The Project Gutenberg EBook of Henri IV en Gascogne (1553-1589), by 
Ch. de Batz-Trenquellon

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Title: Henri IV en Gascogne (1553-1589)

Author: Ch. de Batz-Trenquellon

Release Date: October 23, 2012 [EBook #41147]

Language: French

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L'abrviation monsr signifie monsieur.




HENRI IV EN GASCOGNE




POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN.




[Illustration]




    HENRI IV

    EN GASCOGNE

    [1553-1589]

    ESSAI HISTORIQUE

    PAR

    CH. DE BATZ-TRENQUELLON

    _Ouvrage orn d'un_ =portrait= _ l'eau-forte et du_
    =fac-simile= _d'une des lettres les plus clbres de Henri IV_.

    PARIS

    LIBRAIRIE H. OUDIN, DITEUR

    17, RUE BONAPARTE, 17

    1885

    _Tous droits rservs._




INTRODUCTION


Il est des hommes si universellement aims, qu'on voudrait tout
connatre d'eux, au risque d'arriver  la dsillusion. Cette remarque,
faite depuis longtemps, n'a jamais t plus justifie que par la
curiosit, mle d'enthousiasme et de vnration, qui s'est
constamment attache aux moindres dtails comme aux actes solennels de
la vie de Henri IV. Ses batailles et ses ngociations, ses lettres et
ses propos, ce qu'il a fait et ce qu'il a projet, tout son personnage
et toute sa personne, enfin, seront toujours, comme ils l'ont toujours
t, un des nobles rgals de l'esprit humain.

Ce n'est pas nous qui ragirons contre ce culte passionn. Des mille
volumes d'ingal renom que trois sicles ont consacrs  la gloire de
Henri IV, il en est peu o nous n'ayons cherch une raison de
multiplier par elle-mme, en quelque sorte, notre admiration pour le
roi qui reut tous les dons en partage et les mit au service de son
pays, pour l'homme qui eut la grandeur hroque et l'invincible
charme. Mais, au milieu de cette bibliothque sans cesse accrue par la
pit des gnrations, nous avons vainement cherch le livre dont
voici l'bauche.

Henri de Bourbon, roi de France, se rvle  tous dans plusieurs
crits de notre temps, composs d'aprs ceux du XVIe et du XVIIe
sicle, rectifis et complts par des correspondances heureusement
exhumes, surtout par le recueil des Lettres royales. De 1589  1610,
Henri IV revit tout entier dans les ouvrages auxquels nous faisons
allusion, et il est probable qu'une nouvelle dition de l'_Histoire_
de Poirson, qui bnficierait des travaux parus depuis la premire,
serait, pour cette vaste priode, le livre dfinitif.

Mais, en attendant un nouveau Poirson, nous sommes condamns 
poursuivre le roi de Navarre parmi d'pais in-folio non lisibles
pour tous, d'normes compilations o se perdent parfois ses traces,
des Mmoires qui souvent racontent et jugent en sens divers, des
lettres, caractristiques et prcieuses, mais dont le commentaire est
un travail et la seule lecture, une tude[1].

  [1] Appendice: I.

Ce fut de ces impressions personnelles que naquirent en nous, d'abord
le regret de ne pas connatre un livre qui les pargnt au public, et
ensuite la pense d'essayer de l'crire. Mais,  travers les lignes
encore confuses du plan, nous emes tout  coup la claire vision d'un
fait considrable, peut-tre souponn auparavant, non indiqu
toutefois, et que certainement pas un des historiens ni des biographes
de Henri IV n'a mis en lumire. Le voici, tel qu'il ressort,  nos
yeux, de l'histoire des annes antrieures  l'avnement de ce prince
au trne de France.

Quelque digne de l'admiration universelle que soit l'oeuvre de Henri
IV depuis 1589 jusqu' sa mort, il n'en est presque rien de grand,
presque rien d'heureux pour la France, que le roi de Navarre n'et
dj manifestement voulu, projet et entrepris. Avant de succder 
Henri III, il avait donn la mesure de son gnie et laiss lire
jusqu'au fond de son coeur. Capitaine, il portait en lui les secrets
de la victoire, depuis Cahors et Coutras; politique, il arrivait au
trne avec la connaissance approfondie des hommes, des ides et des
besoins de son temps; pasteur de peuples, il avait fait entendre, le
premier, au milieu des guerres civiles, ces mots sacrs de paix, de
tolrance, de piti, oublis dans la fivre des comptitions et la
barbarie des luttes. Henri de Bourbon tait Henri IV avant que le
flot des vnements l'et transport de Gascogne en France, comme
on disait au XVIe sicle. Quand il y fut, l'homme et l'oeuvre
s'accomplirent.

Cette vrit, qui explique l'apparente incorrection de notre titre, ne
sera conteste, nous l'esprons, par aucun des lecteurs de _Henri IV
en Gascogne_.




HENRI IV EN GASCOGNE

(1553-1589)




LIVRE PREMIER

(1553-1575)




CHAPITRE PREMIER

  Le royaume de Navarre depuis les Carlovingiens jusqu'aux
    Valois.--Son dmembrement par Ferdinand le Catholique.--Les
    Etats de la Maison d'Albret.--Les prtendants de Jeanne
    d'Albret.--Ses fianailles,  Chtellerault, avec le duc de
    Clves.--Marguerite, reine de Navarre, et la Rforme.--Antoine
    de Bourbon, duc de Vendme, pouse Jeanne d'Albret.--Leurs deux
    premiers enfants.--Mort de la reine Marguerite.--Henri d'Albret
    et sa fille.--Naissance de Henri de Bourbon, prince de
    Navarre.--Ses huit nourrices.--Le baptme catholique de
    Henri.--Le calvinisme en 1553.


Quand on veut faire revivre dans un rcit, mme pisodique, la France
du XVIe sicle, il faut avoir prsente  l'esprit l'histoire de ce
petit royaume de Navarre qui exera une si grande influence sur nos
destines nationales. De mme la figure de Henri IV n'apparatrait pas
en pleine lumire, si l'on n'avait d'abord entrevu, tout au moins sous
forme d'esquisse, la figure de Jeanne d'Albret. Dans les pages qui
vont suivre, on verra longtemps la mre auprs du fils, et de cette
vie  deux se dgageront quelques-unes des clarts ncessaires
auxquelles nous venons de faire allusion. Les autres, celles qui
tiennent  l'existence et  la situation du royaume de Navarre,
doivent tre mises avant tout  la porte du lecteur.

La Navarre, aprs d'ardentes luttes contre Pepin, Charlemagne et ses
successeurs, s'tait dfinitivement affranchie de la domination des
Carlovingiens en l'an 860, o elle forma un royaume indpendant, avec
Pampelune pour capitale. En 1224, Thibaut IV, comte de Champagne,
neveu de Sanche IV, roi de Navarre, lui succda par voie d'adoption,
et ce fut en 1488, par le mariage de Catherine de Foix, soeur et
hritire de Franois Phoebus, avec Jean d'Albret, que les anctres
maternels de Henri IV entrrent en possession de ce royaume, qui ne
tarda pas  tre dmembr. Dix-sept ans aprs, en 1512, Ferdinand le
Catholique, roi de Castille et d'Aragon, voulut faire de Jean d'Albret
son alli dans une guerre contre Louis XII, et exigea le passage 
main arme sur ses terres. Alli naturel du roi de France, Jean
refusa, et Ferdinand, aprs avoir obtenu du pape Jules II une bulle
d'excommunication contre le roi de Navarre, envahit les Etats de ce
prince, incapable de lui opposer une srieuse rsistance. Ainsi fut
perdue pour la Maison d'Albret toute la Navarre transpyrnenne, qu'on
appelait la Haute-Navarre. Constamment revendique par les successeurs
de Jean, elle ne fut jamais restitue, et les lettres de Henri de
Bourbon, avant son avnement au trne de France, font souvent allusion
 cet acte de violence et d'iniquit.

La Basse-Navarre, sur laquelle Henri d'Albret rgnait en 1553, n'tait
donc qu'une province de l'ancien royaume. Son tendue et celle du
Barn, autre pays souverain, galaient  peine la superficie d'un de
nos grands dpartements actuels. Outre ces Etats, la Maison d'Albret
possdait,  titre de fiefs, ou gouvernait pour la couronne de France,
les comts de Foix, de Bigorre et d'Armagnac, la vicomt d'Albret,
dont Nrac tait la capitale, la Guienne, qui englobait le Languedoc;
et enfin ses droits s'tendaient sur plusieurs autres seigneuries de
moindre importance.

A vrai dire, le royaume de Navarre n'tait plus qu'un nom, mais la
Maison d'Albret tait une puissance relle, et lorsque, en 1548, elle
s'unit  la Maison de Bourbon par le mariage de Jeanne avec Antoine,
duc de Vendme, prince du sang, les esprits pntrants auraient pu
noter cet agrandissement en quelque sorte dynastique. Il n'en fut pas
ainsi: les politiques du temps semblent avoir vu dans cette alliance,
du ct de la Maison d'Albret, plutt un pis-aller qu'un progrs.
C'est que Jeanne d'Albret, avant de devenir duchesse de Vendme, avait
paru destine  s'asseoir sur un des premiers trnes du monde: son
mariage avec Philippe, fils et hritier prsomptif de Charles-Quint,
fut considr quelque temps comme probable, et malgr l'antipathie de
Franois Ier pour le vainqueur de Pavie, il se ft peut-tre accompli,
si l'on avait pu s'entendre pour la restitution de la Haute-Navarre.

En 1540, le roi de France, saisissant l'occasion de crer un grave
embarras  la Maison d'Autriche, rsolut de marier Jeanne, sa nice,
avec le duc de Clves et de Julliers, qui avait  se plaindre de
l'Empereur. Henri d'Albret et Marguerite, par dfrence, donnrent
leur consentement, quoique les Etats de Barn se fussent levs avec
nergie contre ce projet, que la princesse elle-mme,  peine ge de
douze ans, avait accueilli avec une rpugnance manifeste. Le mariage
religieux fut clbr, le 15 juillet,  Chtellerault. Franois Ier
voulut qu'on dployt dans cette solennit toutes les magnificences
royales; Brantme raconte que Jeanne tait si charge d'atours et de
pierreries, qu'elle dut tre porte  l'glise dans les bras du
conntable de Montmorency. Mais ce n'taient l que des fianailles.
Trois ans ne s'taient pas couls, que le duc de Clves, trahissant
les intrts de Franois Ier, par une soumission honteuse 
l'Empereur, s'attira l'inimiti du roi. Paul III accorda une bulle
d'annulation. Le mariage dfinitif de Jeanne d'Albret eut lieu sous le
rgne de Henri II. Le roi et la reine de Navarre hsitaient, depuis
longtemps, entre plusieurs projets d'union, et leur plein agrment
n'tait pas acquis  Antoine de Bourbon, que prsentait le successeur
de Franois Ier; mais la prfrence de Jeanne s'tant manifeste, le
duc de Vendme pousa, le 20 octobre 1548, l'hritire du royaume de
Navarre.

De l'aveu de tous les historiens, Jeanne, surnomme la mignonne des
rois, tait une princesse accomplie. Elle tenait de son pre et aussi
de Franois Ier, son oncle, un coeur chevaleresque, un caractre
noblement altier; sa mre, la savante et potique Marguerite, l'avait
dote d'un esprit cultiv, peut-tre un peu trop libre, en mme temps
que d'un reflet de cette beaut et de cette grce qui charmrent un
demi-sicle et dont trois sicles couls n'ont pu ternir l'clat. La
reine de Navarre avait transport avec elle,  Pau et  Nrac,
quelques-unes des splendeurs de la Renaissance et des lgances
raffines de la cour des Valois. On a prtendu qu'elle y avait fait
clore la Rforme, dont elle aurait mme embrass les doctrines. La
vrit est que, d'un esprit curieux et hardi, elle voulut connatre la
rhtorique du calvinisme, lui donna accs auprs d'elle, dans la
personne de ses docteurs et de ses potes, l'tudia, la discuta, la
loua sur plus d'un point, et, sans s'en apercevoir, favorisa
dangereusement l'oeuvre d'une secte. Mais, sectaire ou mme nophyte,
elle ne le fut point, tous les tmoignages le proclament: Marguerite
vcut et mourut en catholique. Il n'en est pas moins certain que
l'espce de libertinage intellectuel dont Jeanne eut le spectacle 
la cour de sa mre devait avoir sur son avenir une influence dcisive,
pour peu que les circonstances vinssent rveiller de vifs souvenirs et
seconder de vagues penchants. Mais,  l'heure o se ngociait son
mariage, rien ne faisait pressentir en elle la princesse politique et
la zlatrice de la Rforme qui, plus tard, mritrent tantt les
admirations, tantt les svrits de l'histoire[2].

  [2] Appendice: II.

Antoine de Bourbon, qu'elle allait pouser, tait le chef de la Maison
de Vendme, issue de saint Louis. La terre de Vendme tait passe
dans la famille de Bourbon en 1364, par le mariage de Catherine de
Vendme avec Jean de Bourbon, comte de la Marche. Ce domaine avait t
rig en duch par Franois Ier, l'anne de son avnement, et Henri II
tenait en rserve, pour l'apanage de son cousin, de nouveaux
accroissements, tels que le duch-pairie d'Albret, form de l'ancienne
vicomt de ce nom et d'une importante fraction de la Gascogne. N en
1518, Antoine de Bourbon avait la rputation d'un prince vaillant,
car de cette race de Bourbon, dit Brantme, il n'y en a point
d'autres. De grand air et de belle humeur, il et jou un rle
prpondrant dans les luttes de cette poque, si la versatilit de son
caractre et ses galanteries sans frein ne l'eussent jet en proie aux
intrigues de cour.

Le mariage d'Antoine et de Jeanne fut clbr  Moulins. Le roi et la
reine de France, le roi et la reine de Navarre y assistrent, avec la
plupart des princes et des grands seigneurs, empressement qui
s'explique aisment quand on songe que, la loi salique n'existant pas
en Navarre, Jeanne d'Albret apportait en dot au duc de Vendme, dj
prince du sang de France, non seulement la couronne de Navarre et la
principaut de Barn, mais encore de riches domaines. Par cette
union, les Maisons de Bourbon et d'Albret semblaient prendre
possession d'un avenir que plus d'une famille princire devait envier
ou redouter.

A peine marie, la duchesse de Vendme dut se familiariser avec
l'existence guerrire et nomade qui tait celle d'Antoine de Bourbon.
Ses deux premiers enfants vinrent au monde au milieu du bruit des
combats. Le duc de Beaumont, n en 1551, mourut l'anne suivante,  La
Flche, touff, pour ainsi dire, par sa gouvernante, la baillive
d'Orlans, qui, dans son horreur maniaque du froid, mesurait
parcimonieusement l'air aux poumons de l'enfant. Le second, nomm en
naissant comte de Marle, donnait les plus belles esprances, et
faisait  la fois la consolation et l'orgueil de Henri d'Albret,
lorsqu'il prit  Mont-de-Marsan, de la faon la plus inopine: sa
nourrice le laissa choir par une fentre.

Ce fut un deuil inexprimable pour la cour de Navarre, surtout pour le
roi, toujours profondment attrist de son veuvage. Marguerite tait
morte en 1549. Depuis la perte de son frre, ce magnifique Franois
Ier qu'elle avait aim jusqu' l'idoltrie, la reine de Navarre ne
faisait plus que languir. Une pleursie prcipita sa fin. Elle
sjournait au chteau d'Odos, prs de Tarbes. Pendant une nuit de
dcembre, l'apparition d'une comte ayant excit sa curiosit, elle
commit l'imprudence d'observer ce phnomne. Huit jours aprs, elle
expirait, bnie par l'Eglise et dans des sentiments qui, malgr ses
hardiesses d'esprit, avaient t ceux de toute sa vie. Elle fut
inhume dans la cathdrale de Lescar.

Heureusement pour la vieillesse de Henri d'Albret, l'heure des grandes
consolations tait proche. Au milieu de son deuil, la nouvelle lui
parvint d'une troisime grossesse de la duchesse de Vendme, en ce
moment auprs d'Antoine de Bourbon, dans son gouvernement de Picardie.
Le roi de Navarre exigea que sa fille revnt en Barn; on raconte mme
qu'une dputation fut envoye de Pau  la duchesse, pour hter son
retour. Jeanne, malgr les premires rigueurs de l'hiver, se mit en
devoir de traverser la France, entreprise presque tmraire, mais qui
n'tait pas faite pour effrayer cette princesse: amazone hardie et
courageuse, dit le vieux Favyn, elle suivait son mari en guerre et
en paix,  la cour et au camp. Partie de Compigne vers la fin de
novembre, elle arriva, le 4 dcembre,  Pau, aprs s'tre repose
quelques heures  Mont-de-Marsan, o Henri d'Albret tait venu  sa
rencontre.

Des bruits inquitants avaient couru sur les vues d'avenir du roi de
Navarre. On disait que, craignant de ne pas se voir revivre dans un
petit-fils, il songeait  se remarier, et que l'Espagne, de bonne foi
ou par feinte, lui avait offert Catherine de Castille, soeur de
Charles-Quint, avec une promesse de restitution de la Haute-Navarre.
D'un autre ct, il passait pour tre gouvern par une dame de sa
cour,  qui son testament assurait de grands avantages. La duchesse de
Vendme, instruite de ces rumeurs, n'avait pu s'empcher d'en montrer
quelque motion. Le roi s'en expliqua ouvertement avec elle. Ds
qu'elle fut installe au chteau, o la sollicitude paternelle
l'entoura de soins presque tyranniques, Henri d'Albret mit sous les
yeux de sa fille une grosse bote d'or ferme  clef, et par-dessus,
pour pendre icelle, une chane d'or qui et pu faire vingt-cinq ou
trente tours  l'entour du col; ouvrit cette bote, lui montra son
testament seulement par-dessus, et l'ayant referme, il lui dit que,
testament et bijoux, tout serait  elle, si, afin de ne pas mettre au
monde un enfant pleureur ou rechign, elle avait le courage de chanter
un air barnais, au moment de la naissance[3].

  [3] Appendice: IV.

Cette naissance eut lieu, dix jours aprs l'arrive de Jeanne, le 14
dcembre 1553, vers une heure du matin. Averti aussitt, Henri
d'Albret entra dans l'appartement de sa fille. En l'apercevant, elle
eut la force et la prsence d'esprit de commencer un motet religieux
et populaire:

    Noust Dame de cap de poun,
    Adjudat-me a d'aqueste hore!

Henri, unissant sa voix  celle de la duchesse, n'avait pas achev
la premire strophe, que son petit-fils entrait dans la vie: le
nouveau-n devait tre Henri IV. Le roi de Navarre tait loin de
pressentir pour sa race les destines qui attendaient cet enfant;
mais il avait pourtant ses rves d'ambition dans la vie et
outre-tombe: son premier voeu tait exauc, il pouvait bien augurer
de l'accomplissement des autres. Transport de joie, l'heureux aeul
tire de son sein la prcieuse bote qui contenait le testament royal,
et la dposant entre les mains de la duchesse: --Voil qui est 
vous, ma fille, dit-il; mais ceci est  moi! Puis, faisant envelopper
son petit-fils dans les pans de sa robe, il emporta, tout triomphant,
cette chre et fragile proie jusque dans sa chambre. L, les premiers
soins furent donns  l'enfant. D'autres traits de moeurs nafs et
touchants signalrent cette naissance. Les historiens du temps
racontent que Henri d'Albret, pour donner une sorte de baptme viril 
son petit-fils, lui frotta les lvres d'une gousse d'ail et lui fit
sucer, dans une coupe d'or, quelques gouttes du clbre vin de
Juranon, rcolt sur les collines situes de l'autre ct du Gave, en
face du chteau de Pau: scne pittoresque passe  l'tat de
tradition, et dont Louis XVIII se souvint, lors de la naissance du duc
de Bordeaux. --Tu seras un vrai Barnais! dit le roi de Navarre. Et,
se rappelant le sarcasme espagnol qui avait accueilli la venue au
monde de Jeanne, son unique hritire: La vache de Barn (Marguerite)
a enfant une brebis! il se plaisait  dire  tout venant: --Voyez!
ma brebis a enfant un lion! Le prince dpossd, le chef humili de
la Maison d'Albret, avait, auprs de ce berceau, la vision d'une
revanche royale. La ralit dpassa le rve: Henri IV fit plus que
venger ses anctres maternels, il les glorifia par ses actes, en mme
temps que par son oeuvre il replaait la France, la grande patrie, 
la tte des nations.

Les dbuts dans la vie du prince de Navarre furent difficiles.
L'histoire a fait le compte de ses nourrices: il en eut huit; sept
chourent dans leur tche, pour diverses causes; la huitime enfin
russit. C'tait une humble paysanne, Jeanne Lafourcade, femme de
Lassansa, laboureur qui demeurait  Bilhres, village encore existant
de nos jours et,  cette poque, limitrophe de la commune de Pau. Au
commencement de notre sicle, la maison de Lassansa avait conserv 
peu prs sa physionomie d'autrefois: une habitation toute rustique,
avec un jardin d'un demi-arpent, clos d'un mur  hauteur d'appui; une
porte ouvrant sur la cour, avec cette inscription au fronton:
_Saoubegarde de Rey_,--Sauvegarde du Roi. Le parc du chteau
s'tendait jusqu'au seuil de la maisonnette, si bien que Jeanne
pouvait aller voir son fils sans sortir du domaine royal.

Le baptme du prince de Navarre ou du prince de Barn, comme disaient
de prfrence les Barnais, fut clbr le 6 mars 1554[4], dans la
chapelle du palais, avec toute la solennit et toute la magnificence
dont pouvait disposer la cour lgante de Henri d'Albret. Le roi
prsenta lui-mme son petit-fils sur une caille de tortue de mer, qui
est reste une des reliques du chteau, et Henri de Bourbon, comte de
Viane, duc de Beaumont, fut baptis dans des fonts de vermeil, par le
cardinal d'Armagnac. Henri II de France et Henri II de Navarre taient
parrains, le premier reprsent par le cardinal de Vendme, frre
d'Antoine de Bourbon. Le prince eut pour marraines la reine de France
et Isabeau d'Albret, sa tante, veuve du comte de Rohan. Il peut
sembler oiseux de commenter ce fait, que le baptme du fils de Jeanne
d'Albret fut essentiellement catholique, et que tout l'tait autour du
berceau de Henri de Bourbon. Nous ne jugeons pourtant pas inutile de
marquer d'une rflexion cette entre dans la vie religieuse, en un
temps o les contre-vrits historiques et les prjugs de secte sont
parvenus  dnaturer tant d'vnements,  travestir tant de figures, 
rejeter dans l'ombre ou dans la pnombre ce que le bon sens doit juger
clair comme la lumire du soleil. Beaucoup d'historiens passent
lgrement sur le baptme du prince de Navarre, n'insistent pas sur la
nouvelle foi que lui imposa plus tard Jeanne d'Albret, et parlent avec
motion, sinon avec amertume, de l'abjuration ou mme de l'apostasie
du roi de France! Henri tait n catholique comme son pre, comme sa
mre, comme tous ses anctres; on abjura pour lui dans son enfance, et
il abjura lui-mme sous les poignards de la Saint-Barthlemy; chef de
parti, dans la suite, il ne laissa jamais dsesprer de son retour 
la religion traditionnelle; homme et roi, enfin, il y tendit de toutes
ses forces, avec une sincrit et une grandeur d'me qui, plus que son
pe peut-tre, vainquirent et pacifirent la France.

  [4] Appendice: IV.

L'heure o il naquit n'tait ni pour notre pays, ni pour l'Europe,
celle de la paix et de la justice. Depuis trente ans dj, la Rforme
agitait le vieux monde, qu'elle avait boulevers en partie et qu'elle
tait  la veille de faire trembler sur ses bases. Luther, couch dans
la tombe, avait fait son oeuvre, qui fructifiait en Allemagne, dans
les pays scandinaves, en Hollande et, par contre-coup, en Angleterre.
Calvin vivait encore, d'un esprit plus ardent et plus niveleur que son
devancier; le Pape de Genve avait prch et surtout suscit des
prdicateurs en France. Politique autant que religieuse, la Rforme
s'tait heurte aux impatiences de Franois Ier, qui svit contre
elle; mais, ds le dbut du rgne de Henri II, elle avait reu de ce
prince des encouragements indirects par son alliance avec les princes
luthriens d'Allemagne, soulevs contre Charles-Quint. La politique
devrait tre, ce semble, l'art de tout prvoir, et c'est presque
toujours l'imprvu qui dconcerte ses desseins, paralyse ses actes et
la met en pril. En donnant la main aux princes du Saint-Empire, Henri
II avait oubli que la Rforme croissait et multipliait, par
tolrance, dans ses propres Etats, parmi ses grands vassaux et ses
capitaines, et jusque sur les marches du trne. Lorsque, plus tard,
elle leva la tte au point qu'il fallut compter avec elle sur les
champs de bataille, on doit avouer qu'elle avait, de son ct, tout au
moins l'apparence du droit et de la logique. Les coquetteries d'esprit
dont Marguerite de Valois l'avait honore, l'intronisation de ses
ides dans plusieurs pays, la contagion de l'exemple, la sduction des
triomphes voisins, et enfin l'alliance aventureuse, quoique
momentane, de Henri II avec les luthriens couronns, c'tait plus
qu'il n'en fallait pour lui rvler sa force d'expansion et lui dicter
de hautes entreprises. Tout l'appelait au combat, et elle en cherchait
vaguement le chemin, au moment o Jeanne d'Albret, qui devait tre une
de ses hrones, marquait du sceau catholique le front de son fils.




CHAPITRE II

  La gouvernante du prince de Navarre.--Le chteau de
    Coarraze.--L'ducation  la barnaise.--Les premires
    leons.--Mort de Henri d'Albret.--Rsum de son rgne.--L'aeul
    et le petit-fils.--Avnement de Jeanne et d'Antoine.--Les
    desseins de Henri II sur la Navarre et le Barn.--Antoine
    protge la Rforme.--Menaces du roi de France.--Le prince de
    Navarre  la cour de Henri II.--Naissance de Catherine de
    Bourbon.--La paix de Cateau-Cambrsis.--Mort de Henri II et
    avnement de Franois II.--La politique de Catherine de
    Mdicis.--Les Bourbons vincs par les Guises.--La revanche du
    roi et de la reine de Navarre.--La conjuration d'Amboise.--Mort
    de Franois II et avnement de Charles IX.--Catherine de
    Mdicis rgente.--Le triumvirat.--Le chancelier Michel de
    l'Hospital et l'dit de Janvier.--Les troubles.--La prise
    d'armes de Cond et de Coligny.


A la mort du comte de Marle, son second petit-fils, Henri d'Albret
s'tait fort courrouc contre la duchesse de Vendme, l'appelant
martre, dit Favyn, et indigne d'avoir des enfants, puisqu'elle en
avait si peu de soin. Tout injuste qu'tait ce reproche, il toucha au
coeur la mre, qui, prenant pour guide l'affectueuse svrit de
l'aeul, se voua, avec un redoublement de sollicitude,  l'ducation
du jeune prince. Le roi de Navarre avait fait le plan de cette
ducation; il fut excut de point en point. L'allaitement dans une
chaumire, en plein air, pour ainsi dire, fit de Henri un nourrisson
robuste; mme avant le sevrage, il ravissait son grand-pre par un
agrable mlange de force et de gentillesse. Au sortir des bras de
Jeanne Lafourcade, il eut pour gouvernante Susanne de Bourbon-Busset,
baronne de Miossens,  qui fut donn l'ordre de l'lever, non dans le
palais natal, mais dans un site agreste, aux environs de Pau. Elle
s'tablit avec Henri au chteau de Coarraze, chef-lieu d'une des
treize baronnies du Barn, et l commena, pour l'hritier des Maisons
d'Albret et de Bourbon, cette ducation  la barnaise qui devait
prparer, comme dit d'Aubign, un ferme coin d'acier aux noeuds
endurcis de nos calamits.

Trois sicles de vicissitudes sociales et politiques n'ont laiss de
l'antique manoir qu'une tour et quelques pans de muraille, mais trois
sicles de civilisation n'ont eu que peu de prise sur la nature. C'est
toujours la mme riante valle du Gave, le mme ciel radieux, le mme
air salubre; ce sont encore les collines boises, les rocs striles,
les profonds ravins, tout ce cadre magnifiquement sauvage que la
volont de Henri d'Albret imposait  l'enfance de son petit-fils. Et
ce ne fut pas en prince, mais en paysan, qu'il y passa ses premires
annes. Nourri de pain bis et de laitage, de boeuf et d'ail, vtu sans
lgance, souvent pieds nus et nu-tte, bravant le soleil et la pluie,
courant les buissons, les bois et les rochers, ignorant toutes les
superfluits et tous les luxes de la vie, s'ignorant lui-mme, il
fraternisait avec les fils de ptres, parlait leur langue, se mlait 
leurs jeux et s'intressait  leurs travaux. Il apprit  Coarraze
trois choses qui rsument presque toute sa vie: l'activit, la
hardiesse et la cordialit. Il vit de prs le peuple, le vrai peuple,
celui qui travaille, et il l'aima, sr moyen d'tre aim de lui. C'est
le rustique chtelain de Coarraze qu'on retrouvera toujours en lui,
lorsque,  la tte des armes, il prendra constamment la dfense des
pauvres gens, mme contre ses plus fidles serviteurs, entrans
parfois  faire trop bon march de la faiblesse et de la misre. C'est
le coureur de bois et de montagnes,  la fois intrpide et insoucieux,
qui, plus tard, saura railler la fortune inconstante, rire au danger,
relever, par un mot d'hroque gat, le courage chancelant de ses
compagnons d'armes.

Tel tait l'homme qui s'bauchait dans la solitude de Coarraze.
Malheureusement, Henri d'Albret ne vit pas grandir  son gr ce lion
gnreux, capable de faire trembler les Espagnols. Le 25 mai 1555, le
roi de Navarre, g de cinquante-trois ans, mourut  Hagetmau, pendant
une absence de Jeanne, qui tait alle rejoindre Antoine de Bourbon en
Picardie, et au moment o les complications de la politique
ravivaient, dans le coeur de cet irrconciliable ennemi de l'Espagne,
l'espoir si souvent du de recouvrer ses Etats. Henri d'Albret est un
des plus dignes anctres de Henri IV: rien qu' ce titre, l'histoire
lui devrait un pieux souvenir.

Il tait n en 1503. Dans son enfance, attriste par le dmembrement
du royaume de Navarre, que ne sut pas dfendre son pre, Jean
d'Albret, il se lia d'une troite amiti avec le futur vainqueur de
Marignan: les archives du chteau de Pau contiennent de nombreux
tmoignages de l'affection qui unissait les deux princes avant le
dsastre de Pavie. On sait de quelle vaillance fit preuve Henri
d'Albret dans cette bataille, et tous les historiens ont racont son
vasion hardie, lorsque Charles-Quint voulut abuser de sa captivit
pour lui imposer des conditions dshonorantes. L'hrosme et le
malheur communs firent des deux amis deux frres. Marguerite de
Valois-Angoulme, veuve du duc d'Alenon, mue et charme de la
magnanimit du chevalier barnais, lui donna sa main, qu'il avait
ardemment dsire quelques annes auparavant. Ce fut un grand bonheur
pour le Barn et les autres Etats de la couronne de Navarre, que cette
illustre union. Henri et Marguerite se partagrent la mission
d'enrichir et d'embellir ces contres. La reine, dit l'auteur du
_Chteau de Pau_, appela des artistes italiens pour dcorer les vastes
appartements qu'elle fit construire au midi, le grand escalier que
l'on admire encore, la cour intrieure et tout le dehors de l'difice,
remani dans le style de la Renaissance. Le palais des rois de Navarre
dut paratre magnifique: le vieux Louvre des rois de France, les
Tuileries et le Luxembourg ne devaient resplendir que plus tard. Ce
fut alors, sans doute, que les Barnais ravis rpandirent le fameux
distique:

    Qui n'a vist lo casteig de Pa,
    Jamais n'a vist arey de ta.

Henri d'Albret s'associa aux nobles gots de sa femme; mais, de son
ct, il accomplissait une oeuvre encore plus mritoire. En Barn, de
vastes tendues de terrain taient incultes, les populations de ce
pays s'adonnant surtout  la vie pastorale. Rien ne cota au roi pour
dvelopper, on peut dire pour crer l'agriculture dans ses Etats: en
quelques annes, le territoire barnais avait chang de face. En mme
temps, Henri, prcurseur des progrs industriels, fondait  Nay une
fabrique de draps et tablissait  Pau une imprimerie. Partout, enfin,
il favorisait la naissance ou le dveloppement des entreprises qui
avaient pour but l'amlioration de la fortune publique. Il ne s'en
tint pas  ces actes de sollicitude claire. Les antiques Fors de
Barn morcelaient, en quelque sorte, la constitution du pays: il les
fit reviser avec un soin minutieux, et les transforma en un For
gnral qui rpondait aux ncessits de l'poque. Rien n'chappait 
son activit de gouvernant: il rorganisa la plupart des services
publics, divisa son conseil en deux chambres, l'une civile, l'autre
criminelle; cra des chambres des comptes, de nouvelles
administrations, de nouveaux emplois d'une haute utilit; et
lgislateur aussi ferme que fcond, il fit en sorte que ses lois
fussent fidlement appliques.

L'enthousiasme d'un crivain barnais prte  Charles-Quint ce mot
invraisemblable: Je n'ai trouv qu'un homme en France: c'est le roi
de Navarre. L'exagration castillane n'est pas ncessaire pour
peindre Henri d'Albret et honorer sa mmoire: le grand-pre maternel
de Henri IV fut un prince vaillant, sage, ami de son peuple, qui le
pleura comme un bienfaiteur. Toutes ses royales vertus devaient
revivre avec clat dans son petit-fils. Il fut inhum, comme
Marguerite, dans le cathdrale de Lescar, en attendant, disaient ses
dernires volonts, qu'il pt reposer  Pampelune,  ct des anciens
rois de Navarre, ses prdcesseurs.

En vertu des lois fondamentales du royaume de Navarre, Jeanne d'Albret
succdait  son pre et partageait la couronne avec son mari. Ils
furent bien prs de ne la porter ni l'un ni l'autre. Au moment o ils
se prparaient  partir pour le Barn, Henri II eut la pense de
runir leurs Etats  la couronne de France, en change de quelques
domaines du centre et du nord. Il faut citer ici une page du vieil
historien de la Navarre.

Antoine de Bourbon se prpare, avec la reine Jeanne d'Albret, sa
femme, pour aller prendre possession de leurs nouveaux Etats, o ils
taient attendus avec un grand dsir de leurs sujets. Le roi Henri II,
conseill de quelques grands seigneurs de sa cour qui avaient son
oreille, le persuadrent de retenir ce prince auprs de lui, et que
tout ainsi qu'il n'y avait qu'un soleil au monde, sans qu'aucune autre
plante et la lumire  part, de mme la France ne pouvait souffrir
qu'un roi; qu'il fallait rcompenser le duc Antoine en France selon la
valeur des terres et souverainets qu'il avait en la Basse-Navarre,
Barn et Gascogne. Cette proposition trouve bonne, il en avertit le
roi de Navarre, lequel remet cette affaire si importante au
consentement de la reine sa femme,  laquelle, disait-il, il
appartenait d'agrer cet change, d'autant que les dits royaumes et
seigneuries taient de son propre. Cette avise princesse, rsolue de
conserver les biens que ses pres et aeux lui avaient dlaisss,
pour apaiser le roi, lui promit de s'y rsoudre, avec ses sujets, et
lui donner en ceci et en toutes autres choses tout le contentement
qu'il pouvait dsirer. Sur ces promesses, le roi de Navarre ayant
remis son gouvernement de Picardie entre les mains du roi, il lui fit
le serment de celui de Guienne, arrt pour lors tre tenu  l'avenir
par celui qui serait jug et dclar premier prince du sang, comme le
fut le roi Antoine de Bourbon, duc de Vendme, reu en cette qualit
au parlement de Paris, au mois de juin dudit an mil cinq cent
cinquante-cinq, et depuis confirm aux Etats d'Orlans. Et se dispose
avec sa femme  faire son voyage.

Le roi de Navarre et sa femme furent magnifiquement reus par toutes
les terres de leur obissance, et nommment en Foix et en Barn, o
ayant t parl de l'change que le roi de France voulait faire 
leurs princes, ce ne fut qu'assembles pour en empcher l'effet...
Incontinent, la noblesse et le peuple en alarme pour la dfense de
leurs princes naturels, voil tout aussitt Navarrenx fortifi, et le
mme  Pau, o est tabli le parlement, et la chambre des comptes du
pays; et ensuite le mme se fait par toutes les autres villes, pour
rsister au roi de France, s'il en venait  la force, ce qu'il ne fit,
ayant entendu la rponse des Etats du pays. Ainsi cette affaire
rompue, le roi en fut fch, et en montra les effets, en ce que il
retrancha le gouvernement de Guienne de la moiti, en ayant clips et
tir le Languedoc, fit un gouvernement  part, dont la ville de
Toulouse tait le chef. Messire Anne de Montmorency en fut le premier
gouverneur, auquel en cette charge, et  la dignit de conntable, la
premire de France, a succd son fils Messire Henri de Montmorency.
L'autre trait de l'indignation du roi parut, en ce que le roi de
Navarre ayant remis entre ses mains le gouvernement de Picardie, et
suppli Sa Majest d'en investir Louis de Bourbon, prince de Cond,
son frre, il le donna  l'amiral de France Gaspard de Coligny,
seigneur de Chtillon, neveu dudit conntable. Ainsi furent assurs le
roi de Navarre et sa femme en la jouissance de leurs souverainets,
sans plus parler d'change.

Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret furent couronns, en cette mme
anne, au chteau de Pau. Selon les traditions du pays, ils prtrent
serment entre les mains des vques, en prsence du clerg et de la
noblesse. Ils passrent dans leurs Etats deux annes de paix, durant
lesquelles la grande affaire de la reine fut l'ducation de son fils,
si bien commence du vivant de Henri d'Albret. Mais Antoine et Jeanne
avaient t blesss au coeur par la conduite de Henri II  leur gard
et par la disgrce o il tenait les Maisons d'Albret et de Bourbon,
tout en favorisant la Maison de Lorraine, depuis le refus des Etats de
Navarre et de Barn de passer sous la domination franaise. De l, des
ressentiments qui s'aigrissaient chaque jour et dont l'expression, par
suite des circonstances, prit des formes provoquantes et scandaleuses.

Les imprudences de la reine Marguerite avaient donn pied, en Barn, 
la Rforme. Elle subsistait sans bruit et gagnait peu  peu du
terrain. Antoine se mit en tte de la protger ouvertement, ce qu'il
fit bien plutt pour mortifier Henri II que pour obir  de nouvelles
convictions religieuses. On le vit accueillir les ministres et les
orateurs calvinistes; il donna mme  David, l'un d'entre eux, le
titre de prdicateur du roi et de la reine de Navarre, et ce moine
apostat eut, un jour, licence de prcher sa doctrine  Nrac, dans la
grande salle du chteau. Il ne parat pas que Jeanne ait
personnellement donn les mains  ces premiers essais de propagande:
loin de l, tous les historiens constatent qu' cette poque, soit par
politique, soit par respect des croyances traditionnelles, elle tait
et prtendait rester catholique. Brantme dit  ce sujet: La reine de
Navarre, qui tait jeune, belle et trs honnte princesse, ne se
plaisait point  cette nouveaut de religion, si tant qu'on et bien
dit... Je tiens de bon lieu qu'elle le remontra, un jour, au roi son
mari, et lui dit, tout--trac, que s'il voulait se ruiner et faire
confisquer son bien, elle ne voulait perdre le sien... Il n'en est
pas moins vrai que les progrs srieux du calvinisme en Barn et en
Gascogne datent du patronage manifeste d'Antoine de Bourbon et de la
tolrance de sa femme. Jeanne aurait pu, en effet, sans avoir recours
 la perscution ni mme  l'hostilit, paralyser et peut-tre
dtruire des vellits d'hrsie dont l'esprit public ne s'mouvait
que parce qu'il les voyait s'affirmer autour du roi et de la reine.

Les manifestations calvinistes organises ou encourages par Antoine
de Bourbon prirent de tels dveloppements, qu' la fin elles
offusqurent Henri II. Des avis, des remontrances, des reproches
furent d'abord adresss au roi et  la reine de Navarre, et, en 1557,
Henri II en vint d'autant plus rsolment aux menaces d'intervention
arme, qu'en ce moment, il svissait contre les rforms, dans ses
propres Etats. Il fallut courber la tte sous l'orage qu'on avait
dchan de gat de coeur: Antoine et Jeanne imposrent silence aux
plus fougueux aptres de la nouvelle religion, et rsolurent d'aller
faire leur paix avec le roi de France. Dans ce but, ils confirent la
lieutenance-gnrale de leurs Etats au cardinal d'Armagnac, et,
accompagns du prince de Navarre, g de cinq ans  peine, ils se
rendirent  Amiens, o Henri II tenait sa cour. Froidement accueillis
ds l'arrive, ils auraient eu peut-tre  regretter ce voyage, si les
grces naissantes et l'heureuse figure de leur fils n'eussent touch
le coeur du roi de France. Rare mlange de noblesse et de rusticit,
le petit prince ne pouvait passer nulle part inaperu. Henri II fut
frapp de ses allures primesautires, de cet oeil d'aiglon qui
refltait quelque chose du ciel mridional et des pres beauts d'un
site pyrnen. Il le prit dans ses bras et lui dit:--Veux-tu tre mon
fils?--_Aquet es lou seignou pay._--Celui-ci est mon seigneur et
pre, rpondit l'enfant, qui ne parlait pas encore franais, en
dsignant Antoine de Bourbon. Le roi, dit Favyn, prenant plaisir  ce
jargon, lui demanda: Puisque vous ne voulez tre mon fils,
voulez-vous tre mon gendre? Il rpondit promptement, sans songer:
_Ob!_--Oui bien! On a voulu voir, dans cette riante scne
d'intimit, l'origine du mariage, trop fameux dans l'histoire, qui fut
une des pripties les plus sinistres de la Saint-Barthlmy. Lorsque
Catherine de Mdicis et Charles IX donnrent Marguerite de Valois 
Henri de Bourbon, ce n'taient plus les affections de famille qui
inspiraient leurs actes!

Henri II voulait retenir le jeune prince  la cour et le faire lever
parmi ses enfants; Jeanne et Antoine, trouvant leur fils trop jeune
pour vivre loin d'eux, dclinrent cette offre, et le ramenrent en
Barn, au milieu de ses chres montagnes. Mais l'anne suivante, ayant
fait un nouveau voyage  la cour,  l'occasion du mariage du Dauphin
avec Marie Stuart, ils durent cder aux sollicitations de Henri II: il
fut dcid que le prince de Navarre resterait auprs du roi, sous la
sauvegarde de sa gouvernante, la baronne de Miossens. Ce fut pendant
son sjour  Paris que Jeanne d'Albret mit au monde, le 27 fvrier
1559, Catherine, son dernier enfant, qui fut tenue sur les fonts par
la reine de France.

Le rgne de Henri II, si brillant dans la plus grande partie de son
cours, allait finir par un dsastre politique et une catastrophe
personnelle. Le dsastre fut la paix de Cateau-Cambrsis, suite des
dfaites de Saint-Quentin et de Gravelines. Les principaux
ngociateurs de cette paix, le conntable de Montmorency et le
marchal de Saint-Andr, humiliaient et dpouillaient la France au
profit de l'Angleterre, de l'Espagne et de la Savoie. Il tait
stipul, en outre, que Philippe II pouserait Elisabeth, fille de
Henri II, dont la main avait t promise  don Carlos, fils du roi
d'Espagne, et que le duc de Savoie aurait la main de Marguerite, soeur
du roi de France. Les intrts et les droits de la couronne de Navarre
taient absolument sacrifis. Cette triste paix fut l'instrument
diplomatique des divisions qui allaient de nouveau ensanglanter
l'Europe.

A l'occasion du mariage des deux princesses franaises, Henri II
ordonna des ftes splendides, et surtout un tournoi, jeu guerrier
qu'il aimait avec passion. Aprs y avoir fait ses prouesses
habituelles, il voulut jouter une dernire fois contre le comte de
Montgomery, capitaine de ses gardes, dont la lance rompue atteignit le
roi  la tte. Henri II mourut le 10 juillet 1559.

Il laissait  son successeur une situation amoindrie au dehors et
prilleuse  l'intrieur. Les progrs du calvinisme ne pouvaient plus
se nier. Si Henri II et vcu, peut-tre la crise que sa fin prcipita
et-elle avort sous les coups de force auxquels il avait eu dj
recours; mais sa mort inopine, livrant le pouvoir  un enfant dbile,
ou plutt  Catherine de Mdicis, fut, au contraire, l'origine des
brigues et des dissensions les plus redoutables. A peine Franois II
tait-il sacr  Reims, que les partis se dessinrent. Catherine se
jette d'abord tout entire du ct des Guises; les Maisons de Bourbon,
de Chtillon et de Montmorency sont laisses  l'cart, o elles
n'entendent pas se morfondre, et elles vont s'efforcer de ressaisir,
cote que cote, leurs avantages. Elles trouveront des armes dans la
foule des mcontents et des sectaires. La veille, le trne tait
assig d'ambitions et d'intrigues; aujourd'hui, le voil au milieu
des factions. Catherine aura beau ruser avec elles, essayer de battre
l'une par l'autre, s'appuyer sur les catholiques pour arrter les
huguenots, dont le nom vient de surgir, flatter les protestants pour
se dgager de l'treinte des catholiques, favoriser ce que l'on
appellerait, de nos jours, le tiers-parti: la France est sur le
seuil de l'enfer des guerres civiles, des guerres de religion, o
tomberont tant de gnrations fanatises, criminelles ou innocentes,
jusqu' ce que le bras et le gnie d'un roi aient rendu la patrie 
elle-mme et la paix  la patrie.

Les maisons princires vinces par les Guises s'efforcrent de
contrebalancer la toute-puissante influence des princes lorrains, en
prenant la tte du parti protestant. Elles luttrent mal, surtout
Antoine, facile  duper. Catherine l'envoya rejoindre en Barn sa
femme et son fils, et, pour colorer ce cong d'un semblant de raison
avouable, elle lui confia la mission de conduire en Espagne Elisabeth
de France, marie par procuration  Philippe II, aprs la paix de
Cateau-Cambrsis. Le roi, la reine et le prince de Navarre prirent,
dans cette occasion, une revanche qui ne fut pas sans noblesse. C'est
ce que rapporte l'historien de la Navarre, dans son rcit  la fois
naf et fier. A Bordeaux, le roi Antoine vint recevoir Madame
Elisabeth, et peu de temps aprs la reine Jeanne et le prince de
Navarre son fils. De Bordeaux ils traversrent le reste de la Guienne
et les terres du roi de Navarre, o elle fut reue et traite avec
tout honneur et magnificence. En Guienne, le premier logis tait
marqu par le marchal pour la reine d'Espagne; ds l'entre de Barn,
celui du roi Antoine le fut le premier, et celui de la reine Elisabeth
aprs;  celui d'Antoine tait cray: _pour le roi_, sans autre
addition;  l'autre: _pour la reine d'Espagne_. Arrivs en la
Haute-Navarre, le mme fut pratiqu nonobstant toutes les rodomontades
espagnoles, pouvantails de chenevire  l'endroit des Franais. Car
le Barn tant principaut souveraine, les rois de France n'y avaient
aucune supriorit en ce temps-l. En Navarre, quoiqu'injustement
usurpe par les rois d'Espagne, Antoine en tant roi par droit
lgitime et successif, il emporta de haute lutte que les tiquettes
des logis marqus fussent de mme faon qu'en Barn, mme dans
Roncevaux, o le premier logis fut marqu: _pour le roi_, sans
addition, et le second: _pour la reine d'Espagne_.

Par le trait de mariage il avait nommment t stipul que Madame
Elisabeth serait dlivre aux Espagnols sur les frontires de France
et d'Espagne, ce qui se pouvait faire, si elle et pris le chemin du
Languedoc, de Narbonne  Perpignan; mais par l'autre clef de France,
qui est Bayonne et Saint-Jean-de-Luz, o la rivire d'Andaye fait la
sparation de la France et de la Navarre, dont Fontarabie est la
premire ville, et de mme par le Barn, qui marchise  la France,
d'un ct, et  la Navarre, de l'autre, cela ne se pouvait accomplir.
De sorte que cette dlivrance se faisait infailliblement, non sur les
frontires de France ni d'Espagne, mais sur celles de la Haute et de
la Basse-Navarre. C'est pourquoi le roi Antoine demanda acte de cette
dlivrance sur ses terres,  ce qu'on ne voult infrer  l'avenir que
le Barn et la Basse-Navarre fussent retenus pour confins de la
France, et la Haute-Navarre pour finages de l'Espagne, d'autant que
laissant parachever cet acte solennel sans protestation, c'tait
n'tre plus roi de Navarre en prtention, mais volontairement avouer
n'y avoir aucun droit; de sorte que le cardinal D. Franois de
Mendoa, vque de Burgos, et le duc de l'Infantasgo D. Lopez de
Mendoa, dputs du roi d'Espagne pour recevoir la princesse, furent
contraints de lui dlivrer cet acte, et par celui-ci le reconnatre
roi de Navarre, nonobstant toutes leurs exceptions dilatoires.

Cet acte dlivr ainsi que le roi Antoine l'avait fait dresser, le
lieu o la reine Elisabeth devait tre dlivre fut dbattu durant
cinq jours par les Espagnols. Car le roi de Navarre et la dite
Elisabeth taient logs  l'abbaye de Roncevaux, les Espagnols taient
 l'Espinal, deux heures au-dessus de Roncevaux. Ils voulaient que
cette dlivrance ft faite au Pignon, justement au milieu du chemin de
l'Espinal  l'Abbaye, afin que chacun ft la moiti du chemin:
nanmoins force leur fut de venir  Roncevaux.

Tandis que les princes navarrais tenaient en chec l'arrogance
castillane, la conspiration d'Amboise s'ourdissait dans l'ombre avec
une ampleur et une activit qui forcent presque l'admiration en faveur
de La Renaudie, son audacieux organisateur. Nous n'avons pas 
raconter cette sanglante aventure. Il est probable que la plupart des
conjurs croyaient marcher seulement  l'assaut du pouvoir excessif
des Guises, mais que les chefs visaient plus haut. Le prince de Cond,
frre pun d'Antoine de Bourbon, fut souponn d'tre le capitaine
muet de cette prise d'armes. A demi justifi par sa fire attitude,
puis souponn une seconde fois, aprs les revendications de
l'assemble des notables tenue  Fontainebleau, il finit par tre
emprisonn  Orlans, jug et condamn  mort. Le roi de Navarre avait
eu la gnrosit ou la faiblesse, peut-tre l'une et l'autre, de se
livrer aux accusateurs de son frre. Il pouvait d'autant mieux s'en
dispenser qu'aprs la dcouverte de la conspiration, il avait, sur
l'ordre du roi, rprim avec vigueur, dans son gouvernement de
Guienne, quelques mouvements tents par les factieux. Il n'en fut pas
moins trait en ennemi; mais, comme on ne pouvait relever contre lui
les charges qui pesaient sur le prince de Cond, on se contentait de
le garder  vue, et on hsitait, pour le faire disparatre, entre une
excution sommaire[5] et une dtention perptuelle, lorsque la mort du
roi de France modifia brusquement la situation. Cond recouvra la
libert, et Antoine fut revtu du titre  peu prs illusoire de
lieutenant-gnral du royaume, tandis que les Guises, en gens aviss,
affectaient un simulacre de retraite. Alors commena le gouvernement
direct de Catherine de Mdicis, dclare rgente, au dtriment
d'Antoine, pendant la minorit de Charles IX.

  [5] Appendice: III.

La reine-mre arrivait au pouvoir sous les plus dfavorables auspices.
La conjuration d'Amboise, les troubles qui l'avaient prcde ou
suivie dans diverses provinces, la rigueur de la rpression, les
ressentiments des calvinistes, le procs du prince de Cond et, plus
encore peut-tre, la dclaration qui le dchargea, le 13 mars 1561,
des accusations portes contre lui, enfin, les tergiversations qui
caractrisrent, ds le dbut, la politique de Catherine, tout faisait
pressentir de longs et funestes dchirements. Les actes du triumvirat
form par le conntable de Montmorency, Franois de Guise et le
marchal de Saint-Andr, la naissance du tiers-parti que personnifia
le chancelier Michel de l'Hospital, les assembles ou colloques de
Pontoise et de Poissy, o les discours dguisrent mal les passions,
semblrent pourtant devoir aboutir  une sorte de paix. Ce fut l'dit
de tolrance du 17 janvier 1562, qui proclamait, non l'entire libert
du culte, mais une libert de conscience relative. Il ne sortit de cet
essai, dict par l'Hospital, qu'une surexcitation gnrale et un
antagonisme plus manifeste entre les croyants, surtout entre les
partisans des deux religions. De l, de nouveaux troubles en
Bourgogne, en Provence, en Guienne et en Bretagne; les excs de
Montluc dans le sud-ouest, gals tout au moins par les violences du
baron des Adrets dans le midi; puis la sanglante querelle de Vassy,
les meutes de Sens, de Cahors, de Toulouse, la surprise de Rouen par
les huguenots; et, pour dernier coup aux esprances de paix,
l'clatante prise d'armes de Cond et de Coligny, au moment o le roi
de Navarre achevait de se rapprocher des catholiques, dans les rangs
desquels nous le retrouverons bientt. Le rcit de tous ces
dsordres, de ces rvolutions successives ou simultanes, n'entre pas
dans le cadre de notre sujet. Revenons au hros de cette histoire, qui
ne tardera pas  nous ramener lui-mme au milieu des discordes civiles
et des combats.




CHAPITRE III

  L'ducation du prince de Navarre.--Ses gouverneurs et son premier
    prcepteur.--Le caractre et la mthode de La
    Gaucherie.--Maximes et sentences.--Le Coriolan franais et le
    chevalier Bayard.--La premire lettre connue de Henri.--Ses
    condisciples au collge de Navarre.--Le sentiment religieux du
    matre et de l'lve.--Pressentiments de La
    Gaucherie.--L'instruction militaire.--Le plus bel habit de
    Henri.--L'otage de Catherine de Mdicis.--Le petit
    Vendmet.--Choix d'une devise.--Les deux premiers amis du
    prince.--Mort de La Gaucherie.


En 1560, le prince de Navarre tait entr dans sa septime anne.
Robuste, agile, ptillant d'esprit, mais ignorant, il fallut songer 
greffer ce sauvageon royal. Tout d'abord, il passa des mains de la
baronne de Miossens sous la direction d'un gouverneur. Charles de
Beaumanoir-Lavardin, dsign pour remplir ces fonctions, dut bientt,
pour raison de sant, cder la place  Pons de La Caze, qui,  son
tour, fut remplac par le baron de Beauvais, que la mort seule, et une
mort terrible, le jour de la Saint-Barthlemy, put sparer de son
lve. Au gouverneur on adjoignit, bientt aprs, un pdagogue. Le
premier prcepteur de Henri fut La Gaucherie, homme de moeurs pures,
de grand sens, savant pour son poque, et dont la mthode,  la fois
simple et sagace, ne serait pas  ddaigner de nos jours. La Gaucherie
sut, avant tout, se faire aimer du jeune prince en devenant son ami.
Quant  l'instruction, point de livres imposs, mais des livres
dsirs; des tudes courtes, des rcrations courtes aussi, mais
nombreuses et viriles, telles que le jeu de paume, o Henri excella de
bonne heure et qu'il aima toute sa vie. Il apprit l'histoire et le
latin comme par curiosit,  mesure que son intrt s'veillait sur un
nom, un fait ou une ide, et il y puisa une admiration des grands
caractres, des belles actions, des vertus qui ont glorifi l'humanit
 toutes les poques. Le grec mme ne lui fut pas tranger. Ses
livres favoris taient Plutarque, Csar et Tite-Live. Dans la prface
latine des OEuvres de Polybe, Casaubon crivait, aprs l'avnement de
Henri IV, en s'adressant  son royal protecteur: N'avez-vous pas,
dans votre enfance, traduit les _Commentaires_ de Csar en franais?
J'ai vu moi-mme, oui, j'ai vu et feuillet avec admiration le cahier
contenant l'ouvrage trs bien crit de votre main... Scaliger a
fourni galement son tmoignage: Il ne faudrait pas mal parler latin
devant le roi: il s'en apercevrait fort bien. On a cit cent fois la
devise favorite de Henri, compose, dit-on, par lui-mme: _Invia
virtuti nulla est via_. La Gaucherie lui avait dict et fait commenter
un grand nombre de maximes et de sentences parfaitement choisies.
Duflos, dans son _Education de Henri IV_, nous en a conserv
quelques-unes traduites ou imites des anciens. Il semble,  lire
celles-ci, que le grand Corneille n'en et pas burin d'autres pour le
fils d'un des hros qu'il a fait revivre dans ses vers immortels:

   Heureux les rois qui ont des amis! Malheur  ceux qui n'ont
   que des favoris!

   Il faut vaincre avec justice, ou mourir avec gloire.

   Les rois ont sur leurs peuples une grande autorit; mais
   celle de Dieu sur les rois est bien plus grande encore.

   Un hros croit n'avoir rien fait, quand il lui reste quelque
   chose  faire.

   Les souverains, par leur puissance, ne se font que craindre
   et respecter: c'est la bienfaisance seule qui les fait aimer.

   Le droit le plus flatteur de la royaut est de pouvoir faire
   du bien.

   Le prince qui rgne sur les plus vastes Etats, mais qui se
   laisse tyranniser par ses passions, n'est qu'un esclave
   couronn.

   Par la clmence on imite la Divinit; par la vengeance on se
   met au-dessous de l'homme.

   Un roi doit prfrer la patrie  ses propres enfants.

   Que devient la vertu qui n'a rien  souffrir?

   Un roi que la prosprit rend orgueilleux est toujours lche
   et faible dans l'adversit.

   Un souverain qui aime la flatterie et craint la vrit n'a
   que des esclaves autour de son trne.

   Un roi prouve qu'il a du mrite et de la vertu quand il
   rcompense ceux qui en ont.

   Il vaut mieux conserver un seul citoyen que de faire prir
   mille ennemis.

   Un roi qui n'aime point le travail dpend de ceux qui
   travaillent  sa place.

L'histoire, que Henri devait enrichir de lui-mme, le passionnait; il
tait fascin par les hommes de Plutarque et par les capitaines qui
ont illustr nos annales. La Gaucherie applaudissait  son
enthousiasme, mais lui en demandait la raison. Un jour que l'entretien
roulait sur Coriolan et Camille, Henri marqua hautement sa prfrence
pour celui-ci et s'leva contre l'alli des Volsques. Le prcepteur
l'approuva, mais, pour aller au fond de son coeur, il lui raconta les
aventures d'un Coriolan franais, la dfection du conntable de
Bourbon. Ce fut un des premiers chagrins de Henri, oblig de
reconnatre qu'il y avait eu un mauvais Franais dans sa famille.
Honteux et indign, il s'lance vers une carte gnalogique toujours 
sa porte, et,  la place du nom du conntable, inscrit celui de
Bayard.

On rapporte qu'il avait du got pour les arts et de l'lgance dans
l'criture. La Bibliothque royale possda jadis le dessin  la plume
d'un vase antique au-dessous duquel il avait crit: _Opus principis
otiosi_. Quant  son criture d'enfant, elle est venue jusqu' nous,
et l'on peut voir, dans le recueil des _Lettres missives_, le
_fac-simile_ du billet suivant, qu' l'ge de huit ou neuf ans, il
adressait au roi de Navarre, absent de la cour: Mon pre, quand j'ai
su que Fallesche (Falaische, matre d'htel d'Antoine de Bourbon) vous
allait trouver, incontinent, je me suis mis  crire la prsente, et
vous mander la bonne sant de ma mre, de ma soeur et la mienne. Je
prie Dieu que la vtre soit encore meilleure.--Votre trs humble et
trs obissant fils. HENRY.

A l'poque o il crivait ces lignes (1562), Henri tait l'enfant
vigoureux et alerte dont la statuaire a si heureusement popularis
l'image. On aime  se le reprsenter traversant les salles du Louvre
ou les rues de Paris, la plume au vent, le jarret tendu, la main  la
garde de sa petite pe, la tte pleine de ces rves d'enfant royal
que dpassrent, quels qu'ils fussent, les ralits de son rgne. Son
esprit mrissait vite, bien que, grce  son ge et selon les ordres
de Jeanne d'Albret, il ft tenu autant que possible dans l'ignorance
des choses de la cour et de la politique. Ses relations d'colier au
collge de Navarre, dont il suivit les classes, tout en restant sous
la direction de La Gaucherie et de Beauvais, contriburent beaucoup 
son dveloppement intellectuel. Il s'y rencontra avec le duc d'Anjou,
plus tard Henri III, et avec Henri de Guise. Dj, pour exciter son
mulation, La Gaucherie avait associ  ses tudes Agrippa d'Aubign,
plus g que lui de trois ans et d'une intelligence prcoce. Le prince
de Navarre fut ce qu'il fallait tre dans cette compagnie: il n'y
oublia pas sa premire existence, mais il en retira de nouveaux
avantages par le contact, par l'exemple, par les inspirations d'un
amour-propre sagement rgl.

La Gaucherie tait un calviniste convaincu, non un sectaire. Il avait
reu de Jeanne d'Albret la mission d'lever son fils dans les
principes de la Rforme, qu'elle avait embrasss elle-mme, quoique
sans clat, depuis son dpart de Pau, aprs la mort de Franois II.
Nous aurons  raconter cet incident et quelques autres non moins
graves. La Gaucherie tournait donc l'esprit de son lve vers le
calvinisme, mais aucun tmoignage historique ne l'accuse d'avoir
cherch  le fanatiser: le sentiment religieux, tel que le doivent
honorer toutes les communions, fut fortement imprim par La Gaucherie
dans le coeur du prince. L'austre prcepteur ayant surpris, un jour,
l'colier dans un accs d'ambition enfantine, lui dit: Vous vous
proposez de faire, dans l'avenir, aussi bien et mieux que beaucoup
d'autres princes; mais comment justifiez-vous cette prtention? Henri
invoqua son dsir, sa volont, son courage. --Cela n'est rien,
repartit La Gaucherie, si Dieu n'y met sa main toute-puissante. Cette
main, Henri, enfant ou roi, la sentit et la rvra toujours dans les
vnements de sa vie. Il eut ses dfauts et ses vices; jamais on ne
put lui reprocher un acte d'impit. Il avait appris de La Gaucherie,
homme scrupuleux,  remplacer les jurements  la mode par l'innocent
juron de Ventre-saint-gris! Ses discours, ses lettres, mme ses
billets galants, sont d'un homme qui croit et prie. Bien longtemps
aprs que les prceptes de La Gaucherie ne lui rappelaient plus son
devoir, il se laissa aller aux habitudes de libertinage de la cour;
mais cette faiblesse, dont il ne sut pas se corriger, mme dans l'ge
mr, amoindrit l'homme, non le souverain. Temprament drgl, me
saine, sa vie prive fut un mlange surprenant de fautes scandaleuses
et de traits admirables, entre lesquels la balance reste en suspens.
Ce qui l'incline irrsistiblement du ct de la sympathie et de la
gloire, ce sont les royales vertus que rappellera toujours le nom de
Henri IV.

La Gaucherie semble avoir eu le pressentiment du rle historique
destin  son lve: il l'instruisait moins en prince qui doit rgner
qu'en prince qui doit conqurir son royaume. L'esprit d'ordre dominait
le systme d'ducation: les heures rgles, chaque instant mis 
profit, le temps multipli par son emploi. La Gaucherie, voyant les
Valois se fltrir sur leurs dernires tiges, pouvait bien prvoir, en
effet, que Henri aurait, plus tard, besoin de savoir ce que vaut une
heure dans la lutte des partis et les accidents de la politique.
Instinctivement, il dota le prince de Navarre de deux de ses qualits
matresses, la ponctualit et l'activit, qui lui valurent, dans la
suite, tant de ressources et de victoires. Bien plus, Henri garda,
dans une juste mesure, les habitudes de frugalit de Coarraze, le
mpris du luxe et des douceurs de la vie, sans en excepter le doux
sommeil lui-mme.

Vers la douzime anne, La Gaucherie, content de ses progrs
intellectuels, redoubla de sollicitude pour son dveloppement
physique, d'autant plus que le temps de l'instruction militaire tait
venu. Ce furent alors de rudes chevauches, des chasses obligatoires,
 heure fixe et par tous les temps, des nuits passes dans quelque
chaumire, sur une paillasse et sous un manteau, le mouvement jusqu'
la fatigue, la fatigue vaincue. Aussi, lorsque La Coste, lieutenant
aux gardes de Charles IX, le reut au milieu d'un groupe de jeunes
gentilshommes confis  ses soins, Henri n'eut aucune rpugnance 
passer sous le niveau galitaire. En peu de temps, il devint un petit
soldat modle. Il s'amouracha de l'uniforme au point que Charles IX
lui reprochant d'avoir rpudi ses habits de gala, il rpondit: Sire,
mon plus bel habit, et qui me plat le mieux, est celui qui me
rappelle que je suis au service du roi. Il eut, plus d'une fois, la
tentation de faire ses premires armes avec quelques-uns de ces
gentilshommes prcoces qui, au XVIe sicle, allaient au feu avant mme
l'adolescence.

Pendant son sjour  la cour de Charles IX, Henri eut  subir
plusieurs preuves pnibles, dont nous parlerons en reprenant le
rcit des faits politiques. Le jeune roi, quoique violent et
capricieux, lui montrait de la cordialit; mais on assure que la
reine-mre finit par laisser percer,  son gard, des sentiments
empreints de peu de sympathie. A vrai dire, les relations souvent
hostiles de la cour de France avec la cour de Navarre devaient le
faire considrer comme un otage par Catherine de Mdicis. D'un autre
ct, il n'est pas draisonnable de croire qu'elle voyait d'un oeil
jaloux et inquiet cet enfant,  qui pouvait choir le trne des
Valois, si leur sang appauvri venait  se tarir. Il faut ajouter que
le caractre du fils de Jeanne d'Albret se marquait, en mainte
circonstance, par des traits qu'il tait impossible de ne pas retenir.
Il connaissait son rang et le gardait; au besoin, il tenait tte 
Charles IX, quand le jeune roi jouait au tyran; les princes et les
grands seigneurs qu'il coudoyait n'auraient pas impunment trait sans
consquence le petit Vendmet, comme l'appelaient les ennemis des
Maisons de Bourbon et d'Albret. Henri pensait, et parfois un mot, un
regard, un clair de fiert ou d'enthousiasme, trahissait sa pense.
Ce fut ainsi que, dans une loterie de cour o chacun fournissait une
devise, il choisit celle-ci, crite en grec: Vaincre ou mourir.
Catherine de Mdicis lui en ayant demand la traduction, il refusa de
satisfaire sa curiosit. Etonne de ce caprice, la reine-mre voulut
en avoir le coeur net, et quand on lui eut traduit la devise, elle en
parut mcontente, disant que de telles penses n'taient bonnes qu'
faire du jeune prince un enfant opinitre. Elle prvoyait peut-tre,
non l'opinitret, mais la constance dans les desseins, qui fut, en
effet, une des grandes qualits de Henri.

Outre les chagrins de famille qui l'affligrent en certaines
circonstances, pendant qu'il vivait  la cour, il eut  souffrir de
l'isolement o le tenait l'absence de sa mre: on lui parlait d'elle,
il lui crivait et recevait ses lettres, mais ne la voyait point; et
comme elle avait prescrit  La Gaucherie une extrme prudence touchant
les dangereuses amitis de cour, Henri avait des compagnons d'tude,
de chasse et d'armes, mais pas un ami. Un jour, il en souhaita deux,
dont l'affection fut une de ses joies jusqu'au massacre de la
Saint-Barthlemy: c'taient Sgur et La Rochefoucauld. Il venait de
les acqurir, quand l'ami par excellence, l'honnte prcepteur, quitta
la vie. En le prsentant au prince, Jeanne d'Albret avait dit: --Mon
fils, je vous donne un bon matre, revtu de toute mon autorit. Il
faudra l'aimer comme moi-mme.--Je le veux bien, avait rpondu
l'enfant, s'il veut bien m'aimer aussi. Ils s'taient tenu parole, et
La Gaucherie fut sincrement pleur par le prince de Navarre. Un autre
homme de sens, Florent Chrestien, fut attach, dans la suite,  la
personne de Henri, et, une fois encore, Jeanne d'Albret eut la main
heureuse. Nous dirons, plus tard, quelques mots de ce complment
d'ducation. Il faut reprendre maintenant l'historique des faits 
travers lesquels La Gaucherie avait accompli la tche que nous venons
de rsumer.




CHAPITRE IV

  Catherine de Mdicis entre les catholiques et les
    protestants.--Antoine de Bourbon retourne au catholicisme.--Ses
    querelles avec Jeanne d'Albret, rsolment calviniste.--Henri
    entre la messe et le prche.--Rponse de la reine de Navarre 
    Catherine de Mdicis.--Jeanne quitte la cour de France.--Lettre
    de Henri.--La guerre civile.--Le sige de Rouen.--Mort
    d'Antoine de Bourbon.--Jeanne d'Albret zlatrice de la
    Rforme.--Le monitoire de Pie IV contre la reine de Navarre,
    dont Charles IX prend la dfense.--Jeanne ramne son fils en
    Barn.--Le complot franco-espagnol contre Jeanne et ses
    enfants.--Catherine de Mdicis ressaisit son otage.--Voyage
    de la cour en France.--Charles IX dans le midi.--La prdiction
    de Nostradamus.--L'entrevue de Bayonne.--Le prince de Navarre
    devant l'ennemi hrditaire.--La cour  Nrac.--L'assemble de
    Moulins.--Retour de Jeanne et de Henri en Barn.


Antoine de Bourbon ayant accept la lieutenance-gnrale du royaume,
en change de la rgence,  laquelle il avait droit, fit venir  la
cour sa femme et ses enfants. Le roi de Navarre et le prince de Cond
passaient alors pour tre les chefs du parti huguenot, et il pouvait
sembler trange que la reine mre, nagure infode aux Guises, chefs
incontests du parti catholique, se tournt ostensiblement du ct
oppos. Elle rvlait de la sorte son systme de gouvernement, qui
consista toujours, non seulement  diviser pour rgner, comme on l'a
dit si souvent, mais encore  ragir contre l'influence de ceux sur
qui elle s'tait appuye, aussitt que cette influence lui donnait de
l'ombrage. Durant le rgne de dix-huit mois de Franois II, elle avait
senti et subi le joug mal dissimul des Guises, et s'il n'entrait pas
dans ses desseins de les frapper de disgrce, elle jugea, du moins,
que son intrt lui commandait de relever quelque peu la fortune de
leurs adversaires naturels, sans toutefois se livrer  ceux-ci. C'est
ce qui explique l'espce de faveur dont les rforms parurent jouir
ds les premiers mois de sa rgence. Elle avait, du reste, une
arrire-pense, qui se manifesta par la suite: c'tait, au cas o les
rforms ne s'amenderaient pas, de les priver de leurs chefs par la
sduction ou par quelque mesure de rigueur arbitraire. La reine-mre
ne manqua jamais de vues ni de finesses; seulement, ses vues taient
courtes, ses finesses trop multiplies, et, quoique travaillant
toujours  concilier les partis qui assigrent si longtemps le
pouvoir, elle ne russit qu' les prcipiter tour  tour et tous
ensemble sur le trne.

En appelant Jeanne d'Albret et ses enfants  la cour de France,
Catherine comptait qu'il lui serait ais, par quelques flatteries ou,
au besoin, par quelques menaces, d'arrter l'lan de la reine de
Navarre vers la Rforme. Antoine, esprit flottant et circonvenu par
des galanteries diplomatiques, semblait dj prt  combattre ses
coreligionnaires de la veille; mais la reine de Navarre n'tait pas
une me facile  ptrir: lentement gagne aux doctrines de la Rforme,
rien ne put l'en dtacher. Dans son voyage de Pau  Paris, elle se
montra ouvertement favorable aux calvinistes, partout o ils
invoqurent sa protection; en passant  Nrac, elle leur donna le
couvent des Cordeliers;  Prigueux et en plusieurs autres villes, ils
reurent des marques de sa munificence et de sa sympathie. Quand elle
arriva  la cour, elle tait huguenote sans rserve et sans esprit de
retour.

Une lutte pnible, qui eut ses jours de scandale et de funestes
contre-coups dans l'esprit public, commena bientt entre la reine de
Navarre et son mari, mani par Catherine de Mdicis et par les princes
lorrains. On fut sur le point de dcider Antoine  rpudier sa femme
pour pouser Marie Stuart, veuve de Franois II. Ce projet abandonn,
on lui fit proposer, par les Espagnols, la cession de la Sardaigne, en
change de ses prtentions sur la Haute-Navarre, proposition qu'il
finit par dcliner aussi. On cherchait moins  le gagner qu' le
paralyser. On lui dicta tout un systme de perscutions contre sa
femme, qu'il s'effora de ramener au catholicisme avec ses enfants,
dj calvinistes, sinon de coeur, du moins d'ducation. Le prince de
Navarre, ml  ces querelles de famille, dont le sens politique lui
chappait, reut de son pre l'ordre d'aller  la messe, et de sa
mre, celui de s'en abstenir. A mesure que de nouveaux troubles
clataient dans les provinces au nom de la religion, cette lutte, qui
tait, au fond, celle de deux factions, arrivait  des clats dont
retentissait l'Europe entire. Assige de toutes parts, la reine de
Navarre eut  dfendre sa nouvelle foi contre Catherine de Mdicis en
personne. Un jour que la reine-mre s'vertuait  la convertir par des
raisons tires de l'intrt politique: --Madame, rpondit Jeanne, si
j'avais mon fils et tous les royaumes du monde dans la main, je les
jetterais au fond de la mer plutt que d'aller  la messe[6]! Enfin,
fatigue des combats de toute sorte qu'on lui livrait, ne pouvant plus
douter du parti pris d'Antoine de devenir l'pe des catholiques,
aprs avoir t le champion des protestants, blesse, d'ailleurs, dans
sa double dignit d'pouse et de mre, par le spectacle des
drglements de son mari, la reine de Navarre reprit le chemin de ses
Etats, laissant auprs de son fils le prcepteur dont nous avons
racont la tche heureusement accomplie. De cette sparation, qui
devait tre ternelle pour les deux poux, il existe un touchant
souvenir: c'est la lettre suivante, crite par le prince de Navarre,
quelques jours aprs le dpart de sa mre, et adresse  Nicolas de
Grmonville, seigneur de Larchant, qui accompagnait la reine dans son
voyage: Larchant, crivez-moi pour me mettre hors de peine de la
reine ma mre; car j'ai si grande peur qu'il lui advienne mal de ce
voyage o vous tes, que le plus grand plaisir que l'on me puisse
faire, c'est m'en mander souvent des nouvelles. Dieu vous veuille bien
conduire en toute sret. Priant Dieu vous conserver.--De Paris, le
vingt-deuxime jour de septembre (1562).

  [6] Appendice: II.

Le dpart de Jeanne ressembla fort  une fuite: la reine crut, non
sans raison, qu'il y allait, pour elle, de la perte de sa couronne et
de la ruine de ses enfants. Je fermai mon coeur  la tendresse que je
portais  mon mari, dit-elle dans une de ses lettres, pour l'ouvrir
tout entier  mon devoir. Sa rsolution prise, elle se mit en route
dans l't de 1562, avec une suite nombreuse de gentilshommes
protestants ou catholiques,  laquelle se joignit, en Guienne, une
escorte barnaise. On a prtendu, sans preuves, que ce dploiement de
forces fut ncessit par les desseins hostiles d'Antoine de Bourbon:
c'est une accusation que ne justifie pas la correspondance rcemment
publie du roi et de la reine de Navarre. Il suffisait, d'ailleurs,
pour motiver les prcautions dont s'entoura cette princesse, des
difficults habituelles d'un long voyage,  cette poque de troubles
et de violences. Arrive en Guienne, elle trouva cette province en
pleine guerre civile. Montluc, lieutenant d'Antoine de Bourbon, tait
aux prises avec les rforms. Jeanne sjourna quelque temps au chteau
de Duras, puis au chteau de Caumont, o elle tomba malade. De l,
elle se rendit en Barn, aprs avoir vainement tent de pacifier la
Guienne et la Gascogne,  travers lesquelles Montluc promenait son
impitoyable pe. Vers la fin du mois de novembre, Jeanne, devenue
l'ennemie de la religion catholique, s'tait dj mise  l'oeuvre pour
la dtruire au moins dans ses pays souverains, lorsqu'elle reut la
nouvelle de la mort d'Antoine de Bourbon.

Pendant que la reine de Navarre s'loignait de la cour de France, les
vnements avaient suivi un cours rapide, l're des guerres civiles
s'tait rouverte au nord et au midi: l'arme royale dut reprendre
Poitiers et Bourges aux protestants, vainqueurs  Saint-Gilles, dans
le Bas-Languedoc, au moment o se concluait l'alliance de Cond et de
Coligny avec l'Angleterre. Matres de Rouen depuis le 15 avril, les
rforms s'y taient fortifis de deux mille mercenaires anglais.
Assigs par l'arme royale sous le commandement d'Antoine de Bourbon,
de Franois de Guise et du conntable de Montmorency, ils ne furent
forcs qu'aprs une vive rsistance. Le roi de Navarre, bless dans la
tranche, rendit sa blessure mortelle par toutes sortes d'imprudences,
dont l'une, du moins, fut hroque: il voulut entrer dans Rouen par la
brche, port dans sa litire. Un mois aprs, il rendait le dernier
soupir. C'tait le 17 novembre 1562, deux jours avant la bataille de
Dreux, et trois mois avant la mort de Franois de Guise, assassin au
sige d'Orlans. Brave et affable, mais d'un faible caractre, Antoine
n'avait presque aucune des qualits ncessaires  un prince dans le
temps o il vivait; il fut loin, toutefois, de mriter les injures
dont le parti calviniste poursuivit sa mmoire[7].

  [7] Appendice: III.

Aprs la mort de son mari, Jeanne d'Albret laissa encore quelque temps
le prince de Navarre  la cour de France. Henri assista, le 17 aot
1563,  la dclaration de majorit de Charles IX, faite  Rouen, en
lit de justice. La reine de Navarre avait apparemment de graves motifs
pour ajourner le retour de son fils: l'histoire ne les a pas pntrs.
Peut-tre fut-elle oblige de s'incliner devant quelque refus de
Charles IX ou de Catherine de Mdicis; peut-tre aussi ne voulut-elle
pas que Henri assistt  la rvolution qu'elle mditait: Jeanne
s'tait mise en tte de protestantiser son petit royaume. L'auteur du
_Chteau de Pau_ a rsum avec une parfaite mesure le rle de
rformatrice assum par la reine de Navarre[8].

  [8] Appendice: II.

Aussitt aprs la mort de son mari, elle fit connatre son inflexible
volont de rpandre partout les nouvelles doctrines. Son hostilit
contre le catholicisme se manifestait jusque dans les actes de sa vie
prive, jusque dans ses plaisirs: on la vit accueillir des oeuvres de
thtre qui tournaient en drision les prtres et les sacrements. Elle
assistait rgulirement au prche, o, par une trange tolrance des
ministres, rapporte Pierre Mathieu, elle travaillait  des ouvrages de
tapisserie, sans perdre, pour cela, un mot du sermon. Le jour de
Pques de l'anne 1563, elle fit son abjuration  Pau, dans une
crmonie publique, et communia selon le rite calviniste. Enflamme de
zle, comme la plupart des nophytes, elle commena par interdire la
procession de la Fte-Dieu. Cette atteinte porte  de pieux usages
causa une irritation profonde parmi les catholiques barnais; malgr
la dfense royale, ils firent leur procession traditionnelle dans les
rues de Pau, et les huguenots s'tant ameuts, il s'ensuivit une
sanglante mle. De rformatrice qu'elle s'tait montre dans
l'origine, elle devint bientt perscutrice, soit gratuitement, soit
par reprsailles. En 1566, en 1569 et en 1571, elle rendit des
ordonnances qui dpassaient de beaucoup l'intolrance reproche par
les calvinistes aux dits royaux. Dans le prambule de l'ordonnance de
1571, par exemple, Jeanne d'Albret dclare que les rois sont tenus,
non seulement d'tablir parmi leurs sujets le fondement et la
perfection de la doctrine du salut, mais qu'ils doivent encore
bannir du milieu d'eux le mensonge, l'erreur, la superstition et les
autres abus... Elle ajoute: En quoi la reine dsirant se prter,
satisfaisant, en mme temps, aux voeux de son coeur et  ceux de ses
sujets exprims dans la supplication que viennent de lui prsenter les
Etats de son pays lgitimement assembls, voulant, en consquence,
procder  l'extirpation des idoltries et semblables abus qui ont
rgn dans son prsent pays, pour y planter et rtablir la vritable
religion chrtienne et rforme, dclare, veut, _ordonne que tous ses
sujets, de quelque qualit qu'ils soient, fassent profession publique
de la confession solennelle de foi qu'elle prsente_. Les pnalits
qu'dictait l'ordonnance taient excessives: l'amende, la prison, le
bannissement.

La reine de Navarre n'en tait pas encore arrive, en 1563,  ces
violentes manifestations de l'esprit de secte, mais elle s'y
acheminait, quand la cour de Rome, inquite des bouleversements
religieux qui s'accomplissaient en Barn, la cita, au mois de
septembre, devant le tribunal de l'inquisition. Jeanne devait
comparatre dans un dlai de six mois, sous peine, disait le
monitoire, d'tre dclare convaincue du crime d'hrsie, prive de
la dignit royale, et son royaume et ses Etats adjugs au premier qui
s'en saisirait. La cour de France ne pouvait arguer contre
l'accusation d'hrsie formule par le monitoire; mais le roi trs
chrtien, dit Mzeray, jugeant de la consquence, comme il le devait,
en montra un trs grand ressentiment... Les ambassadeurs franais 
Rome reurent l'ordre de faire au Pape des remontrances dont le texte
offre de l'intert, sous plusieurs rapports[9]. Ce document se
terminait par une protestation formelle et une supplication au
Saint-Pre de vouloir bien, par acte public, rvoquer la sentence
fulmine contre la reine de Navarre. Pie IV, qui, au moment de son
lvation, avait dit: Il me faut la paix! usa de prudence et de
modration: la sentence fut annule. Ce rsultat produisit quelque
attidissement dans l'esprit de l'ardente Navarraise. Elle se rendit 
la cour de France pour remercier Charles IX de l'avoir dfendue, elle
et ses Etats, contre les dcrets pontificaux et les arrts de
dchance des parlements de Toulouse et de Bordeaux. Elle retrouva son
fils entre les mains dvoues de La Gaucherie, et, avec l'agrment du
roi, le ramena avec elle en Barn.

  [9] Appendice: II.

Lorsque Jeanne rentra dans ses Etats, le comte de Gramont, son
lieutenant-gnral, tait aux prises avec les mcontents catholiques,
dont il eut raison. Elle rprima ce soulvement, provoqu par ses
hostilits contre la religion traditionnelle, mais sans la passion
qu'elle devait apporter plus tard  la dfense de ses droits ou de ses
prtentions abusives. Cet orage pass, Jeanne parat avoir gouvern
avec sagesse. Ses actes sont inspirs par une vive sollicitude pour
les intrts du pays. Elle diminue les impts, publie de bons
rglements, tablit une police bien entendue, reprend la tche
paternelle de Henri d'Albret. Quoique voue, corps et me,  la
Rforme, qu'elle favorise publiquement, elle impose des bornes aux
empitements des ministres du nouveau culte: ses lettres-patentes du
28 mai 1564 refrnent leur zle oppressif et interdisent toute espce
de contrainte pour le choix d'une religion. En mme temps, elle
s'occupait sans relche de l'ducation de Henri et de sa soeur
Catherine, noble devoir qui domina toujours ses proccupations. Il y
eut l, enfin, pour les membres de la famille royale et pour les Etats
de Jeanne, une courte priode de paix et de prosprit. Et, cependant,
une trange conspiration s'ourdissait, au loin, contre elle, sa Maison
et son pays.

On a voulu faire remonter l'ide premire de cette conspiration, nie
par plusieurs historiens, aux jours qui suivirent la mort d'Antoine de
Bourbon. A ce moment, a-t-on prtendu, les ennemis des Maisons de
Bourbon et d'Albret, d'accord avec Philippe II et inspirs par
Franois de Guise, auraient prpar un projet d'enlvement de Jeanne
d'Albret et de ses enfants, jugeant que, ce coup fait, il serait plus
ais de venir  bout des partisans franais de la Rforme. On va mme
jusqu' parler d'une arme rassemble par Philippe II  Barcelone, et
dont un corps lger, transport secrtement  Tarragone, devait
arriver  Pau par les montagnes. L, aids, au besoin, de Montluc et
de quelques hauts affids, les Espagnols eussent enlev la famille
royale pour la mettre au pouvoir de Philippe II. Un capitaine
barnais, nomm Dimanche, servait d'entremetteur aux conjurs. Tout
tait prt, et il ne restait plus qu' changer les dernires
instructions, lorsque Franois de Guise fut assassin. Il y eut un
temps d'arrt. Reprise en 1563, la tnbreuse affaire choua par un
remarquable concours de circonstances: le capitaine Dimanche, tomb
malade en Espagne, confia son secret  un valet de chambre de la reine
Elisabeth, qui fit agir l'ambassadeur de France et prvenir la reine
de Navarre[10].

  [10] Appendice: V.

A la suite des explications que provoqua cette tentative, Catherine de
Mdicis, mue ou feignant de s'mouvoir des dangers qu'avaient courus
Jeanne et ses enfants, insista auprs de la reine pour qu'elle lui
confit de nouveau le jeune prince, qui, plac directement sous la
protection du roi de France, serait dsormais  l'abri de semblables
accidents. Le refus tait difficile: Jeanne accda au dsir de la
reine-mre, d'autant mieux qu'elle connaissait le projet de la cour de
faire prochainement un voyage en France, et jusque dans les provinces
mridionales. Henri retourna donc auprs du roi, et ce fut avec la
cour qu'il partit de Fontainebleau pour ce voyage, dont l'histoire a
not l'influence considrable sur les vnements politiques du rgne
de Charles IX. En l'ordonnant, Catherine obissait  une double
pense: elle comptait assurer, dans une certaine mesure, l'excution
de l'dit d'Amboise, expdient inspir par la mort du duc de Guise, en
mme temps qu'attirer les sympathies populaires sur la personne du
jeune roi. L'dit d'Amboise, dat du 19 mars 1563, avait fait remettre
l'pe au fourreau, mais non rtabli la paix dans les esprits. Il
autorisait l'exercice du nouveau culte dans une ville par bailliage,
dans quelques seigneuries et dans l'intrieur de chaque maison noble.
A ce prix, les rforms rendaient les villes et les glises dont il
s'taient empars. Exclus des charges publiques, comme prcdemment,
ils taient amnistis pour tous leurs actes antrieurs. Cet dit,
oeuvre ingnieuse du chancelier de l'Hospital, tait considr par les
deux partis comme la prface d'une nouvelle politique, et Catherine
et bien voulu qu'il devnt la loi fondamentale de la paix dfinitive
dont elle sentait le besoin.

Charles IX, en quittant Fontainebleau aprs un sjour de deux mois, se
rendit  Sens, puis  Troyes, o il signa, le 11 avril 1564, avec
l'Angleterre, un trait avantageux, par lequel furent attnues
quelques-unes des consquences onreuses de la paix de Cateau-Cambrsis.
La cour fut retenue  Troyes par une chute du prince de Navarre.
Catherine de Mdicis crivit  Jeanne d'Albret pour la rassurer sur
les suites de cet accident et lui transmettre une invitation du roi.
Vous le trouverez (Henri)  votre contentement, disait-elle, car tous
ceux qui le voient en sont bien contents, et le trouvent, comme il
est, le plus joli enfant que l'on vt jamais. Je m'assure que vous ne
le trouverez pas empir en mes mains. Jeanne joignit la cour  Lyon,
et voyagea quelque temps avec elle; mais, arrive dans le midi, la
reine de Navarre, peu satisfaite de ce qu'elle voyait ou entendait, et
d'ailleurs assez gravement atteinte dans sa sant, repartit pour ses
Etats, en recommandant au jeune prince de visiter, sur son passage,
tous les domaines de la couronne de Navarre. Suivant cet avis, il
parcourut le comt de Foix, et sjourna  Pamiers et  Mazres,
accompagn de ses gouverneurs et d'un nombreux cortge de
gentilshommes.

Avant le sjour  Lyon, qui fut d'un mois, la cour avait visit
Bar-le-Duc et la Lorraine, et Catherine, profitant du voisinage, avait
entam avec les princes allemands des ngociations destines, dans sa
pense,  les tenir  l'cart des mouvements calvinistes en France.
Chass de Lyon par la peste, Charles IX s'tablit au chteau de
Roussillon, en Dauphin, d'o furent dats plusieurs actes de
gouvernement et d'administration, tels que la destruction d'un grand
nombre de citadelles leves pendant la guerre civile, la
fortification de diverses places, et la restriction, sur quelques
points, des immunits accordes aux calvinistes par l'dit d'Amboise.
Il reut dans ce chteau la visite des ducs de Savoie et de Ferrare.

Aprs avoir visit le Dauphin, surtout les contres de cette province
o la guerre civile avait laiss le plus de traces, le roi se rendit 
Orange et  Avignon. Il donna audience, dans la ville pontificale, 
un envoy du Pape: le Saint-Sige et l'Italie sollicitaient, d'un
commun accord, la cour de France de prendre contre l'hrsie des
mesures svres et dcisives. Charles IX entrait et sjournait dans
presque toutes les villes importantes. Il fut reu  Aix,  Marseille,
 Nmes,  Montpellier, et il passa l'hiver  Carcassonne. L, lui
parvinrent les plaintes des calvinistes du Languedoc contre
Damville-Montmorency, gouverneur de cette province, le mme qui devait
plus tard protger et embrasser leur cause. En traversant la Provence,
le prince de Navarre fut l'objet d'une curieuse prdiction du fameux
Nostradamus. Henri n'avait que dix  onze ans, rapporte P. de
L'Estoile, et il tait nomm prince de Navarre ou de Barn, lorsqu'au
retour du voyage de Bayonne, que le roi Charles IX fit en 1564, tant
arriv avec Sa Majest  Salon du Crau, en Provence, o Nostradamus
faisait sa demeure, celui-ci pria son gouverneur qu'il pt voir ce
jeune prince. Le lendemain, le prince tant nu  son lever, dans le
temps que l'on lui donnait sa chemise, Nostradamus fut introduit dans
sa chambre; et, l'ayant contempl assez longtemps, il dit au
gouverneur qu'il aurait tout l'hritage. Et si Dieu, ajouta-t-il,
vous fait grce de vivre jusque-l, vous aurez pour matre un roi de
France et de Navarre. Ce qui semblait lors incroyable est arriv en
nos jours: laquelle histoire prophtique le roi a depuis raconte fort
souvent, mme  la reine; y ajoutant par gausserie qu' cause qu'on
tardait trop  lui bailler la chemise, afin que Nostradamus pt le
contempler  l'aise, il eut peur qu'on voult lui donner le fouet.

Le roi tint un lit de justice  Toulouse, le 1er fvrier 1565, et
sjourna longtemps dans cette ville. Il fit son entre  Bordeaux le 9
avril, y tint un autre lit de justice et accorda aux Bordelais
l'institution d'un tribunal consulaire semblable  celui de Paris. Les
protestants de la Guienne profitrent du passage de la cour pour se
plaindre d'une ligue forme par le comte de Candale et favorise par
le marchal de Bourdillon. Toute dcision sur cette affaire fut
ajourne: elle devait se lier, dans la pense de la cour, aux
entreprises de mme nature que faisaient, en divers lieux, les
catholiques,  l'imitation de l'association protestante. En passant 
Mont-de-Marsan, Charles IX, dvoilant cette pense, dcida, en
conseil, que toute prise d'armes non soumise  la volont royale
serait considre comme un crime de lse-majest.

La cour, arrive  Bayonne le 3 juin, s'y rencontra avec la reine
Elisabeth, soeur de Charles IX, accompagne du duc d'Albe. Philippe II
avait accrdit ce personnage dominant pour influer sur les dcisions
qui pourraient tre prises ou prpares dans l'entrevue des deux
cours.

Les historiens se sont partags en deux camps, au sujet de cette
entrevue. Les calvinistes ont voulu y voir des ngociations formelles
tendant  l'extirpation violente de l'hrsie dans les Etats de France
et d'Espagne, et qui auraient abouti  un trait secret, prliminaire
de la Saint-Barthlemy. La plupart des crivains catholiques des
sicles prcdents se sont levs avec nergie contre cette
interprtation; selon eux, les deux cours se rencontrrent  Bayonne
sans aucun but politique. Les mmes divergences subsistent de nos
jours, mais seulement chez les esprits vous aux thses absolues.
L'histoire digne de sa mission ne peut adopter ni l'ancienne version
calviniste, ni la version contraire: des faits authentiques ont
dmenti celle-ci, et de celle-l les preuves manquent. Ajoutons que la
vraisemblance tmoigne contre l'une et l'autre.

La vrit, comme il arrive souvent, parat tre  gale distance des
deux opinions extrmes. L'entrevue de Bayonne ne pouvait tre
qu'essentiellement politique: il y fut question des voeux communs que
faisaient les cours de France et d'Espagne pour la ruine ou
l'abaissement d'un parti religieux et politique dont l'existence
seule menaait,  chaque instant, la paix dans les deux royaumes. Nul
n'a vu le trait secret, le pacte de sang; nul ne saurait mettre
au jour un seul protocole,  plus forte raison, le texte d'un projet
arrt; mais il y eut certainement des vellits d'accord et de
ligue, un change de vues gnrales, de dolances et de paroles
courrouces contre la Rforme: on n'a pas invent les tmoignages qui
abondent sur ces divers points; Franois de la Noue, Pierre Mathieu,
le duc de Nevers et de Thou sont dignes de foi quand ils les
reproduisent, et tombent dans l'erreur seulement lorsqu'ils concluent.
Le propos du duc d'Albe, entendu par le prince de Navarre, qu'une
tte de saumon vaut mieux que mille ttes de grenouilles, n'est qu'un
propos, mais des plus caractristiques. Il s'en tint bien d'autres de
ce genre, on peut l'affirmer, et si, tous ensemble, ils ne suffisent
pas pour inscrire une conjuration de plus dans l'histoire,
pareillement ils dmontrent l'inanit de la thse qui refuse 
l'entrevue de Bayonne tout caractre d'hostilit contre les
protestants.

Le prince de Navarre, malgr son extrme jeunesse, ne passa pas
inaperu dans cette runion des cours de France et d'Espagne. Jeanne
tait venue  Bordeaux visiter Charles IX et la reine-mre, et les
prier de s'arrter  Nrac, au retour de Bayonne. Elle avait pris des
mesures pour que le prince de Navarre part sur la frontire d'Espagne
avec l'appareil qui convenait  son rang: il importait, selon elle,
que l'hritier des dbris du royaume de Navarre se montrt avec clat,
 ct du roi de France, devant les reprsentants de la nation
ennemie. Une lettre de Henri, date de Bazas, 8 mai 1565, porte les
traces de cette maternelle et royale proccupation: Monsieur
d'Espalungue, ayant dlibr de m'accompagner, au voyage de Bayonne,
des plus notables et apparents gentilshommes que je pourrai aviser, je
vous ai bien voulu avertir que, pour la bonne confiance que j'ai eue
toute ma vie en vous, je vous ai choisi et lu pour me faire compagnie
audit voyage.

Pendant les ftes de Bayonne, qui durrent dix-sept jours, le prince
de Navarre, dit Favyn, tint toujours son rang de premier prince du
sang, magnifique en son train, splendide en son service, doux et
agrable  tous, mais avec une telle majest, qu'il tait admir des
Franais et redout par les Espagnols, qui, en un ge si tendre de ce
prince, jugeaient bien que cet aigle presserait, quelque jour, de ses
serres leur lion, pour lui faire dmordre son royaume de Navarre.
C'est pourquoi le duc de Rio-Secco, ambassadeur de Philippe II, ayant
considr les actions de ce prince de plus prs que les autres, dit
ces paroles, qui furent depuis bien remarques: Ce prince est
empereur ou le doit tre.--_Mi parece este principe o es imperador, o
lo ha de ser._ Ce succs un peu thtral rpondit aux sollicitudes de
Jeanne d'Albret et des gentilshommes barnais dont elle avait form le
cortge de son fils; malheureusement, leur joie ne fut pas sans
mlange: Charles IX, pour plaire  la reine sa soeur, consentit, en
faveur de l'Espagne, au dmembrement du diocse de Bayonne, qui fut
amoindri de tout le Guipuscoa.

La cour de France revint de Bayonne par Condom et Nrac. Jeanne
d'Albret lui avait prpar une rception royale: il y eut quatre jours
de gala[11], pendant lesquels la reine de Navarre fut vivement
sollicite, mais en vain, de rentrer au giron de l'Eglise. Quelques
historiens placent  cette poque sa hautaine rponse  Catherine de
Mdicis sur l'inflexibilit de ses nouvelles convictions religieuses.
Elle dut, cependant, faire une importante concession. La libert du
culte catholique n'existait plus dans la capitale de l'Albret, et
comme ce duch n'tait pas un pays souverain, mais un fief, Jeanne, se
rendant au voeu de Charles IX, leva son interdiction. Il fut convenu,
en outre, que les magistrats municipaux seraient mi-partis, et
Montluc, lieutenant-gnral en Guienne, reut l'ordre de tenir la main
 cet arrangement.

  [11] Appendice: VI.

Aprs avoir quitt la Gascogne et la Guienne, Charles IX traversa
Angoulme, Niort, Thouars, Angers, Tours, et il arriva  Blois 
l'entre de l'hiver. Il rapportait de ce long voyage beaucoup
d'impressions pnibles et de souvenirs irritants. Frapp, de tous
cts, du spectacle des glises, des chteaux, des hameaux dvasts
par les rforms, il en conut contre eux, au rapport de Davila, une
sorte d'aversion et de dgot. Au mois de janvier 1566, la cour se
rendit  Moulins, o le chancelier de l'Hospital avait convoqu, avec
les personnages les plus considrables du royaume, les prsidents de
tous les parlements de France. Il s'agissait de rconcilier
solennellement les Maisons de Guise et de Chtillon, de reviser l'dit
d'Amboise, dj modifi, et de discuter quelques projets de rforme
judiciaire ou administrative prpars par le chancelier. La
rconciliation eut lieu, et personne ne la tint pour sincre; les
projets de rforme furent approuvs, en attendant que la guerre les
rendt illusoires; quant  la rvision de l'dit d'Amboise, elle
occupa les esprits sans les apaiser.

Vers ce temps-l, Jeanne fut rappele  la cour par diverses affaires,
entre autres un procs qu'elle soutenait contre son beau-frre le
cardinal de Bourbon, au sujet de ses domaines du Vendmois. Elle
comprit bientt, au premier aspect des choses, que la guerre allait
sortir de tous les instruments de paix forgs sur le pupitre du
chancelier. Elle avait laiss elle-mme, dans ses Etats, des ferments
de discorde qui lui inspiraient peu de confiance en l'avenir. D'un
autre ct, le prince de Navarre touchait  un ge critique, et la
cour des Valois n'tait gure le lieu o se pt achever son ducation.
Jeanne prit le parti de le ramener en Barn. Ce fut presque un
enlvement, ncessit, il faut le dire, par la persistance de
Catherine de Mdicis  conserver son otage. Epiant le moment
favorable, Jeanne, avec l'agrment de Charles IX, partit, accompagne
de son fils, pour ses domaines de Picardie, d'o elle passa dans le
Vendmois, et de l en Anjou. De La Flche, elle crit au roi pour
excuser son dpart prcipit, allguant les troubles qui venaient
d'clater dans la Navarre; elle gagne le Poitou, traverse la Guienne
et la Gascogne, et arrive  Pau. Son allgation au roi n'tait que
trop exacte: elle trouva une partie du Barn souleve, et il fallut,
peu de temps aprs, recourir aux armes pour avoir raison de ces
nouveaux dsordres, provoqus, comme les prcdents, par les
dissensions religieuses.




CHAPITRE V

  La popularit du prince de Navarre.--Florent
    Chrestien.--L'ducation littraire, militaire et
    politique.--Voyage de Henri dans les Etats de sa mre.--Son
    sjour  Bordeaux.--Reprise des hostilits entre les
    protestants et la cour.--La tentative de Meaux.--Bataille de
    Saint-Denis.--Paix de Lonjumeau.--Le gelier politique et
    militaire de Jeanne d'Albret.--Henri rclame vainement le
    gouvernement effectif de Guienne.--Autres griefs des
    rforms.--Projet d'arrestation de Cond, de Coligny et de
    plusieurs autres chefs calvinistes.--Ils se sauvent  La
    Rochelle.--Retraite du chancelier de l'Hospital.--Boutade du
    prince de Navarre contre le cardinal de Lorraine.--Jeanne
    quitte ses Etats, malgr Montluc, et se retire  La Rochelle
    avec ses enfants.--Ses lettres  la cour de France et  la
    reine d'Angleterre.--L'organisation militaire du parti
    calviniste.--La premire armure de Henri.--Essai de
    pacification.--Edit de Saint-Maur contre les protestants.--Les
    forces des calvinistes et leurs succs.


