Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre 1843

Author: Various

Release Date: April 1, 2012 [EBook #39327]

Language: French

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L'Illustration, No. 0034, 21 Octobre 1843

L'ILLUSTRATION
JOURNAL UNIVERSEL

N 34. Vol. II.--SAMEDI 21 OCTOBRE 1843.
Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix de
chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. pour
l'tranger.          --   10       --     20        --   40




SOMMAIRE.

Procession sculaire de Fourvires, et pose de la premire pierre du
Pont du Change  Lyon. _Deux Gravures_--Courrier de Paris.--Histoire de
la Semaine, _Boutons du rappel; meetings tenus  Dublin et en plein
air_.--Thtres--Opra-comique, _Mina_; Palais-Royal, _Le brelan de
Troupiers_; Gymnase, _Jean Lenoir_; Odon, _Tt ou Tard_;
Dlassements-Comiques, _la Fille du Ciel. Une scne de Mina; Levassor
dans ses trois rles du Brelan de troupiers; une scne de la Fille du
Ciel._--De la Traite et de l'esclavage. Onze Gravures.--Rvolutions du
Mexique. Le gnral Bustamante. (Suite et fin.)--Margherita Pusterla.
Roman de M. Csar Cant. Chapitre XIII, Reconnaissance. _Sept
Gravures_.--Bulletin bibliographique. Le Nord de la Sibrie, par M. de
Wrangell; Les Pyrnes, par M. le baron Taylor; les Rues de
Paris.--Annonces,--Arme. Chasseurs  cheval, nouvel uniforme.
_Gravure_.--Caricature, _Une Sentinelle perdue_. Logogriphe
musical.--Rbus.



Procession sculaire de Fourvires, et pose de la premire pierre du
Pont du Change  Lyon.

Pendant la dure du camp de Lyon (V. t. Ier, p. 407, et t. 2, p. 97),
une crmonie religieuse d'un haut intrt a t clbre dans cette
ville le 8 septembre, jour de la Nativit de la Vierge. La procession
sculaire, institue en mmoire de la cessation de la peste, qui, il y a
deux cents ans, ravagea cette seconde capitale de la France, s'est
rendue en grande pompe  Fourvires, colline situe sur la rive droite
de la Sane. A la procession assistaient l'archevque, deux vques, le
clerg de la cathdrale et de toutes les paroisses de la ville, de
nombreux fidles, et, parmi ces derniers, un vieillard de cent neuf ans,
qui avait dj figur  la crmonie cent ans auparavant, en 1743.

La prsence du duc et de la duchesse de Nemours  Lyon a t marque par
des ftes plus mondaines,  l'une desquelles cependant le clerg est
venu aussi prendre part. Des huit jours que le prince et la princesse
ont passs  Lyon, du 20 au 28 septembre, le dimanche 24 est celui dont
le programme a t le plus charg: pose de la premire pierre du pont du
Change, joutes sur la Sane, courses de chevaux, festin  la Prfecture,
et soire au Grand-Thtre.

La crmonie de la pose a t favorise par un temps superbe. Des
prparatifs bien entendus avaient t faits sous la direction des
ingnieurs des ponts-et-chausses. Une tuile recouvrait la partie
centrale du pont actuel, sur lequel la circulation avait t interdite
depuis la veille au soir. Le petit btiment servant de vigie qui est
assis sur la pile du milieu, avait t transform, pour la duchesse, en
un lgant boudoir, garni de tapis, de draperies, de causeuses, de
fauteuils et de chaises. Une plate-forme en charpente, recouverte d'une
tente, et leve de quelques marches au-dessus du sol de la voie
charretire, avait t tablie sur l'peron de cette pile, en amont du
pont. De chaque ct une double rampe conduisait  une autre plate-forme
situe au-dessous, et dont le niveau tait un peu infrieur  celui du
massif de maonnerie plac  son centre, et sur lequel devait tre pose
la premire pierre.

Ce qui rendait le coup d'oeil imposant, c'tait l'immense multitude de
spectateurs qui couvraient le pont et ses abords, les deux rives de la
Sane, les fentres et les toits de toutes les maisons, d'o l'on avait
la moindre chappe de vue sur ce point. En dedans de ce vaste
amphithtre irrgulier et sur le lit mme du fleuve, une double
ceinture de bateaux de toute forme et de toute dimension, et chargs de
spectateurs, entourait cette estrade. A peu de distance, et sur
l'espace libre du bassin compris entre les quais et les deux ponts du
Change et de la Feuille, d'lgantes embarcations, pavoises de mille
couleurs et recouvertes de riches tentures, sillonnaient les eaux du
fleuve.

[Illustration: Procession sculaire de Fourvires.]

A midi prcis, M. l'archevque est arriv, suivi du clerg
mtropolitain, et il est immdiatement descendu sur la plate-forme
infrieure, o il s'est mis en devoir d'officier. LL. AA. RR. sont
arrives  midi et demi. Madame la duchesse de Nemours a t conduite
par le maire jusqu' un fauteuil, au milieu et sur le bord de l'estrade
suprieure, d'o elle pouvait embrasser l'ensemble de l'imposant
spectacle qui se droulait devant elle, et suivre les moindres dtails
du crmonial. Le duc de Nemours, accompagn du prfet, du maire, des
membres de l'administration municipale et des personnes de sa suite, est
descendu vers la plate-forme infrieure, et s'est plac au centre d'un
cercle form par les nombreux assistants qui avaient pntr jusque-l,
par le clerg, les fonctionnaires, les ingnieurs et les diverses
notabilits.

Aprs la crmonie religieuse, M. Cailloux, ingnieur en chef du
dpartement, a lu un discours dans lequel il a fait l'historique de la
voie de communication que le nouveau pont est appel  remplacer, et a
demand au duc de Nemours l'autorisation de lui donner son nom; le quai
voisin porte dj celui de _quai d'Orlans._

La double bote en cdre et en plomb contenant les mdailles destines 
tre scelles dans la premire pierre, a t ensuite remise par le
prince aux ouvriers plombiers, qui l'ont ferme hermtiquement; puis
elle a t place dans la cavit rectangulaire pratique  la surface de
la dalle qui occupe le sommet du massif un maonnerie, et recouverte
d'une plaque en tle. Le prfet a alors prsent au duc une truelle en
vermeil avec laquelle celui-ci a pris, dans une caisse tenue par M.
Auguste Jordan, ingnieur, charg de la construction du pont, deux
pelletes de mortier qu'il a tendu sur les joints de la bote. Cette
opration termine, des ouvriers maons ont pouss  l'aide de rouleaux
une seconde pierre de taille sur la premire. Le duc de Nemours a frapp
sur celle-ci trois coups avec le marteau en vermeil que lui a galement
prsent le prfet. Alors le maire a remis  S. A. R. un coffret
contenant les doubles exemplaires des mdailles commmoratives scelles
dans la premire pile du pont. Quant au marteau et  la truelle, ils ont
t repris par le maire, pour tre dposs au muse de la ville.

Immdiatement aprs, LL. AA. RR. se sont rendues sur la terrasse de
l'archevch, d'o elles ont assist au spectacle anim des joutes qui
ont eu lieu sur la Sane, dans le bassin compris entre le pont Tilsitt
et le pont du Palais.

De l, le cortge s'est dirig vers l'hippodrome de Perrache, o les
courses de chevaux, prpares par le jockey-club de Lyon, avaient attir
une affluence de plus de soixante mille curieux. Les prix principaux ont
t gagns par _Tiger_, appartenant  M. de Pontalba.

La soire a t consacre  une reprsentation au Grand-Thtre. Des
dames en grande toilette occupaient les premires loges; des officiels
de tous les corps et de tous les grades taient dissmins aux premires
et aux secondes galeries; les troisimes, les quatrimes et le parterre
taient en partie occups par des sous-officiers et soldats de la
garnison. C'est dire assez, ajoute le Ouvrier de Lyon, dans un article
reproduit par le Moniteur Universel, que le public n'avait t admis que
dans une proportion fort restreinte  cette fte. C'est l, continuent
les feuilles ministrielles (et l'observation nous semble curieuse 
noter), c'est l, suivant nous, un tort; et, en cette circonstance,
comme en quelques autres, il nous semble qu'on a trop isol de la
population nos illustres htes.

Le prince et la princesse ont t reus sous le pristyle du
Grand-Thtre et conduits  leur loge par M. Pougin, rgisseur-gnral,
avec le crmonial en usage au thtre-Franais, depuis Louis XIV,
chaque fois qu'une reprsentation doit tre honore du la prsence du
roi. Ce crmonial consiste  recevoir Sa Majest un flambeau  la main,
et  clairer sa marche jusqu' la loge royale: il a t exactement
suivi en cette circonstance. Madame la duchesse de Nemours portait l'une
des robes qui lui avaient t offertes la veille par la chambre de
commerce. On a jou un petit intermde intitul _l'Algrie conquise_,
dont les paroles avaient t ajustes tant bien que mal sur des
fragments de Paulus, oratorio de Mendelsohn. On y voyait figures des
Arabes, des soldats franais, la Civilisation et Religion. Une
dcoration de M. Savette, reprsentant Constantine, parat n'avoir pas
manqu de vrit.

Avant le spectacle, et au retour de la course, tous les htels et
restaurants de la ville ont t littralement envahis. Non seulement il
tait impossible d'obtenir une place dans les salles, mais l'on se
trouvait dans la ncessit de faire queue et d'attendre son tour. Des
personnes, aprs avoir parcouru quinze ou vingt des principaux htels,
ont d se rsigner  aller dner dans les plus lointaines extrmits des
faubourgs. A huit ou neuf heures du soir, les provisions considrables
qui avaient t faites la veille taient compltement puises, et plus
d'un estomac affam a t soumis  un jene involontaire.

Au bal donn par la ville, le 23, au Grand-Thtre, et o figuraient
environ quatre mille invits, madame la duchesse de Nemours a dans
d'abord avec M. Arnaud, l'un des adjoints du maire. Cette premire
contredanse, suivant l'expression des journaux officiels, avait t
donne  l'dilit; l'arme, dans la personne de M. le gnral Duchamp,
a eu les honneurs de la seconde; M. Girardin, procureur du roi, a
reprsent, dans la troisime, la magistrature; et, dans la quatrime,
M. Paul Eymard, fabricant, le commerce lyonnais.

Mais quels taient les reprsentants de la population des travailleurs?
C'est ce que les organes ministriels ne nous ont point appris.

[Illustration: Pose du la premire pierre du pont du Change,  Lyon.]



Courrier de Paris.

Mais vraiment o allons-nous? on ne pourra bientt plus ni boire, ni se
vtir, ni manger, et peu  peu nous mourrons tous, vous, moi, notre
voisine et notre voisin; oui, nous mourrons de faim et de soif, comme je
ne sais quel pauvre diable qui expira d'inanition  ct d'une table
amplement servie, n'osant toucher ni aux mets ni aux vins, de peur
qu'ils ne fussent empoisonns.

