The Project Gutenberg EBook of Les Mystres du Louvre, by Octave Fr

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Title: Les Mystres du Louvre

Author: Octave Fr

Release Date: April 14, 2012 [EBook #39449]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTRES DU LOUVRE ***




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marqu =ainsi=.




     LES MYSTRES

     DU LOUVRE




CORBEIL--TYP. ET STR. B. RENAUDET.




     LES MYSTRES

     DU LOUVRE

     PAR OCTAVE FR

     [Illustration]

     OUVRAGE ILLUSTR DE NOMBREUSES GRAVURES


     PARIS

     A. FAYARD, diteur, 78, boulevard Saint-Michel




  [Illustration: On avait runi les deux tours du Louvre par un
  rempart...]


Oui, les _Mystres du Louvre_, c'est--dire un cho des chroniques
tranges closes et comprimes entre les murailles sombres, sous
les votes sinistres, dans les labyrinthes souterrains de ce vieux
palais, dont la quadruple destination avait une terrible loquence,
lorsqu'il servait tout  la fois de sjour aux princes, de
citadelle, de prison d'tat et de coffre-fort royal.

Le temps n'a point pass impunment sur ces constructions
menaantes, que les hauts barons, les grands feudataires de la
couronne ne regardaient qu'en tremblant.

Mais si son action s'tait borne  transformer l'aspect extrieur
des choses, ce serait peu. Elle a eu d'autres consquences: elle a
fait justice des juridictions barbares, des dominations sans
contrle; elle a nivel les rangs, rectifi les usurpations de
renomme, apur les comptes.

Bien des prestiges se sont dissips, la vrit seule, ternelle,
immuable, est demeure, et tel orgueilleux monarque, que ses
historiens gags ont pu lever sur le pavois de leurs pangyriques
imposteurs, est retomb dcri et meurtri pour ne plus se relever.

La lumire a pntr par les fissures de l'difice vermoulu,
jusqu'aux _fosses_ de cette tour de Philippe-Auguste, inaugure par
l'infortune de Philippe, comte de Flandre, que le roi franais y
ensevelit vivant, aprs l'avoir promen par les rues de Paris,
attel  son char triomphal.

Quelle pope, quel drame que cette tour elle seule, servant aux
rois d'alors  la garde de ce qu'ils avaient de plus prcieux:
leurs richesses et leurs victimes!

Quelle distance aussi de ce Louvre de Philippe-Auguste, de Charles
V, de Franois Ier, de Louis XIII et de Louis XIV, au monument
splendide et gigantesque qu'un rgne nouveau vient d'achever, et
qui n'est plus que la mtropole des arts et des lettres, aprs
avoir servi d'oubliettes et d'_in pace_  tant d'intelligences
d'artistes et d'crivains.

Que le lecteur veuille donc nous suivre un instant dans un rapide
coup d'oeil sur le pass. Les vnements dramatiques que nous
entreprenons de dvelopper gagneront surtout dans son esprit, quand
nous l'aurons initi aux localits qui en furent le thtre. Nous
serons affranchi pour le reste de notre livre des descriptions
intempestives, et nous connatrons, lecteur et crivain, le terrain
sur lequel nous allons marcher de conserve.

C'est d'ailleurs une digression qui vaut bien une prface, car elle
justifiera par avance le titre de cet ouvrage. Elle enseignera, en
effet, plus d'une particularit, sinon ignore, du moins peu
connue, sauf des rudits, et donnera, ds le premier pas, le fil du
labyrinthe o nous aurons  pousser de nombreuses reconnaissances.

Nous venons de parler des rudits, et, pour nous difier ds le
dbut, nous ouvrons leurs dissertations prolixes. Vanit des
vanits! Nous n'en trouvons pas deux qui tombent d'accord sur
l'origine du Louvre, ni mme sur l'tymologie, sur la signification
du nom.

Humble romancier, nous n'avons pas la prtention d'en remontrer 
ces savants patents; nous admettons donc l'hypothse la plus
vraisemblable,  savoir que ce palais, dont l'origine se perd dans
la nuit des ges, fut d'abord un rendez-vous de chasse, une villa
de plaisance, au milieu des bois et des marais qui couvraient
primitivement cette rive de la Seine.

Les acadmiciens ni les professeurs n'ont pu dterminer si ce mot
Louvre vient du latin _lupus_, _lupara_,  cause des loups qui
infestaient ces lieux sauvages, ou de _leower_ (on prononce
_loure_), locution saxonne, qu'un ancien glossaire traduit par
_castellum_, qui signifie forteresse; ou enfin de _rouvre_,
_roboretum_, _robur_ (fort de chnes).

La premire de ces opinions nous semble la plus plausible, car des
lettres et ordonnances, dates de cette citadelle par les rois qui
y demeuraient, portent cette mention: _Apud_ LUPARAM _prope
Parisios_ (au Louvre prs Paris).

Philippe-Auguste, sous le rgne duquel Paris prenait un notable
accroissement, et qui jugeait la position du Louvre favorable pour
un tablissement capable  la fois de dfendre les abords de la
ville et de protger le roi contre les alertes venant de la ville
mme, acheta les terrains situs dans ce rayon, et appartenant en
grande partie au monastre de Saint-Denis de la Chartre,  la
seigneurie de l'vque de Paris et du chapitre de Notre-Dame. Il
indemnisa gnreusement ces hauts propritaires... aux dpens des
Parisiens, et se mit  l'oeuvre.

Son premier ouvrage fut une tour de trente et un mtres de hauteur,
dont les murs, vritable construction romaine, en avaient quatre
d'paisseur. Des souterrains, suivant l'usage de l'poque,
couraient sur ces masses normes, formant des galeries et des
cellules que l'on appelait les _fosses_, un titre sinistre trop
bien justifi.

Autour de cette construction, on creusa un foss pour rendre
l'accs impossible autrement que par un pont-levis dfendu par une
poterne. Puis, de hautes murailles, en rapport avec la maonnerie
de la grosse tour, enfermrent l'enceinte de la place d'armes, 
peu prs comme les ailes plus rgulires ferment aujourd'hui la
cour carre.

Enfin, un nouveau foss trs profond, aliment d'eau comme celui de
l'intrieur, entoura ces remparts.

Philippe-Auguste avait la science et la passion des enceintes
fortifies.

Il travailla surtout avec amour  celles du Louvre, car elles
devaient, nous l'avons dj indiqu, servir  la garde de son
pargne et de ses prisonniers.

L'infortun Ferdinand, vaincu et pris  la bataille de Bouvines, en
fit l'preuve.

Mais combien d'autres princes aprs lui eurent le mme sort! Que de
douleurs touffes sous les masses de pierre qui recouvraient les
_fosses_!

Un chroniqueur nous a conserv dans ses vers gaulois la mmoire de
la captivit du comte de Flandre, en le dsignant sous le nom de
_Ferrans_ que lui donnait le peuple:

     Li quens Ferrans lis et pris
     En fu amenez  Paris,
     Et maint autres barons de pris,
     Qui puis ne virent leur pays.

Philippe-Auguste cependant, non plus que ses successeurs, jusqu'
Charles V, n'eurent pas leur rsidence fixe dans le Louvre. Ces
princes n'y demeuraient que par moments, particulirement pour
recevoir l'hommage de leurs vasseaux, car les tenanciers de la
couronne relevaient de la tour du Louvre; c'est l qu'ils venaient
humblement faire prestation de foi et d'hommage, et de l aussi
l'effroi que leur causait cet difice; en y entrant, tous n'taient
pas srs d'en sortir.

Mais ngligeons les modifications accessoires apportes 
l'oeuvre de Philippe-Auguste par ses successeurs immdiats, pour
arriver au rgne de Charles V, l'un des plus importants pour ce
palais.

Non seulement ce prince accrut notablement les btiments du Louvre,
mais il les rendit assez logeables pour y tablir sa demeure, et
les lguer  ce titre aux monarques qui vinrent aprs lui.

En largissant les remparts de Paris, il y comprit le Louvre. La
grosse tour devint le milieu d'une enceinte de cent dix-huit mtres
de long sur cent treize mtres de large, la longueur parallle  la
rivire. Cette enceinte, ferme d'un foss qui tirait ses eaux de
la Seine, contenait le chteau proprement dit, form de quatre
corps de logis, comme aujourd'hui, et partag pour le surplus en
cours et jardins. La place circonscrite entre ces quatre btiments,
mesurait soixante-six mtres de long sur soixante-deux de large, et
la grosse tour au milieu. Les btiments des quatre cts, percs de
fentres places sans ordre extrieur, n'avaient de symtrie entre
eux que celle de la grandeur. Ces fentres, dit un crivain auquel
nous empruntons ces dtails[1], devaient tre la plupart en ogive,
de forme allonge et semblables  des meurtrires.

  [1] Violet-le-Duc. On peut consulter aussi Dulaure et surtout
  Sauval, o ont puis tous les historiens venus depuis eux.

On se figurera aisment cet difice, en se rappelant que dans
l'architecture du moyen ge, chaque partie d'une construction tait
conue et leve indpendamment de ce qui l'entourait. Puis,
suivant Sauval, les btiments du Louvre taient comme hrisss de
tours rondes, carres et en fer  cheval. Le nom de quelques-unes a
t conserv.

Il y avait celles du Fer--Cheval, des Porteaux, de Windal, situes
sur le bord de la Seine; les tours de l'tang, de l'Horloge, de
l'Armoirie, de la Fauconnerie, de la Grand'Chapelle, de la
Petite-Chapelle, la Tour o se met le roi quand on joute; puis
encore la Tour de la Tournelle ou de la Grand'Chambre du Conseil,
la tour de l'cluse, la tour de l'Orgueil et celle de la Librairie.

Ce dernier nom rappelle que Charles V runit au Louvre environ neuf
cents volumes qui furent l'origine de la bibliothque royale.

Du ct du nord, ce prince runit la grosse tour au btiment par
une galerie en pierre, troite et leve, franchissant le foss
dont nous avons parl, lequel, revtu de pierre, servait de vivier.
Du ct oppos, se trouvait toujours le pont-levis, dont l'entre
s'abritait sous une arcade angulaire, surmonte d'une statue d'un
mtre et demi reprsentant Charles V, son sceptre en main.

Enfin, ce monarque plaa  la faade extrieure du palais, sur la
rivire, une horloge fort admire; il fit garnir les croises d'un
treillis dor, pour empcher l'entre des pigeons dans les
appartements. Il dota son palais favori d'une chapelle,
d'appartements lgants, de salles de bain, d'un cabinet de joyaux.
Ce luxe tait prodigieux, compar au mobilier existant sous
Philippe-Auguste, et qui consistait principalement en gerbes de
paille, que l'on envoyait rue du Fouarre,  l'Universit, pour
l'usage des coliers, quand le roi quittait cette rsidence.

L'empereur Charles IV tant venu  Paris, en 1373, fut reu et ft
dans le palais de la Cit, nomm alors le Palais-Royal. Le
lendemain de l'piphanie, le roi voulut montrer le Louvre  son
visiteur. Celui-ci souffrant de la goutte, on le fit porter  la
pointe de la Cit, et les deux souverains s'embarqurent dans un
bateau du roi, fait comme une belle maison, dit Christine de
Pisan, moult peint par dehors et par dedans. Le roy montra 
l'empereur les beaux maonnages qu'il avoit fait au Louvre difier.
L'empereur, son fils et ses barons moult bien y logea, et partout
tait le lieu moult bien par. En salle dna le roy, les barons
avec lui, et l'empereur en sa chambre.

Nous insistons sur cette priode de l'histoire du Louvre, parce que
ce palais prit alors l'aspect et la distribution qu'il offrait, 
de lgres modifications prs,  l'poque o commencera la premire
partie de notre rcit.

Avant Charles V, les btiments intrieurs n'avaient que deux
tages; il les fit exaucer de deux autres, ce qui diminua la clart
et la salubrit de la cour. Le dedans de ces btiments, o le jour
ne pntrait qu' travers des fentres troites et grilles,
ressemblait plus  celui d'une prison qu' un logis royal.

Quatre porte fortifies, appeles Porteaux, donnaient accs dans le
Louvre. L'entre principale tait au midi, sur le bord de la Seine:
tout ici respirait la force brutale, le besoin de se dfendre et
celui de dominer. Entre les btiments et la rivire, s'offrait
cette porte, flanque de tours et de tourelles, s'ouvrant sur une
avant-cour assez vaste, que l'on parcourait en longeant une partie
du foss du chteau. Arriv au milieu de sa faade, on trouvait une
autre porte, fortifie par deux grosses tours peu leves,
couvertes d'une terrasse.

La porte la plus considrable, aprs celle-ci, faisait face 
Saint-Germain l'Auxerrois, et existait encore aprs la construction
de la colonnade, sous Louis XIV. Elle tait fort troite, dfendue
par deux tours rondes. Les deux autres portes taient moins
importantes, mais non moins bien abrites.

Il faut signaler encore les principales pices des btiments qui
entouraient le paralllogramme form par la cour. Elles
consistaient en une grande salle, ou salle de Saint-Louis; sa
hauteur atteignait le comble de l'difice; on distinguait ensuite
la salle Neuve du roi, la salle Neuve de la reine, la chambre du
Conseil, qui consistait en une grande chambre et une garde-robe,
nomme garde-robe de la Trappe, et une salle basse immense,
ornemente par Charles V avec beaucoup de soin, afin d'y donner des
galas et d'y traiter les princes trangers.

Nous n'avons garde d'omettre la _chambre de la Trappe_...
taient-ce les oubliettes?...

La chapelle basse, ddie  la Vierge, n'tait pas la seule que
renfermt le palais, mais c'tait la plus importante et la mieux
dcore.

Charles VI, qui eut souvent besoin de se rfugier au Louvre dans
les violentes temptes de son rgne, ne le jugea pas encore
suffisamment fortifi. Il ajouta des bastions  tous les coins, et
sacrifia  cet effet la plupart des jardins.

Aprs lui, Charles VII, Louis XI, Charles VIII et Louis XII, ne
songrent encore qu' inventer des moyens de faire de ce chteau
une forteresse inexpugnable.

Enfin, arriva le rgne de Franois Ier. Le got barbare de cette
citadelle choquait les instincts artistiques de ce prince. Il
rsolut d'en renouveler les dispositions. Ce dessein fut surtout
confirm en lui, quand il songea  recevoir Charles-Quint, en 1539.

Il commena donc de trs coteuses rparations, et ce fut lui
qui dtruisit la grosse tour, afin de donner plus d'air et de
lumire aux appartements. Il adopta pour entre principale la
porte vers Saint-Germain l'Auxerrois, et comme ces travaux ne le
satisfaisaient pas encore, il se fit prsenter des plans de
reconstruction quasi complte, entre lesquels ceux de Pierre
Lescot, abb de Clagny, obtinrent la prfrence. On tait en 1540.

Lescot conduisit son oeuvre avec une heureuse activit. Le corps
de btiment que nous appelons aujourd'hui le vieux Louvre, se
trouva presque achev en 1548. Ce fut Lescot aussi qui construisit
une partie du btiment en retour du ct de la Seine, et une aile
qui, communiquant au Louvre, s'avanait jusqu'au bord de cette
rivire. Les magnifiques travaux raliss,  force de temps et de
gnie, sur cette berge, ont produit le quai par lequel palais et
rivire sont aujourd'hui spars.

Tout le monde connat ce pavillon splendidement restaur de nos
jours, en avant duquel s'tend un balcon aux barreaux dors et
fleurdeliss. C'est de la fentre par laquelle on y accde, et qui
s'ouvre  l'extrmit mridionale de la galerie d'Apollon, que le
triste Charles IX dchargeait son arquebuse sur les infortuns qui
traversaient la Seine  la nage pour chapper aux massacres de la
Saint-Barthlemy.

Les architectes et les artistes dont le nom se rattache  cette
poque du Louvre sont Pierre Lescot, Sbastien Serlio, Italien, qui
ne fit gure que prsenter des plans, Jean Goujon, victime de la
Saint-Barthlemy, et Paul Ponce.

Le gros btiment contigu au pavillon de Charles IX est d'une
construction plus rcente. Il s'tend du vieux Louvre au quai, et
fait angle avec la faade mridionale. Il a longtemps port le nom
de palais de la Reine et de pavillon de l'Infante; l'espace vide
enferm entre lui et la nouvelle grille s'appelait le jardin de
l'Infante, titre qui est rest au beau parterre dont le rgne de
Napolon III a dot cet emplacement. L'tage suprieur forme la
galerie  laquelle le triomphe d'Apollon, reprsent au plafond, a
valu le nom de cette divinit.

L'espace qui sparait le Louvre du rudiment des Tuileries, tait
alors plus pareil  un vaste chaos qu' un quartier voisin de la
rsidence royale. Cependant, la position de ce btiment avanc
jusqu' la Seine fit natre l'ide d'une galerie, qui, longeant
cette rivire, irait aboutir  cet autre rsidence, et formerait
une communication de l'une  l'autre. Cette oeuvre fut entreprise
sous Charles IX et continue sous ses successeurs, jusqu'
l'endroit o se trouve le premier pavillon  campanille, sur la
place du Carrousel, c'est--dire  environ moiti de son tendue
totale. La seconde partie, reprise sous Henri IV, qui y attachait
beaucoup de soin, et continue sous Louis XIII, ne s'acheva que
sous Louis XIV.

Franois Ier ne toucha d'ailleurs qu'aux anciennes parties du
Louvre qui gnaient ses vues; il respecta les autres.

D'aprs le plan de Lescot, le Louvre se serait termin d'une part
au pavillon de l'Horloge, et de l'autre  l'entre actuelle sur la
rivire, vis--vis le pont des Arts. Ce fut Henri IV qui fit donner
 la cour du Louvre la dimension de cent soixante-neuf mtres
qu'elle compte. Il fit exhausser la galerie donnant sur le jardin
de l'Infante, alors couverte d'une terrasse.

L'intention de Henri IV tait de consacrer la partie infrieure de
la grande galerie  l'tablissement de diverses manufactures et au
logement des plus experts artisans de toutes les nations. Ce
dessein, digne d'un tel monarque, fut pourtant combattu par Sully,
par des arguments qui prouvent que les vues conomiques de ce
ministre taient moins bonnes que ses intentions, et qu'il n'tait
pas, en cette matire, aussi avanc qu'on s'est plu souvent  le
proclamer.

Catherine de Mdicis avait contribu  dcider son fils Charles IX
 entreprendre cette galerie; cette princesse en posa mme la
premire pierre. Androuet-Ducerceau en tait l'architecte, mais cet
homme habile tenant plus  sa religion qu' son emploi, s'exila aux
approches de la Saint-Barthlemy, et ne revint que sous Henri IV,
qui lui fit reprendre son oeuvre interrompue.

Sous Charles IX, les Tuileries consistaient en cinq corps de
constructions assez mal groupes, auxquels Henri IV fit ajouter
quatre autres btiments; et toutes ces btisses sur une seule ligne
offrirent ds lors plus de dveloppement que de beaut.

En somme,  l'poque de Louis XIII, et nous devons retenir
l'attention de nos lecteurs sur ce point, pour l'intelligence de la
seconde partie de notre rcit, comme nous l'avons dj sollicite,
aux dbuts du rgne de Franois Ier, pour la premire. Le Louvre
conservait beaucoup de la physionomie qu'il avait sous Henri II; il
tait toujours entour de fosss, et sa faade du ct de
Saint-Germain l'Auxerrois tait caractrise par quatre tours
rondes, deux au centre et deux autres aux angles de cette faade.

C'tait toujours le vieux monument fodal, avec ses logements
solennels et sombres, ses salles basses et ses caveaux, dignes
successeurs des fosses de la Tour de Philippe-Auguste.

Henri III, Henri IV et Louis XIII habitrent sans interruption le
Louvre, que le dernier de ces princes ne dlaissa qu'en 1643, pour
se loger au Palais-Royal, dont Richelieu lui avait fait don en
mourant.

Louis XIV devait modifier cet tat de choses. L'architecte Leveau
donna des plans qui furent  peine essays; Charles Perrault en
prsenta de meilleurs, qui obtinrent un assentiment  peu prs
unanime. Enfin l'on fit venir de Rome le cavalier Bernini, mais son
ide trop grandiose et exig l'anantissement de tout ce qui tait
dj fait. On n'en conserva que celle de runir le Louvre aux
Tuileries, en conservant libre tout l'espace qui s'tend entre les
deux palais.

--Que mettrez-vous entre le Louvre et les Tuileries? lui
demandait-on.

Et il rpondait simplement:

--Rien.

Ce rien tait la plus magnifique des conceptions.

Que de difficults offrait sa ralisation! Cet emplacement o il
fallait faire le vide, avait fini par devenir une ville d'htels,
de maisons, de jardins et d'difices religieux. L, s'levait
l'htel de Rambouillet, l encore, l'htel de Chevreuse; toujours
l, trois glises, l'htel des Quinze-Vingts et le rempart de la
ville, depuis l'ancienne porte de Saint-Honor jusqu' la porte
Neuve sur le quai.

De fait, il n'a gure fallu moins de deux sicles pour raliser
cette ide du cavalier Bernini!

On nous permettra, comme trait de moeurs de l'poque de Louis
XIV, une anecdote.

Ce prince n'entendant pas tre gn dans ses moyens d'excution, et
voulant obtenir les ouvriers et les matriaux  bon compte, rendit,
au mois de novembre 1660, un dit qui dfendait  toutes personnes
d'lever un btiment sans sa permission expresse, sous peine de dix
mille livres d'amende, et  tous ouvriers de s'y employer, sous
peine de prison pour la premire fois, et des galres pour la
seconde. Ce monarque prtendait tre le seul grand btisseur en
France.

L'anne suivante, au mois de fvrier, au moment o une multitude
d'ouvriers taient occups  ces travaux, le feu prit  la galerie
des Peintres, et commena  se communiquer  la grande galerie. On
ignorait alors l'usage des pompes.

Que pensez-vous que firent le roi et la reine? Ils envoyrent en
toute hte chercher le saint sacrement  Saint-Germain-l'Auxerrois.

Cette pratique superstitieuse tait cependant condamne par
plusieurs conciles; on pense bien d'ailleurs que le ciel ne jugea
pas  propos d'oprer un miracle en cette circonstance, et le
palais ft devenu entirement la proie des flammes, si on ne les
et arrtes en coupant largement la galerie.

Nous faisons grce au lecteur des contestations qui s'levrent
entre les divers architectes, ralentirent les travaux, et
finalement ne permirent ni de les achever, ni d'y offrir au roi un
logement qu'il trouva  Versailles et  Marly. Ce fut lui qui fit
commencer la colonnade, que l'on mit si longtemps  achever.

Les travaux du Louvre furent ensuite dlaisss jusqu'en 1755.

Il y eut mme quelque chose de pire qu'un abandon, ce fut une sorte
de dvastation. Des constructions prives vinrent s'adosser tout
autour du palais, des logements accords par faveur  quelques
artistes et  beaucoup de protgs, grands seigneurs et
subalternes, furent distribus dans l'intrieur; des curies
occuprent une partie du rez-de-chausse, notamment sur la rivire.

M. de Marigny, surintendant des btiments, obtint, en 1754, le
pouvoir de dgager le Louvre des constructions hybrides qui
l'obstruaient, et de reprendre les travaux d'achvement.

Il trouva des auxiliaires intelligents en Gabriel et Soufflot.

Toutefois, Louis XVI n'hrita de son prdcesseur que d'un btiment
en construction, et l'infortun monarque n'eut ni le temps, ni les
moyens d'apporter un bien grand contingent  cette oeuvre. La
rvolution y mit son veto.

Ce fut une poque fatale pour cet difice, trait en place conquise
et devenu proprit nationale.

Heureusement, les conqutes d'Italie vinrent modifier cet tat de
choses; il fallait une place pour recevoir les richesses
artistiques provenant de nos victoires. Le Louvre s'offrait tout
naturellement. Raimond, architecte en vogue, fut charg de disposer
les locaux.

En 1803, le Premier Consul chargea Percier et Fontaine de reprendre
ces travaux, et l'on doit  ces artistes distingus quelques-unes
des parties intrieures les plus admires aujourd'hui, telles que
le grand escalier, les salles des Antiques et nombre d'autres. Le
hros avait compris qu'il y avait l une oeuvre glorieuse 
accomplir.

Ce furent encore les plans de Percier et de Fontaine qui obtinrent
les suffrages, lorsqu'en 1806, Napolon Ier ordonna que la runion
du Louvre aux Tuileries serait l'objet d'un concours entre tous les
architectes. D'aprs le plan de ces deux hommes minents, une
galerie transversale devait couper en deux la place du Carrousel.
Mais la trahison et les revers emportrent l'empire, et avec lui
cessrent les travaux.

La Restauration et Louis-Philippe ne firent rien pour le Louvre.

Ce fut en 1848, ds le 25 fvrier, que le gouvernement provisoire
dcrta son achvement, en mme temps que la prolongation de la rue
de Rivoli. Toutefois, l'tat du trsor public, malgr l'impt des
45 centimes, ne permit pas alors de passer du plan  l'excution:
il resta  l'tat de projet jusqu'au dcret du 12 mars 1852.

Ds lors, sous une impulsion nouvelle, puissante, nergique,
persistante, surtout, les travaux prirent une activit, un
dveloppement quasi miraculeux.

Ces travaux ont cot environ cinquante millions; cent
cinquante-cinq artistes ont excut les sculptures de cette
oeuvre nouvelle; les deux architectes qui se sont succd dans la
direction sont MM. Visconti et Lefuel.

Dans un espace de cinq annes, le nouveau Louvre achev tait
devenu le plus vaste comme le plus merveilleux palais qui soit au
monde.

   FIN DU PROLOGUE.




Arthme FAYARD, diteur, 78, boulevard Saint-Michel, PARIS.

LA PETITE DUCHESSE

PAR ALEXIS BOUVIER

Au moment o la tombe se ferme sur la duchesse de Chaulnes, dans
les terribles conditions qui viennent de nous tre rvles, parat
le roman de M. Alexis BOUVIER: _la Petite Duchesse_, qui est la
mise en scne dramatise de la douloureuse lutte de cette jeune
femme contre sa belle-mre qui l'accuse, et se dbattant dans
les mailles des piges dont on l'entoure pour lui enlever
l'administration de sa fortune et pour la sparer de ses enfants,
aprs avoir prcipit dans la mort son mari, hritier d'un des plus
grands noms de France.

Cette navrante histoire d'hier, qui vient d'avoir un si lamentable
dnouement pour l'hrone, forme le canevas du remarquable et
palpitant roman que nous publions et que chacun voudra lire dans
ses mouvantes pripties, habilement coordonnes par M. Alexis
BOUVIER.

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     Francs-Juges, Conseil des Dix, Camora, etc. Ouvrage illustr de
     200 belles gravures.

   =Les Mystres du Grand Monde=, par Fulgence GIRARD.--Histoire
     des Palais, Prisons, Abbayes, Boudoirs et Salons, Assassinats,
     Empoisonnements, Squestrations, Sductions,
     Adultres.--Chronique scandaleuse embrassant quinze sicles de
     notre histoire de France.--236 magnifiques illustrations.

   =L'Histoire des Tuileries=, par Jules BEAUJOINT.--Drames
     politiques, Vie prive des souverains, Dbauches secrtes,
     Crimes mystrieux, Rvlations.--100 gravures indites.

   =L'Histoire du Palais-Royal= _et de ses galeries_, par J.
     BEAUJOINT.--Politique et moeurs des princes, Maisons de jeu et
     de filles, Caveaux et repaires, Le Tout-Paris des vices.--90
     superbes illustrations.

   =L'Histoire de la Bastille=, _suivie du donjon de Vincennes_,
     d'aprs les travaux de MICHELET, LOUIS BLANC, THIERS, etc. 60
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   =L'Alcve des Rois=, ou _Amours mystrieuses des Rois, Reines,
     Princes_, etc.--Mystres des couvents et des vieux chteaux,
     Drames nocturnes, Orgies royales, Scnes dramatiques, le
     Parc-aux-Cerfs.--Nombreuses illustrations.

   =Les Vierges de Verdun=, par Louis NOIR.--Grand roman historique
     indit.--Drames sous la Rvolution.--1792.--Marceau.--La
     Chanoinesse de Mirecourt.--Nombreuses illustrations indites.

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     nocturnes du Paris moderne.--44 splendides illustrations.
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     Noblesse.--vnements mystrieux, Scandales lugubres, Exactions,
     Despotisme, Libertinage de la Noblesse et du clerg.--La
     collection des gravures interdites pendant le 16 mai paratra
     dans les dernires sries de l'ouvrage.

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   Chaque numro renferme 8 pages de musique et 8 pages de texte,
     grand format.--Prix: 25 cent.--La Srie contenant 5 numros (40
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     est parue. Elle forme 2 normes volumes brochs contenant 52
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LES LIBRAIRES

Vient de paratre en livraisons  10 cent., le nouvel ouvrage de
LOUISE MICHEL, intitul:

LA MISRE

C'est dans les profondeurs tragiques de la dernire couche sociale
que la grande citoyenne =LOUISE MICHEL= vient de tailler, en pleine
chair vive, le roman des dshrits.

Jamais peut-tre voix plus mue n'a plaid la cause du proltaire
avec une loquence plus passionne. Il appartenait  la femme
hroque qui mille fois a brav la mort pour dfendre le peuple,
d'crire le drame de la =MISRE DU PEUPLE=.

Les personnages de ce drame, dtachs de la vie relle, peints 
larges traits, sur nature, laissent aux faits toute la brutalit de
leur enseignement.

Aprs avoir lu la Misre avec ses tableaux si vrais, ses situations
si poignantes, aprs s'tre laiss entraner par l'intrt puissant
qui se dgage de cette grande conception, il ne sera plus possible
de nier =la question sociale=.

Les illustrations de la =Misre= sont dues au crayon, au burin de
deux jeunes artistes d'un incontestable talent: les frres TINAYRE,
dont la touche large, la manire vraie, fait vivre et parler les
types crs par LOUISE MICHEL.


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    LES

    MYSTRES DU LOUVRE

    par Octave FR




  [Illustration]




PREMIRE PARTIE




I

LE SPECTRE NOIR.


Une anne qui avait commenc d'une manire fatale, cette anne
1525! La reine Claudine tait morte, le duc d'Alenon l'avait
suivie de prs; nous avions perdu la bataille de Pavie, et Franois
Ier tait prisonnier de Charles-Quint.

Tout s'en ressentait dans le royaume et dans les affaires, mais la
cour, plus que personne, demeurait abattue sous ce dernier revers.

Adieu les splendeurs de Blois, les ftes de Fontainebleau! La
rgente, Louise de Savoie, duchesse d'Angoulme, mre du roi
absent, avait dlaiss ces rsidences, o semblait retentir encore
les chos des joies de la veille, pour venir s'installer au Louvre,
sombre sjour, conforme  de telles afflictions.

On sait, en effet, qu'en dpit des efforts des derniers rgnes pour
rendre ce palais habitable, ce n'tait toujours qu'une citadelle
massive, hrisse de bastions, entoure de fosss  l'eau
croupissante, et dont l'aspect maussade n'tait pas rachet 
l'intrieur par la beaut de ses appartements. L o manquent l'air
et la lumire, la gaiet fait dfaut.

La grosse tour de Philippe-Auguste, plante comme une sentinelle au
milieu de l'enceinte, dont elle dominait de sa couronne crnele
toutes les autres constructions, jetait son ombre lugubre au sein
des chambres les plus fastueusement dcores, au fond des retraits
les mieux pars d'or et de grandes tapisseries.

La rgente, que l'on dsignait habituellement sous le titre de
madame la duchesse, fidle aux lois de l'tiquette, n'en tenait pas
moins rgulirement sa cour chaque matin dans la pice d'apparat,
nomme salle Neuve de la reine.

C'tait un des locaux les plus lgants et les mieux pars du
palais.

L'ornementation des croises  ogives courait en rinceaux lgants
jusqu'aux artes de la vote. Celle-ci, peinte de vif azur et
d'toiles d'argent, offrait une ressemblance visible avec un coin
du ciel. Une natte paisse garantissait les pieds contre la
froidure des dalles en mosaques qui carrelaient le sol. Les
murailles disparaissaient sous les tentures et les dressoirs. Au
fond, dans l'endroit le plus honorable, comme un autel au haut bout
d'une basilique, un baldaquin massif  rideaux cramoisis abritait
un trne lev de plusieurs marches.

En avant, des siges plus modestes, disposs en fer  cheval,
s'offraient aux personnages admis aux rceptions royales et ayant
le privilge de s'asseoir devant les princes.

Le jour o nous pntrons dans ce sanctuaire, il s'en fallait
beaucoup que tous les siges fussent occups.

La rgente n'avait gure autour d'elle que ses dames d'honneur, un
ou deux dignitaires de sa maison, quelques officiers suprieurs de
l'arme de Lautrec: tous amens l par l'tiquette, par l'intrigue,
par le besoin de se montrer au pouvoir pour ne pas tre oublis de
lui dans la distribution des faveurs.

Pour prciser les noms les plus illustres, on y voyait Thomas de
Maussion, le secrtaire particulier du roi; Coss-Brissac, le plus
beau cavalier de la cour; le savant Pierre Donez, lecteur de
Franois Ier, futur vque de Lavaur; Robert de Lenoncourt,
chapelain de la cour; matre Cagny, premier aumnier du roi;
messire Loys Chantereau, grand pnitencier.

Parmi les femmes, quelques-unes des dames d'honneur de la feue
reine Claudine, mesdames de Mailly, de Bussy, de Montbreton,
Franoise de Foy; puis encore, mesdames de Brz, d'Aubertot, Anne
de Lautrec, attaches  la personne de la rgente; Hlne de
Tournon, amie intime de Marguerite de Valois, qui l'a immortalise
dans ses posies.

Une gne extrme, un malaise sensible rgnaient dans l'atmosphre.
Les plus habiles, les plus courtisans sentaient la parole expirer
sur leurs lvres. Les phrases banales lances par intervalles
circulaient lentement; on et dit un cnacle de trpasss.

C'tait bien la vie qui manquait  cette runion. Mais la vie, o
tait-elle?

Elle n'tait pas partie seulement avec le roi, elle s'tait enfuie
surtout avec ces aimables gazouilleurs, qui nagure paraient ces
rsidences et semaient l'entrain, la gaiet, l'esprit autour d'eux.

Potes, crivains, artistes, tous s'taient retirs, non pas ainsi
qu'on pourrait le croire, comme ces oiseaux ingrats qui se taisent
et s'envolent ds qu'ils ont vid la main qui les nourrit, mais
tristement, chasss par les menaces et les perscutions.

Ah! cette poque que nos professeurs d'histoire nous ont appris 
considrer comme l'ge d'or des lettres et des arts, nous allons
voir bientt comment elle les traitait et ce qu'elle faisait pour
eux. Les bancs du collge et de l'Universit nous ont enseign le
mensonge; eh bien, c'est dans le roman que nous trouverons la
vrit!

Oui, la cour tait triste, chagrine, et ce n'tait pas assez, pour
la maintenir sous cette impression, de la captivit de son chef, de
la dfaite de nos armes, de l'absence des hommes de talent: une
influence plus fcheuse que ces maux runis s'appesantissait encore
sur elle.

Le mauvais gnie de ce temps, c'tait le chancelier Duprat, l'homme
aux vises mystiques et asctiques, le ministre des desseins
implacables, des actes intolrants.

Infod  la domination romaine, nourrissant d'incessantes penses
d'orgueil qui lui faisaient entrevoir l'hritage de la tiare, le
ministre dloyal sacrifiait sans vergogne son pays  son ambition.

La rgente tait une femme d'une grande intelligence, au milieu de
ses vices, de ses erreurs et de ses fautes. Son esprit perspicace
ne se dissimulait pas les menes du chancelier, et cependant elle
ne faisait rien pour les entraver. Elle subissait cet homme, ses
volonts, ses projets, au point qu'on et t tent de croire que
le rgent, c'tait lui, et Louise de Savoie la vassale.

L'audience de la rgente tait donc descendue  un degr de
contrainte difficile pour ses courtisans comme pour elle-mme,
et les plus habiles ne savaient plus de quel thme faire
conversation, quand un son argentin, parti de l'entre de la salle,
fit tressaillir chacun.

La portire s'agita, et sans que les huissiers l'eussent ouverte,
une boule bariole des couleurs les plus criardes et les plus oses
vint littralement rouler jusqu'au bas du trne, dont l'estrade
l'arrta.

Une mme exclamation sortit de toutes les bouches:

--Triboulet!...

C'tait le cri de dlivrance. L'ennui, l'embarras avaient disparu
avec cette apparition.

--Eh oui Triboulet!... rpondit l'avorton en se redressant et en
rajustant son bonnet, fort compromis dans son entre excentrique,
Triboulet dont un seul grelot fait plus de bruit que tous vos
gosiers ensemble, beaux sires et belles dames!...

Et agitant triomphalement sa marotte:

--Allons, ma mie, faites voir que vous n'avez point, comme chacun
cans, perdu la vertu de causer!

Le fou du roi avait le droit d'insolence; il en usait mme
vis--vis de son matre qui s'gayait de ses plus audacieuses
boutades.

tait-il fou rellement? Son nom l'indiquait; il tait d'ailleurs
pay pour cela. Les historiens, il est vrai, n'ont pu encore tomber
d'accord sur ce point. Aprs cela, sur quel point, me direz-vous,
s'entendent-ils compltement?

Donc, c'tait Triboulet, le bouffon, le bavard, le grotesque, le
plaisantin, qui partageait avec les lvriers du prince le privilge
de tout oser, contre tous, sans que nul, ceux que le fou avait
blesss, ceux que les chiens avaient mordus, eussent le droit de
crier: Ae!...

Aprs tout, pourquoi ne leur aurait-on pas dit un peu leurs
vrits,  ces beaux courtisans, quand le roi souffrait bien qu'on
lui dt quelquefois les siennes!

Cependant, le bouffon, accroupi au bas du sige de la rgente,
paraissait plong dans un entretien des plus attachants avec sa
marotte, lui adressant tout bas des questions, et l'approchant de
son oreille pour couter ses rponses. Le tout accompagn de jeux
de physionomie grotesques, d'interjections glapissantes et d'une
pantomime qui soulevait la jovialit des spectateurs.

On riait d'autant mieux qu'on s'tait cruellement morfondu d'ennui.

--Or a, seigneur Triboulet, demanda la rgente, qui ne ddaignait
pas de s'associer  l'animation gnrale, ne nous apprendrez-vous
pas quel sujet intressant vous occupe  ce point, vous et
mademoiselle votre marotte?

Triboulet adressa gravement  la princesse un geste indiquant qu'il
ne fallait pas le troubler. Puis, tout d'un coup, il lana le
hochet en l'air, fit une superbe cabriole en le rattrapant, et
s'adressant avec solennit  la rgente et  l'assistance:

--Dcidment, mademoiselle du Carillon, dit-il en dsignant sa
marotte, est une personne incivile, qui se joue de moi et me fait
des contes  dormir debout.

--Voyez-vous cela! fit la jeune demoiselle d'Heilly, celle des
dames qui jouissait de la plus grande familiarit auprs de la
rgente; mais ne pourrait-on donc savoir au juste ce qu'elle
gazouille?

--Elle prtend, voyez l'impertinente! que tandis que vous vous
morfondez dans ce Louvre  chercher des objets de distraction et de
mdisance, il s'y passe  votre barbe de mirifiques aventures dont
vous ne vous doutez pas.

A ce dbut allchant, chacun dressa l'oreille, entrevoyant dj du
scandale dans l'air.

Encourag par cette attention, Triboulet poursuivit:

--Ce n'est rien moins qu'histoire dmoniaque, et j'ai la chair de
poule d'y songer seulement... Foi de bouffon royal! je n'oserai
jamais finir, que messire le grand prieur ne m'ait promis un
exorcisme si j'ai subi une vision de Satanas.

--Au fait! au fait!... murmura l'assemble.

--J'y consens; je parlerai. Mais je mets en gage mademoiselle du
Carillon contre l'escarcelle de mademoiselle d'Heilly, que vous ne
croirez pas un mot de ce que je vais vous dire, tant il est sr que
vrit est bien moins accueillie dans cette auguste Cour que
mensonge...

Au milieu de cette nuit dernire, pris d'un malaise, je m'tais
mis  la fentre de mon retrait, l-haut, au quatrime tage, pour
essayer si la fracheur de l'air ne me soulagerait pas. Il faisait
un temps superbe. Madame Phb et ses filles les toiles,
resplendissaient comme autant de soleils. La cour du Louvre est
moins claire en plein midi qu'elle n'tait alors.

Je ne sais plus  quoi je pensais,--peut-tre bien ne pensais-je 
rien, comme il arrive si souvent  messire le grand pnitencier,
fit-il en se tournant vers ce personnage, qui se contenta de
hausser les paules,--quand j'aperus, aussi distinctement que je
vois ici chacun de vous, un fantme qui se promenait  travers la
cour carre.

--Hein!... un fantme!... rpta le grand pnitencier Loys
Chantereau.

--Un fantme blanc? demanda madame de la Trmouille.

--Un fantme noir... tout noir...

--Et comment sais-tu que c'tait un fantme? objecta messire Loys.

--Vous allez en juger, reprit le bouffon: c'tait un grand corps
tout d'une venue; il ne marchait pas, il glissait sur le sable. De
la tte aux pieds, il tait couvert d'un long drap noir comme on
n'en met que sur le cercueil des trpasss. Je n'ai vu ni son
visage ni ses mains; tout disparaissait sous ce drap.

Il avanait donc sans que je distinguasse le mouvement de ses
pieds... Je parie qu'ils taient fourchus.

--Et o tendait-il? demanda le grand pnitencier qui, en sa qualit
d'exorciste, avait une propension  croire aux apparitions et
possessions infernales.

--Il allait tout droit, sans dvier d'un pouce, vers la grosse
tour.

--Eh bien, et les fosss... et le pont-levis?

--Attendez donc, messire, c'est l que gt le merveilleux. Je me
disais aussi: Et les fosss, et le pont-levis?... mais il en tait
moins en peine que moi, et n'y pensait gure, car il allait
toujours...

A la Cour du Louvre, on tait habitu aux plaisanteries d'un got
quivoque, aux mystifications de messire Triboulet. Tromper les
gens, puis se moquer impitoyablement d'eux, tait son principal
talent. Brouiller les meilleurs mnages, diviser les plus intimes
amis, allumer la discorde, susciter les querelles, remuer les
mdisances, insinuer les calomnies, c'tait pour cet trange objet
de la bienveillance royale, rcrations journalires.

Il se rendait parfaitement justice  lui-mme; il se savait laid,
difforme, repoussant, mpris des hommes, rpulsif aux femmes,
incapable d'inspirer ni sympathie ni affection, il avait pris 
rebours ce monde qui le ddaignait. Relgu au rang des chiens et
des perruches, il empruntait l'instinct des uns et des autres, il
mordait et il insultait.

Autrement fait, autrement plac, et-il t meilleur? Nous ne
savons; la chose n'est pas impossible; la vieille fable de l'amour
rognant les griffes du lion n'est-elle pas puise  l'enseignement
ternel de la nature humaine?

Mais Triboulet tait-il capable de ressentir un sentiment si
doux?... et s'il l'et ressenti, si, en effet, un lambeau de
coeur se ft avis de battre au fond de cette poitrine difforme,
quelle femme et jamais aim Triboulet?...

Donc, l'amour tant le foyer, la source du bien, le bouffon,
hassant et ha, appliquait toute son intelligence  faire le mal.

Il ne laissait pas d'y tre encourag  merveille, htons-nous de
le dire, par son influence auprs du roi, et par la manire dont
chacun saluait ses saillies, tant qu'elles s'exeraient aux dpens
d'autrui.

Mais on savait aussi ce qu'elles valaient, et c'tait  qui se
mettrait sur ses gardes ds qu'on voyait poindre une de ces
anecdotes scabreuses qu'il inventait ou grossissait si habilement.

En cette circonstance encore, l'incrdulit avait accueilli le
dbut de son rcit, et les lazzis dont il l'avait accompagn
d'abord justifiaient ce sentiment. Bientt, nanmoins, son ton
devint si srieux, son geste si expressif, qu'il rendit son
auditoire aussi attentif qu'il tait grave lui-mme.

On brlait trop de sorciers,  cette poque, pour se piquer
d'esprit fort. De tout temps le Louvre avait eu une rputation
suspecte, sous le rapport des malins esprits ou des revenants.

Les fosses de la grosse tour avaient touff tant d'iniquits,
absorb tant de victimes connues et inconnues, que l'apparition de
quelques-uns de leurs spectres ne se prsentait pas  l'esprit du
grand pnitencier lui-mme comme un phnomne trop invraisemblable.

Le bouffon eut donc la joie de constater,  l'attitude de son
auditoire, l'intrt rel excit par sa narration.

--Ah! continua-t-il, c'est ici que le bnitier de messire Loys de
Chantereau et t d'un grand secours!...

Je suivais pas  pas l'apparition, curieusement accroch aux
grillages de ma croise, et le coeur me battait, je le dclare,
comme le vtre, seigneur de Coss-Brissac, certain soir que vous
attendiez quelqu'un au fond du grand parterre de la reine...

A cette impertinente apostrophe, le beau Coss s'agita comme un
lion piqu d'un moustique; mais on lui fit signe de rprimer sa
colre, et il se contenta de tordre sa moustache en silence.

--Le fantme noir arriva enfin aux piliers massifs de l'arcade du
roi Charles V. J'carquillais les yeux de plus belle, car cette
construction, frappe d'un ct en plein par la lune, projetait une
ombre paisse de celui de la cour.

--Enfin?... demanda l'un des auditeurs impatient de ces
digressions.

--C'est tout.

--Comment? tout?

--Oui, je perdis de vue mon spectre en cet endroit; s'tait-il
fondu dans l'ombre? tait-il entr dans le pilier? Je ne saurais
dire, je n'en ai rien aperu. En sorte qu'aprs tre demeur une
grande heure et plus en arrt sur la maonnerie, sur le foss et
sur la cour, j'ai fait un grand signe de croix, et je suis rentr
prudemment dans mon lit, bien plus malade que quand j'en tais
sorti.

Eh bien, madame la duchesse, et vous, messires, que vous semble de
mon aventure? Mritait-elle d'tre narre?

--Si je l'entendais de tout autre bouche que celle d'un matre sot,
rpondit le beau Coss, qui avait sur le coeur l'insinuation du
bouffon, je la tiendrais pour tonnante au premier chef.

--En fait de sottises, c'est comme en fait d'esprit, messire, n'est
pas matre qui veut.

--, interrompit Hlne de Tournon, parlons raison plutt, s'il
est possible; ne te joues-tu point de nous, suivant ton habitude,
messire Triboulet, et tout du moins ne nous contes-tu point comme
histoire ce que tu aurais rv?

--Non! par ma marotte! belle dame, je tiens pour bien dit ce que
j'ai dit, et la preuve, c'est que de ma vie je n'ai ressenti aussi
grand'peur qu' la disparition plus encore qu' la dcouverte de ce
fantme.

--Ainsi, tu affirmes ton rcit! intervint Louise de Savoie.

--J'ai jur sur ma marotte, tout  l'heure; mais pour vous, mon
honore souveraine, j'atteste sur mon salut.

Ce serment tait trop solennel pour laisser subsister aucun doute.
Les courtisans se sentirent comme un effroi involontaire.

La rgente se tourna vers les ecclsiastiques admis  la rception:

--Quel est votre avis sur tout cela, messires?

--Notre avis, rpondit sentencieusement Loys Chantereau, est que
les temps sont calamiteux; or, l'criture nous enseigne qu'aux
jours nfastes il se produit des signes dans le ciel et sur la
terre, pour servir d'avertissement aux pcheurs et aux royaumes.

--Oui, les temps sont calamiteux, rpta la rgente toute pensive.

--Il n'y a que des messes et des fondations pieuses qui puissent
dtourner la colre d'en haut, reprit le grand pnitencier; que
Votre Seigneurie m'excuse de le lui rappeler.

--Il suffit, messire, dit la rgente, nous y songerons.

--Bien parl! s'cria le bouffon en agitant sa marotte et en
regardant le grand pnitencier d'un air narquois, c'est le fait des
gens sages de rflchir avant de conclure.

On sait que Louise de Savoie avait pass pour tre entache des
ides de rforme qui remuaient l'ancien monde chrtien. Le clerg
la craignait, mais ne l'aimait pas.

Messire Loys Chantereau ne pouvant s'en prendre  elle, allait
faire clater sa colre sur le bouffon, et celui-ci, pressentant la
bourrasque, s'tait dj blotti sous une draperie, au coin d'un
dressoir.

Un autre incident dtourna la semonce.

Deux huissiers soulevaient les tentures, faisant place  une femme
qui s'avanait lentement et gravement vers la rgente.

A son entre, tous se levrent; tous s'inclinrent sur son passage.

Elle marchait d'une allure de reine, drape dans de longs vtements
de deuil; et cette sombre parure, sans nuire  sa merveilleuse
beaut, faisait ressortir la pleur mate de ses traits, et le
cercle bleutre que les larmes ou l'insomnie avaient trac sous ses
yeux.

Elle gravit les degrs du trne et changea un baiser avec la
rgente.

Cette femme si belle, si digne et si triste, c'tait Marguerite de
Valois, la soeur du roi prisonnier, la veuve du conntable
Charles d'Alenon, mort tout rcemment, et dont elle portait le
deuil. Elle venait d'atteindre la trentaine, l'ge o les femmes
sont dans leur panouissement, et n'avait jamais paru plus jeune.

Tandis que chacun se courbait jusqu' terre en sa prsence, le
bouffon, hiss sur la pointe des pieds, suivait d'un regard
trangement attentif le moindre de ses mouvements, et de ses doigts
crisps se retenait aux draperies qui le drobaient  tous les
yeux.


  [Illustration: Le chancelier Duprat.]




II

BAISER DE JUDAS.


La rgente, avant de rendre le baiser qu'elle venait de recevoir,
plongea son regard perant jusqu'au fond du regard mlancolique de
la princesse.

--Eh bien, chre fille, lui dit-elle, de faon  n'tre entendue
que d'elle seule, la consolation n'arrive donc pas?...

Marguerite, embarrasse de ce coup d'oeil investigateur dont elle
connaissait la puissance divinatoire, se dtourna pour l'viter, et
se borna, pour rponse,  pousser un profond soupir.

Puis elle salua les assistants avec une douce gravit, et sa vue
ayant rencontr le visage ami d'Hlne de Tournon, elle lui envoya
de la main un geste particulirement aimable.

Elle s'assit ensuite sur le sige le plus rapproch de sa mre, et
remarquant le silence qui rgnait depuis son entre:

--Que je n'interrompe pas les entretiens, dit-elle; messires,
mesdames, de quoi parliez-vous donc?

--Une histoire singulire, invraisemblable, que l'on nous
racontait, rpondit quelqu'un.

--Invraisemblable! Oh! mais alors, que l'on m'en fasse part bien
vite, rpliqua-t-elle en s'efforant de dominer les proccupations
qui peraient sur ses traits alanguis. Et qui faisait ce rcit?

--Le matre fou de Sa Majest, Triboulet...

Un mpris indicible succda soudain  son sourire un peu forc.

--Triboulet!... pronona-t-elle avec dgot; oh! de grce, alors,
n'en parlons plus.

A ce tmoignage de ddain, le fou d'office, qui observait tout et
entendait tout, sans tre vu, devint affreusement livide.

Marguerite de Valois, cette femme si sduisante et si attriste
aujourd'hui, tait nagure l'me, le gnie inspirateur, la verve de
ces runions. Son gracieux esprit allumait la saillie de tous les
autres. La posie parlait dans ses moindres discours. Par elle, la
cour se transformait en un temple des Muses. Elle tait l'astre
autour duquel les potes venaient brler leur encens et ranimer
leur souffle. Entre eux et elle, c'tait un change constant de
gracieusets et de largesses.

Pote elle-mme, elle crivait aussi facilement en vers qu'en
prose, et sans parler ici de ses oeuvres que tout le monde
connat, elle rpondait un jour  Clment Marot, qui l'informait en
un dizain des ennuis que lui causaient certains cranciers... car
les potes paraissent en avoir toujours eu:

     Si ceux  qui devez, comme vous dites,
     Vous cognoissois comme je vous cognois,
     Quitte seriez des debtes que vous ftes
     Au temps pass, tant grandes que petites,
     En leur payant un dizain toutefois,
     Tel que le vtre, qui vaut mieux mille fois
     Que l'argent deu par vous en conscience;
     Car estimer on peult l'argent au pois,
     Mais on ce peult (et j'en donne ma voix)
     Assez priser votre belle science.

Une bourse pleine d'or accompagnait les vers, et le pote
reconnaissant s'criait: Cette Marguerite surpasse en valeur les
perles d'Orient. Clment Marot tait latiniste, et se souvenait
que _Margarita_ et pierre prcieuse, c'est tout un.

Elle mrita d'tre clbre sur tous les tons, et les chroniqueurs,
nous lguant son portrait, nous apprennent qu'elle joignait un
esprit mle  une bont compatissante, et des lumires trs
tendues  tous les agrments de son sexe. Douce sans faiblesse,
magnifique sans vanit, elle possdait une remarquable aptitude
pour les affaires, sans ngliger les amusements du monde. Sa
passion pour les arts et les tudes couronnait tant d'minentes
qualits.

Cependant elle nous apparat en ce moment, dans cette runion
officielle, pensive et soucieuse, en proie  un mal mystrieux,
dont sa mre et les courtisans cherchent en vain  pntrer les
causes.

Ils en trouvent beaucoup, sans doute... Les vnements, l'absence
cruelle du roi, les douleurs d'un rcent veuvage, la disparition
des lettrs et des artistes qui gayaient et occupaient sa vie;
mais, de tous ces motifs, quel est le vrai, et tous runis,
justifient-ils un marasme si grand?...

Le chevalier de Brissac allait ranimer pour elle la conversation;
mais la voix sonore du chef des huissiers arrta la parole sur ses
lvres, en jetant  l'assemble cette annonce imposante:

--Messire Antoine Duprat, grand chancelier!...

Antoine Duprat, premier ministre de Franois Ier, tait l'homme le
plus considrable de la cour. Nous avons dit un mot dj de son
caractre et de ses tendances.

Il traversa la salle, le front arrogant, sans laisser tomber un
signe d'attention sur les courtisans courbs  son passage, et
s'avana jusqu' la rgente,  laquelle il adressa un salut
crmonieux, en baisant la main qu'elle lui tendait.

Il balbutia un mot d'excuse ou d'explication sur l'ennui des
affaires, qui ne lui avait pas permis de venir plus tt, et se
tourna vers la princesse Marguerite.

Duprat avait pass l'ge de la jeunesse; c'tait cependant un homme
encore plein de vigueur, et qui ne rvlait rien des approches de
la vieillesse, ni sur ses traits, ni dans sa dmarche. Ses cheveux
noirs pais, sa barbe soigne o se mlaient  peine quelques
filets d'argent, encadraient un visage qui ne manquait pas de
rgularit, mais auquel faisait dfaut une qualit suprieure 
toute la beaut possible, la sympathie. Ses traits taient durs,
son oeil distillait la duplicit.

Le regard que la rgente et lui avaient chang, dans leur
salutation, tait froid et crmonieux; quiconque mme et bien
observ les dtails de cette rciprocit de politesse, et vu les
doigts de Louise de Savoie se recourber nerveusement sous les
lvres du ministre. Il y avait dans ce geste involontaire quelque
chose de la sensitive crispe par un contact rpulsif.

Mais il est vrai de dire qu'en apercevant Marguerite prs du trne,
la physionomie asctique et rogue du chancelier subit une
transformation. Le soleil perant  travers un nuage n'opre pas
un rayonnement plus soudain ni plus lumineux.

--C'est grande joie, dit-il en souriant, de rencontrer Votre
Seigneurie en cette runion,  laquelle elle fait si souvent
dfaut.

--Que voulez-vous, messire, rpondit, avec une froideur calcule,
la princesse, la douleur aime la solitude.

--Permettez-moi, Altesse, de dposer...

Et il s'avanait pour baiser sa main comme celle de sa mre.

Si quelqu'un et pu voir en cette minute le masque grimaant du
bouffon, toujours cach sous sa draperie, on et t saisi de
l'expression d'apprhension et de rage qui en contractaient tous
les muscles.

Ses lvres blmies s'ouvraient dans un rictus horrible; ses yeux
injects de sang, allaient jaillir de leur orbite; ses sourcils
roux se dressaient hrisss; on et jur un bouledogue furieux qui
va s'lancer sur sa proie.

--Que faites-vous, monseigneur! dit la princesse en retirant sa
main, dont le chancelier touchait dj l'extrmit. Sur Dieu! mais
vous n'y songez pas!... Allez, l'tiquette ne vous oblige point 
un tel sacrifice.

--Que voulez-vous dire, auguste dame? demanda le ministre, mu de
cet accueil et ne souriant plus qu'avec mauvaise grce.

--Eh quoi! faut-il vous l'expliquer? Oubliez-vous que cette main,
sur laquelle vous prtendez placer votre hommage a touch la mme
plume que tant d'autres rputs par vous hrtiques et dignes du
bcher?...

L'attaque tait rude, car elle tait juste.

Le grand mouvement de la rvolution religieuse commenait en
Europe. Il y avait sept ans dj que Luther avait subi sa premire
condamnation canonique, cinq ans que cette sentence avait t
renouvele, et quatre ans qu'il avait t anathmatis et dcrt
d'hrsie.

Ainsi qu'il arrive invitablement, les perscutions grandissaient
son importance et multipliaient ses adhrents.

Il ne nous appartient pas, et nous nous en flicitons, de faire
l'historique des douloureux combats; mais il ne nous tait pas
permis de les passer entirement sous silence,  cause du rle
essentiel qu'y prirent les principaux hros de cet ouvrage.

Le cri de rvolte de Luther eut donc certains abus pour point de
dpart, et ce cri trouva un puissant cho dans la Saxe tout
entire, o le peuple, un grand nombre d'ecclsiastiques, de
moines, d'abbs et d'vques, s'associrent aux prdications du
rformateur; la Suisse les imita, sous l'impulsion de Zwingle, et
l'Allemagne s'agita dans le mme sens.

Enfin les ides nouvelles pntrrent en France,  Paris, au sein
de la cour.

Duprat voulut servir de digue au torrent. Il se jeta rsolument 
la traverse, fit appel  la Sorbonne, augmenta ses attributions,
l'investit du droit d'examen, la constitua en tribunal et obtint
de ses docteurs en thologie un dcret, dat du 15 avril 1521, par
lequel Luther, sa doctrine et ses partisans furent solennellement
condamns, comme ils l'avaient t  Rome.

Cet arrt ralentit un instant la marche de la rvolte et de la
discussion, mais elle ne tardrent pas  reprendre d'une faon plus
dangereuse pour l'autorit papale, car le corps des vques
commena  s'y ranger. La ville de Meaux vit se former le premier
noyau des rformateurs, et cela sous l'gide de son propre vque,
Guillaume Brinonnet.

Bravant les foudres du saint-sige, les dcrets de la Sorbonne et
les menaces du chancelier de France, ce prlat se trouva d'accord
avec Jean de Montluc, vque de Valence; Jean de Bellay, vque de
Paris; Chtelain, vque de Mcon; Caraccioli, vque de Troyes;
Guillard, vque de Chartres; Grard, vque d'Olron; Morvilliers,
vque d'Orlans; Saint-Romain, vque de Pamiers; Jean de
Moustier, vque de Bayonne; Oder de Coligny, cardinal de
Chtillon, et nombre d'autres prlats, docteurs, abbs, et presque
tous les professeurs du collge de France.

On voit quelle force acqurait cette rvolte spirituelle.

La mre du roi Franois Ier, Louise de Savoie, gotait  son tour
la nouvelle doctrine et la faisait partager  son fils, ainsi
qu'elle le rapporte elle-mme dans le _journal_ de sa vie: L'an
1522, en dcembre, mon fils et moi, par la grce du Saint-Esprit,
commenasmes  cognoistre les hypocrites blancs, noirs, gris,
enfums et de toutes couleurs, desquels Dieu, par sa clmence et
bont infinie, veuille nous prserver et desfendre; car, si
Jsus-Christ n'est menteur, il n'est poinct de plus dangereuse
gnration en toute nature humaine. (_Collection de Mmoires
particuliers sur l'histoire de France_, tome XVI, page 434.)

Un exemple venu de si haut offrait plus de dangers que tous les
autres, et Duprat, que la cour de Rome ne cessait de combler
d'clatantes faveurs, dploya un zle en rapport avec celui-ci. Il
dfendit  Paris, comme on le dfendait  Rome, sous des peines
terribles, d'imprimer aucune traduction des livres saints en langue
vulgaire, ni aucun autre ouvrage sur les matires religieuses.

Ensuite, il usa de l'influence qu'il exerait sur l'esprit flottant
du roi, sur la volont de la rgente, pour faire disgracier les
prlats qui persistaient dans leurs vellits de rforme, et pour
organiser des mesures contre les novateurs.

Or, parmi ceux-ci taient les potes, les crivains; et voil
comme, sans en excepter le favori des princes, Clment Marot
lui-mme, ils furent obligs de s'exiler pour se soustraire  la
colre du chancelier, aux poursuites de la Sorbonne.

Hlas! tous n'y russirent pas, et les prisons s'emplirent bientt
de victimes.

A la cour, la rgente et le roi n'avaient pas seuls tmoign de
leur penchant  l'gard des novateurs. Marguerite de Valois s'tait
prononce hautement pour eux, et tandis que sa mre et son frre
touffaient leurs tendances sous l'influence du chancelier,
Marguerite, persvrant dans sa rvolte, bravait ses dlits et
dposait ses opinions dans le livre imprim depuis, malgr le
ministre, la Sorbonne et l'inquisition, _le Miroir de l'me
pcheresse_.

La Sorbonne, disons-nous, censura l'ouvrage, mais elle n'osa
dcrter son auguste auteur d'accusation.

Ces quelques notes expliquent suffisamment au lecteur dans quelles
dispositions se trouvait la veuve du conntable d'Alenon vis--vis
du grand chancelier Antoine Duprat. Elles donnent la clef des
paroles qu'elle venait de lui adresser.

Il s'inclina sans perdre contenance, et son oeil fauve lana sur
la princesse un clair bizarre et sinistre, mlang de haine et
d'admiration.

--Nous ne sommes pas en Sorbonne, pronona-t-il en se redressant
d'un air enjou, et je requiers une grce que Votre Seigneurie peut
refuser  un docteur, mais qu'elle est force d'octroyer  un
gentilhomme.

--Soit donc, rpliqua Marguerite avec une teinte d'ironie, mais
j'ai bien peur que Votre Excellence ne commette un gros pch en
baisant la griffe de Satan.

Et elle lui tendit la main tant dsire, sur laquelle ses lvres
s'appuyrent avec une singulire ardeur.

A cette minute, on entendit comme un grognement sourd, suivi d'un
son de grelots; la tenture qui abritait le bouffon s'agita
lgrement. Il venait de laisser choir sa marotte et s'tait
affaiss lourdement sur lui-mme.

Personne probablement ne fit attention  ces dtails, ou plutt la
prunelle exerce et mfiante du chancelier surprit seule
l'ondulation de la tapisserie; mais ce vague incident ne modifia en
rien son attitude ni sa physionomie.

Le reste des assistants tait absorb par les honneurs  rendre 
la rgente, qui, fatigue de cette longue audience, se levait pour
se retirer dans sa chambre particulire.

Le chancelier loigna  son tour, par son air de svrit et de
proccupation, les courtisans qui tentaient de s'approcher ou
d'attirer son attention, et s'arrangea de manire  rester le
dernier dans la salle.




III

LE PACTE.


Dlivr de ces importuns, Antoine Duprat marcha droit  la cachette
du bouffon, dont il carta brusquement la draperie.

Triboulet, accroupi, pelotonn sur lui-mme, foulant sa marotte
sous ses talons, se rongeait les ongles jusqu'au sang.

--Or sus! exclama avec une ironie poignante Antoine Duprat; je te
cherchais, matre fou, et ne m'attendais gure  te trouver dans ce
rduit. Est-ce donc pour te cacher et pour faire si piteuse grimace
que l'on te paie les gages d'un dignitaire ou d'un prlat?

Ce sarcasme ranima le verve du bouffon, qui n'tait jamais, nous
croyons l'avoir dit, en reste de mchancet avec personne.

--Las! messire, soupira-t-il en affectant une grimace narquoise,
peut-tre bien n'est-ce pas mon propre msaise que je rumine en ce
coin maussade, mais celui de tel haut personnage qui, pour toucher
un appointement plus sonnant que le mien, a grand'peine  porter
sur son visage le contentement qui n'est pas en son esprit.

--De quel personnage entends-tu parler, s'il te plat?

Et le ministre croisa ses redoutables sourcils; mais ce signe,
prcurseur habituel de l'orage, n'mut pas le moins du monde la
placidit sardonique du bouffon, retrempe dans le dpit d'autrui.

Il ramassa sa marotte, en rajusta les grelots et les oripeaux
bariols, et les agitant  l'oreille de son farouche interlocuteur:

--coutez, messire, voici le langage du vrai bonheur, car c'est
celui de la folie.

--Tu es un rus et un impudent compre, je le sais, mais ne crois
pas m'chapper par un lazzi; c'est bon pour le commun de ces jolis
gentilshommes et de ces coquettes damoiselles qui paradaient tout 
l'heure ici devant les princesses. Au fait, donc: parle, je le
veux!

Profitant de ce que Triboulet s'tait approch de lui pour
l'insulter de son carillon moqueur, il lui saisit l'oreille dans
ses doigts osseux.

Le bouffon poussa un cri d'orfraie.

--Silence! commanda Duprat, craignant de voir entrer les huissiers
et d'tre surpris dans ce grotesque tte--tte.

Puis, lchant l'oreille  moiti dcolle, il tira de son
escarcelle une poigne d'or qu'il tendit  sa victime.

--Montjoie et Saint-Denis! c'est affaire  Votre Honneur de trouver
la clef qui dlie les langues. Interrogez donc, messire, et l'on
vous rpondra.

--Triple coquin!...

--L! l! pas de gros mots; j'ai dj l'oreille toute malade, vous
achveriez de me la dchirer... De quoi souhaitez-vous que je vous
entretienne? Des promenades amoureuses du beau Coss-Brissac? Des
hsitations de damoiselle Franoise de Foi entre les galants qui la
courtisent, depuis qu'elle a hrit le legs que lui laissa feue la
reine Claudine? Des ptres secrtes changes par damoiselle
Hlne de Tournon avec certain pote anacrontique?... Demandez,
monseigneur, mademoiselle ma marotte va sonner pour vous son plus
beau carillon.

--Rien de ces fadaises!...

--Alors, expliquez-vous?

C'tait prcisment l ce que Duprat n'osait faire, et le perfide
bouffon jouissait de son embarras. Cependant, il se dcida:

--Pourquoi tais-tu sous ce rideau, et qui piais-tu?

--Dites-moi, monseigneur, avez-vous remarqu quelquefois ce que
font les chiens quand on leur marche sur la patte?... Ils vont se
cacher... Vous me reprochiez tout  l'heure d'tre pay comme un
dignitaire, mais vous oubliez que je suis trait comme un chien, et
que je jouis du mme rang  la cour que les lvriers de Sa Majest.
Beaucoup de gens me considrent et me traitent en consquence... La
princesse Marguerite, par exemple.

Ce nom et surtout l'affectation que mit le fou d'office  le
prononcer, amena une lgre rougeur au visage du chancelier.

--Il y a longtemps, pronona-t-il en observant l'effet de ses
paroles sur le masque crisp du bouffon, il y a longtemps que je me
suis aperu de ton assiduit aux environs de la princesse; tu
espionnes ses moindres dmarches... Or, si je sais comprendre,
comme tu n'es pas homme  vouloir de bien  qui te mprise et te
repousse, c'est la rancune qui te conduit.

--Oh! fit ngligemment Triboulet, Votre Honneur me flatte; je ne
suis ni mchant, ni si profond que cela...

--Allons, dit le chancelier en regardant autour d'eux pour bien
s'assurer encore qu'ils taient seuls, et en baissant la voix
malgr cette certitude; c'est assez de prliminaires. Le premier
mot que tu m'as dit me prouve que tu sais mon secret, et ceux que
tu viens d'ajouter m'assurent que tu peux me servir... Y
consens-tu?

La bouche difforme du fou royal s'ouvrit pour laisser passer un
gros rire; mais au lieu de le profrer, il se frappa la poitrine du
poing pour le rprimer  sa source, et d'un accent incisif et
mtallique, plus pareil  un grincement de lime qu' une voix
humaine:

--C'est--dire que vous voulez que je seconde votre amour pour
madame Marguerite de Valois?

--Tais-toi!... s'cria le chancelier, en appliquant la main sur ses
lvres. Ne rpte jamais cela, jamais, entends-tu!

--Bah! grimaa Triboulet, puisque je connais votre passion et que
personne ne nous entend!...

--N'importe!... cette parole coterait la vie  tout autre qu'
toi. De cette minute, c'est un pacte entre nous; songes-y... Ton
dvouement et ta discrtion, ou ta tte...

--Par Notre-Dame du salut! clata le bouffon en se tenant les
ctes, il est heureux que nul ne nous voie, car il ne saurait
lequel est le plus fou, de moi qui porte la marotte, ou de Votre
Seigneurie qui me tient de tels discours!...

  [Illustration: La nuit enveloppait depuis longtemps Paris.]

--A d'autres!... Ce qui est arrt est arrt... Je compte sur ton
adresse compte sur ma bourse.

--Alors, la feinte est inutile. Mais, insista Triboulet en arrt
sur les traits de son nouveau patron, vous l'aimez donc bien, cette
fire princesse?...

--Tais-toi!... pronona avec une sombre ardeur Antoine Duprat;
tais-toi! Ce n'est pas un brasier que tu remues en moi avec ce mot,
c'est un volcan!... N'interroge pas sur un mal que tu ne saurais
comprendre.

Triboulet passa sa marotte sur ses lvres; les paroles et l'accent
du ministre avaient amen au coin de sa bouche une lgre cume
teinte de sang.

--Moi! dit-il avec un clat de rire strident, je suis un jongleur,
un joyeux bouffon, je n'aime que ma marotte!... ah! ah! ah!

Et faisant pirouetter celle-ci en l'air, il la reut en quilibre
sur son front.

Il est probable, ceci par parenthse, que le chancelier, auquel
tous les moyens taient bons pour assurer sa politique, n'en tait
pas  son premier march avec le matre fou du roi, et que
celui-ci, espion et fureteur n du palais, avait dj rendu plus
d'un service de nature suspecte  son noble complice.

Aujourd'hui, au lieu de diplomatie, il s'agissait d'une intrigue
galante; qu'importait  Duprat! Il ne voyait qu'une chose, c'est
qu'il s'agissait d'y mettre le prix, et l'argent ne lui manquait
pas.

--Suis-moi, dit-il.

Le lieu ne lui paraissait pas assez sr pour achever un entretien
de ce genre.

Il sortit de la salle, passa hautain et fier devant les gardes, les
huissiers et les pages de la galerie, rpondit  peine de la main
aux marques de respect des gentilshommes du palais qu'il rencontra
dans son trajet, et auxquels le bouffon, meilleur prince, adressait
en courant ses malices ou ses grimaces.

Puis, toujours suivi de ce grotesque compagnon, il atteignit son
appartement jusqu' son cabinet de travail.

Refermant alors la porte avec soin, il commena par prendre dans un
coffre-fort, dont la clef ne le quittait jamais, et qui, divis en
deux compartiments, contenait, dans l'un, des papiers importants,
dans l'autre, son pargne, une pile de ces larges pices d'or o
figuraient, d'un ct, la tte du roi, et de l'autre, l'cu aux
trois fleurs de lis.

--Ceci t'appartient, ami Triboulet, dit-il, c'est un quartier
arrir de tes moluments. Il est bon que nos affaires d'intrt
soient en rgle.

--Dcidment, ricana le bouffon, Votre Grce tient  tre bien
servie.

Duprat se laissa tomber sur un fauteuil.

Triboulet s'accroupit, les jambes croises, sur la natte.

--Ainsi, reprit le ministre, dcid  s'ouvrir tout entier  son
confident, tu connaissais mes sentiments pour la princesse?... Mais
que penses-tu des siens  mon gard?

--A vous dire vrai, j'en ai une mdiocre opinion.

Le chancelier rprima le dpit que lui causait cette rponse.

--Sur quoi bases-tu cette faon de voir?

--M'est avis, messire, qu'elle ne vous a gure gracieusement
octroy tantt la faveur du baise-main?

Duprat contracta ses sourcils, et frappant du poing sur sa table 
crire:

--N'importe! Je l'aime, je veux en tre aim, et tu me serviras!

--Assurment; ce ne sera pas, d'ailleurs, la premire fois qu'on
verra la folie servir d'auxiliaire  l'amour... Que ne vous
tes-vous dj dclar  madame Marguerite?

--Oui... j'y ai song, sans doute, mais... quand je vais pour le
faire, une sorte de crainte intrieure m'arrte.

--Vous, monseigneur! L'homme des grands coups d'tat, des
entreprises audacieuses!... Comment etes-vous tant d'autres
conqutes? Les belles venaient-elles par hasard se rendre
d'elles-mmes  vos genoux?

--Ne plaisante pas. La princesse exerce sur moi une impression
qu'aucune autre ne produisit jamais. C'est du vertige, de la magie,
mon sang afflue tellement vers mon coeur lorsque je l'aperois,
je suis si troubl quand je l'approche, que je perds toute mon
assurance:

Triboulet considra son interlocuteur avec une sorte de compassion.

--Merci de moi! pronona-t-il, je m'estime heureux d'tre
incapable, comme vous disiez, d'prouver le mal d'amour,--un mal
qui rend si poltron le plus grand seigneur du royaume!

--Et puis, murmura sourdement Duprat, tu disais vrai, cette beaut
si affectueuse, si pleine d'panchements, si bienveillante pour
tout le monde... eh bien, je lui suis en antipathie... Pour moi
seul, elle se montre hautaine, ddaigneuse... Cependant, nul ne lui
tmoigne plus de respect, d'attention, d'empressement... Les femmes
sont tranges!...

--Grande vrit, monseigneur; en fait de ces cratures du sexe
damnable, je n'en connais qu'une de sage et de fidle... C'est
mademoiselle de Carillon.

Et le fou royal agita les grelots de sa marotte.

--Depuis quelque temps surtout, reprit Duprat, cette roideur de la
princesse  mon gard a redoubl. Est-ce naturel, cela? Toi qui
passes ta vie  l'observer, n'en sais-tu pas la cause?

--A moins qu'elle n'aime ailleurs!...

A cette ide, le chancelier plit, et, chose bizarre, le bouffon,
identifi sans doute  ses tourments, ne plit pas moins que lui.

--Par la mordieu, si cela tait!... rugit le premier; mais non,
c'est propos de fou!--Madame Marguerite n'a aim que son mari, nul
n'oserait se vanter encore d'avoir consol son veuvage!

--C'est ce qu'il faudra voir! gronda Triboulet d'un accent si
confus que son compagnon ne distingua pas ses paroles.

--Maintenant, conclut Duprat, tu sais o je tends. Ta tche est de
tout observer, pour tout m'apprendre. Nous agirons ensuite suivant
ce que tu auras dcouvert... Va, et quand tu auras  me parler,
sans t'adresser aux pages non plus qu'aux huissiers, prends cette
petite clef, elle ouvre un passage qui te fournira  toute heure
accs dans ces appartements.

En mme temps, il remettait au bouffon la clef indique, et lui
montrait de quelle faon elle faisait jouer un panneau de chne
servant de porte  un escalier drob.

Tandis que Triboulet s'loignait d'une allure plus grave qu'il
n'avait coutume, Duprat tenait les yeux fixs sur lui avec une
bizarre expression de mpris et de rage.

--Cet homme me servira, murmurait-il  part lui; car si Marguerite
m'a bless dans ma passion, elle le blesse  chaque heure, lui,
dans sa vanit... Elle a raison, sans doute, de ddaigner ce
misrable rieur de contrebande, cet histrion  gages qui dshonore
son frre!... et moi j'en fais mon alli!... Oui, avorton
repoussant, tu me serviras jusqu' ce que je te brise comme on
brise un instrument inutile ou dangereux!...

Et se redressant de toute sa hauteur:

--Le roi est absent, je suis premier ministre, et je peux ce que je
veux!

Durant cet entretien, Louise de Savoie, enferme chez elle avec sa
fille, s'efforait de lui ravir le secret de sa mlancolie. La
rgente, si graves que soient les reproches que l'histoire lui
adresse avec raison, n'tait pas une nature vulgaire, et la femme
politique, impitoyable pour ses adversaires, n'absorba nanmoins
jamais chez elle la mre.

Elle entourait ses enfants, mais particulirement Marguerite de
Valois, d'une tendresse infatigable autant qu'claire. La
communaut de leurs ides religieuses les avait aussi notablement
rapproches depuis les derniers temps.

--Vous avez beau feindre, chre fille, lui disait-elle; un si grand
souci n'est pas chose ordinaire. Il y a sous ce beau front ple une
pense dcevante; ce n'est pas seulement l'ennui, c'est le chagrin
qui enlve  vos grands yeux leur clat! et vous me rendez pareille
 vous; vous ajoutez aux soins qui m'accablent dj, la douleur de
voir que je n'ai plus votre confiance.

Mais ces bonnes paroles, ces tendres abjurations, ne produisaient
aucun effet.

Marguerite restait muette, se contentant de rpondre par quelques
signes de tte pleins de dngations et gros de douleurs; ou bien
si l'insistance de sa mre lui arrachait une parole, c'tait un mot
si vague qu'il n'offrait pas de sens.

Rien n'annonait le terme de cette situation contrainte; ce fut un
incident inattendu qui y coupa court.

Un page vint demander  la rgente si elle pouvait recevoir le
chancelier, pour une communication importante.

Antoine Duprat fut admis aussitt, et voyant la princesse
Marguerite qui se disposait  se retirer, il insista pour qu'elle
restt, n'ayant rien  dire qu'elle ne pt entendre. Il s'agissait
de nouvelles d'Espagne, de demandes d'argent de la part du roi
captif, et peut-tre supposerions-nous avec raison que ce n'tait
l qu'un prtexte pour rencontrer de nouveau la princesse
Marguerite.

En effet, il passa promptement  un autre sujet.

--Puisque ma bonne toile me permet de vous rencontrer cans,
auguste dame, dit-il, permettez-moi de vous adresser, en prsence
de madame la rgente, un reproche sur l'accueil que vous me ftes
ce matin.

--Quel reproche ai-je encouru, messire? Je ne me sens aucunement
coupable.

--Ces paroles svres que vous m'adresstes lorsque je vous
saluai...

--Ces paroles, je ne saurais les retirer, sur ma conscience,
messire!... Rentrez en vous-mme et convenez-en. Vous connaissez
mes sentiments religieux, je n'en fais pas un secret; eh bien! je
suis en droit de vous demander: Qu'avez-vous fait de mes frres?...
Mes amis, mes pauvres potes, mes charmants crivains, ces belles
intelligences qui gayaient la cour, qui ravissaient la ville, qui
rpandaient l'esprit et le savoir, dites, o sont-ils?... vous avez
suscit contre eux des docteurs asctiques, des dits draconiens;
et les temptes ont dispers, entran ces oisillons meurtris!...

--Que vous plaidez bien une mauvaise cause, illustre dame!... Sur
ma foi,  vous entendre, on se sentirait pris d'indulgence pour les
coupables les plus endurcis.

--Eh quoi! ma fille, intervint la rgente, est-ce donc l
vritablement le sujet de la maladie noire que je dplore en vous?

--Je ne saurais dire, ma mre; mais du moins je suis bien assure
que j'prouverais un grand contentement si les choses taient
autres.

--De grce, insinua le chancelier, saisissant ce moyen de se mettre
mieux dans l'estime de la princesse, de grce, madame, ne rejetez
pas sur moi seul la responsabilit de ces mesures, de l'exil de vos
potes de prdilection... Je ne suis que l'instrument des ordres du
roi et de madame la duchesse.

--Est-ce vrai, ma mre? demanda Marguerite en fixant gravement son
regard sur celui de Louise de Savoie, vous participez  ces
rigueurs?...

--Permettez, madame, interrompit Duprat pour viter  la rgente
l'embarras d'une rponse, il ne faut pas prendre mes paroles  la
lettre. Son Altesse a laiss faire, parce que la volont du roi
tant prcise, elle ne pouvait empcher.

Cette explication confuse difia peu Marguerite de Valois, dont
l'esprit droit aimait les raisonnements prcis.

Nanmoins, voyant le chancelier en si bonnes dispositions, elle ne
voulut pas insister sur ce point, et reprit:

--Vous tes un logicien trop habile pour moi, messire. Mais puisque
vous paraissez plus misricordieux que je ne pensais, il y aurait
un excellent moyen de le prouver.

--Dites, madame, je ne tiens qu' vous dmontrer ma sincrit et
mon bon vouloir.

--Oh! ce sont l d'excellents discours; pourquoi les actes ne s'y
conforment-ils point?

--Si Votre Grce daignait s'expliquer plus clairement.

--Trs volontiers... Je veux dire, messire, que les crivains
exils ne sont pas les seules victimes dont le sort m'afflige. Ce
ne sont pas d'ailleurs les plus  plaindre.--Les prisons du
Chtelet, de la Bastille, celles de ce palais sous nos pieds, les
fosses de la Grosse-Tour, regorgent d'autres cratures dont la
condition m'inquite et me tourmente.

--En vrit, madame, vous prenez tant de sollicitude  ces
misrables!... Songez donc que ce sont des pcheurs endurcis,
rcidivistes, propagateurs acharns, et que la sainte glise de
Rome les frappe d'anathme...

--Mais vous, messire, songez aussi que j'ai tremp dans leur
erreur, puisqu'au dire du Saint-Pre, erreur il y a... Je suis donc
un peu excommunie comme eux, ce qui fait que leur infortune me
touche...

--Ils sont heureux, madame, d'exciter votre sollicitude.

--Ils le seraient bien plus s'ils obtenaient la vtre.

--Que souhaitez-vous donc?

--Que vous mettiez en oeuvre ce bon vouloir que je rencontre chez
vous aujourd'hui, et qui me charme, en faisant largir ces
malheureux.

--Le chancelier eut un geste d'effroi.

--Ne craignez rien; ma mre, ici prsente, ne s'y opposera pas,
j'en suis sre.

--La rgente fit un signe affirmatif.

--Et quant  mon cher et honor frre, notre matre  tous, je
m'engage,--foi de princesse,-- vous obtenir la continuation de sa
faveur.

--Ainsi, madame, la dlivrance des prisonniers religieux vous
serait agrable?

--A moi,  ma mre et au roi.

--S'il en est de la sorte, la chose n'est pas impossible...
Cependant n'oublions pas les exigences de la Sorbonne; elle serait
capable de faire un coup d'tat ou un acte de rbellion fcheux en
la situation des affaires publiques, si nous lui enlevions toute sa
proie... Je vous communiquerai, s'il vous plat, la liste des
prisonniers, et vous en dsignerez un certain nombre qui seront
librs sur votre dsir. Quant aux autres, nous tcherons ensuite
d'adoucir pour eux ces rudes docteurs, dont il serait dangereux de
mconnatre trop ouvertement les privilges.

--Ainsi soit-il, messire; ma mre et moi attendrons votre liste,
afin de vous prsenter ensuite la ntre, et, cet acte de clmence
accompli, vous aurez droit  toute ma reconnaissance.

Sur ce mot, elle lui tendit gracieusement la main qu'elle lui avait
refuse le matin mme.




IV

L'ANGE DES TOMBEAUX.


La nuit enveloppait depuis longtemps Paris endormi. Non pas une de
ces nuits transparentes sous leur voile, qui font rver du ciel et
de ses voies toiles, non pas mme une nuit au lourd manteau noir,
dont pas un filet de l'ther ne traverse la couche opaque.

Le ciel, bizarrement envahi par des montagnes obscures, lanait 
et l par leurs troues des clarts blafardes, qui prtaient aux
objets des aspects fantastiques.

Au palais, tout reposait, comme  la ville. Les corps de logis de
la grande cour du Louvre se profilaient sur ce ciel douteux, sans
que la lueur d'une veilleuse appart derrire les vitrages plombs
de quelque fentre. Seulement, sur les dchirures du ciel, les
crtes des hauts tages, les crneaux des tourelles, les aiguilles
des gurites de pierre des bastions du bord de l'eau de la porte de
Saint-Germain l'Auxerrois se dessinaient en silhouettes accentues,
pareilles aux dcoupures de ces chteaux magiques construits sur
les flancs des nuages par de mchants enchanteurs.

La Grosse-Tour et acquis alors des proportions gigantesques pour
l'oeil d'un visiteur, si quelqu'un se ft trouv assez hardi pour
la considrer sans un frisson. Sa tte disparaissait dans l'ombre,
et sa masse noire se dressait comme un monument funbre, crasant
une hcatombe immense.

C'tait l'heure et le lieu de se rappeler les lgendes fabuleuses
qui peuplaient les mmoires; cette vue sans perspective, cet
horizon sans lumire, ce mle sinistre rendaient vraisemblables les
plus incroyables rcits. Cette enceinte devait tre hante par des
esprits en harmonie avec elle. S'il est des repaires o les
spectres prennent leurs bats, celui-ci en tait un.

C'tait sans doute en une circonstance pareille que le bouffon
royal avait assist  l'apparition dont il avait, quelques jours
auparavant, entretenu la cour.

Son rcit n'avait produit qu'une impression passagre, on s'en
tait occup quelques heures. Le soir, peut-tre encore, deux ou
trois gentilshommes, une ou deux dames, plus curieux que les
autres, avaient mis l'oeil  leur croise pour regarder si le
fantme ne leur donnerait pas une reprsentation; puis, fatigus
bientt d'une vaine attente, ils avaient quitt la partie, se
moquant d'eux-mmes et des hallucinations de messire Triboulet.

Ils eussent chang d'avis, et l'eussent reconnu pour leur matre,
si, plus persvrants, ils se fussent tenus en observation au jour
o nous sommes arrivs.

Oui, de l'un des angles de la cour carre surgit tout  coup, nous
ne saurions dire comment, une ombre plus noire que les silhouettes
des tourelles, plus grave que les murailles de la Grosse-Tour, plus
solennelle en sa dmarche que les nuages fantastiques qui roulaient
leurs cohortes au ciel.

On devinait sous cette enveloppe une forme humaine, mais on ne la
distinguait pas. On n'entendait ni son souffle ni ses pas.

Elle avanait, morne et muette, sans regarder derrire elle, sans
agiter les plis du linceul o elle tait drape.

C'tait bien celle que le fou du roi avait dj vue, car elle
suivait le mme itinraire, marchant en ligne droite vers l'arcade
de Charles V, au bord du foss de la tour centrale, dont le
pont-levis, rigoureusement retir, ne permettait plus l'accs.

O allait-elle donc et qu'esprait-elle? Les fantmes ont-ils des
secrets pour passer o ne passent point les vivants? La pierre
et les murailles offrent-elles des issues  leurs formes
insubstantielles? Se transportent-ils, malgr leur apparence
matrielle,  la manire des esprits subtils?

Il faut le croire, puisque celui-ci se fut  peine approch de l'un
des massifs de la maonnerie, qu'il parut ne faire plus qu'un corps
avec elle, ou plutt qu'il fut absorb, englouti dans ses flancs
granitiques.

Ce phnomne tait si prodigieux qu'il arracha un cri de surprise 
une autre crature, accourue l sur les traces de l'apparition.

Pour que rien ne manqut, en effet,  cette fantasmagorie, derrire
le spectre s'tait avanc un gnome, c'est--dire un tre bizarre,
aussi grotesque que le premier tait imposant, quelque chose entre
l'homme et le singe, un corps sans jambes, ou des jambes sans
corps, avec une tte norme, sans proportions avec le reste de sa
structure.

Cette chose avait jailli d'un perron sur les traces du noir
promeneur, et s'tait attache  lui, en roulant comme une boule,
en rampant comme un lzard, toujours dans les ombres les plus
opaques de la cour, de manire  n'tre pas mme visible pour
l'oeil du fantme.

Lorsque le premier s'tait approch de l'arcade de Charles V, le
second avait ht sa poursuite, et dj il tendait sa main crochue
pour saisir le pan de son manteau; mais fantme et manteau
s'vanouissaient  sa vue, comme ces visions de nos rves qui
chappent  notre toucher, et ce prodige arrachait au nain une
exclamation de colre et d'effroi.

Cet observateur du dans son espoir demeura un moment immobile de
stupeur, puis il tressaillit en apercevant,  travers une des
longues et minces meurtrires perces  et l dans les assises de
la tour, un filet lumineux, qui passa rapide comme l'clair et ne
revint plus.

Il conut la conviction, sans qu'il et pu expliquer pourquoi, que
la disparition du noir promeneur sur le bord du foss, et le jet de
cette lumire  travers la tour, avaient la mme cause et
appartenaient au mme objet.

  [Illustration: La porte referme, l'apparition carta son voile.]

Alors, au paroxysme de l'exaltation, il se mit  palper un  un les
blocs de pierre du pilier mystrieux, il gratta les interstices
avec ses ongles, essaya d'en percer le ciment avec le fer d'un
poignard, frappa du manche de celui-ci sur chaque point;--ses
ongles se cassrent, sa lame s'brcha, et le pilier rendit un son
mat et brut, qui ne rvlait aucun vide dans la maonnerie.

Le nain secoua ironiquement sa grosse tte rousse, et s'en alla se
blottir en face de la poterne, dans l'angle d'un pais contrefort
du palais, l'oeil attach sans relche sur ce pilier qui ne
voulait pas lui livrer son secret.

Plus favoriss, il nous sera permis d'en traverser les blocs.

L'apparition au noir vtement descendit d'abord un escalier en
spirale, dont la cage troite la meurtrit plus d'une fois. Cet
escalier comptait trente marches, au bas desquelles s'offrait une
galerie, dont la vote humide et visqueuse laissait filtrer des
gouttes d'eau glace qui formaient de place en place de petites
mares sur le sol spongieux.

Un sentiment de froid pnible vous saisissait dans ce conduit,
au-dessus duquel rgnait le foss de la tour.

Le personnage que nous y suivons n'chappa point  cette
impression: un frisson le parcourut de la tte aux pieds; ce fut le
premier, l'unique mouvement qu'il et encore manifest.

Il n'en ralentit pas cependant sa marche, devenue plus htive que
dans la traverse de la cour, et il atteignit le bout de la
galerie, qui se terminait brusquement par un pan de maonnerie.

Mais il n'eut qu' tendre le bras,  toucher une saillie des
pierres du bout des doigts, l'obstacle disparut, la muraille
s'effaa, comme s'tait effac le pan du pilier de Charles V, et le
promeneur inconnu pntra dans une petite pice carre videmment
creuse de main d'homme dans l'paisseur des fondations de la
Grosse-Tour.

Avant que sa voix et appel, un gardien se prsenta, tenant  la
main une lumire qui claira  peu prs ce rduit. Jusqu'alors,
l'apparition, marchant  l'instar des fantmes, s'tait oriente 
travers les tnbres les plus paisses.

--C'est bien, matre, dit-elle; conduis-moi.

Ce guide tait un vieillard aux cheveux gris, mais grand et encore
vigoureux. Il portait  sa ceinture de cuir deux objets
particulirement remarquables: un anneau de fer contenant un norme
trousseau de clefs grossires et rouilles, et un poignard dans une
gane solide.

Sans se faire rpter l'ordre, il ouvrit une porte barde de
traverses assujetties par de gros clous, et claira de sa lampe
trois marches  monter pour accder dans une galerie autrement
longue que la premire.

A droite et  gauche de celle-ci rgnaient de nombreuses portes
massives, toutes munies d'normes verrous extrieurs.

Ces portes donnaient sur autant de cellules; ces cellules taient
des _fosses_.

Lorsqu'on tait dpos dans un de ces cabanons, on ne savait plus
quand on en sortirait, ni si l'on en sortirait. Le premier venu n'y
tait pas admis... on les rservait aux prisonniers de distinction.

Les grands vassaux, tratres  leur foi ou redoutables pour leur
influence, en avaient longtemps connu les tortures... aujourd'hui,
d'autres coupables y croupissaient. Le premier ministre y tenait 
sa merci les novateurs les plus fougueux, les crivains rformistes
qui n'avaient pu chapper  temps.

Le guide ouvrit successivement chaque cellule, et successivement
l'apparition s'approcha des captifs, leur adressa une parole
consolatrice, leur donna une lueur d'esprance, s'assura que leur
condition misrable n'tait pas encore aussi affreuse qu'elle et
pu le devenir, sans les subsides gnreux qu'elle laissait aux
mains du gelier.

Au bout de cette galerie funbre, le verrou de la dernire porte
tir, l'apparition se tourna vers le vieillard:

--Laisse-moi, lui dit-elle, je te rejoindrai.

Il s'inclina et obit.

Sa compagne poussa la porte et entra.

Ce cachot tait un peu moins horrible que les autres. Une lampe,
suspendue par un anneau de fer  la vote, en clairait
l'intrieur; la couche ne manquait pas de couvertures; une table et
quelques ustensiles en garnissaient le fond.

La porte referme, l'apparition carta son long voile d'toffe
paisse; mais le prisonnier n'avait pas attendu pour s'lancer vers
elle, avec l'acclamation du mourant qu'on rappelle  la vie.

--Marguerite!...

Et, runissant ses deux mains dans les siennes, il les couvrait
d'ardents baisers.

Oui, c'tait elle, la Marguerite des marguerites, la perle des
perles, comme disaient les potes. Son beau et mlancolique visage,
ple  l'gal d'un marbre de Paros, se dtachait sur ses vtements
de deuil, et semblait, aux rayons de la lampe, reflter une
aurole.

--Oh! c'est bien moi, mon Jacobus, dit-elle d'un ton d'ineffable
tendresse; et quand vous aurez fini d'embrasser mes mains, vous
m'apporterez votre front, que je vous rende vos baisers.

--Marguerite! Chre et bien-aime Marguerite!... rpta le
prisonnier, qui semblait avoir mis toute son me dans ce nom.

--Tu m'accusais peut-tre, ingrat!... Le temps t'a sembl long, mon
ami cher... moins long, qu' moi, va!... Oh! cette cour, cette
tiquette, ces jaloux, ces espions!... Depuis trois jours, je
n'avais pu m'y soustraire. Il semblait qu'un rseau d'Argus haineux
m'enveloppt... Et je ne voulais pas qu'on pt surprendre notre
secret... Non pas pour moi, qui dfie la haine et la rancune de ces
serpents; mais pour toi, mon me, qu'un de leurs dards empoisonns
atteindrait aisment!...

--Oh qu'importe!... ne pensons plus au pass, au temps perdu, aux
perscutions, aux perscuteurs... Le prsent seul existe; et le
prsent, c'est le bonheur, puisque je te vois, puisque je
t'entends, puisque tes lvres ont touch mon front...

Elle s'tait assise sur une escabelle prs de la table, et il se
tenait agenouill devant elle.

--Es-tu belle ainsi! reprit-il avec passion, sous ce costume triste
et sombre, tes yeux brillent comme les diamants noirs de l'Orient,
et ton visage dpasse en ravissement celui des anges.

Elle lui mit sa main sur le front, pour le placer sous la pleine
clart de la lampe, et s'tant mire longtemps dans la silencieuse
contemplation de ses traits:

--Je ne sais si je suis aussi belle que tu dis, mais, au monde je
n'ai vu chevalier plus gracieux que toi, mon Jacobus; la posie et
l'intelligence brillent sur ton front, la bont et le courage sur
tes lvres et dans tes regards, la grce et la noblesse dans ton
maintien... Mon beau gentilhomme, je suis fire de toi, et je te
sauverai, car je t'aime!...

--Assez! assez! ce mot-l me suffit!... Me sauver,  quoi bon; j'ai
suffisamment vcu! Ah! l'on devrait mourir  l'heure d'une pareille
joie; car le reste de la plus longue vie ne peut en fournir une si
grande.

Va! je ne suis pas ingrat!... mon adoration pour toi n'a d'gale
que celle que j'adresse  Dieu; elle est si puissante... devrais-je
le confesser? qu'elle me fait parfois oublier jusqu' mon pre!...

--Ton pre, rpta Marguerite avec des larmes dans la voix; ce
noble vieillard que je respecte et que j'aime sans l'avoir vu, 
cause des vertus de son fils et de la tendresse qu'il a su lui
inspirer...

--Oh! merci, chre dame! Non, tu n'es pas une femme commune, tu
comprends tous les sentiments gnreux; merci, mon amour
s'augmenterait encore, s'il tait possible, de ton estime pour mon
pre...

Pauvre pre, soupira le prisonnier; j'tais l'enfant de sa
vieillesse, l'enfant du miracle, disait-il; je n'ai pas vingt-six
ans, et il ne s'en faut que de quelques annes qu'il ait accompli
son sicle!... Et quel homme que ce patriarche! Initi  toutes les
sciences; plus habile en mtaphysique que pas un chercheur du grand
oeuvre; plus perspicace en mdecine que pas un docteur, il a tout
embrass, tout pntr...

Pauvre pre!... O est-il, que fait-il  cette heure?... Perscut
 cause de moi, sans doute!... mort de m'avoir perdu peut-tre...

Et le prisonnier se cacha le visage de ses mains, pour dissimuler
ses larmes.

Se roidissant enfin contre cette motion lgitime, que la princesse
respectait:

--Chre et illustre dame, reprit-il, trsor de misricorde, vous
que les captifs et les infortuns appellent l'ange des tombeaux
quand vous descendez dans cet enfer anticip, n'avez-vous donc
encore pu dcouvrir ce qu'est devenu mon pre?...

--Je ne veux pas te tromper, mon cher Jacobus; jusqu'ici il ne m'a
pas t possible de recueillir aucun renseignement prcis ou
satisfaisant. Tout ce qu'on a pu me dire, c'est qu'aussitt aprs
ton arrestation  Meaux, ton pre a disparu de son logis. Je crois
tre sre qu'il n'a pas t pris parmi les rformistes car il ne
s'occupait gure de ces matires thologiques; je serai d'ailleurs
trs prochainement en mesure de connatre les noms de tous les
prisonniers...

--Merci de vos soins secourables, ma noble et chre dame, soupira
le captif. Hlas! je le sens, mon pre est perdu pour moi!...

--Pourquoi donc abandonner ainsi tout espoir? reprit avec un doux
reproche, la princesse; je vous dis d'esprer, au contraire; j'ai
dtach  sa recherche Michel Gerbier, le plus sr de mes
serviteurs, mon pre nourricier; il saura bien me dcouvrir ses
traces. Je vous le rpte encore, pour lui comme pour vous, mon
coeur est plein de confiance.

--Si vous voulez parler de ma dlivrance, reprit le jeune homme en
agitant mlancoliquement sa tte expressive, en vrit je ne suis
pas press de la voir venir. C'est dans ce cachot que j'ai connu le
bonheur de vous aimer; ce cachot est un palais que votre pense
embellit sans cesse; et qui sait,  supposer que vos projets se
ralisent, si je retrouverai, libre, les joies ineffables que
j'aurai gotes captif!...

--Chre me, pronona Marguerite en lui faisant un collier de ses
deux bras, que tu mrites bien d'tre aim!...

Elle disait vrai, la belle Marguerite. Dans ce Louvre dont les
superbes murs pesaient de tout leur poids sur ce captif, elle et
vainement cherch un gentilhomme qui valt celui-ci non pour les
titres, il y en avait de plus de quartiers sans doute, non pour la
beaut et la distinction, quoiqu'il possdt un visage sduisant,
quoique sa tournure ft irrprochable; mais pour cette noblesse qui
ne se lgue pas par hritage, mais pour ces qualits de l'me que
l'ducation ne donne pas, car elles sont une faveur directe d'en
haut.

Jacobus, ou plus vulgairement Jacob de Pavanes, tait un jeune
homme de grand mrite, rudit et lettr, lev  l'cole de
l'vque de Meaux, dont il tait le disciple favori.

C'tait chez ce prlat qu'il avait eu occasion de rencontrer madame
Marguerite de Valois, que ses tendances rformistes portaient 
frquenter monseigneur Guillaume Brionnet, chef de luthranisme en
France.

L'estime que le prlat faisait de Jacobus, l'attention qu'il
accordait  ses discours, une attraction naturelle, rapprochrent
de lui la princesse, et bien certainement ils s'aimaient, sans
avoir os se l'avouer l'un  l'autre, quand la perscution
surexcit par Antoine Duprat clata sur la petite glise de Meaux
et sur ses adhrents, avec la rapidit et la violence de la foudre.

Jacobus de Pavanes avait commis un acte de rbellion capitale, aux
yeux du chancelier, non moins qu' ceux de la Sorbonne.

Oubliant que Clment Marot n'avait pu trouver grce, en dpit de
ses hautes protections, pour sa traduction versifie des psaumes,
condamne solennellement et dtruite par la main du bourreau[2],
mprisant l'arrt rendu par la Sorbonne, consulte par le parlement
sur l'opportunit d'octroyer  Pierre Gringoire, crivain en
grande rputation en ce temps, la permission d'imprimer les _Heures
de Notre-Dame_, translates en franais, Jacob de Pavanes avait
os traduire la Bible!

  [2] Quelques annes plus tard, Marot fut arrt avec la plupart
  des gens de lettres de Paris, pour avoir mang de la chair en
  carme. Ils furent cits devant le parlement, et Marot ne dut son
  largissement qu' la caution de Marguerite de Valois, qui le fit
  rclamer par son secrtaire, en sance de ce redoutable corps
  devenu politique, judiciaire et religieux.

Il rsulta naturellement de cette rigueur que la curiosit
publique, stimule, s'attacha avec plus d'impatience  la
connaissance de la lecture qu'on lui interdisait, et que le
mouvement en fut acclr au lieu d'en tre ralenti.

En France, toujours sous l'impulsion de Duprat, la Sorbonne,
consulte par le parlement sur la requte de Pierre Gringoire dont
nous venons de dire un mot avait donc rendu le dcret stipulant
que de pareilles traductions, tant de la Bible que d'autres livres
de religion, taient pernicieuses et dangereuses, parce que les
livres ont t approuvs en latin; et doivent ainsi demeurer.

Mais, nous ne sommes ici que pour constater les faits, et celui que
nous signalons prsentement, c'est la captivit de Jacob de
Pavanes dans les fosses de la Grosse-Tour du Louvre; c'est la
misricorde de la soeur du roi vis--vis de tous les prisonniers
de religion, et particulirement de l'lve de prdilection de
l'vque de Meaux.

Jusqu'au jour o le malheur s'tait abattu sur lui, la princesse
Marguerite s'tait tenue  son gard dans une rserve qui ne
laissait rien voir de ses sympathies intimes; elle savait sans
doute,--les femmes ont pour cela un sens particulier,--que ce beau
gentilhomme, ardent en toutes choses, chez lequel la passion
dbordait par tous les pores, la trouvait belle, et recherchait sa
prsence.

Mais, par une retenue qui n'est pas rare en un vritable amour,
elle vitait de lui fournir aucune occasion de manifester ce
sentiment, soit dans ses discours, soit dans les vers qu'elle ne
laissait pas de tourner avec art.

Ce fut donc seulement lorsqu'il lui apparut malheureux, prisonnier,
accus d'un crime entranant des peines terribles, que les
hsitations de son coeur se fondirent soudain, et qu'elle laissa
chapper dans le cachot du Louvre l'aveu qu'elle avait su contenir
au sein des splendeurs.

Un gelier, gagn  prix d'or, servait de complice  ces entrevues,
et avait livr  la comtesse le secret du pilier de Charles V,
connu de lui seul.

Le lecteur comprend donc, sans que nous insistions, l'ardeur de
cette passion ciment par les perscutions, stimule par le pril,
entretenue d'une part par une reconnaissance sans bornes, de
l'autre par les instincts les plus gnreux, par l'abngation la
plus sincre.

Marguerite tait heureuse et fire de se sentir l'unique but,
l'unique pense, l'unique providence de celui qu'entourait sa
tendresse. La posie de son me, l'ardeur de son sang, ce sang
royal qui coulait aussi dans les veines de Franois Ier
s'panchaient dans ses entrevues avec le chevalier de Pavanes, en
sorte que l'heure tait loin dj qu'ils se croyaient encore  leur
premier baiser.

Des coups discrtement appliqus  la porte de la cellule les
rappelrent  la vrit.

Le temps avait march, c'tait le moment des adieux.

Marguerite promit de revenir bientt; on changea un de ces longs
embrassements o les mes et les sens se confondent, puis la porte
se referma. L'ange des tombeaux se disposa  regagner le monde des
vivants.

Le captif se jeta sur sa couche, et tenant  deux mains ses tempes
enfivres de joie, les yeux clos pour ne pas tre distrait par les
objets extrieurs, il continua son rve de bonheur, en savourant le
souvenir de ses moindres dtails.

Assurment, Marguerite, force de songer aux prcautions de la
retraite, tait plus  plaindre que lui.

Elle renouvela ses recommandations et ses libralits auprs du
gelier, lui fit entendre que le chevalier de Pavanes n'attendait
que le retour du roi pour obtenir son largissement, et qu'alors
elle et lui proportionneraient leur gnrosit  ses bons offices.

Cet homme, qui dtestait le chancelier comme tout le monde ne
demandait qu' servir une cause o il trouvait tous les avantages
rassembls, bons traitements et profits.

Marguerite reprit donc sa route accoutume, et le pilier
complaisant de la grande arche la rendit bientt au plein air.

Drape dans son manteau noir, le visage cach dans son coqueluchon
rabattu, elle se dirigea tout droit vers une porte basse de l'aile
mridionale des btiments.

La nuit n'avait fait que s'paissir depuis son premier trajet;
autour d'elle il ne se produisait aucun mouvement, il ne
retentissait aucun bruit.

Cependant un tre informe avait jailli de l'angle d'un contre-fort,
o il accomplissait sa veille infatigable; et rampant dans
l'obscurit, il s'arrta seulement  quelques pas de la porte, o
il laissa la princesse pntrer sans obstacles.

Puis, cette porte retombe, cette crature sans nom agita, en signe
de contentement, ses longs bras dcharns, et poussa un cri de
hibou en belle humeur, qui fit grincer les girouettes du palais sur
leur verge rouille.




V

LA CHAMBRE DU MINISTRE.


Ce cri rauque et guttural tait sans doute celui que profrent les
dmons au moment de regagner leur enfer, car le gnome disparut
aussitt, sans qu'il nous soit possible de dire par o il tait
pass.

S'tait-il abm sous la terre? Avait-il travers la muraille du
palais,  l'instar de l'apparition qui avait su se frayer une voie
insaisissable dans les blocs de l'arche de Charles V? Ou bien,
enfin, laissant s'loigner cette apparition, avait-il tout
simplement pris le mme chemin qu'elle, en ouvrant  son tour la
porte basse dont il connaissait aussi le loquet secret?

Toujours est-il qu'il ne tarda pas  quitter la cour carre, sans
que personne et t assez habile pour se douter qu'il y et pass
une partie de la nuit.

Et, comme nous n'avons pas de raison pour laisser plus longtemps le
lecteur en doute sur l'identit de ce personnage, qu'il a reconnu
sans peine, nous suivrons celui-ci se glissant  la faon des chats
dans la cage de l'escalier troit et cach qui aboutissait  la
chambre du premier ministre.

Muni de la clef confie  son zle, il s'introduisit dans cette
chambre par le panneau mobile, inconnu par les serviteurs vulgaires
du palais.

Le remords n'est pas un vain mot, assurment; mais il y a par
exception, des heures o la mauvaise conscience ne parat pas
troubler le sommeil des coupables. Seulement, les visions de leurs
rves sont une affaire entre eux et Dieu.

Antoine Duprat, tendu sous ses pais rideaux, dormait
profondment. Le bruit de sa respiration lente et rgulire
tait le seul qui remplit cette pice, avec les crpitations
intermittentes d'une lampe de nuit qui avanait  sa fin.

Cette chambre, vue  cette heure, sous le reflet vacillant de la
flamme jauntre, qui semblait frler et animer successivement
chaque angle saillant des meubles, ne laissait pas d'offrir un
aspect peu rassurant.

Les armes pendues en trophes sur les murailles, les images pieuses
qui sparaient ces instruments de mort, le grand fauteuil o
s'taient mdits tant d'actes criminels, la table sur laquelle
avaient t signs tant d'arrts de mort, ces papiers pars, qui en
contenaient dj d'autres peut-tre, tout inspirait des penses
funbres.

Le visiteur nocturne s'tait arrt, coutant la respiration de
l'homme redoutable dont il allait troubler le repos: il portait son
oeil quelque peu hagard sur ces objets, qui tous avaient leur
muette loquence.

Au milieu de cet examen, le rayon de la veilleuse fit surgir une
lueur fauve de l'un des clous dors qui ornementaient le
coffre-fort massif, o le chancelier dposait ses richesses et ses
secrets.

La main crispe du gnome se dirigea nerveusement vers ce point, et
ses traits se contractrent en envisageant ce meuble.

--L!... l!... murmura-t-il d'un accent touff.

Puis, cette impression s'effaa, ses membres se dtendirent, et ses
lvres s'agitant, sans qu'aucun son sortt de sa poitrine,
semblrent formuler quelque chose approchant de ces mots:

  [Illustration: Oubliez cet homme et ses paroles, ma mre.]

--Plus tard!...

Ces deux syllabes, ou plutt le sens qu'elles renfermaient pour
lui, ayant rassrn ses esprits et affermi sa confiance, il se
tourna vers le lit, et se haussa sur la pointe des pieds pour voir
qu'elle figure avait un chancelier endormi.

Une figure peu avenante, sans doute, car il se pelotonna aussi vite
sur lui-mme, effray de l'expression menaante de ce sommeil.

Par un geste qui lui tait habituel et qui indiquait chez lui la
plus absorbante rflexion, il se mit  se ronger les ongles, les
yeux tourns vers le lit mais de faon  voir sans tre vu, en cas
de rveil subit du dormeur.

Puis, effray par lui-mme du droit qu'il avait reu de pntrer 
toute heure, sans tre annonc ni attendu, dans ce lieu
redoutable, il comprit, car il tait prvoyant, qu'il arriverait
peut-tre une circonstance, o son gnreux patron se repentirait
de cette faveur, et en craindrait les inconvnients, ce qui lui
attirerait bien quelque mchante aventure.

Sur cette pense fort sage, il rtrograda jusqu'au panneau 
coulisse, sortit sur l'escalier, et, avant de rentrer, fit assez de
bruit en ouvrant, pour tre sr de ne pas prendre le ministre 
l'improviste. C'tait une manire de prvenir la dfiance de
celui-ci.

En effet, le chancelier, rveill en sursaut, bondit sur sa couche.

--Hol! qui vient ici!... fit-il du ton d'un homme qui a des
raisons pour craindre les mauvaises surprises.

Et, apercevant dans le clair-obscur l'ombre bizarre du nain:

--Par le saint nom de Dieu! exclama-t-il, qui va l?...

--C'est moi, c'est moi monseigneur! fit le visiteur de sa voix la
moins rugueuse.

--Par Dieu le Pre! s'cria le ministre rappel  lui, c'est
Triboulet!

--Moi-mme, messire... Pardonnez-moi de vous avoir rveill si
brusquement, mais, en dpit de mes prcautions, je ne suis pas
habile  ouvrir les portes mystrieuses telles que celle-ci, et le
bruit que j'ai fait...

--Il n'importe, interrompit Duprat en se mettant sur son sant, et
fort intrigu par cette visite, qui prsageait un vnement
extraordinaire.

--Votre Seigneurie pardonnera donc  mon zle...

--Il suffit, pas de prambule; allume seulement cette chandelle de
cire sur ma table, et viens au fait.

--Vous m'avez dit que vous teniez  tre bien et promptement servi,
monseigneur; quand vous m'aurez entendu, j'espre que vous
reconnatrez que j'excute fidlement vos intentions.

--Parle donc clairement alors.

Avez-vous ou parler de ce fantme noir dont je racontais l'autre
jour l'apparition miraculeuse  l'audience de madame la rgente?

--Peut-tre bien... oui, j'ai une vague ide de cette invention de
ton cerveau fl... O prtendais-tu en venir avec ce conte?

Le bouffon royal se rapprocha du ministre, et se dressant aussi
haut qu'il put pour donner plus d'ampleur  sa voix:

--Ce n'tait pas un conte...

--Dcidment, murmura en se parlant  lui-mme Antoine Duprat, j'ai
eu tort de choisir un pareil auxiliaire, il est rellement fou.

Or , mon matre, reprit-il tout haut, il me semble que tu te
joues de ma longanimit. Tu viens me rveiller avec fracas,  une
heure indue, et cela pour me faire des histoires de l'autre
monde... Oublies-tu que j'aime mdiocrement la plaisanterie? Or,
celle-ci me parat fort dplace.

--En ce cas, monseigneur, vous me congdiez? Soit, je me retire;
reprenez cette clef, qui me devient inutile et dont je ne me suis
servi que pour vous obir... Je reprends ma parole et j'emporte mon
secret.

Ce disant, il fit mine de tendre la clef au chancelier et de gagner
la porte ordinaire.

--Au diable, le fcheux! gronda son patron. Je t'coute, mais
dis-moi un mot raisonnable.

--Croyez-moi, messire; ma marotte dort l-haut dans mon perchoir,
sous les toits, je n'ai jamais t plus sens. Je n'ai pas imagin
le fantme noir de la grande cour, il existe; tout  l'heure encore
je l'ai vu... je l'ai suivi!...

--Toi?

--Moi!

--O cela?

--O je l'avais vu la premire fois, o je le guettais depuis une
semaine; toujours dans la cour carre.

--Tu l'as abord?

--Non pas; j'ai fait mieux que cela: je l'ai reconnu.

Le chancelier devint tout ple, il y avait tant d'autorit dans
l'accent du bouffon, qu'il n'tait pas permis de douter de sa
parole.

Ce qui passa alors par l'esprit d'Antoine Duprat, nul ne l'a jamais
su. Gagn par la sincrit de son confident, entran par
l'habilet perfide avec laquelle il distillait ses rvlations,
peut-tre eut-il un moment d'effroi et crut-il voir sur le seuil
de sa chambre l'ombre vengeresse de quelqu'une de ses victimes.
Des sclrats moins superstitieux que lui, ont eu de ces
hallucinations.

Quoi qu'il en soit, la pupille de Triboulet se dilata avec une
expression sardonique, ainsi qu'il lui arrivait  chaque coup
d'pingle qu'il trouvait l'occasion de lancer  son alli en
diplomatie.

Eh bien! ce spectre terrible! demanda enfin celui-ci, surmontant
son apprhension, c'est...

--Ce n'est pas un revenant, c'est une femme.

--Hein! une femme?... une femme qui erre seule, la nuit, dguise
en fantme,  travers les tres de cette rsidence royale? Son nom,
puisque tu la connais?

--Ne le devinez-vous pas, messire; et quelle autre serait
assez hardie, d'humeur assez aventureuse pour accomplir ces
prgrinations, sinon la princesse Marguerite?

--La princesse Marguerite!... la duchesse d'Alenon!... rpta le
chancelier au comble de la stupeur.

--Ne m'avez-vous pas enjoint de vous la nommer?

--Sur mon me, voil qui est incroyable! si incroyable, que je n'y
ajouterai foi que quand tu me l'auras jur sur cette image de
Notre-Seigneur Jsus, appendue l, au-dessus de mon prie-Dieu.

--Je le jure, dit tranquillement Triboulet, c'tait madame
Marguerite, propre soeur de sire le roi de France.

Une pause suivit.

Le ministre tenait son front dans sa main, pour rallier ses ides
qui s'garaient, sans qu'il put les condenser, ni les retenir. Il
n'tait pas bien sr encore d'tre vraiment veill.

Le bouffon dardait sur lui ses yeux ardents de malice, et jouissait
de l'tat dplorable o il le voyait.

--Si tu ne lui a point parl, comment l'as-tu reconnue sous son
ajustement funbre?

--Oh! pronona sourdement le fou d'office, il y a des personnes que
l'on reconnat d'instinct, sans avoir besoin de considrer leurs
traits, sans qu'elles fassent un mouvement ni qu'elles parlent...
Vous les apercevez, tout votre sang bouillonne et vous crie: C'est
elle!...

--Oui, fit Duprat; je comprends; ce que l'amour inspire 
quelques-uns, toi tu le ressens par la haine!

--C'est cela, monseigneur, vous l'avez dit: la haine!

Le bouffon, devenu livide, articula ces mots d'un accent guttural,
et retira de son pourpoint, o il la retenait enfouie, sa main,
dont les ongles, pleins de sang, avaient dchir sa poitrine.

--La haine! rpta-t-il, la haine! Cette femme m'estime moins qu'un
chien.

--C'est vrai, appuya Duprat, lui rendant  son tour une de ses
blessures; je l'ai ou engager son royal frre  te chasser du
palais comme on ne chasserait pas un tre vermineux... Pauvre
Triboulet, reprit-il avec une feinte compassion, il y a pourtant du
bon en toi.

Cette hypocrisie, loin de l'abuser, le rappela  lui.

--Ne vous y fiez pas, messire, fit-il avec une gaiet fbrile; le
papegai s'apprivoise difficilement; il mord souvent son matre, au
moment o celui-ci le caresse avec plus de confiance. Vous voyez,
j'ai mes heures de franchise.

La princesse a peut-tre raison de me ddaigner; je fais un mtier
stupide, en prtendant amuser, avec mes saillies, des gens plus
sots que moi... Tenez, je suis, au demeurant, un vilain personnage.

--A la bonne heure! Je vois avec plaisir que si tu fustiges
vertement les autres, tu ne t'pargnes pas toi-mme... Mais tu es
un rus compre, et, si je te connais bien, tu ne dis tant de mal
de toi que pour empcher que les autres le pensent. Pour moi, je ne
te demande pas de me flatter, mais de me servir. Ton intrt me
rpond de ta vigilance, je n'en exige pas plus.

Les boutades de ce genre n'taient pas rares en effet, de la part
de ce bouffon bizarre, dont la langue enfielle ne respectait pas
mme son matre, le roi.

--Quelle cause puissante attribues-tu  ces promenades nocturnes de
la princesse? Ce ne peut tre un simple rendez-vous de galanterie?
Nos grandes dames ne prennent point tant de gne, et ne font point
tant de mystre pour chose si vulgaire...

--Non, sans doute; communment, elles attendent les amoureux, et se
contentent de leur ouvrir l'huis de leurs retraits... Mais
qu'adviendrait-il si ces beaux galants, au lieu d'avoir leur libre
vole, se trouvaient confins en quelque endroit malsain, ferm 
double tour, et surveill par des gardiens rigoureux?

--Eclaire ton discours, je cesse de te comprendre.

--Suivez mon raisonnement, messire, il est limpide: en fait de
rendez-vous d'amour, il faut pour se rencontrer que quelqu'un aille
en trouver un autre... Quand l'amoureux est empch, c'est
l'amoureuse qui se met en route.

--Fort bien; mais, en ce cas, je cherche vainement quel peut tre
ce mortel assez favoris et assez malheureux  la fois pour que la
perle de la France aille  lui, sans qu'il puisse venir  elle...
Je ne vois personne...

--C'est que vous cherchez mal, messire. Madame Marguerite possde
un moyen que j'ignore, mais que je dcouvrirai, pour pntrer dans
les cachots de la Grosse-Tour; celui qu'elle aime est l!...

--Quel trait de lumire!... Triboulet, tu es le prince des
bouffons!...

--Cette parole me flatte, messire; il me reste  la justifier.

--Achve donc, alors; ce prisonnier...

--Ah! malheureusement, mes indications, mes pressentiments, ne vont
pas plus loin... ce prisonnier, je ne le connais pas.

--Mais je veux le connatre, moi!...

--Ne vous emportez pas, monseigneur. Tout vient  point  qui sait
attendre... et chercher. Donnez-moi, sign de votre main, un permis
de visiter,  toute heure et de telle faon qu'il me conviendra,
les cellules de la Grosse-Tour, des crneaux jusqu'aux fosses. Que
je sois  jamais priv de ma marotte et de votre confiance, si je
ne vous apporte pas le nom de votre heureux rival avant deux fois
vingt-quatre heures.

--J'y compte, dit le ministre en lui montrant parmi les papiers
pars sur la table, un blanc-seing, dont le bouffon se saisit avec
la souplesse du tigre qui s'lance sur sa proie.




VI

L'HOROSCOPE.


On nous permettra, avant d'aller plus loin, de prsenter au
lecteur, avec quelques dtails, Louise de Savoie, duchesse
d'Angoulme. Cette princesse exera la rgence durant la
plus grande partie du rgne de Franois Ier, que son esprit
d'entreprise, ses aventures et ses luttes guerrires dtournaient
des affaires de l'tat.

Nous avons, dans un prcdent chapitre, montr cette princesse
entoure de sa cour. Elle avait alors prs de cinquante ans; mais,
grce  l'art des cosmtiques, grce  son maintien superbe,  la
noblesse de sa taille, c'tait encore une femme belle et qui ne
manquait pas de charmes.

L'habitude du pouvoir, une nergie inne, des instincts indompts,
avaient en outre marqu leur sceau sur son front, qui respirait le
besoin d'autorit et la volont rigide.

Ses passions avaient plong la France dans l'abme o elle se
dbattait depuis plusieurs annes.

Son avidit d'argent causa particulirement d'immenses malheurs;
mais le fol amour dont elle s'prit,  l'ge de plus de
quarante-quatre ans, pour le duc de Bourbon, conntable de France,
eut aussi d'irrparables consquences, et fut en ralit l'origine
de la dfaite de Pavie et de la prise du roi.

Le conntable, beaucoup plus jeune qu'elle, tait fier, et
prtendait ne devoir sa fortune qu'au roi. Il repoussa ses avances,
et se voyant disgraci  la suite du refus qu'il avait fait de lui
servir d'amant ou mme d'poux, il entra au service de l'empereur.

C'tait, a dit un historien, un de ces hommes ns pour dcider du
sort d'un tat par le parti qu'ils embrassent. Le sort de la France
fut en effet tranch par sa dsertion.

Nous ne rappellerons pas ces dsastres.

Il nous suffit de donner un regard  la situation de la cour et du
pays  l'poque qui nous occupe.

La France tait toujours sous le coup de la consternation o
l'avait jete l'chec de Pavie. Franois Ier tait jeune,
gnralement aim, admir de l'Europe. On avait la certitude que
bien d'autre sang allait succder au sang dj rpandu, et la
France, entame, se sentait menace d'une condition pire encore par
les efforts extraordinaires qu'il fallait tenter aprs tant
d'autres efforts perdus. On songeait aux sommes immenses qu'il
tait indispensable de trouver, et l'on se demandait o les
prendre.

Plus on racontait des merveilles de la vaillance dploye par le
roi  Pavie plus on tait touch de sa situation; et tout le monde
 la cour imputait ces maux  la duchesse d'Angoulme et au
chancelier Duprat.

L'cho de ces plaintes, de ces accusations, n'tait pas sans
arriver jusqu' ces grands coupables.

Le chancelier s'en vengeait en poursuivant comme novateurs ceux
qu'il supposait ses ennemis; mais la rgente paraissait fort
assombrie par la grande responsabilit qui pesait sur elle et par
l'affection, nous devons insister sur ce point, qu'au milieu de ses
garements, de ses vices, elle portait  son fils et  la princesse
Marguerite.

Depuis les vnements qui avaient atteint ce fils bien-aim, elle
se montrait particulirement en proie  des accs d'anxit de
mlancolie, qu'elle n'tait plus matresse de dissimuler.

Poursuivie par une ide fixe, dont elle ne se confiait  personne,
elle se livrait  des pratiques religieuses exagres, qui
l'entranaient flottante du catholicisme au luthranisme,--son
esprit inquiet demandant par alternatives  l'une et  l'autre de
ces croyances, laquelle tait la plus efficace pour calmer les
esprits malades... les remords, peut-tre!...

La captivit du roi suffisait-elle pour justifier un si grand
trouble moral? On en doutait; mais quelle autre faute la duchesse
d'Angoulme avait-elle donc  expier?

Entache des ides nouvelles, elle ne croyait ni  l'efficacit des
fondations monastiques ni  celle des indulgences. Son intelligence
suprieure ne se pouvait persuader que, parce qu'il avait plu au
sort de la placer dans une condition o elle tait en mesure
d'acheter ses faveurs, elle pouvait ainsi satisfaire  la justice
divine.

Elle en vint  des expdients qui trahissaient le trouble de sa
conscience. Ce fut alors qu'elle adressa  diverses reprises au
parlement (voyez _Dulaure_) des remontrances sur le luxe des
habits. Elle prtendait qu'il tait l'heure de s'humilier devant
Dieu, de rformer cet clat, d'abandonner les toffes de soie pour
en prendre de laine de couleur jaune, noire ou gris fonc, et de ne
plus clbrer de noces somptueuses.

L'avocat gnral, Charles Gaillard, rpondit fort sagement  ces
remontrances, que la cour du roi devait donner l'exemple de cette
rforme; que ses pompeuses superfluits, trop exactement imites
par les sujets, causaient la ruine d'un grande nombre.

On et cru que la princesse toute-puissante allait s'offenser de
cette franche dclaration, lorsque,  la surprise gnrale, on la
vit s'y ranger en adoptant, pour un temps du moins, c'est--dire
jusqu' ce qu'une autre fantaisie et succd  celle-l, des
vtements mdiocres, tels qu'elle et voulu en voir  tout le
monde.

On pense bien aussi que, grce aux ides superstitieuses du temps,
alors mme qu'elle s'adressait au ciel, toute femme suprieure
qu'elle ft, elle ne ddaignait pas des pratiques qui sentait fort
le soufre et la corne d'enfer.

Pntrant donc,--le jour qui suivit la visite de Triboulet 
Antoine Duprat,--dans l'appartement de la duchesse rgente, nous la
trouvons en compagnie de sa fille Marguerite et d'un troisime
personnage, auquel elle paraissait porter une extrme attention.

La duchesse d'Alenon, assise  l'cart, rveuse, les yeux fixs
sur le ciel, dont on entrevoyait un lambeau par la croise
entr'ouverte, errait videmment loin de ce qui occupait si fort la
rgente.

La mre et la fille avaient chacune leurs soucis.

La premire se tenait prs d'un guridon d'bne, ayant en face
d'elle le personnage que nous avons indiqu et dont elle tudiait
avec une anxit singulire les gestes et la physionomie.

C'tait un homme de cinquante ans, vtu d'une longue robe noire
d'une extrme simplicit. Ses traits creux, son front chauve et
rid, ravag par l'tude plus que par l'ge, inspiraient une
dfense instinctive. On sentait de prime abord, rien qu' la faon
dont son oeil observateur se portait sur le vtre, que cet homme
exerait sur le commun une supriorit relle.

Corneille Agrippa tait en effet un habile et profond docteur; ce
n'tait qu'avec beaucoup de peine que Louise de Savoie avait pu
l'attacher  sa personne et  celle de Franois Ier en qualit de
mdecin. Toutes les cours le lui avaient disput; aussi tait-il
l'homme de France le moins courtisan, et le plus prompt  la
rplique lorsque sa puissante protectrice le contrariait en quoi
que ce ft[3].

  [3] Il existe de Corneille Agrippa quatre volumes de lettres trs
  curieuses, crites en latin, dans lesquelles il parle de ses
  ennuis  la cour de France. C'est  cette source que nous puisons
  le sujet de cet pisode de notre livre.

Il n'tait gure permis alors  un mdecin de demeurer tranger 
l'alchimie ni  l'astrologie judiciaire.

L'anatomie tait une science  peine souponne; la dissection d'un
corps humain passait pour un acte sacrilge. Charles-Quint
consultait les thologiens de Salamanque pour savoir si, en
conscience, on pouvait dissquer un corps afin d'en tudier la
structure.

D'une part, les mtaux entraient pour beaucoup dans la mdication;
de l'autre, on attachait  la marche des astres une influence
prpondrante sur la climatrique terrestre et sur l'organisme
humain. Par une consquence qui se comprend, si l'on se reporte 
l'tat des intelligences, qui sortaient  peine des nuages
mystiques du moyen ge, les hommes les plus clairs ne
ddaignaient pas de considrer cette influence comme s'tendant aux
choses morales.

Ainsi, tant admise cette vertu des astres, et leur marche tant
connue, il n'tait pas illogique de chercher  devancer celle-ci,
pour les interroger sur les vnements qui pouvaient dcouler de
leur conjoncture avec d'autres mondes clestes ou avec les saisons.

  [Illustration: Franois Ier  Pavie.]

Corneille Agrippa possdait, comme ses confrres, cette science
hypothtique; mais plus clair ou plus circonspect, il est avr
qu'il n'y avait recours qu' la dernire extrmit, ou quand la
rgente ne lui laissait pas la licence d'un refus formel.

Nous le trouvons dans un de ces instants, courb sur le guridon,
absorb par les supputations de chiffres disperss sur une large
pancarte, au milieu de cercles, d'angles, de carrs cabalistiques.

Aprs avoir fait et refait un calcul qui ne rpondait sans doute
pas  son dsir:

--Madame la duchesse, dit-il, Votre Altesse me pardonnera, mais il
m'est impossible de russir aujourd'hui cet horoscope.

--Parlez-vous sans feinte, messire? rpondit Louise de Savoie en
l'interrogeant de son regard mfiant et scrutateur. Ne serait-ce
pas plutt que vous hsitez  me rvler le rsultat de ces
hiroglyphes o vous lisez comme dans le ciel? Exprimez-vous avec
franchise, vous ne sauriez m'annoncer rien de pis que ce que j'ai
dj endur!

--S'il faut donc vous obir, madame, ces chiffres et ces
signes rebelles ne veulent en effet se combiner pour rien de
satisfaisant...

Il s'arrta en remarquant la pleur et l'motion qui envahissaient
le visage de sa noble cliente.

--Achevez donc, messire, lui dit-elle.

--Je recommencerai demain ces supputations qui doivent tre
fautives; mais, puisque vous l'exigez, sachez, madame, qu'elles ne
contiennent que de fcheux prsages, pour Votre Seigneurie, notre
sire le roi, votre royale famille et la France.

--C'est--dire, fit la rgente, les lvres serres de dpit,
qu'elles annoncent le triomphe de nos ennemis, et la glorification
du pire de tous, du conntable de Bourbon?

--Vous l'avez dit, madame.

--Et le moyen de conjurer ces prtendues calamits, votre science
ne vous l'indique-t-elle point?

--Hlas! ma science peut prvoir, elle ne saurait empcher...

--Il suffit, messire. Je vous rends grce de vos efforts, et je
vais me mettre en qute d'un mdecin qui ne se contente pas
d'annoncer la maladie, mais qui sache la gurir.

--Assurment, rpondit-il sans se dconcerter, Votre Seigneurie ne
manquera pas de fourbes qui en feront promesse; moi, je ne promets
que suivant mes moyens.