Le retour du prince de Navarre dans son pays natal fut un vnement
pour le petit royaume: les visites et les dputations se succdrent
longtemps au chteau; mais ce fut surtout le pays de Coarraze qui
afflua autour du donjon de Gaston-Phoebus. Duflos raconte qu'un beau
jour, tous les habitants de ce coin de terre, endimanchs, les mains
pleines de fleurs, de galettes et de fromages, se mirent en route pour
aller voir _lou noust Henric_. Ils traversent Pau, soulev de joie
et de curiosit sur leur passage, abordent le chteau et font
tumultueusement irruption dans la cour d'honneur. Henri et sa mre
paraissent au milieu d'eux, salus de vivats tels qu'en savent faire
retentir les robustes poumons des montagnards pyrnens. Il y eut des
harangues et des embrassades, des attendrissements et des
enthousiasmes indescriptibles, le tout couronn par un banquet
homrique. C'tait la popularit du Barnais qui commenait: elle
devait aller grandissant jusqu' l'heure de l'immortalit.

Aprs les joies du retour, le prince de Navarre se remit  l'tude,
sous l'oeil vigilant de sa mre. Il avait perdu son prcepteur La
Gaucherie,  qui venait de succder Florent Chrestien, bien digne
d'achever l'oeuvre de son devancier. C'tait un homme docte, de bonnes
moeurs, mais d'un esprit plus vif que La Gaucherie. Il passe pour
avoir form le got littraire de son lve, ce qui est croyable, car
Florent Chrestien tait un crivain de talent: on lui attribue une
part considrable de collaboration dans cette fameuse _Satire
Mnippe_ qui aida puissamment Henri IV  conqurir la population
parisienne. Mais, sans abandonner les livres, Henri dut porter son
attention sur d'autres objets. Son gouverneur militaire, le baron de
Beauvais, ne le laissait pas chmer d'exercices virils et d'tudes
pratiques; Florent Chrestien le nourrissait de bonne littrature;
Jeanne d'Albret voulut contribuer  cet apprentissage par une sorte
de lieutenance du royaume, dont elle l'investit. Il crivit des
lettres d'affaires, donna des audiences, reprsenta la reine partout
o elle jugeait qu'une dlgation de son pouvoir n'offrait pas
d'inconvnients. Il fit mme son dbut sous les armes, un semblant de
premire campagne,  l'occasion des troubles d'Oloron, en 1567. Jeanne
d'Albret l'envoya contre les rebelles, pour les ramener  la
soumission par sa prsence, ou, au besoin, pour les combattre. Il
s'acquitta de cette mission avec un plein succs. A l'approche de ce
gnralissime de treize ans, les rvolts se retirrent dans les
montagnes; mais quelques-uns tant tombs au pouvoir du prince, il les
employa comme ngociateurs, les chargeant de dire  leurs compagnons
que, s'ils voulaient recourir  la clmence de la reine, ils
n'auraient pas sujet de s'en repentir. Ils suivirent ce conseil et
mirent bas les armes. Quelques exemples furent faits, mais la
modration l'emporta dans les conseils de la reine.

Jeanne d'Albret, recherchant toutes les occasions de donner un but 
l'activit dj exubrante de son fils et de complter son ducation
politique, lui traa l'itinraire d'un grand voyage  travers ses
Etats et dans le gouvernement de Guienne, dont il tait investi,
quoique le vritable gouverneur de cette province ft le marchal
Blaise de Montluc.

Le voyage eut lieu en 1567. Henri partit de Pau, accompagn de Florent
Chrestien, du baron de Beauvais et d'une suite digne de son rang.
Quelques souvenirs de ce voyage nous ont t conservs par Duflos, qui
s'est aid des Mmoires de Nevers, de relations manuscrites et des
traditions locales. Le prince y fit un bon apprentissage de patience
et de diplomatie. Il dut parler souvent, et plus souvent couter.
Parfois il se trouva dans une situation difficile. L'_ducation de
Henri IV_ rapporte que, dans une petite ville de Guienne, o il n'y
avait gure que des calvinistes, Henri prit part  un banquet dont les
vins gnreux dlirent les langues au point de les faire toutes
mdire du roi et de la cour de France. Le prince invite les convives 
plus de rserve; les propos continuent; il proteste formellement et
sort, ne voulant pas paratre complice.

A Lectoure, un pisode touchant. Le prince arrive sous les murs de
cette place; un malentendu fait qu'on ne vient pas au-devant de lui;
des pauvres gens, des mendiants mme, lui font accueil  leur manire,
le suivent et entrent avec lui dans la ville. Il marchait avec ce
cortge, lorsque les magistrats de Lectoure le rencontrent, stupfaits
et honteux de leur maladresse. --Qu'auriez-vous dpens, Messieurs,
pour me fter aujourd'hui?--Six cents livres et plus, Sire.--Eh bien!
donnez six cents livres  ces bonnes gens, et demain vous serez mes
convives.

A Bordeaux, Henri eut une rception magnifique, tous les succs et
toutes les admirations. On lit, sur son sjour, dans les Mmoires de
Nevers, l'extrait suivant d'une lettre crite par un des principaux
magistrats de Bordeaux: Nous avons ici le prince de Navarre. Il faut
avouer que c'est une jolie crature. A l'ge de treize ans, il a
toutes les qualits de dix-huit et dix-neuf; il vit avec tout le monde
d'un air si ais, qu'on fait toujours la presse o il est; il agit si
noblement en toutes choses, qu'on voit bien qu'il est un grand prince;
il entre dans les conversations comme un fort honnte homme; il parle
toujours  propos, et quand il arrive qu'on parle de la cour, on
remarque qu'il est fort bien instruit et qu'il ne dit jamais rien que
ce qu'il faut dire en la place o il est. Je harai, toute ma vie, la
nouvelle religion de nous avoir enlev un si digne sujet. Une autre
lettre, cite dans ces Mmoires, ajoute de curieux dtails sur sa
faon de vivre et les penchants auxquels il semblait dj destin  se
livrer: Le prince de Navarre aime le jeu et la bonne chre. Quand
l'argent lui manque, il a l'adresse d'en trouver, et d'une manire
toute nouvelle et toute obligeante pour les autres aussi bien que pour
lui-mme: il envoie  ceux qu'il croit de ses amis une promesse crite
et signe de lui; il prie qu'on lui envoie le billet ou la somme qu'il
porte: jugez s'il y a maison o il soit refus! On tient  beaucoup
d'honneur d'avoir un billet de ce prince. Il n'eut pas, plus tard, 
beaucoup prs, autant de facilits pour battre monnaie, surtout
lorsque, au milieu des camps, il manquait de chemises et portait le
pourpoint trou. Il faut reproduire encore un trait de caractre, dat
de cette poque, et qui prophtisait la passion dominante de ce
prince. Les historiens citent cette note d'un contemporain anonyme:
Le prince de Navarre acquiert tous les jours de nouveaux serviteurs.
Il s'insinue dans les coeurs avec une adresse incroyable. Si les
hommes l'honorent et l'estiment beaucoup, les dames ne l'aiment pas
moins. Il a le visage fort bien fait, le nez ni trop grand, ni trop
petit, les yeux fort doux, le teint brun, mais fort uni; et cela est
anim d'une vivacit si peu commune, que, s'il n'est bien avec les
dames, il y aura bien du malheur.

Cette mme anne 1567 vit, en France, des essais de ligue catholique,
dont les calvinistes s'autorisrent pour s'exciter  la lutte et
parler  la cour sur un ton plus hardi. Charles IX, dans cette
occurrence, eut un colloque trs vif avec Coligny. L'amiral voulait se
mettre  la tte de la noblesse pour aller combattre le duc d'Albe,
dont la politique d'extermination inondait de sang les Pays-Bas. --Il
n'y a pas longtemps, dit le roi  Coligny, que vous vous contentiez
d'tre soufferts par les catholiques; maintenant, vous demandez  tre
gaux; bientt vous voudrez tre seuls et nous chasser du royaume.
Les calvinistes se crurent  la veille d'tre attaqus et rsolurent
de prendre l'offensive. Leur prise d'armes dbuta par la tentative de
Meaux contre le roi et la cour. Elle choua, grce  la bravoure des
gardes suisses, et les troupes de Cond et de l'amiral ayant fait
devant Paris un simulacre de sige, il s'ensuivit la bataille de
Saint-Denis, o l'action resta indcise, quoique La Noue accorde
l'avantage  l'arme royale. Le vieux conntable de Montmorency y fut
mortellement bless. --Votre Majest n'a pas gagn la bataille, dit
au roi le marchal de Vieilleville; encore moins le prince de
Cond.--Qui donc? demanda Charles IX.--Le roi d'Espagne, Sire; car
il y est mort, d'une part et d'autre, tant de valeureux seigneurs, si
grand nombre de noblesse, tant de vaillants capitaines et braves
soldats, tous de la nation franaise, qu'ils taient suffisants pour
conquter la Flandre et tous les pays sortis autrefois de votre
royaume!

La fin de l'anne 1567 et les premiers mois de l'anne suivante sont
pleins d'meutes et de prises d'armes partielles dans le midi, depuis
le Dauphin jusque dans le Poitou. Cond et l'amiral, s'affaiblissant
autour de Paris, poussrent leur arme vers la frontire d'Allemagne,
pour donner la main aux retres levs par eux dans ce pays. La
jonction se fit  Pont--Mousson, malgr la poursuite de l'arme
royale. Fortifis, mais ne se jugeant pas en tat de tenir la campagne
dans l'Ile-de-France, les rforms se dirigrent sur Orlans, prirent
Blois et mirent le sige devant Chartres. L, les incessantes
ngociations de Catherine de Mdicis les trouvrent disposs 
conclure une paix que leur rendait salutaire l'indiscipline des
mercenaires allemands. Ce fut la paix de Chartres ou de Lonjumeau.
Sign au mois de mars, ce trait, aussi mal observ, de part et
d'autre, que les prcdents, multiplia et envenima les griefs
rciproques: au mois d'aot suivant, il n'en restait plus vestige.

En Guienne et en Gascogne, Montluc tait le gelier politique et
militaire de Jeanne d'Albret. Nous avons dit que,  raison de la
jeunesse de Henri, les fonctions de sa charge de gouverneur de Guienne
taient exerces par le marchal, qui ne pchait pas, envers les
Navarrais, par excs de bienveillance. La reine jugea opportun de
rclamer pour son fils un pouvoir plus effectif, et elle en crivit 
Charles IX, accompagnant sa requte d'une lettre de Henri, dans
laquelle il priait le roi de France de ne pas couter ceux qui se
voulaient fonder sur son bas ge pour l'empcher d'tre employ en sa
charge de gouverneur de Guienne. Il y a dj, dans cette lettre, un
accent de juste revendication et de lgitime amour-propre: Qu'il vous
plaise, dit-il au roi en parlant de sa charge purement nominale, de
ne laisser pourtant de permettre et de me commander que je commence
d'y vaquer et entendre selon que madite dame et mre le vous remontre
et requiert. Car il me semble, Monseigneur, pour l'honneur que j'ai
d'tre le premier prince de votre sang, et sentant en moi une extrme
affection au service de V. M., ensuivant celle de mes prdcesseurs,
que je tarde trop  faire paratre ma bonne volont...

Cette rclamation et bien d'autres, que provoqurent, quelques
semaines aprs, de la part de Jeanne, de Cond et de Coligny, les
flagrantes violations de la nouvelle paix, furent impuissantes 
prolonger celle-ci. De graves incidents en bornrent troitement la
dure, tels que l'attentat commis, par les ordres du parlement de
Toulouse, sur la personne de Rapin, gentilhomme du prince de Cond.
Envoy dans cette ville pour faire enregistrer l'dit, Rapin fut
condamn  mort et sommairement excut. Le parlement n'enregistra
l'dit, et encore avec des restrictions, qu'aprs la quatrime lettre
de jussion. Nul ne se fiant  la paix de Lonjumeau, Cond et Coligny
moins que tout autre, ces deux chefs, retirs dans leurs terres,
continurent  entretenir d'actives correspondances avec leurs allis
franais et trangers, jusqu'au jour o, informs que la reine-mre
avait donn des ordres pour les arrter, eux et d'autres personnages
importants de leur parti, ils prirent la fuite et se dirigrent du
ct de La Rochelle. Ce malheureux coup de force, indice de tant de
faiblesse, amena le chancelier de l'Hospital, le modrateur
systmatique de cette poque,  faire  la cour de svres
remontrances, auxquelles on ne put rien objecter de raisonnable, mais
qui lui attirrent l'animadversion des conseillers du roi et de sa
mre. Se voyant  la veille d'une disgrce, il la prvint par sa
retraite. C'tait un contre-poids qui disparaissait de la scne:
dornavant, les vnements vont se prcipiter.

La reine de Navarre n'avait pris aucune part  la guerre de 1567-1568,
quoiqu'elle en et ressenti les contre-coups. Nous avons vu qu'elle
s'en tait plainte au roi. Dans ses ngociations  ce sujet, elle eut
 expliquer ses griefs et  dfendre ses intrts devant La
Mothe-Fnelon, charg de lui transmettre les paroles royales et de
rapporter les siennes  la cour. Fnelon, qui devait s'illustrer, en
1587, par la belle dfense de Sarlat contre Turenne, tait un esprit
gnreux et modr. Il dplorait sincrement les nouvelles
perspectives de guerre civile. --Ce feu dvorateur, dit-il  la
reine de Navarre, embrasera les deux royaumes.--Bah! Monsieur,
rpliqua Henri avec l'imptuosit et le ton narquois qui accenturent
souvent ses discours, c'est un feu  teindre avec un seau
d'eau!--Eh! comment, Monseigneur? reprit Fnelon stupfait.--En
faisant boire ce seau au cardinal de Lorraine, jusqu' en crever! Ce
prlat passait, en effet, pour tre le plus impitoyable adversaire des
huguenots et le conseiller ardent des mesures de violence.

Jeanne d'Albret,  la nouvelle de la fuite de Cond et de Coligny,
avait compris que ces mesures finiraient par l'atteindre elle-mme.
Dj Catherine lui avait fait redemander son fils, comme si elle et
pressenti que le jeune prince aurait bientt  jouer un rle
personnel et prpondrant. Cette sollicitude de la reine-mre tait
plutt de nature  effrayer Jeanne qu' la rassurer. Elle rpondit 
ses avances d'une faon vasive, et conut un dessein qui devait avoir
sur la prsente crise une redoutable influence. Elle savait que les
chefs calvinistes taient en marche vers La Rochelle; que cette ville,
o l'esprit de la Rforme tait vivace, leur tendait les bras et
aspirait  devenir le boulevard du parti. Elle rsolut de s'y
transporter avec ses enfants et son trsor. L'entreprise tait
difficile sous les yeux de Montluc; elle semblait mme tmraire,
puisque, au moment o Jeanne y songeait, de nouveaux soulvements
commenaient  agiter ses Etats. Mais comment apaiser des troubles que
Montluc avait peut-tre reu la mission de provoquer par-dessous main
ou de favoriser, ne ft-ce que par son attitude, souvent malveillante
 l'gard de la reine? Elle n'hsita pas longtemps; mais l'excution
de son projet exigeait la force ou la ruse. Une arme rgulire, si
elle l'et possde, Montluc l'aurait dfaite; or, elle n'avait que
des serviteurs dissmins un peu partout. Elle se confia aux uns, le
plus petit nombre, pour l'escorter et pour acheminer, plus tard, les
autres vers des lieux dsigns; puis elle tendit  Montluc un vrai
pige de femme et d'hrone.

Jeanne et ses enfants quittent le Barn vers la fin du mois d'aot
1568, emportant avec eux tout ce que la reine put runir d'argent, de
joyaux et d'objets prcieux. Arrive  Nrac, Jeanne feint de
s'occuper des prparatifs d'une grande fte  laquelle sont invits
Montluc et sa famille. Elle endort  moiti la vigilance du rude
capitaine, et tout  coup, le 6 septembre, elle part de Nrac avec son
fils et sa fille et une escorte de cinquante gentilshommes, laissant
derrire elle toute sa cour avec des instructions prcises. Prvenu un
peu tard, Montluc court aprs la reine, la manque de quatre heures 
Casteljaloux, la suit, la voit, impuissant, entrer dans Bergerac, o
la nouvelle lui parvient de la prise de Mazres par Caumont La Force.
Chemin faisant, l'escorte de la reine est devenue une petite arme.
Montluc et d'Escars, gouverneur de Prigord et de Limousin, la serrent
de prs, mais n'osent l'attaquer. Bien plus, Montluc, par une trange
fortune, se voit dans la ncessit de rendre, en quelque sorte, les
honneurs militaires  Jeanne et aux royaux enfants. Il s'en tire en
Gascon, et fait supplier la reine de s'employer  contenir les
protestants, jurant, de son ct, de maintenir les catholiques dans la
bonne voie. Jeanne poursuit son voyage; elle passe  Mussidan,
s'arrte quelques jours  Archiac pour attendre le prince de Cond,
qui avait d forcer les portes de Cognac, et enfin elle entre dans La
Rochelle, le 26 septembre, suivie de toute sa cour. Les Rochelais lui
firent une rception triomphale.

Elle avait dj crit, de Bergerac, le 16 septembre, au roi,  la
reine-mre, au duc d'Anjou, au cardinal de Bourbon, des lettres dans
lesquelles elle expliquait les motifs de son voyage et de son
attitude, qui tait manifestement celle d'une belligrante. Le ton en
tait mesur, quoique vif. A La Rochelle, exalte par l'acte qu'elle
venait d'accomplir et aussi par l'motion de son entourage, elle
rdigea un manifeste dont ses pangyristes eux-mmes regrettent la
forme violente. Elle crivit aussi  la reine Elisabeth d'Angleterre
pour lui donner des explications et lui demander son appui et ses
secours. Ce n'est point contre le ciel et contre le Roi, comme le
disent nos ennemis, que la pointe de nos pes est tourne. Grce 
Dieu, nous ne sommes point criminels de lse-majest divine ni
humaine; nous sommes fidles  Dieu et au Roi. Pendant ses longs
dmls avec la cour de France, et mme au plus fort de ses luttes
armes contre elle, le roi de Navarre tint constamment le mme
langage.

Au milieu des panchements qui signalrent la rception de la reine de
Navarre  La Rochelle, on remarqua la rponse du jeune prince  la
pompeuse harangue du maire, Jean de Labze. Je ne me suis pas tant
tudi pour parler comme vous, dit-il; je ferai mieux: je sais
beaucoup mieux faire que dire. Le commandement de l'arme tait d 
Henri, et Cond s'empressa de le lui remettre; mais Jeanne et son fils
ne l'acceptrent que comme un honneur, et, dans une dclaration
publique, Cond fut pri par la reine de rester  la tte des troupes,
tant, elle et ses enfants, prts  lui obir en tout et partout. On
sut gr, de toutes parts, au fils et  la mre, de ce dsistement
prudent et politique. Un incident caractristique donna la mesure de
la supriorit d'esprit et de l'influence de la reine de Navarre.
Cond la supplia d'accepter le gouvernement civil de l'arme, tandis
qu'il en assumerait le gouvernement militaire. Elle accepta cette
mission bien difficile pour une femme, et y dploya ses rares qualits
d'ordre, de prvoyance et de rsolution. Le jeune prince de Cond
devint le compagnon d'armes de Henri, que Jeanne voulut elle-mme
revtir de sa premire armure,  Tonnay-Charente, au milieu d'une
crmonie militaire. Toute l'Europe a les yeux fixs sur vous, lui
dit-elle: vous cessez d'tre enfant. Allez, en obissant, apprendre,
sous Cond,  commander un jour. A la veille des combats et des
prils qu'on prvoyait, aucun signe de faiblesse: Le contentement de
soutenir une si belle cause, dit-elle plus tard, surmontait en moi le
sexe, en lui l'ge.

Henri et bien voulu se jeter sans dlai dans cette nouvelle
existence. Fatigu de l'inaction qui lui tait impose pendant que se
faisaient les prparatifs de guerre, il cherchait partout le
mouvement. Il faillit trouver la mort dans une promenade en mer, o il
et pri sans la vigueur d'un marin de La Rochelle, qui le ramena au
rivage. L'arme protestante, renforce  chaque instant, bien arme et
approvisionne, grce aux sacrifices de Jeanne d'Albret et aux secours
de toute espce qu'elle avait obtenus d'Elisabeth, devenait de jour en
jour plus puissante. Ce n'tait plus,  vrai dire, une arme, c'en
tait trois, sans compter les enfants perdus et les bandes de toute
sorte. Il y avait, d'abord, la grande arme de Cond et de Coligny,
puis un corps nombreux, command par Dandelot, frre de l'amiral, et
enfin quinze ou vingt mille religionnaires, levs par Jacques de
Crussol, comte d'Acier, en Dauphin, en Provence et en Languedoc.

La cour, inquite de cette affluence sous les drapeaux de la Rforme,
s'avisa d'crire aux gouverneurs et lieutenants-gnraux que le roi
n'entendait pas faire une guerre systmatique aux rforms. A rester
chez eux, ils ne risquaient rien, ils taient sous la protection du
Roi. Il y eut quelques dfections, mais de peu d'importance, et ce fut
alors qu'on recourut aux mesures de rigueur. L'dit de Saint-Maur
dfend, sous peine de mort, l'exercice de la religion rforme,
ordonne  tous les ministres de sortir du royaume dans un dlai de
quinze jours, et aux magistrats de n'pargner que ceux des dissidents
qui abjureraient l'hrsie. Un autre dit, qui suit, prononce la
confiscation des biens des rforms, et enfin, par lettres-patentes,
Charles IX, sous prtexte que Jeanne et ses enfants sont prisonniers
des rebelles, ordonne au baron de Luxe de s'emparer du Barn. Les
rforms, par la voix de Jeanne et de leurs chefs, publirent des
protestations et des apologies, sans se faire illusion sur
l'efficacit de ces dmonstrations. La parole tait  l'pe.

L'arme de Saintonge avait des chefs entreprenants, qui la mirent
bientt en campagne. La cour n'tait pas prte  soutenir la grande
guerre qu'elle prvoyait. Le duc de Montpensier, charg d'arrter les
religionnaires commands par Crussol, les avait battus, le 14 octobre
1568,  Mensignac, prs de Prigueux, mais sans pouvoir les empcher
de rejoindre le prince de Cond. En moins de trois semaines, le
gnralissime calviniste comptait autour de lui dix-huit mille
arquebusiers et trois mille chevaux. Une seconde arme royale se
formait, dont le duc d'Anjou, frre du roi, devait prendre le
commandement. Avant qu'elle ft en marche, les huguenots avaient pris
Niort, Meslay, Fontenay, Saint-Maixent et nombre de petites places
dans le Poitou. Angoulme, rpute imprenable, repoussa
victorieusement un assaut de Montgomery, mais fut force de se rendre
au prince de Cond, menant avec lui son neveu, le prince de Navarre:
ce fut le premier sige auquel assista Henri de Bourbon. Dans la
Saintonge, les armes protestantes faisaient tout plier: reddition de
Saint-Jean-d'Angly, reddition de Saintes, prise de Pons. Quand
l'arme du duc d'Anjou se mit en mouvement vers la fin du mois
d'octobre, le duc de Montpensier pouvait  peine tenir la campagne du
ct de Chtellerault, et de toutes les grandes places du Poitou, il
ne restait au roi que Poitiers, o commandait le marchal de
Vieilleville.




CHAPITRE VI

  L'arme du duc d'Anjou.--Temporisation.--Escarmouche de
    Loudun.--Les renforts attendus.--Bataille de Bassac ou de
    Jarnac.--Mort du prince de Cond.--Son loge par La
    Noue.--Jeanne d'Albret  Tonnay-Charente.--Henri proclam
    gnralissime.--Affaires de Barn.--Arrive des retres en
    Limousin.--La campagne de Montgomery en Gascogne et en
    Barn.--Combat de La Roche-Abeille.--Sige de Poitiers,
    dsapprouv par le prince de Navarre.--Tactique du duc
    d'Anjou.--Combat de Saint-Clair.--Mesures de proscription
    contre Coligny.--L'avis avant la bataille.--Bataille de
    Moncontour.--L'inaction de Henri et la grande faute de
    l'amiral.--Hrosme de Jeanne d'Albret.


L'arme royale comptait plus de vingt mille hommes, tant Franais que
Suisses, Allemands et retres. Le duc d'Anjou, ayant sous ses ordres
Tavannes et Sansac, recueillit les troupes de Montpensier et fut
bientt en prsence de l'ennemi. Mais, soit qu'il y et, de part et
d'autre, comme un parti pris de temporisation, soit que le duc d'Anjou
voult attendre des renforts qui, en effet, vinrent, plus tard,
grossir son arme, l'automne de 1568 se passa en manoeuvres et en
escarmouches. Dans une de ces rencontres, prs de Loudun, Henri eut
l'occasion de prouver qu'il avait acquis dj le sens militaire. Les
rforms taient en force: le prince de Navarre s'tonna qu'on ne
marcht point rsolment  l'ennemi. --Si le duc d'Anjou, dit-il, se
croyait assez fort, il ne manquerait pas de nous attaquer. Marchons
donc sans dlai: la victoire est certaine. Elle tait, du moins,
probable, et les deux chefs principaux, Cond et Coligny, auraient pu
suivre un plus mauvais conseil. Les rigueurs de l'hiver interrompirent
les oprations. Les catholiques s'tablirent dans le Poitou
septentrional et le Limousin; les calvinistes, dans le Bas-Poitou,
l'Angoumois et la Saintonge. La reine de Navarre et son fils passrent
le reste de l'hiver  Niort, d'o partirent les ordres et les
messages en vue de la rentre en campagne. Les deux armes
nourrissaient galement l'espoir d'tre renforces en temps opportun:
les catholiques pressaient l'arrive de nouvelles troupes, qui ne leur
firent pas dfaut, et les protestants attendaient avec impatience des
renforts du Quercy, qui ne vinrent pas, et les auxiliaires allemands
en marche sous les ordres du duc de Deux-Ponts. Ceux-ci arrivrent
trop tard.

Le duc d'Anjou, instruit du demi-dsarroi de l'arme calviniste, prit
l'offensive, ds les premiers jours du mois de mars 1569. Le 13, par
une marche rapide, il arrive dans le voisinage de l'ennemi, qui
occupait Cognac, Jarnac et les ponts de la Charente. Le duc jette un
pont, pendant la nuit, prs de l'abbaye de Bassac, non loin du logis
de l'amiral. Coligny, surpris, veut se retirer; le dsordre se met
dans ses troupes, elles combattent en fuyant; l'arrire-garde est
enveloppe; La Noue tombe au pouvoir de l'arme royale, et le prince
de Cond, en chargeant les retres, la jambe casse d'un coup de pied
de cheval, est tu par Montesquiou, capitaine des gardes du duc
d'Anjou, au moment o il venait de rendre son pe  deux
gentilshommes catholiques.

Sans la mort de ce chef intrpide, la dfaite de Jarnac n'et t
qu'un simple chec pour les protestants: leur infanterie tait
intacte, et elle se mit, en grande partie,  l'abri derrire les
hautes murailles de Cognac. Mais en perdant Cond, les calvinistes
perdaient plus qu'une arme: outre le courage et l'esprit de dcision,
il avait mis au service de la cause un vrai talent de gnralissime,
que rehaussait encore sa qualit de prince du sang. En hardiesse, dit
Franois de La Noue dans ses Mmoires, aucun de son sicle ne l'a
surpass, ni en courtoisie. Il parlait fort disertement, plus de
nature que d'art, tait libral et trs affable  toutes personnes; et
avec cela excellent chef de guerre, nanmoins amateur de paix. Il se
portait encore mieux en adversit qu'en prosprit. Cond laissait un
vide o menaaient de s'engloutir les esprances du parti, malgr les
mrites reconnus de l'amiral. Jeanne d'Albret et son fils firent
bientt oublier ce moment de dfaillance.

A la nouvelle de la dfaite de Jarnac, la reine de Navarre quitte La
Rochelle. Comme elle avait un grand coeur et un esprit mle, dit de
Thou, elle ne s'arrta point  dplorer ce malheur. Elle court 
Tonnay-Charente, o s'tait rassemble une partie de l'arme rompue.
Elle parle en reine afflige, mais en hrone indomptable; elle offre
sa vie, celle de son fils; elle provoque le serment des rsistances
suprmes. De longues acclamations accueillent ses paroles. Henri parle
 son tour: --Votre cause est la mienne; vos intrts sont les miens.
Je jure, sur mon me, honneur et vie, d'tre  jamais tout  vous. Le
fils de Cond s'associe  ce serment, que les chefs et l'arme prtent
 leur tour. Henri sera gnralissime avec Cond pour lieutenant et
Coligny pour lieutenant-gnral. Jeanne runit les chefs. L'argent
manque: elle donne tout ce qu'elle a; on l'imite; les pierreries, les
bijoux seront mis en gage en Angleterre. Mais cela sauvegarde
seulement le prsent, il faut songer  l'avenir: on battra monnaie par
la vente des biens ecclsiastiques dans les provinces conquises. C'est
la guerre  outrance. Pauvre pays! que d'preuves lui sont rserves!
On aime  voir, du moins, le prince de Navarre,  peine revtu d'un
titre officiel  l'arme, s'occuper de venir en aide  quelques
victimes de la guerre. Le 18 mars, il crit au duc d'Anjou pour
recommander  sa bienveillance les prisonniers calvinistes et lui
offrir ses bons offices pour les prisonniers catholiques. Nous avons
en nos mains quelques prisonniers des vtres, comme aussi vous en avez
bien des ntres; s'il vous plat trouver bon de les mettre  ranon ou
d'en faire change, nous y entendrons volontiers, et vous plaira m'en
mander votre volont.

Pendant que les calvinistes se relevaient en Saintonge, ils taient
crass dans la Navarre, surtout en Barn. Antoine de Lomagne-Terrides,
 la tte des catholiques, et avec l'agrment de Charles IX, avait
conquis rapidement le pays. Il n'eut bientt plus devant lui d'autre
obstacle que Navarrenx, qui rsista hroquement. Pour recouvrer le
Barn, Jeanne comptait sur l'arme des quatre vicomtes, Gourdon,
Paulin, Montclar et Bruniquel, qui oprait dans le Quercy et le
Haut-Languedoc, et sur l'appui des auxiliaires allemands, que Coligny
attendait aussi pour prendre l'offensive. Ceux-ci arrivrent enfin.
Aprs avoir travers la France, presque sans coup frir, grce  la
msintelligence des deux armes charges de les arrter, l'une
commande par Montpensier, l'autre par le duc d'Aumale, les retres
passrent la Loire  la Charit, et Coligny marcha  leur rencontre;
mais leur chef, le duc de Deux-Ponts, mourut, le 11 juin,  Nexon,
petite ville  trois lieues de Limoges.

Jeanne d'Albret se rendit  Chalus, au-devant des renforts allemands,
dont le comte de Mansfeld avait pris le commandement. Elle distribua
aux principaux chefs, en signe d'alliance, des mdailles d'or,
frappes  La Rochelle, suspendues  des chanes de mme mtal. On
voyait, d'un ct, son portrait et celui du prince de Navarre; de
l'autre, cette inscription: _Pax certa, victoria integra, mors
honesta_. Elle venait de recevoir d'Elisabeth les secours accords sur
la garantie de ses joyaux, et elle en avait fait passer sur-le-champ
une partie  l'arme des vicomtes, avec ordre de se tenir prts 
entrer dans le Barn; mais ces chefs n'tant pas suffisamment
d'accord, elle fit appel au comte de Montgomery, le meurtrier
involontaire de Henri II. Aprs avoir confr avec la reine et ses
conseillers habituels, il accepta la prilleuse mission qui lui tait
offerte, et se mit presque seul en route pour cette campagne  travers
le royaume de Navarre, merveilleuse de vigueur et de rapidit, mais
odieuse par les excs auxquels se livrrent les troupes calvinistes.
Navarrenx est dlivr; Orthez, emport d'assaut, est saccag et noy
dans son sang. Le 23 aot 1569, Montgomery fait son entre  Pau, o
il se dshonore et marque d'avance d'une tache de sang la mmoire de
Jeanne d'Albret, en faisant massacrer, le lendemain, les chefs
catholiques, que la capitulation du chteau d'Orthez mettait
formellement  l'abri de tout acte de rigueur.

A peine Jeanne d'Albret avait-elle sujet de se fliciter des succs de
Montgomery, que le dsastre de Moncontour vint menacer d'une ruine
absolue et sa couronne et le parti calviniste tout entier.

Quoique l'arme royale, qui avait beaucoup souffert, et que la
reine-mre tait venue encourager par sa prsence, se ft grossie de
quelques corps allemands, italiens et espagnols, les conseillers du
duc d'Anjou le dissuadrent longtemps de chercher la bataille: ses
trente mille hommes de diverses nationalits ne semblaient pas de
force  venir aisment  bout des vingt-cinq mille hommes de Coligny,
plis  une svre discipline par cet habile capitaine. Les deux
partis s'observrent longtemps dans le Limousin. Enfin, les huguenots,
plus ports que leurs adversaires  en venir aux mains, engagrent, le
23 juin,  La Roche-Abeille, prs de Saint-Yrieix, une affaire
d'avant-garde qui tourna  leur avantage: plus de quatre cents
catholiques restrent sur le terrain. La prsence du prince de Navarre
 cette sanglante escarmouche ne put empcher les calvinistes, irrits
des nouvelles du massacre de quelques chefs barnais par les troupes
de Terrides, de faire main basse sur la plupart des prisonniers. Ce
fut, dit-on,  la suite de cette affaire que des catholiques firent
tracer les vers suivants au bas d'un de ses portraits:

    Dessille un peu les yeux, sang illustre de France;
    Prince brave et vaillant, reconnais ton erreur.
    Qui ne fault qu'une fois excuse son offense,
    Qui persvre au mal se plat en son malheur.

Une chose plus authentique que ce quatrain, c'est la lettre adresse,
le 12 juillet, au duc d'Anjou, par le prince de Navarre, et dont voici
un passage caractristique: Je ne puis bonnement penser avec quelle
apparence de vrit on vous peut faire croire que nous veuillions
ruiner et renverser cet Etat!... Cela se pourrait beaucoup mieux
adresser  ceux qui ont tant de fois, avec si justes occasions, t
nots et remarqus d'affecter cet Etat et jusqu' faire faire une
recherche de leur gnalogie, par le moyen de laquelle ils ont bien
os mettre en avant que cette couronne avait t usurpe sur leurs
prdcesseurs par nos anctres... Ce sont ceux-l qui dsirent et
pourchassent la subversion et ruine de ce royaume... Ce sont ceux-l
qu'il faut craindre qu'ils veuillent introduire une autre puissance et
autorit en ce royaume qui y est maintenant et que Dieu y a
lgitimement tablie, et qui ont des communications et intelligences
si troites avec les trangers, ennemis naturels et conjurs de cet
Etat...

Coligny, poursuivant ses succs, s'empara de Lusignan et de
Chtellerault, et commit la grave faute d'aller mettre le sige devant
Poitiers, dont la possession, au dire des gentilshommes du pays, lui
tait indispensable pour donner de la consistance  ses oprations.
Henri fut, sur ce point, en dsaccord avec l'amiral. Il reprsenta,
dans le conseil, qu' peine arrive devant Poitiers, fortement
dfendu, l'arme calviniste pourrait avoir l'arme royale sur les
bras; que le succs tait douteux, et que, ne le ft-il pas, il ne
saurait tre achet que par le sacrifice de beaucoup d'hommes et une
perte de temps considrable. L'amiral, s'enttant, perdit trois mille
hommes en deux mois devant Poitiers. L'investissement de Chtellerault
par l'arme royale, venant faire diversion, sauva les rforms du
ridicule: ils levrent le sige et se dirigrent sur Chtellerault;
mais le duc d'Anjou ne les attendit pas. Il manoeuvrait de faon 
profiter de la faute de Poitiers, cause d'affaiblissement et mme de
dcouragement pour les calvinistes. Le 30 septembre, saisissant une
occasion favorable de prendre l'offensive, il offrit inopinment la
bataille  Coligny, dont il culbuta l'arrire-garde  Saint-Clair,
prs de Moncontour. L'amiral aurait pu temporiser: il ne voulut pas
s'y rsoudre, de peur que sa retraite, aprs un chec, ne ft
interprte, par ses troupes elles-mmes, comme le signe d'une
irrmdiable faiblesse. Il se prpara de son mieux  la lutte; mais il
avait devant lui, outre une arme suprieure en nombre et pleine de
confiance dans le succs, des chefs tels que Montpensier et Tavannes,
dont la bravoure claire n'abandonnait rien au hasard.

Peut-tre l'amiral, en prenant la rsolution de combattre, cda-t-il 
quelque passion personnelle, au ressentiment lgitime des mesures de
proscription que la cour venait d'ordonner contre lui. Aprs la leve
du sige de Poitiers, dit Castelnau, le parlement de Paris,  la
requte du Procureur gnral Bourdin, donna arrt de mort contre
l'amiral, le comte de Montgomery et le vidame de Chartres, comme
rebelles, atteints et convaincus du crime de lse-majest, et le mme
jour furent mis en effigie (excuts). L'arrt aussi portait promesse
de cinquante mille cus  celui qui livrerait l'amiral au roi et  la
justice, soit tranger ou son domestique, avec abolition du crime par
lui commis, s'il tait adhrent ou complice de sa rbellion... Plus
tard, un autre arrt, interprtatif du premier, portait que l'amiral
pourrait tre livr mort ou vif. Arrts, conclut Castelnau, que
quelques politiques estimaient tre donns  contre-temps et qui
servaient plutt d'allumettes pour augmenter le feu des guerres
civiles que pour l'teindre, tant leur parti trop fort pour donner de
la terreur, par de l'encre et de la peinture,  ceux qui n'en
prenaient point devant des armes de trente mille hommes et aux plus
furieuses charges des combats... A ces rigueurs barbares il avait t
question d'en ajouter d'autres de mme nature contre Jeanne d'Albret,
le prince de Navarre et le prince de Cond; mais Charles IX, tout en
ordonnant de saisir leurs Etats et leurs domaines, ne voulut pas que
les procdures diriges contre la Maison de Chtillon s'tendissent 
leurs personnes.

Coligny n'affronta la dangereuse partie qui lui tait offerte que
quarante-huit heures aprs l'escarmouche de Saint-Clair. La veille de
ce grand jour, un avertissement, qui aurait pu tre salutaire, lui
fut donn dans des circonstances que La Noue raconte en ces termes:
Il advint que deux gentilshommes du ct des catholiques tant
carts, vinrent  parler  aucuns de la religion, y ayant quelque
foss entre deux: --Messieurs, leur dirent-ils, nous portons marque
d'ennemis, mais nous ne vous hassons nullement, ni votre parti.
Avertissez monsieur l'amiral qu'il se donne bien garde de combattre,
car notre arme est merveilleusement puissante, pour les renforts qui
y sont survenus, et est avec cela bien dlibre; mais qu'il temporise
un mois seulement, car toute la noblesse a jur et dit  Monseigneur
(le duc d'Anjou) qu'elle ne demourera davantage... S'ils n'ont
promptement victoire, ils seront contraints de venir  la paix, et la
vous donneront avantageuse. Dites-lui que nous savons ceci de bon lieu
et dsirions grandement l'en avertir. D'autres Mmoires, qui n'ont pu
s'inspirer de ceux de La Noue, rapportent le mme fait avec des
variantes de peu d'importance: il n'est donc pas douteux. L'amiral ne
voulut pas tenir compte de cet avis, ou peut-tre n'en eut-il pas le
temps, sous le coup de quelques menaces de mutinerie des retres.

Le 3 octobre, dans l'aprs-midi, la bataille commena. Quarante-cinq
ou cinquante mille hommes, parmi lesquels les Franais taient presque
en minorit, se heurtrent pendant une heure dans la plaine de
Moncontour. Tous les corps furent engags de part et d'autre et
luttrent avec un acharnement o se marquait un surcrot d'animosit.
Ds le commencement de l'action, l'amiral fut grivement bless au
visage par le Rhingrave, au service de la France depuis les dernires
annes du rgne de Charles-Quint. Il y eut entre eux comme un combat
singulier, dans lequel l'amiral tua son adversaire. Beaucoup de
vaillants officiers de l'un et de l'autre parti prirent dans cette
rencontre ou furent faits prisonniers; le duc d'Anjou eut un cheval
tu sous lui. Parmi les prisonniers se trouva La Noue, qui dut la vie
au frre du roi, empress d'ailleurs, disent tous les historiens, 
arrter le massacre des calvinistes franais. Leurs auxiliaires
allemands furent crass. Quand l'arme de Coligny eut pli sous les
dernires charges des catholiques, la cavalerie, un instant disperse,
parvint  se rallier et  se retirer en bon ordre; mais l'infanterie,
rompue, traverse, cerne de tous cts, en pleine dbandade, fut 
moiti anantie; trois ou quatre mille retres restrent sur la place.
On n'value pas  moins de six mille morts la perte des calvinistes,
tandis que les catholiques n'en laissrent pas plus de cinq cents sur
le champ de bataille. Le soir, on prsenta cent quarante enseignes
protestantes au duc d'Anjou.

Un mauvais gnie semblait dicter  l'amiral ses rsolutions. Avant
l'action, incertain du succs, il prit des mesures pour soustraire aux
chances funestes du combat le prince de Navarre et le prince de Cond.
Ils furent tenus  l'cart, sous la garde du comte de Nassau et d'un
fort dtachement, et virent cependant le commencement de la bataille.
A ce moment, Coligny venait de renverser l'avant-garde du duc d'Anjou.
Henri, frmissant d'impatience et voyant la troue faite par l'amiral:
--Donnons, donnons, mes amis, s'cria-t-il: voil le point de la
victoire! Ce qui tait vrai, dit un contemporain; car si le comte
et fait une charge avec sa cavalerie, il et merveilleusement branl
l'arme de Monseigneur et certainement dtermin la victoire. Les
jeunes princes, forcs d'obir au gnral en chef, tournrent le dos 
la bataille avant d'en connatre l'issue, et devancrent l'amiral 
Parthenay, o se rassemblrent pniblement les dbris de l'arme des
calvinistes. Jeanne d'Albret, incapable de s'abandonner au dsespoir,
accourt au milieu des vaincus, relve leur courage, leur promet de
meilleurs jours et leur fait, encore une fois, le sacrifice de sa
fortune et de son fils. Une femme qui n'avait de la femme que le nom
et le visage, ont dit Quinte-Curce et d'Aubign.




CHAPITRE VII

  Les lenteurs du duc d'Anjou.--Les desseins des rforms.--Sige
    de Saint-Jean-d'Angly.--Commencement de la grande retraite de
    Coligny.--Le passage de la Dordogne.--Le pont et le moulin du
    Port-Sainte-Marie.--Jonction avec l'arme de
    Montgomery.--L'arme des princes en Languedoc.--Justice de
    Rapin.--Ngociations pour la paix.--La pelote de
    neige.--Passage du Rhne.--Arrive  Saint-Etienne.--Maladie
    de l'amiral.--Combat d'Arnay-le-Duc.--Premire victoire de
    Henri.--Ce qu'il apprit dans la retraite de Coligny.--Les
    affaires en Saintonge et en Poitou.--Bataille de
    Sainte-Gemme.--La Noue Bras-de-fer.--Montluc 
    Rabastens.--Coligny  La Charit.--La trve.--Paix de
    Saint-Germain.


Si, aprs le dsastre de Moncontour, le duc d'Anjou et toujours
march droit  l'ennemi, c'en tait fait peut-tre de l'organisation
militaire du calvinisme en France. Il en fut tout autrement. Le duc se
laissa mener, par ses conseillers, de sige en sige,  Parthenay,
abandonn,  Niort, qui ne rsista pas,  Chtellerault,  Lusignan,
dont les garnisons s'acheminaient vers la Saintonge et le Berry,
pendant que, conformment aux rsolutions prises  Parthenay par les
calvinistes, leurs divers corps opraient un mouvement de
concentration  travers le Bas-Poitou et l'Angoumois, tirant vers les
frontires de Guienne. On donnait  Coligny non seulement le temps
d'agir, mais encore celui de rflchir mrement. Il fut arrt, dans
son conseil, que les rforms laisseraient de fortes garnisons  La
Rochelle,  Angoulme et  Saint-Jean-d'Angly; que ce qui restait de
l'arme des princes, comme on appelait celle de Coligny, depuis la
mort de Cond, battrait en retraite dans le midi, pour y prendre ses
quartiers d'hiver, aprs avoir fait sa jonction avec l'arme de
Montgomery; que Jeanne d'Albret s'enfermerait dans La Rochelle avec La
Noue et La Rochefoucauld, chargs d'organiser la dfense ou l'attaque,
selon les cas; et, enfin, que le prince de Navarre et le prince de
Cond marcheraient aux cts de l'amiral, pour s'instruire  son cole
et montrer au pays que les princes du sang, quelle que ft la fortune,
taient toujours les chefs du parti calviniste.

L'excution de ces desseins fut singulirement facilite par le temps
que perdit le duc d'Anjou  faire le sige de Saint-Jean-d'Angly.
Comme l'assigement de Poitiers, dit La Noue, fut le commencement du
malheur des huguenots, aussi fut celui de Saint-Jean-d'Angly l'arrt
de la bonne fortune des catholiques. Piles, gouverneur de cette place
et un des plus vaillants capitaines calvinistes, arrta, pendant prs
de deux mois, l'arme royale sous ses murs, malgr la prsence de
Charles IX, qui, jaloux des succs de son frre, avait voulu jouer au
gnralissime, ce qu'il fit, du reste, avec ardeur et bravoure.
Saint-Jean-d'Angly se rendit, au mois de dcembre, au moment o
l'amiral, toutes choses rgles au mieux, commenait avec une arme
disloque, sans bagages et sans argent, la retraite la plus
extraordinaire sur le sol franais dont nos annales aient gard le
souvenir. En neuf mois, selon la remarque de La Noue, l'arme de
messieurs les princes fit prs de trois cents lieues, tournoyant quasi
le royaume de France.

Jusque sur les bords de la Dordogne, l'arme n'eut gure  souffrir
que du mauvais temps et des privations. Le passage de la rivire tait
une question capitale. Il s'effectua sans encombre, grce  la
prvoyance et  la vigueur de deux capitaines, La Loue et Chouppes. La
Dordogne franchie, l'arme des princes remonte le cours de la Garonne
sans tre inquite, prend Aiguillon et diverses petites places, et
s'ingnie  construire un pont de bateaux au Port-Sainte-Marie, pour
favoriser sa jonction avec l'arme de Montgomery, qui, aprs sa
foudroyante campagne d'Armagnac et de Barn, hivernait  Condom. Le
pont, qui avait attendu le comte plus de quinze jours, dit d'Aubign,
fut rompu par quelque moulin qu'on laissa driver la nuit; l'eau tant
grande, les pices en furent emportes jusques  Saint-Macaire; et
ainsi il fallut que les troupes de Barn passassent dans des bateaux,
non sans grande longueur et incommodit. A ce terme, acheva l'anne
(1569). Montluc se vante, dans ses Commentaires, d'avoir imagin ce
blier flottant, bien digne, en effet, de son esprit inventif.

L'arme sjourna tout un mois  Montauban, ctoya le Tarn, le franchit
et s'empara d'un fort, prs de Toulouse, o l'amiral s'tablit, comme
un oiseau de proie dans son aire. Toulouse tait  l'abri de ses
entreprises, mais la campagne fut ravage; on brla presque toutes les
maisons de plaisance, surtout celles des justiciers. On vengeait, de
la sorte, le meurtre judiciaire de Rapin. Justice de Rapin!
lisait-on sur toutes les ruines que l'arme semait sur son passage.
Aprs avoir vcu dans ces contres,  la faon d'Annibal, les
rforms, laissant de ct Carcassonne, qui avait brl ses faubourgs
pour donner moins de prise  l'ennemi, entrent, sans coup frir, 
Montral. L, ils sont rejoints par des ngociateurs chargs de
proposer la paix. On dispute avec courtoisie sur l'objet du message,
mais on ne peut s'entendre sur la question de la libert du culte, et
de belles paroles sont envoyes au roi, en change des siennes. Puis
la marche en avant est reprise, l'arme se dirige du ct de Narbonne,
tirant vers Montpellier. A Montpellier, Coligny se renforce de douze
cents hommes commands par Baudin. On marche toujours: de petits
siges, chaque semaine; des escarmouches, chaque jour; quelquefois,
des checs; le plus souvent des succs; mais, en somme, des
accroissements: la pelote de neige est dj devenue grosse comme
une maison, au jugement de La Noue. Coligny possde une vritable
arme,  l'artillerie prs. A Aubenas, on trouve deux canons: cela
suffit pour dcider que l'arme des princes passera le Rhne. Et, en
effet, on le passe, aprs une pope de petits combats, de
stratagmes, de chances et de msaventures que d'Aubign, dans son
style de bataille, dcrit en moins de mots qu'il n'y eut d'affaires.

L'arme a parcouru deux cents lieues de pays, trois cents et plus, si
l'on compte les circuits de rigueur; elle traverse les montagnes du
Forez, comme elle avait escalad quelques contreforts des Cvennes, et
elle arrive  Saint-tienne. L, tout parut  la veille d'tre perdu:
l'amiral fut  la mort. Debout encore une fois, cet homme de fer
retrouve toute son nergie. Beaucoup de soldats l'ont quitt: il
ramasse quelques dtachements qui viennent de parcourir une partie de
la Bourgogne, et ordonne la marche vers la Loire. C'est alors que la
cour, voyant les rforms prs d'entrer au coeur de la France, songe,
mais un peu tard,  leur opposer une arme. Le marchal de Coss la
runit en toute hte: dix-sept mille hommes, parmi lesquels quatre
mille Suisses, douze cents retres et six cents Italiens, forment une
barrire vivante  Arnay-le-Duc,  cinq lieues d'Autun; il faut la
tourner ou la renverser. L'amiral, qui se dfiait d'une action
gnrale, parvint  gagner le passage qu'il convoitait, aprs une
escarmouche brillante, o les princes firent leurs premires armes.
L'arme calviniste se prsenta sur six lignes: Ludovic de Nassau
commandait la premire, sous le prince de Navarre; le marquis de
Resnel, la deuxime, sous Cond; Coligny menait la troisime;
Montgomery, Genlis, Franois de Briquemaut avaient charge des trois
autres; le comte de Mansfeld commandait la cavalerie allemande. Il n'y
eut point de mle gnrale, mais une srie de combats meurtriers, o
le prince de Navarre fit bravement son devoir, comme il aimait  le
rappeler lui-mme. Je n'avais retraite, racontait-il, qu' plus de
quarante lieues de l, et je demeurais  la discrtion des paysans. En
combattant, aussi je courais risque d'tre pris ou tu, parce que je
n'avais point de canon et les gens du roi en avaient. A dix pas de
moi, fut tu un cavalier d'un coup de coulevrine; mais, recommandant 
Dieu le succs de cette journe, il la rendit heureuse et favorable.

A la suite de ces combats, l'arme du marchal, trouble plutt que
dfaite, laissa l'amiral s'acheminer vers la Charit, o il arriva
avec des troupes fatigues, mais encore en tat de soutenir la lutte.

Si cette campagne de Coligny n'et pas t un pisode de guerre
civile, la France l'aurait inscrite avec orgueil au rang de ses
glorieux exploits militaires. Elle fut une mmorable leon pour le
prince de Navarre. Vivre au jour le jour, sans cesse sur le qui-vive,
souffrir et voir souffrir, manquer de tout, rsister  tout, garder
partout le sang-froid et la bonne humeur: voil ce qu'il apprit, et de
faon  ne l'oublier jamais. Pendant cette marche terrible, il suivit
d'hroques exemples et sut en donner  son tour. Ml  tous les
accidents de cette existence nomade, il encourageait les faibles et
doublait l'nergie des forts. Parfois on le vit, au milieu des
troupes, portant en croupe un soldat bless ou malade. Il prludait
ainsi  sa mission de vainqueur et de pre.

Pendant que l'arme des princes poursuivait son odysse, la guerre
avait continu en Saintonge et en Poitou. Avant de quitter
Saint-Jean-d'Angly, Catherine de Mdicis, inquite de l'trange
campagne entreprise par Coligny, avait essay de conclure la paix avec
Jeanne d'Albret,  qui elle envoya Castelnau, un des habiles
ngociateurs de cette poque. La reine de Navarre ne s'humilia point:
elle voulait la paix, sans doute, mais une paix dont son parti n'et
pas  souffrir, et qui lui offrt de fortes garanties. Castelnau ne
put la gagner, et les ngociations tentes  l'arme des princes,
pendant sa course  travers les provinces du midi, taient restes
pendantes. Au printemps de 1570, il y eut une reprise des hostilits.
Un coup de main des catholiques sur La Rochelle choua. Soubise et La
Rochefoucauld s'emparrent de Saintes, aprs une vive rsistance. La
Noue prit Marans et les Sables-d'Olonne, plusieurs autres villes,
chteaux ou bicoques; il regagna la plupart des places perdues jusqu'
Niort. Dj haut plac dans l'estime des gens de guerre, il se rvla
grand capitaine par ses nombreux succs, mais surtout par la victoire
de Sainte-Gemme, en Poitou, remporte, le 15 juin 1570, sur
Puygaillard, avec des forces mdiocres. Cette journe cota aux
catholiques seize drapeaux, deux tendards, les cornettes blanches de
France, trois mille hommes de pied et deux cent cinquante chevaux. A
la fin du mois de juin, La Noue assigeait Fontenay-le-Comte, qui se
rendit, lorsqu'il eut le bras emport d'une mousquetade. Transport 
La Rochelle, il avait le choix entre l'amputation et la mort, et
prfrait celle-ci; mais Jeanne d'Albret obtint de lui qu'il subt
l'opration. Quelques jours aprs, La Noue remontait  cheval, avec ce
bras de fer auquel il doit son glorieux surnom[12].

  [12] Appendice: VII.

Vers le mme temps, par un retour offensif dans les tats de Jeanne
d'Albret, Montluc essaya de contrebalancer les succs des huguenots,
et il et fait, sans doute, une sanglante besogne dans ces pays, si
l'on en juge par le sige et la destruction de Rabastens; mais la
blessure qu'il y reut, le 23 juillet, vint paralyser les mouvements
de son arme. On touchait, du reste,  une suspension des hostilits.
Coligny, toujours suivi des ngociateurs de Catherine de Mdicis,
avait sign,  La Charit, une trve qui amena la paix de
Saint-Germain, dite la paix du roi Charles, conclue le 8 aot. Ce
trait reproduit plusieurs articles des traits prcdents, mais, dans
l'ensemble, il est comme l'bauche du clbre dit de Nantes.

Le roi accorde aux confdrs une amnistie entire, la libert de
conscience, le libre exercice du culte dissident par toute la France,
except dans Paris et  la cour; un cimetire protestant dans toutes
les villes; l'admission, sans distinction de culte, des pauvres et des
malades dans les coles et dans les hpitaux.

Il ordonne  tous ses sujets de vivre en bonne intelligence; rtablit
l'exercice de la religion catholique dans toutes les parties du
royaume; dclare qu'il regarde la reine de Navarre, les princes de
Navarre et de Cond, comme ses bons et fidles parents, et comme amis
tous ceux qui ont suivi leur parti, mme les princes trangers.

Il approuve et ratifie tout ce qui a t fait, pendant la guerre, par
les ordres des chefs confdrs, mme la leve des deniers du roi,
ordonne par Jeanne, et dfend toute recherche  ce sujet; reconnat
que les protestants, supportant les charges de l'Etat, en doivent
partager les honneurs et les dignits; entend qu'on rende les biens et
les meubles enlevs aux protestants;  certaines villes, le droit en
vertu duquel elles taient exemptes de garnisons; au prince d'Orange
et  ses frres, les riches possessions acquises en France, depuis les
traits conclus entre Franois Ier et la Maison de Nassau;  la reine
de Navarre, toutes ses terres, villes et places fortes.

Charles IX ordonne que la justice soit gale pour tous; que les
jugements, mme criminels, rendus pendant les troubles, soient
rvoqus, annuls; que les protestants soient tenus d'observer toutes
les lois et coutumes de l'Etat. Toutefois, comme le parlement de
Toulouse leur est suspect, ils pourront appeler de ses jugements
devant les matres des requtes, qui en dcideront en dernier ressort.
On leur concde mme le droit de rcuser jusqu' six juges, un
prsident et un certain nombre de conseillers, dans les parlements de
Dijon, de Rouen, d'Aix, de Grenoble, de Bordeaux et de Rennes, o ils
comptaient beaucoup d'ennemis.

Comme garanties, le roi laisse aux calvinistes, pour places de sret,
La Rochelle, Montauban, Cognac et La Charit, que les princes de
Navarre et de Cond et quarante des principaux seigneurs du parti
s'obligent de rendre deux ans aprs la publication de l'dit. Enfin,
la peine de mort est prononce contre quiconque oserait enfreindre le
trait ou refuserait de le publier.

Enregistr au parlement de Paris, le 10 aot 1570, l'dit de paix fut
publi, le 11, au camp des princes, et, le 26,  La Rochelle.




CHAPITRE VIII

  Le pige manifeste.--Aveuglement des calvinistes.--Coligny
    sduit.--Rsistance de Jeanne d'Albret et de Henri.--Jeanne
    cde enfin.--La reine de Navarre  Blois.--Ses
    tribulations.--Sa lettre au prince de Navarre.--Signature du
    contrat de mariage de Henri avec Marguerite de Valois.--Jeanne
    d'Albret  Paris.--Sa maladie et sa mort.--Elle ne fut pas
    empoisonne.--Son testament.--Jugement sur la vie de cette
    reine.


En prsence de ce trait, si favorable aux vaincus de Jarnac et de
Moncontour, une rflexion vient forcment  l'esprit. Comment les
calvinistes ne gardrent-ils pas, jusqu' la fin, les sentiments de
dfiance qu'ils montrrent, sitt la paix conclue, et longtemps aprs?
Terrasss deux fois, capables encore de troubler le royaume, mais
impuissants  le subjuguer, on accueille toutes leurs revendications;
on les amnistie; on leur rouvre toutes les voies qu'on avait voulu
leur barrer, et qu'on leur avait barres en effet; ils obtiennent, non
aprs une victoire, mais au cours d'une campagne dont l'issue tait au
moins incertaine, plus d'avantages et plus de garanties qu'ils n'en
eussent os esprer; pour tout dire, on les restaure, agrandis, dans
l'Etat, et leurs yeux ne s'ouvrent pas, et ils ne touchent pas du
doigt le pige, ils n'entrevoient pas l'abme! Ils le pressentirent;
mais Coligny fut accabl par la cour de tant de caresses, jusqu' ce
point que le roi voulut favoriser le second mariage du nouveau Caton
avec une nouvelle Porcia; on accueillit avec tant de dfrence sa
personne, ses amis, ses avis, ses projets de guerre contre l'Espagne,
qu'il finit par ressentir et prcher la plus entire confiance.
L'amiral sduit, la cour espra gagner aussi Jeanne d'Albret par le
projet de mariage de Marguerite de Valois avec son fils. Mais la reine
de Navarre rsista plus longtemps que l'amiral, et, jusqu'aux
derniers jours, elle fut mfiante, tout en se laissant aller, elle et
les siens et leur fortune, sur la pente fatale o glissait tout un
parti: plus clairvoyante, mais moins logique, il faut l'avouer, que
l'amiral, qui niait encore le pril, la veille de sa mort.

Les ngociations et les pourparlers prliminaires avec Jeanne furent
trs laborieux, et durrent depuis la fin de l'anne 1570 jusqu'au
mois d'avril 1572: elle mit sur les dents toute la diplomatie de
Catherine de Mdicis, aide en cela par les rpugnances de son fils
pour l'union projete. Henri, en effet, ne semble pas s'tre jamais
fait illusion sur les consquences de son mariage, bien qu'il ft
loin, sans doute, d'en prvoir les plus extrmes. Il partageait, du
reste, la mfiance de sa mre, et des historiens ont prtendu que,
livr  lui-mme, il n'et pas voulu s'allier aux Valois dans les
circonstances o il en tait sollicit. On trouve l'expression
personnelle de ses sentiments dans une lettre au roi de France, date
du 13 janvier 1571. Quelques semaines auparavant, Charles IX avait
pous Elisabeth d'Autriche, fille de l'empereur Maximilien II. Avant
de rentrer  Paris avec la reine, il souhaita la prsence du prince de
Navarre, qui rpondit: Le marchal de Coss m'a dit de bouche, de
votre part, l'honneur que me faites de me dsirer prs de vous, et me
trouver  votre entre  Paris... Il se pourrait que cela servt 
l'tablissement de la paix, ainsi que vous le mandez  la reine de
Navarre, ma mre, laquelle n'en a moindre affection que moi... Mais
les pratiques et les menes de ceux qui ne peuvent vivre sans remuer
et brouiller, et les videntes contraventions qui se font  votre dit
nous font craindre que l'on nous veuille encore tromper...

Jeanne d'Albret, par crit ou verbalement, numra en dtail ses
griefs, sans en omettre un seul: restitutions, rparations, garanties,
pour elle, pour son fils, pour ses coreligionnaires, elle ne fit grce
de rien  Catherine ou  ses envoys. Elle stipula mme qu'on
obligerait Bordeaux, qui avait refus ses portes  Henri et  Cond
allant en Barn,  reconnatre et  honorer comme son gouverneur le
prince de Navarre. On discutait ses prtentions, mais on les
admettait; plus elle retardait la conclusion du trait matrimonial,
plus on lui faisait d'avances ou de concessions. Enfin, presse de
toutes parts, force de reconnatre que ses amis trangers, comme ses
partisans franais, l'amiral en tte, comme ses propres sujets, se
dclaraient en faveur du mariage, elle donna sa parole, promettant de
se rendre  la cour pour arrter les dtails du contrat. Le 26
novembre 1571, Jeanne partit de Pau, accompagne de son fils, de
Catherine, sa fille, de Louis de Nassau, son cousin, et d'une grande
partie de sa cour. Elle fit un assez long sjour  Nrac et dans
plusieurs villes de Guienne, de Saintonge et de Poitou, et, se
sparant de son fils, qu'elle ne devait plus revoir, elle arriva, dans
les premiers jours du printemps,  Blois, o la cour de France s'tait
rendue pour lui faire accueil. Reue avec toutes sortes de caresses,
elle put croire, un instant,  la sincrit de ses htes: cette
illusion ne dura pas longtemps. Ds que les affaires furent mises sur
le tapis, ses tribulations commencrent. Laissons-la les raconter au
prince de Navarre dans cette longue lettre o, tout en se peignant
elle-mme, sans y songer, elle trace le tableau de la cour et
peut-tre aussi, quand on y regarde de prs, celui de toute une
poque. La lettre de Blois est un des plus prcieux documents du XVIe
sicle:

Mon fils, je suis en mal d'enfant, et en telle extrmit, que si je
n'y eusse pourvu, j'eusse t extrmement tourmente. La hte en quoi
je dpche ce porteur me gardera de vous envoyer un aussi long
discours que celui que je vous ai envoy. Je lui ai seulement baill
des petits mmoires et chefs sur lesquels il vous rpondra. Je vous
eusse renvoy Richardire; mais il est trop las, et aussi que lors,
comme les choses se manient, il y pourra aller bientt aprs ce
porteur que je dpche exprs pour une chose: c'est qu'il me faut
ngocier tout au rebours de ce que j'avais espr et que l'on m'avait
promis; car je n'ai nulle libert de parler au roi ni  Madame,
seulement  la reine-mre, qui me traite  la fourche, comme vous
verrez par les discours de ce prsent porteur. Quant  Monsieur, il me
gouverne et fort furieusement, mais c'est moiti en badinant, moiti
dissimulant. Quant  Madame, je ne la vois que chez la reine, lieu
malpropre, d'o elle ne bouge, et ne va en sa chambre que aux heures
qui me sont malaises  parler; aussi que Madame de Curton ne s'en
recule point; de sorte que je ne puis parler qu'elle ne l'oue. Je ne
lui ai point encore montr votre lettre, mais je la lui montrerai. Je
le lui ai dit, et elle est fort discrte, et me rpond toujours en
termes gnraux d'obissance  vous et  moi, si elle est votre femme.
Voyant donc, mon fils, que rien ne s'avance, et que l'on veut faire
prcipiter les choses et non les conduire par ordre, j'en ai parl
trois fois  la reine, qui ne se fait que moquer de moi, et, au
partir de l, dire  chacun le contraire de ce que je lui ai dit. Mes
amis m'en blment; je ne sais comment dmentir la reine, car je lui ai
dit: Madame, vous avez dit et tenu tel et tel propos. Encore que ce
soit elle-mme qui me l'ait dit, elle me le nie comme beau meurtre et
me rit au nez, et m'use de telle faon, que vous pouvez dire que ma
patience passe celle de Griselidis. Si je cuide avec raison lui
montrer combien je suis loin de l'esprance qu'elle m'avait donne de
privaut et ngocier avec elle de bonne faon, elle me nie tout cela.
Et par ce que le prsent porteur a par mmoire les propos, vous
jugerez par l o j'en suis loge. Au partir d'elle, j'ai un escadron
de huguenots qui me viennent entretenir, plus pour me servir d'espions
que pour m'assister, et des principaux, et de ceux  qui je suis
contrainte dire beaucoup de langage que je ne puis viter sans entrer
en querelle contre eux. J'en ai d'une autre humeur, qui ne m'empchent
pas moins, mais je m'en dfends comme je puis, qui sont hermaphrodites
religieux. Je ne puis pas dire que je sois sans conseil, car chacun
m'en donne un, et pas un ne se ressemble.

Voyant donc que je ne fais que vaciller, la reine m'a dit qu'elle ne
se pouvait accorder avec moi, et qu'il fallait que de nos gens
s'assemblassent pour trouver des moyens. Elle m'a nomm ceux que vous
verrez tant d'un ct que d'autre; tout est de par elle. Qui est la
principale cause, mon fils, qui m'a fait dpcher ce porteur en
diligence, pour vous prier m'envoyer mon chancelier, car je n'ai homme
ici qui puisse ni qui sache faire ce que celui-ci fera. Autrement je
quitte tout; car j'ai t amene jusqu'ici sous promesse que la reine
et moi nous accorderions. Elle ne fait que se moquer de moi, et ne
veut rien rabattre de la messe, de laquelle elle n'a jamais parl
comme elle fait. Le roi, de l'autre ct, veut que l'on lui crive.
Ils m'ont permis d'envoyer qurir des ministres, non pour disputer,
mais pour avoir conseil. J'ai envoy qurir MM. d'Espina, Merlin et
autres que j'aviserai; car je vous prie noter qu'on ne tche qu' vous
avoir, et pour a, avisez-y, car si le roi l'entreprend, comme l'on
dit, j'en suis en grande peine.

J'envoye ce porteur pour deux occasions, l'une pour vous avertir
comme l'on a chang la faon de ngocier envers moi que l'on m'avait
promise, et pour cela qu'il est ncessaire que monsr de Francourt
vienne comme je lui cris; vous priant, mon fils, s'il faisait quelque
difficult, le lui persuader et commander; car je m'assure que si
vous saviez la peine en quoi je suis, vous auriez piti de moi, car
l'on me tient toutes les rigueurs du monde et des propos vains et
moqueries, au lieu de traiter avec moi avec gravit, comme le fait le
mrite. De sorte que je crve, parce que je me suis si bien rsolue de
ne me courroucer point, que c'est un miracle de voir ma patience. Et
si j'en ai eu, je sais comme j'en aurai encore affaire plus que
jamais; et m'y rsoudrai aussi davantage. Je crains bien d'en tomber
malade, car je ne me trouve gure bien.

J'ai trouv votre lettre fort  mon gr; je la montrerai  Madame, si
je puis. Quant  sa peinture, je l'enverrai qurir  Paris. Elle est
belle, bien avise et de bonne grce, mais nourrie en la plus maudite
et corrompue compagnie qui fut jamais; car je n'en vois point qui ne
s'en sente. Votre cousine la marquise en est tellement change qu'il
n'y a apparence de religion, si non d'autant qu'elle ne va point  la
messe, car au reste de la faon de vivre elle fait comme les papistes,
et la princesse ma soeur encore pis. Je vous l'cris privment. Ce
porteur vous dira comme le roi s'mancipe; c'est piti. Je ne voudrais
pas, pour chose du monde, que vous y fussiez pour y demeurer. Voil
pourquoi je dsire vous marier, et que vous et votre femme vous
retiriez de corruption; car encore que je la croyais bien grande, je
la vois davantage. Ce ne sont pas les hommes ici qui prient les
femmes, ce sont les femmes qui prient les hommes. Si vous y tiez,
vous n'en chapperiez jamais sans une grande grce de Dieu. Je vous
envoie un bouquet pour mettre sur l'oreille, puisque vous tes 
vendre, et des boutons pour un bonnet. Les hommes portent  cette
heure force pierreries, mais on en achte pour cent mille cus et on
en achte tous les jours. L'on dit que la reine s'en va  Paris, et
Monsieur. Si je demeure ici, je m'en irai en Vendmois.

Je vous prie, mon fils, me renvoyer ce porteur incontinent, et quand
vous m'crirez, me mander que vous n'osez crire  Madame, de peur de
la fcher, ne sachant comment elle a trouv bon celle que vous lui
avez crite. Votre soeur se porte bien. J'ai vu une lettre que monsr
de La Case vous a crite. Je serais d'avis que vous connussiez pour
qui il parle. Je vous prie encore, puisqu'on m'a retranch ma
ngociation particulire et qu'il faut parler par avis et conseil,
m'envoyer Francourt. Je demeure en ma premire opinion, qu'il faut que
vous retourniez vers Barn. Mon fils, vous avez bien jug, par mes
premiers discours, que l'on ne tche qu' vous sparer de Dieu et de
moi; vous en jugerez autant par ces dernires, et de la peine en quoi
je suis pour vous. Je vous prie, priez bien Dieu, car vous en avez
bien besoin en tout temps et mme en celui-ci, qu'il vous assiste. Et
je l'en prie, et qu'il vous donne, mon fils, ce que vous dsirez.--De
Blois, ce VIIIe de mars.

De par votre bonne mre et meilleure amie.

    JEHANNE.

Jeanne patienta longtemps; mais,  la fin, jugeant qu'elle ne
gagnerait rien  jouter avec la reine-mre sur le terrain des finesses
diplomatiques, elle changea de ton et d'allure, et voulut que les
questions en suspens fussent tranches,  dfaut de quoi elle menaait
de rompre toute ngociation. Combattue de la sorte, Catherine cda sur
tous les principaux points contests, et le contrat fut sign le 11
avril. En voici les stipulations essentielles:

A part les villes et domaines, Marguerite reoit pour dot trois cent
mille cus d'or au soleil, l'cu valu  cinquante-quatre sols. La
reine-mre lui donne deux cent mille livres tournois; les ducs d'Anjou
et d'Alenon, chacun vingt-cinq mille livres. Ces sommes ne furent pas
payes comptant, mais constitues en achat de rentes, au denier douze,
sur la ville de Paris. Jeanne d'Albret dclare son fils hritier de
tous ses biens acquis et  venir; lui abandonne, ds  prsent, les
revenus, offices et bnfices de l'Armagnac, son domaine, douze mille
livres de rentes assises sur le comt de Marle, et les biens qu'elle
tenait du cardinal de Bourbon, son beau-frre. Le prince s'oblige 
fournir le chteau de Pau de meubles et ustensiles, jusqu'
concurrence de trente mille livres. Pour les bagues et joyaux, la
reine de Navarre fera ce qu'elle jugera convenable.

La reine de Navarre se rendit  Paris, le 14 mai, et, avec son
activit ordinaire, s'occupa des prparatifs du mariage, en attendant
l'arrive de son fils, encore dans ses Etats, et dont les messages de
Charles IX pressaient le dpart. Depuis plusieurs annes, la sant de
Jeanne dprissait; les proccupations et les soucis qui avaient
rempli son sjour  Blois, et qu'elle retrouva, sous une autre forme,
 Paris, brisrent ses forces et htrent une catastrophe qu'avaient
pu prvoir les confidents de sa vie prive. Etant arrive le
quinzime de mai, dit Andr Favyn, le premier jour de juin ensuivant,
elle se trouva malade d'une lassitude de membres sur le soir, pour
avoir t par la ville tout le long du jour; nonobstant cela elle ne
laissa de traner jusques au cinquime jour qu'elle alita, et mourut
le dixime dudit mois de juin sur les trois heures aprs minuit, en
l'htel du prince de Cond (dit aujourd'hui de Montpensier), rue de
Grenelle. Elle dcda en l'ge de quarante-trois ans; son corps
embaum et mis dans un cercueil de plomb, couvert d'un velours noir,
sans croix, flambeaux, ni armoiries, selon la nouvelle religion, fut
port en la chapelle de Vendme, auprs de son mari.

Quelques crivains, pour taxer la mmoire des dfunts rois de France
Charles IX et Henri III d'heureuse mmoire, ont, par une extrme
impudence, laiss par crit, pousss plutt d'un zle inconsidr de
leur religion que de la vrit, que cette grande et docte princesse
tait morte ayant senti des gants empoisonns; d'autres, qu'elle avait
t empoisonne d'un boucon qu'on lui donna, prie de souper chez le
duc d'Anjou, depuis roi Henri troisime du nom. Ecrivains convaincus
de mensonge par le tmoignage des officiers domestiques de la feue
reine, par la relation desquels l'on apprend qu'elle mourut
pulmonique. Elle avait donn charge  ses mdecins qu'aprs sa mort
elle ft ouverte, et sa tte particulirement, pour savoir le sujet
d'une dmangeaison qu'elle avait ordinairement sur icelle,  ce que si
cette maladie tait hrditaire aux prince et princesse de Navarre ses
enfants, on y pt remdier. Son test (crne) fut donc sci par un
chirurgien de Paris nomm Desneux, en la prsence de Caillart, mdecin
ordinaire de ladite reine Jeanne, et de sa religion: y furent trouves
certaines petites bulbes pleines d'eau entre le crne et la taie du
cerveau, sur laquelle s'pandant, elles causaient cette dmangeaison.
Au reste, cette taie du cerveau tait belle et nette, ce qui n'et t
si on l'et empoisonne par des gants parfums. Son corps fut
pareillement ouvert, toutes les parties nobles lui furent trouves
saines et entires, les poumons excepts, lesquels se trouvrent gts
du ct droit, avec une duret et callosit extraordinaire et une
apostme assez grosse, laquelle s'tant creve dans le corps, fut
cause de la mort de la reine.

La version du vieil crivain sur les derniers moments de Jeanne
d'Albret est celle que l'histoire srieuse a retenue, celle qui
prvaut aujourd'hui,  travers les controverses passionnes de trois
sicles. L'accusation d'empoisonnement aurait pu se produire, avec
quelque apparence de raison, aprs le mariage de Henri: commis  ce
moment, le crime et t peut-tre profitable; auparavant, il tait
nuisible et absurde. Il fut souponn, pourtant, et longtemps encore
aprs l'vnement; et mme de nos jours, la thse qui en fait la
preuve contre la vrit et la raison se perptue dans plus d'un livre
nouveau. Il y a une cole d'historiens, recrute dans tous les camps,
qui semble s'tre voue  la rhabilitation des anciennes erreurs.

La reine de Navarre mourut en pleine possession d'elle-mme. Elle
comprit, ds la premire atteinte du mal, qu'elle allait, selon son
expression, entrer du tout (entirement) dans l'autre vie, et se
prpara avec rsignation  ce terrible passage. Son testament porte
l'empreinte d'une me forte et religieuse[13]. La conscience humaine a
pu hsiter, en d'autres temps, devant cette femme extraordinaire.
Aujourd'hui que, sans l'emporter peut-tre sur les gnrations du XVIe
sicle, nous sommes loin des passions qui les armaient les unes contre
les autres, nous ne saurions nous abandonner ni au dnigrement
systmatique, ni  l'admiration sans bornes. La mre de Henri IV eut
un grand coeur et une me royale, double hritage que recueillit et
fit fructifier son fils. L'esprit de fanatisme lui dicta des actes
iniques et attentatoires  la libert humaine, qu'elle s'imaginait
servir mieux que les catholiques; mais qui donc,  cette poque,
surtout parmi les ttes couronnes, respecta toujours la libert, fut
constamment fidle  la justice? Les deux auteurs du dmembrement du
royaume de Navarre furent un pape et un roi, Jules II et Ferdinand le
Catholique, le souverain laque agissant avec l'pe, le souverain
religieux fulminant l'interdit, tous deux d'accord pour punir Jean,
roi de Navarre, aeul de Jeanne d'Albret, de n'avoir pas voulu trahir
le roi de France, son alli et leur adversaire. Le souvenir de cette
double iniquit, qui vcut toujours au coeur des petits souverains de
Pau, ne suffirait pas, nanmoins, pour expliquer l'apostasie et le
fanatisme de Jeanne d'Albret; mais il faut rappeler aussi les caresses
prodigues par Marguerite de Valois  la Rforme, et dont Jeanne fut
tmoin; il faut relire l'histoire des palinodies d'Antoine de Bourbon,
contre qui Jeanne dfendit, quelque temps, ses croyances
traditionnelles, et qu'elle suivit enfin dans l'Eglise calviniste,
mais lentement,  mesure que la conviction et la passion la
matrisaient, et pour n'en plus sortir, pour en sortir d'autant moins
que son mari en sortit lui-mme, un peu avant sa mort, par ambition
personnelle, au moment o ses fausses vues politiques et les
scandaleux drglements de sa vie frappaient deux fois au coeur la
reine de Navarre. L'histoire ne doit ni amnistier, ni excuser, mais
expliquer. A la lumire de ses explications, Jeanne d'Albret nous
apparat comme une statue qui, vue de profil, resplendirait de beauts
hroques, et vue de face, attristerait le regard par ses difformits.

  [13] Appendice: II.




CHAPITRE IX

  Henri roi de Navarre.--Ses hsitations  Chaunai.--Il entre dans
    Paris avec huit cents gentilshommes.--Son mariage.--La
    Saint-Barthlemy.--Le Discours de Cracovie.--La
    prmditation.--Le roi de Navarre et le prince de Cond somms
    d'abjurer.--Consquences de l'abjuration.--Abjuration force,
    comdie obligatoire.--Comment Henri joua son rle.--Rvolte de
    La Rochelle.--Sige de La Rochelle.--Dfense hroque.--Le duc
    d'Anjou lu roi de Pologne.--Accommodement avec les
    Rochelais.--L'dit par ordre.--Le massacre de
    Hagetmau.--Naissance du parti des Malcontents.--Le duc
    d'Alenon et ses complots.--La conspiration de 1574.--La
    dposition du roi de Navarre.--Les calvinistes reprennent les
    armes et sont combattus par trois armes royales.--Mort de
    Charles IX.--Ses dernires paroles au roi de Navarre.--Henri
    III fait bon accueil  son beau-frre.--Autres complots du duc
    d'Alenon.--Il s'chappe de la cour et se ligue avec les
    protestants.--Le roi de Navarre mdite un projet d'vasion.


Henri, dsormais roi de Navarre, reut  Chaunai, petite ville du
Poitou, la nouvelle de la mort de sa mre. Terrass par ce coup
inattendu, le prince fut saisi de telles angoisses, qu'une fivre
violente s'empara de lui et l'empcha de se remettre en route. Le 13
juin, il n'avait pas encore quitt Chaunai, d'o il crivait la lettre
suivante au baron d'Arros, lieutenant-gnral en ses Etats souverains.
Il avait dj pris connaissance du testament de Jeanne d'Albret, et il
fait allusion  ce document: J'ai reu en ce lieu la plus triste
nouvelle qui m'et d advenir en ce monde, qui est la perte de la
reine ma mre, que Dieu a appele  lui ces jours passs, tant morte
d'un mal de pleursie qui lui a dur cinq jours et quatre heures. Je
ne vous saurais dire, Monsieur d'Arros, en quel deuil et angoisse je
suis rduit, qui est si extrme que m'est bien malais de le
supporter. Toutefois, je loue Dieu du tout. Or, puisque, aprs la mort
de ladite reine ma mre, j'ai succd  son lieu et place, il m'est
donc de besoin que je prenne le soin de tout ce qui tait de sa charge
et domination; qui me fait vous prier bien fort, Monsieur d'Arros, de
continuer, comme vous avez fait en son vivant, la charge qu'elle vous
avait baille en son absence, en ses pays de l, de la mme fidlit
et affection que vous avez toujours montre, et tenir principalement
la main  ce que les dits et ordonnances faites par Sa Majest soient
 l'avenir, comme je dsire, gards et observs inviolablement, de
sorte qu'il ne soit rien attent ni innov au contraire;  quoi je
m'assure que vous vous emploierez de tout votre pouvoir...

Le roi de Navarre dbattit assez longtemps en lui-mme et avec ses
conseillers la rsolution qu'il convenait de prendre. La prolongation
de son sjour  Chaunai menaait de ruiner tant de projets, du ct
des huguenots comme du ct de la cour, que, des deux parts, il tait
assailli de sollicitations. Enfin, press par Coligny lui-mme, il
partit, accompagn du prince de Cond et de huit ou neuf cents
gentilshommes, et entra dans Paris, le 20 juillet. Malgr la
cordialit de l'accueil qu'il y reut du roi, de la reine-mre et de
leur entourage, Henri partagea difficilement la confiance et la
satisfaction de ses coreligionnaires: des incidents de toute sorte
surgissaient  chaque instant, qui,  trois sicles de distances, nous
semblent avoir t de clairs avertissements. L'inaltrable
bienveillance de Catherine, la dbonnairet subite et imperturbable de
Charles IX  l'gard des huguenots, les indiscrtions qui se
colportaient, mille bruits, mille indices, avant comme aprs le
mariage, rien ne put dessiller les yeux, faire vanouir le rve; 
peine fut-il troubl, de temps  autre, chez les plus aviss.

La question du mariage avait offert de grandes difficults: Rome s'y
opposait. Avant l'arrive des dispenses, Charles IX, impatient, donna
des ordres absolus. Les fianailles eurent lieu au Louvre, le 17 aot,
et, le 18, le mariage fut clbr, grce aux aventureuses
complaisances du cardinal de Bourbon, sur un haut chafaud dress
devant la principale entre de la cathdrale de Paris. Aprs la
bndiction nuptiale, les catholiques entrrent dans le choeur pour
entendre la messe, et les calvinistes se tinrent ostensiblement 
l'cart. Ainsi fut conclu le pacte jug ncessaire pour l'excution
des desseins qui aboutirent  la Saint-Barthlemy.

Le rcit de cette terrifiante journe n'exige pas sa place dans notre
tude. Il est de ceux que le monde entier connat, ce massacre ayant
eu le triste don, par ses dramatiques pripties, de fasciner la
curiosit humaine, souvent cruelle dans ses investigations. Parmi les
documents clbres qui abondent sur la Saint-Barthlemy, nous n'en
connaissons pas de plus riche en rvlations poignantes, en aveux
effrayants, en clarts terribles, que la relation du duc d'Anjou, roi
de Pologne, que l'histoire a enregistre sous le nom de discours de
Cracovie[14]. Nous la mentionnons parmi les pices recueillies  la
fin de cet ouvrage. Ici, la probit dicte quelques rflexions.

  [14] Appendice: VIII.

L'oeuvre sanglante de la Saint-Barthlemy a t, dans ces derniers
temps, le sujet d'clatantes controverses. On a crit des volumes,
d'ailleurs instructifs, sur cette question: La Saint-Barthlemy
a-t-elle t prmdite? Par quel trange abus de mots, par quel got
malsain pour les discussions byzantines, en est-on arriv 
transformer en problme ce qui, pendant trois sicles, n'a rclam
aucune dmonstration? Depuis la paix de Saint-Germain jusqu'
l'attentat contre l'amiral, pendant plus de deux annes, il n'y a pas,
dans la politique de Catherine de Mdicis, un seul acte qui ne tende
visiblement  endormir la mfiance des calvinistes,  encourager leurs
esprances,  flatter, sinon  satisfaire leurs ambitions; la cour
leur promet tout, leur offre tout, leur donne tout; les Valois
orthodoxes jettent leur fille dans les bras du Bourbon hrtique;
toutes les amorces partent du Louvre et y ramnent l'lite de la
France protestante: la voil qui accourt au son des cloches de l'hymen
royal. Et il n'y a pas eu de prmditation dans ce qui s'est fait, et
il n'y en aura pas dans ce qui va suivre! C'est donc pour livrer la
monarchie et le pays aux calvinistes qu'on les a rassembls, leurs
chefs en tte, autour du trne; ou bien, c'est par hasard que mille
manoeuvres inconscientes ont rempli deux annes pour aboutir 
l'immense manoeuvre des derniers jours! Certes, une Saint-Barthlemy a
t prmdite, longuement et savamment prmdite, si jamais quelque
chose le fut en ce monde. Qu'on ait rgl, six mois, six semaines ou
six jours auparavant, la mise en scne de l'effroyable dnouement;
qu'on ait fait d'avance, dans l'oeuvre de destruction, la part du feu,
du poison et des cachots; qu'on ait condamn les uns, graci les
autres; que le nom de l'amiral ait figur le premier ou le dernier sur
la liste de proscription; qu'on ait hsit longtemps sur les mesures
 prendre, sur les ttes  frapper, sur les agents  employer, sur
l'conomie du sinistre crmonial, ce sont l des sujets prcieux pour
l'historiette, mais qui n'enlvent rien  la ralit de ce grand fait
caractrisant un grand crime: la prmditation.

La veille du massacre, dans le dernier conseil secret qui prcda
l'excution, la vie du roi de Navarre et du prince de Cond,--dit
Mzeray, qui rsume ses devanciers,--fut balance quelque temps entre
la grce et la mort. Les Guises,  ce qu'on croit, ayant dj conu
quelque rayon d'esprance de parvenir  la couronne, eussent bien
souhait qu'on les et ts du monde, si bien que leurs confidents
apportrent quelques raisons dans le conseil pour le persuader, mais
bien diffrentes de celles qui les mouvaient en effet. Quant au roi de
Navarre, il fut considr que le fait, qui de soi-mme tait fort
trange, paratrait beaucoup plus horrible aux nations trangres, si
un grand prince dont le pre tait mort au service du roi, et qui
avait t envelopp dans les mauvaises opinions par le malheur de sa
naissance, tait massacr dans le Louvre,  la vue de son beau-frre,
entre les bras de sa nouvelle pouse; qu'au reste, l'on ne pourrait
point se dcharger d'un meurtre si atroce sur les Guises, parce que
l'on savait bien qu'ils n'avaient point d'inimiti entre eux; et
qu'aprs tout, ce serait une trop grande honte au roi de dire que ses
sujets auraient eu l'audace de tuer son beau-frre  ses pieds. Ces
puissantes raisons et d'ailleurs la facilit de son naturel, sa
modration et sa grande bont, qui, depuis qu'il tait  la cour,
avaient imprim dans les coeurs de bons sentiments de lui, furent
cause que le Conseil, presque tout d'une voix, conclut de lui sauver
la vie. Mais pour celle du prince de Cond, comme son humeur
inflexible et la mmoire de son pre aggravaient sa cause, elle se
trouva en grand danger. Il n'y eut que le duc de Nevers, qui avait
pous la soeur de sa femme, qui se montra ferme pour lui: ce qu'il
fit de sorte qu'il l'emporta  la fin, mais avec grand'peine, en se
rendant caution qu'il demeurerait dans l'obissance du roi et se
ferait catholique.

Le 25 aot, vers neuf heures du matin, d'autres disent vers deux
heures et au plus fort du massacre, Charles IX manda le roi de Navarre
et le prince de Cond. Rveills par les archers de la garde, qui ne
leur permirent pas de prendre leurs pes, ils furent trans devant
le roi comme des criminels. Charles IX, depuis deux ou trois jours en
proie  une sorte de frnsie, leur dclara que tout ce qu'ils
voyaient avait t excut par son commandement; qu'il avait t forc
de se servir d'un si violent remde pour mettre fin  toutes les
guerres et sditions; et que c'tait ainsi qu'il faisait prir ceux
qu'il ne pouvait faire obir; qu'au reste, il avait sujet de les har
mortellement eux deux, et occasion de se venger de ce qu'ils avaient
os se faire chefs d'une mchante et opinitre faction; toutefois
qu'il donnait ce ressentiment  l'alliance et au sang, pourvu qu'ils
changeassent de vie, et qu'ils embrassassent la religion catholique,
parce qu'il n'tait plus rsolu d'en souffrir d'autre dans ses terres;
qu'ils avisassent donc  lui tmoigner leur obissance en ce point:
autrement qu'ils se prparassent  recevoir le mme traitement qu'ils
avaient vu faire  leurs domestiques. Le roi de Navarre, extrmement
tonn de ces mots prononcs avec une voix menaante, et de
l'effroyable spectacle qu'il avait vu devant ses yeux, rpondit qu'il
priait Sa Majest de laisser leur vie et leur conscience en repos, et
que du reste ils taient prts de lui obir en toutes choses. Mais le
prince repartit plus hautement, que Sa Majest ordonnt comme il lui
plairait de sa tte et de ses biens, qu'ils taient en sa disposition;
mais que pour sa religion il n'en devait rendre compte qu' Dieu seul,
duquel il en avait reu la connaissance. Cette rponse mit le roi en
si grand courroux, qu'il l'appela par plusieurs fois enrag sditieux,
rebelle et fils de rebelle, jurant que si dans trois jours il ne
changeait de langage, il le ferait trangler; et aprs avoir exhal sa
colre par ces menaces, il commanda qu'on les gardt soigneusement, et
qu'on ne permt  personne qu' ceux qu'il ordonnerait d'approcher
d'eux.

Quelques historiens ont prtendu que Henri et Cond avaient obi au
roi, le premier sur-le-champ, et le second dans le dlai fix par
Charles IX. La vrit parat tre que, pendant prs d'un mois, toute
la cour travailla  la conversion de ces princes, lesquels, dit
Mzeray, tant les chefs de cette faction, semblaient devoir amener
les plus opinitres aprs eux.

L'abjuration force du roi de Navarre, prisonnier et politiquement
irresponsable, entrana pour lui les plus humiliantes consquences. Il
ne pouvait tre, en ce moment, ni catholique de coeur, ni indiffrent
en matire de religion, puisque ses coreligionnaires et ses meilleurs
amis venaient d'tre massacrs, sous prtexte d'hrsie, et qu'on le
contraignait lui-mme  rpudier leur mmoire. Il tait condamn 
jouer devant la cour et devant le pays une comdie pnible, d'une
dure incertaine, et qui pouvait  jamais gter son coeur et avilir
son caractre. Sa jeunesse, sa souplesse d'esprit et, s'il faut le
dire, ses penchants naturels, trop flatts par les moeurs corrompues
de la cour, l'aidrent  traverser cette preuve, sans que ses amis
eussent le droit de dsesprer de lui, sans que ses ennemis eussent
l'occasion de pntrer son arrire-pense. Aprs l'abjuration, il
reut de Charles IX l'ordre de rendre manifeste son changement de
religion: ses lettres de soumission et celles du prince de Cond
furent portes  Rome par M. de Duras.

Les protestants ne furent nullement branls par ces apparentes
dfections. Les Rochelais, bien avant la Saint-Barthlemy, avaient
exprim au roi de Navarre,  l'amiral et aux autres chefs calvinistes
leur mcontentement de les voir s'abandonner aux sductions de la
cour. Aprs les massacres, ils recueillirent humainement, dit Pierre
Mathieu, tous ceux qui avaient chapp  cet orage, et s'ils n'eussent
relev les courages et les esprances, c'tait fait du parti; mais ils
retirrent tous les gens de guerre qui taient disperss  et l. Les
gentilshommes de cette religion qui ne se sentaient assurs en leur
maison s'y rendirent incontinent. La Rochelle donna moyen de vivre 
cinquante-cinq ministres, et se mit en tel tat qu'elle eut l'audace
de refuser l'entre  Biron, que le roi lui envoyait pour gouverneur.
Pour ce, le roi lui fit crire par le roi de Navarre et le prince de
Cond de ne se prcipiter aux malheurs que cette dsobissance lui
apporterait.

A la suite de ces exhortations, deux partis se formrent  La
Rochelle: l'un voulait obir, l'autre rsister; mais les massacres
qui, au mois d'octobre, eurent lieu  Bordeaux et dans quelques autres
villes, tournrent dcidment les esprits vers la rsistance, et les
Rochelais s'y prparrent avec une nergique rsolution. En vain, la
cour, sentant la ncessit d'une pacification gnrale, essaya-t-elle
d'viter le conflit: ses ngociations, mme celle de La Noue, qui
voulut bien servir d'intermdiaire, trouvrent les Rochelais
inflexibles. Au mois de novembre, Biron investit la ville rebelle, et,
le mois suivant, le sige tait form. Les habitants se dfendirent
vaillamment; on vit les femmes elles-mmes s'exposer  tous les
prils. L'arrive du duc d'Anjou, envoy par le roi comme
gnralissime, n'intimida pas les assigs. Ce prince amenait avec lui
la plupart des grands personnages du royaume, parmi lesquels fut
oblig de figurer le roi de Navarre. Le sige fut rude et funeste 
beaucoup d'officiers catholiques; le duc d'Anjou faillit y prir. De
leur ct, les Rochelais endurrent des souffrances de toute sorte.
Ils eurent, un moment, l'espoir d'tre secourus par Montgomery,
arrivant d'Angleterre avec des troupes et des munitions; mais il ne
put parvenir jusqu' eux. Nanmoins, la place ayant reu des poudres,
les assigs reprirent courage, et, malgr des assauts rpts, malgr
la disette et la famine mme, ils se montrrent intraitables. Il fut
heureux, pour l'honneur des armes royales, que l'lection du duc
d'Anjou au trne de Pologne vnt faire diversion et provoquer des
accommodements. La Rochelle ne fut pas force: il tait rserv  la
main de fer de Richelieu de dtruire cette forteresse, sinon d'abattre
cette fiert. La paix avec les Rochelais fut signe le 6 juillet 1573.
Le 19 aot, la ville de Sancerre, une des fortes places du Haut-Berry,
rvolte comme La Rochelle, et que les calvinistes avaient dfendue
pendant huit mois, ouvrit ses portes  l'arme royale.

Pendant qu'il tait devant La Rochelle, le roi de Navarre fut amen 
s'occuper des affaires de ses Etats. Le 16 octobre, sur l'injonction
de Charles IX, il avait rendu un dit pour rtablir la religion
catholique dans ses pays souverains. Bafou par les calvinistes,
l'dit provoqua de nombreux soulvements. Les bruits avant-coureurs de
ces dsordres tant venus jusqu' la cour, Henri fut contraint
d'crire plusieurs lettres  ses officiers pour leur recommander la
soumission au comte de Gramont, qu'il venait de nommer son
lieutenant-gnral. On eut si peu gard  ses avis,  ses ordres et 
ses prires, que le jeune baron d'Arros, excit par son pre, massacra
toute l'escorte du comte de Gramont, dans la cour de son chteau de
Hagetmau. Gramont ne dut la vie qu'aux supplications et aux larmes de
sa belle-fille, Diane d'Andouins. Le 8 juin, Henri crivit  d'Arros
pour condamner ces violences et ordonner la mise en libert du comte
de Gramont.

Ce fut au sige de La Rochelle, s'il faut en croire quelques
historiens, que prit naissance le parti des Malcontents, qui allait
bientt exercer une influence marque sur les affaires du royaume. Il
est certain, du moins, qu'aprs l'lection du duc d'Anjou, son frre,
le duc d'Alenon, esprit inquiet et brouillon, forma ou se laissa
inspirer des projets ambitieux. Charles IX rgnait  peine et
gouvernait moins que jamais. Le duc d'Alenon pouvait tre roi, son
frre an n'ayant pas d'enfant mle, et le duc d'Anjou tant pourvu
d'une couronne trangre. Il se trouva subitement,  l'ge de dix-huit
ans, et sans capacit reconnue, le chef d'un nouveau tiers-parti, o
entrrent des catholiques et des huguenots.

Tantt d'accord, tantt en querelle avec Henri, le duc d'Alenon
ourdit intrigues sur intrigues, si bien qu'il devint aussi suspect que
le roi de Navarre: il se laissa pousser jusqu'aux complots. Nous
n'avons pas  numrer toutes ces tentatives; mais il faut rappeler au
moins la conspiration de 1574, qui devait faire concorder une reprise
d'armes des huguenots avec l'vasion du roi de Navarre et du duc
d'Alenon. On sait qu'elle cota la vie  La Mole et  Coconnas,
gentilshommes du duc. Les deux princes furent incarcrs, accuss d'un
crime d'Etat et interrogs dans les formes. Le duc, dit Mzeray,
rpondit en criminel, lchement et en tremblant; l'autre, en
accusateur plutt qu'en accus, avec des reproches qui firent perdre
contenance  la reine-mre. La dposition du roi de Navarre[15] fit
juger, ds lors, quel homme il serait,  l'heure de la maturit.
Marguerite de Valois prtend, dans ses Mmoires, qu'elle avait rdig
ce document, qui passe en revue toute la vie du royal accus. Nous n'y
contredisons pas, et la dposition n'en acquiert que plus de prix aux
yeux de la postrit; mais si Marguerite a crit, Henri a dict, car
on rencontre,  chaque alina, sa trempe d'esprit et sa finesse
native.

  [15] Appendice: IX.

Le complot, djou  la cour, n'en clata pas moins en province.
Montgomery, dbarqu d'Angleterre, dirigea une prise d'armes dans la
Basse-Normandie, et s'empara de quelques places; La Noue recommena la
guerre autour de La Rochelle; les huguenots rouvrirent les hostilits
dans le Dauphin, la Provence et le Languedoc; le prince de Cond,
qu'on se bornait  surveiller dans son gouvernement nominal de
Picardie, s'tait enfui en Allemagne, d'o il comptait ramener des
troupes auxiliaires, en vue d'un soulvement gnral des calvinistes
franais. Catherine de Mdicis,  qui Charles IX, malade de corps et
d'esprit, laissait tout le fardeau du gouvernement, dploya, dans
cette crise, une remarquable activit. Trois armes furent
simultanment mises sur pied: la premire, commande par Matignon,
alla s'opposer  Montgomery, qu'elle fora dans la ville de Domfront;
la deuxime, sous les ordres de Montpensier, marcha contre La Noue; la
troisime, avec le comte d'Auvergne, fils de Montpensier, qu'on
appelait le prince Dauphin, fut envoye dans le Dauphin.

Au milieu de ces nouvelles luttes, Charles IX achevait de mourir. Le
30 mai 1574, il expira, laissant la rgence  sa mre. Quoiqu'il et
criminellement abus de son pouvoir sur la personne du roi de Navarre,
il avait toujours eu pour ce prince des sentiments d'affection, et, au
lit de mort, il les affirma avec quelque solennit: Mon frre,
dit-il  Henri aprs l'avoir embrass, vous perdez un bon matre et
un bon ami. Je sais que vous n'tes point du trouble qui m'est
survenu. Si j'eusse voulu croire ce qu'on m'en voulait dire, vous ne
seriez plus en vie. Je me fie en vous seul de ma femme et de ma fille:
je vous les recommande.

L'accueil que Henri III,  son retour de Pologne, fit au roi de
Navarre et au duc d'Alenon, tenus en chartre prive par Catherine,
eut l'apparence d'une mise en libert. La reine-mre, qui tait venue
de Paris  Lyon (au-devant de Henri III), dit Pierre Mathieu, poussa
jusques au Pont-de-Beauvoisin pour le rencontrer. Elle lui prsenta le
duc d'Alenon et le roi de Navarre, lui disant: Voici deux
prisonniers que je vous remets; je vous ai averti de leurs fantaisies;
c'est  vous d'en faire ce qu'il vous plaira. Le roi les embrassa,
mais avec un peu de froideur, car un meilleur visage leur et fait
prsumer qu'il ne croyait ce qu'elle venait de dire contre eux. Ils se
mirent sur les excuses... Le roi leur dit: Je vous donne la libert,
et ne veux pour cela autre chose de vous, sinon que vous m'aimiez et
vous aimiez vous-mmes, en vous prservant de ce qui vous peut nuire
et offenser l'honneur de votre naissance.

