The Project Gutenberg EBook of Llia, by George Sand

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Title: Llia

Author: George Sand

Illustrator: Tony Johannot
             Maurice Sand

Release Date: May 19, 2012 [EBook #39738]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




GEORGE SAND

ILLUSTR PAR

TONY JOHANNOT

ET MAURICE SAND




LLIA

PREFACE ET NOTICE NOUVELLE

Prix: 1 franc 95 centimes

[Illustration]

PARIS
MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS
2 BIS, RUE VIVIENNE, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1867

CALMANN LVY, DITEUR
3. RUE AUBER.

NOUVELLE DITION

LIBRAIRIE NOUVELLE
15, BOULEVARD DES ITALIENS

[Illustration]




LLIA




NOTICE


Aprs _Indiana_ et _Valentine_, j'crivis _Llia_, sans suite, sans
plan,  btons rompus, et avec l'intention, dans le principe, de
l'crire pour moi seule. Je n'avais aucun systme, je n'appartenais 
aucune cole, je ne songeais presque pas au public; je ne me faisais pas
encore une ide nette de ce qu'est la publicit. Je ne croyais nullement
qu'il pt m'appartenir d'impressionner ou d'influencer l'esprit des
autres.

tait-ce modestie? Je puis affirmer que oui, bien qu'il ne paraisse
gure modeste de s'attribuer une vertu si rare. Mais comme, chez moi, ce
n'tait pas vertu, je dis la chose comme elle est. Ce n'tait pas un
effort de ma raison, un triomphe remport sur la vanit naturelle 
notre espce, mais bien une insouciance du fait, une imprvoyance inne,
une tendance  m'absorber dans une occupation de l'esprit, sans me
souvenir qu'au del du monde de mes rves, il existait un monde de
ralits sur lequel ma pense, sereine ou sombre, pouvait avoir une
action quelconque.

Je fus donc trs-tonne du retentissement de ce livre, des partisans et
des antagonistes qu'il me cra. Je n'ai point  dire ce que je pense
moi-mme du fonds de l'ouvrage: je l'ai dit dans la prface de la
deuxime dition, et je n'ai pas vari d'opinion depuis cette poque.

Le livre a t crit de bonne foi, sous le poids d'une souffrance
intrieure quasi mortelle, souffrance toute morale, toute philosophique
et religieuse, et qui me crait des angoisses inexplicables pour les
gens qui vivent sans chercher la cause et le but de la vie. D'excellents
amis qui m'entouraient, avec lesquels j'tais gaie  l'habitude (car de
telles proccupations ne se rvlent pas sans ennuyer beaucoup ceux qui
ne les ont point), furent frapps de stupeur en lisant des pages si
amres et si noires. Ils n'y comprirent goutte, et me demandrent o
j'avais pris ce cauchemar. Ceux qui liront plus tard l'histoire de ma
vie intellectuelle ne s'tonneront plus que le doute ait t pour moi
une chose si srieuse et une crise si terrible.

Pourtant je n'ai pas t une exception aux yeux de tous. Beaucoup ont
souffert devant le problme de la vie, mille fois plus que devant les
faits et les maux rels dont elle nous accable. De faux dvots ont dit
que c'tait un crime d'exhaler ainsi une plainte contre le mystre dont
il plat  Dieu d'envelopper sa volont sur nos destines. Je ne pense
pas comme eux; je persiste  croire que le doute est un droit sans
lequel la foi ne serait pas une victoire ou un mrite.

GEORGE SAND.

Nohant, 13 janvier 1854.




PRFACE.


Il est rare qu'une oeuvre d'art soulve quelque animosit sans exciter
d'autre part quelque sympathie; et si, longtemps aprs ces
manifestations diverses du blme et de la bienveillance, l'auteur, mri
par la rflexion et par les annes, veut retoucher son oeuvre, il
court risque de dplaire galement  ceux qui l'ont condamne et  ceux
qui l'ont dfendue:  ceux-ci, parce qu'il ne va pas aussi loin dans ses
corrections que leur systme le comporterait;  ceux-l, parce qu'il
retranche parfois ce qu'ils avaient prfr. Entre ces deux cueils,
l'auteur doit agir d'aprs sa propre conscience, sans chercher  adoucir
ses adversaires ni  conserver ses dfenseurs.

Quoique certaines critiques de _Llia_ aient revtu un ton de
dclamation et d'amertume singulires, je les ai toutes acceptes comme
sincres et parlant des coeurs les plus vertueux. A ce point de vue,
j'ai eu lieu de me rjouir, et de penser que j'avais mal jug les hommes
de mon temps en les contemplant  travers un douloureux scepticisme.
Tant d'indignation attestait sans doute de la part des journalistes la
plus haute moralit jointe  la plus religieuse philanthropie. J'avoue
cependant,  ma honte, que si j'ai guri de la maladie du doute, ce
n'est pas absolument  cette considration que je le dois.

On ne m'attribuera pas, je l'espre, la pense de vouloir dsarmer
l'austrit d'une critique aussi farouche; on ne m'attribuera pas non
plus celle de vouloir entrer en discussion avec les derniers champions
de la foi catholique; de telles entreprises sont au-dessus de mes
forces. _Llia_ a t et reste dans ma pense un essai potique, un
roman fantasque o les personnages ne sont ni compltement rels, comme
l'ont voulu les amateurs exclusifs d'analyse de moeurs, ni
compltement allgoriques, comme l'ont jug quelques esprits
synthtiques, mais o ils reprsentent chacun une fraction de
l'intelligence philosophique du XIXe sicle: Pulchrie, l'picurisme
hritier des sophismes du sicle dernier; Stnio, l'enthousiasme et la
faiblesse d'un temps o l'intelligence monte trs-haut entrane par
l'imagination, et tombe trs-bas, crase par une ralit sans posie et
sans grandeur; Magnus, le dbris d'un clerg corrompu ou abruti; et
ainsi des autres. Quant  Llia, je dois avouer que cette figure m'est
apparue au travers d'une fiction plus saisissante que celles qui
l'entourent. Je me souviens de m'tre complu  en faire la
personnification encore plus que l'avocat du spiritualisme de ces
temps-ci; spiritualisme qui n'est plus chez l'homme  l'tat de vertu,
puisqu'il a cess de croire au dogme qui le lui prescrivait, mais qui
reste et restera  jamais, chez les nations claires,  l'tat de
besoin et d'aspiration sublime, puisqu'il est l'essence mme des
intelligences leves.

Cette prdiction pour le personnage fier et souffrant de Llia m'a
conduit  une erreur grave au point de vue de l'art: c'est de lui donner
une existence tout  fait impossible, et qui,  cause de la demi-ralit
des autres personnages, semble choquante de ralit,  force de vouloir
tre abstraite et symbolique. Ce dfaut n'est pas le seul de l'ouvrage
qui m'ait frapp, lorsqu'aprs l'avoir oublie durant des annes, je l'ai
relu froidement. Trenmor m'a paru conu vaguement, et, en consquence,
manqu dans son excution. Le dnoment, ainsi que de nombreux dtails
de style, beaucoup de longueurs et de dclamations, m'ont choqu comme
pchant contre le got. J'ai senti le besoin de corriger, d'aprs mes
ides artistiques, ces parties essentiellement dfectueuses. C'est un
droit que mes lecteurs bienveillants ou hostiles ne pouvaient me
contester.

Mais si, comme artiste, j'ai us de mon droit sur la forme de mon
oeuvre, ce n'est pas  dire que comme homme j'aie pu m'arroger celui
d'altrer le fond des ides mises dans ce livre, bien que mes ides
aient subi de grandes rvolutions depuis le temps o je l'ai crit. Ceci
soulve une question plus grave, et sans laquelle je n'aurais pas pris
le soin puril d'crire une prface en tte de cette seconde dition.
Aprs avoir examin cette question, les esprits srieux me pardonneront
de les avoir entretenus de moi un instant.

Dans le temps o nous vivons, les lments d'une nouvelle unit sociale
et religieuse flottent pars dans un grand conflit d'efforts et de
voeux dont le but commence a tre compris et le lien  tre forg par
quelques esprits suprieurs seulement; et encore ceux-la ne sont pas
arrivs d'emble  l'esprance qui les soutient maintenant. Leur foi a
pass par mille preuves; elle a chapp  mille dangers; elle a
surmont mille souffrances; elle a t aux prises avec toutes les
lments de dissolution au milieu desquels elle a pris naissance; et
encore aujourd'hui, combattue et refoule par l'gosme, la corruption
et la cupidit des temps, elle subit une sorte de martyre, et sort
lentement du sein des ruines, qui s'efforcent de l'ensevelir. Si les
grandes intelligences et les grandes mes de ce sicle ont eu  lutter
contre de telles preuves, combien les tres d'une condition plus humble
et d'une trempe plus commune n'ont-ils pas d douter et trembler en
traversant cette re d'athisme et de dsespoir!

Lorsque nous avons entendu s'lever au-dessus de cet enfer de plaintes
et de maldictions les grandes voix de nos potes sceptiquement
religieux, ou religieusement sceptiques, Goethe, Chateaubriand, Byron,
Mickiewicz; expressions puissantes et sublimes de l'effroi, de l'ennui
et de la douleur dont cette gnration est frappe, ne nous sommes-nous
pas attribu avec raison le droit d'exhaler aussi notre plainte, et de
crier comme les disciples de Jsus: Seigneur, Seigneur, nous prissons!
Combien sommes-nous qui avons pris la plume pour dire les profondes
blessures dont nos mes sont atteintes et pour reprocher  l'humanit
contemporaine de ne nous avoir pas bti une arche o nous puissions nous
rfugier dans la tempte? Au-dessus de nous, n'avions-nous pas encore
des exemples parmi les potes qui semblaient plus lis au mouvement
hardi du sicle par la couleur nergique de leur gnie? Hugo
n'crivait-il pas au frontispice de son plus beau roman [grec:
anagch]? Dumas ne traait-il pas dans Antony une belle et grande figure
au dsespoir? Joseph Delorme n'exhalait-il pas un chant de dsolation?
Barbier ne jetait-il pas un regard sombre sur ce monde, qui ne lui
apparaissait qu' travers les terreurs de l'enfer dantesque? Et nous
autres artistes inexpriments, qui venions sur leurs traces,
n'tions-nous pas nourris de cette manne amre rpandue par eux sur le
_dsert des hommes_? Nos premiers essais ne furent-ils pas des chants
plaintifs? N'avons-nous pas tent d'accorder notre lyre timide au ton de
leur lyre clatante? Combien sommes-nous, je le rpte, qui leur avons
rpondu de loin par un choeur de gmissements? Nous tions tant qu'on
ne pourrait pas nous compter. Et beaucoup d'entre nous, qui se sont
rattachs  la vie du sicle, beaucoup d'autres qui ont trouv dans des
convictions feintes ou sincres une contenance ou une consolation,
regardent aujourd'hui en arrire, et s'effraient de voir que si peu
d'annes, si peu de mois peut-tre les sparent de leur ge de doute, de
leur temps d'affliction! Suivant l'expression potique de l'un d'entre
nous, qui est rest, lui du moins, fidle  sa religieuse douleur, nous
avons tous doubl le cap des Temptes autour duquel l'orage nous a tenus
si longtemps errants et demi-briss; nous sommes tous entrs dans
l'ocan Pacifique, dans la rsignation de l'ge mr, quelques-uns
voguant  pleines voiles, remplis d'esprance et de force, la plupart
haletants et dlabrs pour avoir trop souffert. Eh bien! quel que soit
le phare qui nous ait clairs, quel que soit le port qui nous ait donn
asile, aurons-nous l'orgueil ou la lchet, aurons-nous la mauvaise foi
de nier nos fatigues, nos revers et l'imminence de nos naufrages? Un
pueril amour-propre, rve d'une fausse grandeur, nous fera-t-il dsirer
d'effacer le souvenir des frayeurs ressenties et des cris pousss dans
la tourmente? Pouvons-nous, devons-nous le tenter? Quant  moi, je
pense que non. Plus nous avons la prtention d'tre sincrement et
loyalement convertis  de nouvelles doctrines, plus nous devons
confesser la vrit et laisser exercer aux autres hommes le droit de
juger nos doutes et nos erreurs passes. C'est  cette condition
seulement qu'ils pourront connatre et apprcier nos croyances
actuelles; car, quelque peu qu'il soit, chacun de nous tient une place
dans l'histoire du sicle. La postrit n'enregistrera que les grands
noms, mais la clameur que nous avons leve ne retombera pas dans le
silence de l'ternelle nuit; elle aura veill des chos; elle aura
soulev des controverses; elle aura suscit des esprits intolrants pour
en touffer l'essor, et des intelligences gnreuses pour en adoucir
l'amertume; elle aura, en un mot, produit tout le mal et tout le bien
qu'il tait dans sa mission providentielle de produire; car le doute et
le dsespoir sont de grandes maladies que la race humaine doit subir
pour accomplir son progrs religieux. Le doute est un droit sacr,
imprescriptible de la conscience humaine qui examine pour rejeter ou
adopter sa croyance. Le dsespoir en est la crise fatale, le paroxysme
redoutable. Mais, mon Dieu! ce dsespoir est une grande chose! Il est le
plus ardent appel de l'me vers vous, il est le plus irrcusable
tmoignage de votre existence en nous et de votre amour pour nous,
puisque nous ne pouvons perdre la certitude de cette existence et le
sentiment de cet amour sans tomber aussitt dans une nuit affreuse,
pleine de terreurs et d'angoisses mortelles. Je n'hsite pas  le
croire, la Divinit a de paternelles sollicitudes pour ceux qui, loin de
la nier dans l'enivrement du vice, la pleurent dans l'horreur de la
solitude; et si elle se voile  jamais aux yeux de ceux qui la discutent
avec une froide impudence, elle est bien prs de se rvler  ceux qui
la cherchent dans les larmes. Dans le bizarre et magnifique pome des
_Dziady_, le Konrad de Mickiewicz est soutenu par les anges au moment o
il se roule dans la poussire en maudissant le Dieu qui l'abandonne, et
le Manfred de Byron refuse  l'esprit du mal cette me que le dmon a si
longtemps torture, mais qui lui chappe  l'heure de la mort.

Reconnaissons donc que nous n'avons pas le droit de reprendre et de
transformer, par un lche repltrage, les hrsies sociales ou
religieuses que nous avons mises. Si reconnatre une erreur passe et
confesser une foi nouvelle est un devoir, nier cette erreur ou la
dissimuler pour rattacher gauchement les parties disloques de l'difice
de sa vie, est une sorte d'apostasie non moins coupable, et plus digne
de mpris que les autres. La vrit ne peut pas changer de temple et
d'autel suivant le caprice ou l'intrt des hommes; si les hommes se
trompent, qu'ils avouent leur garement; mais qu'ils ne fassent point 
la desse nue l'outrage de la revtir du manteau rapic qu'ils ont
tran par le chemin.

Pntr de l'inviolabilit du pass, je n'ai donc us du droit de
corriger mon oeuvre que quant  la forme. J'ai us de celui-l trs
largement, et _Llia_ n'en reste pas moins l'oeuvre du doute, la
plainte du scepticisme. Quelques personnes m'ont dit que ce livre leur
avait fait du mal; je crois qu'il en est un plus grand nombre  qui ce
livre a pu faire quelque bien; car, aprs l'avoir lu, tout esprit
sympathique aux douleurs qu'il exprime a d sentir le besoin de chercher
sa voie vers la vrit avec plus d'ardeur et de courage; et quant aux
esprits qui, soit par puissance de conviction, soit par mpris de toute
conviction, n'ont jamais souffert rien de semblable, cette lecture n'a
pu leur faire ni bien ni mal. Il est possible que quelques personnes,
plonges dans l'indiffrence de toute ide srieuse, aient senti  la
lecture d'ouvrages de ce genre s'veiller en elles une tristesse et un
effroi jusqu'alors inconnus. Aprs tant d'oeuvres du gnie sceptique
que j'ai mentionns plus haut, _Llia_ ne peut avoir qu'une bien faible
part dans l'effet de ces manifestations du doute. D'ailleurs l'effet est
salutaire, et, pourvu qu'une me sorte de l'inertie, qui quivaut au
nant, peu importe qu'elle tende  s'lever par la tristesse ou par la
joie. La question pour nous en cette vie, et en ce sicle
particulirement, n'est pas de nous endormir dans de vains amusements et
de fermer notre coeur  la grande infortune du doute; nous avons
quelque chose de mieux  faire: c'est de combattre cette infortune et
d'en sortir, non-seulement pour relever en nous la dignit humaine, mais
encore pour ouvrir le chemin  la gnration qui nous suit. Acceptons
donc comme une grande leon les pages sublimes o Ren, Werther,
Obermann, Konrad, Manfred exhalent leur profonde amertume; elles ont t
crites avec le sang de leurs coeurs; elles ont t trempes de leurs
larmes brlantes; elles appartiennent plus encore  l'histoire
philosophique du genre humain qu' ses annales potiques. Ne rougissons
pas d'avoir pleur avec ces grands hommes. La postrit, riche d'une foi
nouvelle, les comptera parmi ses premiers martyrs.

Et nous, qui avons os invoquer leurs noms et marcher dans la poussire
de leurs pas, respectons dans nos oeuvres le ple reflet que leur
ombre y avait jet. Essayons de progresser comme artistes, et, en ce
sens, corrigeons nos fautes humblement; essayons surtout de progresser
comme membres de la famille humaine, mais sans folle vanit et sans
hypocrite sagesse: souvenons-nous bien que nous avons err dans les
tnbres, et que nous y avons reu plus d'une blessure dont la cicatrice
est ineffaable.




PREMIRE PARTIE.

     Quand la crdule esprance hasarde un regard confiant parmi les
     doutes d'une me dserte et dsole pour les sonder et les gurir,
     son pied chancelle sur le bord de l'abme, son oeil se trouble,
     elle est frappe de vertige et de mort.

     PENSES INDITES D'UN SOLITAIRE.




I.


Qui es-tu? et pourquoi ton amour fait-il tant de mal? Il doit y avoir en
toi quelque affreux mystre inconnu aux hommes. A coup sr, tu n'es pas
un tre ptri du mme limon et anim de la mme vie que nous! Tu es un
ange ou un dmon, mais tu n'es pas une crature humaine. Pourquoi nous
cacher ta nature et ton origine? Pourquoi habiter parmi nous qui ne
pouvons te suffire ni te comprendre? Si tu viens de Dieu, parle, et nous
t'adorerons. Si tu viens de l'enfer... Toi venir de l'enfer! toi si
belle et si pure! Les esprits du mal ont-ils ce regard divin, et cette
voix harmonieuse, et ces paroles qui lvent l'me et la transportent
jusqu'au trne de Dieu!

Et cependant, Llia, il y a en toi quelque chose d'infernal. Ton sourire
amer dment les clestes promesses de ton regard. Quelques-unes de tes
paroles sont dsolantes comme l'athisme: il y a des moments o tu
ferais douter de Dieu et de toi-mme. Pourquoi, pourquoi, Llia,
tes-vous ainsi? Que faites-vous de votre foi, que faites-vous de votre
me, quand vous niez l'amour? O ciel! vous, profrer ce blasphme! Mais
qui tes-vous donc si vous pensez ce que vous dites parfois?




II.


Llia, j'ai peur de vous. Plus je vous vois, et moins je vous devine.
Vous me ballottez sur une mer d'inquitudes et de doutes. Vous semblez
vous faire un jeu de mes angoisses. Vous m'levez au ciel, et vous me
foulez aux pieds. Vous m'emportez avec vous dans les nues radieuses, et
puis vous me prcipitez dans le noir chaos! Ma faible raison succombe 
de telles preuves. pargnez-moi, Llia!

Hier, quand nous nous promenions sur la montagne, vous tiez si grande,
si sublime, que j'aurais voulu m'agenouiller devant vous et baiser la
trace embaume du vos pas. Quand le Christ fut transfigur dans une nue
d'or et sembla nager aux yeux de ses aptres dans un fluide embras, ils
se prosternrent et dirent: Seigneur, vous tes bien le fils de Dieu!
Et puis, quand la nue se fut vanouie et que le prophte descendit la
montagne avec ses compagnons, ils se demandrent sans doute avec
inquitude: Cet homme qui marche avec nous, qui parle comme nous, qui
va souper avec nous, est-il donc le mme que nous venons de voir
envelopp de voiles de feu et tout rayonnant de l'esprit du Seigneur?
Ainsi fais-je avec vous, Llia! A chaque instant vous vous transfigurez
devant moi, et puis vous dpouillez la divinit pour redevenir mon
gale, et alors je me demande avec effroi si vous n'tes point quelque
puissance cleste, quelque prophte nouveau, le Verbe incarn encore une
fois sous une forme humaine, et si vous agissez ainsi pour prouver
notre foi et connatre parmi nous les vrais fidles!

Mais le Christ! cette grande pense personnifie, ce type sublime de
l'me immatrielle, il tait toujours au-dessus de la nature humaine
qu'il avait revtue. Il avait beau redevenir homme, il ne pouvait se
cacher si bien qu'il ne ft toujours le premier entre les hommes. Vous,
Llia, ce qui m'effraie, c'est que, quand vous descendez de vos gloires,
vous n'tes plus mme  notre niveau, vous tombez au-dessous de
nous-mmes, et vous semblez ne plus chercher  nous dominer que par la
perversit de votre coeur. Par exemple, qu'est-ce donc que cette haine
profonde, cuisante, inextinguible, que vous avez pour notre race?
Peut-on aimer Dieu comme vous faites, et dtester si cruellement ses
oeuvres? Comment accorder ce mlange de foi sublime et d'impit
endurcie, ces lans vers le ciel, et ce pacte avec l'enfer? Encore une
fois, d'o venez-vous, Llia? Quelle mission de salut ou de vengeance
accomplissez-vous sur la terre?

Hier,  l'heure o le soleil descendait derrire le glacier, noy dans
des vapeurs d'un rose bleutre, alors que l'air tide d'un beau soir
d'hiver glissait dans vos cheveux, et que la cloche de l'glise jetait
ses notes mlancoliques aux chos de la valle; alors, Llia, je vous le
dis, vous tiez vraiment la fille du ciel. Les molles clarts du
couchant venaient mourir sur vous et vous entouraient d'un reflet
magique. Vos yeux, levs vers la vote bleue, o se montraient  peine
quelques toiles timides, brillaient d'un feu sacr. Moi, pote des bois
et des valles, j'coutais le murmure mystrieux des eaux, je regardais
les molles ondulations des pins faiblement agits, je respirais le suave
parfum des violettes sauvages qui, au premier jour tide qui se
prsente, au premier rayon ce soleil ple qui les convie, ouvrent leurs
calices d'azur sous la mousse dessche. Mais vous, vous ne songiez
point  tout cela; ni les fleurs, ni les forts, ni le torrent,
n'appelaient vos regards. Nul objet sur la terre n'veillait vos
sensations, vous tiez toute au ciel. Et quand je vous montrai le
spectacle enchant qui s'tendait sous nos pieds, vous me dtes, en
levant la main vers la vote thre: _Regardez cela!_ O Llia! vous
soupiriez aprs votre patrie, n'est-ce pas? vous demandiez  Dieu
pourquoi il vous oubliait si longtemps parmi nous, pourquoi il ne vous
rendait pas vos ailes blanches pour monter  lui?

Mais, hlas! quand le froid qui commenait  souffler sur la bruyre
nous eut forcs de chercher un abri dans la ville; quand, attir par les
vibrations de cette cloche, je vous priai d'entrer dans l'glise avec
moi et d'assister  la prire du soir, pourquoi, Llia, ne m'avez-vous
pas quitt? Pourquoi, vous qui pouvez certainement des choses plus
difficiles, n'avez-vous pas fait descendre d'en haut un nuage pour me
voiler votre face? Hlas! pourquoi vous ai-je vue ainsi, debout, le
sourcil fronc, l'air hautain, le coeur sec? Pourquoi ne vous
tes-vous pas agenouille sur les dalles moins froides que vous?
Pourquoi n'avez-vous pas crois vos mains sur ce sein de femme que la
prsence de Dieu aurait d remplir d'attendrissement ou de terreur?
Pourquoi ce calme superbe et ce mpris apparent pour les rites de notre
culte? N'adorez-vous pas le vrai Dieu, Llia? Venez-vous des contres
brlantes o l'on sacrifie  Brama, ou des bords de ces grands fleuves
sans nom o l'homme implore, dit-on, l'esprit du mal? car nous ne savons
ni votre famille, ni les climats qui vous ont vue natre. Nul ne le
sait, et le mystre qui vous environne nous rend superstitieux malgr
nous!

Vous insensible! vous impie! oh! cela ne se peut pas! Mais dites-moi, au
nom du ciel, que devient donc,  ces heures terribles, cette me, cette
grande me, o la posie ruisselle, o l'enthousiasme dborde, et dont
le feu nous gagne et nous entrane au del de tout ce que nous avions
senti? A quoi songiez-vous hier, qu'aviez-vous fait de vous-mme, quand
vous tiez l, muette et glace dans le temple, debout comme le
pharisien, mesurant Dieu sans trembler, sourde aux saints cantiques,
insensible  l'encens, aux fleurs effeuilles, aux soupirs de l'orgue, 
toute la posie du saint lieu? Et comme elle tait belle, pourtant,
cette glise imprgne d'humides parfums, palpitante d'harmonies
sacres! Comme la flamme des lampes d'argent s'exhalait blanche et mate
dans les nuages d'opale du benjoin embras, tandis que les cassolettes
de vermeil envoyaient  la vote les gracieuses spirales d'une fume
odorante! Comme les lames d'or du tabernacle s'enlevaient lgres et
rayonnantes sous le reflet des cierges! Et quand le prtre, ce grand et
beau prtre irlandais, dont les cheveux sont si noirs, dont la taille
est si majestueuse, le regard si austre et la parole si sonore,
descendit lentement les degrs de l'autel, tranant sur les tapis son
long manteau de velours; quand il leva sa grande voix, triste et
pntrante comme les vents qui soufflent dans sa patrie; quand il nous
dit, en nous prsentant l'ostensoir tincelant, ce mot si puissant dans
sa bouche: _Adoremus!_ alors, Llia, je me sentis pntr d'une sainte
frayeur, et, me jetant  genoux sur le marbre, je frappai ma poitrine et
je baissai les yeux.

Mais votre pense est si intimement lie dans mon me  toutes les
grandes penses, que je me retournai presque aussitt vers vous pour
partager avec vous cette motion dlicieuse, ou peut-tre, que Dieu
maintenant me le pardonne, pour vous adresser la moiti de ces humbles
adorations.

Mais vous, vous tiez debout! vous n'avez pas pli le genou; vous n'avez
pas baiss les yeux! Votre regard superbe s'est promen froid et
scrutateur sur le prtre, sur l'hostie, sur la foule prosterne: rien de
tout cela ne vous a parl. Seule, toute seule parmi nous tous, vous avez
refus votre prire au Seigneur. Seriez-vous donc une puissance
au-dessus de lui?

Eh bien, Llia, que Dieu me le pardonne encore! pendant un moment je
l'ai cru et j'ai failli lui retirer mon hommage pour vous l'offrir. Je
me suis laiss blouir et subjuguer par la puissance qui tait en vous.
Hlas! il faut l'avouer, je ne vous vis jamais si belle. Ple comme une
des statues de marbre blanc qui veillent auprs des tombeaux, vous
n'aviez plus rien de terrestre. Vos yeux brillaient d'un feu sombre; et
votre vaste front, dont vous aviez cart vos cheveux noirs, s'levait,
sublime d'orgueil et de gnie, au-dessus de la foule, au-dessus du
prtre, au-dessus de Dieu mme. Cette profondeur d'impit tait
effrayante, et,  vous voir ainsi toiser du regard l'espace qui est
entre nous et le ciel, tout ce qui tait l se sentait petit. Milton
vous avait-il vue quand il fit si noble et si beau le front foudroy de
son ange rebelle?

Faut-il vous dire toutes mes terreurs? Il m'a sembl qu' l'instant o
le prtre debout, levant le symbole de la foi sur nos ttes inclines,
vous vit devant lui, debout comme lui, seule avec lui au-dessus de tous;
oui, il m'a sembl qu'alors son regard profond et svre, rencontrant
votre impassible regard, s'est baiss malgr lui. Il m'a sembl que ce
prtre plissait, que sa main tremblante ne pouvait plus soutenir le
calice, et que sa voix s'teignait dans sa poitrine. Est-ce l un rve
de mon imagination trouble, ou bien en effet l'indignation a-t-elle
suffoqu le ministre du Trs-Haut lorsqu'il vous a vue ainsi rsister 
l'ordre man de sa bouche? Ou bien, tourment comme moi par une trange
hallucination, a-t-il cru voir en vous quelque chose de surnaturel, une
puissance voque du sein de l'abme, ou une rvlation envoye du ciel?




III.


Que t'importe cela, jeune pote? Pourquoi veux-tu savoir qui je suis et
d'o je viens?... Je suis ne comme toi dans la valle des larmes, et
tous les malheureux qui rampent sur la terre sont mes frres. Est-elle
donc si grande, cette terre qu'une pense embrasse, et dont une
hirondelle fait le tour dans l'espace de quelques journes? Que peut-il
y avoir d'trange et de mystrieux dans une existence humaine? Quelle si
grande influence supposez-vous  un rayon de soleil plus ou moins
vertical sur nos ttes? Allez! ce monde tout entier est bien loin de
lui; il est bien froid, bien ple, et bien troit. Demandez au vent
combien il lui faut d'heures pour le bouleverser d'un ple  l'autre.

Fuss-je ne  l'autre extrmit, il y aurait encore peu de diffrence
entre toi et moi. Tous deux condamns  souffrir, tous deux faibles,
incomplets, blesss par toutes nos jouissances, toujours inquiets,
avides d'un bonheur sans nom, toujours hors de nous, voil notre
destine commune, voil ce qui fait que nous sommes frres et compagnons
sur la terre d'exil et de servitude.

Vous demandez si je suis un tre d'une autre nature que vous!
Croyez-vous que je ne souffre pas? J'ai vu des hommes plus malheureux
que moi par leur condition, qui l'taient beaucoup moins par leur
caractre. Tous les hommes n'ont pas la facult de souffrir au mme
degr. Aux yeux du grand artisan de nos misres, ces varits
d'organisation sont bien peu de chose sans doute. Pour nous dont la vue
est si borne, nous passons la moiti de notre vie  nous examiner les
uns les autres, et  tenir note des nuances que subit l'infortune en se
rvlant  nous. Tout cela qu'est-ce devant Dieu? Ce qu'est devant nous
la diffrence entre les brins d'herbe de la prairie.

C'est pourquoi je ne prie pas Dieu. Que lui demanderais-je? Qu'il change
ma destine? Il se rirait de moi. Qu'il me donne la force de lutter
contre mes douleurs? Il l'a mise en moi, c'est  moi de m'en servir.

Vous demandez si j'adore l'esprit du mal! L'esprit du mal et l'esprit du
bien, c'est un seul esprit, c'est Dieu; c'est la volont inconnue et
mystrieuse qui est au-dessus de nos volonts. Le bien et le mal, ce
sont des distinctions que nous avons cres. Dieu ne les connat pas
plus que le bonheur et l'infortune. Ne demandez donc ni au ciel ni 
l'enfer le secret de ma destine. C'est  vous que je pourrais reprocher
de me jeter sans cesse au-dessus et au-dessous de moi-mme. Pote, ne
cherchez pas en moi ces profonds mystres; mon me est soeur de la
vtre, vous la contristez, vous l'effrayez en la sondant ainsi.
Prenez-la pour ce qu'elle est, pour une me qui souffre et qui attend.
Si vous l'interrogez si svrement, elle se repliera sur elle-mme, et
n'osera plus s'ouvrir  vous.




IV.


L'pret de mes sollicitudes pour vous, je l'ai trop franchement
exprime; Llia; j'ai bless la sublime pudeur de votre me. C'est
qu'aussi, Llia, je suis bien malheureux! Vous croyez que je porte sur
vous l'oeil curieux d'un philosophe, et vous vous trompez. Si je ne
sentais pas que je vous appartiens, que dsormais mon existence est
invinciblement lie  la vtre, si en un mot je ne vous aimais pas avec
passion, je n'aurais pas l'audace de vous interroger.

Ainsi ces doutes, ces inquitudes que j'ai os vous dire, tous ceux qui
vous ont vue les partagent. Ils se demandent avec tonnement si vous
tes une existence maudite ou privilgie, s'il faut vous aimer ou vous
craindre, vous accueillir ou vous repousser; le grossier vulgaire mme
perd son insouciance pour s'occuper de vous. Il ne comprend pas
l'expression de vos traits ni le son de votre voix, et,  entendre les
contes absurdes dont vous tes l'objet, on voit que ce peuple est
galement prt  se mettre  deux genoux sur votre passage, ou  vous
conjurer comme un flau. Les intelligences plus leves vous observent
attentivement, les unes par curiosit, les autres par sympathie; mais
aucune ne se fait comme moi une question de vie et de mort de la
solution du problme; moi seul j'ai le droit d'tre audacieux et de vous
demander qui vous tes; car, je le sens intimement, et cette sensation
est lie  celle de mon existence: je fais dsormais partie de vous,
vous vous tes empare de moi,  votre insu peut-tre, mais enfin me
voil asservi, je ne m'appartiens plus, mon me ne peut plus vivre en
elle-mme. Dieu et la posie ne lui suffisent plus; Dieu et la posie,
c'est vous dsormais, et sans vous il n'y a plus de posie, il n'y a
plus de Dieu, il n'y a plus rien.

Dis moi donc, Llia, puisque tu veux que je te prenne pour une femme et
que je te parle comme  mon gale, dis-moi si tu as la puissance
d'aimer, si ton me est de feu ou de glace, si en me donnant  toi,
comme j'ai fait, j'ai trait de ma perte ou de mon salut; car je ne le
sais pas, et je ne regarde pas sans effroi la carrire inconnue o je
vais te suivre. Cet avenir est envelopp de nuages, quelquefois
brillants comme ceux qui montent  l'horizon au lever du soleil,
quelquefois sombres comme ceux qui prcdent l'orage et reclent la
foudre.

Ai-je commenc la vie avec toi, ou l'ai-je quitte pour te suivre dans
la mort? Ces annes de calme et d'innocence qui sont derrire moi,
vas-tu les faner ou les rajeunir? Ai-je connu le bonheur et vais-je le
perdre, ou, ne sachant ce que c'est, vais-je le goter? Ces annes
furent bien belles, bien fraches, bien suaves! mais aussi elles furent
bien calmes, bien obscures, bien striles! Qu'ai-je fait, que rver et
attendre, et esprer, depuis que je suis au monde? Vais-je produire
enfin? Feras-tu de moi quelque chose de grand ou d'abject? Sortirai-je
de cette nullit, de ce repos qui commence  me peser? En sortirai-je
pour monter, ou pour descendre?

Voil ce que je me demande chaque jour avec anxit, et tu ne me rponds
rien, Llia, et tu sembles ne pas te douter qu'il y a une existence en
question devant toi, une destine inhrente  la tienne, et dont tu dois
dsormais rendre compte  Dieu! Insoucieuse et distraite, tu as saisi le
bout de ma chane, et  chaque instant tu l'oublies, tu la laisses
tomber!

Il faut qu' chaque instant, effray de me voir seul et abandonn, je
t'appelle et te force  descendre de ces rgions inconnues o tu
t'lances sans moi. Cruelle Llia! que vous tes heureuse d'avoir ainsi
l'me libre et de pouvoir rver seule, aimer seule, vivre seule! Moi je
ne le peux plus, je vous aime. Je n'aime que vous. Tous ces gracieux
types de la beaut, tous ces anges vtus en femmes qui passaient dans
mes rves, me jetant des baisers et des fleurs, ils sont partis. Ils ne
viennent plus ni dans la veille ni dans le sommeil. C'est vous
dsormais, toujours vous, que je vois ple, calme et silencieuse,  mes
cts ou dans mon ciel.

Je suis bien misrable! ma situation n'est pas ordinaire; il ne s'agit
pas seulement pour moi de savoir si je suis digne d'tre aim de vous.
J'en suis  ne pas savoir si vous tes capable d'aimer un homme, et--je
ne trace ce mot qu'avec effort tant il est horrible--je crois que _non_!

O Llia! cette fois rpondrez-vous? A prsent je frmis de vous avoir
interroge. Demain j'aurais pu vivre encore de doutes et de chimres.
Demain peut-tre il ne me restera rien ni  craindre ni  esprer.




V.


Enfant que vous tes! A peine vous tes n, et dj vous tes press de
vivre! car il faut vous le dire, vous n'avez pas encore vcu, Stnio.

Pourquoi donc tant vous hter? Craignez-vous de ne pas arriver  ce but
maudit o nous chouons tous? Vous viendrez vous y briser comme les
autres. Prenez donc votre temps, faites l'cole buissonnire, et
franchissez le plus tard que vous pourrez le seuil de l'cole o l'on
apprend la vie.

Heureux enfant, qui demande o est le bonheur, comment il est fait, s'il
l'a got dj, s'il est appel  le goter un jour! O profonde et
prcieuse ignorance! Je ne te rpondrai pas, Stnio.

Ne crains rien, je ne te fltrirai pas au point de te dire une seule des
choses que tu veux savoir. Si j'aime, si je puis aimer, si je te
donnerai du bonheur, si je suis bonne ou perverse, si tu seras fait
grand par mon amour, ou ananti par mon indiffrence: tout cela,
vois-tu, c'est une science tmraire que Dieu refuse  ton ge et qu'il
me dfend de te donner. Attends!

Je te bnis, jeune pote, dors en paix. Demain viendra beau comme les
autres jours de ta jeunesse, par du plus grand bienfait de la
Providence, le voile qui cache l'avenir.




VI.


Voil comme vous rpondez toujours! Eh bien! votre silence me fait
pressentir de telles douleurs, que je suis rduit  vous remercier de
votre silence. Pourtant cet tat d'ignorance que vous croyez si doux, il
est affreux, Llia; vous le traitez avec une ddaigneuse lgret, c'est
que vous ne le connaissez pas. Votre enfance a pu s'couler comme la
mienne; mais la premire passion qui s'alluma dans votre sein n'y fut
pas en lutte, j'imagine, avec les angoisses qui sont en moi. Sans doute,
vous ftes aime avant d'aimer vous-mme. Votre coeur, ce trsor que
j'implorerais encore  genoux si j'tais roi de la terre, votre coeur
fut ardemment appel par un autre coeur; vous ne conntes pas les
tourments de la jalousie et de la crainte; l'amour vous attendait, le
bonheur s'lanait vers vous, et il vous a suffi de consentir  tre
heureuse,  tre aime. Non, vous ne savez pas ce que je souffre, sans
cela vous en auriez piti, car enfin vous tes bonne, vos actions le
prouvent, en dpit de vos paroles qui le nient. Je vous ai vue adoucir
de vulgaires souffrances, je vous ai vue pratiquer la charit de
l'vangile avec votre mchant sourire sur les lvres; nourrir et vtir
celui qui tait nu et affam, tout en affichant un odieux scepticisme.
Vous tes bonne, d'une bont native, involontaire, et que la froide
rflexion ne peut pas vous ter.

Si vous saviez comme vous me rendez malheureux, vous auriez compassion
de moi; vous me diriez s'il faut vivre ou mourir; vous me donneriez tout
de suite le bonheur qui enivre ou la raison qui console.




VII.


Quel est donc cet homme ple que je vois maintenant apparatre comme une
vision sinistre dans tous les lieux o vous tes? Que vous veut-il? d'o
vous connat-il? o vous a-t-il vue? D'o vient que, le premier jour
qu'il parut ici, il traversa la foule pour vous regarder, et qu'aussitt
vous changetes avec lui un triste sourire?

Cet homme m'inquite et m'effraie. Quand il m'approche, j'ai froid; si
son vtement effleure le mien, j'prouve comme une commotion lectrique.
C'est, dites-vous un grand pote qui ne se livre point au monde. Son
vaste front rvle en effet le gnie; mais je n'y trouve pas cette
puret cleste, ce rayon d'enthousiasme qui caractrise le pote. Cet
homme est morne et dsolant comme Hamlet, comme Lara, comme vous, Llia,
quand vous souffrez. Je n'aime point  le voir sans cesse  vos cts,
absorbant votre attention, accaparant, pour ainsi dire tout ce que vous
rserviez de bienveillance pour la socit et d'intrt pour les choses
humaines.

Je sais que je n'ai pas le droit d'tre jaloux. Aussi, ce que je souffre
parfois, je ne vous le dirai pas. Mais je m'afflige (cela m'est permis)
de vous voir entoure de cette lugubre influence. Vous, dj si triste,
si dcourage, vous qu'il ne faudrait entretenir que d'espoir et de
douces promesses, vous voil sous le contact d'une existence fltrie et
dsole. Car cet homme est dessch par le souffle des passions; aucune
fracheur de jeunesse ne colore plus ses traits ptrifis, sa bouche ne
sait plus sourire, son teint ne s'anime jamais; il parle, il marche, il
agit par habitude, par souvenir. Mais le principe de la vie est depuis
longtemps teint dans sa poitrine. Je suis sr de cela, madame; j'ai
beaucoup observ cet homme, j'ai perc le mystre dont il s'enveloppe.
S'il vous dit qu'il vous aime, il ment! Il ne peut plus aimer.

Mais celui qui ne sent rien ne peut-il rien inspirer? C'est une terrible
question que je dbats depuis longtemps, depuis que je vis, depuis que
je vous aime. Je ne puis me dcider  croire que tant d'amour et de
posie mane de vous sans que votre me en recle le foyer. Cet homme
jette tant de froid par tous les pores, il imprime  tout ce qui
l'approche une telle rpulsion, que son exemple me console et
m'encourage. Si vous aviez le coeur mort comme lui, je ne vous
aimerais pas, j'aurais horreur de vous, comme j'ai horreur de lui.

Et cependant, oh! dans quel inextricable ddale ma raison se dbat! vous
ne partagez pas l'horreur qu'il m'inspire. Vous semblez, au contraire,
attire vers lui par une invincible sympathie. Il y a des instants o,
le voyant passer avec vous au milieu de nos ftes, vous deux si ples,
si graves, si distraits au milieu de la danse qui tournoie, des femmes
qui rient, et des fleurs qui volent, il me semble que, seuls parmi nous
tous, vous pouvez vous comprendre. Il me semble qu'une douloureuse
ressemblance s'tablit entre vos sensations et mme entre les traits de
votre visage. Est-ce le sceau du malheur qui imprime  vos sombres
fronts cet air de famille; ou cet tranger, Llia, serait-il vraiment
votre frre? Tout, dans votre existence, est si mystrieux que je suis
prt  toutes les suppositions.

Oui, il y a des jours o je me persuade que vous tes sa soeur. Eh
bien! je veux le dire, pour que vous compreniez que ma jalousie n'est ni
troite ni purile, je ne souffre pas moins avec cette ide. Je ne suis
pas moins bless de la confiance que vous lui montrez et de l'intimit
qui rgne entre lui et vous, vous si froide, si rserve, si mfiante
parfois, et qui ne l'tes jamais pour lui. S'il est votre frre, Llia,
quel droit a-t-il de plus que moi sur vous? Croyez-vous que je vous aime
moins purement que lui? Croyez-vous que je pourrais vous aimer avec plus
de tendresse, de sollicitude et de respect, si vous tiez ma soeur?
Oh! que ne l'tes-vous! vous n'auriez de moi nulle dfiance, vous ne
mconnatriez pas  chaque instant le sentiment chaste et profond que
vous m'inspirez! N'aime-t-on pas sa soeur avec passion, quand on a
l'me passionne et une soeur comme vous, Llia! Les liens du sang,
qui ont tant de poids sur les natures vulgaires, que sont-ils au prix de
ceux que nous forge le ciel dans le trsor de ses mystrieuses
sympathies?

Non, s'il est votre frre, il ne vous aime pas mieux que moi, et vous ne
lui devez pas plus de confiance qu' moi. Qu'il est heureux, le maudit,
si vous vous plaisez  lui dire vos souffrances, et s'il a le pouvoir de
les adoucir! Hlas! vous ne m'accordez pas seulement le droit de les
partager! Je suis donc bien peu de chose! Mon amour a donc bien peu de
prix! Je suis donc un enfant bien faible et bien inutile encore, puisque
vous avez peur de me confier un peu de votre fardeau! Oh! je suis
malheureux, Llia! car vous l'tes, vous, et vous n'avez jamais vers
une larme dans mon sein. Il y a des jours o vous vous efforcez d'tre
gaie avec moi, comme si vous aviez peur de m'tre  charge en vous
livrant  votre humeur. Ah! c'est une dlicatesse bien insultante,
Llia, et qui m'a fait souvent bien du mal! Avec _lui_ vous n'tes
jamais gaie. Voyez si j'ai sujet d'tre jaloux!




VIII.


J'ai montr votre lettre  l'homme qu'on nomme ici Trenmor, et dont moi
seule connais le vrai nom. Il a pris tant d'intrt  votre souffrance,
et c'est un homme dont le coeur est si compatissant (ce coeur que
vous croyez mort!) qu'il m'a autorise  vous confier son secret. Vous
allez voir que l'on ne vous traite pas comme un enfant, car ce secret
est le plus grand qu'un homme puisse confier  un autre homme.

Et d'abord sachez la cause de l'intrt que j'prouve pour Trenmor.
C'est que cet homme est le plus malheureux que j'aie encore rencontr;
c'est que, pour lui, il n'est point rest au fond du calice une goutte
de lie qu'il n'ait fallu puiser; c'est qu'il a sur vous une immense,
une incontestable supriorit, celle du malheur.

Savez-vous ce que c'est que le malheur, jeune enfant? Vous entrez 
peine dans la vie, vous en supportez les premires agitations, vos
passions se soulvent, acclrent les mouvements de votre sang,
troublent la paix de votre sommeil, veillent en vous des sensations
nouvelles, des inquitudes, des tourments, et vous appelez cela
souffrir! Vous croyez avoir reu le grand, le terrible, le solennel
baptme du malheur! Vous souffrez, il est vrai, mais quelle noble et
prcieuse souffrance que celle d'aimer! De combien de posie n'est-elle
pas la source! Qu'elle est chaleureuse, qu'elle est productive, la
souffrance qu'on peut dire et dont on peut tre plaint!

Mais celle qu'il faut renfermer sous peine de maldiction, celle qu'il
faut cacher au fond de ses entrailles comme un amer trsor, celle qui ne
vous brle pas, mais qui vous glace; qui n'a pas de larmes, pas de
prires, pas de rveries; celle qui toujours veille froide et
paralytique au fond du coeur! celle que Trenmor a puise, c'est
celle-l dont il pourra se vanter devant Dieu au jour de la justice! car
devant les hommes il faut s'en cacher. coutez l'histoire de Trenmor.

Il entra dans la vie sous de funestes auspices, quoique aux yeux des
hommes son destin ft digne d'envie. Il naquit riche, mais riche comme
un prince, comme un favori, comme un juif. Ses parents s'taient
enrichis par l'abjection du vice; son pre avait t l'amant d'une reine
galante; sa mre avait t la servante de sa rivale; et comme ces
turpitudes taient habilles de pompeuses livres, comme elles taient
revtues de titres pompeux, ces courtisans abjects avaient caus
beaucoup plus d'envie que de mpris.

Trenmor aborda donc le monde de bonne heure et sans obstacle: mais, 
l'ge o une sorte de honte nave et de crainte modeste fait hsiter au
seuil, son me sans jeunesse s'approchait du banquet sans trouble et
sans curiosit; c'tait une me inculte, ignorante, et dj pleine
d'insolents paradoxes et d'aveuglements superbes. On ne lui avait pas
donn la connaissance du bien et du mal: sa famille s'en ft bien
garde, dans la crainte d'tre par lui mprise et renie. On lui avait
appris comment on dpense l'or en plaisirs frivoles, en ostentation
stupide. On lui avait cr tous les faux besoins, enseign tous les faux
devoirs qui causent et alimentent la misre des riches. Mais si on put
le tromper sur les vertus ncessaires  l'homme, on ne put du moins
changer la nature de ses instincts. L le travail dmoralisateur fut
forc de s'arrter; l le souffle humain de la corruption vint chouer
contre la divine immortalit de la cration intellectuelle. Le sentiment
de la fiert, qui n'est autre que le sentiment de la force, se rvolta
contre les faits extrieurs. Trenmor vit le spectacle de la servitude,
et il ne put le souffrir, parce que tout ce qui tait faible lui faisait
horreur. Forc d'accepter l'ignorance de toute vertu, il trouva en
lui-mme de quoi repousser tout ce qui sentait le mensonge et la peur.
Nourri dans les faux biens, il n'apprit que la dbauche et la vanit qui
servent  les perdre; il ne comprit ni ne tolra l'infamie qui les
amasse et les renouvelle.

La nature a ses mystrieuses ressources, ses trsors inpuisables. De la
combinaison des plus vils lments elle fait sortir souvent ses plus
riches productions. Malgr l'avilissement de sa famille, Trenmor tait
n grand, mais pre, rude et terrible comme une force destine  la
lutte, comme un de ces arbres du dsert qui se dfendent des orages et
des tourbillons, grce  leur corce rugueuse,  leurs racines
obstines. Le ciel lui donna l'intelligence; l'instinct divin tait en
lui. Les influences domestiques s'efforcrent d'anantir cet instinct de
spiritualit, et, chassant par la raillerie les fantmes clestes errant
autour de son berceau, lui enseignrent  chercher le sentiment de
l'existence dans les satisfactions matrielles. On dveloppa en lui
l'animal dans toute sa fougue sauvage, on ne put pas faire autre chose.
L'animal mme tait noble dans cette puissante crature: Trenmor tait
tel, que les amusements dsordonns produisaient plutt chez lui
l'exaltation que l'nervement. L'ivresse brutale lui causait une
souffrance furieuse, un besoin inextinguible des joies de l'me: joies
inconnues et dont il ne savait mme pas le nom! C'est pourquoi tous ses
plaisirs tournaient aisment  la colre, et sa colre  la douleur.
Mais quelle douleur tait-ce? Trenmor cherchait vainement la cause de
ces larmes qui tombaient au fond de sa coupe dans le festin, comme une
pluie d'orage dans un jour brlant. Il se demandait pourquoi, malgr
l'audace et l'nergie d'une large organisation, malgr une sant
inaltrable, malgr l'pret de ses caprices et la fermet de son
despotisme, aucun de ses dsirs n'tait apais, aucun de ses triomphes
ne comblait le vide de ses journes.

Il tait si loign de deviner les vrais besoins et les vraies facults
de son tre, qu'il avait ds son enfance une trange folie. Il
s'imaginait qu'une fatalit haineuse pesait sur lui, que le moteur
inconnu des vnements l'avait pris en aversion dans le sein de sa mre,
et qu'il tait destin  expier des fautes dont il n'tait pas coupable.
Il rougissait de devoir la naissance  des courtisans, et il disait
quelquefois que la seule vertu qu'il et, la fiert, tait une
maldiction, parce que cette fiert serait fatalement brise un jour par
la haine du destin. Ainsi l'effroi et le blasphme taient les seuls
reflets qu'il et gards des lueurs clestes: reflets affreux, ouvrage
des hommes, maladie d'un cerveau vaste et noble qu'on avait comprim
sous le diadme troit et lourd de la mollesse. Les esprits vulgaires
qui ont assist  la catastrophe de Trenmor ont t frapps de l'espce
de prophtie qu'il avait eue sur les lvres et qui s'est ralise. Ils
n'ont pu accepter comme un ordre naturel des choses, comme un
pressentiment et une fin invitables, cette histoire tragique et
douloureuse dont ils n'ont vu que les faces externes, le palais et le
cachot; l'un qui n'avait montr que la prosprit bruyante, l'autre qui
ne rvla pas l'angoisse cache.

Dompter des chevaux, dresser des piqueurs, s'entourer sans discernement
et sans apprciation des oeuvres d'art les plus htrognes, nourrir
avec luxe une livre vicieuse et fainante, avec moins de soin et
d'amour pourtant qu'une meute froce; vivre dans le bruit et dans la
violence, dans les hurlements des limiers  la gueule sanglante, dans
les chants de l'orgie et dans l'affreuse gaiet des femmes esclaves de
son or; parier sa fortune et sa vie pour faire parler de soi: tels
furent d'abord les amusements de ce riche infortun. Sa barbe n'tait
pas encore pousse que ces amusements l'avaient lass dj. Le bruit ne
chatouillait plus son oreille, le vin n'chauffait plus son palais, le
cerf aux abois n'tait plus un spectacle assez mouvant pour ses
instincts de cruaut, instincts qui sont chez tous les hommes, et qui se
dveloppent et grandissent avec les satisfactions qu'une certaine
position indpendante et forte semble placer  l'abri des lois et de la
honte. Il aimait  battre ses chiens, bientt il battit ses prostitues.
Leurs chansons et leurs rires ne l'animaient plus, leurs injures et
leurs cris le rveillrent un peu. A mesure que l'animal se dveloppait
dans son cerveau appesanti, le dieu s'teignait dans tout son tre.
L'intelligence inactive sentait des forces sans but, le coeur se
rongeait dans un ennui sans terme, dans une souffrance sans nom. Trenmor
n'avait rien  aimer. Autour de lui tout tait vil et corrompu: il ne
savait pas o il et pu trouver des coeurs nobles, il n'y croyait pas.
Il mprisait ce qui tait pauvre, on lui avait dit que la pauvret
engendre l'envie; et il mprisait l'envie, parce qu'il ne comprenait pas
qu'elle supportt la pauvret sans se rvolter. Il mprisait la
science, parce qu'il tait trop tard pour qu'il en comprt les
bienfaits; il n'en voyait que les rsultats applicables  l'industrie,
et il lui paraissait plus noble de les payer que de les vendre. Les
savants lui faisaient piti, et il et voulu les enrichir pour leur
donner les jouissances de la vie. Il mprisait la sagesse, parce qu'il
avait des forces pour le dsordre et qu'il prenait l'austrit pour de
l'impuissance; et, au milieu de toute cette vnration pour la richesse,
de tout cet amour du scandale, il y avait une inconsquence
inexplicable; car le dgot tait venu le chercher au sein de ses ftes.
Tous les lments de son tre taient en guerre les uns contre les
autres. Il dtestait les hommes et les choses qui lui taient devenus
ncessaires; mais il repoussait tout ce qui et pu le dtourner de ses
voies maudites et calmer ses angoisses secrtes. Bientt il fut pris
d'une sorte de rage, et il sembla que son temple d'or, que son
atmosphre de volupts lui fussent devenus odieux. On le vit briser ses
meubles, ses glaces et ses statues au milieu de ses orgies et les jeter
par les fentres au peuple ameut. On le vit souiller ses lambris
superbes et semer son or en pluie sans autre but que de s'en
dbarrasser, couvrir sa table et ses mets de fiel et de fange et jeter
loin de lui dans la boue des chemins ses femmes couronnes de fleurs.
Leurs larmes lui plaisaient un instant, et quand il les maltraitait il
croyait trouver l'expression de l'amour dans celle d'une douleur cupide
et d'une crainte abjecte; mais, bientt revenu  l'horreur de la
ralit, il fuyait pouvant de tant de solitude et de silence au milieu
de tant d'agitation et de rumeur. Il s'enfuyait dans ses jardins
dserts, dvor du besoin de pleurer; mais il n'avait plus de larmes,
parce qu'il n'avait plus de coeur; de mme qu'il n'avait pas d'amour
parce qu'il n'avait pas de Dieu; et ces crises affreuses se terminaient,
aprs des convulsions frntiques, par un sommeil pire que la mort.

[Illustration: Sourd aux cris de ses compagnons... (Page 11.)]

Je m'arrte ici pour aujourd'hui. Votre ge est celui de l'intolrance,
et vous seriez trop violemment tourdi si je vous disais en un seul jour
tout le secret de Trenmor. Je veux laisser cette partie de mon rcit
faire son impression: demain je vous dirai le reste.




IX.


Vous avez raison de me mnager: ce que j'apprends m'tonne et me
bouleverse. Mais vous me supposez bien de l'intrt de reste si vous
croyez que je suis ainsi mu des secrets de Trenmor. C'est votre
jugement sur tout ceci qui me trouble. Vous tes donc bien au-dessus des
hommes pour traiter si lgrement les crimes que l'on commet envers eux?
Cette question est peut-tre injurieuse, peut-tre l'humanit est-elle
si mprisable que moi-mme je vaux mieux qu'elle; mais pardonnez aux
perplexits d'un enfant qui ne sait rien encore de la vie relle.

[Illustration: Il vit une femme qui ne recula pas... (Page 13.)]

Tout ce que vous dites produit sur moi l'effet d'un soleil trop ardent
sur des yeux accoutums  l'obscurit. Et pourtant je sens que vous me
mnagez beaucoup la lumire, par amiti ou par compassion... O Dieu! que
me reste-t-il donc  apprendre? Quelles illusions ont donc berc ma
jeunesse? Trenmor n'est pas mprisable, dites-vous; ou, s'il l'est aux
yeux des tres suprieurs, il ne peut l'tre aux miens. Je n'ai pas le
droit de le juger et de dire: Je suis plus grand que cet homme qui se
nuit  lui-mme et ne profite  personne. Eh bien! soit; je suis jeune,
je ne sais ce que je deviendrai, je n'ai point travers les preuves de
la vie; mais vous, Llia, vous plus grande par votre me et votre gnie
que tout ce qui existe sur la terre, vous pouvez condamner Trenmor et le
har, et vous ne voulez pas le faire! Votre indulgente compassion ou
votre admiration imprudente (je ne sais comment dire) le suit au milieu
de ses coupables triomphes, applaudit  ses succs, et respecte ses
revers...

Mais si cet homme est grand, s'il a en lui un tel luxe d'nergie, que ne
s'en sert-il pour rprimer de si funestes penchants? pourquoi fait-il un
mauvais usage de sa force? Les pirates et les bandits sont donc grands
aussi? Celui qui se distingue par des crimes audacieux ou des vices
d'exception est donc un homme devant qui la foule mue doit s'ouvrir
avec respect? Il faut donc tre un hros ou un monstre pour vous
plaire?... Peut-tre. Quand je songe  la vie pleine et agite que vous
devez avoir eue, quand je vois combien d'illusions sont mortes pour
vous, combien de lassitude et d'puisement il y a dans vos ides, je me
dis qu'une destine obscure et terne comme la mienne ne peut tre pour
vous qu'un fardeau inutile et qu'il faut des impressions insolites et
violentes pour rveiller les sympathies de votre me blase.

Eh bien! dites-moi un mot qui m'encourage, Llia! dites-moi ce que vous
voulez que je sois, et je le serai. Vous croyez peut-tre que l'amour
d'une femme ne peut donner la mme nergie que l'amour de l'or...

Continuez, continuez cette histoire; elle m'intresse horriblement, car
c'est une rvlation de votre me, aprs tout; de cette me profonde,
mobile, insaisissable, que je cherche toujours et que je ne pntre
jamais.




X.


Sans doute vous valez beaucoup mieux que nous, jeune homme; que votre
orgueil se rassure. Mais dans dix ans, dans cinq ans mme, vaudrez-vous
Trenmor, vaudrez-vous Llia? Cela est une question.

Tel que vous voil, je vous aime,  jeune pote! Que ce mot ne vous
effraie, ni ne vous enivre. Je ne prtends pas vous donner ici la
solution du problme que vous attendez. Je vous aime pour votre candeur,
pour votre ignorance de toutes les choses que je sais, pour cette grande
jeunesse morale dont vous tes si impatient de vous dpouiller,
imprudent que vous tes! Je vous aime d'une autre affection que Trenmor;
malgr ses malheurs, je trouve moins de charme dans l'entretien de cet
homme que dans le vtre, et je vous expliquerai tout  l'heure pourquoi
je me sacrifie au point de vous quitter quelquefois pour tre avec lui.

Avant de continuer mon rcit pourtant, je rpondrai  une de vos
questions.

Pourquoi, dites-vous, cet homme si puissant de volont n'a-t-il pas
employ sa force  se rprimer? Pourquoi!... heureux Stnio!--Mais
comment donc concevez-vous la nature de l'homme? Qu'augurez-vous de sa
puissance?--Qu'attendez-vous donc de vous-mme, hlas!

Stnio, tu es bien imprudent de venir te jeter dans notre tourbillon!
Vois ce que tu me forces  te dire!...

Les hommes qui rpriment leurs passions dans l'intrt de leurs
semblables, ceux-l, vois-tu, sont si rares que je n'en ai pas encore
rencontr un seul.--J'ai vu des hros d'ambition, d'amour, d'gosme, de
vanit surtout!--De philanthropie?... Beaucoup s'en vantrent  moi,
mais ils mentaient par la gorge, les hypocrites! Mon triste regard
plongeait au fond de leur me et n'y trouvait que vanit. La vanit est,
aprs l'amour, la plus belle passion de l'homme, et sache, pauvre
enfant, qu'elle est encore bien rare. La cupidit, le grossier orgueil
des distinctions sociales, la dbauche, tous les vils penchants, la
paresse mme, qui est pour quelques-uns une passion strile, mais
opinitre, voil les ambitions qui meuvent la plupart des hommes. La
vanit, au moins, c'est quelque chose de grand dans ses effets. Elle
nous force  tre bons, par l'envie que nous avons de le paratre; elle
nous pousse jusqu' l'hrosme, tant il est doux de se voir port en
triomphe, tant la popularit a de puissantes et adroites sductions! Et
la vanit est quelque chose qui ne s'avoue jamais. Les autres passions
ne peuvent se donner le change: la vanit peut se cacher derrire un
autre mot, que les dupes acceptent.--La philanthropie!--O mon Dieu!
quelle purile fausset! O est-il l'homme qui prfre le bonheur des
autres hommes  sa propre gloire?

Le christianisme lui-mme, qui a produit ce qu'il y a eu de plus
hroque sur la terre, le christianisme, qu'a-t-il pour base? L'espoir
des rcompenses, un trne lev dans le ciel. Et ceux qui ont fait ce
grand code, le plus beau, le plus vaste, le plus potique monument de
l'esprit humain, savaient si bien le coeur de l'homme, et ses vanits,
et ses petitesses, qu'ils ont arrang en consquence leur systme de
promesses divines. Lisez les crits des aptres, vous y verrez qu'il y
aura des distinctions dans le ciel, diffrentes hirarchies de
bienheureux, des places choisies, une milice organise rgulirement
avec ses chefs et ses degrs. Adroit commentaire de ces paroles du
Christ:--Les premiers seront les derniers, et les derniers seront les
premiers!

Mais pour ceux qui rentrent en eux-mmes, et qui s'interrogent
srieusement, pour ceux qui se dpouillent de ces chimres dores de la
jeunesse et qui entrent dans l'austre dsenchantement de l'ge mr,
pour les humbles, pour les tristes, pour les expriments, la parole du
Christ semble se raliser ds cette vie. Aprs s'tre cru fort, l'homme
tomb s'avoue  lui-mme son nant. Il se rfugie dans la vie de la
pense; il acquiert, par la patience et le travail, ce qu'il a cru
possder dans l'ignorance et la vanit des jeunes annes.

Si vous vous enfoncez dans les campagnes dsertes au lever du soleil,
les premiers objets de votre admiration sont les plantes qui
s'entr'ouvrent au rayon matinal. Vous choisissez parmi les plus belles
fleurs celles que le vent d'orage n'a pas fltries, celles que l'insecte
n'a pas ronges, et vous jetez loin de vous la rose que la cantharide a
infecte la veille, pour respirer celle qui s'est panouie dans sa
virginit au vent parfum de la nuit. Mais vous ne pouvez vivre de
parfums et de contemplation. Le soleil monte dans le ciel: La journe
s'avance; vos pas vous ont gar loin des villes. La soif et la faim se
font sentir. Alors vous cherchez les plus beaux fruits, et oubliant les
fleurs dj fltries et dsormais inutiles sur le premier gazon venu,
vous choisissez sur les arbres la pche que le soleil a rougie, la
grenade dont la gele d'hiver a fendu l'pre corce, la figue dont une
pluie bienfaisante a dchir la robe satine. Et souvent le fruit que
l'insecte a piqu, ou que le bec de l'oiseau a entam, est le plus
vermeil et le plus savoureux. L'amande encore laiteuse, l'olive encore
amre, la fraise encore verte, ne vous attirent pas.

Au matin de ma vie, je vous eusse prfr  tout. Alors tout tait
rverie, symbole, espoir, aspiration potique. Les annes de soleil et
de fivre ont pass sur ma tte, et il me faut des aliments robustes; il
faut  ma douleur,  ma fatigue,  mon dcouragement, non le spectacle
de la beaut, mais le secours de la force; non le charme de la grce,
mais le bienfait de la sagesse. L'amour et pu remplir autrefois mon me
tout entire: aujourd'hui, il me faut surtout l'amiti, une amiti
chaste et sainte, une amiti solide, inbranlable.

_Les premiers seront les derniers!_ Un jour vint dans la vie de Trenmor,
o, prcipit du fate des prosprits mondaines dans un abme de
douleur et d'ignominie, il travailla  devenir ce qu'il avait cru tre,
ce qu'il n'avait jamais t. Depuis quelques annes, lanc sur une pente
fatale, ne pouvant se rattacher  aucune croyance,  aucune posie, il
sentait s'teindre en lui le flambeau de la raison. Une femme lui
inspira un instant le dsir vague de quitter la dbauche et de chercher
ailleurs le mot de sa destine; mais cette femme, tout en devinant
l'intelligence et la grandeur sauvage enfouies dans le bourbier du vice,
dtourna son regard avec effroi, avec dgot. Elle lui garda un
sentiment de compassion et d'intrt qu'elle lui a manifest plus tard,
et dont il s'est montr digne; car  quelles amitis humaines n'a pas
droit la crature afflige qui s'est rconcilie avec Dieu!

Trenmor avait une matresse belle et impudente comme l'antique mnade.
Ou l'appelait la _Mantovana_. Il la prfrait aux autres, et il
s'imaginait parfois dcouvrir en elle une tincelle de ce feu sacr
qu'il ne savait pas dfinir, mais qu'il appelait _sincrit_, et qu'il
cherchait partout avec l'angoisse et la dtresse du mauvais riche. Dans
une nuit de bruit et de vin, il la frappa, et elle tira de son sein un
poignard pour le tuer. Cette vellit de vengeance plut  Trenmor. Il
crut voir de la force et de la passion dans un mouvement de colre. Il
l'aima un instant. Il se passa alors en lui quelque chose d'inconnu
jusqu'alors. Un instant, il eut, au milieu des fumes de l'ivresse, la
rvlation des sympathies auxquelles toute me saine aspire. Un monde
nouveau passa comme une vision entre deux flacons de vin; mais un mot
obscne de la bacchante fit crouler cet difice enchant, et la lie
amre reparut au fond de la coupe. Trenmor arracha le collier de perles
de la courtisane, et le broya sous ses pieds; elle fondit en larmes.
L'amer dlire du matre s'empara de cette frivole circonstance: elle
avait eu la force de la vengeance pour une injure, et elle versait des
pleurs pour un joyau. Il eut une crispation de nerfs; il prit un flacon
de cristal lourd et tranchant comme une hache et frappa au hasard. Elle
fit un cri et tomba aux pieds de Trenmor. Il ne s'en aperut pas. Il mit
ses coudes sur la table, fixa ses yeux hagards sur les flambeaux
expirants, et, secouant la tte avec un ddaigneux sourire, resta sourd
aux cris de ses compagnons, insensible  l'agitation et  la terreur de
ses valets. Au bout d'une heure il revint  lui-mme, regarda autour de
la salle et se trouva seul: une mare de sang baignait ses pieds. Il se
leva et tomba dans le sang. On avait emporta la Mantovana. Trenmor
vanoui quitta son palais pour une prison. On lui apprit l'affreux
rsultat de sa fureur, il parut couter, sourit, et retomba dans une
profonde indiffrence. Ce calme stupide excita un sentiment d'horreur.
On l'interrogea. Il rpondit la vrit: Vouliez-vous tuer cette femme?
lui dit le juge.--J'ai voulu la tuer, rpondit-il.--O est votre
dfenseur?--Je n'en ai pas, et je n'en veux pas. On lui lut son arrt,
il resta impassible. On riva sur son cou le fer de l'ignominie; il s'en
aperut  peine. Puis, tout d'un coup, relevant la tte et faisant
quelques pas, attach  ses hideux compagnons, il promena un regard
curieux sur les spectateurs de sa misre. Il vit une femme qui ne recula
pas lorsque son vtement d'opprobre l'effleura. Vous tes ici, Llia,
s'cria-t-il, et la Mantovana n'y est point? Cet animal immonde, que
j'ai nourri et caress si longtemps, m'a condamn  l'infamie pour un
instant de colre; et  cette heure, o je dis adieu pour jamais  la
vie de l'homme, elle n'a pas mme un regard de regret ou de piti pour
moi! Elle cache ses remords sans doute...--La Mantovana vient d'expirer,
lui rpondis-je, vous tes son meurtrier. Repentez-vous et subissez le
chtiment.--Ah! c'est donc son sang qui m'a fait tomber! s'cria-t-il.
Et, regardant  ses pieds avec garement, il y vit ses fers, et sourit.
Je comprends, dit-il, voil encore le sang de la Mantovana! Il tomba
comme foudroy. Jet dans une charrette, il disparut  mes yeux.

Cinq ans aprs, le hasard me fit rencontrer, dans un sentier des
montagnes, au bord de la mer, un homme ple et grave qui marchait
lentement, la tte nue, le regard lev vers le ciel. Je ne le reconnus
pas, tant l'expression de sa figure avait chang. Il vint  moi et me
parla. Sa voix tait change aussi. Il se nomma, je lui tendis la main,
et nous nous assmes sur un des rochers du rivage. Il me parla
longtemps, et, en le quittant, j'avais jur une ternelle piti, comme
j'ai jur depuis un ternel respect  l'infortun qu'on appelle
aujourd'hui Trenmor, et qui, durant cinq annes...




XI.


En effet, c'est un secret terrible, et je dois sentir en mon coeur une
grande reconnaissance pour l'homme qui n'a pas craint de me le confier!
Vous m'estimez donc bien, Llia, et il vous estime donc bien aussi, pour
que ce secret soit venu de lui  moi en si peu de temps? Eh bien! voil
qu'un lien sacr est tabli entre nous trois, un lien dont j'ai frayeur
pourtant, je ne vous le dissimule pas, mais que je n'ai plus le droit de
dnouer.

Malgr toutes vos prcautions oratoires, Llia, je n'ai pu m'empcher
d'tre cras. Quand je me suis souvenu qu'une heure avant le moment o
je lisais cela, j'avais vu cet homme presser votre main, votre main que
je n'ai jamais os toucher et que je ne vous ai encore vue offrir  nul
autre que lui, j'ai senti comme un froid de glace qui me tombait sur le
coeur. Vous, faire alliance avec cet homme fltri! Vous anglique,
vous adore  genoux, vous la soeur des blanches toiles, je vous ai
suppose un instant la soeur d'un...! Je n'crirai pas ce mot.--Et
voil que maintenant vous tes plus que sa soeur! Une soeur n'et
fait que son devoir en lui pardonnant. Vous vous tes faite
volontairement son amie, sa consolation, son ange; vous avez t vers
lui, vous avez dit: Viens  moi, toi qui es maudit, je te rendrai le
ciel que tu as perdu! Viens  moi qui suis sans tache, et qui cacherai
tes souillures, avec ma main que voici! Eh bien! vous tes grande,
Llia, plus grande encore que je ne pensais. Votre bont me fait mal, je
ne sais pourquoi; mais je l'admire, mais je vous adore.--Ce que je ne
puis supporter, c'est que cet homme, que je hais et que je plains, ait
os toucher la main que vous lui avez offerte; c'est qu'il ait eu
l'orgueil d'accepter votre amiti, votre amiti sainte que les plus
grands hommes de la terre imploreraient humblement s'ils connaissaient
ce qu'elle vaut. Trenmor l'a reue, Trenmor la possde, et Trenmor ne
vous parl pas le front dans la poussire; Trenmor se tient debout  vos
cts, et traverse avec vous la foule tonne, lui qui cinq ans a tran
le boulet cte  cte avec un voleur ou un parricide!... Ah! je le hais!
mais je ne le mprise plus, ne me grondez pas!

Quant  vous! Llia, je vous plains, et je me plains aussi d'tre votre
disciple et votre esclave. Vous connaissez beaucoup trop la vie pour
tre heureuse; j'espre encore que le malheur vous a aigrie, que vous
exagrez le mal; je repousse encore cette accablante insinuation de
votre lettre:--que les meilleurs parmi les hommes sont les plus vains,
et que l'hrosme est une chimre!

Tu le crois, pauvre Llia! pauvre femme! tu es malheureuse, je t'aime!




XII.


Trenmor n'avait qu'un moyen de mriter mon amiti: c'tait de
l'accepter, et il l'a fait. Il n'a pas craint de se fier  mes
promesses, il n'a pas cru que cette gnrosit serait au-dessus de mes
forces. Au lieu d'tre humble et craintif devant moi, il est calme, il
se repose sur ma dlicatesse, il n'est pas sur la dfensive, et ne
suppose pas que je puisse l'humilier et lui faire sentir le poids de ma
protection. Vraiment, cet homme a l'me noble et grande, et nulle amiti
ne m'a plus flatte que la sienne.

Jeune orgueilleux, car c'est vous qui l'tes! osez-vous bien vous lever
au-dessus de cet homme que la foudre a renvers? Parce qu'il a t
entran par la fatalit, parce que, n sous une toile funeste, il
s'est gar  travers les cueils, vous lui reprochez sa chute, vous
vous dtournez de lui alors que, sanglant et bris, vous le voyez sortir
de l'abme! Ah! vous tes du monde, vous! Vous partagez bien ses
inexorables prjugs, ses gostes vengeances! Quand le pcheur est
encore debout, vous le tolrez encore; mais sitt qu'il est  terre,
vous le foulez aux pieds, vous ramassez les pierres et la boue du chemin
pour faire comme fait la foule, pour qu'en voyant votre cruaut les
autres bourreaux croient  votre justice. Vous auriez peur de lui
montrer un peu de piti, car on pourrait l'interprter mal, et croire
que vous tes le frre ou l'ami de la victime. Et si l'on supposait que
vous tes capable des mmes forfaits, si l'on disait de vous: Voyez cet
homme qui tend la main au proscrit; n'est-il point son compagnon de
misre et d'infamie? Oh! plutt que de faire dire cela, lapidons le
proscrit; mettons-lui notre talon sur la figure, achevons-le! Apportons
notre part d'insulte parmi la foule qui le maudit. Quand la charrette
hideuse emporte le condamn  l'chafaud, le peuple se rue  l'entour
pour accabler d'outrages ce reste d'homme qui va mourir. Faites comme le
peuple, Stnio! Que dirait-on de vous dans cette ville o vous tes
tranger comme nous, si l'on vous voyait toucher sa main? On penserait
peut-tre que nous avez t au bagne avec lui! Plutt que de vous
exposer  cela, jeune homme, fuyez le maudit! L'amiti du maudit est
dangereuse. L'ineffable plaisir de faire du bien  un malheureux est
trop chrement achet par les maldictions de la foule. Est-ce votre
calcul? est-ce votre sentiment, Stnio?

N'ayez-vous pas pleur chaque fois que vous avez lu l'histoire de cette
jeune fille qui, voyant marcher  la mort un illustre infortun, fendit
la presse des curieux indiffrents, et ne sachant quel tmoignage
d'intrt lui donner, pauvre et simple enfant qu'elle tait, lui offrit
une rose qu'elle avait  la main, une rose pure et suave comme elle, une
rose que son amant peut-tre lui avait donne, et qui fut le seul, le
dernier tmoignage d'affection et de piti que reut un prince marchant
au supplice? N'tes-vous pas touch aussi, dans la sublime histoire du
lpreux d'Aoste, de l'action naturelle et simple du narrateur qui lui
tend la main? Pauvre lpreux, qui n'avait pas touch la main de son
semblable depuis tant d'annes, qui eut tant de peine  refuser cette
main amie, et qui pourtant la refusa dans la crainte de l'infecter de
son mal!...

Pourquoi donc Trenmor aurait-il repouss la mienne? Le malheur est-il
donc contagieux comme la lpre? Eh bien, soit! que la rprobation du
vulgaire nous enveloppe tous deux, et que Trenmor lui-mme soit ingrat!
j'aurai pour moi Dieu et mon coeur, n'est-ce pas bien plus que
l'estime du vulgaire et la reconnaissance d'un homme? Oh! donner un
verre d'eau  relui qui a soif, porter un peu de la croix du Christ,
cacher la rougeur d'un front couvert de honte, jeter un brin d'herbe 
une pauvre fourmi que le torrent ne ddaigne pas d'engloutir, ce sont l
de minces bienfaits! Et pourtant l'opinion nous les interdit ou nous les
conteste! Honte  nous! nous n'avons pas un bon mouvement qu'il ne
faille comprimer ou cacher. On apprend aux enfants des hommes  tre
vains et impitoyables, et cela s'appelle l'_honneur_! Maldiction sur
nous tous!

Eh bien! si je vous disais que, loin de considrer ma conduite comme un
acte de misricorde, j'prouve pour cet homme une sorte de respect
enthousiaste! Si je vous disais que tel que le voil, bris, fltri,
perdu, je le trouve plus haut plac dans la vie morale qu'aucun de nous!
Savez-vous comment il a support son malheur? Vous vous seriez tu,
vous; certes, avec votre fiert, vous n'eussiez pas accept le
chtiment, de l'infamie. Eh bien! il s'est soumis, il a trouv que le
chtiment tait juste, qu'il l'avait mrit, non pas tant pour son crime
que pour le mal qu'il avait fait  son me durant le cours de plusieurs
annes. Et puisqu'il avait mrit ce chtiment, il a voulu le subir. Il
l'a subi. Il a vcu cinq ans, fort et patient, parmi ses abjects
compagnons. Il a dormi sur la pierre  ct du parricide, il a support
le regard des curieux; il a vcu cinq ans dans cette fange parmi ces
btes froces et venimeuses; il a subi le mpris des derniers sclrats
et la domination des plus lches espions. Il a t forat, cet homme qui
avait t si riche et si voluptueux, cet homme d'habitudes raffines et
de caprices despotiques! Celui qui volait sur les flots entour de
femmes, de parfums et de chants, dans sa gondole rapide; celui qui
fatiguait de ses courses folles et aventureuses les plus beaux chevaux
de l'Arabie, celui qui avait dormi sous le ciel de la Grce comme Byron,
cet homme qui avait puis la vie de luxe et d'excitation sous toutes
ses faces, il a t se retremper, se rajeunir et se rgnrer au bagne!
Et cet gout infect, o trouvent encore moyen de se pervertir le pre
qui a vendu ses filles et le fils qui a empoisonn sa mre, le bagne,
d'o l'on sort dfigur et rampant comme les btes, Trenmor en est sorti
debout, calme, ple comme vous le voyez, mais beau encore comme la
crature de Dieu, comme le reflet que la Divinit projette sur le front
de l'homme purifi.




XIII.


Le lac tait calme ce soir-l, calme comme les derniers jours de
l'automne, alors que le vent d'hiver n'ose pas encore troubler les flots
muets, et que les glaeuls roses de la rive dorment, bercs par de
molles ondulations. De ples vapeurs mangrent insensiblement les
contours anguleux de la montagne, et, se laissant tomber sur les eaux,
semblrent reculer l'horizon, qu'elles finirent par effacer. Alors la
surface du lac sembla devenir aussi vaste que celle de la mer. Nul objet
riant ou bizarre ne se dessina plus dans la valle: il n'y eut plus de
distraction possible, plus de sensation impose par les images
extrieures. La rverie devint solennelle et profonde, vague comme le
lac brumeux, immense comme le ciel sans bornes. Il n'y avait plus dans
la nature que les cieux et l'homme, que l'me et le doute.

Trenmor, debout au gouvernail de la barque, dessinait dans l'air bleu de
la nuit sa grande taille enveloppe d'un sombre manteau. Il levait son
large front et sa vaste pense vers ce ciel si longtemps irrit contre
lui.

Stnio, dit-il au jeune pote, ne saurais-tu ramer moins vite et nous
laisser couter plus  loisir le bruit harmonieux et frais de l'eau
souleve par les avirons? En, mesure, pote, en mesure! Cela est aussi
beau, aussi important que la cadence des plus beaux vers. Bien,
maintenant! Entendez-vous le son plaintif de l'eau qui se brise et
s'carte? Entendez-vous ces frles gouttes qui tombent une  une en
mourant derrire nous, comme les petites notes grles d'un refrain qui
s'loigne?

J'ai pass bien des heures ainsi, ajouta Trenmor, assis au rivage des
mers paisibles sous le beau ciel de la Mditerrane. C'est ainsi que
j'coutais avec dlices le remous des canots au bas de nos remparts. La
nuit, dans cet affreux silence de l'insomnie qui succde au bruit du
travail et aux maldictions infernales de la douleur, le bruit faible et
mystrieux des vagues qui battaient le pied de ma prison, russissait
toujours  me calmer. Et plus tard, quand je me suis senti aussi fort
que ma destine, quand mon me affermie n'a plus t force de demander
secours aux influences extrieures, ce doux bruit de l'eau venait bercer
mes rveries, et me plongeait dans une dlicieuse extase.

En ce moment un goland cendr traversa le lac, et, perdu dans la
vapeur, effleura les cheveux humides de Trenmor.

Encore un ami, dit le pnitent, encore un doux souvenir! Quand je me
reposais sur la grve, immobile comme les dalles du port, parfois ces
oiseaux voyageurs, me prenant pour une froide statue, s'approchaient de
moi et me contemplaient sans effroi: c'taient les seuls tres qui
n'eussent ni aversion ni mpris  me tmoigner. Ceux-l ne comprenaient
pas ma misre; ils ne me la reprochaient pas; et, quand je faisais un
mouvement, ils prenaient leur vole. Ils ne voyaient pas que j'avais une
chane au pied, que je ne pouvais les poursuivre; ils ne savaient pas
que j'tais un galrien; ils s'enfuyaient comme ils eussent fait devant
un homme!

--Homme! dit le jeune pote au forat, dis-moi o ton me d'airain a
pris la force de supporter les premiers jours d'une semblable existence?

--Je ne te le dirai pas, Stnio, car je ne le sais plus: dans ces
jours-l je ne me sentais pas, je ne vivais pas, je ne comprenais
rien.--Mais, quand j'eus compris combien cela tait horrible, je me
sentis la force de le supporter. Ce que j'avais confusment redout
tait une vie de repos et de monotonie. Quand je vis qu'il y avait l du
travail, d'pres fatigues, des jours de feu et des nuits de glace, des
coups, des injures, des rugissements, la mer immense devant les yeux, la
pierre immobile du cercueil sous les pieds, des rcits effroyables 
entendre et des souffrances hideuses  voir, je compris que je pouvais
vivre parce que je pouvais lutter et souffrir.

--Parce qu'il faut  ta grande me, dit Llia, des sensations violentes
et des toniques brlants. Mais, dis-nous, Trenmor, comment tu t'es fait
au calme; car enfin, tu l'as dit tout  l'heure, le calme est venu te
trouver mme au sein de ce repaire; et d'ailleurs toutes les sensations
s'moussent  force de se reproduire.

--Le calme, dit Trenmor en levant vers le ciel un regard sublime; le
calme, c'est le plus grand bienfait de la Divinit, c'est l'avenir o
tend sans cesse l'me immortelle, c'est la batitude! le calme, c'est
Dieu! Eh bien! c'est dans un enfer que je l'ai trouv. Le secret de la
destine humaine, sans cet enfer je ne l'aurais jamais compris, je ne
l'aurais jamais got, moi homme sans croyance et sans but, fatigu
d'une vie dont je cherchais en vain l'issue, tourment d'une libert
dont je ne savais que faire, ne prenant pas le temps d'y rver, tant
j'tais press de pousser le temps et d'abrger l'ennui d'exister!
J'avais besoin d'tre dbarrass pour quelque temps de ma volont, et de
tomber sous l'empire de quelque volont haineuse et brutale qui
m'enseignt le prix de la mienne. Cette surabondance d'nergie, qui
s'allait cramponner aux dangers et aux fatigues vulgaires de la vie
sociale, s'assouvit enfin quand elle fut aux prises avec les angoisses
de la vie expiatoire. J'ose dire qu'elle en sortit victorieuse: mais la
victoire amena sa lassitude et son contentement salutaire. Pour la
premire fois, je connus les douceurs du sommeil, aussi pleines, aussi
bienfaisantes qu'elles avaient t rares et incompltes pour moi au sein
du luxe. Au bagne j'appris ce que vaut l'estime de soi-mme, car, loin
d'tre humili du contact de toutes ces existences maudites, en
comparant leur lche effronterie et leur morne fureur  la calme
rsignation qui tait en moi, je me relevai  mes propres yeux, et
j'osai croire qu'il pouvait exister quelque faible et lointaine
communication entre le ciel et l'homme courageux. Dans mes jours de
fivre et d'audace, je n'avais jamais pu russir  esprer cela. Le
calme enfanta cette pense rgnratrice, et peu  peu elle prit racine
en moi. Je vins  bout d'lever tout  fait mon me vers Dieu et de
l'implorer avec confiance. Oh! alors, que de torrents de joie coulrent
dans cette pauvre me dvaste! Comme les promesses de la Divinit se
firent humbles et misricordieuses pour descendre jusqu' moi et se
rvler  mes faibles yeux! C'est alors que je compris le mystrieux
symbole du Verbe divin fait homme pour exhorter et consoler les hommes,
et toute cette mythologie chrtienne si potique et si tendre, ces
rapports de la terre avec le ciel, ces magnifiques effets du
spiritualisme qui ouvre enfin  l'homme infortun une carrire d'espoir
et de consolation! O Llia!  Stnio! vous croyez en Dieu aussi,
n'est-ce pas?

Tous deux gardrent le silence. Llia tait apparemment dans une
disposition plus sceptique qu' l'ordinaire. Stnio ne pouvait vaincre
le dgot que lui inspirait Trenmor, son me se refusait  s'pancher
dans la sienne. Cependant il fit un effort sur lui-mme, non pour
rpondre mais pour interroger encore.

Trenmor, dit-il, tu ne m'apprends pas de toi ce qu'il m'importe de
savoir. Ce que tu me dis me semble plus potique que vrai. Avant de
goter le calme et de concevoir l'ide de la foi, sans doute tu as d,
par un grand repentir, purifier ton esprit et racheter ton me!

--Oui, par un grand repentir! rpondit Trenmor. Mais ce fut un repentir
profond et sincre, o la crainte des hommes n'entra pour rien. Dans cet
abme d'abjection, je n'eus pas la faiblesse de me sentir humili par
eux, et je n'acceptai pas mon chtiment comme venant d'eux, mais de Dieu
seul. Aux premiers jours, je me bornai  accuser le destin, le seul dieu
auquel j'eusse foi. Puis, je me plus  lutter contre cette puissance
farouche,  laquelle je ne pouvais refuser cependant une haute justice
et des desseins providentiels, car je voyais la vrai Dieu derrire ce
grossier symbole; je le voyais  mon insu, et comme malgr moi, ainsi
que je l'avais vu toujours. Ce qui m'avait le plus frapp dans
l'histoire, c'taient les grandes fortunes et les grands revers des
Crsus et des Sardanapale. J'aimais la sombre sagesse de ces hommes qui
acceptaient stoquement d'tre briss par les autres hommes, et qui
adressaient aux dieux ingrats de vhments reproches. Mais dans cette
impit mme n'y avait-il pas beaucoup de foi? Peu  peu cette foi
s'pura devant mes yeux; mais je dois avouer que, malgr mon mpris pour
la part de l'action humaine dans ma destine, je fus forc de partir
d'en bas pour remonter jusqu' l'ide de la justice cleste. Ce fut donc
en examinant l'importance de mes fautes et le chtiment que mes
semblables s'taient arrog le droit de m'infliger, que, frapp de leur
barbarie et de leur injustice, je me rfugiai dans le sein de la
misricorde divine.

--Osez-vous dire, reprit le jeune Stnio avec une indignation mal
comprime, que vous n'ayez pas mrit un chtiment?

--Oui sans doute, rpondit Trenmor avec calme, j'avais mrit un
chtiment, puisque l'exprience a prouv que j'avais besoin d'une leon
terrible. Mais quel chtiment insigne et atroce tait donc celui-l? Le
but de la socit est-il la vengeance? J'aurais pens qu'il devait tre
l'expiation du crime et la conversion du coupable.

--Il est certain, dit Stnio mu, que votre faute ne mritait pas tant
de rigueur. Vous aviez commis un meurtre involontaire, et vous ftes
confondu avec les voleurs et les assassins.

--Ma faute ne mritait pas cette sorte de rigueur, dit Trenmor, mais
elle en mritait cependant une bien grande. Le meurtre n'tait pas ce
qui constituait mon crime. C'tait l'ivresse qui m'avait port  le
commettre. Et ce n'tait pas seulement l'ivresse de cette nuit fatale,
c'tait l'habitude de l'ivresse, le got des orgies, la vie de dbauche
et d'excs. Ce n'tait donc pas mon garement d'un jour qu'il fallait
punir, c'tait celui de toute ma vie qu'il fallait rprimer. Voil ce
que je compris en comparant ma condition avec celle des malfaiteurs au
milieu desquels j'tais jet comme un gladiateur antique livr aux btes
froces. Je me demandai si l'on m'associait  tant d'infamie pour me
corriger par ce spectacle repoussant, ou si l'on me livrait  cette
infamie afin de me punir de mes erreurs par la contagion mortelle, par
la perte irrvocable de toute notion divine et du tout sentiment humain.
Avouez que c'est l un trange moyen de rpression qu'a invent la
socit humaine! Mon indignation fut si profonde, que, pendant quelque
temps, je dlibrai, dans l'horreur de mes penses, si je n'accepterais
pas le sort qu'on me faisait, si je ne me dclarerais pas l'ennemi du
genre humain, si je ne ferais pas le serment de tourner ma fureur contre
lui et de lui dclarer la guerre aussitt que je serais libre;
l'euss-je t  cette heure de dsespoir farouche, aucun bandit n'et
t plus redoutable que moi, aucun meurtrier ne se ft baign dans le
sang avec plus de rage!

Mais la ncessit rendit ma haine plus patiente, et je couvai longtemps
des projets de vengeance que le sentiment religieux fit vanouir par la
suite. N'avais-je pas sujet de har cette socit qui m'avait pris au
berceau, et qui ds lors me comblant de faveurs aveugles, avait en
quelque sorte travaill  me crer des passions et des besoins
inextinguibles qu'elle s'tait plu ensuite  satisfaire et  exciter
sans cesse? Pourquoi fait-elle des riches et des pauvres, des voluptueux
insolents et des ncessiteux stupides? et si elle permet  quelques-uns
d'hriter des richesses, pourquoi ne leur en prescrit-elle pas le noble
usage? Mais o est la direction qu'elle nous donne dans nos jeunes
annes? O sont les devoirs qu'elle nous enseigne dans l'ge viril? O
sont les bornes qu'elle pose devant nos dbordements? Quelle protection
accorde-t-elle aux hommes que nous avilissons par nos dons et aux femmes
que nous perdons par nos vices? Pourquoi nous fournit-elle avec
profusion des valets et des prostitues? Pourquoi souffre-t-elle nos
orgies, et pourquoi nous ouvre-t-elle elle-mme les portes de la
dbauche?

Et pourquoi m'arriva-t-il de subir la rigueur d'une loi qu'on applique
si rarement aux riches? C'est parce que je n'avais pas song  acheter
d'avance mon absolution. Si j'avais plac mon or, ma rputation et ma
vie sous la sauvegarde de quelque prince dbauch comme moi; ou si
j'avais su, par quelque mtier politique infme, me rendre utile aux
perfides desseins d'un gouvernement quelconque, j'aurais eu des amis
tout-puissants, dont l'impudente protection m'et soustrait comme tant
d'autres  la publicit d'une sentence infamante et  l'horreur d'une
punition implacable. Mais moi, qui avais imagin tant de moyens de me
ruiner, je n'avais pas voulu me ruiner en compagnie des puissants du
sicle. Je les mprisais encore plus que je ne me mprisais moi-mme, je
ne les implorai pas dans mes revers. Ils se vengrent en m'abandonnant 
mon sort. Cette pense fut le premire qui me ranima; elle me relevait
jusqu' un certain point  mes propres yeux.

Puis, abaissant mes regarda sur les misrables dont j'tais entour, je
sentis pour eux encore plus de piti que d'horreur; car si un abme
sparait leur iniquit de la mienne, il n'en est pas moins vrai qu'eux
aussi subissaient un chtiment injuste et disproportionn. Eux aussi
taient condamns  s'avilir de plus en plus et  perdre tout dsir
comme tout espoir de rhabilitation. Eux aussi avaient droit  une
correction salutaire, qui, loin de briser leur me, la retrempt par de
sages leons, de nobles exemples et des promesses de misricorde. Ce
n'taient pas des scnes de violence et un joug plus froce encore que
leurs crimes qui pouvaient les faire flchir au baptme de la pnitence.
Plus ils taient dgrads, plus il et fallu essayer de les relever.
Plus la nature les avait crs insensibles et farouches, plus la socit
avait reu de Dieu mission de les convertir et de les civiliser. Oui, il
leur fallait ainsi qu' moi une pnitence. Il la leur fallait plus ou
moins longue, plus ou moins svre, mais telle qu'un pre l'inflige  un
enfant coupable, et non telle qu'un bourreau se rjouit de l'imprimer
dans les entrailles d'une victime. O humanit! le Christ ne t'a-t-il
donc pas parl de la misricorde des cieux? Ne t'a-t-il pas enseign 
invoquer le juge suprme sous le nom de Pre? Mais tu ne l'as point
cout, et tu as crucifi le juste. Quelle misricorde le coupable
peut-il attendre de toi?

Plus je contemplais l'avilissement et la perversit de ces malheureux,
plus j'accusais la socit qui punit si cruellement des crimes obscurs
et qui protge tant de crimes pompeux.

Elle ne sait exercer ses vengeances que contre des individus. Elle ne
sait pas se venger et se protger elle-mme contre des castes entires.
Les riches rgnent par la fraude ou l'immoralit. Les pauvres paient
double; pour leurs propres fautes, et pour celles qui leur sont tales
en exemples sur les hauteurs de la socit, comme d'impurs sacrifices
sur de somptueux autels. En songeant  ces exemples que j'avais donns
moi-mme (moi, pourtant, un des moins criminels d'entre les heureux du
sicle), je cessai de m'lever dans mon orgueil au-dessus de mes
compagnons d'infortune, je m'humiliai devant Dieu, et j'acceptai de lui
l'abaissement o j'tais rduit en vivant parmi eux.

C'est par ces considrations vivement senties que j'entrai dans une
carrire de stocisme apparent, et que je subis mon malheur sans
profrer une seule plainte. Mais ce stocisme n'tait pas la froide
sagesse de l'homme qui cherche le calme dans l'habitude de surmonter la
douleur. Mon me tait brise par la piti, mon coeur saignait par
toutes ces blessures, par toutes ces plaies tales autour de moi, et
quand j'arrivais au repos de l'esprit, c'est que je me rfugiais dans la
certitude d'une justice et d'une bont suprmes. C'est que je sentais
profondment que ces hommes perdus pour la socit ne l'taient pas pour
le ciel; car la croyance  un chtiment ternel est le digne ouvrage des
hommes sans entrailles et sans pardon. Ils ont mesur  leur taille la
puissance de Dieu. Ils lui ont attribu celle de contenir dans les
gouffres de l'enfer des myriades d'mes dchues. Ils ont oubli qu'il
avait celle de les retremper dans de nouvelles existences, et de les
purifier par une suite d'preuves inconnues aux prvisions humaines.

--Il parle bien, dit Stnio en se retournant vers Llia, qui observait
curieusement l'effet des paroles de Trenmor sur le jeune pote; mais,
ajouta-t-il  voix basse, bien penser, bien dire, est-ce assez pour
laver le sang et la honte?

--Non sans doute, rpondit Llia tout haut. Il faut encore bien agir, et
il l'a fait. Durant son martyre il a commenc une vie de dvouement,
d'hrosme et de charit qui ne cessera qu'avec lui. Il a commenc par
essayer de consoler et de convertir les moins endurcis parmi les
malheureux que la justice des hommes lui avait donns pour frres. Et
mme au bagne ses efforts n'ont pas t sans succs. Il a eu du moins la
douceur de se dire qu'il versait avec ses larmes une goutte du baume
cleste dans des coupes  jamais abreuves de fiel. Il a fait entendre 
ceux dont les oreilles taient fermes, des paroles de compassion et de
soulagement qu'elles n'avaient jamais entendues et qu'elles n'entendront
plus, mais qu'elles n'oublieront pas. Et depuis dix ans qu'il et libre,
aprs que ses traits et ses manires ont tellement chang que personne
ne peut le reconnatre; aprs qu'il a recouvr, par des incidents
tranges et romanesques une fortune suprieure  celle qu'il avait
perdue, sa vie, austre pour lui-mme, fconde pour les autres, n'est
qu'une suite de dvouements sublimes. Un mot te le fera connatre, cet
homme que tu as la vanit de craindre encore; un mot....

--Arrtez! dit Trenmor. Si ma vie nouvelle peut avoir quelque mrite 
ses yeux lorsqu'il la connatra, ne lui tez pas  lui-mme le mrite de
croire en moi sans preuves et sans garanties. Cela ne peut tre
l'ouvrage d'une heure. Je puis bien supporter sa mfiance et son ddain
quelques jours encore!

--Ma mfiance, peut-tre! dit vivement Stnio. J'avoue qu'une vertu
aussi exceptionnellement acquise que la vtre m'tonne et m'effraie, moi
qui ne connais encore de la vie que les chemins bords de fleurs, par o
l'on court  l'esprance. Mais ne craignez pas mon ddain, homme
infortun...

--Votre ddain ne peut pas m'effrayer, jeune homme! interrompit Trenmor
avec un accent de fiert solennelle. Je sais que je n'chapperais 
celui de personne si je me faisais connatre pour un homme exil de la
socit humaine. Je sais aussi que quiconque possde mon secret a le
droit de m'insulter et de me refuser la rparation du sang. J'ai donc d
placer plus haut l'estime et le respect de moi-mme. Ces biens, je les
ai recouvrs  la sueur de mon front, et j'ai lav mes souillures, non
dans le sang d'autrui, mais dans le plus pur de mon sang. Il n'est donc
au pouvoir d'aucun homme de m'humilier. Vous m'estimerez quand vous
pourrez, Stnio; mais alors vous pourrez vous dispenser de me le
tmoigner. Votre respect ne me ferait pas plus de bien que votre mpris
ne peut me faire de mal. Il y a longtemps que je n'agis plus en vue de
ce qu'on pensera de moi. Celui  qui j'ai affaire  cet gard, ajouta
Trenmor en regardant les cieux, est plac plus haut que vous.

L'attitude, la voix et le front du proscrit avaient quelque chose de si
noble et de si puissant, que Stnio en fut troubl. Il jeta un regard
timide sur lui-mme, et demanda pardon  Dieu, dans son coeur, d'avoir
offens celui qui s'tait mis sous la protection du ciel.

Trenmor tomba dans une profonde rverie. Ses compagnons imitrent son
silence. La belle Llia regardait le sillage de la barque o le reflet
des toiles tremblantes faisait courir de minces filets d'or mouvant.
Stnio, les yeux attachs sur elle, ne voyait qu'elle dans l'univers.
Quand la brise, qui commenait  se lever par frissons brusques et
rares, lui jetait au visage une tresse des cheveux noirs de Llia, ou
seulement la frange de son charpe, il frmissait comme les eaux du lac,
comme les roseaux du rivage; et puis la brise tombait tout  coup comme
l'haleine puise d'un sein fatigu de souffrir. Les cheveux de Llia et
les plis de son charpe retombaient sur son sein, et Stnio cherchait en
vain un regard dans ses yeux dont le feu savait si bien percer les
tnbres, quand Llia daignait tre femme. Mais  quoi pensait Llia en
regardant le sillage de la barque?--La brise avait emport le
brouillard; tout  coup Trenmor aperut  quelques pas devant lui les
arbres du rivage, et, vers l'horizon, les lumires rougetres de la
ville; il soupira profondment.

Eh quoi! dit-il, dj! Vous ramez trop vite, Stnio, vous tes bien
press de nous ramener parmi les hommes!




XIV.


Quelques heures aprs, ils taient au bal chez le riche musicien Spuela.
Trenmor et Stnio rentraient sous la coupole, et, du fond de cette
rotonde vide et sonore, ils promenaient leurs regards sur les grandes
salles pleines de mouvement et de bruit. Les danses tournoyaient en
cercles capricieux sous les bougies plissantes, les fleurs mouraient
dans l'air rare et fatigu, les sons de l'orchestre venaient s'teindre
sous la vote de marbre, et dans la chaude vapeur du bal passaient et
repassaient de ples figures tristes et belles sous leurs habits de
fte; mais au-dessus de ce tableau riche et vaste, au-dessus de ces tons
clatants adoucis par le vague de la profondeur et le poids de
l'atmosphre, au-dessus des masques bizarres, des parures tincelantes,
des frais quadrilles, et des groupes de femmes vives et jeunes,
au-dessus du mouvement et du bruit, au-dessus de tout, s'levait la
grande figure isole de Llia. Appuye contre un cippe de bronze
antique, sur les degrs de l'amphithtre, elle contemplait aussi le
bal, elle avait revtu aussi un costume caractristique, mais l'avait
choisi noble et sombre comme elle: elle avait le vtement austre et
pourtant recherch, la pleur, la gravit, le regard profond d'un jeune
pote d'autrefois, alors que les temps taient potiques et que la
posie n'tait pas coudoye dans la foule. Les cheveux noirs de Llia,
rejets en arrire, laissaient  dcouvert ce front o le doigt de Dieu
semblait avoir imprim le sceau d'une mystrieuse infortune, et que les
regards du jeune Stnio interrogeaient sans cesse avec l'anxit du
pilote attentif au moindre souffle du vent et  l'aspect des moindres
nues sur un ciel pur. Le manteau de Llia tait moins noir, moins
velout que ses grands yeux couronns d'un sourcil mobile. La blancheur
mate du son visage et de son cou se perdait dans celle de sa vaste
fraise, et la froide respiration de son sein impntrable ne soulevait
pas mme le satin noir de son pourpoint et les triples rangs de sa
chane d'or.

Regardez Llia, dit Stnio avec un sentiment d'admiration exalt,
regardez cette grande taille grecque sous ces habits de l'Italie dvote
et passionne, cette beaut antique dont la statuaire a perdu le moule,
avec l'expression de rverie profonde des sicles philosophiques; ces
formes, et ces traits si riches; ce luxe d'organisation extrieure dont
un soleil homrique a seul pu crer les types maintenant oublis;
regardez, vous dis-je, cette beaut physique qui suffirait pour
constater une grande puissance, et que Dieu s'est plu  revtir de toute
la puissance intellectuelle de notre poque!... Peut-on imaginer quelque
chose de plus complet que Llia vtue, pose et rvant ainsi? C'est le
marbre sans tache de Galate, avec le regard cleste du Tasse, avec le
sourire sombre d'Alighieri. C'est l'attitude aise et chevaleresque des
jeunes hros de Shakspeare: c'est Romo, le potique amoureux; c'est
Hamlet, le ple et asctique visionnaire; c'est Juliette, Juliette
demi-morte, cachant dans son sein le poison et le souvenir d'un amour
bris. Vous pouvez inscrire les plus grands noms de l'histoire, du
thtre et de la posie sur ce visage, dont l'expression rsume tout, 
force de tout concentrer. Le jeune Raphal devait tomber dans cette
contemplation extatique, lorsque Dieu lui faisait apparatre ses visions
pures et charmantes. Corinne mourante devait tre plonge dans cette
morne attention lorsqu'elle coutait ses derniers vers dclams au
Capitole par une jeune fille. Le page muet et mystrieux de Lara se
renfermait dans cet isolement ddaigneux de la foule. Oui, Llia runit
toutes ces idalits, parce qu'elle runit le gnie de tous les potes,
la grandeur de tous les caractres. Vous pouvez donner tous ces noms 
Llia; le plus grand, le plus harmonieux de tous devant Dieu, sera
encore celui de Llia; Llia dont le front lumineux et pur, dont la
vaste et souple poitrine renferment toutes les grandes penses, tous les
gnreux sentiments: religion, enthousiasme, stocisme, piti,
persvrance, douleur, charit, pardon, candeur, audace, mpris de la
vie, intelligence, activit, espoir, patience, tout! jusqu'aux
faiblesses innocentes, jusqu'aux sublimes lgrets de la femme, jusqu'
la mobile insouciance qui est peut-tre son plus doux privilge et sa
plus puissante sduction.

Tout, hormis l'amour! ajouta Stnio d'un air sombre aprs un moment de
silence.--Trenmor, vous qui connaissez Llia, dites-moi si elle a connu
l'amour? Eh bien, si cela n'est pas, Llia n'est pas un tre complet.
C'est un rve tel que l'homme peut en crer, gracieux et sublime, mais
o il manque toujours quelque chose d'inconnu; quelque chose qui n'a pas
de nom, et qu'un nuage nous voile toujours; quelque chose qui est au
del des cieux, quelque chose o nous tendons sans cesse sans
l'atteindre ni le deviner jamais; quelque chose de vrai, de parfait et
d'immuable: Dieu peut-tre, c'est peut tre Dieu que cela s'appelle! Eh
bien! la rvlation de cela manque  l'esprit humain. Pour le remplacer,
Dieu lui a donn l'amour, faible manation du feu du ciel, me de
l'univers perceptible  l'homme. Cette tincelle divine, ce reflet du
Trs-Haut, sans lequel la plus belle cration est sans valeur, sans
lequel la beaut n'est qu'une image prive d'animation, l'amour! Llia
ne l'a pas! Qu'est-ce donc que Llia? une ombre, un rve, une ide tout
au plus. Allez, l o il n'y a pas d'amour, il n'y a pas de femme.

--Et pensez-vous aussi, lui dit Trenmor sans rpondre  ce que Stnio
esprait tre une question, pensez-vous aussi que l o il n'y a plus
d'amour il n'y a plus d'homme?

--Je le crois de toute mon me, s'cria l'enfant.

--En ce cas, je suis donc mort aussi, dit Trenmor en souriant, car je
n'ai pas d'amour pour Llia; et, si Llia n'en inspire pas, quelle autre
en aurait la puissance! Eh bien! Stnio, j'espre que vous vous trompez,
et qu'il en est de l'amour comme des autres passions gostes. Je crois
que l o elles finissent l'homme commence.

En ce moment Llia descendit les degrs et vint  eux. La majest pleine
de tristesse qui entourait Llia comme d'une aurole l'isolait presque
toujours au milieu du monde: c'tait une femme qui, en public, ne se
livrait jamais  ses impressions. Elle se cachait dans son intimit pour
rire du la vie; mais elle la traversait avec une dfiance haineuse, et
s'y montrait sous un aspect rigide pour loigner d'elle autant que
possible le contact de la socit. Cependant elle aimait les ftes et
les runions publiques. Elle venait y chercher un spectacle, elle venait
y rver, solitaire au milieu de la foule. Il avait bien fallu que la
foule s'habitut  la voir planer sur elle, et puiser dans son sein des
impressions sans jamais lui rien communiquer des siennes. Entre Llia et
la foule il n'y avait pas d'change. Si Llia s'abandonnait  quelques
muettes sympathies, elle se refusait  les inspirer: elle n'en avait pas
besoin. La foule ne comprenait pas ce mystre, mais elle tait fascine,
et, tout en cherchant  rabaisser cette destine inconnue dont
l'indpendance l'offensait, elle s'ouvrait devant elle avec un respect
instinctif qui tenait de la peur.

Le pauvre jeune pote dont elle tait aime concevait un peu mieux les
causes de sa puissance, quoiqu'il ne voult pas encore se les avouer.
Parfois il tait si prs de la triste vrit, cherche et repousse par
lui, qu'il prouvait comme un sentiment d'horreur pour Llia. Il lui
semblait alors que Llia tait son flau, son gnie du mal, le plus
dangereux ennemi qu'il et dans le monde. En la voyant venir ainsi vers
lui, seule et pensive, il ressentit comme de la haine pour cet tre qui
ne tenait  la nature par aucun lien apparent, sans songer qu'il et
souffert bien davantage, l'insens! s'il l'et vue parler et sourire.

Vous tes ici, lui dit-il d'un ton dur et amer, comme un cadavre qui
aurait ouvert son cercueil et qui viendrait se promener au milieu des
vivants. Voyez, on s'carte de vous, on craint de toucher votre linceul,
on ose  peine vous regarder au visage; le silence de la crainte plane
autour de vous comme un oiseau de nuit. Votre main est aussi froide que
le marbre d'o vous sortez.

Llia ne rpondit que par un trange regard et un froid sourire; puis,
aprs un instant de silence:

J'avais une ide bien diffrente tout  l'heure, dit-elle. Je vous
prenais tous pour des morts, et moi, vivante, je vous passais en revue;
je me disais qu'il y avait quelque chose d'trangement lugubre dans
l'invention de ces mascarades. N'est-ce pas bien triste, en effet, de
ressusciter les sicles qui ne sont plus, et de les forcer  divertir le
sicle prsent? Ces costumes des temps passs, qui nous reprsentent
des gnrations teintes, ne sont-ils pas, au milieu de l'ivresse d'une
fte, une effrayante leon pour nous rappeler la brivet des jours de
l'homme? O sont les cerveaux passionns qui brlaient sous ces
barrettes et sous ces turbans? O sont les coeurs jeunes et vivaces
qui palpitaient sous ces pourpoints de soie, sous ces corsages brods
d'or et de perles? O sont les femmes orgueilleuses et belles qui se
drapaient dans ces lourdes toffes, qui couvraient leurs riches
chevelures de ces gothiques joyaux? Hlas! o sont-ils ces rois d'un
jour qui ont brill comme nous? Ils ont pass sans songer aux
gnrations qui les avaient prcds, sans songer  celles qui devaient
les suivre, sans songer  eux-mmes qui se couvraient d'or et de
parfums, qui s'entouraient de luxe et de mlodies, en attendant le froid
du cercueil et l'oubli de la tombe.

[Illustration: C'est Romo, le potique amoureux.... (Page 13.)]

--Ils se reposent d'avoir vcu, dit Trenmor; heureux ceux qui dorment
dans la paix du Seigneur!

--Il faut que l'esprit de l'homme soit bien pauvre, reprit Llia, et ses
plaisirs bien vides; il faut que les jouissances simples et faciles
s'puisent bien vite pour lui, puisqu'au fond de sa joie et de ses
pompes il retrouve toujours une impression si horrible de tristesse et
de terreur. Voici un homme riche et joyeux, un heureux de la terre qui,
pour s'tourdir et oublier que ses jours sont compts, n'imagine rien de
mieux que d'exhumer les dpouilles du pass, de couvrir ses htes des
livres de la mort, et de faire danser dans son palais les spectres de
ses aeux!

--Ton me est triste, Llia, dit Trenmor; on dirait que seule ici tu
crains de ne pas mourir  ton tour!




XV.


Ce jeune homme mrite plus de compassion, Llia. Je croyais que vous
n'aviez que les grces et les adorables qualits de la femme. En
auriez-vous aussi la froce ingratitude et l'impudente vanit? Non,
j'aimerais mieux douter de l'existence de Dieu que de la bont de votre
coeur. Llia, dites-moi donc ce que vous voulez faire de cette me de
pote qui s'est donne  vous et que vous avez accueillie, imprudemment
peut-tre! Vous ne pouvez plus maintenant la repousser sans qu'elle se
brise; et prenez garde, Llia, Dieu vous en demandera compte un jour;
car cette me vient de lui et doit y retourner. Sans doute le jeune
Stnio doit tre un des enfants de sa prdilection. N'a-t-il pas mis en
lui un reflet de la beaut des anges? Quoi de plus pur et de plus suave
que cet enfant? Je n'ai point vu de physionomie d'un calme plus
anglique, ni de bleu dans le plus beau ciel qui ft plus limpide et
plus cleste que le bleu de ses yeux. Je n'ai pas entendu de voix plus
harmonieuse et plus douce que la sienne; les paroles qu'il dit sont
comme les notes faibles et veloutes que le vent confie aux cordes de la
harpe. Et puis, sa dmarche lente, ses attitudes nonchalantes et
tristes, ses mains blanches et fines, son corps frle et souple, ses
cheveux d'un ton si doux et d'une mollesse si soyeuse, son teint
changeant comme le ciel d'automne, ce carmin clatant qu'un regard de
vous rpand sur ses joues, cette pleur bleutre qu'un mot de vous
imprime  ses lvres, tout cela, c'est un pote, c'est un jeune homme
vierge, c'est une me que Dieu envoie souffrir ici-bas pour l'prouver
avant d'en faire un ange. Et si vous livrez cette jeune me au souffle
des passions corrosives, si vous l'teignez sous les glaces du
dsespoir, si vous l'abandonnez au fond de l'abme, comment
retrouvera-t-elle le chemin des cieux? O femme! prenez garde  ce que
vous allez faire! N'crasez pas ce frle enfant sous le poids de votre
affreuse raison! Mnagez-lui le vent et le soleil, et le jour, et le
froid, et la foudre, et tout ce qui nous fltrit, nous renverse, nous
dessche et nous tue. Aidez-le  marcher, couvrez-le d'un pan de votre
manteau, soyez son guide sur le bord des cueils. Ne pouvez-vous tre
son amie, ou sa soeur, ou sa mre?

[Illustration: Il y avait auprs d'elle le joli docteur... (Page 20.)]

Je sais tout ce que vous m'avez dit dj, je vous comprends, je vous
flicite; mais puisque vous tes heureuse ainsi (autant qu'il vous est
donn de l'tre!), ce n'est plus de vous que je m'occupe: c'est de lui,
qui souffre et que je plains. Voyons! femme! vous qui savez tant de
choses ignores de l'homme, n'avez-vous pas un remde  ses maux? Ne
pouvez-vous donner aux autres un peu de la science que Dieu vous a
donne? Est-il en vous de faire le mal et de ne pouvoir faire le bien?

Eh bien, Llia, s'il en est ainsi, il faut loigner Stnio ou le fuir.




XVI.


loigner Stnio ou le fuir! Oh! pas encore! Vous tes si froid, votre
coeur est si vieux, ami, que vous parlez de fuir Stnio comme s'il
s'agissait de quitter cette ville pour une autre, ces hommes
d'aujourd'hui pour les hommes de demain, comme s'il s'agissait pour
vous, Trenmor, de me quitter, moi Llia?

Je le sais, vous avez touch le but, vous avez chapp au naufrage, vous
voil au port. Nulle affection en vous ne s'lve jusqu' la passion,
rien ne vous est ncessaire, personne ne peut faire ou dfaire votre
bonheur, vous en tes vous-mme l'artisan et le gardien. Moi aussi,
Trenmor, je vous flicite, mais je ne puis vous imiter. J'admire
l'ouvrage rgulier et solide que vous avez fait, mais c'est une
forteresse que cet ouvrage de votre vertu; et moi femme, moi artiste, il
me faut un palais: je n'y serai point heureuse, mais du moins je n'y
mourrai pas; dans vos murs de glace et de pierre, il ne me resterait pas
un jour  vivre. Non, pas encore, non! Dieu ne le veut pas! est-ce qu'on
peut devancer l'accomplissement de ses desseins? S'il m'est donn
d'atteindre o vous tes, du moins j'y veux arriver mre pour la sagesse
et assez sre de moi pour ne pas regarder en arrire avec douleur.

Je vous entends d'ici:--Faible et misrable femme, dites-vous, tu crains
d'obtenir ce que tu demandes souvent; je t'ai vue aspirer au triomphe
que tu repousses!... Eh bien! va, je suis faible, je suis lche; mais je
ne suis ni ingrate ni vaine, je n'ai point ces vices de la femme. Non,
mon ami, je ne veux point briser le coeur de l'homme, teindre l'me
du pote. Rassure-toi, j'aime Stnio.




XVII.


Vous aimez Stnio! Cela n'est pas et ne peut pas tre. Songez-vous aux
sicles qui vous sparent de lui? Vous, fleur fltrie, battue des vents,
brise; vous, esquif ballott sur toutes les mers du doute, chou sur
toutes les grves du dsespoir, vous oseriez tenter un nouveau voyage?
Ah! vous n'y songez pas, Llia! Aux tres comme nous, que faut-il 
prsent? Le repos de la tombe. Vous avez vcu! laissez vivre les autres
 leur tour; ne vous jetez pas, ombre triste et fugitive, dans les voies
de ceux qui n'ont pas fini leur tche et perdu leur espoir. Llia,
Llia, le cercueil te rclame; n'as-tu pas assez souffert, pauvre
philosophe? Couche-toi donc dans ton linceul, dors donc enfin dans ton
silence, me fatigue que Dieu ne condamne plus au travail et  la
douleur!

Il est bien vrai que vous tes moins avance que moi. Il vous reste
quelques rminiscences des temps passs. Vous luttez encore parfois
contre l'ennemi de l'homme, contre l'espoir des choses d'ici-bas. Mais
croyez-moi, ma soeur, quelques pas seulement vous sparent du but. Il
est facile de vieillir, nul ne rajeunit.

Encore une fois, laissez l'enfant crotre et vivre, n'touffez pas la
fleur dans son germe. Ne jetez pas votre haleine glace sur ses belles
journes de soleil et de printemps. N'esprez pas donner la vie, Llia:
la vie n'est plus en vous, il ne vous en reste que le regret; bientt,
comme  moi, il ne vous en restera plus que le souvenir.




XVIII.


Tu me l'as promis, tu m'aimeras doucement et nous serons heureux. Ne
cherche point  devancer le temps, Stnio, ne t'inquite pas de sonder
les mystres de la vie. Laisse-la te prendre et te porter l o nous
allons tous. Tu me crains? C'est toi-mme qu'il faut craindre, c'est toi
qu'il faut rprimer; car,  ton ge, l'imagination gte les fruits les
plus savoureux, appauvrit toutes les jouissances;  ton ge, on ne sait
profiter de rien; on veut tout connatre, tout possder, tout puiser;
et puis on s'tonne que les biens de l'homme soient si peu de chose,
quand il faudrait s'tonner seulement du coeur de l'homme et de ses
besoins. Va, crois-moi, marche doucement, savoure une  une toutes les
ineffables jouissances d'un mot, d'un regard, d'une pense, tous les
riens immenses d'un amour naissant. N'tions-nous pas heureux hier sous
ces arbres, quand, assis l'un prs de l'autre, nous sentions nos
vtements se toucher et nos regards se deviner dans l'ombre? Il faisait
une nuit bien noire, et pourtant je vous voyais, Stnio; je vous voyais
beau comme vous tes, et je m'imaginais que vous tiez le sylphe de ces
bois, l'me de cette brise, l'ange de cette heure mystrieuse et tendre.
Avez-vous remarqu, Stnio, qu'il y a des heures o nous sommes forcs
d'aimer, des heures o la posie nous inonde, o notre coeur bat plus
vite, o notre me s'lance hors de nous et brise tous les liens de la
volont pour aller chercher une autre me o se rpandre? Combien de
fois,  l'entre de la nuit, au lever de la lune ou aux premires
clarts du jour, combien de fois dans le silence de minuit et dans cet
autre silence de midi si accablant, si inquiet, si dvorant, n'ai-je pas
senti mon coeur se prcipiter vers un but inconnu, vers un bonheur
sans forme et sans nom, qui est au ciel, qui est dans l'air, qui est
partout comme un aimant invisible, comme l'amour! Et pourtant, Stnio,
ce n'est pas l'amour; vous le croyez, vous qui ne savez rien et qui
esprez tout; moi qui sais tout, je sais qu'il y a au del de l'amour
des dsirs, des besoins, des esprances qui ne s'teignent point; sans
cela que serait l'homme? Il lui a t accord si peu de jours pour aimer
sur la terre!

