence de prs de moiti), mais de
soldats prsents au feu le jour des batailles. Bien que les Russes
fussent des fantassins solides, ce n'est cependant pas avec cent mille
hommes, braves et ignorants, qu'on devait alors prtendre  dominer
l'Europe.

[En marge: Disette des provinces orientales de l'Autriche, et
privations de l'arme austro-russe  Olmtz.]

Les Russes, toujours fort mprisants pour leurs allis les
Autrichiens, qu'ils accusaient d'tre de lches soldats, de malhabiles
officiers, continuaient  exercer sur le pays d'horribles ravages. La
disette affligeait les provinces orientales de la monarchie
autrichienne. On manquait du ncessaire  Olmtz, et les Russes se
procuraient des vivres, non pas avec l'adresse du soldat franais,
maraudeur intelligent, rarement cruel, mais avec la brutalit d'une
horde sauvage. Ils tendaient leurs pillages  plusieurs lieues  la
ronde, et dvastaient compltement la contre qu'ils occupaient. La
discipline, ordinairement si dure chez eux, s'en ressentait
visiblement, et ils se montraient peu satisfaits de leur empereur.

[En marge: L'empereur Alexandre tombe sous de nouvelles influences.]

[En marge: Le prince Czartoryski conseille en vain  l'empereur
Alexandre de ne pas se montrer  l'arme.]

On n'tait donc pas, dans le camp austro-russe, convenablement dispos
pour prendre de sages dterminations. La lgret de la jeunesse
s'ajoutait au sentiment d'un grand malaise pour pousser  agir,
n'importe de quelle manire,  changer de place, ne ft-ce que pour en
changer. Nous avons dit que l'empereur Alexandre commenait  tomber
sous des influences nouvelles. Il n'tait pas content de la direction
imprime  ses affaires, car cette guerre malgr les flatteries dont
une coterie l'avait entour  Berlin, ne semblait pas tourner  bien,
et, suivant l'usage des princes, il rejetait volontiers sur ses
ministres les rsultats d'une politique qu'il avait voulue, mais qu'il
ne savait pas soutenir avec la persvrance qui pouvait seule en
corriger le vice. Ce qui s'tait pass  Berlin l'avait confirm
davantage encore dans ses dispositions. Il aurait commis bien d'autres
fautes, disait-il, s'il avait cout ses amis. En persistant 
violenter la Prusse, il l'aurait jete dans les bras de Napolon,
tandis qu'il venait au contraire par son habilet personnelle d'amener
cette cour  prendre des engagements qui taient l'quivalent d'une
dclaration de guerre  la France. Aussi le jeune empereur ne
voulait-il plus couter de conseils, car il se croyait plus habile que
tous ses conseillers. Le prince Adam Czartoryski, honnte, grave,
passionn sous des dehors froids, devenu, comme on l'a vu, le censeur
incommode des faiblesses et de la mobilit de son matre, soutenait
une opinion qui devait le lui aliner compltement. Selon ce ministre,
l'empereur n'avait que faire  l'arme. Ce n'tait pas l sa place. Il
n'avait jamais servi, il ne pouvait pas savoir commander. Sa prsence
au quartier gnral, au milieu d'un entourage de jeunes gens lgers,
ignorants, prsomptueux, annulerait l'autorit des gnraux, et en
mme temps leur responsabilit. Dans une guerre qu'ils faisaient tous
avec une certaine apprhension, ils ne demandaient pas mieux que de
n'avoir pas d'avis, de ne rien prendre sur eux, et de laisser
commander une jeunesse tourdie, pour n'tre pas responsables des
dfaites auxquelles ils s'attendaient. Il n'y aurait plus ainsi que le
pire des commandements  l'arme, celui d'une cour. Cette guerre au
surplus serait fconde en batailles perdues. Pour la soutenir il
fallait la constance, et la constance dpendait de la grandeur des
moyens qu'on saurait prparer. Il fallait donc laisser les gnraux
remplir le rle qui leur appartenait  la tte des troupes, et aller
soi-mme remplir le sien au centre du gouvernement, en soutenant
l'esprit public, en administrant avec nergie et application, de
manire  fournir aux armes les ressources ncessaires pour prolonger
la lutte, seul moyen, sinon de vaincre, au moins de balancer la
fortune.

On ne pouvait exprimer un sentiment ni plus sens, ni plus dsagrable
 l'empereur Alexandre. Il avait essay de jouer un rle politique en
Europe, et n'y avait pas encore russi  son gr. Il se voyait
entran dans une lutte qui l'aurait rempli d'effroi, si
l'loignement de son empire ne l'avait rassur. Il avait besoin de
s'tourdir par le tumulte des camps; il avait besoin, pour faire taire
les murmures de sa raison, de s'entendre appeler  Berlin,  Dresde, 
Weimar,  Vienne, le sauveur des rois. Ce monarque se demandait
d'ailleurs s'il ne pourrait pas  son tour briller sur les champs de
bataille; si, avec son esprit, il n'y serait pas mieux inspir que ces
vieux gnraux, dont une jeunesse imprudente l'encourageait trop 
ddaigner l'exprience; s'il ne pourrait pas enfin avoir sa part de
cette gloire des armes, si chre aux princes, et alors exclusivement
dcerne par la fortune  un seul homme et  une seule nation.

[En marge: Le prince Dolgorouki cherche  persuader  Alexandre qu'il
doit se mettre  la tte de l'arme.]

Il tait confirm dans ces ides par la coterie militaire qui
l'entourait dj, et  la tte de laquelle se trouvait le prince
Dolgorouki. Celle-ci, pour mieux s'emparer de l'empereur, voulait
l'entraner  l'arme. Elle cherchait  lui persuader qu'il avait les
qualits du commandement, et qu'il n'avait qu' se montrer pour
changer le destin de la guerre; que sa prsence doublerait la valeur
des soldats en les remplissant d'enthousiasme; que ses gnraux
taient des routiniers, sans caractre; que Napolon avait triomph de
leur timidit, de leur savoir us, mais qu'il ne triompherait pas si
aisment d'une jeune noblesse, intelligente et dvoue, conduite par
un empereur ador. Ces guerriers, si nouveaux dans le mtier des
armes, osaient soutenir qu' Dirnstein, qu' Hollabrunn, on avait
vaincu les Franais, que les Autrichiens taient des lches, qu'il n'y
avait de braves que les Russes, et que si Alexandre venait les animer
de sa prsence, on arrterait la prosprit arrogante et peu mrite
de Napolon.

[En marge: Faiblesse de Kutusof qui n'a pas la force de combattre les
mauvais conseils qu'on donne  Alexandre.]

Le rus Kutusof se hasardait timidement  dire qu'il n'en tait pas
tout  fait ainsi; mais, trop servile pour soutenir courageusement son
avis, il se gardait de contrarier les nouveaux possesseurs de la
faveur impriale, et avait la bassesse de laisser insulter sa vieille
exprience. L'intrpide Bagration, le vicieux, mais brave
Miloradovitch, le sage Doctoroff, taient des officiers dont l'avis
mritait quelque attention. Aucun de ces hommes n'tait compt. Un
Allemand, conseiller de l'archiduc Jean  Hohenlinden, le gnral
Weirother, avait seul une vritable autorit sur la jeunesse militaire
qui entourait Alexandre.

[En marge: Influence du chef d'tat-major Weirother.]

Dans le dernier sicle, depuis que Frdric,  la bataille de Leuthen,
avait battu l'arme autrichienne, en l'abordant par l'une de ses
ailes, on avait invent la thorie de l'ordre oblique,  laquelle
Frdric n'avait jamais pens, et on avait attribu  cette thorie
tous les succs de ce grand homme. Depuis que le gnral Bonaparte
s'tait montr si suprieur dans les hautes combinaisons de la guerre,
depuis qu'on l'avait vu tant de fois surprendre, envelopper les
gnraux qui lui taient opposs, d'autres commentateurs faisaient
consister tout l'art de la guerre dans une certaine manoeuvre, et ils
ne parlaient plus que de tourner l'ennemi. Ils avaient invent,  les
en croire, une science nouvelle, et pour cette science un mot nouveau
alors, celui de _stratgie_; et ils couraient l'offrir aux princes
qui voulaient se laisser diriger par eux. L'Allemand Weirother avait
persuad aux amis d'Alexandre qu'il avait un plan des plus beaux, des
plus srs pour dtruire Napolon. Il s'agissait d'une grande
manoeuvre, au moyen de laquelle on devait tourner l'empereur des
Franais, le couper de la route de Vienne, le jeter en Bohme, battu,
et spar pour jamais des forces qu'il avait en Autriche et en Italie.

L'esprit impressionnable d'Alexandre tait tout  ces ides, tout 
l'influence des Dolgorouki, et ne se montrait gure enclin  couter
le prince Czartoryski, lorsque ce dernier lui conseillait de retourner
 Saint-Ptersbourg, pour aller gouverner, au lieu de venir livrer des
batailles en Moravie.

[En marge: Situation de l'empereur d'Allemagne au camp d'Olmtz.]

Au milieu de cette agitation d'esprit de la jeune cour de Russie, on
ne s'occupait gure de l'empereur d'Allemagne. On ne semblait faire
cas ni de son arme, ni de sa personne. Son arme, disait-on, avait
compromis  Ulm le sort de cette guerre. Quant  lui, on venait  son
secours, il devait s'estimer heureux d'tre secouru, et ne se mler de
rien. Il ne se mlait pas en effet de beaucoup de choses, et ne
faisait aucun effort pour rsister  ce torrent de prsomption. Il
s'attendait  de nouvelles batailles perdues, ne comptait que sur le
temps, s'il comptait alors sur quelque chose, et apprciait, sans le
dire, ce que valait le fol orgueil de ses allis. Ce prince, simple et
de peu d'apparence, avait les deux grandes qualits de son
gouvernement, la finesse et la constance.

[En marge: Opinions diverses sur la convenance de livrer bataille.]

On devine de quelle manire devait tre traite, parmi tant d'esprits
vains, la grave question qu'il s'agissait de rsoudre, celle de savoir
s'il fallait ou ne fallait pas livrer bataille  Napolon. Ces
tableaux immortels que nous a lgus l'antiquit, et qui nous
reprsentent la jeune aristocratie romaine violentant par sa folle
prsomption la sagesse de Pompe, et l'obligeant  livrer la bataille
de Pharsale, ces tableaux n'ont rien de plus grand, de plus
instructif, que ce qui se passait  Olmtz, en 1805, autour de
l'empereur Alexandre. Tout le monde avait un avis sur la question de
la bataille  chercher ou  viter, tout le monde l'exprimait. La
coterie dont les Dolgorouki taient les chefs n'hsitait pas. Ne pas
livrer bataille,  l'entendre, tait une lchet et une faute insigne.
D'abord on ne pouvait plus vivre  Olmtz; l'arme y expirait de
misre, elle se dmoralisait. En restant  Olmtz, on abandonnait 
Napolon, outre l'honneur des armes, les trois quarts de la monarchie
autrichienne, et toutes les ressources dont elle abondait. En
avanant, au contraire, on allait recouvrer d'un seul coup les moyens
de vivre, la confiance, et l'ascendant toujours si puissant de
l'offensive. Et puis, ne voyait-on pas que le moment de changer de
rle tait venu; que Napolon, ordinairement si prompt, si pressant,
quand il poursuivait ses ennemis, s'tait arrt tout  coup, qu'il
hsitait, qu'il tait intimid, car fix  Brnn, il n'osait pas venir
 Olmtz,  la rencontre de l'arme russe? C'est qu'il pensait 
Dirnstein,  Hollabrunn; c'est que son arme tait comme lui branle.
On savait,  n'en pas douter, qu'elle tait abme de fatigue,
rduite de moiti, en proie au mcontentement, livre au murmure!

[En marge: Objections de quelques hommes sages contre l'ide de livrer
bataille.]

C'taient l les propos que cette jeunesse dbitait avec une
incroyable assurance. Quelques hommes sages, le prince Czartoryski
notamment, tout aussi jeune, mais beaucoup plus rflchi que les
Dolgorouki, leur opposaient un petit nombre de raisons simples, qui
auraient d tre dcisives sur des esprits que le plus trange
aveuglement n'aurait pas compltement gars. En ne tenant aucun
compte, disaient-ils, de ces soldats, qui aprs tout taient rests
matres du terrain  Dirnstein comme  Hollabrunn, devant lesquels on
avait toujours recul depuis Munich jusqu' Olmtz, en ne tenant aucun
compte de ce gnral vainqueur de tous les gnraux de l'Europe, le
plus expriment du moins de tous les capitaines vivants, s'il n'tait
le plus grand, car il avait command en cent batailles, et ses
adversaires actuels n'avaient jamais command dans une seule, en ne
tenant compte ni de ces soldats ni de ce gnral, il y avait pour ne
pas se hter deux raisons premptoires. La premire, et la plus
frappante, c'est qu'en attendant quelques jours encore, le mois
stipul avec la Prusse serait coul, et qu'elle serait oblige de se
dclarer. Qui sait, en effet, si, en perdant une grande bataille
auparavant, on ne lui fournirait pas l'occasion de se dlier? En
laissant, au contraire, expirer le dlai d'un mois, 150 mille
Prussiens entreraient en Bohme, Napolon serait oblig de
rtrograder, sans qu'on et  courir avec lui la chance d'une
bataille. La seconde raison pour diffrer, c'est qu'en donnant un peu
de temps aux archiducs, ils arriveraient avec quatre-vingt mille
Autrichiens de la Hongrie, et on pourrait alors se battre contre
Napolon, dans la proportion de deux, peut-tre de trois contre un. Il
tait difficile sans doute de vivre  Olmtz; mais, s'il tait vrai
qu'on ne pt pas y passer encore quelques jours, il n'y avait qu' se
rendre en Hongrie,  la rencontre des archiducs. On trouverait l du
pain, et quatre-vingt mille hommes de renfort. En ajoutant ainsi aux
distances que Napolon avait  parcourir, on lui opposerait le plus
redoutable de tous les obstacles. On avait la preuve de cette vrit
dans son immobilit mme, depuis qu'il occupait Brnn. S'il n'avanait
pas, ce n'tait pas qu'il et peur. Des militaires sans exprience
pouvaient seuls prtendre qu'un tel homme avait peur. S'il n'avanait
pas, c'est qu'il trouvait la distance dj bien grande. Il tait,
effectivement,  40 lieues au del, non pas de sa capitale, mais de
celle qu'il avait conquise, et en s'loignant il la sentait frmir
sous sa main.

[En marge: On se dcide  combattre, et on quitte Olmtz pour marcher
sur Brnn.]

Que rpondre  de telles raisons? Assurment rien. Mais sur les
esprits prvenus la qualit des raisons n'est d'aucun effet.
L'vidence les irrite au lieu de les persuader. On dcida donc autour
d'Alexandre qu'il fallait livrer bataille. L'empereur Franois s'y
prta pour sa part. Il avait tout  gagner  ce que la question se
dcidt promptement, car son pays souffrait horriblement de la guerre,
et il n'tait pas fch de voir les Russes s'essayer contre les
Franais, et se faire juger  leur tour. On prit le parti de quitter
la position d'Olmtz, qui tait fort bonne, sur laquelle on aurait pu
facilement repousser une arme assaillante, quelque suprieure qu'elle
ft en nombre, pour venir attaquer Napolon dans la position de Brnn,
qu'il tudiait avec soin depuis plusieurs jours.

[En marge: Surprise d'un dtachement franais  Wischau.]

[En marge: Ce lger avantage achve de troubler les jeunes ttes qui
entourent Alexandre.]

On marcha sur cinq colonnes, par la route d'Olmtz  Brnn, pour se
rapprocher de l'arme franaise. Arriv  Wischau, le 18 novembre, 
une journe de Brnn, on surprit une avant-garde de cavalerie et un
faible dtachement d'infanterie, placs dans ce bourg par le marchal
Soult. On employa trois mille chevaux  les envelopper, et puis, avec
un bataillon d'infanterie, on pntra dans Wischau mme. On y ramassa
une centaine de prisonniers franais. L'aide de camp Dolgorouki eut la
plus grande part  cet exploit. On y avait fait assister l'empereur
Alexandre, auquel on persuada que cette escarmouche tait la guerre,
et que sa prsence avait doubl la valeur de ses soldats. Ce lger
avantage acheva de bouleverser les jeunes ttes de l'tat-major russe,
et la rsolution de combattre devint ds lors irrvocable. De
nouvelles observations du prince Czartoryski furent fort mal reues.
Le gnral Kutusof, sous le nom duquel la bataille allait se livrer,
ne commandait plus, et avait la coupable faiblesse d'accepter des
rsolutions qu'il dsapprouvait. Il fut donc convenu qu'on attaquerait
Napolon dans sa position de Brnn, en suivant le plan que tracerait
le gnral Weirother. On fit une marche de plus, et on vint s'tablir
en avant du chteau d'Austerlitz.

[En marge: Napolon pntre les vues de l'tat-major russe, et devine
le projet qu'on a de lui livrer bataille.]

[En marge: Napolon, avant de commettre le sort de la guerre  une
bataille dcisive, envoie le gnral Savary auprs de l'empereur
Alexandre.]

Napolon, qui avait pour deviner les projets de l'ennemi une rare
sagacit, vit bien que les coaliss cherchaient une rencontre dcisive
avec lui, et il en fut fort satisfait. Il tait proccup cependant
des projets de la Prusse, que des nouvelles rcentes de Berlin lui
prsentaient comme dfinitivement hostiles, et des mouvements de
l'arme prussienne qui s'avanait vers la Bohme. Il n'avait pas de
temps  perdre, il lui fallait ou une bataille foudroyante, ou la
paix. Il doutait peu du rsultat de la bataille, toutefois la paix
offrait plus de sret. Les Autrichiens la proposaient avec une
certaine apparence de sincrit, mais en se rfrant toujours, quant
aux conditions,  ce que voudrait la Russie. Napolon dsira savoir ce
qui se passait dans la tte d'Alexandre, et envoya au quartier gnral
russe son aide de camp le gnral Savary, pour complimenter ce prince,
lier conversation avec lui, et connatre au juste ce qu'il voulait.

[Date: Dc. 1805.]

[En marge: Mission du jeune Dolgorouki auprs de Napolon, et fcheux
rsultat de cette mission.]

Le gnral Savary partit immdiatement, se prsenta en parlementaire
aux avant-postes, et eut quelque peine  parvenir jusqu' l'empereur
Alexandre. Pendant qu'il attendait le moment d'tre introduit, il put
juger des dispositions de cette jeune aristocratie moscovite, de son
fol aveuglement, de son dsir d'assister  une grande bataille. Elle
ne prtendait  rien moins qu' battre les Franais, et  les ramener
battus jusqu'aux frontires de France. Le gnral Savary couta ces
propos avec beaucoup de sang-froid, pntra enfin auprs de
l'empereur, lui porta les paroles de son matre, le trouva doux et
poli, mais vasif, et peu en tat d'apprcier les chances de la guerre
actuelle. Sur l'assurance ritre que Napolon tait anim de
dispositions fort pacifiques, Alexandre s'informa des conditions
auxquelles la paix serait possible. Le gnral Savary n'tait pas en
mesure de rpondre, et il engagea l'empereur Alexandre  dpcher un
de ses aides de camp au quartier gnral franais, pour confrer avec
Napolon. Il affirmait que le rsultat de cette dmarche serait des
plus satisfaisants. Aprs bien des pourparlers, dans lesquels le
gnral Savary, par excs de zle, en dit plus qu'il n'avait mission
d'en dire, Alexandre lui donna pour l'accompagner le prince Dolgorouki
lui-mme, le principal personnage de la nouvelle coterie, qui
disputait  MM. de Czartoryski, de Strogonoff, de Nowosiltzoff, la
faveur du czar. Ce prince Dolgorouki, quoique l'un des plus ardents
dclamateurs de l'tat-major russe, n'en fut pas moins
extraordinairement flatt d'avoir une commission  remplir auprs de
l'empereur des Franais. Il partit avec le gnral Savary, et fut
prsent  Napolon dans un moment o celui-ci, achevant la visite de
ses avant-postes, n'avait dans son costume et son entourage rien
d'imposant pour un esprit vulgaire. Napolon couta ce jeune homme,
dpourvu de tact et de mesure, qui, ayant recueilli  et l
quelques-unes des ides dont se nourrissait le cabinet russe, et que
nous avons fait connatre en exposant le projet du nouvel quilibre
europen, les exprima sans convenance et sans -propos. Il fallait,
assurait-il, que la France abandonnt l'Italie, si elle voulait avoir
la paix tout de suite; et si elle continuait la guerre, et qu'elle n'y
ft pas heureuse, il faudrait qu'elle rendt la Belgique, la Savoie,
le Pimont, pour constituer, autour d'elle et contre elle, des
barrires dfensives. Ces ides, trs-maladroitement dbites,
parurent  Napolon la demande formelle de restituer immdiatement la
Belgique, cde  la France par tant de traits, et provoqurent chez
lui une irritation profonde, qu'il contint cependant, ne croyant pas
que sa dignit lui permt de la laisser clater en prsence d'un tel
ngociateur. Il le congdia schement, en lui disant qu'on viderait
ailleurs que dans des confrences diplomatiques les diffrends qui
divisaient la politique des deux empires. Napolon tait exaspr, et
il n'eut plus qu'une pense, celle de livrer une bataille  outrance.

Depuis la surprise de Wischau, il avait ramen son arme en arrire,
dans une position merveilleusement choisie pour combattre. Il laissait
voir dans ses mouvements une certaine hsitation qui contrastait avec
la hardiesse accoutume de ses allures. Cette circonstance, jointe 
la dmarche du gnral Savary, contribua encore  exalter les faibles
intelligences qui dominaient l'tat-major russe. Ce ne fut bientt
qu'un cri de guerre autour d'Alexandre. Napolon reculait, disait-on;
il tait en pleine retraite; il fallait fondre sur lui, et l'accabler.

[En marge: De part et d'autre on se prpare  une action dcisive.]

De leur ct, les soldats franais, chez lesquels l'esprit abondait,
virent bien qu'ils allaient avoir affaire aux Russes, et ils en
conurent une joie extrme. Des deux parts, on se prpara  une action
dcisive.

Napolon, avec ce tact militaire qu'il avait reu de la nature, et
qu'il avait tant perfectionn par l'exprience, avait adopt, entre
toutes les positions qu'il aurait pu prendre autour de Brnn, celle
qui devait lui assurer les plus grands rsultats, dans l'hypothse o
il serait attaqu, hypothse qui tait devenue une certitude.

[En marge: Position choisie par Napolon pour livrer bataille entre
Brnn et Austerlitz.]

Les montagnes de la Moravie, qui lient les montagnes de la Bohme 
celles de la Hongrie (voir la carte n 32), vont s'abaissant
successivement vers le Danube,  tel point que prs de ce fleuve la
Moravie n'offre plus qu'une large plaine. Aux environs de Brnn,
capitale de la province, ces montagnes n'ont que la hauteur de fortes
collines, et sont couvertes de sombres sapins. Leurs eaux, retenues
par le dfaut d'coulement, forment de nombreux tangs, et se jettent
par divers affluents dans la Morava (ou March), et par la Morava dans
le Danube.

Ces caractres se trouvent tous runis dans la position entre Brnn et
Austerlitz, que Napolon a rendue  jamais clbre. (Voir la carte n
33.) La grande route de Moravie, en se dirigeant de Vienne  Brnn,
s'lve en ligne droite vers le nord, puis, pour aller de Brnn 
Olmtz, se rabat brusquement  droite, c'est--dire  l'est, dcrivant
ainsi un angle droit avec sa premire direction. C'est dans cet angle
que se trouve comprise la position indique. Elle commence  gauche,
vers la route d'Olmtz,  des hauteurs hrisses de sapins; elle se
prolonge ensuite  droite, en obliquant vers la route de Vienne, et,
aprs s'tre abaisse peu  peu, elle se termine  des tangs remplis
d'eaux profondes en hiver. Le long de cette position, et en avant,
coule un ruisseau, qui n'a aucun nom connu en gographie, mais qui,
dans une partie de son cours, est appel Goldbach par les gens du
pays. Il traverse les petits villages de Girzikowitz, Puntowitz,
Kobelnitz, Sokolnitz et Telnitz, et tantt formant des marcages,
tantt encaiss dans des canaux, s'en va finir dans les tangs dont
nous venons de parler, et qu'on appelle tangs de Satschan et de
Menitz.

Concentr avec toutes ses forces sur ce terrain, appuy d'un ct aux
collines boises de la Moravie, et particulirement  un mamelon
arrondi que les soldats d'gypte avaient nomm le _Santon_, s'appuyant
de l'autre aux tangs de Satschan et de Menitz, couvrant ainsi par sa
gauche la route d'Olmtz, par sa droite la route de Vienne, Napolon
tait en mesure de recevoir avec avantage une bataille dfensive.
Cependant il ne voulait pas se borner  se dfendre, car il avait
l'habitude de prtendre  de plus grands rsultats. Il avait pntr,
comme s'il les avait lus, les projets longuement rdigs du gnral
Weirother. Les Austro-Russes, n'ayant aucune chance de lui enlever le
point d'appui qu'il trouvait  gauche dans de hautes collines boises,
devaient tre tents de tourner sa droite, qui ne joignait pas
exactement les tangs, et de lui enlever la route de Vienne. Il y
avait l de quoi les sduire, car, cette route perdue, Napolon ne
conservait d'autre ressource que celle de se retirer en Bohme. Le
reste de ses forces, aventur du ct de Vienne, tait rduit 
remonter isolment la valle du Danube. L'arme franaise, ainsi
fractionne, se voyait condamne  une retraite excentrique,
prilleuse, dsastreuse mme, si elle rencontrait les Prussiens sur
son chemin.

Napolon comprit trs-bien que tel devait tre le plan de l'ennemi.
Aussi, aprs avoir concentr son arme vers sa gauche et les hauteurs,
laissa-t-il vers sa droite, c'est--dire vers Sokolnitz, Telnitz et
les tangs, un espace qui fut  peine gard. Il invitait ainsi les
Russes  abonder dans leurs ides. Mais ce n'tait pas l prcisment
qu'il leur prparait le coup mortel. En face de lui, le sol offrait un
accident dont il esprait tirer un parti dcisif.

Au del du ruisseau qui parcourait le front de notre position, le
terrain prsentait d'abord, vis--vis de notre gauche, une plaine
lgrement ondule, que traversait la route d'Olmtz, puis, vis--vis
de notre centre, il s'levait successivement, et allait former en face
de notre droite un plateau, appel plateau de Pratzen, du nom d'un
village qui se trouve situ  mi-cte, dans le creux d'un ravin. Ce
plateau se terminait  droite en pentes rapides vers les tangs, et
sur le revers il s'abaissait doucement du ct d'Austerlitz, dont le
chteau se montrait  quelque distance.

[En marge: Projet inspir  Napolon par la nature du terrain sur
lequel il est appel  combattre.]

On apercevait l des forces considrables. La nuit, on voyait briller
une multitude de feux; le jour, on dcouvrait un grand mouvement
d'hommes et de chevaux. Napolon ne douta plus,  cet aspect, des
projets des Austro-Russes[7]. Ils voulaient, videmment, descendre de
la position qu'ils occupaient, et, traversant le ruisseau de Goldbach,
entre les tangs et notre droite, nous sparer de la route de Vienne.
Mais, pour ce cas, il tait rsolu  prendre l'offensive  son tour, 
franchir le ruisseau par les villages de Girzikowitz et de Puntowitz,
 gravir le plateau de Pratzen pendant que les Russes le quitteraient,
et  s'en emparer lui-mme. S'il russissait, l'arme ennemie tait
coupe en deux, une partie tait rejete  gauche dans la plaine
traverse par la route d'Olmtz, une partie  droite dans les tangs.
La bataille ne pouvait manquer ds lors d'tre dsastreuse pour les
Austro-Russes. Mais pour cela il fallait qu'ils ne commissent pas la
faute  demi. L'attitude prudente, timide mme de Napolon, excitant
leur folle confiance, devait les engager  commettre cette faute tout
entire.

[Note 7: Il vient de paratre un crit traduit du russe par M. Lon de
Narischkine, lequel contient un grand nombre d'assertions inexactes,
quoique publi par un auteur en position d'tre bien inform. Dans cet
crit il est dit que Napolon eut avant la bataille d'Austerlitz
communication du plan du gnral Weirother. Cette allgation est tout
 fait errone. Une pareille communication ne serait explicable que si
le plan, communiqu longtemps d'avance aux divers chefs de corps,
avait pu tre expos  une divulgation. On verra ci-aprs, par le
rapport d'un tmoin oculaire, que c'est seulement dans la nuit qui
prcda la bataille, que le plan fut communiqu aux chefs de corps. Du
reste, tous les dtails des ordres et de la correspondance prouvent
que Napolon prvit et ne connut pas le plan de l'ennemi. Notre
rsolution tant d'viter toute polmique avec les auteurs
contemporains, nous nous bornerons  redresser cette erreur, sans nous
occuper de beaucoup d'autres, que renferme encore l'ouvrage en
question, dont nous reconnaissons d'ailleurs le mrite trs-rel, et
jusqu' un certain point l'impartialit.]

[En marge: Ordres que donne Napolon pour amener sur le champ de
bataille toutes les troupes dont il peut disposer.]

[En marge: Marche rapide de la division Friant.]

Napolon arrta ses dispositions d'aprs ces ides. (Voir la carte n
32.) S'attendant depuis deux jours  tre attaqu, il avait ordonn 
Bernadotte de quitter Iglau sur la frontire de la Bohme, d'y laisser
la division bavaroise qu'il avait emmene avec lui, et de se diriger 
marches forces sur Brnn. Il avait ordonn au marchal Davout de
porter la division Friant, et, s'il tait possible, la division Gudin,
vers l'abbaye de Gross-Raigern, place sur la route de Vienne  Brnn,
 la hauteur des tangs. En consquence de ces ordres, Bernadotte
s'tait mis en marche, et tait arriv dans la journe du 1er
dcembre. Le gnral Friant, seul averti  temps, parce que le gnral
Gudin se trouvait plus loin vers Presbourg, tait parti sur-le-champ,
et en quarante-huit heures avait parcouru les trente-six lieues qui
sparent Vienne de Gross-Raigern. Les soldats tombaient quelquefois
sur la route, puiss de fatigue; mais au moindre bruit, croyant
entendre le canon, ils se relevaient avec ardeur, pour accourir au
soutien de leurs camarades engags, disait-on, dans une bataille
sanglante. Le 1er dcembre au soir, ils bivouaquaient, par un froid
rigoureux,  Gross-Raigern,  une lieue et demie du champ de bataille.
Jamais troupe  pied n'a excut une marche aussi tonnante, car c'est
une marche de dix-huit lieues par journe, pendant deux jours de
suite.

Le 1er dcembre, Napolon, renforc du corps de Bernadotte et de la
division Friant, pouvait compter 65 ou 70 mille hommes prsents sous
les armes, contre 90 mille hommes, Russes et Autrichiens, prsents
aussi sous les armes.

[En marge: Distribution des divers corps d'arme sur le champ de
bataille d'Austerlitz.]

 sa gauche, il plaa Lannes, dans le corps duquel la division
Caffarelli remplaait la division Gazan. Lannes, avec les deux
divisions Suchet et Caffarelli, devait occuper la route d'Olmtz, et
combattre dans la plaine ondule qui s'tend sur l'un et l'autre ct
de la chausse. (Voir la carte n 33.) Napolon lui donna en outre la
cavalerie de Murat, comprenant les cuirassiers des gnraux d'Hautpoul
et Nansouty, les dragons des gnraux Walther et Beaumont, les
chasseurs des gnraux Milhaud et Kellermann. La forme plane du
terrain lui faisait prvoir en cet endroit un vaste engagement de
cavalerie. Sur le mamelon ou _Santon_ qui domine cette partie du
terrain, et que surmonte une chapelle dite de Bosenitz, il tablit le
17e lger, command par le gnral Claparde, avec 18 pices de canon,
et lui fit prter serment de dfendre cette position jusqu' la mort.
Ce mamelon tait, en effet, le point d'appui de la gauche.

Au centre, derrire le ruisseau de Goldbach, il rangea les divisions
Vandamme et Saint-Hilaire, qui appartenaient au corps du marchal
Soult. Il les destinait  franchir ce ruisseau par les villages de
Girzikowitz et de Puntowitz, et  s'emparer du plateau de Pratzen,
quand le moment en serait venu. Un peu plus loin, derrire le
marcage de Kobelnitz et le chteau de Sokolnitz, il plaa la
troisime division du marchal Soult, celle du gnral Legrand. Il la
renfora de deux bataillons de tirailleurs, connus sous le nom de
chasseurs du P et de chasseurs corses, et d'un dtachement de
cavalerie lgre sous le gnral Margaron. Cette division ne dut avoir
que le 3e de ligne et les chasseurs corses  Telnitz, point le plus
rapproch des tangs, l mme o Napolon souhaitait attirer les
Russes. Fort en arrire,  une lieue et demie, se trouvait la division
Friant,  Gross-Raigern.

Ayant dix divisions d'infanterie, Napolon n'en prsenta donc que six
en ligne. Derrire les marchaux Lannes et Soult, il garda en rserve
les grenadiers Oudinot, spars pour cette fois du corps de Lannes, le
corps de Bernadotte compos des divisions Drouet et Rivaud, et enfin
la garde impriale. Il conservait ainsi sous sa main une masse de 25
mille hommes, pour la porter partout o besoin serait, et
particulirement sur les hauteurs de Pratzen, afin d'enlever ces
hauteurs  tout prix, si les Russes ne les avaient pas assez
dgarnies. Il bivouaqua lui-mme au milieu de cette rserve.

Ces dispositions termines, il poussa la confiance jusqu' les
annoncer  son arme, dans une proclamation toute pleine de la
grandeur des vnements qui se prparaient. La voici telle qu'elle fut
lue aux troupes, dans la soire qui prcda la bataille:

[En marge: Proclamation de Napolon  ses soldats la veille de la
bataille d'Austerlitz.]

     SOLDATS,

     L'arme russe se prsente devant vous pour venger l'arme
     autrichienne d'Ulm. Ce sont ces mmes bataillons que vous avez
     battus  Hollabrunn, et que depuis vous avez constamment
     poursuivis jusqu'ici.

     Les positions que nous occupons sont formidables; et, pendant
     qu'ils marcheront pour tourner ma droite, ils me prsenteront le
     flanc.

     Soldats, je dirigerai moi-mme vos bataillons. Je me tiendrai
     loin du feu, si, avec votre bravoure accoutume, vous portez le
     dsordre et la confusion dans les rangs ennemis. Mais si la
     victoire tait un moment incertaine, vous verriez votre empereur
     s'exposer aux premiers coups; car la victoire ne saurait hsiter,
     dans cette journe surtout o il s'agit de l'honneur de
     l'infanterie franaise, qui importe tant  l'honneur de toute la
     nation.

     Que, sous prtexte d'emmener les blesss, on ne dgarnisse pas
     les rangs, et que chacun soit bien pntr de cette pense, qu'il
     faut vaincre ces stipendis de l'Angleterre, qui sont anims
     d'une si grande haine contre notre nation.

     Cette victoire finira la campagne, et nous pourrons reprendre
     nos quartiers d'hiver, o nous serons joints par les nouvelles
     armes qui se forment en France, et alors la paix que je ferai
     sera digne de mon peuple, de vous et de moi.

                                                           NAPOLON.

Dans cette mme journe, il reut M. d'Haugwitz, arriv enfin au
quartier gnral franais, entrevit dans sa conversation caressante
toute la fausset de la cour de Prusse, et sentit plus que jamais le
besoin de remporter une victoire clatante. Il accueillit
trs-gracieusement l'envoy prussien, lui dit qu'il allait se battre
le lendemain, qu'il le reverrait aprs s'il n'tait pas emport par un
boulet de canon, et qu'alors il serait temps de s'entendre avec le
cabinet de Berlin. Il l'invita  partir dans la nuit mme pour Vienne,
et il l'adressa  M. de Talleyrand, en ayant soin de le faire conduire
 travers le champ de bataille d'Hollabrunn, qui prsentait un
spectacle horrible.--Il est bon, crivait-il  M. de Talleyrand, que
ce Prussien apprenne par ses yeux de quelle manire nous faisons la
guerre.--

[En marge: Napolon visite ses bivouacs dans la nuit qui prcde la
bataille. Accueil que lui font ses soldats.]

Aprs avoir pass la soire au bivouac avec ses marchaux, il voulut
visiter ses soldats, et juger par lui-mme de leur disposition morale.
C'tait le 1er dcembre au soir, veille de l'anniversaire du
couronnement. La rencontre de ces dates tait singulire, et Napolon
ne l'avait pas recherche, car il recevait la bataille, et ne
l'offrait pas. La nuit tait froide et sombre.

Les premiers soldats qui l'aperurent, voulant clairer ses pas,
ramassrent la paille de leur bivouac, et en formrent des torches
enflammes, qu'ils placrent au bout de leurs fusils. En quelques
minutes, cet exemple fut imit par toute l'arme, et sur le vaste
front de notre position on vit briller cette illumination singulire.
Les soldats suivaient les pas de Napolon aux cris de _Vive
l'Empereur!_ lui promettant de se montrer le lendemain dignes de lui
et d'eux-mmes. L'enthousiasme tait dans tous les rangs. On allait
comme il faut aller au danger, le coeur rempli de contentement et de
confiance.

Napolon se retira pour obliger ses soldats  prendre quelque repos,
et attendit sous sa tente l'aurore d'une journe qui devait tre l'une
des plus grandes de sa vie, l'une des plus grandes de l'histoire.

Ces feux, ces cris avaient t facilement distingus des hauteurs
qu'occupait l'arme russe, et y avaient produit, chez un petit nombre
d'officiers sages, un sinistre pressentiment. Ils se demandaient si
c'tait l le signe d'une arme abattue et en retraite.

[En marge: Communication du plan de Weirother aux gnraux russes le
soir qui prcde la bataille.]

Pendant ce temps, les chefs de corps russes, runis chez le gnral
Kutusof, dans le village de Kreznowitz, recevaient leurs instructions
pour le lendemain. Le vieux Kutusof sommeillait profondment, et le
gnral Weirother, ayant tendu une carte du pays sous les yeux de
ceux qui l'coutaient, lisait avec emphase un mmoire contenant tout
le plan de la bataille[8]. Nous l'avons presque fait connatre
d'avance en rapportant les dispositions de Napolon. La droite des
Russes, sous le prince Bagration, faisant face  notre gauche, devait
s'avancer contre Lannes, des deux cts de la route d'Olmtz, nous
enlever le _Santon_, et marcher directement sur Brnn. La cavalerie,
runie en une seule masse entre le corps de Bagration et le centre de
l'arme russe, devait occuper la plaine mme o Napolon avait plac
Murat, et lier la gauche des Russes avec leur centre. Le gros de
l'arme, compos de quatre colonnes, commandes par les gnraux
Doctoroff, Langeron, Pribyschewski et Kollowrath, tabli dans le
moment sur les hauteurs de Pratzen, devait en descendre, traverser le
ruisseau marcageux dont il a dj t parl, prendre Telnitz,
Sokolnitz et Kobelnitz, tourner la droite des Franais, et s'avancer
sur leurs derrires pour leur enlever la route de Vienne. Le
rendez-vous de tous ces corps tait fix sous les murs de Brnn.
L'archiduc Constantin avec la garde russe, forte de 9  10 mille
hommes, devait partir d'Austerlitz  la pointe du jour, pour venir se
placer en rserve derrire le centre de l'arme combine.

[Note 8: Nous croyons utile de citer un fragment des mmoires
manuscrits du gnral Langeron, tmoin oculaire, puisqu'il commandait
l'un des corps de l'arme russe.

Voici le rcit de cet officier:

     On a vu que, le 19 novembre (1er dcembre), nos colonnes ne
     parvinrent  leur destination que vers les dix heures du soir.

     Vers les onze heures, tous les chefs de ces colonnes, except le
     prince Bagration, qui tait trop loign, reurent l'ordre de se
     rendre  Kreznowitz, chez le gnral Kutusof, afin d'entendre la
     lecture des dispositions pour la bataille du lendemain.

      une heure du matin, lorsque nous fmes tous rassembls, le
     gnral Weirother arriva, dploya sur une grande table une
     immense carte trs-exacte des environs de Brnn et d'Austerlitz,
     et nous lut ses dispositions, d'un ton lev et avec un air de
     jactance qui annonaient en lui la persuasion intime de son
     mrite et celle de notre incapacit. Il ressemblait  un rgent
     de collge qui lit une leon  de jeunes coliers. Nous tions
     peut-tre effectivement des coliers; mais il tait loin d'tre
     un bon professeur. Kutusof, assis et  moiti endormi lorsque
     nous arrivmes chez lui, finit par s'endormir tout  fait avant
     notre dpart. Buxhoewden, debout, coutait, et srement ne
     comprenait rien; Miloradovitch se taisait; Pribyschewski se
     tenait en arrire, et Doctoroff seul examinait la carte avec
     attention. Lorsque Weirother eut fini de prorer, je fus le seul
     qui pris la parole. Je lui dis: Mon gnral, tout cela est fort
     bien; mais si les ennemis nous prviennent et nous attaquent prs
     de Pratzen, que ferons-nous?--Le cas n'est pas prvu, me
     rpondit-il; vous connaissez l'audace de Buonaparte. S'il et pu
     nous attaquer, il l'et fait aujourd'hui.--Vous ne le croyez
     donc pas fort? lui dis-je.--C'est beaucoup s'il a 40,000
     hommes.--Dans ce cas, il court  sa perte en attendant notre
     attaque; mais je le crois trop habile pour tre imprudent, car
     si, comme vous le voulez et le croyez, nous le coupons de Vienne,
     il n'a d'autre retraite que les montagnes de la Bohme; mais je
     lui suppose un autre projet. Il a teint ses feux, on entend
     beaucoup de bruit dans son camp.--C'est qu'il se retire ou
     qu'il change de position; et mme, en supposant qu'il prenne
     celle de Turas, il nous pargne beaucoup de peine, et les
     dispositions restent les mmes.

     Kutusof alors, s'tant rveill, nous congdia en nous ordonnant
     de laisser un adjudant pour copier les dispositions que le
     lieutenant colonel Toll, de l'tat-major, allait traduire de
     l'allemand en russe. Il tait alors prs de trois heures du
     matin, et nous ne remes les copies de ces fameuses dispositions
     qu' prs de huit heures, lorsque dj nous tions en marche.]

Lorsque le gnral Weirother eut achev sa lecture, en prsence des
commandants des corps russes, dont un seul tait attentif, c'tait le
gnral Doctoroff, et un seul enclin  contredire, c'tait le gnral
Langeron, il essuya de la part de ce dernier quelques objections. Le
gnral Langeron, migr franais qui servait contre sa patrie, qui
tait frondeur et bon officier, demanda au gnral Weirother s'il
croyait que tout se passerait comme il l'crivait, et se montra quant
 lui fort dispos  en douter. Le gnral Weirother ne voulut jamais
admettre une autre ide que celle qui tait rpandue dans l'tat-major
russe, c'est que Napolon se retirait, et que les instructions pour
ce cas taient excellentes. Mais le gnral Kutusof mit un terme 
toute discussion, en renvoyant les commandants des corps  leurs
quartiers, et en ordonnant que copie de ces instructions leur ft
expdie  tous. Ce chef expriment savait ce qu'il fallait penser de
cette manire de concevoir et d'ordonner le plan des batailles, et
pourtant il laissait faire, quoique ce ft sous son nom qu'on agt de
la sorte.

[En marge: Bataille d'Austerlitz livre le 2 dcembre 1805.]

[En marge: Napolon sort de sa tente avant le jour pour observer le
mouvement des Russes.]

[En marge: Joie de Napolon en jugeant au bruit des canons que les
Russes marchent vers les tangs.]

Ds quatre heures du matin, Napolon avait quitt sa tente, pour juger
par ses propres yeux si les Russes commettaient la faute  laquelle il
les avait si adroitement encourags. Il descendit jusqu'au village de
Puntowitz, situ au bord du ruisseau qui sparait les deux armes, et
aperut les feux presque teints des Russes sur les hauteurs de
Pratzen. Un bruit trs-sensible de canons et de chevaux indiquait une
marche de gauche  droite, vers les tangs, l mme o il souhaitait
que les Russes marchassent. Sa joie fut vive en trouvant sa prvoyance
si bien justifie; il revint se placer sur le terrain lev o il
avait bivouaqu, et d'o il embrassait toute l'tendue de ce champ de
bataille. Ses marchaux taient  cheval  ct de lui. Le jour
commenait  luire. Un brouillard d'hiver couvrait au loin la
campagne, et ne laissait apercevoir que les parties les plus
saillantes du terrain, lesquelles apparaissaient sur ce brouillard
comme des les sur une mer. Les divers corps de l'arme franaise
taient en mouvement, et descendaient de la position qu'ils avaient
occupe pendant la nuit, pour traverser le ruisseau qui les sparait
des Russes. Mais ils s'arrtaient dans les fonds, o ils taient
cachs par la brume et retenus par les ordres de l'Empereur, jusqu au
moment opportun pour l'attaque.

[En marge: Le soleil se lve sur le champ de bataille d'Austerlitz.
Napolon donne le signal de l'attaque.]

Dj un feu trs-vif se faisait entendre  l'extrmit de la ligne
vers les tangs. Le mouvement des Russes contre notre droite se
prononait. Le marchal Davout tait parti en toute hte pour diriger
la division Friant de Gross-Raigern sur Telnitz, et appuyer le 3e de
ligne et les chasseurs corses, qui allaient avoir sur les bras une
portion considrable de l'arme ennemie. Les marchaux Lannes, Murat,
Soult, avec leurs aides de camp entouraient l'Empereur, attendant
l'ordre de commencer le combat au centre et  la gauche. Napolon
modrait leur ardeur, voulant laisser achever la faute que
commettaient les Russes sur notre droite, de manire qu'ils ne pussent
plus revenir de ces bas-fonds dans lesquels on les voyait s'engager.
Enfin le soleil parut, et, dissipant les brouillards, inonda de clart
ce vaste champ de bataille. C'tait le soleil d'Austerlitz, soleil
dont le souvenir retrac tant de fois  la gnration prsente, ne
sera sans doute jamais oubli des gnrations futures. Les hauteurs de
Pratzen se dgarnissaient de troupes. Les Russes, excutant le plan
convenu, taient descendus dans le lit du Goldbach, pour s'emparer des
villages de Telnitz et de Sokolnitz, situs le long de ce ruisseau.
Napolon alors donna le signal de l'attaque, et ses marchaux
partirent au galop pour aller se placer  la tte de leurs divers
corps d'arme.

[En marge: Marche des trois colonnes russes charges de tourner
l'arme franaise vers les lacs.]

Les trois colonnes russes charges d'attaquer Telnitz et Sokolnitz
s'taient branles ds sept heures du matin. Elles taient sous les
ordres immdiats des gnraux Doctoroff, Langeron et Pribyschewski, et
sous le commandement suprieur du gnral Buxhoewden, officier
mdiocre et inactif, tout enorgueilli d'une faveur qu'il devait  un
mariage de cour, commandant aussi peu la gauche de l'arme russe, que
le gnral en chef Kutusof en commandait l'ensemble. Il marchait de sa
personne avec la colonne du gnral Doctoroff, formant l'extrmit de
la ligne russe, et appele  combattre la premire. Il ne se souciait
nullement des autres colonnes, et du concert  mettre dans leurs
divers mouvements; ce qui tait fort heureux pour nous, car si elles
avaient agi ensemble, et assailli en masse Telnitz et Sokolnitz, la
division Friant n'tant point encore arrive sur ce point, elles
auraient pu gagner du terrain sur notre droite, beaucoup plus qu'il
n'tait utile de leur en livrer.

[En marge: Vive rsistance des chasseurs corses  la colonne
Doctoroff.]

[En marge: La colonne de Doctoroff parvient  franchir le Goldbach.]

[En marge: Arrive de la division Friant  Telnitz, et reprise de ce
village.]

[En marge: Conduite hroque du gnral Friant et de sa division.]

La colonne de Doctoroff avait bivouaqu comme les autres sur la
hauteur de Pratzen. Au pied de cette hauteur, dans le bas-fond qui la
sparait de notre droite, se trouvait un village appel Augezd, et
dans ce village une avant-garde sous les ordres du gnral Kienmayer,
compose de cinq bataillons et de quatorze escadrons autrichiens.
(Voir la carte n 33.) Cette avant-garde devait balayer la plaine
entre Augezd et Telnitz, pendant que la colonne Doctoroff descendrait
des hauteurs. Les Autrichiens, jaloux de montrer aux Russes qu'ils se
battaient aussi bien qu'eux, abordrent le village de Telnitz avec
beaucoup de rsolution. Il fallait franchir  la fois le ruisseau,
coulant ici dans des fosss, puis une hauteur couverte de vignes et de
maisons. Nous avions en cet endroit, outre le 3e de ligne, le
bataillon des chasseurs corses, embusqu derrire les accidents du
terrain. Ces adroits tirailleurs, ajustant avec sang-froid les
hussards qu'on avait envoys en avant, en abattirent un grand nombre.
Ils accueillirent de la mme manire le rgiment de Szeckler
(infanterie), et en une demi-heure couchrent  terre une partie de ce
rgiment. Les Autrichiens, fatigus de ce combat meurtrier et sans
rsultat, assaillirent en masse le village de Telnitz, avec leurs cinq
bataillons runis, mais ne russirent pas  y pntrer, grce  la
fermet du 3e de ligne, qui les reut avec la vigueur d'une troupe
prouve. Tandis que l'avant-garde de Kienmayer s'puisait ainsi en
efforts impuissants, la colonne Doctoroff, forte de vingt-quatre
bataillons, conduite par le gnral Buxhoewden, parut, aprs s'tre
fait attendre plus d'une heure, et vint aider les Autrichiens 
s'emparer de Telnitz, que le 3e de ligne ne suffisait plus  dfendre.
Le lit du ruisseau fut franchi, et le gnral Kienmayer lana ses
quatorze escadrons dans la plaine au del de Telnitz, contre la
cavalerie lgre du gnral Margaron. Celle-ci soutint bravement
plusieurs charges, et ne put tenir cependant contre une telle masse de
cavalerie. La division Friant, conduite par le marchal Davout,
n'tant pas encore arrive de Gross-Raigern, notre droite se trouva
entirement dborde. Mais le gnral Buxhoewden aprs s'tre
longtemps fait attendre, fut oblig d'attendre  son tour la seconde
colonne, que commandait le gnral Langeron. Cette dernire avait t
retenue par un accident singulier. La masse de la cavalerie, destine
 occuper la plaine qui tait  la droite des Russes et  la gauche
des Franais, avait mal compris l'ordre qui lui prescrivait de prendre
cette position; elle tait venue s'tablir  Pratzen mme, au milieu
des bivouacs de la colonne de Langeron. Ayant reconnu son erreur,
cette cavalerie, pour se rendre  sa vritable place, avait coup et
retard longtemps les colonnes de Langeron et de Pribyschewski. Le
gnral Langeron, arriv enfin devant Sokolnitz, en entreprit
l'attaque. Mais pendant ce temps le gnral Friant tait accouru en
toute hte avec sa division compose de cinq rgiments d'infanterie et
de six rgiments de dragons. Le 1er rgiment de dragons, attach pour
cette journe  la division Bourcier, fut dirig au grand trot sur
Telnitz. Dj les Austro-Russes, victorieux sur ce point, commenaient
 dpasser le Goldbach, et  dborder le 3e de ligne, ainsi que la
cavalerie lgre de Margaron. Les dragons du 1er rgiment, en
approchant de l'ennemi, se mirent au galop, et rejetrent dans Telnitz
tout ce qui avait essay d'en dboucher. Les gnraux Friant et
Heudelet, arrivant avec la premire brigade, compose du 108e de ligne
et des voltigeurs du 15e lger, entrrent dans Telnitz baonnette
baisse, en chassrent les Autrichiens et les Russes, les poussrent
ple-mle au del des fosss qui forment le lit du Goldbach, et
restrent matres du terrain, aprs l'avoir couvert de morts et de
blesss. Malheureusement le brouillard, quoique dissip presque
partout, rgnait encore dans les bas-fonds. Il enveloppait Telnitz, o
l'on se trouvait dans une sorte de nuage. Le 26e lger, de la division
Legrand, venu au secours du 3e de ligne, apercevant confusment des
masses de troupes au del du ruisseau, sans distinguer la couleur de
leur uniforme, fit feu sur le 108e, en croyant tirer sur l'ennemi.
Cette attaque inattendue branla le 108e, qui se replia dans la
crainte d'tre tourn. Profitant de cette circonstance, les Russes et
les Autrichiens, forts en ce point de vingt-neuf bataillons, reprirent
l'offensive, et repoussrent de Telnitz la brigade Heudelet, pendant
que le gnral Langeron, abordant avec douze bataillons russes le
village de Sokolnitz, situ sur le Goldbach un peu au-dessus de
Telnitz, avait russi  y pntrer. Les deux colonnes ennemies de
Doctoroff et de Langeron commencrent alors  dboucher l'une de
Telnitz, l'autre de Sokolnitz. Dans ce mme temps la colonne du
gnral Pribyschewski avait attaqu et pris le chteau de Sokolnitz,
plac au-dessus du village du mme nom.  cet aspect, le gnral
Friant, qui, dans cette journe comme en tant d'autres, se conduisit
en hros, lance le gnral Bourcier avec ses six rgiments de dragons
sur la colonne de Doctoroff,  l'instant o celle-ci se dployait au
del de Telnitz. Les Russes prsentent leurs baonnettes  nos
dragons, mais les charges de nos cavaliers, rptes  outrance, les
empchent de s'tendre, et soutiennent la brigade Heudelet qui leur
est oppose. Le gnral Friant se met ensuite  la tte de la brigade
Lochet, compose du 48e et du 111e de ligne, et fond sur la colonne
Langeron, qui dpassait dj le village de Sokolnitz, l'y ramne, y
entre  sa suite, l'en expulse, et la rejette au del du Goldbach.
Sokolnitz occup, le gnral Friant en commet la garde au 48e, et
marche avec sa troisime brigade, celle de Kister, compose du 33e de
ligne et du 15e lger, pour disputer  la colonne de Pribyschewski le
chteau de Sokolnitz. Il russit encore  refouler celle-ci. Mais,
tandis qu'il est aux prises avec les troupes de Pribyschewski, devant
le chteau de Sokolnitz, la colonne de Langeron, rattaquant le
village dpendant de ce chteau, est prs d'accabler le 48e qui,
retir dans les maisons du village, se dfend avec une admirable
vaillance. Le gnral Friant y revient, et dgage le 48e. Ce brave
gnral, et son illustre chef le marchal Davout, courant sans cesse
d'un point  l'autre, sur cette ligne du Goldbach si vivement
dispute, se battent avec 7  8 mille fantassins et 2,800 chevaux
contre 35 mille Russes. En effet, la division Friant, par la marche de
trente-six lieues qu'elle avait excute, tait rduite  6 mille
hommes au plus, et avec le 3e de ligne ne faisait pas plus de 7  8
mille combattants. Mais les hommes rests en arrire, arrivant 
chaque instant au bruit du canon, remplissaient successivement les
vides que le feu de l'ennemi oprait dans ses rangs.

[En marge: Le marchal Soult attaque avec son corps le plateau de
Pratzen, formant le centre des Russes.]

Pendant ce combat acharn vers notre droite, le marchal Soult au
centre avait assailli la position de laquelle dpendait le sort de la
bataille. Au signal donn par Napolon, les deux divisions Vandamme et
Saint-Hilaire, formes en colonnes serres, avaient franchi d'un pas
rapide les pentes du plateau de Pratzen. (Voir la carte n 33.) La
division Vandamme avait pris  gauche, celle de Saint-Hilaire  droite
du village de Pratzen, qui est profondment encaiss dans un ravin
aboutissant au ruisseau de Goldbach, prs de Puntowitz. Tandis que les
Franais se portaient en avant, le centre de l'arme ennemie, compos
de l'infanterie autrichienne de Kollowrath et de l'infanterie russe de
Miloradovitch, fort de vingt-sept bataillons, command directement par
le gnral Kutusof et les deux empereurs, tait venu se dployer sur
le plateau de Pratzen, pour y prendre la place des trois colonnes de
Buxhoewden, descendues dans les bas-fonds. Nos soldats, sans rpondre
 la fusillade qu'ils essuyaient, continuaient  gravir la hauteur,
surprenant par leur allure vive et rsolue les gnraux ennemis qui
s'attendaient  les trouver en retraite[9].

[Note 9: Le prince Czartoryski, plac entre les deux empereurs, fit
remarquer  l'empereur Alexandre la marche leste et dcide des
Franais qui gravissaient le plateau, sans rpondre au feu des Russes.
Ce prince mu  cette vue sentit dfaillir la confiance qu'il avait
prouve jusque-l, et en conut un pressentiment sinistre qui ne
l'abandonna pas de la journe.]

Arrivs au village de Pratzen, ils le franchissent sans s'y arrter.
Le gnral Morand passe outre  la tte du 10e lger, et va se former
sur le plateau. Le gnral Thibault[10] le suit avec sa brigade,
compose du 14e et du 36e de ligne, et tandis qu'il s'avance reoit
tout  coup, par derrire, une dcharge de mousqueterie, qui partait
de deux bataillons russes cachs dans le ravin au fond duquel le
village de Pratzen est situ. Le gnral Thibault fait alors une
halte d'un instant, rend  bout portant le feu qu'il a reu, et entre
dans le village avec l'un de ses bataillons. Il disperse ou prend les
Russes qui l'occupaient; puis il revient pour soutenir le gnral
Morand, dploy sur le plateau. De son ct, la brigade Var, la
seconde de la division Saint-Hilaire, passant  la gauche du village,
tait venue se ranger en face de l'ennemi, tandis que Vandamme, avec
toute sa division, s'tendant plus  gauche encore, prenait position
prs d'un petit mamelon appel Stari-Winobradi, qui domine le plateau
de Pratzen. Les Russes avaient tabli sur ce mamelon cinq bataillons
et une nombreuse artillerie.

[Note 10: Celui qui est mort rcemment.]

L'infanterie autrichienne de Kollowrath et l'infanterie russe de
Miloradovitch taient disposes sur deux lignes. Le marchal Soult,
sans perdre de temps, porte en avant les divisions Saint-Hilaire et
Vandamme. Le gnral Thibault, formant avec sa brigade la droite de
la division Saint-Hilaire, avait une batterie de douze pices. Il les
fait charger  boulet et mitraille, et commence un feu meurtrier sur
l'infanterie qui lui tait oppose. Ce feu, dirig avec justesse et
vivacit, rpand bientt le dsordre dans les rangs autrichiens, qui
d'abord rtrogradent, puis se jettent confusment sur le revers du
plateau. Vandamme aborde aussitt l'ennemi rang devant lui. Sa brave
infanterie s'avance avec sang-froid, s'arrte, excute plusieurs
dcharges meurtrires, et marche sur les Russes  la baonnette. Elle
renverse leur premire ligne sur la seconde, et les oblige  fuir
l'une et l'autre sur le revers du plateau de Pratzen, en abandonnant
leur artillerie. Dans ce mouvement, Vandamme avait laiss sur sa
gauche le mamelon de Stari-Winobradi, dfendu par plusieurs bataillons
russes et tout hriss d'artillerie. Il y revient, et le faisant
tourner par le gnral Schiner avec le 24e lger, il y monte lui-mme
avec le 4e de ligne. Malgr un feu plongeant, il gravit le mamelon,
culbute les Russes qui le gardaient, et s'empare de leurs canons.

Ainsi en moins d'une heure, les deux divisions du corps du marchal
Soult s'taient rendues matresses du plateau de Pratzen, et
poursuivaient les Russes et les Autrichiens jets ple-mle sur les
pentes de ce plateau, qui s'incline vers le chteau d'Austerlitz.

[En marge: Efforts des deux empereurs et du gnral Kutusof pour
rallier le centre de l'arme austro-russe.]

Les deux empereurs d'Autriche et de Russie, tmoins de cette action
rapide, s'efforaient en vain d'arrter leurs soldats. Ils taient peu
couts au milieu de cette confusion, et Alexandre pouvait dj
s'apercevoir que la prsence d'un souverain ne saurait valoir en
pareille circonstance celle d'un bon gnral. Miloradovitch, toujours
brillant au feu, parcourait  cheval ce champ de bataille labour par
les boulets, et tchait de ramener les fuyards. Le gnral Kutusof,
bless d'une balle  la joue, voyait se raliser le dsastre qu'il
avait prvu, et qu'il n'avait pas eu la fermet d'empcher. Il s'tait
ht d'appeler  lui la garde impriale russe, qui avait bivouaqu en
avant d'Austerlitz, afin de rallier derrire elle son centre en
droute. Si ce chef de l'arme autro-russe, dont le mrite se
rduisait  beaucoup de finesse cache sous beaucoup d'indolence,
avait t capable de rsolutions justes et promptes, c'tait le cas de
courir vers sa gauche engage dans ce moment avec notre droite, de
tirer les trois colonnes de Buxhoewden des bas-fonds dans lesquels on
les avait engouffres, de les ramener sur le plateau de Pratzen, et
avec cinquante mille hommes runis de tenter un effort dcisif pour
reprendre une position sans laquelle son arme allait tre coupe en
deux. Quand mme il n'aurait pas russi, il se serait au moins retir
en ordre sur Austerlitz par un chemin sr, et n'aurait pas laiss sa
gauche adosse  un abme. Mais, se contentant de parer au mal dont il
tait le tmoin oculaire, il se bornait  rallier son centre sur la
garde impriale russe, forte de neuf  dix mille hommes, tandis que
Napolon, au contraire, les yeux toujours fixs sur le plateau de
Pratzen, amenait au soutien du marchal Soult, dj victorieux, le
corps de Bernadotte, la garde et les grenadiers Oudinot, c'est--dire
vingt-cinq mille hommes d'lite.

Pendant que notre droite disputait ainsi la ligne du Goldbach aux
Russes, et que notre centre leur enlevait le plateau de Pratzen,
Lannes et Murat,  notre gauche, taient aux prises avec le prince
Bagration, et avec toute la cavalerie des Austro-Russes. (Voir la
carte n 33.)

[En marge: Lannes et Murat,  la gauche de notre arme, triomphent des
assauts rpts de Bagration et de toute la cavalerie autro-russe.]

Lannes, avec les divisions Suchet et Caffarelli, dployes sur les
deux cts de la route d'Olmtz, devait marcher directement devant
lui.  gauche de la route, l mme o s'levait le _Santon_, le
terrain se rapprochant des hauteurs boises de la Moravie, tait fort
accident, tantt montueux, tantt coup de ravins profonds. C'est l
qu'tait place la division Suchet.  droite, le terrain plus uni,
allait se lier par des pentes assez douces au plateau de Pratzen.
Caffarelli marchait de ce ct, protg par la cavalerie de Murat
contre la masse de la cavalerie austro-russe.

On s'attendait sur ce point  une sorte de bataille d'gypte, car on
voyait quatre-vingt-deux escadrons russes et autrichiens rangs sur
deux lignes, et commands par le prince Jean de Lichtenstein. Par ce
motif, les divisions Suchet et Caffarelli prsentaient plusieurs
bataillons dploys, et derrire les intervalles de ces bataillons,
d'autres bataillons en colonne serre, pour appuyer et flanquer les
premiers. L'artillerie tait rpandue sur le front des deux divisions.
La cavalerie lgre du gnral Kellermann ainsi que les divisions de
dragons se trouvaient  droite dans la plaine, la grosse cavalerie de
Nansouty et d'Hautpoul en rserve en arrire.