--Nierez-vous donc l'art des envotements, par lesquels on prvient
les coups de ses ennemis, en les frappant eux-mmes des plaies
d'enfer?

La physionomie du docteur s'assombrit  cette proposition sinistre.

--Je crois la science humaine fort borne, et je ne me targue pas
encore de la possder toute; quant  ces pratiques mystrieuses,
que Votre Grce ne compte point sur moi pour les entreprendre; de
telles arcanes dpassent mes forces, et si la volont d'en haut est
de favoriser le conntable, je ne me sens pas de poids  lutter
contre elle.

--Or , ma chre fille, dit la rgente en levant la voix pour
arracher Marguerite  son indiffrence apparente, prtez-nous donc
votre attention. Ceci vous intresse tout comme nous; voici ce
docteur mcrant qui nous prdit  tous une srie de calamits, et
qui refuse de nous fournir le moindre talisman pour nous en
prserver.

--N'est-ce que cela, ma mre, repartit avec une grande douceur la
princesse, ne violentez pas messire Agrippa dont j'estime le
savoir. Rien n'est plus ais que de vous procurer une amulette, un
charme, une mandragore.

On ne s'entretient plus, depuis quelque temps, que de l'habilet
merveilleuse d'un vieux ncroman, Gaspard Cinchi; je crois qu'il
loge  deux cents pas de ce palais, dans une des ruelles qui
confinent aux Tuileries. Il est dj en possession de la plus belle
clientle de votre cour. Vos filles d'honneur mmes ne se font pas
faute de le consulter en cachette.

--Entre confrres, on se connat quelquefois, dit la rgente avec
un peu d'ironie  Agrippa; messire, avez-vous des donnes sur ce
Gaspard Cinchi?

--Quelque charlatan de bas tage, affubl d'un nom italien!...
grommela le mdecin froiss de cette apostrophe.

--Charlatan, peut-tre, rpta Marguerite souriant malgr elle 
cette boutade, mais meilleur courtisan que tel docteur morose de ma
connaissance. Il a fait des prdictions couleur de printemps  la
plupart de ces demoiselles; jusqu' assurer  votre favorite, ma
mre, la petite d'Heilly, qu'elle dtrnerait une reine...

--Si cela est, fit vivement la rgente, c'est en effet un grand
homme, car il a dit vrai...

--Hein?... vous pensez, ma mre?...

--Silence sur ceci!... L'avenir claircira toutes choses.

Le docteur ne chercha pas  comprendre; mais la princesse, plus
curieuse, essaya de descendre dans la pense de sa mre; pense
profonde, o germait dj le dessein de faire supplanter dans la
faveur royale la comtesse de Chteaubriant qui lui portait ombrage,
par sa protge la demoiselle d'Heilly, qui fut, en effet, plus
tard la duchesse d'tampes.

--Je vous deviens inutile, madame, pronona avec une politesse
froide le docteur; me permettrez-vous de me retirer?

--Je ne vous retiens plus, messire, dit la rgente, et je vous
rends la libert aprs laquelle vous soupirez bien fort.

Il s'en alla sans insister, en homme qui compte ne plus revenir, et
en adressant aux deux princesses un salut respectueux mais glac,
auquel la rgente rpondit  peine.

Le lendemain, il quittait le Louvre pour rejoindre cet autre
terrible disgraci qui s'appelait le conntable de Bourbon, dont il
avait prvu les nouveaux succs.

La duchesse d'Angoulme le laissa partir sans essayer de le
rappeler, et cependant son regard fixe, longtemps attach sur la
portire qui venait de retomber derrire lui, trahissait son regret
en mme temps que son mcontentement.

La princesse Marguerite essaya de l'arracher  cette angoisse.

--Oubliez cette homme et ses paroles, ma mre. Ces pratiques de
magie sont vaine superstition; les esprits vraiment forts s'en
affranchissent. Matre Agrippa, que je tiens pour savant
d'ailleurs, est sujet  se tromper comme les autres; et je penche 
croire qu'il emprunte ses pronostics plutt  ses sympathies qu'aux
rvlations extra-naturelles.

Mais la sentence du docteur, puissamment corrobore par sa dmarche
et son dpart, avait port  l'esprit de la rgente un coup trop
srieux pour s'effacer devant ses affectueuses remontrances.

--Non, non! fit-elle en agitant pniblement la tte; les arrts de
ce physicien ne sont pas de ceux qu'on peut impunment ddaigner...
Il ne dit rien dont il ne soit convaincu; et il est si bien
persuad des calamits qui nous menacent, qu'il dserte sans
hsiter notre cour, pour chercher, j'en jurerais, la faveur de nos
ennemis florissants. Ainsi les gens senss s'loignent d'une maison
qui s'croule...

--Nous trouverons cent docteurs pour un, ma mre.

--Qu'importe, s'ils sont impuissants, si le malheur doit venir? Il
ne faut pas mpriser le savoir de ces hommes, ma fille; ai-je
besoin mme de vous rappeler que vous etes pour eux maintes fois
plus d'gards...

--C'est vrai, ma mre; quand l'esprit, quand le coeur souffrent,
se dsesprent, quand ils sont puiss de s'tre inutilement
adresss  Dieu, plac trop haut pour abaisser ses yeux sur nos
infimes douleurs, alors, on va quelquefois  toutes les portes. Le
cerveau humain, inquiet malade se laisse facilement attirer par
l'espoir d'un appui surnaturel, d'une lumire, d'une influence
fatidique; quand on souffre dans le prsent, on demande  l'avenir
de nous soutenir en nous consolant... Hlas! dceptions et
chagrins!...

--Cependant, ma fille, ces calculs astrologiques ne sont pas
toujours vains, qu'il vous suffise de le savoir; ce que vous m'avez
dit tout  l'heure sur la petite d'Heilly est le dcret de
l'avenir, et, je vous l'affirme, c'est vrit. Je veux consulter
aussi, moi, ce vieux Gaspard Cinchi dont la science a trouv
cela... Ds demain, je le verrai... Ne serez-vous pas curieuse de
m'accompagner?...

--Excusez-moi, ma mre, rpondit avec embarras la princesse; je
n'ai plus foi en ces pratiques... j'aime mieux ne pas voir ce
ncroman.

--Marguerite, dit la rgente avec intrt, vous souffrez plus que
vous ne voulez l'avouer! votre me est livre au trouble et  la
crainte!...

--Ne m'interrogez pas, ma mre. Vous ftes toujours bonne pour moi;
prtez-moi votre aide dans le dessein que j'ai conu, sans chercher
 savoir quel il est, ni pour quel objet je vous implore.

A cette prire, le coeur maternel de la rgente se rveilla.

--Mon appui? mais il est  toi, ma fille,  toi tout! entier. Qui
donc oserait en vouloir  ton bonheur?...

--Ma mre, n'est-ce pas aujourd'hui que le grand chancelier vous
remettra cette liste des prisonniers de religion, sur laquelle
nous devons dsigner ceux que nous souhaitons voir absoudre et
renvoyer?

Quoique cette question ne rpondt pas aux assurances affectueuses
qu'elle venait d'adresser  sa fille, et que celle-ci l'et
formule sur un ton plus lger en apparence que ses prcdentes
paroles, la rgente ne s'y trompa point; elle comprit qu'il
existait un rapport absolu entre elles.

--Je ne vous demande pas votre secret, chre fille; je ne veux mme
pas le savoir. Mais si d'aventure il tient  la dlivrance d'un de
ces captifs, foi de rgente du royaume, sauf le cas de haute
trahison, ce captif sera mis en libert.

La princesse fut sur le point de se jeter au cou de sa mre puis un
scrupule, une crainte subite la retint, et avant d'pancher sa
reconnaissance:

--Foi de rgente, c'est parole de roi, ma mre, je retiens donc la
vtre, et vous me servirez, mme contre messire Antoine Duprat?...

Ce nom, prononc avec cette solennit et rapproch de son serment,
fit plir la duchesse d'Angoulme.

--Le grand chancelier?...

--Hsiteriez-vous, ma mre?

--Non, sans doute, mais pourquoi mlez-vous le nom du grand
chancelier  ceci?...

--Ah! c'est l mon secret, et vous avez promis de ne pas chercher 
le connatre.

--Il est vrai; mais ce prisonnier auquel vous portez intrt a donc
commis un attentat plus grave que le dlit commun aux autres
novateurs, que vous prvoyez une rsistance venant de la part du
premier magistrat du royaume?

--Je vous atteste ceci, ma mre, c'est que je ne redouterais pas
cette rsistance, si ce magistrat tait aussi, comme il devrait
tre, le plus homme de bien du royaume.

--Dcidment, murmura la duchesse en retombant dans l'abattement
peu habituel  une nature de sa trempe, ce physicien avait raison,
une maligne influence pse sur ce palais et sur notre famille!

Marguerite se redressa avec la majest qu'elle possdait aux
occasions dcisives:

--Je croirai  mon tour qu'il en est ainsi, madame et souveraine,
si vous me refusez, lorsque je ne rclame que misricorde et
justice.

--Seigneur! s'cria la duchesse en s'adressant  un crucifix
suspendu au fond de sa chambre, Seigneur, vous tes terrible en vos
arrts: vous m'avez repris un de mes enfants, et voici l'autre qui
est prte  me renier!

--Calmez-vous, ma mre; souvenez-vous seulement que vous tes la
matresse, et que mon existence est en vos mains.

--Silence!... on vient... C'est le chancelier, soyez prudente.

--Ah! que j'ai besoin de mon courage!... fit la princesse,
retombant sur son sige pour mieux cacher son motion.

L'ide qu'Antoine Duprat apportait la liste des prisonniers et que
le sort du plus aim d'entre eux allait tre rsolu, avait serr
d'une treinte pareille  un pressentiment suprme cette poitrine
si puissante dans les prils, mais si faible dans l'amour.

Duprat, annonc avec fracas par l'huissier, semblait alerte et
rajeuni. Sa dmarche avait la vivacit d'un jeune homme, sa
prunelle aux inclinaisons tortueuses dardait des lueurs
tincelantes, le timbre mme de sa voix avait chang ses notes
graves et sches en vibrations nettes et incisives. Satan fait
homme aurait de ces aspects dans ses heures de triomphe.

La princesse, emporte par sa nature gnreuse, fut tente de voir
dans cette mtamorphose un indice favorable.

Mais la rgente connaissait mieux l'homme; il tait de ceux dont la
joie cache une noirceur; elle et t bien plus rassure de le voir
soucieux.

D'un signe imperceptible elle avertit sa fille de se tenir sur ses
gardes.

L'entre de Duprat, sa faon de saluer les princesses tenaient du
conqurant.

Marguerite ne perdit rien de sa dignit; sans cesser de se montrer
gracieuse comme il tait dans son caractre, elle conserva la
supriorit que lui assignait son rang.

Sa mre, au contraire, cette femme imprieuse jusqu' la violence,
hautaine jusqu' la duret, implacable dans ses haines, se courba
involontairement; sa rigidit se sentait flchir sous la domination
que le ministre exerait sur elle, comme le reptile sur une proie
qu'il a su fasciner.

Mais, en ce moment, ce n'tait pas pour elle-mme qu'elle prouvait
ce malaise. Elle tudiait l'expression avec laquelle Duprat
considrait sa fille, le sourire faux, les clairs ardents qui
luisaient sous ses pais sourcils. Et par instants, lors, par
exemple, qu'il s'approchait ou se penchait vers celle-ci, de
manire  effleurer sa main ou ses vtements, on et pu croire, si
l'on et observ cette scne, que la duchesse transforme en lionne
allait s'lancer sur lui.

Occupe par ses propres soucis, Marguerite cherchait  amener ce
subtil adversaire sur le terrain dsir, sans trahir son
impatience.

Coupant enfin court aux compliments fleuris dans lesquels il
affectait de se tenir:

--De grce, messire, n'puisez pas les ressources de votre esprit 
me tresser des couronnes hyperboliques. Les choses srieuses
conviennent mieux  un homme grave comme vous tes; n'allez pas sur
les brises de nos pauvres potes. Si vous me parlez lyrisme, ils
seraient capables de me parler politique. A eux les chansons, 
vous les affaires.

--Pardonnez-moi, madame, mais la posie et la louange viennent
toutes seules quand on s'adresse  Votre Altesse. De quoi
souhaitez-vous, d'ailleurs, que nous traitions?

--Eh mais, votre mmoire est-elle si oublieuse que vous ne vous
rappeliez plus votre promesse touchant ces pauvres rformistes?...

--Ces rformistes, ces novateurs?... En effet, je me souviens
trs-bien de votre souhait et de mon engagement.

--Alors, vous venez le remplir? Voyons, o est cette liste?

--Votre Seigneurie et madame la duchesse m'excuseront...

--Ne l'apportez-vous point?

--J'y comptais, messire, dit assez svrement la rgente.

Mais Duprat ne parut mme pas remarquer cette observation, et
rpondant  Marguerite seule:

--Le retard ne provient pas de mon fait; Votre Altesse aurait dj
ces tableaux, s'il ne m'en manquait encore un, celui de la tour du
Louvre. Il appuya sur ce mot en plongeant son oeil faux dans le
regard effray de la princesse.

J'ai pens que vous ne voudriez rien dcider sans ce complment; et
demain, pour le sr, je pourrai vous le communiquer avec les
autres. Si pourtant, fit-il en feignant de chercher des papiers
dans sa poche, Votre Altesse ne jugeait pas cette liste ncessaire,
je lui remettrais les autres...

Marguerite eut une vague intuition du pige.

--C'est inutile, messire, rpondit-elle en refrnant sa colre et
son mpris; il serait injuste de ne pas tenir compte des captifs de
la Grosse-Tour dans cette amnistie. Ma mre et moi attendrons 
demain, confiantes en votre foi.

--Je ne dois pas vous dissimuler encore, reprit le chancelier, que
la Sorbonne redoutable de svrit, et que ces cachots du Louvre
renferment particulirement des prvenus auxquels elle attache une
grande importance...  ce point que, pour ne pas me faire une
mchante affaire avec elle, j'ai d, ce matin mme, changer tout le
personnel des gardiens.

--Vous avez chang les gardiens? intervint la rgente, qui remarqua
le trouble de sa fille, et jugea ncessaire de lui viter une
rplique qui y et ajout encore. Les anciens ne remplissaient-ils
pas bien leurs fonctions?

--Leur service laissait  dsirer, Altesse. On craignait qu'ils
n'eussent pour les prisonniers des accommodements dangereux. Leurs
successeurs, au contraire, sont incorruptibles; de vrais dragons
gardant la grotte sacre; impossible  un profane d'y pntrer.

--On aurait pu, ce me semble, me consulter  cet gard... dit la
rgente.

--Mais non, ma mre, interrompit Marguerite avec un peu d'amertume,
c'est fort bien fait; un serviteur infidle mrite d'tre puni.
Seulement, je pense que les prisonniers ne seront pas assujettis
aux mmes rigueurs que les coupables ordinaires, et qu'on aura pour
eux des gards... Je prtends y veiller d'ailleurs, et, s'il le
faut, en rfrer  mon frre, le roi, notre matre  tous;
prisonnier lui-mme, il saurait compatir aux maux qu'il endure.

--Que Votre Altesse se rassure, elle pourra se convaincre, quand il
lui plaira, que les prisonniers de la Grosse-Tour sont traits
comme elle le veut; ses souhaits sont des ordres.

La duchesse d'Alenon comprit la porte perfide de ces demi-mots,
lchs avec une feinte indiffrence. Le chancelier possdait le
secret de ses excursions nocturnes et de ses intelligences avec les
geliers de la Grosse-Tour. Le remplacement de ceux-ci par des gens
aux gages et  la dvotion de Duprat, rendait impossibles ses
visites mystrieuses au prisonnier.

Le tyran avait dcoch son trait venimeux; il jugea sa journe
suffisamment remplie de ce ct, et, se retirant avec de faux
semblants de respect, il songea  aller comploter de nouvelles
noirceurs avec son odieux complice.

De son salut cauteleux et de son dernier regard, il enveloppa la
princesse comme un faucon envisageant sa proie.

Aucun de ces dtails ne trompa l'attention vigilante de la
duchesse, qui, reste seule avec sa fille, lui saisit la main comme
si elle avait craint un moment de la perdre, ou qu'elle la
retrouvt aprs un danger.

--Cet homme est amoureux de vous, lui dit-elle en lchant la bride
 son moi, et qui pis est, sait votre secret.

--Amoureux de moi!... rpta Marguerite en commenant un sourire
qu'elle n'acheva pas.

Le coup d'oeil qu'elle avait surpris  sa sortie lui revenait 
la pense et lui faisait froid dans la poitrine.

--Ma fille, insista la duchesse, je suis sre de ce que j'avance.
Je connais la physionomie et l'humeur de messire Antoine Duprat. Il
m'a aime aussi, moi, et le jour o il me l'a dit, il m'avait
regarde comme je l'ai vu vous regarder tout  l'heure...

--Vous, ma mre!...

Louise de Savoie n'ignorait pas que sa fille tait initie  une
partie de ses intrigues de coeur; c'tait d'ailleurs l'poque par
excellence des dames galantes et ces erreurs ne tiraient pas 
consquence dans cette socit licencieuse.

La rgente ne chercha ni excuses, ni circonlocutions: ce qu'elle
avait dit, elle avait voulu le dire.

Mais elle ajouta:

--Retenez ceci, Marguerite, l'amour de cet homme est fatal!...

--Ah! il m'aime, murmura la princesse sans couter davantage sa
mre. Ah! j'ai charm ce puritain hypocrite qui trafique de sa
religion et de sa patrie!... Puissiez-vous ne pas vous abuser, ma
mre! Oh s'il m'aimait, comme je vengerais ses victimes! Comme je
le ferais souffrir!


  [Illustration: Franois Ier tait plus soucieux de ses plaisirs.]




VII

LES ANNEAUX DU SERPENT.


Le lecteur connat le vrai motif apport par Antoine Duprat dans la
remise aux deux princesses de la liste des prisonniers de religion.

Il avait voulu laisser  son side le temps de se livrer  ses
recherches.

L'ide de ce rival heureux, pour lequel la fire Marguerite ne
ddaignait pas de compromettre la dignit de son rang, la sret
mme de sa personne; cette conviction qu'un misrable novateur,
dont lui, le terrible ministre, tenait la vie entre ses mains,
bravait sa colre jusqu'au fond de son cachot, en s'enivrant d'une
joie pour laquelle il et tout reni, soulevait en lui des temptes
furieuses.

Il sentait courir dans ses veines une lave dvorante, ses artres
battaient avec fureur; les passions de sa jeunesse se rveillaient
avec des emportements, nouveaux sous son cerveau ranim par la
fivre; et, dans le coeur humain comme dans la nature, ces orages
d'automne, s'ils sont les derniers, sont aussi les plus
redoutables.

Il et moins convoit cette jeune femme, si adorable pourtant, s'il
et cru qu'elle ddaignt tout le monde comme elle le ddaignait.
C'tait l'envie, la jalousie, l'orgueil du serpent bless qui
avivaient son mal, irritaient sa blessure, entranaient son
imagination  la poursuite des moyens les plus efficaces et les
plus cruels de se faire aimer et de se venger, car il prtendait
arriver  cette double fin.

N'avait-il pas commenc dj en congdiant, pour les remplacer par
des cratures  sa merci, les anciens geliers de la Grosse-Tour?

Grce  cet expdient, il rendait impossibles les entrevues de la
princesse et du trop fortun captif. Ou bien, si celle-ci se
risquait  descendre dans les fosses, facult qu'on ne pouvait lui
interdire, sa prsence, ses attentions auprs de son amant devaient
la trahir et dnoncer ce favori excr.

Ce calcul ne manquait pas de raffinement. Il ne suffisait pas,
nanmoins,  ce ministre pervers. Le jour et le lendemain, plus
occup d'assouvir ses rancunes que de veiller aux affaires
publiques, il rva un nouveaux systme de perscution contre les
novateurs; bien certain, en les frappant, d'affliger la princesse
qui partageait leurs opinions et leur portait intrt.

L'heure de se rendre chez la rgente, pour lui soumettre enfin les
noms des accuss, tait sonne; mais il se trouvait encore dans son
cabinet de travail, traant d'une plume qui frmissait entre ses
doigts, le projet d'importer en France l'inquisition d'Espagne.

Quelle influence se croyait-il donc sur le roi et sur la rgente,
dont il n'ignorait pas les tendances avoues vers la rforme?

C'est un point que nous esprons claircir sans trop de
difficults:

Franois Ier tait un roi prodigue, beaucoup plus soucieux de ses
plaisirs que de la fortune de ses sujets. Indiffrent  ses
devoirs, il ne songeait gure qu' satisfaire ses matresses, 
entretenir un luxe effrn,  mener l'existence la plus douce et la
plus commode, quand il ne se sentait pas entran par des vellits
belliqueuses, plus ruineuses et plus fatales encore.

Or, ce gouffre d'argent ncessaire  ses plaisirs, un homme
possdait le don de le remplir incessamment: c'tait Antoine
Duprat, le chancelier. Aucun ministre ne fut plus habile, plus
fcond en expdients sous ce rapport. Mais quels expdients, et
combien un monarque honnte les et rprouvs, en chassant avec
indignation le courtisan qui osait les lui soumettre!

Ce fut Duprat qui tablit en principe l'abus immoral de la vnalit
des charges; ce fut lui qui dtermina le roi  crer des loteries,
ce pige tendu  l'avidit du peuple et dont le gouvernement tirait
un profit usuraire. L'augmentation d'impts fut mise  l'ordre du
jour; il ne se clbra plus une fte royale que le peuple n'en
ressentt l'effet par une aggravation de charges.

Faut-il rappeler l'origine du titre ironique de _noces sales_,
appliqu aux crmonies du mariage de la nice du roi avec le duc
de Clves? L'argent y fut prodigu si follement, que les finances
publiques en prouvrent un dficit considrable, et, pour le
combler, il fallut tablir des droits nouveaux dans plusieurs
provinces mridionales. Cette charge amena de nombreuses rvoltes
qui ne furent rprimes que par de sanglantes et effroyables
rigueurs.

Mais le roi avait de l'argent et Duprat triomphait au Louvre.

Ce n'tait pas assez, il voulait triompher  Rome. La perspective
des faveurs pontificales stimulait son intelligence perverse.

Il entretenait  Madrid, depuis la dtention du roi, une arme
d'espions qui le tenaient au courant des moindres particularits.

Il savait que la captivit et l'exil pesaient lourdement  Franois
Ier, habitu  commander dans la plus belle cour du monde.

A la demande adresse par ce malheureux roi  Charles-Quint d'tre
admis  payer ranon, l'empereur avait rpondu par des conditions
trs dures, entre lesquelles figurait l'obligation de donner en
mariage sa soeur lonore au conntable de Bourbon, son
vainqueur, et d'investir en outre celui-ci de la Provence, du
Dauphin, du Bourbonnais et autres provinces adjacentes que l'on
rigerait en royaume indpendant. L'empereur rclamait encore pour
lui-mme le duch de Bourgogne, tous les droits du roi sur l'Italie
et sa dmission de toutes prtentions d'hommages sur la Flandre.

Franois Ier avait rejet avec indignation des exigences aussi
lonines. On essaya d'inspirer  l'empereur les sentiments de
gnrosit que le monarque franais avait espr trouver en lui, et
ce fut en cette circonstance que Louise de Savoie adressa 
Charles-Quint la lettre suivante, dont le texte authentique nous a
t conserv:

   Monsieur mon fils, comme la captivit du roi, monsieur mon
   fils, m'a t grive et fcheuse, j'ai t d'ailleurs console,
   sachant qu'il tait tomb en vos mains, esprant que votre
   grandeur ne vous fera oublier le devoir de l'alliance et
   consanguinit qui est entre vous et lui, et ce qui plus me fait
   ainsi le croire, est le grand bien qui peut de ceci advenir 
   toute la chrtient, si vous deux tes joints en bonne et
   assure amiti. A cette cause, monsieur, je vous prie d'y
   penser et commander cependant que le roi, monsieur mon fils,
   soit trait selon que votre honntet et son rang le requirent
   et mritent; et vous plaise permettre que j'aie souvent de ses
   nouvelles. Obligeant par cette courtoisie celle que toujours
   vous avez appele _votre mre_, laquelle, derechef, vous prie
   qu' prsent vous lui montriez affection de _pre_.

   Donn le troisime mars mil cinq cent vingt-cinq. Votre humble
   mre.

     LOYSE.

Cette lettre et la rponse de l'empereur qui fut porte  la
duchesse rgente par le seigneur de Rieux, ne servirent qu'
l'change d'un ou deux prisonniers de distinction. Charles-Quint
n'tait pas homme  sacrifier ses avantages  la gloire que
pourrait lui attirer une conduite dsintresse vis--vis de son
prisonnier.

Il trouvait sans cesse de nouveaux prtextes d'ajourner une
confrence avec lui, s'en tenant  ses propositions exorbitantes,
et ne voulant absolument pas en entendre de plus modres que lui
apportaient des envoys de la rgente. Inflexible et inexorable, il
se flattait que l'ennui de la prison et la perspective d'y demeurer
longtemps forceraient Franois Ier  rflchir et  cder.

Telles taient les circonstances dont le chancelier esprait tirer
parti au profit de sa diplomatie diabolique.

D'accord avec un dominicain, que le prisonnier avait consenti 
admettre prs de lui, il lui avait fait entrevoir un secours
puissant et inespr, au cas o, rompant formellement avec les
ides rformistes, il rentrerait dans le giron de l'glise romaine,
dont l'inquisition espagnole tait un des fermes boulevards.

Le royal prisonnier avait entrevu l une porte par laquelle
s'aplaniraient les exigences de son vainqueur. Quoique l'empereur
ne ft pas au mieux avec la puissance temporelle du pape, il tait
cependant un fervent catholique, si fervent, que ses tendances
religieuses devaient le mener  se faire moine.

L'inquisition espagnole tait le plus redoutable pouvoir de l'tat,
 ct du pouvoir imprial, oblig de procder avec elle par des
concessions continuelles. Franois Ier comprit tout cela, et abjura
ostensiblement la rforme.

Ce premier pas obtenu, les autres taient moins difficiles;
Duprat recevait par chaque courrier de nouveaux pouvoirs, qui
l'acheminaient peu  peu  organiser un tribunal d'inquisition,
capable de rivaliser par ses fureurs et ses raffinements avec ceux
de la Pninsule. (_Voyez_ Mzerai, Legendre, Anquetil, Dulaure.)

Tel tait le plan auquel ce ministre travaillait, et pour lequel il
oubliait l'audience de la rgente, lorsqu'un page de la princesse
vint la lui rappeler.

Il jeta sur l'dit inachev un coup d'oeil de regret et d'espoir,
et se disposa  suivre le jeune messager.

Son embarras ne laissait pas d'tre assez grand, car Triboulet
n'avait pas reparu depuis la veille; en sorte que le nom de son
ennemi, le protg de la princesse Marguerite restait impntrable,
et cependant il fallait tenir l'engagement pris vis--vis d'elle et
de sa mre d'une faon si prcise.

A tout hasard, comptant sur sa bonne toile, esprant toujours voir
le bouffon apparatre avec la rvlation promise, il pntra dans
le cabinet o les deux princesses l'attendaient.

La plus agite des deux tait la rgente; soit qu'elle s'intresst
aussi vivement aux angoisses de sa fille, soit qu'elle sentt une
rvolte intrieure contre la prdominance qu'elle laissait usurper
 ce ministre, auquel, femme et souveraine, elle avait dj fait
trop de concessions.

Marguerite contenait mieux ses tourments intrieurs. Elle sentait
que la vie de Jacobus dpendait de son attitude, et trouvait dans
cette perspective la force de paratre impassible et presque
indiffrente.

Le regard faux du chancelier ne surprit aucun signe de colre,
d'impatience ni de haine dans le salut par lequel elle rpondit 
son compliment.

--Nous vous attendions, messire; lui dit avec plus de scheresse la
rgente.

--Les affaires, les nouvelles d'Espagne, rpondit-il, ont caus un
retard que Vos Altesses excuseront.

--Et quelles nouvelles de Madrid, messire? reprirent-elles
vivement.

--Peu satisfaisantes; notre cher sire le roi s'ennuie; il tomberait
dans le dcouragement sans le rconfort que lui prte la religion;
aussi se montre-t-il dispos  arrter par tous les moyens, si
svres qu'ils soient, l'extension de l'hrsie dans ce beau et
catholique royaume de France.

--Est-ce  dire, monsieur, interrompit la princesse, que vous
songez  retirer la promesse que vous renouveltes hier encore, au
sujet de l'largissement de quelques-uns des prisonniers de
religion?

--Je n'ai pas eu ce dessein, madame, pas plus que je ne suis tent
de mettre en oubli que je ne suis rien, quand madame la rgente
commande. Je communique  Vos Altesses les dsirs de Sa Majest le
roi, voil tout.

--C'est bien, messire, dit la rgente; et puisque vous apportez
cette liste des captifs, veuillez nous la communiquer, nous
aviserons. Notre bien-aim fils et roi est loin, il ignore au juste
la situation du pays qui souffre, on ne saurait se le dissimuler.
Un acte de clmence produirait de bons effets sur l'esprit public,
sans nuire aux intrts de la foi. Il suffit que l'amnistie porte
sur des hommes de bonne notorit, jouissant de l'estime gnrale
et connus pour leur modration.

--Votre Altesse s'exprime avec une haute et magnanime sagesse; je
rappelle seulement  elle et  madame la princesse Marguerite,
qu'il serait dangereux et impolitique de ne pas faire la part de la
Sorbonne. Quant au surplus, voici les noms des prisonniers: si
vous le jugez bon, je vais les appeler  haute voix et Vos Altesses
choisiront  mesure ceux qu'elles souhaitent dlivrer.

La rgente se plaa prs de sa fille, qui prit une feuille de
papier et une plume.

Duprat, qui cherchait  gagner du temps, esprant tout des minutes
pour le retour de son complice, entama d'abord les registres du
Chtelet et de la Conciergerie.

Marguerite recueillait  et l quelques noms, dont elle formait
son tableau de grce. Son criture ferme, sa main hardie  tracer
les caractres ne rvlaient aucun trouble.

--Nous voici arrivs aux dtenus de la Grosse-Tour du Louvre,
pronona lentement le chancelier, en piant l'effet de ses paroles.

Le visage de la princesse ne subit aucune altration.

--Nous coutons, messire, rpondit-elle froidement.

Alors, le tigre en arrt sur sa proie commena  peler avec une
lenteur calcule chaque syllabe, en couvant de sa prunelle la
physionomie de la princesse.

Pas un de ses muscles ne bougea, elle demeura aussi calme, aussi
ple, aussi grave que quand il avait prononc les noms les plus
indiffrents.

Lorsqu'il eut fini ce long martyrologe, elle lui tendit sans
trembler la feuille o figuraient les noms des lus.

Il y jeta un coup d'oeil avide, mais auquel succda soudain une
contraction de ses pais sourcils, indice de son espoir tromp.
Tous ces noms taient tracs avec la mme nettet calligraphique.

--Eh bien! messire, demanda Marguerite, au bout d'un moment,
avez-vous quelque objection  lever sur aucun de ces choix?...

Une voix connue de toute la cour retentit tout  coup dans un
couloir voisin, rptant ce refrain, qui rsumait les jurons
favoris des quatre derniers rois, y compris le monarque actuel:

     Quant la _Pasque-Dieu_ dcda
     _Par-le-jour-Dieu_ lui succda,
     Le _Diable m'emporte_ s'en tient prs;
     _Foi de gentilhomme_ vint aprs.

Un frtillement argentin accompagna le chant et soulagea d'une
faon sensible le ministre, en venant au devant de la rponse
embarrasse qu'il cherchait.

Son auxiliaire lui tait rendu; c'tait Triboulet!

--Hol! hol! glapissait-il en se rapprochant, place  mademoiselle
du Carillon et  son carillonneur!... C'est l'audience de madame la
duchesse, et Son Altesse ne saurait se passer de sa premire
demoiselle d'honneur et de bonne humeur!... place  mademoiselle du
Carillon!...

Et l'impudent bouffon tomba, comme une balle lance par une
raquette lastique, au beau milieu du cabinet.

Les huissiers n'avaient pas pu le retenir, et les princesses,
prises  l'improviste et habitues  ces incartades, ne songeaient
pas  le chasser.

Eh quoi! s'cria-t-il, je comptais entrer en audience gracieuse, et
je me trouve en plein conseil! Remerciez-en votre bonne toile,
Altesse, et vous, messire chancelier. Puisque vous dlibrez, sur
ma foi! un fou de plus ne saurait tre de trop.

--Renvoyez ce bouffon, messire, dit Marguerite  Duprat, avec un
mpris qui montrait qu'elle ddaignait d'adresser elle-mme la
parole au grotesque de la cour.

--Vous entendez, matre fou? dit le chancelier avec une svrit
feinte; a, videz les lieux, et ne vous rendez pas importun,
sinon...

--Sainte Marotte! ricana Triboulet, la cour n'a qu' se munir de
bonnets de nuit si l'on fait taire le carillon de la folie, et si
l'on rudoie les gens qui ont la franchise de rire des extravagances
d'autrui, quand les hypocrites en pleurent; les tratres sont
rarement des gens de bonne humeur, gracieuses dames, et si c'est un
catalogue des suspects que tient messire le grand chancelier, je me
ferais fort de vous dsigner le plus coupable!

Il s'tait rapproch d'Antoine Duprat, et, par un geste
insaisissable pour les princesses, avait pos le bout de sa marotte
sur un des noms que contenait la liste.

--Odieux animal! s'cria le chancelier, dissimulant un clair de
satisfaction sous la violence de son langage, faut-il appeler les
valets des chiens pour te fustiger?

--Je suis parti, fit le bouffon, montrant pour la dernire fois sa
face hideusement panouie entre les pans de la portire; mais si
vous n'admettez pas la sottise en participation dans vos conseils,
vous ne ferez rien qui vaille!

Et il disparut, signalant sa prsence dans les galeries voisines
par le son de sa marotte et par ses mchancets vis--vis des pages
et des valets, auxquels il arrachait des cris et des menaces.

--Cette brute est malvenue, fit le ministre dont un rayonnement
satanique illuminait les traits anguleux; on a peine  concevoir la
licence dont il jouit dans ce palais, il ne respecte ni les
personnes ni les choses... sa raillerie insolente s'en prend aux
plus augustes...

--C'est une des faiblesses et des bonts de mon fils, interrompit
la rgente; mais terminons, s'il vous plat, messire. Il est donc
convenu que vous ferez largir les prisonniers dont notre gracieuse
fille vient de vous remettre les noms?

--Avec l'empressement que mritent vos ordres et vos dsirs,
Altesse. Pour vous prouver mme, ainsi qu' madame Marguerite,
toute ma dfrence, j'adopte toute la liste, sauf un seul nom.

Les deux princesses changrent un regard alarm.

Malgr le courage qu'elle avait montr jusque-l, Marguerite sentit
un voile passer sur ses yeux; elle se retint pour ne pas perdre
connaissance.

--Et ce nom, quel est-il? demanda Louise de Savoie.

--Celui-ci, Altesse.

Le chancelier marqua de l'ongle la place o avait port la marotte
de Triboulet, et passa le papier  la rgente.

Elle lut en suivant avec attention le visage de sa fille.

--Le chevalier Jacobus de Pavanes.

Duprat feignait de regarder ailleurs, mais il ne perdait pas un de
leurs gestes.

Marguerite treignit le bras de sa mre avec un dsespoir qui lui
disait que c'tait celui-l prcisment qu'elle voulait sauver.

--Pourquoi cette exclusion? demanda la rgente.

--Parce que Vos Altesses ne s'intresseraient pas  cet homme, si
elles savaient comme moi qu'il est un des novateurs les plus
exalts, les plus dangereux, en ce qu'il ose imprimer ses crits
abominables, et qu'il est nominativement rclam par la Sorbonne.

--La Sorbonne entendra raison, rpliqua la rgente; je ne
souffrirai pas que ce jeune homme soit condamn.

--Votre Altesse est la matresse, insinua le chancelier en
s'inclinant; mais elle me permettra d'envoyer au roi un rapport
justificatif de ma conduite, en mme temps que certains papiers que
Sa Majest ne jugera pas moins intressants, je crois.

Ces paroles dissiprent le ton imprieux de la rgente; son
regard se dtourna pour viter celui du ministre, devenu par
extraordinaire fixe et imposant.

--Il suffit, messire, murmura-t-elle avec embarras; ne prcipitons
rien... nous aviserons...

--J'attendrai les rsolutions de Votre Altesse, et suivant qu'elle
commandera, j'agirai.

Sur cette parole  double tranchant, le chancelier se retira 
reculons, saluant humblement les deux princesses ou plutt se
repaissant jusqu'au bout de leur stupeur et de leur consternation.

A peine fut-il sorti que Marguerite, se levant par une impulsion
soudaine, se dressa devant sa mre encore crase sous les menaces
de l'insolent parvenu.

--Vous me trahissez, ma mre! s'cria-t-elle.

--Marguerite! ma fille!...

--Je ne suis plus votre fille si vous cdez aux volonts de ce
misrable, si vous abandonnez ma cause, si vous laissez prir
Jacobus sous sa haine!

--Calmez-vous... coutez-moi...

  [Illustration: Que notre sire Dieu vous conduise.]

--Un seul mot: le sauverez-vous?

--J'essayerai...

--Vous essayerez!... Vous n'tes donc plus la reine, la matresse,
la rgente toute-puissante ici? Quelqu'un a donc le droit d'imposer
ses ordres  la mre du roi!... Cet homme s'est glorifi de vos
faveurs, mais tes-vous reste son esclave?...

--Marguerite!...

--Rpondez, ma mre!... Le sauverez-vous?

--Je ne puis...

--Vous ne pouvez... Ah! tenez, vous me faites frmir...

--Marguerite, ma fille, ne me maudissez pas...

--Mais rpondez donc, alors! Qu'y a-t-il entre cet homme et
vous?...

--Il y a... il y a du sang... balbutia la rgente  moiti folle de
honte et de rage.

--Un crime?... fit Marguerite en considrant avec terreur ses
traits dcomposs.

--Un crime!... rpondit Louise de Savoie en cachant sa tte dans
ses mains.




VIII

LA MRE ET LA FILLE.


Sans partager entirement la svrit de quelques historiens
vis--vis de Franois Ier, et tout en rendant justice  ce qu'il
fit de grand et de beau, tout en rejetant sur la faiblesse de son
caractre, facilement exploite par des courtisanes et des
intrigants, une large partie de ses fautes, il faut encore
reconnatre que celles-ci furent nombreuses et souvent sans
excuses.

Louis XII, son prdcesseur, avait ouvert en France l're des
belles-lettres et des arts, que les Mdicis,  Florence, et Lon X,
 Rome, protgeaient et glorifiaient. Il suivit d'abord cet lan et
il en est rejailli sur son rgne un clat si grand, que pour les
esprits superficiels ses erreurs sont demeures dans l'ombre.

Il fut cependant plus d'une fois exact de dire que cette protection
qu'il accorda aux gens de lettres, ainsi qu'aux artistes, eut
principalement pour objet son propre agrment, sa propre
glorification. Il les considrait comme une partie du luxe dont il
tait avide, mais il les sacrifiait sans regrets, sans remords, ds
que sa fantaisie ou son intrt se portaient vers d'autres ides.

Son manque de sincrit religieuse ne fut pas une des moindres
sources des malheurs et des violences que la postrit sera
toujours en droit de lui reprocher. C'tait  la fois un esprit
facile et une nature goste et stoque; il servait le fanatisme
de ses ministres sans le partager. Sa croyance incertaine,
vacillante, sujette  des intermittences, revenant aux doctrines
inquisitoriales de Duprat aprs avoir applaudi aux vues novatrices
de sa soeur Marguerite, indique assez qu'entran par les
plaisirs de sa cour, distrait par les guerres et les ftes, il
n'avait jamais eu l'nergie ncessaire pour se faire une
conviction.

Avec cette propension tyrannique aux jouissances matrielles, il
transforma la cour honorable et vertueuse de Louis XII en une cole
de galanterie. Il lcha par son exemple, par ses encouragements, la
bride  la dissolution, et se composa un entourage aussi brillant,
aussi fastueux que dmoralis.

Avant lui, une certaine quantit de femmes aux moeurs faciles,
d'aventurires avres, taient tolres  la suite de la cour,
dans les alentours des rsidences o celle-ci allait s'installer.
C'tait assez triste dj, mais du moins ces cratures, tenues 
l'cart, n'taient  la disposition que de ceux qui allaient les
trouver[4].

  [4 1] Brantme, avec une crudit d'expression que tolrait son
  poque, nous a conserv des dtails de ces moeurs tranges. Il
  nous apprend aussi que les femmes dont il s'agit taient sous la
  surveillance et protection du roi des ribauds, lequel avait
  charge et soin de leur faire dpartir quartier et logis, et l,
  commander de leur faire justice si on leur faisait quelque tort.

Ce roi chevalier inaugura le commerce de la galanterie au sein mme
de la cour. A ces courtisanes de profession, il substitua des
femmes de qualits, et, comme le dit Dulaure, prostituant la
noblesse, il sembla vouloir anoblir la prostitution. En revtant la
dbauche de formes sduisantes et gracieuses, en l'illustrant par
le prestige de l'opulence et du pouvoir, il en augmenta les
dangers, et contribua  infiltrer plus vite et plus srement son
fatal poison dans le corps social tout entier.

Ces quelques mots taient indispensables pour aller au-devant d'une
objection que nous voyons poindre aux lvres de nos lecteurs et
surtout de nos lectrices, sur les aveux singuliers changs entre
Louise de Savoie et la duchesse d'Alenon. La mre n'avait pas
dissimul  sa fille ses anciennes complaisances pour le
chancelier, et la fille n'avait pas hsit un instant  s'ouvrir 
sa mre de sa passion pour le chevalier de Pavanes.

Dans cette cour o la galanterie tait  l'ordre du jour, un amant
n'tait pas un pch, mais un honneur.

Mais si la rgente n'attachait aucune consquence  la rvlation
d'un fait, sans doute dj connu de sa fille, il est vraisemblable
que, son exaltation assoupie, elle et voulu ressaisir l'aveu
autrement compromettant arrach  son trouble.

Cependant, en cette minute, Marguerite paraissait cder moins 
l'impression de ce cri terrible, qu' l'excs de la fatalit
appesantie sur le plus tendre, le plus sincre amour qu'elle et
encore prouv.

Un long silence avait succd  cette scne tumultueuse,  ces
emportements de langage.

La duchesse d'Alenon, anantie, restait enfonce entre les
coussins du grand fauteuil sculpt o elle s'tait jete, en
sentant ses forces dfaillir. Ses paupires closes, sa tte ple,
ses lvres dcolores, entr'ouvertes comme pour exhaler un dernier
souffle, ses mains blanches immobiles, se dtachaient sur l'toffe
noire de son deuil, comme ces profils d'ivoire incrusts dans du
marbre brun par les sculpteurs mosastes.

La rgente restait assise non loin d'elle, devant la table o se
trouvait encore la liste des prisonniers, avec le nom de Jacobus de
Pavanes, sillonn par la plume de Duprat d'une large raie noire
pleine de menaces.

Elle se tenait silencieuse et immobile aussi, mais son oeil
perant allait par alternatives de ce papier  sa fille, vitant
toutefois de s'arrter sur elle, par crainte d'tre surpris dans
ses investigations, et piant le rveil de son affaissement.

Elle attendit longtemps, puis enfin la princesse secoua sa torpeur
par un lger mouvement de tte.

Elle voulut essayer ses jambes qui l'avaient trahie tout  l'heure,
mais elle se trouva brise; alors, ses longs cils s'tant soulevs
avec une morbidesse touchante, son premier regard vint rencontrer,
suspendu au-dessus d'un dressoir d'bne resplendissant de rarets
artistiques, le portrait du roi.

Tout le monde connat cette toile, aujourd'hui place dans la
grande galerie du Louvre, et l'un des chefs-d'oeuvre du Titien,
le peintre des rois, le roi des peintres. C'est celle qui
reprsente  mi-corps Franois Ier presque de profil,  l'poque
o, jeune encore, il avait laiss crotre sa barbe et ras ses
cheveux. Le successeur de Louis XII ne s'y rencontre pas sous les
traits plus mignards et gracieux que nous offrent la plupart de ses
autres portraits; mais on sent instinctivement, avant mme de
savoir le nom du peintre, qui est une garantie d'exactitude, que
cette figure est vraie.

Ce portrait est digne de l'artiste par lequel Charles-Quint se fit
peindre trois fois, et auquel il disait en relevant son pinceau
tomb  terre:

--Vous m'avez rendu trois fois immortel.

En revoyant ces traits, en retrouvant fix sur elle ce regard
toujours bienveillant pour ses moindres dsirs, elle sentit plus
amrement la perte de cet appui gnreux, le seul sur qui elle et
pu compter sans crainte de dception.

--O mon frre, mon frre bien-aim, s'cria-t-elle avec des
sanglots dans la voix, en tendant ses mains jointes vers lui, o
tes-vous?... On opprime votre soeur, le sang de votre sang, le
coeur de votre coeur, et ses plaintes n'arrivent pas jusqu'
vos oreilles!... Il ne me restait que vous pour famille, pour
dfenseur, et vous n'tes plus ici pour me soutenir de votre main,
pour me protger de votre parole, pour me ranimer au souffle de
votre tendresse.

La duchesse d'Angoulme prtait  ces invocations saccades et
douloureuses une attention singulire; elle semblait,  voir la
fixit de sa prunelle sombre, entretenir un muet dialogue avec
l'image de son fils.

Cependant, Marguerite, oubliant quelles oreilles l'coutaient,
poursuivait avec une nergique et plaintive loquence:

--Si vous saviez, noble frre, de quelles tortures on accable cette
soeur qui vous chrit  l'gal de Dieu, dont vous avez pour elle
la clmence et la mansutude; si vous saviez ce qu'on fait de votre
beau royaume et de votre bon peuple pendant votre absence!... Ne
tardez plus, sinon vous ne retrouverez pas votre soeur, et la
ruine de vos sujets sera complte...

Cette perspective fut un coup de fouet qui excita sa fougue; elle
se dressa devant sa mre avec l'autorit d'une reine qui ordonne et
commande:

--Si le roi tait ici, madame, je n'eusse pas rclam deux fois le
salut du chevalier de Pavanes... Je ne veux pas savoir quels liens
odieux enchanent votre volont  celle du premier ministre; je
suis votre fille et non votre juge. Que vous ayez ajout un mystre
sanglant  ceux qui peuplent dj les murs de ce Louvre maudit,
c'est une affaire entre votre conscience et Dieu...

Mais je ne veux pas qu'un meurtre soit ajout  ces meurtres, un
deuil  ces excutions!... Et puisque vous ne pouvez rien pour moi,
madame,  tout prix...  tout prix, entendez-vous, il faut que le
roi revienne!...

Puissance merveilleuse d'un coeur loyal sur une nature corrompue,
l'altire duchesse d'Angoulme ne se rvolta pas contre cette
sortie pleine de temptes et d'imprcations.

Son amour pour ses enfants, sa seule vertu, suffit-il pour la
retenir, ou plutt, la conscience, le remords de ce pacte excr
qui la rendait la vassale de Duprat, lui causa-t-elle en cet
instant une humiliation si grande, qu'elle n'osa relever sa tte
assombrie?

Toujours est-il qu'elle ne quitta de vue le portrait de son fils
que pour s'absorber dans une mditation dont les calculs faisaient
passer sur ses joues des lueurs empourpres, ou venaient contracter
les plis de son front.

La princesse, tonne  son tour, la contemplait avec une vague
terreur. Une voix secrte lui disait qu'il devait sortir de l
quelqu'une de ces machinations violentes par lesquelles sa mre
conjurait ou provoquait, suivant ses intrts, les coups d'clat.
Cette voix, qui s'appelle intuition ou pressentiment, lui disait
encore qu'il s'agissait d'elle surtout dans les plans qui
bouillonnaient sous ce volcan.

Lorsque la duchesse se dcida  la regarder, la tempte avait
disparu de ses traits; elle tait calme, matresse d'elle-mme; sa
voix n'indiquait pas la moindre altration.

--Ainsi, dit-elle en accentuant chaque mot de manire que la
princesse n'en perdt pas un, vous souhaitez par-dessus toutes
choses le retour du roi?

--Auriez-vous trouv le moyen de le racheter?... s'cria Marguerite
emporte dj par son espoir, par sa confiance dans les grandes
capacits de sa mre.

Celle-ci poursuivit froidement:

--Je suis convaincue comme vous que la grce que je ne puis
accorder, il la signerait, lui, sur votre prire...

--N'est-ce pas, ma mre, vous en tes sre aussi!

--Donc, j'ai conu un projet...

--Dites!...

--Le roi ne pouvait, sans perdre cet honneur qu'il a retir sauf de
la dfaite de Pavie, souscrire aux conditions de l'empereur...
Celui-ci, aprs m'avoir jadis appele _sa mre_, n'a pas eu assez
de magnanimit pour comprendre la lettre o je le lui rappelais...
Eh bien, je vais, moi, envoyer des propositions  l'empereur.

--Je n'ai jamais dout de votre gnie, ma mre!... Et ces
propositions...

La rgente appuya toute la puissance de son oeil noir et grave
sur celui de sa fille, dans les veines de laquelle ce rayon pntra
comme un fluide magntique.

--Ce n'est pas l'heure de vous les expliquer. Mais quelles qu'elles
soient, si dures qu'elles vous paraissent, dt votre personne s'y
trouver engage, me jurez-vous d'y souscrire pour ce qui vous
concerne?...

La princesse sentit la menace d'un malheur planer sur sa tte;
cependant sa rsolution ne faiblit pas.

--Si je fais ce serment, le roi reviendra? demanda-t-elle.

--Le roi reviendra.

--Et Jacobus sera sauv?...

--Votre illustre frre ne vous a jamais rien refus: il vous devra
sa dlivrance, et vous lui demanderez celle du chevalier de
Pavanes.

--Jacobus sera sauv!... rpta tout bas la princesse, sans songer
en rien que le salut de son amant devait peut-tre la perdre.

Elle aspira une grande bouffe de l'air qui manquait  sa poitrine
oppresse, ses narines se dilatrent, son front s'claira d'un
sublime rayon de courage et d'amour. Elle tendit par un geste
solennel sa main qu'enviaient les rois et qu'elle aimait  donner 
un homme de gnie, devant le portrait de son frre.

--Faites et agissez selon que bon vous semblera, ma mre!

La duchesse d'Angoulme jeta sur elle un long regard empreint de
commisration, au moins singulier, venant d'elle et s'adressant 
son enfant chrie.

Qu'avait donc rv son imagination? Allait-elle tirer sa fille d'un
chagrin pour la plonger dans un abme? Son projet tait-il si
redoutable qu'elle en prouvt des remords?

Toujours est-il qu'elle s'loigna sans rien ajouter, pour
s'enfermer dans son oratoire, non pas avec son secrtaire, mais
avec Guillaume Parvi, le confesseur du roi, en qui elle avait toute
confiance.

Ils demeurrent longtemps ensemble, la rgente dictant et le prtre
tenant la plume.

Elle dicta ainsi quatre normes pages, article par article, sans
hsitation, sans rature, tant ses ides coulaient limpides et
arrtes. Quand elle arriva au protocole des salutations,
Guillaume Parvi ne put s'empcher de traduire ainsi son opinion:

--Si ce message est remis discrtement  l'empereur par un envoy
fidle, il est impossible,  mes yeux, que notre honor sire le
roi, votre auguste fils, ne nous soit restitu sur-le-champ.

--J'y compte bien, mon pre... rpondit-elle, et s'il plat  Dieu
de vous donner ce courage, c'est vous qui irez de ma part trouver
l'empereur, car il importe que cet crit, non plus que ce qu'il
contient, ne sorte d'entre nous deux que pour passer aux mains de
celui auquel il est destin.

--Votre Altesse ne veut pas mme en dire un mot  monseigneur le
chancelier?

--A lui moins qu' personne!...

--Le prtre s'inclina, et, comme il allait ajouter un mot pour
remercier la duchesse de la confiance qu'elle mettait en lui, leur
attention fut veille en mme temps par un bruissement qui se
produisit vers la porte.

La rgente s'y lana, et l'obscurit, qui commenait  envahir le
fond de l'oratoire o la tenture tait place, ne lui permit pas de
s'apercevoir que les plis en paraissaient encore agits, quoique
aucun souffle d'air ne pntrt dans ce lieu. La porte tait
d'ailleurs close, ni la princesse ni son confident ne songrent 
donner un regard dans la galerie voisine, o peut-tre ils eussent
encore distingu les traces d'un frlement rapide le long des
murailles.

--Rien! dirent-ils ensemble.

--Et messire Guillaume Parvi, ayant scell le message qu'il plaa
dans sa poitrine, ajouta:

--Demain, au point du jour, je me mettrai en route. Si Votre
Altesse a un supplment d'instructions  me donner, jusque-l je
serai sur pied,  ses ordres, toute la nuit.

--Merci mon pre, et que notre sire Dieu vous conduise.

Elle lui tendit sa main  baiser et s'agenouilla sur son prie-Dieu
pendant qu'il s'loignait. Le point caractristique de cette poque
tait cette alliance d'une fausse dvotion avec les actes les plus
rprhensibles. On bravait le ciel tout en l'implorant.

Quant  Marguerite, elle n'tait pas demeure longtemps seule. Elle
avait trouv chez elle sa fidle amie, Hlne de Tournon, qui
l'attendait, inquite de sa longue confrence avec la rgente.

Quoique la princesse n'et pas de secrets pour Hlne, elle ne lui
avait dit que quelques mots sur ses chagrins. Mais celle-ci avait
pntr le surplus.

N'est-ce pas, en effet, le mrite de la vraie amiti de comprendre
nos peines sans nous en imposer la cruelle confidence?

Elle piait donc avec anxit son retour, s'efforant d'esprer le
succs de sa dmarche sans oser y compter. Aussi fut-elle plus
afflige que surprise en lisant dans son attitude la nouvelle de sa
dception.

Les paroles, l'assurance de sa mre avaient bien, pour quelques
minutes, galvanis son nergie, surexcit sa confiance; on
embrasse si aisment la chimre qu'on poursuit! Mais, sa mre
partie, ses doutes taient revenus; le secret dont il fallait
entourer, vis--vis d'elle-mme, un projet qui l'intressait si
particulirement, loignait son espoir; le dcouragement tait le
plus fort, parce que le pril tait vident et le salut inconnu.

--Messire Antoine Duprat n'a pas tenu sa parole? lui dit ds
l'abord sa confidente.

--Impitoyable! inflexible!... Que faudra-t-il donc pour toucher cet
homme?...

Mademoiselle de Tournon ouvrit la bouche pour lui rpondre, mais
son regard ayant rencontr le visage ple de sa chre princesse,
elle ne se sentit pas le courage de lui faire cette rvlation.
Elle prfra chercher un autre tour pour l'entretien.

--Madame la rgente ne saurait-elle donc prendre sur elle de vous
accorder cette satisfaction suprme?

--Ma mre!... rpondit la princesse,  laquelle l'aveu de celle-ci
se prsenta plus horrible en ce moment de dsesprance, ma mre!...
Tu ne sais pas, chre Hlne, l'affreuse dcouverte que je rapporte
de cette entrevue?...

--Vous me dsolez et m'effrayez, madame.

Elle se pencha vers mademoiselle de Tournon, pour que les murs
eux-mmes ne l'entendissent pas.

--Ma mre est  la discrtion de cet homme.

--Un ancien commerce de galanterie... toute la cour sait cela...
Une vieille histoire!

--Non pas! un secret, un pacte infernal, quelque chose de
monstrueux, d'innom, accompli entre eux... il faut bien rpter le
mot, un crime, dont le chancelier dtient les preuves, et par
lequel il gouverne ma mre!...

--Qu'avez-vous dit!...

--Comprends-tu?...

--Je comprends, rpondit mademoiselle de Tournon, dont l'amiti
augmentait la clairvoyance, je comprends qu'il y a un secret entre
le chancelier et madame la rgente, et que, si vous pntriez ce
secret, vous seriez  vous seule plus puissante qu'eux tous!...

--Oui, mais comment y parvenir?... Et puis, qui sait, ne serait-ce
pas perdre ma mre!

--Matresse du secret, vous le seriez aussi de ne point vous en
servir.

--Ton ide m'pouvante... D'ailleurs, je le rpte, qui me mettrait
sur la voie? De quoi s'agit-il? Les premires notions me manquent.

  [Illustration: On n'et gure reconnu la brillante princesse.]

--Croyez-en mon dvouement pour vous, Altesse; si jeune que je
sois, j'ai assez l'exprience des cours pour savoir que les crimes
des grands sont de ceux que leurs auteurs ne parviennent jamais 
cacher si bien qu'il n'en reste trace quelque part.

--Ma pauvre Hlne, dit la princesse avec un sourire mlancolique,
tant de profondeur me prouve ton affection, car nous voici bien
loin de nos tournois potiques, et des jotes de galanterie dont
j'avais commenc  crire un si beau livre.

--Ces heureux jours reviendront, ma chre princesse, et pour hter
leur retour, profitez de mes avis.

--Mais je ne t'ai point tout dit. Ma mre a conu un grand dessein,
auquel je me suis engage de souscrire aveuglment; un dessein qui
doit amener la dlivrance du roi, au prix de quelque sacrifice de
ma part, mais qu'importe! pour sauver Jacobus, pour embrasser mon
royal frre, je m'immolerais de bon coeur.

--S'il en est ainsi, reprit simplement Hlne, si vous comptez sur
le plan de madame la rgente, pourquoi vous donner tant de mal,
vous crer tant de peine?

--Ah! c'est que la foi en ma mre me manque! c'est que mon amour
pour mon cher chevalier n'aura de contentement que quand je le
saurai hors de la porte de ce chancelier maudit, qui ne le hait
tant...

--Que parce qu'il vous aime lui-mme.

C'tait l'aveu que mademoiselle de Tournon avait retenu au dbut,
mais qu'elle n'hsitait plus  lancer maintenant.

Il atteignit la princesse comme un dard en pleine blessure, mais il
lui rappela qu'elle l'avait dj entendu dans la bouche de sa mre.

--Hein!... s'cria-t-elle, tu sais cela, toi aussi! C'est donc
vrai, bien vrai?...

--Il m'a suffi de voir le chancelier vous baiser la main et vous
regarder deux fois pour en tre sre. Si j'eusse gard un doute, sa
haine pour le chevalier de Pavanes l'aurait cart.

--Tu as raison; tout serait sauv si je dcouvrais le secret...
Mais par quel moyen humain?...

--A ct des moyens humains, insinua Hlne, Votre Altesse
n'a-t-elle jamais ou dire qu'il en existt d'autres?...

--Desquels veux-tu parler?...

--Votre Altesse ne m'a-t-elle pas racont comment madame la
duchesse avait congdi matre Corneille Agrippa qui ne
confectionnait pas un horoscope  son gr?

--Prtendrais-tu lui demander le mien?

--Non certes: matre Corneille Agrippa a quitt le Louvre et
probablement la France; mais il n'tait pas le seul savant que
possdt Paris.

--Extravagance!

--Mon Dieu, sans doute,  premire vue tout le monde s'crie comme
Votre Altesse: Extravagance! Puis, de curiosit ou de dsespoir les
plus fiers s'y rsignent.

--Je gage que tu t'es laiss prendre aux jongleries de quelqu'un de
ces devins?

--cartons ma personnalit, Altesse, je vous en prie, elle n'est
d'aucun poids. Mais si je vous affirmais que, pas plus tard
qu'hier, madame la duchesse rgente a fait mander et a consult en
grand mystre un ncroman du nom de Cinchi?...

--Je connais ce nom, je l'ai entendu en effet prononcer plusieurs
fois, et moi-mme en ai parl chez ma mre...

--Un personnage trange, dont les prdictions et les rvlations
confondent les plus incrdules. Que vous en cote-t-il d'essayer?
Cette dmarche ne saurait nuire au plan entrevu par madame la
duchesse; au contraire, car si elle-mme a consult l'astrologue
pour combiner ses projets, est-ce leur nuire que de le consulter
sur leur russite? Ah! si Votre Altesse allait requrir des
philtres et des charmes!... Mais un simple horoscope?...

--Il me semble que c'est tenter Dieu... murmura Marguerite
visiblement branle.

--Si Dieu vous fait dfaut...

--Ne blasphme pas, ma mie! J'ai toujours vit de telles
pratiques, elles rpugnent  ma foi. Hlas! j'aurais bien besoin
pourtant que quelque chose me vnt en aide.

Et, couvrant son beau visage de ses mains, elle laissa filtrer des
larmes qui roulrent comme des perles sur la soie noire de sa robe.

--Comme vous souffrez!... soupira Hlne. Que faudrait-il donc pour
allger vos chagrins?

--Ce qu'il faudrait? D'abord me rendre, ne ft-ce qu'un instant,
les baisers de Jacobus; ds que je cesse de le voir, il me semble
que c'est pour toujours.

--Ne pouvez-vous descendre auprs de lui?...

--Sous le regard des espions du chancelier!...

--C'est vrai, ce serait hter, provoquer sa perte... Mais,
fit-elle, frappe d'une inspiration, il doit exister d'autres
moyens... Ne dsesprez de rien; je mettrai, s'il le faut, le feu
au palais, mais vous reverrez le chevalier sans tmoins, sans
espions!...

--Que mdites-tu? que vas-tu faire?

--Ne m'interrogez pas, esprez!

Et elle sortit afin de ne pas perdre un instant.

Qui et considr Marguerite lorsque l'loignement de son amie la
livra de nouveau  l'empire de son dsespoir, n'et gure reconnu,
comme elle l'avait dit elle-mme, dans cette jeune femme courbe
par l'adversit, dans ce beau visage dcolor, dans ces yeux
obscurcis et cerns d'une empreinte bleutre, la brillante
princesse, l'astre de son sicle, le gnie badin qui devait livrer
 la postrit ces fabliaux que ses successeurs en posie ont
traduits et imits dans toutes les langues.

On n'et pas devin davantage, il est vrai, dans cette jeune fille
grave et attriste, qui se dvouait pour abrger ses tortures,
l'amie enjoue, rieuse, coquette et folle, qui partageait ses bats
potiques, et dont les saillies donnaient l'lan  sa muse.

Cependant, lorsqu'elle reparut, aprs plusieurs heures, son oeil
limpide tait ranim, l'incarnat avait refleuri sur ses joues
veloutes, la confiance tait au bord de ses lvres fraches et
purpurines.

Elle s'approcha de la princesse, que rien n'avait pu arracher  sa
mditation, et lui prenant la main par un geste caressant:

--Le voir, l'embrasser encore, avez-vous dit, chre Altesse,
ou mourir! Eh bien, vous vivrez; venez, vous le verrez et
l'embrasserez!...




IX

LE SOUCI D'OR.


Le chancelier ne doutait pas que son side, Triboulet, ne
l'attendt dans son appartement, car il lui tardait d'obtenir des
renseignements sur le prisonnier de la Grosse-Tour.

Cependant il s'assura bientt qu'aucun des huissiers ne l'avait vu,
et qu'il n'tait pas davantage entr par la porte secrte de sa
chambre. Sa contrarit retomba en svrits sur ses gens et sur
ses secrtaires. Il allait aussi leur donner l'ordre de se mettre 
la recherche du bouffon et de le lui amener, lorsqu'il s'avisa que
cette absence n'tait peut-tre bien cause que par les ncessits
de son service, auquel cas il serait dangereux de dranger son
confident, et surtout de s'exposer  faire tomber leurs
manoeuvres communes en des mains indiscrtes.

Il se rsigna donc  attendre, tout en ajoutant aux dcrets en
laboration sur sa table de travail quelques nouvelles clauses o
s'panchait, en violences contre les novateurs et les crivains,
l'acrimonie dont tout son tre dbordait.

Son rival heureux tait un lettr et un rudit; il traa ainsi de
sa plume fivreuse le plan de cet dit qui abolissait l'imprimerie,
dfendait l'impression d'aucun livre dans le royaume, stipulant
pour quiconque enfreindrait cette dfense _la peine de la
hart_. Cette mesure fut, en effet, plus tard, promulgue avec
l'approbation du roi, c'est--dire de ce Franois Ier que ses
courtisans appelaient le restaurateur des lettres, et que bien des
gens considrent comme ayant mrit ce titre.

Puis, toujours de cette encre qui coulait sous ses doigts comme un
venin inpuisable, il entassait par-dessus ce dcret celui qui
dfendait, au nom du pape, aux professeurs de l'Universit
l'interprtation franaise des livres saints: Est fait  eux
dfense et inhibition de lire et interprter aucun livre de la
sainte criture en langue hbraque ou grecque. (_Registres
manuscrits du Parlement_, au 14 janvier 1533.)

Cette ordonnance ne laissa pas de subir quelques difficults, car
les professeurs dont il tait question, et qu'on appelait _les
liseurs du roi en l'Universit_, avaient prcisment t institus
par Franois Ier, avec l'obligation d'interprter les livres
hbraques,--et l'on sait que les seuls livres existant dans cette
langue sont les livres religieux. Les professeurs rsistrent, mais
 la longue le roi lui-mme cda, et les pauvres savants, dnoncs
au procureur du roi comme suspects d'hrsie, n'eurent que la
ressource de s'abstenir, pour ne pas tre brls vifs.

Duprat se mirait dans son oeuvre, et commenait  reprendre un 
un les articles de l'tablissement d'une inquisition, quand son
confident interrompit cette louable besogne. C'tait grand dommage,
il se sentait en verve, et les feuillets ne fussent pas sortis de
ses griffes sans recevoir d'honntes additions au chapitre des
supplices et tortures.

Cette besogne lui offrait un cre contentement; il lui semblait, en
accumulant les rigueurs contre les rformistes et les lettrs,
qu'il entendait gmir ses victimes et assistait dj  l'excution
de la plus excre de toutes.

Le bouffon tait le seul auquel ce jour-l il parlt sans humeur.

--Tu as tard, ami Triboulet, lui dit-il avec bienveillance.

--Je n'ai pas pourtant perdu mon temps, monseigneur.

--Je m'en doute; tu m'apportes du nouveau?

--Les oreilles ont d vous tinter, comme si mademoiselle du
Carillon se ft agite dans votre cervelle, car on a beaucoup parl
de vous, l-bas...

--Chez la duchesse?

--Les femmes sont si bavardes, vous savez!... Foi de gentilhomme!
comme jure notre sire le roi, j'ignore quels moyens vous employez
pour qu'on vous aime, mais jusqu'ici vous pouvez vous vanter qu'ils
n'ont russi qu' vous faire excrer.

Le bouffon ricanait, le chancelier tait livide; ce n'tait plus du
sang, c'tait de la bile qui injectait ses yeux.

--Propos de femmes, en effet, murmura-t-il d'un accent guttural; et
toi qui te piques de philosophie, ignores-tu que ces dames ne sont
jamais plus prs de nous cder que quand elles se rcrient le plus
fort?

--Dans ce cas, la princesse ne tardera gure  tre  Votre
Rvrence, car je jure Dieu qu'elle vous a en mme antipathie que
Satanas.

--Si c'est  couter ces sornettes que tu as pass deux heures, fit
Duprat, piqu  la fin, tu eusses mieux fait de revenir plus vite.
Il faudrait plutt m'expliquer comment tu as dcouvert le nom de
cet homme...

--Comme il vous plaira, messire, allons au plus press, si c'est l
votre avis; je vous apprendrai tantt des choses qui me remettront
en bonne odeur dans votre estime.

--Oui, d'abord, parle-moi de ce misrable.

--A l'amnit de ce langage, je vois qu'en effet il a l'honneur de
provoquer votre intrt.

--C'est bien cet enrag crivailleur, Jacobus de Pavanes, le
disciple de messire Guillaume Brinonnet, qui a su gagner le
coeur de la princesse?

--Aussi vrai que ceci est une marotte, et ceci un dit pour faire
brler les hrtiques.

Triboulet agita ses grelots et montra le dernier feuillet trac par
Duprat.

--Si tu t'tais tromp, ce serait grave.

Le bouffon, sans perdre le rire sarcastique incrust sur son
visage, balana avec complaisance sa grosse tte sur ses paules.

--Je tiens  vous convaincre, Excellence, que si je suis fou de par
le roi, je ne suis pas aveugle ni borgne de par Dieu. Une promenade
aux prisons est un exercice salutaire et rcratif, aprs le
travail auquel vous venez de vous livrer; il est agrable, pour peu
qu'on ait des entrailles, de connatre le _facies_ des gens qu'on
destine  la hart ou au rtissoire... Daignez venir avec moi, et si
vous doutez encore aprs, brisez-moi ma marotte sur l'occiput.

--Au fait, gronda sourdement le chancelier, il faut que je le voie
cet homme!

--Ah! ricana Triboulet pour soustraire  son attention le trouble
o cette pense le plongeait lui-mme, ces fiers amoureux!...
Impntrables, croient-ils!... Plus sots que moi, sang-dieu! Il
leur faut des confidents; moi, je ne dis mme pas aux oreilles
d'ne de mon bonnet ce que je ne veux pas qu'on sache...

Ici, le rire factice de sa face disparut, sa voix devint plus
pose:

--Car, poursuivit-il, j'ai mes secrets aussi, messire.

--Oh! je le crois, rpondit Duprat avec une complaisance
ddaigneuse.

--J'ai mes amours, acheva le bouffon avec un clat de rire qui se
termina par un hoquet nerveux, comme si le mot l'tranglait au
passage.

--Eh! je n'en fais pas de doute! comment donc! tes amours avec
quelque fille des cuisines, n'est-ce pas?

Triboulet n'essaya mme plus de rire, son gros oeil raill lana
sur son patron un clair fauve; puis une larme silencieuse vint
teindre ce feu sombre et roula sur son pourpoint bariol.

Il fit taire jusqu'aux grelots de sa marotte, et se rangeant
derrire Duprat, il le suivit tout pensif,  travers la cour
carre, jusqu' la Grosse-Tour, dont les entres s'ouvrirent toutes
grandes  l'approche du premier ministre.

--O faut-il conduire monseigneur le grand-chancelier? demanda le
gelier en chef, arm d'une lampe et de ses clefs.

--Remettez ceci  Triboulet, ordonna Duprat; si nous avons besoin
de vous, nous vous appellerons.

Le bouffon, en recevant le trousseau rouill et le luminaire,
s'aperut de l'tonnement caus par sa gravit inaccoutume, non
seulement aux gardiens, mais au chancelier lui-mme.

--Hol! fit-il en agitant les clefs, voil un carillon qui ne vaut
pas celui de ma camarade aux grelots... Et peut-tre bien, si je
me servais de ces joujoux pour vous enfermer tous cans, il y
aurait dans le Louvre et dans la ville plus d'une voix pour me
proclamer le roi des sages, tandis qu'on me gage comme celui des
fous... Rassurez-vous, bonnes gens, fou je fus, fou je suis, fou je
mourrai; mais moins fou encore que le fou dont messire le
grand-chancelier va constater tout  l'heure la folie.

Prenant alors les devants, il guida son patron  travers les
escaliers, les galeries, les souterrains, jusqu'aux fosses, o il
s'arrta juste  la porte de Jacobus.

--C'est ici, dit-il, et je crois que notre beau galant va recevoir
l une visite qui lui sera moins agrable que celle du fantme noir
du Louvre. Dcidment, je me range  votre avis: il n'y a qu'un
hrtique capable de prfrer la vue d'un spectre  celle de
cratures vivantes, et surtout celle d'un premier ministre.

Tout en grimaant ces sarcasmes, il avait fini par dmler dans le
trousseau la clef de la cellule.

Le prisonnier crut sans doute que c'tait une ronde des geliers;
il tait accoud sur sa table, lisant la Bible, et ne leva pas la
tte.

Triboulet, s'avanant sur la pointe des pieds derrire lui, vint
faire rsonner sa marotte  son oreille.

--Eh quoi! dit sans aigreur le chevalier, c'est encore vous, matre
bouffon. Deux visites en un jour? je vous semble donc un personnage
bien gai?

--Si gai, mon beau gentilhomme, que mes joyeusets ne parvenant pas
 drider le plus grave personnage de ce beau royaume de France,
j'ai song  vous pour me suppler et le divertir...

--En vrit?

--C'est si vrai que je l'ai amen, et que je vous le prsente.

Le prisonnier, suivant la main du bouffon, aperut la silhouette
menaante du chancelier, immobile dans sa robe noire borde
d'hermine et le mortier en tte, sur le seuil de la cellule.

--Je ne te croyais que fou, dit froidement Jacobus au bouffon, mais
tu es mchant.

Et sans s'mouvoir davantage, il regarda le chancelier sans
forfanterie, mais sans humilit, attendant qu'il lui adresst le
premier la parole.

--Je vous trouve bien fier pour un hrtique, fit Triboulet
dissimulant le coup de cette apostrophe.

Et s'emparant du livre que le chevalier n'essaya pas de lui
disputer:

--Voyez plutt, monseigneur, ajouta-t-il en l'ouvrant devant
Duprat.

--Quel est ce volume? demanda celui-ci.

--Une Bible hbraque, mais dont les marges sont couvertes
d'annotations franaises.

--Conserve-la, pour me la remettre plus tard, et souviens-toi
prsentement pour quel objet nous sommes ici.

Jacobus s'tait lev, m par un secret ressort, en se voyant
enlever le livre o il puisait la force et la rsignation. Mais ce
fut la seule marque d'motion que son perscuteur parvint  lui
arracher.

Son attitude imposante, la calme inspiration qui rgnait sur son
front ple, la grce recueillie de ses traits encore adolescents,
apparaissaient dans le rayonnement vague de la lampe, comme nageant
dans l'aurole anticipe de l'immortalit et du martyre.

Triboulet, accoutum  honnir tout ce qui tait noble et beau,
furetait autour de lui, jusque sous la paille de sa couche, pour
lui susciter quelque basse perscution.

Duprat, le front crisp, le considrait avec une rage concentre,
croyant surprendre encore sur ce visage la trace des baisers de
Marguerite et forc de s'avouer qu'il n'en tait pas indigne.

--Me connaissez-vous? demanda-t-il, se dcidant  rompre le silence
et faisant un pas dans la cellule.

--C'est--dire que je vous eusse reconnu bien plus vite,
monseigneur, si je n'eusse hsit, en voyant le premier dignitaire
du royaume se faire accompagner d'un jongleur.

--Pas mal, murmura tout bas Triboulet; mais le jongleur va te
montrer un tour auquel tu ne t'attends gure.

--Vous avez le ton bien rogue, pour un homme sur lequel planent
deux accusations capitales.

--Votre Excellence excusera mon ton, si je lui rponds que c'est
peut-tre celui d'un prvenu, mais  coup sr celui d'un innocent.
Les hommes peuvent m'accuser, ma conscience m'absout.

--Moi ministre, matre Jacobus de Pavanes, sachez que les juges ne
condamnent que sur des preuves.

--En ce cas, monseigneur, qu'on me conduise au prtoire, je ne
crains rien.

--Ne viens-je pas de vous dire que deux accusations planent sur
vous.

--Celle d'hrsie et celle de lse-majest? Qu'on les prouve donc.

--L'hrsie, c'est la traduction et les commentaires des livres
saints; le Saint-Pre, la Sorbonne et le Parlement l'ont ainsi
reconnu.--L'attentat  la majest royale, c'est offense envers le
souverain et les membres de sa famille, qui ne sauraient tre
atteints dans leur honneur sans qu'il en rejaillisse un affront sur
lui. N'est-ce pas votre avis?

--Je ne saurais mconnatre que c'est du moins le vtre.

--Or, reprit Duprat en distillant le poison de chaque syllabe, la
preuve du crime d'hrsie par traduction et commentaires, la
voici!...

  [Illustration: Le visage tourn vers le mur.]

--Cette Bible! s'cria Jacobus au comble de l'tonnement.

--Quand  la preuve de l'offense envers une personne de sang
royal...

--La voila!... exclama le bouffon en approchant la flamme de la
lampe d'un certain endroit du mur.

--Malheur!... s'cria Jacobus.

Et il retomba sur sa chaise dans une attitude dsole, cette pierre
venait de vendre le plus cher de ses secrets  ses perscuteurs.

Dans les heures mortelles de sa captivit, rvant sans cesse de
Marguerite, il avait grav sur le mur l'emblme et la devise
adopts par elle, un souci d'or regardant le soleil, et ces trois
mots dans un cartouche: _Non inferiora secutus_.

Quel autre qu'un amant passionn et jamais eu l'ide de placer l
ce chiffre? En fallait-il plus pour convaincre le chancelier? La
preuve, comme il disait en jargon judiciaire, n'tait-elle pas
complte?

--Je te fais compliment, dit-il en posant la main sur l'paule de
Triboulet, tu as la clairvoyance d'Argus. Tu serais un fameux
pourvoyeur pour l'inquisition que nous allons tablir.

--Ma foi, riposta cyniquement le bouffon, j'aime mieux demeurer 
la cour; c'est aussi lucratif, et l'on y voit des fous plus
amusants, sans me compter.

Mais Duprat ne l'coutait gure. Les sourcils rapprochs, les
lvres releves par la colre comme celles d'un chacal, dont il
laissait voir en ce moment les dents aigus, il se dressa en face
du prisonnier.

--Eh bien, dit-il, vous ne niez plus, je crois! Votre bonne
conscience se tait, et les tmoignages de vos crimes vous
crasent... Jacobus de Pavanes, orgueilleux puritain auquel
il faut une religion pour lui seul, et des princesses pour
amantes,--Jacobus de Pavanes, impie et flon, c'est avec tes larmes
et ton sang que j'effacerai cette devise.

--Le captif se courba, accabl, non pas sous cette menace, mais
sous le dsespoir d'avoir laiss tomber  la connaissance de cet
infme le sentiment le plus profond et le plus parfait qu'il ft
possible  un coeur humain de ressentir.

Si encore ce secret et appartenu  lui seul; mais que
n'allaient-ils pas faire, ces deux tigres, de l'honneur de
Marguerite!

Muni de ces armes, Duprat regagna l'entre des prisons, la cour du
Louvre et son appartement, emport d'une telle vitesse, que son
acolyte avait peine  le suivre et tenta plusieurs fois de le
retenir par des lazzis dont il retrouvait invitablement le don
quand il voyait souffrir quelqu'un, ft-ce son chef, ou plutt si
c'tait son chef.

--Ouf! soupira-t-il en voyant enfin celui-ci s'asseoir  sa table
de travail. Nous allons donc pouvoir souffler, nous reposer et
causer.

--Plus tard... tout  l'heure...

Et il saisissait les papiers pars devant lui avec une avidit
furieuse, comme s'il et craint de les voir lui chapper.

--Le projet d'inquisition?... murmurait-il; bon, le voici... N'y
manque-t-il rien?

--Oui, messire, intervint Triboulet, il y manque bien sr cette
proposition que vous fait le rvrend pre franciscain Roma. Il a
imagin un petit supplice qu'il ne faut pas ddaigner, et dont
cette lettre, que je me suis charg de vous communiquer, renferme
les dtails.

--Un supplice!... rpta le chancelier; oh! je doute qu'il en
existe un assez terrible...

--Mon Dieu! il ne faut dsesprer de rien. Ce pre Roma est un
homme fort ingnieux. Il propose qu'on oblige les mcrants mal
sentants de la foi  chausser des bottes remplies de suif
bouillant.

Ce religieux sera membre de l'inquisition, fit Duprat en prenant
note de cette effroyable torture[5].

  [5] Ce fut seulement sous Henri II qu'on abolit ce supplice.

Puis il saisit le dernier feuillet, auquel sa signature faisait
encore dfaut, et quand il l'eut mise et accompagne de
l'apposition du sceau royal dont il tait dpositaire:

--Enfin! dit-il, je sais pour qui j'ai travaill...

Et, se renversant complaisamment dans son fauteuil:

--Nous pouvons causer maintenant, matre Triboulet; nous avons fait
de bonne besogne.

--Hum! messire, la plus forte n'est pourtant pas finie.




X

LA PIERRE QUI TOURNE.


Jacobus, ananti, s'tait, par un instinct purement machinal,
tran jusqu' sa couche, sur le bord de laquelle il s'tait assis,
sans mme s'y tendre.

Les dernires paroles du chancelier, le strident et sauvage clat
de rire du bouffon, le tintement irritant et railleur de ses
grelots retentissaient toujours dans son cerveau, formant un
bourdonnement lugubre comme un cho infernal.

Un feu volcanique battait ses tempes brlantes; son oeil, dvor
par cette lave intrieure, ne pouvait fuir la devise fatale, objet
de son adoration et de son effroi.

Les lueurs mourantes de sa lampe, s'irradiant et se restreignant
tour  tour, allaient parfois lcher les murs et clairer cette
inscription d'amour, qui se dtachait sous leurs zones rougetres
comme l'pitaphe d'un tombeau.

Son me navre se repaissait de cette contemplation, qui le
fascinait et l'attirait, en ajoutant une pre saveur  l'amertume
de ses penses.

Dormait-il, veillait-il, tait-il encore seulement de ce monde?

Illusion, vocation ou sommeil, dans son tat de stupeur, il n'et
pu le dfinir, un phnomne s'opra devant lui.

L'organe de la vue, quand il est fatigu, prouve de ces
aberrations: ce chiffre sembla s'animer; la pierre inerte sur
laquelle il l'avait incrust s'agita sous une impulsion
mystrieuse... elle se mouvait, et  mesure qu'il se rejetait en
arrire, sous l'effroi de ce prodige, elle s'avanait vers lui!...

La pupille dilate, les lvres entr'ouvertes, ple, haletant, il
n'osait bouger, et ses reins se recourbaient nerveusement pour fuir
ce rve.

Il et voulu crier, pour s'assurer qu'il tait bien vivant, le
bruit de sa propre voix l'et tranquillis, mais l'motion
tranglait les sons au passage, et le cauchemar de pierre
approchait toujours, dans une marche lente, sans doute pour ne
s'arrter que sur sa poitrine touffe.

Le chancelier l'avait dit: Ton sang effacera cet emblme!

Cet homme avait-il le don de prophtie ou de miracle? les lments,
la matire obissaient-ils  ses anathmes?

Oui, en vrit, car cette pierre se dtachait avec un bloc de
maonnerie de la paroi sculaire, et, formant un angle avec la
partie de celle-ci  laquelle elle adhrait encore, s'arrtait en
battant sourdement contre le pied de la couche de bois.

Le prisonnier, les cheveux dresss, runit enfin ses forces et il
tendit les mains en avant, pour opposer ce faible obstacle  la
masse rocheuse que ses jambes paralyses ne pouvaient fuir.

Dans ces circonstances suprmes, les secondes se prolongent autant
que des heures. Jacobus ne savait plus d'ailleurs calculer le
temps; il attendait que la muraille s'coult sur lui, mais elle
restait immobile dans l'trange rvolution qu'elle venait
d'accomplir, et, en ralit, ce dplacement ne durait pas depuis un
quart de minute, qu'une vive lueur envahissant la cellule,
clipsait le lumignon suspendu  la vote.

Puis, de cette aurole, surgit une forme gracieuse dans sa gravit,
une vision, sans doute, celle de l'ange consolateur qui assiste nos
dernires angoisses, et qui doit ainsi, intermdiaire entre les
souvenirs terrestres et les batitudes divines, revtir l'apparence
de l'tre que nous aimmes et qui nous aima le plus.

Cette apparition, quels autres traits pouvait-elle offrir aux
regards de Jacobus de Pavanes que ceux de Marguerite de Valois?...

Alors, le regard rassrn par ce charme, le sein apais par cette
joie, le cerveau dtendu par ce prestige irrsistible, il sourit et
attendit que le sraphin dtacht son me de ce sjour funeste,
pour l'emporter dans celui du calme et des flicits ternelles.

Il n'essaya donc pas un mouvement pour le hter, pas un pour aller
au-devant d'elle; il prouvait une si grande flicit  retrouver
l ces traits adors qu'il n'avait plus espr revoir, qu'il se
gardait de tout ce qui et pu les faire vanouir. Il tenait
absolument, par sa docilit,  monter au ciel sur les ailes
invisibles de cet ange.

Ce fut donc elle qui vint jusqu' lui, et son sourire, o la
passion la plus tendre se confondait avec un ineffable et cleste
sentiment de piti, tait bien le sourire misricordieux d'un tre
surhumain, plaignant nos misres.

Elle s'arrta prs de lui, si prs, que les plis de sa longue robe
noire touchaient ceux de son pourpoint.

Et il ne bougeait pas, et elle le contemplait en silence.

Elle s'agita enfin avec une de ces inflexions qui n'appartenaient
qu' Marguerite ou  un ange, et sa main vint se poser sur son
front.

Il tressaillit du mme lan que l'tre encore inanim qui sent
arriver en lui le souffle divin de l'existence. Ce contact tait
pour lui ce souffle vivifiant; pour la seconde fois, une impulsion
divine le tirait du chaos, pour la seconde fois il existait.

Ce n'tait ni un songe, ni une ombre: Marguerite tait prs de lui;
ralisant un miracle, traversant les murailles, djouant les
geliers, les verrous, les bourreaux, pour se rapprocher de lui.

Elle se pencha, jouissant de son ravissement, plus heureuse que
lui-mme de sa flicit inespre, et de ses lvres pleines de
dlices:

--Jacobus, lui dit-elle d'une voix plus mlodieuse que la harpe
paradisienne, pensais-tu que je t'eusse abandonn?... Non,
hrtique, proscrit, condamn, je t'aime...

--Prends donc ma vie, murmura-t-il fou d'ivresse, emporte avec toi
mon me, puisqu'il n'y a pas de mots dans la langue humaine pour
t'exprimer ce que je ressens pour toi.

--Ne m'aimes-tu pas aussi? reprit-elle en embrassant les boucles de
ses cheveux; l'amour se paye par l'amour, tu ne me dois rien.

Puis elle se mit  le regarder avec l'attention d'une mre qui
interroge les traits de son enfant en danger, et comme son
rayonnement actuel ne comblait pas les sillons creuss par ses
tortures prcdentes:

--Comme tu as souffert!... lui dit-elle.

--C'est vrai, j'ai cru mourir, et de quelle mort!...

Il frissonna rien qu' ce souvenir; elle se serra contre lui.

--Il me semblait, poursuivit-il ranim par ce contact, que ces
parois sinistres me menaaient et allaient s'crouler sur moi.
J'attendais le supplice; Dieu soit bni, c'est le bonheur qui est
venu.

--Je comprends, le mystre de ce pan de muraille t'a surpris...
C'est la porte de la vie et du salut, ami.--Messire Antoine Duprat
est un perscuteur habile, mais il ne saurait tout prvoir ni tout
connatre. Il a cru empcher notre runion en substituant ses
esclaves aux serviteurs qui gardaient cette prison. Il aura
favoris ce qu'il voulait dtruire.

--Que dites-vous?

--Ma compagne dvoue, Hlne de Tournon, est parvenue  joindre le
chef de ces gardiens vincs, leur doyen, celui-l mme qui m'avait
enseign le passage de l'arche de Charles V. Ce vieillard est le
gnie de ce donjon; il en possde tous les dtours, toutes les
issues drobes. Son dvouement est  nous, je ne l'ai pas
marchand. Aujourd'hui, il m'a ouvert ce bloc impntrable 
l'oeil de nos ennemis; avant peu, si d'autres projets n'ont pas
abouti, il nous secondera dans une combinaison qui te sauvera
aussi.

--Mais qu'ai-je donc fait pour mriter tant d'amour? Comment
parviendrai-je  le justifier jamais?... Ah! misrable,
s'cria-t-il en rencontrant la devise grave sur le mur, misrable,
maudit! Pendant que tu ne songeais qu' mon salut, je travaillais 
ta perte!...

--Jacobus, mon ami, ta raison s'gare!...

--Non! non! elle est pleine et entire!... Marguerite, va-t'en,
laisse-moi, renie-moi; j'ai fait ta honte!... Ah! tu doutes; tiens,
vois donc, l! sur cette mme pierre qui t'a livr passage pour
m'apporter tes consolations, tes baisers, ton amour,--insens, j'ai
grav le tmoignage irrcusable de cet amour...

--Ah! c'est bien, cela, fit-elle avec ravissement, c'est bien! Tu
rptais ma devise; tu dessinais mon emblme pour avoir toujours
auprs de toi quelque chose qui mant de ta Marguerite et qui te
la rappelt... Et tu prtends que je t'aime trop! Oh! jamais je ne
t'aimerai, je ne te le prouverai assez!

--Mais tu ne sais pas, cette devise, cet emblme, Triboulet les a
dcouverts, les a dnoncs au chancelier... et le dmon qui est
entre eux leur a rvl que c'tait l un gage d'amour... d'amour
partag.

--N'est-ce que cela! fit-elle en relevant comme une reine sa tte
ddaigneuse, laisse siffler les serpents: Dieu est grand et le bon
droit est fort.

--Ainsi, tu me pardonnes mon imprudence... tu ne m'en veux pas
d'avoir trahi notre secret?...

--Trahi!... rpta Marguerite en souriant. Cet amour est pour moi
si cher et si glorieux, que je l'ai dit  ma propre mre! Si je
devais mourir ici, sur l'heure, mais  Dieu lui-mme je ne
demanderais pas d'autre paradis que toi!

--C'est le voeu que j'ai dj fait, et nous avons assez souffert
en commun pour que le pre misricordieux nous l'accordt...

--Quoi! toi aussi...

--Oh! moi surtout, car je n'ai pas t lev absolument dans le
courant des ides du vulgaire. Mon pre, je te l'ai dit, a consacr
une existence sculaire  tudier,  approfondir les arcanes des
mondes inconnus. Il a pntr trs avant dans les sphres
abstraites de la mtaphysique, de la thogonie et de la gnration
des tres.

A peine ma jeune intelligence fut-elle en tat de le comprendre,
qu'il m'initia  ses calculs. C'est l sans doute l'origine de ma
propension vers les novateurs, qui veulent nous ramener  la
religion simple et pure. C'est l assurment la source de ces
inclinations  la rverie et  la mlancolie, que vous remarqutes,
qui vous attirrent vers moi, ma bien-aime, alors que les autres
femmes, plus lgres, moins amies de l'tude, me ddaignaient.

--Que t'enseignait donc ton pre?

--Oh! des choses tranges, mais que je me suis plu souvent  tenir
pour certaines, principalement quand l'adversit est venue
m'atteindre. Quelques-unes de ses leons restent graves dans ma
mmoire:

Enfant, me disait-il, il faut convenir que nos docteurs sont de
bien grands orgueilleux, avec leur prtention de tout expliquer et
leur ddain pour la sagesse des autres ges. L'homme impartial qui
tudie et approfondit est moins tranchant et plus humble: il ne
croit pas surtout que le monde ait vcu un nombre inconnu de
sicles plong dans les tnbres de l'esprit, et que la vrit soit
toute moderne. En quoi valons-nous donc mieux que les habitants de
ces empires immenses, dont il ne reste que de rares dbris, qui
crasent pourtant nos oeuvres de pygmes?

Il ne faut pas rire de la thologie de ces peuples antiques, car
ils taient plus prs de Dieu que nous. Leurs mystrieuses
doctrines sur la migration, sur la transmission des mes
n'taient-elles que mensonge? La mme me ne saurait-elle, en dpit
de nos docteurs, servir successivement  animer plusieurs corps?
D'o viennent les similitudes merveilleuses que l'histoire
elle-mme consacre dans les caractres des hommes et les vnements
qui en rsultent, en quelque sorte dans un cercle fatal, s'il
n'existe aucune relation entre le souffle qui nous anime et celui
qui fut l'me de nos devanciers?

Je ne te dirai jamais, avec les pyrrhoniens: Doute de tout; mais,
si tu es sage, tu ne ddaigneras rien des religions ni des
croyances antiques. Crois-tu donc, quand il plat  Dieu d'animer
la matire, qu'il cre une me nouvelle pour chaque homme qui nat?
Cette essence qui chappe  notre tact,  notre analyse, se
perd-elle dans l'espace, retourne-t-elle se confondre dans le grand
tout de l'immensit au sortir de notre misrable corps?... Avant
de conclure avec nos prtendus savants, enfant, mdite et
rflchis...

Voil ce que me rptait mon pre, voil pourquoi, chre
Marguerite, convaincu de l'immortalit de la partie la plus noble
de mon tre, j'ai aspir souvent aprs une seconde existence, qui
sera,--puisque Dieu est la justice mme,--la compensation de
celle-ci.

La princesse l'avait cout avec recueillement; occupe elle-mme
d'tudes thologiques, lance  la poursuite de la vrit ou de la
nouveaut, parce que les enseignements de la Sorbonne ne
satisfaisaient ni son impatience ni sa raison, elle suivait avec
intrt ces doctrines, qui semblaient la sduire.

Son oeil rveur erra longtemps sous la vote du cachot, indiquant
les efforts de son imagination pour saisir la substance de ces
enseignements.

--Oui, dit-elle enfin, de cet air inspir qui lui valut, la
premire en France, le titre de dixime muse, quelque chose se
prononce en moi pour m'assurer que ce ne sont pas l de pures
fantasmagories... Notre me ne meurt point, et cette immortalit,
en la perptuant sous divers aspects, ralise ce dogme de la
rcompense ou du chtiment divin. Il est impossible, quand on s'est
tant aim dans la douleur, qu'une juste providence ne nous
rapproche pas un jour dans la joie...

Les paroles de ton pre, Jacobus, taient une rvolution, une
prophtie. Si la fatalit, ligue contre nous, djouait nos
desseins, j'ai la foi que, renaissant un jour, ft-ce dans un
sicle, en des conditions meilleures, notre toile nous remettrait
en prsence l'un de l'autre, et nous runirait.

--C'est ma confiance et ma consolation aussi!...

--Oh! oui, poursuivit Marguerite avec une sorte d'illumination, les
mes se transmettent! Sans cela, d'o viendraient ces attractions
singulires qui sont la manifestation de l'amour... L'amour! mais
il est plein de rminiscences mystrieuses!... Quand on s'aime
bien, ne semble-t-il pas que cette batitude ne soit que la
continuation d'une vie antrieure?... On se connat du premier
instant qu'on se rencontre; la sympathie s'tablit sans qu'on y
songe, et tandis que vous restez en constant loignement avec
certains tres, vous tes port par une voix intrieure, vers
d'autres, comme s'ils s'taient dj identifis  vous-mme!...

--Adore Marguerite! que n'est-il donn  mon pre de vous voir et
de vous entendre! Combien il serait fier de rencontrer un disciple
qui interprte et devance si loquemment les vises de sa
philosophie!...

--Moi aussi, ami, j'eusse voulu connatre ce sage patriarche.
Hlas! mon vieux serviteur, Michel Gerbier, mon pre de nourrice,
est de retour depuis hier, ayant tout mis en oeuvre sans
retrouver sa trace.

Le prisonnier serra sa main avec motion.

--Merci, noble femme...

Et il s'arrta; un mot de plus, ses larmes dbordaient.

--Brave coeur, dit-elle  demi-voix; au fond de ce cachot, c'est
sur le malheur de son pre qu'il s'afflige!...

Alors, cdant  ce sentiment d'admiration, elle posa
silencieusement ses lvres sur ses deux yeux profonds et tristes,
pour carter leurs soucis par ses baisers.

Deux petits coups frapps derrire la pierre tournante mirent fin 
cet panchement.

--Dj!... soupira Jacobus.

--Les minutes sont brves, qui sont heureuses... Mais cette issue,
ferme  nos ennemis, peut se rouvrir pour nous...

Deux nouveaux coups indiqurent la ncessit de la sparation, en
mme temps que du coin de la porte secrte s'avana la tte du
vieux gelier disgraci.

--Pas un instant  perdre, Altesse, dit-il; voici l'heure de la
ronde des gardiens; l'cho m'annonce qu'ils sont entrs dans la
galerie...

Il fallait son oreille exerce  ces bruits souterrains pour
discerner cet incident dans le silence apparent qui remplissait
cette lourde atmosphre.

--Adieu! adieu donc! murmura Jacobus de Pavanes.

--Au revoir! rpondit Marguerite.

  [Illustration: Tu nous laisseras seuls, dit la princesse.]

La pierre roula sur son pivot, la lumire apporte par le vieux
guide disparut.

Lorsque les gardiens jetrent leur coup d'oeil mfiant dans la
cellule,  quelques secondes de l, ils aperurent le prisonnier
tendu sur sa couche, le visage tourn vers le mur, et la clart
imperceptible de la lampe, dont le lumignon,  bout d'huile,
crpitait, prt  s'teindre.

--Tout va bien, pronona le chef de la ronde; il dort, et l'ange
des tombeaux sera habile s'il arrive jusqu' lui.




XI

TEL MAITRE, TEL VALET.


La journe qui succda  cette nuit de mlancoliques aspirations
s'coula pour la princesse Marguerite avec une lenteur mortelle.

Elle refusa de quitter sa chambre, allguant une indisposition, ce
qui n'tait que trop justifi par son abattement, par le marasme
qui, de son moral, influait sur ses forces physiques.

Hlne de Tournon, seule initie  ses chagrins et  ses angoisses,
resta auprs d'elle et ne la quitta qu'un instant vers la fin du
jour.

Les croises de la princesse donnaient sur la Seine. Son
appartement se trouvait au premier tage, dans la partie du palais
qui va aujourd'hui se runir par un angle au pavillon de Charles
IX, et devant laquelle s'tend le parterre de l'Infante.

Dans ces constructions gothiques, l'paisseur des murailles,
l'lvation de l'appui des fentres, troites et longues
d'ailleurs, ne permettaient gure de jouir de l'aspect du dehors.
On avait pour cela, dans les habitations princires, ces grands
siges, hauts sur leurs pieds,  la forme solennelle, comme les
retraits auxquels ils taient destins.

C'tait d'un de ces fauteuils que Marguerite de Valois contemplait
les lueurs ardentes du soleil couchant, qui se refltaient en
cascades diamantes sur les flots de la Seine.

C'tait  cette place, de ce fauteuil, dans ces splendeurs du
firmament, dans ces magnificences de la nature, que son imagination
puisait parfois ses plus potiques inspirations.

Ce soir-l, pensive et grave, qu'allait-elle leur demander? Quelles
rvlations son esprit attendait-il de ces sphres perdues dans
l'immensit?

Peut-tre, gagne  des vellits superstitieuses, se
rappelait-elle les croyances de sa mre aux oeuvres des
cabalistes; peut-tre, plutt, interrogeait-elle le ciel infini
pour savoir si vraiment les mes vivent de plusieurs vies, et, dans
cette esprance, voulait-elle connatre encore quand viendrait
celle qui, comblant les distances de la naissance et du rang,
nivelant les abmes, cartant les obstacles, raliserait l're des
sympathies et des migrations heureuses!

Un effet de l'horizon empourpr venait clairer l'embrasure de la
croise, miroitait contre les vitraux en losanges, aux brillants
coloriages, mais laissait dans une obscurit paisse l'intrieur de
la chambre et son mobilier somptueux.

Quelqu'un entra discrtement, et, voyant l'immobilit de la
princesse, s'avana vers elle en se guidant sur cette transparence
des croises.

C'tait Hlne de Tournon, qui revenait de pourvoir au service de
sa chre matresse.

Si celle-ci et t en tat de l'observer, elle et reconnu qu'elle
tait  la fois mue et embarrasse.

Mais, le regard noy  la poursuite des zones prestigieuses qui
plissaient sensiblement au loin, Marguerite ne s'aperut mme pas
de son retour.

Hlne manifesta d'abord une grande perplexit; son attention
allait alternativement de la princesse  la portire de la chambre,
et tout montrait qu'elle semblait craindre la venue de quelqu'un
dont elle ne savait en quels termes annoncer la visite.

Comme il y allait d'une affaire de consquence, elle s'enhardit 
la fin:

--Me voici  vos ordres, madame, dit-elle.

--Ah! tu tais l! fit la princesse, dont la prunelle encore
blouie ne la distinguait pas dans l'ombre de la chambre.

--Votre Altesse doit reconnatre que ses appartements ont t
dfendus avec soin, suivant son dsir, puisque madame la rgente
mme n'a pas insist pour y pntrer.

--Je dois cette solitude  ton zle, et je t'en remercie.

--Ainsi, Votre Altesse n'est pas dcide  se dpartir de cette
consigne pour personne?

--Pour qui la lverais-je, lorsque, tu le rappelles toi-mme, ma
mre elle-mme l'a subie?

--C'est qu'il y a quelqu'un, un personnage considrable...

--Le chancelier, je gage?...

--Votre Altesse l'a dit.

--Le chancelier prtend me parler!...

--Comme je revenais tout  l'heure vers vous, je me suis trouve en
face de lui, dans la galerie, et quoique je voulusse passer outre,
il m'a arrte.

--Le chancelier!...

--Mon Dieu! ma chre matresse, vous connaissez mon opinion sur
lui, et vous ne mettez pas en doute mon dvouement... eh bien, je
crois que vous auriez tort de ne pas l'entendre.

--Que penses-tu donc qu'il me veuille?

--coutez, il y a des moments o les natures les plus perverses,
soit par remords, soit par un intrt cach, prouvent un sentiment
meilleur...

--Tu crois  la conversion de messire Duprat? fit avec amertume
plus qu'avec colre la princesse.

--A vous rpondre sincrement, je n'ai jamais espr rien de bon de
ce gnie incarn du mal; nanmoins, dans la situation critique qui
se prsente, lorsque l'abandon de madame la rgente rend messire
Duprat arbitre d'une existence qui vous est chre, il ne vous est
permis de reculer devant aucun moyen, ft-ce un sacrifice, et
l'entrevue que le chancelier vous demande en est un, en vue du but
que vous poursuivez.

--Bref, il t'a fait parade de ses bonnes intentions.

--Il m'a prie avec instance de l'introduire auprs de vous,
m'affirmant que vous n'auriez qu' vous louer de cette faveur. Les
choses dont il veut entretenir Votre Altesse, et qui touchent,
m'a-t-il jur, aux intrts les plus immdiats de votre personne,
sont telles, qu'il ne peut s'en ouvrir qu' vous, et en secret.

--Des choses concernant ma personne?... rpta Marguerite en
rassemblant ses souvenirs; c'est bizarre! Ma mre s'est servie de
ces mots en me laissant entrevoir ce grand dessein qui, suivant
elle, doit tout sauver... mais,  moi-mme, elle n'a pas voulu en
dire davantage, comment le chancelier en serait-il instruit?...

--Que dcide Votre Altesse?

La princesse parut se consulter encore; puis, cdant  sa
curiosit:

--Fais apporter de la lumire, et si messire Duprat est proche,
qu'on l'introduise... Tu nous laisseras seuls, puisqu'il le
souhaite, mais  porte de mon sifflet d'argent.

--Je me tiendrai dans la salle d'attente, en compagnie de Michel
Gerbier, et au premier signal nous serons prs de vous.

Un page ne tarda pas  dposer sur une grande table massive,
recouverte d'un tapis oriental et place au milieu de la chambre,
une lampe de bronze dor, dont les dessins gracieux indiquaient le
commencement de la renaissance des arts.

Puis en mme temps, comme si messire Duprat n'attendait que ce
signal pour se montrer, il annona:

--Monseigneur le grand chancelier!

Marguerite n'tait pas sans motion de se trouver en tte--tte
avec cet homme, dont elle savait l'audacieux amour et contre lequel
elle nourrissait de si terribles griefs.

De son ct, si cuirass qu'il ft contre les positions difficiles,
Duprat ressentait un certain trouble, provenant moins du cri de sa
conscience que de la difficult de son entreprise et de la crainte
d'y chouer.

Il salua la princesse d'un air doucereux, qui et suffi pour la
mettre en garde contre ses discours.

--Vous avez souhait me parler, messire, lui dit-elle, et, quoique
souffrante et gardant mes appartements, vous le voyez, je me rends
 vos dsirs. Prenez ce sige; je vous coute.

--Je vous remercie de cette faveur, Altesse; si vous connaissiez le
fond de mon coeur, vous seriez convaincue que vous ne pouviez
l'accorder  un homme plus dvou  vos intrts et  votre gloire.

--Malheureusement, rpondit-elle avec une pointe d'ironie, on ne
saurait pntrer jusque-l; le coeur d'un homme politique tel que
vous, messire, est plus difficile  connatre que tout autre, et
c'est seulement par des faits qu'on peut le juger.

--C'est aussi par des faits que je supplie Votre Altesse
d'apprcier mes sentiments.

--Sans doute, messire, vous voulez parler d'vnements futurs, car,
pour ce qui est du pass, vous conviendrez qu'il est de nature  me
laisser quelques incertitudes sur ce grand dvouement, auquel je ne
demande pas mieux que de me rendre.

--Je vois que je ne m'tais pas abus, reprit l'hypocrite, avec
une componction qui ne put tromper sa vigilante adversaire;--on
m'a desservi auprs de Votre Altesse, lorsqu' tout prix
j'ambitionnerais ses bonnes grces.

--Pardon, messire, mais il faudrait d'abord mettre vos actes en
rapport avec vos assurances. Rien n'tait plus facile  vous que de
gagner mon estime, et, vraiment, vous avez fait tout comme si vous
souhaitiez le contraire.

--Si je ne russis  dtromper Votre Altesse, je ne m'en consolerai
de ma vie.

--Je vous avoue que la chose est malaise.

--Et moi je crois que c'est alors que Votre Altesse refusera de me
comprendre.

--Nous avons l'air de parler par nigmes, messire; si nous
abordions sincrement et clairement les questions, chacun de nous
arriverait peut-tre plus vite  son but. N'est-ce pas aussi votre
avis?

--Je suis dispos  rpondre  Votre Altesse, dans tout ce qu'elle
me demandera, avec la plus grande franchise.

--Nous allons bien voir...

--Votre Altesse doute encore de moi?

--coutez donc, messire, je suis un peu paye pour cela!
confessez-le, puisque vous avez promis d'tre sincre.

--Soit! Je conviens que les apparences se sont mises contre moi
dans des circonstances rcentes. Votre Altesse a pu y voir une
rsistance  ses souhaits lorsque...

--Lorsque?

--Lorsque, mieux informe du mobile de ma conduite, elle y et
trouv les gages d'un dvouement  sa personne port jusqu'...
jusqu' la jalousie!...

Marguerite de Valois se mordit les lvres pour ne pas riposter
vertement  cette premire attaque directe.

--Jalousie est un bien gros mot, fit-elle en souriant; il aurait
besoin d'explications.

--C'est le seul qui exprime  quel degr s'lve mon respectueux
dvouement pour votre personne, mon admiration pour vos mrites,
pour votre gnie...

Elle l'arrta dans la chaleur de son numration par un nouveau
sourire incrdule et dsesprant:

--En vrit, si j'tais une simple bourgeoise au lieu d'tre
la soeur du roi, habitue, en ma qualit de duchesse, 
tre entoure de compliments hyperboliques, qui ne tirent pas
 consquence, je pourrais regarder les vtres comme une
dclaration...

Duprat sentit l'orgueil du tigre se rvolter en lui  cette
nouvelle raillerie; mais le tigre tait amoureux, et, en
considrant l'idale beaut de cette ddaigneuse princesse, il
voulut poursuivre son assaut.

--Que n'tes-vous donc alors une de ces bourgeoises auxquelles on
peut dire avec sincrit tout le bien qu'on pense d'elles, car je
serais cru de vous, madame; j'en serais compris surtout!

--Voyons, de bonne foi, puis-je me flatter de la vrit de vos
sentiments en ma faveur, messire, lorsque vos actes tendent tous 
contrarier mes vues, mes souhaits; lorsque vous vous entendez avec
ma mre pour faire condamner les gens dont je sollicite la grce?

C'tait rentrer en pleine question; la diplomatie fminine tait
plus adroite que celle du premier ministre. Il dissimula mal un
geste nerveux, au souvenir que ceci faisait renatre, mais enfin
c'tait le noeud de la question; il n'essaya plus de l'luder.

--N'avez-vous pas eu l'ide, madame, que tout cela n'tait qu'un
moyen prpar par moi pour vous montrer que cette grce dpendait
en effet de moi seul, et pour vous indiquer que je serais heureux
que vous la tinssiez de moi?...

Une femme moins forte que Marguerite de Valois se ft laiss
blouir, mais elle resta matresse d'elle-mme, par la ncessit o
elle se sentait de dominer la situation.

--Pardon, messire, dit-elle, je crois avoir mal entendu. Vous
disiez...

--Que toutes les grces, toutes les faveurs, tous les dits qu'il
est en mon pouvoir de rendre ou d'accorder, je les tiens aux pieds
de Votre Altesse, si elle daigne abaisser sur son indigne serviteur
un regard de ces beaux yeux qui inspirent et crent les gnies!

Marguerite de Valois se leva de son sige avec une grande dignit:

--Cette fois, messire, je crois avoir suffisamment entendu et
compris... J'ai ou parler dans les romans et les fabliaux de
propositions pareilles, faites  des esclaves ou  des femmes
d'humble condition, par des juges prvaricateurs, par des ministres
sans foi; jamais encore je n'avais cru qu'on et os les adresser 
la soeur d'un grand monarque!...

A quel degr d'abaissement ou de misre me croyez-vous donc tombe,
pour oser me tenir ce langage!... Je ne sais quels privilges vous
abandonne la faiblesse de ma mre, mais n'oubliez pas  l'avenir
que Marguerite de Valois, la veuve du duc d'Alenon, aura toujours
assez d'indpendance et de courage pour rprimer toute vellit
blessante, toute atteinte  son honneur.

Et d'un geste superbe elle lui montra la porte.

Il se dcida  quitter le sige sur lequel il tait rest, mais
avant de sortir:

--Votre Altesse, dit-il, frmissant d'une rage intrieure et
appuyant sur ses paroles comme sur des stylets, Votre Altesse n'est
peut-tre aussi svre  mon gard qu'en raison de la promesse
qu'elle a reue de madame la duchesse d'Angoulme, et contre
laquelle elle a engag aveuglment sa foi...

--Qui a dit cela?... s'cria Marguerite; ce qui s'est pass entre
ma mre et moi est chose ignore de tout le monde!...

--Oh! j'en sais bien davantage encore... Ce plan auquel vous avez
souscrit, que vous ne connaissez pas, vous plat-il que je vous le
dvoile et vous l'explique?

--C'est impossible!...

--Je tiens alors  convaincre Votre Altesse... Rassurez-vous,
madame, je m'loignerai aprs.

Une joie satanique illuminait son visage, il commenait  prendre
sa revanche  sa manire.

--Ce projet dont on a fait mystre  Votre Altesse elle-mme, et
que je ne tiens certes pas de la confiance de madame la rgente,
trop discrte pour m'en avoir parl, ce projet concerne votre
personne elle-mme.

C'est un trait en bonne forme compos d'un certain nombre
d'articles prcis sur lesquels, moins rserv que madame la
rgente, je suis prt  difier Votre Altesse, pour peu qu'elle le
souhaite.

--A quoi bon? Quand je connatrai ces conditions, en serai-je moins
lie par ma parole? Je ne dsire rien savoir, messire.

Elle comprenait qu'il ne lui offrait cette rvlation que parce
qu'il y avait au fond un chagrin ou une menace pour elle, et elle
ne voulait pas s'exposer  ce qu'il la vt inquite ou afflige.

Elle lui intima donc une seconde fois l'ordre de sortir.

Mais sans paratre le remarquer:

--Eh bien, dit-il, je me montrerai gnreux, en dpit des ddains
et de la disgrce dont Votre Altesse me poursuit. Vous pourriez
m'accuser d'ailleurs encore de chercher  vous en imposer, et puis,
quand vous connatrez ce trait, vous modifierez peut-tre vos
rsolutions.

--Il parat que je suis force de vous couter, dit-elle en
s'asseyant sur son grand fauteuil, comme une reine sur son trne,
soit!

--Votre Altesse me remerciera probablement d'une insistance qui
semble l'offenser. C'est dans cet espoir que je m'explique.

Madame la rgente est une femme vraiment suprieure, dans tout ce
qui concerne les choses politiques; elle a de larges vues, et parle
 chacun le langage de son intrt, ce qui est la vritable
loquence ici-bas.

--tes-vous ici pour faire l'loge de madame la duchesse rgente,
notre matresse  tous, ou pour la blmer?

--Mes loges sont sincres, madame, quand je rends hommage  ses
qualits diplomatiques. J'ose le rpter, le trait qu'elle a conu
toute seule en est une preuve nouvelle. Il est en cinq articles[6].

  [6] Anquetil, _Histoire de France_.

Par le premier, madame la duchesse propose  l'empereur la
renonciation de notre seigneur et roi  ses droits sur Naples et
Milan, et  la suzerainet de la Flandre et de l'Artois.

La princesse coutait avec attention, mais dans un calme parfait.

Duprat la couvrait d'un regard avide autant que venimeux.

--Par le second article, madame la duchesse, sacrifiant
gnreusement elle-mme ses droits et ses biens lgitimes pour la
libration du roi, promet de restituer  monseigneur de Bourbon
toutes les terres dont il a t dpossd par arrt juridique en
faveur de Son Altesse.

La princesse ne put s'empcher de reconnatre dans cette
proposition une preuve du dsir incontestable de sa mre pour
racheter le roi, car ces domaines auxquels elle renonait, malgr
son avidit bien connue, taient ceux-l mmes dont la privation
avait dtermin la rvolte du conntable. Ils provenaient de la
succession de Suzanne de Bourbon, sa femme, et se composaient du
Bourbonnais, du Forez, du Beaujolais, de l'Auvergne et de la
Marche. La duchesse d'Angoulme s'tait prtendue hritire de
Suzanne de Bourbon, dont elle tait cousine germaine. Le parlement,
domin par Duprat et influenc par Guillaume Poyet, l'homme de son
temps le plus entendu dans la chicane du palais, avait sanctionn
la dpossession du conntable[7].

  [7] _Mmoires des Reines de France_, tome IV. Poyet succda
  lui-mme, par la suite,  Duprat, en qualit de chancelier.

--Le troisime article est relatif aux prtentions rciproques sur
la Bourgogne et autres provinces; il porte qu'elles seront
renvoyes  la dcision d'arbitres dsigns librement des deux
cts.

Tout cela ne semble-t-il pas  Votre Altesse sagement conu?

--Ce n'est pas tout, je pense?

--En effet, madame, puisque les exigences de l'empereur allaient
bien au-del de ces concessions. Aussi, le trait tient-il
rserves pour la fin les deux clauses qui compensent et dpassent
toutes les autres. Ce sont des clauses matrimoniales...

--En vrit?...

Mais quelque froideur qu'et mise la princesse dans ces deux mots,
le chancelier s'aperut aisment qu'une certaine motion avait
pntr en elle en mme temps que ses paroles.

--L'article quatrime ajoute une faveur immense  la restitution de
cinq provinces  monseigneur de Bourbon; il lui accorde la main
d'une princesse de sang royal, madame Rene, la soeur de Votre
Altesse.

La princesse n'intervint plus par aucune interjection, elle sentait
le pige.

--Enfin, poursuivit Duprat aprs un temps d'arrt adroitement
mnag, le cinquime article concerne Votre Altesse elle-mme...
Madame la princesse rgente, se rappelant un voeu exprim nagure
par l'empereur[8], et que les circonstances ne permettaient pas
alors d'exaucer, met fin  la guerre de la manire la plus
heureuse et la plus sincre, elle cimente une alliance de famille
entre le trne d'Espagne et celui de France... Le trait offre
votre main  l'empereur.

  [8] Charles-Quint, n'tant encore que duc de Luxembourg, avait
  fait demander Marguerite de Valois en mariage. (Du Radier,
  _Mmoires des Reines et Rgentes_).

  [Illustration: Nous voici arrivs murmura-t-il  voix basse.]

--Oui, rpondit lentement Marguerite, c'est un plan ingnieux, qui
fait honneur  la sagacit de madame ma mre.

--Certes, reprit le serpent, et Votre Altesse comprend qu'on ait
tenu  le lui laisser ignorer jusqu' sa ralisation...

L'astuce et le triomphe diaboliques incrusts dans le sourire de
Duprat ravivrent la fiert de la soeur de Franois Ier.

Portant sur lui ce mme regard dont elle avait dj foudroy son
audace:

--Vous vous trompez, messire; madame la duchesse rgente tait sre
de mon obissance, en tous les cas.

--Quoi! Votre Altesse consentirait?...

--A tout, pour tre  l'abri de tentatives indignes de moi, pour
punir l'insolence de mes ennemis et protger efficacement ceux que
j'aime...

--C'est l, je le proclame, parler en grande princesse, fit le
chancelier avec une dfrence pleine de contrainte. Et puis,
protger ses amis tout en devenant impratrice, c'est un espoir qui
sduirait plus d'une soeur de roi.

--Messire, vous oubliez que deux fois je vous ai pri de sortir!...

En mme temps, le visage anim par l'indignation, elle porta  ses
lvres le sifflet d'argent, qui fit accourir mademoiselle de
Tournon et Michel Gerbier, portant chacun un flambeau.

--clairez  messire le grand-chancelier, ordonna schement la
princesse.

Il s'approcha cependant encore audacieusement d'elle, et feignant
de la saluer:

--Madame la rgente avait raison, lui dit-il, de faire mystre de
son projet; pour qu'il russt, il et fallu qu'il ne tombt pas
dans mon oreille.

Soulag par cette dclaration de guerre, il se redressa et sortit,
sans accorder une marque d'attention  Hlne, qui lui tenait
souleve la tenture de la porte.

--Qu'on me laisse seule... dit la princesse  sa favorite. Ma chre
Hlne, j'ai le feu dans le cerveau.

Tout bruit s'tant alors loign, Marguerite laissa aller sa tte
contre le dossier de velours de son sige, et, les paupires
closes, les mains jointes, elle s'abandonna au tumulte de ses
impressions, comme le naufrag se laisse,  bout de rsistance,
tourdir par la tempte.

Lorsqu'elle secoua enfin cet engourdissement, ce fut pour tre
saisie par une surprise nouvelle.

Devant elle,  genoux, dans l'attitude la plus humble, elle vit le
bouffon de la cour, Triboulet.

D'un geste suppliant, il arrta la parole indigne qu'il lisait
dj au bord de ses lvres:

--coutez-moi, Altesse! s'cria-t-il, coutez-moi!...

--Qui t'a permis d'entrer? d'o sors-tu? Ce n'est point ici un lieu
pour tes quolibets ni pour tes noirceurs!

--coutez-moi, madame! rpta-t-il. J'tais l pendant que le grand
chancelier vous parlait...

Et il montrait le dessous de la table couverte d'un tapis.

--Tu as os!... Et tu as entendu?...

--Tout ce qui s'est dit, oui, madame.

Elle prit pour la seconde fois son sifflet.

--Arrtez!... exclama le bouffon, ne me chassez pas sans
m'entendre!

Il pronona ces mots d'un accent si persuasif et si douloureux, que
le terrible sifflet s'arrta en chemin.

--Le chancelier est un infme, poursuivit-il avec entranement; ce
que j'ai souffert  l'entendre, ce que j'ai prouv d'admiration et
de joie en prsence de vos rponses, Votre Altesse ne le saura
jamais!

--Pourquoi tais-tu l? demanda-t-elle, peu sensible 
l'enthousiasme de ce gnome odieux.

--Pour vous offrir mon concours et mes services.

--Toi, reptile!...

--Oh! injuriez, frappez; vous n'irez jamais aussi loin que je le
mrite; mais quelque jour laissez-moi vous expliquer mes douleurs,
mes tourments...

--Ceci sort de votre rle, matre fou, dit-elle, implacable  son
tour; et si je ne m'gaye pas de vos sottises, je ne suis pas
davantage d'humeur  m'apitoyer sur vos ennuis. a donc!...

Et elle tourna le sifflet dans ses doigts, prte  le porter  sa
bouche.

--Eh bien, non, dit-il; je suis insens, je ne vous parlerai pas de
moi, mais de ce qui vous intresse...

--Crature du chancelier, quel personnage jouez-vous ici?

--Votre Altesse croit-elle donc que je sois oblig d'aimer messire
Duprat en raison des gages qu'il me paye?... Je le sers, c'est
vrai, mais je le hais!

--La distinction est heureuse. En sorte que vous pouvez conclure
que moi, que vous entourez de votre honteux espionnage...

--Je ne demande qu' vous tmoigner mon dvouement, oui, Altesse;
c'est l, non pas un sophisme, mais une vrit, et c'est pour cela
que je me suis gliss ici et que vous me voyez  vos pieds.

--Dcidment, c'est une scne de comdie... Assez, matre fou;
relevez-vous, et estimez-vous heureux de sortir sans le chtiment
que vous mriteriez...

--Madame, insista-t-il  deux genoux, acceptez mes services! Ne me
jugez pas sur mes actions, sur mes mfaits accomplis... Vous ne me
permettez pas de vous entretenir de mes tortures; hlas! elles vous
expliqueraient tout, et si courrouce que vous soyez, elles
attnueraient mes torts devant vous.

--Eh mais, attendez donc, il me semble que votre patron le
chancelier m'a dj dit quelque chose comme cela... Vous tes  la
fois son serviteur et son cho...

--Madame, je n'ai pas l'audace ni l'ambition du chancelier... Que
votre bouche me sourie une fois, que votre main me permette un de
ces baisers que je l'ai vue accorder au chancelier lui-mme, et je
suis  vous corps et me, et vous vous servirez de moi  votre
discrtion et merci; et pour cette faveur qui me rhabilitera et
m'lvera au rang d'homme, moi, l'avorton ridicule, le vil
histrion; pour cette grce, pour ce rayon de soleil dans mes
tnbres, je tenterai, j'accomplirai des choses impossibles!

Il s'tait tran en rampant jusqu'aux pieds de la princesse, qui
se reculait au plus profond de son sige, ainsi qu' l'approche de
ces tres hideux qui inspirent une rpulsion invincible.

--Arrire! lui dit-elle, arrire, misrable! Tu oses implorer ma
bienveillance, quand c'est toi qui as trahi et perdu l'homme que
j'aime!... Ah! si je ne te mprisais tant, combien je te
harais!...

Ces paroles foudroyrent un instant le bouffon. Il se releva
d'abord, par un ressort nerveux; puis ses jambes torses
flageolrent, et il tendit les bras pour chercher un point
d'appui. Ses yeux ne voyaient plus, un spasme treignait sa
poitrine.

Il se dbattit pour reprendre son quilibre et pour parler, sans
russir  l'un ni  l'autre.

Si les courtisans l'eussent aperu dans cet tat, son succs et
t accompli: jamais il n'avait t plus laid ni plus grotesque.

Mais la princesse lisait sous ses contorsions une expression de
rage qui lui faisait peur.

--Soit donc!... balbutia-t-il  la fin; soit!... Mais si cet amant
chri succombe dans la lutte... n'accusez que vous-mme!...

Et il sortit en titubant et en tournant sur lui-mme comme un homme
ivre.




XII

LES DEUX PLANTES.


S'il a fallu arriver jusqu' notre poque pour jouir du dblayement
de l'espace qui s'tend entre le Louvre et les Tuileries, et si,
jusqu'au second empire, tous les gouvernements avaient recul
devant la charge de cette tche, qu'on juge de ce qu'tait ce
quartier sous le rgne de Franois Ier, dans la premire partie du
seizime sicle.

Qu'on se figure, Paris tant limit de ce ct par les remparts du
Louvre, un faubourg marcageux, avec les inconvnients,
l'insalubrit des recoins les plus dshonorants de la capitale, et
l'incohrence, le laisser-aller, l'absence d'ordonnancement d'une
campagne.

C'tait un refuge, un repaire si fangeux, que nous ne saurions
faire  aucune des portions actuelles de la banlieue l'injure de le
lui comparer.

On n'y voyait pas des rues, mais des labyrinthes. Le cordeau de
l'ingnieur n'avait eu garde de s'arrter nulle part. Chacun avait
bti  son aise,  sa fantaisie. Les jardins, les cours, les
curies, s'entremlaient avec les maisons de terre, de bois, de
briques, et c'tait toujours aux dpens du chemin, aussi rtrci
qu'il tait tortueux et irrgulier.

Si la propret des rues tait  peu prs lettre morte dans les
trois quarts de la capitale, on peut croire que ce n'tait pas l
qu'il fallait aller chercher le pavage ni l'enlvement des
immondices. La nature spongieuse du sol, envahi priodiquement 
l'poque des grosses eaux, venait en aide  cette insouciance, pour
entretenir dans ces misrables ruelles une humidit ftide et
malsaine.

Le voisinage de la cour n'y faisait rien, d'ailleurs; celle-ci se
croyait suffisamment abrite derrire les remparts de son Louvre,
dont l'enceinte, avec ses fosss intrieurs et extrieurs, et ses
appartements non ars et plus mal clairs encore, ne prouvait
pas, dans le plus haut personnel du royaume, une grande entente des
ncessits ni des agrments de l'hygine.

Au bout de ce quartier s'levaient les Tuileries, c'est--dire une
fabrique de tuiles, dsigne dans les titres du quatorzime sicle
sous le nom de la Sablonnire, parce qu'alors c'tait une carrire
de sable.

On trouve pour la premire fois cette dsignation de Tuileries dans
un dit de 1416, par lequel Franois Ier ordonne que toutes les
tueries et corcheries de Paris seront transfres hors des murs de
cette ville, prs ou environ des Tuileries-Saint-Honor, qui sont
sur ladite rivire de Seine, outre les fosss du chteau du
Louvre.

Nicolas de Neuville, sieur de Villeroi, secrtaire des finances, le
mme auquel, dans un de ces frquents besoins d'argent et par un
des expdients familiers  Duprat, on vendit, en 1522, pour la
somme de cinquante mille livres, tous les produits des greffes de
la ville de Paris et de la prvt,--Nicolas de Neuville possdait
dans ce rayon une maison avec cour et jardin. Franois Ier s'en
rendit possesseur pour l'offrir comme villa de plaisance  sa mre,
Louise de Savoie, qui possdait dj l'htel des Tournelles,
qu'elle n'aimait pas  habiter. En change, le roi donna  Nicolas
de Neuville la terre de Chanteloup, prs Montlhry.

Cependant, cette habitation ne parut pas convenir encore  Louise
de Savoie, car elle ne la garda que peu de temps.

En 1525, date de notre rcit, elle ne l'occupait dj plus, et la
donnait, pour en jouir pendant leur vie,  Jean Tiercelin, matre
d'htel du Dauphin, et  Julie Dutrot, sa femme. C'est sur
l'emplacement de cette proprit que s'leva dans la suite le vaste
et somptueux palais qui devint la demeure de nos rois.

A l'poque de la captivit du roi, la duchesse rgente tait donc
force de loger habituellement au Louvre, et les Tuileries
n'taient bien, comme nous venons de le dmontrer par des
tmoignages historiques, qu'une fabrique de tuiles.

Il est vraisemblable que l'tat matriel de ce quartier et le
voisinage des abattoirs, _tueries et corcheries_, pour parler le
langage d'alors, n'taient pas trangers au dgot de la mre du
roi pour ce quartier.

On pense bien aussi que la police, dj si insuffisante dans
l'intrieur de la ville, n'tait pas trs active dans ce ramas
d'habitations, fort mal hant en gnral, et, ds la tombe du
jour, les indignes d'humeur paisible n'avaient rien de plus press
que de se clore prudemment dans leurs logis.

Les chats, les chiens errants, quelques animaux de basse-cour,
cherchant leur pture dans les immondices, taient  peu prs les
seuls tres vivants qu'on y rencontrt alors, et nous n'avons pas
besoin d'ajouter que l'clairage, mme celui des niches des saints
au coin des rues, y tait totalement inconnu.

Qu'allaient donc faire dans ce fcheux ddale, par une nuit des
plus noires, deux personnages d'allure honnte,  en juger par leur
dmarche?

C'tait un homme et une femme, le premier d'un ge avanc, la
seconde beaucoup plus jeune.

De grands manteaux bruns les enveloppaient, et des masques noirs
couvraient le haut de leur visage.

En examinant bien leur silhouette, on et reconnu que l'un et
l'autre n'taient pas dnus de moyens de dfense, en cas de
mchante rencontre, et que leurs manteaux taient disposs de faon
 leur en permettre l'usage.

C'tait le vieillard qui servait de guide  sa compagne, mais
lui-mme possdait peu la clef de ces dtours, ou se trouvait
drout par les tnbres, car il hsitait  chaque coin de ruelle,
et plusieurs fois il lui fallut revenir sur ses pas.

La jeune femme le suivait avec une docilit entire, rglant son
pas sur le sien, s'arrtant quand il s'arrtait, se htant s'il
allait vite, rtrogradant lorsqu'il avait fait fausse route.

Non seulement pas une plainte ne lui chappait, mais son compagnon
et elle n'changeaient mme aucune parole.

Ce ne fut qu'aprs une course assez ardue que le guide suspendit
une seconde sa marche,  l'entre d'une impasse troite, borde de
cahutes dont les toits aigus se rapprochaient de tous les cts,
comme pour se donner l'accolade de la misre et du dlabrement; et,
pour la premire fois rompant le silence:

--Nous voici arrivs, murmura-t-il  voix basse.

Un faible rayon de lune tant descendu jusque-l,  travers la
troue des pignons et des surplombs, il tendit la main dans la
direction d'une porte basse, cintre, seul huis perc sur toute la
faade d'une des maisons de l'impasse.

Ce dfaut d'ouvertures donne  cette demeure un aspect bizarre et
plein de rticences.

On se demandait tout de suite pourquoi cette haine de la clart, ce
besoin de ne pas ouvrir les moeurs et habitudes de sa vie prive
 la curiosit des voisins, ou ce mpris pour les affaires du
dehors. L'habitation prenait-elle l'air par des croises sur une
cour ou un jardin, ou bien ses habitants vivaient-ils  la manire
de troglodytes, dans les tnbres et dans les trous?

Au sommet de l'accent circonflexe form par le toit, une girouette
rouille faisait tourner  tous les vents l'image d'un hibou.

Les curieux, s'obstinant  y voir un autre problme propos  la
perspicacit, se demandaient, sans pouvoir dcider rien, si
l'oiseau de Minerve figurait l comme l'emblme du recueillement et
de l'tude, ou comme une allusion  la solitude tnbreuse du lieu.

L'image tait bien choisie, dans tous les cas, car ds que la bise
la faisait tournoyer, il en partait un son criard qu'on et pris
pour celui d'une chouette vritable.

Loin d'tre rebute par cet aspect rpulsif, la jeune femme hta le
pas vers la porte aux panneaux de coeur de chne grossirement
sculpts, et l'eut bientt atteinte.

--Tu vas m'attendre  l'angle de la maison, dit-elle  son guide,
et veiller.

Il y avait dans son accent, malgr la dfrence dont il tait
empreint, cette inflexion naturelle aux gens habitus  commander.

--Ainsi, fit d'un ton respectueux le vieillard, vous persistez
absolument, madame,  entrer seule dans ce lieu.

--Il le faut, mon vieil ami. Mais ne crains rien, je ne compte pas
y sjourner longtemps.

--Ainsi soit-il, et que nos saints patrons vous assistent. Je me
blottis l, dans ce coin, o le plus clairvoyant ne distinguerait
pas les doigts de sa main, l'oeil au guet, l'oreille aux coutes.

