The Project Gutenberg EBook of Les quatre cavaliers de l'apocalypse, by 
Vicente Blasco Ibez and G. Hrelle

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Title: Les quatre cavaliers de l'apocalypse

Author: Vicente Blasco Ibez

Translator: G. Hrelle

Release Date: April 20, 2012 [EBook #39492]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LES QUATRE CAVALIERS

DE

L'APOCALYPSE

CALMANN-LVY, DITEURS


DU MME AUTEUR

Format in-18.

ARNES SANGLANTES             1 Vol.

FLEUR DE MAI                  1 --

DANS L'OMBRE DE LA CATHDRALE 1 --

TERRES MAUDITES               1 --

LA HORDE                      1 --

Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays y
compris la Russie.

Copyright, 1917, by CALMANN-LVY.

671-17.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--7-18




V. BLASCO-IBEZ

LES

QUATRE CAVALIERS

DE

L'APOCALYPSE

ROMAN TRADUIT DE L'ESPAGNOL

PAR

G. HRELLE

PARIS CALMANN-LVY, DITEURS 3, RUE AUBER, 3

_Il a t lir de cet ouvrage_

VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE

_tous numrots._




LES QUATRE CAVALIERS DE L'APOCALYPSE[A]




I

DE BUENOS-AIRES A PARIS


Le 7 juillet 1914, Jules Desnoyers, le jeune peintre d'mes, comme on
l'appelait dans les salons cosmopolites du quartier de l'toile,--beaucoup
plus clbre toutefois pour la grce avec laquelle il dansait le _tango_
que pour la sret de son dessin et pour la richesse de sa
palette,--s'embarqua  Buenos-Aires sur le _Koenig Frederic-August_,
paquebot de Hambourg, afin de rentrer  Paris.

Lorsque le paquebot s'loigna de la terre, le monde tait parfaitement
tranquille. Au Mexique, il est vrai, les blancs et les mtis
s'exterminaient entre eux, pour empcher les gens de s'imaginer que
l'homme est un animal dont la paix dtruit les instincts combatifs. Mais
sur tout le reste de la plante les peuples montraient une sagesse
exemplaire. Dans le transatlantique mme, les passagers, de nationalits
trs diverses, formaient un petit monde qui avait l'air d'tre un
fragment de la civilisation future offert comme chantillon  l'poque
prsente, une bauche de cette socit idale o il n'y aurait plus ni
frontires, ni antagonismes de races.

Un matin, la musique du bord, qui, chaque dimanche, faisait entendre le
_choral_ de Luther, veilla les dormeurs des cabines de premire classe
par la plus inattendue des aubades. Jules Desnoyers se frotta les yeux,
croyant vivre encore dans les hallucinations du rve. Les cuivres
allemands mugissaient la _Marseillaise_ dans les couloirs et sur les
ponts. Le garon de cabine, souriant de la surprise du jeune homme, lui
expliqua cette trange chose. C'tait le 14 juillet, et les paquebots
allemands avaient coutume de clbrer comme des ftes allemandes les
grandes ftes de toutes les nations qui fournissaient du fret et des
passagers. La rpublique la plus insignifiante voyait le navire pavois
en son honneur. Les capitaines mettaient un soin scrupuleux  accomplir
les rites de cette religion du pavillon et de la commmoration
historique. Au surplus, c'tait une distraction qui aidait les
passagers  tromper l'ennui de la traverse et qui servait  la
propagande germanique.

Tandis que les musiciens promenaient aux divers tages du navire une
_Marseillaise_ galopante, suante et mal peigne, les groupes les plus
matineux commentaient l'vnement.

--Quelle dlicate attention, disaient les dames sud-amricaines. Ces
Allemands ne sont pas aussi vulgaires qu'ils le paraissent. Et il y a
des gens qui croient que l'Allemagne et la France vont se battre!

Ce jour-l, les Franais peu nombreux qui se trouvaient sur le paquebot
grandirent dmesurment dans la considration des autres voyageurs. Ils
n'taient que trois: un vieux joaillier qui revenait de visiter ses
succursales d'Amrique, et deux demoiselles qui faisaient la commission
pour des magasins de la rue de la Paix, vestales aux yeux gais et au nez
retrouss, qui se tenaient  distance et qui ne se permettaient jamais
la moindre familiarit avec les autres passagers, beaucoup moins bien
levs qu'elles. Le soir, il y eut un dner de gala. Au fond de la salle
 manger, le drapeau franais et celui de l'empire formaient une
magnifique et absurde dcoration. Tous les Allemands avaient endoss le
frac, et les femmes exhibaient la blancheur de leurs paules. Les
livres des domestiques taient celles des grandes ftes. Au dessert, un
couteau carillonna sur un verre, et il se fit un profond silence: le
commandant allait parler. Ce brave marin, qui joignait  ses fonctions
nautiques l'obligation de prononcer des harangues aux banquets et
d'ouvrir les bals avec la dame la plus respectable du bord, se mit 
dbiter un chapelet de paroles qui ressemblaient  des grincements de
portes. Jules, qui savait un peu d'allemand, saisit au vol quelques
bribes de ce discours. L'orateur rptait  chaque instant les mots
paix et amis. Un Allemand courtier de commerce, assis  table prs
du peintre, s'offrit  celui-ci comme interprte, avec l'obsquiosit
habituelle des gens qui vivent de rclame, et il donna  son voisin des
explications plus prcises.

--Le commandant demande  Dieu de maintenir la paix entre l'Allemagne et
la France, et il espre que les relations des deux peuples deviendront
de plus en plus amicales.

Un autre orateur se leva, toujours  la table que prsidait le marin.
C'tait le plus considrable des passagers allemands, un riche
industriel de Dusseldorff, nomm Erckmann, qui faisait de grosses
affaires avec la Rpublique Argentine. Jamais on ne l'appelait par son
nom. Il avait le titre de Conseiller de Commerce, et, pour ses
compatriotes, il tait _Herr Commerzienrath,_ comme son pouse tait
_Frau Rath._ Mais ses intimes l'appelaient aussi le Capitaine: car il
commandait une compagnie de _landsturm._ Erckmann se montrait beaucoup
plus fier encore du second titre que du premier, et, ds le dbut de la
traverse, il avait eu soin d'en informer tout le monde. Tandis qu'il
parlait, le peintre examinait cette petite tte et cette robuste
poitrine qui donnaient au Conseiller de Commerce quelque ressemblance
avec un dogue de combat; il imaginait le haut col d'uniforme comprimant
cette nuque rouge et faisant saillir un double bourrelet de graisse; il
souriait de ces moustaches cires dont les pointes se dressaient d'un
air menaant. Le Conseiller avait une voix sche et tranchante qui
semblait assner les paroles: c'tait sans doute de ce ton que
l'empereur dbitait ses harangues. Par instinctive imitation des
traneurs de sabre, ce bourgeois belliqueux ramenait son bras droit vers
sa hanche, comme pour appuyer sa main sur la garde d'une pe invisible.

Aux premires paroles, malgr la fire attitude et le ton impratif de
l'orateur, tous les Allemands clatrent de rire, en hommes qui savent
apprcier la condescendance d'un _Herr Commerzienrath_ lorsqu'il daigne
divertir par des plaisanteries les personnes auxquelles il s'adresse.

--Il dit des choses trs amusantes, expliqua encore l'interprte  voix
basse. Toutefois, ces choses n'ont rien de blessant pour les Franais.

Mais bientt les auditeurs tudesques cessrent de rire: le
_Commerzienrath_ avait abandonn la grandiose et lourde ironie de son
exorde et dveloppait la partie srieuse de son discours. Selon lui, les
Franais taient de grands enfants, gais, spirituels, incapables de
prvoyance. Ah! s'ils finissaient par s'entendre avec l'Allemagne! si,
au bord de la Seine, on consentait  oublier les rancunes du pass!...

Et le discours devint de plus en plus grave, prit un caractre
politique.

--Il dit, monsieur, chuchota de nouveau l'interprte  l'oreille de
Jules, qu'il souhaite que la France soit trs grande et qu'un jour les
Allemands et les Franais marchent ensemble contre un ennemi commun...
contre un ennemi commun...

Aprs la proraison, le conseiller-capitaine leva son verre en l'honneur
de la France.

--_Hoch!_ s'cria-t-il, comme s'il commandait une volution  ses
soldats de la rserve.

Il poussa ce cri  trois reprises, et toute la masse germanique, debout,
rpondit par un _Hoch!_ qui ressemblait  un rugissement, tandis que la
musique, installe dans le vestibule de la salle  manger, attaquait la
_Marseillaise_.

Jules tait de nationalit argentine[B], mais il portait un nom
franais, avait du sang franais dans les veines. Il fut donc mu; un
frisson d'enthousiasme lui monta dans le dos, ses yeux se mouillrent,
et, lorsqu'il but son champagne, il lui sembla qu'il buvait en mme
temps quelques larmes. Oui, ce que faisaient ces gens qui, d'ordinaire,
lui paraissaient si ridicules et si plats, mritait d'tre approuv. Les
sujets du kaiser ftant la grande date de la Rvolution! Il se persuada
qu'il assistait  un mmorable vnement historique.

--C'est trs bien, trs bien! dit-il  d'autres Sud-Amricains qui
taient ses voisins de table. Il faut reconnatre qu'aujourd'hui
l'Allemagne a t vraiment courtoise.

Le jeune homme passa le reste de la soire au fumoir, o l'attirait la
prsence de madame la Conseillre. Le capitaine de _landsturm_ jouait un
poker avec quelques compatriotes qui lui taient infrieurs dans la
hirarchie des dignits et des richesses. Son pouse se tenait auprs de
lui, suivant de l'oeil le va-et-vient des domestiques chargs de bocks,
mais sans oser prendre sa part dans cette norme consommation de bire:
elle avait des prtentions  l'lgance et elle craignait beaucoup
d'engraisser. C'tait une Allemande  la moderne, qui ne reconnaissait 
son pays d'autre dfaut que la lourdeur des femmes et qui combattait en
sa propre personne ce danger national par toute sorte de rgimes
alimentaires. Les repas taient pour elle un supplice. Sa maigreur,
obtenue et maintenue  force de volont, rendait plus apparente la
robustesse de sa constitution, la grosseur de son ossature, ses
mchoires puissantes, ses dents larges, saines, splendides: des dents
qui suggraient au peintre l'irrvrencieuse tentation de la comparer
mentalement  la silhouette sche et dgingande d'une jument de course.
Elle est mince, se disait-il en l'observant du coin de l'oeil, et
cependant elle est norme. Le mari, lui, admirait l'lgance de sa
Bertha, toujours vtue d'toffes dont les couleurs indfinissables
faisaient penser  l'art persan et aux miniatures des manuscrits
mdivaux; mais il dplorait qu'elle ne lui et pas donn d'enfants, et
il regardait presque cette strilit comme un crime de haute trahison.
La patrie allemande tait fire de la fcondit de ses femmes, et le
kaiser, avec ses hyperboles d'artiste, avait pos en principe que la
vritable beaut allemande doit avoir un mtre cinquante centimtres de
ceinture.

Madame la Conseillre rservait volontiers  Jules Desnoyers un sige
auprs du sien: car elle le tenait pour l'homme le plus distingu de
tous les passagers. Le peintre tait de taille moyenne, et son front
brun se dessinait comme un triangle sous deux bandeaux de cheveux noirs,
lisses, lustrs comme des planches de laque: prcisment le contraire
des hommes qui entouraient madame la Conseillre. Au surplus, il
habitait Paris, la ville qu'elle n'avait pas vue encore, quoiqu'elle
et fait maints voyages dans les deux hmisphres.

--Ah! Paris, Paris! soupirait-elle en ouvrant de grands yeux et en
allongeant les lvres. Comme j'aimerais  y passer une saison!

Et, pour qu'il lui racontt la vie de Paris, elle se permettait
certaines confidences sur les plaisirs de Berlin, mais avec une modestie
rougissante, en admettant d'avance qu'il y a beaucoup mieux dans le
monde et qu'elle avait grande envie de connatre ce mieux-l.

_Herr Commerzienrath_ continuait entre amis son speech du dessert, et
ses auditeurs taient de leurs lvres des cigares colossaux pour lancer
des grognements d'approbation. La prsence de Jules les avait mis tous
d'aimable humeur; ils savaient que son pre tait Franais, et cela
suffisait pour qu'ils l'accueillissent comme s'il arrivait directement
du Quai d'Orsay et reprsentait la plus haute diplomatie de la
Rpublique. Pour eux, c'tait la France qui venait fraterniser avec
l'Allemagne.

--Quant  nous, dclara le _Commerzienrath_ en regardant fixement le
peintre comme s'il attendait de lui une dclaration solennelle, nous
dsirons vivre en parfaite amiti avec la France.

Jules approuva. Par le fait, il jugeait bon que les nations fussent
amies les unes des autres, et il ne voyait aucun inconvnient  ce
qu'elles affirmassent cette amiti, chaque fois que l'occasion s'en
prsentait.

--Malheureusement, reprit l'industriel sur un ton plaintif, la France se
montre hargneuse avec nous. Il y a des annes que notre empereur lui
tend la main avec une noble loyaut, et elle feint de ne pas s'en
apercevoir. Vous reconnatrez que cela n'est pas correct.

Jules ne s'occupait jamais de politique, et cette conversation trop
austre commenait  l'ennuyer. Pour y mettre un peu de piquant, il eut
la fantaisie de rpondre:

--Avant de prtendre  l'amiti des Franais, peut-tre feriez-vous bien
de leur rendre ce que vous leur avez pris.

A ces mots il se fit un silence de stupfaction, comme si l'on et sonn
sur le transatlantique la cloche d'alarme. Plusieurs, qui portaient le
cigare  leurs lvres, demeurrent la main immobile  deux doigts de la
bouche, les yeux dmesurment ouverts. Ce fut le capitaine de
_landsturm_ qui se chargea de donner une forme verbale  cette muette
protestation.

--Rendre! s'cria-t-il, d'une voix qui semblait assourdie par le soudain
rehaussement de son col. Nous n'avons rien  rendre, pour la bonne
raison que nous n'avons rien pris. Ce que nous possdons, nous l'avons
gagn par notre hrosme.

Devant toute affirmation faite sur un ton altier, Jules sentait
renatre en lui l'hrditaire instinct de contradiction, et il rpliqua
froidement:

--C'est comme si je vous avais vol votre montre, et qu'ensuite je vous
proposasse d'tre bons amis et d'oublier le pass. Mme si vous tiez
enclin au pardon, encore faudrait-il qu'auparavant je vous rendisse
votre montre.

Le capitaine voulut rpondre tant de choses  la fois qu'il balbutia,
sautant avec incohrence d'une ide  une autre. Comparer la reconqute
de l'Alsace  un vol!... Une terre allemande!... La race!... La
langue!... L'histoire!...

--Mais qu'est-ce qui prouve que l'Alsace a la volont d'tre allemande?
interrogea le jeune homme sans se dpartir de son calme. Quand lui
avez-vous demand son opinion?

Le capitaine demeura incertain, comme s'il hsitait entre deux partis 
prendre: tomber  coups de poing sur l'insolent, ou l'craser de son
mpris.

--Jeune homme, profra-t-il enfin avec majest, vous ne savez ce que
vous dites. Vous tes Argentin et vous n'entendez rien aux affaires de
l'Europe.

Tous les assistants approuvrent, dpouillant subitement Jules de la
nationalit qu'ils lui attribuaient tout  l'heure. Quant au capitaine
Erckmann, il lui tourna le dos avec une rudesse militaire, ramassa sur
le tapis qu'il avait devant lui un jeu de cartes, et se mit  faire
silencieusement une russite.

Si pareille scne se ft passe  terre, Jules aurait cess toute
relation avec ces malotrus; mais l'invitable promiscuit de la vie sur
un transatlantique oblige  l'indulgence. Il se montra donc bon enfant,
lorsque, le lendemain, le _Commerzienrath_ et ses amis vinrent  lui et,
pour effacer tout fcheux souvenir, lui prodigurent les politesses.
C'tait un jeune homme qui appartenait  une famille riche, et par
consquent il fallait le mnager. Toutefois ils eurent soin de ne plus
faire allusion  son origine franaise. Pour eux, dsormais, il tait
Argentin; et cela fit que, tous en choeur, ils s'intressrent  la
prosprit de l'Argentine et de tous les tats de l'Amrique du Sud. Ils
attribuaient  chacun de ces pays une importance excessive, commentaient
avec gravit les faits et gestes de leurs hommes politiques, donnaient 
entendre qu'il n'y avait personne en Allemagne qui ne se proccupt de
leur avenir, prdisaient  chacun d'eux une gloire future, reflet de la
gloire impriale, pourvu qu'ils acceptassent de demeurer sous
l'influence allemande.

Le peintre eut la faiblesse de revenir au fumoir, de prfrence 
l'heure o la partie tait termine et o une dbauche de bire et de
gros cigares de Hambourg ftait la chance des gagnants. C'tait l'heure
des expansions germaniques, de l'intimit entre hommes, des lents et
lourds badinages, des contes monts en couleur. Le _Commerzienrath_
prsidait, sans se dpartir de sa prminence,  ces bats de ses
compatriotes, sages ngociants des ports hansatiques, qui jouissaient
de larges crdits  la _Deutsche Bank_, ou riches boutiquiers installs
dans les rpubliques de la Plata avec leurs innombrables familles. Lui,
il tait un capitaine, un guerrier, et,  chaque bon mot qu'il
accueillait par un rire dont son paisse nuque tait secoue, il se
croyait au bivouac avec des compagnons d'armes. Jules admirait
l'hilarit facile dont tous ces hommes taient dous; pour rire avec
fracas, ils se rejetaient en arrire sur leurs siges; et, s'il advenait
que l'auditoire ne partaget par cette gat violente, le conteur avait
un moyen infaillible de remdier au manque de succs:

--On a cont cela au kaiser, disait-il, et le kaiser en a beaucoup ri.

Cela suffisait pour que tout le monde rt  gorge dploye.

Lorsque le paquebot approcha de l'Europe, un flot de nouvelles
l'assaillit. Les employs de la tlgraphie sans fil travaillaient
continuellement. Un soir, Jules, en entrant au fumoir, vit les Allemands
gesticuler avec animation. Au lieu de boire de la bire, ils avaient
fait apporter du Champagne des bords du Rhin. Le capitaine Erckmann
offrit une coupe au jeune homme.

--C'est la guerre! dit-il avec enthousiasme. Enfin c'est la guerre! Il
tait temps...

Jules fit un geste de surprise.

--La guerre? Quelle guerre?

Il avait lu comme tout le monde, sur le tableau du vestibule, un
radiotlgramme annonant que le gouvernement autrichien venait
d'envoyer un ultimatum  la Serbie; mais cela ne lui avait pas donn la
moindre motion. Il mprisait les affaires des Balkans: c'taient des
querelles de pouilleux, qui accaparaient mal  propos l'attention du
monde et qui le distrayaient de choses plus srieuses. En quoi cet
vnement pouvait-il intresser le belliqueux conseiller? Les deux
nations finiraient bien par s'entendre. La diplomatie sert parfois 
quelque chose.

--Non! dclara rudement le capitaine. C'est la guerre, la guerre bnie.
La Russie soutiendra la Serbie, et nous, nous appuierons notre allie.
Que fera la France? Savez-vous ce que fera la France?

Jules haussa les paules, d'un air qui signifiait  la fois son
incomptence et son indiffrence.

--C'est la guerre, vous dis-je, rpta l'autre, la guerre prventive
dont nous avons besoin. La Russie grandit trop vite, et c'est contre
nous qu'elle se prpare. Encore quatre ans de paix, et elle aura termin
la construction de ses chemins de fer stratgiques. Alors sa force
militaire, jointe  celle de ses allis, vaudra la ntre. Le mieux est
donc de lui porter ds maintenant un coup dcisif. Il faut savoir
profiter de l'occasion... Ah! la guerre! la guerre prventive! Ce sera
le salut de l'industrie allemande.

Ses compatriotes l'coutaient en silence. Il semblait que quelques-uns
ne partageassent pas son enthousiasme. Leur imagination de ngociants
voyait les affaires paralyses, les succursales en faillite, les crdits
coups par les banques, bref, une catastrophe plus effrayante pour eux
que les batailles et les massacres. Nanmoins ils approuvaient par des
grognements et par des hochements de tte les froces dclamations du
capitaine de _landsturm_. Jules crut que le conseiller et ses
admirateurs taient ivres.

--Prenez garde, capitaine, rpondit-il d'un ton conciliant. Ce que vous
dites manque peut-tre de logique. Comment une guerre favoriserait-elle
l'industrie allemande? D'un jour  l'autre l'Allemagne largit davantage
son action conomique; elle conquiert chaque mois un march nouveau;
chaque anne, son bilan commercial augmente dans des proportions
incroyables. Il y a un demi-sicle, elle tait rduite  donner pour
matelots  ses quelques navires les cochers de Berlin punis par la
police; aujourd'hui ses flottes de commerce et de guerre sillonnent tous
les ocans, et il n'est aucun port o la marchandise allemande n'occupe
sur les quais la place la plus considrable. Donc, ce qu'il faut 
l'Allemagne, c'est continuer  vivre ainsi et se prserver des aventures
guerrires. Encore vingt ans de paix, et les Allemands seront les
matres de tous les marchs du monde, triompheront de l'Angleterre, leur
matresse et leur rivale, dans cette lutte o il n'y a pas de sang
rpandu. Voulez-vous, comme un homme qui risque sur une carte sa fortune
entire, exposer de gat de coeur toute cette prosprit dans une lutte
qui, en somme, pourrait vous tre dfavorable?

--Ce qu'il nous faut, rpliqua rageusement Erckmann, c'est la guerre, la
guerre prventive! Nous vivons entours d'ennemis, et cela ne peut pas
durer. Qu'on en finisse une bonne fois! Eux ou nous! L'Allemagne se sent
assez forte pour dfier le monde. Notre devoir est de mettre fin  la
menace russe. Et si la France ne se tient pas tranquille, tant pis pour
elle! Et si quelque autre peuple ose intervenir contre nous, tant pis
pour lui! Quand je monte dans mes ateliers une machine nouvelle, c'est
pour qu'elle produise, non pour qu'elle demeure au repos. Puisque nous
possdons la premire arme du monde, servons nous-en; sinon, elle
risquerait de se rouiller. Oui, oui! on veut nous touffer dans un
cercle de fer; mais l'Allemagne a la poitrine robuste, et, en se
raidissant elle brisera le corset mortel. Rveillons-nous avant qu'on ne
nous enchane dans notre sommeil! Malheur  ceux que rencontrera notre
pe!

Jules se crut oblig de rpondre  cette dclaration arrogante. Il
n'avait jamais vu le cercle de fer dont se plaignaient les Allemands.
Tout ce que faisaient les nations voisines, c'tait de prendre leurs
prcautions et de ne pas continuer  vivre dans une inerte confiance en
prsence de l'ambition dmesure des Germains; elles se prparaient tout
simplement  se dfendre contre une agression presque certaine; elles
voulaient se mettre en tat de soutenir leur dignit menace par les
prtentions les plus inoues.

--Les autres peuples, conclut-il, ont bien le droit de se prmunir
contre vous. N'est-ce pas vous qui reprsentez un pril pour le monde?

Le paquebot n'tant plus dans les mers amricaines, le _Commerzienrath_
mit dans sa riposte la hauteur d'un matre de maison qui relve une
incongruit.

--J'ai dj eu l'honneur de vous faire observer, jeune homme, dit-il en
imitant le flegme des diplomates, que vous n'tes qu'un Sud-Amricain et
que vous n'entendez rien  ces questions.

Ainsi se terminrent les relations de Jules avec le conseiller et son
clan. A mesure que les passagers allemands se rapprochaient de leur
patrie, ils se dpouillaient du servile dsir de plaire qui les
accompagnait dans leurs voyages au nouveau monde, et aucun d'eux
n'essaya de rconcilier le peintre et le capitaine.

Cependant le service tlgraphique fonctionnait sans rpit, et le
commandant confrait trs souvent dans sa cabine avec le
_Commerzienrath_, parce que celui-ci tait le plus important personnage
du groupe allemand. Les autres cherchaient les lieux isols pour
s'entretenir  voix basse. Tous les jours, sur le tableau du vestibule,
apparaissaient des nouvelles de plus en plus alarmantes, reues par les
appareils radiotlgraphiques.

Dans la matine du jour qui devait tre pour Jules Desnoyers le dernier
du voyage, le garon de cabine l'appela.

--_Herr,_ montez donc sur le pont: c'est joli  voir.

La mer tait voile de brume; mais  travers les vapeurs flottantes se
dessinaient des silhouettes semblables  des les, avec de robustes
tours et des minarets pointus. Ces les s'avanaient sur l'eau huileuse,
lentement et majestueusement, d'une pesante allure. Jules en compta
dix-huit, qui semblaient emplir l'Ocan. C'tait l'escadre de la Manche
qui, par ordre du gouvernement britannique, venait de quitter les ctes
anglaises, sans autre objet que de faire constater sa force. Pour la
premire fois, en contemplant dans le brouillard ce dfil de
_dreadnoughts_ qui donnaient l'ide d'un troupeau de monstres marins
prhistoriques, le peintre se rendit compte de la puissance de
l'Angleterre. Lorsque le paquebot allemand passa entre les navires de
guerre, il fut comme rapetiss, comme humili, et Jules s'aperut qu'il
acclrait sa marche. On dirait, pensa le jeune homme, que notre bateau
a la conscience inquite et qu'il veut se mettre en sret.

Un peu aprs midi, le _Koenig Frederic-August_ entra dans la rade de
Southampton, mais pour en sortir le plus rapidement possible. Quoique
l'on et  embarquer une norme quantit de personnes et de bagages, les
oprations de l'escale se firent avec une diligence prodigieuse. Deux
vapeurs pleins abordrent le transatlantique, et une avalanche
d'Allemands tablis en Angleterre envahit les ponts. Puis le paquebot
reprit sa route dans le canal avec une vitesse insolite dans des parages
si frquents.

Ce jour-l, on faisait sur ce boulevard maritime des rencontres
extraordinaires. Des fumes vues  l'horizon dcelrent l'escadre
franaise qui ramenait de Russie le prsident Poincar. Puis ce furent
de nombreux vaisseaux anglais, qui montaient la garde devant les ctes
comme des dogues vigilants. Deux cuirasss de l'Amrique du Nord se
reconnurent  leurs mts en forme de corbeilles. Un vaisseau russe,
blanc et brillant depuis les hunes jusqu' la ligne de flottaison, passa
 toute vapeur, se dirigeant vers la Baltique. Les passagers du
paquebot, accouds au bordage, commentaient ces rencontres.

--a va mal, disaient-ils, a va mal! Cette fois-ci, l'affaire est
srieuse.

Et ils regardaient avec inquitude les ctes voisines,  droite et 
gauche. Ces ctes avaient leur aspect habituel; mais on devinait que
dans l'arrire-pays se prparait un grand vnement.

Le paquebot devait arriver  Boulogne vers minuit et sjourner en rade
jusqu' l'aube pour permettre aux voyageurs un dbarquement plus
commode. Or il arriva  dix heures, jeta l'ancre loin du port, et le
commandant donna des ordres pour que le dbarquement se ft  l'instant
mme. Il fallait repartir le plus tt possible: les appareils
radiographiques ne fonctionnaient pas pour rien.

A la lumire des feux bleus qui rpandaient sur la mer une clart
livide, commena le transbordement des passagers et des bagages 
destination de Paris. Les matelots bousculaient les dames qui
s'attardaient  compter leurs malles; les garons de service emportaient
les enfants comme des paquets. La prcipitation gnrale abolissait
l'excessive obsquiosit germanique.

Jules, descendu sur un remorqueur que les ondulations de la mer
faisaient danser, se trouva en bas du transatlantique dont le flanc noir
et immobile ressemblait  un mur cribl de trous lumineux, mur au-dessus
duquel s'allongeaient comme d'immenses balcons les garde-fous des ponts
chargs de gens qui saluaient avec leurs mouchoirs. Puis la distance
s'largit entre le transatlantique qui partait et les remorqueurs qui se
dirigeaient vers la terre. Et tout  coup une voix de stentor, celle du
capitaine Erckmann, cria du bateau, dans un accompagnement d'clats de
rire:

--Au revoir, messieurs les Franais! Nous nous reverrons bientt 
Paris!

Le paquebot se perdit dans l'ombre avec la prcipitation de la fuite et
l'insolence d'une vengeance prochaine. C'tait le dernier paquebot
allemand qui, cette anne-l, devait toucher la cte franaise.

A Boulogne, Jules Desnoyers dut attendre trois heures le train spcial
qui amnerait  Paris les voyageurs d'Amrique, et il profita de ce
retard pour entrer dans un caf et pour crire  madame Marguerite
Laurier une longue lettre o il l'avertissait de son retour et la priait
de lui donner le plus tt possible un rendez-vous.

Quand il arriva  Paris, vers quatre heures du matin, il fut reu  la
gare du Nord par son camarade Pepe Argensola, qui remplissait auprs de
lui les fonctions multiples d'ami, d'intendant et de parasite. Chez lui,
rue de la Pompe, il fit un bon somme qui le reposa des fatigues du
voyage, et il ne se leva que pour djeuner. Pendant qu'il tait  table,
Argensola lui remit un petit bleu par lequel Marguerite lui assignait un
rendez-vous pour le jour mme,  cinq heures de l'aprs-midi, dans le
jardin de la Chapelle expiatoire.

Aprs djeuner, il alla voir ses parents, avenue Victor-Hugo. Sa mre
Luisa lui jeta les bras autour du cou aussi passionnment que si elle
l'avait cru perdu pour toujours; sa soeur Luisita, dite Chichi,
l'accueillit avec une tendresse mle de curiosit sympathique  l'gard
de ce frre chri qu'elle savait tre un mauvais sujet; et il eut mme
la surprise de trouver aussi  la maison sa tante Hlna, qui avait
laiss en Allemagne son mari Karl von Hartrott et ses innombrables
enfants pour venir passer deux ou trois mois chez les Desnoyers; mais il
ne put voir son pre Marcel, dj sorti pour aller prendre au cercle des
nouvelles de cette guerre invraisemblable dont l'ide hantait tous les
esprits.

A quatre heures et demie, il pntra dans le jardin de la Chapelle
expiatoire. C'tait une demi-heure trop tt; mais son impatience
d'amoureux lui donnait l'illusion d'avancer l'heure de la rencontre en
avanant sa propre arrive au lieu convenu.

Marguerite Laurier tait une jeune dame lgante, un peu lgre, encore
honnte, qu'il avait connue dans le salon du snateur Lacour. Elle tait
marie  un ingnieur qui avait dans les environs de Paris une fabrique
de moteurs pour automobiles. Laurier tait un homme de trente-cinq ans,
grand, un peu lourd, taciturne, et dont le regard lent et triste
semblait vouloir pntrer jusqu'au fond des hommes et des choses. Sa
femme, moins ge que lui de dix ans, avait d'abord accept avec une
souriante condescendance l'adoration silencieuse et grave de son poux;
mais elle s'en tait bientt lasse, et, lorsque Jules, le peintre
fashionable, tait apparu dans sa vie, elle l'avait accueilli comme un
rayon de soleil. Ils se plurent l'un  l'autre. Elle avait t flatte
de l'attention que l'artiste lui prtait, et l'artiste l'avait trouve
moins banale que ses admiratrices ordinaires. Ils eurent donc des
entrevues dans les jardins publics et dans les squares; ils se
promenrent amoureusement aux Buttes-Chaumont, au Luxembourg, au parc
Montsouris. Elle frissonnait dlicieusement de terreur  la pense
d'tre surprise par Laurier, lequel, trs occup de sa fabrique, n'avait
pas encore le moindre soupon. D'ailleurs elle entendait bien ne pas se
donner  Jules avec la mme facilit que tant d'autres: cet amour  la
fois innocent et coupable tait sa premire faute, et elle voulait que
ce ft la dernire. La situation paraissait sans issue, et Jules
commenait  s'impatienter de ces relations trop chastes et mme un peu
puriles, dont les plus grandes licences consistaient  prendre quelques
baisers  la drobe.

Fut-ce une amie de Marguerite qui devina l'intrigue et qui la fit
connatre au mari par une lettre anonyme? Fut-ce Marguerite qui se
trahit elle-mme par ses rentres tardives, par ses gats
inexplicables, par l'aversion qu'elle tmoigna inopinment  l'ingnieur
dans l'intimit conjugale? Le fait est que Laurier se mit  pier sa
femme et n'eut aucune peine  constater les rendez-vous qu'elle avait
avec Jules. Comme il aimait Marguerite d'une passion profonde et se
croyait trahi beaucoup plus irrparablement qu'il ne l'tait en
ralit, des ides violentes et contradictoires se heurtrent dans son
esprit. Il songea  la tuer; il songea  tuer Desnoyers; il songea  se
tuer lui-mme. Finalement il ne tua personne, et, par bont pour cette
femme qui le traitait si mal, il accepta sa disgrce. En somme, c'tait
sa faute, s'il n'avait pas su se faire aimer. Mais il tait homme
d'honneur et ne pouvait accepter le rle de mari complaisant. Il eut
donc avec Marguerite une brve explication qui se termina par cet arrt:

--Dsormais nous ne pouvons plus vivre ensemble. Retourne chez ta mre
et demande le divorce. Je n'y ferai aucune opposition et je faciliterai
le jugement qui sera rendu en ta faveur. Adieu.

Aprs cette rupture, le peintre tait parti pour l'Amrique afin de
prendre des arrangements avec les fermiers des biens qu'il y possdait
en propre, de vendre quelques pices de terre, et de runir la grosse
somme dont il avait besoin pour son mariage et pour l'organisation de sa
maison.

Lorsque Jules eut franchi la grille par o l'on entre du boulevard
Haussmann dans le jardin de la Chapelle expiatoire, il y trouva les
alles pleines d'enfants qui couraient et piaillaient. Il reut dans les
jambes un cerceau pouss par un bambin; il fit un faux pas contre un
ballon. Autour des chtaigniers fourmillait le public ordinaire des
jours de chaleur. C'taient des servantes des maisons voisines, qui
cousaient ou qui babillaient, tout en suivant d'un regard distrait les
jeux des petits confis  leur garde; c'taient des bourgeois du
quartier, venus l pour lire leur journal avec l'illusion d'y jouir de
la paix d'un bocage. Tous les bancs taient occups. Les chaises de fer,
siges payants, servaient d'asile  des femmes charges de paquets, 
des bourgeoises des environs de Paris qui attendaient des personnes de
leur famille pour prendre le train  la gare Saint-Lazare.

Aprs trois semaines de traverse pendant lesquelles Jules avait volu
sur la piste ovale d'un pont de navire avec l'automatisme d'un cheval de
mange, il avait plaisir  se mouvoir librement sur cette terre ferme o
ses chaussures faisaient grincer le sable. Ses pieds, habitus  un sol
instable, gardaient encore une sensation de dsquilibrement. Il se
promenait de long en large; mais ses alles et venues n'attiraient
l'attention de personne. Une proccupation commune semblait s'tre
empare de tout le monde, hommes et femmes; les gens changeaient 
haute voix leurs impressions; ceux qui tenaient un journal  la main
voyaient leurs voisins s'approcher avec un sourire interrogatif. Il n'y
avait plus trace de la mfiance et de la crainte instinctives qui
portent les habitants des grandes villes  s'ignorer mutuellement ou 
se dvisager comme des ennemis.

Ils parlent de la guerre, pensa Jules. A cette heure, la possibilit
de la guerre est pour les Parisiens l'unique sujet de conversation.

Hors du jardin, mme anxit et mme tendance  une sympathie
fraternelle. Lorsque les vendeurs de journaux passaient en criant les
ditions du soir, ils taient arrts dans leur course par les mains
avides des passants qui se disputaient les feuilles. Tout lecteur tait
aussitt entour d'un groupe de gens qui lui demandaient des nouvelles
ou qui essayaient de dchiffrer par-dessus ses paules les manchettes
imprimes en caractres gras. De l'autre ct du square, dans la rue des
Mathurins, sous la tente d'un dbit de vin, des ouvriers coutaient les
commentaires d'un camarade qui, avec des gestes oratoires, montrait le
texte d'une dpche. La circulation dans les rues, le mouvement gnral
de la cit taient les mmes que les autres jours; mais il semblait que
les voitures marchaient plus vite, qu'il y avait dans l'air comme un
frisson de fivre, que l'on discourait et que l'on souriait d'une faon
diffrente. Tout le monde paraissait connatre tout le monde. Les femmes
du jardin regardaient Jules comme si elles l'avaient dj vu cent fois.
Il aurait pu s'approcher d'elles et engager la conversation sans
qu'elles en prouvassent la moindre surprise.

Ils parlent de la guerre, se rpta-t-il, mais avec la commisration
d'un esprit suprieur qui connat l'avenir et qui s'lve au-dessus des
opinions communes.

L'inquitude publique n'tait, selon lui, que la surexcitation nerveuse
d'un peuple qui, accoutum  une vie paisible, s'alarme ds qu'il
entrevoit un danger pour son bien-tre. On avait parl si souvent d'une
guerre imminente  propos de conflits qui,  la dernire minute,
s'taient rsolus pacifiquement! Au surplus, l'homme est enclin 
considrer comme logique et raisonnable tout ce qui flatte son gosme,
et il rpugnait  Jules que la guerre clatt, parce qu'elle aurait
drang ses plans de vie.

Mais non, il n'y aura pas de guerre! s'affirma-t-il encore  lui-mme.
Ces gens sont fous. Il n'est pas possible qu'on fasse la guerre  une
poque comme la ntre.

Et il regarda sa montre. Cinq heures. Marguerite arriverait d'un moment
 l'autre. Il crut la reconnatre de loin dans une dame qui entrait au
jardin par la rue Pasquier; mais, quand il eut fait quelques pas vers
elle, il constata son erreur. Du, il reprit sa promenade. La mauvaise
humeur lui fit voir beaucoup plus laid qu'il ne l'est en ralit le
monument dont la Restauration a orn l'ancien cimetire de la Madeleine.
Le temps passait, et elle n'arrivait pas. Il surveillait de ses yeux
impatients toutes les entres du jardin. Et il advint ce qui advenait 
presque tous leurs rendez-vous: elle se prsenta devant lui 
l'improviste, comme si elle tombait du ciel ou surgissait de la terre,
telle une apparition.

--Marguerite! Oh! Marguerite!

Il hsitait presque  la reconnatre. Il prouvait une sorte
d'tonnement  revoir ce visage qui avait occup son imagination pendant
les trois mois du voyage, mais qui, d'un jour  l'autre, s'tait pour
ainsi dire spiritualis par le vague idalisme de l'absence. Puis, tout
 coup, il lui sembla qu'au contraire le temps et l'espace taient
abolis, qu'il n'avait fait aucun voyage et que quelques heures seulement
s'taient coules depuis leur dernire entrevue.

Ils allrent s'asseoir sur des chaises de fer,  l'abri d'un massif
d'arbustes. Mais,  peine assise, elle se leva. L'endroit tait
dangereux: les gens qui passaient sur le boulevard n'avaient qu'
tourner les yeux pour les dcouvrir, et elle avait beaucoup d'amies qui,
 cette heure, sortaient peut-tre des grands magasins du quartier. Ils
cherchrent donc un meilleur refuge dans un coin du monument; mais ce
n'tait pas encore la solitude. A quelques pas d'eux, un gros monsieur
myope lisait son journal; un peu plus loin, des femmes bavardaient, leur
ouvrage sur les genoux.

--Tu es bruni, lui dit-elle; tu as l'air d'un marin. Et moi, comment me
trouves-tu?

Jules ne l'avait jamais trouve si belle. Marguerite tait un peu plus
grande que lui, svelte et harmonieuse. Sa dmarche avait un rythme ais,
gracieux, presque foltre. Les traits de son visage n'taient pas fort
rguliers, mais avaient une grce piquante.

--As-tu pens beaucoup  moi? reprit-elle. Ne m'as-tu pas trompe?
Dis-moi la vrit: tu sais que, quand tu mens, je m'en aperois tout de
suite.

--Je n'ai pas cess un instant de penser  toi! rpondit-il en mettant
sa main sur son coeur, comme s'il prtait serment devant un juge
d'instruction. Et toi, qu'as-tu fait pendant que j'tais en Amrique?

Ce disant, il lui prit une main qu'il caressa; puis il essaya doucement
d'introduire un doigt entre le gant et la peau satine. En dpit de la
discrtion de ce geste, le monsieur qui lisait son journal remarqua le
mange et jeta vers eux des regards indigns. Faire des niaiseries
amoureuses dans un jardin public, alors que l'Europe tait menace d'une
pareille catastrophe!

Marguerite repoussa la main trop audacieuse et parla de ce qu'elle avait
fait en l'absence de Jules. Elle s'tait ennuye beaucoup; elle avait
tch de tuer le temps; elle tait alle au thtre avec son frre; elle
avait eu plusieurs confrences avec son avocat, qui l'avait renseigne
sur la marche  suivre pour le divorce.

--Et ton mari? demanda Jules.

--Ne parlons pas de lui, veux-tu? Le pauvre homme me fait piti. Il est
si bon, si correct! Mon avocat m'assure qu'il consent  tout, qu'il ne
veut susciter aucune difficult. Tu sais que je lui ai apport une dot
de trois cent mille francs et qu'il a mis cette somme dans ses
affaires. Eh bien, il veut me rendre les trois cent mille francs, et
mme, quoique cela doive le gner beaucoup, il veut me les rendre
aussitt aprs le divorce. Par moments, j'ai comme un remords du mal que
je lui ai fait. Il est si bon, si honnte!

--Mais moi? interrompit Jules, vex de cette dlicatesse inopportune.

--Oh! toi, tu es mon bonheur! s'cria-t-elle avec un transport d'amour.
Il y a des situations cruelles; mais qu'y faire? Chacun doit vivre sa
vie, sans s'inquiter des ennuis qui peuvent en rsulter pour les
autres. tre goste, c'est le secret du bonheur.

Elle garda un instant le silence; puis, comme si ces penses lui taient
pnibles, elle sauta brusquement  un autre sujet.

--Toi qui es si bien instruit de toutes choses, crois-tu  la guerre?
Tout le monde en parle; mais j'imagine que cela finira par s'arranger.

Jules la confirma dans cet optimisme. Lui non plus, il ne croyait pas 
la guerre.

--Notre temps, reprit Marguerite, ne permet plus ces sauvageries. J'ai
connu des Allemands bien levs qui, sans aucun doute, pensent comme toi
et moi. Un vieux professeur qui frquente chez nous expliquait hier  ma
mre qu' notre poque de progrs les guerres ne sont plus possibles. Au
bout de deux mois  peine on manquerait d'hommes; au bout de trois
mois, il n'y aurait plus d'argent pour continuer la lutte. Je ne me
rappelle pas bien comment il expliquait cela; mais il l'expliquait avec
tant d'vidence que c'tait plaisir de l'entendre.

Elle rflchit un peu, tchant de retrouver ses souvenirs: puis,
effraye de l'effort qu'il lui faudrait faire, elle se contenta
d'ajouter en son propre nom:

--Figure-toi un peu ce que serait une guerre. Quelle horreur! La vie
sociale serait abolie. Il n'y aurait plus ni runions, ni toilettes, ni
thtres. Il serait mme impossible d'inventer des modes. Toutes les
femmes porteraient le deuil. Conois-tu pareille chose? Et Paris devenu
un dsert! Paris qui me semblait si joli tout  l'heure, en venant au
rendez-vous! Non, non, cela n'est pas possible.... Tu sais que le mois
prochain nous allons  Vichy? Ma mre a besoin de prendre les eaux. Et
ensuite nous irons  Biarritz. Aprs Biarritz, je suis invite dans un
chteau de la Loire. Au surplus, il y a mon divorce: j'espre que notre
mariage pourra se clbrer l't prochain. Et une guerre viendrait
dranger tous ces projets? Non, je te rpte que cela n'est pas
possible. Mon frre et ses amis rvent, quand ils parlent du pril
allemand. Peut-tre mon mari est-il aussi de ceux qui croient la guerre
prochaine et qui s'y prparent; mais c'est une sottise. Dis comme moi
que c'est une sottise. Dis, je le veux!

Il dit donc que c'tait une sottise; et elle, tranquillise par cette
affirmation, passa  autre chose, Comme elle venait de parler de son
divorce, elle pensa  l'objet du voyage que Jules venait de faire.

--Le plaisir de te voir, reprit-elle, m'a fait oublier le plus
important. As-tu russi  te procurer l'argent dont tu as besoin?

Il prit l'air d'un d'homme d'affaires pour parler de ses finances. Il
rapportait moins qu'il ne l'esprait. Il avait trouv le pays dans une
de ces crises conomiques qui le tourmentent priodiquement. Malgr
cela, il avait russi  se procurer quatre cent mille francs reprsents
par un chque. En outre, on lui ferait un peu plus tard de nouveaux
envois: un propritaire terrien, avec qui il avait quelques liens de
parent, s'occuperait de ces ngociations.

Elle parut satisfaite de la rponse et prit  son tour un air de femme
srieuse.

--L'argent est l'argent, dclara-t-elle sentencieusement, et, sans
argent, il n'y a pas de bonheur sr. Tes quatre cent mille francs et ce
que j'ai moi-mme nous permettront de vivre.

Ils se turent, les yeux dans les yeux. Ils s'taient dit l'essentiel, ce
qui intressait leur avenir. Maintenant une proccupation nouvelle
obsdait leur me. Ils n'osaient pas se parler en amants. D'une minute 
l'autre les tmoins devenaient plus nombreux autour d'eux. Les petites
modistes, au sortir de l'atelier, les dames, au sortir des magasins,
coupaient  travers le jardin pour raccourcir leur route. L'alle se
transformait en rue, et tous les passants jetaient un regard curieux sur
cette dame lgante et sur son compagnon, blottis derrire les arbustes
comme des gens qui cherchent  se cacher. Quelques-uns les dvisageaient
avec rprobation; d'autres, encore plus agaants, souriaient d'un air de
complicit protectrice.

--Quel ennui! soupira Marguerite. On va nous surprendre.

Une jeune fille la regarda fixement, et Marguerite crut reconnatre une
employe d'un couturier fameux.

--Allons-nous-en vite! dit-elle. Si on nous voyait ensemble!...

Jules protesta. Pourquoi s'en aller? Ils couraient partout le mme
risque d'tre reconnus. D'ailleurs c'tait sa faute,  elle. Puisqu'elle
avait si peur de la curiosit des gens, pourquoi n'acceptait-elle de
rendez-vous que dans des lieux publics? Il y avait un endroit o elle
serait  l'abri de toute surprise; mais elle s'tait toujours refuse 
y venir.

--Oui, oui, je sais: ton atelier. Je t'ai dj dit cent fois que non.

--Mais puisque nos affaires sont presque rgles? Puisque nous serons
maris dans quelques mois?

--N'insiste pas. Je veux que tu pouses une femme honnte.

Il eut beau plaider avec une loquence passionne, elle resta ferme dans
sa rsolution. Il se rsigna donc  faire signe  un taxi, o elle
monta pour rentrer chez sa mre. Mais, au moment o il prenait cong
d'elle, elle le retint par la main et lui demanda:

--Ainsi, tu ne crois pas  la guerre?... Rpte-le. Je veux l'entendre
encore de ta bouche. Cela me rassure.




II

LA FAMILLE DESNOYERS


Marcel Desnoyers, pre de Jules, appartenait  une famille ouvrire
tablie dans un faubourg de Paris. Devenu orphelin  quatorze ans, il
avait t mis en apprentissage par sa mre dans l'atelier d'un sculpteur
ornemaniste. Le patron, content de son travail et de ses progrs, put
bientt l'employer, malgr son jeune ge, dans les travaux qu'il
excutait alors en province.

En 1870, Marcel avait dix-neuf ans. Les premires nouvelles de la guerre
le surprirent  Marseille, o il tait occup  la dcoration d'un
thtre.

Comme tous les jeunes gens de sa gnration, il tait hostile 
l'Empire, et, chez lui, cette hostilit tait encore accrue par
l'influence de quelques vieux camarades qui avaient jou un rle dans la
Rpublique de 1848 et qui gardaient le vif souvenir du coup d'tat du 2
dcembre. Un jour, il avait assist dans les rues de Marseille  une
manifestation populaire en faveur de la paix, manifestation qui avait
surtout pour objet de protester contre le gouvernement. Les rpublicains
en lutte implacable contre l'empereur, les membres de l'Internationale
qui venait de s'organiser, un grand nombre d'Espagnols et d'Italiens qui
s'taient enfuis de leur pays  la suite d'insurrections rcentes,
composaient le cortge. Un tudiant chevelu et phtisique portait le
drapeau. C'est la paix que nous voulons, chantaient les manifestants.
Une paix qui unisse tous les hommes! Mais sur cette terre les plus
nobles intentions sont rarement comprises, et, lorsque les amis de la
paix arrivrent  la Cannebire avec leur drapeau et leur profession de
foi, ce fut la guerre qui leur barra le passage. La veille, quelques
bataillons de zouaves qui allaient renforcer l'arme  la frontire,
avaient dbarqu sur les quais de la Joliette, et ces vtrans, habitus
 la vie coloniale qui rend les gens peu scrupuleux en matire de
horions, crurent devoir intervenir, les uns avec leurs baonnettes, les
autres avec leurs ceinturons dgrafs. Vive la guerre! Et une averse
de coups tomba sur les pacifistes. Marcel vit le candide tudiant rouler
avec son drapeau sous les pieds des zouaves; mais il n'en vit pas
davantage, parce que, ayant attrap quelques anguillades et une lgre
blessure  l'paule, il dut se sauver comme les autres.

Ce jour-l, pour la premire fois, se rvla son caractre tenace et
orgueilleux, qui s'irritait de la contradiction et devenait alors
susceptible d'adopter des rsolutions extrmes. Le souvenir des coups
reus l'exaspra comme un outrage qui rclamait vengeance. Il se refusa
donc absolument  faire la guerre, et, puisqu'il n'avait pas d'autre
moyen pour viter d'y prendre part, il rsolut d'abandonner son pays.
L'empereur n'avait pas  compter sur lui pour le rglement de ses
affaires: le jeune ouvrier, qui devait tirer au sort dans quelques mois,
renonait  l'honneur de le servir. D'ailleurs, rien ne retenait Marcel
en France: car sa mre tait morte l'anne prcdente. Qui sait si la
richesse n'attendait pas l'migrant dans les pays d'outre-mer! Adieu,
France, adieu!

Comme il avait quelques conomies, il put acheter la complaisance d'un
courtier du port qui consentit  l'embarquer sans papiers. Ce courtier
lui offrit mme le choix entre trois navires dont l'un tait en partance
pour l'gypte, l'autre pour l'Australie, le troisime pour Montevideo et
Buenos-Aires. Marcel, qui n'avait aucune prfrence, choisit tout
simplement le bateau qui partait le premier, et ce fut ainsi qu'un beau
matin il se trouva en route pour l'Amrique du Sud, sur un petit vapeur
qui, au moindre coup de mer, faisait un horrible bruit de ferraille et
grinait dans toutes ses jointures.

La traverse dura quarante-trois jours, et, lorsque Marcel dbarqua 
Montevideo, il y apprit les revers de sa patrie et la chute de l'Empire.
Il prouva quelque honte d'avoir pris la fuite, quand il sut que la
nation se gouvernait elle-mme et se dfendait courageusement derrire
les murailles de Paris. Mais, quelques mois plus tard, les vnements de
la Commune le consolrent de son escapade. S'il tait demeur l-bas, la
colre que lui auraient cause les dsastres publics, ses relations de
compagnonnage, le milieu mme o il vivait, tout l'aurait pouss  la
rvolte. A cette heure, il serait fusill ou il vivrait dans un bagne
colonial avec quantit de ses anciens camarades. Il se flicita donc de
son migration et cessa de penser aux choses de sa patrie. La difficult
de gagner sa vie dans un pays tranger fit qu'il ne s'inquita plus que
de sa propre personne, et bientt il se sentit une audace et un aplomb
qu'il n'avait jamais eus dans le vieux monde.

Il travailla d'abord de son mtier  Buenos-Aires. La ville commenait 
s'accrotre, et, pendant plusieurs annes, il y dcora des faades et
des salons. Puis il se fatigua de ce travail, qui ne lui procurerait
jamais qu'une fortune mdiocre. Il voulait que le nouveau monde
l'enricht vite. A vingt-six ans, il se lana de nouveau en pleine
aventure, abandonna les villes, entreprit d'arracher la richesse aux
entrailles d'une nature vierge. Il tenta des cultures dans les forts
du Nord; mais les sauterelles les lui dvastrent en quelques heures.
Il fut marchand de btail, poussant devant lui, avec deux bouviers, des
troupeaux de bouvillons et de mules qu'il faisait passer au Chili ou en
Bolivie,  travers les solitudes neigeuses des Andes. A vivre ainsi,
dans ces prgrinations qui duraient des mois sur des plateaux sans fin,
il perdit l'exacte notion du temps et de l'espace. Puis, quand il se
croyait sur le point d'arriver  la fortune, une spculation malheureuse
le dpossdait de tout ce qu'il avait si pniblement gagn. Ce fut dans
une de ces crises de dcouragement,--il venait alors d'atteindre la
trentaine,--qu'il entra au service d'un grand propritaire nomm Julio
Madariaga. Il avait fait la connaissance de ce millionnaire rustique 
l'occasion de ses achats de btail.

Madariaga tait un Espagnol venu jeune en Argentine et qui, s'tant pli
aux moeurs du pays et vivant comme un _gaucho_, avait fini par acqurir
d'normes _estancias_[C]. Ses terres taient aussi vastes que telle ou
telle principaut europenne, et son infatigable vigueur de centaure
avait beaucoup contribu  la prosprit de ses affaires. Il galopait
des journes entires sur les immenses prairies o il avait t l'un des
premiers  planter l'alfalfa, et, grce  l'abondance de ce fourrage, il
pouvait, au temps de la scheresse, acheter presque pour rien le btail
qui mourait de faim chez ses voisins et qui s'engraissait tout de suite
chez lui. Il lui suffisait de regarder quelques minutes une bande d'un
millier de btes pour en savoir au juste le nombre, et, quand il faisait
le tour d'un troupeau, il distinguait au premier coup d'oeil les animaux
malades. Avec un acheteur comme Madariaga, les roueries et les artifices
des vendeurs taient peine perdue.

--Mon garon, lui avait dit Madariaga, un jour qu'il tait de bonne
humeur, vous tes dans la dbine. L'impcuniosit se sent de loin.
Pourquoi continuez-vous cette chienne de vie? Si vous m'en croyez,
restez chez moi. Je me fais vieux et j'ai besoin d'un homme.

Quand l'arrangement fut conclu, les voisins de Madariaga, c'est--dire
les propritaires tablis  quinze ou vingt lieues de distance,
arrtrent sur le chemin le nouvel employ pour lui prdire toute sorte
de dboires. Cela ne durerait pas longtemps: personne ne pouvait vivre
avec Madariaga. On ne se rappelait plus le nombre des intendants qui
avaient pass chez lui. Marcel ne tarda pas  constater qu'en effet le
caractre de Madariaga tait insupportable; mais il constata aussi que
son patron, en vertu d'une sympathie spciale et inexplicable,
s'abstenait de le molester.

--Ce garon est une perle, rptait volontiers Madariaga, comme pour
excuser la considration qu'il tmoignait au Franais. Je l'aime parce
qu'il est srieux. Il n'y a que les gens srieux qui me plaisent.

Ni Marcel, ni sans doute Madariaga lui-mme ne savaient au juste en quoi
pouvait bien consister le srieux que ce dernier attribuait  son
homme de confiance; mais Marcel n'en tait pas moins flatt de voir que
_l'estanciero_, agressif avec tout le monde, mme avec les personnes de
sa famille, abandonnait pour causer avec lui le ton rude du matre et
prenait un accent quasi paternel.

La famille de Madariaga se composait de sa femme, _Misi_ Petrona, qu'il
appelait la _Chinoise_, et de deux filles adultes, Luisa et Hlna, qui,
revenues au domaine aprs avoir pass quelques annes en pension, 
Buenos-Aires, avaient bientt recouvr une bonne partie de leur
rusticit primitive.

_Misi_ Petrona se levait en pleine nuit pour surveiller le djeuner des
ouvriers, la distribution du biscuit, la prparation du caf ou du mat;
elle gourmandait les servantes bavardes et paresseuses, qui
s'attardaient volontiers dans les bosquets voisins de la maison; elle
exerait  la cuisine une autorit souveraine. Mais, ds que la voix de
son mari se faisait entendre, elle se recroquevillait sur elle-mme dans
un silence craintif et respectueux;  table, elle le contemplait de ses
yeux ronds et fixes, et lui tmoignait une soumission religieuse.

Quant aux filles, le pre leur avait richement meubl un salon dont
elles prenaient grand soin, mais o, malgr leurs protestations, il
apportait  chaque instant le dsordre de ses rudes habitudes. Les
opulents tapis s'attristaient des vestiges de boue imprims par les
bottes du centaure; la cravache tranait sur une console dore; les
chantillons de mas parpillaient leurs grains sur la soie d'un divan
o ces demoiselles osaient  peine s'asseoir. Dans le vestibule, prs de
la porte, il y avait une bascule; et, un jour qu'elles lui avaient
demand de la faire transporter dans les dpendances, il entra presque
en fureur. Il serait donc oblig de faire un voyage toutes les fois
qu'il voudrait vrifier le poids d'une peau crue?

Luisa, l'ane, qu'on appelait _Chicha_,  la mode amricaine, tait la
prfre de son pre.

--C'est ma pauvre _Chinoise_ toute crache, disait-il. Aussi bonne et
aussi travailleuse que sa mre, mais beaucoup plus dame.

Marcel n'avait pas la moindre vellit de contredire cet loge, qu'il
aurait plutt trouv insuffisant; mais il avait de la peine  admettre
que cette belle fille ple, modeste, aux grands yeux noirs et au sourire
d'une malice enfantine, et la moindre ressemblance physique avec
l'estimable matrone qui lui avait donn le jour.

Hlna, la cadette, tait d'un tout autre caractre. Elle n'avait aucun
got pour les travaux du mnage et passait au piano des journes
entires  tapoter des exercices avec une conscience dsesprante.

--Grand Dieu! s'criait le pre exaspr par cette rafale de notes. Si
au moins elle jouait la _jota_ et le _pericn_[D]!

Et,  l'heure de la sieste, il s'en allait dormir sur son hamac, au
milieu des eucalyptus, pour chapper  ces interminables sries de
gammes ascendantes et descendantes. Il l'avait surnomme la
romantique, et elle tait continuellement l'objet de ses algarades ou
de ses moqueries. O avait-elle pris des gots que n'avaient jamais eus
son pre ni sa mre? Pourquoi encombrait-elle le coin du salon avec
cette bibliothque o il n'y avait que des romans et des posies? Sa
bibliothque,  lui, tait bien plus utile et bien plus instructive:
elle se composait des registres o tait consigne l'histoire de toutes
les btes fameuses qu'il avait achetes pour la reproduction ou qui
taient nes chez lui de parents illustres. N'avait-il pas possd
Diamond III, petit-fils de Diamond I qui appartint au roi d'Angleterre,
et fils de Diamond II qui fut vainqueur dans tous les concours!

Marcel tait depuis cinq ans dans la maison lorsque, un beau matin, il
entra brusquement au bureau de Madariaga.

--Don Julio, je m'en vais. Ayez l'obligeance de me rgler mon compte.

Madariaga le regarda en dessous.

--Tu t'en vas? Et le motif?

--Oui, je m'en vais.... Il faut que je m'en aille....

--Ah! brigand! Je le sais bien, moi, pourquoi tu veux t'en aller!
T'imagines-tu que le vieux Madariaga n'a pas surpris les oeillades de
mouche morte que tu changes avec sa fille? Tu n'as pas mal russi, mon
garon! Te voil matre de la moiti de mes _pesos_[E], et tu peux dire
que tu as refait l'Amrique.

Tout en parlant, Madariaga avait empoign sa cravache et en donnait de
petits coups dans la poitrine de son intendant, avec une insistance dont
celui-ci ne discernait pas encore si elle tait bienveillante ou
hostile.

--C'est prcisment pour cela que je viens prendre cong de vous,
rpliqua Marcel avec hauteur. Je sais que mon amour est absurde, et je
pars.

--Vraiment? hurla le patron. Monsieur part? Monsieur croit qu'il est
matre de faire ce qui lui plat?... Le seul qui commande ici, c'est le
vieux Madariaga, et je t'ordonne de rester.... Ah! les femmes! Elles ne
servent qu' mettre la msintelligence entre les hommes. Quel malheur
que nous ne puissions pas vivre sans elles!

Bref, Marcel Desnoyers pousa _Chicha_, et dsormais son beau-pre
s'occupa beaucoup moins des affaires du domaine. Tout le poids de
l'administration retomba sur le gendre.

Madariaga, plein d'attentions dlicates pour le mari de sa fille
prfre, lui fit un jour une surprise: il lui ramena de Buenos-Aires un
jeune Allemand, Karl Hartrott, qui aiderait Marcel pour la comptabilit.
Au dire de Madariaga, cet Allemand tait un trsor; il savait tout,
pouvait s'acquitter de toutes les besognes.

Par le fait, aprs une courte preuve, Marcel fut trs satisfait de son
aide-comptable. Sans doute celui-ci appartenait  une nation ennemie de
la France; mais peu importait, en somme: il y a partout d'honntes gens,
et Karl tait un serviteur modle. Il se tenait  distance de ses gaux
et se montrait inflexible avec ses infrieurs. Il paraissait employer
toutes ses facults  bien remplir ses fonctions et  admirer ses
matres. Ds que Madariaga ouvrait la bouche ou prononait quelque bon
mot, Karl approuvait de la tte, clatait de rire. Lorsque Marcel
entrait au bureau, il se levait de son sige, le saluait avec une
raideur militaire. Il causait peu, s'appliquait beaucoup  son travail,
faisait sans observation tout ce qu'on lui commandait de faire. En
outre,--et cela n'tait pas ce qui plaisait le plus  Desnoyers,--il
espionnait le personnel pour son propre compte et venait dnoncer
toutes les ngligences, tous les manquements. Madariaga ne se lassait
pas de se fliciter de cette acquisition.

--Ce Karl fait merveilleusement notre affaire, disait-il. Les Allemands
sont si souples, si disciplins! Et puis, ils ont si peu d'amour-propre!
A Buenos-Aires, quand ils sont commis, ils balaient le magasin, tiennent
la comptabilit, s'occupent de la vente, dactylographient, font la
correspondance en quatre ou cinq langues, et par-dessus le march, le
cas chant, ils accompagnent en ville la matresse du patron, comme si
c'tait une grande dame et qu'ils fussent ses valets de pied. Tout cela,
pour vingt-cinq _pesos_ par mois. Pas possible de rivaliser contre de
pareilles gens....

Mais, aprs ce lyrique loge, le vieux rflchissait une minute et
ajoutait:

--Au fond, peut-tre ne sont-ils pas aussi bons qu'ils le paraissent.
Lorsqu'ils sourient en recevant un coup de pied au cul, peut-tre se
disent-ils intrieurement: Attends que ce soit mon tour et je t'en
rendrai vingt.

Madariaga n'en introduisit pas moins Karl Hartrott, comme autrefois
Marcel, dans son intrieur, mais pour une raison trs diffrente. Marcel
avait t accueilli par estime; Karl n'entra au salon que pour donner
des leons de piano  Hlna. Aussitt que l'employ avait termin son
travail de bureau, il venait s'asseoir sur un tabouret  ct de la
romantique, lui faisait jouer des morceaux de musique allemande, puis,
avant de se retirer, chantait lui-mme, en s'accompagnant, un morceau de
Wagner qui endormait tout de suite le patron dans son fauteuil.

Un soir, au dner, Hlna ne put s'empcher d'annoncer  ses parents une
dcouverte qu'elle venait de faire.

--Papa, dit-elle en rougissant un peu, j'ai appris quelque chose. Karl
est noble: il appartient  une grande famille....

--Allons donc! repartit Madariaga en haussant les paules. Tous les
Allemands qui viennent en Amrique sont des meurt-de-faim. S'il avait
des parchemins, il ne serait pas  nos gages. A-t-il donc commis un
crime dans son pays, pour tre oblig de venir chez nous trimer comme il
fait?