Dans cet ordre imposant, Lannes s'branla ds qu'il entendit le canon
de Pratzen, et traversa au pas, comme il aurait pu le faire sur un
champ de manoeuvre, cette plaine claire par un beau soleil d'hiver.

[En marge: Attaque de toute la cavalerie ennemie sur le corps de
Lannes.]

Le prince Jean de Lichtenstein s'tait longtemps fait attendre, par
suite de la mprise qui avait expos la cavalerie austro-russe 
courir inutilement de la droite  la gauche du champ de bataille. En
son absence la garde impriale d'Alexandre avait rempli le vide entre
le centre et la droite de l'arme combine. Arriv enfin, il aperoit
le mouvement du corps de Lannes, et lance les uhlans du grand-duc
Constantin sur la division Caffarelli. Ces hardis cavaliers se jettent
sur cette division, devant laquelle Kellermann tait plac avec sa
brigade de cavalerie lgre. Le gnral Kellermann, l'un de nos plus
habiles officiers de cavalerie, jugeant qu'il serait culbut sur
l'infanterie franaise, et la mettrait peut-tre en dsordre, s'il
recevait immobile cette charge redoutable, replie ses escadrons, et
les faisant passer par les intervalles des bataillons de Caffarelli,
s'en va les reformer  gauche, afin de saisir une occasion favorable
pour charger. Les uhlans, lancs au galop, ne trouvent plus notre
cavalerie lgre, et rencontrent en place une ligne d'infanterie
inbranlable, qui, sans mme se former en carr, les accueille par un
feu meurtrier de mousqueterie. Quatre cents de ces cavaliers sont
aussitt couchs par terre, sur le front de la division. Le gnral
russe Essen est atteint d'une blessure mortelle en combattant  leur
tte. Les autres se rpandent en dsordre  droite et  gauche.
Saisissant l'-propos, Kellermann, qui avait reform ses escadrons sur
la gauche de Caffarelli, charge les uhlans, et en sabre un bon nombre.
Le prince Jean de Lichtenstein envoie une nouvelle partie de ses
escadrons au secours des uhlans. Nos divisions de dragons s'branlent
 leur tour, fondent sur la cavalerie ennemie, et pendant quelques
instants on n'aperoit plus qu'une affreuse mle o tout le monde
combat corps  corps. Cette nue de cavaliers se dissipe enfin, chacun
rejoint sa ligne de bataille, laissant le terrain couvert de morts et
de blesss, pour la plupart russes ou autrichiens. Nos deux masses
d'infanterie s'avancent alors, d'un pas ferme et mesur, sur ce
terrain abandonn par la cavalerie. Les Russes leur opposent quarante
bouches  feu qui vomissent une grle de projectiles. Une dcharge
enlve en entier le groupe de tambours du premier rgiment de
Caffarelli. On rpond  cette rude canonnade par le feu de toute notre
artillerie. Dans ce combat  coups de canons, le gnral Valhubert a
une cuisse fracasse par un boulet. Quelques soldats veulent
l'emporter.--Restez  votre poste, leur dit-il, je saurai bien mourir
tout seul. Il ne faut pas pour un homme en perdre six.--On marche
ensuite sur le village de Blaziowitz, qui tait  droite de la plaine,
l o le terrain commence  s'lever vers Pratzen. Ce village, comme
tous ceux du pays, profondment encaiss dans un ravin, ne se faisait
voir que par la flamme qui le dvorait. Un dtachement de la garde
impriale russe l'avait occup le matin, en attendant la cavalerie du
prince de Lichtenstein. Lannes ordonne au 13e lger de s'en emparer.
Le colonel Castex, qui commandait le 13e, s'avance avec le premier
bataillon, en colonne d'attaque, et tandis qu'il arrive sur le
village, est frapp d'une balle au front. Le bataillon s'lance, et
venge  coups de baonnettes la mort de son colonel. On s'empare de
Blaziowitz, et on y ramasse quelques centaines de prisonniers qui sont
envoys sur les derrires.

 l'autre aile du corps de Lannes, les Russes conduits par le prince
Bagration essayaient d'enlever la petite minence que nos soldats
appelaient le _Santon_. Ils taient descendus dans un vallon qui longe
le pied de cette minence, y avaient pris le village de Bosenitz, et
changeaient inutilement leurs boulets avec la nombreuse artillerie
qui garnissait la hauteur. Mais ils ne songeaient pas  braver la
mousqueterie du 17e de ligne, trop bien tabli pour qu'on ost
l'aborder de si prs.

Le prince Bagration avait rang le reste de son infanterie sur la
route d'Olmtz en face de la division Suchet. Forc  rtrograder, il
se retirait lentement devant le corps de Lannes, qui marchait sans
prcipitation, mais avec un ensemble imposant, et en gagnant toujours
du terrain.

Blaziowitz pris, Lannes fait enlever Holubitz et Kruch, villages
placs le long de la route d'Olmtz, et parvient  joindre
l'infanterie de Bagration. En ce moment il rompt la ligne forme par
ses deux divisions. Il porte la division Suchet obliquement  gauche,
la division Caffarelli obliquement  droite. Par ce mouvement
divergent, il spare l'infanterie de Bagration de la cavalerie du
prince de Lichtenstein, rejette la premire  la gauche de la route
d'Olmtz, la seconde  la droite vers les pentes du plateau de
Pratzen.

Alors cette cavalerie veut faire une dernire tentative, et fond tout
entire sur la division Caffarelli, qui la reoit avec son aplomb
ordinaire, et l'arrte par le feu de sa mousqueterie. Les nombreux
escadrons de Lichtenstein, d'abord disperss, puis rallis par leurs
officiers, sont ramens sur nos bataillons. Par l'ordre de Lannes les
cuirassiers des gnraux d'Hautpoul et Nansouty, qui suivaient
l'infanterie de Caffarelli, dfilent au grand trot derrire les rangs
de cette infanterie, se forment sur sa droite, s'y dploient, et
s'lancent au galop. La terre tremble sous les pieds de ces quatre
mille cavaliers chargs de fer. Ils se prcipitent le sabre au poing
sur la masse reforme des escadrons austro-russes, les renversent de
leur choc, les dispersent, et les obligent  s'enfuir sur Austerlitz,
o ils se retirent pour ne plus reparatre de la journe.

Pendant le mme temps, la division Suchet avait abord l'infanterie du
prince Bagration. Aprs avoir dirig sur les Russes ces feux
tranquilles et srs que nos troupes, aussi instruites qu'aguerries,
excutaient avec une extrme prcision, la division Suchet les avait
joints  la baonnette. Les Russes, cdant  l'imptuosit de nos
bataillons, s'taient retirs, mais sans se rompre, et sans se rendre.
Ils formaient une masse confuse, hrisse de fusils, qu'on tait
rduit  pousser devant soi, sans pouvoir la faire prisonnire.
Lannes, dbarrass des quatre-vingt-deux escadrons du prince de
Lichtenstein, s'tait ht de ramener la grosse cavalerie du gnral
d'Hautpoul de la droite  la gauche de cette plaine, et l'avait
lance sur les Russes pour dcider leur retraite. Les cuirassiers
chargeant dans tous les sens ces fantassins obstins qui se retiraient
en gros pelotons, avaient oblig quelques mille d'entre eux  dposer
les armes.

[En marge: Rsultat de la bataille livre  la gauche de Lannes.]

Ainsi, vers notre gauche, Lannes venait de livrer  lui seul une
vritable bataille. Il avait fait quatre mille prisonniers. La terre
tait jonche autour de lui de deux mille morts ou blesss, tant
Russes qu'Autrichiens.

[En marge: Renouvellement de la lutte entre le corps du marchal
Soult, les rserves amenes par Napolon, et le centre des Russes
renforc de la garde d'Alexandre.]

Mais sur le plateau de Pratzen la lutte s'tait renouvele entre le
centre des ennemis et le corps du marchal Soult, renforc de toutes
les rserves que Napolon amenait en personne. Le gnral Kutusof, au
lieu de songer, comme nous l'avons dit,  rappeler  lui les trois
colonnes de Doctoroff, Langeron et Pribyschewski, engages dans les
bas-fonds, n'avait song qu' rallier son centre sur la garde
impriale russe. La seule brigade Kamenski du corps de Langeron,
entendant sur ses derrires un feu trs-vif, s'tait arrte, puis
avait rtrograd spontanment pour remonter sur le plateau de Pratzen.
Le gnral Langeron averti tait venu se mettre  la tte de cette
brigade, laissant dans Sokolnitz le reste de sa colonne.

[En marge: Grave danger de la brigade Thibault, et belle conduite de
cette brigade.]

Les Franais, dans ce renouvellement du combat vers le centre,
allaient se trouver aux prises avec la brigade Kamenski, avec
l'infanterie de Kollowrath et de Miloradovitch, avec la garde
impriale russe. La brigade Thibault, occupant l'extrme droite du
corps du marchal Soult, et spare de la brigade Var par le village
de Pratzen, se trouvait au milieu d'une querre de feux, car elle
avait devant elle la ligne reforme des Autrichiens, et en retour sur
sa droite une partie des troupes de Langeron. Cette brigade, compose
du 10e lger, des 14e et 36e de ligne, allait tre expose un moment
au plus grave pril. Comme elle se dployait, et se formait elle-mme
en querre pour faire face  l'ennemi, l'adjudant Labadie, du 36e,
craignant que son bataillon, sous un feu de mousqueterie et de
mitraille reu  trente pas, ne fut branl dans son mouvement, se
saisit du drapeau, et, se plaant lui-mme en jalon,
s'crie:--Soldats, voici votre ligne de bataille.--Le bataillon se
dploie avec un parfait aplomb. Les autres l'imitent, la brigade prend
position, et durant quelques instants change  demi-porte une
fusillade meurtrire. Cependant ces trois rgiments auraient
promptement succomb sous une masse de feux croiss, si le combat
s'tait prolong. Le gnral Saint-Hilaire, admir de l'arme pour sa
bravoure chevaleresque, s'entretenait avec les gnraux Thibault et
Morand sur le parti  prendre, lorsque le colonel Pouzet du 10e lui
dit: Gnral, marchons en avant et  la baonnette, ou nous sommes
perdus.--Oui, en avant! rpond le gnral Saint-Hilaire.--On croise
aussitt la baonnette, on se jette  droite sur les Russes de
Kamenski, en face sur les Autrichiens de Kollowrath, et on culbute les
premiers dans les bas-fonds de Sokolnitz et de Telnitz, les seconds
sur les revers du plateau de Pratzen, vers la route d'Austerlitz.

Tandis que la brigade Thibault, livre quelque temps  elle-mme,
s'en tirait avec tant de bonheur et de vaillance, la brigade Var et
la division Vandamme, places de l'autre ct du village de Pratzen,
n'avaient pas  beaucoup prs autant de peine  repousser le retour
offensif des Austro-Russes, et les avaient bientt refouls au pied du
plateau qu'ils essayaient vainement de gravir. Dans l'ardeur qui
entranait nos troupes, le premier bataillon du 4e de ligne,
appartenant  la division Vandamme, s'tait laiss emporter  la
poursuite des Russes, sur des terrains inclins et couverts de vignes.
Le grand-duc Constantin avait sur-le-champ envoy un dtachement de
cavalerie de la garde, qui, surprenant ce bataillon au milieu des
vignes, l'avait renvers avant qu'il et pu se former en carr. Dans
cette confusion, le porte-drapeau du rgiment avait t tu. Un
sous-officier, voulant recueillir l'aigle, avait t tu  son tour.
Un soldat l'avait saisi des mains du sous-officier, et, mis lui-mme
hors de combat, n'avait pu empcher les cavaliers de Constantin
d'enlever ce trophe.

[En marge: Combat de cavalerie entre la garde impriale franaise et
la garde impriale russe.]

Napolon, qui tait venu renforcer le centre avec l'infanterie de sa
garde, tout le corps de Bernadotte et les grenadiers Oudinot, aperoit
de la hauteur o il est plac l'chauffoure de ce bataillon.--Il y a
l du dsordre, dit-il  Rapp, il faut le rparer.--Aussitt Rapp, 
la tte des mameluks et des chasseurs  cheval de la garde, vole au
secours du bataillon compromis. Le marchal Bessires suit Rapp avec
les grenadiers  cheval. La division Drouet, du corps de Bernadotte,
forme des 94e et 95e rgiments, et du 27e lger, s'avance en seconde
ligne, conduite par le colonel Grard, aide de camp de Bernadotte, et
officier d'une grande nergie, pour s'opposer  l'infanterie de la
garde russe.

Rapp, en se montrant, attire la cavalerie ennemie qui sabrait nos
fantassins couchs par terre. Cette cavalerie se dirige sur lui avec
quatre pices de canon atteles. Malgr une dcharge  mitraille, Rapp
s'lance, et enfonce la cavalerie impriale. Il pousse en avant, et
passe au del du terrain que le bataillon du 4e couvrait de ses
dbris. Aussitt les soldats de ce bataillon se relvent, et se
reforment pour venger leur chec. Rapp, arriv jusqu'aux lignes de la
garde russe, est assailli par une seconde charge de cavalerie. Ce sont
les chevaliers-gardes d'Alexandre, qui, dirigs par leur colonel,
prince Repnin, se jettent sur lui. Le brave Morland, colonel des
chasseurs de la garde impriale franaise, est tu; les chasseurs sont
ramens. Mais dans ce moment arrivent au galop les grenadiers 
cheval, conduits par le marchal Bessires au secours de Rapp. Ces
superbes cavaliers, monts sur de grands chevaux, sont jaloux de se
mesurer avec les chevaliers-gardes d'Alexandre. Une mle de plusieurs
minutes s'engage entre les uns et les autres. L'infanterie de la garde
russe, tmoin de ce rude combat, n'ose pas faire feu, de peur de tirer
sur les siens. Enfin les grenadiers  cheval de Napolon, vieux
soldats prouvs en cent batailles, triomphent des jeunes cavaliers
d'Alexandre, les dispersent, aprs en avoir tendu un certain nombre
sur la terre, et reviennent vainqueurs auprs de leur matre.

[En marge: Napolon, aprs avoir assur la position sur le plateau de
Pratzen, se reporte  droite pour terminer la bataille.]

[En marge: Affreux dsastre des trois colonnes de Buxhoewden, prises
entre deux feux et jetes dans les tangs.]

Napolon, qui assistait  cet engagement, fut enchant de voir la
jeunesse russe punie de sa jactance. Entour de son tat-major, il
reut Rapp, qui revenait bless, couvert de sang, suivi du prince
Repnin prisonnier, et lui donna d'clatants tmoignages de
satisfaction. Pendant ce temps, les trois rgiments de la division
Drouet, amens par le colonel Grard, poussaient l'infanterie de la
garde russe sur le village de Kreznowitz, enlevaient ce village, et
faisaient beaucoup de prisonniers. Il tait une heure de l'aprs-midi,
la victoire ne prsentait plus de doute, car Lannes et Murat tant
matres de la plaine  gauche, le marchal Soult, appuy par toute la
rserve, tant matre du plateau de Pratzen, il ne restait plus qu'
se rabattre sur la droite, et  jeter dans les tangs les trois
colonnes russes de Buxhoewden, si vainement obstines  nous couper de
la route de Vienne. Napolon, laissant alors le corps de Bernadotte
sur le plateau de Pratzen, et tournant  droite avec le corps du
marchal Soult, la garde et les grenadiers Oudinot, voulut recueillir
lui-mme le prix de ses profondes combinaisons, et vint par la route
qu'avaient suivie les trois colonnes de Buxhoewden en descendant du
plateau de Pratzen, les assaillir par derrire. Il tait temps qu'il
arrivt, car le marchal Davout et son lieutenant le gnral Friant,
courant sans cesse de Kobelnitz  Telnitz, pour empcher les Russes de
franchir le Goldbach, allaient finir par succomber. Le brave Friant
avait eu quatre chevaux tus sous lui dans la journe. Mais tandis
qu'il faisait les derniers efforts, Napolon apparat tout  coup  la
tte d'une masse de forces crasante. Une affreuse confusion se
produit alors parmi les Russes surpris et dsesprs. La colonne de
Pribyschewski tout entire, et une moiti de celle de Langeron reste
devant Sokolnitz, se voient entoures sans aucun espoir de salut,
puisque les Franais arrivent sur leurs derrires par les routes
qu'elles-mmes ont parcourues le matin. Ces deux colonnes se
dispersent; une partie est faite prisonnire dans Sokolnitz, une autre
se rfugie vers Kobelnitz, et est enveloppe prs des marcages de ce
nom. Une troisime enfin s'engage vers Brnn, et est contrainte de
dposer les armes prs de la route de Vienne, l mme o les Russes
s'taient donn rendez-vous dans l'esprance de la victoire.

Le gnral Langeron, avec les dbris de la brigade Kamenski et
quelques bataillons qu'il avait retirs de Sokolnitz avant le
dsastre, s'tait rfugi vers Telnitz et les tangs, prs du lieu o
se trouvait Buxhoewden avec la colonne Doctoroff. L'inepte commandant
de l'aile gauche des Russes, tout fier avec 29 bataillons et 22
escadrons d'avoir disput le village de Telnitz  cinq ou six
bataillons franais, tait immobile, attendant le succs des colonnes
Langeron et Pribyschewski. Il portait sur son visage,  en croire un
tmoin oculaire, les signes des excs auxquels il se livrait
habituellement. Langeron, accouru sur ce point, lui raconte avec
vivacit ce qui se passe.--Vous ne voyez partout que des ennemis, lui
rpond brutalement Buxhoewden.--Et vous, rplique Langeron, vous
n'tes en tat d'en voir nulle part.--Mais dans cet instant le corps
du marchal Soult parat sur le versant du plateau vers les lacs, et
se dirige sur la colonne Doctoroff pour la pousser dans les tangs. Il
n'est plus possible de douter du pril. Buxhoewden, avec quatre
rgiments qu'il avait eu l'impritie de laisser inactifs auprs de
lui, essaye de regagner la route par laquelle il tait venu, et qui
passait par le village d'Augezd, entre le pied du plateau de Pratzen
et l'tang de Satschan. Il s'y porte prcipitamment, ordonnant au
gnral Doctoroff de se sauver comme il pourrait. Langeron se joint 
lui avec les restes de sa colonne. Buxhoewden traverse Augezd au
moment mme o la division Vandamme, descendant la hauteur, y arrive
de son ct. Il essuie en fuyant le feu des Franais, et parvient  se
mettre en sret, avec une portion de ses troupes. La majeure partie
suivie des dbris de Langeron est arrte court par la division
Vandamme, matresse d'Augezd. Alors tous ensemble se jettent vers les
tangs glacs, et tchent de s'y frayer un chemin. La glace qui couvre
ces tangs, affaiblie par la chaleur d'une belle journe, ne peut
rsister au poids des hommes, des chevaux, des canons. Elle flchit en
quelques points sous les Russes qui s'y engouffrent; elle rsiste sur
quelques autres, et offre un asile aux fuyards qui s'y retirent en
foule.

[Illustration: BATAILLE D'AUSTERLITZ.]

[En marge: Quelques mille Russes ensevelis sous la glace rompue.]

Napolon, arriv sur les pentes du plateau de Pratzen, du ct des
tangs, aperoit le dsastre qu'il avait si bien prpar. Il fait
tirer  boulet, par une batterie de la garde, sur les parties de la
glace qui rsistent encore, et achve la ruine des malheureux qui s'y
taient rfugis. Prs de deux mille trouvent la mort sous cette glace
brise.

[En marge: Honorable conduite du gnral Doctoroff.]

Entre l'arme franaise et ces inaccessibles tangs, reste encore la
malheureuse colonne Doctoroff, dont un dtachement vient de se sauver
avec Buxhoewden, et un autre de s'engloutir sous la glace. Le gnral
Doctoroff, laiss dans cette cruelle situation, se conduit avec le
plus noble courage. Le terrain, en se rapprochant des lacs, se
relevait de manire  offrir une sorte d'appui. Le gnral Doctoroff
s'adosse  ce relvement du terrain, et forme trois lignes de ses
troupes; il place la cavalerie en premire ligne, l'artillerie en
seconde, l'infanterie en troisime. Ainsi dploy, il oppose aux
Franais une ferme contenance, pendant qu'il envoie quelques escadrons
chercher une route entre l'tang de Satschan et celui de Menitz.

[En marge: Destruction d'une partie de la colonne Doctoroff.]

Un dernier et rude combat s'engage sur ce terrain. Les dragons de la
division Beaumont, emprunts  Murat, et amens de la gauche  la
droite, chargent la cavalerie autrichienne de Kienmayer, qui, aprs
avoir fait son devoir, se retire sous la protection de l'artillerie
russe. Celle-ci, demeure immobile  ses pices, couvre de mitraille
les dragons, qui essayent en vain de l'enlever. L'infanterie du
marchal Soult marche  son tour sur cette artillerie, malgr un feu 
bout portant, s'en empare, et pousse l'infanterie russe sur Telnitz.
De son ct, le marchal Davout, avec la division Friant, entre dans
Telnitz. Ds lors les Russes n'ont plus pour s'enfuir qu'un troit
passage entre Telnitz et les tangs. Les uns, s'y prcipitant
ple-mle, y trouvent la mort comme ceux qui les y ont prcds. Les
autres parviennent  se retirer, par un chemin qu'on a dcouvert entre
les tangs de Satschan et de Menitz. La cavalerie franaise les suit
sur cette chausse, en les harcelant dans leur retraite. La terre
glaise de ces contres, que le soleil de la journe a convertie de
glace en boue paisse, cde sous les pas des hommes et des chevaux.
L'artillerie des Russes s'y enfonce. Leurs chevaux, plutt faits pour
courir que pour tirer, ne pouvant dgager leurs canons, les y
abandonnent. Nos cavaliers recueillent au milieu de cette droute
trois mille prisonniers et une grande quantit de canons. J'avais vu
dj, s'crie l'un des acteurs de cette scne affreuse, le gnral
Langeron, quelques batailles perdues; je n'avais pas l'ide d'une
pareille dfaite.

[En marge: Fuite des deux empereurs.]

En effet, d'une aile  l'autre de l'arme russe, il n'y avait en ordre
que le corps du prince Bagration, que Lannes n'avait pas os
poursuivre, dans l'ignorance o il tait de ce qui se passait  la
droite de l'arme. Tout le reste tait dans un affreux dsordre,
poussant des cris sauvages, pillant les villages pars sur la route,
pour se procurer quelques vivres. Les deux souverains de Russie et
d'Autriche fuyaient ce champ de bataille, sur lequel ils entendaient
les Franais crier _vive l'Empereur!_ Alexandre tait dans un profond
abattement. L'empereur Franois, plus tranquille, supportait ce
dsastre avec sang-froid. Dans le malheur commun il avait du moins une
consolation: les Russes ne pouvaient plus prtendre que la lchet des
Autrichiens faisait toute la gloire de Napolon. Les deux princes
couraient rapidement  travers les champs de la Moravie, au milieu
d'une obscurit profonde, spars de leur maison, et exposs  tre
insults par la barbarie de leurs propres soldats. L'empereur
d'Autriche, voyant tout perdu, prit sur lui d'envoyer le prince Jean
de Lichtenstein  Napolon, pour demander un armistice, avec promesse
de signer la paix sous quelques jours. Il le chargea en outre
d'exprimer  Napolon le dsir d'avoir avec lui une entrevue aux
avant-postes.

[En marge: Le prince Jean de Lichtenstein envoy  Napolon le soir
mme de la bataille, pour demander un armistice et la paix.]

Le prince Jean, qui avait bien rempli son devoir dans la journe,
pouvait se prsenter honorablement au vainqueur. Il se rendit en toute
hte au quartier gnral franais. Napolon, victorieux, tait occup
 parcourir le champ de bataille, pour faire relever les blesss. Il
ne voulait pas prendre de repos avant d'avoir donn  ses soldats les
soins auxquels ils avaient tant de droits. Obissant  ses ordres,
aucun d'eux n'avait quitt les rangs pour emporter les hommes atteints
de blessures. Aussi le sol en tait-il jonch sur un espace de plus de
trois lieues. Il tait couvert surtout de cadavres russes. Le champ de
bataille tait affreux  voir. Mais ce spectacle touchait peu nos
vieux soldats de la rvolution. Habitus aux horreurs de la guerre,
ils regardaient les blessures, la mort, comme une suite naturelle des
combats, et comme peu de chose au sein de la victoire. Ils taient
ivres de satisfaction, et poussaient des acclamations bruyantes
lorsqu'ils apercevaient le groupe d'officiers qui signalait la
prsence de Napolon. Son retour au quartier gnral, qu'on avait
tabli  la maison de poste de Posoritz, offrit l'aspect d'une marche
triomphale.

Cette me, dans laquelle de si amres douleurs devaient un jour
succder  des joies si vives, gotait en cet instant les dlices du
plus magnifique succs, et du mieux mrit, car, si la victoire est
souvent une pure faveur du hasard, elle tait ici le prix de
combinaisons admirables. Napolon, en effet, devinant avec la
pntration du gnie que les Russes voudraient lui enlever la route de
Vienne, et qu'alors ils se placeraient entre lui et les tangs, les
avait, par son attitude mme, encourags  y venir, puis,
affaiblissant sa droite, renforant son centre, il s'tait jet avec
le gros de son arme sur les hauteurs de Pratzen par eux abandonnes,
les avait ainsi coups en deux, et prcipits dans un gouffre, duquel
ils n'avaient pu sortir. La majeure partie de ses troupes, garde en
rserve, n'avait presque pas agi, tant une pense juste rendait sa
position forte, tant aussi la valeur de ses soldats lui permettait de
les prsenter en nombre infrieur  l'ennemi. On peut dire que sur 65
mille Franais, 40 ou 45 mille au plus avaient combattu, car le corps
de Bernadotte, les grenadiers et l'infanterie de la garde n'avaient
chang que quelques coups de fusil. Ainsi 45 mille Franais avaient
vaincu 90 mille Austro-Russes.

[En marge: Rsultats matriels de la bataille d'Austerlitz.]

Les rsultats de la journe taient immenses: 15 mille morts, noys
ou blesss, environ 20 mille prisonniers, parmi lesquels 10 colonels
et 8 gnraux, 180 bouches  feu, une immense quantit de chevaux, de
voitures d'artillerie et de bagages, tels taient les pertes de
l'ennemi et les trophes des Franais. Ceux-ci avaient  regretter
environ 7 mille hommes, tant morts que blesss.

[En marge: Napolon consent  une entrevue avec l'empereur
d'Autriche.]

Napolon, rentr  son quartier gnral de Posoritz, y reut le prince
Jean de Lichtenstein. Il l'accueillit en vainqueur plein de
courtoisie, et convint d'une entrevue avec l'empereur d'Autriche, aux
avant-postes des deux armes, pour le surlendemain. Il ne devait tre
accord d'armistice qu'aprs que les deux empereurs de France et
d'Autriche se seraient vus et expliqus.

[En marge: Napolon s'tablit au chteau d'Austerlitz, et donne  la
grande bataille du 2 dcembre le nom de ce chteau.]

Le lendemain Napolon porta son quartier gnral  Austerlitz, chteau
appartenant  la famille de Kaunitz. Il s'y tablit, et voulut donner
le nom de ce chteau  la bataille, que les soldats appelaient dj la
bataille des trois empereurs. Elle a port depuis, et elle portera
dans les sicles, le nom qu'elle a reu du capitaine immortel qui l'a
gagne. Il adressa  ses soldats la proclamation qui suit:

                                             Austerlitz, 12 frimaire.

     SOLDATS,

     Je suis content de vous: vous avez  la journe d'Austerlitz
     justifi tout ce que j'attendais de votre intrpidit. Vous avez
     dcor vos aigles d'une immortelle gloire. Une arme de cent
     mille hommes, commande par les empereurs de Russie et
     d'Autriche, a t en moins de quatre heures ou coupe ou
     disperse. Ce qui a chapp a votre fer s'est noy dans les lacs.

     Quarante drapeaux, les tendards de la garde impriale de
     Russie, cent vingt pices de canon, vingt gnraux, plus de
     trente mille prisonniers[11] sont le rsultat de cette journe 
     jamais clbre. Cette infanterie tant vante, et en nombre
     suprieur, n'a pu rsister  votre choc, et dsormais vous n'avez
     plus de rivaux  redouter. Ainsi, en deux mois, cette troisime
     coalition a t vaincue et dissoute. La paix ne peut plus tre
     loigne; mais, comme je l'ai promis  mon peuple avant de passer
     le Rhin, je ne ferai qu'une paix qui nous donne des garanties, et
     assure des rcompenses  nos allis.

     Soldats, lorsque tout ce qui est ncessaire pour assurer le
     bonheur et la prosprit de notre patrie sera accompli, je vous
     ramnerai en France: l vous serez l'objet de mes plus tendres
     sollicitudes. Mon peuple vous reverra avec joie, et il vous
     suffira de dire: J'tais  la bataille d'Austerlitz, pour que
     l'on vous rponde: Voil un brave.

                                                           NAPOLON.

[Note 11: Les nombres exacts n'taient pas encore connus.]

[En marge: Murat se trompe sur la direction que prend l'ennemi dans sa
retraite, et le poursuit sur la route d'Olmtz.]

[En marge: La direction des Russes tant connue, le corps du marchal
Davout est envoy  leur poursuite sur la Morava.]

Il fallait suivre l'ennemi, que tous les rapports reprsentaient comme
tant dans une droute complte. Dans cette confusion, Napolon,
tromp par Murat, avait cru que l'arme fugitive se dirigeait sur
Olmtz, et il avait envoy sur ce point la cavalerie avec le corps de
Lannes. Mais le lendemain, 3 dcembre, des renseignements plus exacts,
recueillis par le gnral Thiard, apprirent que l'ennemi se dirigeait
par la route de Hongrie sur la Morava. Napolon se hta de reporter
ses colonnes sur Nasiedlowitz et Goeding. (Voir la carte n 32.) Le
marchal Davout, renforc par le ralliement de toute la division
Friant et par l'arrive en ligne de la division Gudin, n'avait pas
perdu de temps, grce  sa position plus rapproche de la route de
Hongrie. Il se mit  la poursuite des Russes, et les serra de prs. Il
voulait les atteindre avant le passage de la Morava, et enlever
peut-tre une partie de leur arme. Aprs avoir march le 3, il tait
le 4 au matin en vue de Goeding, prt  les joindre. La plus grande
confusion rgnait dans Goeding. Au del tait un chteau de l'empereur
d'Autriche, celui d'Holitsch, o les deux souverains allis avaient
cherch un asile. Le trouble n'y tait pas moins grand qu' Goeding.
Les officiers russes continuaient  tenir le plus inconvenant langage
sur le compte des Autrichiens. Ils s'en prenaient  eux de la commune
dfaite, comme s'ils n'eussent pas d l'attribuer  leur prsomption,
 l'ineptie de leurs gnraux et  la lgret de leur gouvernement.
Les Autrichiens s'taient d'ailleurs aussi bien comports que les
Russes sur le champ de bataille.

Les deux monarques vaincus taient assez froids l'un pour l'autre.
L'empereur Franois voulut confrer avec l'empereur Alexandre, avant
de se rendre  l'entrevue convenue avec Napolon. Ils tombrent
d'accord qu'il fallait demander un armistice et la paix, car il tait
impossible de lutter plus longtemps. Alexandre, sans l'avouer,
dsirait qu'on sauvt au plus tt lui et son arme des consquences
d'une poursuite imptueuse, telle qu'on pouvait la craindre de
Napolon. Quant aux conditions, il laissait  son alli le soin de les
rgler  sa volont. L'empereur Franois devant supporter seul les
frais de la guerre, les conditions auxquelles on signerait la paix le
regardaient exclusivement. Quelque temps auparavant, Alexandre, se
prtendant l'arbitre de l'Europe, aurait dit que ces conditions le
regardaient aussi. Son orgueil tait moins exigeant depuis la journe
du 2 dcembre.

[En marge: Entrevue de Napolon et de l'empereur d'Autriche aux
avant-postes des deux armes.]

L'empereur Franois partit donc pour Nasiedlowitz, village situ 
moiti chemin du chteau d'Austerlitz, et l, prs du moulin de
Paleny, entre Nasiedlowitz et Urschitz, au milieu des avant-postes
franais et autrichiens, il trouva Napolon qui l'attendait devant un
feu de bivouac, allum par ses soldats. Napolon avait eu la politesse
d'arriver le premier. Il vint au-devant de l'empereur Franois, le
reut au bas de sa voiture, et l'embrassa. Le monarque autrichien,
rassur par l'accueil de son tout-puissant ennemi, eut avec lui un
long entretien. Les principaux officiers des deux armes se tenaient 
l'cart, et regardaient avec une vive curiosit ce spectacle
extraordinaire, du successeur des Csars, vaincu et demandant la paix
au soldat couronn, que la rvolution franaise avait port au fate
des grandeurs humaines.

Napolon s'excusa auprs de l'empereur Franois de le recevoir en
pareil lieu.--Ce sont l, lui dit-il, les palais que Votre Majest me
force d'habiter depuis trois mois.--Ce sjour vous russit assez, lui
rpliqua le monarque autrichien, pour que vous n'ayez pas le droit de
m'en vouloir.--L'entretien se porta ensuite sur l'ensemble de la
situation, Napolon soutenant qu'il avait t entran  la guerre
malgr lui, dans le moment o il s'y attendait le moins, et lorsqu'il
tait exclusivement occup de l'Angleterre, l'empereur d'Autriche
affirmant qu'il n'avait t amen  prendre les armes que par les
projets de la France  l'gard de l'Italie. Napolon dclara qu'aux
conditions dj indiques  M. de Giulay, et qu'il se dispensa
d'noncer de nouveau, il tait prt  signer la paix. L'empereur
Franois, sans s'expliquer  ce sujet, voulut savoir  quoi Napolon
tait dispos par rapport  l'arme russe. Napolon demanda d'abord
que l'empereur Franois spart sa cause de celle de l'empereur
Alexandre, que l'arme russe se retirt par journes d'tape des tats
autrichiens, et il promit de lui accorder un armistice  cette
condition. Quant  la paix avec la Russie, il ajouta qu'on la
rglerait plus tard, car cette paix le regardait seul.--Croyez-moi,
dit Napolon  l'empereur Franois, ne confondez pas votre cause avec
celle de l'empereur Alexandre. La Russie seule peut aujourd'hui faire
en Europe _une guerre de fantaisie_. Vaincue, elle se retire dans ses
dserts, et vous, vous payez avec vos provinces les frais de la
guerre.--

[En marge: Napolon convient d'un armistice avec l'empereur
d'Autriche, et exige que l'arme russe se retire immdiatement par
journes d'tapes.]

Les spirituelles expressions de Napolon ne rendaient que trop bien la
situation des choses en Europe, entre ce grand empire et le reste du
continent. L'empereur Franois lui engagea sa parole d'homme et de
souverain de ne plus recommencer la guerre, et surtout de ne plus
cder aux suggestions de puissances qui n'avaient rien  perdre dans
la lutte. Il convint d'un armistice pour lui et pour l'empereur
Alexandre, armistice dont la condition tait que les Russes se
retireraient par journes d'tape, et que le cabinet autrichien
enverrait sur-le-champ  Brnn des ngociateurs chargs de signer une
paix spare avec la France.

Les deux empereurs se quittrent avec des marques ritres de
cordialit. Napolon mit en voiture ce monarque qu'il venait d'appeler
son frre, et remonta  cheval pour retourner  Austerlitz.

Le gnral Savary fut envoy pour suspendre la marche du corps de
Davout. Il se rendit d'abord  Holitsch,  la suite de l'empereur
Franois, afin de savoir si l'empereur Alexandre accdait aux
conditions proposes. Il vit ce dernier, autour duquel tout tait bien
chang depuis la mission qu'il avait remplie quelques jours
auparavant.--Votre matre, lui dit Alexandre, s'est montr bien grand.
Je reconnais toute la puissance de son gnie, et quant  moi, je me
retire, puisque mon alli se tient pour satisfait.--Le gnral Savary
s'entretint quelque temps avec le jeune czar sur la dernire bataille,
lui expliqua comment l'arme franaise, infrieure en nombre 
l'arme russe, avait cependant paru suprieure sur tous les points,
grce  l'art de manoeuvrer que Napolon possdait  un si haut degr.
Il ajouta courtoisement qu'avec l'exprience, Alexandre deviendrait 
son tour homme de guerre, mais que, dans cet art difficile, on n'tait
pas matre le premier jour. Aprs ces flatteries au monarque vaincu,
il partit pour Goeding afin d'arrter le marchal Davout, lequel avait
refus toutes les propositions de suspension d'armes, et tait prt 
assaillir les restes de l'arme russe. On avait vainement affirm  ce
marchal, au nom de l'empereur de Russie lui-mme, qu'un armistice se
ngociait entre Napolon et l'empereur d'Autriche. Il ne voulait 
aucun prix abandonner sa proie. Mais le gnral Savary l'arrta avec
un ordre formel de Napolon. Ce furent les derniers coups de fusil de
cette immortelle campagne. Les troupes de chaque nation se sparrent
pour prendre leurs quartiers d'hiver, en attendant ce que dcideraient
les ngociateurs des puissances belligrantes.

Napolon se rendit du chteau d'Austerlitz  Brnn, o il avait mand
M. de Talleyrand pour rgler les conditions de la paix, qui ne pouvait
plus tre douteuse dsormais, puisque l'Autriche tait  bout de
ressources, et que la Russie, presse d'obtenir un armistice, ramenait
en toute hte son arme en Pologne. Tandis que la guerre de la
premire coalition avait dur cinq ans, celle de la seconde coalition
deux, la guerre que venait de susciter la troisime avait dur trois
mois, tant tait devenue irrsistible la puissance de la France
rvolutionnaire, concentre dans une seule main, et tant cette main
tait habile et prompte  frapper ceux qu'elle voulait atteindre! Les
vnements s'taient effectivement passs comme Napolon les avait
tracs d'avance, dans son cabinet  Boulogne. Il avait pris les
Autrichiens  Ulm presque sans coup frir; il avait cras les Russes
 Austerlitz, dgag l'Italie par le seul effet de sa marche offensive
sur Vienne, et rduit  de pures imprudences les attaques sur le
Hanovre et sur Naples. Celle-ci notamment, aprs la bataille
d'Austerlitz, n'tait qu'une folie dsastreuse pour la maison de
Bourbon. L'Europe tait aux pieds de Napolon, et la Prusse, entrane
un moment par la coalition, allait se trouver  la merci du capitaine
qu'elle avait offens et trahi.

[En marge: Napolon veut que les ngociations pour la paix
s'tablissent  Brnn.]

Toutefois, il fallait beaucoup d'habilet pour traiter, car si nos
ennemis, se remettant de leur terreur, et abusant des engagements
qu'ils avaient fait prendre  la Prusse, la foraient  intervenir
dans les ngociations, ils pouvaient encore,  trois contre un,
disputer les conditions de la paix, et drober au vainqueur une partie
des avantages de la victoire. Aussi Napolon avait-il voulu que les
ngociations s'tablissent  Brnn, loin de M. d'Haugwitz, qu'il avait
envoy  Vienne, et oblig d y rester, en lui donnant rendez-vous dans
cette capitale.

[En marge: Les ngociateurs autrichiens voudraient comprendre la
Prusse dans la ngociation. Napolon s'y oppose.]

Tandis que l'on tait occup  combattre, MM. de Giulay et de Stadion
avaient eu  Vienne des pourparlers avec M. de Talleyrand, et ils
avaient demand  ngocier en commun pour la Russie et l'Autriche,
sous la mdiation de la Prusse. Depuis l'arrive de M. d'Haugwitz, ils
l'avaient somm poliment, mais instamment, d'excuter la convention de
Potsdam, jugeant bien que, si la Prusse tait comprise dans la
ngociation, elle serait oblige ou de faire prvaloir les conditions
de paix arrtes  Potsdam, ou de s'associer  la guerre. M.
d'Haugwitz s'tait refus  traiter de la sorte, en se fondant sur la
nature de sa mission, qui l'obligeait non pas  siger dans un
congrs, mais  traiter directement avec Napolon, pour l'amener aux
ides adoptes par le cabinet prussien. Au surplus, M. de Talleyrand
avait coup court  ces prtentions, en dclarant que l'Autriche
serait seule admise  la ngociation. Il signifiait cette rsolution 
Vienne, le jour mme du 2 dcembre, pendant que se livrait la bataille
d'Austerlitz.

[En marge: Sur le voeu exprim par Napolon, M. de Stadion est
remplac dans la ngociation par le prince Jean de Lichtenstein.]

[En marge: Les confrences s'ouvrent  Brnn.]

La bataille gagne, et l'armistice demand et accord au bivouac du
vainqueur, la ngociation spare tait une condition accepte
d'avance. Napolon exigea, comme nous venons de le rapporter, qu'elle
s'ouvrt immdiatement  Brnn avec M. de Talleyrand. Il fit savoir
qu'il voulait bien de M. de Giulay pour traiter, mais non pas de M. de
Stadion, ancien ambassadeur d'Autriche en Russie, tout plein des
prjugs de la coalition, et suscitant par la nature mme de son
esprit des difficults sans cesse renaissantes. Il indiqua, pour
ngociateur le prince Jean de Lichtenstein, qui lui avait plu par ses
manires franches et par militaires. On s'empressa d'envoyer celui-ci
 Brnn avec M. de Giulay. L'empereur Franois tant  Holitsch, on
pouvait communiquer avec lui heures, et s'entendre assez promptement
sur les points contests. La ngociation s'ouvrit donc  Brnn entre
MM. de Talleyrand, de Giulay et de Lichtenstein. Napolon, aprs en
avoir tabli les bases, se proposait de se rendre ensuite  Vienne,
pour arracher  M. d'Haugwitz l'aveu des faiblesses et des faussets
de la Prusse, et lui en faire porter la peine.

Mais quelles seraient les bases de la paix? C'est l ce que
discutaient  Brnn Napolon et M. de Talleyrand, et ce qui tait
entre eux le sujet de frquents et profonds entretiens.

[En marge: Napolon et M. de Talleyrand arrtent entre eux les
conditions de la paix.]

Le moment tait prilleux pour la sagesse de Napolon. Victorieux en
trois mois d'une puissante coalition, ayant vu fuir devant ses
soldats, mme infrieurs en nombre, les soldats les plus renomms du
continent, n'allait-il pas acqurir de sa puissance un sentiment
exagr, et prendre en mpris toutes les rsistances europennes? Sous
le Consulat, alors qu'il voulait se concilier la France et l'Europe,
on l'avait vu au dedans mnager les partis, au dehors ramener
l'Autriche par la victoire, la Russie par de fines caresses, la Prusse
par l'appt adroitement employ des indemnits germaniques,
l'Angleterre par l'isolement auquel il l'avait rduite, pacifier le
monde d'une manire presque miraculeuse, et dployer la plus admirable
des habilets, celle de la force qui sait se contenir. Mais bientt
aussi on l'avait vu, irrit de l'ingratitude des partis, ne plus
garder de mesures avec eux, et les frapper cruellement dans la
personne du duc d'Enghien. On l'avait vu, irrit de la jalousie
provocante de l'Angleterre, lui jeter le gant, qu'elle avait ramass,
et runir tous les moyens humains pour l'accabler. Maintenant les
puissances du continent l'ayant, sans motif suffisant, dtourn de sa
lutte contre l'Angleterre, et s'tant attir des dfaites qui taient
de vritables dsastres, n'allait-il pas avec elles, comme avec ses
autres ennemis, mettre de ct ces mnagements indispensables mme 
la force, et qui composent tout l'art de la politique? Un homme qui
pouvait toujours tirer de son gnie et de la bravoure de ses soldats
un vnement tel que Marengo ou Austerlitz, compterait-il avec
quelqu'un sur la terre?

M. de Talleyrand, dont nous avons prcdemment trac le caractre et
le rle sous ce rgne, essaya encore, en cette circonstance, quelques
efforts pour modrer Napolon, mais sans beaucoup de succs. Aimant 
plaire plus qu' contredire, ayant, en fait de politique europenne,
des penchants plutt que des opinions, patronant sans cesse
l'Autriche, desservant la Prusse, par une vieille tradition du cabinet
de Versailles, il s'tait rendu suspect de complaisance pour l'une,
d'aversion pour l'autre, et n'avait pas auprs de son souverain le
crdit qu'aurait pu obtenir un esprit ferme et convaincu. Du reste,
ici comme en d'autres occasions, s'il n'eut pas le mrite de faire
prvaloir la modration, il eut celui de la conseiller.

M. de Talleyrand, le lendemain de la bataille d'Austerlitz, donna les
conseils que voici au vainqueur enivr de l'Europe.

[En marge: Opinion de M. de Talleyrand sur les conditions  faire 
l'Autriche.]

Il fallait se montrer, suivant lui, modr et gnreux envers
l'Autriche. Cette puissance, considrablement diminue depuis deux
sicles, devait tre beaucoup moins qu'autrefois l'objet de nos
jalousies. Une puissance nouvelle devait prendre sa place dans nos
proccupations, c'tait la Russie; et contre cette dernire,
l'Autriche, loin d'tre un danger, tait une barrire utile.
L'Autriche, vaste agrgation de peuples trangers les uns aux autres,
tels que les Autrichiens, les Esclavons, les Hongrois, les Bohmes,
les Italiens, pourrait facilement se briser, si on affaiblissait le
lien dj si faible qui retenait les lments htrognes dont elle
tait forme, et ses dbris auraient plus de tendance  se rattacher 
la Russie qu' la France. On devait donc s'arrter dans les coups
ports  l'Autriche, la ddommager mme des pertes nouvelles qu'elle
allait subir, et la ddommager d'une manire utile  l'Europe, ce qui
tait non-seulement possible, mais facile.

M. de Talleyrand proposait une combinaison ingnieuse, prmature
toutefois dans l'tat de l'Europe, c'tait de donner  l'Autriche les
bords du Danube, c'est--dire la Valachie et la Moldavie. Ces
provinces, disait-il, valaient mieux que l'Italie elle-mme; elles
consoleraient l'Autriche de ses pertes, lui alineraient la Russie, et
la rendraient  l'gard de celle-ci le boulevard de l'empire ottoman,
comme elle tait dj celui de l'Europe. Ces provinces, aprs l'avoir
brouille avec la Russie, la brouilleraient avec l'Angleterre, et la
constitueraient ds lors l'allie oblige de la France.

Quant  la Prusse, il n'y avait plus  s'imposer de gne  son gard,
et on tait libre de la traiter comme on voudrait. C'tait dcidment
une cour fausse, peureuse, sur laquelle on ne pouvait jamais compter.
Il ne fallait plus, pour lui complaire, loigner de soi l'Autriche,
seule allie  laquelle on pt songer dans l'avenir.

Telles furent les opinions de M. de Talleyrand en cette occasion. Le
conseil de mnager l'Autriche, de la consoler, de la ddommager mme
avec des quivalents bien choisis, tait excellent, car la vraie
politique de Napolon aurait d tre de vaincre et de mnager tout le
monde le lendemain de la victoire. Mais le conseil de traiter la
Prusse lgrement tait funeste, et partait d'une politique fausse,
que nous avons dj signale. Certes il et t  dsirer qu'on pt
donner les provinces du Danube  l'Autriche, et qu'on pt surtout les
lui faire considrer comme un ddommagement suffisant de ses pertes en
Italie; mais il est douteux qu'elle se ft prte  cette combinaison,
car la Valachie et la Moldavie, en lui alinant la Russie et
l'Angleterre, l'auraient mise dans notre dpendance. Il est douteux en
outre qu'on pt  cette poque se distribuer le territoire europen
aussi librement qu'on le fit deux ans aprs,  Tilsit. Mais, quoi
qu'il en soit, il fallait se rsigner, en voulant dominer l'Italie, 
rencontrer l'Autriche pour ennemie, quelques mnagements qu'on gardt
envers elle; et alors quel alli choisir? Nous l'avons dj dit plus
d'une fois: brouills avec l'Angleterre par le dsir de l'galit sur
les mers, avec la Russie par le dsir de la suprmatie sur le
continent, ne pouvant tirer aucun parti de l'Espagne dsorganise,
que nous restait-il, sinon la Prusse, la Prusse vacillante, il est
vrai, mais bien plus par les scrupules de son souverain que par la
fausset naturelle de son cabinet, la Prusse n'ayant aucun intrt
contraire au ntre, puisqu'elle n'avait pas encore les provinces
rhnanes, compromise dj dans notre systme, ayant les mains pleines
de biens d'glise reus de nous, ne demandant pas mieux que d'en
recevoir encore, et prte  accepter telle conqute qui l'enchanerait
pour jamais  notre politique?

On se trompait donc gravement, non pas en voulant mnager l'Autriche,
mais en croyant qu'on pourrait se l'attacher srieusement, et se
l'attacher assez, pour qu'il n'y et plus de danger  maltraiter ou 
ngliger la Prusse.

[En marge: Vues de Napolon  l'gard de la nouvelle paix
continentale.]

Napolon ne partageait pas les erreurs de M. de Talleyrand, mais il en
commettait d'autres, par la passion de dominer, que la haine de ses
ennemis, le succs prodigieux de ses armes, commenaient  exciter
chez lui au del de toutes les bornes raisonnables.

Il n'avait pas cherch querelle au continent; on tait venu au
contraire le dtourner de sa grande entreprise contre l'Angleterre,
pour lui dclarer la guerre. Ceux qui avaient commenc cette guerre,
et qui s'taient fait vaincre, devaient, selon lui, en supporter les
consquences. Il voulait donc obtenir par la paix le complment de
l'Italie, c'est--dire les tats vnitiens, actuellement possds par
l'Autriche, et de plus la solution dfinitive des questions
germaniques au profit de ses allis, la Bavire, Baden, le
Wurtemberg.

[En marge: Napolon veut les tats vnitiens et l'Italie entire
jusqu'aux Alpes Juliennes.]

[En marge: Il se propose d'enlever  l'Autriche ses possessions en
Souabe, et de plus le Tyrol.]

Sur ces deux points, Napolon tait absolu, et il n'avait pas tort de
l'tre. Il lui fallait Venise, le Frioul, l'Istrie, la Dalmatie, en un
mot l'Italie jusqu'aux Alpes Juliennes, et l'Adriatique avec ses deux
bords, ce qui lui assurait une action sur l'empire ottoman. Quant 
l'Allemagne, il voulait d'abord ramener l'Autriche dans ses frontires
naturelles, l'Inn et la Salza, lui enlever les territoires qu'elle
possdait en Souabe, et qui taient qualifis du titre d'AUTRICHE
ANTRIEURE, territoires qui taient pour elle un moyen de tourmenter
les tats allemands allis de la France, et de faire, quand il lui
plaisait, des prparatifs militaires sur le haut Danube. Il voulait
lui enlever les communications du Tyrol avec le lac de Constance et la
Suisse, c'est--dire le Vorarlberg. (Voir la carte n 28.) Il voulait
mme, s'il tait possible, lui ravir le Tyrol, qui lui donnait la
possession des Alpes, et un passage toujours assur en Italie. Mais ce
dernier point tait difficile  obtenir, parce que le Tyrol tait une
vieille possession de l'Autriche, aussi chre  ses affections que
prcieuse  ses intrts. C'tait faire subir  l'Autriche une perte
d'environ 4 millions de sujets sur 24, et de 15 millions de florins
sur 103 de revenu. C'taient donc de cruels sacrifices  exiger
d'elle.

Avec tout ce qu'il allait lui ter en Allemagne, Napolon se proposait
de complter le patrimoine des trois tats allemands qui avaient t
ses auxiliaires, la Bavire, Baden et le Wurtemberg. Son intention
tait de se mnager, par le moyen de ces trois tats, une action sur
la Dite, un chemin vers le Danube, et d'tablir d'une manire
clatante que son alliance profitait  ceux qui l'embrassaient.

Il entendait aussi rsoudre favorablement pour ces princes allis la
question de la noblesse immdiate, et abolir cette noblesse qui leur
crait des ennemis chez eux; il voulait rsoudre galement toutes les
questions de suzerainet, et supprimer par ce moyen une foule de
droits d'espce fodale, fort assujettissants et fort onreux pour les
tats germaniques.

[En marge: Napolon veut, avec les sacrifices obtenus de l'Autriche,
procurer des agrandissements aux princes de l'Allemagne mridionale,
et contracter avec ceux-ci des alliances de famille.]

Napolon se proposait enfin, pour s'attacher solidement les trois
princes de l'Allemagne mridionale d'ajouter au lien des bienfaits le
lien des mariages. Il lui fallait des princes et des princesses pour
les unir aux membres de sa dynastie. Il comptait en trouver en
Allemagne, et joindre ainsi  l'avantage d'tablissements princiers
l'influence des alliances de famille.

[En marge: Napolon projette l'union d'Eugne de Beauharnais avec une
princesse de Bavire.]

Le prince Eugne de Beauharnais tait cher  son coeur. Il l'avait
fait vice-roi d'Italie; il lui cherchait une pouse. Il avait jet les
yeux sur la fille de l'lecteur de Bavire, princesse remarquable, et
digne de celui auquel elle tait destine. Comme il rservait la plus
grande part des dpouilles de l'Autriche  la Bavire, ce que la
situation et les dangers de cet lectorat justifiaient suffisamment,
il voulait que cette part de dpouilles ft la dot du prince franais.

Mais la princesse Auguste tait promise  l'hritier de Baden, et sa
mre, l'lectrice de Bavire, violente ennemie de la Francesco,
allguait cet engagement pour repousser une alliance qui lui
rpugnait. Le gnral Thiard, ayant contract des liaisons avec les
petites cours allemandes, lorsqu'il servait dans l'arme de Cond,
avait t envoy  Munich et  Baden, pour lever les obstacles qui
s'opposaient aux unions projetes. Cet officier, ngociateur adroit,
s'tait servi de la comtesse d'Hochberg, qui tait unie par un mariage
morganatique  l'lecteur rgnant de Baden, et qui avait besoin de la
France pour faire reconnatre ses enfants. Par l'influence de cette
personne, il avait obtenu de la cour de Baden une dmarche dlicate,
qui consistait  se dsister de toute vue sur la main de la princesse
Auguste de Bavire. Cette dmarche obtenue, l'lecteur et l'lectrice
de Bavire demeuraient sans prtexte pour refuser une alliance qui
leur valait en dot le Tyrol avec une partie de la Souabe.

[En marge: Napolon songe  d'autres mariages avec les maisons de
Baden et de Wurtemberg.]

Ce n'tait point la seule union allemande  laquelle songet Napolon.
L'hritier de Baden, auquel on venait d'enlever la princesse Auguste
de Bavire, restait  marier. Napolon lui destinait mademoiselle
Stphanie de Beauharnais, personne doue de grce et d'esprit, et
qu'il voulait crer princesse impriale. Il chargea M. le gnral
Thiard de conclure cet autre mariage. Enfin le vieux duc de Wurtemberg
avait une fille, la princesse Catherine, dont le malheur a fait
ressortir depuis les nobles qualits. Napolon dsirait l'obtenir pour
son frre Jrme. Mais des liens contracts par celui-ci en Amrique,
sans autorisation de sa famille, taient un obstacle qu'on n'avait pas
pu lever encore. Il fallait donc attendre pour ce dernier
tablissement.  tous les agrandissements de territoire qu'il
prparait pour les maisons de Bavire, de Wurtemberg et de Baden,
Napolon voulait ajouter le titre de roi, en laissant  ces maisons la
place qu'elles avaient dans la Confdration germanique.

Ce sont l les avantages que Napolon entendait tirer de ses dernires
victoires. Exiger l'Italie tout entire tait de sa part naturel et
consquent. Chercher dans les possessions autrichiennes en Souabe des
moyens d'agrandir les princes ses allis, tait bien entendu, car on
reportait l'Autriche derrire l'Inn, et on rendait l'alliance de la
France manifestement utile. ter  l'Autriche le Vorarlberg pour le
donner  la Bavire, tait sage encore, car on la sparait ainsi de la
Suisse. Mais lui ter le Tyrol, bien que ce fut une bonne combinaison
quant  l'Italie, c'tait accumuler dans son coeur des ressentiments
implacables; c'tait la rduire  un dsespoir qui, cach dans le
moment, devait clater tt ou tard; c'tait ds lors se condamner plus
que jamais  une politique mesure, habile  trouver et  garder des
alliances, puisqu'on se rendait inconciliable la principale des
puissances du continent. Rsoudre la question de la noblesse
immdiate, et plusieurs autres questions fodales, pouvait tre une
utile simplification, relativement  l'organisation intrieure de
l'Allemagne. Mais agrandir extraordinairement les princes de Baden, de
Bavire, de Wurtemberg, les lier  la France, au point de les rendre
suspects  l'Allemagne, c'tait leur crer une position fausse, dont
ils seraient tents de sortir un jour en devenant infidles  leur
protecteur; c'tait se faire des ennemis de tous les princes
allemands non favoriss, c'tait blesser d'une nouvelle faon
l'Autriche blesse dj en tant de manires, et, ce qui est plus
fcheux, dsobliger la Prusse elle-mme; c'tait enfin s'immiscer plus
qu'il ne convenait dans les affaires de l'Allemagne, et se prparer de
grands jaloux et de petits ingrats. Napolon n'aurait pas d oublier
qu'il avait fallu braquer ses canons sur les portes de Stuttgard pour
les faire ouvrir, qu'il lui fallait, dans le moment mme, se servir
d'une femme trangre pour obtenir un mariage  Baden, et arracher
presque  l'lecteur de Bavire sa fille, qu'on n'avait obtenue qu'en
se prsentant les clefs du Tyrol dans une main, l'pe de la France
dans l'autre.

Napolon dpassait donc la vraie mesure de la politique franaise en
Allemagne, en se crant des allis trop dtachs du systme allemand,
et peu srs parce que leur position serait fausse. Mais la mesure est
difficile  garder dans la victoire, et puis il tait monarque
nouveau, il tait excellent chef de famille, il voulait des alliances
et des mariages.

[En marge: Napolon, outre tous les sacrifices de territoire imposs 
l'Autriche, exige une contribution de cent millions au profit de
l'arme.]

[En marge: Traits d'alliance signs immdiatement avec Baden, le
Wurtemberg et la Bavire.]

Telles furent les ides qui servirent de fondement aux instructions
laisses  M. de Talleyrand pour la ngociation entame avec MM. de
Giulay et de Lichtenstein. Il y ajouta une condition au profit de
l'arme, qui ne lui tait pas moins chre que ses frres et nices: il
demanda 100 millions pour constituer des dotations, non-seulement aux
chefs de tout grade, mais aux veuves et enfants de ceux qui taient
morts en combattant. Sans perdre de temps, il signa trois traits
d'alliance avec Baden, le Wurtemberg, la Bavire. Il donna  la maison
de Baden l'Ortenau et une partie du Brisgau, plusieurs villes au bord
du lac de Constance, c'est--dire 113 mille habitants, ce qui
reprsentait pour cette maison une augmentation de ses tats d'environ
un quart. Il donna  la maison de Wurtemberg le reste du Brisgau et de
notables portions de la Souabe, c'est--dire 183 mille habitants, ce
qui reprsentait pour celle-ci une augmentation de plus du quart, et
portait sa principaut  prs d'un million d'habitants. Il donna enfin
 la Bavire le Vorarlberg, les vchs d'Eichstaedt et de Passau,
attribus rcemment  l'lecteur de Salzbourg, toute la Souabe
autrichienne, la ville et l'vch d'Augsbourg, c'est--dire un
million d'habitants, ce qui portait la Bavire de deux millions 
trois, et ajoutait un tiers  ses possessions. La marche des
ngociations avec l'Autriche ne permettait pas encore de parler du
Tyrol.

On attribua, de plus,  ces princes tous les droits souverains sur la
noblesse immdiate, et on les affranchit des sujtions fodales que
l'empereur d'Allemagne prtendait sur certaines parties de leur
territoire.

L'lecteur de Baden ayant la modestie de refuser le titre de roi,
comme trop suprieur  ses revenus, on lui laissa son titre
d'lecteur; mais on confra sur-le-champ le titre de roi aux lecteurs
de Bavire et de Wurtemberg.

En retour de ces avantages, ces trois princes s'engagrent  faire la
guerre, de moiti avec la France, toutes les fois qu'elle aurait  la
soutenir pour son tat actuel, et pour celui qui rsulterait du trait
qu'on allait conclure avec l'Autriche. La France, de son ct,
s'engageait, lorsqu'il le faudrait,  prendre les armes pour maintenir
 ces princes leur nouvelle situation.

Ces traits furent signs les 10, 12 et 20 dcembre. M. le gnral
Thiard en tait nanti en partant pour ngocier les mariages projets.

On avait donc dispos d'avance, et sans tre encore d'accord avec
l'Autriche, d'une portion des tats de cette puissance. Mais on
n'avait pas grand souci des consquences auxquelles on s'exposait.

[En marge: Retour de Napolon  Vienne.]

Napolon, aprs avoir veill  ses blesss, aprs les avoir achemins
sur Vienne, ceux du moins qui pouvaient tre transports, aprs avoir
dirig sur la France les prisonniers et les canons enlevs  l'ennemi,
quitta Brnn, laissant  M. de Talleyrand le soin de dbattre avec MM.
de Giulay et de Lichtenstein les conditions arrtes. Il tait
impatient d'avoir  Vienne un long entretien avec M. d'Haugwitz, et de
pntrer tout entier le secret de la Prusse.

[En marge: Confrence  Brnn entre M. de Talleyrand et les
ngociateurs autrichiens.]

M. de Talleyrand entra immdiatement en pourparlers avec les deux
ngociateurs autrichiens. Ils se rcrirent fort quand ils connurent
les prtentions du ministre franais, et cependant on ne s'expliquait
pas encore sur le Tyrol, on ne parlait que du dsir d'loigner
l'Autriche de l'Italie et de la Suisse, afin de couper court  toutes
les causes de rivalit et de guerre.

[En marge: Voeux de l'Autriche relativement aux conditions de la
prochaine paix.]

MM. de Lichtenstein et de Giulay firent connatre, de leur ct, les
conditions auxquelles l'Autriche tait prte  consentir. Elle voyait
bien que c'en tait fait pour elle des tats vnitiens, des
possessions qu'elle avait en Souabe, et des prtentions litigieuses
entre l'empire et les princes allemands. Elle consentait donc  cder
Venise et la terre ferme jusqu' l'Isonzo; mais elle voulait garder
l'Istrie, l'Albanie, et gagner Raguse, comme dbouchs ncessaires 
la Hongrie. C'taient d'ailleurs les derniers restes des acquisitions
obtenues sous l'empereur actuel, et il y tenait par honneur.

Quant au Tyrol, elle tait presque dispose  l'abandonner, mais en le
transfrant  l'lecteur actuel de Salzbourg, l'archiduc Ferdinand,
qu'on avait ddommag en 1803 de la Toscane par l'vch de Salzbourg
et la prvt de Berchtolsgaden. Elle voulait en change Salzbourg et
Berchtolsgaden, et il fallait de plus laisser le Vorarlberg, Lindau et
les bords du lac de Constance  ce mme archiduc, comme dpendances du
Tyrol.

Par cet arrangement, l'Autriche aurait acquis Salzbourg, et gard le
Tyrol avec le Vorarlberg, dans la personne de l'un de ses archiducs.

[En marge: L'Autriche demande le Hanovre pour l'un de ses archiducs.]

Du reste, elle consentait  cder les possessions autrichiennes en
Souabe, plus l'Ortenau, le Brisgau, les vchs d'Eichstaedt et de
Passau. Mais elle demandait, pour les princes de sa maison qui
perdaient ces possessions, un grand ddommagement, qui paratra
singulirement imagin, et qui prouvera de quels sentiments taient
anims les uns  l'gard des autres les membres de la coalition
europenne, elle demandait le Hanovre.