Ceci vraiment passe la plaisanterie, et _National_, qui a le premier
rvl cette cuisine pendable, mrite qu'on porte un toast  sa sant et
qu'on l'arrose du plus pur nectar qui mrit au soleil de la Cte-d'Or.

Chacun son got! _le National_ n'aime pas plus les produits frelats en
boutique qu'en gouvernement; et en mme temps qu'il s'attaque aux
dbitants de politique falsifie, il dclare la guerre aux fabricants de
marchandises suspectes et de denres de mauvais aloi; le manifeste qu'il
vient de lancer tout rcemment contre ces industriels prvaricateurs
contient les faits les plus curieux et les plus graves.

On fabrique de l'huile d'olive avec du saindoux; du papier avec du
pltre; du pain et de la brioche avec du sulfate de cuivre; du bl avec
du sable; du son avec de la sciure de bois; du th vert avec du jaune de
chrome ou de la mine de plomb; du sel avec de l'iode et du cuivre; du
vin avec de la litharge et du bois de Campche; du savon avec des
pierres  fusil, et du lait avec des cervelles. Quant  l'eau, ce
complice immmorial des marchands de vin, il s'en dbite  Paris
seulement cinq cent mille hectolitres par an, sous prtexte de bordeaux
et de bourgogne; onde innocente du moins, qui n'en veut qu'aux gourmets
et aux ivrognes! dbit de consolation brevet par la socit de
temprance Mais, hlas! hlas! le sincre Bacchus, Bacchus gnreux est
mort et enterr sous le pont Neuf, dans le lit de la Seine. Ainsi la
Parisien peut dire comme Auguste:

        Dieux!  qui dsormais voulez-vous que je fie
        Le soin de ma personne et celui de ma vie?

Est-ce vivre, en effet, que de souponner partout le sulfate, l'iode et
la mine de plomb?--Comment manger maintenant un petit pt sans cuivre?
comment savourer sa tasse de th sans rver de jaune de chrome? comment
choquer les verres sans y voir flotter un bois de Campche?

Pour moi, qui ai la prtention d'tre un franc Bourguignon, et d'appeler
les choses par leur nom, je suis bien rsolu  ne pas m'associer  cette
atroce comdie; qu'on m'empoisonne, soit, puisqu'il est impossible
aujourd'hui de vivre sans cela, et que le sicle prsent est un
empoisonneur fieff; mais il ne me convient pas d'tre pris pour dupe;
voici donc le moyen que j'ai adopt pour sauver mon amour-propre du
ricanement sournois de tous ces mystificateurs de boutiques et
d'entrepts: ai-je affaire au ptissier, Envoyez-moi deux douzaines de
sulfate de cuivre bien chauds, lui dis-je.

Au cafetier et au restaurateur: Garon! une tasse de mine de plomb'.
Garon! de l'iode, s'il vous plat. Garon! vous n'avez pas mis assez de
saindoux dans cette salade. Garon! du lait frit pour deux, et une
bouteille de Campche premire qualit!

Au marchand de papier, je demande un cahier de pltre  lettre, et je
m'informe au marchand de farine de la dernire mercuriale de la halle au
sable.

Au moins nous est-il permis de nous envelopper avec scurit dans notre
pantalon et dans notre manteau, pour nous mettre  l'abri et nous
consoler de toutes ces impostures? S'ils sont mal abreuvs et mal
nourris, nous pouvons, en revanche, tenir notre corps et notre estomac
chauds et solidement vtus? Non pas, vraiment; les tailleurs ont aussi
leur litharge! les draps et les toiles mentent aussi bien que le sel,
le th, le vin et la farine. On vous sert de la charpie pour de
l'elboeuf pur, et le papier mch se prsente effrontment sous le titre
et le nom de louviers superfin.--Votre habit bleu de la veille est jaune
le lendemain; les coutures blanchissent au bout de trois jours, et  la
fin de la semaine, vous montrez la corde. Tout habit sortant des mains
d'un tailleur de Paris est moins un habit qu'un norme morceau d'amadou;
on n'a plus qu' battre le briquet pour allumer son cigare.--S'adresser
pour les renseignements  un trs-honnte bourgeois de mes amis, candide
habitant du Marais.--Mon homme s'en allait l'autre jour au
Jardin-des-Plantes, se pavanant firement dans un pantalon de drap tout
neuf; une onde survint, mouilla l'toffe, qui se rtrcit en un clin
d'oeil, de manire  dcouvrir la cheville, et  dessiner, d'une faon
compromettante, les formes de mon malheureux ami, qui n'est ni un
Apollon ni un Hercule.--Il tait sorti avec un pantalon, il rentra avec
une culotte!

Tel est le sicle: ce n'est ni par la bonne foi ni par la sincrit
qu'il brille; un peu de drogue se mle  tout ce qu'il fait. On lui a
tant conseill le mlange! On lui a si fort prch qu'il ne se tirerait
d'affaire qu'en mettant de l'eau dans son vin!

Les hommes vont comme les choses, et les mes se ressentent de la
falsification des denres.

Cette excellence qui fait grand bruit de son dsintressement et de son
indpendance:--litharge!

Ce tribun qui fulmine son anathme.--saindoux!

Cet utopiste qui sonne la rforme du monde:--sulfate de cuivre!

Cet loquent aptre du bonheur universel:--amadou!

Ces virginits politiques et ces candeurs administratives:--jaune de
chrome!

Ces conciliateurs qui veulent mler le rouge au blanc:--eau claire!

Ces fiers sentiments, ces beaux discours, ces grandes fidlits, ces
superbes serments:--pltre!

--Tous les jours il nous arrive quelque bte clbre. Je ne parle pas
des renommes qui se font chaque matin dans la politique, dans les arts,
dans le roman, dans le feuilleton, dans l'industrie, dans la
philosophie, dans la philanthropie et dans le vaudeville. Cela me
mnerait trop loin; que les bipdes s'illustrent tant qu'ils voudront!
Je ne m'occupe aujourd'hui que de la gloire toujours croissante des
quadrupdes. Nous songerons aux autres plus tard.

La dernire course du Champ-de-Mars a mis au jour le nouvel et dj
fameux animal dont je veux parler; il s'appelle _Ratapolis_. C'est l un
beau nom, et la capitale des rats doit s'en glorifier. Ratapolis avait
pour adversaire Prospectus et Napolon II, fils de Napolon: il les a
vaincus tous deux, l'un de quatre, l'autre de sept secondes. Certes, le
triomphe est rare! Quel ennemi plus redoutable  la course qu'un
Napolon du sang de ce Napolon qui enjamba l'Europe en un clin d'oeil?
Quel plus dangereux concurrent qu'un Prospectus? Prospectus n'est-il
pas, en effet, le plus hardi coureur de ce temps-ci? N'est-ce pas
Prospectus qui va par la ville avec la rapidit de l'clair? N'est-ce
pas lui qui escalade les murailles, monte bride abattue  travers les
plus rudes escaliers, passe par toutes les portes, et galope en mme
temps, ici et l,  Paris,  Londres,  Berlin, sur toutes les routes du
monde? Eh bien! dans cette lutte du Champ-de-Mars, Prospectus a cd le
pas  Ratapolis. Aussi Ratapolis est-il inscrit maintenant au livre d'or
du _sport_.

Mais si les uns montent, les autres descendent: tandis que Ratapolis,
hier inconnu, se faisait un nom ds son premier galop, nous apprenions
ailleurs combien sont prissables les grandeurs chevalines, et combien
la gloire du _sport_, comme tant d'autres gloires, est une vaine fume.

O misres de l'curie!  fragilit!  nant! vous avez entendu parler de
miss Annette. Les chos du Champ-de-Mars et de Chantilly rptent encore
ce glorieux nom avec amour; les _sportsmen_ se signent en l'entendant;
les palefreniers s'agenouillent; les grooms, en signe de joie, agitent
leurs cravaches et leurs perons. Que de purs-sangs elle a distancs!
que de couronnes se sont entrelaces  sa crinire bai-brun!

Elle a t l'admiration du gentilhomme _reader_, la terreur et l'amour
de l'hippodrome, et tout talon de grande race aurait donn le plus beau
crin de sa personne, pour mriter un seul de ses regards.

Eh bien! miss Annette, la charmante, l'invincible, la glorieuse miss
Anette, remplit, au moment o je parle, l'emploi de Rossinante au
Cirque-Olympique, dans le mlodrame nouveau; c'est bien elle, je l'ai
reconnue, malgr la maigreur de sa fortune et le dlabrement de ses os.
Heureuse encore, miss Annette, de porter dans sa ruine le hros de la
Manche, coiff de l'armet de Mambrin! Que de miss Annettes se
trouveraient ravies de pouvoir, comme elle, clore le dernier chapitre de
leur histoire par un chevalier de la Triste-Figure! demandez plutt 
nos miss Annettes de boudoir et d'Opra.

--_Le Constitutionnel_ annonce avec grand fracas que M. Schimper,
professeur d'histoire naturelle  Strasbourg, est de retour d'un voyage
en Carniole; nous ferons remarquer au _Constitutionnel_ qu'il n'est pas
plus dangereux d'aller en Carniole et pas plus tonnant d'en revenir,
que d'entreprendre le voyage de Pontoise avec retour. La Carniole ne
peut pouvanter que le _Constitutionnel_, qui n'est jamais sorti de la
rue Montmartre. Mais ce n'est pas tout: M. Schimper a fait un bien autre
prodige que de visiter lu Carniole: il en a rapport un animal
extraordinaire, un prote vivant, n dans les profondeurs des grottes
terribles d'Adelsberg. Ce prote cause une grande admiration au
_Constitutionnel_, qui n'admire pas moins M. Schimper d'avoir dot la
France de ce miraculeux prote, comme si dj elle n'avait pas assez de
ceux qu'elle produit.

Que _le Constitutionnel_ conserve son extase pour une meilleure
occasion: le prote de Carniole n'est pas si rare qu'il le pense; les
petits mendiants qui rdent pieds nus dans le village d'Adelsberg en ont
plein les maint et plein les poches. Si _le Constitutionnel_ allait
faire un tour par l, il s'en convaincrait aisment:  peine aurait-il
mis le pied dans l'auberge pour se reposer de la route, que les protes
et les mendiants lui tomberaient sur le dos; et, pour un petit sou donn
 ces vauriens, le vnrable voyageur deviendrait adjudicataire du plus
formidable prote des grottes d'Adelsberg. Que dis-je! on les lui
adjugerait par douzaines. C'est ce qui nous est arriv,  mon ami
Adolphe J.... et  moi, un jour que, conduits par la fantaisie, nous
allmes fumer un cigare de pur havane au nez de ces formidables
souterrains d'Adelsberg et de tous ses protes, aussi nombreux que les
goujons et les ablettes du pont d'Austerliz.

Mais le _Constitutionnel_ n'entreprendra pas le voyage: il aurait trop
peur de ne plus admirer M. Schimper ou d'tre dvor tout cru par le
prote vivant.