Ni le pre ni la fille n'avaient tort. Karl Hartrott tait rellement
fils du gnral von Hartrott, l'un des hros secondaires de la guerre de
1870, que l'empereur avait rcompens en l'anoblissant; et Karl lui-mme
avait t officier dans l'arme allemande; mais, n'ayant d'autres
ressources que sa solde, vaniteux, libertin et indlicat, il s'tait
laiss aller  commettre des dtournements et des faux. Par
considration pour la mmoire du gnral, il n'avait pas t l'objet de
poursuites judiciaires; mais ses camarades l'avaient fait passer devant
un jury d'honneur qui l'avait expuls de l'arme. Ses frres et ses amis
avaient alors conseill  cet homme fltri de se faire sauter la
cervelle; mais il aimait trop la vie et il avait prfr fuir en
Amrique, avec l'espoir d'y acqurir une fortune qui effacerait les
taches de son pass.

Or, un certain jour, Madariaga surprit derrire un bouquet de bois, prs
de la maison, la romantique pme dans les bras de son matre de
piano. Il y eut une scne terrible, et le pre, qui avait dj son
couteau  la main, aurait indubitablement tu Karl, si celui-ci, plus
jeune et plus rapide, n'avait pris la fuite. Aprs cette tragique
aventure, Hlna, redoutant la colre paternelle, s'enferma dans une
chambre haute et y passa une semaine entire sans se montrer. Puis elle
s'enfuit de la maison et alla rejoindre son beau chevalier Tristan.

Madariaga fut au dsespoir; mais, contrairement aux prvisions de
Marcel, ce dsespoir ne se manifesta ni par des violences ni par des
vocifrations. La robustesse et la vivacit du vieux centaure avaient
cd sous le coup, et souvent, chose extraordinaire, ses yeux se
mouillaient de larmes.

--Il me l'a enleve! Il me l'a enleve! rptait-il d'un ton dsol.

Grce  cette faiblesse inattendue, Marcel finit par obtenir un
accommodement. Il n'y arriva pas de prime abord, et sept ou huit mois
se passrent avant que Madariaga consentt  entendre raison. Mais, un
matin, Marcel dit au vieillard:

--Hlna vient d'accoucher. Elle a un garon qu'ils ont nomm Julio,
comme vous.

--Et toi, grand propre  rien, brailla Madariaga, peut-tre pour cacher
un attendrissement involontaire, est-ce que tu m'as donn un petit-fils?
Paresseux comme un Franais! Ce bandit a dj un enfant, et toi, aprs
quatre ans de mariage, tu n'as rien su faire encore! Ah! les Allemands
n'auront pas de peine  venir  bout de vous!

Sur ces entrefaites, la pauvre _Misi_ Petrona mourut. Hlna, avertie
par Marcel, se prsenta au domaine pour voir une dernire fois sa mre
dans le cercueil; et Marcel, profitant de l'occasion, russit enfin 
vaincre l'obstination du vieux. Aprs une longue rsistance, Madariaga
se laissa flchir.

--Eh bien, je leur pardonne. Je le fais pour la pauvre dfunte et pour
toi. Qu'Hlna reste  la maison, et que son vilain Allemand la
rejoigne.

D'ailleurs le vieux fut intraitable sur la question des arrangements
domestiques. Il se refusa absolument  considrer Hartrott comme un
membre de la famille: celui-ci ne serait qu'un employ plac sous les
ordres de Marcel, et il logerait avec ses enfants dans un des btiments
de l'administration, comme un tranger. Karl accepta tout cela et
beaucoup d'autres choses encore. Madariaga ne lui adressait jamais la
parole, et, lorsque Hlna saisissait quelque prtexte pour amener au
grand-pre le petit Julio:

--Le marmot de ton chanteur! disait-il avec mpris.

Il semblait que le qualificatif de chanteur signifit pour lui le
comble de l'ignominie.

Le temps s'coula sans apporter beaucoup de changement  la situation.
Marcel,  qui Madariaga avait entirement abandonn le soin du domaine,
aidait sous main son beau-frre et sa belle-soeur, et Hartrott lui en
montrait une humble gratitude. Mais le vieux s'obstinait  affecter
vis--vis de la romantique et de son mari une ddaigneuse
indiffrence.

Aprs six ans de mariage, la femme de Marcel mit au monde un garon
qu'on appela Jules. A cette poque, sa soeur Hlna avait dj trois
enfants. Six ans plus tard, Luisa eut encore une fille, qui fut nomme
Luisa comme sa mre, mais que l'on surnomma Chichi. Les Hartrott, eux,
avaient alors cinq enfants.

Le vieux Madariaga, qui baissait beaucoup, avait tendu  ces deux
lignes la partialit qu'il ne perdait aucune occasion de tmoigner aux
parents. Tandis qu'il gtait de la faon la plus draisonnable Jules et
Chichi, les emmenait avec lui dans le domaine, leur donnait de l'argent
 poignes, il tait aussi revche que possible pour les rejetons de
Karl et il les chassait comme des mendiants, ds qu'il les apercevait.
Marcel et Luisa prenaient la dfense de leurs neveux, accusaient le
grand-pre d'injustice.

--C'est possible, rpondait le vieux; mais comment voulez-vous que je
les aime? Ils sont tout le portrait de leur pre: blancs comme des
chevreaux corchs, avec des tignasses queue de vache; et le plus grand
porte dj des lunettes!

En 1903, Karl Hartrott fit part d'un projet  Marcel Desnoyers. Il
dsirait envoyer ses deux ans dans un gymnase d'Allemagne; mais cela
coterait cher, et, comme Desnoyers tenait les cordons de la bourse, il
tait ncessaire d'obtenir son assentiment. La requte parut raisonnable
 Marcel, qui avait maintenant la disposition absolue de la fortune de
Madariaga; il promit donc de demander au vieillard pour Hartrott
l'autorisation de conduire ces enfants en Europe, et de sa propre
initiative, il se chargea de fournir  son beau-frre les fonds du
voyage.

--Qu'il s'en aille  tous les diables, lui et les siens! rpondit le
vieux. Et puissent-ils ne jamais revenir!

Karl, qui fut absent pendant trois mois, envoya force lettres  sa femme
et  Desnoyers, leur parla avec orgueil de ses nobles parents, leur
dclara qu'en comparaison de l'Allemagne tous les autres peuples taient
de la gnognote; ce qui n'empcha point qu'au retour il continua de se
montrer aussi humble, aussi soumis, aussi obsquieux qu'auparavant.

Quant  Jules et  Chichi, leurs parents, pour les soustraire aux
gteries sniles de Madariaga, les avaient mis, le premier dans un
collge, la seconde dans un pensionnat religieux de Buenos-Aires. Ni
l'un ni l'autre n'y travaillrent beaucoup: habitus  la libert des
espaces immenses, ils s'y ennuyaient comme dans une gele. Ce n'tait
pas que Jules manqut d'intelligence ni de curiosit; il lisait quantit
de livres, n'importe lesquels, sauf ceux qui lui auraient t utiles
pour ses tudes; et, les jours de cong, avec l'argent que son
grand-pre lui prodiguait en cachette, il faisait l'apprentissage
prmatur de la vie d'tudiant. Chichi, elle non plus, ne s'appliquait
gure  ses tudes; vive et capricieuse, elle s'intressait beaucoup
plus  la toilette et aux lgances citadines qu'aux mystres de la
gographie et de l'arithmtique; mais elle avait le meilleur caractre
du monde, gai, primesautier, affectueux.

Madariaga, priv de la prsence de ces enfants, tait comme une me en
peine. Plus qu'octognaire, ayant l'oreille dure et la vue affaiblie, il
s'obstinait encore  chevaucher, malgr les supplications de Luisa et de
Marcel qui redoutaient un accident; bien plus, il prtendait faire seul
ses tournes, se mettait en fureur si on lui offrait de le faire
accompagner par un domestique. Il partait donc sur une jument bien
docile, dresse exprs pour lui, et il errait de _rancho_ en
_rancho_[F]. Lorsqu'il arrivait, une mtisse mettait vite sur le feu la
bouillotte du mat, une fillette lui offrait la petite calebasse, avec
la paille pour boire le liquide amer. Et parfois il restait l tout
l'aprs-midi, immobile et muet, au milieu des gens qui le contemplaient
avec une admiration mle de crainte.

Un soir, la jument revint sans son cavalier. Aussitt on se mit en qute
du vieillard, qui fut trouv mort  deux lieues de la maison, sur le
bord d'un chemin. Le centaure, terrass par la congestion, avait encore
au poignet cette cravache qu'il avait si souvent brandie sur les btes
et sur les gens.

Madariaga avait dpos son testament chez un notaire espagnol de
Buenos-Aires. Ce testament tait si volumineux que Karl Hartrott et sa
femme eurent un frisson de peur en le voyant. Quelles dispositions
terribles le dfunt avait-il pu prendre? Mais la lecture des premires
pages suffit  les rassurer. Madariaga, il est vrai, avait beaucoup
avantag sa fille Luisa; mais il n'en restait pas moins une part norme
pour la romantique et les siens. Ce qui rendait si long l'instrument
testamentaire, c'tait une centaine de legs au profit d'une infinit de
gens tablis sur le domaine. Ces legs reprsentaient plus d'un million
de _pesos_: car le matre bourru ne laissait pas d'tre gnreux pour
ceux de ses serviteurs qu'il avait pris en amiti. A la fin, un dernier
legs, le plus gros, attribuait en propre  Jules Desnoyers une vaste
_estancia_, avec cette mention spciale: le grand-pre faisait don de ce
domaine  son petit-fils pour que celui-ci pt en appliquer le revenu 
ses dpenses personnelles, dans le cas o sa famille ne lui fournirait
pas assez d'argent de poche pour vivre comme il convenait  un jeune
homme de sa condition.

--Mais l'_estancia_ vaut des centaines de mille _pesos_! protesta Karl,
devenu plus exigeant depuis qu'il tait sr que sa femme n'avait pas t
oublie.

Marcel, bienveillant et ami de la paix, avait son plan. Expert 
l'administration de ces biens normes, il n'ignorait pas qu'un partage
entre hritiers doublerait les frais sans augmenter les profits. En
outre, il calculait les complications et les dbours qu'amnerait la
liquidation d'une succession qui se composait de neuf _estancias_
considrables, de plusieurs centaines de mille ttes de btail, de gros
dpts placs dans des banques, de maisons sises  la ville et de
crances  recouvrer. Ne valait-il pas mieux laisser les choses en
l'tat et continuer l'exploitation comme auparavant, sans procder  un
partage? Mais, lorsque l'Allemand entendit cette proposition, il se
redressa avec orgueil.

--Non, non! A chacun sa part. Quant  moi, j'ai l'intention de rentrer
dans ma sphre, c'est--dire de regagner l'Europe, et par consquent je
veux disposer de mes biens.

Marcel le regarda en face et vit un Karl qu'il ne connaissait pas
encore, un Karl dont il ne souponnait pas mme l'existence.

--Fort bien, rpondit-il. A chacun sa part. Cela me parat juste.

Karl Hartrott s'empressa de vendre toutes les terres qui lui
appartenaient, pour employer ses capitaux en Allemagne; puis, avec sa
femme et ses enfants, il repassa l'Atlantique et vint s'tablir 
Berlin.

Marcel continua quelques annes encore  administrer sa propre fortune;
mais il le faisait maintenant avec peu de got. Le rayon de son autorit
s'tait considrablement rtrci par le partage, et il enrageait d'avoir
pour voisins des trangers, presque tous Allemands, devenus
propritaires des terrains achets  Karl. D'ailleurs il vieillissait et
sa fortune tait faite: l'hritage recueilli par sa femme reprsentait
environ vingt millions de _pesos_. Qu'avait-il besoin d'en amasser
davantage?

Bref, il se dcida  affermer une partie de ses terres, confia
l'administration du reste  quelques-uns des lgataires du vieux
Madariaga, hommes de confiance qu'il considrait un peu comme de la
famille, et se transporta  Buenos-Aires o il voulait surveiller son
fils qui, sorti du collge, menait une vie endiable sous prtexte de
se prparer  la profession d'ingnieur. D'ailleurs Chichi, trs forte
pour son ge, tait presque une femme, et sa mre ne trouvait pas 
propos de la garder plus longtemps  la campagne: avec la fortune que la
jeune fille aurait, il ne fallait pas qu'elle ft leve en paysanne.

Cependant les nouvelles les plus extraordinaires arrivaient de Berlin.
Hlna crivait  sa soeur d'interminables lettres o il n'tait question
que de bals, de festins, de chasses, de titres de noblesse et de hauts
grades militaires: notre frre le colonel, notre cousin le baron,
notre oncle le conseiller intime, notre cousin germain le conseiller
vraiment intime. Toutes les extravagances de l'organisation sociale
allemande, qui invente sans cesse des distinctions bizarres pour
satisfaire la vanit d'un peuple divis en castes, taient numres
avec dlices par la romantique. Elle parlait mme du secrtaire de son
mari, secrtaire qui n'tait pas le premier venu, puisqu'il avait gagn
comme rdacteur dans les bureaux d'une administration publique le titre
de _Rechnungsrath_, conseiller de calcul! Et elle mentionnait avec
fiert l'_Oberpedell_, c'est--dire le concierge suprieur qu'elle
avait dans sa maison. Les nouvelles qu'elle donnait de ses fils
n'taient pas moins flatteuses. L'an tait le savant de la famille: il
se consacrait  la philologie et aux sciences historiques; mais
malheureusement il avait les yeux fatigus par les continuelles
lectures. Il ne tarderait pas  tre docteur, et peut-tre russirait-il
 devenir _Herr Professer_ avant sa trentime anne. La mre aurait
mieux aim qu'il ft officier; mais elle se consolait en pensant qu'un
professeur clbre peut, avec le temps, acqurir autant de considration
sociale qu'un colonel. Quant  ses quatre autres fils, ils se
destinaient  l'arme, et leur pre prparait dj le terrain pour les
faire entrer dans la garde ou au moins dans quelque rgiment
aristocratique. Les deux filles, lorsqu'elles seraient en ge de se
marier, ne manqueraient pas d'pouser des militaires, autant que
possible des officiers de hussards, dont le nom serait prcd de la
particule.

Hartrott aussi crivait quelquefois  Marcel, pour lui expliquer
l'emploi qu'il faisait de ses capitaux. Toutefois, ce n'tait point
qu'il et l'intention de recourir aux lumires de son beau-frre et de
lui demander conseil; c'tait uniquement par orgueil et pour faire
sentir au chef d'autrefois que dsormais l'ancien subordonn n'avait
plus besoin de protection. Il avait plac une partie de ses millions
dans les entreprises industrielles de la moderne Allemagne; il tait
actionnaire de fabriques d'armement grandes comme des villes, de
compagnies de navigation qui lanaient tous les six mois un nouveau
navire. L'empereur s'intressait  ces affaires et voyait d'un bon oeil
ceux qui les soutenaient de leur argent. En outre, Karl avait achet
des terrains. A premire vue, il semblait que ce ft une sottise d'avoir
vendu les fertiles domaines de l'hritage pour acqurir des landes
prussiennes qui ne produisaient qu' force d'engrais; mais Karl, en tant
que propritaire terrien, avait place dans le parti agraire, dans le
groupe aristocratique et conservateur par excellence. Grce  cette
combinaison, il appartenait  deux mondes opposs, quoique galement
puissants et honorables:  celui des grands industriels, amis de
l'empereur, et  celui des _junkers_, des gentilshommes campagnards,
fidles gardiens de la tradition et fournisseurs d'officiers pour les
armes du roi de Prusse.

L'enthousiasme que respiraient les lettres venues d'Allemagne finit par
crer dans la famille de Marcel une atmosphre de curiosit un peu
jalouse. Chichi fut la premire qui osa dire:

--Pourquoi n'irions-nous pas aussi en Europe?

Toutes ses amies y taient alles, tandis qu'elle, fille de Franais,
n'avait pas encore vu Paris. Luisa appuya sa fille. Puisqu'ils taient
plus riches qu'Hlna, ils feraient aussi bonne figure qu'elle dans le
vieux monde. Et Jules dclara gravement que, pour ses tudes, l'ancien
continent valait beaucoup mieux que le nouveau: l'Amrique n'tait pas
le pays de la science.

Le pre lui-mme finit par se demander s'il ne ferait pas bien de
revenir dans sa patrie. Aprs avoir t quarante ans dans les affaires,
il avait le droit de prendre une retraite dfinitive. Il approchait de
la soixantaine, et la rude vie de grand propritaire rural l'avait
beaucoup fatigu. Il s'imagina que le retour en Europe le rajeunirait et
qu'il retrouverait l-bas ses vingt ans. Rien ne s'opposait  ce retour:
car il y avait eu plusieurs amnisties pour les dserteurs. Au surplus,
son cas personnel tait couvert par la prescription. Il s'accoutuma donc
insensiblement  l'ide de rentrer en France. Bref, en 1910, il loua sur
un paquebot du Havre des cabines de grand luxe, traversa la mer avec les
siens et s'installa  Paris dans une somptueuse maison de l'avenue
Victor-Hugo.

       *       *       *       *       *

A Paris, Marcel se sentit tout dsorient. Il n'y reconnaissait plus
rien, se sentait tranger dans son propre pays, avait mme quelque
difficult  en parler la langue. Il avait pass des annes entires en
Amrique sans prononcer un mot de franais, et il s'tait habitu 
penser en espagnol. D'ailleurs il n'avait pas un seul ami franais, et,
lorsqu'il sortait, il se dirigeait machinalement vers les lieux o se
runissaient les Argentins. C'taient les journaux argentins qu'il
lisait de prfrence, et, lorsqu'il rentrait chez lui, il ne pensait
qu' la hausse du prix des terrains dans la _pampa_,  l'abondance de la
prochaine rcolte et au cours des bestiaux. Cet homme dont la vie
entire avait t si laborieuse, souffrait de son inaction et ne savait
que faire de ses journes.

La coquetterie de Chichi le sauva. Le luxe ultra-moderne de
l'appartement qu'ils occupaient parut froid et glacial  la jeune fille,
qui engagea son pre  y mettre un peu de varit. Le hasard les amena 
l'Htel Drouot, o Marcel trouva l'occasion d'acheter  bon compte
quelques jolis meubles. Ce premier succs l'allcha, et, comme il
s'ennuyait  ne rien faire, il prit l'habitude d'assister  toutes les
grandes ventes annonces par les journaux. Bientt sa fille et sa femme
se plaignirent de l'inondation d'objets fastueux, mais inutiles, qui
envahissaient le logis. Des tapis magnifiques, des tentures prcieuses
couvrirent les parquets et les murs; des tableaux de toutes les coles,
dans des cadres tourdissants, s'alignrent sur les lambris des salons;
des statues de bronze, de marbre, de bois sculpt, encombrrent tous les
coins; les nombreuses vitrines s'emplirent d'une infinit de bibelots
coteux, mais disparates; peu  peu l'appartement prit l'aspect d'un
magasin d'antiquaire; il y eut des ferronneries d'art et des
chefs-d'oeuvre de cuivre repouss jusque dans la cuisine. Comment Marcel
aurait-il tu le temps, s'il avait renonc  frquenter l'Htel Drouot?
Il savait bien que toutes ses emplettes ne servaient  rien, sinon  lui
donner le vague plaisir de faire presque quotidiennement quelque
dcouverte et d'acqurir  bon march une chose chre qui lui devenait
indiffrente ds le lendemain. Il n'tait ni assez connaisseur ni assez
rudit pour s'intresser vraiment et de faon durable  ses collections
plus ou moins artistiques, et cette passion d'acheter toujours n'tait
chez lui que l'innocente manie d'un homme riche et dsoeuvr.

Au bout d'un an ou deux, l'appartement, tout vaste qu'il tait, ne
suffit plus pour contenir ce muse htroclite, form au hasard des
bonnes occasions. Mais ce fut encore une ce bonne occasion qui vint
en aide au millionnaire. Un marchand de biens, de ceux qui sont 
l'afft des trangers opulents, lui offrit le remde  cette situation
gnante. Pourquoi n'achetait-il pas un chteau? L'ide plut  toute la
famille: un chteau historique, le plus historique possible,
complterait heureusement leur installation. Chichi en plit d'orgueil:
plusieurs de ses amies avaient des chteaux dont elles parlaient avec
complaisance. Luisa sourit  la pense des mois passs  la campagne, o
elle retrouverait quelque chose de la vie simple et rustique de sa
jeunesse. Jules montra moins d'enthousiasme: il apprhendait un peu les
saisons de villgiature o son pre l'obligerait  quitter Paris;
mais, en somme, ce serait un prtexte pour y faire de frquents retours
en automobile, et il y aurait l une compensation.

Quand le marchand de biens vit que Marcel mordait  l'hameon, il lui
offrit des chteaux historiques par douzaines. Celui pour lequel Marcel
se dcida fut celui de Villeblanche-sur-Marne, difi au temps des
guerres de religion, moiti palais et moiti forteresse, avec une faade
italienne de la Renaissance, des tours coiffes de bonnets pointus, des
fosss o nageaient des cygnes. Les pices de l'habitation taient
immenses et vides. Comme ce serait commode pour y dverser le trop-plein
du mobilier entass dans l'appartement de l'avenue Victor-Hugo et y
loger les nouveaux achats! De plus, ce milieu seigneurial ferait valoir
les objets anciens qu'on y mettrait. Il est vrai que les btiments
exigeraient des rparations d'un prix exorbitant, et ce n'tait pas pour
rien que plusieurs propritaires successifs s'taient hts de revendre
le chteau historique. Mais Marcel tait assez riche pour s'offrir le
luxe d'une restauration complte; sans compter qu'il nourrissait dans le
secret de son coeur un regret tacite de ses exploitations argentines et
qu'il se promettait  lui-mme de faire un peu d'levage dans son parc
de deux cents hectares.

L'acquisition de ce chteau lui procura une flatteuse amiti. Il entra
en relations avec un de ses nouveaux voisins, le snateur Lacour, qui
avait t deux fois ministre et qui vgtait maintenant au Snat, muet
dans la salle des sances, remuant et loquace dans les couloirs. C'tait
un magnat de la noblesse rpublicaine, un aristocrate du rgime
dmocratique. Il s'enorgueillissait d'un lignage remontant aux troubles
de la grande Rvolution, comme la noblesse  parchemins s'enorgueillit
de faire remonter le sien aux croisades. Son aeul avait t
conventionnel, et son pre avait jou un rle dans la rpublique de
1848. Lui-mme, en sa qualit de fils de proscrit mort en exil, s'tait
attach trs jeune encore  Gambetta, et il parlait sans cesse de la
gloire du matre, esprant qu'un rayon de cette gloire se reflterait
sur le disciple. Lacour avait un fils, Ren, alors lve de l'cole
centrale. Ce fils trouvait son pre vieux jeu, souriait du
rpublicanisme romantique et humanitaire de ce politicien attard; mais
il n'en comptait pas moins sur la protection officielle que lui vaudrait
le zle rpublicain des trois gnrations de Lacour, lorsqu'il aurait en
poche son diplme. Marcel se sentit trs honor des attentions que lui
tmoigna le grand homme; et le grand homme, qui ne ddaignait pas la
richesse, accueillit avec plaisir dans son intimit ce millionnaire qui
possdait, de l'autre ct de l'Atlantique, des pturages immenses et
des troupeaux innombrables.

L'amnagement du chteau historique et l'amiti du snateur auraient
rendu Marcel parfaitement heureux, si ce bonheur n'et t un peu
troubl par la conduite de Jules. En arrivant  Paris, Jules avait
chang tout  coup de vocation; il ne voulait plus tre ingnieur, il
voulait tre peintre. D'abord le pre avait rsist  cette fantaisie
qui l'tonnait et l'inquitait; mais, en somme, l'important tait que
le jeune homme et une profession. Marcel lui-mme n'avait-il pas t
sculpteur? Peut-tre le talent artistique, touff chez le pre par la
pauvret, se rveillait-il aujourd'hui chez le fils. Qui sait si ce
garon un peu paresseux, mais vif d'esprit, ne deviendrait pas un grand
peintre? Marcel avait donc cd au caprice de Jules qui, quoiqu'il n'en
ft encore qu' ses premiers essais de dessin et de couleur, lui demanda
une installation  part, afin de travailler avec plus de libert, et il
avait consenti  l'installer rue de la Pompe, dans un atelier qui avait
appartenu  un peintre tranger d'une certaine rputation. Cet atelier,
avec ses annexes, tait beaucoup trop grand pour un peintre en herbe;
mais la rue de la Pompe tait prs de l'avenue Victor-Hugo, et, au
surplus, cela aussi tait une excellente occasion: les hritiers du
peintre tranger offraient  Marcel de lui cder en bloc,  un prix
doux, l'ameublement et l'outillage professionnel.

Si Jules avait conu l'ide de conqurir la renomme par le pinceau,
c'tait parce que cette entreprise lui semblait assez facile pour un
jeune homme de sa condition. Avec de l'argent et un bel atelier,
pourquoi ne russirait-il pas, alors que tant d'autres russissent sans
avoir ni l'un ni l'autre? Il se mit donc  peindre avec une sereine
audace. Il aimait la peinture mivre, lgante, lche:--une peinture
molle comme une romance et qui s'appliquait uniquement  reproduire les
formes fminines.--Il entreprit d'esquisser un tableau qu'il intitula la
_Danse des Heures_: c'tait un prtexte pour faire venir chez lui toute
une srie de jolis modles. Il dessinait avec une rapidit frntique,
puis remplissait l'intrieur des contours avec des masses de couleur.
Jusque-l tout allait bien. Mais ensuite il hsitait, restait les bras
ballants devant la toile; et finalement, dans l'attente d'une meilleure
inspiration, il la relguait dans un coin, tourne contre le mur. Il
esquissa aussi plusieurs tudes de ttes fminines; mais il ne put en
achever aucune.

Ce fut en ce temps-l qu'un rapin espagnol de ses amis, nomm Argensola,
lequel lui devait dj quelques centaines de francs et projetait de lui
faire bientt un nouvel emprunt, dclara, aprs avoir longuement
contempl ces figures floues et ples, aux normes yeux ronds et au
menton pointu:

--Toi, tu es un peintre d'mes!

Jules, qui n'tait pas un sot, sentit fort bien la secrte ironie de cet
loge; mais le titre qui venait de lui tre dcern ne laissa pas de lui
plaire. A la rigueur, puisque les mes n'ont ni lignes ni couleurs un
peintre d'mes n'est pas tenu de peindre, et, dans le secret de sa
conscience, le peintre d'mes tait bien oblig de s'avouer  lui-mme
qu'il commenait  se dgoter de la peinture. Ce qu'il tenait beaucoup
 conserver, c'tait seulement ce nom de peintre qui lui fournissait
des prtextes de haute esthtique pour amener chez lui des femmes du
monde enclines  s'intresser aux jeunes artistes. Voil pourquoi, au
lieu de se fcher contre l'Espagnol, il lui sut gr de cette malice
discrte et lia mme avec lui des relations plus troites qu'auparavant.

Depuis longtemps Argensola avait renonc pour son propre compte  manier
le pinceau, et il vivait en bohme, aux crochets de quelques camarades
riches qui tolraient son parasitisme  cause de son bon caractre et de
la complaisance avec laquelle il rendait toute sorte de services  ses
amis. Dsormais Jules eut le privilge d'tre le protecteur attitr
d'Argensola. Celui-ci prit l'habitude de venir tous les jours 
l'atelier, o il trouvait en abondance des sandwichs, des gteaux secs,
des vins fins, des liqueurs et de gros cigares. Finalement, un certain
soir o, expuls de sa chambre garnie par un propritaire inflexible, il
tait sans gte, Jules l'invita  passer la nuit sur un divan. Cette
nuit-l fut suivie de beaucoup d'autres, et le rapin lut domicile 
l'atelier.

Le bohme tait en somme un agrable compagnon qui ne manquait ni
d'esprit ni mme de savoir. Pour occuper ses interminables loisirs, il
lisait force livres, amassait dans sa mmoire une prodigieuse quantit
de connaissances diverses, et pouvait disserter sur les sujets les plus
imprvus avec un intarissable bagout. Jules se servit d'abord de lui
comme de secrtaire: pour s'pargner la peine de lire les romans
nouveaux, les pices de thtre  la mode, les ouvrages de littrature,
de science ou de politique dont s'occupaient les snobs, les articles
sensationnels des revues de jeunes et le _Zarathustra_ de Nietzsche,
il faisait lire tout cela par Argensola, qui lui en donnait de vive voix
le compte rendu et qui ajoutait mme au compte rendu ses propres
observations, souvent fines et ingnieuses. Ainsi le peintre d'mes
pouvait tonner  peu de frais son pre, sa mre, leurs invits et les
femmes esthtes des salons qu'il frquentait, par l'tendue de son
instruction et par la subtilit ou la profondeur de ses jugements
personnels.

--C'est un garon un peu lger, disait-on dans le monde; mais il sait
tant de choses et il a tant d'esprit!

Lorsque Jules eut  peu prs renonc  peindre, sa vie devint de moins
en moins difiante. Presque toujours escort d'Argensola qu'en la
circonstance il dnommait, non plus son secrtaire, mais son cuyer,
il passait les aprs-midi dans les salles d'escrime et les nuits dans
les cabarets de Montmartre. Il tait champion de plusieurs armes,
boxait, possdait mme les coups favoris des paladins qui rdent, la
nuit, le long des fortifications. L'abus du champagne le rendait
querelleur; il avait le soufflet facile et allait volontiers sur le
terrain. Avec le frac ou le smoking, qu'il jugeait indispensable
d'endosser ds six heures du soir, il implantait  Paris les moeurs
violentes de la _pampa_. Son pre n'ignorait point cette conduite, et il
en tait navr; toutefois, en vertu du proverbe qui veut que les jeunes
gens jettent leur gourme, cet homme sage et un peu dsabus ne laissait
pas d'tre indulgent, et mme, dans son for intrieur, il prouvait un
certain orgueil animal  penser que ce hardi luron tait son fils.

Sur ces entrefaites, les parents de Berlin vinrent voir les Desnoyers.
Ceux-ci les reurent dans leur chteau de Villeblanche, o les Hartrott
passrent deux mois. Karl apprcia avec une bienveillante supriorit
l'installation de son beau-frre. Ce n'tait pas mal; le chteau ne
manquait pas de cachet et pourrait servir  mettre en valeur un titre
nobiliaire. Mais l'Allemagne! Mais les commodits de Berlin! Il insista
beaucoup pour qu' leur tour les Desnoyers lui rendissent sa visite et
pussent ainsi admirer le luxe de son train de maison et les nobles
relations qui embellissaient son opulence. Marcel se laissa convaincre:
il esprait que ce voyage arracherait Jules  ses mauvaises
camaraderies; que l'exemple des fils d'Hartrott, tous laborieux et se
poussant activement dans une carrire, pourrait inspirer de l'mulation
 ce libertin; que l'influence de Paris tait corruptrice pour le jeune
homme, tandis qu'en Allemagne il n'aurait sous les yeux que la puret
des moeurs patriarcales. Les chtelains de Villeblanche partirent donc
pour Berlin, et ils y demeurrent trois mois, afin de donner  Jules le
temps de perdre ses dplorables habitudes.

Pourtant le pauvre Marcel ne se plaisait gure dans la capitale
prussienne. Quinze jours aprs son arrive, il avait dj une terrible
envie de prendre la fuite. Non, jamais il ne s'entendrait avec ces
gens-l! Trs aimables, d'une amabilit gluante et visiblement dsireuse
de plaire, mais si extraordinairement dpourvue de tact qu'elle choquait
 chaque instant. Les amis des Hartrott protestaient de leur amour pour
la France; mais c'tait l'amour compatissant qu'inspire un bb
capricieux et faible, et ils ajoutaient  ce sentiment de commisration
mille souvenirs fcheux des guerres o les Franais avaient t vaincus.
Au contraire, tout ce qui tait allemand,--un difice, une station de
chemin de fer, un simple meuble de salle  manger,--donnait lieu 
d'orgueilleuses comparaisons:

--En France vous n'avez pas cela... En Amrique vous n'avez jamais rien
vu de pareil...

Marcel rongeait son frein; mais, pour ne pas blesser ses htes, il les
laissait dire. Quant  Luisa et  Chichi, elles ne pouvaient se rsigner
 admettre que l'lgance berlinoise ft suprieure  l'lgance
parisienne; et Chichi scandalisa mme ses cousines en leur dclarant
tout net qu'elle ne pouvait souffrir ces petits officiers qui avaient
la taille serre par un corset, qui portaient  l'oeil un monocle
inamovible, qui s'inclinaient devant les jeunes filles avec une raideur
automatique et qui assaisonnaient leurs lourdes galanteries d'une
grimace de supriorit.

Jules, sous la direction de ses cousins, explora la vertueuse socit de
Berlin. L'an, le savant, fut laiss  l'cart: ce malheureux, toujours
absorb dans ses livres, avait peu de rapports avec ses frres. Ceux-ci,
sous-lieutenants ou lves-officiers, montrrent avec orgueil  Jules
les progrs de la haute noce germanique. Il connut les restaurants de
nuit, qui taient une imitation de ceux de Paris, mais beaucoup plus
vastes. Les femmes qui,  Paris, se rencontraient par douzaines, se
rencontraient l par centaines. La solerie scandaleuse y tait, non un
accident, mais un fait expressment voulu et considr comme
indispensable au plaisir. Les viveurs s'amusaient par pelotons, le
public s'enivrait par compagnies, les vendeuses d'amour formaient des
rgiments. Jules n'prouva qu'une sensation de dgot en prsence de ces
femelles serviles et craintives qui, accoutumes  tre battues, ne
dissimulaient pas l'avidit impudente avec laquelle elles tchaient de
se rattraper des mcomptes, des prjudices et des torgnoles qu'elles
avaient  souffrir dans leur commerce; et il trouva rpugnant ce
libertinage brutal qui s'talait, vocifrait, faisait parade de ses
prodigalits absurdes.

--Vous n'avez point cela  Paris, lui disaient ses cousins en montrant
les salons normes o s'entassaient par milliers les buveurs et les
buveuses.

--Non, nous n'avons point cela  Paris, rpondait-il avec un
imperceptible sourire.

Lorsque les Desnoyers rentrrent en France, ils poussrent un soupir de
soulagement. Toutefois Marcel rapporta d'Allemagne une vague
apprhension: les Allemands avaient fait beaucoup de progrs. Il n'tait
pas un patriote aveugle, et il devait se rendre  l'vidence.
L'industrie germanique tait devenue trs puissante et constituait un
rel danger pour les peuples voisins. Mais, naturellement optimiste, il
se rassurait en se disant: Ils vont tre trs riches, et, quand on est
riche, on n'prouve pas le besoin de se battre. Somme toute, la guerre
que redoutent quelques toqus est fort improbable!

Jules, sans se casser la tte  mditer sur de si graves questions,
reprit tout simplement son existence d'avant le voyage, mais avec
quelques louables variantes. Il avait pris  Berlin du dgot pour la
dbauche incongrue, et il s'amusa beaucoup moins que jadis dans les
restaurants de Montmartre. Ce qui lui plaisait maintenant, c'taient les
salons frquents par les artistes et par leurs protectrices. Or, la
gloire vint l'y trouver  l'improviste. Ni la peinture des mes, ni les
amours coteuses et les duels varis ne l'avaient mis en vedette: ce fut
par les pieds qu'il triompha.

Un nouveau divertissement, le _tango_, venait d'tre import en France
pour le plus grand bonheur des humains. Cet hiver-l, les gens se
demandaient d'un air mystrieux: Savez-vous tanguer? Cette danse des
ngres de Cuba, introduite dans l'Amrique du Sud par les quipages des
navires qui importent aux Antilles les viandes de conserve, avait
conquis la faveur en quelques mois. Elle se propageait victorieusement
de nation en nation, pntrait jusque dans les cours les plus
crmonieuses, culbutait les traditions de la dcence et de l'tiquette:
c'tait la rvolution de la frivolit. Le pape lui-mme, scandalis de
voir le monde chrtien s'unir sans distinction de sectes dans le commun
dsir d'agiter les jambes avec une frnsie aussi infatigable que celle
des possds du moyen ge, croyait devoir se convertir en matre de
ballet et prenait l'initiative de recommander la _furlana_ comme plus
dcente et plus gracieuse que le _tango_.

Or, ce _tango_ que Jules voyait s'imposer en souverain au Tout-Paris, il
le connaissait de vieille date et l'avait beaucoup pratiqu 
Buenos-Aires, aprs sa sortie du collge, sans se douter que, lorsqu'il
frquentait les bals les plus abjects des faubourgs, il faisait ainsi
l'apprentissage de la gloire. Il s'y adonna donc avec l'ardeur de celui
qui se sent admir, et il fut vite regard comme un matre. Il tient si
bien la ligne!, disaient les dames qui apprciaient l'lgance
vigoureuse de son corps svelte et bien muscl. Lui, dans sa jaquette
bombe  la poitrine et pince  la taille, les pieds serrs dans des
escarpins vernis, il dansait gravement, sans prononcer un mot, d'un air
presque hiratique, tandis que les lampes lectriques bleuissaient les
deux ailes de sa chevelure noire et luisante. Aprs quoi, les femmes
sollicitaient l'honneur de lui tre prsentes, avec la douce esprance
de rendre leurs amies jalouses lorsque celles-ci les verraient au bras
de l'illustre tangueur. Les invitations pleuvaient chez lui; les salons
les plus inaccessibles lui taient ouverts; chaque soir, il gagnait une
bonne douzaine d'amitis, et on se disputait la faveur de recevoir de
lui des leons. Le peintre d'mes offrait volontiers aux plus jolies
solliciteuses de les leur donner dans son atelier, de sorte que
d'innombrables lves affluaient  la rue de la Pompe.

--Tu danses trop, lui disait Argensola; tu te rendras malade.

Ce n'tait pas seulement  cause de la sant de son protecteur que le
secrtaire-cuyer s'inquitait de l'excessive frquence de ces visites;
il les trouvait fort gnantes pour lui-mme. Car, chaque aprs-midi,
juste au moment o il se dlectait dans une paisible lecture auprs du
pole bien chaud, Jules lui disait  brle-pourpoint:

--Il faut que tu t'en ailles. J'attends une leon nouvelle.

Et Argensola s'en allait, non sans donner  tous les diables, _in
petto_, les belles tangueuses.

Au printemps de 1914, il y eut une grande nouvelle: les Desnoyers
s'alliaient aux Lacour. Ren, fils unique du snateur, avait fini par
inspirer  Chichi une sympathie qui tait presque de l'amour. Bien
entendu, le snateur n'avait fait aucune opposition  un projet de
mariage qui, plus tard, vaudrait  son fils un nombre respectable de
millions. Au surplus, il tait veuf et il aimait  donner chez lui des
soupers et des bals; sa bru ferait les honneurs de la maison, et
l'excellente table o il recevrait plus somptueusement que jamais ses
collgues et tous les personnages notoires de passage  Paris, lui
permettrait de regagner un peu du prestige qu'il commenait  perdre au
palais du Luxembourg.




III

LE COUSIN DE BERLIN


Pendant le voyage fait par Jules en Argentine, Argensola, investi des
fonctions de gardien de l'atelier, avait vcu bien tranquille: il
n'avait plus auprs de lui le peintre d'mes pour le dranger au
milieu de ses lectures, et il pouvait absorber en paix une quantit
d'ouvrages crits sur les sujets les plus disparates. Il lui resta mme
assez de temps pour lier connaissance avec un voisin bizarre, log dans
un petit appartement de deux pices, au mme tage que l'atelier, mais
o l'on n'accdait que par un escalier de service, et qui prenait jour
sur une cour intrieure.

Ce voisin, nomm Tchernoff, tait un Russe qu'Argensola avait vu souvent
rentrer avec des paquets de vieux livres, et qui passait de longues
heures  crire prs de la fentre de sa chambre. L'Espagnol, dont
l'imagination tait romanesque, avait d'abord pris Tchernoff pour un
homme mystrieux et extraordinaire: avec cette barbe en dsordre, avec
cette crinire huileuse, avec ces lunettes chevauchant sur de vastes
narines qui semblaient dformes par un coup de poing, le Russe
l'impressionnait. Ensuite, lorsque le hasard d'une rencontre les eut mis
en rapport, Argensola, en entrant pour la premire fois chez Tchernoff,
sentit crotre sa sympathie: ami des livres, il voyait des livres
partout, d'innombrables livres, les uns aligns sur des rayons, d'autres
empils dans les coins, d'autres parpills sur le plancher, d'autres
amoncels sur des chaises boiteuses, sur de vieilles tables et mme sur
un lit que l'on ne refaisait pas tous les jours. Mais il prouva une
sorte de dsillusion, lorsqu'il apprit qu'en somme il n'y avait rien
d'trange et d'occulte dans l'existence de son nouvel ami. Ce que
Tchernoff crivait prs de la fentre, c'tait tout simplement des
traductions excutes, soit sur commande et moyennant finances, soit
gratuitement pour des journaux socialistes. La seule chose tonnante,
c'tait le nombre des langues que Tchernoff possdait. Comme les hommes
de sa race, il avait une merveilleuse facilit  s'approprier les
vivantes et les mortes, et cela expliquait l'incroyable diversit des
idiomes dans lesquels taient crits les volumes qui encombraient son
appartement. La plupart taient des ouvrages d'occasion, qu'il avait
achets  bas prix sur les quais, dans les caisses des bouquinistes; et
il semblait qu'une atmosphre de mysticisme, d'initiations surhumaines,
d'arcanes clandestinement transmis  travers les sicles, mant de ces
bouquins poudreux dont quelques-uns taient  demi rongs par les rats.
Mais, confondus avec ces vieux livres, il y en avait beaucoup de
nouveaux, qui attiraient l'oeil par leurs couvertures d'un rouge
flamboyant; et il y avait aussi des libelles de propagande socialiste,
des brochures rdiges dans toutes les langues de l'Europe, des
journaux, une infinit de journaux dont tous les titres voquaient
l'ide de rvolution.

D'abord Tchernoff avait tmoign  l'Espagnol peu de got pour les
visites et pour la causerie. Il souriait nigmatiquement dans sa barbe
d'ogre et se montrait avare de paroles, comme s'il voulait abrger la
conversation. Mais Argensola trouva le moyen d'apprivoiser ce sauvage:
il l'amena dans l'atelier de Jules, o les bons vins et les fines
liqueurs eurent vite fait de rendre le Russe plus communicatif.
Argensola apprit alors que Tchernoff avait fait en Sibrie une longue
quoique peu agrable villgiature, et que, rfugi depuis quelques
annes  Paris, il y avait trouv un accueil bienveillant dans la
rdaction des journaux avancs.

       *       *       *       *       *

Le lendemain du jour o Jules tait rentr  Paris, Argensola, qui
causait avec Tchernoff sur le palier de l'escalier de service, entendit
qu'on sonnait  la porte de l'atelier. Le secrtaire-cuyer, qui ne
s'offensait pas de joindre encore  ces fonctions celles de valet de
chambre, accourut pour introduire le visiteur chez le peintre d'mes.
Ce visiteur parlait correctement le franais, mais avec un fort accent
allemand; et, par le fait, c'tait l'an des cousins de Berlin, le
docteur Julius von Hartrott, qui, aprs un court sjour  Paris et au
moment de retourner en Allemagne, venait prendre cong de Jules.

Les deux cousins se regardrent avec une curiosit o il y avait un peu
de mfiance. Ils avaient beau tre lis par une troite parent, ils ne
se connaissaient gure, mais assez cependant pour sentir qu'il existait
entre eux une complte divergence d'opinions et de gots.

Jules, pour viter que son cousin se trompt sur la condition sociale de
l'introducteur, prsenta celui-ci en ces termes:

--Mon ami l'artiste espagnol Argensola, non moins remarquable par ses
vastes lectures que par son magistral talent de peintre.

--J'ai maintes fois entendu parler de lui, rpondit imperturbablement le
docteur, avec la suffisance d'un homme qui se pique de tout savoir.

Puis, comme Argensola faisait mine de se retirer:

--Vous ne serez pas de trop dans notre entretien, monsieur, lui dit-il
sur le ton ambigu d'un suprieur qui veut montrer de la condescendance 
un infrieur et d'un confrencier qui, infatu de lui-mme, n'est pas
fch d'avoir un auditeur de plus pour les belles choses qu'il va dire.

Argensola s'assit donc avec les deux autres, mais un peu  l'cart, de
sorte qu'il pouvait considrer  son aise l'accoutrement d'Hartrott.
L'Allemand avait l'aspect d'un officier habill en civil. Toute sa
personne exprimait manifestement le dsir de ressembler aux hommes
d'pe, lorsqu'il leur arrive de quitter l'uniforme. Son pantalon tait
collant comme s'il tait destin  entrer dans des bottes  l'cuyre.
Sa jaquette, garnie de deux ranges de boutons sur le devant et serre 
la taille, avait de longues et larges basques et des revers trs
montants, ce qui lui donnait une vague ressemblance avec une tunique
militaire. Ses moustaches rousstres, plantes sur une forte mchoire,
et ses cheveux coups en brosse compltaient la martiale similitude.
Mais ses yeux,--des yeux d'homme d'tude, grands, myopes et un peu
troubles,--s'abritaient derrire des lunettes aux verres pais et
donnaient malgr tout  leur propritaire l'apparence d'un homme
pacifique. Cet Hartrott, aprs avoir conquis le diplme de docteur en
philosophie, venait d'tre nomm professeur auxiliaire dans une
universit, sans doute parce qu'il avait dj publi trois ou quatre
volumes gros et lourds comme des pavs; et, au surplus, il tait membre
d'un sminaire historique, c'est--dire d'une socit savante qui se
consacrait  la recherche des documents indits et qui avait pour
prsident un historien fameux. Le jeune professeur portait  la
boutonnire la rosette d'un ordre tranger.

Le respect de Jules pour le savant de la famille n'allait pas sans
quelque mlange de ddain: c'tait sa faon de se venger de ce pdant
qu'on lui proposait sans cesse pour modle. Selon lui, un homme qui ne
connaissait la vie que par les livres et qui passait son existence 
vrifier ce qu'avaient fait les hommes d'autrefois, n'avait aucun droit
au titre de sage, alors surtout que de telles tudes ne tendaient qu'
confirmer les Allemands dans leurs prjugs et dans leur outrecuidance.
En somme, que fallait-il pour crire sur un minime fait historique un
livre norme et illisible? La patience de vgter dans les
bibliothques, de classer des milliers de fiches et de les recopier plus
ou moins confusment. Dans l'opinion du peintre, son cousin Julius
n'tait qu'une manire de rond-de-cuir, c'est--dire un de ces
individus que dsigne plus pittoresquement encore le terme populaire
d'outre-Rhin: _Sitzfleisch haben_. La premire qualit de ces
savants-l, c'est d'tre assez bien rembourrs pour qu'il leur soit
possible de passer des journes entires le derrire sur une chaise.

Le docteur expliqua l'objet de sa visite. Venu  Paris pour une mission
importante dont les autorits universitaires allemandes l'avaient
charg, il avait beaucoup regrett l'absence de Jules et il aurait t
trs fch de repartir sans l'avoir vu. Mais, hier soir, sa mre Hlna
lui avait appris que le peintre tait de retour, et il s'tait empress
d'accourir  l'atelier. Il devait quitter Paris le soir mme: car les
circonstances taient graves.

--Tu crois donc  la guerre? lui demanda Jules.

--Oui. La guerre sera dclare demain ou aprs-demain. Elle est
invitable. C'est une crise ncessaire pour le salut de l'humanit.

Jules et Argensola, bahis, regardrent celui qui venait d'noncer
gravement cette belliqueuse et paradoxale proposition, et ils comprirent
aussitt qu'Hartrott tait venu tout exprs pour leur parler de ce
sujet.

--Toi, continua Hartrott, tu n'es pas Franais, puisque tu es n en
Argentine. On peut donc te dire la vrit tout entire.

--Mais toi, rpliqua Jules en riant, o donc es-tu n?

Hartrott eut un geste instinctif de protestation, comme si son cousin
lui avait adress une injure, et il repartit d'un ton sec:

--Moi, je suis Allemand. En quelque endroit que naisse un Allemand, il
est toujours fils de l'Allemagne.

Puis, se tournant vers Argensola:

--Vous aussi, monsieur, vous tes un tranger, et, puisque vous avez
beaucoup lu, vous n'ignorez pas que l'Espagne, votre patrie, doit aux
Germains ses qualits les meilleures. C'est de nous que lui sont venus
le culte de l'honneur et l'esprit chevaleresque, par l'intermdiaire des
Goths, des Visigoths et des Vandales, qui l'ont conquise.

Argensola se contenta de sourire imperceptiblement, et Hartrott, flatt
d'un silence qui lui parut approbatif, poursuivit son discours.

--Nous allons assister, soyez-en certains,  de grands vnements, et
nous devons nous estimer heureux d'tre ns  l'poque prsente, la plus
intressante de toute l'histoire. En ce moment l'axe de l'humanit se
dplace et la vritable civilisation va commencer.

A son avis, la guerre prochaine serait extraordinairement courte.
L'Allemagne avait tout prpar pour que cet vnement pt s'accomplir
sans que la vie conomique du monde souffrt d'une trop profonde
perturbation. Un mois lui suffirait pour craser la France, le plus
redoutable de ses adversaires. Ensuite elle se retournerait contre la
Russie qui, lente dans ses mouvements, ne serait pas capable d'opposer 
cette offensive une dfense immdiate. Enfin elle attaquerait
l'orgueilleuse Angleterre, l'isolerait dans son archipel, lui
interdirait de faire dornavant obstacle  la prpondrance allemande.
Ces coups rapides et ces victoires dcisives n'exigeraient que le cours
d'un t, et,  l'automne, la chute des feuilles saluerait le triomphe
dfinitif de l'Allemagne.

Ensuite, avec l'assurance d'un professeur qui, parlant du haut de la
chaire, n'a pas  craindre d'tre rfut par ceux qui l'coutent, il
expliqua la supriorit de la race germanique. Les hommes se divisaient
en deux groupes, les dolichocphales et les brachycphales. Les
dolichocphales reprsentaient la puret de la race et la mentalit
suprieure, tandis que les brachycphales n'taient que des mtis, avec
tous les stigmates de la dgnrescence. Les Germains, dolichocphales
par excellence, taient les uniques hritiers des Aryens primitifs, et
les autres peuples, spcialement les Latins du Sud de l'Europe,
n'taient que des Celtes brachycphales, reprsentants abtardis d'une
race infrieure. Les Celtes, incorrigibles individualistes, n'avaient
jamais t que d'ingouvernables rvolutionnaires, pris d'un
galitarisme et d'un humanitarisme qui avaient beaucoup retard la
marche de la civilisation. Au contraire les Germains, dont l'me est
autoritaire, mettaient au-dessus de tout l'ordre et la force. lus par
la nature pour commander aux autres peuples, ils possdaient toutes les
vertus qui distinguent les chefs-ns. La Rvolution franaise n'avait
t qu'un conflit entre les Celtes et les Germains. La noblesse
franaise descendait des guerriers germains installs dans les Gaules
aprs l'invasion dite des Barbares, tandis que la bourgeoisie et le
tiers-tat reprsentaient l'lment gallo-celtique. La race infrieure,
en l'emportant sur la suprieure, avait dsorganis le pays et perturb
le monde. Ce que le celtisme avait invent, c'tait la dmocratie, le
socialisme, l'anarchisme. Mais l'heure de la revanche germanique avait
sonn enfin, et la race du Nord allait se charger de rtablir l'ordre,
puisque Dieu lui avait fait la faveur de lui conserver son indiscutable
supriorit.

--Un peuple, conclut-il, ne peut aspirer  de grands destins que s'il
est foncirement germanique. Nous sommes l'aristocratie de l'humanit,
le sel de la terre, comme a dit notre empereur.

Et, tandis que Jules, stupfait de cette insolente philosophie de
l'histoire, gardait le silence, et qu'Argensola continuait de sourire
imperceptiblement, Hartrott entama le second point de sa dissertation.

--Jusqu' prsent, expliqua-t-il, on n'a fait la guerre qu'avec des
soldats; mais celle-ci, on la fera avec des savants et avec des
professeurs. L'Universit n'a pas eu moins de part  sa prparation que
l'tat-Major. La science germanique, la premire de toutes, est unie
pour jamais  ce que les rvolutionnaires latins appellent
ddaigneusement le militarisme. La force, reine du monde, est ce qui
cre le droit, et c'est elle qui imposera partout notre civilisation.
Nos armes reprsentent notre culture, et quelques semaines leur
suffiront pour dlivrer de la dcadence celtique les peuples qui, grce
 elles, recouvreront bientt une seconde jeunesse.

Le prodigieux avenir de sa race lui inspirait un enthousiasme lyrique.
Guillaume Ier, Bismarck, tous les hros des victoires antrieures lui
paraissaient vnrables; mais il parlait d'eux comme de dieux moribonds,
dont l'heure tait passe. Ces glorieux anctres n'avaient fait
qu'largir les frontires et raliser l'unit de l'empire; mais ensuite,
avec une prudence de vieillards valtudinaires, ils s'taient opposs 
toutes les hardiesses de la gnration nouvelle, et leurs ambitions
n'allaient pas plus loin que l'tablissement d'une hgmonie
continentale. Aujourd'hui c'tait le tour de Guillaume II, le grand
homme complexe dont la patrie avait besoin. Ainsi que l'avait dit
Lamprecht, matre de Julius von Hartrott, l'empereur reprsentait  la
fois la tradition et l'avenir, la mthode et l'audace; comme son aeul,
il tait convaincu qu'il rgnait par la grce de Dieu; mais son
intelligence vive et brillante n'en reconnaissait et n'en acceptait pas
moins les nouveauts modernes; s'il tait romantique et fodal, s'il
soutenait les conservateurs agrariens, il tait en mme temps un homme
du jour, cherchait les solutions pratiques, faisait preuve d'un esprit
utilitaire  l'amricaine. En lui s'quilibraient l'instinct et la
raison. C'tait grce  lui que l'Allemagne avait su grouper ses forces
et reconnatre sa vritable voie. Les universits l'acclamaient avec
autant d'enthousiasme que les armes: car la germanisation mondiale dont
Guillaume serait l'auteur, allait procurer  tous les peuples d'immenses
bienfaits.

--_Gott mit uns!_ s'cria-t-il en matire de proraison. Oui, Dieu est
avec nous! Il existe, n'en doutez pas, un Dieu chrtien germanique qui
est notre Grand Alli et qui se manifeste  nos ennemis comme une
divinit puissante et jalouse.

Cette fois, le sourire d'Argensola devint un petit rire ouvertement
sarcastique. Mais le docteur tait trop enivr de ses propres paroles
pour y prendre garde.

--Ce qu'il nous faut, ajouta-t-il, c'est que l'Allemagne entre enfin en
possession de toutes les contres o il y a du sang germain et qui ont
t civilises par nos aeux.

Et il numra ces contres. La Hollande et la Belgique taient
allemandes. La France l'tait par les Francs,  qui elle devait un tiers
de son sang. L'Italie presque entire avait bnfici de l'invasion des
Lombards. L'Espagne et le Portugal avaient t domins et peupls par
des conqurants de race teutonne. Mais le docteur ne s'en tenait point
l. Comme la plupart des nations de l'Amrique taient d'origine
espagnole ou portugaise, le docteur les comprenait dans ses
revendications. Quant  l'Amrique du Nord, sa puissance et sa richesse
taient l'oeuvre des millions d'Allemands qui y avaient migr.
D'ailleurs Hartrott reconnaissait que le moment n'tait pas encore venu
de penser  tout cela et que, pour aujourd'hui, il ne s'agissait que du
continent europen.

--Ne nous faisons pas d'illusions, poursuivit-il sur un ton de tristesse
hautaine. A cette heure, le monde n'est ni assez clairvoyant ni assez
sincre pour comprendre et apprcier nos bienfaits. J'avoue que nous
avons peu d'amis. Comme nous sommes les plus intelligents, les plus
actifs, les plus capables d'imposer aux autres notre culture, tous les
peuples nous considrent avec une hostilit envieuse. Mais nous n'avons
pas le droit de faillir  nos destins, et c'est pourquoi nous imposerons
 coups de canon cette culture que l'humanit, si elle tait plus sage,
devrait recevoir de nous comme un don cleste.

Jusqu'ici Jules, impressionn par l'autorit doctorale avec laquelle
Hartrott formulait ses affirmations, n'avait presque rien dit.
D'ailleurs, l'ex-professeur de _tango_ tait mal prpar  soutenir une
discussion sur de tels sujets avec le savant professeur tudesque. Mais,
agac de l'assurance avec laquelle son cousin raisonnait sur cette
guerre encore problmatique, il ne put s'empcher de dire:

--En somme, pourquoi parler de la guerre comme si elle tait dj
dclare? En ce moment, des ngociations diplomatiques sont en cours et
peut-tre tout finira-t-il par s'arranger.

Le docteur eut un geste d'impatience mprisante.

--C'est la guerre, te dis-je! Lorsque j'ai quitt l'Allemagne, il y a
huit jours, je savais que la guerre tait certaine.

--Mais alors, demanda Jules, pourquoi ces ngociations? Et pourquoi le
gouvernement allemand fait-il semblant de s'entremettre dans le conflit
qui a clat entre l'Autriche et la Serbie? Ne serait-il pas plus simple
de dclarer la guerre tout de suite?

--Notre gouvernement, reprit Hartrott avec franchise, prfre que ce
soient les autres qui la dclarent. Le rle d'attaqu obtient toujours
plus de sympathie que celui d'agresseur, et il justifie les rsolutions
finales, quelque dures qu'elles puissent tre. Au surplus, nous avons
chez nous beaucoup de gens qui vivent  leur aise et qui ne dsirent pas
la guerre; il convient donc de leur faire croire que ce sont nos ennemis
qui nous l'imposent, pour que ces gens sentent la ncessit de se
dfendre. Il n'est donn qu'aux esprits suprieurs de comprendre que le
seul moyen de raliser les grands progrs, c'est l'pe, et que, selon
le mot de notre illustre Treitschke, la guerre est la forme la plus
haute du progrs.

Selon Hartrott, la morale avait sa raison d'tre dans les rapports des
individus entre eux, parce qu'elle sert  rendre les individus plus
soumis et plus disciplins; mais elle ne fait qu'embarrasser les
gouvernements, pour qui elle est une gne sans profit. Un tat ne doit
s'inquiter ni de vrit ni de mensonge; la seule chose qui lui
importe, c'est la convenance et l'utilit des mesures prises. Le
glorieux Bismarck, afin d'obtenir la guerre qu'il voulait contre la
France, n'avait pas hsit  altrer un tlgramme, et Hans Delbruck
avait eu raison d'crire  ce sujet: Bnie soit la main qui a falsifi
la dpche d'Ems! En ce qui concernait la guerre prochaine, il tait
urgent qu'elle se ft sans retard: aucun des ennemis de l'Allemagne
n'tait prt, de sorte que les Allemands qui, eux, se prparaient depuis
quarante ans, taient srs de la victoire. Qu'tait-il besoin de se
proccuper du droit et des traits? L'Allemagne avait la force, et la
force cre des lois nouvelles. L'histoire ne demande pas de comptes aux
vainqueurs, et les prtres de tous les cultes finissent toujours par
bnir dans leurs hymnes les auteurs des guerres heureuses. Ceux qui
triomphent sont les amis de Dieu.

--Nous autres, continua-t-il, nous ne sommes pas des sentimentaux; nous
ne faisons la guerre ni pour chtier les Serbes rgicides, ni pour
dlivrer les Polonais opprims par la Russie. Nous la faisons parce que
nous sommes le premier peuple du monde et que nous voulons tendre notre
activit sur toute la plante. La vieille Rome, mortellement malade,
appela barbares les Germains qui ouvrirent sa fosse. Le monde
d'aujourd'hui a, lui aussi, une odeur de mort, et il ne manquera pas non
plus de nous appeler barbares. Soit! Lorsque Tanger et Toulon, Anvers
et Calais seront allemands, nous aurons le loisir de disserter sur la
barbarie germanique; mais, pour l'instant, nous possdons la force et
nous ne sommes pas d'humeur  discuter. La force est la meilleure des
raisons.

--tes-vous donc si certains de vaincre? objecta Jules. Le destin mnage
parfois aux hommes de terribles surprises. Il suscite des forces
occultes avec lesquelles on n'a pas compt et qui peuvent rduire 
nant les plans les mieux tablis.

Hartrott haussa les paules. Qu'est-ce que l'Allemagne aurait devant
elle? Le plus  craindre de ses ennemis, ce serait la France; mais la
France n'tait pas capable de rsister aux influences morales
nervantes, aux labeurs, aux privations et aux souffrances de la guerre:
un peuple affaibli physiquement, infect de l'esprit rvolutionnaire,
dsaccoutum de l'usage des armes par l'amour excessif du bien-tre.
Ensuite il y avait la Russie; mais les masses amorphes de son immense
population taient longues  runir, difficiles  mouvoir, travailles
par l'anarchisme et par les grves. L'tat-major de Berlin avait dispos
toutes choses de telle faon qu'il tait certain d'craser la France en
un mois; cela fait, il transporterait les irrsistibles forces
germaniques contre l'empire russe avant mme que celui-ci ait eu le
temps d'entrer en action.

--Quant aux Anglais, poursuivit Hartrott, il est douteux que, malgr
l'entente cordiale, ils prennent part  la lutte. C'est un peuple de
rentiers et de sportsmen dont l'gosme est sans limites. Admettons
toutefois qu'ils veuillent dfendre contre nous l'hgmonie continentale
qui leur a t octroye par le Congrs de Vienne, aprs la chute de
Napolon. Que vaut l'effort qu'ils tenteront de faire? Leur petite arme
n'est compose que du rebut de la nation, et elle est totalement
dpourvue d'esprit guerrier. Lorsqu'ils rclameront l'assistance de
leurs colonies, celles-ci, qui ont tant  se plaindre d'eux, se feront
une joie de les lcher. L'Inde profitera de l'occasion pour se soulever
contre ses exploiteurs, et l'gypte s'affranchira du despotisme de ses
tyrans....

Il y eut un silence, et Hartrott parut s'absorber dans ses rflexions,
dont il traduisit le rsultat par cette nouvelle tirade:

--Par le fait, il y a beau temps que notre victoire a commenc. Nos
ennemis nous abhorrent, et nanmoins ils nous imitent. Tout ce qui porte
la marque allemande est recherch dans le monde entier. Les pays mmes
qui ont la prtention de rsister  nos armes, copient nos mthodes
dans leurs coles et admirent nos thories, y compris celles qui n'ont
obtenu en Allemagne qu'un mdiocre succs. Souvent nous rions entre
nous, comme les augures romains,  constater le servilisme avec lequel
les peuples trangers se soumettent  notre influence. Et ce sont ces
gens-l qui ensuite refusent de reconnatre notre supriorit!

Pour la premire fois Argensola fit un geste approbatif, que ne suivit
d'ailleurs aucun commentaire. Hartrott, qui avait surpris ce geste, lui
attribua la valeur d'un assentiment complet, et cela l'induisit 
reprendre:

--Mais notre supriorit est vidente, et, pour en avoir la preuve, nous
n'avons qu' couter ce que disent nos ennemis. Les Latins eux-mmes
n'ont-ils pas proclam maintes fois que les socits latines sont 
l'agonie, qu'il n'y a pas de place pour elles dans l'organisation
future, et que l'Allemagne seule conserve latentes les forces
civilisatrices? Les Franais, en particulier, ne rptent-ils pas  qui
veut les entendre que la France est en pleine dcomposition et qu'elle
marche d'un pas rapide  une catastrophe? Eh bien, des peuples qui se
jugent ainsi ont assurment la mort dans les entrailles. En outre, les
faits confirment chaque jour l'opinion qu'ils ont de leur propre
dcadence. Il est impossible de douter qu'une rvolution clate  Paris
aussitt aprs la dclaration de guerre. Tu n'tais pas ici, toi, pour
voir l'agitation des boulevards  l'occasion du procs Caillaux. Mais,
moi, j'ai constat de mes yeux comment ractionnaires et
rvolutionnaires se menaaient, se frappaient en pleine rue. Ils s'y
sont insults jusqu' ces derniers jours. Lorsque nos troupes
franchiront la frontire, la division des opinions s'accentuera encore;
militaristes et antimilitaristes se disputeront furieusement, et en
moins d'une semaine ce sera la guerre civile. Ce pays a t gt
jusqu'au coeur par la dmocratie et par l'aveugle amour de toutes les
liberts. L'unique nation de la terre qui soit vraiment libre, c'est la
nation allemande, parce qu'elle sait obir.