Les deux princes n'eurent qu'une mdiocre confiance dans cette bonne
grce royale. Henri se contenta, pour le moment, des coudes franches
dont on semblait lui faire l'octroi; mais le duc d'Alenon ne perdit
pas de temps et se remit  conspirer. Le parti des Malcontents
s'organisa srieusement autour de lui, aid par l'attitude du marchal
de Damville, gouverneur de Languedoc, qui venait d'tablir, entre les
catholiques politiques et les rforms, un pacte par lequel fut
considrablement modifie la situation gnrale. Au cours d'un de ces
complots qui remplirent toute sa vie, le duc d'Alenon fut souponn
par le roi d'avoir tent de l'empoisonner, et Henri III essaya de
s'entendre avec son beau-frre pour se dfaire de ce mchant. Henri
eut beaucoup de peine  dissuader le roi, dont il ne voulut,  aucun
prix, servir les rancunes.

Enfin, le 16 septembre 1575, aprs une feinte rconciliation avec
Henri III, le duc d'Alenon quitta brusquement la cour, au moment o
les troubles renaissaient de toutes parts, et o les retres venaient
de passer la frontire, guids par Guillaume de Montmorency, seigneur
de Thor. Le 10 octobre, Thor tait battu, entre Dormans et
Chteau-Thierry, par le duc de Guise, qui reut l sa balafre
historique; mais la fuite de Monsieur jetait dans un trouble profond
la politique royale, et Catherine tenta les plus grands efforts pour
arriver  une pacification. A dfaut d'un trait, dont les bases
offraient des difficults insurmontables, la reine-mre signa, le 22
novembre, une trve gnrale de six mois. Quoiqu'elle en ft tous les
frais, elle ne parvint  contenter personne: la trve, mal observe,
fut comme le signal d'une recrudescence d'hostilits, surtout de la
part de Cond et de ses auxiliaires allemands. En quelques semaines,
Monsieur et Cond comptrent autour d'eux une arme de quarante mille
hommes, Franais ou trangers, vivant, pour la plupart, aux dpens du
Bourbonnais et du Berry.

Telle tait la situation au mois de janvier 1576. Le roi de Navarre,
entirement effac, presque oubli, pendant l'anne prcdente, n'en
avait pas suivi d'un oeil moins attentif la marche des vnements, et
l'heure lui sembla venue, sinon de s'y mler avec clat, du moins d'en
profiter pour reconqurir sa libert personnelle et son indpendance
politique.




LIVRE DEUXIME

(1576-1580)




CHAPITRE PREMIER

  L'vasion.--Henri, libre, retourne au calvinisme.--Le frre et la
    soeur.--Le trait de Beaulieu et ses consquences.--Naissance
    et organisation de la Ligue.--Situation difficile.--Esprit
    politique de Henri.--Sa correspondance avec les
    Rochelais.--Sjour  La Rochelle.--Lettre du roi de France 
    Montluc.--Le roi de Navarre, le marchal de Damville et les
    politiques.--Lettre de Henri  Manaud de Batz.--Requte des
    Bordelais.


Le vendredi, 3e fvrier (1576), dit le journal de P. de l'Estoile,
messire Henri de Bourbon, roi de Navarre, qui toujours avait fait
semblant, depuis l'vasion de Monsieur, d'tre en mauvais mnage avec
lui et n'affecter aucunement le parti des huguenots,--ayant gagn ce
point, par sa dextrit et bonne mine, que les plus grands
catholiques, ennemis jurs des huguenots, voire jusques aux tueurs de
la Saint-Barthlemy, ne juraient plus que par la foi que lui
devaient,--sortit de Paris, sous couleur d'aller  la chasse en la
fort de Senlis, o il courut un cerf le samedi, et renvoya un
gentilhomme nomm Saint-Martin, que le roi lui avait donn, lui porter
une lettre en poste. Et, partant de Senlis, sur le soir, accompagn
des seigneurs de Lavardin, de Fervaque et du jeune La Valette,
auparavant affectionns partisans du roi, prit le chemin de Vendme,
puis alla  Alenon, o il abjura la religion catholique en plein
prche, et de l se retira au pays de Maine et d'Anjou, o il
commena  prendre le parti de Monsieur et du prince de Cond, son
cousin, reprenant la religion qu'il avait t contraint, par force,
d'abjurer  Paris, et recommenant l'ouverte profession d'icelle, par
un acte solennel de baptme, tenant la fille d'un mdecin au prche.

Bruit fut  Paris que ledit roi de Navarre, depuis son partement de
Senlis jusqu' ce qu'il et pass la rivire de Loire, ne dit mot;
mais aussitt qu'il l'eut passe, jetant un grand soupir et levant les
yeux au ciel, dit ces mots: Lou soit Dieu, qui m'a dlivr! On a
fait mourir la reine, ma mre,  Paris, on y a tu M. l'amiral et tous
mes meilleurs serviteurs; on n'avait pas envie de me mieux faire, si
Dieu ne m'et gard. Je n'y retourne plus, si on ne m'y trane.
L'Estoile ajoute ce qu'il appelle un vrai trait de Barnais. Deux
jours avant son vasion, comme des soupons planaient sur lui, parce
qu'il avait pass une nuit hors de Paris, il se prsenta, le
lendemain, au roi et  la reine-mre, affecta de plaisanter sur sa
fuite, et dclara qu'il n'aspirait qu'au bonheur de vivre et de mourir
 leurs pieds. Il fallait jouer ce jeu-l avec la Florentine et sa
cour.

La chronique de l'Estoile, bonne  citer pour sa saveur, raconte, avec
une exactitude relative, l'vasion du roi de Navarre. Elle ne fut ni
improvise, comme le donne  entendre un rcit d'Agrippa d'Aubign, ni
dtermine par ses exhortations, d'ailleurs loquentes[16]. Henri,
depuis longtemps, songeait  reprendre sa libert, et il piait
l'heure favorable; nous avons  cet gard des tmoignages dcisifs. Au
mois de janvier, il crivait  Jean d'Albret, baron de Miossens: La
cour est la plus trange que vous l'ayez jamais vue. Nous sommes
presque toujours prts  nous couper la gorge les uns aux autres. Nous
portons dagues, jaques de mailles et bien souvent la cuirassine sous
la cape... Le roi est aussi bien menac que moi; il m'aime beaucoup
plus que jamais. M. de Guise et M. du Maine ne bougent d'avec moi...
En cette cour d'amis, je brave tout le monde... Toute la ligue que
savez me veut mal  mort... Je n'attends que l'heure de donner une
petite bataille, car ils disent qu'ils me tueront, et je veux gagner
les devants. J'ai instruit bien au long Svrac de tout.

  [16] Appendice: X.

Cette lettre, o l'esprit de dcision se montre  chaque ligne, mme
et surtout sous les formes ironiques du langage, n'est pas d'un
prince qui ait eu besoin d'tre pouss ou mme inspir par d'Aubign
ni par aucun autre conseiller. Henri utilisa souvent et avec grand
profit les lumires de ses amis et de ses serviteurs, mais il ne fut
jamais  court d'ides ou de rsolutions. Que ceci soit dit une fois
pour toutes.

Il faut peu de mots pour complter et rectifier le rcit de l'Estoile.
Le roi de Navarre, aprs sa partie de chasse, prenait quelque repos
dans les faubourgs de Senlis, et se disposait  excuter son dessein,
lorsque, dans le but de gagner du temps, il envoya le capitaine
Saint-Martin  Henri III, avec une lettre portant que, sur les avis
qu'on lui donnait que la reine-mre conseillait au roi de le retenir,
il demeurait  Senlis pour tre clairci de sa volont. Saint-Martin,
qui tait l'homme de Henri III, non celui du roi de Navarre, ne se
douta pas du stratagme et partit  franc trier. Un instant aprs,
Henri se dbarrassait d'un autre gardien, M. d'Espalungue, charg
d'apporter au roi un second message. Des bateaux taient prts pour le
prince et sa petite escorte, compose des gentilshommes dont l'Estoile
donne les noms et de quelques autres, parmi lesquels Rosny (plus tard
Sully), Gramont et d'Aubign. Pendant que ses messagers couraient les
chemins, Henri les courait aussi, en sens inverse. Il y eut de la
peine, raconte d'Aubign,  dmler les forts, en une nuit trs
obscure et fort glaceuse; le secours de Frontenac lui fut, en cela,
fidle et bien  propos. Il passe donc l'eau au point du jour,  une
lieue de Poissy, perce un grand pays de Beauce, tout sem de
chevau-lgers, repat deux heures  Chteauneuf, l prend son marchal
des logis L'Espine pour guide,  l'heure que les compagnies pouvaient
tre averties, et le lendemain, il entre, d'assez bonne heure, dans
Alenon. Au matin d'aprs, son mdecin Caillard lui offre son enfant,
afin qu'il ft de sa main prsent au baptme, ce qu'il accepta; et
cette nouveaut le fit recevoir sans nulle autre faon ni crmonie.
On chanta, ce jour-l, au prche, le psaume qui commence: _Seigneur,
le roi se rjouira d'avoir eu dlivrance_. Ce prince s'enquit si on
avait pris ce psaume exprs pour sa bienvenue... Il n'en tait rien.

D'Alenon Henri se rendit  La Flche, puis  Saumur, o il dclara
solennellement que tout ce qu'il avait fait sur le changement de sa
religion tait pure force et contrainte, et, partant, que la libert
de sa personne lui rendant celle de sa volont, il remettait aussi
son me en l'exercice de sa premire crance. Henri III lui fit tenir
plusieurs messages conus en termes persuasifs, pour l'inviter 
revenir  la cour; mais ces dmarches n'arrtrent pas un instant le
roi de Navarre. Il mit  profit, cependant, les dispositions amicales
de son beau-frre, pour obtenir que la princesse de Navarre, sa soeur,
ft autorise  le rejoindre. Catherine et Henri se rencontrrent 
Parthenay. En passant  Chteaudun, la princesse avait repris
publiquement, comme son frre, l'exercice de la religion calviniste.

Aucune grande entreprise ne se dessinait, en ce moment, contre la
cour; mais, de quelque ct que Catherine de Mdicis tournt ses
regards, elle ne voyait que des ennemis ou des mcontents  la veille
de l'tre. A la rigueur, elle pouvait combattre, et la coterie des
Guises l'y poussait; mais Henri III ne se souvenait gure des
penchants belliqueux de sa premire jeunesse, et, d'ailleurs, la
reine-mre comptait moins sur ses armes que sur les ressources de sa
diplomatie. Cette diplomatie sans scrupules consistait gnralement
dans un magnifique talage de promesses et dans la dfection  beaux
deniers de quelques adversaires de la cour.

Le trait conclu, au mois de mai, au couvent de Beaulieu, prs de
Loches, et qu'on nomme aussi la paix de Monsieur, fut conu dans ces
principes. Le roi de Navarre, le prince de Cond, le duc d'Alenon et
le prince Casimir dposaient ou taient censs dposer les armes, aux
conditions les plus favorables, en apparence. Nanmoins, il se trouva
que Monsieur tait achet au prix d'un beau supplment d'apanage, et
le prince Casimir manifestement soudoy; le faisceau des hostilits
ainsi rompu, les protestants obtenaient des satisfactions platoniques
et quelques avantages rels, mais dont l'numration dtaille importe
peu  l'histoire, puisque cette paix, qui devait tre ternelle comme
les autres, fut viole aussitt que publie. Ds le mois de juin, en
effet, les huguenots surprenaient La Charit, au moment o le roi
tenait un lit de justice pour l'tablissement des Chambres
mi-parties[17], qui tait une des stipulations du trait. Quant aux
retres de Casimir, ils ne repassrent la frontire que trois mois
plus tard,  moiti pays et nantis de gages srieux pour le
complment de la dette royale. Mais la consquence la plus grave de la
paix de Beaulieu fut l'motion dangereuse qu'elle provoqua parmi les
catholiques, et qui aboutit  l'organisation dfinitive, plus encore,
 la premire leve de boucliers de la Ligue. Les principaux faits qui
caractrisent l'closion de cette nouvelle puissance doivent trouver
place dans notre rcit.

  [17] Appendice: XI.

Aux termes du trait de Beaulieu, d'Humires, gouverneur de Pronne,
reut l'ordre de remettre cette place au prince de Cond. Pronne
devenait un centre protestant qui pouvait attirer tous les flaux de
la guerre sur la Picardie, voisine des Pays-Bas. Le gouverneur,
arguant de ce motif, dont fut frapp l'esprit des Picards, refusa de
livrer Pronne, et toute la province fut invite  former une ligue
catholique analogue  celle qui s'tait organise, sous le rgne
prcdent, en Bourgogne et en Guienne. Il y avait pourtant cette
diffrence, que les ligues formes sous Charles IX par les gouverneurs
devaient obir au roi, et que les nouveaux ligueurs, sans s'lever
contre l'autorit royale, s'apprtaient, quoi qu'il arrivt,  agir
contre les dits. L'incapacit du roi tait pose en principe ou
prvue, et la nouvelle ligue voulait tre en mesure de prendre en
mains la dfense de la religion et du pays. Telles taient les vues
d'un grand nombre d'associs, vues hardies mais en partie lgitimes;
malheureusement, elles se modifirent avec le temps, et les faits
dmontrrent bientt que la ligue tait, pour les principaux meneurs,
un instrument de domination et d'usurpation. Plusieurs associations ne
tardrent pas  se former  l'exemple de celle de Pronne. Celle du
Poitou se montra des plus actives. La ligue parisienne fut organise
sous le patronage discret des Guises, dont elle devait servir si
violemment la politique factieuse. Toutes ces ligues, d'abord
distinctes, furent bientt en correspondance les unes avec les autres,
et arrivrent  n'en former qu'une seule, qui embrassa la France
entire.

Le texte des clbres statuts de la ligue de Picardie, copi sur
l'original par le Pre Louis Maimbourg, est not  l'Appendice[18].
Cette formule fut gnralement adopte, dans la suite, par tous les
ligueurs de France. Ce qui en ressort avec une parfaite vidence,
c'est la cration d'un Etat dans l'Etat; aussi s'explique-t-on
difficilement l'aberration du pouvoir royal, qui ne prvit pas les
consquences d'un tel acte, ou qui, les prvoyant, crut les conjurer,
peut-tre en profiter, par son adhsion. Eternelle histoire des
gouvernements qui doivent prir: ils s'imaginent lier  leur joug,
par le patronage, l'ide ou le parti qui sera l'instrument de leur
perte!

  [18] Appendice: XII.

Entre la signature du trait de Beaulieu et les rsolutions prises aux
Etats de Blois, dont nous parlerons  leur date, la situation fut
difficile pour le roi de Navarre. Il y avait dans les faits une telle
inconsistance, qu'il en pouvait rsulter de l'incohrence dans son
esprit. Mais, quoiqu'il et  peine atteint sa vingt-troisime anne,
qu'il et des ressources trs bornes et peu d'amis  toute preuve,
il traversa, avec quelque bonheur, cette anne de ttonnements et
d'aventures.

Une fois libre, il s'empressa de ressaisir, au moins par sa
correspondance, le gouvernement de ses Etats, pendant que les
ngociations relatives  la paix lui faisaient un devoir d'en rester
encore loign. La paix conclue, bien qu'il n'et gure confiance dans
les promesses de Catherine, il prit  l'gard de l'dit une attitude
que nous lui verrons conserver systmatiquement envers tous ceux qui
suivirent: il en recommanda, publiquement et en particulier, la
stricte observation  tous ses gouverneurs et officiers. C'tait le
dbut d'un esprit essentiellement politique et qui devait surpasser de
beaucoup la plupart de ceux de son temps. Cette direction donne  ses
amis et  tous ses partisans, il se sentit attir  La Rochelle, qui
lui rappelait tant de souvenirs et qu'il savait tre reste la vraie
capitale de ce qu'on aurait pu appeler l'Etat calviniste franais. De
Niort et de Surgres, il crivit aux maire, chevins et pairs de La
Rochelle. Devenus mfiants, depuis son abjuration, pourtant force,
ils lui avaient envoy, sur son dsir de les visiter, des dputs
chargs de pntrer ses intentions.

La glace ne fut pas rompue du premier coup, mais elle le fut enfin par
la lettre du 26 juin, pressante, cordiale, et qui mut les Rochelais,
trs heureux, en somme, de revoir dans leurs murs le fils de cette
grande Jeanne d'Albret qu'ils avaient tant aime et admire. Henri
leur disait: Dsirant vous aller visiter, comme mes bons amis, avant
que je m'loigne de ces quartiers, d'autant que je suis contraint
d'aller bientt en Guienne, je ne veux point que, pour le prsent,
vous me fassiez aucune entre, comme aussi je ne veux, cette fois,
entrer comme gouverneur et lieutenant-gnral pour le roi: encore
moins voudrais-je prjudicier aucunement  vos privilges, ni au
trait de la paix... Je n'entends aussi y tablir aucun gouverneur,
mais visiter privment comme ami, avec ma maison seulement, suivant
la liste que je vous ai envoye. Et n'y mnerai personne qui puisse
tre suspect et dont je ne rponde...

Les Rochelais ne s'en tinrent pas au crmonial de rception trac
dans ce billet. Sully nous apprend que, hormis la prsentation du
dais, ils rendirent au roi de Navarre tous les honneurs qu'ils
auraient pu rendre au roi de France. En revanche, ils refusrent
d'accueillir quelques-uns des catholiques qui taient  sa suite,
quand ils surent que ces gentilshommes avaient tremp dans les
massacres de la Saint-Barthlemy.

Rapproch de son gouvernement de Guienne et de ses pays souverains, le
roi de Navarre entretint avec ses partisans de plus frquentes et de
plus fructueuses relations. Mais il y avait t prcd par les
instructions de Henri III: Je suis averti, crivait le roi au
marchal de Montluc, que le roi de Navarre a pris le chemin pour
aller  mon pays de Guienne, o je sais qu'il n'aura faulte
d'adhrents et serviteurs, tant  cause des grands biens qu'il y
possde que pour plusieurs autres causes et considrations; au moyen
de quoi, s'il ne trouve personne audit pays d'autorit et qualit, tel
qu'il est ncessaire, pour donner opposition et empchement  ses
entreprises, je crains grandement qu'il en advienne de grands
inconvnients  mon service. Partant, je vous prie vous employer pour
me faire quelque bon et notable service, afin que mondit cousin trouve
les choses mieux disposes pour mon service qu'il ne se promet...

Un des premiers soins de Henri fut de tcher d'tablir une entente
parfaite entre lui et le marchal de Damville, gouverneur de
Languedoc, ce chef militaire des politiques qui plus tard devait
rpudier l'alliance calviniste et, plus tard encore, embrasser la
cause de Henri pour la servir jusqu'au triomphe. Le marchal venait de
convoquer l'assemble des dputs des provinces mridionales, compose
de reprsentants de la noblesse et du Tiers-Etat, de magistrats et de
ministres huguenots. Par leurs dlibrations, ces dputs pouvaient
apporter un appui efficace au gouverneur dans la plupart de ses actes
de politique ou d'administration. Henri avait donc un grand intrt 
entretenir des relations suivies et amicales avec Damville: il tendait
logiquement  devenir lui-mme le chef suprieur des politiques, comme
il tait celui des huguenots, et l'assemble convoque par le marchal
allait agiter des questions dont plusieurs pouvaient tre de premier
ordre. Aussi le roi disait-il  Damville, le 16 juin, aprs avoir lou
la bonne et sainte convocation qu'il venait de faire: J'espre
envoyer bientt mes dputs pour me joindre  un si bon oeuvre, duquel
nous devons attendre beaucoup de fruit, y intervenant l'autorit de
Monsieur et la prsence de tant de gens de bien; et il ajoutait: Je
m'achemine tant que je puis en mon gouvernement, et ce qui me fait
plus dsirer de passer de l est l'envie que j'ai de vous voir et
communiquer avec vous de plusieurs choses concernant le bien commun de
ce royaume et principalement de notre parti.

Avant de quitter La Rochelle, o il sjourna peu de temps, en
compagnie de Catherine de Bourbon, le roi de Navarre fit tenir un
certain nombre de messages crits ou verbaux  des personnages
influents du gouvernement de Guienne, du duch d'Albret et de
l'Armagnac, afin d'aller moins  l'aventure quand il aborderait ces
pays, qui ne le connaissaient plus gure que de nom. La lettre
suivante, adresse  un seigneur catholique, Manaud de Batz, qui fut
bientt un de ses plus valeureux partisans, donne le ton  la fois
royal et insinuant de cette correspondance: Monsieur de Batz, je vous
veux bien faire savoir qu'tes sur l'tat de la dfunte reine, ma
mre, de ceux-l  elle appartenant et de tout temps bons amis et
serviteurs des siens. Par quoi, faisant tat de votre bonne volont,
je vous prie faire et croire ce que vous dira M. d'Arros de ma part.
Et serai bientt  mme de connatre les vritables gens de coeur qui
se voudront acqurir honneur pour bien faire avec moi; entre lesquels
je fais tat de vous trouver toujours...--Je vous prie m'assurer vos
amis et me venir voir  mon passer  Auch, partant de ce pays de La
Rochelle[19].

  [19] Appendice: XIII.

Etant encore  La Rochelle, le roi de Navarre reut du maire et des
jurats de Bordeaux une requte  laquelle il s'empressa de faire
droit, sans se douter que, peu de temps aprs, cet acte de
bienveillance serait pay d'ingratitude par la capitale de la Guienne.
Nous citons le texte royal, comme nous le citerons toutes les fois
qu'il pourra sans inconvnient s'intercaler dans notre rcit: plt 
Dieu que Henri IV et crit son histoire tout entire! Monsieur de
Bajaumont, ordonne le roi de Navarre au gnral (trsorier gnral)
d'Agenais, les maire et jurats de Bordeaux m'ont fait entendre qu'il a
t men en la ville d'Agen quelques pices d'artillerie, balles,
poudres et matriaux qui leur appartiennent. Maintenant qu'il a plu 
Dieu nous donner la paix, ils dsireraient que le tout leur ft rendu
et restitu. A cette cause, dsirant la conservation de ladite ville
de Bordeaux, comme plus importante pour le pays de Guienne, je vous
prie ordonner de restituer lesdites pices, balles, poudres, etc.




CHAPITRE II

  Henri  Brouage et  Prigueux.--Sjour  Agen.--Entrevues
    politiques.--Du Plessis-Mornay.--Conqutes
    pacifiques.--Surprise de Saint-Jean-d'Angly par le prince de
    Cond.--La convocation des Etats-Gnraux.--Les dputs
    calvinistes.--Henri  Nrac.--Dmarche de la
    reine-mre.--Bordeaux ferme ses portes au roi de
    Navarre.--Exhortation aux Bordelais.--Les Etats de Blois.--Le
    vote contre l'hrsie.--Protestation des dputs
    calvinistes.--La triple dputation.--Rvocation de l'dit de
    Beaulieu.--Henri III approuve et signe la Ligue.--Reprise des
    hostilits.--Protestation de Cond et manifeste du roi de
    Navarre.--L'aventure d'Eauze.--La piti sous les armes.--Le
    Faucheur.--Les affaires de Mirande, de Beaumont-de-Lomagne et
    du Mas-de-Verdun.--Henri et les pauvres gens.--Jean de
    Favas.--L'attentat de Bazas.--Prise de La Role.--Attaque de
    Saint-Macaire.


Henri partit de La Rochelle, le 4 juillet, pour visiter son
gouvernement. Il voulut, dit d'Aubign, commencer par Brouage, o
Mirambeau le traita en toute magnificence, notamment avec quantit
d'oiseaux inconnus  ceux de sa suite, et sur le soir, lui fit voir le
combat d'un grand navire plein de Mores, combattu en diverses
manires, par quatre pataches, enfin brl, l'quipage  la nage; cela
fait avec les plus exquis artifices de feu. De l il passe 
Montguyon, d'o, aprs pareil traitement, il s'achemine  Prigueux.
Ceux de la ville lui donnrent, pour toute entre, un arc trs haut,
sans feuillure, peint de noir, et au milieu, un criteau blanc qui
disait: _Urbis deforme cadaver_. Un cuyer qui allait devant son
matre lui dit que c'tait la plus belle entre o il l'et jamais
accompagn,  cause de ces trois mots, lesquels lui tant command
d'expliquer, il s'en excusa sur ce qu'il n'y avait point de mots
franais pour les exprimer. Cette inscription lugubre et la boutade
de l'cuyer, qui n'tait autre que d'Aubign lui-mme, sont deux
traits caractristiques de la misrable situation  laquelle beaucoup
de provinces avaient t rduites par la guerre civile.

Le roi de Navarre fit un long sjour  Agen. Ce fut, pendant prs de
deux annes, sa capitale provisoire. En arrivant dans cette ville, il
y trouva un grand nombre de gentilshommes catholiques, ayant  leur
tte le vieux marchal de Montluc. Ils taient venus pour lui rendre
hommage et prendre ses ordres. Vous ne sauriez croire, dit-il dans
une lettre  Damville du 26 aot, combien ils se sont accords avec
ceux de la religion qui m'y sont pareillement venus trouver. Et tous
ensemble ont promis et jur solennellement, en prsence du sieur de
Chmeraut, qui y est venu de la part du roi, l'entire et inviolable
observation de la pacification et de courir sus au premier qui y
contreviendrait. La Noue vint aussi  Agen pour confrer avec le roi,
de la part de Monsieur, et il s'y rencontra avec le conseiller de
Foix, en ce moment l'homme de la cour, mais pourtant ami du roi de
Navarre. Ce fut dans une conversation avec ces deux personnages, que
Henri, ayant entendu faire l'loge de Du Plessis-Mornay, fut pris du
dsir de le voir et d'utiliser ses talents. On sait quel grand
serviteur il acquit en sa personne.

Bien tablie dans Agen, l'autorit du roi de Navarre s'tendit aux
alentours; Villeneuve-sur-Lot, entre autres places fortes, lui fut
gagne, sans la moindre violence, par l'entremise de Cieutat et le bon
vouloir de beaucoup de catholiques, sduits par la modration et la
spirituelle bonhomie du roi. Pendant qu'il faisait ces pacifiques
conqutes, son cousin, le prince de Cond,  qui le roi avait donn
Saint-Jean-d'Angly, en change de Pronne, devenue le berceau de la
Ligue, tait leurr de belles promesses. Angoulme avait ferm ses
portes aux commissaires royaux chargs de faire excuter l'dit, et
Cond s'tait plaint inutilement de ce refus d'obissance. Il se
plaignit aussi des difficults qu'il rencontrait  Saint-Jean-d'Angly;
mais dtermin, cette fois,  n'tre pas dupe, il introduisit, un 
un, cent vingt hommes dans la place, o les huguenots, d'ailleurs,
taient nombreux, et lorsque les catholiques s'aperurent de la
prsence de ces intrus, ils furent obligs de se soumettre. Tout cela
pourtant, dit d'Aubign, ne se put faire avec tant de modestie, que la
cour ne s'en inquitt: ce qui fit regarder chacun  sa mche, hter
les convocations pour les Etats et dpcher de toutes parts, pour
veiller les endormis, adoucir les rforms et les diviser o il se
pourrait.

La tenue des Etats-Gnraux, convoqus le 16 aot, tait la grande
proccupation du pays. La cour avait l'espoir d'y reprendre
quelques-unes des concessions qu'elle avait faites aux calvinistes; la
Ligue, dj entre dans l'action, se prparait  dicter des lois  la
royaut; quant aux protestants, menacs des deux parts, ils
s'irritaient d'avance,  la pense des futures dlibrations. Lorsque,
dans leurs ngociations pour la paix et dans leurs assembles
particulires, ils avaient presque unanimement rclam cette
convocation, la Ligue ne se dressait pas encore devant eux, ou, tout
au moins, ils taient loin d'en prvoir la puissance. Plus la date
fixe s'avanait, plus ils comprenaient qu'une fois encore leur
existence serait mise en question. Aussi, le roi de Navarre et le
prince de Cond dsignrent-ils des dputs pour soutenir devant
l'assemble les intrts de la cause calviniste et faire, ds le
dbut, des remontrances au sujet des graves dfauts de forme signals
dans le mode de convocation. Nous dirons plus tard comment ces dputs
accomplirent leur mission, ou plutt comment ils furent empchs de
l'accomplir. Nous devons auparavant noter quelques incidents
antrieurs  la runion des Etats, et qui accusent le parti pris de la
Ligue et de la cour d'acculer les huguenots  ce dilemme: la
soumission absolue ou la guerre.

Le roi de Navarre avait reparu  Nrac, destin  devenir bientt sa
rsidence favorite. Il visita la plupart des villes du duch d'Albret
et de l'Armagnac, et y prit des mesures de prvoyance par la
nomination de gouverneurs  sa dvotion et l'introduction de garnisons
bien commandes. Il travaillait, de la sorte,  s'assurer ces pays
remuants, tout en surveillant de son mieux les manoeuvres de la cour
et de la Ligue, et se tenant en relations suivies avec Damville et
Cond, lorsque, au mois de septembre, la reine-mre lui fit exprimer
le dsir d'avoir avec lui,  Cognac, une entrevue o devaient tre
prsents Monsieur et la reine de Navarre. Henri, allant  ce
rendez-vous, dsira visiter, en passant, Bordeaux, capitale de son
gouvernement de Guienne. Il tait arriv  Casteljaloux: la cour de
parlement de Bordeaux, effraye de l'motion que ce projet avait fait
natre dans la population bordelaise, envoya au prince une dputation
pour le complimenter, et surtout pour le supplier de ne pas entrer
dans la ville. On lit dans le procs-verbal du Parlement: ... Avons
t dputs respectivement pour venir vers le roi de Navarre lui
remontrer et supplier trs humblement que, s'il a dlibr de venir
bientt en ladite ville, il lui plaise, pour les divers bruits et
rumeurs qui y courent, le remettre en un autre temps que les habitants
y seront mieux composs; mme pour lui pouvoir plus dignement rendre
l'honneur, l'obissance et service qu'ils sont tenus et que ladite
cour de parlement, lesdits maire et jurats et autres administrateurs
de ladite ville dsirent et reconnaissent lui tre dus et appartenir.

Henri comprit, par la dmarche de la cour de parlement, que l'heure
tait venue pour lui de se tenir plus que jamais sur ses gardes. Qu'il
ressentt vivement l'affront que lui faisaient les magistrats de
Bordeaux, cela n'est point douteux; mais il avait fait ample provision
de patience, pendant sa captivit, et sa politique ne fut nullement
dconcerte par cet incident. Le 31 octobre 1576, il crivit d'Agen
aux maire et jurats de Bordeaux, au sujet de l'assemble des Etats,
les engageant, dans l'intrt du royaume,  mettre de ct les haines
et les antipathies, comme je fais de ma part, ajoutait-il, laissant
tout le dplaisir que j'ai eu l'occasion de recevoir du refus qui m'a
t fait de passer par votre ville, combien qu'il ait produit de
mauvais effets...--Je vous prie, par un contraire exemple, que chacun
se contienne en son devoir et que dornavant l'autorit du roi mon
seigneur soit mieux reconnue en moi qu'elle n'a t par le pass, vous
assurant qu'elle n'a jamais t et ne sera en mains de personne qui
porte plus d'affection  votre bien et soulagement que je ferai.

Le roi de Navarre tait sincre lorsqu'il faisait de semblables appels
 la concorde, puisque les sentiments qu'il exprimait le desservaient
auprs d'un grand nombre de ses coreligionnaires et le mettaient
souvent en dsaccord avec le prince de Cond, beaucoup plus pre que
lui dans ses revendications. Heureuse la France, si elle et entendu
le langage de ce roi de vingt-trois ans! Elle n'en comprit la sagesse
que bien tard, mais ds qu'il fut arriv  son coeur, les jours
d'honneur et de prosprit revinrent illustrer son histoire.

L'oeuvre des Etats-Gnraux runis  Blois, le 16 novembre, ne fut pas
l'aurore de ces beaux jours. Les partisans de la Ligue y formaient la
majorit, et ce n'tait un secret pour personne que Henri III avait
rsolu de s'en dclarer le chef. Peu aprs l'ouverture des Etats, qui
eut lieu le 6 dcembre, et o brillrent, assure-t-on, les qualits
oratoires du roi de France, les dputs du roi de Navarre et du prince
de Cond se disposaient  faire leurs remontrances, quand ils jugrent
prudent d'y renoncer, sur la rflexion qu'ils firent que, par cet
acte, ils reconnatraient, au nom des deux princes, la lgitimit de
l'assemble. Ils s'abstinrent donc de siger et se bornrent  faire
imprimer leurs protestations.

Le quinzime jour de la tenue, on mit en dlibration, dans le
Tiers-Etat, l'article qui proscrivait l'hrsie et contre lequel
s'leva nergiquement Jean Bodin, dput de Vermandois. Le
vingt-sixime jour, cet article fut vot. Il portait: Que le roi
serait suppli de runir tous ses sujets  la religion catholique et
romaine par les meilleures et plus saintes voies que faire se
pourrait; d'ordonner que l'exercice de la religion prtendue rforme
ft dfendu tant en public qu'en particulier, et que les ministres,
diacres, surveillants, sortissent du royaume dans le temps que le roi
marquerait, nonobstant tous dits faits au contraire.

Comme on tait rsolu, selon le Pre Daniel, de mettre le roi de
Navarre, le prince de Cond et le marchal de Damville dans leur tort,
on convint que les trois ordres leur enverraient chacun leurs dputs,
pour les inviter  venir aux Etats,  consentir  l'article principal
de la dfense de l'exercice de toute autre religion que de la
catholique, et pour exhorter les deux princes  donner l'exemple 
ceux de leur parti, en rentrant eux-mmes dans le sein de l'Eglise.

Cette triple dputation n'tait donc qu'une formalit destine  faire
retomber, aux yeux du pays, la responsabilit des luttes prochaines
sur les partis dissidents. La guerre avait dj recommenc, ou plutt
elle n'avait jamais compltement cess, dans la plupart des provinces.
La cour avait tout fait, d'ailleurs, pour la rallumer. Aussitt aprs
le vote de l'unit de religion par les Etats, et bien avant l'envoi
des dputs aux princes et au marchal, Henri III s'tait empress de
rvoquer l'dit de Beaulieu. En mme temps, il signait la Ligue, la
faisait signer  Monsieur, s'en dclarait le chef et prenait des
mesures pour la faire recevoir dans les provinces qui n'y avaient pas
encore adhr. Or, ces actes significatifs, qui se produisirent dans
les premiers jours de l'anne 1577, taient venus eux-mmes aprs la
trahison d'Albert de Luynes. Ce lieutenant de Damville livra le
Pont-Saint-Esprit aux troupes royales, et en mme temps,
Thor-Montmorency, frre du marchal, tait victime d'une arrestation
arbitraire. Ces deux faits avaient motiv les rclamations du roi de
Navarre, aussi mal accueillies par Henri III que les plaintes touchant
les mauvais procds de l'amiral de Villars, lieutenant-gnral en
Guienne, et le refus outrageant des Bordelais. Tous ces dnis de
justice, succdant aux menaces de la Ligue, dj colportes dans le
pays et aggraves encore par l'adhsion de la cour, comme par le vote
dont nous avons parl, avaient provoqu les fougueuses protestations
du prince de Cond et un manifeste trs digne et trs ferme du roi de
Navarre. Dans ce document, dat d'Agen, 21 dcembre, et adress  la
noblesse, aux villes et communauts du gouvernement de Guienne, Henri
se plaint des intrigues de l'amiral de Villars pour lui faire fermer
les portes de Bordeaux; il rappelle la trahison du Pont-Saint-Esprit
et quelques menes significatives, et il termine par ces belles
dclarations: La religion se plante au coeur des hommes par la force
de la doctrine et persuasion, et se confirme par l'exemple de vie et
non par le glaive. Nous sommes tous Franais et concitoyens d'une mme
patrie; partant, il nous faut accorder par raison et douceur, et non
par la rigueur et cruaut, qui ne servent qu' irriter les
hommes...--Prenons donc cette bonne et ncessaire rsolution de
pourvoir  notre conservation gnrale contre les pratiques et
artifices des ennemis de notre repos... En quoi je n'pargnerai ma
vie.

Henri III n'eut pas plus gard au manifeste qu'aux dolances plus
discrtes qui l'avaient prcd, et avant la fin de l'anne 1576, les
derniers lambeaux du trait de Beaulieu s'en allaient rejoindre les
autres paix ternelles, qui avaient, on peut le dire, si souvent
troubl plutt que restaur la France du XVIe sicle. Lorsque les
dputs des Etats envoys  Henri arrivrent en Guienne, on y
guerroyait dj, depuis quelque temps, et le roi de Navarre quitta le
sige de Marmande pour leur donner audience  Agen: nous les y
retrouverons vers la fin du mois de janvier. Les derniers jours de
l'anne 1576 et les premiers de l'anne 1577 furent marqus, en
Guienne et en Gascogne, par quelques faits de guerre dont le moment
est venu de prsenter le rcit.

La prilleuse aventure d'Eauze, que la plupart des historiens du temps
ont raconte, sans tre d'accord sur la date, doit figurer, selon
nous,  celle que lui assigne Berger de Xivrey dans le recueil des
_Lettres missives_, c'est--dire  la fin du mois de dcembre 1576.
Nous indiquerons dans l'Appendice[20] la raison de notre choix et
aussi les versions de Sully et de Du Plessis-Mornay. Plusieurs traits
de ces versions sont identiques; l'une et l'autre pourtant sont
incompltes, comme l'ont prouv les lettres de Henri  Manaud de Batz,
documents prcieux pour l'histoire de ce prince, et dont ni Du
Plessis-Mornay ni Sully n'ont eu connaissance.

  [20] Appendice: XIV.

A mesure que le roi de Navarre pntrait dans les pays de Guienne et
de Gascogne, il se proccupait de la sret des places, et se voyait
parfois oblig de recourir  de vritables coups de main pour vaincre
les rsistances ou djouer les complots. Il visitait l'Albret et
l'Armagnac, lorsque deux gentilshommes, qu'il honorait d'une estime
particulire, Antoine de Roquelaure et Manaud de Batz, l'instruisirent
des menes sditieuses qu'on pratiquait  Eauze, principale ville de
l'Eauzan, pays d'Armagnac. Eauze appartenait sans conteste au roi de
Navarre, comte d'Armagnac, et c'tait alors une des clefs de la
Gascogne. Henri conut le dessein de s'assurer de prs des sentiments
de cette ville. Ayant donn rendez-vous  un petit corps de troupes et
simul une partie de chasse, dans le voisinage d'Eauze, il fit
exprimer aux magistrats son dsir de visiter la place. Le maire et les
jurats, remplissant leur devoir avec ou sans arrire-pense, vinrent,
en chaperons, devant la principale porte, lui prsenter les clefs de
la ville. Sur la foi de cet accueil, Henri, qui n'avait,  ses cts,
que huit ou dix gentilshommes, entre autres Roquelaure, Batz, Mornay,
Rosny et Bthune, et deux de ses gardes, Cumont et Ferrabouc, entra
sans hsiter dans la cit hospitalire. Mais  peine avait-il franchi
le pont-levis, qu'une sentinelle cria, en gascon: _Coupo toun rast,
toun rey y es!_ Mot  mot: Coupe ton rteau, ton roi y est. Au mme
instant, la herse-coulisse tomba, et le roi, avec quatre ou cinq
gentilshommes, se trouva spar du reste de son escorte. Etait-il
victime d'une maladresse ou d'un guet-apens? Il sut bientt  quoi
s'en tenir.

Ds ses premiers pas, le bruit du tocsin clate, des cris menaants y
rpondent, et une foule ameute, soldats de la garnison, bourgeois et
hommes du peuple, l'enferme dans un cercle de piques et d'arquebuses.
Il avait avec lui quatre ou cinq vaillants prts  faire bon march de
leur vie pour sauver la sienne, manifestement en danger. Qu'on juge
des prouesses qu'ils accomplirent, lorsque Henri, avec un hroque
entrain, leur donna, par son exemple, le signal de la lutte. On court
droit aux mutins, leur brlant l'amorce au visage et les chargeant 
coups d'pe. Rompus, ils se reforment, et, dsignant le roi, ils
crient: Tire  la jupe rouge! tire au panache! Ils tirent en effet,
et tant de coups, que si,  tout vnement, Henri et ses compagnons
n'avaient pris des armes dfensives sous leurs tuniques de chasse, ils
eussent tous succomb aux premires dcharges. Par un bonheur inou,
aucun d'eux ne fut dangereusement bless. Le combat, en se
prolongeant, aurait pourtant bientt puis les forces de ces rudes
jouteurs; mais ayant pu,  travers la mle, gagner la porte d'une
tour voisine, ils s'y retranchrent et donnrent ainsi  l'escorte
royale le temps de briser la herse ou d'escalader les murailles. Quand
les hommes d'armes du roi parurent, la scne changea subitement. Cette
population gare se vit perdue et demanda grce. Il fallut toute
l'autorit du roi pour empcher le sac de la ville. C'est la premire
occasion solennelle note par l'histoire o il montra et fit bnir sa
clmence; Sully parle de quatre mutins condamns au gibet; mais
d'autres rcits ajoutent que la corde s'tant rompue, le roi s'cria:
Grce  ceux que le gibet pargne!

Ce trait de spirituelle bont, mme invent pour couronner une journe
d'hrosme, resterait encore dans la vraisemblance et la ralit du
caractre historique de Henri. Ds qu'il parat sur les champs de
bataille, revtu de l'autorit souveraine,  la tte de quelques
partisans, comme  Eauze, ou au milieu d'une arme imposante, comme 
Coutras, la guerre tend  s'humaniser, s'il est possible: les chefs
apprennent de lui et font comprendre aux soldats que tout ne leur
appartient pas dans la route meurtrire trace  leur activit; que la
vie est toujours respectable et quelquefois sacre chez un ennemi
abattu; que la victoire n'est que plus belle, affranchie de la
cruaut; qu'il y a des humbles, des faibles, un peuple  pargner,
mme quand on est oblig de le froisser, de le fouler, de le blesser
au passage. Henri IV s'est form, en Gascogne,  beaucoup de vertus
royales: il n'y a pas fait de plus noble apprentissage que celui de la
piti sous les armes.

En quittant Eauze, le roi de Navarre laissa cette place sous le
commandement de Bthune; mais, peu de temps aprs, il en donna le
gouvernement, avec celui de tout le pays, au baron de Batz. Ce choix
n'tait pas dict seulement par la reconnaissance de Henri envers son
Faucheur, comme il surnomma ce gentilhomme, aprs le combat d'Eauze,
mais encore par l'intrt politique bien entendu. Manaud de Batz,
descendant direct des vicomtes de Lomagne, des premiers comtes
d'Armagnac, et par consquent, des anciens ducs de Gascogne, tait,
par sa religion, par ses alliances et son influence personnelle dans
la contre, capable de rendre d'importants services  la cause du roi.
Henri le nomma gouverneur par la lettre suivante: Monsieur de Batz,
pour ce que je ne puis songer  ma ville d'Euse qu'il ne me souvienne
de vous, ni penser  vous qu'il ne me souvienne d'elle, je me suis
dlibr vous tablir mon gouverneur en icelle et pays d'Eusan. Adonc
aussi me souviendra, quant et quant, d'y avoir un bien sr ami et
serviteur, sur lequel me tiendrai repos de sa sret et conservation:
pour tout ce dont je vous ai bien voulu choisir...

Le guet-apens d'Eauze faillit se renouveler  Mirande, autre ville de
l'Armagnac vers laquelle Henri se dirigea pour secourir Saint-Cricq,
seigneur catholique de son parti. Ce capitaine tait entr dans
Mirande,  la suite d'un coup de main plus audacieux que raisonnable;
mais  peine croyait-il tenir la place qu'il eut  se dfendre contre
la garnison, hostile au roi de Navarre et soutenue par les habitants.
N'ayant pas assez de monde pour se maintenir dans la ville,
Saint-Cricq s'tait retir dans une tour. Il y fut assig et tu avec
une partie de sa troupe. Sully raconte que la catastrophe tait
accomplie lorsque le roi de Navarre parut devant Mirande. Son arrive
inspira aux habitants l'ide d'un stratagme qui fut bien prs de
russir. Ds qu'ils aperurent le roi, ils firent sonner des fanfares,
comptant que les nouveaux venus les prendraient pour des signes
d'allgresse ordonns par Saint-Cricq. Ce fut prcisment ce qui
arriva, et le roi de Navarre allait se jeter dans le pige, quand un
soldat huguenot, voyant le danger qu'il courait, sortit de la ville et
vint lui donner un avis salutaire. Le roi battit sagement en retraite,
tout en faisant tte, de temps  autre, aux dfenseurs de Mirande, qui
le serraient de prs, fort enhardis par le succs prcdent. La nuit
et le voisinage de Jegun, place fidle dont les portes s'ouvrirent au
roi, mirent fin  cette lutte. Le surlendemain, un fort dtachement
des troupes royales,  la tte desquelles tait l'amiral de Villars en
personne, vint manoeuvrer autour de Jegun. En rase campagne, les
forces eussent t par trop ingales, et Villars n'avait aucun
matriel de sige: aprs quelques bravades, on se tint coi de part et
d'autre.

Peu aprs la date des affaires de Mirande et de Jegun, Sully place le
rcit de plusieurs petits combats meurtriers, sous les murs de
Beaumont-de-Lomagne et du Mas-de-Verdun. Nous rsumons les _Economies
royales_, mais en faisant observer qu'il y a divergence, pour l'ordre
chronologique, entre la version de ces Mmoires et celle d'Agrippa
d'Aubign.

Le roi de Navarre, allant de Lectoure  Montauban, tait en vue de
Beaumont: son avant-garde rencontra plusieurs dtachements que les
habitants de cette ville avaient placs en embuscade pour disputer le
passage aux calvinistes. On les mena battant jusqu'aux portes, d'o il
sortit une centaine d'hommes  leur secours. La plupart prirent dans
le combat qui suivit; mais le roi de Navarre, ne jugeant pas opportun
d'aller plus avant, continua son voyage. Au retour de Montauban, par
la route du Mas-de-Verdun,  une lieue de cette ville, il trouva sur
son chemin un parti d'arquebusiers, qui lchrent pied devant son
escorte: poursuivis et assigs dans une glise convertie en
forteresse, ils y furent rduits  merci et impitoyablement massacrs
par une troupe de Montalbanais, qui leur reprochaient toutes sortes de
crimes.

Quoique la vie du roi de Navarre ft un voyage perptuel, comme elle
devait l'tre pendant un quart de sicle, il ne lui avait pas fallu
grand temps pour s'apercevoir que le dfaut de discipline paralysait
les forces de son parti. Partout o il se trouvait, il empchait ou
restreignait les abus, enseignait l'ordre, prchait la modration et
le respect du droit, en gnral, de celui des faibles, en particulier.
Mais il ne pouvait suffire  tout, et,  chaque instant, des plaintes
lui parvenaient sur les irrgularits, les excs de pouvoir et les
violences de quelques-uns de ses partisans. La guerre ouvertement
dclare, il tait oblig de fermer les yeux sur plus d'un acte peu
avouable, sous peine de s'aliner de fidles mais peu scrupuleux
serviteurs; en tout autre temps, nous le verrons toujours proccup de
faire justice et d'tablir, autant que possible, comme il dit, de
bons rglements. Dans les premiers jours du mois de janvier 1577,
entre deux expditions, il apprit qu'en divers lieux de son
gouvernement de Guienne, il y avait eu de notables violences et
voleries. Il expdia aussitt les plus formelles instructions 
plusieurs de ses officiers pour rparer les dommages causs, n'ayant
rien en si grande dtestation, dclarait-il, que l'oppression du
peuple. De Montauban, la mme anne, il donne par crit l'ordre de
ne molester les paysans et les laboureurs et de ne leur prendre leurs
biens et btail, _sur peine de vie_. Il y avait quelque mrite, de sa
part,  donner aux pauvres gens de semblables marques de sollicitude,
au moment o les Etats-Gnraux venaient de voter la destruction de
son parti et la proscription de sa croyance, et de le mettre, par
consquent, dans la ncessit de faire la guerre.

Cette guerre gagnait de proche en proche; elle n'avait t,
jusqu'alors, que dfensive, du ct de Henri; la rvocation de l'dit
de Beaulieu (6 janvier 1577) lui crait l'obligation, comme au prince
de Cond et au marchal de Damville, de ne pas attendre les premiers
coups. Damville n'eut qu' se maintenir, en attendant une dfection
dont la pense germait dans son esprit; Cond agitait la Saintonge
et le Poitou, et visait Loudun, qu'il prit en janvier. Le roi de
Navarre trouvait devant lui d'autant plus de besogne, que son
lieutenant-gnral en Guienne, l'amiral de Villars, le traitait et
l'avait dj fait traiter en ennemi; les populations de cette province
lui taient, pour la plupart, hostiles. Heureusement, il avait, mme
dans la Guienne, des partisans dtermins, qui le servirent,
quelques-uns violemment, il est vrai, mais presque tous avec succs,
comme va l'tablir le rcit de quelques faits de guerre, accomplis
depuis les derniers jours de l'anne 1576 jusqu'au mois de mars 1577.

Jean de Favas ou Fabas, seigneur de Castets-en-Dorthe, qui, ds sa
plus tendre jeunesse, au tmoignage de l'historien de Thou, avait
servi avec distinction dans les dernires guerres contre les Turcs,
fut amen  se ranger dans le parti du roi de Navarre par l'issue
d'une entreprise o la politique semblait n'avoir eu aucune part. Il y
avait  Bazas une riche hritire que Favas voulait marier  un de ses
cousins, membre de la famille de Gascq, puissante dans toute la
contre. Mais la jeune fille tait sous l'autorit du capitaine Bazas,
second mari de sa mre, et il refusa son consentement  cette union.
Favas poussa jusqu'au crime son dvouement au gentilhomme conduit.
Avec le concours des frres Casse (ou Ducasse), connus dans le pays
pour leur violence, il tue le capitaine, arrache la jeune fille des
mains de sa mre et la livre  son poursuivant. Puis, soit que cette
sinistre aventure l'et mis en got de guerroyer, soit qu'il l'et
considre comme un dbut sanglant, dans une nouvelle carrire
militaire et politique, Favas introduisit des hommes  lui dans la
ville de Bazas, s'en rendit matre, la pilla en partie, surtout la
maison du Chapitre, en dvasta la cathdrale, et, tout  coup, se
proclama calviniste et partisan du roi de Navarre. Cette dclaration
lui valut des recrues, et il en profita pour tendre son action:
Langon, Villandraut, Uzeste sentirent ses coups et portrent les
marques du brigandage de ses soldats. A ce moment, il n'tait
nullement avou par le roi de Navarre; mais Favas,  tout prendre,
tait un homme de valeur; il agrandit son rle, et peut-tre par
vocation, peut-tre aussi pour faire oublier ses criminelles
violences, il voulut compter parmi les bons capitaines de cette
poque. A la tte d'une troupe aguerrie et exalte par les prcdentes
expditions, il rsolut d'enlever La Role au roi de France, pour
l'offrir aux huguenots. Il eut, dans cette entreprise, le concours de
quelques gentilshommes  la suite du roi de Navarre, entre autres
Rosny, qui, dans l'affaire, commanda un dtachement de cinquante
soldats. Le 6 janvier 1577, le jour mme o Henri III signait la
rvocation de l'dit de Beaulieu, La Role fut prise par escalade,
avec des chelles de plus de soixante pieds, faites de plusieurs
pices, dit d'Aubign, les embotures n'ayant jamais t pratiques
auparavant cette invention. Favas ayant des intelligences dans la
place, y entra presque sans coup frir. Les vainqueurs s'amoindrirent
en ne faisant pas preuve d'autant de modration que le commandaient
les circonstances: ils ne respectrent ni les difices catholiques, ni
les biens des habitants. Nanmoins, la prise de La Role fonda
srieusement la rputation et la fortune de Favas. Nomm gouverneur de
cette place importante, et qui fit grand service au parti, il devint
un des lieutenants les plus actifs et les plus habiles du roi de
Navarre: heureux s'il n'et dbut par des actes si manifestement
coupables! De La Role, Favas fit, dans les contres voisines,
quelques expditions dont on a gard le souvenir. Dans la Bnauge, il
battit les partisans catholiques, et mit en droute,  Targon, une
compagnie de gendarmes du baron de Vesins. Aux environs d'Auros, il
anantit un petit corps d'infanterie qui avait fait mine d'attaquer
Bazas. Enfin, il dtruisit la petite ville de Pondaurat, dont la
garnison gnait les mouvements de La Role.

Langoiran, autre capitaine calviniste renomm, choua dans une
tentative qu'il fit sur Saint-Macaire,  la suite de la prise de La
Role. C'est une ville sur Garonne, nous dit d'Aubign, leve sur
une roche de cinq toises de haut, sur laquelle est un mur de dix-huit
pieds qui clt le foss d'entre la ville et le chteau. On peut monter
d'abord de la rivire, qui est au pied du rocher, jusqu'au pied de la
muraille, par le ct du terrier. Tout cela fait un coude, dedans
lequel Favas dsigna une escalade en plein jour,  savoir, pour passer
la muraille qui tait sans corridor; et pourtant il fallait porter un
autre escalot pour descendre au foss d'entre la ville et le chteau,
o il y avait encore peine pour remonter  la ville.

La troupe de Langoiran se grossit de quarante gentilshommes de la cour
du roi de Navarre, qui s'y portrent volontairement, et de quelques
capitaines choisis dans les garnisons voisines. Parmi ces derniers
figuraient d'Aubign et Castera. On mit sur deux bateaux,  La Role,
les assaillants munis de deux chelles, et l'on recouvrit le tout avec
soin de quelques voiles, pour les drober  tous les regards. Aux
premiers cris des sentinelles, on rpond:

C'est du bl que nous portons. Et, presque au mme instant, cette
prtendue marchandise se dressant dans les deux embarcations, tous les
rforms s'lancent au rivage. Appliques  la muraille, les chelles
se trouvent trop courtes; mais les assaillants n'en persistent pas
moins dans leur rsolution, et, le pistolet au poing, ils essaient, en
s'aidant les uns les autres, de se jeter dans la place. A toutes les
fentres du chteau donnant sur la muraille, ainsi qu' celles de la
maison la plus voisine, parurent alors des arquebusiers, qui
dirigrent sur les assaillants le feu le plus meurtrier. D'Aubign fut
le premier atteint et, presque au mme instant, un coup de chevron,
que lui assna le capitaine Maure, l'envoya dans la rivire, o il
tomba, du haut du rocher, en roulant sur lui-mme et laissant son
pistolet dans la ville. A son ct, tomba Gnissac, frapp, comme
d'Aubign, d'une arquebusade. Castera et Sarrouette prirent leur
place, et tel fut l'acharnement de la troupe assaillante que, malgr
le feu du chteau qui les foudroyait de front, malgr celui d'un
faubourg qui les prenait en flanc, d'Aubign et les autres blesss
retournrent aux chelles. Du ct de la ville, les femmes
rivalisrent de courage avec les soldats dans cette dfense, et
Guerci, un des officiers de Langoiran, prit sous une barrique jete
sur sa tte par une de ces hrones. Cependant les gardes du roi de
Navarre s'taient groups sur un rocher voisin en demandant quartier.
La garnison de Saint-Macaire, ayant reu d'eux l'assurance qu'ils
taient catholiques, leur accorda la vie. Les autres assaillants,
cribls de blessures, regagnrent pniblement leurs barques. Il ne
sortit de cette affaire, affirme d'Aubign, dont on vient de lire le
rcit, que douze hommes qui ne fussent morts, blesss ou
prisonniers...




CHAPITRE III

  Le sige de Marmande.--Bravoure du roi de Navarre.--Arrive de la
    dputation des Etats.--La trve de Sainte-Bazeille.--Dmls de
    Henri avec la ville d'Auch.--Rponse de Henri aux dputs.--Sa
    lettre aux Etats.--Autre dputation.--La diplomatie du roi de
    Navarre.--L'arme de Monsieur sur la Loire et en Auvergne.--Le
    duc de Mayenne en Saintonge.--Msintelligence entre Henri et
    Cond.--Prise de Brouage.--Situation critique des rforms.--Le
    marchal de Damville se spare d'eux.--La cour leur offre la
    paix.--Ngociations.--Dclarations de Henri au duc de
    Montpensier.--La paix de Bergerac.


Aprs le succs de La Role et l'chec de Saint-Macaire, le roi de
Navarre se laissa persuader par Lavardin, un de ses lieutenants,
gouverneur de Villeneuve-sur-Lot, de tenter une entreprise sur
Marmande. Elle offrait quelque pril et ne russit qu' demi. Le roi,
pourtant, la jugeait d'importance, car il fit venir de Saintonge La
Noue pour commander le sige.

La Noue tant venu de Saintonge, dit d'Aubign, eut charge d'investir
Marmande sur la Garonne, ville en trs heureuse assiette, franche de
tous commandements, qui avait un terre-plain naturel revtu de brique.
Les habitants y avaient commenc six perons et taient aguerris par
plusieurs escarmouches lgres que le roi de Navarre y avait fait
attaquer, en y passant et repassant. Le jour que La Noue vint pour les
investir, n'ayant que six-vingt chevaux et soixante arquebusiers 
cheval, les battants jettent hors de la ville de six  sept cents
hommes mieux arms que vtus pour recevoir les premiers qui
s'avanceraient. La Noue, ayant fait mettre pied  terre  ses soixante
arquebusiers, et  quelques autres qui arrivrent, sur l'heure, de
Tonneins, attira cette multitude  quelque cent cinquante pas et non
plus de la contrescarpe, puis ayant vu qu'il n'y avait pas de haies, 
la main gauche de cette arquebuserie, qui leur pt servir d'avantage,
il appela  lui le lieutenant de Vachonnire (d'Aubign), lui fit
trier douze salades  sa compagnie; lui donc, avec le gouverneur de
Bazas et son frre, faisant en tout quinze chevaux, dfend de mettre
le pistolet  la main, et prend la charge  cette grosse troupe; mais
il n'avait pas reconnu deux fosss creux sans haies, qui l'arrtrent
 quatre-vingts pas des ennemis, qui firent beau feu sur l'arrt,
comme fit aussi la courtine; de l deux blesss s'en retournrent.
Cependant, le lieutenant de Vachonnire ayant donn  la contrescarpe
et reconnu que par le chemin des hauteurs qui faisaient un peron, on
pouvait aller mler, en donne incontinent avis  La Noue, aussitt
suivi. Cette troupe donc passe dans le foss de la ville et sort par
celui de l'peron, quitt d'effroi par ceux qui taient dessus, pour
aller mler cette foule d'arquebusiers dont les deux tiers se jetrent
dans le foss de l'autre ct de la porte; mais le reste vint
l'arquebuse  la main gauche, et l'pe au poing; avec eux quatre ou
cinq capitaines et sept ou huit sergents firent jouer la pertuisane et
la hallebarde; pourtant, les cavaliers leur firent enfin prendre le
chemin des autres, hormis trente, qui demeurrent sur la place. La
Noue fit emporter deux de ses morts, ramenant presque tous les siens
blesss, plusieurs de coups d'pe, lui, avec six arquebusades
heureuses, desquelles l'une le blessa derrire l'oreille.

Le roi de Navarre, arriv le lendemain avec un mauvais canon, une
coulevrine et deux faucons de Casteljaloux, et de quoi tirer cent
vingt coups, logea ses gens de pied, le premier jour, et, le
lendemain, par l'avis des premiers venus, et pour entreprendre selon
son pouvoir, battit la jambe d'un portail qui soutenait une tour de
briques fort haute, afin que la tour, par sa chute, dgarnissant
l'peron de devant, on pt donner  tout; celui qui donnait l'avis
demandait trente hommes pour tenir dans un jardin, sur le ventre, et
habilement se jeter dans la ruine, avant qu'il y ft clair; mais
Lavardin s'opposa  cela, disant qu'il savait bien son mtier et qu'il
voulait marcher avec tout le gros; la crmonie donc qu'il y fit fut
cause que, la tour tant tombe, ceux de dedans eurent mis une
barricade dans la ruine, et quatre pipes au-devant des deux petites
pices qui leur tiraient de Valassens, et Lavardin ayant march vers
la contrescarpe, vu le passage bouch, fit tourner visage  son
bataillon. Sur cette affaire, arriva le marchal de Biron...

D'Aubign passe sous silence un pisode fort intressant, que Sully a
not. Pendant une attaque, le roi ayant fait avancer plusieurs gros
d'arquebusiers pour s'emparer d'un chemin creux et de quelques points
stratgiques, Rosny,  la tte d'un de ces dtachements, fut assailli
par des forces triples. Retranchs derrire quelques maisons, mais
cerns de toutes parts, les arquebusiers auraient infailliblement
succomb, si le roi de Navarre, sans prendre mme le temps de revtir
son armure, ne se ft prcipit  leur secours. Aprs les avoir
dgags, il combattit en personne, jusqu' ce qu'ils se fussent
empars des postes dsigns.

Avant d'aller donner audience aux dputs des Etats, qui l'attendaient
 Agen, Henri convint d'une trve avec Biron. Le marchal tait 
Sainte-Bazeille, o il discutait les termes de l'accord avec Sgur et
Du Plessy-Mornay.

On raconte que, pendant les pourparlers, Biron prtait l'oreille aux
dtonations de la petite artillerie du roi de Navarre. Tout  coup, le
canon a cess de se faire entendre: c'est que les boulets manquaient
et que, en outre, le matre artilleur des assigeants venait d'tre
tu. Mais Du Plessis de s'crier: Htons-nous! la brche est faite,
et l'on monte  l'assaut. Et Biron, sans dfiance, signa le trait,
pour viter l'effusion du sang. Quoi qu'il en soit de cette anecdote,
un accommodement se fit entre le roi de Navarre et la ville de
Marmande. Il y eut, de la part du prince, un simulacre de prise de
possession, et les Marmandais reconnurent ses droits.

Pendant qu'il tait occup au sige de Marmande et aux ngociations
qui suivirent, le roi de Navarre eut quelques dmls avec la ville
d'Auch. Il avait nomm Antoine de Roquelaure au gouvernement de cette
capitale de l'Armagnac; mais les consuls, prvenus par les lettres de
Henri III, n'agrrent point Roquelaure, et celui-ci, perdant
patience, n'pargna ni les menaces, ni les mesures de rigueur pour
entrer en possession de sa charge, si bien que les Auscitains, se
raidissant de plus en plus et encourags par l'amiral de Villars,
poussrent les sentiments d'hostilit jusqu' faire entrer dans leurs
murs la compagnie de la Barthe-Giscaro. Henri, retenu par ses affaires
dans l'Agenais, crivit,  ce sujet, plusieurs lettres, en attendant
l'occasion de faire valoir plus efficacement ses droits: Vous n'avez
rien  commander sur ce qui m'appartient, disait-il au capitaine
Giscaro... Autrement, o vous vous oublieriez de tant que de
l'entreprendre, vous pouvez penser que je ne suis pas pour le
souffrir sans en avoir ma revanche en quelque temps que ce soit. De
quoi je serais tant marri d'tre occasionn que je dsirerais toute ma
vie vous faire plaisir en tous les endroits o j'en aurais le
moyen... Le roi de Navarre et les consuls d'Auch se rconcilirent,
l'anne suivante, lors du sjour des deux reines dans cette ville.

Les dputs arrivs  Agen taient: Pierre de Villars, archevque de
Vienne en Dauphin, Andr de Bourbon, seigneur de Rubempr, Mesnager,
trsorier gnral de France. Nous avons dit qu'une dputation
semblable avait t envoye au prince de Cond et au marchal de
Damville. Cond refusa toute audience. Damville, plus politique, reut
les dputs avec courtoisie, mais fut inflexible sur la question
principale, deux religions pouvant coexister,  son sens, puisqu'il
les faisait vivre en paix dans le gouvernement de Languedoc. Henri
tint une conduite analogue. Biron l'avait suivi  Agen pour tcher de
concilier Catherine de Bourbon aux intrts de la cour. Il n'tait pas
ncessaire d'assiger Henri pour tirer de lui de bonnes paroles: elles
lui venaient naturellement aux lvres. Il fit le meilleur accueil aux
dputs, s'attendrit au tableau des calamits publiques trac par
l'archevque de Vienne, se dfendit de toute opinitret en matire de
religion, dclara qu'il restait fidle  la sienne, parce qu'il la
jugeait bonne, mais qu'il entendait toujours suivre sur ce point les
inspirations de sa conscience. Au surplus, il protestait contre les
mesures de rigueur dlibres  Blois, et dplorait d'avance les
malheurs que de telles rsolutions pouvaient attirer sur le pays.
Aussi bien que les dputs, le roi de Navarre savait que les
ambassades et les discours seraient impuissants  tablir la paix dont
chacun se disait partisan. Nanmoins, aprs avoir fait entendre aux
envoys des Etats les dclarations les plus conciliantes, il adressa
aux Etats eux-mmes, en date du 1er fvrier, une lettre destine 
prouver sa bonne volont, et surtout  dgager sa responsabilit dans
les ventualits prochaines. Il disait  MM. les gens assembls pour
les Etats  Blois:--Je vous remercie trs affectionnment de ce qu'il
vous a plu envoyer devers moi, et mme des personnages de toute
qualit mrite, lesquels j'ai vus et ous trs volontiers, comme je
recevrai toujours, avec toute affection et respect, tout ce qui
viendra de la part d'une si honorable compagnie; ayant un extrme
regret de ce que je n'ai pu m'y trouver et vous montrer en personne en
quelle estime j'ai et tiens une telle assemble...--Aprs cet exorde
insinuant, il ajoutait: Mais le succs et l'vnement d'une si haute
entreprise tendant  la restauration de ce royaume dpend,  mon avis,
de ce que requriez et conseilliez le roi touchant la paix. Si vos
requtes et vos conseils tendent  la conserver, il vous sera ais
d'obtenir toute bonne provision  toutes vos plaintes, remontrances et
dolances, et de faire excuter et entretenir de point en point, et,
par ce moyen, de recueillir vous-mmes et transmettre  la postrit
le fruit de vos bons avis et bons conseils...

Jamais prince franais n'en appela au glaive aussi souvent que Henri,
et, par un trange contraste, ne fit autant que lui de sacrifices  la
paix. Dconcerte d'abord par les violents refus de Cond et les
rsistances plus mesures mais fermes du roi de Navarre et de
Damville, la cour revint  la charge par une dputation spciale et
qu'on supposait, avec raison, capable d'obtenir de Henri tout ce qu'il
pouvait accorder. Le duc de Montpensier et le sieur de Biron furent
de nouveau envoys au roi de Navarre et le firent consentir  modifier
l'dit de pacification. Le duc,  son retour, ayant fait part aux
Etats de sa ngociation, le Tiers-Etat prsenta une requte au roi,
pour le supplier de faire de nouvelles rflexions l-dessus. Mais
enfin, aprs bien des dlibrations et des souplesses, on s'en tint 
la premire requte des Etats, qui avaient d'abord demand qu'on ne
souffrt l'exercice d'aucune religion en France diffrente de la
catholique; et l'on n'eut nul gard  la clause que plusieurs avaient
voulu que l'on y insrt, savoir: qu'il fallait que la chose ft
ainsi, pourvu qu'elle se pt faire sans qu'on en vnt  la guerre. La
Ligue fut autorise, aprs qu'elle eut t signe par le roi mme, par
Monsieur, par la plupart des princes et seigneurs catholiques, qui
s'taient rendus aux Etats, et cela contre l'avis du duc de
Montpensier, du marchal de Coss, de Biron et de quelques autres. La
formule en fut envoye dans les provinces aux gouverneurs et aux
villes, dont quelques-unes, et Amiens entre autres, s'excusrent
d'entrer dans la Ligue. Ainsi finirent les Etats, au commencement de
mars, ajoute le Pre Daniel, sans autre effet que la signature de la
Ligue; car on n'y conclut rien de particulier pour la rformation de
l'Etat, et mme on n'y fournit rien au roi pour l'entretien de la
guerre qu'il allait entreprendre. Il eut recours au clerg, qui lui
donna quelque secours. Il tira encore de l'argent de la cration de
quelques nouvelles charges, et se prpara  commencer au plus tt la
guerre.

Tout en laissant voir son got pour la paix, le roi de Navarre
travaillait  se fortifier, soit en vue de la rendre meilleure pour
lui, quand elle viendrait en discussion, soit en prvision de luttes
futures et probables. Il avait, depuis quelque temps, des conseillers
et des ngociateurs en qute de ressources et d'alliances: la tche
tait ardue, mais Du Plessis-Mornay et Sgur s'y employrent avec tant
d'ardeur, qu'ils en arrivrent, dans la suite,  agiter une partie de
l'Europe en faveur de leur cause. En attendant ces grands rsultats,
la diplomatie naissante du roi de Navarre contribua, dans une notable
mesure,  la formation d'une contre-ligue entre les calvinistes
franais, Elisabeth d'Angleterre, les rois de Sude et de Danemark,
les Suisses et les princes protestants d'Allemagne. Cette association,
dont les bases furent jetes au mois de fvrier 1577, se perptua et
s'accentua dans les annes suivantes; la correspondance du roi de
Navarre nous en fera connatre, de temps en temps, les projets un peu
vagues et les actes souvent indcis. L'existence de la contre-ligue
n'eut pour effet, ds le dbut, que d'irriter la cour de France et de
hter les prparatifs de la guerre qu'elle avait rsolu de faire aux
huguenots et  leurs allis. Au moment o le prince de Cond partait
pour une expdition incohrente aux Sables-d'Olonne, Henri III mit sur
pied deux armes, qui prirent sur-le-champ l'offensive: l'une occupa
le Poitou et la Saintonge, sous le commandement du duc de Mayenne;
l'autre, sous les ordres de Monsieur, duc d'Alenon et d'Anjou,
remonta le cours de la Loire. Les premiers coups furent ports par
Monsieur. Il entra, le 1er mars 1577, par composition, dans La
Charit, et, de l, il marcha vers Issoire, en Auvergne; aprs un
sige de trois semaines, un sanglant assaut mit, le 12 juin, cette
place au pouvoir de l'arme royale, qui s'y livra  toutes les fureurs
de la guerre. L se bornrent les exploits du duc d'Anjou. La campagne
de Mayenne fut plus longue et non moins heureuse. Aprs avoir fait
lever le sige de Saintes au prince de Cond, qui ne russissait nulle
part, il prit Tonnay-Charente et Marans, inquita La Rochelle et
entreprit le sige de Brouage. Ce port, hroquement dfendu pendant
deux mois, comptait sur un double secours; celui de mer ne put lui
parvenir, surveill et constamment repouss par Lansac de
Saint-Gelais; Cond, en msintelligence avec le roi de Navarre, ne
sut pas faire arriver le secours de terre. Brouage se rendit le 28
aot.

Il ne tint pas au roi de Navarre que les vnements ne prissent une
meilleure tournure. Quoiqu'il et beaucoup de peine  dfendre ses
intrts en Guienne et en Gascogne, il tenta des efforts pour aller
s'opposer aux succs de Mayenne; mais les entreprises du prince de
Cond, qui tendait de plus en plus  faire bande  part, n'inspiraient
qu'une mdiocre confiance aux partisans de Henri, surtout aux
catholiques. Ils taient d'ailleurs fort occups dans leurs propres
foyers, o ils avaient  compter avec les troupes de Villars. Henri se
multipliait: en personne ou par ses lieutenants, il tait toujours en
campagne, si bien que l'histoire a d renoncer  l'ordre
chronologique, pour la plupart des faits de guerre auxquels nous
faisons allusion[21]. Le roi n'en essaya pas moins de runir des
forces pour dfendre la cause commune. Plusieurs lettres de ce prince,
dates des mois de juin et de juillet, rvlent son projet de se
joindre aux troupes calvinistes, dont Mayenne devait finir par
triompher. Ce projet avorta, et nous n'en avons gure d'autres traces
que quelques ordres d'acheminement sur Bergerac, et six lignes de
d'Aubign sur un mouvement du roi de Navarre, qui allait passer la
Garonne avec ce qu'il pouvait ramasser, pour tendre vers Bergerac, o
il faisait aussi acheminer les forces du Quercy et du Limousin, pour
venir  la conjoincture du prince de Cond, du duc de Rohan, du
vicomte de Turenne, du comte de La Rochefoucaud, tous mands pour
faire un rendez-vous  Bergerac. D'Aubign ajoute que ce dessein
tira en longueur, pour les violentes occupations du prince de Cond et
la besogne qu'on lui tendait en Saintonge.

  [21] Appendice: XV.

Les affaires des calvinistes allaient donc aussi mal que possible: ils
ne comptaient que des checs, depuis l'entre en campagne des deux
armes royales, et leur peu d'entente rendait leur situation encore
plus prcaire. Cond visait ouvertement  l'indpendance, sinon  la
prminence; le marchal de Damville, voyant son alliance avec les
huguenots de son gouvernement porter des fruits de rbellion, servir
des desseins qui tendaient  crer de petites rpubliques au sein du
royaume, s'tait spar du parti, ds le mois de mai. Enfin, le roi de
France semblait n'avoir devant lui que des adversaires dj vaincus
ou  la veille de l'tre; et ce fut pourtant  ce moment que les ides
de paix reprirent faveur  la cour.

Aprs tout, dit le Pre Daniel, quoique le roi n'et pu dclarer avec
plus d'clat qu'il avait fait dans les Etats, la rsolution o il
tait de pousser les huguenots et de ne plus souffrir dsormais, dans
son royaume, l'exercice de la religion calviniste, on vit bientt son
ardeur se ralentir  cet gard; il couta les avis du duc de
Montpensier et de quelques autres du Conseil qui le portaient  la
paix et lui faisaient envisager la ruine entire de son royaume dans
la continuation de la guerre. Ce duc ngociait toujours avec le roi de
Navarre et tait second des sieurs de Biron et de Villeroi, qui
trouvaient ce prince toujours fort dispos  la paix, mais ferme et
inbranlable sur l'article de l'exercice public de la religion
protestante dans le royaume, quoiqu'il ne refust pas d'admettre
quelque temprament dans l'dit de pacification. Les dclarations
suivantes, adresses par Henri au duc de Montpensier, pendant la
confrence de Bergerac, marquaient bien ses vues conciliantes: ... Je
veux vous tmoigner, et  toute cette bonne compagnie, que je dsire
tant la paix et repos de ce royaume, que je sais bien que, pour la
conservation et la tranquillit publique, il y a des choses qui ont
t accordes  ceux de la religion par l'dit de pacification
dernier, qui ne peuvent pas sortir leur effet et doivent tre
diminues et retranches. Et, pour cette occasion, je ne fauldrai, 
la prochaine assemble qui se doit faire  Montauban, de le
remontrer... Voulant bien vous assurer de rechef que je dsire tant la
paix et repos de ma patrie que je ferai mentir ceux qui m'ont voulu
calomnier..., offrant de m'en aller et me bannir pour dix ans de la
France..., si l'on pense que mon absence puisse servir pour apaiser
les troubles qui ont eu cours jusques ici... Les intentions du roi de
Navarre ne rencontrrent aucune opposition chez son cousin. Le prince
de Cond, aprs la prise de Brouage par le duc de Mayenne, voyait tous
les jours ses troupes se dbander. Il tait mal satisfait des
Rochelais, qui ne s'accordaient point entre eux, les uns souhaitant la
paix, et les autres s'y opposant, et tous ou la plupart, refusant de
lui accorder l'autorit qu'il souhaitait prendre dans leur ville et
qu'il se croyait ncessaire pour bien conduire la guerre. Ainsi, on se
rapprocha insensiblement, on convint d'une trve, au commencement de
septembre: elle fut suivie de la paix que le roi signa  Poitiers, et
le roi de Navarre,  Bergerac, et puis, d'un nouvel dit de
pacification diffrent du dernier seulement, en ce qu'il donnait un
peu moins d'tendue  l'exercice public du calvinisme, et que les
places de sret n'taient pas tout  fait les mmes que celles que le
roi avait accordes aux calvinistes par le prcdent dit; car on leur
donna Montpellier au lieu de Beaucaire, et Issoire, qui avait t
prise, ne leur fut pas rendue.

Le roi de Navarre conclut cette paix, sans consulter le duc Casimir,
qui s'en tint fort offens... Pour ce qui est du prince de Cond, il
en eut tant de joie, que le courrier qui lui en vint apporter la
nouvelle  La Rochelle (d'autres disent  Saint-Jean-d'Angly) tant
arriv la nuit, il la fit publier sur-le-champ aux flambeaux. Les
calvinistes du Languedoc, toujours en dfiance de la cour, eurent plus
de peine  la recevoir; mais Jean de Montluc, vque de Valence, y
ayant t envoy par le roi, quelque temps aprs, ramena les esprits.
Le marchal de Damville, que la cour avait recommenc de regagner par
la marchale sa femme, accepta aussi la paix et la fit accepter dans
les endroits o il tait le matre.




CHAPITRE IV

  Paix illusoire.--Le nouveau lieutenant-gnral en Guienne.--Henri
    ne gagne pas au change.--Biron et l'ducation militaire du roi
    de Navarre.--Henri et Catherine de Mdicis.--La cour de Navarre
    s'tablit  Nrac.--L'affaire de Langon.--Le voyage de
    Catherine et de Marguerite en Gascogne.--Les deux reines 
    Bordeaux.--Henri les reoit  La Role.--Sjour  Auch.--La
    Role livre aux troupes royales.--L'Escadron
    volant.--Surprise de Fleurance.--Chou pour chou.--Surprise
    de Saint-Emilion.--La confrence de Nrac.--Trait favorable
    aux calvinistes.--La cour de Nrac.--Galanteries
    dangereuses.--Les revanches de Catherine de
    Mdicis.--Sductions et calomnies.--Le roi de Navarre entre les
    protestants et les catholiques.--Beaux traits de
    caractre.--Mmorable dclaration.--Dpart de la
    reine-mre.--La chasse aux ours.--Msaventures de la reine de
    Navarre  Pau.


La paix dont la confrence de Bergerac dbattit les conditions fut
conclue dans cette ville, le 17 septembre 1577, et confirme, le 5
octobre suivant, par l'dit de Poitiers. Elle paraissait avoir combl
presque tous les voeux des partis en lutte, et ces partis en
jouissaient  peine, qu'ils s'verturent  la violer. Les provinces
du midi ne dsarmrent pas; nous trouvons, dans la correspondance de
Henri avec le marchal de Damville, l'numration des principaux
troubles qui ensanglantrent parfois le Languedoc. Dans ses lettres,
le roi de Navarre affirme que partout o sa main peut s'tendre, o sa
voix peut tre entendue, il veille  la rparation des fautes commises
par ses coreligionnaires, qui ne sont plus les allis du marchal. Je
voudrais bien, dit-il, que, de toutes parts, on ft de mme... Il
n'en est rien: De tous cts, j'ai vu plusieurs plaintes de meurtre
et entreprises faites contre ceux de la religion, sans qu'on leur
fasse administrer la justice... Au contraire, on crie contre eux
dsesprment et les charge des plus grands crimes du monde.
L-dessus il articule nettement: On a surpris Saint-Anastase, on a
tu le baron de Fougres, puis on couvre ce fait d'une querelle
particulire. Sur cette nouvelle prise d'Avignonnet, on a emprisonn
partout ceux de la religion, on en a tu une centaine... Je ne vois
qu'on s'chauffe pour cela d'en faire justice, ni qu'on soit prompt 
en faire donner avertissement au roi, comme on a accoutum de faire
pour le moindre fait de ceux de la religion. L'numration continue:
Voil, conclut Henri, les plaintes que j'entends ordinairement de
ceux de la religion et que j'ai bien voulu vous reprsenter, afin que
vous les entendiez et que vous y apportiez les remdes convenables.

Henri n'oubliait pas, sans doute, qu'il tait le chef d'un parti dont
il devait s'efforcer d'attnuer les torts, tout en faisant ressortir
ceux du parti oppos; mais, dans sa rponse aux dolances du marchal,
le roi, aprs avoir parl des actes de justice mans de lui-mme,
signale des griefs dont on ne semble pas dispos  lui rendre raison.
Il en tait rduit  protester contre des dommages personnels: les
agents de Henri III ajournaient outrageusement le paiement de ses
pensions et la perception mme d'un impt. Par un des articles du
dernier dit de pacification, dit Berger de Xivrey, le roi avait
accord au roi de Navarre le produit de l'impt sur les pastelz, cette
plante appele aussi gude, et qui tait,  cette poque, le seul
ingrdient employ pour la teinture en bleu. Mais on paraissait n'tre
dispos  rien accorder  ce prince, que Davila reprsente rduit en
un coin de la Guienne, dont il n'tait gouverneur que de nom, priv de
la plupart de ses revenus, et entirement exclu des bienfaits du roi;
choses par le moyen desquelles ses anctres avaient soutenu leur
dignit depuis la perte du royaume de Navarre.

Le roi de Navarre n'avait pas eu  se louer des actes de l'amiral de
Villars, son lieutenant impos en Guienne:  la confrence de
Bergerac, il avait exprim le dsir de voir un autre officier  la
tte de ce gouvernement. La cour rappela Villars, d'ailleurs fort
avanc en ge, et mit  sa place le marchal de Biron, dont Henri
esprait s'accommoder mieux que de son prdcesseur. Il ne gagna pas
au change: Biron, qui le servit plus tard glorieusement, aprs la mort
de Henri III, n'tait pas encore d'humeur  exposer pour lui sa
fortune et sa vie. Il lui rendit pourtant un grand service, pendant la
dure de sa charge: toujours  l'afft de quelque dconvenue  lui
infliger, souvent  ses trousses, tantt l'empchant de reprendre une
ville rvolte, tantt lui en prenant une, sous ses yeux, Biron, sans
le vouloir, lui apprit ce qu'il savait de l'art de la guerre, o il
comptait peu de rivaux. En attendant, le marchal s'appliquait, 
Bordeaux et dans tout le gouvernement,  contrarier les vues, 
dconcerter les projets du roi de Navarre. Henri en eut force
dplaisirs, qui, s'ajoutant  beaucoup d'autres, le poussrent 
crire au roi de France, le 6 juillet, une lettre que Chassincourt
tait charg de prsenter  Henri III, comme l'entre en matire et le
thme de plaintes assez vives. Le sieur de Chassincourt vous fera
entendre bien au long l'tat des affaires en de, qui ne sont pas, 
mon grand regret, selon l'intrt de V. M., dclar tant par l'dit de
la paix et trait de confrence faite avec la reine votre mre, que
par plusieurs de vos dpches, mais, au contraire, selon la mauvaise
affection d'aucuns vos principaux ministres et officiers qui, ayant
les moyens pour remdier aux maux, ne les veulent employer. De sorte
que, faute de punition, et voyant qu'on me fait exprimenter une telle
dfaveur de me priver de la jouissance de mes maisons et chteaux de
Nontron, Montignac, Aillas et autres, la licence de mal faire et la
tmrit des turbulents accrot tous les jours pour entreprendre sur
vos villes et places...--Il est besoin que votre autorit soit
fortifie par V. M. plus qu'elle n'est en ce gouvernement. A quoi il
vous plaira de pourvoir. Autrement, je me vois gouverneur du seul nom
et titre, qui m'est fort mal convenable, ayant cet honneur de vous
tre ce que je suis...

On a remarqu l'allusion  Catherine de Mdicis. Henri connaissait, de
longue date, la reine-mre, toujours matresse du pouvoir, et ce fut 
la dernire extrmit, aprs le trait de Nemours, qu'il rompit
dcidment avec elle, ou du moins se dshabitua de solliciter son
influence. Jusque-l, nous le verrons, non seulement respectueux
envers Catherine, comme il fut toujours, mais encore prt  prendre
devant elle l'attitude d'un client. La reine-mre gouvernait la
France, autant qu' cette poque on pouvait la gouverner. Aussi, ne
faut-il pas s'tonner de voir le roi de Navarre crire presque
toujours  Catherine en mme temps qu' Henri III. Il lui arrivait
aussi parfois de n'invoquer que l'appui de la reine-mre. C'est ainsi
que, dans une lettre du mois de juillet 1578, il prie Catherine
d'accorder sa protection  un sieur de Pierrebussire, impliqu dans
un procs de meurtre aboli par l'dit de pacification, et en faveur
de qui le roi de Navarre demande que l'affaire soit envoye devant la
chambre tri-partie[22], tablie  Agen, en consquence de l'article 22
de l'dit de Poitiers.

  [22] Appendice: XI.

Henri aurait eu grand besoin des bons offices de la reine-mre pour
chapper aux perscutions de Biron. Au mois d'aot, le marchal, sans
l'agrment du roi de Navarre, mit des garnisons  Agen et 
Villeneuve-sur-Lot, et fora la petite cour  se rfugier  Lectoure,
puis  Nrac. Dj le 8 avril, date douteuse,  notre avis, mais
adopte par plusieurs historiens, les catholiques avaient surpris,
saccag et pill la ville de Langon, qui se reposait sur la foi du
trait de paix. Biron, accouru trop tard, n'avait trouv rien de
mieux, pour rparer ces dsordres, que de faire combler les fosss et
dmolir les fortifications, en un mot, de punir les victimes, dont les
dpouilles furent transportes,  pleines barques,  Bordeaux. Henri
se plaignait en vain de ces dnis de justice et de bien d'autres 
Henri III ou au marchal de Damville, dont il n'avait pas perdu
l'espoir de reconqurir le dvouement. Il prenait patience, nanmoins,
comptant ou affectant de compter sur la prsence de la reine-mre,
pour redresser tant de torts. Le voyage en Gascogne de Catherine et de
la reine de Navarre venait, en effet, d'tre dcid. Le 1er septembre,
Henri crivait  Damville, en protestant contre les procds abusifs
de Biron: J'espre que,  cette prochaine venue de la reine, il sera
pourvu  une gnrale excution de l'dit et  l'tablissement d'une
paix assure.

Le but apparent de ce voyage tait simple. Il s'agissait, pour
Catherine, de prsider  la runion de Marguerite avec le roi de
Navarre, Henri ayant jug que le sjour de sa femme en Guienne et en
Gascogne pourrait avoir quelque heureuse influence, et exprim, par un
message spcial, le dsir de la revoir. En ralit, la reine-mre se
mettait en route, la tte pleine de ces projets machiavliques, tantt
djous par les vnements, tantt mens  bonne fin, dans lesquels
avait toujours consist sa science politique. Elle quitta Paris, au
mois d'aot, pendant que Monsieur se ridiculisait par sa premire
aventure dans les Pays-Bas, qu'il russit  agiter, mais d'o il ne
sortit pour la France que de nouveaux embarras diplomatiques. Les deux
reines voyageaient avec toute une cour, au sein de laquelle on
remarquait un groupe de jeunes femmes d'une lgance et d'une
coquetterie extrmes, baptises du nom de dames d'honneur, selon le
crmonial, et surnommes l'escadron volant, parce que la
reine-mre, qui les avait, pour ainsi dire, enrgimentes, les menait
avec elle partout o elle voulait accrotre, par leurs sductions, les
ressources de sa diplomatie.

La cour de parlement de Bordeaux envoya une dputation au-devant de
Leurs Majests, et leur fit une entre solennelle. Il fut arrt par
la cour, dit l'abb O'Reilly, qu'elle ferait aux deux princesses une
entre aussi solennelle que possible, et qu'elle y assisterait en
robes rouges, en chaperons fourrs et  cheval; que le marchal de
Biron, gouverneur et maire de Bordeaux, et, en l'absence du roi de
Navarre, lieutenant du roi en Guienne, serait vtu d'une robe de
velours cramoisi et de toile d'argent ou de velours blanc; que les
parements et le chaperon seraient de brocatelle; que les jurats et les
clercs de la ville auraient des robes de satin cramoisi et blanc; que
le pole serait de damas blanc; qu'il serait fait  la reine-mre un
prsent d'un pentagone d'or massif du poids de deux marcs, ayant les
bords richement maills, et que sur les angles et sur chaque face du
pentagone seraient graves les lettres qui forment le mot grec
signifiant _salut_; que sur un des cts serait reprsente une nue
d'azur,  rayons d'or et surmontant deux sceptres violets, entrelacs
d'une chane; que sur le revers et au centre serait grave
l'inscription: _A l'immortelle vertu de la divine Marguerite de
France, reine de Navarre, fille de roi et soeur de trois rois,
Bordeaux_.

Le 18 septembre, la reine-mre fut reue sur le port, au
_Portau-Barrat_, par les autorits de la ville; elle fut conduite,
avec pompe, chez M. de Pontac, trsorier, d'autres disent chez M. de
Villeneuve, prsident au parlement; on lui prsenta un dauphin de huit
pieds qu'on venait de pcher. La reine de Navarre logea chez M.
Gurin, conseiller, prs du palais.

De Bordeaux, les deux reines allrent  La Role, o elles avaient
donn rendez-vous au roi de Navarre. Il y vint accompagn de six cents
gentilshommes catholiques ou huguenots, qui donnrent aux princesses
et  leur suite une assez favorable ide de la cour de Gascogne. De
La Role, le roi et les reines se rendirent  Agen. L, se succdrent
de nombreuses ftes, aprs lesquelles Catherine jugea ncessaire de
pousser jusqu' Toulouse, pour rsoudre quelques questions relatives
aux affaires du Languedoc. Le 2 novembre, elle revint sur ses pas,
toujours accompagne de Marguerite, et se rendit  l'Isle-Jourdain,
pour confrer avec le roi de Navarre. Les princesses y reurent une
magnifique hospitalit, au chteau de Pibrac. La reine-mre et la
reine de Navarre firent l'une aprs l'autre, le 20 et le 21 novembre,
leur entre solennelle  Auch. Catherine entra la premire. Cinq
consuls, dit l'abb Monlezun, vinrent  sa rencontre,  la tte d'un
grand nombre d'habitants. Vivs, l'un d'eux, la harangua, et aprs la
harangue, un enfant de la ville pronona une oraison ou discours
d'apparat, o il relevait les vertus de l'illustre princesse qui
honorait la Gascogne de sa prsence. La reine s'avana ensuite, porte
dans une grande coche. Les autres consuls l'attendaient, avec le reste
de la population,  la porte de Latreille. Ils lui offrirent les clefs
de leur cit; mais Catherine les refusa en disant qu'on les gardt
pour le roi son fils. Les consuls montrent alors  cheval et
escortrent la princesse jusque sous le porche de l'glise
mtropolitaine, o les chanoines la reurent au son des cloches et au
chant du _Te Deum_. Marguerite entra le lendemain, porte dans une
magnifique litire de velours, et reut les mmes honneurs que sa
mre. Le chapitre de Saint-Orens s'tait joint au cortge. Des enfants
faisaient retentir les airs de chants composs  sa louange; on arriva
ainsi aux portes de Sainte-Marie. Le chapitre mtropolitain attendait
en habit de choeur. La princesse prtexta une indisposition, et se fit
conduire  l'ancien clotre des chanoines, qui lui avait t prpar
pour logement, ainsi qu' la reine sa mre. Marguerite ne s'tait
jamais montre  Auch. Elle usa de la facult que lui donnait sa
qualit de comtesse d'Armagnac, et en l'honneur de sa premire entre,
elle fit largir, par l'vque de Digne, son premier aumnier, deux
malheureux dtenus dans la prison du snchal.

Henri arriva le jour suivant, et alla loger  l'archevch. Il avait
refus les honneurs d'une rception officielle; nanmoins, il fallut
que les consuls vinssent lui offrir les clefs de la ville et l'hommage
de leur fidlit. La position tait embarrassante pour des magistrats
qui, deux ans auparavant, avaient ferm leurs portes au prince. Les
consuls ne purent s'empcher de le lui rappeler, au moins
indirectement: Non, non, rpondit Henri, avec sa courtoisie
ordinaire, il ne me souvient pas du pass, mais vous, soyez-moi gens
de bien,  l'avenir. Puis, prenant les clefs des mains de Vivs et
les lui rendant aussitt, il ajouta: Tenez,  condition que vous me
serez tel que vous devez.

Entre autres rjouissances organises pour les royales visiteuses, un
bal leur fut offert par Madame de La Barthe, parente de ce capitaine
Giscaro qui avait offens le roi de Navarre. Le jour de cette fte fut
marqu par un pisode qui tient du roman, si mme il n'en dpasse pas
les rcits imaginaires.

Le bal avait commenc dans l'aprs-midi. Il tait dans tout son clat,
les deux cours y joutant d'entrain et de galanterie, lorsque le roi de
Navarre fut averti par Armagnac, son valet de chambre, qu'une grave
nouvelle venait d'arriver de La Role.

Cette place, confie  la garde du vieux baron d'Ussac, calviniste
zl, avait ouvert ses portes aux catholiques. D'Ussac s'tait laiss
vaincre, au passage, par une des plus sduisantes amazones de
l'escadron volant. Hors d'ge et de mine rbarbative, il fut, aprs
sa dfaite, le sujet des railleries des jeunes gentilshommes venus
avec le roi de Navarre au-devant des deux reines, et Henri, lui-mme,
dit-on, lui lana quelque sarcasme. D'Ussac, bless dans sa vanit,
laissa voir beaucoup d'humeur  sa matresse, cette belle et rieuse
Anne d'Acquaviva, fille du duc d'Atrie, et que d'Aubign qualifie de
bouffonne Atrie. La dame d'honneur de Catherine exploita ce dpit de
guerrier et d'amoureux, et conseilla la vengeance. Deux mois aprs,
d'Ussac laissait entrer les catholiques dans La Role.

A cette fcheuse nouvelle, Henri contient son motion. D'un geste, il
appelle  lui quelques-uns de ses partisans les plus srs, entre
autres Turenne, Rosny et Manaud de Batz. On tient conseil. Le premier
mouvement, dit Turenne dans ses Mmoires, fut si nous tions assez
forts pour nous saisir de la ville d'Auch: il fut jug que non.
Soudain, je dis qu'il nous fallait sortir et qu'avec raison, nous
pourrions nous saisir du marchal de Biron et autres principaux
personnages qui taient avec la reine, pour ravoir La Role. La
seconde proposition de Turenne fut rejete comme la premire; mais
quelqu'un ayant ouvert l'avis de surprendre Fleurance, petite ville
situe  quelques lieues d'Auch, Henri adopta le projet. Ordonnant le
secret, il se confia au baron de Batz pour l'excution. Le gouverneur
d'Eauze court vers Fleurance avec quelques hardis cavaliers,
s'embusque dans le voisinage de la place, et, par affid, essaie
vainement d'y nouer quelque intelligence, comme le lui avait
recommand le roi. Jugeant qu'il faut en venir aux coups, il envoie
un message  Henri, qui, le pied  l'trier, lui rpond sur-le-champ:
C'est merveille que la diligence de votre homme et la vtre. Tant pis
que n'ayez pu pratiquer ceux du dedans  Fleurance: la meilleure place
m'est trop chre du sang d'un seul de mes amis. Mais puisque est,
cette fois, votre envie de pratiquer la muraille, bien volontiers.
Pour ce, ne vous enverrai ni le monde ni le ptard que vous me
demandez, mais bien vous les mnerai, et y seront les bons de mes
braves. Par ainsi, ne bougez de la tuilerie, o vous irons trouver.
Sur ce, avisez le bon endroit pour notre coup: de quoi et du reste
pour bien faire se repose sur vous le bien vtre  jamais.

A trois heures du matin, Henri, Turenne, Rosny arrivaient devant
Fleurance, avec une poigne d'hommes dtermins, et, se joignant 
ceux du baron de Batz, qui avait trouv le bon endroit, enlevaient
cette place, aprs avoir essuy quelques arquebusades. Il n'en cota
pas mme au roi le sang d'un seul de ses amis. Cette prouesse
accomplie, Henri tourne bride et regagne Auch. Au lever du jour, il se
trouvait dsarm et souriant auprs de la reine-mre. On venait
d'annoncer  Catherine la nouvelle de la prise de Fleurance par le roi
en personne, et elle refusait d'y croire, convaincue que Henri, au
sortir de la fte, avait pass la nuit  Auch. Quand le doute ne fut
plus permis, elle dit au roi: C'est la revanche de La Role; vous
avez fait chou pour chou; mais le ntre est mieux pomm.

Sully raconte que, peu de temps aprs, il arriva pareille aventure
pendant un sjour que les deux cours firent  Coutras. Ds l'arrive
de la reine-mre en Guienne, une trve avait t conclue entre les
deux partis. Catherine aurait pu convenir avec le roi de Navarre d'une
trve gnrale; mais, obissant  une arrire-pense que la trahison
de La Role permit de pntrer, elle dcida que la trve serait
locale, c'est--dire que tout fait de guerre serait interdit dans un
rayon de deux lieues environ, autour de la rsidence royale. Dans ces
limites, catholiques et protestants devaient fraterniser; aussitt
qu'elles taient franchies, ils avaient le droit de se couper la
gorge. La cour tant  Coutras, le roi sut que les habitants de
Saint-Emilion avaient dpouill un marchand calviniste, et s'en
plaignit  la reine-mre: elle ne rpudia point la prise. Henri
rsolut donc de faire encore chou pour chou, et, cette fois, le sien
fut le mieux pomm.

De Coutras, il envoya Roquelaure, Rosny et quelques autres jeunes
capitaines bien accompagns passer la nuit  Sainte-Foy, pour y faire
plus librement leurs prparatifs, parce que cette ville n'tait pas
dans les limites de la trve. Le rcit des _Economies royales_ offre
de l'intrt: ... Deux heures avant jour, on se trouva  un quart de
lieue de Saint-Emilion, o ayant mis pied  terre, disent les
secrtaires de Sully, vous marchtes par un profond vallon et
arrivtes sans alarmes prs des murailles. Celui qui menait le dessein
marchait devant avec six soldats choisis qui portaient les saucisses
(les ptards), lesquelles ils fourrrent dans une assez grosse tour,
par deux canonnires (embrasures) assez basses qui taient en icelle;
auxquelles saucisses le feu ayant t mis, le tour s'entr'ouvrit, de
sorte que deux hommes y pouvaient entrer de front, avec un tel
tintamarre qu'il fut entendu jusqu' Coutras; laquelle occasion fut
aussitt embrasse par tous vous autres qui tiez couchs sur le
ventre, dpartis en trois bandes, chacune compose de vingt hommes et
soixante arquebusiers, et aprs eux, venait encore M. de Roquelaure
avec soixante hommes arms, pour demeurer dehors et subvenir aux
accidents qui se pourraient prsenter. Vous entrtes dans la ville
sans aucune opposition et ne rencontrtes que deux troupes qui, ayant
tir quelques arquebusades, se retirrent. Bref, il n'y eut que quatre
hommes de tus de ceux de la ville, et six ou sept de blesss; et de
votre ct, deux soldats tus et trois ou quatre blesss; puis tous
les habitants se renfermrent dans leurs maisons, sans faire plus
aucune dfense; puis on s'employa au pillage, o les gens de guerre,
et surtout les voisins du lieu, s'employrent comme braves Gascons.

Quand la reine-mre fut informe de cette nouvelle revanche, elle se
fcha, et dit qu'elle ne pouvait regarder la prise de Saint-Emilion
que comme un acte dloyal, cette ville tant dans les limites de la
trve; mais le roi de Navarre la rduisit, sans trop de peine, au
silence, en lui rappelant l'affaire toute rcente du marchand molest
par ceux dont elle prenait la dfense.

D'Auch, les deux reines allrent s'tablir  Nrac, o Catherine
sjourna plus longtemps que dans aucune autre ville de Guienne ou de
Gascogne. C'tait l qu'elle avait rsolu de livrer au roi de Navarre
et  ses partisans une vraie bataille de diplomatie et de galanterie.
Au mois de janvier, s'ouvrirent des confrences en vue d'un nouveau
trait ou d'une interprtation du trait prcdent. Y prirent part: la
reine-mre, le cardinal de Bourbon, oncle du roi de Navarre, le duc de
Montpensier et son fils, le prince dauphin d'Auvergne, Armand de
Gontaud, marchal de Biron, Guillaume de Joyeuse, Louis de
Saint-Gelais, seigneur de Lansac, Bertrand de Salignac de la
Mothe-Fnelon, Guy Dufaur de Pibrac, et Jean-Etienne Duranti, avocat
gnral au parlement de Toulouse, nomm, l'anne suivante, prsident 
la mme cour. Le trait, sign, le 28 fvrier 1579, par ces
personnages et par le roi de Navarre, tait en vingt-neuf articles. Il
fut ratifi  Paris, le 19 mars suivant, par le roi de France. Le jour
mme de la signature, Catherine de Mdicis et Henri communiqurent le
texte de ce document au marchal de Damville: Nous avons, grces 
Dieu, rsolu et arrt, par l'avis des princes et sieurs du conseil
priv du roi, aprs avoir aussi ou les remontrances de ceux de la
religion prtendue rforme, les moyens qu'il faut tenir, tant pour
faire cesser tout acte d'hostilit que pour l'entire excution de
l'dit de pacification fait et arrt, au mois de septembre 1570. La
lettre royale invitait le marchal  publier cette nouvelle, avec des
injonctions conformes, et elle tait signe: Votre bonne cousine et
cousin, CATHERINE,--HENRI. Diverses lettres du roi de Navarre et de
la reine-mre, sur le mme sujet et dans le mme sens, furent
adresses aux officiers gnraux, gouverneurs et capitaines, soit
immdiatement, soit aprs la ratification. La plupart des clauses du
trait de Nrac taient favorables aux calvinistes. On accorda encore
au roi de Navarre trois places en Guienne pour l'assurance de
l'excution de cet dit, savoir: Figeac, Puymirol et Bazas, qu'ils
devaient rendre, au mois d'aot suivant, et onze aux calvinistes de
Languedoc,  condition de s'en dessaisir, au mois d'octobre; les
principales taient Alais, Sommires et Lunel. On ne les leur accorda
que sur la parole qu'ils donnrent qu'on n'y ferait nulle nouvelle
fortification, qu'on y conserverait les glises, et qu'on n'y
maltraiterait point les catholiques. Mais, quand ils en furent une
fois les matres, ils en chassrent les prtres et firent tomber tous
les impts sur les catholiques, pour en dcharger ceux de leur
religion. C'est ainsi, ajoute le Pre Daniel, que les calvinistes
profitaient de l'envie que l'on avait  la cour d'entretenir la paix,
tandis que, sous main, ils prenaient entre eux de nouvelles liaisons,
pour ne pas se laisser surprendre, en cas qu'il fallt en revenir 
la guerre, ou qu'ils trouvassent l'occasion favorable de la
recommencer eux-mmes.