--C'est parfaitement; ne sors pas de l.

--Allez donc, madame, et que notre sire Dieu vous seconde.

Il fit comme il avait dit, et sa compagne, saisissant avec
rsolution le heurtoir, frappa trois coups successivement gradus,
le premier trs fort, le second plus faible, le troisime plus
lger encore.

Quoique ce mode de cogner ressemblt  un signal, la maison ne
bougea pas d'abord. Aucun bruit ne s'y produisit, aucun filet de
lumire ne se montra dans le cadre de cette porte sinistre.

Le sein de la jeune femme battait avec quelque motion; mais,
quelle que dt tre son impatience, elle attendit sans renouveler
son appel.

Sans doute elle possdait des donnes sur les allures des htes ou
de l'hte de l'endroit.

En effet, son attente ne fut pas vaine.

Un guichet perc dans une des moulures, et si troit qu'elle
n'avait pu l'apercevoir,--juste ce qu'il fallait pour laisser
passer le rayon visuel,--se trouva ouvert.

--Que voulez-vous? demanda une voix casse et grondeuse.

--Ouvrez! rpondit-elle.

--Chez qui donc croyez-vous frapper  cette heure avance?

--Chez matre Gaspard Cinchi.

--Et vous souhaitez?...

--Lui parler un moment.

--Hum! hum! grommela la voix, tandis que l'oeil de la porte
cyclope paraissait interroger le dehors, pour s'assurer qu'il n'y
avait bien l qu'une personne.

--Faites vite, je vous supplie, matre, insista la visiteuse on
laissant glisser par le judas une demi-douzaine d'cus d'or
fleurdeliss.

--Vous tes seule? demanda-t-on encore, comme si l'on ne tenait pas
compte de cette aubaine.

--Quelqu'un m'attend dans le voisinage.

On cessa enfin d'interroger, et la porte s'ouvrit sans bruit juste
assez pour laisser passer une personne, et se referma d'elle-mme
ds que la jeune femme s'y fut glisse.

--Cette premire pice tait une petite antichambre carre, d'une
entire obscurit; on sentait sous ses pieds le sol raboteux en
terre battue.

--Venez, dit alors la voix.

Une autre porte s'ouvrit et donna accs dans une salle humide et
basse, sans fentre d'aucune espce.

Une lampe, pendue  la poutre du milieu, y brlait sans cesse,  en
juger par la couche de fume noire qui drapait les solives comme
une nappe mortuaire.

Cette salle n'avait d'autres meubles qu'un fauteuil carr, deux
escabelles garnies de cuir comme lui, et une table de chne  pieds
tourns.

L'atmosphre tait imprgne surtout de l'odeur huileuse de la
lampe, mais on y percevait aussi comme les manations vagues de
senteurs cres et empyreumatiques.

Au reste, ces dtails occupaient bien moins la visiteuse que la
physionomie du personnage en prsence duquel elle se trouvait.

Qu'on se reprsente un vieillard aussi vieux que l'imagination
pourra le crer, vtu d'une longue robe brune, encore garnie par
devant et aux poignets de restes de fourrure. Ses cheveux blancs,
pais et longs, descendaient sur ses paules et finissaient par se
confondre avec sa barbe blanche, longue et paisse comme eux.

Une ceinture de cuir, boucle autour de ses seins, retenait sa
robe.

Il tait grand et son ge, que l'on n'et pas os calculer tant il
semblait avoir vcu, n'avait pas courb sa taille, ni mme teint
la vivacit de ses yeux.

De ses larges manches sortaient deux mains osseuses, et ce qu'on
apercevait de ses bras ressemblait plus  un squelette qu' une
machine vivante.

De son ct, il embrassa de l'clair de ses prunelles ardentes tout
l'ensemble de la jeune femme; elle avait rejet sur ses paules le
coqueluchon de son manteau, mais elle conservait son masque, et il
ne demanda pas qu'elle le dpost.

  [Illustration: Duprat et pay bien cher pour voir couler ces
  pleurs.]

--Vous avez donc quelque chose de bien important  me dire,
pronona-t-il lentement, que vous n'avez pas craint de venir me
trouver ainsi, malgr la nuit?...

--A cause de la nuit, rpondit-elle; car le jour je n'eusse pas
os.

--Parlez, alors, madame; que souhaitez-vous?

--Oh! tous les secrets de votre science, toutes les ressources de
votre art, tous les calculs de votre astrologie... N'pargnez rien,
je suis riche; je ne vous mnagerai pas la rcompense; elle sera
proportionne  vos services.

A l'appui de cette promesse, elle lui remit une bourse entire,
qu'il fit glisser, sans manifester aucune explosion de reconnaissance,
dans l'escarcelle pendue  sa ceinture.

--Dans ce cas, dit-il seulement, nous ne serions pas suffisamment
bien ici. Venez encore.

Il l'introduisit dans une troisime pice; mais l'accumulation des
objets qui encombraient celle-ci compensait largement la nudit des
deux premires.

Les murailles disparaissaient sous des fragments de tapisserie,
recouvrant des portes et des croises, tant on redoutait dcidment
l'air et la clart dans ce logis, mais plus particulirement encore
sous un amoncellement des objets les plus bizarres, les plus
htrognes.

Les planches, disposes en forme d'tagres, par rayons,
supportaient un monde de fioles, de bouteilles de grs, de
creusets, de cristallisations, d'oiseaux, de serpents, de
quadrupdes empaills. Des guirlandes de plantes dessches
pendaient  et l  travers les solives saillantes du plafond.

Un ou deux siges recouverts de cuir ou de peau brute, dont un
usage frquent avait us la moiti des poils, des escabelles sans
dossiers, des tables surcharges de manuscrits, d'instruments de
mathmatiques, de sphres et de planisphres clestes, formaient le
plus gros du mobilier.

Au fond, dans un angle, se dressait un fourneau o luisait un reste
de charbon rouge; autour de ce fourneau, s'amoncelaient des
alambics, des cornues, des creusets, des vases de mtal ou de terre
rfractaire de la forme la plus inusite.

Une lampe de cuivre d'un modle primitif, c'est--dire dont la
mche, passant par un bec assez troit, baignait dans un rceptacle
rempli d'huile, clairait ce capharnam d'une faon si restreinte
qu'aucun des meubles, aucun des appareils ne se dessinait sous un
aspect prcis, et que les moins loigns semblaient eux-mmes au
milieu d'un nuage.

Quand, par hasard, un souffle d'air venait de la porte par laquelle
l'alchimiste introduisit la dame au masque, il imprimait  la
flamme une ondulation qui semblait se communiquer aux curiosits de
ce musum, et jusqu'aux grands personnages des tapisseries.

Le vieillard ne cessait pas, de son oeil pntrant, d'observer la
visiteuse, mais il ne surprit dans son attitude aucune des marques
d'motion que cette fantasmagorie causait sur ses clients
ordinaires. Ou c'tait une femme suprieure, ou le motif de sa
dmarche tait si srieux qu'il dominait en elle toute autre ide.

Il lui fit signe de s'asseoir sur le sige le plus convenable, et
prit place en mme temps en face d'elle, prs de la table o
brlait la lampe.

--Que souhaitez-vous de moi, madame? demanda-t-il en fixant
toujours son oeil perant, qui allait chercher sa pense sous le
masque dont elle cachait ses traits.

--Matre, je veux connatre ma destine et celle d'un tre dont
l'existence m'est plus chre que la mienne.

--C'est un horoscope, pronona lentement l'alchimiste.

Et, l-dessus, il alla carter le coin de l'une des tentures qui
retombaient sur les fentres, et par l'embrasure, il regarda le
ciel.

Quelques rares toiles y scintillaient,  des espaces fort
lointains les uns des autres.

--La nuit est peu propice, murmura-t-il.

Cependant il s'arma d'une lunette,  l'aide de laquelle il
parcourut longtemps avec soin l'espace suprieur.

La jeune femme le suivait anxieusement du regard, dans un silence
respectueux.

--J'aperois votre toile, fit-il au bout d'un quart d'heure.

--Parlez, parlez, matre!

Et, si brave qu'elle se ft montre jusqu'alors, gagne par
l'influence du lieu, par les aromes subtils qu'on y respirait, par
l'attirail du ncroman, par son accent bref et convaincu surtout,
elle sentit son coeur battre, et retint sa respiration pour ne
rien perdre des mots hachs qui lui chappaient.

--Ce n'est pas un astre ordinaire... il jette des feux
singuliers... on dirait des diamants ptris de sang, de larmes et
d'or... Mais est-ce bien votre toile?... Oui, je n'en peux douter;
elle scintille au centre des signes du zodiaque qui prsidrent 
votre naissance...

Il se tut un moment; son attention paraissait redoubler.

--Non, non! murmura-t-il avec force, ce n'est pas naturel... Il
existe l une erreur de ma science ou un prodige impntrable  mon
esprit... Essayons si les calculs nous en donneront la solution...

Laissant retomber la tenture, il revint  sa table, dposa sa
lunette auprs de lui, saisit une plume, et commena  couvrir une
large feuille de papier de figures algbriques, de dessins bizarres
et de pyramides de chiffres.

--A coup sr, dit-il, en marquant d'une pause chaque membre de
phrase, vous tes appele, madame,  de hautes destines... Les
existences communes n'ont pas de ces combinaisons merveilleuses...
Que voulez-vous que je vous annonce?... Souveraine?... Un trne?...
Oui, c'est bien un trne?...

Et comme il porta sur elle son regard inspir, il la vit plus
triste que quand elle tait entre, inclinant la tte et soupirant:

--Hlas!... ce trne, je ne l'ai pas souhait!...

Elle pensait sans doute  la couronne d'impratrice que sa mre
prtendait lui mettre au front, comme celle du martyre.

Les vues de l'empereur sur sa personne lui avaient t communiques
nagure une premire fois; une rpulsion instinctive les lui avait
fait repousser; elle avait peur de ce conqurant sans misricorde
et sans foi, et sa conduite prsente vis--vis de Franois Ier
achevait de le lui rendre odieux.

Il lui fallait cependant souhaiter, dans le double intrt qui
occupait sa vie, le retour de son frre et le salut de son amant,
que ce dessein russt.

Habitu  pntrer les ambitions humaines, Gaspard Cinchi vit bien,
 la douloureuse indiffrence de sa cliente, qu'elle tait en effet
d'une essence peu commune. Il lui promettait le diadme, et ce
prsage ne faisait qu'assombrir son front.

L'horoscope tait vrai, peut-tre, mais si cette jeune femme tait
rserve  un trne, ce n'tait pas  celui d'Espagne et
d'Occident, ainsi qu'elle devait le croire en cette circonstance.

--Vous suivez mes paroles, n'est-ce pas, madame? dit le ncroman;
je lis dans votre avenir que vous serez reine.

--Certes, j'entends bien, mon pre; vous me parlez de ma fortune
comme si c'tait cela qui m'amne...

--De quoi souhaitez-vous donc que je vous entretienne?...

--Hlas! de peu de chose, de mon coeur...

Il y avait presque un sanglot dans ces quelques paroles.

Le vieillard en tressaillit; un visage bien afflig se drobait
donc sous ce masque noir!

Il recommena diverses supputations, les renouvela, les vrifia, et
leurs rsultats taient sans doute tranges, comme les conjonctures
de l'toile de cette femme, car,  chaque combinaison, il lui
chappait des interjections pleines de surprise.

--Pauvre femme! fit-il avec piti; c'est bizarre, voici trois fois
que je renouvelle mes calculs, ils sont exacts; car, de quelque
faon que je procde, j'aboutis au mme rsultat.

Eh bien, ce rsultat me montre dans votre destine une ligne qui se
croise avec la mienne, de mme que j'ai distinctement vu au ciel
une jonction entre nos deux toiles... Je cherche vainement quel
est cet arcane du Grand-tre... De grce! venez vous-mme en aide 
ma science en dfaut ou insuffisante.

--Que souhaitez-vous?

--Vous croyez, n'est-ce pas, comme tout esprit sens,  une autre
vie,  la perpetuit de l'essence qui vous anime?

--Qui n'y croit pas? rpondit-elle en coutant avidement, car ce
dbut ressemblait aux propres discours que lui avait tenus Jacobus
de Pavanes dans leur dernire entrevue.

videmment, une femme du grand monde, comme vous paraissez tre,
comme votre horoscope dit que vous tes, a peu le loisir de
s'occuper de ces matires abstraites; mais puisque vous avez eu la
hardiesse de pntrer dans l'antre de la science, laissez-moi vous
interroger en son nom.

Beaucoup de faux prophtes et de faux savants prtendent chercher
l'avenir dans les rves. Les rves tiennent  une seconde vie,
c'est vrai; mais ce n'est pas  une vie future, c'est  une vie
passe. Ne vous rappelez-vous point en avoir fait quelquefois qui
semblaient vous reporter  une autre priode d'une existence dont
vous ne retrouviez plus la trace tant veille, et que cependant,
tant que durait la torpeur de votre esprit et de vos sens, vous
auriez jur avoir traverse dj?

De grce, coutez-moi, madame, si abstraites que ces ides vous
semblent. Le rve n'est pas, je vous le rpte, une anticipation
sur l'avenir. Il nous reprsente deux priodes de notre existence:
la priode actuelle, quand il nous retrace les incidents rcents
qui nous ont vivement impressionns; la priode antrieure, quand
il nous offre l'image d'pisodes, de sensations que nous
reconnaissons, que nous tenons pour aussi vraies que les premires
tant qu'il dure, et qui nous tonnent parfois encore quand il est
dissip. Car nous jurerions, en rentrant en nous-mmes, que nous
les avons rellement prouves  une poque, dans des conditions
qui nous chappent.

--C'est vrai, j'ai ressenti cela; il y a des instants o nous nous
souvenons de choses qui ne nous sont jamais arrives, rpondit la
jeune femme, attire au plus haut point par ces distinctions. Je
comprends votre thorie, c'est celle qui admet la migration, la
transmission des mes...

--Vous avez dit le mot! s'cria le vieillard, au comble de la
surprise; mais l'avez-vous trouv de vous-mme, ou quelqu'un vous
l'a-t-il enseign?

--Je rpondrai plus tard  votre question, mon pre. Poursuivons
d'abord le sujet qui nous occupe.

--C'est que, reprit-il, ce rapprochement de nos deux toiles dans
une conjoncture nfaste s'expliquerait peut-tre par un
rapprochement de nos esprits dans une existence antrieure; sinon,
il me faut rpondre  la demande que vous me faites de votre
horoscope, que nos destines se coudoient, et qu'elles sont
funestes toutes deux...

Ici, le vieillard laissa tomber sa tte sur sa poitrine et exhala
un long soupir.

La dame au masque le considra un moment avec une tristesse aussi
profonde que la sienne mme; mais pour ne pas le laisser s'y
absorber davantage:

--Mon pre, dit-elle, vous souffrez?

--Oh! oui, je souffre bien, madame!... fit-il en relevant peu  peu
sa tte blanchie; et moi qui compose des charmes pour le bonheur
des autres, j'aurais bien besoin de trouver la mandragore qui
mettrait fin  mes tourments.

Leurs plantes avaient-elles en effet quelque concidence
mystrieuse? On et pu le supposer,  voir l'attraction qui amenait
sur ce vieillard la sollicitude de cette jeune femme, et en
songeant qu'ils se rencontraient cependant pour la premire fois.

--Quoique je ne possde pas encore la couronne que vous m'annoncez,
dit-elle, il m'est arriv de rendre quelques services  des
malheureux, de prvenir des injustices, de faire rparer de grands
torts. Si ma protection pouvait vous servir, je vous l'accorderais
avec bonheur... Ayez confiance, matre, ouvrez-moi votre coeur.

Les infortuns ont si grand besoin de consolation, qu'ils
accueillent souvent  la lgre l'espoir qu'on fait luire devant
eux, bien que la dception soit parfois le fruit de leur facilit.
Gaspard Cinchi avait trop la connaissance du coeur et de la
perfidie des hommes pour se livrer ainsi; mais, aux manires de sa
visiteuse, il devinait une personne puissante;  son accent, au peu
de mots qu'elle avait prononcs, il reconnaissait une nature
gnreuse.

--Mon histoire est douloureuse, dit-il. Ma vie s'est coule dans
l'tude. Elle et d se terminer depuis longtemps, car le ciel ne
l'a prolonge au del du terme ordinaire que pour entourer ma
vieillesse d'preuves cruelles... Je n'ai pas toujours trafiqu de
ma science. C'est seulement depuis que je me suis install en ce
logis que j'ai compris la ncessit d'en tirer profit; car avec de
l'or, on opre bien des choses, et il me faut beaucoup d'or pour
russir dans celle  laquelle tient le reste de mon existence.

A l'ge o la nature est inclmente, un miracle d'en haut m'avait
accord un fils... le modle de toutes les vertus, de tous les
talents... Je l'aimais comme Isral aimait Benjamin.

Il me rendait cette affection, mais elle ne suffisait pas  ses
vingt ans, et bientt surgit en lui une de ces passions violentes,
envahissantes, exclusives, qui entranent et affolent leurs
victimes. Il aimait, le malheureux enfant, il aimait une grande
dame!...

Oh! non pas, je dois le croire, une femme telle que vous, qui vous
montrez humaine et bonne; mais quelqu'une de ces demoiselles de
haut blason, qui jouent avec ces passions sincres comme les
chattes avec leurs proie, pour les meurtrir d'un coup de leurs
griffes couvertes de velours, quand elles en ont assez!

A travers les trous de son masque, les prunelles de la jeune femme
lanaient des clairs, ses narines se dilataient avec force, des
frmissements glissaient sur ses lvres.

--Votre fils, demanda-t-elle toute tremblante, vous confia-t-il le
nom de cette dame?

--Jamais... Quelque femme d'un grand nom et d'un misrable coeur,
sans doute... Je vous en fais juge: adonn aux ides de la rforme,
 la suite d'un prlat illustre, il s'est vu saisir, entraner dans
une des prisons de Paris, au Chtelet,  la Bastille ou au Louvre,
je n'ai pu savoir dans laquelle, et cette femme, qui est influente
et considre,--c'est tout ce qu'il m'en a dit,--cette femme l'y
laisse gmir sous la menace d'un arrt plus affreux peut-tre!...

N'est-ce pas, madame, cette femme n'a pas d'entrailles?...

Son interlocutrice s'tait leve  ces derniers mots, et elle
tendait le bras vers le vieillard par un geste solennel.

Trois coups appliqus  la porte extrieure, mais que l'on
distingua parfaitement malgr la distance, arrtrent la parole sur
ses lvres.

--On frappe! dit le ncroman, et c'est quelqu'un qui connat le
signal. Que faire?...

--Allez voir, matre; et si c'est pour une consultation, donnez-la:
j'attendrai autant qu'il sera ncessaire... car il faut que je vous
parle encore!... Mais o me retirer? A aucun prix, je ne saurais me
laisser voir ici...

--L, dit-il en montrant un des pans de la tapisserie; mettez-vous
l.

C'tait un recoin obscur, espce de cabinet sans meubles. A tout
hasard, la jeune femme s'y blottit.




XIII

LE PHILTRE ET LE POISON.


Cette fois c'tait un homme, ainsi que la jeune femme cache sous
la tenture s'en convainquit promptement par le murmure confus de
voix qui arrivait jusqu' elle, au fond du laboratoire,  travers
la sonorit des deux premires pices vides. Il parlait trs haut,
et insistait pour pntrer jusqu'au coeur de la place, quoique
matre Gaspard Cinchi s'effort de le retenir dans la salle
prcdente.

La dame au masque ne distinguait pas ses paroles, mais quelques
inflexions de son accent la frapprent particulirement. Elle tait
certaine de les connatre, sans se rappeler au juste  qui elles
appartenaient.

L'alchimiste, press d'en finir avec ce nouveau client, se dcida 
l'introduire dans le laboratoire.

--Entrez donc, lui dit-il; mais, en vrit, je ne peux vous
accorder qu'un court entretien.

--Foi de gentilhomme! exclama son visiteur, il y a donc
encombrement dans les forges de Satanas!

A ce juron, qui n'appartenait qu'au roi Franois Ier, la jeune
femme avait redoubl d'attention, et son oeil avait trouv dans
la tapisserie un vide par lequel elle pouvait tout observer.

Le nouveau venu tait un nain tout contrefait, envelopp dans un
manteau gris tranant sur ses talons. Un feutre noir, sur lequel se
dressait  pic une grande plume, noire aussi, retombait jusque sur
son visage.

Mais il rejeta ngligemment sur une escabelle feutre et manteau, et
s'accroupissant  la faon orientale entre les bras du plus grand
des fauteuils de cuir:

--Matre, dit-il, vous tes press, je ne suis pas en humeur de
paroles vaines. Je serai bref et logique.

Ce disant, il jeta sur la table une bourse de soie brode aux
fleurs de lys et gonfle d'or.

La jeune femme suivait cette scne avec une motion indicible, le
gnome qui venait de prendre possession du fauteuil du sorcier, et
qui semblait ici dans son empire naturel, c'tait le bouffon de la
cour, le sarcastique, le joyeux Triboulet!

Certes, il ne justifiait gure en ce moment son renom de gaiet
inpuisable.

Ses cheveux roux et rudes pendaient en mches ingales autour de
son gros cou apoplectique; les raillures de ses yeux suintaient le
sang; ses paisses lvres crispes grimaaient des contours
impossibles; des traces de rouge et de fard mal essuys zbraient
sa face blmie.

Il n'tait plus ni comique ni grotesque, il tait hideux.

Le ncroman le considrait avec sa vigilance habituelle, et, frapp
du dsespoir empreint sur ses traits abattus, il n'attendit pas
qu'il l'interroget:

--Vous tes malheureux? lui dit-il.

--Taisez-vous! rpondit-il, ranim par ce mot. Je ne vous demande
pas cela... Ce qui passe en moi, nul ne doit le savoir! je voudrais
me le cacher  moi-mme. Ce ne sont pas vos consolations ni vos
horoscopes que je viens chercher...

--Que souhaitez-vous donc?

--L'aide de votre science la plus positive, l'alchimie.

Cependant, Gaspard Cinchi avait rencontr juste du premier mot.

Triboulet tait malheureux; il tait descendu dans l'antre infernal
du ncroman, parce que l'enfer tait dj en lui et l'attirait.

Ce qu'il avait voulu faire comprendre  la princesse Marguerite
tait-il vrai? Y avait-il rellement un coeur dans cette machine
 quolibets et  tours de force? Oui, mais un coeur semblable au
reste de cette crature manque,--incomplet.

Il tait,--sarcasme du sort! qui lui arrachait des rires fauves
tremps de larmes de feu,--il tait amoureux de la plus divine
crature que le monde et encore admire.

Et quand il descendait en lui-mme, il se prenait d'une telle
excration pour sa laideur repoussante, pour son avilissement
odieux, qu'il se faisait horreur et qu'il et voulu se souffleter
de sa propre main.

Cependant il l'aimait follement, perdument, sans que la raison ni
la conscience de son indignit, de la distance qui le sparait
d'elle, russt  le dtourner d'une adoration voisine du
ftichisme.

Oh! ses ddains, son indiffrence mprisante, comme ils lui
dchiraient l'me  lui qui n'et demand d'autre joie que de se
faire broyer sous les roues de son quipage, craser sous les pas
de sa haquene, pour tre seulement l'objet d'un regard ou d'une
plainte de sa part!

  [Illustration: Vos pressentiments vous ont bien servi, mon pre.]

Et quand le chancelier tait venu le choisir pour confident de sa
passion, rclamer ses services, lui donner de l'or pour l'aider 
se faire aimer de cette femme, quel supplice, quelle rage, quelle
dmence!

Mais elle n'aimait pas le chancelier plus que le fou; il tait
impossible qu'elle l'aimt jamais, et c'tait une pre consolation
dans ses misres de voir son patron souffrir de son mal, d'attiser
insidieusement le brasier de ses tortures.

Il n'tait donc pas seul ddaign, pas seul repouss, mpris!
C'est une des joies de Belzbuth de sentir des compagnons de
supplice.

Oui, mais quel paroxysme de jalousie, en dcouvrant au fond des
fosses du Louvre le vainqueur de cet esprit superbe, l'amant aim
de cette beaut sans gale!

Une dmence furieuse s'tait empare de lui; son imagination,
exalte, familire  l'ide du mal, avait forg, brasier
volcanique, un projet dont il commenait en ce moment l'excution.

--Expliquez-vous, reprit Gaspard Cinchi; que souhaitez-vous de
l'alchimie?

--Deux choses: un philtre et un poison.

Les traits du vieillard ne bougrent pas. Il tait accoutum sans
doute  ces sortes de requtes qui composaient le meilleur revenu
de sa profession.

Cependant, le bouffon officiel, pour prvenir un refus, ajouta avec
vlocit en montrant la bourse:

--Ceci ne suffit-il pas pour ces deux objets?

Gaspard Cinchi abaissa froidement les yeux sur le sachet, le prit
par la main et sembla le peser.

Craignant toujours une hsitation:

--Ajoutez ceci! dit Triboulet.

Et il fit rouler prs de la bourse deux bagues ornes de gros
diamants, qu'il arracha de ses doigts.

--Vous tes un homme sage et discret? lui dit avec son calme
irritant et nigmatique le vieillard.

--Non, je suis un fou et un bavard... mais je sais payer, et je
veux tre servi... Est-ce assez, enfin.

De sa poigne nerveuse il brisa une chane d'or, prsent du roi son
matre, cache sous son pourpoint, et la lana  ct du reste.

--J'entends fort bien, murmura Gaspard: vous voulez possder les
deux talismans qui rapprochent l'homme du gnie du bien et de celui
du mal: le philtre qui fait aimer et le poison qui tue.

--Eh bien, oui... le philtre qui endort la mfiance, qui te la
force de rsister, qui engourdit les sens et qui nous livre sans
rsistance la femme qui nous et repousss et meurtris veille...
Cette femme, je l'aime; assiste-moi, suppt de l'enfer, il faut
qu'elle m'appartienne!...

--Quant au poison?...

--Ne me prenez pas pour un assassin ni pour un misrable voleur,
vieillard!...

Je suis un homme offens qui se venge!

--Il y a pour cela le duel, objecta Gaspard.

--Le duel!... ah! ah! ah! exclama le bouffon avec un clat strident
qui fit vibrer les fioles sur leurs tagres, qui donc se battrait
avec moi?...

--C'est juste, rpondit gravement l'alchimiste.

Un clair de joie traversa la sombre physionomie de Triboulet.

--Enfin! vous me comprenez et vous consentez?

--Venez demain,  l'heure o vous tes venu ce soir, les deux
choses seront prtes.

--Le philtre?

--Le philtre qui endort.

--Et le poison?

--Le poison qui foudroie.

--Demain soir,  la mme heure, matre, je vous apporterai une
seconde bourse et des bijoux plus prcieux que ceux-ci.

En mme temps il tait saut en bas de son fauteuil, avait repris
son manteau et son feutre et se dirigeait vers la sortie.

L'alchimiste le reconduisit jusqu' la porte de l'impasse et ne
revint qu'aprs l'avoir solidement ferme.

En rentrant dans son laboratoire, il trouva la jeune femme debout
prs de la table, dans une attitude imposante et solennelle.

--Matre, lui dit-elle, tu ne tiendras pas la parole que tu as
donne  cet homme.

--Pourquoi cela, madame? demanda Gaspard, secrtement mu de la
vibration de sa voix.

--Parce que la femme qu'il veut perdre, c'est moi! le rival qu'il
veut empoisonner... c'est ton fils!...




XIV

A TRAVERS LA NUIT.


Le centenaire passa lentement ses longs doigts osseux sur son
front, l'oeil fixe, le sein haletant.

Il n'en croyait ni ses sens ni sa raison.

--Mon fils!... rptait-il, pelant ces deux syllabes comme s'il
les entendait pour la premire fois; mon fils!...

La jeune femme le regardait, attendrie par cette grande surprise,
rsultat d'une si grande tendresse.

Elle avait trop de dlicatesse inne pour lever de nouveau la
voix; elle sentait que le coup avait t si violent qu'il avait
branl ce cerveau de bronze; elle attendait que la raction
s'oprt, que les ides reprissent leur cours rgulier.

Le vieillard s'avana jusqu' elle, et, saisissant avec respect le
bord de son manteau, pour s'assurer  la fois que ce n'tait pas
une vaine apparition et qu'elle ne tentait pas de lui chapper.

--Madame, madame, balbutia-t-il, n'avez-vous pas dit: Mon fils?...

Elle lui rpondit par un signe de tte.

--Non, non... fit-il tout frissonnant, parlez! que j'entende ce mot
de votre bouche.

--Vous avez parfaitement entendu, matre; je vous ai dit que
l'homme qui sort d'ici mdite un double forfait;--le poison qu'il
rclame, il le destine  votre fils.

L'alchimiste tressaillit de nouveau, et frapp enfin de la pense
qui aurait d lui venir la premire, s'il et moins obi  l'lan
de sa raison qu' celui de la froide sagesse:

--D'o savez-vous que Gaspard Cinchi a un fils?

La jeune femme sourit doucement:

--Puisque je sais cela, ne voyez-vous pas aussi que je connais
votre vrai nom, messire Jean de Pavanes?

--Mon nom! Oui, vous savez mon nom... Qui vous l'a rvl? par le
ciel, dites!...

--Votre science et vos discours, mon pre.

--Ah! attendez, de grce, ne prcipitez rien... Je suis si vieux,
vos paroles sont si solennelles... Ma pauvre tte s'gare...
Madame, soyez bonne, indulgente... Madame, en me parlant de lui, de
mon enfant, est-ce que vous ne m'avez pas dit encore... Oh! je
n'ose en croire mon souvenir. Vous m'avez dit qu'il avait une
protectrice, une amie?...

--Je vous ai dit que je l'aime, mon pre.

Elle rpta cet aveu avec gravit, avec conviction, comme une chose
naturelle dont il n'y a pas  se cacher.

--Oh! merci! merci! Vous tes une noble femme, vous! Ah! du moins,
vous ne rougissez pas d'obir  votre coeur, et ce n'est pas la
bonne fortune qui vous attire... Merci, merci.

Et, dans son motion, il couvrait de ses baisers ces belles mains
royales o les lvres de son fils avaient dj dpos les leurs.

--Ah! il y a longtemps que je vous cherche et vous fais chercher,
matre; car je vous avais dj en estime et en honneur  cause de
lui.

--Oui, il vous a parl de son vieux pre, n'est-ce pas? A votre
tour, parlez-moi de lui.

--Il pense  vous, il vous pleure; il vous aime,  ce point que
j'ai parfois t prise de jalousie contre vous.

--Mon enfant!... mon Jacobus!... Ah! laissez-moi pleurer...

Il tomba sur un sige, tout rayonnant et tout en larmes.

--Vous avez raison de le chrir, car c'est le plus grand coeur et
le plus beau gentilhomme de France.

--N'est-ce pas, madame!... Oh! je le vois bien, vous l'aimez comme
moi... Oui, c'est cela, je comprends  prsent cette rencontre de
nos toiles... Les cieux sont un livre sublime, voyez-vous, pour
ceux qui savent y lire; mais vous, madame, vous tes donc l'ange de
la consolation?

Elle secoua sa tte soudain attriste au souvenir de cet horoscope:

--Je suis l'ange des tombeaux, matre.

--Je ne demande pas  voir vos traits, reprit le vieux Jean de
Pavanes; mais ces hautes destines que je dcouvrais dans votre
plante... La science aurait-elle  la fois rvl une vrit et
indiqu un mensonge?

--La science, je suis force de le souhaiter et de le craindre, la
science a peut-tre dit vrai. Si l'on choisissait sa destine,
j'enchanerais sur l'heure la mienne  celle du chevalier de
Pavanes.

--Je ne sais quel prestige il y a dans votre voix, madame, mais
plus je vous entends, plus il me semble que c'est une bouche royale
qui parle.

--Hlas!...

La jeune femme poussa un long soupir, et, retirant son masque,
laissa contempler son visage  l'alchimiste.

Jean de Pavanes, en quittant secrtement la ville de Meaux, pour
viter le sort des autres novateurs, et plus particulirement pour
s'attacher  la fortune de son fils, qu'il savait tre transfr
dans l'une des prisons de Paris, avait d changer de nom.

Il s'tait install dans le faubourg du Louvre en qualit de
physicien et d'alchimiste, se tenait  porte de connatre la
fortune de son cher enfant, et comptant sur les ressources que lui
procurait son art pour parvenir jusqu' lui, pour le sauver en
gagnant les geliers.

Mais on n'arrivait pas ainsi jusqu'aux prisonniers de religion sous
l'administration d'Antoine Duprat.

La rgente et la soeur du roi taient les premires personnes
auxquels les noms de ces criminels eussent t communiqus.

Le vieux docteur avait vu plusieurs fois nagure la princesse
Marguerite figurer aux cts du roi dans les solennits publiques;
en la reconnaissant dans la personne de la dame qu'il avait devant
lui, il voulait se prcipiter  ses genoux.

Mais elle, le forant  se relever avec cette grce sraphique qui
lui appartenait:

--Redressez-vous, mon pre, lui dit-elle, c'est  ma couronne de
duchesse,  mon diadme de reine future  s'incliner devant vos
cheveux blancs et votre savoir... Puisse celui-ci dcouvrir un
arcane assez efficace pour sauver notre ami commun.

--Oh! madame, ne pouvez-vous pas tout!

--S'il en tait ainsi, Jacobus serait-il encore dans les fers!

--Cependant, vous tes la soeur de monseigneur le roi, et l'on
sait qu'il ne vous a jamais afflige d'un refus.

--C'est vrai, messire: le roi prsent, tout! le roi absent, rien!

--Et le roi est  Madrid... soupira le centenaire.

--Et le ciel sait  quel sacrifice j'tais dcide pour le
ramener... N'importe, reprit-elle avec nergie, si le chancelier a
ses archers, j'ai mes secrets et mon amour.

--Nous avons des adversaires puissants? hasarda l'alchimiste, dont
le coeur s'tait serr en prsence de ces rflexions.

--Trop puissants!

--Le grand chancelier, messire Antoine Duprat?

--Lui surtout.

--Puis ce grotesque personnage, ce nain, dont vous avez surpris les
intentions?...

--Un histrion empoisonneur, fit Marguerite avec dgot. Ce sont des
gens redoutables, car ils ont pour eux l'autorit, la force et
l'absence de tout scrupule.

--Le crime de Jacobus est-il donc tel qu'il n'y ait pas d'espoir?

--Son vrai crime, mon pre, c'est de m'aimer, ou plutt d'tre aim
de moi... Comprenez-vous?

--Oui, sans doute, ce philtre que l'infme gnome rclamait pour
possder une femme qui le repousse... ce poison pour se venger d'un
rival...

--Qui ne lui a rien fait!

--Ah! du moins, s'il ose se prsenter demain en ce lieu...

--De la prudence, matre!... Recevez-le bien, au contraire,
acceptez son or; seulement, au lieu des liqueurs dangereuses qu'il
vous demande, donnez-lui en d'inoffensives... Trompez ce trompeur.

--Je me fie  votre sagesse; il sera fait, mot pour mot, ainsi que
vous souhaitez. Mais mon fils, du moins, vous pouvez me le faire
embrasser?

--Il est enferm dans une cellule des fosses de la Grosse-Tour.
Oui, matre, vous l'embrasserez...

--Bientt, n'est-ce pas?

--Cette nuit mme.

--Oh! partons!...

--Quelques mots encore. Un projet avait t conu pour obtenir le
retour du roi; j'en concevais grand espoir. Mais ce projet, par une
trahison que je ne puis connatre, est tomb  la connaissance du
grand chancelier, et la couronne que vous m'avez prdite ne sera
probablement pas celle d'Espagne. Il faut donc chercher autre
chose.

--Une vasion?...

--Nous y avons pens, mais c'est le moyen le plus difficile et le
plus prilleux... J'en ai imagin un autre, auquel vous pouvez me
servir.

--Oh! parlez, alors.

--Vous avez t appel tout rcemment au Louvre, prs de madame la
duchesse rgente qui voulait vous consulter?

--En effet, madame, et sur son invitation, j'ai commenc pour elle
certaines oprations cabalistiques que je lui ai jur de ne confier
 personne.

--Un envotement!

--Vous le saviez?...

--Ma mre voulait m'associer  cette entreprise; mais de telles
pratiques, je le dis  vous-mme, rpugnent  ma conscience.

L'alchismiste comprit que ce n'tait pas le moment d'entreprendre
la rhabilitation de son art aux yeux de la princesse. Il ne le
tenta donc pas, et entrant dans sa pense:

--Durant l'entretien qu'elle m'a accord, j'ai t vingt fois sur
le point d'interrompre mes calculs pour me jeter aux pieds de Son
Altesse et implorer sa protection. Chaque fois que j'allais le
faire, quelque chose de dur, de funeste dans son regard, dans son
maintien, glaait ma parole; il fallait commencer par lui rvler
qui j'tais, et je n'osais; je craignais de compromettre  la fois
la confiance qu'elle m'accordait comme physicien et ma propre
libert, qui peut tre utile  ramener celle de mon fils.

Je ne l'eusse pas quitte cependant sans risquer cet aveu, mais
quelqu'un, le grand chancelier, s'est fait annoncer. Madame la
rgente m'a renvoy alors par une porte de service, tandis qu'il
s'avanait d'un autre ct. Je ne suis parti qu'en me jurant bien
de surmonter tous mes scrupules dans l'entrevue prochaine, o je
lui rendrai compte de mon opration.

--Le hasard et vos pressentiments vous ont bien servi, mon pre.

--Comment, madame la rgente?...

--Ma mre ne peut rien pour votre fils, et vos aveux taient pleins
de dangers. Croyez-en ma parole.

--Tout s'croule donc autour de nous?

--Pas encore. Il faut lutter; nous lutterons, et, je le rpte,
vous aurez votre part dans notre oeuvre de dlivrance et de
justice.

Ma mre s'est-elle ouverte  vous sur les soucis qui
l'oppressent?... Quand on rclame d'un homme de science un service
tel que celui-l, on a coutume de lui dvoiler les profondeurs de
son me.

--Non; elle s'est montre pleine de rticences. Elle n'a pas mme
voulu que je lui adressasse ce jour-l son horoscope. Elle m'a dit
que le docteur Agrippa y avait chou, qu'elle attendait, pour me
le demander, le succs de l'entreprise dont elle me chargeait
d'abord.

--Elle veut que vos pratiques surnaturelles la dlivrent d'un
ennemi?

--Elle a ajout que je ne devais avoir aucun scrupule, que cet
homme tait un misrable, souill de crimes odieux, qui eussent
mrit les plus clatants supplices, et que ce serait oeuvre
mritoire d'en purger la socit.

Je lui ai dit alors que pour rendre les incantations et les charmes
plus efficaces, il fallait qu'elle me procurt, pour le mler  la
cire dont je ptrirais son image, quelque chose qui et appartenu 
la personne de cet homme, par exemple, quelques gouttes de son sang
ou un peu de ses cheveux.

Elle m'a promis de me fournir l'un ou l'autre de ces objets  notre
seconde entrevue, en mme temps qu'elle me rvlerait les noms
qu'il fallait livrer  la cabale. En attendant, j'ai entam la
confection de la figurine... Tenez, fit-il, en ouvrant une armoire,
la voici.

Aucun de nos lecteurs n'ignore combien ces pratiques
superstitieuses furent longtemps accrdites, nous ne reviendrons
donc pas sur ce que nous avons prcdemment dit  cet gard.

L'envotement tait une opration cabalistique par laquelle on
croyait causer  son ennemi le mme supplice qu'on infligeait  une
figure de cire que l'on dsignait de ses noms, surtout de ses
prnoms. Parfois aussi, c'tait sur un coeur arrach chaud et
saignant d'un bouc ou d'un blier gorg exprs, que l'on oprait
en y enfonant un nombre cabalistique d'pingles, et en le faisant
ainsi griller au milieu d'un brasier.

Au fait, il serait superflu d'insister sur l'exactitude de nos
indications, dont chacun peut avoir des notions plus ou moins
prcises.

Il faut remonter jusqu'aux grands ges de la Grce et de Rome pour
trouver l'origine de ces pratiques sur des figures de cire; les
devins sacrs les employaient frquemment, soit dans le mme but
que nos astrologues du moyen ge, soit pour la pntration des
songes.

La cromancie, ou divination par la cire, a t longtemps en usage
en Turquie et dans les pays musulmans; il n'est pas bien sr
qu'elle soit, mme aujourd'hui, totalement dlaisse par les
savants ulmas du parti des vieilles croyances.

D'ailleurs, encore, il ne faudrait pas aller bien en avant dans nos
provinces de Normandie, du Maine, des Flandres et bon nombre
d'autres, pour trouver de prtendus sorciers ou devins qui
exploitent la crdulit des campagnards  l'aide de ces
superstitions scrupuleusement calques sur celles du moyen ge. Les
_sorts_ jets au moyen de la cire figurant une image grossire ou
brlant  l'tat de cierge, le coeur de mouton ou de boeuf
saignant, piqu d'pingles, jouissent d'un crdit que les progrs
des lumires ni la marche des sicles n'ont pu draciner.

La superstition est ce qui change et s'efface le moins ici-bas.
L'homme s'y sent tellement isol, dans une condition tellement
transitoire et prcaire, qu'il court avidement aprs les prestiges
qui lui semblent un point de jonction entre cette existence
mesquine et le monde plus lev auquel il aspire.

Sur un des rayons de l'armoire de l'alchimiste, Marguerite aperut
en effet l'bauche d'une figurine de cire.

  [Illustration: Hlne s'arrangea de manire  se rencontrer avec
  Duprat.]

--Eh bien! matre, dit-elle, savez-vous quels traits et quel
costume il faut donner  cette image pour la rendre exacte?

--Lesquels, madame?

--Ceux du grand chancelier Antoine Duprat.

--Le bourreau de mon fils!... Oh! si cela est vrai, ce n'est pas
d'une goutte, c'est de tout son sang qu'il faudrait ptrir cette
image!

--Cet homme, vous le voyez, est l'ennemi de ma mre, mais il est
aussi son tyran. Un logicien, un savant tel que vous, possde tout
ce qu'il faut pour imposer sa volont, pour exercer un prestige
irrsistible sur ceux qui le consultent ayant dj foi en lui...
Voici donc ce que vous ferez:

La premire fois que vous verrez la rgente, faites-lui comprendre
qu'en dressant vos calculs pour accomplir ses vues, vous avez
dcouvert qu'il existait, entre elle et l'homme qu'il s'agit
d'envoter, une liaison, une affinit, quelque chose comme un pacte
qui recule et traverse vos combinaisons.

Bref, insistez, pressez-la sur ce chapitre, et si nous devenons
matres de ce secret,  notre tour, j'en ai l'espoir, nous
imposerons nos volonts au premier ministre.

--J'ai compris, rpondit l'alchimiste. A prsent, pouvons-nous
partir?

--Non, pas avant que vous m'ayez remis,  moi, ce que vous devez
livrer demain au bouffon de la cour.

--Ce philtre et ce poison?... demanda le vieillard, la regardant
avec stupeur.

--Ce philtre et ce poison... Il faut bien combattre les gens 
armes gales. Nos ennemis voulaient s'en servir pour un double
attentat; qui sait? Nous en ferons peut-tre usage pour une bonne
action.

--Vous, madame, vous n'tes pas de celles que l'on refuse ou que
l'on ajourne.

Alors il alla vers l'armoire encore ouverte, prit dans l'endroit le
plus secret deux petites fioles de grs, portant chacune une
tiquette o se lisait une seule lettre indicative.

--Ceci, dit-il, en prsentant la premire, c'est un poison qui
foudroie pour peu qu'on le respire.--Ceci, ajouta-t-il en donnant
la seconde, est un soporifique dont il suffit de mler une goutte 
un hanap de vin pour amener un sommeil de vingt-quatre heures que
rien ne peut interrompre.

--C'est bien, matre, dit-elle en les serrant dans son aumnire,
les hostilits sont ouvertes, et, pour doubler votre nergie et
votre adresse, venez embrasser votre fils!

Ils gagnrent aussitt l'impasse o le fidle gardien, Michel
Gerbier, les attendait en continuant sa veille.

Aucun tre vivant, except les htes  quatre pieds du quartier, ne
s'tait montr dans les alentours depuis le dpart de Triboulet,
qui avait gagn le Louvre  la hte.

La duchesse Marguerite et ses deux compagnons s'acheminrent vers
le mme but.




XV

LA GUERRE DES PETITS MOYENS.


Le lendemain, le fou d'office, dans son accoutrement discret, 
l'heure des tnbres, frappa les trois coups cabalistiques  la
porte du ncroman, qui s'ouvrit aussistt.

Fidle  sa promesse, il jeta sur la table, comme la veille, un
sachet plein d'or attach par une chane de mme mtal.

--Voici ce que je vous ai promis, matre, dit-il, en homme
ponctuel, mais press d'tre servi avec la mme exactitude.

--Et voici ce que j'ai  vous remettre, rpondit le vieil
alchimiste, laconique et impassible comme  son ordinaire.

En mme temps, il atteignait d'un bahut deux fioles de grs toutes
pareilles  celles qu'il avait remises  la princesse Marguerite,
c'est--dire fort petites, portant une tiquette forme d'une seule
lettre, et fermes de bouchons de cire, car on commenait  peine 
connatre l'usage de ceux de lige.

--Le bouchon vert, lui dit-il, renferme le soporifique; le bouchon
jaune, l'autre chose.

--Le poison... pronona tout bas Triboulet.

Ses grandes mains crochues s'tendirent comme des pattes d'araigne
pour saisir les fioles, que ses yeux couvraient de leur lueur
verdtre et phosphorescente.

L'alchimiste crut voir luire la prunelle d'un chat sauvage ou d'un
tigre.

Il les palpa avec amour ds qu'il les tint enfin, et les cacha dans
une poche secrte de son pourpoint.

--Matre, dit-il, je ne sais pas au juste quand je me servirai de
ces objets; mais s'ils ont la vertu souhaite, je m'engage  venir
vous apporter un prsent plus riche que les autres, aprs mon
succs.

--Le succs sera tel que je l'espre, messire, car je vous jure que
j'ai mis dans ces fioles tout ce que je devais y mettre.

--J'y compte bien; avant peu, d'ailleurs, vous aurez de mes
nouvelles... Adieu, illustre ncroman, aimable suppt de Satanas.
Que l'enfer vous maintienne en joie, en sant et en longs jours.

Le bouffon avait retrouv sa belle humeur.

A l'audience de la rgente, le jour suivant, il tourdit
l'assistance par le feu roulant de ses saillies. On ne l'avait
jamais vu plus rjouissant aux meilleures poques de la cour.

Comme on le savait fort habile pour s'initier  toutes les choses
caches du palais, on en conclut aisment qu'il avait surpris de
bonnes nouvelles de la condition du roi, et, sur cette hypothse,
le triste Louvre reprit pour un instant une espce d'animation et
d'entrain.

Louise de Savoie laissa mme s'accrditer cette rumeur de nature 
produire une raction opportune sur la langueur de l'opinion
publique, fort inquite de la prolongation de cette absence de
Franois Ier.

Mais elle possdait par devers elle de fortes raisons de ne pas
s'illusionner. Les mauvaises nouvelles taient les seules exactes.

Aussi, la duchesse d'Alenon, Marguerite de Valois, notre hrone,
tant rentre avec elle dans ses appartements, fut frappe de
l'abattement o elle la vit tomber.

Le temps n'avait pas t perdu entre elle et ses amis. Il avait t
convenu qu'elle s'assurerait d'abord de l'espoir que sa mre
conservait encore dans sa fameuse ngociation des deux mariages,
afin de songer, sans plus de retard, dans le cas probable d'abandon
de ce plan,  un projet d'vasion du captif de la Grosse-Tour.

Cette ressource, il nous semble l'avoir dj laiss entendre, tait
rserve comme la dernire,  cause de ses nombreuses difficults.

La vigilance souponneuse du premier ministre tait un de ces
obstacles; aussi, quoi qu'il en pt coter  son coeur,
Marguerite s'tait rsolue  se montrer  lui avec des airs moins
irrits,  user enfin de l'influence que la passion rvolte de
l'ennemi lui donnait encore peut-tre; en un mot,  ne pas
l'empcher de croire  un adoucissement possible de ses sentiments
 son gard.

Par cette tactique, on gagnerait du temps; Duprat n'oserait tenter
aucune violence contre le captif, de crainte de rveiller
l'irritation de la princesse sa protectrice.

Il semblait impossible qu'on n'obtnt pas ainsi assez de rpit,
d'une part, pour permettre  Jean de Pavanes, ou si l'on veut, 
Gaspard Cinchi, d'user de son autorit cabalistique sur l'esprit de
la rgente; d'une autre part, pour combiner une fuite de Jacobus.

Tout cela demandait beaucoup d'adresse, infiniment de ruse, une
diplomatie imperturbable, mais il y avait peu de monde dans le
complot, rien que des intresss ou des amis  l'preuve: Hlne de
Tournon, le vieux Jean de Pavanes, le brave Michel Gerbier, et
l'ancien gardien qui avait sa fortune  faire et sa rancune 
assouvir contre ceux qui l'avaient destitu.

Marguerite de Valois, qui a montr tant de connaissance de la
faiblesse humaine dans ses contes du Dcameron, comptait surtout
enfin sur un puissant auxiliaire, l'amour, qui rend aveugle les
plus fins politiques, quand il se mle de leur troubler le cerveau.
Et puis, les amoureux de l'ge de Duprat sont les plus faibles et
les plus faciles.

Ces combinaisons, on les voit, ne manquaient pas de profondeur ni
mme de gnie.

Elles taient incompltes pourtant. Dans son mpris pour le
jongleur de la cour, Marguerite, semblable aux princes imprudents
des contes de fes, avait nglig de comprendre dans son programme
ce mauvais esprit.

Peut-tre n'tait-il pas, en effet, aussi puissant que nous avons
pu croire, peut-tre bien aussi tait-il dsarm par le contenu
inefficace des deux fioles sur lesquelles il fondait tant d'espoir.

Les vnements ne tarderont pas, probablement,  nous clairer sur
ce point. Revenons, pour l'heure, au tte--tte o nous avons
laiss la duchesse d'Angoulme et sa fille Marguerite.

--Vous semblez souffrir, ma mre? demanda celle-ci avec intrt.

--Oui, c'est vrai, un malaise... le bruit de cette audience, le
mouvement de ce monde... cette gaiet que je ne puis partager...

--Vous avez eu tort de laisser partir le docteur Corneille
Agrippa...

--C'tait un ignorant, interrompit vivement la duchesse; quand
j'aurai besoin d'un physicien, j'en tiens un  ma disposition, qui
n'a pas ses scrupules absurdes, et qui le dpasse de cent coudes
en savoir...

--Vous me le ferez connatre, ma mre! s'cria Marguerite de
Valois, charme de voir le crdit qu'avait dj pris le vieux de
Pavanes sur cette intelligence superstitieuse et implacable.

--Je prtends avant peu, s'il russit dans une affaire dont je l'ai
investi, l'attacher exclusivement  votre personne,  celle de
votre cher frre et roi et  la mienne. Cet homme est un trsor, et
les trsors se doivent garder en famille.

--Je reconnais l votre bont pour moi, ma mre... et cela
m'encourage  vous adresser une question.

--Je sais ce que vous voulez dire... fit Louise de Savoie, en
pntrant d'un clin d'oeil au fond de la pense de sa fille.

--Alors, ma mre, que rpondez-vous?

--Qu'il y a un mauvais gnie ml dans mes desseins. Que ce projet
conu par moi comme l'oeuvre la plus heureuse de ma politique,
dict  l'abri de toute oreille indiscrte au confesseur du roi,
scell de mon sceau, remis  la discrtion de cet honnte
ecclsiastique, sous le coup d'un serment formidable; ce plan a t
surpris, vent par l'influence nfaste qui djoue chacun de mes
efforts.

Par une audace sans exemple, matre Guillaume Parvi a t arrt
dans son voyage par des entraves, des prils successifs habilement
calculs, plus habilement excuts, puisqu'il est impossible de
saisir la trace de leurs auteurs...

La duchesse d'Alenon regarda sa mre en face et lui dit avec un
calme significatif:

--En conscience, ma mre, croyez-vous cela aussi impossible que
vous me l'assurez?

--Que voulez-vous dire?

--Hlas, vous ne le savez que trop, et vous oubliez notre pnible
entretien de ces jours passs... Le dmon qui nous poursuit
n'a-t-il pas revtu une forme humaine; ne se nomme-t-il pas...

--Il est inutile de prononcer ce nom, puisque nous le
connaissons... Eh bien, oui, c'est lui que je souponne, lui que
j'accuse... lui qu'il faudrait perdre.

Ces derniers mots firent comprendre  Marguerite de Valois que si
sa mre s'associait avec cette chaleur  sa cause, c'est que cette
cause servait puissamment sa haine contre le chancelier.

Malheureusement, la haine de la rgente n'avait jusqu'ici port que
des fruits striles, et Marguerite n'entretenait qu'une confiance
voisine du ddain pour les pratiques surnaturelles auxquelles sa
mre s'adonnait en dsespoir de cause.

Adroitement seconde par Hlne de Tournon, elle entama le systme
de petites manoeuvres destin  endormir la mfiance de l'ennemi.

Le hasard lui en fournit bientt une excellente occasion.

Elle se trouvait chez sa mre, pour prendre connaissance d'un
message arriv de Madrid et donnant des nouvelles du roi.

Elle en commenait  peine la lecture, que le chancelier arriva
avec l'apparence du zle d'un serviteur empress.

En trouvant les deux princesses runies, il prouva une certaine
gne; mais aussitt Marguerite lui tendit obligeamment le papier,
en l'engageant  le lire  haute voix.

Il fallut presque lui rpter cette invitation pour qu'il y crt.

De son ct, la duchesse d'Angoulme, qui semblait chercher une
occasion d'tre en contact avec lui, lui montra un sige. Mais il
n'tait pas plutt assis,  peine avait-il lu les premires lignes
de la missive, que, sous prtexte de lui en indiquer du doigt le
passage important, la duchesse s'approcha brusquement, et se pencha
sur lui d'un faon si malencontreuse ou si perfidement calcule,
qu'une de ses grandes pingles de tte lui effleura la joue.

Il y porta vivement la main et la retira marque d'une gouttelette
de sang.

La duchesse, se confondant en excuses, cherchait un linge, quand
Marguerite, avec une grce toute naturelle, lui offrit son mouchoir
de batiste en joignant ses regrets  ceux de sa mre.

Un change de phrases polies, telles qu'il n'y en avait pas eu
depuis longtemps entre nos trois personnages, s'ensuivit; le
ministre se voyait oblig de dclarer qu'il devait s'applaudir
d'une gratignure compense par tant de bienveillance.

En ralit, ce n'tait rien qu'un bobo sans importance aucune, et
le mouchoir obligeant de la princesse eut vite assch le filet
vermeil de la joue du ministre.

Oh! s'il et eu plus de confiance, s'il et pu croire que le prt
de cet objet, touch par cette adorable main, vnt d'une femme
moins insensible  cet amour qui couvait au fond de son me, comme
un feu mal teint, avec quel bonheur il l'et conserv, quelle
passion il et mise  ne pas s'en dessaisir!

Mais les explications taient trop rcentes entre la princesse et
lui, elles avaient t trop violentes pour que, sur un premier
signer d'obligeance, un diplomate de sa force se laisst prendre,
ou traht sa secrte faiblesse. Il lui fallait quelque chose de
plus.

A son cruel regret donc, et non sans avoir plusieurs fois pris,
repris et press ce mouchoir dans ses doigts, il se dcida  le
dposer sur un guridon, o il le couva encore d'un air de
convoitise, tout en l'y abandonnant.

Puis, il salua les princesses, fit un mouvement qu'il sut matriser
encore pour venir leur baiser la main, et se retira  reculons, en
donnant son dernier regard  ce mouchoir fascinateur.

Marguerite, avec sa pntration fminine, n'avait pas perdu un seul
de ses mouvements, une seule de ses hsitations; sa tactique
portait ses fruits.

Ranime par cette premire russite, elle ne dsesprait pas
d'accomplir cette parole tombe nagure de ses lvres, dans sa
douleur et son trouble:

Si cet homme m'aimait, comme je le ferais souffrir.

La duchesse d'Angoulme tait absorbe par une proccupation tout
autre, quoique se rattachant aussi  sa vindicte contre son
despotique alli.

C'tait trs dlibrment qu'elle l'avait bless, et de la minute
o le mouchoir de la princesse s'tait imbib des gouttelettes de
son sang, elle avait suivi avec les yeux du lynx et l'attention de
la hyne les diverses volutions de ce mouchoir.

Si Duprat et essay de le garder, elle et invent les moyens les
plus dcisifs de le lui reprendre.

Elle attendit  peine, pour se saisir de cette proie, qu'il ft
parti, et je ne sais quel sourire de cannibale releva ses lvres et
fit luire la nacre de ses dents quand elle mit la main dessus.

--Merci  Dieu! s'cria-t-elle, nous le tenons.

Marguerite de Valois la regarda, sans se rendre compte de son
attitude ni de ses paroles saccades et gutturales.

--Qu'est-ce donc, ma mre, et quel effet vous produit ce
mouchoir?...

--Merci  toi aussi, ma fille; sans t'en douter, tu m'as servie
avec bonheur!...

--Sur mon me, ma chre mre, je ne comprends rien  tout ceci.

--Quoi! tu ne comprends pas qu'il me fallait du sang de tigre pour
oprer un grand oeuvre? J'ai bless le monstre, et tu as
recueilli ce sang...

Marguerite poussa un petit cri effray et commena un mot qu'elle
n'acheva pas. La lumire lui arriva.

Elle se souvint de l'envotement de la figurine de cire, des
cheveux ou du sang rclams par l'alchimiste pour le succs de
cette sinistre opration.

S'il lui ft rest un doute, elle l'et perdu en apercevant sa
mre occupe  dcouper avec soin dans la batiste les parties
qui contenaient la moindre trace de ce sang, et les serrer
prcieusement, dans le but vident de les remettre  Gaspard
Cinchi.

--Mais vous mettez ce pauvre mouchoir en lambeaux, se rcria la
princesse, dissimulant avec soin tout ce qu'elle voyait.

--Laissez-moi faire, ma fille, ce mouchoir tait indigne de vous,
cet homme l'ayant touch; fiez-vous  votre mre, elle fait ce
qu'elle doit faire.

--Agissez donc suivant qu'il vous plaira; je ferme les yeux et
m'incline devant votre haute sagesse.

--Vous avez raison, et vous ne vous en repentirez pas.

--Seulement, ajouta la princesse sur un ton plus lger, propre 
carter les soupons, je regrette bien mon pauvre petit mouchoir.

Le lendemain, Hlne de Tournon s'arrangea de manire  se
rencontrer avec Duprat, dans une galerie si troite qu'il ne
pouvait, sans impolitesse, se dispenser de la saluer, et comme il
prenait des nouvelles de sa sant:

--Pour moi, messire je vais parfaitement, dit-elle, mais depuis
hier madame la duchesse d'Alenon est toute souffrante, tout
absorbe.

La bonne mine que vous font les serviteurs des princes est l'indice
de la faveur de ceux-ci; le premier ministre le savait mieux que
personne. Encourag dans ses ides de la veille par cet accueil, il
poussa plus loin l'entretien.

--Que disent les mdecins? demanda-t-il.

--Rien; Son Altesse a refus d'en laisser venir aucun. Elle ne
souffre pas du corps, a-t-elle rpondu  mes questions; et c'est
tout ce que j'ai obtenu.

--Mais cette indisposition subite...

--Ce que j'en sais, c'est que Son Altesse est rentre hier fort
mue de chez madame la duchesse, o elle tait alle chercher des
nouvelles de notre sire le roi.

--Les nouvelles de Sa Majest ne sont pas plus mauvaises que les
prcdentes.

--Alors, je m'y perds.

--L'tat de Son Altesse s'amliorera, esprons-le, fit le
chancelier tout pensif lui-mme, et si vous croyez que ce ne soit
pas l'offenser, veuillez lui prsenter mes hommages.

--Je n'y manquerai pas, messire, et je suis garante qu'elle ne sera
pas blesse... Oh! il s'est opr depuis peu un grand changement
dans ses ides.

--En vrit!... fit Duprat avec plus de curiosit qu'il n'et voulu
en laisser voir.

--Il allait poser encore une question, mais,  quelques pas de l,
au dtour d'une galerie voisine, un joyeux grelot retentit, et un
organe connu fit entendre son fredon habituel:

La demoiselle d'honneur s'enfuit  cette voix, comme une biche
effarouche.

Le chancelier frona le sourcil, ce qui n'empcha pas Triboulet
d'arriver toujours carillonnant et achevant son quatrain.

--Assez de chansons, murmura le chancelier, j'ai d'autres soins.

  [Illustration: Nos troupes luttaient avec de grands efforts.]

--Par le grand Comus, dieu de la galanterie, la belle Hlne de
Tournon jouait-elle ici le rle de Circ, la sorcire, ou celui de
son homonyme la demoiselle de M. Jupiter, deux ribaudes dtermines
ensorcelant tout un chacun?

--Trve de sornettes! N'as-tu rien de plus sens  me dire?

--Sur ma foi de jongleur patent, pas autre chose, monseigneur, si
ce n'est que mademoiselle de Carillon est devenue trop lourde pour
mon intellect; je ne peux plus la faire jaser  mon gr et je vous
supplie de vous en charger, vous la manoeuvrerez mieux que moi.

Et, sans plus de faon, il se sauva en lanant un gros rire
sardonique, qui agaa trs dsagrablement les oreilles de son
patron.

Nous ne savons comment cela se fit, mais, peu de jours aprs,
celui-ci se croisa avec la demoiselle d'honneur, au sortir de la
chapelle du Louvre.

Quoique l'cho de ce rire diabolique tintt encore autour de lui,
il ne put s'empcher de lui adresser quelques mots. Elle y
rpondit, sans affectation, que la princesse allait mieux, et avait
reu avec plaisir les compliments qu'elle avait reus de sa part.

Bref, pour ne pas abuser de l'attention du lecteur, l'indomptable
et irrconciliable chancelier, rconcili et tout prs d'tre
dompt, se trouva, au bout d'une huitaine, amen, de transaction en
transaction,  rclamer la faveur d'tre admis chez la princesse,
dans ce mme appartement d'o il tait sorti nagure, la rage dans
le coeur.

Mademoiselle de Tournon assista, cette fois,  l'entretien, qui fut
court, mais plein de courtoisie.

Duprat ne se dissimulait pas que la princesse attendait de lui la
grce, la libration de Jacobus de Pavanes; mais, une ingnieuse
manoeuvre lui permettait de se flatter que cet acte de clmence
serait rcompens d'un prix inestimable.

Nous n'affirmerions mme pas qu'il se sentt dispos  hter
l'envoi en exil de ce prisonnier, afin de se dlivrer du voisinage
importun d'un rival.

Il sortait de chez la princesse plong dans ces rflexions et fort
perplexe sur le parti  prendre, car au fond de son cerveau couvait
toujours une instinctive mfiance, lorsque son complice, auquel il
n'avait eu garde de s'ouvrir sur ce revirement, se trouva sous ses
pieds.

Il tait tout bonnement couch en travers du passage, si bien que,
dans l'obscurit de ces corridors, le ministre vint se heurter
contre lui et faillit rouler sur le carreau.

--Encore toi sur mes pas! Que fais-tu l, maraud?

--Je gagne l'argent de Votre Excellence en composant un apologue.

--Toujours des lazzis!

--Non pas, sur ma foi! Votre Seigneurie me paye pour lui apprendre
les embarras de son chemin...

--Finiras-tu?

--J'ai voulu lui enseigner, par l'apologue dont il s'agit, que la
chambre des princesses est seme des cueils qui amnent la chute
des ministres.

--Oh! ceci cache une noirceur.

--Sur ma part de rjouissance dans le paradis des fous, tout au
plus un ruban.

--T'expliqueras-tu?

--Monseigneur le demande avec une grce  laquelle on ne rsiste
pas... Madame la duchesse d'Alenon, la marguerite du jardin de la
cour, a-t-elle repris ses couleurs et ses charmes?

--Parle plus respectueusement de la princesse.

--Que saint Risus, mon patron du calendrier grec, en soit lou! Il
m'a plac  la cour la plus divertissante de ce globe... les
ministres y possdent la clairvoyance de Salomon, et les dames la
sincrit toute nue.

Votre Seigneurie se connatrait-elle en parures et chiffons? Que
lui semble de ce ruban faonn en noeud d'amour?

Et le dmon agita sous les yeux de Duprat un ruban de soie.

--Eh bien, que signifie ce brimborion?

--Brimborion! Comme ces hommes d'tat traitent cavalirement les
choses les plus tendres!... Ce ruban, honor seigneur, tait, il y
a deux jours, sur la toilette de madame Marguerite...

--Aprs, serpent!...

--Et ce matin, le compre Louvart, le nouveau guichetier de
Grosse-Tour, en poussant une reconnaissance jusqu' la cellule de
certain prisonnier de religion, l'a trouv sur sa table... Comment
ce ruban est-il arriv l, c'est miracle,  coup sr; mais, pour
exacte, aussi vrai que mon bonnet est un bonnet de fou, ce ruban un
gage de tendresse et vous un ministre, la chose est exacte.

Antoine Duprat saisit le poignet du bouffon dans sa main de fer:

--C'est la princesse qui a port et donn ce ruban au prisonnier,
en lui rendant visite?...

--Ae! ae! vous me broyez les os!...

--C'est elle, rponds!

--Misricorde! je ne carillonnerai de ma vie, si vous ne me
lchez!..

--Rpondras-tu, bourreau?

--Puisque je me tue de dire  Votre Excellence que c'est un fait
miraculeux; personne n'a vu la princesse, mais on a trouv le
ruban.

--Il suffit...

Un rire fauve panouissait la face carmine du bouffon.

Duprat fixait un regard sinistre sur la porte de la princesse.

--Merci, dit-il  son complice, aprs quelques secondes de
convulsions intrieures, dont le choc creusait des sillons mouvants
sur son front; merci, je te rcompenserai, mais d'abord je
t'investis d'une mission de confiance. Ce guichetier, de qui tu
tiens ce noeud de ruban, tu vas aller le trouver et lui enjoindre
de mettre les fers aux mains et aux pieds de ce beau prisonnier.

--J'y cours, messire, fit le gnome.

Et il ajouta  part lui en ricanant:

--C'est toujours cela de gagn, en attendant mieux.

Il avait rempli sa journe, le prisonnier allait tre soumis  un
nouveau supplice, et ses discours empoisonns avaient retourn le
couteau dans la jalousie saignante du chancelier.




XVI

LE CONSEIL DES INTIMES.


Il s'coula plusieurs jours avant que le chancelier se reprsentt
chez la princesse Marguerite, mais il ne manqua pas un seul matin
de se faire rappeler  elle dans les termes les plus respectueux.

Il souhaitait peut-tre ne la voir que quand elle aurait eu le
temps d'apprendre les rigueurs dployes contre son protg.
C'tait un homme fort ingnieux, lorsqu'il s'agissait de prendre
une revanche ou d'aiguiser une vengeance acre.

Heureusement savons-nous qu'il avait affaire  une nature peu
facile  dcourager,  une intelligence aussi pntrante pour le
bien qu'il l'tait pour le mal.

Nous ne pourrions dire si la princesse avait, comme il l'et voulu,
connaissance de ses noirceurs nouvelles, mais, lorsqu'il sollicita
l'honneur de la voir, il fut admis sans aucune hsitation.

Marguerite tait dans sa chambre, tenant une sorte de lever
familier avec plusieurs dames ayant auprs d'elle sa favorite,
mademoiselle de Tournon, et causant avec mademoiselle d'Heilly, sur
laquelle s'exerait plutt sa curiosit que son intrt, depuis
qu'elle la savait l'objet de projets nigmatiques de la part de la
rgente.

Elle salua le premier ministre avec la mme grce qu'il lui avait
vue la dernire fois et lui tendit d'elle-mme sa main, qu'il lui
fut impossible de ne pas baiser.

Il essaya de surprendre sa pense intime, en dardant sur elle un de
ses regards singuliers qu'il tenait de la race des serpents, mais
sa prunelle verte n'avait pas la puissance de fasciner les grands
yeux noirs de la soeur du roi. Ce ne sont que les tres faibles
et infrieurs qui se laissent dominer par ce magntisme des
reptiles.

Il chercha  lire sur la physionomie de mademoiselle de Tournon,
mais la belle et ruse Hlne affectait de s'entretenir  voix
basse avec mademoiselle d'Heilly d'historiettes de jeunes filles,
qui semblaient les occuper et les amuser beaucoup l'une et l'autre.

Antoine Duprat comprit qu'il s'tait fourvoy au milieu
d'adversaires qui ignoraient le redoublement de sa haine, ou qui,
pour s'en cacher si parfaitement, taient plus fortes qu'il ne
l'avait prsum. Cette incertitude et cette crainte lui causrent
un malaise qui se reflta sur ses traits.

La princesse lui ayant donn un sige non loin d'elle, n'hsita pas
 l'attaquer sur ce point.

--Sur Dieu, lui dit-elle, je n'ose, messire, m'enqurir de vos
nouvelles;  voir votre air de souffrance, je crains qu'elles ne
soient mauvaises.

Il essaya d'oprer une diversion, et comme il tait venu dans un
mchant dessein, il commena par le sujet qui devait tre le plus
contristant pour la princesse:

--Mauvaises, en effet, Altesse, si ce n'est pour moi-mme, du moins
pour quelqu'un qui nous est si cher que nous ressentons ses
adversits  l'gal des ntres.

Marguerite, en se dcidant  le recevoir, s'tait prpare 
entendre tout ce qui lui serait pnible: elle ne lui donna donc pas
le plaisir de se montrer alarme.

--Je ne connais, rpondit-elle, qu'une personne dont le sort me
touche  ce degr, c'est mon honor et royal frre.

--C'est aussi de Sa Majest que je veux parler.

--Eh bien, quelles nouvelles des ngociations?

--Le messager arriv aujourd'hui n'en apporte que de fcheuses. Il
est  craindre que la rgence ne se prolonge encore longtemps...

--Avec votre pouvoir... insinua la princesse, sous une pointe
d'ironie si imperceptible qu'il n'y avait pas moyen de s'en blesser
ni de la relever.

D'autant mieux qu'elle ajouta aussi vite, en faon de correctif:

--N'tait le dlaissement, l'exil forc du roi, personne ne le
regretterait d'ailleurs, messire.

--Notre Altesse me flatte, fit le chancelier avec un sourire
contraint; et, comme vous le dites, madame, ce dlaissement, cet
exil deviennent intolrables, depuis surtout que l'illustre
prisonnier n'en prvoit plus le terme.

L-dessus, le chancelier insistant sur les dtails propres  faire
regarder le retour du roi comme improbable et impossible avant
longtemps, expliqua, ce qui tait vrai, que, contrairement  son
espoir, en se faisant conduire  Madrid o il comptait s'expliquer
avec l'empereur, Franois Ier n'avait pu encore obtenir une seule
entrevue de son politique vainqueur.

Charles-Quint ne possdait gure que l'affection des vertus qu'il
paraissait avoir; peu de clmence, peu de bont, aucun lan, une
gnrosit douteuse et une franchise qui n'existait qu'en paroles.
Sa foi, a dit l'historien Mzeray, ne l'obligeait point hors de
son intrt, et son honneur ne paraissait que quand il tait
question de profit.

Avec un tel caractre, il n'tait pas homme  sacrifier les
avantages que lui donnait la dtention du roi de France  la gloire
de se montrer magnanime vis--vis de lui. Sous diffrents
prtextes, il diffrait donc sans cesse de s'aboucher avec lui,
s'en tenait aux conditions exorbitantes qu'il avait formules ds
l'origine, et ne voulait absolument entendre aucune de celles que
la rgente lui avait fait successivement offrir. Inexorable,
inflexible, il se flattait que l'ennui de la prison et la crainte
d'y tre indfiniment retenu contraindraient son rival  faiblir,
et, dans cette prvision, il refusait obstinment de le voir.

Ce calcul prouvait de la part de Charles-Quint une connaissance
assez juste du caractre de Franois Ier. Les partis extrmes, qui
ne sont permis que dans les situations dsespres, ou quand on se
sent assez de force ou de gnie pour les soutenir, ne lui cotaient
rien  prendre; l'esprit romanesque de son sicle et son imprudence
particulire l'empchaient de voir les difficults. Mais le pire de
tout cela, c'est que le feu qu'il mettait d'abord dans ses
entreprises s'teignait tout  coup sans pouvoir tre nourri par le
succs ni rallum par les disgrces; il n'tait donn  ce prince,
comme l'a dit l'abb Raynal, que d'avoir des demi-sentiments et
d'accomplir des demi-actions.

De l cette prostration, ce marasme qu'il subissait, au moment o
nous nous voyons les affaires livres  l'ambition avaricieuse de
la duchesse d'Angoulme et  son complice Antoine Duprat.

--Ces renseignements sont fort tristes, dit Marguerite de Valois,
lorsque le chancelier eut numr les diverses circonstances qui
finissaient par menacer d'altrer la sant du roi.

--Ce n'est pas tout encore, cependant, reprit Duprat. La situation
de Sa Majest est aggrave par la conduite des grands d'Espagne 
son gard. Ces orgueilleux hidalgos, brochant sur le dlaissement
o leur matre se plat  laisser notre monarque, cherchent des
raffinements de perscution. Un vnement grave s'en est suivi, et
c'est le principal objet du message de ce jour.

Il arrive  Sa Majest de recevoir chez elle et de donner  jouer
ou de jouer elle-mme. Un de ces jours, jouant avec un grand
d'Espagne, elle gagna beaucoup. Son adversaire ayant souhait sa
revanche, le roi la lui a refuse. Sur quoi, l'insolent Espagnol,
jetant sur le tapis son enjeu, s'est cri: Tu as raison, car tu
as besoin de cet argent pour payer ta ranon. Le roi, gentilhomme
jusque dans les fers, a tir son pe, et, plus rapide que la
foudre, l'a passe au travers du corps de son insulteur.

Les choses en sont l, et Votre Altesse comprend qu'elles
n'avancent pas la solution que nous demandons au ciel.

--Oui, la nouvelle est grave, rpondit Marguerite de Valois, en
redressant firement la tte; mais le roi de France a fait ce qu'il
devait, et l'empereur cesserait d'tre chevalier s'il dsapprouvait
sa conduite.

Marguerite avait raison, car Charles-Quint, inform de la dispute
et de son issue sanglante, rpondit aux parents de la victime qui
lui demandaient justice:

--Franois a bien fait, tout roi est roi partout.

Ces rvlations du chancelier ne laissaient pas d'exercer une
impression amre sur l'auditoire d'lite runi chez la princesse.
Celle-ci, rfrnant ses sentiments prts  dborder, cherchait 
lever la sance sans trahir trop de hte, quand il lui survint un
auxiliaire, qu'elle vit sans dgout pour la premire fois.

Triboulet s'tait gliss dans l'appartement comme un renard dans un
poulailler. Accroupi derrire le grand fauteuil de la princesse, il
avait tout entendu, et se montrant tout  coup:

--Gracieuse Altesse, fit-il avec le mme aplomb que s'il n'et pas
t nagure jet honteusement  la porte de cette chambre, je
demande  complter le discours de monseigneur le premier ministre.

Le premier mouvement de la princesse fut d'appeler les huissiers,
et de renouveler avec une bonne correction le renvoi du favori de
Duprat; mais la mme pense profonde qui lui avait fait admettre le
matre lui fit tolrer le side, et, se trouvant suffisamment
autoris par son silence:

--Monseigneur le chancelier, dit-il, est lugubre comme sa robe
noire. Il vous a racont, madame, des histoires de l'autre monde.
C'est vrai: ces beaux seigneurs espagnols prennent de grands airs
avec notre roi, mais celui-ci en profite pour leur jouer des tours
que je ne renierais pas, moi le suppt du dieu Satyre. Ces hidalgos
sont froces sur l'tiquette; ce sont chaque jour des disputes sur
le crmonial.

Le roi ayant consenti  se dcouvrir pour les saluer, ils se sont
aviss de prtendre qu'il devait, de plus, s'incliner.

Ne russissant pas  l'y dcider, ils ont eu la factieuse ide de
faire baisser la porte de sa chambre, afin que le roi ft oblig de
se courber pour sortir, et que les grands qui se tiendraient en
dehors pussent prendre cette inclinaison pour eux. Je vous donne en
mille ce qu'a imagin le roi... Il est sorti  reculons, en leur
montrant le... dos.

Cette anecdote fut la dernire, elle gaya un peu l'assistance, et
le chancelier s'loigna sans avoir le mot du sphinx qui faisait son
tourment, et dont il voulait le dsespoir.

Une seule amie resta avec Marguerite: c'tait celle dont le sein
tait accoutum  ses panchements. Avec Hlne de Tournon,
Marguerite ne se contraignait pas.

Oh! que Duprat et pay cher pour voir les larmes et entendre les
plaintes qui succdrent  sa visite!

Elle souffrait bien, en effet, cette me d'lite, expose  des
poursuites odieuses,  des hommages infmes; force de tendre sa
main gnreuse et loyale  des lvres mprises. Les tourments de
son ami, les chagrins de son frre, les remords et l'expiation de
sa mre, formaient une trilogie cruelle o elle se dbattait
vainement comme dans un cercle d'airain.

Toute sa vie, tout son bonheur, tout son avenir taient l,
fatalement enchans, et chacun de ses efforts pour rompre ce
rseau n'arrivait qu' le rendre plus troit, tmoin les fers qui
chargeaient le chevalier de Pavanes et les perscutions qui
accablaient le roi.

Sa confidente cherchait, sans y russir,  la rconforter.
Elle-mme n'osait plus rien attendre des expdients confis 
l'adresse du vieux Jean de Pavanes, qui pourtant n'avait garde
d'abandonner la tche  lui chue dans cette alliance offensive et
dfensive.

La tendresse du pre secondait l'habilet du docteur, la ruse du
ncroman. Appel par la rgente pour recevoir les dbris du
prcieux mouchoir imbib du sang de l'ennemi commun, il avait
entam la discrtion opinitre, cette conscience bourrele.

Au moment donc o Marguerite accusait le sort avec le plus de
douleur, un mot de son serviteur Michel Gerbier lui vint au
secours:

--Matre Gaspard Cinchi, porteur de bonnes nouvelles, demande 
tre introduit avec prudence auprs de Votre Altesse.

C'tait le rayon de soleil succdant  la tempte. Le pre de
Jacobus n'tait pas de ceux qu'on fait attendre.

Le temps d'aller le chercher et de l'amener par des galeries
isoles, et il tait reu.

La princesse s'lana  sa rencontre ds qu'il franchit le seuil de
sa chambre; on aurait difficilement distingu le plus mu, de la
femme aspirant aprs le salut de son amant, ou du pre poursuivant
celui de son fils unique.

--Accourez, matre! exclama-t-elle, et dites-nous, sans nous faire
languir, ce que vous avez dcouvert enfin.

Alors, malgr lui, il devint subitement grave, et secouant avec
amertume son front blanchi par ses cent annes:

--Dieu m'est tmoin, pronona-t-il, que s'il n'y allait pas du plus
cher intrt de mes derniers jours, de votre bonheur et de la
ncessit d'empcher la perte d'une nouvelle victime, ce secret
mourrait avec moi, ou du moins vous seriez la dernire personne 
qui je le confierais.

--Mon pre, vos paroles pleines de tnbres et de temptes
accroissent mon tourment...

--C'est qu'il s'agit de votre mre, Altesse...

Marguerite courba la tte.

--Il est donc vrai, un crime...

--Oui, madame, un crime, un double crime! a ciment l'union de
madame la duchesse d'Angoulme et du grand chancelier; c'est par un
lien sanglant qu'ils sont attachs l'un  l'autre, et messire
Antoine Duprat est le plus fort, parce qu'il dtient les preuves
qui perdraient sa complice.

--N'importe, il faut que je sache tout, puisque c'est le seul moyen
de sauver notre ami. Achevez, matre; la souffrance m'a donn la
force, je veux vous entendre.

Le vieillard s'assit, et Marguerite, assiste de ses deux autres
fidles, Hlne et Michel Gerbier, prit place autour de la table,
comme s'il s'agissait d'une dlibration d'Etat.

  [Illustration: Ils gardaient les prisons avec la frocit de
  vritables cerbres.]




XVII

LE SECRET DE LA RGENTE.


L'alchimiste exposa d'abord la marche de sa tactique:

--Vous savez, Altesse, dit-il  Marguerite, de quelle opration je
suis charg par madame la rgente, et comment elle m'a procur un
objet que je jugeais ncessaire  sa russite. Elle a voulu tre
tenue au courant de mes travaux; chaque jour j'ai d lui en donner
la marche, mais jusqu'ici je lui ai dit, en mme temps, qu' ma
grande surprise l'oeuvre reculait au lieu d'avancer, ce qui ne
pouvait provenir que d'une influence occulte, telle qu'un pacte
pass antrieurement entre elle et l'homme qu'elle voulait
atteindre.

Les rvlations que je lui ai faites par des insinuations
successives, sur la qualit, la nature de ce personnage, sur les
relations qui avaient exist entre eux, l'ont surprise d'abord,
puis alarme, de telle sorte que, me croyant possesseur d'une
puissance bien plus grande que celle dont je dispose, et craignant
que je n'apprisse par ma science ce qu'elle avait tenu  me celer
elle a prfr me l'avouer elle-mme.

C'est une histoire sinistre et qui date dj de plusieurs annes,
c'est--dire de la guerre du Milanais.

--Une funeste poque, matre, interrompit Marguerite de Valois.

--Funeste pour la France, Altesse, et plus encore pour l'honneur de
votre mre...

C'tait donc en 1522; nos troupes, sous la conduite de messire
Lautrec, luttaient avec de grands efforts contre celles de
l'empereur, qui nous disputait le duch de Milan. La partie
franaise de l'arme supportait hroquement les misres, les
privations; elle ne recevait ni solde, ni habillements, ni vivres,
et cependant elle tenait bon. Mais dans les rangs se trouvaient dix
mille Suisses, recruts par le gnral en chef; non sans de grandes
peines, et par l'appt de sduisantes promesses. Ceux-ci
murmuraient et menaaient.

Messire Lautrec ne pouvait que les payer de paroles; il attendait
de France quatre cent mille ducats, que les lettres formelles du
roi lui avaient annoncs. Mais cet argent n'arrivait pas, et
l'insubordination gagnait dans les compagnies suisses, dont le
concours nous tait indispensable.

Notre arme tait tablie en face de Milan, dans le parc du vieux
chteau de la Bicoque. Les impriaux dsiraient la bataille, que,
grce  notre position, nous pouvions ajourner. C'tait l'avis des
chefs; mais les Suisses, exasprs de servir sans tre pays,
demandrent  grands cris leur solde ou le combat. Il fallut se
rsoudre  ce dernier parti, pour prvenir leur dsertion. A peine
leur a-t-on paru y consentir, que, sans attendre les prcautions de
la plus vulgaire stratgie, ils se prcipitent contre les portes de
Milan, se flattant que le succs va les leur ouvrir, et que le
pillage va les indemniser de l'arrir qui leur est d.

Mais le canon les enlve par files et la mousqueterie les dcime.
De leurs piques ils mesurent en vain la hauteur des murailles: ils
n'ont aucun moyen de les escalader. Dcourags, dmoraliss alors
autant qu'ils taient hardis tout  l'heure, ils abandonnent le
champ de bataille. Vainement les gnraux courent au-devant d'eux,
leur barrent la route, tchent de les ramener au combat, leur
montrent le succs de la gendarmerie qui venait de forcer la
chausse, et qui, prenant les ennemis  dos, les mettaient en
dsordre. Ils n'coutent rien, plient bagage avec un silence
farouche, et prennent le chemin de Monza, pour regagner leur
foyers.

Messire Lautrec essaya, sans plus de bonheur, de les retenir; il
n'en obtint que cette rponse invariable, devenue un proverbe qui
se perptuera sans doute: Pas d'argent, pas de Suisses. Leur
prsence aurait soutenu nos compatriotes dans la pninsule; leur
dfection fut le signal oblig de leur retraite.

Je ne rappellerai pas la dsolation du roi  cette nouvelle, Votre
Altesse en fut tmoin. Il avait jur de ne plus voir de sa vie
messire Lautrec, et ne revint sur cette rsolution que press par
les instances de madame la comtesse de Chteaubriand, sa soeur.
Constern de la froideur de Sa Majest, Lautrec insista pour
connatre la cause d'une disgrce qu'il savait immrite. Une
explication fut forcment amene, et le roi apprit avec stupeur que
les quatre cent mille ducats qu'il croyait avoir t envoys au
gnral ne lui taient pas parvenus.

Il manda aussitt le baron de Semblanay, son surintendant du
trsor, l'homme du royaume en qui il avait le plus de confiance et
qu'il se plaisait dans son affection  appeler _son pre_. Ce qui
fut dit dans cette explication est jusqu'ici demeur impntrable.
Mais ce que chacun sait, c'est que Sa Majest donna sur-le-champ
des commissaires au baron de Semblanay.

Le chancelier Antoine Duprat[9] fut charg de lui dsigner des
juges, devant lesquels il comparut sous l'accusation de pculat et
de faux, et qui le condamnrent  la peine du gibet... Je me tais
sur les dtails de cette excution, Votre Altesse a pu les
connatre. Le malheureux surintendant protesta de son innocence
jusque sur l'chafaud, o il attendit longtemps sa grce qui
n'arriva pas.

  [9] C'est  l'occasion de cette odieuse affaire, que l'vque de
  Metz appelle, dans ses crits, Duprat le plus mchant des
  hommes.

Puis, comme ce n'tait pas assez d'un tel forfait, ou plutt comme
les coupables craignaient la vigilance et la probit du gnral des
finances, messire Jean Poncher, ami et serviteur du surintendant,
vous avez vu messire Jean Poncher poursuivi  son tour. On le
croyait sur la voie de la vrit, il prenait le parti du
surintendant, on le condamna comme lui, et on l'attacha au mme
gibet.

Ici le vieillard fit une pose. Chacun de ses auditeurs connaissait,
en effet, ces vnements; mais l'accent dont il les racontait
excitait leur attention, car il prsageait une conclusion
importante.

Pour nous, nous n'appuierons pas davantage sur ce simple expos,
ncessaire  l'intelligence de notre rcit. Nous nous bornerons 
rappeler que, malgr l'ignorance o le public tait encore du
noeud de cette intrigue, chacun tenait pour constante l'innocence
de Semblanay et de Jean Poncher, ainsi que le prouve ce huitain,
que lui consacra Clment Marot, le pote de Marguerite de Valois:

     Lorsque Maillard, juge d'enfer, menait
     A Montfaucon Semblanay l'me rendre,
     A votre avis, lequel des deux tenait
     Meilleur maintien? Pour vous le faire entendre,

      Maillard semblait l'homme que mort va prendre,
     Et Semblanay fut si ferme vieillard,
     Que l'on cuidait pour vrai qu'il ment pendre
     A Montfaucon le lieutenant Maillard.

Les Parisiens, qui s'taient ports en foule sur le passage du
cortge, ne pouvaient croire que l'excution et lieu. Ils se
rappelaient la grce accorde nagure, sur l'chafaud, au comte de
Saint-Vallier, et s'attendaient  saluer aussi celle du
surintendant. Celui-ci marchait comme un hros des temps antiques;
on vit peu de condamns montrer cette dignit et cette prsence
d'esprit. Mais sa mort importait  deux trop grands personnages,
pour que sa grce ft possible.

Lors donc qu'aprs cette longue attente au pied de l'chelle
l'excuteur lui annona qu'il ne devait plus compter sur son
pardon, et qu'il fallait mourir, il accueillit cet arrt sans
trembler; seulement, une amertume profonde se peignit sur son
visage.

Je reconnais enfin, dit-il, la diffrence qu'il y a entre servir
Dieu et servir les rois. Si j'avais autant travaill pour mon salut
que pour le bien de l'tat, je ne me verrais pas rduit 
l'affreuse extrmit o me voici... J'ai mrit la mort, car j'ai
plus servi aux hommes qu' Dieu[10]!

  [10] Jean Bouchet, _Annales d'Aquitaine_, IVe partie.

--Il me reste, reprit Jean de Pavanes,  vous instruire de ce que
j'ai dcouvert aujourd'hui, par la confidence un peu force de
madame la duchesse d'Angoulme.

La voix publique avait raison en s'levant contre la procdure
dirige par le grand chancelier Antoine Duprat, en s'intressant
hautement  l'accus, en attendant comme lui un acte de clmence
royale qui, hlas! n'est pas venu, car deux personnes obsdaient le
roi pour empcher qu'il ne cdt  sa gnrosit instinctive.

Ces personnes, les nommerai-je? c'taient celles qui avaient fait
dcrter le surintendant d'accusation, l'avaient noirci aux yeux de
Sa Majest, avaient intercept toutes ses lettres, ses suppliques,
et surtout ses explications. Ces grands coupables, madame la
rgente et le chancelier, en un mot, connaissaient cependant bien
l'innocence du baron de Semblanay, car les quatre cent mille
ducats qu'on lui reprochait d'avoir drobs, c'taient eux qui les
avaient reus...

--Que dites-vous, matre? s'cria Marguerite de Valois, effraye de
cette affirmation, qui clatait comme un trait de lumire dans une
des plus tnbreuses intrigues du rgne de son frre.

--La vrit, Altesse, car ce que je vous rapporte, je le tiens de
la bouche mme de madame la duchesse...

--Ainsi, le surintendant Semblanay?...

--Le surintendant est mort victime d'une infernale machination;
c'est l le pacte qui unit madame la rgente au chancelier.
coutez, d'ailleurs, ses dtails qui lveront tous vos doutes.

Le surintendant avait runi la somme et se disposait  l'envoyer 
messire Lautrec, lorsque le chancelier, remplissant le rle de
tentateur, fit luire aux yeux de madame la rgente, dont on connat
malheureusement le faible pour les grosses sommes, la possibilit
d'arrter celle-ci au passage. En caressant l'amour de sa complice
pour l'argent, messire Antoine Duprat servait leurs rancunes
communes contre madame de Chteaubriand et le gnral son frre, en
privant celui-ci d'un subside indispensable.

Madame la duchesse d'Angoulme se rendit en consquence auprs du
baron de Semblanay, et l, par prires, par menaces surtout, au
nom de son royal fils, elle lui extorqua la somme.

Lorsque le roi,  la suite de ses explications avec le gnral
Lautrec, fit comparatre le surintendant, celui-ci dclara sans
hsiter ce qu'il avait cru devoir faire, connaissant l'autorit
laisse par le roi  sa mre. Sa Majest alla trouver madame la
duchesse, lui reprochant avec amertume la perte de son duch de
Milan, et l'accablant de reproches pour une flonie sans exemple de
la part d'une mre d'un roi.

Mais alors la duchesse nia le fait sans vergogne, et accusa le
surintendant de calomnie.

On appela celui-ci une seconde fois; confondu d'abord par la
hardiesse et la duplicit de la mre de son souverain, il finit par
retrouver sa prsence d'esprit, et offrit d'apporter les preuves de
son innocence, c'est--dire les ordres et les quittances crits et
signs de la main mme de madame la duchesse d'Angoulme.

L'embarras du monarque devenait extrme entre les affirmations de
son ministre et les dngations de sa mre. Ce fut celle-ci qui
trancha la question. Eh bien! s'cria-t-elle, rien n'est plus ais
que de vous assurer qui dit vrai ou qui a menti. Puisque messire le
surintendant prtend possder ces pices, qu'il les montre.

Rien qu' la manire dont elle pronona ces mots, le baron de
Semblanay se sentit enlac dans un pige. Cependant, comme il
avait class ces pices importantes dans son chartrier, il courut
les chercher... Hlas! elles avaient disparu, un misrable tait
venu en aide au chancelier et  la duchesse, et les avait
soustraites.

Le monde s'croulait autour de l'infortun surintendant. De cette
heure, il ne conserva plus d'espoir. Il tendit la tte au coup qui
devait l'abattre sur l'chafaud de Montfaucon, aprs une procdure
sans bonne foi, o les juges avaient promis sa mort avant de monter
sur leurs siges.

Voil, Altesse, ce que vous avez voulu savoir: telle est l'alliance
base sur le sang innocent qui relie le chancelier  madame la
duchesse rgente. Les armes qui font la puissance de messire
Duprat, ce sont ces ordres et ces quittances, qu'il dtient par
devers lui, et qu'il n'aurait qu' envoyer au roi pour amener une
rupture clatante entre le fils et la mre, et faire supprimer 
celle-ci les hautes prrogatives dont elle est investie. Le roi est
trop bon gentilhomme, trop amoureux de sa gloire, pour laisser son
pouvoir entre les mains qui ont fait couler le sang du juste, et
amen le plus cruel revers de nos armes.

Quand au fourbe qui a tiss les fils de cette intrigue, il a
manoeuvr de telle sorte que rien ne peut tablir sa complicit,
et qu'il semble n'avoir figur au procs que comme un magistrat
investi, sans l'avoir cherche, de la confiance de son matre et du
soin d'assurer la vindicte des rois.

Le vieillard s'arrta laissant ses trois auditeurs mditer quelque
temps en silence ses rvlations.

Mademoiselle de Tournon, non plus que Michel Gerbier, n'osaient
exprimer leurs sentiments; ce fut la princesse qui prit la premire
la parole:

--Certes, dit-elle, c'est l une trame infernale et bien conduite.
Il m'est cruel d'avoir  reconnatre tant de duplicit chez ma
propre mre. Mais le ciel, en nous permettant de descendre dans cet
abme de noirceurs, nous a livr un secret dont il nous laissera
sans doute tirer avantage. Matre, vous n'avez encore rempli que la
moiti de votre oeuvre; pour que nous soyons matres du
chancelier, comme il est matre de la rgente, il faut que vous
sachiez le nom du misrable qui vola les quittances dans le
chartrier du surintendant; il y a plus, il faut que vous m'ameniez
cet homme et que je m'assure de lui.

Quand une fois on est entr dans la voie de Judas, il n'y a pas de
raison pour qu'on s'y arrte. Cet homme a vendu son bon matre au
chancelier, cet homme me vendra certainement le chancelier. Il ne
s'agit que d'y mettre le prix.

Les quittances signes de ma mre ne peuvent perdre que ma mre;
mais ce serviteur dloyal, agent du chancelier, peut perdre le
chancelier.

Allez donc, matre: s'il faut de l'or, Michel Gerbier vous donnera
tout celui de mon pargne; si ce n'est assez, je mets tous mes
joyaux  votre discrtion; cherchez, fouillez, payez, mais, sur
votre salut, ne revenez ici que pour m'amener cet homme!...

--Notre sire Dieu m'inspirera, et je reviendrai bientt, je
l'espre!

--Soyez-vous exauc! Songez que je vous attends!...

--Oui, madame, je songerai que mon fils souffre!...




XVIII

L'ENVOUTEMENT.


Malgr sa promesse, la semaine touchait  sa fin, le vieux Jean de
Pavanes n'avait pas reparu.

Marguerite l'attendait dans une morne anxit, car chacun de ces
jours qui s'coulait en vain aggravait la situation misrable du
prisonnier de la Grosse-Tour, et avivait le ressentiment de Duprat.

Ses gens, rendus incorruptibles  force d'argent et de menaces,
gardaient les prisons du Louvre avec l'pre frocit de vritables
Cerbres. Les tentatives faites auprs d'eux pour procurer quelque
allgement  la position rigoureuse du chevalier de Pavanes avaient
amen un rsultat contraire et rendu ses chanes plus pesantes.

Aprs l'avoir priv de sa libert, on ne se contentait plus de le
tenir sous la menace d'un arrt qui ne pouvait tre que terrible,
on s'en prenait  sa conscience.

Par un raffinement digne de l'infme chancelier Duprat, chaque
jour, un moine, ce mme frre Roma, si ingnieux dans l'invention
des supplices, descendait dans sa cellule, et abusant de l'tat o
le rduisaient ses fers, s'installait en face de lui, lui lisait un
chapitre de l'vangile, et le texte de l'arrt rendu sur l'ordre de
Duprat par la Sorbonne contre les doctrines de Luther.

Un sermon plein de menaces et de temptes suivait ces lectures, et
la sance se terminait par la mise en demeure, signifie au captif,
d'abjurer les doctrines de la rforme.

On voit que, si Antoine Duprat n'tait pas encore venu  bout de
crer officiellement l'inquisition, il n'en appliquait pas moins
avec assez de talent les principes et les pratiques.

A ces perscutions,  ces attaques contre sa foi, l'hroque jeune
homme opposait un silence impassible. Tant que durait la lecture ou
le sermon, il fermait les yeux et semblait ne rien entendre.

Puis, lorsque dom Roma le sommait d'abjurer, se soulevant sur son
banc de bois, le front haut, le regard illumin, il entonnait d'une
voix sonore et vibrante, la traduction en vers qu'il avait faite du
cantique des Machabes et de l'histoire de Daniel, jet dans la
fosse aux btes froces.

Son chant retentissant s'en allait, rpercut par l'cho, jusqu'au
fond de chaque cellule, et les autres prisonniers, anims par ce
souffle plein de foi, s'associaient  lui, s'unissant en choeur,
et transformant ces lieux de maldiction en un temple consacr  la
louange du ciel.

Et le moine s'en retournait, plus haineux, plus fanatique qu'il
n'tait venu.

Alors aussi, en rcompense de sa misre et de son courage, le ciel
venait  l'aide du captif. Souvent, la nuit, entre les deux rondes
des geliers, la porte de pierre tournait sur son pivot, et l'ange
de l'amour, le sraphin de l'espoir, effaait d'un baiser le
souvenir des perscutions passes, allgeait d'un mot le poids des
chanes, et versait dans cette me raffermie le baume de sa
tendresse.

Sublimit de l'amour! Marguerite dsole, navre, trouvait moyen de
porter la joie et la consolation  son amant perscut!

Pour elle, le reste du temps n'tait que souffrance. Elle se
sentait circonvenue par les perscutions de ses ennemis; un
espionnage incessant, revtant toutes les formes, recourant  tous
les subterfuges, entourait ses pas. Quoi qu'elle entreprt, o
qu'elle allt, elle reconnaissait la trace ou l'oeil de Duprat et
du bouffon.

L'odieux despote gagnait chaque jour en importance; il empitait
effrontment sur les attributions de la rgente, et cette altire
et vindicative princesse affectait de ne pas voir ces usurpations.

Sa conscience avait suivi le chemin de son autorit; elle se
montrait raffermie dans la religion romaine, tout crit novateur
avait disparu de chez elle; elle tmoignait une dfrence extrme
pour le grand-pnitencier Loys Chantereau, pour Robert de
Lenoncourt, son chapelain, et pour messire Cagny, premier aumnier
du roi, tous sides de Duprat et de la Sorbonne.

De telles accointances ne prsageaient rien de bon pour les
rformistes.

Marguerite, qui le comprenait et qui avait renonc  toute
tentative sur l'esprit de sa mre, redoublait de pressentiments
funestes. Que faire? Comment heurter de front le ministre
omnipotent? La soeur du roi tait au-dessus de ses atteintes,
sans doute; mais l'amante de Jacobus de Pavanes pouvait-elle ne pas
trembler pour les jours de son ami devant l'homme qui avait fait
assassiner juridiquement Semblanay et tant d'autres!

Ainsi donc, une chane sanglante rivait la rgente au chancelier;
mais il et fallu peu connatre le caractre altier, implacable de
cette princesse, pour ne pas comprendre que, sous les concessions
qu'elle faisait une  une, son redoutable complice couvait une
sourde vengeance.

Pour se rcuprer de l'influence de la comtesse de Chteaubriand et
de Lautrec sur l'esprit du roi, la rgente n'avait pas hsit un
instant  sacrifier notre arme et notre territoire italien.
Opinitre en ses desseins, elle nourrissait habilement celui de
faire dtrner la comtesse dans les faveurs royales par cette
petite d'Heilly, sa crature et sa fille d'adoption.

Elle avait immol notre gloire sculaire  sa haine contre le
conntable de Bourbon, en rduisant par ses injustices et ses
vexations ce vaillant homme  offrir son pe  l'ennemi de la
France. Patrie, honneur, dignit, conscience, elle ne tenait
compte de rien quand il s'agissait d'assouvir son ambition ou de
satisfaire ses passions perverses.

  [Illustration: Ils n'taient pas moins presss de s'loigner.]

tait-il prsumable qu'elle pargnt longtemps l'homme qui lui
faisait maintenant obstacle?

A travers ses palinodies de religion, une chose n'avait pas chang
chez elle: c'taient ses ides superstitieuses, son faible pour les
oeuvres de cabale. La science relle de son nouveau docteur et
l'adresse qu'il avait dploye dans ces dernires circonstances,
lui avaient assur la confiance qu'elle avait retire au trop
consciencieux Corneille Agrippa, l'un des hommes les plus clairs
de son temps.

Ce jour-l, elle avait mand l'alchimiste pour connatre l'tat de
son opration capitale; car il lui avait,  leur dernire
entrevue, promis de frapper un grand coup.

C'tait  l'entre de la nuit.

On l'introduisit discrtement dans son oratoire o elle ne se
faisait aucun scrupule de se livrer galement  ses dvotions et 
ses projets homicides.

Une lampe clairait les lambris tapisss de cuirs frapps, au
reflet mat, comme il convenait ici.

Le grand Christ, que nous connaissons, tendait toujours ses bras
au-dessus d'un prie-Dieu d'bne, aux moelleux coussins de velours.

Un livre d'Heures reposait entre deux cierges teints.

De grands rideaux de damas lampass retombaient devant la double
ogive de la croise, pour intercepter toute communication avec le
dehors.

Jean de Pavanes tait couvert d'un manteau, sous lequel il portait
un objet prcieux et fragile,  en juger par les prcautions de sa
marche.

tait-il consciencieux lui-mme dans ses pratiques cabalistiques;
avait-il la foi qu'il prtendait imposer aux autres? C'est une
question applicable aussi bien  tous ses confrres du moyen-ge,
nous n'hsitons pas  la rsoudre dans le sens affirmatif.

L'alchimie et l'astrologie faisaient alors partie insparable de la
mdecine, de mme que les mtaux formaient la base de la
mdication. Il est vraisemblable que les dcouvertes trs relles
que les physiciens retiraient des amalgames de leurs creusets,
leur inspiraient crance dans les effets de leurs pratiques
mtaphysiques, et que, dans le dsordre plein de mysticisme o
flottaient encore les ides,  travers ce monde surnaturel dont la
thologie faisait articles de religion, ces savants, tonns
eux-mmes de leurs trouvailles, taient les premiers tromps par
leurs oeuvres.

Cela ne pouvait les empcher d'user de ruse pour consolider la
confiance qu'on mettait en eux. De mme que les docteurs en
religion se servaient sans scrupule de ce qu'ils appelaient des
ruses pieuses, pour accrditer de faux miracles, destins  faire
croire  ceux qu'ils tenaient pour vrais, de mme, les docteurs en
alchimie ne mprisaient pas des auxiliaires, comme les indications
qui avaient mis le vieux de Pavanes sur la voie des intrigues de la
rgente et du chancelier.

--Vous apportez l'oeuvre!... s'cria la mre de Franois Ier, en
s'lanant avec joie au-devant du vieillard.

Et sans lui laisser le temps de rpondre, elle carta son manteau.

--L'objet est l, madame; nous allons procder aux premires
incantations.

Il dposa sur une table un coffret de bois de chne, dont les
faces et le couvercle portaient, sculptes, diverses figures
fantastiques.

Puis il alluma gravement les cierges du prie-Dieu, colla sur chacun
d'eux un nombre impair de petites mdailles de plomb, et ouvrit le
livre d'Heures  l'office des morts.

La duchesse suivait avec avidit tous ses mouvements; elle se
sentait gagne par sa gravit et son air solennel.

Ces prliminaires achevs, il revint au coffret, dont il tira une
figurine de cire, suffisamment modele pour qu'on reconnt un homme
vtu d'une simarre, le mortier en tte, et ayant une intention de
ressemblance avec le chancelier.

--Enfin! murmura la rgente, nous le tenons!...

Il y avait du rauquement du tigre dans le ton guttural dont elle
pronona ces mots.

--J'ai eu soin, dit l'alchimiste, de placer le linge imbib de son
sang  la place du coeur, afin que l'image ft entirement
assimile  l'original. Cependant, une formalit serait ncessaire,
vous ne l'ignorez pas, Altesse. Quoique ce sang soit celui d'un
homme baptis, il est d'usage que les simulacres reoivent
eux-mmes le baptme et avec lui les noms de la personne qu'ils
reprsentent. De trs honntes ecclsiastiques ne refusent pas
leurs services, en ces circonstances.

Votre Altesse, craignant que les noms qu'il s'agit de donner 
cette image n'veillent l'attention et ne provoquent la tratrise,
n'a pas voulu que je recoure  cette mesure; que rsout-elle
prsentement?

--Ne savez-vous pas, matre, que le baptme est valable, venant de
toute personne qui l'a reu elle-mme?

--Que prtend Votre Altesse?

--Voici de l'eau bnite, dit-elle en montrant la coupe suspendue
au-dessous du crucifix; voici une image sainte; ceci est un
oratoire consacr comme une chapelle; nous sommes chrtiens l'un et
l'autre. Prenez cette eau, et baptisez la figurine, je vais
rpondre pour elle.

L'alchimiste lui-mme sentit comme un frisson de remords lui
traverser les reins  cette proposition sacrilge.

--Hsiteriez-vous?... demanda l'implacable duchesse; croyez-vous
que ce ne soit pas oeuvre pieuse et mritoire de perdre cet
homme?...

--OEuvre sainte et juste!... Oui, sur mon me!... C'est craser
le serpent, renvoyer Satanas  la ghenne!...

Exalt alors par sa haine et par l'horreur de cette crmonie
dmoniaque, il dtacha la coupe, et la tenant suspendue sur la
statuette:

--Toi qui as du sang humain dans le coeur, qui es-tu?
pronona-t-il.

--Antoine Duprat, ministre, chancelier de France, rpondit la
rgente, les lvres agites par la haine, en laissant passer ces
titres.

--Que veux-tu, en prsence de ce Christ, dans ce lieu bnit?

--Le baptme.

--Antoine, fit le centenaire en rpandant l'eau consacre sur
l'image, je te baptise au nom du Pre, du Fils et de l'Esprit...

On et dit que cette crmonie blasphmatoire avait trouv la
matire plus sensible que ces chrtiens profanateurs.

La lampe crpita sur son socle d'or, comme pour protester, et la
flamme des cierges, devenue bleutre, cessa un instant de donner
aucune lumire.

--Voyez-vous? demanda la duchesse frmissante.

--Oui, madame, et si ce n'est le ciel, du moins l'enfer s'associe 
notre oeuvre.

--L'enfer! soit! s'cria-t-elle en relevant le front et en fixant
l'image du Dieu crucifi, comme pour le mettre au dfi; l'enfer,
soit, mais que cet homme meure!

--De maux terribles et prolongs, tels que ceux qu'il impose  ses
victimes!... appuya le ncroman.

Il enleva la figurine de la table et la posa sur le prie-Dieu,
entre les cierges qui avaient recommenc  clairer, mais qui
pleuraient de longues larmes de cire.

Il assujettit  ct exactement au-dessous du crucifix, les prires
des morts; puis, ayant examin d'un air pensif cette cire qui s'en
allait par tranes:

--Il y a ici un mauvais prsage, dit-il. Je ne sais encore s'il
menace l'un de nous ou le chancelier, mais je ne peux le
mconnatre.

--Poursuivons... murmura la duchesse exalte jusqu'au dlire.

--Voici une longue pingle de fer, vous allez la faire rougir 
l'un des cierges, et une fois rouge, vous l'enfoncerez au coeur
de la figure baptise.

Pendant ce temps, je me livrerai aux supputations astrologiques
indispensables.

Laissant la duchesse accomplir cette instruction, il s'assit  la
table, droula un parchemin couvert de cercles et de triangles,
parmi lesquels il traa  la pointe d'un crayon rouge diverses
images symboliques.

La duchesse lui obit exactement; de sa main princire elle fit
rougir l'pingle et l'enfona avec passion dans la cire dont une
parcelle se fondit, mais o elle resta fixe.

--J'ai fait suivant vos dsirs, matre, dit-elle alors.

--C'est bien, madame, rpondit-il tout proccup; nous
renouvellerons cette opration pendant neuf jours. Mais que Votre
Altesse le sache, les calculs que voici, et que je tiens pour srs,
m'annoncent que le neuvime jour, si l'envotement n'a pas russi
contre notre adversaire, un malheur atteindra l'un de nous.

--J'irai jusqu'au bout! La mort de cet homme ou ma perte!...

--A moins que ce ne soit la mienne... murmura pensivement
l'alchimiste.

Et il demeura de nouveau pench sur son vlin cabalistique.

--Tout n'est-il pas fini pour ce soir, matre? demanda la duchesse,
qu'une anxit vague gagnait peu  peu.

--Plus qu'un instant, madame... Cette nuit est propice aux
oeuvres de cabale... Un homme a servi d'agent aux manoeuvres
qui mirent le baron de Semblanay  la merci de Votre Altesse, et
Votre Altesse  la merci du chancelier... Je croyais le nom de cet
homme utile  nos conspirations, et vous vous tes refuse  me le
rvler.

Mais la science a des secrets plus puissants que la discrtion
humaine. Cet homme, je le connais, madame.

--C'est impossible!... vieillard, tu mens!...

D'un geste calme il imposa silence  cette explosion courrouce.

--coutez, vous tes une Altesse, la mre d'un roi, la rgente d'un
grand royaume; nous venons d'accomplir ensemble une oeuvre
tnbreuse qui compromet notre salut ternel, et qu'il faudrait
bien de bonnes actions pour effacer. Eh bien, permettez-moi
d'accomplir une de celles-ci ds demain, ft-ce en dpit du
chancelier: que l'on allge la condition des prisonniers retenus
dans les fosses de la Grosse-Tour; qu'on dtache les fers de ceux
qui en sont chargs, et l'ombre de cet homme passera devant vous 
l'instant!...

Il y avait dans son maintien, dans son regard luisant, une
influence qui donnait le vertige.

--Vous feriez cela, vous?

--L'heure va sonner, ces cierges vont s'teindre; promettez, madame
et je vous montre cet homme!

--Soit!... je le jure!

Il tendit le bras, et dans le silence qui pesait sur le palais,
l'horloge laissa lentement tomber les coups de dix heures.

Au dernier son, les cierges s'teignirent dans une mare de cire
fondue.

La lampe seule continua de jeter autour d'elle ses clarts
affaiblies; une nuit complte et t moins sinistre.

L'alchimiste s'avana jusqu' la fentre, dont il carta
brusquement les rideaux, et, faisant signe  la duchesse:

--Regardez, madame!...

Elle plongea ses yeux vers la cour carre, qui s'tendait
au-dessous de cette fentre, et dans un large rayon de la lune,
elle distingua un homme qui traversait l'espace, envelopp dans un
manteau pareil  celui du ncromancien. Il marchait droit et ferme,
sans se hter.

--C'est lui!... s'cria-t-elle en se rejetant en arrire; c'est
lui! Rainier Gentil, le conseiller aux enqutes, secrtaire du
surintendant!... Fermez! fermez ces rideaux!...

C'tait inutile, les ombres se recherchent, et celle-ci tait alle
se perdre dans celle des grands murs du Louvre.




XIX

LES HOMMES MASQUS.


De toutes les croises intrieures du Louvre, une seule, donnant
sur un troit jardin plac  l'angle du pavillon de l'Horloge et de
celui qui fait retour sur la ligne de la rivire, autrement dit
pavillon de l'Infante, une seule laissait apparatre une lueur
tamise par le coloriage de ses vitraux.

Encore fallait-il tre bien au fait des localits pour s'en
apercevoir, car un arbre norme, que l'on pouvait considrer comme
un spcimen sculaire de ceux qui nagure formaient en ce lieu une
fort paisse, se dressait prcisment devant cette fentre, dont
ses branches vigoureuses joignaient les rinceaux.

Il tait une heure tout  fait exceptionnelle, minuit ou bien prs,
et pour que quelqu'un veillt encore, il fallait qu'il ft captiv
par un motif pressant.

On devait croire les parterres et les cours bien dserts, et nul
bruit ne venait en effet y trahir la prsence d'un tre vivant.

Cependant quelque chose, nous n'osons dire quelqu'un, avait pass
et repass  plusieurs reprises sous cette croise, s'tait arrt
au pied du grand arbre, et avait pouss un soupir ou un respir qui
s'tait confondu dans le frlement plaintif du feuillage contre le
mur de pierre.

Quel tait cet tre? Un djinn sans doute, un de ces gnies inconnus
et redouts, qui rdent la nuit autour des demeures humaines pour y
introduire le malheur.

Si les esprits des tnbres dormaient, que resterait-il pour
peupler les nuits?...

Celui-ci semblait attir invinciblement par cette fentre, luisant
en manire de phare, comme les chauves-souris et les phalnes le
sont par la lumire.

Il allait, il venait, et plus il rptait ce mange, plus ses
stations au pied de l'arbre se prolongeaient, plus les soulas de sa
poitrine taient gros d'orages ou de chagrins.

Cette croise claire le fascinait, lui donnait le vertige; si
bien qu'il finit par cesser sa promenade, resta immobile contre
l'arbre, et sembla prendre racine dans ses racines.

Mais la lumire l'appelait, l'invitait; il s'lanait au-devant
d'elle, et, n'y tenant plus, il saisit l'arbre dans ses longs bras,
s'attacha de ses mains osseuses et crochues  l'corce, gagna la
premire branche, et, une fois l, se mit  courir,  sautiller de
l'une  l'autre avec la souplesse d'un singe, dont il avait tout
l'aspect.

A force de monter, il atteignit l'une des plus hautes; elle donnait
sur cette fentre, objet de ses aspirations... Il se glissa, sans
trop la faire ployer, jusqu' la margelle, et s'aidant du faisceau
de colonnettes qui sparait la double ogive, il parvint 
s'quilibrer, quoique la pierre offrt sous ses pieds une
inclinaison trs prononce.

Accroupi dans cet encadrement gothique, il se confondait si bien
avec les figures fantastiques sculptes  et l  travers la
faade du monument, qu'on n'et fait entre elles et lui aucune
distinction.

Il colla son galbe difforme contre la vitre, et appliqua l'un de
ses gros yeux louches et raills  l'endroit le plus favorable.

C'est alors surtout qu'il et fallu le voir.

Sa physionomie exprimait une batitude horrible, ses prunelles
dilates sortaient de leur orbite; ses narines humaient l'air avec
force, ses lvres paisses s'ouvraient en une grimace immense, qui
tait sa faon de sourire.

Que voyait-il qui le rjout  ce point? D'o venait ce
contentement?

Le retrait tait petit et d'une simplicit presque austre: c'tait
un oratoire, mais sans le luxe de celui de la rgente. On y avait,
dans une pense qui et certes paru suspecte d'hrsie  la
Sorbonne, supprim toute image de pit.

Une grande croix d'bne, toute nue, se dressait contre la
muraille, au-dessus d'un prie-Dieu sans ornements, offrant un
coussin de tapisserie aux genoux qui s'y posaient.

Les murs taient tendus d'une toffe prcieuse par sa matire mais
tout unie et de couleur brune; on paraissait avoir vit les
tapisseries,  cause des images qu'elles ne pouvaient manquer de
contenir.

Au milieu tait une table carre couverte de livres, de papiers et
d'critoires.

Mais ce n'tait pas cet ameublement, ces particularits qui
absorbaient notre trange curieux.

Il n'y avait qu'un sige dans cet oratoire, un fauteuil de velours,
au dossier immense, aux bras larges et rembourrs.

C'tait videmment la partie la plus recueillie d'un appartement
princier; et, en effet, une jeune femme d'une distinction exquise,
assise dans ce sige unique, s'y trouvait absolument seule.

Une chandelle de cire, plante sur un support de vermeil
ingnieusement dispos, comme toute l'orfvrerie d'alors, se
consumait lentement sur la table.

Sa flamme douce et rgulire clairait, en exagrant leur pleur,
les traits ravissants et mlancoliques de cette femme. Couche avec
abandon sur le dossier du fauteuil, les mains jointes sur ses
genoux, les paupires demi-closes, tout indiquait sa mditation,
son recueillement.

Le dmon suspendu  la fentre s'enivrait de cette contemplation.
Si cette femme et d y rester toujours, il se ft incrust  cette
place pour l'ternit.

A l'observer ainsi dans son immobilit et sa pleur, il tait
permis de se demander si elle sommeillait ou mme si ce n'tait pas
une princesse des contes enchants, frappe d'insensibilit par la
baguette d'une fe mchante.

Mais bientt cette supposition devint impossible, car elle
tressaillit, ouvrit ses grands yeux, se redressa avec une souplesse
de houri et une distinction de reine sur son sige.

Elle avait saisi dans le voisinage de l'oratoire un bruit que la
verrire rendait insensible  son observateur. Celui-ci pourtant
sembla le deviner par intuition, car la batitude o il nageait
disparut de ses traits, qui devinrent plus srieux, plus inquiets
que ceux de la jeune femme.

Une tenture de mme toffe que celle des lambris recouvrait la
porte du retrait. Elle se souleva discrtement, et ne laissa
d'abord apercevoir qu'une longue main dcharne, blanche comme
l'ivoire, et la manche d'un vtement sombre.

Le djinn, accroupi sur la fentre, cessa de respirer, carquillant
horriblement ses paupires et ouvrant ses larges oreilles plates
dpourvues de lobes telles que celle d'un membre de cette race
simiane avec laquelle il avait beaucoup plus d'analogie qu'avec la
race humaine.

Mais,  son grand dsespoir, la vitre transparente pour son oeil
tait trop opaque pour son oue. Que n'et-il pas donn cependant
pour saisir seulement quelques mots!

Deux hommes, ensevelis sous de vastes manteaux, s'approchrent de
la matresse du lieu qui les attendit assise.

Des capuchons rabattus drobaient leur visage, il salurent, sans
les enlever, la dame qui leur adressa un geste plein de
bienveillance.

Ses traits s'taient anims, un incarnat inaccoutum dominait sa
pleur mate de tout  l'heure, et sa prunelle brillante lanait des
feux plus vifs que ceux de la bougie.

Elle parlait d'un ton chaleureux, et enfin,  espoir! ses visiteurs
portrent la main  leurs coqueluchons pour les rejeter sur leurs
paules.

On allait donc connatre leurs traits!... Dception soudaine, ces
gens avaient videmment de graves motifs de drober leur identit;
sous leurs coiffes, ils taient masqus! Un loup d'toffe brune
tait adapt au haut de leur visage, et leur barbe en couvrait le
bas.

L'un d'eux, celui qui paraissait avoir introduit l'autre, portait
cette barbe longue et paisse, descendant en flocons de neige sur
sa poitrine.

Le second, beaucoup plus jeune, tait brun de cheveux. Ceux-ci
taient ras, suivant la mode cre par Franois Ier; quant  la
barbe, elle tait de mdiocre longueur, de nuance rousse, et se
partageait en deux pointes au-dessous du menton. Ce dtail
veillait l'attention de l'observateur de la croise, qui y
cherchait quelque signalement.

Ce personnage, d'un maintien beaucoup plus indcis, plus flexible
que le vieillard, se confondait en prosternations chaque fois que
la dame s'adressait personnellement  lui; mais il se montrait fort
sobre de paroles.

  [Illustration: Le chancelier fut annonc avec fracas.]

Par sa pantomime pressante, son guide l'invitait  tre plus
explicite, et paraissait lui rappeler des faits sur lesquels il
souhaitait qu'il s'expliqut.

Le geste involontairement impatient de la dame, le mouvement de ses
lvres, l'attention de son regard, prouvaient qu'elle aussi
attendait des renseignements que cet homme se faisait arracher.

Tout  coup, ayant promen sa main sur son front, en marque de
contrarit, elle eut le mouvement rapide d'une personne qui a
enfin trouv une ide longtemps cherche en vain. Cette ide, comme
toutes les meilleures et les plus simples, retenue par d'autres
proccupations, se traduisit en fouillant  l'escarcelle pendue 
sa ceinture.

L'espion de la fentre ne voyait pas la figure de l'homme  barbe
rousse, mais il saisit aisment le rayon qui passa par les trous de
son masque, quand ses yeux avides aperurent ce geste. Il tendit en
mme temps ses deux mains, sans qu'on lui et encore rien offert,
et la dame y laissa tomber, avec un ddain qu'il ne remarqua gure,
une norme bourse.

Magie de l'or! cet homme fut transform ds que le mtal eut pass
de l'escarcelle de la dame dans la sienne.

Son maintien devint plus ferme, son front se redressa, sa personne
s'anima d'une ardeur nouvelle, et ses paroles, accentues par son
attitude, coulrent de source.

Le personnage du dehors rflchissait profondment, sans perdre un
iota du ct plastique de cette scne. videmment, il s'oprait
dans sa cervelle dforme un prodigieux effort de mmoire, relatif
 l'individualit de cette barbe fourchue et de ce maintien.

Tout  coup, sans se soucier du dnouement, il se frappa la tte,
en poussant un rire sardonique qui grina contre la vitrine, au
point que les gens qu'il observait l'entendirent et tournrent la
tte vers cet endroit. Mais ils n'y attachrent pas d'importance,
et d'ailleurs, eussent-ils t tents d'ouvrir le chssis, ils
n'eussent rien trouv.

L'observateur fantastique, sautant avec la lgret dont il avait
fait preuve pour monter, tait descendu et s'tait vanoui comme un
lutin sous l'pais branchage.

Le colloque de l'oratoire se prolongea encore assez longtemps, car
ce ne fut qu'une demi-heure aprs cet incident que deux hommes
abrits dans de grands manteaux encapuchonns et discrets, tels que
ceux que nous avons dcrits, sortirent d'une porte de service du
palais, pour pntrer dans la cour du carr.

On ne saurait dire qu'ils affectassent de se cacher, seulement ils
marchaient avec rserve, en gens qui ne tremblent pas d'tre vus,
mais qui prfrent que cela n'arrive pas. Ils taient, au reste,
muets comme des poissons, et puis,  pareille heure, l'intrieur de
la place, garde par des factionnaires suffisamment actifs en
dehors, tait absolument dsert.

Le roi tait absent, la capitale tait tranquille; le gouvernement
du palais pouvait dormir sur les deux oreilles.

Ils se dirigrent, en familiers qui connaissent le terrain, vers la
porte donnant sur le quartier des Tuileries.

Tout semblait reposer dans le petit corps de garde auquel elle
tait confie. Les soldats, tendus sur le lit de camp, ronflaient
lourdement; le guichetier de service faisait de mme, dans un
fauteuil de cuir,  ct d'une lampe qui remplissait ce trou d'une
fume infecte.

Le plus vieux des deux aventuriers le rveilla le moins brusquement
possible, et lui montra une carte de passe qui l'autorisait 
entrer et sortir  toute heure, seul ou accompagn d'un serviteur
pour sa dfense.

Le cerbre connaissait cet homme et cette carte, qui videmment ne
se recommandaient pas  lui pour la premire fois:--la carte
portait la propre recommandation de la duchesse d'Angoulme, et le
lecteur a compris qu'elle n'avait pu tre donne qu'au mdecin, au
physicien de cette haute dame.--Il prit la grosse clef qui ouvrait
la porte, et sans mme articuler une phrase, se hta de livrer
passage  ces importuns.

Ils n'taient pas moins presss de s'loigner, et ne voyant que
cette porte bienheureuse, ils ne s'aperurent pas que, comme ils la
franchissaient, une escouade de retres, tous arms, se dtachait
de l'arche des contre-forts sous la poterne.

En mme temps encore, un personnage bizarre d'aspect et de taille,
hiss dans une des niches gothiques destines  recevoir des
statues, de chaque ct de l'entre, se dressait sur la pointe des
pieds, et tendant la main, dsignait silencieusement le plus jeune
des deux aux hommes d'armes.

Nous l'avons dit, la nuit tait paisse. La lune ne se montrait
pas; les toiles ne rpandaient qu'un semblant de lueur,  peine
suffisante pour ne pas se heurter contre les murailles.

Les deux compagnons marchrent quelque temps de concert, changeant
 peine quelques mots entrecoups  voix si basse, que les
passants, s'il et pu s'en trouver, n'en auraient rien saisi.

Le bruit de leurs pas troublait seul la tranquillit des rues et
des carrefours. Le vieillard, d'ailleurs, soit par l'effet de son
temprament nerveux, soit qu'une pense gnreuse le soutint, ne le
cdait pas au jeune homme en lgret ni en vitesse.

S'tant arrts  l'embranchement de deux rues, ils prtrent
l'oreille pour s'assurer du silence de celles qu'ils allaient
prendre; puis, bien srs de leur solitude, ils s'adressrent
rciproquement un adieu, intelligible pour eux seuls:

--J'emporte le serment de votre silence, dit le plus jeune.

--Soyez sans crainte, rpondit le vieillard;  dfaut de la haute
protection que vous venez de conqurir, ma reconnaissance vous
garantirait ma discrtion.

L-dessus, ils tirrent chacun de leur ct, le vieillard
continuant de marcher d'un pas htif sans prcipitation, l'autre se
livrant  une sorte de course, comme si l'isolement et la nuit lui
eussent caus d'insurmontables terreurs.

Ce fut probablement cette vitesse agite qui l'empcha de saisir, 
quelque distance de lui et s'attachant  sa direction, un bruit de
pas touffs et d'armes maintenues avec soin.

Le vieillard, plus calme, perut  travers la distance, qui
devenait assez grande entre eux, quelque chose de ces particularits,
mais trop vaguement pour en prciser le thtre. Il n'en modifia pas
sa marche et prta seulement une oreille attentive.

Mais tout  coup il dut s'arrter, plein d'moi; quelque chose de
pareil  un cri de dtresse, touff aussitt que lanc, avait
retenti dans cette nuit fconde en nigmes.

Il attendit quelques minutes, dans une vive anxit, si cet appel
se renouvellerait, s'il en reconnatrait l'accent, mais tout tait
rest dans un recueillement inaltrable.

Les toiles envoyaient leur clair-obscur sur ce triste faubourg; il
n'y avait aucun bruit dans les maisons, et les rues voisines ne
trahissaient nulle rumeur.

Le vieillard finit par acqurir la certitude que ces bruits taient
un jeu de son cerveau proccup; il reprit son chemin, regagna
l'impasse o se trouvait son logis, et rentra sans que rien lui
donnt la plus lgre cause d'alarme.




XX

LE NOM DU DLATEUR.


Dans les termes o s'tait accomplie la dernire entrevue de Duprat
et de la princesse Marguerite, il devenait impossible que l'un ou
l'autre, tous deux peut-tre ne fissent pas natre bientt
l'occasion d'une nouvelle rencontre.

Comme deux champions dans une lutte dcisive, ils y vinrent, arms
de toutes pices, c'est--dire apportant chacun leurs secrets, leur
mfiance et leur habilet. L'amour et la colre avaient lev l'me
potique de Marguerite de Valois  la proportion d'un homme d'tat
consomm.

Chez notre sexe, c'est l'ambition, la cupidit qui oprent ces
prodiges; chez les femmes, un sentiment plus pur, plus dlicat,
plus dsintress, dveloppe en la plus timide la hardiesse, en la
plus simple l'esprit de tactique, en la plus inexprimente une
assurance qui trompent et djouent les Machiavels les plus dlis.

Ainsi, encore cette fois, ce n'tait pas la soeur de Franois Ier
qui avait fait les avances; le chancelier se trouvait chez elle par
un effet du hasard, sans se rendre compte comment il y tait venu,
ou plutt, c'tait lui qui avait voulu y venir, s'y trouver ce
jour-l  l'heure prcisment o nous l'y rencontrons. Seulement,
il avait mis en avant un prtexte futile, qui dguisait mal
l'impatience qu'il ressentait d'aborder, cote que cote, un
tte--tte dcisif.

Les circonstances l'avaient servi  souhait. Michel Gerbier s'tait
rencontr sur son passage pour demander son audience, et, au moment
o il pntrait auprs de la princesse, ses demoiselles de
compagnie se retiraient.

La conversation s'engagea en termes banals, comme cette
mousqueterie isole et dcousue qui prlude aux grandes batailles.

--Votre Altesse manquait ce matin au lever de madame la duchesse,
chacun en a exprim son inquitude, et j'ai souhait m'assurer par
moi-mme que sa sant n'avait subi aucune nouvelle atteinte.

--Cette attention mrite ma reconnaissance, messire.

--Reconnaissance est un bien beau mot, Altesse.

--Qu'on prononce souvent  la cour, mais qu'on y pratique peu;
n'est-ce pas l la fin de votre pense, messire?

--Oui, si Votre Altesse envisage la gnralit des choses; non, si
elle daigne considrer celles qui lui sont propres... Je n'ai pas
l'outrecuidance d'avoir jamais rien russi qui pt tre agrable
comme je l'eusse souhait,  Votre Altesse, et euss-je eu ce
bonheur, je me considrerais encore comme l'oblig.

--Voil qui est parler en vrai gentilhomme, messire. Mais nous le
disions tout  l'heure, il y a  la cour des tours de phrases et
des expressions auxquels il ne faut pas attacher plus d'importance
que de raison. Si tous les grands sentiments qu'on y montre taient
sincres, en vrit, le monde serait trop beau.

--Et Votre Altesse ne le trouve pas tel?

--Hlas! qu'en pense Votre Excellence?

--Que Votre Altesse a raison, et qu'il en est des belles phrases
comme des plus adorables visages: les unes cachent la plupart du
temps de fort mchantes intentions, et les autres des mes
perfides.

La princesse eut un de ses plus charmants sourires de sphynx;

--Messire, ne m'avez-vous pas fait entendre quelquefois que ces
avantages de beaut ne m'taient pas entirement trangers?

--Sur ma foi de chrtien! oui, madame. Ce n'est pas moi, c'est un
de nos potes qui l'a dit le premier: vous tes la quatrime des
grces; et ce qu'a dit Clment Marot, tout le monde le pense; je
suis de l'avis de tout le monde.

--A merveille, voil pour la premire partie de votre proposition;
expliquerez-vous aussi bien la seconde? Considrez-vous ces faibles
attraits, que vous prisez beaucoup trop comme la sduisante
enveloppe d'un naturel moins bon?

--Vous tes princesse, madame, et les personnes de votre rang ne
sauraient tre confondues avec le commun de l'humanit, fit Duprat
avec un sourire quelque peu ironique.

--En d'autres termes, les personnes de mon rang ne sont pas de
celles auxquelles on dit la vrit...

--Oh! madame, l'lvation de votre caractre...

--Bien, bien! Le fond de ces aimables subtilits, messire, est que
je suis plus jolie que bonne.

--Au nom du ciel, madame, ne me prtez pas des ides qui sont loin
de moi!

--Eh! mon Dieu, je ne vous en veux pas!... Nous avons l'un contre
l'autre des griefs, n'est-ce pas?