Ce paradoxe bizarre amusa Jules qui dit en riant:

--Vrai, tu crois que l'Allemagne est le seul pays libre?

--J'en suis sr! dclara le professeur avec une nergie croissante. Nous
avons les liberts qui conviennent  un grand peuple: la libert
conomique et la libert intellectuelle.

--Mais la libert politique?

--Seuls les peuples dcadents et ingouvernables, les races infrieures
entiches d'galit et de dmocratie, s'inquitent de la libert
politique. Les Allemands n'en prouvent pas le besoin. Ns pour tre les
matres, ils reconnaissent la ncessit des hirarchies et consentent 
tre gouverns par une classe dirigeante qui doit ce privilge 
l'aristocratie du sang ou du talent. Nous avons, nous, le gnie de
l'organisation.

Et les deux amis entendirent avec un tonnement effar la description du
monde futur, tel que le faonnerait le gnie germanique. Chaque peuple
serait organis de telle sorte que l'homme y donnt  la socit le
maximum de rendement; tous les individus seraient enrgiments pour
toutes les fonctions sociales, obiraient comme des machines  une
direction suprieure, fourniraient la plus grande quantit possible de
travail sous la surveillance des chefs; et cela, ce serait l'tat
parfait.

Sur ce, Hartrott regarda sa montre et changea brusquement de sujet de
conversation.

--Excuse-moi, dit-il, il faut que je te quitte. Les Allemands rsidant 
Paris sont dj partis en grand nombre, et je serais parti moi-mme, si
l'affection familiale que je te porte ne m'avait fait un devoir de te
donner un bon conseil. Puisque tu es tranger et que rien ne t'oblige 
rester en France, viens chez nous  Berlin. La guerre sera dure, trs
dure, et, si Paris essaie de se dfendre, il se passera des choses
terribles. Nos moyens offensifs sont beaucoup plus redoutables qu'ils ne
l'taient en 1870.

Jules fit un geste d'indiffrence. Il ne croyait pas  un danger
prochain, et d'ailleurs il n'tait pas si poltron que son cousin
paraissait le croire.

--Tu es comme ton pre, s'cria le professeur. Depuis deux jours,
j'essaie inutilement de le convaincre qu'il devrait passer en Allemagne
avec les siens; mais il ne veut rien entendre. Il admet volontiers que,
si la guerre clate, les Allemands seront victorieux; mais il s'obstine
 croire que la guerre n'clatera pas. Ce qui est encore plus
incomprhensible, c'est que ma mre elle-mme hsitait  repartir avec
moi pour Berlin. Grce  Dieu, j'ai fini par la convaincre et peut-tre,
 cette heure, est-elle dj en route. Il a t convenu entre elle et
moi que, si elle tait prte  temps, elle prendrait le train de
l'aprs-midi, pour voyager en compagnie d'une de ses amies, femme d'un
conseiller de notre ambassade, et que, si elle manquait ce train, elle
me rejoindrait  celui du soir. Mais j'ai eu toutes les peines du monde
 la dcider; elle s'enttait  me rpter que la guerre ne lui faisait
pas peur, que les Allemands taient de trs braves gens, et que, quand
ils entreraient  Paris, ils ne feraient de mal  personne.

Cette opinion favorable semblait contrarier beaucoup le docteur.

--Ni ma mre ni ton pre, expliqua-t-il, ne se rendent compte de ce
qu'est la guerre moderne. Que les Allemands soient de braves gens, je
suis le premier  le reconnatre; mais ils sont obligs d'appliquer  la
guerre les mthodes scientifiques. Or, de l'avis des gnraux les plus
comptents, la terreur est l'unique moyen de russir vite, parce qu'elle
trouble l'intelligence de l'ennemi, paralyse son action, brise sa
rsistance. Plus la guerre sera dure, plus elle sera courte. L'Allemagne
va donc tre cruelle, trs cruelle pour empcher que la lutte se
prolonge. Et il ne faudra pas en conclure que l'Allemagne soit devenue
mchante: tout au contraire, sa prtendue cruaut sera de la bont:
l'ennemi terroris se rendra plus vite, et le monde souffrira moins.
Voil ce que ton pre ne veut pas comprendre; mais tu seras plus
raisonnable que lui. Te dcides-tu  partir avec moi?

--Non, rpondit Jules. Si je partais, j'aurais honte de moi-mme. Fuir
devant un danger qui n'est peut-tre qu'imaginaire!

--Comme il te plaira, riposta l'autre d'un ton cassant. L'heure me
presse: je dois aller encore  notre ambassade, o l'on me remettra des
documents confidentiels destins aux autorits allemandes. Je suis
oblig de te quitter.

Et il se leva, prit sa canne et son chapeau. Puis, sur le seuil, en
disant adieu  son cousin:

--Je te rpte une dernire fois ce que je t'ai dj dit, insista-t-il.
Si les Parisiens, comprenant l'inutilit de la rsistance, ont la
sagesse de nous ouvrir leurs portes, il est possible que tout se passe
en douceur; mais, dans le cas contraire... Bref, sois sr que, de toute
faon, nous nous reverrons bientt. Il ne me dplaira pas de revenir 
Paris, lorsque le drapeau allemand flottera sur la Tour Eiffel. Cinq ou
six semaines suffiront pour cela. Donc, au revoir jusqu'en septembre. Et
crois bien qu'aprs le triomphe germanique Paris n'en sera pas moins
agrable. Si la France disparat en tant que grande puissance, les
Franais, eux, resteront, et ils auront mme plus de loisirs
qu'auparavant pour cultiver ce qu'il y a d'aimable dans leur caractre.
Ils continueront  inventer des modes, s'organiseront sous notre
direction pour rendre la vie plaisante aux trangers, formeront quantit
de jolies actrices, criront des romans amusants et des comdies
piquantes. N'est-ce point assez pour eux?

Quand la porte fut referme, Argensola clata de rire et dit  Jules:

--Il nous la baille bonne, ton dolichocphale de cousin! Mais pourquoi
n'as-tu rien rpondu  sa docte confrence?

--C'est ta faute plus que la mienne, repartit Jules en plaisantant. La
mtaphysique de l'anthropologie et de la sociologie n'est pas
prcisment mon affaire. Si tu m'avais analys un plus grand nombre de
bouquins ennuyeux sur la philosophie de l'histoire, peut-tre aurais-je
eu des arguments topiques  lui opposer.

--Mais il n'est pas ncessaire d'avoir lu des bibliothques pour
s'apercevoir que ces thories sont des billeveses de lunatiques. Les
races! Les brachycphales et les dolichocphales! La puret du sang! Y
a-t-il encore aujourd'hui un homme d'instruction moyenne qui croie  ces
antiquailles? Comment existerait-il un peuple de race pure, puisqu'il
n'est point d'homme au monde dont le sang n'ait subi une infinit de
mlanges dans le cours des sicles? Si les Germains se sont mis de
telles sottises dans la tte, c'est qu'ils sont aveugls par l'orgueil.
Les systmes scientifiques qu'ils inventent ne visent qu' justifier
leur absurde prtention de devenir les matres du monde. Ils sont
atteints de la folie de l'imprialisme.

--Mais, interrompit Jules, tous les peuples forts n'ont-ils pas eu leurs
ambitions imprialistes?

--J'en conviens, reprit Argensola, et j'ajoute que cet orgueil a
toujours t pour eux un mauvais conseiller; mais encore est-il
quitable de reconnatre que la qualit de l'imprialisme varie beaucoup
d'un peuple  l'autre et que, chez les nations gnreuses, cette fivre
n'exclut pas les nobles desseins. Les Grecs ont aspir  l'hgmonie,
parce qu'ils croyaient tre les plus aptes  donner aux autres hommes la
science et les arts. Les Romains, lorsqu'ils tendaient leur domination
sur tout le monde connu, apportaient aux rgions conquises le droit et
les formes de la justice. Les Franais de la Rvolution et de l'Empire
justifiaient leur ardeur conqurante par le dsir de procurer la libert
 leurs semblables et de semer dans l'univers les ides nouvelles. Il
n'est pas jusqu'aux Espagnols du XVIe sicle qui, en bataillant
contre la moiti de l'Europe pour exterminer l'hrsie et pour crer
l'unit religieuse, n'aient travaill  raliser un idal qui peut-tre
tait nbuleux et faux, mais qui n'en tait pas moins dsintress. Tous
ces peuples ont agi dans l'histoire en vue d'un but qui n'tait pas
uniquement l'accroissement brutal de leur propre puissance, et, en
dernire analyse, ce  quoi ils visaient, c'tait le bien de l'humanit.
Seule l'Allemagne de ton Hartrott prtend s'imposer au monde en vertu de
je ne sais quel droit divin qu'elle tiendrait de la supriorit de sa
race, supriorit que d'ailleurs personne ne lui reconnat et qu'elle
s'attribue gratuitement  elle-mme.

--Ici je t'arrte, dit Jules. N'as-tu pas approuv tout  l'heure mon
cousin Otto, lorsqu'il disait que les ennemis mmes de l'Allemagne
l'admirent et se soumettent  son influence?

--Ce que j'ai approuv, c'est la qualification de servilisme qu'il
appliquait lui-mme  cette stupide manie d'admirer et d'imiter
l'Allemagne. Il est trop vrai que, depuis bientt un demi-sicle, les
autres peuples ont eu la niaiserie de tomber dans le panneau. Par
couardise intellectuelle, par crainte de la force, par insouciante
paresse, ils ont prn sans le moindre discernement tout ce qui venait
d'outre-Rhin, le bon et le mauvais, l'or et le talc; et la vanit
germanique a t confirme dans ses prtentions absurdes par la
superstitieuse complaisance avec laquelle ses rivaux lui donnaient
raison. Voil pourquoi un pays qui a compt tant de philosophes et de
penseurs, tant de gnies contemplatifs et de thoriciens profonds, un
pays qui peut s'enorgueillir lgitimement de Kant le pacifique, de
Goethe l'olympien, du divin Beethoven, est devenu un pays o l'on ne
croit plus qu'aux rsultats matriels de l'activit sociale, o l'on
rve de faire de l'homme une machine productive, o l'on ne voit dans la
science qu'un auxiliaire de l'industrie.

--Mais cela n'a pas mal russi aux Allemands, fit observer Jules,
puisque avec leur science applique ils concurrencent et menacent de
supplanter bientt l'Angleterre sur les marchs de l'ancien et du
nouveau monde.

--S'ensuit-il, repartit Argensola, qu'ils possdent une relle et
durable supriorit sur l'Angleterre et sur les autres pays de haute
civilisation? La science, mme pousse loin, n'exclut pas ncessairement
la barbarie. La culture vritable, comme l'a dit ce Nietzsche dont je
t'ai analys le _Zarathustra_, c'est l'unit de style dans toutes les
manifestations de la vie. Si donc un savant s'est cantonn dans ses
tudes spciales avec la seule intention d'en tirer des avantages
matriels, ce savant peut trs bien avoir fait d'importantes
dcouvertes, il n'en reste pas moins un barbare. Les Franais, disait
encore Nietzsche, sont le seul peuple d'Europe qui possde une culture
authentique et fconde, et il n'est personne en Allemagne qui ne leur
ait fait de larges emprunts. Nietzsche voyait clair; mais ton cousin
est fou, archi-fou.

--Tes paroles me tranquillisent, rpondit Jules. Je t'avoue que
l'assurance de ce grandiloquent docteur m'avait un peu dprim. J'ai
beau n'tre pas de nationalit franaise; en ces heures tragiques, je
sens malgr moi que j'aime la France. Je n'ai jamais pris part aux
luttes des partis; mais, d'instinct, je suis rpublicain. Dans mon for
intrieur, je serais humili du triomphe de l'Allemagne et je gmirais
de voir son joug despotique s'appesantir sur les nations libres o le
peuple se gouverne lui-mme. C'est un danger qui, hlas! me parat trs
menaant.

--Qui sait? reprit Argensola pour le rconforter. La France est un pays
 surprises. Il faut voir le Franais  l'oeuvre, quand il travaille 
rparer son imprvoyance. Hartrott a beau dire: en ce moment, il y a de
l'ordre  Paris, de la rsolution, de l'enthousiasme. J'imagine que,
dans les jours qui ont prcd Valmy, la situation tait pire que celle
d' prsent: tout tait dsorganis; on n'avait pour se dfendre que des
bataillons d'ouvriers et de laboureurs qui n'avaient jamais tenu un
fusil; et cela n'a pas empch que, pendant vingt ans, les vieilles
monarchies de l'Europe n'ont pu venir  bout de ces soldats improviss.

Cette nuit-l, Jules eut le sommeil agit par des rves o, avec une
brusque incohrence d'images projetes sur l'cran d'un cinmatographe,
se succdaient des scnes d'amour, de batailles furieuses,
d'universits allemandes, de bals parisiens, de paquebots
transatlantiques et de dluge universel.

A la mme heure, son cousin Otto von Hartrott, confortablement install
dans un _sleeping car_, roulait seul vers les rives de la Spre. Il
n'avait pas trouv sa mre  la gare; mais cela ne lui avait donn
aucune inquitude, et il tait convaincu qu'Hlna, partie avec son amie
la conseillre d'ambassade, arriverait  Berlin avant lui. En ralit,
Hlna tait encore chez sa soeur, avenue Victor-Hugo. Voici les
contretemps qui l'avaient empche de tenir la promesse de dpart faite
 son fils.

Depuis qu'elle tait arrive  Paris, elle avait, comme de juste, couru
les grands magasins et fait une multitude d'emplettes. Or, le jour o
elle aurait d partir, nombre de choses qu'il lui paraissait
spcialement ncessaire de rapporter en Allemagne, n'avaient pas t
livres par les fournisseurs. Elle avait donc pass toute la matine 
tlphoner aux quatre coins de Paris; mais, en raison du dsarroi
gnral, plusieurs commandes manquaient encore  l'appel, quand vint
l'heure de monter en automobile pour le train de l'aprs-midi. Elle
avait donc dcid de ne partir que par le train du soir, avec son fils.
Mais, le soir, elle avait une telle montagne de bagages,--malles,
valises, caisses, cartons  chapeaux, sacs de nuit, paquets de toute
sorte,--que jamais il n'avait t possible de prparer et de charger
tout cela en temps opportun. Lorsqu'il avait t bien constat que le
train du soir n'tait pas moins irrmdiablement perdu que celui de
l'aprs-midi, elle s'tait rsigne sans trop de peine  rester. En
somme, elle n'tait pas fche des fatalits imprvues qui l'excusaient
d'avoir manqu  sa parole. Qui sait mme si elle n'avait pas mis un peu
de complaisance  aider le veto du destin? D'une part, malgr les
emphatiques discours de son fils, elle n'tait pas du tout persuade
qu'il ft urgent de quitter Paris. Et d'autre part,--les cervelles
fminines ne rpugnent point  admettre des arguments contraires,--la
tendre, inconsquente et un peu sotte romantique pensait sans doute
que, le jour o les armes allemandes entreraient  Paris, la prsence
d'Hlna von Hartrott serait utile aux Desnoyers pour les protger
contre les taquineries des vainqueurs.




IV

OU APPARAISSENT LES QUATRE CAVALIERS


Les jours qui suivirent, Jules et Argensola vcurent d'une vie enfivre
par la rapidit avec laquelle se succdaient les vnements. Chaque
heure apportait une nouvelle, et ces nouvelles, presque toujours
fausses, remuaient rudement l'opinion en sens contraires. Tantt le
pril de la guerre semblait conjur; tantt le bruit courait que la
mobilisation serait ordonne dans quelques minutes. Un seul jour
reprsentait les inquitudes, les anxits, l'usure nerveuse d'une anne
ordinaire.

On apprit coup sur coup que l'Autriche dclarait la guerre  la Serbie;
que la Russie mobilisait une partie de son arme; que l'Allemagne
dcrtait l'tat de menace de guerre; que les Austro-Hongrois, sans
tenir compte des ngociations en cours, commenaient le bombardement de
Belgrade; que Guillaume II, pour forcer le cours des vnements et pour
empcher les ngociations d'aboutir, faisait  son tour  la Russie une
dclaration de guerre.

La France assistait  cette avalanche d'vnements graves avec un
recueillement sobre de paroles et de manifestations. Une rsolution
froide et solennelle animait tous les coeurs. Personne ne dsirait la
guerre, mais tout le monde l'acceptait avec le ferme propos d'accomplir
son devoir. Pendant la journe, Paris se taisait, absorb dans ses
proccupations. Seules quelques bandes de patriotes exalts traversaient
la place de la Concorde en acclamant la statue de Strasbourg. Dans les
rues, les gens s'abordaient d'un air amical: il semblait qu'ils se
connussent sans s'tre jamais vus. Les yeux attiraient les yeux, les
sourires se rpondaient avec la sympathie d'une pense commune. Les
femmes taient tristes; mais, pour dissimuler leur motion, elles
parlaient plus fort. Le soir, dans le long crpuscule d't, les
boulevards s'emplissaient de monde; les habitants des quartiers
lointains affluaient vers le centre, comme aux jours des rvolutions
d'autrefois, et les groupes se runissaient, formaient une foule immense
d'o s'levaient des cris et des chants. Ces multitudes se portaient
jusqu'au coeur de Paris, o les lampes lectriques venaient de s'allumer,
et le dfil se prolongeait jusqu' une heure avance, avec le drapeau
national flottant au-dessus des ttes parmi d'autres drapeaux qui lui
faisaient escorte.

Dans une de ces nuits de sincre exaltation, les deux amis apprirent une
nouvelle inattendue, incomprhensible, absurde: on venait d'assassiner
Jaurs. Cette nouvelle, on la rptait dans les groupes avec un
tonnement qui tait plus grand encore que la douleur. On a assassin
Jaurs? Et pourquoi? Le bon sens populaire qui, par instinct, cherche
une explication  tous les attentats, demeurait perplexe. Les hommes
d'ordre redoutaient une rvolution. Jules Desnoyers craignit un moment
que les sinistres prdictions de son cousin Otto ne fussent sur le point
de s'accomplir; cet assassinat allait provoquer des reprsailles et
aboutirait  une guerre civile. Mais les masses populaires, quoique
cruellement affliges de la mort de leur hros favori, gardaient un
tragique silence. Il n'tait personne qui, par del ce cadavre,
n'apert l'image auguste de la patrie.

Le matin suivant, le danger s'tait vanoui. Les ouvriers parlaient de
gnraux et de guerre, se montraient les uns aux autres leurs livrets de
soldats, annonaient la date  laquelle ils partiraient, lorsque l'ordre
de mobilisation aurait t publi.

Les vnements continuaient  se succder avec une rapidit qui n'tait
que trop significative. Les Allemands envahissaient le Luxembourg et
s'avanaient jusque sur la frontire franaise, alors que leur
ambassadeur tait encore  Paris et y faisait des promesses de paix.

Le 1er aot, dans l'aprs-midi, furent apposes prcipitamment, a et
l, quelques petites affiches manuscrites auxquelles succdrent bientt
de grandes affiches imprimes qui portaient en tte deux drapeaux
croiss. C'tait l'ordre de la mobilisation gnrale. La France entire
allait courir aux armes.

--Cette fois, c'est fait! dirent les gens arrts devant ces affiches.

Et les poitrines se dilatrent, poussrent un soupir de soulagement. Le
cauchemar tait fini; la ralit cruelle tait prfrable 
l'incertitude,  l'attente,  l'apprhension d'un obscur pril qui
rendait les jours longs comme des semaines.

La mobilisation commenait  minuit. Ds le crpuscule, il se produisit
dans tout Paris un mouvement extraordinaire. On aurait dit que les
tramways, les automobiles et les voitures marchaient  une allure folle.
Jamais on n'avait vu tant de fiacres, et pourtant les bourgeois qui
auraient voulu en prendre un, faisaient de vains appels aux cochers:
aucun cocher ne voulait travailler pour les civils. Tous les moyens de
transport taient pour les militaires, toutes les courses aboutissaient
aux gares. Les lourds camions de l'intendance, pleins de sacs, taient
salus au passage par l'enthousiasme gnral, et les soldats habills en
mcaniciens qui manoeuvraient ces pyramides roulantes, rpondaient aux
acclamations en agitant les bras et en poussant des cris joyeux. La
foule se pressait, se bousculait, mais n'en gardait pas moins une
insolite courtoisie. Lorsque deux vhicules s'accrochaient et que, par
la force de l'habitude, les conducteurs allaient changer des injures,
le public s'interposait et les obligeait  se serrer la main. Les
passants qui avaient failli tre crass par une automobile riaient en
criant au chauffeur: Tuer un Franais qui regagne son rgiment! Et le
chauffeur rpondait: Moi aussi, je pars demain. C'est ma dernire
course.

Vers une heure du matin, Jules et Argensola entrrent dans un caf des
boulevards. Ils taient fatigus l'un et l'autre par les motions de la
journe. Dans une atmosphre brlante et charge de fume de tabac, les
consommateurs chantaient la _Marseillaise_ en agitant de petits
drapeaux. Ce public un peu cosmopolite passait en revue les nations de
l'Europe et les saluait par des rugissements d'allgresse: toutes ces
nations, toutes sans exception, allaient se mettre du ct de la France.
Un vieux mnage de rentiers  l'existence ordonne et mdiocre, qui
peut-tre n'avaient pas souvenir d'avoir jamais t hors de chez eux 
une heure aussi tardive, taient assis  une table prs du peintre et
de son ami. Entrans par le flot de l'enthousiasme gnral, ils taient
descendus jusqu'aux boulevards afin de voir la guerre de plus prs. La
langue trangre que parlaient entre eux ces voisins de table donna au
mari une haute ide de leur importance.

--Croyez-vous, messieurs, leur demanda-t-il, que l'Angleterre marche
avec nous?

Argensola, qui n'en savait pas plus que son interlocuteur, rpondit avec
assurance:

--Sans aucun doute. C'est chose dcide.

--Vive l'Angleterre! s'cria le petit vieux en se mettant debout.

Et, sous les regards admiratifs de sa femme, il entonna une vieille
chanson patriotique, en marquant par des mouvements de bras le rythme du
refrain.

Jules et Argensola revinrent pdestrement  la rue de la Pompe. Au
milieu des Champs-lyses, ils rejoignirent un homme coiff d'un chapeau
 larges bords, qui marchait lentement dans la mme direction qu'eux, et
qui, quoique seul, discourait  voix presque haute. Argensola reconnut
Tchernoff et lui souhaita le bonsoir. Alors, sans y tre invit, le
Russe rgla son pas sur celui des deux autres et remonta vers l'Arc de
Triomphe en leur compagnie. C'tait  peine si Jules avait eu
prcdemment l'occasion d'changer avec l'ami d'Argensola quelques
coups de chapeau sous le porche; mais l'motion dispose les mes  la
sympathie. Quant  Tchernoff, qui n'tait jamais gn avec personne, il
eut vis--vis de Jules absolument la mme attitude que s'il l'avait
connu depuis sa naissance. Il reprit donc le cours des raisonnements
qu'il adressait tout  l'heure aux masses de noire vgtation, aux bancs
solitaires,  l'ombre verte troue a et l par la lueur tremblante des
becs de gaz, et il les reprit  l'endroit mme o il les avait
interrompus, sans prendre la peine de donner  ses nouveaux auditeurs la
moindre explication.

--En ce moment, grommela le Russe, _ils_ crient avec la mme fivre que
ceux d'ici; _ils_ croient de bonne foi qu'ils vont dfendre leur patrie
attaque; ils veulent mourir pour leurs familles et pour leurs foyers,
que personne ne menace...

--De qui parlez-vous, Tchernoff? interrogea Argensola.

--D'_eux_! rpondit le Russe en regardant fixement son interlocuteur,
comme si la question l'et tonn. J'ai vcu dix ans en Allemagne, j'ai
t correspondant d'un journal de Berlin, et je connais  fond ces
gens-l. Eh bien, ce qui se passe  cette heure sur les bords de la
Seine se passe aussi sur les bords de la Spre: des chants, des
rugissements de patriotisme, des drapeaux qu'on agite. En apparence
c'est la mme chose; mais, au fond, quelle diffrence! La France, elle,
ne veut pas de conqutes: ce soir, la foule a malmen quelques
braillards qui hurlaient A Berlin!. Tout ce que la Rpublique demande,
c'est qu'on la respecte et qu'on la laisse vivre en paix. La Rpublique
n'est pas la perfection, je le sais; mais encore vaut-elle mieux que le
despotisme d'un monarque irresponsable et qui se vante de rgner par la
grce de Dieu.

Tchernoff se tut quelques instants, comme pour considrer en lui-mme un
spectacle qui s'offrait  son imagination.

--Oui,  cette heure, continua-t-il, les masses populaires de l-bas, se
consolant de leurs humiliations par un grossier matrialisme,
vocifrent: A Paris! A Paris! Nous y boirons du Champagne gratis! La
bourgeoisie pitiste, qui est capable de tout pour obtenir une dignit
nouvelle, et l'aristocratie, qui a donn au monde les plus grands
scandales des dernires annes, vocifrent aussi: A Paris! A Paris!,
parce que c'est la Babylone du pch, la ville du Moulin-Rouge et des
restaurants de Montmartre, seules choses que ces gens en connaissent.
Quant  mes camarades de la Social-Dmocratie, ils ne vocifrent pas
moins que les autres, mais le cri qu'on leur a enseign est diffrent:
A Moscou! A Saint-Ptersbourg! crasons la tyrannie russe, qui est un
danger pour la civilisation.

Et, dans le silence de la nuit, Tchernoff eut un clat de rire qui
rsonna comme un cliquetis de castagnettes. Aprs quoi, il poursuivit:

--Mais la Russie est bien plus civilise que l'Allemagne! La vraie
civilisation ne consiste pas seulement  possder une grande industrie,
des flottes, des armes, des universits o l'on n'enseigne que la
science. Cela, c'est une civilisation toute matrielle. Il y en a une
autre, beaucoup meilleure, qui lve l'me et qui fait que la dignit
humaine rclame ses droits. Un citoyen suisse qui, dans son chalet de
bois, s'estime l'gal de tous les hommes de son pays, est plus civilis
que le _Herr Professor_ qui cde le pas  un lieutenant ou que le
millionnaire de Hambourg qui se courbe comme un laquais devant quiconque
porte un nom  particule. Je ne nie pas que les Russes aient eu 
souffrir d'une tyrannie odieuse; j'en sais personnellement quelque
chose; je connais la faim et le froid des cachots; j'ai vcu en Sibrie.
Mais d'une part, il faut prendre garde que, chez nous, la tyrannie est
principalement d'origine germanique; la moiti de l'aristocratie russe
est allemande; les gnraux qui se distinguent le plus en faisant
massacrer les ouvriers grvistes et les populations annexes sont
allemands; les hauts fonctionnaires qui soutiennent le despotisme et qui
conseillent la rpression sanglante, sont allemands. Et d'autre part, en
Russie, la tyrannie a toujours vu se dresser devant elle une
protestation rvolutionnaire. Si une partie de notre peuple est encore
 demi barbare, le reste a une mentalit suprieure, un esprit de haute
morale qui lui fait affronter les sacrifices et les prils par amour de
la libert. En Allemagne, au contraire, qui a jamais protest pour
dfendre les droits de l'homme? O sont les intellectuels ennemis du
tsarisme prussien? Les intellectuels se taisent ou prodiguent leurs
adulations  l'oint du Seigneur. En deux sicles d'histoire, la Prusse
n'a pas su faire une seule rvolution contre ses indignes matres; et,
aujourd'hui que l'empereur allemand, musicien et comdien comme Nron,
afflige le monde de la plus effroyable des calamits, parce qu'il aspire
 prendre dans l'histoire un rle thtral de grand acteur, son peuple
entier se soumet  cette folie d'histrion et ses savants ont l'ignominie
de l'appeler les dlices du genre humain. Non, il ne faut pas dire que
la tyrannie qui pse sur mon pays soit essentiellement propre  la
Russie: les plus mauvais tsars furent ceux qui voulurent imiter les rois
de Prusse. Le Slave ractionnaire est brutal, mais il se repent de sa
brutalit, et parfois mme il en pleure. On a vu des officiers russes se
suicider pour ne point commander le feu contre le peuple ou par remords
d'avoir pris part  des tueries. Le tsar actuellement rgnant a caress,
dans un rve humanitaire, la gnreuse utopie de la paix universelle et
organis les confrences de la Haye. Le kaiser de la _Kultur_, lui, a
travaill des annes et des annes  construire et  graisser une
effroyable machine de destruction pour craser l'Europe. Le Russe est un
chrtien humble, dmocrate, altr de justice; l'Allemand fait montre de
christianisme, mais il n'est qu'un idoltre comme les Germains
d'autrefois.

Ici Tchernoff s'arrta une seconde, comme pour prparer ses auditeurs 
entendre une dclaration extraordinaire.

--Moi, reprit-il, je suis chrtien.

Argensola, qui connaissait les ides et l'histoire du Russe, fit un
geste d'tonnement. Tchernoff surprit ce geste et crut devoir donner des
explications.

--Il est vrai, dit-il, que je ne m'occupe gure de Dieu et que je ne
crois pas aux dogmes; mais mon me est chrtienne comme celle de tous
les rvolutionnaires. La philosophie de la dmocratie moderne est un
christianisme lac. Nous les socialistes, nous aimons les humbles, les
besogneux, les faibles; nous dfendons leur droit  la vie et au
bien-tre, comme l'ont fait les grands exalts de la religion qui dans
tout malheureux voyaient un frre. Il n'y a qu'une diffrence: c'est au
nom de la justice que nous rclamons le respect pour le pauvre, tandis
que les chrtiens rclament ce respect au nom de la piti. Mais
d'ailleurs, les uns comme les autres, nous tchons de faire que les
hommes s'entendent afin d'arriver  une vie meilleure, que le fort fasse
des sacrifices pour le faible, le riche pour le ncessiteux, et que
finalement la fraternit rgne dans le monde. Le christianisme, religion
des humbles, a reconnu  tous les hommes le droit naturel d'tre
heureux; mais il a plac le bonheur dans le ciel, loin de notre valle
de larmes. La rvolution, et les socialistes qui sont ses hritiers,
ont plac le bonheur dans les ralits terrestres et veulent que tous
les hommes puissent obtenir ici-bas leur part lgitime. Or, o
trouve-t-on le christianisme dans l'Allemagne d'aujourd'hui? Elle s'est
fabriqu un Dieu  sa ressemblance, et, quand elle croit adorer ce Dieu,
c'est devant sa propre image qu'elle est en adoration. Le Dieu allemand
n'est que le reflet de l'tat allemand, pour lequel la guerre est la
premire fonction d'un peuple et la plus profitable des industries.
Lorsque d'autres peuples chrtiens veulent faire la guerre, ils sentent
la contradiction qui existe entre leur dessein et les enseignements de
l'vangile, et ils s'excusent en allguant la cruelle ncessit de se
dfendre. L'Allemagne, elle, proclame que la guerre est agrable  Dieu.
Pour tous les Allemands, quelles que soient d'ailleurs les diffrences
de leurs confessions religieuses, il n'y a qu'un Dieu, qui est celui de
l'tat allemand, et c'est ce Dieu qu' cette heure Guillaume appelle
son puissant Alli. La Prusse, en crant pour son usage un Jhovah
ambitieux, vindicatif, hostile au reste du genre humain, a rtrograd
vers les plus grossires superstitions du paganisme. En effet, le grand
progrs ralis par la religion chrtienne fut de concevoir un Dieu
unique et de tendre  crer par l une certaine unit morale, un certain
esprit d'union et de paix entre tous les hommes. Le Dieu des chrtiens a
dit: Tu ne tueras pas!, et son fils a dit: Bienheureux les
pacifiques! Au contraire, le Dieu de Berlin porte le casque et les
bottes  l'cuyre, et il est mobilis par son empereur avec Otto, Franz
ou Wilhelm, qu'il les aide  battre,  voler et  massacrer les ennemis
du peuple lu. Pourquoi cette diffrence? Parce que les Allemands ne
sont que des chrtiens d'hier. Leur christianisme date  peine de six
sicles, tandis que celui des autres peuples europens date de dix, de
quinze, de dix-huit sicles. A l'poque des dernires croisades, les
Prussiens vivaient encore dans l'idoltrie. Chez eux, l'orgueil de race
et les instincts guerriers font renatre en ce moment le souvenir des
vieilles divinits mortes et prtent au Dieu bnin de l'vangile
l'aspect rbarbatif d'un sanguinaire habitant du Walhalla.

Dans le silence de la majestueuse avenue, le Russe voqua les figures
des anciennes divinits germaniques dont ce Dieu prussien tait
l'hritier et le continuateur. Rveills par l'agrable bruit des armes
et par l'aigre odeur du sang, ces divinits, qu'on croyait dfuntes,
allaient reparatre au milieu des hommes. Dj Thor, le dieu brutal, 
la tte petite, s'tirait les bras et empoignait le marteau qui lui
sert  craser les villes; Wotan affilait sa lance, qui a pour lame
l'clair et pour pommeau le tonnerre; Odin  l'oeil unique billait de
malefaim en attendant les morts qui s'amoncelleraient autour de son
trne; les Walkyries, vierges cheveles, suantes et malodorantes,
galopaient de nuage en nuage, excitant les hommes par des clameurs
farouches et se prparant  emporter les cadavres jets comme des
bissacs sur la croupe de leurs chevaux ails.

Argensola interrompit cette tirade pour faire observer que l'orgueil
allemand ne s'appuyait pas seulement sur cet inconscient paganisme, mais
qu'il croyait avoir aussi pour lui le prestige de la science.

--Je sais, je sais! rpondit Tchernoff sans laisser  l'autre le temps
de dvelopper sa pense. Les Allemands sont pour la science de laborieux
manoeuvres. Confins chacun dans sa spcialit, ils ont la vue courte,
mais le labeur tenace; ils ne possdent pas le gnie crateur, mais ils
savent tirer parti des dcouvertes d'autrui et s'enrichir par
l'application industrielle des principes qu'eux-mmes taient incapables
de mettre en lumire. Chez eux l'industrie l'emporte de beaucoup sur la
science pure, l'pre amour du gain sur la pure curiosit intellectuelle;
et c'est mme la raison pour laquelle ils commettent si souvent de
lourdes mprises et mlent tant de charlatanisme  leur science. En
Allemagne les grands noms deviennent des rclames commerciales, sont
exploits comme des marques de fabrique. Les savants illustres se font
hteliers de sanatorium. Un _Herr Professor_ annonce  l'univers qu'il
vient de dcouvrir le traitement de la tuberculose, et cela n'empche
pas les tuberculeux de mourir comme auparavant. Un autre dsigne par un
chiffre le remde qui, assure-t-il, triomphe de la plus inavouable des
maladies, et il n'y a pas un avari de moins dans le monde. Mais ces
lourdes erreurs reprsentent des fortunes considrables; ces fausses
panaces valent des millions  leur inventeur et  la socit
industrielle qui exploite le brevet, qui lance le produit sur le march;
car ce produit se vend trs cher, et il n'y a gure que les riches qui
puissent en faire usage. Comme tout cela est loin du beau
dsintressement d'un Pasteur et de tant d'autres savants qui, au lieu
de se rserver le monopole de leurs dcouvertes, en ont fait largesse 
l'humanit! Pour ce qui concerne la science spculative, les Allemands
ne vivent gure que d'emprunts; mais ils trouvent encore le moyen d'en
tirer du bnfice pour eux-mmes. C'est Gobineau et Chamberlain,
c'est--dire un Franais et un Anglais, qui leur ont fourni les
arguments thoriques par lesquels ils prtendent tablir la supriorit
de leur race; c'est avec les rsidus de la philosophie de Darwin et de
Spencer que leur vieil Haeckel a confectionn le monisme, cette
doctrine qui, applique  la politique, tend  consacrer
scientifiquement l'orgueil allemand, et qui attribue aux Teutons le
droit de dominer le monde parce qu'ils sont les plus forts.

--Il me parat bien que vous avez raison, interrompit de nouveau
Argensola. Mais pourtant la science moderne n'admet-elle pas, sous le
nom de lutte pour la vie, ce droit de la force?

--Non, mille fois non, lorsqu'il s'agit des socits humaines! La lutte
pour la vie et les cruauts qui lui font cortge sont peut-tre,--et
encore n'en suis-je pas bien sr,--la loi d'volution qui rgit les
espces infrieures; mais indubitablement ce n'est point la loi de
l'espce humaine. L'homme est un tre de raison et de progrs, et son
intelligence le rend capable de s'affranchir des fatalits du milieu, de
substituer  la frocit de la concurrence vitale les principes de la
justice et de la fraternit. Tout homme, riche ou pauvre, robuste ou
dbile, a le droit de vivre; toute nation, vieille ou jeune, grande ou
petite, a le droit d'exister et d'tre libre. Mais la _Kultur_ n'est que
l'absolutisme oppressif d'un tat qui organise et machinise les
individus et les collectivits pour en faire les instruments de la
mission de despotisme universel qu'il s'attribue sans autre titre que
l'infatuation de son orgueil.

Ils taient arrivs  la place de l'toile. L'Arc de Triomphe dtachait
sa masse sombre sur le ciel toil. Les avenues qui rayonnent autour du
monument allongeaient  perte de vue leurs doubles files de lumires.
Les becs de gaz voisins illuminaient les bases du gigantesque difice et
la partie infrieure de ses groupes sculpts; mais, plus haut, les
ombres paissies faisaient la pierre toute noire.

--C'est trs beau, dit Tchernoff. Toute une civilisation qui aime la
paix et la douceur de la vie, a pass par l.

Quoique tranger, il n'en subissait pas moins l'attraction de ce
monument vnrable, qui garde la gloire des anctres. Il ne voulait pas
savoir qui l'avait difi. Les hommes construisent, croyant concrter
dans la pierre une ide particulire, qui flatte leur orgueil; mais
ensuite la postrit, dont les vues sont plus larges, change la
signification de l'difice, le dpouille de l'gosme primitif et en
grandit le symbolisme. Les statues grecques, qui n'ont t  l'origine
que de saintes images donnes aux sanctuaires par les dvts de ce
temps-l, sont devenues des modles d'ternelle beaut. Le Colise,
norme cirque construit pour des jeux sanguinaires, et les arcs levs 
la gloire de Csars ineptes, reprsentent aujourd'hui pour nous la
grandeur romaine.

--L'Arc de Triomphe, reprit Tchernoff, a deux significations. Par les
noms des batailles et des gnraux gravs sur les surfaces intrieures
de ses pilastres et de ses votes, il n'est que franais et il prte 
la critique. Mais extrieurement il ne porte aucun nom; il a t lev
 la mmoire de la Grande Arme, et cette Grande Arme fut le peuple
mme, le peuple qui fit la plus juste des rvolutions et qui la rpandit
par les armes dans l'Europe entire. Les guerriers de Rude qui entonnent
la _Marseillaise_ ne sont pas des soldats professionnels; ce sont des
citoyens arms qui partent pour un sublime et violent apostolat. Il y a
l quelque chose de plus que la gloire troite d'une seule nation. Voil
pourquoi je ne puis penser sans horreur au jour nfaste o a t
profane la majest d'un tel monument. A l'endroit o nous sommes, des
milliers de casques  pointe ont tincel au soleil, des milliers de
grosses bottes ont frapp le sol avec une rgularit mcanique, des
trompettes courtes, des fifres criards, des tambours plats ont troubl
le silence de cet difice; la marche guerrire de _Lohengrin_ a retenti
dans l'avenue dserte, devant les maisons fermes. Ah! s'ils revenaient,
quel dsastre! L'autre fois, ils se sont contents de cinq milliards et
de deux provinces; aujourd'hui, ce serait une calamit beaucoup plus
terrible, non seulement pour les Franais, mais pour tout ce qu'il y a
de nations honntes dans le monde.

Ils traversrent la place. Arrivs sous la vote de l'Arc, ils se
retournrent pour regarder les Champs-lyses. Ils ne voyaient qu'un
large fleuve d'obscurit sur lequel flottaient des chapelets de petits
feux rouges ou blancs, entre de hautes berges formes par les maisons
construites en bordure. Mais, familiariss avec le panorama, il leur
semblait qu'ils voyaient, malgr les tnbres, la pente majestueuse de
l'avenue, la double range des palais qui la bordent, la place de la
Concorde avec son oblisque, et, dans le fond, les arbres du jardin des
Tuileries: toute la Voie triomphale.

Tchernoff, Argensola et Jules prirent par l'avenue Victor-Hugo pour
rentrer chez eux. Sous le porche, le Russe, qui devait remonter chez lui
par l'escalier de service, souhaita le bonsoir  ses compagnons; mais
Jules avait pris got  l'loquence un peu fantasque de cet homme, et il
le pria de venir  l'atelier pour y poursuivre l'entretien. Argensola
n'eut pas de peine  lui faire accepter cette invitation en parlant de
dboucher une certaine bouteille de vin fin qu'il gardait dans le buffet
de la cuisine. Ils montrent donc tous les trois  l'atelier par
l'ascenseur et s'installrent autour d'une petite table, prs du balcon
aux fentres grandes ouvertes. Ils taient dans la pnombre, le dos
tourn  l'intrieur de la pice, et un norme rectangle de bleu sombre,
cribl d'astres, surmontait les toits des maisons qu'ils avaient devant
eux; mais, dans la partie basse de ce rectangle, les lumires de la
ville donnaient au ciel des teintes sanglantes.

Tchernoff but coup sur coup deux verres de vin, en tmoignant par des
claquements de langue son estime pour le cru. Pendant quelques minutes,
la majest de la nuit tint les trois hommes silencieux; leurs regards,
sautant d'toile en toile, joignaient ces points lumineux par des
lignes idales qui en faisaient des triangles, des quadrilatres,
diverses figures gomtriques d'une capricieuse irrgularit. Parfois la
subite scintillation d'un astre accrochait leurs yeux et retenait leurs
regards dans une fixit hypnotique. Enfin le Russe, sans sortir de sa
contemplation, se versa un troisime verre de vin et dit:

--Que pense-t-on l-haut des terriens? Les habitants de ces astres
savent-ils qu'il a exist un Bismarck? Connaissent-ils la mission divine
de la race germanique?

Et il se mit  rire. Puis, aprs avoir considr encore pendant quelques
instants cette sorte de brume rougetre qui s'tendait au-dessus des
toits:

--Dans quelques heures, ajouta-t-il sans la moindre transition, lorsque
le soleil se lvera, on verra galoper  travers le monde les quatre
cavaliers ennemis des hommes. Dj les chevaux malfaisants piaffent,
impatients de prendre leur course; dj les sinistres matres se
concertent avant de sauter en selle.

--Et qui sont ces cavaliers? demanda Jules.

--Ceux qui prcdent la Bte.

Cette rponse n'tait pas plus intelligible que les paroles qui
l'avaient prcde, et Jules pensa: Il est gris. Mais, par curiosit,
il interrogea de nouveau:

--Et quelle est cette Bte?

Le Russe parut surpris de la question. Il n'avait exprim  haute voix
que la fin de ses rvasseries, et il croyait les avoir communiques 
ses compagnons depuis le dbut.

--C'est la Bte de l'Apocalypse, rpondit-il.

Et d'abord il prouva le besoin d'exprimer verbalement l'admiration que
lui inspirait l'hallucin de Pathmos. A deux mille ans d'intervalle, le
pote des visions grandioses et obscures exerait encore de l'influence
sur le rvolutionnaire mystique, nich au plus haut tage d'une maison
de Paris. Selon Tchernoff, il n'tait rien que Jean n'et pressenti, et
ses dlires, inintelligibles au vulgaire, contenaient la prophtique
intuition de tous les grands vnements humains.

Puis le Russe dcrivit la Bte apocalyptique surgissant des profondeurs
de la mer. Elle ressemblait  un lopard; ses pieds taient comme ceux
d'un ours et sa gueule comme celle d'un lion; elle avait sept ttes et
dix cornes, et sur les cornes dix diadmes, et sur chacune des sept
ttes le nom d'un blasphme tait crit. L'vangliste n'avait pas dit
ces noms, peut-tre parce qu'ils variaient selon les poques et
changeaient  chaque millnaire, lorsque la Bte faisait une apparition
nouvelle; mais Tchernoff lisait sans peine ceux qui flamboyaient
aujourd'hui sur les ttes du monstre: c'taient des blasphmes contre
l'humanit, contre la justice, contre tout ce qui rend la vie tolrable
et douce. C'taient, par exemple, des maximes comme celle-ci:

La force prime le droit.

Le faible n'a pas droit  l'existence.

Pour tre grand il faut tre dur.

--Mais les quatre cavaliers? interrompit Jules qui craignait de voir
Tchernoff s'garer dans de nouvelles digressions.

--Vous ne vous rappelez pas ce que reprsentent les cavaliers? demanda
le Russe.

Et, cette fois, il daigna rafrachir la mmoire de ses auditeurs.

Un grand trne tait dress, et celui qui y tait assis paraissait de
jaspe, et un arc-en-ciel formait derrire sa tte comme un dais
d'meraude. Autour du trne, il y avait vingt-quatre autres trnes
disposs en demi-cercle, et sur ces trnes vingt-quatre vieillards vtus
d'habillements blancs et couronns de couronnes d'or. Quatre animaux
normes, couverts d'yeux et pourvus chacun de six ailes, gardaient le
grand trne.

Et les sceaux du livre du mystre taient rompus par l'agneau en
prsence de celui qui y tait assis. Les trompettes sonnaient pour
saluer la rupture du premier sceau; l'un des animaux criait d'une voix
tonnante au pote visionnaire: Regarde! Et le premier cavalier
apparaissait sur un cheval blanc, et ce cavalier tenait  la main un
arc, et il avait sur la tte une couronne. Selon les uns c'tait la
Conqute, selon d'autres c'tait la Peste, et rien n'empchait que ce
ft  la fois l'une et l'autre.

Au second sceau: Regarde!, criait le second animal en roulant ses yeux
innombrables. Et du sceau rompu jaillissait un cheval roux, et le
cavalier qui le montait brandissait au-dessus de sa tte une grande
pe: c'tait la Guerre. Devant son galop furieux la paix tait bannie
du monde et les hommes commenaient  s'exterminer.

Au troisime sceau: Regarde!, criait le troisime des animaux ails.
Et c'tait un cheval noir qui s'lanait, et celui qui le montait tenait
une balance  la main, pour peser les aliments des hommes: c'tait la
Famine.

Au quatrime sceau: Regarde!, criait le quatrime animal. Et c'tait
un cheval de couleur blme qui bondissait, et celui qui tait mont
dessus se nommait la Mort.

Et le pouvoir leur fut donn de faire prir les hommes par l'pe, par
la faim, par la peste et par les btes sauvages.

Tchernoff dcrivait ces quatre flaux comme s'il les avait vus de ses
yeux. Le cavalier du cheval blanc tait vtu d'un costume fastueux et
barbare; sa face d'Oriental se contractait atrocement, comme s'il se
dlectait  renifler l'odeur des victimes. Tandis que son cheval
galopait, il tendait son arc pour dcocher le flau. Sur son paule
sautait un carquois de bronze plein de flches empoisonnes par les
germes de toutes les maladies.

Le cavalier du cheval roux brandissait son norme espadon au-dessus de
sa chevelure bouriffe par la violence de la course; il tait jeune,
mais ses sourcils contracts et sa bouche serre lui donnaient une
expression de frocit implacable. Ses vtements, agits par
l'imptuosit du galop, laissaient apercevoir une musculature
athltique.

Vieux, chauve et horriblement maigre, le troisime cavalier, 
califourchon sur la coupante chine du cheval noir, pressait de ses
cuisses dcharnes les flancs maigres de l'animal et montrait
l'instrument qui symbolise la nourriture devenue rare et achete au
poids de l'or.

Les genoux du quatrime cavalier, aigus comme des perons, piquaient les
flancs du cheval blme; sa peau parchemine laissait voir les saillies
et les creux du squelette; sa face de cadavre avait le rire sardonique
de la destruction; ses bras, minces comme des roseaux, maniaient une
faux gigantesque;  ses paules anguleuses pendait un lambeau de suaire.

Et les quatre cavaliers entreprenaient une course folle, et leur funeste
chevauche passait comme un ouragan sur l'immense foule des humains. Le
ciel obscurci prenait une lividit d'orage; des monstres horribles et
difformes volaient en spirales au-dessus de l'effroyable _fantasia_ et
lui faisaient une rpugnante escorte. Hommes et femmes, jeunes et vieux
fuyaient, se bousculaient, tombaient par terre dans toutes les attitudes
de la peur, de l'tonnement, du dsespoir; et les quatre coursiers
foulaient implacablement cette jonche humaine sous les fers de leurs
sabots.

--Mais vous allez voir, dit Tchernoff. J'ai un livre prcieux o tout
cela est figur.

Et il se leva, sortit de l'atelier par une petite porte qui communiquait
avec l'escalier de service, revint au bout de quelques minutes avec le
livre. Ce volume, imprim en 1511, avait pour titre: _Apocalypsis cum
figuris_, et le texte latin tait accompagn de gravures. Ces gravures
taient une oeuvre de jeunesse excute par Albert Drer, lorsqu'il
n'avait que vingt-six ans. Et,  la clart d'une lampe apporte par
Argensola, ils contemplrent l'estampe admirable qui reprsentait la
course furieuse des quatre cavaliers de l'Apocalypse.




V

PERPLEXITS ET DSARROI


Lorsque Marcel Desnoyers dut se convaincre que la guerre tait
invitable, son premier mouvement fut de stupeur. L'humanit tait donc
devenue folle? Comment une guerre tait-elle possible avec tant de
chemins de fer, tant de bateaux marchands, tant de machines
industrielles, tant d'activit dploye  la surface et dans les
entrailles de la terre? Les nations allaient se ruiner pour toujours. Le
capital tait le matre du monde, et la guerre le tuerait; mais
elle-mme ne tarderait pas  mourir, faute d'argent. L'me de cet homme
d'affaires s'indignait  penser qu'une absurde aventure dissiperait des
centaines de milliards en fume et en massacres.

D'ailleurs la guerre ne signifiait pour lui qu'un dsastre  brve
chance. Il n'avait pas foi en son pays d'origine: la France avait
fait son temps. Ceux qui triomphaient aujourd'hui, c'taient les peuples
du Nord, surtout cette Allemagne qu'il avait vue de prs et dont il
avait admir la discipline et la rude organisation. Que pouvait faire
une rpublique corrompue et dsorganise contre l'empire le plus solide
et le plus fort de la terre? Nous allons  la mort, pensait-il. Ce sera
pis qu'en 1870.

L'ordre et l'entrain avec lequel les Franais accouraient aux armes et
se convertissaient en soldats, l'tonnrent prodigieusement et
diminurent un peu son pessimisme. La masse de la population tait bonne
encore; le peuple avait conserv sa valeur d'autrefois; quarante-quatre
ans de soucis et d'alarmes avaient fait refleurir les anciennes vertus.
Mais les chefs? O taient les chefs qui conduiraient les soldats  la
victoire?

Cette question, tout le monde se la posait. L'anonymat du rgime
dmocratique et l'inaction de la paix avaient tenu le pays dans une
complte ignorance des gnraux qui commanderaient les armes. On voyait
bien ces armes se former d'heure en heure, mais on ne savait  peu prs
rien du commandement. Puis un nom commena  courir de bouche en bouche:
Joffre... Joffre.... Mais ce nom nouveau ne reprsentait rien pour
ceux qui le prononaient. Les premiers portraits du gnralissime qui
parurent aux vitrines des boutiques, attirrent une foule curieuse.
Marcel contempla longuement un de ces portraits et finit par se dire 
lui-mme: Il a l'air d'un brave homme.

Cependant les vnements se prcipitaient et, peu  peu, Marcel subit la
contagion de l'enthousiasme populaire. Il vcut, lui aussi, dans la rue,
attir par le spectacle de la foule des civils saluant la foule des
militaires qui se rendaient  leur poste.

Le soir, sur les boulevards, il assistait au passage des manifestations.
Le drapeau tricolore ondulait  la lumire des lampes lectriques; sur
la chausse, la masse des gens s'ouvrait devant lui, en applaudissant et
en poussant des vivats. Toute l'Europe,  l'exception des deux empires
centraux, dfilait  travers Paris; toute l'Europe saluait spontanment
de ses acclamations la France en pril. Les drapeaux des diverses
nations dployaient dans l'air toutes les couleurs de l'arc-en-ciel,
suivis par des Russes aux yeux clairs et mystiques, par des Anglais qui,
tte dcouverte, entonnaient des chants d'une religieuse gravit, par
des Grecs et des Roumains au profil aquilin, par des Scandinaves blancs
et roses, par des Amricains du Nord enflamms d'un enthousiasme un peu
puril, par des Juifs sans patrie, amis du pays des rvolutions
galitaires, par des Italiens fiers comme un choeur de tnors hroques,
par des Espagnols et des Sud-Amricains infatigables  crier bravo. Ces
manifestants trangers taient, soit des tudiants et des ouvriers venus
en France pour s'instruire dans les coles et dans les fabriques, soit
des fugitifs  qui Paris donnait l'hospitalit aprs qu'une guerre ou
une rvolution les avait chasss de chez eux. Les cris qu'ils poussaient
n'avaient aucune signification officielle; chacun de ces hommes agissait
par lan personnel, par dsir de tmoigner son amour  la Rpublique. A
ce spectacle le vieux Marcel prouvait une irrsistible motion et se
disait que la France tait donc encore quelque chose dans le monde,
puisqu'elle continuait  exercer sur les autres peuples une influence
morale et que ses joies ou ses douleurs intressaient l'humanit tout
entire.

Dans la journe, Marcel allait  la gare de l'Est. La foule des curieux
se pressait contre les grilles, dbordait et s'allongeait jusque dans
les rues adjacentes. Cette gare, en passe d'acqurir l'importance d'un
lieu historique, ressemblait un peu  un tunnel trop troit o un fleuve
aurait essay de s'engouffrer avec de grands heurts et de grands remous.
C'tait de l qu'une partie de la France arme s'lanait vers les
champs de bataille de la frontire. Par les diverses portes entraient
des milliers et des milliers de cavaliers  la poitrine barde de fer et
 la tte casque, rappelant les paladins du moyen ge; d'normes
caisses qui servaient de cages aux condors de l'aronautique; des files
de canons longs et minces, peints en gris, protgs par des plaques
d'acier, plus semblables  des instruments astronomiques qu' des outils
de mort; des multitudes et des multitudes de kpis rouges, qui se
mouvaient au rythme de la marche; d'interminables ranges de fusils, les
uns noirs et donnant l'ide de lugubres cannaies, les autres surmonts
de claires baonnettes et pareils  des champs d'pis radieux. Sur ces
moissons d'acier les drapeaux des rgiments palpitaient comme des
oiseaux au plumage multicolore: le corps blanc, une aile bleue, une aile
rouge, et la pique de la hampe pour bec de bronze.

Le matin du quatrime jour de la mobilisation, Marcel eut l'ide d'aller
voir son menuisier Robert. C'tait un robuste garon qui, disait-il,
s'tait mancip de la tyrannie patronale et qui travaillait chez lui.
Une pice en sous-sol lui servait  la fois de logis et d'atelier. Sa
compagne, qu'il appelait son associe, s'occupait du mnage et levait
un bambin sans cesse pendu  ses jupes. Marcel avait pris en amiti cet
ouvrier habile, qui tait venu souvent mettre en place, dans
l'appartement de l'avenue Victor-Hugo, les nouvelles acquisitions faites
 l'Htel des Ventes, et qui, pour l'arrangement des meubles, se prtait
de bonne grce aux gots changeants et aux caprices parfois un peu
bizarres du millionnaire.

Dans le petit atelier, Marcel trouva son menuisier vtu d'un veston et
de larges pantalons de panne, chauss de souliers  clous, et portant
plusieurs petits drapeaux et cocardes piqus aux revers de son veston.
Robert avait la casquette sur l'oreille et semblait prt  partir.

--Vous venez trop tard, patron, dit l'ouvrier au visiteur. On va fermer
la boutique. Le matre de ces lieux a t mobilis, et dans quelques
heures il sera incorpor  son rgiment.

Ce disant, il montrait du doigt un papier manuscrit coll sur la porte,
 l'instar des affiches imprimes mises aux devantures de nombreux
tablissements parisiens, pour annoncer que le patron et les employs
avaient obi  l'ordre de mobilisation.

Jamais il n'tait venu  l'esprit de Marcel que son menuisier pt se
transformer en soldat. Cet homme tait rebelle  toute autorit; il
hassait les _flics_, c'est--dire les policiers de Paris, et, dans
toutes les meutes, il avait chang avec eux des coups de poing et des
coups de canne. Le militarisme tait sa bte noire; dans les meetings
tenus pour protester contre la servitude de la caserne, il avait figur
parmi les manifestants les plus tapageurs. Et c'tait ce rvolutionnaire
qui partait pour la guerre avec la meilleure volont du monde, sans
qu'il lui en cott le moindre effort!

A la stupfaction de Marcel, Robert parla du rgiment avec enthousiasme.

--Je crois en mes ides comme auparavant, patron; mais la guerre est la
guerre et elle enseigne beaucoup de choses, entre autres celle-ci: que
la libert a besoin d'ordre et de commandement. Il est indispensable que
quelqu'un dirige et que les autres obissent; qu'ils obissent par
volont libre, par consentement rflchi, mais qu'ils obissent. Quand
la guerre clate, on voit les choses autrement que lorsqu'on est
tranquille chez soi et qu'on vit  sa guise.

La nuit o Jaurs fut assassin, il avait rugi de colre, dclarant que
la matine du lendemain vengerait cette mort. Il tait all trouver les
membres de sa section, pour savoir ce qu'ils projetaient de faire contre
les bourgeois. Mais la guerre tait imminente et il y avait dans l'air
quelque chose qui s'opposait aux luttes civiles, qui relguait dans
l'oubli les griefs particuliers, qui rconciliait toutes les mes dans
une aspiration commune. Aucun mouvement sditieux ne s'tait produit.

--La semaine dernire, reprit-il, j'tais antimilitariste. Comme a me
parat loin! Certes je continue  aimer la paix,  excrer la guerre, et
tous les camarades pensent comme moi. Mais les Franais n'ont provoqu
personne, et on les menace, on veut les asservir. Devenons donc des
btes froces, puisqu'on nous y oblige, et, pour nous dfendre,
demeurons tous dans le rang, soumettons-nous tous  la consigne. La
discipline n'est pas brouille avec la Rvolution. Souvenez-vous des
armes de la premire Rpublique: tous citoyens, les gnraux comme les
soldats; et pourtant Hoche, Klber et les autres taient de rudes
compres qui savaient commander et imposer l'obissance. Nous allons
faire la guerre  la guerre; nous allons nous battre pour qu'ensuite on
ne se batte plus.

Puis, comme si cette affirmation ne lui paraissait pas assez claire:

--Nous nous battrons pour l'avenir, insista-t-il, nous mourrons pour que
nos petits-enfants ne connaissent plus une telle calamit. Si nos
ennemis triomphaient, ce qui triompherait avec eux, ce serait le
militarisme et l'esprit de conqute. Ils s'empareraient d'abord de
l'Europe, puis du reste du monde. Plus tard, ceux qu'ils auraient
dpouills se soulveraient contre eux, et ce seraient des guerres 
n'en plus finir. Nous autres, nous ne songeons point  des conqutes; si
nous dsirons rcuprer l'Alsace et la Lorraine, c'est parce qu'elles
nous ont appartenu jadis et que leurs habitants veulent redevenir
Franais. Voil tout. Nous n'imiterons pas nos ennemis; nous
n'essayerons pas de nous approprier des territoires; nous ne
compromettrons pas par nos convoitises la tranquillit du monde.
L'exprience que nous avons faite avec Napolon nous suffit, et nous
n'avons aucune envie de recommencer l'aventure. Nous nous battrons pour
notre scurit et pour celle du monde, pour la sauvegarde des peuples
faibles. S'il s'agissait d'une guerre d'agression, d'orgueil, de
conqute, nous nous souviendrions de notre antimilitarisme; mais il
s'agit de nous dfendre, et nos gouvernants sont innocents de ce qui se
passe. On nous attaque; notre devoir  tous est de marcher unis.

Robert, qui tait anticlrical, montrait une tolrance, une largeur
d'ides qui embrassait l'humanit tout entire. La veille, il avait
rencontr  la mairie de son quartier un rserviste qui, incorpor dans
le mme rgiment, allait partir avec lui, et un coup d'oeil lui avait
suffi pour reconnatre que c'tait un cur.

--Moi, lui avait-il dit, je suis menuisier de mon tat. Et vous,
camarade... vous travaillez dans les glises?

Il avait employ cet euphmisme pour que le prtre ne pt attribuer 
son interlocuteur quelque intention blessante. Et les deux hommes
s'taient serr la main.

--Je ne suis pas pour la calotte, expliqua Robert  Marcel Desnoyers.
Depuis longtemps nous sommes en froid, Dieu et moi. Mais il y a de
braves gens partout, et, dans un moment comme celui-ci, les braves gens
doivent s'entendre. N'est-ce pas votre avis, patron?

Ces propos rendirent Marcel pensif. Un homme comme cet ouvrier, qui
n'avait aucun bien matriel  dfendre et qui tait l'adversaire des
institutions existantes, allait gaillardement affronter la mort pour un
idal gnreux et lointain; et cet homme, en faisant cela, n'hsitait
pas  sacrifier ses ides les plus chres, les convictions que
jusqu'alors il avait caresses avec amour; tandis que lui, le
millionnaire, qui tait un des privilgis de la fortune et qui avait 
dfendre tant de biens prcieux, ne savait que s'abandonner au doute et
 la critique!...

Dans l'aprs-midi, Marcel rencontra son menuisier prs de l'Arc de
Triomphe. Robert faisait partie d'un groupe d'ouvriers qui semblaient
tre du mme mtier que lui, et ce groupe partait en compagnie de
beaucoup d'autres qui reprsentaient  peu prs toutes les classes de la
socit: des bourgeois bien vtus, des jeunes gens fins et anmiques,
des plumitifs  la face ple et aux grosses lunettes, des prtres jeunes
qui souriaient avec une lgre malice, comme s'ils se trouvaient
compromis dans une escapade. A la tte de ce troupeau humain marchait un
sergent;  l'arrire-garde, plusieurs soldats, le fusil sur l'paule. Un
rugissement musical, une mlope grave et menaante s'levait de cette
phalange aux bras ballants, aux jambes qui s'ouvraient et se fermaient
comme des compas. En avant les rservistes!

Robert entonnait avec nergie le refrain guerrier. En dpit de son
vtement de panne et de sa musette de toile, il avait le mme aspect
grandiose que les figures de Rude dans le bas-relief du Dpart. Son
associe et son petit garon trottaient  ct de lui, pour lui faire
la conduite jusqu' la gare. Le chtelain suivit d'un oeil respectueux
cet homme qui lui paraissait extraordinairement grandi par le seul fait
d'appartenir  ce torrent humain; mais dans ce respect il y avait aussi
quelque malaise, et, en regardant son menuisier, il prouvait une sorte
d'humiliation.

Marcel voyait tout son pass se dresser devant lui avec une nettet
trange, comme si une brise soudaine et dissip les brouillards qui
jusqu'alors l'enveloppaient d'ombre. Cette terre de France, aujourd'hui
menace, tait son pays natal. Quinze sicles d'histoire avaient
travaill pour son bien  lui, pour qu'en arrivant au monde il y jout
de commodits et de progrs que n'avaient point connus ses anctres.
Maintes gnrations de Desnoyers avaient prpar l'avnenement de Marcel
Desnoyers  l'existence en bataillant sur cette terre, en la dfendant
contre les ennemis; et c'tait  cela qu'il devait le bonheur d'tre n
dans une patrie libre, d'appartenir  un peuple matre de ses destines,
 une famille affranchie de la servitude. Et, quand son tour tait venu
de continuer cet effort, quand 'avait t  lui de procurer le mme
bien aux gnrations  venir, il s'tait drob comme un dbiteur qui
refuse de payer sa dette. Tout homme qui nat a des obligations envers
son pays, envers le groupe humain au milieu duquel il est n, et, le cas
chant, il a le devoir prcis de s'acquitter de ces obligations avec
ses bras et mme par le sacrifice de sa personne. Or, en 1870, Marcel,
au lieu de remplir son devoir de dbiteur, avait pris la fuite, avait
trahi sa nation et ses pres. Cela lui avait russi, puisqu'il avait
acquis des millions  l'tranger; mais n'importe: il y a des fautes que
les millions n'effacent pas, et l'inquitude de sa conscience lui en
donnait aujourd'hui la preuve. A la vue de tous ces Franais qui se
levaient en masse pour dfendre leur patrie, il se sentait pris de
honte; devant les vtrans de 1870 qui montraient firement  leur
boutonnire le ruban vert et noir et qui avaient sans doute particip
aux privations du sige de Paris et aux dfaites hroques, il
plissait. En vain cherchait-il des raisons pour apaiser son tourment
intrieur; en vain se disait-il que les deux poques taient bien
diffrentes, qu'en 1870 l'Empire tait impopulaire, qu'alors la nation
tait divise, que tout tait perdu. Le souvenir d'un mot clbre se
reprsentait malgr lui  sa mmoire comme une obsession: Il restait la
France!