--On avait annonc  tort que M. Musard allait reprendre le commandement
des concerts de la rue Vivienne; c'est M. Elwart qui en devient le
gnral. Napolon-Musard lui a transmis son bton imprial; quant  lui,
il s'est compltement retir du galop et de la ronde infernale. Musard
travaille exclusivement  rdiger ses mmoires; mais, plus heureux que
l'autre Napolon, il n'a point de Sainte-Hlne. Musard s'est retir
dans toute sa force, dans toute sa puissance, dans toute sa libert;
Hudson-Lowe n'a rien  dmler avec lui; et si le grand homme a la
fantaisie de se promener au bois de Boulogne, Albion, se mettant en
travers du chemin, ne lui crie pas: Halte-l!

Il y a huit jours, j'allais  Neuilly; chemin faisant, j'aperus sur la
route une maison d'une belle apparence: une grille lgante, un parterre
charmant; des rideaux de soie et de velours colorant les vitres de leurs
nuances chatoyantes. A qui cette dlicieuse habitation? demandai-je au
cocher qui me conduisait;  quelque grand seigneur, sans doute?--

Oh! oui, monsieur, dit mon homme en soulevant son chapeau d'une main
respectueuse; c'est le Neuilly de M. Musard. L'admirable chose que le
cornet  pistons, pensais-je, et pourquoi mon pre ne m'a-t-il pas
appris  en jouer!

--Les thtres font de grands prparatifs d'hiver; apprtons-nous  une
inondation de drames, d'opras et de comdies de toutes qualits et de
toute espce. Ici, M. Scribe, l'inpuisable; la, M. Alexandre Dumas; M.
Leon Gozlan de ce ct; de cet autre, M. Casimir Delavigne. Ou verrait
surtout avec joie l'auteur des _Messeniennes_ apporter au
Thtre-Franais une de ces oeuvres brillantes et srieuses qui ont
donn  son nom un si grand crdit de conscience littraire et de
loyaut; ce serait un certificat de vie fourni par le pote, dont la
saut, profondment altre depuis un an, donne de vives inquitudes;
mais au milieu de son mal, M. Casimir Delavigne n'a rien perdu de son
amour pour la posie et le travail: l'ouvrage qu'un annonce est le fruit
de ses veilles courageuses. Allons, noble pote! au parterre ce cher et
douloureux enfant de votre souffrance; les bravos sont un remde
souverain qui font refleurir le corps et l'me!

--Les concerts et les soires commencent  renatre; on se retrouve, on
se reconnat, on s'assemble. Nous voil! nous voici! causons, chantons
et mettons-nous en danse.

Un lgant salon de la cit d'Orlans a donn le premier signal de cette
rsurrection de la vie mondaine; il avait runi, l'autre soir, quelques
jolies femmes et des hommes plus ou moins clbres; les heures se sont
passes au bruit des voix mlodieuses; Salvi en tait; Salvi va devenir
indispensable; puis, avec Salvi, Ricci et MM. Mquillet; Donizetti,
enfonc dans les coussins d'un vaste fauteuil, parlait de ses opras et
du don _Sebastien_ encore en tat d'enfantement: mais le jour de sa
naissance n'est pas loin; puisse le public carillonner au baptme et
crier _Vivat!_ Ce Donizetti est un pre infatigable; il aura mis au
jour, avant un mois, trois de ces enfants lyriques coup sur coup: _Maria
di Rohan_ et _Betisario_ pour le Thtre-Italien, _don Sebastien_ pour
l'Acadmie-Royale-de-Musique. Que de soins! que de veilles pour soutenir
les frais d'une telle production! Eh bien! Donizetti est aussi leste et
aussi dispos que vous ou moi, qui dormons toute la nuit et la grasse
matine: c'est une de ces paternits intarissables et faciles qui ne se
lassent jamais et pullulent.--Puisque les salons chantent, ils valseront
bientt. Ouvrez les pianos, et sortez de leurs tuis les violons, les
hautbois et les fltes!

--La tragdie classique ne veut pas en avoir le dmenti: elle tient bon
contre le drame et fait de jour en jour des recrues pour soutenir la
campagne contre son farouche ennemi: un jeune prince tragique, M.
Randoux, et une jeune princesse, mademoiselle Araldi, viennent de
renforcer l'arme de la vieille Melpomene; ni l'un ni l'autre ne sont
excellents, mais ils peuvent le devenir: les conscrits ne passent jamais
capitaines au premier coup de feu.--Le drame s'inquite cependant de
cette victorieuse rvolte de la tragdie, sous le drapeau de
mademoiselle Rachel, son gnralissime... Dans un autre temps, j'aurais
dit sa Jeanne d'Arc.



Histoire de la Semaine.

La France fournit un faible contingent  l'histoire politique de la
semaine. A l'intrieur, la polmique sur l'extension de la fortification
de Paris a encore presque seule dfray nos journaux. L'un d'eux, dans
sa proccupation, a cru voir dans des trottoirs qu'on tablit, dans des
ranges d'arbres que l'on plante dans le faubourg Saint-Martin, dans
l'largissement, rsolu par la ville de Paris, de la partie resserre de
la rue Saint-Martin, et dans celui des rues des Arets et Planche-Mibray,
un plan stratgique pour faciliter le passage des canons, des bataillons
et des escadrons. En vrit, c'est une trange sollicitude pour la
population parisienne que de vouloir qu'on la laisse s'atrophier dans
des rues troites et malsaines, de peur qu'elle n'arrive  voir quelque
jour sa libert compromise par des rues spacieuses et ares. Il nous
semble qu'il est plus naturel et plus raisonnable de se rjouir, quant 
prsent, des sacrifices que l'on fait pour lui donner du bleutre, sauf
 s'en remettre au courage dont elle a plus d'une fois fait preuve pour
combattre, si jamais les craintes, que nous ne partageons pas, se
ralisaient, des projets dont la connexit avec l'observation des
rglements de voirie ne nous parat pas, pour notre part, bien
clairement dmontre.--Des nouvelles reues de Tati ont appris que
depuis le dpart du l'amiral Du Petit-Thouars, la renie Pomar avait t
pousse par un missionnaire anglais  faire des semblants de
protestation contre la prtendue violence morale qui aurait t exerce
sur elle par les Franais pour l'amener  reconnatre leur protection.
Mais l'arrive et la fermet des dmarches d'un de nos officiers de
marine ont suffi pour confondre ces impostures, djouer ces manoeuvres
et faire rentrer les choses dans la situation o l'amiral les avait
laisses.--Une correspondance de Turin annonce qu'un navire corse,
passant dans les eaux de Bizerte, aurait t, malgr le pavillon
franais qui flottait au haut de son mt, visit par un des bateaux
gardes-ctes que le bey de Tunis a tablis depuis peu. Aucune des
reprsentations faites au capitaine de ce visiteur, par son propre
pilote-interprte, ne serait arrive  pargner cette humiliation  nos
couleurs, ce capitaine ayant prtendu qu'il ne faisait qu'excuter les
ordres du bey, son matre. La source indirecte de cette nouvelle,
l'tonnement que cette dmarche aurait caus aux subordonns mmes du
capitaine tunisien, enfin les bons termes dans lesquels la France se
trouve avec le bey, tout nous porte  croire que le fait sera dmenti,
ou que, si l'outrage a t vritablement commis, rparation nous sera
faite, sans que, pour l'obtenir nos rapports avec la rgence de Tunis
puissent en tre altrs.--Ce que nous avions prvu, quant  l'effet que
nous paraissait devoir produire la faon sauvage de procder de M. de
Ratti-Menton envers un autre agent franais, ne s'est que trop ralis;
et,  en juger par la satisfaction qu'en prouvent et que ne savent pas
dissimuler les journaux anglais, on peut se faire une ide du parti que
leur nation en saura tirer contre nous en Chine. Pour les chinois,
disent-ils, la distinction de _srieux_ et de _non srieux_ de M. de
Ratti-Menton, ne sera pas suffisamment claire. Ils distingueront les
barbares en nations qui disputent et nations qui ngocient.--La part
brillante que nos nationaux de Montevideo ont prise aux succs de
l'arme de la bande orientale de la Plata contre l'arme d'Uribe, a
attir sur les Franais tablis  Bunos-Ayres les mauvais traitements
et les perscutions de Rosas. Les dernires nouvelles reues, en les
dgageant de tout ce que peut avoir de passionn un rcit fait par des
Franais qui voudraient entraner leur gouvernement dans une guerre o
ils ont pris parti comme individus, donneraient toutefois  penser que
l'Angleterre, sans s'engager plus que notre gouvernement n'entend le
faire, aurait du moins trouv moyen de protger plus efficacement les
sujets qu'elle compte sur ces rives. L'arme de Montevideo avait
remport de nouveaux avantages, et l'esprit de vengeance de Rosas en
avait reu une excitation nouvelle dont un cabaretier franais tabli 
Bunos-Ayres aurait t la victime innocente. On annonce un rapport  ce
sujet de l'envoy de France, M. de Ladre.