Ainsi ce patrimoine du roi d'Angleterre qu'on avait blm Napolon
d'offrir  la Prusse, et celle-ci d'accepter de Napolon, que la
Russie venait elle-mme de proposer  la Prusse pour la dtacher de la
France, l'Autriche  son tour le demandait pour un archiduc!

M. de Talleyrand, charm de voir se produire de tels dsirs, ne se
rcria point en les entendant exprimer, et promit d'en faire part 
Napolon.

Enfin, quant aux 100 millions de contribution, l'Autriche se dclarait
dans l'impossibilit d'en payer 10, tant elle tait puise. Elle
offrait, en compensation d'une telle somme, de livrer l'immense
matriel en armes et munitions de tout genre qui se trouvait dans les
tats vnitiens, et qu'elle aurait eu le droit d'enlever, si elle n'en
avait pas stipul l'abandon.

[En marge: Les ngociateurs ne pouvant se mettre d'accord, le prince
de Lichtenstein va prendre  Holitsch de nouvelles instructions.]

Aprs de vifs dbats, qui ne durrent que trois ou quatre jours, vu
que de tous les cts on tait press d'en finir, il fut convenu que
le prince de Lichtenstein se transporterait au chteau de l'empereur
Franois,  Holitsch, pour se procurer de nouvelles instructions,
celles dont il tait porteur ne l'autorisant pas  souscrire les
sacrifices exigs par Napolon.

M. de Talleyrand devait rester  Brnn jusqu' son retour. C'tait une
grande faute aux Autrichiens que de perdre du temps, car ce qui se
passait  Vienne entre Napolon et M. d'Haugwitz allait rendre leur
situation encore plus mauvaise.

[En marge: Motifs de Napolon pour avoir une explication avec la
Prusse.]

M. de Talleyrand, qui de Brnn correspondait tous les jours avec
Vienne, avait fait savoir  Napolon qu'il n'tait pas prs de
s'entendre avec les ngociateurs autrichiens. Ces rsistances, qui
mritaient une srieuse attention si elles se combinaient avec les
rsistances de la Prusse, contrariaient Napolon. Les archiducs
s'approchaient de Presbourg suivis de cent mille hommes. Les troupes
prussiennes se runissaient en Saxe et en Franconie; les Anglo-Russes
s'avanaient en Hanovre. Ces circonstances runies n'effrayaient pas
le vainqueur d'Austerlitz. Il tait prt, s'il le fallait,  battre
les archiducs sous Presbourg, et  se rejeter ensuite sur la Prusse
par la Bohme. Mais c'tait recommencer avec l'Europe, coalise cette
fois tout entire, un jeu dangereux; et il n'et pas t sage de s'y
exposer pour quelques lieues carres de plus ou de moins. Quoique la
position de Napolon ft celle d'un vainqueur tout-puissant, elle ne
le dispensait pas nanmoins de se conduire en politique habile.
C'tait la Prusse que son habilet devait avoir en vue, car, en
profitant de la terreur que lui avaient inspire les derniers
vnements de la guerre, il pouvait l'enlever  la coalition, la
rattacher  la France, et ajouter  la victoire d'Austerlitz une
victoire diplomatique non moins dcisive. Aussi tait-il
trs-impatient de voir et d'entretenir M. d'Haugwitz.

M. d'Haugwitz, venu pour imposer des conditions  Napolon, sous la
fausse apparence d'une mdiation officieuse, le trouvait triomphant,
et presque matre de l'Europe. Sans doute avec du caractre, de
l'union, de la constance, il tait possible encore de tenir tte 
l'empereur des Franais. Mais la Russie avait pass du dlire de
l'orgueil  l'abattement de la dfaite; l'Autriche terrasse tait
sous les pieds de son vainqueur; la Prusse tremblait  la seule ide
de la guerre. Et puis, tous les coaliss, se dfiant les uns des
autres, communiquaient peu entre eux. M. d'Haugwitz frquentait sans
cesse, et exclusivement, la lgation franaise, poussait la flatterie
jusqu' porter tous les jours dans Vienne le grand cordon de la Lgion
d'honneur[12], ne parlait qu'avec admiration d'Austerlitz, du gnie de
Napolon, et ne pouvait se dfendre d'une vive agitation en songeant 
l'accueil qu'il allait recevoir.

[Note 12: C'est M. de Talleyrand qui raconte ce dtail dans une de ses
lettres  Napolon.]

[En marge: Entrevue de Napolon avec M. d'Haugwitz.]

Napolon, arriv le 13 dcembre  Vienne, fit appeler le soir mme M.
d'Haugwitz  Schoenbrunn, et lui donna audience dans le cabinet de
Marie-Thrse. Il ne savait pas encore tout ce qui avait eu lieu 
Potsdam, cependant il en savait plus que lorsqu'il avait vu M.
d'Haugwitz  Brnn, la veille d'Austerlitz. Il tait inform de
l'existence d'un trait sign le 3 novembre, par lequel la Prusse
s'engageait ventuellement  faire partie de la coalition. Il tait
vif et s'emportait facilement, mais souvent il affectait la colre
plus qu'il ne la ressentait. Cherchant cette fois  intimider son
interlocuteur, il reprocha trs-violemment  M. d'Haugwitz d'avoir,
lui, ministre ami de la paix, lui qui avait plac sa gloire dans le
systme de la neutralit, qui avait mme voulu convertir cette
neutralit en un projet d'alliance avec la France, il lui reprocha
d'avoir eu la faiblesse de se lier  Potsdam avec la Russie et
l'Autriche, et d'avoir contract avec ces puissances des engagements
qui ne pouvaient le mener qu' la guerre. Il se plaignit amrement de
la duplicit de son cabinet, des hsitations de son roi, de l'empire
des femmes sur sa cour, et lui fit entendre que, dbarrass maintenant
des ennemis qu'il avait nagure sur les bras, il tait matre de faire
de la Prusse ce qu'il voudrait. Puis avec vhmence, il lui demanda ce
que dsirait enfin le cabinet prussien, quel systme il comptait
suivre, et parut exiger sur toutes ces questions des explications
compltes, catgoriques et immdiates.

M. d'Haugwitz, troubl d'abord, se remit bientt, car il avait autant
de sang-froid que d'esprit.  travers cette bruyante colre, il crut
deviner que Napolon, au fond, souhaitait un raccommodement, et que si
on rompait bien vite les engagements pris avec la coalition, ce
vainqueur, en apparence si courrouc, consentirait  s'apaiser.

M. d'Haugwitz donna donc des explications adroites, spcieuses,
caressantes, sur les circonstances qui avaient domin et entran la
Prusse, livra, sans inconvenance, ceux qui avaient eu la faiblesse de
se laisser matriser par de purs accidents, jusqu' sortir du vrai
systme qui convenait  leur pays, et finit par insinuer assez
clairement, que, si Napolon le voulait, tout serait rpar
promptement, et mme que l'alliance manque tant de fois pourrait
devenir le prix instantan d'une rconciliation immdiate.

Napolon, jetant dans l'me de M. d'Haugwitz un regard pntrant,
reconnut que les Prussiens ne demandaient pas mieux que de faire
volte-face, et de revenir  lui.  tous les coups qu'il avait dj
ports  l'Europe, il fut charm d'ajouter une profonde malice, et il
imagina d'offrir sur-le-champ  M. d'Haugwitz le projet que Duroc
avait t charg de prsenter  Berlin, c'est--dire l'alliance
formelle de la Prusse avec la France,  la condition tant de fois
renouvele du Hanovre. C'tait assurment entreprendre beaucoup sur
l'honneur du cabinet prussien, car Napolon lui proposait, on peut
dire  prix d'argent, l'abandon des liens rcemment contracts sur le
tombeau du grand Frdric; il lui proposait, aprs avoir fait 
Potsdam dfection  la France, au profit de l'Europe, de faire 
Vienne dfection  l'Europe, au profit de la France. Napolon n'hsita
pas, et, en nonant cette proposition, il tint les yeux longtemps
fixs sur le visage de M. d'Haugwitz.

Le ministre prussien ne se montra ni indign, ni surpris. Il parut
enchant au contraire de rapporter de Vienne, au lieu d'une
dclaration de guerre, le Hanovre, avec l'alliance de la France, qui
tait son systme de prdilection. Il faut faire remarquer, pour
l'excuse de M. d'Haugwitz, que, parti de Berlin dans un moment o l'on
se flattait que Napolon n'arriverait pas jusqu' Vienne, il avait vu,
mme dans cette supposition, le duc de Brunswick, le marchal
Mollendorf, inquiets des consquences d'une guerre contre la France,
et insistant pour qu'on ne se dclart pas avant la fin de dcembre.
Or Napolon avait conquis Vienne, cras tous les coaliss 
Austerlitz, et on n'tait qu'au 13 dcembre. M. d'Haugwitz pouvait
craindre que Napolon, vainqueur, ne se jett brusquement sur la
Bohme, et ne tombt comme la foudre  Berlin. Il fut donc heureux de
faire aboutir  une conqute une situation qui menaait d'aboutir  un
dsastre. Quant  la fidlit envers les coaliss, il les traitait
comme ils se traitaient entre eux. Il faut s'en prendre, au surplus,
de la conduite qu'il tint  Vienne, moins  lui qu' ceux qui, en son
absence, avaient engag la Prusse dans un dfil sans issue. Il
accepta, sance tenante, l'offre de Napolon.

Celui-ci, satisfait de voir son ide accueillie, dit  M. d'Haugwitz:
Eh bien, c'est chose dcide, vous aurez le Hanovre. Vous
m'abandonnerez en retour quelques parcelles de territoire dont j'ai
besoin, et vous signerez avec la France un trait d'alliance offensive
et dfensive. Mais, arriv  Berlin, vous imposerez silence aux
coteries, vous les traiterez avec le mpris qu'elles mritent, vous
ferez dominer la politique du ministre sur celle de la cour.--Les
allusions de Napolon s'adressaient  la reine, au prince Louis et 
l'entourage. Il enjoignit ensuite  Duroc de s'aboucher avec M.
d'Haugwitz, et de rdiger immdiatement le projet de trait.

[En marge: Napolon, une fois dbarrass de la Prusse, prescrit  M.
de Talleyrand d'exiger le Tyrol de la part de l'Autriche.]

Cet arrangement tait  peine conclu, que Napolon, enchant de son
ouvrage, crivit  M. de Talleyrand, pour lui enjoindre de ne rien
terminer  Brnn, de traner la ngociation en longueur quelques jours
encore, car il tait assur d'en finir avec la Prusse, qu'il venait de
conqurir au prix du Hanovre, et il n'avait plus  s'inquiter
dsormais ni des menaces des Anglo-Russes contre la Hollande, ni des
mouvements des archiducs du ct de la Hongrie. Il ajouta qu'il
voulait maintenant le Tyrol premptoirement, la contribution de guerre
plus rsolument que jamais, et que, du reste, il fallait quitter Brnn
pour se transporter  Vienne. La ngociation tait trop loin de lui 
Brnn, il la dsirait plus rapproche,  Presbourg, par exemple.

[En marge: Trait de Schoenbrunn avec la Prusse.]

C'tait le 13 dcembre que Napolon avait vu M. d'Haugwitz. Le trait
fut rdig le 14, et sign le 15,  Schoenbrunn. Voici quelles en
furent principales conditions.

La France, considrant le Hanovre comme sa propre conqute, le cdait
 la Prusse. La Prusse en retour cdait  la Bavire le marquisat
d'Anspach, cette mme province qu'il tait si difficile de ne pas
traverser quand on avait la guerre avec l'Autriche. Elle cdait de
plus  la France la principaut de Neufchtel, le duch de Clves
contenant la place de Wesel. Les deux puissances se garantissaient
toutes leurs possessions, ce qui signifiait que la Prusse garantissait
 la France ses limites prsentes, avec les nouvelles acquisitions
faites en Italie, et les nouveaux arrangements conclus en Allemagne,
et que la France garantissait  la Prusse son tat actuel, avec les
additions de 1803, et la nouvelle addition du Hanovre.

C'tait un vrai trait d'alliance offensive et dfensive, qui de plus
en portait le titre formel, titre repouss dans tous les traits
antrieurs.

Napolon avait exig Neufchtel, Clves, et surtout Anspach, qu'il
allait changer avec la Bavire contre le duch de Berg, afin d'avoir
des dotations  distribuer entre ses meilleurs serviteurs. C'taient
pour la Prusse de bien faibles sacrifices, et pour lui de prcieux
moyens de rcompense, car, dans ses vastes desseins, il ne voulait
tre grand qu'en rendant tout grand autour de lui, ses ministres, ses
gnraux, comme ses parents. Cette ngociation tait un coup de
matre; elle couvrait de confusion les coaliss, elle mettait
l'Autriche  la discrtion de Napolon, et, par-dessus tout, elle
assurait  celui-ci la seule alliance dsirable et possible,
l'alliance de la Prusse. Mais elle contenait un engagement grave,
celui d'arracher le Hanovre  l'Angleterre, engagement qui pouvait
tre un jour fort onreux, car on devait craindre qu'il n'empcht la
paix maritime, si dans un temps plus ou moins prochain les
circonstances la rendaient possible.

Napolon crivit aussitt aprs  M. de Talleyrand que le trait avec
la Prusse tait sign, et qu'il fallait quitter Brnn, si les
Autrichiens n'acceptaient pas les conditions qu'il entendait leur
imposer.

M. de Talleyrand, qui aurait voulu que la paix ft dj conclue, qui
rpugnait surtout  maltraiter l'Autriche, prouva la contrarit la
plus vive. Quant aux ngociateurs autrichiens, ils furent atterrs.
Ils rapportaient d'Holitsch de nouvelles concessions, mais pas aussi
tendues que celles qui leur taient demandes. Ils surent que la
Prusse, pour avoir le Hanovre, les exposait  perdre le Tyrol, et
malgr le danger de diffrer encore, et de voir Napolon lever peut
tre de nouvelles exigences, danger que M. de Talleyrand s'attachait 
leur faire sentir, ils furent obligs d'en rfrer  leur souverain.

[En marge: Les ngociateurs, runis  Brnn, se sparent en se donnant
rendez-vous  Presbourg.]

On se spara donc  Brnn, en se donnant rendez-vous  Presbourg. Le
sjour de Brnn tait devenu malsain par les exhalaisons qui
s'chappaient d'une terre charge de cadavres, et d'une ville remplie
d'hpitaux.

M. de Talleyrand retourna  Vienne, et trouva Napolon dispos 
recommencer la guerre, si on ne cdait pas. Il avait en effet ordonn
au gnral Songis de rparer le matriel de l'artillerie, et de
l'augmenter aux dpens de l'arsenal de Vienne. Il avait mme adress
une rprimande svre au ministre de la police Fouch, pour avoir
laiss annoncer trop tt la paix comme certaine.

[En marge: vnements de Naples.]

[En marge: Soudaine violation du trait de neutralit conclu avec la
France.]

Une circonstance toute rcente avait contribu  l'animer davantage.
Il venait, d'tre inform des vnements qui se passaient  Naples.
Cette cour insense, aprs avoir stipul (par le conseil de la Russie,
il est vrai) un trait de neutralit, avait tout  coup lev le
masque, et pris les armes. En apprenant la bataille de Trafalgar, et
les engagements contracts par la Prusse, la reine Caroline avait cru
Napolon perdu, et s'tait dcide  appeler les Russes. Le 19
novembre, une division navale avait dpos sur le rivage de Naples 10
 12 mille Russes et 6 mille Anglais. La cour de Naples s'tait
engage  joindre 40 mille Napolitains  l'arme anglo-russe. Le
projet consistait  soulever l'Italie sur les derrires des Franais,
pendant que Massna se trouvait au pied des Alpes Juliennes, et
Napolon presque aux frontires de l'ancienne Pologne. Cette cour
d'migrs avait cd  la faiblesse ordinaire aux migrs, qui est de
croire toujours ce qu'ils dsirent, et de se conduire en consquence.

Napolon, quand il connut cette scandaleuse violation de la foi jure,
fut  la fois irrit et satisfait. Son parti tait pris, la reine de
Naples devait payer de son royaume la conduite qu'elle venait de
tenir, et laisser vacante une couronne qui serait trs-bien place
dans la famille Bonaparte. Personne en Europe ne pourrait taxer
d'injustice l'acte souverain qui frapperait cette branche de la maison
de Bourbon, et quant  ses protecteurs naturels, la Russie et
l'Autriche, on n'avait plus gure  compter avec eux.

[En marge: Napolon dcide la dchance des Bourbons de Naples.]

Cependant,  Brnn, les ngociateurs autrichiens avaient essay de
faire insrer dans le trait de paix quelque article qui couvrt la
cour de Naples, dont ils avaient le secret, encore ignor de Napolon.
Mais celui-ci, une fois inform, donna l'ordre formel  M. de
Talleyrand de ne rien couter  ce sujet.--Je serais trop lche,
dit-il, si je supportais les outrages de cette misrable cour de
Naples. Vous savez avec quelle gnrosit je me suis conduit envers
elle; mais c'en est fait maintenant, la reine Caroline cessera de
rgner en Italie. Quoi qu'il arrive, vous n'en parlerez pas au trait.
C'est ma volont absolue.--

Les ngociateurs attendaient M. de Talleyrand  Presbourg. Il s'y
tait rendu. On ngociait aux avant-postes des deux armes. Les
archiducs s'taient rapprochs de Presbourg; ils taient  deux
marches de Vienne. Napolon y avait runi la plus grande partie de ses
troupes. Il y avait amen Massna par la route de Styrie. Prs de deux
cent mille Franais se trouvaient concentrs autour de la capitale de
l'Autriche. Napolon, extrmement anim, tait dcid  reprendre les
hostilits. Mais s'y prter et t une trop grande folie de la part
de la cour de Vienne, surtout aprs la dfection de la Prusse, et dans
l'tat d'abattement du cabinet russe. Quelque grands que fussent les
sacrifices exigs, le cabinet autrichien, tout en feignant d'abord
d'en repousser l'ide, tait rsign  les subir.

[En marge: L'Autriche subit les conditions de Napolon.]

[En marge: Napolon obtient l'Italie entire, l'Istrie et la
Dalmatie.]

Il fut donc convenu que l'Autriche abandonnerait l'tat de Venise,
avec les provinces de terre ferme, telles que le Frioul, l'Istrie, la
Dalmatie. Ainsi Trieste et les bouches du Cattaro passaient  la
France. Ces territoires devaient tre runis au royaume d'Italie. La
sparation des couronnes de France et d'Italie tait de nouveau
stipule, mais avec un vague d'expressions qui laissait la facult de
diffrer cette sparation jusqu' la paix gnrale, ou jusqu' la mort
de Napolon.

[En marge: La Bavire obtient le Tyrol.]

[En marge: L'archiduc Ferdinand est transport  Wrzbourg.]

La Bavire obtenait le Tyrol, objet de ses ternels dsirs, le Tyrol
allemand aussi bien que le Tyrol italien. L'Autriche, en retour,
recevait les principauts de Salzbourg et de Berchtolsgaden, donnes
en 1803  l'archiduc Ferdinand, ancien grand-duc de Toscane; et la
Bavire ddommageait l'archiduc en lui cdant la principaut
ecclsiastique de Wrzbourg, qu'elle avait galement reue en 1803 par
suite des scularisations.

Le territoire de l'Autriche tait ainsi mieux trac, mais elle perdait
avec le Tyrol toute influence sur la Suisse et l'Italie, et l'archiduc
Ferdinand, transport au milieu de la Franconie, cessait d'tre sous
son influence immdiate. L'tat qu'on accordait  ce prince n'tait
plus comme auparavant une pure annexe de la monarchie autrichienne.

 cette indemnit, trouve dans le pays de Salzbourg, on ajoutait pour
l'Autriche la scularisation des biens de l'ordre teutonique, et leur
conversion en proprit hrditaire sur la tte de celui des archiducs
qu'elle dsignerait. L'importance de ces biens consistait en une
population de 120 mille habitants, et en un revenu de 150 mille
florins.

Le titre lectoral de l'archiduc Ferdinand, avec sa voix au collge
des lecteurs, tait maintenu, et transfr de la principaut de
Salzbourg sur la principaut de Wrzbourg.

L'Autriche reconnaissait la royaut des lecteurs de Wurtemberg et de
Bavire, consentait  ce que les prrogatives des souverains de Baden,
de Wurtemberg et de Bavire sur la noblesse immdiate de leurs tats,
fussent les mmes que ceux de l'empereur sur la noblesse immdiate des
siens. C'tait la suppression de cette noblesse dans les trois tats
en question, car les pouvoirs de l'empereur sur cette noblesse tant
complets, ceux des trois princes le devenaient au mme degr.

Enfin la chancellerie impriale renonait  tous droits d'origine
fodale sur les trois tats favoriss par la France.

[En marge: Achvement dans les trois tats de Baden, Wurtemberg et
Bavire, de la rvolution politique commence en 1803.]

Toutefois l'approbation de la Dite tait formellement rserve. La
France oprait de la sorte une rvolution sociale dans une notable
partie de l'Allemagne, car elle y centralisait le pouvoir au profit du
souverain territorial, et y faisait cesser toute dpendance fodale
extrieure. Elle continuait galement le systme des scularisations,
car avec l'ordre teutonique disparaissait l'une des deux dernires
principauts ecclsiastiques subsistantes, et il ne restait plus que
celle du prince archichancelier, lecteur ecclsiastique de
Ratisbonne. Conformment  ce qui s'tait pass antrieurement, cette
scularisation s'oprait encore au profit de l'une des principales
cours de l'Allemagne.

L'Autriche, dfinitivement exclue de l'Italie, dpouille en perdant
le Tyrol des positions dominantes qu'elle avait dans les Alpes,
rejete derrire l'Inn, prive de tout poste avanc en Souabe, et des
liens fodaux qui lui assujettissaient les tats de l'Allemagne
mridionale, avait essuy  la fois d'immenses dommages matriels et
politiques. Elle perdait, comme nous l'avons annonc plus haut, 4
millions de sujets sur 24, 15 millions de florins de revenu sur 103.

Le trait tait bien conu pour le repos de l'Italie et de
l'Allemagne. Il n'y avait qu'une objection  lui adresser, c'est que
le vaincu trop maltrait ne pouvait pas se soumettre sincrement.
C'tait  Napolon, par une grande sagesse, par des alliances bien
mnages,  laisser l'Autriche sans espoir et sans moyen de se
soulever contre les dcisions de la victoire.

Au moment de signer un pareil trait, la main des plnipotentiaires
hsitait. Ils se dfendaient sur deux points, la contribution de
guerre de 100 millions, et Naples. Napolon avait rduit  50 millions
la contribution exige, en raison des sommes qu'il avait dj touches
directement dans les caisses de l'Autriche. Quant  Naples, il n'en
voulait pas entendre parler.

[En marge: Entrevue de Napolon avec l'archiduc Charles.]

On imagina, pour le vaincre, une dmarche toute de courtoisie, c'tait
de lui envoyer l'archiduc Charles, prince dont il honorait le
caractre et les talents, et qu'il n'avait jamais rencontr. On lui
demanda de le recevoir  Vienne; il y consentit avec beaucoup
d'empressement, mais bien rsolu  ne rien cder. On s'tait persuad
que ce prince, l'un des premiers gnraux de l'Europe, exposant 
Napolon les ressources que conservait la monarchie autrichienne, lui
exprimant les sentiments de l'arme prte  s'immoler pour repousser
un trait humiliant, joignant  ces nobles protestations d'adroites
instances, toucherait peut-tre Napolon. Aussi, M. de Talleyrand
insistant auprs des ngociateurs pour les engager  en finir, ils
rpondirent qu'on les accuserait d'avoir livr leur pays, s'ils
donnaient leur signature avant l'entrevue que Napolon devait avoir
avec l'archiduc.

[En marge: Signature du trait de paix de Presbourg le 26 dcembre
1805.]

Toutefois, M. de Talleyrand ayant pris sur lui d'abandonner 10
millions encore sur la contribution de guerre, ils signrent, le 26
dcembre, le trait de Presbourg, l'un des plus glorieux que Napolon
ait jamais conclus, et le mieux conu certainement, car si la France
obtint depuis de plus grands territoires, ce fut au prix
d'arrangements moins acceptables de l'Europe, et ds lors moins
durables. Les ngociateurs autrichiens se bornrent  recommander, par
une lettre signe en commun, la maison rgnante de Naples  la
gnrosit du vainqueur. L'archiduc vit Napolon le 27, dans l'une des
rsidences de l'empereur, en fut reu avec les gards dus  son rang
et  sa gloire, s'entretint avec lui d'art militaire, ce qui tait
naturel entre deux capitaines de ce mrite, et se retira ensuite sans
avoir dit un mot des affaires des deux empires.

[Date: Janv. 1806.]

[En marge: Dispositions de Napolon avant de quitter Vienne.]

Napolon disposa tout pour quitter l'Autriche sur-le-champ. Il fit
vacuer par le Danube les deux mille pices de canon et les cent mille
fusils pris dans l'arsenal de Vienne; il dirigea cent cinquante pices
de canon sur Palma-Nova, pour armer cette importante place, qui
commandait les tats vnitiens de terre ferme. Il rgla la retraite de
ses soldats de manire qu'elle s'excutt  petites journes, car il
ne voulait pas qu'ils retournassent comme ils taient venus, au pas de
course. Les dispositions ncessaires furent ordonnes sur la route
pour qu'ils vcussent dans l'abondance. Il fit distribuer deux
millions de gratification aux officiers de tout grade, afin que chacun
pt jouir immdiatement des fruits de la victoire. Berthier fut charg
de veiller  la rentre de l'arme sur le territoire de France. Elle
devait tre sortie de Vienne dans l'espace de cinq jours, et avoir
repass l'Inn dans l'espace de vingt. Il fut stipul que la place de
Braunau resterait dans les mains des Franais jusqu' complet payement
de la contribution de 40 millions.

[En marge: Napolon se rend  Munich.]

[En marge: Napolon assiste  Munich au mariage d'Eugne de
Beauharnais avec la princesse Auguste.]

Cela fait, Napolon partit pour Munich, o il fut reu avec transport.
Les Bavarois, qui devaient un jour le trahir dans sa dfaite, et
rduire l'arme franaise  leur passer sur le corps  Hanau,
couvraient de leurs applaudissements, poursuivaient de leur ardente
curiosit, le conqurant qui les avait sauvs de l'invasion,
constitus en royaume, enrichis des dpouilles de l'Autriche vaincue!
Napolon, aprs avoir assist au mariage d'Eugne de Beauharnais avec
la princesse Auguste, aprs avoir joui du bonheur d'un fils qu'il
aimait, de l'admiration des peuples avides de le voir, des flatteries
d'une ennemie, l'lectrice de Bavire, partit pour Paris, o
l'attendait l'enthousiasme de la France.

Une campagne de trois mois, au lieu d'une guerre de plusieurs annes,
comme on le craignait d'abord, le continent dsarm, l'Empire franais
port aux limites qu'il n'aurait jamais d franchir, une gloire
blouissante ajoute  nos armes, le crdit public et priv
miraculeusement rtabli, de nouvelles perspectives de repos et de
prosprit ouvertes  la nation, sous un gouvernement puissant et
respect du monde, voil ce dont on voulait le remercier par mille
cris de _Vive l'Empereur!_ Il entendit ces cris  Strasbourg mme, en
passant le Rhin, et ils l'accompagnrent jusqu' Paris, o il entra le
26 janvier 1806. C'tait le retour de Marengo. Austerlitz tait en
effet pour l'Empire, ce que Marengo avait t pour le Consulat.
Marengo avait raffermi le pouvoir consulaire dans les mains de
Napolon; Austerlitz assurait la couronne impriale sur sa tte.
Marengo avait fait passer en un jour la France d'une situation menace
 une situation tranquille et grande; Austerlitz, en abattant en un
jour une formidable coalition, ne produisait pas un moindre rsultat.
Pour les esprits rflchis et calmes, s'il en restait quelques-uns en
prsence de tels vnements, il n'y avait qu'un sujet de crainte,
c'tait l'inconstance connue de la fortune, et, ce qui est plus
redoutable encore, la faiblesse de l'esprit humain, qui quelquefois
supporte le malheur sans faillir, rarement la prosprit sans
commettre de grandes fautes.


FIN DU LIVRE VINGT-TROISIME.




LIVRE VINGT-QUATRIME.




CONFDRATION DU RHIN.

     Retour de Napolon  Paris. -- Joie publique. -- Distribution des
     drapeaux pris sur l'ennemi. -- Dcret du Snat ordonnant
     l'rection d'un monument triomphal. -- Napolon consacre ses
     premiers soins aux finances. -- La compagnie des _Ngociants
     runis_ est reconnue dbitrice envers le Trsor d'une somme de
     141 millions. -- Napolon, mcontent de M. de Marbois, le
     remplace par M. Mollien. -- Rtablissement du crdit. -- Trsor
     form avec les contributions leves en pays conquis. -- Ordres
     relatifs au retour de l'arme,  l'occupation de la Dalmatie, 
     la conqute de Naples. -- Suite des affaires de Prusse. -- La
     ratification du trait de Schoenbrunn donne avec des rserves.
     -- Nouvelle mission de M. d'Haugwitz auprs de Napolon. -- Le
     trait de Schoenbrunn est refait  Paris, mais avec des
     obligations de plus, et des avantages de moins pour la Prusse. --
     M. de Lucchesini est envoy  Berlin pour expliquer ces nouveaux
     changements. -- Le trait de Schoenbrunn, devenu trait de Paris,
     est enfin ratifi, et M. d'Haugwitz retourne en Prusse. --
     Ascendant dominant de la France. -- Entre de Joseph Bonaparte 
     Naples. -- Occupation de Venise. -- Retards apports  la remise
     de la Dalmatie. -- L'arme franaise est arrte sur l'Inn, en
     attendant la remise de la Dalmatie, et rpartie entre les
     provinces allemandes les plus capables de la nourrir. --
     Souffrance des pays occups. -- Situation de la cour de Prusse
     aprs le retour de M. d'Haugwitz  Berlin. -- Envoi du duc de
     Brunswick  Saint-Ptersbourg, pour expliquer la conduite du
     cabinet prussien. -- tat de la cour de Russie. -- Dispositions
     d'Alexandre depuis Austerlitz. -- Accueil fait au duc de
     Brunswick. -- Inutiles efforts de la Prusse pour faire approuver
     par la Russie et par l'Angleterre l'occupation du Hanovre. --
     L'Angleterre dclare la guerre  la Prusse. -- Mort de M. Pitt,
     et avnement de M. Fox au ministre. -- Esprances de paix. --
     Relations tablies entre M. Fox et M. de Talleyrand. -- Envoi de
     lord Yarmouth  Paris, en qualit de ngociateur confidentiel. --
     Bases d'une paix maritime. -- Les agents de l'Autriche, au lieu
     de livrer les bouches du Cattaro aux Franais, les livrent aux
     Russes. -- Menaces de Napolon  la cour de Vienne. -- La Russie
     envoie M. d'Oubril  Paris, avec mission de prvenir un mouvement
     de l'arme franaise contre l'Autriche, et de proposer la paix.
     -- Lord Yarmouth et M. d'Oubril ngocient conjointement  Paris.
     -- Possibilit d'une paix gnrale. -- Calcul de Napolon
     tendant  traner la ngociation en longueur. -- Systme de
     l'Empire franais. -- Royauts vassales, grands-duchs et duchs.
     -- Joseph roi de Naples, Louis roi de Hollande. -- Dissolution de
     l'empire germanique. -- Confdration du Rhin. -- Mouvements de
     l'arme franaise. -- Administration intrieure. -- Travaux
     publics. -- La colonne de la place Vendme, le Louvre, la rue
     Impriale, l'arc de l'toile. -- Routes et canaux. -- Conseil
     d'tat. -- Cration de l'Universit. -- Budget de 1806. --
     Rtablissement de l'impt du sel. -- Nouveau systme de
     trsorerie. -- Rorganisation de la Banque de France. --
     Continuation des ngociations avec la Russie et l'Angleterre. --
     Trait de paix avec la Russie, sign le 20 juillet par M.
     d'Oubril. -- La signature de ce trait dcide lord Yarmouth 
     produire ses pouvoirs. -- Lord Lauderdale est adjoint  lord
     Yarmouth. -- Difficults de la ngociation avec l'Angleterre. --
     Quelques indiscrtions commises par les ngociateurs anglais, au
     sujet de la restitution du Hanovre, font natre  Berlin de vives
     inquitudes. -- Faux rapports qui exaltent l'esprit de la cour de
     Prusse. -- Nouvel entranement des esprits  Berlin, et
     rsolution d'armer. -- Surprise et mfiance de Napolon. -- La
     Russie refuse de ratifier le trait sign par M. d'Oubril, et
     propose de nouvelles conditions. -- Napolon ne veut pas les
     admettre. -- Tendance gnrale  la guerre. -- Le roi de Prusse
     demande l'loignement de l'arme franaise. -- Napolon rpond
     par la demande d'loigner l'arme prussienne. -- Silence prolong
     de part et d'autre. -- Les deux souverains partent pour l'arme.
     -- La guerre est dclare entre la Prusse et la France.


[En marge: Retour de Napolon  Paris.]

[En marge: Distribution des drapeaux pris sur l'ennemi, entre le
Snat, le Tribunat, la ville de Paris, et l'glise Notre-Dame.]

Tandis que Napolon s'arrtait quelques jours  Munich, pour y
clbrer le mariage d'Eugne de Beauharnais avec la princesse Auguste
de Bavire; tandis qu'il s'arrtait un jour  Stuttgard, un autre jour
 Carlsruhe, pour y recevoir les flicitations de ses nouveaux allis,
et y conclure des alliances de famille, le peuple de Paris l'attendait
avec la plus vive impatience, afin de lui tmoigner sa joie et son
admiration. La France, profondment satisfaite de la marche des
affaires publiques, quoique n'y prenant plus aucune part, semblait
retrouver la vivacit des premiers jours de la rvolution, pour
applaudir les merveilleux exploits de ses armes et de son chef.
Napolon, qui au gnie des grandes choses joignait l'art de les faire
valoir, s'tait fait prcder par les drapeaux pris sur l'ennemi. Il
en avait ordonn une distribution trs-habilement calcule. Il les
avait rpartis entre le Snat, le Tribunat, la ville de Paris et la
vieille glise de Notre-Dame, tmoin de son couronnement. Il en
donnait huit au Tribunat, huit  la ville de Paris, cinquante-quatre
au Snat, cinquante  l'glise Notre-Dame. Pendant la dernire
campagne il n'avait cess d'informer le Snat de tous les vnements
de la guerre, et, la paix signe, il s'tait ht de lui communiquer
par un message le trait de Presbourg. Il payait ainsi par de
continuelles attentions la confiance de ce grand corps, et, en
agissant de la sorte, il tait consquent avec sa politique, car il
maintenait dans un haut rang ces vieux auteurs de la rvolution, que
la gnration nouvelle cartait volontiers quand les lections lui en
fournissaient le moyen. C'tait son aristocratie  lui, et il esprait
la fondre peu  peu avec l'ancienne.

[En marge: Crmonie de la remise des drapeaux.]

Ces drapeaux traversrent Paris le 1er janvier 1806, et furent ports
triomphalement dans les rues de la capitale, pour tre placs sous les
votes des difices qui devaient les contenir. Une foule immense tait
accourue afin d'assister  ce spectacle.

Le sage et impassible Cambacrs dit lui-mme, dans ses graves
mmoires, que la joie du peuple tenait de l'ivresse. Et de quoi
serait-on joyeux en effet, si on ne l'tait de pareilles choses?
Quatre cent mille Russes, Sudois, Anglais, Autrichiens, marchant de
tous les points de l'horizon contre la France, deux cent mille
Prussiens promettant de se joindre  eux; et tout  coup cent
cinquante mille Franais, partant des bords de l'Ocan, traversant en
deux mois une partie du continent europen, prenant sans combattre la
premire arme qu'on leur oppose, battant les autres  coups
redoubls, entrant dans la capitale tonne du vieil empire
germanique, dpassant Vienne, et allant aux frontires de la Pologne
rompre en une grande bataille le lien de la coalition; renvoyant dans
leurs plaines glaces les Russes vaincus, et enchanant  leurs
frontires les Prussiens dconcerts; les angoisses d'une guerre qu'on
avait pu croire longue, termines en trois mois; la paix du continent
subitement rtablie, la paix des mers justement espre; toutes les
perspectives de prosprit rendues  la France charme et place  la
tte des nations!  quoi serait-on sensible, nous le rptons, si on
ne l'tait  de telles merveilles? Et comme alors personne ne
prvoyait la fin trop prochaine de ces grandeurs, et que dans le gnie
fcond qui les produisait, on ne savait pas discerner encore le gnie
trop ardent qui devait les compromettre, on jouissait du bonheur
public, sans aucun mlange de pressentiments sinistres.

[En marge: Le Snat vote l'rection d'un monument triomphal  la
gloire de Napolon et de l'arme franaise.]

Les hommes qui tiennent particulirement  la prosprit matrielle
des tats, les commerants, les financiers, n'taient pas moins mus
que le reste de la nation. Le haut commerce, qui, dans la victoire,
applaudit au retour prochain de la paix, le haut commerce tait ravi
de voir terminer en un jour la double crise du crdit public et du
crdit priv, et de pouvoir esprer de nouveau ce calme profond dont
le Consulat avait fait jouir la France pendant cinq annes. Le Snat,
aprs avoir reu les drapeaux qui lui taient destins, ordonna par un
dcret qu'un monument triomphal serait lev  Napolon le Grand.
Conformment au voeu du Tribunat, ce monument dut tre une colonne
surmonte de la statue de Napolon. Le jour de sa naissance fut rang
au nombre des ftes nationales, et il fut dcid en outre qu'un vaste
difice serait construit sur l'une des places de la capitale, pour
recevoir, avec une suite de sculptures et de peintures consacres  la
gloire des armes franaises, l'pe que Napolon portait  la
bataille d'Austerlitz.

Les drapeaux destins  Notre-Dame furent remis au clerg de la
mtropole par les autorits municipales. Ces drapeaux, dit le
vnrable archevque de Paris, suspendus  la vote de notre
basilique, attesteront  nos derniers neveux les efforts de l'Europe
arme contre nous, les hauts faits de nos soldats, la protection du
ciel sur la France, les succs prodigieux de notre invincible
empereur, et l'hommage qu'il fait  Dieu de ses victoires.

C'est au milieu de cette satisfaction universelle et profonde que
Napolon rentra dans Paris, accompagn de l'Impratrice. Les chefs de
la Banque, voulant que sa prsence ft le signal de la prosprit
publique, avaient attendu la veille de son retour pour reprendre les
payements en argent. Depuis les derniers vnements, la confiance
renaissante avait fait abonder le numraire dans les caisses. Il ne
restait aucune trace des perplexits passagres du mois de dcembre.

[En marge: Arriv  Paris, Napolon reprend immdiatement la direction
des affaires.]

[En marge: Les premiers soins de Napolon consacrs aux finances.]

Chez Napolon la joie du succs n'interrompait jamais le travail.
Cette me infatigable savait  la fois travailler et jouir. Arriv le
26 janvier au soir, il tait le 27, au matin, tout occup des soins du
gouvernement. L'archichancelier Cambacrs fut le premier personnage
de l'Empire qu'il entretint dans cette journe. Aprs quelques
instants donns au plaisir de recevoir ses flicitations, et de voir
sa prudence confondue par les prodiges de la dernire guerre, il lui
parla de la crise financire, si promptement et si heureusement
termine. Il croyait avec raison  l'exactitude,  l'quit des
rapports de l'archichancelier Cambacrs, il voulait donc l'entendre
avant tout autre. Il tait trs-irrit contre M. de Marbois, dont la
gravit lui avait toujours impos, et qu'il avait cru incapable d'une
lgret en affaires. Il tait fort loin de suspecter la haute probit
de ce ministre, mais il ne pouvait lui pardonner d'avoir livr toutes
les ressources du Trsor  d'aventureux spculateurs, et il tait
rsolu  dployer une grande svrit. L'archichancelier russit  le
calmer, et  lui dmontrer qu'au lieu d'exercer des rigueurs, il
valait mieux traiter avec les _Ngociants runis_, et obtenir
l'abandon de toutes leurs valeurs, afin de liquider avec la moindre
perte possible cette trange affaire.

[En marge: Conseil de finances tenu aux Tuileries, relativement 
l'affaire des _Ngociants runis_.]

Napolon convoqua sur-le-champ un conseil aux Tuileries, et voulut
qu'on lui prsentt un rapport dtaill sur les oprations de la
compagnie, qui taient encore obscures pour lui. Il y appela tous les
ministres, et de plus M. Mollien, directeur de la caisse
d'amortissement, dont il approuvait la gestion, et auquel il
supposait, beaucoup plus qu' M. de Marbois, la dextrit ncessaire 
un grand maniement de fonds. Il manda d'autorit aux Tuileries MM.
Desprez, Vanlerberghe et Ouvrard, et le commis qu'on accusait d'avoir
tromp le ministre du Trsor.

Tous les assistants taient intimids par la prsence de l'Empereur,
qui ne cachait pas son ressentiment. M. de Marbois entreprit la
lecture d'un long rapport qu'il avait prpar sur le sujet en
discussion.  peine en avait-il lu une partie, que Napolon,
l'interrompant, lui dit: Je vois ce dont il s'agit. C'est avec les
fonds du Trsor, et avec ceux de la Banque, que la compagnie des
_Ngociants runis_ a voulu suffire aux affaires de la France et de
l'Espagne. Et comme l'Espagne n'avait rien  donner que des promesses
de piastres, c'est avec l'argent de la France qu'on a pourvu aux
besoins des deux pays. L'Espagne me devait un subside, et c'est moi
qui lui en ai fourni un. Maintenant il faut que MM. Desprez,
Vanlerberghe et Ouvrard m'abandonnent tout ce qu'ils possdent, que
l'Espagne me paye  moi ce qu'elle leur doit  eux, ou je mettrai ces
messieurs  Vincennes, et j'enverrai une arme  Madrid.--

[En marge: Svrit de Napolon envers M. de Marbois, auquel il retire
le portefeuille du Trsor.]

Napolon se montra froid et svre envers M. de Marbois.--J'estime
votre caractre, lui dit-il, mais vous avez t dupe de gens contre
lesquels je vous avais averti d'tre en garde. Vous leur avez livr
toutes les valeurs du portefeuille, dont vous auriez d mieux
surveiller l'emploi. Je me vois  regret forc de vous retirer
l'administration du Trsor, car aprs ce qui s'est pass je ne puis
vous la laisser plus longtemps.--Napolon fit introduire alors les
membres de la compagnie qu'on avait mands aux Tuileries. MM.
Vanlerberghe et Desprez, quoique les moins rprhensibles, fondaient
en larmes. M. Ouvrard, qui avait compromis la compagnie par des
spculations aventureuses, tait parfaitement calme. Il s'effora de
persuader  Napolon qu'il fallait lui permettre de liquider lui-mme
les oprations si compliques dans lesquelles il avait engag ses
associs, et qu'il tirerait du Mexique, par la voie de la Hollande et
de l'Angleterre, des sommes considrables, et bien suprieures 
celles que la France avait avances.

[En marge: Napolon exige de MM. Desprez, Vanlerberghe et Ouvrard,
l'abandon de tout ce qu'ils possdent.]

Il est probable, en effet, qu'il se serait mieux acquitt que personne
de cette liquidation, mais Napolon tait trop irrit, et trop press
de se trouver hors des mains des spculateurs, pour se fier  ses
promesses. Il plaa M. Ouvrard et ses associs entre une poursuite
criminelle, ou l'abandon immdiat de tout ce qu'ils possdaient, en
approvisionnements, en valeurs de portefeuille, en immeubles, en gages
sur l'Espagne. Ils se rsignrent  ce cruel sacrifice.

Ce devait tre pour eux une liquidation ruineuse, mais ils s'y taient
exposs, en abusant des ressources du Trsor. Le plus  plaindre des
trois tait M. Vanlerberghe, qui, sans se mler aux spculations de
ses associs, s'tait born  faire, activement et honntement, dans
toute l'Europe, le commerce des grains, pour le service des armes
franaises[13].

[Note 13: J'emprunte ce rcit aux sources les plus authentiques: aux
Mmoires du prince Cambacrs d'abord, puis aux Mmoires intressants
et instructifs de M. le comte Mollien, qui ne sont point encore
publis, et enfin aux Archives du Trsor. J'ai tenu et lu moi-mme,
avec une grande attention, les pices du procs, et surtout un long et
intressant rapport que le ministre du Trsor rdigea pour l'Empereur.
Je n'avance donc rien ici que sur preuves officielles et
incontestables.]

[En marge: Napolon confre  M. Mollien le portefeuille du Trsor.]

Aprs avoir congdi le conseil, Napolon retint M. Mollien, et, sans
attendre de sa part ni une observation, ni un consentement, il lui
dit: Vous prterez serment aujourd'hui comme ministre du Trsor.--M.
Mollien, intimid, quoique flatt par une telle confiance, hsitait 
rpondre.--Est-ce que vous n'auriez pas envie d'tre ministre? ajouta
Napolon, et le jour mme il exigea son serment.

Il fallait sortir des embarras de toute sorte crs par la compagnie
des _Ngociants runis_. M. de Marbois avait dj retir des mains de
cette compagnie le service du Trsor, et l'avait remis pour quelques
jours  M. Desprez, lequel l'avait continu ds ce moment pour le
compte de l'tat. Il venait enfin de le confier aux receveurs
gnraux,  des conditions modres, mais temporaires. On n'tait pas
fix encore sur le parti dfinitif  prendre  ce sujet; il n'y avait
d'arrt que la rsolution de ne plus charger des spculateurs,
quelque sages, quelque probes qu'ils fussent, d'un service aussi vaste
et aussi important que la ngociation gnrale des valeurs du Trsor.

Ce service, comme on l'a vu, consistait  escompter les _obligations
des receveurs gnraux_, les _bons  vue_, les _traites de douanes_ et
de _coupes de bois_, valeurs qui taient toutes  terme, et  douze,
quinze, dix-huit mois d'chance. Jusqu' la cration de la compagnie
des _Ngociants runis_, on s'tait born  faire des escomptes
partiels et dtermins de ces valeurs, pour des sommes de 20 ou 30
millions  la fois. En change des effets eux-mmes, on recevait
immdiatement les fonds provenant de l'escompte. C'est peu  peu, sous
l'empire croissant du besoin qui supple bientt  la confiance, qu'on
avait successivement abandonn ce service tout entier  une seule
compagnie, livr en quelque sorte  sa discrtion le portefeuille du
Trsor, et pouss l'entranement jusqu' mettre les caisses des
comptables  sa disposition. Si on s'tait born  lui transmettre des
sommes dtermines de papier, pour des sommes quivalentes de
numraire, en la laissant toucher seulement  leur chance la valeur
des effets escompts, la confusion ne se serait pas opre entre ses
affaires et celles de l'tat. Mais on avait abandonn aux _Ngociants
runis_ jusqu' 470 millions  la fois d'_obligations des receveurs
gnraux_, de _bons  vue_, de _traites de douanes_, qu'ils avaient
fait escompter, soit par la Banque, soit par des banquiers franais et
trangers. En mme temps, pour plus de commodit, on les avait
autoriss  prendre directement dans les caisses des receveurs
gnraux tous les fonds qui rentraient, sauf rglement ultrieur; de
sorte que la Banque, comme on l'a vu, lorsqu'elle s'tait prsente
avec les effets qu'elle avait escompts, et qui taient chus, n'avait
trouv dans les caisses que des quittances de M. Desprez, attestant
qu'il avait dj touch lui-mme. On ne s'en tait pas tenu  ces
tranges facilits. Quand M. Desprez, agissant pour les _Ngociants
runis_, escomptait les effets du Trsor, il en fournissait la valeur
non en cus, mais en un papier qu'on lui avait permis d'introduire, et
qu'on appelait _bons de M. Desprez_. De manire que la compagnie avait
pu remplir de ces bons les caisses de l'tat et de la Banque, et crer
un papier de circulation,  l'aide duquel elle avait fait face quelque
temps  ses spculations, tant avec la France qu'avec l'Espagne.

Le vrai tort de M. de Marbois avait t de se prter  cette confusion
d'affaires, aprs laquelle il n'avait plus t possible de distinguer
l'avoir de l'tat de celui de la compagnie. Joignez  cette
complaisance abusive l'infidlit d'un commis, qui possdait seul le
secret du portefeuille, et qui avait tromp M. de Marbois, en lui
exagrant sans cesse le besoin qu'on avait des _Ngociants runis_, et
on aura l'explication de cette incroyable aventure financire. Ce
commis avait reu pour cela un million, que Napolon fit verser  la
masse commune des valeurs livres par la compagnie. La terreur
inspire par Napolon tait si grande, qu'on s'empressait de tout
avouer et de tout restituer.

Cependant, pour tre juste envers chacun, il faut dire que Napolon
avait eu lui-mme sa part de torts dans cette circonstance, en
s'obstinant  laisser M. de Marbois sous le poids de charges normes,
et en diffrant trop longtemps la cration de moyens extraordinaires.
Il avait fallu en effet que M. de Marbois pourvt  un premier
arrir, rsultant des budgets antrieurs, et  l'insolvabilit de
l'Espagne, qui, n'acquittant pas son subside, tait la cause d'un
nouveau dficit d'une cinquantaine de millions. C'est sous le poids de
ces diverses charges, que ce ministre intgre, mais trop peu avis,
tait devenu l'esclave d'hommes aventureux, qui lui rendaient quelques
services, qui auraient mme pu lui en rendre de trs-grands, si leurs
calculs avaient t faits avec plus de prcision. Leurs spculations
reposaient, effectivement, sur un fondement rel, c'taient les
piastres du Mexique, qui existaient bien rellement dans les caisses
des capitaines gnraux de l'Espagne. Mais ces piastres ne pouvaient
pas aussi facilement venir en Europe que l'avait espr M. Ouvrard, et
c'est ce qui avait amen les embarras du Trsor et la ruine de la
compagnie.

[En marge: Le dbet de la compagnie envers le Trsor, valus
successivement  73,  84, et enfin  141 millions.]

Ce qui prouve la confusion  laquelle on tait arriv, c'est la
difficult mme dans laquelle on se trouva pour fixer l'tendue du
dbet de la compagnie envers le Trsor. On le supposait d'abord de 73
millions. Un nouvel examen le fit monter  84. Enfin M. Mollien,
voulant  son entre en charge constater d'une manire rigoureuse la
situation des finances, dcouvrit que la compagnie tait parvenue 
s'emparer d'une somme de 141 millions, dont elle restait dbitrice
envers l'tat.

Voici comment se composait cette norme somme de 141 millions. Les
_Ngociants runis_ avaient puis directement, dans les caisses des
receveurs gnraux, jusqu' 55 millions  la fois; et, par suite de
diverses restitutions, leur dette envers ces comptables tait rduite,
au jour de la catastrophe,  23 millions. On avait en caisse pour 73
millions de _bons de M. Desprez_, espce de monnaie que M. Desprez
donnait en place d'cus, et qui avait eu cours tant que son crdit,
soutenu par la Banque, tait rest entier, mais qui n'tait plus
dsormais qu'un papier sans valeur. La compagnie devait encore 14
millions pour _traites du caissier central_. (Nous avons parl
ailleurs de ces effets imagins pour faciliter les mouvements de fonds
entre Paris et les provinces.) Ces 14 millions, pris au portefeuille,
n'avaient t suivis d'aucun versement, ni en bons de M. Desprez, ni
en autres valeurs. M. Desprez, pour sa gestion personnelle, pendant
les quelques jours de son service particulier, restait dbiteur de 17
millions. Enfin, parmi les effets de commerce que la compagnie avait
fournis au Trsor, pour divers payements  excuter au loin, il se
trouvait 13 ou 14 millions de mauvais papier. Ces cinq diffrentes
sommes, de 23 millions pris directement chez les comptables, de 73
millions en _bons Desprez_ ne valant plus rien, de 14 millions en
_traites du caissier central_, dont l'quivalent n'avait pas t
fourni, de 17 millions du dbet personnel  M. Desprez, enfin de 14
millions de lettres de change protestes, composaient les 141 millions
du dbet total de la compagnie.

[En marge: Actif de la compagnie, et moyens de remboursement assurs 
l'tat.]

Toutefois l'tat ne devait pas perdre cette somme importante, parce
que les oprations de la compagnie, ainsi que nous venons de le dire,
avaient eu un fondement rel, le commerce des piastres, et que la
prcision seule avait manqu  ses calculs. Elle avait fait des
fournitures aux armes franaises de terre et de mer, pour une somme
de 40 millions. La maison Hope avait achet pour une dizaine de
millions de ces fameuses piastres du Mexique, et en dirigeait dans le
moment la valeur sur Paris. La compagnie possdait en outre des
immeubles, des laines espagnoles, des grains, quelques bonnes
crances, le tout montant  une trentaine de millions. Ces diverses
valeurs composaient un actif de 80 millions. Restait donc  trouver 60
millions pour quivaloir au dbet. L'quivalent de cette somme
existait rellement dans le portefeuille de la compagnie en crances
sur l'Espagne.

Napolon, aprs s'tre fait livrer tout ce que possdaient les
_Ngociants runis_, exigea qu'on mt le Trsor franais au lieu et
place de la compagnie,  l'gard de l'Espagne. Il chargea M. Mollien
de traiter avec un agent particulier du prince de la Paix, M.
Isquierdo, lequel tait  Paris depuis quelque temps, et remplissait
les fonctions d'ambassadeur beaucoup plus que MM. d'Azara et de
Gravina, qui n'en avaient eu que le titre. La cour de Madrid n'avait
pas de refus  opposer au vainqueur d'Austerlitz; d'ailleurs elle
tait bien vritablement dbitrice de la compagnie, et par suite de la
France elle-mme. On entra donc en ngociations avec elle, pour
assurer le remboursement de ces 60 millions, qui reprsentaient
non-seulement le subside qu'elle n'avait pas acquitt, mais les vivres
qui avaient t fournis  ses armes, les grains qui avaient t
envoys  son peuple.

[En marge: Le crdit rtabli par les victoires de Napolon, rend
faciles toutes les combinaisons financires.]

[En marge: Au crdit se joint la ressource matrielle des
contributions de guerre.]

Le Trsor devait par consquent tre rembours en entier, grce aux 40
millions de fournitures antrieures, aux 10 millions qui arrivaient de
Hollande, aux approvisionnements existant en magasins, aux immeubles
saisis, et aux engagements que l'Espagne allait prendre, et dont la
maison Hope offrait d'escompter une partie. Il restait nanmoins 
remplir tout de suite un double vide, provenant de l'ancien arrir
des budgets, que nous avons valu  80 ou 90 millions, et des
ressources que la compagnie avait absorbes pour son usage. Mais tout
tait devenu facile depuis les victoires de Napolon, et depuis la
paix qui en avait t le fruit. Les capitalistes, qui avaient ruin la
compagnie en exigeant 1-1/2 pour 100 par mois (c'est--dire 18 pour
100 par an) pour escompter les valeurs du Trsor, s'offraient  les
prendre  3/4 pour 100, et allaient bientt se les disputer  1/2,
c'est--dire  6 pour 100 par an. La Banque, qui avait retir de la
circulation une partie de ses billets, depuis qu'elle en avait fini
avec M. Desprez, qui voyait d'ailleurs affluer dans ses caisses les
mtaux dont l'achat avait t ordonn dans toute l'Europe pendant la
grande dtresse, la Banque tait en mesure d'escompter tout ce qu'on
voudrait  un taux modr, quoique suffisamment avantageux. Bien qu'on
et alin d'avance, pour l'usage de la compagnie, une certaine somme
des effets du Trsor appartenant  1806, la plus grande partie des
effets correspondant  cet exercice restait intacte, et allait tre
escompte aux meilleures conditions. Mais la victoire n'avait pas
seulement procur du crdit  Napolon, elle lui avait procur aussi
des richesses matrielles. Il avait impos  l'Autriche une
contribution de 40 millions. En ajoutant  cette somme 30 millions
qu'il avait perus directement dans les caisses de cette puissance, on
pouvait valuer  70 millions la somme que la guerre lui avait
rapporte. Vingt millions avaient t dpenss sur les lieux pour
l'entretien de l'arme, mais  la dcharge du Trsor, avec lequel
Napolon se proposait de faire un rglement, dont nous exposerons
bientt l'esprit et les dispositions. Il restait donc 50 millions, qui
arrivaient partie en or et en argent sur les charrois de l'artillerie,
partie en bonnes lettres de change sur Francfort, Leipzig, Hambourg et
Brme. La garnison de Hameln, devant rentrer en France, par suite de
la cession du Hanovre  la Prusse, tait charge de transporter, avec
le matriel anglais pris en Hanovre, le produit des lettres de change
chues  Hambourg et Brme. La ville de Francfort avait t impose 
4 millions, pour tenir lieu du contingent qu'elle aurait d fournir, 
l'exemple de Baden, du Wurtemberg, de la Bavire. On allait donc
recevoir, outre des valeurs considrables, des quantits notables de
mtaux prcieux, et sous le rapport du numraire comme sous tous les
autres, l'abondance devait succder  la dtresse momentane, que les
alarmes sincres du commerce et les alarmes affectes de l'agiotage
avaient fait natre.

[En marge: Le trsor de l'arme doit servir  procurer des dotations
aux militaires, et des capitaux au Trsor  un taux modr.]

Napolon, dont le gnie organisateur ne voulait jamais laisser aux
choses le caractre d'accident, et tendait sans cesse  les convertir
en institutions durables, avait imagin une noble et belle cration,
fonde sur les bnfices trs-lgitimes de ses victoires. Il avait
rsolu de crer avec les contributions de guerre un trsor de l'arme,
auquel il ne toucherait pour aucun motif au monde, pas mme pour son
usage, car sa liste civile, administre avec un ordre parfait,
suffisait  toutes les dpenses d'une cour magnifique, et mme  la
formation d'un trsor particulier. C'est sur ce trsor de l'arme
qu'il se proposait de prendre des dotations pour ses gnraux, pour
ses officiers, pour ses soldats, pour leurs veuves et leurs enfants.
Il ne voulait pas jouir seul de ses victoires; il voulait que tous
ceux qui servaient la France et ses vastes desseins acquissent
non-seulement de la gloire, mais du bien-tre, et qu'tant parvenus, 
force d'hrosme,  n'avoir plus aucun souci d'eux-mmes sur le champ
de bataille, ils n'en eussent aucun pour leur famille. Trouvant dans
son inpuisable fcondit d'esprit l'art de multiplier l'utilit des
choses, Napolon avait invent une combinaison qui rendait ce trsor
tout aussi profitable aux finances qu' l'arme elle-mme. Ce dont on
avait manqu jusqu'ici, c'tait d'un prteur qui prtt au
gouvernement  de bonnes conditions. Le trsor de l'arme devait tre
ce prteur, dont Napolon rglerait lui-mme les exigences envers
l'tat. L'arme allait avoir 50 millions en or et en argent, plus 20
millions que le budget lui devait pour solde arrire, plus enfin une
grande valeur en matriel de guerre conquis par elle. Les caissons de
l'artillerie rapportaient de Vienne cent mille fusils, deux mille
pices de canon. Le tout, matriel de guerre et contributions, formait
une somme d'environ 80 millions, dont l'arme tait propritaire, et
qu'elle pouvait prter  l'tat. Napolon voulut que tout ce qui tait
disponible ft livr  la caisse d'amortissement, laquelle ouvrirait
un compte  part, et emploierait cette somme ou  escompter des
_obligations de receveurs gnraux_, des _bons  vue_, des _traites de
douanes_, quand les capitalistes exigeraient plus de 6 pour cent, ou 
recueillir des biens nationaux, quand ils seraient  vil prix, ou mme
 prendre des rentes, s'il lui plaisait de faire un emprunt pour
combler l'arrir.

Cette combinaison devait donc avoir la double utilit de procurer 
l'arme un intrt avantageux de son argent, et au gouvernement tous
les capitaux dont il aurait besoin,  un taux qui ne serait point
usuraire.

[En marge: Dispositions ordonnes par Napolon au moyen des fonds dont
il est pourvu.]

Napolon ordonna immdiatement diverses mesures importantes, au moyen
des fonds qu'il avait  sa disposition. L'une consistait  runir une
douzaine de millions en numraire  Strasbourg, pour le cas o les
oprations militaires reprendraient leur cours, car si l'Autriche
avait sign la paix, la Russie n'avait pas commenc  la ngocier, la
Prusse n'avait pas encore envoy la ratification du trait de
Schoenbrunn, et l'Angleterre ne cessait pas d'tre trs-active dans
ses menes diplomatiques. Il prescrivit en outre de garder  la
caisse d'amortissement quelques millions en rserve, et de laisser
ignorer le nombre de ces millions, pour les faire agir tout  coup,
lorsque les spculateurs voudraient ranonner la place. Il pensait que
le Trsor devait s'imposer cette sorte de dpense comme on s'impose
celle d'un grenier d'abondance pour parer aux disettes, et que les
intrts perdus par cette espce de thsaurisation seraient un
sacrifice utile et nullement regrettable. Enfin les monnaies
trangres qui rentraient ayant besoin d'tre refondues pour tre
converties en monnaies franaises, il les fit rpartir entre les
divers htels des monnaies, en proportion de la disette du numraire
dans chaque localit.

Ces premires dispositions commandes par le moment tant termines,
Napolon voulut qu'on s'occupt sans dlai d'une nouvelle organisation
de la Trsorerie, d'une nouvelle constitution de la Banque de France,
et confia ce double soin  M. Mollien, devenu ministre du Trsor. M.
Gaudin, qui avait toujours conserv le portefeuille des finances, car
on doit se souvenir qu' cette poque le Trsor et les Finances
formaient deux ministres distincts, M. Gaudin reut l'ordre de
prsenter un plan pour liquider l'arrir, pour niveler dfinitivement
les recettes et les dpenses, dans la double hypothse de la paix et
de la guerre, fallt-il pour cela recourir  une nouvelle cration
d'impt.

[En marge: Ordres pour la rentre de l'arme en France.]

Aprs avoir veill aux finances, Napolon s'occupa de ramener l'arme
en France, mais lentement, de manire qu'elle ne fit pas plus de
quatre lieues par jour. Il avait ordonn que les blesss et les
malades fussent retenus jusqu'au printemps sur les lieux o ils
avaient reu les premiers soins, et que des officiers demeurassent
auprs d'eux afin de veiller  leur gurison, en puisant pour cet
objet essentiel dans les caisses de l'arme. Il avait laiss Berthier
 Munich, avec mission de s'occuper de tous ces dtails, et de
prsider aux changes de territoires, toujours si difficiles entre les
princes allemands. Berthier devait se concerter, relativement  ce
dernier objet, avec M. Otto, notre reprsentant auprs de la cour de
Bavire.

[En marge: Ordre  Massna de marcher sur Naples avec 40 mille
hommes.]

Napolon songea ensuite  prendre des mesures contre le royaume de
Naples. Massna, emmenant avec lui 40 mille hommes tirs de la
Lombardie, reut l'ordre de marcher par la Toscane et par la rgion la
plus mridionale de l'tat romain, sur le royaume de Naples, sans
entendre  aucune proposition de paix ou d'armistice. Napolon
incertain de savoir si Joseph, qui avait refus la vice-royaut
d'Italie, accepterait la couronne des Deux-Siciles, lui donna
seulement le titre de son lieutenant gnral. Joseph ne devait pas
commander l'arme, c'tait Massna seul qui avait cette mission, car
Napolon, tout en sacrifiant aux exigences de famille les intrts de
la politique, ne leur sacrifiait pas aussi facilement les intrts des
oprations militaires. Mais Joseph, une fois introduit  Naples par
Massna, devait se saisir du gouvernement civil du pays, et y exercer
tous les pouvoirs de la royaut.

[En marge: Ordres pour l'occupation des tats vnitiens et de la
Dalmatie.]