Un moment, l'ide lui vint de s'engager en qualit de volontaire et de
partir comme son menuisier, la musette au flanc, ml  un peloton de
futurs soldats. Mais quels services pourrait-il rendre? Il avait beau
tre robuste encore; il avait dpass la soixantaine, et, pour tre
soldat, il faut tre jeune. Tout le monde est capable de tirer un coup
de fusil, et le courage ne lui manquait pas pour se battre; mais le
combat n'est qu'un incident de la lutte. Ce qu'il y a de pnible et
d'accablant, ce sont les oprations qui prcdent le combat, les marches
interminables, les rigueurs de la temprature, les nuits passes  la
belle toile, le labeur de remuer la terre, d'ouvrir les tranches, de
charger les chariots, de supporter la faim et la soif. Non, il tait
trop tard pour qu'il pt s'acquitter de sa dette de cette manire-l.

Et il n'avait pas mme la douloureuse, mais noble satisfaction qu'ont
les autres pres, trop vieux pour offrir leurs services personnels  la
patrie, de lui donner leurs fils comme dfenseurs. Son fils,  lui,
n'tait pas Franais et n'avait pas  rpondre de la dette paternelle.
Marcel, ayant eu le tort de fonder sa famille  l'tranger, n'avait pas
le droit, dans les prsentes circonstances, de demander  Jules de faire
ce que lui-mme n'avait pas fait jadis. L'une des consquences les plus
pnibles de la faute ancienne tait que le pre et le fils fussent de
nationalits diffrentes. Cela ne constituait-il pas en quelque sorte
une seconde trahison et une rcidive d'apostasie?

Voil pourquoi, les jours suivants, beaucoup de mobiliss pauvrement
vtus, qui se rendaient seuls aux gares, rencontrrent un vieux monsieur
qui les arrtait avec timidit, qui leur glissait dans la main un
billet de vingt francs et qui s'loignait aussitt, tandis qu'ils le
regardaient avec des yeux bahis. Des ouvrires en larmes, qui venaient
de dire adieu  leurs hommes, virent le mme vieux monsieur sourire aux
petits enfants qui marchaient  ct d'elles, caresser les joues des
bambins, puis s'en aller trs vite en laissant dans la menotte d'un des
marmots une pice de cent sous.

Marcel, qui n'avait jamais fum, se mit  frquenter les dbits de
tabac. Il en sortait les mains et les poches pleines, pour combler de
cigarettes et de cigares le premier soldat qu'il rencontrait.
Quelquefois le favoris souriait courtoisement, remerciait par une
phrase qui dnotait l'ducation suprieure, et repassait le cadeau  un
camarade dont la capote tait aussi grossire et aussi mal coupe que la
sienne. Le service obligatoire tait cause de ces petites erreurs.

Pour se donner l'amre volupt d'aviver son remords, Marcel continuait 
venir souvent rder aux alentours de la gare de l'Est. Comme le gros des
troupes oprait maintenant sur la frontire, ce n'taient plus des
bataillons entiers qui s'y embarquaient; mais pourtant l'animation y
tait encore grande. Jour et nuit, quantit de soldats affluaient, soit
isolment, soit par groupes: rservistes sans uniformes qui rejoignaient
leurs rgiments, officiers occups jusqu'alors  l'organisation de
l'arrire, compagnies armes qui allaient remplir les vides dj
ouverts par la mort.

Une fois, Marcel suivit longtemps des yeux un sous-lieutenant de rserve
qui arrivait accompagn de son pre. Les deux hommes s'arrtrent au
barrage d'agents qui empchait les civils d'entrer dans la gare. Le pre
avait  la boutonnire le ruban vert et noir, cette dcoration que le
millionnaire n'avait pas le droit de porter. C'tait un vieillard grand,
maigre, qui se tenait trs droit et qui affectait la froideur
impassible. Il dit seulement  son fils:

--Adieu, mon enfant. Porte-toi bien.

--Adieu, mon pre.

Le jeune homme souriait comme un automate, et le vieillard vitait de le
regarder. Aprs cet change de mots insignifiants, le pre tourna le
dos; puis, chancelant comme un homme ivre, il se rfugia au coin le plus
obscur de la terrasse d'un petit caf, o il cacha sa face dans ses
mains pour dissimuler sa douleur. Et Marcel Desnoyers envia cette
douleur.

Une autre fois, il vit une bande d'ouvriers mobiliss qui arrivaient en
chantant, en se poussant, en montrant par l'exubrance de leur gat
qu'ils avaient fait de trop frquentes stations chez les marchands de
vin. L'un d'eux tenait par la main une petite vieille qui marchait 
ct de lui, sereine, les yeux secs, avec un visible effort pour
paratre gaie. Mais, lorsqu'elle eut embrass son garon sans verser
une larme, lorsqu'elle l'eut suivi des yeux  travers la vaste cour et
vu disparatre avec les autres par les immenses portes vitres de la
gare, soudain sa physionomie changea comme si un masque et t enlev
de son visage, une sauvage douleur succda  la gat factice, et la
malheureuse femme, se tournant du ct o elle croyait qu'tait
l'Allemagne, s'cria, les poings serrs, avec une fureur homicide:

--Ah! brigand!... brigand!...

L'imprcation maternelle s'adressait au personnage dont elle avait vu le
portrait dans les journaux illustrs: moustaches aux pointes insolentes,
bouche  la denture de loup, sourire tel que dut l'avoir l'homme des
cavernes prhistoriques. Et Marcel Desnoyers envia cette colre.

Depuis le rendez-vous donn  la Chapelle expiatoire, Jules n'avait pas
revu Marguerite. Celle-ci lui avait crit qu'elle ne pouvait abandonner
sa mre un seul instant. La pauvre femme avait eu le coeur dchir 
l'ide du prochain dpart de son fils, officier d'artillerie de rserve,
qui devait rejoindre sa batterie d'un moment  l'autre. D'abord, lorsque
la guerre tait encore douteuse, elle avait beaucoup pleur; mais, une
fois la catastrophe devenue certaine, elle avait sch ses pleurs, avait
voulu, malgr le mauvais tat de sa sant, prparer elle-mme la
cantine de son fils; et, au moment de la sparation, elle s'tait
contente de lui dire: Adieu, mon enfant. Sois prudent, mais accomplis
ton devoir. Pas une larme, pas une dfaillance. Marguerite avait
accompagn son frre  la gare, et, lorsqu'elle tait rentre  la
maison, elle avait trouv la vieille mre assise dans son fauteuil,
blme, farouche, vitant de parler de son propre fils, mais s'apitoyant
sur ses amies dont les fils taient partis  l'arme, comme si celles-l
seulement connaissaient la torture du dpart. Dans un post-scriptum,
Marguerite promettait  Jules de lui donner un nouveau rendez-vous la
semaine suivante.

En attendant, Jules fut d'une humeur dtestable. A l'ennui de ne pas
voir Marguerite s'ajoutait l'ennui de ne pouvoir,  cause du
_moratorium_, toucher le chque de quatre cent mille francs qu'il avait
rapport de l'Argentine. Possesseur de cette somme considrable, il
tait presque  court d'argent, puisque les banques refusaient de la lui
payer. Quant  Argensola, il ne s'embarrassait gure de cette pnurie et
savait trouver tout ce qu'il fallait pour les besoins du mnage. Son
centre d'inpuisable ravitaillement tait  l'avenue Victor-Hugo. La
mre de Jules,--comme beaucoup d'autres matresses de maison, qui, en
prvision d'un sige possible, dvalisaient les magasins de comestibles
afin de se prmunir contre la disette future,--avait accumul les
approvisionnements pour des mois et des mois. C'tait chez elle que le
bohme allait se fournir de vivres: grandes botes de viande de
conserve, pyramides de pots dbordant de mangeaille, sacs gonfls de
lgumes secs. A chacune de ses visites, Argensola rapportait d'amples
provisions de bouche et ne ngligeait pas non plus de faire d'abondants
emprunts  la cave de Marcel. Puis, quand il avait tal sur une table
de l'atelier les botes de viande, les pyramides de pots, les sacs de
lgumes qui constituaient la partie solide de son butin:

--_Ils_ peuvent venir! disait-il  Jules en lui faisant passer la revue
de ces munitions de guerre. Nous sommes prts  _les_ recevoir.

Le soin d'augmenter le stock de vivres et la chasse aux nouvelles
taient les deux fonctions qui absorbaient tout le temps de l'aimable
parasite. Chaque jour, il achetait dix, douze, quinze journaux: les uns,
parce qu'ils taient ractionnaires et que c'tait un plaisir de voir
enfin tous les Franais unis; les autres, parce qu'ils taient radicaux
et qu' ce titre ils devaient tre mieux informs des faits parvenus 
la connaissance du Gouvernement. Ces feuilles paraissaient le matin, 
midi,  trois heures,  cinq heures du soir. Une demi-heure de retard
dans la publication inspirait de grandes esprances au public, qui
s'imaginait alors trouver en dernire heure de stupfiantes nouvelles.
On s'arrachait les supplments. Il n'tait personne qui n'et les
poches bourres de papiers et qui n'attendt avec impatience l'occasion
de les emplir encore davantage. Et pourtant toutes ces feuilles disaient
 peu prs la mme chose.

Argensola eut la sensation d'une me neuve qui se formait en lui: me
simple, enthousiaste et crdule, capable d'admettre les bruits les plus
invraisemblables; et il devinait l'existence de cette mme me chez tous
ceux qui l'entouraient. Par moments, son ancien esprit critique faisait
mine de se cabrer; mais le doute tait repouss aussitt comme quelque
chose de honteux. Il vivait dans un monde nouveau, et il lui semblait
naturel qu'il y arrivt des prodiges. Il commentait avec une purile
allgresse les rcits fantastiques des journaux: combats d'un peloton de
Franais ou de Belges contre des rgiments entiers qui prenaient la
fuite; miracles accomplis par le canon de 75, un vrai joyau; charges 
la baonnette, qui faisaient courir les Allemands comme des livres ds
que les clairons avaient sonn; inefficacit de l'artillerie ennemie,
dont les obus n'clataient pas. Il trouvait naturel et rationnel que la
petite Belgique triompht de la colossale Allemagne: c'tait la
rptition de la lutte de David et de Goliath, lutte rappele par lui
avec toutes les images et toutes les mtaphores qui, depuis trente
sicles, ont servi  dcrire cette rencontre ingale. Il avait la
mentalit d'un lecteur de romans de chevalerie, qui prouve une
dception lorsque le hros du livre ne pourfend pas cent ennemis d'un
seul coup d'pe.

L'intervention de l'Angleterre lui fit imaginer un blocus qui rduirait
soudain les empires du centre  une famine effroyable. La flotte tenait
 peine la mer depuis dix jours, et dj il se reprsentait l'Allemagne
comme un groupe de naufrags mourant de faim sur un radeau. La France
l'enthousiasmait, et cependant il avait plus de confiance encore dans la
Russie. Ah! les cosaques! Il parlait d'eux comme d'amis intimes; il
dcrivait le galop vertigineux de ces cavaliers non moins insaisissables
que des fantmes, et si terribles que l'ennemi ne pouvait les regarder
en face. Chez le concierge de la maison et dans plusieurs boutiques de
la rue, on l'coutait avec tout le respect d  un tranger qui, en
cette qualit, doit connatre mieux qu'un autre les choses trangres.

--Les cosaques rgleront les comptes de ces bandits, dclarait-il avec
une imperturbable assurance. Avant un mois ils seront  Berlin.

Et les auditeurs, pour la plupart femmes, mres ou pouses de soldats
partis  la guerre, approuvaient modestement, mus par l'irrsistible
dsir, commun  tous les hommes, de mettre leur esprance en quelque
chose de lointain et de mystrieux. Les Franais dfendraient leur pays,
reconquerraient mme les territoires perdus; mais ce seraient les
cosaques qui porteraient aux ennemis le coup de grce, ces cosaques dont
tout le monde s'entretenait et que personne n'avait jamais vus.

Quant  Jules, il attendait toujours le rendez-vous promis par
Marguerite. Elle le lui donna enfin au jardin du Trocadro. Ce qui
frappa l'amoureux, aprs les premires paroles changes, ce fut de voir
 Marguerite une sorte de distraction persistante. Elle parlait avec
lenteur et s'arrtait quelquefois au milieu d'une phrase, comme si son
esprit tait proccup d'autre chose que de ce qu'elle disait. Presse
par les questions de Jules, qui s'tonnait et s'irritait mme un peu de
ces absences passagres, elle se dcida enfin  rpondre:

--C'est plus fort que moi. Depuis que j'ai reconduit mon frre  la
gare, un souvenir me hante. Je m'tais bien promis de ne pas t'ennuyer
avec cette histoire; mais il m'est impossible de la chasser de mon
esprit. Plus je m'efforce de n'y point penser, plus j'y pense.

Sur l'invitation de Jules, qui,  vrai dire, aurait mieux aim causer
d'autre chose, mais qui pourtant comprenait et excusait cette obsession,
elle lui fit le rcit du dpart de l'officier d'artillerie. Elle avait
accompagn son frre jusqu' la gare de l'Est, et elle avait t oblige
de prendre cong de lui  la porte extrieure, parce que les sentinelles
interdisaient au public d'aller plus loin. L, elle avait eu le coeur
serr d'une extraordinaire angoisse, mais aussi d'un noble orgueil.
Jamais elle n'aurait cru qu'elle aimt tant son frre.

--Il tait si beau dans son uniforme de lieutenant! ajouta-t-elle.
J'tais si fire de l'accompagner, si fire de lui donner le bras. Il me
paraissait un hros.

Cela dit, elle se tut, de l'air de quelqu'un qui aurait encore quelque
chose  dire, mais qui craindrait de parler; et finalement elle se
dcida  continuer son rcit. Au moment o elle donnait  son frre un
dernier baiser, elle avait eu une grande surprise et une grande motion.
Elle avait aperu son mari Laurier, habill, lui aussi, en officier
d'artillerie, qui arrivait avec un homme de peine portant sa valise.

--Laurier soldat? interrompit Jules d'une voix sarcastique. Le pauvre
diable! Quel aspect ridicule il devait avoir!

Cette ironie avait quelque chose de lche, dont il sentit lui-mme
l'inconvenance  l'gard d'un homme qui accomplissait son devoir de
citoyen; mais il tait irrit de ce que Marguerite parlait de son mari
sans aigreur. Elle hsita une seconde  rpondre; puis l'instinct de
sincrit fut le plus fort, et elle dit:

--Non, il n'avait pas mauvaise apparence.... Il n'tait plus le mme, et
d'abord je ne le reconnaissais point.... Il fit quelques pas vers mon
frre pour le saluer; mais, quand il me vit, il continua son chemin en
dtournant les yeux.... Il est parti seul, sans qu'une main amie ait
serr la sienne.... Je ne puis m'empcher d'avoir piti de lui....

Son instinct fminin l'avertit sans doute qu'elle avait trop parl, et
elle changea brusquement de conversation.

--Quel bonheur, ajouta-t-elle, que tu sois tranger! Toi, tu n'es pas
oblig d'aller  la guerre. La seule ide de te perdre me donne le
frisson....

Elle avait dit cela sincrement, sans prendre garde que, tout  l'heure,
elle exprimait une tendre admiration pour son frre devenu soldat. Jules
fut bless de cette contradiction et accueillit avec mauvaise humeur ce
tmoignage d'amour. Elle le considrait donc comme un tre dlicat et
fragile, qui n'tait bon qu' tre ador par les femmes? Il sentit
qu'entre Marguerite et lui s'tait interpos quelque chose qui les
sparait l'un de l'autre et qui deviendrait vite un obstacle
insurmontable. Tous deux prouvrent une gne, et spontanment, sans
protestation et sans regret, ils abrgrent l'entrevue.

A un autre rendez-vous, elle lui fit part d'une nouvelle assez trange.
Dsormais, ils ne pourraient plus se voir que le dimanche, parce qu'en
semaine elle serait oblige d'assister  ses cours.

--A tes cours? lui demanda Jules, tonn. Quelles savantes tudes as-tu
donc entreprises?

Ce ton moqueur agaa la jeune femme qui rpondit vivement:

--J'tudie pour tre infirmire. J'ai commenc lundi dernier. On a
organis un enseignement pour les dames et les jeunes filles. Je
souffrais d'tre inutile; j'ai voulu devenir bonne  quelque chose....
Permets-tu que je te dise toute ma pense? Eh bien, jusqu' prsent,
j'ai men une vie qui ne servait  rien, ni aux autres ni  moi-mme. La
guerre a chang mes sentiments. Il me semble que c'est un devoir pour
chacun de se rendre utile  ses semblables et que, surtout dans des
circonstances comme celles-ci, on n'a plus le droit de songer  ses
propres jouissances.

Jules regarda Marguerite avec stupeur. Quel travail mystrieux avait
bien pu s'accomplir dans cette petite tte qui jusqu'alors ne s'tait
occupe que d'lgances et de plaisirs? D'ailleurs, la gravit de la
situation n'avait pas dtruit l'aimable coquetterie chez la jeune femme,
qui ajouta en riant:

--Et puis, tu sais, le costume des infirmires est dlicieux: la robe
toute blanche, le bonnet qui laisse voir les boucles de la chevelure, la
cape bleue qui contraste gentiment avec la blancheur de la robe. Un
costume qui tient  la fois de la religieuse et de la grande dame. Tu
verras comme je serai jolie!

Mais, aprs ce bref retour de frivolit mondaine, elle exprima de
nouveau les ides gnreuses qui avaient fleuri dans son me lgre et
charmante. Elle prouvait un besoin de sacrifice; elle avait hte de
connatre de prs les souffrances des humbles, de prendre sa part de
toutes les misres de la chair malade. La seule chose dont elle avait
peur, c'tait que le sang-froid vnt  lui manquer, lorsqu'elle aurait 
mettre en pratique ses connaissances d'infirmire. La vue du sang, la
mauvaise odeur des blessures, le pus des plaies ouvertes ne lui
soulveraient-ils pas le coeur? Mais non! Le temps tait pass d'avoir
des rpugnances de femmelette; aujourd'hui le courage s'imposait  tout
le monde. Elle serait un soldat en jupons; elle oserait regarder la
douleur en face; elle mettrait son bonheur et son honneur  dfendre
contre la mort les pauvres victimes de la guerre. S'il le fallait, elle
irait jusque sur les champs de bataille, et elle aurait la force d'y
charger un bless sur ses paules pour le rapporter  l'ambulance.

Jules ne la reconnaissait plus. tait-ce vraiment Marguerite qui parlait
ainsi? Cette femme qui jusqu'alors avait eu en horreur d'accomplir le
moindre effort physique, se prparait maintenant avec une frmissante
ardeur aux besognes les plus rudes, se croyait assez forte pour vaincre
tous les dgots qu'inspirent invitablement les pestilences des
hpitaux, ne s'effrayait pas  l'ide d'aller aux premires lignes avec
les combattants et d'y affronter la mort.

A un troisime rendez-vous, elle lut  Jules une lettre que son frre
lui avait envoye des Vosges. Il y parlait de Laurier plus que de
lui-mme. Les deux officiers appartenaient  des batteries diffrentes;
mais ces batteries taient de la mme division, et ils avaient pris part
ensemble  plusieurs combats. Le frre de Marguerite ne cachait pas
l'admiration qu'il ressentait pour son beau-frre. Cet ingnieur
tranquille et taciturne avait vraiment l'toffe d'un hros; tous les
officiers qui avaient vu Laurier  l'oeuvre avaient de lui la mme
opinion. Cet homme affrontait la mort avec autant de calme que s'il et
t  diriger encore sa fabrique des environs de Paris; il rclamait
toujours le poste le plus dangereux, celui d'observateur, et il se
glissait le plus prs possible des positions ennemies, afin de
surveiller et de rectifier l'exactitude du tir. Jeudi dernier, un obus
allemand avait dmoli la maison sous le toit de laquelle il se cachait;
sorti indemne d'entre les dcombres, il avait aussitt rajust son
tlphone et s'tait install tranquillement dans les branches d'un
arbre, pour continuer son service. Sa batterie, dcouverte par les
aroplanes ennemis au cours d'un combat dfavorable, avait reu les feux
concentrs de l'artillerie adverse, et un quart d'heure avait suffi pour
que la plus grande partie du personnel ft mise hors de combat: le
capitaine et plusieurs servants tus, les autres officiers et presque
tous les hommes blesss. Alors Laurier, prenant le commandement sous
une pluie de mitraille, avait continu le feu avec quelques artilleurs
encore valides et avait russi  couvrir la retraite d'un bataillon.
Deux fois dj il avait t cit  l'ordre du jour, et il obtiendrait
bientt la croix de la lgion d'honneur.

Ce chaleureux loge de Laurier ne fut pas du got de Jules, qui
pourtant, cette fois, eut le bon got de s'abstenir de toute
protestation, mais qui fit involontairement la grimace. Marguerite
surprit cette expression fugitive de mcontentement et crut devoir
rparer son imprudence.

--Tu n'es pas fch que je t'aie lu cette lettre? demanda-t-elle. Si je
te l'ai lue, c'est parce que je ne veux rien te cacher. Je ne comprends
pas ta mine jalouse. Tu sais bien que je n'aime pas, que je n'ai jamais
aim mon mari. Est-ce une raison pour ne point lui rendre justice? Je me
rjouis de ses prouesses comme si c'taient celles d'un ami de ma
famille, d'un monsieur que j'aurais connu dans le monde. Tu te fais tort
 toi-mme, si tu supposes qu'une femme peut hsiter entre lui et toi.
Toi, tu es ma vie, mon bonheur, et je rends grces  Dieu de n'avoir pas
 craindre de te perdre. Quelle joie de penser que la guerre ne
t'enlvera pas  mon amour!

Elle lui avait dj dit cela  un rendez-vous prcdent, et, chaque fois
qu'elle le lui disait, il en ressentait une secrte atteinte.
Puisqu'elle admirait ouvertement le courage de son frre et de son
mari, puisqu'elle-mme tait rsolue  prendre en femme vaillante sa
part des fatigues et des dangers de la guerre, n'y avait-il pas une
nuance de mpris inconscient dans cet amour qui se flicitait de
l'oisive scurit de l'aim?

Le lendemain, il dit  Argensola, qui n'ignorait rien de sa liaison avec
Marguerite:

--Il me semble que nous sommes dans une situation fausse, sans que je
discerne clairement la raison de notre msintelligence. A-t-elle
recommenc  aimer son mari sans le savoir elle-mme? Peut-tre. Mais ce
qui est certain, c'est qu'elle ne m'aime plus comme auparavant.

Cependant la guerre avait allong ses tentacules jusqu' l'avenue
Victor-Hugo.

--J'ai l'Allemagne  la maison! grommelait Marcel Desnoyers, d'un air
morose.

L'Allemagne, c'tait sa belle-soeur Hlna von Hartrott. Pourquoi
n'tait-elle pas retourne  Berlin avec son fils, le pdant professeur
Julius? A prsent les frontires taient fermes, et il n'y avait plus
moyen de se dbarrasser d'elle.

L'une des raisons qui rendaient pnible  Marcel la prsence d'Hlna,
c'tait la nationalit de cette femme. Sans doute elle tait argentine
de naissance; mais elle tait devenue allemande par son mariage. Or le
patriotisme franais, surexcit par les vnements, faisait la chasse
aux espions avec une ardeur infatigable; et, quoique la dolente et
crdule romantique ne pt en aucune faon tre souponne
d'espionnage, Marcel craignait beaucoup de la voir enferme par
l'autorit militaire dans un camp de concentration et d'tre accus
lui-mme de donner asile  des sujets ennemis.

Hlna semblait ne pas comprendre trs bien la fausset de sa situation
et les sentiments de son beau-frre. Dans les premiers jours, alors que
Marcel tait encore pessimiste, elle avait pu faire ouvertement devant
lui l'loge de l'Allemagne sans qu'il s'en offusqut, puisqu'il tait 
peu prs du mme avis qu'elle. Mais, lorsque la contagion de
l'enthousiasme public eut rveill en lui l'amour de la France et le
remords de la faute ancienne, l'attitude d'Hlna lui devint
insupportable.

Au djeuner ou au dner, aprs avoir dcrit avec une loquence lyrique
le dpart des troupes et les scnes mouvantes dont il avait t le
tmoin, il s'criait en agitant sa serviette:

--Ce n'est plus comme en 1870! Les troupes franaises sont dj entres
victorieusement en Alsace. L'heure approche o les hordes teutonnes
seront rejetes sur l'autre rive du Rhin.

Alors Hlna prenait une mine boudeuse, pinait les lvres et levait les
yeux au plafond, pour protester silencieusement contre de si grossires
erreurs. Puis, sans mot dire, elle se retirait dans sa chambre o la
bonne Luisa la suivait, pour la consoler de l'ennui qu'elle venait
d'avoir. Mais Hlna ne se croyait pas tenue d'observer avec sa soeur la
mme rserve qu'avec Marcel, et elle se ddommageait du mutisme qu'elle
s'tait impos  table en prorant sur les forces colossales de
l'Allemagne, sur les millions d'hommes et les milliers de canons que les
Empires centraux emploieraient contre l'Entente, sur les mortiers gros
comme des tours, qui auraient vite fait de rduire en poussire les
fortifications de Paris.

--Les Franais, concluait-elle, ignorent ce qu'ils ont devant eux. Il
suffira aux Allemands de quelques semaines pour les anantir.

Lorsque les armes allemandes eurent envahi la Belgique, ce crime
arracha au vieux Desnoyers des cris d'indignation. Selon lui, c'tait la
trahison la plus inoue qui et t enregistre par l'histoire. Quand il
se souvenait que, dans les premiers jours, il avait rejet sur les
patriotes exalts de son propre pays la responsabilit de la guerre, il
avait honte de son injuste erreur. Ah! quelle perfidie mthodiquement
prpare pendant des annes! Les rcits de pillages, d'incendies, de
massacres le faisaient frmir et grincer des dents. Toutes ces horreurs
d'une guerre d'pouvante appelaient vengeance, et il affirmait avec
force que la vengeance ne manquerait pas. L'atrocit mme des
vnements lui inspirait un trange optimisme, fond sur la foi
instinctive en la justice. Il n'tait pas possible que de telles
horreurs demeurassent impunies.

--L'invasion de la Belgique est une abominable flonie, disait-il, et
toujours une flonie a disqualifi son auteur.

Il disait cela avec conviction, comme si la guerre tait un duel o le
tratre, mis au ban des honntes gens, se voit dans l'impossibilit de
continuer ses forfaits.

L'hroque rsistance des Belges le confirma dans ses chimres et lui
inspira de vaines esprances. Les Belges lui parurent des hommes
surnaturels, destins aux plus merveilleuses prouesses. Pendant quelques
jours, Lige fut pour lui une ville sainte contre les remparts de
laquelle se briserait toute la puissance germanique. Puis, quand Lige
eut succomb, sa foi inbranlable s'accrocha  une autre illusion: il y
avait dans l'intrieur du pays beaucoup de Liges; les Allemands
pouvaient avancer; la difficult serait pour eux de sortir. La reddition
de Bruxelles ne lui donna aucune inquitude: c'tait une ville ouverte
dont l'abandon tait prvu, et les Belges n'en dfendraient que mieux
Anvers. L'avance des Allemands vers la frontire franaise ne l'alarma
pas davantage: l'envahisseur trouverait bientt  qui parler. Les armes
franaises taient dans l'Est, c'est--dire  l'endroit o elles
devaient tre, sur la vritable frontire,  la porte de la maison.
Mais cet ennemi lche et perfide, au lieu d'attaquer de face, avait
attaqu par derrire en escaladant les murs comme un voleur. Infme
tratrise qui ne lui servirait  rien: car Joffre saurait lui barrer le
passage. Dj quelques troupes avaient t envoyes au secours de la
Belgique, et elles auraient vite fait de rgler le compte des Allemands.
On les craserait, ces bandits, pour qu'il ne leur ft plus possible de
troubler la paix du monde, et leur empereur aux moustaches en pointe, on
l'exposerait dans une cage sur la place de la Concorde.

Chichi, encourage par les propos paternels, renchrissait encore sur
cet optimisme puril. Une ardeur belliqueuse s'tait empare d'elle. Ah!
si les femmes pouvaient aller  la guerre! Elle se voyait dans un
rgiment de dragons, chargeant l'ennemi en compagnie d'autres amazones
aussi hardies et aussi belles qu'elle-mme. Ou encore elle se figurait
tre un de ces chasseurs alpins qui, la carabine en bandoulire et
l'alpenstock au poing, glissaient sur leurs longs skis dans les neiges
des Vosges. Mais ensuite elle ne voulait plus tre ni dragon, ni
chasseur alpin; elle voulait tre une de ces femmes hroques qui ont
tu pour accomplir une oeuvre de salut. Elle rvait qu'elle rencontrait
le Kaiser seul  seule, qu'elle lui plantait dans la poitrine une petite
dague  poigne d'argent et  fourreau cisel, cadeau de son
grand-pre; et, cela fait, il lui semblait qu'elle entendait l'norme
soupir des millions de femmes dlivres par elle de cet abominable
cauchemar. Sa furie vengeresse ne s'arrtait pas en si beau chemin; elle
poignardait aussi le Kronprinz; elle poignardait les gnraux et les
amiraux; elle aurait volontiers poignard ses cousins les Hartrott: car
ils taient du ct des agresseurs, et,  ce titre, ils ne mritaient
aucune piti.

--Tais-toi donc! lui disait sa mre. Tu es folle. Comment une jeune
fille bien leve peut-elle dire de pareilles sottises?

Lorsque le fianc de Chichi, Ren Lacour, se prsenta pour la premire
fois devant elle en uniforme, le lendemain du jour o il avait t
mobilis, elle lui fit un accueil enthousiaste, l'appela son petit
soldat de sucre; et, les jours suivants, elle fut fire de sortir dans
la rue en compagnie de ce guerrier dont l'aspect tait pourtant assez
peu martial. Grand et blond, doux et souriant, Ren avait dans toute sa
personne une dlicatesse quasi fminine,  laquelle l'habit militaire
donnait un faux air de travesti. Par le fait, il n'tait soldat qu'
moiti: car son illustre pre, craignant que la guerre n'teignt 
jamais la dynastie des Lacour, si prcieuse pour l'tat, l'avait fait
verser dans les services auxiliaires. En sa qualit d'lve de l'cole
centrale, Ren aurait pu tre nomm sous-lieutenant; mais alors il
aurait t oblig d'aller au front. Comme auxiliaire, il ne pouvait
prtendre qu'au modeste titre de simple soldat et n'avait  s'acquitter
que de vulgaires besognes d'intendance, par exemple de compter des pains
ou de mettre en paquet des capotes; mais il ne sortirait pas de Paris.

Un jour, Marcel Desnoyers put apprcier  Paris mme les horreurs de la
guerre. Trois mille fugitifs belges taient logs provisoirement dans un
cirque, en attendant qu'on les envoyt dans les dpartements. Il alla
les voir.

Le vestibule tait encore tapiss des affiches des dernires
reprsentations donnes avant la guerre; mais, ds que Marcel eut
franchi la porte, il fut pris aux narines par un miasme de foule malade
et misrable:  peu prs l'odeur infecte que l'on respire dans un bagne
ou dans un hpital pauvre. Les gens qu'il trouva l semblaient affols
ou hbts par la souffrance. L'affreux spectacle de l'invasion
persistait dans leur mmoire, l'occupait tout entire, n'y laissait
aucune place pour les vnements qui avaient suivi. Ils croyaient voir
encore l'irruption des hommes casqus dans leurs villages paisibles, les
maisons flambant tout  coup, la soldatesque tirant sur les fuyards, les
enfants aux poignets coups, les femmes agonisant sous la brutalit des
outrages, les nourrissons dchiquets  coups de sabre dans leurs
berceaux, les mres aux entrailles ouvertes, tous les sadismes de la
bte humaine excite par l'alcool et sre de l'impunit. Quelques
octognaires racontaient, les larmes aux yeux, comment les soldats d'un
peuple qui se prtend civilis coupaient les seins des femmes pour les
clouer aux portes, promenaient en guise de trophe un nouveau-n
embroch  une baonnette, fusillaient les vieux dans le fauteuil o
leur vieillesse impotente les retenait immobiles, aprs les avoir
torturs par de burlesques supplices.

Ils s'taient sauvs sans savoir o ils allaient, poursuivis par
l'incendie et la mitraille, fous de terreur, de la mme manire qu'au
moyen ge les populations fuyaient devant les hordes des Huns et des
Mongols; et cet exode lamentable, ils l'avaient accompli au milieu de la
nature en fte, dans le mois le plus riant de l'anne, alors que la
terre tait dore d'pis, alors que le ciel d'aot resplendissait de
joyeuse lumire et que les oiseaux clbraient par l'allgresse de leurs
chants l'opulence des moissons. L'aspect des fugitifs entasss dans ce
cirque portait tmoignage contre l'atrocit du crime commis. Les bbs
gmissaient comme des agneaux qui blent; les hommes regardaient autour
d'eux d'un air gar; quelques femmes hurlaient comme des dmentes. Dans
la confusion de la fuite, les familles s'taient disperses. Une mre de
cinq petits n'en avait plus qu'un. Des pres, demeurs seuls, pensaient
avec angoisse  leur femme et  leurs enfants disparus. Les
retrouveraient-ils jamais? Ces malheureux n'taient-ils pas morts de
fatigue et de faim?

Ce soir-l, Marcel, encore tout mu de ce qu'il venait de voir, ne put
s'empcher de prononcer contre l'empereur Guillaume des paroles
vhmentes qui,  la grande surprise de tout le monde, firent sortir
Hlna de son mutisme.

--L'Empereur est un homme excellent et chevaleresque, dclara-t-elle. Il
n'est coupable de rien, lui. Ce sont ses ennemis qui l'ont provoqu.

Alors Marcel s'emporta, maudit l'hypocrite Kaiser, souhaita
l'extermination de tous les bandits qui venaient d'incendier Louvain, de
martyriser des vieillards, des femmes et des enfants. Sur quoi, Hlna
fondit en larmes.

--Tu oublies donc, gmit-elle d'une voix entrecoupe par les sanglots,
tu oublies donc que je suis mre et que mes fils sont du nombre de ceux
sur qui tu appelles la mort!

Ces mots firent mesurer soudain  Marcel la largeur de l'abme qui le
sparait de cette femme, et, dans son for intrieur, il pesta contre la
destine qui l'obligeait  la garder sous son toit. Mais comme, au fond,
il avait bon coeur et ne trouvait aucun plaisir  molester inutilement
les personnes de son entourage:

--C'est bien, rpondit-il. Je croyais les victimes plus dignes de piti
que les bourreaux. Mais ne parlons plus de cela. Nous n'arriverons
jamais  nous entendre.

Et dsormais il se fit une rgle de ne rien dire de la guerre en
prsence de sa belle-soeur.

Cependant la guerre avait rveill le sentiment religieux chez nombre de
personnes qui depuis longtemps n'avaient pas mis les pieds dans une
glise, et elle exaltait surtout la dvotion des femmes. Luisa ne se
contentait plus d'entrer chaque matin, comme d'habitude,  Saint-Honor
d'Eylau, sa paroisse. Avant mme de lire dans les journaux les dpches
du front, elle y cherchait un autre renseignement: O irait aujourd'hui
Monseigneur Amette? Et elle s'en allait jusqu' la Madeleine, jusqu'
Notre-Dame, jusqu'au lointain Sacr-Coeur, en haut de la butte
Montmartre; puis, sous les votes du temple honor de la visite de
l'archevque, elle unissait sa voix au choeur qui implorait une
intervention divine: Seigneur, sauvez la France!

Sur le matre-autel de toutes les glises figuraient, assembls en
faisceaux, les drapeaux de la France et des nations allies. Les nefs
taient pleines de fidles, et la foule pieuse ne se composait pas
uniquement de femmes: il y avait aussi des hommes d'ge, debout, graves,
qui remuaient les lvres et fixaient sur le tabernacle des yeux humides
o se refltaient, pareilles  des toiles perdues, les flammes des
cierges. C'taient des pres qui, en pensant  leurs fils envoys sur le
front, se rappelaient les prires de leur enfance. Jusqu'alors la
plupart d'entre eux avaient t indiffrents en matire religieuse;
mais, dans ces conjonctures tragiques, il leur avait sembl tout  coup
que la foi, qu'ils ne possdaient point, tait un bien et une force, et
ils balbutiaient de vagues oraisons, dont les paroles taient
incohrentes et presque dpourvues de sens,  l'intention des tres
chers qui luttaient pour l'ternelle justice. Les crmonies religieuses
devenaient aussi passionnes que des assembles populaires; les
prdicateurs taient des tribuns, et parfois l'enthousiasme patriotique
coupait d'applaudissements les sermons. Quand Luisa revenait de
l'office, elle tait palpitante de foi et esprait du ciel un miracle
semblable  celui par lequel sainte Genevive avait chass loin de Paris
les hordes d'Attila.

Dans les grandes circonstances, lorsque Luisa insistait pour emmener sa
soeur dans ces dvotes excursions, Hlna courait avec elle aux quatre
coins de Paris. Mais, si aucun office extraordinaire n'tait annonc, la
romantique, plus terre--terre en cela que l'autre, prfrait aller
tout simplement  Saint-Honor d'Eylau. L, elle rencontrait parmi les
habitus beaucoup de personnes originaires des diverses rpubliques du
Nouveau Monde, gens riches qui, aprs fortune faite, taient venus
manger leurs rentes  Paris et s'taient installs dans le quartier de
l'toile, cher aux cosmopolites. Elle avait li connaissance avec
plusieurs de ces personnes, ce qui lui procurait le vif plaisir
d'changer force saluts lorsqu'elle arrivait, et,  la sortie, d'engager
sur le parvis de longues conversations o elle recueillait une infinit
de nouvelles vraies ou fausses sur la guerre et sur cent autres choses.

Bientt des jours vinrent o,  en juger d'aprs les apparences, il ne
se passait plus rien d'extraordinaire. On ne trouvait dans les journaux
que des anecdotes destines  entretenir la confiance du public, et
aucun renseignement positif n'y tait publi. Les communiqus du
Gouvernement n'taient que de la rhtorique vague et sonore.

Ce manque de nouvelles concida avec une subite agitation de la
belle-soeur. Hlna s'absentait chaque aprs-midi, quelquefois mme dans
la matine, et elle ne manquait jamais de rapporter  la maison des
nouvelles alarmantes qu'elle semblait se faire un malin plaisir de
communiquer sournoisement  ses htes, non comme des vrits certaines,
mais comme des bruits rpandus. _On disait_ que les Franais avaient t
dfaits simultanment en Lorraine et en Belgique; _on disait_ qu'un
corps de l'arme franaise s'tait dband; _on disait_ que les
Allemands avaient fait beaucoup de prisonniers et enlev beaucoup de
canons. Quoique Marcel et entendu lui-mme dire quelque chose
d'approchant, il affectait de n'en rien croire, protestait qu' tout le
moins il y avait dans ces bruits beaucoup d'exagration.

--C'est possible, rpliquait doucement l'agaante Hlna. Mais je vous
rpte ce que m'ont dit des personnes que je crois bien informes.

Au fond, Marcel commenait  tre trs inquiet, et son instinct d'homme
pratique lui faisait deviner un pril. Il y a quelque chose qui ne
marche pas, pensait-il, soucieux.

La chute du ministre et la constitution d'un Gouvernement de dfense
nationale lui dmontra la gravit de la situation. Alors il alla voir le
snateur Lacour. Celui-ci connaissait tous les ministres, et personne
n'tait mieux renseign que lui.

--Oui, mon ami, rpondit le personnage aux questions anxieuses de
Marcel, nous avons subi de gros checs  Morhange et  Charleroi,
c'est--dire  l'Est et au Nord. Les Allemands vont envahir le
territoire de la France. Mais notre arme est intacte et se retire en
bon ordre. La fortune peut changer encore. C'est un grand malheur;
nanmoins tout n'est pas perdu.

On poussait activement--un peu tard!--les prparatifs de la dfense de
Paris. Les forts s'armaient de nouveaux canons; dans la zone de tir, les
pioches des dmolisseurs faisaient disparatre les maisonnettes leves
durant les annes de paix; les ormes des avenues extrieures tombaient
sous la hache, pour largir l'horizon; des barricades de sacs de terre
et de troncs d'arbres obstruaient les portes des remparts. Beaucoup de
curieux allaient dans la banlieue admirer les tranches rcemment
ouvertes et les barrages de fils de fer barbels. Le Bois de Boulogne
s'emplissait de troupeaux, et, autour des montagnes de fourrage sec,
boeufs et brebis se groupaient sur les prairies de fin gazon. Le souci
d'avoir des approvisionnements suffisants inquitait une population qui
gardait vif encore le souvenir des misres souffertes en 1870. D'une
nuit  l'autre, l'clairage des rues diminuait; mais, en compensation,
le ciel tait continuellement ray par les jets lumineux des
rflecteurs. La crainte d'une agression arienne augmentait encore
l'anxit publique; les gens peureux parlaient des _zeppelins_, et,
comme on exagre toujours les dangers inconnus, on attribuait  ces
engins de guerre une puissance formidable.

Luisa, naturellement timide, tait affole par les entretiens
particuliers qu'elle avait avec sa soeur, et elle tourdissait de ses
mois son mari qui ne russissait pas  l'apaiser.

--Tout est perdu! lui disait-elle en pleurant. Hlna est la seule qui
connat la vrit.

Si Luisa avait une grande confiance dans les affirmations d'Hlna, il y
avait pourtant un point sur lequel il lui tait impossible de croire sa
soeur aveuglment. Les atrocits commises en Belgique sur les femmes et
sur les jeunes filles dmentaient trop positivement ce qu'Hlna
racontait de la haute courtoisie des officiers et de la svre moralit
des soldats allemands.

--_Ils_ vont venir, Marcel, _ils_ vont venir. Je ne vis plus... Notre
fille... notre fille...

Mais Chichi riait des alarmes de sa mre, et, avec la belle audace de la
jeunesse:

--Qu'ils viennent donc, ces coquins! s'criait-elle. Je ne serais pas
fche de les voir en face!

Et elle faisait le geste de frapper, comme si elle avait tenu dans sa
main le poignard vengeur.

Marcel finit par se lasser de cette situation et rsolut d'envoyer sa
femme, sa fille et sa belle-soeur  Biarritz, o beaucoup de
Sud-Amricains s'taient dj rendus. Quant  lui, il avait dcid de
rester  Paris, pour une raison dont il n'avait d'ailleurs qu'une
conscience un peu confuse. Il s'imaginait n'y tre retenu que par la
curiosit; mais, au fond, il avait une honte inavoue de fuir une
seconde fois devant l'ennemi. Sa femme essaya bien de l'emmener avec
elle: depuis bientt trente ans de mariage, ils ne s'taient pas spars
une seule fois! Mais il dclara sa volont sur un ton qui n'admettait
pas de rplique.

Jules, pour demeurer prs de Marguerite, s'obstina aussi  demeurer dans
la capitale.

Bref, un beau matin, Luisa, Hlna et Chichi s'embarqurent dans une
grande automobile  destination de la Cte d'Argent: la premire, navre
de laisser  Paris son mari et son fils; la seconde, bien aise, en
somme, de n'tre pas l quand les troupes de son cher empereur
entreraient dans Paris; la troisime, toute rjouie de voyager dans un
pays nouveau pour elle et de visiter une des plages les plus  la mode.




VI

EN RETRAITE


Aprs ce dpart, Marcel fut d'abord un peu dsorient par sa solitude.
Les salles dsertes de son appartement lui semblaient normes et pleines
d'un silence d'autant plus profond que tous les autres appartements du
luxueux immeuble taient vides comme le sien. Ces appartements avaient
pour locataires, soit des trangers qui s'taient discrtement loigns
de Paris, soit des Franais qui, surpris par la guerre, taient demeurs
dans leurs domaines ruraux.

D'ailleurs il tait satisfait de la rsolution qu'il avait prise.
L'absence des siens, en le rassurant, lui avait rendu presque tout son
optimisme. Non, _ils_ ne viendront pas  Paris, se rptait-il vingt
fois par jour. Et il ajoutait mentalement: Au surplus, s'ils y
viennent, je n'ai pas peur: je suis encore bon pour faire le coup de feu
dans une tranche. Il lui semblait que cette vellit de faire le coup
de feu rparait dans quelque mesure la honte de la fuite en Amrique.

Dans ses promenades  travers Paris, il rencontrait des bandes de
rfugis. C'taient des habitants du Nord et de l'Est qui avaient fui
devant l'invasion. Cette multitude douloureuse ne savait o aller,
n'avait d'autre ressource que la charit publique; et elle racontait
mille horreurs commises par les Allemands dans les pays envahis:
fusillements, assassinats, vols autoriss par les chefs, pillages
excuts par ordre suprieur, maisons et villages incendis. Ces rcits
lui remuaient le coeur et faisaient natre peu  peu dans son esprit une
ide nave, mais gnreuse. Le devoir des riches, des propritaires qui
possdaient de grands biens dans les provinces menaces, n'tait-il pas
d'tre prsents sur leurs terres pour soutenir le moral des populations,
pour les aider de leurs conseils et de leur argent, pour tcher de les
protger, lorsque l'ennemi arriverait? Or ce devoir s'imposait 
lui-mme d'une faon d'autant plus imprieuse qu'il lui semblait avoir
moins de danger personnel  courir: devenu quasi Argentin, il serait
considr par les officiers allemands comme un neutre;  ce titre il
pourrait faire respecter son chteau, o, le cas chant, les paysans du
village et des alentours trouveraient un refuge. Ds lors, le projet de
se rendre  Villeblanche hanta son esprit.

Cependant chaque jour apportait un flot de mauvaises nouvelles. Les
journaux ne disaient pas grand'chose; le Gouvernement ne parlait qu'en
termes obscurs, qui inquitaient sans renseigner. Nanmoins la triste
vrit s'bruitait, rpandue sourdement par les alarmistes et par les
espions demeurs dans Paris. On se communiquait  l'oreille des bruits
sinistres: Ils ont pass la frontire... Ils sont  Lille... Et le
fait est que les Allemands avanaient avec une effrayante rapidit.

Anglais et Franais reculaient devant le mouvement enveloppant des
envahisseurs. Quelques-uns s'attendaient  un nouveau Sedan. Pour se
rendre compte de l'avance de l'ennemi, il suffisait d'aller  la gare du
Nord: toute les vingt-quatre heures, on y constatait le rtrcissement
du rayon dans lequel circulaient les trains. Des avis annonaient qu'on
ne dlivrait plus de billets pour telles et telles localits du rseau,
et cela signifiait que ces localits taient tombes au pouvoir de
l'ennemi. Le rapetissement du territoire national s'accomplissait avec
une rgularit mathmatique,  raison d'une quarantaine de kilomtres
par jour, de sorte que, montre en main, on pouvait prdire l'heure 
laquelle les premiers uhlans salueraient de leurs lances l'apparition de
la Tour Eiffel.

Ce fut  ce moment d'universelle angoisse que Marcel retourna chez son
ami Lacour pour lui adresser la plus extraordinaire des requtes: il
voulait aller tout de suite  son chteau de Villeblanche, et il priait
le snateur de lui obtenir les papiers ncessaires.

--Vous tes fou! s'cria le personnage, qui ne pouvait en croire ses
oreilles. Sortir de Paris, oui, mais pour aller vers le sud et non vers
l'est! Je vous le dis sous le sceau du secret: d'un instant  l'autre
tout le monde partira, prsident de la Rpublique, ministres, Chambres.
Nous nous installerons  Bordeaux, comme en 1870. Nous savons mal ce qui
se passe, mais toutes les nouvelles sont mauvaises. L'arme reste
solide, mais elle se retire, abandonne continuellement du terrain.
Croyez-moi: ce que vous avez de mieux  faire, c'est de quitter Paris
avec nous. Gallieni dfendra la capitale; mais la dfense sera
difficile. D'ailleurs, mme si Paris succombe, la France ne succombera
point pour cela. S'il est ncessaire, nous continuerons la guerre
jusqu' la frontire d'Espagne. Ah! tout cela est triste, bien triste!

Marcel hocha la tte. Ce qu'il voulait, c'tait se rendre  son chteau
de Villeblanche.

--Mais on vous fera prisonnier! objecta Lacour. On vous tuera peut-tre!

L'obstination de Marcel triompha des rsistances de son ami. Ce n'tait
point le moment des longues discussions, et chacun devait songer  son
propre sort. Le snateur finit donc par cder au dsir de Marcel et lui
obtint l'autorisation de partir le soir mme, par un train militaire
qui se dirigeait vers la Champagne.

       *       *       *       *       *

Ce voyage permit  Marcel de voir le trafic extraordinaire que la guerre
avait dvelopp sur les voies ferres. Son train mit quatorze heures
pour franchir une distance qui, en temps normal, n'exigeait que deux
heures. Aux stations de quelque importance, toutes les voies taient
occupes par des rames de wagons. Les machines sous pression sifflaient,
impatientes de partir. Les soldats hsitaient devant les diffrents
trains, se trompaient, descendaient d'un wagon pour remonter dans un
autre. Les employs, calmes, mais visiblement fatigus, allaient de ct
et d'autre pour renseigner les hommes, pour leur donner des
explications, pour faire charger des montagnes de colis.

Dans le train qui portait Marcel, les territoriaux d'escorte dormaient,
accoutums  la monotonie de ce service. Les soldats chargs des chevaux
ouvraient les portes  coulisse et s'asseyaient sur le plancher du
wagon, les jambes pendantes. La nuit, le train marchait avec lenteur 
travers les campagnes obscures, s'arrtait devant les signaux rouges et
avertissait de sa prsence par de longs sifflets. Dans quelques
stations, il y avait des jeunes filles vtues de blanc, avec des
cocardes et de petits drapeaux pingls sur la poitrine. Jour et nuit
elles taient l, se remplaant  tour de rle, de sorte qu'aucun train
ne passait sans recevoir leur visite. Dans des corbeilles ou sur des
plateaux, elles offraient aux soldats du pain, du chocolat, des fruits.
Beaucoup d'entre eux, rassasis, refusaient en remerciant; mais les
jeunes filles se montraient si tristes de ce refus qu'ils finissaient
par cder  leurs instances.

Marcel, cas dans un compartiment de seconde classe avec le lieutenant
qui commandait l'escorte et avec quelques officiers qui s'en allaient
rejoindre leur corps, passa la plus grande partie de la nuit  causer
avec ses compagnons de voyage. Les officiers n'avaient que des
renseignements vagues sur le lieu o ils pourraient retrouver leur
rgiment. D'un jour  l'autre, les oprations de la guerre modifiaient
la position des troupes. Mais, fidles  leur devoir, ils se portaient
vers le front, avec le dsir d'arriver assez tt pour le combat dcisif.
Le chef de l'escorte, qui avait dj fait plusieurs voyages, tait le
seul qui se rendt bien compte de la retraite:  chaque nouveau voyage,
le parcours se raccourcissait. Tout le monde tait dconcert. Pourquoi
se retirait-on? Quoique l'arme et prouv des revers, elle tait
intacte, et, selon l'opinion commune, elle aurait d chercher sa
revanche dans les lieux mmes o elle avait eu le dessous. La retraite
laissait  l'ennemi le chemin libre. Quinze jours auparavant, ces
hommes discutaient dans leurs garnisons sur la rgion de la Belgique o
l'ennemi recevrait le coup mortel et sur le point de la frontire par o
les Franais victorieux envahiraient l'Allemagne.

Toutefois la dception n'engendrait aucun dcouragement. Une esprance
confuse, mais ferme, dominait les incertitudes. Le gnralissime tait
le seul qui possdt le secret des oprations. Ce chef grave et
tranquille finirait par tout arranger. Personne n'avait le droit de
douter de la fortune. Joffre tait de ceux qui disent toujours le
dernier mot.

Marcel descendit du train  l'aube.

--Bonne chance, messieurs!

Il serra la main de ces braves gens qui allaient peut-tre  la mort. Le
train se remit en marche et Marcel se trouva seul dans la gare, 
l'embranchement de la ligne d'intrt local qui desservait Villeblanche;
mais, faute de personnel, le service tait suspendu sur cette petite
ligne dont les employs avaient t affects aux grandes lignes pour les
transports de guerre. De cette gare  Villeblanche il y avait encore
quinze kilomtres. Malgr les offres les plus gnreuses, le
millionnaire ne put trouver une simple charrette pour achever son
voyage: la mobilisation s'tait appropri la plupart des vhicules et
des btes de trait, et le reste avait t emmen par les fugitifs. Force
lui fut donc d'entreprendre le trajet  pied, et, malgr son ge, il se
mit en route.

Le chemin blanc, droit, poudreux, traversait une plaine qui semblait
s'tendre  l'infini. Quelques bouquets d'arbres, quelques haies vives,
les toits de quelques fermes rompaient  peine la monotonie du paysage.
Les champs taient couverts des chaumes de la moisson rcemment fauche.
Les meules bossuaient le sol de leurs cnes roux, qui commenaient 
prendre un ton d'or bruni. Les oiseaux voletaient dans les buissons
emperls par la rose.

Marcel chemina toute la matine. La route tait tachete de points
mouvants qui, de loin, ressemblaient  des files de fourmis. C'taient
des gens qui allaient tous dans la direction contraire  la sienne: ils
fuyaient vers le sud, et, lorsqu'ils croisaient ce citadin bien chauss,
qui marchait la canne  la main et le chapeau de paille sur la tte, ils
faisaient un geste de surprise et s'imaginaient que c'tait quelque
fonctionnaire, quelque envoy du Gouvernement venu pour inspecter le
pays d'o la terreur les poussait  fuir.

Vers midi, dans une auberge situe au bord de la route, Marcel put
trouver un morceau de pain, du fromage et une bouteille de vin blanc.
L'aubergiste tait parti  la guerre, et sa femme, malade et alite,
gmissait de souffrance. Sur le pas de la porte, une vieille presque
sourde, la grand'mre entoure de ses petits-enfants, regardait ce
dfil de fugitifs qui durait depuis trois jours.

--Pourquoi fuient-ils, monsieur? dit-elle au voyageur. La guerre ne
concerne que les soldats. Nous autres paysans, nous ne faisons de mal 
personne et nous n'avons rien  craindre.

Quatre heures plus tard,  la descente de l'une des collines boises qui
bordent la valle de la Marne, Marcel aperut enfin les toits de
Villeblanche groups autour de l'glise et, un peu  l'cart, surgissant
d'entre les arbres, les capuchons d'ardoise qui coiffaient les tours de
son chteau.

Les rues du village taient dsertes. Une moiti de la population
s'tait enfuie; l'autre moiti tait reste, par routine casanire et
par aveugle optimisme. Si les Prussiens venaient, que pourraient-ils
leur faire? Les habitants se soumettraient  leurs ordres, ne
tenteraient aucune rsistance. On ne chtie pas des gens qui obissent.
Les maisons du village avaient t construites par leurs pres, par
leurs anctres, et tout valait mieux que d'abandonner ces demeures d'o
eux-mmes n'taient jamais sortis. Quelques femmes se tenaient assises
autour de la place, comme dans les paisibles aprs-midi des ts
prcdents. Ces femmes regardrent l'arrivant avec surprise.

Sur la place, Marcel vit un groupe form du maire et des notables. Eux
aussi, ils regardrent avec surprise le propritaire du chteau. C'tait
pour eux la plus inattendue des apparitions. Un sourire bienveillant, un
regard sympathique accueillirent ce Parisien qui venait les rejoindre
et partager leur sort. Depuis longtemps Marcel vivait en assez mauvais
termes avec les habitants du village: car il dfendait ses droits avec
pret, ne tolrait ni la maraude dans ses champs ni le ptis dans ses
bois. A plusieurs reprises, il avait menac de procs et de prison
quelques douzaines de dlinquants. Ses ennemis, soutenus par la
municipalit, avaient rpondu  ces menaces en laissant le btail
envahir les cultures du chteau, en tuant le gibier, en adressant au
prfet et au dput de la circonscription des plaintes contre le
chtelain. Ses dmls avec la commune l'avaient rapproch du cur, qui
vivait en hostilit ouverte avec le maire; mais l'glise ne lui avait
pas t beaucoup plus profitable que l'tat. Le cur, ventru et
dbonnaire, ne perdait aucune occasion de soutirer  Marcel de grosses
aumnes pour les pauvres; mais, le cas chant, il avait la charitable
audace de lui parler en faveur de ses ouailles, d'excuser les
braconniers, de trouver mme des circonstances attnuantes aux
maraudeurs qui, en hiver, volaient le bois du parc et, en t, les
fruits du jardin. Or Marcel eut la stupfaction de voir le cur, qui
sortait du presbytre, saluer le maire au passage avec un sourire
amical. Ces deux hommes s'taient rencontrs, le 1er aot, au pied du
clocher dont la cloche sonnait le tocsin pour annoncer la mobilisation
aux hommes qui taient dans les champs; et, par instinct, sans trop
savoir pourquoi, ces vieux ennemis s'taient serr la main avec
cordialit. Il n'y avait plus que des Franais.

Arriv au chteau, Marcel eut le sentiment de n'avoir pas perdu sa
peine. Jamais son parc ne lui avait sembl si beau, si majestueux qu'en
cet aprs-midi d't; jamais les cygnes n'avaient promen avec tant de
grce sur le miroir d'eau leur image double; jamais l'difice lui-mme,
dans son enceinte de fosss, n'avait eu un aspect aussi seigneurial.
Mais la mobilisation avait fait d'normes vides dans les curies, dans
les tables, et presque tout le personnel manquait. Le rgisseur et la
plupart des domestiques taient  l'arme; il ne restait que le
concierge, homme d'une cinquantaine d'annes, malade de la poitrine,
avec sa femme et sa fille qui prenaient soin des quelques vaches
demeures  la ferme.

       *       *       *       *       *

Aprs une nuit de bon sommeil qui lui fit oublier la fatigue de la
veille, le chtelain passa la matine  visiter les prairies
artificielles qu'il avait cres dans son parc, derrire un rideau
d'arbres. Il eut le regret de voir que ces prairies manquaient d'eau, et
il essaya d'ouvrir une vanne pour arroser la luzerne qui commenait 
scher. Puis il fit un tour dans les vignes, qui dployaient les masses
de leurs pampres sur les ranges d'chalas et montraient entre les
feuilles le violet encore ple de leurs grappes mrissantes. Tout tait
si tranquille que Marcel sentait son optimisme renatre et oubliait
presque les horreurs de la guerre.

Mais, dans l'aprs-dner, un mouvement soudain se produisit au village,
et Georgette, la fille du concierge, vint dire qu'il passait dans la
grande rue beaucoup de soldats franais et d'automobiles militaires.
C'taient des camions rquisitionns, qui conservaient sous une couche
de poussire et de boue durcie les adresses des commerants auxquels ils
avaient appartenu; et, mls  ces vhicules industriels, il y avait
aussi d'autres voitures provenant d'un service public: les grands
autobus de Paris, qui portaient encore l'indication des trajets auxquels
ils avaient t affects, _Madeleine-Bastille_, _Passy-Bourse_, etc.
Marcel les regarda comme on regarde de vieux amis aperus au milieu
d'une foule. Peut-tre avait-il voyag maintes fois dans telle ou telle
de ces voitures dteintes, vieillies par vingt jours de service
incessant, aux tles gondoles, aux ferrures tordues, qui grinaient de
toutes leur carcasse disjointe et qui taient troues comme des cribles.

Certains vhicules avaient pour marques distinctives des cercles blancs
marqus d'une croix rouge au centre; sur d'autres, on lisait des lettres
et des chiffres qu'il tait impossible de comprendre, quand on n'tait
pas initi aux secrets de l'administration militaire. Et tous ces
vhicules, dont les moteurs seuls taient en bon tat, transportaient
des soldats, quantit de soldats qui avaient des bandages  la tte ou
aux jambes:--blesss aux visages ples que la barbe pousse rendait
encore plus tragiques, aux yeux de fivre qui regardaient fixement, aux
bouches que semblait tenir ouvertes la plainte immobilise de la
douleur.--Des mdecins et des infirmiers occupaient plusieurs voitures
de ce convoi, et quelques pelotons de cavaliers l'escortaient. Les
voitures n'avanaient que trs lentement, et, dans les intervalles qui
les sparaient les unes des autres, des bandes de soldats, la capote
dboutonne ou jete sur l'paule comme une capa, faisaient route
pdestrement. Eux aussi taient des blesss; mais, assez valides pour
marcher, ils plaisantaient et chantaient, les uns avec un bras en
charpe, d'autres avec le front ou la nuque envelopps de linges sur
lesquels le suintement du sang mettait des taches rougetres.

Marcel voulut faire quelque chose pour ces pauvres gens. Mais  peine
avait-il commenc  leur distribuer des pains et des bouteilles de vin,
un major accourut et lui reprocha cette libralit comme un crime: cela
pouvait tre fatal aux blesss. Il resta donc sur le bord de la route,
impuissant et triste,  suivre des yeux ce dfil de nobles souffrances.

A la nuit tombante, ce furent des centaines de camions qui passrent,
les uns ferms hermtiquement, avec la prudence qui s'impose pour les
matires explosives, les autres chargs de ballots et de caisses qui
exhalaient une fade odeur de nourriture. Puis ce furent de grands
troupeaux de boeufs, qui s'arrtaient avec des remous aux endroits o le
chemin se rtrcissait, et qui se dcidaient enfin  passer sous le
bton et aux cris des ptres coiffs de kpis.

Marcel, tourment par ses penses, ne ferma pas l'oeil de la nuit. Ce
qu'il venait de voir, c'tait la retraite dont on parlait  Paris, mais
 laquelle beaucoup de gens refusaient de croire: la retraite dj
pousse si loin et qui continuait plus loin encore son mouvement
rtrograde, sans que personne pt dire l'endroit o elle s'arrterait.

A l'aube, il s'endormit de fatigue et ne se rveilla que trs tard dans
la matine. Son premier regard fut pour la route. Il la vit encombre
d'hommes et de chevaux; mais, cette fois, les hommes arms de fusils
formaient des bataillons, et ce que les chevaux tranaient, c'tait de
l'artillerie.

Hlas! ces troupes taient de celles qu'il avait vues nagure partir de
Paris, mais combien changes! Les capotes bleues s'taient converties en
nippes loqueteuses et jauntres; les pantalons rouges avaient pris une
teinte dlave de brique mal cuite; les chaussures taient des mottes de
boue. Les visages avaient une expression farouche sous les ruisseaux de
poussire et de sueur qui en accusaient toutes les rides et toutes les
cavits, avec ces barbes hirsutes dont des poils taient raides comme
des pingles, avec cet air de lassitude qui rvlait l'immense dsir de
faire halte, de s'arrter l dfinitivement, d'y tuer ou d'y mourir sur
place. Et pourtant ces soldats marchaient, marchaient toujours.
Certaines tapes avaient dur trente heures. L'ennemi suivait pas  pas,
et l'ordre tait de se retirer sans repos ni trve, de se drober par la
rapidit des pieds au mouvement enveloppant que tentait l'envahisseur.
Les chefs devinaient l'tat d'me de leurs hommes; ils pouvaient exiger
d'eux le sacrifice de la vie; mais il tait bien plus dur de leur
ordonner de marcher jour et nuit dans une fuite interminable, alors que
ces hommes ne se considraient pas comme battus, alors qu'ils sentaient
gronder en eux la colre furieuse, mre de l'hrosme. Les regards
dsesprs des soldats cherchaient l'officier le plus voisin, le
lieutenant, le capitaine. On n'en pouvait plus! Une marche norme,
extnuante, en si peu de jours! Et pourquoi? Les suprieurs n'en
savaient pas plus que les infrieurs; mais leurs yeux semblaient
rpondre: Courage! Encore un effort! Cela va bientt finir.