L'Autriche, au dire de la _Gazette d'Augsbourg_, se trouverait en ce
moment dans une position analogue  celle o nous a placs la ruse
musulmane pour la rparation de l'outrage fait  notre drapeau et 
notre consul  Jrusalem. Un sous-gouverneur de la province de Fazoglo
s'tait permis de faire donner des coups de bton  un jeune chirurgien
autrichien. Celui-ci s'tait rendu  Alexandrie et avait port plainte
au consul d'Autriche, qui avait sur-le-champ demand justice. Le
sous-gouverneur a t destitu, mais l'ordonnance de destitution est
motive sur un dficit qui se serait trouv dans la caisse de ce
fonctionnaire. Conformment  sa politique, le gouvernement n'a pas
voulu avoir l'air de condamner un musulman pour avoir maltrait un
chrtien.--La lutte en Catalogne est plus engage, plus sanglante, plus
dsastreuse que jamais. Prim bloque encore Girone, sur laquelle il vient
dj de faire une tentative qui lui a cot un grand nombre des siens.
D'un autre ct, la junte de Barcelone, qui n'a pas craint d'attaquer la
citadelle de cette ville, prend, au milieu des bombes lances par les
forts, toutes les mesures qui indiquent la dtermination d'une
rsistance opinitre. A Madrid, o les cortes viennent de se runir, le
temps se passe en baise-mains et en rceptions de la jeune reine, qui
vient d'accomplir sa treizime anne.--Le ministre anglais s'est montr
d'abord assez incertain sur les suites  donner  la premire mesure
qu'il avait prise contre le meeting de Cloutarf. Il est vident qu'il
s'tait flatt que sa proclamation rencontrerait de la rsistance et
qu'il se trouverait ainsi autoris  recourir  l'emploi de la force qui
et pu, pour un certain temps, la tirer de ces difficults. Mais la
conduite si habile, si courageusement humaine d'O'Connell, l'empire
qu'il a su exercer, contre l'attente de tout le monde, sur une
population ameute qu'il a dtermine  s'incliner devant la lgalit,
ont djou ces calculs et rendu plus grands encore les embarras de la
situation. L'association du _repeal_ n'ayant point t supprime par la
proclamation, O'Connell a tenu  Dublin des runions nouvelles, o il a
montr la mme prudence, mais aussi la mme fermet. Comme la dmarche
qu'avait faite le cabinet anglais aurait t souverainement ridicule
s'il s'y tait engag sans avoir de parti pris sur les suites  lui
donner, les feuilles de Londres ont prt au ministre divers projets.
Mais le _Morning Chronicle_ avait annonc que les modles des mandats
d'arrts qu'on devait dcerner contre les principaux repealers avaient
t envoys de Dublin-Castle  Londres, le ministre ayant donn l'ordre
formel  lord de Grey de ne rien faire sans la sanction du gouvernement,
et c'est ce programme qui vient d'tre suivi. Les mandats ont t lancs
contre O'Connell, son fils John O'Connell et les principaux membres de
l'association. On annonce mme que la poursuite doit comprendre
plusieurs prlats catholiques. Les chefs d'accusation sont nombreux et
comprennent celle de conspiration. Les accuss ont t conduits devant
un des juges de la cour du banc de la reine, et, ayant fourni caution,
sont demeurs en libert, suivant la loi anglaise. Un grand
rassemblement de forces militaires avait eu lieu  cette occasion; mais
O'Connell, qui se sent invincible tant qu'il maintiendra le peuple
d'Irlande dans la lgalit, lui a adress et a fait publier  Dublin une
proclamation pleine de dignit et de mesure qui a empch l'motion
populaire de se traduire en actes de rsistance et de rvolte. Il est
donc probable que, quant  prsent, le cabinet anglais n'aura pas besoin
du secours des 20,000 Hanovriens que leur excellent monarque tient,
suivant le dire de quelques journaux de Londres,  la disposition des
ministres de sa nice. Mais il a d'autres difficults  vaincre,
d'autres embarras  surmonter. Un acquittement des prvenus sera pour
eux un triomphe menaant, et pour les poursuivants une condamnation
effrayante dans l'avenir. Or, peuvent-ils douter qu'un jury irlandais,
c'est--dire les juges naturels, prononcera un verdict d'innocence?
Peuvent-ils douter, d'un autre, ct, que si, par une mesure
d'exception, la cause tait porte devant un jury anglais, une
condamnation serait regarde par le monde entier comme nue monstruosit
judiciaire? Pour nous, qui n'avons jamais cru  la possibilit et 
l'efficacit du repliai, nous sommes convaincus que le ministre anglais
donne des chances  la sparation des deux royaumes en se lanant dans
la voie de mesures judiciaires aussi mal entendues, au lieu de chercher
un remde  des maux trop rels et d'accorder une satisfaction quitable
aux plaintes de l'Irlande. _L'Illustration_ ne peut donner une vue du
meeting de Cloutarf, puisqu'il a t interdit, mais elle met aujourd'hui
sous les yeux de ses abonns une runion tenue  Dublin avant que
l'association et fait hommage  O'Connell de la loque de velours qu'il
a jur de porter jusqu' sa mort, et un meeting en plein air postrieur
 l'offrande nationale. Elle y joint les boutons que portent les
innombrables membres de l'association, et que portaient les accuss
quand ils se sont prsents devant le juge.--M. le duc de Bordeaux,
voyageant sous le nom de comte de Chambord, qui s'tait embarqu le 4
octobre  Hambourg sur un bateau  vapeur, est dbarqu le 6  Hull,
dans le comt d'York. Il s'est rendu  York, qu'il a visit, et de l
s'est dirig vers l'cosse. Il est accompagn de M. le duc de Lvis, de
M. le marquis de Chabannes et de M. de Villaret-Joyeuse. On annonce
qu'il sjournera chez le duc de Northumberland, qui fut envoy comme
ambassadeur extraordinaire  l'occasion du sacre de Charles X.--La
Suisse, dont la dite a dernirement sanctionn l'abolition d'un certain
nombre de couvents dans le canton d'Argovie, est en ce moment agite par
des intrigues ayant pour but la dissolution de la Confdration, dans le
cas o ces mmes couvents ne seraient pas rtablis. Des meneurs
nationaux et trangers, dans le canton d'Uri, de Schwitz et d'Underwald,
ont trac le plan d'organisation d'une Suisse catholique, qui ferait
scission avec l'ancienne Confdration, aurait ses dites particulires
et se ferait reconnatre au dehors comme tat indpendant. Les
gouvernements de ces petits cantons semblent, dit-on, disposs  prter
leur appui  ces tranges prtentions. Si de tels projets recevaient un
commencement d'excution, il est probable que les gouvernements des
cantons y mettraient bon ordre.--_La Gazette du Rhin et de la Moselle_
annonce la mort de Kamram-Shah, roi de Hrat. Si cette nouvelle est
vraie, il est probable que ni la Russie ni l'Angleterre ne resteront
indiffrentes au choix du successeur de ce gardien de l'une des
principales portes de l'Inde.

[Illustration: Boutons du Repeal.]

Le mme journal annonce aussi qu'un incendie vient de dtruire deux
mille maisons  Manille.--Une lettre de Breslau, du 9 octobre, porte:
Nous venons de recevoir la triste nouvelle que la foudre est tombe
hier  Bernstadt, et a allum un incendie qui a dvor une grande partie
de la ville. A Paris, dans des maisons de la rue Saint-Nicolas, faubourg
Saint-Antoine, habite par un grand nombre de petits fabricants et de
pauvres ouvriers  faon, le feu est galement venu exercer ses rasades.
Nous devons, quoique arrivant laid, ne pas hsiter  rpter  notre
tour le beau trait de courage d'un jeune pompier qui est entr dans une
chambre tout embrase, o une famille de quatre personnes tait cerne
par le feu. Ce brave jeune homme s'est jet  travers les flammes, et a
sauv deux malheureuses femmes, qu'il a dposes dans une cour. Ses
vtements brlaient. On vient  lui pour le secourir: Non, laissez-moi,
dit-il; je n'ai fait que la moiti de l'ouvrage! et il disparat de
nouveau. Les spectateurs attendaient terrifis. Cinq minutes se passent,
et l'intrpide pompier reparat portant deux enfants sains et saufs. Il
les dpose  ses pieds, et, couvert de brlures, puis de fatigue, il
s'vanouit. On ne nous a pas dit le nom de ce brave homme, et nous le
regrettons. On ne nous a pas appris qu'il ait reu la dcoration, et
nous nous en affligeons pour l'institution de la Lgion-d'Honneur.--A
Raguse, en Dalmatie, plusieurs secousses trs-violentes du tremblement
de terre ont, les 14 et 15 septembre, dtermin toute la population 
fuir la ville et  transporter dans la campagne les vieillards, les
malades et les enfants au berceau.

[Illustration: Meeting tenu  Dublin.]

La terreur tait au comble, parce qu'en mme temps que les redoutables
oscillations se faisaient sentir, on remarquait  l'horizon un nuage
particulier qui, dans ces contres, passe pour devoir accompagner chaque
cataclysme, et qui se montra notamment pendant le tremblement de terre
qui, en 1667, dtruisit cette mme ville. Toutefois aucun btiment n'a
t renvers, et la population est rentre dans ses habitations. Les
mmes secousses, quoique moins violentes, se sont fait sentir  une
grande distance dans les contres voisines, et mme jusqu' Trieste. Le
3 octobre,  trois semaines de l, une nouvelle secousse est venue
effrayer ces mmes villes. A Felsberg, canton des Grisons, en Suisse, un
roc immense qui se dcompose a menac d'ensevelir une population de
trois  quatre cents personnes. Les pauvres habitants ont d'abord
dsert leurs demeures; mais, sans abri dans la campagne, ils se sont
dtermins  y rentrer, malgr de continuels boulements partiels qui
semblent annoncer une prochaine et infaillible catastrophe.

La statistique a fourni quelques nouveaux documents. Le ministre des
finances a publi un tat comparatif des impts indirects pendant les
neuf premiers mois des annes 1841-42-43. La recette totale du 1er
janvier au 30 septembre 1843 a t de 557 millions: elle avait t de
547 en 1842, et de 521 en 1841, dont les recettes ont servi de base aux
valuations de 1843. On peut donc calculer que la plus-value des impts
pour la prsente anne sera d' peu prs 48 millions. La loi de Nuances
a t vote avec un dficit prvu de 38 millions environ. L'quilibre
entre les recettes et les dpenses serait donc rtabli si les crdits
extraordinaires, supplmentaires et complmentaires n'excdaient pas 10
millions.--Le recensement de la population qui a t fait en France en
dernier lieu donne le chiffre de 34,494,875 individus; en 1820, il n'en
avait constat que .30,464,875; en 1789, 25,065,883; en 1762,
21,7769,165; enfin, en 1700, le chiffre n'tait que de 19,699,320.
Ainsi, dans l'espace de moins d'un sicle et demi, la population de la
France a presque doubl.--Une publication rcente, _l'Almanach
populaire_, donne ainsi la moyenne du tirage des journaux politiques de
Paris: _Sicle, 12,000; Presse, 11,500; Journal des Dbats, 9,559;
Commerce, 5,711; National, 4,925; Constitutionnel, 4,792; Gazette de
France 4,614; Courrier Franais, 2,914; Quotidienne, 2,615; Moniteur
Universel, 2,250; Moniteur Parisien, 1,974; France, 1,148; Globe, 1,409;
Univers religieux, 1,266; Messager, 878; Lgislature, 825_.

La Socit d'Encouragement, qui a dj tant fait pour la prosprit de
la France, vient de publier le programme des prix qu'elle se propose de
dcerner de 1844  1847 inclusivement. Ces prix sont au nombre de 18, et
leur valeur totale ne se monte pas  moins de 224,400 francs. Ainsi, un
prix de 6,000 francs est propos pour la dcouverte d'un procd salubre
et convenable pouvant remplacer le rtissage du chanvre et du lin. Trois
prix de 1,500 francs ensemble sont destins aux introducteurs filateurs
de soie dans les dpartements o il n'en existe pas encore. La
multiplication des sangsues sur une large chelle sera rcompense par
deux prix de 2,500 et 1,500 francs. L'introduction en grand de plantes
trangres  l'Europe donnera droit  une prime le 2,000 francs. La
plantation des terrains en pente sera galement l'objet de plusieurs
rcompenses. La fabrication des tuyaux de conduite des eaux en fonte,
fer lamin, bois, pierre ou terre cuite, partagera six primes montant
ensemble 15,500 francs; les perfectionnements dans la fabrication des
faences dures auront galement droit  des rcompenses diverses montant
 13,000 francs. Enfin, un grand prix de 12,000 francs est destin 
l'auteur de la dcouverte qui sera juge par la Socit le plus utile au
perfectionnement de l'industrie nationale, et dont le succs aura t
constat par l'exprience. L'inauguration du chemin de fer belge-rhnan
a t clbre par des ftes  Anvers et  Lige; il le sera  Cologne,
c'est--dire sur l'Escaut, la Meuse et le Rhin. Les feuilles de Belgique
sont remplies des dtails des ftes dont les deux premires villes ont
t le thtre, et des discours prononcs dans ces solennits. Le jour
de la libert du commerce et de l'abaissement dfinitif des douanes
internationales y a t appel par tous les voeux, et l'on s'est
vivement flicit des communications qui confondent dsormais la Prusse
et la Belgique. Le nom de la France n'a pas t prononc une seule fois,
et M. le baron d'Arnim, ministre de Prusse, a exprim, par une figure un
peu tudesque, les sentiments de sa nation, en disant: La Prusse tend sa
_main de fer_  la Belgique pour serrer la sienne dans une treinte
amicale et sincre, et pour unir les deux pays par un indissoluble
lien.