Mais  ces heures-l, ce que nous sentons est si vif, si puissant, que
nous le rpandons sur tout ce qui nous environne;  ces heures o Dieu
nous possde et nous remplit, nous faisons rejaillir sur toutes ses
oeuvres l'clat du rayon qui nous enveloppe.

N'avez-vous jamais pleur d'amour pour ces blanches toiles qui sment
les voiles bleus de la nuit? Ne vous tes-vous jamais agenouill devant
elles, ne leur avez-vous pas tendu les bras en les appelant vos
soeurs? Et puis, comme l'homme aime  concentrer ses affections, trop
faible qu'il est pour les vastes sentiments, ne vous est-il point arriv
de vous passionner pour une d'elles? N'avez-vous pas choisi avec amour,
entre toutes, tantt celle qui se levait rouge et scintillante sur les
noires forts de l'horizon, tantt celle qui, ple et douce, se voilait
comme une vierge pudique derrire les humides reflets de la lune; tantt
ces trois soeurs galement blanches, galement belles, qui brillent
dans un triangle mystrieux; tantt ces deux compagnes radieuses qui
dorment cte  cte, dans le ciel pur, parmi des myriades de moindres
gloires; et tous ces signes cabalistiques, tous ces chiffres inconnus,
tous ces caractres tranges, gigantesques, sublimes, qu'elles tracent
sur nos ttes, ne vous tes-vous pas laiss prendre  la fantaisie de
les expliquer et d'y dcouvrir les grands mystres de notre destine,
l'ge du monde, le nom du Trs-Haut, l'avenir de l'me? Oui, vous avez
interrog ces astres avec d'ardentes sympathies, et vous avez cru
rencontrer des regards d'amour dans le tremblant clat de leurs rayons;
vous avez cru sentir une voix qui tombait de l-haut pour vous caresser,
pour vous dire:--Espre, tu es venu de nous, tu reviendras vers nous!
C'est moi qui suis ta patrie, c'est moi qui t'appelle, c'est moi qui te
convie, c'est moi qui dois t'appartenir un jour!

L'amour, Stnio, n'est pas ce que vous croyez; ce n'est pas cette
violente aspiration de toutes les facults vers un tre cr, c'est
l'aspiration sainte de la partie la plus thre de notre me vers
l'inconnu. tres borns, nous cherchons sans cesse  donner le change 
ces insatiables dsirs qui nous consument; nous leur cherchons un but
autour de nous, et, pauvres prodigues que nous sommes, nous parons nos
prissables idoles de toutes les beauts immatrielles aperues dans nos
rves. Les motions des sens ne nous suffisent pas. La nature n'a rien
d'assez recherch dans le trsor de ses joies naves pour apaiser la
soif de bonheur qui est en nous; il nous faut le ciel, et nous ne
l'avons pas!

C'est pourquoi nous cherchons le ciel dans une crature semblable 
nous, et nous dpensons pour elle toute cette haute nergie qui nous
avait t donne pour un plus noble usage. Nous refusons  Dieu le
sentiment de l'adoration, sentiment qui fut mis en nous pour retourner 
Dieu seul. Nous le reportons sur un tre incomplet et faible qui devient
le dieu de notre culte idoltre. Dans la jeunesse du monde, alors que
l'homme n'avait pas fauss sa nature et mconnu son propre coeur,
l'amour d'un sexe pour l'autre, tel que nous le concevons aujourd'hui,
n'existait pas. Le plaisir seul tait un lien; la passion morale, avec
ses obstacles, ses souffrances, son intensit, est un mal que ces
gnrations ont ignor. C'est qu'alors il y avait des dieux, et
qu'aujourd'hui il n'y en a plus.

Aujourd'hui, pour les mes potiques, le sentiment de l'adoration entre
jusque dans l'amour physique. trange erreur d'une gnration avide et
impuissante! Aussi quand tombe le voile divin, et que la crature se
montre, chtive et imparfaite, derrire ces nuages d'encens, derrire
cette aurole d'amour, nous sommes effrays de notre illusion, nous en
rougissons, nous renversons l'idole et nous la foulons aux pieds.

Et puis nous en cherchons une autre! car il nous faut aimer, et nous
nous trompons encore souvent, jusqu'au jour o, dsabuss, clairs,
purifis, nous abandonnons l'espoir d'une affection durable sur la
terre, et nous levons vers Dieu l'hommage enthousiaste et pur que nous
n'aurions jamais d adresser qu' lui.




XIX.


Ne m'crivez pas, Llia; pourquoi m'crivez-vous? J'tais heureux, et
voil que vous me rejetez dans les anxits dont j'tais sorti un
instant! cette heure de silence auprs de vous m'avait rvl tant
d'ineffables volupts! Dj, Llia, vous vous repentez de me les avoir
fait connatre. Et que craignez-vous donc de mon avide impatience? Vous
me mconnaissez  dessein. Vous savez bien que je serai heureux de peu,
parce que rien de ce que vous ferez pour moi ne me paratra petit, parce
que j'attacherai  vos moindres faveurs le prix qu'elles doivent avoir.
Je ne suis pas prsomptueux; je sais combien je suis au-dessous de vous.
Cruelle femme! pourquoi me rappeler sans cesse  cette humilit
tremblante qui me fait tant souffrir?

Je comprends, Llia! hlas! je comprends. C'est Dieu seul que vous
pouvez aimer! C'est seulement au ciel que votre me peut se reposer et
vivre! Quand vous avez, dans l'motion d'une heure de rverie, laiss
tomber sur moi un regard d'amour, c'est que vous vous trompiez, c'est
que vous pensiez  Dieu, et que vous preniez un homme pour un ange.
Quand la lune s'est leve, quand elle a clair mes traits et dissip
cette ombre favorable  vos chimres, vous avez souri de piti en
reconnaissant le front de Stnio, le front de Stnio o vous aviez
imprim un baiser pourtant!

Vous voulez que je l'oublie, je le vois bien! Vous avez peur que j'en
garde l'enivrante sensation et que j'en vive tout un jour!
Rassurez-vous, je n'ai pas got ce bonheur en aveugle; s'il a dvor
mon sang, s'il a bris ma poitrine, il n'a pas gar ma raison. La
raison ne s'gare jamais auprs de vous, Llia! Soyez tranquille, vous
dis-je, je ne suis pas un de ces audacieux pour qui un baiser de femme
est un gage d'amour. Je ne me crois pas le pouvoir d'animer le marbre et
de ressusciter les morts.

Et pourtant votre haleine a embras mon cerveau. A peine vos lvres ont
effleur l'extrmit de mes cheveux, et j'ai cru sentir une tincelle
lectrique, une commotion si terrible, qu'un cri de douleur s'est
chapp de ma poitrine. Oh! vous n'tes pas une femme, Llia, je le vois
bien! J'avais rv le ciel dans un de vos baisers, et vous m'avez fait
connatre l'enfer.

Pourtant votre sourire tait si doux, vos paroles si suaves, que je me
laissai ensuite consoler par vous. Cette terrible motion s'moussa un
peu, je vins  bout de toucher votre main sans frissonner. Vous me
montriez le ciel, et j'y montais avec vos ailes.

J'tais heureux cette nuit en me rappelant votre dernier regard, vos
derniers mots; je ne me flattais pas, Llia, je vous le jure, je savais
bien que je n'tais pas aim de vous, mais je m'endormais dans ce mol
engourdissement o vous m'aviez jet. Voici dj que vous me rveillez
pour me crier de votre voix lugubre:--Souviens-toi, Stnio, que je ne
puis pas t'aimer! Eh! je le sais, Madame, je le sais trop bien!




XX.


Llia, adieu, je vais me tuer. Vous m'avez fait heureux aujourd'hui,
demain vous m'arracheriez bien vite le bonheur que par mgarde ou par
caprice vous m'avez donn ce soir. Il ne faut pas que je vive jusqu'
demain, il faut que je m'endorme dans ma joie et que je ne m'veille
pas.

Le poison est prpar; maintenant je puis vous parler librement, vous ne
me verrez plus, vous ne pourrez plus me dsesprer. Peut-tre
regretterez-vous la victime que vous pouviez faire souffrir, le jouet
que vous vous amusiez  tourmenter sous votre souffle capricieux. Vous
m'aimiez plus que Trenmor, disiez-vous, quoique vous m'estimassiez
moins. Il est vrai que vous ne pouvez pas torturer Trenmor  votre gr;
contre lui votre puissance choue, vos ongles n'ont pas de prise sur ce
coeur de diamant. Moi, j'tais une cire molle qui recevait toutes les
empreintes; je conois, artiste, que vous vous plaisiez mieux avec moi.
Vous me tourmentiez  votre guise et vous me donniez toutes les formes
de vos inspirations. Triste, vous imprimiez  votre oeuvre le
sentiment dont vous tiez domine; calme, vous lui donniez l'air calme
des anges; irrite, vous lui communiquiez l'affreux sourire que le dmon
a mis sur vos lvres. Ainsi le statuaire fait un dieu avec un peu de
fange, et un reptile avec la mme fange qui fut un dieu.

Llia, pardonne  ces instants de haine que tu m'inspires: c'est que je
t'aime avec passion, avec dlire, avec dsespoir. Je puis bien te le
dire sans t'offenser, sans te dsobir, puisque c'est la dernire fois
que je te parle: tu m'as fait bien du mal! Et pourtant il t'tait bien
facile de faire de moi un homme heureux, un pote aux ides riantes, aux
vives inspirations; avec un mot par jour, avec un sourire chaque soir,
tu m'aurais fait grand, tu m'aurais conserv jeune. Au lieu de cela, tu
n'as cherch qu' me fltrir et  me dcourager. Tout en disant que tu
voulais garder en moi le feu sacr, tu l'as teint jusqu' la dernire
tincelle; tu le rallumais mchamment afin d'en surprendre l'ruption et
d'en touffer la flamme. Maintenant, je renonce  l'amour, je renonce 
la vie: es-tu contente? Adieu!

Minuit approche. Je vais... o tu ne viendras pas, Llia! car il est
impossible que nous ayons le mme avenir. Nous n'adorons pas la mme
puissance, nous n'habiterons pas les mmes cieux...




XXI.


Minuit sonna: Trenmor entra chez Stnio, il le trouva pensif, assis
auprs du feu. Le temps tait froid et sombre; la bise sifflait d'une
voix aigu sous les lambris vides et sonores. Il y avait sur une table,
devant Stnio, une coupe remplie jusqu'aux bords, que Trenmor renversa
en l'effleurant de son manteau.

Il faut que vous veniez avec moi auprs de Llia, lui dit-il d'un air
grave mais paisible; Llia veut vous voir. Je pense que son heure est
venue et qu'elle va mourir.

Stnio se leva brusquement, et retomba sur sa chaise ple et sans
force; puis il se leva de nouveau, prit convulsivement le bras de
Trenmor, et courut chez Llia.

Elle tait couche sur un sofa; ses joues avaient un reflet bleu, ses
yeux semblaient s'tre retirs sous l'arc profond de ses sourcils. Un
grand pli traversait son front, ordinairement si poli et si blanc; mais
sa voix tait pleine et assure, et le sourire du ddain errait, comme
de coutume, sur ses lvres mobiles.

Il y avait auprs d'elle le joli docteur Kreyssneifetter, un charmant
homme tout jeune, blond, vermeil, au sourire nonchalant,  la main
blanche, au parler doucereux et protecteur. Le joli docteur
Kreyssneifetter tenait familirement une main de Llia dans les siennes,
et, de temps eu temps, il interrogeait le mouvement de l'artre; puis il
passait son autre main dans les belles boucles de sa chevelure,
artistement releve en pointe sur le sommet de son noble crne.

Ce n'est rien, disait-il avec un aimable sourire, rien du tout. C'est
le cholra, le cholra-morbus, la chose la plus commune du monde dans ce
temps-ci, et la maladie la mieux connue. Rassurez-vous, mon bel ange!
vous avez le cholra, une maladie qui tue en deux heures ceux qui ont la
faiblesse de s'en effrayer, mais qui n'est point dangereuse pour les
esprits fermes comme les ntres. Ne vous effrayez donc pas, aimable
trangre! Nous sommes ici deux qui ne craignons pas le cholra, vous et
moi dfions le cholra! Faisons peur  ce vilain spectre,  ce hideux
monstre qui fait dresser les cheveux au genre humain. Raillons le
cholra! c'est la seule manire de le traiter.

--Mais, dit Trenmor, si l'on essayait le punch du docteur Magendie?

--Pourquoi pas le punch du docteur Magendie, dit le joli docteur
Kreyssneifetter, si le malade n'a point de rpugnance pour le punch?

--J'ai ou dire, reprit Llia avec un sang-froid caustique, qu'il tait
fort contraire. Essayons plutt les adoucissants.

--Essayons les adoucissants, si vous croyez  la vertu des adoucissants,
dit le joli docteur Kreyssneifetter.

--Mais que conseilleriez-vous selon votre conscience? dit Stnio.

A ce mot de conscience, le docteur Kreyssneifetter jeta un regard de
compassion moqueuse au jeune pote; puis il se remit parfaitement, et
dit d'un air grave:

Ma conscience m'ordonne de ne rien ordonner du tout, et de ne me mler
en rien de cette maladie.

--C'est fort bien, docteur, dit Llia. Alors, comme il se fait tard,
bonsoir! N'interrompez pas plus longtemps votre prcieux sommeil.

--Oh! ne faites pas attention, reprit-il; je suis bien ici, je me plais
 suivre les progrs du mal. J'tudie, j'aime mon mtier de passion, et
je sacrifie volontiers mes plaisirs et mon repos; je sacrifierais ma
vie, s'il le fallait, pour le bien de l'humanit.

--Quel est donc votre mtier, docteur Kreyssneifetter? demanda Trenmor.

--Je console et j'encourage, rpondit le docteur: c'est ma vocation.
L'tude m'a rvl toute l'importance des maladies dont l'homme est
assig. Je la constate, je l'observe, j'assiste au dnouement, et je
profite de mes observations.

--Pour ordonnancer les prcautions du systme hyginique applicable 
votre aimable personne? dit Llia.

--Je crois peu  l'influence d'un systme quelconque, dit le docteur;
nous naissons tous avec le principe d'une mort plus ou moins prochaine.
Nos efforts pour retarder le terme ne font souvent que le hter. Le
mieux est de n'y pas penser, et de l'attendre en oubliant qu'il doit
venir.

--Vous tes trs-philosophe, dit Llia en prenant du tabac dans la
bote d'or du docteur.

Mais elle eut une convulsion et tomba mourante dans les bras de Stnio.

Allons, ma belle enfant, dit le docteur imberbe, un peu de courage! Si
vous vous affectez de votre tat le moins du monde, vous tes perdue.
Mais vous ne courez pas plus de risque que moi si vous gardez le mme
sang froid.

Llia se releva sur un coude, et, le regardant avec ses yeux teints par
la souffrance, elle trouva encore la force de sourire avec ironie.

Pauvre docteur, lui dit-elle, je voudrais te voir  ma place!

--Merci, pensa le docteur.

--Vous disiez donc que vous ne croyez pas  l'influence des remdes:
vous ne croyez donc pas  la mdecine? dit-elle.

--Pardon; l'tude de l'anatomie et la connaissance du corps humain avec
ses altrations et ses infirmits, c'est l une science positive.

--Oui, dit Llia, que vous cultivez comme un art d'agrment.--Mes amis,
dit-elle en tournant le dos au docteur, allez me chercher un prtre, je
vois que le mdecin m'abandonne.

Trenmor courut chercher le prtre. Stnio voulut jeter le mdecin
par-dessus le balcon.

Laisse-le tranquille, lui dit Llia; il m'amuse. Donne-lui un livre et
mne-le dans mon cabinet devant une glace, afin qu'il s'occupe. Quand je
sentirai le courage m'abandonner, je le ferai appeler afin qu'il me
donne des conseils de stocisme et que je meure en riant de l'homme et
de sa science.

Le prtre arriva. C'tait le grand et beau prtre irlandais de la
chapelle de Sainte-Laure. Il s'approcha, austre et lent. Son visage
inspirait un respect religieux; son regard calme et profond, qui
semblait rflchir le ciel, et suffi pour donner la foi. Llia, brise
par la souffrance, avait cach son visage sous son bras contract,
enlac de ses cheveux noirs.

Ma soeur! dit le prtre d'une voix pleine et fervente.

Llia laissa retomber son bras, et retourna lentement son visage vers
l'homme de Dieu.

Encore cette femme! s'cria-t-il en reculant avec terreur.

Alors sa physionomie fut bouleverse, ses yeux restrent fixes et pleins
d'pouvante, son teint devint livide, et Stnio se souvint du jour o il
l'avait vu plir et trembler en rencontrant le regard sceptique de Llia
au dessus de la foule prosterne.

C'est toi, Magnus! lui dit-elle. Me reconnais-tu?

--Si je te connais, femme! s'cria le prtre avec garement; si je te
connais! Mensonge, dsespoir, perdition!

Llia ne lui rpondit que par un clat de rire.

Voyons, dit-elle en l'attirant vers elle de sa main froide et bleutre,
approche, prtre, et parle-moi de Dieu. Tu sais pourquoi l'on t'a fait
venir ici: c'est une me qui va quitter la terre, et qu'il faut envoyer
au ciel. N'en as-tu pas la puissance?

Le prtre garda le silence et resta terrifi.

Allons, Magnus, dit-elle avec une triste ironie et tournant vers lui
son visage ple dj couvert des ombres de la mort, remplis la mission
que l'glise t'a confie, sauve-moi, ne perds pas de temps; je vais
mourir!

--Llia, rpondit le prtre, je ne peux pas vous sauver, vous le savez
bien; votre puissance est suprieure  la mienne.

--Qu'est-ce que cela signifie? dit Llia se dressant sur sa couche.
Suis-je dj dans le pays des rves? Ne suis-je plus de l'espce humaine
qui rampe, qui prie et qui meurt? Le spectre effar que voil n'est-il
pas un homme, un prtre? Votre raison est-elle trouble, Magnus? Vous
tes l vivant et debout, et moi j'expire. Pourtant vos ides se
troublent et votre me faiblit, tandis que la mienne appelle avec calme
la force de s'exhaler. Allons, homme de peu de foi, invoquez Dieu pour
votre soeur mourante, et laissez aux enfants ces peurs superstitieuses
qui devraient vous faire piti. En vrit, qui tes-vous tous? Voici
Trenmor tonn; voici Stnio, le jeune pote, qui regarde mes pieds et
qui croit y apercevoir des griffes, et voil un prtre qui refuse de
m'absoudre et de m'ensevelir! Suis-je dj morte? Est-ce un songe que
je fais?

--Non, Llia, dit enfin le prtre d'une voix triste et solennelle, je ne
vous prends pas pour un dmon; je ne crois pas au dmon, vous le savez
bien.

--Ah! ah! dit-elle en se tournant vers Stnio, entendez le prtre: il
n'y a rien de moins potique que la perfection humaine. Soit, mon pre,
renions Satan, condamnons-le au nant. Je ne tiens pas  son alliance,
quoique l'air satanique soit assez de mode, et qu'il ait inspir 
Stnio de fort beaux vers en mon honneur. Si le diable n'existe pas, me
voici fort en paix sur mon avenir: je puis quitter la vie  cette heure,
je ne tomberai pas dans l'enfer. Mais o irai-je, dites-moi? O vous
plat-il de m'envoyer, mon pre? au ciel, dites?

--Au ciel! s'cria Magnus. Vous au ciel! Est-ce votre bouche qui a
prononc ce mot?

--N'est-il point de ciel non plus? dit Llia.

--Femme, dit le prtre, il n'en est point pour toi.

--Voil un prtre consolant! dit-elle. Puisqu'il ne peut sauver mon me,
qu'on amne le mdecin, et que, pour or ou pour argent, il se dcide 
sauver ma vie.

--Je ne vois rien  faire, dit le docteur Kreyssneifetter; la maladie
suit une marche rgulire et bien connue. Avez-vous soif? que l'on vous
apporte de l'eau, et puis calmez-vous, attendons. Les remdes vous
tueraient  l'heure qu'il est; laissons agir la nature.

--Bonne nature! dit Llia, je voudrais bien t'invoquer! Mais qui es-tu?
o est la misricorde? o est ton amour? o est ta piti? Je sais bien
que je viens de toi et que j'y dois retourner; mais  quel titre
t'adjurerai-je de me laisser ici encore un jour? Il y a peut-tre un
coin de terre aride auquel il manque ma poussire pour y faire crotre
l'herbe: il faut donc que j'aille accomplir ma destine. Mais vous,
prtre, appelez sur moi le regard de celui qui est au-dessus de la
nature, et qui peut lui commander. Celui-l peut dire  l'air pur de
raviver mon souffle, au suc des plantes de me ranimer, au soleil qui va
paratre de rchauffer mon sang. Voyons, enseignez-moi  prier Dieu!

--Dieu! dit le prtre en laissant tomber avec accablement sa tte sur
son sein; Dieu!

Des larmes brlantes coulrent sur ses joues fltries.

O Dieu! dit-il,  doux rve qui m'as fui! o es-tu? o te
retrouverai-je? Espoir, pourquoi m'abandonnes-tu sans retour?...
Laissez-moi, Madame, laissez-moi sortir d'ici! Ici tous mes doutes
reprennent leur funeste empire; ici, en prsence de la mort, s'vanouit
ma dernire esprance, ma dernire illusion! Vous voulez que je vous
donne le ciel, que je vous fasse trouver Dieu. Eh! vous allez savoir
s'il existe, vous tes plus heureuse que moi qui l'ignore.

--Allez-vous-en, dit Llia: hommes superbes, quittez mon chevet. Et
vous, Trenmor, voyez ceci, voyez ce mdecin qui ne croit pas  sa
science, voyez ce prtre qui ne croit pas  Dieu: et pourtant ce mdecin
est un savant, ce prtre est un thologien. Celui-ci, dit-on, soulage
les moribonds, celui-l console les vivants; et tous deux ont manqu de
foi auprs d'une femme qui se meurt!

--Madame, dit Kreyssneifetter, si j'avais essay de faire le mdecin
avec vous, vous m'auriez raill. Je vous connais, vous n'tes pas une
personne ordinaire, vous tes philosophe.

--Madame, dit Magnus, ne vous souvient-il plus de notre promenade dans
la fort du Grimsel? Si j'avais os faire le prtre avec vous,
n'auriez-vous pas achev de me rendre incrdule?

--Voil donc, leur dit Llia d'un ton amer,  quoi tient votre force! la
faiblesse d'autrui fait votre puissance; mais, ds qu'on vous rsiste,
vous reculez et vous avouez en riant que vous jouez un faux rle parmi
les hommes, charlatans et imposteurs que vous tes! Hlas! Trenmor, o
en sommes-nous? O en est le sicle? Le savant nie, le prtre doute.
Voyons si le pote existe encore. Stnio, prends ta harpe et chante-moi
les vers de Faust; ou bien ouvre tes livres et redis-moi les souffrances
d'Obermann, les transports de Saint-Preux. Voyons, pote, si tu
comprends encore la douleurs; voyons, jeune homme, si tu crois encore 
l'amour.

--Hlas! Llia, s'cria Stnio en tordant ses blanches mains, vous tes
femme et vous n'y croyez pas! O en sommes-nous, o en est le sicle?




XXII.


Dieu du ciel et de la terre, Dieu de force et d'amour, entends une voix
pure qui s'exhale d'une me pure et d'un sein vierge! Entends la prire
d'un enfant; rends-nous Llia!

Pourquoi, mon Dieu, veux-tu nous arracher si tt la bien-aime de nos
coeurs? coute la grande et puissante voix de Trenmor, de l'homme qui
a souffert, de l'homme qui a vcu. Entends le voeu d'une me encore
ignorante des maux de la vie. Tous deux te demandent de leur conserver
leur bien, leur posie, leur espoir, Llia! Si tu veux dj la placer
dans ta gloire et l'envelopper de tes ternelles flicits, reprends-la,
mon Dieu, elle t'appartient; ce que tu lui destines vaut mieux que ce
que tu lui tes. Mais, en sauvant Llia, ne nous brise pas, ne nous
perds pas,  mon Dieu! Permets-nous de la suivre et de nous agenouiller
sur les marches du trne o elle doit s'asseoir...

--C'est fort beau, dit Llia en l'interrompant, mais ce sont des vers et
rien de plus. Laissez cette harpe dormir en paix, ou mettez-la sur la
fentre; le vent en jouera mieux que vous. Maintenant, approchez.
Va-t'en, Trenmor, ton calme m'attriste et me dcourage. Viens, Stnio,
parle-moi de toi et de moi. Dieu est trop loin, je crains qu'il ne nous
entende pas; mais Dieu a mis un peu de lui en toi. Montre-moi ce que ton
me en possde. Il me semble qu'une aspiration bien ardente de cette me
vers la mienne, il me semble qu'une prire bien fervente que tu
m'adresserais me donnerait la force de vivre. La force de vivre! Oui! il
ne s'agit que de le vouloir. Mon mal consiste, Stnio,  ne pouvoir pas
trouver en moi cette volont. Tu souris, Trenmor! Va-t'en. Hlas!
Stnio, ceci est vrai, j'essaie de rsister  la mort, mais j'essaie
faiblement. Je la crains moins que je ne la dsire, je voudrais mourir
par curiosit. Hlas! j'ai besoin du ciel, mais je doute... et, s'il n'y
a point de ciel au-dessus de ces toiles, je voudrais le contempler
encore de la terre. Peut-tre, mon Dieu! est-ce ici-bas seulement qu'il
faut l'esprer? Peut-tre est-il dans le coeur de l'homme?... Dis, toi
qui es jeune et plein de vie, l'amour est-ce le ciel? Vois comme ma tte
s'affaiblit, et pardonne cet instant de dlire. Je voudrais bien croire
 quelque chose, ne ft-ce qu' toi, ne ft-ce qu'une heure avant d'en
finir, sans retour peut-tre, avec les hommes et avec Dieu!

--Doute de Dieu, doute des hommes, doute de moi-mme, si tu veux, dit
Stnio en s'agenouillant devant elle, mais ne doute pas de l'amour, ne
doute pas de ton coeur, Llia! Si tu dois mourir  prsent, s'il faut
que je te perde,  mon tourment,  mon bien,  mon espoir! fais au moins
que je croie en toi, une heure, un instant. Hlas! mourras-tu sans que
je t'aie vue vivre? Mourrai-je avec toi sans avoir embrass en toi autre
chose qu'un rve? Mon Dieu! n'y a-t-il d'amour que dans le coeur qui
dsire, que dans l'imagination qui souffre, que dans les songes qui nous
bercent durant les nuits solitaires? Est-ce un souffle insaisissable?
Est-ce un mtore qui brille et qui meurt? Est-ce un mot? Qu'est-ce que
c'est, mon Dieu! O ciel!  femme! ne me l'apprendrez-vous pas?

--Cet enfant demande  la mort le secret de la vie, dit Llia; il
s'agenouille sur un cercueil pour obtenir l'amour! Pauvre enfant! Mon
Dieu, ayez piti de lui, et rendez-moi la vie afin de conserver la
sienne! Si vous me la rendez, je fais voeu de vivre pour lui. Il dit
que je vous ai blasphm en blasphmant l'amour: eh bien! je courberai
mon front superbe, je croirai, j'aimerai!... Faites seulement que je
vive de la vie du corps, et j'essaierai de vivre de celle de l'me.

--Entendez-vous, mon Dieu? s'cria Stnio avec dlire; entendez-vous ce
qu'elle dit, ce qu'elle promet? Sauvez-la, sauvez-moi! donnez-moi Llia,
rendez-lui la vie!....

Llia tomba raide et froide sur le parquet. C'tait une dernire, une
horrible crise. Stnio la pressa contre son coeur en criant de
dsespoir. Son coeur tait brlant, ses larmes chaudes tombrent sur
le front de Llia. Ses baisers vivifiants ramenrent le sang  ses mains
livides, sa prire peut-tre attendrit le ciel: Llia ouvrit faiblement
les yeux, et dit  Trenmor qui l'aidait  se relever:

Stnio a relev mon me; si vous voulez la briser encore avec votre
raison, tuez-moi tout de suite.

--Et pourquoi vous terais-je le seul jour qui vous reste? dit Trenmor;
la dernire plume de votre aile n'est pas encore tombe.




DEUXIME PARTIE.




XXIII.

MAGNUS.


Stnio descendait un matin les versants boiss du Monte Rosa. Aprs
avoir err au hasard dans un sentier couvert d'paisses vgtations, il
arriva devant une clairire ouverte par la chute des avalanches. C'tait
un lieu sauvage et grandiose. La verdure sombre et vigoureuse couronnait
les ruines de la montagne crevasse. De longues clmatites enlaaient de
leurs bras parfums les vieilles roches noires et poudreuses qui
gisaient parses dans le ravin. De chaque ct s'levaient en murailles
gigantesques les flancs entr'ouverts de la montagne, bords de sombres
sapins et tapisss de vignes vierges. Au plus profond de la gorge, le
torrent roulait ses eaux claires et bruyantes sur un lit de cailloux
richement colors. Si vous n'avez pas vu courir un torrent pur par ses
mille cataractes, sur les entrailles nues de la montagne, vous ne savez
pas ce que c'est que la beaut de l'eau et ses pures harmonies.

Stnio aimait  passer les nuits, envelopp de son manteau, au bord des
cascades, sous l'abri religieux des grands cyprs sauvages, dont les
muets et immobiles rameaux touffent l'haleine des brises. Sur leur cime
paisse s'arrtent les voix errantes de l'air, tandis que les notes
profondes et mystrieuses de l'eau qui s'coule sortent du sein de la
terre, et s'exhalent comme des choeurs religieux du fond des caves
funbres. Couch sur l'herbe frache et luisante qui croit aux marges
des courants, le pote oubliait,  contempler la lune et  couter
l'eau, les heures qu'il aurait pu passer avec Llia; car,  cet ge,
tout est bonheur dans l'amour, mme l'absence. Le coeur de celui qui
aime est si riche de posie, qu'il lui faut du recueillement et de la
solitude pour savourer tout ce qu'il croit voir dans l'objet de sa
passion, tout ce qui n'est rellement qu'en lui-mme.

Stnio passa bien des nuits dans l'extase. Les touffes empourpres de la
bruyre cachrent sa tte agite de rves brlants. La rose du matin
sema ses fins cheveux de larmes embaumes. Les grands pins de la fort
secourent sur lui les parfums qu'ils exhalent au lever du jour, et le
martin-pcheur, le bel oiseau solitaire des torrents, vint jeter son cri
mlancolique au milieu des pierres noirtres et de la blanche cume du
torrent que le pote aimait. Ce fut une belle vie d'amour et de
jeunesse, une vie qui rsuma le bonheur de cent vies, et qui pourtant
passa rapide comme l'eau bouillonnante et l'oiseau fugitif des
cataractes.

Il y a dans la chute et dans la course de l'eau mille voix diverses et
mlodieuses, mille couleurs sombres ou brillantes. Tantt, furtive et
discrte, elle passe avec un nerveux frmissement contre des pans de
marbre qui la couvrent de leur reflet d'un noir bleutre; tantt,
blanche comme le lait, elle mousse et bondit sur les rochers avec une
voix qui semble entrecoupe par la colre; tantt verte comme l'herbe
qu'elle couche  peine sur son passage, tantt bleue comme le ciel
paisible qu'elle rflchit, elle siffle dans les roseaux comme une
vipre amoureuse, ou bien elle dort au soleil, et s'veille avec de
faibles soupirs au moindre souffle de l'air qui la caresse. D'autres
fois elle mugit comme une gnisse perdue dans les ravins, et tombe,
monotone et solennelle, au fond d'un gouffre qui l'treint, la cache et
l'touffe. Alors elle jette aux rayons du soleil de lgres gouttes
jaillissantes qui se colorent de toutes les nuances du prisme. Quand
cette irisation capricieuse danse sur la gueule bante des abmes, il
n'est point de sylphide assez transparente, point de psylle assez
moelleux pour l'imagination qui la contemple. La rverie ne peut rien
voquer, parce que, dans les crations de la pense, rien n'est aussi
beau que la nature brute et sauvage. Il faut devant elle regarder et
sentir: le plus grand pote est alors celui qui invente le moins.

Mais Stnio avait au fond du coeur la source de toute posie, l'amour;
et, grce  l'amour, il couronnait les plus belles scnes de la nature
avec une grande pense, avec une grande image, celle de Llia. Qu'elle
tait belle, reflte dans les eaux de la montagne et dans l'me du
pote! Comme elle lui apparaissait grave et sublime dans l'clat argent
de la lune! Comme sa voix s'levait, pleine et inspire, dans la plainte
du vent, dans les accords ariens de la cascade, dans la respiration
magntique des plantes qui se cherchent, s'appellent et s'embrassent 
l'ombre de la nuit,  l'heure des mystres sacrs et des divines
rvlations! Alors Llia tait partout, dans l'air, dans le ciel, dans
les eaux, dans les fleurs, dans le sein de Dieu. Dans le reflet des
toiles, Stnio voyait son regard mobile et pntrant; dans le souffle
des brises, il saisissait ses paroles incertaines; dans le murmure de
l'onde, ses chants sacrs, ses larmes prophtiques; dans le bleu pur du
firmament, il croyait voir planer sa pense, tantt comme un spectre
ail, ple, incertain et triste, tantt comme un ange clatant de
lumire, tantt comme un dmon haineux et moqueur: car Llia avait
toujours quelque chose d'effrayant au fond de ses rveries, et la peur
pressait de son pre aiguillon les dsirs passionns du jeune homme.

Dans le dlire de ses nuits errantes, dans le silence des valles
dsertes, il l'appelait  grands cris; et quand sa voix veillait les
chos endormis, il lui semblait entendre la voix lointaine de Llia qui
lui rpondait tristement du sein des nues. Quand le bruit de ses pas
effrayait quelque biche tapie sous les gents, et qu'il l'entendait
raser en fuyant les feuilles sches parses dans le sentier, il
s'imaginait entendre les pas lgers de Llia et le frlement de sa robe
effeuillant les fleurs du buisson. Et puis, si quelque bel oiseau de ces
contres, le lagopde au sein argent, le grimpereau couleur de rose et
gris de perle, ou le francolin d'un noir sombre et sans reflets, venait
se poser prs de lui et le regarder d'un air calme et fier, prt 
dployer ses ailes vers le ciel, Stnio pensait que c'tait peut-tre
Llia qui s'envolait sous cette forme vers de plus libres rgions.

Peut-tre, se disait-il en redescendant vers la valle avec la crdule
terreur d'un enfant, peut-tre ne retrouverai-je plus Llia parmi les
hommes.

Et il se reprochait avec effroi d'avoir pu la quitter pendant plusieurs
heures, quoiqu'il l'et entraine partout avec lui dans ses courses,
quoiqu'il et rempli d'elle les monts et les nuages, quoiqu'il et
peupl de son souvenir et embelli de ses apparitions les cimes les plus
inaccessibles au pied de l'homme, les espaces les plus insaisissables 
son esprance.

Ce jour-l il s'arrta  l'entre de la clairire profonde, et s'apprta
 retourner sur ses pas; car il vit devant lui un homme, et le plus beau
site perd son charme quand celui qui vient y rver ne s'y trouve plus
seul.

Mais l'homme tait beau et svre comme le site. Son regard brillait
comme le soleil levant, et les premiers feux du jour, qui coloraient le
glacier, embrasaient aussi d'un reflet splendide le visage imposant du
prtre. C'tait Magnus. Il semblait livr  de vives impressions. La
douleur et la joie se peignaient tour  tour en lui. Cet homme semblait
rajeuni par l'enthousiasme.

Ds qu'il aperut Stnio, il accourut vers lui.

Eh bien! jeune homme, lui dit-il d'un air triomphant, te voil seul, te
voil triste, te voil cherchant Dieu! La femme n'est plus!

--La femme! dit Stnio. Il n'en est pour moi qu'une seule au monde. Mais
de laquelle parlez-vous?

--De la seule femme qui ait exist pour vous et pour moi dans le monde,
de Llia! Dites, jeune homme, est-elle bien morte? A-t-elle reni Dieu
en rendant son me au dmon? Avez-vous vu la noire phalange des esprits,
de tnbres assiger son chevet et tourmenter son agonie? Avez-vous vu
sortir son me maudite, sombre et livide, avec des ailes de feu et des
ongles ensanglants? Ah! maintenant, respirons! Dieu a purg la terre,
il a replong Satan dans son chaos. Nous pouvons prier, nous pouvons
esprer. Voyez comme le soleil se lve joyeux, comme les roses de la
valle s'ouvrent fraches et vermeilles! Voyez comme les oiseaux
secouent leurs ailes humides et reprennent leur essor avec souplesse!
Tout renat, tout espre, tout va vivre: Llia est morte!

--Malheureux! s'cria Stnio en prenant le prtre  la gorge, quels mots
diaboliques avez-vous sur les lvres? Quelle pense de dlire et de mort
vous agite? D'o venez-vous? o avez-vous pass la nuit? D'o savez-vous
ce que vous osez dire? Depuis quand avez-vous quitt Llia?

--J'ai quitt Llia par une matine grise et froide. Le jour allait
paratre. Le coq chantait d'une voix aigre; sa voix s'levait dans le
silence et frappait les toits habits des hommes comme une maldiction
prophtique. La bise pleurait sous les porches dserts de la cathdrale.
Je passai le long des arceaux extrieurs pour me rendre au logis de la
femme qui se mourait. Les colonnettes denteles cachaient leurs flches
dans le brouillard, et la grande statue de l'archange, qui s'lve du
ct du levant, baignait son ple front dans la vapeur matinale. Alors
je vis distinctement l'archange agiter ses grandes ailes de pierre comme
un aigle prt  prendre sa vole, mais ses pieds restaient enchans au
ciment de la corniche, et j'entendis sa voix qui disait: _Llia n'est
pas morte encore!_ Alors passa une chouette qui rasa mon front de son
aile humide, et qui rpta d'un ton amer: _Llia n'est pas morte!_ Et la
vierge de marbre blanc, qui est enchsse dans la niche de l'est, poussa
un profond soupir et dit: _Encore!_ avec une voix si faible, que je crus
faire un songe, et que je m'arrtai  plusieurs reprises le long du
chemin pour m'assurer que je n'tais pas sous la puissance des rves.

--Prtre, dit Stnio, votre raison est trouble. De quelle matine
parlez-vous? Savez-vous depuis combien de temps les choses que vous
dites se sont passes?

--Depuis ce temps, dit Magnus, j'ai vu le soleil se lever plusieurs fois
dans sa gloire, et darder ses beaux rayons sur cette glace tincelante.
Je ne saurais vous dire combien de fois. Depuis que Llia n'est plus, je
ne compte plus les jours, je ne compte plus les nuits, je laisse ma vie
s'couler pure et nonchalante comme le ruisseau de la colline. Mon me
est sauve...

--Vous avez perdu l'esprit, Dieu soit lou! dit le jeune homme. Vous
parlez de la maladie funeste qui faillit nous enlever Llia, il y a un
mois. Je vois, en effet,  vos cheveux et  votre barbe, que vous tes
depuis longtemps sur la montagne. Venez avec moi, homme malheureux;
j'essaierai de vous soulager en coutant le rcit de vos douleurs.

--Mes douleurs ne sont plus, dit le prtre avec un sourire qu'on et
pris pour une cleste inspiration, tant il tait doux et calme. Je vis:
Llia est morte. coutez le rcit de ma joie. Quand j'arrivai au logis
de la femme, je sentis la terre trembler; et quand je voulus monter
l'escalier, l'escalier recula par trois fois avant que je pusse y poser
le pied. Mais quand les portes se furent ouvertes, je vis beaucoup de
monde, et je me rappelai aussitt quelle contenance un prtre doit avoir
devant le monde pour faire respecter Dieu et le prtre. J'oubliai
absolument Llia. Je traversai les appartements sans trouble et sans
crainte. Quand j'entrai dans le dernier, je ne me souvenais plus du tout
du nom de la personne que j'allais voir; car, je vous le dis, il y avait
l du monde, et je sentais le regard des hommes qui tait sur moi tout
entier. Connaissez-vous la pesanteur du regard des hommes? Vous est-il
jamais arriv d'essayer de le soulever? Oh! cela pse plus que la
montagne que voici; mais, pour le savoir au juste, il faut tre prtre
et porter l'habit que vous voyez... Je m'en souviens, c'tait un cabinet
tout tendu de blanc, et tout rempli de piges et d'embches. D'abord je
crus que je marchais sur la laine douce et fine d'un tapis; je crus voir
des roses blanches dans des vases d'albtre, et des lumires douces et
blanches dans des globes de verre mat. Je crus aussi voir une femme
vtue de blanc et couche sur un lit de satin blanc; mais quand elle
tourna vers moi sa face livide, quand je rencontrai son regard d'airain,
le charme qui pesait sur moi s'vanouit; je vis clair autour de moi, et
je reconnus le lieu o l'on m'avait amen. Les roses se changrent en
couleuvres, et se tordirent sur leurs tiges en dressant vers moi leurs
ttes menaantes. Les murs se teignirent de sang, les vases de parfums
se remplirent de larmes, et je vis que mes pieds ne touchaient plus la
terre. Les lampes vomissaient des flammes rouges qui montaient vers la
vote en ardentes spirales, et qui m'touffaient comme des remords. Je
tournai encore les yeux vers le canap: c'tait toujours Llia, mais
elle tait sur un rchaud embras, elle expirait dans d'atroces
douleurs. Elle me demanda de la sauver, je m'en souviens bien; mais
alors je me souvenais aussi des vaines prires que je lui avais faites
en d'autres temps, des larmes inutiles que j'avais verses  ses pieds,
et le ressentiment tait dans mon coeur. Elle avait perdu mon me,
elle m'avait enlev Dieu: j'tais content de me venger et de perdre son
me, et de lui enlever Dieu  mon tour. C'est pourquoi je l'ai maudite
et j'ai t sauv; et Dieu a rcompens mon courage, car aussitt un
nuage s'est rpandu sur ma vue. Llia a disparu, et les couleuvres
aussi; et les langues de feu, et le sang, et les larmes ont disparu, et
je me suis trouv seul au pied des arceaux de la cathdrale. Le jour
naissait, les vapeurs se dissipaient un peu; l'archange de pierre porta
alors  ses lvres la trompette que sa main tient immobile depuis
plusieurs sicles: il en tira une fanfare clatante dans laquelle je
distinguai ce cri sauveur: _Llia n'est plus!_ La chouette rentra sous
le chapiteau qui lui sert de retraite, en rptant: _Llia n'est plus!_
Alors la vierge de marbre blanc, cette vierge que je n'osais pas
regarder quand je passais  ses pieds, parce qu'elle ressemblait 
Llia, cette vierge si ple et si belle, qui avait sept glaives dans le
sein et toutes les douleurs de l'me sur le front tomba, brise sur les
marches de l'glise. Je vivrais cent ans que je n'oublierais pas cela.
Dites-moi, avez-vous vu les dbris?

--Je suis pass hier soir devant elle, rpondit Stnio, et je vous
assure qu'elle est toujours fort belle, et qu'elle est debout.

--Ne blasphmez pas, jeune homme, dit le prtre avec un srieux
effrayant. Dieu vous frapperait de sa maldiction, il vous rendrait fou;
je crains que vous ne le soyez dj, car vous parlez comme un tre priv
de raison. Savez-vous ce que c'est que l'homme? Savez-vous ce que c'est
que Dieu? Connaissez-vous la terre, connaissez-vous le ciel?

--Prtre, laissez-moi vous quitter, dit Stnio, que l'alin voulait
entraner vers sa grotte. Je ne saurais couter vos paroles sans
terreur. Vous maudissez Llia, vous la condamnez au nant, et vous osez
parler de Dieu, et vous osez porter l'habit de ses ministres?

--Enfant, dit le prtre, c'est parce que je crains Dieu, c'est parce que
je respecte l'habit que je porte, que je maudis Llia. Llia! ma perte,
ma sduction, ma ruine! Llia! qu'il m'tait dfendu de possder, de
dsirer mme! Llia! l'atroce et l'infme qui est venue me chercher au
fond du sanctuaire, qui a viol la saintet de l'autel pour m'enivrer
de ses infernales caresses!...

[Illustration: Alors passa une chouette qui... (Page 23.)]

--Vous mentez! s'cria Stnio avec fureur. Llia ne vous a jamais
poursuivi, jamais aim!...

--Eh! je le sais, dit tranquillement le prtre. Vous ne me comprenez
pas: coutez, asseyez-vous avec moi sur le tronc de ce mlze qui sert
de pont au-dessus de l'abme. L, plus prs de moi, votre main dans la
mienne, ne craignez rien. L'arbre ploie, le torrent gronde, le gouffre
cume l-bas, dans cette noire profondeur, juste au-dessous de nous:
cela est beau! c'est l'image de la vie.

En parlant ainsi, l'insens entourait Stnio de ses bras crisps par la
fivre. Il tait plus grand que lui de toute la tte, et le dlire
augmentait horriblement sa force musculaire. Son regard morne plongeait
dans le gouffre et en mesurait la profondeur, tandis que ses mains
distraites et convulsives semblaient toutes prtes  y prcipiter le
jeune homme. Malgr le pril de cette situation, Stnio tait si avide
de ce qu'il allait entendre, le secret qui tait entre Llia et le
prtre torturait depuis si longtemps son me jalouse, qu'il resta
tranquillement assis sur l'unique solive qui tremblait au-dessus du
prcipice.

Cela s'appelle le _pont d'enfer_. Chaque gorge, chaque torrent a son
passage prilleux dcor du mme nom emphatique, et praticable seulement
aux chamois, aux hardis chasseurs et aux sveltes filles de la montagne.

coute, coute, dit le prtre, il y avait deux Llia: tu n'as pas su
cela, jeune homme, parce que tu n'tais pas prtre, parce que tu n'avais
ni rvlations, ni visions, ni pressentiments. Tu vivais naturellement,
et d'une grosse vie facile et commune; moi j'tais prtre, je
connaissais les choses du ciel et de la terre, je voyais Llia double et
complte, femme et ide, espoir et ralit, corps et me, don et
promesse; je voyais Llia telle qu'elle est sortie du sein de Dieu:
beaut, c'est--dire tentation; espoir, c'est--dire preuve; bienfait,
c'est--dire mensonge; me comprenez-vous? Oh! ceci est bien clair
pourtant, et, si tous les hommes n'taient pas fous, ils couteraient la
parole d'un homme sage, ils connatraient le danger, ils se mfieraient
de l'ennemi. C'tait mon ennemi,  moi, il tait double, il s'asseyait
le soir dans la galerie de la nef; je le voyais bien, je ne connaissais
que trop la place o il avait l'habitude de paratre. C'tait dans une
riche trave toute drape de velours bleu ple; je la vois encore cette
place maudite! C'tait entre deux colonnes lances qui la portaient
suspendue entre la vote et le sol, sur leurs frles guirlandes de
pierre. Il y avait deux anges sculpts, blancs comme la neige, beaux
comme l'espoir, qui entrelaaient leurs blanches mains et croisaient
leurs ailes de marbre sur l'cusson de la balustrade. C'tait justement
l qu'elle venait s'asseoir. Elle se penchait avec un calme impie, elle
appuyait son coude insolent sur les fronts inclins de ces deux beaux
anges; elle jouait avec la frange d'argent des draperies, elle
drangeait les boucles de sa chevelure, elle promenait son regard
audacieux sur le temple, au lieu de courber la tte et d'adorer
l'ternel. Oh non! elle ne venait pas l pour prier! Elle venait pour se
dsennuyer, se faire voir comme en spectacle, se dlasser des ftes et
des mascarades, en coutant pendant une heure les accents de l'orgue et
la posie des cantiques. Et vous tous, vous tiez l, jeunes vieux,
riches et nobles, suivant des yeux chacun de ses mouvements, piant ses
moindres regards, vous efforant de saisir sa pense dans la profondeur
impntrable de ses orbites, et vous agitant comme des damns dans leur
tombe  l'heure de minuit pour attirer sur vous l'attention envie de la
femme. Mais elle! mais Llia! Oh! qu'elle tait grande, qu'elle tait
imposante! Comme elle planait avec ddain sur les hommes! Comme je
l'aimais alors, comme je la bnissais pour son orgueil! Comme je la
voyais belle sous le reflet mat des bougies, ple et grave, fire et
douce pourtant! Oh! vous ne la possdiez pas, vous autres! Vous ne
saviez pas ce qui se passait dans son coeur, son regard ne vous le
rvlait jamais, vous n'tiez pas plus heureux que moi! Comme cette
pense m'attachait  elle! Dites, dites! avez-vous jamais saisi son me?
Avez-vous devin l'ide qui fermentait dans son grand front? Avez-vous
creus son cerveau et fouill dans les trsors de sa pense? Non! vous
ne l'avez pas fait. Llia ne vous a pas appartenu non plus. Vous ne
savez ce que c'est que Llia. Vous l'avez vue sourire tristement, ou
rver d'un air ennuy; vous n'avez pas vu son sein se gonfler, ses
larmes couler; sa colre, sa haine ou son amour, vous ne les avez pas
vus se rpandre! Dites, jeune homme, vous n'tes pas plus heureux que
moi! Si vous me disiez le contraire, entendez-vous, cet abme ne serait
pas assez profond pour vous recevoir!

[Illustration: En parlant ainsi, l'insens entourait Stnio... (Page
24.)]

--Et l'autre Llia, qu'est-ce donc? reprit le jeune homme sans
s'effrayer le moins du monde de l'exaspration de Magnus.

--L'autre Llia! s'cria Magnus en se frappant le front comme si une
atroce douleur, s'y ft rveille. L'autre! c'tait un monstre hideux,
une harpie, un spectre; et pourtant c'tait bien la mme Llia, c'tait
seulement son autre moiti!

--Mais o la rencontriez-vous? dit Stnio avec inquitude.

--Oh! partout, dit le prtre; le soir, quand l'office tait fini, quand
les cierges venaient de s'teindre et que la foule s'coulait par les
portes de l'glise, presse sur les traces de la femme qu'on appelait
Llia, et qui s'en allait lente et blme, enveloppe dans son manteau de
velours noir, tranant  sa suite un cortge  qui elle ne daignait pas
jeter un regard... je la suivais aussi avec mes yeux, avec mon me, et
je sentais que j'tais prtre; j'tais enchan au pied de l'autel; je
ne pouvais pas courir sous le porche, me mler  la foule, ramasser son
gant, drober une feuille de rose chappe  son bouquet. Je ne pouvais
pas lui offrir l'eau du bnitier et toucher ses grandes mains effiles,
si molles et si belles!

--Et si froides! dit Stnio entran par l'attention. Ce granit,
incessamment lav par l'eau qui s'chappe du glacier, n'est pas plus
froid que la main de Llia,  quelque heure qu'on la saisisse.

--Vous l'avez donc touche? dit le prtre en l'treignant avec rage.

Stnio le domina par un de ces regards magntiques o la volont de
l'homme se concentre au point de subjuguer la volont mme des animaux
froces.

Continuez! lui dit-il; je vous ordonne de continuer votre rcit, ou,
avec mon regard, je vous fais tomber dans le gouffre.

Le fou plit et reprit son rcit avec la sotte frayeur d'un enfant.

Eh bien! dit-il d'une voix tremblante et avec un regard timide, sachez
ce qui m'arrivait alors: je reniais Dieu, je maudissais mon destin, je
dchirais avec mes ongles les dentelles de l'aube sans tache dont
j'tais revtu. Oh! je perdais mon me, et pourtant je luttais...
Alors...  mon Dieu, par quelles preuves vous me faisiez passer!... Je
voyais du fond de la nef assombrie venir une ombre qui semblait fendre
la pierre des cercueils. Et cette ombre, insaisissable et flottante
d'abord, grandissait avec mon pouvante et venait me saisir dans ses
bras livides. C'tait une horrible apparition: je me dbattais contre
elle, je l'implorais en vain, je me jetais  genoux devant elle comme
devant Dieu.

Llia, Llia! lui disais-je, que me demandes-tu? que veux-tu de moi? Ne
t'ai-je pas offert un culte profane dans mon coeur? Ton nom ne
s'est-il pas ml sur mes lvres aux noms sacrs de la Vierge et des
anges? N'est-ce pas vers toi que ma main lanait les flots de l'encens?
Ne t'ai-je place dans le ciel  ct de Dieu mme, _demandeuse_
insatiable? Que n'ai-je pas fait pour toi! A quelles penses terribles
et impies n'ai-je pas ouvert mon sein! Oh! laisse-moi, laisse-moi prier
Dieu, afin que ce soir il me pardonne et que je puisse aller dormir sans
que la damnation pse sur moi! Mais elle ne m'coutait pas, elle
m'enlaait de ses cheveux noirs, de ses yeux noirs, de son trange
sourire, et je me battais avec cette ombre impitoyable jusqu' tomber
puis, mourant, sur les marches du sanctuaire.

Eh bien! parfois,  force de m'humilier devant Dieu,  force d'arroser
le marbre avec mes larmes, il m'arrivait de retrouver un peu de calme.
Je rentrais consol, je regagnais ma cellule silencieuse, accabl de
fatigue et de sommeil. Mais savez-vous ce que faisait Llia, ce qu'elle
imaginait, la railleuse impie, pour me dsesprer et me perdre? Elle
entrait dans ma cellule avant moi, elle se blottissait maligne et souple
dans le tapis de mon prie-Dieu ou dans le sable de ma pendule, ou bien
dans les jasmins de ma fentre; et  peine avais-je commenc ma dernire
oraison, qu'elle surgissait tout  coup devant moi, et posait sa froide
main sur mon paule en disant:

Me voici! Alors il fallait soulever mes paupires appesanties, et lutter
de nouveau avec mon coeur troubl, et redire l'exorcisme jusqu' ce
que le fantme ft dissip. Parfois mme il se couchait sur mon lit, sur
mon pauvre lit solitaire et froid; il s'tendait sur ce grabat,
l'horrible spectre; et quand j'entrouvrais les rideaux de serge pour
m'approcher de ma couche, je le trouvais l qui me tendait les bras et
qui riait de mon pouvante! O mon Dieu! que j'ai souffert! O femme, 
rve,  dsir! que tu m'as fait de mal! Que de formes tu as prises pour
entrer chez moi! Que de mensonges tu m'as faits! Que de piges tu m'as
tendus!

--Magnus, dit Stnio avec amertume, taisez-vous! vos paroles me font
monter le sang au visage. Il n'y a que l'imagination d'un prtre qui
soit assez impudique pour fltrir ainsi Llia.

--Non! dit le prtre, je ne l'ai pas profane mme en rve. Dieu me voit
et m'entend, qu'il me prcipite dans ce gouffre si je mens! J'ai
courageusement rsist, j'ai us mon me, j'ai puis ma vie  ce
combat, et je n'ai jamais cd, et l'ombre de Llia est toujours sortie
vierge de ces nuits terribles. Est-ce ma faute si la tentation fut
grande? Pourquoi l'esprit de cette femme s'attachait-il  tous mes pas?
Pourquoi venait-il me chercher partout? Tantt, assis au tribunal sacr
de la confession, j'coutais avec recueillement les tristes aveux d'une
femme sillonne de rides et couverte de haillons; et, s'il m'arrivait de
jeter les yeux sur elle en lui rpondant, savez-vous quelle figure
m'apparaissait aux barreaux du confessionnal, au lieu de la face jaune
et fltrie de la vieille? La figure ple et le regard mchant et froid
de Llia. Alors ma parole restait paralyse sur mes lvres; une sueur
pnible inondait mon front, un nuage passait sur mes yeux; il me
semblait que j'allais mourir. Ma langue cherchait vainement une formule
d'exorcisme, j'oubliais jusqu'au nom du Trs-Haut; je ne pouvais
invoquer aucune puissance cleste, et cette hallucination ne cessait
qu' la voix rauque et casse de la vieille qui me demandait
l'absolution. Moi absoudre, moi dlier les mes, moi dont l'me tait
enchane par un pouvoir infernal! Mais heureusement Llia n'est plus,
elle s'est damne; et moi je vis, je serai sauv! Car, je l'avoue, tant
qu'elle a vcu, j'tais en proie  d'horribles tentations; des penses
bien plus destructives que tout ce que je vous ai dit fermentaient dans
mon cerveau, et s'y tenaient victorieuses pendant des jours entiers. Ces
penses, c'tait le doute, c'tait l'athisme qui pntrait en moi comme
un venin. Il y avait des jours o j'tais si las de combattre, o
l'espoir du salut me luisait si faible et si lointain, que je me
rejetais de toute ma force dans la vie prsente. Eh bien! me disais-je
soyons heureux au moins un jour, soyons homme, puisque nous ne pouvons
tre ange. Pourquoi une loi de mort pserait-elle sur moi? Pourquoi
consentirais-je  tre retranch de la vie des hommes, en change d'une
chimre d'avenir? Ils sont heureux, ils sont libres, les autres! Ils
respirent  l'aise, ils marchent, ils commandent, ils aiment, ils
vivent; et moi je suis un cadavre tendu sur un cercueil, la dpouille
d'un homme attach  un dbris de religion! Ils placent leur espoir en
cette vie; ils peuvent le raliser, car ils peuvent agir. Et d'ailleurs
les choses que nous voyons existent; la femme qu'on peut treindre dans
ses bras n'est pas une ombre. Moi je n'ai que l'espoir d'une autre vie,
et qui m'en rpondra? Mon Dieu, vous n'existez donc pas, puisque vous me
laissez en proie  ces affreuses incertitudes? Il fut un temps, dit-on,
o vous faisiez des miracles pour soutenir la foi chancelante des
hommes; vous avez envoy un ange pour toucher d'un charbon embras la
lvre muette d'Isae; vous tes apparu dans le buisson ardent, dans la
nue d'or, dans la brise des nuits; et maintenant vous tes sourd, vous
restez indiffrent  nos erreurs et a nos fautes. Vous avez abandonn
votre peuple, vous ne tendez plus la main  celui qui s'gare, vous
n'adressez plus une parole d'encouragement et de force  celui qui
souffre et combat pour vous. Oh! vous n'tes que mensonge et vain
orgueil de l'homme, vous n'tes rien, vous n'tes pas!...

Ainsi je blasphmais et je me laissais emporter  la fougue des dsirs.
Oh! si j'avais os m'y livrer tout  fait!... si j'avais os revendiquer
ma part de vie et possder Llia seulement par la volont!... Mais cela
mme je ne l'osais pas. Il y avait toujours au fond de moi une crainte
morne et stupide qui glaait mon sang au plus fort de la fivre. Satan
ne voulait ni me prendre ni me lcher. Dieu ne daignait ni m'appeler ni
me repousser. Mais tous mes maux sont finis, car Llia est morte, et je
reviens  la foi; elle est bien morte, n'est-ce pas?

Le prtre pencha sa tte sur son sein et tomba dans une profonde
rverie. Stnio le quitta sans qu'il s'en apert.




XXIV.

VALMARINA.


Comme Stnio revenait durant la nuit vers les villes, il rencontra, au
sortir de la montagne, Edmo qui, croisant ses pas, s'enfonait
rapidement, et sans le voir, dans les sombres dfils qu'il venait de
quitter.

O cours-tu si mystrieux et si press? dit Stnio  son jeune ami. Toi
que j'ai toujours connu philosophe, aurais-tu donc abjur la sublime
sagesse pour quelque passion humaine, pour quelque intrt de la terre?
Parle-moi; j'ai beaucoup souffert depuis que nous nous sommes quitts,
j'ai besoin que quelqu'un m'encourage  vivre ou  mourir. Mon me est
tombe dans une trange dtresse. Mille esprances me convient, mille
frayeurs m'arrtent; quoi que tu me conseilles en cet instant, je veux
le faire. Je regarde cette rencontre comme un coup du sort; je
regarderai ta voix comme la voix du destin. Dis-moi o tu vas dans la
vie? Dis-moi ce que tu cherches et ce que tu vites, ce que tu crois et
ce que tu nies? Dis-moi si tu as fait ton choix entre un modeste bonheur
et une noble souffrance?...

Edmo, press de questions, cda au dsir de son ami. Il s'assit  ses
cts, sur la mousse du rocher, au pied d'une croix de pierre  demi
brise, et prit la main de Stnio dans les siennes.

Avant de le rpondre, dit-il, permets que je t'interroge. Avant
d'accepter le rle de pre que tu m'imposes, il faut que tu m'accordes
celui de confesseur. Conte-moi ta vie depuis un an, dis-moi ton me tout
entire.

Stnio raconta son amour, ses incertitudes, ses souffrances, ses dsirs,
son espoir. Il parlait avec feu, son front brlait sous sa chevelure
humide, et sa main tremblait dans celle du jeune homme. Quand il eut
fini, Edmo ne lui rpondit que par un sourire mlancolique; et, aprs
avoir quelque temps rv, il consentit enfin  rpondre.

Tu m'as parl, lui dit-il, d'un monde qui m'est encore inconnu, et dont
je comprends pourtant les mystres. Tout ce que tu m'as dit, je l'avais
pressenti, je l'avais rv. Plus d'une fois mon coeur a palpit, plus
d'une fois mon front a brl au rcit de tes transports,  l'ide de tes
esprances. Mais dj ces riantes chimres s'vanouissent comme la
vapeur du crpuscule. Regarde cette toile blanche qui monte l-bas sur
le pic neigeux...

--C'est Sirius, dit Stnio. Est-ce l l'unique objet de ton culte?
T'es-tu adonn exclusivement  la science?

Edmo secoua la tte.

Quoique j'eusse le got des ludes srieuses, dit-il, entre la vie de
l'intelligence et la vie du coeur, telle que tu viens de me la
dpeindre, je n'eusse pas hsit un instant. J'ai  peine un an de plus
que toi, Stnio, et quoique je n'aie pas le don de posie, quoique mon
oeil soit terne et mes manires rserves auprs des femmes, je n'ai
pu, sans frmir, effleurer le vtement de la belle Llia...

--Llia! s'cria Stnio, je ne vous l'ai pas nomme! Eh quoi! si
j'interrogeais ce rocher, il prendrait une voix pour me rpondre: Llia!
Et d'o connaissez-vous Llia et d'o savez-vous que je l'aime, Edmo?

--Je l'ai quitte il y a une heure, rpondit Edmo; j'tais charg pour
elle d'un message important, je lui ai parl un instant... Sa figure, sa
voix, ses manires, tout en elle m'a sembl trange, et j'tais troubl
en la quittant. Quand je vous ai rencontr, je ne vous ai pas vu, parce
que j'tais proccup. L'image de cette grande femme ple flottait
devant moi. Ses paroles sont froides, Stnio, son regard est sombre, son
me semble d'airain; mais ses actions sont grandes, et sa tristesse est
profonde et solennelle. Quand tu m'as dcrit l'objet de ta passion,
tait-il possible que je ne reconnusse pas la femme que je venais de
voir, et dont j'avais l'me toute remplie?

--Mais tu l'aimes, malheureux! s'cria Stnio; toi aussi, tu l'aimes?

--Que t'importe, dit Edmo en souriant avec amertume, je ne la reverrai
sans doute jamais. Rassure-toi, je n'ai pas le temps d'aimer. Ma vie est
absorbe par d'autres soins.

--Mais qu'allais-tu chercher auprs de Llia? quel message avais-tu pour
elle?

--Ceci n'est point un secret, je puis te le dire; j'allais lui demander
des secours pour des malheureux: elle m'a remis quelque chose qui
ressemble  la ranon d'un roi, avec la mme simplicit qu'une autre et
mise  me donner une obole...

--Oh! elle est grande, elle est bonne, n'est-ce pas? s'cria Stnio.

--Elle est riche et librale, rpondit Edmo; j'ignore si elle est
bonne. Elle a lu d'un oeil sec la lettre que je lui ai remise. Elle ne
m'a fait aucune question sur celui qui la lui avait crite. Elle a souri
quand je lui ai parl de certaines esprances religieuses et sociales.
Puis elle m'a tendu une main glace, en me disant: Ne parlez pas avec
moi si vous voulez conserver la foi...

--Elle a reu froidement ce message? dit Stnio avec agitation. Eh bien!
je ne sais pourquoi, je suis heureux de cette indiffrence... Ne
pouvez-vous me dire par qui vous tiez envoy, Edmo?

--Avez-vous quelquefois entendu parler de Valmarina? dit le voyageur.

--Vous prononcez un nom qui me pntre jusqu'au coeur, rpondit le
pote. Tout ce qu'on m'a racont de la vertu, du dvoment et de la
charit de cet homme, m'avait sembl fabuleux. Existe-t-il vraiment un
homme qui s'appelle ainsi, et qui ait fait les actions qu'on lui
attribue?

--Cet homme est plus respectable encore et plus bienfaisant qu'on ne
l'imagine, repartit Edmo. Si vous le connaissiez, ami, vous
comprendriez qu'il est quelque chose de plus puissant et de plus
prcieux sur la terre que la beaut, l'amour, la posie ou la gloire...

--La vertu! dit Stnio; oui, on dit que cet homme est la vertu
personnifie; partez-moi de lui, faites-le-moi connatre. Tant de bruits
divers circulent sur son compte, sa renomme est une lgende si
merveilleuse, que les femmes vont jusqu' lui attribuer le don des
miracles.

--Cette renomme qu'il a tant vite fait son supplice, rpondit Edmo.
Sa modestie, son amour pour l'obscurit est pouss jusqu' la
bizarrerie, et, par une bizarrerie non moins remarquable de la destine,
cette rputation, que tant d'hommes cherchent en vain et qu'il fuit si
obstinment, s'attache obstinment  ses pas.

--Est-il vrai, dit Stnio, qu'aucun de ceux qu'il a protgs, assists
ou sauvs, n'ait jamais vu ses traits, et que pendant longtemps il ait
russi  tenir cache la source des bienfaits qu'il rpandait sur les
malheureux?

--Tant que sa fortune immense a suffi  ses bienfaits, il a russi 
rester ignor. Mais il a fallu, pour continuer ce rle sublime, qu'il
tablt des relations avec des mes soeurs de la sienne, et qu'il
formt une association.

--Arrtez! dit Stnio vivement, vous en faites partie?...

--Je ne fais partie d'aucun corps, rpondit Edmo; je me suis fait
l'ami, le disciple et l'agent de Valmarina. Je ne savais  quoi employer
ma jeunesse. Je sentais en moi de grands instincts d'nergie, de grands
besoins de coeur. L'amour me semblait une passion goste; la
science, une occupation desschante; l'ambition, un amusement puril.
J'ai rencontr la vertu sur mon chemin; je me suis laiss emmener par
elle. Je lui ai fait quelques sacrifices. Peut-tre en aurai-je de plus
grands  lui faire. Je sens qu'elle peut m'en rcompenser, et que je ne
les regretterai jamais.

--Ton langage simple, ta pieuse conviction me saisissent, dit Stnio.
J'ai envie de renoncer  l'amour, j'ai envie de tout quitter pour te
suivre. O vas-tu maintenant?

--Je retourne vers celui qui m'a envoy.

--Conduis-moi vers lui. Je veux qu'il me gurisse de ma folle passion;
je veux qu'il m'arrache ma souffrance et me donne un bonheur pur dont je
jouirai sans trembler sans cesse pour le lendemain... Partons
ensemble!...

--Je ne puis t'emmener, dit Edmo. Songe au mystre dont Valmarina aime
 s'envelopper. Il n'est permis  aucun de ses amis de lui prsenter un
nouveau disciple  l'improviste. Je lui parlerai de toi, et s'il te juge
propre  marcher dans cette rude carrire...

--Qu'a-t-elle donc de si rude? reprit l'enthousiaste Stnio. Depuis que
j'existe, je rve les grandeurs du renoncement aux faux biens de ce
monde, et la conqute des biens immatriels. Quand, pour mon malheur,
j'ai rencontr Llia, j'avais l'imagination toute pleine de Valmarina.
Je voulais aller le joindre. Ce funeste amour m'a dtourn de la voie;
mais je comprends,  cette heure, que la Providence t'envoie vers moi
pour me sauver...

--Que Dieu t'entende! Puisses-tu dire la vrit, Stnio! mais
permets-moi de douter encore de ta rsolution. Un regard de Llia la
fera envoler comme cette neige frachement tombe que la brise balaie
autour de nous...

--Tu ne veux pas de moi? dit Stnio avec vhmence. Je comprends! Fier
de ta facile sagesse, vierge de toute affection humaine, tu te plais 
douter de moi pour me rabaisser. Emmne-moi pendant que l'enthousiasme
me possde, ou je croirai, Edmo, que toute ta vertu c'est de
l'orgueil.

Edmo resta muet  cette accusation. Il combattit le dsir d'y rpondre;
puis, se levant, il se prpara  quitter Stnio. Celui-ci le retint
encore...

Eh bien! dit le jeune exalt, ton silence stoque m'claire, Edmo, et
maintenant je suis sr de ce que je ne faisais que pressentir. On me l'a
dit, et tu veux en vain me donner le change, Valmarina est quelque chose
de plus qu'un homme bienfaisant et un consolateur ingnieux. L'oeuvre
sainte que vous accomplissez ne se borne pas  des actes particuliers de
dvoment. Et toi-mme, Edmo, tu ne t'es pas vou au simple rle
d'aumnier d'un riche philanthrope. Une mission plus vaste t'est
confie. Les richesses de Llia serviront peut-tre  racheter des
captifs et  secourir des indigents, mais ce ne seront pas des captifs
insignifiants et des indigents vulgaires. Valmarina versera peut-tre
son sang avec son or; et pour toi, tu aspires  quelque chose de plus
que des bndictions de mendiant; tu as rv le laurier du martyre.
C'est pour de telles choses, et non pour d'autres, que tu marches seul
et rapide dans la nuit froide et silencieuse...

Ne me rponds pas, Edmo, ajouta Stnio en voyant que son ami cherchait
 luder ses questions. Tu es encore trop trop jeune pour parler, sans
trouble, de tes secrets. Tu sais te taire; tu ne saurais pas feindre.
Laisse  mon coeur la joie de te deviner et la dlicatesse de ne pas
t'interroger davantage. Je sais ce que je voulais.

--Et si ce que tu supposes tait la vrit, dit Edmo, viendrais-tu avec
moi?

--Je sais maintenant que je ne le puis pas, repartit Stnio; je sais que
je ne serais pas admis auprs de Valmarina sans de longues et terribles
preuves. Je sais qu'avant tout il me serait prescrit de renoncer pour
jamais  Llia... Oh! je le sais, malgr les liens qui unissent sa
mystrieuse destine  vos destins hroques, on me demanderait la
preuve de ma vertu, le gage de ma force; je n'en aurais pas d'autre 
fournir que mon amour vaincu, et je ne le fournirais pas.

--J'en tais bien sr, dit Edmo avec un soupir. J'ai vu Llia! Adieu
donc, ami! Si un jour, dtromp de ce prestige ou rebut dans tes
esprances...

--Oui, certes! s'cria Stnio en serrant la main de son ami; puis il la
laissa retomber en ajoutant: Peut-tre!... Et un instant aprs,
l'espoir, se rveillant dans son coeur, lui disait tout bas: Jamais!

Quelques moments aprs qu'ils se furent spars, Edmo, qui marchait
vers le nord, tant parvenu au sommet de la montagne, entonna, ainsi
qu'il l'avait promis  Stnio, un chant d'adieu. Stnio tait rest
assis sur le rocher. La nuit tait pure et froide, la terre sche et
l'air sonore. La voix mle d'Edmo chanta cet hymne qui parvint distinct
 l'oreille de son ami:

Sirius, roi des longues nuits, soleil du sombre hiver, toi qui devances
l'aube en automne, et te plonges sous notre horizon  la suite du soleil
au printemps! frre du soleil, Sirius, monarque du firmament, toi qui
braves la blanche clart de la lune quand tous les autres astres
plissent devant elle, et qui perces de ton oeil de feu le voile pais
des nuits brumeuses! molosse  la gueule enflamme, qui toujours lches
le pied sanglant du terrible Orion, et, suivi de ton cortge tincelant,
montes dans les hautes rgions de l'empire, sans gal et sans rivaux! 
le plus beau, le plus grand, le plus clatant des flambeaux de la nuit,
rpands tes blancs rayons sur ma chevelure humide, rends l'espoir  mon
me tremblante et la force  mes membres glacs! Brille sur ma tte,
claire ma route, verse-moi les flots de ta riche lumire! Roi de la
nuit, guide-moi vers l'ami de mon coeur. Protge ma course mystrieuse
dans les tnbres; celui vers qui je vais est, parmi les hommes, comme
toi parmi la foule secondaire des innombrables toiles.

Comme toi, mon matre est grand, comme toi, il a l'clat et la
puissance; comme toi, il pntre d'un regard flamboyant; comme toi, il
rpand la lumire; comme toi, il rgne sur la nuit glace; comme toi, il
marque la fin des beaux jours!

Sirius, tu n'es pas l'toile de l'amour, tu n'es pas l'astre de
l'esprance. Le rossignol ne s'inspire pas de ta mle beaut, et les
fleurs ne s'ouvrent pas sous ton austre influence. L'aigle des
montagnes te salue au matin d'une voix triste et farouche; la neige
s'amasse sous ton regard impassible, et la bise chante tes splendeurs
sur les cordes d'airain de sa harpe lugubre.

C'est ainsi que l'me o tu rgnes,  vertu! ne s'ouvre plus ni 
l'espoir ni  la tendresse; elle est scelle comme un cercueil de plomb,
comme la nuit hyperborenne aux confins de l'horizon quand Sirius est 
la moiti de sa course. Elle est morne comme l'hiver, obscure comme un
ciel sans lune, et traverse d'un seul rayon froid et pntrant comme
l'acier. Elle est ensevelie sous un linceul, elle n'a plus ni
transports, ni chants, ni sourires.

Mon me, c'est la nuit, c'est le froid, c'est le silence; mais ta
splendeur,  vertu! c'est le rayon de Sirius clatant et sublime.

La voix se perdit dans l'espace. Stnio resta quelques instants absorb;
puis il descendit vers la valle, les yeux fixs sur Vnus qui se levait
 l'horizon.




XXV.


Le printemps tait revenu, et avec lui le chant des oiseaux et le parfum
des fleurs nouvelles. Le jour finissait, les rougeurs du couchant
s'effaaient sous les teintes violettes de la nuit: Llia rvait sur la
terrasse de la villa Viola. C'tait une riche maison qu'un Italien avait
fait btir pour sa matresse  l'entre de ces montagnes. Elle y tait
morte de chagrin; et l'Italien, ne voulant plus habiter un lieu qui lui
rappelait de douloureux souvenirs, avait lou  des trangers les
jardins qui renfermaient la tombe, et la villa qui portait le nom de sa
bien-aime. Il y a des douleurs qui se nourrissent d'elles-mmes; il y
en a qui s'effraient et qui se fuient comme des remords.

Molle et paresseuse comme la brise, comme l'onde, comme tout ce jour de
mai si doux et si somnolent, Llia, penche sur la balustrade, plongeait
du regard dans la plus belle valle que le pied de l'homme civilis ait
foule. Le soleil tait descendu derrire l'horizon, et pourtant le lac
conservait encore un ton rouge ardent comme si l'antique dieu, qu'on
supposait rentrer chaque soir dans les flots, se ft en effet plong
dans sa masse transparente.

Llia rvait. Elle coutait le murmure confus de la valle, les cris des
jeunes agneaux qui venaient s'agenouiller devant leurs mres, le bruit
de l'eau dont on commenait  ouvrir les cluses, la voix des grands
ptres bronzs, qui ont un profil grec, de pittoresques haillons, et qui
chantent d'un ton guttural en descendant la montagne, l'escopette sur
l'paule. Elle coutait aussi la clochette au timbre grle qui sonne au
cou des longues vaches tigres, et l'aboiement sonore de ces grands
chiens de race primitive qui font bondir les chos sur le flanc des
ravins.

Llia tait calme et radieuse comme le ciel. Stnio fit apporter la
harpe, et lui chanta ses hymnes les plus beaux. Pendant qu'il chantait,
la nuit descendait, toujours lente et solennelle, comme les graves
accords de la harpe, comme les belles notes de la voix suave et mle du
pote. Quand il eut fini, le ciel tait perdu sous ce premier manteau
gris dont la nuit se revt, alors que les toiles tremblantes osent 
peine se montrer lointaines et ples comme un faible espoir au sein du
doute. A peine une ligne blanche perdue dans la brume se dessinait au
pourtour de l'horizon. C'tait la dernire lueur du crpuscule, le
dernier adieu du jour.

Alors ses bras tombrent, le son de la harpe expira, et le jeune homme,
se prosternant devant Llia, lui demanda un mot d'amour ou de piti, un
signe de vie ou de tendresse. Llia prit la main de l'enfant, et la
porta  ses yeux: elle pleurait.

Oh! s'cria-t-il avec transport, tu pleures! Tu vis donc enfin?

Llia passa ses doigts dans les cheveux parfums de Stnio, et, attirant
sa tte sur son sein, elle la couvrit de baisers. Rarement il lui tait
arriv d'effleurer ce beau front de ses lvres. Une caresse de Llia
tait un don du ciel aussi rare qu'une fleur oublie par l'hiver, et
qu'on trouve panouie sur la neige. Aussi cette brusque et brlante
effusion faillit coter la vie  l'enfant qui avait reu des lvres
froides de Llia le premier baiser de l'amour. Il devint ple, son
coeur cessa de battre; prs de mourir, il la repoussa de toute sa
force, car il n'avait jamais tant craint la mort qu'en cet instant o la
vie se rvlait  lui.

Il avait besoin de parler pour chapper  cet excs de bonheur qui tait
douloureux comme la fivre.

Oh!, dis-moi, s'cria-t-il en s'chappant de ses bras, dis-moi que tu
m'aimes enfin!

--Ne te l'ai-je pas dit dj? lui rpondit-elle avec un regard et un
sourire que Murillo et donns  la Vierge emporte aux cieux par les
anges.

--Non, tu ne me l'as pas dit, rpondit-il; tu m'as dit, un jour o tu
allais mourir, que tu voulais aimer. Cela voulait dire qu'au moment de
perdre la vie tu regrettais de n'avoir pas vcu.

--Vous croyez donc cela, Stnio? dit-elle avec un ton de coquetterie
moqueuse.

--Je ne crois rien, mais je cherche  vous deviner. O Llia! vous m'avez
promis d'essayer d'aimer; c'est l tout ce que vous m'avez promis.

--Sans doute, dit Llia froidement, je n'ai pas promis de russir.

--Mais espres-tu que tu pourras m'aimer enfin? lui dit-il d'une voix
triste et douce qui remua toute l'me de Llia.

Elle l'entoura de ses bras et le pressa contre son coeur avec une
force surhumaine. Stnio, qui voulait encore lui rsister, se sentit
domin par cette puissance qui le glaait d'effroi. Son sang
bouillonnait comme la lave et se figeait comme elle. Il avait tour 
tour chaud et froid, il tait mal et il tait bien. tait-ce la joie,
tait-ce l'angoisse? il ne le savait pas. C'tait l'un et l'autre,
c'tait plus que cela encore: c'tait l'amour et la honte, le dsir et
l'effroi, l'extase et l'agonie.

Enfin le courage lui revint. Il se rappela de combien de voeux
dlirants il avait appel cette heure de trouble et de transports; il se
mprisa pour la pusillanime timidit qui l'arrtait, et, s'abandonnant 
un lan qui avait quelque chose de dsespr, il matrisa la femme  son
tour, il l'treignit dans ses bras, il colla sa bouche  cette bouche
ple et froide dont le contact l'tonnait encore... Mais Llia, le
repoussant tout  coup, lui dit d'une voix sche et dure:

Laissez-moi, je ne vous aime plus!

Stnio tomba ananti sur les dalles de la terrasse. C'est alors que
rellement il se crut prs de mourir en sentant le froid de la honte
trangler tout  coup cette rage d'amour et cette fivre d'attente.

Llia se mit  rire; la colre le ranima, il se releva, et dlibra un
instant s'il ne la tuerait pas.

Mais cette femme tait si indiffrente  la vie, qu'il n'y avait pas
plus moyen de se venger d'elle que de l'effrayer. Stnio essaya d'tre
philosophique et froid; mais au bout de trois mots il se mit  pleurer.

Alors Llia l'embrassa de nouveau, et, comme il essayait de lui rendre
ses caresses, elle lui dit en le repoussant: Prends garde, ne risquons
pas nos trsors, ne les confions pas aux caprices de la mer.

--Soyez maudite! s'cria-t-il en essayant de se lever pour la fuir.

Elle le retint.

Reviens, lui dit-elle, reviens prs de mon coeur. Je t'aimais tant
tout  l'heure, alors que, peureux et naf, tu recevais mes baisers
presque malgr toi! Tiens, lorsque tu m'as dit ce mot: _Espres-tu que
tu pourras m'aimer?_ j'ai senti que je t'adorais. Tu tais si humble
alors! Reste ainsi, c'est ainsi que je t'aime. Quand je te vois trembler
et reculer devant l'amour qui te cherche, il me semble que je suis plus
jeune et plus confiante que toi. Cela m'enorgueillit et me charme, la
vie ne me dcourage plus, car je m'imagine alors que je puis te la
donner; mais quand tu t'enhardis, quand tu demandes plus qu'il n'est en
moi d'oser, je perds l'espoir, je m'effraie d'aimer et de vivre. Je
souffre et je regrette de m'tre abuse une fois de plus.

--Pauvre femme! dit Stnio vaincu par la piti.

--Oh! ne peux-tu rester ainsi craintif et palpitant sous mes caresses?
lui dit-elle en attirant encore sa tte sur ses genoux. Tiens,
laisse-moi passer ma main autour de ton cou blanc et poli comme un
marbre antique, laisse-moi sentir tes cheveux, si doux et si souples se
rouler et s'attacher  mes doigts. Comme ta poitrine est blanche, jeune
homme! Comme ton coeur y bat rude et violent! C'est bien, mon enfant;
mais ce coeur renferme-t-il le germe de quelque mle vertu?
Traversera-t-il la vie sans se corrompre ou sans se scher? Voici la
lune qui monte au-dessus de toi et rflchit son rayon dans tes yeux.
Respire dans cette brise l'herbe et la prairie en fleurs. Je reconnais
l'manation de chaque plante, je les sens passer l'une aprs l'autre
dans l'air qui les emporte. Maintenant c'est le thym sauvage de la
colline; tout  l'heure c'taient les narcisses du lac, et  prsent ce
sont les graniums du jardin. Comme les Esprits de l'air doivent se
rjouir  poursuivre ces parfums subtils et  s'y baigner! Tu souris,
mon gracieux pote, endors-toi ainsi.

--M'endormir! dit Stnio d'un ton de surprise et de reproche.

--Pourquoi non? N'es-tu pas calme, n'es-tu pas heureux maintenant?

--Heureux! oui; mais calme?

--Eh bien, vous n'aimez pas! reprit-elle en le repoussant.

--Llia, vous me rendez malheureux, laissez-moi vous quitter.

--Lche, comme vous craignez la souffrance! Allez, partez!

--Je ne peux pas, rpondit-il en revenant tomber  ses genoux.

--Mon Dieu, lui dit-elle en l'embrassant, pourquoi souffrir? Vous ne
savez pas combien je vous aime: je me plais  vous caresser,  vous
regarder, comme si vous tiez mon enfant. Tenez, je n'ai jamais t
mre, mais il me semble que j'ai pour vous le sentiment que j'aurais eu
pour mon fils. Je me complais dans votre beaut avec une candeur, avec
une purilit maternelle... Et puis, aprs tout, quel sentiment puis-je
avoir pour vous?

--Vous ne pourrez donc pas avoir d'amour? lui dit Stnio d'une voix
tremblante et le coeur dchir.

Llia ne rpondit point; elle passa convulsivement ses mains dans les
flots de cheveux bruns qui bouclaient au front du jeune homme; elle se
pencha vers lui et le contempla comme si elle et voulu rsumer dans un
regard la puissance de plusieurs mes, dans un instant l'ivresse de cent
existences; puis, trouvant sans doute son coeur moins ardent que son
cerveau, et ses esprances plus faibles que ses rves, elle se
dcouragea encore une fois de la vie; sa main retomba morte  son ct;
elle regarda la lune avec tristesse; puis, portant la main  son coeur
et respirant du fond de la poitrine:

Hlas! dit-elle d'une voix irrite et le regard sombre, heureux ceux
qui peuvent aimer!




XXVI.

VIOLA.


Il y avait, au bas des terrasses du jardin, une petite rivire qui
coulait sous l'pais ombrage des ifs et des cdres, et s'enfonait sous
leurs rameaux pendants. Sous une de ces votes mystrieuses, un tombeau
de marbre blanc se mirait dans l'eau, ple au milieu des sombres reflets
de la verdure. A peine un souffle furtif de la brise branlait les
angles purs et tremblants du marbre rflchi dans l'onde; un grand
liseron avait envahi ses flancs, et suspendait ses guirlandes de cloches
bleues autour des sculptures dj noircies par la pluie et l'abandon. La
mousse croissait sur le sein et sur les bras des statues agenouilles;
les cyprs plors, laissant tomber languissamment leurs branches sur
ces fronts livides, enveloppaient dj le monument confi  la
protection de l'oubli.

C'est l, dit Llia en cartant les longues herbes qui cachaient
l'inscription, le tombeau d'une femme morte d'amour et de douleur!...

--C'est un monument plein de religion et de posie, dit Stnio. Voyez
comme la nature semble s'enorgueillir de te possder! Comme ces festons
de fleurs l'enlacent mollement, comme ces arbres l'embrassent, comme
l'eau en baise le pied avec tendresse! pauvre femme morte d'amour!
pauvre ange exil sur la terre et fourvoy dans les voies humaines, tu
dors enfin dans la paix de ton cercueil, tu ne souffres plus, Viola! Tu
dors comme ce ruisseau; tu tends dans ton lit de marbre tes bras
fatigus, comme ce cyprs pench sur toi. Llia, prends cette fleur de
la tombe, mets-la sur ton sein, respire-la bien souvent, mais respire-la
vite avant que, spare de sa tige, elle perde ce virginal parfum qui
est peut-tre l'me de Viola, l'me d'une femme qui a aim jusqu' en
mourir. Viola! s'il y a quelque manation de vous dans ces fleurs, si
quelque souffle d'amour et de vie a pass de votre sein dans ce
mystrieux calice, ne pouvez-vous pntrer jusqu'au coeur de Llia? Ne
pouvez-vous embraser l'air qu'elle respire et faire qu'elle ne soit plus
l, ple, froide et morte, comme ces statues qui se regardent d'un air
mlancolique dans le ruisseau?

--Enfant! dit Llia en jetant la fleur au cours paresseux de l'eau et en
la suivant d'un regard distrait, croyez-vous donc que je n'aie pas aussi
ma souffrance, pre et profonde comme celle qui a tu cette femme? Eh!
que savez-vous? ce fut l peut-tre une vie bien riche, bien complte,
bien fconde. Vivre d'amour et en mourir! c'est beau pour une femme!
Sous quel ciel de feu tiez-vous donc ne, Viola? O aviez-vous pris un
coeur si nergique qu'il s'est bris au lieu de ployer sous le poids
de la vie? Quel dieu avait mis en vous cette indomptable puissance que
la mort seule a pu dtrner de votre me? O grande, grande entre toutes
les cratures! vous n'avez pas courb la tte sons le joug, vous n'avez
pas voulu accepter la destine, et pourtant vous n'avez pas ht votre
mort comme ces tres faibles qui se tuent pour s'empcher de gurir.
Vous tiez si sre de ne pas vous consoler, que vous vous tes fltrie
lentement sans reculer d'un pas vers la vie, sans avancer d'un pas vers
la tombe. La mort est venue, et elle vous a prise, faible, brise, morte
dj, mais enracine encore  votre amour, disant  la nature: Adieu,
je te mprise et ne veux pas de salut. Garde tes bienfaits, ta posie
dcevante, tes consolantes vanits, et l'oubli narcotique, et le
scepticisme au front d'airain; garde tout cela pour les autres, moi je
veux aimer et mourir! Viola! vous avez mme repouss Dieu, vous avez
franchement ha ce pouvoir inique qui vous avait donn pour lot la
douleur et la solitude. Vous n'tes pas venue au bord de cette onde
chanter des hymnes mlancoliques, comme fait Stnio les jours o je
l'afflige; vous n'avez pas t vous prosterner dans les temples, comme
fait Magnus quand le dmon du dsespoir est en lui; vous n'avez pas,
comme Trenmor, cras votre sensibilit sous la mditation; vous n'avez
pas, comme lui, tu vos passions de sang-froid pour vivre fire et
tranquille sur leurs dbris; et vous n'avez pas non plus, comme
Llia...

Elle oublia d'articuler sa pense, et, le coude appuy sur le mausole,
l'oeil immobile sur les flots, elle n'entendit pas Stnio qui la
suppliait de se rvler  lui.

Oui, dit-elle aprs un long silence, elle est morte! Et si une me
humaine a mrit d'aller aux cieux, c'est la sienne; elle a fait plus
qu'il ne lui tait impos: elle a bu la coupe d'amertume jusqu' la lie;
puis, repoussant le bienfait qui allait descendre d'en haut aprs
l'preuve, refusant la facult d'oublier et de mpriser son mal, elle a
bris la coupe et gard le poison dans son sein comme un amer trsor.
Elle est morte! morte de chagrin! Et nous tous, nous vivons! Vous-mme,
jeune homme, qui avez encore des facults toutes neuves pour la douleur,
vous vivez, ou bien vous parlez de suicide, et cela est plus lche que
de subir cette vie souille que le mpris de Dieu nous laisse.

Stnio, la voyant plus triste, se mit  chanter pour la distraire.
Tandis qu'il chantait, des larmes coulaient de ses paupires fatigues;
mais il domptait sa douleur, et cherchait dans son me abattue des
inspirations pour consoler Llia.




XXVII.


Tu m'as dit souvent, Llia, que j'tais jeune et pur comme un ange des
cieux; tu m'as dit quelquefois que tu m'aimais. Ce matin encore, tu m'as
souri en disant:--Je n'ai plus de bonheur qu'en toi.--Mais ce soir tu as
oubli tout, et tu renverses sans piti les fondements de mon bonheur.

Soit! brise-moi, jette-moi  terre comme cette fleur que tu viens de
respirer et que maintenant tu abandonnes sur le gravier du ruisseau. Si,
 me voir emport comme elle, et ballott, fltri au caprice de l'onde,
tu trouves quelque amusement, quelque satisfaction ironique et cruelle,
dchire-moi, foule-moi sous ton pied; mais, n'oublie pas qu'au jour, 
l'heure o tu voudras me ramasser et me respirer encore, tu me
retrouveras fleuri et prt  renatre sous tes caresses.

Eh bien! pauvre femme, tu m'aimeras comme tu pourras. Je savais bien
que tu ne pouvais plus aimer comme j'aime; d'ailleurs, il est juste que
tu sois la souveraine de nous deux. Je ne mrite pas l'amour que tu
mrites, je n'ai pas souffert, je n'ai pas combattu comme toi; je ne
suis qu'un enfant sans gloire et sans blessures en face de la vie qui
commence et de la lutte qui s'ouvre. Toi sillonn de la foudre, toi cent
fois renverse et toujours debout, toi qui ne comprends pas Dieu et qui
crois pourtant, toi qui l'insultes et qui l'aimes, toi fltrie comme un
vieillard et jeune comme un enfant, Llia, ma pauvre me! aime-moi comme
tu pourras; je serai toujours  genoux pour te remercier, et je te
donnerai tout mon coeur, toute ma vie, en change du peu qu'il te
reste  me donner.

Laisse-toi seulement aimer; accepte sans ddain les souffrances que
j'apporte en holocauste  tes pieds; laisse-moi consumer ma vie et
brler mon coeur sur l'autel que je t'ai dress. Ne me plains pas, je
suis encore plus heureux que toi, c'est pour toi que je souffre! Oh! que
ne puis-je mourir pour toi, comme Viola mourut de son amour! Qu'il y a
de volupt dans ces tortures que tu mets dans mon sein! Qu'il y a de
bonheur  tre seulement ton jouet et la victime,  expier, jeune, pur
et rsign, les vieilles iniquits, les murmures, les impits amasses
sur ta tte! Ah! si l'on pouvait laver les taches d'une autre me avec
les douleurs de son me et le sang de ses veines, si l'on pouvait la
racheter comme un nouveau Christ et renoncer  sa part d'ternit pour
lui pargner le nant!

C'est ainsi que je vous aime, Llia. Vous ne le savez pas, car vous
n'avez pas envie de le savoir. Je ne vous demande pas de m'apprcier,
encore moins de me plaindre; venez  moi seulement quand vous
souffrirez, et faites-moi tout le mal que vous voudrez, afin de vous
distraire de celui qui vous ronge...

--Eh bien! dit Llia, je souffre mortellement  l'heure qu'il est; la
colre fermente dans mon sein. Voulez-vous blasphmer pour moi? Cela me
soulagera peut-tre. Voulez-vous jeter des pierres vers le ciel,
outrager Dieu, maudire l'ternit, invoquer le nant, adorer le mal,
appeler la destruction sur les ouvrages de la Providence, et le mpris
sur son culte? Voyons, tes-vous capable de tuer Abel pour me venger de
Dieu mon tyran? Voulez-vous crier comme un chien effar qui voit la lune
semer des fantmes sur les murs? Voulez-vous mordre la terre et manger
du sable comme Nabuchodonosor? Voulez-vous comme Job exhaler votre
colre et la mienne dans de vhmentes imprcations? Voulez-vous, jeune
homme pur et pieux, vous plonger dans le scepticisme jusqu'au cou et
rouler dans l'abme o j'expire? Je souffre, et je n'ai pas de force
pour crier. Allons, blasphmez pour moi! Eh bien! vous pleurez!... Vous
pouvez pleurer, vous? Heureux! heureux cent fois ceux qui pleurent! Mes
yeux sont plus secs que les dserts de sable o la rose ne tombe
jamais, et mon coeur est plus sec que mes yeux. Vous pleurez? Eh bien!
coutez, pour vous distraire, un chant que j'ai traduit d'un pote
tranger.




XXVIII.

A DIEU.


Qu'ai-je donc fait pour tre frapp de maldiction? Pourquoi vous
tes-vous retir de moi? Vous ne refusez pas le soleil aux plantes
inertes, la rose aux imperceptibles gramines des champs; vous donnez
aux tamines d'une fleur la puissance d'aimer, et au madrpore stupide
les sensations du bonheur. Et moi qui suis aussi une crature de vos
mains, moi que vous aviez dou d'une apparente richesse, vous m'avez
tout retir: vous m'avez trait plus mal que vos anges foudroys, car
ils ont encore la puissance de har et de blasphmer, et moi je ne l'ai
mme pas! vous m'avez trait plus mal que la fange du ruisseau et que le
gravier du chemin; car on les foule aux pieds, et ils ne le sentent pas.
Moi je sens ce que je suis, et je ne puis pas mordre le pied qui
m'opprime, ni soulever la damnation qui pse sur moi comme une montagne.

Pourquoi m'avez-vous ainsi trait, pouvoir inconnu dont je sens la main
de fer s'tendre sur moi? Pourquoi m'avez-vous fait natre homme, si
vous vouliez un peu plus tard me changer en pierre, et me laisser
inutile en dehors de la vie? Est-ce pour m'lever au-dessus de tous, ou
pour me rabaisser au-dessous, que vous m'avez ainsi bris,  mon Dieu?
Si c'est une destine de prdilection, faites donc qu'elle me soit douce
et que je la porte sans souffrance; si c'est une vie de chtiment,
pourquoi donc me l'avez-vous inflige? Hlas, tais-je coupable avant de
natre?

Qu'est-ce donc que cette me que vous m'avez donne? Est-ce l ce qu'on
appelle une me de pote? Plus mobile que la lumire et plus vagabonde
que le vent, toujours avide, toujours inquite, toujours haletante,
toujours cherchant en dehors d'elle les aliments de sa dure et les
puisant tous avant de les avoir seulement gots! O vie!  tourment!
tout aspirer et ne rien saisir, tout comprendre et ne rien possder!
arriver au scepticisme du coeur, comme Faust au scepticisme de
l'esprit! Destine plus malheureuse que la destine de Faust; car il
garde dans son sein le trsor des passions jeunes et ardentes, qui ont
couv en silence sous la poussire des livres, et dormi tandis que
l'intelligence veillait; et quand Faust, fatigu de chercher la
perfection et de ne la pas trouver, s'arrte, prs de maudire et de
renier Dieu, Dieu pour le punir lui envoie l'ange des sombres et
funestes passions. Cet ange s'attache  lui, il le rchauffe, il le
rajeunit, il le brle, il l'gare, il le dvore; et le vieux Faust entre
dans la vie, jeune et vivace, maudit, mais tout-puissant! il en tait
venu  ne plus aimer Dieu, mais le voil qui aime Marguerite. Mon Dieu,
donnez-moi la maldiction de Faust!

Car vous ne me suffisez pas! Dieu! vous le savez bien. Vous ne voulez
pas tre tout pour moi! vous ne vous rvlez pas assez pour que je
m'empare de vous et pour que je m'y attache exclusivement! Vous
m'attirez, vous me flattez avec un souffle embaum de vos brises
clestes, vous me souriez entre deux nuages d'or, vous m'apparaissez
dans mes songes, vous m'appelez, vous m'excitez sans cesse  prendre mon
essor vers vous, mais vous avez oubli de me donner des ailes. A quoi
bon m'avoir donn une me pour vous dsirer? Vous m'chappez sans cesse,
vous enveloppez ce beau ciel et cette belle nature de lourdes et sombres
vapeurs; vous faites passer sur les fleurs un vent du midi qui les
dvore, ou vous faites souffler sur moi une bise qui me glace et me
contriste jusqu' la moelle des os. Vous nous donnez des jours de brume
et des nuits sans toiles, vous bouleversez notre pauvre univers avec
des temptes qui nous irritent, qui nous enivrent, qui nous rendent
audacieux et athes malgr nous! Et si dans ces tristes heures nous
succombons sous le doute, vous veillez en nous les aiguillons du
remords, et vous placez un reproche dans toutes les voix de la terre et
du ciel!

Pourquoi, pourquoi nous avez-vous faits ainsi? Quel profit tirez-vous de
nos souffrances? Quelle gloire notre abjection et notre nant
ajoutent-ils  votre gloire? Ces tourments sont-ils ncessaires 
l'homme pour lui faire dsirer le ciel? L'esprance est-elle une faible
et ple fleur qui ne crot que parmi les rochers, sous le souffle des
orages? Fleur prcieuse, suave parfum, viens habiter ce coeur aride et
dvast!... Ah! c'est en vain, depuis longtemps, que tu essaies de la
rajeunir; tes racines ne peuvent plus s'attacher  ses parois d'airain,
son atmosphre glace te dessche, ses temptes t'arrachent et te
jettent  terre, brise, fltrie!... O espoir! ne peux-tu donc plus
refleurir pour moi?...

--Ces chants sont douloureux, cette posie est cruelle, dit Stnio en
lui arrachant la harpe des mains, vous vous plaisez dans ces sombres
rveries, vous me dchirez sans piti. Non, ce n'est point l la
traduction d'un pote tranger; le texte de ce pome est au fond de
votre me, Llia, je le sais bien! O cruelle et incurable! coutez cet
oiseau, il chante mieux que vous; il chante le soleil, le printemps et
l'amour; ce petit tre est donc mieux partag que vous, qui ne savez
chanter que la douleur et le doute!

[Illustration: Stnio tomba ananti... (Page 29.)]




XXIX.

DANS LE DSERT.


Je vous ai amene dans cette valle dserte que le pied des troupeaux
ne foule jamais, que la sandale du chasseur n'a point souille. Je vous
y ai conduite, Llia,  travers les prcipices. Vous avez affront sans
peur tous les dangers de ce voyage, vous avez mesur d'un tranquille
regard les crevasses qui sillonnent les flancs profonds du glacier, vous
les avez franchies sur une planche jete par nos guides et qui tremblait
sur des abmes sans fond. Vous avez travers les cataractes, lgre et
agile comme la cigogne blanche qui se pose de pierre en pierre, et
s'endort le cou pli, le corps en quilibre, sur une de ses jambes
frles, au milieu du flot qui fume et tournoie, au-dessus des gouffres
qui vomissent l'cume  pleins bords. Vous n'ayez pas trembl une seule
fois, Llia; et moi, combien j'ai frmi! combien de fois mon sang s'est
glac et mon coeur a cess de battre en vous voyant passer ainsi
au-dessus de l'abme, insouciante, distraite, regardant le ciel et
ddaignant de savoir o vous posiez vos pieds troits! Vous tes bien
brave et bien forte, Llia! Quand vous dites que votre me est nerve,
vous mentez; nul homme ne possde plus de confiance et d'audace que
vous.

--Qu'est-ce que l'audace, rpondit Llia, et qui n'en a pas? Qui est-ce
qui aime la vie au temps o nous sommes? Cette insouciance-l s'appelle
du courage quand elle produit un bien quelconque; mais, quand elle se
borne  risquer une destine sans valeur, n'est-ce pas simplement de
l'inertie?

L'inertie, Stnio! c'est le mal de nos coeurs, c'est le grand flau
de cet ge du monde. Il n'y a plus que des vertus ngatives. Nous sommes
braves parce que nous ne sommes plus capables d'avoir peur. Hlas! oui,
tout est us, mme les faiblesses, mme les vices de l'homme. Nous
n'avons plus la force qui fait qu'on aime la vie d'un amour opinitre et
poltron. Quand il y avait encore de l'nergie sur la terre, on
guerroyait avec ruse, avec prudence, avec calcul. La vie tait un combat
perptuel, une lutte ou les plus braves reculaient sans cesse devant le
danger; car le plus brave tait celui qui vivait le plus longtemps au
milieu des prils et des haines. Depuis que la civilisation a rendu la
vie facile et calme pour tous, tous la trouvent monotone et sans saveur;
on la joue pour un mot, pour un regard, tant elle a peu de prix! C'est
l'indiffrence de la vie qui a fait le duel dans nos moeurs. C'est un
spectacle fait pour constater l'apathie du sicle, que celui de deux
hommes calmes et polis tirant au sort lequel tuera l'autre sans haine,
sans colre et sans profit. Hlas! Stnio, nous ne sommes plus rien,
nous ne sommes plus ni bons ni mchants, nous ne sommes mme plus
lches, nous sommes inertes.

[Illustration: C'est l, dit Llia... (Page 30.)]

--Llia, vous avez, raison, et quand je jette les yeux sur la socit,
je suis triste comme vous. Mais je vous ai amene ici pour vous faire
oublier cette socit au moins pendant quelques jours. Regardez o nous
sommes, cela n'est-il pas sublime, et pouvez-vous penser  autre chose
qu' Dieu? Asseyez-vous sur cette mousse vierge de pas humains, et voyez
 vos pieds le dsert drouler ses grandes profondeurs. Avez-vous jamais
rien contempl de plus sauvage et pourtant de plus anim? Voyez, que de
vigueur dans cette vgtation libre et vagabonde, que de mouvement dans
ces forts que le vent courbe et fait ondoyer, dans ces grandes troupes
d'aigles qui planent sans cesse autour des cimes brumeuses, et qui
passent en cercles mouvants comme de grands anneaux noirs sur la nappe
blanche et moire du glacier! Entendez-vous le bruit qui monte et
descend de toutes parts? Les torrents qui pleurent et sanglotent comme
des mes malheureuses, les cerfs qui brament d'une voix plaintive et
passionne, la brise qui chante et rit dans les bruyres, les vautours
qui crient comme des femmes effrayes; et ces autres bruits tranges,
mystrieux, _indcrits_, qui grondent sourdement dans les montagnes, ces
glaces colossales qui craquent dans le coeur des blocs, ces neiges qui
s'boulent et entranent le sable, ces grandes racines d'arbres qui
luttent incessamment avec les entrailles de la terre et qui travaillent
 soulever le roc et  fendre le schiste; ces voix inconnues, ces vagues
soupirs que le sol, toujours en proie aux souffrances de l'enfantement,
exhale ici par ses flancs entr'ouverts: ne trouvez-vous pas tout cela
plus splendide, plus harmonieux que l'glise et le thtre?

--Il est vrai que tout cela est beau, et c'est ici qu'il faut venir voir
ce que la terre possde encore de jeunesse et de vigueur. Pauvre terre!
elle aussi s'en va!

--Que dites-vous donc, Llia? Pensez-vous que la terre et le ciel soient
coupables de notre dcrpitude morale? Insolente rveuse, les
accusez-vous aussi?

--Oui, je les accuse, rpondit-elle; ou plutt j'accuse la grande loi du
temps, qui veut que tout s'puise et prenne fin. Ne voyez-vous pas que
le flot des sicles nous emporte tous ensemble, hommes et mondes, pour
nous engloutir dans l'ternit, comme des feuilles sches qui fuient
vers le prcipice, entranes par l'eau du torrent? Hlas! nous ne
laisserons pas mme cette frle dpouille. Nous ne surnagerons mme pas
comme ces herbes fltries qui flottent l, tristes et pendantes,
semblables  la chevelure d'une femme noye. La dissolution aura pass
sur les cadavres des empires; les dbris muets de l'humanit ne seront
pas plus que les grains de sable de la mer. Dieu ploiera l'univers comme
un vtement us qu'on jette au vent, comme un manteau qu'on dpouille
parce qu'on n'en veut plus. Alors, Dieu tout seul _sera_. Alors
peut-tre sa gloire et sa puissance clateront sans voiles. Mais qui les
contemplera? De nouvelles races natront-elles sur notre poussire pour
voir ou pour deviner celui qui cre et qui dtruit?

--Le monde s'en ira, je le sais, dit Stnio; mais il faudra pour le
dtruire tant de sicles, que le chiffre en est incalculable dans le
cerveau des hommes. Non, non, nous n'en sommes pas encore  son agonie.
Cette pense est close dans l'me irrite de quelques sceptiques comme
vous; mais moi, je sens bien que le monde est jeune; mon coeur et ma
raison me disent qu'il n'est pas mme arriv  la moiti de sa vie,  la
force de son ge; le monde est en progrs encore, il lui reste tant de
choses  apprendre!

--Sans doute, rpondit-elle avec ironie, il n'a pas encore trouv le
secret de ressusciter les morts et de rendre les vivants immortels; mais
il fera ces grandes dcouvertes, et alors le monde ne finira pas,
l'homme sera plus fort que Dieu et subsistera sans le secours d'aucun
lment autre que son intelligence.

--Llia, vous raillez toujours; mais coutez-moi: ne pensez-vous pas que
les hommes sont meilleurs aujourd'hui qu'hier, et par consquent...

--Je ne le pense pas, mais qu'importe? Nous ne sommes pas d'accord sur
l'ge du monde, voil tout.

--Nous le saurions au juste, dit Stnio, nous n'en serions pas plus
avancs. Nous ne connaissons pas les secrets de son organisation, nous
ignorons combien de temps un monde constitu comme celui-ci peut et doit
vivre. Mais je sens  mon coeur que nous marchons vers la lumire et
la vie. L'espoir brille dans notre ciel; voyez comme le ciel est beau!
comme il est vermeil et gnreux! comme il sourit aux montagnes qui
s'empourprent de ses caresses et rougissent d'amour comme des vierges
timides! Ce n'est point avec la logique du raisonnement qu'on peut
prouver l'existence de Dieu. On croit en lui parce qu'un cleste
instinct le rvle. De mme, on ne peut mesurer l'ternit avec le
compas des sciences exactes; mais on sent dans son me ce que le monde
moral possde de sve et de fracheur, de mme qu'on sent dans son tre
physique ce que l'air renferme de principes vivifiants et toniques. Eh
quoi! vous respirez cette brise aromatique des montagnes sans qu'elle
vous pntre? vous buvez cette eau limpide et glace, qui a le got de
la menthe et du thym sauvage, sans en sentir la saveur? Vous ne vous
sentez pas rajeunie et retrempe dans cet air vif et subtil, parmi ces
fleurs si belles et qui semblent si fires de ne rien devoir aux soins
de l'homme? Tournez-vous, et voyez ces buissons pais de rhododendrum;
comme ces touffes de fleurs lilas sont fraches et pures! comme elles se
tournent vers le ciel pour en regarder l'azur, pour en recueillir la
rose! Ces fleurs sont belles comme vous, Llia, incultes et sauvages
comme vous: ne concevez-vous pas la passion qu'on a pour les fleurs?

Llia sourit et rva longtemps, les yeux fixs sur la valle dserte.

Sans doute il nous faudrait pouvoir vivre ici, dit-elle enfin, pour
conserver le peu qui nous reste dans le coeur; mais nous n'y vivrions
pas trois jours sans fltrir cette vgtation et sans souiller cet air.
L'homme va toujours ventrant sa nourrice, puisant le sol qui l'a
produit. Il veut toujours arranger la nature et refaire l'oeuvre de
Dieu. Vous ne seriez pas trois jours ici, vous dis-je, sans vouloir
porter les rochers de la montagne au fond de la valle, et sans vouloir
cultiver le roseau des profondeurs humides sur la cime aride des monts.
Vous appelleriez cela faire un jardin. Si vous y fussiez venu il y a
cinquante ans, vous y eussiez mis une statue et un berceau taill.

--Toujours moqueuse, Llia! Vous pouvez rire et railler ici en prsence
de cette scne sublime! Sans vous je me serais prostern devant l'auteur
de tout cela; mais vous, mon dmon, vous n'avez pas voulu. Il faut que
je vous entende nier tout, mme la beaut de la nature.

--Eh! je ne la nie pas! s'cria-t-elle. Quelle chose m'avez-vous jamais
entendue nier? Quelle croyance m'a trouve insensible  ce qu'elle avait
de potique ou de grand? Mais la puissance de m'abuser, qui me la
donnera? Hlas! pourquoi Dieu s'est-il plu  mettre une telle
disproportion entre les illusions de l'homme et la ralit? Pourquoi
faut-il souffrir toujours d'un dsir de bien-tre qui se rvle sous la
forme du beau, et qui plane dans tous nos rves sans se poser jamais 
terre? Ce n'est pas notre me seulement qui souffre de l'absence de
Dieu, c'est notre tre tout entier, c'est la vue, c'est la chair qui
souffrent de l'indiffrence ou de la rigueur du ciel. Dites-moi, dans
quel climat de la terre l'homme ignore-t-il les sensations excessives du
froid et du chaud? Quelle est la valle qui ne soit humide en hiver? O
sont les montagnes dont l'herbe ne soit pas fltrie et dracine par le
vent? En Orient l'espce nerve vgte et languit, toujours couche,
toujours inerte. Les femmes s'tiolent  l'ombre des harems; car le
soleil les calcinerait. Et puis un vent sec et corrosif arrive de la
mer, et porte  cette race indolente une sorte de vertige qui enfante
des crimes ou des hrosmes inconnus  nos peuples d'en de le soleil.
Alors ces hommes s'enivrent d'activit; ils exhalent en rumeurs froces,
en plaisirs sanguinaires, en dbauches effrnes, la force qui dormait
en eux, jusqu' ce que, puiss de souffrance et de fatigue, ils
retombent sur leurs divans, stupides entre tous les hommes!

Et ceux-l pourtant sont les mieux tremps, les plus nergiques parmi
les peuples, les plus heureux dans le repos, les plus violents dans
l'action. Regardez ceux des zones torrides: pour ceux-l le soleil est
gnreux en effet; les plantes sont gigantesques, la terre est prodigue
de fruits, de parfums et de spectacles. Il y a vanit de luxe dans la
couleur et dans la forme. Les oiseaux et les insectes tincellent de
pierreries, les fleurs exhalent des odeurs enivrantes. Les arbres
eux-mmes reclent d'exquises senteurs dans leurs tissus ligneux. Les
nuits sont claires comme nos jours d'automne, les toiles se montrent
quatre fois grandes comme ici. Tout est beau, tout est riche. L'homme,
encore grossier et naf, ignore une partie des maux que nous avons
invents. Croyez-vous qu'il soit heureux? Non. Des troupes d'animaux
hideux et froces lui font la guerre. Le tigre rugit autour de sa
demeure; le serpent, ce monstre froid et gluant dont l'homme a plus
d'horreur que d'aucun autre ennemi, se glisse jusqu'au berceau de son
enfant. Puis vient l'orage, cette grande convulsion d'une nature robuste
qui bondit comme un taureau en fureur, qui se dchire elle-mme comme un
lion bless. Il faut que l'homme fuie ou prisse: le vent, la foudre,
les torrents dbords bouleversent et emportent sa cabane, son champ et
ses troupeaux: chaque soir il ignore s'il aura une patrie le lendemain;
elle tait trop belle, cette patrie: Dieu ne veut pas la lui laisser.
Chaque anne il lui en faudra chercher une nouvelle. Le spectacle d'un
homme heureux n'est pas agrable au Seigneur. O mon Dieu! tu souffres
peut-tre aussi, tu es peut-tre ennuy dans ta gloire, puisque tu nous
fais tant de mal!

Eh bien! ces enfants du soleil que dans nos rves de potes nous
envions comme les privilgis de la terre, sans doute ils se demandent
parfois s'il existe une contre chrie du ciel, que ne sillonnent pas
les laves ardentes, que ne balaient pas les vents destructeurs; une
contre qui s'veille au matin, unie, calme et tide comme la veille.
Ils se demandent si Dieu, dans sa colre, a mis partout des panthres
affames de sang et des reptiles hideux. Peut-tre ces hommes simples
rvent-ils leur paradis terrestre sous nos latitudes tempres,
peut-tre dans leurs songes voient-ils la brume et le froid descendre
sur leurs fronts bronzs et assombrir leur atmosphre de feu. Nous,
quand nous rvons, nous voyons le soleil rouge et chaud, la plaine
tincelante, la mer embrase et le sable brlant sous nos pieds. Nous
appelons le soleil mridional sur nos paules glaces, et les peuples du
Midi recevraient  genoux les gouttes de notre pluie sur leurs poitrines
ardentes. Ainsi partout l'homme souffre et murmure; crature dlicate et
nerveuse, il s'est fait en vain le roi de la cration, il en est la plus
infortune victime. Il est le seul animal chez qui la puissance
intellectuelle soit dans un rapport aussi disproportionn avec la
puissance physique. Chez les tres qu'il appelle animaux grossiers, la
force matrielle domine, l'instinct n'est que le ressort conservateur de
l'existence animale. Chez l'homme, l'instinct, dvelopp outre mesure,
brle et torture une frle et chtive organisation. Il a l'impuissance
du mollusque avec les apptits du tigre; la misre et la ncessit
l'emprisonnent dans une caille de tortue; l'ambition, l'inquitude
dploient leurs ailes d'aigle dans son cerveau. Il voudrait avoir les
facults runies de toutes les races, mais il n'a que la facult de
vouloir en vain. Il s'entoure de dpouilles: les entrailles de la terre
lui abandonnent l'or et le marbre; les fleurs se laissent broyer,
exprimer en parfums pour son usage; les oiseaux de l'air laissent tomber
pour le parer les plus belles plumes de leurs ailes, le plongeon et
l'eider livrent leur cuirasse de duvet pour rchauffer ses membres
indolents et froids; la laine, la fourrure, l'caille, la soie, les
entrailles de celui-l, les dents de celui-ci, la peau de cet autre, le
sang et la vie de tous appartiennent  l'homme. La vie de l'homme ne
s'alimente que par la destruction, et pourtant quelle douloureuse et
courte dure!

Ce que les peintres et les potes ont invent de plus hideux dans les
fantaisies grotesques de leur imagination, et, il faut bien le dire, ce
qui nous apparat le plus souvent dans le cauchemar, c'est un sabbat de
cadavres vivants, de squelettes d'animaux dcharns, sanglants, avec des
erreurs monstrueuses, des superpositions bizarres, des ttes d'oiseaux
sur des troncs de cheval, des faces de crocodile sur des corps de
chameau. C'est toujours un ple-mle d'ossements, une orgie de la peur
qui sent le carnage, et des cris de douleur, des paroles de menace
profres par des animaux mutils. Croyez-vous que les rves soient une
pure combinaison du hasard? Ne pensez-vous pas qu'en dehors des lois
d'association et des habitudes consacres chez l'homme par le droit et
par le pouvoir, il peut exister en lui de secrets remords, vagues,
instinctifs, que nul ordre d'ides reues n'a voulu avouer ou noncer,
et qui se rvlent par les terreurs de la superstition ou les
hallucinations du sommeil? Alors que les moeurs, l'usage et la
croyance ont dtruit certaines ralits de notre vie morale, l'empreinte
en est reste dans un coin du cerveau, et s'y rveille quand les autres
facults intelligentes s'endorment.

Il y a bien d'autres sensations intimes de ce genre. Il y a des
souvenirs qui semblent ceux d'une autre vie, des enfants qui viennent au
jour avec des douleurs qu'on dirait contractes dans la tombe; car
l'homme quitte peut-tre le froid du cercueil pour rentrer dans le duvet
du berceau. Qui sait? n'avons-nous pas travers la mort et le chaos? Ces
images terribles nous suivent dans tous nos rves! Pourquoi cette vive
sympathie pour des existences effaces? pourquoi ces regrets et cet
amour pour des tres qui n'ont laiss qu'un nom dans l'histoire des
hommes? N'est-ce pas peut-tre de la mmoire qui s'ignore? Il me semble
parfois que j'ai connu Shakspeare, que j'ai pleur avec Torquato, que
j'ai travers le ciel et l'enfer avec Dante. Un nom des anciens jours
rveille en moi des motions qui ressemblent  des souvenirs, comme
certains parfums de plantes exotiques nous rappellent les contres qui
les ont produites. Alors notre imagination s'y promne comme si elle les
connaissait, comme si nos pieds avaient foul jadis cette patrie
inconnue qui pourtant, nous le croyons, ne nous a vus ni natre ni
mourir. Pauvres hommes, que savons-nous?

--Nous savons seulement que nous ne pouvons pas savoir, dit Stnio.

--Eh bien! voil ce qui nous dvore, reprit-elle; c'est cette
impuissance que tout un univers asservi et mutil peut  peine
dissimuler sous l'clat de ses vains trophes. Les arts, l'industrie et
les sciences, tout l'chafaudage de la civilisation, qu'est-ce, sinon le
continuel effort de la faiblesse humaine pour cacher ses maux et couvrir
sa misre? Voyez si, en dpit de ses profusions et de ses volupts, le
luxe peut crer en nous de nouveaux sens, ou perfectionner le systme
organique du corps humain; voyez si le dveloppement exagr de la
raison humaine a port l'application de la thorie dans la pratique, si
l'tude a pouss la science au del de certaines limites
infranchissables, si l'excitation monstrueuse du sentiment a russi 
produire des jouissances compltes. Il est douteux que le progrs opr
par soixante sicles de recherches ait amen l'existence de l'homme au
point d'tre supportable, et de dtruire la ncessit du suicide pour un
grand nombre.

--Llia, je n'ai pas essay de vous prouver que l'homme ft arriv  son
apoge de puissance et de grandeur. Au contraire, je vous ai dit que,
selon moi, la race humaine avait encore bien des gnrations  ensevelir
avant d'arriver  ce point, et peut-tre qu'alors elle s'y maintiendra
pendant bien des sicles avant de redescendre  l'tat de dcrpitude o
vous la croyez maintenant.

--Comment pouvez-vous croire, jeune homme, que nous suivions une marche
progressive, lorsque vous voyez autour de vous toutes les convictions se
perdre, sans faire place  d'autres convictions; toutes les socits
s'agiter dans leurs liens relchs, sans se reconstituer selon l'quit
naturelle; toutes les facults s'puiser par l'abus de la vie, tous les
principes jadis sacrs tomber dans le domaine de la discussion et servir
de jouet aux enfants, sans que les principes d'une nouvelle foi les
remplacent, comme les haillons de la royaut et du clerg ont servi de
mascarade au peuple, roi et prtre de son plein droit, sans que les rois
aient cess de rgner, sans que le peuple ait cess de servir!