Mzeray prtend expliquer les avantages que les protestants trouvrent
dans la paix de Nrac: la reine Marguerite, recherchant tous les
moyens de se venger de Henri III, aurait pris soin de s'acqurir
secrtement le coeur de Pibrac, qui tait le conseiller de sa mre, en
sorte que, n'agissant que par son mouvement et contre les intentions
de la reine-mre, il claircit plusieurs articles en faveur des
religionnaires et leur fit accorder beaucoup de choses, mme plusieurs
places de sret. En somme, Catherine de Mdicis avait t battue sur
le terrain diplomatique[23]. Ses artifices et les manoeuvres de son
escadron volant lui valurent une revanche dont se ressentirent
longtemps les affaires du roi de Navarre.

  [23] Appendice: XVI.

La prsence des deux reines  Nrac transforma en capitale cette
ville, dchue, par plus de vingt annes de guerre et de troubles, du
rang qu'elle avait occup sous le rgne de Henri d'Albret et de la
premire Marguerite. La seconde, dans ses Mmoires, nous a laiss un
tableau riant de la cour de Nrac: Notre cour tait si belle et
plaisante, que nous n'enviions point celle de France, y ayant la
princesse de Navarre et moi, avec nombre de dames et filles, et le roi
mon mari tant suivi d'une belle troupe de seigneurs et gentilshommes
aussi honntes que les plus galants que j'aie vus  la cour; et n'y
avait rien  regretter en eux, sinon qu'ils taient huguenots. Mais de
cette diversit de religion il ne s'en oyait point parler, le roi mon
mari et la princesse sa soeur allant d'un ct au prche, et moi et
mon train  la messe,  une chapelle, d'o, quand je sortais, nous
nous rassemblions pour nous aller promener ensemble en un trs beau
jardin ou bien au parc, dont les alles, de trois mille pas de long,
ctoyaient la rivire; et le reste de la journe se passait en toutes
sortes d'honntes plaisirs, le bal se tenant d'ordinaire l'aprs-dne
et le soir. Sully et d'Aubign apportent leur tmoignage 
Marguerite: Nrac jouissait de toutes les lgances et de tous les
plaisirs d'une cour; mais il en offrait aussi les vices et les
dangers, comme l'prouvrent le roi de Navarre et un grand nombre de
ses partisans. Henri avait pris,  la cour de France, des habitudes
de libertinage dont rien, pas mme l'ge, ne put jamais le gurir. Il
tomba, plus d'une fois, dans les piges tendus  sa faiblesse trop
connue par les suivantes de Catherine et de Marguerite:  l'histoire
de ses liaisons avec Madame de Sauves et Mademoiselle de Tignonville,
s'ajouta la chronique scandaleuse de ses caprices pour Mademoiselle
Dayelle, Mademoiselle de Fosseuse-Montmorency et Mademoiselle Le
Rebours. Tout ce qu'il est permis de dire, pour attnuer, s'il se
peut, ces torts et bien d'autres qui gtrent sa vie prive, c'est que
la cour des Valois n'allait point sans ces dbordements, et que, fort
heureusement pour lui et pour la France, ils ne lui firent jamais
oublier ni les devoirs de la politique, ni le noble souci de la
gloire.

Les amis et les serviteurs du roi payrent aussi leur tribut aux
roueries italiennes de la reine-mre: on vit Turenne, Roquelaure,
Bthune dompts  leur tour, et Rosny, qui devait tre plus tard le
grave ministre d'un grand roi, succomba comme les autres. Il faut mme
ajouter que, aprs le dpart de Catherine et de son dangereux
escadron, la galanterie ne laissa pas de rgner  la cour de Nrac,
du moins tant qu'elle fut tenue par la belle reine de Navarre. Ces
passions ou amourettes  la mode entranrent de fcheuses
consquences politiques. Catherine semait l'esprit de division et de
dfection. Quand elle quitta la Gascogne, vingt trahisons taient  la
veille de se dclarer, et elles amoindrirent le parti: Lavardin,
Gramont et Duras, entre autres, devinrent les adversaires de Henri.
Nous ne mentionnerons que pour mmoire les rivalits, les querelles et
les duels: Cond et Turenne eux-mmes, brouills par le contre-coup
des intrigues de la reine-mre, en arrivrent  croiser le fer, et le
vicomte faillit prir quelque temps aprs, dans une rencontre,  Agen,
avec Durfort de Rauzan.

Lorsque Catherine de Mdicis ne pouvait ni subjuguer par son mange
personnel, ni dsarmer par la galanterie les partisans du roi de
Navarre, elle les faisait habilement calomnier auprs de lui, comme il
arriva pour le gouverneur d'Eauze. La reine-mre, se souvenant que
l'expdition de Fleurance avait t organise par ce gentilhomme,
donna mission  un de ses affids, personnage important, de faire
natre, dans l'esprit du roi, des soupons sur la fidlit de son
Faucheur. Averti, Manaud de Batz sollicita une explication de
Henri, qui la lui donna dans une lettre o se marquent, en termes
loquents, la dlicatesse et la magnanimit de son coeur[24].

  [24] Appendice: XIII.

C'est avec une sorte de prdilection, remarque par les historiens de
notre temps, que le roi de Navarre a prodigu les traits de son beau
et sduisant caractre dans ses lettres au baron de Batz. Sully et
d'Aubign constatent qu'il y eut souvent rivalit entre les
protestants et les catholiques au service de Henri, et qu'il fallait 
ce prince beaucoup de tact pour les mettre d'accord. Quand les
principaux calvinistes, tels que Turenne, d'Aubign et Du
Plessis-Mornay, lui conseillaient de se dfier de ses officiers
catholiques, il leur fermait la bouche par cette juste rflexion, que
les papistes mritaient toute sa confiance, puisqu'ils le servaient
par un pur attachement  sa cause ou  sa personne. Du reste, il
excella de bonne heure  lire au fond des coeurs. Beaucoup m'ont
trahi, mais peu m'ont tromp, crivait-il  propos d'une dfection
prvue; et il ajoutait: Celui-ci me trompera, s'il ne me trahit
bientt. L'habilet n'et pas toujours suffi pour maintenir le
faisceau de tant de fidlits diverses; mais, dans les cas
extraordinaires, Henri puisait en lui-mme une loquence irrsistible.

Pendant la campagne de 1580, un jour que l'on discutait, en prsence
du roi de Navarre, le plan d'une petite expdition, les avis se
partagrent. Du Plessis-Mornay opinait absolument pour l'action
immdiate, et Manaud de Batz, qui connaissait le pays et les
difficults de l'entreprise, n'pargnait pas les objections. Je ne
puis comprendre, dit  la fin Mornay, comment un homme si dtermin
aux armes est si timide en conseil! Le roi de Navarre se chargea de
la rponse: Un vrai gentilhomme, rpliqua-t-il, est le dernier 
conseiller la guerre, et le premier  la faire! Mais on connat de
Henri de Bourbon une parole encore plus haute, la plus royale
peut-tre qui ait t prononce dans les temps modernes.

En 1578, pendant que le roi de Navarre tait en Agenais, quelques-uns
de ses partisans barnais, pourchasss  travers l'Armagnac par les
troupes du roi de France, furent recueillis par Antoine de Roquelaure
et Manaud de Batz, qui les prirent sous leur sauvegarde. Henri
crivit,  ce sujet, au gouverneur d'Eauze:

   Monsieur de Batz, j'ai entendu avec plaisir les services que
   vous et M. de Roquelaure avez faits  ceux de la Religion, et
   la sauvet que vous particulirement avez donne, dans votre
   chteau de Suberbies,  ceux de mon pays de Barn, et aussi
   l'offre, que j'accepte pour ce temps, de votre dit chteau. De
   quoi je vous veux bien remercier et prier de croire que,
   _combien que soyez de ceux-l du Pape, je n'avais, comme vous
   le cuydiez, mfiance de vous dessus ces choses. Ceux qui
   suivent tout droit leur conscience sont de ma religion, et
   moi, je suis de celle de tous ceux-l qui sont braves et
   bons_[25].

  [25] Voir le fac-simile.

C'tait au nom de cette religion faite d'honneur, de probit et de
vaillance, que le roi de Navarre savait conqurir de fidles amis, et
ce fut elle qui monta avec lui sur le trne de France.

La paix de Nrac signe, Catherine se dirigea vers le Languedoc, o
elle avait plusieurs affaires  traiter avec le marchal de Damville.
Aprs une excursion  Agen, elle passa dans le comt de Foix,
accompagne du roi et de la reine de Navarre. Ce pays de montagnes
offrit aux deux cours une fte qui fut tragique. C'tait une chasse
aux ours. Les chasseurs, surexcits par la prsence des reines, des
dames et de tant de grands personnages, firent des prodiges d'audace,
et plusieurs d'entre eux prirent dans une lutte corps  corps avec
les redoutables fauves. A Castelnaudary, o l'attendaient les Etats de
Languedoc, la reine-mre prit cong de sa fille et de son gendre, qui
allrent sjourner dans le Barn. Bascle de Lagrze a esquiss le
tableau pittoresque de l'entre et du sjour de Marguerite  Pau.

  Elle arrive dans sa _litire faite  piliers doubls de velours
    incarnadin d'Espagne, en broderie d'or et de soie nue 
    devise_, pour me servir des expressions de ses Mmoires. Cette
    litire est toute vitre et les vitres sont faites  devise, _y
    ayant_, ou  la doublure, _ou aux vitres, quarante devises
    toutes diffrentes, avec des mots en espagnol et en italien sur
    le soleil et ses effets_. Aprs la litire de la reine
    s'avancent celles de ses dames d'honneur. Dix filles  cheval
    l'entourent; puis viennent  la suite six carrosses ou chariots
    contenant les autres dames ou femmes de la cour. C'est dans le
    chteau de Pau que la reine tale ses plus brillantes
    toilettes. Elle est dcide  user ses robes; car, lorsqu'elle
    retournera  Paris, elle n'y portera que des ciseaux et des
    toffes pour se faire habiller  la mode du jour.

L'abb Poeydavant rapporte que la nouvelle de l'arrive de cette
princesse ne fut pas agrable aux consistoires du pays: ils en
conurent des alarmes dont on aperut bientt les signes. Le
fondement en tait pris du zle de cette princesse pour la religion
catholique. On craignait, avec quelque apparence de raison, qu'il ne
portt atteinte  la dernire constitution qui la bannissait du pays
souverain. Sur cette apprhension, le synode, qui, vers la fin de
cette anne (1578), se tint dans Oloron, fit publier un jene pour
obtenir du ciel la grce de dtourner le grand malheur dont on se
croyait menac. Tandis que ces rformateurs apprhendaient si vivement
le retour de la libert religieuse et civile pour leurs concitoyens,
ils abusaient eux-mmes, d'une manire trange, des dits que
l'intolrance avait dicts contre les catholiques. Les Mmoires de
Marguerite nous apprennent, en effet, qu'elle fut elle-mme victime de
l'intolrance calviniste.

La reine, jouissant du libre exercice de sa religion, faisait dire la
messe au chteau de Pau par des aumniers de sa suite. Les
catholiques, dont le nombre tait considrable dans la ville,
dsiraient ardemment l'entendre. Il y avait, au chteau, un pont-levis
d'o l'on s'introduisait dans la cour qui conduisait  la chapelle.
Chaque fois qu'on disait la messe, on prenait la prcaution de lever
le pont, afin d'interdire aux catholiques l'accs du lieu saint. La
fte de la Pentecte tant survenue, raconte Marguerite, plusieurs
d'entre eux trouvrent le moyen de s'introduire dans la cour et de
gagner la chapelle avant que le pont ft lev. Des huguenots, les
ayant aperus, coururent les dnoncer  Du Pin, secrtaire du roi, et
intraitable adversaire des catholiques. Du Pin dpche aussitt des
gardes, qui, sans nul respect pour le lieu, ni pour l'assemble, ni
pour la personne de la reine, expulsent violemment les catholiques et
les tranent en prison. Ils y furent dtenus pendant plusieurs jours,
et n'en sortirent qu'au moyen d'une grosse amende, aprs avoir risqu
de n'en tre pas quittes  si bon march.

La reine de Navarre ressentit vivement cette indignit, et en porta
ses plaintes au roi son mari, le suppliant de faire relcher ces
pauvres catholiques, qui ne mritaient point, disait-elle, un pareil
traitement, pour avoir voulu, dans un jour solennel, profiter de son
arrive pour assister au saint sacrifice de la messe, dont ils avaient
t privs depuis si longtemps. Du Pin, sans tre interpell, se mit 
la traverse entre la reine et son mari, osant dire  la reine qu'il
n'en serait ni plus ni moins, pour ce dont elle se plaignait touchant
les catholiques, se fondant, quant  sa conduite, sur la teneur des
ordonnances qui dfendaient la messe en Barn, sur peine de la vie.
La reine, outre des propos insolents de Du Pin, renouvela ses
plaintes au roi, en prsence de plusieurs personnes qu'elle mit dans
ses intrts. Henri lui promit de s'employer auprs des conseillers du
parlement de Pau, en faveur des catholiques prisonniers, pour obtenir
un jugement plus modr et qui htt leur dlivrance. Afin de
complaire  Marguerite, le roi congdia, pour quelque temps, son
secrtaire. Mais cet incident et les menes fanatiques dont elle avait
le spectacle inspirrent  la reine un dgot qu'elle ne put
surmonter.




CHAPITRE V

  Dpart de Pau.--Henri malade  Eauze.--Les Etats de
    Barn.--Fragilit de la paix.--La surprise de Figeac.--La paix
    prche, la guerre prpare.--Le rle de Cond et celui de
    Damville.--Assemble de Mazres.--L'embuscade sur la route de
    Castres.--Entente du roi de Navarre avec Chtillon et
    Lesdiguires.--Desseins belliqueux.--Lettre  Henri
    III.--Lettre-manifeste  la reine de Navarre.--Manifeste de
    l'Isle  la noblesse.--Correspondance avant l'entre en
    campagne.


Avant d'aller de nouveau tablir sa rsidence  Nrac, selon le dsir
de la reine, qui avait pris le sjour de Pau en aversion, Henri fit
avec elle un voyage  Montauban, si renomm par son dvouement
passionn  la Rforme. Au retour de ce voyage, et en se rendant 
Nrac, il fit un long circuit pour visiter les principales villes de
l'Armagnac. Arriv  Eauze, le 19 juin, il y tomba malade, disent les
Mmoires de Marguerite, d'une grande fivre continue, avec une
extrme douleur de tte, et qui lui dura dix-sept jours, durant
lesquels, il n'avait repos, ni jour ni nuit, et le fallait
perptuellement changer de lit  autre. La reine l'entoura de soins
affectueux. Pendant cette maladie, il reut une lettre de Henri III
contenant des avis et des rclamations au sujet des anciennes
ordonnances de Jeanne d'Albret contre les catholiques barnais. En
quittant Eauze, le 10 juillet, il rpondit au roi de France que les
faits viss dans sa lettre provenaient du gouvernement de la feue
reine, non du sien, mais qu'il en serait parl aux Etats de Barn. Le
roi de Navarre entretenait avec ces Etats des relations qui furent
constamment  l'honneur du prince et des sujets, et dont les pages
suivantes font ressortir le caractre[26]:

... Les rapports entre Henri de Navarre et l'assemble des
reprsentants taient toujours empreints d'une bienveillance
rciproque. Le roi est-il empch de prsider ou de convoquer lui-mme
les Etats, il s'en excuse; il fait connatre ses motifs, comme on le
peut voir aux archives des Etats de Barn,  l'anne 1576. Veut-il
communiquer  son nouveau lieutenant gnral, le sire de Saint-Genis,
qui prside l'assemble des Etats, en 1579, un ordre de nature 
engager la responsabilit des Etats, par exemple, la dfense
d'assembler des troupes de guerre,  l'insu du roi, c'est 
l'assemble elle-mme que cette lettre sera adresse, et c'est dans
l'assemble mme qu'il en sera donn lecture. Remarquable dfrence
d'un souverain aux institutions librales de son pays, en un temps o,
partout en Europe, la monarchie absolue tait seule en vigueur et
paraissait l'unique forme d'un bon gouvernement! C'est au moment o la
reine Elisabeth assure et consolide en Angleterre le despotisme fond
par les premiers Tudors, lorsqu'elle asservit le parlement et
substitue  l'action des tribunaux et des cours de justice du pays la
juridiction exceptionnelle de la Chambre Etoile; c'est lorsque
Philippe II en Espagne, reprenant la politique de Ferdinand, impose
silence aux Corts, ruine les liberts de l'Aragon, ou menace d'un
sort semblable les antiques fueros de la Navarre et des pays Basques,
que tous les rois prcdents avaient respects;--c'est  ce moment que
Henri dbat avec les reprsentants du Barn les intrts du pays et
donne l'exemple de l'accord qui doit rgner entre les grands pouvoirs
constitutifs d'une nation sagement gouverne. Loin de redouter le
contrle d'une autorit autre que la sienne, il en provoque
l'exercice; il runit annuellement les dputs, dont le dvouement a
d'autant plus de prix  ses yeux et dont l'action communique d'autant
plus de force  son gouvernement, que l'me de ces dputs ne connat
pas de lche complaisance et qu'ils savent faire entendre une voix
libre et fire.

  [26] Appendice: XVII.

L'accord intime et la parfaite harmonie de sentiments entre le prince
et la nation se firent surtout remarquer au renouvellement des
hostilits qui clatrent en 1580. Henri, qui s'y tait prpar de
bonne heure, trouva un concours nergique dans les Etats runis en
1579. La princesse, sa soeur, qu'il avait institue rgente dans le
Barn, deux ans auparavant, n'eut aucune peine  obtenir de cette
assemble les sommes ncessaires pour l'entretien d'une troupe de
1,200 hommes et pour faire conduire de la ville de Navarrenx jusqu'aux
limites du pays de Barn, des pices d'artillerie dont le roi de
Navarre avait besoin pour entrer en campagne. Les Etats fournirent les
munitions de guerre pour l'approvisionnement de Navarrenx. Mais, qu'on
veuille bien le remarquer, ils stipulrent que ces subsides taient
octroys, sans tirer  consquence (rservant ainsi l'avenir), et
sous la condition expresse que le prince aurait soin de rparer les
griefs de la nation. En mme temps, sur la demande du roi, et d'aprs
une lettre qu'il avait crite aux syndics du pays, les Etats nommrent
des commissaires chargs de veiller aux plus pressants besoins.

La reprise des hostilits,  laquelle font allusion les lignes
prcdentes, allait tre dtermine par le cours naturel des choses
inconciliables dont se composait une paix en ces temps orageux, et
le roi de Navarre, instruit par l'exprience, n'tait pas homme  se
laisser surprendre par les vnements. Il tait, du reste, fortement
incit  prendre les devants, s'il faut s'en rapporter  quelques
historiens, par des avis dtourns de Monsieur et mme de la
reine-mre, tous deux arguant des menaces de la Ligue. Ces dmarches,
quel qu'en ft le mobile, le mettaient encore plus dans l'obligation
d'tre prt  toutes les ventualits. Aussi, quand il vit, au mois
d'aot 1579, les ngociateurs de Henri III venir lui redemander les
places de sret, au moment o les infractions  l'dit se
multipliaient de toutes parts, il n'eut pas besoin des conseils de
Marguerite, ni du dpit qu'elle ressentait des commrages de Henri III
sur ses amours vraies ou supposes avec Turenne, pour comprendre
qu'une lutte prochaine tait invitable. L'affaire de Figeac, ville
forte du Quercy, ralluma, sinon la guerre ouverte, du moins les
hostilits d'o elle devait sortir.

Le 16 septembre, Henri, tant  Nrac, crit  Geoffroi de Vivans: Je
vous prie, celle-ci reue, de vous acheminer pour aller secourir
Figeac, amenant avec vous le plus grand nombre de gens que vous
pourrez, et vous diligenter le plus qu'il vous sera possible, de sorte
que, par votre aide et secours, s'en puisse ensuivre le succs qui est
 dsirer, que j'espre de vous... D'Aubign raconte ainsi ce qui se
passa dans cette ville: La Meausse, gouverneur de Figeac, avait
emport une ordonnance pour prendre les deniers du roi,  la
concurrence de son tat, car les trsoriers ne payaient aucunement la
garnison pour la rendre faible et facile  l'entreprise que l'on
dressait dessus. Comme donc ceux du pays virent que le gouverneur
reprenait des soldats, les habitants catholiques de la ville ayant
fait entrer quelque noblesse et autres forces du pays, se prirent
eux-mmes,  la mi-septembre (1579), et quant et quant, toute la
noblesse du pays y accourut. Tout cela assige la citadelle, et de
prs. Mais la citadelle ayant tenu bon, ces dmonstrations de la
noblesse protestante firent abandonner Figeac aux catholiques.

A partir de cet incident, tout ce qui se fait ostensiblement, de
divers cts, en vue de la paix, n'est destin qu' voiler les
prparatifs de guerre. Henri, pour sa part, joue deux rles bien
distincts; rien de plus curieux  lire que sa correspondance  cette
poque. Tantt il se dpense, mme auprs de ses amis, en toute sorte
de sollicitudes, pour le maintien de cette bonne paix que le XVIe
sicle connut si peu; tantt il emploie toute son activit  fortifier
ses garnisons,  tenir ses petites troupes en haleine,  mettre ses
capitaines sur le qui-vive. Il n'avait plus, pour le moment,  compter
sur le prince de Cond, qui s'tait affranchi de la discipline du
parti et nourrissait un peu navement l'espoir de ressaisir, 
l'amiable, son gouvernement de Picardie, qu'il fut oblig de
revendiquer, les armes  la main, en surprenant La Fre, le 29
novembre. Henri ne pouvait pas davantage proposer une alliance
dfensive et offensive  Damville, devenu duc de Montmorency, par la
mort de son frre: le marchal passait pour s'tre ralli entirement
 la cour, depuis le voyage de la reine-mre; tout au plus, le roi se
flattait-il de le maintenir,  son gard, dans une attitude pacifique.
En attendant, nanmoins, il projetait de se rencontrer avec lui dans
une assemble convoque  Mazres pour le mois de dcembre, et de
juger par l des chances d'action combine qu'il pouvait avoir de ce
ct. Le 24 septembre, il crit, de Nrac,  Montmorency qu'il fait
dmarches sur dmarches pour assurer l'excution de l'dit. Le 7
octobre, il fait part au gouverneur de Languedoc du dplaisir qu'il a
ressenti,  la nouvelle des excs commis par les catholiques, lors de
la reprise de Montaignac, le 22 septembre: Grand meurtre des
habitants, ignominieuse mort des ministres, pillage et saccagement de
ladite ville; et il ajoute qu'il vient de dnoncer le fait  MM. de
la chambre de justice tablie  l'Isle[27]. Le 4 novembre, enfin, il
exprime  Montmorency le dsir de confrer avec lui,  l'assemble de
Mazres, dont il affecta d'abord de se promettre de bons effets pour
la paix, quoique l'insuccs des prcdentes confrences de Montauban
ne pt lui laisser,  ce sujet, beaucoup d'illusions.

  [27] Appendice: XI.

L'assemble de Mazres, dans le comt de Foix, eut lieu, du 10 au 19
dcembre, avec l'agrment du roi de France. Malgr la prsence du roi
de Navarre et du duc de Montmorency, elle n'eut d'autre rsultat que
d'aigrir les esprits au fond et de les tourner vers les rsolutions
extrmes, tout en paraissant les avoir rapprochs. Aprs ce premier
essai de conciliation, le roi de Navarre se sentit irrvocablement
condamn  faire la guerre. Son gouvernement de Guienne tait purement
nominal, depuis la Saint-Barthlemy; la dot de sa femme, l'Agenais et
le Quercy, lui tait dispute de toutes les faons, au besoin par les
armes; on ne tolrait sa religion qu'avec l'arrire-pense, ou plutt
le dessein avou de la dtruire, mme par la violence; enfin, sa
qualit de premier prince du sang et son mariage avec une fille de
France, au lieu de faire de lui un souverain incontest, ne lui
laissaient que le choix de la servitude. Fortement tent auparavant de
prendre un parti dcisif, il s'y rsolut froidement, au sortir des
inutiles conversations de Mazres. Cependant, il ne ngligea rien pour
accrotre les chances d'un accommodement. Le 26 dcembre 1579, il
essaie de complaire  Henri III en lui annonant le prochain
remplacement,  Prigueux, de Vivans, gouverneur des comt de Prigord
et vicomt de Limousin, par le baron de Salignac. Huit jours aprs, il
proteste contre les coups de force d'un de ses coreligionnaires, le
capitaine Merle de Salavas, qui venait de s'emparer de Mende. Au mois
de fvrier, au mois de mars, jusque dans les premiers jours d'avril,
il reste fidle  ce langage pacifique. Il lui importe, au suprme
degr, qu'on ne puisse lui imputer la rupture clatante qu'il prvoit,
qu'il considre mme, dans son for intrieur, comme un fait accompli.
Et pourtant, on ne l'pargnait gure. Vers la fin du mois de janvier,
on lui tendit, sur la route de Castres, une embuscade dont il avait
heureusement reu avis, en temps opportun, de la reine de Navarre. On
m'avait dress, crit-il au roi de France, aprs s'tre plaint des
tracasseries de Biron, une partie de quelque deux cents chevaux
lestes et bien arms; et Henri III lui ayant demand par qui il avait
t prvenu, il refusa de le dire, mais le laissa deviner par cette
phrase: Avec le temps, je vous le dirai, et m'assure que vous serez
bien tonn, pour tre personnes de qui vous ne l'eussiez jamais
souponn.

Du reste, s'il gardait le respect et parlait avec modration, il
voyait trs distinctement les dangers qui le menaaient, et
s'occupait, sans relche, d'tre en mesure de les affronter. Il avait
envoy des instructions prcises  Lesdiguires, en Dauphin, et 
Chtillon, en Languedoc, expdi des agents srs dans diverses
provinces, pour concerter, autant que possible, les prises d'armes, si
elles devenaient ncessaires. Autour de lui, rien n'chappait  son
attention. Les gouverneurs et les capitaines recevaient,  chaque
instant, ses ordres et l'invitation de le tenir au courant de tous les
faits de quelque importance. Il crivit vingt lettres comme celle-ci,
adresse  Vivans, en Prigord: Puisqu'il n'a pas tenu  moi, ni 
ceux qui m'ont assist  l'entrevue de mon cousin le marchal de
Montmorency  Mazres, que nous n'ayons fait quelque chose de bon pour
l'tablissement de la paix..., j'en ai ma conscience dcharge. Mais
je ne laisse pas pourtant de considrer les maux qui semblent se
prparer sur les uns et sur les autres... Vous priant tenir la main,
de votre ct, qu'on se tienne prudent en vos quartiers..., prenant
garde surtout qu'on ne vous puisse imputer d'tre des premiers
remuants.

Sa correspondance est parseme de fires dclarations, qui sonnent le
boute-selle: Monsieur de Saint-Genis, toutes vos lettres me sont
parvenues, non les poudres. Je ne veux rompre la trve, mais en veux
profiter pour prparer la guerre... Si l'vnement me bat, je ne m'en
prendrai qu' moi et  ma fortune. Qui aime le repos sous la cuirasse,
il ne lui appartient point de se mler  l'cole de la guerre. Enfin
l'heure vint o, mme dans ses lettres au roi de France, on devinait
que l'explosion tait proche. Le 23 mars, il crit  Henri III, pour
numrer de nouveaux griefs, et termine par ces mots presque
menaants: Je laisse cela  considrer et  y pourvoir par votre
prudence, attendant toujours la rponse aux remontrances que, ds le
mois de fvrier, nous vous avons envoyes.

Ce fut la fin du jeu entre les deux rois. Le 10 avril, Henri faisait
remettre la lettre suivante  la reine:

M'amie, encore que nous soyons, vous et moi, tellement unis que nos
coeurs et nos volonts ne soient qu'une mme chose, et que je n'aie
rien si cher que l'amiti que me portez, pour vous en rendre les
devoirs dont je me sens oblig, si vous prierai-je ne trouver trange
une rsolution que j'ai prise, contraint par la ncessit, sans vous
en avoir rien dit. Mais puisque c'est force que vous le sachiez, je
vous puis protester, m'amie, que ce m'est un regret extrme qu'au lieu
du contentement que je dsirais vous donner, et vous faire recevoir
quelque plaisir en ce pays, il faille tout le contraire, et qu'ayez ce
dplaisir de voir ma condition rduite  un tel malheur. Mais Dieu
sait qui en est la cause. Depuis que vous tes ici, vous n'avez ou
que plaintes; vous savez les injustices qu'on a faites  ceux de la
Religion, les dissimulations dont on a us  l'excution de l'dit;
vous tes tmoin de la peine que j'ai prise, pour y apporter la
douceur, ayant, tant que j'ai pu, rejet les moyens extraordinaires
pour esprer, de la main du roi et de la reine votre mre, les remdes
convenables. Tant de voyages  la cour, tant de cahiers de remontrance
et de supplication en peuvent faire foi.

Tout cela n'a guri de rien; le mal, augmentant toujours, s'est rendu
presque incurable. Le roi dit qu'il veut la paix; je suis content de
le croire; mais les moyens dont son conseil veut user tendent  notre
ruine. Les dportements de ses principaux officiers et de ses cours de
parlement nous le font assez paratre. Depuis ces jours passs, nous
avons vu comme on nous a cuyd surprendre au dpourvu; nos ennemis
sont  cheval, les villes ont lev les armes. Vous savez quel temps il
y a que nous avons eu avis des prparatifs qui se font, des tats
qu'on a dresss pour la guerre. Ce que considr et que tant plus nous
attendons, plus on se fortifie de moyens, ayant aussi, par les
dpches dernires qui sont venues de la cour, assez connu qu'il ne se
faut plus endormir, les desseins de nos adversaires, et, d'autre part,
la condition de nos glises rformes qui me requrent incessamment de
pourvoir  leur dfense, je n'ai pu plus retarder, et suis parti avec
autant de regret que j'en saurai jamais avoir, ayant diffr de vous
en dire l'occasion, que j'ai mieux aim vous crire, parce que les
mouvements nouveaux ne se savent que trop tt. Nous aurons beaucoup de
maux, beaucoup de difficults, besoin de beaucoup de choses; mais nous
esprons en Dieu, et tcherons de surmonter tous les dfauts par
patience,  laquelle nous sommes usits de tout temps.

Je vous prie, m'amie, commander, pour votre garde, aux habitants de
Nrac. Vous avez l Monsieur de Lusignan pour en avoir le soin, s'il
vous est agrable, et qu'il fera bien. Cependant aimez-moi toujours
comme celui qui vous aime et estime plus que chose de ce monde. Ne
vous attristez point; c'est assez qu'il y en ait un de nous deux
malheureux, qui nanmoins, en son malheur, s'estime d'autant plus
heureux que sa cause devant Dieu sera juste et quitable. Je vous
baise un million de fois les mains.[28]

  [28] Appendice: XVIII.

Le 13 avril, le roi de Navarre, qui a l'oeil et l'esprit partout,
crit de Lectoure au comte de Sussex, grand chambellan d'Angleterre,
pour lui faire connatre l'tat des affaires et demander l'appui
d'Elisabeth en faveur des glises rformes. Deux jours aprs, le 15
avril,  l'Isle, dans le diocse d'Albi, Henri signe un manifeste 
la noblesse, dont voici tous les passages essentiels:

Messieurs, je ne doute point qu'une bonne partie d'entre vous et du
peuple mme, qui, sous la faveur des dits du roi mon seigneur, avait
dj got quelque fruit de la dernire paix, ne trouve maintenant
trange de voir les troubles dont ce royaume est si longuement agit,
et que l'on estimait assoupis, se renouveler encore et les armes
reprises par ceux de la Religion. J'estime aussi qu'aprs plusieurs
discussions des raisons et occasions qui les ont ms de ce faire,
chacun jugeant selon sa passion ou selon qu'il aura pu entendre, ils
en voudront rejeter toute la haine sur moi... Les dportements,
artifices, entreprises, surprises, voleries, massacres, injustices,
toute espce de contraventions dont les ennemis de cet Etat et du
repos et tranquillit publique ont us depuis l'dit de la paix et
confrence de Nrac, me peuvent servir de dfense...

Nous avons, par la dernire paix, quitt, comme chacun sait, six ou
sept-vingt bonnes places, lesquelles, nonobstant la violence de ceux
qui s'y fussent aheurts, on aurait pu si bien garder et pour si
longtemps, qu'enfin ils eussent t contraints nous laisser en repos;
et nous sommes contents de quinze ou vingt des moindres d'icelles,
pour servir de sret  ceux qui ne pourraient rentrer ou vivre dans
leurs maisons. Cela seul peut tmoigner que nous dsirons la paix; car
autrement c'et t une grande simplicit de quitter un tel avantage.
Et, de fait, n'avons-nous pas, au mme instant qu'elle a t publie,
fait cesser tous actes d'hostilit? Nanmoins, les ennemis de cet
Etat, impatients de n'avoir aise et repos, se sont incontinent saisis
de ce que nous avions dlaiss, arm les places que nous avions
dsarmes, ferm celles que nous avions ouvertes, surpris les autres
qui n'taient plus gards, chass dehors ceux qui les ont reues, tu
ou meurtris ceux qui n'taient plus en dfense...

Ici, le manifeste entre dans le dtail de quelques-uns de ces actes
d'arbitraire et de violence: prise, rvolte ou pillage de Villemur, de
Lauzerte, de Langon, de La Role, de Montaignac, de Pamiers, de
Sorze, etc.

J'en laisse, pour brivet, poursuit le roi, plusieurs autres, qui
peuvent assez donner d'arguments de complainte. Cependant, on n'en a
vu aucun exploit de justice. Les auteurs et coupables ont t reus
aux bonnes villes, honors, dchargs, rmunrs et rcompenss; leur
butin reu et vendu publiquement... De sorte que la plupart ont pens
que la paix et les dits n'taient qu'une chose feinte, et que la
rompre ou diffrer l'excution d'icelle tait tacitement permis. Qu'on
remarque un seul exploit contre aucun qui ait attent contre ceux de
la Religion; lesquels, au contraire, voyant que parmi eux il y en
avait de mal vivants, ont pris,  leur propre poursuite et dpens,
plus de cent-vingt prisonniers qu'ils ont livrs eux-mmes et qui ont
t condamns et excuts  mort... Les maisons des particuliers sont
encore retenues; plusieurs chteaux qui m'appartiennent ne m'ont point
t rendus, quelque commandement qu'il ait plu au roi d'en
faire...--Quant  la religion, on est  pourvoir encore de lieux pour
l'exercice d'icelle en la plupart des bailliages et snchausses...
L'institution des enfants n'est permise dans les collges, s'ils ne
font profession de la religion romaine... Cependant, mes ennemis se
prparaient  la guerre; ils en dressaient les tats, avaient le pied
 l'trier; par ruses et artifices, ils nous y provoquent; et j'avais
chaque jour avis qu'on dressait des entreprises pour attenter sur ma
personne.

Toutes ces considrations mises en avant, les justes complaintes de
nos glises, qui imploraient mon assistance, m'ont contraint de venir
en cette ncessit et presse de maux si extrmes, protestant devant
Dieu et ses anges que c'est  mon trs grand regret et que mon
intention n'est point d'attenter contre la personne du roi que nous
reconnaissons comme notre souverain seigneur, contre son Etat ni sa
couronne, de laquelle je dsire la conservation et grandeur, ayant cet
honneur d'y appartenir. Ce n'est pour m'enrichir ni augmenter mes
moyens; chacun sait assez combien je suis loign de ce but; ce n'est
que pour notre dfense, pour nous garantir et dlivrer de l'oppression
de ceux qui, sous l'autorit du roi et le manteau de la justice,
tchent de nous exterminer. Lesquels nous tenons et dclarons pour
ennemis de l'Etat, fracteurs des dits et lois conservatrices
d'icelui. Contre ceux-l nous portons les armes, non contre les
catholiques paisibles, que chacun voit que nous embrassons galement,
sans aucune passion ni distinction quelconque, auxquels nous
n'entendons empcher l'exercice de leur religion ni la perception des
biens ecclsiastiques, si ce n'est de ceux qui suivent parti
contraire: conjurant tous princes, seigneurs et magistrats, villes et
communauts, et principalement vous, Messieurs de la noblesse, tous
gens de bien, de quelque ordre ou tat qu'ils soient, amateurs de leur
patrie, dsirant le repos d'icelle, nous secourir et assister, se
joindre  nous,  notre si juste cause, pour laquelle nous sommes
rsolus d'employer vie et moyens...

Le 16 avril, au partir de l'Isle, le roi de Navarre crit  la cour
de parlement de Toulouse pour attester que la guerre qui commence
n'est pas de sa faute. Le 20 avril, de Nrac, lettre au roi de France:
apologie de ses actes et de ses intentions, protestations contre les
iniquits qui lui mettent les armes  la main, mais assurance de ses
sentiments de fidlit  l'autorit royale. En mme temps, lettre
analogue mais superficielle  Catherine de Mdicis. Le 12 mai, une
dernire lettre d'avis et de confidence, date aussi de Nrac, et
adresse au vieux duc de Montpensier, que le roi de Navarre
chrissait. Puis il y a, dans la correspondance royale, comme une
lacune, comme un silence mystrieux. Dans trois semaines, il sera
rompu par le coup de tonnerre de Cahors.




CHAPITRE VI

  La guerre des Amoureux.--La dot de Marguerite.--Rvolte de
    Cahors.--Le baron de Vesins.--Prparatifs de l'expdition
    contre Cahors.--Cahors au XVIe sicle.--Le plan de
    l'attaque.--Les ptards.--Succs et revers.--Conseils de
    retraite et rponse du roi.--Bataille de rue.--Le roi
    soldat.--Arrive de Chouppes.--Le terrain gagn.--Arrive et
    dfaite d'un secours.--Prise du collge.--Les quatorze
    barricades.--Exploit du roi de Navarre.--Cri magnanime.--Le
    post-scriptum royal.--La lettre  Madame de Batz.--Effets de la
    prise de Cahors.--La petite guerre.--Prise de Monsgur par le
    capitaine Meslon.--Ngociations pour la leve d'une arme
    auxiliaire.


L'esprit satirique du XVIe sicle a presque fltri du surnom de
guerre des Amoureux, la nouvelle lutte qui commenait. C'tait l le
style des pasquils, si complaisamment cits par P. de l'Estoile.
Assurment, il put y avoir,  l'origine, une apparence de raison dans
cette dfinition pigrammatique; mais si les petits moyens employs
pour dterminer la prise d'armes, moyens fort  la mode,  cette
poque, comme en d'autres temps qui les ont moins affichs, furent du
domaine de la galanterie, il serait absolument draisonnable de
mconnatre la force des mobiles srieux de cette guerre et la gravit
des revendications qui la caractrisent. Les documents qui prcdent
sont de nature, croyons-nous,  faire apparatre, sous son vrai jour,
la prtendue guerre des Amoureux, et par ce qui va suivre, on peut
se convaincre qu'elle fut, du ct du roi de Navarre, comme une guerre
de rvlation. Il s'y montra, nous le voulons bien, fervent amoureux,
mais amoureux de la gloire.

La plupart des historiens affirment qu'avant de se mettre en campagne,
Henri, de concert avec les chefs calvinistes, avait projet plus de
soixante entreprises. Nul n'en donne la liste complte, mais le
succs de Cahors compensa beaucoup d'checs. Ce fut contre Cahors, en
effet, que le roi de Navarre dirigea ses premiers efforts. Le roi
(Charles IX), dit Mzeray, avait assign la dot de la reine Marguerite
en terres, l'ayant apanage des comts de Quercy et d'Agenais, mme
avec les droits de la couronne et pouvoir de nommer aux charges et aux
grands bnfices... Mais les habitants de Cahors, les uns affectionns
 la religion catholique, les autres craignant la revanche des
massacres (de 1562), ne voulaient point recevoir le roi de Navarre.
C'est pourquoi ce prince avait rsolu de commencer la guerre par cette
ville... Vesins tait dedans avec quinze cents hommes de pied qu'il
avait aguerris, une compagnie d'ordonnance et un grand nombre de
noblesse. Sa vigilance, son courage et sa rputation taient connus,
tellement que l'entreprise tait fort hasardeuse; et il n'y avait
point de vieux capitaine qui ne dissuadt le roi d'entamer la guerre
par une tmrit dont le mauvais succs ferait chouer tous ses autres
desseins.

L'expdition contre Cahors, projete d'assez longue date, fut rsolue
et prpare  Montauban. De cette ville, le roi de Navarre envoya ses
ordres pour l'acheminement des troupes. Il crut pouvoir compter, 
jour fixe, sur celles de la vicomt de Turenne, environ cinq cents
hommes, que devait lui amener le mestre-de-camp Chouppes, et leur
retard fut bien prs de faire chouer l'entreprise. Le roi de
Navarre, disent les _Economies royales_, ayant pass par Montauban,
Ngreplisse, Saint-Antonin, Cajarc et Cnevires, pour rassembler
toujours des gens,  cause que M. de Chouppes, qu'il avait mand,
n'tait point encore joint; finalement, ayant fait une bonne traite,
il arriva, environ minuit,  un grand quart de lieue de Cahors.
C'tait le 27 mai. Les historiens contemporains donnent cette
description sommaire de Cahors: C'est une grande ville btie sur la
rivire du Lot, qui l'environne de toutes parts, hormis d'un ct
qu'on nomme La Barre. Il y a trois ponts, un desquels porte le nom de
Chelandre, et un autre, du ct de Montauban, s'appelle le Pont-Neuf,
ce dernier se fermant par chaque bout d'un portail assez bien
accommod, mais sans pont-levis,  cause de quoi on avait bti au
milieu deux petits perons.

Le roi de Navarre et les quinze ou seize cents hommes qu'il
conduisait, firent halte dans un vallon, sous plusieurs touffes de
noyers, o il se trouve une source qui fut de grand secours, car il
faisait grand chaud, le temps clatant, de toutes parts, de plusieurs
grondements de tonnerre, qui ne furent pas nanmoins suivis de grandes
pluies. Ce fut l que le roi de Navarre arrta le plan de l'attaque.
Elle fut rsolue, malgr l'absence de Chouppes, l'orage devant
favoriser les assaillants plutt que leur nuire. Le vicomte de Gourdon
avait eu l'ide d'employer des ptards pour briser les portes. Aux
hommes chargs de mettre en oeuvre ces terribles engins, le roi donna
une escorte de dix gardes. Les ptardiers devaient attaquer les deux
portes du Pont-Neuf. Ils prirent les devants, suivis de vingt hommes
d'armes et de trente arquebusiers, sous les ordres du capitaine
Saint-Martin et du baron de Salignac; puis venaient quarante
gentilshommes de Gascogne et soixante gardes du roi commands par
Roquelaure; Henri marchait  la tte du gros de ses troupes, composes
de deux cents hommes d'armes et de mille ou douze cents arquebusiers.
Des deux portes du Pont-Neuf abordes simultanment, l'une,  peine
troue par l'explosion du ptard, obligea les assaillants 
s'introduire en rampant dans la ville; l'autre, au contraire, fut
renverse du coup. L'orage tait si violent, que la garnison ne prit
pas tout de suite l'alarme. A la seconde explosion seulement, les
assigs parurent. Salignac, entr le premier dans la place, avec son
dtachement, rencontre Vesins, quarante gentilshommes et trois cents
arquebusiers, arms  la hte. Roquelaure et Saint-Martin s'tant
joints  Salignac, il s'engage,  la lueur des clairs, un combat o
l'arquebuse fut bientt inutile. Ds les premiers chocs, Vesins est
mortellement bless, et la chute de ce chef renomm trouble, un
instant, les assigs, qui reculent. Mais ils reprennent vite courage,
 l'arrive d'un renfort, venu du centre de la ville, et les
assaillants voient tomber leurs trois capitaines, Salignac, Roquelaure
et Saint-Martin, celui-ci pour ne plus se relever. Ils vont lcher
pied, lorsque Gourdon et Terrides arrivent  leur secours: on
s'acharne de part et d'autre. Mais le jour a paru, toutes les forces
de Cahors convergent vers le champ de bataille, et les calvinistes,
combattus  la fois par la garnison, par la bourgeoisie arme, par les
habitants, qui, du haut des maisons, font pleuvoir sur leur tte une
grle de projectiles, cdent peu  peu devant tous ces obstacles;
nombre d'entre eux sortent de la ville, et le roi, qui attendait le
rsultat de cette affaire d'avant-garde, se voyait dj conseiller la
retraite: Il est dit l-haut, rpond-il, ce qui doit tre fait de moi
en toute occasion. Souvenez-vous que ma retraite hors de cette ville,
sans l'avoir conquise et assure au parti, sera la retraite de ma vie
hors de ce corps. Que l'on ne me parle plus que de combattre, de
vaincre ou de mourir. Et le roi de Navarre entre,  son tour, dans la
ville, avec ses deux cents gentilshommes et ce qui lui restait
d'arquebusiers. Quand il y fut, ses amis comprirent qu'il fallait
vaincre  tout prix.

Les combats qui suivirent ne peuvent gure se raconter. Ce fut une
bataille de rue: le terrain gagn pied  pied ou conserv avec peine;
la barricade renverse laissant voir derrire elle une autre
barricade; les maisons conquises l'une aprs l'autre; partout un
danger, un pige, une alarme; jamais un moment de repos. Rien que pour
se maintenir, il fallait faire des efforts incessants, et il
s'agissait d'avancer! Cependant, on avanait peu, et l'espoir de la
conqute s'vanouissait dans l'me des plus braves; presque seul, le
roi gardait son assurance et mme sa bonne humeur; il disait, en
rponse aux conseils de retraite qui recommenaient  se faire
entendre: Se peut-il que de si braves gens ignorent leurs forces!
Elles eussent flchi certainement, s'il ne les et dcuples par son
exemple.

On luttait depuis deux jours et deux nuits, la ville attendant un
secours, et le roi de Navarre, le corps de Chouppes. Sully raconte
qu'il vit, pendant ces heures terribles, les choses les plus belles
et les plus effroyables tout ensemble. On ne mangeait et buvait
qu'un coup et un morceau, par-ci par-l, en combattant; il fallait
dormir debout, les cuirasses appuyes sur quelques taux de
boutiques; tout le monde, Henri le premier, avait les pieds si
corchs et pleins de sang, que nul ne se pouvait quasi plus
soutenir; un grand nombre d'assaillants, entre autres Rosny, taient
blesss; les armes du roi taient fausses de coups d'arquebuse et
de coups de main. Il ne restait peut-tre plus aux calvinistes que
la force de vouloir bien mourir avec leur chef, lorsque l'arrive de
Chouppes,  la tte de cinquante gentilshommes et de quatre ou cinq
cents arquebusiers, vint justifier l'opinitret du roi de Navarre.

A peine entr dans la ville, Chouppes donne, de furie, contre une
barricade, l'enlve, en poursuit les dfenseurs jusqu' l'htel de
ville, s'en empare et y trouve trois canons et une coulevrine. Il y
met une garde et marche vers le collge, qui tait une vraie
forteresse. Il y est rejoint par le roi de Navarre. L, on commence 
entrevoir la fin ou ce qu'on croyait tre la fin de ces rudes combats:
on se trompait. Il fallut faire le sige en rgle du collge et courir
bien des risques pour s'en approcher en perant les maisons. Cette
tche n'tait pas termine au soleil levant, qui montra un nouveau et
plus redoutable danger: le secours attendu par les assigs tait en
vue. Chouppes, command pour s'y opposer, use d'un heureux stratagme.
Il va au-devant des quatre cents hommes qui s'approchaient, spars en
deux troupes, trompe la premire par une rponse au qui-vive, la
foudroie  bout portant, puis il lutte corps  corps avec la seconde
et la met en droute. Le lendemain, le collge est emport: c'est la
victoire enfin? Pas encore! Du collge, on aperoit, dans la grande
rue, quatorze barricades. C'est une nouvelle bataille, c'est un
nouveau sige. Le roi de Navarre donne ses ordres, et Chouppes, encore
une fois, marche  l'avant-garde; mais une pierre l'atteint  la tte
et le renverse au moment o la besogne tait en bonne voie. Le roi,
qui le suivait, prend sa place. A la tte de ses gardes, et en
pourpoint comme eux, dit d'Aubign, il emporte la meilleure des
barricades, du sommet de laquelle il fait entendre ce cri magnanime:
Grce  tous ceux qui mettront bas les armes! Cahors tait pris.

La ville fut livre au pillage. Quelle ville prise d'assaut n'tait
pille, au XVIe sicle? Mais nous avons vainement cherch dans
l'histoire la trace des innombrables massacres qui, selon des
relations suspectes, auraient dshonor la victoire des calvinistes.
Les rigueurs dont souffrit Cahors, rigueurs dplorables assurment,
furent celles que subissait,  cette poque, toute ville force[29].

  [29] Appendice: XIX.

La correspondance du roi de Navarre fournit au rcit de la prise de
Cahors un post-scriptum du plus haut intrt. C'est d'abord la lettre
suivante, adresse  la baronne de Batz, ds la premire heure qui
suivit la reddition, c'est--dire le 31 mai ou le 1er juin:

Madame de Batz, je ne me dpouillerai pas, combien que je sois tout
sang et poudre, sans vous bailler bonnes nouvelles, et de votre mari,
lequel est tout sain et sauf. Le capitaine Navailles, que je dpche
par del, vous dduira, comme nous avons eu bonne raison de ces
paillards de Cahors. Votre mari ne m'y a quitt de la longueur de sa
hallebarde. Et nous conduisait bien Dieu par la main sur le bel et bon
troit chemin de sauvet, car force des ntres, que fort je regrette,
sont tombs  ct de nous. A ce coup, ceux-l que savez et qu'avez
dans vos mains seront des ntres. A ce sujet, je vous prie bailler 
mondit Navailles lettres et instructions qui lui seront ncessaires,
dont je vous prie bien fort lui aider  me gagner ceux-l et leurs
amis, les assurant du bon parti que leur ferai. Et de telle manire
que dsirerez, je vous reconnatrai ce service, d'aussi bon coeur que
je prie Dieu, ma cousine, qu'il vous ait en sa sainte garde.

Le 1er juin, Henri crivait  M. de Scorbiac, son conseiller 
Montauban: Je crois que vous aurez t bien bahi de la prise de
cette ville; elle est aussi miraculeuse, car, aprs avoir t matre
d'une partie, il a fallu acqurir le reste pied  pied, de barricade
en barricade. Depuis que Dieu m'a fait la grce de l'avoir, je dsire
la conserver et y tablir quelque beau rglement. Pour travailler
auquel, je vous prie m'y venir trouver avec La Marsillire et les
autres auxquels j'cris... Il ajoutait, le 6 juin: J'eusse fort
dsir que vous fussiez venu par de, lorsque je vous ai demand,
parce que votre prsence et t bien requise ici, pour aider  rgler
toutes choses en cette ville, et y tablir un bon ordre qui n'a pu
sitt y tre mis... Nous y avons donn quelque acheminement; j'espre
que tout s'y portera bien, au contentement des gens de bien...

On voit, par la lettre  Madame de Batz, que le roi ne perdit pas un
instant pour faire fructifier sa victoire jusqu'au fond de l'Armagnac:
chez lui, le politique donnait toujours la main au capitaine. Les
lettres  M. de Scorbiac, crites dans un ordre d'ides analogue,
attestent les proccupations d'un esprit organisateur, toujours prt 
complter par de bons rglements les succs militaires.

Par la prise de Cahors, le roi de Navarre tonna ses amis non moins
que ses ennemis: hommes de guerre et hommes d'Etat comprirent qu'
dater de ce jour, le parti calviniste aurait  sa tte un chef dou de
toutes les aptitudes qui domptent les vnements et font, en quelque
sorte, violence  la destine. Si,  cette heure, Henri avait possd
une arme puissante et d'importantes ressources financires, il
aurait pu tracer avec son pe la carte d'une France protestante,
religieusement et politiquement constitue en face de la vieille
monarchie catholique. La Providence en dcida autrement. En sortant de
Cahors, le roi de Navarre se retrouva, comme auparavant, avec sa
poigne de partisans, et, longtemps encore, il dut se rsigner  faire
la petite guerre. Il la fit toujours avec entrain et parfois avec
bonheur.

Aprs avoir laiss Cabrire gouverneur  Cahors, il visita sa bonne
ville de Montauban et revint, sans plus tarder,  Nrac, o, ayant
pris connaissance des mouvements de l'arme de Biron, il se prpara,
de son mieux,  lutter contre ce capitaine expriment. En traversant
la Lomagne et l'Armagnac, il avait dj battu deux dtachements
catholiques, l'un  Beaumont, l'autre  Vic-Fezensac. Un de ses plus
vaillants capitaines, Meslon, gouverneur de Castelmoron et de Gensac,
venait de prendre Monsgur par ce ptard, nomm alors saucisse, que
nous avons vu jouer son rle  Saint-Emilion et  Cahors.

Au mois de juin, les lettres de Henri font allusion  une arme
trangre qui s'apprte infailliblement et commence  marcher, mais
qui ne se htait gure: c'tait le corps de mercenaires dont les
huguenots avaient obtenu la promesse du prince palatin Casimir. Cette
arme resta en formation; il est certain, toutefois, qu' la seule
pense de revoir les retres passer sur le ventre aux populations de
cinq ou six provinces, les ngociateurs royaux du trait de Fleix se
sentirent, quelques mois plus tard, mieux disposs  la conciliation
qu'ils ne l'eussent t en d'autres circonstances.




CHAPITRE VII

  La campagne du marchal de Biron.--Combats devant Marmande.--Les
    menes du prince de Cond.--Le stratagme de Biron.--Les
    boulets mal-appris.--Mayenne en Dauphin.--Lesdiguires.--Sige
    et prise de La Fre par le marchal de Matignon.--Surprise de
    Mont-de-Marsan par Baylens de Poyanne.--Dsarroi des
    calvinistes.--Les vues de Monsieur, duc d'Anjou et
    d'Alenon.--Son entremise pour amener la paix.--Trait de
    Fleix.--Sjour de Monsieur en Guienne et en Gascogne.--La
    chambre de justice de Guienne.--La demi-promesse de
    Henri.--Monsieur recrute des officiers  la cour de Navarre.


Biron avait quitt Bordeaux, le 20 juin 1580, pour se mettre  la tte
de son arme dj en mouvement. Cette campagne, compose d'une longue
srie de petites actions, fut en dfinitive dfavorable aux
calvinistes. Biron prit, de force ou sans coup frir, une quarantaine
de places ou de bicoques, entre autres Tonneins, Le Mas-d'Agenais,
Damazan, Gontaud, dont il portait le nom, Valence-d'Agen, Auvillars,
Lamontjoie, Francescas, Montaignac, Villeral, Mzin, Sos,
Vic-Fezensac, Astaffort et Fleurance. Mais il n'osa assiger ni
Sainte-Bazeille, somme en vain de se rendre, ni Clairac, ni plusieurs
autres places, dont la force de rsistance lui tait connue. Il en
rencontra une trs vive  Gontaud, qu'il bouleversa de fond en comble,
 Auvillars, qui obtint vie et bagues sauves,  Valence-d'Agen, qui,
prise une premire fois et rvolte, ne se rendit qu'aprs avoir t
foudroye de mille ou douze cents coups de canon. Il arriva au
marchal, pendant cette campagne, deux graves accidents. Devant
Sainte-Bazeille, une maladie se mit dans son arme, il en fut atteint
lui-mme et dut cantonner ses troupes. Il touchait  la fin de ses
expditions, lorsque, au mois d'octobre, dit le journal du chanoine
Syreuilh, comme il faisait la revue de son arme et voltigeait sur
son cheval, sondit cheval glissant, tomba sur sa jambe gauche et lui
rompit l'os de ladite jambe, un doigt plus haut que la cheville. Il
se fit remplacer  la tte des troupes, du consentement de tous les
capitaines, par son fils, Charles de Gontaud, baron de Biron, alors
g de dix-huit ans, le mme qui, aprs avoir vcu avec tant de
gloire, devait prir si misrablement de la main du bourreau.

Il y eut deux faits remarquables dans cette lutte de Henri et de
Biron: le marchal n'alla presque jamais droit au roi, et le roi ne
fut qu'une fois ou deux en mesure d'affronter le marchal en rase
campagne. Quand on tudie leurs mouvements, on dirait qu'ils s'taient
entendus pour viter une lutte personnelle. Devant Marmande,
toutefois, Henri, au dbut de la campagne, et bien voulu se mesurer
avec les troupes du marchal. L'arme du roi occupait Tonneins et
Sainte-Bazeille, une partie de l'arme de Biron tait dans Marmande.
Les soldats du marchal, dit l'abrviateur des _Economies royales_,
faisant tous les jours des courses sur le pays ennemi, Henri fit un
jour avancer Lusignan,  la tte de vingt-cinq gentilshommes des mieux
monts, jusqu'aux portes de Marmande, comme pour faire un dfi. Il
nous fit suivre par cent arquebusiers, qui mirent ventre  terre sur
le bord d'un ruisseau,  quelque distance de nous, et il se tint
lui-mme cach dans un petit bois un peu loign, avec trois cents
chevaux. Notre ordre tait de faire simplement le coup de pistolet, de
chercher  prendre quelques soldats que nous trouverions hors des
murs, et de nous retirer vers le gros d'arquebusiers, d'abord qu'on
commencerait  nous poursuivre, ce que nous excutmes aussitt que
nous emes vu cent chevaux sortir de la place pour venir  nous,
quoique ces cavaliers nous criassent d'une manire assez insultante de
les attendre. Un officier de notre troupe, nomm Quasy, qui s'entendit
dfier nommment, ne put s'empcher de tourner bride vers celui qui
lui faisait ce dfi, le renversa mort, y perdit lui-mme son cheval,
et regagnait le gros de la brigade  pied, lorsqu'il fut attaqu par
le parti ennemi entier, irrit de la mort de leur camarade. Nous
marchmes  son secours, et il y eut bientt une mle des plus
chaudes, pendant laquelle un de nos valets, saisi de frayeur, s'enfuit
et porta l'alarme au roi de Navarre, en lui disant que nous et les
arquebusiers avions t tous passs au fil de l'pe: ce qui tait
sans aucun fondement. Au contraire, aprs quelques moments de combat,
les ennemis ayant aperu les arquebusiers, qui sortaient de leur
embuscade pour venir nous seconder, craignirent quelque surprise, et
croyant que toute l'arme leur allait tomber sur le corps, ils se
retirrent dans la ville. On eut bien de la peine  arrter le courage
de Henri, qui voulait fondre sur l'arme ennemie pour nous venger et
prir glorieusement. Mais on lui fit de si fortes instances de se
retirer, qu'il prit enfin ce parti  regret. Son tonnement fut grand
lorsqu'il nous vit revenir, et sa douleur le fut encore davantage
d'avoir ajout foi  des conseillers trop timides, surtout lorsqu'il
vit Lusignan se plaindre, avec beaucoup d'aigreur, d'avoir t
abandonn en cette occasion.

Henri manquait de forces, le peu qu'il en avait tant absorb, en
grande partie, par les garnisons. Il lui tait donc impossible
d'offrir une bataille  Biron; il lui fut mme bientt difficile de
courir les champs. Le prince de Cond, non content de lui avoir
dbauch une partie de ses troupes, travaillait, dans le Languedoc et
dans le Dauphin,  se composer une souverainet, aux dpens du roi de
Navarre. Il fallut ramasser, dans tous les coins de Guienne et de
Gascogne, un petit corps d'arme pour aller s'opposer aux empitements
du prince, et Turenne fut charg de cette mission. Il restait au roi
de Navarre  peine de quoi se garder. Heureusement, le comte de La
Rochefoucauld ne tarda pas  lui amener deux ou trois cents chevaux,
qui lui furent d'un grand secours. Henri et ses partisans n'en durent
pas moins renoncer  tenir, en tout temps, la campagne, et se
contenter de quelques rares occasions favorables. Le roi de Navarre,
croyant en saisir une qui le tenta, fit courir  sa capitale et courut
lui-mme un srieux danger.

Au commencement de la guerre, la reine Marguerite, rsidant
habituellement  Nrac, avait obtenu la neutralit de cette ville,
tant que le roi n'y sjournerait pas. Le roi y tant venu passer trois
jours, et le marchal ayant t inform de sa prsence, il usa d'un
curieux stratagme pour avoir le droit d'alarmer et peut-tre de
surprendre Nrac. Il feint de venir sur la Garonne pour y recevoir des
troupes que lui amenait M. de Cornusson, snchal de Toulouse, et fait
tenir le faux avis de ce mouvement au roi. Henri part dans la nuit,
pour aller lui tendre une embuscade, et le matin,  neuf heures, le
marchal, venu par un autre chemin, se prsente devant Nrac avec son
arme en bataille,  la porte du canon; si bien, qu'au moment o le
roi, revenant de son expdition manque, rentrait dans Nrac par une
porte, il apprenait que Biron paradait devant l'autre. Malgr
l'ingalit des forces, il y aurait eu mle gnrale ou, tout au
moins, escarmouche, sans une pluie torrentielle qui vint mouiller la
poudre et refroidir les cerveaux. Biron, en se retirant du ct de
Mzin, qu'il allait occuper, lana quelques voles de canon,  coups
perdus, sur la ville, et deux boulets se logrent dans les murailles
du chteau. Marguerite ne pardonna jamais cet affront au marchal,
quoiqu'il lui et envoy, en partant, de galantes excuses: aussi,  la
paix, insista-t-elle, tout autant que le roi, pour que la lieutenance
de Guienne ft remise en d'autres mains.

L'arme de Biron n'tait pas la seule qui oprt contre les
calvinistes: le marchal de Matignon en avait men une autre  La
Fre, d'o tait parvenu  s'vader le prince de Cond; Mayenne en
avait conduit une troisime en Dauphin, contre Lesdiguires, en voie
de devenir un des premiers capitaines de son temps. Mayenne prit La
Mure et trois ou quatre autres places. Quant au sige de La Fre, il
dura trois mois et fut appel le sige de velours, parce que les
assigeants y faisaient assaut d'lgance et que le temps ne les y
incommoda point. Du reste, il fut des plus meurtriers; Matignon y
perdit deux mille hommes, beaucoup d'officiers de mrite, entre autres
Philibert de Gramont, que les intrigues de Catherine avaient dtach
du parti du roi de Navarre. La perte des assigs fut de trente
gentilshommes et de huit cents soldats. La reddition eut lieu le 31
aot.

La chute de La Fre tait prvue; elle ne fut pas aussi sensible au
roi de Navarre que la perte de Mont-de-Marsan, surpris, au mois de
septembre, par Baylens de Poyanne, un des plus vaillants capitaines
catholiques[30]. Henri essaya souvent, mais en vain, de le ressaisir;
le temps, les hommes, l'argent, tout lui faisait dfaut, et Poyanne
gardait bien sa conqute. Henri finit pourtant par prendre sa
revanche.

  [30] Appendice: XX.

Tout bien considr, les affaires du parti calviniste et, en
particulier, celles du roi de Navarre, taient dans un tat prcaire:
on pouvait encore durer, mais tout succs devenait douteux. Dans ces
circonstances, les vues de Monsieur, tournes sans cesse vers la
principaut des Pays-Bas, se trouvrent d'accord avec les intrts
d'une cause presque vaincue. Il venait de traiter, par les soins du
prince d'Orange, avec les Etats des Pays-Bas, dtermins  secouer le
joug de l'Espagne et  reconnatre la souverainet du duc d'Anjou. Les
Etats se laissaient sduire par la double perspective d'une alliance
virtuelle avec la France et du mariage, considr comme probable, de
Monsieur avec la reine d'Angleterre. Le duc, croyant toucher  cet
avenir, voulut se l'assurer en rtablissant la paix  l'intrieur; car
les forces militaires de la France devenant inactives, il avait
l'espoir qu'elles l'appuieraient, en partie, dans l'expdition qu'il
projetait.

Monsieur, sollicit d'ailleurs, on est fond  le croire, par la reine
Marguerite, s'offrit donc  Henri III pour mdiateur entre lui et le
roi de Navarre, et partit pour la Guienne, accompagn de Bellivre et
de Villeroi. Il avait donn rendez-vous,  Libourne, au roi et  la
reine de Navarre,  Madame, soeur de Henri, et au prince de Cond. Les
premiers pourparlers dcisifs eurent lieu  Coutras, et les derniers 
Fleix, en Prigord, dans le chteau du marquis de Trans. Les dputs
protestants y assistrent, et aprs de longs dbats, le nouveau
trait, d'abord repouss par le prince de Cond et ses adhrents, fut
sign le 26 novembre. Il confirmait, en les amplifiant sur quelques
points, les traits prcdents: par exemple, on donnait par surcrot,
au roi de Navarre, Figeac, en Quercy, et, dans le Bazadais, Monsgur,
si vaillamment conquis et gard par le capitaine Meslon. Mzeray
ajoute: On croit qu'il y fut aussi accord, en secret, pour
satisfaire la passion de la reine Marguerite et mme celle du roi son
mari, que Biron serait rvoqu de la lieutenance de Guienne, et que le
roi en mettrait un autre  sa place, qui leur serait plus agrable.
Ce fut le marchal de Matignon[31].

  [31] Appendice: XXI.

L'dit de Fleix, ratifi au mois de dcembre, fut vrifi au parlement
de Paris le 26 janvier 1581. Cette tche accomplie, Monsieur passa
quelque temps en Guienne et en Gascogne[32]. Il visita plusieurs
villes, tantt avec le roi et la reine de Navarre, tantt avec
Marguerite seule, comme  Bordeaux, o il fut reu avec une pompe
extraordinaire. Un des articles du nouveau trait supprimait la
chambre mi-partie de cette ville et instituait une chambre de
justice[33], compose de membres du conseil priv et de conseillers au
parlement de Paris, qu'on supposait trangers aux influences locales.
Mais la premire sance de cette chambre en mission n'eut lieu que le
26 juin 1582. Ces perptuelles modifications des formes de la justice
n'offraient en ce temps-l, et elles n'ont offert en aucun temps, que
bien peu de garanties aux citoyens.

  [32] Appendice: XXII.

  [33] Appendice: XV.

Pendant son sjour  la cour de Navarre, le duc d'Anjou obtint de
Henri une demi-promesse de se joindre  lui dans la prochaine campagne
des Pays-Bas, o l'attendaient tant de dboires et de dsastres.
Heureusement pour le roi de Navarre, ce projet d'alliance resta lettre
morte. Mais, en mme temps que Monsieur essayait de le tenter de ce
ct, il l'amoindrissait, d'un autre, en recrutant des officiers parmi
les gentilshommes de Guienne et de Gascogne: beaucoup de catholiques
et plusieurs protestants, parmi lesquels Rosny, acceptrent les offres
du prince. Henri les vit partir  regret, car il n'avait aucune
confiance dans les entreprises de son beau-frre, et d'ailleurs il
pouvait prvoir, mme en pleine paix, qu'il aurait, un jour, grand
besoin des services dont allait profiter le duc d'Anjou.




LIVRE TROISIME

(1581-1585)




CHAPITRE PREMIER.

  Le triomphe de la patience.--Le roi de Navarre et Thodore de
    Bze.--Surprise de Prigueux par les
    catholiques.--Correspondance de Henri avec Brantme.--Assemble
    de Bziers.--Vellits pacifiques.--Prparatifs de voyage de
    Marguerite  la cour de France.--Les toilettes de la reine de
    Navarre.--Henri  Saint-Jean-d'Angly.--Son entrevue avec
    Catherine de Mdicis,  Saint-Maixent.--La cure aux
    Eaux-Chaudes.--Assemble de Saint-Jean-d'Angly.--Les projets
    de mariage de Catherine de Bourbon.--Ngociation avec le duc de
    Savoie.--L'affaire des frres Casse.--Invitation de Henri III
    et rponse du roi de Navarre.


A la fin de l'anne 1580, et dans les premiers jours de l'anne
suivante, le roi de Navarre eut  se dfendre contre les imputations
de quelques-uns de ses coreligionnaires influents, qui lui
reprochaient d'avoir sacrifi, par le trait de Fleix, les intrts de
la cause calviniste. C'tait le contre-coup des mcontentements du
prince de Cond. Henri lisait trop bien dans l'avenir pour croire 
l'efficacit et  la longue dure d'une paix qu'il subissait plus
qu'il n'en triomphait; mais il tait dj l'homme qui devait crire un
jour: Par patience, je vaincs les enfants de ce sicle. S'il n'avait
pas possd cette vertu essentiellement politique, jamais peut-tre la
France ne ft sortie,  son honneur, des redoutables preuves que lui
imposait, depuis vingt ans, l'antagonisme des deux religions, et dont
les revendications de la Ligue allaient dmesurment accrotre le
pril. La correspondance de Henri IV nous a livr le secret de sa
force et de sa suprme victoire: c'est qu'il sut, presque toujours,
selon les cas, rsister  ses partisans, comme  ses adversaires.

La paix de Fleix lui ayant attir les remontrances de Thodore de
Bze, cet loquent mais pre docteur de l'Eglise calviniste, il lui
rpondit, de Coutras, par une apologie discrte de ses actes et de ses
intentions; et, comme Thodore de Bze ne lui avait pargn, sur
d'autres points, ni les conseils ni les critiques, il le remerciait de
tant d'avis salutaires, lui en demandait de nouveaux, et semblait
faire allusion, dans les lignes suivantes,  quelques reproches
indirects touchant les moeurs de la cour de Navarre: Je reconnais la
charge que Dieu m'a commise, et ne souhaite rien plus, sinon qu'il me
fasse la grce de m'en pouvoir acquitter dignement. A quoi j'ai
dlibr de m'employer  bon escient et _de rgler ma maison_,
confessant,  la vrit, que _toutes choses se sentent de la
perversit des temps_. La mme lettre vise,  mots couverts,
quelques-unes des intrigues dont il tait environn, spcialement
l'esprit remuant et les vues dominatrices du prince de Cond:
Lesquels (conseils), dit-il  Thodore de Bze, je vous prie me
dpartir encore sur les pratiques et menes qui se font par _ceux qui
veulent btir leur grandeur sur la ruine des autres_, mmement sur les
derniers degrs desquels ils semblent tcher de me djeter et gagner
les devants, pour plus facilement me repousser et renverser en bas.
Cette trame se connat si manifestement, que peu de gens en doutent.
Thodore de Bze dut sentir ces traits, d'autant mieux qu'il tait,
par temprament, plus port  s'entendre avec le prince de Cond
qu'avec le roi de Navarre.

Henri crivit plus de cinquante lettres pour dmontrer  ses villes et
 ses capitaines les avantages de la paix et la ncessit de
l'observer fidlement. Il est vrai qu'il en crivait en mme temps
pour se plaindre des nombreuses infractions relatives  ses maisons,
chteaux et villes, et d'abusives inhibitions concernant le libre
exercice du culte; mais toute paix tait querelleuse, en ce temps-l.
Celle-ci fut bruyamment trouble par les catholiques. Le 26 juillet
1581, sous le commandement des capitaines d'Effieux et de Montardy,
ils surprirent la ville de Prigueux. La noblesse du Prigord et des
environs, dit le prsident de Thou, fatigue par les courses
continuelles des garnisons protestantes, engagea les commandants des
troupes du roi  se saisir de Prigueux. Ils surprirent cette ville,
la nuit, et ils la traitrent avec tant de barbarie, qu'ils semblaient
vouloir venger celle que le baron de Langoiran y avait exerce, six
ans auparavant, lorsqu'il se rendit matre de la ville. Le roi de
Navarre ayant port ses plaintes au roi, il n'en reut que des
excuses.

On n'en usa pas aussi cavalirement avec le roi de Navarre: il n'tait
pas homme  se contenter de si peu. Notons, en outre, que de Thou
s'est tromp en accusant de barbarie les auteurs de la surprise de
Prigueux. Sans doute, les catholiques, agissant sans l'agrment de
Henri III, commirent de trop nombreux excs dans cette place; mais ils
n'usrent pas, dans le sens complet du mot, des reprsailles qu'il
tait en leur pouvoir d'exercer: en quoi ils montrrent une modration
relative; car les calvinistes, en 1575, avaient t sans piti pour
les vaincus. La vrit, sur l'affaire de Prigueux, n'est ni dans le
jugement sommaire de de Thou, ni dans cette note comique de P. de
L'Estoile: En ce mois de juillet, les catholiques de la ville de
Prigueux se remirent en la libre possession de leur ville, et en
chassrent les soldats huguenots qui despiea y taient en garnison.
Ceux de la religion n'en firent pas grand'clameur, et eut-on opinion
que ce qui en avoit t fait toit _par intelligence du roi de Navarre
et des habitants, qu'on disoit avoir donn cent mille francs_ pour
tre dchargs de cette garnison, qui leur faisoit mille maux. Quoi
que c'en soit, il n'y en eut point de coups rus, et se passa
doucement cette entreprise.

Les tmoignages incontestables ressortent de la correspondance du roi
de Navarre. Le 10 aot, il crit  Brantme, seigneur de Bourdeille,
snchal de Prigord: Mon cousin, j'ai t fort aise d'entendre la
bonne affection et diligence que vous avez montres depuis la prise de
Prigueux, pour empcher ou modrer les mauvais effets des preneurs
contre ceux qui taient dedans, dont je vous remercie; mais je suis
fort marri d'avoir su que votre bonne intention n'a pu tre effective
selon votre dessein, d'autant que la plupart des maisons de ceux de la
religion ont t pilles et saccages, et plusieurs faits prisonniers,
et il y en a encore auxquels on veut faire payer ranon, comme on a
dj fait faire aux autres, entre lesquels est le sieur Saulire,
qu'on ne veut largir sans cela, quelque grande perte qu'il ait faite
de ses meubles et titres; qui serait son entire ruine et celle de ses
enfants.

Je ne puis croire que le roi mon seigneur ne rprouve grandement la
prise de ladite ville, comme tant advenue par trop grand attentat,
fait au prjudice de son service et de la paix et tranquillit
publique.

Je ne puis aussi, pour mon devoir et pour mon honneur, que je n'en
poursuive la raison et rparation envers Sa Majest.

Je vous prie donc, mon cousin, considrer que ne puis autre chose
l-dessus que d'attendre la volont et intention de Sa Majest, pour
me ranger et conformer selon icelle. Cependant, puisqu'il y a encore
dedans la ville des prisonniers, et plusieurs meubles pills
appartenant  ceux de ladite religion, je vous prie derechef faire le
tout rendre, et mettre en libert tous lesdits prisonniers,
principalement ledit Saulire, de sorte qu'il n'en puisse tre fait
aucune plus grande plainte.

Brantme s'effora de contenter Henri; mais l'affaire n'en resta pas
l. Henri III chargea Matignon, le nouveau lieutenant de Guienne, et
Bellivre, un de ses ngociateurs favoris, de rgler ce grave
diffrend. A vrai dire, le roi de Navarre ne reut jamais que des
demi-satisfactions. La cour lui avait fait offrir d'abord,  titre
d'indemnit, une forte somme. En principe, il acceptait; mais il
exigeait, de plus, une autre place. On finit par lui accorder
Puymirol, aprs des contestations qui dpassrent le terme de l'anne
1581.

Le 20 dcembre 1581,  Bziers, s'ouvrit une assemble des Eglises
rformes de Languedoc, o Henri III avait envoy Bellivre, et le roi
de Navarre, Clervaux, afin de hter la pacification de la province. La
mission fut longue et difficile, mais elle russit dans une assez
large mesure. Le roi de France, lui aussi, voulait la paix, et il est
probable qu'elle se ft bientt et solidement tablie entre lui et le
roi de Navarre sans l'existence de la Ligue, qui, dj, soufflait
discrtement le feu qu'elle mit, plus tard, aux quatre coins de la
France. Mzeray rsume dans une page pittoresque les vues et les
vellits pacifiques de Henri III: Les conseillers du parlement de
Paris que le roi envoya en Guienne ( la suite du trait de Fleix),
pour mettre d'accord ceux de la chambre mi-partie de cette province, y
furent reus avec l'applaudissement gnral des peuples, et les
maintinrent en paix trois ans durant. La froideur de Matignon
s'accommodait fort bien avec le feu des Gascons, et savait bien
conserver l'autorit du roi, sans blesser le respect qui se doit aux
princes du sang; les courtoisies du duc de Mayenne avaient adouci les
courages les plus farouches dans le Dauphin; et le marchal de
Montmorency, ennuy de la guerre, contenait le Languedoc dans un doux
repos. Le roi aussi tait fermement persuad, par trop d'expriences,
que la force des armes n'tait point propre  ramener les dvoys au
sein de l'Eglise, et que la saigne ni les remdes violents ne
valaient rien  cette maladie. Partant il se rsolut de la traiter
avec un certain rgime de vivre qui corriget peu  peu la malignit
des humeurs, et rtablit le temprament des viscres qu'on avait trop
chauffs. Sa Majest fit connatre aux religionnaires qu'ils ne
devaient point craindre aucun mal de sa part, mais aussi qu'ils n'en
devaient esprer aucun bien... Avec cela il tchait de les flchir
tout doucement par les instructions et par les exemples, exerant
souvent en public des oeuvres de pit, ayant prs de lui des
religieux qui pratiquaient des dvotions trs austres, faisant
imprimer toutes sortes de livres bien catholiques, et dfendant la
lecture et l'impression de ceux qui ne l'taient pas.

Ces moyens convertirent plus de huguenots en trois ou quatre ans, que
les bourreaux ni les armes n'en avaient converti en quarante; et
s'ils eussent continu, cette opinion de conscience se ft sans doute
dissipe dans peu de temps par une opinion d'honneur, et toutes les
factions se fussent amorties durant ce calme, comme elles s'irritaient
par l'motion. Mais ce roi, au lieu de se fortifier pendant ce
temps-l, s'affaiblissait davantage; et, comme un homme  qui on
aurait coup les veines dans un bain chaud, il perdait avec plaisir ce
qui lui restait de vigueur et d'autorit; puis cette dfaillance le
mettait dans le mpris; et l'orgueil et l'avarice des favoris,
choquant les grands et vexant les peuples, excitaient contre lui la
haine des uns et irritaient la patience des autres...

Les relations cordiales qui tendaient  rapprocher les deux rois
n'auraient pas plus rsist aux boute-feux de la Ligue qu'aux
intrigues de cour des mignons et de leur coterie; mais il n'en fallut
pas tant pour provoquer une nouvelle rupture. Un sjour de la reine de
Navarre  la cour de Henri III ressuscita les hostilits. Marguerite
annona l'intention d'aller  Paris, vers la fin de l'hiver 1582.
L'histoire n'a pu trouver un but politique prcis  ce voyage, qui
peut-tre n'en avait pas, quoique l'empressement du roi de Navarre 
favoriser l'excution du projet de sa femme permette de supposer
qu'elle emportait avec elle quelque plan concert entre eux. On
s'gaie vraiment  voir le vainqueur de Cahors s'occuper, pendant deux
mois, des prparatifs assez compliqus du voyage de la reine. Il crit
lettres sur lettres, tantt pour convoquer des gentilshommes de haut
rang, chargs d'accompagner la reine jusqu'en Saintonge, tantt pour
rgler l'itinraire et annoncer le passage, de ville en ville, du
cortge royal, tantt enfin pour faciliter, par tous les moyens, les
chevauches de la royale voyageuse. Il pousse la sollicitude jusqu'
des dtails amusants: dans une lettre  M. de Scorbiac, il demande
huit mulets de bt, pour renforcer l'quipage de transport du
bagage de la reine. Et les indiscrtions de l'histoire nous donnent,
 peu prs, la composition de ce bagage. Marguerite, la plus lgante
princesse de son temps, voyageait toujours avec une garde-robe au
grand complet, comme nous l'apprend Brantme. Catherine de Mdicis, en
laissant Marguerite en Gascogne, lui avait dit: Ma fille, c'est vous
qui inventez et produisez les belles faons de s'habiller, et, en
quelque part que vous alliez, la cour les prendra de vous, et non
vous, de la cour. Brantme ajoute: Comme de vrai, par aprs qu'elle
y retourna, on ne trouva rien qui ne ft encore plus que de la cour.

Mais, tout en vaquant  ces soins conjugaux, Henri n'oubliait pas les
affaires srieuses. Il accompagne la reine jusqu' Saint-Jean-d'Angly;
mais c'est l aussi qu'il doit communiquer avec M. le Prince, et
recevoir de Catherine un message avant-coureur d'une nouvelle
entrevue, dont le bruit avait dj transpir. J'espre, crit-il 
Thodore de Bze, qu'il tient  mettre, autant que possible, de son
ct, que nous verrons, dans dix jours, la reine (Catherine), ce que
j'ai pens tre ncessaire pour le bien de la paix et le repos de nos
Eglises. Je vous prie assurer tout le monde que je ne ferai rien qui
nous porte prjudice. Nanmoins, toujours prudent quand il s'agissait
pour lui de se rapprocher, en personne, des auteurs de la
Saint-Barthlemy, il ne voulut pas aller au-devant de la reine, aussi
loin qu'elle l'avait souhait. Il s'arrta  Saint-Maixent et lui
envoya Lusignan, pour s'excuser de ne pas aller plus avant, ayant une
si grande et si belle troupe de noblesse prs de lui, avec son oncle
de Rohan et son cousin le comte de La Rochefoucauld. L'entrevue
pourtant eut lieu dans la ville o s'tait arrt le roi de Navarre,
et, soit politique, soit contentement rel du rsultat de la
confrence, il s'en montra satisfait dans les lettres qu'il crivit
ensuite.

Au mois d'avril, Henri passa en Barn, pour faire une cure aux
Eaux-Chaudes. tant  Pau, le 11 mai, il convoqua l'assemble des
dputs des Eglises rformes,  Saint-Jean-d'Angly, pour la fin du
mois. Cette convocation avait t dcide dans les pourparlers du roi
de Navarre avec le prince de Cond, aprs l'entrevue de Saint-Maixent.
Nous avons, dans une lettre  Henri III, date de Saint-Jean-d'Angly,
29 juin, un aperu des dlibrations et rsolutions de cette
assemble: Ayant, sous votre autorit, convoqu et assembl, en la
ville de Saint-Jean-d'Angly, les dputs des Eglises rformes des
provinces de votre royaume, pour aviser aux moyens qu'il y aurait de
faire effectuer votre dit de pacification et tablir la paix,
partant, selon votre bonne volont, je les ai tous trouvs fort
disposs  cela. Mais pour ce que la faute de l'excution procde
principalement de l'impunit des excs et dsordres..., ils ont, pour
cette occasion, dress un cahier des contraventions faites  votre
dit en vosdites provinces et m'ont requis de l'envoyer  V. M., comme
je fais, vous suppliant trs humblement, Monseigneur, qu'il vous
plaise dclarer votre bonne volont sur chacun des articles...

On verra bientt que le cahier n'eut aucune heureuse influence sur
les sentiments de la cour.

A son passage  Pau, Henri avait retrouv, avec sa soeur Catherine,
rgente de Barn et des autres pays souverains, quelques-unes de ses
obligations de roi et de frre. On avait dj, plusieurs fois, parl
du mariage de Catherine. Des historiens prtendent qu'il fut question,
ds le berceau, de donner sa main au duc d'Alenon, et que Henri III
lui-mme, en 1575, songea, un instant,  la faire asseoir sur le trne
de France. Ce qu'il y a de certain, c'est que presque toute la vie de
Catherine se passa dans l'attente de diverses unions, dont une seule
tait selon son coeur[34]. De retour  Pau, vers la fin de l'anne
1582, Henri eut  s'occuper srieusement d'un projet de mariage, qui
donna lieu  des ngociations dlicates. Emmanuel de Savoie, avec des
vues d'avenir encore secrtes, mais que rvla, en 1589, sa prise de
possession du marquisat de Saluces, avait charg Bellegarde, pass 
son service, de demander au roi de Navarre la main de sa soeur. La
correspondance de Henri et du duc traite cette question, mais  mots
couverts. A la date du 3 septembre, le roi de Navarre, non content
d'avoir chang plusieurs messages avec Emmanuel, crivait au
chancelier de Savoie: Le dsir que j'ai que l'amiti qui est entre M.
le duc de Savoie et moi soit si ferme et tablie qu'elle ne puisse
tre branle pour quelque occasion que ce soit, me fait vous prier,
comme l'un de ses plus confidents serviteurs, faire en sorte qu'elle
soit inviolable, et employer votre vertu et prudence  la maintenir et
conserver par un lien indissoluble. Et m'ayant t la ngociation de
M. de Bellegarde trs agrable, je dsire que, par votre dextrit et
conduite, cette affaire russisse au contentement de nous deux, en
telle sorte qu'elle ne prjudicie  ma conscience, devoir et
rputation. Pour mon regard, j'y apporterai tout ce qui pourra servir
 la faciliter, pour l'aise que j'aurai de voir le tout conduit  une
heureuse fin.

  [34] Appendice: XXIII.

L'accord s'tait tabli sur tous les points principaux entre le roi et
le duc, et le consentement de Catherine tait probablement acquis
d'avance. Mais Emmanuel formula une exigence qui rompit la
ngociation. Il entendait que Catherine abjurt la religion
calviniste, et Henri lui dclara franchement que cette condition lui
paraissait trop dure.

D'autres proccupations, et d'une tout autre nature, attendaient le
roi de Navarre dans son gouvernement de Guienne. On se souvient de
l'entreprise criminelle de Favas et des frres Casse, en 1577, sur la
ville de Bazas. Il s'en tait suivi, l'anne d'aprs, une sentence
capitale contre plusieurs des auteurs de cette agression. Ils furent
amnistis par le trait de Fleix. Mais ces frres Casse, qui
semblaient avoir pour anctres les routiers ou les soudards des
Grandes Compagnies, restrent fidles  leur existence de violence et
de dprdations. La plupart des incidents et des scandales que
provoqua leur conduite manquent de dates prcises, quoique les lettres
du roi de Navarre, dans les derniers mois de l'anne 1582, y fassent
quelquefois allusion. Samazeuilh nous parat avoir group, avec toute
la clart possible, les faits relatifs  cet pisode, dont les
premiers semblent remonter  1581, aprs la paix de Fleix, et les
derniers ne dpassent gure le commencement de l'anne 1583. On
reprochait notamment aux frres Casse d'avoir dvalis et ruin
compltement un marchand de Loudun, qui les fit condamner  mort par
le parlement de Bordeaux. Quand il fallut les saisir au corps, ils se
renfermrent dans le chteau du capitaine Lafitte, et firent trembler
toute la contre, qui les savait amplement munis d'armes et de
munitions de guerre, comme chelles, ptards _et autres engins_. Le
roi de Navarre prta main-forte aux officiers du parlement. Mais il
fallut assiger le chteau de Pelleport, et Casse, Lafitte et leurs
complices prirent tous plutt que de se rendre. On eut  regretter la
mort du jeune Lafitte, qui fut tu de sang-froid par les assaillants.
Ce fut peut-tre cet vnement qui porta l'un des deux frres Casse
restant  fortifier sa maison dans la ville de Bazas, malgr les
reprsentations du roi de Navarre, dont il avait suivi le parti.
Bientt le marchal de Matignon reut l'ordre de Henri III de lever
quelques troupes et de marcher contre ce capitaine avec du canon.
Henri avait trop de sagacit pour ne pas pressentir tous les dangers
qui pouvaient rsulter de cette mesure. Le roi de Navarre donna
l'ordre de courir sus  ces aventuriers et de les disperser. Le 2
fvrier, il se porta, de sa personne,  Casteljaloux, pour presser
l'excution de cet ordre, et de Casteljaloux il poussa jusqu' Bazas,
afin de renouveler ses reprsentations auprs de Casse et de l'engager
 dtruire ses fortifications. Mais ce capitaine ayant rejet toutes
propositions d'arrangement, Henri fit raser sa maison dans les
journes des 19 et 20 juillet 1583.

Cette misrable affaire tourmenta, pendant plus d'un an, le roi de
Navarre, contre qui le marchal de Matignon et surtout la cour s'en
firent toutes sortes d'arguments pour repousser ou ajourner ses
lgitimes revendications. Vers la fin de l'anne, pourtant, Henri III,
soit de son propre mouvement, soit  l'instigation de Catherine de
Mdicis ou de la reine de Navarre, qui tait  la cour, invita
formellement son beau-frre  venir, pour quelque temps, auprs de
lui, afin d'arriver  une meilleure entente sur les points en litige
et sur l'ensemble des affaires. Etait-ce de la part de Henri III une
dmarche machiavlique, ou l'effet de la sympathie qu'il eut toujours,
dit-on, pour le roi de Navarre? Si l'histoire doute,  plus forte
raison Henri fut-il port  se mfier de cette invitation. Il y
rpondit, le 21 dcembre, par une lettre dont Du Plessis-Mornay, dans
ses Mmoires, s'attribue la rdaction. Aprs une dissertation pleine
de gravit sur les dangers de la situation, et les irrgularits
judiciaires qui jetaient le trouble dans son gouvernement de Guienne,
le roi de Navarre oppose au roi de France cette piquante fin de
non-recevoir: Le plus grand plaisir et honneur que je puisse avoir,
c'est d'tre prs de V. M., pour pouvoir dployer mon coeur devant
Elle par quelques bons services. Mais une chose me retarde d'avoir cet
heur si tt, qui est que je dsirerais, premier que partir d'ici,
emporter ce contentement avec moi d'avoir teint en cette province
toute semence de troubles et altrations, pour n'avoir ce malheur et
regret, quand je serais prs de V. M., qu'il y et encore quelque
folie. Et, pour parler franchement, je ne vois cela si bien et si
sincrement accompli qu'il serait  souhaiter. La plume et les
conseils de Du Plessis-Mornay taient  son service; mais cela n'et
point suffi, s'il n'y et mis lui-mme cet esprit de pntration et de
dextrit qui, ds la jeunesse, inspirrent la plupart de ses actes et
de ses dclarations. Il allait avoir grand besoin de ces qualits
matresses.




CHAPITRE II

  Dclarations de Henri au coadjuteur de Rouen.--Dsordres en
    Rouergue, en Quercy et  Mont-de-Marsan.--Tentatives de
    corruption de l'Espagne, rvles par Henri au roi de
    France.--Correspondance latine avec les princes protestants de
    l'Europe.--Querelles de Henri III avec la reine de
    Navarre.--Marguerite chasse de la cour.--Arrestation de ses
    dames d'honneur.--Duplicit de Henri III.--Reprise de
    Mont-de-Marsan par le roi de Navarre.--Michel de
    Montaigne.--Actes arbitraires du marchal de
    Matignon.--Rclamations de Henri.--Attitude des habitants de
    Casteljaloux.--Ngociations au sujet du retour de Marguerite 
    Nrac.--La Ligue protestante: vues chimriques et but pratique.


Les deux premiers mois de l'anne 1583 ne nous offrent aucun vnement
remarquable. Le 6 mars, Henri rpondit de Nrac  une lettre pressante
que lui adressait son cousin germain, Charles de Bourbon, coadjuteur
de l'archevque de Rouen. Le prlat, se plaant sur le terrain
purement politique, le conjurait de changer de religion. Il avait
crit, selon toute apparence, avec l'agrment de Henri III. Ce prince,
voyant monter, peu  peu, le flot de la Ligue, saisissait toutes les
occasions de donner ou de faire donner au roi de Navarre le conseil de
rentrer dans l'Eglise, et par consquent de dtruire la raison ou le
prtexte invoqu par les ligueurs. La rponse est d'une loquence
presque sacerdotale: il s'y trouve des mots qu'on admira plus tard
dans les oeuvres oratoires de Bossuet. Vous m'allguez qu'il peut
msavenir (arriver mal) au roi et  Monsieur. Je ne permets jamais 
mon esprit de pourvoir de si loin  choses qu'il ne m'est biensant ni
de prvenir ni de prvoir... Mais quand Dieu en aurait ainsi ordonn
(ce que n'advienne), celui qui aurait ouvert cette porte, par la mme
providence et puissance nous saurait bien aplanir la voie; car c'est
lui par qui les rois rgnent et qui a en sa main le coeur des
peuples. Croyez-moi, mon cousin, que le cours de votre vie vous
apprendra qu'il n'est que de se remettre en Dieu, qui conduit toutes
choses, et qui ne punit jamais rien plus svrement que l'abus du nom
de religion.

Au mois d'avril et au mois de mai, il y eut en Guienne des leves,
armements et constructions militaires, que Henri signale  Matignon
et dsapprouve, les jugeant inutiles et de nature  rpandre l'alarme.
Quoique les relations fussent amicales entre le roi et le marchal, il
ne fut gure tenu compte de ces observations, qu'il dut renouveler et
accentuer, au sujet de quelques mouvements en Rouergue et en Quercy et
 Mont-de-Marsan. Je vous prie, dit-il  Matignon, que vous nous
veniez voir, le plus tt que vous pourrez... Nous rsoudrons s'il
faudra aller  Mont-de-Marsan, ou en Quercy ou Rouergue, o les choses
sont en mauvais tat, et  quoi il est besoin de remdier, si on ne
veut y voir un grand mal... Il est presque dmontr que Henri III,
peu de temps aprs, laissa entrevoir au roi de Navarre qu'il le
verrait, sans trop de dplaisir, rentrer dans la ville de
Mont-de-Marsan; mais Matignon, selon ses habituelles faons d'agir, ou
suivant des instructions secrtes de la cour, temporisa outre mesure.
Henri, de son ct, fut oblig, par de graves proccupations, de
prendre plus longuement patience qu'il ne l'et voulu et d'ajourner
une revendication dcisive. Il reut, au mois de mai, de la cour
d'Espagne, des propositions qu'un ambitieux vulgaire et juges
sduisantes. Le vicomte d'Echaus ou d'Etchau, sujet du roi de
Navarre, dit Berger de Xivrey, avait un beau-frre nomm Udiano, sujet
de Philippe II. Ce prince profita des relations entre ces deux
gentilshommes, pour faire proposer au roi de Navarre une somme de
trois cent mille cus  toucher immdiatement, suivie de cent mille
cus par mois, s'il voulait faire la guerre  Henri III. Saint-Genis
et Mornay, chargs de refuser cette offre, eurent, en mme temps,
mission de faire prier le roi d'Espagne de prter  leur matre, sans
conditions politiques, une somme de cinq cent mille cus, pour
laquelle il aurait engag tous ses biens. Le roi d'Espagne ne prta
rien, et chercha inutilement  renouer l'affaire vers l'automne.

Ce fut en ce moment, semble-t-il, que le roi prit le parti d'avertir
Henri III des offres de l'Espagne. Seulement, soit par hasard, soit
plutt par un habile calcul politique, l'avis que Du Plessis-Mornay
tait charg de transmettre ne parvint au roi de France qu'aprs la
prise de Mont-de-Marsan par le roi de Navarre. La lettre qui
accrditait Mornay fut crite  la fin du mois de dcembre: La
dvotion que j'ai et aurai, toute ma vie,  tout ce qui touche V. M.
et le bien de son service, m'a fait dpcher promptement le sieur Du
Plessis, pour la grande confiance que j'ai en lui, et de sa fidlit,
aussitt que l'occasion s'est prsente d'affaires trs importantes,
et dont il est ncessaire que V. M. soit au plus tt avertie et bien
particulirement informe. Il plaira  V. M. l'our et le croire de ce
qu'il vous dira de ma part, comme moi-mme...

Une note de Berger de Xivrey complte cet historique sommaire. Mornay
avait t  la cour, au sujet de l'affaire de Marguerite. A ce moment
(fin du mois de dcembre 1583), il y retourna charg de dvoiler au
roi les tentatives de corruption du roi d'Espagne et l'entreprise
forme pour livrer aux Espagnols la ville d'Arles. On mit beaucoup de
mystre dans cette ngociation. La _Vie de Mornay_ place  la fin de
1583 le dpart de l'envoy, mais il n'arriva  la cour que dans le
mois de janvier ou fvrier. Quant  ce que dit d'Aubign, copi par
d'autres historiens, que Henri n'aurait-pas repouss spontanment les
propositions de Philippe II, et qu'il les et acceptes
dfinitivement, sans la mort de Monsieur, qui arriva le 10 juin 1584,
il suffit de rapprocher cette assertion des dates et des faits
authentiques, pour la rduire  nant: une semblable erreur, calomnie
inconsciente, peut s'expliquer d'ailleurs par l'ignorance, o fut
certainement laiss d'Aubign, des ngociations entre Philippe II et
le roi de Navarre et des dmarches de Henri auprs de la cour de
France.

Avant cette affaire, le roi de Navarre en avait eu sur les bras
plusieurs autres, dont il convient de parler avec quelques dtails. Ce
fut, d'abord, celle de Mont-de-Marsan,  travers les proccupations de
laquelle vint se jeter une volumineuse correspondance latine avec tous
les princes protestants de l'Europe[35], oeuvre de Du Plessis-Mornay,
qui, sous prtexte de travailler  l'tablissement de la concorde et
de l'unit de doctrine parmi les rforms, dj diviss, s'efforait
de crer une Ligue protestante, pour l'opposer  la Ligue catholique,
dont il redoutait la prochaine entre en campagne. De la mi-juin aux
premiers jours d'aot, l'esprit de Henri est obsd par les dsordres
en Rouergue, en Quercy et  Mont-de-Marsan, qu'il a dj signals 
Matignon. On sent, dans ces lettres, que la patience lui chappe et
qu'il finira par songer  quelque coup de vigueur. Il en mditait un,
assurment, lorsque survint le scandale retentissant qui termina le
sjour de la reine de Navarre  la cour de France.

  [35] Appendice: XXIV.

Marguerite y tait arrive le 15 mars 1582. La lgret de ses moeurs
l'autorisait peu  faire la satire des moeurs du roi et de ses
favoris. Elle s'attira par l leur animadversion; et sa liaison avec
Monsieur, que Henri III avait toujours dtest, ajouta un grief
politique  ceux qu'on fit valoir contre elle auprs de son frre. Le
duc de Joyeuse, alors au comble de la faveur, tait en mission  Rome.
Henri III lui envoya une lettre qu'on supposa pleine d'pigrammes
contre Marguerite. La reine de Navarre, devinant cet acte de
vengeance, fit assassiner, dit-on, le courrier du roi et s'empara de
la lettre. La vrit n'a jamais t entirement divulgue au sujet de
cet incident. Quoi qu'il en soit, les soupons du roi tombrent sur sa
soeur, et il se rpandit contre elle en injures et en menaces. Il lui
reprocha, devant la cour, les dsordres de sa vie, lui jeta au visage
la liste de ses amants, et l'accusa mme d'avoir eu un btard depuis
son mariage. Il lui ordonna enfin de quitter sans dlai Paris, afin de
dlivrer la cour de sa prsence contagieuse. Le lundi, huitime jour
du prsent mois d'aot 1583, dit le journal de L'Estoile, la reine de
Navarre, aprs avoir demeur en la cour du roi son frre l'espace de
dix-huit mois, partit de Paris, pour s'acheminer en Gascogne,
retrouver le roi de Navarre son mari, par commandement du roi ritr
plusieurs fois... Mais,  la rflexion, Henri III se ravisa, et
jugeant politique d'ajouter un scandale  celui de la veille, pour
avoir un prtexte de l'attnuer, il donna l'ordre de courir aprs sa
soeur et de la sparer de deux de ses suivantes, Mme de Duras et Mlle
de Bthune. Un capitaine des gardes, accompagn d'archers et
d'arquebusiers, arrte la litire de la reine prs de Palaiseau, force
Marguerite  se dmasquer, ce qui tait la suprme injure pour une
femme de qualit,  cette poque, maltraite Mme de Duras et Mlle de
Bthune, et, laissant la reine presque seule continuer son voyage, les
conduit prisonnires  l'abbaye de Ferrire, o elles subirent devant
le roi lui-mme, assure-t-on, un interrogatoire dont Henri III voulut
avoir le procs-verbal. Le roi crivit alors  son beau-frre qu'il
s'tait cru oblig de chasser d'auprs de la reine Mme de Duras et
Mlle de Bthune comme une vermine trs pernicieuse, et non
supportable auprs d'une princesse d'un tel rang; mais il ne disait
rien de l'affront subi en pleine cour par la reine elle-mme. La
lettre de Henri III trompa si bien le roi de Navarre, qu'il se crut
oblig d'y rpondre par des remercments. Je m'assure, disait-il, que
quand ma femme aura su ce qui en est, elle ne pourra qu'elle ne
reconnaisse l'honneur que Vos Majests lui font d'avoir tant de soin
de la dignit et rputation de sa personne et de sa maison... Au
reste, il n'est pas besoin que je vous die que je la _dsire
extrmement ici_, et qu'elle n'y sera jamais assez tt venue. Mais,
ds que la vrit lui fut connue, l'extrme dsir du roi se changea
en rpugnance. Il envoya d'abord Du Plessis-Mornay demander  Henri
III des explications; d'Aubign assure qu'il reut une semblable
mission, dont il rend compte dans ses _Mmoires_; et, vers la fin du
mois de dcembre 1583, Yolet fut charg,  son tour, d'aller ngocier,
 ce sujet, auprs de la cour de France; car cette affaire avait
dgnr peu  peu en contestation politique, comme nous le verrons
plus loin. Les ngociations durrent plus d'un an. Marguerite ne
rentra que le 13 fvrier 1585  Nrac, o le roi la vit deux ou trois
fois en passant, par politesse, mais sans pouvoir dissimuler le mpris
qu'elle lui inspirait.