Le gnral Molitor fut en mme temps achemin vers la Dalmatie. Il
avait sur ses derrires le gnral Marmont pour l'appuyer. Celui-ci
tait charg de recevoir de la main des Autrichiens Venise et l'tat
vnitien. Le prince Eugne avait ordre de se transporter  Venise, et
d'y administrer les provinces conquises, sans les adjoindre encore au
royaume d'Italie, quoique cette adjonction dt avoir lieu plus tard.
Avant de la prononcer dfinitivement, Napolon se proposait de
conclure, avec les reprsentants du royaume d'Italie, divers
arrangements qu'une runion immdiate aurait contraris.

Napolon voulant enfin exalter l'esprit de ses soldats, et communiquer
cette exaltation  la France entire, ordonna que la grande arme ft
runie  Paris, pour y recevoir une fte magnifique, qui lui serait
donne par les autorits de la capitale. On ne pouvait pas mieux
figurer l'ide de la nation ftant l'arme, qu'en chargeant les
citoyens de Paris de fter les soldats d'Austerlitz.

[En marge: Suite des affaires diplomatiques.]

Pendant qu'il s'occupait ainsi de l'administration de son vaste
empire, et faisait succder les soins de la paix aux soins de la
guerre, Napolon avait aussi les yeux fixs sur les suites des traits
de Presbourg et de Schoenbrunn. La Prusse notamment avait  ratifier
un trait bien imprvu pour elle, puisque M. d'Haugwitz, qui venait 
Vienne pour dicter des conditions, les avait au contraire subies, et
au lieu d'une contrainte impose  Napolon, avait rapport un trait
d'alliance offensive et dfensive avec lui, tout cela compens, il est
vrai, par un riche prsent, celui du Hanovre.

[En marge: Manire dont on reoit  Berlin le trait de Schoenbrunn.]

On se figurerait difficilement la surprise de l'Europe, et les
sentiments divers de contentement et de chagrin, d'avidit satisfaite
et de confusion, qu'prouva la Prusse en apprenant le trait de
Schoenbrunn. On avait souvent laiss entrevoir au public le trait de
de Berlin que tantt la France, tantt la Russie, offraient au roi
l'lectorat de Hanovre, lequel, outre l'avantage d'arrondir le
territoire si mal trac de la Prusse, avait l'avantage de lui assurer
la domination de l'Elbe et du Weser, ainsi qu'une influence dcisive
sur les villes ansatiques de Brme et de Hambourg. Cette offre tant
de fois annonce tait maintenant une acquisition ralise, une
certitude. C'tait un grand sujet de satisfaction pour un pays qui est
l'un des plus ambitieux de l'Europe. Mais en compensation de ce don,
quelle confusion, il faut trancher le mot, quelle honte allait payer
la conduite de la cour de Prusse! Tout en cdant, contre son gr, aux
instances de la coalition, elle avait pris l'engagement de s'unir 
elle, si dans un mois Napolon n'avait accept la mdiation
prussienne, et subi les conditions de paix qu'on prtendait lui
imposer, ce qui quivalait  l'engagement de lui dclarer la guerre.
Et tout  coup, trouvant en Moravie Napolon, non pas embarrass, mais
tout-puissant, elle avait tourn  lui, accept son alliance, et reu
de sa main la plus belle des dpouilles de la coalition, le Hanovre,
antique patrimoine des rois d'Angleterre!

[En marge: Quoique satisfaite dans son ambition, la nation prussienne
est honteuse de la conduite de son gouvernement.]

Il faut le dire, il n'y a plus d'honneur dans le monde, si de telles
choses ne sont punies d'une clatante rprobation. Aussi la nation
prussienne, on doit lui rendre cette justice, sentit ce qu'une
pareille conduite avait de condamnable, et, malgr la beaut du
prsent que lui apportait M. d'Haugwitz, elle le reut le chagrin dans
l'me, l'humiliation sur le front. Toutefois la honte se serait
efface de la mmoire des Prussiens, et n'aurait laiss place qu'au
plaisir de la conqute, si d'autres sentiments n'taient venus se
mler  celui du remords, pour empoisonner la satisfaction qu'ils
auraient d prouver. Quoique profondment jaloux des Autrichiens, les
Prussiens, en les voyant si battus, se sentaient Allemands, et comme
les Allemands ne sont pas moins jaloux des Franais que les Russes ou
les Anglais, ils assistaient avec chagrin  nos triomphes
extraordinaires. Leur patriotisme commenait donc  s'veiller en
faveur des Autrichiens, et ce sentiment, joint  celui du remords,
inspirait  la nation un profond malaise. L'arme tait de toutes les
classes celle qui manifestait ces dispositions le plus ouvertement.
L'arme n'est pas en Prusse impassible comme en Autriche; elle
rflchit les passions nationales avec une extrme vivacit; elle
reprsente la nation beaucoup plus que l'arme ne la reprsente dans
les autres pays de l'Europe, la France excepte; et elle reprsentait
alors une nation dont l'opinion tait dj trs-indpendante de ses
souverains. L'arme prussienne, qui prouvait  un haut degr le
sentiment de la jalousie allemande, qui avait espr un instant que la
carrire des combats s'ouvrirait devant elle, et qui la voyait ferme
tout  coup par un acte difficile  justifier, blmait le cabinet sans
aucun mnagement. L'aristocratie allemande, qui voyait l'empire
germanique ruin par la paix de Presbourg, et la cause de la noblesse
immdiate sacrifie aux souverains de Bavire, de Wurtemberg et de
Baden, l'aristocratie allemande occupant tous les hauts grades
militaires, contribuait beaucoup  exciter les mcontentements de
l'arme, et reportait l'expression exagre de ces mcontentements
soit  Berlin, soit  Potsdam. Ces passions clataient surtout autour
de la reine, et avaient converti sa coterie en un lieu d'opposition
bruyante. Le prince Louis, qui rgnait dans cette coterie, se
rpandait plus que jamais en dclamations chevaleresques. Tout n'est
pas fait pour l'alliance de deux pays, quand les intrts sont
d'accord; il faut que les amours-propres le soient aussi, et cette
dernire condition n'est pas la plus facile  raliser. Les Prussiens
taient alors le seul peuple de l'Europe dont la politique aurait pu
s'accorder avec la ntre; mais il et fallu beaucoup de mnagements
pour l'orgueil excessif de ces hritiers du grand Frdric; et
malheureusement la conduite faible, ambigu, quelquefois peu loyale de
leur cabinet, n'attirait pas les gards qu'exigeait leur
susceptibilit.

Napolon, aprs six ans de relations infructueuses avec la Prusse,
s'tait habitu  n'avoir plus aucune considration pour elle. Il
venait de le prouver en traversant l'une de ses provinces (autoris,
il est vrai, par les prcdents) sans mme l'en avertir. Il venait de
le prouver davantage encore en se montrant si peu bless de ses torts,
qu'aprs la convention de Potsdam, lorsqu'il aurait eu droit de
s'indigner, il lui donnait le Hanovre, la traitant comme bonne
seulement  acheter. Elle tait et devait tre cruellement blesse de
ce procd.

La conscience humaine sent tous les reproches qu'elle a mrits,
surtout quand on les lui pargne. Les propos auxquels elle s'tait
expose de la part de Napolon, la Prusse croyait qu'il les avait
tenus. On assurait  Berlin qu'il avait dit aux ngociateurs
autrichiens, lorsque ceux-ci se faisaient forts de l'appui de la
Prusse:--La Prusse! elle est au plus offrant; je lui donnerai plus que
vous, et je la rangerai de mon ct.--Il l'avait pens, peut-tre il
l'avait dit  M. de Talleyrand, mais il affirmait ne l'avoir pas dit
aux Autrichiens. Quoi qu'il en soit, partout  Berlin on rptait ce
propos comme vrai. Le tort de la Prusse en tout cela, c'tait de
n'avoir pas mrit les gards qu'elle voulait obtenir; celui de
Napolon, de ne pas les lui accorder sans qu'elle les et mrits. On
n'a des allis, comme des amis, qu' la condition de mnager leur
orgueil autant que leur intrt,  la condition en apercevant leurs
torts, mme en les sentant vivement, de ne pas s'en donner de pareils
 leur gard.

[En marge: Langage de M. d'Haugwitz en arrivant  Berlin.]

M. d'Haugwitz, quoiqu'il arrivt les mains pleines, fut donc reu avec
des sentiments divers, avec colre par la cour, avec douleur par le
roi, avec un mlange de contentement et de confusion par le public, et
par personne avec une satisfaction complte. Quant  M. d'Haugwitz
lui-mme, il se prsentait sans embarras devant tous ces juges. Il
rapportait de Schoenbrunn ce qu'il avait invariablement conseill,
l'agrandissement de la Prusse fond sur l'alliance de la France. Son
unique tort, c'tait d'avoir obi pour un instant  l'empire des
circonstances, ce qui l'exposait au fcheux contraste d'tre
maintenant le signataire du trait de Schoenbrunn, aprs avoir t un
mois auparavant le signataire du trait de Potsdam. Mais ces
circonstances, c'tait son malhabile successeur, son ingrat disciple,
M. de Hardenberg, qui les avait fait natre, en compliquant tellement
les relations de la Prusse en quelques mois de temps, qu'elle ne
pouvait sortir de ces complications que par des contradictions
choquantes. M. d'Haugwitz, d'ailleurs, s'il avait t entran un
moment, l'avait t moins que personne; et il venait, aprs tout, de
sauver la Prusse de l'abme o on avait failli la prcipiter. Il ne
faut pas oublier non plus qu' Potsdam, tout sduit qu'on tait par la
prsence d'Alexandre, on avait bien recommand  M. d'Haugwitz de ne
pas entraner la Prusse dans la guerre avant la fin de dcembre, et
que le 2 dcembre il avait trouv victorieux, irrsistible, celui
qu'on voulait dominer ou combattre. Il avait t plac entre le danger
d'une guerre funeste, ou une contradiction richement paye: que
voulait-on qu'il ft?--Du reste, disait-il, rien n'tait compromis. Se
fondant sur ce que la situation avait d'extraordinaire, d'imprvu, il
n'avait pris avec Napolon que des engagements conditionnels, soumis
plus expressment que de coutume  la ratification de sa cour. Les
choses taient donc entires. On pouvait, si on tait aussi hardi
qu'on s'en vantait, aussi sensible  l'honneur, aussi peu sensible 
l'intrt qu'on prtendait l'tre, on pouvait ne pas ratifier le
trait de Schoenbrunn. Il en avait prvenu Napolon, auquel il avait
annonc que, traitant sans avoir d'instructions, il traitait sans
s'engager. On pouvait opter entre le Hanovre, ou la guerre avec
Napolon. La position tait encore ce qu'elle avait t  Schoenbrunn,
sauf qu'il avait gagn le mois qu'on avait dclar ncessaire 
l'organisation de l'arme prussienne.--

Tel tait le langage de M. d'Haugwitz, exagr en un seul point, c'est
quand il soutenait qu'il avait t plac entre l'acceptation du
Hanovre ou la guerre, il aurait pu en effet rconcilier la Prusse avec
Napolon sans accepter le Hanovre. Il est vrai que Napolon se serait
dfi de cette demi-rconciliation, et que de la dfiance  la guerre
il n'y avait pas loin. Les ennemis de M. d'Haugwitz lui adressaient un
autre reproche. En se tenant  Vienne, lui disaient-ils, moins loign
des ngociateurs autrichiens, en faisant cause commune avec eux, il
aurait pu rsister davantage  Napolon, et dserter moins
ostensiblement les intrts europens pouss  Potsdam, ou ne les
dserter que de l'accord de tous. Mais cela supposait une ngociation
collective, et Napolon en voulait si peu, que c'tait une autre
manire d'aboutir  la guerre que d'insister sur ce point. C'tait
donc la guerre, toujours la guerre, avec un adversaire effrayant,
avant le terme fix de la fin de dcembre, contre le voeu bien connu
du roi, et contre les intrts bien positifs de la Prusse, que M.
d'Haugwitz prtendait avoir eue en face  Schoenbrunn.

L'embarras de cette position tait donc beaucoup plus grand pour les
autres que pour lui-mme, et d'ailleurs il avait un aplomb
imperturbable, ml de calme et de grce, qui aurait suffi  le
soutenir en prsence de ses adversaires, aurait-il eu les torts qu'il
n'avait pas.

Aussi M. d'Haugwitz, sans tre dconcert par les cris qui
retentissaient autour de lui, sans insister mme pour l'adoption du
trait, comme aurait pu le faire un ngociateur attach  l'ouvrage
dont il tait l'auteur, ne cessa de rpter qu'on tait libre, qu'on
pouvait choisir, mais en sachant bien qu'on choisissait entre le
Hanovre et la guerre. Il laissait  autrui l'embarras des
contradictions de la politique prussienne, et ne gardait pour lui que
l'honneur d'avoir remis son pays dans la voie de laquelle on n'aurait
jamais d le faire sortir. Heureux ce ministre s'il ft rest dans
cette ligne, et s'il n'et pas lui-mme gt plus tard cette situation
par des inconsquences qui le perdirent, et faillirent perdre son
pays.

[En marge: Langage des exalts de Berlin.]

Les exalts, sincres ou affects, de Berlin, disaient que ce don du
Hanovre tait un don perfide, qui vaudrait  la Prusse une guerre
ternelle avec l'Angleterre, et la ruine du commerce national; qu'on
l'achetait d'ailleurs par l'abandon de belles provinces depuis
longtemps attaches  la monarchie, telles que Clves, Anspach et
Neufchtel. Ils prtendaient que la Prusse, qui, en cdant Anspach,
Clves et Neufchtel, avait cd une population de 300 mille habitants
pour en avoir une de 900 mille, avait conclu un mauvais march.  les
entendre, si on avait obtenu le Hanovre sans rien abandonner, sans
perdre ni Neufchtel, ni Anspach, ni Clves, et mme en acqurant
quelque chose de plus, comme les villes ansatiques, par exemple,
alors il n'y aurait eu rien  regretter. La dfection ainsi paye en
aurait valu la peine; mais le Hanovre, ce n'tait plus rien depuis
qu'on l'avait! Et en tout cas, ajoutaient-ils, on dshonorait la
Prusse, on la couvrait d'infamie aux yeux de l'Europe! On livrait la
patrie commune, l'Allemagne, aux trangers! Ces derniers reproches
taient plus spcieux; mais il y avait  rpondre cependant qu'on
avait fait pis dans le dernier partage de la Pologne, et presque aussi
bien dans le partage rcent des indemnits germaniques. Et cependant
on n'avait pas alors cri au scandale!

[En marge: Opinion des gens sages de Berlin.]

Les gens modrs trs-rpandus dans la riche bourgeoisie de Berlin,
sans rpter toutes ces dclamations, craignaient pour le commerce
prussien les reprsailles de l'Angleterre, souffraient pour la
considration de la Prusse, avaient un vrai chagrin du triomphe des
armes franaises sur les armes allemandes, mais redoutaient
par-dessus tout la guerre avec la France.

[En marge: Sentiments du roi de Prusse en cette circonstance.]

C'tait l le fond des sentiments du roi, qui, avec le coeur d'un bon
Allemand patriote et modr, hsitait entre ces considrations
contraires. Il tait dvor de regrets en pensant  la faute qu'il
avait commise  Potsdam, et qui le plaait dans une ncessit
d'inconsquence tout  fait dshonorante, seule objection qu'on pt
opposer au beau prsent de Napolon. Et puis, bien qu'il ne manqut
pas de bravoure personnelle, il craignait la guerre comme le plus
grand des malheurs; il y voyait la ruine du trsor de Frdric,
follement dispers par son pre, soigneusement refait par lui, et dj
entam par le dernier armement; il y voyait surtout, avec une sagacit
que la crainte donne souvent, la ruine de la monarchie.

Frdric-Guillaume suppliait le comte d'Haugwitz de l'clairer de ses
lumires, et le comte d'Haugwitz lui rptait sans cesse, ne sachant
lui dire autre chose, que c'tait  choisir entre le Hanovre ou la
guerre, et que, dans son opinion, toute guerre contre Napolon serait
suivie d'un dsastre; que les armes autrichiennes et russes valaient,
quoi qu'on en dt, l'arme prussienne, et qu'on ne ferait pas mieux
qu'elles, peut-tre moins bien, car on tait dans le moment beaucoup
moins aguerri.

[En marge: Conseil extraordinaire auquel assistent les principaux
personnages politiques et militaires de la Prusse.]

[En marge: Le trait de Schoenbrunn est adopt avec des
modifications.]

On assembla un conseil auquel on appela les principaux personnages de
la monarchie, MM. d'Haugwitz, de Hardenberg, de Schullembourg, et les
deux reprsentants les plus illustres de l'arme, le marchal de
Mollendorf et le duc de Brunswick. La discussion y fut fort agite,
quoique sans mlange de passions de cour; et sous le coup de l'ternel
argument de M. d'Haugwitz, consistant  rpter qu'on pouvait refuser
le Hanovre, mais en faisant la guerre, on se rendit, et on aboutit 
un parti moyen, c'est--dire  ce qu'il y avait de plus mauvais. On
dcida l'acceptation du trait avec des modifications. M. d'Haugwitz
rsista vivement  cette rsolution. Il dit qu'il avait profit des
circonstances  Schoenbrunn, et qu'il avait obtenu de Napolon ce
qu'il n'en obtiendrait pas une seconde fois; que celui-ci verrait
dans les modifications apportes au trait un dernier succs du parti
ennemi de la France; qu'il finirait par ne plus compter du tout sur
l'alliance prussienne, qu'il se conduirait en consquence, et que, se
tenant pour dgag par une ratification donne avec des rserves, il
placerait la Prusse entre des conditions pires ou la guerre.

M. d'Haugwitz ne fut pas cout. On prtendit que les modifications
apportes, bonnes ou mauvaises, sauvaient l'honneur de la Prusse, car
elles prouvaient qu'on ne rdigeait pas les traits sous la dicte de
Napolon. Cette raison de si peu de valeur fit illusion  des gens qui
avaient besoin de se tromper eux-mmes, et on adopta le trait en y
apportant divers changements.

[En marge: Nature des modifications adoptes.]

Le premier de ces changements indiquait bien la pense de ceux qui les
avaient proposs, et la nature de leur embarras. On supprimait du
trait la qualification d'_offensive_ et _dfensive_, donne 
l'alliance contracte avec la France, afin de pouvoir se prsenter 
la Russie avec moins de confusion. On expliquait, par des
commentaires, dans quels cas on se croirait oblig de faire cause
commune avec la France. On demandait des claircissements sur les
derniers arrangements projets en Italie, et qui devaient tre compris
dans les garanties rciproques stipules par le trait de Schoenbrunn,
car on tenait  ne point approuver formellement ce qui allait se
consommer  Naples, c'est--dire la dchance des Bourbons, clients et
protgs de la Russie.

Ces modifications signifiaient qu'en tant oblig d'entrer dans la
politique de la France, on ne voulait pas y entrer franchement, qu'on
ne voulait pas surtout y entrer jusqu'au point de ne pouvoir plus
expliquer sa conduite  Saint-Ptersbourg et  Vienne. L'intention
tait trop visible pour tre favorablement interprte  Paris.  ces
modifications, on en ajouta quelques autres moins honorables encore.
On ne les crivit pas, il est vrai, dans le nouveau trait, mais on
laissa le soin  M. d'Haugwitz de les proposer verbalement. On
dsirait, en gagnant le Hanovre, ne pas cder Anspach, qui tait la
seule concession un peu importante exige par Napolon, et qui formait
le patrimoine franconien de la maison de Brandebourg. On dsirait
l'adjonction des villes ansatiques, conqute prcieuse par son
importance commerciale, et en comblant ainsi l'avidit de la nation
prussienne, on se flattait d'touffer chez elle le cri de l'honneur,
et de dsarmer l'opinion publique.

Cela fait, on appela M. de Laforest, ministre de France, charg  ce
titre de l'change des ratifications. Celui-ci connaissait trop son
souverain pour se permettre de ratifier un trait auquel il avait t
apport de tels changements. Il commena par s'y refuser; mais les
instances auprs de lui devinrent si pressantes, M. d'Haugwitz lui
reprsenta avec tant de force la ncessit d'enchaner la cour de
Berlin, pour la sauver de ses variations continuelles, et pour
l'arracher aux suggestions des ennemis de la France, que ce ministre
consentit  ratifier le trait modifi, _sub spe rati_, prcaution
d'usage en diplomatie quand on dsire rserver la volont de son
souverain.

[En marge: M. d'Haugwitz est envoy de nouveau pour faire approuver 
Napolon les modifications apportes au trait de Schoenbrunn.]

C'tait donc  Paris qu'il fallait revenir pour faire approuver ces
nouvelles tergiversations de la cour de Prusse. M. d'Haugwitz avait
paru russir auprs de Napolon, et c'est lui qu'on crut devoir
envoyer en France pour conjurer l'orage qu'on prvoyait. M. d'Haugwitz
dclina longtemps une telle mission; mais le roi lui adressa de si
vives prires, qu'il dut se rsigner  se rendre  Paris, et  braver
une seconde fois le ngociateur couronn et victorieux avec lequel il
avait trait  Schoenbrunn. Il partit en se faisant prcder des
paroles les plus douces et les plus obsquieuses, pour se mnager un
accueil moins mauvais que celui qu'il pouvait craindre.

[En marge: Napolon en apprenant ce qui s'tait pass  Berlin,
dsespre tout  fait de l'alliance prussienne.]

[En marge: La premire disposition de Napolon est de rendre  la cour
de Berlin ce qu'elle a donn, de lui reprendre ce qu'il lui a cd, et
de renoncer  toute intimit avec elle.]

Napolon en apprenant ces dernires misres de la politique
prussienne, y vit ce qu'il fallait y voir, de nouvelles faiblesses
pour ses ennemis, de nouveaux efforts pour bien vivre avec eux, tout
en se mnageant l'occasion de faire encore avec lui quelques profits.
Il se sentit  l'gard de cette politique moins de considration
qu'auparavant, et, ce qui fut un grand malheur pour la Prusse et pour
la France, il dsespra tout  fait, ds cette poque, de l'alliance
prussienne. Joignez  cela que, la rflexion venue, il en tait au
regret de ce qu'il avait accord  Schoenbrunn. Le don du Hanovre, en
effet, avait t concd avec un peu trop de prcipitation, non pas
qu'il pt tre mieux plac que dans les mains de la Prusse; mais en
disposer dfinitivement, c'tait rendre plus acharne la lutte avec
l'Angleterre, c'tait ajouter  des intrts inconciliables sur mer,
des intrts inconciliables sur terre, car le vieux Georges III aurait
sacrifi les plus riches colonies de l'Angleterre plutt que son
patrimoine germanique. Sans doute, si on reconnaissait que
l'Angleterre tait  jamais implacable, et ne pouvait tre ramene que
par la force, on avait raison alors de tout se permettre avec elle, et
le Hanovre tait trs-bien employ, quand il l'tait  cimenter une
alliance puissante et sincre, propre  rendre impossibles les
coalitions continentales. Mais aucune de ces suppositions ne
paraissait actuellement vraie. On annonait un grand dcouragement en
Angleterre, la mort prochaine de M. Pitt, l'avnement probable de M.
Fox, et un changement immdiat de systme. Aussi, en apprenant les
derniers actes de la Prusse, Napolon fut-il dispos  tout replacer
sur l'ancien pied avec elle, c'est--dire  lui restituer Anspach,
Clves, Neufchtel, et  lui retirer le Hanovre pour le garder en
rserve. Au point o en taient arrives les choses, soit par la faute
des hommes, soit par la faute des vnements, ce qu'il y avait de
mieux, effectivement, c'tait d'en revenir aux bons rapports sans
intimit, et de reprendre de part et d'autre ce qu'on s'tait donn.
Napolon, en recouvrant le Hanovre, aurait eu dans les mains un moyen
de traiter avec l'Angleterre, et de saisir l'occasion unique qui
allait s'offrir de terminer une guerre funeste, cause permanente de la
guerre universelle.

[Date: Fv. 1806.]

[En marge: Instructions donnes par Napolon  M. de Talleyrand.]

Ce fut sa premire pense, et plt au ciel qu'il l'et suivie! Il
donna des instructions en ce sens  M. de Talleyrand. Il voulut qu'on
le reprsentt  M. d'Haugwitz comme plus irrit qu'il n'tait des
liberts prises avec la France, qu'on se dclart compltement dgag,
et qu'on restt libre, ou de reprendre le Hanovre pour en faire le
gage de la paix avec l'Angleterre, ou de tout remettre  nouveau avec
la Prusse, pour conclure avec elle un trait plus large et plus
solide[14].

[Note 14: Nous citons la lettre suivante, qui reproduit exactement la
pense de Napolon dans cette circonstance:

     _ M. de Talleyrand._

                                                Paris, 4 fvrier 1806.

     Le ministre en Angleterre a t entirement chang aprs la mort
     de M. Pitt. M. Fox a le portefeuille des relations extrieures.
     Je dsire que vous me prsentiez ce soir une note rdige sur
     cette ide:

     Le soussign ministre des relations extrieures a reu l'ordre
     exprs de S. M. l'Empereur de faire connatre  M. d'Haugwitz, 
     sa premire entrevue, que S. M. ne saurait regarder le trait
     conclu  Vienne comme existant, par dfaut de ratification dans
     le temps prescrit; que S. M. ne reconnat  aucune puissance, et
     moins  la Prusse qu' toute autre, parce que l'exprience a
     prouv qu'il faut parler clairement et sans dtour, le droit de
     modifier et d'interprter, selon son intrt, les diffrents
     articles d'un trait; que ce n'est pas changer des ratifications
     que d'avoir deux textes diffrents d'un mme trait, et que
     l'irrgularit parat encore plus grande si l'on considre les
     trois ou quatre pages de mmoire ajoutes aux ratifications de la
     Prusse; que M. de Laforest, ministre de S. M., charg de
     l'change des ratifications, serait coupable, si lui-mme n'et
     observ toute l'irrgularit du procd de la cour de Prusse,
     mais qu'il n'avait accept l'change qu'avec la condition de
     l'approbation de l'Empereur.

     Le soussign est donc charg de dclarer que S. M. ne l'approuve
     pas, par la considration de la saintet due  l'excution des
     traits.

     Mais en mme temps le soussign est charg de dclarer que S. M.
     dsire toujours que les diffrends survenus dans ces dernires
     circonstances entre la France et la Prusse se terminent 
     l'amiable, et que l'ancienne amiti qui avait exist entre elles
     subsiste comme par le pass; elle dsire mme que le trait
     d'alliance offensive et dfensive, s'il est compatible avec les
     autres engagements de la Prusse, subsiste entre les deux pays et
     assure leurs liaisons.

Cette note, que vous me prsenterez ce soir, sera remise demain dans
la confrence, et sous quelque prtexte que ce soit je ne vous laisse
pas le matre de ne la pas remettre.

Vous comprenez vous-mme que ceci a deux buts: de me laisser matre de
faire ma paix avec l'Angleterre, si d'ici  quelques jours les
nouvelles que je reois se confirment, ou de conclure avec la Prusse
un trait sur une base plus large.

Vous serez svre et net dans la rdaction; mais vous y ajouterez de
vive voix toutes les modifications, tous les adoucissements, toutes
les illusions qui feront croire  M. d'Haugwitz que c'est une suite de
mon caractre, qui est piqu de cette forme, mais que dans le fond on
est dans les mmes sentiments pour la Prusse. Mon opinion est que dans
les circonstances actuelles, si vritablement M. Fox est  la tte des
affaires trangres, nous ne pouvons cder le Hanovre  la Prusse que
par suite d'un grand systme tel qu'il puisse nous garantir de la
crainte d'une continuation d'hostilits.]

[En marge: M. d'Haugwitz,  force d'art, ramne Napolon  l'ide de
se lier avec la Prusse par des dons rciproques.]

M. d'Haugwitz arriva le 1er fvrier  Paris. Il dploya, soit auprs
de M. de Talleyrand, soit auprs de l'Empereur, tout l'art dont il
tait dou, et cet art tait grand. Il fit valoir les embarras de son
gouvernement plac entre la France et l'Europe coalise, penchant plus
souvent vers la premire, mais entran quelquefois vers la seconde
par des passions de cour, qu'il fallait comprendre et excuser. Il
montra le gouvernement prussien oblig de revenir pniblement de la
faute commise  Potsdam, ayant besoin pour cela d'tre soutenu,
encourag par les gards du gouvernement franais; il se peignit si
bien comme l'homme qui luttait seul  Berlin pour ramener la Prusse 
la France, et comme ayant droit  ce titre d'tre aid par la
bienveillance de Napolon, que ce dernier cda, et consentit
malheureusement  renouer le trait de Schoenbrunn, mais  des
conditions un peu plus onreuses encore que celles que le roi
Frdric-Guillaume venait de refuser.

[En marge: Langage de Napolon  M. d'Haugwitz.]

--Je ne veux pas vous contraindre, dit Napolon  M. d'Haugwitz; je
vous offre toujours de remettre les choses sur l'ancien pied,
c'est--dire de reprendre le Hanovre, en vous rendant Anspach, Clves
et Neufchtel. Mais, si nous traitons, si je vous cde de nouveau le
Hanovre, je ne vous le cderai plus aux mmes conditions, et
j'exigerai en outre que vous me promettiez de devenir les fidles
allis de la France. Si la Prusse est franchement, publiquement avec
moi, je n'ai plus de coalition europenne  craindre, et, sans
coalition europenne sur les bras, je viendrai bien  bout de
l'Angleterre. Mais il ne me faut pas moins que cette certitude pour
vous faire don du Hanovre, et pour avoir la conviction que j'agis
sagement en vous le donnant.--

Napolon avait raison, sauf en un point, c'tait de faire payer le
Hanovre  la Prusse par de nouvelles compensations, de ne pas le lui
livrer au contraire aux conditions les plus avantageuses, car il n'y a
de bons allis que ceux qui sont pleinement satisfaits. M. d'Haugwitz,
qui tait sincre dans son dsir d'unir la France et la Prusse, promit
 Napolon tout ce qu'il voulut, et le promit avec toutes les
apparences de la plus entire bonne foi. Il ajouta  ses promesses des
insinuations fort adroites sur les procds un peu lgers de Napolon
envers la Prusse, sur la ncessit de mnager la dignit du roi, pour
le roi d'abord, que sa timidit n'empchait pas d'tre au fond
susceptible et irritable, mais aussi pour la nation et l'arme, qui
s'identifiaient avec le monarque, et prenaient fort mal tout ce qui
ressemblait  un manque d'gards pour lui. M. d'Haugwitz disait que la
violation du territoire d'Anspach, notamment, avait produit, sous ce
rapport, l'effet le plus regrettable, et mis la nation de moiti avec
la cour dans les entranements qui avaient amen le dplorable trait
de Potsdam.

Ces rflexions taient justes et frappantes. Mais si la Prusse avait
besoin d'tre mnage, Napolon avait besoin d'tre content d'elle
pour tre port  la mnager, et d'prouver de l'estime pour en faire
paratre. C'tait l une double difficult, que jusqu'ici on n'avait
pas russi  vaincre: y russirait-on davantage aprs ce nouveau
raccommodement? C'tait malheureusement fort douteux.

[En marge: Conditions du nouveau trait avec la Prusse.]

On rdigea un second trait plus explicite et plus troit que le
premier. Le Hanovre fut donn  la Prusse aussi formellement qu'
Schoenbrunn, mais  la condition de l'occuper immdiatement, et 
titre de souverainet. Une obligation nouvelle et grave tait le prix
de ce don: elle consistait  fermer aux Anglais le Weser et l'Elbe, et
 fermer ces fleuves aussi troitement que l'avaient fait les Franais
lorsqu'ils occupaient le Hanovre. En change la Prusse accordait les
mmes cessions qu' Schoenbrunn; elle donnait la principaut
franconienne d'Anspach, les restes du duch de Clves situs  la
droite du Rhin, et la principaut de Neufchtel formant l'un des
cantons de la Suisse. Un avantage promis au roi de Prusse dans le
trait de Schoenbrunn tait supprim ici au profit du roi de Bavire.
D'aprs le premier trait, la principaut franconienne de Bareuth,
contigu  celle d'Anspach, et conserve  la Prusse, devait tre
limite d'une manire plus rgulire, en prenant sur celle d'Anspach
une enclave de vingt mille habitants. Il n'tait plus question de
cette enclave. Enfin on tendait les obligations imposes  la Prusse.
Celle-ci tait contrainte de garantir non-seulement l'Empire franais
tel quel, avec les nouveaux arrangements conclus en Allemagne et en
Italie, mais on exigeait encore qu'elle garantt explicitement les
futurs rsultats de la guerre commence contre Naples, c'est--dire la
dchance de la maison des Bourbons, et l'tablissement alors prsum
d'une branche de la famille Bonaparte sur le trne des Deux-Siciles.
C'tait l certainement la plus dsagrable des rcentes conditions
imposes  la Prusse, car elle rendait la situation du roi envers
l'empereur Alexandre plus difficile que jamais,  cause du protectorat
avou de la Russie  l'gard des Bourbons de Naples.

Il n'est pas ncessaire de dire que les garanties taient rciproques,
et que la France promettait l'appui de ses armes  la Prusse, pour
assurer  celle-ci toutes ses acquisitions passes et prsentes, le
Hanovre compris.

Ce second trait fut sign le 15 fvrier.

Ainsi tout ce que la Prusse avait gagn  vouloir modifier le trait
de Schoenbrunn, c'tait d'tre prive des additions de territoire qui
devaient d'abord tre ajoutes  Bareuth, d'tre contrainte  un acte
fort dangereux, la clture de l'Elbe et du Weser, enfin d'tre oblige
d'avouer publiquement ce qui allait se consommer  Naples. L'unique
rsultat en un mot, c'taient des obligations de plus, et des profits
de moins.

[En marge: M. d'Haugwitz envoie M. de Lucchesini  Berlin, pour y
porter le nouveau trait, et demeure de sa personne  Paris.]

M. d'Haugwitz n'avait pu faire mieux,  moins de replacer les choses
dans leur premier tat, ce qui aurait t prfrable assurment, car
on se serait pargn les engagements embarrassants d'une alliance
repltre et peu sincre. Il est vrai qu'on se serait priv du
prestige d'une conqute brillante, bien utile pour couvrir en ce
moment toutes les misres de la politique prussienne. Quoi qu'il en
soit, M. d'Haugwitz ne voulait pas porter lui-mme  Berlin ce triste
fruit des tergiversations de sa cour, et il rsolut d'y envoyer M. de
Lucchesini, ministre de Prusse  Paris. Il ne lui convenait pas de
solliciter l'adoption d'un ouvrage gt, et d'assumer sur lui seul la
responsabilit de la rsolution qu'il s'agissait de prendre. Il
voulait laisser  son roi,  ses collgues, et  la famille royale,
qui intervenait d'une manire si indiscrte dans les affaires de
l'tat, le soin de choisir entre le trait de Schoenbrunn fort empir,
ou la guerre; car il tait vident, cette fois, que Napolon pouss 
bout par un nouveau rejet, s'il n'clatait pas immdiatement pour une
alliance refuse, traiterait la Prusse de telle sorte, dans tous les
arrangements europens, que la guerre deviendrait prochainement
invitable.

Il envoya donc  Berlin M. de Lucchesini, dont il tait le suprieur,
et occupa pour quelques jours sa place de ministre  Paris. Il le
chargea de porter le trait  sa cour, de peindre  celle-ci l'tat
exact des choses en France, de lui reprsenter les dispositions
vraies de Napolon, qui tait prt  devenir, selon la manire dont
on se conduirait, ou un alli puissant et sincre, quoique
embarrassant par son esprit d'entreprise, ou un ennemi formidable, si
on le rduisait  voir dans la Prusse une seconde Autriche. M.
d'Haugwitz ne donna pas  M. de Lucchesini la mission de solliciter en
son nom l'adoption du nouveau trait. Il ne souhaitait plus rien, car
il en tait dj au dgot d'une tche devenue trop ingrate, et  la
fatigue d'une responsabilit trop contrarie.

Il demeura donc  Paris, parfaitement trait par Napolon, tudiant
avec curiosit cet homme extraordinaire, et se persuadant tous les
jours davantage de la justesse de sa propre politique, et des intrts
prsents et futurs que la Prusse et la France compromettaient
galement, en ne sachant pas s'entendre.

[En marge: vnements de Naples. Marche de l'arme franaise.]

[En marge: vacuation de Naples, et retraite de la cour en Sicile.]

Tout allait du reste en Europe au gr des dsirs de l'heureux
vainqueur d'Austerlitz. L'arme qu'il avait envoye  Naples, sous le
commandement apparent de Joseph Napolon, et sous le commandement rel
de Massna, marchait droit au but. La reine de Naples, s'efforant
encore une fois de conjurer l'orage amass par ses fautes, implorait
toutes les cours, et dpchait successivement le cardinal Ruffo, le
prince hritier de la couronne, au-devant de Joseph, pour essayer d'un
trait, quelles qu'en fussent les conditions. Joseph, li par les
ordres impratifs de son frre, refusait le cardinal Ruffo,
accueillait avec gard les instances du prince Ferdinand, mais ne
s'arrtait pas un instant dans sa marche sur Naples. L'arme
franaise, forte de 40 mille hommes, passa le Garigliano le 8
fvrier, et s'avana forme en trois corps. L'un, celui de droite,
sous le gnral Reynier, vint faire le blocus de Gate; l'autre, celui
du centre, sous le marchal Massna, marcha sur Capoue; le troisime,
celui de gauche, sous le gnral Saint-Cyr, se dirigea par la Pouille
et les Abruzzes vers le golfe de Tarente.  cette nouvelle les Anglais
s'embarqurent avec une telle prcipitation, qu'ils faillirent mettre
en pril leurs allis, les Russes. Les premiers s'enfuirent en Sicile,
les seconds  Corfou. La cour de Naples se rfugia  Palerme, aprs
avoir entirement vid les caisses publiques, mme celle de la Banque.
Le prince royal, avec ce qui restait de meilleur dans l'arme
napolitaine, s'enfona dans les Calabres. Deux seigneurs napolitains
furent envoys  Capoue, pour traiter de la reddition de la capitale.
Une convention fut signe, et Joseph, escort du corps de Massna, se
prsenta devant Naples. Il y entra le 15 fvrier, sans que l'ordre ft
troubl, la population des lazzaroni n'ayant oppos aucune rsistance.

[En marge: Rsistance de la place de Gate.]

La place de Gate, quoique comprise dans la convention de Capoue, ne
fut point rendue par le prince de Hesse-Philippstadt, qui en tait le
commandant. Il dclara qu'il s'y dfendrait jusqu' la dernire
extrmit. La force de cette place, espce de Gibraltar, tenant
seulement par un isthme au continent d'Italie, permettait en effet une
longue rsistance. Le gnral Reynier enleva les positions extrieures
avec une grande hardiesse, et s'occupa du soin de resserrer l'ennemi
dans la place, en attendant qu'on lui fournit le matriel ncessaire
pour entreprendre un sige en rgle.

[En marge: Difficults qui attendent Joseph  Naples.]

Joseph, matre de Naples, n'tait qu'au dbut des difficults qu'il
avait  vaincre. Quoiqu'il ne prt encore que la qualit de lieutenant
de Napolon, il n'en tait pas moins  tous les yeux le roi dsign du
nouveau royaume. Il n'y avait pas un ducat dans les caisses; toutes
les munitions militaires avaient t emportes, les principaux
fonctionnaires taient partis. Il fallait crer  la fois des finances
et une administration. Joseph avait du sens, de la douceur, mais
aucune portion de cette activit prodigieuse dont son frre Napolon
tait dou, et qui aurait t ncessaire ici pour fonder un
gouvernement.

[En marge: Joseph est bien accueilli par les grands du royaume.]

[En marge: Commencement d'administration franaise  Naples.]

Il se mit nanmoins  l'oeuvre. Les grands du royaume, plus clairs
que le reste de la nation, comme il arrive en tout pays peu civilis,
avaient t maltraits par la reine, qui leur reprochait d'tre
enclins aux opinions librales, et qui les faisait vivre dans la
crainte des lazzaroni, ignorants et fanatiques, qu'elle menaait sans
cesse de dchaner contre eux: conduite ordinaire  la royaut qui
s'appuie partout sur le peuple contre les grands, lorsque la
rsistance se montre chez ces derniers. Les grands firent donc un bon
accueil  ce gouvernement nouveau, duquel ils espraient une
administration sagement rformatrice, et dcide  protger galement
toutes les classes. Joseph, les voyant anims de sentiments
favorables, s'attacha davantage  les attirer  lui, et contint les
lazzaroni par la crainte d'excutions svres. Au surplus, le nom de
Massna faisait trembler les perturbateurs. Un coup de vent avait
rejet sur Naples une frgate et une corvette napolitaines, avec
plusieurs btiments de transport. On recouvra ainsi quelques
munitions, et des valeurs assez importantes. On arma les forts, on
leva des contributions, et un Corse fort habile, M. Salicetti, envoy
par Napolon  Naples, fut mis  la tte de la police. Joseph demanda
des secours d'argent  son frre pour l'aider  passer ces premiers
moments.

[En marge: Occupation des tats vnitiens par le prince Eugne.]

[En marge: Occupation de la Dalmatie.]

Eugne, vice-roi de la haute Italie, avait reu des mains de
l'Autriche les tats vnitiens. Il tait entr dans Venise  la grande
satisfaction des habitants de cette antique reine des mers, qui
trouvaient dans leur adjonction  un royaume italien, constitu sur de
sages principes, un certain ddommagement de leur indpendance perdue.
Le corps du gnral Marmont, descendu des Alpes Styriennes en Italie,
s'tait port sur l'Isonzo, et formait une rserve prte  pntrer en
Dalmatie, si cette adjonction de forces devenait ncessaire. Le
gnral Molitor avec sa division avait rapidement march vers la
Dalmatie, pour s'emparer d'une contre  laquelle Napolon attachait
beaucoup de prix, parce qu'elle tait voisine de l'empire turc. Ce
gnral tait entr dans la ville de Zara, capitale de la Dalmatie.
Mais il lui restait  parcourir un assez grand espace de ctes avant
d'arriver aux clbres bouches du Cattaro, la plus mridionale et la
plus importante des positions de l'Adriatique, et il se htait, afin
de contenir par la terreur de son approche les Montngrins, depuis
longtemps stipendis par la Russie.

[En marge: Empressement de la cour d'Autriche  excuter le trait de
Presbourg, afin de hter la retraite des armes franaises.]

Du reste, la cour de Vienne, soupirant aprs la retraite de l'arme
franaise, tait dispose  excuter fidlement le trait de
Presbourg. Cette cour, puise par la dernire guerre, qui tait la
troisime depuis la rvolution franaise, terrifie des coups qu'elle
avait reus  Ulm et  Austerlitz, ne renonait sans doute pas 
l'espoir de se relever un jour, mais pour le prsent elle tait
rsolue  mettre un peu d'ordre dans ses finances, et  laisser passer
bien des annes avant de tenter encore une fois la fortune des armes.
L'archiduc Charles, redevenu ministre de la guerre, tait charg de
chercher un nouveau systme d'organisation militaire, qui procurt,
sans une trop grande rduction de forces, les conomies qu'on ne
pouvait plus diffrer. On se pressait donc d'excuter en tout point le
dernier trait de paix, de verser, ou en espces ou en lettres de
change, la contribution de 40 millions, de seconder le transport des
canons, des fusils pris  Vienne, pour que la retraite successive des
troupes franaises s'accomplt promptement. Cette retraite devait se
terminer le 1er mars par l'vacuation de Braunau.

[En marge: L'arme franaise commence  se retirer.]

[En marge: Distribution des troupes franaises dans les provinces
allemandes nouvellement cdes.]

Napolon, qui avait laiss Berthier  Munich, pour y veiller au retour
de l'arme, retour qu'il voulait rendre lent et commode, avait
prescrit  ce fidle excuteur de ses volonts de s'arrter  Braunau,
et de ne restituer cette place qu'aprs qu'il aurait reu la nouvelle
positive de la remise des bouches du Cattaro. Il avait tabli le
marchal Ney, avec son corps, dans le pays de Salzbourg, pour y vivre
le plus longtemps possible aux dpens d'une province destine 
devenir autrichienne. Il avait tabli le corps du marchal Soult sur
l'Inn,  cheval sur l'archiduch d'Autriche et la Bavire, et vivant
sur tous les deux. Les corps des marchaux Davout, Lannes, Bernadotte,
pesant trop sur la Bavire, dont on commenait  lasser les habitants,
venaient d'tre achemins vers les pays nouvellement cds aux princes
allemands nos allis; et comme il n'y avait pas de terme fix pour la
remise de ces pays, dpendante encore d'arrangements litigieux, on
avait un prtexte fond pour y sjourner quelque temps. Le corps de
Bernadotte fut donc transport dans la province d'Anspach, cde par
la Prusse  la Bavire. Il avait l de l'espace pour s'tendre et pour
subsister. Le corps du marchal Davout fut transport dans l'vch
d'Aichstedt et dans la principaut d'Oettingen. La cavalerie fut
rpartie entre ces diffrents corps. Ceux qui n'taient pas assez au
large pour trouver  se nourrir, avaient la permission de s'tendre
chez les petits princes de la Souabe, dont le trait de Presbourg
rendait l'existence problmatique, en exigeant de nouveaux changements
 la constitution germanique. Les troupes de Lannes, partages entre
le marchal Mortier et le gnral Oudinot, furent cantonnes en
Souabe. Les grenadiers d'Oudinot s'acheminrent  travers la Suisse,
vers la principaut de Neufchtel, pour en prendre possession. Enfin,
le corps d'Augereau, renforc de la division Dupont et de la division
batave du gnral Dumonceau, fut cantonn autour de Francfort, prt 
marcher sur la Prusse, si les derniers arrangements conclus avec elle
n'amenaient pas une entente sincre et dfinitive.

[En marge: Brillant tat de l'arme franaise.]

[En marge: Conduite des soldats franais en Allemagne.]

[En marge: Souffrance des pays occups sans qu'il y ait de la faute de
nos troupes.]

Ces divers corps se trouvaient dans le meilleur tat. Ils commencrent
 se ressentir du repos qui leur avait t accord, ils se recrutaient
par l'arrive des jeunes conscrits partant sans cesse des bords du
Rhin, o l'on avait runi les dpts, sous les marchaux Kellermann et
Lefebvre. Nos soldats taient, s'il est possible, plus propres encore
 la guerre qu'avant la dernire campagne, et singulirement
enorgueillis de leurs rcentes victoires. Ils se montraient humains 
l'gard des peuples d'Allemagne, un peu bruyants, il est vrai, vantant
volontiers leurs exploits, mais, ce bruit pass, sociables au plus
haut point, et offrant un singulier contraste avec les Allemands
auxiliaires, beaucoup plus durs envers leurs compatriotes que nous ne
l'tions nous-mmes. Malheureusement, Napolon, par un esprit
d'conomie utile  son arme, nuisible  sa politique, ne faisait
payer aux soldats qu'une partie de la solde, retenant le reste  leur
profit, et pour le leur compter plus tard, quand ils rentreraient en
France. Il exigeait que les vivres leur fussent fournis par les pays
o ils campaient, en remplacement de la portion de la solde qui leur
tait retenue, et c'tait pour les habitants une charge fort lourde.
Si les vivres eussent t pays, la prsence de nos troupes, au lieu
d'tre un fardeau, serait devenue un avantage, et l'Allemagne, qui
savait qu'elles avaient t amenes sur son sol par la faute de la
coalition, n'aurait eu que des sentiments bienveillants pour nous.
C'tait donc une conomie mal entendue, et le bnfice qui en
rsultait pour l'arme ne valait pas les inconvnients qui pouvaient
natre de la souffrance des pays occups. Napolon faisait retenir
aussi la dpense de l'habillement, pour vtir ses soldats  neuf,
quand ils repasseraient le Rhin, et viendraient prendre part aux ftes
qu'il leur prparait. Ils taient, quant  eux, fort de cet avis, et
se rsignaient gaiement  porter leurs vtements uss,  recevoir peu
d'argent, se disant qu' leur retour en France ils auraient des habits
neufs, et d'abondantes conomies  dpenser.

[En marge: Spoliations et violences des gouvernements allemands 
l'gard de la noblesse immdiate.]

Du reste, si les peuples se plaignaient du sjour prolong de nos
troupes, les petits princes avaient fini par invoquer leur prsence
comme un bienfait, car rien n'tait comparable aux violences, aux
spoliations que se permettaient les gouvernements allemands, surtout
ceux qui possdaient quelque force. Le roi de Bavire, le grand-duc de
Baden avaient mis la main sur les biens de la noblesse immdiate, et
quoiqu'ils agissent sans mnagement, leur prcipitation tait de
l'humanit compare  la violence du roi de Wurtemberg, qui poussait
l'avidit jusqu' faire envahir et piller tous les fiefs, comme du
temps o l'on criait en France: _Guerre aux chteaux, paix aux
chaumires_. Ses troupes entraient dans les domaines des princes
enclavs dans son royaume, sous prtexte de saisir les possessions de
la noblesse immdiate. N'ayant droit qu' une portion du Brisgau,
dont la plus grande partie tait destine  la maison de Baden, le roi
de Wurtemberg l'avait occup presque en totalit. Sans les troupes
franaises, les Wurtembergeois et les Badois en seraient venus aux
mains.

Napolon avait constitu M. Otto, ministre de France  Munich, et
Berthier, major gnral de la grande arme, arbitres des diffrends
qu'il prvoyait entre les princes allemands, grands et petits. Ces
derniers taient tous accourus  Munich, o la dite de Ratisbonne
paraissait avoir transfr son sige, et ils y sollicitaient la
justice de la France, et mme la prsence, quelque onreuse qu'elle
ft, des troupes franaises. On voyait surgir de toutes parts
d'inextricables contestations, qui ne semblaient pouvoir tre rsolues
que par une nouvelle refonte de la Constitution germanique. En
attendant, des dtachements de nos soldats gardaient les lieux en
litige, et tout tait remis  l'arbitrage de la France et de ses
ministres. Au surplus, Napolon ne se servait pas de ces conflits pour
prolonger le sjour de ses troupes en Allemagne, car il tait
impatient de faire rentrer l'arme, de la runir  Paris autour de
lui; et il n'attendait pour cela que l'entire occupation de la
Dalmatie, et la rponse dfinitive de la cour de Prusse.

[En marge: Rsolution dfinitive de la cour de Prusse.]

Cette cour, oblige de se prononcer une dernire fois sur le trait de
Schoenbrunn modifi, prenait enfin son parti. Elle acceptait ce
trait, devenu moins avantageux depuis son double remaniement  Berlin
et  Paris, et elle recevait, avec la confusion sur le front, avec
l'ingratitude dans le coeur, le don du Hanovre, qui dans un autre
temps l'aurait comble de joie. Que faire en effet? il n'y avait pas
d'autre parti  prendre que celui de finir par adhrer aux
propositions de la France, ou de se rsigner bientt  la guerre,  la
guerre que l'arme prussienne appelait avec jactance, et que ses
chefs, plus aviss, le roi surtout, redoutaient comme une funeste
preuve.

 opter pour la guerre, il aurait fallu s'y dcider quand Napolon
quittait Ulm pour s'enfoncer dans la longue valle du Danube, et
tomber sur ses derrires, pendant que les Austro-Russes, concentrs 
Olmtz, l'attiraient en Moravie. Mais l'arme prussienne n'tait pas
prte alors; et aprs le 2 dcembre, quand M. d'Haugwitz s'aboucha
avec Napolon, il tait trop tard. Il tait bien plus tard encore,
maintenant que les Franais, runis en Souabe et en Franconie,
n'avaient qu'un pas  faire pour envahir la Prusse, maintenant que les
Russes taient en Pologne, et les Autrichiens en complet tat de
dsarmement.

[En marge: Retour de M. d'Haugwitz  Berlin.]

[En marge: tat de Berlin au moment o M. d'Haugwitz y retourne.]

[En marge: Insulte que reoit M. d'Haugwitz.]

[En marge: Frdric-Guillaume montre un instant d'nergie contre les
mcontents.]

Accepter le don du Hanovre, aux conditions qu'y mettait la France,
tait donc la seule rsolution possible. Mais c'tait l une
singulire manire de commencer une alliance intime. Le trait du 15
fvrier fut ratifi le 24. M. de Lucchesini repartit immdiatement
pour Paris avec les ratifications. M. d'Haugwitz, de son ct, se mit
en route pour retourner  Berlin, pleinement satisfait des traitements
personnels qu'il avait reus de Napolon, lui promettant de nouveau
la fidle alliance de la Prusse, mais s'attendant  des preuves bien
pnibles,  la vue de toutes les difficults qui fourmillaient alors
en Allemagne,  la vue surtout de ces petits princes allemands,
prosterns aux pieds de la France, pour se sauver des exactions dont
les accablaient des princes plus puissants ou plus favoriss. Rentr 
Berlin, M. d'Haugwitz trouva le roi fort attrist de sa situation, et
fort afflig des difficults que lui opposait la cour, plus exalte et
plus intemprante que jamais. L'audace des mcontents fut pousse  ce
point, que pendant une nuit les vitres de la maison de M. d'Haugwitz
furent brises par des perturbateurs, qu'on crut gnralement
appartenir  l'arme, et qu'on disait publiquement, mais faussement,
n'tre que les agents du prince Louis. M. d'Haugwitz affecta de
ddaigner ces manifestations, qui, trs-insignifiantes dans les pays
libres, o l'on permet en les mprisant ces excs de la multitude,
taient tranges et graves dans une monarchie absolue, surtout quand
on pouvait les imputer  l'arme. Le roi les considra comme une chose
srieuse, et annona publiquement l'intention de svir. Il donna des
ordres formels pour la recherche des coupables, que la police, soit
qu'elle ft complice ou impuissante, ne parvint pas  dcouvrir. Le
roi pouss  bout montra une volont ferme et arrte, qui imposa aux
mcontents, et particulirement  la reine. Il fit sentir  celle-ci
que son parti tait pris, que le salut de la monarchie lui avait
command de le prendre, et qu'il fallait que tout le monde autour de
lui et une attitude conforme  sa politique. La reine, qui du reste
tait dvoue aux intrts du roi son poux, se tut, et pour un
instant la cour offrit un aspect convenable.

[En marge: Retraite et popularit de M. de Hardenberg.]

M. de Hardenberg quitta le ministre. Ce personnage tait devenu
l'idole des opposants. Il avait t la crature de M. d'Haugwitz, son
partisan, son imitateur, et le prneur le plus ardent de l'alliance
franaise, surtout en 1805, lorsque Napolon, de son camp de Boulogne,
offrait le Hanovre  la Prusse. Alors M. de Hardenberg regardait comme
la plus belle des gloires d'assurer cet agrandissement  son pays, et
se plaignait aux ministres franais des hsitations de son roi, trop
lent, disait-il,  s'attacher  la France. Depuis, ayant vu chouer ce
dessein, il s'tait jet avec l'imptuosit d'un caractre immodr
dans les bras de la Russie, et n'ayant pas su revenir de cette erreur,
il dclamait tout haut contre la France. Napolon, inform de sa
conduite, avait commis  son gard une faute qu'il renouvela plus
d'une fois, c'tait de parler de lui dans ses bulletins, en faisant
une allusion offensante  un ministre prussien sduit par l'or des
Anglais. L'imputation tait injuste. M. de Hardenberg n'tait pas plus
sduit par l'or des Anglais que M. d'Haugwitz par l'or des Franais.
Elle tait de plus indcente dans un acte officiel, et sentait trop la
licence du soldat vainqueur. C'est cette attaque qui avait valu  M.
de Hardenberg l'immense popularit dont il jouissait. Le roi lui
accorda sa retraite, avec des tmoignages de considration, qui
n'enlevaient pas  cette retraite le caractre d une disgrce
politique.

Mais tandis qu'il loignait M. de Hardenberg, Frdric-Guillaume
adjoignait  M. d'Haugwitz un second, qui ne valait pas beaucoup
mieux, c'tait M. de Keller, que la cour regardait comme un des siens,
et qui se donnait publiquement pour surveillant de son chef. C'tait
une sorte de satisfaction accorde au parti ennemi de la France, car
dans les gouvernements absolus, on est souvent oblig de cder 
l'opposition, tout comme dans les gouvernements libres.
Frdric-Guillaume faisait plus encore, il essayait de bien vivre avec
la Russie, et de lui expliquer honorablement les inconsquences
intresses qu'il avait commises.

[En marge: Relations de la Prusse avec la Russie depuis Austerlitz.]

Depuis Austerlitz on avait t fort sobre  Berlin de communications
avec Saint-Ptersbourg. Aprs toutes les jactances de Potsdam, la
Russie devait tre confuse de sa dfaite, et la Prusse de la manire
dont elle avait tenu le serment prt sur la tombe du grand Frdric.
Le silence tait, dans le moment, la seule relation convenable entre
ces deux cours. La Russie cependant l'avait rompu une fois, pour
dclarer que ses forces taient  la disposition de la Prusse, si le
trait de Potsdam divulgu lui attirait la guerre. Depuis elle s'tait
tue, et la Prusse aussi.

[En marge: Mission du duc de Brunswick pour aller  Saint-Ptersbourg
expliquer la conduite de la Prusse.]

[En marge: Langage du duc de Brunswick  Saint-Ptersbourg.]

Il fallait finir par s'expliquer. Le roi pressa le vieux duc de
Brunswick d'aller  Saint-Ptersbourg, opposer sa gloire aux reproches
que la conduite suivie  Schoenbrunn et continue  Paris ne pouvait
manquer de provoquer. Ce prince respectable, dvou  la maison de
Brandebourg, partit donc, malgr son ge, pour la Russie. Il ne venait
pas dclarer franchement qu'on pousait enfin l'alliance franaise, ce
qui tait difficile, mais ce qui et t prfrable  une continuation
d'ambiguts, dj bien funeste; il venait dire que si la Prusse avait
pris le Hanovre, c'tait pour ne pas le laisser  la France, et pour
s'pargner le chagrin et le danger de voir les Franais reparatre
dans le nord de l'Allemagne; que si on avait accept le mot
d'alliance, c'tait pour viter la guerre, et que par ce mot on
n'avait voulu entendre que la neutralit; que la neutralit tait ce
qui valait le mieux pour les uns et pour les autres; que la Russie et
la Prusse n'avaient rien  gagner  la guerre; qu'en s'obstinant dans
ce systme d'hostilit acharne contre la France, on faisait les
affaires du monopole commercial de l'Angleterre, et qu'il n'tait pas
bien sr qu'on ne ft pas aussi les affaires de la domination
continentale de Napolon.

Tel tait le langage que devait tenir le duc de Brunswick 
Saint-Ptersbourg.

[En marge: Ce qui se passait en Russie depuis la bataille
d'Austerlitz.]

Il faut revenir  ce jeune empereur, qui, entran  la guerre par
vanit, et contre les inspirations secrtes de sa raison, avait fait 
Austerlitz un si triste apprentissage des armes. Il avait peu donn 
parler de lui pendant les trois derniers mois, et il avait cach dans
l'loignement de son empire la confusion de sa dfaite.

Un cri gnral s'levait en Russie contre les jeunes gens qui,
disait-on, gouvernaient et compromettaient l'empire. Ces jeunes gens,
placs les uns dans l'arme, les autres dans le cabinet, se
disputaient entre eux. Le parti des Dolgorouki accusait le parti des
Czartoryski, et lui reprochait d'avoir tout perdu par sa mauvaise
conduite envers la Prusse. On avait voulu la violenter, disaient les
Dolgorouki; on l'avait ainsi loigne, au lieu de la rapprocher, et
son refus de prendre part  la coalition en avait empch le succs.
C'tait dans un intrt particulier qu'on avait agi de la sorte,
c'tait pour arracher  la Prusse les provinces polonaises, et
reconstituer la Pologne, rve funeste pour lequel le prince polonais
Czartoryski trahissait videmment l'empereur.

Le prince Czartoryski et ses amis soutenaient avec bien plus de
raison, que c'taient ces militaires prsomptueux, qui n'avaient pas
su attendre  Olmtz le terme fix pour l'intervention de la Prusse,
qui avaient voulu prmaturment livrer bataille, et opposer leur
exprience de vingt-cinq ans  la science du gnral le plus consomm
des temps modernes, que c'taient ces militaires prsomptueux et
incapables qui taient les vrais auteurs des revers de la Russie.

Les vieux Russes mcontents condamnaient toute cette jeunesse; et
Alexandre, accus de se laisser conduire tantt par les uns, tantt
par les autres, tait devenu,  cette poque, un objet de peu de
considration pour ses sujets.

Il avait t fort dcourag dans les premiers jours qui suivirent sa
dfaite, et si le prince Czartoryski ne l'avait plusieurs fois
rappel au sentiment de sa propre dignit, il aurait trop laiss voir
le profond abattement de son me. Le prince Czartoryski, bien qu'il
et sa part de l'inexprience commune  tous les jeunes gens qui
gouvernaient l'empire, avait nanmoins de la suite et du srieux dans
les vues. Il tait le principal auteur de ce systme d'arbitrage
europen, qui avait amen la Russie  prendre les armes contre la
France. Ce systme, qui, chez les hommes d'tat russes, n'tait au
fond qu'un masque jet sur leur ambition nationale, tait chez ce
jeune Polonais une pense sincre et franchement embrasse. Il voulait
qu'Alexandre y persistt; et si c'tait une grande prsomption  de si
jeunes gens de vouloir rgenter l'Europe, surtout en prsence des
puissances qui s'en disputaient alors l'empire, c'tait une plus
grande lgret encore d'abandonner si vite ce qu'on avait si
tmrairement entrepris.

Le prince Czartoryski avait adress au jeune empereur, nagure son
ami, et commenant  redevenir son matre, de nobles et respectueuses
remontrances, qui honoreraient un ministre dans un pays libre, qui
doivent l'honorer bien davantage dans un pays o la rsistance au
pouvoir est un acte de dvouement rare, et destin  rester inconnu.
Le prince Czartoryski retraant  Alexandre ses hsitations, ses
faiblesses, lui disait: L'Autriche est abattue, mais elle dteste son
vainqueur; la Prusse est divise entre deux partis, mais elle finira
par cder au sentiment allemand qui la domine. Sachez, en mnageant
ces puissances, laisser venir le moment o l'une et l'autre seront
prtes  agir. Jusque-l, vous tes hors d'atteinte; vous pouvez
demeurer un certain temps sans faire ni la paix ni la guerre, et
attendre ainsi les circonstances qui vous permettront, soit de
reprendre les armes, soit de traiter avec avantage. Ne cessez pas
d'tre uni  l'Angleterre, et vous obligerez Napolon  vous concder
ce qui vous est d.

[Date: Mars 1806.]

Sentant profondment la grandeur de Napolon, depuis qu'il l'avait
rencontr sur le champ de bataille d'Austerlitz, Alexandre rpondait
au prince Czartoryski: Quand nous voulons lutter avec cet homme, nous
sommes des enfants qui veulent lutter avec un gant.--Et il ajoutait
que, sans la Prusse, il n'tait pas possible de renouveler la guerre,
car sans elle il n'y avait aucune chance de soutenir une guerre
heureuse. Alexandre avait conu une singulire estime pour l'arme
prussienne, par ce seul motif que Napolon ne l'avait pas encore
battue. Cette arme, en effet, tait alors l'illusion et l'esprance
de l'Europe. Alexandre tait avec elle tout prt  recommencer la
lutte, mais non sans elle. Quant  l'Angleterre, il n'en esprait plus
un appui fort efficace. Il craignait qu'aprs la mort de M. Pitt,
annonce comme certaine, qu'aprs l'avnement de M. Fox, annonc comme
prochain, la haine de la France ne s'teignt, sinon dans le coeur des
Anglais, au moins dans leur politique. Cependant les remontrances du
prince Czartoryski, en stimulant l'orgueil d'Alexandre, avaient relev
son me, et il tait rsolu, avant de remettre son pe  Napolon, de
la lui faire attendre. Mais, quoique utiles, les leons de son jeune
censeur lui taient importunes; et il en tait arriv au point de
chercher dans les vieux personnages de son empire un complaisant sans
capacit, qui couvrt d'un grand ge, qui excutt avec soumission,
ses volonts personnelles. On disait dj que sa faveur se dirigeait
sur le gnral de Budberg.