De vains efforts ont, je le sais, fatigu la race humaine dans tous les
temps. Mais mieux vaut un temps o la tyrannie prvaut et o l'esclave
souffre, qu'un temps o la tyrannie s'endort parce que l'esclave se
soumet.

Jadis, aprs les guerres d'homme  homme, aprs les bouleversements de
socits, le monde, encore jeune et vigoureux, se relevait et
reconstruisait son difice bon ou mauvais pour une nouvelle priode de
sicles. Cela n'arrivera plus. Nous ne sommes pas seulement, comme vous
le croyez,  un de ces lendemains de crise o l'esprit humain fatigu
s'endort sur le champ de bataille avant de reprendre les armes de la
dlivrance. A force de tomber et de se relever,  force de rester tendu
sur le flanc et de ressaisir l'esprance, de voir ses blessures se
rouvrir et se refermer,  force de s'agiter dans ses fers et de
s'enrouer  crier vers le ciel, le colosse vieillit et s'affaisse, il
chancelle maintenant comme une ruine qui va crouler pour jamais; encore
quelques heures d'agonie convulsive, et le vent de l'ternit passera
indiffrent sur un chaos de nations sans frein, rduites  se disputer
les dbris d'un monde us qui ne suffira plus  leurs besoins.

--Vous croyez  l'approche du jugement dernier? O ma triste Llia! c'est
votre me tnbreuse qui enfante ces terreurs immenses, car elle est
trop vaste pour de moindres superstitions. Mais, dans tous les temps,
l'esprit de l'homme a t proccup de ces ides de mort. Les mes
asctiques se sont toujours complu dans ces contemplations sinistres,
dans ces images de cataclysme et de dsolation universelle. Vous n'tes
pas un prophte nouveau, Llia; Jrmie est venu avant vous, et votre
posie dantesque n'a rien cr d'aussi lugubre que l'Apocalypse chante
dans les nuits dlirantes d'un fou sublime aux rochers de Pathmos.

--Je le sais; mais la voix de Jean le rveur et le pote fut entendue et
recueillie; elle pouvanta le monde; elle rallia par la peur  la foi
chrtienne un grand nombre d'intelligences mdiocres que la sublimit
des prceptes vangliques n'avait pu toucher. Jsus avait ouvert le
ciel aux spiritualistes; Jean ouvrit l'enfer et en fit sortir la mort
monte sur son cheval ple, le despotisme au glaive sanglant, la guerre
et la famine galopant sur un squelette de coursier, pour pouvanter le
vulgaire qui subissait tranquillement les flaux de l'esclave, et qui
s'en effraya ds qu'il les vit personnifis sous une forme paenne. Mais
aujourd'hui les prophtes crient dans le dsert, et nulle voix ne leur
rpond, car le monde est indiffrent; il est sourd, il se couche et se
bouche les oreilles pour mourir en paix. En vain quelques groupes pars
de sectaires impuissants essaient de rallumer une tincelle de vertu.
Derniers dbris de la puissance morale de l'homme, ils surnageront un
instant sur l'abme, et s'en iront rejoindre les autres dbris au fond
de cette mer sans rivage o le monde doit rentrer.

--Oh! pourquoi dsesprer ainsi, Llia, de ces hommes sublimes qui
aspirent  ramener la vertu dans notre ge de fer? Si je doutais, comme
vous, de leur succs, je ne voudrais pas le dire. Je craindrais de
commettre un crime.

--J'admire ces hommes, rpondit Llia, et je voudrais tre le dernier
d'entre eux. Mais que pourront ces ptres, qui portent une toile au
front, devant le grand monstre de l'Apocalypse, devant cette immense et
terrible figure qui se dessine sur le premier plan de tous les tableaux
du prophte? Cette femme ple et belle dans le vice, cette grande
prostitue des nations, couverte des richesses de l'Orient et
chevauchant une hydre qui vomit des fleuves de poison sur toutes les
voies humaines, c'est la civilisation, c'est l'humanit dprave par le
luxe et la science, c'est le torrent de venin qui engloutira toute
parole de vertu, tout espoir de rgnration.

--O Llia! s'cria le pote frapp de superstition, n'tes-vous point ce
fantme malheureux et terrible? Combien de fois cette frayeur s'est
empare de mes rves! Combien de fois vous m'tes apparue comme un type
de l'indicible souffrance o l'esprit de recherche a jet l'homme! Ne
personnifiez-vous pas, avec votre beaut et votre tristesse, avec votre
ennui et votre scepticisme, l'excs de douleur produit par l'abus de la
pense! Cette puissance morale, si dveloppe par l'exercice que lui ont
donn l'art, la posie et la science, ne l'avez-vous pas livre et pour
ainsi dire prostitue  toutes les impressions,  toutes les erreurs
nouvelles? Au lieu de vous attacher, fidle et prudente,  la foi simple
de vos pres et  l'instinctive insouciance que Dieu a mise dans l'homme
pour son repos et pour sa conservation, au lieu de vous renfermer dans
une vie religieuse et sans faste, vous vous tes abandonne aux
sductions d'une ambitieuse philosophie. Vous vous tes jete dans le
torrent de la civilisation qui se levait pour dtruire, et qui, pour
avoir couru trop vite, a ruin les fondations,  peine poses, de
l'avenir. Et parce que vous avez recul de quelques jours l'oeuvre des
sicles, vous croyez avoir bris le sablier de l'ternit! Il y a bien
de l'orgueil dans cette douleur,  Llia! Mais Dieu laissera passer ce
flot de sicles orageux qui pour lui n'est qu'une goutte d'eau dans la
mer. L'hydre dvorante mourra faute d'aliments, et de son cadavre, qui
couvrira le monde, sortira une race nouvelle, plus forte et plus
patiente que l'ancienne.

--Vous voyez loin, Stnio! Vous personnifiez pour moi la nature, dont
vous tes l'enfant encore vierge. Vous n'avez pas encore mouss vos
facults; vous vous croyez immortel parce que vous vous sentez jeune,
comme cette valle inculte, qui fleurit belle et fire, sans songer
qu'en un seul jour le soc de la charrue et le monstre  cent bras qu'on
appelle Industrie peuvent fltrir son sein pour en ravir les trsors;
vous grandissez confiant et prsomptueux, sans prvoir la vie qui
s'avance et qui va vous engloutir sous le poids de ses erreurs, vous
dfigurer sous le fard de ses promesses. Attendez, attendez quelques
annes, et vous direz comme nous: Tout s'en va!

--Non, tout ne s'en va pas! dit Stnio. Voyez donc ce soleil et cette
terre, et ce beau ciel, et ces vertes collines, et cette glace mme,
fragile difice des hivers, qui rsiste depuis des sicles aux rayons de
l't. Ainsi prvaudra la frle puissance de l'homme! Et qu'importe la
chute de quelques gnrations? Pleurez-vous pour si peu de chose, Llia?
Croyez-vous possible qu'une seule ide meure dans l'univers? Cet
hritage imprissable ne sera-t-il pas retrouv intact dans la poussire
de nos races teintes, comme les inspirations de l'art et les
dcouvertes de la science sortent chaque jour vivantes des cendres de
Pompia ou des spulcres de Memphis? Oh! la grande et frappante preuve
de l'immortalit intellectuelle! De profonds mystres s'taient perdus
dans la nuit des temps, le monde avait oubli son ge, et, se croyant
encore jeune, il s'effrayait de se sentir dj si vieux. Il disait comme
vous, Llia:--Me voici prs de finir, car je m'affaiblis, et il y a si
peu de jours que je suis n! Combien il m'en faudra peu pour mourir,
puisque si peu a suffi  me faire vivre! Mais ces cadavres humains sont
un jour exhums du sein de l'gypte; l'gypte, qui avait vcu son ge de
civilisation, et qui vient de vivre son ge de barbarie! l'gypte, o se
rallume l'ancienne lumire longtemps perdue, et qui, repose et
rajeunie, viendra bientt peut tre s'asseoir sur le flambeau teint de
la ntre; l'gypte, vivante image de ses momies qui dormaient dans la
poussire des sicles et qui s'veillent au grand jour de la science
pour rvler au monde nouveau l'ge du monde ancien! Dites, Llia, ceci
n'est il pas solennel et terrible? Au fond des entrailles dessches
d'un cadavre humain, le regard curieux de notre sicle dcouvre le
papyrus, mystrieux et sacr monument de l'ternelle puissance de
l'homme; tmoignage encore sombre, mais incontestable, de l'imposante
dure de la cration. Notre main avide droule ces bandelettes
embaumes, frles et indissolubles linceuls devant lesquels la
destruction s'est arrte. Ces linceuls o l'homme tait enseveli, ces
manuscrits qui reposaient sous des ctes dcharnes  la place de ce qui
renferma une me, c'est la pense humaine nonce par la science des
chiffres et transmise par le secours d'un art perdu pour nous et
retrouv dans les spultures de l'Orient, l'art de disputer la dpouille
des morts aux outrages de la corruption qui est la plus grande puissance
de l'univers. O Llia! niez donc la jeunesse du monde, en le voyant
s'arrter ignorant et naf devant les leons du pass, et commencer 
vivre sur les ruines oublies d'un monde inconnu.

--_Savoir_, ce n'est pas _pouvoir_, rpondit Llia. Rapprendre, ce n'est
pas avancer; voir, ce n'est pas vivre. Qui nous rendra la puissance
d'agir, et surtout l'art de jouir et de conserver? Nous avons t trop
loin  prsent pour reculer. Ce qui fut le repos pour les civilisations
clipses, sera la mort pour notre civilisation extnue; les nations
rajeunies de l'Orient viendront s'enivrer au poison que nous avons
rpandu sur notre sol. Hardis buveurs, les hommes de la barbarie
prolongeront peut-tre de quelques heures l'orgie du luxe, dans la nuit
des temps; mais le venin que nous leur lguerons sera promptement mortel
pour eux comme pour nous, et tout retombera dans les tnbres!... Eh! ne
voyez-vous pas, Stnio, que le soleil se retire de nous? La terre
fatigue dans sa marche ne drive-t-elle pas sensiblement vers l'ombre
et le chaos? Votre sang est-il si ardent et si jeune, qu'il ne sente pas
les atteintes du froid qui s'tend comme un manteau de deuil sur cette
plante abandonne au destin, le plus puissant de tous les dieux? Oh! le
froid! ce mal pntrant qui enfonce des aiguilles acres dans tous les
pores; cette haleine maudite qui fltrit les fleurs et les brle comme
le feu, ce mal  la fois physique et moral qui envahit l'me et le
corps, qui pntre jusqu'aux profondeurs de la pense et paralyse
l'esprit comme le sang; le froid, ce dmon sinistre, qui rase l'univers
de son aile humide et souffle la mort sur les nations consternes! le
froid qui ternit tout, qui droule son voile gris et nbuleux sur les
riches couleurs du ciel, sur les reflets de l'eau, sur le sein des
fleurs, sur les joues des vierges! Le froid qui jette son linceul blanc
sur les prairies, sur les bois, sur les lacs, et jusque sur la fourrure,
jusque sur le plumage des animaux! le froid qui dcolore tout dans le
monde matriel comme dans le monde intellectuel, la robe du livre et de
l'ours aux rivages d'Arkangel, les plaisirs de l'homme et le caractre
de ses moeurs dans tous les pays qui ont des hivers! Vous voyez bien
que tout se civilise, c'est--dire que tout se refroidit. Les nations de
la zone torride commencent  ouvrir leur main craintive et mfiante aux
piges de notre industrie; les tigres et les lions s'apprivoisent et
viennent des dserts servir d'amusement aux peuples du Nord. Des animaux
qui n'avaient jamais pu s'acclimater chez nous ont quitt sans mourir,
pour vivre dans la domesticit, leur soleil attidi, et oubli cet pre
et fier chagrin qui les tuait dans la servitude. C'est que partout le
sang s'appauvrit et se congle  mesure que l'instinct grandit et se
dveloppe. L'me s'exalte et quitte la terre insuffisante  ses besoins,
pour drober au ciel le feu de Promthe; mais, perdue au milieu des
tnbres, elle s'arrte dans son vol et tombe; car Dieu, voyant son
audace, tend la main et lui te le soleil.




XXX.

SOLITUDE.


Eh bien! Trenmor, l'enfant m'a obi: il m'a laisse seule dans la valle
dserte. Je suis bien ici. La saison est douce. Un chalet abandonn me
sert de retraite, et, chaque matin, les ptres de le valle voisine
m'apportent du lait de chvre et du pain sans levain, cuit en plein air
avec les arbres morts de la fort. Un lit de bruyres sches, un manteau
pour la nuit et quelques hardes, c'est de quoi supporter une semaine ou
deux sans trop souffrir de la vie matrielle.

Les premires heures que j'ai passes ainsi m'ont sembl les plus belles
de ma vie. A vous je puis tout dire, n'est-ce pas, Trenmor?

A mesure que Stnio s'loignait, je sentais le poids de la vie s'allger
sur mes paules. D'abord sa douleur  me quitter, sa rpugnance  me
laisser dans ce dsert, son effroi, sa soumission, ses larmes sans
reproches et ses caresses sans amertume m'avaient fait repentir de ma
rsolution. Quand il fut en bas du premier versant du Monteverdor, je
voulus le rappeler; car sa dmarche abattue me dchirait. Et puis je
l'aime, vous savez que je l'aime du fond du coeur; l'affection sainte,
pure, vraie, n'est pas morte en moi, vous le savez bien, Trenmor; car
vous aussi, je vous aime. Je ne vous aime pas comme lui. Je n'ai pas
pour vous cette sollicitude craintive, tendre, presque purile, que j'ai
pour lui ds qu'il souffre. Vous, vous ne souffrez jamais, vous n'avez
pas besoin qu'on vous aime ainsi!

Je lui fis signe de revenir; mais il tait dj trop loin. Il crut que
je lui adressais un dernier adieu; il y rpondit et continua sa route.
Alors je pleurai, car je sentais le mal que je lui avais fait en le
congdiant, et je priai Dieu, pour le lui adoucir, de lui envoyer, comme
de coutume, la sainte posie, qui rend la douleur prcieuse et les
larmes bienfaisantes.

Et puis je le contemplai longtemps comme un point non perdu dans les
profondeurs de la valle, tantt cach par un tertre, tantt par un
massif d'arbres, et puis reparaissant au-dessus d'une cataracte ou sur
le flanc d'un ravin. Et  le voir s'en aller ainsi lent et mlancolique,
je cessais de le regretter; car dj, pensai-je, il admire l'cume des
torrents et la verdure des monts, dj il invoque Dieu, dj il me place
dans ses nues, dj il accorde la lyre de son gnie, dj il donne  sa
douleur une forme qui en largit le dveloppement  mesure qu'elle en
diminue l'intensit.

Pourquoi voudriez-vous que je fusse effraye du destin de Stnio? M'en
avoir rendue responsable, m'en avoir prdit l'horreur, c'est une rigueur
injuste. Stnio est bien moins malheureux qu'il ne le dit et qu'il ne le
croit. Oh! comme j'changerais avidement mon existence contre la sienne!
Que de richesses sont en lui qui ne sont plus en moi! Comme il est
jeune! comme il est grand! comme il croit  la vie!

Quand il se plaint le plus de moi, c'est alors qu'il est le plus
heureux, car il me considre comme une exception monstrueuse, plus il
repousse et combat mes sentiments, plus il croit aux siens, plus il s'y
attache, plus il a foi en lui-mme.

Oh! croire en soi! sublime et imbcile fatuit de la jeunesse! arranger
soi-mme son avenir et rver la destine qu'on veut, jeter un regard de
mpris superbe sur les voyageurs fatigus et paresseux qui encombrent la
route, et croire qu'on va s'lancer vers le but, fort et rapide comme la
pense, sans jamais perdre haleine, sans jamais tomber en chemin! Savoir
si peu, qu'on prenne le dsir pour la volont! O bonheur et btise
insolente! O fanfaronnade et navet!

Quand il fut devenu imperceptible dans l'loignement, je cherchai ma
souffrance, et je ne la trouvai plus: je me sentis soulage comme d'un
remords, je m'tendis sur le gazon, et je dormis comme le prisonnier 
qui l'on te ses fers, et qui, pour premier usage de sa libert, choisit
le repos.

Et puis je redescendis le Monteverdor du ct du dsert, et je mis la
cime du mont entre Stnio et moi, entre l'homme et la solitude, entre la
passion et la rverie.

Tout ce que vous m'avez dit du calme enchanteur rvl  vous aprs les
orages de votre vie, je l'ai senti en me trouvant seule enfin,
absolument seule entre la terre et le ciel. Pas une figure humaine dans
cette immensit, pas un tre vivant dans l'air ni sur les monts. Il
semblait que cette solitude se faisait austre et belle pour
m'accueillir. Il n'y avait pas un souffle de vent, pas un vol d'oiseau
dans l'espace. Alors j'eus peur du mouvement qui venait de moi. Chaque
brin d'herbe que j'agitais en marchant me semblait souffrir et se
plaindre. Je drangeais le calme, j'insultais le silence. Je m'arrtai,
je croisai mes bras sur ma poitrine, et je retins ma respiration.

Oh! si la mort tait ainsi, si c'tait seulement le repos, la
contemplation, le calme, le silence! si toutes les facults que nous
avons pour jouir et souffrir se paralysaient, s'il nous restait
seulement une faible conscience, une imperceptible intuition de notre
nant! si l'on pouvait s'asseoir ainsi dans un air immobile devant un
paysage vide et morne, savoir qu'on a souffert, qu'on ne souffrira plus,
et qu'on se repose l sous la protection du Seigneur! Mais quelle sera
l'autre vie? Je n'avais pas encore trouv une forme sous laquelle je
pusse la dsirer. Jusque-l, sous quelque aspect quelle m'appart, elle
me faisait peur ou piti. D'o vient que je n'ai pas cess un jour
pourtant de la dsirer? Quel est ce dsir inconnu et brlant qui n'a pas
d'objet conu et qui dvore comme une passion? Le coeur de l'homme est
un abme de souffrance dont la profondeur n'a jamais t sonde et ne le
sera jamais.

Je restai l tant que le soleil fut au-dessus de l'horizon, et tout ce
temps-l je fus bien. Mais quand il n'y eut plus dans le ciel que des
reflets, une inquitude croissante se rpandit dans la nature. Le vent
s'leva, les toiles semblrent lutter contre les nuages agits. Les
oiseaux de proie levrent leurs grands cris et leur vol puissant dans
le ciel; ils cherchaient un gte pour la nuit, ils taient tourments
par le besoin, par la crainte. Ils semblaient esclaves de la ncessit,
de la faiblesse et de l'habitude, comme s'ils eussent t des hommes.

Cette motion  l'approche de la nuit se rvlait dans les plus petites
choses. Les papillons d'azur, qui dorment au soleil dans les grandes
herbes, s'levrent en tourbillons pour aller s'enfouir dans ces
mystrieuses retraites o on ne les trouve jamais. La grenouille verte
des marais et le grillon aux ailes mtalliques commencrent  semer
l'air de notes tristes et incompltes qui produisirent sur mes nerfs une
sorte d'irritation chagrine. Les plantes elles-mmes semblaient
frissonner au souffle humide du soir. Elles fermaient leurs feuilles,
elles crispaient leurs anthres, elles retiraient leurs ptales au fond
de leur calice. D'autres, amoureuses  l'heure de la brise, qui se
charge de leurs messages et de leurs treintes, s'entr'ouvraient
coquettes, palpitantes, chaudes au toucher comme des poitrines humaines.
Toutes s'arrangeaient pour dormir ou pour aimer.

Je me sentis redevenir seule. Quand tout semblait inanim, je pouvais
m'identifier avec le dsert et faire partie de lui comme une pierre ou
un buisson de plus. Quand je vis que tout reprenait  la vie, que tout
s'inquitait du lendemain et manifestait des sentiments de dsir ou de
souci, je m'indignai de n'avoir pas  moi une volont, un besoin, une
crainte. La lune se leva, elle tait belle; l'herbe des collines avait
des reflets transparents comme l'meraude; mais que m'importaient la
lune et ses nocturnes magies? Je n'attendais rien d'une heure de plus ou
de moins dans son cours: nul regret, nul espoir ne s'attachait pour moi
au vol de ces heures qui intressaient toute la cration. Pour moi rien
au dsert, rien parmi les hommes, rien dans la nuit, rien dans la vie.
Je me retirai dans ma cabane, et j'essayai du sommeil par ennui plus que
par besoin.

Le sommeil est une douce et belle chose pour les petits enfants, qui ne
rvent que de fes ou de paradis; pour les petits oiseaux, qui se
pressent frles et chauds sous le duvet de leur mre; mais pour nous,
qui sommes arrivs  une extension outre de nos facults, le sommeil a
perdu ses chastes volupts et ses profondes langueurs. La vie, arrange
comme elle l'est, nous te ce que la nuit a de plus prcieux, l'oubli
des jours. Je ne parle pas de vous, Trenmor, qui, selon la parole
sacre, vivez au monde comme n'y tant pas. Mais moi, dans le cours de
ma vie sans rgle et sans frein, j'ai fait comme les autres. J'ai
abandonn au mpris superbe de l'me les ncessits imprieuses du
corps; j'ai mconnu tous les dons de l'existence, tous les bienfaits de
la nature; j'ai tromp la faim par des aliments savoureux et excitants,
j'ai tromp le sommeil par une agitation sans but ou des travaux sans
profit. Tantt,  la clart de la lampe, je cherchais dans les livres la
clef des grandes nigmes de la vie humaine; tantt, lance dans le
tourbillon du sicle, traversant la foule avec un coeur morne et
promenant un regard sombre sur tous ses lments de dgot et de
satit, je cherchais  saisir dans l'air parfum des ftes nocturnes un
son, un souffle qui me rendissent une motion. D'autres fois, errant
dans la campagne silencieuse et froide, j'allais interroger les toiles
baignes dans la brume et mesurer, dans une douloureuse extase, la
distance infranchissable de la terre au ciel.

Combien de fois le jour m'a surprise dans un palais retentissant
d'harmonie, ou dans les prairies humides de la rose du matin, ou dans
le silence d'une cellule austre, oubliant la loi du repos que l'ombre
impose  toutes les cratures vivantes, et qui est devenue sans force
pour les tres civiliss! Quelle surhumaine exaltation soutenait mon
esprit  la poursuite de quelque chimre, tandis que mon corps affaibli
et bris rclamait le sommeil sans que je daignasse m'apercevoir de ses
rvoltes! Je vous l'ai dit: le spiritualisme enseign aux nations,
d'abord comme une foi religieuse, puis comme une loi ecclsiastique, a
fini par passer dans les moeurs, dans les habitudes, dans les gots.
On a dompt tous les besoins physiques, on a voulu potiser les apptits
comme les sentiments. Le plaisir a fuiles lits de gazon et les berceaux
de vigne pour aller s'asseoir sur le velours  des tables charges d'or.
La vie lgante, nervant les organes et surexcitant les esprits, a
ferm aux rayons du jour la demeure des riches; elle a allum les
flambeaux pour clairer leur rveil, et plac l'usage de la vie aux
heures que la nature marquait pour son abdication. Comment rsister 
cette fbrile et mortelle gageure? Comment courir dans cette carrire
haletante sans s'puiser avant d'atteindre la moiti de son terme? Aussi
me voil vieille comme si j'avais mille ans. Ma beaut, que l'on vante,
n'est plus qu'un masque trompeur sous lequel se cachent l'puisement et
l'agonie. Dans l'ge des passions nergiques, nous n'avons plus de
passions, nous n'avons mme plus de dsirs, si ce n'est celui d'en finir
avec la fatigue et de nous reposer tendus dans un cercueil.

Pour moi, j'ai perdu le sommeil. Vraiment, hlas! je ne sais plus ce que
c'est. Je ne sais comment appeler cet engourdissement lourd et
douloureux qui pse sur mon cerveau et le remplit de rves et de
souffrances pendant quelques heures de la nuit. Mais ce sommeil de mon
enfance, ce bon, ce doux sommeil, si pur, si frais, si bienfaisant, ce
sommeil qu'un ange semblait protger de son aile, et qu'une mre berait
de son chant, ce calme rparateur de la double existence de l'homme,
cette molle chaleur tendue sur les membres, cette paisible et rgulire
respiration, ce voile d'or et d'azur abaiss sur les yeux, et ce souffle
arien que l'haleine de la nuit fait courir dans les cheveux et autour
du cou de l'enfant, ce sommeil-l je l'ai perdu et ne le retrouverai
jamais. Une sorte de dlire amer et sombre plane sur mon me prive de
guide. Ma poitrine brlante se soulve avec effort sans pouvoir aspirer
les parfums subtils de la nuit. La nuit n'a plus pour moi qu'une
atmosphre avare et desschante. Mes rves n'ont plus ce dsordre
aimable et gracieux qui rsumait toute une vie d'enchantement dans
quelques heures d'illusion. Mes rves ont un effroyable caractre de
vrit; les spectres de toutes mes dceptions y repassent sans cesse,
plus lamentables, plus hideux chaque nuit. Chaque fantme, chaque
monstre voqu par le cauchemar est une allgorie claire et saisissante
qui rpond  quelque profonde et secrte souffrance de mon me. Je vois
fuir les ombres des amis que je n'aime plus, j'entends les cris d'alarme
de ceux qui sont morts et dont l'me erre dans les tnbres de l'autre
vie. Et puis je descends moi-mme ple et dsole dans les abmes de ce
gouffre sans fond qu'on appelle l'ternit, et dont la gueule me semble
toujours bante au pied de mon lit comme un spulcre ouvert. Je rve que
j'en descends lentement les degrs, cherchant d'un oeil avide un
faible rayon d'espoir dans ces profondeurs sans bornes, et ne trouvant
pour flambeau dans ma route que les bouffes d'une clart d'enfer, rouge
et sinistre, qui me brle les yeux jusqu'au fond du crne et qui m'gare
de plus en plus.

Tels sont mes rves. C'est toujours la raison humaine se dbattant
contre la douleur et l'impuissance.

Un semblable sommeil abrge la vie au lieu de la prolonger. Il dpense
une norme nergie. Le travail de la pense, plus dsordonn, plus
fantastique dans les songes, est aussi plus violent et plus rude. Les
sensations s'y veillent par surprise, pres, terribles et dchirantes,
comme elles le seraient devant la ralit. Jugez-en, Trenmor, par
l'impression que vous laisse la reprsentation dramatique de quelque
passion fortement exprime. Dans le rve, l'me assiste aux spectacles
les plus terribles, et ne peut distinguer l'illusion de la vrit. Le
corps bondit, se tord et palpite sous des motions affreuses de terreur
et de souffrance, sans que l'esprit ait la conscience de son erreur pour
se donner, comme au thtre, la force d'aller jusqu'au bout. On
s'veille baign de sueur et de larmes, l'esprit frapp d'une stupide
consternation, et fatigu pour tout un jour de l'exercice inutile qui
vient de lui tre impos.

Il y a des rves plus pnibles encore, c'est de se croire condamn 
accomplir quelque tche extravagante, quelque travail impossible, comme
de compter les feuilles dans une fort, ou de courir rapide et lger
comme l'air, de traverser, aussi vite que le pense, vallons, mers et
montagnes pour atteindre une image fugitive, incertaine, qui toujours
nous devance et toujours nous attire en changeant d'aspect. N'avez-vous
pas fait ce rve, Trenmor, alors qu'il y avait dans votre vie des dsirs
et des chimres? Oh! comme il revient souvent ce fantme! comme il
m'appelle, comme il me convie! Parfois c'est sous la forme dlicate et
ple d'une vierge qui fut ma compagne et ma soeur au matin de ma vie,
et qui, plus heureuse que moi, mourut dans la fleur de sa jeunesse. Elle
m'invite  la suivre au sjour du repos et du calme. J'essaie de marcher
aprs elle. Mais, substance thre que le vent emporte, elle me
devance, m'abandonne et disparat dans les nues. Et pourtant, moi, je
cours toujours: car j'ai vu surgir, des rives brumeuses d'une mer
imaginaire, un autre spectre que j'ai pris pour le premier et que je
poursuis avec la mme ardeur. Mais lorsqu'il se retourne, c'est quelque
objet hideux, un dmon ironique, un cadavre sanglant, une tentation ou
un remords. Et moi, je cours encore: car un charme fatal m'entrane vers
ce prote qui ne s'arrte jamais, qui semble parfois s'engloutir au loin
dans le flot rouge de l'horizon, et qui tout  coup sort de terre sous
mes pieds pour m'imprimer une direction nouvelle.

Hlas! que d'univers j'ai parcourus dans ces voyages de l'me! J'ai
travers les steppes blanchies des rgions glaces. J'ai jet mon rapide
regard sur les savanes parfumes o la lune se lve si belle et si
blanche. J'ai effleur, sur les ailes du sommeil, ces vastes mers dont
l'immensit pouvante la pense. J'ai devanc  la course les navires
les plus fins voiliers et les grandes hirondelles de proie. J'ai, dans
l'espace d'une heure, vu le soleil se lever aux rivages de la Grce et
se coucher derrire les montagnes bleues du Nouveau-Monde. J'ai vu sous
mes pieds les peuples et les empires. J'ai contempl de prs la face
rouge des astres errants dans les solitudes de l'air et dans les plaines
du ciel. J'ai rencontr la face effare des ombres disperses par un
souffle de la nuit. Quels trsors d'imagination, quelles richesses de la
nature n'ai-je pas puises dans ces vaines hallucinations du sommeil?
Aussi  quoi m'a servi de voyager? Ai-je jamais rien vu qui ressemblt 
mes fantaisies? Oh! que la nature m'a sembl pauvre, le ciel terne et la
mer troite, au prix des terres, des cieux et des mers que j'ai franchis
dans mon vol immatriel! Que reste-t-il  la vie relle de beauts pour
nous charmer,  l'me humaine de puissances pour jouir et admirer, quand
l'imagination a tout us d'avance par un abus de sa force?

Ces songes taient pourtant l'image de la vie: ils me la montraient
obscursie par le trop vif clat d'une lumire surnaturelle, comme les
faits de l'avenir et l'histoire du monde sont crits sombres et
terribles dans les posies sacres des prophtes. Trane  la suite
d'une ombre  travers les cueils, les dserts, les enchantements et les
abmes de la vie, j'ai tout vu sans pouvoir m'arrter. J'ai tout admir
en passant sans pouvoir jouir de rien. J'ai affront tous les dangers
sans succomber  aucun, toujours protge par cette puissance fatale qui
m'emporte dans son tourbillon, et m'isole de l'univers qu'elle fait
passer sous mes pieds.

Voil le sommeil que nous nous sommes fait.

Les jours sont employs  nous reposer des nuits. Plongs dans une sorte
d'anantissement, les heures d'activit pour toute la cration nous
trouvent, nonchalants et sans vie, occups  attendre le soir pour nous
rveiller, et la nuit pour dpenser en vains rves le peu de force
amasse durant le jour. Ainsi marche ma vie depuis bien des annes.
Toute l'nergie de mon me se dvore et se tue  s'exercer sur
elle-mme, et tout son effet extrieur est d'affaiblir et de dtruire le
corps.

Je n'ai pas dormi plus calme sur ma couche de bruyres que sur mon lit
de satin. Seulement je n'ai pas entendu sonner les heures au fronton des
glises, et j'ai pu m'imaginer n'avoir perdu  cette insomnie mle d'un
mauvais sommeil qu'une longue heure au lieu d'une nuit entire. Aux
lieux habits s'attache, selon moi, une grande misre, c'est
l'indomptable ncessit de savoir toujours  quelle heure on est de sa
vie. Vainement on chercherait  s'y soustraire. On en est averti le jour
par l'emploi que fait du temps tout ce qui vous entoure; et la nuit,
dans le silence, quand tout dort et que l'oubli semble planer sur toutes
les existences, le timbre mlancolique des horloges vous compte
impitoyablement les pas que vous faites vers l'ternit, et le nombre
des instants que le pass vous dvore sans retour. Qu'elles sont graves
et solennelles ces voix du temps qui s'lvent comme un cri de mort, et
qui vont se briser indiffrentes sur les murs sonores de la demeure des
vivants ou sur les tombes sans cho du cimetire! Comme elles vous
saisissent et vous font palpiter de colre et d'effroi sur votre couche
brlante! Encore une! me suis-je dit souvent, encore une partie de mon
existence qui se dtache! Encore un rayon d'espoir qui s'teint! Encore
des heures! toujours des heures perdues, et qui tombent toutes dans
l'abme du pass, sans amener celle o je me sentirai vivre!

J'ai pass la journe d'hier dans un profond accablement. Je n'ai pens
 rien. Je crois que j'ai eu du repos tout un jour; mais je ne me suis
pas aperue que je reposais. Et alors  quoi bon?

Le soir j'ai rsolu de ne point dormir, et d'employer la force que mon
me retrouve pour les rves,  poursuivre comme autrefois une ide. Il y
a bien longtemps que je ne lutte plus, ni contre la veille ni contre le
sommeil. Cette nuit j'ai voulu reprendre la lutte, et, puisqu'en moi la
matire ne peut teindre l'esprit, faire au moins que l'esprit domptt
la matire. Eh bien! je n'ai point russi. crase par l'un et par
l'autre, j'ai pass la nuit assise sur un rocher, ayant  mes pieds le
glacier que la lune faisait tinceler comme les palais de diamants des
contes arabes, sur ma tte un ciel pur et froid o les toiles
resplendissaient larges et blanches comme des larmes d'argent sur un
linceul.

Ce dsert est vraiment bien beau, et Stnio le pote et pass l une
nuit d'extase et de fivre lyrique! Moi hlas! je n'ai senti dans mon
cerveau que l'indignation et le murmure; car ce silence de mort pesait
sur mon me et l'offensait. Je me demandais  quoi bon cette me
curieuse, avide, inquite, incapable de rester ici-bas, pour aller
toujours frapper  un ciel d'airain qui jamais ne s'entr'ouvre  son
regard, qui jamais ne lui rpond par un mot d'espoir! Oui, je dtestais
cette nature radieuse et magnifique, car elle se dressait l, devant
moi, comme une beaut stupide qui se tient muette et fire sous le
regard des hommes, et croit avoir assez fait en se montrant. Puis je
retombais dans cette dcourageante pense:--Quand je _saurais_, je n'en
serais que plus  plaindre, ne _pouvant_ pas.--Et au lieu de tomber dans
une philosophique insouciance, je tombais dans l'ennui de ce nant o
mon existence est rive.




XXXI.


Eh bien! Trenmor, je quitte le dsert. Je vais au hasard chercher du
mouvement et du bruit parmi les hommes. Je ne sais o j'irai. Stnio
s'est rsign  vivre un mois spar de moi: que je passe ce temps ici
ou ailleurs, il n'importe pour lui. Moi, je veux me rendre compte d'une
chose: c'est  savoir si je suis plus ou moins mal sur la terre, avec ou
sans une affection. Quand je commenai d'aimer Stnio, je crus que
l'affection m'emporterait au del du point o elle m'a laisse. J'tais
si fire de croire  un reste de jeunesse et d'amour!... Mais tout cela
est dj retomb dans le doute, et je ne sais plus ce que je sens ni ce
que je suis. J'ai voulu la solitude pour me recueillir, pour
m'interroger. Car abandonner ainsi sa vie sans rames et sans gouvernail
sur une mer plate et morne, c'est chouer de la plus triste manire.
Mieux vaut la tempte, mieux vaut la foudre; au moins on se voit, on se
sent prir.

Mais pour moi la solitude est partout, et c'est folie que de la chercher
au dsert plus qu'ailleurs. Seulement l elle est plus calme, plus
silencieuse. Eh bien! cela me tue! J'ai dcouvert, je pense, ce qui me
soutient encore dans cette vie de dsenchantement et de lassitude:
c'est la souffrance. La souffrance excite, ranime, irrite les nerfs;
elle fait saigner le coeur, elle abrge l'agonie. C'est la convulsion
violente, terrible, qui nous relve de terre, et nous donne la force de
nous dresser vers le ciel pour maudire et crier. Mourir en lthargie, ce
n'est ni vivre ni mourir; c'est perdre tous les avantages, c'est ignorer
toutes les volupts de la mort!

[Illustration: Pulchrie.]

Ici toutes les facults s'endorment. A un corps infirme o l'me se
soutiendrait vigoureuse et jeune, cet air vif, cette vie agreste, cette
absence de sensations violentes, ces longues heures pour le repos, ces
frugales habitudes, seraient autant de bienfaits. Mais moi, c'est mon
me qui rend mon corps dbile, et, tant qu'elle souffrira, il faudra que
le corps dprisse, quelles que soient les salutaires influences de
l'air et du rgime animal. Or, cette solitude me pse  l'heure qu'il
est. trange chose! Je l'ai tant aime, et je ne l'aime plus! Oh! cela
est affreux, Trenmor!

Quand toute la terre me manquait, je me rfugiais dans le sein de Dieu.
J'allais l'invoquer dans le silence des champs. Je me plaisais  y
rester des jours, des mois entiers, absorbe dans une pense d'avenir
meilleur. Aujourd'hui me voil si use, que l'espoir mme ne me soutient
plus. Je crois encore parce que je dsire; mais cet avenir est si loin,
et cette vie ne finit pas! Quoi! est-il impossible de s'y attacher et de
s'y plaire? Tout est il perdu sans retour? Il y a des jours ou je le
crois, et ces jours-l ne sont pas les plus cruels; ces jours-l je suis
anantie. Le dsespoir est sans aiguillon, le nant sans terreurs. Mais
les jours o, avec un souffle tide de l'air, un rayon pur du matin, se
rveille en moi une vellit d'existence, je suis le plus infortun des
tres. L'effroi, l'anxit, le doute, me rongent. O fuir? o me
rfugier? Comment sortir de ce marbre qui, selon la belle expression du
pote, me _monte jusqu'aux genoux_, et me retient enchane comme le
spulcre retient les morts?

Eh bien, souffrons! Cela vaut mieux que de dormir. Dans ce dsert
pacifique et muet, la souffrance s'mousse, le coeur s'appauvrit.
Dieu, rien que Dieu, c'est trop, ou trop peu! Dans l'agitation de la vie
sociale, ce n'est pas une compensation suffisante, une consolation 
notre porte. Dans l'isolement, c'est une pense trop immense: elle
crase, elle effraie, elle fait natre le doute. Le doute s'introduit
dans l'me qui rve, la foi descend dans l'me qui souffre.

[Illustration: J'coute, rpondit Pulchrie... (Page 40.)]

Et puis j'tais habitue  ma souffrance. C'tait ma vie, mais c'tait
ma compagne; c'tait ma soeur, cruelle, implacable, sans piti; mais
fire, mais assidue, mais toujours escorte de stoque rsolution et
d'austres conseils.

Reviens donc,  ma douleur! Pourquoi m'as-tu quitte? Si je ne puis
avoir d'autre amie que toi, du moins je ne veux pas te perdre. N'es-tu
pas mon hritage et mon lot? C'est par toi seule que l'homme est grand.
S'il pouvait tre heureux dans ce monde d'aujourd'hui, s'il pouvait
traverser d'un front serein et voir d'un oeil tranquille la laideur du
genre humain qui l'entoure, il ne serait pas plus que cette foule
stupide et lche, qui s'enivre dans le crime et s'endort dans la fange.
C'est toi,  douleur sublime! qui nous rappelles au sentiment de notre
dignit, en nous faisant pleurer sur l'garement des hommes! C'est toi
qui nous mets  part, et nous places, brebis du dsert, sous la main du
pasteur cleste qui nous regarde, nous plaint, en attendant peut-tre
qu'il nous console!

L'homme qui n'a pas souffert n'est rien! C'est un tre incomplet, une
force inutile, une matire brute et sans valeur, que le ciseau de
l'ouvrier brisera peut-tre en essayant de la faonner. Aussi j'estime
Stnio moins que toi, Trenmor, quoique Stnio n'ait pas un vice et que
tu les aies eus presque tous. Mais toi, rude acier, Dieu t'a tremp dans
la fournaise ardente; et, aprs t'avoir tordu de cent faons, il a fait
de toi un mtal solide et prcieux.

Pour moi, que deviendrai-je? Si je pouvais m'lever du mme vol que toi,
et devenir plus puissante que tous les maux et tous les biens de la vie!




XXXII.


Llia descendit les montagnes, et avec un peu d'or vers sur son chemin
elle franchit rapidement les valles frontires. Peu de jours aprs
avoir dormi sur la bruyre de Monteverdor, elle talait le luxe d'une
reine dans une de ces belles villes du plateau infrieur qui rivalisent
d'opulence entre elles, et qui voient encore fleurir les arts sur la
terre d'o ils nous sont venus.

Comme Trenmor, qui s'tait rajeuni et fortifi au bagne, Llia espra
renatre, par la force de son courage, au milieu de ce monde qu'elle
hassait et de ces joies qui lui faisaient horreur. Elle rsolut de se
vaincre, de dompter les rvoltes de son esprit sauvage, de se jeter dans
le flot de la vie, de se rapetisser pour un temps, de s'tourdir, afin
de voir de prs ce cloaque de la socit, et de se rconcilier avec
elle-mme par la comparaison.

Llia n'avait pas de sympathie pour la race humaine, quoiqu'elle
souffrt les mmes maux et rsumt en elle toutes les douleurs semes
sur la face de la terre. Mais cette race aveugle et sourde sentait son
malheur et son abaissement sans vouloir s'en rendre compte. Ceux-l,
hypocrites et vaniteux, cachaient les plaies de leur sein et
l'puisement de leur sang sous l'clat d'une vaine posie. Ils
rougissaient de se voir si vieux, si pauvres, au milieu d'une gnration
dont ils ne voyaient pas la vieillesse et la pauvret percer de tous
cts; et, pour se faire jeunes comme ceux qu'ils croyaient jeunes, ils
mentaient, ils fardaient toutes leurs ides, ils niaient tous leurs
sentiments: ils taient fanfarons d'innocence et de simplicit, eux
dcrpits ds le sein de leurs mres! Ceux-ci, moins effronts, se
laissaient emporter par le sicle: lents et dbiles, ils s'en allaient
avec le monde sans savoir pourquoi, sans se demander o tait la cause,
o tait la fin. Ils taient de nature trop mdiocre pour s'inquiter
beaucoup de leur ennui; petits et faibles, ils s'tiolaient avec
rsignation. Ils ne se demandaient pas s'ils pouvaient trouver secours
dans la vertu ou dans le vice; ils taient galement au-dessous de l'un
et de l'autre. Sans foi, sans athisme, clairs tout juste au point de
perdre les bienfaits de l'ignorance, ignorants au point de vouloir tout
soumettre  des systmes troitement rigoureux, ils pouvaient constater
de quels faits se compose l'histoire matrielle du monde, mais ils
n'avaient jamais voulu tudier le monde moral ni lire l'histoire dans le
coeur de l'homme; ils avaient t arrts par l'imbcile inflexibilit
de leurs prventions. C'taient les hommes du jour qui raisonnaient sur
les sicles passs et futurs, sans s'apercevoir que leurs gnies avaient
tous pass par le mme moule, et que, rassembls en masse, ils auraient
pu s'asseoir encore sur les bancs de la mme cole, et suivre la loi du
mme pdant.

Quelques-uns, c'tait le petit nombre, mais ils reprsentaient pourtant
une puissance sociale, avaient travers l'atmosphre empoisonne des
temps sans rien perdre de la vigueur primitive de l'espce. C'taient
des hommes d'exception comparativement  la foule. Mais entre eux ils se
ressemblaient tous. L'ambition, seul ressort d'une poque sans croyance,
annihilait la noblesse mle et caractristique dpartie  chacun d'eux,
pour les confondre tous dans un type de beaut grossire et sans
prestige. C'taient bien encore les hommes de fer du moyen ge; ils
avaient les penses fortes, le bras robuste, la soif de la gloire et le
got du sang, tout comme s'ils se fussent appels Armagnac et Bourgogne.
Mais,  ces larges organisations que la nature produit encore, manquait
la sve de l'hrosme. Tout ce qui le fait natre et l'alimente tait
mort: l'amour, la fraternit d'armes, la haine, l'orgueil de la famille,
le fanatisme, toutes les passions personnelles qui donnent de
l'intensit aux caractres, de la physionomie aux actions. Il n'y avait
plus pour mobile de ces pres courages que les illusions de la jeunesse
dtruites en deux matins, et l'ambition virile, ttue, sale, dplorable
fille de la civilisation.

Llia, triste existence fltrie par le sentiment de sa dgradation
intellectuelle, seule peut-tre assez attentive pour la constater, assez
sincre pour se l'avouer, Llia, pleurant ses passions teintes et ses
illusions perdues, traversait le monde sans y chercher la piti, sans y
trouver l'affection. Elle savait bien que ces hommes, malgr leur
agitation essouffle et chtive, n'taient pas plus actifs, pas plus
vivants qu'elle; mais elle savait aussi qu'ils avaient l'impudence de le
nier ou la stupidit de l'ignorer. Elle assistait  l'agonie de cette
race comme le prophte, assis sur la montagne, pleurait sur Jrusalem,
opulente et vieille dbauche tendue  ses pieds.




XXXIII.

A LA VILLA BAMBUCCI.


Le plus riche parmi les petits princes de l'tat donnait une fte. Llia
y parut blouissante de parure, mais triste sous l'clat de ses
diamants, et moins heureuse que la dernire des bourgeoises enrichies
qui se pavanaient avec orgueil sous leur faste d'un jour. Pour elle ces
nafs plaisirs de femme n'existaient pas. Elle tranait aprs elle le
velours et le satin broch d'or, et les cordons de pierreries, et les
longues plumes ariennes et molles, sans jeter sur les glaces ce regard
de purile vanit qui rsume toutes les gloires d'un sexe encore enfant
dans sa dcrpitude. Elle ne jouait pas avec ses aiguillettes de
diamants pour montrer sa main blanche et effile. Elle ne passait pas
ses doigts avec amour dans les boucles de sa chevelure. Elle savait 
peine de quelles couleurs elle tait pare, de quelles toffes on
l'avait revtue. Avec son air impassible, son front ple et froid et ses
riches habits, on l'et volontiers prise pour une de ces madones
d'albtre que la dvotion des femmes italiennes couvre de robes de soie
et de chiffons brillants. Llia tait insensible  sa beaut,  sa
parure, comme la vierge de marbre  sa couronne d'or cisel et  son
voile de gaze d'argent. Elle tait indiffrente aux regards fixs sur
elle. Elle mprisait trop tous ces hommes pour s'enorgueillir de leurs
louanges. Que venait-elle donc faire au bal?

Elle y venait chercher un spectacle. Ces vastes tableaux mouvants,
disposs avec plus ou moins de got et d'habilet dans le cadre d'une
fte, taient pour elle un objet d'art  examiner,  critiquer ou 
louer dans ses parties ou dans son ensemble. Elle ne comprenait pas que
sous un climat pauvre et froid, o les habitations, troites et
disgracieuses, entassent les hommes comme des ballots de marchandises
dans un entrept, on pt se vanter de connatre le luxe et l'lgance.
Elle pensait qu' de telles nations le sentiment des arts est
ncessairement tranger. Elle avait piti de ce qu'on appelle les bals
dans ces salles tristes et resserres, o le plafond crase le coiffure
des femmes, o, pour pargner le froid de la nuit  leurs paules nues,
on remplace l'air vital par une atmosphre fbrile et corrosive qui
enivre ou suffoque; o l'on fait semblant de remuer et de danser dans
l'troit espace marqu entre les doubles rangs des spectateurs assis,
qui sauvent  grand peine leurs pieds des atteintes de la valse et leurs
vtements du voisinage des bougies.

Elle tait de ces gens difficiles qui n'aiment le luxe qu'en grand, et
qui ne veulent point de milieu entre le bien-tre de la vie intrieure
et la prodigalit superbe des hautes existences sociales. Encore
n'accordait-elle qu'aux peuples mridionaux le privilge de comprendre
la vie de pompe et d'apparat. Elle disait que les nations commerantes
et industrieuses n'ont ni le sens du got ni l'instinct du beau, et
qu'il fallait aller chercher l'emploi de la forme et de la couleur chez
ces vieux peuples qui,  dfaut d'nergie prsente, ont gard la
religion du pass dans les principes et dans les choses.

En effet, rien n'est plus loign de raliser la prtention du beau
qu'une fte mal ordonne. Il faut tant de choses difficiles  runir,
qu'il ne s'en donne peut-tre pas, dans tout un sicle, deux qui soient
satisfaisantes pour l'artiste. Il faut le climat, le local, la
dcoration, la musique, les mets et les costumes. Il faut une nuit
d'Espagne ou d'Italie, une nuit sombre et sans lune: car la lune, quand
elle rgne dans le ciel, verse sur les hommes une influence de langueur
et de mlancolie qui se reflte sur toutes leurs sensations. Il faut une
nuit frache et bien are, avec des toiles qui brillent faiblement au
travers des nuages, et qui ne semblent pas se moquer des illuminations.
Il faut de vastes jardins dont les parfums enivrants pntrent par flots
dans les appartements. La senteur de l'oranger et de la rose de
Constantinople sont surtout propres  dvelopper l'exaltation du coeur
et du cerveau. Il faut des mets lgers, des vins savoureux, des fruits
de tous les climats et des fleurs de toutes les saisons. Il faut 
profusion des choses rares et difficiles  possder. Car une fte doit
tre la ralisation des dsirs les plus capricieux, le rsum des
imaginations les plus avides. Il faut, avant de donner une fte, se
pntrer d'une chose: c'est que l'homme riche et civilis ne trouve plus
de plaisir que dans l'espoir de l'impossible. Alors il faut approcher de
l'impossible autant qu'il est permis  l'homme de le faire.

Le prince de Bambucci tait un homme de got, ce qui est pour un riche
la qualit la plus minente et la plus rare. La seule vertu qu'on exige
de ces gens-l, c'est de savoir convenablement dpenser leur argent. A
cette condition, on les tient quittes de tout autre mrite; mais le plus
souvent ils sont au-dessous de leur vocation, et vivent bourgeoisement
sans abdiquer l'orgueil de leur classe.

Bambucci tait le premier homme du monde pour payer un cheval, une femme
ou un tableau, sans marchander et sans se laisser friponner. Il savait
le prix des choses  un sequin prs. Son oeil tait exerc comme celui
d'un huissier-priseur ou d'un marchand d'esclaves. Le sens olfactif
tait si dvelopp en lui, qu'il pouvait dire, rien qu' l'odeur du vin,
non-seulement quel tait le degr de latitude et le nom du vignoble,
mais encore  quelle exposition du soleil tait situ le versant de la
colline qui l'avait produit. Nul artifice, nul miracle de sentiment ou
de coquetterie n'tait capable de faire qu'il se mprt de six mois sur
l'ge d'une actrice: rien qu' la voir marcher au fond du thtre, il
tait prt  dresser son acte de naissance. Rien qu' voir courir un
cheval  la distance de cent pas, il pouvait signaler  sa jambe
l'existence d'une molette imperceptible au doigt du vtrinaire. Rien
qu' toucher le poil d'un chien de chasse, il pouvait dire  quelle
gnration ascendante la puret de sa race avait t altre; et sur un
tableau d'cole florentine ou flamande, combien de coups de pinceau
avaient t donns par le matre. En un mot, c'tait un homme suprieur
et tellement reconnu pour tel, qu'il n'en pouvait plus douter lui-mme.

La dernire fte qu'il donna ne contribua pas peu  soutenir la haute
rputation qu'il s'tait acquise. De grands vases d'albtre, rpandus
dans les salles, les escaliers et les galeries de son palais, furent
remplis de fleurs exotiques, dont le nom, la forme et le parfum taient
inconnus  la plupart de ceux qui les virent. Il avait eu soin de
distribuer dans le bal une vingtaine de savants, chargs de servir de
_ciceroni_ aux ignorants, et de leur expliquer sans affectation l'usage
et le prix des choses qu'ils admiraient. La faade et les cours de la
villa tincelaient de lumires. Mais les jardins n'taient clairs que
par le reflet des appartements. A mesure qu'on s'loignait, on pouvait
s'ensevelir dans une molle et mystrieuse obscurit, et se reposer du
mouvement et du bruit au fond de ces ombrages o les sons de l'orchestre
arrivaient doux et faibles, interrompus souvent par les bouffes d'un
vent charg de parfums. Des tapis de velours vert avaient t jets et
comme oublis sur les gazons, afin qu'on pt s'y asseoir sans froisser
son vtement; et, dans quelques endroits, des sonnettes d'un timbre
clair et faible taient suspendues aux arbres, et, au moindre souffle de
l'air, semaient le feuillage de notes incertaines on d'accords sans
suite, qu'on et pu prendre pour les voix grles des sylphes veills
par le balancement des fleurs o ils s'taient blottis.

Bambucci savait combien il tait important, quand on veut rveiller la
volupt dans les mes nerves, d'viter tout ce qui peut amener la
fatigue des sens. Aussi, dans l'intrieur des salles, la lumire n'tait
point trop ardente pour les yeux dlicats. L'harmonie tait douce et
sans clats de cuivre. Les danses taient lentes et rares. On ne
permettait pas aux jeunes gens de former de nombreux quadrilles. Car,
dans la conviction que l'homme ne sait ni ce qu'il veut, ni ce qui lui
convient, le philosophique Bambucci avait plac partout des chambellans
qui rglaient la dose d'activit et de repos de chacun. Ces gens-l,
observateurs habiles et sceptiques profonds, mettaient un frein 
l'ardeur des uns pour qu'elle ne s'puist pas trop vite, gourmandaient
la paresse des autres pour qu'elle ne ft pas trop lente  s'veiller.
Ils lisaient dans les regards l'approche de la satit, et ils
trouvaient moyen de la prvenir on vous faisant changer de lieu et
d'amusement. Ils devinaient aussi, dans l'inquitude de votre marche,
dans la prcipitation de vos mouvements, l'invasion ou le dveloppement
d'une passion; et, s'ils prvoyaient quelque rsultat immdiatement
scandaleux, ils savaient le prvenir, soit en vous enivrant, soit en
vous improvisant une fable officieuse qui vous dgotait de vos
poursuites. Mais s'ils voyaient en prsence deux acteurs expriments
dans l'intrigue, ils n'pargnaient rien pour engager et protger des
rapports qui pouvaient rendre les heures lgres  des couples bien
assortis.

Et d'ailleurs, rien de plus noble et de plus franc que les affaires de
coeur qui se traitaient l. En homme de got, Bambucci avait banni la
politique, le jeu et la diplomatie de ses ftes. Il trouvait que
discuter les affaires de l'tat, tramer des complots, se ruiner, ou
conduire des ngociations  travers les plaisirs du bal, c'taient
choses du plus mauvais ton.

Le joyeux Bambucci entendait bien mieux la vie. Il n'y avait pas de cri
populaire, pas de murmure subalterne qui parvint  son oreille quand il
tait en train de s'amuser, le bon prince! Tout conseiller farouche,
tout penseur de mauvais augure, tait banni de ses divertissements. Il
n'y voulait que des gens aimables, des hommes d'art, comme on dit
aujourd'hui, des femmes  la mode, des complaisants, beaucoup de
personnes jeunes, quelques femmes laides, seulement pour faire ressortir
les belles, et des tres ridicules, juste ce qu'il en fallait pour
divertir le reste de la socit.

La majeure partie des convives appartenait donc  cet ge o il y a
encore des illusions, et  ces classes intermdiaires qui ont assez de
got pour applaudir, et pas assez de richesse pour ddaigner. C'tait le
choeur dans l'opra, c'tait une partie du spectacle, une partie
ncessaire comme les dcors et le souper. Ils ne s'en doutaient pas, ces
bons citoyens; mais ils remplissaient dans les salons de Bambucci le
rle de figurants. Ils avaient bien, en qualit d'acteurs, les profits
de la fte, c'est--dire, le plaisir; mais ils n'en avaient pas
l'honneur. L'honneur tait rserv  un petit nombre,  un certain
groupe d'picuriens choisis que le prince avait  coeur d'blouir et
de charmer. Ceux-l taient vraiment les invits, les juges, les amis
qu'on traitait; cette foule bruyante et pare qu'on faisait passer sous
leurs yeux s'y vertuait de son mieux, en croyant n'agir l que pour son
compte; admirable discernement du prince de Bambucci!

Ces personnes de distinction taient, pour la plupart, aptes  rivaliser
de luxe et de gnie avec l'amphitryon. Bambucci savait bien qu'il
n'avait pas affaire  des enfants; aussi tenait-il  honneur suprme de
les vaincre en inventions et en dlicatesses de tout genre. Si l'on
avait servi dans des vases de vermeil chez le marquis Panorio, Bambucci
talait sur les tables une vaisselle d'or pur. Si le juif Pandolfi avait
montr sa femme couronne de diamants, Bambucci mettait des diamants
jusque sur les souliers de sa matresse. Si l'habit des pages du duc
Almiri tait brod en or, celui des valets de pied de la maison de
Bambucci tait brod de perles fines. Digne et touchante mulation entre
les souverains clairs de nations intelligentes!

Il ne faut pas s'abuser. La tche entreprise par le prince n'tait pas
facile: c'tait une chose grave. Il y avait rv plus d'une nuit avant
de la tenter. Il fallait d'abord surpasser, en dpense d'argent et
d'esprit, tous ces rivaux dignes de lui. Et puis, il fallait russir 
les enivrer tellement de plaisir, qu'oubliant leur orgueil bless dans
la dfaite, ils eussent la bonne foi de l'avouer. Eh bien! cette
entreprise immense n'tonna point l'imagination gigantesque de Bambucci;
il s'y jeta, sr de la victoire, plein de confiance dans ses ressources
et dans l'assistance du ciel,  qui il avait fait demander neuf jours 
l'avance, par l'organe de son chapelain, qu'il ne tombt pas de pluie
durant cette nuit mmorable.

Parmi ces hautes sommits  qui toute la province tait servie en
collation, l'trangre Llia occupait le premier rang. Comme elle avait
beaucoup d'argent, elle avait toujours un peu de famille et beaucoup de
considration l o elle se trouvait. Connue par sa beaut, ses dpenses
et la singularit de son caractre, elle tait l'objet des plus
ingnieuses attentions du prince et de ses favoris.

Elle fut introduite d'abord dans un des salons blouissants qui
n'taient que le premier degr de l'clat progressif rserv  ses yeux.
Les affilis de Bambucci taient chargs d'y arrter adroitement les
nouveaux arrivs et d'entretenir leur intrt pendant un temps
convenable. Or, il se trouva que le jeune prince grec Paolaggi entrait
en mme temps que Llia, et que les chambellans n'imaginrent rien de
mieux pour les occuper que de mettre en prsence l'une de l'autre ces
deux minences sociales, au milieu d'un peuple de riches et de nobles de
moindre tage, destin a remplir les interstices des colonnes et les
vides du pav de mosaque.

Ce prince grec avait bien le plus beau profil que jamais sculpture
antique ait reproduit. Il tait bronz comme Otello, car il y avait du
sang maure dans sa famille, et ses yeux noirs brillaient d'un clat
sauvage; sa taille tait lance comme le palmier oriental. Il y avait
en lui du cdre, du cheval arabe, du Bdouin et de la gazelle. Toutes
les femmes en taient folles.

Il s'approcha gracieusement de Llia, et lui baisa la main, quoiqu'il la
vt pour la premire fois. C'tait un homme qui avait des manires 
lui; les femmes lui pardonnaient beaucoup d'originalits, eu gard 
l'ardeur du sang asiatique qui coulait dans ses veines.

Il lui parla peu, mais d'une voix si harmonieuse et d'un style si
potique, avec des regards si pntrants et un front si inspir, que
Llia s'arrta cinq minutes  l'observer comme un prodige; puis elle
pensa  autre chose.

Quand le comte Ascanio entra, les chambellans firent chercher Bambucci.
Ascanio tait le plus heureux des hommes: rien ne le choquait, tout le
monde l'aimait, il aimait tout le monde. Llia, qui savait le secret de
sa philanthropie, ne le voyait qu'avec horreur. Ds qu'elle l'aperut,
son front se chargea d'un nuage si sombre que les chambellans pouvants
eurent recours au patron lui mme pour le dissiper.

Est-ce l ce qui sous embarrasse? leur dit Bambucci  voix basse en
jetant son regard d'aigle sur Llia. Vous ne voyez pas que le plus
aimable des hommes est insupportable  la plus atrabilaire des femmes!
O serait le mrite, o serait le gnie, o serait la grandeur de Llia
si Ascanio russissait  avoir raison? S'il parvenait  lui prouver que
tout va bien dans le monde,  quoi passerait-elle son temps? Sachez
donc, maladroits, combien il est heureux pour certains esprits que le
monde soit plein de travers et de vices, et dpchez-vous de dbarrasser
Llia de cet picurien charmant; car il ne comprend pas qu'il vaudrait
mieux tuer Llia que de la consoler.

Les chambellans allrent doucement prier Ascanio de vouloir bien chasser
la mlancolie qui se rpandait sur le beau front de Paolaggi. Ascanio,
convaincu qu'il allait devenir utile, commena  triompher. C'tait un
bonhomme froce, qui ne vivait que du supplice des autres; il passait sa
vie  leur prouver qu'ils taient heureux, afin de ne pas leur accorder
d'intrt; et, quand il leur avait t la douceur de se croire
intressants, ils le hassaient plus que s'il les et dcapits.

Bambucci offrit son bras  Llia, et la conduisit dans le salon
gyptien. Elle en admira la dcoration, critiqua poliment quelques
dtails de style, et finit pourtant par combler de joie le savant
Bambucci en lui dclarant qu'elle n'avait rien vu de mieux. En ce moment
Paolaggi, qui s'tait dbarrass d'Ascanio, _l'homme heureux_, reparut
auprs de Llia. Il avait revtu un costume des temps anciens. Appuy
contre un sphinx de jaspe, il tait le plus remarquable accident du
tableau, et Llia ne put le voir sans prouver le mme sentiment
d'admiration que lui et inspir une belle statue ou un beau site.

Comme elle faisait navement part de ses impressions  Bambucci,
celui-ci se rengorgea comme un pre  qui on vante son fils. Ce n'est
pas qu'il et la moindre affection pour le prince grec; mais le jeune
prince tait beau, par, d'un grand effet dans la salle gyptienne:
Bambucci le considrait comme un meuble prcieux qu'il aurait lou pour
la soire.

Alors il se mit  faire valoir son prince grec. Mais comme, en dpit de
la supriorit la mieux tablie, il est bien difficile de se prserver
d'inadvertance dans le tumulte d'une fte dont on a tout le soin, il
regarda involontairement la statue d'Osiris, et ds lors, deux ides
analogues venant  se croiser malheureusement dans son cerveau, il lui
fut impossible de les sparer.

Oui, dit-il, c'est une belle statue... Je veux dire que c'est un homme
distingu. Il parle le chinois comme le franais, le franais comme
l'arabe. Les cornalines que vous voyez  ses oreilles sont d'une valeur
inestimable, de mme que les malachites incrustes sur les pieds... Et
puis c'est une tte de feu, un cerveau sur lequel le soleil a laiss
tomber son influence dvorante... C'est une tte dont personne n'a de
copie, et que j'ai paye mille cus  un de ces voleurs anglais qui
explorent l'gypte... Avez-vous lu son pome  Dlia et ses sonnets 
Zamora dans la manire de Ptrarque?... Je ne saurais assurer que le
corps soit absolument identique, mais le jaspe en est si semblable et
les proportions s'accordent si bien...

Quand Bambucci s'aperut de son imbroglio, il resta court. Mais, en
tournant la tte avec effroi vers Llia, il reprit courage en voyant
qu'elle ne l'coutait pas.




XXXIV.

PULCHRIE.


Tout le monde se pressait vers le salon mauresque, et les matres de
crmonies ne pouvaient contenir le dsordre. Un jeune seigneur
prtendait avoir reconnu sous un domino bleu-ciel la Zinzolina, la plus
clbre courtisane du monde, qui depuis un an avait disparu
mystrieusement du pays. Chacun voulait s'assurer de l'vnement: ceux
qui n'avaient pas connu la Zinzolina tenaient  honneur de voir cette
femme si vante; ceux qui l'avaient vue voulaient la revoir. Mais le
domino bleu, souple et insaisissable fantme, disparaissait adroitement
au milieu de la foule pour reparatre dans une autre salle o la foule
le poursuivait encore. Quiconque avait un domino bleu-ciel tait
assidment suivi et interrog; et, lorsque le fugitif tait signal, un
cri d'motion retentissait dans tout le palais. Mais il s'chappait
avant qu'on et pu constater l'existence de la Zinzolina sous ce
flottant capuchon de satin et sous ce masque de velours. Il finit par
gagner les jardins. Alors la foule s'lana dans les jardins: le tumulte
fut immense; On se rpandit dans les bosquets. Les amants en profitrent
pour chapper  l'oeil des jaloux. L'orchestre joua dans les murailles
vides et sonores. Des femmes laides ou jalouses prirent des dominos
bleu-ciel pour trouver des amants ou pour prouver les leurs. Ce fut un
grand bruit, une grande rise, une grande anxit.

Laissez-les faire, disait Bambucci  ses chambellans essouffls. Ils
s'amusent eux-mmes: eh bien! tant mieux pour vous, reposez-vous.

Cet instant de folie et de curiosit avait donn aux physionomies
quelque chose d'pre et d'obstin qui n'est pas dans les habitudes de la
nature civilise. Llia, qui croyait pier si attentivement les
moindres oscillations de la vie sur ce monde agonisant; Llia, qui
consultait  chaque instant le pouls du moribond, et s'tonnait de le
trouver parfois si vigoureux, et tout aussitt si faible, remarqua je ne
sais quoi d'trange dans la disposition des esprits durant cette
nuit-l; et, perdue, oublie dans la foule, elle aussi se mit 
parcourir les jardins pour observer de prs les accidents physiologiques
sur ce cadavre de socit qui rle et qui chante, et qui, comme une
vieille coquette, se farde jusque sur son lit de mort.

Aprs avoir march longtemps, travers beaucoup de groupes chevels et
pass au milieu d'une joie fbrile et sans charmes, elle s'assit
fatigue dans un lieu retir qu'ombrageaient des thuyas de la Chine.
Llia se sentit oppresse. Elle regarda le ciel: les toiles brillaient
au-dessus de sa tte, mais vers l'horizon elles taient caches sous un
pais bandeau de nuages. Llia souffrait. Enfin elle vit une ple clart
glisser sur les arbres: c'tait un clair; et elle s'expliqua le malaise
qu'elle prouvait, car l'orage lui causait toujours un mal physique, une
inquitude nerveuse, une irritation crbrale, je ne sais quoi enfin que
toutes les femmes, sinon tous les hommes, ont ressenti.

Alors il lui prit un de ces dsespoirs soudains qui s'emparent de nous
souvent sans motif apparent, mais qui sont toujours l'effet d'un mal
intrieur longtemps couv dans le silence de l'esprit: L'ennui,
l'horrible ennui la prit  la gorge. Elle se sentit si dcourage, si
mal place dans la vie, qu'elle se laissa tomber sur l'herbe et
s'abandonna  ces pleurs purils qui sont l'affreuse expression d'un
abandon complet de la force et de l'orgueil humain. Llia tait plus
forte en apparence qu'aucune crature de son sexe. Jamais, depuis
qu'elle tait Llia, personne n'avait surpris les secrets de son me sur
son impassible visage; jamais on n'avait vu couler une larme de
souffrance ou d'attendrissement sur sa joue sans couleur et sans pli.

Elle avait horreur de la piti d'autrui, et dans ses plus grandes
dtresses elle conservait l'instinct de s'y drober. Elle cacha donc sa
tte dans son manteau de velours; et loin du monde, loin du la lumire,
blottie dans les hautes herbes d'un coin abandonn du jardin, elle
rpandit sa souffrance en larmes vaines et lches. Il y avait quelque
chose d'effrayant dans le douleur de cette femme si belle et si pare,
gisante l, roule sur elle-mme, languissante et terrible dans sa
douleur, comme une lionne blesse qui voit saigner sa plaie et la lche
en rugissant.

Tout  coup une main se posa sur son bras nu, une main chaude et humide
comme l'haleine de cette nuit d'orage. Elle tressaillit; et, honteuse,
irrite d'tre surprise dans cet instant de faiblesse o nul ne l'avait
jamais vue, elle bondit par une soudaine raction de courage, et se
dressa de toute sa hauteur devant le tmraire. C'tait le domino bleu
du bal, la courtisane Zinzolina.

Llia jeta un grand cri; puis, cherchant dans sa voix le ton le plus
svre, elle dit:

Je vous ai reconnue, vous tes ma soeur...

--Et si j'te mon masque, Llia, rpondit la courtisane, vous aussi ne
crierez-vous pas: Honte et infamie sur toi?

--Ah! je reconnais aussi votre voix! reprit Llia. Vous tes
Pulchrie...

--Je suis votre soeur, dit la courtisane en se dmasquant, la fille du
votre pre et de votre mre. N'avez-vous pas un mot d'affection pour
elle?

--O ma soeur toujours belle! dit Llia, sauvez-moi, sauvez-moi
de la vie, sauvez-moi du dsespoir; apportez-moi de la tendresse,
dites-moi que vous m'aimez, que vous vous souvenez de nos beaux jours,
que vous tes ma famille, mon sang, mon seul bien sur la terre!

Elles s'embrassrent en pleurant toutes deux. Pulchrie tait passionne
dans sa joie, Llia tait triste dans la sienne; elles se regardaient
avec des yeux humides et se touchaient avec des mains tonnes. Elles ne
revenaient pas de se trouver encore belles, de s'admirer, de s'aimer,
et, diffrentes comme elles taient, de se reconnatre.

Llia se souvint tout  coup que sa soeur tait souille. Ce qu'elle
et pardonn  toute autre crature humaine la faisait rougir dans la
personne de sa soeur; c'tait un reste involontaire de cette
insurmontable puissance de la vanit sociale qui s'appelle l'honneur.

Elle laissa tomber ses mains qu'elle avait mises dans celles de
Pulchrie, et resta immobile, anantie par je ne sais quel nouveau
dcouragement, ple, le corps pli en deux et le regard attach sur la
sombre verdure o s'teignait le reflet des clairs.

Pulchrie s'effraya de cette attitude morne et du sourire amer et glac
qui errait sur ses lvres. Oubliant la dgradation  laquelle le monde
l'avait condamne, elle eut piti de Llia, tant la douleur rtablit
l'galit entre les existences.

C'est donc ainsi que vous tes! lui dit-elle avec douceur et du ton
dont une mre consolerait son enfant afflig. J'ai pass de longues
annes loin de ma soeur et, quand je la retrouve, c'est  terre, comme
un vtement us dont personne ne veut plus, touffant ses cris avec les
tresses de ses cheveux et dchirant son sein avec ses ongles! Vous tiez
ainsi quand je vous ai surprise, Llia; et maintenant vous voil pire
encore, car vous pleuriez, et vous semblez morte; vous viviez par la
souffrance, et voil que vous ne vivez plus par rien. Voil o vous en
tes, Llia! O mon Dieu!  quoi vous ont servi tous ces dons brillants
qui vous rendaient si fire! O vous a conduite ce chemin que vous aviez
pris avec tant d'espoir et de confiance? Dans quel abme de malheur
tes-vous tombe, vous qui prtendiez mettre vos pieds sur nos ttes?
Jrusalem, Jrusalem, je vous le disais bien, que l'orgueil vous
perdrait!

--L'orgueil! dit Llia, qui se sentit blesse dans la partie la plus
irritable de son me. Il te sied bien de parler de cela, pauvre gare!
Laquelle s'est perdue le plus avant dans ce dsert, de vous ou de moi?

--Je ne sais pas, Llia, dit Pulchrie avec tristesse. J'ai bien march
dans cette vie, je suis encore jeune, encore belle; j'ai bien souffert;
mais je ne suis pas encore lasse, je n'ai pas encore dit: Mon Dieu,
c'est assez! Au lieu que toi, Llia...

--Vous avez raison, dit Llia avec abattement, moi j'ai tout puis...

--Tout, sauf le plaisir! dit la courtisane en riant d'un rire de
bacchante qui la changea tout  coup de la tte aux pieds.

Llia tressaillit et recula involontairement; puis, se rapprochant avec
vivacit, elle prit le bras de sa soeur.

Et vous, ma soeur, s'cria-t-elle, vous l'avez donc got, le
plaisir? Vous ne l'avez donc pas puis? Vous tes donc toujours femme
et vivante? Allons, donnez-moi votre secret, donnez-moi de votre
bonheur, puisque vous en avez!

--Je n'ai pas de bonheur, rpondit Pulchrie. Je n'en ai pas cherch. Je
n'ai pas, comme vous, vcu de dceptions. Je n'ai pas demand  la vie
plus qu'elle ne pouvait me donner. J'ai rduit toutes mes ambitions 
savoir jouir de ce qui est. J'ai mis ma vertu  ne pas le ddaigner, ma
sagesse  ne pas dsirer au del. Anacron a crit ma liturgie. J'ai
pris l'antiquit pour modle, et pour divinits les desses nues de la
Grce. Je supporte les maux de la civilisation exagre o nous sommes
arrivs; mais j'ai, pour me prserver du dsespoir, la religion du
plaisir... O Llia! comme vous me regardez, comme vous m'coutez
avidement! Je ne vous fais donc plus horreur! Je ne suis donc plus la
stupide et vile organisation dont vous vous tes loigne jadis avec
tant de dgot!

--Je ne t'ai jamais mprise, ma soeur; je te plaignais. A cette
heure, je m'tonne seulement de n'avoir pas  te plaindre. Oserai-je
dire que je m'en rjouis?

--Hypocrites spiritualistes, dit Pulchrie, vous craignez toujours de
sanctionner les joies que vous ne partagez pas! Oh! vous pleurez 
prsent! Vous baissez la tte, ma pauvre soeur! Vous voil courbe et
brise sous le poids de cette destine que vous avez choisie! A qui la
faute? Puisse cette leon vous tre utile! Souvenez-vous de nos
querelles, de nos luttes et de notre sparation; nous nous sommes
mutuellement prdit notre perte!

--Hlas! je vous ai prdit le mpris des hommes, Pulchrie, l'abandon,
une horrible vieillesse... Je ne peux pas avoir encore raison; grce au
ciel, vous tes toujours belle et jeune. Mais dj n'avez-vous pas senti
la honte vous brler de son fer rouge? Toute cette foule avide et
dsoeuvre qui vous cherche dans cet instant pour assouvir une
insolente curiosit, ne l'entendez-vous pas gronder comme une bte
immonde? Ne sentez-vous pas sa chaude haleine qui vous poursuit et vous
infecte? coutez, elle vous appelle, elle vous rclame comme sa proie;
courtisane, vous lui appartenez! Oh! si elle vient jusqu'ici, ne dites
pas que vous tes ma soeur! Si elle allait nous confondre ensemble! Si
elle osait mettre sur moi ses mains impures! Pauvre Pulchrie, voil ton
matre, voil ton Dieu, voil ton amant! ce peuple, tout ce peuple! Tu
as trouv le plaisir dans ses embrassements; tu vois bien, ma pauvre
soeur, que tu es plus vile que la poussire de ses pieds!

--Je le sais, dit la courtisane en passant sa main sur son front
d'airain comme pour en chasser un nuage; mais moi, braver la honte,
c'est ma vertu; c'est ma force, comme la vtre est de l'viter; c'est ma
sagesse, vous dis-je, et elle me mne  mon but, elle surmonte des
obstacles, elle survit  des angoisses toujours renaissantes, et, pour
prix du combat, j'ai le plaisir. C'est mon rayon de soleil aprs
l'orage, c'est l'le enchante o la tempte me jette, et, si je suis
avilie, du moins je ne suis pas ridicule. tre inutile, Llia, c'est
tre ridicule; tre ridicule, c'est pis que d'tre infme; ne servir 
rien dans l'univers, c'est plus mprisable que de servir aux derniers
usages.

--Peut-tre! dit Llia d'un air sombre.

--D'ailleurs, reprit la courtisane, qu'importe la honte  une me
vraiment forte? Savez-vous, Llia, que cette puissance de l'opinion
devant laquelle les mes qu'on appelle honntes sont si serviles,
savez-vous qu'il ne s'agit que d'tre faible pour s'y soumettre, qu'il
faut tre fort pour lui rsister? Appelez-vous vertu un calcul d'gosme
si facile  faire et dans lequel tout vous encourage, et vous
rcompense? Comparez-vous les travaux, les douleurs, les hrosmes d'une
mre de famille  ceux d'une prostitue? Quand toutes deux sont aux
prises avec la vie, pensez-vous que celle-l mrite plus de gloire, qui
a eu le moins de peine?

Mais quoi! Llia, mes discours ne te font donc plus frmir comme
autrefois? Tu ne me rponds rien? Ce silence est affreux. Llia, tu n'es
donc plus rien! Te voil donc efface comme un pli de l'onde, comme un
nom crit sur le sable? Ton noble sang ne se soulve plus aux hrsies
de la dbauche, aux impudences de la matire? Rveille-toi donc, Llia,
dfends donc la vertu, si tu veux que je croie qu'il existe quelque
chose qui s'appelle de ce nom!

--Parlez toujours, rpondit Llia d'un ton sinistre. Je vous coute.

--Enfin, qu'est-ce que Dieu nous impose sur la terre? poursuivit
Pulchrie. C'est de vivre, n'est-ce pas? Qu'est-ce que la socit nous
impose? C'est de ne pas voler. La socit est ainsi faite, que beaucoup
d'individus n'ont pas autre chose pour vivre qu'un mtier autoris par
elle et par elle fltri d'un nom odieux, le vice. Savez-vous de quel
acier il faut qu'une pauvre crature soit trempe pour vivre de cela? De
combien d'affronts on cherche  lui faire payer les faiblesses qu'elle a
surprises et les brutalits qu'elle a assouvies? Sous quelle montagne
d'ignominies et d'injustices il faut qu'elle s'accoutume  dormir, 
marcher,  tre amante, courtisane et mre, trois conditions de la
destine de la femme auxquelles nulle femme n'chappe, soit qu'elle se
vende par un march de prostitution ou par un contrat de mariage? O ma
soeur! combien les tres dshonors publiquement et injustement sont
en droit de mpriser la foule qui les frappe de sa maldiction, aprs
les avoir souills de son amour! Vois-tu, s'il y a un ciel et un enfer,
le ciel sera pour ceux qui auront le plus souffert et qui auront trouv
sur leur lit de douleur encore quelques sourires de joie, quelques
bndictions  envoyer vers Dieu; l'enfer pour ceux qui auront accapar
la plus belle part de l'existence et qui on auront mconnu le prix. La
courtisane Zinzolina, au milieu des horreurs de la dgradation sociale,
aura confess sa foi en restant fidle  la volupt; l'asctique Llia,
au fond d'une vie austre et respecte, aura reni Dieu  toute heure en
fermant ses yeux et son me aux bienfaits de l'existence.

--Hlas! vous m'accusez, Pulchrie, et vous ne savez pas s'il a dpendu
de moi de faire un choix et de suivre un plan dans la vie. Savez-vous
quel a t mon sort depuis que nous nous sommes spares?

--J'ai su ce que le monde a dit de vous, rpondit la courtisane; j'ai vu
seulement que vous aviez une existence problmatique comme femme. J'ai
su que vous marchiez environne de mystre et d'affectation potique, et
j'ai souri de piti en songeant  cette hypocrite vertu qui consiste 
tirer vanit de l'impuissance ou de la peur.

--Humiliez-moi, rpondit Llia; j'ai si peu de confiance en moi
aujourd'hui, que je ne trouve rien pour me justifier; mais voulez-vous
entendre le rcit de cette vie si aride et si ple, et pourtant si
longue et si amre? Vous me direz ensuite s'il peut y avoir un remde 
de si anciennes douleurs,  de si profonds dcouragements.

--J'coute, rpondit Pulchrie en appuyant son bras rond et blanc sur le
pied d'une nymphe de marbre qui se cachait souriante et manire dans
les rameaux sombres. Parle, ma soeur, conte-moi les misres de ta
destine, et d'abord laisse-moi te dire que je les sais d'avance. Quand,
ple et mince comme une sylphide, tu marchais au fond de nos bois
appuye sur mon bras, attentive au vol des oiseaux,  la nuance des
fleurs, au changeant aspect des nues, insensible au regard des jeunes
chasseurs qui passaient et nous suivaient de l'oeil au travers des
arbres, dj je savais bien, Llia, que ta jeunesse se consumerait 
poursuivre de vains rves et  ddaigner les seuls avantages de la vie.
Te souviens-tu de ces promenades sans fin que nous faisions dans nos
champs paternels, et de ces longues rveries du soir, quand, appuyes
toutes deux sur la rampe dore de la terrasse, nous regardions, toi les
toiles blanches au front des collines, moi les cavaliers poudreux qui
descendaient le sentier?

--Je me rappelle bien tout, rpondit Llia. Tu suivais d'un oeil
attentif tous ces voyageurs dj effacs dans la brume du couchant. A
peine pouvais-tu distinguer leurs vtements et leur attitude; mais tu te
prenais de prdilection ou de ddain pour chacun d'eux, selon qu'il
descendait la colline avec audace ou prcaution. Tu riais sans piti du
cavalier prudent qui mettait pied  terre pour traner par la bride sa
monture incertaine et paresseuse; tu applaudissais de loin  celui qui,
d'un pas ferme et soutenu, affrontait les dangers du versant rapide. Une
fois je me souviens que je te repris svrement pour avoir, dans un
transport d'admiration, agit ton mouchoir pour encourager un jeune fou
qui se lanait imptueusement, et qui, deux ou trois fois, soutint
vigoureusement son cheval prs de rouler dans le ravin.

--Et pourtant il ne pouvait ni me voir ni m'entendre, reprit Pulchrie.
Vous tiez indigne, vous ma soeur farouche, de l'intrt que
j'accordais  un homme; vous n'tiez sensible qu'aux insaisissables
beauts de la nature, au son,  la couleur, jamais  la forme distincte
et palpable. Un chant loign vous faisait verser des larmes. Mais, ds
que le ptre aux jambes nues paraissait au sommet de la colline, vous
dtourniez les yeux avec dgot; vous cessiez d'couter sa voix ou d'y
prendre plaisir. En tout la ralit blessait vos perceptions trop vives
et dtruisait votre espoir trop exigeant. N'est-il pas vrai, Llia?

--C'est vrai, ma soeur, nous ne nous ressemblions pas. Plus sage et
plus heureuse que moi, vous ne viviez que pour jouir; plus ambitieuse
et moins soumise  Dieu peut-tre, je ne vivais que pour dsirer. Vous
souvient-il de ce jour d't, si lourd et si chaud, o nous nous
arrtmes au bord du ruisseau sous les cdres de la valle, dans cette
retraite mystrieuse et sombre, o le bruissement de l'eau tombant de
roche en roche se mlait au triste chant des cigales? Nous nous
tendmes sur le gazon, et, tout en regardant le ciel ardent sur nos
ttes au travers des arbres, il nous vint un lourd sommeil, une profonde
insouciance. Nous nous veillmes dans les bras l'une de l'autre sans
nous tre senties dormir.

--Oh oui! dit Pulchrie, nous dormions paisiblement sur l'herbe moite et
chaude. Les cdres exhalaient leur exquise senteur de baume, et le vent
de midi passait son aile brlante sur nos fronts humides. Jusqu'alors,
insouciante et rieuse, j'accueillais chaque jour de ma vie comme un
bienfait nouveau. Quelquefois des sensations brusques et pntrantes
faisaient bouillonner mon sang. Une ardeur inconnue s'emparait de mon
imagination; la nature m'apparaissait sous des couleurs plus
tincelantes; la jeunesse palpitait plus vivace et plus riante dans mon
sein; et, si je me regardais au miroir, je me trouvais dans ces
instants-l plus vermeille et plus belle. Alors j'avais envie de
m'embrasser dans cette glace qui me refltait et qui m'inspirait un
amour insens. Puis je me prenais  rire, et je courais plus forte et
plus lgre dans l'herbe et dans les fleurs; car, pour moi, aucune chose
ne se rvlait au travers de la souffrance. Je ne me fatiguais pas comme
vous  deviner; je trouvais, parce que je ne cherchais pas.

Ce jour-l, heureuse et calme que j'tais, un rve trange, dlirant,
inou, me rvla le mystre jusque-l impntrable et jusque-l
tranquillement respect. O ma soeur, niez l'influence du ciel! niez la
saintet du plaisir! Vous eussiez dit, si cette extase vous et t
donne, qu'un ange, envoy vers vous du sein de Dieu, se chargeait de
vous initier aux preuves sacres de la vie humaine. Moi, je rvai tout
simplement d'un homme aux cheveux noirs qui se penchait vers moi pour
effleurer mes lvres de ses lvres chaudes et vermeilles; et je
m'veillai oppresse, palpitante, heureuse plus que je ne m'tais
imagin devoir l'tre jamais. Je regardai autour de moi: le soleil
semait ses reflets sur les profondeurs du bois, l'air tait bon et
suave, et les cdres levaient avec splendeur leurs grands rameaux
digits, semblables  des bras immenses et  de longues mains tendues
vers le ciel. Je vous regardai alors. O ma soeur, que vous tiez
belle! Je ne vous avais jamais trouve telle avant ce jour-l. Dans ma
complaisante vanit de jeune fille, je me prfrais  vous; il me
semblait que mes joues brillantes, que mes paules arrondies, que mes
cheveux dors me faisaient plus belle que vous; mais en cet instant le
sens de la beaut se rvlait  moi dans une autre crature. Je ne
m'aimais plus seule: j'avais besoin de trouver hors de moi un objet
d'admiration et d'amour. Je me soulevai doucement, et je vous contemplai
avec une singulire curiosit, avec un trange plaisir. Vos pais
cheveux noirs se collaient  votre front, et leurs boucles serres se
roulaient sur elles-mmes comme si un sentiment de vie les et crispes
auprs de votre cou velout d'ombre et de sueur. J'y passai mes doigts:
il me sembla que vos cheveux me les serraient et m'attiraient vers vous.
Votre chemise blanche et fine, serre sur votre sein, faisait paratre
votre peau hle par le soleil plus brune encore qu' l'ordinaire; et
vos longues paupires, appesanties par le sommeil, se dessinaient sur
vos joues alors animes d'un ton plus solide qu'aujourd'hui. Oh! vous
tiez belle, Llia! mais belle autrement que moi, et cela me troublait
trangement. Vos bras, plus maigres que les miens, taient couverts d'un
imperceptible duvet noir que les soins du luxe ont fait depuis
disparatre. Vos pieds, si parfaitement beaux, baignaient dans le
ruisseau, et de longues veines bleues s'y dessinaient. Votre respiration
soulevait votre poitrine avec une rgularit qui semblait annoncer le
calme et la force; et dans tous vos traits, dans votre attitude, dans
vos formes plus arrtes que les miennes dans la teinte plus sombre de
votre peau, surtout dans cette expression fire et froide de votre
visage endormi, il y avait je ne sais quoi de masculin et de fort qui
m'empchait presque de vous reconnatre. Je trouvais que vous
ressembliez  ce bel enfant aux cheveux noirs dont je venais de rver,
et je baisai votre bras en tremblant. Alors vous ouvrtes les yeux, et
votre regard me pntra d'une honte inconnue; je me dtournai comme si
j'avais fait une action coupable. Pourtant, Llia, aucune pense impure
ne s'tait mme prsente  mon esprit. Comment cela serait-il arriv?
Je ne savais rien. Je recevais de la nature et de Dieu, mon crateur et
mon matre, ma premire leon d'amour, ma premire sensation de dsir...
Votre regard tait moqueur et svre. C'tait bien ainsi que je l'avais
toujours rencontr, mais il ne m'avait jamais intimide comme en cet
instant... Est-ce que vous ne vous souvenez pas de mon trouble et de ma
rougeur?

--Je me souviens mme d'un mot que je ne pus m'expliquer, rpondit
Llia. Vous me ftes pencher sur l'eau, et vous me dites:--Regarde-toi,
ma soeur: ne te trouves-tu pas belle? Je vous rpondis que je l'tais
moins que vous.--Oh! tu l'es bien davantage, reprtes-vous: tu
ressembles  un homme.

--Et cela vous fit hausser les paules de mpris, reprit Pulchrie.

--Et je ne devinai pas, rpondit Llia, qu'une destine venait de
s'accomplir pour vous, tandis que pour moi aucune destine ne devait
jamais s'accomplir.

--Commencez votre histoire, dit Pulchrie. Les bruits de la fte se sont
loigns; j'entends l'orchestre qui reprend l'air interrompu; on vous
oublie; on renonce  me chercher: nous pouvons tre libres quelque
temps. Parlez.




TROISIME PARTIE.

    Pourquoi promenez-vous ces spectres de lumire
    Devant le rideau noir de nos nuits sans sommeil,
    Puisqu'il faut qu'ici-bas tout songe ait son rveil,
    Et puisque le dsir se sent clou sur terre,
    Comme un aigle bless qui meurt dans la poussire,
    L'aile ouverte et les yeux fixs sur le soleil?

                    ALFRED DE MUSSET.




XXXV.


Je ne vous raconterai pas de faits circonstancis et prcis, dit Llia.
Tout ce qui a compos ma vie serait aussi long  dire que ma vie a dur
de jours. Mais je vous dirai l'histoire d'un coeur malheureux, gar
par une vaine richesse de facults, fltri avant d'avoir vcu, us par
l'esprance, et rendu impuissant par trop de puissance peut-tre!

--Et c'est ce qui vous rend dplorablement vulgaire, Llia, reprit la
courtisane impitoyable dans son bon sens grossier. C'est ce qui vous
fait ressembler  tous les potes que j'ai lus. Car je lis les potes;
je les lis pour me rconcilier avec la vie qu'ils peignent de couleurs
si fausses, et qui a le tort d'tre trop bonne pour eux; je les lis pour
savoir de quelles ides prtentieuses et scandaleusement errones il
faut se prserver pour tre sage; je les lis pour prendre d'eux ce qui
est utile et rejeter ce qui est mauvais, c'est--dire pour m'emparer de
ce luxe d'expression qui est devenu la langue usuelle du sicle, et pour
me prserver d'en babiller les sottises qu'ils professent. Vous auriez
d vous en tenir l. Vous auriez d, ma Llia, faire servir la fcondit
de votre cerveau  potiser les choses pour les mieux apprcier. Vous
auriez d appliquer votre supriorit d'organisation  jouir et non 
nier; car alors  quoi vous sert la lumire?

--Et vous avez raison, cruelle, dit Llia avec amertume. Ne sais-je pas
tout cela? Eh bien! c'est mon travers, c'est mon mal, c'est ma fatalit
que vous signalez, et vous me raillez quand je viens me plaindre  vous!
Je m'humilie et m'afflige d'tre un type si trivial et si commun de la
souffrance de toute une gnration maladive et faible, et vous me
rpondez par le mpris! Est-ce ainsi que vous me consolez?

[Illustration: Et je vous contemplai avec une singulire curiosit.
(page 47.)]

--Pardonne, _Meschina_! dit l'insouciante Pulchrie en souriant, et
continue.

Llia reprit:

Si Dieu m'a cre dans un jour de colre ou d'apathie, dans un
sentiment d'indiffrence ou de haine pour les oeuvres de ses mains,
c'est ce que je ne sais point. Il est des instants o je me hais assez
pour m'imaginer tre la plus savante et la plus affreuse combinaison
d'une volont infernale. Il en est d'autres o je me mprise au point de
me regarder comme une production inerte engendre par le hasard et la
matire. La faute de ma misre, je ne sais  qui l'imputer; et, dans les
cres rvoltes de mon esprit, ma plus grande souffrance est toujours de
craindre l'absence d'un Dieu que je puisse insulter. Je le cherche alors
sur la terre, et dans les cieux, et dans l'enfer, c'est--dire dans mon
coeur. Je le cherche, parce que je voudrais l'treindre, le maudire et
le terrasser. Ce qui m'indigne et m'irrite contre lui, c'est qu'il m'ait
donn tant de vigueur pour le combattre, et qu'il se tienne si loin de
moi; c'est qu'il m'ait dparti la gigantesque puissance de m'attaquer 
lui, et qu'il se tienne l-bas ou l-haut, je ne sais o, assis dans sa
gloire et dans sa surdit, au-dessus de tous les efforts de ma pense.

J'tais pourtant ne en apparence sous d'heureux auspices. Mon front
tait bien conform; mon oeil s'annonait noir et impntrable comme
doit tre tout oeil de femme libre et fire; mon sang circulait bien,
et nulle infirme disgrce ne me frappait d'une injuste et fltrissante
maldiction. Mon enfance est riche de souvenirs et d'impressions d'une
inexprimable posie. Il me semble que les anges m'ont berce dans leurs
bras, et que de magiques apparitions m'ont gt la nature relle avant
qu' mes yeux se ft rvl le sens de la vue.

Et comme la beaut se dveloppait en moi, tout me souriait, hommes et
choses. Tout devenait amour et posie autour de moi, et dans mon sein
chaque jour faisait clore la puissance d'aimer et celle d'admirer.

[Illustration: Une fois un jeune enfant vint... (Page 54.)]

Cette puissance tait si grande, si prcieuse et si bonne, je la
sentais maner de moi comme un parfum si suave et si enivrant, que je la
cultivai avec amour. Loin de me dfier d'elle et de mnager sa sve pour
jouir plus longtemps de ses fruits, je l'excitai, je la dveloppai, je
lui donnai cours par tous les moyens possibles. Imprudente et
malheureuse que j'tais!

Je l'exhalais alors par tous les pores, je la rpandais comme une
inpuisable source de vie sur toutes choses. Le moindre objet d'estime,
le moindre sujet d'amusement, m'inspiraient l'enthousiasme et l'ivresse.
Un pote tait un dieu pour moi, la terre tait ma mre, et les toiles
mes soeurs. Je bnissais le ciel  genoux pour une fleur close sur ma
fentre, pour un chant d'oiseau envoy  mon rveil. Mes admirations
taient des extases, mon bien-tre le dlire.

Ainsi agrandissant de jour en jour ma puissance, excitant ma
sensibilit et la rpandant sans mesure au-dessus et au-dessous de moi,
j'allais jetant toute ma pense, toute ma force dans le vide de cet
univers insaisissable qui me renvoyait toutes mes sensations mousses:
la facult de voir, blouie par le soleil; celle de dsirer, fatigue
par l'aspect de la mer et le vague des horizons; et celle de croire,
branle par l'algbre mystrieuse des toiles et le mutisme de toutes
ces choses aprs lesquelles s'garait mon me; de sorte que j'arrivai
ds l'adolescence  cette plnitude de facults qui ne peut aller au
del sans briser l'enveloppe mortelle.

Alors un homme vint, et je l'aimai. Je l'aimai du mme amour dont
j'avais aim Dieu et les cieux, et le soleil et la mer. Seulement je
cessai d'aimer ces choses, et je reportai sur lui l'enthousiasme que
j'avais eu pour les autres oeuvres de la Divinit.

Vous avez raison de dire que la posie a perdu l'esprit de l'homme;
elle a dsol le monde rel, si froid, si pauvre, si dplorable au prix
des doux rves qu'elle enfante. Enivre de ses folles promesses, berce
de ses douces moqueries, je n'ai jamais pu me rsigner  la vie
positive. La posie m'avait cr d'autres facults, immenses,
magnifiques, et que rien sur la terre ne devait assouvir. La ralit a
trouv mon me trop vaste pour y tre contenue un instant. Chaque jour
devait marquer la ruine de ma destine devant mon orgueil, la ruine de
mon orgueil dsol devant ses propres triomphes. Ce fut une lutte
puissante et une victoire misrable; car,  force de mpriser tout ce
qui est, je conus le mpris de moi-mme, sotte et vaine crature, qui
ne savais jouir de rien  force de vouloir jouir splendidement de toutes
choses.

Oui, ce fut un grand et rude combat, car, en nous enivrant, la posie
ne nous dit pas qu'elle nous trompe. Elle se fait belle, simple, austre
comme la vrit. Elle prend mille faces diverses, elle se fait homme et
ange, elle se fait Dieu; on s'attache  cette ombre, on la poursuit, on
l'embrasse, on se prosterne devant elle, on croit avoir trouv Dieu et
conquis la terre promise; mais, hlas! sa fugitive parure tombe en
lambeaux sous l'oeil de l'analyse, et l'humaine misre n'a plus un
haillon pour se couvrir. Oh! alors l'homme pleure et blasphme. Il
insulte le ciel, il demande raison de ses mcomptes, il se croit vol,
il se couche et veut mourir.

Et en effet, pourquoi Dieu le trompe-t-il  ce point? Quelle gloire
peut trouver le fort  leurrer le faible? Car toute posie mane du ciel
et n'est que le sentiment instinctif d'une Divinit prsente  nos
destines. Le matrialisme dtruit la posie, il rduit tout aux simples
proportions de la ralit. Il ne construit l'univers qu'avec des
combinaisons; la foi religieuse le peuple de fantmes. La Divinit
derrire ses voiles impntrables se rit-elle donc mme de notre culte
et des crations angliques dont notre cerveau maladif l'environne?
Hlas! tout ceci est sombre et dcourageant.

--C'est qu'il ne faudrait ni rver, ni prier, dit Pulchrie; il faudrait
se contenter de vivre, accepter navement la croyance  un Dieu bon:
cela suffirait  l'homme s'il avait moins de vanit. Mais l'homme veut
examiner ce Dieu et reviser ses oeuvres; il veut le connatre,
l'interroger, le rendre propice  ses besoins, responsable de ses
souffrances; il veut traiter d'gal  gal avec lui. C'est votre orgueil
qui inventa la posie et qui plaa entre la terre et le ciel tant de
rves dcevants. Dieu n'est pas l'auteur de vos misres...

--Orgueil, confiance, reprit Llia, ce sont deux mots diffrents pour
exprimer la mme ide; ce sont deux manires diverses d'envisager le
mme sentiment. De quelque nom que vous l'appeliez, il est le complment
de notre organisation, et comme la clef de vote de notre monde
intellectuel. C'est Dieu qui a couronn son oeuvre de cette pense
vague, douloureuse, mais infinie et sublime; c'est la condition
d'inquitude et de malaise qu'il nous a impose en nous levant
au-dessus des autres cratures animes.--Vous surpasserez la force du
chameau, l'habilet du castor, nous a-t-il dit; mais vous ne serez
jamais satisfaits de vos oeuvres, et au-dessus de votre den terrestre
vous chercherez toujours la flottante promesse d'un sjour meilleur.
Allez, vous vous partagerez la terre, mais vous dsirerez le ciel; vous
serez puissants, mais vous souffrirez.

--Eh bien! s'il en est ainsi, dit Pulchrie, souffrez en silence, priez
 genoux, attendez le ciel, mais rsignez-vous devant les maux de la
vie. Ressentir la souffrance impose par le Crateur, ce n'est pas l
toute la tche de l'homme: il s'agit de l'accepter. Crier sans cesse et
maudire le joug, ce n'est pas le porter. Vous savez bien qu'il ne suffit
pas de trouver le calice amer, il faut encore le boire jusqu' la lie.
Vous n'avez qu'une chance de grandeur sur la terre, et vous la mprisez:
c'est celle de vous soumettre, et vous ne vous soumettez jamais. A force
de frapper imprieusement au sjour des anges, ne craignez-vous pas de
vous le rendre inaccessible?

--Vous avez raison, ma soeur, vous parlez comme Trenmor. Amoureuse de
la vie, vous tes au mme point de soumission que cet homme dtach de
la vie. Vous avez dans le dsordre le mme calme que lui dans la vertu.
Mais moi, qui n'ai ni vertus ni vices, je ne sais comment faire pour
supporter l'ennui d'exister. Hlas! il vous est facile de prescrire la
patience! Si vous tiez, comme moi, place entre ceux qui vivent encore
et ceux qui ne vivent plus, vous seriez, comme moi, agite d'une sombre
colre et tourmente d'un insatiable dsir d'tre quelque chose, de
commencer la vie ou d'en finir avec elle.

--Mais ne m'avez-vous pas dit que vous aviez aim? Aimer, c'est vivre 
deux.

Ne sachant  quoi dpenser la puissance de mon me, je la prosternai
aux pieds d'une idole cre par mon culte, car c'tait un homme
semblable aux autres; et quand je fus lasse de me prosterner, je brisai
le pidestal et je le vis rduit  sa vritable taille. Mais je l'avais
plac si haut dans mes pompeuses adorations, qu'il m'avait paru grand
comme Dieu.

Ce fut l ma plus dplorable erreur; et voyez quelle destine misrable
est la mienne! je fus rduite  la regretter ds que je l'eus perdue.
C'est que, hlas! je n'eus plus rien  mettre  la place. Tout me parut
petit prs de ce colosse imaginaire. L'amiti me sembla froide, la
religion menteuse, et la posie tait morte avec l'amour.

Avec ma chimre j'avais t aussi heureuse qu'il est permis de l'tre
aux caractres de ma trempe. Je jouissais du robuste essor de mes
facults, l'enivrement de l'erreur me jetait dans des extases vraiment
divines; je me plongeais  outrance dans cette destine cuisante et
terrible qui devait m'engloutir aprs m'avoir brise. C'tait un tat
inexprimable de douleur et de joie, de dsespoir et d'nergie. Mon me
orageuse se plaisait  ce ballottement funeste qui l'usait sans fruit et
sans retour. Le calme lui faisait peur, le repos l'irritait. Il lui
fallait des obstacles, des fatigues, des jalousies dvorantes 
concentrer, des ingratitudes cruelles  pardonner, de grands travaux 
poursuivre, de grandes infortunes  supporter. C'tait une carrire,
c'tait une gloire. Homme, j'eusse aim les combats, l'odeur du sang,
les treintes du danger; peut-tre l'ambition de rgner par
l'intelligence, de dominer les autres hommes par des paroles puissantes,
m'et-elle souri aux jours de ma jeunesse. Femme, je n'avais qu'une
destine noble sur la terre, c'tait d'aimer. J'aimai _vaillamment_; je
subis tous les maux de la passion aveugle et dvoue aux prises avec la
vie sociale et l'gosme rel du coeur humain; je rsistai durant de
longues annes  tout ce qui devait l'teindre ou la refroidir. A
prsent, je supporte sans amertume les reproches des hommes, et j'coute
en souriant l'accusation d'insensibilit dont ils chargent ma tte. Je
sais, et Dieu le sait bien aussi, que j'ai accompli ma tche, que j'ai
fourni ma part de fatigues et d'angoisses au grand abme de colre o
tombent sans cesse les larmes des hommes sans pouvoir le combler. Je
sais que j'ai fait l'emploi de ma force par le dvouement, que j'ai
abjur ma fiert, effac mon existence derrire une autre existence.
Oui, mon Dieu, vous le savez, vous m'avez brise sous votre sceptre, et
je suis tombe dans la poussire. J'ai dpouill cet orgueil jadis si
altier, aujourd'hui si amer; je l'ai dpouill longtemps devant l'tre
que vous avez offert  mon culte fatal. J'ai bien travaill,  mon Dieu!
j'ai bien dvor mon mal dans le silence. Quand donc me ferez-vous
entrer dans le repos?

--Tu te vantes, Llia; tu as travaill en pure perte, et je ne m'en
tonne pas. Tu as voulu faire de l'amour autre chose que ce que Dieu lui
a permis d'tre ici-bas. Si je comprends bien ton infortune, tu as aim
de toute la puissance de ton tre, et tu as t mal aime. Quelle erreur
tait la tienne! Ne savais-tu pas que l'homme est brutal et la femme
mobile? Ces deux tres si semblables et si dissemblables sont faits de
telle sorte, qu'il y a toujours entre eux de la haine, mme dans l'amour
qu'ils ont l'un pour l'autre. Le premier sentiment qui succde  leurs
treintes, c'est le dgot et la tristesse. C'est une loi d'en haut
contre laquelle vous vous rvolterez en vain. L'union de l'homme et de
la femme devait tre passagre dans les desseins de Providence. Tout
s'oppose  leur ternelle association, et le changement est une
ncessit de leur nature.

--S'il en est ainsi, dit Llia avec vhmence, maldiction sur l'amour!
ou plutt maldiction sur la volont divine et sur la destine humaine!
Pour moi, j'avais cru, en effet, qu'il en devait tre autrement. Le
sentiment de l'amour avait t rvl  ma jeunesse sous la forme la
plus anglique et la plus durable; elle manait de Dieu mme, elle
devait avoir revtu quelque chose de son immortalit. Cesser d'aimer!
cette ide ne pouvait pas avoir de sens pour moi! Autant valait dire:
cesser d'exister!

--Et pourtant tu n'aimes plus, dit Pulchrie.

--Et aussi je suis morte! rpondit Llia.

--Mais pourquoi avoir laiss teindre le feu sacr? dit la courtisane;
ne pouviez-vous le porter sur d'autres autels? Changer d'amant n'est pas
changer d'amour.

--Eh quoi! reprit Llia, peut-on rallumer ce feu, quand celui qui
l'inspirait l'a laiss mourir? Peut-on lui rendre son clat et sa puret
premire? Qu'est-ce que l'amour? n'est-ce pas un culte? et derrire ce
culte, l'objet aim n'est-il pas le dieu? Et si lui-mme prend plaisir 
dtruire la foi qu'il inspirait, comment l'me peut-elle se choisir un
autre dieu parmi d'autres cratures? Elle a rv l'idal, et, tant
qu'elle a cru trouver la perfection dans un tre de sa race, elle s'est
prosterne devant lui. Mais maintenant elle sait que son idal n'est pas
de ce monde. Quelle espce de culte, quelle espce de foi pourra-t-elle
offrir  une idole nouvelle? Il faudra donc qu'elle lui apporte un amour
incomplet et born, un sentiment fini, raisonn, susceptible d'analyse
et de distinction? Elle avait cru  des vertus sans alliage,  un clat
sans tache. Elle sait maintenant que toute vertu est fragile, que toute
grandeur est limite; car ce qui tait pour elle le type du beau et du
grand a tromp son attente et trahi ses promesses. Effacera-t-elle, par
un simple effort de sa volont, ce souvenir terrible qui doit lui servir
d'ternelle leon? O donc trouvera-t-elle cet oubli bienfaisant? Et si
elle le trouve, ne sera-ce pas plutt une confiance stupide, dont elle
ne tardera pas  se repentir? Faudra-t-il qu'elle se trane de dception
en dception jusqu' ce que sa force s'puise, et que la noble chimre
de l'idal s'envole devant la ralit des grossires passions? Est-ce
pour cette noble fin que Dieu nous avait donn des aspirations si
brlantes et des songes si sublimes?

--Mais quel orgueil est donc le tien,  Llia! s'cria Pulchrie
tonne. Es-tu donc le seul tre accompli qu'il y ait sur la terre? Ton
coeur est-il le foyer d'une flamme si cleste que tu ne puisses jamais
rencontrer un coeur aussi ardent que le tien, une puret aussi
irrprochable que la tienne? Sois donc impie, puisque tu te crois un
ange envoy ici-bas pour souffrir parmi les hommes!

--Quand j'aurais un orgueil insens, je n'en aurais pas encore assez
pour me croire un ange. Si j'tais un ange, j'aurais un sentiment si net
de ma mission en ce monde, que je m'immolerais pour l'expiation de
quelque faute dont j'aurais le souvenir, ou pour accomplir quelque bien
sur cette terre infortune par le sacrifice de mon orgueil et
l'enseignement des ternelles vrits dont j'aurais la certitude. Mais
je suis un tre faible, born, souffrant. Une profonde ignorance de mon
existence antrieure plane sur moi depuis que je respire dans ce monde
maudit. Je ne sais pas si je souffre pour laver la tache du pch
originel, contracte dans une autre existence, ou pour conqurir une
existence nouvelle plus pure et plus douce. J'ai en moi le sentiment et
l'amour de la perfection. Il me semble que j'en aurais la puissance si
j'avais la foi. Mais la foi me manque, l'exprience me dtrompe, le
pass m'est inconnu, le prsent me froisse, l'avenir m'pouvante. Mon
idal n'est plus en moi qu'un rve dchirant, un dsir qui me consume.
Que puis-je faire d'un sentiment que personne ne partage ou que personne
n'espre voir triompher des tristes ralits de la vie? Je connais un
homme vertueux, je crains de l'interroger; j'ai peur qu'il ne me
dsespre en m'avouant qu'il ne voit dans la vertu que l'exercice d'un
besoin inn chez lui, ou qu'il ne me dcourage en me disant de renoncer
a tout, mme  l'esprance.

--Vous conservez donc de l'esprance? dit Pulchrie en souriant.
Avouez-le, Llia, vous n'tes pas bien morte.

--J'essaie d'aimer un pote, dit Llia. Je vois en lui le sentiment de
l'idal tel que je l'ai conu quand j'tais jeune comme lui; mais je
crains de dcouvrir en lui ce besoin d'pouser la terre et ses vulgaires
intrts, qui, tt ou tard, fltrit le coeur de l'homme et lui enlve
son rve de perfection.

--On m'a dit que vous connaissiez Valmarina, reprit la courtisane. On
prtend que vous n'tes pas trangre aux mystrieuses oprations de cet
homme singulier. On le dit jeune encore, beau, et d'un grand caractre.
Pourquoi ne l'aimez-vous pas? manque-t-il d'intelligence? mprise-t-il
l'amour?

--Ni l'un ni l'autre, rpondit Llia; mais il aime trop la vertu pour
aimer une femme; son idal, c'est le devoir. Il craindrait de retirer 
l'humanit ce qu'il donnerait de son me  un individu. Je n'ai jamais
song  l'aimer, parce que de grandes douleurs ont tu  jamais en lui
l'esprance de tout bonheur sur la terre. Il fut un temps, peut-tre, o
nous aurions pu nous unir, nous comprendre et nous aider mutuellement 
garder le feu sacr. Mais il n'tait pas alors ce qu'il est aujourd'hui:
j'avais la foi et il ne l'avait pas. Aujourd'hui les rles sont changs:
c'est lui qui a la foi, et moi je l'ai perdue.

--Mais, puisque vous avez le culte de la vertu, ne pouvez-vous, 
l'exemple de celui dont vous me parliez tout  l'heure, vous y livrer,
comme  la satisfaction d'un besoin inn? Renoncez  l'amour, ayez le
courage d'exercer la charit.

--Je l'exerce et n'y trouve pas le bonheur.

--J'entends, vous faites le bien par curiosit. Eh bien, je vaux donc
mieux que vous; mon plus grand plaisir est de verser  pleines mains sur
les pauvres l'or que les riches me prodiguent.

--C'est que vous avez conserv plus de jeunesse et de navet dans vos
dsordres que moi dans ma solitude. Mon coeur est mort, le vtre n'a
pas vcu. Votre vie est une perptuelle enfance.

--Eh bien, j'en rends grces au ciel, dit Pulchrie; vous avez connu la
vertu et l'amour, et il ne vous est pas mme rest ce qui ne m'a pas
quitte, la bont!

--Sans doute je suis retombe plus bas, reprit Llia, pour avoir pris un
essor trop orgueilleux. Mais telle que je suis, je voudrais d'une vertu
que je pusse comprendre; et, comme mon me aspirait  la vertu par
l'amour, je ne comprends plus l'un sans l'autre. Je ne puis pas aimer
l'humanit, car elle est perverse, cupide et lche. Il faudrait croire 
son progrs, et je ne le peux pas. Je voudrais qu'au moins le petit
nombre des coeurs purs entretnt la flamme du cleste amour, et
qu'affranchi des liens de l'gosme et de la vanit, l'hymen des mes
ft le refuge des derniers disciples de l'idal potique. Il n'en est
point ainsi: ces mes d'exception, parses sur la face d'un monde o
tout les froisse, les refoule et les force  se replier sur elles-mmes,
se chercheraient et s'appelleraient en vain. Leur union ne serait pas
consacre par les lois humaines, ou bien leur existence ne serait pas
protge par la sympathie des autres existences. C'est ainsi que tout
essai de cette vie idale a misrablement chou entre des tres qui
eussent pu s'identifier l'un  l'autre, sous l'oeil de Dieu, dans un
monde meilleur.

--La faute en est donc  la socit? dit Pulchrie, qui commenait 
couter Llia avec plus d'attention.

--La faute en est  Dieu, qui permet  l'humanit de s'garer ainsi,
rpondit Llia. Quel est donc celui de nos torts que nous puissions
imputer  nous seuls? A moins de croire que nous sommes jets ici-bas
pour nous y retremper par la souffrance avant de nous asseoir au banquet
des flicits ternelles, comment accepter l'intervention d'une
Providence dans nos destines? Quel oeil paternel tait donc ouvert
sur la race humaine le jour o elle imagina de se scinder elle-mme en
plaant un sexe sous la domination de l'autre? N'est-ce pas un apptit
farouche qui a fait de la femme l'esclave et la proprit de l'homme?
Quels instincts d'amour pur, quelles notions de sainte fidlit ont pu
rsister  ce coup mortel? Quel lien autre que celui de la force pourra
exister dsormais entre celui qui a le droit d'exiger et celle qui n'a
pas le droit de refuser? Quels travaux et quelles ides peuvent leur
tre communs ou du moins galement sympathiques? Quel change de
sentiments, quelle fusion d'intelligences possibles entre le matre et
l'esclave? En faisant l'exercice le plus doux de ses droits, l'homme est
encore  l'gard de sa compagne comme un tuteur  l'gard de son
pupille. Or, la relation de l'homme avec l'enfant est limite et
temporaire dans les desseins de la nature. L'homme ne peut se faire
compagnon des jeux de l'enfant, et l'enfant ne peut s'associer aux
travaux de l'homme. D'ailleurs un temps arrive o les leons du matre
ne suffisent plus  l'lve, car l'lve entre dans l'ge de
l'mancipation, et rclame  son tour ses droits d'homme. Il n'y a donc
pas de vritable association dans l'amour des sexes; car la femme y joue
le rle de l'enfant, et l'heure de l'mancipation ne sonne jamais pour
elle. Quel est donc ce crime contre nature de tenir une moiti du genre
humain dans une ternelle enfance? La tache du premier pch pse, selon
la lgende judaque, sur la tte de la femme, et de l son esclavage.
Mais il lui a t promis qu'elle craserait la tte du serpent. Quand
donc cette promesse sera-t-elle accomplie?

--Et cependant nous valons mieux qu'eux, dit Pulchrie avec chaleur.

--Nous valons mieux dans un sens, dit Llia. Ils ont laiss sommeiller
notre intelligence; mais il n'ont pas aperu qu'en s'efforant
d'teindre en nous le flambeau divin, ils concentraient au fond de nos
coeurs la flamme immortelle, tandis qu'elle s'teignait en eux. Ils se
sont assur la possession du ct le moins noble de notre amour, et ils
ne s'aperoivent pas qu'ils ne nous possdent plus. En affectant de nous
croire incapables de garder nos promesses, ils se sont tout au plus
assur des hritiers lgitimes. Ils ont des enfants, mais ils n'ont pas
de femmes.

--Voil pourquoi leurs chanes m'ont fait horreur, s'cria Pulchrie;
voil pourquoi je n'ai pas voulu prendre une place dans leur socit.
N'aurais-je pas pu m'asseoir parmi leurs femmes, respecter les lois et
les usages qu'elles feignent de respecter, jouer comme elles la pudeur,
la fidlit et toutes leurs vertus hypocrites? N'aurais-je pas pu
satisfaire tous mes caprices, assouvir toutes mes passions, en
consentant  porter un masque et  me placer sous la protection d'une
dupe?

--En tes-vous plus heureuse, pour avoir agi avec plus de hardiesse? dit
Llia. Si vous l'tes, dites-le-moi avec cette franchise que j'ai
toujours estime en vous.

Pulchrie, trouble, hsita un instant.

Non! vous ne l'tes pas, reprit Llia. Je le sais mieux que vous-mme;
ni vos ftes, ni vos triomphes, ni vos prodigalits ne peuvent vous
tourdir. Vous rivalisez en vain de luxe et de volupt avec Cloptre;
Antoine n'est point  vos pieds, et vous donneriez tous vos plaisirs et
toutes vos richesses pour la possession d'un coeur profondment pris
de vous: car, telle que vous voil, Pulchrie, il me semble que vous
devez encore tre meilleure et plus pure que tous ces hommes qui vous
possdent et qui se vantent, comme l'amant de Las, de ne point tre
possds par vous. Par la seule raison que vous tes femme, il me semble
que vous devez encore aimer quelquefois, ou que du moins, dans les bras
d'un homme qui vous parat un peu plus noble que les autres, vous
regrettez de ne pas aimer. Est-ce que cette perptuelle comdie d'amour
ne vous meut pas quelquefois comme ferait l'amour vritable? J'ai vu de
grands acteurs verser rellement des larmes sur la scne. Sans doute la
fiction qu'ils reprsentaient leur rappelait les souffrances d'une
passion qu'ils avaient ressentie. Il me semble que plus on s'abandonne
au dlire de la volupt sans que le coeur y prenne part, plus on
excite une soif d'aimer qui n'est jamais assouvie, et qui, chaque jour,
devient plus ardente.

Pulchrie se mit  rire, puis tout  coup elle cacha son visage dans ses
mains et fondit en larmes.

Oh! dit Llia, toi aussi, tu portes au fond du coeur une plaie
profonde, et tu es force de la cacher sous le mensonge d'une folle
gaiet, comme je cache la mienne sous le voile d'une hautaine
indiffrence.

--Et pourtant vous n'avez pas t mprise, vous, dit la courtisane.
C'est vous qui avez ddaign l'amour des hommes comme indigne du vtre.

--Quant  celui que j'ai connu, je ne prtends pas qu'il ft indigne du
mien; mais il tait si diffrent que je ne pus accepter ternellement
cet ingal change. Cet homme tait sage, juste, gnreux. Il avait une
mle beaut, une rare intelligence, une me loyale, le calme de la
force, la patience et la bont. Je ne pense pas que j'eusse pu mieux
placer mes affections. Je n'esprerais pas aujourd'hui rencontrer son
gal.

--Et quels furent donc ses torts? dit Pulchrie.

Il n'aimait pas! rpondit Llia. Que m'importaient toutes ses grandes
qualits? Tous en profitaient except moi, ou du moins j'y participais
comme les autres; et, tandis qu'il avait toute mon me, je n'avais
qu'une partie de la sienne. Il avait pour moi de brlants clairs de
passion, qui bientt aprs retombaient dans la nuit profonde. Ses
transports taient plus ardents que les miens, mais ils semblaient
consumer en un instant tout ce qu'il avait amass de puissance durant
une srie de jours pour aimer. Dans la vie de tous les instants, c'tait
un ami plein de douceur et d'quit; mais ses penses erraient loin de
moi, et ses actions l'entranaient sans cesse o je n'tais pas. Ne
croyez pas que j'eusse l'injustice de prtendre l'enchaner  tous mes
pas ou l'indiscrtion de m'attacher aux siens. J'ignorais la jalousie,
car j'tais incapable de tromper. Je comprenais ses devoirs, et je ne
voulais pas en entraver l'exercice; mais j'avais une terrible
clairvoyance, et malgr moi je voyais tout ce que ces occupations que
les hommes appellent srieuses ont de vain et de puril. Il me semblait
qu' sa place je m'y serais livre avec plus d'ordre, de prcision et de
gravit. Et pourtant, parmi les hommes, il tait un des premiers. Mais
je voyais bien qu'il y avait pour lui, dans l'accomplissement du devoir
social, des satisfactions d'amour-propre plus vives, ou du moins plus
profondes, plus constantes, plus ncessaires que les saintes dlices
d'un pur amour. Ce n'tait pas le seul dvouement  la cause de
l'humanit qui absorbait son esprit et faisait palpiter son coeur,
c'tait l'amour de la gloire. Sa gloire tait pure et respectable. Il ne
l'et jamais acquise au prix d'une faiblesse; mais il consentait  y
sacrifier mon bonheur, et il s'tonnait que je ne fusse pas enivre de
l'clat qui l'environnait. Quant  moi, j'aimais les actions gnreuses
dont elle tait le prix; mais ce prix me paraissait grossier, et
l'embrassement de la popularit tait  mes yeux la prostitution du
coeur. Je ne comprenais pas qu'il pt se plaire aux caresses de la
foule plus qu'aux miennes, et que sa rcompense ne ft pas dans son
propre coeur, et surtout dans le mien. Je lui voyais dpenser en vile
monnaie tout le trsor de son idal. Il me semblait qu'il perdait la vie
ternelle de son me et que, selon la parole profonde du Christ, il
recevait ds cette vie sa rcompense. Mon amour tait infini, et le sien
tait renferm dans des bornes infranchissables. Il avait fait ma part,
il ne comprenait pas qu'il pt l'augmenter et que je ne pusse pas en
tre satisfaite.