Les btes, vigoureuses mais dpourvues d'imagination, taient moins
rsistantes que les hommes. Leur aspect faisait piti. tait-il possible
que ce fussent les mmes chevaux muscls et lustrs que Marcel avait vus
 Paris dans les premiers jours du mois d'aot? Une campagne de trois
semaines les avait vieillis et fourbus. Leurs regards troubles
semblaient implorer la compassion. Ils taient si maigres que les artes
de leurs os ressortaient et que leurs yeux en paraissaient plus gros.
Les harnais, en se dplaant dans la marche, laissaient voir sur la peau
des places dnudes et des plaies saignantes. Quelques animaux,  bout
de forces, s'croulaient tout  coup, morts de fatigue. Alors les
artilleurs les dpouillaient rapidement de leurs harnais et les
roulaient sur le bord du chemin, pour que les cadavres ne gnassent pas
la circulation; et les pauvres btes restaient l dans leur nudit
squelettique, les pattes rigides, semblant pier de leurs yeux vitreux
et fixes les premires mouches qu'attirerait la triste charogne.

Les canons peints en gris, les affts, les caissons, Marcel avait vu
tout cela propre et luisant, grce aux soins que, depuis les ges les
plus reculs, l'homme a toujours pris de ses armes, soins plus minutieux
encore que ceux que la femme prend des objets domestiques. Mais 
prsent, par l'usure qui rsulte d'un emploi excessif, par la
dgradation que produit une invitable ngligence, tout cela tait sale
et fltri: les roues dformes extrieurement par la fange, le mtal
obscurci par les vapeurs des dtonations, la peinture souille d'ordures
ou rafle par des accrocs.

Dans les espaces qui parfois restaient libres entre une batterie et un
rgiment, des paysans se htaient, hordes misrables que l'invasion
chassait devant elle, villages entiers qui s'taient mis en route pour
suivre l'arme dans sa retraite. L'arrive d'un nouveau rgiment ou
d'une nouvelle batterie les obligeait  quitter le chemin et  continuer
leur prgrination dans les champs. Mais, ds qu'un intervalle se
reproduisait dans le dfil des troupes, ils encombraient de nouveau la
chausse blanche et unie. Il y avait des hommes qui poussaient de
petites charrettes sur lesquelles taient entasses des montagnes de
meubles; des femmes qui portaient de jeunes enfants; des grands-pres
qui avaient sur leurs paules des bbs; des vieux endoloris qui ne
pouvaient se traner qu'avec un bton; des vieilles qui remorquaient des
grappes de mioches accrochs  leurs jupes; d'autres vieilles, rides et
immobiles comme des momies, que l'on charriait sur des voitures  bras.

Dsormais personne ne s'opposa plus  la libralit du chtelain, dont
la cave dborda sur la route. Aux tonneaux de la dernire vendange,
rouls devant la grille, les soldats emplissaient sous le jet rouge la
tasse de mtal dcroche de leur ceinture. Marcel contemplait avec
satisfaction les effets de sa munificence: le sourire reparaissait sur
les visages, la plaisanterie franaise courait de rang en rang. Lorsque
les soldats s'loignaient, ils entonnaient une chanson.

A mesure que le soir approchait, les troupes avaient l'air de plus en
plus puis. Ce qui dfilait maintenant, c'taient les tranards, dont
les pieds taient  vif dans les brodequins. Quelques-uns s'taient
dbarrasss de cette gaine torturante et marchaient pieds nus, avec
leurs lourdes chaussures pendues  l'paule. Mais tous, malgr la
fatigue mortelle, conservaient leurs armes et leurs cartouches, en
pensant  l'ennemi qui les suivait.

La seconde nuit que le millionnaire passa dans son lit de parade 
colonnes et  panaches, un lit qui, selon la dclaration des vendeurs,
avait appartenu  Henri IV, fut encore une mauvaise nuit. Obsd par les
images de l'incomprhensible retraite, il croyait voir et entendre
toujours le torrent des soldats, des canons, des quipages. Mais, par le
fait, le passage des troupes avait presque cess. De temps  autre
dfilaient bien encore un bataillon, une batterie, un peloton de
cavaliers: mais c'taient les derniers lments de l'arrire-garde qui,
aprs avoir pris position prs du village pour couvrir la retraite,
commenaient  se retirer.

Le lendemain matin, lorsque Marcel descendit  Villeblanche, ce fut 
peine s'il y vit des soldats. Il ne restait qu'un escadron de dragons
qui battaient les bois  droite et  gauche de la route et qui
ramassaient les retardataires. Le chtelain alla jusqu' l'entre du
village, o il trouva une barricade faite de voitures et de meubles,
qui obstruait la chausse. Quelques dragons la gardaient, pied  terre
et carabine au poing, surveillant le ruban blanc de la route qui montait
entre deux collines couvertes d'arbres. Par instants rsonnaient des
coups de fusil isols, semblables  des coups de fouet. Ce sont les
ntres, disaient les dragons. La cavalerie avait ordre de conserver le
contact avec l'ennemi, de lui opposer une rsistance continuelle, de
repousser les dtachements allemands qui cherchaient  s'infiltrer le
long des colonnes et de tirailler sans cesse contre les reconnaissances
de uhlans.

Marcel considra avec une profonde piti les clops qui trimaient
encore sur la route. Ils ne marchaient pas, ils se tranaient, avec la
ferme volont d'avancer, mais trahis par leurs jambes molles, par leurs
pieds en sang. Ils s'asseyaient une minute au bord du chemin, harasss,
agonisant de lassitude, pour respirer un peu sans avoir la poitrine
crase par le poids du sac, pour dlivrer un instant leurs pieds de
l'tau des brodequins; et, quand ils voulaient repartir, il leur tait
impossible de se remettre debout: la courbature leur ankylosait tout le
corps, les mettait dans un tat semblable  la catalepsie. Les dragons,
revolver en main, taient obligs de recourir  la menace pour les tirer
de cette mortelle torpeur. Seule la certitude de l'approche de l'ennemi
avait le pouvoir de rendre momentanment un peu de force  ces
malheureux, qui russissaient enfin  se dresser sur leurs jambes
flageolantes et qui se remettaient  marcher en s'appuyant sur leur
fusil comme sur un bton.

Villeblanche tait devenu de plus en plus dsert. La nuit prcdente,
beaucoup d'habitants avaient encore pris la fuite; mais le maire et le
cur taient demeurs  leur poste. Le fonctionnaire municipal,
rconcili avec le chtelain, s'approcha de celui-ci afin de lui donner
un avis. Le gnie minait le pont de la Marne,  la sortie du village;
mais on attendait, pour le faire sauter, que les dragons se fussent
retirs sur l'autre rive. Dans le cas o M. Desnoyers aurait l'intention
de partir, il en avait encore le temps. Marcel remercia le maire, mais
dclara qu'il tait dcid  rester.

Les derniers pelotons de dragons, sortis de divers points du bois,
arrivaient par la route. Ils avaient mis leurs chevaux au pas, comme
s'ils reculaient  regret. Ils regardaient souvent en arrire, prts 
faire halte et  tirer. Ceux qui gardaient la barricade taient dj en
selle. L'escadron se reforma, les commandements des officiers
retentirent, et un trot vif, accompagn d'un cliquetis mtallique,
emporta rapidement ces hommes vers le gros de la colonne.

Marcel, prs de la barricade, se trouva dans une solitude et dans un
silence aussi profonds que si le monde s'tait soudain dpeupl. Deux
chiens, abandonns par leurs matres dont ils ne pouvaient suivre la
piste sur ce sol pitin et boulevers par le passage de milliers
d'hommes et de voitures, rdaient et flairaient autour de lui, comme
pour implorer sa protection. Un chat famlique piait les moineaux qui
recommenaient  s'battre et  picorer le crottin laiss sur la route
par les chevaux des dragons. Une poule sans propritaire, qui
jusqu'alors s'tait tenue cache sous un auvent, vint  son tour
disputer ce festin  la marmaille arienne. Le silence faisait renatre
le murmure de la feuille, le bourdonnement des insectes, la respiration
du sol brl par le soleil, tous les bruits de la nature qui s'taient
assoupis craintivement au passage des gens de guerre.

Tout  coup Marcel remarqua quelque chose qui remuait  l'extrmit de
la route, sur le haut de la colline,  l'endroit o le ruban blanc
touchait l'azur du ciel. C'taient deux hommes  cheval, si petits
qu'ils avaient l'apparence de soldats de plomb chapps d'une bote de
jouets. Avec les jumelles qu'il avait apportes dans sa poche, il vit
que ces cavaliers, vtus de gris verdtre, taient arms de lances, et
que leurs casques taient surmonts d'une sorte de plateau horizontal.
C'tait _eux_! Impossible de douter: le chtelain avait devant lui les
premiers uhlans.

Pendant quelques minutes, les deux cavaliers se tinrent immobiles, comme
pour explorer l'horizon. Puis d'autres sortirent encore des sombres
masses de verdure qui garnissaient les bords du chemin, se joignirent
aux premiers et formrent un groupe qui se mit en marche sur la route
blanche. Ils avanaient avec lenteur, craignant des embuscades et
observant tout ce qui les entourait.

Marcel comprit qu'il tait temps de se retirer et qu'il y aurait du
danger pour lui  tre surpris prs de la barricade. Mais, au moment o
ses yeux se dtachaient de ce spectacle lointain, une vision inattendue
s'offrit  lui, toute voisine. Une bande de soldats franais,  demi
dissimule par des rideaux d'arbres, s'approchait de la barricade.
C'taient des tranards  l'aspect lamentable, dans une pittoresque
varit d'uniformes: fantassins, zouaves, dragons sans chevaux; et,
ple-mle avec eux, des gardes forestiers, des gendarmes appartenant 
des communes qui avaient t avises tardivement de la retraite. En
tout, une cinquantaine d'hommes. Il y en avait de frais et de vigoureux,
et il y en avait qui ne tenaient debout que par un effort surhumain.
Aucun de ces hommes n'avait jet ses armes.

Ils marchaient en se retournant sans cesse, pour surveiller la lente
avance des uhlans. A la tte de cette troupe htroclite tait un
officier de gendarmerie vieux et obse,  la moustache hirsute, et dont
les yeux, quoique voils par de lourdes paupires, brillaient d'un clat
homicide. Comme ces gens passaient  ct de la barricade sans faire
attention au quidam qui les regardait curieusement, une norme
dtonation retentit, qui fit courir un frisson sur la campagne et dont
les maisons tremblrent.

--Qu'est-ce? demanda l'officier  Marcel.

Celui-ci expliqua qu'on venait de faire sauter le pont. Un juron du chef
accueillit ce renseignement; mais la troupe qu'il commandait demeura
indiffrente, comme si elle avait perdu tout contact avec la ralit.

--Autant mourir ici qu'ailleurs! murmura l'officier. Dfendons la
barricade.

La plupart des hommes se mirent en devoir d'excuter avec une prompte
obissance cette dcision qui les dlivrait du supplice de la marche.
Machinalement ils se postrent aux endroits les mieux protgs.
L'officier allait d'un groupe  l'autre, donnait des ordres. On ne
ferait feu qu'au commandement.

Marcel, immobile de surprise, assistait  ces prparatifs sans plus
penser au pril de sa propre situation, et, lorsque l'officier lui cria
rudement de fuir, il demeura en place, comme s'il n'avait pas entendu.

Les uhlans, persuads que le village tait abandonn, avaient pris le
galop.

--Feu!

L'escadron s'arrta net. Plusieurs uhlans roulrent sur le sol;
quelques-uns se relevrent et, se courbant pour offrir aux balles une
moindre cible, essayrent de sortir du chemin; d'autres restrent
tendus sur le dos ou sur le ventre, les bras en avant. Les chevaux
sans cavalier partirent  travers champs dans une course folle, les
rnes tranantes, les flancs battus par les triers. Les survivants,
aprs une brusque volte-face commande par la surprise et par la mort,
disparurent rsorbs dans le sous-bois.




VII

PRS DE LA GROTTE SACRE


Tous les soirs, de quatre  cinq, avec la ponctualit d'une personne
bien leve qui ne se fait pas attendre, un aroplane allemand venait
survoler Paris et jeter des bombes. Cela ne produisait aucune terreur,
et les Parisiens acceptaient cette visite comme un spectacle
extraordinaire et plein d'intrt. Les aviateurs allemands avaient beau
laisser tomber sur la ville des drapeaux ennemis accompagns de messages
ironiques o ils rendaient compte des checs de l'arme franaise et des
revers de l'offensive russe; pour les Parisiens tout cela n'tait que
mensonges. Ils avaient beau lancer des obus qui brisaient des mansardes,
tuaient ou blessaient des vieillards, des femmes, des enfants. Ah! les
bandits! criait la foule en menaant du poing le moucheron malfaisant,
presque invisible  deux mille mtres de hauteur; puis elle courait de
rue en rue pour le suivre des yeux, ou s'immobilisait sur les places
d'o elle observait  loisir ses volutions.

Argensola tait un habitu de ce spectacle. Ds quatre heures il
arrivait sur la place de la Concorde, le nez en l'air et les regards
fixs vers le ciel, en compagnie de plusieurs badauds avec lesquels une
curiosit commune l'avait mis en relations,  peu prs comme les abonns
d'un thtre qui,  force de se voir, finissent par se lier d'amiti.
Viendra-t-il? Ne viendra-t-il pas? Les femmes taient les plus
impatientes, et quelques-unes avaient la face rouge et la respiration
oppresse pour tre accourues trop vite. Tout  coup clatait un immense
cri: Le voil! Et mille mains indiquaient un point vague  l'horizon.
Les marchands ambulants offraient aux spectateurs des instruments
d'optique, et les jumelles, les longues-vues se braquaient dans la
direction signale.

Pendant une heure l'attaque arienne se poursuivait, aussi acharne
qu'inutile. L'insecte ail cherchait  s'approcher de la Tour Eiffel;
mais aussitt des dtonations clataient  la base, et les diverses
plates-formes crachaient les furibondes crpitations de leurs
mitrailleuses. Alors il virait au-dessus de la ville, et soudain la
fusillade retentissait sur les toits et dans les rues. Chacun tirait:
les locataires des tages suprieurs, les hommes de garde, les soldats
anglais et belges qui se trouvaient de passage  Paris. On savait bien
que ces coups de fusil ne servaient  rien; mais on tirait tout de mme,
pour le plaisir de faire acte d'hostilit contre l'ennemi, ne ft-ce
qu'en intention, et avec l'esprance qu'un caprice du hasard raliserait
peut-tre un miracle. Le seul miracle tait que les tireurs ne se
tuassent pas les uns les autres et que les passants ne fussent pas
blesss par des balles de provenance inconnue. Enfin le _taube_, fatigu
d'voluer, disparaissait.

--Bon voyage! grommelait Argensola. Celui de demain sera peut-tre plus
intressant.

Une autre distraction de l'Espagnol, aux heures de libert que lui
laissaient les visites des avions, c'tait de rder au quai d'Orsay et
d'y regarder la foule des voyageurs qui sortaient de Paris. La
rvlation soudaine de la vrit aprs les illusions cres par
l'optimisme du Gouvernement, la certitude de l'approche des armes
allemandes que, la semaine prcdente, beaucoup de gens croyaient en
pleine droute, ces _taubes_ qui volaient sur la capitale, la
mystrieuse menace des _zeppelins_, affolaient une partie de la
population. Les gares, occupes militairement, ne recevaient que ceux
qui avaient pris d'avance un billet, et maintes personnes attendaient
pendant des jours entiers leur tour de dpart. Les plus presss de
partir commenaient le voyage  pied ou en voiture, et les chemins
taient noirs de gens, de charrettes, de landaus et d'automobiles.

Argensola considrait cette fugue avec srnit. Lui, il tait de ceux
qui restaient. Il avait admir certaines personnes parce qu'elles
avaient t prsentes au sige de Paris, en 1870, et il tait heureux de
la bonne fortune qui lui procurait la chance d'assister  un nouveau
drame plus curieux encore. La seule chose qui le contrariait, c'tait
l'air distrait de ceux auxquels il faisait part de ses observations et
de ses informations. Il rentrait  l'atelier avec une abondante rcolte
de nouvelles qu'il communiquait  Jules avec un empressement fbrile, et
celui-ci l'coutait  peine. Le bohme s'tonnait de cette indiffrence
et reprochait mentalement au peintre d'mes de n'avoir pas le sens des
grands drames historiques.

Jules avait alors des soucis personnels qui l'empchaient de se
passionner pour l'histoire des nations. Il avait reu de Marguerite
quelques lignes traces  la hte, et ces lignes lui avaient apport la
plus dsagrable des surprises. Elle tait oblige de partir. Elle
quittait Paris  l'instant mme, en compagnie de sa mre. Elle lui
disait adieu. C'tait tout. Un tel laconisme avait beaucoup inquit
Jules. Pourquoi ne l'informait-elle pas du lieu o elle se retirait? Il
est vrai que la panique fait oublier bien des choses; mais il n'en tait
pas moins trange qu'elle et nglig de lui donner son adresse.

Pour tirer la situation au clair, Jules n'hsita pas  accomplir une
dmarche qu'elle lui avait toujours interdite: il alla chez elle. La
concierge, dont la loquacit naturelle avait t mise  une rude preuve
par le dpart de tous les locataires, ne se fit pas prier pour dire 
l'amoureux tout ce qu'elle savait; mais d'ailleurs elle savait peu de
chose. Marguerite et sa mre taient parties la veille par la gare
d'Orlans; elles avaient d fuir vers le Midi, comme la plupart des gens
riches; mais elles n'avaient pas dit l'endroit o elles allaient. La
concierge avait cru comprendre aussi que quelqu'un de la famille avait
t bless, mais elle ignorait qui: c'tait peut-tre le fils de la
vieille dame.

Ces renseignements, quoique vagues, suffirent pour inspirer  Jules une
rsolution. Elle n'avait pas voulu lui donner son adresse? Eh bien,
c'tait une raison de plus pour qu'il voult connatre le vritable
motif de ce dpart quasi clandestin. Il irait donc chercher Marguerite
dans le Midi, o il n'aurait probablement pas grand'peine  la
dcouvrir: car les villes o se rfugiaient les gens riches n'taient
pas nombreuses, et il y rencontrerait des amis qui pourraient lui
fournir des renseignements.

Outre cette raison principale, Jules en avait une autre pour quitter
Paris. Depuis le dpart de sa famille, le sjour dans la capitale lui
tait  charge, lui inspirait mme des sentiments qui ressemblaient un
peu  du remords. Il ne pouvait plus se promener aux Champs-lyses ou
sur les boulevards sans que des regards significatifs lui donnassent 
entendre qu'on s'tonnait de voir encore l un jeune homme bien portant
et robuste comme lui. Un soir, dans un wagon du Mtro, la police lui
avait demand  voir ses papiers, pour s'assurer qu'il n'tait pas un
dserteur. Enfin, dans l'aprs-midi du jour o il avait caus avec la
concierge de Marguerite, il avait crois sur le boulevard un homme d'un
certain ge, membre de son cercle d'escrime, et il avait eu par lui des
nouvelles de leurs camarades.

--Qu'est devenu un tel?

--Il a t bless en Lorraine; il est dans un hpital,  Toulouse.

--Et un tel?

--Il a t tu dans les Vosges.

--Et un tel?

--Il a disparu  Charleroi.

Ce dnombrement de victimes hroques avait t long. Ceux qui vivaient
encore continuaient  raliser des prouesses. Plusieurs trangers
membres du cercle, des Polonais, des Anglais rsidant  Paris, des
Amricains des Rpubliques du Sud, venaient de s'enrler comme
volontaires.

--Le cercle, lui avait dit son collgue, peut tre fier de ces jeunes
gens qu'il a exercs pendant la paix  la pratique des armes. Tous sont
sur le front et y exposent leur vie.

Ces paroles avaient gn Jules, lui avaient fait dtourner les yeux,
par crainte de rencontrer sur le visage de son interlocuteur une
expression svre ou ironique. Pourquoi n'allait-il pas, lui aussi,
dfendre la terre qui lui donnait asile?

Le lendemain matin, Argensola se chargea de prendre pour Jules un billet
de chemin de fer  destination de Bordeaux. Ce n'tait pas chose facile,
 raison du grand nombre de ceux qui voulaient partir et qui souvent
taient obligs d'attendre plusieurs jours; mais cinquante francs
glisss  propos oprrent le miracle de lui faire obtenir le petit
morceau de carton dont le numro permettrait au peintre d'mes de
partir dans la soire.

Jules, muni pour tout bagage d'une simple valise, parce que les trains
n'admettaient que les colis ports  la main, prit place dans un
compartiment de premire classe et s'tonna du bon ordre avec lequel la
compagnie avait rgl les dparts: chaque voyageur avait sa place, et il
ne se produisait aucun encombrement. Mais  la gare d'Austerlitz ce fut
une autre affaire: une avalanche humaine assaillit le train. Les
portires taient ouvertes avec une violence qui menaait de les rompre;
les paquets et mme les enfants faisaient irruption par les fentres
comme des projectiles; les gens se poussaient avec la brutalit d'une
foule qui fuit d'un thtre incendi. Dans l'espace destin  huit
personnes il s'en installait douze ou quatorze; les couloirs
s'obstruaient irrmdiablement d'innombrables colis qui servaient de
siges aux nouveaux voyageurs. Les distances sociales avaient disparu;
les gens du peuple envahissaient de prfrence les wagons de luxe,
croyant y trouver plus de place; et ceux qui avaient un billet de
premire classe cherchaient au contraire les wagons des classes
infrieures, dans la vaine esprance d'y voyager plus  l'aise. Mais si
les assaillants se bousculaient, ils ne s'en montraient pas moins
tolrants les uns  l'gard des autres et se pardonnaient en frres. A
la guerre comme  la guerre!, disaient-ils en manire de suprme
excuse. Et chacun poussait son voisin pour lui prendre quelques pouces
de banquette, pour introduire son maigre bagage entre les paquets qui
surplombaient dj les ttes dans le plus menaant quilibre.

Sur les voies de garage, il y avait d'immenses trains qui attendaient
depuis vingt-quatre heures le signal du dpart. Ces trains taient
composs en partie de wagons  bestiaux, en partie de wagons de
marchandises pleins de gens assis  mme sur le plancher ou sur des
chaises apportes du logis. Chacun de ces trains ressemblait  un
campement prt  se mettre en marche, et, depuis le temps qu'il
restaient immobiles, une couche de papiers gras et de pelures de fruits
s'tait forme le long des demeures roulantes.

Jules prouvait une profonde piti pour ses nouveaux compagnons de
voyage. Les femmes gmissaient de fatigue, debout dans le couloir,
considrant avec une envie froce ceux qui avaient la chance d'avoir une
place sur la banquette. Les petits pleuraient avec des blements de
chvre affame. Aussi le peintre renona-t-il bientt  ses avantages de
premier occupant: il cda sa place  une vieille dame; puis il partagea
entre les imprvoyants et les ncessiteux l'abondante provision de
comestibles dont Argensola avait eu soin de le munir.

Il passa la nuit dans le couloir, assis sur une valise, tantt regardant
 travers la glace les voyageurs qui dormaient dans l'abrutissement de
la fatigue et de l'motion, tantt regardant au dehors les trains
militaires qui passaient  ct du sien, dans une direction oppose. A
chaque station on voyait quantit de soldats venus du Midi, qui
attendaient le moment de continuer leur route vers la capitale. Ces
soldats se montraient gais et dsireux d'arriver vite aux champs de
bataille; beaucoup d'entre eux se tourmentaient parce qu'ils avaient
peur d'tre en retard. Jules, pench  une fentre, saisit quelques
propos changs par ces hommes qui tmoignaient une inbranlable
confiance.

--Les Boches? Ils sont nombreux, ils ont de gros canons et beaucoup de
mitrailleuses. Mais n'importe: on les aura.

La foi de ceux qui allaient au-devant de la mort contrastait avec la
panique et les apprhensions de ceux qui s'enfuyaient de Paris. Un vieux
monsieur dcor, type du fonctionnaire en retraite, demandait
anxieusement  ses voisins:

--Croyez-vous qu'_ils_ viendront jusqu' Tours?... Croyez-vous qu'_ils_
viendront jusqu' Poitiers?...

Et, dans son dsir de ne pas s'arrter avant d'avoir trouv pour sa
famille et pour lui-mme un refuge absolument sr, il accueillait comme
un oracle la vaine rponse qu'on lui adressait.

A l'aube, Jules put distinguer, le long de la ligne, les territoriaux
qui gardaient les voies. Ils taient arms de vieux fusils et portaient
pour unique insigne militaire un kpi rouge.

A la gare de Bordeaux, la foule des civils, en bataillant pour descendre
des wagons ou pour y monter, se mlait  la multitude des militaires. A
chaque instant les trompettes sonnaient, et les soldats qui s'taient
carts un instant pour aller chercher de l'eau ou pour se dgourdir les
jambes, accouraient  l'appel. Parmi ces soldats il y avait beaucoup
d'hommes de couleur: c'taient des tirailleurs algriens ou marocains
aux amples culottes grises, aux bonnets rouges coiffant des faces noires
ou bronzes. Et les bataillons arms se mettaient  rouler vers le Nord
dans un assourdissant bruit de fer.

Jules vit aussi arriver un train de blesss qui revenaient des combats
de Flandre et de Lorraine. Ces hommes aux bouches livides et aux yeux
fbriles saluaient d'un sourire les premires terres du Midi aperues 
travers la brume matinale, terres gayes de soleil, royalement pares
de leurs pampres; et, tendant les mains vers les fruits que leur
offraient des femmes, ils picoraient avec dlices les raisins sucrs de
la Gironde.

Bordeaux, ville de province convertie soudain en capitale, tait
enfivre par une agitation qui la rendait mconnaissable. Le prsident
de la Rpublique tait log  la prfecture; les ministres s'taient
installs dans des coles et dans des muses; deux thtres taient
amnags pour les sances du Snat et de la Chambre. Tous les htels
taient pleins, et d'importants personnages devaient se contenter d'une
chambre de domestique.

Jules russit  se loger dans un htel sordide, au fond d'une ruelle. Un
petit Amour ornait la porte vitre; dans la chambre qu'on lui donna, la
glace portait des noms de femmes gravs avec le diamant d'une bague, des
phrases qui commmoraient des sjours d'une heure. Et pourtant des dames
de Paris, en qute d'un logement, lui enviaient la chance d'avoir trouv
celui-l.

Il essaya de se renseigner sur Marguerite auprs de quelques Parisiens
de ses amis qu'il rencontra dans la cohue des fugitifs. Mais ils ne
savaient rien de ce qui intressait Jules. D'ailleurs ils ne
s'occupaient gure que de leur propre sort, ne parlaient que des
incidents de leur propre installation. Seule une de ses anciennes lves
de _tango_ put lui donner une indication utile:

--La petite madame Laurier? Mais oui, elle doit tre dans la rgion,
probablement  Biarritz.

Cela suffit pour que, ds le lendemain, Jules pousst jusqu' la Cte
d'Argent.

En arrivant  Biarritz, la premire personne qu'il rencontra dans la rue
fut Chichi.

--Un pays inhabitable! dclara-t-elle  son frre ds les premiers mots.
Les riches Espagnols qui sont ici en villgiature me donnent sur les
nerfs. Tous _boches_! Je passe mes journes  me quereller avec eux. Si
cela continue, je devrai bientt me rsigner  vivre seule.

Sur la plage, o Chichi conduisit Jules, Luisa jeta les bras au cou de
son fils et voulut l'emmener tout de suite  l'htel. Il y trouva dans
un salon sa tante Hlna au milieu d'une nombreuse compagnie. La
romantique tait enchante du pays et des trangers qui y passaient la
saison. Avec eux elle pouvait discourir  son aise sur la dcadence de
la France. Ces fiers hidalgos attendaient tous, d'un moment  l'autre,
la nouvelle de l'entre du Kaiser  Paris. Des hommes graves qui dans
toute leur existence n'avaient jamais fait quoi que ce soit,
critiquaient aigrement l'incurie de la Rpublique et vantaient
l'Allemagne comme le modle de la prvoyance laborieuse et de la bonne
organisation des forces sociales. Des jeunes gens d'un _chic_ suprme
clataient en vhmentes apostrophes contre la corruption de Paris,
corruption qu'ils avaient tudie avec zle dans les vertueuses coles
de Montmartre, et dclaraient avec une emphase de prdicateurs que la
moderne Babylone avait un urgent besoin d'tre chtie. Tous, jeunes et
vieux, adoraient cette lointaine Germanie o la plupart d'entre eux
n'taient jamais alls et que les autres, dans un rapide voyage, avaient
vue seulement comme une succession d'images cinmatographiques.

--Pourquoi ne vont-ils pas raconter cela chez eux, de l'autre ct des
Pyrnes? protestait Chichi exaspre. Mais non, c'est en France qu'ils
viennent dbiter leurs sornettes calomnieuses. Et dire qu'ils se croient
des gens de bonne ducation!

Jules, qui n'tait pas venu  Biarritz pour y vivre en famille, employa
l'aprs-dner  chercher des renseignements sur Marguerite. Il eut la
chance d'apprendre d'un ami que la mre de madame Laurier tait
descendue  l'htel de l'Atalaye avec sa fille. Il courut donc  l'htel
de l'Atalaye; mais le concierge lui dit que la mre y tait seule et
que la jeune dame tait partie depuis trois ou quatre jours pour un
hpital de Pau, auquel elle avait t attache en qualit d'infirmire.

Le soir mme, Jules reprit le train pour se rendre  Pau.

L, il explora sans succs plusieurs ambulances: personne n'y
connaissait madame Marguerite Laurier. Enfin une religieuse, croyant
qu'il cherchait une parente, fit un effort de mmoire et lui fournit un
renseignement prcieux. Madame Laurier n'avait fait que passer  Pau, et
elle s'en tait alle avec un bless. Il y avait  Lourdes beaucoup de
blesss et beaucoup d'infirmires laques: c'tait dans cette ville
qu'il avait chance de retrouver cette dame,  moins qu'on ne l'et
encore une fois change de service.

Jules arriva  Lourdes par le premier train. Il ne connaissait pas
encore la pieuse localit dont sa mre rptait si frquemment le nom.
Pour Luisa, Lourdes tait le coeur de la France, et l'excellente femme en
tirait mme un argument contre les germanophiles qui soutenaient que la
France devait tre extermine  cause de son impit.

--De nos jours, disait-elle, lorsque la Vierge a daign faire une
apparition, c'est la ville franaise qu'elle a choisie pour y accomplir
ce miracle. Cela ne prouve-t-il pas que la France est moins mauvaise
qu'on ne le prtend? Je ne sache pas que la Vierge ait jamais fait
d'apparition  Berlin...

A peine install dans un htel, prs de la rivire, Jules courut  la
Grande Htellerie transforme en hpital. Il y apprit qu'il ne pourrait
parler au directeur que dans l'aprs-midi. Afin de tromper son
impatience, il alla se promener du ct de la Basilique.

La rue principale qui y conduit tait borde de baraquements et de
magasins o l'on vendait des images et des souvenirs pieux, de sorte
qu'elle ressemblait  un immense bazar. Dans les jardins qui entourent
l'glise, le voyageur ne vit que des blesss en convalescence, dont les
uniformes gardaient les traces de la guerre. En dpit des coups de
brosse rpts, les capotes taient malpropres; la boue, le sang, la
pluie y avaient laiss des taches ineffaables, avaient donn  l'toffe
une rigidit de carton. Quelques hommes en avaient arrach les manches
pour pargner  leurs bras meurtris un frottement pnible. D'autres
avaient encore  leurs pantalons les trous faits par des clats d'obus.
C'taient des combattants de toutes armes et de races diverses:
fantassins, cavaliers, artilleurs; soldats de la mtropole et des
colonies; faces blondes de Champenois, faces brunes de Musulmans, faces
noires de Sngalais aux lvres bleutres; corps d'aspect bonasse, avec
l'obsit du bourgeois sdentaire inopinment mtamorphos en guerrier;
corps secs et nerveux, ns pour la bataille et dj exercs dans les
campagnes coloniales.

La ville o une esprance surnaturelle attire les malades du monde
catholique, tait envahie maintenant par une foule non moins
douloureuse, mais dont les costumes multicolores ne laissaient pas
d'offrir un bariolage quelque peu carnavalesque. Cette foule hroque,
avec ses longues capotes ornes de dcorations, avec ses burnous qui
ressemblaient  des costumes de thtre, avec ses kpis rouges et ses
chchias africaines, avait un air lamentable. Rares taient les blesss
qui conservaient l'attitude droite, orgueil de la supriorit humaine.
La plupart marchaient courbs, boitant, se tranant, s'appuyant sur une
canne ou sur des bquilles. D'autres taient rouls dans les petites
voitures qui, nagure encore, servaient  transporter vers la grotte de
la Vierge les pieux malades. Les clats d'obus, ajoutant  la violence
destructive une sorte de raillerie froce, avaient grotesquement
dfigur beaucoup d'individus. Certains de ces hommes n'taient plus que
d'effrayantes caricatures, des haillons humains disputs  la tombe par
l'audace de la science chirurgicale: tres sans bras ni jambes, qui
reposaient au fond d'une voiturette comme des morceaux de sculpture ou
comme des pices anatomiques; crnes incomplets, dont le cerveau tait
protg par un couvercle artificiel; visages sans nez, qui, comme les
ttes de mort, montraient les noires cavits de leurs fosses nasales.
Et ces pauvres dbris qui s'obstinaient  vivre et qui promenaient au
soleil leurs nergies renaissantes, causaient, fumaient, riaient,
contents de voir encore le ciel bleu, de sentir encore la caresse du
soleil, de jouir encore de la vie. En somme, ils taient du nombre des
heureux; car, aprs avoir vu la mort de si prs, ils avaient chapp 
son treinte, tandis que des milliers et des milliers de camarades
gisaient dans des lits d'o ils ne se relveraient plus, tandis que des
milliers et des milliers d'autres dormaient  jamais sous la terre
arrose de leur sang, terre fatale qui, ensemence de projectiles,
donnait pour rcolte des moissons de croix.

Ce spectacle fit sur Jules une impression si forte qu'il en oublia un
moment le but de son voyage. Ah! si ceux qui provoquent la guerre du
fond de leurs cabinets diplomatiques ou autour de la table d'un
tat-major, pouvaient la voir, non sur les champs de bataille o
l'ivresse de l'enthousiasme trouble les ides, mais froidement, telle
qu'elle se montre dans les hpitaux et dans les cimetires! A la vue de
ces tristes paves des combats, le jeune homme se reprsenta en
imagination le globe terrestre comme un norme navire voguant sur un
ocan infini. Les pauvres humains qui en formaient l'quipage ne
savaient pas mme ce qui existait sous leurs pieds, dans les
profondeurs; mais chaque groupe prtendait occuper sur le pont la
meilleure place. Des hommes considrs comme suprieurs excitaient les
groupes  se har, afin d'obtenir eux-mmes le commandement, de saisir
la barre et de donner au navire la direction qui leur plaisait; mais ces
prtendus hommes suprieurs en savaient tout juste autant que les
autres, c'est--dire qu'ils ne savaient absolument rien. Aucun d'eux ne
pouvait dire avec certitude ce qu'il y avait au del de l'horizon
visible, ni vers quel port se dirigeait le navire. La sourde hostilit
du mystre les enveloppait tous; leur vie tait prcaire, avait besoin
de soins incessants pour se conserver; et nanmoins, depuis des sicles
et des sicles, l'quipage n'avait pas eu un seul instant de bon accord,
de travail concert, de raison claire; il tait divis en partis ennemis
qui s'entretuaient pour s'asservir les uns les autres, qui luttaient
pour se jeter les uns les autres par-dessus bord, et le sillage se
couvrait de cadavres. Au milieu de cette sanguinaire dmence, on
entendait parfois de sinistres sophistes dclarer que cela tait
parfait, qu'il convenait de continuer ainsi ternellement, et que
c'tait un mauvais rve de souhaiter que ces marins, se regardant comme
des frres, poursuivissent en commun une mme destine et s'entendissent
pour surveiller autour d'eux les embches des ondes hostiles.

Jules erra longtemps aux alentours de la basilique. Dans les jardins et
sur l'esplanade, il fut distrait de ses sombres rflexions par la gat
purile que montraient quelques petits groupes de convalescents.
C'taient des Musulmans, tirailleurs algriens ou marocains, auxquels
des civils, par attendrissement patriotique, offraient des cigares et
des friandises. En se voyant si bien fts et rgals par la race qui
tenait leur pays sous sa domination, ils s'enorgueillissaient,
devenaient hardis comme des enfants gts. Heureuse guerre qui leur
permettait d'approcher de ces femmes si blanches, si parfumes, et
d'tre accueillis par elles avec des sourires! Il leur semblait avoir
devant eux les houris du paradis de Mahomet, promises aux braves. Leur
plus grand plaisir tait de se faire donner la main. Madame!...
Madame!... Et ils tendaient leur longue patte noire. La dame, amuse,
un peu effraye aussi, hsitait un instant, donnait une rapide poigne
de main; et les bnficiaires de cette faveur s'loignaient satisfaits.

Un peu plus loin, sous les arbres, les voiturettes des blesss
stationnaient en files. Officiers et soldats restaient de longues heures
dans l'ombre bleue,  regarder passer des camarades qui pouvaient se
servir encore de leurs jambes. La grotte miraculeuse resplendissait de
centaines de cierges allums. Une foule pieuse, agenouille en plein
air, fixait sur les roches sacres des yeux suppliants, tandis que les
esprits s'envolaient au loin vers les champs de bataille avec cette
confiance en Dieu qu'inspire toujours l'anxit. Dans cette foule en
prires il y avait des soldats  la tte enveloppe de linges, qui
tenaient leurs kpis  la main et qui avaient les paupires mouilles de
larmes.

Comme Jules se promenait dans une alle, prs de la rivire, il aperut
un officier dont les yeux taient bands et qui se tenait assis sur un
banc. A ct de lui, blanche comme un ange gardien, se tenait une
infirmire. Jules allait passer son chemin, lorsque l'infirmire fit un
mouvement brusque et dtourna la tte, comme si elle craignait d'tre
vue. Ce mouvement attira l'attention du jeune homme qui reconnut
Marguerite, encore qu'elle ft extraordinairement change. Ce visage
ple et grave ne gardait rien de la frivolit d'autrefois, et ces yeux
un peu las semblaient plus larges, plus profonds.

L'un et l'autre, hypnotiss par la surprise, se considrrent un
instant. Puis, comme Jules faisait un pas vers elle, Marguerite montra
une vive inquitude, protesta silencieusement des yeux, des mains, de
tout le corps; et soudain elle prit une rsolution, dit quelques mots 
l'officier, se leva et marcha droit vers Jules, mais en lui faisant
signe de prendre une alle latrale d'o elle pourrait surveiller
l'aveugle sans que celui-ci entendit les paroles qu'ils changeraient.

Dans l'alle, face  face, ils restrent quelques instants sans rien
dire. Jules tait si mu qu'il ne trouvait pas de mots pour exprimer
ses reproches, ses supplications, son amour. Ce qui lui vint enfin aux
lvres, ce fut une question acerbe et brutale:

--Qui est cet homme?

L'accent rageur, la voix rude avec lesquels il avait parl, le
surprirent lui-mme. Mais Marguerite n'en fut point dconcerte. Elle
fixa sur le jeune homme des yeux limpides, sereins, qui semblaient
affranchis pour toujours des effarements de la passion et de la peur, et
elle rpondit:

--C'est mon mari.

Laurier! tait-il possible que ce ft Laurier, cet aveugle immobile sur
ce banc comme un symbole de la douleur hroque? Il avait la peau
tanne, avec des rides qui convergeaient comme des rayons autour des
cavits de son visage. Ses cheveux commenaient  blanchir aux tempes et
des poils gris se montraient dans la barbe qui croissait sur ses joues.
En un mois il avait vieilli de vingt ans. Et, par une inexplicable
contradiction, il paraissait plus jeune, d'une jeunesse qui semblait
jaillir du fond de son tre, comme si son me vigoureuse, aprs avoir
t soumise aux motions les plus violentes, ne pouvait plus dsormais
connatre la crainte et se reposait dans la satisfaction ferme et
superbe du devoir accompli. A contempler Laurier, Jules prouva tout 
la fois de l'admiration et de l'envie. Il eut honte du sentiment de
haine que venait de lui inspirer cet homme si cruellement frapp par le
malheur: cette haine tait une lchet. Mais, quoique il et la claire
conscience d'tre lche, il ne put s'empcher de dire encore 
Marguerite:

--C'est donc pour cela que tu es partie sans me donner ton adresse? Tu
m'as quitt pour le rejoindre. Pourquoi es-tu venue? Pourquoi m'as-tu
quitt?

--Parce que je le devais, rpondit-elle.

Et elle lui expliqua sa conduite. Elle avait reu la nouvelle de la
blessure de Laurier au moment o elle se disposait  quitter Paris avec
sa mre. Elle n'avait pas hsit une seconde: son devoir tait
d'accourir auprs de son mari. Depuis le dbut de la guerre elle avait
beaucoup rflchi, et la vie lui tait apparue sous un aspect nouveau.
Elle avait maintenant le besoin de travailler pour son pays, de
supporter sa part de la douleur commune, de se rendre utile comme les
autres femmes. Dispose  donner tous ses soins  des inconnus,
n'tait-il pas naturel qu'elle prfrt se dvouer  cet homme qu'elle
avait tant fait souffrir? La piti qu'elle prouvait dj spontanment
pour lui s'tait accrue, lorsqu'elle avait connu les circonstances de
son infortune. Un obus, clatant prs de sa batterie, avait tu tous
ceux qui l'entouraient; il avait reu lui-mme plusieurs blessures; mais
une seule, celle du visage, tait grave: il avait un oeil
irrmdiablement perdu. Quant  l'autre, les mdecins ne dsespraient
pas de le lui conserver; mais Marguerite avait des doutes  cet gard.

Elle dit tout cela d'une voix un peu sourde, mais sans larmes. Les
larmes, comme beaucoup d'autres choses d'avant la guerre, taient
devenues inutiles en raison de l'immensit de la souffrance universelle.

--Comme tu l'aimes! s'cria Jules.

Elle parut se troubler un peu, baissa la tte, hsita une seconde; puis,
avec un visible effort:

--Oui, je l'aime, dclara-t-elle, mais autrement que je ne t'aimais.

--Ah! Marguerite...

La franche rponse qu'il venait d'entendre lui avait donn un coup en
plein coeur; mais, par un effet trange, elle avait aussi apais
brusquement sa colre: il s'tait senti en prsence d'une situation
tragique o les jalousies et les rcriminations ordinaires des amants
n'taient plus de mise. Au lieu de lui adresser des reproches, il lui
demanda simplement:

--Ton mari accepte-t-il tes soins et ta tendresse?

--Il ignore encore qui je suis. Il croit que je suis une infirmire
quelconque, et que, si je le soigne avec zle, c'est seulement parce que
j'ai compassion de son tat et de sa solitude: car personne ne lui crit
ni ne le visite... Je lui ai racont que je suis une dame belge qui a
perdu les siens, qui n'a plus personne au monde. Lui, il ne m'a dit que
quelques mots de sa vie antrieure, comme s'il redoutait d'insister sur
un pass odieux; mais je n'ai entendu de sa bouche aucune parole svre
contre la femme qui l'a trahi... Je souhaite ardemment que les mdecins
russissent  sauver un de ses yeux, et en mme temps cela me fait peur.
Que dira-t-il, quand il saura qui je suis?... Mais qu'importe? Ce que je
veux, c'est qu'il recouvre la vue. Advienne ensuite que pourra!...

Elle se tut un instant; puis elle reprit:

--Ah! la guerre! Que de bouleversements elle a causs dans notre
existence!... Depuis une semaine que je suis  ses cts, je dguise ma
voix autant que je peux, j'vite toute parole rvlatrice. Je crains
tant qu'il me reconnaisse et qu'il s'loigne de moi! Mais, malgr tout,
je dsire tre reconnue et tre pardonne... Hlas! par moments, je me
demande s'il ne souponne pas la vrit, je m'imagine mme qu'il m'a
reconnue ds la premire heure et que, s'il feint l'ignorance, c'est
parce qu'il me mprise. J'ai t si mauvaise avec lui! Je lui ai fait
tant de mal!...

--Il n'est pas le seul, repartit schement Jules. Tu m'as fait du mal, 
moi aussi.

Elle le regarda avec des yeux tonns, comme s'il venait de dire une
parole imprvue et malsante; puis, avec la rsolution de la femme qui a
pris dfinitivement son parti:

--Toi, reprit-elle, tu souffriras un moment, mais bientt tu
rencontreras une autre femme qui me remplacera dans ton coeur. Moi, au
contraire, j'ai assum pour toute ma vie une charge trs lourde et
nanmoins trs douce: jamais plus je ne me sparerai de cet homme que
j'ai si cruellement offens, qui maintenant est seul au monde et qui
aura peut-tre besoin jusqu' son dernier jour d'tre soign et servi
comme un enfant. Sparons-nous donc et suivons chacun notre chemin; le
mien, c'est celui du sacrifice et du repentir; le tien, c'est celui de
la joie et de l'honneur. Ni toi ni moi, nous ne voudrions outrager cet
homme au noble coeur, que la ccit rend incapable de se dfendre. Notre
amour serait une vilenie.

Jules baissait les yeux, perplexe, vaincu.

--coute, Marguerite, dclara-t-il enfin. Je lis dans ton me. Tu aimes
ton mari et tu as raison: il vaut mieux que moi. Avec toute ma jeunesse
et toute ma force, je n'ai t jusqu'ici qu'un inutile; mais je puis
rparer le temps perdu. La France est le pays de mon pre et le tien: je
me battrai pour elle. Je suis las de ma paresse et de mon oisivet, 
une poque o les hros se comptent par millions. Si le sort me
favorise, tu entendras parler de moi.

Ils avaient tout dit. A quoi bon prolonger cette entrevue pnible?

--Adieu, pronona-t-elle, plus rsolue que lui, mais tout  coup devenue
ple. Il faut que je retourne auprs de mon bless.

--Adieu, rpondit-il en lui tendant une main qu'elle prit et serra sans
hsitation, d'une treinte virile.

Et il s'loigna sans regarder en arrire, tandis qu'elle revenait vers
le banc.

Il semblait  Jules que sa personnalit s'tait ddouble et qu'il se
considrait lui-mme avec des yeux de juge. La vanit, la strilit, la
malfaisance de sa vie passe lui apparaissaient nettement,  la lumire
des paroles qu'elle lui avait dites. Alors que l'humanit tout entire
pensait  de grandes choses, il n'avait connu que les dsirs gostes et
mesquins. L'troitesse et la vulgarit de ses aspirations l'irritaient
contre lui-mme. Un miracle s'accomplissait en lui, et il n'hsitait
plus sur la route  suivre.

Il se rendit  la gare, consulta l'indicateur, prit le premier train 
destination de Paris.




VIII

L'INVASION


Comme Marcel fuyait pour se rfugier au chteau, il rencontra le maire
de Villeblanche. Lorsque celui-ci, que le bruit de la dcharge avait
fait accourir vers la barricade, fut inform de la prsence des
tranards, il leva les bras dsesprment.

--Ces gens sont fous!... Leur rsistance va tre fatale au village!

Et il reprit sa course pour tcher d'obtenir des soldats qu'ils
cessassent le feu.

Un long temps se passa sans que rien vnt troubler le silence de la
matine. Marcel tait mont sur l'une des tours du chteau, et il
explorait la campagne avec ses jumelles. Il ne pouvait voir la route:
les bordures d'arbres la lui masquaient. Toutefois son imagination
devinait sous le feuillage une activit occulte, des masses d'hommes
qui faisaient halte, des troupes qui se prparaient pour l'attaque. La
rsistance inattendue des tranards avait drang la marche de
l'invasion.

Ensuite Marcel, ayant retourn ses jumelles vers les abords du village,
y aperut des kpis dont les taches rouges, semblables  des
coquelicots, glissaient sur le vert des prs. C'taient les tranards
qui se retiraient, convaincus de l'inutilit de la rsistance. Sans
doute le maire leur avait indiqu un gu ou une barque oublie qui leur
permettrait de passer la Marne, et ils continuaient leur retraite le
long de la rivire.

Soudain le bois vomit quelque chose de bruyant et de lger, une bulle de
vapeur qu'accompagna une sourde explosion, et quelque chose passa dans
l'air en dcrivant une courbe sifflante. Aprs quoi, un toit du village
s'ouvrit comme un cratre et vomit des solives, des pans de murs, des
meubles rompus. Tout l'intrieur de l'habitation s'chappait dans un jet
de fume, de poussire et de dbris. C'taient les Allemands qui
bombardaient Villeblanche avant l'attaque: ils craignaient sans doute de
rencontrer dans les rues une dfense opinitre.

De nouveaux projectiles tombrent. Quelques-uns, passant par-dessus les
maisons, vinrent clater entre le village et le chteau, dont les tours
commenaient  attirer le pointage des artilleurs. Marcel se disait
qu'il tait temps d'abandonner son prilleux observatoire, lorsqu'il vit
flotter sur le clocher quelque chose de blanc, qui paraissait tre une
nappe ou un drap de lit. Les habitants, pour viter le bombardement,
avaient hiss ce signal de paix.

Tandis que Marcel, descendu dans son parc, regardait le concierge
enterrer au pied d'un arbre tous les fusils de chasse qui existaient au
chteau, il entendit le silence matinal se lacrer avec un dchirement
de toile rude.

--Des coups de fusil, dit le concierge. Un feu de peloton. C'est
probablement sur la place.

Ils se dirigrent vers la grille. Les ennemis ne tarderaient pas 
arriver, et il fallait tre l pour les recevoir.

Quelques minutes aprs, une femme du village accourut vers eux, une
vieille aux membres dcharns et noirtres, qui haletait par la
prcipitation de la course et qui jetait autour d'elle des regards
affols. Ils coutrent avec stupfaction son rcit entrecoup par des
hoquets de terreur.

Les Allemands taient  Villeblanche. D'abord tait venue une automobile
blinde qui avait travers le village d'un bout  l'autre,  toute
vitesse. Sa mitrailleuse tirait au hasard contre les maisons fermes et
contre les portes ouvertes, abattant toutes les personnes qui se
montraient. Des morts! Des blesss! Du sang! Puis d'autres automobiles
blindes avaient pris position sur la place, bientt rejointes par des
pelotons de cavaliers, des bataillons de fantassins, d'autres et
d'autres soldats qui arrivaient sans cesse. Ces hommes paraissaient
furibonds: ils accusaient les habitants d'avoir tir sur eux. Sur la
place, ils avaient brutalis le maire et plusieurs notables. Le cur,
pench sur des agonisants, avait t bouscul, lui aussi. Les Allemands
les avaient dclars prisonniers et parlaient de les fusiller.

Les paroles de la vieille furent interrompues par le bruit de plusieurs
voitures qui s'approchaient.

--Ouvrez la grille, ordonna Marcel au concierge.

La grille fut ouverte, et elle ne se referma plus. Dsormais c'en tait
fait du droit de proprit.

Une automobile norme, couverte de poussire et pleine d'hommes,
s'arrta  la porte; derrire elle rsonnaient les trompes d'autres
voitures, qui s'arrtrent aussi par un brusque serrement des freins.
Des soldats mirent pied  terre, tous vtus de gris verdtre et coiffs
d'un casque  pointe que recouvrait une gaine de mme couleur. Un
lieutenant, qui marchait le premier, braqua le canon de son revolver sur
la poitrine de Marcel et lui demanda:

--O sont les francs-tireurs?

Il tait ple, d'une pleur de colre, de vengeance et de peur, et cette
triple motion lui mettait aux joues un tremblement. Marcel rpondit
qu'il n'avait pas vu de francs-tireurs; le chteau n'tait habit que
par le concierge, par sa famille et par lui-mme, qui en tait le
propritaire.

Le lieutenant considra l'difice, puis toisa Marcel avec une visible
surprise, comme s'il lui trouvait l'aspect trop modeste pour un
chtelain: il l'avait sans doute pris pour un simple domestique. Par
respect pour les hirarchies sociales, il abaissa son revolver; mais il
n'en garda pas moins ses manires imprieuses. Il ordonna  Marcel de
lui servir de guide, et quarante soldats se rangrent pour leur faire
escorte. Disposs sur deux files, ces soldats s'avanaient  l'abri des
arbres qui bordaient l'avenue, le fusil prt  faire feu, regardant avec
inquitude aux fentres du chteau comme s'ils s'attendaient  recevoir
de l une dcharge. Le chtelain marchait tranquillement au milieu du
chemin, et l'officier, qui d'abord avait imit la prudence de ses
hommes, finit par se joindre  Marcel, au moment de traverser le
pont-levis.

Les soldats se rpandirent dans les appartements,  la recherche
d'ennemis cachs. Ils donnaient des coups de baonnette sous les lits et
sous les divans. Quelques-uns, par instinct destructeur, s'amusaient 
percer les tapisseries et les riches courtepointes. Marcel protesta.
Pourquoi ces dgts inutiles? En homme d'ordre, il souffrait de voir les
lourdes bottes tacher de boue les tapis moelleux, d'entendre les crosses
des fusils heurter les meubles fragiles et renverser les bibelots
rares. L'officier considra avec tonnement ce propritaire qui
protestait pour de si futiles motifs; mais il ne laissa pas de donner un
ordre qui fit que les soldats cessrent leurs violentes explorations.
Puis, comme pour justifier de si extraordinaires gards:

--Je crois que vous aurez l'honneur de loger le commandant de notre
corps d'arme, ajouta-t-il en franais.

Lorsqu'il se fut assur que le chteau ne recelait aucun ennemi, il
devint plus aimable avec Marcel; mais il n'en persista pas moins 
soutenir que des francs-tireurs avaient fait feu sur les uhlans
d'avant-garde. Marcel crut devoir le dtromper. Non, ce n'taient pas
des francs-tireurs; c'taient des soldats retardataires dont il avait
trs bien reconnu les uniformes.

--Eh quoi? Vous aussi, vous vous obstinez  nier? repartit l'officier
d'un ton rogue. Mme s'ils portaient l'uniforme, ils n'en taient pas
moins des francs-tireurs. Le Gouvernement franais a distribu des armes
et des effets militaires aux paysans, pour qu'ils nous assassinent. On a
dj fait cela en Belgique. Mais nous connaissons cette ruse et nous
saurons la punir. Les cadavres allemands couchs prs de la barricade
seront bien vengs. Les coupables paieront cher leur crime.

Dans son indignation il lui semblait que la mort de ces uhlans ft une
chose inoue et monstrueuse, comme si les seuls ennemis de l'Allemagne
devaient prir  la guerre et que les Allemands eussent tous le droit
d'y avoir la vie sauve.

Ils taient alors au plus haut tage du chteau, et Marcel, en regardant
par une fentre, vit onduler au-dessus des arbres, du ct du village,
une sombre nue dont le soleil rougissait les contours. De l'endroit o
il se trouvait, il ne pouvait apercevoir que la pointe du clocher.
Autour du coq de fer voltigeaient des vapeurs qui ressemblaient  une
fine gaze,  des toiles d'araigne souleves par le vent. Une odeur de
bois brl arriva jusqu' ses narines. L'officier salua ce spectacle par
un rire cruel: c'tait le commencement de la vengeance.

Quand ils furent redescendus dans le parc, le lieutenant prit Marcel
avec lui dans une automobile, et, tandis que les soldats s'installaient
au chteau, il emmena le chtelain vers une destination inconnue.

A la sortie du parc, Marcel eut comme la brusque vision d'un monde
nouveau. Sur le village s'tendait un dais sinistre de fume,
d'tincelles, de flammches brasillantes; le clocher flambait comme une
norme torche; la toiture de l'glise, en s'effondrant, faisait jaillir
des tourbillons noirtres. Dans l'affolement du dsespoir, des femmes et
des enfants fuyaient  travers la campagne avec des cris aigus. Les
btes, chasses par le feu, s'taient vades des tables et se
dispersaient dans une course folle. Les vaches et les chevaux de labour
tranaient leur licol rompu par les violents efforts de l'pouvante, et
leurs flancs fumeux exhalaient une odeur de poil roussi. Les porcs, les
brebis, les poules se sauvaient ple-mle avec les chats et les chiens.

Les Allemands, des multitudes d'Allemands affluaient de toutes parts.
C'tait comme un peuple de fourmis grises qui dfilaient, dfilaient
vers le Sud. Cela sortait des bois, emplissait les chemins, inondait les
champs. La verdure de la vgtation s'effaait sous le pitinement; les
cltures tombaient, renverses; la poussire s'levait en spirales
derrire le roulement sourd des canons et le trot cadenc des milliers
de chevaux. Sur les bords de la route avaient fait halte plusieurs
bataillons, avec leur suite de voitures et de btes de trait.

Marcel avait vu cette arme aux parades de Berlin; mais il lui sembla
que ce n'tait plus la mme. Il ne restait  ces troupes que bien peu de
leur lustre svre, de leur raideur muette et arrogante. La guerre, avec
ses ignobles ralits, avait aboli l'apprt thtral de ce formidable
organisme de mort. Les rgiments d'infanterie qui nagure,  Berlin,
refltaient la lumire du soleil sur les mtaux et les courroies vernies
de leur quipement; les hussards de la mort, somptueux et sinistres; les
cuirassiers blancs, semblables  des paladins du Saint-Graal; les
artilleurs  la poitrine raye de bandes blanches; tous ces hommes qui,
pendant les dfils, arrachaient des soupirs d'admiration aux Hartrott,
taient maintenant unifis et assimils dans la monotonie d'une mme
couleur vert pisseux et ressemblaient  des lzards qui,  force de
frtiller dans la poussire, finissent par se confondre avec elle.

Les soldats taient extnus et sordides. Une exhalaison de chair
blanche, grasse et suante, mle  l'odeur aigre du cuir, flottait sur
les rgiments. Il n'tait personne qui n'et l'air affam. Depuis des
jours et des jours ils marchaient sans trve,  la poursuite d'un ennemi
qui russissait toujours  leur chapper. Dans cette chasse forcene,
les vivres de l'intendance arrivaient tard aux cantonnements, et les
hommes ne pouvaient compter que sur ce qu'ils avaient dans leurs sacs.
Marcel les vit aligns au bord du chemin, dvorant des morceaux de pain
noir et des saucisses moisies. Quelques-uns d'entre eux se rpandaient
dans les champs pour y arracher des betteraves et d'autres tubercules
dont ils mchaient la pulpe dure, encore salie d'une terre sablonneuse
qui craquait sous la dent.

Ils compensaient l'insuffisance de la nourriture par les produits d'une
terre riche en vignobles. Le pillage des maisons leur fournissait peu de
vivres; mais ils ne manquaient jamais de trouver une cave bien garnie.
L'Allemand d'humble condition, abreuv de bire et accoutum 
considrer le vin comme une boisson dont les riches avaient le
privilge, pouvait dfoncer les tonneaux  coups de crosse et se baigner
les pieds dans les flots du prcieux liquide. Chaque bataillon laissait
comme trace de son passage un sillage de bouteilles vides. Les fourgons,
ne pouvant renouveler leurs provisions de vivres, se chargeaient de
futailles lorsqu'ils passaient dans les villages. Dpourvu de pain, le
soldat recevait de l'alcool.

Lorsque l'automobile entra dans Villeblanche, elle dut ralentir sa
marche. Des murs calcins s'taient abattus sur la route, des poutres 
demi carbonises obstruaient la chausse, et la voiture tait oblige de
virer entre les dcombres fumants. Les maisons des notables brlaient
comme des fournaises, parmi d'autres maisons qui se tenaient encore
debout, saccages, ventres, mais pargnes par l'incendie. Dans ces
brasiers de poutres crpitantes on apercevait des chaises, des
couchettes, des machines  coudre, des fourneaux de cuisine, tous les
meubles du confort paysan, qui se consumaient ou qui se tordaient.
Marcel crut mme voir un bras qui mergeait des ruines et qui commenait
 brler comme un cierge. Un relent de graisse chaude se mlait  une
puanteur de fumerolles et de dbris carboniss.

Tout  coup l'automobile s'arrta. Des cadavres barraient le chemin:
deux hommes et une femme. Non loin de ces cadavres, des soldats
mangeaient, assis par terre. Le chauffeur leur cria de dbarrasser la
route; et alors, avec leurs fusils et avec leurs pieds, ils poussrent
les morts encore tides, qui,  chaque tour qu'ils faisaient sur
eux-mmes, rpandaient une trane de sang. Ds qu'il y eut assez de
place, l'automobile dmarra. Marcel entendit un craquement, une petite
secousse: les roues de derrire avaient cras un obstacle fragile.
Saisi d'horreur, il ferma les yeux.

Quand il les rouvrit, il tait sur la place. La mairie brlait; l'glise
n'tait plus qu'une carcasse de pierres hrisses de langues de feu. L,
Marcel put se rendre compte de la faon dont l'incendie tait
mthodiquement propag par une troupe de soldats qui s'acquittaient de
cette sinistre besogne comme d'une corve ordinaire. Ils portaient des
caisses et des cylindres de mtal; un chef marchait devant eux, leur
dsignait les difices condamns; et, aprs qu'ils avaient lanc par les
fentres brises des pastilles et des jets de liquide, l'embrasement se
produisait avec une rapidit foudroyante.

De la dernire maison que ces soldats venaient de livrer aux flammes, le
chtelain vit sortir deux fantassins franais qui, surpris par le feu et
 demi asphyxis, tranaient derrire eux des bandages dfaits, tandis
que le sang ruisselait de leurs blessures mises  nu. Epuiss de
fatigue, ils n'avaient pu suivre la retraite de leur rgiment. Ds
qu'ils parurent, cinq ou six Allemands s'lancrent sur eux, les
criblrent de coups de baonnette et les repoussrent dans le brasier.

Prs du pont, le lieutenant et Marcel descendirent d'automobile et
s'avancrent vers un groupe d'officiers vtus de gris, coiffs du casque
 pointe, semblables  tous les officiers. Nanmoins le lieutenant se
planta, rigide, une main  la visire, pour parler  celui qui se tenait
un peu en avant des autres. Marcel regarda cet homme qui, de son ct,
l'examinait avec de petits yeux bleus et durs. Le regard insolent et
scrutateur parcourut le chtelain de la tte aux pieds, et Marcel
comprit que sa vie dpendait de cet examen. Mais le chef haussa les
paules, pronona quelques mots, d'un air ddaigneux, puis s'loigna
avec deux de ses officiers, tandis que le reste du groupe se dispersait.

--Son Excellence est trs bonne, dit alors le lieutenant  Marcel. C'est
le commandant du corps d'arme, celui qui doit loger dans votre chteau.
Il pouvait vous faire fusiller; mais il vous pardonne, parce qu'il sera
votre hte. Il a ordonn toutefois que vous assistiez au chtiment de
ceux qui n'ont pas su prvenir l'assassinat de nos uhlans. Cela, pour
votre gouverne: vous n'en comprendrez que mieux votre devoir et la bont
de Son Excellence. Voici le peloton d'excution.

En effet, un peloton d'infanterie s'avanait, conduit par un
sous-officier. Quand les files s'ouvrirent, Marcel aperut au milieu des
uniformes gris plusieurs personnes que l'on brutalisait. Tandis que ces
personnes allaient s'aligner le long d'un mur,  vingt mtres du
peloton, il les reconnut: le maire, le cur, le garde forestier, trois
ou quatre propritaires du village. Le maire avait sur le front une
longue estafilade, et un haillon tricolore pendait sur sa poitrine,
lambeau de l'charpe municipale qu'il avait ceinte pour recevoir les
envahisseurs. Le cur, redressant son corps petit et rond, s'efforait
d'embrasser dans un pieux regard les victimes et les bourreaux, le ciel
et la terre. Il paraissait grossi; sa ceinture noire, arrache par la
brutalit des soldats, laissait son ventre libre et sa soutane
flottante; ses cheveux blancs ruisselaient de sang, et les gouttes
rouges tombaient sur son rabat. Aucun des prisonniers ne parlait: ils
avaient puis leurs voix en protestations inutiles. Toute leur vie se
concentrait dans leurs yeux, qui exprimaient une sorte de stupeur.
tait-il possible qu'on les tut froidement, en dpit de leur complte
innocence? Mais la certitude de mourir donnait une noble srnit  leur
rsignation.