La conduite conseille par le prince Czartoryski n'en fut pas moins
suivie assez exactement. On se mit de nouveau en rapport avec
l'Autriche, on parut oublier les froideurs d'Holitsch, et on tmoigna
 cette cour un grand intrt pour ses malheurs, une grande
considration pour ce qui lui restait de puissance; on se chargea mme
de ngocier  Londres pour lui faire payer une anne de subsides,
quoique la guerre n'et dur que trois mois. Quant  la Prusse, on
vita tout ce qui aurait pu la blesser, en se gardant nanmoins
d'approuver ses actes. Le duc de Brunswick venait d'arriver dans les
premiers jours du mois de mars. On lui fit le meilleur accueil, on le
combla de prvenances qui paraissaient adresses  sa personne,  son
ge,  sa gloire militaire, et nullement  la cour dont il tait le
reprsentant. Il fut moins bien accueilli lorsqu'il commena 
s'entretenir d'affaires politiques. On lui dit qu'on ne pouvait pas
trouver bon que la Prusse et accept le Hanovre des mains de l'ennemi
de l'Europe; que, du reste, la paix qu'elle avait faite avec la France
tait une paix fausse, peu solide et peu durable; que bientt la
Prusse serait force d'adopter une rsolution trop longtemps diffre,
et de tirer enfin l'pe du grand Frdric.--Alors, dit l'empereur
Alexandre au duc de Brunswick, je servirai sous vos ordres, et je me
ferai gloire d'apprendre la guerre  votre cole.--

[En marge: Ngociation secrte entreprise avec le vieux duc de
Brunswick, et continue mystrieusement avec M. de Hardenberg.]

Toutefois on essaya d'entamer avec le vieux duc une ngociation
destine  rester profondment cache. Sous prtexte que les
conditions de l'alliance ne seraient pas fidlement observes par la
France, on lui proposa de conclure une sous-alliance avec la Russie,
au moyen de laquelle la Prusse, si elle tait mcontente de son alli
franais, pourrait recourir  son alli russe, et aurait  sa
disposition toutes les forces de l'empire moscovite. Ce qu'on offrait
n'tait pas moins qu'une trahison envers la France. Le duc de
Brunswick, voulant laisser  Saint-Ptersbourg de bonnes dispositions
en faveur de la Prusse, consentit, non pas  conclure un pareil
engagement, car il n'avait pu y tre autoris, mais  en faire la
proposition  son roi. Il fut convenu que cette ngociation
demeurerait ouverte, et se poursuivrait secrtement  l'insu de M.
d'Haugwitz, par l'intermdiaire de M. de Hardenberg, ce mme ministre
qui en apparence tait disgraci, et qui, sous main, continua de
traiter la plus importante des affaires de la monarchie.

[En marge: Manifeste de la Prusse au peuple du Hanovre et  la
Grande-Bretagne.]

Tandis que la Prusse cherchait ainsi  expliquer sa conduite auprs de
la Russie, elle tentait aussi de faire excuser  Londres l'occupation
du Hanovre. Rien n'tait plus singulier que son manifeste au peuple
hanovrien, et sa dpche  la cour de Londres. Elle disait au peuple
hanovrien qu'elle prenait avec peine possession de ce royaume,
possession qu'elle payait d'un sacrifice amer, celui de ses provinces
du Rhin, de Franconie et de Suisse; mais qu'elle en agissait ainsi
pour assurer la paix  l'Allemagne, et pargner au Hanovre la prsence
des armes trangres. Aprs avoir adress au peuple hanovrien ces
paroles sans franchise et sans dignit, elle disait au cabinet anglais
qu'elle n'enlevait pas le Hanovre  l'Angleterre, mais qu'elle le
recevait de Napolon, dont le Hanovre tait la conqute. Elle le
recevait, ajoutait-elle,  contre-coeur, et comme un change qui lui
tait impos, contre des provinces objet de tous ses regrets; que
c'tait l'une des suites de la guerre imprudente que la Prusse avait
toujours blme, qu'on avait entreprise malgr ses avis, et dont on
devait s'imputer les consquences, car on avait lev, en le
combattant mal  propos, ce pouvoir colossal, qui prenait aux uns pour
donner aux autres, et qui violentait aussi bien ceux qu'il favorisait
de ses dons que ceux qu'il dpouillait.

[En marge: Dclaration de guerre de l'Angleterre  la Prusse.]

L'Angleterre ne se paya pas de semblables raisons. Elle rpondit par
un manifeste, dans lequel elle accabla d'invectives la cour de Prusse,
la dclara misrablement tombe sous le joug de Napolon, indigne
d'tre coute, et aussi mprisable par son avidit que par sa
dpendance. Toutefois le cabinet britannique, pour ne point paratre,
aux yeux de la nation, se mettre un ennemi de plus sur les bras, dans
un intrt exclusivement propre  la famille royale, dit qu'il aurait
souffert cette nouvelle invasion du Hanovre, rsultat invitable de la
guerre continentale, si la Prusse s'tait borne  une simple
occupation; mais que cette puissance ayant annonc la clture des
fleuves, avait commis un acte hostile et souverainement dommageable au
commerce anglais, et qu'en consquence on lui dclarait la guerre.
Ordre fut donn  tous les vaisseaux de la marine royale de courir sur
le pavillon prussien. Ce devait tre une vraie perturbation pour
l'Allemagne, car les btiments de la Baltique se couvraient
ordinairement de ce pavillon, plus mnag que les autres par les
dominateurs de la mer.

[En marge: Mort de M. Pitt.]

L'ascendant de la bataille de Marengo avait ramen l'Angleterre 
Napolon. L'ascendant de celle d'Austerlitz la lui ramenait encore une
fois, car les victoires de nos armes de terre taient un moyen tout
aussi sr de la dsarmer, quoique moins direct. La premire de ces
victoires avait produit la retraite de M. Pitt, la seconde causa sa
mort. Ce grand ministre, rentr dans le cabinet en aot 1803, pour
deux ans seulement, n'y parut que pour tre abreuv d'amertumes.
Rentr sans MM. Windham et Grenville, ses anciens collgues, sans M.
Fox, son rcent alli, il avait eu  combattre dans le parlement ses
vieux et ses nouveaux amis, en Europe Napolon, devenu empereur et
plus puissant que jamais.  sa voix si connue des ennemis de la
France, le cri des armes avait retenti de toutes parts. Une troisime
coalition s'tait forme, et l'arme franaise avait t dtourne de
Douvres sur Vienne. Mais cette troisime coalition une fois dissoute 
Austerlitz, M. Pitt avait vu ses projets djous, Napolon libre de
revenir  Boulogne et les vives anxits de l'Angleterre prtes 
renatre.

L'ide de revoir Napolon sur le rivage de la Manche proccupait tous
les esprits en Angleterre. On comptait toujours, il est vrai, sur
l'immense difficult du passage, mais on commenait  craindre qu'il
n'y et rien d'impossible pour l'homme extraordinaire qui agitait
l'univers, et on se demandait s'il valait la peine de braver de telles
chances pour acqurir quelque le de plus, quand dj on avait l'Inde
entire, quand on tenait le cap de Bonne-Esprance et Malte, de
manire  n'en pouvoir plus tre vinc. On se disait que la bataille
de Trafalgar avait dfinitivement assur la supriorit de
l'Angleterre sur les mers, mais que le continent europen restait 
Napolon, qu'il allait en fermer toutes les issues, que ce continent,
aprs tout, c'tait le monde, et qu'on n'en pouvait vivre
ternellement spar; que les victoires navales les plus clatantes
n'empcheraient pas que Napolon, profitant un jour d'un accident de
mer, ne partt de ce continent pour envahir l'Angleterre. Le systme
de la guerre  outrance tait donc universellement discrdit chez les
Anglais raisonnables, et, bien que ce systme ait russi plus tard, on
en sentait alors le danger, qui tait grand, trop grand, pour les
avantages qu'on pouvait recueillir d'une lutte prolonge.

[En marge: Effet de la bataille d'Austerlitz en Angleterre, et
injustice des contemporains envers M. Pitt.]

Or, comme les hommes sont esclaves de la fortune, et qu'ils prennent
volontiers pour ternels ses caprices d'un moment, ils taient cruels
envers M. Pitt; ils oubliaient les services que depuis vingt ans ce
ministre avait rendus  sa patrie, le degr de grandeur auquel il
l'avait porte, par l nergie de son patriotisme, par les talents
parlementaires qui lui avaient soumis la chambre des communes. Ils le
tenaient pour vaincu, et le traitaient comme tel. Ses ennemis
raillaient sa politique et les rsultats qu'elle avait eus. Ils lui
imputaient les fautes du gnral Mack, la prcipitation des
Autrichiens  entrer en campagne, sans attendre les Russes, et la
prcipitation des Russes  livrer bataille, sans attendre les
Prussiens. Ils imputaient tout cela aux impatientes fureurs de M.
Pitt; ils affectaient un grand intrt pour l'Autriche, ils accusaient
M. Pitt de l'avoir perdue, et d'avoir perdu avec elle le seul ami
vritable de l'Angleterre.

Cependant M. Pitt tait tranger au plan de campagne, et n'avait eu
part qu' la coalition. C'est lui surtout qui l'avait noue, et en la
nouant il avait empch l'expdition de Boulogne. On ne lui en savait
aucun gr.

Une circonstance singulire avait rendu plus pnible l'effet de la
dernire victoire de Napolon. Au lendemain d'Austerlitz, comme au
lendemain de Marengo, on prtendait, quelques instants avant que la
vrit ft connue, que Napolon avait perdu dans une grande bataille
vingt-sept mille hommes et toute son artillerie. Mais bientt la
nouvelle exacte avait t rpandue, et les membres de l'opposition,
faisant traduire et imprimer les bulletins franais, les envoyaient
distribuer  la porte de M. Pitt et de l'ambassadeur de Russie.

Pour jouir de toute sa gloire, Napolon n'aurait eu qu' passer le
dtroit, et  couter ce qu'on y disait de lui, de son gnie, de sa
fortune! Tristes vicissitudes de ce monde! ce que M. Pitt essuyait 
cette poque, Napolon devait l'essuyer plus tard, et avec une
grandeur d'injustice et de passion proportionne  la grandeur de son
gnie et de sa destine.

Vingt-cinq ans de luttes parlementaires, luttes dvorantes qui usent
l'me et le corps, avaient ruin la sant de M. Pitt. Une maladie
hrditaire, que le travail, les fatigues, et ses derniers chagrins
avaient rendue mortelle, venait de causer sa fin prmature le 23
janvier 1806. Il tait mort  l'ge de 47 ans, aprs avoir gouvern
son pays pendant plus de vingt annes, avec autant de pouvoir qu'on en
peut exercer dans une monarchie absolue; et cependant il vivait dans
un pays libre, il ne jouissait pas de la faveur de son roi, il avait 
conqurir les suffrages de l'assemble la plus indpendante de la
terre!

[En marge: Caractre et destine de M. Pitt.]

Si on admire ces ministres qui, dans les monarchies absolues, savent
enchaner longtemps la faiblesse du prince, l'instabilit de la cour,
et rgner au nom de leur matre sur un pays asservi, quelle admiration
ne doit-on pas prouver pour un homme dont la puissance, tablie sur
une nation libre, a dur vingt annes! Les cours sont bien
capricieuses sans doute: elles ne le sont pas plus que les grandes
assembles dlibrantes. Tous les caprices de l'opinion, excits par
les mille stimulants de la presse quotidienne, et rflchis dans un
parlement o ils prennent l'autorit de la souverainet nationale,
composent cette volont mobile, tour  tour servile ou despotique,
qu'il est ncessaire de captiver, pour rgner soi-mme sur cette foule
de ttes qui prtendent rgner! Il faut pour y dominer, outre cet art
de la flatterie, qui procure des succs dans les cours, cet art si
diffrent de la parole, quelquefois vulgaire, quelquefois sublime, qui
est indispensable pour se faire couter des hommes runis; il faut
encore, ce qui n'est pas un art, ce qui est un don, le caractre avec
lequel on parvient  braver et  contenir les passions souleves.
Toutes ces qualits naturelles ou acquises, M. Pitt les possda au
plus haut degr. Jamais, dans les temps modernes, on ne trouva un plus
habile conducteur d'assemble. Expos pendant un quart de sicle  la
vhmence entranante de M. Fox, aux sarcasmes poignants de M.
Sheridan, il se tint debout avec un imperturbable sang-froid, parla
constamment avec justesse,  propos, sobrit, et quand  la voix
retentissante de ses adversaires venait se joindre la voix plus
puissante encore des vnements, quand la Rvolution franaise,
dconcertant sans cesse les hommes d'tat, les gnraux les plus
expriments de l'Europe, jetait au milieu de sa marche ou Fleurus, ou
Zurich, ou Marengo, il sut toujours contenir par la fermet, par la
convenance de ses rponses, les esprits mus du parlement britannique.
Et c'est en cela surtout que M. Pitt fut remarquable, car il n'eut,
comme nous l'avons dit ailleurs, ni le gnie organisateur, ni les
lumires profondes de l'homme d'tat.  l'exception de quelques
institutions financires, d'un mrite contest, il ne cra rien en
Angleterre; il se trompa souvent sur les forces relatives de l'Europe,
sur la marche des vnements, mais il joignit aux talents d'un grand
orateur politique l'amour ardent de son pays, la haine passionne de
la Rvolution franaise. Il faut au gnie des passions pour qu'il ait
de la puissance. Reprsentant en Angleterre, non pas de l'aristocratie
nobiliaire, mais de l'aristocratie commerciale, qui lui prodigua ses
trsors par la voie des emprunts, il rsista  la grandeur de la
France, et  la contagion des dsordres dmagogiques, avec une
persvrance inbranlable, et maintint l'ordre dans son pays sans en
diminuer la libert. Il le laissa charg de dettes, il est vrai, mais
tranquille possesseur des mers et des Indes. Il usa et abusa des
forces de l'Angleterre; mais elle tait le second pays de la terre
quand il mourut, et le premier huit ans aprs sa mort. Et  quoi
seraient bonnes les forces des nations, sinon  essayer de dominer les
unes sur les autres? Les vastes dominations sont dans les desseins de
la Providence. Ce qu'un homme de gnie est  une nation, une grande
nation l'est  l'humanit. Les grandes nations civilisent, clairent
le monde, et le font marcher plus rapidement dans toutes les voies.
Seulement il faut leur conseiller d'unir  la force la prudence qui
fait russir la force, et la justice qui l'honore.

M. Pitt, si heureux pendant dix-huit ans, fut malheureux dans les
derniers jours de sa vie. Nous fmes vengs, nous Franais, de ce
cruel ennemi, car il put nous croire victorieux pour jamais; il put
douter de l'excellence de sa politique, et trembler pour l'avenir de
sa patrie. C'tait l'un de ses plus mdiocres successeurs, lord
Castlereagh, qui devait jouir de nos dsastres!

Au milieu des accusations les plus diverses, les plus violentes, M.
Pitt eut la bonne fortune de ne point voir son intgrit attaque. Il
vcut de ses moluments qui taient considrables, et, sans qu'il ft
pauvre, passa pour l'tre. Lorsqu'on annona sa mort, l'un des membres
de la vieille majorit ministrielle proposa de payer ses dettes.
Cette proposition, prsente au Parlement, et accueillie avec respect,
fut combattue par ses anciens amis, devenus ses ennemis, et notamment
par M. Windham, qui avait t si longtemps son collgue au ministre.
Son noble antagoniste, M. Fox, refusa d'y adhrer, mais avec
douleur.--J'honore, s'cria-t-il avec un accent qui remua l'assemble
des communes, j'honore mon illustre adversaire, et je regarde comme la
gloire de ma vie d'avoir t quelquefois appel son rival. Mais j'ai
combattu vingt ans sa politique, et que dirait de moi la gnration
prsente, si elle me voyait accueillir une proposition dont on veut
faire le dernier et le plus clatant hommage  cette politique, que
j'ai crue, que je crois encore funeste pour l'Angleterre!--Tout le
monde comprit le vote de M. Fox, et applaudit  la noblesse de son
langage.

Quelques jours aprs, la proposition ayant pris un autre caractre, le
Parlement vota  l'unanimit 50 mille livres sterling (1 million 250
mille francs) pour payer les dettes de M. Pitt. On dcida qu'il serait
enseveli  Westminster.

M. Pitt laissait vacantes les charges de premier lord de la
trsorerie, de chancelier de l'chiquier, de lord gouverneur des cinq
ports, de grand matre de l'universit de Cambridge, et plusieurs
autres moins importantes.

[En marge: Difficults de remplacer M. Pitt.]

C'tait une grande difficult que de le remplacer, non dans ces
charges diverses, que de nombreuses ambitions se disputaient, mais
dans celle de premier ministre, qui avait quelque chose d'effrayant,
en prsence de Napolon, vainqueur de la coalition europenne. Une
ide s'tait empare des esprits lors du renouvellement de la guerre
en 1803, et  la vue du faible ministre Addington, qui gouvernait
alors: c'tait de runir tous les grands talents, mme d'opinion
contraire, tels que MM. Pitt et Fox, pour suffire aux difficults de
la lutte qui allait recommencer avec Napolon. L'opposition concerte
de MM. Pitt et Fox contre le cabinet Addington, rendait cette runion
de talents plus naturelle et plus facile. M. Pitt la voulut, mais
point assez pour vaincre Georges III. Il entra au ministre sans M.
Fox, et, par une sorte de compensation, il entra galement sans ses
amis les plus prononcs dans le vieux systme tory, sans MM. Grenville
et Windham, qu'il avait trouvs trop ardents pour se les adjoindre de
nouveau.

Ceux-ci, laisss en dehors par M. Pitt, s'taient rapprochs peu  peu
de M. Fox, par la voie de l'opposition, quoique par la nature de leurs
opinions ils fussent plus loigns de lui que ne l'tait M. Pitt
lui-mme. Une lutte commune de deux annes avait contribu  les
unir, et peu de diffrences les divisaient lorsque M. Pitt mourut. Une
opinion gnrale les appelait ensemble au ministre, pour remplacer,
par la coalition de leurs talents, le grand ministre qu'on venait de
perdre; pour essayer de faire la paix, au moyen des relations amicales
de M. Fox avec Napolon, et pour lutter avec toute l'nergie connue
des Grenville et des Windham, si on ne russissait pas  s'entendre
avec la France.

Si, en 1803, Georges III avait pris M. Pitt, qu'il n'aimait pas, pour
se passer de M. Fox, qu'il aimait encore moins, il tait contraint
aprs la mort de M. Pitt de subir l'empire de l'opinion, et de
rassembler, dans un mme cabinet, MM. Fox, Grenville, Windham et leurs
amis. M. Grenville eut la charge de premier lord de la trsorerie,
c'est--dire de premier ministre; M. Windham, celle qu'il avait
toujours occupe, l'administration de la guerre; M. Fox, les affaires
trangres; M. Gray, l'amiraut. Les autres dpartements furent
distribus entre les amis de ces personnages politiques, mais de
manire que M. Fox comptait le plus grand nombre des voix dans le
nouveau ministre.

Ce cabinet, ainsi form, obtint une grande majorit, malgr les
attaques des collgues expulss de M. Pitt, MM. Castlereagh et
Canning. Il s'occupa sur-le-champ de deux objets essentiels,
l'organisation de l'arme et les relations avec la France.

[En marge: Nouvelle organisation de l'arme anglaise par le ministre
Fox et Windham.]

Quant  l'arme, il n'tait pas possible de la laisser telle qu'elle
tait depuis 1803, c'est--dire compose d'une force rgulire
insuffisante, et de 300 mille volontaires, aussi dispendieux que mal
disciplins. C tait une organisation d'urgence, imagine pour le
moment du danger. M. Windham, qui s'tait sans cesse raill des
volontaires, et qui avait soutenu qu'on ne pouvait rien faire de grand
qu'avec les armes rgulires, ce qui lui avait fourni l'occasion de
parler en termes magnifiques de l'arme franaise, M. Windham pouvait
moins qu'un autre maintenir l'organisation actuelle. Il proposa donc
une espce de licenciement dguis des volontaires, et certains
changements dans les troupes de ligne, qui devaient faciliter le
recrutement de celles-ci. On a dj vu que l'arme anglaise, comme
toute arme mercenaire, se recrutait par les engagements spontans.
Mais ces engagements taient  vie, et rendaient le recrutement
difficile. M. Windham proposa de les convertir en engagements
temporaires, de sept  vingt ans, et d'y ajouter des avantages de
solde trs-considrables. Il contribua ainsi  procurer une plus forte
organisation  l'arme anglaise; mais il eut  lutter contre le
prjug que les armes permanentes inspirent  toutes les nations
libres, contre la faveur que les volontaires s'taient acquise, et
surtout contre les intrts crs par cette institution, car il avait
fallu former un corps d'officiers pour les volontaires, qu'on tait
maintenant oblig de dissoudre. On s'effora de mettre M. Windham en
contradiction avec son nouveau collgue, M. Fox, qui, partageant les
prjugs populaires de son parti, avait montr autrefois plus de
penchant pour l'institution des volontaires, que pour l'extension de
l'arme rgulire. Malgr tous ces obstacles, le projet ministriel
fut adopt. On vota une large augmentation de l'arme, qui, jusqu'
l'entier dveloppement du nouveau systme, dut se composer de 267
mille hommes, dont 75 mille de milice locale, et 192 mille de troupes
de ligne, rpandus dans les trois royaumes et les colonies. La dpense
totale du budget monta encore, pour cette anne,  environ 83 millions
sterling, c'est--dire  plus de deux milliards de francs, dans
lesquels les impts entraient pour 1500 millions, et l'emprunt 
excuter dans l'anne pour 500.

[En marge: Un assassin qui offre de tuer Napolon fournit  M. Fox
l'occasion d'entrer en rapport avec la France.]

C'est avec ces puissantes ressources que l'Angleterre voulait se
prsenter  Napolon, afin de ngocier. On attendait de M. Fox, de sa
situation, de ses relations bienveillantes avec le Premier Consul
devenu empereur, des facilits que nul autre ne pouvait avoir pour
nouer des relations pacifiques. Un hasard heureux, que la Providence
devait  cet honnte homme, lui en fournit l'occasion la plus
honorable et la plus naturelle. Un misrable, jugeant de la nouvelle
administration anglaise d'aprs les prcdentes, s'introduisit chez M.
Fox pour lui offrir d'assassiner Napolon. M. Fox, indign, le fit
saisir par ses huissiers, et livrer  la police anglaise. Il crivit
sur-le-champ  M. de Talleyrand une lettre fort noble, pour lui
dnoncer l'odieuse proposition qu'il venait de recevoir, et mettre 
sa disposition tous les moyens d'en poursuivre l'auteur, si son projet
paraissait avoir quelque chose de srieux.

[En marge: change de lettres entre M. Fox et M. de Talleyrand.]

Napolon fut touch, comme il devait l'tre, d'un procd si gnreux,
et fit adresser, par M. de Talleyrand,  M. Fox la rponse que
celui-ci mritait.

J'ai mis, crivit M. de Talleyrand, sous les yeux de Sa Majest, la
lettre de Votre Excellence. Je reconnais l, s'est-elle crie, les
principes d'honneur et de vertu qui ont toujours anim M.
Fox.--Remerciez-le de ma part, a-t-elle ajout, et dites-lui que, soit
que la politique de son souverain nous fasse rester encore longtemps
en guerre, soit qu'une querelle, inutile pour l'humanit, ait un terme
aussi rapproch que les deux nations doivent le dsirer, je me rjouis
du nouveau caractre que, par cette dmarche, la guerre a dj pris,
et qui est le prsage de ce qu'on peut attendre d'un cabinet dont je
me plais  apprcier les principes d'aprs ceux de M. Fox, qui est
l'un des hommes les mieux faits pour sentir en toutes choses ce qui
est beau, ce qui est vraiment grand.

[En marge: M. Fox offre franchement la paix.]

M. de Talleyrand ne disait rien de plus, et c'tait assez pour donner
suite  des relations si noblement commences. Sur-le-champ M. Fox
rpondit par une lettre franche et cordiale, dans laquelle il offrait,
sans dtour, sans embche diplomatique, la paix,  des conditions
sres et honorables, et par des moyens aussi simples que prompts. Les
bases du trait d'Amiens taient fort changes, selon M. Fox; elles
l'taient par les avantages mmes que la France et l'Angleterre
avaient obtenus sur les deux lments qui taient le thtre ordinaire
de leurs succs. Il fallait donc chercher des conditions nouvelles,
qui ne missent en souffrance l'orgueil d'aucune des deux nations, et
qui procurassent  l'Europe des garanties d'un avenir tranquille et
sr. Ces conditions, si de part et d'autre on voulait tre
raisonnable, n'taient point difficiles  trouver. D'aprs les traits
antrieurs, l'Angleterre ne pouvait ngocier sparment de la Russie;
mais en attendant qu'on et consult celle-ci, il tait permis de
confier  des intermdiaires choisis le soin de discuter les intrts
des puissances belligrantes, et d'en prparer l'ajustement. M. Fox
offrait de dsigner sur-le-champ les personnes qui seraient charges
de cette mission, et le lieu o elles devraient se runir.

[En marge: La proposition de M. Fox est immdiatement accueillie par
Napolon.]

Cette proposition charma Napolon, qui au fond souhaitait un
rapprochement avec la Grande-Bretagne car c'tait d'elle que partait
toute guerre, comme une eau de sa source; et il y avait peu de moyens
directs de la vaincre, un seul except, trs-dcisif, mais
trs-chanceux, et pour lui seul praticable, la descente. Il prouva
une vive joie de cette franche ouverture, et l'accueillit avec le plus
grand empressement.

[Date: Avril 1806.]

[En marge: Premire indication des bases de paix.]

Sans s'expliquer sur les conditions, il donna  entendre, dans sa
rponse, qu'on disputerait peu  l'Angleterre les conqutes qu'elle
avait faites (elle avait dtenu Malte, comme on s'en souvient, et pris
le Cap); que la France, de son ct, avait dit son dernier mot 
l'Europe dans le trait de Presbourg, et qu'elle ne prtendait  rien
au del; que les bases devaient donc tre faciles  poser, si
l'Angleterre n'avait pas de vues particulires et inadmissibles,
relativement aux intrts commerciaux. L'Empereur est persuad, disait
M. de Talleyrand, que la vraie cause de la rupture de la paix d'Amiens
n'est autre que le refus de conclure un trait de commerce. Soyez bien
averti que l'Empereur, sans refuser certains rapprochements
commerciaux, s'ils sont possibles, n'admettra aucun trait nuisible 
l'industrie franaise, qu'il entend protger par toutes les taxes ou
prohibitions qui pourront en favoriser le dveloppement. Il demande
qu'on ait la libert de faire chez soi tout ce qu'on veut, tout ce
qu'on croit utile, sans qu'une nation rivale ait le droit de le
trouver mauvais.

[En marge: Napolon ne veut pas de ngociation collective.]

Quant  l'intervention de la Russie dans le trait, Napolon faisait
dclarer positivement qu'il n'en voulait pas. Le principe de sa
diplomatie tait celui des paix spares, et ce principe tait aussi
juste qu'habilement imagin. L'Europe avait toujours employ contre la
France le moyen des coalitions; c'et t les favoriser que d'admettre
les ngociations collectives, car c'tait se prter  la condition
essentielle de toute coalition, celle qui interdit  ses membres de
traiter isolment. Napolon, qui  la guerre tchait de rencontrer ses
ennemis spars les uns des autres, afin de les battre en dtail,
devait chercher en diplomatie  les rencontrer en mme position. Aussi
avait-il oppos des refus absolus  toutes les offres de ngocier
collectivement, et il avait eu raison, sauf  se dpartir de ce
principe de conduite, dans le cas o M. Fox aurait des engagements
qui ne lui permettraient pas de traiter sans la Russie. Napolon,
aprs avoir pos le principe dune ngociation spare, fit dire en
outre qu'il tait prt  choisir pour lieu de la ngociation, non pas
Amiens, qui rappelait des bases de paix dsormais abandonnes, mais
Lille, et  y envoyer tout de suite un ministre plnipotentiaire.

[En marge: M. Fox insiste pour une ngociation qui comprenne la Russie
et l'Angleterre.]

M. Fox rpliqua sur-le-champ que la premire condition dont on tait
convenu ds le dbut de ces pourparlers, c'tait que la paix ft
galement honorable pour les deux nations, et qu'elle ne le serait pas
pour l'Angleterre si on traitait sans la Russie, car on tait
formellement engag, par un article de trait (celui qui avait
constitu la coalition de 1805),  ne pas conclure de paix spare.
Cette obligation tait absolue, selon M. Fox, et ne pouvait tre
lude. Il disait que si la France avait un principe, celui de ne pas
autoriser les coalitions par sa manire de ngocier, l'Angleterre en
avait un autre, celui de ne pas se laisser exclure du continent, en se
prtant  la dissolution de ses alliances continentales; qu'on tait
sur ce point aussi ombrageux en Angleterre qu'on pouvait l'tre en
France sur l'article des coalitions. M. Fox, qui  chacune de ses
dpches officielles joignait une lettre particulire, pleine de
franchise et de loyaut, exemple que M. de Talleyrand suivit de son
ct, M. Fox terminait en disant que la ngociation allait s'arrter
peut-tre devant un obstacle absolu, qu'il le regrettait sincrement,
mais qu'au moins la guerre serait loyale, et digne des deux grands
peuples qui la soutenaient. Il ajoutait ces paroles remarquables:

Je suis sensible au dernier point, comme je dois l'tre, aux
expressions obligeantes dont le grand homme que vous servez a fait
usage  mon gard... Les regrets sont inutiles, mais s'il pouvait voir
du mme oeil dont je l'envisage la vraie gloire qu'il serait en droit
d'acqurir par une paix modre et juste, que de bonheur n'en
rsulterait-il pas pour la France et pour l'Europe entire!

  Londres, 22 avril 1806.

                                                          C. J. Fox.

Au milieu de cette lutte acharne, et qu'on peut appeler froce, quand
on se rappelle les scnes sanglantes qui l'ont signale, l'esprit se
repose volontiers sur ces relations nobles et bienveillantes, qu'un
honnte homme, aussi gnreux qu'loquent, fit natre un instant entre
les deux plus grandes nations du globe, et l'me se remplit de mille
regrets douloureux, inconsolables!

[En marge: Efforts de M. de Talleyrand pour lever l'obstacle qui
menace d'arrter la ngociation ds le dbut.]

Napolon tait fort touch lui-mme du langage de M. Fox, et il
dsirait sincrement la paix. M. de Talleyrand, tout en se trompant
sur le systme de nos alliances, n'errait jamais sur le point
essentiel de nos politique du temps, et il ne cessait pas un seul jour
de croire que la paix, au degr de grandeur auquel nous tions
arrivs, tait notre premier intrt. Il trouvait pour le dire un
courage qu'il n'avait pas ordinairement, il pressait vivement Napolon
de saisir l'occasion unique, offerte par la prsence de M. Fox aux
affaires, pour ngocier avec la Grande-Bretagne. Il n'avait du reste
pas de peine  se faire couter, car Napolon n'tait pas moins
dispos que lui  profiter de cette occasion aussi heureuse
qu'inattendue.

[En marge: Les circonstances fournissent elles-mmes le moyen de lever
l'obstacle qui arrte la ngociation.]

Les circonstances, au surplus, se prtaient  vaincre l'obstacle qui
semblait arrter la ngociation ds son dbut. Ou avait plus d'une
raison de croire, par des rapports qui venaient du duc de Brunswick et
du consul de France  Saint-Ptersbourg, qu'Alexandre, inquiet des
consquences de la guerre, se dfiant du silence du cabinet
britannique  son gard et des dispositions personnelles de M. Fox,
souhaitait le rtablissement de la paix. Le consul de France avait
envoy  Paris le chancelier du consulat pour rapporter ce qu'il avait
appris, et tout semblait faire natre l'esprance d'ouvrir une
ngociation directe avec la Russie. Dans ce cas M. Fox ne pourrait
plus insister sur le principe d'une ngociation collective, puisque la
Russie aurait elle-mme donn l'exemple d'y renoncer.

[En marge: Restitution rciproque des prisonniers.]

On rsolut donc de continuer les pourparlers commencs avec M. Fox, et
on se servit pour cet objet d'un intermdiaire qu'une rencontre
heureuse venait d'offrir. Aux gnreuses paroles changes avec M. Fox
s'taient joints des procds non moins gnreux. Depuis l'arrestation
des Anglais ordonne par Napolon,  l'poque de la rupture de la paix
d'Amiens, en reprsailles de la saisie des btiments franais,
beaucoup de membres des plus grandes familles d'Angleterre taient
dtenus  Verdun. M. Fox avait demand le renvoi sur parole de
plusieurs d'entre eux. Ses demandes avaient rencontr l'accueil le
plus empress, et, bien que n'osant pas insister sur toutes au mme
degr, il les et classes suivant l'intrt qu'elles lui inspiraient,
Napolon avait voulu les lui concder toutes, et les Anglais dsigns
par lui avaient t relchs sans aucune exception. En retour de ce
noble procd, M. Fox avait choisi, pour les rendre, les prisonniers
les plus distingus faits  la bataille de Trafalgar, l'infortun
Villeneuve, l'hroque commandant du _Redoutable_, le capitaine Lucas,
et beaucoup d'autres en nombre gal aux Anglais largis.

[En marge: Lord Yarmouth, l'un des prisonniers rendus, est envoy  M.
Fox pour suivre la ngociation commence.]

[En marge: Conditions communiques  lord Yarmouth comme
rciproquement acceptables.]

Parmi les prisonniers rendus  M. Fox, se trouvait l'un des seigneurs
d'Angleterre les plus riches et les plus spirituels, c'tait lord
Yarmouth, depuis marquis de Hartford, tory prononc, mais tory ami
intime de M. Fox, partisan dcid de la paix, qui lui permettait la
vie et les plaisirs du continent, dont il tait priv par la guerre.
Ce jeune seigneur, en relation avec la jeunesse la plus brillante de
Paris, dont il partageait la dissipation, tait fort connu de M. de
Talleyrand, qui aimait la noblesse anglaise, surtout celle qui avait
de l'esprit, de l'lgance et du dsordre. On lui indiqua lord
Yarmouth, comme li particulirement avec M. Fox, et comme trs-digne
de la confiance des deux gouvernements. Il le fit appeler, lui dclara
que l'Empereur dsirait sincrement la paix, qu'il fallait mettre de
ct l'appareil des formes diplomatiques, et s'entendre franchement
sur les conditions acceptables de part et d'autre; que ces conditions
ne pouvaient tre bien difficiles  trouver, puisqu'on ne voulait plus
disputer  l'Angleterre ce qu'elle avait conquis, c'est--dire Malte
et le Cap; que la question ds lors se rduisait  quelques les de
peu d'importance; que, pour ce qui regardait la France, elle se
prononait tout de suite clairement; elle voulait, outre son
territoire naturel, le Rhin et les Alpes, qu'on ne songeait plus  lui
contester, l'Italie entire, le royaume de Naples compris, et ses
alliances en Allemagne,  la condition de rendre leur indpendance 
la Suisse et  la Hollande, ds que la paix serait signe; que par
consquent il n'y avait pas d'obstacle srieux  une rconciliation
immdiate des deux pays, puisque de part et d'autre on devait tre
dispos  se concder les choses qui venaient d'tre nonces; que,
relativement  la difficult naissant de la forme de la ngociation,
collective ou spare, on ne tarderait pas  en trouver la solution,
grce au penchant que montrait la Russie  traiter directement avec la
France.

[En marge: Silence gard sur le Hanovre.]

Il y avait un objet capital sur lequel on ne s'expliqua point, mais
sur lequel on laissa entendre qu' la fin on dirait son secret, et
qu'on le dirait de manire  satisfaire la famille royale
d'Angleterre, c'tait le Hanovre.

[En marge: Raisons qui, dtachant Napolon de la Prusse, le disposent
 rendre le Hanovre  l'Angleterre.]

Napolon tait effectivement dcid  le restituer  Georges III, et
c'tait la conduite rcente de la Prusse qui avait provoqu chez lui
cette grave rsolution. Le langage hypocrite de cette cour dans ses
manifestes, tendant  la prsenter aux Hanovriens et aux Anglais comme
une puissance opprime,  laquelle on avait fait accepter un beau
royaume l'pe sur la gorge, l'avait transport de colre. Il avait
voulu  l'instant mme dchirer le trait du 15 fvrier, en forant
la Prusse  tout remettre sur l'ancien pied. Sans les rflexions que
le temps et M. de Talleyrand lui avaient inspires, il aurait fait un
clat. Une autre circonstance plus rcente avait contribu  le
dtacher entirement de la Prusse, c'tait la publication des
ngociations de 1805, due  lord Castlereagh et aux collgues sortants
de M. Pitt. Ceux-ci avaient tenu  venger la mmoire de leur illustre
chef, en montrant qu'il tait demeur tranger aux oprations
militaires, tandis qu'il avait eu la plus grande part  la formation
de la coalition de 1805, laquelle avait sauv l'Angleterre en amenant
la leve du camp de Boulogne. Mais pour dfendre la mmoire de leur
chef, ils avaient compromis la plupart des cours. M. Fox le leur avait
reproch du haut de la tribune avec une extrme vhmence, et leur
avait attribu l'altration de toutes les relations de l'Angleterre
avec les puissances europennes. Il n'y avait en effet qu'un cri
contre la diplomatie anglaise dans les cabinets, qui se voyaient
dnoncs  la France par cette publication imprudente. La conduite de
la Prusse avait reu en cette circonstance une clart fcheuse. Ses
hypocrites et rcentes dclarations  l'Angleterre au sujet du
Hanovre, les esprances qu'elle avait donnes  la coalition, avant et
aprs les vnements de Potsdam, tout tait divulgu. Napolon, sans
se plaindre, avait fait insrer ces documents au _Moniteur_, laissant
 chacun le soin de deviner ce qu'il en devait penser.

Mais l'opinion de Napolon tait forme sur la Prusse. Il ne croyait
plus qu'elle valt la peine d'une lutte prolonge avec l'Angleterre.
Il tait dcid  restituer le Hanovre  celle-ci, en offrant  la
Prusse l'une de ces deux choses, ou un quivalent du Hanovre pris en
Allemagne, ou la restitution de ce qu'on avait reu d'elle, Anspach,
Clves et Neufchtel. Le cabinet de Berlin recueillait l ce qu'il
avait sem, et ne rencontrait pas plus de fidlit qu'il n'en avait
montr. Encore Napolon ignorait-il la ngociation cache tablie avec
la Russie, par l'intermdiaire du duc de Brunswick et de M. de
Hardenberg.

Sans s'expliquer compltement, on laissa entendre  lord Yarmouth que
la paix ne tiendrait pas au Hanovre, et il partit, promettant de
revenir bientt avec le secret des intentions de M. Fox.

[En marge: Un accident imprvu change pour un moment l'aspect de la
situation.]

[En marge: Les bouches du Cattaro sont livres aux Russes, par une
infidlit des Autrichiens.]

Un vnement singulier, qui pour quelques jours donna  la situation
une forte apparence de guerre, contribua au contraire  faire tourner
les choses  la paix, en prcipitant les rsolutions du cabinet russe.
Les troupes franaises charges d'occuper la Dalmatie s'taient htes
de marcher vers les bouches du Cattaro, pour les garantir du danger
qui les menaait. Les Montngrins, dont l'vque et les principaux
chefs vivaient des largesses de la Russie, s'taient fort agits en
apprenant l'approche des Franais, et avaient appel l'amiral
Siniavin, celui qui avait transport de Corfou  Naples, de Naples 
Corfou, les Russes chargs d'envahir le midi de l'Italie. Cet amiral,
averti de l'occasion qui s'offrait d'enlever les bouches du Cattaro,
s'tait press d'embarquer quelques centaines de Russes, les avait
joints  une troupe de Montngrins, descendus de leurs montagnes, et
s'tait prsent devant les forts. Un officier autrichien qui les
occupait, et un commissaire charg par l'Autriche de les rendre aux
Franais, se dclarant contraints par une force suprieure, les
livrrent aux Russes. Cette allgation d'une force suprieure n'avait
rien de fond, car il se trouvait dans les forts de Cattaro deux
bataillons autrichiens trs-capables de les dfendre, mme contre une
arme rgulire qui aurait eu les moyens de sige dont les Russes
taient dpourvus. Cette perfidie tait surtout le fait du commissaire
autrichien, marquis de Ghisilieri, Italien trs-rus, blm depuis par
son gouvernement, et mis en jugement pour cet acte de dloyaut.

[En marge: Irritation de Napolon en apprenant l'abandon fait aux
Russes des bouches du Cattaro.]

[En marge: Napolon suspend l'vacuation de l'Autriche, et occupe de
nouveau la place de Braunau.]

Quand ce fait, transmis  Paris par courrier extraordinaire, fut connu
de Napolon, il en conut un vif dplaisir, car il tenait infiniment
aux bouches du Cattaro, moins  cause des avantages, d'ailleurs
trs-rels, de cette position maritime, qu' cause du voisinage de la
Turquie, sur laquelle les bouches du Cattaro lui fournissaient un
moyen de faire sentir son action, ou protectrice ou rpressive. Mais
il s'en prit exclusivement au cabinet de Vienne, car c'tait ce
cabinet qui devait lui remettre le territoire de la Dalmatie, et qui
en tait  son gard l'unique dbiteur. Le corps du marchal Soult
tait sur le point de repasser l'Inn et d'vacuer Braunau. Napolon
lui ordonna de s'arrter sur l'Inn, de rarmer Braunau, de s'y
tablir, et d'y crer une vritable place d'armes. En mme temps il
dclara  l'Autriche que les troupes franaises allaient rebrousser
chemin, que les prisonniers autrichiens, dj en marche pour rentrer
dans leur patrie, allaient tre retenus, et que s'il le fallait, les
choses seraient pousses jusqu' un renouvellement d'hostilits, 
moins qu'on ne lui donnt l'une des deux satisfactions suivantes: ou
la restitution immdiate des bouches du Cattaro, ou l'envoi d'une
force militaire autrichienne pour les reprendre sur les Russes
conjointement avec les Franais.

Cette seconde alternative n'tait pas celle qui lui convenait le
moins, car c'tait mettre l'Autriche aux prises avec la Russie.

Quand ces dclarations, faites avec le ton premptoire qui tait
ordinaire  Napolon, parvinrent  Vienne, elles y causrent une
vritable consternation. Le cabinet autrichien n'tait pour rien dans
cette infidlit d'un agent infrieur. Celui-ci avait agi sans ordre,
et en croyant plaire  son gouvernement par une perfidie envers les
Franais. Sur-le-champ on crivit de Vienne  Saint-Ptersbourg, pour
faire part  l'empereur Alexandre des nouveaux prils auxquels
l'Autriche se trouvait expose, et pour lui dclarer que, ne voulant 
aucun prix revoir les Franais  Vienne, on accepterait plutt la
douloureuse ncessit d'attaquer les Russes dans les forts de Cattaro.

[En marge: L'enlvement des bouches du Cattaro devient l'occasion
d'une ngociation entre la Russie et la France.]

[En marge: Mission de M. d'Oubril  Paris.]

L'amiral Siniavin, qui s'tait empar des bouches du Cattaro, avait
agi sans ordre, comme le marquis de Ghisilieri, qui les avait livres.
Alexandre tait fch de la position dans laquelle on avait plac son
alli l'empereur Franois; il tait fch de la position dans
laquelle on le plaait lui-mme, entre l'embarras de rendre et celui
de garder. Il tait toujours plus importun des instances de ses
jeunes amis, qui lui parlaient sans cesse de persvrance dans la
conduite; il tait inquiet des ngociations entames avec Napolon par
l'Angleterre, et, bien que celle-ci et enfin rompu le silence qu'elle
avait observ pendant la crise ministrielle, il se dfiait de ses
allis, il tait enclin  suivre l'exemple gnral, et  se rapprocher
de la France. En consquence, il saisit l'occasion mme des bouches du
Cattaro, qui semblait plutt une occasion de guerre que de paix, pour
entamer une ngociation pacifique. Il avait sous la main l'ancien
secrtaire de la lgation russe  Paris, M. d'Oubril, qui s'y tait
conduit  la satisfaction des deux gouvernements, et qui avait de plus
l'avantage de bien connatre la France. On le chargea de se
transporter  Vienne, et l de demander des passe-ports pour Paris. Le
prtexte ostensible devait tre de s'occuper des prisonniers russes,
mais la mission relle tait de traiter l'affaire des bouches du
Cattaro, et de la comprendre dans un rglement gnral de toutes les
questions qui avaient divis les deux empires. M. d'Oubril avait ordre
de retarder le plus longtemps qu'il le pourrait la restitution des
bouches du Cattaro, de les rendre toutefois s'il n'y avait pas moyen
d'empcher une reprise d'hostilits contre l'Autriche, et de mnager
surtout le rtablissement d'une paix honorable entre la Russie et la
France. On la trouverait honorable, lui disait-on, s'il y avait
quelque chose d'obtenu, n'importe quoi, pour les deux protgs
ordinaires du cabinet russe, les rois de Naples et de Pimont; car, du
reste, les deux empires n'avaient rien  se contester l'un  l'autre,
et ne se faisaient qu'une guerre d'influence. Avant de partir, M.
d'Oubril s'entretint avec l'empereur Alexandre, et il devint manifeste
pour lui que ce prince penchait visiblement vers la paix, beaucoup
plus que le ministre russe, qui d'ailleurs tait chancelant et
presque dmissionnaire. Il partit donc inclinant du ct o inclinait
son matre. Il emportait de doubles pouvoirs, les uns limits, les
autres complets, et embrassant toutes les questions qu'on pouvait
avoir  rsoudre. Il avait ordre de se concerter avec le ngociateur
anglais, relativement aux conditions de la paix, mais sans exiger une
ngociation collective, ce qui dcidait par le fait les difficults
souleves entre la France et l'Angleterre.

M. d'Oubril partit pour Vienne, et par sa prsence rendit le calme 
l'empereur Franois, qui craignait ou de revoir les Franais chez lui,
ou d'avoir  combattre les Russes. La seconde alternative l'effrayant
beaucoup moins que la premire, ce prince avait dirig un corps
autrichien vers les bouches du Cattaro, avec ordre de seconder au
besoin les troupes franaises. M. d'Oubril le rassura en lui montrant
ses pouvoirs, et fit demander des passe-ports par le comte de
Rasomousky, afin d'arriver le plus tt possible  Paris.

Napolon voulut qu'on rpondt sans retard, et favorablement,  la
demande de M, d'Oubril, mais en mme temps il eut soin de distinguer
l'affaire des bouches du Cattaro de celle du rtablissement de la
paix. L'affaire des bouches du Cattaro, suivant ce qui fut dit de sa
part, ne pouvait tre l'objet d'aucune ngociation, puisqu'il
s'agissait d'un engagement de l'Autriche rest sans excution, et 
l'gard duquel on n'avait rien  dmler avec la Russie. Quant au
rtablissement de la paix, on tait prt  couter avec la meilleure
volont les propositions de M. d'Oubril, car on souhaitait franchement
terminer une guerre sans but comme sans intrt pour les deux empires.
Les passe-ports de M. d'Oubril furent sur-le-champ expdis  Vienne.

[En marge: Magnifique situation de Napolon en 1806, matre de faire
la paix avec toutes les puissances.]

Napolon voyait donc l'Autriche puise par trois guerres, cherchant 
viter toute nouvelle hostilit contre la France; la Russie dgote
d'une lutte trop lgrement entreprise, et dcide  ne pas la
prolonger; l'Angleterre satisfaite de ses succs sur mer, ne croyant
pas qu'il valt la peine de s'exposer de nouveau  quelque expdition
formidable; la Prusse enfin, dconsidre, n'ayant plus aucune valeur
aux yeux de personne, et dans cet tat, le monde entier dsirant ou
conserver ou obtenir la paix,  des conditions, il est vrai, qui
n'taient pas encore clairement dfinies, mais qui laisseraient,
quelles qu'elles fussent, la France au rang de premire puissance de
l'univers.

Napolon jouissait vivement de cette situation, et n'avait nullement
envie de la compromettre, mme pour remporter de nouvelles victoires.
Mais il mditait de vastes projets, qu'il croyait pouvoir faire
dcouler naturellement et immdiatement du trait de Presbourg. Ces
projets lui semblaient si gnralement prvus, qu' la seule condition
de les accomplir tout de suite, il esprait les faire comprendre dans
la double paix qui se ngociait avec la Russie et avec l'Angleterre.
Alors son empire, tel qu'il l'avait conu dans sa vaste pense, se
trouverait constitu dfinitivement, et accept de l'Europe. Ces
rsultats obtenus, il regardait la paix comme l'achvement et la
ratification de son oeuvre, comme le prix d  ses travaux et  ceux
de son peuple, comme l'accomplissement de ses voeux les plus chers. Il
tait homme, enfin, ainsi qu'il l'avait dj fait dire  M. Fox, et il
tait loin d'tre insensible aux charmes du repos. Avec la puissante
mobilit de son me, il tait aussi dispos  goter les douceurs de
la paix et la gloire des arts utiles, qu' se transporter de nouveau
sur les champs de bataille, pour bivouaquer sur la neige, au milieu
des rangs de ses soldats.

[En marge: Retour de lord Yarmouth  Paris, porteur des conditions de
l'Angleterre.]

Lord Yarmouth tait revenu de Londres avec une lettre particulire de
M. Fox, attestant qu'il jouissait de toute la confiance de ce
ministre, et qu'on pouvait lui parler sans rserve. Cette lettre
ajoutait que lord Yarmouth recevrait des pouvoirs, ds qu'on aurait
l'esprance fonde de s'entendre. M. de Talleyrand l'avait alors
instruit des communications tablies avec la Russie, et lui avait
ainsi prouv l'inutilit de rclamer une ngociation collective,
lorsque la Russie se prtait elle-mme  une ngociation spare.
Quant  la prtention de l'Angleterre de n'tre pas exclue des
affaires du continent, M. de Talleyrand offrit  lord Yarmouth la
reconnaissance officielle d'_un droit gal, pour les deux puissances,
d'intervention et de garantie dans les affaires continentales et
maritimes_[15]. Ainsi la question de la ngociation spare semblait
n'en plus tre une, et les conditions de la paix ne paraissaient plus
elles-mmes prsenter de difficults insolubles. L'Angleterre voulait
conserver Malte et le Cap; elle laissait voir le dsir de garder nos
tablissements de l'Inde, tels que Chandernagor et Pondichry, les
les franaises de Tabago et de Sainte-Lucie, et surtout la colonie
hollandaise de Surinam, situe sur le continent amricain. Entre ces
diverses possessions il n'y avait de considrable que Surinam, car
Pondichry n'tait qu'un vain dbris de notre ancienne puissance dans
l'Inde; Tabago, Sainte-Lucie n'avaient pas assez de valeur pour
motiver un refus. Relativement  Surinam, l'Angleterre ne se montrait
pas absolue. Quant  nos conqutes continentales, bien autrement
importantes que ses conqutes maritimes, elle tait prte  nous les
concder toutes, sans excepter Gnes, Venise, la Dalmatie et Naples.
La Sicile seule paraissait faire difficult. Lord Yarmouth,
s'expliquant confidentiellement, disait qu'on tait fatigu de
protger ces Bourbons de Naples, cet imbcile roi, cette folle reine;
que nanmoins, si la Sicile leur restait de fait, puisque Joseph ne
l'avait pas encore conquise, on serait oblig de la demander pour
eux, mais que ce serait l une question qui dpendrait du rsultat des
oprations militaires actuellement entreprises. Dans le cas cependant
o la Sicile leur serait enleve, lord Yarmouth ajoutait qu'il
faudrait leur trouver une indemnit quelque part. Il tait
sous-entendu, que, pour prix de ces diverses concessions, le Hanovre
serait rendu  l'Angleterre. Mais, de part et d'autre, on rservait la
chose, sans l'noncer formellement.

[Note 15: Texte de la dpche.]

La Sicile tait donc la seule difficult srieuse, et encore la
conqute immdiate de l'le, sauf un ddommagement, quelque
insignifiant qu'il ft, pouvait tout arranger. Les passe-ports taient
envoys  M. d'Oubril; on ne savait pas quelles prtentions il
apportait, mais elles ne devaient pas tre sensiblement diffrentes
des prtentions anglaises.

[En marge: Napolon veut allonger la ngociation, afin d'avoir le
temps de mettre  excution divers projets qu'il a conus, et de les
imposer  l'Europe  titre de faits accomplis.]

Napolon voyait clairement, qu'en ne prcipitant pas les ngociations,
et en acclrant au contraire l'excution de ses projets, il
atteindrait son double but de constituer son empire comme il le
voulait, et d'en faire confirmer l'tablissement par la paix gnrale.

[En marge: Vaste systme de l'Empire franais, compos de royauts
vassales, de grands et petits duchs, etc.]

[En marge: Royaume d'Italie.]

[En marge: Royaume de Naples.]

[En marge: Royaume de Hollande.]

Ds l'origine, en prfrant le titre d'empereur  celui de roi, il
avait imagin un vaste systme d'empire, duquel relveraient des
royauts vassales,  l'imitation de l'empire germanique, empire si
affaibli qu'il n'existait plus que de nom, et qu'il faisait natre la
tentation de le remplacer en Europe. Les dernires victoires de
Napolon avaient exalt son imagination, et il ne rvait rien moins
que de relever l'empire d'Occident, d'en placer la couronne sur sa
tte, et de le rtablir ainsi au profit de la France. Les nouvelles
royauts vassales taient toutes trouves, et elles devaient tre
distribues entre les membres de la famille Bonaparte. Eugne de
Beauharnais, adopt comme fils, devenu poux d'une princesse de
Bavire, tait dj vice-roi d'Italie, et cette vice-royaut
comprenait la moiti la plus importante de la Pninsule italique,
puisqu'elle s'tendait de la Toscane aux Alpes Juliennes. Joseph,
frre an de Napolon, tait roi dsign de Naples. Il ne restait
qu' lui procurer la Sicile pour qu'il possdt l'un des plus beaux
royaumes de second ordre. La Hollande, qui se gouvernait assez
difficilement en rpublique, tait sous la dpendance absolue de
Napolon, et il croyait pouvoir la rattacher  son systme, en la
constituant en royaume sur la tte de son frre Louis. Cela faisait
trois royauts, celles d'Italie, de Naples, de Hollande,  placer sous
la suzerainet de son empire. Quelquefois, lorsqu'il tendait
davantage encore le rve de sa grandeur, il songeait  l'Espagne et au
Portugal, qui lui donnaient tous les jours des signes, l'Espagne,
d'une hostilit cache, le Portugal, d'une hostilit patente. Mais
ceci tait plac loin encore dans le vaste horizon de sa pense. Il
fallait que l'Europe l'obliget  quelque nouveau coup d'clat, comme
Austerlitz, pour se permettre l'expulsion complte de la maison de
Bourbon. Il est certain cependant que cette expulsion commenait 
devenir chez lui une ide systmatique. Depuis qu'il avait t amen
 proclamer la dchance des Bourbons de Naples; il considrait la
famille Bonaparte comme destine  remplacer la maison de Bourbon sur
tous les trnes du midi de l'Europe.

[En marge: Duch de Lucques.]

[En marge: Duch de Guastalla.]

[En marge: Principaut de Neufchtel.]

[En marge: Duch de Berg.]

Dans cette vaste hirarchie d'tats vassaux dpendant de l'Empire
franais, il voulait un second et un troisime rang, composs de
grands et petits duchs, sur le modle des fiefs de l'empire
germanique. Il avait dj constitu au profit de sa soeur ane le
duch de Lucques, qu'il se proposait d'agrandir en y ajoutant la
principaut de Massa, dtache du royaume d'Italie. Il projetait d'en
crer un autre, celui de Guastalla, en le dtachant aussi du royaume
d'Italie. Ces deux dmembrements taient fort insignifiants, en
comparaison de la magnifique adjonction des tats vnitiens. Napolon
venait d'obtenir de la Prusse Neufchtel, Anspach et les restes du
duch de Clves. Il avait donn Anspach  la Bavire pour se procurer
le duch de Berg, joli pays, plac  la droite du Rhin, au-dessous de
Cologne, et comprenant l'importante place de Wesel.--Strasbourg,
Mayence, Wesel, disait Napolon, sont _les trois brides_ du Rhin.--

[En marge: Duch de Parme et Plaisance.]

[En marge: Principauts de Bnvent et de Ponte-Corvo.]

Il avait encore, dans la haute Italie, Parme et Plaisance; dans le
royaume de Naples, Ponte-Corvo et Bnvent, fiefs rests litigieux
entre Naples et le Pape, qui en ce moment lui donnait les plus graves
sujets de mcontentement. Pie VII n'avait pas emport de Paris les
satisfactions auxquelles il s'tait attendu. Flatt des soins de
Napolon, il avait t du dans ses esprances d'un ddommagement
territorial. De plus l'invasion de toute l'Italie par les Franais,
maintenant qu'ils s'tendaient des Alpes Juliennes jusqu au dtroit de
Messine, lui avait paru complter la dpendance des tats romains. Il
en tait au dsespoir, et le montrait de toutes les manires. Il ne
voulait pas organiser l'glise d'Allemagne, qui restait sans prlats,
sans chapitres, depuis les scularisations. Il n'admettait aucun des
arrangements religieux adopts pour l'Italie.  l'occasion du mariage
que Jrme Bonaparte avait contract aux tats-Unis avec une
protestante, et que Napolon voulait faire casser, le Pape opposait
une rsistance peu sincre, mais opinitre, usant ainsi,  dfaut
d'armes temporelles, de ses armes spirituelles. Napolon lui avait
fait dire qu'il se tenait pour matre de l'Italie, Rome comprise, et
qu'il n'y souffrirait pas un ennemi cach; qu'il suivrait l'exemple de
ces princes qui, en restant fidles  l'glise, avaient su la dominer;
qu'il tait pour l'glise romaine un vrai Charlemagne, car il l'avait
rtablie, et qu'il prtendait tre trait comme tel. En attendant, il
exprimait son dplaisir en prenant Ponte-Corvo et Bnvent. C'tait le
dplorable commencement d'une msintelligence funeste,  laquelle
Napolon croyait alors pouvoir assigner les bornes qu'il lui plairait
de poser, dans l'intrt de la religion et de l'Empire.

[En marge: Autres petits duchs crs dans les tats vnitiens et le
royaume de Naples.]

Ainsi, outre plusieurs trnes  distribuer, il avait Lucques,
Guastalla, Bnvent, Ponte-Corvo, Plaisance, Parme, Neufchtel, Berg,
 partager entre ses soeurs et ses plus fidles serviteurs,  titre de
principauts ou de duchs. En donnant des royaumes comme Naples 
Joseph, des accroissements comme les tats vnitiens  Eugne, il
songeait  y crer encore une vingtaine de moindres duchs, destins
tant  ses gnraux qu' ses meilleurs serviteurs de l'ordre civil,
pour former un troisime rang dans sa hirarchie impriale, et pour
rcompenser d'une manire clatante ces hommes auxquels il devait le
trne, et auxquels la France devait sa grandeur.

Depuis qu'en plaant la couronne impriale sur sa tte, il s'tait
adjug  lui-mme le prix des exploits merveilleux accomplis par la
gnration prsente, il avait dchan les dsirs des compagnons de sa
gloire, et ils aspiraient aussi  obtenir le prix de leurs travaux.
Malheureusement ils n'imitaient plus la sobrit des gnraux de la
rpublique, et souvent ils prenaient ce qu'on ne se htait pas de leur
donner. On venait de commettre en Italie, et notamment dans les tats
vnitiens, des exactions fcheuses, que Napolon s'tait attach 
rprimer avec la dernire rigueur. Il avait, avec une vigilance
incroyable, recherch, dcouvert le secret de ces exactions, appel
devant lui ceux qui se les taient permises, arrach d'eux la
rvlation des valeurs dtournes, et exig la restitution immdiate
de ces valeurs, en commenant par le gnral en chef, qui avait t
oblig de verser une somme considrable dans la caisse de l'arme.

Mais il ne voulait pas imposer une intgrit rigoureuse  ses
gnraux, sans rcompenser leur hrosme.--Dites-leur, avait-il crit
 Eugne et  Joseph, auprs desquels taient alors employs plusieurs
des officiers dont il venait de redresser la conduite, dites-leur que
je leur donnerai  tous beaucoup plus qu'ils ne pourraient jamais
prendre eux-mmes; que ce qu'ils prendraient les couvrirait de honte,
que ce que je leur donnerai leur fera honneur, et sera le tmoignage
immortel de leur gloire; qu'en se payant de leurs mains ils vexeraient
mes peuples, rendraient la France l'objet des maldictions des
vaincus, et que ce que je leur donnerai au contraire, accumul par ma
prvoyance, ne sera une spoliation pour personne. Qu'ils attendent,
avait-il ajout, et ils seront riches, honors, sans avoir  rougir
d'aucune concussion.--

Des ides profondes se mlaient, comme on le voit,  ses conceptions
en apparence les plus vaines. Il tait donc rsolu  satisfaire chez
les gnraux le dsir des jouissances, mais  le diriger vers de
nobles rcompenses lgitimement acquises. Sous le Consulat, quand tout
avait encore la forme rpublicaine, il avait imagin la Lgion
d'honneur. Maintenant que tout prenait autour de lui la forme
monarchique, et qu'il grandissait  vue d'oeil, il voulait que chacun
grandt avec lui. Il mditait de crer des rois, des grands-ducs, des
ducs, des comtes, etc... M. de Talleyrand, prneur assidu des
crations de ce genre, avait, pendant la dernire campagne, travaill
beaucoup lui-mme  l'oeuvre de Napolon, et l'avait entretenu de ce
sujet autant que de l'arrangement de l'Europe, qu'il tait charg de
ngocier  Presbourg. Ils avaient  eux deux conu un vaste systme de
vassalit, comprenant des ducs, des grands-ducs, des rois, sous la
suzerainet de l'Empereur, et ayant non pas de vains titres, mais de
vritables principauts, soit en domaines territoriaux, soit en riches
revenus.

Les nouveaux rois devaient, pour plus de conformit avec l'empire
germanique, conserver, sur les trnes qu'ils allaient occuper, leur
qualit de grands dignitaires de l'Empire franais. Joseph devait
rester grand lecteur, Louis conntable, Eugne archichancelier
d'tat, Murat grand amiral, quand ils deviendraient rois ou
grands-ducs. Des dignitaires supplmentaires, tels qu'un
vice-conntable, un vice-grand lecteur, etc., pris parmi les
principaux personnages de l'tat, rempliraient leurs fonctions quand
ils seraient absents, et multiplieraient ainsi les charges 
distribuer. Les rois, rests dignitaires de l'Empire franais,
devaient rsider souvent en France, y avoir un tablissement royal au
Louvre, appropri  leur usage. Ils devaient former le conseil de la
famille impriale, y remplir certaines fonctions spciales pendant les
minorits, et mme lire l'Empereur, dans le cas o la ligne masculine
viendrait  s'teindre, ce qui arrive quelquefois chez les familles
rgnantes.

[En marge: Projet secret de rtablir l'empire d'Occident.]