Il est vrai qu' la moindre dception il revenait vers moi. Souvent il
lui arrivait de trouver l'opinion injuste  son gard et la popularit
ingrate. Les amis sur lesquels il avait le plus compt le trahissaient
souvent pour de misrables intrts ou pour l'appt de la vanit. Alors
il venait pleurer dans mon sein, et, par une soudaine raction, il
reportait sur moi son affection tout entire. Mais ce bonheur fugitif ne
servait qu' aggraver ma souffrance. Bientt cette me, si indolente ou
si lgre devant la pense de l'infini, tait inquite, agite par les
choses terrestres. Ses transports, plus nergiquement exprims que
profondment sentis, amenaient la lassitude, le besoin d'action, l'ennui
d'une vie de tendresse et d'extase. Le souvenir des amusements
politiques (les plus frivoles de tous, je t'assure, dans le temps o
nous vivons) le poursuivait jusque dans mes bras. Mon philosophique
dtachement de toutes ces choses l'irritait et l'offensait. Il s'en
vengeait en me rappelant que j'tais femme, et que je ne pouvais
m'lever  la hauteur de ses combinaisons ni comprendre l'importance de
ses travaux. Et de l une habitude toujours croissante de dpit et de
sourde aversion, entrecoupe de repentir et d'effusion, mais toujours
prte  renatre  la moindre dissidence. Dans ses retours vers moi, je
remarquais avec douleur que sa joie et son amour tenaient du dlire. Il
semblait qu' la veille de s'teindre, son me, pouvante du nant des
choses humaines, voult s'lancer une dernire fois vers le ciel, et
connatre des ravissements inconnus pour les puiser, et redescendre
ensuite froide et calme sur la terre. Ces expressions fbriles d'une
passion qui avait perde sa saintet dans les querelles et les
ressentiments, me dchiraient comme autant d'adieux que nous nous
disions l'un  l'autre; et alors il se plaignait de ma tristesse, qu'il
prenait pour de la froideur. Il s'imaginait que le cerveau peut
s'exalter dans la joie quand le coeur est bris. Mes larmes
l'offensaient, et il osait, que Dieu le lui pardonne! me reprocher de ne
pas l'aimer.

Oh! c'est lui qui brisa lui-mme le lien le plus fort que deux mes
aient pu forger! C'est lui qui, ne me tenant pas compte d'une rserve
stoque et d'un immense empire sur ma douleur, me fit des crimes de ma
pleur, d'un sourire forc, d'une larme mal contenue au bord de ma
paupire. Il me fit un crime d'tre moins enfant que lui, qui affectait
de me traiter comme un enfant. Et puis un jour vint o, furieux de se
sentir plus petit que moi, il tourna sa colre contre ma race, et maudit
mon sexe entier pour avoir le droit de me maudire. Il me reprocha les
dfauts que nous contractons dans l'esclavage, l'absence des lumires
qu'on nous refuse et des passions qu'on nous dfend. Il me reprocha
jusqu' l'immensit de mon amour, comme une ambition insense, comme un
drglement de l'intelligence, comme un apptit de domination. Et, quand
il eut profr ce blasphme, je sentis enfin que je ne l'aimais plus.

--Eh quoi! s'cria Pulchrie mue, tu ne t'es pas venge? Tu as t
lche! Il fallait sur-le-champ en aimer un autre. Tu aurais t gurie,
tu aurais oubli.

--Et j'aurais recommenc la mme vie de misre et de dsespoir avec un
autre! trange manire de me venger!

--Tu avais du moins connu dans ta premire passion des heures
d'enivrement et des jours d'esprance que tu aurais retrouvs dans la
seconde; et l'ingrat qui t'avait brise aurait mortellement souffert en
te voyant revivre.

--Quel bien m'eussent donc apport ses souffrances? et comment et-il pu
tre assez crdule pour croire  mon nouveau bonheur? Ne savait-il pas
qu'il avait puis toute ma vie, et qu'aprs de si terribles fatigues
mon me allait entrer dans le repos de la mort?

--Non, ton me n'a pas connu ce repos, Llia! car tu souffres toujours,
tu regrettes et tu dsires sans cesse un bonheur que tu ne veux pas
chercher; tu voudrais toujours aimer: que dis-je! tu aimes toujours, car
ton coeur se dvore. Seulement tu aimes sans objet.

--Hlas! il est trop vrai, reprit Llia avec abattement; j'ai pourtant
tout fait pour teindre en moi le principe de l'amour: j'ai voulu glacer
mon coeur par la solitude, par l'austrit, par la mditation; mais je
n'ai russi qu' me fatiguer de plus en plus, sans pouvoir arracher la
vie de mon sein. Mon intelligence n'a rien gagn  ce que je me suis
efforce d'ter  mes sentiments, et je suis tombe dans un abme de
doutes et de contradictions. coutes-en la dplorable histoire.

Je voulus me livrer sans rserve  l'incurie de cet tat d'puisement.
Je me retirai dans la solitude. Un vaste monastre abandonn et  demi
renvers par les orages des rvolutions s'offrit  moi comme une
retraite imposante et profonde. Il tait situ dans une de mes terres.
Je m'emparai d'une cellule dans la partie la moins dvaste des
btiments: c'tait celle qu'avait jadis habite le prieur. On voyait
encore sur le mur la marque des clous qui avaient soutenu son crucifix,
et ses genoux, habitus  la prire, avaient creus leur empreinte sur
le pav, au-dessous du symbole rdempteur. Je me plus  revtir cette
chambre des austres insignes de la foi catholique: une couche en forme
de cercueil, un sablier, un crne humain, et des images de saints et de
martyrs levant leurs mains ensanglantes vers le Seigneur. A ces objets
lugubres, qui me rappelaient que j'tais dsormais morte aux passions
humaines, j'aimais  mler les attributs plus riants d'une vie de pote
et de naturaliste: des livres, des instruments de musique et des vases
remplis de fleurs.

Le pays tait sans beauts apparentes: je l'avais aim d'abord pour sa
tristesse uniforme, pour le silence de ses vastes plaines. J'avais
espr m'y dtacher entirement de toute motion vive, de toute
admiration exalte. Avide de repos, je croyais pouvoir sans fatigue et
sans dangers promener mes regards sur ces horizons aplanis, sur ces
ocans de bruyres dont un rare accident, un chne racorni, un marcage
bleutre, un boulement de sables incolores venaient  peine interrompre
l'indigente immensit.

J'avais espr aussi que dans cet isolement absolu, dans ces moeurs
farouches et pauvres que je me crais, dans cet loignement de tous les
bruits de la civilisation, je trouverais l'oubli du pass, l'insouciance
de l'avenir. Il me restait peu de force pour regretter, moins encore
pour dsirer. Je voulais me considrer comme morte et m'ensevelir dans
ces ruines, afin de m'y glacer entirement et de retourner au monde dans
un tat d'invulnrabilit complte.

Je rsolus de commencer par le stocisme du corps, afin d'arriver plus
srement  celui de l'esprit. J'avais vcu dans le luxe; je voulus me
rendre absolument insensible, par l'habitude, aux rigueurs matrielles
d'une vie de cnobite. Je renvoyai tout serviteur inutile, et ne voulus
recevoir ma nourriture et les objets absolument ncessaires  mon
existence que des mains d'une personne invisible qui se glissait chaque
matin par les galeries abandonnes du clotre jusqu' un guichet
pratiqu  l'extrieur de mon habitation, et se retirait sans avoir eu
la moindre communication directe avec moi.

Rduite  la plus frugale consommation, force de travailler moi-mme 
la salubrit de ma demeure et  la conservation de ma vie, entoure
d'objets extrieurs d'une grande svrit, je voulus encore m'imposer
une plus rude preuve. Je m'tais habitue dans la socit au mouvement,
 l'activit facile et incessante que procure la richesse; j'aimais les
exercices rapides, la course fougueuse des chevaux, les voyages, le
grand air, la chasse bruyante. J'inventai de me mortifier et d'teindre
l'ardeur de mes penses en me soumettant a une claustration volontaire.
Je relevai en imagination les enceintes croules de l'abbaye;
j'entourai le prau ouvert  tous les vents d'une barrire invisible et
sacre; je posai des limites  mes pas, et je mesurai l'espace o je
voulais m'enfermer pour une anne entire. Les jours o je me sentais
agite au point de ne pouvoir plus reconnatre la ligue de dmarcation
imaginaire trace autour de ma prison, je l'tablissais par des signes
visibles. J'arrachais aux murailles dcrpites les longs rameaux de
lierre et de clmatite dont elles taient ronges, et je les couchais
sur le sol aux endroits que je m'tais interdit de franchir. Alors,
rassure sur la crainte de manquer  mon serment, je me sentais enferme
dans mon enceinte avec autant de rigueur que je l'aurais t dans une
bastille.

Il y eut un temps de rsignation et de ponctualit qui me reposa des
souffrances passes. Il se fit en moi un grand calme, et mon esprit
s'endormit paisible sous l'empire d'une rsolution bien arrte. Mais il
arriva que mes facults, renouveles par le repos, se rveillrent peu 
peu et demandrent imptueusement  s'exercer. En voulant l'abattre,
j'avais relev ma puissance; en couvrant de cendres une mourante
tincelle, je lui avais conserv ses principes de vie, j'avais couv un
feu assez intense pour produire un vaste incendie. En me sentant
renatre, je ne m'effrayai pas assez, je ne me rprimai point par le
souvenir des arrts que j'avais prononcs sur ma tombe. Il et fallu
consacrer cet pre travail  dtruire l'importance de toutes choses 
mes yeux,  rendre nul tout effet extrieur sur mes sens. Au lieu de
cela, la solitude et la rverie me crrent des sens nouveaux et des
facults que je ne me connaissais pas. Je ne cherchai pas  les touffer
dans leur principe, parce que je crus qu'elles donneraient le change 
celles qui m'avaient gare. Je les acceptai comme un bienfait du ciel,
quand j'aurais d les repousser comme une nouvelle suggestion de
l'enfer.

La posie revint habiter mon cerveau; mais, trompeuse, elle prit
d'autres couleurs, s'insinua sous d'autres formes, et s'avisa d'embellir
des choses que j'avais crues jusque-l sans clat et sans valeur. Je
n'avais pas pens qu'une indiffrence inactive pour certaines faces de
la vie devait m'inspirer de l'empressement et de l'intrt pour des
choses nagure inaperues. C'est pourtant ce qui m'arriva: la rgularit
que j'avais embrasse comme on revt un cilice me devint bonne et douce
comme un lit moelleux. Je pris un orgueilleux plaisir  contempler cette
obissance passive d'une partie de moi-mme et cette puissance prolonge
de l'autre, cette sainte abngation de la matire, et ce rgne
magnifique de la volont calme et persistante.

J'avais mpris jadis la rgle dans les tudes. En me l'imposant dans
ma retraite, je m'tais flatte que mes penses perdraient de leur
vigueur. Elles doublrent de force en s'organisant mieux dans mon
cerveau. En s'isolant les unes des autres, elles prirent des formes plus
compltes; aprs avoir err longtemps dans un monde de vagues
perceptions, elles se dvelopprent en remontant  la source de chaque
chose, et prirent une singulire nergie dans l'habitude et le besoin
des recherches. Ce fut l mon plus grand malheur; j'arrivai au
scepticisme par la posie, au doute par l'enthousiasme. Ainsi l'tude
systmatique de la nature me conduisit galement  louer Dieu et  le
blasphmer. Auparavant je ne cherchais dans ses oeuvres que le
sentiment de l'admiration; ma complaisante posie repoussait les hideux
excs de la cration, ou s'efforait  les revtir d'une grandeur sombre
et sauvage. Quand je commenai  examiner plus attentivement la nature,
 la retourner sous ses faces diverses avec un regard froid et une
impartiale pense d'analyse, je trouvai plus ingnieux, plus savant,
plus immense, le gnie qui avait prsid  la cration. Je m'agenouillai
pntre d'une foi plus vive, et, bnissant l'auteur de cet univers
nouveau pour moi, je le priai de se rvler encore. Je continuai
d'apprendre et d'analyser; mais la science est un abme qu'on devrait
creuser avec prudence.

Lorsque aprs avoir examin avec enivrement la magnificence des
couleurs et des formes qui concourent  la formation de l'univers, j'eus
constat ce que chaque classe d'tres a d'incomplet, d'impuissant et de
misrable; quand j'eus reconnu que la beaut tait compense chez les
uns par la faiblesse, que chez les autres la stupidit dtruisait les
avantages de la force, que nul n'tait organis pour la scurit ou pour
la jouissance complte, que tous avaient une mission de malheur 
accomplir sur la terre, et qu'une ncessit fatale prsidait  cet
effroyable concours de souffrance, l'effroi me saisit; j'prouvai un
instant le besoin de nier Dieu, afin de n'tre pas force de le har.

Puis je me rattachai  lui par l'examen de ma propre force; je trouvai
un principe divin dans cette richesse d'nergie physique qui, chez les
animaux, supporte les inclmences de la nature; dans cette puissance
d'orgueil ou de dvouement qui, chez l'homme, brave ou accepte les
impitoyables arrts de la Divinit.

Partage entre la foi et l'athisme, je perdis le repos, je passai
plusieurs fois dans un jour d'une disposition tendre  une disposition
haineuse. Quand on est parvenu  se placer sur les limites de la
ngation et de l'affirmation, quand on se croit arriv  la sagesse, on
est bien prs d'tre fou; car on n'a plus pour moyen d'avancement que la
perfection, qui est impossible, ou la raison instinctive, qui, n'tant
pas soumise  la rflexion, peut nous porter au dlire.

Je tombai donc dans de violentes agitations, et, comme toute souffrance
humaine aime  se contempler et  se plaindre, la dangereuse posie
revint se placer entre moi et les objets de mon examen. L'effet du sens
potique tant principalement l'exagration, tous les maux s'agrandirent
autour de moi, et tous les biens se rvlrent par des motions si vives
qu'elles ressemblaient  la douleur; la douleur elle-mme,
m'apparaissant sous un aspect plus vaste et plus terrible, creusa en moi
de profonds abmes o s'engloutirent mes vains rves de sagesse, mes
vaines esprances de repos.

Parfois j'allais regarder le coucher du soleil du haut d'une terrasse 
demi croule, dont une partie s'levait encore entoure et comme porte
par ces sculptures monstrueuses dont le catholicisme revtait jadis les
lieux consacrs au culte. Au-dessous de moi, ces bizarres allgories
allongeaient leurs ttes noircies par le temps, et semblaient, comme
moi, se pencher vers la plaine pour regarder silencieusement couler les
flots, les sicles et les gnrations. Ces guivres couvertes d'cailles,
ces lzards au tronc hideux, ces chimres pleines d'angoisses, tous ces
emblmes du pch, de l'illusion et de la souffrance, vivaient avec moi
d'une vie fatale, inerte, indestructible. Lorsqu'un des rayons rouges du
couchant venait se jouer sur leurs formes revches et capricieuses, je
croyais voir leurs flancs se gonfler; leurs nageoires pineuses se
dilater, leurs faces horribles se contracter dans de nouvelles tortures.
Et en contemplant leurs corps engags dans ces immenses masses de pierre
que ni la main des hommes ni celle du temps n'avaient pu branler, je
m'identifiais avec ces images d'une lutte ternelle entre la douleur et
la ncessit, entre la rage et l'impuissance.

Bien loin, au-dessous des masses grises et anguleuses du monastre, la
plaine unie et morne dployait ses perspectives infinies. Le soleil, en
s'abaissant, y projetait l'embrasement de ses vastes lueurs. Quand il
avait disparu lentement derrire les insaisissables limites de
l'horizon, des brumes bleutres, lgrement pourpres, montaient dans le
ciel, et la plaine noire ressemblait  un immense linceul tendu sous
mes pieds; le vent courbait les molles bruyres et les faisait onduler
comme un lac. Souvent il n'y avait d'autre bruit, dans cette profondeur
sans bornes, que celui d'un ruisseau frmissant parmi les grs, le
croassement des oiseaux de proie et la voix des brises enfermes et
plaintives sous les cintres du clotre. Rarement une vache gare venait
inquite et mugissante errer autour de ces ruines, et promener un
sauvage regard sur les terres incultes et sans asile o elle s'tait
imprudemment risque. Une fois, un jeune enfant vint, guid par le son
de la clochette, chercher une de ses chvres jusque dans l'intrieur du
prau. Je me cachai pour qu'il ne me vt point. La nuit descendait de
plus en plus sombre sous les galeries humides et sonores; le jeune ptre
s'arrta d'abord comme frapp de terreur au bruit de ses pas qui
retentissaient sous les votes; puis, revenu de sa premire surprise, il
pntra en chantant jusqu'au lieu o sa chvre savourait les vgtations
salptres qui croissent dans les dcombres. Le mouvement d'une autre
personne que moi, dans ce sanctuaire, me fut odieux; le bruit du sable
qui criait sous ses pieds, l'cho qui rpondait  sa voix, me semblaient
autant d'insultes et de profanations pour ce temple dont j'avais relev
mystrieusement le culte, o seule, aux pieds de Dieu, j'avais rtabli
le commerce de l'me avec le ciel.

Au printemps, quand les gents sauvages se couvrirent de fleurs, quand
les mauves exhalrent leur douce odeur autour des tangs, et que les
hirondelles remplirent de mouvement et de bruit les espaces de l'air et
les hauteurs les plus inaccessibles des tours, la campagne prit des
aspects d'une majest infinie et des parfums d'une volupt enivrante. La
voix lointaine des troupeaux et des chiens vint plus souvent rveiller
les chos des ruines, et l'alouette eut au matin des chants suaves et
tendres comme des cantiques. Les murs du monastre se revtirent
eux-mmes d'une frache parure. La viprine et la paritaire poussrent
des touffes d'un vert somptueux dans les crevasses humides; les violiers
jaunes embaumrent les nefs, et dans le jardin abandonn quelques arbres
fruitiers centenaires, qui avaient survcu  la dvastation, parrent de
bourgeons blancs et roses leurs branches anguleuses ronges par la
mousse. Il n'y eut pas jusqu'au ft des piliers massifs qui ne se
couvrt de ces tapis aux nuances riches et varies dont les plantes
microscopiques, engendres par l'humidit, colorent les ruines et les
constructions souterraines.

J'avais tudi le mystre de toutes ces reproductions animales et
vgtales, et je pensais avoir glac mon imagination par l'analyse. Mais
en reparaissant plus belle et plus jeune, la nature me fit sentir sa
puissance. Elle se moqua de mes orgueilleux travaux, et subjugua ces
facults rtives qui se vantaient d'appartenir exclusivement  la
science. C'est une erreur de croire que la science touffe l'admiration,
et que l'oeil du pote s'teint  mesure que l'oeil du naturaliste
embrasse un plus vaste horizon. L'examen, qui dtruit tant de croyances,
fait jaillir aussi des croyances nouvelles avec la lumire. L'tude
m'avait rvl des trsors en mme temps qu'elle m'avait enlev des
illusions. Mon coeur, loin d'tre appauvri, tait donc renouvel. Les
splendeurs et les parfums du printemps, les influences excitantes d'un
soleil tide et d'un air pur, l'inexprimable sympathie qui s'empare de
l'homme au temps o la terre en travail semble exhaler la vie et l'amour
par tous les pores, me jetrent dans des angoisses nouvelles. Je
ressentis tous les aiguillons de l'inquitude; il me sembla que je
reprenais  la vie, que je pourrais encore aimer. Une seconde jeunesse,
plus enthousiaste que la premire, faisait palpiter mon sein avec une
violence inconnue. J'tais  la fois effraye et joyeuse de ce qui se
passait en moi, et je m'abandonnais  ce trouble extatique sans savoir
quel en serait le rveil.

Bientt la frayeur revenait avec la rflexion. Je me rappelais les
infortunes dplorables de mon exprience. Les dsastres du pass me
rendaient incapable de prendre confiance en l'avenir. J'avais tout 
craindre: les hommes; les choses, et moi surtout. Les hommes ne me
comprendraient pas, et les choses me blesseraient sans cesse, parce que
jamais je ne pourrais m'lever ou m'abaisser au niveau des hommes et des
choses; et puis l'ennui du prsent me saisissait, m'treignait de tout
son poids. Ma retraite, si austre, si potique et si belle, me semblait
effrayante en de certains jours. Le voeu qui m'y retenait
volontairement se prsentait  moi comme une horrible ncessit. Je
souffrais, dans ce monastre sans enceinte et sans portes, les mmes
tortures qu'un religieux captif derrire les fosss et les grilles.

Dans ces alternatives de dsir et de crainte, dans cette lutte violente
de ma volont contre elle-mme, je consumais ma force  mesure qu'elle
se renouvelait, je subissais les fatigues et les dcouragements de
l'exprience sans rien essayer. Quand le besoin d'agir et de vivre
devenait trop intense, je le laissais me dvorer jusqu' ce qu'il
s'puist de lui-mme. Des nuits entires s'coulaient dans le travail
de la rsignation. Couche sur la pierre des tombeaux, je m'abandonnais
 des larmes sans cause et sans objet apparent, mais qui prenaient leur
source dans le profond ennui d'un coeur sans aliment.

Souvent une pluie d'orage venait me surprendre dans l'enceinte
dcouverte de la chapelle. Je me faisais un devoir de la supporter, et
j'esprais en retirer du soulagement. Parfois, quand le jour paraissait,
il me trouvait brise de fatigue, plus ple que l'aube, les vtements
souills, et n'ayant pas la force de relever mes cheveux pars o l'eau
ruisselait.

Souvent encore j'essayais de me soulager en poussant des cris de
douleur et de colre. Les oiseaux de nuit s'envolaient effrays ou me
rpondaient par des gmissements sauvages. Le bruit rpt de vote en
vote branlait ces ruines chancelantes, et des graviers, croulant du
haut des combles, semblaient annoncer la chute de l'difice sur ma tte.
Oh! j'aurais voulu alors qu'il en ft ainsi! Je redoublais mes cris, et
ces murs, qui me renvoyaient le son de ma voix plus terrible et plus
dchirant, semblaient habits par des lgions des damns, empresses de
me rpondre et de s'unir  moi pour le blasphme.

Il y avait  la suite de ces nuits terribles des jours d'une morne
stupeur. Quand j'avais russi  fixer le sommeil pour quelques heures,
un engourdissement profond suivait mon rveil, et me rendait incapable
pour tout un jour de volont ou d'intrt quelconque. A ces moments-l
ma vie ressemblait  celle des religieux abrutis par l'habitude et la
soumission. Je marchais lentement et durant un temps limit. Je chantais
des psaumes dont l'harmonie endormait ma souffrance, sans qu'aucun ses
arrivt de mes lvres  mon me. Je me plaisais  cultiver des fleurs
sur les escarpements de ces pres constructions o elles trouvaient du
sable et du ciment pulvris pour enfoncer leurs racines. J'allais
contempler les travaux de l'hirondelle, et dfendre son nid des
envahissements du moineau et de la msange. Alors tout retentissement
des passions humaines s'effaait dans ma mmoire. Je suivais
machinalement et par coutume la ligne de captivit volontaire trace par
moi sur le sable, et je ne songeais pas plus  la franchir que si
l'univers n'et pas exist de l'autre ct.

J'avais aussi des jours de calme et de raison bien sentie. La religion
du Christ, que j'ai conforme  mon intelligence et  mes besoins,
rpandait une suavit douce, un attendrissement vrai sur les blessures
de mon me. A la vrit, je ne me suis jamais beaucoup inquite de
constater  mes propres yeux si le degr de divinit dparti  l'me
humaine autorisait ou non les hommes  s'appeler prophtes, demi-dieux,
rdempteurs. Bacchus, Mose, Confutze, Mahomet, Luther, ont accompli de
grandes missions sur la terre, et imprim de violentes secousses  la
marche de l'esprit humain dans le cours des sicles. taient-ils
semblables  nous, ces hommes par qui nous pensons, par qui nous vivons
aujourd'hui? Ces colosses, dont la puissance morale a organis les
socits, n'taient-ils pas d'une nature plus excellente, plus pure,
plus cleste que la ntre? Si l'on ne nie point Dieu et l'essence divine
de l'homme intellectuel, a-t-on le droit de nier ses plus belles
oeuvres et de les mconnatre? Celui qui, n parmi les hommes, vcut
sans faiblesse et sans pch; celui qui dicta l'vangile et transforma
la morale humaine pour une longue suite de sicles, ne peut-on pas dire
que celui-l est vraiment le fils de Dieu?

Dieu nous envoie alternativement des hommes puissants pour le mal et
des hommes puissants pour le bien. La suprme volont qui rgit
l'univers, quand il lui plat de faire faire  l'esprit humain un pas
immense en avant ou en arrire sur une partie du globe, peut, sans
attendre la marche austre des sicles et le travail tardif des causes
naturelles, oprer ces brusques transitions par le bras ou la parole
d'un homme cr tout exprs.

Ainsi, que Jsus vienne mettre son pied nu et poudreux sur le diadme
d'or des pharisiens; qu'il brise la loi ancienne, et annonce aux sicles
futurs cette grande loi du spiritualisme, ncessaire pour rgnrer une
race nerve; qu'il se dresse comme un gant dans l'histoire des hommes
et la spare en deux, le rgne des sens et le rgne des ides; qu'il
anantisse de son inflexible main toute la puissance animale de l'homme,
et qu'il ouvre  son esprit une nouvelle carrire, immense,
incomprhensible, ternelle peut-tre; si vous croyez en Dieu, ne vous
mettrez-vous pas  genoux, et ne direz-vous pas: Celui-l est le Verbe,
qui tait avec Dieu au commencement des sicles? Il est sorti de Dieu,
il retourne  lui; il est  jamais avec lui, assis  sa droite, parce
qu'il a rachet les hommes. Dieu qui du ciel a envoy Jsus, Jsus qui
tait Dieu sur la terre, et l'esprit de Dieu qui tait en Jsus et qui
remplissait l'espace entre Jsus et Dieu, n'est-ce pas l une trinit
simple, indivisible, ncessaire  l'existence du Christ et  son rgne?
Tout homme qui croit et qui prie, tout homme que la foi met en communion
avec Dieu, n'offre-t-il pas en lui un reflet de cette trinit
mystrieuse, plus ou moins affaibli, selon la puissance des rvlations
de l'esprit cleste  l'esprit humain? L'me, l'lan de l'me vers un
but incr, et le but mystrieux de cet lan sublime, tout cela n'est-il
pas Dieu rvl en trois enseignements distincts: la force, la lutte et
la conqute?

[Illustration: J'crivis sur la muraille.. (Page 59.)]

Ce triple symbole de la Divinit, bauch dans l'humanit entire, a pu
se produire une fois, splendide et complet, entre Jsus, le Pre du
monde et l'Esprit-Saint figur par la foi catholique sous la forme d'une
colombe, pour signifier que l'amour est l'me de l'univers.

--Ces mystiques allgories me font sourire, rpondit Pulchrie. Voil
comme vous tes, mes d'lite, pures essences! Il vous faut voir et
commenter le grand livre de la rvlation; il faut que vous soumettiez
la parole sacre aux interprtations de votre orgueilleuse philosophie.
Et quand,  force de subtilits, vous tes parvenues  donner un sens de
votre choix aux mystres divins, vous consentez alors  vous incliner
devant la loi nouvelle explique par vous et refaite  votre usage.
C'est devant votre propre ouvrage que vous daignez vous prosterner:
convenez-en, Llia.

--Je n'essaierai pas de le nier, ma soeur. Mais qu'importe, si c'est
pour nous la seule manire de croire et d'esprer? Heureux ceux qui
peuvent se soumettre  la lettre sans le secours de l'esprit! Heureuses
les rveries sensibles et folles qui ramnent l'esprit rebelle  la
soumission devant la lettre! Quant  moi, je trouvais dans les rites et
dans les emblmes de ce culte une sublime posie et une source ternelle
d'attendrissement. La forme et la disposition des temples catholiques,
la dcoration un peu thtrale des autels, la magnificence des prtres,
les chants, les parfums, les intervalles de recueillement et de silence,
ces antiques splendeurs qui sont un reflet des moeurs paennes au
milieu desquelles l'glise prit naissance, m'ont frappe de respect
toutes les fois qu'elles m'ont surprise dans une disposition impartiale.

L'abbaye tait nue et dvaste. Mais, en errant un jour parmi les
dcombres, j'avais dcouvert l'entre d'un caveau qui, grce aux
boulements dont elle tait masque, avait chapp aux outrages d'un
temps de dlire et de destruction. En m'ouvrant un passage parmi les
gravois et les ronces dont elle tait obstrue, j'avais pu pntrer
jusqu'au bas d'un escalier troit et sombre qui conduisait  une petite
chapelle souterraine d'un travail exquis et d'une intacte conservation.

[Illustration: Mon nom est grav sur la lame de mon pe... (Page 62.)]

La vote en tait si solide, qu'elle rsistait au poids d'un amas
norme de dbris. L'humidit avait respect les peintures, et sur un
prie-Dieu de chne sculpt on distinguait dans l'ombre je ne sais quel
sombre vtement de prtre qui semblait avoir t oubli la veille. Je
m'en approchai, et me penchai vers lui pour le regarder. Alors je
distinguai, sous les plis du lin et de l'tamine, la forme et l'attitude
d'un homme agenouill; sa tte, incline sur ses mains jointes, tait
cache par un capuchon noir; il semblait plong dans un recueillement si
profond, si imposant, que je reculai frappe de superstition et de
terreur. Je n'osais plus faire un mouvement; car l'air extrieur auquel
j'avais ouvert un passage agitait le vtement poudreux, et l'homme
semblait se mouvoir: on aurait dit qu'il allait se lever.

tait-il possible qu'un homme et survcu au massacre de ses frres,
qu'il et pu exister trente ans, confin par la douleur et l'austrit
dans ces souterrains dont j'ignorais la profondeur et les issues? Un
instant je le crus, et, craignant d'interrompre sa mditation, je restai
immobile, enchane par le respect, cherchant ce que j'allais lui dire,
prte  me retirer sans oser lui parler. Mais,  mesure que mes yeux
s'accoutumrent  l'obscurit, je distinguai les plis flasques de
l'toffe tombant  plat sur des membres grles et anguleux. Je compris
le mystre dont j'tais tmoin, et je portai une main respectueuse sur
cette relique de saint. A peine eus-je effleur le capuchon, qu'il tomba
en poussire, et ma main rencontra le crne froid et dessch d'un
squelette humain. Ce fut une chose effrayante et sublime  voir pour la
premire fois, que cette tte de moine o le vent agitait encore
quelques touffes de cheveux gris, et dont la barbe s'enlaait aux
phalanges dcharnes des mains croises sous le menton. Certains
caveaux, imprgns d'une grande quantit de salptre, ont la proprit
de desscher les corps et de les conserver entiers durant des sicles.
On a dcouvert beaucoup de cadavres prservs de la corruption par ces
influences naturelles. La peau, jaune et transparente comme un
parchemin, se colle et s'attache sur les muscles retirs et durcis; les
membranes des lvres se plissent autour des dents solides et brillantes;
les cils demeurent implants autour des yeux sans mail et sans couleur;
les traits du visage conservent une sorte de physionomie austre et
calme; le front lisse et tendu possde une certaine majest lugubre, et
les membres gardent les inflexibles attitudes o la mort les surprit.
Ces tristes dbris de l'homme retiennent un caractre de grandeur qu'on
ne saurait nier, et il ne semble pas, en les regardant avec attention,
que le rveil soit impossible.

La dpouille que j'avais sous les yeux avait quelque chose de plus
sublime encore  cause de sa situation. Ce religieux, mort sans
convulsion et sans agonie dans le calme de la prire, me semblait revtu
d'une aurole de gloire. Que s'tait-il donc pass autour de lui durant
ses derniers instants? Condamn  une inflexible pnitence pour quelque
noble faute, s'tait-il endormi dans le Seigneur, confiant et rsign,
au fond de l'_in pace_, tandis que ses frres impitoyables chantaient
l'hymne des morts sur sa tte? Cette supposition s'vanouit quand je me
fus assure qu'aucune partie du souterrain n'tait mure, et qu'il n'y
avait dans ce lieu consacr au culte aucune apparence de cachot. C'tait
donc l'orage rvolutionnaire qui avait surpris ce martyr dans sa
retraite. Il tait descendu l peut-tre, en entendant les cris froces
du peuple, pour chapper  ses profanations, ou pour recevoir le dernier
coup sur les marches de l'autel. Mais la trace d'aucune blessure
n'attestait qu'il en et t ainsi. Je m'arrtai  croire que
l'croulement des parties suprieures de l'difice sous la main furieuse
des vainqueurs lui avait subitement coup la retraite, et qu'il lui
avait fallu se rsigner  subir le supplice des vestales. Il tait mort
sans tortures, avec joie peut-tre, au milieu de ces affreux jours o la
mort tait un bienfait mme aux incrdules. Il avait rendu son me 
Dieu, prostern devant le Christ et priant pour ses bourreaux.

Cette relique, ce caveau, ce crucifix, me devinrent sacrs. Ce fut sous
cette vote sombre et froide que j'allai souvent teindre l'ardeur de
mes penses. J'enveloppai d'un nouveau vtement la dpouille sacre du
prtre. Je m'agenouillai chaque jour auprs d'elle. Souvent je lui
parlai  haute voix dans les agitations de ma souffrance, comme  un
compagnon d'exil et de douleur. Je me pris d'une sainte et folle
affection pour ce cadavre. Je me confessai  lui: je lui racontai les
angoisses de mon me; je lui demandai de se placer entre le ciel et moi
pour nous rconcilier; et souvent, dans mes rves, je le vis passer
devant mon grabat comme l'esprit des visions de Job, et je l'entendis
murmurer d'une voix faible comme la brise des paroles de terreur ou
d'espoir.

J'aimais aussi dans cette chapelle souterraine un grand christ de
marbre blanc qui, plac au fond d'une niche, avait d tre autrefois
inond de lumire par une ouverture suprieure. Dsormais ce soupirail
tait obstru, mais quelques faibles rayons se glissaient encore dans
les interstices des pierres en dsordre accumules  l'extrieur. Ce
jour terne et rampant versait une singulire tristesse sur le beau front
ple du Christ. Je me plaisais dans la contemplation de ce potique et
douloureux symbole. Quoi de plus touchant sur la terre que l'image d'une
torture physique couronne par l'expression d'une joie cleste! Quelle
plus grande pense, quel plus profond emblme que ce Dieu martyr, baign
de sang et de larmes, tendant ses bras vers le ciel! O image de la
souffrance, leve sur une croix et montant comme une prire, comme un
encens, de la terre aux cieux! Offrande expiatoire de la douleur qui se
dresse toute sanglante et toute nue vers le trne du Seigneur! Espoir
radieux, croix symbolique, o s'tendent et reposent les membres briss
par le supplice! Bandeau d'pines qui ceignez le crne, sanctuaire de
l'intelligence, diadme fatal impos  la puissance de l'homme! Je vous
ai souvent invoqus, je me suis souvent prosterne devant vous! Mon me
s'est offerte souvent sur cette croix, elle a saign sous ces pines;
elle a souvent ador, sous le nom de _Christ_, la souffrance humaine
releve par l'espoir divin; la rsignation, c'est--dire l'acceptation
de la vie humaine; la rdemption, c'est--dire le calme dans l'agonie et
l'esprance dans la mort.

Le second hiver fut moins paisible que le premier. La patiente
rsignation avec laquelle j'avais d'abord travaill  rendre mon
existence possible au milieu de l'isolement et des privations
m'abandonna l'anne suivante. L'indolence et les rveries de l't
avaient chang la situation de mon esprit. Je me sentais plus forte,
mais aussi plus irritable, plus accessible  la souffrance, moins calme
 la subir, et pourtant plus paresseuse  l'viter. Toutes les rigueurs
que je m'tais imposes avec joie me devenaient amres. Je n'y trouvais
plus cette volupt orgueilleuse qui m'avait soutenue d'abord.

La brivet des jours m'interdisait le triste plaisir des rveries sur
la terrasse, et du fond de ma cellule o s'coulaient les longues heures
du soir, j'entendais pleurer la bise lugubre. Souvent, lasse des efforts
que je faisais pour m'isoler des objets extrieurs, incapable
d'attention dans l'tude ou de rgle dans la rflexion, je me laissais
dominer par la tristesse de mes impressions extrieures. Assise dans
l'embrasure de ma fentre, je voyais la lune s'lever lentement
au-dessus des toits couverts de neige, et reluire sur les aiguilles de
glace qui pendaient aux sculptures denteles des clotres. Ces nuits
froides et brillantes avaient un caractre de dsolation dont rien ne
saurait donner l'ide. Quand le vent se taisait, un silence de mort
planait sur l'abbaye. La neige se dtachait sans bruit des rameaux des
vieux ifs, et tombait en flocons silencieux sur les branches
infrieures. On et pu secouer toutes les ronces dessches qui
garnissaient les cours, sans y veiller un seul tre anim, sans
entendre siffler une couleuvre ou ramper un insecte.

Dans ce morne isolement, mon caractre se dnatura, la rsignation
dgnra en apathie, l'activit des penses devint le drglement. Les
ides les plus abstraites, les plus confuses, les plus effrayantes
assigrent tour  tour mon cerveau. En vain j'essayais de me replier
sur moi-mme et de vivre dans le prsent. Je ne sais quel vague fantme
d'avenir flottait dans tous mes rves et tourmentait ma raison. Je me
disais que l'avenir devait avoir pour moi une forme connue, que je ne
devais l'accepter qu'aprs l'avoir fait moi-mme, qu'il fallait le
calquer sur le prsent que je m'tais cr. Mais bientt je m'apercevais
que le prsent n'existait pas pour moi, que mon me faisait de vains
efforts pour se renfermer dans cette prison, mais qu'elle errait
toujours au del, qu'il lui fallait l'univers, et qu'elle l'puiserait
le mme jour o l'univers lui serait donn. Je sentais enfin que
l'occupation de ma vie tait de me tourner sans cesse vers les joies
perdues ou vers les joies encore possibles. Celles que j'avais cherches
dans la solitude me fuyaient. Au fond du vase, l comme partout, j'avais
trouv la lie amre.

Ce fut vers la fin d'un t brlant que mon voeu expira. J'en vis
approcher le terme avec un mlange de dsir et d'effroi qui altra
sensiblement ma sant et ma raison.

J'prouvais un incroyable besoin de mouvement. J'appelais la vie avec
ardeur, sans songer que je vivais dj trop et que je souffrais de
l'excs de la vie.

Mais aprs tout, me disais-je, que trouverai-je dans la vie dont je
n'aie dj sond le nant? quels plaisirs dont je n'aie dcouvert le
vide? quelles croyances qui ne se soient vanouies devant mon examen
svre? Irai-je demander aux hommes le calme que je n'ai pu trouver dans
la solitude? Me donneront-ils ce que Dieu m'a refus? Si j'puise encore
une fois mon coeur  la poursuite d'un vain rve, si j'abandonne la
retraite  laquelle je me suis condamne pour aller me dsabuser encore,
o trouverai-je ensuite un asile contre le dsespoir? Quelle esprance
religieuse ou philosophique pourra me sourire ou m'accueillir encore
quand j'aurai pntr le fond de toutes mes illusions, quand j'aurai
acquis la preuve complte, irrcusable, de mon nant?

Et pourtant, me disais-je encore,  quoi sert la retraite?  quoi sert
la rflexion? Ai-je moins souffert parmi ces tombeaux en ruines qu'au
sein des pompes humaines? Qu'est-ce qu'une philosophie stoque qui ne
sert qu' crer  l'homme des souffrances nouvelles? Qu'est-ce qu'une
religion expiatoire et gmissante dont le but est de chercher la douleur
au lieu de l'viter? Tout cela n'est-il pas le comble de l'orgueil ou de
la folie? Sans tous ces raffinements de la pense, les hommes, livrs
aux seuls plaisirs des sens, ne seraient-il pas plus heureux et plus
grands? Cette prtendue lvation de l'esprit humain, peut-tre que Dieu
la rprouve, et au jour de la justice peut-tre qu'il la couvrira de son
mpris!

Au milieu de ces irrsolutions, je cherchais dans les livres une
direction  ma volont flottante. Les naves posies des ges primitifs,
les cantiques voluptueux de Salomon, les pastorales lascives de Longus,
la philosophie rotique d'Anacron me semblaient parfois plus
religieuses dans leur sublime nudit que les soupirs mystiques et les
fanatiques hystries de sainte Thrse. Mais le plus souvent je me
laissais entraner par une sympathie plus immdiate vers les livres
asctiques. C'est en vain que je voulais me dtacher des impressions
toutes spirituelles du christianisme; j'y revenais toujours. Je n'avais
dans l'esprit qu'une jeunesse passagre pour tressaillir aux cantiques
de l'_pouse_, pour sourire aux embrassements de Daphnis et de Chlo. Un
instant suffisait pour user cette chaleur factice qu'une vritable
simplicit de coeur n'entretenait pas, que les feux d'un soleil
d'Orient ne venaient pas renouveler. J'aimais  lire la Vie des saints,
ces beaux pomes, ces dangereux romans, o l'humanit parat si grande
et si forte qu'on ne peut plus ensuite se baisser et regarder  terre
les hommes tels qu'ils sont. J'aimais ces retraites ternelles,
profondes, ces douleurs pieuses couves dans le mystre de la cellule,
ces grands renoncements, ces terribles expiations, toutes ces actions
folles et magnifiques qui consolent les maux vulgaires de la vie par un
noble sentiment d'orgueil flatt. J'aimais aussi  lire ces consolations
douces et tendres que les solitaires recevaient dans le secret de leur
me, ces entretiens intimes du fidle et de l'esprit saint dans la nuit
des temples, ces correspondances naves de Franois de Sales et de Marie
de Chantal; mais surtout ces panchements pleins d'amour austre et de
mtaphysique rveuse entre Dieu et l'homme, entre Jsus dans
l'Eucharistie et l'auteur inconnu de l'_Imitation_.

Ces livres taient pleins de mditation, d'attendrissement et de
posie. Ils embellissaient la solitude; ils promettaient la grandeur
dans l'isolement, la paix dans le travail, le repos de l'esprit dans la
fatigue du corps. J'y trouvais le reflet d'un tel bonheur, l'empreinte
d'une sagesse si dlicieuse, que je recouvrais, en les lisant, l'espoir
d'arriver au mme but; je me disais que, comme moi, ces hommes saints
avaient t prouvs par de violentes tentations de retourner au monde,
mais qu'ils les avaient surmontes courageusement; je me disais aussi
que renoncer  mon oeuvre aprs deux ans de combats et de triomphes,
c'tait perdre le fruit de si rudes efforts et agir avec plus de folie
encore que de lchet; au lieu qu'en me rattachant  ma rsolution, en
renouvelant mon voeu pour un temps plus ou moins tendu, je
recueillerais peut-tre bientt les fruits de ma persvrance. J'allais
retourner  la socit peut-tre pour m'y briser sans retour, au lieu
qu'en attendant quelques jours de plus au fond de mon clotre j'allais
entrer sans doute dans la batitude des lus.

Aprs ces longs combats o s'puisait ma raison, je tombais dans le
dcouragement et je me demandais, en riant de moi-mme avec mpris, si
ma vie tait une chose assez importante pour la dfendre ainsi, et pour
en promener les dbris au milieu de tant d'orages.

Ces irrsolutions me conduisirent jusqu'aux approches du printemps. A
l'poque o mon voeu expira, pour couper court  mes angoisses, je
pris un terme moyen: je me rfugiai dans l'inertie qui se trane
toujours  la suite des grandes motions, je laissai passer les jours
sans fixer mon avenir, attendant que le rveil de mes facults me
pousst dans la vie ou m'enchant dans l'oubli.

En effet, je ne tardai pas  sentir les nouveaux aiguillons de cette
inquitude dangereuse qui m'avait dj fait subir tant de maux. Je
m'aperus un jour que ma libert m'tait rendue, qu'aucun serment ne me
consacrait plus  Dieu, que j'appartenais  l'humanit, et qu'il tait
temps peut-tre de retourner  elle, si je ne voulais perdre entirement
l'usage du mon coeur et de mon intelligence. Les jours d'affaissement
qui trouvaient si souvent place dans ma vie, me laissaient un long
effroi, et je me dbattais alternativement contre l'apprhension de
l'idiotisme et celle de la folie.

Un soir, je me sentis profondment branle dans ma foi religieuse, et
du doute je passai  l'athisme. Je vcus plus plusieurs heures sous le
charme d'un sentiment d'orgueil inconcevable, et puis je retombai de
cette hauteur dans des abmes de terreur et de dsolation. Je sentis que
le vice et le crime taient tout prs d'entrer dans ma vie, si je
perdais l'espoir cleste qui seul m'avait fait jusque-l supporter les
hommes.

Le tonnerre vint  gronder sur ma tte: c'tait le premier orage du
printemps, un de ces orages prmaturs qui bouleversent parfois
inopinment les jours encore froids du mois d'avril. Je n'ai jamais
entendu rouler la foudre et vu le feu du ciel sillonner les nues sans
qu'un sentiment d'admiration et d'enthousiasme m'ait ramene 
l'instinct de la foi. Involontairement je tressaillis, et par habitude
je m'criai saisie d'une sainte terreur:--Vous tes grand,  mon Dieu!
la foudre est sous vos pieds, et de votre front mane la lumire...

L'orage augmentait; je rentrai dans ma cellule, seul endroit vraiment
abrit de l'abbaye. La nuit vint de bonne heure, la pluie tombait par
torrents, le vent mugissait sans interruption dans les longs corridors,
et les ples clairs s'teignaient sous les nues qui crevaient de
toutes parts. Alors je trouvai dans mon isolement, dans la scurit de
mon abri, dans le calme austre, mais rel, qui m'entourait au milieu du
dsordre des lments, un sentiment d'indicible bien-tre et de
reconnaissance passionne envers le ciel. L'ouragan enlevait aux ruines
des tourbillons de poussire et de craie qu'il semait sur les
arbrisseaux incultes et sur les dcombres. Il arrachait aux murs leurs
rameaux de plantes grimpantes,  l'hirondelle le frle abri de son nid 
demi construit sous les voussures poudreuses. Il n'y avait pas une
pauvre fleur, pas une feuille nouvelle qui ne ft fltrie et emporte;
les chardons emplissaient l'air de leur duvet dispers; les oiseaux
pliaient leurs ailes humides et se rfugiaient dans les broussailles;
tout semblait contrist, fatigu, bris; moi seule j'tais paisiblement
assise au milieu de mes livres, occupe de temps en temps  suivre d'un
oeil nonchalant la lutte terrible des grands ifs contre la tempte et
les ravages de la grle sur les jeunes bourgeons des sureaux
sauvages.--Ceci, m'criai-je, est l'image de ma destine: le calme au
fond de ma cellule, l'orage et la destruction au dehors. Mon Dieu, si je
ne m'attache  vous; le vent de la fatalit m'emportera comme ces
feuilles, il me brisera comme ces jeunes arbres. Oh! reprenez-moi, mon
Dieu! reprenez mon amour, ma soumission et mes serments. Ne permettez
plus que mon me s'gare et flotte ainsi entre l'espoir et la mfiance;
ramenez-moi  de grandes et solides penses par une rupture ternelle,
absolue entre moi et les choses, par une alliance indissoluble avec la
solitude.

Je m'agenouillai devant le Christ, et dans un mouvement d'espoir et
d'entranement, j'crivis sur la muraille blanche un serment que je lus
 haute voix dans le silence de la nuit:

Ici, un tre encore plein de jeunesse et de vie se consacre  la prire
et  la mditation par un serment solennel et terrible.

Il jure par le ciel, par la mort et par la conscience, de ne jamais
quitter l'abbaye de ***, et d'y vivre tout le reste des jours qui lui
seront compts sur la terre.

Aprs cette rsolution violente et singulire, je sentis un grand calme,
et je m'endormis malgr l'orage qui augmentait d'heure en heure. Vers le
jour je fus veille par un fracas pouvantable. Je me levai et courus a
ma fentre. Une des galeries suprieures, qui levait encore la veille
ses frles piliers et ses lgantes sculptures autour du prau, venait
de cder  la force de l'ouragan et de s'crouler. Un nouveau coup de
vent fit craquer d'autres parties de l'difice qui s'croulrent aussi
en moins d'un quart d'heure. La destruction semblait s'tendre sous
l'influence d'une volont surnaturelle; elle approchait de moi: le toit
qui m'abritait commenait  s'branler, les tuiles moussues volaient en
clats, et le chssis de la charpente semblait vaciller et repousser les
murs  chaque nouveau souffle de la tempte.

Sans doute la peur s'empara de moi, car je me laissai gouverner par des
ides superstitieuses et puriles. Je pensai que Dieu renversait mon
ermitage pour m'en chasser, qu'il repoussait un voeu tmraire et me
forait de retourner parmi les hommes. Je m'lanai donc vers la porte,
moins pour fuir le danger que pour obir  une volont suprme. Puis je
m'arrtai au moment de la franchir, frappe d'une ide bien plus
conforme  l'excitation maladive et  la disposition romanesque de mon
esprit: je m'imaginai que Dieu, pour abrger mon exil et rcompenser ma
rsolution courageuse, m'envoyait la mort, mais une mort digne des hros
et des saints. N'avais-je pas jur de mourir dans cette abbaye? Avais-je
le droit de la fuir parce que la mort s'en approchait? Et quelle plus
noble fin que de m'ensevelir, avec mes souffrances et mon espoir, sous
ces ruines charges de me sauver de moi-mme, et de me rendre  Dieu
purifie par la pnitence et la prire?--Je te salue, hte sublime,
m'criai-je, puisque le ciel t'envoie, sois le bienvenu, je t'attends
derrire le seuil de cette cellule qui aura t mon tombeau ds cette
vie.

Je me prosternai alors sur le carreau, et, plonge dans l'extase,
j'attendis mon sort.

Le dernier dbris de l'abbaye ne devait pas rester debout dans cette
sombre matine. Avant le lever du soleil, la toiture fut emporte. Un
pan de mur s'croula. Je perdis le sentiment de ma situation.

Un prtre, que l'orage avait fourvoy dans ces plaines dsertes, vint 
passer en ce moment au pied des murailles croulantes du couvent. Il s'en
loigna d'abord avec effroi, puis il crut entendre une voix humaine
parmi les voix furieuses de la tempte. Il se hasarda entre les
nouvelles ruines qui couvraient les anciennes, et me trouva vanouie
sous des dbris qui allaient m'ensevelir. La piti, le zle que donne la
foi a ceux mme qui manquent d'humanit, lui firent trouver la force
cruelle de me sauver. Il m'emporta sur son cheval,  travers les
plaines, les bois et les valles. Ce prtre s'appelait Magnus. Par lui
je fus arrache  la mort et rendue  la douleur.

Depuis que je suis rentre dans la socit, mon existence est plus
misrable qu'auparavant. Je n'ai voulu tre l'esclave (la matresse,
comme on dit) de personne; mais, ne me sentant lie  aucun homme par
cette conscration expresse et volontaire de la possession, je laissai
peu  peu mon imagination inquite et avide parcourir l'univers et
s'emparer de ce qui s'offrait  elle. Trouver le bonheur devint ma seule
pense et, s'il faut avouer  quel point j'tais descendue au-dessous de
moi-mme, la seule rgle de ma conduite, le seul but de ma volont.
Aprs avoir laiss, sans m'en apercevoir, flotter mes dsirs vers les
ombres qui passaient autour de moi, il m'arriva de courir en songe aprs
elles, de les saisir  la vole, de leur demander imprieusement, sinon
le bonheur, du moins l'motion de quelques journes; et comme ce
libertinage invisible de ma pense ne pouvait choquer l'austrit de mes
moeurs, je m'y livrai sans remords. Je fus infidle en imagination,
non-seulement  l'homme que j'aimais, mais chaque lendemain me vit
infidle  celui que j'avais aim le veille. Bientt un seul amour de ce
genre ne suffisant point  remplir mon me toujours avide et jamais
rassasie, j'embrassai plusieurs fantmes  la fois. J'aimai dans le
mme jour et dans la mme heure le musicien enthousiaste qui faisait
vibrer toutes mes fibres nerveuses sous son archet, et le philosophe
rveur qui m'associait  ses mditations. J'aimai  la fois le comdien
qui faisait couler mes larmes, et le pote qui avait dict au comdien
les mots qui arrivaient  mon coeur. J'aimai mme le peintre et le
sculpteur dont je voyais les oeuvres et dont je n'avais pas vu les
traits. Je m'enamourai d'un son de voix, d'une chevelure, d'un vtement,
et puis d'un portrait seulement, du portrait d'un homme mort depuis
plusieurs sicles. Plus je m'abandonnais  ces fantasques admirations,
plus elles devenaient frquentes, passagres et vides. Nul signe
extrieur ne les a jamais trahies, Dieu le sait bien! mais, je l'avoue
avec honte, avec terreur, j'ai us mon me  ces frivoles emplois de
facults suprieures. J'ai souvenir d'une grande dpense d'nergie
morale, et je ne me rappelle plus les noms de ceux qui, sans le savoir,
gaspillrent en dtail le trsor de mes affections.

Puis,  se prodiguer ainsi, mon coeur s'teignit: je ne fus plus
capable que d'enthousiasme; et ce sentiment s'effaant au moindre jour
projet sur l'objet de mon illusion, je dus changer d'idole autant de
fois qu'une idole nouvelle se prsenta.

Et c'est ainsi que j'existe dsormais: j'appartiens toujours au dernier
caprice qui traverse mon cerveau malade. Mais ces caprices, d'abord si
frquents et si imptueux, sont devenus rares et tides; car
l'enthousiasme aussi s'est refroidi, et c'est aprs de longs jours
d'assoupissement et de dgot que je retrouve parfois de courtes heures
de jeunesse et d'activit. L'ennui dsole ma vie. Pulchrie, l'ennui me
tue. Tout s'puise pour moi, tout s'en va. J'ai vu  peu prs la vie
dans toutes ses phases, la socit sous toutes ses faces, la nature dans
toutes ses splendeurs. Que verrai-je maintenant? Quand j'ai russi 
combler l'abme d'une journe, je me demande avec effroi avec quoi je
comblerai celui du lendemain. Il me semble parfois qu'il existe encore
des tres dignes d'estime et des choses capables d'intresser; mais,
avant de les avoir examins, j'y renonce par dcouragement et par
fatigue. Je sens qu'il ne me reste pas assez de sensibilit pour
apprcier les hommes, pas assez d'intelligence pour comprendre les
choses. Je me replie sur moi-mme avec un calme et sombre dsespoir, et
nul ne sait ce que je souffre. Les brutes dont la socit se compose se
demandent ce qui me manque,  moi dont la richesse a pu atteindre 
toutes les jouissances, dont la beaut et le luxe ont pu raliser toutes
les ambitions. Parmi tous ces hommes, il n'en est pas un dont
l'intelligence soit assez tendue pour comprendre que c'est un grand
malheur de n'avoir pu s'attacher  rien, et de ne pouvoir plus rien
dsirer sur la terre.




XXXVI.


Pulchrie resta encore quelques instants dans l'attitude pensive o le
rcit de Llia l'avait fait tomber. Puis tout  coup, rejetant en
arrire les beaux cheveux qui ombrageaient son front, comme, une fire
cavale qui secoue sa crinire avant de prendre sa course, elle se leva
dans un transport d'impudence enthousiaste.

Eh bien, s'il en est ainsi, et parce qu'il en est ainsi, il faut vivre!
s'cria-t-elle. Couronnons-nous de roses, et remplissons les coupes de
la joie! Que l'amour, la vertu et l'idal hurlent en vain  la porte,
comme les spectres effars d'Ossian, tandis que les intrpides convives
clbrent la coupe en main la mmoire de leurs funrailles! Aussi bien
j'ai toujours eu la sagesse d'touffer en moi toute folle vellit
d'amour; et chaque fois que je me suis sentie menace d'aimer, je me
suis hte de boire  longs traits la coupe d'ivresse, au fond de
laquelle brille le prcieux talisman d'indiffrence, la satit! Eh
quoi! pleurer toute la vie l'erreur romanesque de l'adolescence! se
fltrir et descendre vivante dans la tombe, parce que les hommes nous
hassent! Oh! bien plutt, mprisons-les, et vengeons-nous de leur
despotisme, non par la tromperie, mais par l'indiffrence. Qu'ils
exhalent leur colre et leur jalousie; j'en veux rire jusqu' la mort.
Quant  vous, Llia, si vous ne voulez pas en faire autant, je n'ai
qu'un conseil  vous donner: c'est de retourner  la solitude et  Dieu.

--Il n'est plus temps, Pulchrie, de prendre ce parti. Ma foi est
chancelante, mon coeur est puis. Il faut, pour brler de l'amour
divin, plus de jeunesse et de puret que pour toute autre noble passion.
Je n'ai plus la force d'lever mon me  un perptuel sentiment
d'adoration et de reconnaissance. Le plus souvent je ne pense  Dieu que
pour l'accuser de ce que je souffre et lui reprocher sa duret. Si
parfois je le bnis, c'est quand je passe prs d'un cimetire et que je
pense  la brivet de la vie.

--Vous avez vcu trop vite, reprit Pulchrie. Eh bien, il faut, Llia,
que vous changiez l'exercice de vos facults, que vous retourniez  la
solitude, ou que vous cherchiez le plaisir: choisissez.

--Je viens des montagnes de Monteverdor. J'ai essay de retrouver mes
anciennes extases et le charme de mes rveries pieuses. Mais l, comme
partout, je n'ai trouv que l'ennui.

--Il faudrait que vous fussiez enchane  un tat social qui vous
prservt de vous-mme et vous sauvt de vos propres rflexions. Il
faudrait que vous fussiez assujettie  une volont trangre, et qu'un
travail forc ft diversion au travail incessant et rongeur de votre
imagination. Faites-vous religieuse.

--Il faut avoir l'me virginale; je n'ai de chaste que les moeurs. Je
serais une pouse adultre du Christ. Et puis vous oubliez que je ne
suis pas dvote. Je ne crois pas, comme les femmes de cette contre, 
la vertu rgnratrice des chapelets et  la puissance absolutrice des
scapulaires. Leur pit est quelque chose qui les repose, qui les
rafrachit et qui les endort. J'ai une trop grande ide de Dieu et du
culte qu'on lui doit pour le servir machinalement, pour le prier avec
des mots arrangs d'avance et appris par coeur. Ma religion trop
passionne serait une hrsie, et si on m'tait l'exaltation, il ne me
resterait plus rien.

--Eh bien, dit Pulchrie, puisque vous ne pouvez pas vous faire
religieuse, faites-vous courtisane. Le corps est une puissance moins
rebelle que l'esprit. Destin  profiler des biens matriels, c'est
aussi par des moyens matriels qu'on peut le gouverner. Va, ma pauvre
rveuse, rconcilie-toi avec cette humble portion de ton tre. Ne
mprise pas plus longtemps ta beaut, que tous les hommes adorent, et
qui peut refleurir encore comme aux jours du pass. Ne rougis pas de
demander  la matire les joies que t'a refuses l'intelligence. Tu l'as
dit, tu sais bien d'o vient ton mal: c'est d'avoir voulu sparer deux
puissances que Dieu avait troitement lies...

--Mais, ma soeur, reprit Llia, n'avez-vous pas fait de mme?

--Nullement! J'ai donn la prfrence  l'une sans exclure l'autre.
Croyez-vous que l'imagination reste trangre aux aspirations des sens?
L'amant qu'on embrasse n'est-il pas un frre, un enfant de Dieu, qui
partage avec sa soeur les bienfaits de Dieu? Pour vous, Llia, qui
avez tant de posie  votre service, je m'tonne que vous ne trouviez
pas cent moyens de relever la matire et d'embellir les impressions
relles. Je crois que le ddain seul vous arrte, et que si vous
abjuriez cette injuste et folle disposition, vous vivriez de la mme vie
que moi. Qui sait? Avec plus d'nergie peut-tre vous inspireriez de
plus ardentes passions. Venez, courons ensemble sous ces alles sombres,
o de temps en temps je vois scintiller faiblement l'or des costumes et
voltiger les plumes blanches des barrettes. Combien d'hommes jeunes et
beaux, pleins d'amour et de puissance, errent sous ces arbres en
cherchant le plaisir! Venez, Llia, excitons-les  nous poursuivre:
passons rapidement prs d'eux, effleurons-les de nos vtements, et puis
chappons-nous comme ces phalnes que vous voyez dans le rayon des
lumires se chercher, s'atteindre, se sparer et se rejoindre, pour
tomber mortes et folles d'amour dans la flamme qui les dvore. Venez,
vous dis-je, je guiderai vos pas tremblants, je connais tous ces hommes.
J'appellerai les plus aimables et les plus lgants autour de vous. Vous
serez hautaine et cruelle  votre aise, Llia; mais vous entendrez leurs
propos, vous sentirez leur haleine sur vos paules. Vous frmirez
peut-tre quand le vent du soir apportera  vos narines dilates le
parfum de leur chevelures, et peut-tre ce soir sentirez-vous une faible
curiosit de connatre la vie tout entire.

--Hlas! Pulchrie, ne l'ai-je pas horriblement connue? Ne vous
souvient-il plus de ce que je vous ai racont?

--Vous aimiez cet homme avec votre me, vous ne pouviez pas songer 
goter prs de lui un plaisir rel. Cela est simple: il faut qu'une
facult, arrive  son plus grand dveloppement, touffe et paralyse les
autres. Mais ici ce serait diffrent.

       *       *       *       *       *

La courtisane entrana Llia et continua de lui parler en baissant la
voix.

Mais d'abord, continua Pulchrie, il faut songer  vous travestir. Vous
ne voudriez pas sans doute livrer  la foule le grand nom de Llia,
quoique,  vous dire vrai, la solitude o vous vivez provoque dans
l'esprit des hommes de plus graves accusations que mes galanteries. Mais
peut-tre ne trouvez-vous pas au-dessous de votre destine d'tre
souponne de mystrieuses et terribles passions, tandis que vous
mpriseriez le vulgaire renom d'une bacchante. Ainsi donc, venez prendre
un domino semblable au mien, et vous pourrez,  la faveur de certaines
ressemblances qui existent entre nous, et surtout entre nos voix,
descendre sans danger du rle majestueux et dplorable que vous avez
choisi. Venez, Llia.

       *       *       *       *       *

La foule, qui se pressait sous le pristyle pour admirer les larges
clairs dont le ciel tait sillonn, spara les deux soeurs au moment
o elles sortaient du vestiaire, enveloppes dans leurs capuchons de
satin bleu. Llia fut emporte par un flot de masques, parmi lesquels
circulaient tant de costumes semblables au sien, qu'elle n'osa point
essayer de reconnatre sa soeur Pulchrie; et, timide, effraye,
dgote dj du rle qu'elle allait tenter, elle s'enfona dans les
jardins, rsolue d'abandonner aux caprices du hasard les restes d'une
existence dsole.

Elle pntra cette fois, sans le savoir, dans une partie des bosquets
que le prudent prince de Bambucci avait rserve  ses lus. C'tait un
labyrinthe de verdure dont l'entre tait garde par un groupe des plus
experts subalternes du prince. Ils taient au courant de toutes les
intrigues de la cour, et d'heure en heure des messagers, dpchs de
l'intrieur du palais, venaient modifier leurs consignes et leur
signaler les nouveaux initis qu'ils pouvaient admettre dans le
sanctuaire. Tout jaloux incommode, tout protecteur ombrageux en tait
repouss sans appel; les femmes seules pouvaient entrer sans se
dmasquer, le tout par amour des convenances.

C'tait un champ d'asile, un lieu de refuge pour les amis que de fcheux
obstacles sparaient au dehors. On y tait en sret, et tout s'y
passait avec une miraculeuse rgularit. On s'y promenait par groupes,
on s'y asseyait en cercle, les alles et les salles de verdure taient
pleines de lumire et de monde. Mais les affids connaissaient bien par
quel sentier, par quel porte on arrivait au pavillon d'Aphrodise, dont
les terrasses immenses s'tendaient sur le bord de la mer.

A peine Llia eut-elle fait quelques pas sous ces dangereux ombrages,
qu'une voix murmura auprs d'elle:

Voici Zinzolina, la clbre Zinzolina!

Aussitt un groupe d'hommes dors et empanachs se pressa sur ses
traces.

Eh quoi! Zinzolina, ne nous reconnais-tu pas? Est-ce ainsi que l'on
oublie ses fidles amis? Allons, prends mon bras, belle solitaire, et
ftons encore les anciennes divinits.

--Non, non, dit un autre en essayant de s'emparer du bras de Llia.
N'coute point ce pimontais btard; viens  moi qui suis un pur
Napolitain, et qui des premiers t'ai initie aux doux secrets d'amour.
Ne t'en souvient-il plus, tourterelle aux voluptueux soupirs?

Un grand cavalier espagnol mit de force le bras de Llia sous le sien.

C'est moi que la bonne Zinzolina a choisi entre tous, dit-il; elle est
comme moi de noble race andalouse, et rien au monde ne la dciderait 
mcontenter un compatriote.

--Zinzolina est de tous les pays, dit un Allemand; elle me l'a dit dans
son boudoir  Vienne.

--Tedesco! s'cria un Sicilien, si Zinzolina nous faisait l'affront de
te prfrer  nous, voici un poignard qui nous vengerait d'elle.

--Allons, allons, tirons au sort, cria un jeune page; Zinzolina mlera
nos noms dans ma toque.

--Mon nom, repartit l'hidalgo, est grav sur la lame de mon pe.

Et il la tira du fourreau d'un air menaant.

Les gens du prince intervinrent, et Llia s'enfuit. Mais elle ne fut pas
longtemps seule. Un prince russe lui dit au dtour d'une alle:

Zinzolina, que cherches-tu ici? Et pourquoi est-tu seule? Veux-tu
m'aimer toute une heure? Je te donnerai cette chane de diamants, qui
est un prsent des czars.

Llia fit un geste de mpris. Un grand seigneur franais s'en aperut.

Quelle grossiret! dit-il. Que ces _trangers_ sont rudes et
insolents! Depuis quand parle-t-on ainsi aux femmes? Pour qui ce rustre
vous prend-il, Zinzolina? coutez-moi.

Et celui-ci offrit son palais, ses gens, ses vins et ses chevaux.

Mais vous croyez donc bien peu au plaisir que vous offrez, leur dit
Llia, puisque vous y joignez tant de sductions pour la cupidit? Vos
embrassements sont donc bien hideux, puisque vous les payez si cher? O
est l'amour dans tout cela? o est seulement l'ardeur des sens? Ici
brutalit, l corruption. Vous n'avez d'autres appts que la force, la
vanit ou le gain. Le plaisir est-il donc mort, touff sous la
civilisation? L'amour antique a-t-il abandonn la terre et pris son vol
vers d'autres cieux?

Elle rejeta alors son capuchon sur ses paules; et,  l'aspect de ce
visage toujours si hautain et si grave, la foule se dispersa, et les
adorateurs audacieux de Pulchrie s'inclinrent respectueusement devant
Llia.

Tu renonces dj  ton entreprise? lui dit Pulchrie en la saisissant
par sa longue manche. Non, non, pas encore, Llia; tout n'est pas
dsespr: ton heure n'est pas venue.

--Mon heure ne viendra pas, dit Llia. Tout ceci me dplat et m'irrite.
Leur haleine est froide, leurs chevelures sont rudes, leurs treintes
meurtrissent, et l'ambre de leurs vtements dissimule mal je ne sais
quelles manations cres et grossires qui me repoussent. Au milieu
d'eux, mon sang se calme, mes ides s'claircissent, ma volont s'lve;
je n'ai plus d'autre dsir que de m'asseoir et de les regarder passer en
les mprisant. Vous aurez beau dire, Pulchrie, une femme n'est pas un
instrument grossier que le premier rustre venu peut faire vibrer: c'est
une lyre dlicate qu'un souffle divin doit animer avant de lui demander
l'hymne de l'amour. Il n'y a pas d'tre bien organis qui soit incapable
rellement de connatre le plaisir; mais je crois qu'il y a beaucoup
d'tres mal organiss qui ne connaissent pas autre chose, et dont on
chercherait vainement  obtenir, au milieu des actes de l'amour, un mot,
une pense ou un sentiment qui ressemblt  ce que je rve dans l'amour.
Ce sublime change des plus nobles facults ne peut pas, ne doit pas
tre rduit  une sensation animale.

--Eh bien, viens par ici, Llia. coute parler un jeune homme que je
viens de rencontrer, et que j'agace en vain. Peut-tre la compassion
sera-t-elle plus efficace sur toi que le reste.

Llia suivit sa soeur sous une grotte artificielle, claire
faiblement dans le fond par une petite lampe.

--Arrtez-vous ici, lui dit Pulchrie en la cachant dans un angle
obscur, et regardez ce bel adolescent aux cheveux bruns. Le
connaissez-vous?

--Si je le connais! rpondit Llia, c'est Stnio. Mais que fait-il dans
les jardins rservs et dans cette grotte, qui est, si je ne me trompe,
une des entres souterraines du fameux pavillon? Lui, Stnio le pote,
Stnio le mystique, Stnio l'amoureux!

--Oh! coutez-le, dit Pulchrie, vous verrez qu'il est fou d'amour, et
qu'il faut le plaindre.

Alors Pulchrie laissa Llia o elle l'avait cache, et, s'approchant de
Stnio sur la pointe du pied, elle essaya de l'embrasser.

Laissez-moi, madame, dit firement le jeune homme, je n'ai pas besoin
de vos caresses. Je vous l'ai dit, ce n'est pas vous que je cherchais
lorsque, tromp par le son de votre voix, je vous ai suivie dans ces
jardins. Mais, depuis que j'ai arrach votre masque, je sais bien que
vous n'tes qu'une courtisane. Allez, madame, je ne puis tre  vous. Je
suis pauvre, et d'ailleurs je ne dsire point les plaisirs qu'il faut
payer. Il n'y a au monde qu'une femme pour moi: c'est celle que vous
avez nomme. Est-elle ici? la connaissez-vous?

--Je connais Llia, car elle est ma soeur, rpondit Pulchrie. Si vous
voulez me suivre sous ces votes obscures, je vous mnerai dans un lieu
o vous pourrez la voir.

--Oh! vous mentez, dit le jeune homme, Llia n'est pas votre soeur, et
vous ne sauriez me la montrer. Je vous ai suivie jusqu'ici, crdule
comme un enfant que je suis, esprant toujours que vous me la
montreriez. Mais vous m'avez tromp, et voici que vous revenez seule!

--Enfant! je puis te mener vers elle si je veux. Mais sache auparavant
que Llia ne t'aime pas. Jamais Llia ne rcompensera ton amour.
Crois-moi, cherche ailleurs les joies que tu esprais d'elle; et, si tu
ne peux chasser cette chimre de ton esprit, du moins, enivre-toi, en
passant, aux sources du plaisir; demain tu te rveilleras pour courir
encore aprs ton fantme. Mais au moins, durant cette course haletante
et folle, ta vie ne se consumera pas toute dans l'attente et dans le
rve. Tu feras de douces haltes sous les palmiers avec les filles des
hommes, et tu ne suivras le dmon aux ailes de feu, qui t'appelle du
fond des nues, que rafrachi et consol par nos libations et nos
caresses. Viens reposer ta tte sur mon sein, jeune fou que tu es; tu
verras que je ne veux pas te garder et t'endormir longtemps. Je veux
seulement te soulager dans ta marche pnible, afin que tu puisses
reprendre un essor plus courageux vers la posie et vers Llia.

--Laissez-moi, laissez-moi, dit Stnio avec force, je vous mprise et je
vous hais: vous n'tes pas Llia, vous n'tes pas sa soeur, vous
n'tes pas mme son ombre. Je ne veux pas de vos plaisirs, je n'en ai
pas besoin: c'est de Llia seule que je voudrais tenir le bonheur. Si
elle me repousse, je vivrai seul, et je mourrai vierge. Je ne souillerai
pas sur le sein d'une courtisane ma poitrine embrase d'un pur amour.

--Viens donc, Llia, dit Pulchrie en attirant sa soeur vers Stnio;
viens rcompenser une fidlit digne des temps chevaleresques.

Mais en mme temps la moqueuse fille, changeant aussitt de rle  la
faveur de l'obscurit, laissa Llia un peu en arrire, et, se penchant
sur Stnio: O mon pote! lui dit-elle en imitant le parler plus lent et
l'embrassement plus chaste de Llia, ta fidlit m'a touche, et je
viens t'en rcompenser.

Alors elle prit la main du jeune pote, et l'emmena sous ces votes
sombres et froides qu'clairaient par intervalles des lampes suspendues
au plafond. Stnio tremblait et croyait faire un rve. Il tait trop
trouble pour se demander o l'emmenait Llia. Il croyait sentir sa main
dans la sienne et craignait de s'veiller.

Lorsqu'ils furent au bout de cette galerie souterraine, elle tira le
cordon de soie d'une sonnette. Une porte s'ouvrit seule comme par
enchantement. Ils montrent les degrs qui conduisaient au pavillon
d'Aphrodise.

Comme ils traversaient un couloir silencieux o le bruit des pas
s'amortissait sur les tapis, Stnio crut voir passer rapidement prs de
lui une femme vtue comme Llia ou comme Pulchrie. Il ne s'en inquita
point, car Llia tenait toujours sa main, et il entra avec elle dans un
boudoir dlicieux. Elle teignit aussitt toutes les bougies, ta son
masque, et le jeta dans un cabinet voisin; puis elle revint s'asseoir
prs de Stnio sur un divan de soie broche d'or, et un verrou fut tir
au dehors par je ne sais quelle main malicieuse ou discrte.

Stnio! vous m'avez dsobi, dit-elle. Je vous avais dfendu de
chercher  me revoir avant un mois, et voici dj que vous couriez aprs
moi.

--Est-ce pour me gronder que vous m'avez amen ici? dit-il. Aprs une
sparation qui m'a paru si longue, faut-il que je vous retrouve irrite
contre moi? N'y a-t-il pas un an que je vous ai quitte? Comment
voulez-vous que je sache le compte des jours qui se trament loin de
vous?

--Vous ne pouvez donc pas vivre sans moi, Stnio?

--Je ne le puis pas, ou il faut que je devienne fou. Vous avez vu comme
mes joues se sont dj creuses, comme mes lvres se sont fltries sous
le feu de la fivre, comme mes yeux et mes paupires ont t ravags par
l'insomnie. Direz-vous encore que mon imagination seule est malade, et
ne voyez-vous pas que l'me peut tuer le corps?

--Aussi je ne vous fais pas de reproches, enfant. Votre pleur me touche
et vous embellit, et tout  l'heure votre rsistance aux sductions de
ma soeur m'a donn de l'orgueil. Je comprends qu'il est beau d'tre
aime ainsi, et je veux tcher, Stnio, de trouver mon bonheur en vous.
Oui, j'y suis dcide, je ne chercherai plus. La seule chose qui puisse
adoucir la vie, c'est une affection comme la vtre. Je ne la mrite pas,
mais je l'accepte avec reconnaissance. Ne dites plus que Llia est
insensible. Je vous aime, Stnio, vous le savez bien. Seulement je me
dbattais contre ce sentiment que je craignais de mal comprendre et de
mal partager. Mais vous m'avez dit bien des fois que vous accepteriez
l'amour que je vous accorderais, ft-il au-dessous du vtre: je ne
rsisterai donc plus. Je me livre  la bont de Dieu et  la puissance
de votre coeur. Tenez, je sens que je vous aime. tes-vous content,
tes-vous heureux, Stnio?

--Oh! bien heureux! dit Stnio perdu, en tombant  ses pieds et en les
couvrant de ses pleurs. Est-il vrai que je ne rve point? Est-ce bien
Llia qui parle ainsi? Mon bonheur est si grand que je n'y crois pas
encore.

--Croyez, Stnio, et esprez. Peut-tre que Dieu aura piti de vous et
de moi. Peut-tre qu'il rajeunira mon coeur et qu'il le rendra digne
du vtre. Dieu vous doit bien cette rcompense,  vous qui tes si pur
et si pieux. Appelez sur moi un rayon de son feu divin.

--Oh! ne parle pas ainsi, Llia. N'es-tu pas cent fois plus grande que
moi devant lui! N'as-tu pas aim, n'as-tu pas souffert bien plus
longtemps que moi? Oh! sois heureuse, et repose-toi enfin dans mes bras
d'une si rude destine. Ne te fatigue pas  m'aimer, ne tourmente pas
ton pauvre coeur, dans la crainte de ne pas faire assez pour moi. Oh!
je te le dis encore, aime-moi comme tu pourras.

Llia passa son bras autour du cou de Stnio; elle dposa sur ses lvres
un long baiser si ardent et si obstin, que Stnio poussa un cri de joie
et s'cria:--O Galathe!

Un lger bruit se fit entendre dans le cabinet voisin. Stnio
tressaillit, Llia le retint en serrant plus fort son bras autour de son
cou. Il demeura ivre d'amour et de joie  ses pieds; puis un long
silence suivit cette treinte.

Eh bien! Stnio, dit-elle en sortant d'une longue et douce rverie,
qu'avez-vous  me dire? tes-vous dj moins heureux?

--Oh! non, mon ange! rpondit Stnio.

--Voulez-vous que nous allions faire une promenade en gondole dans la
baie? dit Llia en se levant.

--Eh quoi! dj nous quitter, rpondit Stnio avec tristesse.

--Nous ne nous quitterons pas, dit-elle.

--Eh! n'est-ce pas nous quitter que de retourner parmi cette foule? Nous
tions si bien ici! Cruelle! vous avez toujours besoin de mouvement et
de distraction. Avouez-le, Llia, l'ennui vous poursuit dj prs de
moi.

--Vous mentez, mon amour, rpondit Llia en se rasseyant.

--Eh bien! dit-il, embrasse-moi encore.

Llia l'embrassa comme la premire fois. Stnio tomba alors dans une
sorte de dlire.--Oh! laisse-moi tes lvres parfumes? s'cria-t-il, tes
lvres plus douces que le miel. C'est la premire fois que tu fais
descendre sur moi, du haut des cieux, cette volupt inconnue. Qu'as-tu
donc, ce soir,  ma bien-aime? quel feu mane de toi? quelle langueur
s'empare de moi-mme? O suis-je? quel dieu plane sur nos ttes?
Pourquoi disais-tu que tu ne savais pas inspirer de pareils transports?
Tu ne le voulais donc pas? car tu me consumes, et l'air s'embrase autour
de toi!

--Vous m'aimez donc mieux aujourd'hui que vous n'avez fait jusqu'ici?
lui dit-elle.

--C'est aujourd'hui seulement que je t'aime, s'cria Stnio; car c'est
d'aujourd'hui qu'il ne se mle  mon bonheur ni doute ni crainte.

Llia se leva de nouveau.

Vous me faites piti, lui dit-elle d'un ton presque mprisant. Ce n'est
point une me que vous voulez: c'est une femme, n'est-ce pas?

--Oh! dit Stnio, pour l'amour du ciel! ne redeviens pas le spectre
moqueur et cruel qui venait de faire place  la plus belle,  la plus
sainte,  la plus aime des femmes. Rends-moi tes caresses, rends-moi
mon dlire, rends-moi la matresse qui tait prte  se rvler! C'est
ainsi vraiment que tu es digne de tout mon amour, je le sens. Va, ne
crains pas de descendre; je viens de t'aimer rellement pour la premire
fois. Mon imagination tait seule prise de toi jusqu'ici. Aujourd'hui
mon coeur s'ouvre  la tendresse vritable,  la reconnaissance, car
aujourd'hui tu donnes le bonheur.

--Ainsi l'amour d'une intelligence n'est rien! rpta Llia d'une voix
sombre; dites encore, Stnio, dites encore que c'est ainsi que vous
m'aimez! Voil tout ce que vous vouliez de moi? Voil quelle fin
miraculeuse et divine se proposait votre passion si potique et si
grande?

Stnio dsespr se jeta le visage contre les coussins.

Oh! vous me tuerez, dit-il en sanglotant, vous me tuerez par vos
mpris!...

Il lui sembla que Llia sortait, et il releva la tte avec effroi. Il se
trouva dans une obscurit profonde, et se leva pour la chercher dans les
tnbres. Une main humide prit la sienne.

Allons donc! lui dit la voix adoucie de Llia. J'ai piti de toi,
enfant: viens sur mon coeur, et oublie ta peine.




XXXVII.


Quand Stnio souleva sa tte appesantie, des chants d'oiseaux
annonaient au loin dans les campagnes les approches du jour. L'horizon
blanchissait, et l'air frais du matin arrivait par bouffes embaumes
sur le front humide et ple du jeune homme. Son premier mouvement fut
d'embrasser Llia; mais elle avait rattach son masque, et elle le
repoussa doucement en lui faisant signe de garder le silence. Stnio se
souleva avec effort, et, bris de fatigue, d'motion et de plaisir, il
s'approcha de la fentre entr'ouverte. L'orage tait entirement
dissip, les lourdes vapeurs dont le ciel tait charg quelques heures
auparavant s'taient roules en longues bandes noires, et s'en allaient
une  une pousses par le vent vers l'horizon gristre. La mer brisait
avec un lger bruit ses lames cumeuses et nonchalantes sur le sable du
rivage et sur les degrs de marbre blanc de la villa. Les orangers et
les myrtes, agits par le souffle du matin, se penchaient sur les flots
et secouaient leurs branches en fleur dans l'onde amre. Les lumires
plissaient aux mille fentres du palais Bambucci, et quelques masques
erraient  peine sous le pristyle bord de ples statues.

[Illustration: Celle-ci est bien Llia! s'cria-t-il (Page 68.)]

Oh! quelle heure dlicieuse! s'cria Stnio en ouvrant ses narines et
sa poitrine  cet air vivifiant. O ma Llia! je suis sauv, je suis
rajeuni. Je sens en moi un homme nouveau. Je vis d'une vie plus suave et
plus pleine. Llia, je veux te remercier  genoux: car j'tais mourant,
et tu as voulu me gurir, et tu m'as fait connatre les dlices du ciel.

--Cher ange! lui dit Llia en l'entourant de ses bras, vous tes donc
heureux maintenant?

--J'ai t le plus heureux des hommes, dit-il, mais je veux l'tre
encore. Ote ton masque, Llia. Pourquoi me cacher ton visage? Rends-moi
tes lvres qui m'ont enivr: embrasse-moi comme tout  l'heure.

--Non, non: coutez, dit Llia, coutez cette musique qui semble sortir
de la mer et s'approcher de la grve sur la crte mouvante des vagues.

En effet, les sons d'un orchestre admirable s'levaient sur les flots,
et bientt plusieurs gondoles remplies de musiciens et de masques
sortirent successivement d'une petite anse forme par les bois
d'orangers et de catalpas. Elles glissaient mollement comme de beaux
cygnes sur les eaux calmes de la baie, et bientt elles allaient passer
devant les terrasses du pavillon.

L'orchestre fit silence, et une barque de forme asiatique cingla
lgrement en avant de la petite flotte. Cette embarcation, plus frle
et plus lgante que les autres, tait monte par des musiciens dont
tous les instruments taient de cuivre. Ils sonnrent une brillante
fanfare, et ces voix de mtal, si sonores et si pntrantes, vinrent du
fond des ondes bondir sur les murs du pavillon. Aussitt toutes les
fentres s'entr'ouvrirent successivement, et tous les amants heureux,
rfugis dans les boudoirs du pavillon d'Aphrodise, se rpandirent par
couples sur la terrasse et sur les balcons. Mais en vain les jaloux et
les mdisants, embarqus sur les gondoles, promenrent sur eux d'avides
regards. Ils avaient revtu de nouveaux costumes dans l'intrieur du
pavillon, et  l'abri de leurs masques ils saluaient gaiement la flotte.

[Illustration: Et debout sur ce pidestal.... (Page 70.)]

Llia voulut entraner Stnio parmi eux; mais elle ne put le dcider 
sortir de la langueur dlicieuse o il tait plong.

Que m'importent leurs joies et leurs chants? disait-il. Puis-je
ressentir quelque admiration ou quelque plaisir quand je viens de
connatre les dlices du ciel? Laissez-moi savourer au moins ce
souvenir...

Mais Stnio se leva tout  coup et frona le sourcil.

Qu'est-ce donc que cette voix qui chante sur les flots? dit-il avec un
frisson involontaire.

C'est une voix de femme, rpondit Llia, une belle et grande voix, en
vrit. Voyez comme dans les gondoles et sur le rivage on se presse pour
l'couter!

--Mais, dit Stnio, dont le visage s'altrait par degrs  mesure que
les sons pleins et graves de cette voix montaient vers lui, si vous
n'tiez ici, prs de moi, votre main dans la mienne, je croirais que
cette voix est la vtre, Llia.

--Il y a des voix qui se ressemblent, rpondit-elle. Cette, nuit,
n'avez-vous pas t compltement abus par celle de ma soeur
Pulchrie?...

Stnio n'coutait que la voix qui venait de la mer, et semblait agit
d'une crainte superstitieuse.

Llia! s'cria-t-il, cette voix me fait mal; elle m'pouvante: elle me
rendra fou si elle continue.

Les instruments de cuivre jourent une phrase de chant; la voix humaine
se tut: puis elle reprit quand les instruments eurent fini; et cette
fois elle tait si rapproche, si distincte, que Stnio troubl s'lana
et ouvrit tout  lait le chssis dor de la fentre.

A coup sr tout ceci est un songe, Llia. Mais cette femme qui chante
l-bas... Oui, cette femme, debout et seule  le proue de la barque,
c'est vous, Llia, ou c'est votre spectre.

--Vous tes fou! dit Llia en levant les paules. Comment cela se
pourrait-il?

--Oui, je suis fou, mais je vous vois double. Je vous vois et je vous
entends ici prs de moi, et je vous entends et je vous vois encore
l-bas. Oui, c'est vous, c'est ma Llia; c'est elle dont la voix est si
puissante et si belle, c'est elle dont les cheveux noirs flottent au
vent de la mer: l voil qui s'avance, porte sur sa gondole
bondissante. O Llia! est-ce que vous tes morte? Est-ce que c'est votre
fantme que je vois passer? Est-ce que vous tes fe, ou dmon, ou
sylphide? Magnus m'avait bien dit que vous tiez deux!...

Stnio se pencha tout  fait hors de la fentre, et oublia la femme
masque qui tait prs de lui, pour ne plus regarder que la femme
semblable  Llia de voix, d'altitude, de taille et de costume, qu'il
voyait venir sur les ondes.

Quand la barque qui la portait fut au pied du pavillon, le jour tait
pur et brillant sur les flots. Llia se tourna tout  coup vers Stnio,
et lui montra son visage en lui faisant un signe d'amicale moquerie.

Il y eut dans son sourire tant de malice et de cruelle insouciance, que
Stnio souponna enfin la vrit.

Celle-ci est bien Llia! s'cria-t-il; oh! oui, celle qui passe devant
moi comme un rve et qui s'loigne en me jetant un regard d'ironie et de
mpris! Mais celle qui m'a enivr de ses caresses, celle que j'ai
presse dans mes bras on l'appelant mon me et ma vie, qui est-elle
donc? Maintenant, Madame, dit-il en s'approchant du domino bleu d'un air
menaant, me direz-vous votre nom et me montrerez-vous votre visage?

--De tout mon coeur, rpondit la courtisane en sa dmasquant. Je suis
Zinzolina la courtisane, Pulchrie, la soeur de Llia; je suis Llia
elle-mme, puisque j'ai possd le coeur et les sens de Stnio pendant
toute une heure. Allons, ingrat, ne me regardez pas ainsi d'un air
gar. Venez baiser mes lvres, et souvenez-vous du bonheur dont vous
m'avez remercie  genoux.

--Fuyez! s'cria Stnio furieux en tirant son stylet, ne restez pas un
instant de plus devant moi; car je ne sais pas de quoi je suis capable.

Zinzolina s'enfuit; mais, en traversant la terrasse qui tait sous les
fentres du pavillon, elle cria d'un ton moqueur:

Adieu, Stnio le pote! nous sommes fiancs maintenant: nous nous
reverrons!




XXXVIII.


Llia, vous m'avez cruellement tromp! Vous vous tes joue de moi avec
un sang-froid que je ne puis comprendre. Vous avez allum dans mes sens
un feu dvorant que vous ne vouliez pas teindre. Vous avez appel mon
me sur mes lvres, et vous l'avez ddaigne. Je ne suis pas digne de
vous, je le sais bien; mais ne pouvez-vous pas m'aimer par gnrosit?
Si Dieu vous a faite pareille  lui-mme, n'est-ce pas pour que vous
suiviez son exemple sur la terre? Si vous tes un ange envoy du ciel
parmi nous, au lieu d'attendre que nos pieds gravissent les sommets o
vous marchez, votre devoir n'est-il pas de nous tendre la main, et de
nous enseigner la route que nous ignorons?

Vous avez compt sur la honte pour me gurir; vous avez cru qu'en me
rveillant dans les bras d'une courtisane je serais clair d'une
soudaine lumire. Vous espriez, dans votre sagesse inexorable, que mes
yeux se dessilleraient enfin, et que je n'aurais plus qu'un ddaigneux
mpris pour les joies que vos bras m'avaient promises, et que vous avez
remplaces par les caresses lascives de votre soeur. Eh bien! Llia,
votre esprance est due. Mon amour est sorti victorieux et pur de
cette preuve. Mon front n'a pas gard l'empreinte des baisers de
Pulchrie: il ne rougira pas. Je me suis endormi en murmurant votre nom.
Votre image tait dans tous mes rves. Malgr vous, malgr vos mpris,
vous tiez  moi tout entire! Je vous ai possde, je vous ai
profane!...

Pardonne  ma douleur,  ma bien-aime! pardonne  ma colre sacrilge.
Ingrat que je suis, ai-je le droit de t'adresser un reproche? Puisque
mes baisers n'ont pas rchauff le marbre de tes lvres, c'est que je ne
mritais pas un pareil miracle. Mais au moins dis-moi, je t'en conjure 
genoux, dis-moi quelles craintes ou quels soupons t'loignent de moi?
Crains-tu de m'obir en me cdant? Penses-tu que le bonheur fera de moi
un matre imprieux? Si tu doutes,  ma Llia! si tu doutes de mon
ternelle reconnaissance, alors je n'ai plus qu' pleurer et  prier
Dieu pour qu'il te flchisse; car ma langue se refuse  de nouveaux
serments.

Tu me l'as dit souvent, et je n'avais pas besoin de tes rvlations, je
l'avais devin: les hommes ont prouv svrement ta confiance et ta
crdulit. Ton coeur a t sillonn de profondes blessures. Il a
saign longtemps, et ce n'est pas merveille si tes plaies, en se
refermant, l'ont recouvert d'insensibles cicatrices. Mais tu ne sais
donc pas, mon amour, que je t'aime pour les souffrances de ta vie
passe? Tu ne sais donc pas que j'adore en toi l'me inbranlable qui a
subi sans plier les orages de la vie? Ne m'accuse pas de mchancet; si
tu avais toujours vcu dans le calme et la joie, je sens que je
t'aimerais moins. Si quelqu'un est coupable de mon amour, c'est Dieu
sans doute; car c'est lui qui a mis dans ma conscience l'admiration et
le culte de la force, la dvotion pour le courage; c'est lui qui
m'ordonne de m'incliner devant toi. Tes souvenirs expliquent assez ta
dfiance. En m'aimant tu crains d'aliner ta libert, tu crains de
perdre un bien qui t'a cot tant de larmes. Mais, dis-moi, Llia, que
fais-tu de ce trsor dont tu es si fire? Depuis que tu as russi 
concentrer en toi-mme l'activit dvorante de tes facults, es-tu plus
heureuse? Depuis que l'humanit n'est plus rien  tes yeux qu'une
poussire  qui Dieu permet de s'agiter quelque temps sous tes pieds, la
nature est-elle pour toi un plus riche et plus magnifique spectacle?
Depuis que tu t'es retire des villes, as-tu dcouvert dans l'herbe des
champs, dans la voix des eaux, dans le pas majestueux des fleuves, un
charme plus puissant et plus sr? La voix mystrieuse des forts
est-elle plus douce  ton oreille? Depuis que tu as oubli les passions
qui nous agitent, as-tu surpris le secret des nuits toiles?
Converses-tu avec d'invisibles messagers qui te consolent par leurs
confidences de notre faiblesse et de notre indignit? Avoue-le, tu n'es
pas heureuse. Tu te pares de ta libert comme d'un joyau inestimable;
mais tu n'as pour te distraire que l'tonnement et l'envie de la foule,
qui ne te comprend pas. Tu n'as pas de rle  jouer parmi nous, et
cependant tu es lasse d'oisivet. Tu ne trouves pas autour de toi une
destine  la taille de ton gnie, et tu as puis toutes les joies de
la rflexion solitaire. Tu as franchi sans trembler les plaines dsoles
o le vulgaire ne pouvait te suivre; les montagnes que nos yeux osent 
peine mesurer, tu en as touch le sommet, et voici que le vertige te
prend, tes artres se dilatent et bourdonnent. Tu sens tes tempes se
gonfler: tu n'as plus que Dieu o te rfugier, tu n'as plus que son
trne o t'asseoir: il faut que tu sois impie ou que tu retombes jusqu'
nous.

Dieu te punit, Llia, d'avoir convoit sa puissance et sa majest. Il
t'inflige l'isolement pour chtier la tmrit de tes ambitions. Il
agrandit de jour en jour le cercle de ta solitude pour te rappeler ton
origine et ta mission. Il t'avait envoy pour bnir et pour aimer; il
avait rpandu sur tes blanches paules les tresses parfumes de tes
cheveux pour essuyer nos larmes; il avait surveill d'un oeil jaloux
la fracheur veloute de tes lvres qui devaient sourire, l'humide clat
de tes yeux qui devaient rflchir le ciel et nous le montrer. Tous ces
dons prcieux que tu as dtourns de leur usage, il t'en demande compte
aujourd'hui. Qu'as-tu fait de ta beaut? Crois-tu donc que le Crateur
t'ait choisie entre toutes les femmes pour pratiquer la moquerie et le
ddain, pour railler les amours sincres, pour nier les serments, pour
refuser les promesses, pour dsesprer la jeunesse crdule et confiante?

Tu me l'as dit souvent, et je le crois: il y a dans ton me des mystres
que je ne puis pntrer, des replis obscurs que mon oeil ne peut
sonder. Mais du jour o tu m'aimeras, Llia, je te saurai tout entire;
car, tu ne l'ignores pas, et, si jeune que je sois dans la vie, j'ai le
droit de l'affirmer, l'amour, comme la religion, rvle et illumine bien
des voies caches que la raison ne souponne pas. Du jour o nos deux
mes s'uniraient dans une sainte communion, Dieu nous montrerait l'un 
l'autre: je lirais dans ta conscience aussi clairement que dans la
mienne; je te prendrais par la main, et je redescendrais avec toi dans
tes jours vanouis; je compterais les pines qui t'ont blesse,
j'apercevrais sous tes cicatrices le sang qui a ruissel, et je les
presserais de mes lvres, comme s'il coulait encore.

Gardez votre amiti pour Trenmor, votre amiti lui suffit; car il est
fort, il est purifi par l'expiation, il marche d'un pas ferme et sait
le but de son plerinage. Mais moi, je n'ai pas la volont qui fait la
grandeur et l'nergie du rle viril; je n'ai pas l'gosme invulnrable
qui soumet  ses desseins les passions qui le gnent, les intrts qui
l'embarrassent, les destines jalouses qui encombrent sa route. Je n'ai
jamais nourri au fond du coeur que des dsirs levs, mais
irralisables. Je me suis complu dans le spectacle des grandes choses,
et j'ai souhait que leur socit intime et familire ne manqut jamais
 mes rveries. J'ai vcu dans l'admiration des caractres suprieurs,
et j'ai senti frmir au dedans de moi-mme le besoin imprieux de les
imiter et de les suivre; mais, errant sans relche de dsir en dsir,
mes solitaires mditations, mes prires ferventes n'ont jamais obtenu du
Dieu qui m'a cr la force d'accomplir ce que j'avais convoit, ce que
j'avais couv sous l'aile de mes rves.

C'est pourquoi,  Llia! je ne puis douter sans impit, je ne puis nier
sans blasphme que Dieu ne vous ait cre pour clairer ma route, qu'il
ne vous ait choisie parmi ses anges de prdilection pour me conduire au
terme marqu d'avance dans ses dcrets ternels.

Je remets entre vos mains, non pas le soin entier de ma destine, car
vous avez la vtre  raliser, et c'est pour vos forces un assez lourd
fardeau; mais ce que je vous demande,  Llia! c'est de me laisser vous
obir, c'est de souffrir que ma vie se modle sur la vtre, c'est de
permettre  mes journes de s'emplir de travail ou de repos, de
mouvement ou d'tude, au gr de vos desseins, qui, je le sais, ne seront
jamais de frivoles caprices.

A ces humbles prires, que vous aviez devines cent fois dans mes
regards, vous avez rpondu par la raillerie et la dception. C'est 
vous que je ralliais mes dernires esprances, c'est en vous que je
m'tais rfugi. Si vous me manquez,  Llia! que deviendrai-je?




XXXIX.


Peut-tre, Stnio, que j'ai eu tort envers vous; mais ce tort n'est pas
celui que vous me reprochez, et celui dont vous m'accusez, je n'en suis
pas coupable. Je ne vous ai pas tromp, je n'ai pas voulu me jouer de
vous; j'ai eu peut-tre quelques instants de mpris, quelques bouffes
de colre  cause de vous et  ct de vous; mais c'tait contre la
nature humaine, non pas contre vous, pur enfant, que j'tais irrite.

Ce n'est point pour vous humilier, encore moins pour vous dcourager de
la vie, que je vous ai jet dans les bras de Pulchrie. Je n'ai pas mme
cherch  vous donner une leon. Quel triomphe pourrais-je goter 
l'emporter par ma froide raison sur votre candeur inexprimente? Vous
souffriez, vous aspiriez  la ralisation fatale de votre avenir: j'ai
voulu vous satisfaire, vous dlivrer des tourments d'une attente vague
et d'une ignorante inquitude. Maintenant est-ce ma faute si, dans votre
imagination riche et fconde, vous aviez attribu  ces choses plus de
valeur qu'elles n'en ont? Est-ce ma faute si votre me, comme la mienne,
comme celle de tous les hommes, possde des facults immenses pour le
dsir, et si vos sens sont borns pour la joie? Suis-je responsable de
l'impuissance misrable de l'amour physique  calmer et  gurir
l'ardeur exalte de vos rves?

Je ne puis ni vous har ni vous mpriser pour avoir subi  mes pieds le
dlire des sens. Il ne dpendait pas de votre me de dpouiller le cadre
grossier o Dieu l'a exile. Et vous tiez trop jeune, trop ignorant
pour discerner les vrais besoins de cette me potique et sainte des
aspirations menteuses de la matire. Vous avez pris pour un besoin du
coeur ce qui n'tait qu'une fivre du cerveau. Vous avez confondu le
plaisir avec le bonheur. Nous faisons tous de mme avant de connatre la
vie, avant de savoir qu'il n'est pas donn  l'homme de raliser l'un
par l'autre.

Cette leon, ce n'est pas moi, c'est la destine qui vous la donne. Pour
moi, dont le coeur maternel tait glorieux de votre amour, j'ai d me
refuser  l'humiliante complaisance de vous la donner; et, si dans les
bras d'une femme vous deviez rencontrer votre premire dception, j'ai
eu le droit de vous remettre aux bras de celle qui voulait vous la
fournir.

Mais d'ailleurs quelle profanation ai-je donc commise en vous livrant
aux caresses d'une femme belle et jeune, qui, en vous prenant, s'est
donne  vous sans dgradation, sans march? Pulchrie n'est point une
courtisane vulgaire. Ses passions ne sont pas feintes, son me n'est pas
sordide. Elle s'inquite peu des engagements imaginaires d'un amour
durable. Elle n'adore qu'un Dieu, et ne sacrifie qu' lui: ce dieu,
c'est le plaisir. Mais elle a su le revtir de posie, d'une chastet
cynique et courageuse. Vos sens appelaient le plaisir qu'elle vous a
donn. Pourquoi mpriser Pulchrie parce qu'elle vous a satisfait?

A mesure que je vis, je ne puis me refuser  reconnatre que les ides
adoptes par la jeunesse sur l'exclusive ardeur de l'amour, sur la
possession absolue qu'il rclame, sur les droits ternels qu'il
revendique, sont fausses ou tout au moins funestes. Toutes les thories
devraient tre admises, et j'accorderais celle de la fidlit conjugale
aux mes d'exception. La majorit a d'autres besoins, d'autres
puissances. A ceux-ci la libert rciproque, la mutuelle tolrance,
l'abjuration de tout gosme jaloux.--A ceux-l de mystiques ardeurs,
des feux longtemps couvs dans le silence, une longue et voluptueuse
rserve.--A d'autres enfin le calme des anges, la chastet fraternelle,
une ternelle virginit. Toutes les mes sont-elles semblables? Tous les
hommes ont-ils les mmes facults? Les uns ne sont-ils pas ns pour
l'austrit de la foi religieuse, les autres pour les langueurs de la
volupt, d'autres pour les travaux et les luttes de la passion, d'autres
enfin pour les rveries vagues de la posie? Rien n'est plus arbitraire
que le sens du _vritable amour_. Tous les amours sont vrais, qu'ils
soient fougueux ou paisibles, sensuels ou asctiques, durables ou
passagers, qu'ils mnent les hommes au suicide ou au plaisir. Les amours
_de tte_ conduisent  d'aussi grandes actions que les amours _de
coeur_. Ils ont autant de violence, autant d'empire, sinon autant de
dure. L'amour des sens peut tre anobli et sanctifi par la lutte et le
sacrifice. Combien de vierges voiles ont,  leur insu, obi 
l'impulsion de la nature en baisant les pieds du Christ, en rpandant de
chaudes larmes sur les mains de marbre de leur cleste poux!
Croyez-moi, Stnio, cette dification de l'gosme qui possde et qui
garde, cette loi de mariage moral dans l'amour, est aussi folle, aussi
impuissante  contenir les volonts, aussi drisoire devant Dieu que
celle du mariage social l'est maintenant aux yeux des hommes.

N'essayez donc pas de me changer: cela n'est pas en mon pouvoir, et le
vtre chouerait misrablement dans cette tentative. Si je suis la seule
femme que vous puissiez aimer, soyez mon enfant, restez dans ma vie, j'y
consens. Je ne vous manquerai pas, si vous ne me forcez pas  m'loigner
dans la crainte de vous tre nuisible. Vous le voyez, Stnio, votre sort
est dans vos mains. Contentez-vous de ma tendresse pure, de mes
platoniques embrassements. J'ai essay de vous aimer comme une amante,
comme une femme. Mais quoi! le rle de la femme se borne-t-il aux
emportements de l'amour? Les hommes sont-ils justes quand ils accusent
celle qui rpond mal  leurs transports de droger aux attributs de son
sexe? Ne comptent-ils pour rien les intelligentes sollicitudes des
soeurs, les sublimes dvouements des mres? Oh! si j'avais eu un jeune
frre, je l'aurais guid dans la vie, j'aurais tch de lui pargner les
douleurs, de le prserver des dangers. Si j'avais eu des enfants, je les
aurais nourris de mon sein; je les aurais ports dans mes bras, dans mon
me; je me serais pour eux soumise sans effort  tous les maux de la
vie: je le sens bien, j'aurais t une mre courageuse, passionne,
infatigable. Soyez donc mon frre et mon fils; et, que la pense d'un
hymen quelconque vous semble incestueuse et fantasque, chassez-la comme
on chasse ces rves monstrueux qui nous troublent la nuit, et que nous
repoussons sans effort et sans regret au rveil. Et puis, il est temps
que je vous le dise, Stnio, l'amour ne peut pas tre l'affaire de votre
vie. Vous tenteriez en vain de vous isoler et de trouver le bonheur dans
la possession exclusive d'un tre de votre choix. Le coeur de l'homme
ne peut vivre de lui-mme, il faut qu'il se nourrisse d'aliments plus
varis. Hlas! je vous parle un langage que je n'ai jamais voulu
entendre, mais que vous me parleriez bientt si je voulais vous faire
partager l'erreur de ma jeunesse. J'ai hsit jusqu'ici  vous
entretenir de vos devoirs. Pendant si longtemps je me suis persuad que
l'amour tait le plus sacr de tous!... Mais je sais que je me suis
trompe, et qu'il y en a d'autres. Du moins,  dfaut de cet idal, il y
en a un autre pour les hommes... J'ose  peine vous en parler. Vous me
le dfendez pourtant; vous voulez que je vous claire, que je vous
guide, que je vous fasse grand! Eh bien, je n'ai qu'un moyen de rpondre
 votre attente: c'est de vous remettre entre les mains d'un homme
rellement vertueux; et vous pouvez m'en croire, moi, sceptique!
D'ailleurs, le seul nom de cet homme vous conviendra. Vous m'avez
souvent parl avec enthousiasme de Valmarina, vous m'avez presse de
questions auxquelles je n'ai pas voulu rpondre. Dans vos jours de
tristesse et de dcouragement, vous vouliez l'aller joindre et vous
associer  ses mystrieux travaux. J'ai toujours lud vos prires. Il
me semblait que le moment n'tait pas venu; mais aujourd'hui je crois
que vous n'aurez plus pour moi le genre d'amour exalt qui vous et
rendu incapable d'une ferme rsolution. Allez trouver cet aptre d'une
foi sublime. Je suis plus lie  son sort et plus initie  ses secrets
que je n'ai voulu vous l'avouer. Un mot de ma bouche vous affranchira de
toutes les preuves qu'il vous faudrait subir pour arriver  son
intimit. Ce mot est dj prononc. Valmarina vous attend.

Puisque je renonce  l'espoir de vous rendre heureux selon votre espoir,
puisque vous n'avez pas trouv dans l'enivrement du plaisir une
distraction  vos souffrances, jetez-vous dans les bras d'un pre et
d'un ami. Lui seul peut vous donner la force et vous enseigner les
vertus auxquelles vous aspirez. Ma tendresse veillera sur vous et
grandira avec vos mrites.

Acceptez ce contrat. Mettez avec confiance votre main dans les ntres.
Appuyez-vous avec calme sur nos paules prtes  vous soutenir. Mais ne
vous faites plus illusion, n'esprez plus me rajeunir au point de m'ter
le discernement et la raison. Ne brisez pas le lien qui fait votre
force, ne renversez pas l'appui que vous invoquez. Appelez, si vous
voulez, du nom d'amour l'affection que nous avons l'un pour l'autre;
mais que ce soit l'amour qu'on connat au sjour des anges, l o les
mes seules brlent du feu des saints dsirs.




XL.


Eh bien, soyez maudite, car je suis maudit! et c'est vous dont la froide
haleine a fltri ma jeunesse dans sa fleur. Vous avez raison, et je vous
entends fort bien, madame, vous avouez que j'ai besoin de vous, mais
vous dclarez que vous n'avez pas besoin de moi. De quoi puis-je me
plaindre? Ne sais-je pas bien que cela est sans rplique! Vous aimez
mieux rester dans le calme o vous prtendez tre que descendre 
partager mes ardeurs, mes tourments, mes orages. Vous avez beaucoup de
sagesse et de logique, en vrit, et, loin de discuter avec vous, je
fais silence et vous admire.

Mais je puis vous har, Llia; c'est un droit que vous m'avez donn, et
dont je prtends bien user. Vous m'avez fait assez de mal pour que je
vous consacre une ternelle et profonde inimiti; car, sans avoir eu
aucun tort rel envers moi, vous avez trouv le moyen de m'tre funeste
et de m'ter le droit de m'en plaindre. Votre froideur vous a place
vis--vis de moi dans une position inattaquable, tandis que ma jeunesse
et mon exaltation me livraient  vous sans dfense. Vous n'avez pas
daign avoir piti de moi, cela est simple; pourquoi en serait-il
autrement? Quelle sympathie pouvait exister entre nous? Par quels
travaux, par quelles grandes actions, par quelle supriorit vous
avais-je mrite? Vous ne me deviez rien, et vous m'avez accord cette
facile compassion qui fait qu'on dtourne la tte en passant auprs d'un
homme saignant et bless. N'tait-ce pas dj beaucoup? n'tait-ce pas
du moins assez pour prouver votre sensibilit?

Oh! oui, vous tes une bonne soeur, une tendre mre, Llia! Vous me
jetez aux bras des courtisanes avec un dsintressement admirable; vous
brisez mon esprance, vous dtruisez mon illusion avec une svrit
vraiment bien majestueuse; vous m'annoncez qu'il n'est point de bonheur
pur, point de chastes plaisirs sur la terre; et, pour me le prouver,
vous me repoussez de votre sein, qui semblait m'accueillir et me
promettre les joies du ciel, pour m'envoyer dormir sur un sein encore
chaud des baisers de toute une ville. Dieu a t sage, Llia, de ne
point vous donner d'enfant; mais il a t injuste envers moi en me
donnant une mre telle que vous!

Je vous remercie, Llia. Mais la leon est assez forte, il ne m'en faut
pas une de plus pour atteindre  la sagesse. Me voici clair, me voici
dsabus de toutes choses; me voici vieux et plein d'exprience. Au ciel
sont toutes les joies, tous les amours. A la bonne heure. Mais, en
attendant, acceptons la vie avec toutes ses ncessits, la jeunesse
fbrile, le dsir fougueux, le besoin brutal, le vice effront,
paisible, philosophique. Faisons deux parts de notre tre: l'une pour la
religion, pour l'amiti, pour la posie, pour la sagesse; l'autre pour
le dbauche et l'impuret. Sortons du temple, allons oublier Dieu sur le
lit de Messaline. Parfumons nos fronts et vautrons-nous dans la fange;
aspirons dans le mme jour  l'immaculation des anges, et rsignons-nous
 la grossiret des animaux. Mais moi, Madame, je l'entends mieux que
vous. Je vais plus loin: j'adopte toutes les consquences de votre
prcepte. Incapable de partager ainsi ma vie entre le ciel et l'enfer,
trop mdiocre, trop incomplet pour passer de la prire  l'orgie, de la
lumire aux tnbres, je renonce aux joies pures, aux extases divines;
je m'abandonne au caprice de mes sens, aux ardeurs de mon sang embras.
Vivent la Zinzolina et celles qui lui ressemblent. Vivent les plaisirs
faciles, les ivresses qu'il n'est besoin de conqurir ni par l'tude, ni
par la mditation, ni par la prire! Vraiment oui, ce serait folie que
de mpriser les facults de la matire. N'ai-je pas got dans les bras
de votre soeur un bonheur aussi rel que si j'avais t dans les
vtres? Ai-je connu mon erreur? M'en suis-je seulement dout un instant?
Par le ciel, non! Rien ne m'a retenu au bord de ma chute; aucun secret
pressentiment ne m'a averti du perfide change que vous faisiez en riant
sous mes yeux aveugls. Les grossires manations d'une folle joie m'ont
enivr autant que les suaves parfums de ma matresse. Dans ma brutale
ardeur, je n'ai pas distingu Pulchrie de Llia! J'tais gar, j'tais
ivre; j'ai cru presser contre ma poitrine le rve de mes nuits ardentes,
et, loin d'tre glac par le contact d'une femme inconnue, je me suis
abreuv d'amour; j'ai bni le ciel, j'ai accept la plus mprisante
substitution avec des transports, avec des sanglots; j'ai possd Llia
dans mon me, et ma bouche a dvore Pulchrie sans mfiance, sans
dgot, sans soupon.

Brava! Madame, vous avez russi, vous m'avez convaincu. Le plaisir des
sens peut exister isol de tous les plaisirs du coeur, de toutes les
satisfactions de l'esprit. Pour vous, l'me peut vivre sans l'aide des
sens. C'est que vous tes d'une nature thre et sublime. Mais moi, je
suis un vil mortel, une misrable brute. Je ne puis rester prs d'une
femme aime, toucher sa main, respirer son haleine, recevoir au front
ses baisers, sans que ma poitrine se gonfle, sans que ma vue se trouble,
sans que mon esprit s'gare et succombe. Il faut donc que j'chappe 
ces dangers, que je me soustraie  ces souffrances; il faut aussi que je
me prserve des mpris de celle que j'aime d'un amour indigne et
rvoltant. Adieu, Madame, je vous fuis pour jamais. Vous ne rougirez
plus d'inspirer les ardeurs dont j'tais consum  vos pieds.

Mais comme mon me n'est pas dprave, comme je ne puis porter, dans les
bras des infmes dbauches que vous me donnez pour amantes, un coeur
rempli d'un saint amour; comme je ne puis allier le souvenir des
volupts clestes au sentiment des terrestres volupts, je veux
dsormais teindre mon imagination, abjurer mon me, fermer mon sein aux
nobles dsirs. Je veux descendre au niveau de la vie que vous m'avez
faite et vivre de ralits, comme jusqu'ici j'ai vcu de fictions. Je
suis homme maintenant, n'est-ce pas? J'ai la science du bien et du mal,
je puis marcher seul, je n'ai plus rien  apprendre. Restez dans votre
repos, j'ai perdu le mien.

Hlas! il est donc bien vrai, j'tais donc un puril insens, un
misrable fou quand je croyais aux promesses du ciel, quand je
m'imaginais que l'homme tait aussi bien organis que les herbes des
champs, que son existence pouvait se doubler, se complter, se confondre
avec une autre existence et s'absorber dans les treintes d'un transport
sacr! Je le croyais! Je savais que ces mystres s'accomplissaient  la
chaleur du soleil, sous l'oeil de Dieu, dans le calice des fleurs, et
je me disais:--L'amour de l'homme pur pour la femme pure est aussi
suave, aussi lgitime, aussi ardent que ceux-l. Je ne me souvenais plus
des lois, des usages et des moeurs qui dnaturent l'emploi des
facults humaines et dtruisent l'ordre de l'univers. Insensible aux
ambitions qui tourmentent les hommes, je me rfugiais dans l'amour, sans
songer que la socit avait aussi pass par l, et qu'il ne restait pas
d'autre ressource aux mes ardentes que de s'user et de s'teindre par
le mpris d'elles-mmes au sein de joies factices et d'arides plaisirs.

Mais  qui la faute? N'est-ce pas  Dieu avant tout? Il ne m'tait
jamais arriv d'accuser Dieu, et c'est vous, Llia, qui m'avez appris 
m'pouvanter de ses arrts,  lui reprocher ses rigueurs. Voil
qu'aujourd'hui cette confiante superstition qui m'blouissait se
dissipe. Ce nuage d'or qui me cachait la Divinit s'vanouit. Descendu
dans les profondeurs de moi-mme, j'ai appris ma faiblesse, j'ai rougi
de ma stupidit, j'ai pleur de rage en voyant la puissance de la
matire et l'impuissance de cette me dont j'tais si fier, dont je
croyais le rgne si assur. Voil que je sais qui je suis, et que je
demande  mon matre pourquoi il m'a fait ainsi, pourquoi cette
intelligence avide, pourquoi cette imagination orgueilleuse et dlicate
sont  la merci des plus grossiers dsirs; pourquoi les sens peuvent
imposer silence  la pense, touffer l'instinct du coeur, le
discernement de l'esprit.

O honte! honte et douleur! Je croyais que les baisers de cette femme me
trouveraient aussi froid que le marbre. Je croyais que mon coeur se
soulverait de dgot en l'approchant; et j'ai t heureux auprs
d'elle, et mon me s'est dilate en possdant ce corps sans me!

C'est moi qui suis mprisable, et c'est Dieu que je hais, et vous aussi,
vous le phare et l'toile qui m'avez fait connatre l'horreur de ces
abmes, non pour m'en prserver, mais pour m'y prcipiter; vous, Llia,
qui pouviez me fermer les yeux, m'pargner ces hideuses vrits, me
donner un plaisir dont je n'aurais pas rougi, un bonheur que je n'aurais
pas maudit et dtest! Oui, je vous hais comme mon ennemi, comme mon
flau, comme l'instrument de ma perte! Vous pouviez au moins prolonger
mon erreur et m'arrter encore quelques jours aux portes de l'ternelle
douleur, et vous ne l'avez pas voulu! Et vous m'avez pouss dans le vice
sans daigner m'avertir, sans crire  l'entre:--Laissez l'esprance aux
portes de cet enfer, vous qui voulez en franchir le seuil, en affronter
les terreurs! J'ai tout vu, tout brav. Je suis aussi savant, aussi
sage, aussi malheureux que vous. Je n'ai plus besoin de guide. Je sais
de quels biens je puis faire usage,  quelles ambitions il me faut
renoncer: je sais quelles ressources peuvent repousser l'ennui qui
dvore la vie. J'en userai, puisqu'il le faut. Adieu donc! Tu m'as bien
instruit, bien clair, je te dois la science: maudite sois-tu, Llia!




QUATRIME PARTIE.




XLI.


Ce que je vous avais prdit vous arrive: vous ne pouvez pas aimer, et
vous ne savez pas vous passer d'amour. Qu'allez-vous faire maintenant?
Vous allez mriter tous les reproches que, dans l'amertume de son
coeur, le jeune Stnio vous adresse. Vous allez boire les larmes
brlantes des enfants dans la coupe glace de l'orgueil, Llia, je ne
suis pas de ceux qui vous flattent; je suis peut-tre le seul ami
vritable que vous ayez. Eh bien! mon estime pour vous diminue depuis
quelque temps. Je ne vous vois pas trouver l'issue de ce ddale o votre
grandeur vous avait pousse, mais o cette grandeur mme ne devait pas
vous permettre d'errer aussi longtemps. Je sais toute la peine que vous
avez  vivre; je connais toutes les misres attaches  ces vigueurs
exceptionnelles; je sais la lutte terrible qu'une intelligence leve
doit soutenir contre les lments contraires qu'elle engendre de son
propre fonds; je sais enfin que l o les volonts sont sublimes, les
rvoltes sont obstines. Mais il y a des limites au combat, il y a un
terme  l'irrsolution. Une me comme la vtre peut se tromper longtemps
sur elle-mme, et dans un excs d'orgueil prendre ses vices pour des
instincts nobles. Un jour doit se lever o la lumire se fasse en elle
et pntre jusque dans ses replis les plus sombres. Jours rares, mais
dcisifs, tels que le vulgaire n'en saisit jamais que de ples reflets
aussitt effacs que perus, tels que les forts esprits en saluent la
splendeur deux ou trois fois au plus dans le cours de leur vie, et en
reoivent une forme nouvelle et durable.

Ces magnifiques ractions de la volont, ces transformations presque
miraculeuses de l'tre, vous les connaissez bien, Llia; Dieu vous avait
donn la force, l'ducation vous donna l'orgueil. Un jour vous voultes
aimer, et, malgr les rvoltes de l'orgueil, malgr les souffrances de
la force, vous aimtes, vous vous ftes femme; vous ne ftes point
heureuse, vous ne deviez pas l'tre; mais votre malheur mme dut vous
grandir  vos propres yeux.

Quand cet amour fut arriv  son apoge de dvouement et de douleur,
vous comprtes la ncessit de le briser pour recouvrer la puissance de
vos volonts, comme vous aviez compris celle de le subir pour accomplir
la destine humaine. Le second jour de votre force vous claira pour
sortir de l'abme o le premier vous avait aide  descendre.