--Si Votre Altesse aborde ainsi les choses, elle daignera peut-tre
reconnatre qu'elle n'a pas montr toujours pour moi la
bienveillance parfaite qu'elle manifeste pour tout le monde.

--Et si Votre Excellence veut rentrer en elle-mme, l, bien
sincrement, au fond de sa conscience, elle s'apercevra peut-tre
qu'elle n'a pas toujours fait tout ce qui pouvait lui mriter ce
sentiment de ma part...

Insensiblement, par ces feintes et ces passes, on arrivait 
croiser le fer plus srieusement. Le terrain devenait brlant.

--Croyez-vous, messire, que si mon trs honor frre et t ici,
au lieu de subir la captivit  Madrid, bien des choses qui se sont
accomplies dans ce palais depuis quelque temps auraient eu lieu?

--Je sais, madame, que votre influence sur l'esprit du roi, mon
matre, est sans limites; mais je ne suis qu'un humble ministre,
trs responsable, et je ne me dirige pas comme je veux, mais comme
je dois.

--Encore, messire, cette direction devrait-elle tre conforme  la
clmence bien connue,  la magnanimit de ce matre! Si
rigoureusement closes que soient les cellules de la Grosse-Tour, il
est arriv  mon oreille un cho des gmissements de ceux qu'on y
dtient... Ces prisons ne sont-elles pas assez troites et assez
sres, sans qu'on en aggrave le sjour par des tortures inutiles
pour la garde des prisonniers?

Une intention satanique se dessina au coin des lvres du
chancelier.

--Permettez, Altesse, ces prisons sont sres, mais pas assez pour
que les captifs ne puissent recevoir,  l'occasion, de mystrieuses
visites, qui djouent la vigilance des gardiens, sinon leur
fidlit.

--Rien ne prouve que cela soit, messire, et ce que je vous dis de
la rigueur exerce contre quelques dtenus est un fait notoire.

--Peut-tre bien hier, Altesse, mais non  coup sr aujourd'hui.

--Que voulez-vous dire?

--Ce que vous savez aussi bien sinon mieux que moi, c'est--dire
que quelqu'un a eu assez d'empire sur madame la rgente pour
obtenir la suppression de ces mesures.

Duprat regardait la princesse comme s'il l'accusait d'tre cette
personne influente dont il parlait avec amertume; mais  sa
surprise, il vit qu'elle ignorait absolument l'ordre donn le matin
par la duchesse d'Angoulme, de supprimer les fers imposs 
certains prisonniers de religion par la volont du premier
ministre.

L'ordre tait conu en ces termes qui n'admettaient pas de retard;
il avait t apport par un huissier de la rgente, charg d'en
vrifier l'excution immdiate et d'en venir faire son rapport  la
mre du roi.

Le nouveau gelier, bien que devant sa place au ministre, avait
senti le ct critique de la situation; il avait obi  la
duchesse, qui tait suprieure  son patron. Aprs quoi, pour se
prmunir aussi contre la colre de ce patron redout, il tait
accouru lui apporter le texte de l'ordre reu et lui expliquer 
quelle pression il avait cd.

Dans l'impossibilit o il tait de songer au vritable instigateur
de cette dmarche de la rgente, le chancelier, frmissant de rage
et mditant dj quelque vindicte bien perfide, avait naturellement
port ses soupons sur la princesse Marguerite.

En reconnaissant qu'elle ignorait mme cette rsolution de sa mre,
il devint fort perplexe, et demeura un moment absorb  la
recherche de cette nigme.

La rgente rompait-elle donc le pacte convenu? Oubliait-elle le
talisman redoutable qu'il possdait, et grce auquel elle l'avait
domin jusqu'alors?

Qui se ft dout, d'ailleurs, qu'une crainte superstitieuse avait
rendu la duchesse d'Angoulme plus docile aux dsirs d'un ncroman
qu'aux prires de sa fille! Les prestiges oprs par le vieil
alchimiste sous ses yeux exeraient sur elle assez d'empire pour
l'enhardir jusqu' braver, pour la premire fois sans doute, les
menaces et les volonts d'Antoine Duprat.

Cette princesse altire, vindicative et perfide, dont les serments
ne pesaient rien, et qui changeait mme de religion au gr du vent
politique, n'avait eu l'esprit en repos que quand la parole donne
 son sorcier avait t remplie.

La princesse Marguerite, faisant un moment abstraction du
contentement intrieur que lui causait sans le vouloir le
chancelier, en lui apprenant l'amlioration du sort du chevalier de
Pavanes, se souvint des motifs qui lui avaient fait souhaiter cet
entretien.

Elle y revint d'une faon beaucoup plus directe que cette simple
observation ne paraissait l'indiquer:

--Qu'avez-vous donc, messire? Une mesure aussi peu importante
est-elle capable de proccuper  ce point un homme d'tat tel que
vous?

--Cette mesure est plus grave que Votre Altesse ne veut bien le
croire. Quand j'ai prescrit les svrits qu'elle supprime, c'est
que je les jugeais ncessaires, et je m'tonne que madame la
rgente, qui a d'habitude quelque condescendance pour mes
dcisions, n'ait pas daign me consulter dans le cas prsent.

--Eh quoi! messire, la rgente du royaume, investie de toutes les
prrogatives souveraines, ne saurait-elle, de son propre mouvement,
exercer la plus belle de toutes, celle de faire grce?

--Le souverain, madame, n'a pas moralement le droit d'amnistie,
quand des intrts plus levs que ceux de la politique, les
intrts de la religion, sont en jeu.

--Vous oubliez toujours en me parlant, que vous vous adressez  une
novatrice, peu convaincue de ces grandes ides absolutistes et
purement mtaphysiques.

Marguerite de Valois pronona ces mots avec une bonhomie qui causa
 son interlocuteur un dplaisir singulier.

--A Dieu ne plaise, fit-il aigrement, que je songe  mettre Votre
Altesse en cause; nous parlions de madame la duchesse d'Angoulme.

--Et je prenais sa dfense, puisqu'elle s'est montre pour mes
protgs plus indulgente que Votre Excellence... Je lui en sais
d'autant plus gr qu'elle a fait cela sans que j'eusse besoin de
l'en prier, et sans mme m'en instruire, comme un acte spontan de
sa clmence. Vous trouverez bon, n'est-il pas vrai, messire, que je
lui adresse mes remerciements et mes flicitations.

Et la princesse feignit de se lever de son sige, pour aller de
suite remplir ce dessein.

Duprat, le front pliss, les sourcils croiss, fit un geste pour
l'engager  rester, ce qu'elle excuta d'autant plus volontiers
qu'elle n'avait pas envie de rompre ainsi la conversation.

--Que Votre Altesse ne se hte pas, dit-il: car  ses compliments
succderaient peut-tre bientt des reproches...

--Je cesse de comprendre, messire.

--Je veux dire que l'indulgence de madame la rgente cdera
probablement aux remontrances qu'elle ne manquera pas de recevoir.

--Et qui donc oserait adresser  la mre du roi Franois Ier de
telles observations, messire?

--Moi, Altesse!... rpondit Antoine Duprat en soutenant de son
mieux le regard superbe avec lequel la princesse le toisait.

--Vous, messire?...

--Moi, le plus humble, mais le plus dvou serviteur de notre trs
honor sire. Moi, dont le zle est accoutum  ne pas reculer
devant les obstacles... Et quand j'aurai parl comme je dois le
faire  madame la duchesse, je suis sr qu'elle rtablira les
choses suivant mes dsirs.

--Permettez-moi d'en douter; ma mre s'appelle Louise de Savoie,
c'est un grand nom, dont elle comprend les obligations; dans notre
famille, monsieur, on est accoutum au commandement, mais on ne
sait pas obir.

--J'ose vous rpter, madame, que Votre Altesse se trompe, et que
madame la rgente reviendra sur sa dcision aussitt que je le lui
demanderai.

--Il me semble, sur mon me, entendre un sujet en pleine rvolte.

--Je suis un sujet fidle, au contraire, madame, et c'est pour cela
que ma parole est coute...

  [Illustration: Il s'gara quelques minutes dans la salle 
  manger.]

Il suspendit une seconde le cours de sa phrase; puis, tout  coup,
aussi insinuant qu'il venait de se montrer rogue:

--Une seule personne, dit-il, avait la puissance d'obtenir la grce
de ces prisonniers, l'adoucissement de leur sort, la garantie de
leur existence... cette personne n'a pas voulu le comprendre...

--Messire, dit la princesse en l'crasant de son maintien, il
m'tait avis que Votre Excellence ne reviendrait jamais sur ce
chapitre!... Encore une fois, parlons de ma mre; est-ce vous qui
oseriez lui donner des ordres?...

Comme le reptile sur lequel on marche, Duprat, bless jusqu'au fond
de son orgueil vindicatif, se redressa avec une rage dsespre:

--Madame la rgente fera ce que je lui dirai de faire.

--Vous avez donc sur elle une autorit bien absolue? Vous vous
croyez donc bien sr de l'influence par laquelle vous la
dominez?... Vous ne supposez donc pas que quelque circonstance
puisse dtruire ce lien?... Si c'est un secret, prenez garde,--la
sagesse dit qu'il n'y a d'inviolables que ceux qui ne sont connus
que de soi... Si c'est un crime,--Marguerite de Valois, en
accentuant ces mots, s'tait redresse de toute sa hauteur,
imposante et magnifique comme l'incarnation de la justice
cleste,--si c'est un crime, la sagesse dit encore que nul ne reste
impuni.

--Votre Altesse, balbutia le chancelier, a des formes de discours
imptueuses...

--Dites que j'aborde avec courage les objets les plus redouts;
dites que je plonge un regard au fond des abmes... N'est-ce pas l
qu'il faut aller chercher la vrit?... Les fantmes s'vanouissent
devant celui qui a la vaillance de les poursuivre. Il en est de
mme de certains secrets, de certains pactes...

--Ne parliez-vous pas de votre sincrit, tout  l'heure, messire?
Eh bien, je serais capable, sachez-le, de vous donner, 
l'occasion, une preuve de la mienne,--s'il arrivait, ce qui ne doit
pas arriver, messire, une recrudescence de perscution contre les
captifs de la Grosse-Tour; moi, la soeur du roi, j'irais trouver
le roi,--si loin qu'il ft!--et je lui dirais une seule parole, je
prononcerais devant lui un seul nom, qui lui dessillerait les yeux
et lui ferait connatre ce dvouement dont vous vous targuez.

Cette parole, ce nom, c'est tout un drame, c'est la page rouge de
son rgne,--elle a t trace par vous, messire, avec du sang
innocent:--souvenez-vous de SEMBLANAY!!!

A ce nom de la plus signale de ses victimes, une teinte livide
envahit les traits d'Antoine Duprat.

L'ombre du surintendant se montrant  lui, ne l'et pas plong dans
une stupeur plus cruelle que ce reproche d'homicide, clatant  son
oreille par cette voix indigne.

Mais ce ne fut qu'un clair. Satan, foudroy, ne tarda pas 
relever son front marqu du sceau infernal, et il le releva plus
redoutable et plus audacieux qu'avant sa chute.

Il clata en un rire nerveux et rauque, tel que doit tre celui des
damns; la princesse elle-mme en ressentit un vague effroi:

--Vous m'avez dit le nom de la victime, exclama-t-il; eh bien,
voulez-vous que je vous dise, moi, celui du dlateur?... Prononcez
plutt une autre parole, celle que j'ai sollicite  vos genoux, et
le nom de Rainier Gentil remplacera sur la liste d'crou des fosses
du Louvre celui de Jacobus de Pavanes...

--Infme!... s'cria la princesse; vous osez espionner et insulter
la soeur de votre roi!...

Le lecteur a tout compris, sans nul doute: le monstre suspendu  la
fentre de l'oratoire de la princesse avait reconnu dans un des
deux hommes masqus admis en sa prsence le tratre Rainier Gentil,
et avait tout dnonc  Duprat.

Ce Rainier Gentil tait Italien de naissance; il tait conseiller
aux enqutes, et secrtaire du baron de Semblanay; c'tait lui
qui, vendant son matre, avait soustrait dans son chartrier les
pices faisant foi de son innocence, pour les donner  Antoine
Duprat.

C'est  lui que font allusion ces vers o Clment Marot, dans
l'lgie consacre par ce pote  la mort de Semblanay, fait dire
 cette grande victime:

     En son giron jadis me nourrissait
     Douce fortune, et tant me chrissait...
     Mais cependant sa main gauche trs orde
     Secrtement me filait une corde
     Qu'un de mes serfs, pour sauver sa jeunesse,
     A mis au col de ma blanche vieillesse.

--Mon roi, rpliqua le chancelier, brisant tout faux respect,--mon
roi connat mon ardeur  le servir...

--Tratre! il connatra votre forfait!... Vous lui avez arrach
l'arrt de mort de l'homme qu'il appelait son pre!... Tremblez, il
saura tout!...

Duprat fit entendre un rire strident, pareil au sifflement d'une
vipre, et grimaant une entire assurance:

--Le roi Franois Ier est un prince clair, dont on ne surprend
pas aisment la religion. Il ne se rend que sur de bons motifs.

--Celui-ci n'est pas assez terrible, peut-tre!...

--Le roi n'a pas condamn le surintendant sans l'entendre. Lorsque
le baron de Semblanay a os accuser la mre du roi, pour se
justifier du grief de pculat, le roi lui a demand des preuves...

--Des preuves!... rpta Marguerite avec dlire.

--Le roi, poursuivit Duprat, demandera aussi des preuves 
sa soeur. Mais sa soeur ne pourra les lui fournir, et les
et-elle, elle hsiterait peut-tre; car ces preuves, elles ne
condamnent pas seulement son ennemi le premier ministre, mais sa
propre mre...

--Ah! oui, n'est-ce pas, vous vous tes dit:--La princesse
Marguerite connat la vrit sur le procs du surintendant, elle
sait que j'y ai pris la plus grosse part, mais qu'importe! elle ne
pourra faire entendre  son royal frre que des accusations sans
consistance, et puis elle ne voudra pas livrer sa mre pour le
plaisir de perdre un ministre, et de sauver son amant.

N'est-ce pas, je lis  livre ouvert dans votre pense, monseigneur.
C'est bien cela!... Vous vous tes tenu ce langage!...

Eh bien, j'en suis fche pour votre pntration, vous vous
trompez!... Pour dlivrer le monde d'un monstre tel que vous, pour
sauver le chevalier de Pavanes, qu'elle aime de toute sa tendresse
de femme, de toute l'horreur que vous mritez, de toute la haine
que vous portez  ce noble captif,--pour accomplir cela, la
princesse Marguerite ne reculera devant rien!...

On et dit une lionne courrouce, dont le chasseur tmraire a
frapp le compagnon dans la saison des amours.

Elle agitait son paisse chevelure comme une plantureuse crinire,
ses yeux dardaient des regards de feu, et ses blanches mains
s'agitaient en des mouvements  la fois gracieux et menaants.

Antoine Duprat affecta de rentrer dans le calme,  mesure que son
interlocutrice se montrait plus exalte.

--Votre Altesse y rflchira, dit-il, elle ne tentera pas une
fausse dmarche. Le roi ne prendra pas parti contre son premier
ministre et sa mre, s'il ne lui est valablement dmontr qu'ils ne
sont pas victimes d'une calomnie...

Allons, Altesse, vous voyez que je suis le plus fort, le plus
habile, et que mes serviteurs rendraient des points aux vtres dans
ce genre d'escarmouches...

Cette hypocrite placidit acheva d'peronner sa colre.

--Sur mon me, dit-elle, en lui lanant ses arguments en traits
acrs par le sarcasme,  vous entendre, messire, on croirait que
les honntes gens sont condamns  servir de jouet aux autres, et
que la cause juste inspire moins bien ses soutiens que la
mauvaise!... Vous vous abusez, je vous jure! Quand on sait  quels
adversaires on s'attaque, on se prmunit en consquence.
Pensez-vous donc que je n'aie pas song  ces subterfuges,  ces
subtilits sur lesquelles vous vous tes fi?...

Parce que ces tmoignages crits sont dtenus par vous, me
croyez-vous donc dsarme? Me jugez-vous donc si imprudente que
j'eusse t vous faire connatre mes dcouvertes et mes desseins,
pour le plaisir de vous braver et de vous dire mes projets?...

Allons, messire, vous tes trop bon diplomate pour supposer tant
d'inconsquence  une femme de la cour,  une femme amoureuse!...

Il est plus d'un moyen de convaincre le roi. Vous tes matre des
tmoins muets du forfait qui cre une alliance odieuse entre la
rgente et vous; mais s'il existe un tmoin vivant, un troisime
complice...

Si, garanti par moi, ce complice repentant, et moins coupable que
les autres, d'ailleurs, confesse et dclare au roi la trame 
laquelle il prit part, le roi hsitera-t-il encore?...

Le chancelier poussa de nouveau son rire d'aspic.

--Malheureusement pour tant d'habilet, dit-il, ce complice, ce
tmoin ne fera pas cette confession.

--Et qui l'en empchera?... Cet homme est  moi!

--Cet homme n'est  personne, madame, il appartient  la loi.

--Que prtendez-vous dire?

--Je veux dire qu'un homme a t arrt, il y a quelques jours,
comme il sortait furtivement,  l'abri de la nuit, du palais du
Louvre...

--Vous avez os!... s'cria la princesse, ple d'indignation.

Duprat poursuivit imperturbablement en aiguisant  son tour chaque
syllabe:

--Cet homme tait recherch pour crime de concussion dans des
fonctions publiques... A l'heure que voici, on le juge devant le
tribunal qui a condamn le surintendant Semblanay  mort, pour un
motif absolument pareil... Il est vraisemblable que les magistrats
qui ont si bien compris leur devoir une premire fois, n'y
failliront pas aujourd'hui.

--Savez-vous que c'est vritablement infme, de rendre la
justice, qui est religion et chose sacre, complice de tant
d'abominations?...

--Et alors, reprit le chancelier avec son calme sardonique, Votre
Altesse comprend le surplus: ce dlateur mort, plus d'indiscrtions
possibles, plus de tmoin importun.

--Ah! c'en est trop! je devancerai vos coups, je prviendrai cet
arrt d'iniquit... Ou plutt, je m'gare, il est impossible que le
parlement laisse deux fois surprendre sa conscience; il refusera le
service odieux qu'on ose rclamer de lui...

--coutez, interrompit Duprat.

Il alla  la fentre donnant sur le quai et l'ouvrit.

Un crieur public s'tait arrt en face, et sa voix monta jusqu'
la princesse:

Arrt du parlement, qui condamne matre Rainier Gentil, conseiller
aux enqutes,  tre pendu au gibet de Montfaucon, pour crime avr
de pculat dans des fonctions publiques, et ordonne que l'excution
aura lieu dans les vingt-quatre heures,  la diligence de M. le
procureur au Chtelet.

Marguerite de Valois se soutint au dossier d'un fauteuil: ses
jambes flchissaient sous elle.

--A prsent, madame, demanda le chancelier, conviendrez-vous que je
l'emporte?... Eh bien, fit-il en se rapprochant avec une ardeur
involontaire, et en modrant les inflexions de sa voix, il ne tient
qu' vous que tout ceci soit un rve, que le conseiller Gentil
vive, et que le captif des fosses du Louvre soit mis en libert.

A cette nouvelle et outrageante proposition, toutes ses forces lui
revinrent, et de son geste imprieux montrant la porte  ce
tentateur excr:

--Sortez! lui dit-elle.




XXI

LE PHILTRE DE L'ALCHIMISTE.


En des temps comme ceux-l, dans un pays gouvern par des mains
telles que celles de Louise de Savoie et d'Antoine Duprat, la
justice n'a pas un bandeau, mais un voile pour se cacher la face;
ce n'est pas une balance, c'est une hache qu'elle tient.

Le conseiller Gentil, cet Italien infme qui avait second le crime
de la rgente et du chancelier, mritait la mort,  coup sr, et
c'tait un acte providentiel qu'il la ret de l'homme auquel il
avait sacrifi son loyal matre. Mais son arrt, tel qu'il fut
rendu, n'tait pas moins inique, car il reposait sur des griefs
imaginaires, et non sur son forfait trop rel.

Duprat n'avait garde, en effet, de mettre l'accusation sue ce
terrain; il lui importait  tout prix d'touffer le mystre de
l'affaire de Semblanay.

Quelques annes auparavant, nous l'avons dit plus haut, souponnant
Jean Poncher, gnral des finances, seigneur de Chainfreau,
secrtaire du roi, ancien argentier de Charles VIII et de Louis
XII, d'tre sur la voie de la vrit, il s'tait ht de se dfaire
de lui, sans s'inquiter de son rang ni de ses titres, par un de
ces mmes arrts d'un tribunal servile.

Jean Poncher, innocent et intgre, avait t pendu, sous prtexte
de pculat, comme le surintendant Semblanay, et aujourd'hui,
Rainier Gentil, seul coupable dans cette trame tnbreuse, et le
seul qui pt relever la vrit, subissait la mme peine.

C'tait donc la troisime tte qui tombait pour assurer le repos
des deux instigateurs, des deux seuls personnages qui eussent
profit de la dilapidation des fonds de l'arme, la rgente et le
premier ministre.

Il et fallu en immoler cent autres, cent autres eussent pri:
quand on est entr dans cette voie, on ne s'arrte plus.

Rainier Gentil tait d'ailleurs loin de jouir de la mme estime que
le baron de Semblanay et que Jean Poncher; son supplice ne souleva
pas les mmes rprobations que le leur. Son innocence fut peu
discute par l'opinion, qui s'tonna tout au plus, tant on l'avait
accoutume  ces formes judiciaires, de la promptitude et de la
discrtion avec laquelle son procs avait t conduit.

videmment, tout s'tait pass de faon qu'il ne pt ni se dfendre
ni tenter la rvlation de ce qu'il savait touchant ses deux
puissants complices. Le chancelier assistait  la sance, prs du
prsident, et ds que l'accus essayait de prendre la parole, on
lui imposait silence sous menaces de le mener  la salle de la
question, et de le juger en son absence.

La cour, subissant d'ailleurs l'influence du chancelier, affecta de
ne pas s'mouvoir de l'excution; on s'en occupa un jour  peine au
Louvre, comme d'un acte de bonne justice.

La rgente, qui en profitait pour sa scurit propre, en manifesta
elle-mme un contentement qui acheva d'imposer aux courtisans
l'attitude qu'on attendait d'eux.

Il survint enfin une circonstance qui ne permit plus d'y songer,
sous peine de se mettre en opposition flagrante avec le vent du
pouvoir: la princesse Marguerite fit distribuer des invitations
pour une petite fte intime.

Les plaisirs bruyants, tels que la danse et le jeu, devaient en
tre exclus, mais on y retrouverait les amusements moraux, les
exercices intelligents et gracieux qui nagure signalaient
ces runions chez la dixime muse, ainsi que les potes la
qualifiaient.

Cette nouvelle causa d'abord une grande surprise. Depuis la mort de
la reine Claudine, celle du duc d'Alenon et la captivit du roi,
il ne s'tait tenu au Louvre d'autres assembles que les audiences
glaciales et attristes de la rgente.

Tout l'intrt fut pour ce signe de renaissance, on se confondit
pour y trouver mille prtextes plus ou moins plausibles, et, en fin
de compte, les invits se prparrent  s'y rendre, en tenant fort
peu de cas des ides de la rgente sur la modration ncessaire
dans le costume.

Bref, il y avait si longtemps qu'on ne s'tait trouv en demeure de
se parer, que les cavaliers et les dames dployrent un luxe qui
rappelait de loin les folies du camp du Drap-d'or.

La fte ainsi improvise eut donc le sort heureux des plaisirs que
l'on n'a pas prvus, et dont pour cela on profite bien mieux que de
ceux dont on escompte d'avance les jouissances.

L'appartement de la princesse, situ, comme on sait, dans l'aile
mridionale du palais, avait vue galement sur la rivire et sur la
cour, et sur les jardins intrieurs.

A l'exception de l'oratoire donnant de ce dernier ct et relgu
dans la partie la plus retire du logement, toutes les fentres se
montrrent claires  la fois; si bien que de l'autre ct de la
Seine, les habitants du faubourg Saint-Germain durent se demander
avec surprise d'o venait ce rveil, et quelle fte non prvue par
le calendrier se clbrait l-bas.

Il y eut musique vocale et instrumentale, lecture de posies,
exercice devenu fort rare depuis la perscution des lettrs.

La duchesse d'Alenon elle-mme rcita un fabliau de sa
composition, qui n'obtint pas un succs de complaisance, mais un de
ces accueils sincres tels que les dcerne un vritable parterre
enthousiasm. C'tait un des contes qui devaient composer plus tard
le _Heptamron_, et devenir immortels.

Elle avait gard sa toilette de deuil; mais, pour faire honneur 
ses invits, elle s'tait rsigne  y ajouter quelques parures, 
se faire coiffer avec quelques ornements; ses cheveux bouffants et
relevs portaient au sommet sa couronne de duchesse entrelace d'un
lger crpe.

Elle se multipliait plus vive, plus affable, plus gracieuse qu'en
aucun temps. Elle avait des sourires pour tous, des paroles
aimables pour ses intimes, et son charme rejaillissait sur
l'assemble.

C'tait une gaiet communicative et que ne gnait aucune influence
fcheuse, car le chancelier Antoine Duprat avait t except des
invitations. Sa prsence importune et tout gt; cet homme avait
le privilge de porter avec lui la contrainte et la dfiance.

On conoit que la princesse devait l'exclure. Le rsultat de leur
dernire entrevue les avait rendus irrconciliables.

Duprat tait le mauvais gnie de la cour, et cependant la
princesse, qui crivait des contes, et peut-tre fait sagement de
se rappeler celui des banquets auxquels on oublie de convier la
mchante fe!...

Triboulet, qui tirait beaucoup moins  consquence, et qui n'tait
pas susceptible de garder, ostensiblement du moins, rancune d'une
parole offensante, s'tait impudemment gliss parmi ces beaux
seigneurs et ces belles demoiselles.

Les pages ni les huissiers n'avaient pas d'ordre pour l'en
empcher, et Marguerite de Valois, ne voulant pas troubler par le
moindre nuage la gaiet de ses invits, fit semblant de ne pas le
voir.

Peut-tre bien calculait-elle qu'il valait mieux qu'il ne ft pas
en ce moment  pancher son venin avec le chancelier, et qu'il pt,
aprs la fte, lui porter le tmoignage de l'entrain dont il aurait
t tmoin.

Puis encore, sa verve et ses saillies contribuaient  cette gaiet.

Il allait, venait, se montrait partout, lutinait chacun, lanait
des pigrammes, dbitait des lazzis. La ptulance de ses saillies
merveillait ceux qui taient les plus blass sur ce chapitre.

En roulant ainsi de pice en pice, il s'gara quelques minutes
dans la salle  manger, o les varlets venaient de disposer un
souper splendide.

Sa taille lui permettait de se faufiler derrire les siges ou sous
les tables sans tre aperu.

Leste comme une des levrettes dont il tait le compagnon, il se
blottit derrire le dossier du fauteuil destin  la princesse, au
haut bout de la salle,  gauche d'un autre sige surmont de l'cu
aux fleurs de lis, rserv  la rgente.

Et c'est alors qu'il et fallu le voir!

La prunelle ardente, les narines enfles, l'cume au coin des
lvres, sinistre autant qu'il affectait d'tre insouciant tout 
l'heure, il tira de son pourpoint un imperceptible flacon de grs,
et tendant le bras vers une aiguire de vermeil, pose devant le
couvert de la princesse, il y vida tout le contenu de sa fiole.

  [Illustration: Il tenait d'une main sa marotte incline vers la
  natte.]

Marguerite de Valois, par suite de son tat maladif, depuis ces
derniers temps, ne buvait pas de vin, mais seulement une espce
d'orangeade, prescrite par un docteur. Cette aiguire ne servait
qu' elle.

Le nain malfaisant se glissa ensuite, tout boulevers par son
action, sous la table, et sortit  l'autre bout de la salle, pour
courir rejoindre les invits dans un salon voisin. Il ne songea
mme pas  se retourner, crainte peut-tre de se voir poursuivi par
son ombre,--les mchants ont peur de tout.

Cependant, s'il et vu quelque chose, ce n'et pas t cette ombre
de lui-mme, mais entre deux rideaux d'une tenture entre-bille,
les yeux vigilants et les traits austres de Michel Gerbier faisant
fonctions d'intendant de sa matresse.

Gerbier ne rappela pas le bouffon, il le laissa partir au
contraire, puis il alla prendre l'aiguire, et en changea le
contenu, par prcaution pure, car il avait reconnu le flacon dont
s'tait servi Triboulet, et ce flacon, sorti du laboratoire de Jean
de Pavanes, ne l'effrayait pas.

Chose singulire,  mesure qu'il se rapprochait des salons,
Triboulet, loin de reprendre sa belle humeur, devenait plus sombre.
Il s'agitait, se dmenait en vain pour s'exciter lui-mme; le rire
se refusait  refleurir sur son visage, et il se sentait si
lugubre, qu'il n'osait se montrer en cet tat; il avait peur qu'on
ne lt sa mauvaise action dans son trouble.

Au lieu donc d'entrer tout d'un coup dans la foule, il prit un
dtour afin de gagner le temps de se remettre.

Nous l'avons dit, c'tait une nature incomplte; il aimait le mal,
mais sans en possder toute la profondeur.

Dans ce dtour, il aperut deux femmes qui traversaient  la hte
une galerie joignant la chambre de la princesse.

Son instinct d'espion l'entrana sur leurs pas; elles se glissrent
dans un cabinet de toilette, et il reconnut la princesse et
mademoiselle de Tournon.

--Vite, vite, chre Hlne, disait Marguerite, du blanc sur mon
front, du rose sur mes joues, du carmin sur mes lvres!...

Et elle se laissait tomber sur une chaise devant une table charge
de cosmtiques.

Dans leur hte, elles avaient seulement pouss la porte, et
l'entre-billement permettait d'observer et d'entendre tout.

La glace place sur la toilette renvoya au bouffon l'image de la
princesse; cette image lui fit peur.

La belle des belles tait ple et dfaite comme une morte.

--Ah! que je souffre, soupira-t-elle.

--Du courage!... encore cet effort, ma chre dame!... lui dit
Hlne en s'efforant de rparer,  l'aide de fard et de couleurs,
les ravages de cette figure fltrie soudainement.

Marguerite de Valois se laissait faire, elle tait anantie.

--Et dire, reprit-elle, que voil trois fois, depuis deux heures,
que je suis oblige de recourir  ce mensonge, pour ne pas faire
horreur  mes invits!... L'moi, les angoisses qui me torturent
font couler mon fard et fondre mon carmin.

--Chre matresse, ne vous laissez pas abattre au moment dcisif.

--Sois tranquille! Ne vois-tu pas comme je suis rieuse, affable;
comme je mle mon mot  tous les entretiens; comme je souris a tous
les groupes!... Va, Dieu me sera en aide, j'irai jusqu'au bout...
si je ne suffoque pas!... reprit-elle en comprimant avec sa main
son sein gonfl par les tortures.

Hlne, tout en remplissant sa tche, laissa perler une larme qui
vint brler la main de sa royale amie.

Celle-ci la regarda alors avec une inexprimable affection.

--Tu pleures de mes maux, tendre soeur, lui dit-elle: oh! merci,
va! cette larme te sera compte au ciel!... Ah! je n'ai pas le
droit de pleurer, moi!... je donne une fte!... Que Dieu pardonne 
ceux qui me rendent si malheureuse, et qu'il m'accorde cette nuit
la russite de mon projet suprme, ou qu'il reprenne ma misrable
vie!...

Sa confidente sentit la ncessit de rompre cet panchement.

--Voici le mal rpar, dit-elle; htons-nous de rentrer dans les
salons, on y remarquerait l'absence de Votre Altesse, et l'heure du
souper est venue.

Quelques secondes aprs, elles repassaient plus fraches plus
animes, au milieu de la brillante assistance, o dj Triboulet
faisait tinter ses grelots.

Mais,  son extrme contentement, il ne fut pas oblig de
recommencer ses facties, car des pages, porteurs de candlabres
aux bougies parfumes, ouvraient les abords de la salle du festin,
o la rgente et sa fille prcdaient le reste de la cour.

Michel Gerbier, une chane d'argent fleurdelise au cou, prsidait
au service, un matre-queux dcoupait les pices sur un buffet, et
des varlets, cussonns sur toutes les coutures, pourvoyaient aux
besoins des convives.

Le fou de la cour se tenait prs d'un dressoir surcharg de
vaisselle, se faisant petit et silencieux pour ne pas y tre
dcouvert.

Il tenait d'une main sa marotte incline vers la natte du parquet,
et se rongeait, jusqu' en faire sortir le sang, les ongles de
l'autre.

Il et fallu une sensation bien plus cuisante pour l'arracher 
l'attention qu'il portait  la princesse Marguerite.

A travers l'clat des bougies, le reflet des cristaux, le
rayonnement des vases d'or; au milieu de l'atmosphre sature de
parfums de toilette et d'aromes culinaires, dominant de son sige
lev, jumeau du trne de sa mre, la longue file des invits, elle
paraissait plus qu'une femme, plus qu'une altesse, elle semblait
une de ces dits que l'antiquit revtait d'une forme fminine,
pour idaliser la beaut et rendre la divinit palpable.

Les varlets ayant commenc  remplir les coupes, Michel Gerbier
prit l'aiguire de vermeil place devant sa matresse, et versa de
l'orangeade jusqu'au bord du hanap qu'elle tendait de sa main
dlicate.

L'intendant versait hardiment, sans trahir aucune mfiance, et
cependant Triboulet, dont le coeur battait par saccades
violentes, ayant cru voir son oeil dirig vers l'angle o il se
dissimulait, prouva une dfaillance, et s'affaissa sur ses talons.

Ce bruit insaisissable se perdit dans celui du banquet; et quand le
fou royal se hissa sur la pointe des pieds, peu de secondes aprs,
pour fixer encore son regard vers l'astre qui le fascinait,
l'intendant tait dans une autre partie de la salle, et Marguerite
de Valois faisait raison aux sants de ses convives, en buvant une
longue gorge de son breuvage particulier.

Toutes les arquebuses du Louvre auraient pu clater en cet instant
aux oreilles du bouffon, sans qu'il les entendt. Son existence,
ses aspirations taient attaches  cette coupe. Au mouvement de
ses lvres, on et jur qu'il la buvait lui-mme.

Lorsque la princesse la reposa sur la table, il passa sa manche sur
son front, comme un homme qui vient d'accomplir un rude labeur; il
poussa un soupir pareil  un gmissement, et commena  grimacer un
sourire hbt, qui se termina par un frmissement de tous les
muscles de sa face.

Son oeil hallucin par la persistance de sa contemplation, et son
imagination enfivre lui montraient la princesse changeant de
couleur et blmissant sous son fard.

Parfois, il croyait la voir pme entre les bras de ses serviteurs;
le moindre de ses mouvements lui procurait des angoisses tranges.
Un observateur superstitieux et certainement pens que le bouffon
croyait sa destine attache  celle de la soeur du roi.

Il trpignait d'impatience, se tordait d'inquitude, roulait des
yeux hagards; vritablement, ce soir-l, il tait fou.

Il y avait des instants o les oreilles lui tintaient, le choc des
gobelets devenait pour lui un grincement lugubre; les clats de
gaiet, des cris de menaces sardoniques. Alors, il se prenait les
tempes  deux mains et cherchait  appuyer son front sur le bord
froid du marbre du dressoir, pour se calmer par cette sensation.

Enfin, ce supplice eut un terme.

Il tait neuf heures, la princesse se pencha vers sa mre, lui dit
un mot, et la rgente se levant, ce fut le signal de la retraite.

Les deux princesses s'embrassrent, Louise de Savoie fit signe  sa
favorite, la petite d'Heilly, de s'approcher et de l'accompagner;
Marguerite de Valois envoya un sourire d'adieu  ses invits, et
prenant le bras de mademoiselle de Tournon, regagna sa chambre.

Triboulet eut une impulsion involontaire, comme s'il allait
s'lancer sur sa trace; son gros torse s'agita sur ses frles
fuseaux incrusts dans le plancher, ses bras suivirent le mouvement
de son torse, il baissait dj la tte  l'exemple du blier qui
donne en avant contre l'obstacle de son chemin; Michel Gerbier,
l'intendant, l'chanson, se trouva devant lui, et son aspect le
fit reculer jusqu'au fond de l'angle discret qu'il commenait 
fuir.

Le pre nourricier de la princesse Marguerite n'offrait pourtant
rien de terrible. La paix, le contentement rgnaient sur son
excellente figure, sa dmarche tait  l'avenant, celle d'un
majordome qui se rjouit du succs d'une fte dont il avait la
responsabilit.

Les convives les plus retardataires achevaient de disparatre au
fond des galeries avoisinantes; les varlets teignaient les
girandoles, les pages retournaient  leur dortoir. La tranquillit
succdait  l'animation et au bruit.

Gerbier se montra surpris et content de rencontrer le bouffon sur
ses pas.

Eh! par l, mordieu! s'cria-t-il, c'est matre Triboulet!
Qu'tes-vous donc devenu pendant le festin, mon joyeux compre? On
ne vous a pas vu... Pensiez-vous que l'ordonnateur vous et
nglig?... Vous etes tort; votre place tait marque: la folie ne
nuit jamais dans un souper de prince.

Le bouffon allait rpondre, il lui coupa la parole.

--Pas d'excuses, dit-il, tout peut se rparer. Les matres ont
festoy, mais cela ne remplit pas la panse des serviteurs. Messire
Triboulet, si vous tes en bonnes dispositions, c'est moi qui vous
invite.

Le bouffon, suffoqu d'abord en se voyant rencontr dans son coin
par Michel, pour lequel il ressentait une mfiance inne, cda 
cet accueil engageant. Les soucis qui couvraient son front de rides
pareilles  des cordes rugueuses s'amoindrirent peu  peu, puis se
changrent en une satisfaction rutilante, lorsque l'intendant
ajouta:

--Nous n'aurons pas loin  aller. Vous savez qu'un bon majordome
sait penser  ses matres, sans s'oublier. Ma foi! j'ai fait mettre
de ct, l, dans un office, o nul ne nous drangera, un quartier
de venaison, la moiti d'un pt de paon, un chapelet d'ortolans
rtis, et quelques fioles d'un vin d'Argenteuil dont vous me direz
des nouvelles.

--L, tout prs?... rpta le bouffon pour lequel cette
circonstance avait un intrt considrable.

--Au bout de ce couloir; tenez, vous voyez la porte. Vous acceptez,
n'est-ce pas?

--Pour vous obliger, ricana le bouffon avec un clignement d'yeux
aussi aimable que possible; je pense que vous tes comme moi, je ne
trouve rien de fcheux comme de souper sans compagnie... et puisque
le vin est bon...

--Soyez sans crainte. Je ne vous verserai pas de l'orangeade, comme
 madame Marguerite!...

Ce diable de Michel Gerbier eut beau dire cela avec un gros rire de
bonhomie, sa plaisanterie figea le sang dans les veines de son
invit.

Mais il eut honte de cette impression, et, secouant frntiquement
ses grelots, pour se donner une contenance:

--Pouah! de l'orangeade! une mdecine qui rend malades les gens en
bonne sant!... Vous tes expert s matires de gourmandise, matre
Gerbier; j'ai faim de venaison et soif de vin d'Argenteuil!

--Alors, mon camarade, aux fourchettes et aux bouchons!

Des mets succulents et surtout pics par un raffinement perfide,
encombraient la table de l'office.

Le majordome referma avec prcaution la porte sur lui et son
compagnon, et ayant donn une escabelle  celui-ci, se mit en
devoir d'ajouter au menu les objets indispensables  un couvert
complet: fourchettes  trois dents, couteaux bien affils, et deux
gobelets d'tain, luisants comme de l'argent, qu'il prit sur une
tagre, o peut-tre ils ne se trouvaient pas tout  fait rangs
par hasard, comme ils en avaient l'air.

Absolument pareils  premire vue, ils portaient cependant vers le
milieu de leur hauteur, une lettre grave diffrente. Mais qui et
t s'aviser et surtout se proccuper de cela!

L'amphitryon en donna un  son hte et plaa ngligemment le second
 sa place, puis, ayant apport sous sa main plusieurs bouteilles
de grs  large encolure, il attaqua la pice de venaison.

Ds les premires bouches, la soif s'alluma de part et d'autre.

Michel fit sauter un bouchon et remplit jusqu'au bord les gobelets,
puis tendant le sien pour trinquer:

--A nos sants, matre Triboulet!...

--A notre festoiement perptuel en ce monde et en l'autre!

Et le bouffon choqua son gobelet contre celui de l'intendant, mais
sans se presser de boire.

Il n'y a que les empoisonneurs pour vivre sous la peur continuelle
du poison.

Michel Gerbier ne fit pas mine de voir cette hsitation, il
engloutit son vin en deux gorges.

Triboulet, gagn et rassur par son exemple, le suivit de prs.

L'loge du liquide et celui des mets se succdrent ds lors sans
interruption, au milieu des rasades et des meilleurs morceaux.

Le bouffon n'attendait plus qu'on lui verst, il allait au-devant
des fioles. Il buvait, buvait, buvait, non pas en joyeux viveur,
car, malgr ses efforts, il ne trouvait pas un lazzi pour payer
l'hospitalit de son compagnon; une insurmontable humeur noire
teignait ses intentions de gaiet; il buvait en homme qui cherche
 s'tourdir.

Mais, loin de remplir ce but, le vin ne servait qu' compliquer la
tempte et le tumulte qui grondaient en son cerveau.

Deux ides fixes, indlbiles, obstines, se dressaient surtout
devant lui: la mixtion qu'il avait jete dans l'aiguire de la
princesse, et la scne du cabinet de toilette.

Il continuait de boire, que depuis longtemps dj il ne mangeait
plus, mais c'tait  la faon de ces ivrognes taciturnes que le vin
n'a plus la vertu d'gayer, ni mme d'tourdir.

--Eh bien! matre Triboulet, fit le majordome aprs l'avoir observ
silencieusement, ne me chantez-vous point, pour terminer cette
petite frairie, une de vos bouffonneries exhilarantes?

--Foi de gentilhomme! rpondit-il pniblement, ce n'est pas la
volont, c'est la voix qui me manque. Je me sens incapable de
donner une note.

--Plaisanterie pure; je ne vous demande pas des sons de rossignol,
mais un refrain que je puisse rpter avec vous.

--Excusez-moi, matre, je me sens tout maussade; c'est la faute de
votre vin, vous m'en avez trop vers.

--D'ordinaire, plus on boit plus on rit, et vous tes tout
mlancolique.

--Mlancolique, moi! allons donc!...

Il voulut rire, mais la gaiet ne vint pas.

--Dcidment, murmura-t-il, je crois que vous dites vrai; je ne me
sens pas bien; et comment se fait-il que vous, qui m'avez tenu tte
coup pour coup, vous conserviez votre bonne humeur?

--Hum! ma bonne humeur, rpondit Gerbier en secouant la tte; il
n'y a pas de quoi, cependant; le service de madame Marguerite n'est
pas gai depuis longtemps.

Au nom de la princesse, Triboulet se ranima.

--Elle est fort tourmente, la belle Altesse?

--Il faudrait le voir comme moi, pour s'en bien faire une ide. Ah!
les grandeurs ne donnent pas la flicit!... Son existence se
consume dans les chagrins, dans les larmes... Vous l'avez vue
sourire et plaisanter ce soir, au milieu de ces gentilshommes et de
ces damoiselles... eh bien, je peux vous avouer cela, la mort tait
en elle...

--Je le sais... pronona tout bas le bouffon, en proie  une
motion singulire.

--Elle passe ses nuits sans sommeil, ses jours sans scurit.
Autour d'elle semble s'agiter un monde d'ennemis implacables,
acharns  sa misre!... Et, seule pour lutter, elle n'a que moi et
mademoiselle de Tournon  qui se confier; sa propre mre est
l'allie de ses ennemis!...

Triboulet coutait en proie  une agitation morale de plus en plus
prononce; mais en mme temps les forces physiques paraissaient lui
manquer. Ses mouvements devenaient lourds, sa tte retombait malgr
lui sur sa poitrine.

Michel Gerbier suivait chacun de ces symptmes, et,  mesure qu'ils
augmentaient, sa voix devenait plus forte, ses dclarations plus
nettes, ses aveux plus francs.

Il trouvait une loquence irrsistible pour peindre les peines de
sa chre matresse, pour fltrir ses perscuteurs, et, voyant le
bouffon clou  sa place par la torpeur insurmontable qui montait
de sa poitrine  sa tte:

--Ces perscuteurs, exclama-t-il en se dressant avec force, tu es
le plus lche et le plus infme de tous!

Le vieillard tait transfigur. Le majordome patelin, l'amphitryon
caressant avait disparu. C'tait un champion terrible, auguste,
solennel, au regard redoutable.

--Qu'est ceci? Que prtendez-vous? balbutia le bouffon confondu.

--Je prtends que l'heure est enfin venue de te jeter tes vrits 
la face! Infme suppt de Duprat, sache donc que je ne t'ai pas
perdu de vue une minute durant toute cette soire. Je t'ai vu te
glisser comme un voleur et un assassin dans la salle du banquet, je
t'ai vu rpandre dans le breuvage de ma chre matresse le contenu
de ton flacon criminel.

--Grand Dieu! s'cria Triboulet.

Mais son compagnon poursuivit:

--Par malheur pour toi, j'tais l, j'ai chang l'aiguire, et
cependant je ne craignais pas ta sophistication... Ta fiole, pauvre
fourbe, ne contenait que de l'eau pure, inoffensive...

--Gaspard Cinchi!...

--Gaspard Cinchi s'tait jou de toi!... Le soporifique avait t
livr pourtant et devait servir: tu voulais le faire prendre 
autrui, et c'est toi qui l'as bu...

--Ce vin?

--Ce vin tait sans mixture, je l'ai partag avec toi, mais j'avais
prpar ton gobelet...

--Malheureux!...

--Et veux-tu que je te dise pour quoi je te surveillais, pourquoi
madame Marguerite, consume de douleur, a donn une fte?... C'est
parce que nous avons conu un plan qu'il importait de tenir secret
 ton matre et  toi; un plan qui va s'excuter tout  l'heure,
qui va rendre la srnit de l'me  madame Marguerite, et
confondre les desseins de Duprat et les tiens!... Ah! tu as beau
chercher  soulever ta tte,  user de tes jambes engourdies; tu es
 moi, ou plutt  ce philtre puissant, et le succs est  nous!...

Il jeta encore un regard sur le nain, transform en une masse
inerte, et s'apprta  sortir en l'enfermant derrire lui.

Mais, par un dernier, par un suprme effort, Triboulet souleva sa
grosse tte, et tournant de son ct ses yeux glauques:

--Malheur!... malheur! murmura-t-il; pauvre sot!... tu t'es trop
mfi de moi... Je vaux mieux que tu n'as cru... Tu as pris pour de
la tristesse ce qui tait du remords... J'ai tant vu souffrir ta
matresse que j'ai eu des regrets... Ah!... ma tte s'alourdit...
J'eusse pu vous sauver... tu as voulu me perdre... un danger
terrible vous menace... C'est ta matresse que tu as perdue...

  [Illustration: Le Chtelet.]

Il balbutia encore quelques syllabes inintelligibles, et sa tte
retomba si pesamment sur la table, qu'elle imprima un soubresaut 
la vaisselle.

Le vieillard, perdu, se prcipita vers lui, le secoua, l'inonda
d'eau frache; quelques gouttes du philtre de l'alchimiste avaient
provoqu ce sommeil, rien n'tait capable de le rompre.

En cet instant, un refrain lanc par un batelier monta de la
rivire jusqu' l'endroit o ils taient.

Triboulet eut un dernier tressaillement machinal, et Michel Gerbier
lui jetant un regard dsespr, s'lana  travers les galeries
vers la chambre de la princesse.




XXII

SUR LA GRVE.


Qu'avait donc complot et que savait donc Triboulet, ce side
assidu d'Antoine Duprat?

D'abord, son flair diabolique l'avait mis sur la voie des projets
dsesprs de la princesse; il n'avait pas t une minute dupe de
la joie factice qui lui faisait donner une fte. Mais s'il voyait
clairement que cette fte n'avait pour but que d'garer
l'attention, il ne se doutait pas des tortures qu'elle imposait 
la pauvre Marguerite.

Triboulet valait mieux que Duprat.

Rien au monde n'tait capable de dtourner celui-ci d'un mauvais
dessein. La vie de ses adversaires, le bonheur de ses ennemis
taient de faibles hochets qu'il brisait sans plus de scrupules
qu'un enfant brise ses jouets.

Le bouffon, au milieu de ses penchants dtestables, n'tait pas
aussi absolu, et quelquefois une bonne pense surgissait parmi ses
pires entranements.

Il tait possd d'une passion insense pour la mme femme que son
patron; mais on a vu dj que, loin de prtendre comme celui-ci, 
la rciprocit de sa tendresse, il se rendait justice et ft
devenu, au prix de la plus lgre faveur, son esclave dvou.

Ses mpris, ses ddains avaient exaspr son humeur; renonant  la
fltrir, il l'avait traque pour la rduire au dsespoir, pour
perdre le rival heureux dont il enviait jusqu' la captivit.

Matre de ses secrets, il avait livr le plus grave de tous 
Duprat, dans un but horrible et qui ne pouvait tre entrevu que par
une imagination en proie  un dlire infernal.

Tandis que le chancelier dresserait un pige  sa victime, lui,
Triboulet, matre de leurs plans  tous, usant du philtre qu'il
tenait prcieusement en rserve, plongerait la princesse dans une
sommeil insurmontable, et, s'introduisant prs d'elle, aurait  sa
merci cette beaut superbe.

C'tait odieux, c'tait infme, c'tait lche, mais qu'attendre
d'un tel tre, transport d'une telle frnsie!

Et vous l'avez vu, fidle  son complot, ramper jusqu' l'aiguire
de la princesse, et y vider le flacon que la sage prvoyance de
l'alchimiste avait rempli d'un liquide inoffensif.

Il aimait cette femme, pourtant; il l'aimait d'un amour sincre
dans son exaltation. Ce qu'il faisait contre elle, c'tait par la
rage de cette passion misrable,  jamais condamne  rester
inassouvie.

Aussi, l'moi qu'il ressentait en accomplissant la sophistication,
sa dfaillance aprs l'avoir accomplie, taient autant des
symptmes de dsespoir et de remords que des marques de colre.

Il se voyait dj matre de cette femme, livre  lui par ce
subterfuge; il allait la possder  sa merci, plus heureux que
Duprat, auquel elle ne serait jamais!... Oui, mais  quel prix?
dans quel tat? Et ce philtre, tait-ce bien un soporifique et non
un poison?

A cette ide, d'avoir peut-tre  se reprocher la mort de
l'oeuvre la plus accomplie de la cration, il avait cru mourir
lui-mme.

C'est en proie  ces violences,  ces luttes, tout prt  courir
renverser le breuvage pernicieux, qu'il s'tait gar jusqu' la
porte du cabinet de toilette.

La dcouverte des angoisses de la princesse l'avait frapp en plein
coeur, comme un dard acr. Il ne l'et pas crue malheureuse  ce
point; la haine, l'amour, la compassion, la concupiscence, se
livraient dans son esprit et dans ses sens un combat furieux, et
suivant que l'une de ces passions triomphait, il prouvait tour 
tour de la rage, du dsir, et de la piti.

Tous les raffinements de l'enfer l'avaient tortur durant ce long
repas, o chaque atteinte porte par la princesse  sa coupe lui
treignait la poitrine comme dans un tau.

Il s'attendait  la voir dfaillir d'instant en instant, il
tremblait que la dose de la mixture n'et t trop considrable,
que le sommeil n'arrivt trop tt, que Marguerite n'et pas le
temps de regagner sa chambre, et puis surtout l'ide du poison.

Lorsqu'elle s'loigna, il aurait voulu s'lancer sur ses traces;
retenu par un instinct de sret personnelle, il esprait, dans son
coin, chapper  la vigilance des varlets. Surpris par Michel
Gerbier, il avait accept son invitation parce qu'elle lui
fournissait le moyen le plus naturel de ne pas quitter les
appartements, et qu'il comptait, par un expdient ou un autre,
peut-tre en grisant le vieillard, rester matre de la place.

L'loge de la princesse, le rcit de ses chagrins, dont la
rvlation ne cessait de le poursuivre, avaient port un coup
dcisif  son esprit branl.

Il songeait  rparer ses crimes,  prvenir les manoeuvres du
chancelier,  mriter, par un aveu, par un avertissement salutaire,
le pardon de celle qu'il avait perscute, au moment o, tomb
lui-mme dans le pige o il comptait la prendre, il avait perdu la
facult de parler et de se mouvoir.

Ses regrets venaient trop tard, et les bonnes intentions de Michel
Gerbier tournaient au dtriment de sa matresse.

A l'instant o le refrain du rameur retentissait sur la rivire,
une clart brillait  l'une des fentres du Louvre, retomb depuis
une heure, c'est--dire depuis la clture de la fte, dans les
tnbres; une clart brillait et disparaissait rapide comme
l'clair.

Le batelier s'tait tu aussitt, n'essayant plus de lutter de
poumons avec le meuglement de la tempte qui agitait la Seine, et
soufflait en rafales le long de la berge et contre l'aile
mridionale du vieux palais.

Michel Gerbier traversant les galeries, les salles, le lieu du
festin, se lana, la tte perdue, dans la chambre de sa matresse.

Trop tard! les appartements ne comptaient pas un varlet, et la
chambre tait vide.

O courir, o la trouver, o lui annoncer qu'un pige est sous ses
pas, que le plus redoutable de ses ennemis veille dans l'obscurit,
et qu'un danger plane sur sa tte?

Autant de problmes insolubles.

Si du moins ce danger tait connu, il se jetterait au-devant pour
sauver sa chre Marguerite; mais non, rien! Triboulet s'est endormi
avant d'avoir livr le mot de cette redoutable nigme.

Il s'approcha d'une croise, de celle peut-tre o avait lui peu
auparavant cette clart, qui pouvait bien n'tre autre chose qu'un
signal; machinalement encore, il tira le petit verrou qui en
fermait l'un des chssis carrs, et l'ouvrit.

Le vent se prcipita par la troue et vint le fouetter au visage,
charg d'une pluie piquante comme de la grle.

Les lments taient ce qu'il craignait le moins en cet instant; il
avana la tte et chercha  dcouvrir ce qui se passait au dehors.

Il lui fallut quelques minutes pour se faire  cette obscurit
mle de brume et de pluie.

La fentre donnait sur la berge troite qui sparait le Louvre de
la rivire.

Il ne distingua d'abord que les flots houleux, se creusant en
vallons et s'levant en monticules, avec des mugissements pleins de
prsages funestes. Puis, son oeil plus aguerri reconnut un objet
qui, tantt grimpant sur les vagues, tantt descendant avec elles,
et s'efforant de les prendre par le travers, se rapprochait du
palais par de pnibles manoeuvres.

Il y avait l une arche en plein cintre, conduisant, comme un
tunnel, du Louvre  la rivire. C'tait une sorte d'embarcadre
termin par un quai de dalles d'une ou deux toises de longueur, et
par un escalier en moellons.

Une paisse porte en madriers de chne, bards de traverses de fer,
fermait l'ouverture du cintre, et ne s'tait pas ouverte depuis
plusieurs rgnes. La cour lgante et raffine de Franois Ier
n'et song  se servir de ce chemin fangeux pour se rendre  une
partie de batelets sur la Seine. C'tait un travail appartenant au
systme de fortification du Louvre, et destin dans l'origine au
service des dfenseurs de la place.

L'attention du majordome se concentra cependant vers cet endroit.

tait-ce l'effet de la crainte, ou une cause relle? Il lui
semblait apercevoir parfois des formes vagues au milieu des
amoncellements de pierres et des arbres qui entouraient ce petit
quai.

Ce qu'il avait vu glisser  travers les flots et les brisant tait
un bachot, dirig par un batelier sombre comme toute cette scne,
et qui parvint, non sans peine,  atteindre les degrs et  s'y
maintenir.

Un bruit singulier se manifesta bientt; c'tait la porte antique
et massive qui roulait sur ses gonds oxyds.

Le batelier se leva tout debout dans son bachot et fit mine de
s'avancer vers le bord; il tendait les bras, et deux personnes, un
homme et une femme, rpondant par leurs gestes muets  cet appel,
s'approchaient de lui.

Enfin, un seul pas les sparait encore... Michel Gerbier ne
respirait plus; identifi  cette scne, il en ressentait toutes
les motions.

Tout  coup, il se rejeta avec effroi dans la chambre, ferma la
fentre et ne voulut plus voir. La berge s'tait claire; des
torches avaient surgi, allumes par l'enfer, de chaque ct de
l'arcade. Les deux personnages, sortis par la porte de chne, se
virent entours par une escouade d'archers bards comme pour un
assaut.

Deux d'entre eux s'emparrent du jeune homme qui ne put faire usage
de ses armes.

Le batelier, bondissant sur le quai, l'aviron lev en forme de
massue, en assna un coup terrible sur le pot de fer qui coiffait
le plus proche, et le renversa.

--Que faites-vous, mon pre? s'cria le captif, saisi aussitt par
d'autres mains redoutables.

Mais le vieillard, c'tait un vieillard, dont le feutre s'tait
envol au vent, laissant voir une paisse chevelure et une longue
barbe blanches, le vieillard ne rpondit pas.

Une hache s'tait abattue sur son front, et le flot s'tait ouvert
pour l'engloutir avec un bruit funbre.

A ce bruit, les archers eux-mmes avaient frissonn; les voix
s'taient tues, on n'entendait que celle du jeune homme, qui rpta
avec un long gmissement, en cherchant  sonder l'abme de son
regard dsol:

--Mon pre! mon pre! mon pre!...

L'cho de la vote voisine rpta trois fois ce triple appel; mais
le fleuve s'tait referm, et la victime ne reparut plus.

Sa compagne s'lana alors, frmissante et rsolue, pour l'enlever
 ses perscuteurs, les domina un instant du regard et du geste:

--Arrire! ordonna-t-elle.

Cette attitude, cet accent faillirent leur faire rendre leur proie.
Mais un homme, vtu d'un toge noire borde d'hermine, le visage
cach sous un masque, et la tte couverte du mortier de la
magistrature suprme, apparut alors  son tour entre eux et cette
femme:

--Place!... s'cria-t-il d'une voix vibrante qui la fit
tressaillir.

--Soldats, reprit-elle, je suis la soeur du roi.

--La soeur du roi ne court pas la nuit en compagnie
d'aventuriers; sorcire ou femme, arrire,  votre tour! Je ne vous
connais pas!... Cet homme est hrtique, dcrt d'accusation,
revendiqu par le sacr tribunal de l'inquisition.

--L'inquisition!...

--Oui, l'inquisition, dont un message de notre gracieux et trs
catholique souverain Franois Ier autorise l'tablissement.

--C'est impossible! Le roi Franois Ier, mon frre, ne peut avoir
sign cela!

--Vous en demanderez la certitude au parlement, qui, demain,
enregistrera l'dit, et nommera les membres de la chambre ardente.

--Calomnie, vous dis-je, calomnie!... Et vous, qui que vous soyez,
qui savez de telles pouvantables nouvelles, reconnaissez en moi,
je le veux, la duchesse d'Alenon, la fille de la rgente et la
soeur de votre matre!

L'homme  la toge noire affecta de ne rien rpondre  cet ordre, et
d'un geste imprieux:

--Archers, au Chtelet! pronona-t-il.

Ainsi, ce n'tait mme plus dans les fosses du Louvre que le
prisonnier allait tre conduit.

Les hommes d'armes, impassibles comme leur consigne, se mirent en
devoir d'obir.

La princesse, c'tait bien elle, hlas! se prcipita vers son cher
chevalier et s'attacha  lui, luttant contre ces hommes de fer pour
le leur reprendre.

Alors seulement il parut se ranimer et la voir. Depuis la
disparition de son pre, il tait demeur ananti, les yeux
obstinment fixs  la place o le gouffre s'tait entr'ouvert,
puis referm sur la noble victime.

--Merci, chre dame, dit-il en lui donnant un dernier baiser;
merci, il faut nous rendre  la fatalit, vous voyez bien qu'elle
est contre nous... Souvenez-vous des paroles et des enseignements
de celui qui vient de mourir: Le corps s'teint dans le trpas;
les mes survivent, et leur rcompense est de se retrouver dans une
existence plus heureuse!... Ft-ce dans un sicle, Marguerite,
quelque chose me dit que nous serons runis.

Les archers l'entranrent.

L'homme noir, avant de les suivre, lana un long regard ironique et
venimeux sur la pauvre femme dont il venait de briser le coeur,
et qui s'affaissa lentement, anantie, sur la dalle humide et
glace.

Le lendemain, des mariniers trouvrent un bachot chavir, et le
cadavre d'un vieillard jet par le flot sur la berge en face du
Louvre.

Le bachot s'tait crev en plusieurs places en talonnant contre les
degrs de pierre, et le vieillard avait le crne fendu d'un coup de
hache.




XXIII

LE DPART.


L'inquisition!... Duprat n'en imposait pas, c'tait bien le cadeau
que, du fond de sa captivit lointaine, et pour le prix des
sympathies dont il tait l'objet, Franois Ier faisait  son
royaume.

La Sorbonne ne suffisait pas au zle du chancelier, il lui fallait
un tribunal spcial entirement compos de ses cratures.

Ce fut d'abord aux livres et aux auteurs que l'on s'en prit,
l'arrestation et le crime rel de Jacobus de Pavanes en donnent
l'explication; le ministre avait  se venger du jeune lettr.

Antoine Duprat triomphait.

La nuit sanglante  laquelle nous assistions dans le chapitre
prcdent, ne cdait la place qu' une oeuvre encore plus
sanglante.

Le jour le surprit prsidant le conclave de ses nouveaux sides,
leur dlivrant leur charte, et prludant par ses instructions aux
violences dont nous venons de donner une faible peinture.

Tous les luthriens taient  ses yeux des Jacobus de Pavanes; afin
de frapper celui-ci, il voulait les frapper en masse. Des
aspirations sanguinaires rugissaient en lui, et il esprait les
assouvir, comme si le sang n'appelait pas le sang, et comme si la
hyne est jamais repue de cadavres.

Atteindre cette secte audacieuse et maudite, c'tait d'ailleurs
frapper du mme coup Marguerite dans son affection de femme, dans
sa foi de chrtienne. C'tait s'attaquer  son coeur et  sa
conscience, ces deux forteresses inaccessibles  sa passion et 
son fanatisme.

Ah! c'tait un grand calculateur, que ce grand misrable!

Une pense importune ne laissait pas, au milieu de son conclave de
jacobins inquisiteurs, de lui revenir sans cesse, comme ces
aiguillons douloureux qui sont rests dans une plaie. Qu'tait
devenue la princesse? Que faisait-elle  cette heure?

Oui, l'ide de cette femme tait inhrente  lui, comme la tunique
du Centaure; il n'et pu s'en dlivrer qu'en enlevant les lambeaux
de sa poitrine. C'tait son chtiment.

Il l'avait laisse, elle, la soeur adore du roi, seule, brise,
au sein de la nuit, sur les dalles imprgnes du sang de Jean de
Pavanes, se tordant de dsespoir, au bord du fleuve dont l'cume
venait lui fouetter le visage.

Il l'avait mconnue, renie, brave. Il et souhait la rendre plus
malheureuse encore, si la chose et t possible. Et cependant, il
essayait de descendre au fond de lui-mme, il tait contraint de
s'avouer avec des rugissements intrieurs qu'il la trouvait belle,
plus sduisante qu'aucune autre; que nulle n'avait soulev en lui
de pareilles temptes, et que sa dtresse la rendait plus
irrsistible que jamais.

Ses sides, tonns, suivaient sans en pntrer les vrais motifs
les nuages qui obscurcissaient son front; et chaque fois qu'il
avait suspendu son discours, domin par ses tourments, il ne
reprenait la parole que pour ajouter une rigueur aux rigueurs dj
prescrites.

Une circonstance l'tonnait aussi, c'tait l'absence prolonge de
Triboulet.

Le bouffon n'tait pas de ceux que la plus auguste assemble
intimide, sa qualit de fou le rendait inviolable et couvrait ses
tmrits. D'o vient donc qu'il ne se montrait pas?

C'tait lui qui avait mis son chef sur la voie du plan d'vasion
combin entre la princesse, l'ancien guichetier, le vieux Pavanes
et les deux serviteurs dvous, Hlne de Tournon et Michel
Gerbier.

Triboulet, pntrant partout, surveillant, espionnant tout, avait
saisi les fils de cette tentative et les avait livrs  Duprat, qui
avait organis la contremine, trop bien excute.

Que le bouffon, conspirateur prudent, ne se ft pas montr au
moment critique, rien de plus naturel; mais que devenait-il
maintenant? N'avait-il pas vingt choses  apprendre  son patron et
 lui demander?

Le lecteur, mieux instruit, connat le motif insurmontable qui
l'avait arrt et mis  la discrtion de Michel Gerbier.

Il faisait jour lorsque son pais sommeil se dissipa.

Il se retrouva sur son escabelle, la tte appuye sur la table
charge de mets, de flacons et de vaisselle, et tout d'abord il se
crut en proie  un rve moqueur.

Ce qui confirma un instant cette supposition, c'est qu'ayant voulu
se remuer, allonger les bras, dtirer ses jambes, il ressentit un
engourdissement qui lui interdisait l'usage de ses membres.

La vue du gobelet perfide o il avait puis le sommeil et l'ivresse
finit pourtant par le remettre sur la voix. Il se reconnut. Il
tait dans l'office, mais il y tait seul.

Alors il fut pris d'une profonde inquitude sur les vnements de
cette nuit pleine d'embches. Il se rappela,  son tour, la
princesse trahie par lui et si malheureuse!

Quel que ft le rsultat de ses projets, il comprenait que son
affliction tait au comble, soit que Duprat et ressaisi sa proie,
soit que le captif ft parvenu  s'enfuir, pour un exil perptuel
sans doute.

Ainsi Jacobus de Pavanes, ce rival dtest, n'tait plus 
craindre, et Duprat, le perscuteur, restait avec sa passion
odieuse et sa mchancet. A cette rflexion, Triboulet sentit
crotre la haine qu'il lui portait si sincrement depuis longtemps,
depuis surtout qu'il avait consenti  le servir.

  [Illustration: Devenez donc meilleur, dit-elle sans colre!]

L'impression qu'il en prouva lui rendit le mouvement. Il bondit de
son sige et courut vers une croise donnant sur la cour du Louvre.

Un spectacle inattendu s'offrit  ses regards.

Michel Gerbier, entour de serviteurs de la maison de madame
Marguerite, prsidait  un grand mouvement. Il y avait l une
litire de voyage attele de deux mules, dans laquelle on
disposait des objets indiquant un dpart immdiat, et d'autres
mules sur lesquelles les pages et les varlets assujettissaient des
bagages.

Tout ce monde, trs-affair, s'agitait dans un va-et-vient
prcipit, mais plein de circonspection, et prenait soin d'changer
ses observations  voix basse.

Le reste du palais paraissait dormir encore. Les rideaux des
appartements de la duchesse d'Angoulme taient clos, et rien ne
trahissait la sance qui tenait le premier ministre debout dans son
cabinet de travail.

Quelqu'un allait partir, quelqu'un de consquence, assurment. Mais
qui donc? Mais pourquoi ces prparatifs si soudains?

La rponse ne tarda pas. Une jeune femme en costume de voyage se
montra sur le perron et vint parler au majordome. C'tait Hlne de
Tournon; elle paraissait prcder et attendre une personne, ce ne
pouvait tre que sa matresse.

Triboulet comprit le reste, et quitta prcipitamment son
observatoire.

C'tait en effet Marguerite de Valois qui partait, et cette
rsolution n'avait pas t longue  germer en elle.

A peine le chancelier s'tait-il loign avec ses soldats,
entranant le chevalier de Pavanes, et la laissant abime dans sa
fatalit, qu'un homme tait sorti de la porte de chne pour lui
prter son assistance.

C'tait l'ancien guichetier, dont l'habilet avait tir le captif
de sa cellule et l'avait amen jusqu'au port, o il venait
d'chouer. Cet homme avait craint de paratre devant Duprat; mais,
plus compatissant que lui, il ne voulait pas laisser une pauvre
femme sans secours en un pareil lieu, dans un tel moment.

A peine conservait-elle l'instinct de sa situation, les forces lui
manquaient entirement; heureusement il en avait pour deux. Il
l'enleva dans ses bras, la rapporta dans la cour du palais, et
joignant bientt mademoiselle de Tournon, qui se tenait en vedette,
russit  la ramener dans son appartement.

Revenue  elle, sans vouloir entendre parler de soins ni de repos,
elle avait mand son intendant et lui avait ordonn de disposer,
sur l'heure, son quipage de route avec le plus de prudence et le
moins d'embarras possible.

--Mais o donc allez-vous, madame? s'tait crie Hlne, doutant
qu'elle possdt son sang-froid.

--Tu le sauras, chre Hlne, pour peu que tu consentes 
m'accompagner.

--Et moi, Altesse, obtiendrai-je la mme faveur? demanda Gerbier.

--Toi, mon fidle, tu resteras... N'insiste point, il faut que cela
soit. Je n'ai que vous deux  m'aimer; si je vous emmne l'un et
l'autre, qui prendra mes intrts, qui veillera pour moi ici? Va,
mon ami, mon pre, ta tche ne sera pas la plus douce; ainsi, ton
zle n'aura pas  se plaindre.

--Vous avez des paroles qui affoleraient les gens... Je resterai
heureux de vous servir; mais serez-vous bien du temps partie?

--Autant qu'il en faut pour aller  Madrid voir l'empereur, voir le
roi mon frre, et revenir.

A cette poque, une pareille expdition offrait des longueurs, des
obstacles et des prils innombrables.

--Madrid!... Vous allez en Espagne! exclama son pre nourricier
tout mu.

--Avec du courage on va partout, et l'on en revient!

Que rpondre, qu'objecter  une telle rsolution? Et puis, s'il
restait une dernire chance  la cause,  l'existence qu'elle
dfendait, cette ressource suprme ne se trouvait-elle pas dans
l'affection que lui portait Franois Ier qui ne saurait pas
rsister  ses larmes?

Le vieillard essuya du revers de sa main ses yeux humides, et
sentant bien la ncessit d'agir vite, il s'occupa de tout
disposer. En sorte qu'au mme moment le chancelier prparait la
ruine du chevalier de Pavanes, et Marguerite de Valois son salut:

Le bon et le mauvais ange taient aux prises.

Tout fut prt avant que Duprat en ret avis, car son auxiliaire
lui manquait.

Marguerite apparut alors sur le perron; adressant  ses serviteurs
un geste de bienveillance, et s'appuyant sur le bras de sa compagne
de route, elle commena  descendre les marches.

Au moment de franchir les dernires, elle poussa un cri de surprise
et se rejeta en arrire. Le bouffon tait l, prostern, comme s'il
et voulu se faire craser sous ses pieds.

--Encore lui!... dit-elle avec amertume.

Mais il se souleva  genoux, et ses mains jointes tendues vers
elle:

--Madame, supplia-t-il, ne partez pas sans me pardonner!

Le malheur rend les mchants impitoyables, mais il augmente la
gnrosit des bons coeurs. La princesse trouva tant de douleur
et de repentir dans cette attitude, dans cet accent, qu'elle n'eut
pas la force de tenir rigueur  ce triste complice de ses chagrins.

--Devenez donc meilleur, lui dit-elle, sans colre, sans mpris.

Et pour prouver qu'elle pardonnait en effet, elle lui tendit sa
main.

Il fit un mouvement pour la porter  ses lvres, mais il s'arrta.

--Non, dit-il, plus tard, quand j'en serai devenu digne... et je le
deviendrai!

Puis il se contenta de baiser le bas de sa mante, et se relevant
avec une nergie trange:

--De cette heure, Altesse, pronona-t-il, vous pouvez compter sur
un esclave, et le chancelier sur un ennemi  la vie,  la mort.




XXIV

QUI TROMPE-T-ON.


Rien d'impossible  un coeur soutenu par un vritable amour.

En cette circonstance mmorable, Marguerite de Valois en fournit
une clatante preuve. Ni la fatigue, ni les ennuis, ni les
privations d'une si longue course  travers des provinces hostiles
ou  demi-sauvages, par des chemins qu'il fallait crer, avec des
tapes de prils et de dnment, rien ne la rebuta, rien ne lui
arracha une plainte pour ses propres souffrances.

Si elle exhala quelques paroles de ce genre, ce fut pour compatir 
la mauvaise toile de ses compagnons, de sa chre Hlne et de ses
gens, qu'elle ddommageait ainsi amplement des incidents fcheux de
l'expdition.

--Ne nous affligeons pas, ne nous dsesprons pas, rptait-elle 
chaque msaventure, nous sommes encore favoriss de notre sire
Dieu, car nous possdons notre libert, et notre seigneur et roi se
consume dans les fers!

Ce fut ainsi, en relevant le moral de sa petite escouade, en se
jouant des obstacles, qu'elle atteignit la frontire.

Les Pyrnes, fort arides encore aujourd'hui, taient  cette
poque une rgion entirement sauvage, trs peu et trs mal hante,
ce qui n'et pas t un obstacle pour l'intrpide voyageuse. Mais
elle dut s'arrter avant de les franchir, par une autre raison.

La soeur de Franois tait une femme trop suprieure en toute
espce de choses, notamment en politique, pour ne pas se tenir en
garde contre la duplicit de l'empereur Charles-Quint.

Ce n'tait pas tout d'entrer en Espagne, il fallait tre sr d'en
sortir, et, de l'humeur dont on connaissait le monarque espagnol,
d'aprs sa conduite envers Franois Ier, qu'il continuait d'appeler
son frre, il tait  craindre qu'il ne mt en avant le premier
subterfuge venu, pour retenir galement la duchesse d'Alenon, et
runir dans la mme captivit le frre et la soeur. L'histoire
nous prouve que cette apprhension, si injurieuse qu'on la trouve,
tait loin d'tre chimrique.

Franois Ier n'y regardait pas d'aussi prs que sa soeur,
malheureusement pour lui, car il et alors vit plus d'une
mauvaise affaire, celle d'Italie, par exemple,  laquelle il devait
ses msaventures actuelles.

C'est ici le cas de rappeler, en jetant un regard un peu
rtrospectif, que lorsqu'il tait question au Louvre d'entreprendre
cette campagne, on tenait de grands conseils chez le roi, et chacun
cherchait le moyen de s'ouvrir passage dans la Pninsule. Les
gnraux prsentaient chacun le leur, en sorte qu'on passa bientt
de cet embarras  celui du choix. Triboulet s'tait gliss dans une
de ces runions, et se montrait fort grave.

--Foi de gentilhomme! s'cria le roi, nous voil bien empchs,
messieurs, entre tant d'excellents avis; il n'y a que Triboulet qui
puisse trancher la difficult. a donc, matre fou, que pensez-vous
sur tout cela?

--Je pense, sire, riposta le bouffon, que ces messieurs parlent 
merveille; seulement, ils oublient le plus important.

--Oui-da! et c'est,  votre avis?...

--C'est le moyen de sortir dont personne ne parle.

Triboulet avait en cette circonstance le don de prophtie. Le roi
devait passer par la captivit avant de revenir, et c'tait
videmment aussi en se rappelant la dloyaut de Charles-Quint,
que, plus tard, le bouffon, moins fort sur les lois de la
chevalerie que sur celles des reprsailles, donnait son opinion au
roi.

Charles-Quint demandait alors  passer par la France, pour aller
plus vite chtier ses sujets flamands rvolts, et Franois Ier,
avant de lui rpondre, prenait l'avis de son fou.

--Si l'empereur, dit celui-ci, excute ce beau dessein, et s'avise
de mettre le pied sur le territoire d'un souverain qu'il a si
odieusement maltrait, je lui donne mon bonnet de fou.

--Et si je le laisse passer sans obstacle?

--Oh! alors, sire, je lui reprends mon bonnet et vous en fais
cadeau.

Ces anecdotes prouvent qu'avant comme aprs la msaventure de son
matre, Triboulet apprciait  sa valeur son ennemi. Mais revenons
au dpart de la soeur du roi.

Il tait donc sage de ne pas s'aventurer sur les domaines de ce
monarque sans gnrosit. Marguerite le savait et ne le tenta pas.
Mis en demeure de lui envoyer ou de lui refuser un sauf-conduit
pour visiter son frre, il se vit, sous peine d'assumer aux yeux du
monde un odieux vernis, contraint de le lui accorder. Mais il prit
soin d'y fixer une dure de quelques jour. (Voyez ANQUETIL.)

Ds qu'elle fut matresse de ce sauf-conduit, la princesse songea 
rattraper les moments perdus dans l'attente. Elle ne voulut plus
prendre de repos qu'elle ne ft arrive  Madrid.

Si ce n'tait pour son amour, du moins pour son frre tait-il
grand temps qu'elle atteignt cette ville. Le chagrin, le dsespoir
dvoraient le malheureux captif.

Marguerite le trouva au lit, srieusement malade, dans un
tat de marasme, de prostration effrayants chez un homme
aussi vigoureusement constitu. Un peu plus, et l'inflexible
Charles-Quint n'et conserv dans sa prison que le cadavre de son
ennemi.

Avant de songer  son bonheur, la princesse songea  ce frre ador
dont on ne souponnait pas en France la misrable condition. Elle
s'installa auprs de lui, vritable garde-malade, et lui prodigua
les soins sans lesquels il et invitablement pri.

Aborder en un pareil instant le but de son voyage, rpondre aux
panchements,  la reconnaissance attendrie de son frre, qui se
croyait le seul objet de ce dvouement, par l'expos des intrigues
du premier ministre, par une demande qui devenait une affaire
d'tat, ce n'tait pas le fait d'une me dlicate et affectueuse.

Avant de parler affaires, Marguerite parla gurison. Avant
d'aborder la dlivrance du chevalier de Pavanes, elle s'occupa de
celle de son frre.

Franois esprait beaucoup de sa prsence  Madrid, pour hter
cette grosse solution. Duprat avait trouv un moyen de neutraliser
les efforts de la rgente, et d'empcher que l'empereur prt en
considration le trait qui lui offrait la main de la duchesse
d'Alenon.

Mais le roi se rappelait que Charles avait t nagure fort pris
de sa soeur; Marguerite atteignait, nous l'avons dit au
commencement de notre rcit, au dploiement de sa beaut et de ses
charmes. Sa vue, son entretien, pouvaient ranimer la passion de
l'empereur, et lui rendre dsirable un hymen qui trancherait toutes
les difficults.

Pour Marguerite, si enviable que ft un trne comme celui
d'Occident, elle bornait gnreusement son ambition  rendre la
libert  son frre,  sauver la vie de l'homme qu'elle aimait.
Mais pour remplir ce double but, ce but sacr, elle tait rsolue 
tous les sacrifices compatibles avec sa dignit.

Quoi que cette dmarche pt lui coter, pour tre agrable  son
frre, elle sollicita une audience de l'empereur, qui n'avait pas
jug  propos, s'abritant sous les rigueurs de l'tiquette
espagnole, de venir le premier  elle. Satisfait de cet acte de
dfrence d'une princesse aussi illustre, il s'empressa de lui
envoyer sa rponse par un des seigneurs de sa chambre.

De ce ct donc, si les choses prouvaient d'insurmontables
lenteurs, elles n'offraient du moins que des symptmes satisfaisants.

En tait-il de mme au Louvre?

La rgente avait prouv un vif chagrin du dpart subit de sa
fille, et surtout du secret observ vis--vis d'elle.

Elle ne se dissimulait pas ses torts, son manque de foi; elle
comprenait que Marguerite et voulu recourir  la seule ressource
qui lui demeurt, la tendresse de son frre. Et cependant, elle la
taxait d'ingratitude, pour n'avoir pas compris qu'elle-mme tait
victime d'une tyrannie dteste, et perscute par un ennemi
commun.

Apprenant que Michel Gerbier tait rest  Paris, et se doutant
bien que c'tait pour maintenir et reprsenter les intrts de sa
matresse, elle le fit venir, afin de s'entendre avec lui sur les
messagers  envoyer  Madrid, et sur les moyens de servir et de
renseigner la duchesse d'Alenon.

Le vieillard accepta ces offres, qui avaient leur importance, tout
en se rservant de ne se confier que dans des limites fort
circonspectes,  une princesse dont le bon vouloir avait lui-mme
des bornes si funestes.

Quant  Duprat, on pense comment il accueillit son confident, lui
annonant, quand depuis une heure c'tait chose accomplie, le
dessein de la soeur du roi de partir rejoindre son frre.

Mais Triboulet reut les reproches, les injures avec une
rsignation parfaite. Il s'excusa humblement de son retard, ainsi
que de son absence involontaire aux vnements de la nuit,
rcriminant fort contre le pige que lui avait tendu le majordome,
mais se gardant bien, on doit le croire, de se vanter de celui
qu'il avait pralablement tendu  la princesse.

A cette confidence astucieuse, le front du chancelier s'obscurcit.

--Oui, murmura-t-il, ce majordome, ce conseiller se mle trop des
affaires de sa matresse... C'est dcidment un homme dangereux. Je
gagerais qu'il a charge d'espionner mes actions, pour en instruire
le roi par le canal de madame Marguerite...

--La supposition est au moins vraisemblable, monseigneur, appuya le
bouffon; et que me conseillez-vous  son gard?

--De ne pas le perdre de vue, sangdieu! et de le surveiller plus
qu'il ne me surveillera moi-mme.

--Vous connaissez mon talent en cette matire, messire.

--Oui, tu m'as bien servi; mais il faut redoubler de zle, cet
homme m'inquite.

--Fi donc! un malheureux, un varlet!

--Le pre nourricier de madame Marguerite!... C'est plus grave que
tu ne l'imagines. Je la connais, cette princesse renomme pour sa
bienveillance; quand on s'attaque  ceux qu'elle aime, c'est une
louve en furie.

--Vous lui avez, cependant, parfaitement pris son amant! fit le
bouffon d'un air de bonhomie!

--Oh! pour celui-l, pas de piti! murmura Duprat en serrant ses
poings avec fureur. Hrtique au premier chef, l'inquisition
rglera son affaire; et le frre Roma lui infligera dsormais, soir
et matin, une de ses homlies, avec le rgime du pain et de l'eau.

--Eh bien, messire, est-ce qu'en cas de forfaiture  votre endroit,
la sainte inquisition, en y mettant du sien, ne pourrait pas un peu
dcrter aussi ce majordome d'hrsie? cela ferait deux nophytes
au lieu d'un  ce bon pre Roma...

Triboulet accompagna cette heureuse insinuation d'un clat de rire
 donner la chair de poule. Mais le chancelier tait homme 
comprendre  merveille ces plaisanteries sinistres. Il daigna
accorder un sourire  son conseiller, et lui jeta sa bourse.

--Tu as des ides sages, sur ma foi, matre fou! et si tu n'tais
pas un si utile bouffon, tu ferais un fier agent de nos frres
Dmochars et Roma. Pour l'heure, il suffit de surveiller le
majordome, sa matresse va trouver auprs du roi, sur lequel elle
exerce un ascendant considrable; ne nous crons pas  plaisir des
complications sans profit.

--Que Votre Seigneurie se tienne en paix, alors. Je m'incorpore 
la personne de matre Gerbier; je veux savoir non seulement ce
qu'il fait, mais ce qu'il pense. Il apprendra qu'on ne joue pas
impunment des tours comme celui de son vin sophistiqu au bouffon
du roi!

--Ce pauvre intendant s'est jet dans la gueule du loup!... murmura
avec satisfaction le chancelier, en regardant le bouffon qui
s'loignait, sa marotte  la main.

Triboulet s'en allait joyeux aussi, raffermi qu'il tait dans la
confiance de son redoutable et dtest patron.

Il avait promis de joindre Michel Gerbier. Ce fut, en effet, l'un
de ses soins, mais il n'y russit pas aussi vite qu'il l'esprait,
car, moins indulgent, moins facile que sa matresse, le brave
intendant conservait rancune au complice de tant de chagrin. Il
n'tait pas sans s'apercevoir de ses poursuites, et s'arrangeait de
faon  ne pas le rencontrer.

Cependant, quand Triboulet voulait une chose de ce genre, il savait
s'y prendre de manire qu'elle arrivt. Aussi, un beau jour,
tomba-t-il comme une bombe, sans crier gare, dans l'appartement de
la princesse, o Michel Gerbier se promenait seul, en donnant 
chaque objet un regard mlancolique.

--Oui, fit une voix derrire lui, voil le fauteuil o elle
s'asseyait, le dernier livre qu'elle ait lu, la fentre par
laquelle elle aimait  voir rouler les nuages et s'couler la
rivire...

Le vieillard se retourna vivement et reconnut le bouffon.

--Vous ici! s'cria-t-il en fronant les sourcils. Vous tes le
seul peut-tre que je n'y eusse pas attendu! Ces lieux, ces meubles
que vous dtaillez, ne sont-ils pas empreints de souvenirs tout
frais qui devraient vous parler le langage des remords, si vous
tiez capable de le comprendre?

Pourquoi cette salle est-elle dserte et morne? Pourquoi
ressemble-t-elle  un logis mortuaire? sinon parce que vous avez
rduit celle qui en tait la vie et le mouvement  un cruel
exil!... Vous regardez ce volume! C'est un livre d'Heures; voyez,
il est marqu  l'office des morts...

C'est la mort, en effet, c'est le dsespoir, plus cruel encore,
que vous avez attirs sur nous... Est-ce pour contempler votre
oeuvre ou pour en jouir, que vous vous y glissez comme un voleur
ou comme un espion?

--Vous avez la douleur amre, matre Gerbier, fit tranquillement le
bouffon de la cour.

Ce calme et surtout ce srieux peu habituel  un tel personnage,
veillrent l'attention du pre nourricier de Marguerite, et ne
sachant dmler la vrit sur le visage grimaant et fard de son
interlocuteur:

  [Illustration: Ayez donc confiance.]

--Enfin, demanda-t-il, que venez-vous faire ici?

--Vous voir et vous parler, mon matre.

--Soyez bref, alors; j'ai peu de temps  donner aux ennemis de ceux
que j'aime.

--Hum! vous tes prompt aux mauvaises paroles... Soyez tranquille,
je ne vous cherchais pas pour vous en adresser.

--Au fait.

--J'y arrive, l'homme press! Vous parliez de souvenirs, tout 
l'heure? Dites-moi, n'assistiez-vous pas au dpart de madame
Marguerite?...

Le coeur gonfl de l'intendant exhala  cette ide un souvenir
plaintif.

--Eh bien! poursuivit le bouffon, ne vous rappelez-vous plus ce qui
se passa comme elle franchissait la portire de sa voiture?

--Oui, vous tiez l...

--Le front dans la poussire, implorant mon pardon.

--Et ma chre matresse, ange de clmence...

--M'a pardonn... Vous l'avez entendue.  donc, ne me regardez
plus de ce coup d'oeil sombre et plein de menaces.

Un serviteur, tel que vous tes, n'a pas le droit de garder rancune
 ceux que ses matres ont absous.

--Que souhaitez-vous, enfin?... demanda le vieillard, cdant peu 
peu.

--Matre, mon repentir avait touch l'me misricordieuse de madame
Marguerite; sa grce ne s'est pas borne  des mots: elle m'a tendu
sa main gnreuse... N'en ftes-vous pas tmoin?

--J'en conviens...

--Eh bien! vous ne ferez pas moins qu'elle... Une main loyale est
le gage d'une sincre alliance... ou, tout au moins, d'une franche
rconciliation: ne me refusez pas la vtre, matre.

Le vieillard ne la lui avana peut-tre pas, mais il la lui
abandonna.

--De cette minute, pronona Triboulet avec une espce
d'entranement, le bouffon a cess d'exister pour vous, matre.
Vous comptez un auxiliaire, un aide dvou, dans la tche que vous
accomplissez.

--Si vous me trompiez, dit le vieillard, ce serait bien mal, car je
ne sais pas me dfendre contre un bon mouvement, et j'aurais du
bonheur  vous croire... Dj je vous crois...

Triboulet leva sur lui son regard rayonnant, sa laideur
s'affaiblissait sous l'clat de sa prunelle; une expression de joie
honorable le transfigurait.

--Le bien est plus difficile  accomplir que le mal, dit-il; mais
il procure un contentement inconnu des mchants... Allons! plus de
perte des heures qui s'envolent. Matre, prtez-moi toutes vos
oreilles!

Vous m'avez pris nagure dans un pige adroit et bien mrit. Le
ncroman du quartier des Tuileries s'tait jou de moi, et c'tait
de bonne guerre. Mais il n'a pas d vous donner seulement une
fiole, car je lui en avais command deux: l'une contenant un
soporifique, l'autre un poison. Or, ces instruments de mort et de
crime, il faut qu'ils deviennent pour nous des moyens de justice et
de vie.

--Je ne sais ce que vous prtendez faire, rpondit Gerbier avec
inquitude.

Mais, sans s'interrompre, son compagnon poursuivit:

--Il vous reste encore le poison tout entier et une partie du
philtre?

--Pourquoi me demandez-vous cela?

--Parce qu'il me faut ces deux fioles.

A la manire dont cette dclaration fut dite, l'intendant se sentit
plir.

--Impossible!

--Il me les faut, vous dis-je!

--Qu'en prtendez-vous faire, enfin?...

--Du poison?... sauver tes jours, si on les menace... Du
philtre?... venger ta matresse et lui rendre le bonheur!

--Si tu dis vrai, exclama le vieillard en l'entranant prs du
guridon o reposait le livre saint, pose ta main sur ces
feuillets, et atteste ta sincrit par ton salut ternel.

--Par mon salut ternel!... pronona avec force Triboulet.

--Alors que notre Seigneur, qui scrute les consciences, te
rcompense suivant tes oeuvres, et qu'il prenne en piti ma
dtresse!

Il se recueillit encore une minute; puis, cdant  l'impulsion que
l'accent et la physionomie de son compagnon excitaient en lui:

--Viens!... lui dit-il.

Celui-ci se laissa entraner plutt qu'il ne le suivit. Un charme
cruel l'enchanait  ces lieux. Marguerite lui semblait vivre en
chacun de ces objets; son haleine embaumait cette atmosphre, ses
regards taient encore empreints sur ces tentures, sur ces
tableaux. Tout ici tait elle-mme.

Le pauvre fou et accept comme une flicit suprme d'y demeurer
toujours. Mais c'tait pour elle qu'il tait appel ailleurs, il se
dcida  s'loigner.

Le vieillard lui fit traverser la longue file des appartements et
l'introduisit dans le retrait le plus recul, le plus sombre et le
plus recueilli.

Triboulet le reconnut avec un serrement de coeur, c'tait
l'oratoire de la princesse. Le candlabre tait toujours l sur la
petite table, le coussin du prie-Dieu gardait l'impression des
genoux qui s'taient poss; l'troite et longue croise tamisait un
jour douteux  travers ses vitres colories. Le grand chne frlait
ses branches contre le mur.

Chaque pas dans ce sanctuaire veillait un remords chez le
malheureux, qui en avait surpris le secret solennel.

Le vieillard souleva un coin de tapisserie, et, prenant une clef,
ouvrit une armoire pratique dans la muraille.

Il en retira un coffret qu'il remit  son compagnon.

--Les fioles sont dans cette bote, dit-il; vous reconnatrez celle
qui contient le philtre  son bouchon qui a t ouvert: l'autre est
intacte. Souvenez-vous de votre serment, si vous vous en servez.

Triboulet s'en saisit avec une ardeur fivreuse.

--Vive Dieu! s'cria-t-il, je les tiens donc!

Le vieillard ne s'en fut pas dessaisi qu'il prouva comme un regret
et fit un geste pour les reprendre; mais le bouffon les treignit
contre sa poitrine.

--Ayez donc confiance, matre!... Sur mon me, si j'eusse possd
plus tt ce trsor, madame Marguerite ne serait pas partie pour
l'Espagne, et le chevalier Jacobus de Pavanes serait libre!

N'importe! j'en ferai aujourd'hui l'usage que j'en eusse fait
alors, et si notre sire Jsus nous assiste, quand elle reviendra,
l'illustre princesse, et ce sera bientt, j'aurai le droit de
toucher sa main bnie, comme j'ai touch la vtre, et celui de la
baiser comme son fal serviteur.




XXV

MADRID.


Charles-Quint se montra, pour Marguerite de Valois, dans leur
premire entrevue, empress et galant, connue s'il entretenait
toujours les sentiments sur lesquels avait compt nagure la
rgente de France.

Il la prsenta lui-mme  sa cour, la plus aristocratique et la
plus somptueuse du monde, comme celle de Franois Ier en tait la
plus aimable et la plus lgante; et ce fut, entre ces fiers
hidalgos,  qui tmoignerait le plus de dfrence, de respect et
d'admiration pour l'toile qui venait du Louvre luire jusqu'
l'Escurial.

Anime par ces sympathies, Marguerite dploya en retour les
ressources de ses grces et de son esprit; son triomphe devint
complet, toute la cour d'Espagne tomba  ses genoux.

Charles-Quint ordonna pour elle des ftes splendides, telles que
les comportaient alors les moeurs castillanes; ce furent des
carrousels, dont elle tait la reine, des processions fastueuses 
travers la capitale, des reprsentations scniques, dans lesquelles
nos voisins se montraient d'un got et d'une habilet suprieurs
aux ntres. Puis, vinrent les combats de taureaux, o l'on
convoquait les torreros les plus renomms et dans lesquels une
population immense venait, moins pour l'attrait de ces spectacles
nationaux, que pour admirer la perle de la France.

Charles, enfin, par une courtoisie sans prcdent, voulut faire 
la soeur de son captif les honneurs de ses principaux _sitios_,
c'est--dire de ces rsidences feriques consacres, aux alentours
de Madrid, au repos, aux plaisirs des monarques espagnols.

Mais une marque de dfrence qui dpassa toutes les autres, et qui
mit le comble  l'estime conue par les courtisans pour Marguerite,
fut l'entrevue accorde par l'empereur  Franois Ier.

Par une succession de subterfuges et d'excuses de mauvais aloi, le
fier et implacable vainqueur avait toujours, nous croyons l'avoir
dit, ajourn cette dmarche. Franois Ier, roi et gentilhomme
aussi, en dpit de ses revers, avait cess de renouveler une
demande qui n'aboutissait qu' des attermoiements, devenus
blessants par leur persistance.

Ce fut dans une promenade  Aranjuez, la splendide rsidence des
rois, que Marguerite obtint cette faveur. Charles se plaisait  lui
montrer les attraits de ce palais, le parc qui l'entoure, et o,
par une exception, sous ce dvorant soleil de la Pninsule, on
trouve  chaque pas des bosquets, des berceaux partout, de
l'ombrage  toutes les heures.

Le Tage et la Xarama baignent ses murs, et lui font une ceinture de
leurs eaux transparentes; on peut suivre leur cours sur un rivage
verdoyant qu'ils quittent  regret pour s'enfoncer dans les
terrains crayeux et arides du reste du pays.

Marguerite, amazone hardie, marchait de concert avec son hte deux
fois couronn, au fond de la valle qu'on nomme _Calle de la
Reyna_, la perfection de ce paradis terrestre.

L'empereur s'efforait de lui en dtailler les aspects ravissants;
auprs de la muse du Louvre, il devenait en quelque sorte pote;
mais,  son extrme surprise, elle ne lui rpondait que par
monosyllabes, et son beau front obscurci s'inclinait sur le chemin.

--De grce, demanda le conqurant, devenu cicrone par galanterie,
parlez, Altesse, quelle souffrance vous tourmente, quelle peine
vous absorbe, au point de passer, indiffrente, au milieu de ces
merveilles?

--Pardonnez-moi, Majest, rpondit-elle en soupirant; je dois vous
paratre bien ingrate; je rponds mal  la bienveillance dont vous
daignez me combler; c'est qu'il est en moi un chagrin que votre
bont mme rend plus cruel.

Le conqurant parut flatt d'entendre ce titre de Majest, qu'il
fut le premier des souverains d'Europe  prendre, confirm par
cette charmante bouche.

--Un chagrin... ici! se rcria-t-il, dans mon royaume, au milieu de
ma cour!... Je ne saurais le souffrir; et s'il est en mon pouvoir
de vous consoler, j'atteste Notre-Dame d'Atocha que j'en userai 
l'instant.

--Parole d'empereur?

--Je vous la renouvelle!... Parlez donc, Altesse.

--Je suis bien tmraire et bien insatiable, senor, car je ne me
contente pas du bonheur inespr qui m'arrive, je souhaiterais en
faire rejaillir quelques rayons sur autrui.

Charles devint plus grave; la princesse affecta de ne pas s'en
apercevoir, et poursuivit:

--Une pense douloureuse a travers mon me, en me trouvant  la
droite de Votre Majest, en me reconnaissant l'objet de ses
discours les plus gracieux, c'est qu'il y a, non loin de moi, 
Madrid, un autre moi-mme qui ne prend aucune part  ces joies; qui
se consume et se meurt de langueur, tandis que je nage dans les
distractions, dans les honneurs.

Charles frona imperceptiblement ce sourcil qui, comme Jupiter,
branlait le monde. La princesse ne se laissa pas dcourager, et,
puisant sa fermet et son loquence dans les grandes rsolutions
qui la dominaient, elle le dsarma de ses regards les plus
sduisants, de ses sourires les plus irrsistibles.

--Senor, vous tes le soleil, l'astre vivifiant de cet empire;
votre ennemi, vaincu, se dsespre dans l'ombre; que vos rayons
pntrent jusqu' lui!... Vous l'appeliez votre frre, autrefois;
oubliez les jours de discorde, souvenez-vous seulement de ceux de
l'union. Vous m'avez donn votre serment, mais je ne m'adresse qu'
votre grand coeur: rendez une visite au roi de France.

Nous ne saurions dire au juste quelles penses, quelles prvisions
traversrent l'esprit de Charles-Quint; rpondant par un sourire 
son interlocutrice:

--Je suis le souverain ici, dit-il, mais vous tes la souveraine.

Et, se retournant vers les caballeros qui venaient,  quelques pas
en arrire, il leur fit signe d'avancer:

--Senores, leur dit-il, nous vous invitons  venir avec nous, ds
notre rentre dans notre ville royale de Madrid, rendre visite 
notre frre de France, Franois Ier.

--Seigneur, pronona Marguerite, vous tes un hros!

La joie l'avait emporte un peu loin, mais l'pithte ne dplut
pas.

--Je voudrais le devenir du moins, trs gracieuse dame, pour
justifier vos loges, et vous retenir  cette cour transforme par
vos charmes.

Sur ce terrain et dans ce coin enchant de l'Espagne, l'entretien
pouvait se prolonger en termes encourageants. Les seigneurs du
cortge, tenus  une distance respectueuse par leur rigoureuse
tiquette, ne saisissaient que quelques mots, mais c'en tait assez
pour autoriser bien des conjectures.

Nous n'avons pas besoin d'expliquer la plus accrdite; chacun
connaissait les prcdentes ngociations tendant  un mariage entre
la princesse Marguerite et l'empereur encore simple archiduc. Les
vnements politiques avaient port l'un et l'autre  des unions
diffrentes, mais le veuvage les rendait galement libres, et l'on
n'ignorait pas non plus l'existence du projet de trait offert par
la rgente de France et entrav par Duprat.

Aux yeux des plus fins diplomates, la prsence de Marguerite de
Valois n'avait pour but que la conclusion de cet arrangement, et la
courtoisie de l'empereur vis--vis d'elle devenait un symptme
significatif.

De ce moment, les hommages redoublrent; ce fut  qui renchrirait
sur les gards du souverain pour la traiter en reine.

Charles excuta avec fidlit sa promesse, chose assez rare chez
lui pour mriter une mention.

Il alla, escort de ses principaux dignitaires, rendre visite au
prisonnier.

Il est vrai que Franois Ier, dont ce grand nombre de tmoins
gnait l'expansion, et prfr une simple entrevue  ce
dploiement un peu thtral. Mais on s'adressa de part et d'autre
des paroles obligeantes, et l'empereur, en partant, daigna
l'assurer, en dsignant la princesse, qu'avec un tel ngociateur il
tait impossible qu'on ne s'entendt pas bientt.

Cette entrevue tait un grand pas de gagn, car le monarque
franais se trouvait autoris  aller lui-mme au devant d'une
seconde.

Impressionnable et mobile comme on le connat, il en ressentit un
contentement qui exera une salutaire influence sur son moral et
sur sa sant.

Dj, d'ailleurs, la prsence de sa soeur l'avait transform. En
l'embrassant, il avait cru embrasser la France. Il respirait auprs
d'elle l'air, les manations de la patrie. Il retrouvait un coeur
battant  l'unisson du sien, rempli des mmes aspirations, et dont
le sang tait son sang.

Il la savait dcide  tous les engagements pour concourir  sa
dlibration, et cette certitude, en lui inspirant la crainte de la
perdre, la lui rendait encore plus chre.

Elle avait attendu ces dispositions pour aborder l'autre but de son
voyage, celui qu'elle voulait mener  bonne fin aussi, et pour
lequel, comme pour le rachat de son frre, elle tait dispose 
s'immoler.

Nous ne savons mme ce qu'il faudrait le plus admirer, ou de sa
dlicatesse envers son frre, ou du courage qu'elle avait mis 
repousser toute trace de cette perplexit constante, pour ne
laisser voir  l'empereur, aux courtisans ou au captif, qu'un
visage souriant, pour ne tenir que des discours pleins de posie et
d'entrain, pour asseoir enfin dans tous les esprits qu'elle tait
heureuse et ambitieuse, lorsqu'elle portait en elle le deuil de son
seul et irrparable amour!

Franois Ier, gt par son entourage, entran  des excs fatals
par sa passion pour le luxe, conservait intacte une vertu, le
sentiment de la fraternit. Il ne voulait pas que l'alliance
projete devnt pour sa soeur un sujet d'affliction, il et
plutt laiss se prolonger son exil.

Une fois donc, causant amicalement avec elle, il voulut en avoir le
coeur net.

--, ma mignonne, lui dit-il en se servant du terme familier qu'il
employait vis--vis d'elle, j'exige qu'on me parle sans feintise:
si tu deviens le gage de ma rconciliation avec mon cousin
l'empereur, sera-ce sans arrire-pense et sans regret?

--Ce sera avec contentement, mon cher sire, ds lors que
j'assurerai par l la fin de vos ennuis.

--Tu ne ressentiras pas de contrarit  renoncer ainsi  notre
belle cour de France, pour t'enchaner  l'tiquette de ces rigides
et vaniteux Castillans?

--Vous tes bon, mon noble frre, vos scrupules me le prouvent une
fois de plus. Mais ici ou ailleurs,  Madrid ou  Paris, 
l'Escurial ou au Louvre, qu'importe o l'on souffre, si l'on est
destin  souffrir!

Et Marguerite, dont le coeur dbordait enfin, lui adressa un
regard si dsol, qu'il se prcipita vers elle, et, lui prenant les
mains, l'attira sur sa poitrine.

--Qu'est-ce cela? s'cria-t-il; tu as des chagrins, ma mignonne, et
tu me les caches!... Parle, je l'exige, et, tout prisonnier que je
suis, je trouverai peut-tre encore assez d'autorit pour consoler
dans ses peines celle qui est venue me consoler dans ma prison!...
Pourquoi t'tre tue si longtemps? Manques-tu de confiance en moi?

--Ah! soupira-t-elle, c'est qu'en demandant justice au roi, je
craignais d'affliger le frre.

--Si c'est justice qu'il te faut, je te la ferai, ma fille! si
c'est indulgence, n'es-tu pas assure par avance de l'obtenir?

--Oui, vous tes grand et libral, et pour cela mme j'ai recul
devant une rvlation qui incrimine des personnes qui vous sont
chres.

--Les rois sont faits pour passer par toutes les dceptions, fit-il
avec amertume. Va, parle librement; si tu es oblige de dire du mal
de ceux que je croyais mes amis, dis-en le moins possible, non par
gard pour eux, mais pour moi.

--Je voudrais me taire absolument sur leur compte, mon bien-aim
seigneur, car ces rvlations portent sur une personne qui ne m'est
pas moins proche qu' vous-mme.

--Je crains de comprendre, un dsaccord entre notre mre et toi?...

--Mon frre, poursuivit-elle sans relever cette question, je suis
plus malheureuse que vous ne sauriez penser, car je porte en moi
deux affections, toutes deux profondes, immuables, et ceux qui en
sont l'objet gmissent l'un et l'autre dans les fers; vous, dans ce
palais; lui, dans les cachots de la Conciergerie.

--Lui? rpta le roi, dont l'oeil s'anima d'un sourire amical un
peu sarcastique,  l'ide d'une intrigue de sa soeur.

--Un gentilhomme, un jeune homme lettr, plein de talent...

--Pour qu'il ait t distingu par la dixime muse, par la
Marguerite des Marguerites, son mrite doit tre hors de
contestation...

Et Franois Ier, entran par son instinct de galanterie,
continuait de sourire, ne pressentant, sous tout ceci, qu'une
intrigue d'amour, et charm de surprendre le secret de sa soeur.

--Hlas! vous riez, sire, et cependant il y va de sa tte et de mon
repos!

--Eh quoi! les choses sont-elles si graves?... Le nom de ce
gentilhomme?

--Vous l'avez vu  la cour de l'vque de Meaux, messire Guillaume
Brionnet, il s'appelle Guillaume de Pavannes...

--L'vque de Meaux... murmura le roi, auquel ceci remettait en
mmoire les embarras causs par le parti de la Rforme.

  [Illustration: Le chancelier dclara la sance termine.]

Mais craignant de dcourager les confidences de sa soeur:

--Il me revient, en effet, une vague ide de ce chevalier de
Pavanes, un beau jeune homme... Et c'est lui auquel tu portes
intrt?

--Un intrt profond, sire.

--Et pour quel mchef le dtient-on  la Conciergerie, ce pauvre
gentilhomme?

--On l'accuse d'hrsie, de traduction des livres saints.

--Un crime qui devient bien commun... murmura le roi, tout pensif.

--Dites une accusation bien commode pour perdre ceux qu'on hait,
sire.

Le roi entrevit les griefs dont Marguerite avait parl au dbut.

--A moins que les torts de ce jeune chevalier ne soient par trop
scandaleux, et ne motivent, en effet, une rpression vhmente,
auquel cas encore, madame notre mre est investie du droit de
grce, il me semble que vous pouviez rclamer d'elle des lettres de
pardon pour lui.

--C'est l qu'est mon affliction, sire. Notre honore mre et
souhait m'accorder cette preuve de bienveillance, mais elle en a
t empche...

--Empche, sangdieu! Qui donc serait assez os pour imposer ses
volonts  la rgente de France? Foi de gentilhomme, je l'en ferai
repentir!

--Celui-l, sire, c'est votre chancelier, messire Antoine Duprat.

Ce nom clata comme une tempte.

--Vous avez raison, Marguerite, pronona le roi tout assombri, vous
mettez en cause des personnes qui ne sont pas du vulgaire, et cette
affaire est digne de notre attention. Mais nous ne vous avons
jamais rien refus; faites-nous connatre le fond des choses, et
ayez confiance en nous.

--O mon gnreux frre, mon seul ami, j'en tais bien sre, vous
aurez gard  ma peine; vous tes le roi, d'ailleurs, vous, le
vrai, la seul roi; vous ne recevez d'injonctions de personne, et
quand une parole tombe de vos lvres, elle devient une loi.

Prenez donc en piti votre soeur et celui qu'on perscute  cause
d'elle. N'abandonnez pas  un ministre dloyal le droit de vie et
de mort sur vos sujets. Fermez les yeux sur les fautes de votre
mre, mais frappez de votre justice ceux qui la poussrent  les
commettre, et qui s'en servent pour l'humilier.

Le faible monarque, en proie  un combat pnible et tout donn
pour carter cette situation critique. Se dcider entre sa soeur,
sa mre et son ministre favori, c'tait bien autre chose que
d'apposer sa signature au bas d'un dcret.

Cependant, ceux qui taient prs de lui ayant toujours le d sur
ceux qui se trouvaient loin, et son affection constante inclinant
pour sa soeur:

--Allons, dit-il avec rsignation, puisqu'il le faut, j'entendrai
tout. Parle, ma mignonne, apprends-moi dans l'exil ce que je
chercherais vainement sur mon trne, la vrit. Par quels liens le
chancelier prtend-il rgner sur sa souveraine, et soumettre sa
volont  la sienne?

Marguerite aborda le rcit de l'odieuse tragdie qui avait cot la
vie  Semblanay,  Jean Poncher et  Rainier Gentil. Elle ne
dissimula rien, mais avec un tact gnreux, elle vita d'insister
sur les griefs relatifs  la duchesse d'Angoulme.

Plus d'une fois, durant ce long expos, le sang jaillit  la figure
du roi, lorsqu'il sut  ne plus en douter, comment sa mre et son
premier ministre, dans le but de perdre un gnral et de
discrditer sa favorite, avaient sacrifi la plus belle partie de
nos armes et alin un des fleurons de la couronne, l'ide de tant
de braves immols sans fruit, de tant d'hrosme perdu, faillit lui
arracher des larmes.

Un frmissement non moins cruel passa sur son front, quand revint
ce nom de Semblanay, de l'homme qu'il appelait son pre, frapp,
innocent, de la peine des plus indignes sclrats, et cela par la
complicit froide et calcule de sa propre mre!

Le soupon lui en tait venu parfois, comme une de ces intuitions
horribles... que l'on carte avec hte, ou que les touffe sous des
paradoxes. Marguerite changeait le doute en certitude, elle avait
reu l'aveu du misrable qui avait vendu le surintendant.

Franois Ier la laissa parler jusqu'au bout sans l'interrompre. Il
se tenait les coudes appuys sur la table, le visage cach dans ses
mains.

Lorsque sa soeur eut achev, il sortit de cette attitude, et ses
traits taient tellement bouleverss qu'elle ne put retenir un cri
d'effroi.

--Oui, dit-il avec un sourire contraint, dcidment la vrit est
plus difficile  entendre que je ne le souponnais... Rassure-toi,
soeur, je ferai justice...

--Que votre arrt se rsume en trois mots, mon auguste frre: Rien
contre notre mre, grce pour le chevalier de Pavanes, la peine des
tratres pour le ministre flon!...

Il lui fit signe de la main de ne rien ajouter, et se rapprochant
de la table, il s'y installa pour crire.

Marguerite ne respirait plus; avec un peu d'attention, le roi et
entendu les battements brusques et sonores de sa poitrine.

Il attira  lui une des feuilles de papier parses sur la table,
prit une plume et tendit le bras pour la tremper dans l'encre.

Deux coups frapps  la porte suspendirent ce mouvement.

La princesse se sentit dfaillir, comme s'ils eussent donn le
signal de sa perte; le roi eut un geste et une interjection
d'impatience.

Un huissier entre-billa la portire, et d'un ton respectueux
annona une visite de consquence.

--Je n'en reois aucune, ft-ce celle de l'infant! rpondit
Franois Ier.

--Sire, insista l'huissier, c'est une dputation de la sainte
inquisition, son directeur en tte...

Les lvres plies et tremblantes de la princesse s'agitrent pour
rpter tout bas:

--La sainte inquisition!...

Le roi, singulirement adouci, demanda encore:

--Savez-vous le motif de leur dmarche?

--Sire, ils viennent complimenter Votre Majest sur l'organisation
d'un tribunal de la foi ordonne par elle  Paris.

Marguerite s'tait leve pour s'loigner;  ces mots, elle prouva
comme un tourdissement; la chambre, les meubles tourbillonnaient
devant ses yeux.

Le roi la vit chanceler, il lui prit le bras pour la soutenir, et,
la conduisant vers la porte de son appartement intime:

--Va, mignonne, lui dit-il; ces visites ne sont jamais longues;
nous reprendrons ensuite nos affaires o elles en taient.

Elle ne rpondit rien, se laissa conduire, mais jusqu' sa sortie,
son regard demeura fix sur la page blanche,  laquelle elle
semblait dire adieu.

Comment, dans quel but surtout, les chefs du saint office
avaient-ils t informs si exactement de ce qui se passait en
France! Pourquoi cette ardeur  en apporter leurs flicitations?

Marguerite de Valois s'tait adress ces deux questions, dont le
mot n'tait que trop ais  comprendre. Il fallait affermir dans
l'esprit variable du roi la haine contre les rforms, afin de
neutraliser son ascendant et de prvenir un acte de grce. N'y
avait-il pas solidarit entre les inquisiteurs d'Espagne et ceux de
Paris?

Les adroits diplomates ne venaient pas, du reste, avec une seule
corde  leur arc. Avec leurs compliments, ils apportaient des
menaces dguises et des promesses tentatrices.

Ils apprirent au royal prisonnier, que le succs de sa soeur 
Madrid avait excit l'inquitude de son implacable ennemi le
conntable de Bourbon. Tremblant pour son influence menace par
celle de la princesse Marguerite, il tait accouru du fond de la
province dans la capitale, dcid  user toutes ses ressources pour
neutraliser les charmes de la soeur du roi et pour combattre
par-dessus tout les projets d'hymen qui gagnaient de plus en plus
dans l'opinion publique.

Le conntable, arriv la veille seulement, avait, il est vrai, reu
le plus dcourageant accueil parmi les gentilshommes auxquels il
s'tait prsent. Il n'tait  leurs yeux qu'un tratre, un
transfuge; ils concevaient que l'empereur utilist ses talents,
mais ils s'taient toujours tenus vis--vis de lui sur le pied
d'une extrme rserve, et depuis qu'ils apprciaient mieux les
qualits de Franois Ier, depuis surtout que Marguerite de Valois
avait conquis leurs sympathies et leur admiration, ils reniaient le
prince flon.

L'empereur voulant engager le marquis de Veillanne  le loger, le
fier seigneur lui avait rpondu:

--Je ne puis rien refuser  Votre Majest; mais je vous dclare que
si le duc de Bourbon descend dans mon palais, je le brlerai ds
qu'il en sera sorti, comme un lieu infect de la perfidie, et par
consquent indigne d'tre jamais habit par des gens d'honneur
(ANQUETIL).

L'empereur s'tait content de froncer le sourcil et avait donn
ordre au chef de sa maison, son camerero mayor, d'aviser  loger le
duc dans un pavillon de son palais. Il pouvait ne pas estimer
Bourbon, mais il en avait besoin, et il n'tait pas de ceux qui
sacrifient leurs intrts  leurs scrupules.

Il fallait donc opposer un contre-poids  cet adversaire; ce
contre-poids ne pouvait venir de la noblesse, dont les sympathies
taient honorables mais striles; mais le saint office, qui
tait un tat dans l'tat, pouvait l'offrir; il l'offrit, en
reconnaissance des services rendus  la foi par l'tablissement de
l'inquisition et de la chambre ardente, et sous la condition que le
zle des inquisiteurs n'prouverait aucun contre-temps et
s'exercerait en plnitude.

C'tait encore un pacte.

Il fut chang bien des paroles dans cette confrence, car elle se
prolongea plusieurs heures.

Enfin on se spara, et le roi ne se hta pas, quand il fut libre,
d'envoyer chercher sa soeur. Ce fut elle qui revint d'elle-mme
le trouver.

Elle prit la feuille de papier dont il avait voulu se servir avant
l'arrive de la dputation, et la mettant devant lui d'une main
tremblante:

--Allons, mon cher seigneur, lui dit-elle, j'ai votre promesse...

Mais il loigna faiblement le papier, et se rejetant dans son
fauteuil de cuir de Cordoue, sans oser la regarder en face:

--Vous avez ma parole, chre soeur, ma parole de faire justice,
et je la maintiens...

--Alors?... interrompit-elle en lui tendant de nouveau la page
blanche.

--Mais pour faire bonne justice... il faut des preuves... Foi de
gentilhomme! apportez-moi ces preuves que vous dites exister, et je
signe!...

Des preuves!... Mais elle lui avait dit aussi comment Rainier
Gentil avait t excut, pour touffer son tmoignage; elle lui
avait dit que les quittances et les ordres taient entre les mains
d'un dmon qui se ferait plutt brler avec que de s'en
dessaisir... et il osait les lui demander!... drision!..

Ah! dcidment, encore une fois, Duprat avait le don de prophtie;
car il lui avait prdit mot pour mot ce qui lui arrivait!




XXVI

LA CASSETTE DU CHANCELIER.


Les perscutions organises en France par Antoine Duprat,
signalrent  coup sr une de nos priodes critiques. Ce qu'il y
avait d'honorable, d'intelligent dans le haut clerg, au sein mme
de la Sorbonne et du Parlement, gmissait de ses excs, mais
l'inflexible et haineux chancelier ne se ralentissait pas.

Le catalogue des peines destines aux novateurs occupait les plus
chers de ses instants. Entour de ses assesseurs, il aimait 
prluder par cette rdaction au supplice de ses ennemis.

Nous pntrerons une aprs-dne dans sa chambre, o, plus
tranquille encore que dans son cabinet de travail, il s'entretenait
avec frre Roma et quelques autres membres du _tribunal de la foi_.

A en juger par sa physionomie, une question d'une gravit toute
particulire s'agitait entre eux. Les inquisiteurs parlaient
beaucoup, entremlant leurs discours de citation de la Bible et des
Pres.

Frre Roma faisait exception nanmoins; ainsi que les grands
capitaines qui se rservent pour assurer la victoire par un coup
dcisif, il coutait et observait.

Quant  Duprat, il se bornait  des interjections rapides, 
quelques mots secs et saccads. Il est vraisemblable qu'il
consultait son entourage pour la forme, sur un point nettement
arrt dans sa tte.

Mais ce n'tait pas une affaire de minime importance, car en la
roulant sous sa volont inflexible, il prouvait d'involontaires
frissons, et parfois son oeil fixe s'arrtait sans rien voir sur
l'endroit le plus obscur de l'appartement.

Alors, les pommettes de ses joues se couvraient d'une ardeur
empourpre, ses lvres se desschaient, et la fivre prcipitait
les battements de sa poitrine.

De quoi s'agissait-il donc? D'inaugurer l'application de la peine
capitale aux novateurs.

Jusque-l, nous l'avons indiqu, on s'tait tenu dans les limites
des autres chtiments; chtiments terribles, et dignes d'une poque
encore barbare, tels que celui inflig  Jean Leclerc et  ses
complices.

Ces malheureux, obstins dans leurs ides rformistes, avaient
prtendu maintenir  Meaux l'hrsie abandonne par l'vque
Guillaume. Jean Leclerc, leur chef, en tte, ils avaient os, tous
les fanatiques se ressemblent et arrivent  des excs, dchirer une
bulle relative aux indulgences, affiche aux portes de la ville par
des religieux. Non contents de ce mfait, ils avaient substitu 
la proclamation catholique un plaidoyer contre le trafic des
indulgences et des sacrements.

Arrts aussitt, ils furent amens  Paris et fouetts pendant
trois jours de la main du bourreau sur les places publiques. Puis
on les reconduisit  Meaux, pour renouveler ce supplice, et avant
de les remettre en libert on les marqua au front d'un fer rouge.

Mais enfin leur laissa-t-on la vie sauve.

Or, c'est  la vie des novateurs qu'Antoine Duprat en voulait.

Le prsident de Mouchy tait en train d'chafauder une vhmente
argumentation, lorsqu'un bruissement lger trahit la prsence d'un
intrus dans le redoutable cnacle.

L'moi fut grand, le chancelier, derrire le sige de qui
l'tranger se tenait blotti, se retourna vivement, mais se montra
aussitt rassur.

--Ne craignez rien, messires, dit-il, c'est un familier de ma
maison sur lequel nous pourrions compter au besoin, et pour qui je
n'ai pas de secrets.

Triboulet s'avana en affectant un air modeste et recueilli dont
l'effet ne fut pas aussi prompt qu'il l'esprait.

--Un bouffon!... s'cria le prsident.

--Le fou de la cour!... exclama frre Roma en manire d'cho.

--Votre serviteur le plus humble, messire, fit Triboulet; croyez-en
monseigneur le chancelier: quand on veut le succs d'une cause,
aucun dvouement n'est  ddaigner.

--Et matre Triboulet m'a donn plus d'une preuve du sien, ajouta
le chancelier.

Les membres du conseil s'inclinrent en forme d'aquiescement.

--Tu viens  propos, matre, reprit Duprat: il fait ici une chaleur
excessive, ouvre un des chssis de la croise, et donne-moi un
verre du breuvage l-bas, dans l'aiguire.

Puis il invita le rvrend Dmochars  reprendre son discours
interrompu, et pour rparer par sa dfrence ce petit incident, il
se tourna entirement devant lui et l'couta avec une attention
marque.

Triboulet obit discrtement, entrebilla le chssis, et apporta,
en marchant sur la pointe des pieds, une coupe que le chancelier
prit et vida sans mme y porter les yeux.

Le discours termin, il en tmoigna sa haute satisfaction; les
arguments lui en paraissaient irrfutables, c'tait la voix d'en
haut qui s'exprimait par la bouche du docteur et concluait avec lui
 l'urgence de la peine de mort.

Mais ces motions achevaient de remuer sa bile et d'allumer son
sang.

--Triboulet, dit-il en se penchant  l'oreille du bouffon accroupi
prs de lui, encore un verre de cette boisson?

Son esclave impassible remplit une seconde fois la coupe et la lui
remit.

Il la vida d'un trait. Cette liqueur rafrachissante semblait
exciter le feu dont il tait brl.

C'tait  frre Roma  parler.

--Comme tout le monde, fit-il d'un ton insinuant, je me suis
dlect aux sublimes rflexions de notre trs honor prsident, et
puisque la ncessit de la peine capitale est dsormais dmontre
et acquise, je solliciterai l'attention de vos rvrences sur les
moyens dont on pourrait user pour en rendre l'application plus
loquente et plus efficace.

Chacun comprit que l'ingnieux jacobin avait dcouvert un nouveau
genre de supplice, et l'intrt qu'il inspirait se manifesta par
les signes les plus encourageants.

--Que monseigneur le chancelier me pardonne, continua-t-il en forme
de parenthse; mais ceci est un sujet tellement intime, que je le
crois de nature  tre soumis aux dlibrations des seuls membres
du tribunal de la foi...

Triboulet comprit parfaitement.

--Je me retire, mon rvrend, dit-il.

Et en effet, il sortit, en faisant retomber derrire lui la porte
assez bruyamment pour qu'on n'en doutt pas.

--Dans la tche qui m'a t dvolue depuis quelques semaines de
prcher et d'exhorter certains hrtiques endurcis, j'ai reconnu
que la persuasion est un moyen peu efficace pour vaincre des
rsistances insolentes telles que celles du chevalier de Pavanes.
Or, la peine doit tre proportionne  l'endurcissement des
coupables; autrement il n'y aurait plus quit.

--Mais, hasarda un des jacobins, on ne peut les excuter qu'une
fois!...

A cette rflexion, un sourire triomphant passa sur les traits de
dom Roma.

--La chambre ardente, rpliqua-t-il, est institue pour dcrter la
peine du bcher, elle ne faillira pas  sa tche, le zle connu de
ses membres en est un sr garant. Mais le bcher tout d'un coup, en
une seule fois, c'est bientt fait pour un crime commis avec
prmditation, rcidive et scandale. Dcapiter ou pendre le
condamn, puis le brler quand il n'est plus en tat de ressentir
le tourment du feu, c'tait digne des anciens temps, des ges
barbares...

Je soumets  la sagesse du conseil un procd nouveau.

Chacun redoubla d'intrt.

--Nous possdons, dans l'arsenal de nos lois, un supplice qu'on
nomme l'estrapade. Il consiste  attacher le coupable sous les
paules,  le hisser  une potence par une poulie, et  le laisser
retomber sur la terre un nombre limit de fois, ou jusqu' ce que
mort s'en suive.

Eh bien, vnrs seigneurs, appliquons l'estrapade en mme temps
que le feu. Une potence sera dresse  ct du bcher, on y
attachera le condamn suivant la pratique habituelle, puis, quand
la flamme sera suffisamment ardente, au moyen de la corde et de la
poulie, on le laissera retomber non sur la terre, mais sur le
foyer, autant de fois qu'il sera ncessaire, jusqu' ce qu'il ait
rendu  Satanas son me maudite.

Nous prions le lecteur, si quelque doute lui venait  l'esprit sur
l'exactitude de ce monstrueux expos, de se reporter  l'histoire,
qui malheureusement entre dans bien d'autres dtails (SAUVAL,
DULAURE, etc.)

Dmochars et ses assesseurs regardrent frre Roma avec envie et
admiration. Antoine Duprat se leva de son sige et alla lui serrer
les mains.

Le nouveau supplice fut adopt  l'unanimit.

Puis, le chancelier, s'excusant sur l'abondance de ses travaux, qui
lui causaient une lassitude inaccoutume, dclara la sance
termine.

Il se sentait, en effet, en proie  une pesanteur de tte. Une
somnolence qu'il s'efforait vainement de combattre rpandait la
torpeur dans ses membres.

Ayant rendu leur salut aux inquisiteurs, il fit un ou deux pas
vacillants  travers la chambre, se retrouva prs de son fauteuil,
voulut gagner son lit, trbucha, avana le bras pour se retenir,
et fut trs heureux de s'affaisser sur son sige et non sur la
natte.

  [Illustration: Trop tard, Sire.]

Cependant il lutta encore un moment contre ce sommeil trange; mais
tous ses mouvements se bornrent  une crispation de ses doigts, 
soulever sa tte, qui retomba alourdie contre le dossier, et 
retenir ouvertes ses paupires, qui papillotaient et finirent par
se clore sous une pression trop pesante.

Il tait plong dans cette lthargie depuis une dizaine de minutes,
lorsque le panneau de l'issue drobe glissa avec discrtion dans
sa rainure.

Une tincelle jaillit, claira la chambre et Triboulet alluma un
candlabre sur un guridon; la lumire vint frapper en plein visage
le ministre endormi, insensible  toute impression extrieure.

Un rire diabolique envahit les traits du bouffon, et se termina par
un clat strident; on et jur un chacal qui glapit.

Son oeil rond comme celui d'un oiseau de proie, rayonnait dans
son orbite, attach sur son matre; il jouissait de l'impuissance
o gisait ce tyran si redout de tous, et dont en ce moment il
tenait la volont, l'existence  sa merci.

L'expression de son triomphe tait terrible.

Enfin!... murmura-t-il; enfin l'heure est venue!

S'approchant alors de lui, et le couvrant toujours de son rire
sardonique, il se mit  carter le haut de sa robe d'hermine, fit
sauter les boutons du justaucorps qu'il portait par-dessous, et le
fouilla.

Alors, ce ne fut plus un glapissement de bte fauve, mais un cri
d'aigle victorieux qu'il fit entendre.

Ses longs doigts osseux venaient de se saisir d'un objet pass avec
soin au cou d'Antoine Duprat, un cordon portant une petite clef.

Il l'enleva avec prestesse, et, s'adressant  son patron, comme si
vritablement il le tenait enchan et que celui-ci l'entendit:

--C'est la clef de ton coeur, mon matre; tu m'as choisi pour ton
jongleur, je gagne mon argent; ce tour-ci en vaut bien un autre!

Puis, palpant cette clef, talisman inapprciable, et se repaissant
de ce contact:

--Pauvre grand dignitaire, te voil  la merci d'un bouffon! Pauvre
ambitieux insens... c'est moi qui suis le sage de nous deux!...
Allons,  l'oeuvre!

Le flambeau d'une main, la clef de l'autre, il se dirigea vers le
coffret de fer o le chancelier serrait ses richesses de tout
genre.

La clef fit son office; les deux compartiments s'ouvrirent
ensemble. Dans l'un s'entassaient des piles d'or, dans l'autre se
montraient seulement quelques papiers.

Triboulet regarda  peine le premier.

--Voil qui ferait de jolis grelots  mon bonnet et  mademoiselle
du Carillon!... se contenta-t-il de dire avec ironie.

Mais ses prunelles se rallumrent en considrant les feuillets
disposs sous enveloppes dans le second.

--Foi de gentilhomme! jura-t-il avec un rire assez srieux, on me
prendrait pour un larron larronnant; je suis pourtant un bien
modeste filou, puisque de tout ceci, je n'en veux qu' ces
chiffons.

Il examinait successivement le titre de chaque dossier et les
remettait en place avec soin, jusqu' ce qu'il rencontrt celui
qu'il cherchait.

C'tait le plus mince, il ne contenait que trois fragments de
papier sur lesquels couraient quatre  cinq lignes d'une criture
rapide, avec une signature de la mme main.

--Vive Dieu! exclama-t-il en les agitant avec joie, je les tiens
donc!... Ah!... rira bien qui verra la fin de tout ceci!...

Mais, reprit-il en dirigeant son regard sardonique sur le
chancelier, puisque je suis un honnte voleur, il faut faire les
choses au complet et rendre  chacun son compte, autrement la
comdie serait dfectueuse.

Il vint  la table, y tailla  mme les papiers blancs trois
morceaux pareils  ceux qu'il tenait, les plaa dans le dossier,
remit celui-ci  son ordre, et referma le coffre-fort.

--A chacun son bien! fit-il toujours riant et moqueur.

Sur quoi il cacha dans la poche de son pourpoint les prcieux
papiers, replaa fidlement la petite clef au coup de son patron,
rattacha ses vtements, teignit sa lumire, et se glissa comme il
tait venu par la porte secrte.




XXVII

LES DEUX MESSAGES.


L'attitude des grands d'Espagne  son gard, complique de leur
empressement autour de Marguerite de Valois, avait mortellement
bless le duc de Bourbon. Un sentiment pareil, dans une me
vindicative, pouvait amener de graves consquences.

Il avait sacrifi  sa rancune contre la duchesse d'Angoulme, son
honneur de prince du sang franais, son pays, la vie de ses
concitoyens. Il n'tait pas  esprer qu'il mnagerait rien pour
envelopper dans un chec commun la princesse et ses admirateurs.

Il se sentait fort parce que tous ces seigneurs runis n'exeraient
pas sur l'esprit de l'empereur l'influence que ses services, son
habilet et le besoin qu'on avait encore de ses talents, lui
assuraient.

Quant  l'Inquisition, il s'en savait aussi peu aim, et n'ignorait
pas les bonnes relations existant entre elle et le roi de France,
mais il avait dj russi  diviser Charles-Quint et le Saint-Pre,
et, en fait d'intrigues, il se sentait aussi adroit que les
rvrends fils de Saint-Dominique.

Il commena  dployer toutes ses ressources, s'efforant de
prsenter Marguerite comme une ruse comdienne qui ne cherchait
qu' se crer des amis  la cour d'Espagne et  endormir la
prudence du monarque, dans un but ais  entrevoir, et dont il alla
jusqu' donner de prtendues preuves, celui d'oprer l'vasion de
Franois Ier.

Charles dressa l'oreille, mais une considration le retenait, il
tait rsolu de se remarier, et l'union avec une princesse de
France lui souriait, par la haute considration dont jouissait
cette famille et ce royaume.

Bourbon avait en poche un argument tout prt. C'tait le portrait
de la princesse lisabeth, fille d'Emmanuel, roi de Portugal.