Quand le prtre, d'un pas que l'obsit rendait vacillant, alla prendre
sa place pour l'excution, des clats de rire troublrent le silence.
C'taient des soldats sans armes qui, accourus pour assister au
supplice, saluaient le vieillard par cet outrage: A mort le cur! Dans
cette clameur de haine vibrait le fanatisme des guerres religieuses. La
plupart des spectateurs taient, soit de dvots catholiques, soit de
fervents protestants; mais les uns et les autres ne croyaient qu'aux
prtres de leur pays. Pour eux, hors de l'Allemagne tout tait sans
valeur, mme la religion.

Le maire et le cur changrent de place dans le rang pour se rapprocher,
et, avec une courtoisie solennelle, ils s'offrirent l'un  l'autre la
place d'honneur au centre du groupe.

--Ici, monsieur le maire. C'est la place qui vous appartient.

--Non, monsieur le cur. C'est la vtre.

Ils discutaient pour la dernire fois; mais, en ce moment tragique,
c'tait pour se rendre un mutuel hommage et se tmoigner une dfrence
rciproque.

Quand les fusils s'abaissrent, ils prouvrent tous deux le besoin de
dire quelques paroles, de couronner leur vie par une affirmation
suprme.

--Vive la Rpublique! cria le maire.

--Vive la France! cria le cur.

Et il sembla au chtelain qu'ils avaient pouss le mme cri.

Puis deux bras se dressrent, celui du prtre qui traa en l'air le
signe de la croix, celui du chef du peloton, dont l'pe nue jeta un
clair sinistre. Une dcharge retentit, suivie de quelques dtonations
tardives.

Marcel fut saisi de compassion pour la pauvre humanit,  voir les
formes ridicules qu'elle prenait dans les affres de la mort. Parmi les
victimes, les unes s'affaissrent comme des sacs  moiti vides;
d'autres rebondirent sur le sol comme des pelotes; d'autres
s'allongrent sur le dos ou sur le ventre dans une attitude de nageurs.
Et ce fut  terre une palpitation de membres grouillants, de bras et de
jambes que tordaient les spasmes de l'agonie, tandis qu'une main dbile,
sortant de l'abatis humain, s'efforait de rpter encore le signe
sacr. Mais plusieurs soldats s'avancrent comme des chasseurs qui vont
ramasser leurs pices, et quelques coups de fusil, quelques coups de
crosse eurent vite fait d'immobiliser le tas sanglant. Le lieutenant
avait allum un cigare.

--Quand vous voudrez, dit-il  Marcel avec une drisoire politesse.

Et ils revinrent en automobile au chteau.

       *       *       *       *       *

Le chteau tait dfigur par l'invasion. En l'absence du matre, on y
avait tabli une garde nombreuse. Tout un rgiment d'infanterie campait
dans le parc. Des milliers d'hommes, installs sous les arbres,
prparaient leur repas dans les cuisines roulantes. Les plates-bandes et
les corbeilles du jardin, les plantes exotiques, les avenues
soigneusement sables et ratisses, tout tait pitin, bris, sali par
l'irruption des hommes, des btes et des voitures. Un chef qui portait
sur la manche le brassard de l'intendance, donnait des ordres comme s'il
et t le propritaire occup  surveiller le dmnagement de sa
maison. Dj les tables taient vides. Marcel vit sortir ses dernires
vaches conduites  coups de bton par les ptres casqus. Les plus
coteux reproducteurs, gorgs comme de simples btes de boucherie,
pendaient en quartiers  des arbres de l'avenue. Dans les poulaillers et
les colombiers il ne restait pas un oiseau. Les curies taient remplies
de chevaux maigres qui se gavaient devant les rteliers combles, et
l'avoine des greniers, rpandue par incurie dans les cours, se perdait
en grande quantit avant d'arriver aux mangeoires. Les montures de
plusieurs escadrons erraient  travers les prairies, dtruisant sous
leurs sabots les rigoles d'irrigation, les berges des digues, l'galit
du sol, tout le travail de longs mois. Les piles de bois de chauffage
brlaient inutilement dans le parc: par ngligence ou par mchancet,
quelqu'un y avait mis le feu. L'corce des arbres voisins craquait sous
les langues de la flamme.

Au chteau mme, une foule d'hommes, sous les ordres de l'officier
d'intendance, s'agitaient dans un perptuel va-et-vient. Le commandant
du corps d'arme, aprs avoir inspect les travaux que les pontonniers
excutaient sur la rive de la Marne pour le passage des troupes, devait
s'y installer d'un moment  l'autre avec son tat-major. Ah! le pauvre
chteau historique!

Marcel, coeur, se retira dans le pavillon de la conciergerie et s'y
affala sur une chaise de la cuisine, les yeux fixs  terre. La femme du
concierge le considrait avec tonnement.

--Ah! monsieur! Mon pauvre monsieur!

Le chtelain apprciait beaucoup la fidlit de ces bons serviteurs, et
il fut touch par l'intrt que lui tmoignait la femme. Quant au mari,
faible et malade, il avait sur le front la trace noire d'un coup que lui
avaient donn les soldats, alors qu'il essayait de s'opposer  la
spoliation du chteau en l'absence de son matre. La prsence mme de
leur fille Georgette voqua dans la mmoire de Marcel l'image de Chichi,
et il reporta sur elle quelque chose de la tendresse qu'il prouvait
pour sa propre fille. Georgette n'avait que quatorze ans; mais depuis
quelques mois elle commenait  tre femme, et la croissance lui avait
donn les premires grces de son sexe. Sa mre, par crainte de la
soldatesque, ne lui permettait pas de sortir du pavillon.

Cependant le millionnaire, qui n'avait rien pris depuis le matin, sentit
avec une sorte de honte qu'en dpit de la situation tragique on estomac
criait famine, et la concierge lui servit sur le coin d'une table un
morceau de pain et un morceau de fromage, tout ce qu'elle avait pu
trouver dans son buffet.

L'aprs-midi, le concierge alla voir ce qui se passait au chteau, et il
revint dire  Marcel que le gnral en avait pris possession avec sa
suite. Pas une porte ne restait close: elles avaient toutes t
enfonces  coups de crosse et  coups de hache. Beaucoup de meubles
avaient disparu, ou casss, ou enlevs par les soldats. L'officier
d'intendance rdait de pice en pice, y examinait chaque objet, dictait
des instructions en allemand. Le commandant du corps d'arme et son
entourage se tenaient dans la salle  manger, o ils buvaient en
consultant de grandes cartes tales sur le parquet. Ils avaient oblig
le concierge  descendre dans les caves pour leur en rapporter les
meilleurs vins.

Dans la soire, la mare humaine qui couvrait la campagne reprit son
mouvement de flux. Plusieurs ponts avaient t jets sur la Marne et
l'invasion poursuivait sa marche. Certains rgiments s'branlaient au
cri de: _Nach Paris!_ D'autres, qui devaient rester l jusqu'au
lendemain, se prparaient un gte, soit dans les maisons encore debout,
soit en plein air. Marcel entendit chanter des cantiques. Sous la
scintillation des premires toiles, les soldats se groupaient comme des
orphonistes, et leurs voix formaient un choeur solennel et doux, d'une
religieuse gravit. Au-dessus des arbres du parc flottait une nbulosit
sinistre dont la rougeur tait rendue plus intense par les ombres de la
nuit: c'taient les reflets du village qui brlait encore. Au loin,
d'autres incendies de granges et de fermes rpandaient dans les tnbres
des lueurs sanglantes.

       *       *       *       *       *

Marcel, couch dans la chambre de ses concierges, dormit du sommeil
lourd de la fatigue, sans sursauts et sans rves. Au rveil, il
s'imagina qu'il n'avait sommeill que quelques minutes. Le soleil
colorait de teintes oranges les rideaux blancs de la fentre, et, sur
un arbre voisin, des oiseaux se poursuivaient en piaillant. C'tait une
frache et joyeuse matine d't.

Lorsqu'il descendit  la cuisine, le concierge lui donna des nouvelles.
Les Allemands s'en allaient. Le rgiment camp dans le parc tait parti
ds le point du jour, et bientt les autres l'avaient suivi. Il ne
demeurait au village qu'un bataillon. Le commandant du corps d'arme
avait pli bagage avec son tat-major; mais un gnral de brigade, que
son entourage appelait monsieur le comte, l'avait dj remplac au
chteau.

En sortant du pavillon, Marcel vit prs du pont-levis cinq camions
arrts le long des fosss. Des soldats y apportaient sur leurs paules
les plus beaux meubles des salons. Le chtelain eut la surprise de
rester presque indiffrent  ce spectacle. Qu'tait la perte de quelques
meubles en comparaison de tant de choses effroyables dont il avait t
tmoin?

Sur ces entrefaites, le concierge lui annona qu'un officier allemand,
arriv depuis une heure en automobile, demandait  le voir.

C'tait un capitaine pareil  tous les autres, coiff du casque 
pointe, vtu de l'uniforme gristre, chauss de bottes de cuir rouge,
arm d'un sabre et d'un revolver, portant des jumelles et une carte
gographique dans un tui suspendu  son ceinturon. Il paraissait jeune
et avait au bras gauche l'insigne de l'tat-major. Il demanda  Marcel
en espagnol:

--Me reconnaissez-vous?

Marcel carquilla les yeux devant cet inconnu.

--Vraiment vous ne me reconnaissez pas? Je suis Otto, le capitaine Otto
von Hartrott.

Marcel ne l'avait pas vu depuis plusieurs annes; mais ce nom lui
remmora soudain ses neveux d'Amrique:--d'abord les moutards relgus
par le vieux Madariaga dans les dpendances du domaine; puis le jeune
lieutenant aperu  Berlin, pendant la visite faite aux Hartrott, et
dont les parents rptaient  satit qu'il serait peut-tre un autre
de Moltke.--Cet enfant lourdaud, cet officier imberbe tait devenu le
capitaine vigoureux et altier qui pouvait, d'un mot, faire fusiller le
chtelain de Villeblanche.

Cependant Otto expliquait sa prsence  son oncle. Il n'appartenait pas
 la division loge au village; mais son gnral l'avait charg de
maintenir la liaison avec cette division, de sorte qu'il tait venu
prs du chteau historique et qu'il avait eu le dsir de le revoir. Il
n'avait pas oubli les jours passs  Villeblanche, lorsque les Hartrott
y taient venus en villgiature chez leurs parents de France. Les
officiers qui occupaient les appartements l'avaient retenu  djeuner,
et, dans la conversation, l'un d'eux avait mentionn par hasard la
prsence du matre du logis. Cela avait t une agrable surprise pour
le capitaine, qui n'avait pas voulu repartir sans saluer son oncle; mais
il regrettait de le rencontrer  la conciergerie.

--Vous ne pouvez rester l, ajouta-t-il avec morgue. Rentrez au chteau,
comme cela convient  votre qualit. Mes camarades auront grand plaisir
 vous connatre. Ce sont des hommes du meilleur monde.

D'ailleurs il loua beaucoup Marcel de n'avoir pas quitt son domaine.
Les troupes avaient ordre de svir avec une rigueur particulire contre
les biens des absents. L'Allemagne tenait  ce que les habitants
demeurassent chez eux comme s'il ne se passait rien d'extraordinaire.

Le chtelain protesta:

--Les envahisseurs brlent les maisons et fusillent les innocents!

Mais son neveu lui coupa la parole.

--Vous faites allusion, pronona-t-il avec des lvres tremblantes de
colre,  l'excution du maire et des notables. On vient de me raconter
la chose. J'estime, moi, que le chtiment a t mou: il fallait raser
le village, tuer les femmes et les enfants. Notre devoir est d'en finir
avec les francs-tireurs. Je ne nie pas que cela soit horrible. Mais que
voulez-vous? C'est la guerre.

Puis, sans transition, le capitaine demanda des nouvelles de sa mre
Hlna, de sa tante Luisa, de Chichi, de son cousin Jules, et il se
flicita d'apprendre qu'ils taient en sret dans le midi de la France.
Ensuite, croyant sans doute que Marcel attendait avec impatience des
nouvelles de la parent germanique, il se mit  parler de sa propre
famille.

Tous les Hartrott taient dans une magnifique situation. Son illustre
pre,  qui l'ge ne permettait plus de faire campagne, tait prsident
de plusieurs socits patriotiques, ce qui ne l'empchait pas
d'organiser aussi de futures entreprises industrielles pour exploiter
les pays conquis. Son frre le savant faisait sur les buts de la guerre
des confrences o il dterminait thoriquement les pays que devrait
s'annexer l'empire victorieux, tonnait contre les mauvais patriotes qui
se montraient faibles et mesquins dans leurs prtentions. Ses deux
soeurs, un peu attristes par l'absence de leurs fiancs, lieutenants de
hussards, visitaient les hpitaux et demandaient  Dieu le chtiment de
la perfide Angleterre.

Tout en causant, le capitaine ramenait son oncle vers le chteau. Les
soldats, qui jusqu'alors avaient ignor l'existence de Marcel,
l'observaient avec des yeux attentifs et presque respectueux, depuis
qu'ils le voyaient en conversation familire avec un capitaine
d'tat-major.

Lorsque l'oncle et le neveu entrrent dans les appartements, Marcel eut
un serrement de coeur. Il voyait partout sur les murs des taches
rectangulaires de couleur plus fonce, qui trahissaient l'emplacement de
meubles et de tableaux disparus. Mais pourquoi ces dchirures aux
rideaux de soie, ces tapis maculs, ces porcelaines et ces cristaux
briss? Otto devina la pense du chtelain et rpta l'ternelle excuse:

--Que voulez-vous? C'est la guerre.

--Non, repartit Marcel avec une vivacit qu'il se crut permise en
parlant  un neveu. Non! ce n'est pas la guerre, c'est le brigandage.
Tes camarades sont des cambrioleurs.

Le capitaine se dressa par un violent sursaut, fixa sur son vieil oncle
des yeux flamboyants de colre, et pronona  voix basse quelques
paroles qui sifflaient.

--Prenez garde  vous! Heureusement vous vous tes exprim en espagnol
et les personnes voisines n'ont pu vous comprendre. Si vous vous
permettiez encore de telles apprciations, vous risqueriez de recevoir
pour toute rponse une balle dans la tte. Les officiers de l'empereur
ne se laissent pas insulter.

Et tout, dans l'attitude d'Hartrott, dmontrait la facilit avec
laquelle il aurait oubli la parent, s'il avait reu l'ordre de svir
contre son oncle. Celui-ci baissa la tte.

Mais, l'instant d'aprs, le capitaine parut oublier ce qu'il venait de
dire et affecta de reprendre un ton aimable. Il se faisait un plaisir de
prsenter Marcel  Son Excellence le gnral comte de Meinbourg, qui, en
considration de ce que Desnoyers tait alli aux Hartrott, voulait bien
faire  celui-ci l'honneur de l'admettre  sa table.

Invit dans sa propre maison, le chtelain entra dans la salle  manger
o se trouvaient dj une vingtaine d'hommes vtus de drap gristre et
chausss de hautes bottes. L rien n'avait t bris: rideaux, tentures,
meubles taient intacts. Toutefois les buffets monumentaux prsentaient
de larges vides, et, au premier coup d'oeil, Marcel constata que deux
riches services de vaisselle plate et un prcieux service de porcelaine
ancienne manquaient sur les tablettes. Le propritaire n'en dut pas
moins rpondre par des saluts crmonieux  l'accueil que lui firent les
auteurs de ces rapines, et serrer la main que le comte lui tendit avec
une aristocratique condescendance, tandis que les autres officiers
allemands considraient ce bourgeois avec une curiosit bienveillante et
mme avec une sorte d'admiration: car ils savaient dj que c'tait un
millionnaire revenu du continent lointain o les hommes s'enrichissent
vite.

--Vous allez djeuner avec les barbares, lui dit le comte en le faisant
asseoir  sa droite. Vous n'avez pas peur qu'ils vous dvorent tout
vivant?

Les officiers rirent aux clats de l'esprit de Son Excellence et firent
d'vidents efforts pour montrer par leurs paroles et par leurs manires
combien on avait tort de les accuser de barbarie.

Assis comme un tranger  sa propre table, Marcel y mangea dans les
assiettes qui lui appartenaient, servi par des ennemis dont l'uniforme
restait visible sous le tablier ray. Ce qu'il mangeait tait  lui; le
vin venait de sa cave; la viande tait celle de ses boeufs; les fruits
taient ceux de son verger; et pourtant il lui semblait qu'il tait l
pour la premire fois, et il prouvait le malaise de l'homme qui tout 
coup se voit seul au milieu d'un attroupement hostile. Il considrait
avec tonnement ces intrus assis aux places o il avait vu sa femme, ses
enfants, les Lacour. Les convives parlaient allemand entre eux; mais
ceux qui savaient le franais se servaient souvent de cette langue pour
s'entretenir avec l'invit, et ceux qui n'en baragouinaient que quelques
mots les rptaient avec d'aimables sourires. Chez tous le dsir tait
visible de plaire au chtelain.

Marcel les examina l'un aprs l'autre. Les uns taient grands, sveltes,
d'une beaut anguleuse; d'autres taient carrs et membrus, avec le cou
gros et la tte enfonce entre les paules. Tous avaient les cheveux
coups ras, ce qui faisait autour de la table une luisante couronne de
botes crniennes roses ou brunes, avec des oreilles qui ressortaient
grotesquement, avec des mchoires amaigries qui accusaient leur relief
osseux. Quelques-uns avaient sur les lvres des crocs relevs en pointe,
 la mode impriale; mais la plupart taient rass ou n'avaient que de
courtes moustaches aux poils raides. Les fatigues de la guerre et des
marches forces taient apparentes chez tous, mais plus encore chez les
corpulents. Un mois de campagne avait fait perdre  ces derniers leur
embonpoint, et la peau de leurs joues et de leur menton pendait, flasque
et ride.

Le comte tait le plus g de tous, le seul qui et conserv longs ses
cheveux d'un blond fauve, dj mls de poils gris, peigns avec soin et
luisants de pommade. Sec, anguleux et robuste, il gardait encore, aux
approches de la cinquantaine, une vigueur juvnile entretenue par les
exercices physiques; mais il dissimulait sa rudesse d'homme combatif
sous une nonchalance molle et fminine. Au poignet de la main qu'il
abandonnait ngligemment sur la table, il avait un bracelet d'or; et sa
tte, sa moustache, toute sa personne exhalaient une forte odeur de
parfums.

Les officiers le traitaient avec un grand respect. Otto avait parl de
lui  son oncle comme d'un remarquable artiste,  la fois musicien et
pote. Avant la guerre, certains bruits fcheux, relatifs  sa vie
prive, l'avaient loign de la cour; mais, au dire du capitaine, ce
n'tait que des calomnies de journaux socialistes. Malgr tout,
l'empereur, dont le comte avait t le condisciple, lui gardait en
secret toute son amiti. Nul n'avait oubli le ballet des _Caprices de
Shhrazade_, reprsent avec un grand faste  Berlin sur la
recommandation du puissant camarade.

Le comte crut que, si Marcel gardait le silence, c'tait par
intimidation, et, afin de le mettre  son aise, il lui adressa le
premier la parole. Quand Marcel eut expliqu qu'il n'avait quitt Paris
que depuis trois jours, les assistants s'animrent, voulurent avoir des
nouvelles.

--Avez-vous vu les meutes?...

--La troupe a-t-elle tu beaucoup de manifestants?...

--De quelle manire a t assassin le prsident Poincar?...

Toutes ces questions lui furent adresses  la fois. Marcel, dconcert
par leur invraisemblance, ne sut d'abord quoi rpondre et pensa un
instant qu'il tait dans une maison d'alins. Des meutes? L'assassinat
du prsident? Il ne savait rien de tout cela. D'ailleurs, qui auraient
t les meutiers? Quelle rvolution pouvait clater  Paris, puisque le
gouvernement n'tait pas ractionnaire?

A cette rponse, les uns considrrent d'un air de piti ce pauvre
bent; d'autres prirent une mine souponneuse  l'gard de ce sournois
qui feignait d'ignorer des vnements dont il avait ncessairement
entendu parler. Le capitaine Otto intervint d'une voix imprative, comme
pour couper court  tout faux-fuyant:

--Les journaux allemands, dit-il, ont longuement parl de ces faits. Il
y a quinze jours, le peuple de Paris s'est soulev contre le
gouvernement, a assailli l'lyse et massacr Poincar. L'arme a d
employer les mitrailleuses pour rtablir l'ordre. Tout le monde sait
cela. Au reste, ce sont les grands journaux d'Allemagne qui ont publi
ces nouvelles, et l'Allemagne ne ment jamais.

L'oncle persista  affirmer que, quant  lui, il ne savait rien, n'avait
rien vu, rien entendu dire. Puis, comme ses dclarations taient
accueillies par des gestes de doute ironique, il garda le silence. Alors
le comte, esprit suprieur, incapable de tomber dans la crdulit
vulgaire, intervint d'un ton conciliant:

--En ce qui concerne l'assassinat le doute est permis: car les journaux
allemands peuvent avoir exagr sans qu'il y ait lieu de les accuser de
mauvaise foi. Par le fait, il y a quelques heures, le grand tat-major
m'a annonc la retraite du gouvernement franais  Bordeaux. Mais le
soulvement des Parisiens et leur conflit avec la troupe sont des faits
indniables. Sans aucun doute notre hte en est instruit, mais il ne
veut pas l'avouer.

Marcel osa contredire le personnage; mais on ne l'couta point. Paris!
Ce nom avait fait briller tous les yeux, excit la loquacit de toutes
les bouches. Paris! de grands magasins qui regorgeaient de richesses!
des restaurants clbres, des femmes, du Champagne et de l'argent!
Chacun aspirait  voir le plus tt possible la Tour Eiffel et  entrer
en vainqueur dans la capitale, pour se ddommager des privations et des
fatigues d'une si rude campagne. Quoique ces hommes fussent des
adorateurs de la gloire militaire et qu'ils considrassent la guerre
comme indispensable  la vie humaine, ils ne laissaient pas de se
plaindre des souffrances que la guerre leur causait.

Le comte, lui, exprima une plainte d'artiste:

--Cette guerre m'a t trs prjudiciable, dit-il d'un ton dolent.
L'hiver prochain, on devait donner  Paris un nouveau ballet de moi.

Tout le monde prit part  ce noble ennui; mais quelqu'un fit remarquer
que, aprs le triomphe, la reprsentation du ballet aurait lieu par
ordre et que les Parisiens seraient bien obligs de l'applaudir.

--Ce ne sera pas la mme chose, soupira le comte.

Et il eut un instant de mditation silencieuse.

--Je vous confesse, reprit-il ensuite, que j'aime Paris. Quel malheur
que les Franais n'aient jamais voulu s'entendre avec nous!

Et il s'absorba de nouveau dans une mlancolie de profond penseur.

Un des officiers parla des richesses de Paris avec des yeux de
convoitise, et Marcel le reconnut au brassard qu'il avait sur la manche:
c'tait cet homme qui avait mis au pillage les appartements du chteau.
L'intendant devina sans doute les penses du chtelain: car il crut bon
de donner, d'un air poli, quelques explications sur l'trange
dmnagement auquel il avait procd.

--Que voulez-vous, monsieur? C'est la guerre. Il faut que les frais de
la guerre se paient sur les biens des vaincus. Tel est le systme
allemand. Grce  cette mthode, on brise les rsistances de l'ennemi et
la paix est plus vite faite. Mais ne vous attristez pas de vos pertes:
aprs la guerre, vous pourrez adresser une rclamation au gouvernement
franais, qui vous indemnisera du tort que vous aurez subi. Vos parents
de Berlin ne manqueront pas d'appuyer cette demande.

Marcel entendit avec stupeur cet incroyable conseil. Quelle tait donc
la mentalit de ces gens-l? taient-ils fous, ou voulaient-ils se
moquer de lui?

Le djeuner fini, plusieurs officiers se levrent, ceignirent leurs
sabres et s'en allrent  leur service. Quant au capitaine Hartrott, il
devait retourner prs de son gnral. Marcel l'accompagna jusqu'
l'automobile. Lorsqu'ils furent arrivs  la porte du parc, le
capitaine donna des ordres  un soldat, qui courut chercher un morceau
de la craie dont on se servait pour marquer les logements militaires.
Otto, qui voulait protger son oncle, traa sur le mur cette
inscription:

    _Bitte, nicht plndern_
    _Es sind freundliche Leute[G]._

Et il expliqua  Marcel le sens des mots qu'il venait d'crire. Mais
celui-ci se rcria:

--Non, non, je refuse une protection ainsi motive. Je n'prouve aucune
bienveillance pour les envahisseurs. Si je me suis tu, c'est parce que
je ne pouvais pas faire autrement.

Alors le neveu, sans rien dire, effaa la seconde ligne de
l'inscription; puis, d'un ton de piti sarcastique:

--Adieu, mon oncle, ricana-t-il. Nous nous reverrons bientt avenue
Victor-Hugo.

En retournant au chteau, Marcel aperut  l'ombre d'un bouquet d'arbres
le comte qui, en compagnie de ses deux officiers d'ordonnance et d'un
chef de bataillon, dgustait le caf en plein air. Le comte obligea le
chtelain  prendre une chaise et  s'asseoir, et ces messieurs, tout en
causant, firent une grande consommation des liqueurs provenant des
caves du chteau. Par les bruits qui arrivaient jusqu' lui, Marcel
devinait qu'il y avait hors du parc un grand mouvement de troupes. En
effet, un autre corps d'arme passait avec une sourde rumeur; mais les
rideaux d'arbres cachaient ce dfil, qui se dirigeait toujours vers le
sud.

Tout  coup, un phnomne inexplicable troubla le calme de l'aprs-midi.
C'tait un roulement de tonnerre lointain, comme si un orage invisible
se ft dchan par del l'horizon. Le comte interrompit la conversation
qu'il tenait en allemand avec ses officiers, pour dire  Marcel:

--Vous entendez? C'est le canon. Une bataille est engage. Nous ne
tarderons pas  entrer dans la danse.

Et il se leva pour retourner au chteau. Les officiers d'ordonnance
partirent vers le village, et Marcel resta seul avec le chef de
bataillon, qui continua de savourer les liqueurs en se pourlchant les
babines.

--Triste guerre, monsieur! dit le buveur en franais, aprs avoir fait
connatre au chtelain qu'il commandait le bataillon cantonn 
Villeblanche et qu'il s'appelait Blumhardt.

Ces paroles firent que Marcel prouva une subite sympathie pour le
_Bataillons-Kommandeur_. C'est un Allemand, pensa-t-il, mais il a l'air
d'un honnte homme. A premire vue, les Allemands trompent par la
rudesse de leur extrieur et par la frocit de la discipline qui les
oblige  commettre sans scrupule les actions les plus atroces; mais,
quand on vit avec eux dans l'intimit, on retrouve la bonne nature sous
les dehors du barbare. En temps de paix, Blumhardt avait sans doute t
obse; mais il avait aujourd'hui l'apparence mollasse et dtendue d'un
organisme qui vient de subir une perte de volume. Il n'tait pas
difficile de reconnatre que c'tait un bourgeois arrach par la guerre
 une tranquille et sensuelle existence.

--Quelle vie! continua Blumhardt. Puisse Dieu chtier ceux qui ont
provoqu une pareille catastrophe!

Cette fois, Marcel fut conquis. Il crut voir devant lui l'Allemagne
qu'il avait imagine souvent: une Allemagne douce, paisible, un peu
lente et lourde, mais qui rachetait sa rudesse originelle par un
sentimentalisme innocent et potique. Ce chef de bataillon tait
assurment un bon pre de famille, et le chtelain se le reprsenta
tournant en rond avec sa femme et ses enfants sous les tilleuls de
quelque ville de province, autour du kiosque o des musiciens militaires
jouaient des sonates de Beethoven; puis  la _Bierbraurei_, o, devant
des piles de soucoupes, entre deux conversations d'affaires, il
discutait avec ses amis sur des problmes mtaphysiques. C'tait l'homme
de la vieille Allemagne, un personnage d'_Hermann et Dorothe_. Sans
doute il tait possible que les gloires de l'empire eussent un peu
modifi le genre de vie de ce bourgeois d'autrefois et que, par exemple,
au lieu d'aller  la brasserie, il frquentt le cercle des officiers et
partaget dans quelque mesure l'orgueil de la caste militaire; mais
pourtant c'tait toujours l'Allemand de moeurs patriarcales, au coeur
dlicat et tendre, prt  verser des larmes pour une touchante scne de
famille ou pour un morceau de belle musique.

Le commandant Blumhardt parla des siens, qui habitaient Cassel.

--Huit enfants, monsieur! dit-il avec un visible effort pour contenir
son motion. De mes trois garons, les deux ans se destinent  tre
officiers. Le cadet ne va que depuis six mois  l'cole: il est grand
comme a...

Et il indiqua avec la main la hauteur de ses bottes. En parlant de ce
petit, il avait le coeur gros et ses lvres souriaient avec un
tremblement d'amour. Puis il fit l'loge de sa femme: une excellente
matresse de maison, une mre qui se sacrifiait pour le bonheur de son
mari et de ses enfants. Ah! cette bonne Augusta! Ils taient maris
depuis vingt ans, et il l'adorait comme au premier jour. Il gardait dans
une poche intrieure de sa tunique toutes les lettres qu'elle lui avait
crites depuis le commencement de la campagne.

--Au surplus, monsieur, voici son portrait et celui de mes enfants.

Il tira de sa poitrine un mdaillon d'argent dcor  la mode munichoise
et pressa un ressort qui fit s'ouvrir en ventail plusieurs petits
cercles dont chacun contenait une photographie: la _Frau Kommandeur_,
d'une beaut austre et rigide, imitant l'attitude et la coiffure de
l'impratrice; les _Fruleine Kommandeur_, toutes les cinq vtues de
blanc, les yeux levs au ciel comme si elles chantaient une romance; les
trois garons en uniformes d'coles militaires ou d'coles prives. Et
penser qu'un simple petit clat d'obus pouvait le sparer  jamais de
ces tres chris!

--Ah! oui, reprit-il en soupirant, c'est une triste guerre! Puisse Dieu
chtier les Anglais!

Marcel n'avait pas encore eu le temps de se remettre de l'bahissement
que lui avait caus ce souhait imprvu, lorsqu'un sous-officier vint
dire au chef de bataillon que M. le comte le demandait  l'instant mme.
Blumhardt se leva donc, non sans avoir caress d'un regard de tendre
regret les bouteilles de liqueur, et il s'loigna vers le chteau.

Le sous-officier resta avec Marcel. C'tait un jeune docteur en droit,
qui remplissait auprs du gnral les fonctions de secrtaire. Il ne
manquait aucune occasion de parler franais, pour se perfectionner dans
la pratique de cette langue, et il engagea tout de suite la
conversation avec le chtelain. Il expliqua d'abord qu'il n'tait qu'un
universitaire mtamorphos en soldat: l'ordre de mobilisation l'avait
surpris alors qu'il tait professeur dans un collge et  la veille de
contracter mariage. Cette guerre avait drang tous ses plans.

--Quelle calamit, monsieur! Quel bouleversement pour le monde! Nombreux
taient ceux qui voyaient venir la catastrophe, et il tait invitable
qu'elle se produist un jour ou l'autre. La faute en est au capital, au
maudit capital.

Le sous-officier tait socialiste. Il ne dissimulait point la part qu'il
avait prise  quelques actes un peu hardis de son parti, et cela lui
avait valu des perscutions et des retards dans son avancement. Mais la
Social-Dmocratie tait accepte maintenant par l'empereur et flatte
par les _junkers_ les plus ractionnaires. L'union s'tait faite
partout. Les dputs avancs formaient au Reichstag le groupe le plus
docile de tous. Quant  lui, il ne gardait de son pass qu'une certaine
ardeur  anathmatiser le capitalisme coupable de la guerre.

Marcel se risqua  discuter avec cet ennemi qui semblait d'un caractre
doux et tolrant.

--Le vrai coupable ne serait-il pas le militarisme prussien? N'est-ce
pas le parti militariste qui a cherch et prpar le conflit, qui a
empch tout accommodement par son arrogance?

Mais le socialiste nia rsolument. Les dputs de son parti taient
favorables  la guerre, et sans aucun doute ils avaient leurs raisons
pour cela. Le Franais eut beau rpter des arguments et des faits; ses
paroles rebondirent sur la tte dure de ce rvolutionnaire qui,
accoutum  l'aveugle discipline germanique, laissait  ses chefs le
soin de penser pour lui.

--Qui sait? finit par dire le socialiste. Il se peut que nous nous
soyons tromps; mais  l'heure actuelle tout cela est obscur, et nous
manquons des lments qui nous permettraient de nous former une opinion
sre. Lorsque le conflit aura pris fin, nous connatrons les vrais
coupables, et, s'ils sont des ntres, nous ferons peser sur eux les
justes responsabilits.

Marcel eut envie de rire en prsence d'une telle candeur. Attendre la
fin de la guerre pour savoir qui en tait responsable? Mais, si l'empire
tait victorieux, comment serait-il possible qu'en plein triomphe on ft
peser sur les militaristes les responsabilits d'une guerre heureuse?

--Dans tous les cas, ajouta le sous-officier en s'acheminant avec Marcel
vers le chteau, cette guerre est triste. Que de morts! Nous serons
vainqueurs; mais un nombre immense des ntres succombera avant la
bataille dcisive.

Et, songeur, il s'arrta sur le pont-levis et se mit  jeter des
morceaux de pain aux cygnes qui voluaient sur les eaux du foss. On
continuait  entendre gronder au loin la tempte invisible, qui
devenait de plus en plus violente.

--Peut-tre la livre-t-on en ce moment, cette bataille dcisive, reprit
le sous-officier. Ah! puisse notre prochaine entre  Paris mettre un
terme  ces massacres et donner au monde le bienfait de la paix!

       *       *       *       *       *

Le crpuscule tombait, lorsque Marcel aperut un grand rassemblement 
l'entre du chteau. C'taient des paysans, hommes et femmes, qui
entouraient un piquet de soldats. Il s'approcha du groupe et vit le
commandant Blumhardt  la tte du dtachement. Parmi les fantassins en
armes s'avanait un garon du village, entre deux hommes qui lui
tenaient sur la poitrine la pointe de leurs baonnettes. Son visage,
marqu de taches de rousseur et dpar par un nez de travers, tait
d'une lividit de cire; sa chemise, sale de suie, tait dchire, et on
y voyait les marques des grosses mains qui l'avaient mise en lambeaux; 
l'une de ses tempes, le sang coulait d'une large blessure. Derrire lui
marchait une femme chevele, qu'entouraient quatre gamines et un
bambin, tous maculs de noir comme s'ils sortaient d'un dpt de
charbon. La femme gesticulait avec violence et entrecoupait de sanglots
les paroles qu'elle adressait aux soldats et que ceux-ci ne pouvaient
comprendre.

Ce garon tait son fils. La veille, la mre s'tait rfugie avec ses
enfants dans la cave de leur maison incendie; mais la faim les avait
obligs d'en sortir. Quand les Allemands avaient vu le jeune homme, ils
l'avaient pris et maltrait. Ils croyaient que ce garon avait vingt
ans, le considraient comme d'ge  tre soldat, et voulaient le
fusiller sance tenante, pour qu'il ne s'enrlt point dans l'arme
franaise.

--Mais ce n'est pas vrai! protestait la femme. Il n'a pas plus de
dix-huit ans... Il n'a mme pas dix-huit ans: il n'a que dix-sept ans et
demi!...

Et elle se tournait vers les autres femmes pour invoquer leur
tmoignage: de lamentables femmes aussi sales qu'elle-mme et dont les
vtements lacrs exhalaient une odeur de suie, de misre et de mort.
Toutes confirmaient les paroles de la mre et joignaient leurs
lamentations aux siennes; quelques-unes, contre toute vraisemblance,
n'attribuaient mme au prisonnier que seize ans, que quinze ans. Les
petits contemplaient leur frre avec des yeux dilats par la terreur et
mlaient leurs cris aigus au choeur des femmes vocifrantes.

Lorsque la mre reconnut M. Desnoyers, elle s'approcha de lui et se
rassrna soudain, comme si elle tait sre que le matre du chteau
pouvait sauver son fils. Devant ce dsespoir qui l'appelait  l'aide,
Marcel, persuad que Blumhardt, aprs le courtois entretien qu'ils
avaient eu ensemble, l'couterait volontiers, se fit un devoir
d'intervenir. Il dit donc au commandant qu'il connaissait ce
garon,--par le fait, il ne se souvenait pas de l'avoir jamais vu,--et
qu'il le croyait  peine g de dix-neuf ans.

--Mais, repartit Blumhardt, le secrtaire de la mairie vient d'avouer
qu'il a vingt ans!

--Mensonge! hurla la mre. Le secrtaire a fait erreur! Il est vrai que
mon fils est robuste pour son ge, mais il n'a pas vingt ans. Monsieur
Desnoyers vous l'atteste!

--Au surplus, ajouta Marcel, mme s'il les avait, serait-ce une raison
pour le fusiller?

Blumhardt haussa les paules sans rpondre. Maintenant qu'il exerait
ses fonctions de chef, il n'attachait plus aucune importance  ce que
lui disait le chtelain.

--Avoir vingt ans n'est pas un crime, insista Marcel.

--Assez! interrompit rudement Blumhardt. Ce n'est ni votre affaire ni la
mienne. Je suis homme de conscience, et, puisqu'il y a doute, je vais
consulter le gnral. C'est lui qui dcidera.

Ils ne prononcrent plus un mot. Devant le pont-levis, l'escorte
s'arrta avec son prisonnier. De l'un des appartements sortaient les
accords d'un piano, et cela parut de bon augure  Marcel: c'tait sans
doute le comte qui touchait de cet instrument, et un artiste ne pouvait
tre inutilement cruel. Introduits au salon, ils trouvrent en effet le
gnral assis devant un magnifique piano  queue, dont l'intendant
aurait bien voulu s'emparer, mais que le compositeur avait donn l'ordre
de laisser en place pour son propre usage. Blumhardt exposa brivement
l'affaire, tandis que l'autre, d'un air ennuy, faisait courir ses
doigts sur les touches.

--O est le prisonnier? demanda enfin le gnral.

--En bas, prs du pont-levis.

Le gnral se leva, s'approcha d'une fentre, fit signe aux soldats
d'amener le prisonnier devant lui. Il regarda le garon pendant une
demi-minute, tout en fumant la cigarette turque qu'il venait d'allumer,
puis marmotta entre ses dents: Tant pis pour lui: il est trop laid!
Et, se retournant vers le chef de bataillon:

--Cet homme a vingt ans passs, pronona-t-il. Faites votre devoir.

Marcel, confondu, sortit avec Blumhardt. Comme ils traversaient le
vestibule, ils rencontrrent le concierge qui, en compagnie de sa fille
Georgette, apportait du pavillon un matelas et des draps. Le chtelain,
qui ne voulait pas embarrasser ces braves gens de sa personne une
seconde nuit, mais qui, malgr l'invitation du comte, ne voulait pas non
plus se rinstaller dans les appartements  ct de l'intrus, avait
command qu'on lui prpart un lit dans une mansarde, sous les combles.
Or, depuis que les concierges voyaient leur matre en bonnes relations
avec les Allemands, ils ne craignaient plus autant les envahisseurs et
vaquaient sans crainte  leurs besognes, persuads qu'au moins en plein
jour et dans le chteau ils ne couraient aucun risque.

A la vue de Georgette, le chef de bataillon, malgr la raideur qu'il
affectait dans le service, s'humanisa et dit au pre:

--Elle est gentille, votre petite.

Elle se tenait devant lui, droite, timide, les yeux baisss, un peu
tremblante comme si elle pressentait un pril obscur; mais elle n'en
faisait pas moins effort pour sourire. Blumhardt crut sans doute que ce
sourire tait de sympathie; car il devint plus familier, et, de sa
grosse patte, il caressa les joues et pina le menton de la jouvencelle.
A ce dsagrable contact les yeux de Georgette s'emplirent de larmes.
Ceux du commandant brillaient de plaisir. Marcel, qui l'observait,
demeura perplexe. Comment tait-il possible que cet homme, qui allait
faire fusiller sans piti un innocent, pt tre en mme temps un bon
pre de famille qui, parmi les horreurs de la guerre, s'attendrissait 
regarder une fillette, sans doute parce qu'elle lui rappelait les cinq
enfants qu'il avait laisss  Cassel? Dcidment l'me humaine tait un
trange tissu de contradictions.

--Au revoir, dit Blumhardt  Georgette. Tu vois bien que je ne suis pas
mchant. Veux-tu m'embrasser?

Et il se pencha vers elle. Mais elle eut un mouvement si violent de
rpulsion qu'il ne put se mprendre sur les sentiments de la jeune
fille, et lui dit en ricanant, avec un regard qui n'avait plus rien de
paternel:

--Tu as beau faire la vilaine avec moi; a ne m'empche pas de te
trouver jolie.

       *       *       *       *       *

Pendant les quatre jours qui suivirent, Marcel mena une vie absurde,
coupe d'horribles visions. Pour ne plus avoir de rapports avec les
occupants du chteau, il ne quittait gure sa mansarde, o il restait
tendu sur son lit toute la matine  se dsoler et  rvasser.

Au cours de ces heures d'oisivet anxieuse, il se rappela certains
bas-reliefs assyriens du British Museum, dont il avait vu les
photographies chez un de ses amis, quelques mois auparavant. Ces
monuments de l'antique brutalit humaine lui avaient paru terribles. Les
guerriers incendiaient les villes; les prisonniers dcapits
s'entassaient par monceaux; les paysans pacifiques, rduits en
esclavage, s'en allaient en longues files, la chane au cou. Et il
s'tait flicit de vivre dans une poque o de telles horreurs taient
devenues impossibles. Mais non: en dpit des sicles couls, la guerre
tait toujours la mme. Aujourd'hui encore, sous le casque  pointe, les
soldats procdaient comme avaient procd jadis les satrapes  la mitre
bleue et  la barbe annele. On fusillait l'adversaire, encore qu'il
n'et pas pris les armes; on assassinait les blesss et les prisonniers;
on acheminait vers l'Allemagne le troupeau des populations civiles,
asservies comme les captifs d'autrefois. A quoi donc avait servi ce que
les modernes appellent orgueilleusement le progrs? Qu'taient devenues
ces lois de la guerre qui se vantaient de soumettre la force elle-mme
au respect du droit et qui prtendaient obliger les hommes  se battre
en se faisant les uns aux autres le moins de mal possible? La
civilisation n'tait-elle qu'un trompe-l'oeil et une duperie?...

Chaque matin, vers midi, la femme du concierge montait  la mansarde
pour avertir son matre qu'elle lui avait prpar  djeuner; mais il
rpondait qu'il n'avait pas faim, qu'il ne voulait pas descendre. Alors
elle insistait, lui offrait d'apporter dans la mansarde le maigre menu.
Il finissait par consentir, et, tout en mangeant, il causait avec elle.

Elle lui racontait ce qui se passait au chteau. Ah! quelle vie menait
cette soldatesque! Comme ils buvaient, chantaient, hurlaient! Aprs une
furieuse ripaille, ils avaient bris tous les meubles de la salle 
manger; puis ils s'taient mis  danser, quelques-uns  demi nus,
imitant les dandinements et les grimaces fminines. Le comte lui-mme
tait ivre comme une bourrique, et, vautr sur les coussins d'un divan,
il contemplait avec dlices ce hideux spectacle.

--Et dire que nous sommes obligs de servir ces brutes! gmissait la
pauvre femme. Ils ne sont plus les mmes qu' leur arrive. Les soldats
annoncent que leur rgiment part demain pour une grande bataille; c'est
cela qui les rend fous. Ils me font peur, ils me font peur!

Ce qu'elle ne disait pas, mais ce qui lui torturait l'me, c'tait
qu'elle avait peur surtout pour Georgette. La veille, elle avait vu
quelques-uns de ces hommes rder autour de la conciergerie, et elle
avait eu aussitt l'ide de cacher sa fille. La chose n'tait pas facile
dans une proprit envahie par des centaines de soldats, dans un chteau
dont toutes les serrures avaient t mthodiquement brises  tous les
tages. Mais elle se souvint qu' ct de la mansarde occupe par le
chtelain il y avait, dans l'angle des combles, un petit rduit dont ces
sauvages avaient nglig d'abattre la porte; et, comme les soldats ne
faisaient jamais l'inutile ascension du grenier, elle pensa que ce
serait pour sa fille une bonne cachette, d'autant mieux que la prsence
du chtelain dans la mansarde contigu serait, le cas chant, une
protection pour la fillette. Marcel approuva les prcautions prises,
promit de veiller sur sa jeune voisine et fit recommander  l'enfant de
se tenir tranquille et silencieuse.

La nuit suivante, vers trois heures, le chtelain fut brusquement
rveill par le bruit d'une porte qui d'abord grina sous une forte
pousse, puis fut jete bas d'un coup d'paule. Et aussitt aprs
retentirent des cris fminins, des supplications, des sanglots
dsesprs. C'tait Georgette qui appelait au secours, tout en se
dfendant contre l'ignoble outrage. Mais soudain une autre voix tonna
dans le couloir:

--Ah! brigand!...

Une lutte d'un instant s'engagea au seuil du rduit et se termina par un
coup de revolver. Tout cela s'tait fait si vite que Marcel avait eu 
peine le temps de sauter  bas de son lit et de commencer  se vtir.
Lorsqu'il sortit de sa mansarde, un bougeoir  la main, il se heurta
contre un corps qui agonisait: c'tait le concierge dont les yeux
vitreux taient dmesurment ouverts et dont les lvres se couvraient
d'une cume sanglante, tandis qu' ct de sa main droite luisait un
long couteau de cuisine. Et Marcel reconnut aussi le meurtrier: c'tait
le commandant Blumhardt, qui tenait encore son revolver  la main: un
Blumhardt nouveau,  la face livide, aux yeux lubriques, avec une
bestiale expression d'arrogance froce. A l'autre bout du corridor,
plusieurs soldats, attirs par la dtonation, montaient bruyamment
l'escalier.

En somme, le mari d'Augusta n'tait pas fier d'tre surpris au milieu
d'une telle aventure. Quand les soldats, dont les uns portaient des
lumires et dont les autres taient arms de sabres et de fusils,
furent arrivs prs du chef de bataillon, celui-ci chercha
instinctivement les mots qui expliqueraient sa prsence en ces lieux et
le drame sanglant qui venait de s'accomplir. Une soudaine sonnerie de
clairon, clatant dans la cour du chteau, lui vint en aide. C'tait le
signal du rveil pour le rgiment qui devait quitter le chteau. Alors
Blumhardt, dispens de longues explications, dit aux soldats, en
montrant le cadavre du concierge:

--Je me suis dfendu contre ce lche qui m'a tratreusement attaqu:
voyez le couteau. Justice est faite. Vous entendez le clairon qui nous
appelle. Demi-tour, et tous en bas!

Sur quoi, le tapage des gros souliers  clous s'loigna dans le couloir,
dvala l'escalier, s'affaiblit, se perdit. Le ciel commenait 
s'clairer des premires lueurs du jour. On entendait au loin le
grondement continu du canon. Dans le parc du chteau et dans le village,
des roulements de tambour, des notes aigus de fifre, des coups de
sifflet indiquaient que les troupes allemandes partaient pour la
bataille.




IX

LA RECULADE


Dans la matine, lorsque le chtelain sortit du parc, il vit la valle
blonde et verte sourire au soleil. Tout tait dans un profond repos;
aucun objet ne se mouvait, aucune figure humaine ne se dessinait dans le
paysage. Marcel eut l'impression d'tre plus seul qu'au temps o,
chassant devant lui un troupeau de btail, il franchissait les dserts
des Andes sous un ciel travers de temps  autre par des condors.

Il se dirigea vers le village, qui n'tait plus gure qu'un amas de murs
en ruines. De ces ruines mergeaient  et l quelques maisonnettes
intactes. Le clocher incendi, dont la charpente tait dpouille de ses
ardoises et noircie par le feu, portait encore sa croix tordue. Dans les
rues parsemes de bouteilles, de poutres rduites en tisons, de dbris
de toute sorte, il n'y avait pas une me. Les cadavres avaient disparu;
mais une horrible puanteur de graisse brle et de chair dcompose
prenait Marcel aux narines.

Arriv sur la place, il s'approcha des maisons restes debout, appela 
plusieurs reprises. Personne ne lui rpondit. Toute la population avait
donc abandonn Villeblanche? Aprs avoir attendu plusieurs minutes, il
aperut un vieillard qui s'avanait vers lui avec prcaution, parmi les
dcombres. Quelques femmes et quelques enfants suivirent le vieillard et
se rassemblrent autour de Marcel. Depuis quatre jours ces gens vivaient
cachs dans les caves, sous leurs logis effondrs. La crainte leur avait
fait oublier la faim; mais, depuis que l'ennemi n'tait plus l, ils
ressentaient cruellement les besoins physiques touffs par la terreur.

--Du pain, monsieur! Mes petits se meurent!

--Du pain!... Du pain!...

Machinalement, le chtelain mit la main  la poche et en tira des pices
d'or. A l'aspect de ce mtal les yeux brillrent, mais ils s'teignirent
aussitt. Ce qu'il fallait, ce n'tait pas de l'or, c'tait du pain, et
il n'y avait plus dans le village ni boulangerie, ni boucherie, ni
picerie. Les Allemands s'taient empars de tous les comestibles, et le
bl mme avait pri avec les greniers et les granges. Que pouvait le
millionnaire pour remdier  cette dtresse? Quoiqu'il se rendt compte
de son impuissance, il n'en distribua pas moins  ces malheureux des
louis qu'ils recevaient avec gratitude, mais qu'ensuite ils
considraient dans leur main noire avec dcouragement. A quoi cela
pouvait-il leur servir?

Comme Marcel s'en retournait, dsespr, vers le chteau, il eut la
surprise d'entendre derrire lui le bruit mtallique d'une automobile
allemande qui revenait du sud, roulant sur la route dans la direction
qu'il suivait. Quelques minutes plus tard, ce fut tout un convoi de
grandes automobiles qui apparurent sur le chemin, escortes par des
pelotons de cavalerie. Lorsqu'il rentra dans son parc, des soldats
taient dj occups  y tendre les fils d'une ligne tlphonique, et le
convoi d'automobiles y pntra en en mme temps que lui.

Les automobiles, comme aussi les fourgons qui les accompagnaient,
portaient tous la croix rouge peinte sur fond blanc. C'tait une
ambulance qui venait s'tablir au chteau. Les mdecins, vtus de drap
verdtre et arms comme les officiers, imitaient la hauteur tranchante
et la raideur insolente de ceux-ci. On tira des fourgons des centaines
de lits pliants, qui furent rpartis dans les diffrentes pices. Tout
cela se faisait avec une promptitude mcanique, sur des ordres brefs et
premptoires. Une odeur de pharmacie, de drogues concentres, se
rpandit dans les appartements et s'y mla  la forte odeur des
antiseptiques dont on avait arros les parquets et les murs, pour
rendre inoffensifs les rsidus de l'orgie nocturne. Un peu plus tard, il
arriva aussi des femmes vtues de blanc, viragos aux yeux bleus et aux
cheveux en filasse. D'aspect grave, dur, austre, ces infirmires
avaient l'aspect de religieuses; mais elles portaient le revolver sous
leurs vtements.

A midi, de nouvelles automobiles afflurent en grand nombre vers
l'norme drapeau blanc, charg d'une croix rouge, qui avait t hiss
sur la plus haute tour du chteau. Ces voitures arrivaient toujours du
ct de la Marne; leur mtal tait bossel par les projectiles, leurs
glaces toiles de trous. De l'intrieur sortaient des hommes et des
hommes, les uns encore capables de marcher, les autres ports sur des
brancards: faces ples ou rubicondes, profils aquilins ou camus, ttes
blondes ou enveloppes de bandages sanglants, bouches qui riaient avec
un rire de bravade ou dont les lvres bleuies laissaient chapper des
plaintes, mchoires soutenues par des ligatures de toile, corps qui, en
apparence, taient indemnes et qui pourtant agonisaient, capotes
dboutonnes o l'on constatait le vide de membres absents. Ce flot de
souffrance inonda le chteau; il n'y resta plus un seul lit inoccup, et
les derniers brancards durent attendre dehors,  l'ombre des arbres.

Le tlphone fonctionnait incessamment. Les oprateurs, revtus de
tabliers, allaient de ct et d'autre, travaillant le plus vite
possible. Ceux qui mouraient de l'opration laissaient un lit
disponible pour les nouveaux venus. Les membres coups, les os casss,
les lambeaux de chair s'entassaient dans des paniers, et, lorsque les
paniers taient pleins, des soldats les enlevaient tout dgouttants de
sang, et allaient enfouir le contenu au fond du parc. D'autres soldats,
par couples, emportaient de longues choses enveloppes dans des draps de
lit: c'taient des morts. Le parc se convertissait en cimetire et des
tombes s'ouvraient partout. Les Allemands, arms de pioches et de
pelles, se faisaient aider dans leur funbre travail par une douzaine de
paysans prisonniers, qui creusaient la terre et qui prtaient main forte
pour descendre les corps dans les fosses. Bientt il y eut tant de
cadavres qu'on les amena sur une charrette et que, pour faire plus vite,
on les dchargea directement dans les trous, comme des matriaux de
dmolition.

Marcel, qui n'avait mang depuis le matin qu'un des morceaux de pain
trouvs par la concierge dans la salle  manger, aprs le dpart des
Allemands, et qui avait laiss les autres morceaux pour cette femme et
pour sa fille, commena  sentir le tourment de la faim. Pouss par la
ncessit, il s'approcha de quelques mdecins qui parlaient le franais;
mais il ddaignrent de rpondre  sa demande, et, lorsqu'il voulut
insister, ils le chassrent par une injurieuse bourrade. Eh quoi? Lui
faudrait-il donc mourir de faim dans son propre chteau? Pourtant ces
gens mangeaient; les robustes infirmires s'taient mme installes
dans la cuisine et s'y empiffraient de victuailles. Il alla les
solliciter; mais elles ne lui furent pas plus pitoyables que les
mdecins.

Il errait, le ventre creux, dans les alles de son fastueux domaine,
lorsqu'il aperut un infirmier  grande barbe rousse, qui, adoss au
tronc d'un arbre, se taillait lentement des bouches dans une grosse
miche de pain, puis mordait  mme dans un long morceau de saucisse aux
pois, de l'air d'un homme dj repu. Le millionnaire famlique
s'approcha, fit comprendre par gestes qu'il tait  jeun, montra une
pice d'or. Les yeux de l'infirmier brillrent et un sourire dilata sa
bouche d'une oreille  l'autre.

--_Ia_, _ia_, dit-il, comprenant fort bien la mimique de Marcel.

Et il prit la pice, donna en change au chtelain le reste de la miche
et de la saucisse. Le chtelain les saisit et courut jusqu'au pavillon,
o il partagea ces aliments avec la veuve et l'orpheline.

La nuit suivante, Marcel fut tenu veill, non seulement par l'horreur
des visions de la journe, mais aussi par le bruit de la canonnade qui
se rapprochait. Les automobiles continuaient  arriver du front, 
dposer leur chargement de chair lacre, puis  repartir. Et dire que,
de l'un et de l'autre ct de la ligne de combat, sur plus de cent
kilomtres peut-tre, il y avait une quantit d'ambulances semblables
o les hommes moribonds affluaient de toutes parts, et qu'en outre il
restait sur le champ de bataille des milliers de blesss non recueillis,
qui hurlaient en vain sur la glbe, qui tranaient dans la poussire et
dans la boue leurs plaies bantes, et qui expiraient en se roulant dans
les mares de leur propre sang!

Le lendemain matin, Marcel retrouva dans son parc l'infirmier qui
l'attendait au mme endroit, avec une serviette pleine de provisions. Il
crut que cet homme tait venu l par bont, et il lui offrit de nouveau
une pice d'or.

--_Nein_! fit l'autre en loignant son paquet de la main qui
s'allongeait pour le prendre.

Marcel, tonn et vex de s'tre mpris sur les sentiments de ce teuton,
lui offrit une seconde pice d'or.

--_Nein_! rpta l'infirmier avec le mme geste de refus.

Ah! le voleur! pensa Marcel. Comme il abuse de la situation!

Mais ncessit fait loi, et le chtelain dut donner cinq louis pour
obtenir les vivres.

Cependant la canonnade s'tait rapproche encore, et le chtelain
comprit qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Les automobiles
arrivaient et repartirent de plus en plus vite et le personnel de
l'ambulance avait l'air effar. Bientt un bruit de foule se fit
entendre hors du parc et les chemins s'encombrrent. C'tait une
nouvelle invasion, mais  rebours. Pendant des heures entires, il y eut
un dfil de camions poudreux dont les moteurs haletaient. Puis ce
furent des rgiments d'infanterie, des escadrons de cavalerie, des
batteries d'artillerie. Tout cela marchait lentement, et Marcel
demeurait perplexe. tait-ce une droute? tait-ce un simple changement
de position? Ce qui, dans tous les cas, lui faisait plaisir, c'tait le
sombre mutisme des officiers, l'air abruti et morne des hommes.

A la nuit, le passage des troupes continuait et la canonnade se
rapprochait toujours. Quelques dcharges taient mme si voisines que
les vitres des fentres en tremblaient. Un paysan, qui tait venu se
rfugier au chteau, put donner quelques nouvelles. Les Allemands se
retiraient; mais ils avaient dispos plusieurs de leurs batteries sur la
rive droite de la Marne, pour tenter une dernire rsistance. On allait
donc se battre dans le village.

En attendant, le dsordre croissait  l'ambulance et la rgularit
automatique de la discipline y tait visiblement compromise. Mdecins et
infirmiers avaient reu l'ordre d'vacuer le chteau; c'tait pour cela
que, chaque fois qu'arrivait une automobile charge de blesss, ils
criaient, juraient, ordonnaient au chauffeur de pousser plus loin vers
l'arrire.

En dpit de cet ordre, l'une des automobiles dchargea ses blesss:
l'tat de ces hommes tait si grave que les mdecins les acceptrent,
jugeant sans doute inutile que les malheureux poursuivissent leur
voyage. Ces blesss demeurrent  l'abandon dans le jardin, sur les
brancards de toile qui avaient servi  les apporter.

A la lueur des lanternes, Marcel reconnut un de ces moribonds: c'tait
le secrtaire du comte, le professeur socialiste avec lequel il avait
caus de l'attitude du parti ouvrier  l'gard de la guerre. Cet homme
tait blme, avait les joues tires, les yeux comme obscurcis de brume;
on ne lui voyait pas de blessure apparente; mais, sous la capote qui le
recouvrait, ses entrailles, laboures par une pouvantable dchirure,
exhalaient une puanteur d'abattoir. En apercevant Marcel debout devant
lui, il se rendit compte du lieu o il se trouvait. Parmi tout ce monde
qui s'agitait dans le voisinage, le chtelain tait la seule personne
qu'il connt, et, d'une voix faible, il lui adressa la parole comme  un
ami. Sa brigade n'avait pas eu de chance; elle tait arrive sur le
front  un moment difficile, et elle avait t lance tout de suite en
avant pour soutenir des troupes qui flchissaient; mais elle n'avait pas
russi  rtablir la situation, et presque tous les officiers logs la
veille au chteau avaient t tus. Ds le premier engagement, le
capitaine Blumhardt avait eu la poitrine troue par une balle. Le comte
avait la mchoire fracasse par un clat d'obus. Quant au professeur
lui-mme, il tait rest un jour et demi sur le champ de bataille avant
qu'on le relevt.

--Triste guerre, monsieur! conclut-il.

Et, avec l'obstination du sectaire entich de ses ides jusqu' la mort:

--Qui est coupable de l'avoir voulue? ajouta-t-il. Nous ne possdons pas
les lments d'apprciation ncessaires pour en juger avec certitude.
Mais, quand la guerre aura pris fin....

La parole expira sur ses lvres et il s'vanouit, puis par l'effort.
Le pauvre diable! Avec ses habitudes de raisonneur obtus, lourd et
disciplin, il s'obstinait encore  renvoyer aprs la guerre la
condamnation du crime qui lui cotait la vie.

La canonnade et la fusillade taient devenues trs voisines, et le son
des dtonations permettait de distinguer celles de l'artillerie
allemande et celles de l'artillerie franaise. Dj quelques projectiles
franais passaient par-dessus la Marne et venaient clater aux abords du
parc.

Vers minuit, l'ambulance fit ses prparatifs pour vacuer le chteau. A
l'aube, les blesss, les infirmiers et les mdecins partirent dans un
grand vacarme d'automobiles qui grinaient, de chevaux qui piaffaient,
d'officiers qui vocifraient. Au jour, le chteau et le parc taient
dserts, quoique le drapeau de la croix rouge continut  flotter au
sommet de la tour.

Cette solitude ne dura pas longtemps. Un bataillon d'infanterie
allemande fit irruption dans le parc avec ses fourgons, ses chevaux de
trait et de selle, et se dploya le long des murs de clture. Des
soldats arms de pics y ouvrirent des crneaux, et, ds que les crneaux
furent ouverts, d'autres soldats, dposant leurs sacs pour tre plus 
l'aise, vinrent s'agenouiller prs des ouvertures. Interrompu depuis
quelques heures, le combat reprenait de plus belle, et, dans les
intervalles de la fusillade et de la canonnade, on entendait comme des
claquements de fouet, des bouillonnements de friture, des grincements de
moulin  caf: c'tait la crpitation incessante des fusils et des
mitrailleuses. La fracheur du matin couvrait les hommes et les choses
d'un embu d'humidit; sur la campagne flottaient des tranes de
brouillard qui donnaient aux objets les contours incertains de l'irrel;
le soleil n'tait qu'une tache ple s'levant entre des rideaux de
brume; les arbres pleuraient par toutes les rugosits de leurs branches.

Un coup de foudre dchira l'air, si proche et si assourdissant qu'il
paraissait avoir clat dans le chteau mme. Marcel chancela comme s'il
avait reu un choc dans la poitrine. Un canon venait de tirer 
quelques pas de lui. Ce fut alors seulement qu'il remarqua que des
batteries prenaient position dans son parc. Plusieurs pices dj
installes se dissimulaient sous des abris de feuillage, et des rebords
de terre d'environ 30 centimtres s'levaient autour de chaque pice, de
manire  dfendre les pieds des servants, tandis que leurs corps
taient protgs par des blindages qui formaient cran  droite et 
gauche du canon.

Marcel finit par s'accoutumer  ces dcharges dont chacune semblait
faire le vide  l'intrieur de son crne. Il grinait les dents, serrait
les poings; mais il restait immobile, sans dsir de s'en aller, admirant
le calme des chefs qui donnaient froidement leurs ordres et
l'intrpidit des soldats qui s'empressaient comme d'humbles serviteurs
autour des monstres tonnants.

Au loin, de l'autre ct de la Marne, l'artillerie franaise tirait
aussi, et son activit se manifestait par de petits nuages jaunes qui
s'attardaient en l'air et par des colonnes de fame qui s'levaient en
divers points du paysage. Mais les obus franais respectaient le
chteau, qui semblait entour d'une atmosphre de protection. Cela parut
trange  Marcel, qui regarda le haut des tours. Le drapeau blanc 
croix rouge continuait  y flotter.

Les vapeurs matinales se dissiprent; les collines et les bois
mergrent du brouillard. Quand toute la valle fut dcouverte, Marcel,
du lieu o il tait, eut la surprise de voir la rivire de Marne, hier
encore masque en cet endroit par les arbres: pendant la nuit, le canon
avait ouvert de grandes fentres dans la muraille de verdure. Mais ce
qui l'tonna davantage encore, ce fut de n'apercevoir personne,
absolument personne, dans ce vaste paysage boulevers par les rafales
d'obus. Plus de cent mille hommes devaient tre blottis dans les plis du
terrain que ses regards embrassaient, et pas un seul n'tait visible.
Les engins meurtriers accomplissaient leur tche sans trahir leur
prsence par d'autres signes perceptibles que la fume des dtonations
et les spirales noires surgissant  l'endroit o les gros projectiles
clataient sur le sol. Ces spirales s'levaient de tous les cts,
entouraient le chteau comme un cercle de toupies gigantesques; mais
aucune d'elles n'tait voisine de l'difice. Marcel regarda de nouveau
le drapeau blanc  croix rouge et pensa: Quelle lchet! Quelle
infamie!