Alors il s'est agi de prendre une direction dans la vie, de fuir 
jamais l'abme, et c'tait l'oeuvre du troisime jour. Ce jour est
encore derrire votre horizon; qu'il y monte donc enfin! Que cette
irrsolution cesse, que votre sentier se dessine, et qu'au lieu de
tourner sans cesse autour d'un prcipice vainement explor, vos pas se
dirigent vers les hauteurs que vous tes faite pour habiter.

Ne me demandez plus de grce, mon austre amiti ne vous en fera plus,
et je vous condamnerai sans piti dsormais, car dans ma raison vous
tes juge. L'preuve a dur assez longtemps, le moment d'en sortir
triomphante est venu. Si vous tombez, Llia, je ne vous traiterai pas
comme on dit que les anges dchus furent traits; car je ne suis pas
Dieu, et rien ne doit rompre le lien de l'amiti entre deux cratures
humaines qui se sont jur secours et assistance. L'affection vritable
doit prendre toutes les formes; sa voix entonnera tantt l'hymne
triomphal de la rsurrection, tantt la plainte expiatoire des morts:
choisissez. Voulez-vous que j'tende sur vous le voile du deuil et que
je verse des larmes amres sur votre dgradation, au lieu de vous
couronner d'toiles immortelles et de m'agenouiller devant votre gloire?
Vous aviez mon admiration, voulez-vous de ma piti?

Non, non, rompez ces liens qui vous attachent au monde. Vous dites que
vous n'y tes plus qu'un spectre; vous mentez; il y a encore, dans le
coeur ferm aux passions violentes, la fibre des petites passions que
la mort seule peut dtendre. Vous tes vaine, Llia, ne vous y trompez
pas; votre orgueil vous dfend de vous soumettre  l'amour, il devrait
vous dfendre en mme temps d'accepter l'amour d'autrui: alors ce serait
un orgueil dont on pourrait vous fliciter ou vous plaindre, mais jamais
vous blmer. Ce plaisir que vous vous donnez d'inspirer l'amour et d'en
suivre le ravage dans le coeur des hommes, c'est une satisfaction
purile et coupable de votre amour-propre: faites-la cesser, ou vous en
serez punie.

Car, si la justice providentielle est mystrieuse dans ses voies
gnrales, il y a des justices clestes qui s'accomplissent secrtement
de Dieu  l'homme, et qui sont invitables, quelque soin que l'homme ait
de les cacher. Si vous prenez trop de plaisir aux hommages, si vous
laissez le poison de la flatterie _entrer dans votre coeur par
l'oreille_, il vous arrivera bientt de sacrifier  la satisfaction de
ce besoin nouveau plus de votre force que vous ne pensez. Vous vous
ferez une ncessit de la socit d'hommes mdiocres. Vous voudrez voir
 vos pieds ceux-l peut-tre avec lesquels vous sympathiserez le moins,
mais sur lesquels vous voudrez voir l'effet de votre puissance. Vous
vous habituerez  l'ennui d'un rgne stupide, et cet ennui deviendra
votre amusement unique. Vous ne serez plus l'amie de personne, mais la
matresse de tout le monde!

Oui, la _matresse_! que ce mot brutal tombe sur votre conscience de
tout son poids! il y a une sorte de galanterie platonique qui peut
satisfaire une femme vulgaire, mais qu'un caractre aussi srieux que le
vtre doit mpriser profondment, car c'est la prostitution de
l'intelligence. Si vous aviez avec l'humanit un lien de chair et de
sang, si vous aviez un poux, un amant; si surtout vous tiez mre, vous
pourriez voir se former autour de vous de nombreuses affections, parce
que vous tiendriez par mille endroits  la vie de tous; mais, dans cette
solitude que vous vous tes faite et dont il est trop tard pour sortir,
vous serez toujours pour les hommes un objet de curiosit, de mfiance,
de haine stupide ou de dsirs insenss. Ce vain bruit qui se fait autour
de vous a d bien vous lasser! S'il commence  vous plaire, c'est que
vous commencez  dchoir, c'est que vous n'tes dj plus vous-mme;
c'est que Dieu, qui vous avait marque du sceau d'une fatalit sublime,
voyant que vous voulez quitter l'pre sentier de la solitude o son
esprit vous attendait, se retire de vous et vous abandonne aux mesquins
passe-temps du monde.

C'est l le chtiment invisible dont je vous parlais, Llia; c'est cette
maldiction, insensible d'abord, qui s'tend peu  peu sur nos annes
comme un voile funbre; c'est la nue, dont Mose enveloppa l'gypte
rebelle  Dieu. Vous souffrez encore, Llia; vous sentez encore cet
esprit de Dieu qui vous tire en haut. Vous vous compariez l'autre jour 
cet homme baign de sueur froide qui, dans la grande scne de
Michel-Ange, s'attache avec dsespoir  l'ange charg de le disputer au
dmon. Vous tes reste une heure  contempler, immobile et sombre,
cette lutte gigantesque que vous aviez vue dj cent fois, mais qui vous
prsente aujourd'hui un sens plus sympathique. Prenez garde que le bon
ange ne se lasse, prenez garde que le mauvais ne se cramponne  vos
pieds dbiles: c'est  vous de dcider lequel des deux vous aura.




XLII.

LLIA AU ROCHER.


Ainsi parlait Valmarina en marchant lentement avec Llia dans un sentier
des montagnes. Ils taient sortis  minuit de la ville, et ils s'taient
enfoncs dans les gorges dsertes, sous la clart pleine et douce de la
lune. Ils allaient sans but, et pourtant ils marchaient vite. Le
voyageur avait peine  suivre cette grande femme ple qui semblait plus
ple et plus grande cette nuit-l qu' l'ordinaire. C'tait une de ces
courses agites qui ne dplacent que l'imagination, qui n'emportent que
l'esprit, et o le corps semble n'avoir point de part, tant on est
distrait de toute fatigue physique; une de ces nuits o l'oeil ne
s'lve pas vers la vote thre pour y suivre la marche harmonieuse de
la constellation, mais o le regard de l'me descend et pntre dans les
abmes du souvenir et de la conscience; une de ces heures qui durent
toute une vie, et o l'on ne se sent exister que dans l'avenir et le
pass.

Llia levait pourtant vers le ciel un front plus audacieux que de
coutume, mais elle ne voyait pas le ciel. Le vent soufflait dans ses
cheveux et en rejetait  chaque instant le voile sombre sur son visage
sans qu'elle s'en apert. Si Stnio l'et vue en cet instant, pour la
premire fois il et surpris l'agitation de son sein et l'inquitude de
son geste. Une sueur froide baignait ses paules nues; et son sourcil
mobile s'abaissait et se joignait sous son front, dont un nuage semblait
avoir obscurci la blancheur immacule. De temps en temps elle
s'arrtait, croisait les bras sur sa poitrine ardente, et toisait son
compagnon d'un regard sombre: on et dit que la colre cleste allait
clater en elle.

Cependant, quand il s'interrompait, effray de l'effet de ses
remontrances et craignant d'outre-passer le but, elle retrouvait, comme
par magie, toute sa srnit hautaine; et, souriant de la timidit
affectueuse de son ami, elle lui faisait signe de continuer son discours
et sa marche.

Quand il eut fini de parler, elle attendit encore longtemps qu'il
ajoutt quelque chose; puis elle s'assit sur une roche escarpe  un des
sommets de la montagne, et leva convulsivement ses grands bras roidis
par le dsespoir vers les impassibles toiles.

Vous souffrez! lui dit son ami avec tristesse; je vous ai fait du mal.

--Oui, rpondit-elle en laissant retomber ses bras de marbre sur ses
genoux, vous avez fait du mal  mon orgueil, et je m'crierais
volontiers avec les hros de Calderon: O mon honneur, vous tes malade!

--Vous savez que ces maladies de l'orgueil se traitent par des moyens
violents? dit Valmarina.

--Je le sais! dit-elle en tendant la main pour lui commander le
silence.

Puis elle monta sur la crte du rocher, et, debout sur ce pidestal
immense, dessinant sa haute taille aux reflets de la lune, elle se prit
 rire d'un rire affreux, et Valmarina lui-mme eut peur d'elle.

Pourquoi riez-vous? lui dit-il d'un ton svre, est-ce que l'esprit du
mal l'emporte? Il me semble que je viens de voir votre bon ange
s'envoler au bruit de ce rire amer et discordant.

--Il n'y a pas de mauvais ange ici, dit Llia; et, quant  mon bon ange,
je me le serai  moi-mme. Llia saura sauver Llia. Celui qui s'envole
pouvant par ce rire d'anathme et d'adieu, c'est l'esprit tentateur,
c'est le fantme qui avait revtu une face d'ange, c'est celui que ma
raillerie mprisante salue l-bas, c'est Stnio, le pote sacr, qui
soupe cette nuit chez les filles de joie.

Valmarina, abaissant ses regards vers les lointains horizons de la
valle, aperut les lumires plissantes de la ville et le palais de la
courtisane Pulchrie qui flamboyait de tout l'clat d'une orgie
nocturne.

En reportant son attention sur Llia, il la vit assise et baigne de
larmes.

Malheureuse femme, lui dit-il, la jalousie vient d'entrer dans ton
coeur.

--Dites plutt, homme insens, qu'elle vient d'en sortir, rpondit-elle;
je pleure une illusion et non pas un homme. Stnio n'a jamais exist!
c'tait une cration de ma pense. Oh! qu'elle tait belle! Il faut que
je sois un grand artiste, un habile ouvrier, pour avoir produit cette
figure cleste! Raphal et Michel-Ange, fondus l'un dans l'autre,
n'eussent jamais rien fait d'aussi beau que ce qui tait l.

Et Llia passa la main sur ce grand pli qui traversait son front dans
ses heures d'extrme souffrance.

J'ai beau l'y chercher maintenant, dit-elle, elle n'y est plus qu'une
ombre plissante prte  rentrer dans la nuit du nant. Le vent de la
mort a bris ce lis de l'den. Le souffle de Pulchrie a tu mon Stnio.
Il y a l-bas un spectre effar qui hurle dans une taverne; comment
l'appelle-t-on maintenant?

O mon pote! je t'ensevelirai dans un tombeau digne de toi, dans un
tombeau plus froid que le marbre, plus impntrable que l'airain, plus
cach que le diamant dans la pierre. Je t'ensevelirai dans mon coeur!

Et toi, spectre! lve ton bras chancelant. Porte  ta lvre souille la
coupe d'onyx de la bacchante! Bois par dfi  la sant de Llia! raille
l'orgueilleuse insense qui mprise les lvres charmantes et la
chevelure parfume d'un si beau jeune homme. Va, Stnio! ce corps ne
sera bientt plus qu'une outre propre  contenir les cinquante-sept
espces de vins de l'Archipel. Dj c'est une amphore vide, un fragile
albtre o le sang du coeur ne circule plus, o le feu de l'me s'est
teint, et qui va tomber en clats parmi des dbris d'hommes et de
coupes brises sous la lame de Pulchrie.

Merci,  mon Stnio! tu m'as sauve. Tu m'as empche de rpandre la
fange des passions vulgaires sur cette neige impollue, sur cette glace
clatante o Dieu m'avait ensevelie. Grce  toi, je ne suis pas sortie
de mon palais de cristal. Quand tu m'as vue me risquer sur le seuil, tu
t'es envol en souriant vers les cieux,  mon doux songe! en jetant 
l'impuret une robe souille qu'elle couvre de baisers infmes, et
qu'elle croit tre Stnio!

--Calmez ce dlire, dit Valmarina en tchant d'arracher Llia  ce
rocher qui semblait tre pour elle le trpied de la pythonisse, et o il
craignait que sa raison ne s'gart entirement.

--Laisse donc, laisse! homme de petite patience et de lentes
transactions! s'cria-t-elle en le repoussant. Pour toi, la force est
l'oeuvre de toute une vie, n'est-ce pas? Apprends que pour Llia c'est
l'oeuvre d'une seule nuit. Va, ne crains rien de mon dlire; quand je
descendrai de ce rocher, la mnade que tu vois sera la plus chaste et la
plus calme des vestales. Laisse-moi dire adieu  un monde qui s'croule,
 un soleil qui s'efface. L'esprit de l'homme est une image abrge,
mais fidle et complte, de l'infini. Quand un de ses foyers de vie
s'teint, il s'en rallume un autre plus brillant; c'est que ce principe
appartient  Dieu seul. Llia n'est pas foudroye parce qu'un homme l'a
maudite. Il lui reste son propre coeur, et ce coeur renferme le
sentiment de la Divinit, l'intuition et l'amour de la perfection!
Depuis quand perd-on la vue du soleil parce qu'un des atomes que son
rayon avait embrass est rentr dans l'ombre?

Elle s'assit et redevint muette et immobile comme une statue. Le travail
intrieur n'tait pas plus visible en elle que le mouvement d'une montre
au travers du mtal qui le cache. Valmarina la contempla longtemps avec
admiration et respect. Il n'y avait en elle,  ce moment-l, rien
d'humain, rien de sympathique. Elle tait belle et froide comme la
force. Elle ressemblait  ces grands lions de marbre blanc du Pire,
qui,  force de regarder les flots, semblaient avoir acquis la puissance
de les dompter.

--Vous dites qu'en entrant dans le boudoir de ma soeur, et qu'en y
voyant mon buste, il a jet sa coupe pleine de vin sur ce pauvre visage
de marbre? Vous dites qu'il a allum le punch avec ma dernire lettre?

Llia fit ces questions avec calme, et voulut savoir les dtails de
cette colre de jeune homme, dont Valmarina avait t tmoin quelques
heures auparavant.

Je m'attachais  vous raconter ces choses, lui rpondit-il, lorsque je
croyais qu'elles ne serviraient qu' allumer votre colre, et  vous
rendre la fermet dont vous avez trop longtemps manqu. Mais les larmes
que je vous ai vue rpandre tout  l'heure me font craindre de vous
avoir blesse plus profondment que je ne voulais.

--Ne craignez rien, dit-elle, il y a trois jours que je ne l'aime plus.
C'est sur lui que j'ai pleur et non pas sur moi. Ne croyez pas que son
vain dpit et ses folles insultes me touchent. Ce n'est pas l que je me
sens outrage: c'est dans le pavillon d'Aphrodise, il y a maintenant
quatre nuits, que l'outrage a t consomm; c'est lorsqu'il a pris la
main d'une courtisane pour ma main, sa bouche pour ma bouche, et son
sein pour mon sein: c'est lorsqu'il s'est cri:--Qu'as-tu donc ce soir,
ma bien-aime? Je ne t'ai jamais vue ainsi. Tu m'enivres d'un bonheur
dont je n'avais pas l'ide; ton haleine m'embrase. Reste ainsi, c'est
d' prsent seulement que je t'aime; jusqu'ici je n'ai aim qu'une
ombre!

--Vouliez-vous qu'il et le don de magie pour djouer la tromperie
cruelle  laquelle vous vous tiez prte?

--Prte! moi? Oh non! Dieu m'est tmoin qu'en le suivant dans ces
couloirs sombres o l'insense l'entranait, je ne pensais pas qu'il en
serait ainsi. J'avais vu sa rsistance, je croyais tre tmoin de sa
victoire. Pensez-vous que j'allais l pour assister  leurs
embrassements? Le ciel me soit tmoin encore de ceci! je l'aimais,
hlas! oui, je l'aimais, cet enfant gracieux et doux! et j'avais rsolu
souvent de vaincre mes terreurs, et d'essayer avec lui un hymen
sanctifi par de nobles convenances. Celui-l, me disais-je, n'est-il
pas mon frre, le rveur, l'idaliste, le pote sacr qui pourrait
ennoblir et difier ma vie? Puis, je voulais encore tenter sa constance
et la force de son coeur par quelques preuves, par la crainte de me
perdre, par l'absence; et je ne prenais pas un plaisir cruel, comme vous
l'avez dit,  le faire souffrir pour ma gloire. Je souffrais moi-mme
plus que lui de son attente et de son effroi. Mais je savais comme
l'amour cesse en moi! Je me souvenais du jour o le dgot et la honte
avaient balay mon premier amour de ma mmoire, comme le vent balaie
l'cume des flots. Je voyais, je croyais voir dans Stnio une passion si
vraie, que mon indiffrence devait briser sa vie; et je ne voulais pas
faire natre en lui la plus lgre esprance sans tre sre de ne pas la
lui ravir le lendemain. Aussi, comme je l'examinais! Avec quelle
amoureuse et maternelle sollicitude j'observais les instincts et les
dispositions de ce disciple bien-aim! Je voulais lui enseigner l'amour,
folle que j'tais! Je voulais lui apprendre tout ce que je savais des
ravissements et des dlicatesses de la pense, en retour de ce qu'il
m'et rappris des ardeurs du sang et des dlire de la jeunesse... Oh! je
fis bien de ne pas me presser et de donner attention au dveloppement de
cette plante si prcieuse! Hlas! elle avait un ver dans le coeur, et
le dmon de l'impuret n'a eu qu' souffler dessus pour qu'elle tombt
dans la fange. Les voil donc, ces tres si dlicatement organiss, ces
matres s-arts de la volupt, ces prtres de l'amour! Ils nous accusent
d'tre de froides statues, et eux, ils n'ont qu'un sens, celui qu'on ne
peut pas nommer! Ils disent que nos mains sont glaces; les leurs sont
si paisses, qu'elles ne distinguent pas la chevelure de leur matresse
d'avec celle de la premire femme qu'on leur prsente! Ils ouvrent tous
leurs pores  la plus grossire mprise. Le plus mince voile, la plus
belle nuit d't, suffisent pour frapper leurs yeux comme leur esprit
d'une ccit stupide; leur oreille s'abuse complaisamment et croit
retrouver le son d'une voix chrie dans une voix inconnue... Il suffit
qu'une femme quelconque baise leur bouche, pour qu'un nuage s'tende sur
leur vue, pour qu'un bourdonnement s'lve dans leur oreille, pour qu'un
trouble divin, pour qu'un dsordre sublime les prcipite avec dlices
dans un abme de prostitution!

[Illustration: Un petit page entra tout effar. (Page 78.)]

Ah! laissez-moi rire de ces potes sans muse et sans Dieu, de ces
fanfarons misrables qui comparent leurs sens aux subtiles manations
des fleurs, leurs embrassements aux magnifiques conjonctions des astres!
Encore mieux valent ces dbauchs sincres qui nous disent tout de suite
ce qui doit nous dgoter d'eux!

Ah! Llia! dit Valmarina, toute cette indignation est de la jalousie,
et la jalousie, c'est l'amour!

--Non pas pour moi, rpondit-elle en passant de la colre brlante au
plus froid ddain. La jalousie tue l'amour du premier coup dans les mes
fires. Je n'entre pas en lutte avec des champions indignes de moi. J'ai
souffert, j'en conviens, j'ai souffert horriblement pendant une heure.
J'tais dans ce cabinet, j'tais presque entre eux. Je parlais
alternativement avec ma soeur, et il ne s'apercevait pas de la
diffrence de nos voix et de nos paroles. Il saisissait quelquefois ma
main, et il la quittait aussitt pour reprendre par instinct et
machinalement cette main souille qui lui semblait bien plus mienne. Ah!
je le voyais, moi; d'o vient donc qu'il ne me voyait pas? Je l'ai vu
presser Pulchrie sur son coeur, et je n'ai eu que le temps de fuir;
ses soupirs touffs, ses cris d'amour et de triomphe m'ont poursuivie
jusque dans les jardins. Cela me faisait l'effet d'une agonie; et, quand
j'ai vu passer les gondoles, je me suis lance dans la premire venue
pour quitter ce sol empoisonn qui venait de donner la mort  Stnio.

--Vous tiez bien ple, Llia, lorsque vous vntes tomber prs de moi
dans la barque, et je crus que vous alliez mourir vous-mme. Ah!
malheureuse! consultez bien vos forces avant d'couter votre colre.

--Je n'ai de colre que contre vous, qui me comprenez si peu. Perdre un
enfant qu'on a nourri de son lait et port tout un an attach  son
sein, n'est pas plus cruel au coeur d'une mre que ne me l'a t le
dtachement soudain et terrible qui s'est opr  ce moment entre
Stnio et moi. Mais le jour se levait lorsque je me jetai mourante dans
la gondole, et le disque du soleil tait  peine sorti en entier de la
mer lorsque, debout  la proue, je chantais d'une voix clatante cet air
de _bravura_ qu'on m'avait demand. Tous les dilettanti qui se
trouvaient l ont dclar que je n'avais jamais chant avec tant de
puissance; et la puissance ne rside pas seulement dans le poumon, que
je sache: elle prend, je crois, sa source un peu plus-haut.

[Illustration: La princesse Claudie.]

--Ah! tte de fer! vous vous briserez contre l'arc de triomphe que vous
vous difiez.

--Je ferai cet arc si beau et si vaste, qu'il y aura de la place pour
Satan lui-mme, s'il veut y passer. Trouvez-vous que j'aie montr depuis
ces trois jours un instant de dpit  Pulchrie ou  Stnio? N'ai-je pas
essay de consoler celui-ci de sa honte, et d'ennoblir celle-l aux yeux
du pote? N'ai-je pas offert  l'enfant mon ternelle amiti, mes
sollicitudes et ma direction maternelle?

--Et pourquoi tes-vous agite  cette heure? Parce qu'il a persist 
vous demander votre amour, et que, irrit par votre refus, il est cette
nuit, par dpit, par fureur, au milieu de l'ivresse et du dsespoir,
l'amant volontaire de Pulchrie!

--Non pas! Il se tromperait celui qui croirait entrer en lutte avec
Llia. On ne combat point avec les vents de la mer, avec les vagues de
l'Ocan; et mon orgueil est plus insaisissable  la volont d'un homme
que les flots et les temptes. Ce qui m'offense, c'est que vous
m'engagiez  prendre ici un parti, comme si je pouvais hsiter, comme
si,  la vue d'un cadavre, j'en tais  me demander si je dois le mettre
en terre ou dans mon lit! Dbarrassons-nous de tout cadavre, et vivons
aprs.

--Et quelle sera cette vie?

--Ceci importe assez peu pour le moment. Laissez-moi le temps d'essuyer
mes yeux, d'abaisser le linceul entre le mort et moi; et, pourvu que je
l'aie oubli dans une heure, vous n'avez rien de plus  me demander.
Tenez, Valmarina, voici les belles pliades qui lancent leur courbe
lgre sur l'horizon: avant que la dernire d'entre elles ait disparu,
il y aura bien du changement dans ce coeur dchir, dans cette
existence branle! Vous vous inquitiez de me voir dans une mauvaise
voie; vous pensiez que je luttais contre de petites passions et de
mchants instincts. Vous vous trompiez; j'allais vers un but; la foudre
est tombe, elle a emport le chemin et le but tout ensemble.
Laissez-moi le temps de soulever quelques dbris qui ont roul jusque
sur moi et de m'carter de ce chemin maudit.

--Il y a plus d'un chemin, mais il n'y a qu'un but pour vous, dit
Valmarina. Vous croyez que la solitude peut vous y conduire; mais
mfiez-vous de la colre pour compagnon de voyage. Si le regret venait 
vous atteindre un jour, quel que ft votre calme extrieur, quel que ft
le triomphe de votre amour-propre, cet orgueil dont vous faites votre
palladium, et que je respecte en vous parce que je l'ai vu tre le
mobile de vos meilleures actions, cet orgueil auquel vous sacrifiez tout
serait-il pleinement satisfait?

--Cela se passerait entre Dieu et moi. Lui seul serait tmoin de ma
souffrance, et mon orgueil s'arrte  lui...

--Dieu! Oui, sans doute; mais croyez-vous bien en lui, Llia?

--Si j'y crois! Et ne voyez-vous pas que je ne puis rien aimer sur la
terre! Expliquez-vous cela comme l'explique peut-tre le chaste Stnio 
l'heure qu'il est, en commentant avec Zinzolina les causes du ma
froideur? Ceux qui n'ont pas d'autre dieu que leur corps ne conoivent
pas d'autre cause d'abstinence qu'une impuissance physique. Qu'est-ce
que l'exigence des facults exquises? qu'est-ce que le besoin de
l'idale beaut? qu'est-ce que la soif d'un amour sublime aux yeux du
vulgaire? Lorsque de passagres lueurs d'enthousiasme l'clairent par
hasard, ce n'est que l'effet d'une violente excitation des nerfs, d'une
raction toute mcanique des sens sur le cerveau. Toute crature, si
mdiocre qu'elle soit, peut inspirer ou ressentir ce dlire d'un instant
et le prendre pour l'amour. L'intelligence et l'aspiration du grand
nombre ne vont pas au del. L'tre qui aspire  des joies toujours
nobles,  des plaisirs toujours vivement et saintement sentis,  une
continuelle association de l'amour moral  l'amour physique, est un
ambitieux destin  un bonheur immense ou  une ternelle douleur. Il
n'y a pas de milieu pour ceux qui font un dieu de l'amour. Il leur faut
le sanctuaire d'une affection immense comme la leur pour clbrer leurs
divins mystres; mais qu'ils n'esprent jamais connatre le plaisir au
lupanar! Or l'amour des hommes est devenu un lupanar jusque sous le toit
conjugal. La plupart d'entre eux sont  une femme pure ce qu'une
prostitue est  un jeune homme chaste. Le jeune homme a le droit de
mpriser la prostitue, de la chasser de ses bras aussitt qu'elle a
satisfait un besoin dont il rougit lui-mme. D'o vient donc qu'on
refuse aux femmes pures la facults de sentir le dgot et le droit de
le manifester aux hommes impurs qui les trompent? Plus vils cent fois
que les courtisanes qui ne promettent que le plaisir, ne promettent-ils
pas l'_amour_, ces hommes souills? Or, une femme fire ne peut
connatre le plaisir sans l'amour: c'est pourquoi elle ne trouvera ni
l'un ni l'autre dans les bras de la plupart des hommes. Quant  ceux-ci,
il leur est bien moins facile de rpondre  nos instincts nobles et
d'alimenter nos gnreux dsirs que de nous accuser de froideur. Ces
mes asctiques, disent-ils, habitent toujours des tres imparfaits. La
dernire fille publique a plus de charme pour eux que la plus pure des
vierges. La fille publique est la vritable pouse, la vritable amante
des hommes de cette gnration; elle est  leur hauteur. Prresse de la
matire, elle a touff tout ce qu'il y avait dans la femme de
divinement humain, pour y dvelopper des instincts excessifs emprunts 
la brute. Elle n'est ni orgueilleuse ni importune; elle n'exige que ce
que de tels hommes peuvent donner, de l'or. Ah! je te remercie, mon
Dieu! Tu as voulu qu'un dernier voile tombt de devant mes yeux, et que
ces vrits hideuses dont je voulais douter encore me fussent dmontres
claires comme la lumire de ton soleil par Stnio lui-mme, par celui
que j'appelais dj mon amant, par celui que je croyais pur entre tous
tes enfants des hommes. Tu as permis qu'un profond abattement plonget
mon me dans les tnbres pendant quelque temps, et que la souffrance
obscurct mon entendement au point de me faire douter de l'ternelle
vrit. Dmence, mensonge, sagesse, sophisme, amour divin, ngation
impie, chastet, desordre; tous les lments d'erreur et de vrit, de
grandeur et d'abjection, ont tournoy et flott confusment dans le
chaos de mon imagination. Il y a eu dans l'abme de ma pense des orages
terribles et des naufrages imminents! J'ai tout remis en question, j'ai
failli essayer de tout, et je n'ai trouv dans cet abandon de ma
volont, dans cette abdication de ma raison, que souffrance toujours
plus vive, isolement toujours plus solennel. Alors j'ai tendu les bras
vers toi dans mon angoisse, et tu m'as fait voir la corruption de la
nature humaine dans ses causes et dans ses effets. Tu m'as fait savoir
que nul homme (pas mme Stnio) ne mritait cet amour dont le foyer
tait en moi. Tu m'as donn une forte leon: tu as voulu que toute la
douleur et toute l'humiliation qui remplissent la vie des femmes
vulgaires me fussent rvles en un instant, que l'ongle impur de la
jalousie me ft au coeur une lgre blessure et en tirt quelques
gouttes de mon sang comme un stigmate d'expiation et de chtiment. J'ai
regrett un instant de ne pas tre une courtisane; et, pour mon ternel
enseignement, j'ai vu sous mes yeux une courtisane l'emporter sur moi au
premier baiser. Merci, mon Dieu! de m'avoir humilie  ce point; car en
mme temps j'ai vu que ce n'tait pas l ma destine. Non, non! mon
plaisir et ma gloire ne sont pas l et ce ne sont pas des plaintes, ce
sont des bndictions que je t'adresserai dsormais. J'ai t ingrate, 
souveraine perfection! j'avais ton image dans le coeur, et j'ai
cherch l'infini dans la crature. J'ai voulu te retirer mon culte pour
le donner  des idoles de chair et de sang. J'ai cru qu'entre toi et moi
il fallait un intermdiaire, un prtre, et que ce prtre serait l'homme.
Je me suis trompe; je ne puis avoir d'autre amant que toi; et tout ce
qui se placerait entre nous, loin de m'unir  toi par le bonheur et la
reconnaissance, m'en loignerait par le dgot et la dception. Ah! vous
me demandez, Valmarina, si je crois en Dieu! il faut bien que j'y croie,
puisque je l'aime d'un amour insens, puisque le feu de cette passion
insatiable dvore ma poitrine, puisque je ne puis nier sa providence
sans que mon sang se glace dans mes veines et sans que ma vie se
fltrisse comme un fruit atteint de la gele. Il faut bien que je croie
en lui, puisque je ne vis que d'amour, tout en n'aimant aucune crature
faite  mon image; puisque je ne puis me rsigner au commandement
d'aucun autre pouvoir que le ciel. Et toi, Stnio, comment as-tu pu tre
assez aveugle pour songer  m'aimer? Comment as-tu os tenter d'tre le
rival de Dieu, de remplir une vie qui n'est qu'une fureur, une extase,
un embrassement, une querelle et un raccommodement d'amante jalouse et
absolue de la Divinit? C'est  toi qu'il faut renvoyer l'pithte
d'orgueilleux, car tu as voulu tre Dieu toi-mme: tu as espr de moi
les mmes colres, les mmes larmes, les mmes imprcations, les mmes
dsirs et les mmes transports que j'ai pour lui. Pauvre enfant! tu m'as
bien mal connue. Tu as t bien peu pote, malgr tous tes vers. Tu as
bien peu compris ce que c'est que l'idal, puisque tu as cru qu'un
souffle mortel pouvait en effacer l'image dans le miroir de mon me!

--Tout ce que vous dites est palpitant et dlirant d'orgueil,  ma chre
Llia! dit Valmarina avec un affectueux sourire, en lui tendant la main
pour descendre du rocher; mais j'aime  vous entendre parler comme vous
faites; car je vous retrouve, et telle que je vous connais, rien de ce
qui est en vous ne m'effraie. D'ailleurs l'amiti vraie est
l'acceptation complte et absolue d'un tre par un autre; j'aime donc
vos dfauts. Quand je m'inquite, quand je vous interroge, c'est quand
je vous vois sortir de votre voie, et faire les actions d'une autre
personne. C'est alors que je ne vous reconnais plus, et que, vous voyant
devenir timide, incertaine et douce comme les femmes qu'on aime et qu'on
gouverne, je m'imagine que vous tes perdue, que la plus folle et la
meilleure crature de Dieu n'existe plus.

Llia releva d'une main ses cheveux pars, et, tenant de l'autre celle
de son ami, elle se dressa une dernire fois de toute sa hauteur sur le
rocher.

Orgueil! s'cria-t-elle, sentiment et conscience de la force! saint et
digne levier de l'univers! sois difi sur des autels sans tache, sois
enferm dans des vases d'lection! Triomphe, toi qui fais souffrir et
rgner! J'aime les pointes de ton cilice,  armure des archanges! Si tu
fais connatre  tes lus des supplices inous, si tu leur imposes des
renoncements terribles, tu leur fais connatre aussi des joies
puissantes, tu leur fais remporter des victoires homriques! Si tu les
conduis dans des thbades sans issue, tu amnes les bons du dsert 
leurs pieds, et tu envoies  leurs nuits solitaires l'esprit de la
vision pour lutter avec eux, pour leur faire exercer et connatre leur
force, et pour les rcompenser au matin par cet aveu sublime: Tu es
vaincu; mais prosterne-toi sans honte, car je suis le Seigneur!

Llia renoua sa chevelure, et sautant au bas du rocher:

Allons-nous-en, dit-elle, la dernire des pliades est couche et je
n'ai plus rien  faire ici; ma lutte est finie. L'esprit de Dieu a mis
sa main sur moi comme il fit  Jacob pour lui ouvrir les yeux, et Jacob
se prosterna. Tu peux me frapper dsormais,  Trs-Haut! tu me trouveras
 genoux!

Et toi, roc orgueilleux, dit-elle en se retournant aprs l'avoir
quitt, j'ai t cloue un instant  ton flanc comme Promthe; mais je
n'ai pas attendu qu'un vautour vint m'y ronger le foie, et j'ai rompu
tes anneaux de fer de la mme main qui les avait rivs.




XLIII.

LES CAMALDULES.


Llia et Valmarina redescendirent la montagne par le versant oppos 
celui qui conduisait  la ville. Llia marchait la premire, mais sans
empressement et sans trouble.

Ce n'est pas le chemin, lui dit son compagnon, en lui faisant observer
qu'elle marchait vers le sud.

--C'est mon chemin,  moi, rpondit-elle; car c'est le chemin qui
loigne de Stnio. Retournez  la ville, si vous voulez; quant  moi, je
n'en repasserai jamais les portes.

Valmarina la suivit par complaisance, mais avec un sourire de doute.

Je me dfie un peu de ces rsolutions si soudaines et si absolues, lui
dit-il; je ne crois pas aux partis extrmes. Ils ne servent qu' hter
les ractions.

--Toute rsolution dont on diffre l'excution est avorte, rpondit
Llia. Quand il s'agit de vouloir, il faut de la rflexion; quand il
faut agir, il faut de l'audace et de la promptitude.

--O allons-nous? dit Valmarina.

--Nous fuyons le pass! rpondit Llia avec une gaiet sombre.

Le jour se levait; ils entrrent dans une valle couverte de riches
forts. Les plus belles eaux serpentaient en silence  l'ombre des
myrtes et des figuiers. De vastes clairires, o paissaient des
troupeaux demi-sauvages, entrecoupaient de lisires d'un vert tendre ces
masses d'un ton vigoureux. Ce pays tait riche et dsert. On n'y voyait
d'habitations que des mtairies parses caches dans le feuillage. On y
pouvait donc jouir  la fois de toutes les grces, de tous les bienfaits
de la nature fconde, et de toutes les grandeurs, de toute la posie de
la nature inculte.

A mi-cte de la colline, Llia s'arrta saisie d'admiration.

Heureux, s'cria-t-elle, les pasteurs insouciants et rudes qui dorment
 l'ombre de ces bois silencieux, sans autre souci que le soin de leurs
troupeaux, sans autre tude que le lever et le coucher des toiles! Plus
heureux encore les poulains chevels qui bondissent lgrement dans ces
broussailles, et les chvres farouches qui gravissent sans effort les
roches escarpes! Heureuses toutes les cratures qui jouissent de la vie
sans fatigue et sans excs.

Comme ils tournaient un des angles du chemin, Llia aperut dans le
crpuscule une vaste ligne blanche sur le flanc de la montagne, qui
ceignait la valle d'un cirque majestueux et vaste.

Qu'est-ce que cela? dit-elle  son ami. Est-ce une ligne d'architecture
splendide, ou bien une muraille de craie comme il s'en trouve dans ces
rochers? Est-ce une immense cascade, une carrire, ou un palais?

--C'est un monastre de femmes, rpondit Valmarina, c'est le couvent de
Camaldules.

--On m'en a vant la richesse et l'lgance, dit Llia. Allons le
visiter.

--Comme il vous plaira, rpondit Valmarina: les hommes n'y entrent pas,
mais je vous attendrai dans la cour.

Cette cour frappa Llia de surprise et d'admiration: d'abord ce fut une
longue galerie, dont la vote de marbre blanc tait soutenue par des
colonnes corinthiennes d'un marbre rose vein de bleu, spares l'une de
l'autre par un vase de malachite o l'alos dressait ses grandes artes
pineuses; et puis d'immenses cours qui se succdaient dans une
profondeur vraiment ferique, et que remplissaient, comme des tapis
tendus, de riches parterres bigarrs des plus belles fleurs. La rose
dont toutes ces plantes taient frachement inondes semblait les
revtir encore d'une gaze d'argent. Au centre des ornements symtriques
que ces parterres dessinaient sur le sol, des fontaines, jaillissant
dans des bassins de jaspe, levaient leurs jets transparents dans l'air
bleu du matin, et le premier rayon du soleil qui commenait  dpasser
le sommet de l'difice, tombant sur cette pluie fine et bondissante,
couronnait chaque jet d'une aigrette de diamants. De superbes faisans de
Chine, qui se drangeaient  peine sous les pieds de Llia, promenaient
parmi les fleurs leurs panaches de filigrane et leurs flancs de velours.
Le paon talait sur les gazons sa robe de pierreries, et le canard
musqu, au poitrail d'meraude, poursuivait, dans les bassins, les
mouches d'or qui tracent sur la surface de l'eau des cercles
insaisissables.

Au cri moqueur ou plaintif de ces oiseaux captifs,  leurs allures
mlancoliques et fires, se mlaient les mille voix joyeuses et
bruyantes, les mille familiarits curieuses des libres oiseaux du ciel.
Le tarin espigle et confiant venait se poser au front immobile des
statues. Le moineau insolent et peureux allait drober la pture aux
oiseaux domestiques et s'envolait pouvant au moindre gloussement des
couveuses; le chardonneret s'en prenait aux aigrettes des fleurs que le
vent lui disputait. Les insectes s'veillaient aussi et commenaient 
bruire sous l'herbe chauffe et fumante aux premiers feux du jour. Les
plus beaux papillons de la valle arrivaient par troupe pour s'abreuver
du suc de ces belles plantes exotiques, dont la saveur les enivrait
tellement qu'ils se laissaient prendre  la main. Toutes les voix de
l'air, tous les parfums du matin montaient au ciel comme un pur encens,
comme un naf cantique, pour remercier Dieu des bienfaits de la cration
et du travail de l'homme.

Mais parmi toutes ces existences animales et vgtales, parmi ces
oeuvres de l'art et ces splendeurs de la richesse, l'homme seul
manquait. Le rteau s'tait rcemment promen sur le sable de toutes les
alles, comme pour effacer le souvenir des pas humains. Llia eut une
sorte de frayeur superstitieuse en y imprimant les siens. Il lui sembla
qu'elle allait dtruire l'harmonie de cette scne magique, et faire
tomber sur elle les murailles enchantes de son rve.

Car, dans la confusion de ses ides de pote, elle ne voulait point
croire  la ralit des choses qu'elle voyait. En apercevant au loin,
derrire les colonnades transparentes du clotre, les profondeurs
dsertes de la valle, elle s'imagina volontiers qu'au sein des bois
elle s'tait endormie sous l'arbre favori d'une fe, et qu' son rveil
la coquette reine des prestiges l'avait environne des merveilles
impalpables de son palais pour la retenir en son pouvoir.

Comme elle se laissait mollement aller  cette fantaisie, enivre des
suaves odeurs du jasmin et du datura, contente d'tre dans ces beaux
lieux et s'y croyant presque reine, elle se rapprocha d'une haute et
longue croise dont le vitrage colori, tincelant au soleil,
ressemblait au rideau de soie nuanc d'un harem. Elle s'tait assise sur
les marches d'un bassin rempli de poissons, et s'amusait  suivre, au
travers de l'eau limpide, la truite qui porte une souple armure d'argent
parseme de rubis, et la tanche revtue d'un or ple nuanc de vert.
Elle admirait la mollesse de leurs jeux, l'clat de leurs yeux
mtalliques, l'agilit inconcevable de leur fuite peureuse lorsqu'elle
dessinait son ombre mobile sur les eaux. Tout  coup des chants tels que
les anges doivent les faire entendre au pied du trne de Jhovah
partirent du fond de l'difice mystrieux, et, se mlant aux vibrations
de l'orgue, emplirent toute l'enceinte du monastre. Tout sembla faire
silence pour couter, et Llia, frappe d'admiration, s'agenouilla
instinctivement comme aux jours de son enfance.

Des voix de femmes pures et harmonieuses montaient vers Dieu comme une
prire fervente et pleine d'espoir, et des voix d'enfants pntrantes et
argentines rpondaient  celle-ci comme les promesses lointaines du ciel
exprimes par l'organe des anges.

Les religieuses disaient:

Ange du Seigneur, tends sur nous tes ailes protectrices. Abrite-nous
de la bont vigilante et de ta consolante piti. Dieu t'a fait indulgent
et doux entre toutes les Vertus, entre toutes les Puissances du ciel;
car il t'a destin  secourir,  consoler les mes,  recueillir dans un
vase sans souillure les larmes qui sont verses aux pieds du Christ, et
 les prsenter en expiation devant ta justice ternelle,  Trs-Saint!

Et les petites filles rpondaient du haut de la nef sonore:

Esprez dans le Seigneur,  vous qui travaillez dans les larmes! car
l'ange gardien tend ses grandes ailes d'or entre la faiblesse de
l'homme et la colre du Seigneur. _Louez Dieu._

Puis les vierges reprirent:

O le plus jeune et le plus pur des anges! c'est toi que Dieu cra le
dernier, car il te cra aprs l'homme, et te mit dans le paradis pour
tre son compagnon et son ami. Mais le serpent vint et fut plus puissant
que toi sur l'esprit de l'homme. L'ange de la colre descendit pour
punir; toi, tu suivis l'homme dans l'exil et tu pris soin des enfants
qu've mit au jour,  Trs-Saint!

Les enfants rpondirent encore:

Remerciez  genoux, vous tous qui aimez Dieu, remerciez l'ange gardien;
car de son aile puissante il monte et redescend incessamment de la terre
aux cieux, des cieux  la terre, pour porter d'en bas les prires, pour
rapporter d'en haut les bienfaits. _Louez Dieu._

La voix frache et pleine d'une jeune novice rcita ce couplet:

C'est toi qui d'une chaude haleine rchauffes, au matin, les plantes
engourdies par le froid; c'est toi qui couvre de ta robe virginale les
moissons de l'homme menaces de la grle; c'est toi qui d'une main
protectrice soutiens la cabane du pcheur branle par les vents de la
mer; c'est toi qui veilles les mres endormies, et, les appelant d'une
voix douce au milieu des rves de la nuit, les avertis d'allaiter les
enfants nouveau-ns; c'est toi qui gardes la pudeur des vierges, et
poses  leur chevet le rameau d'oranger, invisible talisman qui dtourne
les mauvais pensers et les songes impurs; c'est toi qui t'assieds, au
soleil du midi, dans le sillon o dort l'enfant du moissonneur, et qui
dtournes de leur chemin la couleuvre et le scorpion, prts  ramper sur
son berceau; c'est toi qui ouvres les feuillets du missel quand nous
cherchons dans le texte sacr un remde  nos maux; c'est toi qui nous
fais rencontrer alors le verset qui convient  notre misre, et qui mets
sous nos yeux les lignes saintes qui repoussent la tentation.

Invoquez l'ange gardien, dirent les voix enfantines, car c'est le plus
puissant parmi les anges du Seigneur. Le Seigneur, quand il l'envoya sur
la terre, lui promit que chaque fois qu'il remonterait vers lui il lui
accorderait la grce d'un pcheur. _Louez Dieu._

Llia, charme de cette douce posie et de ces voix mlodieuses, s'tait
avance insensiblement jusque sur le seuil d'une porte latrale qu'elle
trouva entr'ouverte. Arrte sur le palier d'un escalier de mosaque
d'o l'oeil plongeait dans la nef, elle voyait au-dessous d'elle les
vierges prosternes. Saisie d'enthousiasme, elle tendit les bras et
s'cria: _Louez Dieu!_ d'un ton si passionn, que toute la communaut
leva les yeux sur elle par un mouvement spontan. Sa haute taille, sa
robe blanche, ses cheveux flottants, et le son grave de cette voix qu'on
pouvait prendre pour celle d'un jeune homme, firent tant d'impression
sur les nonnes exaltes et timides, qu'elles crurent voir apparatre
l'ange gardien. Un seul cri s'leva de toutes les stalles, les jeunes
filles tombrent le visage contre terre, et Llia descendit lentement
l'escalier pour aller s'agenouiller parmi elles. En mme temps la lourde
porte qu'elle avait franchie retomba entre elle et Valmarina.

Il l'attendit plusieurs heures avec patience, et la chaleur de midi se
faisant sentir, il se retira sous la galerie dans un endroit frais et
bien ar, o il rva et demeura pour son propre compte assez longtemps
encore. Quand ces heures brlantes commencrent  faire place au vent de
mer qui s'lve et augmente avec le dclin du soleil, il se dcida 
sonner  la grille du clotre intrieur et  faire demander Llia par
une tourire. Au bout de quelques instants, on lui rapporta de la part
de l'trangre (c'est ainsi qu'on la dsigna) une fleur qui, dans la
langue symbolique des _Salams_, signifiait _adieu_. Valmarina, qui avait
enseign la science de ces emblmes orientaux  Llia, comprit que
c'tait un adieu irrvocable, et reprit seul le chemin de la ville.




XLIV.


Vous savez quels liens mystrieux m'attachent  des luttes funestes et 
de ples esprances. Rappel par mes frres d'infortune, je vais offrir
un adversaire ou une victime de plus aux bourreaux et aux assassins de
la vrit. Je pars peut-tre pour ne plus revenir, et, puisque vous
l'exigez, je ne vous verrai pas. Je vous avoue que je m'tonne un peu
d'une retraite de votre part dans un couvent catholique. Je sais quel
empire ces croyances ont exerc sur vos premires annes; mais je ne
saurais croire qu'elles puissent le ressaisir pour longtemps. Il faut
pourtant qu'il s'agisse ici pour vous d'autre chose que d'un besoin
momentan de solitude et de repos; car ni votre solitude ni votre repos
n'ont coutume d'tre interrompus et troubls par ma prsence. Vous
m'avez habitu a me regarder comme un autre vous-mme; et d'ailleurs ce
n'est point un adieu fraternel, une treinte des mains  travers une
grille, qui eussent pu vous distraire de vos rveries et porter le bruit
du monde dans votre mditation. Vous semblez vous tre impos cette
retraite comme une pratique de dvotion, et cet effort pour vous
rattacher  des ides devenues trop troites pour vous me parat assez
triste. Il y a dans les dterminations puriles quelque chose de maladif
qui atteste l'impuissance de l'me. Plus vous vous efforcez de nier par
votre conduite l'amour que vous avez pour Stnio, plus il me semble que
cet amour malheureux s'obstine  vous tourmenter. Songez-y, ma soeur,
il faut pourtant que cet amour se dveloppe ou se brise. Les
demi-sentiments ne conviennent qu'aux natures faibles. Les tentatives
inutiles sont dplorables: elles usent nos forces en pure perte. Me
laisserez-vous partir sous le poids de ces inquitudes?




XLV.


Il est des situations heureusement bien rares o l'amiti ne peut rien
pour nous. Quiconque ne peut tre  soi-mme son unique mdecin, ne
mrite pas que Dieu lui donne la force de gurir. Il est possible que je
souffre plus que vous ne pensez; mais il est certain que je ne souffre
pas lchement, et qu'il n'y a rien de puril ni de prsomptueux dans la
dtermination que j'ai prise. Je veux simplement rester ici comme un
malade dans un hospice, pour y suivre un rgime nouveau. On se donne
bien de la peine et on s'impose bien des privations pour gurir le
corps; on peut bien, je pense, en faire autant pour gurir l'me
lorsqu'elle est menace de maladie mortelle. Il y a longtemps que je
m'gare dans un ddale plein de bruits confus et d'ombres trompeuses. Il
faut que je m'enferme dans une cellule, que je me cherche sous des
ombrages mystrieux, jusqu' ce que je me sois retrouve; et alors, dans
un jour de puissance et de sant, je prendrai un parti. C'est alors que
je vous consulterai avec la dfrence qu'on doit  l'amiti; c'est alors
que vous pourrez juger ma situation et prononcer avec sagesse sur mon
avenir. Aujourd'hui, votre sollicitude ne vous servirait qu' m'garer.
Que pouvez-vous savoir de moi, puisque je n'en sais rien moi-mme, sinon
que j'ai la volont de m'tudier et de me connatre? Quand un nuage
sombre traverse un jour pur, vous pouvez prvoir du quel ct clatera
l'orage; mais quand des vents contraires croisent les nues dans les
tnbres, vous tes forc, pour vous diriger, d'attendre que le soleil
se lve.

Il m'est cruel de ne pas vous serrer la main au moment o vous allez
affronter des dangers que j'envie; mais il me serait plus cruel encore
de vous voir sans vous parler avec abandon; je ne sais mme pas si cela
me serait possible, et j'ai la certitude que je sortirais brise d'un
entretien o votre prudence, peut tre trop claire, dtruirait le
faible espoir que j'ai conu. Vous tes un homme d'action, Valmarina,
bien plus qu'un homme de dlibration. Vous vous tes fait  grands
coups de hache un large chemin, et vous ne comprenez pas toujours les
obstacles qui arrtent les autres dans des sentiers inextricables. Vous
avez un but dans la vie; si j'tais homme, j'en aurais un aussi, et,
quelque prilleux qu'il ft, j'y marcherais avec calme. Mais vous ne
vous souvenez pas assez que je suis femme et que ma carrire est limite
 de certains termes infranchissables. Il fallait me contenter de ce qui
fait l'orgueil et la joie des autres femmes; je l'eusse fait si je
n'avais pas eu le malheur d'avoir un esprit srieux et d'aspirer  des
affections que je n'ai pas trouves. J'ai jug trop sagement les hommes
et les choses de mon temps: je n'ai pu m'y attacher. J'ai senti le
besoin d'aimer, car mon coeur s'tait dvelopp en raison de mon
esprit, mais ma raison et ma fiert m'ont dfendu de cder  ce besoin.
Il et fallu rencontrer un homme d'exception qui m'acceptt pour son
gale en mme temps que pour sa compagne, pour son amie en mme temps
que pour son amante. Ce bonheur ne m'est point chu; et, si j'y aspirais
de nouveau, il faudrait le chercher. Chercher, en amour, veut dire
essayer; vous savez que cela est impossible pour une femme qui ne veut
pas courir la chance de s'avilir; c'est dj trop de deux amours
malheureux dans sa vie. Quand le second n'a pas rpar les mcomptes du
premier, il faut bien qu'elle sache renoncer  l'amour, il faut bien
qu'elle sache trouver sa gloire et son repos dans l'abstinence. Or
l'abstinence lui sera difficile et douloureuse dans le monde. La socit
lui refusa les grandes occupations de l'esprit et l'exercice des
passions politiques. L'ducation premire, dont elle est victime, la
rend presque toujours impropre aux travaux de la science, et le prjug
en outre lui rend toute action publique impossible ou ridicule. On lui
permet de cultiver les arts; mais les motions qu'ils excitent ne sont
pas sans danger, l'austrit des moeurs est peut-tre plus difficile 
un caractre asctique qu' tout autre. L'amour, considr sous ses
rapports grossiers, n'est qu'une tentation dont on est  moiti dlivr
quand on rougit de l'prouver; on peut le surmonter sans souffrance
morale. L'amour, considr comme l'idal de la vie, ne laisse point de
repos  ceux qui en sont privs. C'est l'me qui est attaque dans son
plus divin sanctuaire par de nobles instincts, par de magnifiques
dsirs. Elle ne pourra chercher  les satisfaire qu'en se donnant le
change, en se laissant abuser par de fausses apparences et de menteuses
promesses; sous chacun de ses pas s'ouvrira un abme. Lente  sortir du
premier, attache par sa nature mme  de funestes illusions, elle
retombera dans un second, dans un troisime, jusqu' ce que, brise dans
ses chutes, puise par ses combats, elle succombe et s'anantisse.
Parmi les femmes corrompues, j'en ai vu peu qui le fussent par besoin
des sens ( celles-l un poux jeune et stupide peut suffire); beaucoup,
au contraire, avaient cd  des besoins de coeur que l'esprit ne
dirigeait pas et que la volont ne savait pas vaincre. Si Pulchrie est
devenue une courtisane, c'est qu'elle est ma soeur, c'est, qu'elle a
malgr elle ressenti l'influence du spiritualisme, c'est qu'elle a
cherch un amant parmi les hommes avant d'avoir tous les hommes pour
amants.

En rduisant les femmes  l'esclavage pour se les conserver chastes et
fidles, les hommes se sont trangement tromps. Nulle vertu ne demande
plus de force que la chastet, et l'esclavage nerve. Les hommes le
savent si bien qu'ils ne croient  la force d'aucune femme. Je n'ai pu
vivre parmi eux, vous le savez, sans tre souponne et calomnie, de
prfrence  toute autre. Je ne pourrais me placer sous la protection de
votre amiti fraternelle sans que la calomnie dnaturt la nature de nos
relations. Je suis lasse de lutter en public et de supporter les
outrages  visage dcouvert. La piti m'offenserait plus encore que
l'aversion; c'est pourquoi je ne chercherai jamais  me faire connatre,
et je boirai mon calice dans le secret de mes nuits mlancoliques. Il
est temps que je me repose, et que je cherche Dieu dans ses mystiques
sanctuaires pour lui demander s'il n'a fait pour les femmes rien de plus
que les hommes. J'ai dj essay la solitude, et j'ai t force d'y
renoncer. Dans les ruines du monastre de ***, j'ai failli perdre la
raison; dans le dsert des montagnes, j'ai craint de perdre la
sensibilit. Entre l'alination et l'idiotisme, j'ai d chercher le
tumulte et la distraction. La coupe o j'essayais de m'enivrer s'est
brise sur mes lvres. Je crois que l'heure du dsabusement et de la
rsignation est enfin venue. J'tais trop jeune pour rester au
Monteverdor il y a quelques jours; aujourd'hui je serais trop vieille
pour y retourner. J'avais encore trop d'esprance: je n'en ai plus
assez. Il faut que je trouve une solitude o rien du dehors ne parle
plus  mon coeur, mais o le son de la voix humaine frappe de temps en
temps mon oreille. L'homme peut s'affranchir des passions; mais il ne
rompt pas impunment toute sympathie avec son semblable. La vie physique
est un fardeau qu'il doit maintenir dans son quilibre, s'il veut
conserver dans un quilibre gal les facults de son intelligence. La
solitude absolue dtruit promptement la sant. Elle est contraire  la
nature, car l'homme primitif est minemment sociable, et les animaux
intelligents ne subsistent que par l'association des besoins et des
travaux qui les soulagent. Ainsi, en ne me croyant point propre  le
retraite, je faisais injure  mon esprit; je ne comprenais pas que mon
corps seul se rvoltait contre les privations exagres, contre les
intempries du climat, contre la dite extnuante, contre l'absence du
spectacle de la vie extrieure. Le mouvement des tres anims, l'change
de la parole, la seule audition de certains sons humains, la rgularit
et la communaut des habitudes les plus vulgaires, sont peut-tre une
ncessit pour la conservation de la vie animale, dans notre sicle
surtout, au sortir des habitudes d'un bien-tre et d'un mouvement
excessifs.

La socit chrtienne me parat avoir admirablement compris ces
ncessits en crant les communauts religieuses. Jsus, en transmettant
les ardeurs du mysticisme  des imaginations ardentes sous des climats
salubres, put envoyer les anachortes au Liban. Ses pres, les Essniens
et les Thrapeutes, avaient peupl les solitudes du monde. Le
cnobitisme de nos gnrations, plus faibles de chair et d'esprit, a t
forc de crer les couvents et de remplacer la socit qu'il abandonnait
par une socit recrute parmi les mes d'exception. Ici mme, le luxe
et ses douceurs se sont introduits jusque dans le clotre. Il y aurait
peut-tre beaucoup  dire  cela s'il s'agissait de juger la question au
point de vue de la morale chrtienne. Pour moi qui ne suis qu'un
transfuge chapp tout saignant  un monde ennemi, cherchant le premier
abri venu pour y reposer ma tte, faible et endolorie comme je suis, je
me sens charme de la beaut de cet asile o la tempte me jette. La
transition du monde au couvent me parat moins sensible  travers la
magnificence de ces lambris. Les arts qu'on y cultive, les chants
mlodieux qui les emplissent, les parfums qu'on y respire, tout,
jusqu'au nombre imposant et au riche costume des religieuses, sert de
spectacle  mes sens exalts, et de distraction  mes lugubres ennuis.
Je n'en demande pas davantage pour le prsent, et, quant  l'avenir, je
ne m'en explique pas encore avec moi-mme. Chaque instant que je passe
ici me fait pressentir une existence nouvelle.

Et cependant, si l'amant de Pulchrie ralisait les romanesques
esprances qu'en d'autres jours nous avions conues... je vous l'ai
promis, je reviendrais  lui, et mon amour pourrait effacer la tache de
son garement: mais comment esprez-vous qu'avec tant de penchant  la
volupt il soit vritablement sensible  la grande posie  laquelle
vous vouliez l'initier? Ne vous y trompez pas; les potes de profession
ont le privilge de vanter tout ce qui est beau, sans que leur coeur
en soit mu et sans que leur bras soit au service de la cause qu'ils
exaltent. Vous savez bien qu'il a repouss l'ide d'ennoblir sa vie en
allant l'offrir  la cause que vous servez. Il n'ignore pas ce qui vous
occupe: quelque saintement gard que soit votre secret, il y a dans le
coeur des hommes  cette heure des inquitudes, des besoins et des
sympathies qui ne peuvent se dfendre de vous deviner. Eh bien, ces
sympathies dont Stnio m'entretenait si souvent, ce n'tait chez lui
qu'une parole lgre, une affectation de grandeur. Il me disait alors
que, pour vous voir un instant, pour presser votre main, il sacrifierait
son laurier de pote; et, quand j'ai voulu le pousser dans vos bras, il
a prfr retourner  ceux de Pulchrie. Direz-vous que la douleur ferme
momentanment l'me aux motions nobles, aux ides gnreuses? Eh quoi!
l'me d'un pote se laisse ainsi abattre, et pourtant elle conserve
toute sa puissance pour l'ivresse du plaisir! Honte  de telles
souffrances!

Faites cependant pour lui ce que votre coeur vous dicte. Mais, si vous
l'attirez dans vos rangs, souvenez-vous de ma volont, Valmarina; je ne
veux pas tre l'appt qui le fera sortir de son bourbier. Je ne veux pas
que la promesse de mon amour serve  de si vils usages que de retirer du
vice un tre que l'honneur n'a pu sauver... Et quel mrite aurait son
dvouement pour vous, si l'espoir de m'obtenir en tait le seul motif?
Qui sait, d'ailleurs, si maintenant ma conqute ne serait pas pour la
vanit blesse de Stnio un acte de dpit, et s'il n'y porterait pas
quelque sentiment de vengeance? Pour redevenir digne de moi, il faut
qu'il fasse plus que je n'aurais song  lui demander avant sa faute. Il
faut qu'il engendre de son propre fonds le dsir et l'excution des
grandes choses. Alors je reconnatrai que je m'tais trompe, que je
l'avais trop svrement jug, et qu'il mritait mieux... Et alors,
vritablement, il mritera que je le rcompense...

Mais, croyez-moi, hlas! j'ai des instincts profonds de divination. J'ai
une pntration qui a fait de tout temps mon supplice. On me croit
svre parce que je suis clairvoyante... on me croit injuste parce qu'un
trs-petit fait suffit pour m'clairer... Stnio est perdu; ou plutt,
comme je vous le disais, Stnio n'a jamais exist. C'est nous qui
l'avions cr dans nos rves. C'est un jeune homme loquent... rien de
plus.

Je vous renouvelle la promesse de ne prendre aucune rsolution
irrvocable avant de lui avoir donn le temps de se faire rellement
connatre de vous. Je sais que vous veillerez sur lui comme la
Providence. N'oubliez pas que de votre ct vous m'avez promis qu'il
ignorerait ma retraite, que tous l'ignoreraient. Je dsire que le monde,
m'oublie; je ne veux pas que Stnio vienne, dans un jour d'ivresse,
troubler mon repos par quelque folle tentative.

Parlez! allez arroser encore d'un peu de sang pur ce laurier strile qui
crot sur la tombe des martyrs inconnus! ne craignez pas que je vous
plaigne! Vous allez agir; et moi, je vais imiter Alfieri, qui se faisait
lier sur une chaise pour rsister  la tentation de rejoindre l'objet
d'une indigne passion. O vie de l'me!  amour!  le plus sublime
bienfait de Dieu! il faut que je me fasse clouer aux piliers d'un
clotre pour m'abstenir de toi comme d'un poison! Malheur! malheur 
cette farouche moiti du genre humain, qui, pour s'approprier l'autre,
ne lui a laiss que le choix de l'esclavage ou du suicide!




CINQUIME PARTIE.




XLVI.


Un homme vtu de noir entra un matin dans la ville et alla frapper au
palais de la Zinzolina.

Les laquais lui dirent qu'il ne pouvait parler  la dame; il insista. On
tenta de le chasser; il leva son bton blanc d'un air impassible. Sa
figure froide et son obstination firent peur a cette valetaille
superstitieuse, qui le prit pour un spectre et se dispersa devant lui.

Un petit page entra tout effar dans la salle o Zinzolina traitait ses
convives.

Un _abbatone_, un _abbataccio_, disait-il, venait d'entrer de force dans
la maison, frappant de son bton ferr les gens de la signora, les
porcelaines du Japon, les statues d'albtre, les pavs de mosaque,
faisant un affreux dgt et profrant de terribles maldictions.

Aussitt tous les convives se levrent (except un qui dormait), et
voulurent courir au-devant de l'_abbate_ pour le chasser. Mais la
Zinzolina, au lieu de partager leur indignation, se renversa sur sa
chaise en clatant de rire; puis elle se leva  son tour, mais pour leur
imposer silence et leur enjoindre de se rasseoir.

Place, place  l'abb! dit-elle; j'aime les prtres intolrants et
colres: ce sont les plus damnables. Qu'on fasse entrer sa seigneurie
apostolique, qu'on ouvre la porte  deux battants et qu'on apporte du
vin de Chypre!

Le page obit, et, quand la porte fut ouverte, on vit venir au fond de
la galerie la majestueuse figure de Trenmor. Mais le seul convive qui
et pu le reconnatre et le prsenter dormait si profondment, que ces
explosions de surprise, de colre et de gaiet ne l'avaient pas
seulement fait tressaillir.

En voyant de plus prs le prtendu ecclsiastique, les joyeux compagnons
de la Zinzolina reconnurent que son vtement tranger n'tait pas celui
d'un prtre; mais la courtisane, persistant dans son erreur, lui dit en
allant  sa rencontre, et en se faisant aussi belle et aussi douce
qu'une madone:

Abb, cardinal ou pape, sois le bienvenu et donne-moi un baiser.

Trenmor donna un baiser  la courtisane, mais d'un air si indiffrent et
avec des lvres si froides, qu'elle recula de trois pas en s'criant 
moiti colre,  moiti pouvante:

Par les cheveux dors de la Vierge! c'est le baiser d'un spectre.

Mais elle reprit bientt son effronterie, et, voyant que Trenmor
promenait un sombre regard d'anxit sur les convives, elle l'attira
vers un sige plac auprs du sien.

Allons, mon bel abb, dit-elle en lui prsentant sa coupe d'argent
cisele par Benvenuto et couronne de roses  la manire des
voluptueuses orgies de la Grce, rchauffe les lvres engourdies avec ce
lacryma-christi.

Et elle se signa d'un air hypocrite en prononant le nom du Rdempteur.

Dis-moi ce qui t'amne vers nous, continua-t-elle, on plutt ne me le
dis pas, laisse-moi le deviner. Veux-tu qu'on te donne une robe de soie
et qu'on parfume tes cheveux? Tu es le plus bel abb que j'aie jamais
vu. Mais pourquoi votre Misricorde fronce-t-elle le sourcil sans me
rpondre?

--Je vous demande pardon, Madame, rpondit Trenmor, si je rponds mal 
votre hospitalit; quoique je sois entr ici  pied, comme un
colporteur, vous me recevez comme un prince. Je ne m'arroge point le
droit de mpriser vos avances; mais je n'ai pas le temps de m'occuper de
vous: ma visite  un autre objet, Pulchrie...

--Pulchrie! dit la Zinzolina en tressaillant. Qui tes-vous, pour
savoir le nom que ma mre m'a donn? De quel pays venez-vous?

--Je viens du pays o est maintenant Llia, rpondit Trenmor en baissant
la voix.

--Bni soit le nom de ma soeur! reprit la courtisane d'un air grave et
recueilli.

Puis elle ajouta d'un ton cavalier:

Quoiqu'elle m'ait lgu la dpouille mortelle de son amant.

--Que dites-vous? reprit Trenmor avec pouvante, avez-vous dj puis
tant de jeunesse et de sve? Avez-vous dj donn la mort  cet enfant
qui n'avait pas encore vcu?

--Si c'est de Stnio que vous parlez, rpondit-elle, rassurez-vous, il
est encore vivant.

--Il a bien encore un mois ou deux  vivre, ajouta un des convives en
jetant un regard insouciant et vague sur le sofa o dormait un homme
dont le visage tait enfonc dans les coussins.

Les yeux de Trenmor suivirent la mme direction. Il vit un homme de la
taille de Stnio, mais beaucoup plus fluet, et dont les membres grles
reposaient dans un affaissement qui annonait moins l'ivresse que la
fivre. Sa chevelure fine et rare tombait en boucles droules sur un
cou lisse et blanc comme celui d'une femme, mais dont les contours sans
rondeur trahissaient une virilit maladive et force.

Est-ce donc l Stnio? dit Trenmor en attirant Pulchrie dans une
embrasure de croise et en fixant sur la courtisane un regard qui la fit
involontairement plir et trembler. Un jour viendra peut-tre,
Pulchrie, o Dieu vous demandera compte du plus pur et du plus beau de
ses ouvrages. Ne craignez-vous pas d'y songer?

--Est-ce donc ma faute si Stnio est dj us, quand nous tous qui
sommes ici et qui menons la mme vie, nous sommes jeunes et vigoureux?
Pensez-vous qu'il n'ait pas d'autres matresses que moi? Croyez-vous
qu'il ne s'enivre qu' ma table? Et vous, Monseigneur, car je vous
connais  vos discours et sais maintenant qui vous tes, n'avez-vous pas
connu la vie joyeuse, et n'tes-vous pas sorti des bras du plaisir riche
de force et d'avenir? D'ailleurs, si quelque femme est coupable de sa
perte, c'est Llia, qui devait garder ce jeune pote auprs d'elle. Dieu
l'avait destin  aimer religieusement une seule femme,  faire des
sonnets pour elle,  rver du fond d'une vie solitaire et paisible les
orages des destines plus actives. Nos orgies, nos ardentes volupts,
nos veilles bruyantes, il devait les voir de loin, dans le mirage de son
gnie, et les raconter dans ses pomes, mais non pas y prendre part,
mais non pas y jouer un rle. En l'invitant au plaisir, est-ce que je
lui ai conseill de quitter tout le reste? Est-ce que j'ai dit  Llia
de le bannir et de l'abandonner? Ne savais-je pas bien que, dans la vie
des hommes comme lui, l'ivresse des sens devait tre un dlassement et
ne pouvait pas tre une occupation? Venez-vous ici pour le chercher,
pour l'enlever  nos ftes, pour le ramener  une vie de rflexion et de
repos? Aucun de nous ne s'y opposera. Moi qui l'aime encore, je serai
reconnaissante si vous le sauvez de lui-mme, si vous le rendez  Llia
et  Dieu.

--Elle a raison, s'cria un des compagnons de Pulchrie, qui avait saisi
ses dernires paroles. Emmenez-le, emmenez-le! Sa prsence nous
attriste. Il n'est pas des ntres, il a toujours t seul parmi nous, et
en partageant nos joies il semblait les mpriser. Allons, Stnio,
veille-toi, rajuste ton vtement et laisse-nous.

Mais Stnio, sourd  leurs clameurs, restait immobile sous le poids de
ces voeux insultants, et l'abrutissement de son sommeil le plaait
dans une situation dont Trenmor sentit la honte  sa place. Il
s'approcha de lui pour le rveiller.

Prenez garde  ce que vous allez faire, lui dit-on; Stnio a le rveil
tragique, personne ne le touche impunment quand il dort. L'autre jour
il a tu un chien qu'il aimait, parce qu'en sautant sur ses genoux le
pauvre animal avait interrompu un rve o Stnio se plaisait. Hier,
comme il s'tait assoupi les coudes sur la table, la Emerenciana ayant
voulu lui donner un baiser, il lui brisa son verre sur la figure, et lui
fit une blessure dont la marque, je crois, ne s'effacera jamais. Quand
ses valets ne l'veillent pas  l'heure qu'il indique, il les chasse;
mais, quand ils l'veillent, il les bat. Prenez garde, en vrit; il
tient son couteau de table, il serait capable de vous l'enfoncer dans la
poitrine.

--O mon Dieu! pensa Trenmor, il est donc bien chang! Son sommeil tait
pur comme celui d'un enfant; et quand la main d'un ami l'veillait, son
premier regard tait un sourire, sa premire parole une bndiction.
Pauvre Stnio! quelles souffrances ont donc aigri ton me, quelles
fatigues ruin ton corps, pour que je te retrouve ainsi?

Immobile et debout derrire le sofa, plong dans de sombres rflexions,
Trenmor regardait Stnio, dont la respiration courte et le rve
convulsif trahissaient les agitations intrieures. Tout  coup le jeune
homme s'veilla de lui-mme et bondit en criant d'un voix rauque et
sauvage. Mais en voyant la table et les convives qui le regardaient d'un
air d'tonnement et de ddain, il se rassit sur le sofa, et, croisant
ses bras, il promena sur eux son oeil hbt, dont le vin et
l'insomnie avaient altr la forme et arrondi le contour.

Eh bien! Jacob, lui cria par ironie le jeune Marino, as-tu terrass
l'esprit de Dieu?

--J'tais aux prises avec lui, rpondit Stnio, dont le visage prit
aussitt une expression de causticit haineuse, plus trangre encore 
celle que Trenmor lui connaissait; mais maintenant j'ai affaire a un
plus rude champion, puisque me voici en lutte avec l'esprit de Marino.

--Le meilleur esprit, rpliqua Marino, est celui qui tient un homme au
niveau de sa situation. Nous nous sommes rassembls ici pour lutter, le
verre  la main, de prsence, d'esprit, de gaiet soutenue, d'galit de
caractre. Les roses qui couronnent la coupe de Zinzolina ont t
renouveles trois fois depuis que nous sommes ici, et le front de notre
belle htesse n'a pas encore fait un pli de mcontentement ou d'ennui;
car la bonne humeur de ses convives ne s'est pas ralentie un instant. Un
seul aurait troubl la fte s'il n'tait pas bien convenu que, triste ou
gai, malade ou en sant, endormi ou debout parmi les amis du plaisir,
Stnio ne compte pas; car l'astre de Stnio s'est couch ds la premire
heure.

--Qu'avez-vous  reprocher  cet enfant? dit Pulchrie. Il est malade et
chtif: il a dormi toute la nuit dans ce coin...

--Toute la nuit? dit Stnio en billant. Ne sommes-nous encore qu'au
matin? J'esprais, en voyant les flambeaux allums, que nous avions
enterr le jour. Quoi! il n'y a que six heures que vous tes runis, et
vous vous tonnez de n'tre pas encore ennuys les uns des autres! En
effet, cela est merveilleux, vu le choix et l'assortiment de vos
seigneuries. Pour moi, j'y tiendrais bien huit jours, mais  condition
que j'y dormirais tout le temps.

[Illustration: Stnio tomba par terre... (Page 82.)]

--Et pourquoi n'allez-vous pas dormir ailleurs, dit Zamarelli. Feu
l'excellent prince de Bambucci, qui mourut l'an pass plein de gloire et
d'annes, et qui fut certes le premier buveur de son sicle, aurait
condamn  l'eau  perptuit, ou tout au moins aux galres, l'ingrat
qui se serait endormi  sa table. Il soutenait avec raison qu'un
vritable picurien doit rparer ses forces par une vie bien rgle, et
qu'il y avait autant d'impit  dormir devant les flacons qu' boire
seul et triste dans une alcve. Quel mpris cet homme aurait eu pour
toi, Stnio, s'il t'et vu occup  chercher le plaisir dans la fatigue,
faisant tout  contre-mesure, veillant et composant des pomes quand les
autres dorment, tombant puis de lassitude  ct des coupes pleines et
des femmes aux pieds nus!

Soit affectation, soit puisement, Stnio ne sembla pas avoir entendu un
mot du discours de Zamarelli; seulement, au dernier mot, il souleva un
peu sa tte appesantie en disant:

Et o sont-elles?

--Elles ont t changer de toilette, afin de nous paratre au matin
belles et rajeunies, rpondit Antonio. Veux-tu que je te cde ma place
tout  l'heure auprs de la Torquata? Elle tait venue ici sur ta
demande; mais comme au lieu de lui parler, tu as dormi toute la nuit...

--Peu m'importe, tu as bien fait, rpondit Stnio, insensible en
apparence  tous ces sarcasmes. D'ailleurs je ne me soucie plus que de
la matresse de Marino. Zinzolina, faites-la venir ici.

--Si tu avais fait une pareille demande avant minuit, dit Marino,
j'aurais pu te faire avaler les morceaux de ton verre; mais il est six
heures, et ma matresse a pass tout ce temps ici. Prends-la donc
maintenant si elle veut.

Zinzolina se pencha  l'oreille de Stnio.

--La princesse Claudia, qui est malade d'amour pour toi, Stnio, sera
ici dans une demi-heure. Elle entrera sans tre vue dans le pavillon du
jardin. Je t'ai entendu hier louer sa pudeur et sa beaut. Je savais
son secret, j'ai voulu qu'elle ft heureuse et que Stnio ft le rival
des rois.

[Illustration: Ils arrivrent au pied d'un antique donjon... (Page 83.)]

--Bonne Zinzolina! dit Stnio avec affection. Puis reprenant son
indolence: Il est vrai que je l'ai trouve belle; mais c'tait hier....
Et puis il ne faut pas possder ce qu'on admire, parce qu'on le
souillerait et qu'on n'aurait plus rien  dsirer.

--Vous pouvez aimer Claudia comme vous l'entendrez, reprit Zinzolina,
vous mettre  genoux, baiser sa main, la comparer aux anges, et vous
retirer l'me remplie de cet amour idal qui convenait jadis  la
mlancolie de vos penses.

--Non, ne me parlez plus d'elle, rpondit Stnio avec impatience;
faites-lui dire que je suis mort. Je sens que, dans la disposition o je
suis, elle me dplairait, et je lui dirais qu'elle est bien effronte
d'oublier ainsi son rang et son honneur pour se livrer  un bachelier
libertin. Page, prends ma bourse, et va me chercher la bohmienne qui
chantait hier matin sous ma fentre.

--Elle chante fort bien, rpondit le page dans un calme respectueux;
mais Votre Seigneurie ne l'a pas vue...

--Et que t'importe! dit Stnio en colre.

--C'est, Votre Excellence, qu'elle est affreuse, dit le page.

--Tant mieux, rpondit Stnio.

--Noire comme la nuit, dit le page.

--En ce cas, je la veux tout de suite. Obis, ou je te jette par la
fentre.

Le page obit; mais  peine fut-il  la porte que Stnio le rappela.

Non, je ne veux pas de femmes, dit-il; je veux de l'air, je veux du
jour. Pourquoi sommes nous enferms ainsi dans les tnbres quand le
soleil monte dans les cieux? Cela ressemble  une maldiction.

--tes-vous encore endormi, que vous ne voyez pas l'clat des bougies?
dit Antonio.

--Qu'on les loigne et qu'on ouvre les persiennes, dit Stnio, dont le
visage plissait. Pourquoi nous priver de l'air pur, du chant des
oiseaux qui s'veillent, du parfum des fleurs qui s'ent'rouvrent? Quel
crime avons-nous commis pour perdre en plein jour la vue du ciel?

--Voici le pote qui reparat, dit Marino en levant les paules. Ne
savez-vous pas qu'on ne peut boire  la lumire du jour,  moins d'tre
un Allemand ou un cuistre? Un repas sans bougies est comme un bal sans
femmes. Et d'ailleurs un convive qui sait vivre doit ignorer le cours
des heures et ne pas s'inquiter s'il fait jour ou nuit dans le rue, si
les bourgeois se couchent ou si les cardinaux s'veillent.

--Zinzolina, dit Stnio d'un ton d'insulte et de mpris, l'air qu'on
respire ici est infect. Ce vin, ces viandes, ces liqueurs fumantes, tout
cela ressemble  une taverne flamande. Donnez-moi de l'air, ou je
renverse vos flambeaux, ou je brise les glaces de vos croises.

--C'est vous qui sortirez d'ici et qui allez prendre l'air dehors!
s'crirent les convives en se levant avec indignation.

--Eh! ne voyez-vous pas qu'il en est incapable? dit la Zinzolina en
courant  Stnio qui tombait vanoui sur le sofa.

Trenmor l'aida  le secourir, les autres se rassirent.

Quelle piti, se disaient ils, de voir la Zinzolina, la plus jolie des
filles, prise de ce pote, phthisique et prendre au srieux toutes ses
affectations!

--Reviens  toi, mon enfant, disait Pulchrie; respire ces essences,
penche-toi sur la croise. Ne sens-tu pas l'air qui arrive  ton front
et qui agite tes cheveux?

--Je sens tes mains qui m'chauffent et m'irritent, rpondit Stnio;
te-les de mon visage. Retire-toi, tu sens le musc, tu sens par trop la
courtisane. Fais-moi donner du rhum, je me sens en disposition de
m'enivrer.

--Stnio, vous tes fou et cruel, reprit la Zinzolina avec une grande
douceur. Voici un de vos meilleurs amis qui depuis une heure est prs de
vous; ne le reconnaissez-vous pas?

--Mon excellent ami, dit Stnio, daignez donc vous baisser; car vous me
semblez si grand qu'il faudra que je me lve pour vous voir, et il n'est
pas sr que votre visage en vaille la peine.

--Laquelle avez-vous perdue, dit Trenmor sans se courber, de la vue ou
de la mmoire?

Stnio fit un geste de surprise en reconnaissant cette voix, et se
retournant brusquement:

Ce n'est donc pas un rve cette fois? dit-il. Comment puis-je
distinguer la ralit de l'illusion quand ma vie se passe  dormir ou 
divaguer? Tout  l'heure je rvais que vous tiez ici, que vous chantiez
les vers les plus bouffons, les plus graveleux... Cela m'tonnait; mais,
aprs tout, n'ai-je pas tonn de mme ceux qui m'ont connu jadis! Et
puis il m'a sembl que je m'veillais, que je me querellais, et que vous
tiez encore l. Du moins je croyais voir votre ombre flotter sur la
muraille, et je ne savais plus si j'tais endormi ou veill. A prsent,
dites-moi, tes-vous bien Trenmor, ou tes-vous, comme moi, une ombre
vaine, un songe effac, le fantme et le nom de ce qui fut un homme?

--Du moins je ne suis pas le fantme d'un ami, rpondit Trenmor; et, si
je n'hsite point  vous reconnatre, je ne mrite pas d'tre mconnu de
vous.

Stnio essaya de lui serrer la main et de lui sourire tristement; mais
ses traits avaient perdu leur mobilit nave, et jusque dans
l'expression de sa reconnaissance il y avait dsormais quelque chose de
hautain et de proccup. Ses yeux, dpourvus de cils, n'avaient plus
cette lenteur voile qui sied si bien  la jeunesse. Son regard vous
arrivait droit au visage, brusque, fixe et presque arrogant. Puis le
jeune homme, craignant de s'abandonner au souvenir des anciens jours, se
leva, entrana Trenmor vers la table, et, avec un singulier mlange de
honte intrieure et de vanit audacieuse, il le dfia de boire autant
que lui.

Eh quoi! dit la Zinzolina d'un ton de reproche, vous allez encore hter
le terme de votre vie? Tout  l'heure vous tiez mourant, et vous allez
dvorer ce qui vous reste de jeunesse et de force avec ces boissons
embrases. O Stnio! partez, partez avec Trenmor! Ne rendez pas votre
gurison impossible...

--Partir avec Trenmor! dit Stnio; et o irais-je avec lui? Pouvons-nous
habiter les mmes lieux? Ne suis-je pas banni de la montagne d'Horeb, o
Dieu se rvle? N'ai-je pas quarante ans  passer dans le dsert pour
que mes neveux voient un jour la terre de Chanaan?

Stnio serra son verre d'une main convulsive. Un voile noir sembla
s'abaisser sur sa figure. Puis, elle s'anima soudain de cette rougeur
fbrile qui se rpand en nuances ingales sur les visages altrs par la
dbauche, et qui diffre essentiellement de la coloration fine et bien
mle de la jeunesse.

Non, non, dit-il, je ne partirai pas sans que Trenmor ait refait
connaissance avec son ami. Si le jeune homme confiant et crdule
n'existe plus, il faut qu'il voie au moins le buveur intrpide, le
voluptueux lgant qui est sorti des cendres de Stnio. Zinzolina,
faites remplir toutes les coupes. Je bois aux mnes de Don Juan, mon
patron; je bois  la jeunesse de Trenmor!--Mais non, ce n'es pas assez:
qu'on remplisse ma coupe d'pices dvorantes, qu'on y verse le poivre
qui altre, le gingembre qui ronge les entailles, la cannelle qui
prcipite la circulation du sang. Allons, page effront, prpare-moi ce
mlange dtestable pour qu'il me brle la langue et m'exalte le cerveau.
J'en boirai, dt-on me tenir de force pour me le faire avaler; car je
veux devenir fou et me sentir jeune, ne ft-ce qu'une heure, et mourir
aprs. Vous verrez, Trenmor, comme je suis beau dans l'ivresse, comme la
divine posie descend en moi, comme le feu du ciel embrase ma pense
alors que le feu de la fivre circule dans mes veines. Allons, le vase
fumant est sur la table. A vous tous, dbiles buveurs, ples dbauchs
je porte ce dfi! Vous m'avez raill, voyons maintenant lequel de vous
osera me tenir tte.

--Qui donc nous dlivrera de ce fanfaron sans moustache? dit Antonio 
Zamarelli. N'avons-nous point assez support l'insolence de ses
manires?

--Laissez-le faire, rpondit Zamarelli; il travaille lui-mme  nous
dbarrasser bientt de sa personne.

Un instant aprs avoir aval le vin pic, Stnio fut saisi d'atroces
douleurs: des marbrures d'un rouge ardent se dessinrent sur sa peau
fltrie. La sueur coula de son front, et ses yeux prirent un clat
presque froce.

Tu souffres, Stnio? lui cria Marino avec l'expression du triomphe.

--Non, rpondit Stnio.

--En ce cas, chante-nous quelques-unes de tes rimes avines.

--Stnio, vous ne pouvez pas chanter, dit Pulchrie, n'essayez pas.

--Je chanterai, dit Stnio. Ai-je donc perdu la voix? Ne suis-je plus
celui que vous applaudissiez avec enthousiasme et dont les accents vous
jetaient dans une ivresse plus douce que celle du vin?

--Il est vrai, dirent les buveurs. Chante, Stnio, chante!

Et ils se serrrent autour de la table; car nul d'entre eux ne pouvait
contester  Stnio le don de l'inspiration, et tous se sentaient
entrans et domins par lui lorsqu'il retrouvait une lueur de posie au
sein de l'nervement o l'avait jet le dsordre.

Il chanta ainsi d'une voix altre, mais vibrante et accentue:

    Que le chypre embras circule dans mes veines!
    Effaons de mon coeur les esprances vaines,
          Et jusqu'au souvenir
    Des jours vanouis, dont l'importune image
    Comme au fond d'un lac pur un tnbreux nuage
          Troublerait l'avenir.

    Oublions! oublions! La suprme sagesse
    Est d'ignorer les jours epargns par l'ivresse,
          Et de ne pas savoir
    Si la veille tait sobre, ou si de nos annes
    Les plus belles dj disparaissent, fanes
          Avant l'heure du soir.

--Ta voix s'affaiblit, Stnio, s'cria Marino du bout de la table. Tu
sembles chercher tes vers et les tirer avec effort du fond de ton
cerveau. Je me souviens du temps o tu improvisais douze strophes sans
nous faire languir. Mais tu baisses, Stnio. Ta matresse et ta muse
sont galement lasses de toi.

Stnio ne lui rpondit que par un regard de mpris; puis, frappant sur
la table, il reprit d'une voix plus assure:

    Qu'un m'apporte un flacon, que ma coupe remplie
    Dborde, et que ma lvre, en plongeant dans la lie
          De ce flot radieux,
    S'altre, se dessche et redemande encore
    Une chaleur nouvelle  ce vin qui dvore,
          Et qui m'gale aux Dieux.

    Sur mes yeux blouis qu'un voile pais descende!
    Que ce flambeau confus plisse! et que j'entende,
          Au milieu de la nuit,
    Le choc retentissant de nos coupes heurtes,
    Comme sur l'Ocan les vagues agites
          Par le vent qui s'enfuit!

    Si mon regard se lve au milieu de l'orgie,
    Si ma lvre tremblante et d'cume rougie
          Va cherchant un baiser,
    Que mes dsirs ardents sur les paules nues
    De ces femmes d'amour, pour mes plaisirs venues,
          Ne puissent s'apaiser.

Stnio, tu plis! s'cria Marino: c'est assez chanter, ou tu rendras le
dernier soupir  la dernire strophe.

--Cesse de m'interrompre, s'cria Stnio avec colre, ou je t'enfonce
ton verre dans la gorge.

Puis il essuya la sueur qui coulait de son front, et d'une voix mle et
pleine, qui contrastait avec ses traits extnus et la pleur bleutre
qui se rpandait sur son visage enflamm, il reprit en se levant:

    Ou si Dieu me refuse une mort fortune,
    De gloire et de bonheur  la fois couronne;
          Si je sens mes dsirs,
    D'une rage impuissante immortelle agonie,
    Comme un ple reflet d'une flamme ternie,
          Survivre  mes plaisirs;

    De mon matre jaloux insultant le caprice,
    Que ce vin gnreux abrge le supplice
          Du corps qui s'engourdit;
    Dans un baiser d'adieu que nos lvres s'treignent,
    Qu'en un sommeil glac tous mes dsirs s'teignent,
          Et que Dieu soit maudit!

En achevant cette phrase, Stnio devint livide, sa main chancela et
laissa tomber la coupe qu'il portait  ses lvres. Il essaya de jeter un
regard de triomphe sur ses compagnons tonns de son courage et ravis
des mles accords qu'il avait su tirer encore de sa poitrine puise.
Mais le corps ne put rsister  ce combat forcen avec la volont. Il
s'affaissa, et Stnio, saisi d'une prostration nouvelle, tomba par terre
sans connaissance; sa tte frappa contre la chaise de Pulchrie, dont la
robe fut rougie de son sang. Aux cris de la Zinzolina, les autres
courtisanes accoururent. En les voyant revenir blouissantes de parure
et de beaut, personne ne songea plus  Stnio. Pulchrie, aide de son
page et de Trenmor, transporta Stnio sous les ombrages du jardin, prs
d'une fontaine qui jaillissait dans le plus beau marbre de Carrare.

Laissez-moi seul avec lui, dit Trenmor  la courtisane; c'est a moi
qu'il appartient dsormais.

La Zinzolina, bonne et insouciante crature, dposa un baiser sur les
lvres froides de Stnio, le recommanda  Dieu et  Trenmor, soupira
profondment en s'loignant, et retourna au banquet, o la joie rgnait
dsormais plus vive et plus bruyante.

Une autre fois, dit Marino  la Zinzolina en lui rendant sa coupe, tu
ne prteras plus, j'espre, cette belle coupe a ton ivrogne de Stnio.
C'est un ouvrage de Cellini: elle a failli tre gte dans sa chute.




XLVII.

CLAUDIA.


Lorsque Stnio reprit connaissance, il reut avec ddain les soins
empresss de son ami.

Pourquoi sommes-nous seuls ici? lui dit-il. Pourquoi nous a-t-on mis
dehors comme des lpreux?

--Vous ne devez plus retourner parmi les compagnons de l'orgie, lui dit
Trenmor, car ceux-l mme vous mprisent et vous rejettent. Vous avez
tout perdu, tout gt; vous avez abandonn Dieu, vous avez us et men 
bout toutes les choses humaines. Il ne vous reste plus que l'amiti dans
le sein de laquelle un refuge vous est toujours ouvert.

--Et que fera pour moi l'amiti? dit Stnio avec amertume; n'est-ce pas
elle qui, la premire, s'est lasse de moi et s'est dclare impuissante
pour mon bonheur?

--C'est vous qui l'avez repousse, c'est vous qui avez mconnu et reni
ses bienfaits. Malheureux enfant! revenez  nous, revenez  vous-mme.
Llia vous rappelle; si vous abjurez vos erreurs, Llia les oubliera...

--Laissez-moi, dit Stnio avec colre, ne prononcez jamais devant moi le
nom de cette femme. C'est son influence maudite qui a corrompu ma
confiante jeunesse; c'est son infernale ironie qui m'a ouvert les yeux
et m'a montr la vie dans sa nudit, dans sa laideur. Ne me parlez pas
de cette Llia; je ne la connais plus, j'ai oubli ses traits. Je sais 
peine si je l'ai aime jadis. Cent ans se sont couls depuis que je
l'ai quitte. Si je la voyais maintenant, je rirais de piti en songeant
que j'ai possd cent femmes plus belles, plus jeunes, plus naves, plus
ardentes, et qui m'ont rassassi de plaisir. Pourquoi irais-je dsormais
plier le genou devant cette idole aux flancs de marbre? Quand j'aurais
le regard embras de Pygmalion et le bon vouloir des dieux pour
l'animer, qu'en ferais-je? Que me donnerait-elle de plus que les autres?
Il fut un temps o je croyais  des joies infinies,  des ravissements
clestes. C'est dans ses bras que je rvais la batitude suprme,
l'extase des anges aux pieds du Trs-Saint. Mais aujourd'hui, je ne
crois plus ni aux cieux, ni aux anges, ni  Dieu, ni  Llia. Je connais
les joies humaines; je ne peux plus m'en exagrer la valeur. C'est Llia
elle-mme qui a pris soin de m'clairer. J'en sais assez dsormais; j'en
sais plus qu'elle! Qu'elle ne me rappelle donc pas, car je lui rendrais
tout le mal qu'elle m'a fait, et je serais trop veng!

--Ton amertume me rassure, ta colre me plat, dit Trenmor. Je craignais
de te trouver insensible au souvenir du pass. Je vois qu'il t'irrite
profondment, et que la rsistance de Llia est reste dans ta mmoire
comme une incurable blessure. Dieu soit bni! Stnio n'a perdu que la
sant physique; son me est encore pleine d'nergie et d'avenir.

--Philosophe superbe, railleur stoque, s'cria Stnio avec fureur,
tes-vous venu ici pour insulter  mon agonie, ou prenez-vous un plaisir
imbcile  dployer votre calme impassible devant mes tourments?
Retournez d'o vous venez, et laissez-moi mourir au sein du bruit et de
l'ivresse. Ne venez pas mpriser les derniers efforts d'une me fltrie
peut-tre par ses garements, mais non pas avilie par la compassion
d'autrui.

Trenmor baissa la tte et garda le silence. Il cherchait des mots qui
pussent adoucir l'aigreur de cette fiert sauvage, et son coeur tait
abreuv de tristesse. Son austre visage perdit sa srnit habituelle,
et des larmes vinrent mouiller ses paupires.

Stnio s'en aperut, et, malgr lui, se sentit mu. Leurs regards se
rencontrrent; ceux de Trenmor exprimaient tant de douleur, que Stnio
vaincu s'abandonna  un sentiment de piti envers lui-mme. La raillerie
et l'indiffrence au sein desquelles il vivait depuis longtemps
l'avaient habitu  rougir de ses souffrances. Quand il sentit l'amiti
amollir son coeur, il fut comme surpris et subjugu un instant, et se
jeta dans les bras de Trenmor avec effusion. Mais bientt il eut honte
de ce mouvement, et, se levant tout  coup, il aperut une femme
enveloppe d'une longue mante vnitienne qui s'enfonait dans l'ombre
des berceaux. C'tait la princesse Claudia, suivie de sa gouvernante
affide, qui se dirigeait vers un des pavillons du jardin.

Dcidment dit Stnio en rajustant le col de sa chemise de batiste et
en l'attachant avec son agrafe de diamant, je ne puis pas laisser cette
pauvre enfant languir pour moi sans prendre piti d'elle. La Zinzolina a
probablement oubli qu'elle devait venir. Il y va de mon honneur d'tre
le premier au rendez-vous.

En mme temps Stnio tourna la tte vers le ct o marchait Claudia. Un
clair de jeunesse brilla sur son front dvast. Sa poitrine sembla se
gonfler de dsirs. Il retira sa main de la main de son ami, et se mit 
courir lgrement vers le pavillon pour y devancer Claudia; mais, au
bout de quelques pas, il se ralentit et gagna le but avec nonchalance.

Il arriva en mme temps qu'elle  l'entre du casino, et, tout haletant
de fatigue, il s'appuya contre la rampe du perron. La jeune duchesse,
rouge de honte et palpitante de joie, crut que le pote, objet de son
amour, tait saisi d'motion et de trouble comme elle. Mais Stnio, un
peu raviv par l'clat de ses yeux noirs, lui offrit la main pour
monter, avec l'assurance d'un hraut d'armes et la grce obsquieuse
d'un chambellan.

Lorsqu'ils furent seuls et qu'elle se fut assise tremblante et le visage
en feu, Stnio la contempla quelque temps en silence. La princesse
Claudia tait  peine sortie de l'enfance; sa taille, dj forme,
n'avait pas encore acquis tout son dveloppement; la longueur excessive
de ses paupires noires, le ton bilieux de sa peau prmaturment lisse
et satine, de lgres teintes bleues rpandues autour de ses yeux
languissants, son attitude maladive et brise, tout annonait en elle
une pubert prcoce, une imagination dvorante. Malgr ces indices d'une
constitution fougueuse et d'un avenir plein d'orages, Claudia devait 
son extrme jeunesse d'tre encore revtue de tout le charme de la
pudeur. Ses agitations se trahissaient et ne se rvlaient pas. Sa
bouche frmissante semblait appeler le baiser; mais ses yeux taient
humides de larmes; sa voix mal assure semblait demander grce et
protection; le dsir et l'effroi bouleversaient tout cet tre fragile,
toute cette virginit brlante et timide.

Stnio, saisi d'admiration, s'tonna d'abord intrieurement d'avoir  sa
disposition un si riche trsor. C'tait la premire fois qu'il voyait la
princesse d'aussi prs et qu'il lui accordait autant d'attention. Elle
tait beaucoup plus belle et plus dsirable qu'il ne se l'tait imagin.
Mais ses sens teints et blass ne donnaient plus le change  son esprit
dsormais sceptique et froid. Dans un seul coup d'oeil, il examina et
possda Claudia tout entire, depuis sa riche chevelure enferme dans
une rsille de perles, jusqu' son petit pied serr dans le satin. Dans
une pense, il prvit et contempla toute sa vie future, depuis cette
premire folie qui l'amenait dans les bras d'un pauvre pote jusqu'aux
hideuses galanteries d'une vieillesse princire et dbauche. Attrist,
effray, dgot surtout, Stnio la regardait d'un air trange et sans
lui parler. Lorsqu'il s'aperut de la situation ridicule o le plaait
sa proccupation, il essaya de s'approcher d'elle et de lui adresser la
parole. Mais il ne put jamais feindre l'amour qu'il n'prouvait pas, et
il lui dit d'un ton de curiosit presque svre en lui prenant la main
d'une faon toute paternelle:

Quel ge avez-vous donc?

--Quatorze ans, rpondit la jeune princesse perdue et presque gare de
surprise, de chagrin, de colre et de peur.

--Eh bien! mon enfant, dit Stnio, allez dire  votre confesseur qu'il
vous donne l'absolution pour tre venue ici, et remerciez bien Dieu,
surtout, de vous avoir envoye un an, c'est--dire un sicle, trop tard
dans la destine de Stnio.

Comme il achevait cette phrase, la gouvernante de la princesse, qui
tait reste dans l'embrasure d'une croise pour observer la conduite
des deux amants, s'lana vers eux, et, recevant dans ses bras la pauvre
Claudia toute en pleurs, elle interpella Stnio avec indignation.

Insolent! lui dit-elle, est-ce ainsi que vous reconnaissez la grce que
vous accorde votre illustre souveraine, en descendant jusqu' vous
honorer de ses regards? A genoux, vassal,  genoux! Si votre me brutale
n'est pas touche de la plus excellente beaut de l'univers, que votre
audace ploie du moins devant le respect que vous devez  la fille des
Bambucci.

--Si la fille des Bambucci a daign descendre jusqu' moi, rpond
Stnio, elle a d se rsigner d'avance  tre traite par moi comme une
gale. Si elle s'en repent  cette heure, tant mieux pour elle. C'est
d'ailleurs le seul chtiment qu'elle recevra de son imprudence; mais
elle pourra se vanter d'tre protge par la Vierge, qui l'a conduite
ici le lendemain et non la veille d'une orgie. coutez, vous deux,
femmes, coutez la voix d'un homme que les approches de la mort rendent
sage. coutez, vous, vieille dugne  l'me sordide, aux voies infmes;
et vous, jeune fille aux passions prcoces,  la beaut fatale et
dangereuse, coutez. Vous d'abord, courtisane titre, marquise dont le
coeur recle autant de vices que le visage montre de rides, vous
pouvez rendre grce  l'insouciance qui effacera de la mmoire de Stnio
le souvenir de cette aventure avant qu'une heure se soit coule; sans
cela, vous seriez dmasque aux yeux de cette cour, et chasse, comme
vous le mritez, d'une famille dont vous voulez fltrir le fidle
rejeton. Sortez d'ici, vice et cupidit, courtisanerie, servilit,
trahison, lpre des nations, lie et opprobre de la race humaine!--Et
toi, ma pauvre enfant, ajouta-t-il en arrachant Claudia des bras de sa
gouvernante et en l'attirant au grand jour, toute vermeille et toute
dsole qu'elle tait, coute bien, et si, un jour, emporte au gr du
destin et des passions, tu viens  jeter avec effroi un regard en
arrire sur tes belles annes perdues, sur ta puret ternie,
souviens-toi de Stnio, et arrte-toi au bord de l'abme. Regarde-moi,
Claudia, regarde en face, sans crainte et sans trouble, cet homme dont
tu te crois prise et que tu n'as sans doute jamais regard. A ton ge,
le coeur s'agite et s'impatiente. Il appelle un coeur qui lui
rponde, il se hasarde, il se confie, il se livre. Mais malheur  ceux
qui abusent de l'ignorance et de la candeur! Pour toi, Claudia, tu as
entendu chanter les posies d'un homme que tu as cru jeune, beau,
passionn; regarde-le donc, pauvre Claudia, et vois quel fantme tu as
aim; vois sa tte chauve, ses mains dcharnes, ses yeux teints, ses
lvres fltries. Mets ta main sur son coeur puis, compte les
pulsations lentes et moribondes de ce vieillard de vingt ans. Regarde
ces cheveux qui grisonnent autour d'un visage o le duvet viril n'a pas
encore pouss; et dis-moi, est-ce l le Stnio que tu avais rv? est-ce
le pote religieux, est-ce le sylphe embras que tu as cru voir passer
dans tes visions clestes, lorsque tu chantais ses hymnes sur ta harpe
au coucher au soleil? Si tu avais jet alors un coup d'oeil vers les
marches de ton palais, tu aurais pu voir le ple spectre qui te parle
maintenant assis sur un des lions de marbre qui gardent ta porte. Tu
l'aurais vu, comme aujourd'hui, fltri, extnu, indiffrent  ta beaut
d'ange,  ta voix mlodieuse, curieux seulement d'entendre comment une
princesse de quinze ans phrasait les mlodies inspires par l'ivresse,
crites dans la dbauche. Mais tu ne le voyais pas, Claudia;
heureusement pour toi, tes yeux le cherchaient dans le ciel o il
n'tait pas. Ta foi lui prtait des ailes lorsqu'il rampait sous tes
pieds, parmi les lazzaroni qui dorment au seuil de ta villa. Eh bien!
jeune fille, il en sera ainsi de toutes tes illusions, de tous tes
amours. Retiens le souvenir de cette dception si tu veux conserver ta
jeunesse, ta beaut et la puissance de ton me; ou bien, si tu peux
encore aprs ceci esprer et croire, ne te hte pas de raliser ton
impatience, conserve et rfrne le dsir de ton me ardente, prolonge de
tout ton pouvoir cet aveuglement de l'espoir, cette enfance du coeur
qui n'a qu'un jour et qui ne revient plus. Gouverne sagement, garde avec
vigilance, dpense avec parcimonie le trsor de tes illusions; car le
jour o tu voudras obir  la fougue de ta pense,  la souffrance
inquite de tes sens, tu verras ton idole d'or et de diamant se changer
en argile grossire; tu ne presseras plus dans tes bras qu'un fantme
sans chaleur et sans vie. Tu poursuivras en vain le rve de ta jeunesse;
dans ta course haletante et funeste, tu n'atteindras jamais qu'une
ombre, et tu tomberas bientt puise, seule au milieu de la foule de
tes remords, affame au sein de la satit, dcrpite et morte comme
Stnio, sans avoir vcu tout un jour.

Aprs avoir parl ainsi, il sortit du casino et s'apprta  rejoindre
Trenmor. Mais celui-ci lui prit le bras comme il atteignait le bas du
perron. Il avait tout vu, tout entendu par la fentre entr'ouverte.

Stnio, lui dit-il, les larmes que je rpandais tout  l'heure taient
une insulte, ma douleur tait un blasphme. Vous tes malheureux et
dsol, mais vous tes, mon fils, encore jeune et pur.

--Trenmor, dit Stnio avec un ddain profond et un rire amer, je vois
bien que vous tes fou. Ne voyez-vous pas que toute cette moralit dont
je viens de faire talage n'est que la misrable comdie d'un vieux
soldat tomb en enfance, qui construit des forteresses avec des grains
de sable, et se croit retranch contre des ennemis imaginaires? Ne
comprenez-vous pas que j'aime la vertu comme les vieillards libertins
aiment les jeunes vierges, et que je vante les attraits dont j'ai perdu
la jouissance? Croyez-vous, homme puril, rveur niaisement vertueux,
que j'eusse respect cette fille si l'abus du plaisir ne m'et rendu
impuissant?

En achevant ces mots d'un ton amer et cynique, Stnio tomba dans une
profonde rverie, et Trenmor l'entrana loin de la villa, sans qu'il
part s'inquiter du lieu o on le conduisait.




XLVIII.

LA VENTA.


Trenmor, qui aimait  voyager  pied, se procura nanmoins une voiture
pour transporter Stnio, qui n'aurait pas eu la force de marcher. Ils
s'en allrent  petites journes, contemplant  loisir les lieux
magnifiques qu'ils traversaient. Stnio tait taciturne et paisible. Il
ne demanda pas une seule fois quel tait le terme et le but de ce
voyage. Il se laissait emmener avec l'apathie d'un prisonnier de guerre,
et son indiffrence pour l'avenir semblait lui rendre la jouissance du
prsent. Il regardait souvent avec admiration les beaux sites de ce pays
enchant, et priait Trenmor de faire arrter les chevaux pour qu'il pt
gravir une montagne ou s'asseoir au bord d'un fleuve. Alors il
retrouvait des lueurs d'enthousiasme, des lans de posie, pour
comprendre la nature et pour la clbrer.

Mais, malgr ces instants de rveil et de renaissance, Trenmor put
observer dans son jeune ami les irrparables ravages de la dbauche.
Autrefois sa pense active et vigilante s'emparait de toutes choses et
donnait la couleur, la forme et la vie  tous les objets extrieurs;
maintenant Stnio vgtait,  l'ordinaire, dans un voluptueux et funeste
abrutissement. Il semblait ddaigner de faire emploi de son
intelligence; mais, en ralit, il n'tait plus le matre de la
ddaigner. Souvent il l'appelait en vain, elle n'obissait plus. Il
affectait alors de mpriser les facults qu'il avait perdues, mais
l'amertume de sa gaiet trahissait sa colre et sa douleur. Il
gourmandait en secret sa mmoire rebelle, il fustigeait son imagination
paresseuse, il enfonait l'peron au flanc de son gnie insensible et
fatigu; mais c'tait en vain, il retombait puis dans un chaos de
rves sans but et sans ordre. Ses ides passaient dans son cerveau
incohrentes, fantasques, insaisissables, comme ces tincelles
imaginaires que l'oeil croit voir danser dans les tnbres, et qui se
suivent et se multiplient pour s'effacer  jamais dans l'ternelle nuit
du nant.

Un matin, en s'veillant dans une ferme o ils avaient pass la nuit,
Stnio se trouva seul. Son compagnon de voyage avait disparu. A sa place
il avait laiss le jeune Edmo, quo Stnio accueillit cette fois bien
autrement qu' leur dernire rencontre vers le Monte-Rosa. Une amre
raillerie avait succd dans les paroles et dans les ides du pote 
l'ancienne candeur de l'amiti. Pourtant le coeur de Stnio n'tait
pas corrompu, et, en voyant la peine qu'il causait  son ami, il
s'effora de redevenir srieux; mais alors il tomba dans une sombre
rverie, et suivit Edmo sans insister pour savoir o on le conduisait.
Le soir mme, aprs avoir parcouru un pays inhabit, couvert d'paisses
forts, ils arrivrent au pied d'un antique donjon fodal qui depuis
longtemps semblait n'avoir servi d'asile qu' l'effraie et  la
couleuvre. C'tait un lieu sauvage et pittoresque. L'pret de
l'architecture  demi ruine tait en harmonie avec les contours
escarps des roches arides qui l'entouraient. La lune tait ple, et les
nuages, chasss sur son front livide par un vent d'automne, prenaient
des formes bizarres, comme le paysage sinistre qu'ils traversaient de
leurs grandes ombres fuyantes. La voix sche et saccade du torrent
parmi les galets ressemblait  un rire diabolique. Stnio fut mu, et,
sortant tout d'un coup de son apathie, il arrta brusquement Edmo au
moment o ils passaient la herse.

L'aspect de ces lieux me fait souffrir, lui dit-il, je crois entrer
dans une prison. O sommes-nous?

--Chez Valmarina, rpondit Edmo en l'entranant. Stnio tressaillit 
ce nom, qu'il n'avait jamais entendu sans motion; mais aussitt,
rougissant de ce reste de navet:

Cela m'et fait un grand plaisir l'anne dernire, dit-il  son ami;
mais aujourd'hui cela me parat passablement ridicule.

--Peut-tre changeras-tu d'avis tout  l'heure, reprit Edmo avec calme;
et il le conduisit  travers de vastes cours sombres et silencieuses
jusqu' une galerie profonde o tout tait encore silence et tnbres.
Puis, aprs avoir err quelque temps dans le ddale des grandes salles
froides et dlabres qu'clairait  peine un rayon gar de la lune, ils
s'arrtrent devant une porte charge d'antiques cussons armoris, qui
brillaient faiblement dans l'ombre. Edmo frappa plusieurs coups dans un
ordre mthodique. Un mot de passe fut chang avec prcaution  travers
un guichet, et, tout  coup les deux battants s'ouvrant avec solennit,
Stnio et son ami pntrrent dans un immense salon dcor dans le got
des temps chevaleresques, avec un luxe sur lequel l'action du temps
avait jet une teinte svre, et que l'clat de mille bougies rendait
plus austre encore.

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *

Il y avait l une assemble d'hommes que Stnio prit d'abord pour des
spectres, parce qu'ils taient immobiles et muets, et puis pour des
fous; car ils accomplirent d'tranges solennits, mythes profonds d'un
dogme  la fois sublime et terrible que Stnio ne comprenait pas. Il
entra dans la chambre des initiations accompagn d'Edmo. Ce qui lui fut
rvl, il ne l'a jamais trahi. Frapp dans la partie de son imagination
qui tait reste potique, et dans celle de son coeur qui n'tait pas
encore ferme aux grands instincts de dvouement, de justice et de
loyaut, il se montra digne en cet instant, et par la spontanit
gnreuse des engagements qu'il prit, et par l'enthousiasme sincre
qu'il prouva, de la confiance extraordinaire qu'on lui accordait.

Pourtant, lorsqu'il fut question de l'admettre, sance tenante, au rang
des initis, quelques voix s'levrent contre lui, et ces voix ne furent
pas celles des jeunes trangers qui se faisaient remarquer dans
l'assemble par leur parole mystique et leur opinion exalte. Ce furent
les voix de ceux que Stnio aurait crus plus disposs  l'indulgence
envers lui; car ils taient riches et prodigues, ils avaient de grands
noms et menaient un grand train. C'taient des princes, des hommes du
monde, la fleur de la jeunesse dore du pays. Mais s'ils avaient connu
comme Stnio une vie dissipe et des plaisirs dangereux, si plusieurs
d'entre eux portaient sous leur armure sainte quelque tache de cette
lpre fatale qui s'attache aux heureux du sicle, du moins ils avaient
souvent lav ces souillures par de gnreux sacrifices, et Stnio ne
pouvait produire aucune preuve de son jeune hrosme. Ces hommes, qu'il
avait rencontrs souvent dans les ftes, au thtre, et peut-tre jusque
dans le boudoir de la Zinzolina, puisqu'ils avaient t ses matres et
ses exemples dans l'art funeste de se perdre, devaient tre, selon lui,
ses protecteurs et ses rpondants lorsqu'il s'agissait de se sauver.
Leur mfiance fut un chtiment austre pour lui, et son orgueil souffrit
de voir qu'en se proposant leurs travers pour modles, il n'avait saisi
que leur mauvais ct, sans se douter qu'ils en eussent un vraiment
grand. Ils le lui firent sentir, et son front fut un instant charg
d'une honte salutaire. Il faillit mme s'irriter contre eux et se
retirer en les provoquant, lorsqu'on lui demanda qui tait son
_parrain_, et qu'il se vit seul au milieu d'eux. La jeunesse d'Edmo
s'opposait  ce rle suprieur. Alors un homme qui cachait son visage 
tous les autres s'approcha et se fit reconnatre de lui seul: c'tait
Trenmor; il se prsentait pour l'appuyer et pour rpondre de lui,
fortune pour fortune, vie pour vie, honneur pour honneur.

En prsence de tant d'illustres personnages, lite de plusieurs nations
runies dans un sentiment de haute fraternit, Stnio, mu d'une secrte
vanit hautaine et lche, eut envie de renier le patronage de Trenmor.
Il se tenait dj pour offens des doutes mis sur son compte: quelle
serait sa confusion, si une seule voix allait s'lever pour repousser,
pour dvoiler le galrien, son unique appui? Il hsita, plit, regarda
autour de lui d'un air ombrageux; mais alors il vit tous les fronts
s'incliner et toutes les mains s'tendre en signe d'assentiment: Trenmor
avait laiss voir ses traits. Il demandait que le nophyte ft dispens
de toutes les preuves vulgaires; et qu'en raison de la prochaine _issue
de l'entreprise_ on l'admt sur sa simple parole.

A l'instant mme Stnio fut admis  prter serment et  prendre ses
grades. On drogeait en sa faveur  tous les usages, on forait la
lettre des statuts, on l'accueillait, lui obscur et sans mrites, sur la
caution d'un homme auquel on n'avait rien  objecter, rien  refuser.
Quel est donc le pouvoir de cet homme sur l'esprit des autres? dit
Stnio en s'adressant, aprs la crmonie du serment,  un jeune homme
qui se trouvait prs de lui. Quelle influence extraordinaire exerce-t-il
dans cette assemble? de quelle dignit l'a-t-elle revtu?

Le jeune homme regarda Stnio avec la plus grande surprise, et se
tournant vers ses compagnons: Par le ciel! dit-il, voil qui est
trange. Le filleul de Valmarina ne connat pas Valmarina!

--Valmarina? lui, Trenmor? s'cria Stnio.

--Oh! _Trenmor_, _Anselme_, _Mario_, qui vous voudrez, rpondirent les
nouveaux frres de Stnio. Vous savez bien qu'il va changeant de nom
dans tous ses voyages; car l'oeil de nos ennemis est ouvert sur lui.
Mais il sait leur chapper avec une prudence et une adresse
merveilleuses. Souvent il traverse inaperu les lignes les plus
dangereuses, et, au moment o on croit le saisir sur un point, il
reparat sur un point loign, et se montre alors qu'on ne peut plus
l'atteindre. Nulle part il n'est connu sous son vritable nom, pas mme
ici. Valmarina est celui qu'il se donne parmi nous; mais un mystre
impntrable enveloppe sa naissance, sa patrie et les annes de sa
jeunesse. Nous ne savons de lui que ce qu'il ne peut nous cacher: c'est
qu'il est le plus zl, le plus libral, le plus dvou, le plus brave
et le plus modeste d'entre nous.

--Et le plus capable! s'crirent plusieurs voix. La Providence veille
sur lui; car elle le tire de tous les dangers, et le rend invulnrable 
toutes les fatigues d'esprit et de corps. C'est lui qui, des premiers,
s'est fait ici l'aptre et le propagandiste de la foi que vous venez
d'embrasser, et c'est lui qui a rendu les plus importants services 
notre cause sacre. Raconter ce qu'il a fait pour elle est impossible;
on ne pourrait en dire la moiti, car il cache ses sacrifices avec
autant de soin et de jalousie qu'un autre en mettrait  les proclamer.
Honneur  toi, pote Stnio, puisque, sans tre connu de toi, Valmarina
t'a jug digne d'une telle confiance et revtu d'une telle estime!

Ces entretiens furent interrompus par la voix des chefs. Tous les
initis furent invits  donner leurs votes pour l'lection d'un chef
suprme. Le casque d'airain d'un ancien preux, dtach d'un des trophes
qui ornaient la muraille, servit d'urne pour recueillir les billets; et,
aprs toutes les preuves accomplies avec la plus religieuse gravit, le
nom de Valmarina fut proclam avec enthousiasme.

Alors Valmarina se leva et dit:

Grces vous soient rendues pour ces marques de confiance et
d'affection; mais je n'ai pas droit  tant d'estime. Pour vous
commander, il faut un homme dont toute la vie soit sans reproche, et ma
jeunesse n'a pas t pure. J'ai dj refus dans trois assembles
l'honneur que vous me faites. Je refuse encore. Mes fautes ne sont point
expies.

Le plus minent le plus respectable parmi ceux qui portaient dans
l'assemble le titre de pres et de tuteurs se leva aussi tt et
rpondit:

Valmarina, mes cheveux blancs et les cicatrices qui sillonnent mon
front me donnent le droit de te reprendre. Ton refus obstin est une
plus grande faute que toutes celles dont le peux t'accuser. Quoique nous
ignorions  quelle race et  quel culte tu appartiens, quoique tu fasses
la guerre avec nous aux princes des prtres et aux pharisiens, nous te
voyons exercer les vertus chrtiennes avec une persvrance qui nous
frappe de respect, et nul d'entre nous ne s'est jamais arrog le droit
de t'interroger sur les principes qui sont la source de tes vertus.
Cependant aujourd'hui je me crois autoris  te dire que ton humilit
approche du fanatisme. Tu nous as montr le coeur d'un guerrier, ne
baisse donc pas le front comme un moine. Tu as dj souffert le martyre
pour notre cause, tu as langui dans l'exil, tu as subi la torture des
cachots, tu as sacrifi tous tes biens, tu as sans doute immol toutes
tes affections; car tu vis seul et austre comme un saint des anciens
jours. Ne te suicide donc pas comme un pnitent. Si ta jeunesse a t
souille de quelque faute, sans doute il n'est ici personne qui ne soit
prt  l'excuser; car aucun de nous n'est sans pch, et aucun de nous
ne peut se vanter d'avoir rachet les siens par des actions aussi
grandes que les tiennes. Au nom de cette assemble et en vertu des
pouvoirs que me donnent mon ge et le rang dont on m'a honor dans cette
enceinte, j'exige que tu acceptes le commandement que nos voix viennent
de te dcerner.

Des acclamations passionnes accueillirent ce discours. Valmarina resta
sombre, ple et morne.

Pre, tu me fais souffrir gratuitement, dit-il quand l'agitation eut
cess; je ne puis me soumettre  ce pouvoir que je rvre en toi. Je ne
puis cder  cette sympathie qui m'honore de la part de mes frres... Je
me retirerai du sein de cette assemble, j'irai combattre isolment pour
notre cause plutt que d'accepter un commandement, un titre, une
distinction quelconque. Je ne suis pas catholique; car j'ai fait un
voeu tel qu'aucun successeur du Christ ne peut m'en dlier.

--Eh bien! nous le trancherons avec l'pe, reprit le vieux prince, et
tu rompras ton voeu. L'homme ne peut pas tre juge de ses devoirs pour
l'avenir. Tel engagement lui parat saint et mritoire aujourd'hui, qui
demain peut tre puril ou coupable. Souvent il y a pit et sagesse 
se rtracter, tandis qu'il y aurait dmence ou lchet  persvrer dans
une rsolution insense. Tu nous as prouv que tu nous tais ncessaire:
tu ne peux plus nous manquer sans nous tre nuisible. Songes-y..... Si
nous n'tions srs de ta vertu comme de la clart du soleil, si tu ne
nous tais cher comme l'enfant de nos entrailles, ta conduite
aujourd'hui pourrait ressembler  une dfection pour notre cause ou  de
l'antipathie pour nos personnes.

--Eh bien, prenez-le comme vous voudrez! rpondit Trenmor d'un ton
farouche et sans se lever. Chacun se regarda avec surprise. Jamais son
front calme n'avait t charg de ce sombre nuage, jamais son sourcil
ne s'tait contract ainsi dans la colre, jamais cette sueur froide
n'avait baign ses tempes, et jamais sa bouche n'avait pli et trembl
dans l'angoisse d'une si douloureuse motion.

De vhmentes discussions s'levrent: les uns accusaient le prince de
*** d'avoir manifest un soupon outrageant pour Trenmor; d'autres
dfendaient l'intention du vieux prince et appuyaient son avis.
Plusieurs insistaient pour qu'on respectt les rpugnances de Valmarina;
la plupart, pour qu'on s'obstint  les vaincre.

Valmarina fit cesser ces divisions en se levant pour demander la parole.
Aussitt le silence se rtablit.

Vous m'y contraignez, dit-il d'un air sombre; j'obis  la volont
implacable du destin qui vient de parler par la bouche du ce vieillard.
Dieu m'est tmoin pourtant que j'avais achet par de grands travaux et
de terribles expiations le droit du cacher mon secret, et d'chapper 
la honte que vous m'infligez. Mais il en est ainsi dans cette socit
impitoyable. Il n'est pas de refuge contre les arrts que les hommes ont
une fois prononcs. Il n'est pas de repentir efficace, pas de rparation
admissible. Vous avez rv la justice et vous avez invent le chtiment:
vous avez oubli la rhabilitation, car vous n'avez pas cru l'homme
corrigible. Vous avez prononc sur lui une condamnation que Dieu dans sa
perfection et sa toute-puissance n'aurait pas le droit de prononcer sur
la faiblesse humaine!...

--Maudis la socit qui protge les tyrans et asservit les hommes
libres, interrompit vivement un des anciens; mais n'outrage pas les
rformateurs que toi-mme as convoqus ici pour dtruire le mal et
ramener la vertu sur la terre. Il est possible que, produits par cette
socit corrompue, nous ayons gard malgr nous quelques-uns de ces
mmes prjugs que nous venons combattre. Mais sache que nous avons la
force de les vaincre quand il s'agit de reconnatre un mrite clatant
comme le tien. Garde ton secret, nous ne voulons pas l'entendre. Les
applaudissements recommencrent.