--Sire, lui dit-il, ceci est ma rponse. Tandis que mes ennemis et
vos flatteurs ne songeaient qu' vous trahir, je m'occupais des
intrts de votre auguste personne et de votre gloire. Je suis
charg de vous offrir la main de l'infante dont voici les
merveilleux attraits, et l'union intime avec son pre...

La sagacit diplomatique de Charles-Quint saisit avidement des
ouvertures aussi inespres, et bien suprieures  ce qu'il rvait.

--Quoi! s'cria-t-il, vous avez conu et amen  ce point un tel
projet!...

--Rien n'est impossible, sire,  qui se dvoue  Votre Majest.
J'ai voulu que mes services pour elles me vengeassent des
misrables perscutions des envieux.

Sire, la princesse Marguerite est veuve, son avoir n'est pas
proportionn  son rang, elle est la soeur d'un roi, votre
prisonnier, que vous tenez  votre merci. Que Votre Majest
compare: l'infante lisabeth est  la fleur de l'ge et n'a connu
aucun homme; sa dot est immense, et avec sa dot elle apporte des
droits ventuels  la couronne de Portugal...

Charles sourit silencieusement, et regarda son favori avec cette
finesse qui le caractrisait.

--En vrit, dit-il, vous souponnez la princesse Marguerite de
mditer quelque plan pour m'enlever mon prisonnier?

--Les indications que j'ai eu l'honneur de soumettre  Votre
Majest, les colloques mystrieux qu'entretient le prisonnier avec
les agents du saint office, ne sont-ils pas des preuves?...

--Par saint Jacques de Compostelle! cette ruse Franaise ne sait
pas  qui elle s'attaque!... Mon cher duc, il m'est venu une ide
aussi...

--Elle ne saurait qu'tre bonne.

--Que diriez-vous si, prenant nos ennemis  leur pige, au lieu
d'un prisonnier, je me trouvais en avoir deux?

--Je crois comprendre, sire. Mais la princesse Marguerite, dont la
prvoyance aurait pu veiller les soupons d'un prince moins
magnanime que Votre Majest, la princesse n'est entre en Espagne
que sur un sauf-conduit...

--Que nous avons eu soin de restreindre  un dlai fort court.

--Qui est expir!... exclama le duc, saisissant dj avec une
infme satisfaction l'ide de la captivit de la duchesse
d'Alenon.

--Qui expire dans quelques jours, reprit l'empereur.

--Ah! fit le duc avec regret, dans quelques jours seulement?...

--Mais, insinua Charles de son accent le plus perfide, comme nous
sommes un ennemi gnreux, nous nous garderons que rien rappelle
ce terme  la princesse qui daigne nous visiter. Nous voulons, au
contraire, que les ftes, les distractions se multiplient autour
d'elle, l'enivrent et ne lui laissent pas le loisir de respirer.

--Je recommence  comprendre.

--Sur Dieu! la chose est claire; nous tenons  lui laisser un grand
souvenir de l'hospitalit castillane; aprs cela, ce ne sera pas
notre faute si elle oublie que tous les armistices ont une fin, et
que cette chance venue, les princes de France doivent se tenir
sur leur territoire, sous peine de demeurer plus qu'ils ne
souhaiteraient sur celui d'autrui... Ne vous inquitez donc de
rien, cher duc; si mes gentilshommes ftent la princesse
Marguerite, c'est pour me complaire.

--Oh! Votre Majest est l'intelligence la plus profonde!... Mais ne
daignera-t-elle rien me rpondre touchant cette affaire de
Portugal?...

--Par Dieu! vous tes d'une hte!... vous voudriez tout faire en un
jour!...

--Les ngociations restent pendantes, l'infante est un parti fort
envi...

--Laissez-moi son portrait, et si vous tes mis en demeure de
donner une rponse, dites que je l'ai trouv charmant...

Charles-Quint ne croyait pas plus que le duc de Bourbon au projet
de fuite de Franois Ier. Mais, dirigs, l'un par sa rancune
vivace, l'autre par sa politique goste, ils saisissaient
volontiers ce prtexte pour ajouter la captivit de la soeur 
celle du frre, et obtenir une double ranon.

L'alliance portugaise offrait  l'empereur un attrait plus puissant
que celle de la France, et ds lors il rentrait, vis--vis de cette
dernire, dans l'attitude la plus hostile. On sait que toute la vie
de ce prince s'coula dans ces alternatives sans pudeur ni
gnrosit.

Suivant le dessein arrt entre le duc et lui, Marguerite se vit
l'objet d'une recrudescence d'hommages et de plaisirs.

Seulement, les ingnieux diplomates ignoraient que sous son visage
affable et riant, elle portait un coeur cruellement ulcr, et
que l'enjouement n'tait qu'au bord de ses lvres.

Plus que ses ennemis, elle supputait les heures, les minutes, et
celles-ci apportaient une aggravation  sa peine,  son anxit,
car il n'arrivait aucun courrier de France  son adresse.

Que faisait le vieux Michel?... Triboulet tait-il coupable
de nouvelles trahisons?... ou bien, plutt, les nouvelles
taient-elles si fcheuses qu'ils n'osassent les lui transmettre?...

Pour le roi, il se retranchait avec l'opinitret des gens faibles
dans son invariable argument:

--Apporte-moi les preuves, et, foi de gentilhomme! je signe l'acte
de grce.

Et le temps s'envolait, et le terrain devenait brlant, et dj des
avis non suspects lui faisaient souponner la duplicit de
l'empereur et ses mchants desseins.

Avoir accompli une telle entreprise, travers deux royaumes,
affront tant d'obstacles, rendu la vie et la sant  son frre, et
repartir sans cette faveur que lui seul pouvait accorder! Retomber
vaincue au milieu de cette cour livre  la merci d'un intriguant
infme, quelle perspective!

Trois jours encore, et le terme du sauf-conduit expirait, c'tait 
peine le laps suffisant, en faisant la plus grande diligence, pour
gagner la frontire.

La princesse prtexta une indisposition et s'enferma chez elle,
s'en remettant  mademoiselle de Tournon de disposer tout pour le
dpart devenu urgent.

Le roi voyait ces prparatifs et cette tristesse de sa soeur avec
chagrin; mais il sentait l'oeil de l'Inquisition sur lui, et se
flattait qu'en raison de tant de sacrifices, l'appui de ces
cautauleux allis lui viendrait puissamment en aide, pour conclure
ce trait sans cesse ajourn par l'empereur.

Au milieu de ces perplexits, et comme Marguerite se disposait 
adresser ses adieux  son frre, le bruit d'un cheval entrant 
bride abattue dans la cour de son htel la fit tressaillir et
plir.

--Va! va!... dit-elle  Hlne de Tournon, n'osant y aller
elle-mme, vois ce que c'est!...

Hlne tait dj  la fentre:

--Un courrier!... repartit-elle, un courrier de France!...

--De France?... rpta Marguerite perdue.

Et elle voulut regarder aussi, mais ses jambes se drobrent sous
elle; elle fut force de se rasseoir.

--Ne vous drangez pas, lui dit Hlne, il descend de cheval,.. Oh!
ni l'homme ni la bte n'en peuvent mais!... Des varlets les
reoivent; on amne le messager... Entendez-vous ses pas?... Il
monte... il approche...

Certes elle entendait car chacun de ses pas retentissait dans son
coeur.

Enfin la portire s'entr'ouvrit, et l'huissier, au courant de
l'impatience de sa matresse, introduisit sur-le-champ un homme
haletant de fatigue, et dont les vtements disparaissaient sous une
couche de poussire paisse d'un pouce.

Il tira de son pourpoint, un paquet o la princesse reconnut son
cachet, confi  son intendant.

Le messager ne s'tait arrt depuis Paris que pour changer quatre
fois ses chevaux, crevs sous lui.

--Prenez, madame, dit-il, c'est la bonne nouvelle!

C'tait le mot d'ordre qu'il devait prononcer, et ce soin rempli,
il fut oblig de demander  se reposer et  se rafrachir.
Mademoiselle de Tournon le confia  l'huissier, qui tait  ses
ordres.

La princesse n'avait pas encore bris le sceau,  peine avait-elle
pu rpter avec cet homme:

--La bonne nouvelle!...

Un blouissement, un vertige l'avait prise.

--Regarde, dit-elle  sa compagne, je n'ai pas la force.

Mademoiselle de Tournon rompit l'enveloppe:

--Madame! s'cria-t-elle, madame, ce sont les ordres et les
quittances crits et signs par madame la duchesse!

--Les preuves!... ce sont les preuves!... Oh! merci, merci, mon
Dieu!...

Et la princesse, saisissant les feuillets drobs par Triboulet au
coffre d'Antoine Duprat, tomba  genoux devant une image du Christ.

--Madame, reprit mademoiselle de Tournon, les minutes sont
brlantes... Chez le roi, courons chez le roi!

Et la saisissant par le bras, elle la fora  se relever et
l'entrana, folle perdue, mourante de joie, de saisissement,
auprs de Franois Ier.

--Justice, sire! s'cria-t-elle ds qu'elle l'aperut: c'est
justice que je veux, vous me l'avez jure au nom de votre foi de
gentilhomme.

--Qu'apportez-vous donc, ma soeur?

--Ce que vous avez exig: les preuves!... Voyez, reconnaissez-vous
cette criture?...

--Oui, rpondit-il en frmissant et en levant au ciel un regard
dsol; je la reconnais, c'est celle de ma mre...

--Eh bien, lisez aussi ce qu'elle a ordonn, et vous ne douterez
plus de ma foi, et vous comprendrez pour quelles fins votre dloyal
ministre avait confisqu et retenu ces papiers.

Franois Ier tait d'une pleur effrayante: sa mre si coupable,
son ministre favori si infme!

Il se souvint cependant, au milieu de sa stupeur, qu'il tait roi.

--Je n'ai qu'une parole, ma soeur, dit-il; en change de ces
papiers, prenez celui-ci.

Et ayant sign la grce expresse du chevalier de Pavanes, il alla
brler les lettres de la rgente au brasero plac au fond de sa
chambre.

--J'ai tenu mon serment, dit-il avec tristesse, tes-vous contente?

--Recevez mes adieux, sire; je pars, je vais porter moi-mme cet
acte de grce...

--Allez, soyez heureuse; moi, je reste seul avec mes chagrins!...

Il retomba prs de sa table dans un puisement profond.

Marguerite fit un pas pour se rapprocher de lui; elle se penchait
pour l'embrasser une dernire fois: un bruit prcipit dans la
galerie l'arrta.

--Sire, madame, fit un huissier tout troubl, c'est un messager de
France.

--Un messager?... rptrent le frre et la soeur.

--Quelque malheur encore, murmura le roi  demi-voix.

--Qu'ils entre, ordonna la princesse.

Un homme se prsenta, si ple, si dfait, que ni le roi ni elle ne
le reconnurent d'abord, quoique ce ft leur serviteur le plus
fidle.

Cependant Marguerite, gare, l'oeil hallucin, s'avana jusqu'
le toucher, et, reculant avec un grand cri vers le roi, qui la
reut dans ses bras:

--Ah! Michel Gerbier!... toi ici?... il est donc mort?...

--Quoi! demanda le roi, le chevalier de Pavanes dont je viens de
signer la grce?...

--Trop tard, sire!,..

Marguerite n'entendit pas, elle tait vanouie.

Le dvou Michel n'avait voulu confier  personne cette mission
terrible. Il s'tait mis en route, pour informer lui-mme sa
matresse de ce dnouement fatal. Il savait qu'elle voudrait
connatre toutes les circonstances, et qu'elle n'aurait pas trop
d'amis autour d'elle pour la consoler. Et puis, le chevalier mort,
que restait-il  faire au Louvre?

Le conciliabule tenu chez le chancelier avait port ses fruits; le
tribunal de la foi avait condamn Jacobus de Pavanes, et la chambre
ardente, spcifiant la peine, avait ordonn que le supplice aurait
lieu, par l'estrapade et le bcher runis, sur la place de Grve.

Mais un autre raffinement, appliqu fort communment depuis aux
condamns dclars, comme Jacobus, _mal sentants de la foi_, lui
fit couper la langue avant de le sortir de prison. On craignait que
par ses discours il n'influent la foule[11].

  [11] _Histoire ecclsiastique_ de Thodore de Bze, t. 1er, p. 6.

Jacobus de Pavanes fut le premier luthrien qui subit en France la
peine capitale. Nous eussions voulu attnuer l'horreur du
dnouement, mais l'histoire oblige.

La nuit qui prcda son supplice, deux hommes, munis d'un
laisser-passer sign du chancelier, c'est--dire d'un blanc seing
drob sur sa table par Triboulet, taient descendus prs de lui.

Il connaissait dj son sort, que frre Roma n'avait eu garde de
lui cacher, et se tenait en prires, rcitant  haute voix la
traduction qu'il avait faite des psaumes.

--C'est vous, ami? dit-il en prsentant sa main charge de fers au
vieillard; merci! Je n'esprais plus voir un visage bienveillant
avant de mourir.

--Et vous en voyez deux, repartit Gerbier, en amenant le bouffon,
qui se tenait timidement prs de la porte.

Une contraction de mpris involontaire passa sur le visage du
condamn.

--Oui, une me repentie et sincre, insista le vieillard.

--Qui sollicite son pardon... ajouta Triboulet, agenouill devant
lui.

--A l'heure o j'arrive, pronona gravement le chevalier, les
haines et les ressentiments s'effacent; Dieu m'attend. Matre, je
meurs sans rancune contre vous.

  [Illustration: Ite missa est.]

--Et il a mrit cette parole, reprit Gerbier; car ce qui pouvait
tre fait pour vous sauver, je l'atteste, il l'a tent; hlas, trop
tard!

--Non, murmura sourdement Triboulet, je n'ai pas tout fait; au lieu
d'lixir, c'est du poison que je devais verser dans la coupe du
monstre!... Dieu m'est tmoin que j'ai hsit, et ce sera mon
remords ternel d'avoir caus la mort de bien des innocents,
peut-tre, pour mnager la vie d'un sclrat!

--Ne vous repentez point, dit Jacobus, la vie des hommes
n'appartient qu' la Providence; malheur  Can!

--Ce poison, balbutia Triboulet, je l'ai apport, je l'ai sur
moi... Messire, on a d vous notifier votre peine... Elle dpasse
les forces d'un martyr... C'est une offre dsespre que celle-ci;
mais si vous souhaitiez d'chapper  ces tigres... au moyen de ce
flacon, demain, au lieu de leur victime, ils ne trouveraient qu'un
cadavre...

--Maudits sont ceux qui disposent de la vie d'autrui, mais
galement maudit celui qui dispose de la sienne... Ft-ce l'enfer,
j'attendrai mon heure!...

Mais c'est trop parler de moi... Matre, d'_elle_, n'avez-vous
rien  me dire?

--Oh! sans doute, car elle serait prs de vous, comme nous y
sommes, si l'espoir de vous sauver ne la retenait au loin, 
Madrid, o elle est alle chercher votre grce.

--Elle a fait cela!... Chre et rvre dame!...

Le condamn, si calme et si ferme jusqu'alors, laissa couler de
grosses larmes, puis, cet panchement pass:

--Vous la reverrez, vous, mes derniers consolateurs, chargez-vous
donc de lui transmettre mes paroles suprmes.

--Je les lui porterai moi-mme, mot pour mot, dit Gerbier.

--Eh bien, elle saura comprendre ceci: Qu'elle se rappelle les
enseignements de mon pre... La vie des mes n'est pas un vain mot;
et je meurs tranquille, soutenu par la foi qu'il arrivera un jour,
ft-ce dans un ou plusieurs sicles, je le lui ai dit moi-mme, o
nos esprits se rencontreront avec plus de bonheur. S'il nous est
accord alors, par l'intuition des sympathies, de nous rappeler
cette phase de notre existence passe, qu'il en reste un gage
matriel.

Matre, j'ai l, pass sous mon pourpoint, un talisman confectionn
par mon pre, le savant alchimiste. Prenez-le, je vous prie, et
remettez-le  madame Marguerite...

Le vieillard obit. C'tait un bijou de mtal prcieux, o deux
coeurs taient figurs enlacs dans une formule astrologique.

--Comptez sur moi, messire; cette commission sera remplie. Est-ce
tout?

--Ajoutez, en lui remettant cela, que je suis mort content de
savoir qu'elle m'aimait toujours, et que je serai pleur par ses
yeux.

Michel Gerbier l'avait alors serr dans ses bras, tandis que
Triboulet baisait ses mains charges de fers; puis il avait fallu
s'arracher  cette treinte, s'loigner et laisser, pour ne plus le
revoir, le martyr en compagnie du Dieu qui le soutenait.

Michel avait prvu juste, sa matresse, dont son rcit excitait le
dsespoir, voulut connatre jusqu'au moindre mot, jusqu'au plus
petit dtail.

Elle pressa convulsivement pendant plusieurs minutes le talisman
sur ses lvres, comme si c'tait encore son cher chevalier qu'elle
embrasst. Puis, l'ayant  son tour pos sur son sein, elle sembla
revtir avec lui son courage, et se dressant devant son frre:

--Sire, lui dit-elle, je vous quitte, ne comptez plus me revoir
dans votre Louvre.

Franois Ier ne rpondit rien d'abord.

L'heure irrvocable du dpart avait sonn; au moment o elle
montait dans sa litire, il la prit dans ses bras, la combla de
caresses, et d'un ton affectueux mais nigmatique:

--Va, lui dit-il, je te consolerai, ma mignonne. Le chevalier t'a
pris ton amour, je te donnerai un trne!

On voit que Franois Ier avait profit  l'cole de Charles-Quint,
il pratiquait aussi la diplomatie.

Mais disons-le  l'honneur du coeur fminin, la perspective d'une
couronne n'tait pas mme capable de consoler le dsespoir de
l'infortune Marguerite. Elle les et sacrifies toutes, si un tel
sacrifice et pu dsarmer l'inflexible mort.

Ce fut moins une femme qu'un pauvre corps insensible et prt 
s'teindre, que la litire royale ramena en France.




PILOGUE DE LA PREMIRE PARTIE.


Nous allons ouvrir l'histoire, pour lui demander un dernier mot sur
les principaux personnages de cette premire poque de notre rcit.

Charles-Quint pousa l'infante lisabeth de Portugal, mais il ne
pardonna pas  Marguerite de Valois de s'tre soustraite au
guet-apens dress pour la retenir en Espagne. Ne pouvant s'en
venger directement sur elle, il ne voulut plus entendre parler des
ngociations pendantes et prsenta pour la libration de son captif
des exigences judaques.

Il fallait qu'elles fussent bien inacceptables, puisque le roi,
auquel les soins et les visites de sa soeur avaient rendu la
vigueur et la sant, prit la rsolution d'abdiquer plutt que de
s'y soumettre. Il crivit  sa mre et au conseil de ne plus le
regarder que comme une personne prive. A l'appui de cette
dclaration, il envoya le pouvoir de remettre la couronne au
dauphin Henri, et l'ordre de le faire sacrer au plus tard dans deux
mois.

Charles comprit alors seulement qu'il n'avait rien  gagner par la
violence. Il rabattit quelque chose de ses conditions, et Franois
Ier put enfin quitter ses fers.

Louise de Savoie se vit alors dpouiller de la rgente. C'tait la
peine mrite par ses crimes. Mais la colre du roi ne dura gure;
grce  son aversion pour les affaires,  son besoin de plaisirs,
il ne tarda pas  la lui rendre.

Elle connaissait la destruction des pices accusatrices, et ne
craignant plus rien de ce ct, elle recommena  nier toute
participation  l'affaire de Semblanay. Il fallut que le ciel
intervnt pour faire jaillir la vrit de ce drame odieux.

Oui, ce fut comme un miracle! La peste rgnait  Paris, on tait en
1532; la duchesse d'Angoulme se retira  Fontainebleau pour fuir
la contagion; mais celle-ci gagnant la contre, elle prit la route
de Romorantin, et, atteinte du mal, elle fut force de s'arrter
dans le village de Grez en Gtinais. On esprait la sauver, lorsque
survint une circonstance inoue. S'tant veille pendant la nuit,
il lui sembla voir sa chambre tout en feu. C'tait une comte qui
jetait cette clart.

En proie comme elle tait  des croyances superstitieuses, cette
apparition l'affecta si vivement, qu'elle s'cria aussitt:

--Voil un signe qui n'apparat pas pour une personne de basse
qualit! Dieu le rserve pour nous autres grands et grandes de la
terre. Fermez ces rideaux, je ne veux plus le voir... C'est une
comte qui annonce l'heure de mon agonie; c'est aussi celle des
aveux et du repentir (Voyez les _Mmoires des Reines de France_).

Elle envoya chercher son confesseur, et quoique les mdecins
s'efforassent de la tranquilliser:

--C'est vrai, leur dit-elle, je ne me sens pas faible ni souffrante
comme on doit l'tre  l'approche de la mort, et si je n'avais vu
le signe de la mienne, je n'y croirais pas; mais, je vous le
rpte, mon heure est venue.

Et trois jours aprs elle succomba  cet effroi, comme devait
succomber, trois ans plus tard, Charles-Quint  la vue d'une autre
comte. Mais avant de mourir, et seulement alors, elle avoua sa
conduite criminelle dans l'affaire Semblanay, et justifia la
mmoire de l'infortun surintendant.

Et tmoignant son irritation  sa mre, Franois Ier comptait
briser Antoine Duprat. Mais il arriva qu'il fallait payer la ranon
 Charles-Quint et remonter sur un pied fastueux la maison royale.
Or, de grosses sommes taient indispensables, et le trsor
tait  sec. O donc puiser? Un seul homme pouvait rsoudre
ce problme,--Duprat inventa un nouvel impt, celui de la
gabelle.--Comment disgracier un gnie si prcieux?

Il est juste de dire, d'ailleurs, qu'il ne devint pas pape, comme
il s'en tait flatt. Le trne de Saint-Pierre demeura intact de
cette affliction. Seulement, on le cra cardinal.

Puis, vieilli avant l'ge par les suites de ses excs, tant devenu
morose, et comprenant l'normit des perscutions exerces  l'abri
de son indolence et de ses faiblesses pour ses favoris, Franois
Ier prit en dtestation le plus coupable d'entre eux, et disgracia
enfin cet infme Duprat.

Triboulet, protg par Marguerite de Valois, arriva, en revanche,
au comble de la faveur.

Quant  cette princesse, son frre lui tint parole. Il la laissa
pleurer suffisamment l'ami qu'elle avait perdu, et un beau jour,
revenant  son ide fixe:

--Mignonne, lui dit-il, ton dvouement  mes intrts t'a fait
manquer la couronne d'impratrice. Je sais que tu ne l'as pas
regrette; mais je t'ai donn ma foi de t'en assurer une autre. Le
moment est venu de m'acquitter.

--Me remarier! Y pensez-vous, sire! Ne connaissez-vous pas les
dsenchantements qui ont dessch mon coeur!

Mais Franois Ier ne croyait pas  la perptuit des douleurs de ce
genre. Il insista, et pour lui tre agrable, bien plus que par une
ambition qui n'tait pas en elle, elle consentit  pouser Henri
d'Albret, roi de Navarre.

Tout entire alors  ses devoirs, elle devint le modle des
souveraines; aucun soin important n'chappa  sa haute sagesse.
Elle fit fleurir l'agriculture, encouragea les arts, protgea
les savants, embellit ses villes et les fortifia. Son nom est
demeur immortel par ses grandes oeuvres, par ses productions
littraires, et aussi par la gloire qu'elle eut de donner le jour 
Jeanne d'Albret, l'illustre mre de Henri IV.

La mmoire de Jean Poncher fut rhabilite, comme celle de
Semblanay, par des actes authentiques.

Voil, si nous ne nous trompons, nos comptes rgls avec tous nos
principaux personnages.

Nous eussions voulu ajouter quelques renseignements sur les
oprations astrologiques du vieux Jean de Pavanes; mais sa
disparition subite, qui ne fut jamais explique  Louise de Savoie,
laissa cette princesse indcise sur l'envotement de son ennemi
Antoine Duprat, les pratiques juges indispensables au succs de
cette entreprise n'ayant pu tre menes  terme par l'alchimiste.

Si le progrs des lumires nous a levs au-dessus de ces croyances
superstitieuses, nous n'avons cependant pas le droit de mpriser de
mme les ides philosophiques du vieux savant.

Il se pourrait donc que toute trace de nos hros ne ft pas perdue
avec le dnouement fatal et historique de cette premire partie de
notre rcit, et que celle qui va suivre prsentt  nos lecteurs
quelque trace de ces mes si pleines de foi en l'avenir.


FIN DE LA PREMIRE PARTIE.




DEUXIME PARTIE




I

LES SOUCIS DE LA POURPRE.


Un sicle s'est pass depuis que Franois Ier, voulant recevoir
avec splendeur son ancien ennemi Charles-Quint, dtruisit la grosse
tour fodale qui obstruait la cour carre du Louvre. Henri II, son
fils, Franois II, Charles IX, Henri III, ont successivement habit
l'antique palais, en y apportant quelques appropriations destines
 le rendre plus logeable ou plus commode pour leur service, mais
sans en modifier d'une manire sensible l'aspect principal.

Nous voici sous le rgne de Louis XIII, nous allions crire sous
celui du cardinal de Richelieu.

Le roi qui affectionnait le sjour de Fontainebleau, avait d
momentanment quitter cette rsidence, envahie par les charpentiers
et les maons. Suivant un dsir du monarque, on levait alors la
faade du milieu du palais, vers la cour du Cheval-Blanc, et son
architecte, Lemercier, construisait la rampe de doubles degrs
connue sous le nom de fer--cheval.

La cour habitait le Louvre d'une manire plus sdentaire que
d'habitude.

La reine mre en occupait une aile presque entire, par les mmes
motifs qui chassaient la cour de Fontainebleau, c'est--dire 
cause des constructions considrables qui s'levaient par ses
ordres  sa rsidence du Luxembourg, pour l'agrandir et la
complter.

Richelieu n'avait pu encore achever le Palais-Royal, qu'il se
destinait, et qui devait suffire, aprs lui, au logement des rois.
Il se contentait, pour le moment, d'un appartement au Louvre, o le
roi avait souhait l'avoir sous la main, et o il se trouvait au
milieu des manoeuvres de la cour, comme l'araigne au milieu de
sa toile.

Ce matin-l, un beau matin de printemps, sur ma foi! il s'tait
lev fort maussade, ainsi qu'avait pu le constater son fidle valet
de chambre Desnoyers, l'unique serviteur en qui il et  peu prs
confiance.

Dans ces jours nbuleux, le cardinal refusait de voir personne au
moment de son lever; il descendait d'un air taciturne  la chapelle
du Louvre, et se faisait servir la messe, sans tmoin, par
Desnoyers.

A la manire dont il prononait le _Dominus vobiscum_ et l'_Ite
missa est_, Desnoyers savait  quoi s'en tenir sur le reste de
la journe. Quand ces trois derniers mots: Allez-vous-en, la
messe est dite, avaient t lancs d'un ton brusque, saccad,--si
le rus laquais voyait apparatre dans l'antichambre quelque
solliciteur auquel il voult du bien, il se gardait de l'introduire.

Solliciter, en pareil cas, c'tait courir au-devant d'un refus net
sinon d'une belle et bonne disgrce. La chose tait si bien connue
des familiers du chteau, que les plus intimes, en rencontrant
Desnoyers, l'interrogaient du coin de l'oeil, et se sauvaient
sans insister, s'il leur rpondait seulement ces trois mots
cabalistiques:

--_Ite missa est..._

--Je me sauve, la messe est dite! rpondaient les plus rsolus, en
accompagnant leur fuite d'un remerciement dor  l'adresser du
serviteur intelligent.

Quel profond philosophe que celui qui a crit: Il n'y a pas de
grand homme pour son valet de chambre!

Desnoyers connaissait son matre par coeur, et dou d'une
sagacit remarquable, tout en lui demeurant sincrement attach, il
savait fort bien discerner en lui le bon et le mauvais, le fort et
le faible.

Les qualits, les capacits minentes, les hautes conceptions,
taient incontestables en ce personnage que la nature avait cr
homme de guerre et de lutte, et que les destines avaient couvert
d'une robe rouge.

Mais ces mrites avaient une terrible et funeste contre-partie, une
ambition immense, un orgueil implacable, une tnacit froce.

Comme ses vues n'taient pas droites, ses moyens irrprochables,
ses actes exempts d'arbitraire, il prouvait le chtiment de sa
mauvaise conscience. Une mfiance constante envers et contre tous
l'accompagnait, attache  lui comme son mauvais gnie. Il faisait
couler trop de larmes,--et trop de sang! pour ne pas se sentir
entour de haines, de rivalits et d'embches.

Ce sentiment de mfiance tait toujours celui qui se peignait avant
tout autre dans son regard lorsqu'il voyait quelqu'un pour la
premire fois. C'tait l un des traits de sa politiques et de sa
philosophie, tant il croyait difficilement au bien.

Puis, l'homme qu'il avait considr de la sorte tait-il devenu son
oblig, il se gardait bien encore de s'ouvrir  lui sur-le-champ,
ni de l'investir de missions de confiance,--il avait lui-mme si
largement profess l'ingratitude pour ceux qui l'avaient port au
fate du pouvoir, qu'il ne craignait rien tant que les ingrats.

  [Illustration: Congdie-les lestement.]

Desnoyers, grce  l'assiduit de son dvouement, tait donc
parvenu, par une faveur exceptionnelle,  obtenir une part dans
cette confiance, qu'un seul homme pouvait se flatter de possder
entire,--et encore...

Ce personnage tait le pre Joseph, la doublure du cardinal, et que
son attachement pour celui-ci faisait nommer l'minence grise.

Le pre Joseph est demeur pour les historiens et les auteurs de
mmoires les plus profonds et les plus indiscrets,  l'tat
d'nigme. Nous ne chercherons pas  montrer plus de sagacit
qu'eux, nous bornant  tirer quelques-unes des consquences des
incidents formant notre rcit.

Ce matin donc o le cardinal avait si brusquement rcit les
versets de l'office, le pre Joseph, qui savait d'ailleurs entrer
chez lui par plus d'une porte, se prsenta tout simplement par
celle de l'antichambre ordinaire, o il avisa Desnoyers en train de
tambouriner en chantonnant d'un air moqueur la diane sur les vitres
d'une croise.

Il y avait l, sur des banquettes de cuir  clous dors, un cercle
de solliciteurs attendant qu'il plt au matre de leur accorder
audience. C'taient de ces gens peu considrables ou peu
sympathiques, auxquels le valet de chambre ne se souciait pas de
donner un bon conseil, et auxquels s'adressait probablement la
goguenardise de ses allures.

Le franciscain vit tout cela d'un coup d'oeil. Il promena sa
prunelle cauteleuse sur cette assistance, et n'y distinguant aucun
visage bien intressant, il joignit mons. Desnoyers dans son
embrasure.

--Eh bien, Son minence?... demanda-t-il.

Le valet secoua la tte d'une faon significative.

--Il ne s'est pas mme drid, hier soir, pour aller au jeu du roi.

--Comme avant-hier, comme les jours prcdents... et cela depuis
des semaines!...

Pour toute rponse, Desnoyers se contenta d'un regard soucieux et
d'un soupir.

Le pre Joseph demeura pensif un instant; puis, de ce coup d'oeil
inquisitorial qu'il savait employer pour tirer aux gens le fond de
leurs penses:

--Rien de madame de Chevreuse? fit-il.

Ceci tait un dtail intime. Richelieu s'tait laiss prendre d'une
grande passion pour cette dame, qui se montrait fort loigne d'y
rpondre.

--Rien, rpondit Desnoyers; monseigneur parat avoir oubli la
duchesse.

Un vague et silencieux sourire du capucin fit comprendre qu'il ne
croyait pas  ce prtendu oubli; aussi le valet, qui n'y croyait
pas davantage, se hta d'ajouter:

--Du moins n'en a-t-il pas parl tous ces derniers temps.

--Et tu n'as aucun indice sur les causes de cette humeur noire?
recommena le pre Joseph en scrutant toujours sa pense.

--Pas le moindre, je m'y perds; mais pour sr, si cela continue, il
en fera une maladie.

--Aide-moi, seconde-moi, il faudra bien que nous russissions  le
distraire. Ah! si cette damne coquette de duchesse voulait y
mettre un peu du sien!...

--Oui, mais elle est intraitable.

--Il faudra pourtant qu'elle s'humanise! murmura entre ses dents le
franciscain, dont les sourcils se contractrent quasi  l'instar de
son matre.

--Esprons-le, fit benotement le valet.

--, reprit le pre Joseph en dsignant le cercle de solliciteurs
rangs  l'autre bout de la vaste pice, et qui n'osaient mme
souffler, tant son froc leur causait de respect, tu ne vas pas
rebattre les oreilles de Son minence des noms et des requtes de
tous ces gens-l. Congdie-les, et lestement.

Sur ce, il se dirigea vers la porte accdant au cabinet du
ministre, et comme il l'ouvrait sans faon, il entendit Desnoyers
signifier aux solliciteurs qu'il tenait depuis deux heures et plus
clous sur leur banc d'angoisses, cet arrt souverain et sans
appel:

--Messieurs, Son minence ne recevra pas aujourd'hui.

Ce fut comme un coup de tam-tam. Ils se levrent avec stupeur, et
les plus opinitres ne s'loignrent qu'aprs avoir tent
d'intresser ou d'attendrir l'inflexible cerbre.

Le cardinal n'tait pas dans le cabinet, ou plutt dans le salon de
travail voisin de l'antichambre, et o il donnait ses audiences
ordinaires.

L'abb Desroches, qui possdait le titre de secrtaire intime, mais
qui en fait de secrets et d'intimit en savait beaucoup moins que
le franciscain et le valet de chambre, tait assis  un bureau,
rpondant  une masse de lettres et de suppliques.

Il quitta sa place ds qu'il aperut le confident par excellence,
et vint le saluer avec une dfrence empresse.

--De grce, mon cher abb, fit celui-ci, qui affectait en toute
occasion une humilit monacale, ne prenez pas garde  moi; demeurez
au travail, vous n'en manquez pas, d'ailleurs, si j'en juge par
cette montagne d'ptres dcachetes.

--Ne m'en parlez pas, mon pre, on croirait que la race des
solliciteurs pullule en France, comme les grains de sable; chaque
matin c'est une averse de placets plus volumineuse que la veille.
Il y en a en vers, en prose, en latin, et jusqu'en grec et en
hbreu.

--Et vous rpondez en bon franais?...

--Vous connaissez la formule habituelle.

--Eau bnite de cour.

--Sauf quelques exceptions fort rares. Comme Son minence entend
avoir _grosso modo_ l'indication de toutes ces requtes, je lui
signale particulirement les plus bizarres pour l'gayer, ou les
plus agrables...

--Pour la flatter.

--Et dans un cas ou dans l'autre, les originaux et les potes se
ressentent de sa gnrosit.

--Le moyen ne manque pas d'adresse; je vous en fais compliment, mon
cher abb, car Son minence a besoin de distractions, et si j'en
crois mes renseignements, vous aurez eu de la peine  la faire
sourire ce matin.

--Je n'ai pas mme essay, Rvrence. Monseigneur a un gros nuage
sur le front; les plaisantins seraient mal venus aujourd'hui, se
nommassent-ils Boisrobert, Beautru ou Raconis. Je ne conseillerais
pas  tout autre qu' Votre Rvrence de s'y frotter.

--C'est bien, j'ai fait congdier tous les demandeurs d'audience:
veillez  ce que personne ne nous drange. J'ai des affaires
srieuses  traiter avec Son minence!

--Je m'installe  demeure ici, pour arrter les plus entreprenants.

--Oh! de l'humeur dont on sait le premier ministre, les plus
entreprenants n'auront garde d'insister. Au revoir, mon cher abb.

Le pre Joseph disparut sous la tenture et pntra dans la pice
voisine, le sanctuaire du matre.

Les portires en taient rouges, les rideaux rouges, les tapis du
parquet et des tables rouges, les meubles rouges.

C'tait le cabinet cardinal par excellence.

L'ameublement tait somptueux. Le marbre le plus rare, l'bne
sculpt avec profusion, l'ivoire, le bronze, l'or s'y rencontraient
sous les formes les plus lgantes, jusque dans les objets les
moins en vidence. Le chiffre de Richelieu se dtachait en
filigranes dors sur toutes les toffes, et son chapeau  torsades,
cimier de ses armoiries, se reproduisait dans la sculpture des
dossiers des fauteuils et des lambris. Il y avait encore deux
objets de rigueur et de pur luxe: un portrait du roi dans un cadre
splendide, sur le plus beau panneau, et un prie-Dieu monumental, au
pied d'un christ d'ivoire, de Germain Pilon.

Un grand bureau  incrustations merveilleuses occupait le centre de
ce cabinet, qui laissait bien loin, sous son faste et son confort,
celui du roi.

Mais ce faste, ce n'tait pas le bonheur.

Le ministre absolu, plus roi que le roi, auquel il ne restait pas
de dsir  former, avec qui les souverains traitaient de puissance
 puissance; l'homme qui se considrait comme la France et ne
craignait pas de dire, un jour d'panchement et de conviction: La
royaut, c'est moi! tait l, affaiss sur lui-mme, dans les
coussins de son fauteuil couronn, pareil  un trne, l'oeil fixe
et morne, les traits ravags, si ple et si dfait, que les reflets
des draperies empourpres, au lieu de rehausser son teint, lui
donnaient un aspect plus livide.

A quoi pensait-il? D'o venaient ses soucis? des affaires de l'tat
ou des siennes propres? Sa clairvoyance de lynx avait-elle surpris
dans l'air quelque trame destine  jeter de nouveaux obstacles
sur sa voie, si nergiquement dblaye nagure? Voyait-il poindre
 l'horizon des orages politiques et religieux? Les menes
de Monsieur, frre du roi, les rancunes de la reine mre
menaaient-elles de se rallumer?

Les cachots du Louvre, de Bagneux, de Rueil, le donjon de
Vincennes, les cellules de la Bastille contenaient-ils encore
quelque prisonnier de consquence dont il fallut ajouter le sang
dj vers entre leurs discrtes et sinistres murailles?

Desnoyers avait assur que la duchesse de Chevreuse n'tait pour
rien dans ce marasme, ce n'tait donc pas l'amour qu'il fallait
interroger; mais de ces autres causes, laquelle tait la vraie?

Le franciscain se le demandait, et se rpondait sans hsitation:
aucune!

Ces accs n'taient pas nouveaux pour son matre. Ils se
prsentaient en quelque sorte priodiquement, et de tous ses
secrets, c'tait peut-tre le seul qu'il ne connut pas.

Le pre Joseph, dans quelque disposition que ft le cardinal, tait
toujours le bienvenu. On disait  la cour que c'tait son me
damne, et le mot n'avait rien d'exagr. Pour le mal comme le
bien, dans les mesures les plus violentes,  travers les crises les
plus scabreuses, les pripties les plus critiques, le franciscain
tait l, imperturbable dans son dvouement, et ce fut souvent lui
qui, plus fort que Richelieu, releva son moral abattu et remit 
flot sa barque chavire.

Il avait d'ailleurs une manire de procder dans leurs entretiens
et leurs conseils, qui sduisait l'minence. Sous ses formes
humbles et admiratives, il ne l'abordait pas par interrogations,
mais par affirmations. Dou d'une perspicacit et d'un tact
prodigieux, il ne demandait pas: Cela est-il? il ne disait mme pas
dubitablement: Si cela tait? Il arrivait sr de lui, et entrant du
premier mot au vif de la question: Cela est, disait-il.

Et Richelieu, auquel cette forme vitait les circonlocutions, les
ambages, les confidences gnantes, le prenait galement pour
intermdiaire de ses affaires de galanterie, et pour agent de sa
politique.

Comment se faisait-il donc qu'il ignort le sujet de sa tristesse
prsente?

Le cardinal, plac vis--vis d'une grande glace de Venise, cadeau
ducal du doge de la rpublique, le vit entrer, humble et modeste
comme il tait dans ses allures.

A cette vue, il poussa un soupir de soulagement, et pour se
ranimer:

--Enfin, c'est toi, fit-il en le tutoyant amicalement, comme il se
plaisait  le faire dans l'intimit.

--Avec une annonce satisfaisante, monseigneur.

--Satisfaisante?... rpta-t-il avec un air de doute et de
dcouragement.

--Je la crois telle, du moins, minence, car l'homme que vous avez
souhait voir est l.

--Personne ne l'a aperu? demanda-t-il vivement.

--Personne.

--Personne ne sait son arrive  Paris?

--Personne. A sa descente du coche, une voiture sans armoiries, l'a
pris et amen jusqu'au poteau du midi, o je l'ai reu et d'o je
l'ai conduit  mon oratoire.

--S'il allait s'aviser d'en sortir?

--Voici la clef; il est sous double tour.

--Et quel homme est-ce?

--Vous allez le voir vous-mme. Boisenval, qui l'a t qurir et a
fait le voyage avec lui, sans le perdre de vue une seconde, dit que
c'est un fou ou un profond intriguant.

--Pourquoi Boisenval?... demanda Richelieu, revenant sur ce nom.

--Comme l'un de nos serviteurs les plus prouvs. Une mission ne
pouvant tre abandonne au premier venu.

--Sans doute; mais souviens-toi que pour ce motif mme il faut
mnager nos rapports avec lui. C'est un affid prcieux; il vaut
mieux qu'il nous serve sous le manteau qu'au grand jour.

--C'tait assez clairement dire qu'il fallait rserver le sieur de
Boisenval pour le rle d'espion ou d'agent provocateur. Le
franciscain n'eut garde de blmer cette honnte tactique, et promit
au contraire de s'y conformer avec zle.

--Plus qu'un mot: cet homme sait-il o il est et pourquoi on le
mande?

--Boisenval s'est prsent, muni de la lettre que j'crivais
confidentiellement au suprieur de la communaut,  Amiens, pour le
prier de m'envoyer ce jeune frre. Le suprieur, avec une dfrence
dont nous lui tiendrons compte, et sans lever une objection, l'a
fait venir et lui a donn l'ordre de suivre ce gentilhomme partout
o il lui plairait de le conduire. Il s'est inclin, a demand la
bndiction de son chef, et s'est remis  la discrtion de notre
messager avec une docilit vanglique.

--C'est trange... murmura Richelieu, qui semblait se consulter
lui-mme.

Puis ayant vaincu une mystrieuse rticence:

--Allons, conduis-moi! dit-il en indiquant la petite porte d'un
escalier drob, qui plongeait jusqu'aux souterrains du Louvre 
travers tous les tages.




II

LE VISIONNAIRE.


Le cardinal et le franciscain descendirent jusqu'aux salles basses
du palais. C'taient des locaux qui, dans l'origine, formaient le
rez-de-chausse. Les remblais et l'exhaussement successif du sol de
la cour carre et des jardins intrieurs, d'une part, la
construction de quais et de dfenses contre les dbordements de la
rivire, de l'autre, les avaient rduits  l'tat de souterrains.

Au-dessous, cependant, rgnaient encore les anciens caveaux,
grottes obscures, disposs en compartiments sinistres,  la suite
de la destruction de la Grosse-Tour, pour en remplacer les cachots
et les fosses.

C'tait donc dans cet espce de sous-sol, dsign sous le nom de
salles basses, et en partie consacr au service du palais,
cuisines, offices, celliers, que le pre Joseph, fidle  son rle
d'humilit, s'tait choisi, au fond de la galerie la moins
frquente, une cellule et un oratoire.

Ces deux petites pices donnaient l'une dans l'autre. A moiti
enfouies sous terre, comme on vient de l'expliquer, elles
recevaient chacune le jour par une croise carre, soupirail garni
de barres de fer, et plus pareil  des huis de prison qu'aux
fentres d'un htel libre.

Ces croises se trouvaient presque au niveau du sol du ct de la
cour; mais en dedans, elles joignaient le plafond, et l'on ne
pouvait y mettre l'oeil qu'en montant sur une chaise.

La cellule ne possdait qu'une couchette de cnobite: un matelas
sur des planches, deux ou trois siges de bois, une petite table
munie des objets ncessaires pour crire, et, dans un casier, une
demi-douzaine de bouquins mystiques.

L'oratoire tait plus pauvre encore: un prie-Dieu sans coussins,
sous une grande croix de bois noir; un livre de prires, un
bnitier de grs et un bouquet d'anciens rameaux.

C'est l que se retirait le pre Joseph, lorsque les intrts ou
les travaux de son patron ne lui permettaient pas de se recueillir
dans la chre cellule de son couvent de la rue Saint-Honor, son
asile de prdilection.

Le pre Joseph avait alors une cinquantaine d'annes; de ses
passions, qui avaient t brlantes, une seule semblait survivre,
celle de l'intrigue, et,  ce titre, il ne pouvait trouver un
meilleur chef de file que le cardinal.

Il tait de grande naissance; son pre, Jean Leclerc, seigneur du
Tremblay, avait t prsident des requtes du palais. Sous le nom
de Mastce, le jeune du Tremblay avait abord avec gloire la
carrire des armes; puis tout  coup, au moment o ses talents
donnaient le plus d'esprances, il avait quitt le monde, l'arme
et jusqu' son nom, pour revtir le froc de capucin, sous lequel
son mrite ne tarda point cependant  percer encore. Il atteignit
rapidement aux premires fonctions de son ordre.

Ce fut alors que Richelieu le distingua, le manda prs de lui, et
que s'tablit cette alliance pareille  un pacte, qui, de part et
d'autre, se perptua si longtemps.

Lorsqu'ils arrivrent  la cellule, le franciscain fit tourner la
clef dans la serrure, ferme  double tour, ainsi qu'il l'avait
dit, et invita silencieusement le cardinal  entrer.

La porte de l'oratoire tait ouverte; sur le prie-Dieu, qui faisait
face, ils aperurent celui qu'ils cherchaient, agenouill, le coup
tendu vers la croix de bois, immobile, dans l'attitude de l'extase.

Il ne les avait pas entendus venir.

Richelieu observait d'un air pensif, sans remarquer que son
compagnon attendait ses ordres pour agir ou parler.

videmment, chose trange et sans exemple peut-tre, il prouvait
certains scrupules, certaine hsitation, une sorte de respect
humain probablement dans la dmarche  laquelle il se livrait.

Mais il n'tait pas homme  balancer longtemps.

--Hol! commanda-t-il de son ton sec et imprieux, monsieur, on
souhaite vous entretenir un instant.

L'inconnu ne donna aucun signe d'attention.

Richelieu laissa poindre un geste d'impatience, que le pre Joseph
rprima d'un autre signe respectueux, mais imposant  la fois.

S'approchant  petits pas de ce singulier personnage:

--Frre Jean, lui dit-il, vous reprendrez votre mditation tantt;
pour l'heure, on a besoin de vous.

Celui auquel il s'adressait quitta enfin la croix du regard,
excuta les mouvements d'un homme qui sort du sommeil, se leva
lentement, et se tournant vers ses visiteurs, les salua d'une
inclination profonde.

Richelieu se souvint du mot de Boisenval: C'est un fou ou un
intriguant.

Il avait sa faon d'tudier la physionomie des gens, non pas, comme
le pre Joseph, d'un regard ml d'astuce et de mfiance, mais d'un
vritable coup d'oeil d'aigle. Ce premier jugement tait
d'ailleurs sr et irrvocable.

Il considra donc l'inconnu de cet air calme et froid qui lui tait
propre, et sous lequel les plus forts rentraient en eux-mmes
intimids.

--Mais cette fois, celui qu'il observait demeura impassible, et
l'tonna lui-mme par l'expression singulire de sa prunelle d'un
azur pareil  l'outremer, claire et profonde  la fois.

C'tait un tout jeune homme, que son absence de barbe rajeunissait
encore. Il tait mince et lanc, d'une pleur trange, presque
transparente, sous laquelle on sentait une organisation nerveuse
d'une mobilit et d'une expression extrmes. Ses cheveux blonds et
soyeux tombaient sans art jusque sur ses paules.

Son costume tait d'une grande simplicit et noir dans toutes ses
parties.

--Frre Jean, lui dit le pre Joseph, savez-vous devant qui vous
tes?

--Devant de puissants personnages, sans doute, mais moins grands
que Dieu, devant qui j'tais tout  l'heure.

Richelieu observait toujours; le maintien de ce jeune homme, son
organe clair et pntrant n'taient pas ceux d'un insens; la
simplicit et l'accent convaincu de sa rponse n'indiquaient pas
non plus un intriguant ni un ambitieux; et le cardinal formula son
opinion par ces mots adresss au franciscain, qui seul pouvait les
comprendre:

  [Illustration: Elle paraissait trop pensive pour les avoir
  remarqus.]

--Boisenval est un sot.

--C'est bien possible, rpondit par un geste silencieux le pre
Joseph; mais alors, sembla-t-il ajouter, que faut-il croire?

--Monsieur, dit le cardinal au jeune homme, vous vous nommez
Labadie?

--Frre Jean, rpondit-il.

--Soit! frre Jean, puisque tel est le nom que vous avez voulu
adopter en entrant aux Jsuites de Bordeaux, que vous quitttes
pour ceux d'Amiens. Votre pre tait un des archers de la citadelle
de Bourg en Guienne. Vous n'avez encore reu que les premiers
ordres, et vous vous disposez  faire profession, votre ge s'tant
oppos  ce que vous prononciez vos voeux plus tt.

--Tout est exact, monseigneur, et vous tes aussi bien renseign
sur mon compte que je le suis moi-mme. Daignerez-vous me dire 
quoi je suis redevable de cet honneur?

--Il faut d'abord que vous sachiez qui nous sommes: le pre Joseph,
suprieur des capucins de l'ordre de Saint-Franois, et...

--Et monseigneur le cardinal de Richelieu, acheva le jeune homme,
devinant le titre de son interlocuteur et le saluant de nouveau.

Mais cet acte de respect vis--vis d'un prince de l'glise tait
accompli sans servilit et sans hypocrisie.

--Que Votre minence parle, j'obirai.

--Je suis ennemi des novateurs, monsieur, mais je le suis tout
autant des superstitions.

--C'est le propre de la vraie religion de se tenir dans un sage
milieu.

--Or, poursuivit le cardinal sans relever cette rflexion, je tiens
pour superstitieuses toutes pratiques tendant  violer l'ordre
naturel et logique des choses constitues par le Crateur, et 
amener des rsultats contraires  ses lois.

--Votre minence a raison de proscrire les pratiques de ncromancie
et d'astrologie, qui sont pactes dmoniaques; mais elle appartient
 l'glise, dont la foi repose sur des miracles, et elle ne nie pas
les miracles, qui sont manifestations divines, mais surnaturelles
aussi.

Richelieu changea un regard singulier avec le pre Joseph, en
prsence de cette logique embarrassante.

--Je m'incline devant les miracles, rpondit-il, mais je suis homme
 faire brler les faux prophtes.

Cette terrible parole devait se raliser un peu plus tard, par le
supplice d'Urbain Grandier.

--Tout imposteur mrite chtiment, pronona sans s'mouvoir le
jeune homme.

--Je suis charm de vous trouver de cet avis. Conservez la mme
franchise, dites-moi pourquoi les Pres de la compagnie de Jsus
d'Amiens vous appellent le _Visionnaire_.

--En raison, monseigneur, de l'influence et des pratiques qui m'ont
t rvles par des voix inconnues.

--Et si ces voix manaient de l'esprit des tnbres?

--Elles manent du ciel, monseigneur, car elles ne m'ont jamais
conseill que le bien. Elles m'ont enseign que je possderais la
vertu de dominer certaines intelligences, et d'en obtenir, une fois
soumises  ma volont, des rvlations surhumaines.

Le cardinal prouva comme un frmissement involontaire et ne
rpondit pas de suite.

Ce jeune homme se trompait peut-tre, mais  coup sr il avait la
foi. La rputation qui l'avait prcd et indiqu  Richelieu tait
trange et fort accrdite. On lui attribuait des prodiges, et des
tmoins respectables s'en portaient garants.

Il ne procdait pas par les moyens tnbreux des ncromans; il
prtendait tirer toute sa puissance de l'effet de son simple regard
et de sa persistance de volont. Une manation tait en lui,
disait-il, qui domptait les rsistances et provoquait l'extase et
la rvlation.

Aujourd'hui que cette influence a pris un nom et s'est constitue
en cole sous le nom de mesmrisme, nous nous rendons un compte
plus exact des courants magntiques. Sous Louis XIII, on ne
connaissait encore que les sorciers.

On avait mme perdu,  cette poque, la notion de certains cas fort
clatants de magntisme, tels que ceux de l'infortun cur des
Accoules, de Marseille, Gaufridy, brl pour avoir retrouv une
science oublie depuis les temps paens, qui la connaissaient et la
pratiquaient comme chose divine.

Richelieu, en dpit de la profession de foi qu'il venait de faire 
Labadie, tait enclin  croire aux oeuvres surnaturelles.
Autrement, et-il condamn  l'autodaf Urbain Grandier, dont nous
parlions tout  l'heure, coupable absolument du mme crime de
magntisme que frre Jean, mand par le cardinal avec tant de
prcautions du fond de la communaut d'Amiens?

Labadie n'est donc point un personnage imaginaire; c'est l'histoire
qui nous transmet les dtails de son existence, et qui ne permet
aucun doute sur l'intrt et l'attention que lui porta le
tout-puissant ministre de Louis XIII.

Ce jeune homme mena, ds qu'il eut l'ge de raison, une vie
singulire, exceptionnelle, insubstantielle en quelque faon. Il ne
mangea jamais de viande ni d'aliments condiments, les fruits et
les herbes composaient toute sa subsistance, et il est permis de
croire que ce rgime contribua aux phnomnes qui lui valurent son
nom de _Visionnaire_ et qui l'assimilrent aux Pres du dsert, sur
les traces desquels il prtendait marcher.

Mais sans devancer les vnements, nous le voyons ici au dbut de
sa carrire, et c'est l que nous devons provisoirement nous
arrter.

Richelieu, en proie  ces accs de misanthropie que nous avons
signals, poursuivi par une ide fixe pleine d'amertume, avait
voulu le consulter.

L'interrogatoire pralable qu'il lui imposait avait pour but de
s'assurer qu'il n'allait pas au-devant d'une mystification, et que
la rputation de frre Jean reposait sur des circonstances au moins
plausibles.

--Ainsi, monsieur, reprit-il, vous prtendez, grce  une seconde
vue, renouer le fil des vnements passs, voquer les mystres les
plus ignors, saisir la trame de ceux qui s'agitent, tenir en un
mot, en votre main, la clef du pass, du prsent et de l'avenir?

--Pardonnez-moi, monseigneur, vous exagrez ma puissance. L'avenir
n'appartient qu' Dieu. Mais il accorde, en effet,  certains
hommes, et j'en suis un, le pouvoir de descendre au fond des
tnbres du pass et de l'actuel.

Soit que cet accent et gagn Richelieu, soit que, comme tous les
humains, il crt volontiers  ce qu'il souhaitait, son oeil jeta
une flamme soudaine.

--Matre du prsent!... murmura-t-il, ce serait assez...

Il pensait  la force qu'il aurait, si un agent sr lui dvoilait,
 mesure qu'elles surgiraient, les trames de ses ennemis.

Le franciscain, habitu  lire dans sa pense, se pencha vers lui.

--Ce serait trop beau!... lui dit-il.

Mais son imagination tait lance.

--C'est le prsent que je veux connatre... Parlez, et pour peu que
votre art s'exerce avec le moindre bonheur, frre Jean, vous
n'aurez qu' souhaiter; forms par vous, tous les dsirs qu'un roi
pourrait satisfaire seront satisfaits.

--Ma vie est d'humilit et d'abngation, rpondit le jeune homme;
ma cellule pour prier, une chaire pour faire entendre la parole de
Dieu, voil mon ambition. Mais je me suis mis  votre discrtion,
monseigneur, et je veux vous obir.

--Nous vous coutons.

--Oh! fit le visionnaire, je ne saurais procder ainsi et avec mes
seules ressources!

--Que vous faut-il donc?

--Une personne autant que possible en ge d'adolescence, une jeune
fille prfrablement, avec laquelle j'entre en communication, par
la seule force de la pense, que je rduise  mon gr en tat
d'extase, et de qui j'obtienne, par la seconde vue, la rvlation
souhaite.

--Je ne comprends pas trs bien.

--Que Votre minence daigne me mettre en prsence de plusieurs
jeunes filles, je lui indiquerai la plus propre  recevoir
l'impression extatique, et les faits expliqueront ce que mes
paroles peuvent avoir d'obscur.

--Une jeune fille? rpta Richelieu; mais on n'en manque pas dans
ce palais. Chacune des deux reines en a un essaim autour d'elle. Il
s'agit seulement de vous faire choisir la mieux dispose pour votre
exprience.

--Rien de plus ais, intervint le pre Joseph; que Votre minence
et frre Jean veuillent bien m'accompagner.

--Conduisez-nous, dit Richelieu, qui s'appliquait  ne pas trahir
l'importance qu'il attachait  cette preuve.

Et il se mit  marcher aprs le franciscain, suivi lui-mme par
frre Jean.

Parvenus au premier tage du palais, le pre Joseph ouvrit un petit
salon voisin de la grande galerie, et, comme elle, dsert en ce
moment.

La croise donnait sur le parterre de la reine-mre; jardinet assez
modeste, mais que les limites forces du Louvre ne permettaient pas
d'agrandir d'un pouce, et dont le bon entretien rachetait
l'exigut.

Deux jeunes filles se promenaient, amicalement enlaces, dans
l'alle principale.

C'tait un tableau ravissant. L'ane n'avait pas vingt ans; elle
tait svelte, chtain et rose. Son costume, plus gracieux que
recherch, dessinait ses formes virginales, et, dans son abandon
mme, laissait pressentir d'adorables trsors.

Sa compagne, un peu plus petite et un peu plus jeune encore, tait
mise avec une gale simplicit. Elle tait blonde comme un pis de
bl  peine mr, blanche comme une de ces belles roses dont un
incarnat diaphane irise les ptales.

Elles allaient donc  travers l'alle, sur le sable que leurs pieds
mignons ne foulaient gure, et s'entretenaient avec grande ardeur
de quelqu'un de ces riens mystrieux si importants  cet ge.

Le soleil s'tait mis de la fte, il rayonnait sur le parterre, o
chaque plante, panouie par sa chaleur, s'empressait de le saluer.
C'tait le printemps, et de tels rayons taient rares au fond de ce
Louvre, chafaud de cinq grands tages.

Cependant, nos trois observateurs ne paraissaient pas mme se
douter du charme de cette scne, de l'influence radieuse de ce beau
ciel. Hors de leur ide, ils ne connaissaient rien.

Le pre Joseph observait les traits de son patron, il se demandait
si enfin il allait tre initi  la pense secrte qui exerait sur
cette haute et robuste intelligence une pression si grande et si
fcheuse.

Le cardinal, retomb dans ses rflexions, s'appliquait  modrer
son impatience.

Le visionnaire considrait attentivement les deux jeunes filles.

--Eh bien, frre Jean, demanda le franciscain, l'une de ces
demoiselles peut-elle convenir  vos expriences?

--Celle-ci, rpondit-il en dsignant la plus blonde.

--Henriette Duchesne? fit le cardinal.

--Je ne sais pas son nom, il importe peu. Mais avec celle-ci, je
m'engage, monseigneur,  vous faire connatre le secret que vous
poursuivez.

A ce ton affirmatif, l'oeil de Richelieu scintilla comme
l'clair, mais il se voila bien vite sous sa paupire prudente,
vitant de s'enthousiasmer  l'avance.

--En ce cas, rpliqua-t-il, venez, monsieur, descendons au jardin
de madame la reine-mre, et disposez de cette jeune fille.




III

L'VOCATEUR.


Le Louvre tait fort calme ce jour-l, car, profitant de la
clmence de la temprature, le roi, la jeune reine, Anne
d'Autriche, et Marie de Mdicis taient alls, en compagnie d'une
partie de la cour, visiter les travaux de Fontainebleau.

Lorsque Richelieu et ses deux compagnons atteignirent le petit pont
qui, des appartements de la reine-mre, conduisait au jardin, ils
se trouvrent  la rencontre de l'ane des deux jeunes filles
qu'ils avaient observes du salon suprieur.

Celle-ci prouva un lger embarras en reconnaissant le cardinal et
le franciscain, mais le premier la salua avec un empressement
gracieux, et se hta de lui adresser la parole en jouant 
merveille la surprise:

--Mademoiselle de Lafayette ici!...

--Vous voyez, monseigneur, rpondit-elle.

--Comment se fait-il, quand le roi est  Fontainebleau?...

Cette remarque tait une belle mchancet de Son minence; mais si
mademoiselle de Lafayette avait paru contrarie de le rencontrer,
ce n'tait pas prcisment par timidit ni par crainte. Elle vivait
depuis assez d'annes dj  la cour, et avait assez l'usage du
monde officiel pour ne pas se laisser confondre comme une
pensionnaire.

De plus, c'tait une intelligence remarquable et un coeur d'or.
Elle repartit donc, rendant coup pour coup:

--Le roi est  Fontainebleau, comme le dit Votre minence, mais
c'est de la reine, ce me semble, que je suis demoiselle d'honneur.

Richelieu eut un de ces sourires nigmatiques qui, sur sa
physionomie, exprimaient souvent tant de choses, et insistant sur
ce qu'il avait dit:

--Je n'ai jamais ou prtendre le contraire; mais la reine
n'est-elle pas elle-mme  Fontainebleau?

--Certes, monseigneur, riposta la jeune fille en aiguisant
gentiment son babil, et cependant vous n'y tes pas plus que moi.

Cette parole avait remu le dard dans la plaie, et s'il se ft
trouv l quelques oreilles moins discrtes que celles du pre
Joseph, ou moins indiffrentes que celles du frre Jean, il en ft
bien certainement rsult un ample chapitre pour la chronique
scandaleuse, ou deux ou trois pigrammes et chansons telles que les
ennemis du cardinal se plaisaient  en inonder Paris et la
province.

C'tait bien fait, aprs tout, il avait voulu reprocher 
mademoiselle de Lafayette les gards tout particuliers que Louis
XIII lui tmoignait depuis quelques temps; mademoiselle de
Lafayette lui reprochait les rapports un peu trop affectueux qu'on
l'accusait d'avoir entretenus avec la reine.

Mais ce qui prouvait en faveur de l'innocence des relations de la
demoiselle d'honneur et du roi, c'est que celle-ci avait
parfaitement reu le trait, tandis que le cardinal avait serr les
lvres et fronc le sourcil au seul nom de la reine.

--Je craignais, reprit-il, que vous ne fussiez reste par cause
fcheuse, mais je constate avec plaisir que vous n'avez ni le
visage, ni surtout la parole d'une malade; vous possdez toute
votre beaut et tout votre esprit.

--Puisque Votre minence daigne s'intresser  ce point  ce qui me
concerne, je lui rpondrai que je vais bien maintenant, mais que ce
matin j'prouvais comme une indisposition qui m'a empche
d'accompagner la reine, laquelle a, du reste, auprs d'elle notre
chre duchesse de Chevreuse.

Elle appuya sur ce dernier mot; mais Richelieu ne jugea pas 
propos de relever cette nouvelle attaque. On sait que ses
proccupations actuelles l'emportaient mme sur la passion que lui
inspirait la duchesse.

--L'air et le soleil vous ont soulage, dit-il, et vraiment je
plains la cour de ne pas vous admirer, jolie comme vous voici.

--Prenez garde, monseigneur, fit-elle en riant, ces compliments-l
pourraient vous coter cher, si je les rptais  cette personne
absente, dont je vous parlais tout  l'heure.

Et elle se sauva pour en finir.

A mesure qu'elle s'loignait, les traits du cardinal reprenaient
leur gravit, et s'adressant au pre Joseph:

--Cette jeune fille peut devenir un embarras, pronona-t-il
sourdement. Il est encore temps, il faut la briser.

--Laissez faire, monseigneur, rpondit  demi-voix avec un sourire
trange le capucin, elle se brisera toute seule.

--N'importe, ayez l'oeil sur elle.

--Il y a plus de six mois que je ne fais pas autre chose, rpondit
toujours sur le mme ton et du mme air le confident.

--Alors, tout va bien... Maintenant,  l'autre.

Frre Jean se tenait sur le petit pont, examinant avec une grande
attention un certain endroit du parterre.

Ce pont tait celui qu'on avait dtruit nagure, durant la disgrce
de la reine-mre qui prcda son exil  Blois. Comme il accdait au
jardin, sa suppression avait chang en une prison absolue les
appartements de Marie de Mdicis, dont les issues taient gardes.
On l'avait rtabli depuis la rconciliation du jeune roi et de sa
mre, rconciliation qui durait toujours et gnait fort le premier
ministre en restreignant son influence.

La jeune fille reste seule dans le jardin, tait alle s'asseoir
sous un berceau de clmatites et de chvrefeuilles, dont
l'paisseur lui masquait les arrivants.

Elle paraissait d'ailleurs trop pensive pour les remarquer ni les
entendre.

A peine son amie l'avait-elle quitte, qu'elle venait s'asseoir
sur le banc de la salle verte, o ses doigts effeuillaient
machinalement un bouquet de belles roses printanires, cueillies
tout  l'heure avec grand soin.

Si, au lieu d'un capucin et d'un illumin, le cardinal et t en
compagnie de quelqu'un des potes qu'il aimait  traner  sa
suite, celui-ci n'et pas manqu d'improviser un triolet ou un
madrigal dans le got du jour, c'est--dire o Cypris et les
nymphes eussent figur avec honneur  ct d'Adonis ou de Cupidon.

Et certes, il y avait bien de quoi inspirer leur muse! Rien de
suave, d'idal, comme cette enfant si blonde et si blanche. Le vent
ondulait les longues boucles de sa chevelure, et dcouvrait son
front harmonieux comme une mlodie olienne. On voyait courir ses
veines azures sous la transparence de sa peau au reflet virginal.

La nature s'tait complue  cette oeuvre charmante, elle avait
mis son plus profond azur dans ses grands yeux limpides, et pour en
rehausser la grce, elle avait orn ses paupires de longs cils
chtains, et dcoup ses sourcils dans un arc irrprochable.

Elle avait toute la souplesse de la pubert, sans la tnuit
excessive qui l'accompagne souvent et la dpare. Ses paules
taient voluptueusement arrondies; on devinait sous son jeune
corsage la naissance de formes exquises; son poignet avait de
dlicieuses fossettes, et ses lvres purpurines encadraient un
double collier de perles.

Sous ces grces vaporeuses et sraphiques, cette jeune fille
respirait une candeur si merveilleuse, que son atmosphre en tait
imprgne. Ce n'taient pas les sens, c'tait l'me qui volait vers
elle; on et prouv une sorte de honte  lui adresser un dsir de
convoitise matrielle.

Elle demeurait donc toute songeuse, affaisse avec abandon sur son
banc, arrachant une  une les feuilles de ses roses, qui
s'abattaient sur le sable, et formaient  ses pieds une natte
vermeille et odorante, telle que les sentiers destins aux
archanges doivent tre l-haut.

Des oisillons gazouillaient dans la charmille prochaine, et
voltigeaient  et l jusqu'au berceau, o parfois mme ils se
posaient sans crainte.

Mais, nous l'avons dit, ce spectacle n'tait pas de ceux que
comprennent des esprits en proie aux passions fivreuses de nos
trois observateurs.

Frre Jean seul, peut-tre, dont les tudes spirituelles avaient
dvelopp la sensibilit, et pu s'y complaire.

Son regard ne se dtachait point du bosquet, et c'tait lui
maintenant qui conduisait l'minence et le pre Joseph.

  [Illustration: Il tait arriv auprs d'elle.]

A mesure qu'il s'approchait du but, sa physionomie ple et morbide
se transfigurait.

Sa taille fluette se redressait nerveusement, sa dmarche prenait
de la solennit et de l'autorit, ses joues se coloraient d'une
flamme ardente, et son oeil, cet oeil verdtre, qui avait
impressionn dsagrablement le cardinal, s'inondait de reflets
mouvants, tour  tour sombres comme la plus noire bne et luisants
comme des charbons rougis.

Ses mains avaient des titillations fbriles, sous lesquelles ses
longs doigts osseux se crispaient jusqu' pntrer dans sa chair,
pour se dtendre ensuite par saccades, au point de se renverser en
arrire,  angle droit.

Le bosquet n'tait plus qu' une douzaine de pas.

Tout  coup, il tendit ses bras, pour arrter par cette barrire
silencieuse ses compagnons, au milieu desquels il marchait.

Ce geste fut compris, et le cardinal, qui s'tait born  regarder
la tonnelle, ramena machinalement sa vue sur l'illumin; son
expression inspire l'avait frapp; il se sentait gagn par un
vague respect ou une apprhension indfinie.

Il voulut consulter du regard le pre Joseph, mais le pre Joseph
tait tout entier au magntiseur.

Celui-ci s'approchait seul de la salle verte, le regard flamboyant,
les narines enfles, la poitrine haletante, les bras tendus en
avant, et les mains agites d'un frisson surnaturel.

Il parut  ses deux observateurs, sous ce regard et sous ce geste,
tenir la jeune fille assouplie et vaincue, comme l'aigle qui
fascine le roitelet.

Celle-ci se prsentait de trois quarts, il dcrivit un lger cercle
et se dirigea entirement derrire elle.

A mesure qu'il se rapprochait, sa marche devenait plus lente et
plus accentue; il n'allait qu' trs petits pas, et son front,
sous la violence de ses efforts, tait inond de sueur.

La jeune fille ne l'entendait pas, quoique le sable crit sous ses
pieds; de rveuse qu'elle tait, elle devenait somnolente.

Le premier symptme de cette transition se trahit par son bouquet,
dont les brindilles lui chapprent sans qu'elle tentt de les
retenir.

Puis, l'illumin s'tant approch encore, elle porta mollement la
main  son front, o se produisait une torpeur inattendue, mais sa
main retomba doucement sur ses genoux, et sa tte elle-mme vint
s'appuyer lentement sur le dossier du sige, et ses paupires
demeurrent closes, tandis que sa petite bouche grenadine
entr'ouverte laissait entrevoir l'mail de ses dents.

Frre Jean tait alors arriv auprs d'elle; il pntra dans le
berceau, et resta encore plusieurs minutes les mains imposes et
les yeux fixs sur elle.

Il lui prit doucement le bras, sans qu'elle ft aucun mouvement
pour s'en dfendre, et convaincu par sa morbidesse que l'exprience
tait arrive  son point, il se retourna vers les deux spectateurs
et les invita  s'approcher.

--C'est le calme, leur dit-il, la transition de la vie 
l'extase.--Encore quelques secondes, celle-ci arrivera.

--Et l'extase?... demanda Richelieu.

--L'extase, c'est la rvlation.

--Ce sommeil est bien rel?... insista le premier ministre,
toujours sur ses gardes.

--Vous pouvez vous en assurer par vous-mme, monseigneur.

Le cardinal pntra  son tour dans le berceau,  l'entre duquel
il s'tait tenu jusque-l, et vint prendre la main de la jeune
fille, dont il supputa mthodiquement les pulsations et dont il
observa la respiration.

Il allait quitter et reposer cette main, convaincu de la ralit de
cet tat comateux, trange, quand il la sentit se crisper
violemment, comme pour se soustraire  son contact.

Il la retint alors plus fortement, mais la jeune fille, les yeux
toujours ferms et toujours appuye sur le dossier du banc, exhala
une plainte dchirante, dont l'accent semblait plutt appartenir 
une vocation,  un fantme, qu' une poitrine vivante.

Frre Jean porta soudain son regard de feu sur le cardinal, qui
avait machinalement lch la main de la jeune fille, mais
s'apprtait  la reprendre.

--Laissez, monseigneur, lui dit-il de cette voix imposante dont il
parlait depuis un moment; cette enfant souffre.

Il se pencha vers elle et lui souffla trois fois sur le front; 
cette simple sensation elle se calma, ses nerfs se dtendirent,
elle retomba dans son premier tat plein d'abandon.

--Ne m'avez-vous pas dit, demanda frre Jean, qu'elle s'appelait
Henriette?

--Oui, Henriette Duchesne.

Il s'approcha, et s'emparant de sa main qu'elle lui abandonna comme
au dbut, avec une passivit bien diffrente de sa rsistance au
toucher du cardinal:

--Henriette, lui dit-il, m'entendez-vous?

De l'accent singulier qui avait tout  l'heure produit son cri
d'effroi:

--Je vous entends, fit-elle.

--Me voyez-vous?

--Je vous vois.

Cependant, ses paupires taient toujours abaisses.

Le pre Joseph continuait son rle d'observateur  l'entre du
berceau; le cardinal se tenait  deux pas derrire l'vocateur.

--Henriette, reprit celui-ci, vous tes en ma puissance...

--Je le sais, rpondit-elle.

--Il faut m'obir et faire ce que je vous ordonnerai.

--Parlez.

--Pour commencer, vous allez rpondre  tout ce que vous demandera
la personne que voici.

Et dmasquant le cardinal, il le poussa vers elle.

Mais alors, tendant vers lui ses deux bras contracts et roidis:

--Non! non! s'cria-t-elle, pas  lui!... pas  lui!...

Richelieu persista nanmoins; mais la poitrine de la jeune fille se
souleva par soubresauts, de grosses gouttes de sueur roulrent le
long de ses tempes; en proie  une violence terrible et comme
treinte dans un cercle d'airain, elle se prit  des sanglots
inarticuls, et une lgre cume teinte de sang monta  l'angle de
ses lvres.

--Au nom du ciel, loignez-vous, monseigneur! s'cria le jeune
inspir perdu.

Et, la tte en feu, il repoussa de nouveau son terrible compagnon.

--Que veut dire cela? demanda ce dernier, ple d'motion et de
dpit.

--Ceci veut dire, monseigneur, que dans l'extase o est plonge
cette jeune fille, elle prouve pour vous une terreur insurmontable;
vous lui faites peur, comme si elle entrevoyait un malheur entre
elle et vous.

Le franciscain, auquel personne ne songeait, tait tout oreilles et
tout yeux; le cardinal serra ddaigneusement les lvres.

Quant  frre Jean, il se pencha encore sur la jeune fille, et par
son souffle lui rendit le calme.

--Henriette, demanda-t-il gravement, pourquoi repoussez-vous
monseigneur?

--J'ai peur de lui, murmura-t-elle.

--Que craignez-vous?

Elle porta la main  son sein et poussa un grand soupir.

--Rpondez clairement, je le veux!

--Oh! mon coeur!... mon pauvre coeur!...

--Cette petite fille est folle, fit ddaigneusement Richelieu.

--Non, monseigneur, rpondit le jeune illumin tout soucieux; cette
enfant a la clairvoyance, mais il ne m'est pas donn d'en savoir
plus sur ce point. Essayons d'une autre manire. Henriette,
savez-vous ce que souhaite monseigneur?

--Je le sais... murmura-t-elle pniblement.

--Voulez-vous le dire?

--Non!

--C'est bizarre, murmura frre Jean, de plus en plus pensif.

--N'avez-vous donc aucun moyen de la contraindre? demanda
l'minence.

--Elle est  ma discrtion, monseigneur, mais cette rsistance
m'effraye.

--Si vous voulez que j'ajoute foi  vos pratiques, et que je ne
vous tienne pas pour un imposteur, elle parlera!

--Mais savez-vous, monseigneur, que ceci n'est pas sans pril?
Toutes ses facults intellectuelles sont tendues et comprimes avec
une nergie suprme sur un seul point... Elle est sur les limites
qui sparent la vie de la mort... Si j'allais la tuer?

--Qu'elle parle! ordonna froidement le cardinal.

L'vocateur, frmissant, se dcida, non sans peine, et s'adressant
 cet inflexible despote:

--Au moins, laissez-moi lui transmettre vos questions?

--Soit.

--Que dsirez-vous savoir, monseigneur?

--Demandez-lui quel est l'objet de mes proccupations actuelles, et
quel est le secret dont je poursuis la dcouverte depuis des
annes...

--Henriette, dit le jeune homme, interprtant cette question,
rpondez, il le faut, il le faut absolument: Quel mystre obsde
l'me de monseigneur, et quel but poursuit-il?

Elle se leva droite et rigide, tout d'une pice comme un spectre,
dont elle avait l'apparence et la pleur glace; un geste
galvanique ramena son bras gauche sur sa poitrine touffe, et
tendant le doigt vers le cardinal, elle laissa tomber trois mots,
ou plutt un seul mot rpt trois fois:

--Philippe!... Philippe!... Philippe!.




VI

SECRET D'AMOUR OU SECRET D'TAT.


Ce triple cri arrach du fond de ses entrailles, la jeune fille
retomba inerte sur son sige, dont elle heurta sourdement le
dossier, sans que la commotion parvnt  la rveiller, ni  lui
tirer un signe de douleur.

Sa tte s'inclina sur sa poitrine; de grosses larmes, glissant 
travers ses paupires fermes, perlrent au bord de ses longs cils
bruns.

L'vocateur ne paraissait ni moins abattu, ni moins troubl. Tout
son intrt tait concentr vers elle, il ne songeait plus aux
tmoins qui l'observaient.

--Philippe?... rptait Richelieu, que signifie ce nom? que veut
dire cet moi?

Ce fut le pre Joseph qui se chargea de la rponse.

Il n'avait perdu aucun des dtails de cette scne, et lorsque
son patron avait mis son voeu, son oeil pntrant s'tait
avidement dirig sur la visionnaire.

Au cri sorti trois fois de sa poitrine, il avait tressailli comme
il n'tait pas dans les habitudes d'un homme aussi compltement
matre de ses impressions; et, comme s'il et apprhend que
l'interrogatoire ne ft pouss plus avant, il s'tait lanc vers
Richelieu, qui cherchait  se rendre compte de cette nouvelle
nigme.

La physionomie vraiment inspire de l'vocateur, l'extase, le
sommeil nerveux de la jeune fille, une influence secrte et
prestigieuse, rpandue dans l'air, tout loignait le soupon de
charlatanisme ou de fourberie.

Il y avait l quelque chose d'innomm, d'indfinissable, mais de
rel, qui chappait  l'analyse et confondait la raison; et le
ministre rptait  part lui:

--Que veut dire cela? pourquoi ce nom, et quel est ce Philippe?

--Allons, monseigneur, intervint le pre Joseph avec son sourire
nigmatique, tout ceci n'est pas srieux.

Richelieu secoua la tte.

--Cette extase?...

--Oui, il est possible, cette enfant obit  je ne sais quelle
influence fcheuse; elle dort comme dorment les somnambules, et
elle rve comme rvent les fillettes de son ge.

--Plat-il?

--Sans doute; nous voulons connatre un secret d'tat, car c'est
bien d'un secret d'tat qu'il s'agit, n'est-il pas vrai?...

Le franciscain insista singulirement par son accent de bonhomie
sur ce mot.

--Eh bien? fit Richelieu, sans y rpondre.

--Eh bien, c'est un secret d'amour que nous dcouvrons.

--Comment cela?

--De quoi rvent les jeunes filles, je vous prie, sinon de leur
grande, de leur unique affaire,--de leur amoureux?

--Au fait, c'est vraisemblable! Et l'amoureux d'Henriette?

--L'amoureux de mademoiselle Henriette Duchesne est messire
Philippe, ce petit barbouilleur qui tudie la peinture sous son
pre, le matre peintre de la reine-mre.

Frre Jean, immobile et tranger  ce dialogue, considrait
toujours la jeune fille endormie.

Richelieu songeait.

Le franciscain, l'observant avec soin, et tenant sans doute  lever
toute indcision de son esprit, ajouta en riant plus fort:

--Voil une pauvrette qui serait bien honteuse si elle venait 
apprendre qu'elle nous a mis dans la confidence de ses amours.

--Au fait, dit le cardinal, s'arrachant de vive force  sa
proccupation et frappant un petit coup amical sur l'paule du
capucin, tu as raison, frre Joseph, il n'y a, sur mon salut! que
toi de sens ici.

La sincrit de son matre fit rayonner le visage du confident.

--, monsieur, dit le ministre au jeune homme, que sa voix brve
tira de ses rflexions, c'est l tout votre pouvoir?

--Tout, monseigneur.

--Je crois, pour le coup, murmura celui-ci  l'oreille du capucin,
que la premire supposition de Boisenval tait la meilleure: c'est
un fou.

--Je reviendrais assez  cet avis, rpondit le confident.

--C'est bien, monsieur, reprit le cardinal en tendant avec une
sorte de compassion ddaigneuse une bourse assez ronde 
l'vocateur.

Celui-ci la reut froidement et remercia  peine; il avait tout
l'air de n'accepter que pour ne pas achever de se mettre en
disgrce avec son terrible client.

--Vous allez, ajouta Richelieu, regagner le cellule o vous tiez
tout  l'heure, et le pre Joseph pourvoira  votre retour dans
votre communaut d'Amiens.

Labadie se souvint alors qu'il avait le premier pied dans les
ordres religieux, et qu'il se trouvait devant un prince de
l'glise. Il flchit un genou, et lui dit de son air glac:

--Je suis venu pour obir  mes suprieurs, minence; ils m'ont
enseign le respect qui vous est d, et m'ont charg de rclamer
pour eux vos bndictions.

--Je crois que c'est un bon exorcisme qu'il lui faudrait plutt,
fit le cardinal en riant  l'oreille du franciscain.

--Ce serait du bien perdu, monseigneur, riposta celui-ci sur le
mme ton; le diable qui le possde est un pauvre diable.

Comme le jeune homme demeurait imperturbablement dans son humble
position, le cardinal se dcida, et, tendant la main sur lui:

--Que le bon Dieu vous claire, dit-il, vous et vos rvrends Pres
d'Amiens.

--Venez, frre Jean, dit alors le franciscain.

Mais Labadie lui montra Henriette plonge dans un sommeil
lthargique.

--Rien qu'une minute, mon Pre, le temps de tirer cette jeune fille
de ce sommeil, qui serait dangereux s'il se prolongeait davantage.

--C'est vrai, murmura  part lui le confident de Richelieu, elle
dort toujours...

Il se garda pourtant de communiquer cette rflexion  son matre,
qu'il entrana lentement dans l'alle, en l'entretenant d'objets
propres  laguer ses ides de ce qui venait de se passer.

Richelieu n'en parlait plus, en effet, mais sa proccupation
l'avait repris; il ne rpondait que par monosyllabes, ou mme ne
rpondait pas du tout aux observations les plus directes.

Puis, revenant tout d'un coup sur une particularit de
l'interrogatoire d'Henriette:

--Pourquoi diable! fit-il, cette petite Duchesne a-t-elle si grand
peur de moi, qui ne lui ai pas adress quatre mots en ma vie?

--Comdie! enfantillage!...

--Non, non! Ce n'tait pas ici un coup mont. Elle ne nous
attendait pas. Si elle avait eu conscience d'elle-mme, elle et
fait comme tant d'autres, elle m'et souri.

--Votre minence a raison, insinua le franciscain, et je tiens le
mot. Cette petite n'est-elle pas l'amie de mademoiselle de
Lafayette, qui ne vous idoltre pas? C'est pour le compte de sa
compagne que celle-ci a peur de vous.

--C'est cela! exclama le cardinal, saisissant cette supposition. Tu
le vois, je te disais bien qu'il faut se dfier de ce serpent aux
doux regards... Elle me cre des ennemis...

--Soyez sans crainte, monseigneur, je vous rpte qu'elle s'en cre
de plus redoutables  elle-mme, et s'il ne faut qu'y aider un peu,
on y aidera.

L'oeil de Richelieu se voila d'un nuage.

--Quelle vie!... quelle vie!...

--Une glorieuse vie, monseigneur; vous tes le matre!

--Le matre!... rpta-t-il avec un sourire amer; oui, je dispose
de l'existence, de la fortune, du bonheur des autres,--drision! je
ne puis rien pour moi!... Je connais tous les secrets des
souverains, je ne peux pas mme dcouvrir le mien...

Alors, emport par un de ces orages intrieurs qui lui taient
familiers, il commena  marcher  grands pas, et atteignit en
quelques enjambes le pont de la galerie.

Le pre Joseph le laissa s'loigner seul, et revint pensif vers la
tourelle.

Il faut dire que, tout en marchant et en conversant, il n'avait pas
perdu de vue ce qui s'y passait.

Frre Jean s'tait d'abord tenu dans une contemplation immobile et
profonde. Le rayonnement de ses prunelles inspires enveloppait la
jeune fille, comme si sa pense prtendait pntrer au fond de ce
front si candide et si pur.

Sur ces traits, clairs de nouveau par le feu inspirateur,
apparaissaient tour  tour la bienveillance et l'apprhension.

La docilit avec laquelle elle s'tait remise  son influence
extatique, le flattait et le sollicitait en sa faveur.

Il s'intressait instinctivement  elle, et il avait lu de la haine
pour elle et pour lui dans le mcompte du cardinal. Cette haine
seule et suffi pour les rapprocher.

Avant de la rappeler au sentiment des choses relles, il tait
tent de profiter encore de son tat, pour l'interroger sur les
prils qu'elle avait paru craindre.

Mais le temps lui manquait, il s'aperut que le cardinal et son
compagnon allaient se sparer. Il ne restait plus qu'un expdient,
fort spcieux, pour tmoigner de sa bienveillance envers cette
enfant, compromise par lui, malgr lui, aux yeux du souponneux
despote.

Il se pencha vers elle et souffla doucement par petites bouffes,
sur son front et sur chacune de ses tempes.

Elle agita, d'abord, insensiblement sa tte, puis sa respiration, 
peine saisissable, devint plus forte, ses paupires se soulevrent
peu  peu, comme une rose qui clt, et son regard, encore
incertain, rencontra celui de l'vocateur.

  [Illustration: Le peintre en cet tat, est comme le pote
  absorb.]

Son premier mouvement fut une surprise craintive, que dissipa le
geste respectueux et le sourire du jeune homme.

A mesure qu'elle revenait  elle, il avait perdu l'ardeur de son
regard, mais une expression particulire, peu commune, se montrait
toujours sur son ple et mlancolique visage.

--Pardon, monsieur, dit-elle en se levant; mais je ne sais, il me
semblait...

Il y avait  la fois de la confiance dans son esprit et de la
lassitude dans tous ses membres.

--N'ayez pas peur, mademoiselle, lui dit-il. Je suis de vos amis.

--De mes amis?... Oui, j'ai d vous voir quelque part...

A mesure que le sommeil extatique s'loignait, elle perdait la
mmoire de la vision, mais la sympathie magntique rsistait.

Un regard vers le palais montra au jeune homme le pre Joseph et le
cardinal se quittant.

Il n'y avait plus une minute  perdre.

--Mademoiselle, lui dit-il vivement, assez bas pour tre entendu
d'elle seule, vous avez des ennemis...

--Moi!... fit-elle tonne.

--Un, du moins, qu'il faut redouter.

--Mais, monsieur...

--Je le sais, et vous l'ignorez. Or, je veux vous aider autant
qu'il est en mon pouvoir. Si nous ne nous revoyons pas, vous aurez
un gage de mon appui et de mon influence.

Il prit sous son pourpoint un petit mdaillon en cristal:

--Acceptez ceci, et conservez-le prcieusement; c'est en apparence
un objet sans valeur. Pour vous, c'est un talisman efficace.

--Mais qu'en ferai-je?... balbutia-t-elle toute mue et gagne par
le ton convaincu dont il parlait.

--Lorsqu'il vous arrivera un grand chagrin, un ennui cuisant,
l'apprhension d'un malheur, vous irez trouver la personne en qui
vous aurez confiance, une confiance assez grande pour mettre tous
les mystres de votre me  sa discrtion.

Vous poserez ce cristal sur votre front, et vous direz  cette
personne de vous interroger.

Le pre Joseph affectait de revenir trs lentement et jouait
l'indiffrence, mais il ne perdait pas un de leurs mouvements et
cherchait  deviner leurs discours.

--Gardez-vous d'oublier une seule de mes paroles, poursuivit le
jeune homme, il y va de votre bonheur... et peut-tre plus encore.

--Mais la vertu de ce mdaillon...

--Est infaillible pour vous. Il possde la puissance attractive et
lumineuse qui produisait jadis les augures et les prophtes. Son
contact vous procurera le sommeil de l'extase, et dans ce sommeil
lucide vous lirez  livre ouvert dans le pass et dans le prsent,
et si vous ne pntrez pas dans l'avenir, vous en aurez du moins
l'intuition.

--Oh! dit-elle en lui tendant le cristal pour le lui rendre, ce
mdaillon me fait peur... gardez-le... je n'en veux pas. Que ma
destine s'accomplisse... je ne veux pas tenter Dieu!

--Il est  vous, et vous serez toujours libre de n'en pas faire
usage. Moi, j'accomplis un devoir en vous l'abandonnant...

Et comme le franciscain arrivait  la porte verdoyante du berceau:

--Silence!... fit-il en posant d'un air impratif son doigt sur ses
lvres.

--Qui donc tes-vous et de quel nom vous appelle-t-on?
ajouta-t-elle, cependant, en glissant l'amulette dans son corsage.

--Frre Jean, murmura le pre Joseph d'un ton tranard, je vous
attends.

--Frre Jean!... rpta tout bas Henriette.

--Me voici, mon pre, tout  vos ordres.

Le franciscain les enveloppa tous les deux de son regard
inquisitorial, et suivant le mouvement de la jeune fille pour
cacher le mdaillon.

--Vous souvenez-vous de ce qui vient de se passer? lui
demanda-t-il.

Elle le regarda avec une surprise trop sincre pour ne pas le
convaincre.

--Que s'est-il pass?...

--Avec le sommeil on perd la mmoire, dit l'vocateur au pre
Joseph; de mme que le somnambule ne se rappelle ni ses actes, ni
ses paroles, de mme le visionnaire, sorti de son extase, ne garde
aucune connaissance de ce qu'il a vu.

--Que parlez-vous d'extase et de vision, messieurs? fit la jeune
fille avec anxit. S'agit-il de moi?... Je me suis endormie sous
ce berceau je ne sais comment; je croyais mademoiselle de Lafayette
auprs de moi, et c'est vous que j'y aperois... Ai-je donc parl
dans mon sommeil? Qu'ai-je pu dire?

--Ne vous inquitez pas, mademoiselle, intervint de sa parole
pose, mais pntrante, Labadie; votre sommeil tait celui de
l'innocence, et si vous ne vous rappelez rien, nous non plus
n'avons rien entendu.

--Rien! insista d'un ton trange le franciscain.

Mais Henriette prouvait en elle un trouble, une perturbation
exceptionnelle; elle se sentait circonvenue par un mystre.
L'expression diabolique des traits du capucin, la gravit attriste
du jeune homme, le contact de cette amulette glisse dans son
corsage, lui causaient des blouissements, des secousses
vertigineuses, bien naturelles en un jeune cerveau de dix-sept ans,
soumis  une preuve de ce genre.

Le pre Joseph hsitait  s'loigner, il y avait en lui un dsir
secret de renouveler, en l'absence de son matre, l'exprience
d'illuminisme. Mais, possesseur de lui-mme, il refrna ce souhait
indiscret, dangereux peut-tre en ce moment.

Il adressa  Henriette un sourire aussi aimable qu'il le put.

--Ma belle enfant, lui dit-il, nous sommes au dsespoir d'avoir
troubl votre repos dans notre promenade aventureuse. Excusez-nous.

Puis, prenant le bras de Labadie:

--Frre Jean, c'est l'heure de nous rendre  l'oratoire.

Celui-ci se dtourna une dernire fois vers la jeune fille, pour
lui adresser un signe de discrtion.

Elle les regarda s'loigner, gagner le petit parc, disparatre dans
le palais, et s'tant assure qu'elle tait bien seule, elle tira
avec une curiosit craintive le mdaillon, qu'elle tourna et
retourna dans ses doigts, toute songeuse.

--Ce morceau de cristal est un talisman, murmura-t-elle. Il l'a
dit... et une voix secrte m'assure que cet homme mrite
confiance... Avec ceci, je puis pntrer l'intention la plus
cache, lire dans le coeur le plus ferm... discerner ce qu'on
pense de ce qu'on dit...

Elle revint s'asseoir  la place o l'extase l'avait surprise, et
demeura longtemps l'oeil arrt sur les roses effeuilles  ses
pieds. Elle poursuivait une ide fixe, une aspiration naissante qui
soulevait sa jeune poitrine et donnait de vagues contemplations 
son oeil d'azur.

Mais en elle tout tait trouble et sensibilit excessive, ses ides
ne se reliaient pas et elle avait peur de les approfondir. On lui
avait parl d'ennemis, de dangers, de songes rvlateurs,  elle
qui ne hassait personne, qui vivait heureuse et innocente comme
les libellules dont les essaims se miraient dans la pice d'eau
voisine.

Reportant alors son attention sur le morceau de cristal:

--Ainsi, reprit-elle en lui parlant, avec toi je peux connatre si
l'on me hait... et si l'on m'aime!...

Elle articula ce dernier mot si bas, si bas, que le talisman mme
ne dt pas l'entendre.

--Ah! si j'osais!... soupira-t-elle.




V

L'ATELIER DU LOUVRE.


Nous avons expliqu par suite de quelles circonstances la
reine-mre habitait alors le Louvre avec le reste de la cour, de
prfrence  ses autres htels ou palais. Celui-ci obtint, du
reste, toujours une bienveillance signale de sa part, et malgr
les preuves cruelles qu'elle eut  y subir, elle contribua
puissamment  en dterminer la splendeur, puisque le nom de
Marie de Mdicis est devenu indispensable du souvenir de ses
embellissements.

Installe d'une manire considrable dans l'aile joignant la
galerie des peintres ou des tableaux, elle avait autour d'elle
toute sa maison, fort importante encore  cette poque;
c'est--dire, non seulement ses dames et demoiselles d'honneur,
les femmes et les gens de son service, mais cet entourage de
lettrs et d'artistes qu'elle aimait  soutenir.

Entre ceux-ci, le plus favoris tait son peintre en titre,
Duchesne, artiste mdiocre cependant, mais qui jouissait alors
d'une vogue dont le temps a fait bonne et complte justice.

Non seulement elle l'avait charg en chef de la dcoration de son
palais du Luxembourg, o elle lui avait accord un logement, mais
elle avait voulu qu'il et un atelier prs d'elle, dans le Louvre,
et les combles de l'aile qu'elle habitait avaient t largement
disposs pour cette destination.

Enfin, accumulant faveur sur faveur, elle avait adopt sa fille
Henriette, l'avait attache  sa personne, et la traitait avec une
tendresse maternelle.

C'est dans cet atelier du Louvre que nous allons nous transporter.

Le matre peintre, retenu au Luxembourg, n'y tait pas venu ce
jour-l. Il ne s'y trouvait pour l'heure qu'un de ses lves.

Une vraie et belle physionomie d'artiste: vingt-quatre ans, la
taille haute et pleine, les cheveux et les yeux noirs; les uns
soyeux et boucls sans art, les derniers doux parfois, intelligents
toujours, brillants d'inspiration  l'occasion.

Son maintien srieux indiquait une gravit prcoce; sur son front
largi, on lisait une conscience droite, et dans ses contours
harmonieux une invariable bienveillance et la modestie du talent.

Nous ne faisons pas un portrait de fantaisie; l'image de ce jeune
homme, qui va devenir le hros principal de notre rcit, se trouve
dans nos muses, et nous nous bornons, quant  ses qualits
physiques et morales,  copier le chroniqueur Flibien.

Ami de Poussin, qui entrait comme lui dans la carrire, il tait le
premier, le plus habile lve de Duchesne, sous lequel il
travaillait depuis bientt cinq ans.

Il tait n dans les Flandres,  Bruxelles, et aprs avoir eu pour
matre Feuquires, le paysagiste, il tait venu, vers l'ge de
dix-neuf ans, se perfectionner en France, o, sans abandonner
entirement la spcialit de son premier professeur, il se livrait
volontiers  l'histoire et au portrait.

Son premier protecteur avait t messire Maugis, abb de
Saint-Ambroise, intendant des btiments de Marie de Mdicis, homme
capable, et qui avait, dans les bauches de l'lve, devin le
grand artiste.

Son oeuvre actuelle tait une nymphe commande pour le
Luxembourg.

L'bauche tait finie, les dtails commencs. Les mains et les
pieds se dtachaient dj avec une perfection rare, car ce devait
tre un des premiers mrites de ce matre  venir.

Cependant, au moment d'achever la main droite, ngligemment pose
sur une branche d'arbre, tandis que la gauche retenait les plis
d'une charpe emporte par le vent, il s'tait arrt pris
d'embarras et d'hsitation.

Quittant son sige, la palette et les brosses d'une main, se
faisant un garde-vue de l'autre, il s'tait recul de plusieurs
pas, tudiant ses effets et cherchant les lignes qui manquaient 
son idal.

Le peintre, en cet tat, est comme le pote absorb  la poursuite
d'une inspiration, isol de ce qui l'entoure, hommes ou choses.

Le ntre ne s'aperut pas que quelqu'un entrait et furetait autour
de lui.

Cet atelier, d'ailleurs, tait une sorte de lieu de rendez-vous, un
salon banal o les beaux seigneurs et les belles dames de la cour
venaient volontiers passer quelques instants.

Les tableaux, les statues, les curiosits que Duchesne et ses
lves aimaient  y entasser, en faisaient une exposition
permanente. Et puis les princes, le cardinal mme, montrant un got
particulier pour l'art de la peinture, il tait du meilleur ton de
se rgler sur eux.

Il tait encore trs matin, et les visites commenaient d'habitude
plus tard.

Il tait convenu, d'ailleurs, d'une manire tacite, tout au moins,
que les artistes ne devaient jamais se dranger pour ces amateurs;
tout au plus quittaient-ils leurs siges pour recevoir le roi, qui,
comme on sait, estimait assez leur mtier pour tenter parfois de
manier lui-mme les pinceaux.

Certes, il serait curieux d'installer aujourd'hui, dans le muse
des souverains, le portrait qu'il fit de son premier ministre
Richelieu, dans un de ses accs d'affection pour celui-ci; mais, si
nous ne nous trompons, les archologues les plus opinitres ont
perdu la trace de cette curiosit.

Cette digression  la seule fin de faire bien comprendre les
immunits accordes aux peintres dans le Louvre du commencement du
dix-septime sicle.

Le visiteur matinal paraissait moins attir par le dsir de voir
les tableaux que le personnel de l'atelier.

Son attention se dirigea uniquement sur le jeune artiste, dont il
se rapprocha  pas compts.

Arriv tout  ct de lui, il profita de sa proccupation pour le
regarder avec une expression singulire, moiti doucereuse, moiti
inquite.

Puis entamant l'entretien:

--Dj  l'ouvrage, monsieur Philippe? lui dit-il.

--Sa rvrence le pre Joseph!... fit celui-ci, tir de sa
mditation. Excusez-moi, mon pre, je ne vous avais pas entendu
venir, et je ne vous voyais pas.

--Il n'y a pas de mal; ce serait  moi de m'excuser plutt de vous
troubler si matin... Il est six heures  peine.

--En voici deux que je travaille, rpondit avec simplicit
l'artiste.

--Vous irez loin, si vous continuez cette vie active.

--Mon Dieu, je ne sais, mon pre; mais c'est une rgle que je me
suis impose de me mettre  la besogne chaque jour ds quatre
heures.

--Chaque jour?

--Ah! le dimanche except.

--Excellentes dispositions, mon jeune ami; je n'en obtiens pas plus
de mes capucins de la rue Saint-Honor. Si vous n'tiez dj un
habile peintre, vous auriez pu faire un excellent moine.

Le franciscain poussa un petit clat de rire, peu familier  sa
nature, mais le jeune homme rpondit avec une gravit singulire:

--Qui sait? je le deviendrai peut-tre.

Et il se rapprocha de sa toile, sur laquelle il affecta d'appliquer
quelques touches importantes, pour dissimuler le nuage qui venait
de monter sur son beau front.

Le franciscain l'observait trop bien, pour tre dupe de cet
expdient.

Il laissa passer une minute de silence, et se rapprochant du
chevalet par un mouvement calcul comme toutes ses allures:

--Voici une figure qui ne tmoigne pas d'une grande vocation
mystique, reprit-il avec un sourire,  moins qu'il ne faille
traverser l'Olympe pour atteindre au paradis...

L'habit que portait l'auteur de cette lgre critique l'expliquait
sans doute, cependant le jeune homme en prouva quelque embarras,
dont il s'aperut.

--Eh quoi! reprit-il, vous formaliseriez-vous pour si peu! Oh! je
le sais, les amours-propres d'artistes, chose sensible! Mais
rassurez-vous, ce n'est pas un blme que je vous adresse. Je suis,
au contraire, un des apprciateurs de votre talent, et je me plais
 reconnatre que vous donnez un remarquable aspect de chastet aux
sujets les plus profanes: tmoin cette nymphe...

--Mon talent!... mon pre! le talent d'un lve, d'un colier!...
c'est un trop beau mot pour une si mince affaire.

--Non pas, non pas, fit-il, patelin et insinuant; encore quelques
efforts, et vous figurerez au rang des matres...

--Vous allez me rendre honteux de mon insuffisance.

--Mon jeune ami, l'excs de modestie est un mal aussi dangereux que
l'excs de vanit; vous n'tes pas entach de celui-ci, mais
dfiez-vous de celui-l. Je ne suis qu'un humble capucin, peu
expert en beaux-arts, mais la voix publique, qui s'y connat
davantage, s'exprime avec loge sur votre compte. J'ai admir ce
paysage que vous donntes dernirement  votre ami Nicolas Poussin,
et j'ai entendu,  ce propos, quelqu'un dire,  mes oreilles, qu'il
ne vous manquait pour vous perfectionner qu'un sjour de quelques
annes en Italie.

Le paysage offert par l'artiste  son collgue le Poussin tait, en
effet, une oeuvre si remarquable, qu'elle est reste clbre, et
figure parmi les vnements de sa carrire, quoiqu'il ft bien
jeune lorsqu'il l'excuta.

Que cette toile et t distingue par les connaisseurs, il n'y
avait l rien que de naturel; ce qui l'tait moins, c'tait cette
longue confrence du conseiller intime de Richelieu avec ce pauvre
petit peintre auquel il n'avait daign adresser, en toute sa vie le
quart des phrases logieuses qu'il lui prodiguait en ce moment.

Le jeune homme, avec sa franchise inne, ne put s'empcher de lui
en tmoigner sa surprise:

--Vous me rendez confus, mon pre, et de la part d'une personne
telle que vous, occupe d'intrts si hauts, conseiller d'un
premier ministre et d'un roi, cette bienveillance...

--Vous tonne?

--C'est vrai; je crains qu'tant venu ici pour rencontrer matre
Duchesne, vous ne songiez  passer le temps...

--En me raillant de son lve!... Non, certes, fit trs gravement
le capucin. C'tait bien vous, monsieur Philippe de Champaigne, que
je tenais  voir.

--En ce cas, mon pre, daignez m'expliquer le motif...

--Je viens de vous en toucher un mot. Je ne suis que le dernier des
serviteurs de Son minence, et mon devoir est de me conformer en
tout  ses intentions...

--Son minence me connat!... exclama l'artiste avec plus d'anxit
que de dsir.

Il est prsumable qu'lve du peintre de Marie de Mdicis,
accueilli par la bont de cette princesse, appartenant par ce ct
 sa maison, le jeune Philippe de Champaigne partageait jusqu' un
certain point les ides de sa protectrice pour le cardinal, et
craignait tout ce qui venait de lui, ft-ce l'apparence d'un
bienfait.

Le franciscain, diplomate incarn, possdait surtout le talent de
rendre sa physionomie muette, ou de ne lui faire dire que ce qu'il
voulait. La gne et la mfiance de son interlocuteur n'y
produisirent aucune altration.

--Je n'ai pas dit prcisment, rpondit-il, que monseigneur vous
connt, mais que son intention tant de protger les jeunes
talents, je tiens  m'y conformer, en vous aidant en une entreprise
chre  tous ceux de votre art.

--Le voyage d'Italie?... fit le jeune homme en le considrant avec
une sorte d'moi.

Le rus franciscain affecta de se mprendre sur ce sentiment, et de
son sourire le plus paternel:

--Vous l'avez dit, le voyage d'Italie!

--Mon Dieu, pardonnez-moi, je m'abuse sans doute, je comprends mal.

--Vous comprenez fort bien, au contraire. Je souhaite vous
faciliter les moyens d'un voyage et d'un sjour de quelques annes
dans la patrie des beaux-arts et des grands peintres.

L'artiste plit  ces mots, et considra, sans oser rpondre, son
interlocuteur, dont le sourire, loin de le rassurer, accroissait
son tourment.

  [Illustration: Ainsi, ce n'est pas de l'amour? fit-elle....]

De telles paroles dans sa bouche quivalaient  une clatante
faveur ou  un ordre d'exil.

Mais la physionomie de cet homme tait celle d'un sphynx, sur
laquelle un observateur de profession, tel qu'tait le jeune
peintre, parvenait mme rarement  lire.

Dans cette cour souponneuse, comme toutes celles o le pouvoir
tombe aux mains d'un intrigant ambitieux, les esprits les plus
droits, les consciences les plus fermes, ne sont jamais sres du
lendemain. Les manoeuvres les enlacent sans qu'ils s'en doutent;
on interprte leur abstention, on souponne la haine sous leur
silence; pour peu qu'ils aient des ennemis,--et le mrite n'en
manque pas,--ils ne sauraient se soustraire au sort commun.

Cependant Philippe tait bien fort de sa conscience, et comme la
paix, ou du moins l'armistice continuait de rgner entre le premier
ministre et la reine-mre, il ne croyait pas possible qu'on
interprtt  mal sa reconnaissance pour cette princesse.

--Mon pre, rpondit-il, avec cette douceur un peu triste qui tait
le fond de son caractre, je ne vous ai rien fait. Je suis un
humble apprenti en peinture, tranger  toute question de palais ou
politique. J'honore la personne et le rang de monseigneur le
cardinal, et si les bienfaits de Sa Majest la reine-mre
m'attachent  son service, chacun sait avec quel soin je me suis
toujours tenu en dehors de toute intrigue.

--Rassurez-vous, je sais tout cela, et je n'ai rien dit, ce me
semble, qui motive une si chaude justification.

--C'est vrai; mais je suis timide, un peu sauvage, si vous voulez;
j'ai peur de l'inconnu. L'loignement m'alarme. Je vis solitaire,
inaperu dans ce Louvre. Sans vous, je n'aurais pas souponn que
monseigneur le cardinal connt seulement mon nom obscur.

Mon pre, vous tes tout-puissant, eh bien, reportez sur quelqu'un
de plus digne la faveur que vous m'offrez; quant  moi, faites
seulement qu'on ne s'aperoive pas de ma prsence ici.

Vos paroles et votre regard expriment l'intrt; ne me refusez pas
cela; vous ne sauriez tre mon ennemi, enfin?

--Votre ennemi! non certes, je ne le suis pas.

Ici la voix du franciscain prit une inflexion plus nette et plus
imposante.

--Vous vous mprenez sur mes desseins comme sur mon influence. Mon
jeune matre, n'oubliez jamais ceci: Si un jour quelque danger
suprme vous menaait, je serais l, au-dessus du cardinal,
au-dessus du roi, pour vous protger peut-tre.

L'artiste le regarda avec une stupeur extrme, car cette fois il
n'y avait pas  mettre en doute sa sincrit; le moine patelin
avait disparu pour une minute.

--Oui, poursuivit-il, frappant un dernier coup pour dterminer la
confiance de son interlocuteur,--moi qui ne suis, qui ne peux rien,
en cette unique circonstance j'aurais quelque crdit peut-tre...
Eh bien! par cette protection que je vous atteste, croyez-moi,
partez pour l'Italie... ce sol ne vaut rien pour vous.

--Je crois  votre intrt,  votre sincrit, mon pre, et
cependant l'obissance m'est difficile, impossible!

--Impossible!...

--Ceci est un des intimes secrets de mon me. Lorsque mourut ma
mre, elle m'attira vers elle sur le lit d'agonie, o ses forces
puises lui permettaient  peine d'articuler quelques mots, et je
n'oublierai pas les derniers qu'elle pronona:

Va, me dit-elle, va, mon fils, vers la France... Toutes les
douleurs, tous les regrets de ta mre sont l... Si Dieu est juste,
c'est l aussi qu'il te tiendra compte de ce triste hritage, et
qu'il te paiera en bonheur et en gloire...

--Que voulait dire votre mre, par ces mots pleins de rticences?
demanda le pre Joseph, en interrogeant le jeune peintre.

--Je ne pus le savoir; comme elle achevait cette confidence, un
dernier hoquet contracta sa poitrine, ses lvres s'agitrent sans
articuler aucun son, son regard s'teignit... elle tait morte!

A ce souvenir, Philippe couvrit son visage de ses mains; mais,
chose trange, l'oeil du franciscain lana un clair, et sa
poitrine poussa un soupir de soulagement.

--Remettez-vous de ces impressions pnibles... fit-il, revenant par
nature  son ton cauteleux et insinuant.

--Vous voyez bien qu'il faut que je reste en France, reprit
l'artiste; c'est un devoir... Ma mre ne peut pas avoir menti; car
ma mre tait une sainte...

Et tirant de son pourpoint un mdaillon, il le baisa avec ferveur.

La prunelle du franciscain acheva de s'allumer sous ses sourcils
grisonnants.

--Ce mdaillon, pronona-t-il, c'est un portrait?

--Le sien.

--Son portrait!... Eh bien, coutez, j'y consens, vous resterez, je
vous protgerai; mais ce mdaillon, il me le faut.

Philippe le pressa dans sa main, comme si l'on tentait de lui
enlever un trsor.

--Le portrait de ma mre!

--Il me le faut, vous dis-je!

--Jamais!

--Enfant, prenez garde!... Ne me croyez-vous plus votre ami?

--Si vous tes mon ami, laissez-moi mon bien! Qu'en feriez-vous,
d'ailleurs?

Le pre Joseph hsita avant que de rpondre; puis, d'un ton
d'aigreur qui et troubl l'me d'un familier de la cour plus au
fait que l'artiste de son influence et de son esprit de rancune:

--Soit! rpondit-il, conservez-le, c'est d'un bon fils; mais, sur
votre tte, prenez garde qu'il tombe jamais sous les yeux d'un
autre que moi!




VI

LES AMOUREUSES.


Le petit peintre des combles du Louvre, l'lve du mdiocre matre
Duchesne, se nommait donc bien Philippe de Champaigne; il devait
tre une des illustrations de l'cole franaise, qui le revendique
avec raison, puisque, n en Flandre, il ne passa dans ce pays que
ses premires annes et y fit seulement ses tudes lmentaires.

Le lecteur se rappelle ce nom de Philippe! profr trois fois,
comme un cri dsespr, par la jeune fille extatique du jardin de
la reine-mre, et l'explication fournie si prcipitamment par le
pre Joseph, pour dtourner l'attention du cardinal de ce mme nom.

Philippe!--tait-ce bien seulement un secret d'amour, comme il le
disait, que renfermaient ces trois syllabes? Sa dmarche, au moins
bizarre, prs de celui qui s'appelait ainsi, pourrait nous en faire
douter. Mais les vnements seuls seront en droit de nous clairer
sur tout ceci, et l'heure de la lumire n'est pas venue.

Fort troubl par cet entretien, peu rassur sur les bonnes
intentions du side de Richelieu, notre hros ne s'tait remis
qu'avec peine au travail.

Mais soudain, son front se rassrna, un sourire radieux illumina
tous ses traits; le pinceau prit sous ses doigts une assurance
nouvelle, et les couleurs de sa palette se fondirent avec une
ardeur inspire.

Qu'tait-ce donc? Quel bon gnie avait dissip l'influence laisse
dans l'air par le capucin?

C'tait une visite d'un autre genre, annonce ds la porte de
l'atelier par une voix argentine et rieuse.

Il ne se retourna pas; nous avons expliqu comment les artistes
taient chez eux en cet endroit, mais une vive rougeur succda aux
teintes livides qui couvraient tout  l'heure ses traits, et il
laissa approcher les survenants avant de les saluer.

Ils taient trois, un homme jeune encore et deux jeunes femmes;
l'une de vingt-six ans,--c'tait l'ane,--l'autre de dix-huit.

Elles se donnaient le bras; leur compagnon marchait  ct de la
premire, vers laquelle il se penchait  chaque mot et qu'il
dvorait de regards plus passionns encore que son maintien.

--En vrit, ma chre Marie, disait la plus jeune, c'est indiscret
 nous de venir si souvent dranger les lves de matre Duchesne,
et faire perquisition dans ses domaines.

--Petite dissimule! rpliqua  demi-voix son amie, en la menaant
doucement du doigt, prenez garde que je ne me mette  lire au fond
de vos cachotteries!

Elles arrivaient prs du chevalet, dispos sous le jour d'une large
croise; l'artiste s'empressa alors de les recevoir.

--Madame la Duchesse de Chevreuse, mademoiselle Louise de
Lafayette!...

--Et M. de Chteauneuf, acheva la duchesse.

--Matre Duchesne n'est pas l, dit Philippe, il regrettera d'avoir
perdu l'honneur d'une si heureuse visite.

--Oh! nous ne cherchons pas aprs lui! fit la duchesse de ce fin
sourire qui tait son triomphe,--n'est-ce pas, chre Louise?

--Moi, je suis venue pour vous accompagner, rpondit avec
hsitation la malicieuse jeune fille.

--videmment, reprit la duchesse.

--Et moi, j'accompagne ces dames, que j'ai rencontres par hasard,
ajouta Chteauneuf.

--Un hasard heureux; cela se voit, fit l'artiste mlant son sourire
au sourire gnral; et puisque je suis seul pour recevoir si noble
socit, permettez, mesdames, que je vous fasse les honneurs de
notre muse.

--Pas du tout, ordonna la duchesse, nous le connaissons
suffisamment pour nous diriger nous-mmes; je vous dfends de
quitter la palette... d'autant que vous en faites, en ce moment
surtout, un usage admirable.

--Merveilleux, appuya Chteauneuf, qui n'avait mme pas jet les
yeux sur la toile, absorb qu'il tait  considrer sa chre Marie.

--Cette nymphe est dj un chef-d'oeuvre, dit mademoiselle de
Lafayette, se rapprochant du peintre et du tableau.

Philippe balbutia quelques remerciements confus, et, pour obir, il
reprit sa besogne, interrompue cette fois si agrablement.

Chteauneuf et la belle duchesse s'loignaient peu  peu, sous
prtexte d'examiner les objets qui ornaient le vaste atelier,
causant  voix basse; tandis que mademoiselle de Lafayette
demeurait prs du jeune peintre, prenant,  lui voir manier la
brosse, un plaisir extrme.

On pouvait dire que tout l'esprit, toute la grce, toute la beaut
de la cour de Louis XIII taient en ce moment dans l'atelier du
peintre de la reine-mre.

Marie de Rohan de Montbazon, devenue veuve  dix-sept ans du duc de
Chevreuse, tait la favorite de la reine Anne d'Autriche, dont sa
verve, ses saillies, son enjouement charmaient les soucis
conjugaux, sous l'empire de ce roi dvot et sombre, jaloux de
lui-mme et mcontent de tout le monde.

Mademoiselle de Lafayette, fille d'honneur de cette mme jeune
reine, a t dj entrevue par nous dans le jardin de Marie de
Mdicis, se promenant au bras de son amie Henriette Duchesne.
C'tait d'elle que le cardinal, avec sa prcision terrible, avait
dit:

--Cette fille peut devenir un obstacle!

Un obstacle  lui le grand ministre, cette enfant de rose et de
satin? On l'et fort tonne si on le lui et dit. Mais le lynx en
robe rouge avait remarqu bien plus qu'elle-mme la faon
singulire dont le roi, depuis un certain temps, la regardait et
lui parlait.

Richelieu tait jaloux des sourires du monarque; s'il tait parvenu
 l'loigner mme de la reine Anne d'Autriche et de sa mre, ce
n'tait pas pour le laisser tomber aux filets d'une favorite.

En sorte que de ces deux jeunes femmes, l'une, la duchesse de
Chevreuse, tait pour lui l'objet d'une vive passion, jusqu'ici
fort due; l'autre, la fille d'honneur, le sujet d'une
apprhension srieuse.

Quant  Chteauneuf, son emploi de garde des sceaux ne tenait plus
 rien, et son crdit tait trs branl. C'tait un gentilhomme
plein de coeur et de noblesse; mais il tait le type de
l'lgance et du bon got, et comme tel fort recherch des dames,
ce qui n'et t rien si, entre toutes, la duchesse de Chevreuse ne
lui et tmoign un intrt bien tendre.

La duchesse! prcisment celle que Richelieu poursuivait de son
amour redoutable et ridicule.

Elle avait feint le plus longtemps possible de ne pas comprendre
les dclarations de l'minence. Mais celles-ci taient devenues si
nettes qu'il n'y avait plus  quivoquer, mais  se dfendre.

Or, se dfendre de cet homme, auquel la reine elle-mme avait,
disait-on, cd, par crainte sans doute plus que par tendresse, ce
n'tait pas chose aise. Il possdait de terribles moyens de se
faire aimer,--les maris ou les amants des femmes qu'il lui plaisait
de distinguer en savaient quelque chose.

Pour lui avoir rsist si longtemps, sans faire briser le garde des
sceaux, son rival, il fallait tre la duchesse de Chevreuse, la
femme politique la plus tonnante de son poque, en mme temps que
la physionomie la plus navement galante et la plus sincre dans
ses amours.

Tout en se promenant  travers la galerie et en causant avec son
favori, elle donnait  et l un regard  sa jeune amie et 
l'artiste, qu'elle avait, par le fait, laisss en tte--tte dans
un coin.

Par un fait du hasard, mademoiselle de Lafayette posait
ngligemment une de ses mains sur le dossier d'un grand fauteuil
artistique, tandis que de l'autre elle retenait les longs plis de
sa robe, qui eussent balay l'atelier sans cette prcaution.

Or, dans cette pose, elle reprsentait exactement celle de la
nymphe que Philippe de Champaigne tait en train de peindre, et ce
qui en faisait le mrite et le naturel, c'est qu'elle ne s'en
doutait pas.

Elle admirait la peinture et l'habilet de chacune de ces touches
du jeune artiste, qui toutes, les plus lgres comme les plus
accentues, modifiaient d'instant en instant l'aspect de la toile,
vivifiaient l'esquisse, imprimaient l'illusion, et faisaient
circuler le sentiment dans les traits de l'image.

Mais son doux et limpide regard s'attachait bien plus longuement
sur la physionomie sympathique du peintre que sur la peinture.

Ils changeaient peu de paroles, d'ailleurs; mais il y a de telles
minutes o ce ne sont pas les mots qui servent le plus loquemment
au langage, et lorsque leurs yeux se croisaient, par exemple, avec
leurs rayons de la vingtime anne, ils en disaient bien plus long
que tous les vocabulaires du monde.

--Matre Duchesne doit tre fier d'un lve tel que vous, monsieur
Philippe, disait la demoiselle d'honneur dans son langage parl.

--Vous tes indulgente, mademoiselle, et je ne sais s'il a lieu de
l'tre autant; pour moi, plus je travaille, plus je m'effraye de
voir combien il me reste  travailler pour arriver, non pas  la
perfection, mais simplement au bien.

--C'est trop de modestie aussi, et laissez-moi vous assurer que
tous ceux qui vous connaissent, vos confrres eux-mmes, ont
meilleure opinion de votre savoir-faire.

--Remerciez-en pour moi ces amis gnreux, et recevez-en vous-mme
l'assurance de ma gratitude. S'il faut vous avouer la vrit, c'est
l mon faible, comme celui de bien d'autres; les encouragements me
soutiennent, m'lvent, m'animent,--mais les encouragements ne sont
pas ce que matre Duchesne me prodigue le plus.

--Oh! ceci n'a rien qui m'tonne; sa rputation est tablie, ses
confrres ne sont pas comme les vtres, des amis, des camarades; il
n'a jamais vu en eux que des rivaux.

--Si la chose est exacte, fit doucement Philippe sans la dmentir,
il faut le plaindre; l'amour-propre pouss  ce point est plus
qu'un dfaut, c'est un malheur pour celui-l mme qui en est
obsd.

--En ce cas, je vous le garantis, matre Duchesne doit tre fort
malheureux. D'excellents connaisseurs mettent son mrite en doute,
et, dans sa propre famille, on apprcie mieux qu'il ne le fait
certains peintres dont il cherche  rabaisser les qualits.

--Vous m'excuserez, mademoiselle, fit en souriant le jeune homme,
matre Duchesne est mon professeur; ce n'est pas  moi  partager
les griefs de ses adversaires, surtout au moment o je me verrai
peut-tre forc de renoncer  ses leons.

--Certes, vous pouvez vous en passer.

--Ce n'est pas l ce que je veux dire; j'aurai longtemps encore
besoin de matres, mais il est possible que j'aille les chercher en
Italie.

--En Italie? balbutia Louise.

--Un voyage qui ne me souriait gure, je l'avoue, mais qui peut
devenir indispensable.

--Vous partiriez!... Rien ne vous attache donc  la France? L'art
exerce-t-il sur vous une influence si imprieuse?

--L'art est partout, mademoiselle, mais le bonheur?

--Le bonheur!... Vous n'tes pas heureux, monsieur Philippe?

Elle se rapprocha de lui par une impulsion irrflchie, et son
regard affectueux se mira dans celui de l'artiste, qu'il
interrogeait avec une sollicitude touchante.

Mais, rougissant aussitt  l'clair qui anima la prunelle noire et
passionne du jeune homme, elle abaissa ses longs cils et voulut se
reculer.

--Oh! non, s'cria-t-il, restez, restez ainsi, je ne vous vis
jamais si belle!

--Y pensez-vous!... murmura-t-elle toute trouble, en se retirant
en quelque sorte sur elle-mme avec un pudique moi.

--J'ai une faveur  vous demander, reprit-il.

--A moi? oh! de grand coeur!

--Mon me est pleine d'incertitudes et de combats; je ne sais si je
partirai...

--Encore ce mot!

--Mais si cela doit tre, je voudrais auparavant faire votre
portrait.

--Vous appelez cela une faveur! Mais elle sera pour moi, et je
compte bien de plus que vous nous resterez.

Un soupir rpondit seul  ce voeu.

--Et puis, dit-elle, j'ai quelque chose  vous demander aussi, moi.

--Oh! parlez.

--Vous me ferez vos confidences.

--Mes confidences!

--Oui, sur ce grand chagrin qui vous fait rver de l'Italie.

--Je n'ai pas dit que ce ft un chagrin.

--Et moi je le souponne... Voyons, mettez-y de la franchise.
N'tes-vous point amoureux d'une de nos dames?

--Oh! si cela tait, fit-il d'un accent pntr, si j'tais assez
fou, pauvre barbouilleur sans fortune, pour m'prendre d'une de ces
orgueilleuses beauts, je ne me l'avouerais pas mme  moi-mme.

--Ainsi, ce n'est pas de l'amour?... fit-elle  demi-voix, d'un ton
de regret fort sensible.

Eleve au sein de cette cour d'intrigues et de galanteries,
poursuivie par les plus sduisantes dclarations, elle pouvait,
sans surprendre son interlocuteur, laisser tomber cette
interjection.

  [Illustration: Anne d'Autriche.]

--Sur mon me, je vous l'atteste; non, ce n'est pas l'amour qui me
force  m'loigner... Pour aimer, il faut tre deux, et personne ne
songe  moi...

--Qu'en savez-vous?...

Et pour la seconde fois, elle dtourna les yeux.

--Hein! s'cria-t-il, quel mot avez-vous dit?... De grce...

Mais elle refusait obstinment de le regarder en face, et il fallut
qu'il s'empart de sa main pour la retenir prs du chevalet par une
douce violence.

--N'allez pas croire au moins... murmura-t-elle.

--Hlas! je ne crois rien... sinon qu'il serait dangereux de
prendre mes illusions pour la ralit.

--Allons, fit-elle en souriant, bannissez cet air triste; on nous
observe... Quand vous mettrez-vous  mon portrait?

--Demain, si vous voulez.

--Demain, c'est dit.

Ils taient si absorbs, dans cet entretien o la jeune fille, par
un privilge spcial aux grandes dames, avait usurp sur les
attributions du jeune homme, qu'ils n'avaient pas remarqu l'entre
d'un nouveau visiteur.

C'tait un gentilhomme d'une trentaine d'annes, de fort belle
tournure et de fort bonne mine; son costume tait lgant, mais
seulement par la coupe et par l'toffe, car il tait entirement
noir, sauf les rubans violets qui l'agrmentaient  et l et les
crevs blancs qui zbraient les manches de son pourpoint.

Il avait au cou un ordre de chevalerie, et  la ceinture une belle
et vaillante pe, dont il caressait volontiers la coquille, en
homme habitu  dgainer sans peine.

Quant au surplus, l'oeil vif, le sourire railleur, l'allure
insouciante, les traits  la fois nergiques et francs.

--Par l, mordieu! dit-il en joignant la duchesse et son cavalier,
je vous saisis enfin, et toujours ensemble!

--C'est que nous nous y trouvons bien, sans doute, cher chevalier.

--Sangdieu! la chose est vidente.

--Alors, de quoi vous plaignez-vous?

--Je me plains de ces tte--tte perptuels.

--En seriez-vous jaloux? fit la duchesse en souriant de son plus
malin sourire.

--Il y aurait bien de quoi! Mais ce n'est pas ma jalousie qu'il
faut craindre, mes imprudents tourtereaux, vous le savez bien.

--Bon, vous allez encore nous parler de l'minence!

--Eh bien, oui! et je vous en parlerai jusqu' ce que je vous aie
rendus sages.

--Prenez garde! fit la coquette aux blanches dents, cela pourrait
vous mener loin.

--Voyons, chevalier, que veux-tu? demanda Chteauneuf.

--Vous dire que si vous ne vous mfiez pas de l'minence rouge,
l'minence grise est sur votre piste.

--Le pre Joseph?

--Je viens de l'apercevoir rdant aux alentours de cet escalier.

--Ce brave capucin! dit la duchesse, il qute pour son ordre. Eh
bien! s'il vient nous relancer, nous lui dirons que nous ne pouvons
rien lui faire.

--Bien parl, duchesse, applaudit Chteauneuf.

--Oui, bien parl, gronda le chevalier, bien parl comme des
tourdis.

--Chevalier de Jars, dit la duchesse en lui administrant un petit
coup d'ventail sur la joue, vous n'tes pas aimable, aujourd'hui.

--Frappez, dit-il, mais coutez! Les humeurs noires de l'minence
rouge ne font que s'assombrir depuis quelques jours; la cour en est
fort trouble; l'minence grise est taciturne  l'gal de son
patron; il rgne entre eux de longs colloques mystrieux... On
parle d'une pluie de lettres de cachet. Les plus srs d'eux-mmes
ont des transes mortelles... et je vous admire tous les deux,
faisant tranquillement l'amour, quand vous devriez mettre un monde
entre vous.

--Ah! vous devenez insupportable! fit la duchesse. Est-ce ma faute,
 moi, si j'ai eu le malheur de plaire  un premier ministre, quand
la simplicit de mes gots s'accommodait d'un garde des sceaux?

--Adorable! murmura Chteauneuf.

Le chevalier se pencha  l'oreille de madame de Chevreuse:

--Duchesse, lui dit-il tout bas, vous affolez mon pauvre ami;
prenez garde, c'est plus dangereux que vous ne croyez... pour lui
surtout.

--Vous dites!... fit-elle sur le mme ton, gagne par la gravit
peu habituelle de son langage.

--J'ai peur que le cardinal ne se mette la jalousie en tte.

--Que marmottez-vous l,  ma barbe? intervint Chteauneuf.

--Rien qui vous concerne, mon beau gentilhomme, rpta la duchesse.
Le chevalier m'apprend que le cardinal, qui sommeillait depuis
quelque temps, fait mine de se rveiller... Cela va nous rendre une
activit dont nous avions besoin; nous allons nous remettre en
campagne, et je veux, si vous me secondez, devenir l'me d'une
jolie comdie que nous intitulerons: A trompeur, trompeur et
demi!

--Prenez garde, chre Marie, fit le gentilhomme,  quoi bon vous
lancer dans ces intrigues prilleuses?

La duchesse regarda le chevalier de Jars.

--Il le demande!... Et se retournant vers son amant: A quoi bon?
dit-elle en l'incendiant d'un de ses irrsistibles regards,--
combattre,  perdre, s'il est possible, ceux qui sont envieux du
bonheur!

--Un nouveau complot contre l'minence? demanda de Jars. En ma
qualit de chevalier de Malte, j'en suis.

--Et les fdrs ne nous manqueront pas! appuya Chteauneuf.

--J'y compte bien, rpliqua-t-elle.

Puis, toujours rieuse, au milieu des entreprises les plus
redoutables, et comme si l'ide de la lutte  outrance dont elle
venait de planter le germe n'et t qu'un jeu comme un autre:

--Eh mais! fit-elle en montrant du doigt l'artiste et la fille
d'honneur absorbs dans leur tte--tte, voyez donc de quel air
cette belle demoiselle considre ce beau garon... Ah! je connais
quelqu'un dont j'tais regarde ainsi nagure.

--Coquette! murmura Chteauneuf.

--Dcidment, dit-elle en ramenant du coin loign o ils taient
ses deux cavaliers vers le chevalet, le petit peintre est amoureux
d'elle. N'est-ce pas votre avis, chevalier?

--Les mains, dit-il en baissant la voix, sont de mademoiselle de
Lafayette, mais les yeux ne sont pas encore marqus, et je ne
rpondrai  votre question qu'aprs les avoir vus. C'est l que
messieurs les peintres trahissent d'ordinaire leurs secrets.

--Bon! intervint la duchesse, ces peintres, cela prend son bien
partout.

--Alors, fit galamment Chteauneuf, celui-ci prendra chez vous la
grce et l'esprit.

Elle allait riposter par quelque saillie nouvelle, lorsque la
portire, se soulevant, montra, pareil  la tte de Mduse, le chef
grisonnant du pre Joseph.

Le rire s'arrta sur toutes les lvres.

Mademoiselle de Lafayette saisit le bras de la duchesse, de Jars,
celui de son ami, et tous quatre commencrent  s'loigner, 
mesure que le franciscain s'avanait; en sorte qu'ils se croisrent
avec lui vers le milieu du chemin, changrent un salut glacial, et
achevrent de gagner la porte pendant qu'il arrivait prs du jeune
peintre.

--Hum! fit-il, voil de belles dames et de beaux seigneurs bien
silencieux cejourd'hui... Que vous en semble, mon cher peintre?

--Ces dames et ces messieurs taient venus pour voir matre
Duchesne...

--Et ils l'ont attendu longtemps? ricana-t-il sournoisement...

Philippe ne rpondit pas.

--Mon jeune ami, reprit-il en posant son doigt jauni sur son
paule, vous tiez l en pleine conspiration.

--Moi, mon pre?...

--Mauvaise compagnie, qui compromettrait les plus innocents.

--Ne le croyez pas; ces dames parlaient...

--Je ne vous interroge pas, et ne veux pas vous confondre avec
eux... Je vous ai promis mon appui, et je vous dis, plus que
jamais: Il faut partir!