L'assimilation avec l'empire germanique tait complte, et cet empire
tombant de toutes parts en ruine, expos mme  disparatre par un
simple effet de la volont de Napolon, l'Empire franais se trouvait
tout prt  le remplacer en Europe. L'empire des Francs pouvait
redevenir ce qu'il avait t sous Charlemagne, l'empire d'Occident, et
en prendre mme le titre. C'tait l le dernier voeu de cette
ambition immense, le seul qu'elle n'ait pas ralis, et celui pour
lequel elle a tourment le monde, pour lequel elle a pri peut-tre.
M. de Talleyrand, qui, tout en conseillant la paix, flattait
quelquefois les passions qui amenaient la guerre, prsentait souvent
cette ide  Napolon, sachant l'motion profonde qu'elle produisait
dans son me. Chaque fois qu'il lui en parlait, il voyait briller dans
ses yeux, tincelants de gnie, tous les feux de l'ambition. Saisi
cependant d'une sorte de pudeur, comme  la veille du jour o il prit
le pouvoir suprme, Napolon n'osait pas avouer toute l'tendue de ses
dsirs. L'archichancelier Cambacrs, avec lequel il s'ouvrait
davantage, parce qu'il tait plus assur d'une discrtion absolue,
avait eu la demi-confidence de ses voeux secrets, et s'tait gard de
les encourager, parce que chez lui le dvouement ne faisait jamais
taire la prudence. Mais il tait vident qu'au fate des grandeurs
humaines, arriv  ce point qu'Alexandre, Csar, Charlemagne, n'ont
pas dpass, l'me inquite et insatiable de Napolon souhaitait
encore quelque chose, et que c'tait ce titre d'empereur d'Occident,
qui depuis mille ans n'avait plus t port dans le monde.

Il existe entre les peuples du Midi et de l'Occident, chez les
Franais, les Italiens, les Espagnols, tous enfants de la civilisation
romaine, une certaine conformit de gnie, de moeurs, d'intrts,
quelquefois de territoire, qu'on ne retrouve plus au del de la
Manche, du Rhin et du cercle des Alpes, chez les Anglais et les
Allemands. Cette conformit est l'indication d'une alliance
naturelle, que la maison de Bourbon, en runissant sous son sceptre
royal Paris, Madrid, Naples, et quelquefois Milan, Parme, Florence,
avait en partie ralise. Si c'tait l ce que voulait Napolon; si,
matre de la France, de celle qui ne finit qu'aux bouches de la Meuse
et du Rhin, et au sommet des Alpes, si, matre de l'Italie entire,
pouvant le devenir bientt de l'Espagne, il ne voulait que
reconstituer cette alliance des peuples d'origine latine, en lui
donnant la forme symbolique, et sublime par les souvenirs, de l'empire
d'Occident, la nature des choses, quoique force, n'tait pas outrage
cependant. La famille Bonaparte remplaait la maison de Bourbon, pour
rgner d'une manire plus complte sur l'tendue des pays que cette
antique maison avait aspir  dominer, pour les rattacher par un
simple lien de suzerainet au chef de la famille, lien qui laissait 
chacune des nations mridionales son indpendance, en rendant plus
fort l'utile faisceau de leur alliance. Avec le gnie de Napolon, en
transportant dans la politique la prudence qu'il dployait  la
guerre, avec un trs-long rgne, cette conception n'tait peut-tre
pas impossible  raliser. Mais cette nature des choses qui se venge
toujours cruellement de ceux qui la mconnaissent, tait follement
violente, lorsque, dans son ambition, Napolon cessait de respecter
la limite du Rhin, lorsqu'il voulait runir des Germains  des
Gaulois, soumettre des peuples du Nord  des peuples du Midi, placer
des princes franais en Allemagne, malgr d'invincibles antipathies de
moeurs, et il faisait apparatre alors  tous les yeux le fantme de
cette monarchie universelle, que l'Europe redoute et dteste, qu'elle
a combattue, qu'elle fera bien de combattre sans cesse, mais qu'un
jour peut-tre elle subira de la main des peuples du Nord, aprs avoir
refus de la subir de la main des peuples d'Occident.

Un enchanement de faits imprvus, mme pour la vaste et prvoyante
ambition de Napolon, amenait en ce moment la dissolution de l'empire
germanique, et allait rendre vacant ce noble titre d'empereur
d'Allemagne, qui avait remplac sur la tte des successeurs de
Charlemagne le titre d'empereur d'Occident. C'tait un nouvel et fatal
encouragement pour les projets que Napolon nourrissait dans son
esprit, sans oser les produire encore.

En songeant, dans ses derniers traits avec l'Autriche,  rcompenser
ses trois allis de l'Allemagne mridionale, les princes de Bavire,
de Wurtemberg et de Baden, et  terminer tout sujet de collision entre
eux et le chef de l'empire, par la solution de certaines questions
restes indcises en 1803, Napolon avait prononc, sans qu'il s'en
doutt, la dissolution prochaine du vieil empire germanique.
Instrument providentiel, quelquefois involontaire, presque toujours
mconnu, de cette rvolution franaise, qui devait changer la face du
monde, il avait prpar  son insu l'une des plus grandes rformes
europennes.

On se souvient comment, en 1803, la France avait t appele  se
mler du gouvernement intrieur de l'Allemagne; comment les princes
qui avaient perdu tout ou partie de leurs tats par la cession de la
rive gauche du Rhin, avaient rsolu de se ddommager de leurs pertes
en scularisant les principauts ecclsiastiques. Ne pouvant se mettre
d'accord sur le partage de ces principauts, ils avaient appel
Napolon  leur secours, pour apporter dans ce partage l'quit et la
volont sans lesquelles il tait impossible. La Prusse et l'Autriche
avaient reu de sa propre main les biens de l'glise, avec un seul
dplaisir, celui de n'en pas obtenir davantage. La suppression des
principauts ecclsiastiques avait entran la modification des trois
collges composant la Dite. On s'tait entendu sur le collge des
lecteurs, mais point sur celui des princes, dans lequel l'Autriche
prtendait avoir un plus grand nombre de voix catholiques que celui
qui lui avait t accord. On s'tait entendu sur le collge des
villes, en rduisant leur nombre  six, et en dtruisant presque tout
 fait leur influence. On n'avait rien statu sur une nouvelle
organisation des cercles, chargs de maintenir le respect des lois
dans chaque grande province allemande; sur une nouvelle organisation
religieuse, devenue ncessaire depuis la suppression d'une foule de
siges, et indfiniment retarde par la mauvaise volont du Pape.
Enfin, on n'avait pas rsolu la grave question de la noblesse
immdiate, parce qu'elle intressait toute l'aristocratie allemande,
et surtout l'Autriche, qui avait dans les membres de cette noblesse
des vassaux dpendants de l'empire, indpendants des princes
territoriaux, et lui rendant une quantit de services dont le
recrutement, autoris dans leurs terres, n'tait pas le moindre.

[En marge: L'anarchie introduite de nouveau en Allemagne depuis le
trait de Presbourg.]

Les puissances mdiatrices, la France et la Russie, fatigues de cette
longue mdiation, attires ailleurs par d'autres vnements, avaient 
peine retir leur main, laissant l'Allemagne  moiti rforme, que
l'anarchie avait envahi cette malheureuse contre. L'Autriche, sous le
prtexte d'un prtendu droit d'pave, avait usurp les dpendances des
biens ecclsiastiques donns en indemnit, et avait priv les princes
indemniss d'une notable partie de ce qui leur tait d. Ces princes
de leur ct avaient voulu s'emparer des biens de la noblesse
immdiate, et avaient profit pour cela des incertitudes du dernier
recs.

La guerre de 1805 ayant ramen Napolon au del du Rhin, il avait
profit de l'occasion pour rsoudre au profit des princes ses allis
les questions restes indcises, et il avait ainsi cr dans les pays
de Bade, de Wurtemberg et de Bavire, une sorte de dissonance avec le
reste de l'Allemagne. Mais l'avidit de ces mmes allis avait fait
natre des difficults qui touchaient  l'Allemagne tout entire. Le
roi de Wurtemberg, ne gardant aucune mesure, avait usurp les terres
de la noblesse immdiate, tant celles qui avaient cette qualit que
celles qui ne l'avaient pas. Il s'tait arrog plus que les droits du
souverain territorial, et il avait saisi beaucoup de chteaux de la
noblesse, comme s'il en et t le vritable propritaire. Tous ces
droits d'origine fodale que l'Autriche avait voulu exercer en Souabe,
et dont la porte tait dangereusement arbitraire, il s'en tait
dclar le nouveau titulaire, en vertu de la possession de certains
chefs-lieux fodaux que le partage de la Souabe autrichienne lui avait
procurs, et il commenait  s'en servir avec plus de rigueur que la
chancellerie autrichienne elle-mme. Les maisons de Baden et de
Bavire, molestes par lui, et autorises par son exemple,
commettaient les mmes excs dans leur circonscription. Le mpris du
droit avait t pouss jusqu' pntrer dans les principauts
souveraines enclaves dans les territoires de ces trois princes, sous
prtexte d'y rechercher les domaines de la noblesse immdiate, qui ne
pouvaient dans aucun cas leur appartenir, car si ces domaines
appartenaient  d'autres qu'aux nobles immdiats eux-mmes, c'tait
tout au plus au prince souverain duquel ils relevaient immdiatement.

[En marge: Dsorganisation de la Dite, et abolition par le fait de
tout gouvernement fdral en Allemagne.]

Napolon avait charg M. Otto, son ministre  Munich, comme arbitre,
et Berthier comme chef de la force excutive, de rgler, entre Baden,
Wurtemberg et Bavire, toutes les contestations naissant du partage
des territoires autrichiens de la Souabe. Les difficults se
compliquant, Napolon leur avait adjoint le gnral Clarke pour les
aider  dbrouiller ce chaos. Les uns et les autres dsespraient d'en
venir  bout. Les princes violents s'taient d'abord prsents 
Ratisbonne, mais les ministres  la Dite, n'ayant ni courage ni
autorit depuis que l'Autriche ne leur en donnait plus, s'avouaient
impuissants en prsence du dsordre croissant de toutes parts.
L'Autriche elle-mme les avait presque rduits  cette impuissance,
dont ils se plaignaient, en refusant l'anne prcdente d'autoriser
toute dlibration srieuse, tant qu'on ne reconstituerait pas  son
gr le collge des princes, et qu'on n y ajouterait pas le nombre des
voix catholiques qu'elle rclamait. Et maintenant, dfinitivement
vaincue, proccupe uniquement de son salut, elle achevait d'anantir
la Dite, en lui laissant voir qu'il n'y avait plus  compter sur elle
pour aucun acte efficace. La Dite tait donc un corps dtruit,
recevant tout au plus les communications qu'on lui faisait, en
accusant  peine rception, mais ne dlibrant sur aucun sujet.

 cette vue, les petits princes souverains, les nobles immdiats
exposs  toutes sortes d'usurpations, les villes libres rduites de
six  cinq par le don d'Augsbourg  la Bavire, les princes
ecclsiastiques sculariss dont les pensions n'taient plus payes,
taient accourus  Munich pour invoquer auprs de MM. Otto, Berthier
et Clarke, la protection de la France. Ceux-ci, rvolts du spectacle
d'oppression dont ils taient tmoins, avaient d'abord form une
espce de congrs pour concilier tous les intrts, et empcher qu'
l'ombre de la protection de la France on ne commt des actes iniques.
M. Otto avait conu un projet d'arrangement que la France devait
soumettre aux principaux oppresseurs, les souverains de Bavire, de
Baden et de Wurtemberg. Mais il avait bientt reconnu qu'il ne faisait
pas moins qu'un nouveau plan de constitution germanique, et, de plus,
les agents du roi de Wurtemberg, quand il leur avait prsent ce plan,
s'taient vivement rcris, et avaient dclar que jamais leur matre
ne consentirait aux concessions proposes. On et dit que ce prince,
dont on venait de faire un roi, d'augmenter les tats, de doubler les
prrogatives souveraines, tait spoli par la France, parce qu'elle
lui demandait quelque respect des proprits, et quelques gards de
voisinage en faveur de ses voisins les plus faibles. N'y sachant plus
que faire, M. Otto avait tout envoy  Paris, et les rclamations, et
les rclamants, et les projets d'arrangement qu'il avait imagins dans
une intention de justice. Ce renvoi avait eu lieu  la fin de mars.

[En marge: Les princes allemands opprims ont de nouveau recours  la
France.]

Depuis cette poque, opprims et oppresseurs taient au pied du trne
de Napolon. Il devenait vident que le sceptre de Charlemagne avait
pass des Germains aux Francs.

C'est ce qu'avait dit, crit, sous toutes les formes, le prince
archichancelier, dernier lecteur ecclsiastique conserv par
Napolon, et transport, comme on s'en souvient, de Mayence 
Ratisbonne. Ce prince, dont nous avons trac ailleurs le caractre
aimable et mobile, les penchants somptueux, cherchant la force o elle
tait, ne cessait de supplier Napolon de prendre en main le sceptre
de la Germanie; et si quelqu'un avait fait retentir aux oreilles de
Napolon le dangereux nom de Charlemagne, c'tait certainement
lui.--Vous tes Charlemagne, lui disait-il, soyez donc le matre, le
rgulateur, le sauveur de l'Allemagne.--Si ce nom, qui n'tait pas
celui qui plaisait davantage  l'orgueil de Napolon, car il avait
dans Alexandre et Csar des mules plus dignes de son gnie, mais qui
plaisait particulirement  son ambition, parce qu'il tablissait
plus de rapports avec ses projets sur l'Europe; si ce nom se trouvait
toujours ml au sien, c'tait moins par son fait que par le fait de
tous ceux qui recouraient  son pouvoir protecteur. Quand l'glise
voulait quelque chose de lui, elle lui disait: Vous tes Charlemagne,
donnez-nous ce qu'il nous a donn.--Quand les princes allemands de
tous les tats taient opprims, ils lui disaient: Vous tes
Charlemagne, protgez-nous comme il l'aurait fait.--

On lui et donc inspir les ides que son ambition aurait tard 
concevoir, si elle avait t lente dans ses dsirs. Mais les besoins
des peuples et son ambition marchaient alors ensemble.

 toutes les poques, les princes de l'Allemagne, outre la
Confdration germanique, autorit lgale et reconnue par eux, avaient
form des ligues particulires, pour dfendre tels droits ou tels
intrts, qui taient communs  certains d'entre eux. Tout ce qui
restait de ces ligues s'adressait  Napolon, en le priant
d'intervenir  leur profit, tant comme auteur et garant de l'acte de
mdiation de 1803, que comme signataire et excuteur du trait de
Presbourg. Les uns lui proposaient de former de nouvelles ligues sous
sa protection, les autres de former une nouvelle confdration
germanique sous son sceptre imprial. Les princes dont les possessions
taient envahies, les nobles immdiats dont les terres taient
saisies, les villes libres menaces de suppression, proposaient des
plans diffrents, mais taient prts, moyennant protection,  se
runir au plan qui prvaudrait.

[En marge: Plan d'une nouvelle confdration germanique, imagine par
l'lecteur de Ratisbonne, prince archichancelier de l'empire.]

Le prince archichancelier, qui craignait que son lectorat
ecclsiastique, le dernier chapp au naufrage ne succombt dans cette
autre tempte, imagina un plan pour le sauver, ce fut de former une
nouvelle confdration germanique, appele  dlibrer sous sa
prsidence, et  comprendre tous les tats allemands, except la
Prusse et l'Autriche. Afin d'intresser Napolon  cette cration, il
inventa deux moyens. Le premier consistait  crer un lectorat
attach au duch de Berg, qu'on savait destin  Murat, et le second 
dsigner sur-le-champ un coadjuteur pour l'archevch de Ratisbonne,
et  le choisir dans la famille impriale. Ce coadjuteur tant
archevque dsign de Ratisbonne, archichancelier futur de la
confdration, devait placer la nouvelle dite sous la main de
Napolon. Le membre de la famille Bonaparte destin  ce rle de
coadjuteur tait tout indiqu par sa profession ecclsiastique,
c'tait le cardinal Fesch, archevque de Lyon, ambassadeur  Rome[16].

[Note 16: Nous citons le curieux document qui fut adress  Napolon.

                                            Ratisbonne, 19 avril 1806.

     Sire,

     Le gnie de Napolon ne se borne pas  crer le bonheur de la
     France; la Providence accorde l'homme suprieur  l'univers.
     L'estimable nation germanique gmit dans les malheurs de
     l'anarchie politique et religieuse: soyez, Sire, le rgnrateur
     de sa Constitution! Voici quelques voeux dicts par l'tat des
     choses. Que le duc de Clves devienne lecteur, qu'il obtienne
     l'octroi du Rhin sur toute la rive droite; que le cardinal Fesch
     soit mon coadjuteur; que les rentes assignes sur l'octroi 
     douze tats de l'empire soient fondes sur quelque autre base.
     Votre Majest Impriale et Royale jugera dans sa sublimit s'il
     est utile au bien gnral de raliser ces ides. Si quelque
     erreur idologique me trompe  cet gard, le coeur m'atteste au
     moins la puret de mes intentions.

     Je suis avec un attachement inviolable et le plus profond
     respect, Sire, de Votre Majest Impriale et Royale le
     trs-humble et tout dvou admirateur,

                                  CHARLES, _lecteur archichancelier_.


     La nation germanique a besoin que sa Constitution soit rgnre:
     la majeure partie de ses lois ne prsente que des mots vides de
     sens, depuis que les tribunaux, les cercles, la Dite de l'empire
     n'ont plus les moyens ncessaires pour soutenir les droits de
     proprit et de sret personnelle des individus qui composent la
     nation, et que ces institutions ne peuvent plus protger les
     opprims contre les attentats du pouvoir arbitraire et de la
     cupidit. Un tel tat est anarchique; les peuples supportent les
     charges de l'tat civil sans jouir de ses principaux avantages,
     position dsastreuse pour une nation foncirement estimable par
     sa loyaut, son industrie, son nergie primitive. La Constitution
     germanique ne peut tre rgnre que par un chef de l'empire
     d'un grand caractre, qui rende la vigueur aux lois en
     concentrant dans ses mains le pouvoir excutif. Les tats de
     l'empire n'en jouiront que d'autant mieux de leurs domaines,
     lorsque les voeux des peuples seront exposs et discuts  la
     Dite, les tribunaux mieux organiss, et la justice administre
     d'une manire plus efficace. Sa Majest l'empereur d'Autriche,
     Franois second, serait un particulier respectable par ses
     qualits personnelles, mais dans le fait le sceptre d'Allemagne
     lui chappe, parce qu'il a maintenant la majorit de la Dite
     contre lui; qu'il a manqu  sa capitulation en occupant la
     Bavire, en introduisant les Russes en Allemagne, en dmembrant
     des parties de l'empire pour payer des fautes commises dans les
     querelles particulires de sa maison. _Puisse-t-il tre empereur
     d'Orient pour rsister aux Russes, et que l'empire d'Occident
     renaisse en l'empereur Napolon, tel qu'il tait sous
     Charlemagne, compos de l'Italie, de la France et de
     l'Allemagne!_ Il ne parat pas impossible que les maux de
     l'anarchie fassent sentir la ncessit d'une telle rgnration 
     la majorit des lecteurs; c'est ainsi qu'ils choisirent Rodolphe
     de Habsbourg aprs les troubles du grand interrgne. Les moyens
     de l'archichancelier sont trs-borns; mais c'est au moins avec
     une intention pure qu'il compte sur les lumires de l'empereur
     Napolon, nommment dans les objets qui pourront agiter le midi
     de l'Allemagne plus particulirement dvou  ce monarque. La
     rgnration de la Constitution germanique a t de tout temps
     l'objet des voeux de l'lecteur archichancelier; il ne demande et
     n'accepterait rien pour lui-mme; il pense que si Sa Majest
     l'empereur Napolon pouvait se runir en personne chaque anne
     pour quelques semaines  Mayence ou ailleurs avec les princes qui
     lui sont attachs, les germes de la rgnration germanique se
     dvelopperaient bientt. M. d'Hdouville a inspir une parfaite
     confiance  l'lecteur archichancelier, qui sera charm s'il veut
     bien exposer ces ides dans toute leur puret  Sa Majest
     l'empereur des Franais et  son ministre M. de Talleyrand.

                                 CHARLES, _lecteur archichancelier_.]

[En marge: Sans consulter personne, le prince archichancelier,
archevque de Ratisbonne, choisit le cardinal Fesch pour son
coadjuteur.]

Sans attendre qu'un tel plan ft propos, discut et accueilli,
l'archichancelier, press de s'assurer la conservation de son sige,
par une adoption qui en rendt la destruction impossible,  moins que
Napolon ne voult porter atteinte aux intrts de sa famille, ce
qu'elle ne supportait pas aisment, et ce qu'il n'aimait pas  faire,
l'archichancelier, sans consulter personne, au grand tonnement de ses
co-tats, choisit le cardinal Fesch pour coadjuteur de l'archevch de
Ratisbonne, et crivit  Napolon une lettre officielle afin de lui
annoncer ce choix.

Napolon n'avait aucune raison d'aimer le cardinal Fesch, esprit vain
et opinitre, qui n'tait pas le moins tracassier de tous ses parents,
et il se souciait mdiocrement de le placer  la tte de l'empire
germanique. Toutefois il souffrit, sans s'expliquer, cette trange
dsignation. Elle tait un symptme frappant de cette disposition des
princes allemands opprims,  remettre en ses mains le nouveau sceptre
imprial.

[En marge: Napolon forme le projet d'une confdration du Rhin.]

Napolon ne voulait pas enlever directement ce sceptre au chef de la
maison d'Autriche. C'tait une entreprise qui lui semblait trop grande
pour le moment, bien qu'il y en et peu qui l'effrayassent depuis
Austerlitz. Mais il tait clair sur ce qu'il pouvait oser
actuellement en Allemagne, et fix sur ce qu'il convenait de faire.
Pour le prsent il voulait disloquer, affaiblir l'empire germanique,
de manire que l'Empire franais brillt seul en Occident. Ensuite il
voulait runir les princes de l'Allemagne mridionale, situs aux
bords du Rhin, en Franconie, en Souabe, en Bavire, et les former en
confdration sous son protectorat avou. Cette confdration
dclarerait ses liens dissous avec l'empire germanique. Quant aux
autres princes de l'Allemagne, ou ils resteraient dans l'ancienne
Confdration, sous l'autorit de l'Autriche, ou, ce qui tait plus
probable, ils en sortiraient, et se grouperaient  leur gr, les uns
autour de la Prusse, les autres autour de l'Autriche. Alors l'empire
franais, ayant sous sa suzerainet formelle l'Italie, Naples, la
Hollande, peut-tre un jour la Pninsule espagnole, sous son
protectorat le midi de l'Allemagne, comprendrait  peu prs les tats
qui avaient appartenu  Charlemagne, et tiendrait la place de l'empire
d'Occident. Lui donner ce titre n'tait plus qu'une affaire de mots,
grave pourtant,  cause des jalousies de l'Europe, mais ralisable un
jour de victoire ou de ngociation heureuse.

Pour accomplir un tel projet, on avait peu  faire, car la Bavire, le
Wurtemberg, Baden traitaient alors  Paris, afin d'arriver  une
rgularisation quelconque de leur situation, agrandie mais incertaine.
Tous les autres princes demandaient  tre compris, n'importe sous
quel titre, n'importe sous quelle condition, dans le nouveau systme
fdratif, qu'on prvoyait et qu'on dsirait comme invitable. Y tre
nomm, c'tait vivre; y tre omis, c'tait prir. Il n'tait donc pas
ncessaire de ngocier avec d'autres qu'avec les princes de Baden, de
Wurtemberg, de Bavire, et encore eut-on soin de ne les consulter que
dans une certaine mesure, et en excluant tous autres qu'eux de la
ngociation. On se proposait de prsenter le trait tout rdig  ceux
des princes qu'on voudrait conserver, et de les admettre  le signer
purement et simplement. La nouvelle confdration devait porter le
titre de Confdration du Rhin, et Napolon celui de Protecteur.

M. de Talleyrand fut charg, avec un premier commis fort habile, M. de
Labesnardire, de rdiger le projet de la nouvelle confdration, et
de le soumettre ensuite  l'Empereur[17].

[Note 17: C'est de M. de Labesnardire lui-mme, seul confident de
cette importante cration, que nous tenons tous ces dtails, appuys
en outre sur une foule de documents authentiques.]

Tel fut, comme on le voit, l'enchanement de faits qui, deux fois,
amena la France  se mler des affaires d'Allemagne. La premire fois,
le partage invitable des biens ecclsiastiques menaant l'Allemagne
d'un bouleversement, on vint demander  Napolon d'accomplir lui-mme
ce partage, et d'y ajouter les changements qui devaient en dcouler
dans la constitution germanique. La seconde fois, Napolon, appel des
bords de l'Ocan aux bords du Danube par l'irruption des Autrichiens
en Bavire, oblig de se crer des allis dans le midi de
l'Allemagne, de les rcompenser, de les agrandir, de les contenir en
mme temps quand ils voulaient abuser de son alliance, fut encore
oblig d'intervenir pour rgler la situation des princes allemands
qui, gographiquement, intressaient la France.

S'il eut dans tout ce qu'il fit en cette occasion une vue personnelle,
ce fut de rendre vacant un titre auguste par la dissolution de
l'empire germanique, et de ne plus laisser exister aux yeux des
peuples que l'Empire franais. Nanmoins les causes essentielles de
son intervention ne furent pas autres que les violences des forts, les
cris des faibles, et le double dsir, trs-avouable, de rprimer des
injustices commises sous son nom, et de rformer l'Allemagne d'une
manire conforme aux lumires de son bon sens, puisqu'enfin il ne
pouvait pas se dispenser d'y toucher.

Ce n'en fut pas moins une faute grave de la part de Napolon, que
cette intervention dans les affaires allemandes pousse au del de
certaines bornes. Vouloir exercer une influence prdominante au midi
de l'Europe, sur l'Italie, mme sur l'Espagne, tait dans le sens de
la politique franaise de tous les temps, et, quelque vaste que ft
cette ambition, d'clatantes victoires en pouvaient justifier la
grandeur. Mais vouloir tendre sa puissance au nord de l'Europe,
c'est--dire en Allemagne, c'tait pousser au dernier terme le
dsespoir secret de l'Autriche; c'tait donner  la Prusse un genre de
jalousies que la France ne lui avait pas encore inspires. C'tait
prendre pour son compte les difficults qui naissaient des divisions
de tous ces petits princes entre eux, passer pour appui et complice
des oppresseurs, quand on tait dfenseur des opprims, mettre contre
soi ceux qui n'taient pas favoriss, sans mettre pour soi ceux qui
l'taient, car ceux-ci s'exprimaient dj de manire  faire prvoir
qu'aprs s'tre enrichis par nous, ils seraient capables de se tourner
contre nous, afin d'acheter la conservation de ce qu'ils avaient
acquis. Et quant  l'assistance qu'on croyait trouver dans leurs
troupes, c'tait une dception dangereuse, car on serait induit 
considrer comme auxiliaires des soldats tout prts, dans l'occasion,
 devenir des tratres. Ce qui tait une faute plus grande encore,
c'tait de changer les vieilles combinaisons de l'Allemagne, qui
faisaient de la Prusse un ternel jaloux de l'Autriche, par consquent
un alli de la France, et de tous les princes d'Allemagne des rivaux
envieux les uns des autres, ds lors des clients de notre politique,
auprs de laquelle ils cherchaient un appui. Que la France ajoutt
quelque chose  l'influence de la Prusse, et retrancht quelque chose
 celle de l'Autriche, c'tait assez faire en un sicle, c'tait mme
tout ce qu'il fallait  l'Allemagne. Au del il n'y avait que des
bouleversements de la politique europenne, funestes plutt qu'utiles.
Si ces changements taient pousss jusqu' rendre la Prusse
toute-puissante, c'tait uniquement dplacer le danger, transporter 
Berlin l'ennemi que nous avions toujours eu  Vienne: s'ils l'taient
jusqu' dtruire la Prusse et l'Autriche, c'tait soulever l'Allemagne
entire; et quant aux petits tats, tout ce qui allait au del d'une
juste protection pour certains princes de second ordre, comme la
Bavire, Baden, le Wurtemberg, ordinairement allis de la France, tout
ce qui allait au del d'un prix raisonnable donn aprs la guerre 
leur alliance, tait une intervention dangereuse dans les affaires
d'autrui, une gratuite acceptation de difficults qui n'taient pas
les ntres, et, sous une violation apparente de l'indpendance
trangre, une insigne duperie. Il ne restait qu'une faute plus grande
 commettre, c'tait de fonder des royaumes franais en Allemagne.
Napolon n'en tait pas encore arriv  ce degr de puissance et
d'erreur. La vieille constitution germanique modifie par le recs de
1803, avec quelques solutions de plus, ngliges lors de ce recs,
avec les anciennes influences modifies seulement dans leur
proportion, voil ce qui convenait  la France,  l'Europe et 
l'Allemagne. Nous avons entrepris davantage, pour le bien de
l'Allemagne encore plus que pour le ntre; elle nous en a gard une
profonde rancune, et elle a attendu le moment de notre retraite pour
tirer par derrire sur nos soldats accabls par le nombre. Tel est le
prix des fautes!

Napolon, laissant MM. de Talleyrand et de Labesnardire rgler en
secret les dtails du nouveau plan de confdration germanique, avec
les ministres de Baden, de Wurtemberg et de Bavire, avait commenc
par procder  l'excution de son plan gnral, surtout relativement 
l'Italie et  la Hollande, afin que les ngociateurs anglais et
russes, traitant chacun de leur ct, trouvassent des rsolutions
consommes et irrvocables  l'gard des nouvelles royauts qu'il
voulait crer.

[En marge: Rapports personnels de Napolon avec sa famille.]

La couronne de Naples avait t destine  Joseph, celle de Hollande 
Louis. L'institution de ces royauts tait tout  la fois pour
Napolon un calcul politique et une satisfaction de coeur. Il n'tait
pas seulement grand, il tait bon, et sensible aux affections du sang,
quelquefois jusqu' la faiblesse. Il ne recueillait pas toujours le
prix de ses excellents sentiments, car il n'est rien de plus exigeant
qu'une famille parvenue. Il n'y avait pas un seul de ses parents qui,
tout en reconnaissant que c'tait le vainqueur de Rivoli, des
Pyramides et d'Austerlitz qui avait fond la grandeur des Bonaparte,
ne crt cependant y tre pour quelque chose, et ne se regardt comme
trait d'une manire injuste, dure, ou disproportionne avec ses
mrites. Sa mre, rptant sans cesse qu'elle lui avait donn le jour,
se plaignait de n'tre pas entoure d'assez d'hommages et de respects;
et c'tait pourtant des femmes de cette famille la plus modeste, la
moins enivre. Lucien Bonaparte avait mis, disait-il, la couronne sur
la tte de son frre, car seul il n'avait pas t branl au 18
brumaire, et pour prix de ce service il vivait dans l'exil. Joseph, le
plus doux de tous, le plus sens, disait  son tour qu'il tait
l'an, et qu'on manquait envers lui de la dfrence due  ce titre.
Il n'tait pas sans une certaine disposition  croire que les traits
de Lunville, d'Amiens, du Concordat, que Napolon l'avait
complaisamment charg de signer, au dtriment de M. de Talleyrand,
taient l'ouvrage de son habilet personnelle, autant que des hauts
faits de son frre. Louis, malade, dfiant, rempli d'orgueil,
affectant la vertu, et ayant de l'honntet, se prtendait sacrifi 
un office infme, celui de couvrir, en l'pousant, les faiblesses
d'Hortense de Beauharnais pour Napolon, calomnie odieuse, invente
par les migrs, colporte en mille pamphlets, et dont Louis avait le
tort de se montrer proccup, au point de faire supposer que lui-mme
y ajoutait foi. Chacun d'eux se croyait donc victime en quelque chose,
et mal pay de la part qu'il avait prise  la grandeur de son frre.
Les soeurs de Napolon, n'osant avoir de telles prtentions,
s'agitaient autour de lui, et troublaient de leurs rivalits,
quelquefois de leur mcontentement, son me en proie  tant d'autres
soucis. Caroline sollicitait sans cesse pour Murat, lequel, tout lger
qu'il tait, payait du moins les bienfaits de son beau-frre d'un
dvouement qui ne permettait pas d'augurer alors sa conduite
postrieure, bien, il est vrai, qu'on doive tout attendre de la
lgret. lisa, l'ane, transporte  Lucques, o elle recherchait
la gloire personnelle de bien conduire un petit tat, et qui, en
effet, le conduisait parfaitement, dsirait l'augmentation de son
duch.

Dans toute cette parent, Jrme, comme le plus jeune, Pauline, comme
la plus dissipe, taient exempts de ces exigences, de ces rancunes,
de ces jalousies, qui troublaient l'intrieur de la famille impriale.
Jrme, dont la jeunesse peu rgulire avait provoqu souvent la
svrit de Napolon, voyait en lui un pre plutt qu'un frre, et
recevait ses bienfaits le coeur plein d'une reconnaissance sans
mlange. Pauline, livre  ses plaisirs comme une princesse de la
famille des Csars, belle comme une Vnus antique, ne cherchait dans
la grandeur de son frre que des moyens de satisfaire ses gots
drgls, ne voulait pas de plus hauts titres que ceux des Borghse,
dont elle portait le nom, tait dispose  prfrer la fortune, source
de jouissances,  la grandeur, satisfaction de l'orgueil. Elle aimait
tellement son frre, que lorsqu'il tait  la guerre,
l'archichancelier Cambacrs, charg de gouverner la famille rgnante
et l'tat, tait oblig d'envoyer  cette princesse les nouvelles 
l'instant mme o il les recevait, car le moindre retard la jetait
dans des souffrances cruelles.

[Illustration: LA PRINCESSE PAULINE BORGHSE.]

C'est la crainte de se voir prfrer les enfants de la famille
Beauharnais qui avait pouss les Bonaparte  se faire ennemis de
Josphine. Ils ne mnageaient pas mme en cela le coeur de Napolon,
et le tourmentaient de cent manires. La grandeur prcoce d'Eugne,
devenu vice-roi et hritier dsign du beau royaume d'Italie, les
offusquait singulirement, et cependant on avait offert cette couronne
 Joseph, qui ne l'avait pas voulue, parce qu'elle le plaait trop
immdiatement sous le pouvoir de l'empereur des Franais. Il voulait
rgner, disait-il, d'une manire indpendante. On verra plus tard ce
que le got d'indpendance, commun  tous les membres de la famille
impriale, combin avec les tendances des peuples sur lesquels ils
taient appels  rgner, devait apporter de difficults au
gouvernement de Napolon, et de nouvelles causes de malheur  nos
malheurs.

[En marge: La couronne de Naples donne  Joseph Bonaparte.]

C'est entre tous les membres de cette famille qu'il fallait distribuer
les royaumes et les duchs de nouvelle cration. La couronne de Naples
assurait  Joseph une situation assez notoirement indpendante, et
tait d'ailleurs assez belle pour tre accepte. On prouve quelque
surprise d'avoir  employer de telles paroles, pour caractriser les
sentiments avec lesquels taient reus ces beaux royaumes, par des
princes ns si loin du trne, et si loin mme de cette grandeur que
les particuliers doivent quelquefois  la naissance ou  la fortune.
Mais c'est l'une des singularits du spectacle fantastique donn par
la rvolution franaise, et par l'homme extraordinaire qu'elle avait
mis  sa tte, que ces refus, ces hsitations, presque ces ddains de
la satit anticipe, tmoigns en prsence des plus belles couronnes,
par des personnages qui, dans leur jeunesse, ne devaient gure
s'attendre  les porter. Napolon, qui avait vu Joseph ddaigner
tantt la prsidence du Snat, tantt la vice-royaut d'Italie,
n'tait pas sr qu'il acceptt le trne de Naples, et ne lui avait
confr d'abord que le titre de son lieutenant[18]. S'tant assur
depuis de son acceptation, il avait consign son nom sur les dcrets
destins  tre prsents au Snat.

[Note 18: Nous citons les lettres suivantes, qui montrent comment
Napolon donnait les couronnes et comment on les recevait.

     Au ministre de la guerre.

                                               Munich, 5 janvier 1806.

     Expdiez le gnral Berthier, votre frre, avec le dcret qui
     nomme le prince Joseph commandant de l'arme de Naples. Il
     gardera le plus profond secret, et ce ne sera que lorsque le
     prince arrivera qu'il lui remettra le dcret. Je dis qu'il doit
     garder le plus profond secret, parce que je ne suis pas sr que
     le prince Joseph y aille, et, sous ce point, il ne faut pas que
     rien soit connu.


     Au prince Joseph.

                                       Stuttgard, le 19 janvier 1806.

     Mon intention est que dans les premiers jours de fvrier vous
     entriez dans le royaume de Naples, et que je sois instruit dans
     le courant de fvrier que mes aigles flottent sur cette capitale.
     Vous ne ferez aucune suspension d'armes ni capitulation. Mon
     intention est que les Bourbons aient cess de rgner  Naples, et
     je veux sur ce trne asseoir un prince de ma maison, vous
     d'abord, si cela vous convient, un autre si cela ne vous convient
     point.

     Je vous ritre de ne point diviser vos forces; que toute votre
     arme passe l'Apennin, et que vos trois corps d'arme soient
     dirigs droit sur Naples, de manire  se runir en un jour sur
     un mme champ de bataille.

     Laissez un gnral, des dpts, des approvisionnements et
     quelques canonniers  Ancne pour dfendre la place. Naples pris,
     les extrmits tomberont d'elles-mmes, tout ce qui sera dans les
     Abbruzzes sera pris  revers, et vous enverrez une division 
     Tarente, et une du ct de la Sicile pour achever la conqute du
     royaume.

     Mon intention est de laisser sous vos ordres dans le royaume de
     Naples pendant l'anne, jusqu' ce que j'aie fait de nouvelles
     dispositions, 14 rgiments d'infanterie franaise, complts au
     grand complet de guerre, et 12 de cavalerie franaise aussi au
     grand complet.

     Le pays doit vous fournir les vivres, l'habillement, les
     remontes, et tout ce qui est ncessaire, de manire qu'il ne m'en
     cote pas un sou. Mes troupes du royaume d'Italie n'y resteront
     qu'autant de temps que vous le jugerez ncessaire, aprs quoi
     elles retourneront chez elles.

     Vous lverez une lgion napolitaine o vous ne laisserez entrer
     que des officiers et soldats napolitains, des gens du pays qui
     voudront s'attacher  ma cause.]

[En marge: La couronne de Hollande donne  Louis Bonaparte.]

Quant  la Hollande, il avait dsign Louis, qui a racont depuis 
l'Europe, dans un livre accusateur contre son frre,  quel point il
avait t offens d'tre peu consult dans cette disposition. En
effet, Napolon, sans s'occuper de Louis, dont la volont ne lui
semblait pas tre un obstacle  prvoir et  vaincre, avait mand
quelques-uns des principaux citoyens de la Hollande, notamment
l'amiral Verhuel, le vaillant et habile commandant de la flottille,
pour disposer la Hollande  renoncer enfin  son antique gouvernement
rpublicain, et  se constituer en monarchie. C'est un autre trait du
tableau que nous retraons ici, que cette rvolution franaise, ayant
commenc par vouloir convertir tous les trnes en rpubliques, et
s'appliquant maintenant  convertir les rpubliques les plus
anciennes en monarchies. Les rpubliques de Venise et de Gnes
devenues provinces de divers royaumes, les villes libres d'Allemagne
absorbes dans diverses principauts, avaient dj signal cette
singulire tendance. La royaut de Hollande en tait le dernier et le
plus clatant phnomne. La Hollande, aprs s'tre jete dans les bras
de la France pour chapper aux stathouders, tait mcontente de se
voir condamne  une guerre ternelle, et manquait de reconnaissance
envers Napolon, qui avait fait  Amiens, et qui renouvelait chaque
jour les plus grands efforts, pour lui assurer la restitution de ses
colonies. Les Hollandais,  moiti Anglais par la religion, les
moeurs, l'esprit mercantile, quoique ennemis de l'Angleterre par suite
de leurs intrts maritimes, n'avaient aucune sympathie pour le
gouvernement de Napolon, et pour sa grandeur exclusivement
continentale. La moindre victoire sur mer les aurait bien plutt
sduits que la plus clatante victoire sur terre. Ils montraient assez
de ddain pour le gouvernement semi-monarchique d'un grand
pensionnaire, que Napolon les avait induits  se donner, lorsqu'il
instituait une sorte de premier consul dans tous les pays soumis 
l'influence de la France. Ce grand pensionnaire, qui tait M. de
Schimmelpenninck, bon citoyen et homme honorable, n'tait  leurs yeux
qu'un prfet franais charg de commettre des exactions, parce qu'il
demandait des impts et des emprunts, afin de suffire aux dpenses de
l'tat de guerre. Le peu de got inspir par ce gouvernement d'un
grand pensionnaire, tait la seule facilit que prsentt la situation
de la Hollande pour lui faire accepter un roi. Bien qu'atteints de
cette fatigue qui,  la fin des rvolutions, rend indiffrent  tout,
les Hollandais prouvaient un sentiment pnible en se voyant enlever
leur tat rpublicain. Cependant, l'assurance qu'on leur laisserait
leurs lois, surtout leurs lois municipales, le bien qu'on leur disait
de Louis Bonaparte, de la rgularit de ses moeurs, de son penchant 
l'conomie, de l'indpendance de son caractre, et enfin la
rsignation ordinaire aux choses longtemps prvues, dcidrent les
principaux reprsentants de la Hollande  se prter  l'institution
d'une royaut. Un trait dut convertir en une alliance d'tat  tat,
la nouvelle situation de la Hollande par rapport  la France.

[En marge: Adjonction des tats vnitiens au royaume d'Italie.]

Les provinces vnitiennes, que Napolon n'avait pas runies
immdiatement au royaume d'Italie, pour tre plus libre d'en tudier
les ressources, et de les employer suivant ses desseins, les provinces
vnitiennes, la Dalmatie comprise, furent adjointes au royaume
d'Italie, sous la condition de cder le pays de Massa  la princesse
lisa, pour en accrotre le duch de Lucques, et le duch de Guastalla
 la princesse Pauline Borghse, qui n'avait encore rien reu de la
munificence de son frre. Celle-ci ne voulut pas garder son duch, et
le revendit au royaume d'Italie pour quelques millions.

[En marge: Occasion manque de ramener le Pape par une meilleure
distribution des nouveaux tats d'Italie.]

C'tait le cas, peut-tre, de songer au Pape et  la cause relle de
ses mcontentements. Dans un moment o l'Italie tait le gteau des
rois partag avec le tranchant du sabre, c'tait chose aise que de
rserver la part de Saint-Pierre, et d'essayer de ramener par quelques
avantages temporels cette puissance spirituelle, avec qui les dmls
sont fcheux, mme dans nos temps de foi douteuse, et qu'il faut bien
plus redouter quand elle est opprime que lorsqu'elle opprime. Ces
nouveaux monarques auraient d tre encore fort heureux de recevoir
leurs tats mme avec une province de moins, et Pie VII, ddommag,
aurait t port  souffrir avec plus de patience que la puissance
franaise l'investt compltement, comme elle le faisait depuis
l'tablissement de Joseph  Naples. Dans tous les cas, Napolon avait
encore Parme et Plaisance  donner, et il n'en pouvait pas faire un
meilleur usage que de les employer  consoler la cour de Rome. Mais
Napolon commenait  s'inquiter beaucoup moins des rsistances
physiques ou morales, depuis Austerlitz. Il tait extrmement
mcontent du Pape, de ses menes hostiles contre le nouveau roi de
Naples, et il se sentait plus dispos  rduire qu' augmenter le
patrimoine de Saint-Pierre. D'ailleurs il rservait Parme et Plaisance
pour un emploi qui avait aussi son mrite; il songeait  en faire
l'indemnit de quelques-uns des princes protgs de la Russie ou de
l'Angleterre, tels que les souverains de Naples et de Pimont, vieux
rois dtrns, auxquels il voulait jeter quelques miettes du riche
festin autour duquel taient assis les nouveaux rois. Cette pense
tait bonne assurment, mais restait la faute de laisser le Pape
mcontent, prt  en venir  des clats, et qu'il et t facile de
satisfaire sans un grand dommage pour les royaumes rcemment
institus.

[En marge: Murat cr grand-duc de Berg.]

Il fallait pourvoir Murat, poux de Caroline Bonaparte, et ayant du
moins mrit  la guerre ce qu'on allait faire pour lui  raison de la
parent. Mais lui aussi avait ses exigences, qui taient plutt celles
de sa femme que les siennes. Napolon avait song  leur donner la
principaut de Neufchtel, que ni le mari ni la femme n'avaient
voulue. L'archichancelier Cambacrs, qui s'interposait ordinairement
entre Napolon et sa famille, avec cette patience conciliante qui
apaise les irritations rciproques, qui coute tout, et ne rpte que
ce qui est bon  redire, l'archichancelier Cambacrs eut la
confidence de leur vif dplaisir. Ils se trouvaient traits avec une
ingalit blessante. Napolon alors songea pour eux au duch de Berg,
cd  la France par la Bavire en change d'Anspach, accru encore
des restes du duch de Clves, beau pays, heureusement situ  la
droite du Rhin, contenant 320 mille habitants, produisant, tous frais
d'administration pays, 400 mille florins de revenu, permettant
d'entretenir deux rgiments, et pouvant procurer  son possesseur une
certaine importance dans la nouvelle confdration germanique. La
fertile imagination de Murat et de sa femme ne manqua pas
effectivement de rver un rle fort considrable, dcor
extrieurement de quelque grand titre renouvel du Saint-Empire.

La famille rgnante tait pourvue. Mais les frres et les soeurs de
Napolon n'taient pas tout ce qu'il aimait. Restaient ses compagnons
d'armes et les collaborateurs de ses travaux civils. Sa bienveillance
naturelle, d'accord ici avec sa politique, se plaisait  payer le sang
des uns, les veilles des autres. Il voulait qu'ils fussent braves,
laborieux et probes, et, pour cela, il pensait qu'il fallait les bien
rcompenser. Voir le sourire sur le visage de ses serviteurs, le
sourire non de la reconnaissance, sur laquelle il comptait peu en
gnral, mais du contentement, tait l'une des plus vives jouissances
de son noble coeur.

Il consulta l'archichancelier Cambacrs sur la distribution des
nouvelles faveurs, et celui-ci, voyant que, quelque grand que ft le
butin  partager, l'tendue des services et des ambitions tait plus
grande encore, devina l'embarras de Napolon, et commena par faire
cesser cet embarras pour ce qui le concernait. Il pria Napolon de ne
pas songer  lui pour les nouveaux duchs. Nul homme ne savait aussi
bien que, lorsqu'on est arriv  un certain degr de fortune,
conserver vaut mieux qu'acqurir, et un empire dont il aurait dirig
la politique, dont Napolon aurait dirig l'administration et les
armes, serait rest le plus grand de tous, aprs l'tre devenu.
L'archichancelier ne voulait qu'une chose, c'tait garder sa grandeur
actuelle, et la certitude de la garder lui paraissait prfrable aux
plus beaux duchs. Il s'tait procur cette certitude dans l'occasion
que voici. Un moment, il avait craint, en voyant Napolon exiger que
les nouveaux rois conservassent leurs dignits franaises, que son
intention ne ft d'avoir exclusivement des rois pour dignitaires de
l'Empire, et que les titres d'archichancelier dont il tait pourvu,
d'architrsorier dont jouissait le prince Lebrun, ne passassent
bientt  l'un des monarques nouvellement crs ou  crer. Voulant
connatre,  ce sujet, la pense de Napolon, il lui dit: Quand vous
aurez un roi tout prt pour recevoir le titre d'archichancelier, vous
me prviendrez, et je donnerai ma dmission.--Soyez tranquille, lui
rpondit Napolon, il me faut un homme de loi pour cette charge, et
vous la garderez.--En effet, au milieu des ttes couronnes qui
composaient autrefois l'empire germanique, il y avait eu trois places
pour de simples prlats, les lecteurs de Mayence, de Trves et de
Cologne. De mme, au milieu de ces rois, dignitaires de son empire, il
plaisait  Napolon de rserver une place pour le premier, le plus
grave magistrat de son temps, appel  faire entrer dans ses conseils
la sagesse qui pouvait n'y pas toujours entrer avec des rois.

[En marge: Berthier cr prince de Neufchtel.]

Il n'en fallait pas davantage pour contenter pleinement le prudent
archichancelier. Ds lors ne dsirant, ne demandant rien pour lui, il
aida trs-utilement Napolon dans la difficile rpartition qu'il avait
 faire. Ils furent tous deux d'accord sur le premier personnage 
rcompenser grandement, c'tait Berthier, le plus appliqu, le plus
exact, le plus clair peut-tre des lieutenants de Napolon, celui
qui tait toujours auprs de lui sous les boulets, et qui supportait
sans aucune apparence de dplaisir une vie dont les prils n'taient
pas au-dessus de son grand courage, mais dont les fatigues
commenaient  n'tre plus dans ses gots. Napolon prouva une
vritable satisfaction  pouvoir le payer de ses services. Il lui
accorda la principaut de Neufchtel, qui le constituait prince
souverain.

[En marge: M. de Talleyrand cr prince de Bnvent.]

Il y avait un de ses serviteurs qui occupait en Europe un rang plus
lev qu'aucun autre, M. de Talleyrand, qui le servait beaucoup plus
encore par son art de traiter avec les ministres trangers et
l'lgance de ses moeurs que par ses lumires dans le conseil, o il
avait cependant le mrite d'opiner toujours pour la politique modre.
Napolon ne l'aimait pas et s'en dfiait; mais il lui tait pnible de
le voir mcontent, et M. de Talleyrand l'tait depuis qu'on ne l'avait
pas compris au nombre des grands dignitaires. Napolon, pour le
ddommager, lui confra la belle principaut de Bnvent, l'une des
deux qui venaient d'tre enleves au Pape, comme enclaves du royaume
de Naples.

[En marge: Bernadotte cr prince de Ponte-Corvo.]

Napolon avait encore celle de Ponte-Corvo, enclave aussi dans le
royaume de Naples, et comme la prcdente enleve au Pape. Il voulut
la donner  un personnage qui n'avait rendu aucun service
considrable, qui avait la trahison dans le coeur, mais qui tait
beau-frre de Joseph, c'tait le marchal Bernadotte. Napolon eut
besoin de se faire violence pour accorder cette dignit. Il s'y dcida
par convenance, par esprit de famille, par oubli des injures.

[En marge: Cration des duchs de Dalmatie, d'Istrie, de Frioul, de
Cadore, de Bellune, de Congliano, de Trvise, de Feltre, de Bassano,
de Vicence, de Padoue, de Rovigo, de Gate, d'Otrante, de Tarente, de
Reggio, de Massa, de Plaisance, etc.]

[En marge: Grandes ressources rserves pour procurer des dotations 
tous les grades, et  tous les services, tant civils que militaires.]

C'et t bien peu que de rcompenser ces trois ou quatre serviteurs,
si Napolon n'avait pas song aux autres, plus nombreux et bien plus
mritants, Berthier except, qu'il avait autour de lui, et qui
attendaient leur part des fruits de la victoire. Il pourvut  ce qui
les concernait au moyen d'une institution fort adroitement conue. En
donnant des royaumes, il les concda aux nouveaux rois  une
condition, c'tait d'y instituer des duchs, richement rtribus, et
de lui livrer une certaine part des domaines nationaux. Ainsi en
ajoutant les tats vnitiens au royaume d'Italie, il rserva la
cration de douze duchs sous les titres suivants: duchs de Dalmatie,
d'Istrie, de Frioul, de Cadore, de Bellune, de Congliano, de Trvise,
de Feltre, de Bassano, de Vicence, de Padoue, de Rovigo. Ces duchs ne
confraient aucun pouvoir, mais ils assuraient une dotation annuelle,
qui devait tre prise sur le quinzime rserv des revenus du pays. Il
donna le royaume de Naples  Joseph,  condition d'y rserver six
fiefs, dont faisaient partie les deux principauts dj cites de
Bnvent et de Ponte-Corvo, et que compltaient les quatre duchs de
Gate, d'Otrante, de Tarente, de Reggio. En ajoutant  la principaut
de Lucques celle de Massa, Napolon stipula la cration du duch de
Massa. Il en institua trois autres dans les pays de Parme et de
Plaisance. L'un des trois fut accord  l'architrsorier Lebrun. Parmi
tous ces titres que nous venons de citer, on voit figurer ceux qui
furent ports bientt par les plus illustres serviteurs de l'Empire,
et qui le sont aujourd'hui par leurs enfants, dernier et vivant
tmoignage de nos grandeurs passes. Tous ces duchs taient institus
aux mmes conditions que les douze qui avaient t crs dans l'tat
vnitien, sans aucun pouvoir, mais avec une part dans le quinzime des
revenus. Napolon voulut qu'il y et des rcompenses pour chaque
grade, et il se fit attribuer, dans chacun de ces pays, des biens
nationaux et des rentes, afin de crer des dotations. Ainsi il
s'assura 30 millions de biens nationaux dans l'tat de Venise, et une
inscription de rente de douze cent mille francs sur le grand livre du
royaume d'Italie. Il se rserva, dans le mme but, les biens nationaux
de Parme et de Plaisance, une rente d'un million sur le royaume de
Naples, quatre millions de biens nationaux dans la principaut de
Lucques et de Massa. Le tout formait 22 duchs, 34 millions de biens
nationaux, 2,400,000 francs de rentes, et joint au trsor de l'arme
qu'une premire contribution de guerre avait dj lev  70 millions,
et que de nouvelles victoires allaient grossir indfiniment, devait
servir  distribuer des dotations  tous les grades, depuis le soldat
jusqu'au marchal. Les fonctionnaires civils devaient avoir leur part
de ces dotations. Napolon avait dj discut avec M. de Talleyrand un
projet de reconstitution de la noblesse, car il trouvait que ce
n'tait pas assez que la Lgion d'honneur et les duchs. Il se
proposait de crer des comtes, des barons, croyant  la ncessit de
ces distinctions sociales, et voulant que chacun grandt avec lui, en
proportion de ses mrites. Mais il entendait corriger la profonde
vanit de ces titres de deux manires, en les faisant acheter par de
grands services, et en les dotant de revenus qui assuraient l'avenir
des familles.

[En marge: Les nouvelles crations envoyes au Snat pour y recevoir
un caractre lgal.]

Ces diverses rsolutions furent successivement prsentes au Snat,
pour tre converties en articles des constitutions de l'Empire, dans
les mois de mars, d'avril et de juin.

Le 15 mars de cette anne 1806, Murat fut proclam grand-duc de Clves
et de Berg. Le 30 mars Joseph fut proclam roi de Naples et de Sicile,
Pauline Borghse duchesse de Guastalla, Berthier prince de Neufchtel.
Le 5 juin seulement (les ngociations avec la Hollande ayant entran
quelque retard), Louis fut proclam roi de Hollande, M. de Talleyrand
prince de Bnvent, Bernadotte prince de Ponte-Corvo. On pouvait se
croire revenu  ces temps de l'empire romain o un simple dcret du
snat enlevait ou confrait les couronnes.

[Date: Juin 1806.]

[En marge: Institution dfinitive de la nouvelle Confdration du
Rhin.]

[En marge: Inaction de l'Autriche en cette circonstance.]

[En marge: Efforts de la Prusse pour avoir quelque part  la formation
d'une nouvelle Allemagne.]

[En marge: Le mcontentement qu'elle a donn  Napolon la fait
exclure de toutes les ngociations dont l'Allemagne est le sujet.]

Cette srie d'actes extraordinaires fut termine par la cration
dfinitive de la nouvelle Confdration du Rhin. La ngociation
s'tait secrtement passe entre M. de Talleyrand et les ministres de
Bavire, de Baden et de Wurtemberg.  l'agitation visible des princes
allemands, tout le monde se doutait qu'il s'agissait encore une fois
de constituer l'Allemagne. Ceux qui, par la situation gographique de
leurs tats, pouvaient tre inclus dans la nouvelle confdration,
suppliaient que l'on voult bien les y admettre, afin de conserver
leur existence. Ceux qui devaient tre limitrophes avec elle,
cherchaient  pntrer le secret de sa constitution, afin de savoir
quels seraient leurs rapports avec cette nouvelle puissance, et ne
demandaient pas mieux que d'y entrer moyennant certains avantages.
L'Autriche, regardant depuis quelque temps l'empire comme dissous, et
dsormais sans utilit pour elle, assistait  ce spectacle avec une
apparente indiffrence. La Prusse, au contraire, qui voyait dans la
chute de la vieille Confdration germanique une immense rvolution,
qui aurait voulu partager au moins avec la France le pouvoir imprial
enlev  la maison d'Autriche, et avoir la clientle du nord de
l'Allemagne, tandis que la France s'arrogeait celle du midi, la Prusse
tait aux coutes pour savoir ce qui se prparait. La manire dont
elle venait de prendre possession du Hanovre, les dpches publies 
Londres, avaient tellement refroidi Napolon  son gard, qu'il ne se
donnait pas mme la peine de l'avertir de choses qui n'auraient d
tre faites que de concert avec elle. Indpendamment de ce qu'elle
tait conduite des affaires de l'Allemagne, qui taient les siennes,
on rpandait mille bruits de remaniements de territoire, remaniements
d'aprs lesquels on lui enlevait des provinces, pour lui en attribuer
d'autres, toujours moindres que celles qu'on lui prenait.

[En marge: Imprudence du grand-duc de Berg et perfidie de l'lecteur
de Hesse-Cassel dans l'affaire de la nouvelle confdration
germanique.]

Deux princes germaniques, l'un aussi ancien que l'autre tait nouveau,
faisaient natre tous ces bruits par leur impatiente ambition. Le
premier tait l'lecteur de Hesse-Cassel, prince astucieux, avare,
riche du produit de ses mines et du sang de ses sujets vendu 
l'tranger, cherchant  mnager l'Angleterre, chez laquelle il avait
beaucoup de capitaux placs, la Prusse dont il tait le voisin et l'un
des gnraux, la France enfin, qui difiait ou renversait en ce moment
la fortune de toutes les maisons souveraines. Il n'tait pas de ruse
dont il ne fit usage auprs de M. de Talleyrand pour tre compris et
avantag dans les arrangements nouveaux. Ainsi il offrait de se
joindre  la confdration projete, et de mettre par consquent sous
notre influence l'une des portions les plus importantes de
l'Allemagne, c'est--dire la Hesse, mais  une condition, celle de lui
livrer une grande partie du territoire de la maison de
Hesse-Darmstadt, qu'il dtestait de cette haine de branche directe 
branche collatrale, si frquente chez les familles allemandes. Il
insistait fort  ce sujet, et il avait propos un plan trs-tendu et
trs-dtaill. En mme temps il crivait au roi de Prusse pour lui
dnoncer ce qui se tramait  Paris, pour lui dire qu'on prparait une
confdration qui ruinerait autant l'influence de la Prusse que celle
de l'Autriche, et qu'on employait auprs de lui toute sorte de moyens
pour l'y faire entrer.

Le nouveau prince allemand, Murat, s'y prenait autrement. Non content
du beau duch de Berg, qui renfermait, comme nous l'avons dit, 320
mille habitants de population, et produisait 400 mille florins de
revenu, qui lui fournissait le moyen d entretenir deux rgiments, et
mettait en ses mains l'importante place de Wesel, il voulait devenir
l'gal au moins des souverains de Wurtemberg ou de Baden, et il
dsirait pour y parvenir qu'on lui crt en Westphalie un tat d'un
million d'habitants. Dans ce but, il obsdait M. de Talleyrand, qui,
toujours fort press de complaire aux membres de la famille impriale,
imaginait projets sur projets pour lui composer un territoire.
Naturellement la Prusse en fournissait les matriaux avec Munster,
Osnabruck et l'Ost-Frise. Il s'agissait, il est vrai, de donner 
cette puissance les villes ansatiques en change, lesquelles
prsentaient un beau ddommagement, sinon en territoire, du moins en
richesse et en importance.

Tous ces plans, prpars sans que Napolon en ft inform, ne reurent
point son agrment ds qu'il en eut connaissance. Il n'avait pas
tellement  coeur de satisfaire l'ambition de Murat, qu'il voult
oprer de nouveaux dmembrements en Allemagne; il tait dcid surtout
 n'incorporer les villes ansatiques dans aucun grand tat europen.
Ses dernires combinaisons avaient dj fait disparatre Augsbourg, et
allaient faire disparatre Nuremberg, villes par lesquelles passait le
commerce de la France avec le centre et le midi de l'Allemagne. Notre
commerce avec le Nord passait par Hambourg, Brme, Lubeck. Napolon se
serait bien gard de sacrifier des villes dont l'indpendance
intressait la France et l'Europe. Les vins, les tissus franais
pntraient en Allemagne et en Russie sous le pavillon neutre des
villes ansatiques, et sous le mme pavillon revenaient les matires
navales, quelquefois les crales, quand l'tat des rcoltes en France
l'exigeait. Enfermer ces villes dans les douanes d'un grand tat,
c'et t enchaner leur commerce et le ntre. C'tait bien assez de
se priver de Nuremberg, d'Augsbourg, qui envoyaient en France leurs
merceries et leurs quincailleries, pour en tirer nos vins, nos
toffes, nos denres coloniales, qu'elles rpandaient ensuite dans
tout le midi de l'Allemagne.

[Date: Juillet 1806.]

Napolon, bien dcid  ne pas sacrifier les villes ansatiques,
repoussait toute combinaison qui aurait tendu  les donner  un tat
quelconque, grand ou petit. Il ne favorisait donc aucun des projets de
Murat. Quant  l'lecteur de Hesse, il dtestait ce prince faux,
avide, cachant sous le dehors d'une sorte d'indiffrence un ennemi
acharn, et se proposait  la premire occasion de le payer des
sentiments qu'il avait pour la France. Napolon ne voulait donc pas se
lier  son gard, en l'introduisant dans la confdration qui
s'organisait, car c'et t rendre impossible un projet ventuel, qui
devait entraner la ruine assez prochaine et assez mrite de ce
prince. Si on tait amen  restituer le Hanovre  l'Angleterre, il
fallait trouver un ddommagement pour la Prusse, et Napolon tait
dtermin  lui offrir la Hesse, qu'elle et certainement accepte,
comme elle avait accept les principauts ecclsiastiques et le
Hanovre, comme elle aurait accept les villes ansatiques, qu'elle
demandait tous les jours. Ce projet, qui resta un secret pour la
diplomatie europenne, et qui tait le prix des trames continuelles de
la maison de Hesse-Cassel avec les ennemis de la France, fut la cause,
alors inexplique, des refus opposs aux instances que faisait
l'lecteur pour tre admis dans la nouvelle confdration, et de la
fausse fidlit dont il se vanta bientt  l'gard de la Prusse.

[En marge: Conclusion du trait constituant la Confdration du Rhin.]

Tout tant convenu avec les princes de Baden, de Wurtemberg et de
Bavire, les seuls qui fussent consults, on donna le trait  signer
aux autres princes, qui furent compris,  leur prire, dans la
nouvelle confdration, mais sans prendre leur avis sur la nature de
l'acte qui la constituait. Ce trait reut la date du 12 juillet; il
renfermait les dispositions qui suivent.

[En marge: Titre de la Confdration.]

[En marge: Engagements des princes confdrs.]