Et pourtant, reprit le pnitent, le doute s'est gliss parmi vous; et,
si je garde mon secret, le ver rongeur du doute peut faire ici de larges
troues. Hlas! non, nul homme n'a le droit d'avoir un secret, et le
moment est venu de confesser le mien. J'avais cru que l'amertume de ce
calice pourrait tre dtourne; je m'tais abus. Je dois  la cause que
nous servons de prouver que je ne suis pas digne de la servir avec
clat; autrement, ceux d'entre vous qui m'estiment le plus s'imaginent
que je me crois au-dessus de cette cause, et que, dans un sentiment
d'orgueil fanatique, je mprise les gloires humaines. Non! je ne les
mprise pas, je n'ai pas le droit de les mpriser. Je les regarde comme
la sainte et dsirable couronne des hros et des martyrs. Mais ma main
est impure et ne peut soutenir une palme. Je n'attendrai pas que les
hommes portent sur moi cet arrt. Je dois le prononcer moi-mme! Ce
n'est pas que je craigne les hommes; le jugement des plus grands et des
plus purs d'entre vous ne m'pouvante pas, car mon coeur est sincre
et mon crime est expi. Mais je respecte la cause, et ce que je crains,
c'est de lui faire tort en me laissant proclamer son reprsentant. Ma
destine n'est pas de travailler pour une rcompense terrestre. Vous
pouvez bien admettre qu'il est des fautes que le ciel seul peut
absoudre, des infortunes dont la mort seule peut dlivrer.... Au reste,
vous allez en juger... Un soir d'hiver, il y a dix ans environ, le
seigneur de ce chteau accorda l'hospitalit  un misrable...

--A un infortun qui se tranait seul et fatigu parmi nos forts,
interrompit Edmo, qui se leva d'un air inspir, et qui, imposant son
enthousiasme  l'assemble, fut cout  la place de Valmarina. Le
seigneur de ce chteau tait mon oncle, comme vous savez tous, un des
seigneurs les plus riches de ces contres. C'tait un philosophe, un
coeur gnreux, passionn pour les grandes choses, ami de jeunesse
d'Alfieri, disciple de Rousseau, partisan de la libert, et ne
nourrissant qu'une pense, qu'un espoir, celui de voir sa patrie
recouvrer son indpendance et son unit. Il passait parmi le vulgaire
pour un exalt, pour un fou. Il accueillit le proscrit qui frappait  sa
porte, il le fit asseoir  sa table, il l'couta sous le manteau du
foyer domestique, antique sanctuaire de la famille, symbole de
l'inviolable hospitalit. Il apprit tous ses secrets... (ces secrets que
l'on veut vous rvler et que vous ne voudrez pas entendre), et les
ensevelit dans son coeur. Il s'entretint avec lui des principes
sacres de la morale et de la justice humaine, en remontant jusqu'aux
grandes causes,  l'essence de la justice et de la bont divines; et le
soleil ple et tardif des matines d'hiver les surprit devant l'tre,
parlant encore et ne songeant point  se sparer. Alors le proscrit
voulut partir, son hte le retint ce jour-l et les jours suivants; et
le proscrit, malgr sa tristesse et sa retenue, ne partit point. Mon
oncle s'y opposa avec des prires irrsistibles.

Trois mois aprs, le seigneur mourut et lgua ses chteaux, ses terres,
toute son immense fortune au proscrit; dshritant son neveu, frivole
enfant qui jouissait d'ailleurs d'une assez grande aisance, et qui ne
pouvait faire un noble usage des biens considrables placs en de
meilleures mains. L'tranger accepta ce legs, et le prserva des rapines
et des intrigues qui veillent toujours au chevet des moribonds. Mais
trois mois aprs, il vint rapporter au neveu dpouill les titres des
proprits et la clef des trsors de son oncle.--Enfant, lui dit-il, je
trahis la volont d'un mourant, et je remets peut-tre en de mauvaises
mains la prcieuse subsistance de mille familles. Peut-tre, si j'avais
toujours vcu dans le sentiment du devoir, aurais-je le droit et le
courage aujourd'hui de faire de cette fortune le seul noble usage auquel
elle puisse tre attribue. Mais, comme toi, j'ai us ma jeunesse dans
le dsordre; et, puisque Dieu m'en a retir, je puis croire que son
intention est de t'en retirer aussi et de t'clairer sur les vrais
devoirs. En tous cas, je ne puis remplir envers toi le rle de la
Providence, je ne suis ni ton parent ni ton ami, mais seulement ton
dbiteur.

Et, disant ainsi, cet homme disparut, se drobant  mes remercments et
 mes instances. Je ne le revis que l'anne suivante. Il me pria de
secourir de nobles infortunes qui n'taient pas les siennes, et,
quoiqu'il vct dans l'indulgence, il ne voulut jamais accepter rien
pour lui-mme...

--Puisque vous avez dit mon histoire, je dirai la vtre, interrompit
Valmarina. Mais, qui ne la sait point ici? Toi, Stnio, nouvel adepte,
apprends la source des richesses qu'on me voit rpandre pour fconder le
sillon sacr. C'est la vertu de ce jeune homme,  peine plus g que toi
de quelques annes, de ce jeune homme qui jusqu' seize ans vcut dans
l'ignorance du rle sublime que le ciel lui rservait, et dont
l'instinct dormait au fond de son coeur. Tu n'as vu en lui qu'un
rveur ordinaire. C'est ici que les grandes vertus et les grandes
actions, caches aux yeux d'un monde qui ne les comprendrait pas,
clatent sans faste et sans ostentation, au sein d'une famille d'lus
dont le suffrage console et n'enivre pas comme la louange banale du
vulgaire. C'est qu'ici nui n'a rien  envier  la gloire d'autrui.
Chacun a fourni ses titres et subi son preuve...

--De toi seul nous nous ne savons rien, enfant, dit le vieillard 
Stnio; mais de toi,  cause du parrain qui vient de te prsenter au
baptme, nous attendons beaucoup; sois attentif aux dernires
rvlations qui vont t'tre faites ainsi qu' tes jeunes frres. Cette
assemble va dcider de grandes choses.

       *       *       *       *       *

L'assemble se spara aprs avoir reu et enregistr tous les serments.
La tche fut distribue  chacun suivant ses moyens et ses forces.
Stnio demanda et obtint la permission d'agir conjointement avec Edmo,
sous la direction de Valmarina. Celui-ci accepta un emploi prilleux,
mais secondaire; son refus du commandement suprme fut irrvocable.

Chaque seigneur alla brider lui-mme, dans les vastes curies du vieux
manoir, son destrier encore fumant de la course qui l'y avait amen.
Aucun ne s'tait fait escorter, crainte d'imprudence ou de trahison. Les
plbiens changrent d'affectueux embrassements avec ceux qui
abjuraient tout souvenir de supriorit fictive, pour cimenter la
nouvelle alliance. Les jeunes gens traversrent  pied la fort; Stnio
suivit Edmo et Trenmor. La lune s'abaissait vers l'horizon, et le jour
ne paraissait pas encore. Chacun se pressait, afin de sortir de ces
parages  la faveur de l'obscurit. Tous marchaient par des chemins
diffrents, dans le plus profond silence. De temps  autre seulement on
entendait le pied d'un cheval heurtant un caillou, ou le retentissement
de sa marche sur les ponts de bois du torrent. Aucun rayon ne
scintillait plus aux vitraux du vieux manoir; aucun hte n'y reposa ses
membres fatigus. Les oiseaux de nuit, un instant carts et silencieux,
reprirent possession de leur domaine; et les portraits des aeux, un
instant clairs d'une vive lumire, rentrrent dans les tnbres, muets
tmoins du pacte trange que leurs neveux venaient de contracter avec
les neveux de leurs vassaux.

[Illustration: Tous marchaient par de diffrents chemins... (Page 88.)]




XLIX.


Le temps que vous avez fix vous-mme est coul, et je vais vous
rejoindre. Vous avez peut-tre besoin de moi, et pour le moment je n'ai
rien  faire ici. Dieu veuille qu' vous aussi je sois inutile, mais non
pas pour la mme raison! J'espre tre tmoin de votre rsurrection; ici
je n'ai trouv que la mort.

Oui, Llia, tout est mort sur cette terre maudite. La douleur est entre
cette fois bien avant dans mon coeur. Je frmis, je vous l'avoue,
devant le spectacle du monde. J'ai besoin d'y chapper pendant quelque
temps et d'aller retremper mon me dans le sein de la nature. Elle seule
ne vieillit pas; mais les races humaines arrivent en peu de temps  la
dcrpitude, et, quand l'heure de leur trpas est sonne, les mdecins
de l'humanit sont rduits  se croiser les bras et  les voir expirer
en silence.

Et pourtant,  mon Dieu! il y a encore des lments de grandeur, il y a
encore des mes fortes, des jeunesses ardentes et pures. Le phnix est
encore prt  tendre ses ailes sur le bcher; mais il sait que sa
cendre est devenue strile, que le principe divin va s'teindre avec
lui, et il meurt en jetant un dernier cri d'amour et de dtresse sur ce
monde qui regarde avec indiffrence sa sublime agonie. J'ai vu prir des
hros: les peuples aussi les ont vus, et ils se sont assis comme  un
spectacle, au lieu de se lever pour les venger!

[Illustration: Arrtez, mon fils! lui dit l'ermite... (Page 90.)]

La gnration qui a fait un homme puissant, au lieu de faire des nations
fortes, ne pourra se relever de son abjection. Le faible espoir qui
reste est tout entier dans la jeunesse qui s'lve. Des ides de gloire
lui ont donn la bravoure; des ides philosophiques lui ont donn
l'esprit d'indpendance. Mais, vous le dirai-je? cette jeunesse
m'pouvante; drgle, bouffie d'orgueil, dpourvue de vnration, elle
ne cherche, dans l'oeuvre qu'elle veut accomplir, que des motions
guerrires et des triomphes bruyants. Elle mconnat tout ordre et toute
justice ds qu'elle raisonne sur les choses du lendemain. Elle
s'approprie l'avenir et y porte dj toutes les erreurs et toutes les
iniquits du pass. Que va-t-elle faire si elle triomphe? et que va
devenir l'humanit si elle succombe? O triste temps que celui o la
victoire effraie autant que la dfaite!

En attendant qu'un nouvel effort augmente ou diminue nos forces, je vais
vous voir. Puiss-je vous trouver moins rsigne que moi! Il n'y a rien
de plus triste que cette soumission  une implacable destine. Hlas!
que deviendrait-on alors, si on n'avait la conscience d'avoir fait son
devoir!




L.

MALDICTION.


Un jour Stnio redescendit seul les dfils rapides du Monteverdor. Sa
sant s'tait amliore; des motions terribles, de grands chagrins, une
blessure assez grave, c'taient l pourtant les vnements qui l'avaient
retenu loign de sa rsidence accoutume. Mais il est des douleurs
nobles, des souffrances glorieuses qui fortifient au lieu d'abattre, et
Stnio en avait ressenti l'austre et maternelle influence.

Toutefois Stnio n'tait pas guri, son me avait succomb plus que son
corps dans le dfi insens qu'il avait voulu porter  la vie. La
jeunesse physique refleurit aisment; mais la jeunesse intellectuelle,
plus dlicate et plus prcieuse, ne recouvre jamais entirement son
parfum et sa grce. La vertu peut rendre  l'esprit une sorte de
virginit, mais lentement et  force de soins et d'expiations.

Stnio tait brave, il l'avait prouv; mais son coeur, un instant
ranim, retombait dans une mortelle langueur aussitt que les motions
du danger ne le soutenaient plus. Le besoin d'amusements frivoles et
d'excitations factices tait devenu si imprieux chez lui, que le calme
lui tait une sorte de supplice. Tandis qu'il traversait seul et d'un
pas rapide ces lieux remplis du souvenir potique de sa passion, il
cherchait  chapper  ses propres penses; mais, entre les spectacles
tragiques dont il venait d'tre tmoin et la mmoire pnible de ses
transports ddaigns, il ne savait o se rfugier, et la vie que
Pulchrie lui avait faite, vide d'motions profondes et de sentiments
vrais, tait la seule o il pt se reposer. Repos fatal, semblable 
celui que le voyageur trouve dans les forts de l'Inde, sous l'ombrage
enivrant qui donne la mort.

Tout  coup, au dtour d'un des angles escarps du chemin, il se trouva
face  face avec un homme qu'il prit d'abord pour un spectre.

Que vois-je? s'cria-t-il en reculant de surprise et presque de
terreur. Les morts sortent-ils du tombeau? Les martyrs quittent-ils le
ciel pour errer sur la terre?

--J'ai chapp  la mort, rpondit Valmarina; je sais que, grce au
ciel, tu as chapp  la proscription; mais ma tte est mise  prix, et
je ne dois pas m'arrter un instant prs de toi; tu ne dois pas avoir
l'air de me connatre, car, si j'tais dcouvert, les dangers qui
m'environnent pourraient t'atteindre aussi... Va, continue ta route, et
que le ciel t'accompagne!

--Votre tte est mise  prix, s'cria Stnio, sans faire attention  la
fin du discours de Trenmor, et, au lieu de quitter cette contre, vous
revenez affronter la perscution dans un lieu o vous tes connu?

--Dieu m'assistera aussi longtemps qu'il me jugera propre  accomplir
quelque bien sur la terre, rpondit le proscrit. Ma mission n'est pas
remplie; j'ai ici quelqu'un  voir encore avant de m'loigner tout 
fait. Adieu, mon enfant; puisse la semence de vie fructifier dans ton
me! loigne-toi; car, bien que ce chemin paraisse peu frquent, chaque
rocher, chaque buisson peut recler un dlateur.

Et Trenmor, coupant droit  travers la montagne, voulut quitter le
sentier o Stnio devait passer. Mais Stnio s'attacha  ses pas.

Non, je ne vous quitterai pas ainsi, lui dit-il. Vous avez besoin
d'aide, vous tes accabl de fatigue; vos blessures sont  peine
fermes, vos joues sont creuses par la souffrance. D'ailleurs vous tes
sans asile, et je puis vous en offrir un. Venez, venez avec moi. C'est
m'outrager que de me croire capable de prudence et de crainte en un tel
moment.

--J'ai un asile tout prs d'ici, rpondit Trenmor. J'ai assez de force
pour m'y rendre; ne crains donc rien pour moi, mon ami, et songe 
toi-mme. Je n'ai jamais dout de toi. J'ai t te chercher au sein des
volupts o tu tais endormi, et je n'ai pas pargn ton gnreux sang
lorsqu'il a d couler pour une cause sainte. Mais ce qui nous en reste
est prcieux aujourd'hui, et ne doit pas tre expos sans ncessit.
L'ami qui me cache en ce moment court assez de risques. C'est dj trop
d'un dvouement que je puis rendre funeste!

Malgr les refus et la rsistance du proscrit, Stnio s'obstina 
l'accompagner jusqu' la cellule de l'ermite. Cette cellule, creuse
dans le granit de la montagne, loin de tout sentier trac parles hommes,
tait cache  tous les regards par l'ombrage pais des cdres, et par
un rseau de nopals aux bras rugueux, troitement entrelacs. La
cellule, situe sur l'escarpement du roc, tait dserte. Le versant de
ce prcipice prsentait un ravin nu et sablonneux, au fond duquel un
petit lac dormait dans un morne repos. Il ne semblait pas possible de
descendre sur ses bords,  cause de la mobilit des sables inclins qui
l'entouraient et de l'absence totale de point d'appui. Aucune roche
n'avait trouv moyen de s'arrter sur cette pente rapide, aucun arbre
n'avait pu enfoncer ses racines dans ce sol friable. En attendant que
les avalanches qui l'avaient creus vinssent le combler, ce prcipice
nourrissait, au sein de ses ondes immobiles, une riche vgtation. Des
lotus gigantesques, des polypiers d'eau douce, longs de vingt brasses,
apportaient leurs larges feuilles et leurs fleurs varies  la surface
de cette eau que ne sillonnait jamais la rame du pcheur. Sur leurs
tiges entrelaces, sous l'abri de leurs berceaux multiplis, les vipres
 la robe d'meraude, les salamandres  l'oeil jaune et doucereux,
dormaient, bantes au soleil, sres de n'tre pas tourmentes par les
filets et les piges de l'homme. La surface du lac tait si touffue et
si verte, qu'on l'et prise d'en haut pour une prairie. Des forts de
roseaux y refltaient leurs tiges lances et leurs plumets de velours
que le vent courbait comme une moisson des plaines. Stnio, charm de
l'aspect sauvage de ce ravin, voulait essayer d'y descendre et de poser
le pied sur ce perfide rseau de feuillage.

Arrtez, mon fils, lui dit l'ermite, qui parut alors avec son capuchon
abaiss sur le visage; ce lac couvert de fleurs est l'image des plaisirs
du monde. Il est environn de sductions, mais il recle des abmes sans
fond.

--Et qu'en savez-vous, mon pre? dit Stnio en souriant. Avez-vous sond
cet abme? Avez-vous march sur les flots orageux des passions?

--Quand Pierre essaya de suivre Jsus sur les ondes du Gnzareth,
rpondit l'ermite, il sentit au bout de quelques pas que la foi lui
manquait et qu'il s'tait trop hasard en voulant, comme le fils de
l'homme, marcher sur la tempte. Il s'cria: Seigneur, nous prissons!
Et le Seigneur, l'attirant  lui, le sauva.

--Pierre tait un mauvais ami et un lche disciple, reprit Stnio.
N'est-ce pas lui qui renia son matre dans la crainte de partager son
sort? Ceux qui ont peur du danger et qui s'en retirent ressemblent a
Pierre; ils ne sont ni hommes ni chrtiens.

L'ermite baissa la tte et ne rpondit rien.

Mais dites-moi, mon pre, pourquoi vous vous donnez la peine de me
cacher votre visage? Je connais fort bien le son de votre voix; nous
nous sommes dj vus dans des jours meilleurs.

--Meilleurs, dit Magnus en laissant tomber lentement son capuchon et en
appuyant son front dj chauve sur sa main dessche, dans une attitude
mlancolique.

--Oui, meilleurs pour vous et pour moi, dit Stnio; car  cette poque
les ruses de la jeunesse s'panouissaient sur mon visage; et, bien que
vous eussiez l'air gar et le pouls fbrile la dernire fois que je
vous rencontrai sur la montagne, votre barbe tait noire, mon pre, et
vos cheveux touffus.

--Vous attachez donc un grand prix  cette vaine et funeste jeunesse du
corps,  cette dvorante nergie du sang qui colore le visage et qui
brle le crne? dit le moine chagrin.

--Vous en voulez  la jeunesse, mon pre, dit Stnio; vous avez pourtant
quelques annes seulement de plus que moi. Eh bien! je gagerais qu'il y
a encore plus de jeunesse dans votre imagination qu'il n'y en a
maintenant dans tout mon tre.

Le prtre plit, puis il posa sa main jaune et calleuse sur la main ple
et bleutre de Stnio.

Mon enfant, lui dit-il, vous avez donc t malheureux aussi, puisque
vous tes si cruel?

--La souffrance qu'on a subie, dit Trenmor d'un ton svre et triste,
devrait rendre compatissant et bon. C'est le fait des mes faibles de se
corrompre dans l'adversit; les mes fortes s'y purent.

--Et ne le sais-je pas bien! dit Stnio, que la rencontre inattendue de
Magnus ramenait au souvenir amer de son amour repouss; ne sais-je pas
que je suis une me sans grandeur et sans nergie, une nature infirme et
misrable? En serais-je o j'en suis si j'tais Trenmor on Magnus? Mais,
hlas, ajouta-t-il en s'asseyant avec un mouvement de sombre colre sur
le bord de l'abme, pourquoi tenter sur moi de vains efforts, pourquoi
me donner des conseils dont je ne puis profiter et des exemples qui sont
au-dessus de mes forces? Quel plaisir trouvez-vous  m'taler vos
richesses,  me montrer de quelle puissance vous tes dous, de quels
efforts vous tes capables? Hommes forts, hommes hroques! vases
d'lection! saints qui tes sortis d'un galrien et d'un prtre! vous,
forat, qui avez assum sur votre tte tous les chtiments de la vie
sociale; vous, moine, qui avez rsum dans quelques annes de votre vie
intrieure toutes les tortures de l'me; vous deux, qui avez souffert
tout ce que les hommes peuvent souffrir, la satit et la privation;
l'un bris par les coups, l'autre par le jene; vous voici pourtant
debout et le front lev vers le ciel, tandis que moi je rampe comme
l'enfant prodigue au milieu des animaux immondes, c'est--dire des
apptits grossiers et des vices impurs! Eh bien, laissez-moi mourir dans
ma fange, et ne venez pas tourmenter mon agonie par le spectacle de
votre ascension glorieuse vers les cieux. C'est ainsi que les amis de
Job venaient vanter leur prosprit  la victime tendue sur le fumier.
Laissez-moi, laissez-moi! Gardez bien vos trsors, de peur que votre
orgueil ne les dpense. Que la sagesse et l'humilit veillent  la garde
de vos conqutes! Prservez-vous du dsir puril de les montrer  ceux
qui n'ont rien; car, dans sa colre, le pauvre haineux et jaloux
pourrait cracher sur ces richesses et les ternir. Trenmor, votre gloire
n'est peut-tre pas aussi relle, aussi clatante que vous l'imaginez.
Ma raison amre pourrait peut-tre trouver une explication triviale au
triomphe de la volont sur des passions amorties, sur des dsirs effacs
ou repus. Magnus, prenez garde, votre foi n'est peut-tre pas si
affermie que je ne puisse l'branler d'un regard moqueur ou d'un doute
audacieux. La victoire remporte par l'esprit sur les tentations de la
chair n'est peut-tre pas si complte, que je ne puisse vous faire
rougir et plir encore en prononant un nom de femme... Allez, allez
prier; allumez l'encens devant l'autel de la Vierge, et baissez la tte
sur le pav de vos glises. Allez composer des traits sur la
mortification et la rsignation, mais laissez-moi jouir des derniers
jours qui me restent. Dieu, qui ne m'a pas, comme vous, favoris d'une
organisation suprieure, n'a mis  ma porte que des ralits communes,
que des plaisirs vulgaires: j'en veux user jusqu'au bout. N'ai-je pas,
moi aussi, fait un pas immense dans le chemin de la raison depuis que
nous nous sommes quitts? En voyant que je ne pouvais atteindre au ciel,
ne me suis-je pas mis  marcher sur la terre sans humeur et sans ddain?
N'ai-je pas accept la vie telle qu'elle m'tait destine? Et, lorsque
j'ai senti au dedans de moi une ardeur inquite et rebelle, des
ambitions vagues et fantasques, des dsirs irralisables, n'ai-je pas
tout fait pour les teindre et les dompter? J'ai pris un autre moyen que
vous, mes frres, voil tout. Je me suis calm par l'abus, tandis que
vous vous tes guris par le cilice et l'abstinence. Il fallait 
d'aussi grandes mes que les vtres ces moyens violents, ces expiations
austres; l'usage des choses humaines n'et pas suffi  rompre vos
caractres d'airain,  puiser vos forces surnaturelles. Mais toutes ces
choses taient  la taille de Stnio. Il s'y est livr sans rougir, il
s'en est assouvi sans ingratitude; et maintenant, si son corps s'est
trouv trop faible pour ses apptits, si la phthisie s'est empare de ce
chtif enfant du plaisir, c'est que Dieu ne l'avait pas destin 
compter de longs jours sur la terre, c'est qu'il n'tait propre  faire
ni un soldat, ni un prtre, ni un joueur, ni un savant, ni un pote. Il
y a des plantes rserves  mourir aussitt aprs avoir fleuri, des
hommes que Dieu ne condamne pas  un long exil parmi les autres hommes.
Voyez, mon pre, vous voici chauve comme moi; vos mains sont dessches,
votre poitrine rtrcie, vos genoux dbiles, votre respiration courte;
voici votre barbe qui grisonne, et vous n'avez pas trente ans. Votre
agonie sera peut-tre un peu plus lente que la mienne; peut-tre me
survivrez-vous toute une anne. Eh bien! n'avons-nous pas russi tous
deux  vaincre nos passions,  refroidir nos sens? Nous voici sortis du
creuset purs et rduits, n'est-ce pas, mon pre? Je suis plus amoindri
que vous encore: c'est que l'preuve a t plus forte et plus sre,
c'est que je touche au but, c'est que j'ai fini de terrasser l'ennemi.
Peut-tre eussiez-vous aussi bien fait de prendre les mmes moyens que
moi: c'taient les plus courts. Mais n'importe, vous n'en arriverez pas
moins  la souffrance et  la mort. Donnons-nous la main, nous sommes
frres. Vous tiez grand, j'tais misrable; vous tiez une nature
vigoureuse, moi une nature pauvre; mais les tombes, qui bientt vont
s'ouvrir pour nous, n'en hriteront pas moins l'une ou l'autre d'un peu
de poussire.

Magnus, qui pendant les paroles de Stnio s'tait troubl plusieurs fois
et avait lev les yeux vers le ciel avec une expression d'effroi et de
dtresse, prit en cet instant une attitude plus calme et plus assure.

Jeune homme, lui dit-il, nous ne finirons pas avec cette chtive
enveloppe, et notre me ne sera pas donne en pture aux vers du
tombeau. Pensez-vous que Dieu tienne un compte gal entre nous? N'y
aura-t-il pas au jour du jugement des misricordes plus grandes pour
celui qui aura mortifi sa chair et pri dans les larmes, une justice
plus svre pour celui qui aura pli le genou devant les idoles et bu
aux sources empoisonnes du pch?

--Qu'en savez-vous, mon pre? dit Stnio. Tout ce qui est contraire aux
lois de la nature est peut-tre abominable devant le Seigneur.
Quelques-uns ont os le dire dans ce sicle d'examen philosophique, et
je suis de ceux-l. Mais je vous pargnerai ces lieux communs. Je me
bornerai  vous faire une question. La voici: si demain, au lever du
jour, aprs vous tre endormi dans les larmes et la prire, vous veniez
 vous rveiller dans les bras d'une femme apporte  votre chevet par
la malice des esprits de tnbres; aprs la surprise, la frayeur, la
lutte, la victoire, l'exorcisme, tout ce que vous prouveriez et feriez
(je n'en doute pas), dites-moi, iriez-vous bien dire la messe un instant
aprs et toucher le corps du Christ sans la moindre terreur?

--Avec la grce de Dieu, rpondit Magnus, peut-tre mes mains
seraient-elles restes assez pures pour toucher l'hostie sainte.
Nanmoins, je ne voudrais pas l'oser sans m'tre auparavant purifi par
la pnitence.

--Fort bien, mon pre. Vous voyez bien que vous tes moins purifi que
moi; car je pourrais  prsent dormir toute une nuit  ct de la plus
belle femme du monde sans prouver autre chose pour elle que du dgot
et de l'aversion. En vrit, vous avez perdu votre temps  jener et 
prier; vous n'avez rien fait, puisque la chair peut encore pouvanter
l'esprit, et que le vieil homme peut encore troubler la conscience de
l'homme nouveau. Vous avez bien russi  creuser votre estomac, 
irriter votre cerveau,  dranger la combinaison harmonieuse de vos
organes; mais vous n'avez pas rduit comme moi votre corps  un rle
passif, vous n'en tes pas venu au point de subir l'preuve dont je
parle et d'aller immdiatement communier sans confession. Vous n'avez
obtenu pour rsultat qu'un lent suicide physique, c'est--dire une
action que votre religion condamne comme un crime affreux, et vous tes
sous l'empire des mauvais dsirs comme aux premiers jours de votre
pnitence. Dieu ne vous a pas bien second, mon pre!

L'ermite se leva, et, se redressant de toute la hauteur de sa grande
taille affaisse, il regarda le ciel encore une fois; puis, posant ses
deux mains sur son front dans une affreuse anxit, il s'cria:

Serait-il vrai,  mon Dieu! m'aurais-tu refus les secours et le
pardon? M'aurais-tu abandonn  l'esprit du mal? Te serais-tu retir de
moi sans vouloir prter l'oreille  mes sanglots,  mes cris suppliants?
Aurais-je souffert en vain, et toute cette vie de combats et de torture
serait-elle perdue? Non, s'cria-t-il encore avec enthousiasme en
levant ses longs bras grles hors de ses manches de bure, je ne le
croirai pas, je ne me laisserai pas dcourager par les paroles impies de
cet enfant du sicle. J'irai jusqu'au bout, j'accomplirai mon
sacrifice; et, si l'glise a menti, si les prophtes ont t inspirs
par l'esprit de tnbres, si la parole divine a t dtourne de son
vrai sens, si mon zle a t plus loin que ton exigence, du moins tu me
tiendras compte du dsir opinitre, de la volont froce qui m'a spar
de la terre pour me faire conqurir le ciel; tu liras au fond de mon
coeur cette passion ardente qui me dvorait pour toi, mon Dieu, et qui
parle si haut dans une me dvore d'autres passions terribles. Tu me
pardonneras d'avoir manqu de lumire et de sapience, tu ne pseras que
mes sacrifices et mes intentions, et, si j'ai port cette croix jusqu'
ma mort, tu me donneras ma part dans la mansutude de ton ternel repos!

--Est-ce que le repos est dans le systme de l'univers? dit Stnio.
Esprez-vous tre assez grand pour mriter que Dieu cre pour vous seul
un univers nouveau? Croyez-vous qu'il y ait aux cieux des anges oisifs
et des vertus inertes? Savez-vous que toutes les puissances sont
actives, et qu' moins d'tre Dieu vous n'arriverez jamais  l'existence
immuable et infinie? Oui, Dieu vous bnira, Magnus, et les saints
chanteront vos louanges l-haut sur des harpes d'or. Mais quand vous
aurez apport, vierge et intacte, aux pieds du matre, l'me d'lite
qu'il vous a confie ici-bas; quand vous lui direz: Seigneur, vous
m'aviez donn la force; je l'ai conserve, la voici; je vous la rends,
donnez-moi la paix ternelle pour rcompense; Dieu rpondra  cette me
prosterne: C'est bien, ma fille, entre dans ma gloire et prends place
dans mes phalanges tincelantes. Tu accompliras dsormais de nobles
travaux; tu conduiras le char de la lune dans les plaines de l'ther; tu
rouleras la foudre dans les nues; tu enchaneras le cours des fleuves;
tu monteras la tempte, tu la feras bondir sous toi comme une cavale
hennissante; tu commanderas aux toiles. Substance divine, tu seras dans
les lments; tu auras commerce avec les mes des hommes; tu
accompliras, entre moi et tes anciens frres, des missions sublimes; tu
rempliras la terre et les cieux; tu verras ma face et tu converseras
avec moi. Cela est beau, Magnus, et la posie trouve son compte  ces
sublimes aberrations. Mais, quand il en serait ainsi, je n'en voudrais
pas. Je ne suis pas assez grand pour tre ambitieux, pas assez fort pour
vouloir un rle, soit ici, soit l-haut. Il convient  votre orgueil
gigantesque de soupirer aprs les gloires d'une autre vie; moi je ne
voudrais pas mme d'un trne lev sur toutes les nations de la terre.
Si je doutais de la bont divine au point d'esprer autre chose que le
nant, pour lequel je suis fait, je lui demanderais d'tre l'herbe des
champs que le pied foule et qui ne rougit pas, le marbre que le ciseau
faonne et qui ne saigne pas, l'arbre que le vent fatigue et qui ne le
sent pas. Je lui demanderais la plus inerte, la plus obscure, la plus
facile des existences; je le trouverais trop exigeant encore s'il me
condamnait  revivre dans la substance glatineuse d'un mollusque. C'est
pourquoi je ne travaille pas  mriter le ciel; je n'en veux pas, j'en
crains les joies, les concerts, les extases, les triomphes. Je crains
tout ce dont je puis concevoir l'ide; comment dsirerais-je autre chose
que d'en finir avec tout? Eh bien! je suis plus content que vous, mon
pre, je m'en vais sans inquitude et sans effroi vers l'ternelle nuit,
tandis que vous approchez, perdu, tremblant, du tribunal suprme o le
bail de vos souffrances et de vos fatigues va se renouveler pour
l'ternit. Je ne suis pas jaloux; j'admire votre destine, mais je
prfre la mienne.

Magnus, effray des choses qu'il entendait, et ne se sentant pas la
force d'y rpondre, se pencha vers Trenmor; et de ses deux mains serrant
avec force la main de l'homme sage, ses yeux, pleins d'anxit,
semblrent lui demander l'appui de sa force.

Ne vous troublez point,  mon frre! reprit Trenmor, et que les
souffrances de cette me blesse n'altrent point la confiance de la
vtre. Ne vous lassez point de travailler, et que la tentation du nant
s'mousse comme une caresse menteuse. Vous auriez plus de peine 
devenir incrdule qu' garder le trsor de la foi. Ne l'coutez point;
car il se ment  lui-mme et craint les choses qu'il affirme, bien loin
de les dsirer. Et toi, Stnio, tu travailles vainement  teindre en
toi le flambeau sacr de l'intelligence. Sa flamme se ranime plus vive
et puis belle  chacun de tes efforts pour l'touffer. Tu aspires au
ciel malgr toi, et ton me de pote ne peut chasser le souvenir
douloureux de sa patrie. Quand Dieu, la rappelant de l'exil, l'aura
purifie de ses souillures et gurie de ses maux, elle se prosternera
avec amour, et le remerciera d'avoir fait luire pour elle son ternelle
lumire. Elle regardera derrire elle s'effacer comme un nuage ce rve
effrayant et sombre de la vie humaine, et s'tonnera d'avoir travers
ces tnbres sans songer  Dieu, sans esprer le rveil. O tais-tu
donc,  mon Dieu? dira-t-elle, et que suis-je devenue dans ce tourbillon
rapide qui m'a entrane un instant? Mais Dieu la consolera et la
soumettra peut-tre  d'autres preuves, car elle les redemandera avec
instance. Heureuse et fire d'avoir retrouv la volont, elle voudra en
faire usage; elle sentira que l'activit est l'lment des forts; elle
s'tonnera d'avoir abdiqu sa couronne d'toiles; elle demandera son
rle parmi les essences clestes et le reprendra avec clat; car Dieu
est bon et n'envoie peut-tre les rudes preuves du dsespoir qu' ses
lus, pour leur rendre plus prcieux ensuite l'emploi de la puissance.
Va, la plus divine facult de l'me, le dsir, n'est qu'endormie en toi,
Stnio. Laisse reprendre  ton corps quelque vigueur, donne  ton sang
quelques jours de repos, et tu sentiras se rveiller cette ardeur sainte
du coeur, cette aspiration infinie de l'intelligence qui font qu'un
homme est un homme, et qu'il est digne de commander ici-bas aux orages
de sa propre vie.

--Un homme est un homme, dit Stnio, tant qu'il peut gouverner son
cheval et rsister  sa matresse. Quel plus bel emploi de la force
voyez-vous que le ciel ait dparti  d'aussi chtives cratures que
nous? Si l'homme est susceptible d'une certaine grandeur morale, elle
consiste  ne rien croire,  ne rien craindre. Celui qui s'agenouille 
toute heure devant le courroux d'un Dieu vengeur n'est qu'un esclave
servile qui craint les chtiments d'une autre vie. Celui qui se fait une
idole de je ne sais quelle chimre de volont, devant laquelle
s'teignent tous ses apptits et se brisent tous ses caprices, n'est
qu'un poltron qui craint d'tre entran par ses fantaisies et de
trouver la souffrance dans ses plaisirs. L'homme fort ne craint ni Dieu,
ni les hommes, ni lui-mme. Il accepte toutes les consquences de ses
penchants, bons ou mauvais. Le mpris du vulgaire, la mfiance des sots,
le blme des rigoristes, la fatigue, la misre, n'ont pas plus d'empire
sur son me que la fivre et les dettes. Le vin l'exalte et ne l'enivre
pas; les femmes l'amusent et ne le gouvernent pas; la gloire le
chatouille au talon quelquefois, mais il la traite comme les autres
prostitues et la met  la porte aprs l'avoir treinte et possde: car
il mprise tout ce que les autres craignent ou vnrent. Il peut
traverser la flamme sans y laisser ses ailes comme un phalne aveugle,
et sans tomber en cendres devant le flambeau de la raison. phmre et
chtif comme lui, il se laisse comme lui emporter  toutes les brises,
allcher  toutes les fleurs, rjouir par toutes les lumires. Mais
l'incrdulit le prserve de tout, le vent de l'inconstance l'entrane
et le sauve: aujourd'hui de vains mtores, illusions menteuses de la
nuit; demain de l'clatant soleil, triste dlateur de toutes les
misres, de toutes les laideurs humaines. L'homme fort ne prend aucune
sret pour son avenir, et ne recule devant aucun des dangers du
prsent. Il sait que toutes ses esprances sont enregistres dans un
livre dont le vent se charge de tourner les feuillets; que tous les
projets de la sagesse sont crits sur le sable, et qu'il n'y a au monde
qu'une vertu, qu'une sagesse, qu'une force, c'est d'attendre le flot et
de rester ferme tandis qu'il vous inonde, c'est de nager quand il vous
entrane, c'est de croiser ses bras et de mourir avec insouciance quand
il vous submerge. L'homme fort, selon moi, est donc aussi l'homme sage,
car il simplifie le systme de ses joies. Il les resserre; il les
dpouille de leur entourage d'erreurs, de vanits, de prjugs. Sa
jouissance est toute positive, toute relle, toute personnelle; c'est sa
divinit nave et belle, cynique et chaste. Il la met toute nue et foule
aux pieds les vains ornements qui la lui drobaient: mais, plus fidle
et plus sincre que les hypocrites docteurs de son temple,  toutes les
heures de sa vie il plie le genou devant elle, au mpris des vains
anathmes d'un monde stupide. Il est martyr de sa foi. Il vit et souffre
pour elle. Il meurt pour elle et par elle, en niant ou en bravant cet
autre Dieu absurde et mchant que vous adorez. L'homme qui tire son pe
pour combattre la tempte est impie et tmraire, mais il est plus
courageux et plus grand que le Dieu qui remue la foudre. Moi, je
l'oserais; et vous, Magnus, vous ne l'oseriez pas. Trenmor, qui nous
entend, Trenmor qui est, ne vous y trompez pas, mon pre, plus
philosophe que chrtien, plus stoque que religieux, et qui estime la
force plus que la foi, la persvrance plus que le repentir; Trenmor, en
un mot, qui peut et qui doit s'estimer plus que vous, mon pre, peut
tre juge entre nous et voir lequel de nous deux a le mieux dfendu et
conserv la plus haute de ses facults, l'nergie.

--Je ne serai pas juge entre vous, dit Trenmor; le ciel vous a dparti
des qualits diverses, mais chacun de vous reut une belle part. Magnus
fut dou d'une plus grande persistance dans les ides; et si vous voulez
faire abstraction des vtres, Stnio, pour contempler srieusement le
beau spectacle d'une volont victorieuse, vous serez frapp d'admiration
 la vue de ce moine qui fut impie, amoureux et fou, et qui est ici
maintenant calme, fervent et soumis  la rigueur des habitudes
cnobitiques. O a-t-il pris la force de rsister si longtemps  ces
luttes pouvantables et de se relever aprs avoir t maudit et bris?
Est-ce le mme homme que vous avez entendu nier Dieu au chevet de Llia
mourante? Est-ce le mme que vous avez vu courir gar sur la montagne?
C'est un homme nouveau, et pourtant c'est la mme me orageuse, ardente;
les mmes sens fougueux, terribles, toujours neufs et toujours vierges;
le mme dsir toujours intense, mais jamais assouvi; s'garant malgr
lui  la poursuite des choses humaines, mais revenant toujours  Dieu
par la raction d'une inconcevable vigueur et d'un foyer d'esprance
sublime. O mon pre! il est vrai que nous n'avons pas le mme culte et
que nous invoquons Dieu dans des rites diffrents; vous n'en tes pas
moins  mes yeux trois fois saint, trois fois grand! Car vous avez
combattu, vous vous tes relev de dessous le pied de votre ennemi, et
vous combattez encore, vaillant, infatigable, sillonn de blessures,
puis de sueur et de sang, mais dcid  mourir les armes  la main.
Continuez, au nom de Jsus, au nom de Socrate. Les martyrs de toutes les
religions, les hros de tous les temps vous regardent, et du haut des
cieux applaudissent  vos efforts.--Mais toi, Stnio, enfant qui naquis
avec une toile au front, toi dont la beaut faisait concevoir la forme
des anges, toi dont la voix tait plus mlodieuse que les voix de la
nuit qui soupirent sur les harpes oliennes, toi dont le gnie
promettait au monde une jeunesse nouvelle, toute d'amour et de posie,
car les chanteurs et les potes sont des prophtes envoys aux hommes
pour ranimer leurs esprits nervs, pour rafrachir leurs fronts
brlants; toi, Stnio, qui, dans tes jeunes annes, marchais revtu de
grce et de puret comme d'une robe sans tache et d'une aurole
lumineuse, je ne saurais m'effrayer de tes destins; je ne puis pas
dsesprer de ton avenir. Comme Magnus, tu subis la grande preuve, la
terrible agonie rserve aux puissants; mais ds cette vie tu t'en
relveras comme lui. Tu luttes encore, et, tout saignant de la torture,
tu mconnais la main qui t'essaie; mais bientt nous te verrons, toile
obscurcie, briller plus blanche et plus belle  la vote des cieux.

--Et que faudra-t-il faire pour cela, Trenmor? demanda Stnio.

--Il faudra te reposer seulement, rpondit Trenmor; car la nature est
bonne  ceux qui te ressemblent. Il faudra laisser  tes nerfs le temps
de se calmer,  ton cerveau le loisir de recevoir des impressions
nouvelles. teindre ses dsirs par la fatigue, ce peut tre une bonne
chose; mais exciter ses dsirs teints, les gourmander comme des chevaux
fourbus, s'imposer la souffrance au lieu de l'accepter, chercher au del
de ses forces des joies plus intenses, des plaisirs plus aiguiss que la
ralit ne le permet, remuer dans une heure les sensations d'une vie
entire, c'est le moyen de perdre le pass et l'avenir: l'un par le
mpris de ses timides jouissances, l'autre par l'impossibilit d'y
surpasser le prsent...............

La sagesse et la conviction de Trenmor ne pouvaient rien sur la blessure
profonde qui saignait au coeur du jeune pote. Lui aussi avait suc en
s'ouvrant  la vie le lait empoisonn, le scepticisme, dont cette
gnration est abreuve. Aveugle et prsomptueux, il s'tait cru, au
sortir de l'adolescence, investi d'une puissance cleste; et, parce que
son intelligence savait donner des formes charmantes  toutes ses
impressions, il s'tait flatt de traverser la vie sans combat et sans
chute. Il n'avait pas compris, il n'avait pas pu comprendre Llia, et l
tait la cause de tous les revers o il devait se laisser entraner. Le
ciel, qui ne les avait pas faits l'un pour l'autre, avait donn  Llia
trop d'orgueil pour se rvler,  Stnio trop d'amour-propre pour la
deviner. Il n'avait pas voulu entendre qu'il fallait mriter le
dvouement d'une telle femme par de nobles actions, par de pieux
sacrifices, et surtout par la patience, qui est la plus grande preuve
d'estime, le plus honorable hommage auquel ait droit une me fire.
Stnio n'avait pu se refuser  reconnatre la supriorit de Llia entre
toutes les femmes qu'il avait rencontres; mais il n'avait jamais
rflchi  l'galit de l'homme et de la femme dans les desseins de
Dieu. Et comme il voyait seulement l'tat des jours prsents, comme il
ne pouvait admettre que la femme et dj un droit suffisant  cette
galit sociale, il ne voulait pas admettre non plus que quelques
femmes, nobles et douloureuses exceptions, eussent un droit d'exception
au sein de la socit existante. Peut-tre l'et-il compris, si Llia
et pu le lui expliquer. Mais Llia ne le pouvait pas. Elle n'avait pas
trouv le mot de sa propre destine. Malgr tout son orgueil, elle avait
un fonds de modestie nave qui l'empchait de comprendre la ncessit de
son isolement. Quand mme elle et eu assez de foi en elle-mme pour se
dire qu'elle avait mission de marcher seule et de n'obir  personne, le
cri d'indignation et de haine soulev autour d'elle par cette prtention
hardie et peut-tre glac son courage. C'est ce qui lui arriva, lorsque
Stnio, ne voulant pas comprendre la sublime pudeur de ce sentiment
d'indpendance  la fois hroque et timide, et prenant le rserve de
Llia pour du mpris, l'abandonna en la maudissant. Alors Llia
s'applaudit de n'avoir pas dvoil le mystre de son orgueil, et de
n'avoir pas livr  la rise d'un enfant l'instinct prophtique qui
fermentait dans son sein. Elle se replia sur elle-mme, et chercha dans
son orgueil une lgitime, mais amre consolation. Profondment blesse
de n'avoir pas t devine, et voyant par la conduite ultrieure de
Stnio qu'il ne comprenait de l'amour que le plaisir facile de la
possession, elle pronona  son tour un anathme irrvocable sur
l'orgueil insens de l'homme, et prit le parti de se suicider
socialement, en se vouant  un clibat ternel.

Trenmor lui-mme ne pouvait pas bien comprendre l'infortune sans remde
de cette femme ne cent ans trop tt peut-tre. Des proccupations
personnelles non moins graves avaient rempli sa vie. Comme Llia avait
t pousse  la rvlation de l'avenir de la femme par le sentiment de
son malheur individuel, Trenmor avait t pouss  la rvlation de
l'avenir de l'homme par sa propre misre. Ses regards embrassaient une
partie du vaste horizon, ils ne pouvaient l'embrasser tout entier. Il
disait souvent  Llia, et non sans raison, qu'avant d'affranchir la
femme, il fallait songer  affranchir l'homme; que des esclaves ne
pouvaient dlivrer et rhabiliter des esclaves; qu'il tait impossible
de faire comprendre la dignit d'autrui  qui ne comprenait pas la
sienne propre. Trenmor travaillait avec espoir. Ses fautes passes lui
donnaient l'humble patience et la foi persvrante du martyr. Llia,
innocente des maux qu'elle subissait, ne pouvait avoir la mme
abngation. Victime dsole, elle pleurait, comme la fille de Jepht, sa
jeunesse, sa beaut et son amour sacrifis  un voeu barbare,  une
force insense.

Quand la nuit fut descendue sur la valle, Trenmor guida Stnio 
travers les ravins jusqu' la route qui devait le ramener  la ville.
Chemin faisant, il essaya de sonder de nouveau sa blessure et de la
soulager en y versant le baume de l'esprance. Il avait fait promettre 
Llia qu'elle accorderait par vertu ce qu'elle ne pouvait plus accorder
par inclination, pardon au repentir, rcompense  l'expiation. Il
s'effora donc de faire comprendre  Stnio qu'il pouvait encore mriter
et obtenir celle qu'il avait tant aime. Mais il tait trop tard.
Malheureusement pour Stnio, Trenmor, enchan aux devoirs de sa mission
austre, n'avait pu l'arracher assez tt  l'entranement funeste des
passions brutales. Et-il pu le faire  temps, Stnio tait peut-tre
condamn  retomber dans cet abme. Il tait le fils de son sicle.
Aucun principe arrt, aucune foi profonde n'avait pu pntrer son me.
Fleur panouie au souffle des vents capricieux, elle s'tait tourne 
l'orient et  l'occident, suivant la brise, cherchant partout le soleil
et la vie, incapable de rsister au froid ni de lutter contre l'orage.
Avide de l'idal, mais n'en connaissant pas les chemins, Stnio avait
aspir la posie et s'tait imagin avoir une religion, une morale, une
philosophie. Il ne s'tait pas dit que la posie n'est qu'une forme, une
expression de la vie en nous; et que l o elle n'exprime ni voeux ni
convictions, elle n'est qu'un ornement frivole, un ornement sonore. Il
avait longtemps pli le genou devant les autels du Christ, parce qu'il
trouvait du charme dans les rites institus par ses pres; mais, quand
les boudoirs lui furent ouverts, les parfums voluptueux du luxe lui
firent oublier l'encens du lieu saint, et la beaut profane de Las lui
parut mriter son hommage et ses vers tout aussi bien que la beaut
idale de Marie. L'intelligence de Llia avait donn  l'enthousiasme de
Stnio le caractre de la passion, et alors, dans un enivrement de
vanit, il fltrissait de ses mpris exagrs les hommes infortuns qui
cherchent  s'tourdir dans le vice. Mais, quand il vit cette
intelligence mesurer la sienne avec plus de tendresse que d'enthousiasme
et refuser de s'y soumettre aveuglment, il ne lui resta pour Llia que
de la haine, et il se jeta dans le vice avec plus de facilit que tous
ceux qu'il avait blms.

Trenmor, voyant avec quelle amertume il repoussait le souvenir de Llia,
fut effray du ravage que l'impit avait fait en lui: car l'amour est
le dernier reflet de la vie divine qui s'teigne en nous. La pense de
toute la vie de Trenmor tait une pense d'expiation et de
rhabilitation pour la race humaine. Trop fort pour croire  la
sincrit du dsespoir ou  la ralit de l'puisement, il s'indignait
profondment de ses manifestations. Il accusait le sicle d'avoir
encourag cette mode impie, et regardait comme criminels envers
l'humanit ceux qui proclamaient le dcouragement et s'abandonnaient 
l'incrdulit.

Honte et misre! s'cria-t-il, transport  la fin d'une colre
gnreuse; est-ce un de nos frres, est-ce un martyr de la vrit,
est-ce un serviteur de la sainte cause que j'entends parler ainsi?
Comment parleront donc nos perscuteurs et nos bourreaux, si nous
abjurons toute ide de grandeur, tout espoir de salut? O jeunesse, que
je me plaisais  nommer sainte, toi que je croyais fille de la
Providence et mre de la libert! ne sais-tu donc que verser ton sang
sur une arne, comme faisaient les lutteurs aux jeux olympiques, pour
remporter une couronne inutile et recueillir de vains applaudissements?
N'as-tu donc pour vertu que l'insouciance de la vie, pour courage que
l'audace naturelle  la force? N'es-tu bonne qu' fournir d'intrpides
soldats? Ne produiras-tu pas des hommes persvrants et vraiment forts?
Auras-tu travers la nuit des temps comme un mtore rapide, et la
postrit crira-t-elle sur ta tombe:--Ils surent mourir, ils n'auraient
pas su vivre? N'es-tu donc qu'un instrument aveugle de la destine, et
ne comprends-tu ni les causes ni les fins de ton oeuvre! Eh quoi!
Stnio, tu as pu accomplir une grande action, et tu n'es plus capable
d'une grande pense ou d'un grand sentiment! Tu ne crois  rien, et tu
as pu faire quelque chose! Et tous ces dangers affronts, et toutes ces
souffrances acceptes, et tout ce sang vers, celui de tes frres, le
tien propre, tout cela est sans moralit, sans enseignement pour toi!
Oh! alors, je le comprends, tu dois tout rejeter, tout nier, tout
mpriser, tout fltrir. Notre oeuvre n'est qu'une tentative avorte;
nos frres immols ne sont que les victimes de l'aveugle fatalit, leur
sang a coul sur la terre aride, et nous n'avons plus qu' nous enivrer
chaque soir pour endormir des souvenirs poignants et chasser des rves
affreux...

--Valmarina, dit Stnio d'un air sombre, vous avez tort de me faire des
reproches. Vous m'ayez impos un secret, je l'ai gard; vous m'avez
demand un serment, je l'ai prt; vous m'avez command une action, je
l'ai accomplie. Qu'avez-vous de plus  me demander? Vous convenez que je
suis fidle  ma parole, que je sais me battre, que je ne recule pas
devant les fatigues et les dangers; que voulez-vous davantage de moi?
Vous savez que je vous ai donn le droit de m'employer  votre oeuvre
autant que vous le jugerez convenable; que, d'un bout du monde 
l'autre, je suis soumis  votre vouloir et prt  marcher  votre voix.
Vous avez en moi un bon serviteur; servez-vous-en, et que l'ardeur du
proslytisme ne vous gare pas jusqu' vouloir en faire un disciple.
Quel droit avez-vous de m'imposer vos croyances et votre espoir? Ai-je
cherch vos prdicateurs? ai-je brigu la faveur d'tre admis  la
Table-Ronde de vos chevaliers? Me suis-je prsent  vous comme un
hros, comme un librateur, comme un adepte seulement? Non! je vous ai
dit que je ne croyais plus  rien, et vous m'avez rpondu:--Il
n'importe, suis-moi, et agis: vous avez fait un appel  mon honneur, 
mon courage, et je n'ai pas d reculer. Je n'ai pas voulu mriter la
quenouille que vous envoyez aux poltrons... ou aux indiffrents, car
vous ne souffrez pas l'indiffrence. Vous la traduisez  votre barre
redoutable, et vous la condamnez  tre rpute lchet. Je n'ai pas eu
assez de philosophie pour accepter cet arrt. J'ai vu marcher toute la
jeunesse, tous les hommes braves de mon pays, je me suis lev, tout
malade et bris que j'tais; je me suis tran sur une arne
ensanglante. Et quel spectacle m'avez-vous montr, grand Dieu! pour me
gurir et me consoler, pour m'enseigner la confiance et la foi  vos
thories? L'lite des hommes de mon temps moissonns par la vengeance
brutale du plus fort; les cachots ouvrant leur gueule immonde pour
engloutir ceux que le canon ou le glaive n'avait pu atteindre; les
arrts de proscriptions poursuivant tout ce qui tait sympathique 
notre entreprise; partant, tous les dnouements paralyss, toutes les
intelligences touffes, tous les courages briss, toutes les volonts
crases! Et vous appelez cela une oeuvre rgnratrice, un salutaire
enseignement, une semence jete sur la terre promise! Moi, j'ai vu une
oeuvre de mort, un exemple d'impuissance, et les derniers grains d'une
semence prcieuse jets aux vents, sur les rochers, parmi les pines! Et
vous me faites un crime d'tre abattu et dgot le lendemain de cette
catastrophe! Vous ne voulez pas que je pleure les victimes, et que je
m'asseye constern au bord de la fosse o je voudrais tre tendu, pour
dormir de l'ternel sommeil,  ct du ple Edmo...

--Tu n'es pas digne de prononcer ce nom, s'cria Trenmor dont le visage
fut  l'instant inond de larmes. Malheureux dclamateur, tu le
prononces avec ces yeux secs! Tu ne songes qu' justifier ton doute
impie, et tu ne vois dans ce cadavre tendu dans le cercueil qu'un objet
d'horreur au souvenir duquel tu voudrais chapper! Ah! tu n'as pas
compris cette me sublime, puisque tu veux la dshriter de son
immortel hritage; et tu n'as pas compris non plus ton rle anglique
sur la terre, puisque tu doutes des fruits qu'un tel exemple doit
produire. O justice de Dieu, n'coute pas ces blasphmes! O habitant du
ciel,  mon fils Edmo, tu es heureux, toi, de ne pas les entendre!...

Valmarina se laissa tomber sur la terre, et, ramen au souvenir d'Edmo
de la manire la plus douloureuse, il croisa ses mains avec force sur sa
large poitrine pour y refouler ses sanglots. On et dit qu'il voulait
retenir dans son coeur sa foi branle par le blasphme. Il soutenait
une agonie terrible comme le Christ  l'heure du calice empoisonn.

Stnio pleurait aussi, car il tait bon et sensible; mais il attachait 
ses larmes plus de prix qu'elles ne valaient. C'taient des larmes de
pote qui coulaient aisment et qui lavaient mollement la trace de ses
douleurs. Il ne comprenait pas les larmes de cet homme fort et gnreux,
qui ne pouvaient pas le soulager et qui retombaient sur le coeur comme
une pluie de feu. Il ne savait pas que les douleurs combattues et
comprimes de la force, sont plus vives et plus dvorantes que celles
auxquelles on donne un libre cours. La destine de Stnio tait de nier
ce qu'il ne connaissait pas. Il crut que Trenmor rougissait d'un instant
de piti, et que, dans son hrosme farouche, il immolait le souvenir
d'Edmo dans son coeur comme il avait immol sa vie dans le combat. Il
s'loigna triste, mcontent, malheureux aussi, car il avait de nobles
instincts, et son me tait faite pour de nobles croyances.... Il entra
vers minuit dans le salon de Pulchrie. Elle tait seule devant sa
toilette, rveuse et mlancolique. En voyant Stnio, qu'elle avait cru
mort, apparatre derrire elle dans sa glace, elle crut voir un spectre,
poussa un cri perant, et tomba vanouie sur le parquet.

Digne accueil! dit Stnio.

Et, se jetant sur un sofa sans songer  la relever, il s'endormit
accabl de fatigue, tandis que les femmes de Pulchrie s'empressaient 
la secourir.




LI.


Tu dis, ma chre enfant, que ta soeur est morte? Quelle soeur?
est-ce que tu as une soeur? toi?

--Stnio, rpondit Pulchrie, est-il possible que tu accueilles avec
tant d'indiffrence une telle nouvelle! Je te dis que Llia n'est plus,
et tu feins de ne pas me comprendre!

--Llia n'est pas morte, dit Stnio en secouant la tte. Est-ce que les
morts peuvent mourir?

--Cesse, malheureux, d'augmenter ma douleur par ton air de raillerie,
rpondit la Zinzolina. Ma soeur n'est plus, je le crois... tout porte
 le croire; et quoiqu'elle ft hautaine et froide, comme tu l'es
souvent  son exemple, Stnio, c'tait un grand coeur et un esprit
gnreux. Elle avait manqu d'indulgence pour moi jadis; mais lorsque je
la retrouvai, l'an dernier, au bal de Bambucci, elle semblait voir la
vie plus sagement, elle s'ennuyait de sa solitude, et ne s'tonnait plus
que j'eusse pris une route oppose  la sienne.

--Je vous fais mon compliment  l'une et  l'autre, dit Stnio avec un
srieux ironique. Vos coeurs taient faits pour s'entendre, et il est
fcheux qu'une si touchante harmonie n'ait pu durer davantage. Or donc
la belle Llia est morte. Console-toi, ma charmante, il n'en est rien.
J'ai vu hier quelqu'un qui est toujours bien inform  son gard, et
Llia a, je crois, plus envie de vivre  l'heure qu'il est qu'il ne
convient  une personne d'un si grand caractre.

--Que veux-tu dire? s'cria Pulchrie, tu as des nouvelles de Llia? tu
sais o elle est, ce qu'elle est devenue?...

--Oui, j'ai des nouvelles vraiment intressantes, rpondit Stnio avec
une nonchalance superbe. D'abord je ne sais pas o elle est, on n'a pas
daign me le dire, peut-tre parce que je n'ai pas song  le
demander.... Quant  ce qu'elle est devenue, je crois qu'elle est
devenue de plus en plus ennuye de son rle majestueux, et qu'elle ne
serait pas fche si j'tais assez sot pour m'en soucier....

--Tais-toi, Stnio: s'cria Pulchrie, tu es un fat.... Elle ne t'a
jamais aim.... Et pourtant, ajouta-t-elle aprs un instant de silence,
je ne rpondrais pas que ses ddains ne cachassent une sorte d'amour 
sa manire. Rien ne m'tera de l'esprit que mon triomphe sur elle,  ton
gard, l'ait profondment blesse; car pourquoi serait-elle partie sans
me dire adieu? Comment, depuis plus d'un an qu'elle est absente, ne
m'aurait-elle pas envoy un souvenir, elle qui avait sembl heureuse de
me retrouver? Tiens, Stnio, maintenant que tu me rassures et me
consoles en m'apprenant qu'elle vit, je puis te dire ce que j'ai pens
lorsqu'elle a disparu si trangement de cette ville.

--trangement, pourquoi trangement? Rien de ce que fait Llia n'a droit
d'tonner; ses actes diffrent de ceux des autres, mais son me n'en
diffre-t-elle pas aussi? Elle part tout  coup, et sans dire adieu 
personne, sans voir sa soeur, sans adresser un mot d'affection  celui
qu'elle disait chrir comme son fils: quoi de plus simple? Son gnreux
coeur ne se soucie de personne; sa grande me ne connat ni l'amiti,
ni les liens du sang, ni l'indulgence, ni la justice....

--Ah! Stnio, comme vous l'aimez encore, cette femme dont vous dites
tant de mal!... Comme vous brlez d'aller la rejoindre!...

Stnio haussa les paules, et sans daigner repousser le soupon de
Pulchrie: Voyons votre ide, ma respectable dame, lui dit-il; vous
aviez tout  l'heure une ide...

--Eh bien, dit Pulchrie, j'ai pens, et d'autres que moi l'ont pens
aussi, que, saisie d'un accs de dsespoir, et quittant tout a coup les
ftes de la villa Bambucci, elle avait t....

--Se jeter  la mer, comme une nouvelle Sapho! s'cria Stnio avec un
rire mprisant. Eh bien, je le voudrais pour elle; elle aurait t femme
un instant dans sa vie.

--Avec quel sang-froid vous accueillez cette ide! dit Pulchrie
effraye. tes-vous bien sr que Llia est vivante? Celui qui vous l'a
dit en tait-il bien sr lui-mme? coutez, vous ne savez pas les
dtails de sa fuite. On ne les a pas sus pendant longtemps, parce que,
dans la maison de Llia, tout est muet, grave et mfiant comme elle.
Mais enfin,  force de l'attendre, ses serviteurs effrays ont commenc
 la chercher,  la demander,  confier enfin leurs inquitudes, et 
raconter ce qui s'tait pass.... coute et juge: La troisime nuit des
ftes du prince Bambucci, tu soupas chez moi... tu t'en souviens, et,
pendant ce temps, elle parut au bal, plus belle, plus calme, plus pare
que jamais, dit-on.... Elle comptait te trouver l sans doute, et elle
ne t'y trouva pas. Eh bien, cette nuit-l, Llia ne rentra pas chez
elle, et depuis cette nuit-l personne ne l'a revue.

--Quoi! elle partit toute seule, et ainsi pare,  travers les champs?
dit Stnio; votre rcit n'est pas vraisemblable, ma chre dame. Il a
bien d se trouver dans le bal quelque cavalier assez galant pour la
reconduire.

--Non, Stnio, non! personne ne l'a reconduite, et elle n'a pas donn
signe de vie depuis cette nuit-l. Ses serviteurs l'attendent, son
palais est ouvert  toute heure, et sa camriste veille auprs du foyer.
Ses chevaux frappent du pied dans ses curies, et c'est le seul bruit
qui interrompe le morne silence de cette maison consterne. Son
majordome touche ses revenus et entasse l'or dans les caisses, sans que
personne lui en demande, compte ou lui en dicte l'emploi. Les chiens
hurlent, dit-on, dans les cours, comme s'ils voyaient errer des
spectres. Et quand un tranger se prsente  la porte pour visiter cette
riche demeure, les gardiens pouvants accourent  sa rencontre, et
l'interrogent comme un messager de mort.

--Tout cela est fort romantique, dit Stnio; vous possdez vraiment le
style moderne, ma chre. Fi! Puichrie, est-ce que tu deviens bas-bleu?
A l'heure qu'il est, Llia fait fureur dans quelque concert  Londres,
ou bien elle joue nonchalamment de l'ventail dans quelque tertullia 
Madrid; mais je suis sr qu'elle ne possde pas mieux que toi la grimace
inspire et le jargon byronien.

[Illustration: Un spectre! un spectre!.. (Page 99.)]

--Sais-tu o l'on a retrouv ce bracelet? dit Pulchrie en montrent 
Stnio un cercle d'or cisel qu'il avait longtemps vu au bras de Llia.

--Dans l'estomac d'un poisson? dit Stnio en poursuivant sa raillerie.

--A _la Punta-di-Oro_: un chasseur le rapporta le lendemain de la
disparition de Llia, et la camriste assure le lui avoir attach
elle-mme au bras lorsqu'elle partait pour la dernire fte de la villa
Bambucci.

Stnio jeta les yeux sur le bracelet; il s'tait bris dans un mouvement
imptueux de Llia, la nuit qu'elle avait pass  discuter ardemment
avec Trenmor sur une des cimes de la montagne. Cette fracture fit
quelque impression sur Stnio. Llia pouvait, dans une de ses courses
capricieuses  travers le dsert, avoir t assassine. Ce bijou s'tait
chapp peut-tre de la ceinture d'un bandit. Des conjectures sinistres
s'emparrent de l'esprit de Stnio, et, par une de ces ractions
inattendue auxquelles sont sujettes les organisations troubles, il
tomba dans une profonde tristesse, et passa machinalement  son bras
l'anneau d'or rompu. Puis il se promena dans les jardins d'un air
sombre, et revint au bout d'un quart d'heure rciter  Pulchrie le
sonnet suivant qu'il venait de composer:

                                A UN BRACELET ROMPU.

     Restons unis, ne nous quittons pas, nous deux qui avons partag le
     mme sort; toi, cercle d'or, qui fus l'emblme de l'ternit; moi,
     coeur de pote, qui fus un reflet de l'infini.

     Nous avons subi le mme sort, et tous deux nous demeurons briss.
     Te voil devenu l'emblme de la fidlit de la femme; me voici
     devenu un exemple du bonheur de l'homme.

     Nous n'tions tous deux que des jouets pour celle qui mettait
     l'anneau d'or  son bras, le coeur du pote sous ses pieds.

     Ta puret est ternie, ma jeunesse a fui loin de moi. Restons unis,
     dbris que nous sommes; nous avons t briss le mme jour!

[Illustration: La Camaldule et le prlat se regardrent fixement. (Page
103.)]

Zinzolina donna au sonnet des loges exagrs. Elle savait que c'tait
le vrai moyen de consoler Stnio; et cette fille lgre, qui
s'attristait toujours la premire, et qui toujours aussi se lassait la
premire de voir rgner la tristesse, commenait  trouver que Stnio
s'tait afflig assez longtemps.

Sais-tu, lui dit-elle  la fin du souper, la grande nouvelle du pays?
La princesse Claudia s'est retire aux Camaldules.

--Quoi! la petite Bambucci? Est-ce qu'elle va faire sa premire
communion?

--Oh! reprit Pulchrie, la petite Bambucci a reu tous ses sacrements;
tu le sais mieux que personne, Stnio. N'est-ce pas toi qu'elle a pris
pour confesseur  la saison dernire?

--Je sais qu'elle a sali ses petits pieds  traverser ton jardin et a
monter l'escalier de ton casino. Mais elle en aura t quitte pour
changer de souliers; car je jure par l'me de sa mre (je ne voudrais
pas jurer par celle de la mienne  cette table) qu'elle n'a pas reu
d'autre souillure ce jour-l. Or, comme je ne l'avais jamais regarde
auparavant, comme je ne l'ai jamais revue depuis, si elle a commis
quelque faute qui ncessite une retraite aux Camaldules, je me rcuse.
Je n'ai pas mme drob une feuille  l'arbre gnalogique des Bambucci.

--Il n'est pas question de faute, dit Pulchrie; il est question de
dsespoir d'amour, ou d'inclination contrarie, comme tu voudras. Les
uns disent qu'elle a tourn subitement  une dvotion exalte; d'autres,
qu'elle a pris ce prtexte pour chapper aux poursuites d'un vieux duc
qu'on voulait lui faire pouser. Moi seule je sais de qui la jeune
princesse et voulu tre aime... et s'il faut tout te dire, comme elle
est entre aux Camaldules le jour mme de ton dpart, c'est--dire le
jour mme de son rendez-vous avec toi, je crains bien que son escapade
n'ait t dcouverte, et que les grands-parents, par prudence ou par
svrit, ne l'aient mise en sret derrire les grilles du clotre.

--S'il en est ainsi, s'cria Stnio en frappant sur la table, je
l'enlve! ou plutt je ne l'enlve pas, mais je la sduis! Que ce
malheur retombe sur la tte des grands-parents. J'avais respect
l'innocence de la petite Claudia, je ne saurais respecter l'orgueil de
la famille... Oui, je suis capable de l'pouser, afin de les faire
rougir de l'alliance d'un pote... Mais avec quoi la ferais-je vivre?
Non, le ciel lui rserve un noble poux! Il est dans ses destins, quoi
qu'il arrive, d'tre princesse,  la grande dification de la cour et de
la ville. Eh bien, puisque cette condition suprme lui est assure,
qu'elle profite donc de sa jeunesse et des avantages attachs  son
rang! Cette fleur se conservera-t-elle intacte  l'ombre d'un clotre,
pour aller orner l'cusson rouill d'un vieux chevalier et se fltrir
sous ses laides caresses? Ne faudra-t-il pas que, tt ou tard, quelque
page discret ou quelque habile confesseur... Dj peut-tre! Oh!
l'ermite Magnus a choisi sa thbade bien prs du couvent des
Camaldules!... Si je le croyais,  l'instant mme... Pardon, Pulchrie,
mille ides folles se croisent dans mon cerveau. Peut-tre m'as-tu vers
trop de malvoisie ce soir; mais cette nuit ne se passera pas sans que
j'aie accompli ou tent du moins quelque joyeuse aventure. Voyons! tu
vas me dguiser en femme, et nous invoquerons le comte Ory, de glorieuse
mmoire. Ne sommes-nous pas en carnaval?

--Gardez-vous de songer  une telle folie, dit la Zinzolina effraye; la
moindre imprudence peut vous rendre suspect, et les Bambucci sont
tout-puissants sur ce petit coin de terre qu'ils appellent leur _Etat_.
Le prince, bien loin de marcher sur les traces de l'aimable picurien
son pre, est un dvot farouche qui fait sa cour au pape au lieu de la
faire aux femmes. S'il te croyait assez audacieux pour songer seulement
 sa soeur, sois sr qu' l'instant mme il te ferait arrter. Tu n'es
pas en sret ici, Stnio; tu n'es en sret nulle part maintenant sous
notre beau ciel. Je te l'ai dit, il faut aller vers le nord pour
chapper aux soupons qu'a veills ton absence.

--Laisse-moi tranquille, Zinzolina, dit Stnio avec humeur, et garde tes
considrations politiques pour un jour o le vin me portera au sommeil.
Aujourd'hui il me porte aux grandes entreprises, et je veux tre un
hros de roman, tout comme un autre, une fois dans ma vie.

--Stnio! Stnio! dit Pulchrie en s'efforant de le retenir, penses-tu
qu'on ignore longtemps les motifs qui t'ont fait partir subitement il y
a trois mois! Tu vois bien que tu ne peux me les cacher  moi-mme; ne
sais-je pas que tu as t te joindre  ces insenss qui ont voulu...

--Assez, Madame, assez! dit Stnio brusquement, vous m'avez assez
fatigu de vos questions.

--Je ne t'en ai fait aucune, Stnio; cette cicatrice encore frache 
ton front, cette autre  la main... Ah! malheureux enfant, tu ne
cherchais que l'occasion de mourir. Le ciel ne l'a pas voulu, respecte
ses arrts, et ne va pas maintenant de gaiet de coeur...

Stnio ne l'entendait pas, il tait dj sous le pristyle du palais, ne
songeant qu'au projet tmraire qui s'tait empar de son imagination.

Je t'en demande bien pardon,  morale! s'cria-t-il en s'lanant dans
les avenues sombres qui bordent les remparts de la cit;  vertu! 
pit!  grands principes exploits par les intrigants au dtriment des
niais! je vous demande pardon si je vais affronter vos anathmes. Vous
avez fait le vice aimable, vous avez travaill par vos rigueurs 
rveiller nos sens blass,  aiguillonner, par l'attrait du mystre et
du danger, nos passions amorties. O intrigue!  hypocrisie!  vnalit!
vous voulez trafiquer de la jeunesse et de la beaut, et, comme vous
rgnez sur l'univers, vous tes sres d'en venir  vos fins. Vous nous
dclarez la guerre et vous nous forcez au crime, nous autres qui avons
des droits naturels sur les trsors que vous nous ravissez! Eh bien!
qu'il en soit de la morale comme d'une chance de la guerre. A vous
seules n'appartiendra pas le pouvoir de fltrir l'innocence et de ravir
le bonheur. Nous mettons notre enjeu dans la balance, et la beaut doit
choisir entre nous... Et comme la beaut prend le parti de nous accepter
les uns et les autres, de connatre avec nous le plaisir, avec vous la
richesse...  socit! que le crime retombe sur toi, sur toi seule qui
nous places entre le mpris de tes lois, l'oppression de tes privilgis
et l'avilissement de tes victimes!

Pulchrie, inquite, s'tait avance sur le balcon. Elle suivit de
l'oeil pendant longtemps le feu de son cigare, qui s'loignait rapide
et dcrivant des lignes capricieuses dans les tnbres. Enfin la rouge
tincelle s'teignit dans la nuit profonde, le bruit des pas sur le pav
se perdit dans l'loignement, et Pulchrie resta sous l'impression d'un
pressentiment sinistre. Il lui sembla qu'elle ne devait jamais revoir
Stnio. Elle regarda longtemps son poignard qu'il avait oubli sur la
table, et tout  coup elle le cacha prcipitamment. Ce poignard tait
revtu d'emblmes mystrieux, signes de ralliement pour ceux qui le
portaient. On venait de sonner  la porte de son boudoir, et Pulchrie
avait reconnu  l'branlement timide de la cloche, ainsi qu'au frlement
discret d'une robe de moire, la visite clandestine d'un prlat.




LII.

LE SPECTRE.


Une nuit a suffi  Stnio pour explorer et se rendre familiers les
alentours du monastre, le sentier escarp qui communique de la terrasse
au sommet de la montagne, sentier prilleux, qu'un amant passionn ou un
froid libertin peut seul franchir sans trembler, et l'autre sentier, non
moins dangereux, qui du cimetire s'enfonce dans les sables mobiles du
ravin. Dj Stnio a corrompu une des tourires, et dj la jeune
Claudia sait que, la nuit suivante, Stnio l'attendra sous les cyprs du
cimetire.

La petite princesse n'a jamais compris le sens moral et srieux de ces
coutumes dvotes dont elle se montre depuis quelque temps rigide
observatrice. Blesse de la froide raison de Stnio, elle s'est jete
d'elle-mme au couvent, et se plat  publier sa rsolution d'y prendre
le voile. Peut-tre, au fond de son me exalte, ce dsir a-t-il quelque
chose de sincre; mais il est bien loin d'y tre contempl par elle-mme
avec le mme courage que la jeune fille en met  le proclamer. Il y a
dans ces mes tendres et faibles deux consciences: l'une qui appelle les
rsolutions fortes, l'autre qui les repousse et qui, aprs les avoir
accueillies en tremblant, espre que la destine viendra en dtourner
l'accomplissement. Un peu de vanit satisfaite par les regrets et les
prires adulatrices de son entourage, beaucoup de dpit contre Stnio,
et le dsir, aprs avoir eu  rougir de sa faiblesse, de faire croire 
sa force, tels taient les lments de sa vocation. Mais cette fiert
n'tait pas bien robuste: l'exaltation religieuse tait, chez elle comme
chez Stnio, une posie plutt qu'un sentiment, et son frre, lev par
des jsuites, savait fort bien que le plus sr moyen de mettre fin  ce
caprice, c'tait de ne pas le contrarier.

Le billet de Stnio surprit Claudia dans un premier jour d'ennui. Dj
le parti pris par la fille de Bambucci, de se consacrer  Dieu, avait
produit tout son effet et jet tout son clat. On n'en parlait presque
plus dans la ville, et par consquent  la grille du parloir. Les
religieuses semblaient compter sur la ralisation de ce projet. Le
confesseur, bien averti par le prince, y poussait sa pnitente avec une
ardeur qui commenait  l'pouvanter. L'audace de Stnio excita donc
plus de joie que de colre, et l'on refusa le rendez-vous, certaine que
Stnio ne s'y rendrait pas moins... et quand l'heure fut venue, on
rsolut d'y aller pour l'accabler de mpris et humilier son insolence.
Le coeur tait palpitant, la joue brlante, la marche incertaine et
pourtant rapide... La nuit tait sombre.

Le cimetire des Camaldules tait d'une grande beaut. Des cyprs et des
ifs monstrueux dont la main de l'homme n'avait jamais tent de diriger
la croissance couvraient les tombes d'un rideau si sombre qu'on y
distinguait  peine, en plein jour, le marbre des figures couches sur
les cercueils, de la pleur des vierges agenouilles parmi les
spultures. Un silence terrible planait sur cet asile des morts. Le vent
ne pouvait pntrer l'paisseur mystrieuse des arbres; la lune n'y
dardait pas un seul rayon; la lumire et la vie semblaient s'tre
arrtes aux portes de ce sanctuaire, et, si on essayait de le
traverser, c'tait pour rentrer dans le clotre ou pour s'arrter au
bord d'un ravin plus silencieux et plus dsol encore.

A la bonne heure, dit Stnio en s'asseyant sur une tombe et en posant 
terre sa lanterne sourde, ce cimetire me convient mieux que ce que j'ai
aperu de l'intrieur lambriss et parfum du couvent. J'aime chaque
chose en son lieu: le luxe et la mollesse chez les courtisanes;
l'austrit, la mortification chez les religieuses.

Et il attendit avec patience l'arrive de Claudia, tout aussi certain
qu'elle l'avait t  son gard de son exactitude au rendez-vous.

L'entreprise de Stnio n'tait pas sans danger; il le savait fort bien.
Brave avec sang-froid, mais sentant que, pour goter sans mlange le
plaisir de cette aventure, il fallait tre brave jusqu' la tmrit, il
avait souvent vid durant le souper la coupe d'or o la belle main de
Pulchrie faisait ptiller pour lui un vin capiteux. Agit d'une
demi-ivresse, il avait achev de s'exalter dans une course rapide et
pnible  travers les obstacles et les prcipices de la route. Appuy
sur le marbre glac du tombeau, il sentait la terre se drober sous ses
pieds et ses penses tourbillonner dans son cerveau comme dans un songe.
Tout  coup une forme blanche qu'il avait prise pour une statue, et qui
tait agenouille de l'autre ct du cnotaphe, se leva lentement; et
comme elle semblait s'appuyer sur le marbre pour s'aider, une main, plus
froide encore que ce marbre, se posa sur celle de Stnio et lui arracha
un cri involontaire. Alors l'ombre se dressa tout entire devant lui.

Claudia! s'cria-t-il imprudemment. Mais aussitt cette ombre lui
paraissait plus grande que Claudia; il se hta de diriger sur elle la
clart de sa lanterne; et, au lieu de celle qu'il attendait, il vit
Llia ple comme la mort, et tout enveloppe de voiles blancs comme d'un
linceul. Sa raison s'gara.

--Un spectre! un spectre!... murmura-t-il d'une voix touffe, et,
laissant tomber son flambeau, il s'enfuit au hasard dans les tnbres.

A l'heure o l'horizon blanchit, il revint un peu  lui-mme, et regarda
avec un effroi ml de honte en quel lieu il se trouvait. Il reconnut le
petit lac  l'autre rive duquel la cellule de l'anachorte Magnus
s'ouvrait sur les flancs abrupts du rocher. Les vtements de Stnio
taient souills par le sable et l'humidit, ses mains ensanglantes par
les ronces et les agaves. Son pe brise tait dans sa main, et ses
cheveux se hrissaient encore sur son front; car il restait sous
l'impression d'une vision terrible. A cette fivre dlirante Stnio
sentit succder un accablement profond. Le souvenir confus d'une fuite
pleine d'pouvante et d'une lutte dsespre avec des tres inconnus,
insaisissables, flottait dans sa pense, tantt comme un rve, tantt
comme un fait si rcemment accompli que sa terreur et son angoisse
n'taient pas encore dissipes. Les premires lueurs de l'aube montaient
lentement et semblaient ramper sur les escarpements du ravin; elles
jouaient avec la brume qui s'exhalait du marcage en flocons blancs et
diaphanes. On et dit une troupe de cygnes gants qui s'levaient avec
majest au-dessus des eaux. Ce beau spectacle ne produisit qu'une
impression pnible sur les sens bouleverss de Stnio; l'incertitude de
la lumire matinale prtait aux objets des formes vagues et trompeuses.
Le vent, qui dispersait et chassait les vapeurs, donnait l'apparence du
mouvement aux objets inanims. Longtemps Stnio resta l'oeil hagard et
fix sur un bloc de rochers qu'il avait pris toute la nuit pour un
monstre fantastique vomi  ses pieds par les ondes. Il n'osait dtourner
la tte de peur de retrouver au-dessus de lui le squelette gigantesque
qui, toute la nuit, avait tendu ses bras dcharns pour le saisir.
Quand il l'osa, il vit un sapin dessch et dracin  moiti qui
pendait sur le lac, et aux branches mortes duquel la brise balanait une
flottante chevelure de pampre.

Quand le jour fut tout  fait venu, Stnio, humili de son garement,
s'avoua qu'il ne pouvait plus supporter l'excitation du vin, et se
promit de ne plus s'exposer  perdre la raison. Tant que l'homme,
pensa-t-il, conserve assez de sens pour se faire sauter la tte, ou pour
avaler une forte dose d'opium, il n'a rien  craindre de la souffrance
ou de l'puisement; mais il peut perdre, dans la folie, l'instinct du
suicide, et faire longtemps horreur et piti aux autres hommes. Si je
croyais qu'un tel sort pt m'tre rserv, je me plongerais  l'instant
mme ce reste d'pe dans la poitrine...

Il se calma par l'ide qu'on ne pouvait survivre au retour d'un accs
semblable  celui qu'il venait de subir. Il ne se souvenait pas d'avoir
prouv de telles angoisses. Il avait vu nagure ses amis et ses
compagnons expirer sur un champ de carnage. Il tait tomb sous leurs
cadavres palpitants, et le sang d'Edmo avait coul sur lui. Rien dans
la ralit n'avait t aussi affreux que ce cauchemar durant lequel il
venait de perdre le sentiment de sa puissance et la conscience de sa
volont.

Il chercha les fragments de son pe et les ensevelit dans les flots du
lac; puis, rparant son dsordre, il se trana  l'ermitage. Les htes
taient absents. Stnio se jeta sur la natte du cnobite, et s'endormit
vaincu par la fatigue.

Quand il s'veilla, l'ermite tait prs de lui. La vue de cet homme
infortun qui avait aim Llia, et dont l'amour avait toujours t
repouss par elle avec aversion, excitait chez Stnio je ne sais quelle
satisfaction maligne et cruelle, qu'il ne pouvait se dfendre de
manifester.

Mon pre, dit-il, j'en demande pardon  votre sainte retraite; mais,
tout en dormant sur cette couche virginale, j'ai rv d'une femme... et
prcisment d'une femme qui ne nous a t indiffrente ni  l'un ni 
l'autre...

L'angoisse se peignit sur les traits de Magnus.

Mon fils, dit-il avec une grande douceur, ne rveillons pas des
souvenirs que la mort a rendus plus graves encore qu'ils n'taient.

--La mort! Quelle mort? s'cria Stnio, dont la pense se reporta
aussitt sur la vision qu'il avait eue la veille dans le cimetire des
Camaldules.

--Llia est morte, vous le savez bien, dit l'ermite d'un air d'garement
qui dmentait son calme affect.

--Oh! oui, _Llia est morte!_ reprit Stnio, qui brlait d'apprendre la
vrit, mais qui ne voulait interroger le prtre que par des sarcasmes;
_bien morte! tout  fait morte!_ C'est un vieux refrain,  nous deux
bien connu; mais, si elle n'est pas mieux morte cette fois que l'autre,
nous courons risque, vous, mon pre, de dire encore bien des _oremus_ 
cause d'elle; moi peut-tre, de lui adresser encore quelque madrigal.

--_Llia est morte_, dit Trenmor d'un ton ferme et incisif qui fit plir
Stnio.

Debout au seuil de la grotte, il avait entendu les cres plaisanteries
du jeune homme. Il ne put les supporter, et prit la premire occasion
venue de les faire cesser.

--Elle est morte, continua-t-il, et peut-tre aucun de nous ici n'est
parfaitement pur de ce meurtre devant Dieu, car aucun de nous n'a connu
ni compris Llia...

Il parlait ainsi dans un sens symbolique: Stnio le prit  la lettre. Il
baissa la tte pour cacher son trouble, et, changeant brusquement de
conversation, il ne tarda pas  prendre cong de ses htes. Il se hta
de retourner en plein jour  la ville, craignant l'approche de la nuit,
et sentant qu'il ne pouvait pas gouverner son imagination mortellement
frappe. Il fit allumer cent bougies, et envoya chercher tous ses
anciens compagnons de dbauche, afin de passer la nuit dans
l'tourdissement de la joie. Ce remde ne lui russit pas. Cent fuis il
crut voir apparatre le spectre au fond des glaces qui resplendissaient
aux panneaux de la salle. La voix de Pulchrie le faisait tressaillir,
et, quoiqu'il ne portt pas une seule fois le vin  ses lvres, ses
amis le crurent ivre, car ses yeux taient effars et ses paroles
incohrentes. Depuis ce moment, la raison de Stnio ne fut jamais bien
saine, et ses manires devinrent si tranges, ses habitudes si
fantasques, que la solitude se fit autour de lui.




LIII.

SUPER FLUMINA BABYLONIS.


Prends ta couronne d'pines,  martyre! et revts ta robe de lin, 
prtresse! car tu vas mourir au monde et descendre dans le cercueil.
Prends ta couronne d'toiles,  bienheureuse! et revts ta robe de
noces,  fiance! car tu vas vivre pour le ciel et devenir l'pouse du
Christ.

Ainsi chantent en choeur les saintes filles du monastre lorsqu'une
soeur nouvelle leur est adjointe par les liens d'un hymen mystique
avec le Fils de Dieu.

L'glise est pare comme aux plus beaux jours de fte. Les cours sont
jonches de roses effeuilles, les chandeliers d'or tincellent au
tabernacle, la myrrhe et le benjoin ptillent et montent en fume sous
la blanche main des jeunes diacres. Les tapis d'Orient se droulent en
lames mtalliques et en moelleuses arabesques sur les marbres du parvis.
Les colonnes disparaissent sous les draperies de soie que la chaude
haleine de midi soulve lentement, et de temps  autre, parmi les
guirlandes de fleurs, les franges d'argent et les lampes ciseles, on
aperoit la face aile d'un jeune sraphin de mosaque, qui se dtache
sur un fond d'or tincelant, et semble se disposer  prendre sa vole
sous les votes arrondies de la nef.

C'est ainsi qu'on pare et qu'on parfume l'glise de l'abbaye lorsqu'une
novice est admise  prendre le voile et l'anneau sacr. En approchant du
couvent des Camaldules, Trenmor vit la route et les abords encombrs
d'quipages, de chevaux et de valets. Le baptistre, grande tour isole
qui s'levait au centre de l'difice, remplissait l'air du bruit de ses
grosses cloches, dont la voix austre ne retentit qu'aux solennits de
la vie monacale. Les portes des cours et celles de l'glise taient
ouvertes  deux battants, et la foule se pressait dans le parvis. Les
femmes riches ou nobles de la contre, toutes pares et bruyantes, et
les silencieux enfants d'Albion, toujours et partout assidus  ce qui
est spectacle, occupaient les tribunes et les places rserves. Trenmor
pensa bien que ce n'tait pas le moment de demander  voir Llia. Il y
avait trop d'agitation et de trouble dans le couvent pour qu'il ft
possible de pntrer jusqu' elle. D'ailleurs, toutes les portes des
clotres intrieurs taient sourdes; les chanes des sonnettes avaient
t supprimes; des rideaux de tapisserie couvraient toutes les
fentres. Le silence et le mystre qui rgnaient sur cette partie de
l'difice contrastaient avec le bruit et le mouvement de la partie
extrieure abandonne au public.

Le proscrit, forc de se drober aux regards, profita de la
proccupation de la foule pour se glisser inaperu dans un enfoncement
pratiqu entre deux colonnes. Il tait prs de la grille qui sparait la
nef en deux, et sur laquelle une magnifique tenture de Smyrne abaissait
un voile impntrable.

Forc d'attendre le commencement de la crmonie, il fut forc aussi
d'entendre les propos qui se croisaient autour de lui.

Ne sait-on point le nom de la professe? dit une femme.

--Non, rpondit une autre. Jamais on ne le sait avant que les voeux
soient prononcs. Autant les camaldules sont libres  partir de ce
moment, autant leur rgle est austre et effrayante durant le noviciat.
La prsence du public  leurs ordinations ne soulve pas le plus lger
coin du mystre qui les enveloppe. Vous allez voir une novice qui
changera de costume sous vos yeux, et vous n'apercevrez pas ses traits.
Vous entendrez prononcer des voeux, et vous ne saurez pas qui les
ratifie. Vous verrez signer un engagement, et vous ne connatrez pas le
nom de la personne qui le trace. Vous assisterez  un acte public, et
cependant nul dans cette foule ne pourra rendre compte de ce qui s'est
pass, ni protester en faveur de la victime si jamais elle invoque son
tmoignage. Il y a ici, au milieu de cette vie si belle et si suave en
apparence, quelque chose de terrible et d'implacable. L'inquisition a
toujours un pied dans ces sanctuaires superbes de l'orgueil et de la
douleur.

--Mais enfin, objecta une autre personne, on sait toujours  peu prs
d'avance dans le public quelle est la novice qui va prononcer ses
voeux. Du moins on le dcouvre, pour peu qu'on s'y intresse.

--Ne le croyez pas, lui rpondit-on; le chapitre met en oeuvre toute
la diplomatie ecclsiastique pour faire prendre le change aux personnes
intresses  empcher la conscration. Le secret est facile  garder
derrire ces grilles impntrables. Il y a certain amant ou certain
frre qui a us ses genoux  invoquer les gardiennes de ces murs, et qui
a perdu ses nuits  errer  l'entour un an encore aprs que l'objet de
sa sollicitude avait pris le voile, ou avait t transfr secrtement
dans un autre monastre. Cette fois, il parat qu'on a redoubl de
prcautions pour empcher le nom de la professe d'arriver  l'oreille du
public. Les uns disent qu'elle a fait un noviciat de cinq ans, et
d'autres pensent ( cause de ce bruit prcisment) qu'elle n'a port le
voile de lin que pendant quelques mois. La seule chose certaine, c'est
que le clerg s'intresse beaucoup  elle, que le chapitre de l'abbaye
compte sur des dons magnifiques, et qu'il y aurait beaucoup d'obstacles
 sa profession religieuse si on ne les avait habilement carts.

--Il court  cet gard des bruits extraordinaires, dit la premire
interlocutrice: tantt on dit que c'est une princesse de sang royal,
tantt on dit que ce n'est qu'une courtisane convertie. Il y en a qui
pensent que c'est la fameuse Zinzolina, qui fit tant de bruit l'an pass
 la fte de Bambucci. Mais la version qui mrite le plus de foi, c'est
que la professe d'aujourd'hui n'est autre que la princesse Claudia
Bambucci elle-mme.

--On assure, reprit une autre en baissant la voix, que c'est un acte de
dsespoir. Elle tait prise du beau prince grec Paolaggi, qui a
ddaign son amour pour suivre la riche Llia au Mexique.

--Je sais de bonne part, dit un nouvel interlocuteur, que la belle Llia
est dans les cachots de l'inquisition. Elle tait affilie aux
carbonari.

--Eh! non, dit un autre, elle a t assassine  la Punta-di-Oro.

Les premires fanfares de l'orgue interrompirent cette conversation. Aux
accords d'un majestueux _introt_, le vaste rideau de la nef se spara
lentement et dcouvrit les profondeurs mystrieuses du chapitre.

La communaut des Camaldules arriva par le fond de l'glise et dfila
lentement sur deux lignes, se divisant vers le milieu de l'enceinte et
allant par ordre prendre place  la double range de stalles du
chapitre. Les religieuses proprement dites parurent les premires. Leur
costume tait simple et superbe; sur leur robe, d'une blancheur
clatant, tombait du sein jusqu'aux pieds le scapulaire d'toffe
carlate, emblme du sang du Christ; le voile blanc enveloppait la tte;
le voile de crmonie, galement blanc et fin, couvrait tout le corps
d'un manteau diaphane et tranait majestueusement jusqu' terre.

Aprs celles-ci marchaient les novices, troupeau svelte et blanc, sans
pourpre et sans manteau. Leurs vtements moins tranants laissaient voir
le bout de leurs pieds nus chausss de sandales, et l'on assurait que la
beaut des pieds n'tait pas ddaigne parmi elles; c'tait le seul
endroit par o elles pussent briller, le visage mme tant couvert d'un
voile impntrable.

Quand elles furent toutes agenouilles, l'abbesse entra avec la
dpositaire  sa droite et la doyenne  sa gauche. Tout le chapitre se
leva et la salua profondment, tandis qu'elle prenait place dans la
grande stalle du milieu. L'abbesse tait courbe par l'ge. Pour marque
de distinction, elle avait une croix d'or sur la poitrine; et sa main
soutenait une crosse d'argent lgre et bien travaille.

Alors on entonna l'hymne _Veni Creator_, et la professe entra par la
porte du fond. Cette porte tait double. Le battant qui s'tait ouvert
pour la communaut s'tait referm; celui qui s'ouvrit pour la professe
tait prcd d'une galerie troite et profonde qu'clairait faiblement
une range de lampes d'un aspect vraiment spulcral. Elle avana comme
une ombre, escorte de deux jeunes filles adolescentes couronnes de
roses blanches, qui portaient chacune un cierge, et de deux beaux
enfants en costume d'ange du moyen ge, corset d'or, ailes effiles,
tunique d'argent, chevelure blonde et boucle. Ces enfants portaient des
corbeilles pleines de feuilles de roses; la professe, un lis de
filigramme d'argent. C'tait une femme trs-grande, et, quoiqu'elle ft
entirement voile, on jugeait  sa dmarche qu'elle devait tre belle.
Elle s'avana avec assurance et s'agenouilla au milieu du chapitre sur
un riche coussin. Ses quatre acolytes s'agenouillrent dans un ordre
quadrangulaire autour d'elle, et la crmonie commena. Trenmor entendit
murmurer autour de lui que c'tait  coup sr Pulchrie, dite la
Zinzolina.

A l'autre extrmit de l'glise, un autre spectacle commena. Le clerg
vint au matre-autel taler l'apparat de son cortge.

Des prlats s'assirent sur de riches fauteuils de velours, quelques
capucins s'agenouillrent humblement sur le pav, de simples prtres se
tinrent debout derrire les minences, et le clerg officiant se montra
le dernier en grand costume. Un cardinal, renomm par son esprit,
clbra la messe. Un patriarche, rput saint, pronona l'exhortation.
Trenmor fut frapp du passage suivant:

Il est des temps o l'glise semble se dpeupler, parce que le sicle
est peu croyant, parce que les vnements politiques entranent la
gnration dans une voie de tumulte et d'ivresse. Mais, dans ce temps-l
mme l'glise remporte d'clatantes victoires. Les esprits vraiment
forts, les intelligences vraiment grandes, les coeurs vraiment
tendres, viennent chercher dans son sein et sous son ombre, l'amour, la
paix et la libert que le monde leur a dnis. Il semble alors que l're
des grands dvoments et des grands actes de foi soit prte  renatre.
L'glise tressaille de joie; elle se rappelle saint Augustin, qui,  lui
seul, rsuma et personnifia tout un sicle. Elle sait que le gnie de
l'homme viendra toujours s'humilier devant elle, parce qu'elle seule lui
donnera sa vritable direction et son vritable aliment.

Ces paroles, qui furent vivement approuves par l'auditoire, firent
froncer le sourcil de Trenmor. Il reporta ses regards sur la professe.
Il et voulu avoir l'oeil du magntisme pour percer le voile
mystrieux. Aucune motion ne soulevait le moindre pli de ce triple
rempart de lin. On et dit de la statue d'Isis, toute d'albtre ou
d'ivoire.

Au moment solennel o, traversant la foule presse sur son passage, la
professe, sortant du chapitre, entra dans l'glise, un murmure
inexprimable d'motion et de curiosit s'leva de toutes parts. Un
mouvement d'oscillation tumultueuse fut imprim  la multitude, et
toutes ces ttes, que Trenmor dominait de sa place, ondulrent comme des
flots. Des archers aux ordres du prlat qui prsidait  la crmonie,
rangs sur deux files, protgeaient la marche lente de la professe. Elle
s'avanait, accompagne d'un vieux prtre charg du rle de tuteur, et
d'une matrone laque, symbole de mre conduisant sa fille au cleste
hymne.

Elle monta majestueusement les degrs de l'autel. Le patriarche, revtu
de ses habits pontificaux, l'attendait, assis sur une sorte de trne
adoss au matre-autel. Les parents putatifs restrent debout dans une
attitude craintive, et la professe, ensevelie sous ses voiles blancs,
s'agenouilla devant le prince de l'glise.

Vous qui vous prsentez devant le ministre du Trs-Haut, quel est votre
nom? dit le pontife d'une voix grave et sonore, comme pour inviter la
professe  rpondre du mme ton, et  proclamer son nom devant
l'auditoire palpitant.

La professe se leva, et, dtachant l'agrafe d'or qui retenait son voile
sur son front, tous les voiles tombrent  ses pieds, et sous l'clatant
costume d'une princesse de la terre, pare pour un jour de noces, sous
les flots noirs d'une magnifique chevelure tresse de perles et noue de
diamants, sous les plis nombreux d'une gaze d'argent seme de blancs
camlias, on vit rayonner le front et se dresser la taille superbe de la
femme la plus belle et la plus riche de la contre. Ceux qui, placs
derrire elle, ne la reconnaissaient encore qu' ses larges paules de
neige et  son port imprial, doutaient et se regardaient avec surprise;
et, dans cette avide attente, un tel silence planait sur l'assemble
qu'on et entendu l'imperceptible travail de la flamme consumant la cire
odorante des flambeaux.

Je suis Llia d'Almovar, dit la professe d'une voix forte et vibrante,
qui semblait vouloir tirer de leur sommeil ternel les morts ensevelis
dans l'glise.

--tes-vous fille, femme ou veuve? demanda le pontife.

--Je ne suis ni fille ni femme selon les expressions adoptes et les
lois institues par les hommes, rpondit-elle d'une voix encore plus
ferme. Devant Dieu, je suis veuve.

A cet aveu sincre et hardi, les prtres se troublrent, et dans le fond
du choeur on et pu voir les nonnes perdues se voiler la face ou
s'interroger l'une l'autre, esprant avoir mal entendu.

Mais le pontife, plus calme et plus prudent que son timide troupeau,
conserva un visage impassible, comme s'il se ft attendu  cette rponse
audacieuse.

La foule resta muette. Un sourire ironique avait circul 
l'interrogation consacre, car on savait que Llia n'avait jamais t
marie et qu'Ermolao avait vcu trois ans avec elle. Si la rponse de
Llia offensa quelques esprits austres, du moins elle ne fit rire
personne.

Que demandez-vous, ma fille? reprit le cardinal, et pourquoi vous
prsentez-vous devant le ministre du Seigneur?

--Je suis la fiance de Jsus-Christ, rpondit-elle d'une voix douce et
calme, et je demande que mon hymen avec le Seigneur de mon me soit
indissolublement consacr aujourd'hui.

--Croyez-vous en un seul Dieu en trois personnes, en son fils
Jsus-Christ, Dieu fait homme et mort sur la croix pour...

--Je jure, rpondit Llia en l'interrompant, d'observer tous les
prceptes de la foi chrtienne, catholique et romaine.

Cette rponse, qui n'tait pas conforme au rituel, ne fut remarque que
d'un petit nombre d'auditeurs; et durant tout le reste de
l'interrogatoire, la professe pronona plusieurs formules qui semblaient
renfermer de mystrieuses restrictions, et qui firent tressaillir de
surprise, d'pouvante ou d'inquitude une partie du clerg prsent  la
crmonie.

Mais le cardinal restait calme, et son regard imprieux semblait
prescrire  ses infrieurs d'accepter les promesses de Llia, quelles
qu'elles fussent.

Aprs l'interrogatoire, le pontife, se retournant vers l'autel, adressa
au ciel une fervente prire pour la fiance du Christ. Puis il prit
l'ostensoir tincelant qui renferme l'hostie consacre, et reconduisit
la professe jusqu' la grille du chapitre. L, on avait dress un
lgant autel portatif en forme de prie-Dieu, sur lequel on plaa
l'ostensoir. La professe s'agenouilla devant cet autel, la face
dcouverte et tourne pour la dernire fois vers cette foule avide de la
contempler encore.

En ce moment, un jeune homme qui, debout dans le coin d'une tribune, le
dos appuy  la colonne et les bras croiss sur la poitrine, ne semblait
prendre aucune part  ce qui se passait, se pencha brusquement sur la
balustrade; et, comme s'il sortait d'un lourd sommeil, il promena des
regards hbts sur la foule. Au premier instant, Trenmor seul le
remarqua et le reconnut, mais bientt tous les regards se portrent sur
lui; car, lorsque ses yeux eurent rencontr, comme par hasard, les
traits de la professe, il montra une agitation singulire, et parut
faire des efforts inous pour se tenir veill.

Regardez donc le pote Stnio, dit un critique qui le hassait. Il est
ivre, toujours ivre!

--Dites qu'il est fou, reprit un autre.

--Il est malheureux, dit une femme; ne savez-vous pas qu'il a aim
Llia?

La professe disparut un instant, et revint bientt dpouille de tous
ses ornements, vtue d'une tunique de laine blanche, ceinte d'une corde.
Ses beaux cheveux drouls taient rpandus en flots noirs sur sa robe
de pnitente. Elle s'agenouilla devant l'abbesse, et en un clin d'oeil
cette magnifique chevelure, orgueil de la femme, tomba sous les ciseaux
et joncha le pav. La professe tait impassible; il y avait un sourire
de satisfaction sur les traits fltris des vieilles nonnes, comme si la
perte des dons de la beaut et t une consolation et un triomphe pour
elles.

Le bandeau fut attach, le front altier de Llia fut  jamais enseveli.
_Reois ceci comme un joug_, chanta l'abbesse d'une voix sche et
casse, _et ceci comme un suaire_, ajouta-t-elle en l'enveloppant du
voile.

La camaldule disparut alors sous un drap mortuaire. Couche sur le pav
entre deux ranges de cierges, elle reut l'aspersion d'hysope, et
entendit chanter sur sa tte le _De profundis_.

Trenmor regardait Stnio. Stnio regardait ce linceul noir tendu sur un
tre plein de force et de vie, d'intelligence et beaut. Il ne
comprenait pas ce qu'il voyait, et ne donnait plus aucun signe
d'motion.

Mais quand la camaldule se releva et, sortant des livres de la mort,
vint, le regard serein et le sourire sur les lvres, recevoir de
l'abbesse la couronne de roses blanches, l'anneau d'argent et le baiser
de paix, tandis que le choeur entonnait l'hymne _Veni sponsa Christi_,
Stnio, saisi d'une terreur incomprhensible, s'cria  plusieurs
reprises d'une voix touffe: _Le spectre! le spectre!_... et il tomba
sans connaissance.

Pour la premire fois la professe fut trouble; elle avait reconnu cette
voix altre, et ce cri retentit dans son coeur comme un dernier
effort, comme un dernier adieu de la vie. On emporta Stnio qui semblait
en proie  un accs d'pilepsie. Les spectateurs avides, voyant
chanceler Llia, se pressrent tumultueusement vers la grille, esprant
assister  quelque scandale. L'abbesse, effraye, donna aussitt l'ordre
de tirer le rideau; mais la nouvelle camaldule, d'un ton de commandement
qui ptrifia et domina toute la communaut, dmentit cet ordre et fit
continuer la crmonie. Madame, dit-elle tout bas  la suprieure qui
voulait insister, je ne suis point une enfant; je vous prie de croire
que je sais garder ma dignit moi-mme. Vous avez voulu me donner en
spectacle. Laissez-moi achever mon rle.

Elle s'avana au milieu du choeur, o elle devait chanter une prire
adopte par le rituel. Quatre jeunes filles se prparrent 
l'accompagner avec des harpes. Mais, au moment d'entonner cet hymne,
soit que sa mmoire vnt  la trahir, soit qu'elle cdt 
l'inspiration, Llia ta l'instrument des mains d'une des joueuses de
harpe, et, s'accompagnant elle-mme, improvisa un chant sublime sur ces
paroles du cantique de la Captivit:

Nous nous sommes assises auprs des fleuves de Babylone, et nous y
avons pleur, nous souvenant de Sion.

Et nous avons suspendu nos harpes aux saules du rivage.

Quand ceux qui nous avaient emmenes en captivit nous ont demand des
paroles de cantique, et de les rjouir du son de nos harpes, en nous
disant: Chantez-nous quelque chose des cantiques de Sion, nous leur
avons rpondu:

Comment chanterions-nous le cantique de l'ternel sur une terre
trangre?

Si je t'oublie, Jrusalem, que ma droite s'oublie elle-mme!

Que ma langue soit attache  mon palais, si je ne me souviens de toi 
jamais, et si je ne fais de Jrusalem l'unique sujet de ma rjouissance.

       *       *       *       *       *

O ternel! tes filles se souviendront de leurs autels et de leurs
bocages auprs des arbres verts sur les hautes collines!

       *       *       *       *       *

Babylone, qui vas tre dtruite, puisses-tu ne pas souffrir le mal que
tu nous as fait!

       *       *       *       *       *

C'est pourquoi, vous, femmes, coutez la parole de l'ternel, et que
votre coeur reoive la parole de sa bouche. Enseignez vos filles  se
lamenter, et que chacune apprenne  sa compagne  faire des
complaintes... Car la mort est monte par nos fentres, elle s'est loge
dans nos demeures... Qu'elles se htent, qu'elles prononcent  haute
voix une lamentation sur nous, et que nos yeux se fondent en pleurs, et
que nos paupires fassent ruisseler des larmes!

Ce fut la dernire fois que Llia fit entendre aux hommes cette voix
magnifique  laquelle son gnie donnait une puissance invincible. A demi
agenouille devant sa harpe, les yeux humides, l'air inspir, plus belle
que jamais sous le voile blanc et la couronne d'hymne, elle fit une
impression profonde sur tous ceux qui la virent. Chacun songea  sainte
Ccile et  Corinne. Mais, parmi tous ceux-l, il n'y eut que Trenmor
qui, du premier coup, comprit le sens douloureux et profond des versets
sacrs que Llia avait choisis et arrangs au gr de son inspiration,
pour prendre cong de la socit humaine, et lui signifier la cause de
son divorce avec elle.




SIXIME PARTIE.




LIV.

LE CARDINAL.


Eh bien, Madame, vos dsirs seront raliss plus tt que nous ne
l'aurions imagin. La douloureuse maladie qui va vous enlever votre
vnrable abbesse apportera ici de grands changements. Au milieu de
toutes les mutations d'emplois et de dignits qui vont avoir lieu, il
est difficile que vous ne rencontriez pas l'occupation que vous dsirez,
et qui convient  votre belle intelligence.

--Monseigneur, rpondit Llia, je ne rclame que les moyens de me rendre
utile; mais ces moyens ne sont pas aussi simples que nous le pensions.
Toute bonne intention rencontre certainement ici de nobles sympathies;
mais elle y rencontre aussi des mfiances obstines et une opposition
funeste. Quiconque n'est pas la premire n'est rien; et ce que j'ai 
vous demander, Monseigneur, j'y ai bien rflchi, c'est de n'tre rien
ou d'tre la premire.

--Vous parlez comme une reine, ma soeur, dit le cardinal en souriant;
je voudrais pouvoir vous placer sur un trne; mais dans notre systme
lectif je ne puis que vous faire franchir le plus rapidement possible
les divers degrs de la hirarchie.

--Ce n'est pas ainsi que je l'entends, Monseigneur. Je ne consentirai
jamais  entrer en lutte avec de petits intrts ou de petites passions.
Vous m'accorderez bien que je ne suis nullement propre  un tel rle.

--Je le comprends, Madame. Pour mon compte, je sais ce que j'ai eu 
souffrir dans une carrire beaucoup plus large, et je conois que vous
reculiez devant des tracasseries d'intrieur. Mais tes-vous bien dans
la voie du devoir, chre soeur Annunziata, quand vous refusez le
service de votre intelligence  la communaut dont vous faites partie?
Vous ne le refusez pas absolument, j'entends bien; mais vous servirez
les intrts de l'glise,  condition que l'glise vous donnera la place
la plus minente dont elle puisse disposer en faveur d'une femme.
Abbesse des Camaldules! mais, quelle que soit votre fiert, quelle
qu'ait t votre position dans le monde, songez, Madame, que ce que vous
demandez est quelque chose!

--C'est quelque chose si je suis capable de quelque bien; sinon, ce
n'est rien du tout, Monseigneur. Est-ce donc la pourpre de votre
vtement qui vous lve au-dessus du commun des prtres? Que voulez-vous
que je fasse d'une croix d'or ou d'une crosse d'argent, si aucun moyen
d'lever mon me n'est attach  ces frivoles joyaux? N'en ai-je pas
possd de plus riches, et, comme la plupart des femmes, ne pouvais-je
pas me contenter de cette vanit?

--Il est vrai, Madame: aussi vous serez abbesse.

--Dites-moi que je le suis, Monseigneur; autrement je vous rpondrai que
je ne le serai jamais.

--Soeur Annunziata, vous tes trangement imprieuse!...

--Oui, Monseigneur, parce que j'ai pour le ct puril et mesquin de ces
choses tout le mpris que vous en avez eu vous-mme. Je ne crains pas
d'exiger ce qui peut m'tre refus; car aucun regret, aucune dception
ne seront attachs pour moi  ce refus. Je ne suis pas venue ici pour
ouvrir une carrire quelconque  mon ambition. J'y suis venue pour fuir
le monde et vivre dans le recueillement. Je ne suis propre  aucun
dtail de mnage,  aucune occupation subalterne; je n'en veux pas,
parce que je m'y conduirais mal, soit que j'y portasse un amour de
l'ordre qui me rendrait toute contradiction insupportable, soit que je
fusse capable de m'y endormir dans une nonchalance qui rtrcirait mes
ides et abaisserait mon caractre. Vous ne voulez ni l'un ni l'autre,
n'est-ce pas?

--Non, certes! rpondit le prlat avec motion. Cette grande
intelligence et ce grand caractre me sont sacrs. Peut-tre suis-je le
seul  les comprendre. J'ai du moins la vanit de les avoir devins le
premier, et je surveille ces dons du ciel avec la jalousie d'un pre ou
d'un frre. Ce sont des trsors dont le Seigneur m'a rendu, pour ainsi
dire, dpositaire, et dont il me demandera compte un jour. Je veillerai
donc  ce qu'ils soient dpenss pour sa gloire. O Llia! vous pouvez
beaucoup; je le sais; aussi je ferai beaucoup pour vous, n'en doutez
pas!

--Eh bien, quoi? dit Llia.

--Vous serez aujourd'hui la seconde ici, et demain vous serez la
premire.

--C'est- dire que je serai le ministre d'une volont trangre jusqu'
ce que la mort ait teint cette volont? Non, Monseigneur.

--Eh quoi! vous serez la dispensatrice des aumnes, la mre des pauvres,
le refuge des affligs; vous pourrez rpandre l'or  pleines mains sur
les objets de votre sollicitude!...

--N'tais-je pas libre de le faire avant d'apporter ici mes richesses?
N'ai-je pas fait tout le bien qu'on peut faire avec de l'argent?
N'est-ce pas un plaisir sur lequel je suis blase? D'ailleurs, quand
mme ce mode d'action charitable me conviendrait, l'emploi des richesses
de ce couvent peut-il tre jamais soumis  la dcision de celle qui
porte le titre de trsorire?

--L'abbesse elle-mme ne peut disposer de rien sans l'aveu d'un conseil
suprieur.

--Ce n'est donc pas l ce que je veux, Monseigneur, vous le savez bien.
Je ne veux pas seulement donner du pain aux pauvres, je veux donner de
l'instruction aux riches; je veux que leurs enfants reoivent le pain de
vie, c'est--dire des ides et des principes comme on ne s'est jamais
avis de les leur donner. Vous avez ouvert  leurs fils des coles
librales, vous avez encourag le dveloppement de leur intelligence et
poursuivi avec ardeur la moralisation de leurs travaux. Vous savez que
je pourrais et que je saurais en faire autant pour leurs filles. Vous
m'en avez donn l'ide; vous avez exig du moi la promesse de m'y
employer avec courage, dvoment et persvrance. Mais vous savez mes
conditions: point d'emploi intermdiaire, point de postulat entre le
doux repos du rang le plus obscur et les soucis honorables du rang le
plus lev.

--Eh bien, Madame, vous serez abbesse, mais songez que nous jouons gros
jeu; songez qu' nous deux, ma soeur, nous faisons secrtement un
schisme dans l'glise. L'glise, nous ne pouvons pas nous le dissimuler,
ne comprend pas trs-bien sa mission. Les clefs de saint Pierre ne sont
pas toujours dans les mains les plus habiles. Je ne sais si elles
ouvrent les portes du ciel, mais je crois qu'elles ferment les portes de
l'glise, et qu'elles repoussent du catholicisme toute grandeur, toute
lumire, toute distinction intellectuelle. Proccup du soin frivole et
dangereux de garder dans leur intgrit la lettre des derniers conciles,
on a oubli l'esprit du christianisme, qui tait d'enseigner l'idal aux
hommes et d'ouvrir le temple  deux battants  toutes les mes, en ayant
soin de placer l'lite dans le choeur. On a, tout au contraire, agi de
telle sorte que la plbe grossire est assise au pied de l'autel, et que
le patriciat intellectuel est debout  la porte, si bien  la porte
qu'il se retire et ne veut plus rentrer. Nous deux, ma soeur, qui
voulons replacer chacun  son rang, et subordonner l'ignorance aux
conseils de la raison, la superstition aux enseignements de la vraie
pit, pensez-vous que nous l'emporterons sur un corps aussi troitement
uni que cette coterie de malheur qu'il leur plat d'appeler une glise?

--Je l'ignore absolument, Monseigneur; si je l'ai cru un instant, c'est
que vous avez travaill  me le faire croire.

--Eh quoi! vous ne me rassurez pas autrement, Madame? Je suis effray.
Quelquefois mon me succombe sous le poids des ennuis et de la crainte.
Peut-tre aprs une vie de travaux assidus et de fatigues desschantes,
me chasseront-ils comme un serviteur inutile, ou me tiendront-ils 
l'cart comme un alli dangereux! Ne trouverai-je dans votre me comme
dans la mienne,  ces heures de triste pressentiment, que doute et
langueur? Une grande et sainte amiti ne me consolera-t-elle pas des
maux auxquels mon coeur est en proie?

La camaldule et le prlat se regardrent fixement avec un calme qui jeta
secrtement un peu d'effroi dans l'me de l'un et de l'autre. Puis,
comme deux aigles qui, avant de s'attaquer, ont hriss leurs plumes et
mesur leurs forces, chacun resta sur la dfensive. Llia s'abstint de
faire sentir au prince de l'glise qu'il s'agissait entre eux de
relations plus srieuses qu'il ne l'imaginait peut-tre, et le cardinal
comprit de reste que ni l'ambition de commander  ses compagnes ni
l'admiration qu'il tait,  plusieurs gards, en droit d'esprer d'elle,
ne donnerait le change aux ides austres et aux froides rsolutions de
la religieuse. Il battit donc en retraite sur-le-champ, avec toute la
prudence et la dignit d'un gnral habile; et, en vainqueur sage et
courtois, Llia feignit de n'avoir pas compris son attaque. Ce regard,
chang entre eux, avait suffi pour asseoir  tout jamais leur position
relative. C'tait le premier regard que, depuis un an de trouble et
d'incertitude, le prince avait os attacher sur les yeux noirs de Llia.
Jusque-l, il avait craint de perdre sa confiance et de la voir quitter
le couvent. Dsormais enchane, peut-tre ambitieuse, elle lui avait
sembl moins redoutable. Mais, au premier choc, il vit qu' l'exemple
des grands vaincus son orgueil augmentait dans les fers.

Monseigneur Annibal n'tait point un homme ordinaire. S'il avait de
fortes passions, il avait une grande me pour les y loger. Les objets de
sa convoitise pouvaient devenir, en tombant sous sa puissance, les
objets de son mpris; mais ils pouvaient, en se refusant  ses
atteintes, n'avoir point  craindre un lche dpit. C'tait l'homme de
son temps, et nullement celui du pass; homme plein de vices et de
grandeur, de faiblesses et d'hrosme. Attach aux biens et aux
jouissances terrestres par l'ducation et par l'habitude, il avait
pourtant l'instinct et le culte de l'idal. Il n'y marchait pas par les
droits chemins, cela n'tait plus en son pouvoir; mais, au milieu d'une
carrire dsordonne, le sentiment de l'avenir tait venu comme une
rvlation prophtique s'emparer de lui et le pousser aux grandes
choses. Les mauvaises ternissaient encore l'clat de sa vie, mais elles
ne l'entravaient pas. Quiconque ne voyait qu'une de ses faces pouvait
le mpriser; mais Llia, qui du premier coup d'oeil avait vu les deux,
se mfiait de lui sans le craindre et l'estimait sans l'approuver.

[Illustration: Magnus.]

Monseigneur, reprit-elle aprs une assez longue pause, je ne vois pas
ce que nous aurions  redouter dans une entreprise aussi franchement
dsintresse. Je ne sais si je m'abuse, mais, je le rpte, je ne vois
rien dans le ct extrieur de notre rle dont la possession puisse nous
enivrer, et dont la perte ait droit  nos regrets. Il s'agit de mettre
en pratique une foi qui est en nous. L'esprance vous soutient, vous qui
depuis plusieurs annes travaillez sans relche. Moi qui n'ai rien
essay, je ne puis connatre encore ni la crainte ni la confiance. Je
suis prte  marcher dans la voie que vous m'ouvrirez; et, si je ne
russis pas, il me semble que ma douleur n'aura rien  faire avec la
conduite du clerg  mon gard. Il nous faudra, Monseigneur, chercher
plus haut la source de nos larmes, si nous ne trouvons pas dans les
sympathies sociales de quoi nous ddommager des anathmes
ecclsiastiques.

--Llia! dit le prlat en lui tendant la main avec une dignit franche
et loyale, vous avez raison, vous tes plus forte que moi, et, chaque
fois que je vous ai vue, j'ai senti mon me s'lever au contact de la
vtre. Je vaux peut-tre beaucoup moins que vous ne pensez dans un sens.
Je crains d'tre moins dtach des ambitions humaines que vous ne me
faites l'honneur de le croire; mais je sens que je puis m'en dtacher
encore, et je ne rougirai pas de devoir ce grand exemple  la haute
sagesse d'une femme. Comptez sur moi, vous serez abbesse.

--Comme il vous plaira, Monseigneur, ceci est la chose qui m'occupe le
moins, et je n'aurais pas pris la libert de vous demander cet entretien
si je n'avais eu une grce plus importante  implorer de Votre minence.

--Encore! pensa le cardinal, et malgr lui un reste d'espoir fit
scintiller son oeil profond. Ma soeur, dit-il, vous avez, je le
vois, grande confiance en moi, et je vous en remercie.

--Oui, j'ai grande confiance en vous, dit Llia d'un air grave; car il
s'agit d'tre grand, gnreux, hardi: vous le serez.

--Quoi donc? dit le cardinal, dont l'oeil devint plus brillant encore
 l'ide d'une occasion de satisfaire sa noble vanit.

[Illustration: J'ai frmi d'tre force de me retourner. (Page 114.)]

--Il s'agit de sauver Valmarina, rpondit Llia. Vous le pouvez! vous le
voulez!

--Je le veux, dit Annibal vivement. Savez-vous, Madame, qu'il y va cette
fois de ma vie? Si j'choue, je ne suis plus seulement un prince
disgraci, je suis un citoyen condamn, ou, pour parler plus simplement,
ajouta-t-il en riant, un homme pendu.

--C'est vrai, Monseigneur, j'y ai song.

--Llia! Llia! s'cria le cardinal en marchant avec agitation, vous
m'estimez beaucoup, j'ai droit d'tre fier!

Il pronona ces mots avec tristesse; mais c'tait l'expression d'un
regret naf, respectueux et sans arrire-pense.

O est Valmarina? ajouta-t-il d'un ton dcid.

--De l'autre ct de ce ravin, lui dit Llia en lui montrant du doigt la
direction de la fentre.