Sur ce mot, et sans attendre sa rponse, il croisa les bras dans
les larges manches de son froc, et s'en alla  petits pas comme il
tait venu.

Philippe de Champaigne entendit la porte retomber derrire lui; et
baisant avec ferveur le portrait qu'il avait tent de lui ravir:

--Ma mre, murmura-t-il plein de trouble et de crainte,
inspire-moi. Pourquoi cet homme combat-il tes dernires volonts?
Dois-je, sur son ordre, quitter la France, o je suis venu
t'obir?...




VII

LA CHASSE ROYALE.


Il y avait chasse  Fontainebleau.

Le cardinal permettait de temps en temps cette distraction  son
royal esclave, quand il le voyait trop fatigu de l'isolement et de
la continence o il le tenait  sa merci,  l'abri des ambitieux,
ses rivaux, et des favorites, bien plus dangereuses encore.

Louis XIII n'tait ni sot ni mchant par nature. Les vices calculs
de sa premire ducation, et la timidit cause par une infirmit
physique, en firent un pauvre homme et un mauvais roi.

Sa mre et ses premiers courtisans vicirent son ducation, et le
maintinrent dans l'aversion de l'tude, qui lve et fortifie
l'me, afin de le soumettre plus srement  leurs caprices et
d'exercer le pouvoir en son lieu et place.

Un bgayement insupportable, qui ne lui permettait pas d'achever
une phrase de trois mots sans de grotesques efforts, le rendit
ridicule  ses propres yeux, lui inspira l'antipathie de la
socit, lui fit prendre en horreur la conversation,  laquelle il
ne pouvait se mler sans trahir son ct le plus disgracieux.

Comme c'tait surtout les railleries des femmes qu'il apprhendait,
il devint envers le beau sexe d'une timidit invincible,
prcisment en dehors de son dsir malheureux d'aimer et d'tre
aim.

Il avait, dans les premiers temps de son mariage, tmoign beaucoup
d'affection pour sa femme, Anne d'Autriche; mais l'influence de sa
mre d'une part, les manoeuvres de Richelieu sur la jeune reine
de l'autre, avaient amen l'interruption  peu prs complte des
relations intimes des deux poux.

Le pauvre jeune roi, car, par une concidence singulire, tous les
principaux personnages de ce rcit taient ns dans la premire ou
les premires annes de leur sicle, le roi tait condamn par son
favori  une vie vraiment monacale.

Il l'entourait de confesseurs styls qui le plongeaient dans les
entreprises mystiques, et ne lui crait lui-mme que des
occupations de cette nature, dont les plus graves taient des
fondations et des voeux.

Pourtant, lorsque l'arc tait trop tendu, la compression trop
prolonge, il montait  ce cerveau, dans la force de l'ge et qui
avait ses heures de bravoure, ainsi que le prouvent les entreprises
belliqueuses de sa premire jeunesse, des pesanteurs mortelles, de
noirs ennuis, des aspirations de rvolte.

Pour ces graves circonstances, le cardinal tenait en rserve
quelques immunits qui, loin de diminuer son pouvoir, contribuaient
 l'affermir, en rendant le roi convaincu de sa soumission et de
son zle pour lui tre agrable.

Les chasses  Saint-Germain,  Compigne et  Fontainebleau taient
une de ces ressources. On les prolongeait suivant l'intensit de
l'humeur fcheuse du malade.

Richelieu s'arrangeait d'ailleurs pour assister  ces parties, soit
en voiture, soit plus souvent  cheval, quitte a revtir un costume
sculier et mondain, pour lequel il dlaissait volontiers la
soutane.

Ses derniers accs d'humeur noire, en ricochant sur le reste de la
cour, avaient gagn le roi, et le remde accoutum tait devenu
ncessaire.

Dans sa priode taciturne, le cardinal avait fait de nouveaux
mcontents; il en tait revenu quelque chose aux oreilles du
monarque. Le petit coucher, ce dernier quart d'heure du jour o se
rglaient les affaires, avait t difficile.

--Il y a des soirs, disait-il quelquefois  ses confidents, o le
petit coucher du roi me donne plus de tracas que toutes les
affaires de l'Europe.

Il s'en ddommageait bien, il est vrai, par son despotisme et ses
exigences sur le roi lui-mme, et par le luxe dont il savait
s'entourer, tandis que le prince restait dans la simplicit et la
ngligence.

Les gardes de l'minence entraient jusqu' la porte de la chambre
quand il allait chez son matre. Il avait pris partout le pas sur
les princes du sang, forcs de s'incliner sous son orgueil.

Une si grande position ne lui donnait pourtant qu'un bonheur
relatif, mais encore sa conservation valait-elle bien quelques
sacrifices.

Les chasses de Fontainebleau en taient un.

Comme il s'tait content cette fois d'une place dans la voiture de
la reine, qui ne pouvait suivre que les alles principales du bois,
il vit tout  coup glisser comme un tourbillon un groupe de
cavaliers et d'amazones, entre lesquels il reconnut la duchesse de
Chevreuse, mademoiselle de Lafayette, le chevalier de Jars et son
rival dtest Chteauneuf.

De longs clats de rire, partant de cette compagnie brillante et
joyeuse, vinrent frapper son oreille comme un sarcasme.

Mais ce fut bien pis,  une seconde de l; un autre cavalier
courait aprs les premiers, faisant rage pour les joindre, sans se
soucier des gentilshommes qui venaient derrire lui  bride
abattue, et ce cavalier, qui passa sans tourner la tte du ct de
la reine ni du ministre, c'tait le roi.

Le cardinal regarda en plissant Anne d'Autriche, peu soucieuse de
cette ngligence de son royal poux, et ne trouva plus la fin de la
phrase qu'il tait en train de lui adresser.

--Sa Majest, dit-il, va d'un train effrayant.

--Qu'elle aille, dit tranquillement la reine; ne trouvez-vous pas
comme moi qu'elle est plus gaie de loin que de trop prs?

--Tout le monde n'est peut-tre pas de votre avis, madame; et les
personnes aprs qui le roi court n'en sont probablement pas
fches.

--La bonne folie! fit la princesse en riant d'un moi dont elle
comprenait parfaitement l'objet, tout en feignant de donner le
change. C'est donc vrai que vous tes amoureux de ma chre
duchesse.

--Que dites-vous, madame?

--Eh bien! ne vous agitez point pour si peu; c'est le secret de
toute la cour, et votre inquitude, en voyant le roi courir aprs
elle, en dit bien plus long... Ah! vous tes jaloux?...

--Ne le croyez pas, balbutia-t-il, au supplice entre les railleries
d'une femme qu'il avait aime et l'indiffrence de celle qu'il
aimait.

--Aussi, quelle imprvoyance de votre part! Au lieu de venir en
voiture avec moi, il fallait aller  cheval avec les gentilshommes
du palais.

--Votre Majest se moque, reprit-il, et cependant c'est pour elle
et pour sa dignit que j'prouve cette motion.

--Sur l'honneur?

--Je l'affirme. La duchesse est une femme charmante, mais fort
coquette,  laquelle je pense peu.

--Ce n'est pas ce qu'on assure.

--C'est vrai pourtant; quand on a t assez heureux pour obtenir un
instant l'attention d'une divinit, on ne songe gure  descendre
jusqu'aux mortelles.

C'tait un compliment assez adroit, dans le got mythologique du
jour; mais la divinit  laquelle il s'adressait ne rpondit pas,
elle savait  quoi s'en tenir sur sa sincrit. La duchesse de
Chevreuse tait son amie sincre, elle la tenait au courant de
toutes les tentatives galantes de l'minence vis--vis d'elle, et
toutes deux ne se gnaient pas pour en faire des gorges chaudes.

Le cardinal reprit:

--Vous ne me croyez pas, madame?... Votre Majest n'a-t-elle donc
point remarqu la faon dont le roi regarde, depuis quelque temps,
certaine de ses filles d'honneur?

--Allons donc! rpondit-elle en riant de bon coeur; est-ce que
c'est moi que vous esprez rendre jalouse  prsent?

--Cependant, si le roi allait vraiment s'prendre de cette petite
Louise?

--Lui?... hlas!...

Et elle billa le plus spirituellement du monde, pour exprimer ce
qu'elle pensait de la galanterie et des frasques supposes de son
triste mari.

Richelieu, dpit de cette indiffrence dont il pouvait s'accuser
intrieurement, riposta avec assez de vivacit:

--Et si j'assurais  Votre Majest que des indices certains me
prouvent qu'il en est amoureux?

--Le grand malheur!... Eh! mon cher cardinal, vous oubliez qu'il a
bien t autrement pris de moi!... Allez, ses passions ne sont pas
dangereuses.

--On ne peut savoir... Cette petite Lafayette est d'une coquetterie
pire que celle de la duchesse, dont elle suit d'ailleurs les
leons...

--Elle, la pauvre enfant!

Il comprit qu'il ferait fausse route en cherchant une allie de ce
ct; la reine connaissait trop le roi pour en tre jalouse, et on
l'avait trop tenue en dehors du pouvoir pour qu'elle s'intresst
en quelles mains il pourrait tomber.

Sentant bien qu'il ne fallait plus compter que sur lui-mme, il
affecta de donner, malgr sa proccupation, un autre tour 
l'entretien.

En son me et conscience, il et bien voulu en tre encore  la
facult de choisir, comme le lui disait Anne d'Autriche, entre son
quipage, mme partag avec une reine, et un cheval mme de
mdiocre allure.

Mais impossible de revenir sur ce qui tait fait; il tait dans
l'quipage, il fallait y souffrir, et renoncer  pntrer  travers
les sentiers troits o la cavalcade railleuse s'tait perdue  ses
regards.

Il comprit mme que l'inquitude dont la reine lisait la preuve
dans sa parole saccade, dans ses yeux tourments, dans l'agitation
de son maintien, gayait les rancunes que cette princesse
entretenait discrtement contre lui.

Un de ses officieux, anim pourtant des meilleures intentions, vint
lui donner le coup de grce.

Au milieu du mouvement des piqueurs, de la course des quipages et
des cavaliers, des menes et des aboiements de la meute, des
fanfares et des appels du cor, on entendit tout  coup au loin,
vers un des massifs les plus pais, un bruit de voix et de cris
confus, suivi bientt d'un moment de silence absolu.

Qu'tait-ce? un des incidents de la chasse; mais de quelle nature?
Sur qui ou sur quoi portait-il?

La reine et le premier ministre changeaient ces questions, lorsque
celui-ci aperut un gentilhomme dbouchant  toutes brides dans la
grande avenue o leur voiture tait consigne, et s'avanant vers
eux.

--Dieu soit lou! s'cria-t-il, voici Boisenval qui va nous donner
des nouvelles!

En un pareil moment, ce personnage apparaissait comme un messie au
cardinal, pour lequel il exerait  la cour, le lecteur s'en
souvient peut-tre, un rle d'une honorabilit suspecte.

Rempli de vices, insatiable d'argent pour les satisfaire, il
trouvait toujours ouvert le coffre-fort du ministre, dont il
affectait de se montrer le dtracteur auprs de ses ennemis, et
pour lequel il exerait sans scrupule le mtier d'agent provocateur
et d'espion.

Aussi, quoique ce ft bien lui qu'il chercht, et  lui qu'il
adresst ses renseignements, eut-il soin de ne parler qu' la
reine.

  [Illustration: Personnages illustres du XVIIe sicle.]

--Approchez, monsieur de Boisenval, lui dit celle-ci, et
dites-nous: qu'est-il donc arriv l-bas?

--Votre Majest veut parler de ces cris?...

--Prcisment.

--Qu'elle se rassure, l'accident n'aura pas de suites... de suites
fcheuses, du moins, se reprit-il en clignant de l'oeil vers le
cardinal.

--Un accident?

--Oui, madame. Votre Majest a peut-tre aperu un tourbillon de
chasseurs o se trouvaient madame la duchesse de Chevreuse, M. de
Chteauneuf, leur insparable ami le chevalier de Jars et
mademoiselle de Lafayette?

--En effet... j'ai mme vu le roi prendre la mme direction.

--Une cavalcade chevele, dsordonne, dont j'ai voulu tre, et
qui a failli rendre tous nos chevaux fourbus... La duchesse et
Chteauneuf taient surtout emports par deux btes intrpides, qui
les entranaient cte  cte en avant,  travers buissons et
halliers, si bien que nous les perdions de vue la moiti du temps.

Cette rvlation fit froncer le sourcil haineux et jaloux du
cardinal, et amena un sourire imperceptible aux lvres de la reine.

Boisenval feignit de ne rien apercevoir.

--Ce fut dans un de ces instants que le roi apparut au milieu de
nous, bondissant par longs lans, comme le plus fort cuyer du
royaume... Ah! Sa Majest tait magnifique  voir... insinua
l'hypocrite; l'oeil anim, le teint color, le maintien plein
d'ardeur, telle qu'elle devait tre  la bataille de Royan, o elle
affronta trois fois les boulets ennemis.

--Nous connaissons l'histoire, dit avec un peu d'ironie Anne
d'Autriche.

--C'est pour expliquer  Votre Majest, reprit le narrateur, qui
avait son but, que l'on et jur que le roi allait livrer un nouvel
assaut  une place trs forte... J'abrge, puisque Votre Majest le
dsire. Sa cavale vint s'arrter juste auprs de celle de
mademoiselle de Lafayette... et chacun d'applaudir  la prcision
de cet arrt, au milieu d'un pareil lan. Le roi tait radieux.

--Vous l'avez dj dit, fit observer la reine.

--Il adressa un sourire plein de grce  la belle amazone, un peu
intimide par cette surprise flatteuse, et s'tonna de ne pas
trouver la duchesse prs d'elle. En apprenant qu'elle venait de
disparatre derrire un taillis.--Eh bien, mademoiselle, dit-il,
allons la rejoindre.

Et sur ce mot, le voil reprenant son temps de galop, mais en
compagnie de la jeune cuyre, avec laquelle il ne tarda pas  se
drober  nous, absolument comme la duchesse et Chteauneuf.

--C'est d'une inconvenance... gronda sourdement le cardinal.

Mais il n'acheva pas, il venait de remarquer le sourire provoqu
par son dpit sur les traits de la reine.

--Ils filaient d'un tel train, poursuivit Boisenval que personne ne
s'avisa de les suivre; d'ailleurs, ils ne nous en avaient pas
pris.

--Un tte--tte! murmura trs bas le cardinal.

--Mais tout  coup un grand cri nous arrive; nous faisons halte, et
nous pntrons dans une alle inextricable, un vrai labyrinthe, o
nous trouvons le roi qui avait mis pied  terre, soutenant
mademoiselle de Lafayette, qu'un faux pas de son cheval avait jete
sur le talus.

--Blesse? demanda la reine.

--Contusionne  peine... fit le narrateur avec son sourire  deux
tranchants.

--Ah! soupira la reine comme soulage d'une grande apprhension;
cette pauvre Louise!... vous m'avez fait une peur!...

--Que Votre Majest se rassure; le roi est si bon, si bienveillant!
Il en a eu soin comme un frre. Il n'a pas voulu remonter  cheval;
voyant qu'elle boitait lgrement, il a exig qu'elle s'appuyt sur
son bras, et c'est lui qui la ramne ainsi, doucement, trs
doucement, vers cette avenue, o il compte trouver une voiture pour
la mettre...

--Eh mais, il a raison, et voici la mienne. A la chasse,
l'tiquette perd ses droits, n'est-il pas vrai, minence?

Richelieu s'inclina avec une grimace que la reine feignit de
prendre pour un assentiment.

Il fallut qu'il en passt par l, et partaget sa place dans le
carrosse royal avec celle qu'il regardait dj comme sa rivale dans
la faveur du matre.

La position tait rude pour un homme de sa trempe; les ambitieux
croient aisment les autres travaills de leur mal.

On juge comment il acheva la promenade, et de quelle faon il passa
le reste de cette maudite journe, qui avait,  sa barbe, rapproch
Chteauneuf de la duchesse, et le roi de Louise.

Il rentra le lendemain au Louvre la tte perdue, et faillit se
fcher contre son fidle conseiller, le pre Joseph, qui prenait
cette confidence avec un calme imperturbable, sinon mme un peu
sardonique.

--Quoi! s'cria-t-il, toi aussi, tu me trahis!...

--Vous n'en pensez rien, rpliqua avec assurance le franciscain; je
m'tonne simplement qu'un grand esprit comme le vtre se tourmente
si fort pour une petite fille.

--Une petite fille qui peut devenir notre tyran  tous.

--Je n'en crois rien.

--Si le roi l'aime, enfin!... et il l'aime!...

--C'est possible, mais elle, aime-t-elle le roi?

--On aime toujours un roi!...

--Oh! oh! c'est selon; les ministres, oui; les courtisans, sans
aucun doute; les grandes dames blases, c'est certain; mais une
fillette de dix-huit ans, qui se plat  rver aux toiles...

--Aimerait-elle ailleurs, enfin?

--Peut-tre oui, peut-tre non!... Qui sait ce que pense la plus
nave?

--Tu me fais mourir, avec tes nigmes!

Il se leva brusquement de son sige et se mit  arpenter  grands
pas sa chambre, se parlant tout haut  lui-mme, comme il lui
arrivait dans ses heures de perplexit.

--Quelle situation!... quel tracas!... Partout des ennemis; partout
des piges!... Cette duchesse qui me brave avec son amour!... cette
petite coquette dont le roi s'amourache... ce tourment intime que
je porte en moi... Ah! c'est pour l'heure que j'aurais besoin des
lumires d'un prophte!...

--Le prophte est l... lui dit froidement le pre Joseph,
saisissant cette parole au vol.

--Tu dis?

--Ce visionnaire...

--Il n'est pas reparti?

--Monseigneur, j'ai beaucoup observ ce jeune homme. Inspir,
adepte d'une science inconnue, ou faux prophte, il porte avec lui
une autorit qui impose... Quand on tient de tels hommes, on ne les
lche pas.

--Ah! je te reconnais l, mon fidle! lui dit le cardinal avec
admiration; mais pour que tu aies agi ainsi, il faut que cet homme
vaille mieux et puisse plus que je n'avais pens... Je veux le
consulter une seconde fois... Qu'on l'amne!




VIII

UN ROMAN COMPLIQU.


Lorsque le pre Joseph revint avec frre Jean Labadie, la chambre
du cardinal tait dserte; sa barrette rouge, abandonne sur sa
table, indiquait son absence.

Le ple jeune homme se laissa conduire sans interroger.

Il promena lentement son regard verdtre autour de cette pice
somptueuse, et le ramena sur la barrette, o il s'arrta pensif.

--Nous sommes arrivs, frre Jean, lui dit son guide, dont l'oeil
souponneux saisissait tous ses mouvements.

--Que veut-on de moi, mon pre? demanda-t-il sans dtacher son
attention de la coiffure habituelle du cardinal.

--L'autre fois, c'est monseigneur qui vous a consult; aujourd'hui,
c'est moi qui souhaite user de vos lumires.

--A quoi bon, puisque vous n'y croyez pas?

--Qu'en savez-vous?

--Au fait, depuis une semaine vous me retenez prisonnier dans cette
cellule, dont vous vous tes constitu le gardien... dans quel but,
si vous me considrez comme un insens ou un menteur?

--Votre premire preuve n'a pas convaincu le cardinal, mais
peut-tre, plus faible d'esprit que lui, j'en ai t branl. Rien
n'est impossible  Dieu, et je souhaite m'assurer qu'il vous
inspire, comme disent ceux qui vous connaissent.

--Et vous commencez par m'emprisonner? pronona froidement le jeune
homme.

--Une prison bien douce, convenez-en, auprs de celle que la
Chambre ardente et le Parlement imposent aux ncromans, aux
astrologues sacrilges et aux dmoniaques.

Une sorte de sourire, ple comme son visage, mystrieux comme
l'trange reflet de ses prunelles, glissa sur ses lvres.

--J'accomplis une mission, dit-il, et je sais qu' l'heure o celui
qui m'envoie l'ordonnera ainsi, ni les tortures, ni les bchers ne
m'atteindront, car les portes de vos cachots les plus srs
s'ouvriront d'elles-mmes, comme s'ouvrirent jadis les souterrains
de Rome  la voix de l'archange qui dlivra l'aptre.

Mais  cette heure, je suis en votre pouvoir par la volont des
chefs auxquels j'ai promis soumission. Ils m'ont ordonn de vous
obir comme  eux-mmes: commandez.

Et, sans s'mouvoir, il s'assit dans le fauteuil qu'occupait
d'ordinaire le ministre, et parut attendre.

Le confident sans foi ni loi, l'me damne de Richelieu, sentait en
lui un trouble indfinissable en prsence de cette gravit et de
cette parole solennelle dans son calme.

Il comprenait que ce n'tait point l le maintien ni le ton d'un
homme vulgaire, et il s'expliquait l'influence exerce par lui,
mme sur les intelligences austres de ses suprieurs.

C'tait un faux aptre, sans doute, mais c'tait un aptre; et
le pre Joseph se demanda un instant, comme devaient le faire
plus tard les docteurs svres, imbus des traditions et des
_disputations_ thologiques en vogue alors, si ce novateur n'tait
pas l'Antechrist.

Ne nous moquons point de ce doute ni de cette hsitation.
Reportons-nous seulement  cette poque de dmoralisation et de
superstition tout ensemble. Rappelons-nous que Richelieu faisait
brler les sorciers et les magntiseurs, et, consultant l'histoire,
constatons ce qu'avait de surnaturel, de mystrieux et d'trange ce
jeune homme, qui commandait  l'extase et qui osait dj poser les
bases d'une religion nouvelle.

Il est prsumable aussi, pour rentrer dans le cadre de notre
histoire, que les premires expriences du jardin de la reine-mre
avaient clair comme des rvlations certains doutes de l'minence
grise sur les accs de tristesse ou de remords de son patron.

--Ne croyez point, dit-il, que je prtende abuser de votre
soumission. Je vous ai confin dans mon propre logement pour vous
tenir  l'abri des curieux et des importuns. Je ne ddaigne pas vos
facults, puisque j'y ai recours, et quand vous retournerez vers
vos pres d'Amiens, je veux que vous y retourniez content.

Cette dclaration fallacieuse n'abusa pas le jeune aptre, qui
rpondit avec simplicit:

--Faites venir cette jeune fille que vous m'avez montre, je suis
prt  l'interroger.

Le franciscain avait tout prvu, et Desnoyers, le valet de chambre
du cardinal, introduisait en ce moment mme Henriette Duchesne,
qu'il tait all chercher sous un prtexte quelconque.

A la vue seule de frre Jean, elle ressentit une commotion
singulire; elle hsita sur le seuil et porta la main  son front,
pour ressaisir ses ides.

--Venez, ma belle enfant, lui dit le pre Joseph, en lui prenant la
main et en l'attirant.

Ce contact lui causa une impression dsagrable, mais ayant regard
le jeune homme, elle prit confiance dans son sourire amical et
doux, et se laissa conduire au fauteuil qu'il venait de quitter.

Pendant qu'elle changeait quelques mots avec le pre Joseph, il
passa derrire son sige, et son front s'imprgnant tout  coup
d'une ardeur profonde, son oeil s'irradiant en un rayonnement
prestigieux, il tendit ses deux mains au-dessus de sa tte.

Le rsultat fut bien plus rapide que la premire fois.

Le mot commenc expira sur ses lvres, ses paupires se fermrent
sans effort, et un long soupir annona qu'elle entrait dans le
sommeil extatique.

A partir de cette exprience, frre Jean pouvait dsormais, quelle
que ft la distance, quels que fussent les obstacles, commander 
cette nature assouplie, et provoquer en elle, o qu'elle se
trouvt, les phnomnes du somnambulisme et de la vision.

--Que souhaitez-vous lui demander? dit-il au capucin.

Celui-ci avait videmment son thme arrt d'avance.

--Peut-elle s'expliquer sur le compte d'une dame dont la conduite
politique occupe Son minence?

--N'exigez pas cela! rpondit-elle en s'agitant. Ce n'est pas une,
ce sont deux femmes que le cardinal poursuit... et ces femmes, je
les vois, ce sont mes amies... Louise surtout... Ah! ce cardinal,
il fera le malheur de tout ce que j'aime!

--Qu'elle parle encore, ordonna le pre Joseph.

--Il les perdra! dit-elle, obissant avec une espce de rage
intrieure  la pression exerce sur sa volont, mais elles le
hassent trop pour l'aimer jamais ni l'une ni l'autre.

Ici, une des draperies qui retombaient sur les portes, celle de
l'escalier drob, s'agita.

Mais ni frre Jean ni le franciscain ne s'en aperurent, et
celui-ci reprit:

--Pourquoi cette haine de la premire de ces femmes?

--La premire, rpliqua la jeune fille avec un accs de dsespoir,
c'est la duchesse de Chevreuse, qui s'entretient en ce moment, avec
monseigneur de Chteauneuf, de l'amour du cardinal.

Le pre Joseph devint livide, et tourna machinalement un regard
inquiet sur la tenture, dont les plis taient redevenus immobiles.

--Mon pre, implora frre Jean, ceci ne vous suffit-il pas? Voyez,
cette enfant souffre d'tranges tortures  cet interrogatoire.

--Si vous voulez me convaincre, rpondit l'implacable moine, il
faut aller jusqu'au bout... Que fait la seconde de ces femmes, et
qui aime-t-elle?

La poitrine de Henriette se souleva, houleuse comme l'ocan battu
par la tempte; ses bras se tordirent convulsivement, de grosses
larmes descendirent le long de ses joues, et d'un accent qui
navrait l'me:

--Louise! s'cria-t-elle, oh! non, je vois mal!... Matre,
arrachez-moi  cette apparition odieuse... matre, je vous en
supplie, faites cesser ce supplice... Louise!... mon amie la plus
chre... Philippe!... Philippe!... Philippe!...

Et ce nom jet trois fois comme un appel suprme, elle retomba
anantie,  ce point que le pre Joseph mme en demeura tout
haletant.

--C'est assez, n'est-ce pas, mon pre; je vais la rveiller?

--Plus qu'un mot.

--Quoi!... vous exigez encore...

--Qu'elle explique pourquoi, dans son extase, elle prouve tant de
rpulsion pour monseigneur le cardinal, qu'elle voit avec plaisir
quand elle est veille.

Frre Jean prit sur la table la barrette, et la faisant toucher 
la visionnaire:

--Parlez, continua-t-il.

Elle se dressa tout debout, ainsi qu'un cataleptique ou un cadavre,
en une seule pice, et tendant sa main raidie vers la tenture:

--L'homme rouge, dit-elle, notre ennemi  tous, il est l!...

Et en effet, un long bras rouge carta la draperie, et Richelieu,
ple et sombre, se dmasqua de la retraite o il avait voulu tout
observer sans tre vu...

La jeune fille tait retombe sur le fauteuil, comme un arc dtendu
aprs un effort terrible.

Il considra d'un air pensif ce tableau, et s'adressant 
l'oprateur:

--Ceci fini, elle ne se rappelle rien?...

--Rien, monseigneur, heureusement! Si elle se rappelait, ne
croyez-vous pas, comme moi, qu'elle aurait horreur d'elle-mme;
car, si j'ai bien compris, elle a trahi ses allis les meilleurs...
Peut-tre pis encore, peut-tre a-t-elle vu des tratres dans ses
amis!

--Et comment expliquez-vous cette vision et cet oubli?

--Comme une anticipation sur la vie immatrielle, qui spare notre
me de notre corps. Si notre me, ainsi que l'ont avanc quelques
philosophes, a dj pass par une ou plusieurs existences
antrieures, cette vision est un retour sur cette priode coule,
saisissable seulement quand l'engourdissement de nos sens laisse la
libert  leur captive. Ds que les sens renaissent, l'idalit
s'vanouit, et de cette existence factice et subtile il ne reste
rien, pas mme la mmoire.

--Hum! murmura le cardinal, vous tes tnbreux comme un oracle,
et je ne sais jusqu' quel point tout ceci concorde avec
l'orthodoxie... Mais cette facult de provoquer l'extase et la
vision, pouvez-vous la transmettre, est-ce une science qui
s'apprenne?

--C'est un don d'en haut, monseigneur, Dieu seul le dispense.

Richelieu rflchit une seconde, puis s'adressant  l'vocateur:

--Rveillez cette enfant; c'est assez pour aujourd'hui.

Frre Jean souffla imperceptiblement sur le front d'Henriette, qui
s'veilla, comme l'autre fois, toute confuse et toute tonne.

Le cardinal la chargea d'une commission artistique pour son pre.

Le pre Joseph reconduisit le jeune homme  sa cellule, sans que
celui-ci manifestt aucune rsistance. Seulement, sur le point de
voir la porte aux panneaux ferrs se verrouiller sur lui:

--Mon pre, dit-il, souvenez-vous de mes paroles: lorsqu'il
conviendra au matre que je sers de me tirer de ce lieu, les
serrures et les grilles s'carteront d'elles-mmes... Le cardinal,
proccup d'autres soins, n'a rien compris au cri parti du fond des
entrailles de cette jeune fille, mais vous avez tressailli, vous...
car vous avez saisi le secret de votre matre, et, plus avanc que
lui, vous possdez le mot qu'il use sa vie  chercher. Cela ne vous
suffit-il pas? Pourquoi cette prison o vous me confinez?

--Frre Jean, rpondit doucereusement le capucin, vous oubliez
toujours que vous tes ici, non pas un captif, mais un hte.
Seulement vous tes un hte prcieux, et ce qui est prcieux, on le
cache.

Sur ce beau raisonnement, il tourna la clef et remonta prs du
cardinal, qu'il trouva dans une agitation extrme.

--Il y a quelque chose, dit-il aussitt qu'il l'aperut. Ce jeune
homme possde une puissance occulte qu'il serait inutile de
mconnatre. Cette consultation confirme mes doutes. Je suis
entour d'ennemis. Des gens hardis conspirent contre moi. Le
nieras-tu?

--Non, certes, minence. Mais que craignez-vous? Vous tes sur la
voie, et vous dtenez la force.

--Cette orgueilleuse et indomptable duchesse! gronda-t-il les dents
serres de dpit et d'envie; ce beau garde des sceaux! Une femme
que j'ai place prs de la jeune reine; un homme qui me doit sa
position!... Je saurai le fond des choses. Si cette petite rveuse
a dit vrai, malheur  eux!

  [Illustration: Le chteau d'Amboise.]

--J'ai dj dtach Boisenval  leurs trousses. Avant peu nous
connatrons la vrit.

--Cette duchesse! rpta Richelieu, s'animant dans sa colre;
sais-tu qu'hier, pas plus tard, anim pour elle-mme d'une
sympathie insense, je lui ai fait tenir une lettre!

--Mauvaise inspiration que vous n'eussiez pas excute si vous
eussiez pris mon sentiment.

--Sermonne  ton aise, la sottise est faite.

--Vous lui parliez en tendre cavalier, et lui demandiez une
entrevue?

--Je lui donnais  comprendre que ses ennemis cherchaient  la
desservir,  l'entraner en de mchantes affaires, et que tous ses
intrts devaient la rapprocher du seul homme qui l'aimt
vritablement.

--Toujours la tte et les passions de vingt ans! Il faut ravoir
cette lettre...  tout prix... Nous l'aurons.

--Si pourtant, fit le cardinal avec une de ces hsitations
familires aux amoureux,--si nous nous trompions... si elle allait
me rpondre... venir peut-tre?...

--Y songez-vous?

--Rien n'est perdu; ne prcipite rien.

--Je le disais bien, grommela le confident, toujours vingt ans!

--Une autre chose presse.

--Laquelle?

--N'as-tu pas t frapp comme moi de l'accent dont cette jeune
fille prononce  tout propos, et surtout  propos de mes affaires,
le nom de ce Philippe?

--Et je vous en ai expliqu clairement la raison, rpondit avec une
prcipitation singulire le pre Joseph. Ces fillettes ont toujours
un garon en tte, et celle-ci mle  ses rves le nom de celui qui
lui plat.

--C'est possible, c'est vraisemblable; mais je veux voir ce jeune
homme.

--Vous, monseigneur? A quel propos?

--Je le veux.

--Ce ne sera pas pour aujourd'hui, du moins, car il n'est pas venu
 l'atelier du Louvre; matre Duchesne le retient en ce moment au
Luxembourg.

--Et demain?

--S'il n'est pas ici, on peut le mander; quoique, en conscience, ce
soit attacher  ce mince barbouilleur une importance...

--Moindre qu'il ne la mrite peut-tre. Tu me reproches d'tre trop
jeune... dois-je te reprocher de vieillir? N'as-tu pas remarqu
comme son nom s'est trouv ml  celui de Lafayette et de tous mes
ennemis?

--Sur ce point, du moins, affirma le capucin, tranquillisez-vous;
je connais ce jeune homme, la politique est le dernier de ses
soins; il n'a qu'une ambition, celle de devenir le premier de son
art.

Richelieu entrevit une vague rticence dans ce langage et
cette conduite de son confident. Il fixa sur lui son oeil
interrogateur.

--Tu me caches quelque chose. D'o vient ta rpugnance  me laisser
voir ce jeune homme?

--C'est, reprit le franciscain, habile  fabriquer des prtextes et
cherchant, par extraordinaire,  tromper son patron, c'est que,
s'il ne conspire pas, il est cependant indigne de vous intresser.

--Qu'en sais-tu?

--Son matre ne fait nul cas de lui, et malgr ses belles paroles
sur l'amour de l'art, je lui souponne un vif amour pour la
crature; car ayant voulu l'encourager et lui faciliter le voyage
d'Italie, sans lequel il n'y a pas de vritable peintre, je n'ai
essuy qu'un refus obstin, qui m'a mis fort mal avec lui.

--Eh mais! fit le cardinal, tu le connais dcidment... Il suffit.

Le pre Joseph vit bien qu'il n'y avait rien  gagner, et malgr sa
rpugnance inexplicable  laisser s'oprer cette rencontre et ses
efforts  loigner Philippe de la cour, il se retira sans soulever
des objections nouvelles, qui n'eussent fait qu'exciter la mfiance
du matre.

Tandis que ceci se passait dans une des ailes du Louvre, il se
tenait dans une autre, au fond des appartements de la reine-mre,
un conclave qui n'et pas manqu de causer bien du souci au
cardinal et  son confident s'ils eussent pu le souponner.

Les membres qui le composaient taient Marie de Mdicis, implacable
dans ses rancunes contre l'ingrat Richelieu; le duc Gaston, frre
du roi, qui passait les trois quarts de sa vie en exil et le reste
en rapports irritants avec Louis XIII et le premier ministre; puis
la duchesse de Chevreuse, Chteauneuf, de Jars, Bassompierre et les
deux Marillac, Michel et Louis, l'un magistrat, l'autre marchal de
France: c'est--dire l'lite des adversaires de Richelieu.

En sortant de cette runion, o l'on n'avait pas travaill dans
l'intrt du ministre omnipotent, on peut le croire, la duchesse
eut la fantaisie de faire un tour, en compagnie de ses deux
cavaliers, dans l'atelier de Duchesne.

Une jeune fille s'y trouvait seule, qui ne les entendit pas tout
d'abord, ce qui leur permit de la considrer  loisir.

Debout devant le chevalet, sur lequel se montrait la nymphe de
Philippe, elle contemplait cette peinture avec une attention
admirative.

Cette jeune fille n'tait pas Louise de Lafayette, mais Henriette
Duchesne, son amie. Elle s'tait glisse l en revenant de chez le
cardinal.

--Eh! bonjour, chre enfant, lui dit la duchesse; que faites-vous
ici toute seule?

--Un acte d'indiscrtion, rpondit-elle en rougissant; en l'absence
de mon pre et de ses lves, je visitais l'atelier.

--Oh! oh! interrompit Chteauneuf, voici une toile qui a pris
forme. Notre jeune peintre a fort travaill depuis quelques jours.
C'est un garon de talent, sur ma foi!

--N'est-ce pas, monseigneur? dit Henriette avec prcipitation.

--Par la mordieu! exclama de Jars, voil qui est bien plus
intressant... Pardon, mademoiselle, laissez-moi vous considrer
un peu... l... de trois quarts... Eh mais! c'est parfait!... Vous
avez pos, je gage, pour ce tableau.

--Moi, monseigneur? Je vous assure...

--Pourquoi vous excuser, ma chre petite? fit la duchesse en
passant amicalement son bras autour du sien; M. Philippe aurait pu
prendre un modle moins charmant.

Le fait est que la peinture rappelait de la manire la plus
gracieuse l'expression de physionomie de la jeune fille.

--Duchesse, fit le chevalier quand il se vit hors de porte de
l'oreille du gentil modle, volontaire ou non, vous souvenez-vous
de ce que je vous disais l'autre jour  propos de ce tableau?

--Sans doute: vous vous faisiez fort de dsigner l'objet des amours
du peintre quand il aurait clair les yeux de son image. Eh bien?

--Eh bien, les mains sont toujours celles de mademoiselle Louise,
mais les yeux sont ceux d'Henriette. Et le plus piquant, c'est que
nous trouvons aujourd'hui cette petite en admiration prs du
chevalet, comme l'autre y tait ce jour-l... Quel est votre avis
sur tout ceci?

--Ah! pardon, c'est le vtre que nous attendons.

--Le mien? Eh bien, c'est que ces deux demoiselles  la fois sont
amoureuses de ce garon, et... qu'il les aime toutes les deux.

--Un beau roman! dit Chteauneuf en riant.

--Et qui peut servir entre des mains habiles, pronona sur un ton
beaucoup plus srieux la duchesse.




IX

LE MATRE ET L'LVE.


Nous allons retourner chez la reine-mre, mais pour tout autre
chose qu'un complot, cette fois; Philippe de Champaigne avait
transport son chevalet dans le cabinet de la princesse.

Aprs avoir, comme tous les visiteurs, admir la nymphe destine au
Luxembourg, elle avait voulu, pour encourager le talent du jeune
artiste, possder son portrait excut par lui.

Cette ide lui tait-elle venue d'elle-mme? Il n'y avait l rien
d'impossible; cependant, nous sommes port  croire qu'un bon
gnie, modestement cach, avait contribu  la faire natre.

Philippe, dans son inaltrable modestie, l'avait bien souponn
lui-mme; car c'tait une faveur fort envie d'tre appel 
peindre la mre du roi, cette princesse encore puissante, qui
n'accordait qu'avec discernement sa protection et ses bonnes
grces.

Mais ce qu'il s'efforait inutilement de dcouvrir, c'tait le nom
de cette fe bienfaisante. Quand les anges font le bien, ils s'en
cachent, et trouvent une jouissance nouvelle dans leur incognito.

Notre hros tait port  attribuer son coup de fortune 
quelqu'un, mais son embarras tait grand, car il souponnait  un
degr gal deux personnes.

L'une tait blonde comme les chrubins, dont elle devait fournir si
souvent le modle  son inspiration,--l'autre chtaine,--et dj
plusieurs fois il avait drob quelques-uns de ses charmes pour en
doter ses images de prdilection.

Nous avons nomm Henriette Duchesne et Louise de Lafayette.

La demoiselle d'honneur d'Anne d'Autriche saisissait toutes les
occasions de pntrer dans l'atelier aux heures o il s'y trouvait,
mais la fille du matre peintre, plus favorise, avait dix sujets,
ou du moins dix prtextes par jour pour y venir.

Quelquefois n'y venaient-elles pas ensemble, enlaces  la taille
l'une de l'autre, caquetant et foltrant, insparables amies, si
semblables de got, que la seule pense qu'elles ne se fussent pas
confie tait absolument la mme, fixe vers le mme objet!

Louise tait l'ane de deux ans,--un laps norme  cet ge
d'adolescence, o l'imagination marche  si grands pas chez les
jeunes filles; et puis elles taient de la cour, o l'exprience
n'attend pas les annes. Elle ressemblait  l'archange qui sait et
qui ressent.

Henriette ne pourrait tre comparable qu'au sraphin bni qui vient
d'clore sous le souffle radieux du ciel. Tout en elle tait blond
comme son ondoyante chevelure, son regard mme avait la
transparence de l'azur immacul.

Elle ne connaissait ni la passion ni les transports; mais la flamme
virginale qui s'veillait  peine en sa jeune poitrine clairait
l'aurore de rves aux ailes roses.

Elle allait vers Philippe, comme le papillon vole vers l'arbuste
qui l'attire, sans prmditation, sans arrire pense, tout
simplement parce qu'elle se trouvait bien prs de lui.

Dans ses entretiens, son nom venait souvent sur ses lvres sans
qu'elle y songet, sans qu'elle y prt garde; parce que son
souvenir tait plein de lui. Elle en parlait devant son pre,
devant la reine-mre, devant Louise, devant tout le monde, comme si
tout le monde s'intressait  lui au mme degr qu'elle.

Et Philippe?...

Ah! c'est ici qu'il nous faudrait le concours de ces plumes qui
servent aux physiologistes hors ligne pour fouiller les replis de
l'me humaine, comme le scalpel aux anatomistes pour dissquer un
corps.

Philippe, dou d'une nature exceptionnelle et fort jeune encore, ne
connaissait pas l'opinion trop bonne que le sexe masculin est fort
dispos  concevoir de son propre mrite. Il ne s'imaginait gure
que plusieurs filles adorables prouvassent  la fois pour lui un
sentiment aussi doux que flatteur.

Telle tait,  cet gard, son humilit ou son aveuglement, que ses
meilleurs amis le lui eussent affirm, il n'en et voulu rien
croire.

Cependant, il tait trop artiste, il possdait  un degr trop
profond le sentiment du beau et du gracieux, pour vivre avec
indiffrence en contact continuel avec ce cortge plein de
sduction.

Il pensait  elles; il en rvait; leur essaim le suivait dans ses
inspirations comme dans ses songes, et cette proccupation se
traduisait sous son pinceau en des formes ravissantes, en des
regards clestes, en des sourires sraphiques.

Mais si son esprit se hasardait  pousser plus loin son ambition,
il s'en effrayait lui-mme, et cherchait  triompher de celle-ci
autant par modestie que par vanit. En d'autres termes, il n'osait
fixer ses dsirs sur l'une ni sur l'autre de ces deux jeunes
filles, dans la crainte de n'tre pas digne d'elles ou de se voir
repouss.

Il flottait de la sorte entre le rve, l'espoir, la tentation et la
peur.

Quant  se dcider entre les deux, il n'y songeait mme pas, et
s'en applaudissait quelquefois. Son amour, si l'on peut appeler de
ce nom cette passion indcise et platonique, tait clectique
aussi: il embrassait ensemble Henriette et Louise, et ne les et
pas spares sans un effort pnible.

Pourtant, il faut le confesser, depuis certain entretien  voix
basse, observ du coin de l'oeil par la maligne duchesse de
Chevreuse, ses ides s'taient un peu fortifies. Il avait gagn
auprs de Louise quelque hardiesse,--de cette hardiesse qui
consiste  effleurer de sa main une main qui ne vous fuit pas;  en
presser  la drobe l'extrmit, et peut-tre, une fois, dans un
accs de bravoure, la poitrine agite  tout rompre,  approcher le
bout de ses lvres du bout de ses doigts.

Et puis, ces actes hardis perptrs, savez-vous ce qui se passait
en lui? Si, par hasard, Henriette survenait, sa grce enfantine,
son sourire amical, son regard bleu plein d'un avenir de tendresse
retournaient son pauvre coeur de part en part et lui inspiraient
quasi des remords.

Oh! l'trange garon et l'me pusillanime! Ou bien, je crois, il
les lui et fallu l'une et l'autre,--c'est--dire fondues en un
seul tre de perfection, pour le rendre heureux.

Nous serions dans le vrai en rsumant ainsi cette alternative:
Louise l'attirait vers elle; mais une attraction invisible,
spontane, mystrieuse, l'appelait vers Henriette.

Il vivait au milieu de ce sduisant embarras lorsque l'attention du
pre Joseph tait venue se diriger sur lui. Pourquoi? comment? 
quel titre?

C'tait autant d'nigmes.

Mais sans chercher  pntrer ce qui lui paraissait impntrable,
il en avait ressenti un effroi sinistre.

Son sang se figeait  la pense que ce conseiller fatal de
l'minence redoute de tous ses amis prtendait s'intresser  lui.
Il avait peur de cette protection qui commenait  s'en prendre 
tout ce qu'il avait de plus cher,  un talisman sacr et  son
sjour au Louvre.

Il savait, par des exemples journaliers, qu'on ne rsistait pas
impunment  cette volont: elle possdait des moyens redoutables
pour se faire obir. D'un souffle elle le briserait.

Mais le portrait de sa mre, pauvre et modeste femme, morte dans
les Flandres depuis des annes, en quoi intressait-il ce moine
taciturne et dissimul? Ce portrait, personne que lui ne l'avait
vu, c'tait une de ces reliques que la pit jalouse drobe aux
regards profanes.

Pourquoi vouloir le dpouiller de cet hritage?

Sa mre, confiante en une Providence quitable, lui avait fait
esprer une juste fortune en France, et voil que le premier homme
qui et vu les traits de cette morte se dressait devant lui plein
de paroles incomprhensibles et d'ordres cruels.

Sans doute, il et pu faire une copie et la livrer pour l'original;
mais ce subterfuge rpugnait  sa droiture, et d'ailleurs un cri
s'levait en lui qui lui disait de ne pas donner l'image de cette
sainte  ce mauvais gnie.

Il songeait donc  la ncessit d'un exil lorsqu'tait venu l'ordre
d'excuter le portrait de la reine-mre. Cet ordre renfermait un
prtexte respectable pour loigner son dpart, aussi s'y tait-il
rendu avec joie.

Depuis plusieurs jours il tait donc au travail, et le tableau
prenait bonne tournure.

Ce matin mme, son matre Duchesne avait promis de venir y donner
un coup d'oeil, et il n'attendait pas sans apprhension cette
visite, si importante non seulement pour son oeuvre actuelle,
mais pour la sanction de son talent.

Un petit cercle de dames, amies de Marie de Mdicis, se tenaient
groupes dans la chambre, non loin d'elle, causant et travaillant,
autant que peuvent travailler des femmes de la cour en prsence
d'une Majest.

Entre elles, nous en citerons deux qui causaient peut-tre un peu,
mais qui, pour sr, ne faisaient pas grande besogne. Henriette et
Louise tenaient chacune un morceau de tapisserie, mais elles
piquaient leurs doigts plus souvent que le canevas, car leurs
regards et leur attention taient du ct du peintre.

Si elle et t moins distraite, Louise et remarqu dans son amie
les symptmes d'un trouble, d'une anxit peu ordinaires.

La fille du matre peintre tait videmment sous une apprhension
trs vive. Tour  tour son visage se colorait jusqu'au rouge
cerise, pour redevenir, l'instant d'aprs, ple comme un suaire.
Ses grands yeux avaient une expression de sauvagerie singulire, et
sa poitrine touffait  grand'peine les soupirs prts  s'en
chapper.

Enfin, ayant consult l'horloge qui se dressait en face d'elle,
entre deux croises, dans une longue bote d'incrustations et de
ciselures, elle parut ne plus y tenir. L'heure qui s'avanait
rendait sa crainte plus pressante.

--Mon pre ne va pas tarder, fit-elle bas  l'oreille de Louise.

Celle-ci la regarda et s'aperut alors du dsordre de ses traits.

--Est-ce l'attente de cette visite qui te rend si ple? lui
demanda-t-elle.

--Oui!... rpondit Henriette d'une voix expirante.

Les autres dames taient lances, avec la duchesse de Chevreuse,
dans un colloque si anim et si bruyant qu'elles ne remarqurent
pas les deux jeunes filles.

--Que crains-tu donc? rpliqua sur le mme ton rapide la demoiselle
d'honneur de la reine.

--Tu portes comme moi amiti  M. de Champaigne?

--Un malheur le menace-t-il?

--Peut-tre.

--Parle.

--Le pre Joseph est venu hier soir en secret avec mon pre.

--Et tu as surpris l'entretien?

--J'avais entendu  la drobe le nom de Philippe, ma curiosit m'a
porte  couter le reste.

--Eh bien? demanda Louise, gagne par son inquitude.

--Eh bien, le pre Joseph veut lui faire quitter la France.

--Pourquoi cela?

--Il ne l'a pas dit, et mon pre ne l'a pas demand. Il prtend
l'envoyer en Italie, sous prtexte de se perfectionner.

--Ton pre se sparerait de son meilleur lve?

--Il a promis...

--Est-ce vraisemblable?... Tu t'abuses...

La jeune fille secoua tristement la tte et laissa tomber avec
effort cet aveu:

--Mon pre est jaloux de M. Philippe.

--C'est qu'il se sent dpass!... fit Louise avec une sorte
d'orgueil. Mais, reprit-elle, s'il veut rester?

--Il partira, te dis-je, car pour l'y contraindre ils ont organis
une avanie indigne!

--Est-ce possible!

--Il est convenu que mon pre, dont chacun attend la dcision comme
un jugement sans appel, va trouver le portrait de Sa Majest plein
d'imperfections grossires.

  [Illustration: Le cardinal Richelieu chez Marie de Mdicis.]

--Oh! tu me donnes envie de faire un esclandre en dvoilant 
l'avance cet infme complot!

--Garde-t'en bien; songe que ce serait perdre  coup sr ce pauvre
jeune homme; le pre Joseph ne lui pardonnerait jamais de sa vie la
faute que nous commettrions pour lui.

--Que faire? Il faut pourtant empcher cette injustice! Qui donc
pourrait nous venir en aide? Ah! Chevreuse!..

--Elle est bien occupe en ce moment avec ces dames. Tiens, vois
plutt M. le chevalier de Jars, qui vient de quitter la
conversation pour donner de plus prs un regard  la peinture.
C'est le seul ici qui s'y connaisse... On le dit aussi serviable
que loyal et spirituel.

--C'est un trait de lumire!

Et se levant sans affectation, elle passa par derrire le fauteuil
o sigeait Marie de Mdicis, et joignit le chevalier, qui
adressait  l'artiste quelques mots d'loge bien motivs.

--Vous trouvez ce portrait joli, n'est-ce pas? lui dit-elle en lui
adressant un signe imperceptible, sur lequel il se rapprocha d'elle
et la suivit plus  l'cart.

--Parfait, rpondit-il.

--Eh bien, lui glissa-t-elle tout bas, il s'agit de sauver
l'auteur.

--Une conspiration! fit-il en riant; oh! mais, c'est mon lment,
j'en veux tre... avec vous surtout!

--C'est plus srieux que vous ne pensez.

--Dites toujours, c'est un systme  moi de traiter les choses
graves le sourire aux lvres; elles n'en vont pas plus mal pour
cela, croyez-en mon exprience... Ce jeune peintre vous intresse?

--C'est sa position prilleuse qui me touche.

--Allons, je vois qu'avec les jeunes demoiselles il est des sujets
sur lesquels il ne faut pas badiner. Parlez, je vous coute, et je
ferai ce que vous voudrez.

En deux mots, elle lui rpta ce qu'elle venait d'apprendre.

--En vrit, dit-il, ce pre Joseph!... Quel malheur que la
duchesse ne puisse pas tre des ntres; mais vous avez raison, les
minutes sont comptes, nous ferons la barbe sans elle au capucin!

--Vous esprez?...

--Laissez-moi faire... et si je russis,--comme j'y compte,--si je
mystifie suffisamment nos ennemis... les ennemis de M. de
Champaigne, vous promettez de me prendre encore,  l'avenir, pour
complice dans vos conspirations?

--Tout ce qu'il vous plaira.

--Soyez tranquille alors, ce n'est pas  cause de ce portrait que
l'on exilera notre jeune ami.

Tandis qu'elle regagnait sa place et s'en allait rassurer son amie,
le chevalier revenait vers l'artiste  l'oreille duquel il glissait
quelques mots, que l'on devait croire fort gais,  en juger par
l'air dont il parlait.

Heureusement, Philippe tournait  peu prs compltement le dos  la
compagnie, ce qui ne permit pas de saisir le spasme qui traversa
son visage, ni l'hsitation qu'prouvrent ses pinceaux aux
premires paroles du chevalier.

Ce ne fut, du reste, que l'affaire d'un instant.

--Du courage et du sang-froid, mordieu! lui dit son interlocuteur.
Vous avez des envieux! Avec moins de mrite, on ne prendrait pas
mme garde  vous. Vous avez des ennemis! trop fortun mortel; je
voudrais les voir toujours s'acharner contre moi,  la condition de
possder un seul alli comme ces charmantes jeunes filles qui
s'intressent  vous!

a donc, ne songez aux premiers que pour les battre,  celles-ci
que pour vous montrer digne de leur appui.

--Vous avez raison, monsieur, lui dit l'artiste, dont l'oeil
s'alluma; je vous comprends... et je veux que vous aussi soyez
content de moi!

Excit par la circonstance, il saisit la brosse avec une ardeur
nouvelle, et sa main ne produisit plus une touche qui ne marqut
sur la toile comme un chef-d'oeuvre.

Un crivain immortel l'a dit: L'indignation engendre les potes,
mais elle grandit et fortifie aussi les artistes.

Quelques mots furent encore changs entre Philippe et M. de Jars,
et comme celui-ci allait rejoindre le cercle des dames, un huissier
annona l'arbitre tant attendu.

--Matre Duchesne, premier peintre de Sa Majest Madame mre!

Il entra obsquieux, servile, comme les gens qui veulent se faire
bien venir dans une mauvaise cause.

Il eut pour la princesse des gnuflexions, pour les assistants des
saluts et des sourires courtisanesques.

Comme Philippe s'tait drang pour le recevoir, il lui adressa de
loin un signe protecteur en l'engageant  rester en place, et dans
toute cette stratgie il ne lui fut pas loisible de remarquer
l'motion qui avait remont au front de l'artiste, la pleur de sa
fille prte  se pmer, l'air ddaigneux de mademoiselle de
Lafayette, ni le sarcasme lger qui se creusa aux lvres du brave
de Jars en lui rendant ses politesses.

La duchesse de Chevreuse, qui possdait rellement, ainsi que nous
l'avons entendue s'en glorifier, le gnie des intrigues de cour,
fut la seule  surprendre ces dtails, et, fort aiguillonne, elle
adressa au chevalier un petit appel muet, auquel il se rendit
sur-le-champ.

--Chevalier, lui dit-elle tout bas, vous tes d'un complot avec ces
demoiselles?

--C'est bien possible.

--Est-ce grave? Voil cette pauvre Henriette qui perd contenance.

--Une espiglerie.

--Hum! vous tes bien gai! et pour qui vous connat comme moi,
c'est la preuve que vous cachez une chose difficile ou une bonne
action... Puis-je vous servir?

--Plus tard, probablement; maintenant, contentez-vous d'observer.

Le silence s'tablit, et la reine-mre adressa  son matre peintre
l'invitation de regarder et de juger l'oeuvre de son lve.

Il la pria de reprendre l'attitude dans laquelle elle avait pos,
et se mit alors  examiner la toile avec une grande attention
apparente, et  comparer le modle et l'image. Il accompagnait
cette tude d'une pantomime exagre et de contorsions bizarres,
sans aboutir  formuler son sentiment.

--Eh bien, matre, demanda enfin Marie de Mdicis, que pensez-vous
du travail de notre jeune peintre?

--Sur ma conscience, madame, rpondit-il en redoublant de faons,
vous me voyez fort empch.

Je souhaiterais pour beaucoup que M. de Jars, qui est trs
comptent en cette matire, se pronont  ma place.

Et de son oeil faux il piait les traits du chevalier.

Mais celui-ci, prenant plaisir  tromper ce trompeur, protesta, en
s'inclinant, qu'il ne se permettait pas d'avoir une opinion sur une
oeuvre de peintre, en prsence d'un artiste aussi minent que
l'illustre Duchesne.

Rassur par l sur les contradictions qu'il craignait de
rencontrer, Duchesne commena  critiquer, d'une manire
aigre-douce d'abord, quelques dtails, puis, pour frapper un coup
infaillible, avant de passer  sa conclusion, il attaqua la
ressemblance du portrait.

--Il est possible que je m'abuse, insinua-t-il, mais je trouve 
reprendre dans les yeux, puis dans l'expression des lvres,
l'lvation du front laisse aussi  dsirer. N'est-ce pas votre
avis, mesdames?

Suivant l'invariable habitude, en matire de portraits, il n'y et
qu'un choeur pour dclarer que la ressemblance tait manque.

La duchesse et les deux filles furent les seules  ne pas mler
leur voix  la voix commune; mais le chevalier insista plus que
personne, et renchrit hautement sur l'opinion de Duchesne.

Celui-ci triomphait.

--Eh bien! intervint le chevalier d'un air de commisration, mon
cher Philippe, vous voil condamn  l'unanimit... ou peu s'en
faut. Si vous essayiez de retoucher les principales parties
indiques par notre matre  tous, monsieur Duchesne?...

--Oh! trs-volontiers, rpondit le jeune peintre; que Sa Majest et
ces dames veuillent seulement m'accorder dix minutes.

--Certes! dit Marie de Mdicis, qu' cela ne tienne.

Elle se maintint dans sa pose, et Philippe se mit  promener, avec
une activit fivreuse, la brosse sur les points critiqus par son
matre.

Duchesne s'tait retir prs du chevalier, et toutes les dames
avaient de loin les yeux fixs sur le jeune homme.

Madame de Chevreuse faisait  part soi une remarque, c'est que le
chevalier tenait le matre peintre si attentif  sa conversation
que celui-ci ngligeait totalement de surveiller son lve.

--Ah! merci, madame, dit enfin Philippe  la reine-mre, je crois
avoir excut toutes les retouches essentielles, et j'espre que le
matre va tre plus satisfait.

En mme temps il enleva la toile du chevalet et la prsenta 
Duchesne et aux assistants.

--Parfaitement compris! s'cria le matre peintre.

--Merveilleux! rptrent les autres comme un cho.

--Ce que c'est qu'un mot d'un grand matre! renchrit de Jars;
voil, grce  un bon conseil, un mchant portrait devenu une image
vivante!

Mais ici un silence craintif imposa une trve  ses loges
hyperboliques.

Un personnage, que l'on n'avait pas encore aperu au milieu de ces
dbats, tait entr dans la chambre, et, debout  quelques pas
derrire le fauteuil de la reine-mre, avait observ d'un regard
perant toutes les actions du jeune peintre.

Il s'avana jusqu' la reine, qu'il salua silencieusement, au
milieu des compliments sous lesquels Duchesne tait menac de
crever d'une apoplexie d'orgueil, et le toisant ironiquement:

--Matre Duchesne, dit-il, vous tes un sot! Vous, monsieur de
Jars, un imbcile ou un fourbe.

Du cramoisi, Duchesne passa au vert.

De Jars salua cette sentence d'un sourire narquois.

Le nouveau venu s'avana encore, promenant sa soutane rouge sur le
tapis et posant la main sur l'paule du jeune homme:

--Monsieur Philippe de Champaigne, dit-il, me ferez-vous l'honneur
d'excuter mon portrait?

--Quoi, monseigneur!... s'cria le jeune artiste confondu, et se
croyant la proie d'un rve.

--Vous consentez?... Merci, je me tiendrai ds demain  votre
disposition.

Et comme chacun se regardait avec stupeur:

--Monseigneur, dit la reine-mre, surprise de cette scne, ne nous
expliquerez-vous pas...

--Oh! si fait, Majest!

--Monseigneur... implora Philippe.

--Non pas, monsieur, rpliqua le cardinal, car c'tait lui, comme
on l'a devin,--il faut qu'on sache que vous tes aussi bon peintre
que garon d'esprit.

J'tais l, Majest, observant tout, et n'osant me montrer de peur
de vous dranger durant cette sance supplmentaire. J'ai vu, et
fort bien vu, que notre jeune peintre, loin de retoucher son
oeuvre, s'est content de promener sa brosse sche sur les
diverses parties que matre Duchesne et ces dames avaient si
vertement blmes.

--Quoi! exclama Duchesne avec rage.

--Pardonnez-moi, matre, implora Philippe, monseigneur dit vrai, je
n'ai rien chang  mon tableau.

--Ce qui n'empche pas que chacun l'a trouv admirable, aprs
l'avoir condamn sans examen, ajouta le cardinal.

--Monseigneur... mesdames... Majest... c'est une infamie... une
chose odieuse... grommelait le matre peintre, qui sortit pour ne
pas touffer et pour se soustraire aux rires moqueurs des
assistants[12].

  [12] Voyez la biographie de Philippe de Champaigne, par Chaudon,
  pour ce piquant incident des dbuts de l'illustre artiste.

Les dames, de meilleure composition, avaient pris gaiement leur
partie de cette petite mystification; c'tait  qui entourerait
Philippe et l'accablerait de mivreries; on le disputait mme  la
reine-mre, qui riait ce jour-l comme elle n'avait pas ri depuis
longtemps.

Le cardinal trouva moyen de rejoindre M. de Jars, et avant de
sortir, il lui glissa ce mot  double tranchant, comme la plupart
de ses paroles:

--Chevalier, voil un petit complot qui vous fait honneur. Si vous
m'en croyez, vous renoncerez  en organiser d'une autre sorte.

Et le regard imposant qui accompagna cela disait que Richelieu
n'ignorait rien de ce qui se tramait contre lui.




X

LES TROIS LETTRES.


Richelieu aimait  tre servi plus encore promptement que bien.

Deux jours  peine aprs son apparition chez la reine-mre, o il
s'tait rendu dans la certitude d'y rencontrer Philippe, celui-ci
arrivait avec armes et bagages dans ce fameux cabinet cardinal,
connu du lecteur.

Le pre Joseph n'avait mme pas t inform par son patron de cette
fantaisie, qui devait lui tre peu agrable. Mais ce qu'on ne lui
confiait pas, il le devinait, et apprenant la msaventure grotesque
du matre peintre, il savait dj l'invitation adresse  l'lve.

Certes, il y avait loin de cette faveur, qui rapprochait les deux
personnages qu'il s'efforait de tenir loigns l'un de l'autre, au
voyage d'Italie, auquel il avait condamn, dans un but inconnu,
Philippe de Champaigne.

Cependant il ne fit aucune allusion  ce qui s'tait pass, et
parut ignorer absolument ce qui se prparait. L'habile diplomate ne
heurtait jamais de front les grandes difficults. Le ct
remarquable de sa tactique consistait  les tourner avec adresse.

Le jeune peintre put donc se rendre chez le cardinal, organiser son
chevalet, installer ses appareils pour mnager la lumire, taler
son arsenal tout  son aise.

Richelieu, enchant de jouer ce tour  son confident, tait
radieux. Il aidait l'artiste dans ses soins divers et prtendait,
quoi qu'il en et, faire une partie de son mnage de palettes et de
pinceaux.

La bonne humeur du ministre tait stimule aussi par une autre
raison. Depuis sa lettre  la duchesse, il savait pertinemment
qu'elle avait cess de se rencontrer avec Chteauneuf; aussi, non
seulement celui-ci n'tait pas venu avec elle  la sance du
portrait de la reine-mre, mais on ne les avait vus nulle part
ensemble.

Il attribuait naturellement  l'loquence de son style ce signe
favorable, et quoi qu'en et dit l'oracle de frre Jean, il
dsesprait moins d'assouplir cette beaut rebelle.

D'une autre part encore, d'habiles compres ne cessaient
d'accrditer, depuis un certain temps, de mchants bruits contre le
garde des sceaux; bruits vagues et spcieux comme toutes les
calomnies, car Chteauneuf tait un homme d'tat irrprochable.
Mais on l'accusait d'entraver, par son caractre despotique, la
marche des affaires, de trop sacrifier ses amis, et surtout, ce qui
tait le grief capital de cette cour livre au cardinal,
d'entretenir des rapports avec les adversaires de ce dernier.

Or, nous savons que dans l'estime de Richelieu, tre son ennemi,
c'tait tre l'ennemi du roi.

On ne pouvait savoir ce qui s'tait dit chez la reine-mre, mais,
chose pire assurment, on connaissait l'existence de ces runions
et les noms de ceux qui s'y taient montrs.

On vitait, bien entendu, de mler  ces bruits les rapports de la
duchesse avec Chteauneuf, et cette rserve les rendait plus
dangereux, en tmoignant que la disgrce du garde des sceaux ne
tenait plus qu' un fil, et qu'on voulait en dissimuler la cause
vritable sous le fallacieux couvert d'un intrt d'tat.

Chteauneuf, absorb par son amour, refusait de reconnatre
l'imminence de ce pril. Mais Chevreuse, dont la tendresse avivait
le tact, ne s'y mprenait pas; dj elle manoeuvrait en
consquence.

Richelieu, cdant aux insistances respectueuses de l'artiste,
confus des soins qu'il lui voyait prendre, consentit  la fin 
s'asseoir, mais de manire  observer les dernires dispositions de
son nouveau peintre, puis la sance commena.

Mais, phnomne bizarre, ce ne fut pas tout d'abord l'artiste qui
se montra le plus attentif  tudier son modle. On et dit que les
rles taient intervertis.

L'oeil du cardinal s'attachait avec un intrt puissant sur les
traits de Philippe, en embrassait les lignes, les contours, et
cherchait  plonger jusqu'au fond de ses prunelles.

Et voil qu'au mpris de leurs conventions, quittant l'immobilit
ncessaire  sa pose, il se leva par une impulsion irrflchie,
s'en alla tout droit vers l'artiste, qui n'y comprenait rien, mais
que la fixit de son regard, l'expression singulire de son front,
l'animation fivreuse de ses pommettes, tenaient dans un vague
moi.

Il vint donc jusqu' lui, et posant sa main sur sa tte pour le
considrer mieux en face:

--C'est trange, murmura-t-il, se parlant  lui-mme et peu
soucieux d'tre entendu,--quel souvenir!... ces yeux... ces
traits... vit-on rien de pareil!...

--Monseigneur... hasarda l'artiste.

--Taisez-vous! lui dit-il vivement.

Et il recommena  l'observer; puis tout d'un coup secouant la tte
pour en bannir une ide importune, et passant la main sur son
front:

--Allons, fit-il, c'est une folie.

Il s'loigna  reculons et sans le perdre de vue; mais, comme
obissant  une volont suprieure  la sienne, il se penchait en
avant et rptait:

--trange!... trange!...

--Alors, tout  point pour le retenir, la porte livra passage 
l'ternel pre Joseph, qui s'approcha rapidement de lui, le sourire
aux lvres:

--Eh quoi! monseigneur, s'cria-t-il avec un tonnement
parfaitement jou, vous me faites de pareilles cachotteries; vous
vous emparez de mon peintre de prdilection, et au lieu de le
laisser partir comme je le souhaitais, vous le retenez et lui
donnez de la besogne!

Mais sans l'entendre ni lui rpondre, le cardinal l'avait pris par
le bras, et l'amenant lui-mme prs de Philippe:

--Ne trouves-tu pas qu'il lui ressemble? lui dit-il d'une voix
singulirement vibrante.

--A qui, monseigneur? demanda froidement le franciscain.

Ce ton pntrant et glac sembla de l'eau verse sur un incendie.

--Ah! c'est juste, reprit sourdement Richelieu, tu ne sais pas...
nul ne sait... Je dfends que l'on sache...

Philippe tait tent de croire  un garement momentan de cette
grande intelligence.

Il se sentait en proie  un embarras indfinissable, et n'osait
plus regarder son modle.

Mais le pre Joseph montrait l'impassibilit d'un marbre, et
Richelieu, revenant peu  peu de son exaltation, se laissa tomber
sur un sige.

  [Illustration: Entrevue de Louis XIII et de Marie de Mdicis.]

Le franciscain se courba alors vers lui avec une allure fline, et
lui dit d'un ton cauteleux:--S'il vous plaisait de remettre la
sance  demain, monseigneur... Je souhaiterais vous communiquer
quelques affaires srieuses.

--Sais-tu que je fais une remarque? lui dit son patron en plongeant
son regard dans le sien.

--Laquelle, minence? rpondit-il en homme  l'preuve de ces
interrogatoires.

--Encore un peu, et je finirai par croire que tu cherches 
loigner ce jeune homme, non pas du Louvre seulement, mais de moi.

--Oh! la belle ide que vous avez l! ricana le capucin. En
conscience, c'est interprter d'une singulire sorte ma
bienveillance pour ce garon... Qu'il demeure, si tel est votre bon
plaisir, monseigneur. Pour moi, ma confidence n'tant pas de nature
 tre prne  son de trompe, je reviendrai quand vous serez seul.

On pense bien que ce dialogue avait lieu en dehors de Philippe, qui
se tenait timidement  son chevalet dans un coin.

Le cardinal fit un mouvement pour le congdier, puis se ravisant:

--Eh bien, dit-il  son confident, tu reviendras.

Et se tournant vers l'artiste, qui attendait son bon plaisir:

--Me voici  vous, monsieur Philippe. A tantt, ajouta-t-il en
faisant un geste d'adieu au franciscain.

Celui-ci, quoi qu'il en et dit, et quelle que ft l'immobilit de
sa physionomie, ne se souciait pas de les laisser ensemble.

--Avant de vous quitter, reprit-il, je veux vous donner ce papier,
qui vous mettra au courant de ce que j'avais  vous dire.

Il tira de son froc crasseux une enveloppe grise, qu'il lui tendit
avec un clignement d'yeux qui le fit tressaillir.

--C'est quelque mauvaise affaire? demanda-t-il.

--Vous en jugerez... Au revoir, monseigneur.

--Adieu, vieux dmon, riposta le cardinal en le menaant
amicalement du doigt.

Et jetant le paquet sur la table, sans prendre soin de l'ouvrir:

--Enfin, mon cher enfant, dit-il  Philippe, nous allons
commencer... Ah! une minute, le temps de dfendre ma porte...

Il prit le petit sifflet d'argent qu'il portait toujours sur lui,
et appela. La porte s'ouvrait au mme instant, et l'huissier, qui
s'tait crois avec le signal, annonait:

--Madame la duchesse de Chevreuse!

C'tait jouer de malheur.

Pour toute autre personne, il et nettement rpondu lui-mme qu'il
n'y tait pas; mais la belle Marie!... comment la repousser...

D'ailleurs, elle tait dj entre.

Philippe quitta pour le coup sa place et voulut s'esquiver; mais la
duchesse, l'apercevant, tendit une main au cardinal et de l'autre
retint l'artiste.

--Eh quoi! je mettrais les beaux-arts en fuite! dit-elle. Non pas!
si vous bougez, je m'chappe.

--La duchesse a raison, fit Richelieu, et je crois que devant elle
nous pouvons continuer notre sance. N'y voyez-vous aucun
inconvnient, mon jeune Apelles?

--Au contraire, monseigneur, pour peu que vous ne perdiez pas trop
la pose dont nous sommes convenus. Votre minence a dans la
physionomie, lorsqu'elle reoit, une animation heureuse que je
tcherai de saisir.

--C'est  vous que je dois ce compliment, duchesse, dit le
cardinal, que cette visite animait en effet beaucoup. Et vous,
monsieur le peintre, je vous souponne de tourner au courtisan.

--Je prends son parti, monseigneur, dit la duchesse; sur mon me,
vous avez dans le regard un rayonnement qui vous sied  merveille!

Philippe s'tait mis  la besogne et semblait ne plus tre l.
L'entretien tait devenu un tte--tte.

--Vous avez reu ma lettre? fit tout bas le cardinal.

--Vous le voyez bien, puisque me voici; votre style est comme votre
regard, il commande.

--Oh! si vous tiez sincre!...

--Voici un doute qui va nous brouiller... fit-elle avec minauderie.

--Ah! c'est que l'exprience m'a rendu mfiant, et j'aspire aprs
un si grand bonheur, que ce doute n'est que trop lgitime...

--Encore!...

--Mon Dieu, tenez, je vis entour de complots, de manoeuvres...

Il prit au hasard le paquet laiss par le pre Joseph.

--Voil des papiers que je n'ai pas encore ouverts; eh bien, je
gagerais qu'ils contiennent quelque chose de semblable, l'annonce
d'une intrigue, sinon pis!

Et du mme mouvement machinal il brisait l'enveloppe et commenait
 promener sur les crits qui s'y trouvaient un regard inattentif.

--Bon! fit-elle sans y prendre garde, c'est votre inquisiteur en
robe grise, votre pre Joseph, qui rve pour vous des complots!

--Au fait, dit-il en lisant avec plus d'attention, mais sans perdre
son ton badin, c'est bien possible; avec un conseiller tel que
vous, je serais capable de voir tout en rose.

--Et cela vous changerait.

--Quel malheur que vous ne veuillez pas devenir mon grie!

Il reprenait l'enveloppe, y replaait en jouant les papiers, et la
rejetait sur la table.

--Ah! c'est que... une minence! objecta la duchesse.

--C'est bien effrayant, n'est-ce pas?--surtout si l'on aime
ailleurs!

Il avait approch sous sa main une grande feuille toute crite,
toute scelle,  laquelle il ne manquait plus que quelques mots.

Il remplit les blancs et signa, du mme air indiffrent et rieur.

--Oh! rpondit la duchesse, quant  aimer ailleurs, Votre
Seigneurie s'abuse.

Le cardinal fit retentir un coup de sifflet. L'huissier s'avana:

--Pour le capitaine de service au palais, dit-il, en lui remettant
l'crit.

Puis, reprenant sa premire attitude:

--Excusez-moi, dit-il  la duchesse, un ordre press... Ainsi, vous
n'aimez plus personne?

--Personne!

--Pas mme ce cher garde des sceaux?

--Oh! mais plus du tout! C'est une vieille erreur.

--Sur ma foi, j'en suis ravi, belle dame!

--Et d'o vient, monseigneur?...

--De ce que je craignais de vous chagriner en vous apprenant une
nouvelle toute frache encore.

--Laquelle, je vous en prie? demanda-t-elle avec un sentiment
d'anxit.

--C'est que ce billet que je viens de remettre  Desnoyers...

--Ce billet?

--C'est une lettre de cachet qui l'envoie  la Bastille.

--Ah! tratre!... exclama-t-elle en se levant.

--Le mot est dur, fit-il en persiflant, et je ne sais plus celui
que j'emploierai pour les auteurs de ces lettres.

En disant cela, il avait ressaisi l'enveloppe abandonne sur la
table, et en avait tir trois ptres qu'il lui mettait sous les
yeux; mais en les dtaillant, son organe tait devenu sec et
rauque:

--Ceci est le billet que j'eus la faiblesse de vous crire...
Reconnaissez cet autre, c'est celui par lequel vous envoyiez ma
dclaration  votre amant, en vous raillant de moi... Le dernier
est la rponse de l'amant!... Le roman est complet, sur ma foi, et
vous en connaissez  cette heure la conclusion.

--Chteauneuf  la Bastille!... Mais c'est odieux!....

--Oh! de grce; nous savons que les mots hroques ne font pas
dfaut  votre muse... Vous avez agi avec flonie, madame; il me
semble que moi, du moins, j'y mets de la franchise... Vous avez
voulu la guerre,--vous l'avez.

--Soit! pronona-t-elle en se redressant; nous verrons  qui la
victoire restera.

Et elle sortit superbe comme une reine.

Richelieu la regarda partir, et quand la draperie fut retombe
derrire elle:

--Il faudrait bien des sances ce de genre, dit-il  Philippe, pour
amener notre oeuvre au but. N'importe, nous nous y remettrons
demain; les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Et puis,
vous me plaisez.

L'artiste s'inclina.

--Non, pas de fausse modestie! Vous avez de l'esprit et du talent;
je me sens port vers vous d'une bonne amiti. Je veux que vous
deveniez mon peintre en titre.

--Moi, monseigneur?

--Sans doute! On dirait que cette proposition vous alarme?

--Elle me surprend et me confond... Je m'en sens tellement
indigne...

--Non, vous dis-je, vous avez du talent, et je vous attache  ma
maison...

--Votre minence me comble... et je crains de lui paratre bien
ingrat...

--Quoi donc! refusez-vous?...

--Je ne suis pas libre de moi... les bienfaits de la reine-mre...

--Ah! fit avec amertume Richelieu, je comprends, vous voulez rester
avec mes ennemis...

--Vous n'avez pas d'ennemis, monseigneur.

--Si fait! Vous venez d'en avoir la preuve... Mais, ajouta-t-il en
serrant ses poings, vous avez vu aussi comment je me venge! Parlez
donc, pourquoi ce refus?

--minence, balbutia l'artiste en se courbant jusqu' terre, vous
me faites peur!

Loin de s'irriter de cet aveu, Richelieu devint profondment
triste, et quand le jeune homme fut sorti:

--C'est dommage, murmura-t-il, j'aurais bien voulu qu'il m'aimt...
Il lui ressemble tant!...

Et  cette ide, une larme,--chose trange!--coula lentement le
long de ce mle et grand visage, qui semblait si peu fait pour de
telles faiblesses.




XI

LE FANTME AUX BRAS D'ACIER.


Et le visionnaire, le jeune homme aux joues ples, aux regards
phosphorescents, que devenait-il durant ces intrigues de la cour et
des courtisans?

Tenu implacablement au secret par le franciscain, pour lequel cette
captivit n'tait qu'un jeu, et qui tait rsolu  avoir le dernier
mot de sa puissance surnaturelle, il n'avait plus franchi la porte
de la cellule.

Le pre Joseph seul en avait la clef; seul il pourvoyait  ses
besoins presque insensibles, car, fidle  son existence
quasi-insubstantielle, frre Jean ne connaissait toujours d'autre
breuvage que l'eau, d'autre aliment que les racines et les fruits.

Le franciscain, plus attentif que son patron, avait t saisi des
phnomnes produits par le visionnaire,--il continuait  lui donner
ce nom, faute de lui en trouver un autre,--et il lui avait signifi
qu'il n'ouvrirait sa prison qu' une condition seule; c'est qu'il
l'initierait  sa science et  ses pratiques.

Mais frre Jean avait dj refus au cardinal, il refusa au
capucin.

--Je ne vous communiquerai pas, rpondit-il avec fermet, ce qui me
vient de Dieu, car je ne veux m'en servir que pour le bien, et ma
conscience m'apprend que vous n'en tireriez profit que pour
assouvir vos ides d'ambition et de haine.

Si le pre Joseph insistait en lui laissant entrevoir la perptuit
ou l'aggravation de son emprisonnement:

--Il n'arrivera, rptait-il avec son ple sourire, que ce qui est
crit l-haut; le jour est marqu o je sortirai d'ici, et ce jour
venu, ni vous ni vos verrous ne me retiendront.

Ni caresses ni menaces ne parvenaient  brcher cette volont de
bronze dans un corps qui avait  peine le souffle.

Mais comme si le prophte et command  des tres surnaturels ou
que ceux-ci se fussent mis en peine de se rapprocher de lui, bien
que nul autre que le cardinal ne connt sa prsence dans la partie
la plus ignore du Louvre, il courait parmi les gens du palais des
bruits singuliers.

On s'entretenait de visions, d'apparitions, de fantmes circulant
la nuit,  travers les tres de cette rsidence, et glaant
d'effroi jusqu'aux factionnaires qui les apercevaient en
accomplissant leur veille sur le haut des remparts.

C'tait comme une panique, car ces rumeurs, assez vagues 
l'origine, prenaient, en passant de bouche en bouche, des
proportions effrayantes, et finissaient par monter des serviteurs
jusqu'aux matres.

Ne fallait-il voir l qu'une vaine terreur, un ressouvenir des
antiques traditions, qui peuplaient le vieux Louvre de spectres ou
de mchants gnies?

Non, il y avait quelque chose de bizarre, que l'on ne pouvait
supposer ni comprendre  cette poque, mais qui, pour nous, n'a
rien d'invraisemblable, expliqu par la vertu de l'vocation
magntique dans les limites les plus indniables.

Un incident dcisif acheva d'tablir la rputation des spectres du
Louvre, car ce n'tait plus une, mais vingt apparitions, une ronde
infernale tout entire, que les poltrons affirmaient avoir vue.

Le gouverneur du Louvre, homme prudent et sage, ayant eu vent de
ces rcits, et craignant qu'ils ne cachassent quelques manoeuvres
ou quelques mchantes entreprises, rsolut de s'en claircir et d'y
mettre un terme.

Les apparitions ne paraissaient pas s'oprer d'une manire
rgulire ni quotidienne. Il prit le parti de ne confier la garde
de la rgion du palais o l'on assurait les apercevoir qu' des
hommes srs. Chacun de ses meilleurs officiers et les gardes
suisses furent chargs de ce poste, avec une consigne svre, pour
surveiller la sret des cours et rechercher tout symptme de bruit
ou d'alerte.

Une semaine presque entire se passa sans amener aucun indice,
quand vint le tour d'un officier connu comme esprit fort autant que
bon soldat.

Ses vigies reurent injonction de porter tout leur intrt sur
l'objet signal et de l'appeler si les spectres menaaient
d'apparatre.

La premire partie de la veille s'tait accomplie sans alerte. Mais
un peu aprs une heure du matin, un hallebardier suisse, de faction
vers la porte Saint-Germain-l'Auxerrois, jeta tout  coup le cri
d'alerte.

Le poste entier dbusqua aussitt, et les soldats, moins affermis
contre la superstition que contre les arquebuses, aperurent
distinctement une forme blanche qui traversait lentement les
espaces intrieurs du Louvre.

La clart brumeuse de la nuit l'enveloppait d'une vague aurole, et
le suaire qui la recouvrait, pareil  un manteau de marbre,
n'agitait pas ses plis au souffle de l'air.

Impassible et muette, le cri de la vigie, le bruissement des armes,
n'avaient pas inquit son oreille de pierre, et l'officier,
entour de ses dix hommes, s'avanait sur ses traces, sans qu'elle
modifit, pour la ralentir ou la hter, sa marche rigide.

Les Suisses avaient le frisson; l'officier lui-mme prouvait un
sentiment de surprise voisin de l'inquitude.

Vainement,  deux reprises, fit-il entendre d'une voix imprieuse
le Halte-l! et le Qui vive? rglementaires.

L'apparition ne dtourna pas la tte, ne laissa voir aucun signe
d'alarme ni de menace: elle continua d'avancer sans dvier d'une
ligne.

Cette attitude avait quelque chose d'extraordinaire qui imposait
aux plus rsolus. Les soldats se guidaient sur leur chef, mais
celui-ci, gagn par une irrsistible influence, ne marchait qu'avec
une certaine circonspection.

Il gagnait nanmoins du terrain, et  mesure qu'il se rapprochait,
l'aspect du fantme se dessinait mieux, sans perdre pourtant ses
contours indcis et sa translucidit.

--Halte! ordonna-t-il une dernire fois, sur le point de
l'atteindre. Mais bien qu'il ne ft plus qu' deux pas, il n'obtint
pas plus qu'auparavant une marque d'attention.

Ses Suisses, fort imprgns des ides surnaturelles de leur pays,
se contentaient d'emboter le pas derrire lui, sans changer un
mot.

Intrigu au plus haut point, excit par son motion mme, il
franchit d'une enjambe la faible distance qui le sparait de
l'apparition, et vint la ctoyer.

Elle marchait toujours.

C'tait la forme d'une femme petite et jeune,  en juger par les
blanches draperies qui la couvraient.

Il voulut voir ses traits, mais le long voile de lin qui retombait
de sa tte  ses pieds et tranait derrire elle les drobait
entirement, et il prouva une involontaire terreur  l'ide de le
soulever.

--M'entendez-vous? dit-il; je vous ordonne de vous arrter!

Sa voix avait dcidment perdu de sa fermet ordinaire.

Il ne reut pas de rponse, et l'on continua d'avancer.

Alors, sous le poids d'une fascination qu'il essayait en vain de
secouer:

--Fantme ou femme, exclama-t-il, je t'arrte!...

Et d'un geste fivreux il lui saisit la main.

Mais il la lcha aussitt avec un cri d'horreur.

A travers la batiste, il avait prouv, au contact de cette main
inerte et glace, la sensation que lui avaient procure les
cadavres quand il en avait relev sur le champ de bataille.

Ce froid n'tait pas celui de la pierre ni du bois, il ne pouvait
appartenir qu' un corps humain ayant eu vie.

Cependant,  ce cri, ces hommes avaient entour le spectre. Les
plus hardis voulurent  leur tour le contraindre  s'arrter, et
s'emparrent de ses bras; mais soudain, ces bras froids, durs comme
le marbre, se raidirent avec violence, et, pareils  deux barres de
fer dtendues par un ressort, renversrent du coup ces tmraires.

Un seul osa s'attaquer  cet adversaire terrible; c'tait un
sergent lucernois, homme intrpide, batailleur  l'preuve, qui,
tirant de sa cotte de fer une faon de lame effile, en porta,
d'un bras vigoureux, un coup vers le haut de la poitrine de
l'apparition.

Effray lui-mme de son audace, il abandonna la poigne et se
recula.

Le fantme oscilla d'abord, mais non comme une crature
vivante;--c'tait le mouvement d'une statue branle sur son socle,
et qui s'agite tout d'une pice.

Ce ne fut, au reste, que l'affaire d'une seconde. Il reprit son
aplomb, et le seul bruit que l'on entendit fut celui du stylet
retombant sur le pav de la cour.

Les Suisses n'en attendirent pas davantage, ils regagnrent avec
pouvante leur corps de garde, o l'officier les suivit, sous
l'impression de cette main spulcrale qui avait glac la sienne.

Ils passrent le reste de la nuit en oraisons, craignant, s'ils
s'endormaient, les mauvais rves.

Ds que le jour pntra dans la chambre, ils se mirent sur la
piste parcourue la nuit et retrouvrent le stylet  l'endroit o
s'tait passe la scne trange et rapide qu'ils eussent voulu
considrer comme une hallucination du sommeil ou de l'ivresse.

Le sergent affirmait avoir frapp fort, et avoir senti le fer
s'enfoncer dans la chair; et cependant la lame tait intacte,
aucune gouttelette de sang n'en avait altr le poli, et pas une
des dalles n'en portait trace.

C'tait  confondre, et tous taient confondus.

Mais le jour, en calmant l'effroi, amena un autre sentiment. Le
capitaine de service allait venir passer sa ronde, chercher ses
informations. Fallait-il lui rvler ce qui avait eu lieu? Un
poste de soldats d'lite frapp de vertige, battu par un
spectre?...

  [Illustration: Louis XIII et mademoiselle de Lafayette.]

Autant valait s'immoler sur l'autel du ridicule.

Chacun le comprit et s'engagea par serment  garder le silence le
plus absolu.

Cette parole fut tenue, nous en avons pour gage l'intrt de ceux
qui l'avaient donne; seulement, comme il est impossible qu'un
secret connu de deux personnes ne transpire pas quelque peu, il
arriva que celui-ci, possd par onze individus, s'bruita
suffisamment pour accrotre la rputation redoutable du fantme du
Louvre.

tait-ce donc vraiment une apparition surnaturelle?

Le lecteur a droit de nous adresser la demande, et nous lui devons
la rponse. Elle rentre assez, d'ailleurs, dans l'ordre des faits
merveilleux pour mriter son intrt.

Depuis la sance tenue chez le cardinal, et dans laquelle frre
Jean avait achev d'asseoir son influence sur les sens magntiques
d'Henriette, il arrivait parfois  celle-ci de quitter la nuit sa
couchette et de sortir des appartements de la reine-mre.

Obissant  cette volont mystrieuse qui l'appelait, froide et
glace comme une vierge qu'on arrache inerte de son spulcre, vous
l'eussiez vue, dans sa marche automatique, descendre lentement les
degrs, ouvrir d'un coup sec les serrures, et traverser, le regard
 demi clos, l'oeil fixe et sans point visuel,  l'instar des
fantmes qui savent se diriger sans recourir  nos sens grossiers,
les jardins et les compartiments de la grande cour.

Que la clart des toiles resplendt sur sa route, ou que la nuit
ft impntrable, elle avanait sans dvier d'une ligne.

Le bruit ni les signes extrieurs ne dtournaient son attention;
car elle n'existait plus pour eux. Son atmosphre n'tait plus la
ntre.

Elle lutta contre les soldats suisses sans en avoir conscience, sa
force lui vint de la rsistance qu'on opposait  l'instinct qui
l'appelait au but o elle allait passivement.

Ces efforts amenrent la catalepsie, cette mort apparente qui
ferait illusion avec la mort relle; car, ainsi que la mort relle,
elle donne aux membres la rigidit et la sensation du fer, elle
suspend le jeu des poumons et arrte le sang dans les veines.

Il n'est plus gure personne qui n'ait vu les magntiseurs se
livrant  des expriences rappelant de loin les scnes du clos
Saint-Mdard, frappant, tenaillant, piquant et brlant les sujets
en catalepsie, sans leur arracher une marque de sensibilit, sans
qu'il leur restt, au rveil, autre chose qu'une cicatrice
imperceptible et indolore.

Labadie possdait la volont et la foi qui commandent ces miracles,
et dans Henriette il avait rencontr la nature mallable,
l'intelligence jeune et morbide qui les accomplit le mieux.

Cette enfant avait en elle l'me tendre, potique, contemplatrice
d'une prtresse de l'antiquit. La vision s'levait dans son esprit
 des profondeurs qui allaient voquer jusqu'aux cendres les plus
teintes du pass, qui lisaient dans le prsent avec une sret
effrayante et qui s'arrtaient  peine devant les obscurits de
l'avenir.

Le prophte, du fond de son cachot, avait command, et soudain,
enveloppe par le fluide extatique, elle tait venue.

Elle atteignit donc l'aile du Louvre o se trouvait la cellule.

Arrive au bas du vieux mur, elle s'agenouilla sur la terre, devant
le soupirail qui, de ce ct, tait au ras du sol, tandis qu'en
dedans il touchait la vote. L, elle se pencha vers les grilles:

--Frre Jean, dit-elle de cet accent singulier qui n'appartient
qu'au somnambulisme, que voulez-vous de moi?

Le prisonnier, pour atteindre au soupirail, avait d traner contre
le mur la table du pre Joseph, et s'y hisser.

De cet observatoire, o il se tenait depuis l'instant o il avait
voqu la jeune fille endormie, il avait parfaitement saisi les
bruits de l'attaque dont elle avait t l'objet.

Le regard luisant comme le lion dans les tnbres, les mains
tendues vers le dehors, ainsi que Mose sur son peuple combattant,
il dirigea vers elle cette force qui avait vaincu les agresseurs.

--Henriette, lui rpondit-il avec bienveillance, reportez votre
attention sur vous-mme, et voyez si vous n'avez reu aucune
blessure.

Elle se recueillit et dit sans s'mouvoir:

--Un homme m'a frappe d'un stylet, prs de l'paule. Mais votre
souffle me protgeait; ma chair tait morte quand il l'a atteinte;
demain il en restera  peine une cicatrice dont j'ignorerai la
cause.

--C'est bien. Maintenant, mon enfant, faut-il vous expliquer
pourquoi je vous fais venir?

--Arrtez, dit-elle, le visage anim, le front brlant, le geste
rapide, les mes n'ont pas besoin de mots pour se comprendre. Je
lis dans la vtre. Une mfiance cruelle vous dtient ici, et
n'hsiterait pas  se servir de vous et de moi pour assouvir ses
desseins pervers.

Le monde qui peuple le Louvre est en proie  l'intrigue; il
se forme complot sur complot... Ceux que j'aime sont les plus
menacs... On prpare les prisons... on prpare les supplices...
Ah!... c'en est trop!... Par piti!... rveillez-moi! renvoyez-moi!...

--Non, dit-il d'un ton ferme, je vous ordonne de voir et de parler!

--Eh bien, fit-elle pantelante, se dbattant avec des sanglots
touffs contre un mauvais rve, je vois... je vois un chafaud!...

Et, sans en pouvoir dire plus, elle s'affaissa anantie sur la
terre.

Il lui laissa un peu de rpit, mais pour recommencer avec plus
d'insistance ses injonctions.

--Parlez-moi de Philippe et de Richelieu! commanda-t-il.

--Philippe!... Richelieu!... rpta sa voix expirante, ordonnez
donc aussi que je vous parle de moi, car nos destins sont unis.

--Quels sont ces destins? quelle est cette union? parlez, je le
veux!...

Sa poitrine se gonfla comme celle d'une colombe qui va pousser son
gmissement nocturne, et ce fut seulement, dompte par la violence
de l'vocateur, qu'elle se dcida  rpondre en entrecoupant chaque
mot d'un soupir:

--Votre ennemi est le ntre... je vois rder autour de moi son froc
gris, et luire dans les tnbres son oeil faux... Richelieu vaut
mieux que lui... mais Richelieu souffre... cet homme a pntr son
secret... il nous tient tous enlacs dans ses desseins tortueux....
Je ne vois plus que des supplices et des larmes... Ah! de grce,
tirez-moi de ce songe horrible!

--Plus qu'un mot: le secret de Richelieu?

--Non!... balbutia-t-elle en se dbattant, je suis puise... je ne
vois plus rien...

--Le secret de Richelieu?... rpta le prophte.

Ses lvres frmissantes s'entr'ouvrirent convulsivement, et un
soupir plutt qu'un mot les traversa:

--Philippe!

--Philippe! rpta Labadie inflexible, c'est ton secret  toi, et
je te demande celui du cardinal.

Ses dents claqurent sous un frisson, et ces trois syllabes
invariables en sortirent par saccades:

--Philippe!...

Il la calma peu  peu et lui accorda un nouveau temps de repos.
Puis, d'un ton plus doux:

--Henriette, lui dit-il, je vous ai fait souffrir!

--Beaucoup, rpondit-elle; j'ai entrevu tant de malheurs...

--Ne pourrez-vous point, une autre fois, vous expliquer sur le but
principal de mes questions?...

--coutez, dit-elle, ma clairvoyance a des priodes plus ou moins
lucides... Appelez-moi lorsque la lune approchera de son prige,
c'est--dire lorsque son volution la rapprochera le plus prs de
la terre; les effluves qui s'en dgagent sont favorables  ces
phnomnes.

--Je vous appellerai... Et, dites-moi, vous possdez toujours le
mdaillon de cristal?

--Il ne me quitte pas.

--C'est bien; souvenez-vous de ce que je vous ai dit en vous le
remettant... A prsent, relevez-vous, et allez!

Elle se redressa, et muette, insensible, transforme pour la
seconde fois en statue, elle regagna sa chambre, o elle acheva
paisiblement son sommeil.




XII

LA FILLE DU MATRE.


Cependant les vocations violentes auxquelles Henriette, si frle
et si nerveuse, tait parfois soumise, ne laissaient pas que
d'exercer une action sur son imagination et sur son temprament.

Elle ne ressentait pas la douleur, elle n'avait pas la mmoire,
mais une fatigue indfinie circulait dans ses veines, mais son
esprit avait des lassitudes ou des dcouragements inexplicables.

Ainsi la pythonisse, enleve haletante de son trpied, tombait en
des affaiblissements qu'aucun spcifique ne pouvait surmonter.

tait-ce d'ailleurs le seul motif qui dt l'alanguir et
l'oppresser? Ce qui s'accomplissait autour d'elle, au foyer mme de
son pre, tait-il pour son coeur exempt d'alarmes?

D'une autre part, en dpit du dsir de Richelieu, son portrait
n'avanait que lentement. Ce n'tait ni sa faute ni celle de
l'artiste, qui apportait  cette entreprise toute son application,
et qui devait, de cette toile, faire le chef-d'oeuvre que chacun
de nous connat--ce tableau magistral qui depuis, copi et recopi,
sert de type aux peintres, aux dessinateurs, aux statuaires, et
mme aux comdiens, pour reproduire, chacun dans leur spcialit,
la physionomie du clbre cardinal.

Philippe de Champaigne avait le sentiment de la splendeur de son
oeuvre; Richelieu, amateur-n des belles choses, admirait
celle-ci  mesure qu'elle se compltait. Tous les deux tenaient 
la voir promptement finie pour en jouir.

Eh bien, une influence maligne soufflait entre eux. C'tait comme
une conspiration. Les rendez-vous pris taient  chaque instant
drangs par des affaires imprvues; des occupations pressantes
disputaient les minutes; un courrier ou un incident venaient couper
court aux sances, qui auraient d, pour bien faire, avoir une
certaine dure.

Le cardinal pestait, Philippe se dcourageait, mais le remde 
cela? Bref, ce portrait menaait de devenir une nouvelle toile de
Pnlope.

Dans ses jours de relche le jeune artiste se consolait en se
remettant  sa Nymphe, dans l'atelier du Louvre, atelier o
Duchesne ne s'tait pas montr depuis la sanglante avanie du
portrait de la reine-mre.

Les visiteurs aussi y devenaient plus rares. L're des
perscutions, rouverte  la cour par l'emprisonnement inique de
Chteauneuf, ramenait les esprits aux proccupations difficiles, et
cartait le got des plaisirs.

Une fois, cependant, comme Philippe tait absorb  un coin malais
de sa toile, presque acheve, un petit pas et le frou-frou d'une
robe de soie annoncrent la venue d'une femme.

Elle arriva jusqu' lui, sur la pointe des pieds, et s'arrta
timide et embarrasse, derrire son tabouret.

--Eh quoi! s'cria-t-il en se retournant, c'est vous, Henriette?...

--Vous ne m'attendiez pas? dit-elle avec quelque tristesse.

--C'est vrai, et la surprise n'en est que plus agrable.

--Est-ce un compliment?

--C'est une vrit; en doutez-vous? Si je n'prouvais du bonheur 
vous voir, aurais-je essay de donner quelque chose de vos traits 
cette toile, qui n'a pour l'animer que le reflet de votre grand
oeil bleu?

--Vraiment, fit-elle avec une joie nave, vous pensiez  moi en
esquissant cette belle divinit!

--A vous et  une autre personne qui devient rare comme vous:
mademoiselle Louise, dont j'ai emprunt quelques charmes, pour que
cette Nymphe rappelt ce que le Louvre de mon seigneur Louis XIII
renferme de plus accompli.

--Il fallait donc prendre plutt modle sur notre aimable duchesse
de Chevreuse.

--Vous ne me comprenez pas, chre Henriette, dit-il. J'ai voulu
peindre et m'approprier par le pinceau ce qui n'tait  personne;
et ce n'est pas le cas de la duchesse.

--Oh! la grosse mchancet!

--Comme je vous sais gr de cette visite! reprit-il d'une voix plus
srieuse et plus tendre. Vous ne m'en voulez pas, vous, de cette
aventure chez madame la reine-mre?

--Vous en vouloir!... Je suis venue prcisment vous demander de ne
pas conserver rancune  mon pre...

--Matre Duchesne a t mon matre... je n'oublierai jamais ses
leons; et je vous atteste que, sans la gravit des circonstances,
j'eusse subi tous ses reproches sans me plaindre... Mais, dites, il
doit conserver de ce jour un souvenir.

--Qui m'effraye, rpondit-elle avec effort.

--Cependant il ne s'agit que d'une plaisanterie, un peu vive il est
vrai, mais dont je lui ai fait tmoigner mes regrets. Un homme de
son mrite ne saurait garder une longue rancune pour si peu.

Henriette secoua soucieusement la tte et vita de rpondre.

--Vous craignez le contraire? reprit-il.

--Eh bien, oui, et c'est l ce qui m'amne.

--Expliquez-vous, de grce.

--Mon cher Philippe, ne me jugez pas mal par ce que je vais vous
dire; Dieu sait que, sans l'amiti que j'ai pour vous, qui m'avez
vue si petite et avez t un frre pour moi depuis que vous
travaillez chez mon pre, je n'eusse pas os faire un pareil
aveu... Ce qui m'alarme, c'est que mon pre est jaloux de vous...

--De moi?... lui?...

--C'est pour cela qu'il tait dcid  trouver mauvais votre
portrait de la reine-mre, et-ce t un chef-d'oeuvre...

--Jaloux de moi!... rptait tout bas Philippe, clair par ce
trait de lumire.

--Tenez-vous donc sur vos gardes...

--Que puis-je craindre?

--Je l'ignore; mais  coup sr--excusez les ennuis que mes avis
vont vous causer, c'est mon amiti qui me les arrache--il n'est pas
seul  vous vouloir du mal.

--A qui donc fais-je ombrage, moi, pauvre et obscur apprenti?
Dites, je vous en conjure!

--Connaissez-vous le pre Joseph?

--Le capucin du cardinal?... s'cria-t-il, rappel aux nigmes dont
ce personnage l'entourait depuis quelque temps.

--Mon pre et lui s'taient entendus pour l'affaire du portrait.
Vous avez l deux ennemis redoutables, et comme l'un est mon pre
et que c'est vous, mon premier ami, qu'on perscute... j'ai pris la
rsolution de vous avertir...

--Chre Henriette, dit-il, mu de cette dmarche et surtout de la
grce avec laquelle elle tait accomplie, vous tes donc mon bon
ange?

--Je le souhaiterais, rpondit-elle avec une douce mlancolie. Mais
j'aurais plutt besoin moi-mme d'tre assiste.

--Eh quoi! vous aussi... souffrante... triste!...

Il lui prit les mains et se mit  la regarder plus attentivement.

Un cercle bleutre entourait ses paupires, la pleur accoutume de
son teint avait une morbidesse inconnue jusqu'alors; son front
semblait envelopp d'un nuage, et l'iris de ses yeux tait moins
limpide.

--goste! reprit-il, je ne pensais qu' moi! Mais vous souffrez,
Henriette... je le vois bien... Chre enfant, de grce, parlez. A
qui vous confier, sinon  celui que vous appeliez tout  l'heure
votre premier ami?

--Eh bien, oui, je souffre... Mais ce n'est pas d'un mal ordinaire
ni qui se puisse exprimer par des mots. Il se passe en moi, autour
de moi, des choses que je sens et que je ne dfinis point. Mes
nuits sont surtout pleines de songes tranges. Je crois par moments
sentir un souffle mystrieux glisser sur mon front  travers l'air
que je respire.

Quelquefois je me rveille en sursaut, comme au sortir d'un
cauchemar, et je croirais,  la raideur de mes membres,  la
fatigue de mes jambes,  la pesanteur de ma tte, que je viens
d'accomplir un rude labeur ou de faire une longue course.

D'autres fois, je me sens dormir, mais d'un sommeil plus agit que
la veille; mon sang bouillonne dans mes veines, je me dbats, je
lutte contre des visions effroyables, et quand je parviens  me
rveiller au bruit de ma voix, j'prouve des terreurs indfinies.

Oh! c'est trange, allez, et je souffre bien!

Le jeune homme prtait  ses discours une oreille attentive.

--Ces rves, ces visions, demanda-t-il, ne vous laissent-ils aucun
souvenir?

--Aucun, mais un invincible sentiment d'effroi, une vague intuition
de prils, imaginaires, sans doute, et qui m'obsdent souvent
nanmoins jusque dans mes rflexions de la journe.

--Et vous ne vous tes ouverte de tout ceci  personne?...

--A personne qu' vous, pas mme  ma chre Louise.

--Peut-tre avez-vous eu raison; le monde est facile  se moquer de
ce qu'il ne comprend pas. Cela est plus commode que de chercher
l'origine des choses, et celles de l'me ont des abmes si
profonds!

--Oh! merci... fit-elle avec reconnaissance, vous ne savez pas le
bien que vous me faites en me parlant de la sorte... Vous aussi
vous croyez donc  des mystres qui entourent notre esprit et nous
attachent par des liens inconnus  un monde suprieur  celui-ci?

Il ne put se dfendre de la considrer avec une surprise qu'elle
lut dans ses yeux. L'tude des questions mtaphysiques devait
partager sa vie avec la peinture. Dj le dsir d'approfondir ces
grands objets de la vie mystique s'agitait en lui.

--Je vous tonne, reprit-elle, mais je m'tonne moi-mme. C'est
sans doute une consquence des songes qui m'obsdent; j'prouve par
moments des hallucinations, des vertiges. J'entre dans une sphre
inconnue, et je sens mes ides grandir.

Oh! tenez, j'en suis effraye quelquefois. Cela m'arrive souvent
dans les moments de trouble qui suivent mes laborieux sommeils et
prcdent mon rveil entier. Je pense  vous.

--A moi, Henriette?...

--Il me semble que ce n'est pas la premire fois que nous nous
connaissons... je me reporte  une existence antrieure; je crois
comprendre que mon me immortelle a dj anim un corps passager,
et que, dans cette premire existence, nous nous sommes rencontrs
et aims...

--Est-ce possible! vous rvez cela?...

--Je ne saurais retrouver les dtails prcis de cette vie
antrieure, mais cette circonstance de notre attachement revient
nette et distincte, parce que ce fut sans doute celle qui domina
les autres.

  [Illustration: La Bastille.]

Philippe tait de plus en plus pensif.

Dans ce vaporeux pays des Flandres o il tait n, au milieu de ce
monde artiste o il avait fait ses premiers pas, il avait t berc
avec les ides surnaturelles qui devaient plus tard, en se
rectifiant dans le sens des solitaires de Port-Royal, exercer tant
d'influence sur sa vie et sur son talent.

En outre, ces vises, d'une si effrayante porte dans la bouche de
cette jeune fille, trangre  aucune tude mtaphysique,
loignaient toute ide de supercherie.

--Nous ne pouvons nier, dit-il, que le monde immatriel ne soit
fait de tout autre manire que ne le dpeignent nos docteurs, qui
l'arrangent  leur fantaisie. Nos mes sont immortelles, mais
l'espace et l'ternit n'appartiennent qu' Dieu. Est-il donn 
nos esprits de vivre de plusieurs existences passagres? c'est l
son secret; mais cette croyance ne saurait l'offenser. Et s'il faut
tout vous dire, vos paroles, chre Henriette, veillent en moi des
chos inconnus, des aspirations innommes.

Je me souviens que du premier jour o vous m'appartes encore tout
enfant je fus port vers vous d'une douce sympathie, et que je crus
vous avoir aime avant de vous connatre. Il fallait bien qu'il en
ft ainsi, puisque pas un nuage n'a jamais altr cette affection
fraternelle dont vous me donnez aujourd'hui une preuve touchante.

--Cher Philippe, que vous me faites de bien! soupira-t-elle; ah!
vous ne sauriez comprendre de quel poids vos bonnes paroles
soulagent ma pauvre tte!... Depuis que ces ides me sont venues,
vingt fois j'ai craint un garement de mon esprit, j'ai dout de ma
raison...

--Rassurez-vous, ces ides, de grands philosophes les ont
ressenties, et si quelque chose m'tonne et reste inexplicable pour
moi, c'est qu'elles se soient manifestes en votre jeune tte, si
charmante, mais si folle!

--Folle?... pas autant que vous croyez...

Ici l'entretien se trouva malencontreusement interrompu par une
visite bien inattendue.

Le chevalier de Jars entra dans la galerie.

Sa physionomie frappa galement les deux jeunes gens; elle
n'offrait pas l'insouciance un peu railleuse qu'on y lisait
d'ordinaire, et qui servait d'enseigne  la bonne humeur et 
l'excellent naturel de l'homme.

A la vue de Philippe et d'Henriette, qui se tenaient encore les
mains, un sourire effleura cependant ses lvres, et, comme il
regrettait d'tre venu se jeter au milieu de ce charmant
tte--tte, il fut sur le point de se retirer.

Mais, aprs tout, le mal tait fait, et, comme sa dmarche avait
sans doute un motif srieux, il prit le parti de demeurer, et
adressa un bonjour affectueux  l'artiste et  sa compagne.

--Excusez-moi si je suis importun, mes chers amis, dit-il.

--Importun!... vous, monsieur le chevalier! y pensez-vous? s'cria
Philippe.

Henriette appuya cette rponse d'un geste gracieux.

--Peut-tre bien  plus d'un titre... Je vous drange... J'apporte
de mchantes nouvelles.

--Pour M. Philippe?... interrompit avec inquitude la jeune fille.

--Pour tout le monde, je le crains; du moins pour tous nos amis.

--Parlez, monsieur, je vous en prie; les intrts de nos amis sont
les ntres.

--Enferm dans cet atelier, qui plane sur le Louvre, ne vous
apercevez-vous donc pas qu'il y a comme un souffle d'orage dans
l'air de la cour? Vous voyez beaucoup moins le cardinal depuis
quelques semaines, en savez-vous le motif? Celui que je suppose,
c'est qu'il est absorb par de tout autres proccupations que la
peinture... Il est retomb dans un accs de cette humeur
hypocondriaque qui revient avec une espce de priodicit peser sur
lui et assoupir toutes ses facults, hors celle de la mfiance et
de la rancune.

J'ai su, par un des gens qui l'approchent, et dont j'ai branl la
discrtion  beaux deniers comptants, qu'il lui est chapp, dans
les monologues dont il a l'habitude, des interjections contre ce
qu'il appelle la petite glise de la reine-mre. Il se sent ha, et
redoute les justes ressentiments qu'il soulve.

En venant ici, je l'ai aperu. Il sortait de chez la jeune reine;
ses lvres blmes, son front crisp m'ont fait peur.

J'ai voulu voir Chteauneuf; je me suis prsent  la Bastille.
Notre ami est au secret comme un criminel d'tat.

La duchesse vit dans des transes mortelles. Elle a essay une
dmarche et n'a obtenu que des paroles aigres et pleines d'une
sinistre ambigut. Elle se dsespre; je crains qu'elle ne se
lance dans quelque entreprise qui empirerait les choses.

Enfin,  force de chercher, une ide nous est venue, un moyen de
tout sauver, peut-tre... et ce moyen dpend de vous.

--De moi?... exclama le jeune homme tonn. Oh! si cela est, si je
peux quelque chose pour notre belle duchesse, pour M. de
Chteauneuf, mes appuis, mes protecteurs les plus chers aprs Marie
de Mdicis, me voici tout  leur service. Mais, reprit-il avec un
accent de doute, si vous comptez sur mon influence auprs de
monseigneur de Richelieu, vous vous mprenez... La bienveillance
qu'il me tmoigne est bien fragile, et je sens entre lui et moi une
influence mauvaise, qui irait au-devant de mon crdit, si j'en
pouvais esprer.

--Il ne s'agit pas du cardinal, mais d'une personne dont vous aurez
plus de plaisir  devenir l'oblig, et qui, si vous nous secondez,
si vous parvenez  la dcider en notre faveur, peut provoquer la
perte de notre puissant ennemi...

--Y pensez-vous, monsieur le chevalier? J'aurais une influence sur
quelqu'un d'aussi considrable?

--J'y pense: cela sera si vous le voulez. C'est l'esprit pntrant
de la duchesse qui a conu ce projet et ce n'est pas celui qui lui
fera le moins honneur.

--De grce, quelle est donc cette personne?

--Vous n'ignorez pas les intentions du roi pour mademoiselle de
Lafayette.

--Mademoiselle Louise!... pronona Philippe avec un trouble
soudain.

--Ma meilleure amie! fit Henriette; oh! si c'est d'elle que dpend
la dlivrance de M. de Chteauneuf, je la lui rclamerai si
instamment que nous l'obtiendrons bientt.

Le chevalier considra l'moi de l'artiste et la candeur de la
jeune fille, et leur adressant un regard affectueux:

--Vous tes deux braves coeurs, dit-il; oui, vous nous servirez
tous les deux, dt-il vous en coter un peu, ajouta-t-il 
l'adresse particulire de Philippe.

--Mon Dieu, monsieur, fit celui-ci de plus en plus troubl, je ne
sais si je comprends bien...

--Vous comprenez parfaitement. Il faut que mademoiselle de
Lafayette, que l'approche du roi semble toujours effaroucher, comme
un oiseau timide, prenne sur elle de rpondre par un mot, un
sourire, un geste, aux prvenances de Sa Majest. Le roi n'est pas
si exigeant. Il sera heureux de la mince faveur; il sollicitera
comme une grce d'accomplir un souhait de son idole, et elle
obtiendra d'abord l'largissement de notre ami, puis tout ce
qu'elle voudra.

--C'est un plan merveilleux! fit Henriette avec enthousiasme; je
veux y contribuer.

Mais le jeune homme ne se htait pas de s'y associer aussi vite, et
mme le chevalier vit poindre un sombre symptme sur ses traits.

Dans sa droiture inne, il sentait que tout cela aboutissait 
pousser Louise au-devant du monarque. C'tait tout simplement le
fameux plan conu par la duchesse de Chevreuse, et que les
chroniques du temps nous racontent dans tous ses dtails.

Un roi est toujours un roi, s'appelt-il _Louis le Chaste_, comme
celui dont il s'agissait, et les paroles du chevalier, si bien
enveloppes qu'elles fussent, mordaient le coeur du jeune artiste
comme un dard enfiell.

--C'est convenu, lui dit le ngociateur; vous comprenez qu'il ne
s'agit que d'une manoeuvre trs innocente, et je vais dire  la
duchesse que nous pouvons compter sur vous.

--Je ferai de mon mieux, rpondit Philippe.

Le chevalier sentit qu'il ne fallait pas trop aviver cette plaie
secrte, et que, pour un premier assaut, c'tait assez. Il aborda
adroitement un autre thme, destin  tablir un grand vide entre
les affections indfinies ou mal dfinies du jeune artiste et de la
demoiselle d'honneur.

--Maintenant, mon enfant, dit-il  Henriette, il faut que je vous
gronde... Je dois vous le faire observer, il est imprudent de vous
montrer ici lorsque M. Philippe s'y trouve, aprs les derniers
vnements... Si votre pre venait  le savoir, ou  vous
surprendre...

--Mon pre, monsieur, rpondit-elle, non sans loquence, quels
reproches aurait-il  m'adresser? Je crois bien agir en rparant
ses injustices.

--Oh! ces petites filles, ces enfants terribles!... murmura de
Jars, ramen malgr lui  son humeur franche et cordiale.--C'est
fort bien, mes enfants, reprit-il, et un ami tel que moi ne voit
pas de mal dans ces entretiens; mais le monde est mchant, la cour
surtout! On y voit du mal aux choses les plus innocentes...
Croyez-moi, l'amour, c'est fort joli, mais ne laissez pas
surprendre le secret du vtre...

--L'amour! rptrent ensemble les deux jeunes gens.

La fille du matre peintre, rouge comme une fleur de grenadier, se
dtourna, prte  pleurer.

Et Philippe, tout confus aussi, balbutia:

--Y pensez-vous, monsieur le chevalier? l'amour!

--La peste soit! fit de Jars avec son rire charmant, de quel nom
nommez-vous donc ces jolis tte--tte?... Vous ai-je donc accuss
d'un crime, que vous me regardiez de cet air de courroux? L'amour,
mes enfants, c'est le bonheur; ce que je vous en dis, c'est pour
que le vtre se prolonge le plus possible...

--Mais, dit Henriette avec une coquetterie nave et un embarras
dlicieux, je vous assure, monsieur, que vous vous trompez; M.
Philippe ne m'aime pas!...

--Par la morbleu! il aurait grand tort!... exclama de Jars, et je
suis sr du contraire!

Puis, comme elle se disposait  s'loigner:

--Sans rancune, mademoiselle Henriette.

Il lui tendit sa franche et loyale main, o elle posa le bout de
ses doigts.

Philippe lui prit le bras et la conduisit  petits pas, sans oser
lui adresser la parole, jusqu' la porte.

--Vous reviendrez, n'est-ce pas? lui dit-il avec motion au moment
de la laisser aller.

--Oui, fit-elle tout bas; mais ce n'est point de l'amour, au moins,
n'allez pas le croire!...

Sur ce mot, elle s'chappa, pour que ses yeux ne donnassent pas un
dmenti  ses lvres.

Philippe revint tout songeur  son chevalet, o M. de Jars
l'attendait tranquillement.

--Vous ne m'en voulez pas non plus, lui dit celui-ci, de vous avoir
clair sur vos propres sentiments. C'est cette adorable enfant que
vous aimez; je vous l'atteste, et c'est un bonheur pour vous; car
l'amour des grandes dames, voyez-vous, c'est souvent un malheur,
c'est toujours un danger.

Mais le jeune homme se taisait, en proie  deux courants qui se
disputaient son me. Il n'osait croire  l'amour de Louise, et il
regardait celui d'Henriette comme un rve.

Tout son tre dbordait de bonheur, et cependant il prouvait au
coeur des serrements, comme si, pour conserver une partie de
lui-mme, il se voyait forc d'en abandonner une autre.

Il n'eut pas le loisir de formuler une rponse.

Une apparition, toujours nfaste, succda  celle de la jeune
fille. Le pre Joseph se montra sur le seuil que celle-ci venait de
quitter.

Il parut d'abord surpris de voir le chevalier dans la galerie;
mais, en homme qui n'a pas l'habitude de s'tonner, il approcha.

--Je ne vous cherchais pas, monsieur, lui dit-il d'un ton glacial;
cependant, puisque je vous trouve, je m'acquitte ds  prsent
d'une commission dont je suis charg pour vous.

--S'il vous plaisait d'ajourner indfiniment cet entretien, mon
pre, fit le chevalier, fidle  sa bonne humeur, je ne m'en
offusquerais point. Vous abordez les choses d'un air qui n'a rien
d'engageant.

--C'est que je n'ai rien de plaisant  vous dire, monsieur. Le roi
s'est souvenu que vous tiez commandant de Lagny-le-Sec...

--Sa Majest est bien bonne d'avoir pens  moi.

--Il dsire que les places d'armes soient bien gardes, et il vous
invite  vous tenir entre les murs de la vtre jusqu' nouvel avis.

--Fort bien, mon pre; c'est un ordre d'exil. Me sera-t-il permis,
avant de partir, d'aller prsenter mes hommages  monseigneur de
Richelieu?

--Son minence ne reoit personne... except son peintre, que je
viens chercher de sa part et qu'elle veut voir de suite.




XIII

LA DNONCIATION.


Le cardinal tait enfonc dans son fauteuil, sa barrette rabattue
sur son front, les sourcils rapprochs, les lvres ples.

Sa main froissait deux papiers, l'un pais, qui avait d'abord form
un rouleau tel que celui d'une estampe; l'autre d'aspect sordide,
sali de trois lignes d'une criture grossirement contrefaite.

Il sortait de dessous ses paupires des clairs pareils  ceux qui
sillonnent un ciel d'orage.

Le tonnerre grondait sourdement dans ce cerveau altier. De Jars ne
s'y tait pas mpris: la cour tait  la tempte.

Il n'y avait au monde qu'un seul homme capable de se prsenter 
lui en un pareil moment--le roi ne l'et pas os: c'tait le pre
Joseph.

Il entra avec son assurance mle d'astuce, suivi de Philippe,
calme comme  son ordinaire, et persuad sans doute qu'il
s'agissait d'une sance de peinture.

--Monseigneur, dit le franciscain en se penchant vers le grand
fauteuil, voici votre jeune peintre.

Et il se retira  deux pas, piant ce qui allait avoir lieu.

--Approchez, monsieur, fit schement le cardinal.

L'artiste s'avana et se plaa devant lui, respectueux mais
tranquille.

Richelieu porta sur lui toute l'nergie de sa prunelle tincelante
sans qu'il se troublt, et sa vue provoquant de nouveau la
sensation qu'elle avait produite ds le premier jour sur le
ministre, une expression douloureuse se mla au courroux qui se
lisait sur son visage.

Cependant ce sentiment fut le plus fort.

--Vous tes un fier ingrat, monsieur, lui dit-il.

--Moi, monseigneur?...

--Je croyais que c'tait le vice des hommes faits, mais vous, vous
commencez de bonne heure; je vous en adresse mon compliment...

--Que Votre minence me pardonne; j'ignore comment j'ai pu mriter
ce reproche.

--Vous ignorez!... insista le cardinal, s'animant en prsence du
sang-froid et de l'attitude ferme de l'artiste.

--Sur mon me!

--Avez-vous eu  vous plaindre de moi?

--Monseigneur!...

--Je me sentais port  vous aimer, moi! Vous avez une figure
trompeuse qui m'abusait; et puis vous ressemblez  quelqu'un... qui
n'et jamais fait ce que je vous reproche!

--De grce, veuillez me dire...

--Rpondez-moi d'abord. Ne vous ai-je pas accueilli avec bont ds
le premier jour? Lorsque j'ai tendu sur vous ma protection,
n'tiez-vous pas dans un de ces moments critiques qui brisent une
existence, et surtout une existence d'artiste?

--Tout cela est vrai; mais je n'ai pas cess de vous en tre
reconnaissant.

--Laissez-moi parler. Lorsque je vous offris de vous nommer mon
matre peintre, de vous attacher  ma maison,  ma personne,
pourquoi refustes-vous?

--J'eus l'honneur d'en expliquer les raisons  Votre minence.

--Les raisons?... les prtextes, monsieur! Les vrais motifs, je les
sais aujourd'hui. Vous tiez parmi mes ennemis, et vous y vouliez
rester.

--Si Votre minence entend parler de Madame Mre, je ne lui ai pas
cach que Sa Majest fut ma premire protectrice; je tiens 
demeurer prs d'elle par gratitude et par dvouement.

--Nous connaissons ces grands mots, j'en suis assailli  la
journe. Mais cette gratitude, ce dvouement  la reine-mre vous
obligeaient-ils  travailler contre moi?

--Contre vous, monseigneur?

--Oh! vous tes aussi fort sur la dissimulation que sur le reste,
nous savons cela. Malheureusement, vous ne me trompez plus...
Connaissez-vous ceci...?

Il droula l'un des papiers, et le lui mit sous les yeux.

C'tait une caricature sanglante, qui courait tout Paris, sous le
manteau, avec un formidable succs[13].

  [13] _Chronique sur les Cours de France_: Crespy-le-Prince.

Elle reprsentait le cardinal et Satan se donnant la main, et se
disant rciproquement: _Nihil sine te_ (rien sans toi).

Une heure auparavant, Richelieu, entrant chez la reine Anne
d'Autriche pour lui faire sa cour, avait vu toutes les dames se
dtourner pour rire  sa vue, et son regard avait surpris aux mains
de la princesse un exemplaire de l'odieuse planche.

Pour un homme d'tat tel que lui, le ridicule tait la plus amre
comme la plus redoutable des hostilits.

Ses espions lui avaient dj transmis des indices sur l'existence
de cette estampe, mais sans parvenir  se la procurer. En la voyant
chez la reine, et en reconnaissant l'effet qu'elle produisait, il
tait rentr chez lui dans une colre qui avait fait trembler tout
son entourage.

C'est alors qu'il avait reu, par un envoyeur mystrieux,
l'exemplaire qu'il prsentait  Philippe de Champaigne.

Celui-ci le prit, y jeta un coup d'oeil, et le lui rendit avec un
signe de ddain.

--Que vous semble de ceci? demanda le cardinal en l'interrogeant
plus encore du regard que de la voix.

--Une oeuvre misrable, indigne de l'attention d'un homme comme
vous.

--Ah! fit ironiquement Richelieu, vous trouvez? Et l'auteur de
cette oeuvre, quel est votre avis sur son compte?

--Quelque mcontent ou quelque pauvre artiste qu'on aura gag.

--Vous tes indulgent pour vos confrres.

--Pardon, monseigneur, je suis artiste. Ne prostituant point mon
crayon  de semblables objets, je ne reconnais pas leurs auteurs
pour mes confrres.

La noble droiture de ces paroles ne dsarma pas le cardinal.

--A merveille! Alors vous m'aiderez dans le choix de la peine
qu'ils mritent?

--Il n'en est qu'une: le mpris.

--Peste! vous croyez donc les misrables qui commettent de tels
attentats contre la majest du pouvoir susceptibles de sentir le
poids d'un chtiment purement moral? Qui m'attaque attaque la
royaut, monsieur; et la royaut est chose sacre, car elle est
ici-bas la reprsentation du pouvoir divin.

Nous avons des lois et des supplices contre les sacrilges.
J'entends que l'auteur de cette planche infme, qui me vilipende
comme reprsentant du roi et comme reprsentant de l'glise,
subisse la peine rserve aux sacrilges.

  [Illustration: Que vous me faites de bien, soupira-t-elle.]

Cet arrt ne vous parat-il pas quitable?

--Veuillez me permettre de m'abstenir, monseigneur. Je suis peintre
et non membre du Saint-Office. Et puis, l'auteur, ce me semble, ne
s'est pas fait connatre; ce dessin ne porte pas de signature.

--Enfin! je vous attendais l! s'cria Richelieu. Oui, n'est-ce
pas, l'infme s'est retranch sous l'abri commode de l'anonyme. A
une oeuvre diffamatoire et calomnieuse,  un pamphlet, point de
signature! Le venin est lanc et le reptile jouit dans son repaire
inconnu du mal qu'il cause. Mais tous les autres ne sont pas
inaccessibles. La vrit est plus malaise  cacher que les
mchants ne le supposent...

Je connais le coupable!

En prononant ce mot comme une sentence, le cardinal se leva, et
parut dominer l'artiste de sa haute taille et de son air imposant.

Celui-ci, cependant, ne rpondit rien; seulement, une marque de
commisration pour le malheureux caricaturiste se montra sur sa
physionomie.

Richelieu y lut un autre sens, et ajouta vivement.

--Vous le connaissez donc aussi?

--Moi, monseigneur?... Je vous jure...

--Pas de vains serments. Lisez!

Cette fois, ce fut le second papier qu'il lui tendit.

Une vive rougeur alluma le front lev de Philippe en parcourant
ces lignes; puis il les rejeta avec dgot sur la table voisine.

--Que rpondez-vous, monsieur? demanda le cardinal.

--Rien, monseigneur.

--Rien? quand cette lettre vous dnonce comme l'auteur de cette
planche infme!

--Que puis-je objecter  cela, monseigneur? Cette lettre est plus
infme encore que le dessin, et comme lui elle est anonyme.

--Alors, vous saurez me prouver votre innocence.

--Mon innocence parle d'elle-mme, monseigneur, et l'on ne prouve
point ce que l'on n'a point fait.

--J'admire votre orgueil, lorsque tout vous accuse.

--Moi?

--Vous-mme! le refus d'entrer dans ma maison; la ressemblance de
cette image, car c'est en faisant mon portrait que vous traciez ma
caricature... et, plus encore, vos affinits avec mes ennemis,
votre prsence aux conciliabules de la reine-mre! Ah! je suis bien
inform, n'est-ce pas, et vous ne comptez plus m'imposer votre
superbe assurance!...

--Nous parlions d'ingratitude tout  l'heure; certes, c'est une
qualit que vous professez  ravir, et je n'ai pas  m'tonner que
vous l'appliquiez  mon gard, aprs avoir vu comment vous agissiez
vis--vis de votre matre de peinture!

--Mon matre Duchesne?

--Au moment o vous le rendiez la fable de la cour ne
cherchiez-vous pas  sduire sa fille?

--Henriette?... Ah! silence, au nom du ciel! Monseigneur, c'est
l'ange le plus pur...

--Vous l'avez affole cependant; le pre Joseph me l'a dit...

Et se tournant vers le franciscain, peu satisfait d'intervenir dans
ce dbat:

--Voyons, parle, ordonna-t-il; en impos-je?

Le capucin pouvait bien dire tout ce qui lui plairait, Philippe
n'entendait plus.

Il restait atteint de stupeur,  cette ide que tout le monde
paraissait connatre une passion dont lui seul n'avait pas eu
conscience jusqu' ce jour, et qu'il ne s'avouait pas encore
franchement.

Que faire?... Son me flottait dans un moi sans gal. Son
admiration pour Louise, les doux propos changs avec elle,
tait-ce de l'amour? Il avait d le croire... Mais son amiti pour
Henriette, son bonheur  se rapprocher d'elle, qu'tait-ce donc?

Choisir entre elles deux, c'tait en renier une! Louise si
tendre... Henriette si dvoue!...

Son combat intrieur se refltait sur son visage, et ses deux
observateurs ne voulaient y voir que la confusion d'un coupable
cras par l'vidence.

--Que penseriez-vous, monsieur, reprit Richelieu, si l'on vous
envoyait rejoindre  la Bastille l'un de vos protecteurs, M. de
Chteauneuf?

--Monseigneur, rpondit-il en retrouvant sa fermet, il est
impossible qu'un homme tel que vous sacrifie  ce point  un
ressentiment personnel, qu'il immole un innocent sur un indice
honteux comme celui-ci.

Comme il se trouvait prs de la table, il prit ddaigneusement la
dnonciation du bout des doigts, puis dsignant le franciscain:

--Je penserais, si cela arrivait, qu'une influence injuste vous a
indispos contre moi.

--N'accusez pas le pre Joseph, monsieur! Ds le premier moment,
convaincu comme moi de votre crime, il a pris parti pour vous, et
si je l'eusse cout, au lieu de vous rserver  cet entretien et 
un chtiment svre, je me fusse content de vous expdier au loin,
sans vous revoir.

Philippe reconnut  ce trait la pense opinitre qui tendait 
l'loigner de la France, et surtout de Paris.

Comme il tenait toujours l'crit anonyme, on le vit tout  coup
plir, s'agiter, balbutier des syllabes incohrentes.

--Qu'est-ce encore? demanda Richelieu; que voyez-vous dans ce
papier?

--La preuve de mon innocence, que je regardais comme impossible,
monseigneur!

--Quelle est cette preuve? fit ironiquement le cardinal.

Le pre Joseph se rembrunit et perdit un peu de son impassibilit
factice.

--Cet crit ne porte pas de nom, monseigneur; mais pour un oeil
exerc, chaque mot prsente comme une signature celui de son
auteur...

Il n'acheva pas, un sentiment inexplicable le retint, et rejetant
avec un mlange de ddain et d'amertume le billet parmi les autres
papiers o il l'avait pris, il se contenta de murmurer:

--C'est vraiment misrable!

Le pre Joseph s'avana vivement, et s'interposant entre les deux
interlocuteurs:

--Je vais l'emmener, dit-il, en montrant Philippe.

Cet empressement peu habituel lui valut, de la part de Richelieu,
un de ces longs coups d'oeil sous lesquels la dissimulation
fondait presque invitablement comme la neige au feu.

--Vous tes trop press, dit-il en se levant; ne voyez-vous pas
que, malgr la longueur de cet interrogatoire, nous arrivons 
peine au point capital?

Et se tournant vers l'artiste:

--Il me faut ce nom! ordonna-t-il.

--Sur ma foi de chrtien, j'prouve, rien qu' y penser, un
invincible dgot...

--Ce nom, vous dis-je! Ne comprenez-vous pas que vous ne pouvez le
taire  prsent?...

--Soit donc, monseigneur! Exerc comme je le suis  l'tude des
lignes et des aspects, je vous le dclare, celui qui a trac cette
dnonciation est matre Duchesne.

--Voil une parole grave, monsieur, fit froidement Richelieu.

--Une accusation insense, ou plutt une hallucination d'accus...
interrompit encore le franciscain.

--Ainsi, reprit le premier, vous attribuez cette lettre au peintre
de Madame Mre.

--Dieu m'est tmoin, monseigneur, que cette dclaration me navre
l'me; il m'en cote plus que je ne saurais l'exprimer de m'en
prendre  un tel homme d'une action si noire... mais la vrit
avant tout... Matre Duchesne nourrit contre moi, vous ne l'ignorez
pas, une rancune profonde...

--Toute cette affaire se complique, monsieur, interrompit le
cardinal. Heureusement la justice et la loi ont des moyens
d'arriver  la lumire et  la vrit.

--Je ne demande pas autre chose.

Le cardinal revint  son confident:

--Mon pre, dit-il, vous allez consigner monsieur dans une des
petites pices des salles basses.

Philippe suivit sans objection le capucin, qui le conduisit dans
cette partie  moiti souterraine du Louvre que nous connaissons,
et l'enferma dans une cellule voisine de celle o dj il tenait
confin Labadie.