Y a-t-il encore quelqu'un  qui ne soit pas dmontr le mal, peut-tre
irrparable, qu'ont fait aux intrts commerciaux et politiques de la
France les quelques gostes en faveur qui ont, l'an dernier, figur une
meute pour faire avorter le projet d'union douanire avec la Belgique?

Une autre solennit, plus harmonieuse que l'loquence de M. d'Arnim, a
eu lieu dimanche dernier  la Halle-aux-Draps. On sait que M. le
ministre de la guerre a autoris, dans les rgiments, l'introduction de
renseignement du chant selon la mthode Wilhelm. Depuis environ quatre
mois, mille soldats des huit rgiments d'infanterie composant la
garnison de Paris reoivent des leons de M. Hubert, inspecteur du chant
dans les coles primaires de la capitale. Trois cent quatre-vingts de
ces lves runis ont subi, pour la premire fois, un examen public.
Aprs le solfge sur les notes crites et sur l'indication des doigts;
aprs quelques exercices sur la mesure, pour dmontrer leur connaissance
des diffrents rhythmes, ces trois cent quatre-vingts voix ont chant
quatre morceaux de l'Orphon avec un ensemble des plus remarquables. M.
le prfet de la Seine, le gnral commandant la place et les officiers
suprieurs de la garnison de Paris assistaient  cette runion, o tous
les yeux se portaient sur notre pote national Branger. L'on remarquait
que tous les excutants appartenaient  l'infanterie, et l'on se
demandait si la cavalerie n'avait pas encore demand ou obtenu
l'autorisation de suivre ces cours.--Plusieurs conseils-gnraux ont
reconnu le bon effet de ces distractions artistiques mises  la porte
du peuple et rpandant du charme sur des existences laborieuses. Les
conseils du Rhne et de l'Ain sont particulirement entrs dans cette
voie.--Le got des arts se rencontre plus communment dans les classes
ouvrires que beaucoup de personnes ne le pensent. Un jeune homme qui
promet  la Belgique un bon artiste de plus, Bottemann, g de vingt-un
ans, vient d'obtenir  Rome le premier prix de sculpture  l'Acadmie
pontificale de Saint-Luc. Il n'avait que huit ans quand il perdit son
pre, tailleur de pierres  Hal, et il fut oblig de prendre le ciseau
et le maillet dans le chantier paternel. Mais ses heureux instincts
l'appelaient  autre chose qu' quarrir humblement la pierre. Il vint 
Bruxelles suivre les leons de l'Acadmie de dessin, et frquenta les
ateliers de MM. Simon et Creefs. Muni des certificats les plus
honorables, il partit pour Rome le 26 aot 1842; et, en attendant des
succs qui, comme on le voit, n'ont pas trahi ses esprances, le conseil
communal de sa ville natale lui a vot annuellement des subsides.--C'est
avec une vive satisfaction que nous avons vu galement le
conseil-gnral de la Meurthe se joindre, dans sa dernire session, au
conseil municipal de Nancy pour contribuer aux frais de l'ducation
artistique d'un jeune ouvrier potier nomm Jiorn Viard, n 
Saint-Clment, arrondissement de Lunville, qui, depuis son enfance,
dit la dlibration du conseil, s'est fait remarquer dans la faencerie,
o il a t constamment employ, par son habilet, son amour pour le
travail et ses dispositions extraordinaires pour la sculpture.

[Illustration: Meeting en plein air.]

Il y a dans un recueil publi il y a quelques annes, _le Salmigondis_,
une charmante nouvelle de M. G. Cavaignac, intitule _Est-ce vous?_
C'est le rcit fait par un fataliste de toutes les contrarits et de
tous les malheurs qui lui sont successivement advenus toutes les fois
qu'on lui a pos cette question en trois mots: Est-ce vous? Elle le
fora mme un beau jour, adresse qu'elle lui fut par un aronaute
s'embarquant dans sa nacelle et cherchant dans la foule assemble,
autour de lui un compagnon de voyage, elle le fora d'entreprendre une
course arienne pour laquelle, par amour-propre, il ne voulut pas
laisser voir son peu de propension. Un officier en garnison au Mans
vient de faire le mme voyage trs librement et sans provocation. Une
ascension arostatique avait t annonce dans cette ville, pour un jour
de la semaine dernire, par M. Kirsch, de qui nous avons dj eu
occasion d'entretenir les lecteurs de ce journal. Une foule considrable
tait assemble-; tout tait dispos, et le ballon gigantesque se
trouvait prt  quitter le sol, lorsqu'un spectateur, abandonnant sa
place, carte M. Kirsch, s'lve dans la nacelle arienne, salue le
public bahi et s'lance dans les airs. C'tait un commandant de
cuirassiers, M. Verdun, que le public suivit des yeux avec une vive
anxit dans son aventureuse excentricit. Le Mans tout entier tait
dans les rues et aux fentres. Une heure aprs, le commandant dbarqu
heureusement, racontait  ses amis ses impressions de voyage.

La Cour d'assises de la Mayenne vient de mettre fin  une procdure
politique engage depuis longtemps. M. Ledru-Rollin, poursuivi 
l'occasion du discours prononc par lui devant les lecteurs du Mans qui
l'ont envoy  la Chambre, aprs s'tre vu condamner  quatre mois de
prison par la Cour d'assises de Maine-et-Loire, dont le jugement avait
t cass, vient d'tre acquitt par le jury de la Mayenne.

M. Lerebours, ancien secrtaire de la Commune au 9 thermidor et qui
chappa  la raction de cette journe, est mort aux environs du Mans,
o il s'tait retir depuis une quarantaine d'annes. Il avait t
directeur de l'instruction publique et successeur, dans ces fonctions,
de conventionnel Lakanal. Il tait pre du tragdien Victor, que nous
avons vu dans l'emploi de Talma  la Comdie-Franaise et  l'Odon, qui
a fait reprsenter sur cette dernire scne une tragdie intitule
_Hrald ou les Scandinaves_, dans laquelle il remplissait le principal
rle, et qui, retir du thtre, est aujourd'hui lecteur du roi de
Hollande,--M. Lehurou, professeur supplant  la Facult de Rennes,
dj connu par d'importants travaux, et qui avait publi notamment un
volume sur les _Institutions mrovingiennes_ et un autre sur les
_Institutions carlovingienne_, vient, par suite d'un fatal
dcouragement, de mettre fin  ses jours.--M. de Montrond, intime ami du
Prince de Talleyrand, vient de mourir. Il avait t le confident de bien
des secrets et l'intermdiaire de beaucoup d'intrigues. Il touchait,
depuis longtemps une pension de 40,000 francs par an sur les fonds
secrets, qui lui a t servie jusqu' sa mort.



Thtres

THTRE DE L'OPRA-COMIQUE.

_Mina, ou le Mariage  Trois,_ opra-comique en trois actes, paroles de
M. F. de PLANARD, musique de M. AMBROISE THOMAS.

[Illustration: Opra-Comique--Scne de _Mina ou le Mariage  Trois_, 3e
acte: Moreau-Cinti, madame Flix, Roger, mademoiselle Darcier.]

Un roi de Prusse,--je ne sais lequel, et le lecteur a trop de bon sens
pour tenir  le savoir: tous les rois de Prusse d'opra-comique se
ressemblent;--un roi de Prusse avait un ministre qui passait assez
gnralement pour un grand ministre; du moins, sa soeur, madame la
comtesse, de ***, n'en doutait pas, et le proclamait  tout propos,
pourquoi n'en croirait-on pas madame la comtesse de ***.

J'y suis trs-dispos pour ma part, et voici pourquoi:

Ce ministre avait un ami, brave militaire ainsi que lui; vous voyez que
notre ministre tait probablement charg du dpartement de la guerre.
Dans une bataille, l'un des deux amis, voyant l'autre menac d'un coup
mortel, se jeta au-devant et reut la coup. Il en mourut, comme de
raison, en disant  l'autre: Ma fille, monseigneur, ma fille unique,
elle n'a plus que vous, je vous la recommande!... Le survivant tait le
ministre; il n'oublia ni son ami dfunt ni la jeune fille. A la vrit,
il ne s'inquita gure de l'ducation que recevait cette intressante
enfant; il avait apparemment trop d'affaires pour cela. Mais au moment
de sa mort, il voulut rparer le temps perdu. Son testament fut conu en
ces termes, ou  peu prs:

Je lgue tous mes biens  mon neveu le colonel de Romberg,  condition
qu'il pousera la jeune Mina, fille de mon meilleur ami, etc. Si, le 30
juillet prochain, mon neveu Romberg n'a pas rempli la condition, il
perdra mon hritage, qui sera partag entre mes parents de la ligne
maternelle.

Romberg tait jeune, et il y avait dans le monde une jeune veuve appele
la baronne de Rosenthal,  qui la nature avait donn des cheveux noirs
magnifiques, des veux noirs pleins d'clat et de feu, un visage et un
cou d'une blancheur blouissante, et des paules arrondies avec une
grce parfaite.

[Illustration: Palais-Royal.--Levassor, dans ses trois rles du _Brelan
de Troupiers._]

J'avoue que la baronne dparait un peu ces prsents du ciel par la
manire dont elle les portait. Elle marchait habituellement la tte
basse, et, en parlant, elle regardait son interlocuteur _en dessous_.
Mais qui peut tout avoir? comme dit La Fontaine. Romberg avait compris
que la perfection n'est pas de ce monde, et s'tait mis  aimer la
baronne avec toute la fougue d'un colonel de trente ans. Qu'en
rsulta-t-il? que le 30 juillet, terme fatal assign par le testament
pour la clbration du mariage, Romberg avait pris les devants, et se
trouva mari... mari secrtement avec la baronne, et fort, inquiet des
suites, car les charmes de la baronne n'avaient pu fermer tout  fait
ses jeux sur les charmes de la succession.