Le bataillon allemand avait fini de s'installer le long du mur, face 
la rivire. Les soldats avaient appuy leurs fusils aux crneaux. Tous
ces hommes avaient un peu l'air de dormir les yeux ouverts; quelques-uns
s'affaissaient sur leurs talons ou s'affalaient contre le mur. Les
officiers, debout derrire eux, observaient la plaine avec leurs
jumelles de campagne ou discutaient en petits groupes. Les uns
semblaient dcourags, d'autres exasprs par le recul accompli depuis
la veille; mais la plupart, avec la passivit de la discipline,
demeuraient confiants. Le front de bataille n'tait-il pas immense? Qui
pouvait prvoir le rsultat final? Ici on battait en retraite; ailleurs
on ralisait peut-tre une avance dcisive. Tout ce qu'il y avait 
regretter, c'tait qu'on s'loignt de Paris.

Soudain ils se mirent tous  regarder en l'air, et Marcel les imita. En
contractant les paupires pour mieux voir, il finit par distinguer, au
bord d'un nuage, une sorte de libellule qui brillait au soleil. Dans les
brefs intervalles de silence qui se produisaient parfois au milieu du
tintamarre de l'artillerie, ses oreilles percevaient un bourdonnement
faible qui paraissait venir de ce brillant insecte. Les officiers
hochrent la tte: _Franzosen!_ On ne pouvait distinguer les anneaux
tricolores, analogues  ceux qui ornent les robes des pavillons; mais la
visible inquitude des Allemands ne laissait aucun doute  Marcel:
c'tait un avion franais qui survolait le chteau, sans prendre garde
aux obus dont les bulles blanches clataient autour de lui. Puis l'avion
vira lentement et s'loigna vers le sud.

Il les a reprs, pensa Marcel; il sait maintenant ce qu'il y a ici.
Et aussitt tout ce qui s'tait pass depuis l'aube parut sans
importance au chtelain; il comprit que l'heure vraiment tragique tait
venue, et il prouva tout  la fois une peur insurmontable et une
fivreuse curiosit.

Un quart d'heure aprs, une explosion stridente rsonna hors du parc,
mais  proximit du mur. Ce fut comme un coup de hache gigantesque, qui
fit voler des ttes d'arbres, fendit des troncs en deux, souleva de
noires masses de terre avec leurs chevelures d'herbe. Quelques pierres
tombrent du mur. Les Allemands baissrent un peu la tte, mais sans
moi visible. Depuis qu'ils avaient aperu l'aroplane, ils savaient que
cela tait invitable: le drapeau de la croix rouge ne pouvait plus
tromper les artilleurs franais.

Avant que Marcel et eu le temps de revenir de sa surprise, une seconde
explosion se produisit, tout prs du mur; puis une troisime, 
l'intrieur du parc. Une odeur d'acides lui rendit la respiration
difficile, lui fit monter aux veux la cuisson des larmes; mais, en
compensation, il cessa d'entendre les bruits effroyables qui
l'entouraient; il les devinait encore  la houle de l'air, aux
bourrasques de vent qui secouaient les branches; mais ses oreilles ne
percevaient plus rien: il tait devenu sourd.

Par instinct de conservation, il eut l'ide de se rfugier dans le
pavillon du concierge, et, les jambes vacillantes, il s'engagea dans
l'alle qui y conduisait. Mais  mi-chemin un prodige l'arrta: une main
invisible venait d'arracher sous ses yeux la toiture du pavillon et de
jeter bas un pan de muraille. Par l'ouverture bante, l'intrieur des
chambres apparaissait comme un dcor de thtre.

Il revint en courant vers le chteau, pour se rfugier dans les profonds
souterrains qui servaient de caves, et, lorsqu'il fut sous leurs sombres
votes, il poussa un soupir de soulagement. Peu  peu, le silence de
cette retraite lui rendit la facult de l'oue. En haut la tempte
continuait; mais en bas le tonnerre des artilleries adverses ne
parvenait que comme un cho amorti.

Toutefois,  un certain moment, les caves elles-mmes tremblrent,
s'emplirent d'un norme fracas. Une partie du corps de logis, atteinte
par un gros obus, s'tait effondre. Les votes rsistrent  la chute
des tages; mais Marcel eut peur d'tre enseveli dans son refuge par une
autre explosion, et il remonta vite l'escalier des souterrains.
Lorsqu'il fut au rez-de-chausse, il aperut le ciel  travers les toits
crevs; il ne subsistait des appartements que des lambeaux de plancher
accrochs aux murs, des meubles rests en suspens, des poutres qui se
balanaient dans le vide; mais il y avait dans le _hall_ un norme
entassement de solives, de fers tordus, d'armoires, de siges, de
tables, de bois de lit qui taient venus s'craser l.

Un anxieux dsir de lumire et d'air libre le fit sortir de l'difice
croulant. Le soleil tait haut sur l'horizon et les cadavres devenaient
de plus en plus nombreux dans le parc. Les blesss geignaient, appuys
contre les troncs, ou demeuraient tendus par terre dans le mutisme de
la souffrance. Quelques-uns avaient ouvert leur sac pour y prendre le
paquet de pansement et soignaient leurs chairs lacres. Le nombre des
dfenseurs du parc s'tait beaucoup accru et l'infanterie faisait de
continuelles dcharges. De nouveaux pelotons arrivaient  chaque
instant: c'taient des hommes qui, chasss de la rivire, se repliaient
sur la seconde ligne de dfense. Les mitrailleuses joignaient leur
tic-tac  la crpitation de la fusillade.

Il semblait  Marcel que l'espace tait plein du bourdonnement continu
d'un essaim et que des milliers de frelons invisibles voltigeaient
autour de lui. Les corces des arbres sautaient, comme arraches par des
griffes qu'on ne voyait pas; les feuilles pleuvaient; les branches
taient agites en sens divers; des pierres jaillissaient du sol, comme
pousses par un pied mystrieux. Les casques des soldats, les pices
mtalliques des quipements, les caissons de l'artillerie carillonnaient
sous une grle magique. De grandes brches s'taient ouvertes dans le
mur d'enceinte, et, par l'une d'elles, Marcel reconnut, au pied de la
cte sur laquelle tait construit le chteau, plusieurs colonnes
franaises qui avaient franchi la Marne. Les assaillants, retenus par le
feu nourri de l'ennemi, ne pouvaient avancer que par bonds, en
s'abritant derrire les moindres plis du terrain, pour laisser passer
les rafales de projectiles.

Soudain une trombe s'engouffra entre le mur d'enceinte et le chteau. La
mort soufflait donc dans une nouvelle direction? Jusqu'alors elle tait
venue du ct de la rivire, battant de front la ligne allemande
protge par le mur. Et voil qu'avec la brusquerie d'une saute de vent
elle se ruait d'un autre ct et prenait le mur en enfilade. Un habile
mouvement avait permis aux Franais d'tablir leurs batteries dans une
position plus favorable et d'attaquer de flanc les dfenseurs du
chteau.

Marcel qui, heureusement pour lui, s'tait attard un instant prs du
pont-levis, dans un lieu que la masse de l'difice abritait contre cette
trombe, fut le tmoin indemne d'une sorte de cataclysme: arbres abattus,
canons dmolis, caissons sautant avec des dflagrations volcaniques,
chevaux ventrs, hommes dpecs dont le corps volait en morceaux. Par
places, les obus avaient creus des trous profonds dans le sol et rejet
hors des fosses les cadavres enterrs les jours prcdents.

Ce qui restait d'Allemands valides pour la dfense du mur se leva. Les
uns, ples, les dents serres, avec des lueurs de dmence dans les yeux,
mirent la baonnette au canon; d'autres tournrent le dos et se
prcipitrent vers la porte du parc, sans prendre garde aux cris des
officiers et aux coups de revolver que ceux-ci dchargeaient contre les
fuyards.

Cependant, de l'autre ct du mur, Marcel entendait comme un bruit
confus de mare montante, et il lui semblait reconnatre dans ce bruit
quelques notes de la _Marseillaise_. Les mitrailleuses fonctionnaient
avec une clrit de machine  coudre. Les Allemands, fous de rage,
tiraient, tiraient sans rpit. Cette fureur n'arrta pas le progrs de
l'attaque, et tout  coup, dans une brche, des kpis rouges apparurent
sur les dcombres. Une borde de shrapnells balaya une fois, deux fois
cette apparition. Finalement les Franais entrrent par la brche ou
escaladrent le mur. C'taient de petits soldats bien pris, agiles,
ruisselants de sueur sous leur capote dboutonne; et, ple-mle avec
eux dans le dsordre de la charge, il y avait aussi des turcos aux yeux
endiabls, des zouaves aux culottes flottantes, des chasseurs d'Afrique
aux vestes bleues.

Les officiers allemands combattaient  mort. Aprs avoir puis les
cartouches de leurs revolvers, ils s'lanaient, le sabre haut, contre
les assaillants, suivis par ceux des soldats qui leur obissaient
encore. Il y eut un corps  corps, une mle: baonnettes perant des
ventres de part en part, crosses tombant comme des marteaux sur des
crnes qui se fendaient, couples embrasss qui roulaient par terre en
cherchant  s'trangler,  se mordre. Enfin les uniformes gris
dguerpirent en se faufilant  travers les arbres; mais ils ne
russirent pas tous  s'chapper, et les balles des vainqueurs
arrtrent pour jamais beaucoup de fugitifs.

Presque aussitt aprs, un gros de cavalerie franaise passa sur le
chemin. C'taient des dragons qui venaient achever la poursuite; mais
leurs chevaux taient extnus de fatigue, et seule la fivre de la
victoire, qui semblait se propager des hommes aux btes, leur rendait
encore possible un trot forc et douloureux. Un de ces dragons fit halte
 l'entre du parc, et sa monture se mit  dvorer avidement quelques
pousses feuillues, tandis que l'homme, courb sur l'aron, paraissait
dormir. Quand Marcel le secoua pour le rveiller, l'homme tomba par
terre: il tait mort.

L'avance franaise continua. Des bataillons, des escadrons remontaient
du bord de la Marne, harasss, sales, couverts de poussire et de boue,
mais anims d'une ardeur qui galvanisait leurs forces dfaillantes.

Quelques pelotons de fantassins explorrent le chteau et le parc, pour
les nettoyer des Allemands qui s'y cachaient encore. D'entre les dbris
des appartements, de la profondeur des caves, des bosquets ravags, des
tables et des garages incendis surgissaient des individus verdtres,
coiffs du casque  pointe, et ils levaient les bras en montrant leurs
mains ouvertes et en criant _Kamarades!... Kamarades!... Non kaput!_
Ils tremblaient d'tre massacrs sur place. Loin de leurs officiers et
affranchis de la discipline, ils avaient perdu subitement toute leur
fiert. L'un d'eux se rfugia  ct de Marcel, se colla presque contre
lui; c'tait l'infirmier barbu qui lui avait fait payer si cher quelques
morceaux de pain.

--_Franzosen!_... Moi ami des _Franzosen!_ rptait-il, pour se faire
protger par la victime de son impudente extorsion.

Aprs une mauvaise nuit passe dans les ruines de son chteau, Marcel se
dcida  partir. Il n'avait plus rien  faire au milieu de ces
dcombres. D'ailleurs la prsence de tant de morts le gnait. Il y en
avait des centaines et des milliers. Les soldats et les paysans
travaillaient  enfouir les cadavres sur le lieu mme o ils les
trouvaient. Il y avait des fosses dans toutes les avenues du parc, dans
les plates-bandes des jardins, dans les cours des dpendances, sous les
fentres de ce qui avait t les salons. La vie n'tait plus possible
dans un pareil charnier.

Il reprit donc le chemin de Paris, o il tait rsolu d'arriver
n'importe comment.

Au sortir du parc, ce furent encore des cadavres qu'il rencontra; mais
malheureusement ils n'taient point vtus de la capote verdtre.
L'offensive libratrice avait cot la vie  beaucoup de Franais. Des
pantalons rouges, des kpis, des chchias, des casques  crinire, des
sabres tordus, des baonnettes brises jonchaient la campagne.  et l
on apercevait des tas de cendres et de matires carbonises: c'taient
les rsidus des hommes et des chevaux que les Allemands avaient brls
ple-mle, pendant la nuit qui avait prcd leur recul.

Malgr ces incinrations barbares, les cadavres rests sans spulture
taient innombrables, et,  mesure que Marcel s'loignait du village, la
puanteur des chairs dcomposes devenait plus insupportable. D'abord il
avait pass au milieu des tus de la veille, encore frais; ensuite, de
l'autre ct de la rivire, il avait trouv ceux de l'avant-veille; plus
loin, c'taient ceux de trois ou quatre jours. A son approche, des vols
de corbeaux s'levaient avec de lourds battements d'ailes; puis, gorgs,
mais non rassasis, ils se posaient de nouveau sur les sillons funbres.

--Jamais on ne pourra enterrer toute cette pourriture, pensa Marcel.
Nous allons mourir de la peste aprs la victoire!

Les villages, les maisons isoles, tout tait dvast. Les habitations,
les granges ne formaient plus que des monceaux de dbris. Par endroits,
de hautes armatures de fer dressaient sur la plaine leurs silhouettes
bizarres, qui faisaient penser  des squelettes de gigantesques animaux
prhistoriques: c'taient les restes d'usines dtruites par l'incendie.
Des chemines de brique taient coupes presque  ras du sol; d'autres,
dcapites de la partie suprieure, montraient dans leurs moignons
subsistants des trous faits par les obus.

De temps  autre, Marcel rencontrait des escouades de cavaliers, des
gendarmes, des zouaves, des chasseurs. Ils bivouaquaient autour des
ruines des fermes, chargs d'explorer le terrain et de donner la chasse
aux tranards ennemis. Le chtelain dut leur expliquer son histoire,
leur montrer le passeport qui lui avait permis de faire le voyage dans
le train militaire. Ces soldats, dont quelques-uns taient blesss
lgrement, avaient la joyeuse exaltation de la victoire. Ils riaient,
contaient leurs prouesses, s'criaient avec assurance:

--Nous allons les reconduire  coups de pied jusqu' la frontire.

Aprs plusieurs heures de marche, il reconnut au bord de la route une
maison en ruines. C'tait le cabaret o il avait djeun en se rendant 
son chteau. Il pntra entre les murs noircis, o une myriade de
mouches vint aussitt bourdonner autour de sa tte. Une odeur de chairs
putrfies le saisit aux narines. Une jambe, qui avait l'air d'tre de
carton roussi, sortait d'entre les pltras. Il crut revoir la bonne
vieille qui, avec ses petits-enfants accrochs  ses jupes, lui disait:
Pourquoi ces gens fuient-ils? La guerre est l'affaire des soldats.
Nous autres, nous ne faisons de mal  personne et nous n'avons rien 
craindre.

Un peu plus loin, au bas d'une cte, il fit la plus inattendue des
rencontres. Il aperut une automobile de louage, une automobile
parisienne avec son taximtre fix au sige du cocher. Le chauffeur se
promenait tranquillement prs du vhicule, comme s'il et t  sa
station. Cet homme avait amen l des journalistes qui voulaient voir le
champ de bataille, et il les attendait pour le retour. Marcel engagea la
conversation avec lui.

--Deux cents francs pour vous, dit-il, si vous me ramenez  Paris.

L'autre protesta, du ton d'un homme consciencieux qui veut tre fidle 
ses promesses. Ce qui donnait tant de force  sa fidlit, c'tait
peut-tre que l'offre de dix louis tait faite par un quidam qui, avec
ses vtements en loques et la tache livide d'un coup reu au visage,
avait l'aspect d'un vagabond.

--Eh bien, cinq cents francs! reprit Marcel en tirant de son gousset une
poigne d'or.

Pour toute rponse le chauffeur donna un tour  la manivelle et ouvrit
la portire. Les journalistes pouvaient attendre jusqu'au lendemain
matin: ils n'en auraient que mieux observ le champ de bataille.

Lorsque Marcel rentra  Paris, les rues presque vides lui parurent
pleines de monde. Jamais il n'avait trouv la capitale si belle. En
revoyant l'Opra et la place de la Concorde, il lui sembla qu'il rvait:
le contraste tait trop fort entre ce qu'il avait sous les yeux et les
spectacles d'horreur qu'il laissait derrire lui  si peu de distance.

A la porte de son htel, son majestueux portier, bahi de lui voir ce
sordide aspect, le salua par des cris de stupfaction:

--Ah! monsieur!... Qu'est-il arriv  Monsieur?... D'o Monsieur peut-il
bien venir?

--De l'enfer! rpondit le chtelain.

Deux jours aprs, dans la matine, Marcel reut une visite inattendue.
Un soldat d'infanterie de ligne s'avanait vers lui d'un air gaillard.

--Tu ne me reconnais pas?

--Oh!... Jules!

Et le pre ouvrit les bras  son fils, le serra convulsivement sur sa
poitrine. Le nouveau fantassin tait coiff d'un kpi dont le rouge
n'avait pas l'clat du neuf; sa capote trop longue tait use, rapice;
ses gros souliers exhalaient une odeur de cuir et de graisse; mais
jamais Marcel n'avait trouv Jules si beau que sous cette dfroque tire
de quelque fond de magasin militaire.

--Te voil donc soldat? reprit-il d'une voix qui tremblait un peu. Tu as
voulu dfendre mon pays, qui n'est pas le tien[H]. Cela m'effraie pour
toi, et cependant j'en suis heureux. Ah! si je n'avais que cinquante
ans, tu ne partirais pas seul!

Et ses yeux se mouillrent de larmes, tandis qu'une expression de haine
donnait  son visage quelque chose de farouche.

--Va donc, pronona-t-il avec une sourde nergie. Tu ne sais pas ce
qu'est cette guerre; mais moi, je le sais. Ce n'est pas une guerre comme
les autres, une guerre o l'on se bat contre des adversaires loyaux;
c'est une chasse  la bte froce. Tire dans le tas: chaque Allemand qui
tombe dlivre l'humanit d'un pril....

Ici Marcel eut comme un mouvement d'hsitation; puis, d'un ton dcid:

--Et si tu rencontres devant toi des visages connus, ajouta-t-il, que
cela ne t'arrte point. Il y a dans les rangs ennemis des hommes de ta
famille, mais ils ne valent pas mieux que les autres. A l'occasion,
tue-les, tue-les sans scrupule!




X

APRS LA MARNE


A la fin d'octobre, Luisa, Hlna et Chichi revinrent de Biarritz.
Hlna eut beau leur dire que ce retour n'tait pas prudent, que
l'affaire de la Marne n'avait t pour les Franais qu'un succs
passager, que le cours de la guerre pouvait changer d'un moment 
l'autre et que, par le fait, le gouvernement ne songeait pas encore 
quitter Bordeaux. Mais les suggestions de la romantique demeurrent
sans rsultat: Luisa ne pouvait se rsigner  vivre plus longtemps loin
de son mari, et Chichi avait hte de revoir son petit soldat de sucre.
Les trois femmes rintgrrent donc l'htel de l'avenue Victor-Hugo.

Les deux millions de Parisiens qui, au lieu de se laisser entraner par
la panique, taient rests chez eux, avaient accueilli la victoire avec
une srnit grave. Personne ne s'expliquait clairement le cours de
cette bataille, dont on n'avait eu connaissance que lorsqu'elle tait
dj gagne. Un dimanche,  l'heure o les habitants profitaient du bel
aprs-midi pour faire leur promenade, ils avaient appris tout d'un coup
par les journaux le grand succs des Allis et le danger qu'ils venaient
de courir. Ils se rjouirent, mais ils ne se dpartirent point de leur
calme: six semaines de guerre avaient chang radicalement le caractre
de cette population si turbulente et si impressionnable. Il fallut du
temps pour que la capitale reprt son aspect d'autrefois. Mais enfin des
rues nagure dsertes se repeuplrent de passants, des magasins ferms
se rouvrirent, des appartements silencieux retrouvrent de l'animation.

Marcel ne parla gure aux siens de son voyage de Villeblanche. Pourquoi
les attrister par le rcit de tant d'horreurs? Il se contenta de dire 
Luisa que le chteau avait beaucoup souffert du bombardement, que les
obus avaient endommag une partie de la toiture, et qu'aprs la paix
plusieurs mois de travail seraient ncessaires pour rendre le logis
habitable.

Le plaisir qu'prouvait Marcel  se retrouver en famille fut vite gt
par la prsence de sa belle-soeur. Depuis les derniers vnements, Hlna
avait dans les yeux une vague expression de surprise, comme si le recul
des armes impriales et t un phnomne qui droget d'une faon
extraordinaire aux lois les mieux tablies de la nature, et le problme
de la bataille de la Marne lui tenait si fort  coeur qu'elle ne pouvait
plus retenir sa langue. Elle se mit donc  contester la victoire
franaise. A l'en croire, ce qu'on appelait la victoire de la Marne
n'tait qu'une invention des Allis; la vrit, c'tait que, pour de
savantes raisons stratgiques, les gnraux allemands avaient jug 
propos de reporter leurs lignes en arrire. Pendant son sjour 
Biarritz, elle s'tait longuement entretenue de ce sujet avec diverses
personnes de la plus haute comptence, notamment avec des officiers
suprieurs des pays neutres, et aucun d'eux ne croyait  une relle
victoire des Franais. Les troupes allemandes ne continuaient-elles pas
 occuper de vastes territoires dans le nord et dans l'est de la France?
A quoi donc avait servi cette prtendue victoire, si les vainqueurs
taient impuissants  chasser de chez eux les vaincus? Marcel,
interloqu par ces dclarations catgoriques, plissait de stupeur et de
colre: il l'avait vue, lui, vue de ses yeux, la victoire de la Marne,
et les milliers d'Allemands enterrs dans le jardin et dans le parc de
Villeblanche attestaient que les Franais avaient remport une grande
victoire. Mais il avait beau rembarrer sa belle-soeur et se fcher tout
rouge: il tait bien oblig de s'avouer  lui-mme qu'il y avait quelque
chose de spcieux dans les objections d'Hlna, et son me en tait
profondment trouble.

Luisa non plus n'tait pas tranquille; depuis que Jules s'tait engag,
elle vivait dans les transes. Et bientt Chichi elle-mme eut 
s'inquiter aussi au sujet de son fianc. En revenant de Biarritz, elle
s'tait fait raconter par son petit soldat tous les prils auxquels
elle imaginait que celui-ci avait t expos, et le jeune guerrier lui
avait dcrit les poignantes angoisses prouves au bureau, durant les
jours interminables o les troupes se battaient aux environs de Paris.
On entendait de si prs la canonnade que le snateur aurait voulu faire
partir son fils pour Bordeaux; mais celui-ci avait t beaucoup mieux
inspir. Le jour du grand effort, lorsque le gouverneur de la place
avait lanc en automobile tous les hommes valides, le patriotisme
l'avait emport chez Ren sur tout autre sentiment: il avait pris un
fusil sans que personne le lui commandt, et il tait mont dans une
voiture avec d'autres employs du service auxiliaire. Arriv sur le
champ de bataille, il tait rest plusieurs heures couch dans un foss,
au bord d'un chemin, tirant sans distinguer sur quoi. Il n'avait vu que
de la fume, des maisons incendies, des blesss, des morts. A
l'exception d'un groupe de uhlans prisonniers, il n'avait pas aperu un
seul Allemand.

D'abord cela suffit pour rendre Chichi fire d'tre la promise d'un
hros de la Marne; mais ensuite elle changea de sentiment. Quand elle
tait dans la rue avec Ren, elle regrettait qu'il ne ft que simple
soldat et qu'il n'appartnt qu'aux milices de l'arrire. Pis encore: les
femmes du peuple, exaltes par le souvenir de leurs hommes qui
combattaient sur le front ou aigries par la mort d'un tre cher, taient
d'une insolence agressive, de sorte qu'elle entendait souvent au passage
de grossires paroles contre les embusqus. Au surplus, elle ne
pouvait s'empcher de se dire  elle-mme que son frre, qui n'tait
qu'un Argentin, se battait sur le front, tandis que son fianc, qui
tait un Franais, se tenait  l'abri des coups. Ces rflexions pnibles
la rendaient triste.

Ren remarqua d'autant plus aisment la tristesse de Chichi qu'elle ne
l'avait pas habitu  une mine morose, et il devina sans peine la raison
de cette mauvaise humeur. Ds lors sa rsolution fut prise. Pendant
trois jours il s'abstint de venir avenue Victor-Hugo; mais, le quatrime
jour, il s'y prsenta dans un uniforme flambant neuf, de cette couleur
bleu horizon que l'arme franaise avait adopte rcemment; la
mentonnire de son kpi tait dore et les manches de sa vareuse
portaient un petit galon d'or. Il tait officier. Grce  son pre, et
en se prvalant de sa qualit d'lve de l'cole centrale, il avait
obtenu d'tre nomm sous-lieutenant dans l'artillerie de rserve, et il
avait aussitt demand  tre envoy en premire ligne. Il partirait
dans deux jours.

--Tu as fait cela! s'cria Chichi enthousiasme. Tu as fait cela!

Elle le regardait, ple, avec des yeux agrandis qui semblaient le
dvorer d'admiration. Puis, sans se soucier de la prsence de sa mre:

--Viens, mon petit soldat! Viens! Tu mrites une rcompense!

Et elle lui jeta les bras autour du cou, lui plaqua sur les joues deux
baisers sonores, fut prise d'une sorte de dfaillance et clata en
sanglots.

Aprs la bataille de la Marne, Luisa et Hlna eurent un redoublement de
zle religieux: les deux mres taient dvores de soucis au sujet de
leurs fils, qui combattaient pour des causes contraires sur le front de
France. Et Chichi elle-mme, lorsque Ren eut t envoy dans la zone
des armes, prouva une crise de dvotion.

Maintenant Luisa ne courait plus tout Paris pour visiter un grand nombre
de sanctuaires, comme si la multiplicit des lieux d'oraison devait
augmenter l'efficacit des prires; elle se contentait d'aller avec
Chichi et Hlna, soit  l'glise Saint-Honor d'Eylau, soit  la
chapelle espagnole de l'avenue Friedland; et elle avait mme pour la
chapelle espagnole une prfrence, parce qu'elle y entendait souvent des
dvotes chuchoter  ct d'elle dans la langue de sa jeunesse, et ces
voix lui donnaient l'illusion d'tre l comme chez elle, prs d'un dieu
qui l'coutait plus volontiers.

Lorsque les trois femmes priaient, agenouilles cte  cte, Luisa
jetait de temps  autre sur Chichi un regard o il y avait un grain de
mauvaise humeur. La jeune fille tait ple, songeuse, et tantt elle
fixait longuement sur l'autel des yeux estomps de bleu, tantt elle
courbait la tte comme sous le poids de penses graves qui ne lui
taient point habituelles. Cette langueur ardente offusquait un peu la
mre: ce n'tait probablement pas pour Jules que Chichi priait avec
cette ferveur passionne.

Quant aux deux soeurs, elles ne demandaient ni l'une ni l'autre  Dieu le
salut des millions d'hommes aux prises sur les champs de bataille: leurs
prires plus gostes ne s'inspiraient que du seul amour maternel,
n'avaient pour objet que le salut de leurs fils, exposs peut-tre en
cet instant mme  un pril mortel. Mais, quand Luisa implorait le salut
de Jules, ce qu'elle voyait mentalement, c'tait le soldat que
reprsentait une ple photographie reue des tranches: la tte coiffe
d'un vieux kpi, le corps envelopp d'une capote boueuse, les jambes
serres par des bandes de drap, la main arme d'un fusil, le menton
assombri par une barbe mal rase. Et, quand Hlna implorait le salut
d'Otto et d'Hermann, l'image qu'elle avait dans l'esprit tait celle de
jeunes officiers coiffs du casque  pointe, vtus de l'uniforme
verdtre, la poitrine barre par les courroies qui soutenaient le
revolver, les jumelles, l'tui pour les cartes, la taille serre par le
ceinturon auquel tait suspendu le sabre. Si donc, en apparence, les
voeux de l'une et de l'autre s'harmonisaient dans un mme lan de pit
maternelle, il n'en tait pas moins vrai qu'au fond ces voeux taient
opposs les uns aux autres et qu'il y avait entre les prires des deux
mres le mme conflit qu'entre les armes ennemies. Ni Luisa ni Hlna
ne s'apercevaient de cette contradiction. Mais, un jour que Marcel vit
sa femme et sa belle-soeur sortir ensemble de l'glise, il ne put
s'empcher de grommeler entre ses dents:

--C'est indcent! C'est se moquer de Dieu!

Eh quoi? Dans le sanctuaire o Luisa et tant d'autres mres franaises
imploraient la protection divine pour leurs fils, qui luttaient contre
l'invasion des Barbares et qui dfendaient hroquement la cause de la
civilisation et de l'humanit, Hlna osait solliciter du ciel la
dtestable russite de son mari l'Allemand qui employait toutes ses
facults d'nergumne  prparer l'crasement de la France, et le
criminel succs de ses fils qui, le revolver en main, envahissaient les
villages, assassinaient les habitants paisibles et ne laissaient
derrire eux que l'incendie et la mort! Oui, les prires de cette femme
taient impies et ses invocations iniques offensaient la justice de
Dieu. Et Marcel, avec la purile superstition qu'veille parfois dans
les esprits les plus positifs la crainte du danger, allait jusqu'
s'imaginer que la sacrilge dvotion d'Hlna pouvait causer  Jules un
dommage. Qui sait? Dieu, fatigu des demandes contradictoires qui lui
arrivaient de ces mres inconsciemment hostiles, finirait sans doute par
se boucher les oreilles et n'couterait plus personne.

A partir de ce jour, Marcel ne put s'empcher de tmoigner sans cesse 
sa belle-soeur une sourde antipathie. La romantique s'offensa de cette
animosit croissante qui, selon les circonstances, s'exprimait par des
sarcasmes ou par des rebuffades. Elle rsolut donc de quitter une maison
o il tait manifeste qu'on la considrait dsormais comme une intruse.
Sans parler  personne de son dessein, elle fit d'actives dmarches;
elle russit  obtenir un passeport pour la Suisse, d'o il lui serait
facile de rentrer en Allemagne; et, un beau soir, elle annona aux
Desnoyers qu'elle partait le lendemain. La bonne Luisa, peine de cette
fugue subite, ne laissa pas de comprendre qu'en somme cela valait mieux
pour tout le monde, et Marcel fut si content qu'il ne put s'empcher de
dire  sa belle-soeur avec une ironie agressive:

--Bon voyage, et bien des compliments  Karl. Si le savant recul
stratgique de vos gnraux lui te toute esprance de venir
prochainement nous voir  Paris, il n'est pas impossible que la non
moins savante avance stratgique des ntres nous procure un de ces jours
le plaisir d'aller vous faire une petite visite  Berlin.

Ce qui tenait lieu  Marcel des longues stations dans les glises,
c'taient les frquentes visites qu'il faisait  l'atelier de son fils
pour avoir le plaisir d'y causer de Jules avec Argensola, lequel avait
t promu  la fonction de conservateur de ce maigre muse en l'absence
du peintre d'mes.

La premire fois qu'Argensola reut la visite de Marcel, il dut
entrecouper bizarrement ses paroles de bienvenue par des gestes qui
tendaient  faire disparatre subrepticement un peignoir de femme oubli
sur un fauteuil et un chapeau  fleurs qui coiffait un mannequin. Marcel
ne fut pas dupe de cette gesticulation significative; mais il avait
l'me dispose  toutes les indulgences. Rien qu' entendre la voix
d'Argensola, le pauvre pre avait pour ainsi dire la sensation de se
trouver prs de son fils; et ce qui lui facilitait encore une si douce
illusion, c'tait ce milieu familier o tous les objets avaient t
mls  la vie de l'absent.

Ils parlaient d'abord du soldat, se communiquaient l'un  l'autre les
dernires nouvelles reues du front. Marcel redisait par coeur des
phrases entires des lettres de Jules, faisait mme lire ces lettres au
secrtaire intime; mais Argensola ne montrait jamais celles qui lui
taient adresses, s'abstenait mme d'en rapporter des citations
textuelles: car le peintre y employait volontiers un style pistolaire
qui diffrait trop de celui que les fils ont coutume d'employer quand
ils crivent  leurs parents.

Aprs deux mois de campagne, Jules, dj prpar au mtier des armes par
la pratique de l'pe et protg par le capitaine de sa compagnie, qui
avait t son collgue au cercle d'escrime, venait d'tre nomm sergent.

--Quelle carrire! s'criait Argensola, flatt de cette nomination comme
si elle l'et personnellement couvert de gloire. Ah! votre fils est de
ceux qui arrivent jeunes aux plus hauts grades, comme les gnraux de la
Rvolution!

Et il clbrait avec une loquence dithyrambique les prouesses de son
ami, non sans les embellir de quelques dtails imaginaires. Jules, peu
bavard comme la plupart des braves qui vivent dans un continuel danger,
lui avait racont en quelques phrases pittoresques divers pisodes de
guerre auxquels il avait pris part. Par exemple, le peintre-soldat avait
port un ordre sous un violent bombardement; il tait entr le premier
dans une tranche prise d'assaut; il s'tait offert pour une mission
considre comme trs prilleuse. Ces faits honorables, qui lui avaient
valu une citation, mais qui, somme toute, n'avaient rien
d'extraordinaire, prenaient des couleurs merveilleuses dans la bouche du
bohme qui les glorifiait comme les vnements les plus insignes de la
guerre mondiale. A entendre ces rcits piques, le pre tremblait de
peur, de plaisir et d'orgueil.

Aprs que les deux hommes s'taient longuement entretenus de Jules,
Marcel se croyait oblig de tmoigner aussi quelque intrt au
pangyriste de son fils, et il interrogeait le secrtaire sur ce que
celui-ci avait fait dans les derniers temps.

--J'ai fait mon devoir! rpondait Argensola avec une vidente
satisfaction d'amour-propre. J'ai assist au sige de Paris!

A vrai dire, dans son for intrieur, il souponnait bien l'inexactitude
de ce terme: car Paris n'avait pas t assig. Mais les souvenirs de la
guerre de 1870 l'emportaient sur le souci de la prcision du langage, et
il se plaisait  nommer sige de Paris les oprations militaires
accomplies autour de la capitale pendant la bataille de la Marne. Au
surplus, il avait pris ses prcautions pour que la postrit n'ignort
pas le rle qu'il avait jou en ces mmorables circonstances. On vendait
alors dans les rues une affiche en forme de diplme, dont le texte,
entour d'un encadrement d'or et rehauss d'un drapeau tricolore, tait
un certificat de sjour dans la capitale pendant la semaine prilleuse.
Argensola avait rempli les blancs d'un de ces diplmes en y inscrivant
de sa plus belle criture ses noms et qualits; puis il avait fait
apposer au bas de la pice les signatures de deux habitants de la rue de
la Pompe: un ami de la concierge et un cabaretier du voisinage; et enfin
il avait demand au commissaire de police du quartier de garantir par
son paraphe et par son sceau la respectabilit de ces honorables
tmoins. De cette manire, personne ne pouvait rvoquer en doute
qu'Argensola et assist au sige de Paris.

L'assig racontait donc  Marcel ce qu'il avait vu dans les rues de
la capitale en l'absence du chtelain, et il avait vu des choses
vraiment extraordinaires. Il avait vu en plein jour des troupeaux de
boeufs et de brebis stationner sur le boulevard, prs des grilles de la
Madeleine. Il avait vu l'avant-garde des Marocains traverser la capitale
au pas gymnastique, depuis la porte d'Orlans jusqu' la gare de l'Est,
o ils avaient pris les trains qui les attendaient pour les mener  la
grande bataille. Il avait vu des escadrons de spahis draps dans des
manteaux rouges et monts sur de petits chevaux nerveux et lgers; des
tirailleurs mauritaniens coiffs de turbans jaunes; des tirailleurs
sngalais  la face noire et  la chchia rouge; des artilleurs
coloniaux; des chasseurs d'Afrique; tous combattants de profession, aux
profils nergiques, aux visages bronzs, aux yeux d'oiseaux de proie.
Le long dfil de ces troupes s'immobilisait parfois des heures
entires, pour laisser  celles qui les prcdaient le temps de
s'entasser dans les wagons.

--Ils sont arrivs  temps, disait Argensola avec autant de fiert que
s'il avait command lui-mme le rapide et heureux mouvement de ces
troupes, ils sont arrivs  temps pour attaquer von Kluck sur les bords
de l'Ourcq, pour le menacer d'enveloppement et pour le contraindre 
dguerpir.

Quelques jours plus tard, il avait vu un autre spectacle beaucoup plus
trange encore. Toutes les automobiles de louage, environ deux mille
voitures, avaient charg des bataillons de zouaves,  raison de huit
hommes par voiture; et cette multitude de chars de guerre tait partie 
toute vitesse, formant sur les boulevards un torrent qui, avec la
scintillation des fusils et le flamboiement des bonnets rouges, donnait
l'ide d'un cortge pittoresque, d'une sorte de noce interminable. Ce
n'tait pas tout: au moment suprme, alors que le succs demeurait
incertain et que le moindre accroissement de pression pouvait le
dcider, Gallini avait lanc contre l'extrme droite de l'ennemi tout
ce qui savait  peu prs manier une arme, commis des bureaux militaires,
ordonnances des officiers, agents de police, gendarmes, pour donner la
dernire pousse qui avait sauv la France.

Enfin, le dimanche, dans la soire, tandis qu'Argensola se promenait au
bois de Boulogne avec une de ses compagnes de sige (mais il ne fit
point part de cette particularit  Marcel), il avait appris par les
ditions spciales des journaux que la bataille s'tait livre tout prs
de la ville et que cette bataille tait une grande victoire.

--Ah! monsieur Desnoyers, j'ai beaucoup vu et je puis raconter de
grandes choses!

Le pre de Jules tait si content de ces conversations qu'il conut pour
le bohme une bienveillance bientt traduite par des offres de service.
Les temps taient durs, et Argensola, contraint par les circonstances 
vivre loin de sa patrie, avait peut-tre besoin d'argent. Si tel tait
le cas, Marcel se ferait un plaisir de lui venir en aide et mettrait des
fonds  sa disposition. Il le ferait d'autant plus volontiers que
toujours il avait beaucoup aim l'Espagne: un noble pays qu'il
regrettait de ne pas bien connatre, mais qu'il visiterait avec le plus
grand intrt aprs la guerre.

Pour la premire fois de sa vie, Argensola rpondit  une telle offre
par un refus o il mit non moins de dignit que de gratitude. Il
remercia vivement M. Desnoyers de la dlicate attention et de l'offre
gnreuse; mais heureusement il n'tait pas dans la ncessit d'accepter
ce service. En effet, Jules l'avait nomm son administrateur, et comme,
en vertu des nouveaux dcrets concernant le _moratorium_, la Banque
avait consenti enfin  verser mensuellement un tant pour cent sur le
chque d'Amrique, son ami pouvait lui fournir tout ce qui lui tait
ncessaire pour les besoins de la maison.

Quand la terrible crise fut passe, il sembla que la population
parisienne s'accoutumait insensiblement  la situation. Un calme rsign
succda  l'excitation des premires semaines, alors que l'on esprait
des interventions extraordinaires et miraculeuses. Argensola lui-mme
n'avait plus les poches pleines de journaux, comme au dbut des
hostilits. D'ailleurs tous les journaux disaient la mme chose, et il
suffisait de lire le communiqu officiel, document que l'on attendait
dsormais sans impatience: car on prvoyait qu'il ne ferait gure que
rpter le communiqu prcdent. Les gens de l'arrire reprenaient peu 
peu leurs occupations habituelles. Il faut bien vivre, disaient-ils.
Et la ncessit de continuer  vivre imposait  tous ses exigences. Ceux
qui avaient sous les drapeaux des tres chers ne les oubliaient pas;
mais ils finissaient par s'accoutumer  leur absence comme  un
inconvnient normal. L'argent recommenait  circuler, les thtres 
s'ouvrir, les Parisiens  rire; et, si l'on parlait de la guerre,
c'tait pour l'accepter comme un mal invitable, auquel on ne devait
opposer qu'un courage persvrant et une muette endurance.

Dans les visites que Marcel faisait  Argensola, il eut plusieurs fois
l'occasion de rencontrer Tchernoff. En temps ordinaire, il aurait tenu
cet homme  distance: le millionnaire tait du parti de l'ordre et avait
en horreur les fauteurs de rvolutions. Le socialisme du Russe et sa
nationalit mme lui auraient forcment suggr deux sries d'images
dplaisantes: d'un ct, des bombes et des coups de poignard; de l'autre
ct, des pendaisons et des exils en Sibrie. Mais, depuis la guerre,
les ides de Marcel s'taient modifies sur bien des points: la terreur
allemande, les exploits des sous-marins qui coulaient  pic des milliers
de voyageurs inoffensifs, les hauts faits des zeppelins qui, presque
invisibles au znith, jetaient des tonnes d'explosifs sur de petites
maisons bourgeoises, sur des femmes et sur des enfants, avaient beaucoup
diminu  ses yeux la gravit des attentats qui, quelques annes
auparavant, lui avaient rendu odieux le terrorisme russe. D'ailleurs
Marcel savait que Tchernoff avait t en relations, sinon intimes, du
moins familires avec Jules, et cela suffisait pour qu'il ft bon visage
 cet tranger, qui d'ailleurs appartenait  une nation allie de la
France.

Marcel et Tchernoff parlaient de la guerre. La douceur de Tchernoff, ses
ides originales, ses incohrences de penseur sautant brusquement de la
rflexion  la parole, sduisirent bientt le pre de Jules, qui ne
regretta pas certaines bouteilles provenant manifestement des caves de
l'avenue Victor-Hugo, bouteilles dont Argensola arrosait avec largesse
l'loquence de son voisin. Ce que Marcel admirait le plus dans le Russe,
c'tait la facilit avec laquelle celui-ci exprimait par des images les
choses qu'il voulait faire comprendre. Dans les discours de ce
visionnaire, la bataille de la Marne, les combats subsquents et
l'effort des deux armes ennemies pour atteindre la mer devenaient des
faits trs simples et trs intelligibles. Ah! si les Franais n'avaient
pas t harasss aprs leur victoire!

--Mais les forces humaines ont une limite, disait le Russe, et les
Franais, en dpit de leur vaillance, sont des hommes comme les autres.
En trois semaines, il y a eu la marche force de l'est au nord, pour
faire front  l'invasion par la Belgique; puis une srie de combats
ininterrompus,  Charleroi et ailleurs; puis une rapide retraite, afin
de ne pas tre envelopp par l'ennemi; et finalement cette bataille de
sept jours o les Allemands ont t arrts et refouls. Comment
s'tonner qu'aprs cela les jambes aient manqu aux vainqueurs pour se
porter en avant, et que la cavalerie ait t impuissante  donner la
chasse aux fuyards? Voil pourquoi les Allemands, poursuivis avec peu de
vigueur, ont eu le temps de s'arrter, de se creuser des trous, de se
tapir dans des abris presque inaccessibles. Les Franais  leur tour ont
d faire de mme, pour ne pas perdre ce qu'ils avaient rcupr de
terrain, et ainsi a commenc l'interminable guerre de tranches. Ensuite
chacune des deux lignes, dans le but d'envelopper la ligne ennemie, est
alle se prolongeant vers le nord-ouest, et de ces prolongements
successifs a rsult la course  la mer dont la consquence a t la
formation du front de combat le plus grand que l'histoire connaisse.

Optimiste malgr tout, Marcel, contrairement  l'opinion gnrale,
esprait que la guerre ne serait plus trs longue et que, ds le
printemps prochain ou au plus tard vers le milieu de l't, la paix
serait conclue. Mais Tchernoff hochait la tte.

--Non, rpondait-il. Ce sera long, trs long. Cette guerre est une
guerre nouvelle, la vritable guerre moderne. Les Allemands ont commenc
les hostilits selon les anciennes mthodes: mouvements enveloppants,
batailles en rase campagne, plans stratgiques combins par de Moltke 
l'imitation de Napolon. Ils dsiraient finir vite et se croyaient srs
du triomphe. Ds lors,  quoi bon faire usage de procds nouveaux? Mais
ce qui s'est produit sur la Marne a boulevers leurs projets: de
l'offensive ils ont t obligs de passer  la dfensive, et leur
tat-major a mis en oeuvre tout ce que lui avaient appris les rcentes
campagnes des Japonais et des Russes. La puissance de l'armement moderne
et la rapidit du tir font de la lutte souterraine une ncessit
inluctable. La conqute d'un kilomtre de terrain reprsente
aujourd'hui plus d'efforts que n'en exigeait, il y a un sicle, la prise
d'assaut d'une forteresse, de ses bastions et de ses courtines. Par
consquent, ni l'une ni l'autre des deux armes affrontes n'avancera
vite. Cela va tre lent et monotone, comme la lutte de deux athltes
dont les forces sont gales.

--Mais pourtant il faudra bien qu'un jour cela finisse!

--Sans doute, mais il est impossible de savoir quand. Ce qu'il est ds
maintenant permis de considrer comme indubitable, c'est que l'Allemagne
sera vaincue. De quelle manire? Je l'ignore; mais la logique veut
qu'elle succombe. En septembre, elle a jou tous ses atouts et elle a
perdu la partie. Cela donne aux Allis le temps de rparer leur
imprvoyance et d'organiser les forces normes dont ils disposent. La
dfaite des empires centraux se produira fatalement; mais on se
tromperait si l'on s'imaginait qu'elle est prochaine.

D'ailleurs, pour Tchernoff, cette immanquable droute des nations de
proie ne signifiait ni la destruction de l'Allemagne ni l'anantissement
des peuples germaniques. Le rvolutionnaire n'avait pas de sympathie
pour les patriotismes excessifs, n'approuvait ni l'intransigeance des
chauvins de Paris, qui voulaient effacer l'Allemagne de la carte
d'Europe, ni l'intransigeance des pangermanistes de Berlin, qui
voulaient tendre au monde entier la domination teutonne.

--L'essentiel, c'est de jeter bas l'empire allemand et de briser la
redoutable machine de guerre qui, pendant prs d'un demi-sicle, a
menac la paix des nations.

Ce qui irritait le plus Tchernoff, c'tait l'immoralit des ides qui,
depuis 1870, taient nes de cette perptuelle menace et qui
contaminaient aujourd'hui un si grand nombre d'esprits dans le monde
entier: glorification de la force, triomphe du matrialisme,
sanctification du succs, respect aveugle du fait accompli, drision des
plus nobles sentiments comme s'ils n'taient que des phrases creuses,
philosophie de bandits qui prtendait tre le dernier mot du progrs et
qui n'tait que le retour au despotisme,  la violence et  la barbarie
des poques primitives.

--Ce qu'il faut, dclarait-il, c'est la suppression de ceux qui
reprsentent cette abominable tendance  revenir en arrire. Mais cela
ne signifie pas qu'il faille exterminer aussi le peuple allemand. Ce
peuple a des qualits relles, trop souvent gtes par les dfauts qu'un
pass malheureux lui a laisss en hritage. Il possde l'instinct de
l'organisation, le got du travail, et il peut rendre des services  la
cause du progrs. Mais auparavant il a besoin qu'on lui administre une
douche: la douche de la catastrophe. Quand la dfaite aura rabattu
l'orgueil des Allemands et dissip leurs illusions d'hgmonie
mondiale, quand ils se seront rsigns  n'tre qu'un groupe humain ni
suprieur ni infrieur aux autres, ils deviendront d'utiles
collaborateurs pour la tche commune de civilisation qui incombe 
l'humanit entire. D'ailleurs cela ne doit pas nous faire oublier que,
 l'heure actuelle, ils sont pour toutes les autres socits humaines un
grave danger. Ce peuple de matres, comme il s'appelle lui-mme, est
de tous les peuples celui qui a le moins le sentiment de la dignit
personnelle. Sa constitution politique a fait de lui une horde guerrire
o tout est soumis  une discipline mcanique et humiliante. En
Allemagne, il n'est personne qui ne reoive des coups de pied au cul et
qui ne dsire les rendre  ses subordonns. Le coup de pied donn par
l'empereur se transmet d'chine en chine jusqu'aux dernires couches
sociales. Le kaiser cogne sur ses rejetons, l'officier cogne sur ses
soldats, le pre cogne sur ses enfants et sur sa femme, l'instituteur
cogne sur ses lves. C'est prcisment pour cela que l'Allemand dsire
si passionnment se rpandre dans le monde. Ds qu'il est hors de chez
lui, il se ddommage de sa servilit domestique en devenant le plus
arrogant et le plus froce des tyrans.




XI

LA GUERRE


Le snateur Lacour, un soir qu'il dnait chez Marcel Desnoyers, dit 
son ami:

--Ne vous plairait-il pas d'aller voir votre fils au front?

Le personnage tait trs tourment de ce que son hritier, rompant le
rseau protecteur des recommandations dont l'avait envelopp la prudence
paternelle, servait maintenant dans l'arme active et, qui pis est, sur
la premire ligne; et il s'tait mis en tte de rendre visite au nouveau
sous-lieutenant, ne ft-ce que pour inspirer aux chefs plus de
considration  l'gard d'un jeune homme dont le pre avait la puissance
d'obtenir une autorisation si rarement accorde. Or, comme Jules
appartenait au mme corps d'arme que Ren, Lacour avait pens  faire
profiter Marcel de l'occasion: Marcel accompagnerait Lacour en qualit
de secrtaire. Mme si les deux jeunes gens taient dans des secteurs
loigns l'un de l'autre, cela ne serait pas un empchement: en
automobile, on parcourt vite de longues distances. Le prtexte officiel
du voyage tait une mission donne au snateur pour se rendre compte du
fonctionnement de l'artillerie et de l'organisation des tranches.

Il va de soi que Marcel accepta avec joie la proposition de son illustre
ami, et, quelques jours plus tard, malgr la mauvaise volont du
ministre de la Guerre qui se souciait peu d'admettre des curieux sur le
front, Lacour obtint le double permis.

Le lendemain, dans la matine, le snateur et le millionnaire
gravissaient pniblement une montagne boise. Marcel avait les jambes
protges par des gutres, la tte abrite sous un feutre  larges
bords, les paules couvertes d'une ample plerine. Lacour le suivait,
chauss de hautes bottes et coiff d'un chapeau mou; mais il n'en avait
pas moins endoss une redingote aux basques solennelles, afin de garder
quelque chose du majestueux costume parlementaire, et, quoiqu'il halett
de fatigue et sut  grosses gouttes, il faisait un visible effort pour
ne point se dpartir de la dignit snatoriale. A ct d'eux marchait un
capitaine qui, par ordre, leur servait de guide.

Le bois o ils cheminaient prsentait une tragique dsolation. Il s'y
tait pour ainsi dire fig une tempte qui tenait le paysage immobile
dans des aspects violents et bizarres. Pas un arbre n'avait gard sa
tige intacte et son abondante ramure du temps de paix. Les pins
faisaient penser aux colonnades de temples en ruines; les uns dressaient
encore leurs troncs entiers, mais, dcapits de la cime, ils taient
comme des fts qui auraient perdu leurs chapiteaux; d'autres, coups 
mi-hauteur par une section oblique en bec de flte, ressemblaient  des
stles brises par la foudre; quelques-uns laissaient pendre autour de
leur moignon dchiquet les fibres d'un bois dj mort. Mais c'tait
surtout dans les htres, les rouvres et les chnes sculaires que se
rvlait la formidable puissance de l'agent destructeur. Il y en avait
dont les normes troncs avaient t tranchs presque  ras de terre par
une entaille nette comme celle qu'aurait pu produire un gigantesque coup
de hache, tandis qu'autour de leurs racines dterres on voyait les
pierres extraites des entrailles du sol par l'explosion et parpilles 
la surface.  et l, des mares profondes, toutes pareilles, d'une
rgularit quasi gomtrique, tendaient leurs nappes circulaires.
C'tait de l'eau de pluie verdtre et croupissante, sur laquelle
flottait une crote de vgtation habite par des myriades d'insectes.
Ces mares taient les entonnoirs creuss par les marmites dans un sol
calcaire et impermable, qui conservait le trop-plein des irrigations
pluviales.

Les voyageurs avaient laiss leur automobile au bas du versant, et ils
grimpaient vers les crtes o taient dissimuls d'innombrables canons,
sur une ligne de plusieurs kilomtres. Ils taient obligs de faire
cette ascension  pied, parce qu'ils taient  porte de l'ennemi: une
voiture aurait attir sur eux l'attention et servi de cible aux obus.

--La monte est un peu fatigante, monsieur le snateur, dit le
capitaine. Mais courage! Nous approchons.

Ils commenaient  rencontrer sur le chemin beaucoup d'artilleurs. La
plupart n'avaient de militaire que le kpi; sauf cette coiffure, ils
avaient l'air d'ouvriers de fabrique, de fondeurs ou d'ajusteurs. Avec
leurs pantalons et leurs gilets de panne, ils taient en manches de
chemise, et quelques-uns d'entre eux, pour marcher dans la boue avec
moins d'inconvnient, taient chausss de sabots. C'taient de vieux
mtallurgistes incorpors par la mobilisation  l'artillerie de rserve;
leurs sergents avaient t des contre-matres, et beaucoup de leurs
officiers taient des ingnieurs et des patrons d'usines.

On pouvait arriver jusqu'aux canons sans les voir. A peine mergeait-il
d'entre les branches feuillues ou de dessous les troncs entasss quelque
chose qui ressemblait  une poutre grise. Mais, quand on passait
derrire cet amas informe, on trouvait une petite place nette, occupe
par des hommes qui vivaient, dormaient et travaillaient autour d'un
engin de mort. En divers endroits de la montagne il y avait, soit des
pices de 75, agiles et gaillardes, soit des pices lourdes qui se
dplaaient pniblement sur des roues renforces de patins, comme celles
des locomobiles agricoles dont les grands propritaires se servent dans
l'Argentine pour labourer la terre.

Lacour et Desnoyers rencontrrent dans une dpression du terrain
plusieurs batteries de 75, tapies sous le bois comme des chiens 
l'attache qui aboieraient en allongeant le museau. Ces batteries
tiraient sur des troupes de relve, aperues depuis quelques minutes
dans la valle. La meute d'acier hurlait rageusement, et ses abois
furibonds ressemblaient au bruit d'une toile sans fin qui se
dchirerait.

Les chefs, griss par le vacarme, se promenaient  ct de leurs pices
en criant des ordres. Les canons, glissant sur les affts immobiles,
avanaient et reculaient comme des pistolets automatiques. La culasse
rejetait la douille de l'obus, et aussitt un nouveau projectile tait
introduit dans la chambre fumante.

En arrire des batteries, l'air tait agit de violents remous. A chaque
salve, Lacour et Desnoyers recevaient un coup dans la poitrine; pendant
un centime de seconde, entre l'onde arienne balaye et la nouvelle
onde qui s'avanait, ils prouvaient au creux de l'estomac l'angoisse du
vide. L'air s'chauffait d'odeurs cres, piquantes, enivrantes. Les
miasmes des explosifs arrivaient jusqu'au cerveau par la bouche, les
oreilles et les yeux. Prs des canons, les douilles vides formaient des
tas. Feu!... Feu!... Toujours feu!

--Arrosez bien! rptaient les chefs.

Et les 75 inondaient de projectiles le terrain sur lequel les Boches
essayaient de passer.

Le capitaine, conformment aux ordres reus, expliqua au snateur la
manoeuvre de ces pices. Mais, comme le vritable but du voyage tait
pour Lacour de voir son fils Ren, et comme Ren tait attach au
service de la grosse artillerie, l'examen des 75 ne se prolongea pas
longtemps et les visiteurs se remirent en route sous la conduite de leur
guide. Par un petit chemin qu'abritait une arte de la montagne, ils
arrivrent en trois quarts d'heure sur une croupe o plusieurs pices
lourdes taient en position, mais distantes les unes des autres; et le
capitaine recommena de donner au snateur les explications officielles.

Les projectiles de ces pices taient de grands cylindres ogivaux,
emmagasins dans des souterrains. Les souterrains, nomms abris,
consistaient en terriers profonds, sortes de puits obliques que
protgeaient en outre des sacs de pierre et des troncs d'arbre. Ces
abris servaient aussi de refuge aux hommes qui n'taient pas de service.

Un artilleur montra  Lacour deux grandes bourses de toile blanche,
unies l'une  l'autre et bien pleines, qui ressemblaient  une double
saucisse: c'tait la charge d'une de ces pices. La bourse que l'on
ouvrit laissa voir des paquets de feuilles couleur de rose, et le
snateur et son compagnon s'tonnrent que cette pte, qui avait
l'aspect d'un article de toilette, ft un terrible explosif de la guerre
moderne.

Un peu plus loin, au point culminant de la croupe, il y avait une tour 
moiti dmolie. C'tait le poste le plus prilleux de tous, celui de
l'observateur. Un officier s'y plaait pour surveiller la ligne ennemie,
constater les effets du tir et donner les indications qui permettaient
de le rectifier.

Prs de la tour, mais en contre-bas, tait situ le poste de
commandement. On y pntrait par un couloir qui conduisait  plusieurs
salles souterraines. Ce poste avait pour faade un pan de montagne
taill  pic et perc d'troites fentres qui donnaient de l'air et de
la lumire  l'intrieur. Comme Lacour et Desnoyers descendaient par le
couloir obscur, un vieux commandant charg du secteur vint  leur
rencontre. Les manires de ce commandant taient exquises; sa voix tait
douce et caressante comme s'il avait caus avec des dames dans un salon
de Paris. Soldat  la moustache grise et aux lunettes de myope, il
gardait en pleine guerre la politesse crmonieuse du temps de paix.
Mais il avait aux poignets des pansements: un clat d'obus lui avait
fait cette double blessure, et il n'en continuait par moins son
service. Ce diable d'homme, pensa Marcel, est d'une urbanit
terriblement mielleuse; mais n'importe, c'est un brave.

Le poste du commandant tait une vaste pice qui recevait la lumire par
une baie horizontale longue de quatre mtres et haute seulement d'un
pied et demi, de sorte qu'elle ressemblait un peu  l'espace ouvert
entre deux lames de persiennes. Au-dessous de cette baie tait place
une grande table de bois blanc charge de papiers. En s'asseyant sur une
chaise prs de cette table, on embrassait du regard toute la plaine. Les
murs taient garnis d'appareils lectriques, de cadres de distribution,
de tlphones, de trs nombreux tlphones pourvus de leurs rcepteurs.

Le commandant offrit des siges  ses visiteurs avec un geste courtois
d'homme du monde. Puis il tendit sur la table un vaste plan qui
reproduisait tous les accidents de la plaine, chemins, villages,
cultures, hauteurs et dpressions. Sur cette carte tait trac un
faisceau triangulaire de lignes rouges, en forme d'ventail; le sommet
du triangle tait le lieu mme o ils taient assis, et le ct oppos
tait la limite de l'horizon rel qu'ils avaient sous les yeux.

--Nous allons bombarder ce bois, dit le commandant en montrant du doigt
l'un des points extrmes de la carte.

Puis, dsignant  l'horizon une petite ligne sombre:

--C'est le bois que vous voyez l-bas, ajouta-t-il. Veuillez prendre mes
jumelles et vous distinguerez nettement l'objectif.

Il dploya ensuite une photographie norme, un peu floue, sur laquelle
tait trac un ventail de lignes rouges pareil  celui de la carte.

--Nos aviateurs, continua-t-il, ont pris ce matin quelques vues des
positions ennemies. Ceci est un agrandissement excut par notre atelier
photographique. D'aprs les renseignements fournis, deux rgiments
allemands sont camps dans le bois. Vous plat-il que nous commencions
le tir tout de suite, monsieur le snateur?

Et, sans attendre la rponse du personnage, le commandant envoya un
signal tlgraphique. Presque aussitt rsonnrent dans le poste une
quantit de timbres dont les uns rpondaient, les autres appelaient.
L'aimable chef ne s'occupait plus ni de Lacour ni de Desnoyers; il tait
 un tlphone et il s'entretenait avec des officiers loigns peut-tre
de plusieurs kilomtres. Finalement il donna l'ordre d'ouvrir le feu, et
il en fit part au personnage.

Le snateur tait un peu inquiet: il n'avait jamais assist  un tir
d'artillerie lourde. Les canons se trouvaient presque au-dessus de sa
tte, et sans doute la vote de l'abri allait trembler comme le pont
d'un vaisseau qui lche une borde. Quel fracas assourdissant cela
ferait!... Huit ou dix secondes s'coulrent, qui parurent trs longues
 Lacour; puis il entendit comme un tonnerre lointain qui paraissait
venir des nues. Les nombreux mtres de terre qu'il avait au-dessus de
sa tte amortissaient les dtonations: c'tait comme un coup de bton
donn sur un matelas. Ce n'est que cela? pensa le snateur, dsormais
rassur.

Plus impressionnant fut le bruit du projectile qui fendait l'air  une
grande hauteur, mais avec tant de violence que les ondes descendaient
jusqu' la baie du poste. Ce bruit dchirant s'affaiblit peu  peu,
cessa d'tre perceptible. Comme aucun effet ne se manifestait, Lacour et
Marcel crurent que l'obus, perdu dans l'espace, n'avait pas clat. Mais
enfin, sur l'horizon, exactement  l'endroit indiqu tout  l'heure par
le commandant, surgit au-dessus de la tache sombre du bois une norme
colonne de fume dont les tranges remous avaient un mouvement
giratoire, et une explosion se produisit pareille  celle d'un volcan.

Quelques minutes plus tard, toutes les pices franaises avaient ouvert
le feu, et nanmoins l'artillerie allemande ne donnait pas encore signe
de vie.

--Ils vont rpondre, dit Lacour.

--Cela me parat certain, acquiesa Desnoyers.

Au mme instant, le capitaine s'approcha du snateur et lui dit:

--Vous plairait-il de remonter l-haut? Vous verriez de plus prs le
travail de nos pices. Cela en vaut la peine.

Remonter alors que l'ennemi allait ouvrir le feu? La proposition aurait
paru intempestive au snateur si le capitaine n'avait ajout que le
sous-lieutenant Lacour, averti par tlphone, arriverait d'une minute 
l'autre. Au surplus, le personnage se souvint que les militaires taient
dj peu disposs  faire grand cas des hommes politiques, et il ne
voulut pas leur fournir l'occasion de rire sous cape de la couardise
d'un parlementaire. Il rajusta donc gravement sa redingote et sortit du
souterrain avec Marcel.

A peine avaient-ils fait quelques pas, l'atmosphre se bouleversa en
ondes tumultueuses. Ils chancelrent l'un et l'autre, tandis que leurs
oreilles bourdonnaient et qu'ils avaient la sensation d'un coup assn
sur la nuque. L'ide leur vint que les Allemands avaient commenc 
rpondre. Mais non, c'tait encore une des pices franaises qui venait
de lancer son formidable obus.

Cependant, du ct de la tour d'observation, un sous-lieutenant
accourait vers eux et traversait l'espace dcouvert en agitant son kpi.
Lacour, en reconnaissant Ren, trembla de peur: l'imprudent, pour
s'pargner un dtour, risquait de se faire tuer et s'offrait lui-mme
comme cible au tir de l'ennemi!

Aprs les premiers embrassements, le pre eut la surprise de trouver
son fils transform. Les mains qu'il venait de serrer taient fortes et
nerveuses; le visage qu'il contemplait avec tendresse avait les traits
accentus, le teint bruni par le grand air. Six mois de vie intense
avaient fait de Ren un autre homme. Sa poitrine s'tait largie, les
muscles de ses bras s'taient gonfls, une physionomie mle avait
remplac la physionomie fminine de nagure. Tout dans la personne du
jeune officier respirait la rsolution et la confiance en ses propres
forces.

Ren ne fit pas moins bon accueil  Desnoyers qu' son pre, et il lui
demanda avec un tendre empressement des nouvelles de sa fiance. Quoique
Chichi crivt souvent  son futur, il tait heureux d'entendre encore
parler d'elle, et les dtails familiers que Marcel donnait sur la vie de
la jeune fille apportaient pour ainsi dire  l'amoureux le parfum de
l'aime.