La nouvelle confdration devait porter un titre restreint et bien
choisi, celui de _Confdration du Rhin_, titre qui excluait la
prtention d'englober l'Allemagne tout entire, et qui s'appliquait
exclusivement aux tats voisins de la France, et ayant avec elle des
relations d'intrt incontestables. Le titre corrigeait donc un peu la
faute de l'institution. Les princes signataires formaient une
confdration, sous la prsidence du prince archichancelier, et sous
le protectorat de l'empereur des Franais. Toute contestation entre
eux devait tre rsolue dans une dite sigeant  Francfort, et
compose de deux collges seulement, l'un appel collge des rois,
l'autre collge des princes. Le premier rpondait  l'ancien collge
des lecteurs, qui n'aurait eu aucun sens maintenant, puisqu'il n'y
avait plus d'empereur  lire; le second, par le titre et la chose,
tait l'ancien collge des princes. Il n'y avait plus de collge
rpondant  l'ancien collge des villes.

Les princes confdrs taient en tat perptuel d'alliance offensive
et dfensive avec la France. Toute guerre, dans laquelle la
Confdration ou la France serait engage, devenait commune,  toutes
deux. La France devait fournir 200 mille hommes, et la Confdration
63 mille, ainsi rpartis: la Bavire 30 mille, le Wurtemberg 12, le
grand-duch de Baden 8, le grand-duch de Berg 5, celui de
Hesse-Darmstadt 4, enfin les petits tats 4 mille  eux tous.  la
mort du prince archichancelier, l'empereur des Franais avait le droit
de nommer le successeur.

Les confdrs se dclaraient spars  jamais de l'empire germanique,
et devaient en faire la dclaration immdiate et solennelle  la Dite
de Ratisbonne. Ils devaient se rgir, dans leurs rapports entre eux,
et relativement  leurs affaires allemandes, par des lois que la Dite
de Francfort tait appele  dlibrer prochainement.

Par un article spcial, toutes les maisons allemandes avaient la
facult d'adhrer plus tard  ce trait,  la condition d'une adhsion
pure et simple.

[En marge: Princes composant la Confdration du Rhin.]

Pour le prsent, la Confdration du Rhin comprenait les rois de
Bavire et de Wurtemberg, le prince archichancelier, archevque de
Ratisbonne, les grands-ducs de Baden, de Berg, de Hesse-Darmstadt,
les ducs de Nassau-Usingen et de Nassau-Weilbourg, les princes de
Hohenzollern-Hechingen, et Hohenzollern-Sigmaringen, de Salm-Salm, et
Salm-Kirbourg, d'Isembourg, d'Aremberg, de Lichtenstein, de la Leyen.

Les Hohenzollern et les Salm taient admis dans la nouvelle
confdration,  cause de la longue rsidence que plusieurs membres de
ces familles avaient faite en France, et de l'attachement qu'elles
avaient vou  nos intrts. Le prince de Lichtenstein obtenait son
admission, et conservait ainsi sa qualit de prince rgnant, quoique
prince autrichien,  cause du trait de Presbourg qu'il avait sign.
Il y avait eu  l'gard de sa principaut, et de plusieurs de celles
qui taient maintenues, d'ardentes convoitises repousses par la
France.

[En marge: Sort des princes mdiatiss.]

La circonscription gographique de la Confdration du Rhin embrassait
les territoires situs entre la Sieg, la Lahn, le Mein, le Necker, le
haut Danube, l'Isar, l'Inn, c'est--dire les pays de Nassau et de
Baden, la Franconie, la Souabe, le haut Palatinat, la Bavire. Tout
prince renferm dans cette circonscription, s'il n'tait pas nomm
dans l'acte constitutif, perdait la qualit de prince rgnant. Il
tait _mdiatis_, expression emprunte  l'ancien droit germanique,
laquelle voulait dire qu'un prince cessait de dpendre _immdiatement_
du chef suprme de l'Empire, pour n'en dpendre que _mdiatement_,
qu'il tombait par consquent sous l'autorit du souverain territorial
dans les tats duquel il tait enclav, et voyait ainsi disparatre
sa souverainet.

Les princes et comtes _mdiatiss_ conservaient certains droits
princiers, et ne perdaient que les droits souverains, lesquels taient
transports au prince duquel ils devenaient les sujets. Les droits
souverains transports taient ceux de lgislation, de juridiction
suprme, de haute police, d'impt, de recrutement. La basse et moyenne
justice, la police forestire, les droits de pche, de chasse, de
pturage, d'exploitation de mines, et toutes les redevances de nature
fodale, sans compter les proprits personnelles, composaient les
prrogatives laisses aux _mdiatiss_.

Ils conservaient la facult d'tre jugs par leurs pairs, qualifis
d'_austrgues_ dans l'ancienne constitution allemande.

[En marge: Suppression dfinitive de la noblesse immdiate.]

La noblesse immdiate tait dfinitivement incorpore.

Les _mdiatiss_, rduits de l'tat de princes rgnants  celui de
sujets privilgis, taient assez nombreux, et l'auraient t
davantage sans l'intervention de la France. On comptait dans le nombre
les princes de Fustemberg, dvous  l'Autriche, de Hohenlohe  la
Prusse, le prince de la Tour et Taxis qui tait dpouill du monopole
des postes allemandes, les princes de Loevenstein-Wertheim, de
Linange, de Loos, de Schwarzemberg, de Solms, de
Wittgenstein-Berlebourg, et quelques autres. La maison de
Nassau-Fulde, celle de l'ancien stathouder, perdait quelques portions
de ses domaines, par suite de sa contigut de territoire avec la
nouvelle confdration. La cour de Berlin, indpendamment des graves
inquitudes que devait lui inspirer une pareille confdration, y
trouvait deux causes de chagrin personnel, dans les pertes
qu'essuyaient les maisons de Nassau-Fulde et de la Tour et Taxis, dont
nous avons dj fait connatre la proche parent avec la famille
royale de Prusse.

 ces dispositions fondamentales le trait ajoutait les rglements de
territoire qui taient ncessaires pour mettre d'accord les souverains
de Wurtemberg, de Baden et de Bavire, copartageants inconciliables de
la Souabe autrichienne, des domaines de la noblesse immdiate, des
tats appartenant aux princes _mdiatiss_.

[En marge: Le titre de l'archichancelier transport de la ville de
Ratisbonne sur celle de Francfort.]

La ville libre de Nuremberg, dont on ne savait plus comment rgler le
sort, entre une bourgeoisie inquite qui l'agitait, et une noblesse
patricienne qui la ruinait par la plus dispendieuse administration,
fut donne  la Bavire, ainsi que la ville de Ratisbonne, pour prix
de quelques cessions faites dans le Tyrol, au royaume d'Italie. Le
prince archichancelier trouva dans la ville et le territoire de
Francfort un riche ddommagement. C'est  Francfort que devait se
tenir la nouvelle Dite.

[En marge: Caractre social de la nouvelle confdration.]

Ce clbre trait de la Confdration du Rhin mit fin  l'ancien
empire germanique, aprs mille six ans d'existence, depuis Charlemagne
couronn en 800, jusqu' Franois II dpossd en 1806. Il fournissait
le nouveau modle sur lequel devait tre constitue l'Allemagne
moderne; il en tait  ce titre la rforme sociale, et pour le prsent
il plaait sous l'influence temporaire de la France les tats du midi
de l'Allemagne, laissant errer ceux du nord entre les protecteurs
qu'il leur plairait de choisir.

Ce trait publi le 12 juillet, avec un grand clat, ne causa aucune
surprise, mais complta pour tous les yeux le systme europen de
Napolon. Tenant tout le midi de l'Europe sous sa suzerainet
impriale par des royauts de famille, ayant les princes du Rhin sous
son protectorat, il ne lui manquait de l'empire d'Occident que le
titre.

[En marge: Manire d'annoncer  l'Autriche,  la Prusse et  tous les
intresss, la cration de la nouvelle Confdration du Rhin.]

Il fallait annoncer ce rsultat aux intresss, c'est--dire  la
Dite de Ratisbonne,  l'empereur d'Autriche,  la Prusse. La
dclaration  la Dite tait simple, on lui notifia qu'on ne la
reconnatrait plus.  l'empereur d'Autriche, on adressa une note, dans
laquelle, sans lui dicter la conduite qu'il avait  tenir et qu'on
prvoyait bien, on lui parlait de l'empire germanique comme d'une
institution aussi use que la rpublique de Venise, tombant en ruine
de toutes parts, ne donnant plus de protection aux tats faibles,
d'influence aux tats forts, ne rpondant ni aux besoins du temps, ni
 la proportion relative des tats allemands entre eux, ne procurant
plus enfin  la maison d'Autriche elle-mme qu'un vain titre, celui
d'empereur d'Allemagne, titre dont le chef actuel de cette maison
avait prvu la caducit en se proclamant empereur d'Autriche, ce qui
avait affranchi la cour de Vienne de toute dpendance  l'gard des
maisons lectorales. On semblait donc esprer, sans le demander, que
l'empereur Franois abdiquerait un titre qui allait cesser de fait
dans une grande partie de l'Allemagne, dans toute celle qu'embrassait
la Confdration du Rhin, et qui devait n'tre plus reconnu par la
France.

[En marge: Pour ddommager la Prusse de la cration d'une
confdration du Rhin, on l'invite  former en Allemagne une
confdration du Nord.]

Quant  la Prusse, on la flicitait d'tre dgage des liens de cet
empire germanique, ordinairement asservi  l'Autriche, et, pour la
ddommager de ce qu'on prenait sous sa dpendance le midi de
l'Allemagne, on l'invitait  placer le nord sous une dpendance
pareille. L'empereur Napolon, crivait le cabinet franais, verra
sans peine, et mme avec plaisir, que la Prusse range sous son
influence, au moyen d'une confdration semblable  celle du Rhin,
tous les tats du nord de l'Allemagne. On ne dsignait pas ces
princes, on n'en excluait par consquent aucun; mais le nombre n'en
pouvait tre grand, et l'importance pas davantage. C'taient
Hesse-Cassel, la Saxe avec ses diverses branches, les deux maisons de
Mecklembourg, enfin les petits princes du nord, inutiles  numrer.
On promettait de n'apporter aucun obstacle  une confdration de ce
genre.

[En marge: Prcautions prises par Napolon pour que la pense ne
vienne  personne de rsister  ses grands projets.]

[En marge: Aspect formidable de la grande arme.]

[En marge: Effectif total des troupes franaises  l'intrieur et 
l'extrieur.]

Toutefois Napolon n'avait pas os de telles choses sans prendre
d'nergiques et ostensibles prcautions. Surveillant avec son activit
ordinaire ce qui se passait  Naples,  Venise, en Dalmatie, sans se
relcher des soins donns  l'administration intrieure de l'Empire,
il s'tait appliqu  mettre la grande arme sur un pied formidable.
Celle-ci, rpandue, comme on l'a vu, en Bavire, en Franconie, en
Souabe, vivant dans de bons cantonnements, tait repose, prte 
marcher de nouveau, soit qu'il fallt refluer par la Bavire vers
l'Autriche, soit qu'il fallt se jeter, par la Franconie et la Saxe,
sur la Prusse. Napolon avait vers dans ses rangs les deux rserves
formes  Strasbourg et Mayence, sous les marchaux-snateurs
Kellermann et Lefebvre. C'tait un accroissement d'une quarantaine de
mille hommes, levs depuis un an, parfaitement disciplins, instruits,
prpars  la fatigue. Quelques-uns mme, qui appartenaient aux
rserves des annes antrieures, avaient acquis l'ge de la vritable
force, c'est--dire vingt-quatre ou vingt-cinq ans. L'arme affaiblie,
par suite de la dernire campagne, d'une vingtaine de mille nommes,
dont un quart tait rentr dans les rangs, se trouvait donc, grce 
ce renfort, augmente et rajeunie. Napolon, profitant de ce qu'une
partie de ses soldats tait nourrie  l'tranger, avait port 
450,000 hommes la force totale de la France, dont 152 mille 
l'intrieur (les gendarmes, vtrans, invalides, et dpts, tant
compris dans ce nombre), 40 mille  Naples, 50 mille dans la
Lombardie, 20 mille en Dalmatie, 6 mille en Hollande, 12 mille au camp
de Boulogne, et 170 mille  la grande arme. Ces derniers runis en
une seule masse, sur le pied complet de guerre, comptant 30 mille
cavaliers, 10 mille artilleurs, 130 mille fantassins, taient parvenus
au plus haut degr de perfection qu'il soit possible d'atteindre par
la discipline et la guerre, et sous la conduite du plus grand des
capitaines. Il faut remarquer que de cette arme avaient t dtachs
le gnral Marmont en Dalmatie, les Hollandais en Hollande, et qu'elle
ne renfermait plus les Bavarois dans ses rangs, ce qui explique
pourquoi elle n'tait pas plus nombreuse aprs l'adjonction des
rserves.

[En marge: Napolon attend dans une attitude imposante l'effet produit
 Berlin et  Vienne par l'ensemble de ses projets.]

Dans cette situation imposante, Napolon pouvait attendre les effets
produits  Berlin et  Vienne par l'ensemble de ses projets, et la
suite des ngociations ouvertes  Paris avec l'Angleterre et la
Russie.

[En marge: Fte magnifique que Paris doit donner  la grande arme.]

Du reste, il n'avait aucun penchant  prolonger la guerre, si on ne
l'y obligeait pas pour l'excution de ses desseins. Il tait
impatient, au contraire, de runir ses soldats autour de lui, dans la
fte magnifique que la ville de Paris devait donner  la grande arme.
C'tait une heureuse et belle ide que de faire fter cette arme
hroque par cette noble capitale, qui ressent si fortement toutes les
motions de la France, et qui, si elle ne les prouve pas d'une
manire plus vive, les rend au moins plus vite et plus nergiquement,
grce  la puissance du nombre,  l'habitude de prendre l'initiative
en toutes choses, et de parler pour le pays en toute occasion.

[En marge: Travaux d'art et d'utilit publique.]

[En marge: Restauration de Saint-Denis.]

Port  la grandeur par sa nature, et aussi par le succs qui exaltait
son imagination, Napolon, au milieu de ces ngociations si vastes et
si varies, de ces soins militaires tendus de Naples  l'Illyrie, de
l'Illyrie  l'Allemagne, de l'Allemagne  la Hollande, s'adonnait avec
un got ardent  d'immortelles crations d'art et d'utilit publique.
Ayant visit, pendant les courts loisirs que lui laissait la guerre,
presque tous les lieux de la capitale, il n'en avait pas aperu un
seul, sans tre saisi  l'instant mme de quelque pense grande,
morale ou utile, dont nous voyons aujourd'hui la ralisation sur le
sol de Paris. Il s'tait rendu  Saint-Denis, et trouvant cette
vieille glise dans un affligeant tat de dlabrement, surtout depuis
la violation des tombes royales, il ordonna, par un dcret, la
rparation de ce monument vnrable. Il dcida que quatre chapelles
spulcrales y seraient leves, trois pour les rois des premires
races, et une pour les princes de sa propre dynastie. Des marbres,
portant les noms des rois ensevelis, et dont les tombes avaient t
profanes, devaient remplacer leurs restes disperss. Il institua un
chapitre de dix vieux vques, pour prier perptuellement dans cet
asile funbre de nos races royales.

Aprs avoir visit Sainte-Genevive, il ordonna que ce beau temple ft
achev et rendu au culte, mais en conservant la destination que
l'Assemble constituante lui avait assigne, celle de recevoir les
hommes illustres de la France. C'tait le chapitre de la mtropole,
agrandi, qui devait chaque jour y chanter l'office.

[En marge: rection de la colonne de la place Vendme, imite de la
colonne Trajane.]

Un monument triomphal avait t ordonn par le Snat, sur la
proposition du Tribunat. Aprs bien des plans rejets, Napolon
s'arrta  l'ide d'lever, sur la plus belle place de Paris, une
colonne de bronze, semblable par la forme et par les dimensions  la
colonne Trajane, consacre  la grande arme, et retraant sur un long
bas-relief, enroul autour de son ft magnifique, les exploits de la
campagne de 1805. Il fut dcid que les canons pris sur l'ennemi en
fourniraient la matire. La statue de Napolon, en costume imprial,
dut en surmonter le chapiteau. C'est cette mme colonne de la place
Vendme, au pied de laquelle passent et passeront les gnrations
prsentes et futures, sujet d'une gnreuse mulation pour elles tant
qu'elles conserveront l'amour de la gloire nationale, sujet de
reproche ternel si elles taient jamais capables de perdre ce noble
sentiment!

[En marge: Arc triomphal de la place du Carrousel.]

[En marge: Achvement projet du Louvre et des Tuileries.]

[En marge: Projet d'une vaste rue, allant des Tuileries  la barrire
du Trne, et devant s'appeler RUE IMPRIALE.]

[En marge: Projet de construction de l'arc de l'toile.]

Napolon arrta ensuite le projet d'un arc triomphal sur la place du
Carrousel, le mme qui existe aujourd'hui. Cet arc entrait dans le
plan d'achvement du Louvre et des Tuileries. Il se proposait de
runir ces deux palais, et de n'en former qu'un seul qui serait le
plus grand qu'on et jamais vu dans aucun pays. Se plaant un jour
sous le portail du Louvre, et regardant vers l'htel de ville, il
conut l'ide d'une rue immense, qui devait tre uniformment
construite, large comme la rue de la Paix, prolonge jusqu' la
barrire du Trne, de manire que l'oeil pt plonger d'un ct
jusqu'aux Champs-lyses, de l'autre jusqu'aux premiers arbres de
Vincennes. Le nom destin  cette rue tait celui de RUE IMPRIALE. Un
monument tait depuis longtemps dcrt sur l'emplacement de
l'ancienne Bastille. Napolon voulait que ce ft un arc triomphal,
assez vaste pour donner passage,  travers le portail du milieu,  la
grande rue projete, et plac  l'intersection de cette rue et du
canal Saint-Martin. Les architectes ayant dclar l'impossibilit
d'une telle construction sur une pareille base, Napolon rsolut de
transporter cet arc  la place de l'toile, pour qu'il ft face aux
Tuileries, et devnt l'une des extrmits de la ligne immense qu'il
voulait tracer au sein de sa capitale. La gnration prsente a
termin la plupart des monuments que Napolon n'avait pas eu le temps
d'achever. Elle n'a ni termin le Louvre, ni cr la magnifique rue
dont il avait conu le projet.

[En marge: Ouverture de nouvelles fontaines dans Paris.]

Il ne borna pas  des ouvrages de pur embellissement ses soins pour la
ville de Paris. Il trouva indigne de la prosprit de l'Empire que la
capitale manqut d'eau, tandis que dans son sein coulait une belle et
limpide rivire. Les fontaines n'taient ouvertes que le jour; il
voulut que des travaux fussent excuts sur-le-champ aux pompes de
Notre-Dame, du pont Neuf, de Chaillot, du Gros-Caillou, pour faire
couler l'eau jour et nuit. Il ordonna de plus l'rection de quinze
fontaines nouvelles. Celle du Chteau-d'Eau tait comprise dans cette
cration. En deux mois, une partie de ces ordres fut excute, et
l'eau jaillissait nuit et jour des soixante-cinq fontaines anciennes.
Sur l'emplacement de celles qui taient rcemment dcrtes, des
bornes provisoires rpandaient l'eau, en attendant que les fontaines
elles-mmes fussent leves. C'est le trsor public qui avait fourni
les fonds ncessaires  cette dpense.

[En marge: Projet du pont en pierre qui s'est appel depuis pont
d'Ina.]

Napolon prescrivit la continuation des quais de la Seine, et dcida
que le pont du Jardin des Plantes, alors en construction, porterait le
glorieux nom d'Austerlitz. S'tant enfin aperu, en visitant le Champ
de Mars pour arrter le plan des ftes qui se prparaient, qu'une
communication tait indispensable sur ce point entre les deux rives de
la Seine, il ordonna l'tablissement d'un pont en pierre, qui devait
tre le plus beau de la capitale, et qui depuis a port le nom de pont
d'Ina.

[En marge: Projets de routes et canaux.]

Les dpartements les plus loigns de l'Empire eurent part  sa
munificence. Il dcrta, cette anne, le canal du Rhne au Rhin, le
canal de l'Escaut au Rhin, et ordonna des tudes pour le canal de
Nantes  Brest. Il consacra des fonds  la continuation des canaux de
l'Ourcq, de Saint-Quentin, de Bourgogne. Il prescrivit la construction
d'une grande route, longue de soixante lieues, allant de Metz 
Mayence,  travers la valle de la Moselle. Il fit commencer la route
de Roanne  Lyon, o se trouve la belle descente de Tarare, presque
digne du Simplon; la clbre route de la Corniche, allant de Nice 
Gnes, attache aux flancs de l'Apennin, entre les cimes de ces monts
et la mer. Il fit continuer celle du Simplon, dj presque acheve,
celles du mont Cenis, du mont Genvre, celle enfin qui longe les bords
du Rhin. Napolon ordonna en outre de nouveaux travaux  l'arsenal
d'Anvers.

Il semble que la victoire et fcond son esprit, car la plupart de
ses grandes crations datent de cette anne mmorable, place entre la
premire moiti de sa carrire, moiti si belle, o la sagesse guida
presque toujours ses pas, et cette seconde moiti, si extraordinaire
et si triste, o son gnie, exalt par le succs, s'lana au del de
toutes les bornes du possible pour aller finir dans un abme.

Le Corps lgislatif assembl adoptait paisiblement les projets
imagins par Napolon et discuts par le Conseil d'tat. On
n'assistait plus aux scnes orageuses de la Rvolution, et pas encore
aux scnes d'un parlement libre. On voyait une assemble adoptant de
confiance des projets qu'elle savait aussi bien conus que bien
rdigs.

[En marge: Rdaction et adoption du Code de procdure civile.]

Un nouveau code fut prsent cette anne, fruit de longues confrences
entre les tribuns et les conseillers d'tat, sous la direction de
l'archichancelier Cambacrs: c'tait le Code de procdure civile,
rglant la manire de procder devant nos tribunaux, en raison de leur
nouvelle forme et de la simplification de nos lois. Ce code fut adopt
sans difficult, les contestations dont il tait susceptible ayant t
vides d'avance dans les discussions prparatoires du Conseil d'tat
et du Tribunat.

[En marge: Changements dans l'organisation du Conseil d'tat, et
cration des matres des requtes.]

Un perfectionnement notable fut apport  l'organisation du Conseil
d'tat. Jusqu'ici ce corps examinait les projets de loi, discutait les
grandes mesures de gouvernement, telles que le concordat, le
couronnement, le voyage du Pape  Paris, la grave question
diplomatique des prliminaires Saint-Julien non ratifis par
l'Autriche. Initi  toutes les affaires d'tat, il tait plutt un
conseil de gouvernement qu'un conseil d'administration. Mais chaque
jour ces hautes questions devenaient plus rares dans son sein, et
faisaient place aux questions purement administratives, que le progrs
du temps, l'tendue croissante de l'Empire multipliaient sans cesse.
Les conseillers d'tat, personnages importants, presque les gaux des
ministres, taient trop levs en rang, et trop peu nombreux pour se
charger de tous les rapports. Tandis que le nombre des affaires
augmentait, et qu'elles prenaient le caractre exclusivement
administratif, un autre besoin se manifestait, celui de former des
sujets pour le Conseil d'tat, de crer une chelle pour y arriver,
et surtout d'employer la jeunesse de haut rang, que Napolon voulait
attirer  lui par toutes les voies  la fois, celles de la guerre et
des fonctions civiles. Aprs en avoir confr avec l'archichancelier,
il cra les matres des requtes, occupant un rang intermdiaire entre
les auditeurs et les conseillers d'tat, chargs du plus grand nombre
des rapports, ayant la facult de dlibrer sur les questions qu'ils
avaient rapportes, et jouissant d'un traitement proportionn 
l'importance de leurs attributions. MM. Portalis fils, Mol et
Pasquier, fort jeunes alors, et nomms immdiatement matres des
requtes, indiquaient l'utilit et l'intention du projet. On aimait le
mrite qui rappelait des souvenirs, sans exclure le mrite qui n'en
rappelait aucun.

[En marge: La connaissance de tous les marchs passs avec le
gouvernement dfre au Conseil d'tat.]

 cette sage innovation, qui a cr une ppinire d'administrateurs
habiles, Napolon en ajoute sur-le-champ une autre. Il n'y avait pas
de juridiction pour les entrepreneurs qui traitaient avec l'tat,
qu'ils excutassent des travaux publics, fissent des fournitures, ou
contractassent des engagements financiers. C'est l'affaire des
_Ngociants runis_ qui avait rvl cette lacune, car Napolon, ne
sachant plus  qui la dfrer, avait song un moment  l'envoyer au
Corps lgislatif. On ne pouvait attribuer cette juridiction aux
tribunaux, tant  cause des connaissances spciales qu'elle suppose,
que de la nature d'esprit qu'elle exige, esprit qui doit tre
administratif plutt que judiciaire. C'est le motif pour lequel la
connaissance de tous les marchs passs avec le gouvernement fut
dfre au Conseil d'tat. Ce fut la principale origine de ses
attributions contentieuses. Aussi cra-t-on en mme temps des _avocats
au conseil_, chargs de dfendre par mmoires crits les intrts des
justiciables qui allaient tre appels devant cette nouvelle
juridiction.

[En marge: Cration de l'Universit.]

[En marge: Succs des nouvelles maisons d'ducation institues sous le
titre de Lyces.]

 toutes ces crations Napolon en ajouta une encore, la plus belle
peut-tre de son rgne, l'Universit. On a vu quel systme d'ducation
il avait adopt en 1802, lorsqu'il jeta les fondements de la nouvelle
socit franaise. Au milieu des vieilles gnrations que la
rvolution avait rendues ennemies, dont les unes regrettaient l'ancien
rgime, dont les autres taient dgotes du nouveau sans vouloir
revenir  l'ancien, il se proposa de former par l'ducation une jeune
gnration, faite pour nos modernes institutions et par elles. Au lieu
de ces coles centrales, qui taient des cours publics, auxquels les
jeunes gens nourris dans les familles ou dans des pensionnats
particuliers venaient assister, et dans lesquels ils entendaient des
professeurs enseigner au gr de leur caprice, ou du caprice du temps,
les sciences physiques beaucoup plus que les lettres, Napolon
institua, comme on l'a vu, des maisons o les jeunes gens, caserns et
nourris, recevaient des mains de l'tat l'instruction et l'ducation,
et o les lettres avaient repris la place qu'elles n'auraient jamais
d perdre, sans que les sciences perdissent la place qu'elles avaient
acquise. Napolon, prvoyant bien que le prjug et la malveillance
s'lveraient contre les tablissements qu'il venait d'instituer,
avait fond six mille bourses, et avait ainsi compos d'autorit
(mais de l'autorit du bienfait) la population des nouveaux collges,
appels du nom de Lyces. Les uns ouverts tout rcemment, les autres
n'tant que d'anciennes maisons transformes, prsentaient dj en
1806 le spectacle de l'ordre, des bonnes moeurs et des saines tudes.
Il en existait vingt-neuf. Napolon en voulait tendre le nombre, et
le porter  cent. Trois cent dix coles secondaires tablies par les
communes, une gale quantit d'coles secondaires ouvertes par des
particuliers, les premires astreintes  suivre les rgles des lyces,
les secondes  y envoyer leurs lves, compltaient l'ensemble des
nouveaux tablissements. Ce systme avait parfaitement russi. Les
entrepreneurs de maisons particulires, les parents entts d'anciens
prjugs, les prtres rvant la conqute de l'ducation publique,
calomniaient les lyces. Ils disaient qu'on n'y professait que les
mathmatiques parce qu'on ne dsirait former que des militaires, que
la religion y tait nglige, que les moeurs y taient corrompues.
Rien n'tait moins vrai, car on avait eu l'intention expresse de
remettre les lettres en honneur, et on avait atteint le but propos.
La religion y tait enseigne par des aumniers aussi srieusement que
la volont de l'auteur du concordat avait pu l'obtenir, et avec le
succs que permettait l'esprit du sicle. Enfin une vie dure, presque
militaire, des exercices continuels, y garantissaient la jeunesse des
passions prcoces; et sous le rapport des moeurs, les lyces taient
certainement prfrables aux maisons particulires.

Du reste, malgr les mdisances des intresss et des partisans
chagrins du pass, ces tablissements avaient fait des progrs
rapides. La jeunesse, amene par le bienfait des bourses et par la
confiance des parents, commenait  y venir en foule.

[En marge: Napolon, aprs avoir cr des maisons d'ducation, veut
complter son systme en crant un corps enseignant.]

Mais, suivant Napolon, l'oeuvre tait  peine bauche. Ce n'tait
pas tout que d'attirer des lves, il fallait leur donner des
professeurs; il fallait crer un corps enseignant. C'tait l une
grande question, sur laquelle Napolon tait fix avec cette fermet
d'esprit qu'il apportait en toute chose. Rendre l'ducation aux
prtres tait inadmissible  ses yeux. Il avait rtabli les cultes, et
il l'avait fait avec la profonde conviction qu'il faut une religion 
toute socit, non pas comme un moyen de police de plus, mais comme
une satisfaction due aux plus nobles besoins de l'me humaine.
Nanmoins il ne voulait pas abandonner le soin de former la socit
nouvelle au clerg, qui, dans ses prjugs opinitres, dans son amour
du pass, dans sa haine du prsent, dans sa terreur de l'avenir, ne
pouvait que continuer chez la jeunesse les tristes passions des
gnrations qui s'teignaient. Il faut que la jeunesse soit forme sur
le modle de la socit dans laquelle elle est destine  vivre; il
faut qu'elle trouve dans le collge l'esprit de la famille, dans la
famille l'esprit de la socit, avec des moeurs plus pures, des
habitudes plus rgulires, un travail plus soutenu. Il faut, en un
mot, que le collge soit la socit elle-mme amliore. S'il y a une
diffrence quelconque entre l'un et l'autre, si la jeunesse entend ses
matres et ses parents parler diversement, si elle entend les uns
prconiser ce que blment les autres, il nat un contraste fcheux qui
trouble son esprit, et qui lui fait mpriser ses matres si elle a
plus de confiance en ses parents, ses parents si elle a plus de
confiance en ses matres. La seconde partie de la vie est alors
employe  ne rien croire de ce qu'on a appris dans la premire. La
religion elle-mme, si elle est impose avec affectation, au lieu
d'tre professe avec respect en prsence de la jeunesse, la religion
n'est plus qu'un joug, auquel le jeune homme devenu libre se hte
d'chapper comme  tous les jougs du collge. Telles furent les
considrations qui loignrent Napolon de l'ide de livrer la
jeunesse au clerg. Une dernire raison acheva de le dcider. Le
clerg tait-il apte  lever des juifs, des protestants? Assurment
non. Alors on ne pouvait plus faire lever ensemble juifs,
protestants, catholiques, pour composer avec eux une jeunesse
claire, tolrante, aimant le pays, propre  toutes les carrires,
UNE enfin comme il fallait que ft la France nouvelle.

Cependant si le clerg n'avait pas les qualits ncessaires  cette
tche, il en avait quelques-unes de trs-prcieuses, et qu'on devait
s'efforcer de lui emprunter. La vie rgulire, laborieuse, sobre,
modeste, tait une condition indispensable pour lever la jeunesse,
car on ne devait pas se contenter, pour une telle mission, des
premiers venus, forms par les hasards du temps et d'une socit
dissipe. Mais tait-il impossible de donner  des laques certaines
qualits du clerg? Napolon ne le pensait pas, et l'exprience a
prouv qu'il avait raison. La vie studieuse a plus d'une analogie avec
la vie religieuse; elle est compatible avec la rgularit de moeurs et
avec la mdiocrit de fortune. Napolon croyait qu'on pouvait, par des
rglements, crer un corps enseignant, qui, sans observer le clibat,
apporterait dans l'ducation de la jeunesse la mme application, la
mme suite, la mme constance de vocation que le clerg. Il y a tous
les ans, dans les gnrations qui arrivent  l'tat adulte, comme les
moissons croissant, sur la terre arrivent  maturit, une portion de
jeunes esprits qui ont le got de l'tude, et qui appartiennent  des
familles sans fortune. Recueillir ces esprits, les soumettre  des
preuves prparatoires,  une discipline commune, les attirer et les
retenir par l'attrait d'une carrire modeste, mais assure, tel tait
le problme  rsoudre; et Napolon ne le regardait pas comme
insoluble. Il avait foi dans l'esprit de corps, et l'aimait. L'une des
paroles qu'il rptait le plus ordinairement, parce qu'elle exprimait
une des ides dont il tait le plus souvent frapp, c'est que _la
socit tait en poussire_. Il tait naturel qu'il prouvt ce
sentiment,  l'aspect d'un pays o il n'y avait plus ni noblesse, ni
clerg, ni parlement, ni corporations. Il disait sans cesse aux hommes
de la rvolution: Sachez vous constituer si vous voulez vous dfendre,
car voyez comme se dfendent les prtres et les migrs, anims du
dernier souffle des grands corps dtruits!--Il voulait donc remettre 
un corps qui vivrait, et se dfendrait, le soin d'lever les
gnrations futures. Il l'a rsolu, il l'a fait, et il a russi.

[En marge: Loi constitutive de l'Universit.]

Napolon tablit l'Universit sur les principes suivants. Une
ducation spciale pour les hommes destins au professorat, des
examens prparatoires avant de devenir professeurs; l'entre aprs ces
examens dans un vaste corps, sans le jugement duquel leur carrire ne
pouvait tre ni interrompue ni brise, et dans lequel ils s'levaient
avec le temps et leurs mrites;  la tte de ce corps un conseil
suprieur, compos des professeurs qui se seraient distingus par
leurs talents, appliquant les rgles, dirigeant l'enseignement; enfin
le privilge de l'ducation publique attribu exclusivement  la
nouvelle institution, avec une dotation en rentes sur l'tat, ce qui
devait ajouter  l'nergie de l'esprit de corps l'nergie de l'esprit
de proprit, telles furent les ides d'aprs lesquelles Napolon
voulut que l'Universit ft organise. Mais il tait trop expriment
pour insrer toutes ces dispositions dans une loi. Usant avec une
intelligence profonde de la confiance publique, qui lui permettait de
prsenter des lois trs-gnrales, qu'il compltait ensuite par des
dcrets, au fur et  mesure des expriences faites, il chargea M.
Fourcroy, administrateur de l'Instruction publique sous le ministre de
l'intrieur, de rdiger un projet de loi, qui fut conu en trois
articles seulement. Par le premier il tait dit qu'il serait form,
sous le nom d'UNIVERSIT IMPRIALE, un corps enseignant, charg de
l'ducation publique dans tout l'Empire; par le second, que les
membres du corps enseignant contracteraient des _obligations civiles,
spciales et temporaires_ (ce mot tait employ pour exclure l'ide
des voeux monastiques); par le troisime, que l'organisation du corps
enseignant, remanie d'aprs l'exprience, serait convertie en loi
dans la session de 1810. Ce n'est qu'avec cette latitude d'action que
se font les grandes choses.

Ce projet, prsent le 6 mai, fut adopt comme tous les autres avec
confiance et silence. Nous ne conseillerons d'adopter ainsi les lois,
que lorsqu'il y aura un tel homme, de tels actes, et, ce qui est plus
dterminant encore, une telle situation.

[En marge: La session de 1806 termine par la prsentation des lois de
finances.]

Cette courte et fconde session fut termine par les lois financires.
Napolon regardait avec raison les finances comme un fondement aussi
indispensable que l'arme  la grandeur d'un empire. La dernire
crise, quoique passe, tait un avertissement srieux d'arrter enfin
un systme complet de finances, d'lever les ressources au niveau des
besoins, et d'tablir un service de trsorerie qui dispenst de
recourir aux faiseurs d'affaires.

Quant  la cration des ressources ncessaires pour suffire aux
charges de la guerre, Napolon persistait  ne pas vouloir d'emprunt.
En effet, mme au milieu de la prosprit dont il faisait jouir la
France, la rente 5 pour 100 ne s'tait jamais leve au-dessus de 60.
Si on avait annonc un emprunt, le cours serait descendu au-dessous,
probablement  50, et c'et t un intrt perptuel de 10 pour 100 
supporter. Napolon n'avait garde de recourir  de tels moyens.
Cependant il fallait combler le dficit des derniers exercices, et
mettre dfinitivement les ressources en rapport avec l'tat de
guerre, qui depuis quinze ans semblait devenu l'tat ordinaire de la
France. C'tait une entreprise hardie, et qui ne s'est jamais
ralise, que de suffire aux dpenses d'une lutte acharne avec les
impts permanents. Napolon n'y avait pas renonc, et il eut le
courage de proposer au pays, ou plutt de lui imposer, les charges qui
devaient fournir le moyen d'atteindre  ce rsultat.

L'arrir des derniers exercices pouvait tre liquid avec 60
millions, la dette envers la caisse d'amortissement en tant
dfalque. Cette dette consistait, comme on doit se le rappeler, en
cautionnements dont il avait t dispos, en produits de la vente des
biens nationaux que le Trsor avait absorbs pour son usage,
quoiqu'ils appartinssent  la caisse d'amortissement. Il fallait donc
pourvoir  ces 60 millions,  la dette contracte envers la caisse
d'amortissement, et  un budget annuel qui, d'aprs l'exprience de
1806, ne s'levait pas  moins de 700 millions pendant la guerre (820
avec les frais de perception).

Voici quels furent les moyens imagins.

[En marge: Liquidation de l'arrir.]

On s'tait aperu que la caisse d'amortissement avait
trs-avantageusement vendu les biens dont on lui avait confi
l'alination  titre d'essai. Alors, au lieu de vendre pour elle les
70 millions, que la loi de ventse an IX lui attribuait en vue de la
ddommager des rentes cres  cette poque, et dont on lui devait le
prix  raison de 10 millions par an, on lui avait livr ces biens
eux-mmes. Quant aux cautionnements  lui rembourser, on tait dcid
 les payer dans la mme valeur, c'est--dire en biens, sauf  elle 
les aliner avec les prcautions ncessaires, qui lui avaient dj si
heureusement russi. Cette mme observation avait conduit Napolon,
qui tait l'inventeur de cette liquidation,  trouver le moyen de
combler les 60 millions de l'arrir.

[En marge: Napolon retire aux grands corps de l'tat les biens-fonds
qu'il leur avait donns, remplace ces biens par des rentes, et les
fait vendre pour payer l'arrir.]

Il avait dot le Snat, la Lgion d'honneur, l'Instruction publique et
certains tablissements, avec le reste des domaines nationaux. Son
intention, en agissant ainsi, avait t de les soustraire au
gaspillage des mauvaises alinations. Mais, d'une part, on venait de
s'apercevoir que les alinations pouvaient s'oprer d'une manire
avantageuse en les confiant  la caisse d'amortissement; et, de
l'autre, on avait retrouv dans ce systme de dotation le vice propre
aux biens de main-morte, dont la condition est d'tre mal exploits et
de peu produire. Napolon rsolut de reprendre ces biens au Snat et 
la Lgion d'honneur, et de leur en fournir l'quivalent, en crant 3
millions de rentes 5 pour cent, au capital de 60 millions. Si les
rentes livres au public taient menaces d'une dprciation
immdiate, assignes comme dotations  des corps permanents qui ne les
alinaient pas, elles n'avaient aucun des inconvnients des emprunts,
elles n'amenaient aucun avilissement des cours, et elles procuraient
mme un avantage aux tablissements publics qui les recevaient,
c'tait, de leur assurer un revenu de 5, au lieu d'un revenu de 2 et
demi, ou de 3 pour cent, que rapportaient les biens nationaux. Ces
biens, transmis ensuite  la caisse d'amortissement, qui les
alinerait peu  peu, devaient procurer les 60 millions dont on avait
besoin.

Il est vrai que ces 60 millions, il en fallait la valeur immdiatement
pour solder les arrirs des exercices antrieurs. On imagina de crer
des effets temporaires, rapportant 6  7 pour cent, suivant l'poque
de leur remboursement, chante terme fixe, payables  la caisse
d'amortissement,  raison d'un million par mois, du 1er juillet 1806
au 1er juillet 1811, hypothqus sur le capital de ladite caisse, qui
aurait, avec ce qu'elle possdait dj et ce qu'elle allait acqurir,
environ 130 millions de biens nationaux, qui joignait enfin  cette
fortune immobilire un crdit bien tabli.

Ces effets portant un intrt avantageux, mais point usuraire, et
remboursables  des termes fixes et prochains, ne pouvaient pas tomber
comme la rente, car leur chance mensuelle et assure pendant cinq
ans devait tendre  les relever par la certitude de retrouver le
capital tout entier, de mois en mois. C'est une combinaison qui depuis
a russi plusieurs fois, et qui tait excellente.

Le procd pour liquider l'arrir consistait donc  reprendre les
biens assigns aux grands corps,  leur donner des rentes en place, ce
qui pour eux avait l'avantage d'une augmentation immdiate de revenu,
 faire vendre ces biens par la caisse d'amortissement, ce qu'elle
pouvait excuter avec succs en cinq ans,  en raliser d'avance la
valeur, au moyen d'un effet  chance fixe, qui ne pouvait tre
dprci, grce  un remboursement certain et peu loign, grce enfin
 un intrt de 6  7 pour cent.

La seule difficult, d'ailleurs peu srieuse, de cette combinaison,
c'est que la somme des rentes composant la dette publique allait
monter  51 millions au lieu de 50, comme le prescrivaient les lois
antrieures. Mais l'infraction tait peu importante, et on
satisfaisait  la loi en tablissant un amortissement plus rapide pour
ce million d'excdant.

[En marge: Manire de pourvoir aux budgets futurs, dans la double
hypothse de la paix et de la guerre.]

[En marge: Dclaration hardie au Corps lgislatif, relativement aux
besoins de l'tat de paix et de l'tat de guerre.]

Restait  pourvoir aux budgets futurs, en crant des ressources
suffisantes, soit pour la paix, soit pour la guerre. Napolon fit au
Corps lgislatif, et  l'Europe, une dclaration hardie et en mme
temps trs-sage, au point de vue financier. Il voulait la paix, car,
disait-il firement, il avait _puis la gloire militaire_; il voulait
la paix, car il l'avait donne  l'Autriche. Il tait prt en ce
moment  la conclure avec la Russie, et il tait occup  la ngocier
avec l'Angleterre. Mais les puissances avaient pris l'habitude de
considrer les traits comme des trves, qu'elles pouvaient rompre au
premier signal parti de Londres. Il fallait, jusqu' ce qu'on les et
amenes  respecter leurs engagements, et  se rsigner  la grandeur
de la France, il fallait tre prt  supporter les charges de la
guerre aussi longtemps qu'elle serait ncessaire. La Grande-Bretagne
prtendait suffire  la guerre par des emprunts: libre  elle, tant
que cette ressource se conserverait en ses mains. La France devait y
pourvoir autrement, avec les moyens qui lui taient propres,
c'est--dire avec l'impt, ressource bien autrement durable, et ne
laissant aucune charge aprs elle. En consquence, il dclarait qu'il
fallait 600 millions pour la paix, 500 millions pour la guerre (720 et
800 avec les frais de perception). Le budget de l'anne la plus
paisible du gouvernement actuel, celle de 1802, avait pu se renfermer
dans une dpense de 500 millions. Mais depuis 1802, l'augmentation de
la dette, le dveloppement donn aux travaux d'utilit publique, la
dotation du clerg qui tait la suite du concordat, le rtablissement
de la monarchie qui avait entran la cration d'une liste civile,
portaient  600 millions les dpenses fixes de l'tat de paix. Les
ressources ordinaires s'levaient fort au del de cette somme. Quant
aux dpenses de l'tat de guerre, qu'on tait rsolu  soutenir aussi
longtemps qu'il le faudrait, elles faisaient monter le budget  700
millions.  ce taux on pourrait consacrer par an 130 millions  la
marine, environ 300 millions  la guerre, avoir 50 vaisseaux arms et
450,000 hommes toujours prts  marcher. La France, sur ce pied, tait
en mesure de faire face  tous les dangers. Or, elle pouvait, sans
abuser d'elle-mme, s'imposer cette charge, car ses revenus
ordinaires, procuraient dj plus de 600 millions. Le royaume d'Italie
en fournissait environ 30 pour l'arme franaise qui veillait  sa
sret, et il tait facile d'obtenir 60  70 millions de plus par les
impts ordinaires.

[En marge: Extension des droits sur les contributions indirectes, et
rtablissement de l'impt sur le sel.]

Aprs cette hardie dclamation, Napolon, eut le courage de dvelopper
la grande ressource des contributions indirectes, qu'il avait dj
restitue au pays, et de crer une nouvelle ressource, non moins
utile, non moins abondante, et qui n'avait d'autre inconvnient que
d'atteindre la gnralit du peuple, mais de l'atteindre lgrement,
l'impt du sel. En consquence il proposa, outre le droit d'inventaire
sur les boissons (droit peru chez le propritaire au moment de
l'enlvement), un autre droit sur le commerce en gros et sur la vente
en dtail, et pour cela l'exercice, c'est--dire la surveillance des
boissons sur les routes, et la descente des agents du fisc chez les
commerants en vin. Les contributions indirectes, qui produisaient
dj 23 millions, en devaient produire plus de 50 par suite de cette
extension.

Quant  l'impt sur le sel, son rtablissement tait li  la
suppression d'un autre droit, devenu insupportable, le droit de
barrires sur les routes. Ce droit entrait si peu dans nos habitudes,
et incommodait si fort l'agriculture, que tous les conseils gnraux
en avaient demand l'abolition. Il ne rapportait que 15 millions, ce
qui tait insuffisant pour l'entretien des routes de l'Empire, et ce
qui cotait  l'tat un supplment de 10 millions par an, sans que les
routes fussent encore parvenues  l'tat dsirable; car on valuait 
35 millions au moins la somme ncessaire pour les entretenir
convenablement. En proposant un impt bien lger, celui de 2 dcimes
par kilogramme (2 sous par livre) de sel,  percevoir dans les marais
salants, par la main des douaniers, qui enveloppaient ces marais,
placs presque tous  la frontire, on pouvait esprer un produit de
35 millions, c'est--dire de quoi porter les routes  un vritable
tat de perfection, et de quoi soulager le Trsor d'une dpense de 10
millions. Cet impt n'avait rien de commun avec les anciennes
gabelles, ingalement rparties, aggraves par l'exercice, et faisant
quelquefois monter le sel  14 sous la livre, prix qui pour le peuple
tait exorbitant.

Avec le produit annuellement croissant de ces nouvelles taxes, et avec
quelques ressources accidentelles qui permissent d'attendre leur
complet dveloppement, la France allait se trouver en mesure de
supporter l'tat de guerre, tant qu'il durerait, et, ds qu'il
finirait, de faire sentir les bienfaits de la paix aux peuples de
l'Empire, par la diminution de l'impt foncier, le seul qui ft
vritablement onreux.

Napolon, par cette cration, achevait le rtablissement de nos
finances, que la suppression des contributions indirectes avait
ruines en 1789, et il montrait  l'Europe un tableau dcourageant
pour nos ennemis, c'est--dire 50 vaisseaux, 450 mille hommes,
entretenus sans emprunt, et tout le temps que durerait la guerre.

[En marge: Le budget de 1806 fix  700 millions, et avec les frais de
perception  820 millions.]

Le budget de 1806 fut donc fix  700 millions en dpenses et en
recettes (820 avec les frais de perception). Une circonstance
accidentelle, celle du rtablissement du calendrier grgorien, 
partir du 1er janvier 1806, le fit porter  15 mois au lieu de 12, et
 900 millions au lieu de 700. En effet, le prcdent budget, celui
de l'an XIII, s'arrtant au 21 septembre 1805, il fallait, pour
atteindre au 1er janvier 1806, ajouter trois mois environ, ce qui
devait porter le budget de 1806  quinze mois et  900 millions.

[En marge: Nouvelle organisation de la Trsorerie et de la Banque de
France.]

Restait encore une tche  remplir, c'tait d'organiser la Trsorerie
et la Banque de France. clair par les derniers vnements, Napolon
voulait rformer l'une et l'autre.

On a dj rpt bien des fois, dans cette histoire, que la valeur de
l'impt tait envoye au Trsor sous forme d'obligations  terme, ou
de bons  vue, signs par les receveurs gnraux, et acquittables mois
par mois  leur caisse. L'escompte de ce papier procurait de l'argent,
quand on avait besoin de devancer les chances. Abandonner cet
escompte  une compagnie avait mal russi. On venait de le confier de
nouveau  une agence des receveurs gnraux, qui opraient  Paris
pour le corps tout entier. Depuis le retour du crdit, les capitaux
abondaient, et les receveurs gnraux pouvaient procurer  l'tat, par
l'escompte de leurs propres engagements, tous les fonds dont on avait
besoin. Cependant on discuta longtemps devant Napolon, en conseil de
finances, si on ne devrait pas attribuer ce service  la Banque, plus
puissante que ne serait jamais l'agence des receveurs gnraux.
D'abord Napolon jugea que, pour ce service et pour d'autres, la
Banque n'tait pas assez fortement constitue. Il rsolut donc de
doubler son capital, et de le porter de 45 mille actions  90 mille,
ce qui faisait,  mille francs l'action, un capital de 90 millions. Il
rsolut, en outre, d'en rendre l'organisation monarchique, en
convertissant le prsident ligible qui tait  sa tte, en un
gouverneur nomm par l'Empereur, qui la dirigerait dans le double
intrt du commerce et du Trsor; de placer trois receveurs gnraux
dans son conseil, pour la lier davantage au gouvernement; enfin de
supprimer la disposition d'aprs laquelle on proportionnait les
escomptes au nombre d'actions possdes par les prsentateurs
d'effets, et de la remplacer par une autre disposition bien plus sage,
consistant  proportionner ces escomptes au crdit reconnu des
commerants qui les demandaient. Ces changements, proposs dans une
loi, furent adopts par le Corps lgislatif; et sous cette
constitution forte et habile, la Banque de France est devenue l'un des
tablissements les plus solides de l'univers, car on l'a vue de nos
jours secourir la Banque d'Angleterre elle-mme, et traverser sans
flchir les plus grandes catastrophes politiques.

Mme aprs l'avoir ainsi agrandie, Napolon ne voulut pas confier
d'une manire constante et dfinitive le service du Trsor  la Banque
de France. Il entendait se servir au besoin, et accidentellement, de
la nouvelle puissance qu'il lui avait assure, pour escompter telle ou
telle somme d'_obligations des receveurs gnraux_ ou de _bons  vue_,
mais il ne pouvait se dcider  lui remettre dfinitivement le
portefeuille du Trsor. C'tait une compagnie de commerants,
dlibrant,  la vrit, sous un prsident nomm par lui, mais placs
en dehors de son gouvernement, et il ne voulait pas, disait-il, leur
livrer le secret de ses oprations militaires, en leur livrant le
secret de ses oprations financires.--Je veux, ajouta-t-il, pouvoir
remuer un corps de troupes sans que la Banque le sache, et elle le
saurait si elle avait connaissance de mes besoins d'argent.

Du reste il fit mettre  l'essai, mais  l'essai seulement, un nouveau
systme de versement de fonds par les comptables. Bien que le systme
des _obligations_ et rendu de grands services, il n'tait pas le
dernier terme de la perfection, en fait de recouvrement. Il arrivait
que les receveurs gnraux avaient souvent des valeurs considrables
en caisse, dont ils profitaient, en attendant l'chance de leurs
obligations. De plus ces obligations donnaient lieu  un agiotage
assez actif. Un simple compte courant tabli entre l'tat et les
comptables, au moyen duquel toute valeur entre dans leur caisse
appartenait au Trsor, portait intrt  son profit, et toute valeur
sortie portait intrt au profit du comptable qui l'avait verse; un
compte courant ainsi rgl tait un systme bien plus simple, plus
vrai, et qui n'empchait pas d'accorder aux receveurs gnraux les
avantages dont on avait cru ncessaire de les faire jouir. Mais il
fallait auparavant un systme d'critures qui ne permt pas d'erreur;
il fallait, dans la comptabilit du Trsor, l'introduction des
critures en partie double, dont le commerce fait usage. M. Mollien
proposa le compte courant et les critures en partie double. Napolon
y consentit avec empressement, mais il voulut que ce systme ft
essay chez quelques receveurs gnraux, pour en juger le mrite
d'aprs l'exprience.

Tels furent les travaux civils de Napolon dans cette mmorable anne
1806, la plus belle de l'Empire, comme celle de 1802 fut la plus belle
du Consulat: annes fcondes l'une et l'autre, dans lesquelles la
France fut constitue pour tre une rpublique dictatoriale en 1802,
et un vaste empire fdratif en 1806. Dans cette dernire anne,
Napolon fonda  la fois des royauts vassales sur la tte de ses
frres, des duchs pour ses gnraux et ses serviteurs, de riches
dotations pour ses soldats, supprima l'empire germanique, et laissa
l'Empire franais remplir seul l'Occident. Il continua, en fait de
routes, de ponts, de canaux, les travaux dj commencs, et en
entreprit de plus importants, tels que les canaux du Rhne au Rhin, du
Rhin  l'Escaut, les routes de la Corniche, de Tarare, de Metz 
Mayence. Il projeta les grands monuments de la capitale, la colonne de
la place Vendme, l'arc de l'toile, l'achvement du Louvre, la rue
qui devait s'appeler Impriale, les principales fontaines de Paris. Il
commena la restauration de Saint-Denis, il ordonna l'achvement du
Panthon; il promulgua le Code de procdure, perfectionna
l'organisation du Conseil d'tat, cra l'Universit, liquida
dfinitivement les arrirs financiers, complta le systme des
impts, rorganisa la Banque de France, et prpara le nouveau systme
de trsorerie franaise. Tout cela, entrepris en janvier 1806, tait
termin en juillet de la mme anne. Quel esprit conut jamais plus de
choses, de plus vastes, de plus profondes, les ralisa en moins de
temps? Il est vrai que nous touchons au fate de ce prodigieux rgne,
fate d'une lvation sans gale, et dont on peut dire, en contemplant
le tableau entier des grandeurs humaines, qu'aucune ne le dpasse,
s'il y en a qui l'atteignent.

Malheureusement, cette anne incomparable, au lieu de finir au milieu
de la paix, comme on pouvait l'esprer, finit au milieu de la guerre,
moiti par la faute de l'Europe, moiti par celle de Napolon, et
aussi par un coup cruel de la mort, qui emporta M. Fox, dans cette
mme anne o elle avait dj emport M. Pitt.

[En marge: Continuation des ngociations entames avec la Russie et
l'Angleterre.]

[En marge: Termes auxquels on en arrive avec lord Yarmouth.]

Les ngociations entames avec la Russie et l'Angleterre avaient
continu pendant les travaux de tout genre dont nous venons de tracer
le tableau. Lord Yarmouth, avec lequel on avait volontairement allong
les pourparlers, en tait rest aux mmes propositions. L'Angleterre
entendait garder la plupart de ses conqutes maritimes, nous concdait
nos conqutes continentales, le Hanovre toujours except, et se
bornait  demander ce qu'on ferait pour indemniser le roi de Naples.
Quant aux nouvelles royauts, quant  la Confdration du Rhin, elle
ne paraissait pas s'en soucier. Napolon, qui n'avait plus de raison
pour diffrer le terme des ngociations, ses principaux projets tant
accomplis, pressait lord Yarmouth de se procurer des pouvoirs, afin
d'aboutir  une conclusion. Lord Yarmouth les avait enfin reus, mais
avec ordre de ne les produire que lorsqu'il apercevrait la possibilit
de se mettre d'accord avec la France, et lorsqu'il se serait entendu
avec le ngociateur russe.

[En marge: Arrive  Paris de M. d'Oubril, charg de traiter pour la
Russie.]

M. d'Oubril tait arriv en juin avec des pouvoirs en forme, et avec
la double instruction, premirement de gagner du temps pour les
bouches du Cattaro, et d'pargner ainsi  l'Autriche l'excution
militaire dont elle tait menace; secondement, de terminer tous les
diffrends existants par un trait de paix, si la France accdait 
des conditions qui sauvassent la dignit de l'empire russe. Une
circonstance avait confirm M. d'Oubril dans l'ide d'en finir par un
trait de paix. Pendant qu'il tait en route, le ministre russe avait
t chang. Le prince Czartoryski et ses amis ayant voulu qu'on se
lit plus troitement  l'Angleterre, non pas prcisment pour
continuer la guerre, mais pour traiter avec plus d'avantage,
Alexandre, fatigu de leurs remontrances, craignant des engagements
trop troits avec le cabinet britannique, avait enfin accept des
dmissions souvent offertes, et remplac le prince Czartoryski par le
gnral de Budberg. Celui-ci tait ancien gouverneur de l'empereur,
ami de l'impratrice mre, et n'tait ni de force ni d'humeur 
rsister  son matre. M. d'Oubril, qui avait vu l'empereur port  la
paix plus que ses ministres, dut se croire autoris, par ce
changement,  incliner davantage vers une conclusion pacifique.

M. de Talleyrand n'eut pas de peine  persuader M. d'Oubril, lorsqu'il
soutint qu'il n'y avait entre les deux empires aucun intrt srieux 
dbattre, tout au plus une question d'influence  traiter au sujet de
deux ou trois petites puissances que la Russie avait prises sous sa
protection. Mais, quant  ces dernires, la Russie, battue 
Austerlitz, et peu dispose  recommencer depuis que l'Autriche avait
rendu son pe, depuis que la Prusse tait dpendante, et que
l'Angleterre semblait fatigue, la Russie ne pouvait tre fort
exigeante. Elle voulait seulement sauver son orgueil d'un trop rude
chec. Ainsi elle tait prte  passer outre, relativement aux
nouveaux arrangements faits en Allemagne, relativement  la runion de
Gnes et des tats vnitiens; elle tait mme dcide  se taire sur
la conqute de Naples, car la prise d'armes des Napolitains, aprs une
convention de neutralit, justifiait toutes les rigueurs de Napolon.
Cependant,  l'gard du Pimont et des Bourbons de Naples, la Russie
avait des engagements crits, et elle ne pouvait pas moins faire que
de demander quelque chose pour eux, si peu que ce ft. Les engagements
 l'gard du Pimont commenaient  prescrire, mais ceux qu'on avait
contracts  l'gard de la reine Caroline, en la poussant dans
l'abme, taient trop rcents et trop authentiques pour qu'on
n'intervnt pas en sa faveur.

[En marge:  quoi se trouve rduite la ngociation entre la Russie et
la France.]

[En marge: L'indemnit des Bourbons de Naples faisant la principale
difficult, on imagine de leur donner les les Balares.]

Aussi tait-ce la question essentielle et difficile  rsoudre entre
M. de Talleyrand et M. d'Oubril. Ce dernier aurait dsir procurer
quelque ddommagement, si faible qu'il ft, au roi de Pimont, assurer
la Sicile aux Bourbons de Naples, et introduire dans le trait
certaines rdactions qui mnageassent  la Russie une apparence
d'intervention, utile et honorable, dans les affaires de l'Europe.
Bien que Napolon et voulu d'abord un trait sec et vide, qui
rtablt purement et simplement la paix entre les deux empires, afin
de bien constater qu'il ne reconnaissait pas  la Russie l'influence
qu'elle prtendait s'arroger, ce projet rigoureux devait tomber devant
la possibilit d'une paix immdiate, laquelle, par contre-coup,
amenait forcment l'Angleterre  traiter  des conditions
raisonnables. Napolon permit donc  M. de Talleyrand d'accorder tous
les semblants d'influence qui pourraient sauver la dignit du cabinet
russe. Ainsi ce ministre fut autoris, dans le trait patent, 
garantir l'vacuation de l'Allemagne, l'intgrit de l'empire ottoman,
l'indpendance de la rpublique de Raguse,  promettre les bons
offices de la France pour rapprocher la Prusse de la Sude, et 
accepter enfin les bons offices de la Russie pour le rtablissement de
la paix entre la France et l'Angleterre. Il y avait l de quoi rdiger
un trait, moins insignifiant que celui que Napolon avait d'abord
voulu, et par consquent plus flatteur pour l'orgueil de la Russie.
Mais il fallait un ddommagement quelconque pour les rois de Pimont
et de Naples. Quant au roi de Pimont, Napolon opposa des refus
absolus, et on fut oblig d'y renoncer. Quant  Naples, il ne
consentit jamais  cder la Sicile, et il exigea que cette le ft
restitue au royaume de Naples, actuellement possd par Joseph. 
force de chercher une combinaison pour concilier les prtentions
opposes, on inventa un moyen terme, qui consistait  donner les les
Balares au prince royal de Naples, et une indemnit pcuniaire au roi
et  la reine dtrns. Les les Balares appartenaient, il est vrai,
 l'Espagne, mais Napolon avait de quoi fournir un quivalent 
celle-ci, en agrandissant le petit royaume d'trurie avec quelque
fragment des duchs de Parme et Plaisance. Il avait de plus une raison
excellente et trs-morale  faire valoir auprs de la cour de Madrid,
c'est que le prince royal de Naples tait devenu gendre de Charles IV
le mme jour o une princesse de Naples avait pous le prince des
Asturies. Pour complment de ses bonnes raisons, Napolon avait la
force. Il tait donc en mesure de prendre, quant aux Balares, un
engagement srieux.

Cette combinaison imagine, il fallait en finir. M. d'Oubril s'tait
mis en communication avec lord Yarmouth, qui, tout en professant de
trs-bons sentiments envers la France, trouvait cependant qu'il y
avait faiblesse  concder tout ce que demandait M. de Talleyrand. En
bon Anglais qu'il tait, il aurait voulu que la Sicile ft laisse 
la reine Caroline, car c'tait la donner  l'Angleterre que de la
conserver  cette reine. Aussi ne manquait-il pas d'insister auprs de
M. d'Oubril, pour que celui-ci prolonget la rsistance de la Russie.

Mais M. de Talleyrand avait un moyen que Napolon lui avait suggr,
et dont il se servit habilement, c'tait de menacer l'Autriche d'une
action immdiate, si on ne restituait pas les bouches du Cattaro.
Napolon, comme nous l'avons dit, tenait  ces bouches du Cattaro,
pour leur heureuse situation dans l'Adriatique, et surtout pour leur
voisinage des frontires turques. Il tait donc bien dcid  en
exiger la restitution, et il lui tait d'autant plus facile de
menacer, qu'il avait la rsolution d'agir. Il n'avait d'ailleurs pour
cela qu'un pas  faire, car ses troupes taient sur l'Inn, et
occupaient Braunau. En consquence M. de Talleyrand dclara  M.
d'Oubril qu'il fallait conclure, et signer la paix qui entranait la
remise des bouches du Cattaro, ou quitter Paris, aprs quoi on
svirait contre l'Autriche,  moins qu'elle ne joignt ses efforts 
ceux de la France pour reprendre la position si dloyalement livre
aux Russes.

[En marge: Signature du trait de paix avec la Russie le 20 juillet.]

M. d'Oubril, intimid par cette dclaration premptoire, fit part de
son embarras  lord Yarmouth, en lui disant qu'il avait pour
instruction de sauver l'Autriche d'une contrainte immdiate, et qu'il
tait oblig de s'y conformer; que du reste, dans la situation
actuelle, on ne gagnait rien  attendre avec un caractre comme celui
de Napolon; car, chaque jour, il commettait quelque acte nouveau,
qu'il fallait ensuite tenir pour chose faite, si on ne voulait rompre;
que, si on avait trait avant le mois d'avril, Joseph Bonaparte
n'aurait pas t proclam roi de Naples; que, si on avait trait avant
le mois de juin, Louis Bonaparte ne serait pas devenu roi de Hollande;
qu'enfin, si on avait trait avant le mois de juillet, l'empire
germanique n'aurait pas t dissous. M. d'Oubril prit donc son parti,
et signa le 20 juillet, malgr les instances de lord Yarmouth, un
trait de paix avec la France.