--On n'est pas sur sa trace... pourtant il n'y a pas de temps 
perdre... Il faut qu'il passe la frontire.

--Par la fort, Monseigneur, vous n'avez que quatre lieues.

--Oui! mais il lui faut un passe-port!...

--Mais dans votre voiture, avec vous, Monseigneur, il n'en a pas
besoin.

Le cardinal fit un geste de surprise, puis il sourit. Il tait confondu
de la manire dont Llia traitait avec lui de puissance  puissance,
tout en lui tant le plus lger espoir. Mais cette audace lui plaisait;
elle le jetait dans un monde nouveau, et l'levait  ses propres yeux.

--Et  quelle heure dois-je tre au rendez-vous? demanda-t-il d'un air
joyeux et attendri.

--Il est une personne  qui Votre minence peut se fier, rpondit Llia;
cette personne m'a fait savoir ce matin que le proscrit, ne trouvant
plus de sret dans son asile, se rendrait chez elle ce soir...

--Et quelle est cette personne?

--Voici son billet.

Le cardinal prit le billet. Ma chre sainte, celui que tu appelles
Trenmor m'a fait demander un asile pour cette nuit. Il est en danger 
l'ermitage, mais il ne sera pas en sret chez moi; tu sais qu'il y
vient des personnages qui peuvent le rencontrer et le reconnatre. Je
crains surtout...

Le cardinal lut d'un seul regard et le nom de ce personnage redout, et
la signature de la lettre... Il rsista au mouvement convulsif qui le
portait  la froisser dans ses mains, et regardant Llia avec une
indignation mle de terreur:

--Tout ceci est-il un jeu, Madame? lui dit-il d'une voix tremblante.

--Monseigneur, rpondit Llia, l'occasion serait mal choisie. Valmarina
est en danger, et je vous le livre. Cette femme est ma soeur, ma
propre soeur, et je vous la livre galement.

--Votre soeur, elle!... C'est impossible!

--Abjecte et grande  la fois, elle a la gnrosit de le cacher; mais
moi, qui n'ai jamais eu aucun souci de plaire au monde, je ne le cache
pas. Je ne puis parler d'elle sans souffrir, car je l'ai aime; mais je
pleure sur elle sans rougir d'elle.

--Eh bien! vous l'emportez encore, dit le cardinal en rendant  Llia le
billet qu'elle brla sur-le-champ; vous avez du courage et vous ne
dsavouez aucune vrit. Vous tes tranchante et froide comme le glaive
de la justice, soeur Annunziata; mais qui pourrait se rvolter contre
vous?

--Annibal, dit Llia en lui tendant la main  son tour, estimez-moi
comme je vous estime.

--Oui, ma soeur, rpondit-il en serrant sa main avec force, je serai 
minuit chez la... chez votre soeur. Ma voiture et mes gens nous
attendront aux portes de la ville. Demain dans la journe je viendrai
vous rendre compte de mon expdition... si je n'y succombe pas!...

--Dieu ne le permettra pas, dit Llia.

--Mais, dit le cardinal en revenant sur ses pas au moment de sortir,
vous me devez la vrit tout entire... Je suis un homme qui peut, qui
doit tout savoir, Llia... Si vous me mnagez, si vous me tuez  demi...
il me semble que je pourrai vous har... Confessez-vous volontairement,
puisque vous venez de me confesser malgr moi. Valmarina tait ici pour
vous?

--Oui, Monseigneur.

--Il vous aime?

--Comme un frre.

--Comme je vous aime, par exemple?

Llia hsita et rpondit:

--Comme je vous aime, Monseigneur.

--Et vous l'avez aim, cependant?

--Jamais autrement que je ne l'aime aujourd'hui.

Le cardinal garda le silence un instant, puis il ajouta:

--En conscience, soeur Annonciade, dites-moi ce que vous pensez des
questions que je vous fais?

--Je pense que vous cherchez une nouvelle occasion d'tre gnreux et
magnifique. Vous tes vain, Monseigneur.

--Avec vous, il est vrai, dit Annibal.

Il la regarda quelques instants en silence; son visage exprimait une
passion ardente, mais sans espoir et sans prire.

Ah! ajouta-t-il par une transition d'ides facile  comprendre, mais
d'un ton qui ne pouvait que satisfaire la fiert de Llia, j'allais
oublier que vous voulez tre abbesse. J'y vais travailler sur-le-champ.

Et il sortit prcipitamment.




LV.


Ma soeur, je ne puis vous porter cette bonne nouvelle moi-mme, mais
rjouissez-vous, votre ami est sauv, et dsormais vous aurez facilement
de ses nouvelles. Vous pourrez aussi me remettre vos lettres pour lui.
Je pense qu'il vous sera doux de correspondre du fond de votre retraite
avec cet homme respectable.

Oui, Llia, il m'a frapp de tristesse et de respect, cet infortun qui
travaille pour la vertu et qui fuit la gloire avec autant de soin que
les autres en mettent  la chercher. Il a voulu me dire son secret, me
raconter sa jeunesse, son crime et son malheur. Admirable dlicatesse
d'un coeur qui ne veut point accepter l'intrt d'autrui sans
l'prouver par d'austres aveux! trange et magnifique destine d'un
pnitent qui confesse ce que tout autre voudrait tenir cach, et qui, au
contraire de tous les hommes dgrads par la socit, fait de tels aveux
que nul ne se sent port  les trahir! Oui, cet homme cherche la honte,
la souffrance, l'expiation avec une effrayante persvrance. Il n'est
point chrtien, et il a toute la ferveur, toute l'abngation, tout
l'enthousiasme des premiers chrtiens. Il est un exemple vivant de la
profonde et inpuisable source de divinit qui jaillit des profondeurs
de l'me humaine. Il est une nergique protestation contre la faiblesse
et la grossiret des jugements humains. Il a abdiqu sa propre vie, et
il ne respire plus que dans l'humanit. Toutes ses penses sont pour la
grande famille des malheureux. Il lui consacre ses travaux, ses
souffrances, ses veilles, ses dsirs, tous les lans de son
intelligence, toutes les pulsations de son coeur; et la plus simple
rcompense l'effraie, la plus lgitime marque d'approbation ou d'estime
le trouble! Au premier abord, ou pourrait croire que c'est une manire
habile d'oprer sa rhabilitation sociale; quand on descend au fond de
ses penses, on voit que l'excs de son humilit est un excs d'orgueil.
Mais quel orgueil noble et pieux! Il connat les hommes; bris
cruellement par eux, il ne peut plus estimer leur suffrage, ni dsirer
leurs sympathies. Il les mpriserait s'il n'avait en lui un profond
sentiment d'amour et de piti qui le porte  les plaindre. Alors il se
dvoue  les servir, parce qu'il trouve dans leur conduite  son gard
la preuve de leur garement et de leur ignorance; et ce qu'ils ne
peuvent plus faire pour lui, il voudrait qu'ils apprissent  le faire
les uns pour les autres.--Eh bien! me disait-il tandis que nous
traversions rapidement les bois  la faveur des tnbres, quand mme
tout le travail de ma vie ne servirait qu' amener dans quelques sicles
la rconciliation complte d'un criminel avec Dieu et avec la famille
humaine, ne serais-je pas bien assez rcompens? Dieu pse dans une
balance quitable les actions des hommes; mais comme, dans les lois de
sa perfection, l'ide de justice implique celle de piti et de
gnrosit, il a fait pour nos crimes un plateau infiniment plus lger
que celui qui doit porter nos expiations. Un grain de bl pur jet dans
celui-l l'emporte donc sur des montagnes d'iniquits jetes dans
l'autre, et ce grain bni, je l'ai sem. C'est peu de chose sur la
terre, c'est beaucoup dans les cieux, parce que l est la source de vie
qui fera germer, fructifier et centupler ce grain.

O Llia! l'exemple de cet homme m'a fait faire un singulier retour sur
moi-mme; et moi, prince de la terre, moi qui bnis les hommes
prosterns sur mon passage, moi qui lve l'hostie sur la tte incline
des rois, moi qui vais par des chemins sems de fleurs, tranant l'or et
la pourpre comme si j'tais d'un sang plus pur et d'une race plus
excellente que le commun des hommes, je me suis trouv bien petit, bien
frivole et bien ridicule auprs de ce proscrit qui se trane la nuit par
les chemins, poursuivi, traqu comme un animal dangereux, toujours
suspendu entre l'chafaud et le poignard stipendi du premier assassin
qui reconnatra son visage. Et cet homme porte l'idal dans son me,
l'humanit dans ses entrailles! Et moi, je ne porte en mon sein que des
sentiments d'orgueil, le tourment d'une ambition vulgaire et la
souillure de mes vices!

O Llia! vous m'avez confess. Vous avez bien fait, je vous en remercie.
Il me semble que je serai purifi de mes taches si je puis vous ouvrir
mon me tout entire. Voyez: nous nous mettons  genoux devant un simple
prtre, et nous lui racontons nos pchs; mais nous ne nous confessons
pas pour cela. Nous ne pouvons oublier, nous puissants, que si nous
sommes l plis sur nos genoux devant ce subalterne, il est, lui,
prostern en esprit devant l'clat de nos titres. Il coute en tremblant
ce que nous lui disons avec arrogance; il a peur d'entendre l'aveu de
nos fautes, car il craint d'tre forc par son ministre  nous
rprimander; si bien que c'est le juge qui se trouble et s'effraie,
tandis que le pnitent, souriant de son angoisse, est le vritable juge
et le contempteur superbe de l'humaine faiblesse. Ou bien, si nous nous
confessons  nos gaux, nous ne sommes occups qu' carter de nos aveux
toute circonstance particulire qui pourrait servir d'aliment 
l'intrigue ou d'arme  la jalousie. Au milieu de ces proccupations
troites, quelle me assez pieuse, quel repentir assez fervent
pourraient s'lever vers Dieu, dgags de toute pense terrestre? Non,
Llia, je ne me suis jamais confess en esprit et en vrit; et
pourtant, nul plus que moi n'est pntr de la grandeur et de la
sublimit de ce sacrement, qui et sauv Trenmor de l'horreur du bagne
si l'esprit de la pnitence chrtienne et la saintet de l'absolution
religieuse eussent port quelque lumire dans les lois sociales. Oh!
oui, je comprenais l'importance et le bienfait de cette auguste
institution! J'eusse voulu pouvoir y retremper mes forces affaiblies, et
renouveler mon me dans les eaux salutaires de ce nouveau baptme! Mais
je ne le pouvais pas, car il m'et fallu un confesseur digne de mon
repentir, et je ne l'ai pas trouv. J'ai toujours rencontr dans le
clerg l'intelligence unie  l'orgueil ou  l'intrigue, la candeur
jointe  la superstition ou  l'ignorance. Quand le pnitent est  la
hauteur du sacrement, le confesseur n'y est pas; et rciproquement,
quand le confesseur est digne de dlier l'me de ces chanes impures, le
captif ne mrite pas sa dlivrance. C'est que, pour consacrer le mystre
sublime de l'absolution, il faudrait l'association de deux mes
galement croyantes, galement remplies du sentiment divin. Eh bien,
Llia, il me semble qu' dfaut d'un prtre,  dfaut d'un homme saint,
je puis invoquer une soeur, une mre, si vous voulez; car, quoique
vous soyez la plus jeune de beaucoup d'annes, vous tes la plus forte
et la plus sage de nous deux, et je me sens, moi dont le front commence
 se dvaster, tremblant et soumis comme un enfant devant vous.
Confessez-moi. Puisque vous n'avez pas craint de me dire en face que
j'tais un pcheur, consentez  descendre au fond de ma conscience, et
si vous y trouvez une douleur et des remords sentis, absolvez-moi! Il me
semble que le ciel ratifiera votre sentence, et que pour la premire
fois mon me sera purifie.

Dites-moi toute votre pense, et condamnez-moi suivant la rigueur de
votre justice. Parce que je cde  des entranements dont je rougis
comme homme, et que, comme prtre, je suis forc de cacher, suis-je donc
un hypocrite? Si je le croyais, je me ferais horreur  moi-mme; mais,
en vrit, il ne me semble pas que ce rle odieux puisse m'tre
attribu. Au temps o nous vivons, cette conduite que je tiens et que je
suis loin de vouloir justifier en elle-mme, est-elle celle de Tartufe
au dix-septime sicle? Non, je ne puis le croire! Le faux dvot des
sicles passs tait un athe, et moi je ne le suis pas. Il se raillait
de Dieu et des hommes: moi, pour n'avoir peur ni de l'un, ni des autres,
je n'en rvre pas moins l'ternel, je n'en aime pas moins mes
semblables. Seulement, j'ai examin le fond, j'ai analys l'essence de
la religion chrtienne, et je crois l'avoir mieux comprise que tous ceux
qui s'en disent les aptres. Je la crois progressive, perfectible, par
la permission, par la volont mme de son divin auteur; et, quoique je
sache bien que je suis hrtique au point de vue de l'glise actuelle,
je suis pntr, dans ma conscience, de la puret de ma foi et de
l'orthodoxie de mes principes. Je ne suis donc pas athe quand je viole
les commandements de l'glise; car ces commandements me paraissent
insuffisants pour les temps o nous vivons, et l'glise a le droit et le
pouvoir de les rformer. Elle a mission de conformer ses institutions
aux droits et aux besoins progressifs des hommes. Elle l'a fait de
sicle en sicle depuis qu'elle s'est constitue; pourquoi s'est-elle
arrte dans sa marche providentielle? Pourquoi, elle qui fut
l'expression des perfectionnements successifs de l'humanit, et qui
marcha si glorieusement  la tte de la civilisation, s'est-elle
endormie  la fin de sa journe, sans songer qu'elle avait un lendemain?
Se croit-elle donc finie? Est-ce le vertige de l'orgueil ou l'puisement
de la lassitude qui l'entrave ainsi? Ah! je vous l'ai dit souvent, je
songe  son rveil, je le pressens, j'y crois, j'y travaille, je
l'attends avec impatience, je l'appelle de tous mes voeux! Aussi, je
ne veux pas sortir de son sein, je ne veux pas tre exclu de sa
communion, parce que je ne pense pas qu'un schisme sorti d'elle et
arborant un nouvel tendard puisse tre dans la vritable voie du
progrs religieux. Pour faire schisme ouvertement, il faut se sparer du
corps de l'glise, faire scission avec son pass comme avec son prsent,
consquemment perdre tous les bnfices, tous les avantages, tous les
fruits de ce pass riche, glorieux et puissant. L'humanit, habitue 
marcher dans la voie large et droite de l'glise, ne peut se dtourner
dans les sentiers que par fractions et par intervalles. Toujours elle
sentira, dans ses institutions religieuses comme dans ses institutions
civiles, le besoin irrsistible de l'unit. Il faut un culte  la
socit, un seul et indivisible culte. L'glise catholique est le seul
temple assez vaste, assez antique, assez solide pour contenir et
protger l'humanit. Pour toutes ces nations parses sur la face de la
terre, qui n'ont encore qu'une foi incertaine et des rites grossiers, le
catholicisme est la seule morale assez nettement rdige et assez
simplement formule dans sa sublimit, pour adoucir des moeurs
farouches et illuminer les tnbres de l'entendement. Aucune philosophie
moderne, que je sache, ne s'est constitue au point o est l'glise, et
n'est en droit de porter sur l'enfance des nations une lumire aussi
pure. Je crois donc  l'avenir et  l'ternelle vie de l'glise
catholique, et je ne veux pas me sparer des conciles (quoique je
regarde ce qu'ils ont fait comme insuffisant et inachev), parce que
nulle autorit nouvelle ne pourra jamais revtir un caractre aussi
sacr. Malgr mon admiration pour Luther et ma sympathie pour les ides
de rforme, je ne me serais point enrl sous cette bannire, euss-je
vcu  la grande poque de cette insurrection gnreuse. Il me semble
que j'aurais compris ds lors qu'en consommant son divorce avec ces
grands pouvoirs consacrs par les sicles, le protestantisme signait son
arrt de mort ds le jour de sa naissance. Oui, je crois que l'glise,
dcrpite et agonisante en apparence, cache sous ses cendres attidies
une tincelle d'ternelle vie, et je veux que tous les travaux et tous
les efforts de la foi et de l'intelligence tendent  ranimer cette
tincelle et  faire de nouveau clater la flamme sur l'autel. Je veux
conserver l'omnipotence du pape et l'infaillibilit du concile, afin que
de nouveaux conciles se rassemblent, revisent l'oeuvre des conciles
prcdents et rajustent le vtement du culte  la taille des hommes
grandis et fortifis.

Entre autres rformes que je voudrais voir discuter et consacrer, je
vous citerai une de celles qui m'a le plus occup depuis que je suis
prtre: c'est l'abolition du clibat pour le clerg. Et ne croyez pas,
Llia, que j'aie t influenc par mes passions individuelles, ou par
les sourdes rclamations du jeune clerg. Nous ne gardons pas assez
fidlement notre voeu, nous autres, qui le trouvons difficile et
terrible, pour que nous ayons absolument besoin d'une sanction publique
 nos infidlits. J'ai cherch plus haut la cause des dangers et des
inconvnients funestes attachs au clibat des prtres, et je l'ai
trouve dans l'histoire. J'ai vu la puissance, l'intelligence et les
lumires se conserver dans les castes sacerdotales des antiques
religions,  cause du mariage des prtres et de l'ducation particulire
qui crait aux pres de dignes successeurs dans la personne de leurs
fils. J'ai vu l'glise chrtienne garder la royaut intellectuelle
au-dessus de celle des monarques de la terre, tant qu'elle s'est
recrute dans son propre sein; mais, en prononant l'arrt du clibat,
pour ses membres, elle a mis son existence en un danger o il est
merveilleux qu'elle n'ait pas dj succomb, mais o elle succombera si
elle ne se hte de retirer cette loi fatale. Elle le fera, je n'en doute
pas; elle comprendra qu'en recrutant ses lvites indistinctement dans
toutes les classes, elle introduit dans son sein les lments les plus
divers, les plus htrognes, les plus inconciliables: partant, plus
d'esprit de corps, plus d'unit, plus d'glise. L'glise n'est plus une
patrie o l'hritage enchane les mes et baptise les initiations; c'est
un atelier o chaque mercenaire vient recevoir le paiement de son
travail, sauf  mpriser secrtement ses engagement. Et de l,
l'hypocrisie, ce vice abominable dont la seule ide rpugne  toute me
honnte, mais sans lequel le clerg n'et pu se maintenir jusqu'ici
comme il l'a fait tant bien que mal,  travers mille dsordres, mille
mensonges et mille bassesses dont l'glise a t force de garder le
secret, au lieu de rechercher et de punir: grand tmoignage de faiblesse
et de dissolution!

J'ai d vous donner ces explications pour me justifier sous un certain
rapport. Je ne crois pas  la saintet absolue du clibat. Notre
Seigneur le Christ en a prch l'excellence, sans en consacrer
l'obligation; et il en a prch l'excellence aux hommes abrutis par
l'abus des jouissances grossires, aux hommes qu'il est venu instruire
et civiliser. S'il a investi ses aptres d'une ternelle autorit, c'est
que, dans les prvisions de sa sagesse infinie, il savait qu'un jour
viendrait o le clibat serait dangereux  son oeuvre divine, et o
les successeurs des aptres auraient mission de l'abolir. Ce jour est
venu, j'en suis certain, et l'glise ne tardera pas  le proclamer. En
attendant, nous manquons  nos voeux. Sommes-nous excusables? Non,
sans doute; car notre doctrine sainte est la doctrine d'une perfection
idale vers laquelle nous devons tendre sans cesse, quoi qu'il nous en
cote; et ici la vertu, la perfection consisteraient, dans la position
difficile o nous sommes,  sacrifier nos penchants et  vivre
irrprochables dans l'attente d'une sanction  nos instincts lgitimes.
Cette faiblesse misrable qui m'empche d'agir ainsi, je la rprouve, je
m'en accuse. Condamnez-la, ma sainte! mais,  mon Dieu! ne me confondez
pas avec ces impudents vulgaires qui s'en vantent, ou avec ces lches
menteurs qui s'en dfendent. Cette sorte de fourberie n'est plus
possible aujourd'hui qu'aux derniers des hommes. Pour peu que nous nous
sentions quelque chose dans l'me, nous savons bien que la partie
importante de notre oeuvre en ce monde n'est pas de promener par les
rues une face ple et des regards abaisss vers la terre, afin de
frapper les hommes de terreur et de respect, comme les fanatiques de
l'Inde ou les moines du moyen ge. Nous faisons bon march de ces
austrits, et surtout de la crdule vnration dont elles taient jadis
l'objet. Nous avons d'autres travaux  accomplir, d'autres enseignements
 donner, un nouveau dveloppement  imprimer. Nous sommes, ou du moins
nous devons tre les instigateurs  la vie, et non pas les gardiens de
la tombe.

Et cependant nous taisons nos faiblesses, direz-vous! Nous n'avons pas
le courage de proclamer ce droit que nous nous arrogeons
individuellement et dont l'exercice hardi serait un nergique appel  de
nouvelles institutions. Mais cela, nous ne pouvons pas le faire, puisque
nous ne voulons pas nous sparer du corps de l'glise, et perdre nos
droits de citoyens dans les assembles de la cit sainte. Nous subissons
la souffrance et la gne de cette position fausse o nous place
l'obstination ou l'incurie de notre lgislation. Et nous ne sommes pas
des fourbes pour cela; car nous trouverions aujourd'hui plus
d'encouragement  nos dsordres que nous ne rencontrions jadis
d'antipathie et d'intolrance pour nos faiblesses. Oui, je vous
l'assure, moi qui connais bien le monde et les hommes dispensateurs des
arrts de l'opinion, on aime mieux chez nous les moeurs faciles,
dissolues mme, que l'austrit farouche; parce que nos garements
marquent l'ivresse du progrs, tandis que leur vertu ne tmoigne qu'une
opinitret rtrograde.

Ne m'accusez donc pas de lchet, au nom du ciel! ma soeur, car il
faut plus de courage aujourd'hui pour se taire que pour se dvoiler.
Accusez-moi de faiblesse sous d'autres rapports, j'y consens. Oh! oui,
blmez-moi de n'tre pas le disciple pratique de l'idal, et de vivre
ainsi en contradiction avec moi-mme. Il me semble que vous pouvez me
ramener  la vertu; car vous me la faites chrir chaque jour davantage,
 noble pcheresse, retire  la thbade pour contempler et pour
prophtiser! Hlas! parlez-moi, donnez-moi du courage et priez pour moi,
vous que Dieu chrit!

Adieu! Je reois  l'instant mme l'autorisation de vous proposer pour
abbesse  votre communaut. Cette proposition quivaut  un ordre. Vous
voil donc princesse de l'glise, Madame. Il faut maintenant servir
l'glise. Vous le pouvez, vous le devez. Tout votre sexe a les yeux sur
vous!




LVI.


Dieu vous rcompensera de ce que vous avez fait. Il enverra le calme 
vos nuits et la force  vos jours. Je ne vous remercie pas. Loin de moi
la pense d'attribuer  une condescendance de l'amiti ce que vos nobles
instincts vous prescrivaient de faire, Monseigneur. Vous avez une belle
renomme parmi les hommes, mais vous avez une gloire plus grande dans
les cieux, et c'est devant celle-l que je m'incline.

Vous voulez que je rponde  des questions dlicates, et que je me
prononce sur des choses qui dpassent peut-tre la porte de mon
intelligence. J'essaierai pourtant de le faire; non que j'accepte ce
rle imposant de confesseur dont vous voulez m'investir, mais parce que
je dois  l'admiration que votre caractre m'inspire, d'pancher mon
coeur dans le vtre avec une entire sincrit.

Je ne me permets pas de vous blmer sous certains rapports que vous
m'appelez  juger; mais je m'afflige, parce que l je vous vois en
contradiction avec vous-mme. Vous le sentez bien, puisque vous ne
cherchez pas  vous dfendre, mais seulement  vous excuser. Oui, sans
doute, vous tes excusable. Dieu nous prserve de mconnatre la libert
sacre de notre conscience et le droit de reviser les institutions
religieuses que Jsus nous a lgues comme une tche incessante, pour
les agrandir et non pour les immobiliser; mais ce droit de la conscience
a ses limites dans l'application individuelle; et peut-tre, si vous
songiez srieusement  poser ces limites, la contradiction dont vous
souffrez cesserait d'elle-mme et sans effort. Il me semble que, quand
nos actions se trouvent en dsaccord avec nos principes, on peut en
conclure que ces principes sont encore chancelants. Du moins, pour les
hommes de votre trempe, la certitude des ides doit gouverner les
instincts si imprieusement, que, le principe du devoir une fois tabli,
la pratique de ce devoir devienne facile, ncessaire mme, et qu'on
n'aperoive plus la possibilit d'y manquer. Voyons donc ensemble,
Monseigneur, si ce n'est pas un grand mal d'user d'avance d'une libert
que l'glise n'a pas sanctionne, quand on persiste  se tenir dans le
sein de l'glise, et si les hommes qui ne jugent que sur les faits ne
seraient pas en droit de vous adresser ce reproche de duplicit que vous
craignez tant, et que vous mritez cependant si peu quand on sait le
fond de votre me.

Vous tes beaucoup moins catholique que moi dans un sens, Monseigneur,
et vous l'tes beaucoup plus dans l'autre. Je me suis rattache  la foi
romaine par systme et par une sorte de conviction qui ne peut jamais
tre taxe d'hypocrisie, puisque je suis rsolue  me conformer
strictement  toutes ses institutions. Vous vous en dtachez par ce
ct: vous violez ses commandements, et pourtant vous tes li de
coeur  l'glise, vous l'avez pouse, si je puis parler ainsi, par
inclination, tandis que moi j'ai contract avec elle un mariage de
raison. Vous croyez  son avenir, et vous ne concevez le progrs de
l'humanit qu'en elle et par elle. Elle vous blesse, vous contrarie et
vous irrite, vous voyez ses taches, vous signalez ses torts, vous
constatez ses erreurs; mais vous ne l'en aimez pas moins pour cela, et
vous prfrez sacrifier  son obstination le repos, et (pardonnez-moi ma
franchise) la dignit de votre conscience, plutt que de rompre avec
cette pouse imprieuse que vous chrissez.

Il n'en est pas ainsi de moi. Permettez-moi de continuer ce parallle
entre vous et moi, Monseigneur; il m'est ncessaire pour me bien
expliquer. Je suis rentre sans ferveur et sans transport dans le giron
de cette glise, que j'ai servie jadis avec une candeur enthousiaste.
Ce parfum de mes jeunes annes, cette aveugle confiance, cette foi
exalte, ne peuvent plus rentrer dans mon me; je n'y songe pas, et je
suis calme, parce que je crois avoir trouv, sinon la vraie sagesse, du
moins le droit chemin vers mon progrs individuel, en embrassant, faute
de mieux, cette forme particulire de la religion universelle. J'ai
cherch l'expression la mieux formule de cette religion de l'idal dont
j'avais besoin. Je ne l'ai pas trouve parfaite ici, mais je l'ai
trouve suprieure  toutes les autres, et je me suis rfugie dans son
sein sans me soucier beaucoup de son avenir. Elle durera toujours plus
que nous, Monseigneur, et l'existence morale de l'humanit se soutiendra
par des secours providentiels qu'il ne nous est peut-tre pas donn de
prvoir aussi facilement que vous l'imaginez. Je n'ose me fier  mes
instincts; j'ai trop souffert du doute pour vouloir porter sur les
gnrations futures un regard investigateur. Je craindrais de
m'pouvanter encore, et je m'agenouille humblement dans le prsent,
priant Dieu de m'clairer sur les devoirs de ma tche phmre. Je ferai
ce que je pourrai; ce sera peu, mais, comme dit Trenmor, Dieu fera
fructifier le grain s'il le juge digne de sa bndiction. Je ne puis pas
me dissimuler que nous traversons des temps de transition entre un jour
qui s'teint, et une aube qui s'allume incertaine encore et si ple, que
nous marchons presque dans les tnbres. J'ai eu de grandes ambitions de
certitude que la fatigue et la douleur ont refroidies. J'attends en
silence et le coeur bris, rsolue du moins de m'abstenir du mal et
abdiquant l'espoir de toute joie personnelle, parce que la corruption
des temps et l'incertitude des doctrines ont rendu tous nos droits
illgitimes et tous nos dsirs irralisables. Il y a quelques annes,
n'ayant pas de conviction arrte sur les devoirs civils et religieux,
voyant bien les dfauts de ces deux lgislations et ne sachant o en
trouver le remde, j'osai chercher ma lumire dans l'exprience, et je
m'abandonnai au plus noble instinct qui ft en mon me,  l'amour. Ce
fut une exprience funeste. J'y sacrifiai mon repos en ce monde, ma
force sociale, c'est--dire la puret de ma rputation. Que m'importait
l'opinion des hommes? Je voulais marcher vers l'idal, et je me croyais
sur le chemin; car je sentais tressaillir dans mon coeur mes plus
nobles facults, le dvoment, la fidlit, la confiance, l'abngation.
Je ne fus point seconde. Je ne pouvais pas l'tre. Les hommes de mon
temps pensaient, sentaient et agissaient d'aprs leur ancienne loi, et
ma loi nouvelle, toute d'instinct et de divination, ne pouvait pas tre
comprise et dveloppe. Je succombai  la peine, et, brise par le
dsespoir, j'errai trop longtemps dans un labyrinthe de voeux et
d'esprances contraires, jusqu'au jour o, sur le point de succomber 
la tentation d'un nouvel essai, je fus ramene  la force et  la
lumire par le spectacle de la faiblesse et de l'aveuglement. Alors j'ai
os croire que j'avais march plus vite que l'humanit, et que je devais
porter la peine de mon impatience. L'hymne tel que je le conois, tel
que je l'eusse exig, n'existait pas encore sur la terre. J'ai d me
retirer au dsert et attendre que les desseins de Dieu fussent arrivs 
leur maturit. J'avais sous les yeux le dplorable exemple d'une
soeur, doue comme moi d'un grand instinct d'indpendance et d'un
immense besoin d'affection, tombe dans les abmes du vice pour avoir
os chercher la ralisation de son rve. Je n'avais pas de choix entre
son sort et celui que je viens d'embrasser. J'ai choisi le clotre; mais
c'est le clotre et non pas l'glise qui m'a adopte, ne vous y trompez
pas, Monseigneur. Ce n'est pas la gloire d'une caste qui peut faire le
sujet de mes rveries et devenir le but de mes travaux; c'est le salut
d'une moiti de l'humanit qui m'occupe et me tourmente. Hlas! c'est le
salut de l'humanit tout entire, car les hommes souffrent autant que
les femmes de l'absence d'amour, et tout ce qu'ils essaient de mettre 
la place, l'ambition, la dbauche, la domination, leur cre des
souffrances et des ennuis profonds, dont ils cherchent et mconnaissent
la cause. Ils croient qu'en resserrant nos liens ils ranimeront nos
feux, ils les voient s'teindre chaque jour davantage, sans se douter
qu'il ne s'agirait que de nous dlier du joug brutal pour nous ramener
au joug volontaire et sacr. Puisqu'ils ne veulent pas le faire, c'est 
nous de les y forcer. Mais comment y parviendrons-nous? Sera-ce en nous
prcipitant chaque jour dans les bras d'une idole que nous briserons le
lendemain? Non! car,  ce compte, nous nous briserions bientt
nous-mmes. Sera-ce en engageant une lutte scandaleuse au sein de
l'hymne? Non! car les lois nous refusent leur protection, et nos
enfants sont souvent immols dans ces luttes. Sera-ce enfin en nous
livrant au dsordre, en trompant nos matres, en trahissant sans cesse
les objets de notre dsir phmre? Non! car nous teindrions de plus en
plus la flamme sacre; elle disparatrait de la face de la terre. Nous
deviendrions aussi athes en amour que les hommes; et alors de quel
droit nous plaindrions-nous d'tre soumises  l'empire de la force?

Eh bien, il est un seul moyen de travailler  notre dlivrance: c'est de
nous renfermer dans une juste fiert; c'est de suspendre, comme les
filles de Sion, nos harpes aux saules de Babylone, et de refuser le
cantique de l'amour aux trangers nos oppresseurs. Nous vivrons dans le
deuil et dans les larmes, il est vrai, nous nous ensevelirons vivantes,
nous renoncerons aux saintes joies de la famille aussi bien qu'aux
enivrements de la volupt; mais nous garderons la mmoire de Jrusalem,
le culte de l'idal. Par l, nous protesterons contre l'impudeur et la
grossiret du sicle, et nous forcerons ces hommes, bientt las de
leurs abjects plaisirs,  nous faire une place nouvelle  leurs cts,
et  nous apporter en dot la mme puret dans le pass, la mme fidlit
dans l'avenir qu'ils exigent de nous.

Voil ma pense, Monseigneur. J'ai voulu, la premire dans ce but,
suspendre ma harpe dsormais muette pour les enfants des hommes; et je
crois qu' mon exemple d'autres femmes sages viendront pleurer avec moi
sur les collines. J'ai voulu avoir autorit parmi ces femmes, afin de
leur faire comprendre l'importance et la solennit de leur voeu. En
ceci, Monseigneur, je suis dans l'esprit du plus pur christianisme, et
je ramne l'esprit monastique  celui de sa premire institution.
Rappelez-vous ces ges troubls et malheureux qui prcdrent et
suivirent la rvlation encore peu rpandue et mal formule de
l'vangile; souvenez-vous de ces Essniens que Pline nous dpeint
rassembls aux bords de la mer Caspienne: _nation fconde o personne ne
nat et o personne ne meurt, race solitaire, compagne des palmiers_!
Songez  ces pres du dsert,  ces saintes femmes cnobites,  saint
Jean le pote inspir,  saint Augustin rassasi des joies de la terre
et affam de la vie cleste! Le dgot qui poussa tous ces disciples de
l'idal au fond des thbades, l'inquitude qui les faisait errer dans
les jardins solitaires, l'asctisme qui les retenait confins dans leurs
cellules, n'tait-ce pas l'impossibilit de vivre de la mme vie que ces
gnrations funestes au sein desquelles ils avaient t jets?
Voulaient-ils poser un principe absolu, universel, ternel, l'excellence
de la virginit, la ncessit du renoncement? Non, sans doute; il
savaient bien que l'humanit ne peut ni ne doit vouloir son suicide;
mais ils s'immolaient en holocaustes devant le Seigneur, afin que les
hommes, tmoins de leur mmorable agonie, rentrassent en eux-mmes et
sentissent la ncessit de se convertir.

Le clotre me parat donc, aujourd'hui comme alors, un refuge contre
l'orage, un asile contre les loups dvorants. Le clotre, plac sous la
protection de l'glise, doit reconnatre l'autorit et pratiquer la
discipline de l'glise. Il peut et doit se recruter, non plus parmi les
filles disgracies de la nature ou de la fortune, mais parmi l'lite des
vierges et des veuves. Il a une autre mission encore, c'est de donner
une ducation pieuse  un plus grand nombre, sans les enchaner a
jamais. L, il me semble qu'elles devraient recevoir de tels
enseignements qu'elles ne les missent jamais en oubli, et qu'elles
pussent y puiser la force et la dignit dont elles auront besoin dans le
cours de la vie. Peut-tre est-il des principes mieux dvelopps  leur
donner que ceux qu'elles ont reus jusqu'ici, et dont elles paraissent
retirer si peu de fruit ou garder si peu le souvenir. Je suis sre que,
sans s'carter de la doctrine apostolique, on peut obtenir de meilleurs
rsultats qu'on ne l'a fait depuis longtemps. Le monastre dont vous me
faites suprieure fut fond par une sainte fille, dont la vie est pour
moi une source de mditations pleines de charmes et fconde en
instructions. Fille et soeur de roi, elle laissa ses brodequins d'or
et de soie au seuil de son palais; elle vint pieds nus, parmi les
rochers, vivre de racines au bord des fontaines. Ravie en extase vers le
ciel, elle ddaigna les splendeurs de la fortune et l'clat de la
puissance. Elle fit servir sa dot  runir ses compagnes autour d'elle,
et les dons de son intelligence  leur enseigner le mpris des hommes
perfides et l'abstinence des plaisirs sans idal. Oh! sans doute, pour
savoir ces choses, il fallait qu'elle aussi et essay d'aimer.

Eh bien, je voudrais,  l'exemple de cette princesse vraiment auguste,
enseigner aux femmes trompes  se consoler et a se relever sous l'abri
du Seigneur; aux filles ignorantes et crdules,  se conserver chastes
et fires au sein de l'hymne. On leur parle trop d'un bonheur possible
et sanctionn par la socit; on les trompe! On leur fait accroire qu'
force de soumission et de dvoment elles obtiendront de leurs poux une
rciprocit d'amour et de fidlit; on les abuse! Il faut qu'on ne leur
parle plus de bonheur, mais de vertu; il faut qu'on leur enseigne la
fiert dans la douceur, la fermet dans la patience, la sagesse et la
prudence dans le dvoment. Il faut surtout qu'on leur fasse aimer Dieu
si ardemment, qu'elles se consolent en lui de toutes les dceptions qui
les attendent; afin que, trahies dans leur confiance, brises dans leur
amour, elles n'aillent pas chercher dans le dsordre le seul bonheur
qu'on leur ait fait comprendre, et pour lequel on les ait faonnes. Il
faut enfin qu'elles soient prtes  souffrir et  renoncer  tout espoir
ici-bas; car tout espoir est fragile, et toute promesse est menteuse,
hormis l'espoir et la promesse de Dieu. Ceci, j'espre, est bien dans
l'esprit de l'glise; d'o vient que de tels prceptes ne portent plus
leurs fruits?

Vous voyez, Monseigneur, que, sans tre aussi dvoue que vous aux
intrts de l'glise, je suis entrane par ma logique mme  la servir
plus fidlement que vous. D'o vient cette diffrence? A Dieu ne plaise
que je veuille m'lever au-dessus de vous! Vous possdez des moyens que
je n'ai pas au mme degr, l'nergie du caractre, la puissance de la
volont, la lumire de la science, l'ardeur du proslytisme, la force
immense de la conviction; mais vous voulez concilier deux choses
inconciliables, la protection de l'glise et votre indpendance. Je
crains que l'glise ne soit dans une voie peu favorable aux droits que
vous voulez rtablir. Il ne m'est pas permis de juger vos rclamations
contre le clibat ecclsiastique; je ne serais pas dispose pour ma part
 les approuver; et cela, parce que je ne vois pas clairement que
l'avenir du monde soit dans l'glise, mais parce que je vois seulement
l'glise servir  l'avenir du monde. Dans ce sens, il me semble qu'elle
hterait sa perte en se relchant de son austrit, seul appui des mes
que le torrent du sicle n'entrane pas du ct de l'abme. Trenmor
croit  l'avnement d'une religion nouvelle, sortant des ruines de
celle-ci, conservant ce qu'elle a fait d'immortel, et s'ouvrant sur des
horizons nouveaux. Il croit que cette religion investira tous ses
membres de l'autorit pontificale, c'est--dire du droit d'examen et de
prdication. Chaque homme serait citoyen, c'est--dire poux et pre, en
mme temps que prtre et docteur de la loi religieuse. Cela est
possible; mais alors, Monseigneur, ce ne sera plus le catholicisme, et
il n'y aura plus d'glise. Si l'glise arrive  ne plus tre ncessaire,
elle sera bientt dangereuse; et en ce cas, qui pourrait la regretter?
Noble prlat, vous tes trop proccup de sa gloire, parce que votre
grande intelligence a besoin de gloire elle-mme et veut faire rejaillir
sur soi celle de l'glise; mais sparez un instant par la pense votre
gloire personnelle de celle du corps, et vous verrez que vous n'avez pas
d'autre chemin  prendre que celui de l'insurrection contre ses dcrets.
Ainsi, vous tes un mauvais prtre, mais vous tes un grand homme.

Mais vous ne voulez pas vous sparer du corps? Pourtant vous ne pouvez
rprimer vos passions, et vous acceptez un rle hypocrite, vous encourez
un reproche qui vous est amrement sensible, plutt que d'abandonner la
caste sacerdotale. Alors vous tes un grand prlat, mais vous n'tes
plus qu'un homme ordinaire. Sacrifiez vos passions, Monseigneur, et vous
redevenez d'emble ce que le ciel et la socit vous ont fait, un grand
homme et un grand prlat.




LVII.

LES MORTS.


Chaque jour, veille longtemps d'avance, je me promne, avant la fin de
la nuit, sur ces longues dalles qui toutes portent une pitaphe et
abritent un sommeil sans fin. Je me surprends  descendre en ide dans
ces caveaux, et  m'y tendre paisiblement pour me reposer de la vie.
Tantt je m'abandonne au rve du nant, rve si doux  l'abngation de
l'intelligence et  la fatigue du coeur; et, ne voyant plus dans ces
ossements que je foule que des reliques chres et sacres, je me cherche
une place au milieu d'eux, je mesure de l'oeil la toise de marbre qui
recouvre la couche muette et tranquille o je serai bientt, et mon
esprit en prend possession avec charme.

Tantt je me laisse sduire par les superstitions de la posie
chrtienne. Il me semble que mon spectre viendra encore marcher
lentement sous ces votes, qui ont pris l'habitude de rpter l'cho de
mes pas. Je m'imagine quelquefois n'tre dj plus qu'un fantme qui
doit rentrer dans le marbre au crpuscule, et je regarde dans le pass,
dans le prsent mme, comme dans une vie dont la pierre du spulcre me
spare dj.

Il y a un endroit que j'aime particulirement sous ces belles arcades
byzantines du clotre. C'est  la lisire du prau, l o le pav
spulcral se perd sous l'herbe aromatique des alles, o la rose
toujours ple des prisons se penche sur le crne humain dont l'effigie
est grave  chaque angle de la pierre. Un des grands lauriers-roses du
parterre a envahi l'arc lger de la dernire porte. Il arrondit ses
branches en touffe splendide sous la vote de la galerie. Les dalles
sont semes de ces belles fleurs, qui, au moindre souffle du vent, se
dtachent de leur troit calice et jonchent le lit mortuaire de
Francesca.

Francesca tait abbesse avant l'abbesse qui m'a prcde. Elle est morte
centenaire, avec toute la puissance de sa vertu et de son gnie.
C'tait, dit-on, une sainte et une savante. Elle apparut  Maria del
Fiore quelques jours aprs sa mort, au moment o cette novice craintive
venait prier sur sa tombe. L'enfant en eut une telle frayeur, qu'elle
mourut huit jours aprs, moiti souriante, moiti consterne, disant que
l'abbesse l'avait appele et lui avait ordonn de se prparer  mourir.
On l'enterra aux pieds de Francesca, sous les lauriers-roses.

C'est l que je veux tre enterre aussi. Il y a l une dalle sans
inscription et sans cercueil qui sera leve pour moi et scelle sur moi,
entre la femme religieuse et forte qui a support cent ans le poids de
la vie, et la femme dvote et timide qui a succomb au moindre souffle
du vent de la mort; entre ces deux types tant aims de moi, la force et
la grce, entre une soeur de Trenmor et une soeur de Stnio.

Francesca avait un amour prononc pour l'astronomie. Elle avait fait des
tudes profondes, et raillait un peu la passion de Maria pour les
fleurs. On dit que, lorsque la novice lui montrait le soir les
embellissements qu'elle avait faits au prau durant le jour, la vieille
abbesse levant sa main dcharne vers les toiles, disait d'un voix
toujours forte et assure: _Voil mon parterre!_

Je me suis plu  questionner les doyennes du couvent sur ce couple
endormi, et  recueillir ces dtails sur deux existences qui vont
bientt rentrer dans la nuit de l'oubli.

C'est une chose triste que cet effacement complet des morts. Le
christianisme corrompu a inspir pour eux une sorte de terreur mle de
haine. Ce sentiment est fond peut-tre sur le procd hideux de nos
spultures, et sur cette ncessit de se sparer brusquement et  jamais
de la dpouille de ceux qu'on a aims. Les anciens n'avaient pas cette
frayeur purile. J'aime  leur voir porter dans leurs bras l'urne qui
contient le parent ou l'ami; je la leur vois contempler souvent; je
l'entends invoquer dans les grandes occasions, et servir de conscration
 tous les actes nergiques. Elle fait partie de leur hritage. La
crmonie des funrailles n'est point confie  des mercenaires; le fils
ne se dtourne pas avec horreur du cadavre dont les flancs l'ont port.
Il ne le laisse point toucher  des mains impures. Il accomplit lui-mme
ce dernier office, et les parfums, emblme d'amour, sont verss par ses
propres mains sur la dpouille de sa mre vnre.

Dans les communauts religieuses, j'ai retrouv un peu de ce respect et
de cette antique affection pour les morts. Des mains fraternelles y
roulent le linceul, des fleurs parent le front expos tout un jour aux
regards d'adieux. Le sarcophage a place au milieu de la demeure, au sein
des habitudes de la vie. Le cadavre doit dormir  jamais parmi des tres
qui dormiront plus tard  ses cts, et tous ceux qui passent sur sa
tombe le saluent comme un vivant. Le rglement protge son souvenir, et
perptue l'hommage qu'on lui doit. La _rgle_, chose si excellente, si
ncessaire  la crature humaine, image de la Divinit sur la terre,
religieuse prservatrice des abus, gnreuse gardienne des bons
sentiments et des vieilles affections, se fait ici l'amie de ceux qui
n'ont plus d'amis. Elle rappelle chaque jour, dans les prires, une
longue liste de morts qui ne possdent plus sur la terre que ce nom
crit sur une dalle, et prononc dans le _mmento_ du soir. J'ai trouv
cet usage si beau, que j'ai rtabli beaucoup d'anciens noms qu'on avait
retranchs pour abrger la prire; j'en exige la stricte observance, et
je veille  ce que l'essaim des jeunes novices, lorsqu'il rentre avec
bruit de la promenade, traverse le clotre en silence et dans le plus
grand recueillement.

Quant  l'oubli des faits de la vie, il arrive pour les morts plus vite
ici qu'ailleurs. L'absence de postrit en est cause. Toute une
gnration de religieuses s'teint presque en mme temps; car l'absence
d'vnements et les habitudes uniformes prolongent en gnral la vie
dans des proportions  peu prs gales pour tous les individus. Les
longvits sont remarquables, mais la vie finit tout entire. Les
intrts ou l'orgueil de la famille ne font ressortir aucun nom de
prfrence, et la rivalit du rang n'existant pas, l'galit de la tombe
est solennelle, complte. Cette galit efface vite les biographies. La
rgle dfend d'en crire aucune sans une canonisation en forme, et cette
prescription est encore une pense de force et de sagesse. Elle met un
frein  l'orgueil, qui est le vice favori des mes vertueuses; elle
empche l'humilit des vivants d'aspirer  la vanit de la tombe. Au
bout de cinquante ans, il est donc bien rare que la tradition ait gard
quelque fait particulier sur une religieuse, et ces faits sont d'autant
plus prcieux.

Comme la prohibition d'crire ne s'tend pas jusqu' moi, je veux vous
faire mention d'Agns de Catane, dont on raconte ici la romanesque
histoire. Novice pleine de ferveur,  la veille d'tre unie a l'poux
cleste, elle fut rappele au monde par l'inflexible volont de son
pre. Marie  un vieux seigneur franais, elle fut trane  la cour de
Louis XV, et y garda son voeu de vierge selon la chair et selon
l'esprit, quoique sa grande beaut lui attirt les plus brillants
hommages. Enfin, aprs dix ans d'exil sur _la terre de Chanaan_, elle
recouvra sa libert par la mort de son pre et de son poux, et revint
se consacrer  Jsus-Christ. Lorsqu'elle arriva par le chemin de la
montagne, elle tait richement vtue, et une suite nombreuse
l'escortait. Une foule de curieux se pressait pour la voir entrer. La
communaut sortit du clotre et vint en procession jusqu' la dernire
grille, les bannires dployes et l'abbesse en tte, en chantant le
psaume: _In exitu Israel de gypto_. La grille s'ouvrit pour la
recevoir. Alors la belle Agns, dtachant son bouquet de son corsage, le
jeta en souriant par-dessus son paule, comme le premier et le dernier
gage que le monde et  recevoir d'elle; et, arrachant avec vivacit la
queue de son manteau des mains du petit Maure qui la lui portait, elle
franchit rapidement la grille, qui se referma  jamais sur elle, tandis
que l'abbesse la recevait dans ses bras et que toutes les soeurs lui
apportaient au front le baiser d'alliance. Elle fit le lendemain une
confession gnrale des dix annes qu'elle avait passes dans le monde,
et le saint directeur trouva tout ce pass si pur et si beau, qu'il lui
permit de reprendre le temps de son noviciat o elle l'avait laiss,
comme si ces dix ans d'interruption n'eussent dur qu'un jour; jour si
chaste et si fervent, qu'il n'avait pas altr l'tat de perfection o
tait son me, lorsqu' la veille de prendre le voile elle avait t
trane  d'autres autels.

Elle fut une des plus simples et des plus humbles religieuses qu'on et
jamais vues dans le couvent. C'tait une pit douce, enjoue,
tolrante, une srnit inaltrable, avec des habitudes lgantes. On
dit que sa toilette de nonne tait toujours trs-recherche, et qu'ayant
t reprise de cette vanit en confession, elle rpondit navement, dans
le style de son temps, qu'elle n'en savait rien, et qu'elle se _faisait
brave_ malgr elle et par l'habitude qu'elle en avait prise dans le
monde pour obir  ses parents; qu'au reste, elle n'tait pas fche
qu'on lui trouvt _bon air_, parce que le sacrifice d'une jeunesse
encore brillante et d'une beaut toujours vante faisait plus d'honneur
au cleste poux de son me, que celui d'une beaut fltrie et d'une vie
prte  s'teindre. J'ai trouv une grce bien suave dans cette
histoire.

Sachez, Trenmor, quel est le charme de l'habitude, quelles sont les
joies d'une contemplation que rien ne trouble. Cette crature errante
que vous avez connue n'ayant pas et ne voulant pas de patrie, vendant et
revendant sans cesse ses chteaux et ses terres, dans l'impuissance de
s'attacher  aucun lieu; cette me voyageuse, qui ne trouvait pas
d'asile assez vaste, et qui choisissait pour son tombeau, tantt la cime
des Alpes, tantt le cratre du Vsuve, et tantt le sein de l'Ocan,
s'est enfin prise d'une telle affection pour quelques toises de terrain
et pour quelques pierres jointes ensemble, que l'ide d'tre ensevelie
ailleurs lui serait douloureuse. Elle a conu pour les morts une si
douce sympathie, qu'elle leur tend quelquefois les bras et s'crie au
milieu des nuits:

O mnes amis! mes sympathiques! vierges qui avez, comme moi, march
dans le silence sur les tombes de vos soeurs! vous qui avez respir
ces parfums que je respire, et salu cette lune qui me sourit! vous qui
avez peut-tre reconnu aussi les orages de la vie et le tumulte du
monde! vous qui avez aspir au repos ternel et qui en avez senti
l'avant-got ici-bas,  l'abri de ces votes sacres, sous la protection
de cette prison volontaire!  vous surtout, qui avez ceint l'aurole de
la foi, et qui avez pass des bras d'un ange invisible  ceux d'un poux
immortel, chastes amantes de l'Espoir, fortes pouses de la Volont! me
bnissez-vous, dites-moi, et priez-vous sans cesse pour celle qui se
plat avec vous plus qu'avec les vivants? Est-ce vous dont les
encensoirs d'or rpandent ces parfums dans la nuit? Est-ce vous qui
chantez doucement dans ces mlodies de l'air? Est-ce vous qui, par une
sainte magie, rendez si beau, si attrayant, si consolant, ce coin de
terre, de marbre et de fleurs o nous reposons vous et moi? Par quel
pouvoir l'avez-vous fait si prcieux et si dsirable, que toutes les
fibres de mon tre s'y attachent, que tout le sang de mon coeur s'y
lance, que ma vie me semble trop courte pour en jouir, et que j'y
veuille une petite place pour mes os, quand le souffle divin les aura
dlaisss!

[Illustration: Et il montrait le couvent... (Page 118.)]

Alors, en songeant aux troubles passs et  la srnit du prsent, je
les prends  tmoin de ma soumission. O mnes sanctifis! leur dis-je, 
vierges soeurs!  Agns la belle!  douce Maria del Fiore!  docte
Franscesca! venez voir comme mon coeur abjure son ancien fiel, et
comme il se rsigne  vivre dans le temps et dans l'espace que Dieu lui
assigne! Voyez! et allez dire  celui que vous contemplez sans
voile:--Llia ne maudit plus le jour que vous lui avez ordonn de
remplir; elle marche vers sa nuit avec l'esprit de sagesse que vous
aimez. Elle ne se passionne plus pour aucun de ces instants qui passent.
Elle ne s'attache plus  en retenir quelques-uns, elle ne se hte plus
pour en abrger d'autres. La voil dans une marche rgulire et
continue, comme la terre qui accomplit sa rotation sans secousses, et
qui voit changer du soir au matin la constellation cleste, sans
s'arrter sous aucun signe, sans vouloir s'enlacer aux bras des belles
Pliades, sans fuir sous le dard brlant du Sagittaire, sans reculer
devant le spectre chevel de Brnice. Elle s'est soumise, elle vit!
Elle accomplit la loi. Elle ne craint ni ne dsire de mourir: elle ne
rsiste pas  l'ordre universel. Elle mlera sa poussire  la ntre
sans regret, elle touche dj sans frayeur nos mains glaces.
Voulez-vous,  Dieu bon! que son preuve finisse, et qu'avec le lever du
jour elle nous suive o nous allons?

[Illustration: Elle entra vtue de velours noir... (Page 119.)]

Alors il me semble que, dans la brise qui lutte avec l'aube, il y a des
voix faibles, confuses, mystrieuses, qui s'lvent et qui retombent,
qui s'efforcent de m'appeler de dessous la pierre, mais qui ne peuvent
pas encore vaincre l'obstacle de ma vie. Je m'arrte un instant, je
regarde si ma dalle blanche ne se soulve pas, et si la centenaire,
debout  ct de moi, ne me montre pas Maria del Fiore doucement
endormie sur la premire marche de notre caveau. En ce moment-l, il y
a, certes, des bruits tranges au sein de la terre, et comme des soupirs
sous mes pieds. Mais tout fuit, tout se tait, ds que l'toile du ple a
disparu. L'ombre grle des cyprs, que la lune dessinait sur les murs,
et qui, balance par la brise, semblait donner le mouvement et la vie
aux figures de la fresque, s'efface peu  peu. La peinture redevient
immobile; la voix des plantes fait place  celle des oiseaux. L'alouette
s'veille dans sa cage, et l'air est coup par des sons pleins et
distincts, tandis que les grands lis blancs du parterre se dessinent
dans le crpuscule et se dressent immobiles de plaisir sous la rose
abondante. Dans l'attente du soleil, toutes les inquites oscillations
s'arrtent, tous les reflets incertains se dgagent du voile
fantastique. C'est alors que rellement les spectres s'vanouissent dans
l'air blanchi, et que les bruits inexplicables font place  des
harmonies pures. Quelquefois un dernier souffle de la nuit secoue le
laurier-rose, froisse convulsivement ses branches, plane en tournoyant
sur sa tte fleurie, et retombe avec un faible soupir, comme si Maria
del Fiore, arrache  son parterre par la main de Francesca, se
dtachait avec effort de l'arbre chri et rentrait dans le domaine des
morts avec un lger mouvement de dpit et de regret. Toute illusion
cesse enfin; les coupoles de mtal rougissent aux premiers feux du
matin. La cloche creuse dans l'air un large sillon o se prcipitent
tous les bruits pars et flottants; les paons descendent de la corniche
et secouent longtemps leurs plumes humides sur le sable brillant des
alles; la porte des dortoirs roule avec bruit sur ses gonds, et l'_Ave
Maria_, chant par les novices, descend sous la vote sonore des grands
escaliers. Il n'est rien de plus solennel pour moi que ce premier son de
la voix humaine au commencement de la journe. Tout ici a de la grandeur
et de l'effet, parce que les moindres actes de la vie domestique ont de
l'ensemble et de l'unit. Ce cantique matinal, aprs toutes les
divagations, tous les enthousiasmes de mon insomnie, fait passer dans
mes veines un tressaillement d'effroi et de plaisir. La rgle, cette
grande loi dont mon intelligence approfondit  chaque instant
l'excellence, mais dont mon imagination potise quelquefois un peu trop
la rigidit, reprend aussitt sur moi son empire oubli durant les
heures romanesques de la nuit. Alors, quittant la dalle de Francesca, o
je suis reste immobile et attentive durant tout ce travail du
renouvellement de la lumire et du rveil de la nature, je m'branle
comme l'antique statue qui s'animait et qui trouvait dans son sein une
voix au premier rayon du soleil. Comme elle, j'entonne l'hymne de joie
et je marche au-devant de mon troupeau en chantant avec force et
transport, tandis que les vierges descendent en deux files rgulires le
vaste escalier qui conduit  l'glise. J'ai toujours remarqu en elles
un mouvement de terreur lorsqu'elles me voient sortir de la galerie des
spultures pour me mettre  leur tte les bras entr'ouverts et le
regard lev vers le ciel. A l'heure o leurs esprits sont encore
appesantis par le sommeil, et o le sentiment du devoir lutte en elles
contre la faiblesse de la nature, elles sont tonnes de me trouver si
pleine de force et de vie, et, malgr tous mes efforts pour les
dissuader, elles s'obstinent  penser que j'ai des entretiens avec les
morts du prau sous les lauriers-roses. Je les vois plir lorsque,
croisant leurs blanches mains sur la pourpre de leurs scapulaires, elles
s'inclinent en pliant le genou devant moi, et frissonner
involontairement lorsque, aprs s'tre releves, elles sont forces
l'une aprs l'autre d'effleurer mon voile pour tourner l'angle du mur.




LVIII.

CONTEMPLATION.


Une porte de mon appartement donne sur les rochers. Des gradins rongs
par le temps et la mousse font le tour du bloc escarp qui soutient
cette partie de l'difice, et, aprs plusieurs rampes rapides,
tablissent une communication entre le couvent et la montagne. C'est le
seul endroit abordable de notre forteresse; mais il est effrayant, et,
depuis la sainte, personne n'a os s'y hasarder. Les degrs, creuss
ingalement dans le roc, prsentent mille difficults, et l'escarpement
qu'ils ctoient, sans offrir aucune espce de point d'appui, donne des
vertiges.

J'ai voulu savoir si, dans la retraite et l'inaction, je n'avais rien
perdu de mon courage et de ma force physique. Je me suis aventure au
milieu de la nuit, par un beau clair de lune,  descendre ces degrs. Je
suis parvenue sans peine jusqu' un endroit o la montagne, en
s'croulant, semblait avoir emport le travail des cnobites. Un instant
suspendue entre le ciel et les abmes, j'ai frmi d'tre force de me
retourner pour revenir sur mes pas. J'tais sur une plate-forme o mes
pieds avaient  peine l'espace ncessaire pour tenir tous les deux. Je
suis reste longtemps immobile afin d'habituer mes yeux  supporter
cette situation, et je songeais  l'empire de la volont d'une part, de
l'autre  celui de l'imagination sur les sens. Si j'eusse cd 
l'imagination, je me serais lance au fond du gouffre qui semblait
m'attirer par un aimant; mais la froide volont dominait mes terreurs,
et me maintenait ferme sur mon troit pidestal.

Ne pourrait-on proposer cet exemple  ceux qui disent que les tentations
sont irrsistibles, que toute contrainte impose  l'homme est contraire
au voeu de la nature et criminelle envers Dieu? O Pulchrie! je pensai
 toi en cet instant. Je comparai ces vains plaisirs qui t'ont perdue 
cette erreur des sens que je subissais sur le bord du prcipice, et qui
me poussait  abrger mon angoisse en m'abandonnant au sentiment de ma
faiblesse. Je comparai aussi la vertu qui t'et prserve  cet instinct
conservateur de l'tre,  cette force de raisonnement qui, chez l'homme,
sait lutter victorieusement contre la mollesse et la peur. Oh! vous
outragez la bont de Dieu et vous mprisez profondment ses dons, vous
qui prenez pour la plus noble et la plus saine partie de votre tre
cette faiblesse qu'il vous a inflige comme correctif de la force dont
vous eussiez t trop fiers.

En observant d'un oeil attentif tous les objets environnants,
j'aperus la continuation de l'escalier sur le roc dtach au-dessous de
la plate-forme. J'atteignis sans peine cette nouvelle rampe. Ce qui, au
premier coup d'oeil, tait impossible, devint facile avec la
rflexion. Je me trouvai bientt hors de danger sur les terrasses
naturelles de la montagne. Je connaissais de l'oeil ces sites
inabordables. Il y a cinq ans que, dans mes rveries, je m'y promne des
yeux sans songer  y porter mes pas. Mais cette norme crote qui forme
le couronnement du mont, et dont les dents aigus dchirent les nues,
je n'en avais jamais aperu que les parois extrieures. Quelle fut ma
surprise, lorsqu'en le ctoyant je vis la possibilit de pntrer dans
leurs flancs par des fissures dont le lointain aspect offrait  peine
l'espace ncessaire pour le passage d'un oiseau? Je n'hsitai point 
m'y glisser, et,  travers les boulements du basalte, le rseau des
plantes paritaires et les asprits d'un trajet incertain, je suis
parvenue  des rgions que nul regard humain n'a contemples, que nul
pied n'a parcourues, depuis le temps o la sainte y venait chercher le
recueillement de la prire, loin de tout bruit extrieur et de toute
obsession humaine.

On croit, dans le pays, que chaque nuit l'esprit de Dieu la ravissait
sur ces sommets sublimes, qu'un ange invisible la portait sur ces
escarpements, et aucun habitant n'a os depuis approfondir le miracle
que la foi seule opra: la foi, que les petits esprits appellent
faiblesse, superstition, ineptie! la foi, qui est la volont jointe  la
confiance, magnifique facult donne  l'homme pour dpasser les bornes
de la vie animale, et pour reculer jusqu' l'infini celles de
l'entendement.

La montagne, tronque vers sa cime par l'ruption d'un volcan teint
dans les premiers ges du globe, offrait  mes regards une vaste
enceinte de ruines volcaniques, ferme par les ingaux remparts de ses
dents et de ses dchirures. Une cendre noire, poussire de mtaux vomis
par l'ruption; des amas de scories fragiles, que la vitrification
prserve de l'action des lments, mais qui craquent sous le pied comme
des ossements pars; un gouffre combl par les atterrissements et
recouvert de mousse, des murailles naturelles d'une lave rouge qu'on
prendrait pour de la brique, les gigantesques cristallisations du
basalte, et partout sur les minraux les tincelles et les lames d'une
pluie de mtaux en fusion que fouetta jadis une tempte sortie des
entrailles de la terre; de grands lichens rudes et fltris comme la
pierre dont ils sont nourris, des eaux qu'on ne voit pas et que l'on
entend bouillonner sous les roches, tel est le lieu sauvage o aucun
tre anim n'a laiss ses traces. Il y avait si longtemps que je ne
m'tais retrouve au dsert, que j'eus un instant d'effroi  l'aspect de
ces dbris d'un monde antrieur  l'homme. Un malaise inexprimable
s'empara de moi, et je ne pus me rsoudre  m'asseoir au sein de ce
chaos. Il me semblait que c'tait la demeure de quelque puissance
infernale ennemie de la paix de l'homme. Je continuai donc  marcher et
 gravir jusqu' ce que j'eusse atteint les dernires crtes qui
forment, autour de ce large cratre, une orgueilleuse couronne aux
fleurons bizarres.

De l, je revis les espaces des cieux et des mers, la ville, les
campagnes fertiles qui l'entourent, le fleuve, les forts, les
promontoires et les belles les, et le volcan, seul gant dont la tte
dpasst la mienne, seule bouche vivante du canal souterrain o se sont
prcipits tous les torrents de feu qui bouillonnrent dans les flancs
de cette contre. Les terres cultives, les hameaux et les maisons de
plaisance qui couvrent les croupes amnes des mamelons, se perdaient
dans la distance et se confondaient dans les vapeurs du crpuscule. Mais
 mesure que le jour grandit  l'horizon maritime, les objets devinrent
plus distincts, et bientt je pus m'assurer que le sol tait encore
fcond, que l'humanit existait encore. Assise sur ce trne arien, que
la sainte elle-mme ne s'est peut-tre jamais soucie d'atteindre, il me
sembla que je venais de prendre possession d'une rgion rebelle 
l'homme. L'immonde cyclope qui entassa ces blocs pour les prcipiter sur
la valle, et qui tira le feu d'enfer de ses rservoirs inconnus pour
consumer les jeunes productions de la terre, tait tomb sous la colre
du Dieu vengeur. Il me sembla que je venais de lui imposer le dernier
sceau du vasselage en mettant le pied sur sa tte foudroye. Ce n'tait
pas assez que l'ternel et permis  la race privilgie de couvrir de
ses triomphes et de ses travaux tout ce sol disput aux lments; il
fallait qu'une femme gravt jusqu' cette dernire cime, autel dsert et
silencieux du Titan renvers. Il fallait qu'au haut de cet autel
audacieux la pense humaine, cet aigle dont le vol embrasse l'infini et
possde le trsor des mondes, vnt se poser et replier ses ailes pour se
pencher vers la terre et la bnir dans un lan fraternel, crant ainsi,
pour la premire fois, un rapport sympathique de l'homme  l'homme, au
milieu des abmes de l'espace.

Me retournant alors vers la rgion dsole que je venais de parcourir,
j'essayai de me rendre compte du changement qui s'est opr dans mes
gots en mme temps que dans mes habitudes. Pourquoi donc jadis
n'tais-je jamais assez loin  mon gr des lieux habitables? Pourquoi
aujourd'hui aime-je  m'en rapprocher? Je n'ai pas dcouvert dans
l'homme des vertus nouvelles, des qualits ignores jusqu'ici. La
socit ne m'apparat pas meilleure depuis que je l'ai quitte. De loin
comme de prs j'y vois toujours les mmes vices, toujours la mme
lenteur  se reconstituer suivant ses besoins nobles et rels. Et quant
aux beauts brutes de la nature, je n'ai pas perdu la facult de les
apprcier. Rien n'teint dans les mes potiques le sentiment du beau,
et ce qui leur semble mortel au premier abord dveloppe en elles des
facults ignores, des ressources inpuisables. Cependant autrefois il
n'tait pas de caverne assez inaccessible, pas de lande assez inculte,
pas de plage assez strile pour exercer la force de mes pieds et
l'avidit de mon cerveau. Les Alpes taient trop basses et la mer trop
troite  mon gr. Les immuables lois de l'quilibre universel
fatiguaient mon oeil et lassaient ma patience. Je guettais l'avalanche
et ne trouvais jamais qu'elle et assez labour de neiges, assez balay
de sapins, assez retenti sur les chos effrays des glaciers. L'orage ne
venait jamais assez vite et ne grondait jamais assez haut. J'eusse voulu
pousser de la main les sombres nues et les dchirer avec fracas.
J'aurais voulu assister  quelque dluge nouveau,  la chute d'une
toile,  un cataclysme universel. J'aurais cri de joie en m'abmant
avec les ruines du monde, et alors seulement j'aurais proclam Dieu
aussi fort que ma pense l'avait conu.

C'est le souvenir de ces jours imptueux et de ces dsirs insenss qui
me fait frmir maintenant  l'aspect des lieux qui retracent les
antiques bouleversements du globe. Cet amour de l'ordre, rvl  moi
depuis que j'ai quitt le monde, proscrit les joies que j'prouvais
jadis  entendre gronder le volcan et  voir rouler l'avalanche. Quand
je me sentais faible par ma souffrance je ne cherchais dans les
attributs de Dieu que la colre et la force. A prsent que je suis
apaise, je comprends que la force, c'est le calme et la douceur. O
bont incre! comme tu t'es rvle  moi! comme je te bnis dans le
moindre sillon vert que ton regard fconde! comme je m'identifie  cette
bonne terre o ton grain fructifie! comme je comprends ton infatigable
mansutude! O terre, fille du ciel! comme ton pre t'a enseign la
clmence, toi qui ne te dessches pas sous les pas de l'impie, toi qui
te laisses possder par le riche et qui sembles attendre avec scurit
le jour qui te rendra  tous tes enfants! Sans doute alors tu te pareras
d'attraits nouveaux; plus riante et plus fconde, tu raliseras
peut-tre ces beaux rves potiques que l'on entend annoncer par les
sectes nouvelles, et qui montent comme des parfums mystrieux sur cet
ge de doute, compos trange de hautaines ngations et de tendres
esprances.

Ravie dans la contemplation de cette nuit sublime, j'en suivis le cours,
le dclin et la fin. A minuit, la lune s'tait couche. La retraite me
devenait impossible; prive de son flambeau, je ne pouvais plus me
guider dans ce labyrinthe de dbris, et, quoique le ciel ft tincelant
d'toiles, les profondeurs du cratre taient ensevelies dans les
tnbres. J'attendis qu'une faible lueur blancht l'horizon. Mais quand
elle parut, la terre devint si belle que je ne pus m'arracher au
spectacle que chaque instant variait et embellissait sous mes yeux.

Les ples toiles du Scorpion se plongrent une  une dans la mer  ma
droite. Nymphes sublimes, insparables soeurs, elles semblaient
s'enlacer l'une  l'autre et s'entraner en s'invitant aux chastes
volupts du bain. Les soleils innombrables qui sment l'ther taient
alors plus rares et plus brillants; le jour ne se montrait pas encore,
et cependant le firmament avait pris une teinte plus blanche, comme si
un voile d'argent se ft tendu sur l'azur profond de son sein. L'air
frachissait, et l'clat des astres semblait ranim par cette brise,
comme une flamme que le vent agite avant de l'teindre. L'toile de la
Chvre monta rouge et brillante  ma gauche, au-dessus des grandes
forts, et la Voie lacte s'effaa sur ma tte comme une vapeur qui
remonte aux cieux.

Alors l'empyre devint comme un dme qui se dtachait obliquement de la
terre, et l'aube monta chassant devant elle les toiles paresseuses.
Tandis que le vent de ses ailes les soufflait une  une, celles qui
s'obstinaient  rester paraissaient toujours plus claires et plus
belles. Hesper blanchissait et s'avanait avec tant de majest qu'il
semblait impossible de le dtrner; l'Ourse abaissait sa courbe
gigantesque vers le nord. La terre n'tait qu'une masse noire, dont
quelques sommets de montagne coupaient,  et l, l'pre contour 
l'horizon. Les lacs et les ruisseaux se montrrent successivement comme
des taches et des lignes sinueuses d'argent mat sur le linceul de la
terre. A mesure que l'aurore remplaa l'aube, toutes ces eaux prirent
alternativement les reflets changeants de la nacre. Longtemps l'azur,
dont les teintes infinies effaaient la transition du blanc au noir, fut
la seule couleur que l'oeil pt saisir sur la terre et dans les cieux.
L'orient rougit longtemps avant que la couleur et la forme fussent
veilles dans le paysage. Enfin la forme sortit la premire du chaos.
Les contours des plans avancs se dtachrent, puis tous les autres
successivement jusqu'aux plus lointains; et, quand tout le dessin fut
apprciable, la couleur s'alluma sur le feuillage, et la vgtation
passa lentement par toutes les teintes qui lui sont propres, depuis le
bleu sombre de la nuit jusqu'au vert tincelant du jour.

Le moment le plus suave fut celui qui prcda immdiatement l'apparition
du disque du soleil. La forme avait atteint toute la grce de son
dveloppement. La couleur encore ple avait un indfinissable charme;
les rayons montaient comme des flammes derrire de grands rideaux de
peupliers qui n'en recevaient rien encore et qui se dessinaient en noir
sur cette fournaise. Mais, dans la rgion situe entre l'orient et le
sud, la lumire rpandait de prfrence ses prestiges toujours
croissants. L'oblique clart se glissait entre chaque zone de coteaux,
de forts et de jardins. Les masses, claires  tous leurs bords,
s'enlevaient lgres et diaphanes, tandis que leur milieu encore sombre
accusait l'paisseur. Que les arbres taient beaux ainsi! Quelle
dlicatesse avaient les sveltes peupliers, quelle rondeur les caroubiers
robustes, quelle mollesse les myrtes et les cytises! La verdure
n'offrait qu'une teinte uniforme, mais la transparence supplait  la
richesse des tons; de seconde en seconde, l'intensit du rayon pntrait
dans toutes les sinuosits, dans toutes les profondeurs. Derrire chaque
rideau de feuillage, un voile semblait tomber, et d'autres rideaux,
toujours plus gracieux et plus frais, surgissaient comme par
enchantement; des angles de prairie, des buissons, des massifs
d'arbustes, des clairires pleines de mousses et de roseaux se
rvlaient. Et cependant, dans les fonds des terrains, et vers les
entrelacements des tiges, il y avait encore de doux mystres, moins
profonds que ceux de la nuit, plus chastes que ceux du jour. Derrire
les troncs blanchissants des vieux figuiers, ce n'taient plus les
antres des faunes perfides qui s'ouvraient dans les fourrs, c'taient
les pudiques retraites des silencieuses hamadryades. Les oiseaux  peine
veills ne faisaient entendre que des chants rares et timides. La brise
cessa;  la plus haute cime des trembles il n'y avait pas une feuille
qui ne ft immobile. Les fleurs, charges de rose, retenaient encore
leurs parfums. Ce moment a toujours t celui que j'ai prfr dans la
journe: il offre l'image de la jeunesse de l'homme. Tout y est candeur,
modestie, suavit... O Stnio! c'est le moment o ta ple beaut et tes
yeux limpides m'apparaissent tels qu'autrefois!

Mais tout  coup les feuilles s'murent, et de grands vols d'oiseaux
traversrent l'espace. Il y eut comme un tressaillement de joie; le vent
soufflait de l'ouest, et la cime des forts semblait s'incliner devant
le dieu.

De mme qu'un roi, prcd d'un brillant cortge, efface bientt par sa
prsence l'clat des pompes qui l'ont annonc, le soleil, en montant sur
l'horizon, fit plir la pourpre rpandue sur sa route. Il s'lana dans
la carrire avec cette rapidit qui nous surprend toujours, parce que
c'est le seul instant o notre vue saisisse clairement le mouvement qui
nous entrane et qui semble nous lancer sous les roues ardentes du char
cleste. Un moment baign dans les vapeurs embrases de l'atmosphre, il
flotta et bondit ingal dans sa forme et dans son lan, comme un spectre
de feu prt  s'vanouir et  retomber dans la nuit; mais ce fut une
hsitation rapidement dissipe. Il s'arrondit, et son sein sembla
clater pour projeter au loin la gloire de ses rayons. Ainsi, antique
Hlios, au sortir de la mer, il secouait sa brlante chevelure sur la
plage, et couvrait les flots d'une pluie de feu; ainsi, sublime cration
du Dieu unique, il apporte la vie aux mondes prosterns.

Avec le soleil, la couleur jusque-l incomplte et vague, prit toute sa
splendeur. Les bords argents des masses de feuillage se teignirent en
vert sombre d'un ct et en meraude tincelante de l'autre. Le point du
paysage que j'examinais de prfrence changea d'aspect, et chaque objet
eut deux faces: une obscure, et l'autre blouissante. Chaque feuille
devint une goutte de la pluie d'or; puis des reflets de pourpre
marqurent la transition de la clart  la chaleur. Les sables blancs
des sentiers jaunirent, et, dans les masses grises des rochers, le brun,
le jaune, le fauve et le rouge montrrent leurs mlanges pittoresques.
Les prairies absorbrent la rose qui les blanchissait et se firent voir
si fraches et si vertes que toute autre verdure sembla efface. Il y
eut partout des nuances au lieu de teintes; partout sur les plantes, de
l'or au lieu d'argent, des rubis au lieu de pourpre, des diamants au
lieu de perles. La fort perdit peu  peu ses mystres; le dieu
vainqueur pntra dans les plus humbles retraites, dans les ombrages les
plus pais. Je vis les fleurs s'ouvrir autour de moi, et lui livrer tous
les parfums de leur sein.... Je quittai cette scne qui convenait moins
que l'autre  la disposition de mon me et au caprice de ma destine.
C'tait l'image de la jeunesse ardente, non plus celle de l'adolescence
paisible; c'tait l'excitation fougueuse  une vie que je n'ai pas vcue
et que je ne dois pas vivre. Je saluai la cration, et je dtournai mes
regards sans amertume et sans ingratitude.

J'avais pass l plusieurs heures de dlices; n'tait-ce pas de quoi
remercier humblement le Dieu qui a fait la beaut de la terre infinie,
afin que chaque tre y puist le bonheur qui lui est propre? Certains
tres ne vivent que pendant quelques instants; d'autres s'veillent
quand tout le reste s'endort; d'autres encore n'existent qu'une partie
de l'anne. Eh quoi! une crature humaine condamne  la solitude ne
saurait sans colre renoncer  quelques instants de l'ivresse
universelle, quand elle participe  toutes les dlices du calme! Non, je
ne me plaignis pas, et je redescendis la montagne, m'arrtant pour
regarder de temps en temps les cieux embrass et m'tonner du peu
d'instants qui s'taient couls depuis que j'y avais vu rgner l'humide
pleur de la lune.

Nulle langue humaine ne saurait raconter la varit magique de cette
course o le temps entrane l'univers. L'homme ne peut ni dfinir ni
dcrire le mouvement. Toutes les phases de ce mouvement qu'il appelle le
temps portent le mme nom dans ses idiomes, et chaque minute en
demanderait un diffrent, puisque aucune n'est celle qui vient de
s'couler. Chacun de ces instants que nous essayons de marquer par les
nombres transfigure la cration et opre sur des mondes innombrables
d'innombrables rvolutions. De mme qu'aucun jour ne ressemble  un
autre jour, aucune nuit  une autre nuit, aucun moment du jour ou de la
nuit ne ressemble  celui qui prcde et  celui qui suit. Les lments
du grand tout ont dans leur ensemble l'ordre et la rgle pour
invariables conditions d'existence, et en mme temps l'inpuisable
varit, image d'un pouvoir infini et d'une activit infatigable,
prside  tous les dtails de la vie. Depuis la physionomie des
constellations jusqu' celle des traits humains, depuis les flots de la
mer jusqu'aux brins d'herbe de la prairie, depuis l'immmorial incendie
qui dvore les soleils jusqu'aux innarrables variations de l'atmosphre
qui enveloppe les mondes, il n'est pas de chose qui n'ait son existence
propre  elle seule, et qui ne reoive de chaque priode de sa dure une
modification sensible ou insensible aux perceptions de l'homme.

Qui donc a vu deux levers de soleil identiquement beaux? L'homme qui se
proccupe de tant d'vnements misrables, et qui se rcre  tant de
spectacles indignes de lui, ne devrait-il pas trouver ses vrais plaisirs
dans la contemplation de ce qu'il y a de grand et d'imprissable? Il
n'en est pas un parmi nous qui n'ait gard un souvenir bien marqu de
quelque fait puril, et nul ne compte parmi ses joies un instant o la
nature s'est fait aimer de lui pour elle-mme; o le soleil l'a trouv
transport hors du cercle d'une goste individualit, et perdu dans ce
fluide d'amour et de bonheur qui enivre tous les tres au retour de la
lumire. Nous gotons comme malgr nous ces ineffables biens que Dieu
nous prodigue; nous les voyons passer sans les accueillir autrement que
par des paroles banales. Nous n'en tudions pas le caractre; nous
confondons dans une mme apprciation, froide et confuse, toutes les
nuances de nos jours radieux. Nous ne marquons pas comme un vnement
heureux le loisir d'une nuit de contemplation, la splendeur d'un matin
sans nuage. Il y a eu pour chacun de nous un jour o le soleil lui est
apparu plus beau qu'en aucun autre jour de sa vie. Il s'en est  peine
aperu, et il ne s'en souvient pas. O _mouvement_! vieux Saturne, pre
de tous les pouvoirs! c'est toi que les hommes eussent d adorer sous la
figure d'une roue; mais ils ont donn tes attributs  la Fortune, parce
qu'elle seule prside  leurs instants; elle seule retourne le sablier
de leur vie. Ce n'est pas le cours des astres qui rgle leurs penses et
leurs besoins, ce n'est pas l'ordre admirable de l'univers qui fait
flchir leurs genoux et palpiter leurs coeurs; ce sont les jouets
fragiles dont ta corne est remplie. Tu la secoues sur leurs pas, et ils
se baissent pour chercher quelque chose dans la fange, tandis qu'une
source inpuisable de bonheur et de calme ruisselle autour d'eux,
abondante et limpide, par tous les pores de la cration.




LIX.


Llia, j'ai le avidement le rsum des nobles et touchantes motions de
votre me depuis les annes qui nous sparent. Vous tes calme, Dieu
soit lou! Moi aussi je suis calme, mais triste; car depuis longtemps je
suis inutile. Je vous l'ai cach pour ne pas altrer votre prcieuse
srnit; mais maintenant je puis vous le dire, j'ai pass tout ce temps
dans les fers; et cela sur une terre trangre aux querelles politiques
qui m'ont expuls du pays o vous tes, sur une terre de refuge et de
prtendue libert. J'ai t trouv suspect, et le soupon a suffi pour
que l'hospitalit se changet pour moi en tyrannie. Enfin j'chappe  la
prison, et je vais reprendre ma tche. Ici, comme ailleurs sans doute,
je trouverai des sympathies; car ici, plus qu'ailleurs peut-tre, il y a
de grandes souffrances, de grands besoins et de grandes iniquits.

Vos rcits et vos peintures de la vie monastique m'ont apport au sein
de ma misre des heures charmantes et de potiques rveries. Moi aussi,
Llia, j'ai eu dans le cachot mes jours de bonheur en dpit du sort et
des hommes. Jadis j'avais souvent dsir la solitude. Aux jours des
angoisses et des remords sans fruit, j'avais essay de fuir la prsence
de l'homme; mais en vain avais-je parcouru une partie du monde. La
solitude me fuyait; l'homme, ou ses influences invitables, ou son
despotique pouvoir sur toute la cration, m'avaient poursuivi jusqu'au
sein du dsert. Dans la prison j'ai trouv cette solitude si salutaire
et si vainement cherche. Dans ce calme mon coeur s'est rouvert aux
charmes de la nature. Jadis  mon admiration blase les plus belles
contres qu'claire le soleil n'avaient pas suffi; maintenant un ple
rayon entre deux nuages, une plainte mlodieuse du vent sur la grve, le
bruissement des vagues, le cri mlancolique des mouettes, le chant
lointain d'une jeune fille, le parfum d'une fleur leve  grand'peine
dans la fente d'un mur, ce sont l pour moi de vives jouissances, des
trsors dont je sais le prix. Combien de fois ai-je contempl avec
dlices,  travers l'troit grillage d'une meurtrire, la scne immense
et grandiose de la mer agite promenant sa houle convulsive et ses
longues lames d'cume d'un horizon  l'autre! Qu'elle tait belle alors,
cette mer encadre dans une fente d'airain! Comme mon oeil, coll 
cette ouverture jalouse, treignait avec transport l'immensit dploye
devant moi! Eh! ne m'appartenait-elle pas tout entire, cette grande mer
que mon regard pouvait embrasser, o ma pense errait libre et
vagabonde, plus rapide, plus souple, plus capricieuse, dans son vol
cleste, que les hirondelles aux grandes ailes noires, qui rasaient
l'cume et se laissaient bercer endormies dans le vent? Que
m'importaient alors la prison et les chanes? Mon imagination
chevauchait la tempte comme les ombres voques par la harpe d'Ossian.
Depuis je l'ai franchie sur un lger navire, cette mer o mon me
s'tait promene tant de fois. Eh bien! alors elle m'a sembl moins
belle peut-tre. Les vents taient lourds et paresseux  mon gr; les
flots avaient des reflets moins tincelants, des ondulations moins
gracieuses; le soleil s'y levait moins pur, il s'y couchait moins
sublime. Cette mer qui me portait, ce n'tait plus la mer qui avait
berc mes rves, la mer qui n'appartenait qu' moi, et dont j'avais joui
tout seul au milieu des esclaves enchans.

Maintenant je vis languissamment et sans efforts, comme le convalescent
 la suite d'une maladie violente. Avez-vous prouv ce dlicieux
engourdissement de l'me et du corps aprs les jours de dlire et de
cauchemar, jours  la fois longs et rapides, o, dvor de rves,
fatigu de sensations incohrentes et brusques, on ne s'aperoit point
du temps qui marche et des nuits qui succdent aux jours? Alors, si vous
tes sortie de ce drame fantastique o vous jette la fivre pour rentrer
dans la vie calme et paresseuse, dans l'idylle et les douces promenades,
sous le soleil tide, parmi les plantes que vous avez laisses en germe
et que vous retrouvez en fleurs; si vous avez lentement march, faible
encore, le long du ruisseau nonchalant et paisible comme vous; si vous
avez cout vaguement tous ces bruits de la nature longtemps perdus et
presque oublis sur un lit de douleur; si vous avez enfin repris  la
vie, doucement, et par tous les pores, et par toutes les sensations une
 une, vous pouvez comprendre ce que c'est que le repos aprs les
temptes de ma vie.

Mais nous n'avons pas le droit de nous arrter plus d'un jour au bord de
notre route. Le ciel nous condamne au travail. Moi, plus qu'un autre, je
suis condamn  accomplir un dur plerinage. Il est dans le repos des
dlices infinies; mais nous ne pouvons pas nous endormir dans ces
volupts, car elles nous donneraient la mort. Elles nous sont envoyes
en passant comme des oasis dans le dsert, comme un avant-got du ciel;
mais notre patrie ici-bas est une terre inculte que nous sommes destins
 conqurir,  civiliser,  affranchir de la servitude. Je ne l'oublie
pas, Llia, et dj je me remets en marche, souhaitant que la paix des
cieux reste avec vous!




LX.

LE CHANT DE PULCHRIE.


Quand je quitte ma couche voluptueuse pour regarder les toiles qui
blanchissent avec l'azur cleste, mes genoux frissonnent au froid de
cette matine d'hiver. D'affreux nuages psent sur l'horizon comme des
masses d'airain, et l'aube fait de vains efforts pour se dgager de
leurs flancs livides. L'astre du Bouvier darde un dernier rayon
rougetre aux pieds de l'Ourse borale, dont le jour teint un  un les
sept flambeaux plissants. La lune continue sa course et s'abaisse
lentement, froide et sinistre, des hauteurs du znith vers les crneaux
des mornes difices. La terre commence  montrer des pentes laboures
par la pluie, luisantes d'un reflet terne comme l'tain. Les coqs
chantent d'une voix aigre, et l'angelus, qui salue cette aurore glace,
semble annoncer le rveil des morts dans leurs suaires, et non celui des
vivants dans leurs demeures.

Pourquoi quitter ton grabat  peine chauff par quelques heures d'un
mauvais sommeil,  laboureur plus ple que l'aube d'hiver, plus triste
que la terre inonde, plus dessch que l'arbre dpouill de ses
feuilles? Par quelle misrable habitude signes-tu ton front troit, rid
avant l'ge, au commandement de la cloche catholique? Par quelle
imbcile faiblesse acceptes-tu pour ton seul espoir et ta seule
consolation les rites d'une religion qui consacre ta misre et perptue
ta servitude? Tu restes sourd  la voix de ton coeur qui te crie:
Courage et vengeance! et tu courbes la tte  cette vibration lugubre
qui proclame dans les airs ton arrt ternel: Lchet, abaissement,
terreur! Brute indigne de vivre! regarde comme la nature est ingrate et
rechigne, comme le ciel te verse  regret la lumire, comme la nuit
s'arrache lentement de ton hmisphre dsol! Ton estomac vide et
inquiet est le seul mobile qui te gouverne encore, et qui te pousse 
chercher une chtive pture, sans discernement et sans force, sur un sol
puis par tes ignares labeurs, par tes bras lourds et malhabiles, que
la faim seule met encore en mouvement comme les marteaux d'une machine.
Va broyer la pierre des chemins, moins endurcie que ton cerveau, pour
que mes nobles chevaux ne s'corchent pas les pieds dans leur course
orgueilleuse! Va ensemencer le sillon limoneux, afin qu'un pur froment
nourrisse mes chiens, et que leurs restes soient mendis avec convoitise
par tes enfants affams! Va, race infirme et dgrade, chris la vermine
qui te ronge! vgte comme l'herbe infecte des marcages! trane-toi sur
le ventre comme le ver dans la fange! Et toi, soleil, ne te montre pas 
ces reptiles indignes de te contempler! Nuages de sang qui vous dchirez
 son approche, roulez vos plis comme un linceul sur sa face rayonnante,
et rpandez-vous sur la terre d'gypte jusqu' ce que ce peuple abject
ait fait pnitence et lav la souillure de son esclavage.

Mon jeune amant, tu ne me rponds pas, tu ne m'coutes pas? Ton front
repose enfonc dans un chevet moelleux. Crains-tu de me montrer des
larmes gnreuses? Pleures-tu sur cette hideuse journe qui commence,
sur cette race avilie qui s'veille? Rves-tu de carnage et de
dlivrance? Gmis-tu de douleur et de colre?--Tu dors? Ta chevelure est
mouille de sueur, tes paules mollissent sous les fatigues de l'amour.
Une langueur ineffable accable tes membres et ta pense... N'as-tu donc
d'ardeur et de force que pour le plaisir?--Quoi! tu dors? La volupt
suffit donc  ta jeunesse, et tu n'as pas d'autre passion que celle des
femmes? trange jeunesse, qui ne sait ni dans quel monde, ni dans quel
sicle le destin t'a jete! Tout ton pass est ambition, tout ton
prsent jouissance, tout ton avenir impunit. Eh bien, si tu as tant
d'insouciance et de mpris pour le malheur d'autrui, donne-moi donc un
peu de cette lchet froide. Que toute la force de nos mes, que toute
l'ardeur de notre sang tourne  l'pret de nos dlires. Allons, ouvrons
nos bras et fermons nos coeurs! abaissons les rideaux entre le jour et
notre joie honteuse! Rvons sous l'influence d'une lascive chaleur le
doux climat de la Grce, et les volupts antiques, et la dbauche
paenne! Que le faible, le pauvre, l'opprim, le simple suent et
souffrent pour manger un pain noir tremp de larmes; nous, nous vivrons
dans l'orgie, et le bruit de nos plaisirs touffera leurs plaintes! Que
les saints crient dans le dsert, que les prophtes reviennent se faire
lapider, que les Juifs remettent le Christ en croix, vivons!

Ou bien, veux-tu? mourons, asphyxions-nous; quittons la vie par
lassitude, comme tant d'autres couples l'ont quitte par fanatisme
amoureux. Il faut que notre me prisse sous le poids de la matire, ou
que notre corps, dvor par l'esprit, se soustraie  l'horreur de la
condition humaine.

Il dort toujours! et moi, je ne saurais retrouver un instant de calme
quand le contraste de la misre d'autrui et de ma richesse infme vient
livrer mon sein aux remords! O ciel! quelle brute est donc ce jeune
homme qu'hier je trouvais si beau? Regardez-le, toiles vacillantes qui
fuyez dans l'immensit, et voilez-vous  jamais pour lui! Soleil, ne
pntre pas dans cette chambre, n'claire pas ce front fltri par la
dbauche, qui n'a jamais eu ni une pense de reproche, ni une
maldiction pour la Providence oublieuse!

Et toi vassal, victime, porteur de haillons; toi esclave, toi
travailleur, regarde-le... regarde-moi, ple, chevele, dsole  cette
fentre... regarde-nous bien tous les deux: un jeune homme riche et beau
qui paie l'amour d'une femme, et une femme perdue qui mprise cet homme
et son argent! Voil les tres que tu sers, que tu crains, que tu
respectes... Ramasse donc les outils de ton travail, ces boulets de ton
bagne ternel, et frappe! crase ces tres parasites qui mangent ton
pain et te volent jusqu' ta place au soleil! Tue cet homme qui dort
berc par l'gosme, tue aussi cette femme qui pleure, impuissante 
sortir du vice!




LXI.


L'ermite vit entrer un soir dans sa cellule un jeune homme qu'il
reconnut  peine; car ses vtements, ses manires, sa dmarche, sa voix
et jusqu' ses traits, tout en lui tait chang, tout s'tait pour ainsi
dire dnationalis, pour prendre le reflet d'une civilisation trangre.

Quand Stnio eut partag le frugal souper de Magnus, il prit son bras et
descendit avec lui au bord du lac. Il aimait  revoir ce lieu inculte,
ces grands cdres penchs sur le prcipice, ces sables argents par la
lune, et cette eau immobile o les toiles se refltaient calmes comme
dans un autre ther. Il aimait le faible bruissement des insectes dans
les joncs, et le vol silencieux des chauves-souris dcrivant des cercles
mystrieux sur sa tte. Dans la cellule de l'ermite, au bord du ravin,
au fond du lac sans rivages, son me cherchait une pense d'espoir, un
sourire de la destine. Comme son front tait calme et sa bouche muette
depuis longtemps, Magnus crut que Dieu avait eu piti de lui et qu'il
avait ouvert enfin  ce coeur souffrant le trsor des esprances
divines; mais tout  coup Stnio, l'arrtant sous le rayon pur et blanc
de la lune, lui dit, en le pntrant de son regard cynique:

Moine, raconte-moi donc ton amour pour Llia, et comment, aprs t'avoir
rendu athe et rengat, elle te fit devenir fou?

--Mon Dieu! s'cria le ple cnobite avec garement, faites que ce
calice s'loigne de moi!

Stnio clata d'un rire amer, et tant son chapeau d'une manire
ironique:

Je vous salue, ermite plein de grce, dit-il; la concupiscence est
toujours avec vous,  ce que je vois; car on ne peut vous faire la
moindre question sans vous enfoncer mille poignards dans le coeur.
N'en parlons donc plus. Je croyais que madame l'abbesse des Camaldules
tait devenue un personnage assez grave pour ne pas troubler
l'imagination mme d'un prtre. Dites-moi, Magnus, l'avez-vous revue
depuis qu'elle est l? Et il montrait le couvent des Camaldules, dont
les dmes, argents par la lune, dpassaient un peu les cyprs du
cimetire.

Magnus fit un signe de tte ngatif.

Et que faites-vous si prs du camp ennemi? dit Stnio; comment
tes-vous venu dresser votre tente sous ses batteries?

--Il y avait dj une anne que j'tais ici, dit Magnus, lorsque j'ai
appris qu'elle tait au couvent.

--Et depuis ce temps vous avez rsist au dsir de franchir ce ravin et
d'aller regarder, par le trou de quelque serrure, si l'abbesse est
encore belle? Eh bien, je vous admire et je vous approuve. Restez avec
votre illusion et avec votre amour, mon pre. Il ne vous faudrait
peut-tre pour gurir que voir celle que vous avez tant aime. Mais o
seraient vos mrites si vous gurissiez? Allons, gagnez le ciel, puisque
le ciel est fait pour les dupes. Quant  moi, ajouta-t-il d'un son de
voix tout  coup effrayant et lugubre, je sais qu'il n'y a rien de vrai
dans les rves de l'homme, et qu'une fois la vrit dvoile il n'y a
plus pour lui que la patience de l'ennui ou la rsolution du dsespoir;
et quand j'ai dit autrefois que l'homme pouvait se complaire dans sa
force individuelle, j'ai menti aux autres et  moi; car celui qui est
arriv  la possession d'une force inutile,  l'exercice d'une puissance
sans valeur et sans but, n'est qu'un fou dont il faut se mfier.

Dans les rves de ma jeunesse, dans les extases de ma plus frache
posie, un fantme d'amour planait sans cesse et me montrait le ciel.
Llia, mon illusion, ma posie, mon lyse, mon idal, qu'tes-vous
devenue? O a fui votre spectre lger, dans quel ther insaisissable
s'est vanouie votre essence immatrielle? C'est que mes yeux se sont
ouverts, c'est qu'en apprenant que vous tiez l'impossible, la vie m'est
apparue toute nue, toute cynique; belle parfois, hideuse souvent, mais
toujours semblable  elle-mme dans ses beauts ou dans ses horreurs,
toujours borne, toujours assujettie  d'imprescriptibles lois qu'il
n'appartient pas  la fantaisie de l'homme de soulever! Et  mesure que
cette fantaisie s'est use et efface (cette fantaisie de l'irralisable
qui seule potise les jours de l'homme et l'attache quelques annes 
ses frivoles plaisirs),  mesure que mon me s'est lasse de chercher
dans les bras d'un troupeau de femmes le baiser extatique que Llia
seule pouvait donner; dans le vin, la posie et la louange, l'ivresse
qu'une parole d'amour de Llia devait rsumer, je me suis clair au
point de savoir... coutez-moi, Magnus, et que mes paroles vous
profitent. Je me suis clair au point de savoir que Llia elle-mme est
une femme comme une autre, que ses lvres n'ont pas un baiser plus
suave, que sa parole n'a pas une vertu plus puissante que le baiser et
la parole des autres lvres. Je sais aujourd'hui Llia tout entire,
comme si je l'avais possde. Je sais ce qui la faisait si belle, si
pure, si divine: c'tait moi, c'tait ma jeunesse. Mais,  mesure que
mon me s'est fltrie, l'image de Llia s'est fltrie aussi. Aujourd'hui
je la vois telle qu'elle est, ple, la lvre terne, la chevelure seme
de ces premiers fils d'argent qui nous envahissent le crne, comme
l'herbe envahit le tombeau; le front travers de cet ineffable pli que
la vieillesse nous imprime, d'abord d'une main indulgente et lgre,
puis d'un ongle profond et cruel. Pauvre Llia, vous voil bien change!
Quand vous passez dans mes rves, avec vos diamants et vos parures
d'autrefois, je ne puis m'empcher de rire amrement et de vous dire:
Bien vous prend d'tre abbesse, Llia, et d'avoir beaucoup de vertu,
car, sur mon honneur, vous n'tes plus belle, et, si vous m'invitiez au
cleste banquet de votre amour, je vous prfrerais la jeune danseuse
Torquata ou la joyeuse courtisane Elvire.

Et aprs tout, Torquata, Elvire, Pulchrie, Llia, qu'tes-vous pour
m'enivrer, pour m'attacher  ce joug de fer qui ensanglante mon front,
pour me pendre  ce gibet o mes membres se sont briss? Essaim de
femmes aux blonds cheveux, aux tresses d'bne, aux pieds d'ivoire, aux
brunes paules, filles pudiques, rieuses dbauches, vierges aux timides
soupirs, Messalines au front d'airain, vous toutes que j'ai possdes ou
rves, que viendriez-vous faire dans ma vie  prsent? Quel secret
auriez-vous  me rvler? Me donneriez-vous les ailes de la nuit pour
faire le tour de l'univers? me diriez-vous les secrets de l'ternit?
feriez-vous descendre les toiles pour me servir de couronne?
feriez-vous seulement panouir pour moi une fleur plus belle et plus
suave que celles qui jonchent la terre de l'homme? Menteuses et
impudentes que vous tes! qu'y a-t-il donc dans vos caresses, pour que
vous les mettiez  si haut prix? De quelles joies si divines avez-vous
donc le secret, pour que nos dsirs vous embellissent  ce point?
Illusion et rverie, c'est vous qui tes vraiment les reines du monde!
Quand votre flambeau est teint, le monde est inhabitable.

Pauvre Magnus! cesse de dvorer tes entrailles, cesse de te frapper la
poitrine pour y faire rentrer l'lan indiscret de tes dsirs! Cesse
d'touffer tes soupirs quand Llia apparat dans tes songes! Va, c'est
toi, pauvre homme, qui la fais si belle et si dsirable; indigne autel
d'une flamme si sainte, elle rit en elle-mme de ton supplice. Car elle
sait bien, cette femme, qu'elle n'a rien  te donner en change de tant
d'amour. Plus habile que les autres, elle ne se livre pas, elle se gaze.
Elle se refuse, elle se divinise. Mais se voilerait-elle ainsi, si son
corps tait plus beau que celui des femmes qu'on achte? Son me se
droberait-elle aux panchements de l'affection, si son me tait plus
vaste et plus grande que la ntre?

O femme, tu n'es que mensonge! homme, tu n'es que vanit! philosophie,
tu n'es que sophisme! dvotion, tu n'es que poltronnerie!




LXII.

DON JUAN.


Durant ces annes qui avaient dispers comme des feuilles d'automne des
tres autrefois si unis, Stnio, par ennui de ses habitudes, ou par
ncessit d'chapper  des soupons politiques, s'tait loign des
rivages qu'enchante le soleil. Il tait venu demander  nos froides
contres les merveilles de leurs inventions, le luxe de leurs plaisirs,
et aussi, peut-tre, les orgueilleux sophismes de leur philosophie.
Stnio tait riche. Le faste, le bruit, les spectacles, le jeu, la
dbauche, tous les moyens d'abuser de l'argent et de la vie ne lui
manqurent pas. Mais ce qui le charma le plus, ce fut de trouver un
monde tout fait pour son gosme et une race toute semblable, et par
instinct et par got,  ce qu'il tait devenu par faiblesse et par
dsespoir. Il fut merveill de voir riger en principe, et pratiquer
systmatiquement, raisonnablement, ce qu'il avait fait jusqu'alors par
dfi et avec dlire. Il entendit des professeurs justifier, du haut de
leur philosophie, tous les caprices, tous les mauvais dsirs, toutes les
mchantes fantaisies, sous prtexte que l'homme n'a pas d'autre guide
que sa raison, et pas d'autre raison que son instinct. Il apprit chez
nous toutes les merveilles de la psychologie, toutes les finesses de
l'clectisme, toute la science et toute la morale du sicle:  savoir,
que nous devons nous examiner nous-mmes attentivement, sans nous
soucier les uns des autres, et faire ensuite chacun ce qui nous plat, 
condition de le faire avec beaucoup d'esprit. Stnio cessa donc d'tre
fou, il devint spirituel, lgant et froid. Il hanta les salons et les
tavernes, portant dans les tavernes les belles manires d'un grand
seigneur, et dans les salons l'impertinence d'un rou. Les prostitues
le trouvrent charmant; les femmes du monde, original. Il suivit
religieusement les modes. Il dpensa son gnie dans les albums et fut
inspir tous les soirs en chantant devant trois cents personnes; aprs
quoi, il discutait sur la passion et sur le gnie, sur la science, sur
la religion, sur la politique, sur les arts, sur le magntisme; et, 
minuit, il allait souper chez les filles.

Quand il fut ruin, il retomba malade, il eut le spleen, tout son esprit
l'abandonna, et il parla de se brler la cervelle. Un homme minent dans
les affaires de l'tat crut le comprendre et lui offrit de vendre sa
muse. Cette insulte rendit Stnio  lui-mme. Il s'loigna profondment
bless, et revint dans son pays, dvor de tristesse, rapportant, pour
tout fruit de ses voyages, cette grande leon qu'un homme sans argent
est mprisable aux yeux des riches, et qu'il faut cacher la pauvret
comme une honte quand on ne veut pas en sortir par l'infamie.

Il trouva qu'un grand changement s'tait opr dans sa province. Le
cardinal Annibal et l'abbesse des Camaldules avaient fait dans les
moeurs et dans les habitudes une sorte de rvolution. Le prlat
attirait la foule par ses prdications; mais c'tait surtout aux
Camaldules que l'lite des hautes classes se plaisait  l'entendre. Dans
cette enceinte privilgie et devant ce public choisi, son loquence
semblait s'lever au dessus d'elle-mme. Soit la prsence de l'abbesse
derrire le voile du choeur, soit la confiance que lui inspirait un
auditoire plus sympathique et moins nombreux que celui des basiliques,
le cardinal se sentait vritablement inspir, et il savait envelopper
sous les formes mystiques les plus ingnieuses le fond incisif et
pntrant de son libralisme clair. De son ct, l'abbesse avait
ouvert des confrences thologiques dans l'intrieur du couvent, o
taient admises les parentes et les amies des jeunes filles leves dans
le monastre. Ces cours taient suivis avec assiduit, et n'opraient
pas moins d'effet que les sermons du cardinal. Llia tait la premire
femme qu'on et entendue parler avec clart et lgance sur des matires
abstraites, et l'intelligence des femmes qui l'coutaient s'ouvrait  un
monde nouveau. Llia savait les amener  ses ides sans effaroucher
leurs prjugs et sans mettre leur dvotion en mfiance. Elle trouvait
o s'appuyer dans la morale chrtienne pour leur prcher ce qu'elle
avait tant  coeur: la puret des penses, l'lvation des sentiments,
le mpris des vanits si funestes aux femmes, l'aspiration vers un amour
infini, si peu connu ou si peu compris d'elles. Insensiblement elle
s'tait empare de leurs mes, et le catholicisme, qui jusqu'alors
n'avait t pour elles qu'une affaire de forme, commenait  enfoncer de
profondes racines dans leurs convictions. Il faut avouer aussi que la
mode aidait au succs de ce proslytisme; c'tait le temps des dernires
lueurs que jeta la foi catholique. De grandes intelligences, avides
d'idal, s'taient dvoues  la faire revivre; mais elles ne servirent
qu' hter la chute de l'glise; car l'glise les trahit, les repoussa,
et demeura seule avec son aveuglement et l'indiffrence des peuples.

Lorsque Stnio entra dans le boudoir de Pulchrie, il le trouva converti
en oratoire. La statue de Lda avait fait place au marbre de Madeleine
pnitente. Un collier de perles magnifiques tait devenu un rosaire
termin par une croix de diamants. Au lieu du sofa, on voyait un
prie-Dieu, et la joyeuse coupe de Benvenuto, enchsse dans une conque
de lapis, s'tait convertie en bnitier.

Comme Stnio se frottait les yeux, la Zinzolina revint du sermon. Elle
entra, vtue de velours noir, la tte enveloppe d'une mantille, un
livre de chagrin  fermoirs d'argent sous le bras, une grande croix d'or
au cou. Stnio se renversa sur le prie-Dieu en clatant de rire. Quelle
mascarade est-ce l? s'cria-t-il; depuis quand sommes-nous dvote? On
dit que le diable se fit ermite lorsque... mais, Dieu me prserve de
vous appliquer cet insolent proverbe,  ma vnrable matrone romaine!
Vous tes encore belle, quoique vous ayez pris un peu d'embonpoint, et
que vos cheveux d'or se soient enrichis de quelques reflets d'argent...

Il fut un temps o Pulchrie, dans tout l'clat de la jeunesse et dans
toute la certitude de ses triomphes, et accueilli gaiement les
sarcasmes de Stnio; mais, comme Stnio l'avait trs-bien remarqu,
l'astre de sa beaut entrait dans son dclin, et les plaisanteries
amres de son jeune amant excitrent son dpit. L'me de Pulchrie tait
plus fltrie encore que ses traits; la pit et bien difficilement
rajeuni ce coeur us par tant de dsirs phmres, par tant de
faiblesses incorrigibles. Elle allait donc  l'glise autant pour suivre
la mode que pour expliquer extrieurement, au gr de sa vanit, la
baisse de ses succs. Elle essaya de dfendre la sincrit de sa
dvotion; mais elle le fit si faiblement, et les railleries de Stnio
furent si cruelles, qu'elle eut tout le dsavantage de la lutte, et, le
sentant bien, elle se mit  pleurer.

[Illustration: Suspendu aux barreaux de la cellule... (Page 124.)]

Quand ses larmes cessrent d'amuser Stnio, pour s'pargner le soin de
la consoler, il se mit  l'endoctriner d'un ton pdant, et lui rpta
tous les lieux communs du Nord, pensant qu'ils seraient tout nouveaux
dans le Midi. Il lui permit d'tre catholique, lui donnant  entendre,
fort peu dlicatement, que la religion tait faite pour les
intelligences bornes, que le peuple en avait besoin, et qu'il tait bon
de l'encourager. Il en vint  lui prouver que ce qu'elle faisait tait
d'un bon exemple pour sa femme de chambre, et que d'ailleurs c'tait une
affaire de bonne compagnie que de se conformer au ton du jour. Il
termina sa dissertation en lui disant que ce qui tait biensance dans
sa manire extrieure serait, dans son intimit, du dernier mauvais
got, et il l'engagea  faire de la dvotion le matin et de la
galanterie le soir. A ce discours, la Zinzolina prit sa revanche et se
moqua de lui, surtout lorsqu'elle apprit qu'il tait ruin. Elle fit
alors la gnreuse, lui offrit sa table et sa voiture; et ce fut
certainement de grand coeur, car la Zinzolina tait librale  la
manire de ses pareilles; mais l'air de protection qu'elle prit avec
Stnio fut pour lui le dernier coup. Un homme en place avait marchand
les chants de sa lyre; une prostitue lui promettait les dons de ses
amants. Il se leva furieux, et sortit pour ne jamais la revoir.

Quand il vit la dvotion rgner partout, et qu'il apprit le grand crdit
de l'abbesse des Camaldules, son ironie ne connut plus de bornes. Toute
l'amertume qu'il avait couve contre Llia se rveilla  l'ide de la
voir heureuse ou puissante. Il s'tait consol de ce qu'il appelait une
vengeance de sa part, en se persuadant qu'elle le paierait cher, que
l'ennui dvorerait sa vie, que ses compagnes la tourmenteraient, et que,
doue, comme elle l'tait, d'un caractre inflexible, elle ferait
bientt un clat qui la forcerait de quitter le clotre. Quand il vit
qu'il s'tait tromp, il s'imagina devoir tre humili par cette
destine florissante, et sa mlancolie maladive empira. Il comprit sa
vie petitement et jalousa tout ce qui n'tait pas fltri et bris comme
lui. Il envia jusqu'aux titres, jusqu'aux richesses des autres hommes.
Il fut saisi d'une haine instinctive contre le cardinal, et se plut 
mettre des doutes outrageants sur la puret des relations de l'abbesse
avec lui. Il oublia cette tolrance lgante et sceptique qu'il avait
apprise au foyer de la civilisation, et, prenant du parti qu'il avait
abandonn ce que ce parti avait prcisment d'troit et d'erron, il
dclama aigrement contre la pit, accusa de jsuitisme non-seulement
tout ce qui intriguait dans l'tat, mais encore tout ce qui cherchait le
progrs par les voies religieuses. Il avait conserv la dignit de sa
posie en repoussant les viles sductions de la cupidit; il perdit
cette dignit en forant son gnie  produire des satires pleines de
fiel et des pamphlets gonfls de haine. C'est ainsi qu'au lieu de donner
la main aux esprits nobles et sincres qui rvaient la libert et la
servaient de tous leurs moyens, la jeunesse contemporaine de Stnio,
croyant sauver la libert, accusa de perfidie et repoussa brutalement
ceux qui auraient aid au triomphe de la vrit, s'il tait possible que
la lumire et la justice prsidassent aux contestations humaines.

[Illustration: Et saisit sa main glace. (Page 131.)]

Un jour Stnio trouva plaisant de se dguiser en femme et de
s'introduire dans le couvent pour assister  une des confrences de
l'abbesse des Camaldules. Plac trs-loin d'elle, il ne put voir ses
traits, mais il entendit ses discours.

Force de se renfermer dans les usages du catholicisme, Llia avait
conserv  cet enseignement religieux la forme nave d'une discussion o
l'avocat de la mauvaise cause tablit des prtentions que le dfenseur
de la vrit rfute toujours victorieusement. Dans le principe, le rle
de l'agresseur avait t rempli par une jeune fille exposant des doutes
timides, ou par une religieuse feignant de regretter le monde. Mais, peu
 peu, des femmes d'esprit qui assistaient  ces exhortations prirent
l'abbesse de leur permettre d'lever la voix librement contre elle, afin
de lui soumettre leurs incertitudes ou de lui exposer leurs chagrins. A
elle, de les redresser et de les consoler. Elle se rendit  leur dsir,
et, consulte  l'improviste sur plusieurs sujets ingnieux et dlicats,
elle leur rpondit toujours avec une sagesse et les exhorta avec une
onction qui les remplit d'admiration et d'attendrissement.

Stnio, tmoin de ce gracieux change d'panchements nobles et pieux,
moiti ravi de l'loquence de Llia, moiti irrit de ses faciles
victoires sur toutes ces argumentations qui lui semblaient faibles et
frivoles, eut la fantaisie de demander la parole  son tour. Il y avait
longtemps qu'il ne s'tait montr dans le pays; on avait oubli ses
traits; d'ailleurs il tait dguis habilement; sa beaut avait conserv
un caractre fminin, et sa voix une douceur presque enfantine. Personne
ne se douta de la supercherie, et, au premier moment, Llia elle-mme y
fut trompe.

O ma mre, dit-il d'un ton doucereux et triste, vous me prescrivez
toujours la prudence, vous me recommandez toujours la sagesse! Vous me
dites de consulter, dans le choix d'un poux, non les dons brillants de
l'esprit et de la figure, mais les qualits du coeur et la droiture de
l'intelligence. Je comprends qu'avec ces prcautions je pourrai chapper
aux dceptions et aux souffrances; mais les fins de l'me chrtienne en
cette vie sont-elles donc de fuir la douleur et de se conserver
tranquille au sein de l'gosme? Je pensais qu'au contraire le premier
de nos devoirs tait le dvoment, et que, si la jeunesse et la beaut
ont t investies par le ciel d'une puissance irrsistible, c'tait dans
le but de rvler l'idal aux hommes et de le leur faire aimer. Ces dons
que vous croyez sans doute funestes, vous, Madame, qui les possdiez et
qui les avez ensevelis sous le cilice, n'ont pourtant pas t dpartis
inutilement; car le Tout-Puissant ne cra rien d'inutile,  plus forte
raison rien de nuisible  l'tre qui reoit la vie et qui n'a pas le
pouvoir de la refuser. Moi, je crois que, plus nous sommes faites pour
inspirer l'amour, plus nous devons obir aux desseins du ciel en ouvrant
notre me  l'amour,  un amour gnreux, fidle et plein d'abngation.
La misricorde est le plus bel attribut de Dieu; d'o vient que vous
fermez notre coeur  la misricorde, en nous prescrivant d'aimer
seulement ceux qui n'en ont pas besoin et qui ne nous donneront jamais
l'occasion de l'exercer? Quel mrite aurais-je d'tre la compagne du
juste? Le juste assurera ma paix en ce monde; mais en quoi me
rendra-t-il digne d'un monde meilleur? Et quand j'irai me prsenter
devant le tribunal de Dieu sans lui apporter le trsor de mes larmes
pour laver mes faiblesses, ne me sera-t-il pas rpondu ce que Jsus
disait aux Pharisiens superbes: _Vous avez reu votre rcompense_.

coutez, madame l'abbesse: les hommes sages et forts n'ont que faire de
la tendresse des femmes. Ceux  qui Dieu la destinait pour soulager et
fortifier leurs coeurs, ce sont les pcheurs, ce sont les faibles, ce
sont les hommes gars. Vous ne voulez donc pas qu'ils reviennent  la
vertu et au bonheur, ces infortuns que le Christ est venu racheter au
prix de son sang? N'est-ce pas pour eux qu'il s'est immol, et ne
devons-nous pas nous proposer la compassion et la charit du Christ pour
modle dans l'emploi de nos plus grandes facults? O ma mre, au lieu de
har les mchants, il faudrait songer  les convertir. Et comme ils ne
peuvent rien les uns pour les autres; comme, dans le commerce des femmes
avilies auquel vous les relguez, ils ne peuvent que se corrompre et se
damner de plus en plus, Dieu nous commande peut-tre de nous abaisser
jusqu' eux pour les lever ensuite jusqu' lui. Sans doute, ils nous
feront souffrir par leurs emportements, par leurs infidlits, par tous
les dfauts et tous les vices qu'ils ont contracts dans l'habitude
d'une mchante vie; mais nous souffrirons ces maux en vue de leur salut
et du ntre; car il est crit qu'il y aura plus de joie dans le ciel
pour un pcheur converti que pour cent justes persvrants.

Permettez, Madame, que je raconte ici une lgende que vous connaissez
sans doute, car elle est originaire de votre pays, et les potes l'ont
traduite dans toutes les langues. Il y avait un dbauch qui s'appelait
don Juan... Que ce nom n'effarouche pas la pudeur, mon rcit n'aura rien
que d'difiant. Il avait commis bien des crimes, il avait fait des
victimes innombrables. Il avait enlev une fille vertueuse, et puis il
avait tu le pre outrag de cette infortune; il avait abandonn les
plus belles et les plus pures d'entre les femmes; il avait mme, dit-on,
sduit et trahi une religieuse... Dieu l'avait condamn, il avait permis
aux esprits de tnbres de s'emparer de lui; mais don Juan avait aux
cieux la protection ineffable de son ange gardien. Ce bel ange se
prosterna devant le trne de l'ternel, et lui demanda la grce de
changer son existence immuable et divine pour l'humble et douloureuse
condition de la femme. Dieu le permit. Et savez-vous, mes soeurs, ce
que fit l'ange quand il fut mtamorphos en femme? Il aima don Juan et
s'en fit aimer, afin de le purifier et de le convertir.

Stnio se tut. Son discours avait produit une agitation trange. Sa
vieille lgende tait toute neuve pour les jeunes filles et pour la
plupart des nonnes qui l'coutaient. Plusieurs regardaient l'trangre
qui venait de parler, avec une curiosit pleine d'motion. Le son de sa
voix les avait troubles, et le feu de son regard attirait
involontairement le leur. Quelques-unes se tournrent, effrayes, vers
l'abbesse, et attendirent sa rponse avec anxit.

Llia demeura quelques instants confondue de l'audace de Stnio, et se
demanda si elle ne le ferait pas chasser immdiatement de l'enceinte
sacre. Mais, songeant que cet clat serait pire encore que le discours
qu'on venait d'entendre, elle prit le parti de lui rpondre.

Mes soeurs, dit-elle, et vous, mes enfants, vous ne savez pas la fin
de la lgende, et je vais vous la raconter. Don Juan aima l'ange et ne
fut pas converti. Il tua son propre frre et reprit le cours de ses
iniquits. Lche et mchant, il avait peur de l'enfer quand il tait
ivre. A jeun, il blasphmait Dieu, profanait ses autels et foulait aux
pieds les plus belles oeuvres de ses mains. L'ange devenu femme perdit
la raison, c'est--dire la mmoire du ciel sa patrie, la conscience de
sa nature divine, l'esprance de l'immortalit. Don Juan mourut dans
l'impnitence finale, tourment par les dmons, c'est--dire par les
remords tardifs et impuissants de sa conscience. Il y eut au ciel un
ange de moins, et dans l'enfer un dmon de plus.

Apprenez, mes enfants, que, dans ce temps d'tranges dsespoirs et
d'inexplicables fantaisies, don Juan est devenu un type, un symbole, une
gloire, presque une divinit. Les hommes plaisent aux femmes en
ressemblant  don Juan. Les femmes s'imaginent tre des anges et avoir
reu du ciel la mission et la puissance de sauver tous ces don Juan;
mais, comme l'ange de la lgende, elles ne les convertissent pas, et
elles se perdent avec eux. Quant aux hommes, sachez que cette absurdit
de revtir de grandeur et de posie la personnification du vice est un
des plus funestes sophismes qu'ils aient accrdits. O don Juan! hideux
fantme, combien d'mes tu as perdues sans retour! C'est leur stupide
admiration pour toi qui a fltri tant de jeunesses et prcipit tant de
destines dans un abme sans fond! En marchant sur tes traces elles ont
espr s'lever au-dessus du commun des hommes. Maudit sois-tu, don
Juan! On t'a pris pour la grandeur, et tu n'es que la folie. La
poussire de tes pas ne vaut pas plus que la cendre balaye par le vent.
Le chemin que tu as suivi ne mne qu'au dsespoir et au vertige.

Fat insolent! o donc avais-tu pris les droits insenss auxquels tu as
dvou ta vie! A quelle heure, en quel lieu Dieu t'avait-il dit: Voici
la terre, elle est  toi, tu seras le seigneur et le roi de toutes les
familles. Toutes les femmes que tu auras prfres sont destines  ta
couche; tous les yeux  qui tu daigneras sourire fondront en larmes pour
implorer ta merci. Les noeuds les plus sacrs se dnoueront ds que tu
auras dit: Je le veux. Si un pre te rclame sa fille, tu plongeras ton
pe dans son coeur dsol, et tu souilleras ses cheveux blancs dans
le sang et la boue. Si un poux furieux vient te disputer, le fer  la
main, la beaut de sa fiance, tu railleras sa colre et tu te confieras
dans ta mission irrvocable. Tu l'attendras de pied ferme, sans hter le
coup qui doit le frapper. Un ange que j'enverrai obscurcira son regard
et le mnera au-devant de la blessure!