--Commencez-vous  comprendre, lui dit-il en le quittant, que vous
eussiez mieux fait de suivre mes avis, et que ce Louvre est plein
de prils pour un jeune homme tranger au monde et sans exprience.

Philippe se contenta de lui rpondre:

--Il se peut que vos intentions et vos conseils fussent sages, mais
je garde la paix de ma conscience, et je ne vois de pnible, dans
ce qui m'arrive, que le chagrin qu'en pourront prouver mes amis.

Aprs sa sortie, le cardinal demeura assez longtemps en proie  un
combat intrieur, provoqu par la sympathie spontane que lui avait
inspire le jeune peintre et par la crainte qu'il prouvait,
peut-tre pour la premire fois, de perscuter en lui un innocent.

Mais revenant, par une consquence oblige,  l'incident qui
dominait pour l'heure toutes les considrations, il fit entendre le
cri sec et perant de son sifflet, auquel Desnoyers accourut.

--Qui est l-dedans? lui demanda-t-il en dsignant l'antichambre.

--Messieurs de Bois-Robert, Beautru et M. le lieutenant-civil.

--Laffmas? Qu'il entre!

Desnoyers introduisit ce personnage, dont le nom et le caractre ne
sauraient tre ignors de nos lecteurs.

Instrument servile des exigences sanglantes de Richelieu, il n'y
eut pas d'exemple qu'il lui marchandt jamais la tte d'un prvenu.

L'chafaud et la torture taient son lment.

--Que m'annoncez-vous, monsieur de Laffmas? lui demanda son patron
ds qu'il se montra.

--Que voil, monseigneur, une superbe journe pour pendre!

Il montrait le soleil qui resplendissait  travers la fentre.

Ce lazzi, qui lui tait familier,--Bois-Robert le constate dans ses
crits,--annonait chez lui un excs de belle humeur[14].

  [14] Des Peisses, modifiant pour ce misrable la dfinition de
  l'avocat par Caton, crivit au bas de son portrait: _Vir bonus
  strangulandi peritus_.

--Il y a toujours des mcontents, monsieur le lieutenant-civil; la
cour est un foyer de conspirations; les femmes s'en mlent, et par
hasard elles sont discrtes... Le temps est beau, mais vous n'avez
personne  pendre, quoi que vous en disiez.

--Peut-tre bien, minence.

--Par la mordieu! parlez alors.

--Vous avez embastill M. de Chteauneuf, consign M. de Jars; vous
tenez en surveillance la duchesse et l'entourage de Madame Mre; M.
de Bassompierre est en disgrce, et cependant l'audace des ennemis
de l'tat est encore telle qu'ils lancent contre vous des pamphlets
et des caricatures. C'est tout simple: Votre minence faiblit
depuis quelque temps; la chambre ardente chme. C'est  peine si le
Parlement a, pour s'entretenir la main, quelques affaires de
pillerie et de fausse monnaie.

Ah! si Votre minence voulait, nous aurions bientt le mot de tous
ces conspirateurs!

--Il y a du bon dans ce que vous dites l. Nous y reviendrons.
Parlons d'abord de cette odieuse estampe...

--Au fait, je venais prcisment annoncer  Votre minence que j'ai
amen avec moi, et laiss en bas, sous bonne escorte de soldats du
guet, un certain marchand d'images qui a, le premier, fait circuler
celle-ci.

--Vive-Dieu! mon cher lieutenant, ce faquin va nous dsigner
l'insolent dessinateur et ceux qui l'ont mis en oeuvre!

--Eh! eh! monseigneur, la chose va moins vite que Votre minence.
Cependant je compte bien dlier la langue de ce maraud!

--A la bonne heure! Usez de tous les moyens: l'argent, les
promesses...

--Votre minence est trop bonne, ricana le chacal avec un air
hypocrite; c'est l ce qui fait le mal. Promettre?...  quoi bon?
Menacer, plutt.

--Agissez  votre guise, pour peu que vous agissiez promptement.

--Du moment que Votre minence s'exprime ainsi, je rponds du
succs. J'avouerai mme que, plein de confiance en sa sagesse,
j'avais dj pris quelques petites dispositions, d'accord avec le
pre Joseph.

--Ah! trs bien!

--Un de mes hommes a d mettre en tat la salle de la galerie
souterraine du Louvre o sont dposs certains ustensiles...

--La salle de la torture?

--Votre minence l'a dit, nous allons procder tout  l'heure  une
question anodine, qui dliera la langue de ce pleutre... Ah! si
Votre minence n'tait pas si faible, si clmente, je sais bien
quelqu'un dont nous tirerions de beaux renseignements, rien qu'avec
un ou deux coins...

--Et celui-l, vous l'appelez?...

--Oh! inutile de le nommer, car Votre minence refuserait.

--Qu'en savez-vous? Je veux en finir avec mes ennemis de toute
espce et de tout sexe. Si donc vous connaissez un homme capable de
me livrer leurs plans, indiquez-le-moi, et je vous l'abandonne.

--Pas celui-ci, vous dis-je, monseigneur, rpta le pourvoyeur du
bourreau, en attisant l'impatience du matre.

--Celui-l comme les autres!

--En vrit, insinua Laffmas, vous me confieriez, pour causer avec
lui un quart d'heure, dans cette prcieuse salle dont nous parlons,
ce beau chevalier de Jars...

--Hein! fit le cardinal, emport par la surprise... de Jars?

--Je le disais bien, Votre minence refuse.

--Je l'ai dj exil...

--Un enfantillage; au lieu de conspirer  Paris, il conspirera 
Lagny.

--Je ne dis pas. Mais coutez donc: le chevalier n'est pas un
libraire, un marchand d'estampes, un premier venu. S'il n'tait
mme que commandant de Lagny, mon Dieu, l'on pourrait voir. Par
malencontre, il est, en outre, de l'ordre de Malte, abb de
Saint-Satur. Lui faire subir la question, sans un motif bien
dtermin, c'est nous exposer  des ennuis avec son ordre et les
hauts bnficiaires ses collgues...

--L'intrt du roi, monseigneur, l'intrt du roi! Le chevalier,
j'en suis sr, a la clef de tout ce qui se prpare contre votre
personne et votre puissance... Au besoin, pour prvenir les
criailleries, le Parlement ne nous refuserait pas un ordre
d'interrogatoire... Ce chevalier est d'une impertinence... Je suis
sr que notre excellent pre Joseph verrait avec satisfaction qu'on
rabattt sa morgue et son persiflage...

--Richelieu rflchissait: il dtestait cordialement de Jars, comme
tout ce qui tait droit et franc, et aussi en raison de ses
rapports avec la duchesse et Chteauneuf.

Il ne rflchit donc pas longtemps.

--Au fait, rpondit-il, l'intrt du roi est l, et, grce au
Parlement, nous agirons en pleine lgalit... Eh bien, russissez
avec votre croquant d'imagier... et nous verrons.

--Je russirai!... affirma la hyne, se pourlchant dj les lvres
 l'ide d'attacher  son chevalet l'un des plus vaillants
gentilshommes de France.




XIV

DEUX COEURS POUR UN AMOUR.


Laffmas, on vient de le voir, tait bien servi par ses espions et
par son instinct de bte fauve. Il avait du premier bond flair la
meilleure proie.

De Jars, ennemi-n du cardinal, tait entr corps et me dans le
complot suscit par la duchesse pour en finir avec ce despote qui,
non content de dominer les choses, voulait soumettre aussi les
coeurs. Renverser le tyran et dlivrer Chteauneuf, c'tait une
belle entreprise, car de Jars tait un ami aussi ardent que
Chevreuse tait une matresse dvoue.

Se servir de Louise de Lafayette pour atteindre le but, c'tait une
de ces conceptions heureuses que la duchesse seule pouvait former.

Il y avait des difficults, mais le mrite tait de les vaincre.

L'attraction du roi vers la charmante fille d'honneur devenait plus
vidente, par cent petits incidents insaisissables pour un oeil
ordinaire, mais trs significatifs pour une attention intresse.

L'objet de cette recherche ne paraissait pas s'en apercevoir, et
cependant son indiffrence ne dcourageait pas le monarque. Il est
vrai que la timidit de celui-ci ne lui avait jamais permis
d'aborder clairement la matire, mais c'tait encore un motif
assur du triomphe de la favorite en perspective, le jour o,
d'elle-mme, elle viendrait en aide  cette insurmontable timidit.

Rendre Lafayette toute-puissante sur le coeur et sur les conseils
du roi, qui se montrait fort dsireux de subir ce joug; continuer 
dominer, par l'amiti et l'adresse, l'esprit de Lafayette,
c'est--dire imprimer par son entremise  la volont du faible
monarque sa propre volont, tel tait en rsum le plan de la
duchesse.

Que Louise arrivt  ce rang de favorite, avec elle arrivaient au
pouvoir ses amis, et Richelieu tait dtrn.

Mais, disons-nous aussi, Louise ne voyait pas, ou ne voulait pas
voir, les aspirations du prince. L'ambition tait trangre  cette
nature exquise et dlicate. Chez elle, le coeur dominait tout...
et le coeur tait pris.

C'est ici surtout qu'il nous faut admirer le gnie de madame de
Chevreuse,--ce gnie que les historiens n'ont vraiment pas trop
vant.

Le but de sa vie tait devenu la dlivrance de son amant, tous les
expdients taient lgitimes pour y atteindre, mme celui qui
consistait  pousser mademoiselle de Lafayette dans les bras du
roi.

La moralit du lecteur se rcrie peut-tre  cette ide; nous le
prions, dans ce cas, de se rappeler que nous sommes ici dans la
vrit historique et que ce n'est pas nous qui avons fait
l'histoire. Nous avons entrepris de dvoiler quelques-uns des
mystres immoraux du vieux Louvre, et certes ce n'est encore l que
l'un des plus anodins.

Or, la duchesse, qui trouvait trs simple et trs dsirable qu'une
fille d'honneur de la reine devnt la matresse du roi, tait
cependant l'amie de Louise et de Philippe; de plus, elle avait la
premire devin leur affection naissante.

Mais elle ne s'tait jamais pique, pour son compte, d'une fidlit
ternelle. Chteauneuf avait succd dans ses faveurs au duc de
Lorraine,  Buckingham et au comte de Hollande. Elle pensait que
toutes les femmes taient faonnes  son image, qu'il fallait
aimer son amant prsent, comme si l'on ne devait jamais le quitter,
et qu'il tait bon de le quitter ds qu'on s'apercevait qu'on ne
pourrait l'aimer toujours.

Elle se reprsentait, d'ailleurs, une union srieuse entre Louise
et le jeune peintre comme irralisable, et se persuadait de trs
bonne foi que c'tait rendre service  l'un et  l'autre d'lever
entre eux des obstacles adroits, moins pnibles qu'une sparation
brutale.

Elle les aimait de trs franche amiti en leur dressant ces
embches, et s'il lui en revenait quelques scrupules, elle
rassurait sa conscience par la conviction o elle se plaisait
qu'elle asseyait la fortune de Louise et qu'elle faisait le bonheur
de Philippe en le forant  se dclarer pour Henriette.

  [Illustration: Duchesne n'avait jamais souponn la sympathie de
  sa fille.]

Se doutant bien de la rpugnance qu'elle rencontrerait chez
Lafayette si elle l'engageait elle-mme  s'adoucir vis--vis du
roi, elle avait donc eu cette ide profonde de l'y faire pousser
par Philippe lui-mme.

Le lecteur sait les hsitations et la dfiance inne qu'avaient
inspires  notre hros les ouvertures de M. de Jars dans ce sens.

On serait tent de croire, maintenant, que les vnements qui se
succdent d'une faon si imprvue devaient amener la ruine de ces
plans de la duchesse, l'exil de de Jars, l'emprisonnement de
Philippe, la certitude o tait le cardinal des manoeuvres
ourdies chez la reine-mre, et enfin l'incident de la caricature,
qui allait se rendre implacable contre ses ennemis, tout venait 
l'encontre de ceux-ci.

Eh bien, tous ces faits, ou du moins l'un d'eux, contriburent au
rsultat souhait, tant les choses d'ici-bas s'enchevtrent souvent
en dpit de la prvision des plus habiles!

Duchesne, qui n'avait jamais souponn la sympathie de sa fille
pour son lve, ne tarda pas  en tre instruit par un message qui
vint le trouver au milieu de ses travaux du Luxembourg.

Ce message n'tait point sign, mais le porteur tait autoris 
faire connatre le nom de celui qui l'envoyait: on apprendra sans
tonnement que c'tait le pre Joseph.

Depuis quelque temps il s'entendait trop bien avec le peintre de la
reine-mre pour ne pas lui rendre ce bon office.

Il le prvenait donc, comme sa conscience lui en imposait le
devoir, que la jeune Henriette paraissait prise d'une folle et
coupable passion pour cet lve, qui s'tait, par son orgueil et
son ingratitude, rendu indigne de son matre.

Puis, un triomphant post-scriptum rassurait les craintes que cette
dcouverte lui pourrait inspirer, en lui annonant que le sjour du
Louvre tait devenu sans inconvnients pour la jeune fille, vu
l'incarcration de l'amoureux.

Duchesne, atterr par le premier avis, respira  celui-ci; mais il
n'en accourut pas moins au palais, o il eut avec sa fille une
querelle violente, dans laquelle il finit par la menacer de
l'enfermer dans un couvent si elle s'avisait de manifester la
moindre attention pour ce misrable barbouilleur qui dshonorait
son cole.

Henriette soutint le choc plus bravement que sa timidit et son
innocence ne permettaient de l'esprer. A chaque menace elle se
rclama de l'amiti de la reine-mre, qui ne permettrait pas qu'on
la perscutt.

C'tait le meilleur argument vis--vis de Duchesne, qui devait tout
 Marie de Mdicis et n'osait encore rompre vis--vis d'elle.

Mais il rsulta surtout ceci de particulier de cette explication,
que ce fut par elle que Henriette apprit l'arrestation de Philippe.

On prvoit ce qu'il en advint. Sa premire ide, aprs avoir pleur
et soupir bien fort, fut de chercher les moyens de lui venir en
aide, et tout naturellement elle se souvint de l'entretien avec le
chevalier dans la galerie des combles.

Elle rsolut de tenter pour son ami ce qu'elle avait song  faire
pour Chteauneuf, et elle courut trouver Louise.

A ce cri:

--Philippe est arrt!

La fille d'honneur fut prise d'une pleur et d'une motion telles,
que Henriette en demeura frappe. Elle-mme n'avait pas t plus
mue en apprenant cette nouvelle funeste.

Jusqu'alors chacune d'elles, renfermant en soi un secret qu'elle
n'osait qu' peine s'avouer  elle-mme, n'avait laiss paratre
aux yeux de l'autre aucun signe de cet amour, qui tait venu  la
sourdine, et s'tait longtemps ignor.

Mais le coeur,--le coeur des femmes surtout,--a pour saisir les
tmoignages de la passion une perspicacit plus subtile que le
langage parl. Elles comprennent avec leur me tout ce qui touche 
leur me.

Ces deux jeunes filles innocentes n'eurent besoin que de cette
minute pour reconnatre que le mme sentiment les occupait alors.

Leur moi, leur frisson, le tremblement de leur voix, l'instinct
surtout, leur dirent qu'elles taient rivales.

--Tu l'aimes!... s'cria Louise.

--Conviens-en, rpondit soudain Henriette, tu l'aimes aussi?

Et deux gros soupirs succdrent  cette explosion.

Mais, prestige adorable d'un premier, d'un sincre amour, ce ne fut
ni la haine, ni la jalousie qui sortirent de cet aveu mutuel. Ce
fut une alliance plus intime pour le bonheur du bienheureux objet
de cette double passion.

Il leur semblait si digne d'tre aim qu'elles ne s'tonnaient pas
de l'avoir aim  la fois, et puis elles s'avouaient, et c'tait l
comme leur consolation, qu'elles taient venues  lui de leur
propre mouvement, sans qu'il ost rien faire pour les attirer.

A toutes deux il avait adress de caressantes et douces paroles,
mais c'taient des mots fraternels, tout pleins de retenue et
d'exquise dlicatesse. Au fond du coeur, elles se flattaient
peut-tre chacune d'tre la prfre, mais il leur tait encore
permis de se demander s'il les aimait ensemble, ou seulement s'il
aimait une d'elles.

Alors aussi elles eurent comme l'intuition des nuages de son me,
des deux courants qui l'attiraient tour  tour, et dans un adorable
serment elles se jurrent de travailler  sa dlivrance, sans
arrire-pense, et de le forcer  se prononcer pour celle qui
aurait le plus fait pour lui.

C'tait un pacte hroque, et ce qui ne le fut pas moins, c'est
qu'elles l'excutrent sans une ombre d'hsitation.

L'amour est si puissant, si dsintress  cet ge, qu'il n'exige
mme pas de rciprocit: il se suffit  lui-mme.

Ce soir-l, il y avait une petite rception dans l'appartement de
la jeune reine.

La cour tait taciturne, car Richelieu, qui avait cru devoir se
montrer, promenait  travers les groupes un visage soucieux, un
regard proccup.

Anne d'Autriche causait, entoure de quelques dames, au nombre
desquelles se faisait remarquer sa favorite, la duchesse de
Chevreuse, qui cherchait par une gaiet factice  narguer le
cardinal et  lui donner le change sur ses anxits mortelles.

Quelques seigneurs jouaient silencieusement; divers personnages
allaient et venaient, et le roi, qui aimait assez  s'affranchir de
la raideur de l'tiquette en ces circonstances de famille, avait
quitt une partie avec Bassompierre et Roquelaure pour faire un
tour dans la galerie.

On savait qu'alors il n'aimait pas  tre entour, et l'on
s'abstenait de le suivre.

Soit hasard, soit prmditation, il se rencontra, vers l'un des
points les plus isols, avec mademoiselle de Lafayette.

Elle tait venue dcide  faire un effort sur elle-mme et 
rendre au monarque le sourire dont il ne manquait pas de la saluer
chaque fois qu'il la voyait, mais auquel d'ordinaire elle se
drobait sous une vive rougeur.

Innocente et pure comme elle tait, ses vises taient loin d'aller
aussi avant que celles de la duchesse. Si elle et compris  quoi
on prtendait la pousser, elle et recul du premier coup plutt
que de sauver Philippe par un sacrifice indigne de lui.

Mais la rputation immacule de Louis XIII tait de nature 
rassurer la plus craintive. Il ne s'agissait d'user envers lui que
d'une coquetterie innocente; de lui accorder, non pas des faveurs,
mais des semblants de faveurs. Un mot, un regard taient suffisants
pour le charmer; avec un serrement de main, elle tait sre de
l'affoler[15].

  [15] Le roi, dit l'auteur des _Intrigues galantes de la cour_,
  eut des matresses, mais ses amours taient purement spirituelles
  et d'me  me, et les jouissances en taient vierges.

Ne racontait-on point tout bas que la reine ayant reu un jour un
billet, l'attacha  la tapisserie de sa chambre, afin de ne pas
oublier d'y rpondre. Mais le roi, auquel elle voulait en laisser
ignorer le contenu, tant entr et ayant souhait le lire, Anne
d'Autriche fit signe  mademoiselle d'Hautefort, qui se trouvait
l, de le prendre et de le cacher. Le roi voulut le lui ter, et
ils se dbattirent assez longtemps en badinant, jusqu' ce que, se
voyant sur le point d'tre vaincue, la demoiselle d'honneur mit
vivement le papier dans son sein. Le jeu cessa aussitt, le roi
n'ayant os poursuivre le billet jusque-l.

Les ides de la duchesse pouvaient donc aller fort loin; il tait
permis  Louise, vis--vis d'un adorateur de cet acabit, de russir
sans perdre sa dignit.

Ainsi, elle tait venue bien dcide  se rendre le roi favorable,
pour l'amener  la grce qu'elle souhaitait, et cependant, quand
elle le rencontra, le courage faillit lui manquer, elle se troubla
et laissa choir sur le tapis un bouquet de roses printanires
qu'elle tenait  la main.

Le monarque, empress, se baissa pour le relever, et au moment de
le lui rendre, balbutia, sans trop bgayer:

--Si je le gardais, j'aurais quelque chose de vous...

Elle sentit que c'tait le moment dcisif; son nergie se retrempa
dans cette extrmit.

--Eh bien, sire, rpondit-elle avec un sourire auquel son motion
ajoutait un charme infini, partageons.

Sur quoi, prenant les fleurs, elle les divisa en deux paquets, dont
elle tendit le plus beau au roi.

Soudain, avec un -propos dont ont l'et cru incapable:

--Que ne puis-je, dit-il, tremblant plus qu'elle, partager ainsi ma
couronne avec vous.

--Votre couronne, sire, rpondit-elle soudain, gardez-la tout
entire, il vous la faut, pour faire justice  vos sujets...

--Justice? rpta-t-il en l'interrogeant du regard. Vous avez
quelque chose  me demander...? Tant mieux, c'est accord...

--Silence... fit-elle; on nous observe.

Le roi lui adressa un signe d'intelligence, et s'avanant vers le
groupe le plus proche:

--Messieurs, dit-il  haute voix, nous chasserons demain 
Saint-Germain.

Puis, se rapprochant de mademoiselle de Lafayette:

--Vous en serez... et vous me direz tout.

Richelieu, qui d'ordinaire ne perdait pas le roi de vue, n'avait pu
surprendre cet pisode de la soire.

Au moment o le monarque et la fille d'honneur se rencontraient, un
huissier pntrait dans les salons jusqu' l'Eminence et lui
glissait un mot  l'oreille:

--M. le lieutenant civil est aux ordres de monseigneur.

C'tait le mot d'ordre convenu entre lui et Laffmas.

Si bien que, tandis que Louis XIII et mademoiselle de Lafayette
changeaient les phrases et les procds dlicats que l'on sait,
Richelieu descendait au fond des cachots du vieux Louvre.

L, derrire une tenture, il assistait, invisible, au supplice de
la question, appliqu au malheureux marchand qui avait vendu la
fameuse estampe.

A chaque coin,  chaque coup de maillet, on et vu ses traits
frmir d'un contentement horrible, mais il prta vaillamment
l'oreille; le pauvre diable, cdant plus encore  l'effroi qu' la
douleur, poussa deux ou trois rugissements terribles, et tomba dans
une prostration d'o il fut impossible de le tirer.

Il fallut remettre l'preuve dcisive au jour suivant.




XV

LA LETTRE DE SANG.


Une nuit paisse comme celle qui recouvre les tombeaux enveloppait
le Louvre de son suaire. Les remparts, les tourelles, les donjons,
les btiments, tout se confondait en une masse opaque et noire avec
ce ciel menaant.

L'atmosphre tait pesante comme lui. Des vapeurs sulfureuses la
saturaient, et l'on et cru respirer l'air d'un volcan qui prlude
 une ruption.

C'est  peine si la grosse horloge du palais avait pu laisser
tomber, sourds et sans vibrations, les douze coups de minuit.

Tout se tenait immobile, oppress sous cette influence de la
nature.

L'horloge avait sonn depuis un quart d'heure, lorsqu'il se
manifesta un bruit presque imperceptible dans une des petites
chambres occupes par les femmes de la reine-mre.

La plus jeune de toutes, une enfant dont le sommeil paisible et pur
et ravi les anges, s'agita, par des mouvements indfinis d'abord,
sur sa couchette. Sa tte blonde tourna deux ou trois fois sur son
oreiller,  peine creus sous un si doux fardeau.

Elle semblait, dans ses rves, rsister  un rveil chagrin ou 
une voix importune, et s'obstiner dans le sommeil.

Mais cette voix tait plus forte, car la dormeuse, assoupie et
lgre, se dressa sur son sant, dans une pose de houri.

La main sur son front, elle coutait sans doute la voix
immatrielle qui se rvlait  son esprit.

Il fallait qu'elle ft trangement puissante, car l'enfant se
laissa bientt glisser de sa couche, et passant ses petits pieds
roses dans les pantoufles dposes tout auprs, elle se dressa
impassible et morne, les traits graves, la prunelle  moiti close,
mais fixe et sans regard, et marcha vers la porte.

Tout tait noir autour d'elle, mais elle se dirigeait dans ces
tnbres opaques avec cette sret et cette confiance irrflchie
de la machine qui obit  son moteur, et qui passe l o l'tre
raisonneur se verrait arrt.

Elle traversa le vestibule du rez-de-chausse, comme elle avait
travers le reste. Sa main vint se poser sans hsitation sur le
pne qui donnait accs dans la cour du Louvre, au moyen d'un perron
de quelques marches orn de doubles colonnes, supportant, comme une
marquise, le balcon du premier tage.

A peine avait-elle touch le bouton de cette dernire porte qu'une
batterie lectrique sembla clater sur le palais. De longs clairs
rougetres sillonnrent l'espace, et la foudre, clatant au milieu
de tonnerres formidables, branla le royal sjour jusque dans ses
fondements. Des flammes bleutres clairrent la la pointe des
verges de fer o pendaient les girouettes et coururent comme autant
de feux follets le long des crtes et des pis fleurdeliss qui
couronnaient les toits.

L'orage, longtemps concentr dans les nuages de plomb, rompait
enfin ses outres; les secousses, les dchirements se succdaient
sans relche, comme si le ciel avait dclar  ce palais des grands
de la terre une guerre implacable. Les vitres frmissaient, dans
leurs rseaux de mtal, les arbres des parterres se tordaient sous
les coups de l'ouragan et balayaient le sol de leur fate, quand
ils ne joignaient pas les craquements de leurs troncs briss aux
craquements de la foudre.

Bientt les cataractes du ciel s'ouvrirent pour un nouveau dluge.
La pluie et la grle, avec leurs bruits sinistres, se joignirent au
mugissement du vent, aux dtonations de l'orage; le feu et l'eau se
disputaient l'empire.

Mais l'influence qui attirait la jeune fille hors de son
appartement la rendait aussi insensible aux choses extrieures. Ni
l'horreur de la tempte, ni la bourrasque qui la fouettait au
visage, ni la pluie qui avait en une seconde imbib ses lgers
vtements de mousseline, ne pouvaient l'arrter quand la volont du
prophte tait sur elle.

Elle descendit le perron, et battue par l'orage qui emportait des
lambeaux de son charpe, qui droulait les longues tresses de sa
chevelure,  travers le sable dtremp des alles qui souillait ses
pieds de nymphe, elle atteignit le but o nous l'avons dj vue se
rendre une fois,--le soupirail de la cellule du pre Joseph.

Ici ses jambes s'arrtrent d'elles-mmes, sans que sa volont y
ft pour rien, ses genoux s'inflchirent, elle se baissa lentement.

L'orage grondait, la pluie versait toujours autour d'elle ses
torrents.

C'est pour le coup que les passants l'eussent prise pour une morte!
Rien en sa personne n'indiquait plus la vie; sa chevelure, partie
enroule autour de son col, partie colle en mches glaces le
longs de ses paules, ses yeux presque ferms, ses joues ples
comme l'ivoire et ses lvres plus ples encore, ses membres raidis,
froids comme la pierre, tout en elle paraissait d'un cadavre ou
d'un spectre. Il et fallu dcouvrir un faible battement du
coeur.

--Matre, dit-elle de cette voix trange et saisissante qui
n'appartient qu'au magntisme et  l'extase, vous m'avez appele,
me voici.

--Je vous attendais, rpondit le prisonnier. Avez-vous souffert
pour venir?

--Je n'ai pens qu' venir.

--Et vous en serez rcompense, car il s'agit de votre bonheur et
de la sret de tous ceux qui vous sont chers.

--Tous  cette heure sont malheureux et perscuts.

--Ne pouvez-vous me dire ce qu'il faut faire pour mettre fin 
leurs maux?

--Je le pourrai, si vous me donnez la force et la lumire.

L'vocateur tendit avec nergie les mains vers elle, et la
fascinant des rayons ardents de ses yeux:

--Voyez!... ordonna-t-il.

--Toujours le cardinal et l'homme gris... rpondit-elle.
Implacables, le sang ni les supplices ne leur cotent rien. Tout
pour la domination; le cardinal immole ce qui lui fait obstacle
pour rgner sur le roi, et le moine ce qui menace son influence sur
le cardinal.

--Voyez! voyez!... ritra l'vocateur en lui imposant, avec une
nergie nouvelle, la lucidit qui ne connat ni les obstacles
matriels, ni les distances. O est le cardinal en ce moment?...

--Tandis que tout repose dans le Louvre, il veille... Oui, c'est
bien lui; le voil affaiss sur son sige, enferm au plus profond
de son appartement... Ses traits sont livides, ses lvres amincies
frmissent de rage... La tempte du ciel n'est rien auprs de celle
qui bouleverse son cerveau...

--Que fait-il?... Est-il seul?...

--Il promne sa main crispe sur des feuilles  moiti crites, o
restent des lacunes blanches; la place pour mettre des noms... Un
homme est l, toujours le mme, l'invitable moine... Cet homme lui
fournit de nouveaux feuillets  mesure qu'il a sign les
prcdents... et ds qu'ils sont signs, il les enlve et les
amasse... Il en a dj une pile norme... et le cardinal signe
toujours.

--Et ces papiers, que contiennent-ils? Lisez, je le veux!... Elle
se tordit sous la puissance de son regard lectrique, un son
douloureux sortit des profondeurs de sa poitrine.

--Il n'est pas besoin de lire ces lignes pour comprendre que
chacune est un arrt de proscription, de torture ou de mort... Ah!
s'cria-t-elle d'une voix plus perante, quel sourire infernal,
quel regard cruel!... Voici un de ces blancs-seings que le moine
met  part, dans un endroit que seul il connat... A qui le
rserve-t-il, mon Dieu?... Je sens une fibre se briser dans mon
coeur... Philippe!... C'est l'arrt de Philippe!

Et elle s'abma un moment dans l'amertume de sa douleur, car cette
vision avait pour elle tout le relief de la vrit.

Le prophte lui laissa ces quelques secondes de rpit. Mais
revenant alors  la charge, aprs avoir calm ses angoisses par des
passes bienfaisantes, il continua ses questions et obtint de
nouvelles rponses, nettes autant que prcises, sur les actes les
plus secrets du ministre et de son confident. Aprs quoi, reprenant
l'objet interrompu:

--Du courage, ma fille, dit-il avec cette autorit de parole qui
faisait oublier son ge, parlez-moi encore de Philippe.

--De Philippe? Retenu injustement, il souffre... Je le vois; sa
prison n'est spare de la vtre que par un mur... il veille
tristement en pensant  moi...

  [Illustration: Une chasse  Saint-Germain.]

--Cherchez bien; n'existe-t-il aucune ressource pour le sauver?...

--Si fait, rpondit-elle vivement. Il possde un talisman qui peut
lui donner dans l'estime et dans l'affection du cardinal une place
telle que celui-ci n'ait plus rien  lui refuser, ni votre libert
ni celle de nos amis.

--Parlez, parlez toujours; quel est ce talisman?

--Un mdaillon, un portrait de femme cach sur sa poitrine...

--Vous tes sre de cela?

--Oui. Que Philippe mette ce portrait sous les yeux de monseigneur
de Richelieu, et celui-ci est vaincu, et le moine ne peut plus nous
nuire!

Le prisonnier resta assez longtemps pensif, puis enfin:

--Ne peux-tu, demanda-t-il  Henriette, te souvenir une fois
seulement, tant rveille, de ce que tu as vu et dit pendant ton
extase?

Elle secoua lentement la tte, et laissa pniblement tomber un mot:

--Non.

--Ne peux-tu te rappeler au moins ce que je vais te dire?

Mais elle rpondit encore d'une voix expirante:

--Non.

--Alors, fit  son tour dans une tristesse mortelle frre Jean,
Dieu nous abandonne; nous n'avons plus qu' courber le front et 
attendre, le malheur est sur nous.

Il y eut une nouvelle pause plus prolonge que les prcdentes. La
jeune fille, change en statue du dsespoir, demeurait anantie,
les genoux meurtris sur la pierre, la tte appuye contre la
muraille visqueuse, trempe par la pluie. Elle et pu mourir 
cette place si l'influence qui l'y avait amene ne lui ft venue en
aide.

Frre Jean tendit encore  plusieurs reprises les mains vers elle,
et chaque fois elle semblait ressentir une sensation de calme et de
bien-tre.

--Henriette, lui dit-il, du courage! Nous blasphmions en
dsesprant du Ciel... il m'a envoy une pense de salut... Une
minute encore, et je te congdie avec l'arme qui doit nous protger
tous. Patience, attends-moi!

--Faites et ordonnez, matre, je ne suis l que pour obir.

Frre Jean venait, en effet, d'tre frapp d'une inspiration
prcieuse. Descendant de l'chafaudage sur lequel il lui fallait se
hisser pour parvenir au soupirail et communiquer par la voix avec
la jeune visionnaire, il s'approcha des rayons o le pre Joseph
plaait ses livres mystiques.

Il dtacha le feuillet blanc servant de garde  un large in-folio,
et l'tendit sur la petite table,  porte de la lampe qui jetait
dans ce lieu funbre sa misrable clart. Mais, pour crire, il lui
fallait encore une plume et de l'encre, et le capucin avait eu soin
d'enlever tous ces objets quand il avait chang sa cellule en
prison.

En homme que les obstacles ne rebutent pas, il fouilla du regard
tous les recoins, et n'ayant rencontr rien de mieux, il arracha
l'un des clous qui fixaient l'image du Christ  la croix du
prie-Dieu.

Un sourire amer se dessina sur ses lvres  l'ide de ce
rapprochement: il n'avait enlev le clou de l'image bnite que pour
le plonger dans ses propres veines. Une ligature fit gonfler celles
de son poignet, et il l'ouvrit rsolument pour y puiser.

De sa main droite, ferme et libre, il traa alors ces trois lignes
en caractres de sang:

Que Philippe prsente au cardinal le mdaillon qu'il porte sous
son pourpoint, ses ennemis sont battus et son bonheur commence.

Puis il ajouta en forme de post-scriptum:

Quand vous serez libre, n'oubliez pas ceux qui restent captifs.

Chaque mot tait le prix d'une goutte de sang, car la pointe de fer
oxyde, tait un mauvais conducteur, et le sang se figeait et se
coagulait presque instantanment sur la rouille qui la rongeait.

Mais il avait crit tout ce qu'il importait d'crire pour l'heure.
Reprenant donc l'escabelle et la table, il rebtit son chafaudage
et se hissa jusqu' l'troit orifice.

--Henriette, dit-il, m'entendez-vous encore?

Elle s'agita, et se penchant vers lui:

--Que voulez-vous, matre?

--Approchez-vous jusqu'au bord des barreaux de fer, et tendez le
bras aussi avant que possible.

Elle se coucha sur la terre et passa le bras, comme on le lui
ordonnait,  travers les grilles.

--Recevez ceci, continua frre Jean en lui confiant le papier pli,
et mettez-le dans votre corsage.

Elle continua d'obir, avec cette soumission automatique qui
signale les actes des somnambules magntiss.

--A prsent, vous pouvez aller, lui dit-il; si ce moyen choue,
c'est que la destine est vritablement contre nous, et que je me
suis trop ht de louer Dieu!...

Et il tendit pour la dernire fois les mains vers elle, afin de
lui donner de la force.

Puis il redescendit de son observatoire, remit chaque chose en
place dans la cellule, assujettit le clou consacr dans la plaie du
Christ. Aprs quoi, pour expier sans doute sa profanation, il
s'agenouilla sur le prie-Dieu, o, suivant son habitude, il tomba
dans une de ces longues mditations extatiques qui remplaaient
pour lui le sommeil, et dans lesquelles il percevait des
rvlations si incomprhensibles au monde qu'elles lui avaient valu
son nom de visionnaire.

Certes, il avait eu une heureuse et intelligente pense en traant
le billet qui devait suppler au mutisme d'Henriette. Celle-ci,
veille, ne se rappellerait plus rien des vnements qui avaient
travers son imagination durant l'extase. Sous ce rapport, son
esprit tait une glace qui ne conserve plus rien du reflet qu'elle
a saisi au passage.

Mais grce  cet expdient, elle allait trouver  son lever, dans
son corsage, le papier prcieux, et ces indications suffiraient
pour dnouer la trame tnbreuse ourdie par le franciscain contre
le jeune homme dans un but connu de lui seul.

Faire tenir cet crit au prisonnier n'tait plus qu'un embarras
secondaire pour la favorite de la reine-mre, la protge de
l'adroite duchesse de Chevreuse. D'ailleurs, en mettant les choses
au pis, frre Jean, plus initi qu'elle-mme  ses propres
sentiments, possdait la conviction que dans un moment de dsespoir
elle s'adresserait au cardinal en personne plutt que de laisser se
prolonger davantage les ennuis et les prils de son amant.

Tout tait donc calcul pour la russite sans qu'il y et lieu de
prvoir une chance contraire.

La jeune fille, ranime par l'nergie communicative du visionnaire,
se redressa plus ferme, plus tranquille qu'en aucun instant.

L'orage s'tait dissip, la pluie avait cess, mais de gros nuages
blancs couraient rapidement au ciel, disputant  la terre la clart
que la lune cherchait  y faire descendre. Le vent ne s'tait pas
tu entirement, il sifflait en gmissant dans les tourelles et les
colonnades, et faisait onduler les plis de la tunique du fantme
qui traversait la cour.

Henriette avait pass insensible  travers la foudre et la grle,
elle n'entendait pas le vent, et chaque pas de sa marche rgulire
la rapprochait du perron de la reine-mre.

La tte un peu inflchie, les bras pendants,  moiti cachs sous
la batiste de son charpe, les cheveux drouls sur ses paules
nues, tels qu'il avait plu  la bourrasque de les disposer, elle
tait belle et effrayante comme une willis vaincue qui rentre au
chant du coq dans sa grotte-enchante.

Elle franchit les degrs du perron, et commena  traverser
celui-ci pour atteindre la porte demeure entrebille.

La lune perant alors une claircie illumina avec splendeur ce coin
du Louvre. Elle semblait faire une aurole  la blanche apparition;
dont la silhouette nageait dans cette clart vaporeuse.

Son charpe couvrait  peine le haut de ses paules, et son corsage
sans agrafe laissait  nu la naissance de trsors virginaux dont un
chrubin et t envieux.

Et voil qu'au moment o elle franchissait la dernire marche,
quelque chose, une ombre informe, se remua derrire les colonnes
qui ornaient le perron.

Un homme,--un autre spectre, envelopp, celui-ci, de longs
vtements de couleur sombre,--se dtacha d'un pilastre; et
s'avanant vers la promeneuse, qui ne le voyait point, il tendit
vers ce sein adorable son long bras noir.

L'hyne, en qute d'une victime; n'a pas la prunelle plus ardente
que la lueur qui s'chappa de ses yeux.

Mais ce n'taient ni ces charmes naissants, ni ce sein d'albtre
qui attiraient son oeil et sa main.

Un papier apparaissait, au milieu de ces appas que nul homme
n'avait contempls encore, et ce papier seul fascinait ce
personnage. C'tait lui qu'il convoitait, ce fut lui qu'il saisit
et qu'il enleva sans effort,  peine retenu qu'il tait sous la
gaze infidle.

Ds qu'il le tint, ses doigts s'y cramponnrent, et l'levant en
l'air, de faon  braver le ciel, il poussa dans sa folle joie un
cri de hibou en belle humeur, qui et donn l'alarme aux vigies des
porteaux si elles ne l'eussent pris pour le grincement d'une
girouette.

Ce cri lch, il se rapetissa sur lui-mme, se faufila  la manire
des reptiles, et disparut sans laisser de trace, dans quelque fente
de muraille peut-tre.

Quant  la jeune fille, inerte, insensible, elle n'avait rien vu,
rien senti; sa marche n'avait pas t ralentie une seconde, et elle
regagnait avec une tranquillit parfaite sa couche et son sommeil.




XVI

LA FAVORITE.


Louis XIII n'prouvait pas pour Saint-Germain la rpugnance
superstitieuse que devait ressentir son successeur. De ce palais,
o pourtant il devait mourir, il contemplait, sans en tmoigner
aucun effet, les flches de Saint-Denis, cette ncropole des rois
trpasss.

Lorsqu'il n'tait ni  Fontainebleau, ni au Louvre, il aimait 
partager son temps entre cette rsidence et la maison de chasse de
Versailles, avec cette distinction qu'il paraissait affectionner
Saint-Germain dans ses rares priodes de gaiet et de plaisir; et
qu'il se retirait volontiers  Versailles, comme dans une thbade,
au milieu de ses plus noires humeurs ou de ses ennuis politiques.
On voit que c'tait prcisment tout l'oppos de ce que devait
faire Louis XIV.

Dans la situation de ces deux tapes royales, Louis XIII avait
incontestablement raison: Versailles existait,  peine, mais
Saint-Germain tait dj, ce qu'il est rest, un sjour splendide.

Le chteau actuel date de Franois Ier, qui le fit lever sur les
fondations de l'ancien, dont l'origine remontait au roi Robert. La
France n'a pas compt un monarque qui se soit plu davantage 
embellir ce palais, tout peupl de souvenirs historiques, o les
chroniques galantes se mlent aux drames les plus sombres.

Ce n'est pas notre tche d'voquer ces mmoires, ni mme de nous
tendre sur la description de ces lieux clbres  tant de titres.
Qui ne connat pas d'ailleurs cette construction de plan, si
bizarre et d'aspect si pittoresque,  la fois lgante comme une
villa et imposante comme un donjon? Quatre de ces cinq faces,
bties alternativement, par assises et par compartiments, en pierre
avec brique, forment une sorte de mosaque qui attire l'oeil; la
cinquime, la principale, est en pierre et d'un aspect tout autre.

Mais les grilles, les fosss, les tourelles qui les protgent en
effacent bien vite le ct riant, et rappellent que toutes les
rsidences royales taient nagure en mme temps des citadelles. A
l'poque o se passe notre rcit, presqu'au milieu du dix-septime
sicle, le Louvre lui-mme n'tait-il pas encore flanqu
d'innombrables tours, couronn de crneaux, perc de meurtrires,
entour de fosss?

Les moeurs et les usages avaient habitu chacun  ces
accessoires, et la gaiet de la cour, quand il tait permis  la
cour d'tre gaie, n'en subissait aucune atteinte.

Or, pour l'instant, la cour manifestait le plus vif entrain. En
dsignant Saint-Germain pour thtre des chasses annonces, le roi
avait implicitement entendu inviter chacun  se montrer joyeux, et
quoique l'enjouement ne ft gure  l'ordre du jour, on n'avait eu
garde de manquer  cette consigne.

Tout le monde tait l, c'est--dire tout le personnel minent de
cette cour si profondment divise en deux camps. Les champions
sentaient l'approche d'un engagement srieux; c'tait l'heure de se
tenir prt et de ne rien perdre des chances de chaque parti.

D'une part, donc, on remarquait les deux reines, car Anne
d'Autriche n'avait pas moins  se plaindre de Richelieu que Marie
de Mdicis, et leurs griefs, tant pareils, les avaient
rapproches. Autour d'elles, leurs dames d'honneur, leurs
confidentes;  la tte de toutes, la belle et intrigante duchesse
de Chevreuse, mesdemoiselles de Vieux-Pont, de Saint-Georges, de
Clmerault, la princesse de Conti. Puis, parmi les gentilshommes,
Bassompierre, l'ami avr de cette dernire dame, et dj presque
aussi antipathique au cardinal que Chteauneuf. C'est dire que le
marchal avait amen avec lui le plus grand nombre possible des
ennemis du ministre.

D'un autre ct, on pouvait apercevoir l'invitable, l'ubiquiste
franciscain, le pre Joseph, le cardinal de Lavalette, autre
doublure de Richelieu; Bullion, son surintendant; ses favoris ou
plutt les cratures dont il tait le Mcne: Boisrobert, Beautru,
Raconis, dont le zle devait tre le marchepied pour l'vch de
Lavaur; sa nice, madame de Combalet, et,  la suite de ces beaux
esprits, un essaim d'ambitieux et d'intrigants.

Nous signalons, dans un paragraphe  part, un personnage dont le
nom a dj figur dans notre rcit; c'est--dire ce Boisenval que
chaque parti croyait pouvoir revendiquer; un homme serviable 
l'excs, souriant et saluant toujours.

Si le cardinal ft venu, on n'et pas manqu de s'occuper de sa
prsence, mais il avait jug  propos de rester au Louvre, et son
absence tait bien autrement commente! Personne ne croyait aux
prtextes qu'il avait allgus, on le connaissait trop pour ne pas
voir une tactique dans cette abstention, mais laquelle? Nul n'et
su le dire.

Enfin, il y avait deux personnes qui dominaient l'attention:
c'tait le roi d'abord, et, presque  l'gal du roi, la fille
d'honneur de la jeune reine, Louise de Lafayette.

Par une exception sans prcdent, Anne d'Autriche, qui se montrait
volontiers jalouse des prfrences platoniques du roi pour quelques
dames, voyait sans dplaisir la faveur qui tendait  descendre sur
mademoiselle de Lafayette. Elle ne s'en montrait que plus gracieuse
pour la belle enfant, et  chaque prvenance du monarque vis--vis
de celle-ci elle en ajoutait une de sa part.

Les courtisans en taient tonns; les uns en prouvaient quelque
scandale, les autres en tiraient des consquences ironiques; le
lecteur, plus clair, n'y verra sans doute qu'un rsultat des
adroites manoeuvres de la duchesse de Chevreuse, qui, matresse
de l'esprit de la reine, savait lui prouver que la fortune de
Lafayette devait entraner la ruine de l'ennemi commun. La duchesse
n'avait pas de peine non plus  dmontrer, car c'tait vrai, qu'en
tout ceci la gnreuse enfant se laissait pousser par ses amis et
guider par son coeur, ne voyant dans la protection royale que le
bonheur et le salut de ses amis.

La partie tait donc fortement engage, et Richelieu et t
ncessaire pour soutenir sa propre cause, sans ses fidles
reprsentants, et surtout sans le plus tenace de tous, le pre
Joseph.

Louise n'intriguait pas, elle en et t incapable; sa grce, sa
douceur sraphique, son exquise beaut taient ses seules armes;
ses sourires et ses regards reconnaissants et mlancoliques, ses
arguments. Mais les deux reines, mettant  profit l'absence de
Richelieu, ne manquaient pas une occasion de semer, dans l'esprit
de leur poux et de leur fils, la dsaffection et le mpris pour
cet antagoniste odieux.

Pour ne rien omettre de cet imbroglio, Marie de Mdicis, qui avait
pour son second fils, Gaston d'Orlans, une de ces tendresses
aveugles qu'prouvent parfois les mres pour les plus mauvais
sujets de leurs enfants, visait  un rapprochement des deux frres.
C'et t un chec clatant et dcisif pour le ministre, qui avait
dploy des trsors de diplomatie afin d'entretenir l'antagonisme
entre eux, et qui dtestait le frre du roi  l'gal de tous ses
ennemis en bloc.

Pour tre juste, il est bon d'ajouter que si le cardinal n'avait eu
que de ces antipathies, elles eussent pu se justifier. Gaston, ou
_Monsieur_, suivant le langage de la cour, tait un des libertins
les plus fous et les plus dangereux; toutes les extravagances
coupables et honteuses formaient ses distractions favorites. Ses
hauts faits en ce genre,--le seul qu'il cultivt d'ailleurs,--sont
demeurs relgus dans les bas-fonds de la chronique scandaleuse,
o la plume qui se respecte ne saurait les voquer sans des
haut-le-coeur.

Prises en elles-mmes, les intrigues de cour qui caractrisrent 
cette poque le rgne de Louis XIII n'eussent t que misrables;
mais au-dessus des tactiques et des passions ambitieuses elles
avaient comme enjeu l'honneur des familles, le saint respect de
l'innocence, le repos et la vie des gens.

Que faisait Richelieu, rest seul dans son terrible repaire? Comme
la bte froce qui prpare ses massacres, aprs avoir rempli de
blancs-seings les mains de son pourvoyeur, il dressait les plans
des chambres ardentes, des tribunaux criminels, des commissions
extraordinaires qui devaient,  la Conciergerie, au Chtelet, 
Vincennes, et jusque dans ses chteaux particuliers de Rueil et de
Bagnres, rendre  huis clos ces arrts sinistres o les plus
illustres victimes, condamnes sur un soupon, sur un doute, ne
sortaient des tortures de l'audience que pour passer par le fer du
bourreau.

Terrible poque, comparable seulement aux jours les plus sombres de
l'Espagne.

Cependant on riait  Saint-Germain: un regard de jeune fille avait
rveill dans l'me du jeune roi le sentiment de la vie, de la
beaut et du plaisir. L'absence de l'Homme-Rouge lui donnait un peu
de rpit. Il se rassrnait  l'air pur de cette rsidence
splendide. Ses scrupules se dtendaient au respir de cette nature
si large et si plantureuse. Il redevenait meilleur  la pense que
lui aussi, comme tous ses sujets, pouvait tre aim pour lui-mme.

tonn de ce bien-tre nouveau, il cartait l'ide d'un retour 
Paris; les crneaux du Louvre lui apparaissaient comme un mchant
rve. Il avait voulu une chasse, il voulait une fte de nuit, aprs
la fte un concert, aprs le concert une de ces reprsentations
scniques dont Boisrobert et Bautru taient les organisateurs
privilgis en des temps plus heureux. Si bien que, de plaisir en
plaisir, de distraction en distraction, il s'arrangeait mentalement
un programme de plusieurs semaines.

En rsum, ces joies ne duraient encore que depuis trois jours;--il
est vrai que c'est beaucoup ou bien peu, quand on n'en a pas
l'habitude. Le roi s'y abandonnait avec d'autant plus d'entranement
qu'il n'tait pas sans de vagues apprhensions, et que, s'tonnant
avec tout le monde de la rsignation de Richelieu, il s'attendait 
le voir survenir, comme un mauvais gnie, au plus beau moment.

Soit timidit, soit entrave inconnue, soit malencontre, il n'avait
pu se trouver encore,  son dsir, seul avec Lafayette. Mais il lui
faisait parvenir mille petits prsents; il l'entourait d'attentions
dlicates, il lui prodiguait les distinctions les plus envies; il
ne se passait pas un matin qu'elle ne trouvt sur sa toilette un
crin, un bijou, une parure, ou que Boisenval ne se tnt dans son
antichambre, attendant son apparition, pour lui remettre des fleurs
au nom du plus auguste personnage de la cour.

Les faons obsquieuses et pliantes du courtisan avaient gagn la
confiance du faible monarque, plus faible encore depuis qu'il tait
sincrement amoureux, et Boisenval, devenu son confident, servait
d'intermdiaire entre lui et l'inexprimente jeune fille.

Le roi, du naturel qu'on lui connat, n'tait pas fch de faire
faire sa cour par procuration; l'embarras qu'il aurait eu 
exprimer les choses galantes qu'il ressentait pour mademoiselle de
Lafayette disparaissait quand il n'avait plus qu' les communiquer
 un commissionnaire qu'il connaissait insinuant et plein de
paroles dores.

  [Illustration: Le roi n'tait pas fch de faire faire sa cour
  par procuration.]

Louise, guide par ses mobiles secrets, ne manquait pas de rpondre
en termes bienveillants. Si l'amour tait impossible de sa part, du
moins il est probable qu'elle tait sincre dans l'assurance de son
dvouement, de sa gratitude, car sa gnrosit inne ne pouvait pas
rester indiffrente  tant d'affection, et sa bont lui inspirait
une commisration douce pour ce pauvre prince dont elle apprciait
mieux les soucis et le dlaissement.

A ce degr, il tait impossible qu'un tte--tte ne devnt pas
facile entre le roi et la fille d'honneur. Boisenval tait l,
d'ailleurs, qui sut le prparer si adroitement que la reine Anne
elle-mme n'en eut aucun soupon.

Ce fut, non pas dans une partie de chasse, mais le soir mme de la
fte musicale, entre le commencement du concert et la collation qui
la sparait de la seconde partie.

La grande galerie regorgeait d'autant plus de monde qu'il avait
fallu en rserver un bon tiers pour l'estrade improvise accorde
aux chanteurs et aux instrumentistes. Malgr tout le respect d 
l'tiquette, les rangs s'taient trouvs confondus et houleux dans
le personnel des auditeurs, lorsque le roi avait donn le signal
d'un entr'acte en se levant de son sige.

Il en avait profit pour gagner la terrasse; Boisenval s'tait
rencontr tout  point auprs de Louise pour lui offrir son bras et
la conduire, sans veiller les doutes, jusqu'au bas du perron, o
il tait demeur en vigie pendant que la fille d'honneur et le
souverain se runissaient.

Cette petite manoeuvre s'opra si promptement que Louis XIII
n'attendit pas cinq minutes.

En apercevant Louise arrte  deux pas du perron et n'osant
s'avancer, il franchit la distance, et par un excs de hardiesse
dont il s'merveilla lui-mme:

--Mademoiselle, balbutia-t-il, refusez-vous mon bras?

--Oh! sire, rpondit-elle, quelle faveur...

Nous serions trs embarrass de dire lequel tremblait le plus. Mais
le roi tait lanc dcidment.

--La faveur est pour moi... rpliqua-t-il.

Et ils marchrent quelques pas sans rien ajouter.

La soire tait magnifique, le lieu divinement choisi.

Derrire eux, de longs parterres dont les senteurs enivrantes se
dgageaient  profusion  cette heure propice, et embaumaient
l'atmosphre. A gauche, les clairires du parc, domines par les
massifs de la fort, avec le bruit vague des feuilles et des
branches. Sur la droite, par un contraste tout potique, le palais
dbordant de clarts et d'harmonies.

En face,  perte de vue, le panorama ferique sur lequel le ciel
toil tendait un voile de gaze lumineux, prtant aux valles, aux
coteaux, aux plaines ou aux bois une physionomie nouvelle, dont le
vague apportait de mystrieuses rveries.

--Oh! que c'est beau ici!... s'cria Louise enthousiasme.

--Et qu'il ferait bon y tre aim!... rpondit le roi, dont le bras
pressa imperceptiblement celui de sa compagne.

Ce mouvement si lger la rveilla de sa contemplation, et se
rappelant pourquoi elle tait venue:

--Aim, sire! Doutez-vous donc que vous le soyez?... Votre cour,
vos sujets...

Il soupira en secouant sa longue chevelure noire.

--Vous non plus, vous ne voulez pas me comprendre.

--Si fait, mon prince; je sais qu'il y a en vous une me gnreuse,
un grand coeur, de nobles aspirations, et que vous mritez qu'on
vous aime.

--Oui, reprit-il avec obstination, mais on ne m'aime pas.

--Vous vous trompez, sire, ou plutt vous ne voyez pas que
l'affection qu'on prouve pour les rois n'est pas faite comme celle
qu'inspire le commun des hommes; la majest de la couronne inspire
un respect...

--Non, interrompit-il avec un peu d'amertume, il n'y a pas deux
sortes d'amour; ce sont les courtisans qui adorent la tte
couronne, mais c'est le coeur d'o vient la tendresse.

Il lui avait fallu plus d'un effort pour achever cette longue
phrase, la timidit se joignait  son infirmit naturelle pour
embarrasser sa langue.

La bonne et brave Louise, loin d'y voir un sujet de raillerie,
sentit sa commisration s'en accrotre, et d'un ton convaincu:

--Croyez-vous donc, sire, fit-elle, que ce soit l'intrt ou
l'gosme qui me retienne ici,  cette heure, aux dpens de ma
rputation, et que dans cette dmarche imprudente il n'entre pas un
dvouement sincre pour votre auguste personne?

Il se sentit plus mu encore.

--Oh! merci!... dit-il.

Puis ils firent de nouveau quelques pas silencieux, et ce fut lui
qui reprit:

--Votre dvouement pourtant ne va pas jusqu' la franchise.

--Que voulez-vous dire, mon prince?...

--L'autre soir, au Louvre, vous aviez entam un entretien dont
j'attends encore la fin et l'explication.

--Excusez-moi, Majest, si je n'ai point os revenir sur cette
question. Je vous ai assur de mon dvouement, et le dvouement
vite d'tre importun.

--Oui, mais le dvouement vrai est confiant, et vous voyez bien que
c'est l ce qui manque au vtre.

--Je saurai donc vous prouver le contraire.

--Parlez, non comme  un roi, mais, ainsi que vous le disiez, comme
 tout autre de mes sujets.

--Cependant, sire, vous tes le matre.

--Le matre?... rpta-t-il avec une lgre ironie; puis s'animant:
Eh bien, oui, pour vous, pour vous servir, je saurai l'tre.

--Voil un beau mot.

--N'aviez-vous pas une grce  me demander?

--Oui, sire, une grce qui intresse plus encore la dignit et
l'intrt de Votre Majest que ceux qu'elle consolerait.

--Qui donc sont ceux-l?

--Au milieu des joies qui se succdent ici, des surprises
charmantes qui closent sous vos pas, rpondez  votre tour avec la
sincrit que vous exigez de moi, sire. La foule qui se presse
dans ces salons, l'harmonie de cet orchestre exercent-elles sur
vous une telle influence qu'elles vous empchent de remarquer des
vides, de constater des absences, de regretter des voix
respectueuses et fidles qui manquent  ce concert?...

Un nuage envahit les traits du faible monarque, et trahissant sa
proccupation:

--En effet, M. de Richelieu manque  ces ftes...

--Qui vous parle de M. de Richelieu, sire?... rpliqua-t-elle avec
une chaleur croissante. Il se retrouvera bien, lui; n'en soyez pas
en peine!... Mais que Votre Majest cherche autour d'elle o sont
MM. de Chteauneuf, de Jars, de Marillac, de Thou? L'lite de votre
noblesse disparat une  une, carte par une puissance
tnbreuse...

--Prenez garde, fit-il en portant autour de lui un regard inquiet,
si le cardinal venait  savoir!...

--N'tes-vous pas le matre, sire? ne le disiez-vous pas tout 
l'heure? L'amour vient plus souvent qu'on ne pense de l'estime et
de l'admiration. Vous voulez qu'on vous aime... veuillez rgner,
alors. On aimera le monarque magnanime, mais on ne saura jamais que
plaindre le prince faible qui dlgue son autorit  un ministre
indigne.

Les conseils persistants des deux reines avaient prpar le roi 
entendre ce langage.

--Et si ce ministre perdait sa puissance, que me demanderiez-vous?

--Je vous dirais encore, sire: Ce ne sont pas seulement les
gentilshommes de la naissance, ce sont ceux du talent que l'on
perscute! Les crivains et les artistes sont une des gloires de
votre rgne; eh bien, sans raison, sans justice, on les frappe, on
les crase!

--Mais, murmura Louis XIII, cet homme a donc jur de me rendre
odieux au monde entier. Citez-moi les noms de ces perscuts.

--Pour l'heure, je me contenterai d'un seul, parce que celui qui le
porte est le protg de Madame Mre, et qu'on ne connat pas
d'autre motif  la perscution qui l'atteint... Il se nomme
Philippe de Champaigne...

--Et vous souhaitez la libert de ce prisonnier?

--En l'accordant, sire, c'est aussi  Madame Mre, que vous serez
agrable.

--Il suffit. Hol! monsieur de Boisenval! appela-t-il.

Le courtisan accourut.

--Qu'est-ce que j'entends? s'cria le roi, avec la vhmence qui
est le courage des caractres pusillanimes, surtout quand ils ne
sont pas en face de la personne dont ils ont  se plaindre. Que se
passe-t-il donc dans le Louvre monsieur? Quelles perscutions
exerce donc M. le cardinal  mon insu qu'il dtienne sans raison
les fidles serviteurs de ma mre?...

--Ah! fit le courtisan avec un sourire mielleux. Votre Majest veut
parler de ce jeune peintre?...

--Vous prenez cela d'une faon bien lgre, ce me semble...

--Votre Majest et mademoiselle de Lafayette le comprendront et
m'excuseront, quand je me serai accus d'une inconcevable
tourderie. J'ai l, dans mon pourpoint, une lettre de la fille du
matre peintre de Madame Mre, annonant  mademoiselle de
Lafayette l'largissement de ce jeune homme.

Il tira, en effet, le billet de sa poche et le remit  Louise.

--On avait cru, continua-t-il en appuyant sur les mots et en
affectant de plonger son regard flin sur celui de la fille
d'honneur, on avait cru surprendre un criminel d'tat, on n'avait
mis la main que sur un amoureux.

--Un amoureux!... rpta Louis XIII.

Heureusement pour Louise, le crpuscule la protgeait, car sa
rougeur et son motion n'eussent pas chapp au roi.

--Il suffit, dit celui-ci, dsireux de couper court  cette matire
galante qu'il vitait toujours, et de reprendre sa promenade avec
la jeune fille.

Mais on pense bien que la distraction de Boisenval n'tait pas trs
sincre, et qu'il y avait quelque machination. Aussi, feignant de
ne pas voir l'impatience du monarque, il continua implacablement,
avec une fausse bonhomie:

--Oui, sire, ce jeune homme est amoureux... amoureux fou de la
fille de son matre Duchesne.

Ce fut un coup de stylet qui mordit Louise en plein coeur.

Le hasard lui vint en aide au moment o, dans l'excs de son
trouble, elle se ft perdue. On avait fini par remarquer l'absence
du roi, et des gentilshommes de la chambre, arms de flambeaux, se
montraient au haut du perron, cherchant Sa Majest.

--Rentrez avec Boisenval, dit-il  Louise, il est inutile qu'on
surprenne notre entrevue; mais promettez-moi que ce ne sera pas la
dernire.

--Et vous, sire, murmura-t-elle  son oreille, souvenez-vous que
vous m'avez promis de rgner.

Tandis que le monarque regagnait seul le palais, Boisenval offrait
son bras  la fille d'honneur.

--Avant de l'accepter, lui dit-elle, parlez franchement, monsieur;
dois-je voir en vous un alli ou un tratre!

--O ciel!... se rcria-t-il, quel doute injurieux! lorsque je vous
apporte cette nouvelle heureuse de la dlivrance de notre jeune
peintre...

--Et celle de ce prtendu amour?... car c'est une invention,
n'est-ce pas?... une fable?...

--Franchement, rpondit-il, je ne puis vous clairer sur ce
chapitre... J'ai rpt ce que les gens qui se croyaient bien
instruits m'ont dit, un peu au hasard peut-tre... Mais que vous
importe?...

--Ce qu'il m'importe!... fit-elle sans achever sa phrase.

--Allons, dit-il avec une certaine expression de cynisme et
d'effronterie, qui le montra tout  coup  l'esprit effray de
Louise sous un nouveau jour, vous tes une jeune personne
d'intelligence et de moyens; votre double jeu en ce moment en est
garant...

Elle se redressa avec une dignit qui et impos  tout autre qu'
ce tratre.

--C'est assez, monsieur; vous oubliez, je pense, que le roi vous a
ordonn de me reconduire, et que c'est lui que vous reprsentez
ici.

--Ne m'avez-vous pas demand de vous parler  coeur ouvert? Eh
bien, je vous obis. Le roi vous aime, mademoiselle; par cet amour
vous marchez vers une position bien envie. Mais pour le conserver,
il faut que Sa Majest ignore vos relations avec M. Philippe de
Champaigne...

Elle voulut interrompre, il ne lui en laissa pas le moyen.

--Il les ignorera, je m'en porte garant, tant que vous n'essayerez
pas d'user de votre faveur au dtriment de monseigneur de
Richelieu.

Elle aperut comme un abme entr'ouvert sous ses pas.

--Est-ce donc au nom du cardinal que vous parlez ainsi?

--Comme il vous plaira, rpondit-il. Mais il faut que vous le
sachiez, absent ou prsent, monseigneur sait tout ce qui se passe 
la cour, entend tout ce qui s'y dit, voit tout ce qui s'y
prpare... Or, il veut bien que vous grandissiez  ct de lui,
mais non au-dessus de lui.

--Quel excs d'insolence!...

--Voici donc les conditions que je vous propose, continua-t-il sans
s'mouvoir: nous ne troublerons pas par une rvlation indiscrte
la confiance du roi... en retour, vous abandonnerez la cause de M.
de Chteauneuf et du chevalier de Jars prs du monarque... Et comme
vous avez beaucoup d'influence vis--vis de la duchesse, vous lui
direz un mot en faveur du cardinal...

--Infme!...

--C'est  prendre ou  laisser.

--Arrire!... lui dit-elle en arrachant son bras du sien.

--Vous rflchirez, osa-t-il dire encore avant de s'loigner.

Au lieu de regagner les galeries, elle se laissa tomber, accable,
sur un banc de pierre cach dans l'ombre du perron.




XVII

LE SUPPLICE DE L'EAU.


Deux mots auront frapp l'attention du lecteur dans le chapitre
prcdent: Philippe tait libre, mais de Jars tait arrt.

Quelques dtails  ce sujet sont donc indispensables avant de
passer outre.

On se rappelle que le cardinal avait promis  son confident de lui
livrer le chevalier en rcompense du zle qu'il apporterait 
dcouvrir l'auteur de la caricature.

Ce pre Joseph tait tenace, et son ami, M. de Laffmas connaissait
son mtier. Cette poule mouille de Barbou avait perdu la
tramontane  la seule menace de la question honnte et modre
qu'on se proposerait de lui appliquer; mais il n'en pouvait pas
tre quitte  si bon march.

Le dsappointement du cardinal, son impatience d'claircir cette
affaire, l'anxit o le plongeait l'accusation porte contre
Philippe, stimulrent le lieutenant civil, qui se promit d'avoir,
mort ou vif, le dernier mot du pauvre libraire.

Le jour suivant l'preuve recommena, mais avec plus de soin. Un
mdecin fut adjoint aux deux tourmenteurs jurs chargs de la
partie artistique du supplice, et l'on procda dans toutes les
formes.

Un auteur contemporain nous a conserv la description minutieuse de
ces oprations, le lecteur peut donc croire que nous n'inventons
rien.

Laffmas, du ton paterne qui convenait  un suppt de Satan tel que
lui, commena par exhorter le patient et par lui donner lecture de
l'ordre qui le soumettait  la question. Mais il l'assura que les
choses n'iraient que jusqu'o il voudrait, et que l'on se
contenterait du supplice de l'eau, sans recourir  celui des
brodequins, pour peu qu'il se montrt docile.

Le pauvre marchand, qui craignait toujours, en faisant une
confession sincre, de s'exposer  la peine capitale, persista dans
son systme de dngations.

--Alors, soupira Laffmas, j'en ai l'me navre, mais ces braves
gens,--il dsignait les tortionnaires,--vont tre obligs d'user de
rigueur... Si vous vouliez seulement avouer une partie, prononcer
un nom propre... celui de ce jeune peintre lve de Duchesne, par
exemple...

--Non, messire, c'est impossible; ce serait un mensonge... balbutia
Barbou, en proie  un frisson gnral qui faisait claquer ses
dents.

Le spectacle des apprts  lui destins n'tait pas de nature  lui
rendre son assurance.

Le caveau o la chose se passait tait clair par deux torches 
la lueur rougetre, fiches dans la muraille.

Les dalles taient jonches d'objets d'aspect rpulsif, tels que
marteaux, tenailles, chanes, cordages, scies, planchettes et
coins. Des trteaux, des seaux pleins de liquide, des billots et
des sellettes compltaient cet ameublement.

Indpendamment du lieutenant civil, vtu de noir, et des bourreaux
aux braies et aux casaques rouges, un moine, le visage dissimul
sous un capuchon, se tenait aussi assis prs d'une petite table 
porte de l'une des torches, prt  crire les rponses ou aveux de
l'accus.

Ce religieux n'tait ni un clerc, ni un personnage vulgaire, car M.
de Laffmas lui parlait avec toute sorte d'gards et ne donnait pas
un ordre sans s'en entendre pralablement avec lui. C'tait mme
sur son invitation que paraissait avoir eu lieu tout  l'heure la
question insidieuse relative  l'lve de matre Duchesne.

--Allons, reprit Laffmas avec componction, puisque la douceur est
inutile, emparez-vous de monsieur, vous autres, mais avec les
gards dus  un digne bourgeois, chez lequel je me suis longtemps
fourni de livres et d'estampes de pit.

Et s'adressant  Barbou:

--Laissez-vous faire, vous vous trouverez bien de votre soumission.
On n'usera absolument  votre gard que des moyens les plus doux.

Les deux sacripants tenaient chacun le pauvre diable, qui ne
songeait gure  se dbattre, et qui rptait en grelottant:

--Rien, rien, rien... Monseigneur, je vous jure, je suis innocent.

--Alors, avouez, faites connatre les coupables, rptait
obstinment le lieutenant civil. N'est-il pas vrai que vous tes en
relations avec ce jeune peintre? qu'il va frquemment chez vous?

--C'est pour me vendre des esquisses ou m'acheter des planches;
mais en vrit il est innocent et moi aussi. Messieurs, ayez
piti!... Un malheureux pre de famille!...

Mais on ne l'coutait plus. Aprs l'avoir assis sur un bloc de
pierre, on lui attacha les poignets  deux anneaux de fer distants
l'un de l'autre et tenant  la muraille; puis on fixa ses pieds 
deux autres anneaux, au bout oppos du cachot.

Les tortionnaires, usant de toute leur vigueur, tendirent alors les
quatre cordes, et lorsque le corps de l'accus commena  ne plus
pouvoir allonger ils lui passrent un trteau sous les reins, aprs
quoi ils recommencrent  presser sur les cordes, de faon que le
corps ft aussi en extension que possible.

Laffmas se rapprocha, et d'un ton clin:

--Eh bien, cher monsieur Barbou, fit-il, vous ne voulez donc
absolument pas convenir que c'est ce petit peintre?...

--Non, non, non!...

Et il allait se pmer sans doute, si le mdecin, demeur jusque-l
dans l'angle le plus obscur, ne ft venu lui mettre sous les
narines un ractif si violent qu'il fit un soubresaut, dont ses
quatre cordes craqurent.

--Vous pouvez commencer, dit en mme temps ce savant homme.

--Est-ce  l'ordinaire ou  l'extraordinaire?... demanda le plus
avanc en grade des deux excuteurs, revtu pour ces circonstances
du titre de _questionnaire_.

J'espre que l'preuve ordinaire suffira, pronona d'un ton dolent
Laffmas, en changeant un regard hypocrite avec le moine,
immobile, la plume  la main.

  [Illustration: C'tait l que se dressaient les baraques des
  charlatans.]

Puis, se penchant vers Barbou:

--Vous savez, cher matre, que la question ordinaire consiste 
faire avaler quatre pintes d'eau aux accuss, et que l'extraordinaire
est du double.

--Rien!... je ne sais rien... protesta le marchand.

Le moine haussa les paules, le mdecin eut un sourire
d'amphithtre, et le lieutenant civil adressa du geste un ordre
significatif au questionnaire.

Cet homme prit d'une main une corne de boeuf, creuse et
perce, dont il plaa le petit bout entre les lvres forcment
entr'ouvertes du patient, et, de l'autre main, il commena  verser
dans cet entonnoir le contenu d'une grande pinte d'tain contrle,
avec une lenteur savante, et de manire  ne pas suffoquer son
homme.

Le mdecin tenait le pouls de celui-ci, et un peu avant la fin de
cette premire pinte il fit signe d'arrter.

Laffmas renouvela son interrogatoire, mais le marchand secoua
ngativement la tte pour toute rponse.

Le questionnaire, imperturbable, saisit une nouvelle pinte, et
commena  lui faire suivre la mme voie qu' l'autre.

Le patient allait tre asphyxi, il fallut encore une suspension,
et Laffmas, sans se dcourager, renouvela ses ternelles demandes.

Pour le coup, le malheureux n'y tenait plus, il prfrait la
perspective d'un cachot perptuel, ou mme de la corde,  la
continuation de cette preuve barbare.

--Je parlerai... je parlerai, soupira-t-il.

Les assistants eurent un mouvement de joie et d'amour-propre. Le
questionnaire seul, quoiqu'il pt s'attribuer la meilleure part de
ce commencement de succs, jeta un regard de regret vers la pinte,
encore pleine aux trois quarts, et vers les deux qui allaient
rester sans emploi; car  sa trogne bourgeonne on voyait bien que
ce n'tait pas lui qui les consommerait.

--A la bonne heure, cher matre, fit Laffmas, je savais bien que
vous seriez raisonnable... Allons, parlez librement, nous vous
coutons.

--Ah! par grce dtachez-moi d'abord; ces cordes m'entrent dans les
chairs; je sens craquer mes reins... Dtachez-moi, je dirai
tout!...

--Impossible, cher matre; une fois dtach, voyez-vous, vous
perdriez la mmoire... Oh! nous en avons fait l'exprience en plus
d'une rencontre... rien n'aide au souvenir comme cette position un
peu gne. Nous serions obligs de vous la faire reprendre, et cela
nous fendrait l'me. Croyez-moi, faites vos aveux le plus vite et
le plus compltement possible, afin que nous vous dtachions
ensuite.

--Est-ce que je serai pendu? murmura Barbou en portant sur les
visages froces et sardoniques qui l'entouraient un regard effar.

--Allons donc! pouvez-vous le croire! Qui donc vous a induit  ce
point en erreur sur la clmence de monseigneur le cardinal? Faites
des aveux entiers, vous serez rcompens, au contraire...

--Comme vous le mritez, marmotta dans sa barbe le questionnaire.

--Vous reconnaissez avoir imprim et vendu la caricature dont il
s'agit, n'est-ce pas? demanda le lieutenant civil.

--J'en conviens.

--Vous en avez livr aux seigneurs de la cour?...

--J'avoue.

--Indiquez un peu leurs noms, je vous prie, cela allgera votre
cause.

Barbou tait honnte homme, il manifesta de l'hsitation.

Le questionnaire se rapprocha, sa corne d'une main, sa pinte de
l'autre.

--Arrtez! s'cria l'infortun, je me rappelle.

Laffmas changea avec le moine un sourire lche et cruel.

--Parmi vos acheteurs, M. de Jars ne figurait-il point?

--C'est vrai.

--Un peu de courage, nommez les autres... A qui en livrtes-vous la
plus grande partie?...

--A M. de Bassompierre... Par piti, demanda Barbou, desserrez ces
cordes... Je suis au martyre...

--Du courage... plus qu'un peu de patience... et de mmoire.
Niez-vous encore que l'auteur soit ce jeune Philippe de Champaigne?

--Ce n'est pas lui!... dit avec force le patient.

Le moine fit un soubresaut irrit; Laffmas devint plus doucereux
encore, et l'homme  la corne de boeuf s'agita d'une faon
menaante.

--Cher matre, n'essayez pas d'en imposer  la justice... je vous
en adjure par vos plus tendres intrts, ne persistez pas dans
cette voie.

--Je ne peux pourtant pas mentir!...

--Mais, alors, quel est l'auteur?

--C'est... c'est M. de Vitry...

--Vitry!... rpta Laffmas dcontenanc.

Mais le moine ne partagea pas ce ddain.

--Un ami de Bassompierre... murmura-t-il.

--Comme le lieutenant criminel le consultait de l'oeil, il se
leva et s'approcha de son oreille.

--Le jeune homme est innocent, c'est clair; mais ce n'est que
demi-mal. Consolez-vous, ce que nous venons d'apprendre vaut bien
ce que nous cherchions. Faites dtacher ce misrable, et ce tantt
venez me voir, nous aurons quelques soins  accomplir ensemble.

--Pensez-vous que monseigneur le cardinal soit content?

--Je vous le garantis. Vous en jugerez d'ailleurs par la besogne
qui va vous incomber sous peu.

Et ces deux hommes, si bien faits pour s'entendre, changrent une
cordiale rvrence.




XVIII

LE BILLET SANGLANT.


En sortant de la salle de la question, le pre Joseph, muni des
aveux de Barbou, certifis conformes par le lieutenant civil et les
autres assistants, remonta d'un pas allgre l'escalier des caveaux.
Arriv  l'tage suprieur, le sous-sol que l'on connat, il lui
prit fantaisie de donner un coup d'oeil  l'un des prisonniers
dont il s'tait fait le gelier.

En bonne justice, il aurait d commencer par rendre  Philippe la
libert  laquelle il avait droit, mais ce capucin tait de ces
hommes circonspects qui aiment  tenir des gens  leur disposition,
et se htent lentement quand il s'agit de les lcher.

Ce ne fut pas  celui-ci qu'il rendit visite, mais au captif
privilgi install dans sa propre cellule.

Labadie se tenait debout, les bras croiss sur sa poitrine, devant
le crucifix, seule et solennelle dcoration de cette retraite
asctique.

Il vit s'avancer vers lui le redoutable franciscain, sans se
dranger, sans le saluer du geste ni de la parole.

Aux commissures de ses lvres dprimes, sous son sourcil gristre,
dans l'alacrit de sa dmarche, il avait dj lu les noirceurs
nouvelles, le triomphe de quelque mfait inconnu.

--Dieu soit avec vous, frre Jean, pronona-t-il.

--Qu'il vous accorde sa sagesse, mon pre, rpondit froidement le
captif.

--Vous paraissez soucieux aujourd'hui, frre Jean?

--Et vous plein de contentement, mon pre.

--clair d'en haut, comme vous l'tes, n'en connaissez-vous point
la cause?

--La lumire ne luit pas  toute heure; mais puisqu'il plat 
Votre Rvrence de m'interroger, qu'elle me permette de lui dire
ceci: Vous portez un habit consacr, et si vous tes joyeux, il ne
vous est permis de l'tre que sous la condition d'avoir accompli
une action bonne.

--Et vous tes dans le vrai, frre Jean, rpliqua avec cynisme le
franciscain, c'est une bonne action qui cause mon contentement.

--Dieu en soit lou, mon pre, rpondit avec une expression marque
de doute le prisonnier.

--Vous ne me croyez point?... N'est-ce donc pas chose excellente
que d'arracher le masque  un courage, de faire clater la vrit,
de mettre la main de la justice sur le calomniateur?...

--Homme de sang! s'cria Labadie, dont les traits s'illuminrent
tout  coup de ce reflet trange qui leur formait comme une
aurole, vous profanez le nom de la justice, et jusqu' celui du
Trs-Haut; cessez de les mler  vos actes d'inclmence et de
perscution!

--Frre Jean!...

--Vous m'avez mis en demeure de parler, je parlerai! Vos menaces,
vous devez le savoir, ne m'meuvent pas plus que vos prisons!...

--Malheureux!...

Mais d'un geste ddaigneux et d'un sourire souverain frre Jean
arrta le dbordement de sa fureur, et frappant la dalle du pied:

--De la vote qui s'lve sous ce cachot, continua-t-il, des cris,
des sanglots, des prires ont mont tout  l'heure! C'est l que
vous tiez, n'est-ce pas, piant l'agonie de quelque victime,
encourageant le tortionnaire, et surprenant les aveux arrachs par
la torture? C'est l ce que vous appelez faire clater la
vrit!...

La vrit?... je vais vous la dire, moi!... Vous me hassez et ne
me perscutez tant que parce que je vous fais peur!

Le capucin eut un rire sauvage et provocateur, auquel il ne
manquait que d'tre sincre. C'tait vrai, son prisonnier lui
imposait plus qu'il ne voulait en convenir lui-mme.

--Vous souhaitez que je vous dise l'emploi de votre temps, vos
penses, vos dsirs?... soit! Ceux qui m'ont envoy vers vous m'ont
prescrit de vous obir, je fais suivant leur ordre.

Depuis huit jours et plus, de sinistres desseins vous occupent.
Vous dressez des listes de proscription contre l'lite du pays,
sans distinction d'ge ni de sexe; les plus jeunes et les plus
faibles sont compris, par vous, parmi les plus punissables. Vous
n'avez mme pas le respect du sang royal, et en vous courbant
devant le faible monarque que vous rendez l'instrument de vos
passions tnbreuses, vous extorquez des blancs-seings destins 
la proscription de sa mre,  la captivit de son frre!

--Silence!... exclama le franciscain.

--Vous m'avez enjoint de parler, j'irai jusqu'au bout, insista
Labadie d'un ton qui n'admettait pas de rplique.

Vous parlez de justice... drision!... Le pouvoir que vous
usurpez, votre matre s'en sert pour la satisfaction de sa luxure
et de son orgueil... vous pour celui de vos haines et de votre
ambition!...

--Misrable!... vocifra le franciscain; tu parlais de tortures
tout  l'heure, prends garde!...

--A la question, peut-tre? riposta le captif avec une ironie
sanglante. Je ne la crains point, et vous n'oseriez!... Que
dirai-je, en effet, si le questionnaire et ses assesseurs
m'assujettissaient dans leurs taux? Que votre dvouement  votre
matre est un leurre... que vous ne l'aimez autant qu' cette
condition que sa puissance sera votre puissance, que sa pense sera
votre pense, et que nulle affection, nul sentiment honnte et pur
ne se glissera jamais entre sa condescendance pour vous et votre
attachement pour lui!...

--Tu peux dire cela, pauvre fou! le cardinal, qui a les preuves de
mon zle, ne te croira pas.

--Non; mais il me croira peut-tre quand je lui montrerai que j'ai
mes preuves, moi aussi.

--Toi, imposteur!

--Il me croira, quand je lui apprendrai que pour maintenir entre
vos mains cette faveur sans partage, pour empcher son me de
connatre une impulsion gnreuse qui peut-tre l'et fait changer
de voie en substituant une influence bienfaisante  votre influence
maudite, vous avez,--vous, un prtre, vous, un moine!--au mpris de
vos serments de l'autel, au mpris de la loi d'amour du Christ,
vous avez touff la voix du sang... vous avez tendu votre bras
entre ceux que le Ciel avait crs pour se connatre et s'aimer...
vous avez dit au pre: Tu ne connatras pas ton enfant, et au fils:
Tu ne connatras pas ton pre!...

Le moine, en proie  une de ces colres ples qui injectent les
yeux de bile, s'lana vers le prisonnier pour lui fermer la
bouche.

Il lui semblait que les murs recueillaient ces paroles terribles,
et que de mystrieux chos les murmuraient dj autour de lui,
grondant et grossissant comme la voix du flot qui monte.

De l'un de ces gestes fascinateurs dont il tait dou, le
visionnaire l'arrta avant qu'il atteignt jusqu' lui.

Il recula, gagn par ce prestige; mais il n'tait pas non plus une
de ces natures vulgaires qui se laissent impressionner d'une faon
durable.

--Frre Jean, pronona-t-il d'une voix saccade, vous tes bien
hardi pour un hrtique!...

--Hrtique!... rpta ironiquement Labadie; ce sont les jsuites
d'Amiens qui m'ont envoy chez vous, et j'tais un de leurs lves.

--Cela ne prouve rien, sinon que les dignes pres ont sem le bon
grain en un terrain mauvais... Non, l'on n'emploiera pas pour vous
chtier la torture, frre Jean, parce que vos aveux seraient autant
de blasphmes! Votre crime est avr, d'ailleurs; vous l'avez trac
en toutes lettres dans vingt crits, et vos propositions sacrilges
n'ont pas besoin d'autre tmoignage.

--Ce que j'ai crit, je le maintiens, rpondit firement le
novateur.

--Mme vos huit propositions?...

Labadie ne rpondit pas et se borna  un geste ddaigneux, ce que
voyant, le pre Joseph droula un papier sur lequel il lut:

Dieu peut et veut tromper les hommes, et il les induit
effectivement en erreur.

--C'est vous qui avez crit cela?

--C'est moi, rpondit avec calme frre Jean; c'est moi, et ce n'est
pas  vous que je donnerai l'explication de ce texte.

--Ni de celui-ci peut-tre?

Et le franciscain lut encore:

--L'criture sainte n'est point indispensable pour conduire les
hommes dans la voie du salut.

Le novateur se tut, et son adversaire acheva de lire les six autres
propositions, qui devaient en effet servir de base  la doctrine
nouvelle, et qui taient ainsi conues:

Le baptme ne doit tre confr qu'aprs l'ge de raison, parce
que ce sacrement montre qu'on est mort au monde et ressuscit 
Dieu.

La nouvelle alliance n'admet que des hommes spirituels, et nous
met dans une libert si parfaite que nous n'avons plus besoin ni de
la loi ni de ses crmonies.

Il est indiffrent d'observer ou non le jour du repos; il suffit
que ce jour-l on travaille dvotement.

Il existe deux glises: l'une, o le christianisme a dgnr;
l'autre, compose des rgnrs qui ont renonc au monde.

Jsus-Christ n'est point rellement prsent dans l'eucharistie.

La vie contemplative est un tat de grce, une union divine
pendant cette vie, et le comble de la perfection.

--Ce sont bien l vos doctrines, n'est-ce pas?

--Je n'ai garde de les renier, car j'ai rsolu de les prcher par
le monde.

--Et moi j'ai rsolu que ce scandale et cette abomination
n'auraient pas lieu; et pour cela, Jean, je veux vous dcrter
d'hrsie.

--Libre  vous, mon pre; mais ce qui doit tre ne sera pas moins.

--Or, savez-vous pourquoi je veux vous chtier ainsi?

--Je pourrais m'en douter.

--C'est parce qu' l'hrsiarque on n'inflige pas la question, qui
fait parler et amne des indiscrtions dangereuses... On le
condamne sans l'entendre, sur l'nonc de ses blasphmes, et avant
de le conduire  l'chafaud, le bourreau, arm d'un fer, lui
tranche la langue.

La vibration de sa voix, la menace de son attitude, l'clair
implacable de son regard n'altrrent pas une minute la
tranquillit triomphante du nouvel aptre.

--Merci, mon pre, rpondit-il; du moins avec moi vous y mettez de
la franchise, et cet expdient pour m'empcher de dnoncer la
vrit touffe par vous est d'un raffinement qui honorerait un
inquisiteur espagnol.

Ne triomphez pas encore, cependant, et sachez ceci: quand l'heure
de la justice et de la lumire est venue, tous les obstacles
humains sont impuissants pour les touffer. La Providence se sert
des plus petits et des plus faibles pour djouer les embches et
les trames des puissants.

Donc, ce secret que vous loignez avec tant de soin de votre
matre, cette rvlation qui pourrait modifier son tre, djouer
vos desseins et vous enlever une partie des victimes sur lesquelles
vous comptez...

--Eh bien?

--Ce secret,  l'heure o je vous parle, il est en voie de parvenir
au cardinal; il lui est parvenu peut-tre.

A ces mots, le franciscain poussa un clat de rire strident, qui
grina contre les asprits de la vote.

--Vous refusez de me croire?.. dit le prisonnier.

--Certes, je ne te crois pas, prophte imposteur! rpartit le pre
Joseph.

--Le messager est parti, cependant...

--Partir n'est pas arriver, mon beau conspirateur!

Frre Jean chercha  lire sur ses traits le fond de sa pense. Il
avait le pressentiment d'un nouveau pige.

--Vous avez, reprit son antagoniste, voqu, par je ne sais quels
procds diaboliques, cette jeune fille que je vous avais fait
rencontrer; puis, comptant vous venger de vos griefs contre moi, et
couvrant votre dsir de libert du prtexte de servir les amours de
deux jeunes gens fous, vous avez eu l'imprudence, l'audace, de
confier au papier une rvlation qu' tout prix il fallait
touffer.

--Enfin, ce message?...

Le pre Joseph tira de son froc un feuillet que Labadie reconnut.

--Le voici... Vous l'avez crit avec votre sang... et la flamme de
cette lampe va en faire justice, comme le bcher fera bientt de
celui qui reste dans vos veines.

Mais cette menace ne fut point ce qui attira l'attention du captif,
et ne pensant qu' ceux qu'il avait voulu protger et runir:

--Pauvres enfants!... soupira-t-il.

--Gardez votre piti pour vous-mme, vous en avez plus besoin
qu'eux.

--Ils s'aimaient, poursuivit mlancoliquement Labadie.

--Vous allez tre dcrt comme hrsiarque au premier chef.

--Henriette, Philippe... je ne sais de quels noms infortuns vous
vous tes appels dans vos existences antrieures, mais votre
destine peut-elle donc se montrer impitoyable  ce point? Ah! si
du moins...

Il s'arrta en remarquant les regards avides de son ennemi; mais
celui-ci, saisissant le reste de sa pense:

--Si vous pouviez renouveler vos manoeuvres sortilges contre
cette jeune fille, n'est-il pas vrai?... Ne l'esprez pas. Mon
devoir tait d'y mettre bon ordre. Vous pouvez l'appeler, elle ne
viendra pas,  moins que votre influence ne soit plus puissante que
les verrous et les gardes, qui assurent dsormais les issues du
Louvre.

Le captif se contenta de rpter avec un soupir:

--Pauvres, pauvres enfants!...

--Eh bien! frre Jean, dit le franciscain triomphant et s'apprtant
 sortir, que pensez-vous de mon habilet  cette heure? Est-ce que
je ne vous tiens pas  ma merci, ou bien croyez-vous encore
m'chapper?

Labadie avait pass vivement la main sur son front, comme 
l'impression d'une ide inattendue ou d'un souvenir retrouv.

  [Illustration: La duchesse de Chevreuse reut un messager
  mystrieux.]

--Ne vous htez pas de triompher, dit-il, la science a plus d'une
ressource, la Providence plus d'un agent.

--Nous verrons bien, fit le pre Joseph; mais il faudra que la
science et la Providence se dpchent, car avant peu je me serai
entretenu de vous avec M. de Laffmas.




XIX

LE GUET-APENS.


A cette poque, l'une des plus dplorables du rgne de Louis XIII,
le dsordre, les intrigues, les comptitions, les violences, ne se
renfermaient pas dans les hautes sphres de la cour, celle-ci tait
exploite par les intrigants de qualit; mais la capitale
subissait les atteintes de malfaiteurs plus vulgaires. Quand le
mauvais exemple vient du sommet de la socit, il descend si vite
et se propage si facilement dans les couches infrieures!

Il n'y avait de police, de surveillance, de rpression que pour le
service particulier des chefs, ou plutt du chef omnipotent du
gouvernement. Tout se faisait par Richelieu et pour lui. Il
occupait  la recherche de ses ennemis personnels toutes les
juridictions; aussi ne rencontrait-on sur tout autre objet
qu'incurie ou insouciance, sinon protection tacite.

C'est le beau sicle des coupe-bourses et des tire-laine. Ces
industriels, autrement hardis que nos modernes filous, se
partageaient l'exploitation de la plbe parisienne. Ils exeraient
chacun leur spcialit; les uns coupaient avec une rare adresse les
cordons des bourses, des aumnires, que les hommes et les femmes,
par une mode absurde, continuaient  porter, comme au moyen ge,
pendue  leur ceinture. La vanit avait cr cet usage, et ce que
cre la vanit est tenace.

Les autres, dont le nom indique le genre d'industrie, tire-laine ou
tireurs de laine, y mettaient plus d'effronterie encore. Ils
frquentaient toutes les foules, se mlaient  tous les groupes,
occasionnaient des rassemblements quand il n'y en avait pas, et
enlevaient violemment, entours de compres, les manteaux des
paules qui les portaient.

Encore n'taient-ce l que des espigleries inoffensives  ct du
reste; du moins le sang ne coulait pas, et les victimes en taient
quittes pour apprendre  leurs dpens qu'il ne faut pas se montrer
trop curieux quand on court les rues et qu'un bon bourgeois doit
vaquer en droite ligne  ses affaires, sans flner parmi les gens
dsoeuvrs.

Des actes autrement rprhensibles clataient mme en plein jour,
dans les lieux frquents,  la face de la multitude, qui avait
fini par tre tellement blase qu'elle ne s'en mouvait pas.

Le Pont-Neuf en tait le thtre le plus habituel. Grce  la
quantit des passants, les maraudeurs y trouvaient infailliblement
 s'entretenir la main. C'tait l que se dressaient les baraques
et les trteaux des plaisantins et des charlatans. Les descendants
des malingreux et des orphelins de la cour des Miracles, qui
pullulaient plus qu'on ne saurait croire, mme  cette poque, y
exeraient leurs talents, y talaient leurs fausses misres; des
escrocs y tenaient des jeux publics o nombre de dupes venaient se
faire prendre l'argent qu'ils dfendaient contre les coupe-bourses;
c'tait un capharnam infernal.

On s'y donnait des coups de poing, mais tout aussi souvent des
coups d'pe, pendant le jour, et des coups de couteau la nuit.

Les auteurs du temps ont rempli des volumes par le rcit de ces
scnes honteuses. La dpravation tait arrive  ce point que l'on
risquait de n'tre pas attaqu seulement par les bandits de
profession, mais par la jeunesse aristocratique, qui prenait
grand plaisir  jouer le rle de filou et de meurtrier. Si
invraisemblable que cela soit, les auteurs de ces dsordres taient
la moiti du temps des garnements de bonne famille, devenus par
dsoeuvrement, par dmoralisation, les mules des vagabonds, des
suppts de brelans. Plus d'une fois l'on constata que les scnes
les plus dplorables taient le fait de gentilshommes ruins, sinon
de princes qui cherchaient  se dsennuyer.

Nous avons eu,  diverses reprises, occasion de parler du frre du
roi, Gaston d'Orlans. Qui croirait que ce ft un de ces dbauchs
honteux? On le vit cependant,--et certes il prtait l d'assez
belles armes contre lui  son ennemi, le cardinal, auprs de son
frre, si grave et si sombre,--on le vit prendre plaisir,  la
suite de ses orgies,  s'embusquer  la brune sur ce fameux
Pont-Neuf et  dpouiller les passants comme un brigand vulgaire.

On commenait pourtant  poser,  la tombe du jour, quelques
lanternes au coin des rues, et le guet avait charge d'oprer des
rondes dans les endroits les plus mal hants. Mais on ne se faisait
pas faute de briser ces essais de rverbres, et quant aux soldats
du guet, les attaques et les voles dont ils taient souvent
victimes sont demeures fameuses.

A moins d'en tre imprieusement sollicits par des affaires
urgentes, on conoit que les habitants paisibles ne s'aventuraient
gure, pass une certaine heure, dans les environs de ces lieux de
mauvais renom, ni mme dans le commun des rues, o les mchantes
rencontres ne manquaient pas non plus.

C'tait sans doute un motif de ce genre qui attirait dehors, par
une belle nuit de novembre, un promeneur dont la tournure n'tait
certes pas celle d'un chercheur d'aventures.

Il tait jeune,  en juger par sa dmarche, portait la tte haute,
sans forfanterie, et son manteau tait drap sur son paule d'une
faon espagnole, lgante et sculpturale.

Il venait de quitter la rue du Clotre-Saint-Germain et se
dirigeait vers le quai pour aller au Pont-Neuf.

C'tait quelqu'un de brave ou d'imprudent, car on ne distinguait
aucune arme sous les plis de son manteau, et  coup sr il n'avait
pas d'pe. Il ne songeait pas, sans doute, en avoir besoin, et
marchait d'un pas ferme et dans une attitude rsolue.

Tout semblait, par extraordinaire, paisible et calme dans ce
tumultueux quartier. Les lanternes jetaient  et l leurs minces
et rougetres clarts sur la voie dserte.

Aucun bruit ne troublait cette tranquillit inusite, lorsque notre
jeune promeneur crut entendre, comme il allait dboucher de la
ruelle qu'il parcourait sur le quai, un susurrement qui courait
sous les auvents de deux vieilles maisons devant lesquels il lui
fallait passer encore.

Cet endroit formait comme le point le plus troit d'un entonnoir,
les toits aigus et trbuchants des maisons s'y ctoyaient, et la
lumire du ciel, pas plus que celle des lanternes de la police,
n'en perait l'ternelle obscurit.

Le jeune homme fit un temps d'arrt, prtant l'oreille, et chercha,
sans y russir,  reconnatre le terrain. Le bruit, d'ailleurs, ne
se renouvela pas, et souriant de cette vaine alerte il poursuivit
sa marche.

Il ne lui restait plus qu' franchir l'embouchure de la ruelle,
garnie, comme par deux sentinelles en ruine, des deux masures en
question; mais, en y arrivant, il lui sembla que sous ces tnbres
opaques se remuaient des formes inconnues.

Il pressa instinctivement le pas et franchit d'un bond ce dfil,
trs bien dispos pour un guet-apens ou pour un coupe-gorge. Il
tait de ces esprits droits chez qui le courage n'exclut pas la
prudence, et qui ne croient pas que la bravoure consiste dans la
bravade.

Le danger dont il avait le pressentiment n'tait pas chimrique,
car au premier mouvement qu'il fit pour hter sa marche le
susurrement primitif se changea en un coup de sifflet strident et
net, qui se rpta simultanment trois fois.

Il ne parvint pas  faire deux enjambes sur le quai;  la
premire, trois hardis coquins s'lanaient sur lui, arms
jusqu'aux dents.

--Arrire! exclama-t-il, arrire, fripons!...

D'un geste hardi, laissant son manteau aux mains de l'un des
agresseurs, il menaa les autres d'un petit poignard, la seule arme
qu'il possdt.

En cet endroit rgnait une pnombre qui, du moins, lui permettait
de se reconnatre. Se voyant seul contre trois, et mesurant soudain
l'infriorit de son unique moyen de dfense avec les lames qui
brillaient au poing des ennemis, il ne songea qu' leur vendre trs
chrement une vie qu'il ne pouvait leur soustraire, et par une
heureuse manoeuvre il s'adossa dans l'encoignure d'une porte
btarde, contre laquelle il frappa du pied pour veiller les
habitants.

Mais il n'y avait garde que ceux-ci donnassent signe d'existence.
Ces bons bourgeois taient trop ennemis des coups de couteau et
trop blass sur les clameurs qui ne manquaient pas une nuit
d'clater dans le quartier.

--Rendez-vous! cria celui qui paraissait le chef des bandits.

--Jamais! rpondit le jeune homme; et, d'un geste indign, il leur
jeta son feutre au visage.

La lune vint alors clairer en plein ses traits, et la noblesse, la
splendeur de son front causrent  ses antagonistes une
involontaire impression.

Ce front, o rayonnait l'intelligence et la rsolution, tait celui
de Philippe de Champaigne.

C'tait bien lui, notre hros, pouss par sa mauvaise toile entre
les mains de cette dangereuse escouade.

Il n'tait pas coureur de nuit pourtant; son caractre droit et
rigide ne donnait pas dans ces excs ni dans ces extravagances. Une
circonstance,--dirons-nous heureuse ou fatale?--l'avait contraint 
cette prgrination dans un centre plus frquent par les
malandrins que par les honntes passants.

Il y avait une demi-heure environ, le pre Joseph tait venu ouvrir
la cellule, la prison o il le retenait, et o lui seul pntrait
et pourvoyait  son strict ncessaire avec la ponctualit d'un
gelier, dont il avait les allures et la vocation. Et de ce ton
doucereux auquel il tait si dangereux de se fier:

--J'apporte la bonne nouvelle! s'tait-il cri  l'oreille de son
captif, qui dormait sur son grabat... Debout, monsieur Philippe!

Celui-ci se croyait en proie  un mauvais rve et ne se htait pas
d'ouvrir les yeux.

--C'est moi, mon cher peintre, moi, votre vritable ami et
protecteur; ne reconnaissez-vous pas le pre Joseph?

--Quel malheur vous amne?

--Un malheur, ingrat! Me verriez-vous si empress? C'est la bonne
nouvelle, vous dis-je, la libert!

A ce mot, le jeune homme s'tait trouv debout.

--La libert!...

--Votre innocence est reconnue; monseigneur le cardinal sait les
noms des coupables; sa premire parole a t l'ordre de votre
largissement... Vous m'entendez: vous tes libre!

--Libre, enfin!... Je peux donc quitter ce cachot, cette vote, ce
palais sinistre!...

--Toutes les portes vont s'ouvrir devant vous comme celle-ci. Mais
ne prfrez-vous pas attendre le jour?...

--Attendre!...

--La nuit est avance, insinua hypocritement le moine, et les rues
sont loin d'tre sres; vous n'avez pas votre pe... O
voulez-vous aller?

--Je ne crains rien, mon pre. Ce simple poignard me suffirait en
cas de mauvaise rencontre... et j'ai tant souffert dans cette
cellule qu'il me tarde de regagner ma chambrette du collge de
Laon,  la Montagne-Sainte-Genevive.

--Je le rpte, c'est imprudent, c'est tmraire; vous n'y songez
pas, disait le franciscain, insistant d'autant plus que le jeune
artiste se montrait plus rsolu  mettre  profit cette libert
subitement reconquise.

Si bien que Philippe avait hardiment quitt le Louvre, peu soucieux
de l'heure des tnbres et de son pe, reste  l'atelier.

On voit que la fortune ne secondait pas son entreprise. Il tait,
du premier coup, venu se jeter dans une embuscade.

--Rendez-vous, rpta le chef de ses adversaires, et, sur ma foi,
il ne vous sera caus aucun mal.

--Non! rpondit l'artiste; avec des sclrats, pas de transaction!

Il brandissait firement son faible poignard, lorsque le plus
adroit de la bande lui jeta son manteau sur la tte, souple comme
un torador qui veut en finir avec le hros indompt du cirque.

Ce fut sa dfaite invitable. Les misrables se rurent sur lui,
ouvrirent violemment son pourpoint, et, dpouillant sa poitrine,
fouillrent minutieusement ses poches et ses habits.

La tte enferme sous l'paisse toffe, suffoquant, il tait
incapable de se dfendre; son arme inutile tait tombe de ses
doigts puiss par un commencement d'asphyxie. Cependant, exception
remarquable, les malfaiteurs ne se portrent contre lui  aucun
mauvais traitement, et se contentant de le voler du peu d'argent,
des quelques objets d'assez mince importance dont il tait nanti,
ils dtalrent au plus vite, sans mme lui reprendre son manteau.




XX

L'CHAFAUD DE LA PLACE SAINT-PAUL.


Le roi ne se pressait pas de rentrer au Louvre. L'automne avait
beau s'avancer, les journes devenir plus courtes, le soleil plus
rare, la fort de Saint-Germain moins touffue, le monarque semblait
prendre un got tout nouveau aux agrments de cette rsidence, o
les runions et les ftes se succdaient avec une animation, depuis
bien des annes inconnues de la cour.

Son esprit triste, son humeur chagrine, son amour pour la retraite
se modifiaient par miracle, et chacun murmurait tout bas avec
surprise, avec admiration, le nom du gnie bienfaisant dont cette
rvolution tait l'oeuvre.

Le lecteur le connat aussi ce nom privilgi. Ce n'est pas qu'une
fois assure de la dlivrance de Philippe, Louise n'et t tente
d'abandonner ce rle de favorite du platonique souverain. Elle se
sentait peu de vocation pour l'existence de parade et de fracas o
elle n'avait mis le premier pied que par dvouement: des joies plus
modestes, plus intimes, formaient l'objet de ses rves. Elle et
sacrifi l'amour de dix monarques pour tre assure de celui de son
cher artiste.

Mais entre malgr elle dans cette voie, elle tait contrainte d'y
persvrer quelque temps encore du moins, car la libert rendue si
soudainement au jeune peintre ne terminait pas grand'chose.

Son amie influente, la duchesse de Chevreuse, le lui avait fait
comprendre, avec d'autant plus d'loquence que pour elle rien
n'tait sauv, tant que Charles de Chteauneuf gmirait entre les
murs de la Bastille.

La duchesse ne se trompait pas; cette fois son coeur tait
d'accord avec la saine politique. Philippe tait libre; mais arrt
une premire fois sans motif srieux, il tait expos  se voir en
butte  de nouvelles atteintes, car celle-ci n'avait fait que le
jeter plus avant dans le parti de la reine-mre, et le cardinal
avait jur une guerre d'extinction  tout ce qui s'y rattachait.

A la suite de l'aveu de Barbou, l'arrestation de Bassompierre
s'tait ajoute  celle de Chteauneuf et de Jars.

Le cardinal ne se montrait plus que le front charg d'orages. Son
confident, le pre Joseph, faisait le mtier de porteur de dpches
entre Saint-Germain et le Louvre, et, grce  sa subtilit
d'allures, il habitait  la fois, et quasi  toute heure, la ville
et la campagne.

Gaston, le frre turbulent du roi, la jeune reine et la reine-mre,
tous troitement entendus avec la duchesse, encourageaient la
faveur de mademoiselle de Lafayette, seule barrire capable
d'entraver les desseins de l'ennemi commun, seule machine de guerre
assez forte pour amener sa perte.

Le roi se contentait de si peu, et Louise tait, par nature, si
charmante, si gracieuse, qu'elle gagnait chaque jour dans l'esprit
de Louis XIII sans recourir aux expdients de la coquetterie mme
la plus licite.

Depuis quelques jours, cependant, elle portait en elle une
indicible amertume. Tous ses soins parvenaient difficilement  la
dissimuler. C'tait une blessure faite avec une lche habilet 
son affection la plus profonde et la plus chre par ce misrable
Boisenval.

On se rappelle ce mot tranchant et empoisonn comme une arme
maudite: ce mot, sous l'treinte duquel elle avait failli se trahir
aux yeux du roi, et qui l'avait jete anantie sur un banc de
pierre au bas du perron royal.

Ce n'tait ni l'horreur pour le pacte propos par le suppt de
Richelieu,--elle mprisait trop dsormais le matre et l'espion
pour s'en mouvoir, ni leurs menaces, qui tourmentaient ses
rveries et parfois gonflaient sa poitrine jusqu'aux larmes,--elle
tait trop fire et se savait trop irrprochable pour les craindre;
mais cette insinuation cruelle, cette anxit, infiltre comme un
poison dans ses veines, cette pense qu'elle avait pour rivale
Henriette, son amie la plus chre!...

Que d'angoisses dans ce soupon! Par quel moyen s'en claircir,
pntrer la vrit, qui, toute dchirante qu'elle pt tre, serait
moins pnible que ces incertitudes!

Les natures doues du don fatal de cette excessive dlicatesse de
coeur ne s'panchent que difficilement. Concentrant leurs
affections en elles-mmes, timides et craintives, elles n'ouvrent
gure le sanctuaire de leur me  des tiers, si sres qu'elles
soient de leur amiti. Et puis, ces premires passions ont une
retenue gale  leur ardeur et  leur chastet.

Louise puisait dans son imagination les moyens propres  connatre
son sort, elle n'aboutissait toujours qu' trouver une seule
personne capable de l'en instruire,--c'tait Philippe lui-mme.

Pourquoi pas? S'il y avait eu entre eux quelque chose comme un
commencement de liaison, des paroles sympathiques changes, la
sincrit, la franchise surtout en avaient t les instigateurs;
c'tait donc  Philippe, le coeur droit, le caractre loyal,
qu'il fallait s'adresser.

Nous ne descendrons pas au fond de sa jeune me pour dpeindre les
chagrins, les alternatives de douleur et d'espoir que cette
rsolution soulevait et mettait en lutte. Elle s'y arrta pourtant
et se promit de saisir la plus prochaine occasion d'approcher
l'lve de matre Duchesne et de connatre ses sentiments.

Le malheur tait qu'on parlait moins que jamais de retourner 
Paris, et qu'il ne se prsentait aucune probabilit que Philippe
vnt  Saint-Germain o rien ne l'appelait. Il aurait fallu faire
natre un prtexte, ce qui n'tait pas impossible, mais ce que la
surveillance incessante de Boisenval rendait bien dlicat, aprs la
faon dont Louise avait rpondu aux offres de service de celui-ci.

C'est en faisant cette remarque qu'elle comprit les prils de sa
position. Il lui fallait subir la prsence de cet homme, sous peine
d'tre atteinte par les accusations, par les calomnies dont il
avait les mains pleines. Avec un prince souponneux, jaloux et
susceptible, tel que Louis XIII, elle ne pouvait mme loigner cet
intermdiaire, cet agent convaincu de tratrise, qu'en usant de
prcautions infinies.

Une femme audacieuse et bris ces obstacles comme un jouet. Mais
une jeune fille, lance tout  coup dans ce ddale d'intrigues,
devait s'y trouver fort empche. En ce monde, c'est triste  dire,
il arrive souvent que la vertu et la dlicatesse ont l'infriorit
vis--vis de la dloyaut et de l'impudence.

Le cardinal affectait de ne faire au chteau que de courtes
apparitions. Il esprait, par cette tactique de coquetterie souvent
heureuse auprs du faible prince, lui inspirer de l'anxit et lui
donner la crainte d'une sparation. Il ne se montrait, en outre,
que charg de grosses affaires, capables d'ennuyer et de dgoter
un souverain plus solide que celui-ci.

Tantt c'taient les embarras d'Italie et du Pimont, tantt les
inextricables questions des Flandres; plus souvent encore,
l'alliance avec Gustave-Adolphe, et les vises de ce dernier sur
l'Allemagne, dans le but de diminuer la puissance prpondrante de
l'empereur. Quant aux questions du dedans, le cardinal avait
l'habilet de les prsenter de telle sorte qu'il et t impossible
au plus retors diplomate de les dmler, et que le roi ne trouvait
rien de mieux, en dfinitive, que de les abandonner  son plein
arbitre.

Mais cette fois le cardinal crut s'apercevoir que la bienveillance
et la crdulit aveugle de son matre dcroissaient. Loin de se
plaindre de la brivet de ses visites, on se montrait plutt
d'humeur  les raccourcir encore. On prtait une oreille moins
complaisante  certains rapports, et l'on entamait d'un ton assez
mcontent le chapitre des claircissements.

  [Illustration: Elle courut chez Louise pour l'entraner chez la
  reine.]

Un autre jour, le cardinal trouvait le roi entour des deux reines,
et n'obtenait pas l'audience intime qu'il rclamait. Il rentrait 
Paris en proie  la fivre des ministres qui sentent souffler le
vent de la disgrce.

Ses ennemis taient experts en fait de manoeuvres; il ne les
avait pas souponns si forts. Quand il confiait ses dolances au
pre Joseph, celui-ci ne russissait plus qu'imparfaitement  le
rconforter. Mais comme il lui recommandait l'nergie, il rsolut
d'en faire preuve, afin d'pouvanter ses adversaires en montrant
qu'il n'tait pas dchu encore, et qu'il pouvait frapper de grands
coups.

Ce fut sur le chevalier de Jars que se portrent ses violences,
guides par la rancune du franciscain, ennemi-n de cette nature
loyale, suprieure  toutes les perscutions.

M. de Laffmas et tous ses sicaires furent mis en rquisition.

Un arrt de la chambre de justice de l'Arsenal, tribunal
sanguinaire et corrompu, institu pour la satisfaction des haines
personnelles de Richelieu, dcrta le brave chevalier de crime
d'tat.

Alors commencrent ces interrogatoires, qui sont demeurs parmi les
clbrits juridiques les plus monstrueuses.

Dans la salle des tortures, au milieu des instruments de supplice,
l'accus tait tran charg de liens; et l, sous la direction de
cet infme Laffmas, le procureur gnral d'Argenson procdait 
ses interrogations, complaisamment recueillies par le greffier
Dujardin.

Un jour, la duchesse de Chevreuse reut par un messager mystrieux
un mot ainsi conu:

Notre cher chevalier est l'objet de perscutions odieuses. Chaque
jour amne plusieurs interrogatoires, qui menacent d'puiser, sinon
son courage, du moins ses forces. On le rveille la nuit d'heure en
heure, pour lui poser des questions insidieuses, par lesquelles on
espre surprendre sa prsence d'esprit et l'amener  se couper ou 
se perdre avec ses amis.

Des bruits plus sinistres encore circulent, touchant les desseins
du cardinal  son gard. A tout prix, il faut intresser le roi en
sa faveur, et si vous y parvenez, je crois que vous aurez accompli
un autre miracle, en augmentant la tendresse d'un homme qui ne
pensait pas qu'on pt vous aimer plus qu'il ne vous aime.

Ce billet n'avait pas de signature, les caractres en taient
dguiss, mais cette dernire phrase suffisait. La duchesse avait
reconnu le style de Chteauneuf.

Le mystre prsidait aux perscutions exerces contre le chevalier,
car Richelieu, qui tenait  frapper un grand coup, ne voulait pas
en amoindrir l'effet en y prparant l'opinion. A la cour,  la
ville, on ignorait ces sances tnbreuses des justiciers de
Laffmas. Mais les murs des prisons ont des oreilles; ces faits se
passaient dans les basses-fosses de la Bastille, et Chteauneuf, on
ne l'a pas oubli, y tait dtenu.

Si svres que fussent ses gardiens, il avait su,  prix d'or,
capter leur confiance. Par eux, il avait entretenu d'abord une
correspondance avec son compagnon d'infortune; par eux, il avait su
la recrudescence de la haine ministrielle; par eux enfin, il avait
fait arriver  la duchesse le billet qu'on vient de lire.

Ce fut un clat de tonnerre au sein du petit conclave ennemi du
cardinal. Chacun se resserra autour de ses allis, et Louise et
voulu volontairement se soustraire au rle prpondrant qu'on lui
imposait. Elle tait l'me, l'espoir de la conspiration.

Disons-le  sa gloire, du moment o elle comprit que sa tche
devenait une mission, que la tte de ses amis tait menace, et que
d'elle seule dpendait dsormais leur vie ou leur mort, leur perte
ou leur triomphe, ces hsitations cessrent.

Elle aussi, d'ailleurs, n'avait-elle pas  se venger de cet homme
qui l'avait juge assez vile pour accepter son pacte!

Elle avait brav le serpent; aujourd'hui, il fallait plus, il
fallait lui broyer la tte.

Le billet de Chteauneuf n'exagrait rien, au contraire.
L'existence inflige  son gnreux camarade tait un supplice de
chaque heure. La salle des tortures tait son sjour habituel. On
n'osait pas, il est vrai, aller jusqu' lui mettre les brodequins,
ni l'horrible corne de la question par l'eau. Richelieu avait
manifest des scrupules  cet endroit; peut-tre craignait-il que
ces cruauts inutiles venant  se divulguer, le roi, dont il voyait
la condescendance faiblir, ne se rvoltt tout  fait.

Mais on agissait avec la menace continuelle de ces machines
diaboliques dont la vue devait intimider le patient. On abusait de
son sommeil ou de ses insomnies. On lui infligeait toutes les
preuves morales imaginables, pour lui extorquer des dclarations
qu'on pt interprter contre lui et contre ses amis.

Vaines tentatives, raffinements striles! Le chevalier de Jars
n'tait pas d'une trempe vulgaire. L'aspect des chevalets excitait
son ironie. Il parlait volontiers, mais c'tait pour dire  ses
perscuteurs leurs dures vrits.

Son nergie finit par lasser leur persvrance; il subit
quatre-vingts interrogatoires sans articuler un mot qui compromit
son fidle Chteauneuf, non plus que les princes, ses complices.

Aprs l'insuccs de cette quatre-vingtime sance, Laffmas,
exaspr, se rendit chez le cardinal, o le pre Joseph fut mand.
On et dit un trio de vampires.

Chacun dployait l son caractre particulier: Laffmas, sa fougue,
son emportement, les rauquements du tigre auquel on enlve sa
proie; le pre Joseph, sa haine aigu, son raffinement de petits
moyens; le cardinal, sa cruaut froide, implacable.

On prsume assez ce qu'il devait rsulter d'une consultation de ce
genre, entre de pareils bourreaux.

Le lendemain, une commission choisie par Laffmas, et dirige par
lui et par le prsidial de Troyes, magistrat servile  la
discrtion de Richelieu, s'assemblait  l'Arsenal, pour voquer la
cause du chevalier de Jars.

Sance tenante, sans public, sans tmoins, sur de misrables
arguties, dont l'accus n'eut pas le droit de se dfendre, ses
juges, plus dignes du titre d'assassins, prononcrent contre lui la
peine capitale.

Pendant que l'Arsenal retentissait de cet arrt, il y avait grande
chasse  courre  Saint-Germain. Le roi se montrait d'une humeur
charmante; il caracolait dans les avenues du bois avec mademoiselle
de Lafayette, qui s'efforait de lui sourire, mais qui, poursuivie
par des pressentiments cruels, se sentait la mort dans le coeur.

Le bruit de la condamnation se rpandit dans la capitale, o elle
jeta la consternation, bien avant qu'on la connt au chteau.

Il semblait que le cardinal ft dcid  jouer son va-tout. Sans
sursis, sans dlai, l'chafaud se dressa, et toutes les forces
militaires furent disposes pour veiller au maintien de l'ordre et
parer  toute tentative d'enlvement de la victime.

Paris s'tait mis en deuil. Une morne stupeur rgnait sur la grande
ville oppresse. Franois de Rochechouart, chevalier de Jars, tait
l'un des gentilshommes les plus rputs pour leur droiture de
caractre, pour leur bravoure. Son nom tait populaire et
sympathique.

Dans cette cit, trop souvent indiffrente aux hommes d'en haut et
 leurs garements, il tait connu, il tait aim. Puis on en tait
arriv  une heure o dj le peuple rflchissait. Les excs de
pouvoir du cardinal avaient trouv plus d'une fois des approbateurs
nombreux, lorsqu'ils frappaient sur ces nobles orgueilleux autant
qu'aveugles, qui se considraient comme d'une race suprieure au
commun des autres hommes et prtendaient se mettre au-dessus des
usages des lois et des moeurs.

Mais on s'apercevait qu'il frappait moins sur les ennemis des
franchises publiques que sur les siens propres; que c'tait sa
cause et ses intrts personnels qu'il dfendait, et non ceux de la
France. C'tait avec anxit qu'on le voyait s'en prendre  la fois
aux bons et aux mauvais; on se demandait o il s'arrterait, s'il
s'arrtait sur cette pente rapide.

Paris, donc, se montrait soucieux. La foule, informe des
prparatifs de l'excution par cette communication invisible, mais
rapide, qui rpand les mauvaises nouvelles, se portait en longues
files vers la place Saint-Paul, l'un des thtres de ces
excutions, dsigne en cette circonstance  cause de sa proximit
de l'Arsenal, o le condamn tait dtenu depuis sa mise en
jugement.

Midi tait, suivant l'usage, l'heure fixe pour l'immolation. Ds
onze heures il ne restait pas un pouce de terrain libre sur la
place ni dans les alentours; les rues avoisinantes taient
engorges d'un ocan de curieux, presss, crass, hors d'tat
d'avancer ni de reculer.

Les balcons, les croises, les toits eux-mmes offraient une
profusion de ttes agites. Une fentre seule ne laissait voir
qu'une longue tapisserie, qui peut-tre abritait des spectateurs
non moins anxieux que les autres, mais plus discrets.

Des bruits lugubres circulaient  voix basse, touchant cette
croise nigmatique. C'tait celle d'un pavillon attenant  l'un
des grands htels de la place, un htel royal, et n'ayant pas
d'autre ouverture au dehors.

On se demandait ce que signifiait ce rideau immobile, et quels
personnages il pouvait bien cacher. Alors, les conjectures
marchaient leur train, et les regards, fatigus de considrer les
apprts du supplice, se tournaient opinitrment de ce ct.

Ces prparatifs taient faits avec une rgularit mathmatique,
dont les crivains de l'poque nous ont transmis les dtails
minutieux. Nous les rptons pour les amateurs de causes clbres.
L'chafaud offrait l'aspect d'une plate-forme en planches, de dix 
douze pieds en carr, et de six pieds d'lvation. Les instruments
de supplice se composaient simplement d'un billot de huit pouces de
haut et large d'un pied carr, d'un sabre fort pesant, que
l'excuteur maniait avec beaucoup d'habilet, et d'une hache au
tranchant poli et au manche trs court.

Au coup de midi, la multitude silencieuse devint plus morne encore.
On entendit dans la rue qui venait de l'Arsenal un sourd roulement
de tambour, et bientt, sous la brume paisse qui rgnait depuis le
matin, comme si la nature faisait le deuil de la victime, on
aperut un peloton de soldats de la prvt dbouchant sur la
place. Ils taient suivis par des hallebardiers suisses en nombre
imposant.

Au milieu venait le condamn.

On n'avait pas voulu entraver ses mouvements; les cordes qui lui
tenaient les jambes et les bras lui permettaient de marcher et de
croiser ses mains dans les manches de son pourpoint. Il avait la
tte nue, et l'on ne pouvait se dfendre d'un sentiment
d'admiration pour sa contenance  la fois simple et fire.

Il s'entretenait tranquillement avec son confesseur, et semblait,
par ses regards, remercier la population de la bienveillance qu'il
lisait dans ses rangs.

Aucune clameur, aucun bruit ne se manifesta. La stupeur tait  son
comble. La foule respectueuse croyait assister  un martyre.

De Jars franchit sans hsiter les degrs de la plate-forme. L,
comme le bourreau et son aide s'approchaient pour lui faire subir
les derniers prparatifs, qui de nos jours ont lieu dans la prison,
mais dont on tenait alors  ne pas frustrer le populaire, il se
tourna vers son confesseur pour l'embrasser.

--Je vais prier pour vous, mon fils, lui dit celui-ci.

Et il tendait les bras pour lui donner cette dernire accolade
lorsque les yeux du patient rencontrrent le pavillon de l'htel
royal et sa mystrieuse draperie.

Le mme pressentiment qui rgnait dans l'assistance lui vint 
cette vue, et fixant sa pense sur ce point, il tendit la main
pour le montrer au prtre.

--Priez pour ceux qui sont l, mon pre, dit-il gravement; ils en
ont plus besoin que moi!

Ces mots ne pouvaient arriver jusqu' cet endroit, mais son regard
et son geste y parvinrent assurment, car la draperie eut un
frmissement et se plissa en plusieurs endroits, comme si quelqu'un
s'y cramponnait.

L'ecclsiastique descendit lentement et d'un pas troubl par
l'motion les terribles gradins, tandis que le chevalier,
s'adressant  l'excuteur:

--Je suis  vous, matre, et besognez adroitement, c'est mon seul
dsir.

--Soyez docile, rpondit l'homme rouge; je jure Dieu que vous
n'aurez pas le temps de sentir le coup, et qu'il ne sera pas besoin
d'user de la hache.

Il faut savoir que quand la tte n'tait pas abattue du coup de
revers appliqu  l'aide du sabre, le bourreau achevait de la
couper sur le billot  l'aide de sa hache, comme un boucher dtache
une chair pantelante avec son couperet, en revenant autant de fois
qu'il le faut  la charge.

Ces quelques mots changs, il se livra avec un abandon entier 
l'excuteur et  son aide.

Ils lui trent d'abord son habit, sur lequel figurait encore la
noble croix de Malte, insigne de sa conscration  la cause de la
foi et de la royaut. Il demeura en bras de chemise et le col
dcouvert; on lia ses mains par-devant, et le bourreau l'invita 
se mettre  genoux, pour lui couper plus facilement les cheveux.

--Je n'ai rien  vous refuser, matre, rpondit-il en souriant;
j'ai dj t tonsur, mais je n'ai pas eu encore, j'en conviens,
un valet de chambre qui me ft la toilette sur la place publique.

--Sur Dieu! monsieur le chevalier, rpondit le matre des
basses-oeuvres, vous avez une tranquillit merveilleuse; mais ne
me parlez plus de ce ton, je vous en prie, vous me rendez tout
troubl; la sret de mon bras pourrait s'en ressentir, et je ne me
consolerais de ma vie d'avoir fait ptir un si brave homme que
vous!

--Merci, matre. Voil un sentiment misricordieux que n'aurait
jamais eu celui qui vous emploie. Vous valez mieux que lui, sur mon
me.

--Monsieur le chevalier, dit l'excuteur, flatt de ce compliment,
et s'approchant de son oreille, il m'est dfendu de vous laisser
parler au peuple, mais il en adviendra ce que pourra, je ne veux
pas touffer la voix d'un si vaillant gentilhomme. Souhaitez-vous
dire quelques mots?...

--A quoi bon?... Je ne pourrais crier  cette foule qu'une seule
chose, c'est que je meurs innocent, et elle le sait aussi bien que
moi et que mes juges!... Finissons-en, l'ami; ce brouillard me fait
froid, et si j'avais le frisson, on croirait que je tremble de
peur.

L'excuteur poussa un gros soupir, prit les ciseaux passs  sa
ceinture et entama les longues boucles qui roulaient sur le cou du
patient. Le fer grina, les assistants frmirent; le chevalier seul
resta imperturbable.

Mais voil qu'au moment o la seconde boucle allait tomber, une
clameur violente branla l'air. Un remous formidable fit onduler
les masses, qui vinrent se heurter contre les hallebardiers, en
forcrent les rangs, et choqurent si fort l'chafaud que ses tais
en craqurent.

Au milieu de ce tumulte on ne distinguait rien d'abord, mais
bientt un cri strident, lanc  pleins poumons, domina les rumeurs
et s'leva jusqu'au ciel, rpt par l'assistance affole:

--Grce!... grce!...

Les ciseaux du bourreau restrent en suspens.

--Achevez donc! lui dit de Jars; je vais m'enrhumer.

--Sang-Dieu! monsieur le chevalier, n'entendez-vous pas ces cris?
Souffrez que je sois moins press que vous; mieux vaut un rhume
qu'un coup de sabre.

Un jeune homme, tte nue, les habits en dsordre, hors d'haleine,
pouvant tout au plus articuler encore ce mot suprme: Grce!... le
roi fait grce!... un jeune homme accourait, ou plutt il arrivait
port sur les bras, sur les paules de la foule, agitant le plus
haut qu'il pouvait un parchemin auquel pendait un sceau,--le sceau
royal.

Aux clameurs du public, une porte basse s'tait ouverte dans le
voisinage du pavillon  la fentre masque. Plusieurs personnages
en robe noire en taient sortis, protgs par des gardes, et
s'taient approchs de l'chafaud.

Dans les groupes des bourgeois, o ils taient reconnus, on
entendait prononcer  demi-voix:

--M. de Laffmas, le lieutenant civil! M. d'Argenson, le procureur
gnral! Matre Dujardin, greffier de l'Arsenal!...

Le cri de dlivrance avait tir les btes fauves de leur antre;
elles venaient voir si l'on osait rellement leur enlever leur
proie.

De son ct, le messager de la bonne nouvelle arrivait sur la
plate-forme, o, jetant son parchemin au bourreau, il s'lanait
dans les bras du patient.

--Philippe!... mon cher Philippe!... s'cria de Jars en le
reconnaissant.

--Sauv, monsieur le chevalier! vous tes sauv!... Dieu est bon,
j'arrive  temps!...

Le peuple poussait des vivats frntiques pendant que l'excuteur
parcourait l'crit et vrifiait le sceau de cire jaune qui en
affirmait l'exactitude.

De leur ct, Laffmas et ses acolytes, tant monts sur la
plate-forme, s'emparaient du parchemin avec une rage qu'ils ne
songeaient pas  contenir. A leur vue, des sifflets clatrent au
milieu d'une tempte d'pithtes injurieuses.

Mais ils n'taient pas gens  s'en mouvoir, et ce fut alors que se
passa cet pisode fameux o Laffmas, s'adressant  de Jars, osa
lui dire:

--C'est vrai, monsieur, l'ordre de grce est dans les formes, rien
n'y manque. C'est  vous d'en tmoigner votre reconnaissance, en
dclarant aujourd'hui librement ce que vous savez des projets de M.
de Chteauneuf et des princes.

Le vaillant gentilhomme, les mains encore garrottes, et dans
l'attitude du Christ couronn d'pines, avec la patience et
l'humilit de moins, se redressa d'un air qui fit plir son
interlocuteur:

--Allez dire  votre matre, pronona-t-il, que je suis
reconnaissant envers le roi de sa clmence mais que je m'en
croirais indigne si j'y trouvais un prtexte pour trahir mes amis.

Philippe, s'emparant des ciseaux que le bourreau avait laisss
choir, coupa les liens de celui qu'il venait de rendre  la vie,
et, se tenant enlacs, ils descendirent firement de la
plate-forme, salus par les nouveaux vivats, par les
applaudissements de la multitude.

Personne, pas mme le chevalier, n'avait plus pens  la fentre du
pavillon royal.

Cependant il s'y passait une scne palpitante d'un sombre intrt.
Aux cris de: Grce! lorsque Laffmas et ses sides venaient
s'assurer de l'exactitude de cette amnistie inattendue, la draperie
avait prouv des secousses violentes.

A la minute o de Jars et Philippe descendaient les gradins, un
bras rouge s'tait avanc en dehors par le coin de ce rideau,
dsignant l'artiste d'un geste menaant.

Ce bras, c'tait celui de Richelieu. Le front crisp, les lvres
livides, l'oeil inject de fiel.

--Ce jeune homme! dit-il au pre Joseph, cach prs de lui, c'est
encore ce jeune homme!... tait-ce pour cela que je t'avais dit de
le dlivrer?...

--Monseigneur... balbutia le franciscain, que cet vnement prenait
pour la premire fois au dpourvu.

--Tu m'avais assur qu'il devait quitter la France.

Dj l'astucieux confident avait retrouv sa prsence d'esprit.

--Ce jeune homme ne sait ce qu'il fait, monseigneur. Patience; si
j'ai permis qu'il restt, c'est qu'il importe  votre cause qu'il
reste.

--Ma cause!... elle est perdue de l'heure o l'on fait grce  mes
ennemis!.. Et ce tmraire enfant que j'avais voulu protger!...

--Ne touchez pas  un cheveu de sa tte, minence. Si cette cause,
qui n'est pas seulement la vtre, mais la mienne aussi, peut tre
sauve, c'est par lui, malgr lui!...




XXI

UNE PROTECTRICE.


Au milieu du ddale des intrigues dont il tait l'objet et de
celles dont il tait l'auteur, double labyrinthe aux sentiers
inextricables, Richelieu avait eu  peine le loisir de songer en
passant au jeune peintre, et encore tait-ce seulement lorsque son
regard tombait sur l'esquisse de son portrait, demeure en suspens.

Ce n'est pas que, dans les premiers jours, en apprenant,  ne
pouvoir plus en douter, qu'il n'avait pris aucune part  l'acte
dont on l'avait accus injustement, il ne se ft senti le dsir de
lui accorder une rparation. Il en avait mme touch un mot au pre
Joseph.

Mais celui-ci avait habilement gliss sur ce chapitre, et tait
parvenu  en dtourner l'attention du matre, en rappelant sur les
exigences de la crise la plus redoutable qu'il et encore
rencontre. C'est ainsi que le cardinal n'avait plus aperu
Philippe depuis sa sortie de prison jusqu'au moment o il lui
apparut tout  coup, porteur du message royal, dlivrant une de ses
victimes et affrontant son courroux  la face de la ville entire.

  [Illustration: Il s'inclina plus bas encore.]

Quelques dtails rtrospectifs sont ici ncessaires.

On se souvient que nous avons laiss notre hros, dpouill par les
bravi qu'une main tnbreuse avait aposts, au coin du quai de
l'cole, o il venait de dboucher, pour gagner le Pont-Neuf et de
l le collge de Laon, qu'il habitait.

Les bandits ne l'avaient pas prcisment maltrait; ils s'taient
contents de lui enlever le peu d'argent qui garnissait son
escarcelle, le poignard de luxe devenu inutile pour sa dfense, et
surtout ce mdaillon sacr, ce portrait de sa mre, pieux hritage
qu'il et rachet volontiers au prix des plus grands sacrifices.

Cet vnement ne pouvait sans doute tre considr que comme un des
mille pisodes de brigandage qui clataient, ainsi qu'on sait, dans
la capitale, mais surtout dans ce prilleux quartier du Pont-Neuf.
N'et t la perte de son mdaillon, Philippe s'en ft d'autant
moins afflig que ses larrons, par une distraction inaccoutume,
avaient oubli de s'emparer de son manteau et de son pourpoint.