Ils s'taient retirs tous les trois un peu  l'cart, derrire un
rideau d'arbres o le vacarme tait moins violent. Aprs chaque tir, les
pices lourdes laissaient chapper par la culasse un petit nuage de
fume qui faisait penser  celle d'une pipe. Les sergents dictaient des
chiffres communiqus par un artilleur qui tenait  son oreille le
rcepteur d'un tlphone. Les servants, excutant l'ordre sans mot dire,
touchaient une petite roue, et le monstre levait son mufle gris, le
portait  droite ou  gauche avec une docilit intelligente. Le tireur
se tenait debout prs de la pice, prt  faire feu. Cet homme devait
tre sourd: pour lui, la vie n'tait qu'une srie de saccades et de
coups de tonnerre. Mais sa face abrutie ne laissait pas d'avoir une
certaine expression d'autorit: il connaissait son importance; il tait
le serviteur de l'ouragan; c'tait lui qui dchanait la foudre.

--Les Allemands tirent, dit l'artilleur qui tait au tlphone, prs de
la pice la plus rapproche du snateur et de son compagnon.

L'observateur plac dans la tour venait d'en donner avis. Aussitt le
capitaine charg de servir de guide au personnage avertit celui-ci qu'il
convenait de se mettre en sret. Lacour, obissant  l'instinct de la
conservation et pouss aussi par son fils qui lui faisait hter le pas,
se rfugia avec Marcel  l'entre d'un abri; mais il ne voulut pas
descendre au fond du refuge souterrain: dsormais la curiosit
l'emportait chez lui sur la crainte.

En dpit du tintamarre que faisaient les canons franais, Lacour et
Desnoyers perurent l'arrive de l'invisible obus allemand. Le passage
du projectile dans l'atmosphre dominait tous les autres bruits, mme
les plus voisins et les plus forts. Ce fut d'abord une sorte de
gmissement dont l'intensit croissait et semblait envahir l'espace avec
une rapidit prodigieuse. Puis ce ne fut plus un gmissement; ce fut un
vacarme qui semblait form de mille grincements, de mille chocs, et que
l'on pouvait comparer  la descente d'un tramway lectrique dans une rue
en pente, au passage d'un train rapide franchissant une station sans s'y
arrter. Ensuite l'obus apparut comme un flocon de vapeur qui
grandissait de seconde en seconde et qui avait l'air d'arriver tout
droit sur la batterie. Enfin une pouvantable explosion fit trembler
l'abri, mais mollement, comme s'il et t de caoutchouc. Cette premire
explosion fut suivie de plusieurs autres, moins fortes, moins sches,
qui avaient des modulations sifflantes comme un ricanement sardonique.

Lacour et Desnoyers crurent que le projectile avait clat prs d'eux,
et, lorsqu'ils sortirent de l'abri, ils s'attendaient  voir une
sanglante jonche de cadavres. Ce qu'ils virent, ce fut Ren qui
allumait tranquillement une cigarette, et, un peu plus loin, les
artilleurs qui travaillaient  recharger leur pice lourde.

--La marmite a d tomber  trois ou quatre cents mtres, dit Ren 
son pre.

Toutefois le capitaine,  qui son gnral avait recommand de bien
veiller  la scurit du personnage, jugea le moment venu de lui
rappeler qu'ils avaient encore un long trajet  parcourir et qu'il tait
temps de se remettre en route. Lacour, qui maintenant se sentait
courageux, aurait voulu rester encore; mais Ren,  cause du duel
d'artillerie qui s'engageait, tait oblig de rejoindre son poste sans
retard. Le pre n'insista point pour prolonger l'entrevue; il serra son
fils dans ses bras, lui souhaita bonne chance, et, sous la conduite du
capitaine, redescendit la montagne en compagnie de Desnoyers.

L'automobile roula tout l'aprs-midi sur des chemins encombrs de
convois qui la foraient souvent  faire halte. Elle passait entre des
champs incultes sur lesquels on voyait des squelettes de fermes; elle
traversait des villages incendis qui n'taient plus qu'une double
range de faades noires, avec des trous ouverts sur le vide.

A la tombe du jour, ils croisrent des groupes de fantassins aux
longues barbes et aux uniformes bleus dteints par les intempries. Ces
soldats revenaient des tranches, portant sur leurs sacs des pelles, des
pioches et d'autres outils faits pour remuer la terre: car les outils de
terrassement avaient pris une importance d'armes de combat. Couverts de
boue de la tte aux pieds, tous paraissaient vieux, quoique en pleine
jeunesse. Leur joie de revenir au cantonnement aprs une semaine de
travail en premire ligne, s'exprimait par des chansons qu'accompagnait
le bruit sourd de leurs sabots  clous.

--Ce sont les soldats de la Rvolution! disait le snateur avec emphase.
C'est la France de 1792!

Les deux amis passrent la nuit dans un village  demi ruin, o s'tait
tabli le commandement d'une division. Le capitaine qui les avait
accompagns jusqu'alors, prit cong d'eux. Ce serait un autre officier
qui, le lendemain, leur servirait de guide.

Ils se logrent  l'Htel de la Sirne, vieille btisse dont le pignon
avait t endommag par un obus. La chambre occupe par Desnoyers tait
contigu  celle o avait pntr le projectile, et le patron voulut
faire voir les dgts  ses htes, avant que ceux-ci se missent au lit.
Tout tait dchiquet, plancher, plafond, murailles; des meubles briss
gisaient dans les coins; des lambeaux de papier fleuri pendaient sur les
murs; un trou norme laissait apercevoir le ciel et entrer le froid de
la nuit. Le patron raconta que ce ravage avait t caus, non par un
obus allemand, mais par un obus franais, au moment o l'ennemi avait
t chass hors du village, et, en disant cela, il souriait avec un
orgueil patriotique:

--Oui, c'est l'oeuvre des ntres. Vous voyez la besogne que fait le 75!
Que pensez-vous d'un pareil travail?

Le lendemain, de bonne heure, ils repartirent en automobile. Ils
laissrent derrire eux des dpts de munitions, passrent les
troisimes positions, puis les secondes. Des milliers et des milliers de
soldats s'taient installs en pleins champs. Ce fourmillement d'hommes
rappelait par la varit des costumes et des races les grandes invasions
historiques. Et pourtant ce n'tait pas un peuple en marche: car l'exode
d'un peuple trane derrire lui une multitude de femmes et d'enfants. Il
n'y avait ici que des hommes, rien que des hommes.

Toutes les espces d'habitations inventes par l'humanit depuis
l'poque des cavernes, taient utilises dans ces campements. Les
grottes et les carrires servaient de quartiers; certaines cabanes
rappelaient le _rancho_ amricain; d'autres, coniques et allonges,
imitaient le _gourbi_ arabe. Comme beaucoup de soldats venaient des
colonies et que quelques-uns avaient fait du ngoce dans les contres du
nouveau monde, ces gens, quand ils s'taient vus dans la ncessit
d'improviser une demeure plus stable que la tente de toile, avaient fait
appel  leurs souvenirs, et ils avaient copi l'architecture des tribus
avec lesquelles ils s'taient trouvs en contact. Au surplus, dans cette
masse de combattants, il y avait des tirailleurs marocains, des ngres,
des Asiatiques; et, loin des villes, ces primitifs semblaient grandir en
importance, acqurir une supriorit qui faisait d'eux les matres des
civiliss.

Le long des ruisseaux s'talaient des linges blancs mis  scher par les
soldats. Malgr la fracheur du matin, des files d'hommes dpoitraills
s'inclinaient sur l'eau pour de bruyantes ablutions, suivies
d'brouements nergiques. Sur un pont, un soldat crivait une lettre en
se servant du parapet comme d'une table. Les cuisiniers s'agitaient
autour des chaudrons fumants. Un lger arme de soupe matinale se mlait
au parfum rsineux des arbres et  l'odeur de la terre mouille.

Les btes et le matriel de la cavalerie et de l'artillerie taient
logs dans de longs baraquements de bois et de zinc. Les soldats
trillaient et ferraient en plein air les chevaux au poil luisant, que
la guerre de tranche maintenait dans un tat de paisible embonpoint.

--Ah! s'ils avaient t  la bataille de la Marne! dit Desnoyers 
Lacour.

Depuis longtemps ces montures jouissaient d'un repos ininterrompu. Les
cavaliers combattaient  pied, faisant le coup de feu avec les
fantassins, de sorte que leurs chevaux s'engraissaient dans une
tranquillit conventuelle et qu'il tait mme ncessaire de les mener 
la promenade pour les empcher de devenir malades d'inaction devant le
rtelier comble.

Plusieurs aroplanes prts  prendre leur vol taient poss sur la
plaine comme des libellules grises, et beaucoup d'hommes se groupaient 
l'entour. Les campagnards convertis en soldats considraient avec
admiration les camarades chargs du maniement de ces appareils et leur
attribuaient un pouvoir un peu semblable  celui des sorciers des
lgendes populaires,  la fois vnrs et redouts par les paysans.

L'automobile s'arrta prs de quelques maisons noircies par l'incendie.

--Vous allez tre obligs de descendre, leur dit le nouvel officier qui
les guidait. On ne peut faire qu' pied le petit trajet qui nous reste 
faire.

Lacour et Desnoyers se mirent donc  marcher sur la route; mais
l'officier les rappela.

--Non, non, leur dit-il en riant. Le chemin que vous prenez serait
dangereux pour la sant. Mais voici un petit chemin o nous n'aurons pas
 craindre les courants d'air.

Et il leur expliqua que les Allemands avaient des retranchements et des
batteries sur la hauteur,  l'extrmit de la route. Jusqu'au point o
les voyageurs taient parvenus, le brouillard du matin les avait
protgs contre le tir de l'ennemi; mais, un jour de soleil,
l'apparition de l'automobile aurait t salue par un obus.

Ils avaient devant eux une immense plaine o l'on ne voyait me qui
vive, et cette plaine prsentait l'aspect qu'en temps ordinaire elle
devait avoir le dimanche, lorsque les laboureurs se tenaient chez eux.
 et l gisaient sur le sol des objets abandonns, aux formes
indistinctes, et on aurait pu les prendre pour des instruments agricoles
laisss sur les gurets, un jour de fte; mais c'taient des affts et
des caissons dmolis par les projectiles ou par l'explosion de leur
propre chargement.

Aprs avoir donn ordre  deux soldats de se charger des paquets que
Desnoyers avait retirs de l'automobile, l'officier guida les visiteurs
par une sorte d'troit sentier o ils taient obligs de marcher  la
file. Ce sentier, qui commenait derrire un mur de brique, allait
s'abaissant dans le sol en pente douce, de sorte qu'ils s'y enfoncrent
d'abord jusqu'aux genoux, puis jusqu' la taille, puis jusqu'aux
paules; et finalement, absorbs tout entiers, ils n'eurent plus
au-dessus de leurs ttes qu'un ruban de ciel.

Ils avanaient dans le boyau d'une faon trange, jamais en ligne
droite, toujours en zigzags, en courbes, en angles. D'autres boyaux non
moins compliqus s'embranchaient sur le leur, qui tait l'artre
centrale de toute une ville souterraine. Un quart d'heure se passa, une
demi-heure, une heure entire, sans qu'ils eussent fait cinquante pas de
suite dans la mme direction. L'officier, qui ouvrait la marche,
disparaissait  chaque instant dans un dtour, et ceux qui venaient
derrire lui taient obligs de se hter pour ne point le perdre. Le sol
tait glissant, et, en certains endroits, il y avait une boue presque
liquide, blanche et corrosive comme celle qui dcoule des chafaudages
d'une maison en construction.

L'cho de leurs pas, le frlement de leurs paules contre les parois de
terre, dtachaient des mottes et des cailloux. Quelquefois le fond du
sentier s'exhaussait et les visiteurs s'exhaussaient avec lui. Alors un
petit effort suffisait pour qu'ils pussent voir par-dessus les crtes,
et ce qu'ils voyaient, c'taient des champs incultes, des rseaux de
fils de fer entrecroiss. Mais la curiosit pouvait coter cher  celui
qui levait la tte, et l'officier ne permettait pas qu'ils s'arrtassent
 regarder.

Desnoyers et Lacour tombaient de fatigue. tourdis par ces perptuels
zigzags, ils ne savaient plus s'ils avanaient ou s'ils reculaient, et
le changement continuel de direction leur donnait presque le vertige.

--Arriverons-nous bientt? demanda le snateur.

L'officier leur montra un clocher mutil, dont la pointe se montrait
par-dessus le rebord de terre et qui tait  peu prs tout ce qui
restait d'un village pris et repris maintes fois.

--C'est l-bas, rpondit-il.

S'ils eussent fait le mme trajet en ligne droite, une demi-heure leur
aurait suffi; mais, continuellement retards par les crochets et les
lacets de cette venelle profonde, ils avaient en outre  subir les
obstacles de la fortification de campagne: souterrains barrs par des
grilles, cages de fils de fer tenues en suspens, qui obstrueraient le
passage quand on les ferait choir, tout en permettant aux dfenseurs de
tirer  travers le treillis.

Ils rencontraient des soldats qui portaient des sacs, des seaux d'eau,
et qui disparaissaient soudain dans les tortuosits des ruelles
transversales. Quelques-uns, assis sur des tas de bois, souriaient en
lisant un petit journal rdig dans les tranches. Ces hommes
s'effaaient pour laisser passer les visiteurs, et une expression de
curiosit se peignait sur leurs faces barbues. Dans le lointain
crpitaient des coups secs, comme s'il y avait eu au bout de la voie
tortueuse un polygone de tir ou qu'une socit de chasseurs s'y exert
 abattre des pigeons.

Lorsqu'ils furent parvenus aux tranches du front, leur guide les
prsenta au lieutenant-colonel qui commandait le secteur. Celui-ci leur
montra les lignes dont il avait la garde, comme un officier de marine
montre les batteries et les tourelles de son cuirass.

Ils visitrent d'abord les tranches de seconde ligne, les plus
anciennes: sombres galeries o les meurtrires et les baies
longitudinales mnages pour les mitrailleuses ne laissaient pntrer
que des filets de jour. Cette ligne de dfense ressemblait  un tunnel
coup par de courts espaces dcouverts. On y passait alternativement de
la lumire  l'obscurit et de l'obscurit  la lumire, avec une
brusquerie qui fatiguait les yeux. Dans les espaces dcouverts le sol
tait plus haut, et des banquettes de planches, fixes contre les
parois, permettaient aux observateurs de sortir la tte ou d'examiner le
paysage au moyen du priscope. Les espaces protgs par des toitures
servaient  la fois de batteries et de dortoirs.

Ces sortes de casernements avaient t d'abord des tranches
dcouvertes, comme celles de premire ligne. Mais,  mesure que l'on
avait gagn du terrain sur l'ennemi, les combattants, obligs de vivre
l tout un hiver, s'taient ingnis  s'y installer avec le plus de
commodit possible. Sur les fosss creuss  l'air libre ils avaient mis
en travers les poutres des maisons ruines; puis sur les poutres, des
madriers, des portes, des contrevents; puis sur tout ce boisage,
plusieurs ranges de sacs de terre; et enfin, sur les sacs de terre, une
paisse couche d'humus o l'herbe poussait, donnant au dos de la
tranche un paisible aspect de prairie verdoyante. Ces votes de fortune
rsistaient  la chute des obus, qui s'y enterraient sans causer de
grands dgts. Quand une explosion les disloquait trop, les habitants
troglodytes en sortaient la nuit, comme des fourmis inquites dans leur
fourmilire, et reconstruisaient vivement le toit de leur logis.

Ces rduits se ressemblaient tous pour ce qui tait de la construction.
La face extrieure tait toujours la mme, c'est--dire perce de
meurtrires o des fusils taient braqus contre l'ennemi, et de baies
horizontales pour le tir des mitrailleuses. Les vigies, debout prs de
ces ouvertures, surveillaient la campagne dserte comme les marins de
quart surveillent la mer de dessus le pont. Sur les faces intrieures
taient les rteliers d'armes et les lits de camp: trois files de
bancasses faites avec des planches et pareilles aux couchettes des
navires. Mais il y avait au contraire beaucoup de varit dans
l'ornementation de chaque rduit, et le besoin qu'prouvent les mes
simples d'embellir leur demeure s'y manifestait de mille manires.
Chaque soldat avait son muse fait d'illustrations de journaux et de
cartes postales en couleur. Des portraits de comdiennes et de danseuses
souriaient de leur bouche peinte sur le papier glac et mettaient une
note gaie dans la chaste atmosphre du poste.

Tout tait propre, de cette propret rude et un peu gauche que les
hommes rduits  leurs seuls moyens peuvent entretenir sans assistance
fminine. Les rduits avaient quelque chose du clotre d'un monastre,
du prau d'un bagne, de l'entrepont d'un cuirass. Le sol y tait plus
bas de cinquante centimtres que celui des espaces dcouverts qui les
faisaient communiquer les unes avec les autres. Pour que les officiers
pussent passer sans monter ni descendre, de grandes planches formaient
passerelle d'une porte  l'autre. Lorsque les soldats voyaient entrer le
chef du secteur, ils s'alignaient, et leurs ttes se trouvaient  la
hauteur de la ceinture de l'officier qui tait sur la passerelle.

Il y avait aussi des pices souterraines qui servaient de cabinets de
toilette et de sentines pour les immondices; des salles de bain d'une
installation primitive; une cave qui portait pour enseigne: _Caf de la
Victoire_; une autre garnie d'un criteau o on lisait: _Thtre_.
C'tait la gat franaise qui riait et chantait en face du danger.

Cependant Marcel tait impatient de voir son fils. Le snateur dit donc
un mot au lieutenant-colonel qui, aprs un effort de mmoire, finit par
se rappeler les prouesses du sergent Jules Desnoyers.

--C'est un excellent soldat, certifia-t-il au pre. En ce moment il doit
tre de service  la tranche de premire ligne. Je vais le faire
appeler.

Marcel demanda s'il ne leur serait pas possible d'aller jusqu'
l'endroit o se trouvait son fils; mais le lieutenant-colonel sourit.
Non, les civils ne pouvaient visiter ces fosss en contact presque
immdiat avec l'ennemi et sans autre dfense que des barrages de fils de
fer et des sacs de terre; la boue y avait parfois un pied d'paisseur,
et l'on n'y avanait qu'en se courbant, pour viter de recevoir une
balle. Le danger y tait continuel, parce que l'ennemi tiraillait sans
cesse.

Effectivement les visiteurs entendirent au loin des coups de fusil,
auxquels, jusqu'alors, ils n'avaient pas fait attention.

Tandis que Marcel attendait Jules, il lui semblait que le temps
s'coulait avec une lenteur dsesprante. Cependant le lieutenant-colonel
avait fait arrter ses visiteurs prs de l'embrasure d'une mitrailleuse,
en leur recommandant de se tenir de chaque ct de la baie, de bien
effacer leur corps, d'avancer prudemment la tte et de regarder d'un
seul oeil. Ils aperurent une excavation profonde dont ils avaient devant
eux le bord oppos. A courte distance, plusieurs files de pieux,
disposs en croix et runis par des fils de fer barbels, formaient un
large rseau. A cent mtres plus loin, il y avait un autre rseau de
fils de fer.

--Les Boches sont l, chuchota le lieutenant-colonel.

--O? demanda le snateur.

--Au second rseau. C'est celui de la tranche allemande. Mais il n'y a
rien  craindre: depuis quelque temps ils ont cess d'attaquer de ce
ct-ci.

Lacour et Desnoyers prouvrent une certaine motion  penser que les
ennemis taient si prs d'eux, derrire cette leve de terre, dans une
mystrieuse invisibilit qui les rendait plus redoutables. S'ils
allaient bondir hors de leurs tanires, la baonnette au bout du fusil,
la grenade  la main, ou arms de leurs liquides incendiaires et de
leurs bombes asphyxiantes?

De cet endroit, le snateur et son ami percevaient plus nettement que
tout  l'heure la tiraillerie de la premire ligne. Les coups de feu
semblaient se rapprocher. Aussi le lieutenant-colonel les fit-il partir
brusquement de leur observatoire: il craignait que la fusillade ne se
gnralist et n'arrivt jusqu'au lieu o ils taient. Les soldats, avec
la prestesse que donne l'habitude, et avant mme d'en avoir reu
l'ordre, s'taient rapprochs de leurs fusils braqus aux meurtrires.

Les visiteurs se remirent en marche. Ils descendirent dans des cryptes
qui taient d'anciennes caves de maisons dmolies. Des officiers s'y
taient installs en utilisant les dbris trouvs dans les dcombres. Un
battant de porte pos sur deux chevalets de bois brut formait une table.
Les plafonds et les murs taient tapisss avec de la cretonne envoye
des magasins de Paris. Des photographies de femmes et d'enfants ornaient
les parois, dans les intervalles que laissait libres le mtal nickel
des appareils tlgraphiques et tlphoniques. Marcel vit sur une porte
un Christ d'ivoire jauni par les annes, peut-tre par les sicles,
sainte image transmise de gnration en gnration et qui devait avoir
assist  maintes agonies. Sur une autre porte, il vit un fer  cheval
perc de sept trous. Les croyances religieuses flottaient partout dans
cette atmosphre de pril et de mort, et en mme temps les superstitions
les plus ridicules y reprenaient une force nouvelle sans que personne
ost s'en moquer.

En sortant d'une de ces cavernes, Marcel rencontra celui qu'il
attendait. Jules s'avanait vers lui en souriant, les mains tendues.
Sans ce geste, le pre aurait eu de la peine  reconnatre son fils
dans ce sergent dont les pieds taient deux boules de terre et dont la
capote effiloche tait couverte de boue jusqu'aux paules. Aprs les
premiers embrassements, il considra le soldat qu'il avait devant lui.
La pleur olivtre du peintre avait pris un ton bronz; sa barbe noire
et frise tait longue; il avait l'air fatigu, mais rsolu. Sous ces
vtements malpropres et avec ce visage las, Marcel trouva Jules plus
beau et plus intressant qu' l'poque o celui-ci tait dans toute sa
gloire mondaine.

--Que te faut-il?... Que dsires-tu?... As-tu besoin d'argent?...

Le pre avait apport une forte somme pour la donner  son fils. Mais
Jules ne rpondit  cette offre que par un geste d'indiffrence. Dans la
tranche l'argent ne lui servirait  rien.

--Envoie-moi plutt des cigares, dit-il. Je les partagerai avec mes
camarades.

Tout ce que sa mre lui expdiait,--de gros colis pleins d'exquises
victuailles, de tabac et de vtements,--il le distribuait  ses
camarades, qui pour la plupart appartenaient  des familles pauvres et
dont quelques-uns taient seuls au monde. Peu  peu, sa munificence
s'tait tendue de son peloton  sa compagnie, de sa compagnie  son
bataillon tout entier. Aussi Marcel eut-il le plaisir de surprendre dans
les regards et dans les sourires des soldats qui passaient  ct d'eux
les indices de la popularit dont jouissait son fils.

--J'ai prvu ton dsir, rpondit Marcel.

Et il indiqua les paquets apports de l'automobile.

Marcel ne se lassait pas de contempler ce hros, dont Argensola lui
avait racont les prouesses avec plus d'loquence que d'exactitude.

--Tu ne te repens pas de ta dcision? Tu es content?

--Oui, mon pre, je suis content.

Et Jules, avec simplicit, sans jactance, expliqua les raisons de son
contentement. Sa vie tait dure, mais semblable  celle de plusieurs
millions d'hommes. Dans sa section, qui ne se composait que de quelques
douzaines de soldats, il y en avait de suprieurs  lui par
l'intelligence, par l'instruction, par le caractre, et ils supportaient
tous valeureusement la rude preuve, rcompenss de leurs peines par la
satisfaction du devoir accompli. Quant  lui-mme, jamais, en temps de
paix, il n'avait su comme  prsent ce que c'est que la camaraderie.
Pour la premire fois il gotait la satisfaction de se considrer comme
un tre utile, de servir effectivement  quelque chose, de pouvoir se
dire que son passage dans le monde n'aurait pas t vain. Il tait un
peu honteux de ce qu'il avait t autrefois, lorsqu'il ne savait comment
remplir le vide de son existence et qu'il dissipait ses jours dans une
oisivet frivole. Maintenant il avait des obligations qui absorbaient
toutes ses forces, il collaborait  prparer pour l'humanit un heureux
avenir, il tait vraiment un homme.

--Lorsque la guerre sera finie, conclut-il, les hommes seront meilleurs,
plus gnreux. Le danger affront en commun a le pouvoir de dvelopper
les plus nobles vertus. Ceux qui ne seront pas tombs sur les champs de
bataille, pourront faire de grandes choses.... Oui, oui, je suis
content.

Il demanda des nouvelles de sa mre et de Chichi. Il recevait d'elles
des lettres presque quotidiennes; mais cela ne suffisait pas encore  sa
curiosit. Il rit en apprenant la vie large et confortable que menait
Argensola. Ces petits dtails l'amusaient comme des anecdotes
plaisantes, venues d'un autre monde.

A un certain moment, le pre crut remarquer que Jules devenait moins
attentif  la conversation. Les sens du jeune homme, affins par de
perptuelles alertes, semblaient mis en veil par quelque phnomne
auquel Marcel n'avait prt encore aucune attention. C'tait la
fusillade qui s'tendait de proche en proche et devenait plus nourrie.
Jules reprit le fusil qu'il avait appuy contre la paroi de la tranche.
Dans le mme instant, un peu de poussire sauta par-dessus la tte de
Marcel et un petit trou se creusa dans la terre.

--Partez, partez! dit Jules en poussant son pre et Marcel.

Ils se firent de brefs adieux dans un rduit, et le sergent courut
rejoindre ses hommes.

La fusillade s'tait gnralise sur toute la ligne. Les soldats
tiraient tranquillement, comme s'ils accomplissaient une besogne
ordinaire. Ce combat se reproduisait chaque jour, sans que l'on pt dire
avec certitude de quel ct il avait commenc; il tait la consquence
naturelle du contact de deux forces ennemies.

Le lieutenant-colonel, craignant une attaque allemande, congdia ses
visiteurs, et l'officier qui les accompagnait les ramena  leur
automobile.




XII

GLORIEUSES VICTIMES


Quatre mois plus tard, Marcel Desnoyers eut une cruelle angoisse: Jules
tait bless. Mais la lettre qui en avisait le pre avait subi un retard
considrable, de sorte que la mauvaise nouvelle fut aussitt adoucie par
une information heureuse. Non seulement Jules tait presque guri, mais
il ne tarderait pas  venir dans sa famille avec une permission de
quinze jours de convalescence, et il y apporterait les galons de
sous-lieutenant, prix d'une belle citation  l'ordre du jour.

--Votre fils est un hros, dclara le snateur, qui avait obtenu ces
renseignements au ministre de la Guerre. On m'a fait lire le rapport de
ses chefs, et j'en suis encore mu. Avec son seul peloton, il a attaqu
toute une compagnie allemande, et c'est lui qui, de sa propre main, a
tu le capitaine. En rcompense de ces prouesses, on lui a donn la
croix de guerre et on l'a nomm officier.

Lorsque Jules dbarqua  l'avenue Victor-Hugo, il y fut accueilli par
des cris de joie et de dlirantes embrassades. La pauvre Luisa, pendue 
son cou, sanglotait de tendresse; Chichi le dvorait des yeux, tout en
pensant  un autre combattant; Marcel admirait le petit bout de galon
d'or sur la manche de la capote bleu horizon et le casque d'acier 
bords plats que les Franais portaient maintenant dans les tranches:
car le kpi traditionnel avait t remplac par une sorte de cabasset
qui rappelait celui des arquebusiers du XVIe sicle.

Les quinze jours de la permission furent pour les Desnoyers des jours de
bonheur et de gloire. Ils ne recevaient pas une visite sans que Marcel,
ds les premiers mots, dt  son fils:

--Raconte-nous comment tu as t bless. Explique-nous comment tu as tu
le capitaine.

Mais Jules, ennuy de rpter pour la dixime fois sa propre histoire,
s'excusait de faire ce rcit; et alors c'tait Marcel qui se chargeait
de la narration.

L'ordre tait de s'emparer des ruines d'une raffinerie de sucre situe
en face de la tranche. Les Boches en avaient t chasss par
l'artillerie; mais il fallait qu'une reconnaissance, conduite par un
homme sr, allt vrifier si l'vacuation tait complte, et les chefs
avaient dsign pour cette mission prilleuse le sergent Desnoyers. La
reconnaissance, partie  l'aube, s'tait avance sans obstacle jusqu'aux
ruines; mais, au dtour d'un mur  demi croul, elle s'tait heurte 
une demi-compagnie ennemie qui avait aussitt ouvert le feu. Plusieurs
Franais taient tombs, ce qui n'avait pas empch le sergent de bondir
sur le capitaine et de lui planter sa baonnette dans la poitrine. Alors
les Allemands s'taient retirs en dsordre vers leurs lignes; mais
ensuite la compagnie tout entire avait essay de reprendre pied dans la
fabrique. Jules, avec ce qui lui restait de soldats valides, avait
soutenu cette attaque assez longtemps pour permettre aux renforts
d'arriver. Pendant ce dur combat, il avait reu une balle dans l'paule;
mais le terrain tait rest dfinitivement  nos poilus, qui avaient
mme ramen une vingtaine de prisonniers.

Ce que Marcel ne racontait point, parce que son fils s'tait abstenu de
le lui dire, c'est que le capitaine allemand tait pour Jules une
vieille connaissance. Lorsque le jeune homme s'tait trouv face  face
avec cet adversaire, il avait eu la soudaine impression d'tre en
prsence d'une figure dj vue; mais, comme ce n'tait pas le moment de
faire appel  de lointains souvenirs, il s'tait ht de tuer, pour
n'tre pas tu lui-mme. Plus tard, aprs avoir fait panser son paule,
dont la blessure tait lgre, il avait eu la curiosit d'aller revoir
le cadavre du capitaine, et il avait eu la surprise de reconnatre cet
Erckmann avec lequel il tait revenu de Buenos-Aires sur le paquebot de
Hambourg. Aussitt son imagination avait revu la mer, le fumoir, la
_Frau Rath_, le corpulent personnage qui, dans ses discours belliqueux,
imitait le style et les gestes de son empereur, et il avait murmur en
guise d'oraison funbre:

--Ce n'tait pas ici, mon pauvre _Kommerzienrath_, que tu m'avais donn
rendez-vous. Repose  jamais sur cette terre de France o tu m'annonais
si firement ta prochaine visite.

Marcel, trs fier de son fils, ne manquait aucune occasion de sortir
avec lui pour se montrer dans la rue aux cts du sous-lieutenant.
Chaque fois qu'il voyait Jules prendre son casque, il se htait de
prendre lui-mme sa canne et son chapeau.

--Tu permets, disait-il, que je t'accompagne? Cela ne te drange pas?

Il le disait avec tant d'humble supplication que Jules n'osait pas
rpondre par un refus; et le vieux pre, un peu soufflant, mais panoui
de joie, trottait sur les boulevards  ct de l'lgant et robuste
officier dont la capote d'un bleu terni tait orne de la croix de
guerre. Il acceptait comme un hommage rendu  son fils et  lui-mme les
regards sympathiques dont les passants saluaient cette dcoration, assez
rare encore, et sa premire ide tait de considrer comme des
embusqus tous les militaires qu'il croisait dans la rue, mme lorsque
ces militaires avaient une range de croix sur la poitrine et une
multitude de galons sur les manches. Quant aux blesss qu'il voyait
descendre de voiture en s'appuyant sur des cannes ou sur des bquilles,
il prouvait  leur gard une piti un peu ddaigneuse: ces malheureux
n'taient pas aussi chanceux que son fils. Ah! son fils,  lui, tait n
sous une bonne toile! Il se tirait heureusement des plus grands
dangers, et si, par hasard, il recevait quelque blessure, ni sa force ni
sa beaut n'avaient  en souffrir. Chose trange: cette blessure lgre
qui n'avait eu pour Jules d'autre consquence que l'honneur d'une
dcoration, inspirait  Marcel une aveugle confiance. Puisque le jeune
homme n'avait pas succomb dans une aventure si terrible, c'tait que,
protg par le sort, il devait sortir indemne de tous les prils et
qu'une prdestination mystrieuse lui assurait le salut.

Quelquefois pourtant, Jules russit  sortir seul en se sauvant par
l'escalier de service comme un collgien. S'il tait heureux de se
trouver dans sa famille, il n'tait pas fch non plus de revivre un peu
sa vie de garon en compagnie d'Argensola. Mais d'ailleurs il semblait
que la guerre lui et rendu quelque chose d'une ingnuit depuis
longtemps perdue. Le don Juan qui avait eu tant d'amoureux triomphes
dans les salons du Paris cosmopolite, se faisait  prsent un innocent
plaisir d'aller avec son secrtaire passer la soire au _music-hall_
ou au cinmatographe; et, pour ce qui tait des aventures galantes, il
se contentait de refaire un brin de cour  une ou deux honnestes dames
auxquelles il avait jadis donn des leons de _tango_.

Un aprs-midi, comme les deux amis remontaient les Champs-lyses, ils
firent une rencontre particulirement intressante. Ce fut Argensola qui
aperut le premier,  quelque distance, monsieur et madame Laurier
venant en sens inverse sur le mme trottoir. L'ingnieur, rtabli de ses
blessures, n'avait perdu qu'un oeil, et il avait t renvoy du front 
son usine, rquisitionne par le gouvernement pour la fabrication des
obus. Il portait les galons de capitaine et avait sur la poitrine la
croix de la Lgion d'honneur. Argensola, qui n'avait rien ignor des
amours de Jules, craignit pour celui-ci l'motion de cette rencontre
inattendue, et il essaya de dtourner l'attention de son compagnon, de
l'carter du chemin que suivait le couple. Mais Jules, qui venait de
reconnatre les Laurier, comprit l'intention d'Argensola et lui dit avec
un sourire devenu tout  coup srieux et mme un peu triste:

--Tu ne veux pas que je la voie? Rassure-toi: nous sommes l'un et
l'autre en tat de nous rencontrer sans danger et sans honte.

Lorsque les Laurier passrent  ct de lui, Jules leur fit le salut
militaire. Laurier rpondit correctement par le salut militaire, tandis
que madame Laurier inclinait lgrement la tte, sans cesser de regarder
droit devant elle. Puis, aprs quelques minutes de silence, Jules reprit
d'une voix un peu rauque, mais ferme:

--J'ai beaucoup aim cette femme et je l'aime encore. Je fais plus que
de l'aimer: je l'admire. Son mari est un hros, et elle a raison de le
prfrer  moi. Je ne me pardonnerais pas d'avoir vol  cette noble
victime de la guerre celle qu'il adorait et dont il mritait d'tre
ador.

Peu aprs que Jules fut reparti pour le front, Luisa reut de sa soeur
Hlna une lettre arrive clandestinement de Berlin par l'intermdiaire
d'un consulat sud-amricain tabli en Suisse.

Pauvre Hlna von Hartrott! La lettre, parvenue  destination avec un
mois de retard, ne contenait que des nouvelles funbres et des paroles
de dsesprance. Deux de ses fils avaient t tus. L'un, Hermann, tout
jeune encore, avait succomb en territoire occup par les Allemands; sa
mre avait donc au moins la consolation de le savoir enterr au milieu
de ses compagnons d'armes, et, aprs la guerre, elle pourrait le ramener
 Berlin et pleurer sur la tombe de cet enfant chri. Mais l'autre, le
capitaine Otto, avait pri sur le territoire tenu par les Franais, et
personne ne savait o; il serait donc impossible de retrouver ses restes
confondus parmi des milliers de cadavres, et la malheureuse mre
ignorerait ternellement l'endroit o se consumerait ce corps sorti de
ses entrailles. Un troisime fils avait t grivement bless en
Pologne. Les deux filles avaient perdu leurs fiancs. Quant  Karl, il
continuait  prsider des socits pangermanistes et  faire des projets
d'entreprises colossales pour le temps qui suivrait la prochaine
victoire; mais il avait beaucoup vieilli. Le savant de la famille,
Julius, tait plus solide que jamais et travaillait fivreusement  un
livre qui le couvrirait de gloire: c'tait un trait o il tablissait
thoriquement et pratiquement le compte des centaines de milliards que
l'Allemagne devrait exiger de l'Europe aprs la victoire dcisive, et o
il dressait la carte des rgions sur lesquelles il serait ncessaire
d'tendre la domination ou au moins l'influence germanique dans les cinq
parties du monde. La lettre d'Hlna se terminait par ce cri dsol: Tu
comprendras mon dsespoir, ma chre soeur. Nous tions si heureux! Que
Dieu chtie ceux qui ont dchan sur le monde tant de flaux! Notre
empereur est innocent de ce crime. Ses ennemis seuls sont coupables de
tout.

De l'avenue Victor-Hugo, la bonne Luisa crut voir les pleurs verss 
Berlin par la triste Hlna, et elle associa navement ses larmes 
celles de sa soeur. D'abord Marcel, un peu choqu d'une compassion si
complaisante, ne dit rien: en dpit de la guerre, les deuils sur
lesquels s'attendrissait sa femme taient des deuils de famille, et il
admettait que les affections domestiques restassent dans une certaine
mesure trangres aux haines nationales. Mais Luisa qui, faute de
finesse, outrait parfois l'expression des plus naturels mois de son
me, finit par agacer si fort les nerfs de son poux qu'il se regimba
contre cette excessive sentimentalit.

--Somme toute, dit-il un peu rudement, la guerre est la guerre, et, quoi
que prtende ta soeur, ce sont les Allemands qui ont commenc. Quant 
moi, je m'intresse beaucoup plus  Jules et  ses compagnons d'armes
qu'aux Hartrott, aux incendiaires de Louvain et aux bombardeurs de
Reims. Si les fils d'Hlna ont t tus, tant pis pour eux.

--Comme tu es dur! Comme tu manques de piti pour ceux qui succombent 
cet abominable carnage!

--Non, j'ai de la piti plein le coeur; mais je ne la rpands point 
l'aveugle sur les innocents et sur les coupables. Le capitaine Otto et
ses frres appartenaient  cette caste militaire qui, durant
quarante-quatre ans, avec une obstination muette et infatigable, a
prpar le plus norme forfait qui ait jamais ensanglant l'humanit.
Et tu voudrais que je m'apitoyasse sur eux parce qu'ils ont subi le
destin qu'ils prmditaient de faire subir aux autres?

--Mais n'y a-t-il pas dans l'arme allemande, et mme parmi les
officiers, une multitude de jeunes gens qui ne se destinaient point  la
carrire des armes, d'tudiants et de professeurs qui travaillaient en
paix dans les bibliothques et dans les laboratoires, et qu'aujourd'hui
la guerre fauche par milliers! Refuseras-tu  ceux-l aussi toute
compassion?

--Ah! oui, les universitaires! s'cria Marcel, se souvenant de quelques
conversations qu'il avait eues sur ce sujet avec Tchernoff. Des soldats
qui portent des livres dans leur sac et qui, aprs avoir fusill un lot
de villageois ou saccag une ferme, lisent des potes et des philosophes
 la lueur des incendies! Enfls de science comme un crapaud de venin,
orgueilleux de leur prtendue intellectualit, ils se croient capables
de faire prvaloir les plus excrables erreurs par une dialectique aussi
lourde et aussi tortueuse que celle du moyen ge. Thse, antithse et
synthse! En jonglant avec ces trois mots, ils se font forts de
dmontrer qu'un fait accompli devient sacr par la seule raison du
succs, que la libert et la justice sont de romantiques illusions, que
le vrai bonheur pour les hommes est de vivre enrgiments  la
prussienne, que l'Allemagne a le droit d'tre la matresse du monde,
_Deutschland ber alles!_ et que la Belgique est coupable de sa propre
ruine parce qu'elle s'est dfendue contre les malandrins qui la
violaient. Ces belliqueux sophistes ont contribu plus que n'importe qui
 empoisonner l'me allemande. Le _Herr Professor_ s'est employ par
tous les moyens  rveiller dans l'me teutonne les mauvais instincts
assoupis, et peut-tre sa responsabilit est-elle plus grave que celle
du _Herr Lieutenant_. Lorsque celui-ci poussait  la guerre, il ne
faisait qu'obir  ses instincts professionnels. L'autre, en vertu mme
de son ducation, de son instruction et de sa mission, aurait d se
faire l'aptre de la justice et de l'humanit, et au contraire il n'a
prch que la barbarie. Je lui prfre les Marocains froces, les
farouches Hindoustaniques, les ngres  la mentalit enfantine. Ce n'est
point pour le _Herr Professor_ que Jsus a dit: Pardonnez-leur, mon
Dieu: car ils ne savent pas ce qu'ils font.

--Mais, chez les Allemands comme chez nous, il y a aussi de pauvres gens
qui ne demandaient qu' vivre en paix,  cultiver leur champ, 
travailler dans leur atelier,  lever honntement leur famille.

--Je ne le nie pas et j'accorde volontiers ma commisration  ces
soldats obscurs,  ces simples d'esprit et de coeur. Mais ne t'imagine
pas que, mme dans la classe des paysans, des ouvriers de fabrique et
des commis de magasin tous les Boches mritent l'indulgence. Cette race
gloutonne, aux intestins dmesurment longs, fut toujours encline 
voir dans la guerre un moyen de satisfaire ses apptits et  l'exercer
comme une industrie plus profitable que les autres. L'histoire des
Germains n'est qu'une srie d'incursions dans les pays du Sud,
incursions qui n'avaient pas d'autre objet que de voler les biens des
populations tablies sur les rives tempres de la Mditerrane. Le
peuple germanique n'a que trop bien conserv ces traditions de
brigandage, et les Boches d'aujourd'hui ne sont ni moins cruels, ni
moins avides, ni moins pillards que les Boches d'autrefois. Si le
kronprinz, les princes et les gnraux dvalisent les muses, les
collections, les salons artistiques, l'homme du peuple, lui, fracture
les armoires des fermes, y agrippe l'argent et le linge de corps pour
les envoyer  sa femme et  ses mioches. Quand j'tais  Villeblanche,
on m'a lu des lettres trouves dans les poches de prisonniers et de
morts allemands: c'tait un hideux mlange de cruaut sauvage et de
brutale convoitise. N'aie pas de piti pour les pantalons rouges,
crivaient les Gretchen  leurs Wilhelm. Tue tout, mme les petits
enfants... Nous te remercions pour les souliers; mais notre fillette ne
peut pas les mettre: ils sont trop troits... Tche d'attraper une bonne
montre: cela me dispensera d'en acheter une  notre an... Notre voisin
le capitaine a donn comme souvenir de la guerre  son pouse un collier
de perles; mais toi, tu ne nous envoies que des choses insignifiantes.

Et la bonne Luisa, ahurie par ce dbordement soudain d'loquence et de
textes justificatifs, se contenta de rpondre  son mari par une
nouvelle crise de larmes.

       *       *       *       *       *

Au commencement de l'automne, l'inquitude fut grande chez Lacour et
chez les Desnoyers: pendant quinze jours, ni le pre ni la fiance ne
reurent de Ren le moindre bout de lettre. Le snateur errait d'un
bureau  l'autre dans les couloirs du ministre de la Guerre, pour
tcher d'obtenir des renseignements. Lorsque enfin il put en avoir,
l'inquitude se changea en consternation. Le sous-lieutenant
d'artillerie avait t grivement bless en Champagne; un projectile,
clatant sur sa batterie, avait tu plusieurs hommes et mutil
l'officier qui les commandait.

Le malheureux pre, cessant de poser pour le grand homme et de radoter
sur ses glorieux anctres, versa sans vergogne des larmes sincres.
Quant  Chichi, blme, tremblante, affole, elle rptait avec une
douloureuse obstination qu'elle voulait partir tout de suite, tout de
suite, pour aller voir son petit soldat, et Marcel eut beaucoup de
peine  lui faire comprendre que cette visite tait absolument
impossible, puisqu'on ne savait pas encore  quelle ambulance tait le
bless.

Les actives dmarches du snateur firent que, quelques jours plus tard,
Ren fut ramen dans un hpital de Paris. Quel triste spectacle pour
ceux qui l'aimaient! Le sous-lieutenant tait dans un tat lamentable;
envelopp de bandages comme une momie gyptienne, il avait des blessures
 la tte, au buste, aux jambes, et l'une de ses mains avait t
emporte par un clat d'obus. Cela ne l'empcha pas de sourire  sa
mre,  son pre,  Chichi,  Desnoyers, et de leur dire, d'une voix
faible, qu'aucune de ces blessures ne paraissait mortelle et qu'il tait
content d'avoir bien servi sa patrie.

Au bout de six semaines, Ren entra en convalescence. Mais, lorsque
Marcel et Chichi le virent pour la premire fois debout et dbarrass de
ses bandages, ils prouvrent moins de joie que de compassion. Marcel
avait peine  reconnatre en lui le garon d'une beaut dlicate et mme
un peu fminine auquel il avait promis sa fille; ce qu'il voyait,
c'tait un visage sillonn d'une demi-douzaine de cicatrices violaces,
une manche o l'avant-bras manquait, une jambe encore raide qui tardait
 recouvrer sa flexibilit et qui ne permettait au convalescent de
marcher qu'avec l'aide d'une bquille. Mais Chichi, aprs un sursaut de
surprise qu'elle n'avait point russi  rprimer, eut assez de force sur
elle-mme pour ne montrer que de l'allgresse. Avec la gnrosit de sa
nature primesautire, elle avait pris soudain le bon parti,
c'est--dire le parti de l'amour fidle et du noble dvouement. Si son
petit soldat avait t maltrait par la guerre, c'tait une raison de
plus pour qu'elle l'entourt d'une tendresse consolatrice et
protectrice.

Ds que Ren fut autoris  sortir de l'hpital, Chichi voulut
l'accompagner avec sa mre  la promenade. Si, quand ils traversaient
une rue, un chauffeur ou un cocher ne retenaient pas leur voiture pour
laisser passer l'infirme, elle leur jetait un regard furibond et les
traitait mentalement d'embusqus. Elle palpitait de satisfaction et
d'orgueil lorsqu'elle changeait un salut avec des amies, et ses yeux
leur disaient: Oui, c'est mon fianc, un hros! Elle ne pouvait
s'empcher de jeter de temps  autre un coup d'oeil oblique sur la croix
de guerre et sur l'uniforme de son compagnon. Elle tenait
essentiellement  ce que cet uniforme, dfrachi et tach par le service
du front, ne ft remplac par un autre que le plus tard possible: car le
vieil uniforme tait un certificat de valeur guerrire, tandis que
l'uniforme neuf aurait pu suggrer aux passants l'ide d'un emploi dans
les bureaux. Non, non; cette croix-l, son petit soldat ne l'avait pas
gagne au ministre de la Guerre!

--Appuie-toi sur moi! rptait-elle  tout moment.

Ren se servait encore d'une canne, mais il commenait  marcher sans
difficult. Elle n'en exigeait pas moins qu'il lui donnt le bras. Elle
avait un perptuel besoin de le soigner, de l'aider comme un enfant, et
elle tait presque fche de le voir se rtablir si vite.

Lorsqu'il n'eut plus besoin de canne pour marcher, Desnoyers et le
snateur jugrent que le moment tait venu de donner  ce gracieux roman
le dnouement naturel. Pourquoi retarder plus longtemps les noces? La
guerre n'tait pas un obstacle, et il semblait mme qu'elle rendt les
mariages plus nombreux.

Eu gard aux circonstances, les crmonies nuptiales s'accomplirent dans
l'intimit, en prsence d'une douzaine de parents et d'amis. Ce n'tait
pas prcisment ce que Marcel avait rv pour sa fille; il aurait
prfr des noces magnifiques, dont les journaux auraient longuement
parl; mais, en somme, il n'avait pas lieu de se plaindre. Chichi tait
heureuse; elle avait pour mari un homme de coeur et pour beau-pre un
personnage influent qui saurait assurer l'avenir de ses enfants et de
ses petits-enfants. Au surplus, les affaires allaient  merveille et
jamais les produits argentins ne s'taient vendus  un prix aussi lev
que depuis la guerre. Il n'y avait donc aucune raison pour se plaindre,
et le millionnaire avait retrouv presque tout son optimisme.

Marcel venait de passer l'aprs-midi  l'atelier, o il avait eu le
plaisir de causer avec Argensola des bonnes nouvelles que les journaux
publiaient depuis plusieurs jours. Les Franais avaient commenc en
Champagne une offensive qui leur avait valu une forte avance et beaucoup
de prisonniers. Sans doute ces succs avaient d coter de lourdes
pertes en hommes; mais cela ne donnait aucun souci  Marcel, parce qu'il
tait persuad que Jules ne se trouvait pas sur cette partie du front.
La veille, il avait reu de son fils une lettre rassurante crite huit
ou dix jours auparavant; car presque toutes les lettres arrivaient alors
avec un long retard. Le sous-lieutenant s'y montrait de bonne et
vaillante humeur; il tait dj propos pour les deux galons d'or, et
son nom figurait au tableau de la Lgion d'honneur.

--Je vous l'avais bien dit! rptait Argensola. Vous serez le pre d'un
gnral de vingt-cinq ans, comme au temps de la Rvolution.

Lorsqu'il rentra chez lui, un domestique lui dit que, en l'absence de
Luisa, M. Lacour et M. Ren l'attendaient seuls au salon. Ds le premier
coup d'oeil, l'attitude solennelle et la mine lugubre des visiteurs
l'avertirent qu'ils taient venus pour une communication pnible.

--Eh bien? leur demanda-t-il d'une voix subitement altre par
l'angoisse.

--Mon pauvre ami...

Ce mot suffit pour que le pre devint le cruel message qu'ils lui
apportaient.

--O mon fils!... balbutia-t-il en s'affaissant dans un fauteuil.

Le snateur venait d'apprendre la funeste nouvelle au ministre de la
Guerre. Jules avait t tu ds le dbut de l'offensive, prs d'un
village dont le rapport officiel donnait le nom; et ce rapport
spcifiait que le sous-lieutenant avait t enterr par ses camarades
dans un de ces cimetires improviss qui se forment sur les champs de
bataille.

La mort de Jules fut un coup terrible pour les Desnoyers. Le snateur
usa de tout son crdit pour leur procurer au moins la triste consolation
de rechercher la tombe de leur fils et de pleurer sur la terre qui
recouvrait la chre dpouille. Avant d'obtenir du grand tat-major
l'autorisation ncessaire, il dut multiplier les dmarches, forcer de
nombreux obstacles; mais il insista avec tant d'opinitret et mit en
mouvement de si puissantes influences qu'il finit par atteindre son but.
Le ministre donna ordre de mettre  la disposition de la famille
Desnoyers une automobile militaire et de la faire accompagner par un
sous-officier qui, ayant appartenu  la compagnie de Jules et ayant
assist au combat o celui-ci avait t tu, russirait probablement 
retrouver la tombe. Lacour, retenu  Paris par ses devoirs d'homme
politique,--il ne pouvait se dispenser d'assister  une importante
sance o l'on craignait que le ministre ft mis en minorit,--eut le
regret de ne pas accompagner ses amis dans leur triste plerinage.

L'automobile avanait lentement, sous le ciel livide d'une matine
d'hiver. De tous cts, dans le lointain de la campagne grise, on
apercevait des palpitations de choses blanches runies par grands ou par
petits groupes, et qui auraient voqu l'ide d'normes papillons
voletant par bandes sur la campagne, si la rigueur de la saison n'avait
rendu cette hypothse impossible. A mesure que l'on approchait, ces
palpitations blanches semblaient se colorer de teintes nouvelles, se
tacher de rouge et de bleu. C'taient de petits drapeaux qui, par
centaines, par milliers, frmissaient au souffle du vent glacial. La
pluie en avait dlav les couleurs; l'humidit en avait rong les bords;
de quelques-uns il ne restait que la hampe,  laquelle pendillait un
lambeau d'toffe. Chaque drapeau abritait une petite croix de bois,
tantt peinte en noir, tantt brute, tantt forme simplement de deux
btons.

--Que de morts! soupira Marcel en promenant ses regards sur la sinistre
ncropole.

Marcel, Luisa et Chichi taient en grand deuil. Ren, qui accompagnait
sa femme, portait encore l'uniforme de l'arme active; malgr ses
blessures, il n'avait pas voulu quitter le service, et il avait t
attach  une fabrique de munitions jusqu' la fin de la guerre.

Ren avait sur ses genoux la carte du champ de bataille et posait des
questions au sous-officier. Celui-ci ne reconnaissait pas bien les lieux
o s'tait livr le combat: il avait vu ce terrain boulevers par des
rafales d'obus et couvert d'hommes; la solitude et le silence le
dsorientaient.

L'automobile avana entre les groupes pars des spultures, d'abord par
le grand chemin uni et jauntre, puis par des chemins transversaux qui
n'taient que de tortueuses fondrires, des bourbiers aux ornires
profondes, o la voiture sautait rudement sur ses ressorts.

--Que de morts! rpta Chichi en considrant la multitude des croix qui
dfilaient  droite et  gauche.

Luisa, les yeux baisss, grenait son chapelet et murmurait
machinalement:

--Ayez piti d'eux, Seigneur! Ayez piti d'eux, Seigneur!

Ils taient arrivs  l'endroit o avait eu lieu le plus terrible de la
bataille, la lutte  la mode antique, le corps  corps hors des
tranches, la mle farouche o l'on se bat avec la baonnette, avec la
crosse du fusil, avec le couteau, avec les poings, avec les dents. Le
guide commenait  se reconnatre, indiquait diffrents points de
l'horizon. L-bas taient les tirailleurs africains; un peu plus loin,
les chasseurs; l'infanterie de ligne avait charg des deux cts du
chemin, et toutes ces fosses taient les siennes. L'automobile fit
halte, et Ren descendit pour lire les inscriptions des croix.

La plupart des spultures contenaient plusieurs morts, dont les kpis ou
les casques taient accrochs aux bras de la croix, et ces effets
militaires commenaient  se pourrir ou  se rouiller. Sur quelques-unes
des spultures, des couronnes, mises l par pit, noircissaient et se
dfaisaient. Presque partout le nombre des corps inhums avait t
indiqu par un chiffre sur le bois de la croix, et tantt ce chiffre
apparaissait nettement, tantt il tait dj peu lisible, quelquefois il
tait tout  fait effac. De tous ces hommes disparus en pleine jeunesse
rien ne survivrait, pas mme un nom sur un tombeau. La seule chose qui
resterait d'eux, ce serait le souvenir qui, le soir, ferait soupirer
quelque vieille paysanne conduisant sa vache sur un chemin de France, ou
celui d'une pauvre veuve qui,  l'heure o ses petits enfants
reviendraient de l'cole, vtus de blouses noires, n'aurait  leur
donner qu'un morceau de pain sec et penserait au pre dont ils auraient
peut-tre oubli dj le visage.

--Ayez piti d'eux, Seigneur! continuait  murmurer Luisa. Ayez piti de
leurs mres, de leurs femmes veuves, de leurs enfants orphelins!

Il y avait aussi, relgues un peu  l'cart, de longues, trs longues
fosses sans drapeaux et sans couronnes, avec une simple croix qui
portait un criteau. Elles taient entoures d'une clture de piquets,
et la terre du monticule tait blanchie par la chaux qui s'y tait
mlange. On lisait sur l'criteau des chiffres d'un effrayant
laconisme: 200... 300... 400... Ces chiffres dconcertaient
l'imagination qui rpugnait  se reprsenter les files superposes des
cadavres couchs par centaines dans l'norme trou, avec leurs vtements
en lambeaux, leurs courroies rompues, leurs casques bossels, leurs
bottes terreuses: horrible masse de chairs liqufies par la
dcomposition cadavrique, et o les yeux vitreux, les bouches
grimaantes, les coeurs teints se fondaient dans une mme fange. Et
pourtant,  cette ide, Marcel ne put s'empcher d'prouver une sorte de
joie froce: son fils tait mort, mais il avait t bien veng!

Sur les indications du guide, l'automobile avana encore un peu et prit
 travers champs pour gagner un certain groupe de tombes. Sans aucun
doute, c'tait l que le rgiment de Jules s'tait battu. Les
pneumatiques s'enfonaient dans la glbe et aplatissaient les sillons
ouverts par la charrue; car le travail de l'homme avait recommenc sur
ces charniers o les labours s'tendaient  ct des fosses et o la
vgtation naissante annonait le printemps prochain. Dj les herbes et
les broussailles se couvraient de boutons gonfls de sve, et, sous les
premires caresses du soleil, les pointes vertes des bls annonaient
qu'en dpit des haines et des massacres la nature nourricire continuait
 laborer pour les hommes les inpuisables ressources de la vie.

--Nous y sommes, dit le guide.

Alors Marcel, Luisa et Chichi mirent aussi pied  terre, et la promenade
funbre commena entre les tombes. Ren et le sous-officier allaient
devant, dchiffraient les inscriptions, s'arrtaient un moment devant
celles qui taient difficiles  lire, puis continuaient leurs
recherches. Chichi marchait  quelques pas derrire eux, taciturne et
sombre. Marcel et Luisa les suivaient de loin, pniblement, les pieds
lourds de terre molle, les jambes flageolantes, le coeur serr.

Une demi-heure s'coula sans que l'on trouvt rien. Toujours des noms
inconnus, des croix anonymes, des inscriptions qui indiquaient les
chiffres d'autres rgiments. Les deux vieillards ne tenaient plus debout
et commenaient  dsesprer de retrouver la tombe de leur fils. Ce fut
Chichi qui tout  coup poussa un cri:

--La voil!

Ils se runirent devant un monceau de terre qui avait vaguement la forme
d'un cercueil et qui commenait  se couvrir d'herbe. Il y avait au
chevet une croix sur laquelle un compagnon d'armes avait grav avec la
pointe de son couteau le nom de Desnoyers, puis, en abrg, le grade,
le rgiment et la compagnie.

Luisa et Chichi s'taient agenouilles sur le sol humide et
sanglotaient. Le pre regardait fixement, avec une sorte de stupeur, la
croix et le monceau de terre. Ren et le sous-officier se taisaient, la
tte basse. Ils avaient tous l'esprit hant de questions sinistres, en
songeant  ce cadavre que la glbe recouvrait de son mystre. Jules
tait-il tomb foudroy? Avait-il rendu l'me dans la srnit de
l'inconscience? Avait-il au contraire endur la torture du bless qui
meurt lentement de soif, de faim et de froid, et qui, dans une agonie
lucide, sent la mort gagner peu  peu sa tte et son coeur? Le coup fatal
avait-il respect la beaut de ce jeune corps, et la balle meurtrire
n'y avait-elle fait qu'un trou presque imperceptible, au front,  la
poitrine? Ou le projectile avait-il horriblement ravag ces chairs
saines et mis en lambeaux cet organisme vigoureux? Questions qui
resteraient ternellement sans rponse. Jamais ceux qui l'avaient aim
n'auraient la douloureuse consolation de connatre les circonstances de
sa mort.

Chichi se releva, s'en alla sans rien dire vers l'automobile, revint
avec une couronne et une gerbe de fleurs. Elle suspendit la couronne 
la croix, mit un bouquet au chevet de la tombe, sema  la surface du
tertre les ptales des roses qu'elle effeuillait gravement,
solennellement, comme si elle accomplissait un rite religieux.

Cela fait, Marcel et Luisa, prcds par le sous-officier, s'en
retournrent silencieusement vers l'automobile, tandis que Chichi et
Ren s'attardaient encore quelques minutes prs de la tombe.

Les vieux poux, accabls, marchaient au flanc l'un de l'autre; mais
leurs penses muettes suivaient des voies diffrentes.

Luisa, mue par la bont naturelle de son coeur et par les mystiques
enseignements de la charit chrtienne, se dtachait peu  peu de la
contemplation de sa propre douleur pour compatir  la douleur d'autrui.
Elle s'imaginait voir par del les lignes ennemies sa soeur Hlna
cheminant aussi parmi des tombes, dchiffrant sur l'une d'elles le nom
d'un fils chri, et sanglotant plus dsesprment encore  l'ide d'un
autre fils dont elle ne connatrait jamais la spulture. Partout, hlas!
les douleurs humaines taient les mmes, et la cruelle galit dans la
souffrance donnait  tous un droit gal au pardon.

Marcel, au contraire, en homme d'action  qui la vie a enseign que
chacun porte ici-bas la responsabilit de ses fautes, songeait 
l'invitable chtiment des criminels qui avaient ramen dans le monde la
Bte apocalyptique et ouvert la carrire aux horribles cavaliers par
lesquels Tchernoff se plaisait  symboliser les flaux de la guerre. Ce
chtiment, Marcel tait trop g peut-tre pour avoir la profonde
satisfaction d'en tre tmoin; la mort de son fils avait brusquement
fait de lui un vieillard, et il pressentait qu'il n'avait plus que
quelques mois  vivre; mais il n'en tait pas moins convaincu que tt ou
tard justice serait faite, et faite sans misricorde. L'indulgence 
l'gard de ceux qui ont voulu dlibrment le mal est une complicit.
Celui qui pardonne  l'assassin trahit la victime. Il est bon que la
guerre dvore ses enfants, et, quand on a tir l'pe, on doit prir par
l'pe.

En arrire, pendant que Ren attachait  la croix le bouquet et la
couronne, Chichi tait monte sur un tas de terre qui renfermait
peut-tre des cadavres, et, debout, les sourcils froncs, en comprimant
de ses deux mains l'envole de ses jupes agites par la bise, elle
contemplait la vaste ncropole. Le souvenir de son frre Jules avait
pass au second plan dans sa mmoire, et l'aspect de ce champ de mort la
faisait surtout penser aux vivants. Ses yeux se fixrent sur Ren.
Peut-tre songeait-elle que son mari n'avait pas t expos  un moindre
pril que son frre, et que c'tait pour elle un bonheur quasi
miraculeux de l'avoir encore sauf et robuste malgr les cicatrices et
les mutilations.

--Et dire, mon pauvre petit, pronona-t-elle enfin  haute voix, qu'en
ce moment tu pourrais tre sous terre, comme tant d'autres malheureux!

Ren la regarda, sourit mlancoliquement. Oui, ce qu'elle venait de dire
tait vrai; mais la destine s'tait montre clmente pour lui,
puisqu'elle l'avait conserv  la tendresse d'une jeune femme gnreuse
qui tait fire du mari mutil et qui le trouvait plus beau avec ses
cicatrices.

--Viens! ajouta Chichi imprieusement. J'ai quelque chose  te dire.

Il monta prs d'elle sur le tas de terre. Et alors, comme si, au milieu
de ce champ funbre, elle sentait mieux la joie triomphante de la vie,
elle lui jeta les bras autour du cou, l'treignit contre son sein qui
exhalait un chaud parfum d'amour, lui imprima sur la bouche un baiser
qui mordait. Et ses jupes, libres au vent, moulrent la courbe superbe
de sa taille o se dessinaient dj les rondeurs de la maternit.

FIN





TABLE


I.--DE BUENOS-AIRES A PARIS                   1

II.--LA FAMILLE DESNOYERS                    35

III.--LE COUSIN DE BERLIN                    75

IV.--OU APPARAISSENT LES QUATRE CAVALIERS   104

V.--PERPLEXITS ET DSARROI                 129

VI.--EN RETRAITE                            172

VII.--PRS DE LA GROTTE SACRE              196

VIII.--L'INVASION                           222

IX.--LA RECULADE                            269

X.--APRS LA MARNE                          295

XI.--LA GUERRE                              317

XII.--GLORIEUSES VICTIMES                   348

       *       *       *       *       *

671-17.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--7-18.

7157-9-17.

       *       *       *       *       *

NOTES:

[A] _Los cuatro jinetes del Apocalipsis, novela,_ par Vicente Blasco
Ibez; Prometeo, Sociedad editorial, Germanias, Valencia, [1916].--La
prsente traduction est plus courte que l'original. Les coupures et les
remaniements ont t approuvs par l'auteur.--G. H.

[B] En vertu de la lgislation argentine, Jules Desnoyers, n en
Argentine de Marcel Desnoyers, colon franais, tait Argentin par le
seul fait de sa naissance.--G. H.

[C] Nom qu'on donne dans l'Amrique du Sud aux domaines ruraux.--G. H.

[D] Airs de danse.--G. H.

[E] Pice de monnaie qui vaut cinq francs.--G. H.

[F] Ferme o l'on fait l'levage.--G. H.

[G] Prire de ne pas piller. Ce sont des personnes bienveillantes.

[H] Quoique de nationalit argentine, Jules a pu s'engager dans un
rgiment franais en raison de la nationalit franaise de son pre.--G.
H.








End of the Project Gutenberg EBook of Les quatre cavaliers de l'apocalypse, by 
Vicente Blasco Ibez and G. Hrelle

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charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

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