C'est--dire que Dieu, n'est-ce pas, gouvernait le monde pour tes
plaisirs? il commandait au soleil de se lever pour clairer les hameaux
et les tavernes, les couvents et les palais o la verve libertine
improvisait ses aventures; et, quand la nuit tait venue, quand ton
orgueil insatiable s'tait abreuv de soupirs et de larmes, il allumait
au ciel les silencieuses toiles pour protger ta retraite et guider les
nouveaux voyages?

L'infamie, inflige par toi, tait un honneur digne d'envie. La
fltrissure de tes perfidies tait un sceau glorieux, ineffaable, qui
marquait ton passage comme les chnes foudroys la course des nues
ardentes. Tu ne reconnaissais  personne le droit de dire: Don Juan est
un lche, car il abuse de la faiblesse, il trahit des femmes sans
dfense. Non, tu ne reculais pas devant le danger. Si un vengeur
s'armait pour les victimes de ta dbauche, tu ne faisais pas fi d'un
cadavre, et tu ne craignais pas de trbucher en mettant le pied sur ses
membres engourdis.

Un jour sans promesse et sans mensonge, une nuit sans adultre et sans
duel, auraient t une honte irrparable. Tu marchais tte leve, et tes
yeux cherchaient hardiment la proie que tu devais dvorer. Depuis la
vierge timide qui frmissait au bruit de tes pas, jusqu' la courtisane
effronte qui mettait au dfi ton courage et ta renomme, tu ne voulais
ignorer aucune des joies de l'me ou des sens: le marbre du temple ou le
fumier de l'table servait d'oreiller  ton sommeil.

Que voulais-tu donc,  don Juan! que voulais-tu de ces femmes plores?
Est-ce le bonheur que tu demandais  leurs bras? Esprais-tu faire une
halte aprs ce laborieux plerinage? Croyais-tu que Dieu t'enverrait
enfin, pour fixer tes inconstantes amours, une femme suprieure  toutes
celles que tu avais trahies? Mais pourquoi les trahissais-tu? Est-ce
qu'en les quittant tu sentais au dedans de toi-mme le dpit et le
dcouragement d'une illusion perdue? Est-ce que leur amour n'atteignait
pas  la hauteur de tes rves? Avais-tu dit dans ton orgueil solitaire
et monstrueux: Elles me doivent une flicit infinie que je ne puis
leur donner: leurs soupirs et leurs gmissements sont une douce musique
 mon oreille; les tortures et les angoisses de mes premires treintes
rjouissent mes yeux. Esclaves soumises et dvoues, j'aime  les voir
s'embellir d'une joie menteuse pour ne pas troubler mon plaisir; mais je
leur dfends de planter leur esprance sur le seuil de ma pense, je
leur dfends d'attendre la fidlit en change du sacrifice!

Est-ce que tu tressaillais de colre chaque fois que tu devinais au
fond de leur me l'inconstance qui les faisait gales  toi, et qui
peut-tre allait te gagner de vitesse? tais-tu honteux et humili quand
leurs serments te menaaient d'un amour opinitre et acharn qui aurait
enchan ton gosme et ta gloire? Avais-tu lu quelque part dans les
conseils de Dieu que la femme est une chose faite pour le plaisir de
l'homme, incapable de rsistance ou de changement? Pensais-tu que cette
perfection idale de renoncement existait pour toi seul sur la terre et
devait assurer l'inpuisable renouvellement de tes joies? Croyais-tu
qu'un jour le dlire arracherait aux lvres de ta victime une promesse
impie, et qu'elle s'crierait: Je t'aime parce que je souffre, je
t'aime parce que tu gotes un plaisir sans partage, je t'aime parce que
je sens  tes transports qui se ralentissent,  tes bras qui s'ouvrent
et m'abandonnent, que tu seras bientt las de moi et que tu m'oublieras.
Je me dvoue parce que tu me repousses, je me souviendrai parce que tu
m'effaceras de ta mmoire. Je t'lverai dans mon coeur un sanctuaire
inviolable, parce que tu vas inscrire mon nom dans les archives de ton
mpris!

Si tu as nourri un seul instant cette absurde esprance, tu n'tais
qu'un fou,  don Juan! Si tu as cru un seul instant que la femme peut
donner  l'homme qu'elle aime autre chose que sa beaut, son amour et sa
confiance, tu n'tais qu'un sot; si tu as cru qu'elle ne s'indignerait
pas lorsque ta main la repousserait comme un vtement inutile, tu
n'tais qu'un aveugle. Va! tu n'tais qu'un libertin sans coeur, une
me de courtisan effront dans le corps d'un rustre!

Oh! qu'ils t'ont mal compris ceux qui ont vu dans ta destine l'emblme
d'une lutte glorieuse et persvrante contre la ralit! S'ils avaient
renouvel  leurs dpens l'preuve que tu as tente, ils ne te feraient
pas la part si belle; ils confesseraient  haute voix la misre de tes
ambitions, la mesquinerie de tes esprances. S'ils avaient comme toi
combattu corps  corps avec l'impuret, comme ils sauraient ce qui t'a
manqu,  toi qui n'as jamais connu l'amour, et qui, au lieu de
reprendre avec ton bon ange la route des cieux, l'as prcipit dans
l'enfer  ta suite!

C'est pour cela, don Juan, que ta mort les effraie et les consterne, et
qu'ils t'adorent  genoux. Leurs yeux ne franchissent pas l'horizon que
tu avais embrass; ils ne sont heureux, comme toi, qu'avec des
grincements de dents. L'puisement et la douleur de tes derniers jours,
le duel implacable de ton cerveau gar contre ton sang engourdi,
l'agonie et le rle de tes nuits sans sommeil les frappent de terreur
comme une menace prophtique.

Ils ne savent pas, les insenss, que tes plaintes taient des
blasphmes, et que ta mort est un chtiment quitable. Ils ne savent pas
que Dieu punit en toi l'gosme et la vanit, qu'il t'a envoy le
dsespoir pour venger les victimes dont la voix s'levait contre toi.

Mais tu n'as pas le droit de te plaindre; le chtiment qui t'a frapp
n'est qu'une reprsaille. Tu n'tais pas sage, don Juan, si tu ignorais
le dnoment fatal de toutes les tragdies que tu avais joues. Tu avais
bien mal tudi les modles qui t'avaient prcd dans la carrire et
que tu voulais rajeunir. Tu ne savais donc pas que le crime, pour avoir
quelque grandeur, pour prtendre  l'empire du monde, doit vivre dans la
conscience anticipe de la peine qu'il mrite chaque jour? Alors
peut-tre il peut se vanter de son courage, car il n'ignore pas la fin
qui lui est rserve. Mais si tu croyais chapper  la vengeance
cleste, don Juan, tu n'tais donc qu'un lche!

O mes soeurs!  mes filles! voil ce que c'est que don Juan. Aimez-le
maintenant si vous pouvez. Que votre imagination s'exalte  l'ide de
livrer les trsors de votre me au souffle empoisonn de l'impie; que
les romans, les pomes, le thtre, vous montrent la perversit
triomphante de votre grossier contempteur. Adorez-le  genoux, abjurez
pour lui tous les dons du ciel, faites-en un chemin splendide o ses
pieds viennent rpandre le sang et la fange! Allez! courbez vos fronts,
quittez le sein de Dieu, jeunes anges qui vivez en lui. Faites-vous
victimes, faites-vous esclaves, faites-vous femmes!

Ou plutt djouez ce pige grossier que le vice vous tend. Pour se
dispenser de vous obtenir par des voies meilleures, sans doute son rle
est de se rendre aimable, sa tactique est de se peindre intressant. Il
vous dira qu'il souffre, qu'il soupire aprs le ciel qui le repousse,
qu'il n'attend que vous pour y retourner; mais il a dj fait ces lches
mensonges et ces perfides promesses  des femmes aussi candides que
vous; et, quand il vous aura profanes et brises comme elles, comme
elles vous serez dlaisses et enregistres comme une date sur la liste
de ses dbauches.

Sans doute il est des circonstances, heureusement bien rares, o le
pardon et la patience de la femme servent, dans les desseins de Dieu, 
la conversion de tels hommes. Quand de telles circonstances se
rencontrent dans notre vie, malgr nous et en dpit de toute prvision,
acceptons cette preuve. Il y a des souffrances qui nous viennent de
Dieu: que le dvouement, la douceur et l'abngation soient les
ressources de la femme  qui la Providence a envoy le flau d'un pareil
poux. Mais ce dvouement doit avoir une limite; car ce qu'il y a de pis
au monde, c'est d'oublier que le vice est hassable en lui-mme et de se
mettre  aimer le vice. Si, comme les hommes aiment  le proclamer, la
femme est un tre faible, ignorant et crdule, de quel droit nous
appellent-ils pour les convertir? Nous ne le pouvons pas sans doute; et
eux, nos suprieurs, nos matres, ils peuvent donc nous pervertir et
nous perdre? Voyez quelle hypocrisie ou quelle absurdit dans leur
raisonnement!

S'il est des souffrances qui viennent de Dieu, il en est bien plus,
croyez-moi, qui nous viennent de nous-mmes et que nous avons cherches
par notre tmrit. Dsirer l'amour du mchant, mettre son idal dans la
socit du vice!... Mais cela est-il croyable, cela est-il possible? Le
mal est si contagieux que les anges mmes y succombent. Quel orgueil
insens ira donc tenter un pareil sort? Ah! si jamais l'une de vous
prouve cette tentation, qu'elle s'examine bien elle-mme, et elle verra
que son proslytisme n'est qu'un prtexte de la vanit. Il serait si
beau de convertir don Juan! il serait si glorieux de l'emporter sur
toutes celles qui ont chou! Eh bien, vous tes belle, vous tes
persuasive, vous tes un tre privilgi; peut-tre marquerez-vous dans
la vie de don Juan. Il n'a jamais aim la mme femme plus d'un jour;
peut-tre aura-t-il pour vous deux jours de fidlit. Ce sera un beau
triomphe; on en parlera. Mais que deviendrez-vous le troisime jour?
Oserez-vous vous prsenter devant Dieu pour lui demander sa paix que
vous possdiez et que vous avez aline pour l'honneur de possder don
Juan? Vous aviez promis au Seigneur de lui ramener cette me gare; et
pourtant vous revenez seule, abattue, souille. Votre me a perdu sa
virginit, votre beaut sa puissance, votre jeunesse son espoir. Le
souffle de don Juan est sur vous. Faites pnitence; il faudra beaucoup
prier, beaucoup pleurer avant que cette tache soit lave et que cette
blessure ait fini de saigner. Mais quoi! votre rconciliation avec Dieu
vous pouvante! vous craignez les reproches de la conscience, l'horreur
de la solitude! vous vous jetez dans le tumulte du monde! Vous esprez
vous enivrer et oublier votre mal. Mais le monde vous raille et vous
ddaigne. Le monde est cruel, impitoyable. Vos larmes, qui eussent
attendri le Seigneur, ne seront pour le monde qu'un sujet de rise.
Alors il vous faut vaincre l'insolence du monde, et relever votre vanit
froisse en cherchant de nouveaux triomphes. Il vous faut d'autres
amours, vous ne pouvez pas rester seule et abandonne. Vous ne pouvez
pas tre un objet de piti pour les autres femmes. Il faut vous obstiner
 soumettre don Juan. Retournez  lui; votre persvrance
l'enorgueillira, et, pendant un jour encore, vous croirez tre au comble
du bonheur et de la gloire. Mais avec don Juan, il est un lendemain
invitable. Un charme magique pse sur lui, l'ennui le poursuit partout
et le chasse de partout. Il le chassera de vos bras comme de ceux des
autres. Suivez-le si vous l'osez!

Mais non, faites mieux, abandonnez-vous  la colre,  la vengeance.
Oubliez don Juan, prouvez-lui que vous tes aussi forte, aussi lgre
que lui, cherchez un rparateur de votre affront, un consolateur  votre
peine. Un autre don Juan se prsentera, car il y en a beaucoup dans le
temps o nous vivons. Il en viendra un plus beau, plus lgant, plus
impudent que le premier. Celui-l ne vous et pas cherche alors que
vous tiez pure. Il n'aime que le vice effront; et quand il saura que
vous avez t profane, il se flattera de vous trouver telle qu'il vous
dsire. Il vous poursuivra, il vous persuadera sans peine; car il sait
que c'est le dpit et non le besoin d'aimer qui vous attire  lui. Il a
trop d'exprience pour croire  un amour que vous n'prouvez pas, et
lui, qui n'en prouve pas davantage, il ne craindra pas de vous tromper
par les plus absurdes promesses. Avec le premier vous aviez eu deux ou
trois jours de tendresse, avec le second vous n'en aurez pas un seul.

Je m'arrte; c'est assez mettre sous vos yeux le tableau hideux de
l'garement et du dsespoir. Dtournez vos regards,  mes douces et
chastes compagnes! levez-les au ciel et voyez si les anges s'ennuient
de la socit de l'Eternel! voyez si la lgende est vraie et si les
bienheureux abjurent leurs ineffables dlices pour la socit des hommes
corrompus!

La belle Claudia pleurait.....

Stnio n'entendit pas la fin du discours de l'abbesse. Elle avait, comme
de coutume, ramen  elle tout son auditoire, et la gloire de don Juan
tait renverse. Comme il vit que, malgr l'attention qu'on donnait 
l'abbesse, de temps en temps des regards incertains et curieux
s'attachaient sur lui, il craignait d'tre reconnu s'il sortait avec la
foule. Il s'chappa sans bruit et revint chez lui quitter son
travestissement, tout en roulant dans son esprit mille projets de
vengeance, tous plus fous les uns que les autres.




LXIII.


A force de faire des projets, Stnio sortit sans s'tre arrt  aucun.
Il avait repris les habits de son sexe, et sa toilette tait des plus
recherches. Quand il eut march longtemps, il se demanda ce qu'il
allait faire; il tait prs du couvent des Camaldules. Son instinct et
sa destine l'avaient port l sans qu'il en et conscience.

Autrefois, Stnio avait pntr dans ce monastre. Pendant deux nuits il
avait err sur les terrasses, dans les clotres, autour des dortoirs. Il
retrouva sans peine la cellule de Claudia, et, grimpant le long du
berceau de jasmin qui entourait la croise, il hsita s'il ne casserait
pas un carreau pour entrer.

Stnio voulait  tout prix mortifier l'orgueil de Llia. Ne pouvant le
briser, il voulait au moins le tourmenter, et il se demandait sur qui
porterait sa premire tentative. Serait-ce sur Claudia, cette enfant
qu'il avait trouve jadis si bien dispose  l'couter? Elle tait
devenue une grande et belle personne, pleine de dignit, de raison et de
pit sincre. Son ducation avait t le chef-d'oeuvre de l'abbesse,
car nulle me n'avait t plus prs de se corrompre, et nulle n'avait eu
autant d'efforts  faire pour s'ouvrir  la droiture et  la sagesse.
Claudia sentait le mal que lui avait fait sa premire ducation, et,
dans sa lutte avec les mauvaises influences du pass, elle avait t si
effraye de l'avenir que son caprice s'tait chang en rsolution
inbranlable. Elle avait pris le voile. Elle tait novice.

Quelle gloire pour Stnio, et quelle humiliation pour Llia, s'il venait
 bout d'arracher cette proie au proslytisme! Comme Claudia, ddaigne
par lui chez la courtisane o elle tait venue le chercher, et puis
attire ensuite  un rendez-vous o elle ne l'avait pas trouv, et enfin
arrache  des rsolutions srieuses et  une jeunesse mrie par la
rflexion, serait une belle conqute  afficher! Peut-tre en ce moment
la fire abbesse racontait aux vieilles nonnes qu'elle avait reconnu,
dans l'orateur femelle de la confrence, un fat qu'elle s'tait plu,
dans sa rponse,  persifler et  humilier! Peut-tre, le lendemain,
grce au caquet des nonnes, on saurait dans toute la ville le triomphe
d'loquence que Stnio tait venu procurer  Llia. Il lui fallait une
aventure scandaleuse pour mettre les rieurs de son ct. Mais serait-ce
Claudia, serait-ce Llia elle-mme que Stnio attaquerait de prfrence?

Suspendu au barreaux de la cellule, il distinguait,  la faible lueur
d'une lampe allume devant l'image de la Vierge, une forme blanche
lgamment jete sur une couche troite et basse. C'tait la belle
Claudia dormant sur son lit en forme de cercueil. Son sommeil n'tait
pas parfaitement calme. De temps en temps un soupir profond, vague
rminiscence du chagrin, de la crainte ou du repentir, venait soulever
sa poitrine. Son bandeau s'tait drang, et ses longs cheveux noirs,
dont elle devait bientt, comme Llia, faire le sacrifice, retombaient
sur son bras d'albtre, mal cach par une large manche de lin.

La beaut de cette fille avait tellement augment depuis le temps o
Stnio l'avait connue, son attitude tait si gracieuse, il y avait en
elle un si singulier mlange de volupt instinctive luttant encore,
quoique faiblement, contre la chastet victorieuse, que Stnio, troubl,
oublia ses projets et ne songea qu' la dsirer pour elle-mme. Mais ce
soupir, qui de temps en temps chappait  Claudia comme une note
mystrieuse exhale vers le ciel, causait un effroi involontaire  ce
dbauch. Les maldictions que Llia avait donnes  don Juan lui
revenaient aussi en mmoire et ne lui semblaient plus des attaques
personnelles contre lui. Aprs tout, se dit-il en regardant le sommeil
virginal de Claudia, cette homlie ne peut m'avoir t adresse. Je ne
suis point un rou; je suis libertin, mais non pas lche ni menteur. Je
vis avec des femmes dbauches, et je n'ai pas une grande opinion de la
vertu des autres; mais je ne cherche pas  m'en assurer, car il y a
toujours eu dans le souvenir de ma premire dception quelque chose qui
m'a mis en mfiance de moi-mme. J'ai peut-tre les manires et l'aplomb
d'un Lovelace, mais je n'en ai pas la confiance superbe. Je n'ai tromp
ni sduit aucune femme, pas mme celle-ci, qui est venue me trouver dans
un mauvais lieu, et que je regarde dormir  cette heure dans son voile
de novice, sans en carter le moindre pli. Qu'ai-je donc de commun avec
don Juan? J'ai eu quelques vellits de l'imiter; mais j'ai senti
aussitt que je ne le pouvais pas. Je vaux mieux ou moins que lui, mais
je ne lui ressemble pas. Je n'ai ni assez de sant, ni assez de gaiet,
ni assez d'effronterie pour me donner tant de peine, sachant que je puis
trouver des plaisirs faciles. Si Llia s'imagine avoir frapp juste sur
moi en crasant don Juan sous sa rhtorique, elle se trompe beaucoup,
elle a lanc son javelot dans le vide.

Il quitta les barreaux de la cellule et se promena dans le jardin,
occup toujours des anathmes de Llia et sentant crotre en lui, non
plus le dsir de s'en venger en les mritant, mais de les repousser en
faisant connatre qu'il ne les mritait pas. L'me de Stnio tait
foncirement honnte et amie de la droiture. Il avait la prtention, en
gnral, d'tre plus vicieux qu'il ne l'tait en effet; mais, si on le
prenait au mot, sa fiert se rvoltait, et son indignation prouvait que
ses principes,  certains gards, taient inbranlables.

Il marchait avec agitation sous les myrtes du prau, et toutes les
paroles de l'abbesse lui revenaient  la mmoire avec une prcision qui
tenait du prodige. Sa colre avait fait place  une souffrance profonde.
Il n'avait pu se dfendre d'admirer la parole de l'abbesse; le son de sa
voix tait plus harmonieux que jamais, et le ton dont elle disait
rvlait, comme autrefois, cette conviction profonde, cette
incorruptible bonne foi que Llia avait porte dans le scepticisme comme
dans la pit. Il n'avait pas bien vu son visage; mais elle lui avait
sembl toujours belle, et sa taille n'avait pas, comme celle de
Pulchrie, perdu son lgance et sa lgret. Malgr lui, Stnio avait
t frapp du progrs intellectuel qui s'tait accompli dans cette me
dchire  l'ge o les femmes subissent, avec la perte de leurs
charmes, une sorte de dcadence morale. Llia avait donn un dmenti
puissant  toutes les prvisions applicables aux destines vulgaires.
Elle avait triomph de tout, de son amant, du monde et d'elle-mme. Sa
force effrayait Stnio; il ne savait plus s'il devait la maudire ou se
prosterner. Ce qui tait bien nettement senti de lui, c'tait la douleur
d'tre mconnu par elle, mpris sans doute,  l'heure o il ne pouvait
se dfendre de la respecter ou de la craindre.

Tel est le coeur humain: l'amour est la lutte des plus hautes facults
de deux mes qui cherchent  se fondre l'une dans l'autre par la
sympathie. Quand elles n'y parviennent pas, le dsir de s'galer au
moins par le mrite devient un tourment pour leur orgueil mutuellement
bless. Chacune voudrait laisser  l'autre des regrets, et celle qui
croit les prouver seule est en proie  un vritable supplice.

Stnio, de plus en plus agit, sortit du jardin et suivit au hasard une
galerie troite soutenue d'arcades lgantes. Au bout de cette galerie,
un escalier tournant en spirale sur un palmier de marbre s'offrit devant
lui. Il le monta, pensant que ce passage le ramnerait aux terrasses par
lesquelles il tait venu. Il trouva un rideau de drap noir et le souleva
 tout hasard, quoique avec prcaution. La chaleur avait t accablante
dans la journe. Cette tenture tait la seule porte qui fermt les
appartements de l'abbesse. Stnio traversa une pice qui servait
d'oratoire, et se trouva dans la cellule de Llia.

Cette cellule tait simple et recherche  la fois. Elle tait toute
revtue,  la vote et aux parois, d'un stuc blanc comme l'albtre. Un
grand Christ d'ivoire, d'un beau travail, se dtachait sur un fond de
velours violet, encadr dans des baguettes de bronze artistement
ciseles. De grandes chaises d'bne massives, carres, mais d'un got
pur, releves par des coussins de velours carlate, un prie-Dieu et une
table du mme style sur laquelle taient poss une tte de mort, un
sablier, des livres et un vase de grs rempli de fleurs magnifiques,
composaient tout l'ameublement. Une lampe de bronze antique, pose sur
le prie-Dieu, clairait seule cette pice assez vaste, au fond de
laquelle Stnio ne distingua Llia qu'au bout de quelques instants.
Puis, quand il la vit, il resta clou  sa place; car il ne sut si
c'tait elle ou une statue d'albtre toute semblable  elle, ou le
spectre qu'il avait cru voir dans des jours de dlire et d'puisement.

Elle tait assise sur sa couche, cercueil d'bne gisant  terre. Ses
pieds nus reposaient sur le pav et se confondaient avec la blancheur du
marbre. Elle tait tout enveloppe de ses voiles blancs, dont la
fracheur tait incomparable. A quelque heure qu'on vit la belle abbesse
des Camaldules, elle tait toujours ainsi; et l'clat de ce vtement
sans tache et sans pli avait quelque chose de fantastique qui donnait
l'ide d'une existence immatrielle, d'une srnit en dehors des lois
du possible. A ce vtement si pur, ses compagnes attachaient un respect
presque superstitieux. Aucune n'et os le toucher; car l'abbesse tait
rpute sainte, et tout ce qui lui appartenait tait considr comme une
relique. Peut-tre elle-mme attachait une ide romanesque  cette
blancheur du lin qui lui servait de parure. Elle trouvait avec la posie
chrtienne les plus touchants emblmes de la puret de l'me dans cette
robe d'innocence si prcieuse et si vante.

Llia ne vit pas Stnio, quoiqu'il ft debout devant elle; et Stnio ne
sut pas si elle dormait ou si elle mditait, tant elle demeura immobile
et absorbe malgr sa prsence. Ses grands yeux noirs taient ouverts
cependant; mais leur fixit tranquille avait quelque chose d'effrayant
comme la mort. Sa respiration n'tait pas saisissable. Ses mains de
neige poses l'une sur l'autre n'indiquaient ni la souffrance, ni la
prire, ni l'abattement. On et dit d'une statue allgorique
reprsentant le calme.

Stnio la regarda longtemps. Elle tait plus belle qu'elle n'avait
jamais t; quoiqu'elle ne ft plus jeune, il tait impossible
d'imaginer en la voyant qu'elle et plus de vingt-cinq ans; et cependant
elle tait ple comme un lis, et aucun embonpoint ne voilait sur ses
joues le ravage des annes. Mais Llia tait un tre  part, diffrent
de tous les autres, passionn au fond de l'me, impassible 
l'extrieur. Le dsespoir avait tellement creus en elle qu'il tait
devenu la srnit. Toute pense de bonheur personnel avait t abjure
avec tant de puissance, qu'il ne restait pas la moindre trace de regret
ou de mlancolie sur son front. Et cependant Llia connaissait des
douleurs auxquelles rien dans la vie des autres tres ne pouvait se
comparer; mais elle tait comme la mer calme, quand on la regarde du
sommet des montagnes, alors qu'elle parat si unie qu'on ne peut
comprendre les orages cachs dans son sein profond.

Quand Stnio la vit ainsi, lui qui s'tait toujours attendu  la
retrouver dchue de toute sa puissance, un trouble, un attendrissement,
un transport imprvus s'emparrent de lui. Six annes de dpit, de
mfiance ou d'ironie furent oublies en un instant devant la beaut de
la femme; six annes de dsordres, de scepticisme ou d'impit furent
abjures comme par magie au spectacle de la beaut de l'me. Ce que
Stnio avait ador autrefois dans Llia, c'tait prcisment cette
runion de la beaut physique et de la beaut intellectuelle. Cette
force du l'intelligence qui lui avait rsist tait devenue l'objet de
sa haine. Il n'avait voulu garder dans sa mmoire que le souvenir d'une
belle femme, et, pour consoler son amour-propre d'avoir pli le genou
devant Llia, il se plaisait  rpter que sa beaut seule l'avait
bloui et lui avait fait rver en elle un gnie qu'elle n'avait pas. En
contemplant Llia ainsi pensive, il fut impossible  Stnio de ne pas
sentir qu'entre cette femme, qu'il et pu mriter, et toutes celles
qu'il prtendait comparer et galer  elle, il y avait l'abme de
l'infini. Comme un prodigue ruin  l'aspect d'un trsor nglig qui lui
chappe, il fut pris de vertige et de dsespoir, et s'appuya contre la
porte pour ne pas se laisser tomber  genoux. Llia ne vit pas son
trouble. Emporte par l'esprit dans un autre monde, elle n'existait
pas,  cet instant-l, de la vie des sens.

Stnio resta presque une heure devant elle, l'tudiant avec avidit,
piant le rveil du sentiment dans cette extase de la pense, se
demandant avec angoisse si elle songeait  lui en cet instant, et si
c'tait pour le plaindre, le regretter ou le mpriser. Enfin, elle fit
un lger mouvement et parut sortir de son rve, mais peu  peu, et sans
se rendre encore bien compte de la vie extrieure. Puis elle se leva, et
marcha lentement dans le fond de sa chambre. La lampe envoyait au mur
ple le reflet transparent de son ombre voile. On et dit d'un spectre
qui marchait  ct d'elle. Enfin elle s'arrta devant sa table, et,
croisant ses bras sur sa poitrine, la tte penche en avant, et l'air
mlancolique, cette fois, elle contempla longtemps le vase rempli de
fleurs. Stnio la vit essuyer quelques larmes qui coulaient de ses yeux
lentement et tranquillement, comme l'eau d'une source limpide et
silencieuse. Il ne put rsister plus longtemps  son motion.

Oh! lui dit-il en faisant quelques pas vers elle, voici la seconde fois
que je te vois pleurer: la premire fois j'tais  tes pieds;
aujourd'hui j'y serai encore si tu veux me dire le secret de tes
larmes.

Llia ne tressaillit point: elle regarda Stnio d'un air trange, et
sans montrer ni crainte ni colre de le voir pntrer chez elle au
milieu de la nuit.

Stnio, lui dit-elle, je pensais  toi; il me semblait te voir et
t'entendre; ton image tait dans ma pense. Que viens-tu faire ici, tel
que te voil?

--Ma prsence vous fait horreur, Llia? dit Stnio, effray de cet
accueil glacial.

--Non, rpondit Llia.

--Mais, dit Stnio, elle vous offense et vous irrite?

--Non plus, rpondit Llia.

--Eh bien, elle vous afflige, peut-tre?

--Je ne sais pas ce qui peut m'affliger dsormais, Stnio. Mon me vit
dans la prsence incessante, ternelle, des sujets de sa rflexion et
des causes de sa douleur. Tu vois que ta visite ne m'meut pas plus que
ton souvenir, et ta personne pas plus que ton image.

--Vous pleuriez, Llia, et vous dites que vous pensiez  moi!

--Regarde cette fleur, dit Llia en lui montrant un narcisse blanc d'un
parfum exquis. Elle m'a rappel ce que tu tais dans ta jeunesse, alors
que je t'aimais; et tout  coup j'ai vu tes traits, j'ai entendu le son
de ta voix, et mon coeur a t dlicieusement mu, comme aux jours o
je me croyais aime de toi.

--Est-ce un rve que je fais? s'cria Stnio hors de lui. Est-ce Llia
qui me parle ainsi? et si c'est elle, est-ce parce que la soeur
Annonciade s'ennuie de la solitude, ou parce que l'abbesse des
Camaldules veut railler amrement mon audace?

Llia ne sembla pas entendre ce que disait Stnio; elle tenait le
narcisse, et le regardait avec attendrissement.

Te voil, mon pote, lui dit-elle, comme je t'ai souvent contempl 
ton insu. Souvent, dans nos courses rveuses, je t'ai vu, plus faible
que Trenmor et moi, cder  la fatigue et t'endormir  mes pieds sous
une chaude brise de midi, parmi les fleurs de la fort. Penche sur toi,
je protgeais ton sommeil, j'cartais de toi les insectes malfaisants.
Je te couvrais de mon ombre quand le soleil perait les branches pour
jeter un baiser  ton beau front. Je me plaais entre toi et lui. Mon
me despote et jalouse t'enveloppait de son amour. Ma lvre tranquille
effleurait quelquefois l'air chaud et parfum qui frmissait autour de
toi. J'tais heureuse alors, et je t'aimais! Je t'aimais autant que je
puis aimer. Je te respirais comme un beau lis, je te souriais comme  un
enfant, mais comme  un enfant plein de gnie. J'aurais voulu tre ta
mre et pouvoir te presser dans mes bras sans veiller en toi les sens
d'un homme.

D'autres fois, j'ai surpris le secret de tes promenades solitaires.
Tantt, pench sur le bassin d'une source ou appuy sur la mousse des
rochers, tu regardais le ciel dans les eaux. Le plus souvent, tes yeux
taient  demi ferms, et tu semblais mort  toutes les impressions
extrieures. Comme maintenant, tu semblais te recueillir et regarder en
toi-mme Dieu et les anges rflchis dans le mystrieux miroir de ton
me. Te voil, comme tu tais alors, frle adolescent, encore sans
mauvaise passion, tranger aux ivresses et aux souffrances de la vie.
Fianc de quelque vierge aux ailes d'or, tu n'avais pas encore jet ton
anneau dans les flots orageux. Est-ce que tant de jours, tant de maux,
ont t subis depuis cette matine sereine o je t'ai rencontr comme un
jeune oiseau ouvrant ses ailes tremblantes aux premires brises du ciel?
Est-ce que nous avons vcu et souffert depuis cette heure o tu me
demandais de t'expliquer l'amour, le bonheur, la gloire et la sagesse?
Enfant qui croyais  toutes ces choses et qui cherchais en moi ces
trsors imaginaires, est-il vrai que tant de larmes, tant d'pouvantes,
tant de dceptions, nous sparent de cette matine dlicieuse? Est-ce
que tes pas, qui n'avaient courb que des fleurs, ont march depuis dans
la fange et sur le gravier? Est-ce que ta voix, qui chantait de si
suaves harmonies, s'est enroue  crier dans l'ivresse? Est-ce que ta
poitrine, panouie et dilate dans l'air pur des montagnes, s'est
dessche et brle au feu de l'orgie? Est-ce que ta lvre, que les
anges venaient baiser dans ton sommeil, s'est souille  des lvres
infmes? Est-ce que tu as tant souffert, tant rougi et tant lutt, 
Stnio!  le bien-aim fils du ciel?

--Llia! Llia! ne parle pas ainsi, s'cria Stnio en tombant aux genoux
de l'abbesse; tu brises mon coeur par une froide moquerie; tu ne
m'aimes pas, tu ne m'as jamais aim!...

En sentant la main de Stnio chercher la sienne, l'abbesse recula avec
un frisson douloureux.

Oh! dit-elle, ne parlez pas ainsi vous-mme. Je songeais  cette fleur
au fond de laquelle je croyais voir une image qui s'est efface.
Maintenant, Stnio, adieu!

Elle laissa tomber la fleur  ses pieds; un profond soupir s'exhala de
son sein, et, levant les yeux au ciel dans un mouvement d'inexprimable
tristesse, elle passa la main sur son front, comme pour chasser une
illusion et revenir avec effort au sentiment de la ralit. Stnio
attendait avec anxit qu'elle s'expliqut sur le prsent. Elle le
regarda avec un mlange d'tonnement et de froideur.

Vous avez voulu me voir, dit-elle; je ne vous demande pas pourquoi, car
vous ne le savez pas vous-mme. Maintenant que votre inquitude est
satisfaite, il faut vous retirer.

--Pas avant que vous me disiez ce que vous prouvez vous-mme en me
voyant, rpondit Stnio. Je veux savoir quel sentiment succde en vous 
ce souvenir d'amour que vous n'avez pas craint d'exprimer devant moi.

--Aucun, rpondit Llia, pas mme la colre.

--Quoi! pas mme la haine?

--Pas mme le mpris, rpondit Llia. Vous n'existez pas pour moi. Il me
semble que je suis seule, et que je regarde un portrait de vous qui ne
vous ressemble pas.

--Quoi! pas mme le mpris? dit Stnio irrit; pas mme la peur?
ajouta-t-il en se relevant et en la suivant de prs, tandis qu'elle
reprenait sa promenade au fond de la cellule.

--La peur moins que toute autre chose, dit Llia sans daigner faire
attention  la fureur qui s'emparait de lui. Vous n'tes pas encore don
Juan, Stnio! Vous tes une nature faible et non perverse. Comme vous ne
croyez pas en Dieu, vous ne croyez pas non plus  Satan; vous n'avez
fait aucun pacte avec l'esprit du mal, car rien n'est mal comme rien
n'est bien  vos yeux. Vos instincts ne vous portent point au crime; ils
repoussent l'infamie. Vous ftes un type de candeur et de grce, vous
n'tes aujourd'hui le type de rien: vous vous ennuyez! L'ennui n'avilit
ni ne dgrade, mais il efface, il dtruit.

--Vous le savez sans doute, madame l'abbesse, rpondit Stnio avec
aigreur; car j'ai surpris le secret de vos nuits, et je sais que vous ne
lisez pas, que vous ne dormez pas, que vous ne priez pas; je sais que,
vous aussi, l'ennui vous dvore!

--Le chagrin me dvore, non l'ennui! rpondit Llia avec une franchise
qui brisa l'orgueil de Stnio.

--Le chagrin! dit-il avec surprise. Vous en convenez donc? Oh! oui, en
vous voyant si calme, j'aurais d comprendre que vous nourrissiez
tranquillement et patiemment, comme jadis, le dsespoir dans votre sein;
pauvre Llia!

--Oui, pauvre Llia! rpondit l'abbesse, je mrite d'tre appele ainsi,
et pourtant j'ai de grandes richesses, de grandes esprances, de grandes
consolations: la conscience d'avoir agi comme je devais, la certitude
d'un Dieu ami des malheureux, et l'intelligence des joies saintes
auxquelles une me rsigne peut aspirer.

--Mais vous souffrez, Llia, dit Stnio de plus en plus tonn de la
trouver si sincre; vous n'tes donc pas rsigne? Vous ne ressentez
donc pas ces joies que vous comprenez? Ce Dieu, ami des infortuns, ne
vous assiste donc pas? La paix de votre conscience n'est donc pas une
flicit suffisante?

--Je ne m'tonne pas que vous me le demandiez, rpondit Llia; car vous
ne savez plus rien de toutes ces choses, et vous devez trouver un
certain attrait de curiosit  les rapprendre; je vais donc vous les
dire.

Elle lui fit signe de s'loigner d'elle, car il marchait  ses cts, il
n'osa pas rsister  ce geste dont l'autorit semblait surhumaine. Elle
s'loigna aussi, et, appuyant son coude contre le bord de la fentre,
elle lui parla debout et le regard fix sur lui avec assurance.

Je ne veux, pas vous tromper, lui dit-elle. Je sens que ces paroles
changes  cette heure entre nous ont une solennit qu'il n'est pas en
mon pouvoir de dtourner. Si Dieu a permis que vous entrassiez sans
obstacle dans le sanctuaire de mon repos, s'il a livr  votre curiosit
malveillante ou frivole le secret douloureux de mes veilles, sa volont
est apparemment que vous connaissiez mes penses; et vous les connatrez
pour en faire l'usage que Dieu a prvu et ordonn. La fiert que je
professe, que j'enseigne et que je pratique est, je le sais, l'objet de
votre aversion et de votre ressentiment. Vous la combattez avec pret
dans vos entretiens, dans vos crits, dans le sein mme de mon humble
cole; mais vous la combattez par un faible argument, Stnio. Vous dites
que mon chemin ne mne point au bonheur, que je suis moi-mme la
premire victime de cet indomptable orgueil que j'exalte. Vous vous
trompez, Stnio! ce n'est pas de mon orgueil que je suis victime, c'est
de l'absence des affections qui font la vie de l'me. La vie de l'me en
Dieu est une existence sublime, mais elle ne suffit pas, parce qu'elle
ne peut pas exister complte, incessante, infinie. Dieu nous aime et
nous porte en lui  toute heure; nous aussi, nous l'aimons et le portons
en nous; mais nous ne sentons pas, comme lui,  toute heure, cette vie
universelle qui est en lui naturelle et ncessaire; en nous,
accidentelle, extraordinaire, jaculatoire. L'amour infini est donc la
vie de Dieu. La vie de l'homme se compose de l'amour infini, qui a Dieu
et l'univers pour objet, et de l'amour fini ou terrestre, qui a pour
objet les mes humaines associes par le sentiment a l'tre humain.
Cette association, c'est l'amour, l'hymne, la gnration, la famille.
Qu'une crature humaine s'isole et renonce  ces lments ncessaires de
son existence, elle souffre, elle languit, elle n'existe plus qu' demi.
Elle a bien l'immensit de Dieu pour refuge; mais, faible et borne
qu'elle est, elle se perd au sein de cette immensit et s'y sent
absorbe, dvore, anantie, comme un atome dans le foyer des astres.
Quelquefois cette absorption est enivrante, dlicieuse, sublime; il est,
dans la prire et dans la contemplation, des ravissements inous et dont
nulle joie terrestre ne peut donner l'ide. Mais ils sont rares, ils
s'vanouissent rapidement, et ne reviennent pas au premier cri de notre
souffrance; ils sont rares, parce que notre me, malgr tous nos
efforts, a besoin pour les ressentir d'un tat de puissance auquel la
nature humaine ne peut aisment s'lever ni se soutenir; ils sont
fugitifs, parce que Dieu ne nous permet point de passer en cette vie de
l'tat d'homme  l'tat d'ange: il faut que nous subissions notre svre
destine, et que notre plerinage s'accomplisse dans les dures
conditions de la vie terrestre.

Au milieu de sa rigueur, Dieu est bon et prodigue envers nous. Il a
permis que nous eussions sur cette terre des affections tendres, fortes,
exclusives; mais il a voulu, pour sanctionner ces affections, qu'elles
revtissent un caractre de grandeur, de justice et de sublimit,
moyennant lesquelles elles ressemblent  l'amour divin, parce qu'elles
s'y retrempent et s'y confondent; et sans lesquelles elles se
matrialisent, s'avilissent et s'teignent, parce que l'amour divin ne
les inspire et ne les gouverne plus. Ainsi, quand les gnrations se
corrompent ou s'endorment, quand le progrs de la justice est entrav
sur la terre, quand les lois ne sont plus en harmonie avec les besoins
de ce progrs, et que les coeurs font de vains efforts pour vivre
selon la libert, qui fait la sincrit et la fidlit des affections,
Dieu retire  l'amour terrestre ce rayon dont il l'avait clair. Les
nobles instincts de l'homme retombent au niveau de la brute. Les
mystres sacrs de l'hymen s'accomplissent dans la fange ou dans les
pleurs; les passions deviennent cuisantes, jalouses, meurtrires; les
apptits, grossiers, impudiques et lches: l'amour est une orgie, le
mariage un march, la famille un bagne. Alors l'ordre est un supplice et
une agonie; le dsordre, un refuge, c'est--dire un suicide.

Eh bien, ce dsordre, nous y vivons, Stnio, vous, parce que vous vous
tes jet dans la dbauche, et moi, parce que je me suis relgue dans
le clotre; vous, parce que vous avez abus de l'existence, et moi,
parce que j'ai renonc  exister. Nous avons transgress tous deux les
lois divines, faute d'avoir vcu sous des lois humaines qui nous
permissent de nous entendre et de nous aimer. Les prjugs de votre
ducation et les habitudes de votre esprit, l'exemple de l'humanit, la
sanction des lois, vous eussent donn sur moi des droits de commandement
et de possession que ma volont seule et pu ratifier, et que ma volont
n'a pas voulu ratifier, craignant l'abus invitable o vous
entraneraient tant de puissances runies contre moi. A ne parler que
d'un seul de vos droits exclusifs, la socit ne me donnait aucune
garantie contre votre infidlit, et, tout au contraire, elle vous
donnait contre la mienne les garanties les plus avilissantes pour ma
dignit. Ne dites pas que nous eussions pu nous lever au-dessus de
cette socit et braver ses institutions en contractant une union libre
de formalits. J'avais fait cette exprience, et je savais qu'elle est
impossible; car l, moins encore que dans le mariage, la femme peut tre
la compagne et l'gale de l'homme. Les intrts sont opposs; l'homme
croit les siens plus prcieux et plus importants. Il faut que la femme y
sacrifie les siens et s'engage dans une carrire de dvouement, sans
compensation possible de la part de l'homme; car l'homme tient  la
socit; quoi qu'il fasse, il ne peut s'isoler, et la socit repousse
le lien illgitime. Il faut donc que l'existence de la femme
disparaisse, absorbe par celle de l'homme: et moi, je voulais exister.
Je ne l'ai pas pu, j'ai prfr scinder mon existence et sacrifier ma
part de vie humaine  la vie divine, que de perdre l'une et l'autre dans
une lutte vaine et funeste.

Vous, Stnio, vous aviez compris instinctivement mes prtentions et mes
droits; car vous m'aimiez plus que vous n'eussiez aim une autre femme.
Mais il n'tait pas en votre pouvoir d'y acquiescer. Comme il y a pour
les hommes deux existences, l'une sociale et l'autre individuelle, il y
a en eux deux natures, deux mes, pour ainsi dire: l'une qui veut
l'adhsion de la socit, l'autre qui veut les joies du l'amour. Or,
quand ces deux existences sont en guerre, le coeur de l'homme est en
guerre contre lui-mme. Il sent que l'idal n'est pas dans une socit
injuste et corrompue, mais il sent aussi que son idal ne peut exister
dans l'amour sans la sanction de la socit. Qu'il rompe avec l'amour ou
avec la socit, il scinde galement sa vie. Dieu a mis en lui des
instincts de tendresse et des besoins de bonheur, voil pour son amour;
mais il a mis aussi en lui des instincts de dvouement et des
sentiments de devoir, voil pour son rle de citoyen. Ces lois ont
concili ces besoins et ces devoirs de telle faon qu'en renonant  son
rle de citoyen l'homme est sacrifi  la femme, et qu'en renonant 
l'amour il est sacrifi  la socit.

[Illustration: Magnus les regarda d'un air gar... (Page 133.)]

Nous ne pouvions ni l'un ni l'autre sortir de ce ddale. Aussi, Stnio,
nous nous sommes arrts sur le seuil; vous avez renonc  l'amour. Que
ne puis-je dire: Vous y avez renonc pour la socit! Mais cette socit
qui vous gouvernait vous faisait horreur. Vous avez compris qu'on ne
pouvait s'lever sur ses abus sans lchet. Il vous restait un grand
rle, la lutte contre ses abus.

Ce rle de rformateur vous a lass trop vite, et vous vous tes jet
dans l'cume du torrent que vous ne vouliez ni suivre ni remonter. Vous
vous y laissez bercer comme un insecte qui se noie dans la lie des
coupes, et qui meurt dans ce vin o l'homme puise la vie ou l'ivresse,
la force gnreuse ou la fureur brutale. Voil pourquoi je vous dis que
vous tes un tre faible, et que vous n'existez pas.

Quant  moi, je souffre; si c'est l ce que vous voulez savoir et ce
qui peut vous consoler de votre ennui, sachez-le bien, ma vie est un
martyre; car, si les grandes rsolutions enchanent nos instincts, elles
ne les dtruisent pas. J'ai rsolu de ne pas vivre, je ne cde pas au
dsir de la vie; mais mon coeur n'en vit pas moins ternellement
jeune, puissant, plein du besoin d'aimer et de l'ardeur de la vie. Ce
feu sans aliment me consume; et plus mon me s'exalte dans la vie
divine, plus elle se renouvelle dans le regret et le besoin de la vie
humaine. Ce coeur si froid, si altier, si insensible, selon vous,
Stnio, est un incendie qui me dvore; et ces yeux que vous n'aviez vus
pleurer qu'une seule fois, versent, chaque nuit, devant ce crucifix, des
larmes qu'ils ne sentent mme plus couler, tant la source en est
fconde, intarissable!...

--Et ces larmes tombent sur le marbre insensible! ah! Llia! qu'elles
tombent sur mon coeur!

Stnio, emport par un retour invincible de passion, se prcipita aux
pieds de Llia et les couvrit de baisers.

Tu aimes, s'cria-t-il! oh! oui, tu aimes! je le sais, je le comprends
maintenant, toi que j'ai tant mconnue, tant calomnie!...

--J'aime, rpondit Llia en le repoussant avec une fermet mle de
douceur; mais je n'aime personne, Stnio; car l'homme que je pourrais
aimer n'est pas n, et il ne natra peut-tre que plusieurs sicles
aprs ma mort.

[Illustration: Il vit l'abbesse des Camaldules agenouille prs de
Stnio... (Page 131.)]

--O mon Dieu! dit Stnio en sanglotant, ne puis-je tre cet homme? Toi,
prophtesse qui as arrach au ciel les secrets de l'avenir, ne peux-tu
faire un miracle, ne peux-tu faire que j'anticipe sur le cours des ges,
et que, seul parmi les hommes, je mrite ton amour!

--Non, Stnio, rpondit-elle, je ne puis t'aimer, car je ne puis faire
que tu m'aimes!




LXIV.


Stnio erra les nuits suivantes autour du monastre; mais il n'y put
jamais pntrer. Les escarpements de la montagne ne lui offrirent plus
de passage, mme au pril de ses jours. On avait fait sauter le bloc de
laves qui joignait la montagne aux terrasses du couvent par une rampe
escarpe, presque impraticable. Ce dangereux sentier, jet comme un pont
sur l'abme, n'avait pas effray Stnio. Il fut min, et Stnio trouva
un jour au fond du ravin les pics qui la veille baignaient leurs crtes
dans les nuages. De l'autre ct de la montagne, les murs du monastre
n'offraient plus la moindre brche o l'on pt poser le pied. Les
gardiens de la porte avaient t changs: ils taient dsormais
incorruptibles. Stnio chercha, imagina, essaya tous les moyens; aucun
ne lui russit. Il puisa le reste de ses ressources d'argent et acheva
de ruiner sa sant mal raffermie, sans pouvoir percer les murailles
enchantes qui lui cachaient l'objet de ses rves. L'abbesse, informe
de ses tentatives, lui fit dire plus d'une fois en secret que tout tait
inutile, qu'elle ne pouvait consentir  le revoir, et qu'elle prendrait
toutes les mesures pour djouer son obstination. Stnio persvrait dans
son dessein avec un aveuglement qui tenait de prs  la folie.

Il avait cd  l'ascendant qu'elle exerait sur lui, la nuit o il
l'avait quitte, abattu et troubl. Mais  peine s'tait-il retrouv
seul avec ses penses, qu'il s'tait reproch de n'avoir pas su vaincre
l'incrdulit de Llia par une obsession plus ardente. Il avait rougi de
cet instant de navet qui l'avait rempli de honte, de douleur et de
dcouragement en sa prsence, et il s'tait promis d'tre  l'avenir
moins timide ou moins crdule.

Mais cet avenir n'amena rien de ce qu'il rvait. Sous prtexte d'une
retraite, pratique de dvotion usite  de certaines occasions,
l'abbesse avait fait fermer le couvent. Les confrences et les
prdications taient suspendues. Llia ne craignait point la prsence de
Stnio, elle ne pouvait plus l'aimer; mais elle voulait respecter ses
voeux autant dans l'apparence que dans la ralit; car pour un esprit
aussi droit et aussi logique que le sien, la rigidit des dmarches
tait insparable de celle des penses. D'ailleurs, elle n'esprait en
aucune faon gurir Stnio. Elle s'tait montre au-dessus de tout
prjug et de toute crainte purile en lui parlant comme elle avait os
le faire; il lui semblait que tout avait t dit cette nuit-l et qu'il
serait au moins inutile d'y revenir. Elle pria Dieu pour lui du fond de
son me, et demeura avec sa tristesse habituelle, se souvenant  toute
heure qu'elle avait aim Stnio, mais se rappelant rarement qu'il
existait encore.

Stnio tomba dans une tristesse mortelle. La franchise et la raison de
Llia l'avaient cras. Son amour-propre n'osait plus lutter contre
l'invincible vrit qui parlait en elle. Il ne songeait plus  la faire
descendre dans son opinion ou dans celle des autres de la position
leve o elle s'tait assise dans sa douleur et dans sa majest. Chaque
jour dtruisait en lui la confiance du libertin; l'invincible rsistance
de Llia lui prouvait bien qu'elle regrettait l'amour d'une faon
abstraite, et sans songer  aucun homme.

Stnio fut oblig de s'avouer dans le fond de son me qu'elle avait
vaincu. Cette guerre sourde et patiente qu'ils s'taient faite l'un 
l'autre en marchant avec persistance vers les deux buts les plus
extrmes de la volont, se terminait enfin par le triomphe de Llia.
Elle tait inbranlable dans sa rsignation douloureuse; elle tait sans
faiblesse pour Stnio, sans piti pour elle-mme. Et Stnio avait pli
le genou devant elle, il l'avait implore; et, ce qui le consternait le
plus, c'est qu'il l'aimait encore, il l'aimait plus que jamais, il
l'aimait comme il ne l'avait pas encore aime.

Mais il tait trop tard pour que cet amour ft salutaire  elle ou 
lui. Elle n'esprait plus rien de la part des hommes, et lui aussi avait
perdu la facult d'esprer quelque chose de lui-mme. Il ne pouvait
abandonner la dbauche. Cette impudente matresse s'tait empare de sa
vie, et le poursuivait jusqu'au sein des rves les plus doux et des
images les plus pures. Elle lui tait ncessaire pour lui faire oublier
quelques instants la perte de l'idal. Aussi l'idal ne pouvait-il
reprendre vie dans son me; l'me s'puisait dans ce partage entre le
dsir exalt et la ralisation abrutissante. On le vit prendre souvent,
 l'entre de la nuit, le chemin des montagnes, et rentrer le matin,
ple, puis, l'air farouche et le front charg d'ennuis. Il allait
souvent s'asseoir sur le rocher de Magnus. De l il voyait les dmes du
couvent, les ombrages du cimetire et les rives de ce lac o il avait
promen tant de sombres rveries et o la tentation du suicide l'avait
si souvent retenu des nuits entires pench sur l'abme.

Un jour, il reut une lettre de Trenmor qui lui reprochait vivement sa
coupable indiffrence et l'invitait  venir le rejoindre. Trenmor tait
engag dans de nouvelles entreprises du genre de celles o il avait dj
attir Stnio. Il tait toujours plein de foi en la saintet de sa
mission, sinon d'espoir dans le succs prochain de ses travaux. La
constance de son dvoment et l'ardeur de sa propagande irritrent
Stnio. Mcontent de son inaction et de son impuissance, il essaya de
nier encore les vertus qu'il n'avait pas; et puis, sa conscience qui
tait reste saine, la noblesse inne et inaltrable d'une moiti de son
tre rclamrent puissamment contre ces blasphmes. Stnio eut un
dernier accs de dsespoir qui ne rveilla plus aucune nergie ni pour
le mal, ni pour le bien. Il alla au bord du lac et n'en revint plus.

Il tait venu vers minuit frapper  la porte de l'ermite. Celui-ci,
habitu  le voir venir  toute heure troubler ses prires ou son
sommeil, commenait  ne pouvoir plus supporter cet hte fantasque et
dangereux. Il tait effray de ses dclamations impies et bless surtout
de l'insistance cruelle qu'il mettait  faire saigner ses blessures mal
fermes. C'tait un trange plaisir pour Stnio que de tourmenter le
prtre. On et dit qu'il tait heureux de trouver dans cet homme, vou 
la peur et  la souffrance, un exemple de l'inutilit de tout effort
humain, une preuve de l'impuissance de la foi religieuse devant la
fougue des instincts et les emportements de l'imagination. Il se
vengeait avec lui de la honte que lui causait la force glorieuse de
Trenmor et de Llia, et il abusait lchement de la faiblesse de cet
adversaire, croyant qu'aprs avoir branl sa confiance en Dieu il
assurerait la sienne propre dans l'athisme; mais il le faisait souffrir
en pure perte, et Dieu le punissait de son orgueil en augmentant son
incertitude et son effroi aprs qu'il avait russi  troubler cette me
tremblante et tourmente.

Cette nuit-l, l'ermite feignit de dormir profondment et n'ouvrit point
 Stnio. Mais, quand le jeune homme se fut loign, Magnus craignit
d'avoir manqu  la patience et  l'humilit en refusant cette preuve
que lui envoyait le ciel. Il lui sembla que Stnio lui avait cri 
travers la porte un adieu trange, et qu'il nourrissait quelque projet
sinistre. Il se leva pour le rappeler. Stnio tait dj loin; il
marchait avec rapidit vers le lac, en chantant d'une voix altre le
refrain d'une chanson graveleuse. Magnus se hta de rentrer dans sa
cellule et se mit en prires. Mais au bout d'une heure il sentit comme
un avertissement secret et se rendit au bord du lac. La lune tait
couche; on ne distinguait au fond de l'abme qu'une vapeur morne
tendue sur les roseaux comme un linceul. Un silence profond rgnait
partout. L'odeur des iris montait faiblement sur la brise tide et
nonchalante. L'air tait si doux, la nuit si bleue et si paisible, que
les penses sinistres du moine s'effacrent involontairement. Un
rossignol se mit  chanter d'une voix si suave, que Magnus rveur
s'arrta  l'couter. tait-il possible qu'une horrible tragdie et
pour thtre un lieu si calme, une si belle nuit d't?

Magnus reprit lentement et en silence le chemin de sa cellule. Il
remonta le sentier envelopp de tnbres, dirig par l'instinct et
l'habitude, au travers des arbres et des rochers. Quelquefois pourtant
il se heurta contre le roc, et se trouva envelopp et comme saisi par
les branches pendantes des vieux ifs. Mais aucune voix plaintive, aucune
main tide encore ne l'arrta. Il s'tendit sur les joncs de sa couche,
et les heures de la nuit sonnrent dans le silence.

Mais il essaya vainement de s'endormir. A peine avait-il ferm les yeux
qu'il voyait se dresser devant lui je ne sais quelles images incertaines
et menaantes. Bientt une image plus distincte, plus terrible, vint
l'assaillir et le rveiller: Stnio avec ses blasphmes, ses doutes
impies, Stnio qu'il avait laiss seul au sein de la nuit lugubre. Il
lui semblait le voir errer autour de sa couche et l'entendre recommencer
ses questions injurieuses et cruelles pour tourmenter l'me du pauvre
prtre. Magnus se souleva, et, s'asseyant sur sa couche, la face appuye
sur ses genoux tremblants, il s'interrogea, comme pour la premire fois,
sur les desseins de Stnio. Pourquoi le pote lui avait-il cri cet
adieu d'une voix si solennelle? Est-ce qu'il allait rejoindre Trenmor?
Mais Stnio avait raill la veille les desseins et les esprances de son
ami. tait-ce Llia qu'il poursuivait? A cette pense le prtre bondit
sur sa couche; un instant il souhaita la mort de Stnio.

Mais bientt ce dsir impie fit place  des inquitudes plus gnreuses.
Il craignit que, las de lutter contre un Dieu inexorable, Stnio n'et
accompli quelque projet sinistre. Il se rappelait avec effroi certaines
paroles affreuses que le jeune homme avait dites la veille sur le nant
qui absolvait le suicide, sur l'ternit qui ne le dfendait pas, sur la
colre divine qui ne pouvait le prvenir, sur l'indulgence
misricordieuse qui devait le permettre. Magnus n'avait pas oubli que
la vie prsente tait pour Stnio un chtiment qui dfiait toutes les
peines  venir dont l'glise le menaait.

Le prtre constern parcourut sa cellule  pas prcipits. Il ne pouvait
s'assurer de ce qu'tait devenu Stnio avant le retour de la lumire. Il
tomba dans une douloureuse rverie.

Il repassa dans sa mmoire toutes les annes de sa jeunesse; il compara
ses douleurs aux douleurs de Stnio; il se glorifia dans sa rsignation;
il essaya de mpriser le colre du malheureux qu'il venait de repousser.
Il balbutia quelques paroles hautaines et ddaigneuses; il murmura entre
ses dents, branles par le jene et l'insomnie, quelques syllabes
confuses, comme s'il voulait se fliciter d'une victoire dcisive sur
ses passions; puis il rcita  la hte quelques versets mutils qui
consolrent son orgueil, sans adoucir l'amertume de son coeur.

Chaque fois que l'horloge du monastre sonnait au loin les heures,
Magnus tressaillait; il accusait la marche du temps; il regardait le
ciel; il comptait les toiles obstines; puis, quand le son
s'vanouissait, quand tout rentrait dans le silence, quand il se
retrouvait seul avec Dieu et ses penses, il recommenait machinalement
sa prire monotone et plaintive.

Enfin, le jour parut comme une ligne blanche  l'horizon, et Magnus
retourna au bord du lac. Le vent n'avait pas encore soulev ses voiles
de brume, et le moine ne distinguait que les objets voisins de sa vue.
Il s'assit sur la pierre o Stnio avait coutume de s'asseoir. Le jour
grandissait lentement  son gr, son inquitude croissait. A mesure que
la lumire augmenta, il crut distinguer  ses pieds des caractres
tracs sur le sable. Il se baissa, et lut:

Magnus, tu feras savoir  Llia qu'elle peut dormir tranquille. Celui
qui ne pouvait pas vivre a su mourir.

Aprs cette inscription, la trace d'un pied, un lger boulement de
sable, puis plus rien que la pente rapide o la poussire du sol inclin
ne gardait plus d'empreinte, et le lac avec ses nnuphars et quelques
sarcelles noires dans la fume blanche.

Agit d'une terreur plus vive, Magnus essaya de descendre dans le ravin.
Il alla chercher une bche dans sa cellule, et, s'ouvrant avec
prcaution un escalier dans le sable  mesure qu'il y enfonait son pied
incertain, il parvint, aprs mille dangers, au bord de l'eau tranquille.
Sur un tapis de lotus d'un vert tendre et velout, dormait, ple et
paisible, le jeune homme aux yeux bleus. Son regard tait attach au
ciel, dont il refltait encore l'azur dans son cristal immobile, comme
l'eau dont la source est tarie, mais dont le bassin est encore plein et
limpide. Les pieds de Stnio taient enterrs dans le sable de la rive;
sa tte reposait parmi les fleurs au froid calice qu'un faible vent
courbait sur elle. Les longs insectes qui voltigent sur les roseaux
taient venus par centaines se poser autour de lui. Les uns
s'abreuvaient d'un reste de parfum imprgn  ses cheveux mouills;
d'autres agitaient leurs robes diapres sur son visage, comme pour en
admirer curieusement la beaut, ou pour l'effleurer du vent frais de
leurs ailes. C'tait un si beau spectacle que cette nature tendre et
coquette autour d'un cadavre, que Magnus, ne pouvant croire au
tmoignage de sa raison, appela Stnio d'une voix stridente, et saisit
sa main glace comme s'il et espr l'veiller. Mais, voyant qu'il ne
respirait plus, une peur superstitieuse s'empara de son me timore; il
se crut coupable de ce suicide, et, prt  tomber auprs de Stnio, il
laissa chapper des cris sourds et inarticuls.

Des ptres de la valle qui passrent sur l'autre rive du lac virent ce
moine dsol qui faisait de vains efforts pour retirer de l'eau le
cadavre de Stnio. Ils descendirent par une pente plus douce, et avec
des branches et des cordes ils emportrent l'homme mort et l'homme
vivant sur l'escarpement de l'autre bord.

Les ptres ne savaient pas le secret de la mort de Stnio; ils portaient
religieusement sur leurs paules le moine et le pote; ils
s'interrogeaient entre eux d'un regard avide et inquiet, interrompant
quelquefois le silence de leur marche pour essayer quelque timide
conjecture; mais pas d'un d'entre eux ne souponnait la vrit.

L'vanouissement de Magnus semblait  ces intelligences rudes et
grossires un spectacle de piti, plutt qu'un objet de sympathie. Ils
se demandaient comment un prtre, vou par son devoir  consoler les
vivants et  bnir les trpasss, perdait courage comme une femme, au
lieu de prier sur celui que Dieu venait de rappeler  lui. Ils ne
comprenaient pas comment l'ermite, qui avait suivi tant de funrailles,
qui avait recueilli les derniers soupirs de tant d'agonisants, se
conduisait si lchement en prsence d'un cadavre, pareil pourtant  tous
ceux qu'il avait vus.

Au rveil de la nature succda bientt le rveil de la vie active. Les
travaux interrompus recommenaient avec le jour naissant. Quand les
habitants de la plaine aperurent de loin les ptres qui s'avanaient,
ils s'empressrent autour d'eux; mais,  la vue des branches entrelaces
o reposaient Magnus et Stnio, la question qu'ils allaient faire expira
sur leurs lvres; leur curiosit nave fit place  une tristesse morne
et muette: car la mort ne passe inaperue qu'au milieu des villes
populeuses et bruyantes. Dans le silence des champs, au milieu de la vie
austre des campagnes, elle est toujours salue comme la voix de Dieu.
Il n'y a que ceux qui passent leurs jours  oublier de vivre qui se
dtournent de la mort comme d'un spectacle importun. Ceux qui
s'agenouillent soir et matin pour demander au ciel et  la terre la
possibilit de vivre, ne passent pas indiffrents devant un cercueil.

Non loin des bords du lac o ils avaient trouv Stnio, les ptres
firent halte et dposrent leur pieux fardeau sur l'herbe humide. Le
soleil levant colorait l'horizon d'un ton de pourpre et d'orange. On
voyait flotter sur le versant des collines une vapeur abondante et
chaude; descendue du ciel, la fcondante rose y remontait comme
l'ardeur sainte d'une me reconnaissante retourne  Dieu, qui l'a
embrase de son amour. Chaque narcisse de la montagne tait un diamant.
Les cimes nuageuses se couronnaient d'un diadme d'or. Tout tait joie,
amour et beaut autour du catafalque rustique.

Un groupe de jeunes filles traversait le val pour mener au bord des lacs
les gnisses aux flancs rays, et pour confier aux chos ces rudes
ballades, plus simples que prudentes, dont quelquefois le refrain
arrivait jusqu'aux oreilles des Camaldules en prires. Ces bruns enfants
de la montagne s'arrtrent sans terreur devant le spectacle funbre;
mais sous leurs larges poitrines d'homme, la simple nature avait laiss
vivre le coeur droit et compatissant de la femme. Elles
s'attendrirent, sans pleurer, sur la destine de ces deux infortuns, et
se chargrent de l'expliquer aux ptres.--Celui-ci, dirent-elles en
montrant le moine, est le frre de celui qui est noy. Ils auront voulu
pcher les truites du lac; le plus hardi des deux se sera risqu trop
avant; il aura cri au secours, mais l'autre aura eu peur et la force
lui aura manqu. Il faut cueillir des herbes pour le gurir. Nous lui
mettrons des feuilles de sauge rouge sur la langue et de la tanaisie sur
les tempes. Nous brlerons de la rsine autour de lui, et nous
l'venterons avec des feuilles de fougre.

Tandis que les plus grandes de ces filles cherchaient dans l'herbe
mouille les aromates qu'elles destinaient  secourir Magnus, quelques
matrones rcitrent  demi-voix la prire pour les morts, et les plus
jeunes montagnardes s'agenouillrent autour de Stnio demi-recueillies
et demi-curieuses. Elles touchaient ses vtements avec un mlange de
crainte et d'admiration.--C'tait un riche, disaient les vieilles; c'est
bien malheureux pour lui d'tre mort.

Une petite fille passait ses doigts dans les cheveux blonds de Stnio,
et les essuyait dans son tablier avec un soin qui tenait le milieu entre
la vnration et le plaisir srieux de jouer avec un objet inusit.

Au bruit du leurs voix confuses, le prtre s'veilla et promena autour
de lui des yeux gars. Les matrones vinrent baiser sa main dcharne et
lui demandrent dvotement sa bndiction. Il frissonna en sentant leurs
lvres se coller  ses doigts.

Laissez, laissez, leur dit-il en les repoussant, je suis un pcheur;
Dieu s'est retir de moi. Priez pour moi, c'est moi qui suis en danger
de prir...

Il se leva et regarda le cadavre. Assur alors qu'il ne faisait pas un
rve, il tressaillit d'une muette et intrieure convulsion, et se rassit
par terre, accabl sous le poids de son pouvante.

Les ptres, voyant qu'il ne songeait pas  leur donner des ordres, lui
offrirent de porter le cadavre au seuil de l'glise des Camaldules.
Cette proposition rveilla toutes les angoisses du moine.

Non, non, dit-il, cela ne se peut. Aidez-moi seulement  me traner
jusqu' la porte du monastre.

Magnus avait vu de loin la voiture du cardinal approcher du couvent. Il
l'attendit  la porte; et, quand il le vit descendu, il l'emmena 
l'cart et s'agenouilla devant lui.

Bnissez-moi, monseigneur, lui dit-il, car je viens  vous souill d'un
grand crime. J'ai caus la damnation d'une me. Stnio, le voyageur,
l'ami du sage Trenmor, le jeune Stnio, cet enfant du sicle que vous
m'aviez permis d'entretenir souvent pour tcher de le ramener  la
vrit, je l'ai mal conseill, j'ai manqu de force et d'onction pour le
convertir; mes prires n'ont pas t assez ferventes; mon intercession
n'a pas t agrable au Seigneur, j'ai chou... O mon pre! serai-je
pardonn? Ne serai-je pas maudit pour ma faiblesse et mon impuissance?

--Mon fils, dit le cardinal, les desseins de Dieu sont impntrables, et
sa misricorde est immense. Que savez-vous de l'avenir? Le pcheur peut
devenir un grand saint. Il nous a repousss, mais Dieu ne l'a pas
abandonn, Dieu le sauvera. La grce peut l'atteindre partout et le
retirer des plus profonds abmes.

--Dieu ne l'a pas voulu, dit Magnus dont l'oeil fixe tait attach sur
la terre avec garement, Dieu l'a laiss tomber dans le lac...

--Que dites-vous? s'cria le prlat en se levant. Votre raison est-elle
trouble? Le pcheur est-il mort?

--Mort, rpondit Magnus, noy, perdu, damn!...

--Et comment ce malheur est-il arriv? dit le cardinal. En avez-vous t
tmoin? N'avez-vous pas essay de le prvenir?

--J'aurais d le prvoir, j'aurais d l'empcher; j'ai manqu de
persvrance, j'ai eu peur. Il venait presque tous les soirs  mon
ermitage, et l il parlait des heures entires d'une voix haute et
lamentable. Il accusait le sort, les hommes et Dieu; il invoquait une
autre justice que celle en qui nous nous confions; il foulait aux pieds
nos croyances les plus saintes; il appelait le nant; il raillait nos
prires, nos sacrifices et nos esprances. En l'entendant blasphmer
ainsi,  monseigneur, pardonnez-moi! au lieu d'tre enflamm d'une
sainte indignation, je pleurais. Debout  quelques pas de lui,
j'entendais  demi ses paroles funestes. Quelquefois le vent les
saisissait au passage et les emportait vers le ciel, qui seul tait
assez puissant pour les absoudre. Quand le vent se taisait, cette voix
lugubre, cette maldiction pouvantable revenait frapper mon oreille et
glacer mon sang. J'tais lche, j'tais abattu, j'essayais d'lever un
rempart entre les traits empoisonns de sa parole et mon me tremblante.
C'tait en vain. Le dcouragement, le dsespoir s'insinuaient en moi
comme un venin. Je voulais l'interrompre, l'ide de son affreux sourire
enchanait ma langue. Je voulais le rprimander, l'audace de son regard
contempteur me paralysait  ma place. Je n'avais plus qu'une pense,
qu'un besoin, qu'une tentation insurmontable: c'tait de le fuir,
c'tait d'chapper  ce danger que je ne pouvais dtourner de lui et qui
m'envahissait moi-mme. Alors il me priait de le quitter, et je le
quittais machinalement, heureux de me soustraire  ma souffrance et
d'aller me rfugier aux pieds du Christ. Je m'occupais trop de moi-mme,
j'oubliais trop la garde du pcheur que Dieu m'avait confi. Au lieu de
prendre la brebis gare sur mes paules, j'avais peur de la solitude,
de la nuit et des loups dvorants. Je revenais seul au bercail; mauvais
pasteur, j'abandonnais la brebis gare... et quand je revins, je ne la
trouvai plus. Satan avait enlev sa proie. L'esprit du mal avait
entran cette victime dans le gouffre de l'ternelle perdition.

--Mais quoi! o est Stnio? s'cria le cardinal en voyant que Magnus
parlait dans l'garement de la fivre. Que savez-vous de sa mort?

--J'ai trouv ce matin dans les herbes du lac ce corps o l'me ne
rside plus; je n'ai plus rien  faire, rien  esprer pour Stnio.
Ordonnez-moi une rude pnitence, monseigneur, afin que j'aille
l'accomplir et laver mon me.

--Parlez-moi de Stnio! s'cria le cardinal d'un ton svre.
Oubliez-vous un peu vous-mme. Votre me est-elle plus prcieuse que la
sienne pour que nous l'abandonnions ainsi? Commenons par prier pour le
pcheur que Dieu a chti, nous verrons ensuite  vous purifier. O est
le corps du jeune homme? Avez-vous rcit les psaumes sur sa dpouille
mortelle? L'avez-vous asperge de l'eau qui purifie? l'avez-vous fait
porter au seuil de la chapelle? Avez-vous dit au chapitre de se
rassembler? le soleil est dj haut dans le ciel, qu'avez-vous fait
depuis son lever?

--Rien, dit le moine constern; j'ai perdu le sentiment de l'existence;
et quand je suis revenu  moi-mme, je me suis dit que j'tais perdu.

--Et Stnio? dit Annibal impatient.

--Stnio! reprit le moine, n'est-il pas perdu sans retour? Avons-nous le
droit de prier pour lui? Dieu rvoquera-t-il pour lui ses immuables
arrts? N'est-il pas mort de la mort de Judas Iscariote?

--De quelle mort? dit le prlat pouvant. Le suicide?

--Le suicide, rpondit Magnus d'une voix creuse.

Le cardinal joignait les mains dans un sentiment d'horreur et de
consternation inexprimables. Puis, se tournant vers Magnus, il le
rprimanda.

Une telle catastrophe s'est passe presque sous vos yeux, un tel
scandale s'est accompli, et vous ne l'avez pas empch! Et vous tes
all prier comme Marie quand il fallait agir comme Marthe! Vous avez t
lever le front devant le Seigneur comme le Pharisien! Vous avez dit:
Regardez-moi et bnissez-moi, mon Dieu, car je suis un saint prtre; et
cet impie qui meurt l-bas peut se passer de vous et de moi! Vous avez
t rver et dormir quand il fallait vous attacher aux pas de ce
malheureux, vous jeter  ses pieds, vous traner dans la poussire,
employer les larmes, les menaces, les prires et la force mme pour
l'empcher de consommer son affreux sacrifice! Au lieu de fuir le
pcheur comme un objet d'horreur et de scandale, ne fallait-il pas
baiser ses genoux et l'appeler mon fils et mon frre pour attendrir son
coeur et lui faire prendre courage, ne ft-ce qu'un jour, un jour qui
et suffi peut-tre pour le sauver: le mdecin dserte-t-il le chevet du
malade dans la crainte de la contagion? Le Samaritain se dtourna-t-il
de dgot en voyant la plaie hideuse du Juif? Non, il s'en approcha sans
crainte, il y versa le baume, il le prit sur sa monture et le sauva. Et
vous, pour sauver votre me, vous avez perdu l'occasion de ramener
l'enfant prodigue aux bras du pre: c'est vous, c'est vous, me troite
et dure, qui frmirez d'pouvante quand Dieu criera au milieu de vos
nuits sans sommeil: Can, qu'as-tu fait de ton frre?

--Assez, assez! monseigneur, dit le moine en tombant sur le visage et en
tranant sa barbe dans la poussire; pargnez mon cerveau qui se brise,
pargnez ma raison qui s'gare... Venez, s'cria-t-il en s'attachant 
la robe du prlat, venez avec moi prier sur sa dpouille, venez
prononcer les mots qui dlient, venez toucher l'hysope qui lave et qui
blanchit, venez dire les exorcismes qui brisent l'orgueil de Satan,
venez verser l'huile sainte qui enlve toutes les souillures de la
vie...

Le cardinal, touch de sa douleur, se leva triste et irrsolu.

tes-vous bien sur qu'il se soit donn la mort lui-mme? dit-il avec
hsitation; n'est-ce pas l'effet du hasard, ou (disons mieux) d'une
svrit cleste qu'il ne nous est pas permis d'interprter, et au bout
de laquelle son me aura trouv le pardon? Que savons-nous? Il peut
s'tre tromp... Dans les tnbres... Un accident peut arriver. Parlez
donc, mon fils, avez-vous des preuves certaines du suicide?

Magnus hsita; il eut envie de dire que non; il espra tromper la
clairvoyance de Dieu, et, au moyen des sacrements de l'glise, envoyer
au ciel cette me condamne par l'glise; mais il ne l'osa pas. Il avoua
en frmissant toute la vrit: il rapporta les paroles crites sur le
sable: Magnus, va dire  Llia qu'elle peut dormir tranquille.

Il est donc vrai! dit le prlat en laissant couler ses larmes; il n'y a
pas moyen d'chapper  cette funeste lumire. Pauvre enfant! Mon Dieu!
votre justice est svre et votre colre est terrible!...--Allez,
Magnus, ajouta-t-il aprs un instant de silence, faites fermer les
portes de cette chapelle, et priez quelque bcheron ou quelque berger de
donner la spulture  ce cadavre. L'glise nous dfend de lui ouvrir les
portes du temple et de l'ensevelir en terre sainte...

Cet arrt effraya Magnus plus que tout le reste. Il frappa sa tte avec
violence sur le pav, et son sang coula sur sa joue livide sans qu'il
s'en apert.

Allez, mon fils, dit le prlat en le relevant; prenez courage.
Obissons  la sainte glise, mais esprons. Dieu est grand, Dieu est
bon; nul n'a sond jusqu'au fond les trsors de sa misricorde.
D'ailleurs nous sommes des hommes faibles et des esprits borns. Aucun
homme, ft-il le chef de l'glise, n'a le droit de condamner un autre
homme irrvocablement. L'agonie du pcheur a pu tre longue. En se
dbattant contre les approches de la mort, il a pu tre clair d'une
soudaine lumire. Il a pu se repentir et faire entendre une prire si
fervente et si pure qu'elle l'ait rconcili avec le Seigneur. Ce n'est
pas le sacrement qui absout, c'est la contrition, vous le savez; et un
instant de cette contrition sincre et profonde peut valoir toute une
vie de pnitence. Prions et soyons humbles de coeur. Dans la jeunesse
de Stnio, les vertus ont t assez sublimes peut-tre pour laver toutes
les iniquits de l'avenir, et dans notre vie passe il y a peut-tre de
telles souillures que toutes les abstinences du prsent et de l'avenir
auront peine  les absoudre. Allez, mon fils; si la rgle me dfend
d'admettre ce cadavre dans le temple et de l'accompagner au cimetire
avec les crmonies du culte, au moins l'glise m'autorise  vous donner
une licence particulire: c'est d'aller veiller auprs du corps et de
l'accompagner jusqu' sa dernire demeure en faisant telle prire que
votre charit vous dictera. Allez, c'est votre devoir, c'est la seule
manire de rparer autant qu'il est en vous le mal que vous n'avez pas
su empcher. C'est  vous d'obtenir grce pour lui et pour vous. Je
prierai de mon ct, nous prierons tous, non pas en choeur et dans le
sanctuaire, mais chacun dans notre oratoire et dans la ferveur de nos
mes.

Le moine infortun retourna prs de Stnio. Les bergers l'avaient plac
 l'abri du soleil,  l'entre d'une grotte o les femmes brlaient de
la rsine de cdre et des branches de genivre. Ces pieux montagnards
attendaient que Magnus revnt leur donner l'ordre de le porter au
couvent, et ils l'avaient dpos sur un brancard fait avec plus d'art et
de soin que le premier. Ils avaient entrelac des branches de sapin et
de cyprs avec leurs rameaux vivaces, qui formaient au cadavre un lit de
sombre verdure. Les enfants l'avaient parsem d'herbes aromatiques, et
les femmes lui avaient mis au front une couronne de ces blanches fleurs
toiles qui croissent dans les prs humides. Les liserons blancs et les
clmatites, qui grimpaient le long des flancs du rocher, se suspendaient
 la vote en festons gracieux et sauvages. Ce lit funbre, si frais, si
agreste, surmont d'un dais de fleurs et baign des plus suaves parfums,
tait digne de protger le dernier sommeil d'un jeune et beau pote
endormi dans le Seigneur.

Les montagnards s'agenouillrent en voyant le prtre s'agenouiller; les
femmes, dont le nombre avait grossi considrablement depuis le matin,
commencrent  grener leur rosaire; tous s'apprtaient  suivre le
moine et le cadavre jusqu' la grille des Camaldules. Mais, lorsque
aprs une longue attente ils virent le soleil descendre vers l'horizon
sans que Magnus leur dt d'enlever le corps, ils s'tonnrent et se
hasardrent  l'interroger. Magnus les regarda d'un air gar, essaya de
leur rpondre, et balbutia des paroles incertaines. Alors, voyant  quel
point la douleur l'avait troubl et craignant de l'affliger davantage en
le pressant de questions, un des plus vieux bcherons de la valle se
dcida  se rendre au couvent avec ses fils, et  demander des ordres 
l'abbesse.

Au bout d'une heure, le bcheron revint; il tait silencieux, triste et
recueilli. Il n'osait parler devant Magnus, et, comme tous les regards
l'interrogeaient, il fit signe  ses compagnons de le suivre  l'cart.
Tous ceux qui entouraient le cadavre, entrans par la curiosit,
s'loignrent sans bruit et le joignirent  quelque distance. L ils
apprirent avec surprise, avec terreur, le suicide de Stnio et le refus
du cardinal de le faire ensevelir en terre sainte.

S'il avait fallu au cardinal toute la fermet d'un esprit gnreux,
toute la chaleur d'une me indulgente, pour ne pas dsesprer du salut
de Stnio,  plus forte raison ces hommes simples et borns furent-ils
pouvants d'un crime condamn si svrement dans les croyances
catholiques. Les vieilles femmes furent les premires  le maudire.--Il
s'est tu! l'impie! s'crirent-elles; quel crime avait-il donc commis?
Il ne mrite pas nos prires; l'glise lui refuse un tombeau dans la
terre consacre. Il faut qu'il ait fait quelque chose d'abominable, car
monseigneur est si indulgent et si saint! il avait une plaie honteuse au
coeur, cet homme qui a dsespr du pardon et qui s'est fait justice
lui-mme; ne le plaignons pas; d'ailleurs, il est dfendu de prier pour
les damns. Allons-nous-en; que l'ermite fasse son mtier; c'est  lui
de le garder durant la nuit. Il a le pouvoir de prononcer les
exorcismes; si le dmon vient rclamer sa proie, il le conjurera.
Partons.

Les jeunes filles pouvantes ne se firent pas prier pour suivre leurs
mres, et plus d'une, en retournant vers sa demeure, crut voir passer
une figure blanche dans les profondeurs du taillis, et entendre sur
l'herbe humide de la rose du soir glisser une ombre qui murmurait
tristement:--Dtournez-vous, jeune fille, et voyez ma face livide. Je
suis l'me d'un pcheur et je vais au jugement. Priez pour moi. Elles
pressaient le pas et arrivaient palpitantes et ples  la porte de leurs
chalets; mais le soir, lorsqu'elles s'endormirent, je ne sais quelle
voix faible et mystrieuse rptait  leur chevet:--Priez pour moi.

Les bergers, habitus aux veilles de la nuit et  la solitude des bois,
furent moins accessibles  ces terreurs superstitieuses. Quelques-uns
allrent rejoindre Magnus, et rsolurent de garder le mort avec lui. Ils
plantrent aux quatre coins du catafalque rustique de grandes torches de
sapin rsineux, et dplirent leurs casaques de peau de chvre, pour se
prserver du froid de la nuit. Mais quand les torches furent allumes,
elles commencrent  projeter sur le cadavre des lueurs d'un rouge
livide. Le vent, qui les agitait, faisait passer des clarts sinistres
sur ce visage prs de tomber en dissolution, et par instants le
mouvement de la flamme semblait se communiquer aux traits et aux membres
de Stnio. Il leur sembla qu'il ouvrait les yeux, qu'il agitait une main
convulsive, qu'il allait se lever. La frayeur s'empara d'eux, et, sans
oser s'avouer mutuellement leur purilit, ils adoptrent tacitement
l'avis unanime de se retirer. L'ermite, dont la prsence les avait un
instant rassurs, commenait  les pouvanter plus que le mort lui-mme.
Son immobilit, son silence, sa pleur, et je ne sais quoi de sombre et
de terrible dans son front chauve et luisant, lui donnaient l'aspect
d'un esprit de tnbres. Ils pensrent que le dmon avait pu prendre
cette forme pour damner le jeune homme, pour le prcipiter dans le lac;
et qu'il tait l maintenant, veillant sur sa proie, en attendant
l'heure de minuit, o les horribles mystres du sabbat s'accomplissent.

Le plus courageux d'entre eux offrit de revenir le lendemain ds
l'aube, pour creuser la fosse et y descendre le cadavre.--C'est bien
inutile, rpondit un des plus consterns; et cette rponse fut comprise.
Ils se regardrent en silence; leur pleur les effraya mutuellement. Ils
descendirent vers la valle, et se sparrent d'un pas flageolant, prts
 se prendre les uns les autres pour des spectres.




LXV.


Magnus, rest seul auprs du cadavre, ne s'tait pas aperu du la
dsertion des bergers. Il tait toujours  genoux, mais il ne priait
pas, il ne pensait pas, sa force tait brise. Il ne sentait son
existence que par la souffrance aigu de son front qu'il avait branl
et presque fracass sur le pav. Cette commotion physique, jointe aux
motions affreuses de son me, avait achev de le plonger dans un
affaissement qui ressemblait  l'imbcilit.

Mais en voyant devant lui cette figure ple de Stnio, qui dormait du
sommeil des anges, il s'arrta, sourit affreusement  son blanc linceul
et  sa couronne de fleurs, et murmura d'une voix mue:--O femme! 
beaut!...

Puis il prit la main du cadavre, et le froid de la mort apaisa son
dlire et chassa les trompeuses illusions de la fivre. Il reconnut que
ce n'tait pas l une femme endormie, mais un homme couch sur le
cercueil, un homme dont il se reprochait la perte.

Il regarda autour de lui, et, ne voyant rien que les flancs noirs du
rocher o vacillait la flamme des torchas, n'entendant rien que le vent
qui mugissait dans les mlzes, il sentit tout l'effroi de la solitude,
toutes les terreurs de la nuit tomber sur son crne comme une montagne
de glace.

Il crut voir quelque chose se mouvoir et ramper sur le rocher auprs de
lui. Il ferma les yeux pour ne plus voir; il les rouvrit et regarda
involontairement. Il vit une figure effrayante qui se tenait immobile et
noire  son ct. Il la regarda pendant prs d'une heure, sans oser
faire un mouvement, retenant son haleine de peur d'veiller l'attention
de ce fantme, qu'il croyait prt  se lever et  marcher vers lui. Le
flambeau de rsine, qui jetait le profil de Magnus au mur de la grotte,
s'teignit, et le fantme disparut sans que le moine et compris que
c'tait son ombre.

Des pas lgers effleurrent les buissons de la colline. C'tait
peut-tre un chamois qui s'approchait curieusement des flambeaux. Magnus
se signa et jeta un regard tremblant sur le sentier qui menait  la
valle. Il crut voir une forme blanche, une femme errante et seule dans
la nuit. Le dsir inquiet fit bondir son coeur avec violence; il se
leva prt  courir vers elle, la peur le retint. C'tait un spectre qui
venait appeler Stnio, une ombre sortie du spulcre pour hurler dans les
tnbres. Il enfona son visage dans ses mains, s'enveloppa la tte de
son capuchon, et se roula dans un coin, dcid  ne rien voir,  ne rien
entendre.

Aucun bruit n'arrivant plus  son oreille, il se rassura un peu et leva
la tte. Il vit l'abbesse des Camaldules agenouille prs de Stnio.

Il voulut crier, sa langue s'attacha  son palais. Il voulut fuir, ses
jambes devinrent plus froides et plus immobiles que le granit du rocher.
Il resta l'oeil hagard, la main ouverte, le visage ombrag de son
capuchon.

Llia tait penche sur le lit funbre. Son voile blanc cachait  demi
son visage; elle semblait aussi morte que Stnio. C'tait la digne
fiance d'un cadavre.

Elle avait cout les discours des bergers; elle avait voulu contempler
la poussire de Stnio. Guide par le phare sinistre allum devant la
grotte, elle tait venue seule, sans effroi, sans remords, sans douleur
peut-tre!

Cependant,  l'aspect de ce beau front couvert des ombres de la mort,
elle sentit son me s'amollir; la tendre piti adoucit la rudesse de
cette me sombre et calme dans le dsespoir.

Oui, Stnio, dit-elle sans s'inquiter ou sans s'apercevoir de la
prsence du moine, je te plains, parce que tu m'as maudite. Je te
plains, parce que tu n'as pas compris que Dieu, en nous crant, n'avait
pas rsolu l'union de nos destines. Tu as cru, je le sais, que je
prenais plaisir  multiplier tes tortures. Tu as cru que je voulais
venger sur toi les douleurs et les dceptions de mes premires annes.
Tu te trompais, Stnio, et je te pardonne l'anathme que tu as prononc
contre moi. Celui qui juge nos penses avant mme que nous puissions les
prvoir, celui qui feuillette  toute heure le livre de nos consciences
et qui lit sans ambigut les desseins mystrieux qui n'y sont pas
encore inscrits, celui-l, Stnio, n'a pas accueilli tes menaces et ne
les ralisera pas. Il ne te punira pas, parce que tu as t aveugle. Il
ne chtiera pas ta faiblesse, parce que tu as refus de te confier dans
une sagesse qui n'tait pas la tienne. Tu as pay trop cher la lumire
qui est venue clairer tes derniers jours pour qu'il te reproche d'avoir
longtemps err dans les tnbres. Le savoir douloureux et terrible que
tu emportes avec toi n'a pas besoin d'expiation, car ta lvre s'est
dessche en gotant le fruit que tu avais cueilli!

Mais Dieu, j'en ai la ferme confiance, Dieu nous runira dans
l'ternit. Assis ensemble  ses pieds, nous assisterons  ses conseils,
et nous saurons alors pourquoi il nous a spars sur la terre. En lisant
sur son front radieux le secret de ses volonts impntrables aux yeux
mortels, ta colre et ton tonnement seront comme s'ils n'avaient jamais
t.

Alors, Stnio, tu n'essaieras plus de me har; tu n'accuseras plus mon
injustice et ma cruaut. Quand Dieu, faisant  chacun de nous la part
qu'il mrite, distribuera nos travaux selon nos forces, tu comprendras,
 infortun! que nous ne pouvions pas ici suivre la mme route, ni
marcher au mme but. Les douleurs qu'il nous a envoyes n'ont pas t
pareilles. Le matre svre que nous avons servi tous deux nous
expliquera le mystre de nos souffrances. En ouvrant devant nous
l'clatante perspective d'une ternelle effusion, il nous dira pourquoi
il lui a plu de prparer la runion de nos deux mes par les voies
obscures que notre oeil ne souponnait pas.

Il te montrera, Stnio, dans sa nudit saignante, mon coeur  qui tu
imputais le ddain et la duret. La terreur que tu as ressentie en
coutant mes paroles, l'humiliation qui obscurcissait ton regard quand
je t'avouais que je ne pouvais t'aimer, la confusion tremblante de tes
penses se changera en une compassion srieuse. Llia, que tu croyais si
fort au-dessus de toi, que tu dsesprais d'atteindre, Llia s'abaissera
devant toi; tu oublieras, comme elle, l'admiration et le respect dont
les hommes environnaient ses pas, tu sauras pourquoi elle allait seule
et sans jamais demander secours.

Confondus sous l'oeil de Dieu, dans une flicit progressive, chacun
de nous accomplira courageusement la tche qu'il aura reue. Nos
regards, en se rencontrant, doubleront notre confiance et nos forces: le
souvenir de nos misres passes s'vanouira comme un songe, et il nous
arrivera de nous demander si vraiment nous avons vcu.

Elle se pencha sur Stnio, dtacha de sa couronne une fleur fltrie
qu'elle mit sur son coeur, et reprit le sentier de la valle sans
avoir fait attention au moine, qui, debout dans l'ombre, adoss au mur
de la grotte, dardait sur elle ses yeux tincelants.

La raison de Magnus l'avait abandonn; il ne comprenait rien aux
discours de Llia. Il la voyait seulement, et il la trouva belle; sa
passion se rveillait avec violence, il ne se souvenait plus que des
dsirs qu'il avait si longtemps comprims et qui le dvoraient plus que
jamais.

Quand il la vit parler  Stnio, une affreuse jalousie, qu'il n'avait
jamais connue parce qu'il n'avait pas eu occasion de la ressentir,
clata en lui. Il aurait frapp Stnio, s'il l'et os; mais ce cadavre
lui faisait peur, et le dsir s'allumait en lui encore plus intense que
la vengeance.

Il s'lana sur les traces de Llia; et, comme elle tournait le sentier,
il la saisit par le bras.

Llia se retourna sans crier, sans tressaillir, et regarda cette figure
hve, cet oeil sanglant, cette bouche tremblante, sans peur et presque
sans surprise.

Femme, lui dit le moine, tu m'as assez fait souffrir, console-moi,
aime-moi.

Llia, ne reconnaissant pas dans ce moine chauve et vot le prtre
qu'elle avait vu jeune et fier peu d'annes auparavant, s'arrta
tonne.

Mon pre, lui dit-elle, adressez-vous  Dieu; son amour est le seul qui
puisse consoler.

--Ne te souvient-il plus, Llia, rpondit le moine sans l'couter, que
c'est moi qui t'ai sauv la vie! Sans moi tu prissais dans les ruines
du monastre o tu passas deux ans. Tu t'en souviens, femme? je me jetai
au milieu des dcombres prs de m'craser, je t'emportai, je te mis sur
mon cheval, et je voyageai tout le jour en te tenant dans mes bras, et
je n'osai pas seulement baiser ton vtement. Mais ds ce jour un feu
dvorant s'alluma dans ma poitrine. En vain j'ai jen et pri, Dieu ne
veut pas me gurir. Il faut que tu m'aimes: quand je serai aim, je
serai guri; je ferai pnitence, et je serai sauv. Autrement je
redeviendrai fou, et je serai damn.

--Je te reconnais bien, Magnus, rpondit-elle. Hlas! voil donc le
fruit de tes expiations et de tes combats!

--Ne me raille pas, femme, rpondit-il avec un regard sombre; car je
suis aussi prs de la haine que de l'amour; et, si tu me repousses... je
ne sais pas ce que la colre peut me conseiller...

--Laisse mon bras, Magnus, dit Llia avec le calme du ddain.
Assieds-toi sur cette roche, et je vais te parler.

Il y avait tant d'autorit dans sa voix que le moine, habitu  la
soumission passive, obit comme par instinct et s'assit  deux pas
d'elle. Son coeur battait si fort qu'il ne pouvait parler. Il prit
dans ces deux mains sa tte saignante et douloureuse, et rassembla tout
ce qui lui restait de force et de mmoire pour couter et comprendre.

Magnus, lui dit Llia, si, lorsque vous tiez jeune encore et capable
de raliser une existence sociale, vous m'eussiez consulte sur votre
avenir, je ne vous aurais pas conseill d'tre prtre. Vos passions
devaient vous rendre impossibles ces devoirs rigides que vous
n'accomplissez que de fait. Vous avez t un mauvais prtre; mais Dieu
vous pardonnera, parce que vous avez beaucoup souffert. Maintenant il
est trop tard pour que vous rentriez dans la vie ordinaire; vous avez
perdu la force d'atteindre  aucune vertu. Il faut vous en tenir 
l'abstinence. Vous devez attendre dans la retraite la fin de vos
souffrances; elle ne saurait tarder: regardez vos mains, regardez vos
cheveux gris. Tant mieux pour toi, Magnus! que ne suis-je aussi prs de
la tombe! Va, malheureux, nous ne pouvons rien les uns pour les autres.
Tu t'es tromp, tu t'es retranch de la vie, et tu as senti le besoin de
vivre; maintenant tu t'en effraies, et tu crois qu'il te serait possible
encore d'tre heureux. Insens! il n'est plus temps d'y songer. Tu
aurais pu trouver le bonheur dans la libert, il y a quelques annes; ta
raison aurait pu s'clairer, ton me s'endurcir contre de vains remords.
Mais aujourd'hui, l'horreur, le dgot et l'effroi te poursuivraient
partout. Tu ne pourrais pas connatre l'amour, tu le prendrais toujours
pour le crime, et l'habitude de fltrir du nom de pch les joies
lgitimes te rendrait criminel et vicieux, aux yeux de ta conscience,
dans les bras de la femme le plus pure. Rsigne-toi, pauvre ermite,
abaisse ton orgueil. Tu t'es cru assez grand pour cette terrible vertu
du clibat; tu t'es tromp, te dis-je. Mais qu'importe? Tu arrives au
terme de tes maux; songe  ne pas en perdre le fruit. Tu n'as pas t
assez grand pour que Dieu te pardonnt le dsespoir. Soumets-toi.

Magnus avait coul vainement; son cerveau se refusait  tout emploi de
facults. Il souffrait, il croyait comprendre que Llia le raillait; la
figure tranquille et fire de cette femme l'humiliait profondment. Il
la dtestait par instants et voulait la fuir; mais il se croyait saisi
et fascin par l'oeil du dmon.

Llia ne faisait plus attention  lui. Elle rvait et semblait projeter
quelque chose.

coute, lui dit-elle aprs un instant de silence et d'incertitude: tu
vas m'obir, et, au lieu de te livrer  des penses indignes de ta
vocation, tu vas m'aider  rendre  ce cadavre les derniers honneurs. Il
a t assez errant, assez tourment, assez vagabond dans cette vie; il
faut que sa dpouille repose en paix et qu'elle ne soit pas foule par
le pied des passants. Je sais une place o elle dormira ignore, prive
des crmonies de l'glise, puisque telle est la volont de monseigneur;
mais non prive du respect que l'on doit aux spultures, et des prires
collectives qu'on rcite dans l'enceinte des cimetires. Prends ce
cadavre sur tes paules, et suis-moi.

Magnus hsita.

O voulez-vous que je porte ce mort? dit-il avec effroi. Monseigneur
lui refuse la spulture bnite, et vous parlez de le dposer dans un
cimetire?

--Fais ce que je te dis, reprit Llia. Je sais mieux que toi la pense
de monseigneur. Forc d'obir aux rglements de l'glise, et ne voulant
point, en cette circonstance, encourager par une infraction l'indulgence
qu'on pourrait accorder au suicide, il a d te commander des choses
qu'il m'autorisera  enfreindre. Obis, Magnus, je te l'ordonne.

Llia savait bien que sa volont fascinait Magnus. Il obit
machinalement et sans savoir ce qu'il faisait. Il porta le corps de
Stnio jusqu'au cimetire des Camaldules. Dans un angle obscur de ce
jardin, on avait dracin le matin mme un if bris par la foudre. Cette
fosse, ouverte par le hasard, n'tait pas encore comble. L'ermite, aid
de l'abbesse des Camaldules, y dposa le cadavre, et le recouvrit de
terre et de gazon; puis il reprit, tremblant et constern, le chemin de
son ermitage, tandis que Llia, agenouille sur la tombe du pote,
implorait pour lui cette mansutude et cette sagesse infinie qui
n'infligent pas de chtiments sans retour, et qui remettent dans le
creuset de l'ternit le mtal bris par les preuves de cette vie.




LXVI.


La mort de Stnio fut le signal d'autres vnements tragiques. Le
cardinal mourut, peu de temps aprs, d'un mal si rapide et si violent
qu'on l'attribua au poison. Magnus avait abandonn son ermitage. Il
avait err plusieurs jours dans les montagnes, en proie  un affreux
dlire. Les montagnards consterns entendirent ses cris lamentables
retentir dans l'horreur de la nuit; ses pas ingaux et prcipits
branlrent le seuil de leurs chalets et les y retinrent jusqu'au jour
veills et tremblants. Enfin, il disparut et alla s'ensevelir dans un
couvent de chartreux. Mais bientt d'tranges rvlations sortirent de
cet asile, et allrent bouleverser les existences les plus sereines et
les plus brillantes. Annibal succomba sans tre appel  aucune
explication. Plusieurs vques qui l'avaient second dans ses vues
gnreuses, grand nombre de prtres les plus distingus du clerg par
leurs lumires et la noblesse de leur conduite, furent disgracis ou
interdits. Quant  Llia, on pensa que de tels chtiments seraient trop
doux pour l'expiation de ses crimes, et qu'il fallait lui infliger
l'humiliation et la honte. L'inquisition instruisit son procs. Le
prlat puissant qui l'avait soutenue dans sa carrire tait abattu. Les
animosits profondes, rsultat de cette nouvelle direction donne par
eux et par leurs adhrents aux ides religieuses, et qui avaient grond
sourdement sous leurs pieds, clatrent tout  coup et prirent leur
revanche. On versa le venin de la calomnie sur la tombe  peine ferme
du cardinal, libation impure offerte aux passions infernales. On
rechercha les actions secrtes de sa vie, et, au lieu de blmer celles
qui auraient pu tre rprhensibles, on les passa sous silence pour ne
s'occuper que des dernires annes de sa vie; annes qui, sous
l'influence de Llia, taient devenues aussi pures que l'me de Llia le
souhaitait pour sympathiser entirement avec celle du prlat. On prit
plaisir  rpandre la fange du scandale et de l'imposture sur cette
amiti sacre qui et pu produire de si grandes choses dans l'intrt de
l'glise, si l'glise, comme toutes les puissances qui finissent, n'et
pris  tche de se prcipiter elle-mme dans l'abme o elle dort
aujourd'hui sans espoir du rveil.

[Illustration: Il la saisit par le bras... (Page 133.)]

L'abbesse des Camaldules fut donc accuse d'avoir t l'pouse adultre
du Christ et d'avoir entran dans des voies de perdition un prince de
l'glise qui, avant sa liaison funeste avec elle, avait t, disait-on,
une des colonnes de la foi. En outre, elle fut accuse d'avoir profess
des doctrines tranges, nouvelles, pleines de passions mondaines, et
toutes imprgnes d'hrsie; puis d'avoir entretenu des relations
criminelles avec un impie qui s'introduisait la nuit dans sa cellule;
enfin, d'avoir mis le comble au dlire de l'apostasie et  l'audace du
sacrilge en faisant inhumer le cadavre de cet impie dans la terre
consacre aux spultures des Camaldules: infraction aux lois de
l'glise, qui refusent la spulture en terre sainte aux athes dcds
de mort volontaire; infraction aux rgles monastiques qui n'admettent
pas la spulture des hommes dans l'enceinte rserve aux tombes des
vierges.

A ce dernier chef d'accusation, Llia connut d'o partait le coup dont
elle tait frappe. Elle n'en douta plus lorsque, appele  rendre
compte de sa conduite devant ses sombres juges, elle se vit confronte
avec Magnus. Toutes ces turpitudes lui causrent un tel dgot qu'elle
se refusa  toute interrogation, et n'essaya pas de se justifier. Magnus
tait si tremblant devant elle, qu'en face de juges intgres le trouble
de l'accusateur et le calme de l'accuse eussent suffi pour clairer les
consciences. Mais la sentence tait porte d'avance, et les dbats
n'avaient lieu que pour la forme. Llia sentit dans son coeur trop de
mpris pour accuser Magnus  son tour. Elle se contenta de lui dire, en
le voyant chanceler et s'appuyer sur les bras du familier du
saint-office: Rassure-toi, la terre ne s'entr'ouvrira pas sous tes
pieds. Ton supplice sera dans ton coeur. Ne crains pas que je te rende
blessure pour blessure, outrage pour outrage. Va, misrable, je te
plains, je sais  quelles lches terreurs tu obis en me calomniant. Va
te cacher  tous les yeux, toi qui espres gagner le ciel en commettant
l'iniquit; que Dieu t'claire et le pardonne comme je te pardonne
moi-mme!

[Illustration: Elle avait cess de vivre (Page 139.)]

Llia fut accuse aussi par deux de ses religieuses qui l'avaient
toujours hae  cause de son amour pour la justice, et qui espraient
prendre sa place. Elles l'accusrent d'avoir eu des relations avec les
carbonari, et d'avoir aid, conjointement avec le cardinal,  l'vasion
du froce et impie Valmarina. Enfin elles lui firent un crime d'avoir
dispos avec une prodigalit insense des richesses du couvent, et
d'avoir, dans une anne de disette, fait vendre des vases d'or et des
effets prcieux dpendants du trsor de leur glise pour soulager la
misre des habitants de la contre. Interroge sur ce fait, Llia
rpondit en souriant qu'elle se dclarait coupable.

Elle fut condamne  tre dgrade de sa dignit en prsence de toute sa
communaut. On attira autant de monde qu'on put  ce spectacle; mais peu
de personnes s'y rendirent, et celles que la curiosit y poussa s'en
retournrent mues profondment de la dignit calme avec laquelle
l'abbesse, soumise  ces affronts, les reut d'un air  faire plir ceux
qui les lui infligeaient.

Elle fut ensuite relgue dans une chartreuse ruine que la communaut
des Camaldules possdait dans le nord des montagnes, et dont elle
faisait entretenir une partie pour servir d'asile pnitentiaire  ses
dlinquantes. C'tait un lieu froid et humide, o de grands sapins
toujours baigns par les nuages bornaient l'horizon de toutes parts.
C'est l que, l'anne suivante, Trenmor trouva Llia mourante, et
l'engagea de tout son pouvoir  rompre son voeu et  fuir avec lui
sous un autre ciel. Mais Llia fut inbranlable dans sa rsolution.

Que m'importe, quant  moi, lui dit-elle, de mourir ici ou ailleurs, et
de vivre quelques semaines de plus ou de moins? N'ai-je pas assez
souffert, et le ciel ne m'a-t-il pas concd enfin le droit d'entrer
dans le repos! D'ailleurs je dois rester ici pour confondre la haine de
mes ennemis et pour donner un dmenti  leurs prdictions. Ils ont
espr que je me soustrairais au martyre; ils seront dus de leur
attente. Il n'est pas inutile que le monde aperoive quelque diffrence
entre eux et moi. Les ides auxquelles je me suis voue exigent de ma
part une conduite exemplaire, pure de toute faiblesse, exempte de tout
reproche. Croyez bien qu'au point o j'en suis une telle force me cote
peu.

Trenmor la vit s'teindre rapidement, toujours belle et toujours calme.
Elle eut cependant, vers sa dernire heure, quelques instants de trouble
et de dsespoir. L'ide de voir l'ancien monde finir sans faire surgir
un monde nouveau lui tait amre et insupportable.

Eh quoi! disait-elle, tout ce qui est est-il donc comme moi frapp 
mort et destin  prir sans laisser de descendant pour recueillir son
hritage? J'ai cru, pendant quelques annes, qu' la faveur d'un entier
renoncement  toute satisfaction personnelle j'arriverais  vivre par la
charit et  me rjouir dans l'avenir de la race humaine. Mais comment
puis-je aimer une race aveugle, stupide et mchante? Que puis-je esprer
d'une gnration sans conscience, sans foi, sans intelligence et sans
coeur?

Trenmor s'efforait en vain de lui faire comprendre qu'elle s'tait
abuse en cherchant l'avenir dans le pass. Il ne pouvait tre l,
disait-il, qu'un germe mystrieux dont l'closion serait longue, parce
qu'il lui fallait, pour s'ouvrir  la vie, que le vieux tronc ft abattu
et dessch. Tant qu'il y aura un catholicisme et une glise catholique,
lui disait-il, il n'y aura ni foi, ni culte, ni progrs chez les hommes.
Il faut que cette ruine s'croule, et qu'on en balaie les dbris pour
que le sol puisse produire des fruits l o il n'y a maintenant que des
pierres. Votre grande me, celle d'Annibal et de plusieurs autres se
sont rattaches au dernier lambeau de la foi, sans songer qu'il valait
mieux arracher ce lambeau, puisqu'il ne servait qu' voiler encore la
vrit. Une philosophie nouvelle, une foi plus pure et plus claire, va
se lever  l'horizon. Nous n'en saluons que l'aube incertaine et ple;
mais les lumires et les inspirations qui font la vie de l'humanit ne
manqueront pas plus  l'avenir des gnrations que le soleil ne manque
chaque matin  la terre endormie et plonge dans les tnbres.

L'me ardente de Llia ne pouvait s'ouvrir  ces esprances lointaines.
Elle n'avait jamais su s'accommoder des promesses de l'avenir,  moins
qu'elle ne sentt l'action qui doit produire ces choses agir sur elle ou
maner d'elle. Son coeur avait d'infinis besoins, et il allait
s'teindre sans en avoir satisfait aucun. Il et fallu  cette immense
douleur l'immense consolation de la certitude. Elle et pardonn au ciel
de l'avoir frustre de tout bonheur si elle et pu lire clairement dans
les destins de l'humanit future quelque chose de mieux que ce qu'elle
avait eu elle-mme en partage.

Une nuit Trenmor la rencontra sur le sommet de la montagne, il faisait
un temps affreux, la pluie coulait par torrents, le vent mugissait dans
la fort, et les arbres craquaient de toutes parts. De ples clairs
sillonnaient les nuages; Trenmor l'avait laisse dans sa cellule si
puise et si faible qu'il avait craint de ne pas la retrouver vivante
le lendemain. En la rencontrant ainsi errante sur les rochers glissants,
et toute baigne de l'cume des torrents qui se formaient et
grossissaient autour d'elle, Trenmor crut voir son spectre, et il
l'invoqua comme un pur esprit; mais elle lui prit la main, et,
l'attirant vers elle, elle lui parla ainsi d'une voix forte et l'oeil
enflamm d'un feu sombre.




LXVII.

DLIRE.


Il est des heures dans la nuit o je me sens accable d'une
pouvantable douleur. D'abord c'est une tristesse vague, un malaise
inexprimable. La nature tout entire pse sur moi, et je me trane
brise, flchissant sous le fardeau de la vie comme un nain qui serait
forc de porter un gant. Dans ces moments-l, j'ai besoin d'expansion,
j'ai besoin de soulagement, et je voudrais embrasser l'univers dans une
effusion filiale et fraternelle; mais il semble que l'univers me
repousse tout  coup, et qu'il se tourne vers moi pour m'craser, comme
si moi, atome, j'insultais l'univers en l'appelant  moi. Alors l'lan
potique et tendre tourne en moi  l'effroi et au reproche. Je hais
l'ternelle beaut des toiles, et la splendeur des choses qui
nourrissent mes contemplations ordinaires ne me parat plus que
l'implacable indiffrence de la puissance pour la faiblesse. Je suis en
dsaccord avec tout, et mon me crie au sein de la cration comme une
corde qui se brise au milieu des mlodies triomphantes d'un instrument
sacr. Si le ciel est calme, il me semble revtir un Dieu inflexible,
tranger  mes dsirs et  mes besoins. Si l'orage bouleverse les
lments, je vois en eux comme en moi la souffrance inutile, les cris
inexaucs!

Oh! oui! oui, hlas! le dsespoir rgne et la souffrance et la plainte
manent de tous les pores de la cration. Cette vague se tord sur la
grve en gmissant, ce vent pleure lamentablement dans la fort. Tous
ces arbres qui se plient et qui se relvent pour retomber encore sous le
fouet de la tempte, subissent une torture effroyable. Il y a un tre
malheureux, maudit, un tre immense, terrible, et tel que ce monde o
nous vivons ne peut le contenir. Cet tre invisible est dans tout, et sa
voix remplit l'espace d'un ternel sanglot. Prisonnier dans l'immensit,
il s'agite, il se dbat, il frappe sa tte et ses paules aux confins du
ciel et de la terre. Il ne peut les franchir; tout le serre, tout
l'crase, tout le maudit, tout le brise, tout le hait. Quel est-il et
d'o vient-il? Est-ce l'ange rebelle qui fut chass de l'empyre, et ce
monde est-il l'enfer qui lui sert de cachot? Est-ce toi, force que nous
sentons et que nous voyons? Est-ce vous, colre et dsespoir qui vous
rvlez  nos sens, et que nos sens reoivent de vous? Est-ce toi, rage
ternelle qui bruis sur nos ttes et roules dans nos cieux? Est-ce toi,
esprit inconnu mais sensible, qui es le matre ou le ministre, ou
l'esclave ou le tyran, ou le gelier ou le martyr? Combien de fois j'ai
senti ton vol ardent sur ma tte! Combien de fois ta voix est venue
arracher mes larmes sympathiques du fond de mes entrailles et les faire
couler comme le torrent des montagnes ou la pluie du ciel! Quand tu es
en moi, j'entends la voix qui me crie: Tu souffres, tu souffres... et
moi, je voudrais t'embrasser et pleurer sur ton sein puissant; il me
semble que ma douleur est infinie comme la tienne, et qu'il te faut ma
souffrance pour complter ta plainte loquente. Et moi aussi, je
m'crie: Tu souffres, tu souffres..., mais tu passes, tu fuis: tu
t'apaises ou tu t'endors. Un rayon de la lune dissipe tes nuages, la
moindre toile qui brille derrire ton linceul semble rire de la misre
et te rduire au silence. Il me semble parfois voir ton spectre tomber
dans une rafale, comme une aigle immense dont les ailes couvriraient
toute la mer et dont le dernier cri s'teindrait au sein des flots, et
je vois que tu es vaincu: vaincu comme moi, faible comme moi, terrass
comme moi. Le ciel s'claire et s'illumine des feux de la joie, et une
sorte du terreur stupide s'empare de moi aussi. Promthe, Promthe,
est-ce toi, toi qui voulais affranchir l'homme des liens de la fatalit?
Est-ce toi qui, bris par un Dieu jaloux, et dvor par la bile
incurable, retombes puis sur ton rocher, sans avoir pu dlivrer ni
l'homme, ni toi son seul ami, son pre, son vrai Dieu peut-tre? Les
hommes t'ont donn mille noms symboliques: audace, dsespoir, dlire,
rbellion, maldiction. Ceux-ci t'ont appel Satan, ceux-l crime: moi
je l'appelle dsir.

Moi, sibylle, sibylle dsole; moi, esprit des temps anciens, enferm
dans un cerveau rebelle  l'inspiration divine, lyre brise, instrument
muet dont les vivants d'aujourd'hui ne comprendraient plus les sons,
mais au sein duquel murmure comprime l'harmonie ternelle! moi,
prtresse de la mort, qui sens bien avoir t dj pythie, avoir dj
pleur, dj parl; mais qui ne me souviens pas, qui ne sais pas, hlas!
ce qu'il faudrait dire pour gurir! Oui, oui, je me souviens des antres
de la vrit et des dlires de la rvlation; mais le mot de la destine
humaine, je l'ai oubli; mais le talisman de la dlivrance, je l'ai
perdu. Et pourtant, j'ai vu beaucoup de choses; et quand la souffrance
me presse, quand l'indignation me dvore, quand je sens Promthe
s'agiter dans mon sein et battre de ses grandes ailes la pierre o il
est scell, quand l'enfer gronde sous moi comme un volcan prt 
m'engloutir, quand les esprits de la mer viennent pleurer  mes pieds,
et ceux de l'air frmir sur mon front... oh! alors, en proie  un dlire
sans nom,  un dsespoir sans borne, j'appelle le matre et l'ami
inconnu qui pourrait clairer mon esprit et dlier ma langue,... mais je
flotte dans les tnbres, et mes bras fatigus n'embrassent que des
ombres trompeuses. O vrit, vrit! pour te trouver je suis descendue
dans des abmes dont la seule vue donnait le vertige de la peur aux
hommes les plus braves. J'ai suivi Dante et Virgile dans les sept
cercles du rve magique. J'ai suivi Curtius dans le gouffre qui s'est
referm sur lui; j'ai suivi Rgulus dans son hideux supplice; j'ai
laiss partout ma chair et mon sang; j'ai suivi Madeleine au pied de la
croix, et mon front a t inond du sang du Christ et des larmes de
Marie. J'ai tout cherch, tout souffert, tout cru, tout accept. Je me
suis agenouille devant tous les gibets, consume sur tous les bchers,
prosterne devant tous les autels. J'ai demand  l'amour ses joies, 
la foi ses mystres,  la douleur ses mrites. Je me suis offerte  Dieu
sous toutes les formes; j'ai sond mon propre coeur avec frocit, je
l'ai arrach de ma poitrine pour l'examiner, je l'ai dchir en mille
pices, je l'ai travers de mille poignards pour le connatre. J'en ai
offert les lambeaux  tous les dieux suprieurs et infrieurs. J'ai
voqu tous les spectres, j'ai lutt avec tous les dmons, j'ai suppli
tous les saints et tous les anges, j'ai sacrifi  toutes les passions.
Vrit! vrit! tu ne t'es pas rvle, depuis dix mille ans je te
cherche et je ne t'ai pas trouve!

Et depuis dix mille ans, pour toute rponse  mes cris, pour tout
soulagement  mon agonie, j'entends planer sur cette terre maudite le
sanglot dsespr du dsir impuissant! Depuis dix mille ans je t'ai
sentie dans mon coeur sans pouvoir te traduire  mon intelligence,
sans pouvoir trouver la formule terrible qui te rvlerait au monde et
qui te ferait rgner sur la terre et dans les cieux. Depuis dix mille
ans j'ai cri dans l'infini: _Vrit, vrit!_ Depuis dix mille ans,
l'infini me rpond: _Dsir, dsir!_ O Sibylle dsole,  muette pythie,
brise donc ta tte aux rochers de ton antre, et mle ton sang fumant de
rage  l'cume de la mer; car tu crois avoir possd le Verbe
tout-puissant, et depuis dix mille ans tu le cherches en vain.

       *       *       *       *       *

Comme elle parlait encore, Trenmor sentit la main brlante de Llia se
glacer tout  coup dans la sienne. Puis elle se leva comme si elle
allait se prcipiter. Trenmor, pouvant, la retint dans ses bras. Elle
retomba raide sur le rocher: elle avait cess de vivre.

Llia avait toujours vcu sous un beau ciel, elle hassait les contres
que le soleil n'claire pas largement. Le froid l'avait tue avec
promptitude, comme s'il et voulu seconder les desseins de ses ennemis.
La coterie qui l'avait perdue tait dj tombe; une autre coterie
remplaa celle-l, et voulut humilier sa rivale en rhabilitant la
mmoire de ceux qu'elle avait abattus. On fit des obsques magnifiques
au cardinal, et l'on rapporta au monastre des Camaldules les cendres de
l'abbesse, qu'on honora comme une sainte et comme une martyre. Llia fut
ensevelie dans le cimetire, et l'on permit  Trenmor d'lever une tombe
 Stnio sur la rive oppose, prs de la cellule dlaisse de l'ermite,
l o l'on avait fait transporter les restes du pote aprs les avoir
expulss du monastre.

Un soir Trenmor, ayant termin les funrailles de ses deux amis,
descendit lentement sur les rives du lac. La lune, en se levant, jetait
un rayon oblique sur ces deux tombes blanches que le lac sparait. Des
mtores s'levrent comme de coutume sur la surface brumeuse de l'eau.
Trenmor contempla tristement leur ple clat et leur danse mlancolique.
Il en remarqua deux qui, venus des deux rives opposes, se joignirent,
se poursuivirent mutuellement, et restrent ensemble toute la nuit, soit
qu'ils vinssent se jouer dans les roseaux, soit qu'ils se laissassent
glisser sur les flots tranquilles, soit qu'ils se tinssent tremblants
dans la brume comme deux lampes prs de finir. Trenmor se laissa dominer
par une ide superstitieuse et douce. Il passa la nuit entire  suivre
de l'oeil ces insparables lumires qui se cherchaient et se suivaient
comme deux mes amoureuses. Deux ou trois fois elles vinrent prs de
lui, et il les nomma de deux noms chris en versant des larmes comme un
enfant.

Quand le jour parut, tous les mtores s'teignirent. Les deux flammes
mystrieuses se tinrent quelque temps sur le milieu du lac, comme si
elles eussent eu de la peine  se sparer; puis elles furent chasses
toutes deux en sens contraire, comme si elles allaient rejoindre chacune
la tombe qu'elle habitait. Quand elles se furent effaces, Trenmor passa
sa main sur son front comme pour en chasser le rve affaiblissant d'une
nuit de douleur et de tendresse. Il remonta vers la tombe de Stnio, et
un instant il s'arrta incertain.

Que ferai-je sans vous dans la vie? s'cria-t-il;  qui serai-je utile?
 qui m'intresserai-je? A quoi me serviront ma sagesse et ma force si
je n'ai plus d'amis  consoler et  soutenir? Ne vaudrait-il pas mieux
avoir une tombe au bord de cette eau si belle, auprs de ces deux tombes
silencieuses? Mais non, l'expiation n'est pas finie: Magnus vit
peut-tre encore, peut-tre puis-je le gurir. D'ailleurs il y a partout
des hommes qui luttent et qui souffrent, il y a partout des devoirs 
remplir, une force  employer, une destine  raliser.

Il salua de loin le marbre qui renfermait Llia; il baisa celui o
dormait Stnio: puis il regarda le soleil, ce flambeau qui devait
clairer ses journes de travail, ce phare ternel qui lui montrait la
terre d'exil o il faut agir et marcher, l'immensit des cieux toujours
accessibles  l'espoir des forts.

Il ramassa son bton blanc et se remit en route.

FIN DE LLIA.





End of the Project Gutenberg EBook of Llia, by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LLIA ***

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