Les tribulations conjugales du roi de Navarre ne lui firent pas
oublier ses vues sur Mont-de-Marsan: cette place tait de son
patrimoine; elle avait une importance de premier ordre, assise, dit
la _Vie de Mornay_, sur le confluent de deux rivires, et commandant
un grand pays. Le trait de Fleix stipulait qu'elle serait rendue
sans dlai au roi de Navarre. A plusieurs reprises, il avait t mand
aux consuls de Mont-de-Marsan de recevoir ce prince et ses officiers,
et au marchal de Matignon, d'exiger des consuls l'obissance.
Diverses jussions en avaient t expdies, mais le marchal, qui
connaissait les intentions de la cour, tergiversait, depuis trois ans,
et payait d'excuses le roi de Navarre. Aprs avoir temporis
lui-mme,  son corps dfendant, Henri, au milieu des soucis et des
tracas dont nous venons de parler, rsolut d'en appeler  la force.

Le 19 novembre 1583, il crivait  Saint-Genis, son
lieutenant-gnral en Barn: Ayant eu rponse du marchal de
Matignon, par laquelle je perds toute esprance de rentrer au
Mont-de-Marsan par son moyen, je me rsolus hier de faire excuter une
entreprise avec mes gardes et celles de M. le Prince, la nuit d'entre
le dimanche et le lundi. Dont je n'ai voulu faillir de vous avertir
par ce porteur exprs, vous priant faire tenir prts six cents
arquebusiers pour les faire acheminer audit Mont-de-Marsan, si vous
avez un avertissement... De ma part, je m'y acheminerai aussi ds que
je saurai la nouvelle.

L'entreprise, mrement projete et conduite avec vigueur, russit 
souhait. Le roi de Navarre, raconte la _Vie de Mornay_, portant
impatiemment d'avoir t abus tant de fois, ayant fait reconnatre
Mont-de-Marsan par les sieurs de Castelnau, de Chalosse et de Mesmes,
se rsout de l'excuter. M. le prince de Cond l'tait venu voir 
Nrac; sans autre amas, ils prennent leurs gardes et donnent 
quelques-uns de leurs voisins rendez-vous au milieu des Landes. La
nuit ensuivante, ils traversent la rivire qui sert de foss  la
ville, avec des petits bateaux d'une pice, pour porter l'escalade 
la muraille. L'escarpe tait haute et pleine de buissons pais,
tellement qu'il fallut chercher des serpes et s'y faire un chemin.
Dieu voulut nanmoins qu'on leur en donnt le loisir, et, parvenus au
pied de la muraille, ils y posrent une chelle assez proche de la
sentinelle, et par l entrrent dans la ville. A l'alarme qui fut
donne par un coup de pistolet qui leur chappa, accourut le peuple,
mais qui fut tt dissip sans meurtre que d'un seul; puis la porte fut
ouverte au roi de Navarre, et le tout compos si promptement, qu'
huit heures du matin, les boutiques taient ouvertes, chacun  sa
besogne, sans aucune apparence d'hostilit.

Aussitt aprs la prise de Mont-de-Marsan, le roi de Navarre en donna
avis  Michel de Montaigne, maire de Bordeaux, par une lettre que
malheureusement Berger de Xivrey n'a pu ajouter  son prcieux
recueil. Du Plessis-Mornay crivit encore, sur le mme sujet, une
lettre apologtique  Montaigne.

L'auteur des _Essais_ jouissait dans la province de Guienne, et
surtout  Bordeaux, d'une influence qu'il mit presque toujours au
service des ides de conciliation. La cour de France prtait
volontiers l'oreille  ses conseils ou  ses rclamations. Ce fut  sa
demande qu'en 1582, le roi accorda la suppression de la traite
foraine, c'est--dire des droits qui grevaient les marchandises, 
l'entre ou  la sortie du port de Bordeaux, traite qui violait les
droits antrieurs des Bordelais. De 1533  1585, les frquentes
absences du marchal de Matignon, oblig de parcourir la province pour
rtablir l'ordre, favorisrent les vellits factieuses de la grande
ville dont Montaigne avait l'administration. Usant d'un heureux
mlange de modration et de fermet, et au risque de perdre une
popularit sans gale, il sut pargner  Bordeaux, sinon les motions,
du moins les troubles sanglants dont la cit avait t si souvent le
thtre, et qui devaient, dans la suite, ajouter plus d'une page de
deuil  ses annales. Montaigne, esprit tolrant et pntrant, tait un
des grands hommes du XVIe sicle les plus capables de comprendre le
caractre et le gnie du prince qu'il voyait s'lever entre les Valois
dgnrs et la Ligue menaante. Sa personne, ses actes et ses vues
trouvrent d'ailleurs toujours un accueil gracieux auprs du roi de
Navarre. Vers la fin de cette anne 1583, o nous le voyons recevoir
les confidences de Henri, il avait prsent au prince gouverneur de
Guienne une adresse dans laquelle le roi tait suppli de maintenir,
entre Bordeaux et Toulouse, les communications libres pour tous les
bateaux de commerce qui naviguaient sur la Garonne. Ces communications
taient parfois interrompues par la garnison du Mas-de-Verdun, mal
paye et cherchant  s'indemniser d'une mauvaise paie par des actes de
piraterie. L'adresse sollicitait, en mme temps, des dgrvements
considrables en faveur du pauvre peuple, et suppliait le roi
d'intercder, dans ce sens,  la cour de France. Michel de Montaigne,
maire, et de Lurbe, procureur-syndic, obtinrent aisment du roi de
Navarre qu'il en crivt au marchal de Matignon et aux gouverneurs
des places riveraines.

Au coup hardi mais lgitime de Mont-de-Marsan, la cour et Matignon
rpondirent par des actes arbitraires, sur plusieurs points, mais
surtout  Bazas, o le marchal mit garnison royale, ce qui provoqua
une nergique protestation du roi de Navarre: Vous dites que le roi
trouve mauvais que j'aie repris possession de ma ville et maison de
Mont-de-Marsan, demeure ordinaire de mes prdcesseurs, et que S. M.
trouve bon de continuer la garnison que vous avez mise en la ville de
Bazas... Il ne le pourrait avoir command sans qu'on lui ait dguis
et mal interprt mes actions..., et lui avoir cel la faon et
modration dont j'ai us en me remettant en ma maison. Tout cela ne
peut tendre qu' me rendre odieux et m'loigner de sa bonne grce, de
quoi je ne puis tre que trs mal content, et que de cette faon on
veuille,  mes dpens, se faire valoir...--Je ne sais ce que vous
entendez faire, ni quelle autorit vous voulez prendre en mon
gouvernement; de quoi je voudrais bien tre promptement clairci...

Et,  la mme heure, il crit  Henri III pour justifier ses actes 
Mont-de-Marsan, renouveler des remontrances peu coutes, et se
plaindre du constant retard apport au paiement de sa pension, qui
est autrement considrable, dit-il, que les autres, comme V. M. le
sait, parce qu'elle est fonde sur la perte d'un royaume faite pour le
service de la couronne.

Ces apologies, ces plaintes, ces attaques, ces ripostes
s'entre-croisent avec les messages relatifs au retour de Marguerite 
Nrac. Instruit,  ce moment, de la conduite de Henri III envers la
reine de Navarre, ayant d'ailleurs fait son deuil de toutes les
esprances, de l'ordre priv ou de l'ordre politique, que son union
avec Marguerite avait pu faire natre en lui, il ne traitait plus
cette question qu'au point de vue strict des affaires. Le roi de
France veut tenir garnison  Condom,  Agen,  Bazas et 
Casteljaloux: c'est, selon Henri, vouloir l'enfermer  Nrac, o rien
de lui ne sera libre, pas mme sa personne. Il proteste, il veut avoir
ses coudes franches, et, quand il les aura, il pourra offrir  la
fille des Valois, dans sa bonne ville de Nrac, une hospitalit
royale. Il avait rclam contre les garnisons de Bazas, d'Agen et de
Condom; il n'eut pas besoin de lutter srieusement pour affranchir
Casteljaloux des garnisaires de France. Ceux qui occupaient Bazas
ayant t souponns de projeter quelque entreprise contre certaines
places du voisinage, l'ancienne ville des sires d'Albret reut le
message suivant du roi de Navarre: Chers et bien-ams, ayant entendu
de bon lieu que ceux de Bazas sont aprs  excuter certaine
entreprise sur quelque ville de ceux de la Religion..., nous ne
pouvons penser que ce ne soit sur notre ville de Casteljaloux, dont
nous vous avons voulu avertir, par ce porteur exprs, afin que vous
fassiez encore meilleure garde qu' l'accoutum et prveniez, par ce
moyen, leur dessein... Ces conseils furent suivis, et les habitants
de Casteljaloux mritrent, par leur vigilance, les remercments que
Henri leur adressait, quelques jours aprs: ... Nous sommes bien aise
d'entendre le soin que vous apportez  la garde et conservation de
notre ville de Casteljaloux. Et afin que vous ne soyez nullement
empchs d'y vaquer, avec l'ordre qu'il faut, nous mandons  notre
cousin, le vidame de Chartres (gouverneur d'Albret) de permettre que
vous mettiez dans notre chteau tel nombre d'hommes que vous aviserez,
lorsque le temps et l'occasion le requerra, etc.

Les ngociations engages  propos de la rentre de Marguerite dans
les Etats du roi de Navarre furent, nous l'avons dit, trs
laborieuses. Henri III s'y mla en personne, avec une remarquable
vivacit, et une des lettres qu'il crivit,  ce sujet, vers la fin du
mois de janvier 1584, nous rvle son esprit flottant, son caractre
irrsolu, si peu faits, l'un et l'autre, pour venir  bout d'un homme
 la fois aussi souple et aussi tenace que l'tait ce Navarrais, ce
Barnais, ce roitelet de Gascogne, dont les mignons et les
mignonnes du Louvre faisaient encore des gorges chaudes. Le roi de
France disait, dans une dpche  Bellivre: ... Enfin, il (le roi de
Navarre) demande que j'te les garnisons qui sont  dix lieues de ma
ville de Nrac (Agen, Condom et Bazas), et qu'il recevra madite soeur
et se remettra avec elle, selon mon intention; fondant telle demande
sur ce qu'tant ledit Nrac sa principale demeure, il ne voit aucune
sret pour sa personne, demeurant lesdites garnisons. A quoi vous me
mandez qu'il a depuis ajout que, considrant le mcontentement que
j'avais de la ngociation de Sgur, il estime que je le tiens pour
criminel de lse-majest, et partant qu'il avait d'autant plus  se
garder et penser  la conservation de sa vie. L-dessus, Henri III
rtorque,  sa faon, les arguments du roi de Navarre, et il arrive 
cette conclusion: Toutes ces considrations, jointes aux justes
occasions que j'ai de me dfier de lui et des pratiques et menes qui
se font pour troubler mon royaume, m'admonestent de persvrer en mon
premier propos, et vouloir, devant toute autre chose, que mondit frre
revoie madite soeur et la reoive auprs de lui, comme la raison veut
qu'il fasse. Cela fait, je suis content traiter et convenir avec lui
de la sortie desdites garnisons...--Et quatre lignes plus loin, il
ajoute: Toutefois, s'il s'obstine  ne le vouloir, je dsire tant me
mettre  la raison et obvier  toute altercation, que je suis content
lui accorder...--Il accordait prcisment ce que demandait le roi de
Navarre! Henri III est l tout entier.

La conclusion de l'affaire fut  peu prs selon les voeux du roi de
Navarre. Ni Condom, ni Agen ne gardrent leurs garnisons, et l'on
rduisit  cinquante hommes celle de Bazas. Cet accord ne fut
dfinitivement tabli que dans les premiers jours de l'anne 1584.
Vers la fin de l'anne prcdente, le roi de Navarre,  qui Henri III
reprochait, comme on vient de le voir, ses ngociations avec les
princes protestants, stimule,  chaque instant, le zle de ses agents
et de ses coreligionnaires trangers, par de nombreuses dpches
adresses aux souverains ou  leurs principaux ministres, et  Sgur,
son ambassadeur en Angleterre; jusqu'au mois de juin 1584, o un grand
vnement va modifier la situation des partis et rapprocher l'heure
des crises, ces ngociations difficiles restent au premier rang de ses
proccupations. L'oeuvre diplomatique de Henri consistait, dans
l'ensemble, comme il le dit lui-mme,  rechercher les moyens
d'tablir l'union entre toutes les Eglises et d'arriver, par l, 
l'organisation d'une puissante ligue protestante; mais il est
difficile d'admettre qu'un esprit aussi net et aussi pratique se soit
abus sur le ct chimrique de cette entreprise. A travers toutes ces
ngociations, auxquelles se mla mme, un instant, la pense d'un
mariage de Catherine de Bourbon avec le roi d'Ecosse, Henri cherchait
surtout, et peut-tre exclusivement, l'appui efficace de la reine
d'Angleterre et des princes allemands; et cet appui n'tait ni dans
les discussions thologiques des synodes, ni dans la rvision des
symboles, mais dans les secours immdiats en hommes et en argent. Ces
secours n'arrivrent qu' la dernire extrmit, et trop tard, malgr
les promesses dont on leurrait,  la journe, les ngociateurs de
Henri. Ils jourent pourtant un rle considrable dans la politique de
cette priode, soit tant qu'ils taient  l'tat de projet, soit
lorsqu'on sentit leur poids dans la balance des vnements.




CHAPITRE III

  Mort de Monsieur, duc d'Anjou et d'Alenon.--La folie d'Anvers
    et l'incurie politique des Valois.--Consquences de la mort de
    Monsieur.--Le roi de Navarre sur la premire marche du
    trne.--Vises de la Maison de Lorraine.--Henri revendique son
    titre de seconde personne du royaume.--Mission du duc
    d'Epernon auprs du roi de Navarre.--La confrence de
    Pamiers.--Le pour et le contre.--Dtermination de
    Henri.--Indiscrtion de Du Plessis-Mornay.--Rapprochement entre
    les deux rois.--Assemble de Montauban.--Trait de Joinville
    entre la Ligue et le roi d'Espagne.--Ngociations en
    Suisse.--Ambassade des Pays-Bas  Henri III.--Dclaration de la
    Ligue.--La Ligue en armes.


Le 10 juin 1584, mourut,  Chteau-Thierry, Monsieur, duc d'Anjou et
d'Alenon, duc souverain de Brabant et marquis du Saint-Empire. Esprit
malsain dans un corps gt, il avait, toute sa vie, conspir ou couru
des aventures qui tournaient toujours  la conspiration. Il tait
revenu mourir en France, sous le coup de son dernier dsastre, que
l'histoire a justement surnomm la folie d'Anvers. Il avait pourtant
dpendu de la cour de France que la conqute des Pays-Bas devnt une
ralit; mais il et fallu pour cela secouer le joug des intrigues
espagnoles qui enveloppaient de toutes parts la politique de Henri III
et de la reine-mre. La France donna au duc d'Anjou un grand nombre de
ses enfants, dont quelques-uns des plus illustres, comme La Noue; mais
la cour n'entra pas ouvertement dans la lutte, quoiqu'elle et pu
avoir la partie belle, si elle s'y ft jete franchement, et surtout
si elle et accueilli les propositions que lui firent, en temps
opportun, le roi de Navarre et le prince de Cond. Mais rien de viril
ne pouvait plus venir des Valois. Relisons cette page attristante de
Mzeray:

Franois, duc de Montpensier, qu'on nommait le prince-dauphin avant
la mort de son pre, et le marchal de Biron y avaient men un renfort
de quatre mille hommes de pied franais, trois mille Suisses et douze
cents chevaux; de plus, avec un peu d'argent de la reine-mre,
Monsieur avait lev quelques cornettes de retres. Mais,  parler
ainsi, c'tait l sa dernire main, il ne devait plus rien attendre de
France, son crdit tait  bout et le roi n'avait nulle inclination de
l'assister.

Monsieur avait bien quelques traits avec le prince Casimir et les
autres protestants d'Allemagne; mais les armes de ce pays-l ne se
remuant point sans argent, il n'en devait rien esprer...--Il pensait
tirer quelque secours du roi de Navarre, lequel pouss  cela, non
moins pour l'honneur de la France que par le dsir de recouvrer la
Haute-Navarre, offrait au roi de France, tandis que l'on ferait effort
dans les Pays-Bas, de porter la guerre jusque dans le coeur de
l'Espagne, d'employer pour cela cinq cent mille cus de son bien, pour
laquelle somme il engagerait ses comts patrimoniaux de Rouergue et de
L'Isle, qui valaient plus d'un million d'or...--Pour comble de sret,
avant que de mettre en campagne, il promettait de donner Madame, sa
soeur unique, en otage, comme et fait le prince de Cond, sa fille;
mme quand l'entreprise et t commence, il se ft dessaisi des
places de sret avant le temps chu. Mais les ennemis particuliers de
ce roi et la cabale espagnole firent qu'on rejeta bien loin ces
offres, qui semblaient bien avantageuses  la France...

La vie de Monsieur avait souvent boulevers la cour de France et agit
la politique europenne; sa mort prmature posa ou compliqua
subitement, dans notre pays, des questions o se trouvaient engags et
mis aux prises tous les intrts lgitimes et toutes les ambitions.
Monsieur mourant sans avoir t mari, Henri III n'ayant pas d'enfant
et paraissant destin  ne laisser aucune postrit, la race des
Valois ne tenait plus qu' la vie d'un homme, et la couronne de France
devait fatalement choir, soit au Bourbon hrtique, qui avait pour
lui le droit national, soit  un prtendant capable de s'imposer par
l'intrigue ou par la force. Telle tait la perspective qui s'ouvrit
devant Henri III.

De son ct, Henri de Bourbon, roi de Navarre, se trouvait brusquement
port sur la premire marche du trne, et, de cette hauteur, il voyait
une France catholique  conqurir, non seulement sur des croyances et
des traditions sculaires encore toutes-puissantes, mais sur une
famille princire, fconde en hommes de guerre et en hommes d'Etat,
appuye sur des alliances de premier ordre, et manifestement place 
la tte de la Ligue. Quant aux Guises, la mort venait de supprimer un
obstacle redoutable sur la voie o leur politique de domination et
d'usurpation s'tait dj essaye; il ne leur restait plus qu'
dtruire, par la Ligue, et le pouvoir du dernier Valois et les chances
de succession de son hritier. C'est l'oeuvre qu'ils vont tenter avec
une vigueur et une audace que ne dconcerteront pas les plus
sanglantes catastrophes, jusqu' ce que l'abjuration vienne achever et
assurer la conqute du pays par leur royal adversaire.

Ds que la nouvelle de la mort de Monsieur fut connue, chaque parti
prit sa direction. Les Guises firent publier discrtement, en
attendant l'clat prochain, le ban de leur croisade politique et
religieuse; le roi de France, qui les devinait, conut, une fois de
plus, pour leur chapper, le dessein de convertir son beau-frre; et
le roi de Navarre, aprs les lettres de condolance sur ce deuil de
famille, revendiqua sans dlai, en qualit d'hritier prsomptif, la
jouissance du privilge spcial de la _seconde personne du royaume_.
Monseigneur, disait-il  Henri III, c'est chose accoutume
d'anciennet et que vos prdcesseurs rois ont observe ds longtemps,
qu'advenant qu'aucun prince du sang se trouvt le plus proche pour
tenir lieu de la seconde personne, ils lui font cette faveur de lui
donner permission de crer mtiers s villes du royaume s quelles il
y a mtiers jurs, pour rendre tmoignage au peuple, par cette
gratification, du rang qu'il doit tenir en cas qu'il n'y ait enfant,
le dclarant et le faisant natre comme Fils de France, ainsi que l'a
trs bien remarqu le feu greffier du Tillet (greffier en chef du
parlement de Paris) en ses Mmoires extraits du registre de votre
cour...--Je vous supplie trs humblement, Monseigneur, me faire tant
de grce que de m'octroyer vos lettres de provision... Ce sera chose,
combien qu'elle ne soit bien grande en soi, qui toutefois, pour la
consquence, et selon la capacit du peuple, pourra servir 
l'encontre de mes ennemis, qui, par factions, ligues et menes, ne
tchent qu' se prvaloir contre moi, au prjudice et dtriment de
votre autorit et de votre couronne.

Henri III n'avait pas attendu cette lettre, ni mme la mort de son
frre, pour tenter la dmarche  laquelle nous venons de faire
allusion: il avait, ds le 15 mai, envoy vers le roi de Navarre un de
ses grands favoris, le duc d'Epernon, surnomm l'archimignon par
L'Estoile, et qui fait dans l'histoire une figure  la fois si
hautaine et si louche[36]. Le duc avait pour mission de porter au
prince hrtique les plus cordiales paroles et les plus vives
instances de Henri III: le roi de Navarre n'en pouvait suspecter la
sincrit, car Du Plessis-Mornay, en mission  la cour, lui crivait,
au mois d'avril: S. M. ne feint point de dire que vous tes
aujourd'hui la seconde personne de France. Ces jours passs, S. M.,
aprs son dner, tant devant le feu, M. du Maine prsent et grand
nombre de gentilshommes, dit ces mots: Aujourd'hui je reconnais le
roi de Navarre pour mon seul et unique hritier. C'est un prince bien
n et de bon naturel. Mon naturel a toujours t de l'aimer, et je
sais qu'il m'aime. Il est un peu colre et piquant, mais le fond en
est bon.

  [36] Appendice: XXV.

Epernon, reu par Henri avec des gards particuliers, eut avec le roi,
 Pamiers, une longue confrence,  laquelle assistrent Roquelaure,
Antoine Ferrier, chancelier de Navarre, et le ministre Marmet. Les
exhortations du duc taient fondes sur des motifs de conscience,
d'intrt et de politique. Roquelaure, catholique, tait pour la
conversion, ne jugeant pas que le roi pt hsiter entre les psaumes de
Clment Marot et la couronne de France. Rien n'empchait, au dire du
ministre, que le roi se prsentt au pays, la couronne d'une main et
les psaumes de l'autre. Antoine Ferrier se prononait contre la
conversion, mais tait d'avis que Henri marqut, par un voyage  la
cour, ses sentiments de fidlit et d'affection pour le roi de France.

Il est certain que le roi de Navarre fut vivement tent, ds le
premier abord, de se rendre aux dsirs de Henri III, pour ce qui
concernait le voyage  la cour de France, et qu'il sentit la force des
raisons qu'on faisait valoir pour le ramener  la religion de ses
anctres; mais, examine  la lumire des circonstances politiques, la
double proposition lui parut inacceptable. Se convertir brusquement,
c'tait sacrifier tout un parti, s'en attirer la haine, et le jeter
sous les ordres d'un autre chef, le prince de Cond, par exemple, qui
l'et prpar  de nouvelles luttes, sans les tempraments dont
n'avait jamais voulu se dpartir le roi de Navarre.

Il pouvait, sans doute, devenir effectivement la seconde personne du
royaume, le lieutenant-gnral, presque l'gal de Henri III. Qu'y
gagnait-il et qu'y gagnait le pays? Les Guises n'abdiqueraient pas, ni
la Ligue, ni Cond. Il changeait de camp et modifiait, par l, sa
situation personnelle, mais sans assurer sa fortune dynastique et sans
accrotre les chances d'une pacification gnrale: tout restait
problme pour le pays comme pour lui; seulement les donnes de ce
problme taient bouleverses, ce qui en rendait la solution plus
prilleuse et plus douteuse. En somme, le roi de Navarre ne pouvait
donner  Henri III qu'une des satisfactions demandes; mais le fait
seul de sa prsence  la cour l'et infailliblement rendu suspect aux
yeux des calvinistes, sans dsarmer les Guises ni la Ligue, sans
servir efficacement la cause du roi de France et celle de son
hritier. Il reut avec respect et gratitude le message de Henri III,
se dfendit de toute opinitret aveugle en matire de religion, et,
protestant de son vif dsir d'tre toujours le premier et le plus
fidle serviteur du roi de France, il prit le parti d'attendre une
paix honorable, si elle tait possible, ou une guerre dont il ne ft
pas le provocateur.

La plus inviolable discrtion tait commande, ce semble, au sujet de
la confrence de Pamiers; mais Du Plessis-Mornay craignant,  la
rflexion, que des rcits errons et de nature  compromettre le roi
de Navarre n'en fussent publis par les catholiques, par la cour de
France elle-mme, dont il n'tait pas draisonnable de se mfier,
rsolut de prendre les devants. Il en composa un mmoire, avec tous
les raisonnements de part et d'autre, dit Mzeray, qui ajoute: Mais
en pensant fortifier ceux de la religion, il fournit un ample sujet 
leurs ennemis de calomnier les deux rois et de donner de mauvaises
interprtations au voyage du duc d'Epernon. Ils disaient qu'il n'tait
pas all l pour convertir le roi de Navarre, mais pour le confirmer
dans son hrsie: car on voyait bien par le rsultat de cette
confrence qu'il faisait gloire de demeurer obstin dans son erreur;
qu'ainsi, lorsqu'il serait venu  la couronne,  laquelle le roi
lui-mme lui frayait le chemin par l'oppression des princes
catholiques, les huguenots ayant la force en main renverseraient
l'ancienne religion. Leurs missaires allaient semant ces calomnies
parmi les peuples, les prdicateurs les trompetaient sditieusement
dans les chaires, les confesseurs les suggraient  l'oreille... Puis,
aprs avoir noirci l'honneur du roi par toutes les inventions dont ils
pouvaient s'aviser, ils n'oubliaient pas de recommander hautement la
pit, la valeur et la bont des princes Lorrains, qu'ils nommaient
le vrai sang de Charlemagne, les boucliers de la religion, et les
pres du peuple, insinuant par l assez clairement qu'ils taient plus
dignes de tenir le sceptre que celui qui le portait. Au souffle de ces
calomnies, les zls, les simples et les factieux commencrent 
frmir,  se soulever,  faire des assembles aux champs et aux
villes,  enrler des soldats,  dsigner des chefs muets, au billet
desquels les enrls devaient se trouver  certain rendez-vous.

La publication de ce mmoire fut une faute toute personnelle  Du
Plessis-Mornay et qu'il n'et certes pas commise, s'il avait demand
l'avis du roi de Navarre. Henri, bless de cette indiscrtion, dont il
vit, tout de suite, la porte, s'en plaignit  son secrtaire, dans la
lettre suivante, date de la fin du mois de septembre 1584: J'ai
reu, ce soir, la lettre et le mmoire que m'avez envoys. J'eusse
dsir que me l'eussiez apport vous-mme... Venez-vous-en, je vous
prie, aussi vide de passion que vous tes plein de vertu. Je sais que
vous m'aimez et qu'ayant parl  moi, vous reconnatrez les erreurs
que vous avez faites, qui ne sont biensantes ni aux uns ni aux
autres.

La mort de Monsieur et la mission du duc d'Epernon oprrent un
rapprochement sensible entre les deux rois. Henri III savait gr  son
beau-frre de l'avoir prvenu, l'anne prcdente, non seulement des
menes de Philippe II, mais encore des accointances de la Maison de
Lorraine avec la cour d'Espagne, et le roi de Navarre lui fit tenir,
dans la suite, beaucoup d'autres avis sur les remuements des Guises,
qu'il ne perdait jamais de vue. Si Henri III avait trouv, dans son
conseil, les clarts et les rsolutions qu'auraient d y faire natre
les actes prliminaires qu'on lui dnonait de toutes parts, il lui
et t facile d'touffer le monstre dans son berceau, comme dit
Mzeray; mais, dpourvu de toute nergie, il semblait toujours
rechercher, au lieu des raisons d'agir, celles de temporiser, fermant
le plus possible les yeux, pour avoir le droit de ne pas voir le mal.
On avait beau lui dire que la Ligue encombrait les chemins de
courriers, d'missaires, de troupes mme, que son esprit soufflait
ouvertement parmi les populations d'un grand nombre de villes: il se
laissait persuader par la reine-mre, toujours porte aux
demi-mesures, que c'taient l des motions passagres provoques par
les bruits qui couraient sur l'organisation de la Ligue protestante;
si bien, qu'il se contenta de dfendre, par un dit, les ligues
secrtes, les assembles et enrlements de gens de guerre. Ramener 
lui le roi de Navarre paraissait tre la plus persistante de ses
ides. Il avait eu la pense de donner  son favori Joyeuse le
gouvernement du Languedoc; mais Montmorency n'entendait pas le cder,
et, aprs beaucoup d'actes d'hostilit, le Languedoc allait devenir le
thtre d'une guerre acharne, lorsque le roi de Navarre, ayant obtenu
de Henri III l'autorisation de s'entremettre, parvint  concilier
Montmorency et Joyeuse. En change de ce service, il sollicita
l'agrment de Henri III pour la tenue d'une assemble dj convoque 
Montauban. Le roi en fit quelque difficult, dit Mzeray, tant parce
qu'il ne le pouvait faire sans donner sujet de murmure aux
catholiques, que parce que son conseil tait offens de ce qu'elle
avait t assigne auparavant que de la demander; nanmoins, dsirant
le gratifier, il lui accorda cette requte, avec un don de cent mille
cus, et voulut que, de l en avant, il l'appelt son matre dans
ses lettres, comme il faisait autrefois, lorsqu'il tait en cour
auprs de lui. Dans cette assemble, se trouvrent le prince de Cond,
le comte de Laval, le vicomte de Turenne, depuis quelques mois sorti
de la prison des Pays-Bas, Chtillon, et la plupart des seigneurs qui
professaient cette religion. Bellivre y alla de la part du roi, pour
demander, entre autres choses, la restitution des places, mais il
trouva les courages bien rsolus  ne les point rendre; et l'assemble
envoya au roi, par Laval et Du Plessis-Mornay, un cahier de plaintes
contenant les inexcutions de l'Edit, qui tendaient  obtenir la
prolongation du terme, et semblaient dire que si on leur refusait une
si juste demande, ils seraient contraints de se mettre sur leurs
gardes. Le prsident Sguier, Villeroy et Bellivre n'taient point
d'avis qu'on leur accordt cette prolongation, parce que c'tait
fortifier une religion qu'il fallait dtruire, c'tait diminuer
l'autorit royale, et fournir aux ligueurs un prtexte de troubler
l'Etat; et le roi tait de lui-mme port  croire ce conseil, n'ayant
aucune inclination pour les religionnaires. Mais les persuasions du
duc d'Epernon, qui favorisait le roi de Navarre, et la crainte que lui
donnrent les dputs de la rsolution opinitre de leur parti, le
firent condescendre, aprs de grandes rpugnances,  leur laisser les
places encore deux ans; dont il leur fit expdier ses lettres  la fin
du mois de novembre.

Comme le dit Mzeray, ce ne fut pas sans de nombreuses difficults
que l'assemble de Montauban trouva grce, par ses cahiers, auprs de
Henri III, et, tout en profitant du succs obtenu, le roi de Navarre
n'en devint pas plus confiant dans l'avenir. Aussi, dans la lettre
qu'il adressa au roi, vers la fin de l'anne 1584, pour le remercier
du bon accueil fait aux voeux et remontrances de l'assemble, il
disait avec sa fine ironie: Reste maintenant, Monseigneur, comme il a
plu  V. M. faire connatre cette sienne bonne volont  ses trs
humbles sujets, qu'aussi il lui plaise, par une mme bont, commander,
au plus tt que ses affaires pourront le permettre, les expditions
ncessaires pour leur en faire sortir les effets... Fidle  son
rle, il affectait toujours de compter sur Henri III, mais il sentait
bien que toute cette bonne volont tait, comme d'habitude, eau bnite
de cour. Et, en effet, quelques jours aprs, il eut, plusieurs fois,
l'occasion de se plaindre  Matignon de diverses irrgularits, en
Languedoc, en Rouergue, en Quercy et en Prigord.

Les Guises, depuis quelque temps loigns de la cour, n'attendaient
qu'un prtexte pour stimuler le zle de la Ligue, dj toute  leur
dvotion. Lorsqu'ils surent que Henri III venait d'accorder aux
calvinistes un dlai de deux ans pour la remise des places de sret,
ils n'hsitrent plus  dvelopper leurs plans et  en presser
l'excution. Le dernier jour de l'anne 1584, par le trait de
Joinville, ils associent le roi d'Espagne  la Ligue, qu'il prend, en
quelque sorte, sous son patronage et  sa solde. Ce pacte claire
l'histoire des quinze annes qui vont suivre; en voici le rsum:

Les contractants, pour la conservation de la foi catholique, tant en
France qu'aux Pays-Bas, conclurent une confdration et ligue
offensive et dfensive, perptuelle et  toujours, pour eux et pour
leurs descendants, avec ces conditions: qu'arrivant la mort du roi
Henri III, le cardinal de Bourbon serait install en sa place, comme
prince vraiment catholique et le plus proche hritier de la couronne,
en excluant entirement et pour toujours tous les princes de France,
tant  prsent hrtiques et relaps, et des autres ceux qui seraient
notoirement hrtiques, sans que nul pt jamais rgner qui aurait t
infect de ce venin ou le tolrerait dans le royaume; que le cardinal
venant  tre roi renouvellerait le trait fait  Cambrai l'an 1558,
entre les rois de France et d'Espagne; qu'il ferait bannir par dit
public tous les hrtiques; que les princes franais contractants
feraient observer en France les saints dcrets du concile de Trente;
que le cardinal de Bourbon renoncerait pour lui et ses successeurs 
l'alliance du Turc; qu'ils donneraient ordre que toutes pirateries
cesseraient vers les Indes et les adjacentes, empcheraient que les
villes des Pays-Bas ne seraient plus mises aux mains des Franais,
dfendraient le commerce avec les rebelles des Pays-Bas, et
aideraient, par la force des armes, le roi catholique  rduire les
villes rebelles, et celle de Cambrai; que S. M. catholique, tandis que
la guerre durerait, fournirait aux princes franais cinquante mille
pistoles par mois, dont il en avancerait quatre cent mille de fixe
mois en fixe mois; que le cardinal lui tiendrait compte de ces frais,
s'il parvenait  la couronne; que les contractants ne pourraient
jamais traiter avec S. M. trs chrtienne, ni aucun autre prince, au
prjudice de cette Ligue; qu'il ferait garder place, pour signer, aux
ducs de Mercoeur et de Nevers; qu'il se ferait deux originaux de ce
trait, dont l'un demeurerait  S. M. catholique, l'autre au cardinal,
qui se les enverraient mutuellement, dans le mois de mars, ratifis,
signs et scells de leurs sceaux, mais qu'il serait tenu secret
jusqu' ce que les deux parties en consentissent la publication.

Aussitt, l'argent espagnol afflue dans les mains des Guises, et ils
s'en servent pour enrler des troupes et acheter les consciences
hsitantes de quelques capitaines ou gouverneurs de places: la Ligue
est prte  s'affirmer partout. Les Guises, non contents d'avoir 
leurs ordres une arme franaise soudoye par l'Espagne, ngocient
avec la Suisse, dans les cantons catholiques, une forte leve; ils s'y
heurteront, quelques mois plus tard,  la diplomatie de la reine-mre
et  celle du roi de Navarre, Catherine conjurant les Suisses de
refuser leur secours aux princes lorrains, parce qu'elle se disposait
 faire la paix avec eux, et Henri s'efforant de dmontrer aux
cantons que l'intrt religieux n'est pour rien dans la politique de
la Maison de Lorraine, et que, en la secourant, ils viennent en aide
aux allis de la Maison d'Autriche, leur ennemie[37].

  [37] Appendice: XXIV.

Les Guises passaient, pour ainsi dire, la revue de leurs forces; mais
l'ambassade des insurgs des Pays-Bas, venant offrir  Henri III la
souverainet de ces provinces, que la reine Elisabeth l'engageait
vivement  accepter, avana de beaucoup l'heure de la bataille. On
tait alors au mois de fvrier. Dans le courant de mars, le vieux
cardinal de Bourbon, oncle du roi de Navarre, prenant au srieux le
rle d'hritier prsomptif et lgitime de Henri III, que les Guises
lui avaient assign dans leur comdie, prta son nom aux premires
dclarations de la Ligue, o s'talait un mlange indescriptible de
vues factieuses et de religieuses dclamations[38].

  [38] Appendice: XXVI.

Au bruit de ces appels  une nouvelle guerre civile, les ligueurs
prennent les armes, s'assurent d'un grand nombre de places, chouent
sur quelques points importants, notamment  Marseille et  Bordeaux,
mais s'emparent successivement de Chlon-sur-Sane, de Lyon, de Verdun
et de Toul. Les voil en marche: ils ne feront plus halte qu'au mois
de juillet,  la signature du trait de Nemours, qui leur livre tout
ce que la cour pouvait leur livrer de la France.




CHAPITRE IV

  Entrevue,  Castres, du roi de Navarre et du marchal de
    Montmorency.--L'avis de Henri III.--Offres du roi de Navarre au
    roi de France.--L'assemble de Gutres et ses
    rsolutions.--Ngociations de Sgur en Angleterre et en
    Allemagne.--Dclaration de Henri.--Les hostilits de la reine
    de Navarre.--Surprise de Bourg par la Ligue.--Prise du
    Bec-d'Ambs par Matignon.--Gabarret.


Le roi de Navarre ne restait pas tmoin muet et inactif des mouvements
que nous venons d'indiquer. Il avait des agents  la cour de France,
et surveillait par eux les actes et les projets du roi et ceux de la
Ligue. Aussi, tout en travaillant  pacifier le Languedoc et, par
consquent,  se lier de plus en plus avec Montmorency, et changeant
avec Matignon des rclamations de toute sorte sur les infractions aux
dits ou les actes arbitraires, il s'efforait de se mnager des
ressources autour de lui et  l'tranger. En attendant le retour de
Sgur, qui lui disait, d'Angleterre, avoir reu des promesses
formelles de secours, il se rendit  Montauban et  Castres, pour
donner ordre  quelques affaires, mais surtout pour jeter les bases
d'un pacte avec le gouverneur de Languedoc. Il arriva  Montauban, le
14 mars 1585, accompagn, dit le Journal de Faurin, du prince de Cond
et du vicomte de Turenne, ayant couch, la nuit prcdente, 
Puylaurens. Les consuls lui prsentrent les clefs de la ville et le
dais, sous lequel il se mit. Ce fut  Castres que le roi et le duc se
rencontrrent. Ils allrent au prche ensemble, le duc y laissant le
roi. C'tait une bravade dont Montmorency marqua le caractre en ces
termes: Le Premier Prsident de Toulouse (souponn d'appartenir  la
Ligue) ne sera pas longtemps sans savoir que j'ai t au prche. Il
revint,  la fin du prche, pour accompagner le roi chez lui. Aprs
cette entrevue, qui dura huit jours, Henri retourna  Montauban, le 27
mars.

Le roi de Navarre tait  Castres, le 23 mars, lorsqu'il reut de
Henri III la lettre suivante: Mon frre, je vous avise que _je n'ai
pu empcher_, quelque rsistance que j'aie faite, _les mauvais
desseins du duc de Guise_. Il est arm, tenez-vous sur vos gardes, et
n'attendez rien. J'ai entendu que vous tiez  Castres, avec mon
cousin, le duc de Montmorency; ce dont je suis bien aise, afin que
vous pourvoyiez  vos affaires; je vous envoyerai un gentilhomme 
Montauban, qui vous avertira de ma volont. Que n'y avait-il pas 
rpondre  ces aveux presque cyniques de faiblesse, et disons le vrai
mot, de lchet? Le roi de Navarre ne perdit pas le temps  en
triompher. Dans sa rponse, qui fait directement allusion  l'ambition
forcene des Guises et au caractre factieux de la Ligue, il se plaint
de n'tre pas ouvertement employ, par le roi de France, pour la
dfense des droits de la couronne et des intrts du pays, et il
supplie Henri III de lui donner l'occasion de marcher  la tte de ses
serviteurs. Cette lettre fut crite de Bergerac, d'o il en adressa
quelques autres roulant sur le mme sujet, une surtout, dans laquelle
il dplorait le massacre d'Alais, o une centaine de protestants,
rappels de l'exil par les soins de Montmorency, avaient t gorgs,
 l'instigation, disait-on, des partisans du duc de Joyeuse.

Henri s'tait rendu  Bergerac, pour y prparer la convocation d'une
assemble. Il fut dcid qu'elle serait tenue  Gutres, le 30 mai,
dans une des salles de l'abbaye. On se runissait sous le coup de
l'trange lettre de Henri III, reue  Castres, et du message de ce
gentilhomme dont elle avait annonc l'arrive. L'envoy de Henri III
avait demand au roi de Navarre de laisser combattre, sans leur chef,
ses soldats, sous les drapeaux du roi de France. Fallait-il accder 
cette proposition inoue? et, si on la repoussait, fallait-il faire 
la paix tous les sacrifices, ou se rsoudre  la guerre? Henri posa
ces questions dans une courte harangue, devant soixante personnes
environ, parmi lesquelles plusieurs officiers de haut rang. Si
j'eusse cru, mes amis, dit-il, que les affaires qui se prsentent n'en
eussent voulu qu' ma tte, que la ruine de mon bien, la diminution de
mes intrts et de tout ce qui m'est le plus cher, hors l'honneur,
vous et apport tranquillit et sret, vous n'eussiez point eu de
mes nouvelles, et avec l'avis et assistance de mes serviteurs
particuliers, j'eusse, aux dpens de ma vie, arrt les ennemis; mais
tant question de la conservation ou ruine de toutes les Eglises
rformes et, par l, de la gloire de Dieu, j'ai pens devoir
dlibrer avec vous de ce qui vous touche. Ce qui se prsente le
premier  traiter est si nous devons avoir les mains croises durant
le dbat de nos ennemis, envoyer tous nos gens de guerre dedans les
armes du roi, sans nom et sans autorit, qui est une opinion en la
bouche et au coeur de plusieurs; ou bien si nous devons, avec armes
spares, secourir le roi et prendre les occasions qui se prsenteront
pour notre affermissement. Voil sur quoi je prie un chacun de cette
compagnie vouloir donner son avis sans particulire passion.

L'unanimit ne se fit qu'aprs une vive discussion. Turenne parla le
premier, et se dclara contre la prise d'armes, appuy par une
vingtaine de voix. Mais la plupart des assistants partageaient
l'opinion prsume de Henri, et d'Aubign, qui la connaissait, la fit
triompher. On prit la rsolution de s'opposer aux ligueurs, dans la
mesure indique par le roi. Les rgiments de Lorges, d'Aubign,
Saint-Seurin et Charbonnires reurent aussitt l'ordre de se diriger
vers la Saintonge et le Poitou, et de marcher sous le commandement du
prince de Cond; le roi de Navarre laissa Bergerac, Sainte-Foy,
Castillon et quelques autres places plus loignes sous la garde du
vicomte de Turenne, et retourna  Montauban.

Sgur, le principal ngociateur du roi de Navarre  l'tranger, tait
revenu d'Angleterre, au commencement du printemps, avec les promesses
de secours dont il avait donn avis dans sa correspondance; mais la
situation s'tant aggrave au point que l'on sait, il importait que
ces promesses fussent tenues, dans le plus bref dlai. Aussi,  peine
arriv, Sgur dut-il reprendre le chemin de la cour d'Elisabeth, pour
presser la conclusion de cette grave affaire[39]. En arrivant 
Londres, Sgur crivit  la reine, pour lui rappeler la promesse,
qu'elle avait faite au roi de Navarre, de mettre  sa disposition une
forte somme; mais Elisabeth lui fit savoir qu'elle prfrait enrler
elle-mme des troupes en Allemagne, et ce dsaccord suspendit les
ngociations. Plus tard, au mois d'octobre, Sgur, n'ayant encore que
des promesses, reut l'ordre de passer d'Angleterre en Allemagne, pour
voir quelles ressources on pouvait s'y procurer avec l'argent anglais,
et, en mme temps, Clervaux, autre ngociateur de Henri, s'ingniait,
en Suisse,  prparer une leve. Au bout de neuf  dix mois, en mai
1586, Sgur n'avait encore obtenu rien de dcisif: les princes
allemands dlibraient au sujet d'une ambassade qu'ils voulaient
envoyer  Henri III, pour essayer, par l, de pacifier les esprits en
France, avant d'y entrer en armes. Les secours n'arrivrent qu'en
1587, ne purent se joindre  l'arme du roi de Navarre, et furent
presque anantis, sans avoir rien fait d'utile pour la cause. Pour le
moment, Henri les attendait, et htait, de tous ses voeux, leur
arrive; mais bien lui prit de ne pas compter sur eux pour se mettre
en dfense.

  [39] Appendice: XXIV.

Il y dploya beaucoup d'activit, sans aucune prcipitation. C'tait
toujours sa politique, lorsqu'il devait lutter contre le roi de
France, que de rester, ou de sembler rester sur la dfensive, et
d'affecter, jusqu' la dernire heure, quelque espoir d'accommodement.
C'est ainsi que, de Bergerac, le 10 juin 1585, nous le voyons adresser
 Henri III copie d'une dclaration dans laquelle il fait l'apologie
de sa conduite, et qu'il lui demande l'autorisation d'envoyer  toutes
les cours de parlement de France. Dans ce manifeste, aprs s'tre
purg des noms injurieux de perturbateur du repos public, d'hrtique,
de perscuteur de l'Eglise, de relaps, et d'incapable de la couronne,
Henri dclarait au roi de France,  tous Ordres et Etats du royaume, 
tous princes de la chrtient temporels ou ecclsiastiques, que, pour
sa religion, il tait et serait toujours prt  se soumettre  la
dcision d'un lgitime concile gnral ou national, comme il tait
port par les dits de pacification; que pour l'administration de
l'Etat, il acquiesait  ce qui en serait ordonn en une lgitime
assemble des Etats-Gnraux de ce royaume. Puis venait un clatant
dfi, qui fut comme le dernier cri de la chevalerie franaise:
D'autant que les chefs de la Ligue l'avaient pris pour sujet et
prtexte de leurs armes, et tchaient de faire croire qu'ils n'en
voulaient qu' lui, semant dans leurs protestations diverses calomnies
contre son honneur, il suppliait le roi de ne point trouver mauvais
qu'il dt et pronont qu'ils avaient menti; de plus, que, pour
pargner le sang de la noblesse et viter la dsolation du pauvre
peuple, la confusion et le dsordre de tous les Etats, il offrait au
duc de Guise, chef de la Ligue, de vider cette querelle de sa personne
 la sienne, un  un, deux  deux, dix  dix, vingt  vingt, en tel
nombre que le sieur de Guise voudrait, avec armes usites entre
chevaliers d'honneur, soit dans le royaume, au lieu qu'il plairait 
S. M. de nommer, soit dehors, en tel endroit que Guise voudrait
choisir, pourvu qu'il ne ft point suspect aux uns ni aux autres. Ce
dfi produisit un grand effet, mais fut dclin par celui auquel il
s'adressait: le duc de Guise s'excusa respectueusement, avec
remercment de l'honneur qui lui tait fait, mais qu'il ne pouvait
accepter, dit-il, parce qu'il soutenait la cause de la religion, et
non une querelle particulire.

C'tait l'heure o Henri III, s'abandonnant aux conseils de Catherine
de Mdicis, faisait avec la Ligue une alliance dont les engagements,
publis seulement au mois de juillet, furent promptement divulgus par
les soins de ceux des contractants qui avaient le beau rle.

A la premire nouvelle de cette victoire diplomatique de la Ligue et
des Guises, il y eut comme un branlement gnral dans les esprits,
surtout en Guienne. Quelque temps auparavant, le marchal de Matignon
avait mis la main sur le Chteau-Trompette, qu'il suspectait de
connivence avec les ligueurs. Il eut bientt  se proccuper des
entreprises de la reine de Navarre, dcidment brouille avec son
mari. Marguerite venait de quitter Nrac et de se fortifier dans Agen,
soutenue par Duras. Voyant arriver la confusion, elle y voulut aider,
en faisant, elle aussi, sa petite guerre de Ligue,  la fois contre le
roi de France et contre le roi de Navarre, et devenant ainsi le
prcurseur des princesses de la Fronde. Nous aurons  mentionner
bientt sa misrable chute. Matignon faisait observer les mouvements
de cette turbulente hrone, lorsque la Ligue fit soudain une
conqute, presque aux portes de Bordeaux. Saint-Gelais de Lansac
couvait de l'oeil, depuis plusieurs mois, la ville de Bourg, et le roi
de Navarre, inform de ses menes, les avait dnonces  Matignon, qui
n'en tint pas compte. Au mois de juin, Bourg fut enlev par un coup de
main, et Matignon ayant annonc cette nouvelle au roi de Navarre:
J'ai entendu, rpondit Henri, ce que vous m'avez mand de la prise de
Bourg par les rebelles; c'est chose que j'ai prvue et dont j'ai donn
quelquefois des avis,  quoi on aurait pu prvoir autrement qu'on n'a
fait jusqu'ici. Ce qu'il y eut de fcheux pour Matignon, c'est qu'il
ne put jamais reprendre Bourg, parce que le duc d'Epernon, selon le
rcit de Brantme, ayant, dans la suite, chass les ligueurs de cette
place, refusa de la remettre aux mains qui l'avaient si mal protge,
et la garda jusqu'en 1590, o il se dcida, sur l'ordre de Henri IV, 
y laisser entrer la garnison de Matignon[40].

  [40] Appendice: XXVII.

Le marchal, ne pouvant reprendre Bourg, voulut, du moins, s'opposer 
une autre entreprise de Lansac. Ce capitaine avait fait construire, au
Bec-d'Ambs, un fort destin  donner plus d'importance  la conqute
de Bourg et  lui servir de poste avanc dans le Bordelais. Une lettre
de Matignon  Henri III, date du 30 juin, contient le rcit de la
prise et de la destruction de ce fort, dont la garnison, quoique
aguerrie, ne fit aucune rsistance srieuse. Les assigs y perdirent
une trentaine d'hommes, et laissrent, entre les mains du marchal,
quarante prisonniers, au nombre desquels se trouvait le fameux
Gabarret. C'tait un aventurier de la pire espce, qui avait mrit
cent fois la corde, par toutes sortes de crimes, notamment par un
projet d'attentat contre la vie du roi de Navarre. Matignon aurait d,
sans dlai, livrer Gabarret  la justice, mais on ne voit pas dans
l'histoire que cet insigne malfaiteur ait eu la fin qu'il
mritait[41].

  [41] Appendice: XXVIII.




CHAPITRE V

  Le trait de Nemours.--Les funrailles en robe
    d'carlate.--Alliance dfinitive du roi de Navarre et du
    marchal de Montmorency.--Prparatifs de Henri.--Lettre  Henri
    III.--La guerre de la reine Marguerite.--Elle est chasse
    d'Agen.--Sa chute.--Les Seize.--Les Guises somment Henri III de
    faire la guerre au roi de Navarre.--Nouvelle dmarche de Henri
    III auprs de son beau-frre.--Insuccs de cette dmarche.--Le
    manifeste de Saint-Paul-Cap-de-Joux.


Le trait de Nemours, dont la France entire connaissait dj les
principales clauses, n'tait pas encore sign, mais on a vu que Henri
n'avait pas attendu d'en avoir le texte authentique sous les yeux,
pour se prparer, de toutes faons,  la lutte. Plus elle tait
imminente, plus il redoublait d'activit et mme d'assurance. Le 8
juillet, au moment, pour ainsi dire, o s'changeaient les
signatures,--elles furent donnes le 7--il crivait  Sgur: La hte
de nos ennemis est aussi grande  nous nuire que leur perfidie et
mchancet. Vous loueriez beaucoup notre rsolution, si la voyiez.
Nous avons _prou pour nous dfendre_; amenez-nous de quoi les battre.
Rien ne vint  temps, et il les battit tout de mme. Dans cette crise,
o il se dpensait et se multipliait, avec une ardeur prodigieuse, il
ne perdit, un seul instant, ni son sang-froid, ni sa gat. Sa lettre
 Sgur contient un _post-scriptum_ d'une bonne humeur et d'une
familiarit bouffonnes: Excusez-moi, si je ne vous cris de ma main;
j'ai tant d'affaires, que je n'ai pas le loisir de me moucher.

Et pourtant, cet homme, qui sortait  peine de la jeunesse, et que
tant d'preuves, de malheurs et de dangers avaient rendu souple et
fort comme l'acier le mieux tremp, ce prince dj prt  supporter
tous les coups du sort, parce que, ayant triomph de la plupart
d'entre eux, il pensait n'en avoir plus aucun  redouter, ce
vaillant, en un mot, eut un instant de terrible angoisse, quand le
trait dfinitif de Nemours lui fut mis sous les yeux. Ce trait, il
l'avait jug odieux et intolrable, d'aprs ce qui en avait transpir;
mais il n'en connaissait qu' moiti la formidable conomie.

En vertu de ce pacte[42], on rtablissait partout la religion
catholique, on retirait aux religionnaires les liberts et les droits
assurs par les divers dits de pacification, on bannissait leurs
ministres, on supprimait les chambres mi-parties, on donnait aux
princes ligus des gardes pour leurs personnes, les places qu'ils
demandaient: Chlons, Toul, Verdun, Saint-Dizier, Reims, Soissons,
Dijon, Beaune, Rue en Picardie, Dinan et Le Conquet, en Bretagne, et
l'argent qu'ils demandaient, plus de quatre cent mille cus. Le
trait, sign de Catherine de Mdicis, du cardinal de Bourbon, du
cardinal et du duc de Guise et du duc de Mayenne, fut approuv par
lettres-patentes, et, sur l'opposition du parlement, enregistr, le 18
juillet, en lit de justice. J'ai grand'peur, dit Henri III,  la vue
de ce document inou, que, en voulant perdre le prche, nous ne
hasardions fort la messe. Et, au retour du lit de justice, il ajouta:
Mon autorit vient d'expirer en ce lit, et le parlement en a clbr
les funrailles en robes d'carlate. Le trait de Nemours, c'tait
d'abord la monarchie  pied, comme dit L'Estoile, traitant avec la
Ligue  cheval, c'est--dire ployant le genou devant les Guises et
leur livrant la France; puis, c'tait la proscription des calvinistes,
et enfin, la guerre civile.

  [42] Appendice: XXIX.

L'historiographe Pierre Mathieu dit tenir du roi de Navarre que sa
moustache blanchit soudain, aprs une douloureuse mditation sur le
trait de Nemours. Nanmoins, son coeur ne faiblit pas. Ds le 15
juillet, ses lettres partent dans toutes les directions, pour annoncer
la grande nouvelle, rconforter les esprits, recommander la vigilance.
Un de ces messages doit tre particulirement not: il s'adressait aux
consuls de la ville de Castres,  qui le roi de Navarre conseille de
prendre, pour leur sret, les bons avis de Montmorency. A dater de ce
moment, il s'tablit entre le roi et le duc la plus intime et la plus
salutaire union. En s'appuyant l'un sur l'autre, ils constiturent
aussitt, en attendant mieux, une force de rsistance pour leur cause.

Si Henri lanait ses courriers sur tous les chemins,  l'adresse des
princes trangers, de ses ngociateurs et de ses gouverneurs ou autres
officiers, il ne menait pas lui-mme une existence de cabinet. De
Saintonge en Armagnac, des frontires du Languedoc  celles du Poitou,
de Guienne en Barn, il tait toujours en mouvement,  la fois
gnral, sergent d'armes et administrateur; s'assurant du bon tat des
places, pourvoyant, autant que possible, aux besoins de leur armement,
traant aux troupes leur itinraire, fixant leurs rendez-vous, rglant
enfin tous les dtails de l'entre en campagne; et, sans illusion sur
les desseins de la cour et les projets des Guises, il s'efforait de
ne rien laisser au hasard. Sa dernire lettre  Henri III, dans
laquelle il mle encore la discussion  la protestation, est date de
Bergerac, 21 juillet. Il rappelle au roi de France de prcdentes
dclarations, toutes en sa faveur,  lui, Henri de Bourbon, et qui
portent la condamnation de la Ligue et des Guises. Il retrace la
situation que lui cre le trait de Nemours, et ajoute: Je laisse 
penser  V. M. en quel labyrinthe je me trouve et quelle esprance me
peut plus rester qu'au dsespoir. J'ai fait ouvertement  V. M. les
plus quitables offres qui se peuvent faire pour la paix publique et
gnrale, pour votre repos et le soulagement de vos sujets. Il
rappelle ces offres, surtout celle de quitter son gouvernement et
toutes ses places,  condition que les Guises et la Ligue fassent le
semblable, pour ne retarder la paix de l'Etat. Il revient sur son
dfi au duc, et termine en disant que, si le sort en est jet, il le
dplore pour la couronne et pour le pays, mais qu'il espre en la
justice de sa cause et en Dieu, qui lui doublera le coeur et les
moyens contre tous ses ennemis, qui sont ceux du roi et de la France.

Vers la mi-aot, l'Agenais, o s'tait dj manifeste une assez
vive agitation, cause par les entreprises de la reine Marguerite,
devint le thtre de la petite guerre  laquelle nous avons fait
allusion plus haut. Les dispositions hostiles de la reine de Navarre
s'affirmrent, et ses troupes entrrent en campagne. Une tentative
qu'elles firent sur Tonneins fut chtie par Henri en personne; il
leur tua un capitaine, un enseigne et une centaine de soldats,
battant ainsi, du mme coup, et sa femme et la Ligue. Marguerite
essaya de prendre sa revanche sur Villeneuve, mais elle y choua
honteusement[43]. Rien ne lui russit, et sa bonne ville d'Agen, o
elle s'tait tablie plutt de force que de gr, finit par la prendre
en haine, elle et les Duras, ses tenants, si bien, que le marchal de
Matignon ayant march sur Agen, pour avoir raison, au nom du roi de
France, des hostilits de la reine de Navarre, cette ville saisit
l'occasion et se souleva. Marguerite dut s'enfuir prcipitamment, en
pitre quipage, avec ses courtisans et ses dames. A dater de cette
fuite, la belle Marguerite de Valois sort de l'histoire pour entrer,
pour s'abmer dans la chronique scandaleuse d'un temps si fertile en
scandales.

  [43] Appendice: XXX.

Le trait de Nemours mettait la monarchie franaise aux ordres des
Guises. Il n'avait cependant pas stipul que Henri III ferait la
guerre au roi de Navarre et au parti calviniste; mais les Guises se
sentirent bientt assez forts pour l'exiger. Il s'tait form dans
Paris, d'abord  leur insu, cette association connue dans l'histoire
sous le nom de Ligue des Seize, compose de laques et
d'ecclsiastiques, et qui se proposait un triple but: propager les
ides de la Ligue au sein de la population parisienne et dans les
provinces, donner une direction  toutes les associations et  tous
les actes isols, et, par la concentration des pouvoirs, accrotre,
dans d'immenses proportions, les forces de cette puissance factieuse.
La Ligue tait un Etat dans l'Etat, si mme elle ne s'y substituait
compltement. Les Seize tendaient  absorber la Ligue, ce qu'ils
firent plus tard. Les Guises approuvrent l'oeuvre des Seize, ds que
son organisation fut complte, et que les premiers rsultats en
dmontrrent l'efficacit. Matres de Paris, et se croyant en mesure
d'avoir bientt presque toute la France dans leur camp, les Guises
agirent alors auprs de Henri III, pour le dcider  faire lui-mme la
guerre au Barnais et  ses allis.

Le roi de France, avant d'obir aux sommations de la Ligue, voulut
tenter un dernier effort auprs du roi de Navarre. Il lui envoya une
dputation compose de l'abb Philippe de Lenoncourt, plus tard
cardinal, de M. de Poigny, et du prsident Brulart de Sillery. Au
dpart de cette dputation, dit P. de L'Estoile, on faisait dj 
Paris l'pitaphe du roi de Navarre, parce qu'on disait qu'il serait
incontinent bloqu et pris; et toutefois beaucoup trouvaient
l'instruction trange qu'on lui voulait donner pour sa conversion, qui
tait avec l'pe sur la gorge. Aussi madame d'Uzs, voyant qu' la
queue de ceux qu'on y envoyait pour cet effet, il y avait une arme,
ne put se tenir de dire au roi, en gossant  sa manire accoutume,
en prsence de plusieurs ligueurs qui taient l, qu'elle voyait bien
que l'instruction du Barnais tait toute faite et qu'il pouvait bien
disposer de sa conscience, puisque  la queue des confesseurs qu'on
lui envoyait, il y avait un bourreau.

La dputation arriva, le 25 aot 1585,  Nrac, o se trouvait Henri,
accabl de travaux et de proccupations, mais ferme et confiant. Les
dputs avaient pour mission de conjurer, une dernire fois, le roi de
Navarre de rendre les places de sret, de rvoquer les ordres qu'il
avait donns pour une leve en Allemagne, et de se faire catholique,
dans l'intrt de la succession au trne, le cas chant, ou, tout au
moins, de suspendre, durant dix mois, l'exercice de la religion
rforme. De Thou nous a conserv l'analyse dtaille de la rponse du
roi de Navarre au discours de l'abb de Lenoncourt. Le roi rpondit
aux ambassadeurs qu'il tait infiniment redevable  S. M. des
favorables dispositions o elle tait  son gard et des tmoignages
honorables qu'elle voulait bien lui en donner; qu'au reste, il tait
sensiblement mortifi de ce que ce prince n'avait pas mieux aim
accepter ses services, comme il l'aurait fait, s'il et t mieux
conseill, que se livrer au caprice de gens qu'il regardait avec
raison comme ennemis de sa personne et de son Etat, et de leur prter
mme des armes par sa trop grande bont, pour l'obliger  entreprendre
malgr lui la guerre la plus injuste. Qu'il remerciait S. M. du soin
qu'elle paraissait prendre de son salut, mais qu'il la priait de faire
rflexion s'il y aurait de la justice ou de l'honneur pour lui
d'abandonner, pour des motifs de crainte et d'esprance, une religion
dans laquelle il avait t lev...; que cependant il ne refuserait
pas de se faire instruire et de changer, s'il tait dans le mauvais
chemin, non plus que de se soumettre  la dcision d'un concile
libre... Que pour ce qui tait des villes de sret accordes aux
protestants, il tait inutile de leur en demander la restitution dans
un temps o on ne pourrait les accuser d'injustice quand ils en
demanderaient de nouvelles, afin de pouvoir se mettre  couvert des
fureurs de la guerre pour laquelle les ennemis du repos public
faisaient de si grands prparatifs. Qu'enfin il importait peu, pour la
tranquillit de l'Etat, qu'il suspendt pour un temps l'exercice de la
religion protestante, et qu'elle avait jet en France des racines trop
profondes,  l'abri des prcdents dits, pour pouvoir esprer que
celui que les factieux venaient d'extorquer de S. M. ft capable de
l'exterminer ainsi en un instant.

Le lendemain, Henri congdiait la dputation, en lui remettant pour
son beau-frre cette dclaration courtoise, dont la correction
irrprochable dut tre plus sensible  Henri III que ne l'et t une
violente protestation: Je penserais offenser la suffisance (capacit)
de MM. de Lenoncourt, de Poigny et prsident Brulart, si je voulais,
par cette lettre, discourir et faire entendre  V. M. ce qui s'est
pass entre eux et moi. Je suis bien marri que je ne suis accommod en
toutes les choses qu'ils m'ont proposes de la part de V. M., pour
laquelle et son contentement je voudrois accommoder et employer ma vie
propre; mais je me promets tant de sa bont et prudence, qu'elle en
trouvera les occasions raisonnables.

Henri, comme on le voit, restait toujours fidle  sa politique envers
la couronne. Jamais il n'avait consenti, et il ne consentit jamais,
dans la suite,  rpondre en ennemi ou mme en adversaire aux actes
d'hostilit de Henri III. Il ne gardait pas seulement cette attitude
dans ses lettres au roi de France ou dans ses dclarations aux envoys
de ce prince, mais encore dans tous les documents par lesquels il
exprimait publiquement sa pense.

Au commencement du mois d'aot, par exemple, il avait eu, 
Saint-Paul-Cap-de-Joux, dans le Lauraguais, une entrevue avec le
prince de Cond et le duc de Montmorency, d'o il sortit un manifeste
sign des deux princes. Dans ce manifeste, il dnonce les vises de la
Maison de Lorraine, il fait l'apologie de sa propre conduite, et
dclare ne tenir pour ennemis que les chefs de la Ligue, qui sont
ennemis de la Maison de France et de l'Etat, tels que, peu
auparavant, le roi les avait dclars[44].

  [44] Appendice: XXXI.




CHAPITRE VI

  Sixte-Quint et la Ligue.--La bulle du 9 septembre 1585 contre le
    roi de Navarre et le prince de Cond.--Rponse de Henri  la
    bulle.--Dbut de la guerre des Trois Henri.--Cond reprend
    les armes en Poitou et en Saintonge.--Il assige Brouage.--Sa
    dsastreuse expdition dans l'Anjou.--Henri III se dcide 
    faire la guerre aux calvinistes.--Formation de trois armes
    royales.--Energie du roi de Navarre.--La comtesse de
    Gramont.--Son caractre; son dvouement au roi de Navarre; son
    rle.--Voyage de Henri  Montauban.


Aprs le dpart des envoys de la cour, Henri venait d'expdier  tous
les princes protestants et  divers personnages la copie de la
protestation collective dont nous venons de parler, lorsque les
foudres du Vatican grondrent sur sa tte. Le pape Grgoire XIII tait
mort, au mois d'avril. Le Pre Daniel rapporte que, peu de jours
avant sa mort, s'entretenant avec le cardinal d'Este, il lui dit que
les Ligus de France n'auraient jamais ni bulle, ni bref de lui,
d'autant qu'il ne voyait pas assez clair dans cette intrigue.
Toutefois la conduite qu'il tint  cet gard autorisa extrmement la
faction, et la condescendance qu'il eut de laisser mettre son nom par
le cardinal de Bourbon  la tte de la liste des souverains qui y
entraient, fit un trange effet sur les catholiques. Le successeur de
Grgoire, Sixte-Quint, n'hsita pas  dsapprouver hautement la Ligue,
dont il condamnait l'esprit et les vues factieuses; il donna mme une
bulle que le duc de Nevers, de passage  Rome, fut charg de remettre
 Henri III, par laquelle il excommuniait en mme temps ceux qui
donneraient des secours aux huguenots, _et ceux qui entreprendraient
quelque chose contre le roi et contre son royaume_. C'tait viser la
Ligue en pleine poitrine; mais les intresss ne virent l que ce
qu'ils voulaient voir. Cette premire bulle n'eut aucun
retentissement. Il n'en fut pas de mme de celle que donna le Pape,
cinq jours aprs, le 9 septembre 1585. Elle excommuniait le roi de
Navarre et le prince de Cond, les privait, eux et leurs successeurs,
de tous leurs Etats, spcialement du droit de succder  la couronne
de France, et dliait leurs vassaux et sujets de leur serment de
fidlit. Par cette bulle, le Saint-Pre n'entendait pas venir en aide
 la Ligue, qu'il ne mentionnait pas; mais la concidence tait
prcieuse pour les factieux: le Pape lanait les foudres spirituelles
contre les princes qu'ils voulaient terrasser par leurs armes, afin
qu'il n'y et plus personne entre le trne de France et eux. La Ligue,
antrieurement dsavoue par Sixte-Quint, allait probablement lui
devoir son triomphe.

Le Pre Daniel assure que le roi de Navarre rpondit  la bulle par
quatre manifestes: c'est une erreur. Henri fit  l'anathme du
Saint-Sige deux rponses: l'une indirecte et adresse  MM. de la
Facult de thologie du Collge de Sorbonne[45]; l'autre directe, et
qui, au mois d'octobre ou de novembre, fut affiche aux portes mmes
du Vatican. Le Pre Daniel dit, au sujet de cet crit: Il y appelait
comme d'abus de cette bulle au parlement et au concile gnral, et il
implorait le secours des souverains, qui devaient tous s'intresser
dans sa cause, par l'injure que le Pape faisait  l'autorit royale,
en s'attribuant la puissance de disposer des couronnes et le droit de
dcider sur de tels diffrends. On dit que Sixte-Quint, quoiqu'il
n'et pas sujet d'tre satisfait de cette insulte, ne la blma pas, et
qu' cette occasion il dit au marquis de Pisany (ambassadeur de
France) qu'il serait  souhaiter que le roi son matre et autant de
rsolution contre ses ennemis que le roi de Navarre en faisait
paratre contre ceux qui hassaient son hrsie: ce qui est assez
conforme  ce qu'on a crit dans la vie de ce Pape, que, de tous les
souverains de la chrtient, il n'estimait gure que ce prince et
Elisabeth, reine d'Angleterre.

  [45] Appendice: XXXII.

Quant  la lettre  MM. de la Sorbonne, date de Mont-de-Marsan, 11
octobre 1585, c'est une dissertation  la fois politique et
thologique, et qui exprimait sans doute les sentiments du roi de
Navarre, mais dont la rdaction tait de Du Plessis-Mornay, en voie de
mriter son surnom de pape huguenot. Il faut noter, d'ailleurs, que
la bulle de Sixte-Quint ne fut accueillie avec satisfaction que par la
Ligue. Le parlement de Paris n'tait pas loin d'y voir un attentat
contre la couronne, et Henri III lui-mme se montra plus mcontent que
satisfait du dcret pontifical.

Le prince de Cond, toujours press d'en venir aux mains, commena,
ds le mois de septembre, les hostilits dans le Poitou. Il y trouva
devant lui le duc de Mercoeur, gouverneur de Bretagne, et le rejeta
dans son gouvernement; puis, descendant vers la Saintonge, il mit le
sige devant Brouage, vaillamment dfendu par Saint-Luc, mais dont il
se ft rendu matre, selon toute apparence, si la nouvelle d'un coup
de main tent par les protestants sur Angers n'tait venue modifier
ses plans. La citadelle d'Angers avait t surprise par une poigne de
religionnaires, qui rclamaient de prompts secours. Le prince prit
deux mille chevaux, laissa le commandement du sige  un de ses
lieutenants, et courut  Angers. Il y arriva trop tard: ses amis
avaient capitul. Cond fit une tentative dsespre sur les faubourgs
de la ville, et fut oblig de battre en retraite. Ce fut une
dbandade, dans laquelle il eut beaucoup de peine  se sauver; il
passa de Normandie en Angleterre, d'o la reine le fit reconduire  La
Rochelle. Pendant cette retraite dsastreuse, le reste de son arme
tait contraint de lever le sige de Brouage,  l'approche de l'arme
de Matignon manoeuvrant pour faire sa jonction avec celle de Mayenne,
qui,  son tour, en s'avanant dans le midi, interrompit les succs de
Turenne en Limousin, o il s'tait empar de la ville de Tulle. A ce
moment, Lesdiguires parcourait victorieusement le Dauphin et les
contres voisines; il prenait Chorgues, Montlimar, Embrun, et se
mettait en mesure de tenir tte  l'arme que menait contre lui le duc
d'Epernon. Tels furent les dbuts de la guerre des Trois Henri.

Ds que l'on fut aux prises sur tous les points, c'est--dire dans les
premiers jours du mois d'octobre, les chefs de la Ligue, dit le Pre
Daniel, enfls de leurs succs, pressrent le roi de mettre 
excution l'article du trait de Nemours par lequel tous les huguenots
devaient tre chasss du royaume, quoique les six mois qu'ils avaient
pour en sortir ne fussent point encore expirs. Ils obtinrent, par
leurs importunits, l'avancement de ce terme; et le roi eut la
faiblesse de donner un dit dans son conseil au mois d'octobre, qui
ordonnait, sous peine de confiscations des biens et de crime de
lse-majest,  tous les calvinistes, de faire abjuration de leurs
erreurs dans quinze jours; et aprs ce court espace, on commena 
excuter l'dit. Le roi de Navarre attendit quelque temps, pour voir
si l'on continuerait  le faire; et, ayant su qu'on y procdait avec
beaucoup de rigueur, il fit, de son ct, une dclaration par laquelle
il fut ordonn, dans tous les pays dont il tait le matre, de traiter
les catholiques comme le roi traitait les huguenots. On saisit et on
vendit leurs biens, et on les chassa des villes et de leurs terres.
Une infinit de gens de tous cts, tant catholiques que calvinistes,
furent rduits  la dernire misre, et on ne vit jamais dans le
royaume une pareille dsolation.

Ni les checs du prince de Cond, ni la mise en campagne de trois
armes royales, ni les nouvelles mesures de rigueur prises contre les
huguenots, n'eurent raison de l'nergie du roi de Navarre. Des
derniers jours du mois de septembre au commencement du mois de
dcembre, il entretint une correspondance exclusivement militaire avec
un grand nombre de gouverneurs et de capitaines, Saint-Genis,
Geoffroy de Vivans, Favas, Andr de Meslon, snchal d'Albret,
Chouppes, un des hros de Cahors, Manaud de Batz, gouverneur de
l'Eauzan, etc. Le 1er dcembre, il envoie des lettres de respectueuse
mais ferme protestation  Henri III et  la reine-mre; puis il tire
rsolment l'pe.

C'est  ce moment que, pour la premire fois, suivant la chronologie
adopte par le recueil de Berger de Xivrey, nous rencontrons, mle 
la vie publique de Henri, une femme d'un grand coeur et d'un haut
caractre, cette illustre Diane d'Andouins, veuve de Philibert comte
de Guiche et de Gramont, et que les chroniqueurs du XVIe sicle ont
surnomme la belle Corysandre[46]. Si jamais les attnuations furent
de mise dans les jugements du moraliste sur une liaison irrgulire,
l'histoire les apporte toutes ici en tmoignage. La femme du roi de
Navarre, frappe de toutes les dchances, tait devenue son ennemie;
humainement parlant, il tait libre et, plus encore, seul; l'amiti,
l'appui, l'alliance politique de la comtesse de Gramont, pourtant
catholique, s'offrirent naturellement  lui, qui manquait si souvent
d'amis, de partisans, de toutes les ressources si ncessaires  sa vie
de combats. Ainsi commena le pacte qui se consomma dans l'amour. Il
ne faut pas confondre cette passion avec celles qui ont si souvent
gt la jeunesse et mme la maturit de Henri de Bourbon. Cette
matresse fut une amie fidle, ingnieuse et puissante. Plus d'un de
ces vaillants capitaines qui se pressaient autour de lui dans les
batailles, et qui le conduisirent jusqu'au trne, n'a pas fait autant
pour son service, et par consquent pour le salut et l'honneur de la
France, que cette noble femme, reste irrprochable aprs la
sparation comme elle l'avait t avant de se donner  lui et  sa
royaut proscrite. Henri fut son hros quand il tait aux prises avec
la mauvaise fortune, et il n'y a pas dans l'histoire trace d'une seule
faveur royale pour elle. Cent fois elle lui vint en aide, comme aurait
pu le faire un prince, tantt par ses biens qu'elle engageait, tantt
par les hommes d'Etat et de guerre dont elle lui conqurait le talent
et la bravoure, tantt enfin par des actes d'un dvouement hroque,
tels qu'une ingrence hardie dans les affaires militaires et le danger
personnel intrpidement affront. Plus d'une fois, le roi de Navarre
n'eut sous ses ordres que des troupes leves et soldes par la
comtesse de Gramont, et c'est bien  elle qu'il crivait, le 9
dcembre 1585: Je vous porterai toutes nouvelles et le _pouvoir de
faire vider les forts_.

  [46] Appendice: XXXIII.

A cette date, il tait en campagne depuis quelques jours dj, et
parcourait,  travers les dtachements ennemis, quelques contres de
l'Albret et de l'Armagnac, afin de pourvoir  leur sret. Dans la
lettre dont on vient de lire une phrase si caractristique, il raconte
un fait de guerre: Dimanche, se fit prs Monheurt une jolie charge,
qui est certes digne d'tre sue. Le gouverneur, avec trois cuirasses
et dix arquebusiers  cheval, rencontra le lieutenant de La Bruyre
(ou Brunetire), gouverneur du Mas-d'Agenais, qui en avait douze, et
autant d'arquebusiers tous  cheval. Le ntre se voyant faible et
comme perdu, dit  ses compagnons: Il les faut tuer ou vaincre. Il
les charge de faon qu'il tue le chef et deux gendarmes et en prend
deux prisonniers, les met  vau-de-route, gagne cinq grands chevaux et
tous ceux des arquebusiers, et n'eut qu'un bless des siens.

Je fais force dpches, ajoutait-il dans la mme lettre. Il ne
faisait pas moins de chevauches, non pour chercher personnellement la
bataille, ce n'en tait pas encore l'heure, mais pour armer ses
places, ramasser des troupes, faire acheter et transporter des
poudres, et se prparer enfin, de toutes faons,  la guerre
dfensive dont il avait conu le plan. Le temps ne lui manqua pas pour
cette grosse besogne; il en eut assez pour traverser l'Armagnac et
l'Agenais, et se rendre, dans les derniers jours du mois de dcembre
1585,  Montauban, d'o il mditait d'adresser au pays plusieurs
manifestes et de le prendre  tmoin de la justice de sa cause.




LIVRE QUATRIME

(1586-1589)




CHAPITRE PREMIER

  Les quatre manifestes du roi de Navarre.--Jonction de l'arme de
    Mayenne et de l'arme de Matignon.--Conduite du
    marchal.--Prise de Montignac en Prigord par
    Mayenne.--Dnombrement des deux armes royales.--Rsolution et
    bonne humeur.--Premier sige de Castets.--Henri fait lever ce
    sige  Matignon.--Le plan du roi de Navarre.--Voyage de Henri
     Pau.--Les Etats de Barn et les subsides.--Retour
    prcipit.--Le roi cern.--Les deux messages de Henri  son
    Faucheur.--La comdie militaire de Nrac.--Illusions de
    Mayenne et de Poyanne.--Odysse du roi de Navarre, de Nrac 
    Sainte-Foy.--Le duc de Mayenne et le vicomte d'Aubeterre.


L'anne 1586 s'ouvre par quatre manifestes dats de Montauban le 1er
janvier, et adresss au clerg,  la noblesse, au Tiers-Etat,  la
ville de Paris. Voici la conclusion de la lettre au clerg: Nous
croyons un Dieu, nous reconnaissons un Jsus-Christ, nous recevons un
mme Evangile. Si, sur les interprtations de mme texte, nous sommes
tombs en diffrend, je crois que les courtes voies que j'avais
proposes (le concile libre) nous pourraient mettre d'accord... La
guerre que vous poursuivez si vivement est indigne de chrtiens,
indigne entre les chrtiens, de ceux principalement qui se prtendent
docteurs de l'Evangile. Si la guerre vous plat tant, si une bataille
vous plat plus qu'une dispute, une conspiration sanglante qu'un
concile, j'en lave mes mains: le sang qui s'y rpandra soit sur vos
ttes. Je sais que les maldictions de ceux qui en ptiront ne peuvent
tomber sur moi, car ma patience, mon obissance et mes raisons sont
prou connues. J'attendrai la bndiction de Dieu sur ma juste dfense,
lequel je supplie, Messieurs, vous donner l'esprit de paix et d'union
pour la paix de cet Etat et l'union de son Eglise.

Dans le manifeste  la noblesse de France, aprs l'expos
apologtique, il touche la fibre nationale: Ils (les ligueurs) se
sont formaliss aussi du gouvernement de cet Etat, ont voulu pourvoir
 la succession, l'ont fait dcider  Rome par le pape. Vous donc qui
tenez le premier lieu en ce royaume, si le besoin d'icelui l'avait
requis, auriez-vous t si nonchalants de vous laisser prvenir par
trangers en cet office? N'auriez-vous point eu de soin de la
postrit?... Car qu'a-t-on vu que Lorrains en tous ces remuements?
Mais certes, pour rformer ou transformer l'Etat, comme ils dsirent,
il n'tait besoin de votre main, il n'appartenait qu' trangers de
l'entreprendre... Le procs ne se pouvait juger en France..., il
fallait qu'il ft jug en Italie.--Rappelant son dfi au duc de Guise
pour sauver le peuple de ruine, pour pargner le sang de la
noblesse, il jette le gant et compte sur l'avenir: Ne pensez,
Messieurs, que je les craigne... On sera plutt lass de m'assaillir
que je ne serai de me dfendre; je les ai ports, plusieurs annes,
plus forts qu'ils ne sont, plus faible beaucoup que je ne suis. Vous
avez exprience et jugement: le pass vous rsoudra de l'avenir.--Il
y a, dans la conclusion, trs pathtique, des mots poignants, des
lans sublimes: on n'avait jamais peut-tre, depuis Jeanne d'Arc,
parl un langage aussi national: Je plains certes votre sang rpandu
et dpendu (dpens) en vain, qui devait tre pargn pour conserver
la France; je le plains, employ contre moi,  qui le deviez garder,
tant ce que Dieu m'a fait en ce royaume, pour _joindre une France_ 
la France, au lieu qu'il sert aujourd'hui  la chasser de France...

Voici la conclusion de la lettre au Tiers-Etat: Je comptis  vos
maux; j'ai tent tous les moyens de vous exempter des misres civiles;
je n'pargnerai jamais ma vie pour les vous abrger... Je sais que,
pour la plupart, vous tes assujettis sous cette violence; je ne vous
demande  tous qui, selon votre vocation, tes plus sujets  endurer
le mal que non pas  le faire, que vos voeux et vos souhaits et vos
prires.

Quant au manifeste  la ville de Paris, il tait bien ce qu'il devait
tre. Dans cette page, Henri ne dmontre pas: il affirme, et compte
sur la pntration de l'esprit parisien. L'exorde seul dit tout: Je
vous cris volontiers, car je vous estime comme le miroir et l'abrg
de ce royaume; et non toutefois pour vous informer de la justice de ma
cause, que je sais vous tre assez connue; au contraire, pour vous en
prendre  tmoins, vous qui, par la multitude des bons yeux que vous
avez, pouvez voir et pntrer profondment tout ce qui se passe en cet
Etat.

Ds les premiers jours de janvier, tout est en armes en France,
comme l'crit le roi de Navarre au baron de Saint-Genis. Le duc de
Mayenne et Matignon s'taient rencontrs  Chteauneuf, sur la
Charente, vers la fin du mois de dcembre. Ils parurent se mettre
d'accord pour le plan de campagne; mais, outre qu'ils se mfiaient
l'un de l'autre, il a t reconnu que Matignon avait reu de Henri III
l'ordre secret, non, comme l'ont dit quelques-uns, de mnager le roi
de Navarre, mais, tout en le combattant, d'agir le moins possible de
concert avec le duc, afin de ne pas multiplier les succs de la Maison
de Guise. A la vrit, aucun tmoignage authentique n'est venu
confirmer prcisment cette interprtation de la conduite du marchal;
mais on n'en peut nier la vraisemblance, quand on tudie les actes de
Matignon pendant le cours de la campagne. Si aucune arrire-pense ne
dirigea quelques-uns de ses actes, il faut avouer alors qu'ils furent
sous l'influence d'une sorte de fatalit, dont profita, dans une large
mesure, la cause du roi de Navarre.

Aprs leur entrevue, le duc et le marchal semblrent avoir hte de se
sparer: Matignon revint en Guienne, et Mayenne, qui n'osa pas
assiger Saint-Jean-d'Angly, o rgnait la peste, prit quelques
bicoques, en Saintonge et en Prigord. Pierre de L'Estoile note un de
ces exploits: Le 6e jour de fvrier (1586), la ville de Montignac en
Prigord, ou plutt bicoque, que tenaient ceux de la Religion, fut
rendue, par composition, au duc de Mayenne. Le roi de Navarre n'avait
auparavant qu'un concierge dans cette place, sans vouloir souffrir
qu'on y ft la guerre. Aussi, deux jours aprs cette belle prise, les
habitants, qui tous taient de la Religion, se rachetrent pour mille
cus, qu'ils baillrent  Hautefort, et fut, par ce moyen, remise en
leur puissance. Voil comme on commena  exterminer l'hrsie, par
vider la bourse des hrtiques; et toutefois la Ligue,  Paris, en fit
un trophe au duc de Mayenne.

Le chiffre des troupes que mettaient en mouvement le duc de Mayenne et
le marchal de Matignon n'est donn qu'approximativement par les
historiens: il n'tait pas infrieur  vingt mille hommes de toutes
armes, sans compter les gentilshommes qui servaient en volontaires et
se joignaient habituellement au gros de l'arme, quand elle passait ou
sjournait dans leur voisinage. Il y avait, dans cette accumulation de
forces, de quoi inquiter, sinon effrayer le roi de Navarre et ses
partisans. Ils attendirent l'orage de pied ferme, et mme avec autant
de bonne humeur que de courage. Du Plessis-Mornay crivait  la
duchesse d'Uzs, qui vivait  la cour de Henri III: Nous sommes
attendant M. de Mayenne. Son arme s'vapore en menaces, et les effets
en seront tant moindres. Croyez, Madame, qu'il nous tarde de le
chasser et que ce saint est taill  ne pas faire grands miracles en
Guienne. Et Henri crivait, de son ct, avec une pointe de
forfanterie qui ne dplat pas: Depuis quatre mois, ils n'ont pas
assig une seule bicoque des ntres, ils n'ont pas dfait une seule
de nos compagnies, et les leurs, de maladie ou d'autre incommodit, se
sont dfaites de la moiti; esprant bien, avec le moindre secours que
je puis avoir, les combattre ou tout au moins les chasser de mon
gouvernement, auquel j'ai eu jusqu'ici mes alles et venues franches,
les tenant encore par del les rivires. Le roi de Navarre tait
alors  Montauban, ayant sous la main un corps d'lite de deux mille
hommes environ, prt  se porter sur les points faibles, ou  profiter
de l'occasion pour tenter quelque coup heureux. Le 25 janvier, il
tait  Nrac ou dans le voisinage de cette ville, quand il eut
connaissance de lettres crites par le marchal de Matignon au
premier prsident de Toulouse, lettres qui annonaient que le dessein
des deux armes tait de nettoyer la rivire (la Garonne) et rduire
toutes les villes qui sont auprs, suivant le commandement du roi fait
au duc,  la requte de ceux de Toulouse et de Bordeaux, afin de
rendre le commerce desdites villes libre. Cette lettre intercepte
lui donnait de prcieuses indications; il les utilisa sans dlai en
envoyant chercher des poudres en Barn pour les distribuer, en
supplment,  quatre places qu'il jugeait pouvoir tre assaillies:
Clairac, Nrac, Casteljaloux et Castets. Huit jours aprs, l'arme de
Matignon paraissait devant Castets.

Castets appartenait  Favas. Ce n'tait qu'un chteau, mais fortifi
de main de matre, bien arm et approvisionn. Favas l'avait donn en
garde au capitaine de Labarrire, qui s'y tait enferm avec une
troupe aguerrie. Vingt fois les Bordelais avaient demand  Matignon
d'enlever aux calvinistes cette place, non seulement parce qu'elle
tait la proprit d'un de leurs plus redoutables adversaires, mais
encore et surtout parce qu'elle pouvait interrompre, selon le bon
plaisir de la garnison, toutes les communications par eau entre
Bordeaux et le haut pays. Le marchal, venu devant Castets avec une
grande partie de son arme, ordonna de vigoureuses attaques, qui
furent repousses. Labarrire, digne lieutenant de Favas, excuta mme
deux sorties o la garnison eut l'avantage. Le sige durait depuis
quelques jours, lorsque le roi de Navarre, avec une petite arme de
deux ou trois cents matres et de dix-huit cents arquebusiers, parut
tout  coup aux environs de la place. Matignon dcampa, sans mme
risquer une escarmouche, et alla s'embusquer dans Langon. Nous disons
s'embusquer, car, ayant prs de cinq mille hommes et huit canons, il
pouvait aisment tenir tte au roi de Navarre. Sa retraite  Langon
fut videmment la manoeuvre d'un gnral qui recule devant l'ennemi
pour l'attirer dans un pige o sa dfaite est invitable. Henri
aurait accept le combat, puisqu'il venait l'offrir, mais il se
dtourna sagement du pige. Il entra dans Castets, y dna pour
tmoigner de son succs, et repartit sans bravade inutile, mais aprs
avoir compltement russi dans son entreprise. Il a fait lui-mme le
rcit de ce coup heureux dans une lettre  Saint-Genis date de
Montpouillan, le 21 fvrier: J'ai t, avec mes troupes, jusque prs
de Langon,  une lieue, et fus hier dner  Castets. Et aprs dner,
j'en partis en bataille, aprs avoir fait ce que j'avais desseign
(projet), sans que jamais nous ayons eu une seule alarme. Au
contraire, nos ennemis en ont t tellement alarms que M. de Matignon
resserra toute sa cavalerie dedans Langon. Ils ont fait barricades,
mis des pices aux avenues et fait tout ce qu'on a accoutum quand on
doit tre assailli. Dieu a bni mon voyage, qui a t utile, encore
que je l'aie entrepris contre l'opinion de tout le monde:  lui seul
en soit la gloire.

A ce moment, le roi de Navarre tait en marche, mais sans arme, vers
le Barn, o l'appelait le soin d'affaires importantes dont la plupart
des historiens ne semblent pas avoir souponn l'existence. Ce voyage
faisait partie d'un plan conu avec hardiesse et qui fut excut avec
audace.

Lorsque Henri fut convaincu que deux armes, se donnant la main ou
manoeuvrant dans le voisinage l'une de l'autre, allaient parcourir le
gouvernement de Guienne et l'assaillir dans ses propres Etats, il lui
fallut d'abord songer  mettre, autant que possible, en sret toutes
les places capables de rsistance, ce qu'il fit, comme nous l'avons
vu. Puis, il envisagea les chances et les suites probables d'une lutte
personnelle en Guienne et en Gascogne. Il l'et soutenue, et
victorieusement sans doute, avec une arme toujours disponible. Mais
il n'en avait aucune: pour faire lever  Matignon le sige de Castets,
il avait rassembl deux mille hommes pris dans ses garnisons. Les
armes de Mayenne et de Matignon tenant la campagne et investissant ou
guettant les places du roi de Navarre, il pouvait,  la rigueur,
inquiter de temps  autre l'ennemi, lui infliger quelques checs, lui
tendre  et l des embuscades, lui faire, en un mot, une guerre de
partisans assez meurtrire, mais, par contre, imposer longuement 
tout le pays le poids de cette guerre d'une issue douteuse. Sans autre
champ de bataille nanmoins, il et certainement voulu vaincre ou
prir sur celui o tendaient  le cerner Mayenne et Matignon. Mais le
terrain de la lutte tait fort tendu, et il se trouvait mme que, par
la prsence des deux armes en Guienne et en Gascogne, o elles
rencontraient des obstacles  chaque pas, la place lui tait laisse
libre en Saintonge pour y tre  porte, soit de rassembler de
nouvelles forces, en vue de les pousser vers le duc et le marchal,
soit de les employer avantageusement dans un large rayon autour de La
Rochelle, soit enfin de s'en servir pour aller,  travers le Poitou
soulev, au-devant de l'arme trangre, dont l'entre en France
n'tait qu'une question de temps.

De toute faon, le roi de Navarre tait dtermin, non  abandonner
ses Etats, d'ailleurs bien dfendus, mais  transporter son action
personnelle au del des limites o allait s'exercer l'action des deux
armes royales. Il avait donc form le projet de tourner ou de
traverser ces deux armes, aussitt que l'tat de ses affaires lui
permettrait d'excuter cette entreprise. Aprs son expdition 
Castets, il fut inform des mouvements de Mayenne, qui suivait une
route encore indcise, mais trace de telle sorte qu'elle devait le
mettre en mesure d'occuper rapidement tous les passages de la Garonne,
depuis les lignes de Matignon jusque dans le voisinage d'Agen. Henri
n'avait pas de temps  perdre; et quoiqu'il et dit en riant:
Monsieur de Mayenne n'est pas si mauvais garon qu'il ne me permette
de me promener quelque temps en Gascogne, il revit en courant
plusieurs places o il restait quelques ordres  donner, et sjourna
huit jours  Nrac. L, il entretint avec sa soeur Catherine, rgente
de Barn, une correspondance active, mais qui n'aboutit pas au gr de
ses dsirs. Le 6 mars, il quittait Nrac, allait coucher  Eauze, et,
le 7, il couchait  Pau, o il passa deux jours entiers. Ce voyage, au
moment o Mayenne inondait l'Agenais de ses troupes, a t reproch 
Henri comme une aventure galante. Il s'oubliait auprs de la belle
Corysandre, disent vingt historiens, le grave Mzeray en tte. S'il
se ft oubli  Pau, ce n'et pas t auprs de la comtesse de
Gramont, qui tait  Hagetmau, mais auprs de la rgente. La vrit
est que ce voyage fut ncessit par une question de subsides que la
correspondance mentionne plus haut n'avait pu rsoudre selon les vues
de Henri.

Nous avons fait connatre les bonnes relations qui existaient entre le
roi de Navarre et les Etats de Barn. En 1585, les Etats, comprenant
la gravit du pril qui menaait leur souverain et mme leur
existence, car ils pouvaient redouter plus que jamais un retour
offensif de l'Espagne, allie de la Ligue, s'taient assembls quatre
fois, pour aviser aux meilleurs moyens de mettre le pays en tat de
dfense.

Le 25 fvrier 1586, Henri leur adressa de Nrac une longue lettre o
il dpeignait les dangers de la situation que lui avait cre
l'alliance du roi de France avec la Ligue, et sollicitait de nouveaux
subsides. Si l'on songe que le roi de Navarre manquait d'argent, comme
il en manqua presque toujours, et en avait besoin plus que jamais, on
comprendra de quelle importance tait pour lui le succs de sa requte
aux Etats de Barn. Il ressentit sans doute quelque mauvaise
impression du premier accueil fait  cette requte, et peut-tre
essaya-t-il d'avoir gain de cause  ce sujet, sans quitter Nrac, o
il sjourna huit jours, comme dans l'attente de quelques nouvelles;
mais tout porte  croire qu'il jugea ncessaire de se transporter 
Pau pour assurer l'issue favorable de cette ngociation. Il ne
rapporta de son voyage que le vote d'un subside de trente mille cus
environ, qui ne firent pas long usage, mais dont il ne pouvait se
passer au dbut de la campagne. Plus tard, les Etats votrent tous les
emprunts demands pour subvenir aux frais de la guerre, et ils se
dpartirent franchement de leur conomie ombrageuse et intempestive,
quand ils eurent connaissance du projet qu'avait conu la Ligue de
livrer la Basse-Navarre  son alli Philippe II.

Il y a apparence que les nouvelles des mouvements de Mayenne
abrgrent le sjour de Henri dans la capitale de ses Etats
souverains. Il en partit dans l'quipage le plus restreint, le 10
mars; il passa en courant  Nogaro,  Eauze et  Hagetmau, et il
tait, le 12 ou le 13, dans cette dernire ville, rsidence de la
comtesse de Gramont, quand il apprit, de source certaine, que le
cercle des troupes royales se resserrait de plus en plus autour de
lui: les passages de la Garonne taient gards; de forts dtachements
battaient l'estrade depuis Bayonne jusque dans le Condomois, et
Baylens de Poyanne, gouverneur de Dax, marchait vers Nrac,  travers
la Chalosse, l'Armagnac et l'Albret.

Si rapides qu'eussent t les mouvements du roi de Navarre, il se
voyait cern et serr de fort prs. Il ne fallait plus songer  gagner
de vitesse l'ennemi, mais  l'affronter,  le dpister  force
d'audace, et, au besoin,  franchir ses lignes, l'pe  la main. Le
12 ou le 13 mars, il crit de Hagetmau  Manaud de Batz, gouverneur
d'Eauze: Ils m'ont entour comme la bte et croient qu'on me prend
aux filets. Moi, je leur veux passer  travers ou dessus le ventre.
J'ai lu mes bons, et mon Faucheur en est. Que mon Faucheur ne me
faille en si bonne partie, et ne s'aille amuser  la paille, quand je
l'attends sur le pr.--Ecrit  Hagetmau, ce matin,  dix heures. Le
porteur avait ordre, sans doute, d'indiquer au baron de Batz un
rendez-vous fix par le roi; mais, avant que le message ft accompli,
de nouveaux avis parvinrent  Henri, qui l'obligrent  modifier son
itinraire et celui des officiers qui devaient le rejoindre, soit 
Hagetmau, soit sur le parcours de Hagetmau  Nrac; il fallait se
hter, et les chemins ordinaires n'taient pas srs: ce fut la raison
d'un second message. Armand de Montespan partit pour Eauze avec ce
billet, dont le sentiment et le style seront admirs tant que vivront
la langue franaise et le souvenir de Henri IV: Mon Faucheur, mets
des ailes  ta meilleure bte. J'ai dit  Montespan de crever la
sienne. Pourquoi? Tu le sauras de moi, demain,  Nrac; mais par tout
autre chemin, hte, cours, viens, vole: c'est l'ordre de ton matre et
la prire de ton ami.--Ecrit  Hagetmau,  midi.

Le 14, au soir, Henri tait  Nrac, o il trouva les gentilshommes
qu'il avait lus. On signalait, de toutes parts, l'approche de
l'ennemi; d'un moment  l'autre, il pouvait bivouaquer  porte de
canon. Quoique le roi et pass toute la journe  cheval, il dploya
une activit sans gale dans les prparatifs de son expdition. Pour
tromper les espions de Mayenne, qu'il supposait aux aguets dans le
voisinage, il fit descendre ostensiblement des chevaux au pied des
murs, du ct le plus escarp du chteau, en face des collines sur
lesquelles, selon toute apparence, devaient prendre position les
dtachements de l'arme de Mayenne. Au milieu de la garnison et de la
bourgeoisie arme, il affecta de se montrer lui-mme sur les remparts,
 la lueur des torches, comme s'il et pris ses dernires dispositions
pour repousser un assaut. La nuit se passa en dmonstrations de ce
genre, qui eurent pour rsultat, comme le roi l'avait prvu, de mettre
l'arme ennemie en veil, depuis les faubourgs de Nrac jusqu'aux
divers passages de la Garonne. En mme temps, Henri faisait courir le
bruit qu'il allait traverser le Condomois pour s'enfermer dans
Lectoure, ou que, s'enfonant dans les landes, il irait se mettre 
l'abri dans Casteljaloux. Les officiers attachs  sa poursuite
couvaient dj des yeux cette noble proie;  l'exemple de Mayenne,
qui, peu de jours auparavant, avait mand  la cour que le Barnais
ne pouvait lui chapper, Poyanne envoya un message  Henri pour le
supplier, vu l'inutilit de la dfense, de dposer les armes et de
daigner se rendre  lui. Le roi, ayant pris quelque repos et choisi
son escorte, donna l'ordre, sur la fin de la nuit, de tirer vivement
le canon, afin qu' ce bruit, l'ennemi court vers la ville et n'et
d'yeux et d'oreilles que pour ce qui s'y passait; puis, sortant tout 
coup de Nrac avec ses amis, suivi de deux cents chevaux, il s'lance
 dcouvert sur la route de Condom, la suit quelques instants, fait un
dtour  travers bois, revient passer  l'ouest de Nrac, mais hors de
vue, prend  Barbaste la direction de Casteljaloux, la quitte prs de
Xaintrailles, et descend vers Damazan, o il fait halte une heure. De
l, il repart pour Casteljaloux, passe dans le voisinage, laisse la
ville  gauche, traverse tout ce petit pays montueux qu'on appelle le
Queyran, gagne les forts de Calonges et du Mas-d'Agenais, s'engage
dans les ravins qui dbouchent prs de Caumont, et entre dans ce
chteau,  la nuit tombante, ayant gard avec lui seulement une
vingtaine de cavaliers et indiqu Sainte-Foy pour rendez-vous au reste
de son escorte.