Romberg eut recours aux grands moyens: il s'adressa au roi, et lui
demanda l'annulation du testament. Pendant qu'il attendait, avec toute
l'impatience d'un hritier et d'un colonel amoureux, la dcision de Sa
Majest, la comtesse sa tante, cette soeur du dfunt dont je vous ai
dj parl, arriva tout  coup, tenant d'une main le testament, et
prsentant de l'autre la jeune Mina de Ronsfeld.

Allons, mon cher neveu, voici le grand jour; il faut que vous soyez
mari ce soir. tes-vous dcid? avez-vous fait toutes vos dispositions?
Le devoir qui vous est impos ne sera pas d'ailleurs trs-pnible 
remplir.... du moins j'ai assez, bonne opinion de vous pour le croire.
Regardez votre fiance: est-elle assez jeune et assez jolie?

Fille tait ravissante, en effet: taille lgre et fine, minois piquant,
avec un petit air ingnu et mille petits mots nafs qui doublaient le
charme de ce minois et de cette taille. Il faut savoir qu'elle avait t
leve par une vieille tante, qui s'tait retire dans un ermitage aprs
avoir jur haine mortelle  tout le sexe masculin--apparemment elle
avait eu  s'en plaindre--et qui n'avait jamais souffert qu'un homme
adresst la parole  sa nice, ni mme qu'on pronont devant elle le
mot de mariage. Bref, en comparaison de Mina, Agns aurait pu passer
pour un prodige d'rudition.

Il faut dissimuler et gagner du temps, se dirent tout bas Romberg el la
baronne; et Romberg ajouta tout haut: Ma tante, me voil prt.

Qu'en serait-il advenu? je l'ignore. La bigamie est un cas terrible et
qui peut mener bien loin un colonel. Heureusement que M. de Limbourg,
capitaine d'ordonnance, arriva tout  point pour le tirer d'embarras. Il
venait chercher madame la comtesse, par ordre exprs de la reine, dont
cette noble dame tait dame d'atours. La reine l'attendait pour
s'habiller: il n'y avait pas une minute  perdre.

Je pars, mes enfants, dit la vieille dame; mais vous connaissez le
testament; il faut absolument vous marier aujourd'hui, mariez-vous donc
sans moi. Ds que mes importantes fonctions me le permettront, je
reviendrai jouir du spectacle de votre bonheur.

La Prusse n'est pas un pays comme un autre: on peut s'y marier sans
tmoins... Il faut du moins que vous ayez la complaisance de le
supposer, si vous voulez que je continue cette trs-vraisemblable
histoire. La comtesse partie, il vint  la baronne une ide
trs-originale, qu'elle mit sur-le-champ  excution.

Allons, mon enfant, dit-elle  Mina, il faut vous marier.

--Me marier? mais je ne sais ce que c'est.

--Je vais vous le dire. Nous allons nous rendre au temple, o vous
trouverez M. de Romberg; vous vous mettrez  genoux avec recueillement;
vous lverez votre coeur vers Dieu; vous lui promettrez d'tre toujours
bonne, modeste et sage, comme aujourd'hui. Puis vous reviendrez, vous
habiterez ce pavillon, vous aurez de jolies robes el de belles parures,
et vous vous appellerez madame de Romberg.

--Comment! voil ce que c'est que le mariage?

--A trs-peu de chose prs.

Tout s'excuta comme la baronne l'avait dit; et au retour, Romberg et
elle installrent Mina dans l'appartement qu'elle devait occuper seule,
lui souhaitrent une bonne nuit, et se retirrent dans le pavillon que
madame de Rosenthal habitait, et o, chaque nuit, elle recevait en
secret l'amoureux colonel, pendant que tout le monde le croyait  son
poste, dans la forteresse voisine, dont il tait commandant.

Quinze jours couls, Mina tait reconnue partout femme lgitime du
commandant Romberg, et avait,  ce titre, reu la visite de toutes les
autorits constitues et de toute la noblesse du pays. Romberg tait
plein de bont pour elle, il l'entourait de soins et d'attentions;
seulement, comme il tenait  ses devoirs, et qu'il tait intraitable sur
la discipline, ds que le tambour de la citadelle sonnait l'heure de la
retraite, il prenait en soupirant cong de Mina; c'est--dire qu'il
quittait son mnage ostensible, et se rendait dans son mnage secret. Il
n'avait pour cela qu'une, alle de jardin  traverser et une porte mal
ferme  ouvrir.

Mina passait donc aux yeux de tous et se croyait elle-mme la plus
heureuse femme de la Prusse. Que pouvait-elle dsirer de plus? Elle
avait seize ans, une charmante figure, une grande fortune, une
habitation dlicieuse, un mari trs-aimable et un amant plus aimable
encore que son mari.--Comment, un amant! Qu'tait donc devenue cette
innocence si vante?--Eh! ne savez-vous pas ce que dit la sagesse des
nations? _Aux innocents les mains pleines_.

Romberg s'accommodait  merveille de cet arrangement. Il piait du coin
de l'oeil et en souriant les naves coquetteries de Mina et la stratgie
amoureuse de son ami Limbourg; et quand les billets doux de ce dernier
taient surpris par la comtesse, il s'en dclarait l'auteur. Mais la
vieille dame avait lu dans le jeune coeur de Mina, et n'entendait pas
raillerie sur le chapitre de l'honneur conjugal.

Mon cher neveu, dit-elle  Romberg, les choses ne peuvent aller ainsi
plus longtemps. Vous ne voyez rien de ce qui se passe: c'est le
privilge des maris. Mais je vois tout, moi, et je sais ce qui se dit
tout bas autour de vous. Limbourg est ici toute la journe, et je vais
lui signifier...

--Ah! ma tante, gardez-vous-en bien! Je vais vous dire le mot de
l'nigme, que vous ne souponnez pas. Apprenez que Limbourg est amoureux
de madame de Rosenthal. C'est pour elle qu'il vient; il doit l'pouser
dans huit jours.

--S'il est ainsi, je n'ai plus rien  dire.

Elle se garda bien pourtant de se taire. Elle n'eut rien de plus press
que de tout conter  Mina, et de la manire la plus propre  troubler la
scurit de la pauvre enfant,  veiller son imagination,  dchirer son
coeur: Limbourg doit pouser la baronne, il l'aime, il n'aime qu'elle,
et lui jure toute la journe qu'il est indiffrent  toute autre femme.

Mina, jalouse sans le savoir, ne pouvait rester plus longtemps dans sa
charmante ignorance. Il y avait au chteau un jardinier qui avait t
jadis le serviteur et, jusqu' un certain point, l'ami de son enfance.
Elle l'appela soudain.

Jacquet, m'aimes-tu?

--Moi, madame? mon sang, ma vie vous appartiennent...

--Je n'en veux pas; je veux seulement que tu me rpondes avec sincrit.
Qu'est-ce que c'est que l'amour?

Jacquet n'tait gure en tat d'improviser une rponse satisfaisante 
une pareille question, il passa plusieurs fois de suite son chapeau
d'une main dans l'autre, et fit porter alternativement le poids de son
corps sur son pied gauche et sur son pied droit; c'tait sa manire de
rflchir. Quand il eut cherch quelque temps, il jugea qu'il devait
avoir trouv quelque chose.

L'amour, madame... mais... c'est l'amour.

Et comme Mina ne paraissait pas compltement claire par cette
dfinition:

Attendez, je m'en vais vous dire: l'amour, c'est un homme, ou une
femme, qui aime de tout son coeur une femme ou un homme. Voila.

--Eh bien! s'cria Mina, qui comprenait,  peu de chose prs, tout ce
que Jacquet ne lui avait pas dit, je vais l'apprendre une chose
pouvantable: M. de Limbourg est amoureux de madame de Rosenthal.

--Ah! ah! dit finement Jacquet, c'est donc lui qui s'introduit chaque
nuit chez la baronne, et que je guette depuis quelque temps sans avoir
jamais pu l'atteindre?

--Eh bien! mon pauvre Jacquet, il faut que tu m'introduises, moi aussi,
cette nuit mme, chez la baronne, sans qu'elle le sache. Je veux savoir
ce qu'ils se disent. Je veux prendre M. de Limbourg en flagrant dlit de
trahison!

La nuit suivante, en effet. Mina vint se blottir derrire un paravent
dans le salon de la baronne. Elle entendit bientt entrer, par
l'extrmit oppose du pavillon, celui qu'elle croyait tre M. de
Limbourg. Mais que devint-elle quand Limbourg, qui l'avait suivie (il ne
la perdait jamais de vue), vint se placer auprs d'elle  l'abri du
paravent?--Ce n'est pas lui qui est avec madame de Rosenthal!--Qui donc
alors?--Elle coute, elle regarde, et reconnat son mari! Romberg en
robe de chambre et en pantoufles, et buvant avec la baronne le th
conjugal! Quel charmant tableau! Limbourg n'avait ni th ni robe de
chambre, mais,  cela prs, il sut  merveille tirer parti de la
situation, et rpter, d'un cot du paravent, tous les dtails de la
scne qui se passait de l'autre, et je prie le lecteur de consulter la
gravure annexe  ce vridique rcit, laquelle a t faite pour empcher
son imagination d'aller trop loin; si bien que lorsque la comtesse vint
tomber tout  coup au milieu de ce double tte--tte, apportant la
dclaration du roi qui cassait enfin le testament du ministre dfunt,
tous la reurent  bras ouverts, tous convinrent qu'elle tait arrive
fort  propos, et elle fut, sur ce point, de l'avis de tout le monde.

Tels sont, en abrg, les faits dont M. de Planard a fait une
trs-spirituelle comdie. M. Ambroise Thomas s'est piqu d'honneur, et
n'a pas voulu tre en reste avec lui. Sa musique est vive, lgre,
spirituelle et toute gracieuse.--Faut-il analyser sa partition? Non, la
musique est comme l'amour: les plaisirs qu'elle donne sont d'autant plus
vif? qu'on est moins en tat de les expliquer.

_Brelan de Troupiers_ (THTRE DU PALAIS-ROYAL),--_Jean Lenoir_ (THTRE
DU GYMNASE).--_Tt ou Tard_ (ODON).

--_Le Chteau de Valanza_ (THTRE DE LA GAIET).--_La Fille du Ciel_
(DLASSEMENTS-COMIQUES).

Levassor vient de rentrer au thtre du Palais-Royal, qu'il avait trahi,
pendant deux ans, pour le thtre des Varits; et, pour racheter sa
dsertion, il dbute par un succs et par un vritable tour de sorcier.
Voyez-vous ce jeune Jean-Jean? c'est Levassor! voyez-vous ce troupier
rompu  la bataille et relevant firement une moustache grise? encore
Levassor! voyez-vous ce soldat sexagnaire, blanc, courb, chevrotant?
toujours Levassor! et, pour comble de surprise, c'est dans le mme
vaudeville et presqu'au mme instant que Levassor reprsente ces trois
ges de troupier. La mtamorphose s'accomplit si lestement; au menton
imberbe succde si vite la moustache grise,  la moustache grise le
front chenu de l'invalide, qu'il semble qu'en effet ils sont trois 
l'oeuvre; mais, en ralit, il n'y a que Levassor, un Levassor en trois
personnes!