Dans les articles patents on stipula, comme nous l'avons dj indiqu,
l'vacuation de l'Allemagne, l'indpendance de la rpublique de
Raguse, l'intgrit de l'empire turc. Dans ces mmes articles, on
promit les bons offices des deux puissances contractantes pour
terminer les diffrends survenus entre la Prusse et la Sude; et la
France accepta formellement les bons offices de la Russie pour le
rtablissement de la paix avec l'Angleterre, toutes choses qui
conservaient  la Russie ces dehors d'influence qu'elle dsirait ne
pas perdre. On promit de nouveau l'indpendance des sept les, et
l'vacuation immdiate des bouches du Cattaro. Dans les articles
secrets, on accorda les Balares au prince royal de Naples, mais avec
condition de n'y pas recevoir les Anglais en temps de guerre; on
assura une pension  sa mre et  son pre, et on stipula la
conservation de la Pomranie sudoise  la Sude, dans les
arrangements qui devaient tre ngocis entre la Sude et la Prusse.

Ce trait, dans la situation de l'Europe, tait acceptable de la part
de la Russie,  moins que, par intrt pour la reine de Naples, elle
ne prfrt la guerre, qui ne pouvait lui valoir que des revers.

M. d'Oubril, aprs l'avoir conclu, partit tout de suite pour
Saint-Ptersbourg, afin d'obtenir les ratifications de son
gouvernement. Il croyait avoir bien rempli sa tche, car, si la paix
qu'il avait conclue tait repousse par son cabinet, il aurait du
moins retard d'un mois et demi l'excution dont l'Autriche tait
menace. Sous ce rapport, on est fond  dire que la paix n'tait pas
signe avec une parfaite sincrit.

[En marge: M. de Talleyrand, aprs avoir amen M. d'Oubril  signer la
paix, amne lord Yarmouth  produire ses pouvoirs.]

M. de Talleyrand n'avait maintenant plus affaire qu' lord Yarmouth,
qui tait fort affaibli depuis que M. d'Oubril s'tait rendu. Le
ministre franais sut profiter de ses avantages, et tirer parti du
trait avec la Russie, pour obliger lord Yarmouth  produire ses
pouvoirs, ce qu'il avait toujours refus de faire. M. de Talleyrand
lui dit qu'il tait impossible de prolonger cette espce de comdie,
d'un ngociateur accrdit qui ne voulait pas montrer ses pouvoirs;
que, s'il diffrait plus longtemps de les exhiber, on serait autoris
 croire qu'il n'en avait pas, et que sa prsence  Paris n'avait
qu'un but trompeur, celui de gagner la mauvaise saison pour empcher
la France d'agir, soit contre l'Angleterre, soit contre ses autres
ennemis. On ne dsignait pas ces ennemis, mais quelques mouvements de
troupes vers Bayonne pouvaient faire craindre que le Portugal ne ft
du nombre. M. de Talleyrand ajoutait qu'il fallait prendre
immdiatement son parti, quitter Paris ou donner  la ngociation un
caractre srieux, en produisant ses pouvoirs, car on avait fini par
veiller les dfiances de la Prusse, qui exigeait une dclaration
rassurante  l'gard du Hanovre; que, ne voulant pas perdre un tel
alli, on tait prt  faire la dclaration demande, et qu'une fois
faite il ne serait plus possible d'en revenir; que la guerre serait
alors ternelle, ou que la paix devrait tre conclue sans la
restitution du Hanovre; que, du reste, on ne gagnerait rien  de
nouveaux dlais, et que deux ou trois mois plus tard il faudrait
consentir peut-tre  la conqute du Portugal, comme on avait consenti
 la conqute de Naples.

[En marge: La ngociation devient officielle entre la France et
l'Angleterre.]

Vaincu par ces raisons, par la signature qu'avait donne M. d'Oubril,
par l'amour de la paix, et aussi par l'ambition fort naturelle
d'inscrire son nom au bas d'un pareil trait, lord Yarmouth se dcida
enfin  exhiber ses pouvoirs. C'tait le premier avantage que M. de
Talleyrand dsirait remporter, et il se hta de le rendre irrvocable,
en faisant nommer un plnipotentiaire franais pour ngocier
publiquement avec lord Yarmouth. Napolon choisit le gnral Clarke,
et lui confra des pouvoirs formels et patents.  partir de ce moment,
22 juillet, la ngociation fut officiellement ouverte.

[En marge: Le gnral Clarke ngociateur pour la France.]

[En marge: La Sicile demeure toujours la question insoluble.]

Le gnral Clarke et lord Yarmouth s'abouchrent, et, sauf la Sicile,
les deux ngociateurs se trouvrent d'accord. La France accordait
Malte, le Cap, la conqute de l'Inde; elle insistait pour qu'on lui
rendt les comptoirs de Pondichry et de Chandernagor, en consentant 
limiter le nombre des troupes qu'elle pourrait y entretenir; elle
demandait galement qu'on lui rendt Sainte-Lucie et Tabago, mais elle
ne tenait absolument qu' la restitution de la colonie hollandaise de
Surinam, point sur lequel les instructions du ngociateur anglais
n'taient pas premptoires. La seule difficult srieuse consistait
toujours dans la Sicile, que lord Yarmouth n'tait pas formellement
autoris  cder, surtout pour un ddommagement aussi insignifiant que
les Balares. Napolon voulait procurer la Sicile  son frre Joseph
par des raisons d'une grande valeur. Suivant lui, tant que la reine
Caroline rsiderait  Palerme, Joseph serait faiblement tabli 
Naples; la guerre serait ternelle entre ces deux portions de
l'ancien royaume des Deux-Siciles; les Calabres seraient toujours
excites sous sa main, et, ce qui tait plus grave, la reine Caroline,
confine  Palerme, ne pouvant se maintenir dans son le qu'avec
l'appui des Anglais, la leur livrerait entirement. C'tait donc
assurer la jouissance de la Sicile aux Anglais que de la laisser aux
Bourbons, consquence infiniment fcheuse pour la Mditerrane.

De son ct lord Yarmouth, malgr son dsir de conclure, ne l'osait
pas. Mais bientt un nouvel obstacle vint encore enchaner sa bonne
volont.

[En marge: Lord Lauderdale adjoint  lord Yarmouth pour continuer la
ngociation avec la France.]

[En marge: Instructions dont est porteur lord Lauderdale.]

Le cabinet britannique en apprenant la conduite de M. d'Oubril fut
fort irrit, et se hta d'envoyer des courriers  Saint-Ptersbourg,
pour se plaindre de ce que le ngociateur russe et abandonn le
ngociateur anglais. Il ne s'en tint pas l, et blma lord Yarmouth,
son propre ngociateur, d'avoir sitt produit ses pouvoirs. Craignant
mme les entranements auxquels lord Yarmouth tait expos, par ses
liaisons personnelles avec les diplomates franais, il fit choix d'un
whig, lord Lauderdale, personnage de caractre assez difficile, pour
l'adjoindre  la ngociation. On fit partir sur-le-champ ce second
plnipotentiaire avec des instructions prcises, mais qui cependant
laissaient, relativement  la Sicile, certaines facilits dont lord
Yarmouth n'tait pas muni. Lord Lauderdale tait un diplomate exact et
formaliste. Il avait l'ordre d'exiger la fixation d'une base de
ngociation, l'_uti possidetis_, qui couvrt les conqutes maritimes
des Anglais, et surtout la Sicile, laquelle n'avait pas encore t
conquise par Joseph Bonaparte. Il est vrai que cette mme base
excluait la restitution du Hanovre; mais ce royaume tait hors de la
discussion, les Anglais ayant toujours dclar qu'ils ne souffriraient
pas mme une contestation sur ce point. La base admise, lord
Lauderdale devait convenir que l'_uti possidetis_ ne serait pas
appliqu d'une manire absolue, surtout relativement  la Sicile, et
qu'on pourrait abandonner cette le au prix d'une compensation. Ainsi
un sacrifice en Dalmatie, joint  la cession des les Balares,
pouvait fournir un moyen d'accommodement.

Lord Lauderdale arriva sans retard  Paris. C'tait un whig, et par
consquent un ami plutt qu'un ennemi de la paix. Mais il tait averti
de se garder des sductions de M. de Talleyrand, auxquelles on
craignait que lord Yarmouth ne ft pas capable de rsister.

[En marge: M. de Champagny adjoint au gnral Clarke.]

Lord Lauderdale fut reu avec politesse et froideur, car on devinait 
Paris qu'il tait envoy pour servir de correctif  l'humeur, juge
trop facile, de lord Yarmouth. Napolon, pour rpliquer  l'envoi de
lord Lauderdale, nomma M. de Champagny comme second ngociateur
franais. Ils furent ds cet instant deux contre deux, MM. Clarke et
de Champagny contre lord Yarmouth et lord Lauderdale.

[En marge: Difficults de forme souleve par lord Lauderdale, et
aplanie aprs quelques explications amicales.]

Aussitt entr dans ce congrs, lord Lauderdale commena par une note
longue, absolue, dans laquelle il rcapitulait la ngociation
confidentielle et officielle, et demandait que l'on admt, avant
d'aller plus loin, le principe de l'_uti possidetis_. Napolon
voulait franchement la paix, et croyait la tenir depuis qu'il avait
conduit la main de M. d'Oubril jusqu' signer le trait du 20 juillet.
Mais il ne fallait pourtant pas provoquer son caractre, susceptible
et peu endurant. Il fit diffrer la rponse comme premier signe de
mcontentement. Lord Lauderdale ne se tint pas pour battu, et ritra
sa dclaration. Alors on lui rpliqua par une dpche nergique et
digne, dans laquelle on lui disait que jusqu'ici la ngociation avait
march avec franchise et cordialit, et sans toutes les formes
pdantesques que le nouveau ngociateur voulait y introduire; que si
les intentions taient changes, que si tout cet appareil diplomatique
cachait l'intention secrte de rompre aprs s'tre procur quelques
pices  produire au parlement, lord Lauderdale n'avait qu' partir,
car on n'tait pas dispos  se prter aux calculs parlementaires du
cabinet britannique. Lord Lauderdale n'avait pas envie d'amener une
rupture; il tait peu habile, et c'tait tout. On s'expliqua. Il fut
entendu que la production de la note de lord Lauderdale tait une
affaire de pure formalit, qui au fond n'excluait aucune des
conditions prcdemment admises par lord Yarmouth, que mme l'abandon
de la Sicile, moyennant une indemnit plus tendue que les Balares,
tait devenu plus explicite depuis l'arrive de lord Lauderdale, et on
se mit ensuite  confrer sur Pondichry, Surinam, Tabago,
Sainte-Lucie.

[En marge: L'Angleterre parat croire que le trait de M. d'Oubril ne
sera pas ratifi, et veut attendre des nouvelles de
Saint-Ptersbourg.]

[En marge: Napolon, croyant aux ratifications russes, se prte au
dsir de diffrer encore, manifest par les ngociateurs anglais.]

Les ngociateurs anglais semblaient persuads que la Russie, touche
des reprsentations du cabinet britannique, ne ratifierait pas le
trait d'Oubril. Napolon, au contraire, ne pouvait croire que M.
d'Oubril se ft avanc jusqu' conclure un pareil trait, si ses
instructions ne l'avaient pas autoris  le faire, et il pouvait
croire encore moins que la Russie ost dchirer un acte qu'elle aurait
autoris son reprsentant  signer. Il pensa donc qu'il y avait profit
 attendre la nouvelle des ratifications russes, qui lui paraissaient
certaines, et que l'Angleterre alors serait rduite  subir les
conditions qu'il avait tant  coeur de lui voir accepter. En
consquence il ordonna aux deux ngociateurs franais de continuer 
gagner du temps, pour atteindre le jour o la rponse de
Saint-Ptersbourg arriverait  Paris. M. d'Oubril tait parti le 22
juillet; on devait recevoir cette rponse vers la fin d'aot.

Napolon se trompait, et c'est l'une des trs-rares occasions o il
n'ait pas lu dans la pense de ses adversaires. Rien, en effet,
n'tait plus douteux que les ratifications russes, et, en outre, la
sant alors trs-menace de M. Fox tait un nouveau pril pour la
ngociation. Si ce gnreux ami de l'humanit venait  succomber sous
les soucis du gouvernement, dont il avait depuis longtemps perdu
l'habitude, le parti de la guerre devait l'emporter sur le parti de la
paix, dans le ministre britannique.

[En marge: Situation d'abandon dans laquelle se trouve la Prusse
pendant les ngociations de la France avec tous les cabinets.]

Mais, dans le moment, une circonstance grave mettait la paix en pril
bien plus que les temporisations ordonnes par Napolon. La Prusse
tait tombe dans un tat moral extrmement triste. Depuis son
occupation du Hanovre, et ses communications avec l'Angleterre,
publies  Londres, Napolon, ainsi que nous l'avons dit, avait fini
par n'en plus tenir aucun compte, et par la traiter comme un alli
dont on n'avait rien  esprer. Ainsi tout le monde savait en Europe
qu'on s'occupait d'organiser le nouveau corps germanique, et la Prusse
tait aussi peu informe  cet gard que les petites puissances
allemandes. Tout le monde savait qu'on ngociait avec l'Angleterre,
que, par consquent, il devait tre question du Hanovre, et elle
n'avait pas reu  ce sujet une seule communication capable de la
rassurer. Le roi Frdric-Guillaume tait oblig de paratre instruit
de ce qu'il ignorait, afin de ne pas rendre trop visible l'tat
d'abandon dans lequel on le laissait. Quoique entretenant des
relations secrtes et peu loyales avec la Russie, il tait trait par
celle-ci sans grande considration, et il pouvait s'apercevoir qu'elle
le prisait moins tous les jours,  mesure qu'elle revenait vers la
France. En froideur avec l'Autriche, qui ne lui pardonnait pas de
l'avoir abandonne le lendemain d'Austerlitz, en guerre avec
l'Angleterre, qui venait de saisir trois cents btiments de commerce
prussiens, il se voyait seul en Europe, et si peu mnag, que le roi
de Sude lui-mme n'avait pas craint de lui faire la plus grave des
offenses. Lorsque les troupes prussiennes s'taient prsentes pour
occuper les dpendances du Hanovre voisines de la Pomranie sudoise,
le roi de Sude, qui les gardait pour le compte, disait-il, du roi
d'Angleterre son alli, s'y tait dfendu, et avait fait feu sur les
troupes envoyes. C'tait le dernier degr de l'humiliation que
d'tre ainsi trait par un prince qui n'avait d'autre force que sa
folie, protge par ses alliances.

Cette situation inspirait au cabinet prussien des rflexions aussi
douloureuses qu'alarmantes. La Russie, l'Angleterre elle-mme,
faisaient en ce moment tous les pas vers la France. La coalition
devait se trouver bientt dissoute, et comme on n'avait recherch la
Prusse que parce qu'elle formait le complment ncessaire de cette
coalition, que deviendrait-elle lors du dsarmement gnral? Ne
serait-elle pas livre sans dfense  Napolon, qui, fort mcontent de
sa conduite, en userait  son gard comme il voudrait, soit pour
acheter la paix avec l'Angleterre et la Russie, soit pour agrandir les
tats qu'il lui plairait de fonder? et, quoi qu'il ft, il tait
assur de n'avoir pas un seul dsapprobateur en Europe, car personne
actuellement ne portait le moindre intrt  la Prusse.

[En marge: Faux bruits qui alarment la Prusse.]

Les bruits les plus tranges confirmaient ces rflexions dsolantes.
L'ide de rendre le Hanovre  l'Angleterre, pour avoir la paix
maritime, tait si naturelle et si simple, qu'elle naissait dans tous
les esprits  la fois. On estimait mme si peu la Prusse, malgr les
vertus de son roi, qu'on ne trouvait pas mauvais que Napolon en agt
ainsi envers une cour qui ne savait tre pour personne, ni amie ni
ennemie. Les allis de la France, l'Espagne surtout, qui souffraient
cruellement de la guerre, disaient tout haut que la Prusse ne mritait
pas qu'on prolonget d'un seul jour les maux de l'Europe. Le gnral
Pardo, ambassadeur d'Espagne  Berlin, le rptait si publiquement,
que de tout ct on se demandait la cause d'une telle hardiesse de
langage. Ainsi, sans en tre inform, chacun racontait les choses
comme elles se passaient  Paris entre lord Yarmouth et M. de
Talleyrand.

Venaient ensuite les malveillants, qui au vraisemblable ajoutaient
l'invraisemblable, et se complaisaient dans les inventions les plus
fcheuses. Les uns prtendaient que la France allait se rconcilier
avec la Russie, en reconstituant le royaume de Pologne au profit du
grand-duc Constantin, et que pour cela on reprendrait les provinces
polonaises cdes  la Prusse lors du dernier partage. Les autres
soutenaient qu'on allait proclamer Murat roi de Westphalie, et qu'il
tait question de lui donner Munster, Osnabruck, l'Ost-Frise.

[En marge: Ce qu'il y avait de vrai et de faux dans les bruits qui
alarmaient la Prusse.]

C'est un mlange de faux et de vrai qui compose ordinairement tous les
bruits, et il s'y mle toujours assez de vrit pour accrditer le
mensonge. On pouvait le reconnatre en cette occasion, o des faits
exacts, mais dfigurs, avaient servi de fondement aux plus fausses
rumeurs. Napolon songeait, en effet,  rendre le Hanovre 
l'Angleterre, depuis que la Prusse ne lui semblait plus un alli sur
lequel on pt compter, mais en assurant  celle-ci un ddommagement,
ou en lui restituant tout ce qu'on avait reu d'elle. Le projet de lui
ter les provinces polonaises avait exist un instant, mais chez les
Russes, et non chez les Franais. Enfin le prtendu royaume de Murat
tait une invention des bureaux de M. de Talleyrand, cherchant 
flatter la famille impriale, et encore n'y avaient-ils pens qu' la
condition de donner  la Prusse les villes ansatiques, qu'elle
convoitait ardemment. Du reste, jamais Napolon n'avait voulu entendre
parler d'un tel projet.

Mais ce n'est pas avec cette exactitude scrupuleuse que les
nouvellistes construisent leurs inventions. Se railler de ceux qu'ils
supposent tromps, jouer l'indignation  l'gard de ceux qu'ils
supposent trompeurs, suffit  leur malveillante oisivet; et c'est une
espce d'hommes qui n'est pas plus rare dans les cercles
diplomatiques, que dans le public curieux et ignorant des grandes
capitales.

Des imprudences soldatesques ajoutaient  tous ces propos une certaine
vraisemblance. Murat tenait dans son duch de Berg une cour militaire,
o l'on se permettait les plus tranges discours. C'tait, disaient
ses camarades de guerre devenus ses courtisans, c'tait un bien petit
tat que le sien pour un beau-frre de l'Empereur. Bientt sans doute
il serait roi de Westphalie, et on lui composerait un beau royaume aux
dpens de cette mchante cour de Prusse, qui trahissait tout le monde.
L'entourage de Murat n'tait pas seul  parler ainsi. Les troupes
franaises, ramenes dans le pays de Darmstadt, dans la Franconie et
la Souabe, n'avaient qu'un pas  faire pour envahir la Saxe et la
Prusse. Tous ces militaires, qui avaient envie de continuer la guerre,
et qui prtaient  leur matre le mme dsir, se flattaient de la
recommencer bientt, et d'entrer  Berlin comme ils taient entrs 
Vienne. Le nouveau prince de Ponte-Corvo, Bernadotte, tabli 
Anspach, imaginait des plans assez ridicules qu'il exposait
publiquement, et qu'on attribuait  Napolon. Augereau, songeant
encore moins  ce qu'il disait, buvait  table, avec son tat-major,
au succs de la prochaine guerre contre la Prusse.

[En marge: Dchanement gnral contre M. d'Haugwitz.]

Ces extravagances de soldats oisifs, rapportes  Berlin, y causaient
naturellement la plus fcheuse sensation. Racontes  la cour, elles
taient transmises ensuite  la population tout entire, et excitaient
l'orgueil, toujours prt  prendre feu, de la nation prussienne. Le
roi en souffrait surtout pour l'effet qu'elles devaient produire sur
l'opinion publique. La reine, dsole de ce qui tait arriv  la
princesse de la Tour et Taxis, sa soeur, laquelle venait de subir la
_mdiatisation_, se taisait, ayant pris depuis quelque temps le parti
du silence, et sentant bien d'ailleurs qu'elle n'avait aucun titre
auprs de Napolon pour faire mnager les princes de sa famille. Mais
son silence tait significatif. M. d'Haugwitz tait dcourag plus
qu'il n'osait l'avouer  son matre. Les fautes commises en son
absence et contre son avis produisaient enfin leurs irrsistibles
consquences. On s'en prenait nanmoins  lui de tous les vnements,
comme s'il en et t la vritable cause. La saisie des trois cents
btiments, si dommageable pour le commerce prussien, lui tait impute
comme une de ses oeuvres. Le ministre des finances la lui avait
reproche en plein conseil, et avec la plus grande amertume. Un
gnral renomm dans l'arme, le gnral Ruchel, avait pouss
l'impolitesse  son gard jusqu' l'offense. L'opinion prussienne se
soulevait d'heure en heure contre M. d'Haugwitz, qui n'avait cependant
aucun tort, que celui d'tre rentr aux affaires  la prire du roi,
quand son systme d'alliance avec la France tait tellement compromis
qu'il tait devenu impossible. Le sentiment du patriotisme germanique
se joignait  tous les autres pour hter une crise. Des libraires de
Nuremberg ayant colport des pamphlets contre la France, Napolon
avait ordonn de les arrter, et appliquant  l'un d'eux la rigueur
des lois militaires, qui traitent en ennemi quiconque cherche 
soulever un pays contre l'arme qui l'occupe, l'avait fait fusiller.
Cet acte dplorable avait soulev l'opinion gnrale contre les
Franais et leurs partisans.

[En marge: Le roi et M. d'Haugwitz avaient compt sur un succs qui
leur manque, sur la cration d'une confdration allemande du Nord.]

[En marge: Faux rcit de la cour de Hesse qui prtend que la France
l'a empche d'entrer dans la confdration du Nord.]

Le roi Frdric-Guillaume et M. d'Haugwitz avaient compt sur un
succs pour calmer les esprits; ils espraient qu'une confdration
des puissances allemandes du Nord, sous le protectorat de la Prusse,
pourrait servir de contre-poids  la Confdration du Rhin. Napolon
lui-mme leur en avait suggr l'ide. Un aide de camp du roi avait
t envoy  Dresde, afin de dcider la Saxe  entrer dans cette
confdration, et le ministre principal de l'lecteur de Hesse-Cassel
tait venu lui-mme  Berlin pour en confrer. Mais ces deux cours
montraient  l'gard de cette proposition une froideur extrme. La
Saxe, la plus honnte des puissances allemandes, avait de la Prusse
une dfiance instinctive, et si elle s'tait rsolue  se confdrer
de nouveau, elle aurait bien plutt pench en faveur de l'Autriche,
qui n'avait jamais envi ses tats, qu'en faveur de la Prusse, qui,
les enveloppant, de toute part, les convoitait visiblement. Elle
n'tait donc pas dispose  ce qu'on lui demandait, et subordonnait sa
conduite  celle des autres puissances du nord de l'Allemagne. La
Hesse, mcontente de la Prusse, qui en 1803 avait fait donner le pays
de Fulde  la maison de Nassau-Orange, mcontente de la France, qui
lui avait refus de la comprendre, en l'agrandissant, dans la
Confdration du Rhin, trompant d'ailleurs tous ceux avec lesquels
elle traitait, ne voulait pas opter pour la Prusse plutt que pour la
France, car le pril lui semblait gal. Pour s'excuser envers la
Prusse,  qui elle devait un dvouement au moins apparent, elle avait
invent un odieux mensonge, et prtendu que la France lui avait fait
sous main les plus grandes menaces, si elle adhrait  la
confdration du Nord. Il n'en tait rien; les dpches les plus
secrtes du gouvernement franais[19] prescrivaient au contraire de
n'opposer aucun obstacle  la formation de cette confdration, de se
taire  ce sujet, et, si on tait consult, de dclarer que la France
la verrait sans dplaisir. Il n'y avait que les villes ansatiques 
qui la France avait voulu interdire cette accession, par des raisons
purement commerciales; et elle ne s'en tait pas cache.

[Note 19: J'ai lu toutes ces dpches avec la plus grande attention;
et comme je dis la vrit  l'gard de toutes les cours, grandes et
petites, je la dirais  l'gard de la Hesse, cette vrit lui ft-elle
favorable, et ft-elle dfavorable  la France.]

Le ministre de Hesse porta donc  Berlin les plus fausses assertions,
et tout ce que son souverain avait demand  la France, en offrant
d'adhrer  la Confdration du Rhin, il prtendit que la France le
lui avait offert, pour l'arracher  la confdration du Nord. Il
accusa mme M. Bignon, notre ministre  Cassel, de propos que celui-ci
n'avait pas tenus, et qu'il dmentit trs-nergiquement. Il est
possible que M. Bignon, avant qu'il ft question de la confdration
du Nord, et quand tous les diplomates allemands s'entretenaient de la
Confdration du Rhin, et vant en termes gnraux les avantages
qu'on recueillerait de l'alliance franaise, qu'il et mme dans son
langage dpass ses instructions, mais c'tait l du zle indiscret,
et la preuve qu'il agissait sans ordre, c'est que Napolon avait
prescrit  M. de Talleyrand par une lettre de refuser l'adjonction de
l'lecteur de Hesse[20]. Nanmoins le ministre de ce prince, envoy
extraordinairement  Berlin, voulant justifier un refus peu attendu,
vint raconter de la manire la plus mensongre les prtendues menaces
et les prtendues offres entre lesquelles la France avait plac la
petite cour de Cassel.

[Note 20: Cette lettre existe au dpt de la Secrtairerie d'tat au
Louvre.]

[Date: Aot 1806.]

[En marge: Aux rcits mensongers de la cour de Cassel se joint une
dpche de M. de Lucchesini, qui achve de bouleverser les esprits 
Berlin.]

 ce rcit tout  fait faux, le roi de Prusse crut voir dans la
conduite de Napolon la trahison la plus noire, se tint pour jou,
pour opprim, et conut une violente irritation. Tandis que ces
rapports de la cour de Cassel lui parvenaient, une dpche expdie
par M. de Lucchesini lui arrivait de France. Cet ambassadeur, homme
d'esprit, mais lger, peu sincre, vivant  Paris avec tous les
ennemis du gouvernement, et n'en tant pas moins l'un des courtisans
assidus de M. de Talleyrand, avait recueilli depuis quelques jours les
bruits qui circulaient sur le sort rserv  la Prusse. Une confidence
obtenue des ngociateurs anglais  l'gard du Hanovre, dont la
restitution avait t tacitement promise, lui parut mettre le comble
aux circonstances menaantes du moment; et comme dans sa conduite
ambigu, tour  tour adversaire ou partisan du systme de M.
d'Haugwitz, il avait tout rcemment appuy le trait du 15 fvrier,
qu'il tait mme all le porter  Berlin, il crut sa responsabilit
gravement engage si le dernier essai d'alliance avec la France
tournait  mal. Il exagra donc ses rapports de la manire la plus
imprudente. Un agent ne doit rien cacher  son gouvernement, mais il
doit peser ses assertions, ne rien ajouter  la vrit, n'en rien
retrancher, surtout quand il peut en rsulter de funestes rsolutions.

[En marge: M. d'Haugwitz, au lieu de se retirer, se met  la tte de
ceux qui dclament le plus contre la France.]

Le courrier, parti le 29 juillet de Paris, arriva  Berlin le 5 ou le
6 aot. Il y causa une sensation extraordinaire. Un second, porteur de
dpches du 2 aot, et arriv le 9, ne fit qu'ajouter  l'effet
produit par le premier. L'explosion fut instantane. Comme un coeur
rempli de sentiments longtemps contenus, clate tout  coup, si une
dernire impression vient mettre le comble  ce qu'il prouve, le roi
et, ses ministres se rpandirent en emportements soudains contre la
France. Ils galrent les uns et les autres, dans leurs dmonstrations
extrieures, les membres les plus violents du parti qui voulait la
guerre. M. d'Haugwitz, ordinairement si calme, pouvait bien, en
faisant un retour sur le pass, se rappeler les fautes de la cour de
Berlin, s'expliquer les consquences de ces fautes sur l'esprit
irritable de Napolon, comprendre ds lors les ngligences dont ce
dernier payait une alliance infidle, rduire ainsi  leur vrit les
prtendus projets dont la Prusse tait menace, et attendre des
rapports plus exacts avant de laisser le cabinet prussien se former
une opinion et arrter une conduite. Ici commencrent les vritables
torts de M. d'Haugwitz. Ne croyant qu'une portion de ce qu'on lui
disait, mais voulant couvrir sa responsabilit, et se flattant surtout
de dominer le parti violent en se mettant  la tte des dmonstrations
militaires, il consentit  tout ce qu'on proposa dans ce moment
d'agitation. Son systme tant ainsi renvers, il aurait d se
retirer, et abandonner  d'autres les chances d'une rupture avec la
France, qu'il prvoyait devoir tre dsastreuse. Mais il cda au
mouvement gnral des esprits, et tous les partisans qu'il avait
auprs du roi, M. Lombard notamment, s'empressrent de l'imiter. On va
reconnatre qu'il n'est pas besoin d'un gouvernement libre pour que
les nations donnent le spectacle des plus inconcevables entranements
populaires.

[En marge: Conseil tenu  Potsdam dans lequel on prend la rsolution
d'armer.]

Un conseil fut convoqu  Potsdam. Les vieux gnraux, tels que le duc
de Brunswick et le marchal de Mollendorf, en faisaient partie. Quand
ces hommes, qui s'taient montrs si sages jusque-l, virent le roi,
M. d'Haugwitz lui-mme, regarder comme possibles et mme comme vraies
les trahisons attribues  la France, ils n'hsitrent plus, et la
rsolution de remettre sur le pied de guerre toute l'arme prussienne,
ainsi qu'elle y avait t six mois auparavant, fut unanimement
adopte. La majorit du conseil, le roi compris, y vit une mesure de
sret, M. d'Haugwitz une manire de rpondre  tous ceux qui disaient
qu'on livrait la Prusse  Napolon.

[En marge: Les rsolutions du cabinet prussien amnent une explosion
de l'opinion publique.]

[En marge: La guerre demande  grands cris.]

Tout  coup le bruit se rpandit dans Berlin, le 10 aot, que le roi
s'tait dcid  armer, que de grandes difficults taient survenues
entre la Prusse et la France, qu'on avait mme dcouvert des dangers
cachs, une sorte de trahison mdite, laquelle expliquait la prsence
des troupes franaises dans la Souabe, la Franconie et la Westphalie.
L'opinion souvent agite, mais toujours contenue par l'exemple du roi,
dans lequel on avait confiance, se pronona violemment. Le coeur des
sujets dborda comme celui du prince. Nous avions bien raison de dire,
s'cria-t-on de toutes parts, que la France ne mnagerait pas plus la
Prusse que l'Autriche, qu'elle voulait envahir, ravager l'Allemagne
entire; que les partisans de l'alliance franaise taient ou des
dupes ou des tratres; que ce n'tait pas M. de Hardenberg qui tait
vendu  l'Angleterre, mais M. d'Haugwitz  la France; qu'il fallait
bien enfin le reconnatre, que seulement on le reconnaissait trop
tard; que ce n'tait pas aujourd'hui, mais six mois plus tt, la
veille ou le lendemain d'Austerlitz, qu'on aurait d prendre les
armes; que peu importait au surplus, qu'il fallait, quoique tard, se
dfendre ou prir, et que l'Angleterre et la Russie accourraient sans
doute au secours de quiconque tiendrait tte  Napolon; qu'aprs tout
les Franais avaient vaincu des Autrichiens sans nergie, des Russes
sans instruction, mais qu'ils n'auraient pas si bon march des soldats
du grand Frdric!

Les hommes qui ont vu Berlin  cette poque disent qu'il n'y eut
jamais un tel exemple d'exaltation et d'entranement. Dj M.
d'Haugwitz s'apercevait avec effroi qu'il tait pouss bien au del du
but qu'il s'tait propos d'atteindre, car il avait voulu de simples
dmonstrations, et on lui demandait la guerre. L'arme la rclamait 
grands cris. La reine, le prince Louis, la cour, contenus rcemment
par l'expresse volont du roi, clataient maintenant sans contrainte.
Suivant eux, on n'tait Allemand, on n'tait Prussien que de ce jour;
on coutait enfin la voix de l'intrt et de l'honneur; on chappait
aux illusions d'une alliance perfide et dshonorante; on tait digne
de soi, du fondateur de la monarchie prussienne, du grand
Frdric!--Jamais il ne s'est vu de dlire pareil, que l o la
multitude mne les sages, que l o les cours mnent les rois faibles.

Cependant que se passait-il qui pt justifier un tel dchanement? La
Prusse, sur le point de signer en 1805 un trait d'alliance intime
avec la France, avait, sous le faux prtexte de la violation du
territoire d'Anspach, cd aux instances de la coalition europenne,
aux cris de l'aristocratie allemande, aux caresses d'Alexandre, et
sign le trait de Potsdam, qui tait une sorte de trahison. Trouvant
la France victorieuse  Austerlitz, elle avait brusquement chang de
parti, et accept le Hanovre de Napolon, aprs l'avoir accept
d'Alexandre quelques jours auparavant. Napolon avait voulu de bonne
foi se la rattacher par un don pareil, et il attendait cette dernire
preuve pour voir si on pouvait se fier  elle. Mais ce don, accept
avec confusion, la Prusse n'avait pas os l'avouer au monde; elle
s'tait presque excuse auprs des Anglais de l'occupation du Hanovre,
elle n'avait pas pris entre Napolon et ses ennemis la position
franche qu'il aurait fallu qu'elle prt pour lui inspirer confiance.
Dgot de telles relations, Napolon avait form le projet secret de
ressaisir le Hanovre, pour obtenir de l'Angleterre une paix qu'il
n'avait plus l'espoir de lui imposer au moyen de l'alliance de la
Prusse. Mais il songeait  un ddommagement, il l'avait prpar dans
sa pense; seulement il n'avait rien dit, hsitant  s'ouvrir avec une
cour pour laquelle il n'avait plus aucune estime. tait-ce l un
procd comparable  la conduite de la Prusse, reste en relation
secrte avec la Russie par M. de Hardenberg, malgr le trait formel
d'alliance sign  Schoenbrunn, et renouvel  Paris le 15 fvrier?
Assurment non. Les torts de Napolon se rduisaient  des manques
d'gards, qu'il n'aurait pas d se permettre, mais que la conduite
quivoque de la Prusse excusait, si elle ne les justifiait pas.

En ralit, la Prusse tait humilie du rle qu'elle avait jou,
effraye de l'isolement dans lequel elle allait se trouver, si
l'Angleterre et la Russie se rconciliaient avec la France, trouble
confusment des traitements qu'elle serait alors expose  subir de la
part de Napolon, sans qu'il y et personne pour la plaindre, et dans
cet tat elle tait dispose  prendre pour rels les bruits les plus
faux, les plus invraisemblables. Il n'y avait dans tout ce qui se
passait  Berlin qu'une chose de vraie et d'honorable, c'tait le
patriotisme allemand humili des succs de la France, clatant au
premier prtexte; fond ou non. Mais ce sentiment clatait mal 
propos. Il fallait, en 1805, lorsque Napolon quitta Boulogne, ou se
prononcer hautement pour la France, en disant ses motifs d'en agir
ainsi, et engager l'honneur prussien dans ce sens, ou se prononcer
contre la France ds cette poque, et lutter contre elle quand
l'Autriche et la Russie taient sous les armes. Maintenant on allait 
sa perte par une voie qui n'tait pas mme honorable.

[En marge: Napolon ayant connaissance de la dpche de M. de
Lucchesini, la fait dmentir  Berlin.]

[En marge: Il est trop tard pour matriser l'entranement des esprits
en Prusse.]

Les dpches de M. de Lucchesini avaient t interceptes par la
police de Napolon, et connues de lui. Il en avait t indign et
sur-le-champ il avait fait crire  M. de Laforest, pour l'avertir de
l'envoi de ces dpches, pour le charger de donner des dmentis 
toutes les allgations du ministre prussien, et pour exiger son
rappel. Malheureusement il tait trop tard, et dj l'lan imprim 
l'opinion de la Prusse ne pouvait plus tre matris. M, d'Haugwitz
d'ailleurs, embarrass des rles si divers qu'il avait t forc de
jouer depuis un an, n'avait plus le courage des bonnes rsolutions. Il
n'osait ni voir le ministre de France, ni dclarer aux fous dont il
avait flatt la folie, qu'il les quittait encore une fois pour se
joindre aux gens sages, bien rares alors  Berlin.

[En marge: Explication entre M. d'Haugwitz et M. de Laforest.]

[En marge: M. d'Haugwitz demande, comme moyen de tout arranger,
l'loignement de l'arme franaise.]

M. de Laforest le trouva contraint et fuyant les explications.
Cependant, aprs plusieurs tentatives, il le vit, lui demanda comment
il pouvait manquer  ce point de son sang-froid accoutum, comment il
pouvait croire les rcits mensongers invents par la Hesse, les propos
lgers recueillis par M. de Lucchesini, comment il n'attendait pas, ou
ne recherchait pas des informations plus exactes, avant de prendre des
rsolutions aussi graves que celles qui taient publiquement
annonces. M. d'Haugwitz, troubl  mesure que la lumire, un instant
obscurcie dans son esprit, commenait  luire de nouveau, parut dsol
de la conduite qu'on avait tenue, avoua navement la rapidit du
courant qui entranait le roi, la cour et lui-mme, dclara enfin que,
si on ne venait pas  leur aide, ils iraient se jeter, peut-tre pour
y prir, sur l'cueil de la guerre; que rien n'tait perdu encore si
Napolon voulait faire une dmarche quelconque, qui ft pour l'orgueil
de la multitude une satisfaction, pour la prudence du cabinet une
raison de se rassurer; que l'loignement de l'arme franaise,
accumule depuis quelque temps sur les routes qui menaient en Prusse,
remplirait ce double objet; qu'on pourrait alors contremander les
armements, en allguant pour raison d'avoir arm la runion des
troupes franaises, et pour raison de dsarmer leur retraite au del
du Rhin. M. d'Haugwitz ajouta que pour faciliter les explications on
allait rappeler M. de Lucchesini, et envoyer  Paris un homme sage et
sr, M. de Knobelsdorf.

[Date: Sept. 1806.]

[En marge: Napolon aurait accd  la demande de la Prusse, si le
refus de ratifier le trait de M. d'Oubril ne lui avait fait croire 
l'existence d'une coalition.]

[En marge: Motifs qui avaient port Alexandre  ne pas ratifier le
trait sign par M. d'Oubril.]

Napolon aurait pu consentir  la dmarche demande sans compromettre
sa gloire, car il n'avait jamais pens  envahir la Prusse. Il avait
pris seulement quelques prcautions lorsqu'on avait refus de ratifier
le trait de Schoenbrunn. Mais, depuis, il ne songeait qu' l'Autriche
et aux bouches du Cattaro, il ne songeait qu' se les faire restituer
par quelque menace; il tait mme, depuis le trait sign avec M.
d'Oubril, tout dispos  ramener ses troupes en France. Il avait
ordonn un vaste camp  Meudon pour y runir la grande arme, et y
clbrer en septembre des ftes magnifiques. Les ordres pour cet objet
taient dj expdis. Mais un vnement grave et imprvu vint rendre
cette conduite difficile de sa part. Contre son attente, l'empereur
Alexandre avait refus de ratifier le trait de paix sign par M.
d'Oubril. Il avait adopt cette rsolution sur les vives instances de
l'Angleterre, qui avait fait valoir sa fidlit, rappel son refus
rcent de traiter sans la Russie, et demand, pour prix de cette
fidlit, qu'on repousst un trait conclu intempestivement, trop
vite, et  des conditions videmment dsavantageuses. L'empereur
Alexandre, quoiqu'il craignt fort les consquences de la guerre avec
Napolon, les craignait un peu moins en voyant l'Angleterre plus lente
qu'il ne l'avait cru  se prcipiter dans les bras de la France. Il
parat mme que quelque chose avait dj transpir des agitations de
la cour de Prusse, et de la possibilit d'entraner cette cour  la
guerre. Enfin, la connaissance rcemment acquise de la dissolution de
l'empire germanique ajoutant aux jalousies de la Russie comme  celles
de toutes les puissances, et faisant prvoir un redoublement de haine
contre Napolon, Alexandre s'tait dcid  ne pas ratifier le trait
de M. d'Oubril. Il rpondit cependant qu'il tait prt  reprendre les
ngociations, mais de concert avec l'Angleterre; qu'il chargeait mme
celle-ci de ses pouvoirs pour traiter,  la condition qu'on laisserait
 la famille royale de Naples, non-seulement la Sicile, mais la
Dalmatie tout entire, et qu'on donnerait les les Balares au roi de
Pimont.

[En marge: Mort de M. Fox.]

Le courrier porteur de ces nouvelles arriva le 3 septembre  Paris, au
moment mme o les armements de la Prusse occupaient toute l'Europe,
et o l'on demandait  Napolon de tirer M. d'Haugwitz et le roi
Frdric-Guillaume d'embarras, en faisant rtrograder les troupes
franaises. Napolon  son tour sentit natre en lui de profondes
dfiances, et se figura qu'il tait trahi. Le souvenir de la conduite
de l'Autriche l'anne prcdente, le souvenir de ses armements, si
souvent et si opinitrement nis, alors mme que ses troupes taient
en marche, ce souvenir revenant  son esprit, lui persuada qu'il en
serait de mme cette fois, que les armements soudains de la Prusse
n'taient qu'une perfidie, et qu'il courait le danger d'tre surpris
en septembre 1806, comme il avait failli l'tre en septembre 1805. Il
tait donc peu dispos  retirer ses troupes de la Franconie, position
militaire fort importante, ainsi qu'on le verra bientt, pour une
guerre contre la Prusse. Une autre circonstance le portait  croire 
une coalition. M. Fox, malade depuis deux mois, venait de mourir.
Ainsi, dans la mme anne, les fatigues d'un long pouvoir avaient tu
M. Pitt, et les premires preuves d'un pouvoir redevenu nouveau pour
lui avaient ht la fin de M. Fox. M. Fox emportait avec lui la paix
du monde, et la possibilit d'une alliance fconde entre la France et
l'Angleterre. Si l'Angleterre avait fait dans M. Pitt une grande
perte, l'Europe et l'humanit en faisaient une immense dans M. Fox.
Celui-ci mort, le parti de la guerre allait triompher du parti de la
paix dans le sein du cabinet britannique.

[En marge:  la mort de M. Fox, lord Lauderdale est charg de
prsenter  Paris les conditions de la Russie.]

Toutefois, ce cabinet n'osa pas changer notablement les conditions de
paix prcdemment envoyes  Paris. Lord Yarmouth avait abandonn la
ngociation par dgot. Lord Lauderdale tait rest seul. On lui
ordonna de Londres de prsenter les demandes de la Russie, consistant
 rclamer la Sicile et la Dalmatie pour la cour de Naples, les
Balares pour le roi de Pimont. Lord Lauderdale, en prsentant ces
nouvelles conditions, agit au nom des deux cours et comme ayant les
pouvoirs de l'une et de l'autre. Ainsi, pour attendre l'effet des
ratifications de Saint-Ptersbourg, Napolon avait manqu l'occasion
dcisive d'avoir la paix. Les mprises arrivent aux plus grands
esprits dans le champ de la politique comme dans le champ de la
guerre.

[En marge: L'irritation que Napolon ressent du refus de la Russie, et
des nouvelles conditions signifies  Paris, ne le dispose pas
favorablement pour la paix.]

[En marge: Audience donne par Napolon  M. de Knobelsdorf.]

Napolon en ressentit une sorte d'irritation qui le porta davantage
encore  supposer l'existence d'une conspiration europenne. Il tait
donc beaucoup plus enclin  en appeler encore une fois aux armes, qu'
cder. Il reut  cette poque M. de Knobelsdorf, qui tait venu en
toute hte remplacer M. de Lucchesini. Il lui fit un accueil
personnellement obligeant, lui affirma positivement qu'il n'avait
aucun projet contre la Prusse, qu'il ne comprenait pas ce qu'elle
voulait de lui, car il ne voulait rien d'elle, si ce n'est l'excution
des traits; qu'il ne songeait  lui rien enlever, que tout ce qu'on
avait publi  cet gard tait faux; et il faisait allusion par ces
paroles aux rapports de M. de Lucchesini, qui avait prsent le mme
jour ses lettres de rappel. Usant ensuite d'une franchise digne de sa
grandeur, il ajouta qu'il y avait dans les faux bruits rpandus une
seule chose vritable, c'est ce qu'on disait du Hanovre; qu'en effet
il avait cout  ce sujet l'Angleterre; que voyant la paix du monde
attache  cette question, il avait eu le projet de s'adresser  la
Prusse, de lui exposer la situation dans toute sa vrit, de lui
donner le choix entre la paix gnrale, achete par la restitution du
Hanovre, sauf ddommagement, et la continuation de la guerre contre
l'Angleterre, mais de la guerre  outrance, et aprs explication
toutefois sur le degr d'nergie que le roi Frdric-Guillaume
entendrait y apporter. Il affirma en outre que, dans tous les cas, il
n'aurait arrt aucune rsolution sans s'en tre ouvert franchement et
compltement avec la Prusse.

[En marge: Napolon refuse de retirer les troupes franaises, et ne
veut pas donner d'autres explications que celles qu'il a donnes  M.
de Knobelsdorf.]

[En marge: Silence ordonn  M. de Laforest.]

Une si loyale explication aurait d bannir tous les doutes. Mais il
fallait plus pour la Prusse, il fallait un acte de dfrence qui
sauvt son orgueil. Napolon s'y serait prt peut-tre, s'il n'avait
t en ce moment plein de dfiance, et s'il n'avait cru  une nouvelle
coalition, qui n'existait pas encore, quoiqu'elle dt exister bientt.
Mais dans cette excitation d'esprit que les vnements provoquent, on
ne peut pas toujours juger  coup sr ce qui se passe chez ses
adversaires. En consquence il enjoignit  M. de Laforest de se tenir
sur la rserve, de dire  M. d'Haugwitz que la Prusse n'aurait pas
d'autres explications que celles qu'il avait donnes,  MM. de
Knobelsdorf et de Lucchesini, que quant  la demande relative aux
armes, il rpondait par une demande exactement semblable, et que si
la Prusse contremandait ses armements, il prenait l'engagement de
faire immdiatement repasser le Rhin aux troupes franaises. Il
ordonna ensuite  M. de Laforest de se taire, et d'attendre les
vnements.--Dans une situation pareille, lui crivit-il, on n'en doit
pas croire les protestations, quelque sincres qu'elles puissent
paratre. Nous avons t tromps trop de fois. Il faut des faits: que
la Prusse dsarme, et les Franais repasseront le Rhin, mais point
avant.--

M. de Laforest excuta fidlement les ordres de son souverain, n'eut
pas de peine  convaincre M. d'Haugwitz, qui tait convaincu d'avance,
mais domin par les vnements; et puis il se tut. Ce n'tait pas
assez pour le cabinet prussien d'tre clair sur les intentions de
Napolon; il lui fallait une explication palpable  donner  l'opinion
publique, et  lui aussi des faits, mais des faits clairs et positifs,
c'est--dire la retraite des Franais. Encore les imaginations
excites se seraient-elles payes difficilement mme d'un acte
rassurant. L'orgueil prussien rclamait une satisfaction. On a autant
et mme plus besoin de satisfaction lorsqu'on a tort que lorsqu'on a
raison.

[En marge: Effet du silence gard par M. de Laforest.]

[En marge: Aprs avoir attendu quelques jours des explications qui
n'arrivent pas, le roi de Prusse part pour l'arme.]

[En marge: La guerre est rsolue entre la Prusse et la France.]

Le roi et M. d'Haugwitz laissrent couler quelques jours encore, pour
voir si Napolon ne manderait pas quelque chose de plus explicite, de
plus satisfaisant.--Ce silence perd tout, rptait M. d'Haugwitz  M.
de Laforest.--Mais le sort en tait jet: la Prusse, par des
tergiversations qui lui avaient alin la confiance de Napolon, la
France, par des procds trop peu mnags, devaient tre amenes l'une
et l'autre  une guerre funeste, d'autant plus regrettable, que dans
l'tat du monde c'taient les deux seules puissances dont les intrts
fussent conciliables. Le silence ordonn  M. de Laforest fut
invariablement gard par lui, mais la douleur sur le visage, douleur
expressive, et suffisamment significative, si la cour de Prusse avait
voulu la comprendre, et se conduire d'aprs ce qu'elle aurait compris.
Il n'en tait plus ainsi ni du roi Frdric-Guillaume, ni de son
ministre. Tous les jours des rgiments traversaient Berlin, en
chantant des airs patriotiques, que rptait le peuple ameut dans les
rues. De toutes parts on demandait quand le roi partirait pour
l'arme, et s'il serait vrai qu'il restt  Potsdam, dans l'intention
de revenir sur sa premire dtermination. Le cri devint tel qu'il
fallut obir  l'opinion. L'infortun Frdric-Guillaume partit le 21
septembre pour Magdebourg. C'tait le signal de la guerre qu'on
attendait en Allemagne, et que Napolon attendait  Paris. Ds ce jour
elle tait invitable. On en verra, dans le livre suivant, les
terribles vicissitudes, les dsastreuses consquences pour la Prusse,
et les rsultats glorieux pour Napolon, rsultats qui nous
inspireraient une satisfaction sans mlange, si la politique et t
d'accord avec la victoire.


FIN DU VINGT-QUATRIME LIVRE ET DU TOME SIXIME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE TOME SIXIME.


LIVRE VINGT-DEUXIME.

ULM ET TRAFALGAR.

     Consquences de la runion de Gnes  l'Empire. -- Cette runion,
     quoiqu'elle soit une faute, a cependant des rsultats heureux. --
     Vaste champ qui s'ouvre aux combinaisons militaires de Napolon.
     -- Quatre attaques diriges contre la France. -- Napolon
     s'occupe srieusement d'une seule, et, par la manire dont il
     entend la repousser, se propose de faire tomber les trois autres.
     -- Exposition de son plan. -- Mouvement des six corps d'arme des
     bords de l'Ocan aux sources du Danube. -- Napolon garde un
     profond secret sur ses dispositions, et ne les communique qu'
     l'lecteur de Bavire, afin de s'attacher ce prince en le
     rassurant. -- Prcautions qu'il prend pour la conservation de la
     flottille. -- Son retour  Paris. -- Altration de l'opinion
     publique  son gard. -- Reproches qu'on lui adresse. -- tat des
     finances. -- Commencement d'arrir. -- Situation difficile des
     principales places commerantes. -- Disette de numraire. --
     Efforts du commerce pour se procurer des mtaux prcieux. --
     Association de la compagnie des _Ngociants runis_ avec la cour
     d'Espagne. -- Spculation sur les piastres. -- Danger de cette
     spculation. -- La compagnie des _Ngociants runis_ ayant
     confondu dans ses mains les affaires de la France et de
     l'Espagne, rend communs  l'une les embarras de l'autre. --
     Consquences de cette situation pour la Banque de France. --
     Irritation de Napolon contre les gens d'affaires. -- Importantes
     sommes en argent et en or envoyes  Strasbourg et en Italie. --
     Leve de la conscription par un dcret du Snat. -- Organisation
     des rserves. -- Emploi des gardes nationales. -- Sance au
     Snat. -- Froideur tmoigne  Napolon par le peuple de Paris.
     -- Napolon en prouve quelque peine, mais il part pour l'arme,
     certain de changer bientt cette froideur en transports
     d'enthousiasme. -- Dispositions des coaliss. -- Marche de deux
     armes russes, l'une en Gallicie pour secourir les Autrichiens,
     l'autre en Pologne pour menacer la Prusse. -- L'empereur
     Alexandre  Pulawi. -- Ses ngociations avec la cour de Berlin.
     -- Marche des Autrichiens en Lombardie et en Bavire. -- Passage
     de l'Inn par le gnral Mack. -- L'lecteur de Bavire, aprs de
     grandes perplexits, se jette dans les bras de la France, et
     s'enfuit  Wrzbourg avec sa cour et son arme. -- Le gnral
     Mack prend position  Ulm. -- Conduite de la cour de Naples. --
     Commencement des oprations militaires du ct des Franais. --
     Organisation de la grande arme. -- Passage du Rhin. -- Marche de
     Napolon avec six corps, le long des Alpes de Souabe, pour
     tourner le gnral Mack. -- Le 6 et le 7 octobre, Napolon
     atteint le Danube vers Donauwerth, avant que le gnral Mack ait
     eu aucun soupon de la prsence des Franais. -- Passage gnral
     du Danube. -- Le gnral Mack est envelopp. -- Combats de
     Wertingen et de Gnzbourg. -- Napolon  Augsbourg fait ses
     dispositions dans le double but d'investir Ulm, et d'occuper
     Munich, afin de sparer les Russes des Autrichiens. -- Erreur
     commise par Murat. -- Danger de la division Dupont. -- Combat de
     Haslach. -- Napolon accourt sous les murs d'Ulm, et rpare les
     fautes commises. -- Combat d'Elchingen livr le 14 octobre. --
     Investissement d'Ulm. -- Dsespoir du gnral Mack, et retraite
     de l'archiduc Ferdinand. -- L'arme autrichienne rduite 
     capituler. -- Triomphe inou de Napolon. -- Il a dtruit en
     vingt jours une arme de 80 mille hommes, sans livrer bataille.
     -- Suite des oprations navales depuis le retour de l'amiral
     Villeneuve  Cadix. -- Svrit de Napolon envers cet amiral. --
     Envoi de l'amiral Rosily pour le remplacer, et ordre  la flotte
     de sortir de Cadix afin d'entrer dans la Mditerrane. -- Douleur
     de l'amiral Villeneuve, et sa rsolution de livrer une bataille
     dsespre. -- tat de la flotte franco-espagnole et de la flotte
     anglaise. -- Instructions de Nelson  ses capitaines. -- Sortie
     prcipite de l'amiral Villeneuve. -- Rencontre des deux flottes
     au cap Trafalgar. -- Attaque des Anglais forms en deux colonnes.
     -- Rupture de notre ligne de bataille. -- Combats hroques du
     _Redoutable_, du _Bucentaure_, du _Fougueux_, de l'_Algsiras_,
     du _Pluton_, de _l'Achille_, du _Prince des Asturies_. -- Mort de
     Nelson, captivit de Villeneuve. -- Dfaite de notre flotte aprs
     une lutte mmorable. -- Affreuse tempte  la suite de la
     bataille. -- Les naufrages succdent aux combats. -- Conduite du
     gouvernement imprial  l'gard de la marine franaise. --
     Silence ordonn sur les derniers vnements. -- Ulm fait oublier
     Trafalgar.                                                1  184


LIVRE VINGT-TROISIME.

AUSTERLITZ.

     Effet produit par les nouvelles venues de l'arme. -- Crise
     financire. -- La caisse de consolidation suspend ses payements
     en Espagne, et contribue  accrotre les embarras de la compagnie
     des _Ngociants runis_. -- Secours fournis  cette compagnie par
     la Banque de France. -- mission trop considrable des billets de
     la Banque, et suspension de ses payements. -- Faillites
     nombreuses. -- Le public alarm se confie en Napolon, et attend
     de lui quelque fait clatant qui rtablisse le crdit et la paix.
     -- Continuation des vnements de la guerre. -- Situation des
     affaires en Prusse. -- La prtendue violation du territoire
     d'Anspach fournit des prtextes au parti de la guerre. --
     L'empereur Alexandre en profite pour se rendre  Berlin. -- Il
     entrane la cour de Prusse  prendre des engagements ventuels
     avec la coalition. -- Trait de Potsdam. -- Dpart de M.
     d'Haugwitz pour le quartier gnral franais. -- Grande
     rsolution de Napolon en apprenant les nouveaux dangers dont il
     est menac. -- Il prcipite son mouvement sur Vienne. -- Bataille
     de Caldiero en Italie. -- Marche de la grande arme  travers la
     valle du Danube. -- Passage de l'Inn, de la Traun, de l'Ens. --
     Napolon  Lintz. -- Mouvement que pouvaient faire les archiducs
     Charles et Jean pour arrter la marche de Napolon. --
     Prcautions de celui-ci en approchant de Vienne. -- Distribution
     de ses corps d'arme sur les deux rives du Danube et dans les
     Alpes. -- Les Russes passent le Danube  Krems. -- Danger du
     corps de Mortier. -- Combat de Dirnstein. -- Combat de Davout 
     Mariazell. -- Entre  Vienne. -- Surprise des ponts du Danube.
     -- Napolon veut en profiter pour couper la retraite au gnral
     Kutusof. -- Murat et Lannes ports  Hollabrunn. -- Murat se
     laisse tromper par une proposition d'armistice, et donne 
     l'arme russe le temps de s'chapper. -- Napolon rejette
     l'armistice. -- Combat sanglant  Hollabrunn. -- Arrive de
     l'arme franaise  Brnn. -- Belles dispositions de Napolon
     pour occuper Vienne, se garder du ct des Alpes et de la Hongrie
     contre les archiducs, et faire face aux Russes du ct de la
     Moravie. -- Ney occupe le Tyrol, Augereau la Souabe. -- Prise des
     corps de Jellachich et de Rohan. -- Dpart de Napolon pour
     Brnn. -- Essai de ngociation. -- Fol orgueil de l'tat-major
     russe. -- Nouvelle coterie forme autour d'Alexandre. -- Elle lui
     inspire l'imprudente rsolution de livrer bataille. -- Terrain
     choisi d'avance par Napolon. -- Bataille d'Austerlitz, livre le
     2 dcembre. -- Destruction de l'arme austro-russe. -- L'empereur
     d'Autriche au bivouac de Napolon. -- Armistice accord sous la
     promesse d'une paix prochaine. -- Commencement de ngociation 
     Brnn. -- Conditions imposes par Napolon. -- Il veut les tats
     vnitiens pour complter le royaume d'Italie, le Tyrol et la
     Souabe autrichienne pour agrandir la Bavire, les duchs de
     Baden et de Wurtemberg. -- Alliances de famille avec ces trois
     maisons allemandes. -- Rsistance des plnipotentiaires
     autrichiens. -- Napolon, de retour  Vienne, a une longue
     entrevue avec M. d'Haugwitz. -- Il reprend ses projets d'union
     avec la Prusse, et lui donne le Hanovre,  condition qu'elle se
     liera dfinitivement  la France. -- Trait de Vienne avec la
     Prusse. -- Dpart de M. d'Haugwitz pour Berlin. -- Napolon,
     dbarrass de la Prusse, devient plus exigeant  l'gard de
     l'Autriche. -- La ngociation transfre  Presbourg. --
     Acceptation des conditions de la France, et paix de Presbourg. --
     Dpart de Napolon pour Munich. -- Mariage d'Eugne de
     Beauharnais avec la princesse Auguste de Bavire. -- Retour de
     Napolon  Paris. -- Accueil triomphal.                 185  369


LIVRE VINGT-QUATRIME.

CONFDRATION DU RHIN.

     Retour de Napolon  Paris. -- Joie publique. -- Distribution des
     drapeaux pris sur l'ennemi. -- Dcret du Snat ordonnant
     l'rection d'un monument triomphal. -- Napolon consacre ses
     premiers soins aux finances. -- La compagnie des _Ngociants
     runis_ est reconnue dbitrice envers le Trsor d'une somme de
     141 millions. -- Napolon, mcontent de M. de Marbois, le
     remplace par M. Mollien. -- Rtablissement du crdit. -- Trsor
     form avec les contributions leves en pays conquis. -- Ordres
     relatifs au retour de l'arme,  l'occupation de la Dalmatie, 
     la conqute de Naples. -- Suite des affaires de Prusse. -- La
     ratification du trait de Schoenbrunn donne avec des rserves.
     -- Nouvelle mission de M. d'Haugwitz auprs de Napolon. -- Le
     trait de Schoenbrunn est refait  Paris, mais avec des
     obligations de plus, et des avantages de moins pour la Prusse. --
     M. de Lucchesini est envoy  Berlin pour expliquer ces nouveaux
     changements. -- Le trait de Schoenbrunn, devenu trait de Paris,
     est enfin ratifi, et M. d'Haugwitz retourne en Prusse. --
     Ascendant dominant de la France. -- Entre de Joseph Bonaparte 
     Naples. -- Occupation de Venise. -- Retards apports  la remise
     de la Dalmatie. -- L'arme franaise est arrte sur l'Inn, en
     attendant la remise de la Dalmatie, et rpartie entre les
     provinces allemandes les plus capables de la nourrir. --
     Souffrance des pays occups. -- Situation de la cour de Prusse
     aprs le retour de M. d'Haugwitz  Berlin. -- Envoi du duc de
     Brunswick  Saint-Ptersbourg, pour expliquer la conduite du
     cabinet prussien. -- tat de la cour de Russie. -- Dispositions
     d'Alexandre depuis Austerlitz. -- Accueil fait au duc de
     Brunswick. -- Inutiles efforts de la Prusse pour faire approuver
     par la Russie et par l'Angleterre l'occupation du Hanovre. --
     L'Angleterre dclare la guerre  la Prusse. -- Mort de M. Pitt,
     et avnement de M. Fox au ministre. -- Esprances de paix. --
     Relations tablies entre M. Fox et M. de Talleyrand. -- Envoi de
     lord Yarmouth  Paris, en qualit de ngociateur confidentiel. --
     Bases d'une paix maritime. -- Les agents de l'Autriche, au lieu
     de livrer les bouches du Cattaro aux Franais, les livrent aux
     Russes. -- Menaces de Napolon  la cour de Vienne. -- La Russie
     envoie M. d'Oubril  Paris, avec mission de prvenir un mouvement
     de l'arme franaise contre l'Autriche, et de proposer la paix.
     -- Lord Yarmouth et M. d'Oubril ngocient conjointement  Paris.
     -- Possibilit d'une paix gnrale. -- Calcul de Napolon tendant
      traner la ngociation en longueur. -- Systme de l'Empire
     franais. -- Royauts vassales, grands-duchs et duchs. --
     Joseph roi de Naples, Louis roi de Hollande. -- Dissolution de
     l'empire germanique. -- Confdration du Rhin. -- Mouvements de
     l'arme franaise. -- Administration intrieure. -- Travaux
     publics. -- La colonne de la place Vendme, le Louvre, la rue
     Impriale, l'arc de l'toile. -- Routes et canaux. -- Conseil
     d'tat. -- Cration de l'Universit. -- Budget de 1806. --
     Rtablissement de l'impt du sel. -- Nouveau systme de
     trsorerie. -- Rorganisation de la Banque de France. --
     Continuation des ngociations avec la Russie et l'Angleterre. --
     Trait de paix avec la Russie, sign le 20 juillet par M.
     d'Oubril. -- La signature de ce trait dcide lord Yarmouth 
     produire ses pouvoirs. -- Lord Lauderdale est adjoint  lord
     Yarmouth. -- Difficults de la ngociation avec l'Angleterre. --
     Quelques indiscrtions commises par les ngociateurs anglais, au
     sujet de la restitution du Hanovre, font natre  Berlin de vives
     inquitudes. -- Faux rapports qui exaltent l'esprit de la cour de
     Prusse. -- Nouvel entranement des esprits  Berlin, et
     rsolution d'armer. -- Surprise et mfiance de Napolon. -- La
     Russie refuse de ratifier le trait sign par M. d'Oubril, et
     propose de nouvelles conditions. -- Napolon ne veut pas les
     admettre. -- Tendance gnrale  la guerre. -- Le roi de Prusse
     demande l'loignement de l'arme franaise. -- Napolon rpond
     par la demande d'loigner l'anne prussienne. -- Silence prolong
     de part et d'autre. -- Les deux souverains partent pour l'arme.
     -- La guerre est dclare entre la Prusse et la France. 370  568

FIN DE LA TABLE DU SIXIME VOLUME.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire,
Vol. (6 / 20), by Adolphe Thiers

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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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