Pendant cette course rapide et stratgique, qui ne fut qu'un jeu pour
le roi, habitu  parcourir en chasseur les campagnes et les bois du
pays, il fut sur le point, plus d'une fois, d'en venir aux mains avec
les dtachements qui couraient vers Nrac. Mais de courtes haltes ou
des dtours faits  propos lui permirent d'viter toute rencontre. A
Caumont, Henri et son escorte tombaient de fatigue. La Garonne tait
l,  leurs pieds, et,  travers la brume, ils pouvaient apercevoir ou
deviner les feux de quelques bivouacs ennemis, sur l'une ou l'autre
rive; mais il fallait  la fois reprendre des forces et attendre
l'instant favorable. On n'eut pas grand loisir: trois heures aprs, en
pleine nuit, l'alarme fut donne au chteau par l'approche d'un gros
dtachement, command, disait-on, par Poyanne. Le roi et sa troupe
remontent  cheval, s'aventurent sur les bords de la rivire, s'y
procurent une barque, passent l'eau les uns aprs les autres, et, de
nouveau runis, entament la seconde tape de cette course
vertigineuse. On est oblig de voyager tout juste au milieu des
ennemis. C'est d'abord Marmande, dont on effleure la contrescarpe, de
continuels qui-vive auxquels on ne rpond rien ou que l'on accueille
par des chansons; puis, le jour venu, c'est la garnison de La Sauvetat
et quelques autres voulant voir de trop prs les hros de cette
odysse, et stimulant par d'hostiles dmonstrations la rapidit de
leur marche. Elle eut son terme enfin, le 16 mars, dans Sainte-Foy,
auquel lieu, dit Sully, semblablement se rendirent, sur le soir mme,
tous ceux qui taient demeurs derrire avec les bagages, sans qu'il
et t fait perte d'un seul valet ni d'un seul cheval.

Il est ais de s'imaginer la confusion et la colre du duc de Mayenne
en apprenant l'insuccs de cette campagne toute personnelle contre
le roi de Navarre. Il cria et fit crier bien haut  la trahison; le
vicomte d'Aubeterre, qui commandait  La Sauvetat, fut particulirement
souponn d'avoir livr passage  Henri. Rien n'est moins prouv qu'un
pareil acte de complaisance; mais le voyage du roi de Navarre fut jug
si audacieux, qu'on s'effora d'en expliquer le succs par la
complicit suppose de quelques officiers de l'arme de Mayenne. Quoi
qu'il en soit, le vicomte d'Aubeterre, ayant eu avis des accusations
portes contre lui, fit savoir  tout venant qu'il ferait mentir le
premier qui lui tiendrait de pareils propos, et personne, pas mme
Mayenne, n'osa relever ce dfi.




CHAPITRE II

  Caumont et Sainte-Bazeille.--Prparatifs de rsistance.--Le
    chroniqueur royal.--Sige et reddition de
    Sainte-Bazeille.--Svrit du roi de Navarre.--Castets achet 
    Favas par le duc de Mayenne.--Msintelligence entre Mayenne et
    Matignon.--Sige et reddition de Monsgur.--Andr de
    Meslon.--Sjour et intrigues de Mayenne  Bordeaux.--Affaires
    de Poitou et de Saintonge.--Retour d'Angleterre de
    Cond.--Prise du chteau de Royan.--Exploits de Cond.--Sige
    de Brouage.--Arrive du roi de Navarre devant cette
    place.--Obstruction du second havre de France.--Le marchal de
    Biron en Saintonge.--Sige de Marans.--Trve entre le roi de
    Navarre et le marchal.--Le vrai motif de cette
    trve.--Tentatives de ngociation.--Un chef-d'oeuvre
    pistolaire.--Lettre prophtique d'Elisabeth d'Angleterre 
    Henri III.--Sige et prise de Castillon par Mayenne et
    Matignon.--Le dernier exploit du duc de Mayenne en
    Guienne.--Brocard huguenot.--Apologie du duc et rponse des
    calvinistes.


En passant  Caumont, dont Geoffroy de Vivans tait gouverneur en mme
temps que de Sainte-Bazeille, Henri avait pu juger des prils auxquels
taient exposes ces deux places. Quoiqu'il et confi le commandement
suprieur, en Guienne et en Gascogne, au vicomte de Turenne, il ne
laissa pas de suivre d'un oeil vigilant tout ce qui se faisait ou se
prparait dans ces provinces. Le 18 mars, de Sainte-Foy, il crivit 
Vivans: J'envoie demain deux compagnies  Sainte-Bazeille. Je vous
prie vous y trouver pour les y recevoir, et si l'ennemi y tourne,
assurez-vous que j'y mettrai plus de six cents hommes, et pour ce,
rsolvez-vous de vous y jeter, comme vous m'avez promis. Si vous
pensez le faire, je vous enverrai douze ou quinze gentilshommes des
miens, qui ont envie d'tre  un sige avec vous. Les lettres de
Henri,  cette poque, sont les seuls documents que l'histoire puisse
invoquer pour fixer les souvenirs relatifs au sige de Sainte-Bazeille
et  quelques autres faits de guerre de moindre importance. Laissons
donc parler le royal chroniqueur.

Le 20 mars, il crit  Geoffroy de Vivans: Parce que vous m'avez
mand que vous ne pouviez vous mettre dedans Saint-Bazeille, parce que
vous tiez oblig de garder Caumont, qui est,  la vrit, de grande
importance, j'ai pens d'y donner ordre et la pourvoir de gens et de
munitions...; il a fallu m'aider du rgiment de Coroneau qui tait 
Montpaon (Rouergue); mais d'autant qu'il y a telle division entre
Bajorans et lui, qu'il a demand  servir partout ailleurs, sinon l,
j'ai rsolu de vider ce diffrend en y envoyant le sieur d'Espeuilles,
pour y commander gnralement... Si M. de Turenne ne vous accommode de
ce qu'il vous faut, je vous prie me le mander, afin que je vous envoie
tout ce que je pourrai...

Le 25 mars, au mme: Vous ne sauriez croire combien on tue tous les
jours de gens de l'arme de M. du Maine (Mayenne). Deux rgiments ont
voulu prendre le fort de Monbalen (ou Monbahus); ils ne l'ont fait, et
y est demeur des assigeants soixante soldats et trois
capitaines.--Boisdomain, tant de retour de Montflanquin, s'est log
dedans La Sauvetat; il y a pris quelques gens d'armes de M. de Lauzun,
tu sept ou huit soldats et pris autant. A Clairac, ils (les
religionnaires) ont mis en pices douze ou quinze corps de garde.--Ils
meurent encore dans leur arme. J'ai pris un messager que M. du Maine
envoyait  Madame du Maine. J'ai su, par les lettres qu'il portait,
qu'une matine on avait enterr dix-huit des officiers de la maison de
M. du Maine.

Le 2 avril, au mme: J'ai ici des nouvelles de la cour, et ne vient
aucun rafrachissement  ses armes, qui se dfont et se diminuent
tous les jours. Quant  Caumont, je m'assure qu'ils n'oseraient
l'avoir regard pour l'attaquer. J'ai si bien pourvu  Sainte-Bazeille
qu'ils s'y morfondront pour le moins. S'ils en viennent  bout, ils ne
seront plus en tat d'aller  Caumont. Quand vous aurez besoin de
gens, je donnerai ordre de vous les faire tenir... Assurez-vous,
monsieur de Vivans, que je ne vous laisserai en peine... Je tiens
vingt gentilshommes prts et deux cents arquebusiers...

Le 8 avril, au mme: J'ai mand  M. de Turenne de vous envoyer
Fougures et sa compagnie. Je vous ai envoy Bosse (Boisse) et
Panissaud, qui sont en chemin avec la poudre. Je mande  M. de Turenne
de vous en bailler encore autant... Je tiendrai d'autres hommes prts
pour vous les envoyer quand il sera besoin, et n'pargnerai chose
quelconque qui soit en mon pouvoir pour votre conservation et votre
place...

On voit, par ces extraits, o se peignent d'une faon intime la
sollicitude, la prvoyance et l'on peut dire presque la camaraderie
royales, quel prix Henri attachait  la dfense victorieuse de
Sainte-Bazeille. Ce n'tait pourtant, au dire de Rosny, qui alla y
prter la main au gouverneur, qu'une ville btie en terre, avec des
remparts sans consistance; mais,  la bien dfendre et  y fatiguer
les assaillants, les partisans du roi de Navarre devaient gagner,
comme il le dit, de rendre beaucoup moins vives et moins dangereuses
les tentatives sur Caumont, place dont il avait grandement  coeur la
conservation. Or, d'incident en incident, il arriva prcisment que
Sainte-Bazeille, malgr sa forte garnison, fut mal dfendue et rendue
presque sans coup frir. Le capitaine d'Espeuilles et ses huit cents
hommes firent d'abord bonne contenance; mais, ds les premiers effets
des batteries, qui furent foudroyants, le gouverneur perdit courage et
ngocia aussitt une capitulation. Mayenne la lui accorda d'autant
plus volontiers, qu'il apprhendait l'arrive de nouveaux secours
envoys par Vivans ou par le roi de Navarre. La place, investie le 9
avril, fut livre, avant le 20 du mme mois. Cette date approximative
est fixe par une lettre du roi de Navarre  Vivans: Je ne vous dirai
autre chose, sinon que j'ai trouv fort trange qu'on soit entr en
ngociation et qu'on ait trait avec les ennemis, sans m'en avertir et
sans ncessit. Cela fait connatre  nos ennemis, qui ne sont pas si
bien comme aucuns pensent, que nous n'avons pas le coeur qu'ils
craignaient. Je voudrais, Monsieur de Vivans, que vous sachiez et avec
quel mpris de nous et de quelle faon nos ennemis parlent de ce
trait.

L'Estoile et Sully nous ont laiss des dtails sur la reddition de
Sainte-Bazeille. Le journal de Faurin atteste que le sige commena le
9 avril. L'Estoile dit qu'elle fut rendue dans le mme mois, mais sans
faire mention du jour. En ce mois, dit-il, la ville de
Sainte-Bazeille, en Gascogne, que le duc de Mayenne avait assige et
battue de dix-huit canons, lui fut rendue par les huguenots, avec
composition fort avantageuse pour eux, et peu pour les soldats de la
Ligue, qui ne trouvaient nul profit  la prise de telles places, o
ils ne faisaient butin que de quelques rats affams ou de quelques
chauves-souris enfumes. Toutefois, si la prise de Sainte-Bazeille
n'tait pas un exploit militaire pour le prince lorrain, remarque
Berger de Xivrey, c'tait un vritable chec pour le roi de Navarre.
Les Mmoires de Vivans parlent des efforts de ce gentilhomme, qui
envoya vainement au secours de cette ville une partie de la garnison
de Caumont. Le ton de la lettre royale s'accorde aussi parfaitement
avec ce que raconte Sully du mcontentement de Henri. Vingt
gentilshommes de marque, du nombre desquels tait Rosny, avaient
instamment demand la permission de se jeter dans Sainte-Bazeille pour
acqurir de l'honneur avec M. d'Espeuilles, capitaine brave et
expriment. La capitulation, dit Sully, fut d'autant plus blme,
qu'elle se trouva plus avantageuse et plus exactement observe, les
rois et les chefs d'arme approuvant davantage que l'on sorte des
places, le bton blanc en la main, aprs avoir tent tout hasard et
pril, et s'tre dfendu jusqu' l'extrmit, que de s'en revenir avec
armes et bagages, tambour battant, enseignes dployes, mches
allumes des deux bouts, balles en bouche et pices roulantes, et ne
s'tre point battus. Aussi trouvmes-nous, lorsque nous arrivmes 
Bergerac, le roi de Navarre en merveilleuse colre contre tous nous
autres, de sa maison principalement, jusques  n'en vouloir pas voir
un seul, croyant que tout se ft pass de leur avis. Mais, quand il
eut t inform de la vrit, il demeura plus content de nous autres,
et tourna tout son courroux contre M. d'Espeuilles, lequel ayant
envoy qurir, aprs qu'il eut fait la rvrence, il lui dit: Eh
bien! Monsieur d'Espeuilles, qu'avez-vous fait de la place que je vous
avais donne en garde pour le service de Dieu et la conservation des
Eglises? Car je sais bien que ces gentilshommes que je vous avais
baills pour acqurir de l'honneur et apprendre le mtier avec vous
n'ont pas t de votre opinion. A quoi l'autre (tout en furie et
mutin de ce qu'il avait ou dire que le roi l'accusait de lchet)
lui rpondit: Sire, j'en ai fait ce que V. M. en et pu faire, si,
tant  ma place, elle et rencontr tous les habitants et la plus
grande partie des soldats entirement bands contre toute autre
rsolution que celle que j'ai prise.--Par Dieu! repartit le roi,
plus irrit qu'auparavant, vous n'aviez que faire de m'allguer ainsi
mal  propos, et par ma comparaison penser couvrir votre faute; je
n'eusse jamais fait cette btise que de laisser entrer mes ennemis en
ma place, avec une entire libert de parler  un chacun, et encore
moins me fuss-je mis entre leurs mains pour capituler. Et afin que,
par votre exemple, les autres soient enseigns  user de plus de
gnrosit et de prudence, suivez cet exempt des gardes, qui vous
mnera o vous mritez. Et en cette sorte, sans lui donner loisir de
rpliquer, il fut men en prison.

La perte de Sainte-Bazeille fut d'autant plus sensible au roi de
Navarre qu'elle suivit de prs celle de Castets, assig de nouveau et
rduit  l'extrmit par Matignon. Mayenne, sans mme prendre l'avis
du marchal, l'acheta pour douze mille cus d'or  Favas, march qui,
soit dit en passant, donnait au vendeur comme  l'acheteur une figure
plus mercantile qu'hroque. L'acquisition de Castets par le duc de
Mayenne servit, du moins, les intrts du roi de Navarre, en ce que la
msintelligence qui existait entre les deux gnraux s'en accrut et
devint irrmdiable. Ils ne purent s'entendre sur un projet d'attaque
contre Caumont, dont les Bordelais souhaitaient la chute non moins que
celle de Sainte-Bazeille et de Castets. Retenu  Meilhan par une
maladie relle ou feinte, Matignon insista pour que le duc tournt ses
forces contre Monsgur, qui rompait, disait-il, les grands chemins et
le commerce du Limousin, du Prigord et du Quercy. Le nom de cette
ville qui veut dire mont d'assurance, dit Mzeray, montre assez que sa
situation est sur un haut, o, sans tre commande d'aucun endroit,
elle commande toute la plaine d'en dessous; plus troite et plus
avance du ct qu'elle regarde Duras, plus large et plus habite de
celui qu'elle regarde La Role, et voyant couler  ses pieds la petite
et fertile rivire du Drot, au milieu d'une belle et longue prairie.
Le duc ayant fait ses approches sur la fin d'avril, devint malade 
son tour d'une fivre double tierce: ce qui obligea depuis Matignon
d'y venir, et aprs qu'ils se furent abouchs  Rochebrune, il lui
laissa tout le commandement. Il s'tait jet dedans cinquante
gentilshommes, outre deux compagnies de gens de guerre, qui avec les
habitants faisaient environ huit cents hommes, nombre bien petit pour
tenir contre une si puissante arme, mais encourag par le vicomte de
Turenne qui tait aux environs avec un camp volant de cinq cents
chevaux et deux mille hommes de pied, qu'il mettait  couvert quand il
voulait dans les villes de Sainte-Foy, Bergerac, Gensac et Castillon.
Aprs que les assigeants leur eurent t l'esprance de ce secours,
la batterie commena par trois endroits, si furieuse que l'on y compta
deux mille quatre cents coups de canon en un jour. Ceux de dedans ne
s'tonnrent point de ces grandes esplanades, ni de l'assaut qui leur
fut donn, mais ils le soutinrent courageusement, et se retranchrent
derrire les ruines. L'mulation d'entre les royaux et les ligus et
le dfaut des poudres, dont il en fut trop consum  tirer  coup
perdu, retardrent la prise de la place, jusques  temps que l'on et
fait venir de nouvelles munitions de Bordeaux, et qu'on et agrandi
les brches. Le quinzime de mai, les assigs capitulrent aux
conditions qu'ils seraient conduits en lieu de sret, avec armes et
bagages, mches teintes et tambours couverts; mais la composition
leur fut mal garde; quelques compagnies se jetrent sur eux, en
turent deux cents et dpouillrent les autres, la licence du soldat
mal disciplin s'tant porte  cette cruaut, sans tre rprime par
ses capitaines qui pensaient par l gagner l'estime des Parisiens et
les bonnes grces des prdicateurs sditieux de la Ligue, au dire
desquels c'tait impit de faire misricorde aux hrtiques, et pis
qu'infidlit de leur garder la foi.

Lo Drouyn, dans ses _Varits girondines_, rappelle que Meslon fut
accus de n'avoir pas rsist autant qu'il aurait pu le faire, ou
d'avoir manqu de courage dans cette occasion. Quelques officiers de
la garnison, souponns d'avoir fait courir des bruits malveillants
contre lui, dclarrent par crit qu'on les avait calomnis... Aprs
la prise de Monsgur, Meslon dut, malgr ses services passs et la
rsistance dsespre de la ville, tomber en disgrce. On lui reprocha
non seulement cet chec, mais la non-russite de quelques autres
entreprises. Le roi de Navarre paraissait l'oublier... Mais, en 1588,
Henri lui crivit de La Rochelle: Monsieur de Meslon, il me semble
que c'est assez demeurer chez soi, sans tmoigner  son matre et au
parti l'affection qu'on doit avoir  l'un et  l'autre. Disposez-vous
donc  me venir trouver; et en 1590, il le nomma mestre-de-camp de
dix compagnies. Ces tmoignages vengrent noblement l'ancien
gouverneur de Monsgur des ingratitudes passagres et des calomnies
dont il avait eu  souffrir[47].

  [47] Appendice: XXXIV.

Heureux de voir que Caumont chappait  l'treinte des deux armes, le
roi de Navarre se consola aisment des checs que lui avaient infligs
Mayenne et Matignon. En crivant, le 29 avril, de Bergerac,  Sgur
pour lui recommander de hter de tout son pouvoir l'arrive des
secours allemands, il lui donne ce plaisant bulletin de la campagne:
Le grand effort de cette arme, depuis cinq ou six mois, est tomb
sur deux maisons assez mauvaises que vous connaissez, Montignac et
Sainte-Bazeille, et sur la maison prive d'un gentilhomme nomme
Castets, laquelle est au sieur de Favas. Ils eussent pu les acheter,
de gr  gr, pour vingt ou trente fois moins qu'ils n'y ont fait de
dpense, sans la perte de cinq ou six mille hommes, morts de maladie
ou de main. Nous avons t trop longtemps sur la dfensive. Et le 15
mai: J'ai trois armes en mon gouvernement: celles de MM. de Mayenne,
de Matignon et de Biron (en Poitou et en Saintonge). Ils n'ont pas
beaucoup gagn sur nous; jusques-ici leurs trophes sont sur
Montignac, Castets, Sainte-Bazeille et Monsgur.

Comme il tait dj question du sige de Castillon par Mayenne, Henri
ajoutait: Le duc du Maine assige Castillon. Il y aura de l'exercice
pour quelque temps.--L'allusion  la dfensive entr'ouvre l'horizon
des luttes prochaines, qui, grce au secours allemand attendu ou, tout
au moins,  la diversion qu'il devait apporter, aboutirent, du ct du
roi de Navarre,  la journe de Coutras. Henri ne luttait pas au jour
le jour: il voyait de haut et prvoyait de loin.

Avant d'aller accomplir  Castillon son dernier exploit en Guienne, le
duc de Mayenne, malade ou fatigu, avait sjourn quelque temps 
Bordeaux, pendant que Matignon prenait Monsgur. Il ne ngligea rien
pour gagner la ville et le pays  la Ligue. En ce temps, dit le
Journal de L'Estoile, le duc de Mayenne, aprs la prise de Monsgur,
se retire en la ville de Bordeaux, pour l se rafrachir et faire
panser d'une maladie qu'il avait; o il fit assez long sjour avec sa
femme, qui l'tait venue trouver pour le secourir en sa maladie. Et
eut-on opinion qu'y tant log  l'archevch, il fit tout ce qu'il
put pour ranger la ville  la dvotion de ceux de la Ligue et  la
sienne. Matignon conut de telles dfiances des intrigues de Mayenne
 Bordeaux, qu'il suscita le parlement, dit Mzeray,  dputer vers
le duc pour se plaindre de sa conduite. Malgr les remontrances et
les bouderies du parlement de Bordeaux, la maladie ou les intrigues
de Mayenne se prolongrent jusqu'au milieu de l't. Nous le
retrouverons devant Castillon, o il ne parut qu'au mois de juillet,
les deux armes royales ayant accord au pays qu'elles occupaient une
sorte de trve pendant la dure des moissons. Nous avons maintenant 
nous rendre compte de ce qui s'tait pass en Saintonge, depuis que le
roi de Navarre s'en tait rapproch en quittant la Gascogne.

D'abord dconcerts, vers la fin de l'anne 1585, par la dbandade des
troupes de Cond et les checs qui s'ensuivirent, en Poitou et en
Saintonge, les rforms reprirent peu  peu courage. L-dessus,
revint (d'Angleterre) le prince de Cond en fort glorieux quipage,
accompagn de dix vaisseaux de la reine Elisabeth et charg de
cinquante mille cus d'argent qu'elle lui avait prts, avec promesse
d'assister son parti et sa personne, tout autant que le salut de son
Etat le pourrait permettre. Rassurs par ce retour triomphant, les
calvinistes de Saintonge reprirent la lutte avec autant de succs que
de vigueur. Ils se saisirent, au mois de fvrier, du chteau de Royan,
 la possession duquel taient attachs deux cent mille cus de
contributions annuelles. Toutes les petites places qui gnaient les
mouvements de La Rochelle tombrent en leur pouvoir. Entre deux
expditions, le prince de Cond pousa, le 16 mars, Charlotte de La
Trmouille, et, le jour mme de ses noces, provoqu par une compagnie
de cavalerie passant dans le voisinage de Taillebourg, il eut les
honneurs d'une brillante escarmouche.

Au mois de mai, les calvinistes dirigrent contre Brouage une
entreprise considrable. Renonant  prendre cette place, que gardait
toujours Saint-Luc, ils rsolurent d'en obstruer le port: Les
Rochelais, qui en avaient toujours t jaloux,  cause qu'ayant assez
d'eau pour recevoir les grands navires en tout temps, il tait la
chalandise au leur, o l'on ne pouvait entrer que de haute mare,
contriburent volontiers  ce dessein; pour lequel ayant t arms
vingt-cinq vaisseaux ronds, quatre galres et quelques barques,
Saint-Gelais qui en tait amiral allait enfoncer de vieux corps de
navires pleins de lest en forme de palissade, au lieu le plus troit
de ce port. La renomme ayant port jusques aux oreilles du roi de
Navarre la gloire que le prince de Cond acqurait en ces combats, il
partit de Sainte-Foy pour y avoir part; et son mulation la lui
faisant prendre  tous les prils, il hta tellement l'excution de
l'entreprise, qu'il vit achever la palissade en peu de jours. Les
courants amenrent au travers de cette palissade un grand sillon de
vases qui, se liant avec ces vaisseaux, les tenait tellement embourbs
qu'on n'en pt arracher que les plus lgers. Ainsi ce havre, qui tait
le second de France pour sa bont, devint enfin un havre de nulle
considration.

La Rochelle triomphait; mais  ce triomphe la France perdait un de ses
meilleurs ports. Tels sont les fruits dsastreux de la guerre, et
surtout de la guerre civile: on ne peut se vaincre mutuellement qu'en
amoindrissant la patrie.

Les calvinistes de Guienne et de Gascogne ne semblaient plus avoir 
redouter les entreprises de Mayenne et de Matignon, et l'on vient de
voir que leurs affaires s'taient fort amliores entre La Rochelle et
Saint-Jean-d'Angly; mais le marchal de Biron,  la tte d'une
troisime arme, venait de traverser le Poitou et d'arriver en
Saintonge. Le roi de Navarre, qui connaissait par exprience la
vigueur et le talent de cet adversaire, envoya La Trmouille
rassembler des forces dans le Bas-Poitou, pour les joindre  celles
dont il disposait et tre prt  tenir la campagne contre le nouvel
arrivant. Il le fut, ds la fin du mois de mai. En juin, Biron, ayant
avec lui cinq ou six mille hommes, dbuta par le sige de Marans. Il
l'investit puissamment,  grand renfort de travaux extraordinaires, et
paya si bien de sa personne qu'il eut une main mutile par une
arquebusade. Nanmoins, Marans, qui ne semblait pas pouvoir lui
chapper, ne fut pas pris: Henri et Biron conclurent inopinment une
trve, aux termes de laquelle le marchal, laissant Marans au roi,
avec la facult d'y mettre un gouverneur, qui fut La Force, le propre
gendre de Biron, fit reculer son arme au del de la Charente et
poussa la condescendance jusqu' renoncer  toute entreprise sur
Tonnay-Charente. Cette trve fit accuser Biron de connivence avec le
roi de Navarre, et il faut convenir que cette accusation ne manquait
pas de vraisemblance. On pouvait supposer, en effet, que Biron, par
les avantages qu'il accordait  Henri, voulait s'assurer, dans
l'avenir, la bienveillance de la seconde personne du royaume; mais
la vritable cause de l'entente subite qui s'tablit entre le roi de
Navarre et le marchal fut le dsir exprim par Henri III, inquiet des
progrs de la Ligue, de ngocier une fois de plus avec son beau-frre,
comme il en tait question depuis plusieurs mois. Une entrevue de ce
prince avec Catherine de Mdicis avait t projete, ds l'anne
prcdente: elle n'eut lieu qu'au mois de dcembre 1586. Le roi de
Navarre lui-mme ne laissait chapper aucune occasion de faire tenir 
Henri III des exhortations dans le sens de la paix. Sur la fin de ce
mois (juin 1586), note P. de L'Estoile, La Marsilire, secrtaire du
roi de Navarre, vint trouver le roi  Paris, par commandement de son
matre, qui tchait  divertir le roi de la guerre, lui proposant
beaucoup d'inconvnients qui pouvaient lui en arriver et lui donnant
des expdients trs beaux et trs srs pour se dfaire et se dptrer
de la Ligue et des ligueux. Mais le roi, qu'on avait peine  faire
sortir d'une cellule de capucin, tant plus il y pense et plus il
trouve de faiblesse de son ct et d'avancement aux affaires de la
Ligue: tellement que, comme si le duc de Guise l'et dj tenu par le
collet, la gnrosit lui manque et le coeur lui fault. Et s'en
retourna ledit La Marsilire avec rponse aussi froide comme tait
douteuse et tremblante la rsolution de ce prince.

Libre dans Marans, aprs comme avant le sige, le roi de Navarre s'y
transporta vers la mi-juin, et, au retour, le 17, il en envoyait  la
comtesse de Gramont cette description, qui a pris place parmi les
chefs-d'oeuvre pistolaires du XVIe sicle: C'est une le renferme
de marais bocageux, o, de cent en cent pas, il y a des canaux pour
aller chercher le bois par bateau. L'eau claire, peu courante; les
canaux de toutes largeurs; les bateaux de toutes grandeurs. Parmi ces
dserts, mille jardins o l'on ne va que par bateau. L'le a deux
lieues de tour, ainsi environne; passe une rivire par le pied du
chteau, au milieu du bourg, qui est aussi logeable que Pau. Peu de
maisons qui n'entrent de sa porte dans son petit bateau. Cette rivire
s'tend en deux bras qui portent non seulement grands bateaux, mais
les navires de cinquante tonneaux y viennent. Il n'y a que deux lieues
jusques  la mer. Certes, c'est un canal, non une rivire. Contre mont
vont les grands bateaux jusques  Niort, o il y a douze lieues;
infinis moulins et mtairies insules; tant de sortes d'oiseaux qui
chantent; de toute sorte de ceux de mer. Je vous en envoie des plumes.
De poisson, c'est une monstruosit que la quantit, la grandeur et le
prix; une grande carpe, trois sols, et cinq un brochet. C'est un lieu
de grand trafic, et tout par bateaux. La terre trs pleine de bls et
trs beaux. L'on y peut tre plaisamment en paix, et srement en
guerre. L'on s'y peut rjouir avec ce que l'on aime et plaindre une
absence. Ha! qu'il y fait bon chanter!--Le roi de Navarre perdit
Marans en 1587,  la reprise des hostilits.

Le 25 juin, Henri ayant reu d'Angleterre une copie des lettres
adresses par la reine Elisabeth au roi de France et  la reine-mre,
au sujet du trait de Nemours, communiquait ces curieux documents  la
comtesse de Gramont. Voici quelques extraits de la lettre de la reine
d'Angleterre  Henri III; ils viennent  leur place dans ce livre, car
les prophtiques penses qu'ils expriment taient, vers le milieu de
l'anne 1586, dj justifies en partie par des faits clatants.

Je m'tonne, disait Elisabeth, de vous voir trahi en votre conseil
mme, voire de la plus proche qu'ayez au monde (Catherine de Mdicis),
et qu'tes si aveugle de n'en sentir goutte...--Contre les Guises et
la Ligue: Je prie Dieu qu'ils veulent _finir l_; je ne le crois, car
_rarement on voit les princes vivre, qui sont si subjugus... Dieu
vous garde d'en faire la preuve_...--Elle lui offre ses bons offices:
S'il vous plat user de mon aide, vous verrez que nous leur ferons
ressentir avec la plus grande honte que jamais rebelles eurent...
Salutation finale: ... Priant le Crateur vous assister de sa sainte
grce et _vous relever les esprits_.--Trs bonne soeur et cousine,
trs assure et fidle, ELISABETH.

Pendant que la trve conclue avec Biron permettait au roi de Navarre
de fortifier ses places et de remettre ses troupes sur un bon pied,
l'arme de Mayenne, appuye d'une partie des troupes de Matignon,
s'acheminait vers Castillon, o elle mit le sige, du 10 au 12
juillet. Cette entreprise fut une affaire de famille. Au double point
de vue militaire et politique, la prise de Castillon ne pouvait tre
que d'une mdiocre importance; Mayenne aurait d attaquer plutt
Sainte-Foy et surtout Bergerac. Mais Castillon appartenait  Henriette
de Savoie, sa femme, dont il trouva bon de recouvrer le bien avant de
guerroyer dans le seul intrt de l'Etat. La place tait dfendue par
le baron de Savignac et Alain, un des meilleurs officiers de sige de
l'poque. La garnison se composait de neuf cents hommes d'une valeur
prouve. Il fallut, pendant un mois et demi, l'effort de toute
l'arme de Mayenne pour briser la rsistance des assigs, que
soutenaient,  l'extrieur, les escarmouches de nombreux dtachements
dirigs par Turenne contre les assigeants. Les munitions ayant
manqu  ceux-ci, et la peste s'tant mise dans leurs rangs, Mayenne
tait sur le point de lever le sige, lorsque Matignon parvint 
dcourager les dfenseurs de la place, rduits  un trs petit nombre
par la maladie et les combats, en empchant l'entre d'un secours
envoy par Turenne et en se procurant des poudres que lui vendirent
des marchands de La Rochelle, plus adonns, dit Mzeray,  leur
profit particulier qu' l'intrt de la cause commune. Castillon
capitula le 31 aot 1586[48]. Mayenne lui fit de dures conditions, et
le parlement de Bordeaux, appliquant les dits dans toute leur
rigueur, condamna  mort ceux des habitants de Castillon qui furent
livrs  sa justice. Ce nouvel exploit de Mayenne lui attira plus de
sarcasmes que de louanges, si l'on en juge par une note de L'Estoile:
Au commencement de septembre (1586), arrivrent  Paris les nouvelles
de Castillon rendu, lorsque les assigs dsesprant plutt d'y
pouvoir vivre que de le dfendre, toute composition tant honorable 
ceux qui ne pouvaient plus combattre et que la peste avait tellement
abattus que les mdicaments leur tant faillis et les chirurgiens
morts, il n'y avait plus que deux femmes pour secourir les malades,
qui leur servaient de garde, de chirurgien et de mdecin. La ville fut
donne au pillage, mais on n'y trouva que quelques vieux haillons
pestifrs: en quoi on remarqua la bonne affection du duc de Mayenne 
l'endroit de l'arme du roi,  laquelle il bailla libralement la
peste en pillage. Et ici finirent les trophes de ce grand duc, lequel
(comme dit Chicot  son matre, lorsqu'on lui en apporta les
nouvelles): S'il ne prend, ce dit-il, que tous les ans trois villes
sur les huguenots, on en a encore pour longtemps.

  [48] Appendice: XXXV.

Le premier chagrin pass de la prise de Castillon, le roi de Navarre
eut de quoi se consoler en voyant que le sige de cette place avait
achev la ruine de l'arme de Mayenne. Dcime par les combats et par
la peste, mal paye, condamne  courir de grands risques pour de
minces profits, cette arme se dsagrgea rapidement, malgr les
efforts de Mayenne et de la Ligue pour obtenir du roi qu'elle ft
fortifie d'hommes et d'argent. A l'entre de l'automne, il n'en
restait pas quatre compagnies intactes, et le duc, jetant feu et
flammes contre la cour et contre Matignon, quitta la partie et le pays
en emmenant de vive force, comme son plus prcieux trophe, Anne de
Caumont, jeune et riche hritire qu'il destinait  son fils. Mais
cette entreprise elle-mme ne russit pas dans la suite. Sur la
plainte de M. de La Vauguyon, tuteur de la jeune femme, Henri III
refusa d'autoriser le mariage rv par Mayenne, et Anne de Caumont
pousa plus tard le comte de Saint-Pol. Le jugement de L'Estoile sur
la campagne qui s'acheva par cet enlvement est devenu celui de
l'histoire: Le duc de Mayenne n'avait rien fait qu'accrotre la
rputation du roi de Navarre et diminuer la sienne. Il fut poursuivi
jusque dans Paris par un brocard huguenot qui n'avait rien d'excessif:
N'ayant pu prendre la Guienne, il a pris une fille. Mais un
semblable avortement n'tait pas du got de la Ligue et de la Maison
de Lorraine. Aussi, de retour  Paris, le duc de Mayenne fit-il
publier une pompeuse relation de ses faits et gestes; par malheur pour
lui, les calvinistes avaient des plumes expertes, et la relation fut
bafoue par Du Plessis-Mornay en personne[49].

  [49] Appendice: XXXVI.




CHAPITRE III

  Les ambassadeurs des princes protestants  Paris.--Leur requte
    et la rponse de Henri III.--Entrevue de Saint-Brice.--Mfiance
    des calvinistes.--Discussions pendant l'entrevue.--Ajournement
    et reprise des ngociations.--Catherine de Mdicis et
    Turenne.--Perfidie de la reine-mre.--Rentre en
    campagne.--Reprise de Castillon par Turenne.--Succs du roi de
    Navarre en Saintonge et en Poitou.--L'arme du duc de Joyeuse
    et ses succs.--Joyeuse retourne  la cour.--Expdition de
    Henri jusque sur la Loire.--Le comte de Soissons et le prince
    de Conti entrent  son service.--Henri rtrograde jusqu'en
    Poitou.--Les trois nouvelles armes royales.--Henri III 
    Gien.--Le nouveau manifeste du roi de Navarre.


La trve conclue en Saintonge entre le roi de Navarre et Biron, ou
plutt accorde gracieusement par Biron au roi de Navarre, avait t
suggre par Henri III, effray des entreprises de la Ligue et de la
perspective d'une invasion allemande. Des pourparlers avaient lieu
constamment pour amener une nouvelle entrevue de la reine-mre et du
roi de Navarre; Henri III se flattait de gagner son beau-frre en le
ramenant  la religion catholique, et Catherine se proposait, au
pis-aller, de faire tomber ce prince dans quelqu'un des piges
familiers  sa diplomatie. La reine-mre tait dj venue en Poitou,
au mois de juillet; mais elle n'avait pu dcider le roi de Navarre 
se prter  une ngociation personnelle. L'arrive  Paris des
ambassadeurs des princes protestants et les allures de plus en plus
hautaines des chefs de la Ligue dterminrent Catherine  faire de
nouvelles instances auprs de Henri. La dmarche des princes
protestants avait un caractre comminatoire qu'il faut expliquer.

Ces princes, sollicits depuis deux ans par le roi de Navarre, avaient
pris enfin la rsolution d'intervenir en France. Trs difficiles 
chauffer, dit Mzeray, et ne s'mouvant que par des raisons de grand
poids, ils diffraient toujours  se mler des affaires de leurs
voisins, jusqu' ce qu'il leur et manifestement paru qu'il s'agissait
purement de la religion, et non pas de l'obissance des sujets envers
leur prince. Lorsqu'ils en furent pleinement informs par les dits
mmes et les mandements du roi, et que le roi de Navarre leur et
fourni des marchands qui assuraient les premiers paiements des
capitaines et gens de guerre, tant sur les joyaux qu'il avait fait
porter en ce pays-l par Sgur-Pardaillan, que sur les promesses de la
reine Elisabeth, et sur la caution du duc de Bouillon et de quelques
autres seigneurs, ils conclurent entre eux d'assister les
religionnaires tout de bon; mais auparavant ils jugrent  propos de
dputer une grande et solennelle ambassade vers le roi, par laquelle
ils l'exhorteraient de vouloir entretenir les dits de pacification;
croyant que si les prires de tant de princes et d'Etats ses anciens
allis ne trouvaient point de lieu auprs de lui, au moins elles
tmoigneraient que leur envie n'tait pas de faire la guerre  un roi
de France de gat de coeur, mais de secourir les opprims et de
maintenir la religion qu'ils professaient.

Henri III s'effora d'abord d'conduire les ambassadeurs en affectant
de quitter Paris, de sjourner  Lyon, de voyager en divers lieux,
pendant qu'ils l'attendaient  deux pas du Louvre. Il lassa la
patience des uns, qui repartirent sans audience, mais ne put viter
les autres ni leurs remontrances, qui tendaient d'une manire gnrale
au rtablissement des dits de pacification et contenaient des
reproches sur le peu de foi qu'il avait gard aux huguenots. Le roi
n'accueillit qu'avec une extrme hauteur reproches, conseils et
souhaits, et congdia dfinitivement les ambassadeurs aprs une seule
audience. Il y eut quelque chose de lgitime dans la fiert dont fit
preuve Henri III en cette occasion; mais les historiens s'accordent 
reconnatre qu'il lui et t facile de faire sentir son autorit et
de maintenir sa dignit, sans jeter le gant  des princes dont il
pouvait dconcerter ou ajourner l'entreprise par une attitude moins
provoquante.

Aprs le dpart des ambassadeurs protestants, Henri III se tourna avec
une vivacit nouvelle du ct du roi de Navarre. Catherine de Mdicis,
malgr la goutte qui l'incommodait, se rendit  Poitiers et obtint
enfin, non sans une srie de contre-temps et de laborieuses
ngociations, qu'une confrence aurait lieu entre elle et le roi de
Navarre. Le rendez-vous fut pris au chteau de Saint-Brice, prs de
Cognac, pour la mi-dcembre. Henri et Cond, assists de plusieurs
conseillers, s'y entourrent de toutes les prcautions imaginables. Le
chteau appartenait  un de leurs amis; mais cette sret ne leur
suffit pas, ni plusieurs autres que leur accordait Catherine. Ils
exigrent la prsence dans le voisinage de quatre de leurs rgiments,
dont un gardait le chteau, pendant chaque sance. Par-dessous leurs
habits de gala, Henri, Cond, Turenne et d'autres chefs calvinistes
affectrent de porter des armes dfensives, et la reine-mre s'en
tonnant, Cond rpondit: C'est encore trop peu, Madame, d'un
plastron et d'une cuirasse pour se couvrir contre ceux qui ont fauss
les dits du roi. Nos biens ayant t mis  l'encan, il ne nous reste
plus que des armes, et nous les avons prises pour dfendre nos ttes
proscrites. Henri lui-mme se dpartit de ses allures confiantes,
dont tout le monde connaissait l'habituelle bonhomie. Quand la
reine-mre voulait entretenir  part Henri, Cond ou Turenne, les deux
autres gardaient la porte eux-mmes, comme le rgiment gardait le
chteau. Catherine de Mdicis tait accompagne des ducs de
Montpensier et de Nevers, du marchal de Biron et de quelques
officiers ou gentilshommes dvous  Henri III, mais non infods  la
Ligue. Son escorte n'aurait pu la tirer des mains des protestants,
s'ils eussent voulu porter la main sur elle, comme la pense leur en
vint, ainsi que le raconte Mzeray: Mais Henri, qui avait dans le
fond de l'me, non pas  l'intrieur seulement, les vritables
sentiments d'honneur, abhorrait tellement toutes les lchets, qu'il
ne put consentir  celle-l, et crut indigne de sa gnrosit de se
servir des moyens qu'il avait si souvent reprochs  ses ennemis.

L'histoire a recueilli sur la confrence de Saint-Brice un grand
nombre de dtails qui peignent en traits pittoresques la situation et
les caractres. Voici, d'aprs l'historiographe Pierre Mathieu, la
plus grande partie du dialogue de la reine-mre et du roi de Navarre
dans la premire entrevue:

La reine-mre, aprs les rvrences, embrassements et caresses dont
elle tait fort librale, parla en cette sorte: Eh bien, mon fils,
ferons-nous quelque chose de bon?

--Il ne tiendra pas  moi; c'est ce que je dsire, repartit le roi de
Navarre.

--Il faut donc que vous me disiez ce que vous dsirez pour cela.

--Mes dsirs, Madame, ne sont que ceux de Votre Majest.

--Laissons ces crmonies, et me dites ce que vous demandez.

--Madame, je ne demande rien, et ne suis venu que pour recevoir vos
commandements.

--L, l, faites quelque ouverture.

--Madame, il n'y a point ici d'ouverture pour moi.

--Mais quoi, ajoute la reine, voulez-vous tre la cause de la ruine
de ce royaume, et ne considrez-vous point qu'autre que vous aprs le
roi n'y a plus d'intrt?

--Madame, ni vous, ni lui ne l'ont pas cru, ayant dress huit armes
pour cuider me ruiner.

--Quelles armes, mon fils? Vous vous abusez. Pensez-vous que si le
roi vous et voulu ruiner, il ne l'et pas fait! La puissance ne lui a
pas manqu, mais il n'en a jamais eu la volont.

--Excusez-moi, Madame, ma ruine ne dpend point des hommes: elle
n'est ni au pouvoir du roi ni au vtre.

--Ignorez-vous la puissance du roi et ce qu'il peut?

--Madame, je sais bien ce qu'il peut, et encore mieux ce qu'il ne
pourrait faire.

--Eh quoi donc! ne voulez-vous pas obir  votre roi?

--J'en ai toujours eu la volont, j'ai dsir de lui en tmoigner les
effets, et l'ai souvent suppli de m'honorer de ses commandements,
pour m'opposer, sous son autorit,  ceux de la Ligue, qui s'taient
levs en son royaume, au prjudice de ses dits, pour troubler son
repos et la tranquillit publique.

L-dessus la reine toute en colre: Ne vous abusez point, mon fils,
ils ne sont point ligus contre le royaume; ils sont Franais, et tous
les meilleurs catholiques de France, qui apprhendent la domination
des huguenots, et pour le vous dire tout en un mot, le roi connat
leur intention, et trouve bon tout ce qu'ils ont fait. Mais laissons
cela; ne parlez que pour vous, et demandez tout ce vous voulez: le roi
vous l'accordera.

--Madame, je ne vous demande rien; mais si vous me demandez quelque
chose, je le proposerai  mes amis et  ceux  qui j'ai promis de ne
rien faire ni traiter sans eux.

--Or bien, mon fils, puisque vous le voulez comme cela, je ne vous
dirai autre chose, sinon que le roi vous aime et vous honore, et
dsire vous voir auprs de lui, et vous embrasser comme son bon frre.

--Madame, je le remercie trs humblement, et vous assure que jamais
je ne manquerai au devoir que je lui dois.

--Mais quoi, ne voulez-vous dire autre chose?

-Et n'est-ce pas beaucoup que cela?

--Vous voulez donc continuer d'tre cause de la misre, et  la fin
de la perte de ce royaume?

--Moi, Madame, je sais qu'il ne sera jamais tellement ruin qu'il n'y
en ait toujours quelque petit coin pour moi.

--Mais ne voulez-vous pas obir au roi? Ne craignez-vous point qu'il
ne s'enflamme et s'irrite contre vous?

--Madame, il faut que je vous dise la vrit: il y a tantt dix-huit
mois que je n'obis plus au roi.

--Ne dites pas cela, mon fils.

--Madame, je le puis dire; car le roi, qui m'est comme pre, au lieu
de me nourrir comme son enfant et ne me perdre, m'a fait la guerre en
loup; et quant  vous, Madame, vous me l'avez faite en lionne.

--Eh quoi! ne vous ai-je pas toujours t bonne mre?

--Oui, Madame; mais ce n'a t qu'en ma jeunesse: car depuis six ans
je reconnais votre naturel fort chang.

--Croyez, mon fils, que le roi et moi ne demandons que votre bien.

--Madame, excusez-moi, je reconnais tout le contraire.

--Mais, mon fils, laissons cela; voulez-vous que la peine que j'ai
prise depuis six mois ou environ demeure infructueuse, aprs m'avoir
tenue si longtemps  baguenauder?

--Madame, ce n'est pas moi qui en suis cause; au contraire, c'est
vous. Je ne vous empche que vous reposiez en votre lit; mais vous,
depuis dix-huit mois, m'empchez de coucher dans le mien.

--Et quoi! serai-je toujours en cette peine, moi qui ne demande que
le repos?

--Madame, cette peine vous plat et vous nourrit; si vous tiez en
repos, vous ne sauriez vivre longuement.

--Comment, je vous ai vu autrefois si doux et si traitable, et 
prsent je vois sortir votre courroux par les yeux, et l'entends par
vos paroles.

--Madame, il est vrai que les longues traverses et les fcheux
traitements dont vous avez us  mon endroit m'ont fait changer et
perdre ce qui tait de mon naturel.

--Or bien, puisque ne pouvez faire de vous-mme, regardons  faire
une trve pour quelque temps, pendant lequel vous pourrez confrer et
communiquer avec vos ministres et vos associs, afin de faciliter une
bonne paix, sous bons passeports, qui  cette fin vous seront
expdis.

--Eh bien! Madame, je le ferai.

--Eh quoi, mon fils, vous vous abusez! Vous pensez avoir des retres,
et vous n'en avez point.

--Madame, je ne suis pas ici pour en avoir nouvelles de vous.

Par cette premire entrevue, qui se passa toute en semblables propos,
la reine-mre se convainquit de la difficult de sa mission. Il tait
vident que le roi de Navarre venait  elle plutt avec le parti pris
de ne pas s'accommoder qu'avec des ides de conciliation. Elles
taient, en effet, loin de son esprit, parce que derrire la
reine-mre ou derrire le roi de France, non irrconciliables, comme
la suite le prouva, Henri et ses amis voyaient la Ligue, leur ennemie
mortelle, dont la destruction seule pouvait assurer leur existence.
Catherine pourtant ne s'avoua pas vaincue; elle eut encore deux
entrevues avec le roi de Navarre. Dans la seconde, elle lui demanda de
contremander la leve allemande, et insista sur le changement de
religion, premire condition d'un accord et d'une paix durables.
Madame, rpondit Henri, le respect du roi et ses commandements m'ont
fait demeurer faible et donner aux ennemis, avec la force, l'audace
qui est la fivre de l'Etat. Votre accusation est comme celle du loup
 l'agneau; car mes ennemis boivent  la source des grandeurs. Vous ne
me pouvez accuser que de trop de fidlit; mais moi je me puis
plaindre de votre mmoire, qui a fait tort  votre foi. Il se
dfendit de toute concession au sujet de la leve allemande, faisant
sentir  la reine qu'il pntrait l'arrire-pense cache sous cette
demande, et qu'il n'tait pas homme  se dsarmer, quand on
s'efforait de l'accabler de toutes parts. Et quant au changement de
religion: Comment, ajouta-t-il, ayant tant d'entendement, tes-vous
venue de si loin pour me proposer une chose tant dteste et de
laquelle je ne puis dlibrer avec conscience et honneur que par un
lgitime concile auquel nous nous soumettrons, moi et les miens?

Les conseillers de Catherine, prenant  leur tour la parole,
s'efforcrent de sduire Henri par la perspective des bonnes grces
royales, dont il tirerait de si grands avantages. Le roi de Navarre
avait rponse  tout; et Nevers, ayant eu la hardiesse de lui dire:
Sire, vous seriez mieux  faire la cour au roi de France qu'au maire
de La Rochelle, o vous n'avez pas le crdit d'imposer un sou en vos
ncessits, ce duc, d'origine italienne, s'attira cette piquante
rponse, qui visait Catherine de Mdicis et tous ses compatriotes si
bien en cour: Nous n'entendons rien aux impositions, car il n'y a pas
un Italien parmi nous. Je fais  La Rochelle ce que je veux, n'y
voulant que ce que je dois.

Catherine tenta un nouvel effort dans une troisime entrevue. Elle
proposa de suspendre pour une anne l'exercice de la religion
rforme, et de conclure en mme temps une trve, afin de pouvoir
assembler les Etats-Gnraux auxquels on soumettrait les conditions
d'un accommodement. Mais Henri et Cond connurent bien que cet
expdient ne tendait qu' dtourner le grand secours d'Allemagne,
qu'ils ne pourraient jamais rassembler, s'il tait une fois dissip;
ils consentirent seulement, au cas qu'on leur promt un concile et que
le roi leur en donnt lettres, de faire des trves pendant lesquelles
ils manderaient les dputs des provinces, sans lesquels ils ne
pouvaient rien conclure. A son tour, Catherine refusa, si bien qu'il
ne put y avoir accord que sur une trve de douze jours, pour donner le
temps de rendre compte de la confrence au roi et de prendre ses
nouveaux ordres. L-dessus la reine-mre se retira  Niort, puis 
Fontenay, et le roi de Navarre  La Rochelle. La trve expirait le 6
janvier. Catherine s'effora de renouer les ngociations, mais Henri
ne voulut plus traiter en personne. Il envoya  Fontenay le vicomte de
Turenne, qui traitait adroitement de plusieurs choses avec la
reine-mre, dit Davila, mais n'en concluait aucune.

Le dernier mot de Catherine fut que le roi voulait une seule religion
dans son royaume, et Turenne, en arrivant aux sarcasmes, rpondit:
Les calvinistes le veulent bien aussi, Madame, pourvu que cette
religion soit la leur; autrement il faut se battre. Ainsi finit la
confrence. Catherine chercha les moyens de la recommencer, jusqu'au
mois de fvrier, o quelques troubles suscits par les Seize la
rappelrent  Paris.

Mais la diplomatie de la reine-mre, aprs avoir chou dans les
ngociations directes, faillit russir par les bruits perfides qui
coururent touchant la confrence de Saint-Brice. Pendant qu'elle
avait lieu, Catherine manoeuvra de telle sorte que l'on commenait 
douter des rsolutions du roi de Navarre. Il fut oblig d'en crire 
ses amis pour rtablir la vrit: il la fit connatre tout au long, en
France et  l'tranger, ds que les pourparlers eurent pris fin. Il
s'est pass, crivait-il de La Rochelle, beaucoup de temps aux traits
d'avec la reine, sans beaucoup de certitude du fruit qu'on en devait
attendre, qui m'a fait toujours rsoudre de ne m'attacher point si
fort  la suite de cette ngociation que le soin de pourvoir  nos
affaires en ft amoindri. Les mouvements qui sont depuis survenus 
Paris l'ont rappele, et j'ai vit,  son dpart, qu'elle et
occasion ni prtexte de se plaindre de nous, lui ayant fait offrir par
M. de Turenne d'employer ma personne et tous mes biens pour rtablir
l'autorit du roi anantie par ceux de la Ligue et acqurir un
perdurable repos  ses sujets. Il ajoutait  ses explications l'avis
de sa prochaine rentre en campagne. Et, en effet, il s'tait dj
empress d'envoyer Turenne mettre tout en ordre, en Guienne, en
Gascogne et dans le Haut-Languedoc. Turenne vit  Castres le marchal
de Montmorency, remplit sa mission dans diverses provinces et revint
pour reprendre Castillon, ce qu'il fit en un tour de main. Alain, le
vaillant dfenseur de la place contre Mayenne, fit dresser au bon
endroit une chelle, qui introduisit les assigeants dans la place,
Turenne en tte. La prise de Castillon avait cot plus de deux cent
mille cus  Mayenne; Turenne la reprit avec une chelle qui valait
bien quatre cus: beau sujet d'pigrammes pour les adversaires de la
Ligue et les ennemis particuliers de la Maison de Lorraine.

Le roi de Navarre, de son ct, s'tait remis  l'oeuvre. Du mois
d'avril au mois de juin, il prit, en Saintonge et en Poitou, une
vingtaine de villes et de chteaux, entre autres Talmont, Chiz,
Sauz, Saint-Maixent, Fontenay. Une lettre date de Saint-Maixent et
adresse au duc de Montpensier peut donner une ide de l'activit
qu'il dploya dans cette campagne: Je n'ai point couch dans mon lit
depuis quinze jours, disait-il, par les soins, la fatigue ou les
tracas que la conduite de l'artillerie apporte.

En juin, il eut devant lui une arme commande par le duc de Joyeuse
et qui ne permit pas  ses petites troupes de tenir rgulirement la
campagne. Il fortifia les garnisons de ses meilleures places, rasa
les plus faibles et s'en tint aux escarmouches. Joyeuse prit
Tonnay-Charente et Maillezais, reprit Saint-Maixent, crasa un parti
huguenot,  la Mothe-Saint-Eloi, et se montra partout impitoyable. Il
arrivait dj prs de La Rochelle, lorsque, prtextant quelques
maladies qui fatiguaient ses troupes, il les laissa sous les ordres de
Lavardin, son marchal de camp, et repartit pour la cour, o il
redoutait fort les entreprises et les succs de son rival, le duc
d'Epernon. Le jour de son arrive  Paris, un courrier lui apportait
la nouvelle d'une dfaite que le roi de Navarre venait d'infliger 
son arme. Comme le roi de Navarre, dit Mzeray, fut averti par un
nomm Despondes son domestique, qui tait prisonnier de Joyeuse, que
Lavardin remmenait son arme, il se rsolut de la suivre et de la
charger sur sa retraite, lorsqu'elle croirait tre bien loin de tout
danger. Il en attrapa et dfit plusieurs compagnies, entre autres
celle des gens d'armes du duc loge  Vismes, deux lieues en de de
Chinon, o il prit la cornette blanche. Lavardin, tonn de savoir que
sa cavalerie avait ainsi t surprise et taille en pices dans ses
logements, se rangea le plus promptement qu'il put dans la petite
ville de La Haye sur la Creuse. Le roi de Navarre l'y investit
aussitt, s'assurant bien de le forcer dans l'pouvante o il le
voyait; mais, faute de canon, dont quelques-uns rejetaient la faute
sur la jalousie du prince de Cond qui avait d en amener, il ne put
parachever un si beau dessein.

Il est probable qu'en poussant de la sorte les troupes de Lavardin,
Henri avait recherch, outre les succs obtenus, l'occasion d'aller
au-devant de son cousin, le comte de Soissons. Ce prince venait de
prendre, avec le prince de Conti, la rsolution de combattre sous les
drapeaux du roi de Navarre. De Montsoreau, o il s'arrta, Henri
envoya Turenne vers le comte de Soissons, qui arriva bientt  la tte
de trois cents gentilshommes et de mille arquebusiers. Le prince de
Conti devait rallier prochainement l'arme avec d'autres troupes,
qu'il s'occupait de runir au del de la Loire. Avec les forces que
Turenne venait de lui amener, le roi de Navarre tait en mesure de
tenir la campagne, mais il avait  choisir entre deux directions: ou
marcher un peu  l'aventure, et peut-tre prmaturment, vers l'arme
des retres, qui venait  peine de franchir la frontire, ou
rebrousser en Poitou, s'y fortifier et partir de l,  bon escient,
pour aller donner la main aux auxiliaires. Le second parti prvalut,
et l'arme rtrograda. Or, sur ces entrefaites, Henri III, press par
la Ligue, venait de mettre sur pied trois nouvelles armes: la
premire, commande par le duc de Guise, reut l'ordre de s'opposer 
la marche des Allemands; la deuxime, forme des troupes restes sous
le commandement de Lavardin, mais fortifie de cavalerie et d'une
magnifique troupe de noblesse, allait tre mene contre le roi de
Navarre par le duc de Joyeuse; la troisime enfin, conduite par Henri
III en personne, devait oprer sur la Loire. Au mois d'aot, la France
entire tait couverte de soldats. C'tait piti, dit Mzeray, de
voir alors ce misrable royaume gmissant sous le faix insupportable
de tant d'armes qui le ravageaient sans misricorde. Car le duc de
Joyeuse en conduisait une en Guienne, le roi de Navarre y en avait une
autre, Matignon une troisime; Montmorency et Lesdiguires en levaient
une en Languedoc et Dauphin; le prince de Conti ralliait tout ce
qu'il pouvait d'hommes dans l'Anjou et pays du Maine; cette arme
trangre, semblable  un essaim de sauterelles, dvorait toutes les
contres par o elle passait; et celle du roi, qui s'tait ramasse de
toutes les provinces, avec le dsordre et les pillages qui sont
ordinaires dans un temps de licence, ravageait ces riches pays qui
sont depuis Orlans jusqu' Nevers.

Henri III partit de Paris, le 12 septembre, pour aller rejoindre son
arme  Gien; le duc de Guise et le duc de Joyeuse taient dj en
campagne; Lesdiguires en Dauphin, Montmorency en Languedoc taient
aux prises tantt avec les troupes royales, tantt avec les partisans
de la Ligue. Avant que cette grande leve de boucliers ft complte,
vers la mi-juillet, le roi de Navarre, d'accord avec le prince de
Cond et le duc de Montmorency, avait lanc un nouveau manifeste
destin  justifier sa prise d'armes et  en expliquer les mobiles. Ce
document faisait le procs  la Ligue et aux Guises, dclarait que les
religionnaires prenaient les armes uniquement pour garantir et
dfendre le roi, la Maison de Bourbon et tous les bons Franais de
l'oppression des ennemis conjurs de la couronne et de l'Etat, et
concluait en ces termes: Nous, Henri, roi de Navarre, premier prince
et pair de France, Henri de Bourbon, prince de Cond, et Henri de
Montmorency, premier officier de la couronne et marchal de France...,
supplions S. M. d'avoir pour agrable la prise de nos armes et de
croire que nous ne les prenons que pour elle, pour sa libert et pour
son service; que nous sommes prts d'aller la trouver dans tel
endroit qu'il lui plaira nous commander. Prions aussi tous rois,
princes, seigneurs..., tant voisins qu'allis de cette couronne, nous
vouloir assister et secourir... Dclarons tous ceux qui s'y opposeront
ennemis conjurs de cet Etat et de la tranquillit de ce royaume,
protestant les prendre en notre protection et sauvegarde..., sans rien
altrer ni innover en aucune faon, ainsi que nous agissons en
Guienne, Languedoc et Dauphin.




CHAPITRE IV

  Le duc de Joyeuse cherche la bataille, et le roi de Navarre
    temporise.--Les motifs de la poursuite et ceux de la
    temporisation.--Joyeuse ddaigne l'appui de
    Matignon.--Occupation de Coutras.--Henri veut viter la
    bataille en passant l'Isle.--Joyeuse ne lui laisse pas achever
    cette manoeuvre.--Jactance de Joyeuse.--Journe de Coutras.--Le
    champ de bataille.--Les deux armes.--Echec des
    calvinistes.--Revanche.--Les grandes charges et la
    mle.--Dfaite de l'arme catholique.--Exploits du roi de
    Navarre.--Mort de Joyeuse.--Les pertes des deux armes.--Aprs
    la victoire.--Grandeur d'me de Henri.--Controverses sur la
    journe de Coutras.--Lettre au roi de France.--Lettre 
    Matignon.


Le roi de Navarre, en se repliant vers le midi, mme avant l'arrive
de Joyeuse, comptait s'ouvrir un chemin par la Guienne et le
Languedoc, pour aller faire sa jonction avec les auxiliaires
allemands; mais Joyeuse avait reu l'ordre de le suivre, de le
harceler, en se concertant avec Matignon, de telle sorte que,
envelopp par les deux armes royales, il ft impossible  Henri
d'viter une bataille, qu'on pensait lui devoir tre fatale, et dont
la perte le mettrait, lui et la cause protestante,  la merci de Henri
III. Si Joyeuse et t un homme de guerre expriment, capable de
suspendre ses coups pour en assurer l'effet, ce plan devait russir,
puisque, malgr l'incapacit de ce gnral, il s'en fallut de peu que
le roi de Navarre n'et  combattre  la fois les deux armes, dont
c'et t miracle qu'il triompht. Mais le duc de Joyeuse, poussant la
bravoure jusqu' la tmrit, entour de gentilshommes ardents et
ambitieux comme lui, s'imagina que joindre le roi et le battre,
c'tait tout un, et qu'une arme de dix mille hommes n'avait pas
besoin de s'appuyer sur celle de Matignon pour dfaire en bataille
range sept ou huit mille huguenots qui semblaient fuir devant lui.
Il courait donc sans relche sur les traces du roi de Navarre, tandis
que ce prince, qui sentait qu'une seule bataille perdue pourrait
ruiner sa cause, cherchait  gagner les pays de la Dordogne, o les
places qu'il possdait lui faciliteraient la rsistance, d'abord, et
ensuite la marche en avant du ct de l'arme trangre. Il arriva, le
19 octobre, au passage de Chalais et d'Aubeterre, au moment o le duc
tablissait son quartier gnral  La Roche-Chalais. L'occupation de
Coutras devait protger ou contrarier les mouvements du roi; Henri et
Joyeuse eurent la mme pense, qui les amena presque simultanment 
se disputer ce poste. Mais Joyeuse, pourtant invit par un missaire
de Matignon  faire diligence pour s'emparer de Coutras, n'y envoya
Lavardin que tard, et avec des forces insuffisantes pour s'y
maintenir. Lavardin y tait  peine, que La Trmouille, charg d'une
mission semblable par le roi de Navarre, s'y jeta  corps perdu avec
deux cent cinquante salades, et fora l'ennemi  rebrousser jusqu' La
Roche-Chalais. A deux heures du matin, le 20 octobre, l'arme
calviniste passa la Drne et se logea dans Coutras et dans les
villages voisins, except l'artillerie, la cavalerie lgre, commande
par La Trmouille, et une troupe de quatre-vingts salades sous les
ordres de La Boulaye, qui allrent se poster entre Coutras et la
Roche-Chalais. Suivant son plan de retraite, le roi de Navarre se mit
en devoir d'effectuer le passage de l'Isle. La moiti de l'artillerie
et des bagages, confis aux soins de Clermont d'Amboise et de Rosny,
tait dj passe, lorsque les batteurs d'estrade calvinistes vinrent
annoncer les mouvements de l'arme royale, qui faisaient prsumer
qu'elle serait en vue au point du jour. A cette nouvelle, le roi de
Navarre ordonna de faire repasser promptement du ct de Coutras tout
ce qu'on avait transport sur l'autre bord, et dsigna un monticule
pour y placer les trois pices qui composaient son artillerie. Malgr
tous les efforts de Clermont d'Amboise et de ses officiers, les deux
armes taient dj aux prises, avant que cette artillerie et pu
servir; mais elle n'en contribua pas moins au gain de la bataille.

Quelques historiens, sans y prendre garde, ont parl d'un conseil de
guerre tenu par le roi de Navarre, dans lequel on aurait longuement
discut les avantages et les dangers d'une rencontre. L'heure o cette
discussion aurait eu lieu n'est point celle o nous sommes arrivs
dans notre rcit. Avant que le roi ordonnt le passage de l'Isle,
l'action n'avait pas t rsolue, puisque la retraite continuait, et
ds que l'on sut que Joyeuse arrivait sur Coutras, il ne fut pas
besoin de conseil de guerre pour dcider qu'on se battrait: le roi et
ses lieutenants n'eurent qu' concerter entre eux le plan de la
bataille. Ils envisagrent avec courage la ncessit o ils se
trouvaient, et s'y comportrent avec un hrosme que la victoire
couronna. Henri ne choisit ni le lieu ni l'heure; il fut forc
d'accepter l'un et l'autre, et le triomphe qui l'attendait, il ne
l'ambitionna, on peut l'affirmer, que lorsqu'il lui fallut vaincre ou
prir. Du ct de Joyeuse, il en fut autrement. On n'a jamais bien su
si le duc se flattait, comme l'ont dit quelques-uns, de l'espoir de
devenir le chef de la Ligue,  laquelle appartenait plus qu'au roi de
France l'arme sous ses ordres; mais il avait, d'ailleurs, toutes les
ambitions, toutes les tmrits et toutes les vanits. Le 19 octobre,
au soir, quand il sut que le roi de Navarre tait  porte de ses
coups, il ne put se contenir. Assemblant ses officiers, moins pour
dlibrer que pour faire change de jactance, il leur dit tenir de
Henri III l'ordre de combattre en toute occasion le Barnais; que,
mme sans cet ordre, il n'hsiterait pas  l'attaquer avec la forte
arme et la brillante noblesse qui marchaient sous ses enseignes; qu'
la vrit, il pouvait compter sur la prochaine arrive de Matignon,
mais qu'il n'tait pas besoin de toutes ces forces pour anantir des
hordes de rebelles et d'aventuriers. Ce discours, qui se tenait au
souper du duc, fut suivi d'acclamations, et l'on raconte que les
convives s'engagrent par serment  ne faire aucun quartier aux
huguenots. Ces bravades irritrent tellement l'impatience de Joyeuse,
qu'il fit partir sa cavalerie lgre  dix heures du soir et battre
aux champs  onze, pour la faire suivre par le reste de l'arme. Dans
la nuit, les coureurs des deux partis se livrrent  quelques
escarmouches de peu d'importance.

Au soleil levant, la cavalerie lgre du duc, qui faisait son
avant-garde, ayant aperu celle du roi de Navarre  une lieue et demie
de Coutras, vint, sans dlibrer, fondre sur elle. Le duc de La
Trmouille soutint bravement le choc; mais, comme il ne voulait point
s'engager, et que, suivant les ordres du roi de Navarre, il ne pensait
qu' faire sa retraite vers Coutras, il fit mettre pied  terre 
soixante de ses arquebusiers et leur fit occuper un dfil. La
Roche-Galet se mit  leur tte et s'acquitta parfaitement d'une si
dangereuse commission par le feu qu'il fit sur la cavalerie ennemie;
mais il courait risque d'y prir avec tous ses soldats, sans une
vigoureuse charge que fit le capitaine Harambure. Sur ces entrefaites,
arriva La Boulaye avec ses quatre-vingts salades; le nouveau feu qu'il
fit sur les ennemis les fit reculer de cinq cents pas et donna moyen
au duc de La Trmouille de faire sa retraite en bon ordre.

Lorsqu'il arriva, le roi de Navarre rangeait son infanterie et ses
hommes d'armes en bataille dans une garenne proche de Coutras, et il
fit prendre poste,  ct, au duc de La Trmouille,  la tte de la
cavalerie lgre. Mais, ayant fait rflexion qu'il n'avait pas de quoi
garnir un grand chemin plein de buissons, entre cette cavalerie et le
reste des troupes, et que cet endroit tait trop fourr, il rsolut de
changer de terrain. Le capitaine Favas lui reprsenta qu'il tait un
peu tard de prendre ce parti, vu qu'il ne pouvait le faire sans prter
le flanc aux ennemis; mais, ayant dlibr avec ce capitaine et le
vicomte de Turenne, il jugea que l'arme du duc de Joyeuse n'tant pas
encore l tout entire ni tout  fait range, elle n'entreprendrait
pas de l'attaquer durant ce mouvement; et ainsi il fit avancer un peu
son arme sur la droite, au del du grand chemin.

La plaine o il la rangea tait de six  sept cents pas d'tendue en
largeur. L'arme avait  dos le bourg de Coutras et  sa gauche le
ruisseau de Palar; elle s'tendait  droite de la garenne de Coutras
et dans un petit bois taillis, au del duquel le roi de Navarre posta
deux mille fantassins. La cavalerie faisait la premire ligne. La
Trmouille eut la droite, ayant devant lui Vignolles avec cent vingt
arquebusiers. A la gauche de La Trmouille, tait le vicomte de
Turenne avec la cavalerie de Gascogne. Plus loin, en tirant toujours
vers la gauche, tait le prince de Cond, et puis le roi de Navarre
jusqu'au bord du grand chemin. Les deux escadrons des deux princes
taient chacun de trois cents chevaux; celui du comte de Soissons, de
deux cents chevaux seulement, fermait cette gauche.

Le roi de Navarre suivit, en cette rencontre, une manire de l'amiral
de Coligny, dont il avait remarqu l'utilit: ce fut de mettre des
arquebusiers  pied  ct de chaque escadron. Leur emploi tait
d'attendre de pied ferme les escadrons ennemis, et de ne tirer sur eux
que de vingt pas pour ne pas le faire inutilement. Ces petits
bataillons taient seulement de cinq de front et autant de file; les
premiers taient ventre  terre, les seconds sur un genou, les
troisimes penchs, et ceux de derrire debout, pour faire tous leurs
dcharges en mme temps.

Comme le bois de la droite tait un poste trs important, on avait
mis de ce ct-l la plus grande partie de l'infanterie, et il n'en
restait que trs peu pour la gauche. D'Aubign reprsenta fortement au
roi le danger de ce dfaut, mais il tait difficile d'y remdier, car
de faire marcher de l'infanterie, de la droite, par derrire l'arme,
c'tait lui faire prendre un chemin bien long, et il tait fort
hasardeux de la faire passer  la tte de l'arme, en prsence de
celle de l'ennemi qui se rangeait. Le parti que prit le roi de Navarre
fut de tirer soixante arquebusiers de chacun des rgiments de
Valiraux, de Montgomery, des Bories, de Belzunce et de Salignac, et de
les faire courir  la dbandade entre les deux armes, ce qu'ils
excutrent heureusement.

La disposition de l'arme du duc de Joyeuse se fit de cette sorte. Il
opposa au bois de la droite du roi de Navarre un gros d'infanterie,
compos des rgiments de Picardie et de Tiercelin, o il y avait
environ dix-huit cents mousquetaires, et le fit soutenir de mille
corcelets. Ceux-ci avaient  leur droite un escadron de quatre cents
lances; suivait  ct un autre de cinq cents, oppos  celui du
vicomte de Turenne; au del, en tirant toujours vers la droite, tait
la cornette blanche du duc de Joyeuse, et dix des plus belles
compagnies de gens d'armes qu'on et vues depuis longtemps. Le gros
tait de treize  quatorze cents lances. La droite tait ferme par un
bataillon de Cluseaux et par sept cornettes d'arquebusiers  cheval;
tout cela faisant en cet endroit environ deux mille cinq cents hommes.
L'artillerie, qui n'tait que de deux canons, fut place entre la
cornette du duc et l'escadron de cinq cents lances. Celle du roi de
Navarre, qui n'avait non plus que deux canons et une coulevrine,
arriva au moment qu'on tait prt de donner, et fut place sur un
petit tertre de sable,  la droite de l'escadron du comte de Soissons.

Ces deux armes taient  peu prs gales en nombre d'infanterie,
celle du duc tant de cinq mille fantassins, et celle du roi de
Navarre de quatre mille cinq cents. Pour ce qui est de la cavalerie,
ce prince n'avait que douze  treize cents chevaux, et le duc deux
fois autant, beaucoup mieux quips, et dans ce nombre beaucoup de
gendarmerie.

A en juger par ce qui paraissait  la vue, l'arme du duc de Joyeuse
tait une des plus lestes qui se fussent mises de longtemps en
campagne. Grand nombre de seigneurs s'taient  l'envi mis en dpense,
pour briller dans cette expdition presque comme dans une fte, et
avaient fourni libralement aux frais des quipages d'une infinit de
gentilshommes leurs amis ou leurs serviteurs, qui taient  leur
suite. On ne voyait de tous cts que gens tout chamarrs d'or et
d'argent, de magnifiques charpes, des bouquets de plumes en forme
d'aigrettes flottantes sur les casques, des armes luisantes et dores,
des chevaux richement harnachs; au lieu que, dans l'arme du roi de
Navarre, les soldats, pour la plupart, taient mal habills, les
chevaux sans housses, les princes et le roi de Navarre mme fort
simplement vtus.

Il tait neuf heures. Les deux armes taient compltement ranges, et
l'artillerie commenait  jouer, lorsque le roi de Navarre, qui, 
diverses reprises, avait adress la parole aux officiers et aux
soldats, se tourna vers les princes de Cond et de Soissons, et leur
dit simplement: Souvenez-vous que vous tes du sang de Bourbon, et
vive Dieu! je vous ferai voir que je suis votre an!--Et nous,
rpondit le prince de Cond, nous vous montrerons que vous avez de
bons cadets! Alors, sur un signal attendu, deux ministres, La
Roche-Chandieu, qui tait aussi un homme de guerre, et Louis d'Amours,
firent la prire,  laquelle s'unirent de coeur le roi, les princes et
toute l'arme protestante. A ce spectacle, des railleries clatrent
parmi les jeunes gentilshommes de l'arme catholique.--Ils se
confessent, ils sont  nous! disaient-ils.--Ne vous y fiez pas,
rpliqua de Vaux (ou Lavardin), qui connaissait ces rudes adversaires:
quand les huguenots font cette mine, ils ont envie de se bien battre.

Le premier succs des deux artilleries ne fut pas gal. Celle des
catholiques, fort mal place et mal tire, ne tua qu'un cheval, et
aprs quelques voles, on fut oblig de la changer de place, au lieu
que celle du roi de Navarre, admirablement bien servie par l'habilet
de Clermont d'Amboise, faisait un grand effet. Le premier coup donna
dans la cornette blanche du duc de Joyeuse: ce qui parut 
quelques-uns d'un mauvais prsage. Elle fit un grand ravage dans la
cavalerie et dans le rgiment de Picardie, dont des files de dix-huit
et vingt hommes furent emportes.

Lavardin, voyant ce ravage, piqua vers le duc, et lui dit en colre:
Monsieur, nous perdons pour attendre, il faut jouer. La permission
lui ayant t donne de charger, il se met  la tte de son escadron,
fait sonner la charge, et partant en mme temps avec le capitaine
Mercure, commandant d'une troupe d'Albanais, ils donnent l'un et
l'autre de furie, Lavardin sur l'escadron de La Trmouille, et Mercure
sur celui de Harambure. Ils les rompirent, et les vainqueurs
poursuivirent les fuyards jusque dans Coutras; ceux-ci, pour la
plupart, ayant travers la Drne, se sauvrent  toutes jambes, et
entre autres plus de vingt gentilshommes qui s'taient signals en
plusieurs rencontres. Quelques-uns fuirent jusqu' Pons, et y allrent
rpandre la nouvelle de la droute entire du roi de Navarre. La
Trmouille, se voyant abandonn de ses gens, se retira  l'escadron du
vicomte de Turenne, qui, dans le moment, fut enfonc par Montigny, et
aussi malmen: de sorte qu'il fut contraint de gagner, lui troisime,
avec La Trmouille et le capitaine Chouppes, l'escadron du prince de
Cond.

Comme les fuyards de l'escadron de Turenne passaient auprs de celui
du prince, Montausier et Vaudor, qui taient auprs de lui, crirent
de toutes leurs forces: Au moins, Messieurs, ceux qui s'enfuient ne
sont ni Saintongeois ni Poitevins. Ils parlaient de la sorte par la
jalousie qu'ils avaient contre les Gascons, dont le roi de Navarre
exaltait sans cesse la bravoure. Cette raillerie eut un trs bon
effet; car, se sentant piqus jusques au vif d'un tel reproche, au
lieu de fuir vers Coutras, comme les autres avaient fait, quelques
officiers gascons prirent  droite avec une partie de bons soldats, et
ils firent, dans la suite de la bataille, trs bien leur devoir.

Tandis que la cavalerie lgre du roi de Navarre tait si maltraite,
le peu d'infanterie qu'il avait jete  sa gauche fut attaque par
deux cents enfants perdus, dtachs du rgiment de Cluseaux qu'elle
avait en tte. Les capitaines Saint-Jean-de-Ligoure et Caravez
allrent au-devant avec six-vingt de leurs gens, et les reurent si
bien, qu'ils les recognrent jusqu' leurs piquiers.

Ce fut dans ce mme temps que de cet endroit on vit fuir les
escadrons de Turenne et de La Trmouille, et que l'on commena  crier
victoire dans l'arme catholique. Il y a des moments dans lesquels
tout dpend de la disposition d'esprit o se trouve le soldat. Ce
premier malheur, qui devait naturellement dcourager cette infanterie
huguenote, lui inspira de la fureur. Les capitaines Montgomery et
Belzunce leur crirent: Enfants, il faut prir; mais il faut que ce
soit au milieu des ennemis; allons, l'pe  la main, il n'est plus
question d'arquebuses. Et se mettant avec les autres officiers  la
tte du bataillon, qui n'tait pas de plus de trois cents hommes, ils
marchent, tte baisse,  l'infanterie catholique plus nombreuse des
deux tiers que la leur, se jettent au travers des piques, les cartant
ou les arrachant aux piquiers, l'enfoncent et la mettent en une
entire droute.

L'infanterie du roi de Navarre ne se comporta pas avec moins de
bravoure  la droite de l'arme, o le capitaine Charbonnires chargea
les rgiments de Tiercelin et de Picardie, qui avaient gagn le foss
du bouquet de bois o ce prince avait mis le gros de ses fantassins.
Ces deux rgiments furent dfaits  plate couture, et il se fit,  cet
endroit, un grand massacre.

Toutes ces trois charges se firent dans le mme temps. Le duc de
Joyeuse, ayant vu la droute d'une partie de la cavalerie huguenote,
ne tarda pas  s'branler, pour aller enfoncer les deux gros escadrons
du roi de Navarre et du prince de Cond et celui du comte de Soissons,
qui n'avaient point encore combattu. Ce fut l que l'on vit combien la
valeur en de telles occasions est inutile sans l'exprience et la
discipline militaire. La gendarmerie du duc de Joyeuse tait aux
premiers rangs, la lance en arrt sur la cuisse, pour enfoncer et
culbuter la tte des escadrons opposs. Dans ces sortes d'assaut de
gendarmerie, deux choses taient essentielles: la premire, que les
gendarmes marchassent serrs et sur la mme ligne, afin que l'effort
se ft en mme temps de tout le front; la seconde, qu'ils ne prissent
pas trop longue carrire, ainsi qu'on parlait alors, c'est--dire,
qu'ils ne commenassent pas de trop loin  courir  bride abattue,
pour ne se pas mettre hors d'haleine, ni eux ni leurs chevaux, et ne
pas perdre une partie de leurs forces, tant extrmement chargs du
poids de leurs armes. La fougue qui emportait cette jeune noblesse
l'empcha d'observer ces deux rgles. Plusieurs, en approchant des
escadrons ennemis, taient hors de rang de la longueur de leurs
chevaux, et, ayant pris carrire de trop loin, cela fut cause que
presque pas un d'eux ne dsaronna celui qu'il attaquait; mais ce qui
les dconcerta le plus, fut la dcharge qui se fit trs  propos et de
fort prs par les arquebusiers que le roi de Navarre avait placs 
ct de chaque escadron; une infinit en fut jete par terre, et les
escadrons de ce prince qui n'avaient pas branl, jusqu' ce que les
ennemis fussent  dix pas d'eux, ayant piqu et enfonc par les
brches avec des lances plus courtes et par consquent plus fortes,
les percrent et les serrrent de si prs que la plupart ne purent se
servir de leurs longues lances, et furent obligs de les lever en
l'air, signe d'une prochaine droute dans ces sortes de combats. Elle
ne tarda pas, en effet: tout ce gros de cavalerie fut perc d'un bout
 l'autre, pris par les deux flancs et bientt dissip; et comme
l'infanterie des deux ailes tait dj en droute, la bataille, qui ne
dura pas une heure, fut entirement gagne par le roi de Navarre.

Le roi de Navarre fit paratre en cette journe toute la conduite
d'un trs grand capitaine, et s'exposa dans le plus chaud de la mle,
comme un simple soldat. Au moment de la charge, des gentilshommes se
jetaient  l'envi au-devant de lui, pour le couvrir de leurs corps: A
quartier!  quartier! s'cria-t-il; ne m'offusquez pas: je veux
paratre! Il avait dans son escadron des compagnons et des serviteurs
de la premire heure, tels que Jean de Pons, Plassac, Charles de La
Boulaye, Jacques de Caumont-La-Force, Frdric de Foix-Candale, etc.
Plusieurs furent grivement blesss  ses cts, entre autres le baron
d'Entraigues et Manaud de Batz, son indomptable Faucheur.

Ds le commencement du combat, il fut attaqu par le baron de Fumel
et par Chteaurenard, cornette de Sansac, qui s'attachrent  lui. Il
fut secouru par Frontenac, qui abattit Fumel d'un coup de sabre sur la
tte. Le roi de Navarre saisit au corps Chteaurenard, lui criant:
Rends-toi, Philistin. Et, dans ce moment, il courut un grand risque
de la part d'un gendarme de Sansac, qui, tandis que ce prince tenait
Chteaurenard embrass, lui donna plusieurs coups sur le casque, du
tronon de sa lance; mais le capitaine Constant l'en dlivra en tuant
le gendarme. Le prince de Cond et le comte de Soissons se signalrent
beaucoup durant toute l'action. Le premier eut son cheval tu sous
lui, et le second fit plusieurs prisonniers de sa propre main.
L'action par laquelle Saint-Luc se conserva la vie dans cette droute
est remarquable et fut beaucoup loue. Ayant rencontr le prince de
Cond poursuivant les fuyards, il pique  lui et le renverse de son
cheval du coup de lance qu'il lui porte, et en mme temps, sautant de
dessus le sien, lui prsente la main pour le relever et le gantelet,
en lui disant: Monseigneur, je me fais votre prisonnier! A quoi le
prince rpondit en l'embrassant, et le fit mettre en sret.

Le duc de Joyeuse ne fut pas aussi heureux, car, voyant tout perdu
sans aucune ressource, et se retirant seul vers son artillerie, il fut
rencontr par Saint-Christophe et La Vignole, auxquels il jeta son
pe, leur promettant une ranon de cent mille cus. Mais les
capitaines Bourdeaux, Des Centiers et La Mothe-Saint-Hray survenant,
dans ce moment, ce dernier le tua d'un coup de pistolet dans la tte.

Telle fut l'issue de la bataille de Coutras. La victoire du roi de
Navarre tait complte. Les catholiques perdaient trois mille hommes
de pied, une grande partie de leur cavalerie et plus de quatre cents
gentilshommes, la plupart ayant prfr la mort  la fuite. On
comptait parmi eux, outre le duc de Joyeuse et Saint-Sauveur, son
frre, Piennes, Brz, Aubigeous, La Suze, Gouvello, Pluviaut, Neuvy,
Fumel, La Croisette, de Vaux, Tiercelin. Au nombre des prisonniers se
trouvrent Bellegarde, qui mourut de ses blessures, Saint-Luc,
Cypierre, Montigny, Piennes l'an, Montsoreau, Chteauvieux,
Chastellux, Villegombelin, Chteaurenard, Guy du Lude et Sansac. La
perte des vainqueurs fut peu considrable: un petit nombre de soldats
et cinq gentilshommes seulement furent tus. Cette disproportion avec
la perte des vaincus s'explique par le caractre foudroyant de la
bataille. En moins d'une heure, l'arme de Joyeuse fut rompue de tous
cts et en fuite. La plupart des victimes de cette journe tombrent
dans la droute.

Le roi de Navarre eut, en cette occasion, la gloire d'avoir, le
premier, gagn une grande bataille  la tte d'un parti qui,
jusque-l, avait presque toujours t battu dans les actions gnrales
et sous les plus habiles capitaines, tels qu'avaient t le feu prince
de Cond et l'amiral de Coligny. Il ne s'acquit gure moins d'honneur
par la manire gnreuse et peu usite alors dont il accueillit les
vaincus tombs entre ses mains. Il donna ordre qu'on et grand soin
des blesss; il fit rendre les honneurs funbres  Joyeuse et  son
frre; il relcha presque tous les prisonniers sans ranon, fit des
prsents  quelques-uns des principaux et rendit leurs drapeaux 
quelques autres, comme au sieur de Montigny. La prise de Cahors avait
rendu redoutable le roi de Navarre; la victoire de Coutras le
marquait, pour l'avenir, de tous les signes de la conqute et du
triomphe. Ce jour-l, il mrita la couronne de France.

La journe de Coutras provoqua, dans son temps, de vives discussions,
que les historiens, aux deux sicles suivants, et mme de nos jours,
ont reprises en sous-oeuvre, s'accordant presque tous sur ce point,
que le roi de Navarre ne sut pas profiter de sa victoire, que mme il
en perdit tous les fruits par la lgret de sa conduite. C'est un
lieu commun qu'il est difficile de ne pas rencontrer sous la plume des
crivains qui ont racont, autrefois ou rcemment, la vie de Henri IV.
Cette quasi-unanimit n'a pu nous convaincre: sans poser en principe
l'infaillibilit du roi de Navarre, nous avons vu distinctement dans
les faits historiques la preuve qu'il fit, aprs la bataille de
Coutras, ce qu'il pouvait et ce qu'il devait faire.

Tous les reproches adresss au roi de Navarre pour n'avoir pas profit
de la journe de Coutras se rduisent  deux points: il ne marcha pas
vers la haute Loire, afin de s'y joindre  l'arme auxiliaire; cette
premire faute commise, il abandonna son arme pour aller prsenter
les trophes de sa victoire  la comtesse de Gramont. La plupart des
historiens, se copiant les uns les autres, n'ont mme pas pris la
peine d'examiner les arguments dont se compose leur thse. Il n'est
pas ncessaire de les scruter profondment, pour s'apercevoir qu'ils
se contredisent. Le roi de Navarre devait-il marcher vers l'arme
auxiliaire? Il le devait, assurent ces historiens. Qu'on les lise
donc, eux et leurs devanciers, et l'on reconnatra que le roi de
Navarre ne put pas faire ce qu'on lui reproche de n'avoir point fait:
d'abord, parce que son conseil s'y opposa, Turenne et le comte de
Soissons en tte; et, en second lieu, parce qu'il ne pouvait disposer,
pour une aussi longue campagne, de l'arme qui venait de dtruire
celle de Joyeuse: elle tait compose, en grande partie, de troupes
enrles pour quelques semaines, qui n'entendaient pas demeurer
indfiniment sous les drapeaux du roi de Navarre, et dont
quelques-unes commencrent  plier bagages pour le retour, le soir
mme de la bataille. Aller au-devant des auxiliaires,  travers deux
armes, avec deux ou trois mille hommes, c'et t un acte de folie.
Voil des faits certains. Mais, ne pouvant joindre les Allemands, le
roi de Navarre devait, tout au moins, occuper la Saintonge,
l'Angoumois et le Poitou. Sans doute, il et fait preuve d'une extrme
incurie, en laissant ces provinces dpourvues de toute dfense: aussi
ne furent-elles point abandonnes. Cond garda la Saintonge; les
garnisons du Poitou reurent des renforts; Turenne, avec une petite
arme, parcourut le Prigord et surveilla le Limousin, de mme qu'une
partie de la Guienne et de la Gascogne. Le roi de Navarre s'en tint
d'une faon gnrale  la guerre dfensive, en attendant une meilleure
fortune. L'tude des faits prouve qu'il ne put pas faire autrement.
Ajoutons, sans hsiter, que, mme avec toute latitude, sa conduite
aurait d tre ce qu'elle fut.

Le roi de France,  la tte d'une arme, tait sur la Loire, vers
laquelle marchaient les auxiliaires allemands et suisses des
calvinistes. Les recevoir et attendre avec eux le choc d'une arme
commande par un Joyeuse ou un prince lorrain, c'tait une rsolution
 laquelle aurait pu s'arrter le roi de Navarre; mais les mener, avec
ses troupes franaises, contre Henri III en personne, contre le
symbole vivant de la royaut, voil ce que l'hritier prsomptif du
trne n'aurait pu faire sans devenir le premier des rebelles, sans
dmentir toutes ses dclarations, toute sa politique depuis l'anne
1576. Henri n'et pas laiss chapper l'occasion d'craser l'arme de
Guise ou toute autre arme de la Ligue; contre l'arme du roi, il ne
devait que se dfendre. C'est ce qu'il et fait, si Henri III et
march sur lui, et, en ralit, c'est ce qu'il fit toujours.

Quant aux historiens qui, d'aprs d'Aubign, accusent navement Henri
d'avoir donn  l'amour les fruits de la victoire de Coutras, en
allant faire visite  la comtesse de Gramont, pendant son voyage en
Gascogne et en Barn, le bon sens suffit pour les rfuter: nous ne
dirons rien de plus de leur fantaisie de dnigrement.

Le lendemain de la bataille, le roi de Navarre crivit au roi de
France une lettre dont le texte, avant de venir jusqu' nous, a subi
certainement quelques altrations, ne ft-ce que dans les formules
usuelles, mais qui n'en est pas moins un document authentique. Voici
cette lettre, que La Burthe, matre des requtes du roi de Navarre,
fut charg de prsenter  Henri III:

Sire, mon seigneur et frre, remerciez Dieu: j'ai battu vos ennemis
et votre arme. Vous entendrez de La Burthe si, malgr que je sois
l'arme au poing au milieu de votre royaume, c'est moi qui suis votre
ennemi, comme ils le vous disent. Ouvrez donc vos yeux, Sire, et
connaissez qui sont-ils. Est-ce moi, votre frre, qui peux tre
l'ennemi de votre personne? Moi, prince de votre sang, de votre
couronne? Moi, Franais de votre peuple? Non, Sire; vos ennemis, ce
sont ceux-l qui, par la ruine de notre sang et de la noblesse,
veulent la vtre, et au par-dessus votre couronne. Certes, si n'y et
Dieu mis la main, c'tait fait de vous, en ce lieu de Coutras, et ils
vous eussent en nous tu, Sire, comme en votre coeur ils nous ont
tus. Car par aprs, tout seul rest de tant de rois et princes, de
quel sommeil eussiez dormi entre ces pes rouges de votre sang, ou
mme entre pires choses que ces pes? Avisez promptement  cette
besogne, si encore en est temps; car le tout est cach dans les abmes
de la volont de Dieu. Mais devant lui je proteste de la justice de
mes armes et de tout ce sang dont un jour vous faudra lui rendre
compte. Bandez, Sire, cette plaie de votre peuple; baillez-lui la
paix; baillez-la  Dieu,  vos Etats,  votre frre,  votre
conscience. Vainqueur, c'est moi qui vous la demande; ou s'il faut
guerre, laissez-la-moi rendre  ceux-l qui seuls vous la font et 
nous, et me les baillez  mener,  cette heure qu'ils savent quel je
suis. La Burthe, un des plus hommes de bien qui soient en la
chrtient, et que par devers vous je dpche avec simple lettre de
crance, pour ce qu'en sa fidlit du reste m'en assure, et aussi pour
ce qu'autrement ne puis faire, vous fera entendre que je ne veux que
le repos de tous et la conservation du mien. Et de quoi votre pape se
mle de me vouloir ter ce que de Dieu je tiens? Par quoi lui a Dieu
t et lui sera toujours contraire en si mchante oeuvre. Lequel Dieu
vivant je prie bien fort, Sire, qu'il vous rouvre le clair entendement
qu'il vous a baill, et qu'il a permis tre troubl pour les grands
pchs de ce royaume, et aussi celui de la grande part de votre brave
noblesse,  tel point aveugle par ces Lorrains; alors verriez 
plein, Sire, qu'en toute cette pauvre France, n'est pas un seul coeur
franais ennemi de son roi; la grande source de ce poison serait
dcouverte  tous; et vous, Sire, verriez qu'ici sommes, plus que ne
pensez, vos vritables serviteurs et sauveurs de votre couronne.

Cette page  la fois hroque et politique porte l'esprit  des
hauteurs o l'lvent bien rarement les bulletins de victoire.

Le 23 octobre, Henri adressait au marchal de Matignon une autre
lettre beaucoup plus intime assurment, mais qui atteste, par
quelques dtails pleins de dlicatesse, comme par les dclarations
qui la terminent, la gnrosit attendrissante du vainqueur de
Coutras: Avant que de partir de Coutras, j'avais donn ordre pour
faire conduire les corps de M. de Joyeuse et de son frre 
Libourne... Auparavant je commandai que leurs entrailles fussent
enterres avec leurs crmonies (catholiques),  quoi les seigneurs et
gentilshommes (catholiques) qui sont ici (prisonniers) et aucuns des
miens assistrent aussi. Je suis bien marri qu'en cette journe, je ne
puis faire diffrence des bons et naturels Franais d'avec les
partisans et adhrents de la Ligue; mais, pour le moins, ceux qui sont
rests en mes mains tmoigneront la courtoisie qu'ils ont trouve en
moi et en mes serviteurs qui les ont pris. Croyez, mon cousin, qu'il
me fche fort du sang qui se rpand, et qu'il ne tiendra point  moi
qu'il ne s'tanche[50].

  [50] Appendice: XXXVII.




CHAPITRE V

  Voyage de Henri en Gascogne et en Barn.--Le comte de Soissons et
    ses vues d'avenir.--Dfaite des auxiliaires allemands et
    suisses.--Sal et David.--Conseil de la Ligue  Nancy.--Sige
    de Sarlat par Turenne.--Dfense victorieuse.--Expdition de
    Favas en Gascogne.--Petits faits de guerre raconts par
    Henri.--Le mal domestique.--Mort du prince de Cond 
    Saint-Jean-d'Angly.--Arrestation de la princesse de
    Cond.--Les rcits du roi de Navarre.--Nouveaux projets
    d'attentat contre sa personne.--Perte de Marans.--Monbqui et
    Dieupentale.--Les menes factieuses des Seize.--Menaces de
    Henri III.--Les Seize appellent le duc de Guise  leur
    aide.--La journe des Barricades.--Henri III en
    fuite.--Ngociations des factieux avec le roi.--Il leur accorde
    l'dit d'union du 21 juillet.--Toute-puissance des Guises et de
    la Ligue.--Henri III reconnat pour hritier prsomptif le
    cardinal de Bourbon.--L'arrire-pense royale.


Le roi de Navarre, accompagn du comte de Soissons, passa quelques
semaines en Gascogne et en Barn. Des historiens lui ont presque fait
un crime d'avoir prsent  Madame de Gramont les drapeaux et
enseignes conquis  la bataille de Coutras, comme si un pareil acte
d'hroque galanterie n'tait pas la digne rcompense d'un dvouement
qui avait t pour quelque chose dans la rcente victoire!

Le comte de Soissons, selon l'abrviateur des _Economies royales_
d'accord avec les Mmoires contemporains, avait su gagner le coeur de
Madame, soeur du roi, et il entretenait constamment Henri de son
dessein d'pouser cette princesse; mais il avait, en agissant ainsi,
des vues ambitieuses qui se dcouvrirent dans la suite. Il prtendait
se faire subroger par ce mariage dans tous les droits du roi de
Navarre, et comme il ne voyait aucune apparence que ce prince, ayant
pour ennemis dclars le pape, l'Espagne et les catholiques de France,
pt jamais venir  bout de ses entreprises, il comptait s'enrichir de
ses dpouilles, et y gagner du moins les grands biens qui composaient
l'apanage de la Maison d'Albret, en de de la Loire... Ce voyage
servit au roi de Navarre  connatre plus particulirement celui qu'il
tait sur le point de se donner pour beau-frre. Le comte de Soissons
ne put si bien dissimuler que le roi ne devint une partie de ses
sentiments, et une lettre qu'il reut de Paris acheva de les lui
dvoiler. On lui apprenait que le comte avait jur qu'aussitt qu'il
aurait pous Madame, il l'emmnerait  Paris et abandonnerait le
parti de son bienfaiteur, et qu'on prendrait alors des mesures pour
achever le reste. Cette lettre, que le roi de Navarre reut au retour
de la chasse, et prt  tomber dans le pige qu'on lui tendait, lui
donna pour le comte une aversion que rien ne put jamais effacer.

Le comte de Soissons ne se spara dfinitivement du roi de Navarre
qu'aprs la journe des Barricades. Livr  de perptuelles chimres,
il regarda cet vnement comme un coup de la fortune, qui, en le
dlivrant de tous ses rivaux, allait le rendre tout-puissant dans le
conseil et  la cour de Henri III. Changeant donc incontinent de
batterie, il rsolut d'aller s'offrir  ce prince, et pour donner plus
de relief  son action, il voulut paratre devant le roi, suivi d'un
grand nombre de cratures, qu'il chercha dans la cour du roi de
Navarre et parmi ses plus affectionns serviteurs, dont il ne se fit
point de scrupule de tenter la fidlit. Le roi de Navarre sentit
comme il le devait l'indignit de ce procd...

Pendant son sjour  Nrac ou dans les environs de cette ville, vers
la mi-novembre, le roi de Navarre reut la nouvelle des multiples
checs que les deux armes royales, celle du duc de Guise et celle de
Henri III, avaient infligs aux auxiliaires allemands,  Vimory, 
Auneau et sur quelques autres points. Leurs corps nombreux et
redoutables, mais indisciplins et dmoraliss par l'absence du roi de
Navarre, furent tour  tour crass. Ils avaient fait pniblement leur
jonction avec les Suisses protestants, qui, s'imaginant tre venus en
France pour dfendre Henri III contre la Ligue et trouvant le roi en
personne devant eux, refusrent de se battre et ngocirent une
retraite. Les dbris de l'arme allemande, commande par le baron de
Donha, reprirent le chemin de la frontire, laissant,  chaque pas,
des blesss et des malades, qui prissaient sous les coups des
paysans. Le 2 dcembre, les Suisses protestants obtinrent du roi un
trait et une gratification de quatre cent mille cus. Leur retraite
ne fut pas moins dsastreuse que celle des Allemands... Rentr 
Paris, Henri III fit chanter un _Te Deum_ solennel et recueillit
quelques vivats populaires; mais les ligueurs ragirent contre ce
triomphe de commande, en exaltant les exploits du duc de Guise: leurs
prdicateurs affectrent d'appliquer au souverain et au sujet le
verset de la Bible: Sal en a tu mille, et David, dix mille.
L'Estoile a not en quelques traits vifs cet pisode: Ainsi la
victoire d'Auneau fut le cantique de la Ligue, la rjouissance du
clerg, qui aimait mieux la marmite que le clocher, la braverie de la
noblesse guisarde, et la jalousie du roi, qui reconnut bien qu'on ne
donnait ce laurier  la Ligue que pour fltrir le sien: en ce
vritablement misrable, qu'il fallait qu'un grand roi comme lui ft
jaloux de son vassal.

Le roi, bless dans son orgueil, se vengea en surchargeant son
archimignon, le duc d'Epernon, de nouvelles faveurs. La Maison de
Lorraine, doublement irrite de voir Epernon arriver au fate, pendant
qu'elle tait elle-mme battue en brche  la cour, tint  Nancy, le 8
janvier 1588, en prsence du cardinal de Bourbon, un conseil o se
formulrent de nouvelles prtentions. D'abord repousses par le roi,
elles devinrent plus tard la base du fameux dit d'union,
dveloppement et conscration du trait de Nemours. En mme temps, les
vues et les pratiques factieuses de la Ligue s'affirmrent de plus en
plus dans Paris et dans les principaux centres de son action: on
pouvait dj prvoir le jour o Henri III dans sa capitale serait
moins roi que le duc de Guise.

Le roi de Navarre, n'ayant plus rien  attendre des mouvements de
cette arme trangre dont la leve l'avait occup si longtemps, et
sur laquelle il avait fond tant d'esprances, reprit en Gascogne son
existence de petits combats et de coups de main. Ses capitaines ne
restrent pas inactifs. Aprs la sparation de l'arme calviniste, le
lendemain de la bataille de Coutras, Turenne s'empara de toutes les
places entre l'Isle et la Dordogne, et rsolut d'assiger Sarlat. La
ville ayant firement rpondu  la sommation, les oprations du sige
commencrent le 25 novembre. Sarlat, qui avait soutenu un sige, en
1562, contre Duras, et connu, en 1574, le poids des armes de Geoffroy
de Vivans, tait  peu prs dmantel: petit  petit, les habitants
avaient dtruit les ouvrages rudimentaires laisss par ce capitaine.
Les Sarladais ne s'en mirent pas moins courageusement  l'oeuvre,
exhorts par La Mothe-Fnelon, leur vque, et par son cousin. Le
sige, trs meurtrier, surtout pour les assigeants, que, pour comble
de malheur, la maladie dcima, fut lev le vingt-unime jour, mardi 15
dcembre. Plusieurs pisodes firent grand honneur  la bravoure des
habitants. En vain Turenne livra-t-il  la ville un furieux assaut, le
5 dcembre; en vain fit-il venir des renforts du Limousin et de
l'Agenais: les assigs ne faillirent pas un seul instant, quoique
Matignon,  qui le roi de Navarre donnait des proccupations et des
inquitudes par le sige d'Aire, qui fut prise vers le 7 dcembre,
n'et pu envoyer  Sarlat le moindre secours. Cette ville ne fut aide
dans sa vigoureuse rsistance que par quelques gentilshommes du
voisinage, qui s'y jetrent, au pril de leur vie.