Les trois sont du mme sang et du mme nom; l'aeul, le pre et le
petit-fils, tous trois nomms Gargousse et tous trois soldats. Le
Gargousse invalide conte ses batailles et ses victoires passes  qui
veut l'entendre; le Gargousse fils, hros en pleine activit de service,
vole de belle en belle et de triomphe en triomphe; les bastions tombent
devant lui aussi bien que les coeurs; et Gargousse le petit-fils?
celui-l a besoin d'tre aguerri; jusqu'ici il semble dgnr de ses
pres; c'est lui qui baisse les yeux et rougit  la vue de mademoiselle
Csarine; ah! si Gargousse Ier et si Gargousse II taient  sa place,
comme mademoiselle Csarine y passerait! Or, non-seulement il se conduit
comme un Jean-Jean en amour, mais encore le petit Gargousse a peur d'un
sabre;  son premier duel, ne s'enfuit-il pas  toutes jambes?

Diable! dit Gargousse le pre; qu'est-ce que cela veut dire? ce n'est
point un Gargousse!--Laissez faire, dit Gargousse l'invalide, plus sage
et plus expriment: il a peur, soit! nous avons tous commenc par la; 
son second coup de sabre et  son second amour, vous verrez comme le
petit bonhomme ira: il sera digne des Gargousse.

Le vieillard a dit vrai: Gargousse le petit-fils devient un dmon qui
sabre les gens  coups redoubls, assige les coeurs, et rduit la fire
Csarine  merci. Les deux Gargousse, le grand-pre et le pre, poussent
des _vivat_, et se mirent dans leur digne petit-fils: Dieu merci, les
valeureux Gargousse ne priront pas.--Cette histoire militaire des
Gargousse est amusante et agrablement seme de mots plaisants; ajoutez 
cet esprit des auteurs le talent de Levassor et sa triplicit
phnomnale, et le vaudeville de MM. tienne Arago et Dumanoir
triomphera sur toute la ligne!

Ici on rit un peu moins; il est vrai que le Gymnase se plat dans le
sentiment et le larmoyant; et puis ne faut-il pas travailler pour tous
les gots? S'il est amusant de rire, n'est-il pas, de temps en temps,
agrable de pleurer? Pleurons donc!

Comment rire, en effet, des infortunes du comte de Boismnil et de sa
fille Alix? Il faudrait avoir le coeur bien cannibale.

Le comte, vieil migr retir en Angleterre, se trouve sans ressources;
l'hte qui l'abrite et le nourrit, un horrible avare, va le chasser,
faute de paiement. Que faire? que deviendra Alix, une si charmante
fille? C'est la surtout la grande douleur du comte.

Un jeune homme, Armand de Courvil, s'est attach au malheur de cette
famille; il aime Alix, et pour tout au monde voudrait soulager
l'infortune de la fille et du pre. Il y a un moyen de le faire; mais ce
moyen est plein de prils; il ne s'agit de rien moins que d'exposer sa
vie, et voici comment: le comte, en quittant la France, a cach 100,000
livres dans un mur de son chteau: si on pouvait les reprendre! Eh
bien! je les aurai, dit Courvil, bravant la loi qui prononce la peine
de mort contre tout migr surpris en France. Que m'importe! s'crie
le brave jeune homme. Voil du dvouement et de l'amour.

Il part dguis en matelot, aborde en Bretagne, et, au milieu des plus
grands dangers, arrive enfin au chteau de Boismnil. C'est quelque
chose, mais ce n'est pas tout: il faut trouver le trsor, l'enlever, et
surtout djouer la surveillance de Jean Lenoir, ancien fermier du comte,
et rpublicain clairvoyant. A cette qualit d'ennemi politique de M. de
Boismnil, Jean Lenoir joint une vieille rancune: le comte l'a renvoy
injustement, et a injustement souponn sa probit.

La tentative russit d'abord: Armand de Courvil dcouvre le trsor, s'en
empare, et se dispose  regagner l'Angleterre, quand Jean Lenoir arrive.
Il a flair l'migr et l'arrte. L'affaire devient sombre. Armand fait
volontiers le sacrifice de sa vie; mais Alix, mais le comte, que
deviendront-ils?

[Illustration: Thtre des Dlassements Comiques.--_La fille du Ciel_,
2e acte, 3e tableau: mademoiselle Bergeron, Phosphoriel; mademoiselle
d'Harcourt, la Fille du ciel.]

Heureusement, Jean Lenoir n'a pas l'me aussi noire que son nom. Il
s'meut en apprenant le dvouement d'Armand, et lui rend non-seulement
la libert, mais la prcieuse cassette; puis Jean Lenoir imagine un
moyen trs-noble de se venger de l'injustice du comte: il remplit la
cassette de pices et de papiers qui prouvent clairement sa probit et
son innocence. Or, Armand de Courvil arrivant avec la chre cassette, le
comte n'a rien de plus press que de l'ouvrir. Les quatre cent mille
francs sont l, dit-il. Point du tout; il ne trouve que ce compte-rendu
de l'honnte gestion de son fermier. Le tratre m'aura vol! Non pas:
Jean Lenoir, craignant que l'or ne ft saisi en route, a substitu  la
somme un bon de quatre cent mille livres sur un banquier de Londres, au
nom de M. de Boismnil. Voil comme Jean Lenoir se venge.

Grande joie parmi les Boismnil, et mariage d'Armand et d'Alix. Tout
cela est bien jou par Tisserant, Julien et mademoiselle Rose Chri. Le
public a soupir, le public a pleur, le public a pris plus d'une fois
son mouchoir. Quand le mouchoir s'en mle, le succs est flagrant.

L'Odon nous donne une comdie assez gaie, et qui porte le titre de _Tt
ou Tard_. Ce titre veut dire que tt ou tard il faut que jeunesse se
passe. Si vous avez, pay votre dette au diable avant de vous marier,
tant mieux; vous ferez un excellent mari; sinon vous serez un mari
dtestable, coureur, volage, ami du bal, des petits soupers, des
dbardeurs, et fort enclin aux nuits vagabondes et aux lettres de
change. Des mots spirituels et des scnes plaisantes ont attir la manne
des bravos sur cette comdie de MM. Lonce et Molri.

Nous tombons en plein mlodrame: le chteau de Valanza est bien le plus
souterrain et le plus sclrat de tous les chteaux: des faux monnayeurs
et des bandits y travaillent de compagnie, et pour surcrot de terreur,
un affreux monstre, le comte de Monzzani, y joue toutes sortes de tours
pendables  son cousin Lucio et  la belle Virginie Salviati. Quel est
le but de toutes ces infamies de Monzzani? Oh! mon Dieu! le tratre veut
tout simplement, comme c'est l'habitude de ses pareils en mlodrame,
escroquer  son cousin Lucio la belle Virginie, qu'il aime, et un
hritage de plusieurs millions; ceci vaut la peine que Lucio y fasse
attention. Mais Lucio est le meilleur des hommes et la plus docile des
victimes; on l'empoisonne, on l'assassine, on le jette  trois cents
pieds sous terre, on l'enterre avec une facilit digne d'tonnement.
Lucio a cependant ceci de remarquable, que si, par imprvoyance, il se
laisse tuer sept  huit fois et prcipiter dans les abmes du chteau de
Valanza, il en revient toujours et ne meurt jamais; tel est son
caractre; il met de l'enttement  vivre autant de fois qu'on
l'enterre. Mais on se lasse de tout, mme de faire le mort. Un beau soir
d'aot, Lucio ressuscite dfinitivement au nez du froce Monzzani, qui
plit, chancelle, et tombe aux mains des gendarmes, vengeurs du
crime.--Ce terrible mlodrame arrive en droite ligne du cerveau de MM.
Alboise et Paul Foucher.

Le thtre des Dlassements Comiques a aussi son mchant gnie: ce drle
s'appelle Rocaillon, il en est bien digue. Rocaillon poursuit de son
furieux amour la Fille du Ciel, qui ne veut pas entendre parler de lui;
Eloa, en effet, a bien d'autres choses  faire que d'couter ce vilain
Rocaillon. Elle a de tendres rendez-vous avec Phosphoriel, charmant
esprit en chair et en os, qui lui conte fleurette  l'ombre des arbres
et des charmilles. En vain Rocaillon fait jouer des ficelles
abominables, Phosphoriel et la Fille du Ciel se marient  sa mchante
barbe, et Rocaillon retombe au fond des plus pouvantables abmes. Il
faut bien que justice se fasse.

Le dialogue est plein de trappes et de feux de Bengale.



De la Traite et de l'Esclavage.

Les grandes questions, celles qui touchent aux plus chers intrts de
l'humanit, ont cela de particulier que de tout temps, et  propos de
toute chose, elles attirent vivement l'attention et proccupent les
esprits. Le mouvement industriel qui semble dominer et absorber notre
poque se lie intimement  ces vastes problmes, et leur solution peut
seule donner  l'activit prodigieuse qui, de toutes parts, se manifeste
dans l'ordre des progrs matriels, un caractre de moralit et de
grandeur.

Parmi ces problmes, il en est trois que la prochaine session devra
aborder; la loi sur l'abolition de l'esclavage d'abord, prpare avec
tant de soin par les travaux et le rapport de la commission que
prsidait M. le duc de Broglie; la rforme de notre systme
pnitentiaire, question ardue dont le rapport de M. A. de Tocqueville 
la Chambre des Dputs doit faciliter la solution; enfin la libert de
l'enseignement, qui, dans ces derniers temps, a soulev de solennels
dbats.

_L'Illustration_ doit, non rsoudre, elle n'en a pas la prtention, mais
exposer du moins l'tat de ces difficiles problmes qui intressent
directement l'amlioration des masses et l'avenir des socits. Elle ne
manquera pas  cette tche.

Dernirement encore,  la tribune du Parlement anglais(1), lord
Palmerston interpellait le ministre pour savoir de lui si  l'avenir,
lorsque par suite d'une tempte ou pour toute autre cause, un navire
ayant des ngres  bord aura t jet dans un port britannique, le
gouvernement se proposait de dclarer ces hommes libres. M. T. Duncombe
accusait le gouvernement de n'tre pas anim d'un dsir sincre de
supprimer la traite. N'est-il pas dplorable qu'aujourd'hui encore on se
livre  ce commerce honteux, et que la France, fut-ce au prix de lourds
sacrifices, hsite  manciper ses esclaves, elle qui aurait d donner
cet exemple au monde, elle qui a manifest pour le droit de visite une
si lgitime et si unanime rprobation!

[Note 1: Sance du 11 aot 1843.]