Il prouvait d'ailleurs bien d'autres perplexits. Le souci de sa
sret personnelle s'ajoutait  celui du sort menaant de ses amis
et de ses protecteurs. Il s'tait vu plong sans motif dans un
cachot; on l'avait relch sans lui donner un claircissement
plausible.

Rien n'indiquait que sa libert ft mieux garantie aujourd'hui
qu'auparavant; il avait prsent  la pense le sourcil crisp du
cardinal. Il se sentait en butte  la perscution sourde du pre
Joseph. Ce moine disposait de moyens obscurs pour arriver  ses
fins, et ceux qui lui portaient ombrage devaient, pour peu qu'ils
possdassent de prudence et de sagesse, s'effacer devant lui et
cder  ses volonts, sans en chercher les raisons.

Philippe avait espr lui chapper, en se fondant sur son
loignement pour les intrigues qui occupaient la cour. Retenu au
Louvre,  Paris, par une attraction de coeur, il avait rejet les
offres avantageuses du franciscain, parce qu'il n'y voyait qu'une
sentence d'exil.

Nous ne dirons pas qu'il se repentit de sa rsistance; c'tait un
esprit droit, qui n'agissait point  la lgre; il trouvait dans sa
bonne conscience la force et la supriorit. Mais il ne se
dissimulait plus qu'un rseau de fils redoutables, parce qu'ils
restaient invisibles, l'entourait de toutes parts, et que
l'accomplissement de ses dsirs ou de ses volonts tait  la merci
de cette influence.

Sous cette impression, malheureusement trop fonde, il s'tait
abstenu, pendant les premiers jours qui suivirent sa dlivrance, de
revenir au Louvre. L'absence de la reine-mre, sa protectrice,
justifiait cette rserve.

Que de fois pourtant il fut tent de l'enfreindre? Si ce palais
abritait les ennemis qu'il devait le plus craindre, n'tait-il pas
aussi l'asile o il avait ressenti les atteintes les plus douces de
ses premires affections? N'tait-ce pas l qu'il avait commenc 
aimer,  se sentir aim?... Il avait laiss attaches  ces murs
ses motions, sa joie, son esprance! Hors de l, que lui offrait
la vie? Le dsenchantement, le vide et les regrets.

Souvent il lui arriva de se mettre en route, au mpris de toute
prudence, pour revoir son atelier, sa grande galerie des combles.
Quelquefois, sorti de son modeste logis pour un but quelconque, il
se surprenait sur le chemin de ce Louvre, qui l'attirait comme un
mirage. Il advint mme que, plein de bravoure ou d'impatience, il
se mit en route pour y rentrer, et ne s'arrta qu' la vue des
sombres portails qui y donnaient accs. Leur gravit, leurs votes
surbaisses, leurs huis flanqus de gurites de pierre, s'offraient
 lui comme des avertisseurs et le dtournaient de son dessein.

Mais cette lutte ne pouvait durer sans que la prudence ft vaincue
par le dsir, et quel jour le tmraire choisit-il pour cela?...
Prcisment celui qui suivit la grce du chevalier.

Les impressions, les pripties de cette journe avaient dtermin
en lui une exaltation voisine de la fivre. Il ne se dissimulait
pas qu'en manifestant pour de Jars un dvouement aussi srieux il
se crait dans le parti contraire des haines terribles. Mais il en
acceptait les consquences. Il rompait avec la circonspection qu'il
avait observe jusque-l pour ses propres intrts, tandis qu'il
travaillait gnreusement en faveur des autres, et dt-il se
heurter contre le cardinal ou se rencontrer avec le froc du
capucin, il voulut rentrer dans le palais.

C'tait une satisfaction qu'il s'octroyait, en rcompense de ses
preuves de la veille. A ce point de vue, il la mritait bien.
Cette grce, il ne l'avait pas obtenue sans peine.

Nous avons dit comment le vent de la voix publique avait rpandu,
dans les coins les plus inaccessibles de la ville, le bruit de
l'excution qui se prparait sur la place Saint-Paul. Il tait
impossible que Philippe,  la piste de ce qui concernait le
prisonnier, ne ft pas renseign ds le premier instant.

Saisi d'horreur et de dsespoir  l'ide du crime politique qui
allait s'accomplir, il s'tait lanc  cheval, et n'avait fait
qu'un temps de galop de Paris  Saint-Germain.

On ne le connaissait pas l comme au Louvre. Les demeures des rois
ne sont pas accessibles comme celles des particuliers. En voyant ce
cavalier couvert de poussire, les vtements en dsordre, montant
un cheval de pitre mine, extnu de fatigue, les factionnaires lui
barrrent le passage, et aucun laquais ne voulut d'abord se charger
de l'entendre.

Il se dsesprait, car les minutes avaient en cette circonstance le
prix d'un sicle, le terrain brlait sous ses pas; il allait se
livrer  quelque scne de violence pour forcer la consigne,
lorsqu'il fut reconnu par un serviteur de la reine-mre, attir l
par hasard.

Cet homme vit de suite  ses paroles qu'il s'agissait d'une affaire
urgente, et le conduisit auprs de la duchesse de Chevreuse.

Mais l ce fut un autre embarras. En l'apercevant ple, haletant,
la pauvre Marie n'eut qu'une pense; et quand le jeune homme, sans
prambule, sans prparation, en homme qui a la tte perdue,
s'cria:

--C'en est fait, madame la duchesse, le meilleur de vos amis va
tomber sous la hache!...

Elle crut qu'il parlait de Chteauneuf, un nuage passa sur ses
yeux, tout son sang reflua vers son coeur, elle se renversa sans
connaissance sur son sige.

Des soins empresss la rappelrent  elle, mais ce ne fut qu'aprs
une scne terrible qu'on lui fit comprendre la vrit.--Hlas! elle
tait assez triste dj. Si ce n'tait son amant, c'tait son plus
cher alli que menaait le bourreau.

Elle courut chez Louise, qu'elle entrana chez la reine Anne
d'Autriche, et qui,  la sollicitation de cette princesse, aux
prires trempes de larmes de la duchesse, fit demander une
audience au roi.

Louis XIII sortait prcisment d'entendre la messe, suivant son
usage  la campagne aussi bien qu' la ville.

Cette demande lui causa une vive motion,--on connat son caractre
anxieux et timide vis--vis des femmes mmes qui lui plaisaient le
plus. Pris ainsi  l'improviste, il balbutia et bgaya longtemps
des syllabes incohrentes, avant de russir  donner  l'huissier
de service l'ordre de faire entrer mademoiselle de Lafayette.

Il se leva pour la recevoir; mais elle vint s'agenouiller  ses
pieds, et de cette voix  laquelle il tait impossible qu'il
rsistt:

--Grce?... grce et justice, sire?... implora-t-elle.

--Grce, rpta-t-il; qui donc oserait vous menacer?...

Et son visage se couvrit de la pleur ardente qui prcdait les
explosions de cette grosse colre qui tait son courage  lui.

Puis, voyant que la fille d'honneur tait toujours  genoux:

--Relevez-vous, mademoiselle, ajouta-t-il.

Il avana la main pour l'y aider; elle prit cette main et la retint
sur ses lvres.

Un feu inconnu circula sous ce baiser dans les veines de
Louis-le-Chaste, son oeil s'alluma, et, plus tremblant que la
belle solliciteuse:

--Parlez, dit-il, ce que vous souhaitez est accord.

Elle s'approcha d'une table, et lui prsentant un parchemin:

--Sire, la grce d'un innocent qui va mourir.

Il s'assit et prit une plume.

--Le nom?...

--Un de vos plus loyaux, de vos plus braves gentilshommes: monsieur
le chevalier de Jars.

--De Jars... condamn!... Quel est son crime?

--S'il en et commis un, sire, on n'et pas manqu de vous le faire
connatre. Mais vous tes Louis-le-Juste, et l'on a rendu en
arrire de vous cette sentence inique, parce qu'on reconnaissait
votre droiture.

--Oh! murmura le pauvre monarque, ce cardinal, ce tyran!... Je ne
suis pas heureux, mademoiselle...

--Une bonne action porte le bonheur avec elle, sire.

--Prenez donc cette grce... et puissiez-vous dire vrai...

--Merci, mon roi, dit-elle en s'inclinant avec reconnaissance sur
sa main, vous ne ftes jamais plus grand qu' cette heure, o vous
venez d'accomplir l'oeuvre de Dieu, en donnant comme lui la vie 
un homme!

Gagn par l'enthousiasme de l'adorable enfant, il saisit  son tour
sa petite main et fit le geste de la porter  ses lvres; mais 
moiti route, cette timidit trange reparut, il rougit comme un
novice, poussa un long soupir, et trouva tout au plus la hardiesse
de balbutier entre haut et bas:

--Vous tes bien belle, mademoiselle Louise!

Deux minutes aprs, sans que Philippe et aperu la fille
d'honneur, madame de Chevreuse lui remettait l'acte royal, et lui
faisait donner le meilleur cheval des curies de la reine, sur
lequel il regagnait Paris plus promptement encore qu'il n'tait
venu.

On sait le reste: il tait arriv  temps.

Eh bien, c'est le lendemain de cet vnement qu'il ne craignit pas
de rentrer au Louvre, malgr l'absence de ses protectrices, malgr
la prsence du ministre dont il avait contribu  djouer les
projets homicides.

Plus d'un lien rattachait l'me et les aspirations du jeune artiste
au Louvre. N'tait-ce pas l,--faut-il le rpter?--que se trouvait
son tableau de prdilection, l'oeuvre o il avait mis son gnie?
N'tait-ce pas l qu'taient ses souvenirs, et qu'il avait dpos
tout son coeur? Hors de l, que lui importait la vie? Cette
visite pouvait lui tre fatale, mais jamais autant que le doute et
l'loignement.

Il revit donc ce cher atelier!... tout indiquait le dlaissement de
ce sanctuaire de l'art, et ce ne fut pas sans motion qu'il
s'approcha de son tableau.

Mais,  surprise! tandis que la poussire recouvrait tous les
objets de la galerie, pas un grain n'apparaissait sur ceux qui lui
appartenaient. Ses botes, ses brosses, son tabouret, ses chevalets
taient rangs dans un ordre irrprochable. Un rideau vert
s'tendait devant la vitrine prochaine, pour parer aux effets de la
lumire trop crue ou aux rayons du soleil sur la peinture
inacheve, et celle-ci,  laquelle il ne manquait que les dernires
touches, se montrait, sous ce demi-jour, potique et vivante comme
un chef-d'oeuvre.

Quelqu'un avait donc pris soin de l'atelier en l'absence
de l'artiste? Un soin si touchant le pntra d'une douce
reconnaissance, mais il ne s'y absorba pas longtemps. La
contemplation de son tableau, qu'il revoyait aprs de si dures
preuves, au milieu de tant de sujets d'apprhension, l'occupa
bientt.

Sur cette toile il avait dpos avec tout son talent le secret
bizarre de cette affection gmine qui s'tait produite en lui,
sans qu'il ft le matre de s'en dfendre ni de choisir entre deux
coeurs galement dignes d'amour, deux jeunes filles galement
charmantes.

Depuis quelques jours seulement il avait senti la ncessit de
briser un des rameaux de son bonheur, pour se rattacher  celui
qui, seul, s'offrait dans les conditions acceptables  un homme tel
que lui. Et, bizarrerie dtestable du sort, Henriette,  laquelle
il se ralliait, tait prcisment celle devant qui se dressait le
plus grand obstacle. Comment flchir, en effet, la haine, le
ressentiment de matre Duchesne.

Immobile, songeur devant cette toile, il revoyait dans les beaux
bras, dans les mains suaves de sa nymphe, les attraits de Louise;
puis, considrant sa physionomie, il rvait aux regards
sraphiques, aux appas thrs d'Henriette.

Tandis qu'il roulait en son esprit ces pensers divers, quelqu'un se
glissait dans la galerie, et, s'avanant  petits pas, venait
s'arrter derrire son sige.

Il n'avait rien vu, rien entendu, et parlant  sa peinture comme
s'il et parl  l'original:

--Chre Henriette! murmura-t-il en souriant.

--Vous m'appelez, Philippe? dit une douce et timide voix; et il
sentit une main tremblante prendre la sienne.

--Henriette!... s'cria-t-il avec ferveur, vous! vous en ces lieux!
Oh! merci! merci!

Retenant sa main pour la couvrir de baisers, il attira l'enfant 
lui, et je ne sais comment cela se fit, il passa un bras autour de
sa taille et se mit  la contempler,  l'admirer de si prs, de si
prs, que leurs coeurs se sentaient battre, que leurs souffles se
confondaient.

Ce fut une extase de plusieurs minutes, sans phrases, sans paroles.

Henriette rompit la premire ce silence.

--Vous m'aimez donc? demanda-t-elle de cette voix enfantine qui est
le gage de la virginit.

--Si je t'aime!...

Mais voil qu'un regard commenc dans un sourire s'acheva sous une
larme qui vint trembler au bord de ses longs cils, et cherchant 
s'arracher du bras enlac  sa taille:

--Hlas!... soupira-t-elle, mon pre ne le veut pas... S'il me
surprenait ainsi, voyez-vous, il me tuerait!...

--Qu'il me tue d'abord! Vivre sans toi! Ah! de cette heure j'ai
compris que je ne le pourrais plus!

Au milieu de leur ravissement, il se fit du bruit  l'entre de la
galerie, et quelqu'un toussa d'une faon significative.

--On vient! s'cria Henriette.

--Que je ne drange personne, dit une voix protectrice; je vous
savais ici, mon jeune ami, et j'ai voulu vous voir.

C'tait Marie de Mdicis, qui tait venue passer une demi-journe
au Louvre.

Elle se rapprocha des deux amoureux saisis d'moi, et remarquant
les yeux rougis d'Henriette:

--Eh quoi! reprit-elle, des larmes!... Ah! je comprends, chagrins
de coeur, anxits d'amour... Qu'il n'y en ait pas entre vous,
mes enfants!... Je me charge de les aplanir... Vous nous avez
bravement servi, Philippe; vous en serez rcompens. Pour commencer
de suite, je vous emmne aujourd'hui  Saint-Germain, o je veux
que vous fassiez le portrait du roi; cela vous ddommagera de la
clientle d'un cardinal en disgrce.




XXII

LA JOURNE DES DUPES.


A trs peu de jours de l, car les vnements se prcipitaient
alors avec une rapidit effrayante  la cour de France, le pre
Joseph arriva en toute hte au Louvre et pntra  l'improviste
auprs de Richelieu.

Le grand ministre tait en proie  une entire prostration, ses
minentes facults semblaient disparues. Son oeil n'avait plus
d'clat, et sur ses traits jaunis par des insomnies fivreuses on
reconnaissait un ennui funeste.

Comme si les rles taient intervertis, son confident se dressa
devant lui plein de rudesse:

--Est-ce vous que je vois, monseigneur, lui dit-il svrement, ou
bien n'est-ce que l'ombre de vous-mme?...

--Ne crains pas de m'offenser, rpondit avec amertume le lion
dcourag, ce n'est bien que mon ombre; je ne me reconnais plus
moi-mme.

--Que diriez-vous donc d'un gnral qui perdrait contenance juste 
l'heure o sonne la bataille?

--La bataille est perdue mon fidle; il ne nous reste qu' oprer
la meilleure retraite possible. Dj mes dispositions de dpart
sont prises, mes malles sont en route pour le Havre-de-Grce.

--Perdue! qui ose dire cela! o est l'ordonnance qui vous enlve
vos pouvoirs? o est l'arrt qui vous exile! Vous possdez encore
votre portefeuille, vous habitez le Louvre... votre successeur
n'est pas nomm que je sache! Une intrigue de femme a obscurci le
soleil de votre faveur; montrez-vous, elle s'clipsera  son tour.

--Me montrer! pour subir les ddains, la piti, le triomphe de ceux
qui se courbaient hier sous ma puissance.

--Pour les craser vous-mme sous votre mpris, sous vos nouveaux
succs!...

--Penses-tu donc que j'ignore ce qui se passe, ce qui se prpare?
La grce de M. de Jars a t le premier empitement sur nos
prrogatives; la proclamation de M. de Marillac, comme ministre en
chef, doit tre le coup suprme. J'ai envoy hier ma nice, madame
de Combalet, prsenter mes hommages  la reine-mre; ne sais-tu pas
de quelle faon elle a t traite, la hauteur insolente avec
laquelle on l'a reue, les paroles indignes dont on l'a abreuve,
et cela en prsence du roi, qui n'a pas trouv un mot pour la
protger ni pour me dfendre?

--Eh bien! moi, monseigneur, fort de mon dvouement  votre
personne, de l'admiration que je vous porte, de la connaissance que
je possde des choses et des gens de la cour, je vous dis:
Montrez-vous; n'envoyez pas de messagers; abordez vous-mme,
hautement, avec la conscience de votre valeur, ces princes
superbes, ce roi qu'on abuse, et, sur ma foi, je vous jure que vous
sortirez triomphant de ces triomphateurs!

Richelieu le regarda avec une attention profonde, et quittant son
attitude affaisse, les pommettes des joues colores dj d'un feu
singulier:

--Tu ne me dis pas tout, pronona-t-il. Tu tiens entre tes mains
quelque levier inconnu pour remuer les obstacles qui nous
circonviennent... Eh bien, soit! j'ai foi en ta hardiesse. Que l'on
prpare ma litire, je t'accompagne  Saint-Germain.

--Non, plus  Saint-Germain, monseigneur; depuis ce matin, le roi
est  Versailles.

--A Versailles! rpta le cardinal, montrant une hsitation
nouvelle. A Versailles, o il ne va d'ordinaire que pour se plonger
dans la solitude, pour s'abandonner  ses ides d'isolement et
d'humeur mlancolique!... Et qui a-t-il emmen?

--Presque personne: M. de Marillac..

Le cardinal eut un frisson nerveux au nom de ce comptiteur
dtest, que l'astucieux confident mettait exprs en avant.

--Les deux reines, mademoiselle de Lafayette et madame de
Chevreuse. Quant au reste, rien que des officiers et serviteurs
indispensables de sa maison. Ah! j'oubliais, madame la reine-mre a
emmen encore ce petit peintre...

--Philippe de Champaigne... Toujours lui!

--Sa Majest le protge particulirement et veut qu'il achve, 
Versailles, le portrait du roi commenc  Saint-Germain.

--Ainsi, c'est au milieu de tous mes ennemis que tu m'envoies?

--Oui, monseigneur, reprit le capucin imperturbable.

--Et tu te flattes que je vais t'obir?...

--J'en ai la conviction.

--Dcidment, fit Richelieu, gagn par cette assurance, ceux qui
s'imaginent qu'entre nous deux c'est moi qui gouverne l'autre,
ceux-l se trompent... le matre, c'est toi... Et la chose tant
ainsi, je me rends  mon devoir; ouvre la marche, je te suis.

  [Illustration: Les officiers avaient t rveills par ces
  bruits.]

--Si vous le permettez, je prendrai les devants. Je crois bon qu'on
ne nous voie pas arriver ensemble l-bas. Soyez tranquille, vous
m'y retrouverez, o je vous y donnerai de mes nouvelles en temps et
lieu.

--J'y compte bien, vieux sphinx, fit le cardinal ranim
involontairement par l'assurance de son conseiller.

Celui-ci partit en grande hte sur une trs modeste haquene,
tandis que le ministre, affectant de montrer  ses gens et aux
officiers de ses gardes,--on sait qu'il en avait une compagnie 
lui seul,--un visage serein, prenait place dans la voiture, qui
devait, suivant les intentions du pre Joseph, le conduire  petite
vitesse  la rsidence de chasse qui composait alors le chteau de
Versailles.

Ceci se passait en novembre et est devenu une date caractristique
que l'histoire conserve, comme un des enseignements les plus
curieux  l'usage des favoris et des intrigants de cour.

L'arrive du pre Joseph ne surprit personne au chteau, on avait
l'habitude de le voir se glisser partout, et quoiqu'on se mfit de
lui, il savait prendre des allures si bnignes qu'on aurait eu des
scrupules de fermer les portes  une si humble personne.

En ce moment, les chefs de la conspiration contre le cardinal
taient si srs de leur russite qu'ils n'taient pas fchs
d'avoir un tmoin qui ne manquerait pas de lui en porter la
nouvelle toute frache.

Le gage de cette russite, sa conscration, tait dans l'appel
adress au marchal de Marillac sur le dsir inspir au roi par les
deux reines.

Ces princesses s'taient empares de l'esprit du monarque.

Tandis que Louise le dtournait du cardinal et usait de son crdit
uniquement pour le salut de ses amis, les princesses, saisissant
l'influence politique, prparaient les derniers coups.

Louis de Marillac et son frre Michel, qui fut quelque temps garde
des sceaux, devaient leur lvation au cardinal, mais l'un et
l'autre n'avaient pas hsit, sur les promesses sduisantes de
Marie de Mdicis,  s'embarquer dans la conspiration, dont ils
devaient recueillir les fruits. La nomination du marchal tait aux
mains d'un secrtaire, qui allait la porter au roi, lorsqu'un
carrosse entra avec grand bruit dans la cour d'honneur du chteau.

Les jours sont si courts en novembre que, bien qu'il ft  peine
six heures d'aprs midi, la nuit tait presque arrive. Versailles
tait une rsidence, une retraite intime, o nul, ft-ce le premier
gentilhomme de France, n'avait droit de venir relancer le monarque
sans une invitation prcise. Quel tait donc l'outrecuidant
visiteur qui envahissait le chteau?

Dans le salon o se tenaient les reines, la duchesse de Chevreuse
et le futur premier ministre, on ne tarda pas  le savoir.

L'huissier de service annona tout  coup:

--Monseigneur le cardinal de Richelieu!

Chacun se regarda avec tonnement. On croyait le cardinal inform
de ce qui se passait,--et il l'tait en effet,--et l'on ne
comprenait rien  l'excs d'audace qui l'amenait en un pareil
moment.

--C'est sans doute, dit Marie de Mdicis, qu'il vient chercher la
nouvelle de sa disgrce... Soit, qu'il entre; j'aurai le plaisir de
la lui signifier moi-mme.

L'huissier se tenait debout, comme un soldat en faction, prs de la
porte qu'il maintenait ouverte. Ces mots arrivrent jusqu'au
cardinal, qu'ils atteignirent dans les fibres les plus sensibles de
son incommensurable orgueil. Il maudit de rage le pre Joseph, dont
les conseils et l'insistance lui attiraient cette humiliation.

Mais la glace tait rompue, on l'avait annonc; sous peine de se
dshonorer, il fallait paratre.

Il s'avana, en composant sa figure de faon  trahir le moins
d'motion possible, et sans adresser un regard  la duchesse ni au
marchal, il vint jusqu'aux deux reines, devant lesquelles il
s'inclina avec une humilit sans prcdents de sa part.

Anne d'Autriche se ft peut-tre trouble, un coup d'oeil de son
implacable belle-mre lui rendit sa haine et sa fermet. Elle toisa
comme elle le favori en disgrce, sans lui adresser la parole.

Il se vit oblig de rompre le silence:

--Vous parliez de moi, Majests, dit-il; me voici pour entendre vos
reproches, si vous en avez  m'adresser, et pour me justifier.

--Nous n'avons rien  vous dire, monsieur, rpondit schement la
reine-mre, si ce n'est de vous tmoigner notre surprise de cette
visite inattendue.

--Cependant j'ai cru entendre Votre Majest parler d'une nouvelle?

--En effet, une mchante nouvelle pour vous, monsieur. Mais c'est
le roi, notre fils, qui vous la transmettra; nous vous invitons 
l'aller attendre  Paris.

--Un accueil si svre... balbutia Richelieu dconcert.

--Ne vous tonne sans doute point...

--Que Votre Majest m'excuse, il m'tonne assez pour que j'ose lui
en demander l'explication.

--Nous ne vous en devons pas, monsieur.

--Votre Majest, je le vois, est fort irrite contre moi, et
personne ici n'lve la voix en ma faveur.

Il porta les yeux autour de lui, mais Anne d'Autriche rpondit d'un
ton glacial:

--Souvenez-vous de Chalais...

Le cardinal se mordit les lvres jusqu'au sang. Il avait nagure
os faire entendre au roi, pour achever de l'loigner de sa femme,
que celle-ci secondait les complots rgicides de Chalais, afin
d'tre dlivre d'un poux qu'elle dtestait.

Il regarda alors la duchesse de Chevreuse qui, moins dure, mais
plus mordante, se contenta de rpondre:

--Lorsque monseigneur de Chteauneuf sera sorti de la Bastille,
c'est lui qui portera  Votre minence mes compliments et mes
explications.

S'adressant alors au marchal:

--Vous, monsieur, lui dit-il, vous avez sans doute aussi vos
griefs? N'allez-vous point me reprocher d'tre l'auteur de votre
fortune et de celle de votre frre?

--Monseigneur, rpondit le nouveau favori, vous m'avez fait
marchal, je ne l'oublie pas, mais le roi m'a mand ici pour me
faire premier ministre. Je dois soumission au roi.

--Il suffit, rpliqua Richelieu, que ce dernier trait stimula comme
un aiguillon. Ma disgrce est complte, je le reconnais. Il ne me
reste qu' me retirer. Mais je ne suis pas un valet qu'on chasse,
et sans attendre qu'on me signifie ma dchance, je vais remettre
mes pouvoirs au roi, de qui je les tiens, et que je veux assurer,
mme quand il me frappe, de mon dvouement inaltrable.

En prononant ces mots, il traversa le salon, vers la porte oppose
 celle par o il tait entr.

Cette porte donnait dans la chambre du roi.

--O allez-vous, monsieur?... s'cria Marie de Mdicis en se
levant.

--Je vous l'ai dit, madame, rpondit avec une humilit apparente le
cardinal, rsigner mes pouvoirs entre les mains de qui je les
tiens.

Et il fit encore un pas.

--C'est inutile, rpliqua imprieusement la princesse; vous n'tes
plus ministre et votre prsence ne pourrait qu'importuner le roi.

--Votre Majest traite durement ses ennemis vaincus; j'eusse
espr, dans ma disgrce, la trouver plus clmente.

--Ceux-l seuls ont droit  la clmence qui ne se montrrent pas
impitoyables dans le succs... Encore une fois, monsieur,
retirez-vous; vous ne verrez pas le roi, et, s'il le faut, je vais
appeler les huissiers...

Il s'tait rapproch encore du fond du salon, et saisissant le
bouton de la porte:

--Je suis chez le roi, dit-il, jouant son va-tout, c'est au roi
seul  me renvoyer.

Sans se faire annoncer, sans frapper, il entra dans la chambre
royale, dont il referma la porte sur lui au verrou.

Louis XIII tait assis devant un monceau de papiers qu'il examinait
 la clart d'une lampe.

Au bruit de la serrure, il tourna brusquement la tte;  la vue de
son ministre, il se dressa debout par un mouvement galvanique, et
ses traits devinrent livides.

--Vous tes bien hardi! balbutia-t-il avec un terrible effort.
L'motion le rendait plus bgue que jamais.

Mais ce bgayement furieux, ces syllabes haches, saccades,
rptes  l'infini, taient plus menaantes que des reproches
svres adresss par une phrase suivie.

Elles eurent cependant pour le cardinal un contre-coup heureux,
elles lui donnrent le temps de se remettre un peu.

--Sire... commena-t-il en s'inclinant.

--Non! non!... rien! exclama le roi, cherchant  exprimer sa
volont par des monosyllabes qui n'excitassent pas sa malheureuse
infirmit.

Et joignant la pantomime  la parole, il montrait la porte.

--Les intrts de l'tat... voulut dire Richelieu.

--Rien!... rpta le roi en renouvelant son geste.

--Les intrts de votre auguste personne... insista Richelieu.

--Sortez donc!... fit Louis XIII, qui cherchait, dans les ordres
les plus durs,  exciter sa fermet dont il se dfiait, tant il en
avait peu l'habitude.

Dans la pice voisine, Marie de Mdicis et Anne d'Autriche, que la
hardiesse du cardinal avait prises au dpourvu, s'efforaient
d'ouvrir, mais, nous l'avons vu, son premier soin avait t de
s'enfermer avec le roi.

Celui-ci entendait du moins leurs grattements  la porte, et
sachant qu'elles coutaient, il parlait haut pour qu'elles vissent
qu'il ne faiblissait pas.

--On vous trompe, sire... disait Richelieu.

--Dites qu'on me trompait, rpta le roi, et que je ne veux plus
que cela soit.

--Votre Majest refuse d'entendre ma justification?

--Absolument.

--J'aurais pens que mes bons et loyaux services...

--Assez!...

Pour la troisime fois, Louis XIII, press d'en finir, lui montra
la porte.

Son regard courrouc, sa voix dure, sa respiration bruyante
effrayrent  la fin son favori qui, redoutant quelque chose de
pire encore que ce cong, s'avoua lui-mme vaincu et commena  se
retirer  reculons.

Il tait dit que ce soir-l la chambre de Louis XIII serait
accessible comme un vestibule banal. Il ne restait plus que deux
pas  franchir au cardinal pour reprendre le chemin qui l'avait
amen, lorsqu'une petite porte de service, situe au pied de
l'alcve o se dressait le lit, s'ouvrit  son tour.

--Hein!... qui va l?... exclama le roi, voyant des ennemis
partout.

C'tait Boisenval, qui, courb en deux, rampant plus qu'il ne
marchait, vitant surtout l'oeil flamboyant du monarque, tendit
un billet  Richelieu et s'clipsa ds que celui-ci l'eut pris.

Le roi cumait; dans sa rage impuissante, il froissait et
dispersait les papiers accumuls sur son bureau, renversait son
fauteuil, et s'puisait en violences apoplectiques, pour articuler
quelques bribes de syllabes ayant un sens complet.

D'un seul regard, Richelieu avait embrass le contenu du papier. Il
tait de son confident, le pre Joseph, et ne renfermait que deux
lignes encore fraches.

Les yeux ardents du roi tombrent sur ce feuillet, et ne sachant
plus sur qui exercer sa colre:

--Ce papier!... s'cria-t-il; encore un complot. Ce papier... je le
veux!

Mais depuis qu'il l'avait lu, Richelieu ne tremblait plus; un
clair avait mme sillonn ses traits; il s'tait redress de
toute sa grande taille, et au lieu de se retirer, il avait fait
plusieurs pas en avant dans la chambre.

--Tratre!... vocifra le roi en le menaant de son poing ferm,
obiras-tu!...

A cet ordre il crispa, au contraire, avec une lenteur calcule, le
papier dans sa main, et flchit le genou avec une humilit et un
respect qui commencrent  impressionner le roi, honteux de son
excs de langage et d'attitude.

--Sire, fit-il, Votre Majest peut me broyer sous ses pieds, c'est
son droit; elle peut m'accabler de reproches, car je n'ai sans
doute pas rempli, comme je l'eusse d, comme je l'eusse voulu, la
haute mission que je tenais d'elle... J'accepte sa colre, je me
courbe devant ses arrts... Mais jusqu' mon dernier souffle je
veux me vouer  sa tranquillit et  son bonheur... c'est pour cela
que je lui dsobirai cette fois...

--Ainsi, ce billet?

--Je le dtruis... Et en effet, il parsema le tapis de ses
fragments.

--Ah! j'avais donc devin!... c'tait une trahison nouvelle!...
Parlerez-vous enfin?...

--Sire, insinua Richelieu, toujours agenouill, ne voyez dans mon
silence que mon respect pour Votre Majest... Mon devoir, je le
sais, est de vous obir, mais ne l'exigez pas... Il m'en coterait
trop de briser les illusions de Votre Majest... de lui prouver que
ceux en qui elle a mis sa confiance en font un abus odieux... que
l'on a trac autour d'elle une trame destine  surprendre sa
magnanimit, son besoin d'affection, de tendresse...

A ce dernier mot, le roi baissa les yeux, sa fureur sembla
s'teindre sous la honte d'avoir t devin dans la poursuite d'une
aventure de galanterie.

Richelieu feignit de ne rien remarquer; il poursuivit sur le mme
ton d'hypocrite condolance:

--Enfin, j'aurais un remords ternel de montrer que la personne qui
a servi d'instrument  mes ennemis auprs de Votre Majest jouait
un rle infme, et feignait pour vos bienfaits une fidlit qu'elle
ne pratiquait pas!...

Ici, Louis XIII se redressa par un dernier lan:

--Vous attaquez mademoiselle de Lafayette, monsieur!...

--J'ignore, sire, le nom de cette personne, mais je crois savoir...

--Des preuves!... exclama le roi; des preuves!...

--Eh bien, rpondit Richelieu, se relevant de son humble posture,
et saisissant avec vhmence le roi par le bras; eh bien, vous en
aurez, sire!...

Il l'entrana vers une fentre donnant sur le parc, et lui montra,
d'un geste muet, prs d'une tonnelle claire en plein par la lune,
une jeune femme et un jeune homme, causant avec vivacit et se
tenant les mains enlaces.

Le roi faillit s'affaisser sur lui-mme  ce spectacle; il se
retint  l'espagnolette de la croise et au bras du cardinal. Pour
le coup, la parole lui manquait tout  fait.

Mais bientt les jeunes gens s'tant spars et perdus dans
l'ombre, chacun de leur ct, il sortit de cet accs d'puisement.

--Monseigneur, dit-il  Richelieu, vous tes mon seul ami... ne
m'abandonnez pas...

En disant cela, de grosses larmes roulaient dans ses yeux.




XXIII

LA FAVORITE.


Quel tait donc ce couple dnonc par la vigilance du pre Joseph,
et livr en holocauste par le cardinal, pour ressaisir son crdit
sur le roi?

Nous faisons peut-tre outrage  la pntration du lecteur en lui
posant cette question, qu'il aura rsolue avant nous. Oui, ces deux
jeunes gens, qui s'entretenaient avec si peu de prcaution, sous
l'abri insuffisant de la salle verte du parc, c'taient Philippe de
Champaigne et Louise de Lafayette.

Amen par la reine-mre  Saint-Germain, l'artiste n'avait pu qu'y
entrevoir la charmante fille d'honneur. Quel que ft leur dsir
commun d'avoir un entretien, la prudence la plus lmentaire le
rendait impossible dans cette rsidence, o Louise tait l'objet de
tous les regards, o elle se sentait surveille par le perfide
Boisenval, o la cour tait runie comme une fourmillre dans
l'troite enceinte du palais.

A Versailles, au contraire, les choses rentraient dans une sorte de
solitude. Un trs petit noyau accompagnait le roi, et Louise avait
entendu, avec un soulagement bien vif, Boisenval annoncer et
rpter sur tous les tons qu'il n'tait pas de ce voyage, et
n'irait pas  Versailles avant d'en recevoir l'invitation formelle
des princes.

Moins innocente, Louise se ft tenue sur ses gardes, en raison mme
de ce luxe d'affirmation. Mais il est crit que les fourbes auront
le dessus des esprits honntes.

Boisenval avait suivi la royale caravane, et s'tait install dans
les environs du chteau, o il devenait d'autant plus dangereux
qu'on n'tait pas en garde contre ses manoeuvres. Un seul homme
connaissait sa prsence en ce lieu, et le stimulait encore: c'tait
l'ternel pre Joseph.

L'abattement de son patron, loin de le gagner, lui donnait plus
d'ardeur. Il se piquait au jeu; comme un grand tacticien, il
n'avait jamais plus de sang-froid, plus d'imagination que dans les
occasions dcisives. Il se plaisait  envisager le pril afin de le
combattre pied  pied, d'opposer la ruse  la ruse, la force  la
force, de faire tomber ses adversaires dans le pige creus par
leurs propres mains.

Madame de Chevreuse, si habile que nous la sachions, ne possdait
pas au mme degr ces qualits indispensables; la diplomatie,
l'intrigue, formaient son lment principal. Elle perdit souvent
ses batailles  force d'enthousiasme, pour avoir cru trop vite  la
victoire.

Cette fois, absorbe des soins d'un triomphe qu'elle regardait
comme immanquable, elle ne songeait plus dj, dans le petit
cnacle o nous l'avons laisse, en compagnie des deux reines et du
marchal, qu' pourvoir aux suites de ce succs.

On se partageait trs gravement les dpouilles du cardinal, comme
la succession d'un homme enterr. Personne ne pensait  la jeune
fille qui avait servi d'instrument  ce revirement politique; on la
connaissait si modeste, si peu ambitieuse, que l'on savait bien
qu'elle n'aurait jamais les vellits tyranniques d'une vraie
favorite.

On faisait l, sans s'en douter, par cet oubli mme de sa personne
dans cette rpartition du butin, son plus noble, son plus loquent
loge.

En effet, elle ne songeait gure, la tendre enfant,  ces questions
de titres, de fortune, de faveur!... Son coeur battait d'une
motion plus douce; un mot chang dans la journe avec Philippe
l'attirait dans le parc, o enfin elle allait le revoir, lui parler
sans tmoins!

Mais ce bonheur n'tait pas sans mlange. A l'ambroisie, un gnie
mauvais avait pris soin de joindre le fiel. Louise allait savoir
si, comme Boisenval l'avait insinu, elle devait ne plus voir
qu'une rivale, et une rivale prfre, dans la plus intime de ses
amies.

Henriette! Philippe!... que d'insomnies ces deux noms, retentissant
sans cesse  son esprit, lui causaient depuis cette rvlation
venimeuse.

Peu s'en fallut, dans son anxit, qu'elle n'arrivt la premire,
car le jeune peintre, par une inquitude bien diffrente, tait
ballot entre un gal dsir de venir  cet entretien et un
insurmontable serrement de coeur.

Durant le peu de jours qu'il venait de passer  Saint-Germain et 
Versailles, il n'avait que trop vite t confirm dans les bruits,
dj parvenus  lui sous une forme plus vague, touchant la nouvelle
fortune de la fille d'honneur de la reine.

Ds qu'elle l'aperut, celle-ci s'lana au devant de lui, tandis
que, saisi d'une motion insurmontable, il ne trouva pas la force
de lui abrger la distance.

--Philippe! mon ami, s'cria-t-elle en s'emparant de sa main qu'il
lui tendait  peine, je vous retrouve donc!...

Et lui, au lieu de baiser cette main charmante qui s'attachait  la
sienne, il la pressa imperceptiblement du bout des doigts.

Le coeur n'a pas besoin de longs discours pour comprendre ces
choses. Louise se retira soudain de cette froide accolade, et
l'amertume succdant brusquement  la joie qui inondait ses traits:

  [Illustration: Henriette tant venue la joindre...]

--Philippe, poursuivit-elle, ce qu'on m'a dit est vrai, vous ne
m'aimez plus!

--Avant de vous rpondre, mademoiselle, rpondit-il pniblement,
permettez-moi de vous demander si vous m'avez jamais aim?

--Si je l'ai aim!... s'cria-t-elle dans un long soupir; mon Dieu!
il ose en douter...

--Que voulez-vous, mademoiselle, je suis un pauvre esprit froid et
inquiet, droit comme la justice, mais svre comme elle. Les ruses,
les astuces, les intrigues des cours ne sont pas mon fait. Je me
dirige sur la lumire, tenant pour vrai ce que je vois, et non sur
les tnbres o je souponne le mensonge. Eh bien, ce que je vois
me dit que vous ne m'aimez pas.

--Dites que vous en aimez une autre, monsieur, et pargnez-vous ces
dtours.

--Sur mon me, coutez-moi, mademoiselle. Mes lvres n'ont pas
l'habitude du mensonge: ce qu'elles disent, je le pense. Un
moment, oui, je le confesse, je crus tre aim de vous, et ce
bonheur inespr, immense, faillit me rendre fou... Ah! vous
ignorerez toujours par quelle idoltrie j'eusse voulu rpondre 
cet amour, s'il et t vrai... Vous avez eu, entre toutes les
femmes, le premier battement de mon coeur... Hlas!...

--Et ce coeur s'est bien vite referm et donn  une autre,
n'est-ce pas?

Il voila son visage sous ses deux mains, peut-tre pour lui drober
ses larmes, et s'cria sourdement:

--Ah! Louise, je vous eusse trop aime!

--Trop aime! rpta la jeune fille avec une ironie dchirante; et
d'o vient que cette tendresse s'est vanouie si vite?

--Elle le demande! Mais c'est qu'elle ose le demander!... dit le
jeune homme, plein d'amertume et de mpris.

--J'ai le droit d'interroger quand on m'accuse!... Dites donc,
ingrat, quelles preuves ne vous ai-je pas donnes de mon amour?
C'est moi qui, vous voyant mlancolique et isol, suis alle  vous
la premire! C'est moi qui, oubliant les lois de l'tiquette, les
dangers de la mdisance, la surveillance svre attache  mon
emploi, n'ai pas craint de vous rendre visites sur visites dans
votre atelier; de vous laisser prendre modle sur ma pose, sur mes
mains, pour votre tableau prfr... Et qui donc a adress 
l'autre les premiers mots du coeur... dites? Est-ce vous, ou
n'est-ce pas moi encore?...

--Tout cela est juste; et alors combien je vous chrissais!...

--Et depuis quand ai-je cess de mriter cette affection, que
j'avais lchement mendie...

--Louise!...

--Oh! non, les mots ne me font pas peur; ce qui m'afflige et
m'effraye, c'est l'ingratitude, la trahison...

--Contre qui ces accusations svres?...

--Contre l'homme qui n'a pas craint de m'accabler de son oubli;
contre l'amie qui m'a vol le coeur dont je me croyais matresse.

--Henriette?...

--Oui, Henriette; elle tait mon amie: nierez-vous qu'elle soit
votre amante?

--N'accusez pas la vertu la plus pure, l'innocence la plus sainte!

--Innocente et pure, qui donc oserait dire que je le suis moins
qu'elle?

Philippe eut un long frmissement, il voulut parler, balbutia, et
saluant sa compagne:

--Ce sont l des rcriminations striles, mademoiselle; un mauvais
souffle a pass  travers notre existence et l'a dsenchante...
Nous n'eussions pas d chercher  nous revoir... Ne reprochez pas 
Henriette de consoler celui dont vous avez fait le premier chagrin,
aprs avoir t sa premire joie...

Il s'inclina plus bas encore, comme un courtisan devant une reine,
et voulut partir.

--Non pas, dit-elle en le retenant, je ne vous laisserai pas me
quitter ainsi... Vos propos sont pleins de rticences et
d'obscurits, qui me glacent comme autant de reptiles. Si vous ne
me devez plus votre affection, vous me devez la vrit du moins, la
vrit tout entire, comme il appartient  un gentilhomme et  un
artiste de la dire; gentilhomme et artiste, vous tes l'un et
l'autre, donc vous parlerez!

--trange obstination!... Ce que je vous dirais, vous le savez
mieux que moi; et si ce n'est pour m'imposer un supplice nouveau,
quelle volupt raffine vous promettez-vous d'un aveu qui vous
ferait rougir!

--Grce  Dieu, fit-elle avec une dignit dont il se sentit
troubl, je suis au-dessus de vos outrages; mais nul ne saurait se
dire au-dessus de la vrit.--Que vous ne m'aimiez plus, j'y suis
rsigne; que vous aimiez Henriette, c'est votre droit;--mais la
vrit, je l'exige!

Pour la seconde fois, il ouvrit la bouche, commena un mot
inarticul, et s'arrtant devant une tche impossible:

--Non, s'cria-t-il, dcidment, je n'aurai pas ce courage!..

--Mais je le veux, rpliqua-t-elle en lui serrant le poignet avec
une nergie jusque-l sans exemple de sa part, et je m'attache 
vous jusqu' ce que vous ayez parl!

--Prenez garde, dit-il en la foudroyant du regard, si le roi allait
vous voir!

--Le roi?...

--Le roi... rpta-t-il en hochant la tte avec une expression
satanique.

Son oeil devint fixe, sa main se dtacha peu  peu de lui; elle
demeura quelques secondes immobile, livide; puis se frappant le
front sous le coup de cette dcouverte horrible:

--Ah! malheureuse! malheureuse!...

Ce ne furent plus seulement des larmes, mais des sanglots,  ce
point qu'il en eut piti, se rapprocha d'elle et voulut reprendre
cette main qui l'avait retenu de force tout  l'heure.

--Pourquoi m'avez-vous contraint de vous dire cela?...

--C'est donc vrai? demanda-t-elle avec garement, on dit, on ose
dire que je suis la matresse du roi?...

--C'est vrai.

--Et vous l'avez cru, vous?...

--Louise, calmez-vous, de grce.

--Ah! Dieu est cruel!... la matresse du roi!... Je comprends tout,
maintenant; vos ddains, votre abandon... Vous avez fait comme les
courtisans, les envieux! Je suis innocente, pourtant; j'en fais
serment par ce ciel toil qui nous regarde! Le roi n'a jamais eu
pour moi que les gards et les paroles irrprochables d'un frre
pour sa soeur! Les calomnies du monde n'avaient pu m'atteindre,
elles s'taient arrtes avec les immondices au seuil de mon
antichambre; il a fallu que ce ft vous qui me les apprissiez!...
Rien, rien n'est vrai, entendez-vous!...

--Mais, hasarda-t-il, cette faveur qui vous environne!...

--Vous voulez dire que je recherche, n'est-ce pas?... Ce rle que
je remplis... ce rle...

Elle fixa sur lui ses beaux yeux empreints d'une telle expression
de tendresse, qu'il en fut tout pntr.

--Vous tiez menac, perscute, emprisonn... une haine terrible
s'attachait  vous... il fallait vous sauver... Le roi, triste,
soucieux, avait bien voulu se drider en m'apercevant; il
n'exigeait de moi qu'un sourire, ce pauvre monarque plus esclave
que le dernier serf de son royaume. Ce sourire m'levait  cette
faveur, que je ne cherchais que pour vous. L'me torture par
l'ide de votre dtresse, je trouvai cependant le courage de
sourire au roi...

Philippe se prosterna  ses pieds.

--Louise! chre Louise!... pardonnez-moi! je suis un ingrat, un
malheureux! Je vous ai accuse, mconnue... trahie... je vous ai
crue coupable... vous tiez victime! victime pour ma propre
cause!... Je me suis donn  une autre... Mais c'en est fait,
pardonnez-moi, je reprends ma foi, je reviens  vous, toute ma vie
se passera  expier mes torts...

Elle le regarda quelque temps dans cette attitude amoureuse et
suppliante, avec un ineffable ravissement. Puis elle s'arracha par
un soupir  cette prestigieuse consolation.

--Relevez-vous, mon ami, dit-elle.

--Pas avant que vous m'ayez pardonn...

--Je vous pardonne, je vous absous...

--Un mot encore, vous acceptez?...

--Henriette vous aime, mon ami, et--ajouta-t-elle, non sans un
pnible effort,--vous aimez Henriette.

--Oh! c'est vous seule!

Elle secoua avec un sourire triste sa belle tte afflige.

--Non, c'est elle, vous dis-je; vous avez t port vers elle par
votre coeur; vous ne revenez vers moi que par reconnaissance...

--Voulez-vous me faire mourir de chagrin?

--coutez-moi, Philippe, car ceci est une rsolution irrvocable.
Nous tions deux  vous aimer, et vous nous avez aimes toutes les
deux. Le coeur d'une femme n'a pas de ces phnomnes, mais celui
de votre sexe est fait d'une autre sorte... Je n'ai pas le droit de
vous en vouloir; j'ai eu votre premire pense, je ne disputerai
pas l'autre  Henriette. Elle mritait bien plus que moi de vous
possder tout entier.

--Ah! vous me dsesprez!...

Mais sans s'arrter  cette interjection, elle poursuivit:

--A un homme tel que vous, il faut une femme comme vous, dont la
rputation n'ait jamais donn prise aux clameurs du monde, ft-ce 
celles de la calomnie... L'pouse de Philippe de Champaigne ne doit
pas mme tre souponne. Telle n'est plus ma condition, hlas! Je
vous apporterais en partage l'ironie, le sarcasme.... Ces
courtisans qui m'envient ont intrt  me croire coupable, bien
qu'ils me sachent innocente... Philippe, je ne veux pas vous faire
ce dplorable don! Une jeune fille est l, belle, immacule comme
un ange; elle a mis en vous son amour, sa foi, son espoir... Cette
jeune fille, je vous la donne.

--Mais vous!...

--Moi?... dit-elle avec un sourire ple et dfaillant, je suis
entre dans une voie dont je ne puis sortir encore; je demeurerai
la favorite! Elle appuya avec mpris sur ce mot,--jusqu'au jour o
je saurai tous mes amis hors de pril... Il faut bien que mon
humiliation profite  quelqu'un!

--Coeur d'or!... sainte et parfaite crature... c'est moi qui ne
suis pas digne de vous.

Elle secoua de nouveau la tte, comme si elle tait bien sre que
ses arguments avaient atteint leur but, et, lui donnant sa main:

--Dsormais, entre nous, monsieur Philippe, que ce soit donc une
bonne et loyale amiti.

--Un dvouement ternel!...

Il s'empara, non pas seulement de la main qu'elle lui offrait, mais
de ses deux mains, et les runit sous un chaleureux embrassement.

Mais tout  coup, au moment de se sparer, en levant les yeux vers
le chteau, il demeura glac, sans voix, et ce fut tout au plus
s'il put articuler, en tendant les bras de ce ct:

--L!... L!...

Elle regarda vivement et apert avec stupeur le roi et le
cardinal, debout  la fentre, piant leurs mouvements et leurs
moindres gestes.




XXIV

LE BIJOU MAGNTIQUE.


De grand matin, c'est--dire aussitt l'ouverture des portes pour
le service du Louvre, Philippe pntra dans ce palais, et se
dirigea vers l'aile occupe par les appartements de la reine et
termine par la galerie de peinture.

Un trouble inexprimable y rgnait dj. On y avait une connaissance
indfinie des vnements de la nuit. Sans pouvoir rien prciser,
un orage formidable rgnait dans l'atmosphre, remplissait les
esprits de stupeur. Les officiers de la maison de Marie de Mdicis
avaient t rveills par ces bruits, les serviteurs allaient et
venaient, s'agitant dans un dsarroi gnral.

Le jeune artiste, plus inquiet qu'aucun d'eux, n'osait cependant
les interroger; il s'tait enfui de Versailles, devant l'apparition
menaante du roi et du cardinal. Il tait venu  pied, sans savoir
comment, et n'tait gure arriv avant l'heure o il pouvait, sans
se faire remarquer, entrer dans le palais.

tait-ce l que la prudence aurait d le ramener? Dans le dsordre,
dans l'anxit mortelle de ses sens et de son esprit, il n'avait
garde de se livrer  de tels calculs. Il allait o le poussait son
instinct, o l'attiraient ses sympathies, o il avait chance de
rencontrer le seul coeur avec lequel le sien et dsormais le
droit de sympathiser.

Car, il ne faut pas s'y tromper, et Louise de Lafayette ne s'y
tait pas laiss tromper, s'il s'tait mis  ses pieds, s'il avait
voulu abjurer pour elle les liens qui l'attachaient dj  la fille
de son ancien professeur, ce n'tait pas par indiffrence, par
ingratitude pour celle-ci. Non vraiment, son me dlicate et
impressionnable s'tait fait les raisonnements que lui rptait la
fille d'honneur. En s'offrant  elle, il accomplissait un acte de
rparation; elle s'tait sacrifie pour lui, sa conscience lui
imposait le devoir de se sacrifier  elle.

Mais elle avait repouss cet holocauste, la noble enfant. Elle ne
voulait pas d'un coeur ainsi marchand, et d'ailleurs elle tait
sincre dans son abngation, elle acceptait dsormais le rle
d'immolation ternelle o sa destine l'avait conduite.

Philippe revenait donc au Louvre dans l'esprance d'y rencontrer
Henriette, et l'ide qu'il avait failli renoncer  elle, la perdre
 jamais, la lui rendait plus chre. Son admiration, sa
reconnaissance taient acquises  Louise, mais toute sa tendresse
appartenait  Henriette.

Avant de monter  la galerie, il se dcida  aborder un des
serviteurs, dont il connaissait la rserve et la fidlit, et
s'tant assur que la jeune fille tait toujours au palais, il
chargea cet homme de lui apprendre que lui-mme venait d'y entrer.
Puis il gagna l'atelier, o l'on peut croire qu'il ne trouva gure
le sang-froid ncessaire  un travail auquel il n'avait jamais
moins pens.

La protge de la reine-mre, en raison de sa neutralit dans
toutes les questions de politique ou d'intrigue, tait demeure
fort oublie au milieu de ce remue-mnage. Les bruits, le mouvement
l'informrent seuls qu'il se passait quelque chose d'inattendu et
de grave autour d'elle. Elle se leva  la hte, et ds qu'elle mit
le pied hors de sa chambre ses suppositions se changrent en
certitude.

Tout  coup, Philippe la vit accourir haletante, perdue dans
l'atelier, dont il arpentait depuis une demi-heure l'tendue d'un
pas fivreux. Elle tenait  la main un billet entr'ouvert, qu'elle
lui prsenta, sans avoir la force d'articuler un mot.

Il reconnut l'criture de mademoiselle de Lafayette, qui adressait
ce message  son amie par un homme gagn  prix d'or, car cette
commission n'tait pas sans danger en cette circonstance.

Ce billet laconique disait ceci:

Chre Henriette, tout est perdu. A tout prix, allez trouver M.
Philippe et obtenez de lui qu'il se cache, qu'il s'loigne: il y va
de sa tte.

Mais Philippe n'tait pas un coeur pusillanime. Moins effray de
cet avis que de l'tat o il voyait Henriette, il ne s'occupa
d'abord que de la rappeler  elle et de la rassurer.

Aussitt qu'elle recouvra la raison et la parole, elle lui apprit
que la reine-mre tait arrive  Paris, dans la nuit, et au lieu
de venir au Louvre, s'tait prcipitamment rendue au Luxembourg, ce
qui expliquait l'agitation des gens, bien qu'ils ignorassent la
cause de ce retour inopin.

Le porteur du billet ne paraissait lui-mme rien connatre du fond
des choses, mais il lui avait fait savoir que le roi, le cardinal
et le pre Joseph avaient quitt Versailles presque en mme temps
que Marie de Mdicis, pour retourner  Saint-Germain, o tait
toujours la cour.

Enfin on avait aperu sur la route de Versailles  Paris un
dploiement de gens d'armes, particulirement une compagnie des
gardes du cardinal, lesquels escortaient une litire, soigneusement
ferme. Cet quipage avait t dirig vers la Bastille, d'o les
gardes taient revenus seuls. Des bruits vagues disaient que le
prisonnier tait un des plus grands seigneurs de France, un gnral
dont l'arme tenait campagne en ce moment, le marchal de Marillac,
en un mot.

--Fuir!... me cacher!... rpta Philippe relisant l'crit, pendant
que Henriette achevait de lui donner ces renseignements. Et je vous
laisserais ici, chre me; j'abandonnerais mes amis dans la
dtresse!

Hlas! dit-elle douloureusement, cette ressource de la fuite vous
manque elle-mme. Le pre Joseph ne pouvant sans doute quitter le
cardinal ni le roi en ce moment, a envoy au gouverneur du palais
la consigne de ne laisser sortir personne sans un sauf-conduit
sign du ministre.

--Que se prpare-t-il donc, mon Dieu?...

--Vous voyez, mon ami, que si la fuite tait possible, elle serait
bien permise. Nos protecteurs, nos allis sont probablement
eux-mmes en voie de se soustraire aux coups qui les menacent, et,
quant  moi, l'obscurit de ma condition, l'insignifiance de ma
vie, la position de mon pre, qui s'est ostensiblement rapproch de
M. de Richelieu dans ces dernires circonstances, tout m'assure une
scurit que je voudrais partager avec vous, si je ne peux partager
vos prils.

Philippe se frappa le front, dans une perplexit cuisante:

--Que faire? que rsoudre? S'il me fallait partir, Henriette, mais
songez-y donc, ce serait vous perdre!...

--Ami, dit-elle en cherchant  son tour  l'affermir contre cette
sparation, qu'elle n'entrevoyait pas avec moins de douleur, ami,
croyez-vous donc que de loin comme prs mon coeur pt changer?...
Ah! plaise  Dieu que nous trouvions le moyen d'assurer votre
dpart, votre salut! car, relisez donc ce billet, il y va de votre
tte!...

Cette menace terrible ne lui permit pas d'achever sa phrase. Mais
portant rapidement la main  sa poitrine:

--O mon Dieu! s'cria-t-elle, c'est une inspiration! J'avais
oubli!... Oui, c'est cela! --Dans un moment suprme, a dit cet
homme trange, au regard de feu,--lorsque la terre manquera sous
vos pieds, quand tout vous abandonnera, adressez-vous  votre
dernier ami: posez ce talisman sur votre front, et vous pntrerez
les choses inconnues...

En l'entendant parler seule, prononcer des mots inintelligibles
pour lui, en voyant son regard fixe, sa pleur mortelle, Philippe
crut un instant que l'excs de son tourment avait altr son
esprit.

--Chre Henriette, dit-il en la forant de s'asseoir sur un des
siges artistiques pars dans la galerie, calmez-vous... Je suis
ici encore pour vous aimer, pour vous dfendre au besoin.

--Hlas! soupira-t-elle, c'est vous qui avez besoin d'tre
dfendu...

Il saisit une de ses mains et y rencontra un objet qu'elle laissa
passer dans la sienne.

--Prenez, mon ami, mon dernier, mon unique ami; si nous pouvons
tre sauvs, c'est par ceci.

Philippe de Champaigne fut toujours un esprit religieux d'une
droiture extrme, catholique fervent, mais ennemi des pratiques
superstitieuses; il prouva comme un scrupule.

--Un charme, une amulette... murmura-t-il.

--Le salut! affirma-t-elle. Posez ce morceau de cristal sur mon
front...

--Henriette, quel est cet enfantillage, en un tel instant?...

Il retournait entre ses doigts le mdaillon, qui n'offrait bien
l'aspect que d'une large lentille de cristal de roche, limpide,
transparente, sans aucun signe grav.

--Je vous en prie, insista la jeune fille.

--Allons, vous l'exigez... Mais du moins m'assurez-vous qu'il n'y a
l aucune oeuvre de magie ni de sorcellerie dommageable  mon
salut?

--Aucune, mon ami. Ayez confiance, c'est notre ressource suprme.

--J'obis!...

Sa main, lgrement mue, appliqua le talisman magntique, ainsi
que sa compagne le lui indiquait.

  [Illustration: Henriette se consolait en coutant cette
  princesse.]

Peu  peu, il la vit s'affaisser dans une langueur singulire; ses
membres s'assouplirent ainsi qu'il arrive durant le sommeil; ses
paupires s'abaissrent insensiblement, et la frange de ses longs
cils remplaa son doux regard. Elle vint s'appuyer, par un
mouvement rempli de morbidesse, sur le dossier du fauteuil, et sa
tte de chrubin assoupi s'inclina sur son paule.

Le jeune homme, transport d'tonnement, suivait ces phnomnes
successifs, comme un voyageur gar sur une route seme d'aspects
terribles, de passages imprvus. Son sang se glaait dans ses
veines, son coeur battait encore, mais par de sourdes secousses.
Son cerveau se troublait, il cherchait  se reconnatre, et se
demandait si ce n'tait pas lui que frappait le dlire dont il
croyait tout  l'heure sa compagne atteinte.

Il avait cess de lui appliquer le mdaillon sur le front, mais
l'effet tait produit, et quoiqu'il treignit cet objet dans sa
main, ce sommeil mystrieux durait toujours.

Il la contempla d'abord dans une muette motion; l'admiration et
l'anxit se livraient en lui un combat bizarre. Il ne l'avait
jamais vue si belle, si potique, si vaporeuse. C'tait une
crature appartenant  une sphre immatrielle; il et voulu la
peindre ainsi, pour fixer sur la toile cette vision cleste. Dans
son ravissement, il s'agenouilla devant elle et s'empara avec un
recueillement religieux de l'une de ses mains.

A ce contact, cette main eut une secousse lectrique qui lui fit
serrer la sienne.

--Henriette!... appela-t-il.

Alors, prodige nouveau! il vit sa blonde tte s'agiter par une
douce inflexion, ses lvres s'entr'ouvrirent, et, d'une voix
pntrante:

--Je suis  vous, Philippe, pronona-t-elle; que voulez-vous?...

--Parlez! dit-il, parlez, je vous en conjure, si vous ne voulez que
je devienne fou!...

--Demandez, je suis l pour vous obir...

--Rassurez-moi, de grce!... Est-ce le sommeil, est-ce la
veille?...

--C'est l'extase.

--L'extase!... Que voyez-vous donc?...

Il se tenait debout devant elle, le regard fix sur ses traits
immobiles, dans l'attitude d'un homme qui s'entretient avec un
spectre.

--Attendez, rpondit-elle; ce sont des choses si compliques, si
confuses... Le cardinal, que l'on croyait vaincu, est rentr en
faveur... plus puissant, plus redoutable... Comment cela s'est-il
fait?... Ah! je vois; cette nuit, un jeune homme et une jeune fille
s'entretenaient dans le parc, les imprudents!  porte de la
fentre du roi... Cette jeune fille, le roi l'aimait... Ce jeune
homme...

Elle s'arrta pour rassembler toute la puissance de sa vision
rtrospective, et, se redressant sur son sige:

--Ce jeune homme c'tait vous!...

--O mon Dieu!... s'cria Philippe, c'est donc l'enfer que nous
avons voqu!... Mais, dit-il en se rapprochant, puisque vous lisez
 livre ouvert dans les secrets les plus cachs, vous devez voir
que celle que j'ai choisie, prfre, c'est vous!...

--C'est vrai, fit-elle doucement, et cela devait arriver ainsi, car
je vous l'ai dit dj, et en ce moment une voix d'en haut, un
retour de mon esprit vers des ges couls, m'attestent que les
mes vivent plus d'une fois, et que les ntres, au sein de ce mme
palais, se sont dj connues et aimes dans la douleur.

--C'est le dlire... murmura Philippe.

Un imperceptible sourire se dessina  la commissure des lvres de
Henriette:

--Nous appelons dlire ce que nous ne connaissons pas, fit-elle.
Mais qu'importe le pass; nous nous aimons dans le prsent. Le
cardinal s'est engag vis--vis du roi  lui livrer l'audacieux que
celui-ci regarde comme son rival. Il s'agit de vous sauver.

--Ah! dit-il en hochant la tte, voil qui est difficile!

--Peut-tre, rpondit-elle.

--Que voulez-vous dire encore?

--La trahison nous entoure. A vous comme  moi, une main perfide a
soustrait l'objet prcieux qui renfermait notre salut. A moi l'on a
drob une lettre pleine de rvlations,  vous...

--A moi, le portrait de ma mre!... Comment savez-vous cela?

--Comme je sais tout le reste, par une vertu de clairvoyance qui
est en moi et qui mane... qui mane d'un protecteur plus
malheureux que nous en ce moment... Oui, la lucidit se fait enfin
dans mon esprit: au fond des salles basses du Louvre, prs de la
prison qu'on vous donna, il existe une autre victime... Ah! ma tte
commence  se fatiguer...

--Parlez, parlez encore! supplia Philippe, gagn par la conviction
de ses discours, par les secrets sortis de sa bouche, et attach 
ses moindres paroles.

--Oui, j'achve... Ah! j'ai hte, la lassitude pse sur mon
cerveau...

Saisi d'une inspiration soudaine, il lui fit toucher une seconde
fois le disque de cristal. L'effet ne se fit pas attendre. Sa
respiration, devenue plus difficile, reprit sa rgularit, ses
traits, contracts par une attention trop opinitre, retrouvrent
leur calme tout entier; elle acheva:

--Le prisonnier occupe la double cellule du pre Joseph. Au fond de
l'oratoire est un prie-Dieu massif. La planche o l'on s'agenouille
peut tre rendue mobile, en touchant un ressort adapt sur la
gauche, du ct de l'ombre, et qui a l'aspect d'une tte de clou...

--Aprs... aprs?

--L se trouve un portefeuille garni de papiers; il n'en est qu'un
d'important pour vous. C'est un blanc-seing sign du roi,
contresign du ministre, et tenu en rserve par le pre franciscain
pour quelque grande occasion... Vous vous en emparerez, et toutes
les barrires tomberont devant vous.

--Mais comment pntrer dans la cellule?...

Elle chercha un instant et finit par tendre la main dans la
direction d'une grande armoire, pratique dans la muraille de
l'atelier, et o l'on ne dposait que des dbris et des objets
inutiles.

--L, fouillez dans le bas de celle armoire...

L'artiste y courut; la partie indique tait remplie de ferrailles
oublies depuis des annes. Dans le nombre taient des clefs de
toute dimension, couvertes de rouille. Il en remarqua une d'une
forme bizarre, et l'ayant prise, avant qu'il ft revenu prs
Henriette;

--C'est la bonne, dit-elle. C'est un des anciens claveaux dont le
roi Henri III se servait pour aller la nuit  ses honteuses
dbauches. Nul  prsent n'en saurait dire l'usage. Cette clef
ouvrait alors toutes les serrures du palais. Aujourd'hui, elle en
ouvrirait encore une partie; celle du pre Joseph ne lui rsistera
pas.

Philippe marchait de surprise en surprise, mais il n'prouvait plus
ni doutes ni hsitations. Il comprenait qu'il y avait l une
manifestation extra-naturelle, dont les sens ne pouvaient donner
l'claircissement, et qui chappait aux vises de la mtaphysique,
encore si restreinte alors, par suite du cercle trac aux ides par
l'glise.

Il devait sans doute mditer plus d'une fois sur ces matires, et
peut-tre bien cette exprience fut-elle le point de dpart des
doctrines abstraites o il se plongea plus tard. En cet instant, ce
n'tait pas la rflexion, c'taient les actes qui pressaient.

Henriette venait de retomber dans un affaissement profond,
consquence de la tension extraordinaire de ses facults. La vision
avait cess, il ne restait que le sommeil. Il la considra
longtemps avec attendrissement, avec adoration; puis, s'tant
approch pour baiser doucement son front, il la sentit tressaillir.

Elle poussa un soupir assez semblable  un gmissement. Quelque
mauvais rve traversait son esprit. Elle s'agita encore en quelques
mouvements onduleux, ses paupires s'entr'ouvrirent, et elle
s'veilla tout  fait, fort tonne d'abord de se trouver l en
compagnie du jeune peintre.

Mais la mmoire ne lui fit pas longtemps dfaut, et reprenant
l'entretien au point o elle l'avait laiss avant l'preuve:

--Eh bien, mon ami, demanda-t-elle avec anxit, le talisman?...

--Le talisman n'a pas failli  votre confiance, chre Henriette.
Celui qui vous l'a donn est un homme merveilleux, et il en sera
rcompens. Que Dieu nous aide, nous rendrons la libert au captif,
et nous chapperons avec lui  nos perscuteurs!...




XXV

LE SERMENT IMPOSSIBLE.


De Saint-Germain, la cour, profondment dsorganise, tait revenue
au Louvre, remorque, le roi en tte, par le cardinal.

La _Journe des Dupes_ produisait ses consquences, les ennemis de
Richelieu, dus dans leurs esprances les mieux justifies,
taient tombs, d'un succs qui semblait acquis, dans un abme.

Monsieur, frre du roi, se sauvait successivement dans ses domaines
de l'Orlanais, puis, d'tape en tape, de manoeuvre en
manoeuvre, dans les tats de Lorraine, o le duc lui offrait un
asile prcieux et la main de sa fille Marguerite. Il y pousait
plus tard cette princesse, dans un mariage secret, qui devait
fournir  Richelieu des armes pour le perdre sans retour dans
l'esprit souponneux et inquiet de Louis XIII.

La funeste odysse de Marie de Mdicis commenait en mme temps. Ne
trouvant plus de scurit au Luxembourg, elle gagnait Compigne, o
elle esprait avoir une confrence avec son fils. Mais soudain le
personnel de la cour, qui tait venu momentanment dans cette
rsidence, s'loignait, et il ne restait autour d'elle que huit
compagnies des gardes, cinquante gens d'armes et cinquante
chevaux-lgers. Le marchal d'Estres, dvou  Richelieu, les
commandait, et quoiqu'il prtextt que cette force imposante tait
demeure pour faire honneur a la princesse, il n'y avait pas  s'y
mprendre, celle-ci tait prisonnire.

Tout cela s'tait excut pendant la nuit, en sorte qu' son rveil
Marie de Mdicis se trouva dans une solitude accablante. La plupart
de ses femmes taient changes. Vautier, son mdecin, tait en tat
d'arrestation; son confesseur, le pre Chantelouble, tait exil;
on refusa de lui donner aucun renseignement sur le reste de ses
confidents. Le marchal, qu'elle fit mander, lui rpondit avec un
respect contraint que le roi lui ferait incessamment connatre sa
volont.

Aucun claircissement ne lui parvint du reste de la journe. Le
lendemain, un conseiller d'tat se prsenta devant elle, charg de
lui offrir de se retirer  Moulins. Cette proposition ft le dbut
de ngociations qui se prolongrent plusieurs mois, et dans
lesquelles chacun apporta les armes propres  son caractre. De la
part de la reine, ce fut une succession de plaintes, de hauteurs,
de prires, de menaces, de promesses, de subterfuges, de maladies
souvent fictives, parfois relles, et rsultant des chagrins.

Rien n'branla le ministre, auquel le roi n'osait plus adresser
mme un observation en faveur de sa mre. Richelieu montra une
rigidit toujours uniforme, n'coutant aucun projet que
l'obissance de la reine n'en formt la base c'est--dire qu'elle
ne comment par se confiner dans quelque lieu dont on conviendrait.

La jeune reine n'tait pas mieux traite. On n'osait l'envoyer en
exil, ni la consigner dans un chteau, mais elle tait rellement
prisonnire dans ses appartements du Louvre, et n'entretenait plus
son mari qu'en prsence du cardinal. Ainsi qu' sa belle-mre, on
lui avait retir celles de ses femmes qui lui portaient affection,
pour lui en imposer qui formassent autour d'elle un cercle
d'espionnage.

On conoit, sans qu'il faille l'expliquer, les soins imposs par
tant d'affaires au cardinal, et l'admiration qu'il dut avoir pour
la sagacit prvoyante de son confident, qui trouvait l'emploi des
blancs-seings amasss par lui avec tant de sollicitude.

Les formules d'embastillement, d'exil, de mise en accusation, les
ordres de torture, tout se trouvait prt, il n'y avait qu' crire
les noms; c'tait la besogne de Desroches, le secrtaire intime,
auquel ce digne pre Joseph fournissait des listes inpuisables.
Les destitutions des plus hauts fonctionnaires pleuvaient, les
gentilshommes les plus considrs disparaissaient, et l'on enviait
le sort de ceux qui trouvaient moyen de gagner les pays trangers.

Un trait qui peint cette politique du cardinal, doubl du capucin,
se produisit alors:  mesure que Marie de Mdicis refusait de
quitter sa prison de Compigne pour obir aux ordres d'exil manant
du ministre, on lui enlevait tantt un secrtaire, tantt un
officier de sa maison, tantt une femme qui lui plaisait, sous
prtexte que ces personnes lui donnaient de mauvais conseils.

Ce fut ainsi que, Henriette tant venue la joindre, ne put demeurer
que peu de jours auprs d'elle. On avait surpris la distraction que
sa prsence apportait aux soucis de la princesse; on n'osa pas, il
est vrai, aller jusqu' accuser l'innocente enfant de manoeuvres
politiques, mais on la fit durement rclamer par son pre, pass
dans le camp du plus fort.

Ce fut une pnible sparation. Marie de Mdicis s'tait attache 
cette jeune fille, elle avait pris un aimable intrt  son roman
si brusquement interrompu. Elle trouvait encore quelque bonheur 
recevoir ses confidences candides,  la rconforter,  lui
promettre un avenir plus beau, une runion avec son ami absent.

Henriette se consolait en coutant cette grande princesse
s'associer  ses chagrins. Elle trouvait en elle une me
compatissante  qui s'en ouvrir. La perspective de la maison
paternelle, pleine de rigueurs, de reproches incessants la faisait
frmir.

Mais qu'on ne pense pas que le triomphe de Richelieu ft si complet
que rien ne vnt en obscurcir la satisfaction. Sparer le fils de
la mre, tyranniser la femme par le mari, remplir des cachots,
signer des ordres de proscription, dresser des potences, c'est
exercer le pouvoir, faire preuve d'autorit, mais le front des
tyrans est souvent plus soucieux que celui des opprims. Si ce
n'est le remords, l'anxit les ronge. L'arbitraire appelle
l'arbitraire, la violence appelle la violence; le mtier de
pourvoyeur du bourreau a ses lassitudes, et le pied qui marche dans
le sang n'est jamais celui d'un coeur en paix avec lui-mme ni
avec les autres.

Ne nous tonnons donc point de trouver, l'un des matins qui
suivirent la _Journe des Dupes_, c'est--dire alors qu'il devait
tre dans tout l'panouissement de son succs, Richelieu repli sur
lui, au fond de son fauteuil, dans l'attitude d'un vieillard bris
par les annes.

En ce peu de jours, il avait vieilli de vingt ans. Ses cheveux
s'taient zbrs de filets blancs, sa moustache et sa royale
avaient grisonn; ses traits hves, fatigus, avaient l'aspect d'un
parchemin fltri. Les yeux lanaient encore par minute des clairs,
mais ce n'taient plus les rayonnements du gnie; ces lueurs fauves
inspiraient l'effroi; on et dit le reflet d'une flamme infernale.

Il est vrai qu'en cet instant il n'tait pas dans un tte--tte de
nature  rassrner ses ides. Devant lui se tenait le lieutenant
civil Laffmas, feuilletant un norme dossier dont il caressait
chaque page de son sourire d'hyne.

--Nous arrivons maintenant, disait-il,  nos prisonniers de marque,
les messieurs de Marillac.

Ce nom amena sur les lvres de l'minence un lger spasme, dont
Laffmas parut se fliciter. Il poursuivit:

--Suivant les ordres de Votre minence, tous deux sont en sret,
et leur affaire s'instruit sparment, de faon que nous puissions
avoir deux arrts et deux excutions;  moins que,--insinua-t-il
avec un soupir hypocrite,--il ne nous survienne une seconde dition
de l'affaire de M. de Jars, violemment soustrait  la justice.

--Soyez tranquille, pronona Richelieu d'une voix sombre, la
justice aura son cours.

--Plaise  Dieu! car ces exemples de clmence intempestive exercent
une impression funeste et dmoralisante; les masses ont besoin
d'tre entretenues sous le coup d'une terreur salutaire. Le droit
de grce est un principe imagin par l'esprit d'anarchie. Un grand
chef d'tat ne doit pratiquer que le droit de mort.

Le marchal, ds le premier moment de son arrestation, a rclam
auprs du Parlement, rcusant les commissaires qui lui sont donns.
Le Parlement n'ira sans doute pas contre les dsirs de Votre
minence; mais, pour prvenir les indiscrtions, les communications
subreptices, j'ai ordonn, sauf ratification de Votre minence, de
conduire cet accus dans le chteau de Sainte-Mnehould, o il sera
plus facile de le tenir au secret rigoureux et d'assembler ses
juges  huis clos.

--C'est bien, dit Richelieu. Mais voyons vos chefs d'accusation?

Laffmas se redressa avec fiert, en homme content de lui.

--Nous les avons rangs sous sept titres, tous de nature si grave
qu'il devrait tre condamn sept fois, si la justice avait sept
bras et qu'il et sept ttes.

Il commena alors  drouler ces griefs, qui tous se rapportaient
en ralit  des excs de commandement,  quelques vexations
militaires, et  des concussions fort peu tablies sur des objets
de trs mince importance. Tout cela, normment grossi, apprci
par des commissaires  la fois juges et parties, en dpit de la
raison, de l'quit, de l'humanit, devait devenir le texte d'une
sentence capitale.

Toutefois, Laffmas n'eut pas le loisir d'achever dans cette sance
la lecture de son chef-d'oeuvre. Un confident plus intime survint
tout  coup qui l'interrompit,  son extrme dplaisir. Mais
comment ne pas cder la place au pre Joseph!

Ds que le franciscain avana la tte par la petite porte du
cabinet, toute l'attention du matre se tourna vers lui:

--Monsieur de Laffmas, dit-il d'un ton gracieux, ce travail nous
semble tout  fait bien conu. Nous vous remercions de votre zle 
servir les intrts du roi. Nous ferons en sorte qu'avant peu Sa
Majest elle-mme vous tmoigne sa satisfaction. Mais ce dossier
est volumineux; nous vous le remettrons demain avec nos remarques,
s'il s'en prsente.

Congdi en termes aussi galants, le lieutenant-criminel s'loigna
rempli d'une nouvelle ardeur pour un patron apprciateur si clair
de son mrite.

L'arrive de son confident par excellence ramena un semblant
d'animation dans la personne anantie du cardinal. Il se souleva 
moiti et l'interrogea du regard.

Il saisit sur ses traits une expression de mcontentement, de
dception assez surprenante pour qui avait l'habitude de son
impassibilit inaltrable.

--Qu'arrive-t-il donc? lui demanda-t-il.

--Que le diable en personne se mle de nos affaires, rpondit le
capucin d'un ton brusque, o se refltait plus encore que sur sa
figure sa contrarit intrieure.

--Parle; faut-il t'arracher les mots?

--Eh bien, monseigneur, vous voyez le plus mystifi des fils de
Saint-Franois.

--Allons donc! fit Richelieu, auquel la piteuse mine de son
conseiller procurait un instant de distraction; qui se serait
permis?...

--Pardieu? je vous le dis, Satan en personne.

--Mais encore?...

--Imaginez que je gardais sous clef, dans ma propre cellule, ainsi
que Votre minence se le rappelle peut-tre, certain lve des
jsuites d'Amiens...

  [Illustration: Je l'ai fait, monseigneur.]

--Ah! oui, ce visionnaire prtendu... Et qu'en voulais-tu faire?

--Mon Dieu, on ne sait pas. Cet imposteur avait des ides... Et
puis il pouvait servir  deux fins, comme magicien d'abord, comme
hrtique ensuite... On n'a pas toujours un novateur sous la main,
au cas o le besoin d'une flambe se fasse sentir.

--Abrgeons, s'il te plat.

--J'abrge. J'avais un peu nglig ce prcieux dpt pendant les
orages autrement importants de ces derniers jours. D'ailleurs,
c'est un tre bizarre, qui se nourrit de rien, une ration de pain
et une cruche d'eau lui suffisent pour une huitaine. J'ai voulu le
revoir cependant, aprs trois journes d'absence ou d'occupations
urgentes pour votre service, et...

--Le sorcier s'tait vapor en fume?... fit le cardinal, qui se
mit  rire pour la premire fois depuis longtemps.

Le capucin ne partageait nullement son hilarit:

--Au fait, m'apportes-tu le nom de ce galant qui a t assez fou
pour se mettre en rivalit avec le roi? Viens-tu, comme je te l'ai
prescrit, m'annoncer sa capture?

--Ni la capture, ni le nom, fit le capucin, d'un ton plus cavalier
que ne le comportait une rponse si contraire aux ordres de son
matre.

--Quelle fatalit est-ce donc l? Le roi tient absolument, mais
absolument,  ce que ce tmraire soit l'objet d'un chtiment
terrible.

--Ce jeune homme est en fuite, je viens de vous le dire.

--Tu n'as mis personne  sa recherche?...

--Sur ma foi, monseigneur, ce jeune homme est parti, comme le
prisonnier de ma cellule, par je ne sais quel diabolique expdient.

--Ceci mme admis, les gens te manquaient-ils pour envoyer aprs
lui?... Va, tu ne te justifieras pas, tu as manqu de dvouement
pour moi, ton chef, ton ami, qui n'ai jamais eu confiance qu'en
toi, qui ne t'ai jamais cach un seul de mes secrets!

--Un seul?... rpta d'une faon singulire le franciscain.

--Est-ce un doute? demanda le cardinal bless.

--Non, monseigneur, c'est une certitude... Oui, vous avez eu un
secret pour moi... Croyez-vous que je n'aie pas compris, ds le
premier jour, que ces lassitudes, ces dfaillances, ces noires
humeurs qui viennent par moments jeter l'amertume et l'ennui dans
une me intelligente, forte et suprieure comme la vtre, ne sont
pas l'unique rsultat de l'ennui des affaires?

--Eh quoi! interrompit Richelieu en le regardant avec une sorte de
terreur, tu as devin cela?...

--Dans mon dvouement, que vous mettez en doute, je n'ai pas eu de
repos que je n'aie pntr vos douleurs pour y chercher un
remde...

--Malheureux! tu as os fouiller dans le secret le plus intime de
mon coeur.

--Je l'ai fait, monseigneur, dit le pre Joseph en se redressant,
loin de s'incliner devant cette colre; et remerciez Dieu, car il a
permis que je vous vitasse un crime irrparable.

--Que dis-tu?... qu'as-tu donc dcouvert?...

--Allons, soit! l'heure de parler est venue. Je vous ai dit que
j'ignorais le nom de ce jeune homme dont vous avez promis la tte
au roi...

--Ce nom?

--Ce jeune homme qui n'a pas craint de se laisser aimer par la
favorite... il s'appelle... Philippe de Champaigne.

--Malheur! murmura Richelieu; quoi? celui-l mme pour lequel
j'prouvais une amiti sincre; que j'eusse voulu servir, protger!
Mais il a repouss mes bienfaits, et j'ai promis, j'ai jur. Donc,
puisque tu refuses de me servir un autre saura le faire; un ordre
donn  Laffmas...

En disant cela, Richelieu s'tait pench vers sa table, o dj il
prenait une plume, pour intimer l'ordre de s'emparer  tout prix,
quelque part qu'il ft, du jeune peintre.

Mais le pre Joseph, arrtant vivement son bras, lui arracha la
plume et frappant sur la table, l'crasa.

--Vous ne signerez pas cet ordre, monseigneur!

--Pourquoi cela?... s'cria le cardinal, dont un sentiment indfini
d'pouvante dominait la colre.

--A cause de ceci!...

Le capucin tira de son froc un mdaillon qu'il mit sous les yeux de
son matre.

--Marguerite!... s'cria celui-ci en saisissant cet objet dont
l'aspect le remplit d'une invincible stupeur.

--A cause de Marguerite... pronona gravement le franciscain.

Richelieu tenait le mdaillon, qu'il considra avidement, comme
s'il craignait qu'on le lui ravt.

--Laisse-moi, dit-il faiblement  son conseiller.

Le capucin s'loigna  pas mesurs, piant les impressions
douloureuses de son patron, et ds que celui-ci fut bien assur
qu'il tait seul il porta  ses lvres, avec respect et ferveur, le
mdaillon dont il n'avait pas voulu se dessaisir.




XXVI

L'AUBERGE DU SOLEIL LEVANT.


Vers le moment o avait lieu entre le cardinal et son conseiller
intime l'explication qui forme l'objet de notre prcdent chapitre,
deux voyageurs arrivaient dans un des plus humbles villages de la
Picardie et mettaient pied  terre devant la modeste et unique
auberge du lieu.

Leurs chevaux extnus venaient videmment d'accomplir une tape
au-dessus de leurs forces, quoique ce fussent,  les examiner bien,
deux btes de qualit.

Le personnel de ce bouchon n'tait pas des plus nombreux. Il se
composait de l'hte, un brave paysan picard,  la mine rougeaude,
trs peu dgourdi; de sa femme, gaillarde de vingt-six  vingt-sept
ans, fort accorte et fort dlure.

Les deux hommes, tout bahis, se tenaient les bras pendants, sans
mme songer  tirer leurs bonnets de laine bigarrs; il fallut que
la matresse les rveillt de leur tonnement:

--Allons, Gignoux, dit-elle  son mari, allons, Franois, quand
vous resterez l comme deux grues!... Saluez ces messieurs, et
vite prenez leurs bidets.

Et pendant que son mari et son aide s'occupaient des btes, elle
introduisit les htes dans l'habitation.

Un coup d'oeil suffit  nos voyageurs pour faire la
reconnaissance des lieux.

Ils n'taient vieux ni l'un ni l'autre. Le plus g avait un peu
plus de la trentaine, mais tout en lui, physique, accent, tournure
tait jeune. Sa physionomie avenante sduisait tout de suite.

Le second tait un tout jeune homme; il n'avait pas encore de
barbe. C'tait un vrai lutin.

--Par la mordieu! jura-t-il de l'air d'un petit sacripant, il fait
meilleur ici que dans les fondrires de la traverse...

--Surtout, riposta son compagnon, si l'on y trouve aussi bon souper
que bon feu.

--Tte bleue! c'est ce que nous allons savoir; approchez donc ,
notre aimable htesse, que nous jasions un tantinet!

Madame Gignoux tait si baubie, si merveille, qu'elle se tenait
debout, en admiration. Elle s'approcha nonobstant, assez empresse,
du jouvenceau, pour lequel elle avait des regards d'une
bienveillance et d'une prfrence signale.

--A vos ordres, mon jeune monsieur.

--Ah! diantre! murmura Emmanuel, oui, parlons du souper, car voil
matre Gignoux qui rentre.

--Ces messieurs ont-ils command leur souper? demanda-t-il.

--Tout ce que vous avez de meilleur, et surtout en grande quantit,
dit l'an des trangers; j'ai l'estomac dans mes bottes.

--Bon!... on va vous flamber un canard, dit Gignoux.

--Oh! je n'attendrai jamais jusque-l!...

--Eh bien, pour prendre patience, une tranche de jambon et une
omelette?...

--Un jambon et une omelette de douze oeufs; c'est cela.

--Boon!... dtona l'aubergiste, laissant tomber ses bras, abasourdi
d'un apptit si gigantesque; mais les faons des voyageurs et leur
tenue le rassurrent; il se mit  ses fourneaux, en supputant tout
ce qu'il pourrait porter sur la note, y compris les privauts du
jouvenceau vis--vis de madame Gignoux.

--A propos, demanda celle-ci, quand le menu du repas fut ainsi
rgl, ces messieurs couchent?

Les deux voyageurs se consultrent du regard et rpondirent  la
fois affirmativement.

--Vous nous donnerez deux chambres  un lit, dit le plus jeune.

--Ah diable! fit Gignoux en cessant de battre ses oeufs, c'est
que nous n'avons qu'une...

Sa moiti lui lana un coup d'oeil d'indignation et interrompit:

--Nous n'avons que des chambres  quatre lits, et il n'en reste
qu'une de libre.

--A quatre lits!... rpta le jouvenceau avec une stupeur et une
rougeur qui chapprent  ses htes, mais qui arrachrent un joyeux
clat de rire  son camarade.

--Et les autres lits sont-ils retenus? demanda-t-il.

--Pas pour ce soir; on ne les occupe gure que les jours de march,
et aujourd'hui il ne fait pas un temps  amener bien du monde.

--Eh bien, comme il faut tout prvoir et comme nous souhaitons
dormir tranquilles, nous les retenons tous les quatre.

--Boon!!! dtona de rechef, en produisant le bruit d'une bouteille
qu'on dbouche, matre Gignoux.

C'tait son tic,  cet homme.

--Oh! les beaux lits, les fameux lits, les excellents lits, et
comme on doit y ronfler! exclama sur toutes les gammes de
l'admiration l'an des voyageurs, en lorgnant son camarade, qui se
montrait beaucoup moins expansif depuis un instant.

--Quant  ce qui est de , fit l'htesse flatte, vous pouvez vous
vanter de deviner juste: la blancheur des draps est  l'instar de
la bont des _coites_... Mais excusez-moi, je vais mettre votre
couvert.

Puis madame l'htesse apparut, suivie de son page Franois, qu'elle
renvoya ds qu'il eut dpos sur la table le jambon tant sollicit.

Ce fut merveille de voir quel triomphant coup de couteau Victor y
porta, et la tranche ou plutt le bloc qu'il s'offrit, aprs avoir
fait accepter une languette mince comme du papier  son commensal.

--Vous avez donc bien fait de la route pour tre si affams et pour
avoir des chevaux presque fourbus?

Cette interrogation trs simple causa nanmoins une sorte
d'embarras  ceux auxquels elle s'adressait.

--Ce n'est pas tant la longueur du chemin que nous avions  faire
que celle que nous avons parcourue en ralit qui nous a rduits
dans ce fcheux tat. Nous venons tout bonnement de la ville d'Eu,
nous rendant  Doullens. C'est la premire fois que nous faisons ce
voyage, quoique nous soyons de Rouen, o mon ami Victor tient les
draps,  votre service.

Comme si le cuisinier et pressenti un soupir, on l'entendit hler
sa femme du bas de l'escalier:

--Madelon!... criait-il, descends un peu chercher le canard?

Alors, un grand bruit se fit entendre.




XXVII

AU NOM DU ROI!


Ce bruit provenait d'une troupe de cinq  six cavaliers, arrivant
au galop et se guidant sur la lumire qui rayonnait aux croises de
l'auberge, devant laquelle ils s'arrtrent, pitinant et jurant 
qui mieux mieux.

Heureusement, Madelon tait alle ouvrir.

C'tait vraiment une escouade de cavaliers, monts sur de fiers
chevaux et couverts de manteaux larges et longs, sous lesquels on
ne distinguait rien.

--C'est bien une auberge, ici? demanda la voix qui avait impos
silence et appel.

--A votre service, messieurs.

--Nous pouvons y loger, nous et nos btes?

--Quant  ce qui est de vos chevaux, certainement, monseigneur.
Mais pour vous-mme...

--Hein?... qu'est-ce  dire?...

--Dame! monseigneur, balbutia l'htelire intimide, tous nos lits
sont retenus.

--Eh bien! on nous les cdera...

--Mais... chercha  objecter la pauvre femme.

--C'est pour le service du roi!

--Boon! exclama une voix effarouche, cette de Gignoux, qui
ramenait les cavaliers de l'curie, o Franois tait rest 
fournir la provende aux chevaux.

La brave aubergiste, inquite pour la tranquillit de ses htes du
premier tage, dont les faons taient, il faut, en convenir, plus
propres  mriter sa faveur que celles de ces derniers venus,
trouva enfin une ide.

--Vous aurez tout ce qu'il vous faut, messieurs, dit-elle; tout, je
vous le promets.

Le reste des provisions du _Soleil levant_ s'amoncela devant eux,
pour disparatre aussi bravement qu'avait fait la premire partie 
l'tage suprieur. Tous les ogres de France et de Navarre s'taient
donn rendez-vous  Serquigny, ce soir-l.

Madame Gignoux avait d, toujours dans l'intrt de leur repos,
ngliger momentanment ses favoris. Ce n'tait pas trop de trois
personnes pour fournir au service des derniers arrivs.

Puis ceux-ci changeaient entre eux,  mesure que leur faim et leur
soif diminuaient, certains propos qui ne manquaient pas d'intrt,
eu gard  la qualit d'agents au service du roi qu'ils s'taient
donne.

Mais ce qui, plus que tout, excitait sa curiosit, c'est qu'ils
vitaient de rien dire de prcis ds qu'elle se montrait, et que
leur chef leur avait adress plusieurs fois des signes imprieux de
discrtion. Tout ce qu'elle saisissait se rduisait donc  des
lambeaux comme ceux-ci:

--Avoir t si prs de russir, pour perdre la piste, comme des
novices au moment de sonner l'hallali!

--Sans cette brute de paysan, qui nous a dtourns de la route
d'Amiens, nous les tenions!... Et venir nous acculer dans ce maudit
village!...

--Qui sait? fit le chef en hochant la tte, il est douteux, pour
moi, qu'ils se soient hasards par Amiens.

--O voulez-vous qu'ils passent la Somme?

--Manque-t-on de bacs et de bachots dans tous les villages
riverains?

--Dans ce cas, nous voil battus; s'ils ont sur nous cette
avance...

Lorsque ceux-ci se trouvrent suffisamment rconforts, ils en
revinrent  l'une de leurs premires questions:

--Or , notre cher hte, demanda le chef, qui devait tre un
personnage assez minent,  en juger par la dfrence de ses
acolytes, vous avez sans doute organis nos lits?

--Pardon... faites excuse, monseigneur. Mais d'abord vous voil
six, et il n'y a que quatre lits de voyageurs dans l'auberge.

--Qu' cela ne tienne, un lit pour moi, et les autres pour ces
messieurs;  la guerre comme  la guerre, en Picardie comme en
Picardie! C'est entendu.

--C'est entendu, rpta l'aubergiste en tournant son bonnet de
laine dans ses doigts. Mais j'ai eu l'avantage de me faire
l'honneur d'expliquer  Votre Seigneurie que tous mes lits taient
pris par des voyageurs arrivs avant vous... Ce n'est pas que je
les prfre  Vos Excellences,--oh! non, bien au contraire!--mais
ils ont pay d'avance, sans marchander... et vous concevez...
bbon!...

--Par la mordieu! souhaitez-vous que nous allions les prier de nous
cder la place nous-mmes?

Cette ide souriant  lui et  ses gens, ils firent un mouvement.
Gignoux perdu, craignant une bagarre dans son logis, les retint
d'un geste de supplication.

--Alors vas-y toi-mme, lui dit assez brutalement celui qui
paraissait le second en hirarchie. Ce sont donc de bien grands
sires?

--Mon Dieu, non, messeigneurs;  les entendre et  en juger par
leur quipage, ce sont simplement deux gros marchands venant de
Rouen.

--Et les deux autres?

--Quels autres? ils ne sont que deux.

--Eh bien, les quatre lits?

--Ah! reprit le pauvre Gignoux, qui perdait la tte, c'est qu'ils
couchent chacun dans deux lits...

--Cet homme est idiot! grommela le sous-chef.

Mais son suprieur, dont la physionomie indiquait des habitudes
moins soldatesques et une perspicacit plus dveloppe, avait fait
un soubresaut sur sa chaise  cette dcouverte bizarre.

--Pardon, lieutenant, dit-il  son second, ne troublez pas ce brave
homme: il s'exprime trs bien. Approchez donc un peu, mon cher.
Vous dites que ces voyageurs gostes ont retenu pour eux deux
tous, les lits?...

--Oui, monseigneur, fit Gignoux, flatt de l'attention qu'avaient
souleve ses paroles; et, encore un peu, Dieu me pardonne! je crois
qu'ils eussent retenu toutes les victuailles!

--De mieux en mieux... Quel air ont-ils? comment sont-ils faits, 
peu prs, ces accapareurs?

--Bbon!... comme ci et comme a... Il y en a qui les trouveraient
bien, d'autres qui les trouveraient mal... a dpend des gots.
Moi, je les juge hideux... voil!

--En vrit, tes-vous sr qu'ils soient si vilains que cela?

--Sr? L,  dire que j'en suis sr pour de vrai, je ne sais pas,
on n'est jamais sr de rien... d'ailleurs, il est exact que
Madelon--c'est ma femme--n'est pas tout entirement de mon avis;
mais les femmes, c'est si cocasse!

--Ah! ah! madame Madelon les trouve moins mal...

--Oui, le petit surtout, un freluquet qui vous a une taille comme
une gaulette... a n'a pas le souffle... vertuchien!... bbon!...

Matre Gignoux appuya son interjection par un soupir et fit une
grimace qui et soulev une hilarit bruyante, sans un signe
imprieux du chef.

--Voyez-vous a, reprit celui-ci; je suis bien certain pourtant que
ce godelureau n'est pas bti comme vous?

--Les femmes sont endamnes, rpta avec son accent picard le
pauvre mari.

--Enfin, vous ne nous en voudriez pas trop, si nous priions
poliment ces deux intrus de nous cder la place?

Le perfide Gignoux regarda autour de lui, et, bien assur que sa
moiti ne l'entendait pas, il se pencha vers son interlocuteur et
lui dit tout bas:

--Bien au contraire!...

--C'est clair, fit celui qu'on appelait le lieutenant,  l'oreille
de son voisin, le _Soleil levant_ est jaloux comme un tigre.

--Nous finirons par nous comprendre  merveille, reprit le chef;
plus qu'un mot. Nous sommes  Serquigny? Bien! la Somme passe  un
quart de lieue du village?

--Oui, monseigneur.

  [Illustration: Madame Gignoux coutait avec la plus grande
  attention]

--Quel est l'endroit o on peut la traverser?

--Oh! quant  cela, il est impossible de trouver un pont jusqu'
Amiens.

--Mais il y a des bacs d'un hameau  l'autre?

--Pour le moment, les dernires pluies ont tellement gonfl la
rivire que c'est un vrai torrent, large comme une mer. Les huttes
des mariniers sont envahies, et pas un ne se hasarderait  faire la
traverse.

--En sorte que, pour regagner l'autre bord, il faut absolument
aller jusqu' Amiens?

--C'est le seul moyen.

Le chef se rapprocha du lieutenant, et aprs avoir chang avec lui
quelques mots que l'aubergiste ne put saisir, il dit  ce dernier:

--Voil qui est convenu, notre hte...

--Vous allez me dbarrasser de ces deux intrigants?

--Pas du tout.

--Bbon!... Vous dites?

--Je dis que vous allez les entourer d'attentions, de manire
qu'ils se couchent sans crainte dans leurs quatre lits...

--Ah bbon!

--Que vous allez laisser votre femme leur tenir conversation tout
leur content...

--Ah mais! ah mais!...

--C'est pour le service du roi!

--Ah! bbon... pourtant, ce gringalet avec ses yeux en coulisse...

--Allons, s'il faut vous rassurer... ce gringalet...

--Monseigneur?...

--Ce gringalet est une femme, affreux jaloux!

Pour cette fois, nous renonons  dpeindre la stupeur grotesque
qui envahit les traits de l'htelier. Le chef eut beau faire, ses
compagnons clatrent en un rire homrique, qui fit trembler la
maison.

Cela fut trs heureux pour madame Gignoux, qui coutait depuis une
minute, avec la plus grande attention, toute cette conversation, et
qui fut aussi abasourdie que son mari.

--Sainte Vierge, tais-je bte!... exclama ce dernier ds qu'il
revint un peu  lui.

Cet aveu sincre allait provoquer une nouvelle explosion, que le
chef eut beaucoup de peine  rprimer.

--Pas un mot, pas un bruit! fit-il. Que chacun retienne son
souffle! Monsieur du _Soleil levant_, vous allez remonter prs de
ces voyageurs? s'ils vous interrogent sur notre compte, rpondez
que nous sommes des gens des environs,  vous connus, et que nous
ronflons sur la paille dans cette salle. Puis, ds qu'ils seront
couchs, sans mfiance, venez nous prvenir tout doucement...

--Bbon!... je comprends... dit ce finaud de Gignoux avec son
sourire le plus malin.

Il tait resplendissant, et ne cessait de se frotter les mains
depuis qu'il connaissait le sexe de son rival.

--Voil, ricana de son ct le lieutenant, ce qui s'appelle prendre
la pie au nid!

--Par ce moyen, ajouta le chef, fort content de son ide, nous
remplissons nos instructions, qui nous invitent  n'user de
violence qu' la dernire extrmit, principalement vis--vis de la
duchesse...

--Une duchesse!... rpta tout bas, en carquillant ses yeux,
matre Gignoux, dont on en remarquait plus les dmonstrations
burlesques.

--Allons, messieurs, continua le chef, la journe est meilleure que
je ne l'esprais... Le gibier est venu se mettre entre nos
mains... Par la mordieu! monseigneur le cardinal sera content, et
nous aussi!...

--Un cardinal!... bbbon! refit Gignoux.

Le pauvre homme marchait tout droit  l'abrutissement, et pourtant
il n'tait pas au plus fort de ses surprises. tant mont  la
fameuse chambre  quatre lits, pour excuter les ordres qu'on
venait de lui donner et rassurer ses htes, au cas o ils seraient
inquiets, il ne tarda pas  dgringoler l'escalier boiteux, en
beuglant comme un des quadrupdes de son table.

--Au diable l'imbcile! firent les gens de l'escouade qui se
prcipitrent dans la cuisine pour voir la cause de ce tapage.

--Hol!... messieurs, messeigneurs!... balbutiait Gignoux en se
frottant les reins, c'est incroyable!... Sainte Vierge, j'en
perdrai la tte...

--Parleras-tu, maroufle? exclama le lieutenant.

--Imaginez... la chambre est vide, plus personne!

--Maldiction!... hurla le choeur.

Gignoux se sentit empoign par une douzaine de bras menaants.

--Partis! vapors!... Ah! je disais bien que a finirait mal...
Laissez-moi m'vanouir, je vous en prie; bbon!...

Mais on le secouait de faon  le tenir veill.

--Malheur  toi! dit le chef d'un ton sinistre, tu nous rponds
d'eux sur ta tte!... Au fait, o est ta femme?

--Ma femme aussi, disparue... gmit le pauvre aubergiste.

--coutez! fit le capitaine.

Tous coururent sur le seuil vers le chemin d'o venait le bruit.
Deux cavaliers sortaient de la porte charretire, qui accdait aux
cours et aux curies.

--Ce sont eux!... cria le chef.

--Et, entranant son monde, il voulut s'lancer  la tte de leurs
chevaux, mais il avait affaire  deux cuyers de premire force.
Piquant leurs btes de la cravache et de l'peron, ils les
enlevrent en un galop furieux, et dtalrent, non sans lancer
aprs eux cet ironique adieu:

--Au revoir, monsieur de Boisenval! Nos compliments  Son minence!

Ces cavaliers taient la duchesse de Chevreuse et le chevalier de
Jars; en place de leurs chevaux fourbus, ils galopaient sur les
deux meilleures btes de l'escouade charge de les poursuivre.




XXVIII

COURSE AU CLOCHER.


Nous avions laiss nos deux voyageurs occups du bruit de
l'escouade, qui venait s'adonner juste  cette auberge du _Soleil
levant_, o ils se disposaient  achever un repas bien gagn par de
rudes fatigues.

--Pourquoi diable aussi, dit le chevalier moiti riant moiti
soucieux  la duchesse, pourquoi vous tes-vous avise de donner
dans la prunelle  madame Madelon, pour rendre son mari jaloux!

--Eh! vous en parlez bien  votre aise, cher ami, rpondit-elle,
avec une promptitude de riposte qui tmoignait que pas plus que lui
elle n'avait perdu sa bonne humeur dans le danger; il vous fallait
alors prvoir ce qui arrive;  la place de ces hauts-de-chausses
masculins, j'eusse mis ma robe de cour, et, au lieu de sduire
madame Gignoux, j'eusse namour son poux.

--Oui, mais en attendant, vous avez rendu le mari stupide...

--Oh! je n'ai pas eu grand'peine  l'achever...

--Et si la femme dcouvre que nous nous sommes jous d'elle, il y a
probabilit qu'elle va se mettre de son ct...

--Vous parlez comme un professeur de logique  la Sorbonne; et
votre conclusion?...

--C'est qu'il faut brler la politesse  tous ces marauds, et que,
ne pouvant sortir par la porte...

--Il faut descendre par la croise.

--C'est donc aussi votre avis?

--Absolument.

--Alors aidez-moi.

--Elle alla rsolument tirer les draps de l'un des lits.

--Que faites-vous?

--Eh quoi! vous, un prisonnier mrite de la Bastille, vous le
demandez? Une corde pour descendre; vous ne voulez pas, peut-tre,
que nous nous rompions le cou  excuter un saut prilleux d'ici en
bas?

--Vous mriteriez de porter  tout jamais ce costume; je ne connais
pas d'homme qui en soit plus digne.

--Flatteur! vous ne m'avez vue qu' cheval; mais si vous me voyiez
 tous les exercices gymnastiques, la chasse, la pche, la rame, et
la natation surtout!... Ah! c'est que j'ai reu une ducation
complte...

Tout en causant, ils ne perdaient pas une minute. A l'aide d'un
couteau, ils taillaient le drap en bandes, pour les nouer l'une 
l'autre, lorsque leur htesse, qu'ils oubliaient, reparut tout 
coup.

--Voil de belle besogne!... fit-elle en saisissant un bout de
l'chelle improvise.

--Madame... commena  implorer la duchesse, reprenant son rle
galantin.

Mais l'htelire la repoussa, sans trop de brusquerie pourtant, et
la menaant du doigt:

--Ah! l'on s'est raill de moi!... et de mon mari! Mais je sais
tout, et je vais me venger!...

--Si jolie, vous ne pouvez pas tre mchante! dit la duchesse.

--Ta! ta! ta!  d'autres, vos drleries! On vous connat, vous
dis-je!

--Vous n'avez donc pas d'entrailles! lui dit le chevalier.

--Vous vouliez partir par la croise, mes beaux amis, et avec un
escalier de cette espce?...

--On sort comme on peut; si vous tiez  notre place...

--Je ferais comme vous, c'est possible. Mais je n'y suis pas, et,
ma foi, il ne fallait pas vous laisser prendre.

--Voyons, reprit le chevalier, en portant la main  sa poche,
est-ce qu'il n'y a pas moyen d'arranger cela?...

--Fi donc! pour qui me prenez-vous? mon mari vient de se faire
payer pour vous livrer.

--Eh bien, recevez ces quelques louis pour nous laisser partir,
vous aurez fait chacun votre journe!

--Je suis une honnte femme!

--Sangdieu! jura de Jars, je donnerais bien tout ce que je possde
pour que vous fussiez un homme, mme malhonnte! quel bonheur
j'aurais  vous billonner...

--A la bonne heure! vous vous fchez!... Eh bien! non, fit-elle en
menaant de nouveau la duchesse, je ne suis pas si mchante que
cela! Mon mari est en train de vous vendre, moi je vous sauverai.

--En vrit!

--Ai-je donc l'air de mentir!... Vous ne me faites pas l'effet de
deux malfaiteurs bien dangereux... deux amoureux qui se sauvent?
Hein, n'est-ce pas cela? Et l'on veut vous remettre  quelque poux
froce! Pas du tout! pas du tout! Vous m'intressez; les amoureux
m'intressent toujours! Mais de la prudence!

Ce n'tait pas le cas d'expliquer  l'excellente femme qu'elle se
trompait sur la nature du dlit reproch aux fugitifs. Celui
qu'elle leur prtait les rendait bien plus charmants  ses yeux.

--Je ne veux pas que vous vous serviez de a, fit-elle en montrant
avec ddain le drap de lit. Je vais aller dans la cour mettre une
vraie chelle  la croise que voici. Tenez-vous prts, car il n'y
a pas de temps  perdre.

Un instant aprs, grce  ce secours inespr, ils descendaient
tranquillement de leur prison.

Mais il fallait partir: nouvel embarras, leurs chevaux ne tenaient
pas debout!

Le chevalier eut bien vite trouv un expdient. Il pntra dans
l'curie, harnacha les deux meilleures btes de l'escouade, aida sa
compagne  se mettre en selle, et, avant de s'y mettre lui-mme,
visita d'une faon assez singulire les arons des selles
restantes.

Ce qu'il y fit, nous ne saurions le dire encore; mais il est
certain qu'en le voyant, madame Gignoux riait  gorge dploye.

Il voulut enfin la forcer d'accepter un gage de leur
reconnaissance; mais, renonant  vaincre ses refus, il la prit 
bras-le-corps et l'embrassa sur les deux joues; puis, il s'lana
sur son cheval.

Elle ouvrit alors discrtement la porte charretire; une minute
aprs, ils adressaient  leurs ennemis les adieux que nous
connaissons.

--A cheval!... aux armes!... vocifrrent ensemble Boisenval et son
second.

Ce fut  qui se prcipiterait dans l'curie; mais on ne tarda pas 
constater l'enlvement des deux bons chevaux et la substitution de
malheureuses btes que tous les coups de cravache ne parvinrent pas
 faire tenir debout.

L'escouade, forcment rduite du tiers de son effectif, se trouva
nanmoins assez vite en mesure, et se lana  bride abattue, 
travers une obscurit presque complte, dans la direction o les
fugitifs venaient de disparatre.

De part et d'autre, dans le silence profond de la nuit, on ne tarda
pas  distinguer le bruit des chevaux, et chacun redoubla d'ardeur,
les uns pour gagner du champ, les autres pour les atteindre.

Si des paysans attards aperurent ces deux cavalcades furieuses,
bondissant  travers la campagne, franchissant les haies, brlant
les chemins, incendiant du fer de leurs chevaux les cailloux des
sentiers raboteux, avec un cliquetis d'acier, des imprcations
sauvages, ils durent se croire tmoins d'une de ces chasses
fantastiques, que leurs vieilles traditions font courir, dans les
tnbres de certaines nuits maudites, au sein des gurets picards.

Sur ces entrefaites, la lune, curieuse sans doute de cette joute
dsespre, triompha des nuages qui la voilaient, pour clairer la
scne, ses rayons descendirent ples, mais limpides, sur la
campagne, et les poursuivants purent distinguer,  quelques
milliers de pas en avant, la silhouette des fuyards.

De part et d'autre, on ne galopait plus, on dvorait l'espace sous
des cascades exaspres. Le flanc des chevaux ruisselait de sang;
chaque coup d'peron ne leur mordait plus la peau, il leur enlevait
des lambeaux de chair. Leurs mors taient couverts d'une cume
galement teinte de sang. Les gnreuses btes allaient toujours,
comme le hros qui marche  la mort par des miracles de vaillance.

Mais, tout  coup, ce ne fut plus la campagne, ce ne fut plus la
terre qui s'offrit aux regards pouvants de la duchesse et de son
compagnon. Le sol manquait sous leurs pieds,--c'tait une nappe
immense, large comme une mer, resplendissante comme une plaine
d'argent sous les rayons de la lune.

Ils taient arrivs au fleuve dbord.

Sans changer un mot, ils regardrent autour d'eux: partout cet
ocan roulait ses flots chargs de dbris de meubles, de maisons,
d'arbres dracins sur ses rives. L'endroit o ils se trouvaient
formait comme un golfe sinueux; devant eux,  leur droite,  leur
gauche, c'tait l'eau; derrire eux, Boisenval et ses acolytes
accourant, et ne leur laissant pas une chappe de terrain.

--En, avant! en avant! cria l'intrpide duchesse; plutt mourir ici
que tomber en leurs mains!

--En avant! rpta le brave de Jars.

--Ils renouvelrent leurs attaques aux flancs de leurs montures,
mais celles-ci, effrayes par cette immensit lumineuse et
mouvante, refusrent absolument de s'y hasarder.

Chaque seconde rapprochait l'ennemi.

--Mourons en combattant! dit le chevalier; donnant l'exemple, il
prit un pistolet et fit volte-face.

--Au nom du roi!... rendez-vous!... cria Boisenval.

--Jamais!... rpondirent les deux fugitifs, et, se voyant  porte,
ils lchrent la dtente de leurs armes.

Un des archers tomba.

--Au nom du roi!... rpta l'agent du cardinal.

Et sans s'inquiter du bless, il poussa en avant avec ses deux
compagnons.

--Suivez-moi!... dit la duchesse au chevalier.

Soudain, elle se laissa glisser de cheval et s'lana, sans
hsitation, au milieu du fleuve dbord.

--Je vous suis! rpondit de Jars en l'imitant.

--Revenez; arrtez!... criaient Boisenval et son second, qui
avaient aussi tent, sans succs, de mettre leurs chevaux  l'eau.

--Ils vont se noyer!... fit le lieutenant.

--Ou nous chapper!... dit Boisenval.

Alors, furieux, dmoralis, il tenta un dernier effort.

--Revenez ou je fais feu!...

Cette menace ne reut pas de rponse, si ce n'est que les nageurs
activrent leurs mouvements.

--Vous l'aurez voulu!... cria-t-il pour la dernire fois.

Dj ses compagnons et lui avaient le pistolet au poing.

--Feu!... commanda-t-il.

Le chien s'abattit, la pierre fit luire une tincelle, mais aucun
des trois coups ne partit, et l'cho du rivage apporta, comme un
dfi, l'clat de rire des nageurs. Avant de quitter l'curie du
_Soleil levant_, le chevalier avait vers une cruche d'eau dans les
fontes de l'ennemi. Toutes les amorces taient mouilles.

Boisenval poussa un blasphme pouvantable.

--Mettons-nous  la rivire! dit-il; il faut les rejoindre  tout
prix,  tout prix!

--Comment faire? rpliqua le lieutenant; ces damns chevaux se
feraient hacher plutt que de se mouiller le ventre, et je ne sais
pas nager...

--Ni moi! ajouta le seul de leurs soldats qui ft valide.

--Alors, c'est fait de nous et de notre fortune.

--Que diable!  l'impossible nul n'est tenu.

--Mais ils nous chappent, ils nous chappent!... rptait avec
frnsie l'agent infortun du ministre.

--A moins qu'ils ne se noient! fit observer philosophiquement le
lieutenant aux gardes du cardinal.

--Plt  Dieu!... Mais non, cette duchesse damne a fait pacte avec
l'enfer... Tenez, ils nagent toujours...

En effet, la tte des deux fugitifs apparaissait encore par
intervalles, et leurs forces,  en juger par la rapidit de leurs
brasses, luttaient avec avantage contre la violence du flot.

Boisenval ne se dcida  quitter la place que quand il ne fut plus
possible de les distinguer.

--Par la mordieu!... fit le lieutenant merveill, c'est gal,
monseigneur de Richelieu en dira ce qu'il voudra, c'et t grand
dommage de loger une balle dans la tte d'une pareille amazone!...

--Que les cataractes de la Ghenne vous engloutissent, riposta
Boisenval, voil de l'admiration bien place!... ! qu'allons-nous
devenir cans?

--M'est avis, cher monsieur, que ne pouvant passer la rivire de la
mme faon que ces deux gaillards, il n'y aurait aucune chance de
les joindre, tant que nous demeurerons de ce ct-ci; le plus
press est de gagner un pont.

--Le plus proche est Amiens! La belle avance!

--Si vous trouvez quelque chose de mieux...

--Allons, soit, tchons de nous orienter... Qu'est-ce encore?

C'tait un gmissement du soldat bless, qui revenait de son
vanouissement. Il fallait, bon gr, mal gr, lui venir en aide,
et nous abandonnerons Boisenval et ses compagnons au milieu de
cette tche.

  [Illustration: Le pre venait de mourir.]

Quant  la duchesse de Chevreuse, dont l'histoire a consacr la
fuite hroque, elle parvint saine et sauve avec son compagnon sur
la rive oppose. Puis, grce  l'argent dont ils taient munis, ils
ne tardrent pas  mettre, cette fois, une distance plus rassurante
entre eux et les rancunes de Richelieu.




XXIX

HENRIETTE ET PHILIPPE.


C'taient donc encore deux ennemis qui glissaient entre les mains
du cardinal. Mais son but essentiel n'tait-il pas atteint? Sa voie
ne se dblayait-elle pas de tous ceux qui lui portaient ombrage?
C'tait un vide sinistre, peut-tre, car il tait marqu par autant
de sentences de prison perptuelle, d'exil ou d'chafaud; mais
qu'importait au tyran, pour peu qu'il jout sans comptition de
cette puissance si pniblement conquise!

Comptons bien, voyons ce qu'il restait des membres de cette cour,
que nous avons connue autour des deux reines, et qui comprenaient
leurs seuls amis sincres:

La duchesse de Chevreuse et de Jars avaient russi  gagner
l'Angleterre et la Flandre, o ils passrent successivement les
longues annes de leur exil.

La douce et tendre Lafayette se rfugia dans un clotre, d'o elle
ne sortit plus.

Bassompierre alla rejoindre Chteauneuf  la Bastille, et si les
exigences de notre rcit nous ont forc  un lger anachronisme en
ce qui concerne ce dernier des deux Marillac, leurs malheurs, aux
uns comme aux autres, n'en sont pas moins des faits trop rels pour
l'honneur de Richelieu.

Nous ne parlons pas des excutions plus ou moins publiques qui
abattirent la tte de tant d'autres: on sait les noms de
Puylaurens, d'Ornano, de Vendme, gorgs entre les murs de
Vincennes, et dont l'impitoyable cardinal osait prononcer l'oraison
funbre en ces mots:

--Voil un air bien merveilleux que celui du bois de Vincennes, qui
fait mourir les gens de la mme faon!

Nous n'insisterons donc pas davantage sur le sort des Marillac:
Michel mourut en prison, et le marchal s'entendit condamner 
mort.

On put esprer qu'il en serait de lui comme du chevalier de Jars,
et que sa grce arriverait au dernier moment; mais Richelieu ne
laissait pas ainsi chapper deux fois ses victimes, et puis il ne
restait plus, auprs de Louis XIII, un ange de gnrosit pour
rclamer en faveur du sang innocent.

Marillac monta sur l'chafaud avec le courage d'un martyr et la
fermet d'un soldat qui va  la mitraille. Sa belle contenance
toucha jusqu'au chevalier du guet charg de veiller  la funbre
opration. Lorsque ce militaire vit l'excuteur lier les mains du
hros:

--Sur ma foi, lui dit-il, j'ai trs grand regret, monsieur, de vous
voir en cet tat.

Mais le marchal, le regardant avec fermet:

--Ayez-en regret pour le roi, et non pour moi, rpondit-il.

Quelques secondes aprs, sa tte tombait sous la hache.

Cet assassinat juridique inspira au cardinal un mot qui fait le
pendant de celui que nous citions tout  l'heure,  propos des
victimes de Vincennes. Les juges qu'il avait pousss  rendre cette
sentence odieuse tant venus lui en apprendre l'excution, il le
reut avec un sourire moqueur:

--Il faut avouer, leur dit-il, que Dieu donne aux juges des
lumires qu'il n'accorde pas aux autres hommes, puisque vous avez
condamn le marchal  mort! Pour moi, je ne croyais pas que ces
actions mritassent un si rude chtiment.

Non, certes, elles ne le mritaient pas; car, aprs la mort de son
perscuteur, la mmoire du marchal fut rhabilite en forme
solennelle, par le Parlement.

Mais ce sont l des dtails historiques si connus que nous nous
bornons  les indiquer, ainsi que l'exil de la reine-mre et du duc
d'Orlans, Gaston,  Bruxelles.

Cette ville devint bientt le foyer d'une nouvelle cour, o tous
ceux qui avaient chapp au bourreau de Richelieu se runirent
autour de Marie de Mdicis.

Dvou entre tous, Philippe de Champaigne, dont l'me gnreuse
n'oubliait aucun bienfait, se fit remarquer par son assiduit
auprs de la princesse. Il devint alors  double titre son matre
peintre; car Duchesne, qui n'avait pas imit son abngation, et qui
tenait plus  la fortune qu' la gloire, mourut avec tranquillit
dans l'appartement du Luxembourg qu'il devait  la reine exile, et
que le cardinal lui avait continu pour ses services rcents.

Richelieu tait donc le matre, tout seul, sans rivaux. Il
dirigeait  son caprice son royal esclave, refoulant la reine Anne
d'Autriche au rang le plus humble, cartant toutes les favorites en
perspective, et choisissant mme les confesseurs destins aux
confidences royales.

tait-il heureux, enfin?--Qu'on se garde de le croire!

Un mal cruel avait pntr son me. Cette lassitude, dont nous
l'avons plusieurs fois montr atteint, avait repris son empire; des
humeurs noires le rongeaient. Il avait ralis ses plus beaux
rves, il tait arriv  tout;-- tout, hormis au bonheur!

Effrayant retour des choses humaines! Cet esprit dominateur,
altier, impitoyable, prouvait un vide que rien ne pouvait remplir.

Ni les efforts de ses serviteurs intimes, Desroches, Desnoyers,
Lavalette, ni les cajoleries de ses potes, ni le dvouement
prouv du pre Joseph, ni l'affection dmonstrative de ses parents
ne lui donnaient satisfaction.--Richelieu, puissant, redout,
invincible, ne sentait pas prs de lui un coeur qui l'aimt.

Longtemps, le plus clair de ses affids lutta contre cette
situation, qu'il avait entrevue du premier coup d'oeil. Il lui
fallut reconnatre  la fin que le temps aigrissait le mal au lieu
de l'amoindrir. Le matre retombait dans un marasme plus inquitant
qu'aucun de ceux dont il l'et encore tir.

Depuis l'explication qui suivit la fuite de Philippe, le nom du
jeune peintre n'avait pas t prononc entre eux; le franciscain
n'avait pas davantage fait allusion au secret dont il tait devenu
matre, et le silence de son patron  cet gard n'tait pas moins
absolu.

Mais, plusieurs fois, pntrant chez lui  l'improviste, il l'avait
surpris, le regard attach sur un objet qu'il serrait dans sa main
et qu'il dissimulait aussitt.

Ce soin tait de trop. Le franciscain connaissait cette relique,
que le cardinal tenait de lui, et qui indiquait d'o venait son
ennui. Ce fut donc par l qu'il rsolut d'aborder la question.

--Votre minence, lui dit-il, parat avoir du got pour les
miniatures...

Richelieu bondit sur son sige et lui lana un regard qui et mis
tout autre en fuite.

--Qu'est-ce  dire?... est-ce un sarcasme?...

--Que Votre minence ne se courrouce point. Ce n'est point une
ironie; c'est une simple observation.

--O voulez-vous en venir, s'il vous plat?

--A dire  Votre minence que je m'tonne, qu'ayant un faible si
particulier pour les portraits...

--Encore!...

--Elle ne songe pas  faire achever le sien propre.

--Vous n'ignorez pas que c'est impossible; nul de nos peintres
n'est digne de finir une oeuvre commence par Philippe de
Champaigne.

--Alors, il n'y a qu'un moyen, monseigneur, c'est d'inviter
Philippe de Champaigne  la venir terminer lui-mme.

Un rayon illumina les longs traits amaigris de Richelieu; mais il
s'clipsa aussitt sous un nuage plus pais:

--Le rappeler!... Non, ce serait peine perdue!...

Le cardinal soupira profondment.

--Qui sait, monseigneur? insista son confident.

--Non, reprit-il avec un mouvement de tte dcourag. Tu sais mieux
que personne comme j'tais dispos en faveur de ce jeune homme,
combien j'eusse t heureux de faire sa fortune, de me l'attacher
par quelques liens d'affection... Hlas! je suis arriv  contenter
toutes mes ambitions, except celle-l!... Ce jeune homme m'a fui
comme on fuit un ennemi mortel; il s'est attach au service de la
personne qui me hait le plus au monde; rien ne serait capable de
l'en dtacher  ma faveur...

Le franciscain secoua  son tour sa tte grisonnante, mais avec ce
sourire nigmatique si connu du cardinal.

--Tu connatrais un moyen? demanda vivement celui-ci.

--Peut-tre.

--Faut-il donc te l'avouer? A ton insu j'ai tent, par des agents
fidles, plusieurs dmarches auprs de lui.

--Je le savais.

--Et tu ne m'as rien dit?

--J'attendais que Votre minence daignt m'initier  ses desseins.
Toutes ces instances d'ailleurs ont chou.

--Avec une noblesse de caractre admirable, il a rpondu aux offres
les plus brillantes: Je suis le courtisan du malheur; je
n'abandonnerai pas dans leur mauvaise fortune ceux qui m'ont
soutenu dans leur prosprit.

--Oui, c'est une grande nature; ce jeune homme a dans les veines un
sang qui n'est pas vulgaire.

Richelieu devint aussi rouge que la pourpre de sa robe.

--Jamais un mot l-dessus! fit-il avec vivacit, mais sans colre.

--Oui, monseigneur. Je sais un moyen de dcider Philippe de
Champaigne  rentrer en France,  Paris, au Louvre. Mais si
j'emploie ce moyen, si j'opre ce miracle, j'exige le serment
solennel de Votre minence que jamais ce jeune homme ne connatra
rien du pass, et qu'il ne verra en vous qu'un protecteur, un ami
de son talent.

--Je ne souhaite, je n'ai pas droit de souhaiter plus, fit
tristement Richelieu. Va, je t'engage ma foi; sa prsence, sa
reconnaissance, que je veux conqurir, me suffiront. Que faut-il
faire?

--Vous en remettre  moi seul.

--Agis  ta guise, sans contrle.

--C'est bien, minence. Vous ne regretterez pas ces pleins
pouvoirs.

Sur ces mots, le confident s'loigna afin d'arriver sans perte de
temps  l'excution de son projet.

Il tait beaucoup plus simple que Richelieu ne le supposait, mais
il reposait sur cette tude intime du coeur humain et des petits
secrets de la cour, dont le pre Joseph s'appliquait sans cesse 
tenir tous les fils.

Sa conduite trange vis--vis de Philippe tait elle-mme une des
consquences rigoureuses de sa logique. Il avait craint que le
cardinal, attir vers ce jeune homme par une sympathie mystrieuse,
ne voult faire de lui son confident exclusif. Il n'avait vu en lui
qu'un rival, qui pouvait lui disputer les bonnes grces du matre.
Car il tait aussi jaloux de la faveur du cardinal que le cardinal
de celle du roi.

Il n'avait pas voulu que la tte de ce jeune homme tombt sur la
promesse de Richelieu au monarque, c'et t par trop monstrueux.

Le retour de Philippe pouvait oprer cette rsurrection; il avait
dcid que ce retour aurait lieu.

Il tait rassur d'ailleurs sur le caractre de ce jeune homme;
c'tait un coeur trop droit et trop indpendant pour faire un
intrigant ou un ambitieux.

Mais quel moyen avait-il donc trouv?

Depuis la mort de son pre, Henriette Duchesne avait t adopte
par la reine Anne d'Autriche, comme elle l'avait t nagure par
Marie de Mdicis. La pauvre enfant tait tombe dans une grande
mlancolie.

Ce fut  elle que le pre Joseph s'adressa. Il lui parla peu de son
pre mort, mais beaucoup de son amant exil. Habile ngociateur, il
fit plus, il mit  profit l'intrt de la jeune reine pour la jolie
orpheline; il manoeuvra si bien, en un mot, qu'un jour un billet
parti du Louvre arriva  Bruxelles,  l'adresse de Philippe de
Champaigne:

Ami, lui disait Henriette, vous savez de quel surcrot de douleur
le sort m'a frappe. Mon pre n'est plus. Sa mort m'a rendue libre,
et ses dernires paroles m'ont enjoint de rparer les torts qu'il
aurait pu commettre. Il en eut de grands envers vous.

Ami, me voici seule comme vous, sur la terre. Ne vous reverrai-je
plus?...

Un tel doute tait un ordre. Au reu de ce message, Philippe,
autoris par sa bienfaitrice, dont il voulut encore prendre l'aveu,
quitta Bruxelles, et revint  Paris sans perdre une heure en route.

Son empressement trouva sa rcompense.

A son arrive  Paris, il fut reu par un secrtaire de Richelieu,
qui l'amena sur-le-champ au Louvre, o il tait attendu avec
impatience.

--Vous voil donc, monsieur l'enfant prodigue? s'cria le cardinal,
qui voulut l'embrasser, quoiqu'il se dfendt d'un tel honneur.

Et comme il demeurait confus, fort empch de rpondre  cet
accueil chaleureux:

--Vous ne nous chapperez plus, reprit son nouveau protecteur, car
nous savons comment vous retenir... Voici quelqu'un qui nous y
aidera.

En mme temps, il souleva une draperie et attira Henriette, tout
mue, dont il prit la main pour la mettre dans celle de l'artiste.

--O monseigneur! s'crirent-ils d'une seule voix en tombant  ses
pieds.

Mais il les fora de se relever et les pressa tous les deux entre
ses bras; puis, s'adressant au pre Joseph:

--Enfin! dit-il, je ne mourrai pas sans avoir connu le bonheur!

Ce fut lui qui prsida au mariage, que l'on considra, eu gard aux
anciens rapports de Duchesne et de Philippe de Champaigne, comme
une rconciliation posthume, et ce fut lui aussi qui fournit la dot
de l'pouse.




CONCLUSION.


Quelle tait donc la femme dont le mdaillon drob au jeune
peintre rappelait les traits?

Nous sommes forc d'un convenir, aucun indice ne nous est arriv
sur ce point. Mais Richelieu avait t jeune, trs jeune, disent
ses biographes; il avait eu de nombreuses amours;--comme tout le
monde, peut-tre, il avait conserv de ses fougueuses aventures une
premire impression, plus pure et plus durable que les autres.

Ce qui demeure constant, c'est qu'il favorisa l'union de Philippe
de Champaigne et de la fille de matre Duchesne. C'est aussi qu'il
devint, pour cet artiste, le plus ardent des protecteurs.

Il lui donna au Luxembourg le logement et les gages dont matre
Duchesne avait joui; non seulement il lui fit achever son portrait,
mais il exigea que ses chteaux de Bois-le-Comte et de Richelieu
fussent entirement dcors de sa main. Il voulut encore lui
dpartir la meilleure portion dans les peintures du Palais-Royal.
Il lui fit attribuer, par le roi, la dcoration de la grande
galerie du Louvre; mais, surcharg par tant de travaux, Philippe,
toujours modeste au sein de ses plus grands succs, se laissa
volontiers supplanter dans cette dernire tche par Simon Vouet.

Sa fortune, ds lors, ne connut pas plus de limites que sa gloire.

Quant au personnage mystique de frre Jean, il avait dfinitivement
pris son vol vers l'Allemagne, o il commena  exercer, sur une
grande chelle, son rle de novateur.

Il entrana par son loquence l'une des femmes les plus clbres de
cette poque, mademoiselle de Schurmann, avec laquelle Richelieu
entretint une correspondance fameuse. A son tour, mademoiselle
Schurmann, disciple ardente des nouvelles ides, y rallia la
princesse palatine lisabeth, qui devint pour les sectateurs du
prophte une protection prcieuse. Enfin, ces doctrines ont laiss
de telles traces, qu'aujourd'hui encore on en retrouve les
partisans dans le duch de Clves, sous le nom de Labadistes. Ses
livres nombreux et bizarres sont d'ailleurs dans les principales
bibliothques, o les curieux peuvent les consulter.

L'histoire du pre Joseph n'est pas moins connue.

En dpit de ses efforts pour conserver intacte la faveur du matre,
il finit par laisser percer des ides ambitieuses, qui veillrent
la mfiance de celui-ci.

Le cardinal en vint  prouver des vellits de jalousie  l'ide
que son confident, plus jeune et plus robuste que lui, avait
l'espoir de lui succder. Leur intrt les rendait solidaires, et
lorsqu'ils en furent arrivs  se dtester, il leur fallut encore
vivre en socit, en rapports constants.

Le chtiment de ces deux hommes commena, et comme ils avaient
commis leurs attentats l'un avec l'autre, l'un par l'autre, ils
devinrent l'un l'autre leurs propres perscuteurs.

Cependant, Richelieu, fidle jusqu'au bout  sa diplomatie
tortueuse, accablait en apparence son ancien favori de toutes les
grces imaginables. La seule ambition que le capucin lui et
clairement manifeste tait d'obtenir le chapeau de cardinal.
Richelieu ouvrit  cet effet des ngociations avec le Saint-Sige.

Mais ces dmonstrations extrieures n'abusaient pas un esprit aussi
retors; le pre Joseph sentait trs bien sa disgrce, et il en
conut un tel chagrin que la maladie le prit.

Richelieu hta alors davantage ses dmarches auprs du pape; deux
ambassadeurs furent envoys  Rome, et le chapeau tant sollicit
arriva. Mais celui auquel il tait destin n'eut pas la joie de le
porter. Lorsque Richelieu se prsenta pour le lui remettre, le pre
Joseph venait de mourir; l'objet de sa brlante convoitise ne
servit qu' orner son cercueil. On ne manqua pas de voir, dans
cette circonstance, un chtiment de la Providence, qui avait voulu
punir enfin l'auteur de tant d'odieux attentats contre le ciel et
contre les hommes.


FIN.





End of the Project Gutenberg EBook of Les Mystres du Louvre, by Octave Fr

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTRES DU LOUVRE ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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