D'un autre ct, Favas, de retour en Gascogne, o il avait le
commandement de Casteljaloux, dlogea les catholiques de quelques
petits forts situs dans le voisinage de cette ville. Il alla ensuite
mettre le sige devant Vic-Fezensac, comptant y surprendre Lau et une
partie de la noblesse d'Armagnac qu'il avait associe  la dfense de
la place. Vic-Fezensac, Nogaro et plusieurs autres villes de moindre
importance tombrent au pouvoir de Favas; mais, ayant t grivement
bless devant Jegun, sa campagne finit l, et ses troupes allrent
rallier l'arme de Turenne. Au mois de janvier, le roi de Navarre se
remit aux champs; ses lettres  la comtesse de Gramont nous donnent
quelques dtails sur les faits de guerre auxquels il prit part:

Le 20 fvrier (de Casteljaloux): Dieu a bni mon labeur; j'ai pris
Damazan sans perdre qu'un homme. Je monte  cheval pour aller
reconnatre le Mas-d'Agenais. Je ne sais si je l'attaquerai.

Le 23 fvrier: ...J'avais bloqu le Mas-d'Agenais, mais je n'y avais
men l'artillerie, craignant que l'arme du marchal (Matignon) ne me
la ft lever de devant en diligence, le grand-prieur de Toulouse tant
joint  lui avec l'arme de Languedoc. Je vais monter  cheval avec
trois cents chevaux et donnerai jusqu' la tte de leur arme.

Le 1er mars (de Nrac): Hier, le marchal et le grand-prieur vinrent
nous prsenter la bataille, sachant bien que j'avais congdi toutes
nos troupes. Ce fut au haut des vignes, du ct d'Agen. Ils taient
cinq cents chevaux et prs de trois mille hommes de pied. Aprs avoir
t cinq heures  mettre leur ordre, qui fut assez confus, ils
partirent, rsolus de nous jeter dans les fosss de la ville, ce
qu'ils devaient vritablement faire, car toute leur infanterie vint au
combat. Nous les remes  la muraille de ma vigne qui est la plus
loin, et nous nous retirmes au pas, toujours escarmouchant, jusqu'
cinq cents pas de la ville, o tait notre gros, qui pouvait tre de
trois cents arquebusiers. L'on les ramena de l jusques o ils nous
avaient assaillis. C'est la plus furieuse escarmouche que j'aie jamais
vue, et de moindre effet; car il n'y a eu que trois soldats blesss,
tous de ma garde, dont les deux n'est rien. Il y demeura deux des
leurs, dont nous emes la dpouille, et d'autres qu'ils retirrent 
notre vue, et force blesss que nous voyions amener.

Ce fut vraisemblablement  cette date que les perfidies du comte de
Soissons rvles au roi de Navarre, qui dut laisser paratre quelque
chose de son mcontentement, donnrent naissance aux querelles
intestines auxquelles fait allusion la lettre suivante, adresse de
Nrac, le 8 mars,  la comtesse de Gramont: Le diable est dchan.
Je suis  plaindre et est merveille que je ne succombe sous le faix.
Si je n'tais huguenot, je me ferais Turc. Ha! les violentes preuves
par o l'on sonde ma cervelle! Je ne puis faillir d'tre bientt ou
fol ou habile homme. Cette anne sera ma pierre de touche. C'est un
mal bien douloureux que le domestique! Toutes les ghennes que peut
recevoir un esprit sont sans cesse exerces sur le mien. Je dis toutes
ensemble. Plaignez-moi...

Ce mal domestique dont Henri se plaignait  bon droit, allait se
jeter au travers de sa vie agite, en y apportant, par surcrot, une
nouvelle complication politique. Le 5 mars 1588, Henri Ier de Bourbon,
prince de Cond, mourut subitement  Saint-Jean-d'Angly. On voulut
attribuer cette catastrophe aux suites du coup de lance dont il fut
renvers  Coutras, non bless; mais les marques du poison, comme le
dit le roi de Navarre, furent visibles, et, selon l'opinion la plus
gnrale, le crime fut commis  l'instigation ou du consentement de la
princesse elle-mme, Charlotte de La Trmouille. Arrte par ordre du
roi de Navarre, la veuve de Cond ne fut jamais juge. On procda
contre elle, mais il y eut sursis jusqu'aprs ses couches, et le
procs interrompu n'aboutit, six ans plus tard, en 1595, qu' un arrt
du parlement de Paris dclarant la princesse innocente. Belcastel,
page de sa maison, s'tait enfui aprs la mort du prince, mais Ancelin
Brillaud ou Brillant, intendant au service du prince de Cond, fut
accus de complicit, condamn et cartel. Il n'est rien rest, que
nous sachions, de la procdure dirige, ds les premiers jours, contre
la princesse, de sorte que les lettres du roi de Navarre  madame de
Gramont sont doublement prcieuses pour l'histoire de ce tragique
pisode.

Le 10 mars: Pour achever de me peindre, il m'est arriv l'un des plus
extrmes malheurs que je pouvais craindre, qui est la mort subite de
Monsieur le Prince. Je le plains comme ce qu'il me devait tre, non
comme ce qu'il m'tait...--Ce pauvre prince (non de coeur), jeudi,
ayant couru la bague, soupa, se portant bien. A minuit, il lui prit un
vomissement trs violent, qui lui dura jusques au matin. Tout le
vendredi, il demeura au lit. Le soir, il soupa, et ayant bien dormi,
il se leva le samedi matin, dna debout et puis joua aux checs. Il se
lve de sa chaise, se met  promener par sa chambre, devisant avec
l'un et l'autre. Tout  coup, il dit: Baillez-moi ma chaise, je sens
une grande faiblesse. Il n'y fut assis qu'il perdit la parole, et
soudain aprs, il rendit l'me, assis. Les marques de poison sortirent
soudain. Il n'est pas croyable l'tonnement que cela a port en ce
pays-l. Je pars, ds l'aube du jour, pour y aller pourvoir en
diligence. Je me vois en chemin d'avoir bien de la peine. Priez Dieu
hardiment pour moi. Si j'en chappe, il faudra bien que ce soit lui
qui m'ait gard.

Le 13 mars (d'Eymet): Il m'arriva, l'un  midi, l'autre au soir, deux
courriers de Saint-Jean. Le premier rapportait comme Belcastel, page
de Madame la Princesse, et son valet de chambre, s'en taient fuis,
soudain aprs avoir vu mort leur matre; avaient trouv deux chevaux,
valant deux cents cus,  une htellerie du faubourg, que l'on y
tenait il y avait quinze jours, et avaient chacun une mallette pleine
d'argent. Enquis, l'hte dit que c'tait un nomm Brillant qui lui
avait baill les chevaux, et lui allait dire tous les jours qu'ils
fussent bien traits. Ce Brillant est un homme que Madame la Princesse
a mis en la maison, et lui faisait tout gouverner. Il fut tout soudain
pris. Confesse avoir baill mille cus au page, et lui avoir achet
ces chevaux, par le commandement de sa matresse, pour aller en
Italie. Le second (courrier) confirme, et dit de plus que l'on avait
fait crire une lettre  ce Brillant, au valet de chambre qu'on savait
tre  Poitiers, par o il lui mandait tre  deux cents pas de la
porte, qu'il voulait parler  lui. L'autre sortit. Soudain,
l'embuscade qui tait l le prit, et fut men  Saint-Jean. Il n'avait
encore t ou, mais bien disait-il  ceux qui le menaient: Ah! que
Madame est mchante! que l'on prenne son tailleur, je dirai tout sans
gne (torture). Ce qui fut fait. Voil ce que l'on en sait jusques 
cette heure. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit d'autres fois; je
ne me trompe gure en mes jugements: c'est une dangereuse bte qu'une
mauvaise femme... J'ai dcouvert un tueur pour moi...

Le 15 mars: Je serai jeudi  Saint-Jean, d'o je vous manderai toutes
nouvelles. L'on a trouv sur le valet de chambre des perles et des
diamants qui ont t reconnus.

Le 17 mars: ... Les soupons croissent du ct o les avez pu juger.
Je verrai tout demain. J'apprhende fort la vue des fidles serviteurs
de la maison, car c'est,  la vrit, le plus extrme deuil qui se
soit jamais vu. Les prcheurs romains prchent tout haut, par les
villes d'ici autour, qu'il n'y en a plus qu'un  avoir, canonisent ce
bel acte et celui qui l'a fait, admonestent tous bons catholiques de
prendre exemple  une si chrtienne entreprise...

Le 21 mars: Pour le fait de la procdure de la mort de Monsieur le
Prince, de plus en plus, l'on dcouvre la mchancet, et tout du ct
que vous ptes juger par ma dernire...

Cette procdure occupa longtemps le roi de Navarre. Il croyait
videmment  la culpabilit de la princesse de Cond; mais quoiqu'il
et sollicit les bons offices de la reine-mre pour faciliter
l'arrestation de Belcastel, le page chappa  toutes les recherches.

La correspondance dont on vient de lire des extraits fait allusion aux
nouveaux attentats dirigs contre le roi de Navarre. Dans une lettre
adresse, le 20 mars, de Saint-Jean-d'Angly au marchal de Matignon,
il revient sur le fait indiqu en ces termes: J'ai dcouvert un tueur
pour moi. Il raconte que, pendant son dernier sjour  Nrac, un
homme dpch pour le tuer fut souponn et pris, et il ajoute:
Lequel, depuis mon partement, a confess le fait et dpos
pareillement comme et par qui il avait t employ pour ce faire. J'ai
bien voulu vous faire la prsente pour vous prier affectueusement me
faire ce plaisir d'envoyer deux ou trois personnes qualifies pour
voir le personnage, sa dposition et comme tout s'est pass, afin que
vous soyez mieux clair de la vrit du fait. J'envoie un passe-port
pour ceux qui iront de votre part et une lettre adressante aux consuls
de Nrac. Le mme jour, annonant  La Roche-Chandieu, ministre
calviniste, qu'il s'occupe du procs des assassins du prince de Cond,
il l'entretient galement du projet d'attentat de Nrac, et donne
d'autres dtails: En mme temps, il y avait vingt quatre hommes
dpchs pour me tuer; il y en a un qui est Lorrain et se disait
Frison,  qui le coeur faiblit en me prsentant une requte  Nrac.
L'histoire ne donne pas le dernier mot de cette affaire.

Tout en surveillant l'action de la justice, le roi de Navarre
guerroyait  et l. Vers la fin de mars, Lavardin ayant occup
Marans, Henri reprit sur-le-champ un des forts de cette place et se
donna beaucoup de peine pour la ressaisir; mais elle ne retomba en son
pouvoir qu'au mois de juillet. Dans une de ses expditions antrieures
en Languedoc, il avait pris deux bourgs fortifis, Monbqui et
Dieupentale. Pendant qu'il investissait Marans, il apprit que les
garnisons laisses dans ces deux places les avaient abandonnes aprs
les avoir pilles. J'entends, crivait-il  M. de Scorbiac,
gouverneur de Castres, que punition exemplaire soit faite de ceux qui
ont quitt et pill Monbqui et Dieupentale, que j'avais conquis au
danger de ma vie.

Mais on touchait au moment o les violences de la Ligue allaient
bouleverser la scne politique, et rejeter  l'arrire-plan tous les
petits faits de guerre semblables  ceux dont nous venons de parler.
Les Seize, enhardis par l'impunit que leur assuraient l'ascendant des
Guises et la faiblesse de Henri III, formaient, chaque jour, quelque
nouveau complot contre l'autorit royale, et dpassaient mme dans
leur zle les vues des chefs suprieurs de la Ligue. Ils avaient
provoqu, vers la fin de l'anne 1587, une dclaration des docteurs de
Sorbonne portant qu'on peut ter le gouvernement aux princes qu'on ne
trouve pas tels qu'il faut, comme l'administration au tuteur qu'on
tient pour suspect. Le roi s'tait born  leur adresser des
rprimandes et des menaces. Deux fois, un projet d'enlvement de Henri
III fut djou, grce aux avis secrets que lui fit tenir Nicolas
Poulain, lieutenant de la prvt. Au mois d'avril 1588, cependant, le
roi perdit patience. Il fit venir en sa prsence quelques-uns des
Seize, entre autres le prsident de Neuilly, leur parla sur un ton
trs irrit, leur dit qu'il connaissait leurs menes factieuses, et
leur dclara qu'il en ferait, au besoin, prompte et svre justice.
Aussitt les Seize mandrent au duc de Guise de venir  leur aide.
Prvenu de cette dmarche, le roi interdit au duc l'accs de Paris;
mais Guise, n'ayant pas reu ou feignant de n'avoir pas reu  temps
les ordres du roi, passa outre, et le 9 mai, il entrait dans Paris, o
il descendait au palais de la reine-mre. Henri III fut oblig de
recevoir ce sujet rvolt et triomphant, et n'osa pas chtier son
insolence; mais comme il ne voulut pas lui accorder tout ce qu'il
demandait, la Ligue organisa une insurrection, et, le 12 avril,  la
suite de la clbre journe des Barricades, Henri III quitta Paris en
fugitif, pendant que, pour comble d'humiliation, la reine-mre
affectait de ngocier avec le duc de Guise pour lui dissimuler le
projet de fuite du roi. Le duc et la Ligue furent bientt effrays de
leur victoire: elle arrivait trop tt, et faisait d'eux manifestement
des rebelles. Henri III, retir  Chartres, sembla d'abord rsolu 
traiter Guise et les ligueurs en criminels de lse-majest; mais peu 
peu, effray,  son tour, de la puissance de ces ennemis, il consentit
 traiter avec eux, et signa  Rouen l'dit d'union, qui fut
enregistr  Paris, le 21 juillet. Les prtentions formules, l'anne
prcdente, par l'assemble de Nancy, formrent les articles du nouvel
dit. Le roi promettait de combattre les huguenots jusqu' leur
entire destruction, et de ne laisser le trne qu' un prince
catholique. Il tait stipul que nul ne pourrait tre nomm  un
office public, sans prter un serment de catholicit. Des articles
secrets amnistiaient tous les actes de la Ligue, maintenaient ses
troupes, lui accordaient de nouvelles places de sret. Quinze jours
aprs, le duc de Guise tait nomm gnralissime des armes royales,
et les autres chefs ligueurs recevaient des commandements. Mayenne
tait mis  la tte d'une arme qui devait aller combattre
Lesdiguires dans le Dauphin, et le duc de Nevers en devait mener une
autre contre les huguenots du Poitou. Enfin Henri III reconnut pour
hritier prsomptif de la couronne ce cardinal de Bourbon dont il
avait raill, quelques annes auparavant, les ridicules prtentions. A
la nouvelle de ces victoires inespres, la Ligue poussa des cris de
joie dans la France entire, et,  Paris, elle fit chanter un _Te
Deum_ pour clbrer la forclusion du roi de Navarre.

Quand on tudie ce trait d'union, o l'abdication s'tale en
articles, il est bien difficile de conserver le moindre doute sur
l'existence d'une arrire-pense dans l'esprit de Henri III. Un roi
qui met tant d'armes dans les mains de son ennemi rve le suicide ou
la vengeance, et Henri III montra bientt, par de tragiques
rsolutions, qu'il n'avait pas entendu se prcipiter lui-mme du
trne. Ce qu'il cdait au duc de Guise fait revenir  la mmoire ce
qu'autrefois Charles IX avait cd  Coligny. Il faut ncessairement
rsoudre ce dilemme: ou Henri III n'avait ni intelligence, ni
amour-propre, et alors on conoit qu'il ait tout livr  la Maison de
Lorraine; ou, profondment irrit, mais dissimulant pour mieux
prparer sa revanche, il tait capable de dresser le pige solennel
des Etats de Blois, pour y dtruire politiquement, par la sentence de
ces assises, ou y supprimer par la force un homme qui en tait arriv
 chasser le roi de sa capitale. Si les Etats de Blois n'eussent pas
t, en majorit, sous le joug de la Ligue, Henri III et obtenu d'eux
la condamnation de la Ligue et des Guises, et les poignards des
Quarante-Cinq fussent rests au fourreau. Mais les Etats et le duc,
mis face  face, ne firent qu'un, et ce fut alors que Henri III,
malgr ses pauvres finesses, qui consistaient  dbaptiser la Ligue et
 faire la part de ses excs et celle de ses actes lgitimes, fut
amen  choisir entre l'abdication relle et le pouvoir conserv par
un crime.




CHAPITRE VI

  La politique du roi de Navarre en face de Henri III et de la
    Ligue.--Lettre  l'abbesse de Fontevrault.--Lettre au vicomte
    d'Aubeterre.--La ruine de l'_Armada_.--Les affaires des
    calvinistes en Dauphin, en Languedoc et en Guienne.--Sage
    activit de Henri.--Grandes et petites ngociations.--Les
    Etats-Gnraux  Blois.--Discours de Henri III.--La Ligue
    amnistie dans le pass et incrimine dans l'avenir.--Revanche
    des Guises.--Condamnation du roi de Navarre par les
    Etats.--Rsistance de Henri III.--Le roi de Navarre 
    l'assemble de La Rochelle.--Rclamation des dputs,  Blois
    et  La Rochelle, contre les abus de pouvoir.--Henri reprend le
    harnais.--Prise de Niort.--Le coup d'Etat de Blois.--Les deux
    conseils donns au roi de France.--Assassinat du duc de
    Guise.--Henri III ne sait pas profiter de son
    crime.--Ngociations puriles.--Soulvement universel contre le
    roi de France.--Menaces du Saint-Sige.--Dbandade de l'arme
    royale.--Mort de Catherine de Mdicis.--Son dernier conseil 
    Henri III.--Il se dcide  ngocier avec son
    beau-frre.--Expditions et maladie du roi de Navarre.


Entre la convocation des Etats-Gnraux, annonce  Rouen, au mois de
juillet, et leur sance d'ouverture, qui eut lieu seulement le 16
octobre 1588, le roi de Navarre, habitu de longue date  se voir
anathmatiser par la cour de France comme par la Ligue, eut le loisir
d'tudier le nouveau terrain o les partis allaient se livrer
bataille. L'dit d'union ne le surprit ni ne l'effraya; il en fut
moins mu que de cette nfaste journe des Barricades qui avait vu le
roi de France chass de son palais par une dmonstration populaire. Il
n'avait jamais voulu, mme au plus fort des perfidies de Catherine et
de Henri III, se poser en adversaire de l'autorit royale, et depuis
la victoire de Coutras, il comprenait, encore mieux qu'auparavant, que
le salut de la couronne et du pays, et par consquent le succs de sa
juste cause dpendaient d'une sincre alliance entre Henri III et son
hritier prsomptif. Cette alliance, Henri III l'avait souvent
dsire, mais en y mettant des conditions qui auraient rendu le roi de
Navarre odieux au parti calviniste, lui eussent fait perdre
brusquement son appui, et, le laissant suspect et isol  ct du roi
de France, auraient priv celui-ci du bnfice de la rconciliation.
Mettre librement son pe au service de Henri III, donner pour base 
l'entente un dit de large tolrance, de sage libert, prluder 
l'action commune contre la Ligue par la pacification entre les
royalistes et les calvinistes, d'o natrait logiquement, au profit
des deux rois et pour le bien du pays, un nouveau et puissant parti de
la couronne, telles avaient toujours t les vues hautement avoues du
roi de Navarre. Aprs la journe des Barricades, il s'attacha plus que
jamais  les faire prvaloir.

Vers la fin du mois de mai, rpondant  une lettre pressante
d'Elonore de Bourbon-Vendme, soeur du feu roi Antoine et abbesse de
Fontevrault, qui le priait de se soumettre  la fois  l'Eglise et au
roi de France, il dcouvrait sa pense discrtement, tout en dnonant
l'hypocrisie des meneurs de la Ligue. Cette confidence d'un roi
politique et guerrier  une femme vnrable est d'une beaut
d'expression que nul commentaire ne saurait rendre: Ma tante, disait
Henri, il ne saurait rien venir de votre part que je ne reoive comme
de ma propre mre. Je sais que les avertissements que me donnez
procdent d'une entire et parfaite amiti que me portez; mais vous
savez quelle est ma rsolution, de laquelle il me semble que je ne
dois me dpartir, et que vous-mme ne me le devez conseiller;
connaissant (comme je vous ai toujours dit) que ce n'est  la religion
qu'on en veut, mais  l'Etat, ainsi que vous peut assez tmoigner ce
qui est nagure advenu  Paris, et l'entreprise que la Ligue a voulu,
ces jours passs, faire sur le roi, qui est plus catholique que pas un
d'icelle. Toutefois vous voyez si on a laiss de le traiter en
huguenot. Croyez, ma tante, que ceux qui ont les armes  la main ne
manquent jamais de prtexte; et quant  moi aussi, je ne m'arrte
point l, mais je me remets en la bont de Dieu, qui connat la
justice de ma cause et qui la saura discerner des pernicieux desseins
des mchants. Celui qui donne et conserve les couronnes, conservera,
s'il lui plat,  notre roi celle qu'il lui a donne. Il faut se
rsoudre  sa volont et obir  ses jugements... Et dans une lettre
d'un tout autre caractre, mais sur le mme sujet, adresse, le mois
suivant, au vicomte d'Aubeterre, officier au service de Henri III, le
roi de Navarre indiquait avec une incomparable droiture de sens le
but o devaient tendre, selon lui, et sa politique et celle de Henri
III: ...Encore il y a remde ( la situation), pourvu que le roi soit
fidlement servi de ses bons sujets et qu'ils fassent leur devoir.
C'est maintenant la saison o on connatra les bons Franais. De ma
part, je n'ai autre dsir que d'employer tout ce qui est en mon
pouvoir et ma personne...

Ce n'taient ni la crainte ni le dsarroi de ses affaires qui
dictaient des dclarations semblables au roi de Navarre; car les
dmls survenus entre les royalistes et la Ligue avaient donn une
nouvelle vigueur aux revendications de son parti et dmontr 
beaucoup de bons Franais le danger qu'il y avait  seconder les
entreprises des princes de la Maison de Lorraine. A la vrit, Henri
III n'avait pas encore sign l'dit d'union ni confi le commandement
gnral de son arme au duc de Guise; et la sentence de proscription
contre le roi de Navarre ne fut rendue par les Etats de Blois que
quatre mois plus tard; mais que Henri prvt ou non ces
consquences,--et il pouvait sans beaucoup de peine les prvoir,
connaissant ses adversaires,--il devait compter sur la logique des
choses, sur la lumire qui se dgagerait des faits, sur le sentiment
de la conservation, qui, tt ou tard, jetterait le roi de France dans
ses bras, pourvu qu'ils fussent bien arms et capables de dompter la
Ligue. Il lui fallait  la fois prouver sa force et attester, avec une
inbranlable constance, son dessein de faire cause commune avec Henri
III.

Sa ligne de conduite ainsi trace conformment au devoir et 
l'intrt bien entendu, aucun vnement ne put l'en faire dvier, et
plus d'un vint lui dmontrer la sagesse de ses rsolutions. Telle fut,
par exemple, au mois d'aot, la destruction de l'invincible Armada,
cette flotte immense sous l'effort de laquelle Philippe II avait rv
d'anantir la puissance de l'Angleterre, et que la Ligue accompagnait
de ses voeux, attendant les plus heureux contre-coups de sa victoire.
Ce dsastre, en paralysant pour quelque temps l'Espagne, privait les
ligueurs du seul point d'appui important qu'ils eussent  l'tranger.
L'aspect gnral des affaires du parti calviniste inspirait, du reste,
 ses chefs plus de confiance qu'elle ne leur causait d'inquitude. Au
moment o l'dit d'union les menaait d'une nouvelle et implacable
guerre, presque  l'heure o prissait l'Armada, Lesdiguires, chef
des calvinistes en Dauphin, signait avec La Valette, frre an du
duc d'Epernon et lieutenant du roi, un trait d'alliance dfensive et
offensive contre tous ceux qui entreraient en armes dans cette
province, convention qui rduisait  l'impuissance l'arme dont
Mayenne avait reu le commandement. Le duc d'Epernon, qui ne fut pas
tranger  ce trait, tait entr lui-mme en lutte contre la Ligue, 
propos de son gouvernement d'Angoulme, dont le roi, sollicit par les
Guises, l'avait dpouill, mais dont il n'entendait pas se dessaisir,
et cet incident pouvait dconcerter plus d'une entreprise des ligueurs
dans l'Angoumois et les provinces voisines. La Guienne, la Gascogne et
le Barn n'taient pas des pays o la Ligue, mal vue de Matignon, pt
aisment s'tendre. Dans le Languedoc, Henri pouvait compter sur
Montmorency. Enfin il tenait lui-mme la Saintonge et ne manquait pas
de ressources en Poitou. Accrotre ces ressources, grossir ses troupes
de faon  contenir l'arme du duc de Nevers qu'il allait avoir sur
les bras, se donner ainsi le loisir d'attendre que Henri III lui
revnt, clair par les vnements et press par la ncessit, c'tait
l'oeuvre  laquelle il devait s'employer avant tout. Il l'entreprit
avec son activit habituelle.

Il entretenait une correspondance suivie avec ses ngociateurs auprs
de la reine d'Angleterre et des princes protestants d'Allemagne, dont
il esprait obtenir de nouveaux secours en hommes et en argent. En
mme temps, il convoquait, de toutes parts, ses partisans dissmins,
et les priait, avec une hroque gat, comme dans la lettre suivante
adresse au baron d'Entraigues, de venir se mettre, eux et leur
fortune, au service de sa cause: Dieu aidant, j'espre que vous tes,
 l'heure qu'il est, rtabli de la blessure que vous retes 
Coutras... Sans doute, vous n'aurez manqu, ainsi que vous l'avez
annonc  Mornay, de vendre vos bois, et ils auront produit quelques
mille pistoles. Si ce est, ne faites faute de m'en apporter tout ce
que vous pourrez. Je ne sais quand, ni d'o, si jamais je pourrai vous
les rendre, mais je vous promets force honneur et gloire, et argent
n'est pas pture pour des gentilshommes comme vous et moi.

A travers ces grandes ou petites ngociations, il se tenait
constamment en haleine, lui et ses troupes, courant de place en place,
reprenant, au mois de juillet, ce dlicieux Marans si loquemment
vant  la comtesse de Gramont et qu'il n'avait pu ressaisir pendant
l'hiver, et gagnant, d'une chevauche  l'autre, nombre de forts et
de villettes, surtout Beauvoir-sur-Mer, chteau puissamment fortifi
par le duc de Mercoeur.

Les dlibrations des Etats-Gnraux runis  Blois, le 16 octobre, ne
tardrent pas  prouver au roi de Navarre, comme  tous les esprits
attentifs, que l'accord tait prcaire entre le roi de France et le
duc de Guise. Nous n'avons  retenir de ces assises que deux faits
principaux. Dans la sance royale, Henri III pronona un discours qui
tout  la fois amnistiait la Ligue dans le pass et la condamnait dans
l'avenir. Il se dclarait prt  jurer l'dit d'union et entendait que
les Etats le jurassent avec lui, mais il proclamait que dornavant les
associations, pratiques, menes, leves d'hommes et d'argent seraient
considres par lui comme autant de crimes de lse-majest: c'tait
incriminer et interdire l'existence mme de la Ligue. Les Guises
sentirent le coup, et s'efforcrent de prendre leur revanche dans les
dlibrations suivantes. Ils l'obtinrent des Etats, au mois de
novembre, par la proclamation de la dchance du roi de Navarre, en
tant qu'hritier prsomptif de la couronne de France. Cette
rsolution,  laquelle les Etats eussent logiquement abouti en suivant
la pente des choses, sous l'influence des Guises qui les dominaient,
fut provoque par une requte des dputs calvinistes runis  La
Rochelle, sous la prsidence du roi de Navarre, et par laquelle ils
demandaient qu'on leur accordt la libert de conscience, selon l'dit
de janvier 1562, la restitution de leurs biens saisis et la runion
d'un concile gnral libre, promettant de se soumettre  ses
dcisions. Les calvinistes dclaraient que si leur requte tait
repousse, ils ne reconnatraient pas la lgitimit de l'assemble des
Etats. La demande du concile, dit Mzeray, tait mise en avant, 
l'instance du roi de Navarre, qui dsirait, par cet expdient, faire
connatre aux catholiques qu'il n'tait point ennemi mortel de leur
religion, ni si opinitre dans la sienne qu'on leur avait persuad: ce
qu'il tcha d'insinuer dans les esprits, par un livre, en forme
d'avertissement aux Etats, dont les termes taient fort recherchs et
tout le discours conduit avec beaucoup de circonspection. Mais, en des
matires si chatouilleuses, le milieu tant bien souvent plus
dangereux que les extrmits, d'autant qu'en tchant de complaire 
l'un et l'autre des deux partis, on les offense tous les deux, ce
moyen redoubla plus fort les soupons des consistoriaux et donna sujet
 la Ligue de procder avec plus d'animosit contre lui. Le Pre
Daniel, parlant du mme crit, donne la raison de son insuccs parmi
les dputs des Etats: Le roi de Navarre avait affaire  des gens
qui, pour la plupart, apprhendaient plus sa conversion qu'ils ne la
souhaitaient. Henri avait donc contre lui dans cette circonstance
tous les ligueurs de parti pris et tous les protestants fanatiques. Ce
fut  vaincre et  conqurir ces deux sortes d'adversaires qu'il
employa ses efforts et son gnie, et mrita une gloire immortelle.

La condamnation du roi de Navarre, dit Palma Cayet, se traita par
toutes les trois chambres (clerg, noblesse, tiers-tat). Douze de
chacune chambre furent dputs vers S. M. pour lui faire entendre leur
rsolution et lui dire qu'ils avaient avis que le roi de Navarre
serait dclar hrtique, chef d'iceux, relaps, excommuni, indigne de
toute succession, couronne, royaut et gouvernement. Il faut rendre
cette justice  Henri III, qu'il opposa une vive rsistance 
l'exorbitante prtention de la Ligue. Il voulut, en prsence des
dputs, faire discuter leur requte par son procureur gnral Jacques
de La Guesle, lequel, ajoute Favyn, par une grave et judicieuse
remontrance, montra l'impertinence de cette proposition. En
dfinitive, le roi sacrifia ou parut sacrifier son beau-frre.

Pendant que les Etats de Blois disposaient de l'autorit royale, pour
le prsent et pour l'avenir, le roi de Navarre tait oblig, de son
ct, de livrer bataille  ses partisans, dans cette assemble de La
Rochelle dont nous venons de parler. Au milieu de leurs revendications
factieuses, les Etats de Blois eurent de lgitimes vellits de
rforme politique et administrative, et, par une remarquable
concidence, les dputs calvinistes runis  La Rochelle firent
entendre des rclamations et des critiques analogues  celles dont les
Etats eurent  s'occuper. Il y avait dans les esprits,  ce moment,
comme une vague tendance  contrler et limiter les actes du pouvoir
royal, et  regagner le terrain perdu, pour les liberts anciennes,
pendant quarante ans d'arbitraire, de favoritisme et de guerre civile.
Mzeray, dans sa grande _Histoire_, nous a laiss sur cette crise une
page d'autant meilleure  reproduire ici, qu'elle donne la physionomie
de l'assemble de La Rochelle.

Ce n'tait pas seulement la Ligue qui remuait toutes choses pour
embarrasser l'esprit du roi, mais avec elle tait joint encore le
dsir unanime de tous les peuples, qui, voyant les affaires sur le
point d'une entire rvolution, taient pousss ou par je ne sais
quel instinct, ou par les raisonnements des plus aviss politiques qui
s'taient rpandus parmi eux,  faire leur profit de ce changement. Et
ils le dsiraient avec d'autant plus d'ardeur, qu'ils avaient sous les
rgnes derniers ressenti de plus grandes oppressions.

   Cette passion rgnait dans les esprits des religionnaires
   aussi bien que parmi les catholiques, et au mme temps qu'elle
   faisait tant de peine au roi dans les Etats de Blois, elle
   n'en donnait gure moins au roi de Navarre dans ceux de La
   Rochelle. Ce prince avait convoqu les Etats de son parti en
   cette ville; les dputs de leurs dix-huit provinces
   auxquelles ils avaient rgl leurs Eglises s'y tant rendus,
   et y ayant t reus selon l'ordre qu'ils ont accoutum
   d'observer en leurs synodes, il en avait fait l'ouverture le
   quatorzime de novembre. Or, il avait procur cette assemble,
   tant pour runir  soi la crance et l'affection de tous les
   religionnaires, dont plusieurs n'avaient pas bonne opinion de
   lui, que pour se servir de leurs forces  dfendre son droit 
   la succession de la couronne; mais il pensa bien y trouver
   tout le contraire de ce qu'il en avait espr. Elle le
   contraignit d'en dfendre l'entre  quelques-uns des siens
   qui lui taient suspects; il fallut qu'il y souffrt de
   svres reproches, et mme des calomnies contre sa conduite;
   les ministres ne lui celrent aucune de ses fautes; ils firent
   une rude censure de toute sa vie, n'pargnrent pas ses
   amours, et le blmrent de tideur au fait de la religion.
   Quand on en fut sur le premier point des contributions, les
   dputs du Languedoc, anims par leur instigation, se
   bandrent directement contre ses officiers pour les impts des
   passages, se plaignant que ces derniers se convertissaient au
   profit de quelques personnes particulires... Ils proposrent
   de choisir des protecteurs de leur religion, parce qu'ils
   s'imaginaient que cette considration retiendrait le roi qu'il
   ne se ft catholique, comme ils apprhendaient, ou du moins
   que s'il les abandonnait, il ne pt pas les ruiner.

A tous leurs reproches, ce prince ne rpondit qu'avec une
merveilleuse patience et une discrtion qui faisait violence  son
courage. Pour leurs autres entreprises, il tcha de les dissiper en
gagnant doucement les uns, divisant les autres, et recherchant
soigneusement tous ceux qu'il savait les plus anims. L'adresse et les
soins de Du Plessis-Mornay, dont il employait heureusement la plume
et le crdit dans ses plus pineuses affaires, le servirent utilement
en cette occasion.

Enfin, aprs diverses propositions fort rudes qu'ils faisaient pour
se prmunir contre la tyrannie, c'taient leurs termes, lesquelles il
sut adroitement dtourner ou arrter, il en fut quitte pour leur
accorder l'tablissement de quelques chambres particulires, 
Saint-Jean-d'Angly, Bergerac, Montauban, Nrac, Foix et Gap en
Dauphin, qui, recevant les plaintes de chacun et leur rendant
justice, contiendraient ses officiers en leur devoir, selon les
rglements qui se feraient en cette assemble. Aprs que les Etats
selon leur opinion eurent ainsi pourvu  leur libert contre les
entreprises du dedans, ils travaillrent avec une parfaite union 
chercher les moyens de soutenir le grand effort que la Ligue leur
allait jeter sur les bras, et pendant un mois que cette assemble
dura, ils firent de si beaux rglements pour la leve et distribution
des deniers, pour les ordres qu'il fallait tenir, tant pour attaquer
que pour se dfendre, pour la discipline militaire et pour l'troite
observance des lois, que l'on jugea par l qu'ils n'taient pas si
faciles  vaincre, comme la Ligue le publiait.

Au sortir de l'assemble de La Rochelle, Henri crivait  la comtesse
de Gramont: Vous me pensiez soulag pour tre retir en nos
garnisons. Vraiment, s'il se refaisait encore une assemble, je
deviendrais fol! Tout est achev, et bien, Dieu merci! Je m'en vais 
Saint-Jean-d'Angly assembler mes troupes pour visiter M. de Nevers,
et peut-tre lui faire un signal dplaisir, non en sa personne, mais
en sa charge. En somme, il se remettait  l'oeuvre, fortifi et plus
dtermin que jamais. Dans la campagne prcdente, il avait refoul en
Bretagne et attaqu jusque dans ses foyers le duc de Mercoeur,
gouverneur de cette province. Il avait pris dix ou douze places, entre
autres Beauvoir-sur-Mer. Prsentement, il courait  Niort, qu'il
comptait enlever d'un coup de main et qu'il prit, en effet, par
escalade,  la fin du mois. Mais pendant qu'il s'y acheminait, et que,
de toutes parts, ses amis convoqus se dirigeaient vers la Saintonge
et le Poitou, pour lui faire une arme capable non seulement de tenir
tte  celle du duc de Nevers, mais de dominer sur la Loire, dans le
voisinage mme de Henri III, le chteau de Blois tait le thtre d'un
vnement tragique, qui allait changer la face des choses. Les Etats,
dans la main du duc de Guise, faisaient, depuis deux mois, le sige de
l'autorit royale; de quelque ct que se tournt Henri III, il
rencontrait une humiliation ou un danger. On lui imposait la
publication des dcisions du concile de Trente, dans lesquelles il
pouvait lire, la Ligue aidant, une menace de dchance  bref dlai;
le duc de Savoie venait de mettre la main sur le marquisat de Saluces;
le roi d'Espagne, l'alli, le patron tranger de la Ligue, avait, au
moins indirectement, coopr  cette victoire frauduleuse, et les
Etats, except la noblesse, refusaient au roi de France les moyens de
venger un tel affront: il lui fallait subir le dmembrement. Au mme
instant, les avis, les rvlations lui arrivaient de tous cts sur
d'anciennes menes du duc de Guise dont il n'avait eu jusqu'alors que
le soupon, et sur de nouveaux projets qui tendaient directement 
mettre le roi dans l'absolue dpendance du sujet. Henri III hsita
quelques jours entre l'abdication, que lui conseillait le dgot, et
un coup de force, que lui suggraient son amour-propre bless et ce
qu'il croyait tre l'intrt de la couronne elle-mme. Il se dcida
enfin pour la rpression violente, et prit conseil. Il avait  choisir
entre deux modes d'excution: la justice et l'arbitraire. Les uns lui
conseillaient les voies lgales; les autres, objectant la popularit
de Guise et son ascendant sur les Etats, le portaient  se dfier d'un
procs et  se faire justice lui-mme. L'arrt prononc, le duc
ddaigna tous les avertissements qu'un assez long dlai lui permit de
recevoir, et, avec une force d'me incroyable, pendant que les
terreurs anticipes de la catastrophe assombrissaient tous les
visages, il s'en tint au mot superbe: On n'oserait. Il se prcipita,
pour ainsi dire, au devant de la mort, qui le frappa dans la matine
du 23 dcembre 1588.

On attribue  Catherine de Mdicis mourante[51] ce mot sur l'excution
de Blois: C'est bien coup, mon fils, mais il faut recoudre. Henri
III ne sut pas profiter de l'assassinat du duc de Guise: il se jeta
dans les finesses pour gagner les Etats, presque en entier dvous 
la Ligue; il entama des ngociations avec les factieux, sans en
excepter les Seize; il voulut attirer Mayenne lui-mme, le frre de la
principale victime; il se priva du bnfice de sa criminelle nergie
en perdant un temps prcieux et en laissant au parti dcapit le
loisir de se reconnatre et de se rorganiser pour de nouvelles
luttes. Le sang du Balafr, qui devait, dans la pense de Henri III,
teindre la guerre civile, en aviva le foyer dans la France entire.
La chute de ce vassal formidable, sur laquelle le roi prisonnier avait
compt pour redevenir un roi libre, laissa la couronne dans un
isolement qui parut comme l'agonie du pouvoir. Henri III n'eut gain de
cause nulle part: les Etats s'inclinrent devant lui, et s'en allrent
souffler la vengeance et la rbellion dans toute les provinces. Rome
fut inflexible, et sa rponse au meurtre du cardinal de Guise et 
l'emprisonnement du cardinal de Bourbon fit prvoir une prochaine
excommunication. Les Seize, dj matres de Paris, l'accablaient d'une
honteuse dictature, en attendant la lieutenance-gnrale de Mayenne,
qui fut proclame le 17 fvrier 1589; en quelques semaines, plus de
cent villes de premier ordre se dclarrent pour la Ligue, et
plusieurs d'entre elles tranrent dans la boue l'effigie royale;
enfin, le roi vit la plupart de ses rgiments se dbander sous les
ordres de leurs officiers et passer du ct des factieux. Blois
n'tait plus sr; Henri III vint  Tours, dans les premiers jours de
mars, avec les dbris de son arme. Ce fut  ce moment qu'il songea,
trop tard pour son honneur,  l'unique appui qui lui restait,  cet
hritier prsomptif qu'il avait sacrifi  la Ligue,  ce Bourbon
hrtique, seul capable, s'il tait honnte homme, de relever la
fortune du dernier Valois.

  [51] Appendice: XXXVIII.

A la nouvelle de l'assassinat du duc de Guise, le roi de Navarre dit:
Tout autre que moi rirait du malheur de la Maison de Lorraine, et
serait bien aise de voir l'indignation, les dclarations et les armes
du roi tournes contre eux; moi, certes, je ne le puis faire ni ne le
fais, sinon en tant que, de deux maux, je suis contraint de prendre le
moindre.

C'tait l un sentiment humain et politique; mais il fut ais  Henri
de prvoir les consquences que devait entraner pour ses propres
affaires le coup d'Etat de Blois. Il jugea qu'aprs cet vnement
l'entente n'tait plus possible entre le roi de France et la Ligue, et
se tint prt  rpondre  l'appel de Henri III. A vrai dire, les
ngociations entre les deux princes avaient t plutt suspendues que
rompues, et Rosny, s'il faut en croire son rcit, les avait
secrtement renoues, peu de temps aprs la catastrophe. Tout
conspirait pour les faire aboutir  un salutaire accord; on y
exhortait, de toutes parts, Henri III et le roi de Navarre; au dire de
quelques historiens, Catherine de Mdicis elle-mme,  son lit de
mort, avait fait entendre des paroles de paix sincre et durable, des
conseils qui dmentaient toute sa vie politique; mais la ncessit
parlait encore plus haut que tous les conseillers. Nanmoins, tout en
ngociant avec son beau-frre, le roi de Navarre tenait la campagne
avec autant de succs que d'activit. A la fin du mois de dcembre, il
avait pris Niort; le 1er janvier, Saint-Maixent et Maillezais
recevaient ses garnisons; le 9 janvier, il allait au secours de La
Garnache, qu'assigeaient les troupes du duc de Nevers, lorsqu'il
tomba malade d'une forte pleursie qui le mit en un tel danger qu'on
fit courir le bruit de sa mort. Certes, crivait-il  la comtesse de
Gramont, j'ai vu les cieux ouverts, mais je n'ai t assez homme de
bien pour y entrer. Dieu veut se servir de moi encore. En deux fois
vingt-quatre heures, je fus rduit  tre tourn avec le linceul. Je
vous eusse fait piti. Si ma crise et demeur deux heures  venir,
les vers auraient fait grand'chre de moi. Le 18, il tait en pleine
convalescence, et au mois de fvrier, il reprenait le harnais pour
prparer le coup qu'il mditait sur Chtellerault, l'Ile-Bouchard et
d'autres places. Il y entra avant le mois de mars. Pendant qu'il
faisait toute cette besogne, il ne ngligeait pas ses projets  longue
vue. Il dfrait  La Noue le commandement des mercenaires qu'on
levait, pour son compte, en Allemagne; il trouvait mme le temps de
continuer sa correspondance religieuse avec les princes protestants,
et surtout il suivait avec une extrme vigilance les phases de sa
ngociation avec Henri III, ngociation capitale et dont l'historique
demande quelques dtails.




CHAPITRE VII

  Ngociation entre les deux rois.--Le rle de Rosny et celui de Du
    Plessis-Mornay.--Opposition et intrigues de Morosini, lgat du
    pape.--Prise de Chtellerault et de
    l'Ile-Bouchard.--Tergiversations de Henri III.--Ferme attitude
    du roi de Navarre.--Le moyen de servir.--L'accord
    s'tablit.--Le manifeste de Chtellerault.


Le roi de France, connaissant la bonne volont du roi de Navarre, et
conseill par quelques personnages influents, tels que le duc
d'Epernon et la duchesse d'Angoulme, qui lui offrirent leur
entremise, fit tenir des paroles conciliantes  son beau-frre, et
Henri lui envoya d'abord secrtement Rosny, comme l'attestent les
_Economies royales_. Les bases d'un accord furent verbalement
tablies, mais Henri III, toujours craintif et se dfiant de son
entourage, ne voulut pas que les conventions fussent formules par
crit: Rosny dut se contenter de la parole royale, avec laquelle il
revint auprs du roi de Navarre. Ce prince, raconte Bury, aprs avoir
cout avec attention le rcit que lui faisait le baron de Rosny,
ayant de la peine  rsister  la dfiance que le pass lui avait
inspire, lui demanda plusieurs fois, d'un ton inquiet, si le roi,
pour cette fois, agissait sincrement. Il m'a parl, dit Rosny, avec
tant de fermet, il m'a donn sa parole avec tant d'assurance, que je
n'en doute plus, et j'y joins le tmoignage de Rambouillet, qui me l'a
confirm.--Puisqu'il traite avec moi de bonne foi, dit Henri, je ne
veux donc plus prendre de villes.--Il venait de prendre, ce jour-l
mme, Chtellerault.--Retournez, continua le roi, lui porter mes
lettres; car je ne crains ni Morosini, ni Nevers. Rosny reprit la
poste, et se rendit  Montrichard, o le roi s'tait avanc avec toute
sa suite, pour recevoir plus promptement la rponse du roi de Navarre.
L'impatience qu'il en avait tait si grande, qu'aussitt que Rosny fut
arriv, il approuva toutes les demandes du roi de Navarre, mme le
passage sur la Loire, et voulut que Rosny repartt sur-le-champ pour
lui en porter la nouvelle. D'aprs les _Economies royales_, Rosny
n'eut pas la satisfaction de conclure dfinitivement le trait, parce
que, tant tomb malade ds son retour, la suite des ngociations fut
confie  Du Plessis-Mornay, qui s'en acquitta avec l'habilet dont il
faisait preuve dans toutes les missions dont il tait charg. Au cours
de celle-ci, Morosini, lgat du pape, en surprit le secret et
s'effora de la faire chouer, non seulement par ses instances auprs
du roi, mais encore par des intrigues avec les ligueurs, o il
franchit les bornes des convenances diplomatiques. Avant d'arriver 
sa conclusion, le trait parut souvent  la veille de rester  l'tat
de projet. Le 8 mars, Henri crivait  Madame de Gramont: Dieu me
continue ses bndictions. Depuis la prise de Chtellerault, j'ai pris
l'Isle-Bouchard, passage sur la Vienne et la Creuse, bonne ville et
aise  fortifier. Nous sommes  Montbazon, six lieues prs de Tours,
o est le roi. Son arme est loge jusques  deux lieues de la ntre,
sans que nous nous demandions rien; nos gens de guerre se rencontrent
et s'embrassent, au lieu de se frapper, sans qu'il y ait trve ni
commandement exprs de ce faire. Force de ceux du roi se viennent
rendre  nous, et des miens nul ne veut changer de matre. Je crois
que S. M. se servira de moi; autrement il est mal, et sa perte nous
est un prjug dommageable.

Henri tait d'autant mieux fond, en ce moment,  prvoir l'heureuse
issue des ngociations, qu'il avait adress de Chtellerault, le 4
mars, aux trois Etats du royaume ce clbre manifeste qui n'a
peut-tre pas d'gal dans les fastes de l'loquence politique, et que
nous allons reproduire. Mais Henri III, dtermin quant au fond du
trait, ne pouvait se dpartir de ses habitudes de tergiversation. Dix
fois, tout fut prt, jusqu' la signature; dix fois, elle fut tenue en
suspens. La correspondance du roi de Navarre avec Du Plessis-Mornay
donne une ide de ces misrables ajournements. Le 23 mars, Henri
dplore tant de retards. Il avait offert une trve de cinq mois; Henri
III, aprs l'avoir accepte, veut qu'elle dure toute une anne. Il
demandait une ville de passage, pour franchir srement la Loire; Henri
III offrait les Ponts-de-C, mauvaise place  laquelle le roi de
Navarre prfre Saumur. Pour Dieu! dit enfin le roi de Navarre, _que
l'on ne m'te point le moyen de servir!_

A ce cri, qui fait vibrer le coeur franais, mme  trois sicles de
distance, Henri III pourtant se rendit: le roi de Navarre eut  peu
prs licence de travailler, comme il l'entendait, au salut de son
matre, de la royaut et de son pays; il devenait,  la charge d'tre
tolr, lui et les siens, pendant une anne, l'auxiliaire de Henri
III contre la Ligue ou tout autre ennemi qui mconnatrait les droits
de la couronne. Il avait bien mrit ce succs par sa constance, son
nergie et son gnie dj mr pour les suprmes victoires; il en et
t digne rien que par les dclarations de Chtellerault, dans
lesquelles, tout en donnant le bilan de sa conscience, comme l'a dit
un historien, il faisait resplendir, pour son temps et pour la
postrit, les grandioses images du roi et de la patrie. Voici
quelques-unes des penses de ce document immortel:

S'il et plu  Dieu tellement toucher le coeur du roi mon seigneur et
les vtres, qu'en l'assemble que quelques-uns de vos dputs ont
faite  Blois, prs S. M., j'eusse t appel, comme certes il me
semble qu'il se devait, et qu'il m'et t permis librement de
proposer ce que j'eusse pens tre de l'utilit de cet Etat, j'eusse
fait voir comme quoi j'en avais non seulement le dsir au coeur, la
parole  la bouche, mais encore les effets aux mains. Puisque cela ne
s'est point fait, je veux au moins vous faire entendre,  ce dernier
coup, ce que j'estime ncessaire au service de Dieu, du roi mon
seigneur, et au bien de ce royaume...

On m'a souvent propos de changer de religion; mais comment? La
dague  la gorge! Quand je n'eusse point eu de respect  ma
conscience, celui de mon honneur m'en et empch, par manire de
dire...--Instruisez-moi, je ne suis point opinitre. Si vous me
montrez une autre vrit que celle que je crois, je m'y rendrai et
ferai plus, car je pense que je n'y laisserai nul de mon parti qui ne
s'y rende avec moi...

Je vous conjure tous, par cet crit, autant catholiques serviteurs du
roi mon seigneur, comme ceux qui ne le sont pas; je vous appelle comme
Franais; je vous somme que vous ayez piti de cet Etat, de
vous-mmes; que, le sapant par le pied, ne vous sauverez jamais, que
la ruine ne vous en accable... Je vous conjure de dpouiller,  ce
coup, les misrables humeurs de guerre et de violence qui dissipent et
dmembrent ce bel Etat, qui nous ensanglantent du sang les uns des
autres, et qui nous ont dj tant de fois fait la rise des
trangers...

Il faut que le roi fasse la paix, et la paix gnrale, avec tous ses
sujets; et,  ce propos, qu'un chacun juge de mon intention. Voil
comme j'entends l'animer contre ses sujets qui ont t de cette belle
Ligue! Et vous savez tous, nanmoins, que quand je le voudrais faire
(comme je le ferai, s'il me le commande), je traverserai beaucoup
leurs desseins et leur taillerai bien de la besogne...

J'appelle notre noblesse, notre clerg, nos villes, notre peuple:
qu'ils considrent o nous allons entrer, ce que deviendra la France,
quelle sera la face de cet Etat, si ce mal continue. Que fera la
noblesse si notre gouvernement se change, comme il le fera
indubitablement, et vous le voyez dj. Que deviendront les villes,
quand, sous une apparence vaine de libert, elles auront renvers
l'ancien ordre de ce bel Etat?... Et toi, peuple, quand ta noblesse et
tes villes seront divises, quel repos auras-tu? Peuple, le grenier du
royaume, le champ fertile de cet Etat, de qui le travail nourrit les
princes, la sueur les abreuve, les mtiers les entretiennent,
l'industrie leur donne les dlices  rechange,  qui auras-tu recours,
quand la noblesse te foulera, quand les villes te feront contribuer?
Au roi, qui ne commandera ni aux uns, ni aux autres? Aux officiers de
la justice? o seront-ils? A ses lieutenants? quelle sera leur
puissance? Au maire d'une ville? quel droit aura-t-il sur la noblesse?
Au chef de la noblesse? quel ordre parmi eux? Piti, confusion,
dsordre, misres partout! Et voil le fait de la guerre...

On m'a mis les armes en main par force. Contre qui les emploierai-je
 cette heure? Contre mon roi? Dieu lui a touch le coeur: il a pris
la querelle pour moi. Contre ceux de la Ligue? Pourquoi les
mettrais-je au dsespoir? Pourquoi, moi, qui prche la paix en France,
aigrirais-je le roi contre eux et terais-je, par l'apprhension de
mes forces,  lui l'envie,  eux l'esprance de rconciliation? Et
voyez ma peine: car si je demeure oisif, ou ils feront encore leur
accord, et  mes dpens, comme j'ai vu deux ou trois fois advenir; ou
ils affaibliront tellement le roi et se rendront si forts, que moi,
aprs sa ruine, n'aurai gure de force ni de volont pour empcher la
mienne...

Nous sommes dans une maison qui va fondre, dans un bateau qui se
perd, et n'y a nul remde que la paix...--Pour conclusion donc, moi,
meilleur (je le puis dire) et plus intress en ceci que vous tous, je
la demande, au nom de tous, au roi mon seigneur. Je la demande pour
moi, pour ceux de la Ligue, pour tous les Franais, pour la France.
Qui la fera autrement, elle n'est pas bien faite. Je proteste de me
rendre mille fois plus traitable que je ne le fus jamais, si jamais
j'ai t difficile. Je veux servir d'exemple aux autres par
l'obissance que je montre  mon roi...

Et cependant, jusqu' ce qu'il ait plu  Dieu de donner au roi mon
seigneur le loisir de pourvoir aux affaires de son Etat, y remettant
la paix, qui y est si ncessaire, je ferai, aux lieux o j'aurai plus
de pouvoir, reconnatre son autorit. Et, pour cet effet, je prends en
ma protection et sauvegarde tous ceux, de quelques condition et
qualit qu'ils soient, tant de la noblesse, de l'Eglise, que des
villes, que le peuple, qui se voudront unir avec moi en cette bonne
rsolution, sans permettre qu' leurs personnes et biens il soit
touch en manire quelconque... Je proteste devant Dieu que, tout
ainsi que je n'ai pu souffrir que l'on m'ait contraint en ma
conscience, aussi ne souffrirai-je ni ne permettrai jamais que les
catholiques soient contraints en la leur ni en leur libre exercice de
la religion...




CHAPITRE VIII

  La trve de Tours.--Passage de la Loire.--Nouvelle
    dclaration.--Henri III veut recevoir le roi de
    Navarre.--Mfiance et murmures des vieux huguenots.--Henri va
    au rendez-vous.--Entrevue de Plessis-ls-Tours.--Paroles du roi
    de Navarre.--Heureux effets de la rconciliation.--Henri se
    remet en campagne.--Attaque de Tours par l'arme de
    Mayenne.--Conseils salutaires du roi de Navarre  Henri
    III.--Succs des royalistes.--La grande arme
    royale.--Monitoire de Sixte-Quint contre Henri III.--Sige de
    Pontoise.--Les deux rois devant Paris.--Assassinat de Henri III
     Saint-Cloud.--Sa mort.--Henri IV en Gascogne et Henri IV en
    France.


La trve de Tours fut signe le 3 avril. Elle n'accordait au roi de
Navarre, pour assurer le passage de son arme sur la Loire, que les
Ponts-de-C; mais des difficults pour la prise de possession de cette
place y firent substituer la ville de Saumur, dont Du Plessis-Mornay
fut nomm gouverneur. Saumur devint la base d'oprations du roi de
Navarre. Il passa la Loire, le 21 avril, et distribua aussitt son
arme dans de nouveaux quartiers. L'avant-veille, il avait fait
paratre une dclaration sur les motifs de cette dmarche dcisive,
qui annonait publiquement sa prochaine runion avec le roi de France.
Ce nouveau manifeste, rdig par Du Plessis-Mornay, contient un
tableau saisissant des dsordres provoqus par la Ligue et un jugement
plein de force sur la situation politique de la Maison de
Lorraine[52]. C'est, dans l'ensemble, un rsum du manifeste de
Chtellerault; en voici la conclusion: Nous protestons que l'ambition
ne nous met point aux armes; assez avons-nous montr que nous la
mprisons; assez avons-nous aussi d'honneur d'tre ce que nous sommes,
et l'honneur de cet Etat ne peut prir que n'en prissions. Aussi peu,
et Dieu nous est tmoin, nous mne la vengeance. Nul n'a plus reu de
torts et d'injures que nous, nul jusques ici n'en a moins poursuivi,
et nul ne sera plus libral de les donner (remettre) aux ennemis,
s'ils veulent s'amender, en tout cas,  la tranquillit,  la paix de
la France.

  [52] Appendice: XXXIX.

Il ne restait plus aux deux rois qu' sceller leur rconciliation sur
le coeur l'un de l'autre, en prsence de leurs amis et  la face du
pays tout entier, afin que leurs deux armes apprissent d'eux  n'en
faire qu'une pour la dfense de la mme cause. Le 28 avril, le roi de
Navarre prit son gte  Maill,  deux lieues de Tours. Henri III, qui
tait  Plessis-ls-Tours, lui fit savoir qu'il aurait, le 30 avril,
sa visite pour agrable. Il y eut l, pour les vieux capitaines
huguenots, quelques heures de terrible anxit et de dfiance trop
lgitime. Les souvenirs de la Saint-Barthlemy et la rcente excution
de Blois obsdaient leur esprit et leur dictaient des remontrances qui
allrent jusqu'au blme et jusqu' l'exaspration, lorsque, sur le
dsir exprim par Henri III, le roi de Navarre, au lieu de s'arrter
au pont de Lamotte, comme il l'avait d'abord projet, rsolut de
traverser la Loire pour aller saluer son beau-frre  Plessis-ls-Tours.
Aux discours et aux murmures qui tendaient  le dissuader de se fier 
Henri III, le roi de Navarre rpondit: Dieu me dit que je passe et
que je voie, il n'est en la puissance de l'homme de m'en garder, car
Dieu me guide et passe avec moi, je suis assur de cela, et me fera
voir mon roi avec contentement, et trouverai grce devant lui. Il
passa donc, avec une escorte de gentilshommes et de gardes, auxquels
il recommanda de se tenir  l'cart.

De toute sa troupe, dit Cayet, nul n'avait de manteau et de panache
que lui; tous avaient l'charpe blanche; et lui, vtu en soldat, le
pourpoint tout us, sur les paules et aux cts, de porter la
cuirasse, le haut-de-chausses de velours de feuille morte, le manteau
d'carlate, le chapeau gris avec un grand panache blanc, o il y avait
une trs belle mdaille, tant accompagn du duc de Montbazon et du
marchal d'Aumont, qui l'taient venus trouver de la part du roi,
arriva au chteau du Plessis. Le roi y tait venu une heure auparavant
avec tous les princes et toute sa noblesse, et, en attendant l'arrive
dudit roi de Navarre, il alla aux Bons-Hommes. Toute la noblesse tait
dans le parc avec une multitude de peuple curieux de voir cette
entrevue. Incontinent que le roi de Navarre fut entr dans le chteau,
on alla avertir le roi, lequel s'achemina le long du jeu de
Paillemail, cependant que le roi de Navarre et les siens descendaient
l'escalier par lequel on sortait du chteau pour entrer dans le parc.
Au pied des degrs, M. le comte d'Auvergne, assist de Messieurs de
Sourdis, de Liancourt et autres chevaliers des ordres du roi, le
reurent et l'accompagnrent pour aller vers Sa Majest. Au bruit que
les archers firent, criant: _Place! place! voici le roi!_ la presse se
fendit, et sitt que le roi de Navarre vit Sa Majest, il s'inclina,
et le roi vint l'embrasser.

Monseigneur, dit le roi de Navarre, embrassez votre cousin;
servez-vous, pour votre dfense, de celui que vous avez offens par la
guerre... Ma foi vous clame roi, et votre rsolution me fait ami du
roi. Les peuples  venir ne passeront ceci sous silence. Les trangers
sont assis au trne royal et vous fuyez vos sujets jusqu'aux
frontires de votre royaume. Vous ne perdriez pas votre couronne tout
seul: votre royaut et ma vie prendraient fin au mme jour; ou, si je
vous survis, Votre Majest vivra en moi, et jamais personne ne rgnera
par-dessus les rois[53]. Henri III le serra plusieurs fois dans ses
bras, l'appelant son frre et manifestant la joie la plus vive. Le
roi pensait avec le roi de Navarre faire un tour de promenade dans le
parc; il lui fut impossible, pour la multitude du peuple, dont les
arbres mmes taient tout chargs. L'on n'entendait partout que ces
cris d'allgresse de _Vive le roi!_ Quelques-uns criaient aussi:
_Vivent les rois!_ Ainsi Leurs Majests, ne pouvant aller de part ni
d'autre, rentrrent dans le chteau, o se tint le conseil, et y
demeurrent l'espace de deux heures. Au sortir du conseil, ils
montrent  cheval, et le roi de Navarre reconduisit le roi jusques au
pont Sainte-Anne,  mi-chemin du faubourg de la Riche; et prenant
cong de S. M., il s'en retourna passer la rivire de Loire et alla
loger au faubourg Saint-Symphorien, en une maison vis--vis du pont de
Tours.

  [53] Appendice: XL.

Le soir mme, Henri adressait  Du Plessis-Mornay le bulletin de cette
heureuse journe: La glace a t rompue, non sans nombre
d'avertissements que si j'y allais, j'tais mort. J'ai pass l'eau en
me recommandant  Dieu, lequel par sa bont ne m'a pas seulement
prserv, mais fait paratre au visage du roi une joie extrme, au
peuple, un applaudissement non pareil, mme criant: _Vivent les rois!_
de quoi j'tais bien marri. Il y a eu mille particularits que l'on
peut dire remarquables. Envoyez-moi mon bagage et faites avancer
toutes nos troupes.

Le lendemain, ds la premire heure, le roi de Navarre,  pied et
suivi d'un seul page, entra dans la ville pour donner le bonjour 
Henri III. Toute cette matine, ajoute Palma Cayet, fut employe en
conseil et dlibration d'affaires, jusque sur les dix heures que le
roi alla  la messe, et fut accompagn jusqu' la porte de l'glise
Saint-Gatien par le roi de Navarre, qui de l s'en alla visiter les
princesses de Cond et de Conti. L'aprs-dne se passa  courir la
bague, le long des murs du parc du Plessis, o le roi de Navarre et
tous les princes et grands seigneurs s'exercrent cependant que le roi
tait  vpres aux Bons-Hommes. Deux jours se passrent en cette
entrevue, durant lesquels le roi rsolut de faire une arme forte et
puissante pour aller assiger Paris.

Les lments de cette puissante arme qu'il importait de former sans
dlai, pour arrter les progrs de la Ligue, taient fort dissmins.
L'entrevue de Plessis-ls-Tours quivalait  la publication du ban et
de l'arrire-ban pour tous les royalistes de France sans distinction
de culte; mais il fallait se hter. Les deux rois expdirent des
ordres et des convocations de tous cts, sans oublier les leves
d'auxiliaires en Allemagne et en Suisse. Mais l'activit de Henri III
avait grand besoin du concours de son nouvel alli. Il y eut encore,
de la part du roi de France et de ses lieutenants, des hsitations,
des ajournements que le roi de Navarre tait incapable de subir dans
l'inaction. Aussi avait-il repris la campagne, superbe de vigueur et
d'entrain. Pendant qu'il tait loign de Tours, Mayenne, par une
marche force, vint surprendre les faubourgs de cette ville, faillit
enlever Henri III, et et emport la ville, o il avait des
intelligences, si quelques troupes du roi de Navarre, qui le
prcdaient de peu, n'eussent arrt l'lan du chef de la Ligue. Le
danger auquel Henri III venait d'chapper fut un argument dont le roi
de Navarre se servit pour presser, de part et d'autre, la runion des
forces et la jonction des deux armes. A cheval jour et nuit, ou
occup  dicter des messages pour ses capitaines, ses gouverneurs et
ses villes les plus loignes, il trouva le loisir d'adresser  Henri
III les plus salutaires et les plus pressants avis. Le bruit courait,
lui crit-il, qu'alliez en Bretagne: j'en tais enrag, car pour
regagner votre royaume, il faut passer sur les ponts de Paris. Qui
vous conseillera de passer par ailleurs n'est pas bon guide. Et, dans
une autre lettre, il trace le plan de l'action avec une prcision et
une autorit o s'affirment le grand capitaine et le grand politique.
Mon avis est que, tant que vous ferez de diverses armes, il ne faut
douter que ne soyez sujet  tels accidents. Je dirai donc que Votre
Majest doit avoir un chef aux provinces o il n'y en a point, avec ce
qu'il lui faut seulement pour conserver ce que vos serviteurs
tiennent, et faire que ce qu'il y aura de plus vienne tout  vous.
Car, rabattant l'autorit du chef, les membres ne sont rien. Ceux que
vous envoyez aux provinces veulent tous vous acqurir quelque chose,
et par l se rendre recommandables. C'est un juste dsir, mais non
propre pour votre service  cette heure. Trois mois de dfensive par
vos serviteurs, et vous employer ce temps  assaillir, vous mettent
non du tout hors de peine, mais vos affaires en splendeur et celles de
vos ennemis en mpris, grand chemin de leur ruine. Je puis vous donner
ce conseil plus hardiment que personne; nul n'a tant d'intrt  votre
grandeur et conservation que moi, nul ne vous peut aimer tant que moi,
nul n'a plus expriment ceci que moi,  mon grand regret. Lorsque
nous oyions dire: Le roi fait diverses armes, nous louions Dieu et
disions: Nous voil hors de danger d'avoir du mal. Quand nous
entendions: Le roi assemble ses forces et vient en personne, et ne
fait qu'une arme, nous nous estimions, selon le monde, ruins. Mon
matre, gardez cette lettre pour, si vous me croyez et qu'il vous en
arrive mal, me le reprocher; aussi qu'elle me serve d'acte de ma
fidlit, si vous ne me croyez et que vous vous en trouviez mal.
Montrez cet avis  qui il vous plaira. Je voudrais avoir donn
beaucoup et tre prs de Votre Majest, pour allguer mille raisons,
qui seraient trop longues  crire. Voici un coup de partie: rsolvez
mrement et excutez diligemment.

Ces conseils taient donns dans les premiers jours du mois de juin. A
ce moment, l'union des deux rois avait dj produit d'heureux fruits.
Leurs armes infligeaient partout des checs  la Ligue; les
gentilshommes arrivaient avec des renforts, de tous les pays de
France; un corps de dix mille Suisses,  la solde de Henri III, tait
sur le point de franchir la frontire. Enfin le mouvement de
concentration et la marche sur Paris commencrent. Il n'y eut bientt
qu'une seule arme royale, dont le roi de Navarre commanda
l'avant-garde. Tout plia sous l'effort de cette arme, except
Orlans, qui parut en tat de l'arrter assez longtemps pour
compromettre le succs du plan gnral: on passa outre. Le roi de
Navarre se jetait dans le pril avec la fougue des premires armes;
catholiques et protestants rivalisaient de bravoure; Henri III
lui-mme semblait avoir ressaisi l'pe de Jarnac et de Moncontour:
c'tait bien la monarchie franaise reconstitue sur le champ de
bataille. A Etampes, Henri III reut le monitoire par lequel
Sixte-Quint le frappait d'excommunication, si, dans dix jours, le
cardinal de Bourbon et l'archevque de Lyon, prisonniers depuis le
coup d'Etat de Blois, n'taient pas remis en libert. Le roi, dit le
Pre Daniel, en fut constern, et quelques remontrances qu'on lui ft
pour le convaincre des nullits de cet acte, il ne pouvait revenir des
inquitudes de conscience qu'il lui causait, jusqu' ce que le roi de
Navarre, l'ayant entretenu l-dessus pour lever ses scrupules, lui dit
qu'il y avait un remde  ce mal, qui tait d'assiger Paris au plus
tt. Vainquons, ajouta-t-il, et nous aurons l'absolution; mais si
nous sommes battus, nous serons excommunis, aggravs et raggravs.
Henri reproduisait, dans cette boutade, l'avis rcemment envoy au roi
par le cardinal de Joyeuse, instruit des sentiments de la cour de
Rome.

Pontoise rsista quelques jours. Le roi de Navarre, qui voulait tre
prsent  tout, y courut grand risque de la vie, car il tait appuy
sur les paules du mestre-de-camp Charbonnires, quand une arquebusade
lui brisa les deux bras; pareille chose tait dj arrive  ce
prince, au sige de Jargeau, o Philippe de Montcassin-Houeillets,
autre mestre-de-camp, fut tu  ses pieds. Le 24 juillet, Pontoise
tait aux mains de l'arme royale; le 25, les auxiliaires suisses
arrivaient; deux jours aprs, le sige de Paris tait rsolu; le 30
juillet, les deux rois, aprs avoir chass les ligueurs de
Saint-Cloud, tablissaient leur quartier-gnral, Henri III, dans le
bourg mme, et le roi de Navarre,  Meudon. La Ligue, depuis trois
mois partage entre le dcouragement et la fureur, vit s'tendre,
autour des murailles o l'ambition et le fanatisme avaient tabli son
rgne, une arme de quarante mille hommes, ayant  sa tte, sous le
roi de France et son hritier prsomptif, plus de cent capitaines,
princes, grands seigneurs, officiers de fortune, habitus  vaincre
depuis longtemps, et srs de vaincre une fois de plus. Aucune force
humaine, sortant de Paris, n'aurait pu, par le glaive, dtourner ou
suspendre les coups de cette arme. Paris vomit sur le camp de Henri
III un assassin fanatique, et le meurtrier du duc de Guise,
l'instigateur de la Saint-Barthlemy, tomba, le 1er aot, sous le
couteau de Jacques Clment.

Pendant quelques heures, sur l'avis du premier chirurgien Du Portal,
tout le monde crut que la blessure n'tait pas mortelle. Le roi de
Navarre, mand en toute hte, reut le plus affectueux accueil de
Henri III, qui, s'exprimant comme si la succession  la couronne tait
ouverte, fit entendre de magnanimes et prophtiques paroles, plus roi
sur son lit de mort qu'il ne l'avait jamais t pendant sa vie.
L'esprance de le sauver ne dura pas longtemps. Vers minuit, il
entrait dans une agonie qui se prolongea jusqu'aux premires heures du
jour. Avec lui s'teignit une race qui avait eu sa part de gloire,
mais dont les vertus et le gnie, dgnrant de rgne en rgne, en
taient arrivs, sous le sien,  un complet puisement. Presque puis
aussi, le pays avait besoin de se refaire autour d'un chef capable de
gurir ses plaies, de rallier ses forces et de lui ouvrir de nouvelles
et larges voies dans le conflit des nations, des dogmes et des ides.
En sortant de la chambre mortuaire de Henri III, Henri IV tait ce
chef, et s'il avait rencontr une fidlit unanime chez les anciens
serviteurs du dernier des Valois, il aurait pu, d'un seul lan,
relever  la fois le trne et la patrie. Mais il trouva devant lui,
avec la Ligue et l'tranger faisant cause commune, ces dserteurs et
ces trafiquants du droit qui ont, dans tous les temps, perdu tant de
grandes causes. Cette vaste conspiration ne troubla jamais ni son
courage ni sa foi dans l'avenir: par le gnie autant que par les
armes, par le coeur non moins que par le gnie, il sut vaincre et
sauver les Franais. Nous le laissons au seuil de cette mmorable
lutte. Il y a deux cycles dans sa glorieuse vie. Pendant la dure du
premier, ferm sur le cercueil de Henri III, nous l'avons vu natre et
s'lever jusqu' la hauteur de son incomparable destine: c'est Henri
IV en Gascogne. Ds que s'ouvre le second cycle, Henri de Bourbon
entre de plain-pied dans l'histoire de France, o la gloire le
couronnera, parce qu'il a su apprendre, sur une terre fertile en
hros,  devenir Henri le Grand.




CONCLUSION.


Reprenons le dernier mot de notre rcit pour achever de justifier,
s'il en est besoin, la thse historique nonce dans l'introduction et
prouve dans le livre.

Le roi de France tout entier s'tait affirm dans le roi de Navarre, 
la sanction prs des actes, pour laquelle lui firent si longtemps
dfaut la force et le pouvoir. Il suffit, pour s'en convaincre, de se
reprsenter les traits principaux du souverain durant les deux
priodes, paralllement rsumes.

L'homme de guerre qui avait fait ses premires armes sous Cond et
Coligny, qui avait tenu tte  Biron et  Matignon, qui s'tait jou
de Mayenne, qui avait tonn la France par la prise de Cahors et
l'Europe par la victoire de Coutras, qui, sans argent, sans alli
notable, et avec des poignes de soldats, avait, en douze ans,
combattu, fatigu, dfait ou dtruit huit ou dix armes, ce capitaine,
dj l'gal des plus vaillants et des plus habiles, n'avait plus rien
 apprendre lorsqu'il planta sa tente en vue de Paris: le hros
d'Arques et d'Ivry s'tait form en Gascogne. Vrit absolue et que ne
saurait effleurer mme le moindre doute.

L'tude de l'oeuvre politique, plus vaste et plus complexe que
l'oeuvre militaire, aboutit  une conclusion analogue.

Le roi de France pacifia son pays. La paix avait t le but constant
du roi de Navarre, prt  tous les sacrifices pour l'tablir ou la
maintenir, mme quand il n'tait entour que d'ennemis, qu'il avait
sujet de redouter les perfidies de Catherine de Mdicis et la
politique versatile de Henri III, mme quand,  se prter aux
accommodements, il risquait, parmi les calvinistes, sa popularit si
chrement acquise.

L'dit de Nantes, qui largissait l'Etat en y introduisant la libert
de conscience et faisant de la tolrance une de ses lois fondamentales,
ce dogme philosophique et politique des temps modernes, si pniblement
enfant, ne fut promulgu qu'en 1599; mais on le rencontre partout
dans la vie du roi de Navarre, tantt comme un sentiment qu'il exprime
d'instinct, tantt comme une pense dominante, formule avec ampleur,
tantt enfin,  l'tat de revendication prcise, dans les
ngociations, dans les manifestes, dans les traits. La paix de
Saint-Germain elle-mme, qui prcda la Saint-Barthlemy et en fut la
premire amorce, c'est l'dit de Nantes avec l'arrire-pense du
pige. Mais il n'y avait aucune arrire-pense dans l'esprit du roi de
Navarre, quand il crivait  un catholique, cinq ans aprs la
Saint-Barthlemy: Combien que soyez de ceux-l du Pape, je n'avais
aucune mfiance de vous...--Ceux qui suivent tout droit leur
conscience sont de _ma religion_, et moi je suis de celle de tous
ceux-l qui sont braves et bons. La religion dont il parlait en ces
termes,  l'ge de vingt-trois ans, qui fut toujours la sienne et
finit par lui gagner la France entire, tait celle du droit, de
l'honneur, de la paix due  tous les hommes de bonne volont,  tous
les fidles serviteurs de la royaut et du pays. Et ce n'est l qu'une
pense; mais elle reparat,  chaque instant, confirme et dveloppe
dans les lettres, les dclarations et les protocoles que nous avons
cits ou rsums. Henri de Bourbon portait l'dit de Nantes sous sa
cuirasse, au milieu des camps et des batailles, un quart de sicle
avant qu'il ft de tous les bons Franais une seule famille.

Forc de tirer l'pe contre les armes que Henri III prtait aux
Guises et  la Ligue plutt qu'il ne les envoyait, de son propre
mouvement, contre lui, le roi de Navarre, en un temps o les ambitions
taient sans scrupules et o ses coreligionnaires mmes projetrent
souvent de dmembrer la France, en haine de la monarchie qui les
opprimait, donna l'exemple de la fidlit  la patrie et mme au roi,
en repoussant les propositions de l'Espagne, en combattant les ides
anarchiques de Cond et des vieux huguenots, en ne permettant jamais
qu'on le regardt comme l'adversaire de Henri III. Il tait donc,
longtemps avant 1589, le roi patriote, le roi de la rconciliation,
de l'union, de l'unit franaise.

Les meilleurs mmes d'entre les souverains sont condamns, par leur
principe, par la loi qui les institue,  tenir pour ennemis, au dedans
certains hommes, au dehors certaines nations, et  leur rendre guerre
pour guerre. Si ce sentiment d'inimiti est de la haine, il y eut une
haine au coeur de Henri IV. Roi de France, il dtesta, combattit et
voulut abattre cette puissance hispano-allemande qui s'incarnait dans
la Maison d'Autriche et, depuis Charles-Quint, menaait constamment
l'Europe de son joug. C'est que, tout enfant, au milieu des dbris
d'un royaume conquis par l'Espagnol, il avait connu, par tradition, le
poids de ce joug, et que, plus tard, roi de Navarre, vivant dans le
dangereux voisinage de Philippe II, il avait vu souvent, non seulement
ses petits Etats, mais le royaume de France vous au dmembrement par
les Espagnols et les espagnoliss. Toute sa politique extrieure,
toutes ses vues sur un quilibre europen favorable  son pays,
vinrent de la haute et salutaire aversion que lui lgua Jeanne
d'Albret pour l'ennemi hrditaire, et qui s'entretint au spectacle
des marchs de la Ligue avec Philippe II.

Il ne suffit pas  un roi d'aimer son pays, d'tre grand par lui-mme,
d'tre le premier de son temps: s'il ne connat pas les hommes, s'il
ne sait pas les susciter ou les choisir pour les associer  sa
mission, il ne la remplira point. Cette science des hommes, Henri IV
la possda au plus minent degr: il eut les ministres, les
capitaines, les ngociateurs, les magistrats, tous les cooprateurs
que rclamait sa royale tche. Mais il n'avait pas attendu l'hritage
de Henri III pour lire dans le coeur et dans l'esprit de ses
serviteurs. Il les connut ds la premire heure, il les devina, les
appela, les mit en leur place, fut leur compagnon autant que leur
chef, et il aurait pu dire de la plupart d'entre eux ce qu'il dit un
jour de Biron, avant sa chute: Je le montre volontiers  mes amis et
 mes ennemis.

La vertu souveraine, le charme tout-puissant de Henri de Bourbon
furent sa clmence et sa tendre sollicitude pour le pauvre peuple.
La vie du roi de Navarre est pleine de pardons gnreux, de charits
touchantes, d'exquises cordialits. C'est avec de tels trsors qu'il
remporta ses plus belles victoires; et quand ils montrent avec lui
sur le trne enfin conquis, ils attirrent toute la France  ses
pieds.

Ici peut s'arrter ce parallle, maintenu  dessein dans les
principales lignes de l'histoire, par o se jugent les hommes et les
poques. L'oeuvre de Henri IV est le patrimoine de la France et de la
civilisation elle-mme. A Dieu ne plaise que, pour flatter l'orgueil
des pays nourriciers dsigns sous le nom collectif de Gascogne, nous
les invitions  revendiquer un injuste privilge de gloire! Mais
qu'elle sache bien, cette premire patrie du fils de Jeanne d'Albret,
depuis les frontires espagnoles du Barn jusqu'aux plaines de la
Dordogne, depuis les plages de La Rochelle jusqu'aux portes de
Toulouse, qu'elle sache bien que ce n'est pas seulement l'enfant-roi
qui est sorti de son sein, mais le roi tout entier.




APPENDICE


I.

Voici la liste des principaux ouvrages qu'il a fallu consulter pour
crire la prsente tude:

_Lettres missives de Henri IV_, recueil de Berger de Xivrey et de J.
Guadet.

_Histoire de Navarre_, par Andr Favyn.

_Histoire des derniers troubles de France_, par Pierre Mathieu.

_Chronologie Novenaire_, de Palma Cayet.

_Histoire_ et _Mmoires_, d'Agrippa d'Aubign.

_Economies royales_, de Sully.

_Vie de Mornay._

_Journal_ de P. de L'Estoile.

_Histoire_ de Jacques-Auguste de Thou.

_Mmoires divers_ (Castelnau, La Noue, duc de Bouillon, Marguerite de
Valois, Brantme).

_Vie militaire et prive de Henri IV_, par Musset-Pathay.

_Histoire de France_, par Mzeray.

_Histoire de France_, par le Pre Daniel.

_Histoire de Henri le Grand_, par Hardouin de Prfixe.

_Education de Henri IV_, par Duflos.

_Histoire des troubles en Barn_, par l'abb Poeydavant.

_Histoire de Jeanne d'Albret_, par Mademoiselle Vauvilliers.

_Histoire de la Gascogne_, par l'abb Monlezun.

_Histoire de l'Agenais, du Condomois et du Bazadais_, par J.-F.
Samazeuilh.

_De l'amour de Henri IV pour les lettres_, par l'abb Brizard.

_Le Chteau de Pau_, par Bascle de Lagrze.

_Les Barnais au temps de Henri IV_, par Alphonse Pinde.

_Varits Girondines_, par Lo Drouyn.

_Archives historiques de la Gironde_, prcieux recueil, cr et dirig
par M. Jules Delpit, et enrichi, d'anne en anne, par des
travaux,--entre autres ceux de MM. Delpit, Tamizey de Larroque et Lo
Drouyn,--dont nous voudrions pouvoir louer dignement le mrite. (_Page
2._)


II.

Jeanne d'Albret tait, dit Favyn, d'une humeur si joviale, que l'on
ne pouvait s'ennuyer auprs d'elle. Eloquente entre les personnes de
son sicle, selon les erres de la reine Marguerite, elle pouvait, par
le moyen de ses discours, charmer les ennuis et passions de l'me.

Tel est le portrait, sans doute ressemblant, de la jeune fille et de
la jeune femme. Plus tard, Jeanne connut,  son tour, les ennuis et
passions de l'me.

C'tait, dit Bascle de Lagrze, la femme la plus instruite de son
temps: elle savait le grec, le latin, la plupart des langues vivantes;
elle surveillait les tudes de ses enfants. Instruite par Marot dans
l'art de faire des vers, elle enseignait  ses lves la posie, qui
ennoblit le langage et donne  la prose plus de charme et d'harmonie.

Les anciens auteurs vantent sa sant florissante, qui ne tarda
pourtant pas  dprir.

On aime  interroger le chteau de Pau sur la manire dont Jeanne
d'Albret y vivait. Elle consacrait toute la matine au travail; elle
rpondait, de sa propre main, aux gouverneurs et aux magistrats,
lorsqu'ils s'adressaient directement  elle. Aprs son dner, elle
donnait audience, soit dans son palais, soit dans son parc,  tout le
monde, pendant deux heures; ensuite les seigneurs et les dames taient
admis  lui faire leur cour jusqu' son souper. Ses plus doux moments
taient ceux qu'elle passait  s'entretenir avec des savants et des
hommes de lettres attirs et retenus auprs d'elle par son esprit
suprieur autant que par ses libralits. Si les vertus prives de la
reine eussent suffi pour rendre son peuple heureux, le Barn aurait
joui de la continuation des temps de prosprit de Henri II et de
Marguerite. (_Page 8._)

       *       *       *       *       *

C'est  l'poque du passage de Charles IX  Nrac, en 1565, que
Mzeray place la rponse de Jeanne d'Albret  Catherine de Mdicis, et
il rapporte cette rponse dans les termes suivants: Si j'avais mon
fils et tous les royaumes de la terre dans ma main, je les jetterais
tous au fond de la mer, plutt que de perdre mon salut. (_Page 34._)

       *       *       *       *       *

On lit dans le _Chteau de Pau_ qu'aussitt que Jeanne eut pris
possession de la souverainet tout entire, elle ne cacha plus ses
sentiments et sa ferme volont de rpandre partout ce qu'elle appelait
la libert vanglique. Ce haut esprit tomba dans la manie. Elle
travaillait, comme sa mre,  dcorer ses appartements de tapisseries
brodes de ses mains habiles. Elle avait compos, au chteau, une
tente de plusieurs pices qu'elle nommait les prisons rompues.
C'tait l'emblme des liens et du joug du pape, qu'elle prtendait
avoir briss. Elle y avait retrac diverses scnes de l'histoire
sacre, comme la dlivrance de Suzanne, celle du peuple d'Isral
opprim par Pharaon, l'largissement de Joseph, etc. Elle se plaisait
 figurer des chanes rompues, des menottes, des estrapades, des
gibets mis en pices, et au-dessus, elle inscrivait, en grosses
lettres, ces paroles de saint Paul: _Ubi spiritus, ibi libertas_.
Son animosit contre la religion catholique se montrait partout. Elle
avait une trs belle tapisserie, faite de la main de Marguerite, et
reprsentant le sacrifice de la messe; elle enleva la partie o le
prtre montrait au peuple la sainte hostie, et y substitua un renard
qui, se tournant vers l'assemble, semblait dire, en faisant
d'horribles grimaces: _Dominus vobiscum_.

Bascle de Lagrze, aprs avoir rappel les excs commis en Barn par
les rforms, ajoute: Faut-il donc s'tonner que le souvenir de ces
scnes de dsolation et de carnage ait laiss une impression profonde
dans la mmoire populaire, et jet sur le nom de Jeanne d'Albret un
reflet de sang? Je n'ai pas oubli les rcits des anciens du pays que
j'aimais  couter, dans mon enfance, comme un cho des traditions du
temps pass. Ils faisaient d'tranges histoires sur la cruaut de la
reine Jeanne,  laquelle ils attribuaient toutes les horreurs commises
dans son temps, et, de plus, singulirement augmentes et grossies par
leur imagination effraye et crdule. (_Page 37._)

       *       *       *       *       *

On lit dans l'_Histoire de France_ de Mzeray, au sujet du monitoire
contre Jeanne d'Albret: ... Le roi trs-chrtien (Charles IX)
commanda  Loysel et  L'Isle, ses ambassadeurs  Rome, de remontrer
au pape: Qu'en cette entreprise sur la personne d'une reine menaant
tous les rois qui sont frres, ils taient tous obligs d'empcher ce
coup qui portait directement sur leurs ttes, lui principalement, 
qui cette princesse touchait si prs d'alliance et de parent, qui
savait que son aeul avait t dpouill de ses Etats pour l'affection
qu'il avait tmoigne envers la France, qui avait vu mourir son mari
pour son service dans la guerre contre les huguenots, et qui
nourrissait son fils an dans sa cour. Par ainsi qu'il ne pouvait
abandonner la protection d'un orphelin et d'une veuve... Mais qu'outre
ces considrations de pit et de gnrosit, celles de son Etat y
taient jointes de trop prs pour le dissimuler... (_Page 38._)

       *       *       *       *       *

Voici le rsum du testament de Jeanne d'Albret:

Aprs avoir recommand son me  Dieu et l'avoir suppli de lui
pardonner ses pchs, elle ordonne que son corps soit inhum, sans
pompe ni crmonie, au lieu o le roi son pre avait t enseveli.
Ensuite, elle enjoint au prince son fils de cultiver la pit, en la
rglant selon le culte dans lequel il a t nourri, de ne pas s'en
laisser dtourner par les intrts, les passions et les plaisirs du
monde; de veiller  l'excution de ses ordonnances; de fuir les
mauvais conseillers, les libertins, et d'appeler dans son conseil les
hommes vertueux; d'avoir un soin particulier de sa soeur Catherine, de
la traiter en bon frre, de faire achever son ducation en Barn, et
de la marier avec un prince de sa religion; d'aimer comme ses frres
le prince de Cond et le prince de Conti, ses cousins. Enfin, elle
institue le prince de Navarre son hritier et met ses deux enfants,
leur personne, leur fortune et leur croyance, sous la protection du
roi, de la reine et des ducs d'Anjou et d'Alenon. (_Page 77._)


III.

Antoine de Bourbon descendait en ligne directe et masculine de
Robert, comte de Clermont, cinquime fils du roi saint Louis.

Ce Robert pousa Batrix, fille et hritire de Jeanne de Bourgogne,
baron de Bourbon de par sa femme Agns,  cause de quoi Robert prit le
nom de Bourbon, non pas toutefois les armes, mais il retint celles de
France.

Cette sage prcaution a beaucoup servi  ses descendants pour se
maintenir dans le rang de princes du sang, qui peut-tre se ft perdu,
s'ils n'en eussent pas us de la sorte.

Entre les branches punes qui sont issues de cette branche de
Bourbon, la plus considrable et la plus illustre a t celle de
Vendme. Elle portait ce nom, parce qu'elle possdait cette grande
terre, qui lui tait venue, en 1364, par le mariage de Catherine de
Vendme, soeur et hritire de Bouchard, dernier comte de Vendme,
avec Jean de Bourbon, comte de la Marche. Pour lors, elle n'tait que
comt; mais elle fut depuis rige en duch par le roi Franois Ier,
l'an 1515, en faveur de Charles, qui tait deux fois arrire-fils de
Jean et pre d'Antoine. Ce Charles eut sept enfants mles: Louis,
Antoine, Franois, un autre Louis, Charles, Jean, et un troisime
Louis. Le premier Louis et le second moururent en enfance, Antoine
demeura l'an; Franois, qui fut comte d'Enghien, et gagna la
bataille de Crisoles, mourut sans tre mari; Charles fut cardinal du
titre de Saint-Chrysogone et archevque de Rouen: c'est lui qu'on
nomme le vieux cardinal de Bourbon; Jean perdit la vie  la bataille
de Saint-Quentin; le troisime Louis s'appela le prince de Cond et
eut des enfants mles des deux lits: du premier sortirent Henri,
prince de Cond, Franois, prince de Conti, et Charles, qui fut
cardinal-archevque de Rouen, aprs la mort du vieux cardinal de
Bourbon; du second vint Charles, comte de Soissons.

Or, conclut Hardouin de Prfixe, il y avait huit gnrations de mle
en mle depuis saint Louis jusqu' Antoine, qui tait duc de Vendme,
roi de Navarre et pre de notre Henri.

Brantme a trac un portrait d'Antoine de Bourbon:

Il tait trs bien n, brave et vaillant, car de cette race de
Bourbon il n'y en a point d'autres; belle apparence, belle taille, et
plus haute de beaucoup que celle de tous messieurs ses frres; la
majest toute pareille, la parole et loquence trs bonne. Il acquit
et laissa aprs lui une trs belle rputation en Picardie et en
Flandre, quand il fut lieutenant du roi et quand il s'en alla, roi de
Navarre, commander en Guienne; car il conserva trs bien  ses rois
ces pays, et si en conquta: de sorte qu'on ne parlait, en cela, que
de M. de Vendme.

Mal rcompens pourtant de ses rois, et mme du roi Henri, quand il
l'oublia en son trait de paix entre lui et le roi d'Espagne, qu'il ne
se fit aucune mention du recouvrement de son royaume de Navarre d'un
seul petit trait de plume; et certes, il y eut du tort, car ce prince
avait fidlement servi la couronne de France, pour laquelle soutenir,
au moins les siens, la reine Jeanne tait dshrite, et tait aussi
cousine germaine du roi...

       *       *       *       *       *

De Thou rapporte que les conseillers de Franois II,  l'poque de la
conjuration d'Amboise, voulurent faire assassiner Antoine de Bourbon
dans le cabinet mme du roi. Le roi de Navarre, inform du complot, ne
laissa pas d'entrer dans le cabinet. S'ils me tuent, dit-il  un de
ses gentilshommes, prenez ma chemise toute sanglante, portez-la  mon
fils et  ma femme: ils liront dans mon sang ce qu'ils doivent faire
pour me venger.

Sa droiture et sa respectueuse contenance devant Franois II firent
chouer le complot.

       *       *       *       *       *

Ce prince avait, outre les dfauts dj signals, une honteuse et bien
trange monomanie,--que quelques crivains, par une confusion qui
s'explique, ont gratuitement prte  son fils Henri IV. Il prenait,
il volait tout ce qui lui convenait! Chaque soir, ses valets de
chambre, en le dshabillant, inspectaient ses poches, et, le
lendemain, ils allaient  la recherche des personnes victimes du vol
royal. (_Pages 24-36._)


IV.

Il est  remarquer, dit Bascle de Lagrze, comme une particularit
historique trs curieuse, que tous les historiens se sont tromps sur
la date de la naissance de Henri IV, qu'ils fixent au 13 dcembre.
Voici ce que nous lisons dans le Journal des naissances et morts des
princes de Barn, tenu par l'vque d'Oloron: Ce 14 de dcembre 1553,
ma dicte Jehanne, princesse de Navarre, accoucha de son troisime fils
 Pau en Barn, entre une et deux heures aprs minuict. Lequel fut
baptis le mardi VIe jour de mars dudict an, audit lieu de Pau; et
furent ses parrains, le roi de Navarre, son grand-pre, qui le nomma
Henry, et Monseigneur le cardinal de Vendme, son oncle paternel, et
fut sa marraine, la soeur du roi de Navarre, veufve de feu Monseigneur
de Rohan. (_Page 11._)

       *       *       *       *       *

On connat la premire strophe du motet religieux et populaire que,
selon la tradition, Jeanne d'Albret aurait chant  la naissance de
Henri IV.

En voici la traduction:

    Notre-Dame du bout du pont,
      Venez  mon aide en cette heure!
          Priez le Dieu du ciel
          Qu'il me dlivre vite,
          Qu'il me donne un garon;
      Tout, jusqu'au haut des monts, l'implore.
      Notre-Dame du bout du pont,
      Venez  mon aide en cette heure!

Au sujet de ce cantique publi pour la premire fois dans le _Chteau
de Pau_, l'auteur donne ce dtail archologique: Voyez-vous en face
de l'aile mridionale du chteau, au milieu du Gave, les piliers 
demi ruins d'un vieux pont qui n'existe plus? Au bout de ce poit,
s'levait jadis une chapelle ddie  la Vierge, et clbre par la
renomme de ses miracles. C'est  Notre-Dame du bout du pont que les
Barnaises adressaient leurs prires, dans toutes leurs peines, dans
toutes leurs souffrances, et surtout dans les douleurs de
l'enfantement... (_Page 10._)


V.

Mademoiselle Vauvilliers, dans son _Histoire de Jeanne d'Albret_, a
recueilli tous les dtails fournis par l'histoire sur le complot
franco-espagnol dirig contre Jeanne d'Albret et ses enfants. Nous
rsumons quelques parties de son rcit, auxquelles nous n'avons pu
nous arrter.

Quelque temps aprs la mort du duc Franois de Guise, le capitaine
Dimanche reut, on ne dit pas de qui, des instructions nouvelles, qui
lui enjoignaient d'aller se mettre en rapport avec les conjurs
espagnols. Il partit de Bordeaux pour se rendre auprs du duc d'Albe,
qui le dpcha aussitt  Philippe II, sous la conduite de Franois
d'Alaya, plus tard ambassadeur  la cour de France. Philippe II tait
alors  Monon, sur les frontires de la Navarre. Dimanche tomba
malade  Madrid et, pendant sa maladie, fut mis en relations avec
Vespier, natif de Nrac, valet de chambre de la reine Elisabeth.
Vespier ayant surpris la moiti du secret du capitaine, obtint de lui
une entire rvlation. Il en fit instruire aussitt la reine
d'Espagne, par l'entremise de l'abb Saint-Etienne, son aumnier et
son confident; et Elisabeth ayant agi auprs de l'ambassadeur de
France, Evrard de Saint-Sulpice, qui avait suivi le roi  Monon,
l'ambassadeur, aprs avoir fait pier toutes les dmarches de
l'aventurier, acquit la conviction qu'il y avait un secret entre
Philippe II et lui. Il envoya aussitt son secrtaire Rouleau en
France, avec des lettres de crance pour le roi et la reine-mre, et
d'autre part, fit tenir les avis ncessaires  Jeanne d'Albret, qui,
sur son conseil, quitta la rsidence de Pau pour celle de Nrac.
Rouleau, arriv  la cour, fit le rcit du complot, donna les preuves,
et sur la demande du conntable de Montmorency, l'arrestation de
Dimanche fut dcide; mais on prsume que le capitaine fut prvenu de
ce dessein, par suite de l'indiscrtion ou de la connivence de quelque
haut personnage, car il ne put tre rencontr sur les chemins qu'il
devait prendre pour rentrer en France.

De Thou dit expressment qu'il fut instruit de tous les dtails de la
conspiration par Rouleau et par les enfants du valet de chambre
Vespier, et que, avant d'aller en Espagne, Dimanche avait confr avec
Montluc, d'Escars et d'Aspremont, vicomte d'Orthe, qui avaient des
intelligences avec la Maison de Guise.

Tous les tmoignages pour ou contre entendus, il demeure acquis, tout
au moins, qu'il y eut un projet d'attentat; mais on ne saurait
affirmer que l'accord se soit jamais tabli pour l'excution. (_Page
39._)


VI.

On lit dans le livre de J. Guadet, _Henri IV, sa vie, son oeuvre, ses
crits_, au sujet du voyage de Charles IX (1564-1566): Jeanne
d'Albret reut  Nrac les royaux voyageurs, et l'histoire a conserv
le souvenir de la brillante rception qui leur fut faite. Elle a
racont aussi qu'un jour, le roi s'amusant  tirer de l'arc avec le
duc de Guise et le prince de Navarre, le duc, toutes les fois qu'il
tait vainqueur, cdait  Charles IX le droit de tirer le premier,
mais que le prince de Navarre, qui tait le plus jeune et le moins
fort des trois, ayant t vainqueur  son tour, fut moins courtois et
voulut jouir pleinement de ses prrogatives; que le roi le trouvant
mauvais, banda son arc et se disposait  tirer, lorsque, prompt comme
l'clair, le jeune Barnais le devana. D'autres vont plus loin et
veulent qu'il ait tourn sa flche contre la poitrine du roi. (_Page
44._)


VII.

Franois de La Noue, dit _Bras de fer_, ne fut pas seulement un des
grands hommes de guerre du XVIe sicle; ses crits le recommandent
encore au souvenir de la postrit. On peut extraire d'admirables
pages des _Discours politiques et militaires_ qu'il composa pendant
sa dure captivit  Limbourg. Il s'y rencontre surtout des jugements
sur les guerres civiles que les meilleurs moralistes pourraient
avouer. (_Page 68._)


VIII.

Henri de Valois, roi de Pologne, trouva, sur la terre trangre, de
frquentes et douloureuses allusions  la Saint-Barthlemy.

Le dplaisir qu'il en eut, dit Pierre Mathieu, se rencontrait si
souvent en son me qu'il en perdit le dormir et, deux jours aprs son
arrive  Cracovie, ayant l'esprit fort travaill de ces inquitudes,
il envoya qurir par un valet de chambre, sur les trois heures aprs
minuit, Miron, son premier mdecin, qui logeait dans le chteau,
auprs de sa chambre, et qui l'entretenait souvent la nuit, par la
lecture ou le discours, comme les princes d'Europe ont de coutume...

Le roi, voyant entrer Miron en sa chambre, lui parla en la sorte que
je rapporte ici ses paroles, car il voulut qu'elles fussent crites
fidlement par lui, et les ai trouves si judicieuses et importantes,
que encore que je n'aie pas accoutum d'enfler les volumes de cette
Histoire des labeurs d'autrui, j'ai cru qu'il les fallait reprsenter
en leur propre et naturelle forme.

Mathieu donne ensuite le rcit du roi de Pologne  Miron. (_Page 81._)


IX.

La dposition du roi de Navarre dans le procs criminel contre le
sieur de La Mole, le comte de Coconas et autres a t reproduite et
annote par Berger de Xivrey dans son recueil des _Lettres missives de
Henri IV_. (_Page 86._)


X.

Si d'Aubign tait rellement l'homme qu'il a voulu peindre dans ses
_Mmoires_, ce serait un personnage des plus antipathiques et un
honnte homme douteux.

A chaque page, pour ainsi dire, il mdit de ceux qu'il a connus, et
des plus grands, et des meilleurs, lorsqu'il ne les calomnie pas. Il
affecte surtout de dire le plus grand mal de Henri IV, dont il fait un
avare, un envieux, un ingrat, etc.

Et pourtant, de loin en loin, il ne peut s'empcher de dire, en termes
explicites, que ce prince tait bon et grand. Il crit,  la suite
d'une disgrce: Tout cela joint ensemble le fit rsoudre,  la fin,
de me rappeler auprs de lui, et il m'crivit, pour cela, quatre
lettres conscutives, _que je jetai au feu en les recevant_. Mais mon
mcontentement cessa lorsque j'eus appris qu'tant averti de mon
entreprise sur Limoges, et ensuite que j'y avais t fait prisonnier,
_il avait mis  part quelques bagues de la reine sa femme_ pour payer
ma ranon et me tirer de prison; joint que la nouvelle tant venue que
j'avais eu la tte tranche, il en avait tmoign un grand deuil et
perdu le repos; tout cela me toucha  mon tour et me dtermina 
retourner  son service...

Il le dnigre de toutes faons:

L'empressement que je tmoignais  rechercher toutes les occasions
prilleuses pour me distinguer du commun, et  me trouver partout o
il y aurait de la gloire  acqurir, _m'attira la haine et l'envie du
roi de Navarre_,  cause des louanges qui m'en revenaient et qu'il
voulait toutes pour lui seul: sur quoi je dirai une chose: _qu'il
souffrait impatiemment qu'on lout ceux de ses serviteurs qui avaient
fait les plus belles actions  la guerre et qui lui avaient rendu les
plus grands services_...

Et l'on va voir, par d'Aubign lui-mme, ce qu'tait, en ralit, ce
matre ingrat, ce dtestable prince:

Je pris ce temps-l (en 1582) pour aller faire l'amour  la susdite
Suzanne de Lezay (qu'il pousa), et, dans mon absence, le roi de
Navarre crivit en ma faveur plusieurs lettres  ma matresse,
lesquelles tant rputes contrefaites par mes rivaux et quelques
parents de la demoiselle, _il vint lui-mme au lieu o elle demeurait
pour les avouer siennes et pour honorer la recherche de son
domestique_...

Aprs la mort du roi:

Il faut que je dise ici que la France, en le perdant, perdit un des
plus grands rois qu'elle et encore eus. Il n'tait pas sans dfauts;
mais, en rcompense, _il avait de sublimes vertus_.

       *       *       *       *       *

Il y a beaucoup d'erreurs et, qui pis est, de faussets dans
l'_Histoire_ et les _Mmoires_ de d'Aubign, si prcieux, malgr tout,
pour l'histoire du XVIe sicle. Tous les historiens srieux les ont
reconnues et signales. On trouve, dans les _Mmoires_, notamment,
quantit de gasconnades tragiques ou comiques.

En somme, d'Aubign est trs souvent vantard, et il n'avait pas besoin
de l'tre, puisqu'il avait certainement tous les courages, except un
pourtant, celui qui consiste  juger sans passion et  ne pas noircir
un beau caractre parce qu'on en a t froiss ou mconnu.

Dans la langue verte d'aujourd'hui, il faudrait dire que d'Aubign
est un illustre toqu, avec des allures de hros ou de capitan, selon
les cas, avec le grand coeur d'un loyal guerrier, les petitesses
intellectuelles et morales d'une sorte de Gil-Blas, ou les
effervescences moiti baroques, moiti terribles, d'un sectaire tout
prs d'tre visionnaire.

C'tait, en dfinitive, une me dure et un assez mauvais homme.
Mcontent,  juste titre, de son fils Constant, il l'anathmatise en
ces termes,  la fin de ses _Mmoires_: Une telle perfidie me fut si
sensible, que je rompis pour jamais avec lui, oubliant absolument tous
les liens du sang et de l'amiti qui m'attachaient  ce fripon et
misrable fils; _et je vous conjure, mes autres enfants_, de ne
conserver la mmoire de votre indigne frre que _pour l'avoir en
excration_. Paroles d'autant plus graves et odieuses qu'elles sont
lances d'outre-tombe. On n'y retrouve, assurment, ni le chrtien, ni
le pre, ni mme l'homme dans la gnrosit naturelle de son
caractre. (_Page 90._)


XI.

L'dit de pacification rendu au mois de mai 1576 cra (article 18), au
parlement de Paris, une chambre compose de deux prsidents et de
seize conseillers, dont la moiti devait appartenir  la religion
rforme. Cette chambre devait tre envoye, trois mois par an, pour y
rendre la justice, aux pays de Poitou, Angoumois, Aunis et La
Rochelle. Une chambre compose de la mme manire tait tablie 
Montpellier, dans le ressort du parlement de Toulouse. Il s'en tait
cr aussi une forme de deux prsidents et de dix conseillers dans
chacun des parlements de Grenoble, de Bordeaux, d'Aix, de Dijon, de
Rouen et de Bretagne.

On appelait chambre tri-partie le tribunal qu'au mois de juillet 1578,
en consquence du trait de Bergerac, on tablit  Agen. Il se
composait de douze conseillers, 4 rforms et 8 catholiques; deux
prsidents, l'un catholique, l'autre protestant. Pour un arrt, il
fallait que le tiers des juges appartnt  la religion huguenote.

Aprs le trait de Fleix, cette chambre fut remplace par une chambre
de justice envoye en mission. L'article 2 porte: Le roi enverra au
pays et duch de Guienne une chambre de justice compose de deux
prsidents, quatorze conseillers, un procureur et un avocat de S. M.:
gens de bien, amateurs de paix, intgrit et suffisance requises.
Lesquels seront par S. M. choisis et tirs des parlements de ce
royaume et du grand conseil... Lesquels prsidents et conseillers
ainsi ordonns connatront et jugeront toutes causes, procs et
diffrends, et contraventions  l'dit de pacification. Serviront,
deux ans entiers, audit pays et changeront de lieux et de sances, de
six mois en six mois, afin de purger les provinces et rendre justice 
chacun sur les lieux....

Vers la mme poque, il fut tabli,  l'Isle-d'Albi, une chambre de
justice spciale, qui joua un rle important, et dont il est souvent
parl dans les lettres et manifestes du roi de Navarre. (_Pages
92-124-140._)

       *       *       *       *       *

Les membres de la chambre de justice de Guienne arrivrent  Bordeaux,
au mois de mars 1581; mais plusieurs circonstances, dit l'abb
O'Reilly, retardrent leur runion jusqu'au mois de janvier 1582. Leur
premire sance eut lieu le 26 de ce mois. Michel de Montaigne, maire
de Bordeaux, assistait  cette sance.

Parmi les conseillers se trouvait Jacques-Auguste de Thou, le futur
prsident  mortier du parlement de Paris, le futur auteur d'une de
nos plus belles _Histoires_. (_Page 159._)

[Illustration: fac-simile]


XII.

La formule de la Ligue de Pronne a t souvent reproduite, mais avec
d'innombrables variantes. Le Pre Louis Maimbourg et, aprs lui, le
Pre Daniel en ont donn comme authentique une version qui diffre en
plus d'un point du texte insr par d'Aubign dans son _Histoire
universelle_.

Il en fut de ce programme d'opposition politique et religieuse comme
de la plupart des programmes: adopt en principe par les ligueurs, il
subit diverses interprtations, selon les mobiles et les fluctuations
de la lutte.

Nous n'avons pas  juger ici l'oeuvre de la Ligue aprs l'avnement de
Henri IV; mais nous dirons volontiers, avec M. Charles Mercier de
Lacombe, dans sa belle tude sur _Henri IV et sa politique_: Entre
les mains des Guises, la Ligue commence avant le moment o elle et
t lgitime, et ne finit qu'aprs le moment o elle devenait inique.
(_Page 93._)


XIII.

Manaud baron de Batz, seigneur de Sainte-Christie, etc., tait du
petit nombre des gentilshommes catholiques d'Armagnac qui surent
rester fidles  la fois  leur religion et  leur souverain. (_Page
96._)

       *       *       *       *       *

La lettre d'explication du roi de Navarre, date de 1578, et que
mentionne notre rcit, tait conue en ces termes:

Monsieur de Batz, c'est vrai qu'un gros vilain homme m'a voulu mettre
en suspicion votre fidlit et affection; or,  tel que me faut
entendre est bien mon oreille ouverte, mais lui sont bouchs mon coeur
et ma croyance, comme en telle occasion. Et n'en faites plus de compte
que moi. En quel autre que vous pourrais-je tenir ma confiance pour la
conservation de ma ville d'Eauze, l o je ne puis donner d'autre
modle que le brave exemple de vous-mme? Et tant qu'il vous
souviendra du miracle de ma conservation, que daigna Dieu y oprer
principalement par votre valeur et bonne rsolution, ne pourrez
oublier votre devoir. Par quoi vous pri-je de vous en souvenir chaque
jour, pour l'amour de moi, qui m'en souviendrai toujours pour le
reconnatre envers vous et les vtres. Sur ce, n'ai autre exprs
commandement  vous bailler que de faire trs certain tat de l'amiti

    Du bien vtre      HENRY.


Voici la dernire des lettres connues du roi de Navarre au baron de
Batz. Elle est date, non de 1587, comme l'a cru Berger de Xivrey,
mais du mois de mars 1588, au moment o le roi, allant en Saintonge,
quittait la Gascogne, o il ne revint jamais:

Monsieur de Batz, je suis bien marri que ne soyez encore rtabli de
votre blessure de Coutras, laquelle me fait vritablement plaie au
coeur, et aussi de ne vous avoir pas trouv  Nrac, d'o je pars
demain, bien fch que ce ne soit avec vous. Et bien me manquera mon
Faucheur par le chemin o je vas; mais avant de quitter le pays, je
vous le veux bien recommander. Je me dfie de ceux de Saint-Justin.
Vous m'avez bien purg ceux d'Eauze, mais ceux de Cazres et de
Barcelone sont de vilains remuants, et je n'ai nulle assurance au
capitaine La Barthe, qui a par l une bonne troupe et qui m'a
cependant jur son me: beaucoup m'ont trahi vilainement, mais peu
m'ont tromp. Celui-ci me trompera s'il ne me trahit bientt. De plus,
ces misrables que j'ai dchasss d'Aire tiennent les champs. De tout
ce serai-je tout inquiet jusqu' tant que je vous sache sur pied avec
votre troupe, clairant le pays. Mon ami, je vous laisse en mains ces
affaires; et, quoique soit en vous ma plus sre confiance pour ce
pays, toutefois, vous aimerait bien mieux l o il va et prs de lui,

    Votre affectionn ami,           HENRY.

(_Pages 133-134._)


XIV.

On lit, sur l'aventure d'Eauze, dans le livre premier de la _Vie de
Mornay_: Mme se trouva (M. de Mornay) avec le roi de Navarre, au
fait d'Eauze, non assez expliqu par ceux qui ont crit l'histoire.
Cette ville est du patrimoine de Navarre en Armagnac, en laquelle il
pensait entrer avec toute sret; et, de fait, les magistrats lui
taient venus au-devant prsenter les clefs avec les chaperons rouges.
Entr nanmoins qu'il est, lui cinquime, un certain qui tait en la
tour de la porte laisse tomber la herse, criant en son langage: Coupe
le rteau, il y en a prou, le Roy y est (_Coupo lo rastel, che prou
n'y a, lo Re y es_). Tellement qu'il se trouva enferm entre ce
peuple, les mutins lui portant l'arquebuse  la poitrine. Et sans
doute y et t accabl, n'et t que trois de ses gardes, qui
taient entrs  pied, se jetrent dans une tour qui tait sur la
muraille,  la faveur de laquelle une autre porte fut ouverte  ceux
qui taient demeurs dehors. A peine ce prince fut-il en plus vident
pril.

Berger de Xivrey, dans ses notes, dit,  propos de la lettre royale
qui nomme Manaud de Batz gouverneur de la ville d'Eauze et du pays
d'Eauzan:

Cette lettre  M. de Batz montre qu'il tait un des quatre seigneurs
qui accompagnaient le roi, et on doit conclure du passage des
_Economies royales_, qui diffre peu de celui de Mornay, mais est plus
circonstanci, que les deux autres taient Rosny et Bthune.

Berger de Xivrey ajoute les observations suivantes:

Des quatre seigneurs qui s'taient trouvs avec le roi de Navarre 
une si chaude affaire, Mornay lui tait ncessaire pour le conseil,
Rosny tait encore trop jeune pour avoir le commandement d'une place.
Restaient donc de Batz et Bthune. Ce dernier fut d'abord nomm
gouverneur d'Eauze. Mais je le trouve accompagnant le roi dans les
premires expditions de 1577. Or, la prise d'Eauze tait de 1576,
comme le remarque l'abb Brizard, qui avait des renseignements de la
famille de Batz, et j'ai cru devoir placer cette lettre-ci vers la fin
de cette anne (1576).

Le lecteur fera encore une autre observation: c'est que le silence
absolu gard par Du Plessis-Mornay et Sully sur la part prise par
Manaud de Batz au combat d'Eauze montre combien peu ils se souciaient
de rendre justice aux catholiques, mme  ceux que le roi distinguait
parmi les plus fidles et les plus vaillants.

       *       *       *       *       *

Roquelaure tait certainement  Eauze, aux cts du roi de Navarre.
Rappelons brivement sa glorieuse carrire.

Antoine de Roquelaure, seigneur de Roquelaure en Armagnac, de Gaudoux,
etc., baron de Lavardens et de Biran, fils de Graud, seigneur de
Roquelaure, et de Catherine de Bezolles, tait n en 1543 et jouissait
dj de beaucoup de crdit auprs de Jeanne d'Albret. Elle lui donna
sa part dans la terre de Roquelaure, dont il tait co-seigneur avec
elle, et l'engagea au service de son fils. Roquelaure fut lieutenant
de la compagnie des gendarmes de ce prince et matre de la garde-robe.
Il continua cette dernire fonction auprs de Henri IV, qui le nomma,
en 1595, chevalier de ses ordres. Il joignit  ces titres, en 1610,
quelque temps avant la mort de Henri IV, ceux de lieutenant de roi
dans la haute Auvergne, capitaine du chteau de Fontainebleau,
gouverneur du comt de Foix, et lieutenant-gnral du gouvernement de
Guienne. En 1615, il devint maire perptuel de Bordeaux et marchal de
France. Il mourut  Lectoure, le 9 juin 1625.

       *       *       *       *       *

Eauze et l'Eauzan formaient un territoire de sept lieues de long sur
quatre de large. Il tait born au nord par le Gabardan, au sud et 
l'est par l'Armagnac,  l'ouest par le Marsan. (_Page 104._)


XV.

Ce qui suit est extrait de l'_Histoire de l'Agenais, du Condomois et
du Bazadais_, par J.-F. Samazeuilh:

La Vachonnire, gouverneur de cette ville, se laissant entraner par
ses jeunes officiers dans une excursion du ct de Marmande, pour
aller chercher, disaient-ils,  la mode de leur pays, de quoi faire
fumer le pistolet, ils montrent  cheval, au nombre de 38
arquebusiers.

Parmi eux se trouvaient deux Bacoue et les Brocas.

Or il arriva que le baron de Mauvezin, chef catholique, venait de
concerter avec les Metges de La Role et les capitaines Massiot et
Mtaut, l'un d'Aiguillon, l'autre de Saint-Macaire, une entreprise
contre la garnison de Casteljaloux avec 20 salades d'lite, outre la
compagnie des gens d'armes de ce baron et 750 arquebusiers tirs de
Marmande et des lieux circonvoisins. Leur plan tait de cacher ces
arquebusiers au moulin de Labastide, situ sur leur route,  une lieue
de Casteljaloux, et d'aller provoquer ensuite les rforms de cette
ville pour les entraner, par une fuite simule, dans une embuscade.

Mais La Vachonnire tant parti le premier, ce dessein ne put
recevoir son excution. Seulement, lorsque l'avant-garde de
Casteljaloux, compose de 15 salades et commande par d'Aubign, que
secondait le capitaine Dominge avec 15 arquebusiers  cheval, parvint
sur le bord de la Garonne, ils virent tout le bord oppos en aval de
Marmande noirci de gens de guerre, et une premire batele d'ennemis
qui allaient atteindre la rive gauche  Valassins. Aussitt d'Aubign
commande  Dominge de mettre pied  terre et de donner sur ceux qui
abordaient. Dominge tue ou noie toute cette avant-garde, au nombre de
60 hommes; la plupart n'eurent pas mme le temps d'ajuster leurs
mches. Mais comme le reste s'empressait de s'embarquer pour venir les
venger, La Vachonnire, qui avait suivi de prs son lieutenant,
prvoyant que la partie ne serait pas gale, se mit alors en retraite,
au simple pas de ses chevaux...

Les catholiques, suivant, en toute hte, leurs ennemis, offrirent le
combat prs de Malvirade. Ce fut l'un des engagements les plus
acharns et les plus glorieux pour les rforms, car ces derniers
taient  peine un contre dix, et d'Aubign fait observer avec raison
qu'il ne faut pas ddaigner cette affaire, pour ce que les hommes n'y
sont pas compts par milliers.

L'an des Brocas et un cavalier d'Aiguillon se couprent la gorge
avec leurs poignards. Bacoue, en tuant l'ennemi qu'il avait en tte,
reut aussi une blessure mortelle; puis vinrent quelques hallebardiers
qui l'achevrent dans le foss o il venait de combattre. La
Vachonnire tomba, les reins coups d'une balle rame, et de plus,
brlant de quatre arquebusades; d'Aubign voulut le sauver et le
remettre en selle; mais il tomba presqu'aussitt,  son tour, couvert
de blessures, et lorsque le capitaine Dominge vint  son secours, il
le vit qui, sous trois cadavres, s'escrimait encore de son pe, dont
il blessa mortellement Mtaut, Bastanes et Metges le jeune. A l'aide
de quelques-uns de ses compagnons, Dominge dgagea le lieutenant de La
Vachonnire et le remonta sur son cheval. Quant  La Vachonnire
lui-mme, il tait dj mort.

Les pertes prouves au combat de Malvirade n'avaient pas dcourag
la garnison de Casteljaloux, car, peu de temps aprs, et sous les
ordres de d'Aubign qui, durant le repos occasionn par ses blessures,
venait de dicter au juge de cette juridiction les premires stances
de ses _Tragiques_, elle s'empara par escalade (d'aprs ses
_Mmoires_) et par intelligence (d'aprs son _Histoire universelle_)
de Castelnau-de-Mesmes, sur la rivire de Ciron, o fut tu le juge du
lieu, avec trois autres habitants.

Sur ces entrefaites, l'arme de Villars, grossie de toute la noblesse
de l'Armagnac et des troupes des capitaines Gondrin, Fontenille,
Labatut, Poyanne, Lartigue et autres, avait entrepris le sige de
Manciet. Le capitaine Mathieu dfendit cette ville avec tant de
rsolution que l'on s'empressa de lui accorder une capitulation
honorable, sur le faux avis que le roi de Navarre assigeait, de son
ct, Beaumont-de-Lomagne. Mais il n'tait question ici que d'une
attaque dirige par les habitants de cette ville, vers la fin de juin
ou au commencement de juillet 1577, contre notre prince en marche sur
Montauban, et qu'il repoussa de manire  leur ter le got de
semblables insultes.

Il rsulterait, d'un passage des Mmoires de Sully, que, dans le
cours de cette campagne, Villars fit quelques tentatives sur
Casteljaloux et sur Nrac, mais qu'il trouva partout le roi de Navarre
qui dconcerta ses desseins. Ce prince s'exposait comme le moindre
soldat, et fit devant Nrac un coup d'une extrme hardiesse, lorsqu'un
gros de cavalerie s'tant dtach pour venir le surprendre, il le
repoussa presque seul. Nos prires ne furent point capables de
l'engager  prendre plus de soin de sa vie.

Rassur sur ses villes de l'Albret, Henri s'en alla du ct de la
Dordogne. Le 2 septembre 1577, il tait  Sainte-Foy-la-Grande, d'o
il envoya aux consuls de Bergerac et  M. de Meslon, snchal
d'Albret, des instructions pour assurer la dfense de cette contre.
Ces mesures sont d'autant plus ncessaires, ajoutait-il, que,
traitant en ce moment de la paix, il faut empcher, pour obtenir de
meilleures conditions, que l'ennemi ne nous enlve nos places pendant
les ngociations. Ces craintes se ralisrent au sujet de Langon, que
les rforms venaient d'enlever au capitaine La Salle du Ciron, et que
Largimarie leur reprit et dmantela. Seulement ce fait peut se
confondre avec la prise de Langon, du 8 avril 1578.

Jusqu' la paix dont il est question dans cette lettre, nous ne
trouvons plus  dire, pour nos contres, qu'une petite campagne des
rforms de Casteljaloux dans les Landes. Elle se termina par un
engagement des plus meurtriers.

Les catholiques, forcs au combat, jetrent leurs arquebusiers dans
un bois voisin, et, protgs ainsi sur leur flanc, ils attendirent la
charge. Le capitaine de Casteljaloux imita cette manoeuvre: il envoya
galement ses arquebusiers dans le bois, pour ne pas tre inquits de
ce ct, et se formant ensuite en bataille  cent cinquante pas des
ennemis, les 45 salades des rforms entamrent leur charge, dont le
succs fut complet, car ils passrent sur le ventre aux catholiques,
et lorsqu'ils tournrent bride pour achever leur tche, ils virent
ceux qui avaient survcu  genoux et demandant quartier. Les soldats
de Bayonne eurent seuls la vie sauve, et ils furent renvoys au
vicomte d'Orthe avec leurs armes et leurs chevaux.

Peu de jours aprs, il vint  Casteljaloux un trompette de Bayonne,
charg de prsents en charpes et en mouchoirs ouvrs, pour toute la
garnison; et, plus tard, le roi de Navarre se trouvant, le septime, 
une fte que lui donnait La Hilire, successeur du vicomte d'Orthe,
dans son gouvernement, les habitants de Bayonne apprirent que le
capitaine de Casteljaloux tait dans la compagnie de ce prince, et,
pour payer sa courtoisie, ils l'accablrent de soins et de
prvenances. (_Page 118._)


XVI.

Berger de Xivrey a not, d'aprs d'Aubign, ce curieux incident de la
confrence de Nrac:

La Meausse, gouverneur de Figeac, tait un vieux gentilhomme d'un
esprit juste et ferme. Lors des confrences de Nrac, il avait d'un
seul mot dtruit tout l'effet d'une comdie joue par Catherine de
Mdicis, et peinte de main de matre par d'Aubign. La reine ayant
ou quelques gentilshommes ployer en leurs rponses particulires, les
voulut voir et essayer ensemble en sa chambre, et l dcoupler une
harangue curieusement labore par Pibrac, auquel on avait recommand
l'loquence miraculeuse de Pologne, comme  un coup de besoin.
Cependant elle, de son ct, avait appris par coeur plusieurs
locutions qu'elle appelait consistoriales.

Pibrac, bien prpar, harangua devant ces fronts d'airain,
merveilleux en dlicatesse de langage, exprs en ses termes, subtil en
raisons, lesquelles il fortifiait et illustrait d'exemples agrables,
presque tous nouveaux et curieusement recherchs...

Il fut si pathtique qu'il rendit comme en extase les plus dlicats
de ses auditeurs. Adonc la reine, ayant les yeux comme larmoyants, se
lve de sa chaire et haussant les mains sur sa tte, s'cria plusieurs
fois: Eh bien! mes amis, donnons gloire au Dieu vivant, faisons choir
de ses mains la verge de fer! Et comme elle eut demand au nez de
quelques-uns: Que pouvez-vous rpliquer? tout fut muet, jusques au
gouverneur de Figeac, nomm La Meausse, qui, comme l'interrogation
s'adressait  lui, rpondit: Je dis, Madame, que Monsieur que voil a
bien tudi; mais de payer ses tudes de nos gorges, nous n'en pouvons
comprendre la raison. (_Page 131._)


XVII.

Ces pages sur les rapports du roi de Navarre avec les Etats de Barn
sont extraites d'une excellente tude, publie en 1865 par M. Alphonse
Pinde, avocat, sous ce titre: _Les Barnais au temps de Henri IV_.
(_Page 137._)


XVIII.

Il est certain que la lettre adresse, le 10 avril 1580,  la reine
Marguerite par le roi de Navarre partant pour Cahors, tait purement
diplomatique. La reine de Navarre connaissait  merveille le projet
form par son mari d'aller se saisir d'une ville sur laquelle il
avait, par son mariage, d'incontestables droits; mais il importait, 
tous gards, que Marguerite part avoir ignor les desseins de son
mari, afin surtout de ne pas sembler prendre part  la guerre qui
clatait entre le roi de France et le roi de Navarre. (_Page 144.--Le
renvoi n'est pas indiqu._)


XIX.

Berger de Xivrey a longuement comment la lettre du roi de Navarre 
Madame de Batz sur la prise de Cahors. Aprs avoir relev cette
qualification: A ma cosine, employe, dit-il, pour cousine, il
poursuit en ces termes:

Ce titre, que le roi de Navarre donne  Madame de Batz, s'explique
aisment par l'extraction illustre de cette dame et par celle de son
mari. Bertrande de Montesquiou, femme du baron de Batz, descendait des
anciens ducs de Gascogne; Manaud de Batz, troisime fils de Pierre de
Batz et de Marguerite de Laumont, tirait son origine des anciens
vicomtes du mme pays, dignit dont furent revtus, pendant le dixime
sicle et une partie du onzime, les vicomtes de Lomagne, anctres
directs des barons de Batz. Les preuves de cette descendance furent
vrifies en 1784 par une commission compose de dom Clment et de dom
Poirier, religieux bndictins; de MM. de Brquigny et Dsormeaux, de
l'Acadmie des inscriptions et belles-lettres; Chrin, gnalogiste
des ordres du Roi; Ardillier, administrateur gnral des domaines de
la couronne, et Pavillet, premier commis de l'ordre du Saint-Esprit.

A propos du dbut de la lettre royale: Je ne me dpouillerai pas,
combien que je sois tout sang et poudre... Berger de Xivrey fait les
remarques suivantes:

Ces mots, o il n'y a rien d'exagr, indiquent d'une manire prcise
la date de cette lettre au moment o finissait le terrible combat de
quatre jours, qui venait de rduire Cahors au pouvoir du roi de
Navarre. D'Aubign et Sully ont racont cet vnement avec des dtails
fort circonstancis, et nanmoins cette lettre et la suivante ajoutent
encore plusieurs notions prcieuses  l'_Histoire universelle_ et aux
_Economies royales_. Le journal de Faurin nous apprend que cette lutte
acharne du roi de Navarre et des dfenseurs de Cahors dura du samedi
28 mai au mardi 31. C'est donc le 31 au soir que dut tre crite cette
lettre  Madame de Batz. La prise de Cahors est un vnement capital
dans l'histoire du roi de Navarre et de son parti. En toutes ses
autres actions, dit Davila, ayant rendu des preuves de sa vivacit
merveilleuse, il donna en celle-ci autant d'tonnement  ses gens que
de terreur  ses ennemis, leur faisant connatre  quel point il tait
vaillant et hardi dans les combats.

       *       *       *       *       *

Quand on connat la vritable histoire de la prise de Cahors, on lit,
avec un intrt assaisonn d'une pointe de gat, les rcits que nous
allons reproduire.

Le 4 juin 1580, Daffis, premier prsident du parlement de Toulouse,
adressait  Henri III la lettre suivante, publie dans les _Archives
historiques de la Gironde_ par Tamizey de Larroque:

    Sire,

Pour la continuation de nos plus grandes misres est survenue la
prise de la ville de Cahours _par la prodition et intelligence
d'aucuns des principaux habitants d'icelle et autres qui s'y taient
introduits en grand nombre_. Ce n'a t, nanmoins, sans que vos
sujets aient fait tous devoir de la conserver. Mais l'entreprise tait
dresse de si longue main et les forces des adversaires taient si
prtes, que les pauvres habitants n'y ont pu rsister et enfuir; la
plupart ont t misrablement massacrs et meurtris. C'tait une ville
des plus grandes et plus catholiques dans ce ressort, qui s'tait
toujours bien maintenue. Etant d'ailleurs juge forte de telle
consquence qu'_on n'en pense point aprs Toulouse de plus
importante_.

Le rcit de P. de L'Estoile est franchement comique:

Le dimanche 20e _jour_ de mai (1580), partie par surprise, partie
_par intelligence_, les huguenots de Gascogne, partisans du roi de
Navarre, gagnrent l'une des portes de la ville de Cahors, et y eut
pre combat, auquel le seigneur de Vesins, snchal et gouverneur de
Mercy, fut bless avec plusieurs des siens, et enfin, aprs avoir
vertueusement combattu et soutenu l'assaut, _deux jours_ et _deux
nuits_, n'tant le plus fort, se retira  Gourdon. Le roi de Navarre y
vint en personne, _dix heures aprs la premire entre des siens_,
usant d'un trait et diligence de Barnais, s'tant lev de son lit
d'auprs de sa femme, avec laquelle il voulut coucher exprs, _afin
qu'elle ne se dfit de rien_. Sur quoi ainsi elle osa bien assurer
Leurs Majests _que son mari n'y tait pas_, encore qu'il y combattit
en personne, y ayant perdu tout plein de bons soldats de sa garde et
leur capitaine Saint-Martin, et tant demeur  la fin matre de la
ville.--La friandise du grand nombre de reliques et autres meubles et
joyaux prcieux tant dedans Cahors fut la _principale occasion_ de
l'entreprise. (_Page 151._)


XX.

La surprise de Mont-de-Marsan, en 1580, est raconte par Poeydavant:

Bertrand Baylens, sieur de Poyanne, un des plus braves gentilshommes
de la Gascogne et gouverneur de Dax, fit une entreprise hardie sur la
ville de Mont-de-Marsan, qui appartenait au roi de Navarre, et qui
tait la meilleure place du pays. Il trouva le secret de gagner le
meunier d'un moulin, dont il se saisit et o il entra par escalade
avec son lieutenant Lartigue, suivi du reste de sa troupe. A la faveur
de cet avantage, il aboutit facilement au pied des murs, prs de la
porte principale de la haute ville, dans laquelle tait le chteau.

Il y avait un corps de garde  cette porte qu'on ouvrait chaque
nuit pour faire passer la ronde dans le faubourg, qui tait clos
de murailles. Poyanne se tint si tranquille avec ceux qui
l'accompagnaient, que la ronde ayant repass du faubourg dans la
ville, il y entra ple-mle, tailla en pices le corps de garde et se
rendit matre de la ville.

Dupleix ajoute que, pendant le combat qui se fit au corps de garde,
un des habitants de la ville alla fermer la porte. Poyanne, qui s'en
aperut, courut l'ouvrir au mme instant et, par ce moyen, introduisit
le reste de ses soldats.

Il fit ouvrir une autre porte pour livrer passage  Borda, maire de
Dax, qui avait rendez-vous avec lui,  la tte d'un dtachement. Les
assaillants ne perdirent que vingt-cinq hommes. Poyanne fut bless. La
garnison fut plus prouve.

On doit cet loge  Poyanne que, quoique ayant sujet d'tre irrit
contre les ennemis, il ne s'en vengea nullement. Il se contenta
seulement de rclamer le secours de Biron pour s'emparer du chteau,
qui rsistait encore; mais la retraite de Poudenx, par laquelle la
garnison fut affaiblie, le fora bientt  se rendre. Poyanne, ayant
t laiss gouverneur de la ville, voulait faire dmolir les
fortifications; mais le roi de Navarre obtint de son beau-frre (Henri
III) la dfense de continuer la dmolition... (_Page 157._)


XXI.

Brantme a port sur le marchal de Matignon, qu'il n'aimait pas, le
jugement suivant: Aprs que mondit marchal de Biron fut parti de la
Guienne, fut en sa place subrog le marchal de Matignon, un trs fin
et trinquat (rus) Normand, et qui battait froid d'autant que l'autre
battait chaud; c'est ce qu'on disait  la cour, qu'il fallait un tel
homme au roi de Navarre et au pays de Guienne, car cervelles chaudes
les unes avec les autres ne font jamais bonne soupe.

Les _Archives historiques de la Gironde_ ont publi une trs
intressante et trs prcieuse lettre de Matignon adresse  Henri IV,
quinze jours aprs la mort de Henri III. On voit, dans ce document,
que le marchal mettait au service du nouveau roi de France un zle et
un dvouement sans bornes. La lettre est date du 18 aot 1589. (_Page
158._)


XXII.

Aprs les ngociations relatives au trait de Fleix, Monsieur, duc
d'Anjou et d'Alenon, fut reu  Bordeaux, dit l'abb O'Reilly dans
son _Histoire_, avec une pompe extraordinaire. Le lendemain de son
arrive, il se rendit au parlement avec le marchal de Biron et y fut
longuement harangu et compliment. Trois jours aprs, il y eut une
grande procession d'actions de grce,  laquelle assistaient toutes
les autorits de la ville, tous les fonctionnaires publics, les
paroisses avec leur croix, la musique de Saint-Andr et de
Saint-Seurin, l'archevque portant le Saint-Sacrement, suivi des
vques de Bazas et de Dax; le duc d'Anjou, la reine Marguerite
donnant le bras au grand snchal; tous les seigneurs et dames de la
suite...

       *       *       *       *       *

On a remarqu avec raison, dit l'auteur du _Chteau de Pau_, que tout
ce qu'il y a de grand et d'lev dans le caractre de Henri s'associe
naturellement, et par un mlange piquant,  des traits d'une
familiarit d'autant plus prcieuse  recueillir, qu'elle est le
vivant tmoignage d'un coeur paternel et d'une sincrit pleine de
candeur. Cette familiarit s'explique aussi par les moeurs barnaises
et par les habitudes que le roi avait contractes sous le toit de son
aeul. Il aimait  se faire petit avec les petits.

On a fait des volumes rien qu'avec les rcits des aventures auxquelles
nous faisons allusion. Voici une anecdote caractristique entre
toutes, emprunte  la _Notice sur Nrac_ de M. de Villeneuve-Bargemont:

Le duc d'Anjou, pendant le sjour qu'il fit  Nrac aprs la paix de
Fleix, tant sorti pour aller parcourir les promenades qui ornent la
ville, rentre fort mcontent de n'avoir t salu par personne et se
plaint amrement  son beau-frre de cette incivilit, qui tait si
contraire  tout le bien qu'il lui avait dit de ses sujets. Je ne
conois rien  cela, dit Henri; mais, ventre saint-gris! venez avec
moi, nous claircirons la chose. En effet, ds qu'ils paraissent, la
foule se presse autour d'eux. La joie, l'affection, le respect se
peignent sur tous les visages. Henri frappe sur l'paule de l'un,
demande  l'autre des nouvelles de sa femme et de ses enfants, serre
la main  celui-ci, fait un salut  celui-l, adresse quelques paroles
honntes  tous, et rentre au chteau avec un cortge nombreux. Eh
bien! dit-il au duc d'Anjou, vous avais-je rien dit de trop sur
l'honntet de mes braves bourgeois de Nrac?--Parbleu! je le crois
bien: c'est vous qui leur faites presque toujours les avances...--Oh!
par ma foi! mon frre, entre Gascons nous ne tirons jamais  la courte
paille. Personne ne calcule avec moi, et je ne calcule avec personne;
nous vivons  la bonne franquette, et l'amiti se mle  toutes nos
actions.

Qui n'a relu avec bonheur, ajoute Bascle de Lagrze, les touchantes
histoires du bon roi entrant incognito dans une chaumire, dans une
htellerie, pour surprendre dans la bouche du peuple la vrit qu'on
pouvait avoir intrt  ne pas laisser pntrer jusqu' lui? (_Page
158._)


XXIII.

Bascle de Lagrze a consacr  Catherine de Bourbon un des plus
intressants chapitres du _Chteau de Pau_. Nous en dtachons les
lignes suivantes:

En l'absence de Henri, qui poursuivait au loin ses aventureuses et
nobles destines, _sa trs chre et trs aime soeur, Madame la
princesse de Navarre, rgente et lieutenante-gnrale_, rsidait au
chteau de Pau et s'occupait de la douce mission de faire le bonheur
des Barnais.

Elle avait partag avec son frre les tendresses d'une mre dvoue,
et reu comme lui une ducation srieuse. Dans une sombre alle du
parc royal, la reine Jeanne avait fait btir un petit castel qu'elle
nommait Castel-Bziat, charmante expression du pays qui devrait se
traduire par _chteau chri comme un enfant gt_. Catherine y fut
leve. Le silence et la solitude ne conviennent-ils pas mieux pour
l'ducation d'une jeune fille que les bruits de ftes et d'intrigues
dont retentissent les palais des rois?

Jeanne d'Albret, s'adressant  son fils dans son testament, lui
recommande expressment la tutelle et dfense de Madame Catherine sa
soeur. Henri aimait trop sa soeur pour ne pas se conformer au voeu de
sa mre. Il se hta d'obtenir pour elle la libert de rentrer en
Barn, o la ramena Madame de Tignonville, sa gouvernante. C'est dans
le palais de Pau que cette noble princesse, d'un esprit suprieur,
d'un savoir prodigieux, s'occupa des affaires du pays, consacrant ses
loisirs  la culture des arts,  la posie et  la musique. Elle
jouait trs bien du luth et chantait encore mieux.

Elle tait aussi bonne que spirituelle. Son frre et elle s'aimaient
comme s'taient aims Marguerite de Valois et Franois Ier. Plusieurs
lettres de Henri IV prouvent bien tout l'attachement qu'il lui
portait. Il lui crivait un jour: La racine de mon amiti sera
toujours verte pour vous, ma chre soeur. Dans une de ses lettres au
roi de France, notre Henri s'excuse d'avoir tout quitt pour accourir
 Pau, parce qu'il avait appris que sa soeur tait malade.

Catherine semblait tre ne pour rgner; si elle ne rgna pas de
droit, elle gouverna de fait nos contres. Elle remplaait son frre
absent. Elle administrait ses Etats sous le titre de rgente, et
jamais administration plus douce ne fut plus prospre. Le feu des
guerres de religion et les horreurs des discordes civiles qui
dsolaient la France, n'atteignirent pas le Barn, et si quelques
difficults surgirent, elle sut les conjurer, en faisant appel 
l'affection que lui portait le peuple.

Catherine restait  Pau sans se marier. Cependant jamais princesse ne
se vit recherche par un plus grand nombre de prtendants. Palma Cayet
en a fait la rcapitulation dtaille et complte; parmi eux figurent
Monsieur, depuis duc d'Alenon, le duc de Lorraine (qui fut plus tard
beau-pre de Catherine), Philippe roi d'Espagne, le duc de Savoie, le
roi d'Ecosse, le duc d'Anhalt, le duc de Montpensier, le comte de
Soissons.

C'est ce dernier prince qui avait inspir une passion profonde  la
soeur de Henri IV, dont le coeur tait aussi aimant que celui de son
frre. Le comte de Soissons, aprs avoir plu d'abord au roi de
Navarre, encourut sa disgrce pour toujours. Henri, dont le caractre
tait ouvert et loyal, ne pouvait souffrir le comte, toujours srieux
et dissimul. Il l'accusait aussi d'avoir aspir  se faire subroger 
sa place, avec l'aide du pape, de l'Espagne et de la Ligue.

Rien ne put changer les sentiments de Catherine. Durant vingt-cinq
ans elle conserva son premier amour. Elle repoussait tous les
prtendants, et attendait. Dans sa douce mlancolie, elle ne laissa
jamais chapper une plainte, et semblait se complaire dans sa
lointaine esprance.

Lorsque notre Henri, ce parvenu lgitime, fut enfin tranquillement
assis sur le trne de France, il appela Catherine auprs de lui,
dsireux de lui faire oublier, par un mariage convenable, celui dont
il avait empch la ralisation.

Catherine fut oblige de quitter Pau pour aller rejoindre son frre.
La nouvelle de son dpart jeta l'alarme dans le coeur des Barnais.
Ils comprenaient la perte immense qu'ils allaient faire. C'tait leur
dernire princesse qui allait leur tre ravie. C'tait leur
protectrice, leur orgueil et leur amour, qui allait abandonner le
chteau,  jamais dshrit de ses matres et de ses rois.

Henri IV entoura sa soeur unique de soins et d'affection, autant que
d'gards et d'honneurs. Elle avait partag toutes ses ides, il voulut
lui faire partager ses nouvelles croyances. Catherine tait doue
d'une trop grande fermet de caractre pour abandonner facilement sa
nouvelle religion: cependant elle consentit  se faire instruire pour
plaire au roi. Elle se dcida enfin  un mariage tardif. Les archives
du chteau ont conserv _les pactes de mariage d'entre haut et
puissant prince Henry duc de Lorraine, et Madame Catherine, princesse
de France et de Navarre, soeur unique du roi_, 1598. C'est le 31
janvier 1599 que le mariage fut clbr. En 1604, Catherine, qui
n'avait pas revu sa ville de Pau, mourut  l'ge de 46 ans, prcdant
de six annes son frre dans la tombe. (_Page 167.--Le renvoi porte
XVIII par erreur._)


XXIV.

Nous avons plusieurs fois mentionn, dans notre rcit, les diverses
ngociations du roi de Navarre avec les souverains trangers. Des
dtails complmentaires au sujet de ces ngociations peuvent offrir
quelque intrt.

Lors du voyage de Sgur  Londres, au mois de juillet 1583, il
s'agissait pour Henri, non seulement de travailler, avec les princes
protestants,  la cration d'une ligue dfensive et offensive[54],
mais encore d'laborer un projet de mariage entre Catherine de
Bourbon, sa soeur, et Jacques, fils de Marie Stuart, dj reconnu
comme roi d'Ecosse, et  qui devait revenir la couronne d'Angleterre
aprs la mort d'Elisabeth. Ce projet parut avoir, pendant longtemps,
des chances d'aboutir, comme on en peut juger par la correspondance de
Henri.

  [54] Ce fut en ces circonstances que commena, entre le roi de
  Navarre--ou plutt Du Plessis-Mornay--et les princes protestants,
  une trs longue correspondance latine. On la trouve dans un livre
  publi  Utrecht en 1679 sous un titre dont voici les premiers
  mots: _Henrici, Navarrorum regis epistol_.

Catherine refusa Jacques. Pour celui-l, disait-elle plus tard 
Sully, j'avoue que je fus si sotte,  cause de quelques fantaisies que
j'avais lors en tte, que je n'y voulus point entendre.

       *       *       *       *       *

En 1585, les Guises, Catherine de Mdicis et le roi de Navarre
engagrent une triple ngociation auprs des cantons catholiques
suisses. M. L. Combes, professeur d'histoire  la Facult des Lettres
de Bordeaux, a publi en 1879, dans les _Annales_ de cette Facult,
les lettres crites,  ce sujet, par la Maison de Lorraine, par la
reine-mre et par Henri. Les Suisses, dit-il, valaient  eux seuls
une arme, avec leur solidit, leur bravoure, leur fidlit.

Voici l'expression caractristique de la lettre du roi de Navarre aux
cantons, en date du 10 juin 1585, lettre tire, comme les autres, des
archives de Lucerne:

Messieurs, chacun peut juger par l'intrt que j'avais au service de
Sa Majest, que je ne suis jamais entr dans les armes que pour ma
juste dfense et pour la protection d'une bonne et grande partie des
sujets du roi, que je voyais livrs  une certaine ruine par
l'tablissement de ceux qui regardent plus la terre que les cieux, et
qui n'avaient pas de moindres desseins que ceux dont nous voyons
aujourd'hui les effets...--N'ai-je pas des catholiques avec moi,
prtres et religieux d'Agen? Ne sont-ils pas traits parfaitement
bien, etc., etc.? Je vous tmoigne ces choses devant les yeux, pour
vous donner  entendre que cette crainte, qu'ils prtendent avoir, que
je ne ruine la religion catholique si j'en avais les moyens, est trop
loigne de la raison de mes dportements passs, de l'ge florissant
et du zle du roi en sa religion, pour tre vraie cause des motions
qu'ils font...--Les princes lorrains ont des liaisons avec
l'Autriche... Ainsi cela vous regarde; votre secours ne servira que de
planche  faire passer ambitions et convoitises de ceux qui ont
toujours assailli votre libert et qui ont toujours t tenus en bride
par le contre-poids et la grandeur de la France.

       *       *       *       *       *

C'est surtout  partir de l'anne 1585 que se multiplient les
ngociations du roi de Navarre avec les souverains trangers.

Le 8 mai 1585, Henri crit  Walsingham, premier secrtaire
d'Angleterre, pour lui recommander M. de Sgur, charg de solliciter
des secours de la reine.

Le 9 juin, M. de Sgur crivait  Walsingham: Il est temps que la
reine nous tmoigne sa bonne volont. Si par autre moyen nous pouvions
retenir la rage des ligueurs, on ne l'et importune. Nous avons cru
et croyons qu'elle a soin de la conservation de ce prince et de la
ntre, et pour ce, librement nous nous adressons  S. M.,  laquelle,
s'il vous plat, vous ferez voir un mmoire que j'envoie. Il contient,
par le menu, le nombre d'Allemands et Suisses desquels nous avons
besoin, et l'argent qui nous est ncessaire pour les lever et amener
en France... C'est peu que deux cent mille cus  S. M.: le roi de
Navarre a moyen de lui rendre et de lui faire mille fois plus de
services. Je vous supplie qu'on se rsolve bientt  nous aider et
qu'on me donne moyen de passer bientt en Allemagne publier la bont
de la reine et chercher moyen de nuire  nos ennemis. Je vous envoie
le nombre des forces du roi et des Guises. Le mmoire de la reine,
dont parle Sgur, se terminait ainsi: Les affaires de la chrtient
sont aujourd'hui en tel point qu'elles vont par heures et par minutes,
au lieu qu'elles coulaient ci-devant par ans et par mois.

Le 13 octobre de cette mme anne, Walsingham crivait  Sgur, alors
en Allemagne, que, sans vouloir abandonner la cause du roi de Navarre
et de ses amis, la reine Elisabeth, voyant les hsitations des princes
allemands, avait rsolu d'ajourner son intervention. Les princes
agissant, elle agira. Elle promet, le cas chant, la somme de cent
mille cus, qui est beaucoup pour elle, attendu les grands frais
qu'elle fait et sera contrainte de faire ailleurs...

M. de Sgur crit d'Allemagne, le 4 novembre 1585, au roi de Navarre,
qu'il a dj vu le duc Casimir, trs dvou  la cause et prt  agir;
que le duc de Luxembourg s'offre avec 6,000 chevaux et 4 rgiments de
lansquenets; que beaucoup d'autres princes font des propositions
analogues; mais l'argent anglais manquant, il faut temporiser. De son
ct, M. de Clervaux s'ingnie auprs des Suisses. En somme, Sgur a
bon espoir et ne doute pas du succs dfinitif. Mais toute cette grave
affaire allait bien lentement. Elle n'tait pas encore conclue,
lorsque s'ouvrit la grande crise de 1587.

       *       *       *       *       *

La correspondance politique et religieuse entre le roi de Navarre et
les princes protestants se poursuivait mme  travers les vnements
si tragiques et si compliqus des annes 1587, 1588 et 1589.

Ds l'anne 1585, les princes d'Allemagne lui avaient fait remettre,
par M. de Sgur-Pardaillan, un livre portant le titre de _Concorde_
(_Concordi liber_)... Il n'y rpondit qu'au mois de fvrier 1589, et
donna  entendre, ce qui tait vrai, que les calvinistes franais ne
pouvaient s'accommoder, sans de nombreuses restrictions, de ce symbole
de foi, auquel la plupart des docteurs de la Rforme en France
refusrent finalement leur adhsion. (_Pages 173-189-193._)


XXV.

Le duc d'Epernon s'attacha d'abord au duc d'Anjou (plus tard Henri
III), puis, pendant quelque temps, au roi de Navarre, et s'introduisit
 la cour, o il devint un des mignons de Henri III, qui le combla
d'honneurs et de richesses. Outre des sommes normes, il reut de lui
les gouvernements des Trois-Evchs, du Bourbonnais, de l'Angoumois,
de la Saintonge, de l'Aunis, de la Touraine, de l'Anjou et de la
Normandie, la charge de colonel-gnral de l'infanterie en 1581 et
celle d'amiral, qu'il cda  son frre Bernard. Disgraci en 1588 et
exil  Loches, il rentra en faveur l'anne suivante. Aprs la mort de
Henri III, il refusa de servir Henri IV, et, se retirant avec une
partie de l'arme, il mit le roi dans l'obligation de lever le sige
de Paris. Plus tard, ayant fait sa soumission, il se montra le plus
hautain et le plus turbulent des grands officiers de la couronne.
Henri IV eut la faiblesse de recevoir plusieurs fois en grce cet
orgueilleux vassal. On sait que, comme gouverneur de Guienne en 1622,
il s'y rendit odieux et eut de violents dmls avec le parlement de
Bordeaux et l'archevque de Sourdis, qu'il osa btonner, mais  qui il
fut oblig, l'anne suivante, de demander pardon. Quand on tudie la
vie et le caractre du duc d'Epernon, il est presque impossible d'y
trouver un acte ou un trait qui ne mrite la rprobation gnrale.
(_Page 184._)


XXVI.

La dclaration qui fut publie par le cardinal de Bourbon tait date
de Pronne et du dernier jour de mars 1585. C'tait lui, dit le Pre
Daniel, qui parlait dans cet crit. Il s'y intitulait premier prince
du sang, comme il avait dj fait au trait de Joinville, quoique
cette qualit appartnt au roi de Navarre. Il insinuait que la
succession  la couronne le regardait. Il y donnait aux ducs de
Lorraine et de Guise le titre de lieutenants-gnraux de la Ligue. Il
y nommait, parmi les associs, outre les autres princes de la Maison
de Lorraine, de Guise et de Vaudemont, le cardinal de Vendme et les
ducs de Nemours et de Nevers; et ce qui parat le plus surprenant,
mais ce qui marque, en mme temps, combien les intrigues des ligueurs
taient tendues, c'est qu' la tte de la dclaration on mit une
liste de ceux qui entraient dans l'association, o l'on voyait le
pape, l'empereur, les princes de la Maison d'Autriche, le roi
d'Espagne, etc. Cette liste avait de quoi imposer au peuple et
effrayer le roi; car il n'tait pas vraisemblable que la Ligue et os
s'autoriser de tant et de si grands noms, si toutes les puissances
dont elle se faisait fort n'y avaient elles-mmes consenti.

Le premier et le principal motif exprim dans la dclaration tait
que, le roi n'ayant pas d'enfant, on tait menac du danger d'avoir en
France pour roi un prince hrtique et relaps, quoique le serment de
nos rois  leur couronnement les obliget  maintenir sur toute chose
la religion catholique dans le royaume. On y ajoutait le refus des
huguenots de rendre les villes de sret, leurs pratiques auprs des
princes protestants d'Allemagne, les charges ou les fonctions tes
aux seigneurs catholiques bien intentionns pour la religion; les
moyens dont on se servait afin d'obliger les gouverneurs des places
ennemies des huguenots  se dfaire de leurs gouvernements pour de
l'argent; l'insatiable avarice des favoris; la multitude des nouveaux
impts; l'accablement et l'oppression de tous les ordres de l'Etat, et
enfin l'inutilit du dessein form aux Etats de Blois, de ne souffrir
aucune autre religion dans le royaume que la catholique, dessein qui
s'tait vanoui par la damnable politique de ceux qui gouvernaient le
roi et le royaume. (_Page 190._)


XXVII.

Le seul rcit que nous connaissions de la surprise et de la reprise de
Bourg en 1585 se trouve dans la _Vie des grands capitaines franais_,
de Brantme:

Ce bourg avait t surpris par les menes de M. de Lansac, bien
qu'il ft lors en Espagne, et mena si accortement cette entreprise,
laquelle s'excuta fort heureusement, s'aidant d'un gentil soldat
nomm Lantifaux, fors qu'une petite tour qui tint bon par un capitaine
janissaire, gentil et dtermin soldat. Cependant, M. d'Epernon tant
 Saintes, sur le point de partir pour la France, s'y achemina en
telle diligence, que les entrepreneurs, s'tant mis plus  piller qu'
parachever la victoire, prirent l'pouvante dudit M. d'Epernon, et se
sauvrent par la mer, avec si peu de butin qu'ils purent emporter.

M. de Lansac m'a dit depuis que, s'ils eussent tenu seulement quatre
jours, qu'il venait au secours, menant une fort belle arme espagnole
de mer, avec laquelle il et bien fait du mal  Bordeaux et au pays.

M. d'Epernon s'accommoda dudit bourg fort bien, et le mit en sa main,
y tablit bonne et forte garnison sous Campagnol, qui le garda trs
bien jusqu' la restitution commande par le roi (Henri IV). M. le
marchal demanda sa place, qui tait de son gouvernement,  M.
d'Epernon, lequel, autant ambitieux que courageux, ne la voulut point
rendre, disant qu'il l'avait secourue, gagne et conquise  la sueur
de son corps, et que de droit elle tait sienne. (_Page 196._)


XXVIII.

On ne connat rien de bien prcis sur les tentatives d'assassinat
diriges contre le roi de Navarre.

Un jour, dit Samazeuilh, un capitaine espagnol, du nom de Loro, vint
 Nrac offrir au roi de Navarre de lui livrer Fontarabie. Cet homme
tait effroyable  voir. Il avait, dit d'Aubign avec lequel il
s'aboucha d'abord, l'oeil louche, le nez trouss, les naseaux ouverts
et le front enfl en rond. Ses paroles plus affreuses encore, tout en
soulevant le coeur de notre historien, finirent par lui inspirer de
graves soupons. Il s'agissait du massacre de toute la garnison de
Fontarabie,  commencer par le frre de Loro qui la commandait, car,
disait-il, si mon frre gagnait, avec quelques soldats, un coin de
tour, il serait secouru et nous perdus. D'Aubign, d'accord avec
Frontenac, prit d'extrmes prcautions, lors de l'entrevue de ce
capitaine espagnol avec leur matre, qui s'impatientait de la
curatelle o le tenaient ses gens.

Cependant les soupons contre le capitaine Loro s'tant confirms, il
fut mis en prison; puis pour viter le bruit, car d'Aubign donne 
entendre que des _princes franais_ se trouvaient compromis dans cette
sombre affaire, on le dirigea sur Casteljaloux. Parvenu sur le pont de
Barbaste, Loro se prcipita dans la Glise, o il fit tout ce qu'il
put pour se noyer; mais ses gardes l'en retirrent, et n'ayant pu
enfouir son secret au fond de cette rivire, il avoua tout 
Casteljaloux, o on venait de le conduire. Les motifs dj signals
firent qu'on l'excuta dans sa prison. D'Aubign termine ce rcit par
ces rflexions  l'adresse sans doute du duc d'Epernon: Ah! que ce
prince n'a-t-il toujours t en si fidles mains!

Une autre fois, ce fut un nomm Gavarret, gentilhomme de Bordeaux et
rform converti  la religion romaine, qui, pour donner une garantie
de sa foi, rsolut de tuer le roi de Navarre. Mont sur un cheval de
prix, il se prsente au prince, en route avec trois cuyers seulement,
pour se rendre  Gontaud. Henri, qui le souponnait, dbute par louer
l'allure de son cheval. Puis il lui demande de le lui laisser monter.
Gavarret n'ayant os lui refuser cette courtoisie, Henri se voit 
peine en selle, sur le cheval de l'assassin, qu'il s'empare des
pistolets trouvs  l'aron, et les tire en l'air,  la grande
surprise de Gavarret; aprs quoi ce prince poussa, d'un temps de
galop, jusqu' Gontaud, o il rendit le cheval et donna l'ordre 
Meslon de _se dfaire du compagnon, comme il fit le plus honntement
qu'il put_, ajoute d'Aubign. D'autres attribuent cette tentative de
rgicide au capitaine Michaud, et transportent le lieu de la scne
dans le bois d'Aillas. Mais si les noms diffrent, l'identit des
dtails prouve qu'il s'agit du mme crime.

       *       *       *       *       *

Lo Drouyn, dans ses _Varits girondines_, donne un autre rcit des
faits et gestes de ce Gavarret ou Gabarret, rcit tir de l'_Histoire_
de d'Aubign et du Journal du chanoine Syreuilh: Gabarret se retira
dans le chteau de Semens o il demeurait; ayant rsolu de changer de
religion et d'inaugurer sa conversion par un coup d'clat, il fit
prvenir, le 22 aot 1580, huit capitaines huguenots et en particulier
Meslon, qu'il avait des intelligences dans une importante place forte
appartenant aux catholiques; il les engageait  venir le voir 
Semens, dner avec lui, afin de combiner, pendant le repas, les moyens
de parvenir  s'emparer de la forteresse qu'il ne nommait pas encore.
Les huit capitaines s'y rendirent en effet, accompagns de quatre
marchands du pays et de soldats tous bien monts et arms, faisant, en
tout, une troupe de 26 hommes.

A peine tait-on  table, que l'un des invits s'aperut qu'il n'y
avait pas de couteaux et en demanda;  ces mots, le capitaine Lestaire
sortit, puis revint aussitt avec 58 hommes arms, qui massacrrent
les soldats et les capitaines qui ne pouvaient payer ranon et
emprisonnrent les autres; puis Gabarret crivit  du Puy, commenant
sa lettre par ces mots: Mon pre, contraignit Meslon  lui crire
galement de venir avec le capitaine d'Auch, trois autres et un jeune
homme nomm Baptiste de Bat, parent aussi et pupille de du Puy qu'il
ne quittait gure, et qui avait une des plus belles voix et des mieux
conduites qu'on et pu our. De Bat avait t lev avec Gabarret. A
leur arrive, ils furent massacrs, sauf de Bat et du Puy. Gabarret
mit ensuite  mort ces deux derniers convives, avec des raffinements
de cruaut qui semblent avoir t invents  plaisir. Meslon et deux
autres prisonniers sauvrent leur vie en payant une forte ranon.

L'histoire de Gabarret est reste mystrieuse en partie: l'origine en
est obscure, et la fin inconnue. Un point semble pourtant acquis:
c'est le motif de la grande haine de cet aventurier pour le roi de
Navarre. Le 8 aot 1580, Henri crivait  Andr de Meslon: Quant au
sieur de Gabarret, je vous prie lui faire entendre que je dsire
grandement le contenter, mais qu'il ne m'est possible de lui accorder
l'tat de mestre-de-camp dans Monsgur qu'il prtend. D'autant que
c'est une chose que je n'ai encore faite en nulle autre place, en
faveur de personne, ni rsolu faire ci-aprs; mais s'il me veut venir
trouver, je lui ferai si bon traitement et si favorable qu'il en sera
satisfait.

Cette lettre, dit justement Lo Drouyn, nous initie aux motifs
probables de la haine que Gabarret voua au roi et qui l'amena plus
tard  tenter de l'assassiner. (_Page 196._)


XXIX.

Voici l'analyse du trait de Nemours (7 juillet 1585):

Il y fut convenu qu'il n'y aurait dsormais en France qu'une seule
religion; que les ministres huguenots sortiraient du royaume dans un
mois, et dans six mois tous les autres qui ne voudraient pas rentrer
dans la religion catholique; que tout hrtique, pour la seule raison
d'hrsie, serait incapable de possder aucune charge, dignit ou
bnfice; que les chambres mi-parties appeles chambres de l'dit
seraient supprimes; que le roi autoriserait ce trait par un dit
irrvocable; et que lui, son conseil et tous les corps du royaume le
confirmeraient par leur serment; qu'il serait enregistr au parlement
et excut sans dlai; qu'on retirerait des mains des huguenots les
villes qu'on leur avait cdes; que le cardinal de Bourbon aurait
Soissons pour ville de sret; le duc de Mercoeur, Dinan et Le
Conquet, en Bretagne; le duc de Guise, Verdun, Toul, Saint-Dizier et
Chlons; le duc de Mayenne, le chteau de Dijon, la ville et chteau
de Beaune; le duc d'Aumale, Saint-Esprit de Rue, en Picardie; que le
gouvernement de Bourbonnais, vacant par la mort du sieur de Ruffec,
serait donn au duc d'Elbeuf; que le cardinal de Bourbon aurait, pour
sret de sa personne, soixante-dix gardes  cheval et trente
arquebusiers; et les ducs de Mercoeur, de Guise et Mayenne, trente
gardes  cheval; et que tout ce qui avait t fait et entrepris par la
Ligue catholique serait avou et approuv du roi, comme fait pour son
service et pour celui de l'Etat. A tout cela il fut ajout que la
citadelle de Lyon serait rase, que le roi fournirait aux Ligus la
somme de deux cent mille cus, dont les deux tiers seraient employs 
payer les troupes trangres qu'ils avaient leves, et qu'il donnerait
cent autres mille cus pour btir une citadelle  Verdun, outre
l'entretien des gardes qu'il accordait aux princes ligus.

Tel fut le fameux dit de Nemours, que l'on put appeler le triomphe
des rebelles et l'anantissement de l'autorit royale. (_Page 198._)


XXX.

J.-F. Samazeuilh a recueilli les dtails relatifs  l'expdition de
Marguerite contre Villeneuve-sur-Lot:

C'est la reine de Navarre qui conduisit elle-mme ses troupes au
sige de Villeneuve. Quelques pratiques dans la partie de cette place
situe sur la rive gauche du Lot lui firent livrer les portes. Mais
Nicolas de Cieutat, seigneur de Pujols, premier consul, dfendit
l'autre partie, sur la rive droite, avec autant de succs que de
courage. Marguerite s'empare de ce magistrat, qui se prsentait devant
elle pour lui offrir de respectueuses observations, et le faisant
conduire  la vue des remparts de Villeneuve, elle mande au fils de
Cieutat que son pre va prir, s'il ne rend la place  l'instant.

Que l'on juge de la douleur de ce jeune commandant. Cependant il se
recueille, il se ranime  la pense qu'il est possible de sauver  la
fois et Villeneuve et le premier consul. Aux signes qu'il fait comme
pour parlementer, les gens de Marguerite s'approchent avec leur
prisonnier. Aussitt la porte s'ouvre et vomit sur eux vingt braves.
L'ennemi, surpris, dconcert, cde  cette gnreuse attaque, et le
pre, dlivr, rentre dans la ville avec ses librateurs. Bientt on
entend un bruit de fanfares sur la route de Prigord. De toutes parts
on annonce l'arrive du roi de Navarre; des prisonniers, adroitement
relchs, portent cette nouvelle au camp de Marguerite, et cette
princesse s'enfuit vers Agen. (_Page 199._)


XXXI.

Le roi de Navarre fit publier le manifeste de
Saint-Paul-de-Cap-de-Joux aprs avoir confr dans cette ville avec le
prince de Cond et le marchal de Montmorency. Cet crit, intitul:
_Avertissement sur l'intention et but de Messieurs de Guise dans la
prise des armes_, et compos par Du Plessis-Mornay, contenait, entre
autres choses, les preuves du dessein que les cadets de la Maison de
Lorraine avaient form de se frayer un chemin au trne par la
destruction de la Maison royale. Il tait sign de Henri et de Cond.
Le marchal de Montmorency publia, de son ct, une dclaration
semblable. (_Page 202._)


XXXII.

Les sentiments et les arguments de la lettre  MM. de la Facult de
thologie du collge de Sorbonne, oeuvre de Du Plessis-Mornay, sont
rsums avec force dans la dernire page:

Jugez donc ici, Messieurs, qui des deux parties a plus de droit, qui
des deux doit avoir plus de respect en son droit, qui des deux aussi
propose un expdient plus salutaire  ces Etats, plus favorable 
l'Eglise. L'tranger requiert que l'enfant de la maison soit chass
par force, sous prtexte d'hrsie, l'tranger qui de longtemps trame
d'entrer en sa place; moi certes, je n'ai dsir et ne dsire que
d'tre ou en ma cause, d'tre instruit en un concile, de mieux faire,
si mieux je suis enseign...

Si, nonobstant ma requte, on poursuit, contre tout ordre de
l'Eglise, par proscriptions, meurtres et autres rigueurs et barbaries,
 ces normes prcipitations et violences je me dlibre d'opposer une
juste dfense, et la maldiction en soit sur ceux qui ont troubl cet
Etat sous le faux prtexte de l'Eglise... (_Page 204._)


XXXIII.

Diane d'Andouins, vicomtesse de Louvigny, surnomme la belle
Corysandre, tait fille unique de Paul d'Andouins, vicomte de
Louvigny, seigneur de Lescun. Elle pousa, en 1567, Philibert de
Gramont, comte de Guiche, qui eut un bras emport au sige de La Fre,
en 1580, et mourut de ses blessures. Sa liaison avec le roi de Navarre
parat remonter aux premires annes de son veuvage.

La comtesse de Gramont fut la constante amie de Henri, qui songea,
quelque temps, avant son avnement au trne de France,  rpudier
Marguerite de Valois pour pouser cette femme, dont l'affection et la
gnrosit efficace l'avaient si puissamment soutenu au milieu de tant
de luttes. Aprs leur rupture, graduellement amene par les
infidlits du roi, Corysandre, qui tait, depuis longtemps, la
confidente de Catherine de Bourbon, encouragea et servit son projet de
mariage avec le comte de Soissons. Il s'ensuivit, entre elle et le
roi, une irrmdiable froideur. La comtesse survcut  Henri IV. On
date sa mort de l'anne 1624. Son souvenir est insparable, dans
l'histoire, de celui du prince dont elle aima avec une passion
dsintresse la personne et la cause.

La comtesse de Gramont tait une femme lettre. Elle composait de
beaux vers, qui malheureusement ne sont pas venus jusqu' nous, et on
vantait son habilet  chanter en s'accompagnant sur le luth. Michel
de Montaigne lui a dcern un glorieux tmoignage en lui ddiant les
sonnets d'Etienne de La Botie, pour l'honneur, disait-il, que ce
leur sera d'avoir pour guide cette grande Diane d'Andouins, d'autant
qu'il y a peu de femmes en France qui jugent mieux et se servent plus
 propos que vous de la posie. (_Page 206._)


XXXIV.

Lo Drouyn, dans les _Varits girondines_, reproduit les
protestations des officiers de la garnison de Monsgur en faveur
d'Andr de Meslon. Nous donnons un de ces certificats:

   Je soussign dclare que je n'ai jamais tenu langage 
   personne du monde au prjudice de l'honneur du sieur de
   Meslon, ni n'ai jamais dit qu'il et failli aux devoirs de sa
   charge de gouverneur de Monsgur, et qu'il n'et fait ce
   qu'homme d'honneur doit faire, durant le sige; et s'il y a
   quelqu'un qui ait dit ou veuille dire que j'ai parl au
   contraire, je dis qu'il a menti.

    La Croix.

Ce La Croix tait capitaine au rgiment des gardes du roi de Navarre.
(_Page 224._)


XXXV.

Par le rcit du sige de Castillon (1586) qui, rdig d'aprs
d'Aubign et de Thou, se trouve dans _l'Histoire de Libourne_, par M.
Raymond Guinodie, on peut se convaincre que ce sige fut un des plus
remarquables de l'poque. Les assigs y firent preuve d'hrosme, et
les assigeants, d'une nergie passionne. Il ne restait plus  la
place qu'une centaine de dfenseurs valides, lorsqu'elle capitula.
Turenne, Vivans et Favas prolongrent sa rsistance par les attaques
continuelles dont ils harcelaient les troupes de Mayenne. Il parat
certain que si la peste n'avait pas rgn dans les murs de Castillon,
d'o finirent par s'carter les secours envoys par les rforms, le
duc,  bout de forces lui-mme, aurait compt un chec de plus dans sa
campagne. (_Page 230._)


XXXVI.

Loin de reconnatre l'insuccs de la campagne de Mayenne (1586) en
Guienne et en Gascogne, les partisans de la Maison de Guise exaltrent
outre mesure les prtendus exploits d'un de leurs princes. Mais les
rforms ne laissrent point passer ces loges sans critique. La
rplique suivante de Du Plessis-Mornay donnera une ide de cette
polmique:

La vrit est que 15 ou 16 arquebusiers furent taills en pices.
Pour telle victoire on n'accorda jamais triomphe  Rome. Mais il
aurait d dire que le sieur de Bthune, gouverneur de Monflanquin, lui
dfit, en ce temps, une compagnie de gendarmes entire; que celles de
Clairac, en moins d'une semaine, lui taillrent en pices 18 corps de
garde... De mme nature sont les conqutes qu'il fit du Mas-d'Agenais,
Damazan, Tonneins, Meilhan, etc., et faut dire qu'il est malicieux ou
mauvais capitaine; car on sait qu'il y a deux sortes de places: les
unes qui peuvent soutenir les efforts d'une arme, les autres, non.
Celles-l, on les dbat jusqu' l'extrmit, ce que M. de Mayenne a
trs bien expriment; celles-ci, et de cette espce sont celles qu'il
nomme, on les garde pour faire vivre les troupes et pour tre au
large, si longtemps qu'on peut, rsolu de les quitter,  la venue
d'une grande force. Et de fait, Le Mas et Damazan sont deux villettes
qui ne valent pas Toury en Beauce; et la reine de Navarre ayant fait
prendre Tonneins par ses gardes, le roi de Navarre les y fora, le
mme jour,  coups de main. Et Meilhan qu'il dit ici, a t, depuis,
repris sans peine par le sieur de Vivans, qui le tient aujourd'hui.
Mais pensons certainement qu'ils ont bien peu de villes, puisqu'ils
font mine de ces villages. (_Page 231._)


XXXVII.

La harangue historique et immortelle du roi de Navarre avant la
bataille de Coutras est celle que nous avons rapporte: Souvenez-vous
que vous tes Bourbons! Elle fut prononce, le pied  l'trier. La
tradition en a fait parvenir jusqu' nous deux autres, dont voici le
texte:

    _Au prince de Cond et au comte de Soissons._

   Vous voyez, mes cousins, que c'est  notre Maison que l'on
   s'adresse. Il ne serait pas raisonnable que ce beau danseur et
   ces mignons de cour en emportassent les trois principales
   ttes, que Dieu a rserves pour conserver les autres avec
   l'Etat. Cette querelle nous est commune; l'issue de cette
   journe nous laissera plus d'envieux que de malfaisants, nous
   en partagerons l'honneur en commun.

    _Aux capitaines et soldats._

   Mes amis, voici une cure qui se prsente bien autre que vos
   butins passs; c'est un nouveau mari qui a encore l'argent de
   son mariage en ses coffres; toute l'lite des courtisans est
   avec lui. Courage! il n'y aura si petit entre vous qui ne soit
   dsormais mont sur de grands chevaux et servi en vaisselle
   d'argent. Qui n'esprerait la victoire, vous voyant si bien
   encourags? Ils sont  nous; je le juge par l'envie que vous
   avez de combattre; mais pourtant nous devons tous croire que
   l'vnement en est en la main de Dieu, lequel sachant et
   favorisant la justice de nos armes, vous fera voir  nos pieds
   ceux qui devraient plutt nous honorer que combattre.
   Prions-le donc qu'il nous assiste. Cet acte sera le plus grand
   que nous ayons fait; la gloire en demeurera  Dieu, le service
   au roi, notre souverain seigneur, l'honneur  nous, et le
   salut  l'Etat.

       *       *       *       *       *

Pendant la droute de l'arme de Joyeuse, un mouvement confus s'tant
produit  l'horizon du champ de bataille, quelque alarme se rpandit
autour du roi, et il entendit les officiers se demander entre eux s'il
n'y avait pas  redouter l'arrive de l'arme du marchal de Matignon:
--Eh bien! s'cria gament Henri, ce sera ce qu'on n'a jamais vu:
deux batailles en un jour!

       *       *       *       *       *

La plupart des dtails relatifs  la journe de Coutras sont
littralement emprunts  l'_Histoire_ du Pre Daniel, qui, rsumant
les relations contemporaines, a donn de cette bataille le rcit le
plus clair et le plus complet. (_Page 256._)


XXXVIII.

On lit dans une lettre d'Etienne Pasquier adresse  son fils Nicolas
Pasquier:

La reine-mre est dcde,  Blois, la veille des Rois dernire, au
grand tonnement de nous tous; je ne doute point que les nouvelles
n'en soient arrives jusqu' vous: toutefois peut-tre n'en avez-vous
entendu toutes les particularits. Elle avait t grandement malade et
gardait encore la chambre, quand soudain, aprs la mort de M. de
Guise, le roi la lui vint assez brusquement annoncer: dont elle reut
tel trouble en son me, que ds lors elle commena d'empirer  vue
d'oeil. Toutefois, ne voulant dplaire  son fils, elle couvrit son
maltalent (chagrin) au moins mal qu'il lui fut possible, et quatre ou
cinq jours aprs voulut aller  l'glise, et au retour vint visiter M.
le cardinal de Bourbon, prisonnier, qui commena, avec abondance de
larmes, de lui imputer que, sans la foi qu'elle leur avait baille, ni
lui ni ses neveux de Guise ne fussent venus en ce lieu. Lors ils
commencrent tous deux de faire fontaine de leurs yeux, et soudain
aprs, cette pauvre dame, toute trempe de larmes, retourne en sa
chambre, sans souper. Le lendemain, lundi, elle s'alite, et le
mercredi, veille des Rois, elle meurt. (_Page 275._)

       *       *       *       *       *


XXXIX.

Par le trait de Tours, il est convenu que le roi de Navarre, avec
toute fidlit et affection, servira le roi de toutes ses forces et
moyens dpendant tant de son particulier que de tout son parti, contre
ceux qui violent l'autorit de S. M. et troublent son Etat, et ne les
emploiera ailleurs, soit dedans ou dehors, sans le commandement ou
consentement de S. M..

Pour faciliter l'accomplissement de cette tche, est faite et
accorde trve gnrale et suspension d'armes et de toute hostilit
par tout le royaume de France entre S. M. et ledit sieur roi de
Navarre....

Pour plus grande commodit, la place des Ponts-de-C sera remise
entre les mains du roi de Navarre, qui, en ce lieu, passera la Loire.
Le passage effectu, le roi de Navarre marchera droit  l'ennemi.

D'autres stipulations sont faites au sujet des impositions, des
questions financires et de l'exercice du culte. (_Page 283._)


XL.

C'est d'aprs le recueil de Musset-Pathay que nous avons donn en
partie les paroles adresses par le roi de Navarre  Henri III, en
l'abordant  Plessis-ls-Tours. Elles sont peu connues, mais on ne
peut gure douter de leur authenticit, tant elles sont conformes, par
la pense et par l'expression, au langage habituel de Henri. (_Page
285._)

       *       *       *       *       *

Voici le texte complet de la lettre reproduite en fac-simile:

Monsieur de Batz, j'ai entendu avec plaisir les services que vous et
M. de Roquelaure avez faits  ceux de la Religion, et la sauvet que
vous particulirement avez donne, en votre chteau de Suberbies, 
ceux de mon pays de Barn, et aussi l'offre, que j'accepte pour ce
temps, de votre dit chteau. De quoi je vous veux bien remercier, et
prier de croire que, combien que soyez de ceux-l du Pape, je n'avais,
comme vous le cuydiez, mfiance de vous dessus ces choses. Ceux qui
suivent tout droit leur conscience sont de ma religion, et moi je suis
de celle de tous ceux-l qui sont braves et bons. Sur ce, je ne ferai
la prsente plus longue, sinon pour vous recommander la place qu'avez
en mains, et d'tre sur vos gardes, pour ce que ne peut faillir que
n'ayez bientt du bruit aux oreilles. Mais de cela je m'en repose sur
vous, comme le devez faire sur

    Votre plus assur et meilleur ami.

    HENRY.

       *       *       *       *       *

Le portrait plac au frontispice a t _rvl_ dans les _Chteaux
historiques de la France_. Il fait partie de la galerie des tableaux
du chteau de Sully-sur-Loire.

Le roi de Navarre approche de la trentaine; l'oeil est vif, le teint
clair, la bouche narquoise, la barbe termine en pointe, ce qui tait
encore la mode  ce moment. La date approximative de 1580 peut tre
place au bas de ce portrait.




ERRATA

    Page 17 ligne 5.--_Chambres de comptes_; lisez: _des comptes_.
     --  39 ligne 36.--_Couru_; lisez: _courus_.
     --  63 en tte.--_Chapitre IV_; lisez: _VI_.
     --  97 en tte.--_Livre I_; lisez: _II_.
     --  129 ligne 12.--_Le tout s'entr'ouvrit_; lisez: _la tour_.
     --  144 ligne 9.--Aprs _mains_, il faut le renvoi (1).
     --  153 en tte.--_Chapitre VI_; lisez:_VII_.
     --  157 en tte.--_Henri IV en Gascogne_; lisez: _Livre II.
         Chapitre VII_.
     --  161 en tte.--(1581-1586); lisez: (1581-1585).
     --  167 au renvoi.--_XVIII_; lisez: _XXIII_.
     --  194 ligne 12.--_Fut_;  annuler.
     --  205 ligne 39.--_Confications_; lisez: _confiscation_.
     --  210 ligne 23.--_Plus faibles_; lisez: _faible_.
     --  265 ligne 20.--_Huguemots_; lisez: _huguenots_.


       *       *       *       *       *




TABLE DES MATIRES

LIVRE PREMIER. (1553-1575)


CHAPITRE PREMIER

  Le royaume de Navarre depuis les Carlovingiens jusqu'aux
    Valois.--Son dmembrement par Ferdinand le Catholique.--Les
    Etats de la Maison d'Albret.--Les prtendants de Jeanne
    d'Albret.--Ses fianailles,  Chtellerault, avec le duc de
    Clves.--Marguerite, reine de Navarre, et la Rforme.--Antoine
    de Bourbon, duc de Vendme, pouse Jeanne d'Albret.--Leurs deux
    premiers enfants.--Mort de la reine Marguerite.--Henri d'Albret
    et sa fille.--Naissance de Henri de Bourbon, prince de
    Navarre.--Ses huit nourrices.--Le baptme catholique de
    Henri.--Le calvinisme en 1553.                                   5


CHAPITRE II

  La gouvernante du prince de Navarre.--Le chteau de
    Coarraze.--L'ducation  la barnaise.--Les premires
    leons.--Mort de Henri d'Albret.--Rsum de son rgne.--L'aeul
    et le petit-fils.--Avnement de Jeanne et d'Antoine.--Les
    desseins de Henri II sur la Navarre et le Barn.--Antoine
    protge la Rforme.--Menaces du roi de France.--Le prince de
    Navarre  la cour de Henri II.--Naissance de Catherine de
    Bourbon.--La paix de Cateau-Cambrsis.--Mort de Henri II et
    avnement de Franois II.--La politique de Catherine de
    Mdicis.--Les Bourbons vincs par les Guises.--La revanche du
    roi et de la reine de Navarre.--La conjuration d'Amboise.--Mort
    de Franois II et avnement de Charles IX.--Catherine de
    Mdicis rgente.--Le triumvirat.--Le chancelier Michel de
    l'Hospital et l'dit de Janvier.--Les troubles.--La prise
    d'armes de Cond et de Coligny.                                 14


CHAPITRE III

  L'ducation du prince de Navarre.--Ses gouverneurs et son premier
    prcepteur.--Le caractre et la mthode de La
    Gaucherie.--Maximes et sentences.--Le Coriolan franais et le
    chevalier Bayard.--La premire lettre connue de Henri.--Ses
    condisciples au collge de Navarre.--Le sentiment religieux du
    matre et de l'lve.--Pressentiments de La
    Gaucherie.--L'instruction militaire.--Le plus bel habit de
    Henri.--L'otage de Catherine de Mdicis.--Le petit
    Vendmet.--Choix d'une devise.--Les deux premiers amis du
    prince.--Mort de La Gaucherie.                                  26


CHAPITRE IV.

  Catherine de Mdicis entre les catholiques et les
    protestants.--Antoine de Bourbon retourne au catholicisme.--Ses
    querelles avec Jeanne d'Albret, rsolument calviniste.--Henri
    entre la messe et le prche.--Rponse de la reine de Navarre 
    Catherine de Mdicis.--Jeanne quitte la cour de France.--Lettre
    de Henri.--La guerre civile.--Le sige de Rouen.--Mort
    d'Antoine de Bourbon.--Jeanne d'Albret zlatrice de la
    Rforme.--Le monitoire de Pie IV contre la reine de Navarre,
    dont Charles IX prend la dfense.--Jeanne ramne son fils en
    Barn.--Le complot franco-espagnol contre Jeanne et ses
    enfants.--Catherine de Mdicis ressaisit son otage.--Voyage
    de la cour en France.--Charles IX dans le Midi.--La prdiction
    de Nostradamus.--L'entrevue de Bayonne.--Le prince de Navarre
    devant l'ennemi hrditaire.--La cour  Nrac.--L'assemble de
    Moulins.--Retour de Jeanne et de Henri en Barn.                33


CHAPITRE V

  La popularit du prince de Navarre.--Florent
    Chrestien.--L'ducation littraire, militaire et
    politique.--Voyage de Henri dans les Etats de sa mre.--Son
    sjour  Bordeaux.--Reprise des hostilits entre les
    protestants et la cour.--La tentative de Meaux.--Bataille de
    Saint-Denis.--Paix de Lonjumeau.--Le gelier politique et
    militaire de Jeanne d'Albret.--Henri rclame vainement le
    gouvernement effectif de Guienne.--Autres griefs des
    rforms.--Projet d'arrestation de Cond, de Coligny et de
    plusieurs autres chefs calvinistes.--Ils se sauvent  La
    Rochelle.--Retraite du chancelier de l'Hospital.--Boutade du
    prince de Navarre contre le cardinal de Lorraine.--Jeanne
    quitte ses Etats, malgr Montluc, et se retire  La Rochelle
    avec ses enfants.--Ses lettres  la cour de France et  la
    reine d'Angleterre.--L'organisation militaire du parti
    calviniste.--La premire armure de Henri.--Essai de
    pacification.--Edit de Saint-Maur contre les protestants.--Les
    forces des calvinistes et leurs succs.                         46


CHAPITRE VI

  L'arme du duc d'Anjou.--Temporisation.--Escarmouche de
    Loudun.--Les renforts attendus.--Bataille de Bassac ou de
    Jarnac.--Mort du prince de Cond.--Son loge par La
    Noue.--Jeanne d'Albret  Tonnay-Charente.--Henri proclam
    gnralissime.--Affaires de Barn.--Arrive des retres en
    Limousin.--La campagne de Montgomery en Gascogne et en
    Barn.--Combat de la Roche-Abeille.--Sige de Poitiers,
    dsapprouv par le prince de Navarre.--Tactique du duc
    d'Anjou.--Combat de Saint-Clair.--Mesures de proscription
    contre Coligny.--L'avis avant la bataille.--Bataille de
    Moncontour.--L'inaction de Henri et la grande faute de
    l'amiral.--Hrosme de Jeanne d'Albret.                         56


CHAPITRE VII

  Les lenteurs du duc d'Anjou.--Les desseins des rforms.--Sige
    de Saint-Jean-d'Angly.--Commencement de la grande retraite de
    Coligny.--Le passage de la Dordogne.--Le pont et le moulin du
    Port-Sainte-Marie.--Jonction avec l'arme de
    Montgomery.--L'arme des princes en Languedoc.--Justice de
    Rapin.--Ngociations pour la paix.--La pelote de
    neige.--Passage du Rhne.--Arrive  Saint-Etienne.--Maladie
    de l'amiral.--Combat d'Arnay-le-Duc.--Premire victoire de
    Henri.--Ce qu'il apprit dans la retraite de Coligny.--Les
    affaires en Saintonge et en Poitou.--Bataille de
    Sainte-Gemme.--La Noue Bras-de-fer.--Montluc 
    Rabastens.--Coligny  La Charit.--La trve.--Paix de
    Saint-Germain.                                                  64


CHAPITRE VIII

  Le pige manifeste.--Aveuglement des calvinistes.--Coligny
    sduit.--Rsistance de Jeanne d'Albret et de Henri.--Jeanne
    cde enfin.--La reine de Navarre  Blois.--Ses
    tribulations.--Sa lettre au prince de Navarre.--Signature du
    contrat de mariage de Henri avec Marguerite de Valois.--Jeanne
    d'Albret  Paris.--Sa maladie et sa mort.--Elle ne fut pas
    empoisonne.--Son testament.--Jugement sur la vie de cette
    reine.                                                          70


CHAPITRE IX

  Henri roi de Navarre.--Ses hsitations  Chaunai.--Il entre dans
    Paris avec huit cents gentilshommes.--Son mariage.--La
    Saint-Barthlemy.--Le Discours de Cracovie.--La
    prmditation.--Le roi de Navarre et le prince de Cond somms
    d'abjurer.--Consquences de l'abjuration.--Abjuration force,
    comdie obligatoire.--Comment Henri joua son rle.--Rvolte de
    La Rochelle.--Sige de La Rochelle.--Dfense hroque.--Le duc
    d'Anjou lu roi de Pologne.--Accommodement avec les
    Rochelais.--L'dit par ordre.--Le massacre de
    Hagetmau.--Naissance du parti des Malcontents. Le duc
    d'Alenon et ses complots.--La conspiration de 1574.--La
    dposition du roi de Navarre.--Les calvinistes reprennent les
    armes et sont combattus par trois armes royales.--Mort de
    Charles IX.--Ses dernires paroles au roi de Navarre.--Henri
    III fait bon accueil  son beau-frre.--Autres complots du duc
    d'Alenon.--Il s'chappe de la cour et se ligue avec les
    protestants.--Le roi de Navarre mdite un projet d'vasion.     79




LIVRE DEUXIME

(1576-1580)


CHAPITRE PREMIER

  L'vasion.--Henri, libre, retourne au calvinisme.--Le frre et la
    soeur.--Le trait de Beaulieu et ses consquences.--Naissance
    et organisation de la Ligue.--Situation difficile.--Esprit
    politique de Henri.--Sa correspondance avec les
    Rochelais.--Sjour  La Rochelle.--Lettre du roi de France 
    Montluc.--Le roi de Navarre, le marchal de Damville et les
    politiques.--Lettre de Henri  Manaud de Batz.--Requte des
    Bordelais.                                                      89


CHAPITRE II

  Henri  Brouage et  Prigueux.--Sjour  Agen.--Entrevues
    politiques.--Du Plessis-Mornay.--Conqutes
    pacifiques.--Surprise de Saint-Jean-d'Angly par le prince de
    Cond.--La convocation des Etats-Gnraux.--Les dputs
    calvinistes.--Henri  Nrac.--Dmarche de la
    reine-mre.--Bordeaux ferme ses portes au roi de
    Navarre.--Exhortation aux Bordelais.--Les Etats de Blois.--Le
    vote contre l'hrsie.--Protestation des dputs
    calvinistes.--La triple dputation.--Rvocation de l'dit de
    Beaulieu.--Henri III approuve et signe la Ligue.--Reprise des
    hostilits.--Protestation de Cond et manifeste du roi de
    Navarre.--L'aventure d'Eauze.--La piti sous les armes.--Le
    Faucheur.--Les affaires de Mirande, de Beaumont, de Lomagne
    et du Mas-de-Verdun.--Henri et les pauvres gens.--Jean de
    Favas.--L'attentat de Bazas.--Prise de La Role.--Attaque de
    Saint-Macaire.                                                  98


CHAPITRE III

  Le sige de Marmande.--Bravoure du roi de Navarre.--Arrive de la
    dputation des Etats.--La trve de Sainte-Bazeille.--Dmls de
    Henri avec la ville d'Auch.--Rponse de Henri aux dputs.--Sa
    lettre aux Etats.--Autre dputation.--La diplomatie du roi de
    Navarre.--L'arme de Monsieur sur la Loire et en Auvergne.--Le
    duc de Mayenne en Saintonge.--Msintelligence entre Henri et
    Cond.--Prise de Brouage.--Situation critique des rforms.--Le
    marchal de Damville se spare d'eux.--La cour leur offre la
    paix.--Ngociations.--Dclaration de Henri au duc de
    Montpensier.--La paix de Bergerac.                             112


CHAPITRE IV

  Paix illusoire.--Le nouveau lieutenant-gnral en Guienne.--Henri
    ne gagne pas au change.--Biron et l'ducation militaire du roi
    de Navarre.--Henri et Catherine de Mdicis.--La cour de Navarre
    s'tablit  Nrac.--L'affaire de Langon.--Le voyage de
    Catherine et de Marguerite en Gascogne.--Les deux reines 
    Bordeaux.--Henri les reoit  La Role.--Sjour  Auch.--La
    Role livre aux troupes royales.--L'Escadron
    volant.--Surprise de Fleurance.--Chou pour chou.--Surprise
    de Saint-Emilion.--La confrence de Nrac.--Trait favorable
    aux calvinistes.--La cour de Nrac.--Galanteries
    dangereuses.--Les revanches de Catherine de
    Mdicis.--Sductions et calomnies.--Le roi de Navarre entre les
    protestants et les catholiques.--Beaux traits de
    caractre.--Mmorable dclaration.--Dpart de la
    reine-mre.--La chasse aux ours.--Msaventures de la reine de
    Navarre  Pau.                                                 121


CHAPITRE V

  Dpart de Pau.--Henri malade  Eauze.--Les Etats de
    Barn.--Fragilit de la paix.--La surprise de Figeac.--La paix
    prche, la guerre prpare.--Le rle de Cond et celui de
    Damville.--Assemble de Mazres.--L'embuscade sur la route de
    Castres.--Entente du roi de Navarre avec Chtillon et
    Lesdiguires.--Desseins belliqueux.--Lettre  Henri
    III.--Lettre-manifeste  la reine de Navarre.--Manifeste de
    l'Isle  la noblesse.--Correspondance avant l'entre en
    campagne.                                                      137


CHAPITRE VI

  La guerre des Amoureux.--La dot de Marguerite.--Rvolte de
    Cahors.--Le baron de Vesins.--Prparatifs de l'expdition
    contre Cahors.--Cahors au XVIe sicle.--Le plan de
    l'attaque.--Les ptards.--Succs et revers.--Conseils de
    retraite et rponse du roi.--Bataille de rue.--Le roi
    soldat.--Arrive de Chouppes.--Le terrain gagn.--Arrive et
    dfaite d'un secours.--Prise du collge.--Les quatorze
    barricades.--Exploit du roi de Navarre.--Cri magnanime.--Le
    post-scriptum royal.--La lettre  Madame de Batz.--Effets de la
    prise de Cahors.--La petite guerre.--Prise de Monsgur par le
    capitaine Meslon.--Ngociations pour la leve d'une arme
    auxiliaire.                                                    147


CHAPITRE VII

  La campagne du marchal de Biron.--Combats devant Marmande.--Les
    menes du prince de Cond.--Le stratagme de Biron.--Les
    boulets mal-appris.--Mayenne en Dauphin.--Lesdiguires.--Sige
    et prise de La Fre par le marchal de Matignon.--Surprise de
    Mont-de-Marsan par Baylens de Poyanne.--Dsarroi des
    calvinistes.--Les vues de Monsieur, duc d'Anjou et
    d'Alenon.--Son entremise pour amener la paix.--Trait de
    Fleix.--Sjour de Monsieur en Guienne et en Gascogne.--La
    chambre de justice de Guienne.--La demi-promesse de
    Henri.--Monsieur recrute des officiers  la cour de
    Navarre.                                                       154




LIVRE TROISIME

(1581-1585)


CHAPITRE PREMIER

  Le triomphe de la patience.--Le roi de Navarre et Thodore de
    Bze.--Surprise de Prigueux par les
    catholiques.--Correspondance de Henri avec Brantme.--Assemble
    de Bziers.--Vellits pacifiques.--Prparatifs de voyage de
    Marguerite  la cour de France.--Les toilettes de la reine de
    Navarre.--Henri  Saint-Jean-d'Angly.--Son entrevue avec
    Catherine de Mdicis,  Saint-Maixent.--La cure aux
    Eaux-Chaudes.--Assemble de Saint-Jean-d'Angly.--Les projets
    de mariage de Catherine de Bourbon.--Ngociation avec le duc de
    Savoie.--L'affaire des frres Casse.--Invitation de Henri III
    et rponse du roi de Navarre.                                  161


CHAPITRE II

  Dclarations de Henri au coadjuteur de Rouen.--Dsordres en
    Rouergue, en Quercy et  Mont-de-Marsan.--Tentatives de
    corruption de l'Espagne, rvles par Henri au roi de
    France.--Correspondance latine avec les princes protestants de
    l'Europe.--Querelles de Henri III avec la reine de
    Navarre.--Marguerite chasse de la cour.--Arrestation de ses
    dames d'honneur.--Duplicit de Henri III.--Reprise de
    Mont-de-Marsan par le roi de Navarre.--Michel de
    Montaigne.--Actes arbitraires du marchal de
    Matignon.--Rclamation de Henri.--Attitude des habitants de
    Casteljaloux.--Ngociations au sujet du retour de Marguerite
     Nrac.--La Ligue protestante: vues chimriques et but
    pratique.                                                      171


CHAPITRE III

  Mort de Monsieur, duc d'Anjou et d'Alenon.--La folie d'Anvers
    et l'incurie politique des Valois.--Consquences de la mort de
    Monsieur.--Le roi de Navarre sur la premire marche du
    trne.--Vises de la Maison de Lorraine.--Henri revendique son
    titre de seconde personne du royaume.--Mission du duc
    d'Epernon auprs du roi de Navarre.--La confrence de
    Pamiers.--Le pour et le contre.--Dtermination de
    Henri.--Indiscrtion de Du Plessis-Mornay.--Rapprochement entre
    les deux rois.--Assemble de Montauban.--Trait de Joinville
    entre la Ligue et le roi d'Espagne.--Ngociations en
    Suisse.--Ambassade des Pays-Bas  Henri III.--Dclaration de la
    Ligue.--La Ligue en armes.                                     181


CHAPITRE IV

  Entrevue,  Castres, du roi de Navarre et du marchal de
    Montmorency.--L'avis de Henri III.--Offres du roi de Navarre au
    roi de France.--L'assemble de Gutres et ses
    rsolutions.--Ngociations de Sgur en Angleterre et en
    Allemagne.--Dclaration de Henri.--Les hostilits de la reine
    de Navarre.--Surprise de Bourg par la Ligue.--Prise du
    Bec-d'Ambs par Matignon.--Gabarret.                           191


CHAPITRE V

  Le trait de Nemours.--Les funrailles en robe
    d'carlate.--Alliance dfinitive du roi de Navarre et du
    marchal de Montmorency.--Prparatifs de Henri.--Lettre  Henri
    III.--La guerre de la reine Marguerite.--Elle est chasse
    d'Agen.--Sa chute.--Les Seize.--Les Guises somment Henri III de
    faire la guerre au roi de Navarre.--Nouvelle dmarche de Henri
    III auprs de son beau-frre.--Insuccs de cette dmarche.--Le
    manifeste de Saint-Paul-Cap-de-Joux.                           197


CHAPITRE VI

  Sixte-Quint et la Ligue.--La bulle du 9 septembre 1585 contre le
    roi de Navarre et le prince de Cond.--Rponse de Henri  la
    bulle.--Dbut de la guerre des Trois Henri.--Cond reprend
    les armes en Poitou et en Saintonge.--Il assige Brouage.--Sa
    dsastreuse expdition dans l'Anjou.--Henri III se dcide 
    faire la guerre aux calvinistes.--Formation de trois armes
    royales.--Energie du roi de Navarre.--La comtesse de
    Gramont.--Son caractre; son dvouement au roi de Navarre; son
    rle.--Voyage de Henri  Montauban.                            203




  LIVRE QUATRIME

  (1586-1589)


  CHAPITRE PREMIER

  Les quatre manifestes du roi de Navarre.--Jonction de l'arme de
    Mayenne et de l'arme de Matignon.--Conduite du
    marchal.--Prise de Montignac en Prigord par
    Mayenne.--Dnombrement des deux armes royales.--Rsolution et
    bonne humeur.--Premier sige de Castets.--Henri fait lever ce
    sige  Matignon.--Le plan du roi de Navarre.--Voyage de Henri
     Pau.--Les Etats de Barn et les subsides.--Retour
    prcipit.--Le roi cern.--Les deux messages de Henri  son
    Faucheur.--La comdie militaire de Nrac.--Illusions de
    Mayenne et de Poyanne.--Odysse du roi de Navarre, de Nrac 
    Sainte-Foy.--Le duc de Mayenne et le vicomte d'Aubeterre.      209


CHAPITRE II

  Caumont et Sainte-Bazeille.--Prparatifs de rsistance.--Le
    chroniqueur royal.--Sige et reddition de
    Sainte-Bazeille.--Svrit du roi de Navarre.--Castets achet 
    Favas par le duc de Mayenne.--Msintelligence entre Mayenne et
    Matignon.--Sige et reddition de Monsgur.--Andr de
    Meslon.--Sjour et intrigues de Mayenne  Bordeaux.--Affaires
    de Poitou et de Saintonge.--Retour d'Angleterre de
    Cond.--Prise du chteau de Royan.--Exploits de Cond.--Sige
    de Brouage.--Arrive du roi de Navarre devant cette
    place.--Obstruction du second havre de France.--Le marchal de
    Biron en Saintonge.--Sige de Marans.--Trve entre le roi de
    Navarre et le marchal.--Le vrai motif de cette
    trve.--Tentatives de ngociation.--Un chef-d'oeuvre
    pistolaire.--Lettre prophtique d'Elisabeth d'Angleterre 
    Henri III.--Sige et prise de Castillon par Mayenne et
    Matignon.--Le dernier exploit du duc de Mayenne en
    Guienne.--Brocard huguenot.--Apologie du duc et rponse des
    calvinistes.                                                   219


CHAPITRE III.

  Les ambassadeurs des princes protestants  Paris.--Leur requte
    et la rponse de Henri III.--Entrevue de Saint-Brice.--Mfiance
    des calvinistes.--Discussions pendant l'entrevue.--Ajournement
    et reprise des ngociations.--Catherine de Mdicis et
    Turenne.--Perfidie de la reine-mre.--Rentre en
    campagne.--Reprise de Castillon par Turenne.--Succs du roi de
    Navarre en Saintonge et en Poitou.--L'arme du duc de Joyeuse
    et ses succs.--Joyeuse retourne  la cour.--Expdition de
    Henri jusque sur la Loire.--Le comte de Soissons et le prince
    de Conti entrent  son service.--Henri rtrograde jusqu'en
    Poitou.--Les trois nouvelles armes royales.--Henri III 
    Gien.--Le nouveau manifeste du roi de Navarre.                 232


CHAPITRE IV

  Le duc de Joyeuse cherche la bataille, et le roi de Navarre
    temporise.--Les motifs de la poursuite et ceux de la
    temporisation.--Joyeuse ddaigne l'appui de
    Matignon.--Occupation de Coutras.--Henri veut viter la
    bataille en passant l'Isle.--Joyeuse ne lui laisse pas achever
    cette manoeuvre.--Jactance de Joyeuse.--Journe de Coutras.--Le
    champ de bataille.--Les deux armes.--Echec des
    calvinistes.--Revanche.--Les grandes charges et la
    mle.--Dfaite de l'arme catholique.--Exploits du roi de
    Navarre.--Mort de Joyeuse.--Les pertes des deux armes.--Aprs
    la victoire.--Grandeur d'me de Henri.--Controverses sur la
    journe de Coutras.--Lettre au roi de France.--Lettre 
    Matignon.                                                      243


CHAPITRE V

  Voyage de Henri en Gascogne et en Barn.--Le comte de Soissons et
    ses vues d'avenir.--Dfaite des auxiliaires allemands et
    suisses.--Sal et David.--Conseil de la Ligue  Nancy.--Sige
    de Sarlat par Turenne.--Dfense victorieuse.--Expdition de
    Favas en Gascogne.--Petits faits de guerre raconts par
    Henri.--Le mal domestique.--Mort du prince de Cond 
    Saint-Jean-d'Angly.--Arrestation de la princesse de
    Cond.--Les rcits du roi de Navarre.--Nouveaux projets
    d'attentat contre sa personne.--Perte de Marans.--Monbqui et
    Dieupentale.--Les menes factieuses des Seize.--Menaces de
    Henri III.--Les Seize appellent le duc de Guise  leur
    aide.--La journe des Barricades.--Henri III en
    fuite.--Ngociations des factieux avec le roi.--Il leur accorde
    l'dit d'union du 21 juillet.--Toute-puissance des Guises et de
    la Ligue.--Henri III reconnat pour hritier prsomptif le
    cardinal de Bourbon.--L'arrire-pense royale.                 257


CHAPITRE VI

  La politique du roi de Navarre en face de Henri III et de la
    Ligue.--Lettre  l'abbesse de Fontevrault.--Lettre au vicomte
    d'Aubeterre.--La ruine de l'_Armada_.--Les affaires des
    calvinistes en Dauphin, en Languedoc et en Guienne.--Sage
    activit de Henri.--Grandes et petites ngociations.--Les
    Etats-Gnraux  Blois.--Discours de Henri III.--La Ligue
    amnistie dans le pass et incrimine dans l'avenir.--Revanche
    des Guises.--Condamnation du roi de Navarre par les
    Etats.--Rsistance de Henri III.--Le roi de Navarre 
    l'assemble de La Rochelle.--Rclamation des dputs,  Blois
    et  La Rochelle, contre les abus de pouvoir.--Henri reprend le
    harnais.--Prise de Niort.--Le coup d'Etat de Blois.--Les deux
    conseils donns au roi de France.--Assassinat du duc de
    Guise.--Henri III ne sait pas profiter de son
    crime.--Ngociations puriles.--Soulvement universel contre le
    roi de France.--Menaces du Saint-Sige.--Dbandade de l'arme
    royale.--Mort de Catherine de Mdicis.--Son dernier conseil 
    Henri III.--Il se dcide  ngocier avec son
    beau-frre.--Expditions et maladie du roi de Navarre.         267


CHAPITRE VII

  Ngociation entre les deux rois.--Le rle de Rosny et celui de Du
    Plessis-Mornay.--Opposition et intrigues de Morosini, lgat du
    pape.--Prise de Chtellerault et de
    l'Ile-Bouchard.--Tergiversations de Henri III.--Ferme attitude
    du roi de Navarre.--Le moyen de servir.--L'accord
    s'tablit.--Le manifeste de Chtellerault.                     278


CHAPITRE VIII

  La trve de Tours.--Passage de la Loire.--Nouvelle
    dclaration.--Henri III veut recevoir le roi de
    Navarre.--Mfiance et murmures des vieux huguenots.--Henri va
    au rendez-vous.--Entrevue de Plessis-ls-Tours.--Paroles du roi
    de Navarre.--Heureux effets de la rconciliation.--Henri se
    remet en campagne.--Attaque de Tours par l'arme de
    Mayenne.--Conseils salutaires du roi de Navarre  Henri
    III.--Succs des royalistes.--La grande arme
    royale.--Monitoire de Sixte-Quint contre Henri III.--Sige de
    Pontoise.--Les deux rois devant Paris.--Assassinat de Henri III
     Saint-Cloud.--Sa mort.--Henri IV en Gascogne et Henri IV en
    France.                                                        283

CONCLUSION                                                         291

APPENDICE                                                          295

ERRATA                                                             330


POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN.





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Ch. de Batz-Trenquellon

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     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
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     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

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forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

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written explanation to the person you received the work from.  If you
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

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warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