Rcemment encore, la session des conseils-gnraux a appel l'attention
publique sur la grande question de l'esclavage. Dj, dans leur session
de l'anne dernire, rpondant aux voeux de l'opinion publique, les
conseils avaient rclam avec une gnreuse instance le projet de loi,
depuis si longtemps attendu qui doit prononcer l'mancipation des
esclaves. Cette anne encore ils ont protest contre la lenteur du
gouvernement, et c'est un devoir pour la presse de constater ces
plaintes nergiques parties du sein mme de la bourgeoisie, dont les
conseils-gnraux sont surtout l'organe.

La prochaine session des Chambres lgislatives verra enfin clore, il
faut l'esprer, ce projet de loi si longtemps couv. Il ne sera donc pas
sans intrt de jeter sur l'tat de cette grande question un coup d'oeil
rapide.

I.

ABOLITION DE LA TRAITE.--INITIATIVE DE L'ANGLETERRE. ABOLITIONS
SUCCESSIVES.--IMPUISSANCE DE LA LGISLATION.

Il y a plus d'un demi-sicle dj que, pour la premire fois, au sein du
Parlement britannique, une voix gnreuse s'leva pour fltrir la traite
des ngres, et ce cri d'humanit, rgulirement jet, d'anne en anne,
au milieu des luttes des partis et des intrts de la politique, a
trouv de l'cho dans l'Europe entire. Le commerce infme des esclaves,
rprouv par la loi religieuse, a galement t condamn par les lois
civiles, et les souverains de l'Europe, runis au congrs de Vienne, ont
solennellement proclam l'abolition de la traite et fltri ce flau qui,
suivant leur nergique parole, avait trop longtemps dsol l'Afrique,
dgrad l'Europe et afflig l'humanit.

L'Angleterre a eu la gloire d'entrer la premire dans cette voie
nouvelle o l'entranaient les vritables intrts de sa politique, non
moins que le sentiment de sa foi chrtienne; ce n'a t toutefois
qu'aprs une longue rsistance. Pendant prs de vingt ans, la tribune a
retenti de ces luttes mmorables o les intrts maritimes et
commerciaux de l'Angleterre rsistaient avec acharnement  ce flot
irrsistible de libert que la civilisation pousse incessamment dans
toutes les contres et sur toutes les nations du globe. Dans ce dbat,
solennel, les plus grands esprits, les voix les plus loquentes, les
intelligences les plus leves apportrent le tribut de leurs efforts;
les Pitt, les Fox, les Burke, les Shridan, les Windham, les Dundas, les
Clarkson, les Grenville, ne craignirent pas d'aborder et de traiter,
sous toutes ses faces, cette question immense qui a domin les plus
ardents dbats du Parlement. Les esprits hardis que Wilberforce avait
appels sur ce terrain nouveau ne se contentaient pas de proscrire la
traite; mais, envisageant dans ses plus extrmes consquences ce grand
acte de justice et d'humanit, ils prparaient les lments d'un acte
plus solennel et plus grave encore, celui de l'mancipation des esclaves
aux Indes-Occidentales.

Le plus ardent et le plus courageux aptre de l'mancipation, alors
qu'il poursuivait avec une si admirable persvrance la ralisation de
l'ide qui remplissait sa vie, ne faisait pas mystre de ce voeu de son
coeur. Certes, je ne nierai pas, disait Wilberforce  ses adversaires,
dans la sance du 2 avril 1792, que je dsire assurer aux esclaves les
bienfaits de la libert, et je ne suis point alarm de m'entendre
attribuer le dessein de les manciper. Quel homme se refuserait 
s'associer a ce voeu? Mais la libert que j'entends est celle dont,
hlas! les noirs ne sont pas encore susceptibles. La vraie libert est
fille de la raison et de l'ordre; c'est une plante cleste, et le sol
doit tre prpar  la recevoir. Quiconque la veut voir fleurir et
porter ses vritables fruits ne croira pas qu'il faille l'exposer 
dgnrer dans la licence!

C'est ainsi que, ds l'origine, la question de l'mancipation fut lie 
celle de l'abolition de la traite; c'taient les deux termes d'une mme
proposition; rsoudre l'une, c'tait s'imposer l'obligation d'aborder et
de rsoudre l'autre; et c'est la prvision de cet enchanement
ncessaire qui souleva contre les premiers abolitionnistes la foule
ardente et passionne des intrts coloniaux de la Grande-Bretagne.

Ces intrts furent vaincus enfin. Dj rforme et contenue dans de
certaines limites par un bill qui interdisait aux sujets anglais toute
participation au commerce des noirs, lorsqu'il serait entrepris pour le
compte et au profit d'une puissance trangre, la traite fut entirement
abolie le 2 mars 1807. Presque en mme temps, les tats-Unis imitaient
l'exemple de l'Angleterre.

Ds lors la Grande-Bretagne tait directement intresse  l'adoption
universelle de cette mesure. Elle venait de rejeter un des lments de
sa fortune publique, une arme rprouve, il est vrai, mais qui n'en
tait pas moins une arme puissante, et elle ne voulait la voir dans
aucune main rivale. Au nom des intrts les plus sacrs de la religion
et de l'humanit, elle poursuivit ce but politique avec cette
opinitret qui est le caractre principal de sa diplomatie.

Le Portugal, alors seul alli maritime du cabinet de Londres, rsista 
ses instances; cependant un trait conclu le 19 fvrier 1810 limita la
traite, alors mme qu'elle tait poursuivie sous pavillon portugais. Il
fut interdit aux Portugais de se procurer des ngres ailleurs que dans
leurs propres tablissements sur la cte d'Afrique, et de faire la
traite sur d'autres navires que ceux construits dans des ports soumis 
la nation portugaise.

Le gouvernement de la province de Carracas et le gouvernement
rpublicain de Bunos-Ayres proclamrent, en 1812, l'abolition complte
de la traite.

Lorsqu'en 1813, pour rcompenser la Sude de sa dfection, l'Angleterre
lui cda, par le trait du 3 mai, notre ancienne colonie de la
Guadeloupe, ce fut  la condition que cette puissance s'engagerait 
prohiber toute importation d'esclaves soit dans cette le, soit dans
aucune autre de ses possessions aux Indes-Occidentales.

On le voit, au milieu mme de la conflagration gnrale du continent,
l'Angleterre ne perdait pas de vue la ncessit d'imposer  toutes les
puissances maritimes l'obligation  laquelle la conscience publique et
les progrs de sa propre civilisation l'avaient oblige de se soumettre;
et quels que soient les motifs secrets de sa persistance, il ne faut pas
moins se fliciter de voir ainsi les intrts matriels des nations lis
 l'existence mme des grands principes sociaux.

La chute de Napolon et la paix de 1814 ouvrirent un nouveau champ 
l'activit anglaise. Le premier soin qui proccupa les diplomates
anglais fut la conservation des intrts et de la puissance maritimes de
la Grande-Bretagne. Une re nouvelle s'ouvrait pour le monde; le
commerce, longtemps interrompu, allait mettre en contact pacifique les
peuples qui, depuis un quart de sicle, ne se rencontraient que les
armes  la main; la mer allait devenir libre. L'Angleterre songea avant
tout  utiliser  son profit l'abolition de la traite, dont elle a
constamment essay depuis lors de se faire un instrument de
domination et de puissance.

Le Danemark et les Pays Bas cdrent facilement aux considrations
leves que les agents de la diplomatie anglaise firent valoir auprs
d'eux. Un trait, conclu avec la premire de ces puissances, interdit la
traite  tous les sujets danois; un dcret du roi des Pays-Bas porta
semblable interdiction pour tous les sujets de ce royaume.

La France et l'Espagne, plus directement intresses dans la question,
rsistrent  une mesure aussi absolue, et consentirent seulement 
restreindre le commerce des noirs aux ncessits d'entretien et de
service de leurs colonies; elles prirent en outre l'engagement de
prononcer l'abolition dfinitive du commerce des esclaves, la France au
bout de cinq ans (2), et l'Espagne dans le dlai de huit annes (3).

[Note 2: Article additionnel au trait du 30 mai 1814.]

[Note 3: Trait du 15 juillet 1814.]

[Illustration: Ngres conduits  la cte.]

Le congrs de Vienne(4) n'ajouta aux divers rsultats dj obtenus par
le cabinet de Londres qu'une dclaration solennelle dont nous avons eu
dj occasion de parler, admirable, et nergique protestation faite avec
d'autant plus de bonne foi par la Prusse, l'Autriche et la Russie, que
ses consquences ne pouvaient porter aucune atteinte aux intrts de
leur commerce et de leur domination.

Pendant les Cent Jours, en 1815, Napolon, mieux clair sur les
vritables intrts de la France et sur les exigences de l'opinion
publique, fit plus de concessions qu'il n'en eut fallu en 1814 pour
sauver son trne et sa dynastie. Un des premiers actes de son
gouvernement (5) fui l'abolition complte de la traite. Louis XVIII
confirma authentiquement cette rsolution par le trait du 20 novembre
1815.

[Note 4: 8 fvrier 1815.]

[Note 5: Dcret du 29 mars 1815, prohibant la traite, sous peine de
confiscation de navire et de sa cargaison. Une ordonnance royale du 8
novembre 1817, convertie en loi le 15 avril 1818, a confirm les termes
du dcret imprial, et a en outre, prononc, contre tout capitaine de
navire ngrier, l'interdiction de son emploi.]

[Illustration: Marchand d'esclaves.]

Le Portugal et l'Espagne consentirent  restreindre encore la facult
qu'ils s'taient rserve, soit en se soumettant  l'obligation
d'interdire immdiatement la traite au nord de l'quateur, soit en
rapprochant le terme o cette interdiction complte serait prononce.

[Illustration: Ngres dans les entraves.]

Jusqu'ici le premier terme, de la proposition tait rsolu; le principe
tait consacr thoriquement. Le commerce des esclaves tait dclar
infme; mais l'insuffisance des mesures rpressives, l'attrait de
bnfices considrables semblaient enhardir les misrables qui se
livraient  ce trafic. Les prcautions prises pour assurer l'impunit
engendraient des crimes nouveaux; les esclaves taient entasss dans de
plus troits espaces, les ngriers poursuivis jetaient leurs victimes
dans la mer; sur tous les points de nos colonies, ce commerce odieux
s'accomplissait avec une audace et une activit devant lesquelles la
surveillance lgale tait impuissant; les agents de l'autorit
eux-mmes, les juges qui devaient prononcer sur la culpabilit des
ngriers participaient  cet infme trafic et en partageaient les
bnfices. Dans nos ports de mer, la construction, l'armement des
navires ngriers, leur destination, la fabrication des instruments de
torture ncessaires pour contenir les ngres, n'taient un mystre pour
personne. A Nantes, au Havre, des prospectus d'armement et de cargaison,
o taient cots les prix d'achat et les prix de vente du _bois
d'bne_(6), circulaient publiquement; le taux des assurances (7) pour
ces sortes d'expditions tait plus lev; on forgeait et on vendait,
aux yeux de tous, les menottes, les poucettes, les barres de justice,
les carcans, qui servaient  conduire les malheureux ngres de
l'intrieur des terres au rivage o les attendait leur prison flottante,
vritable _carcere duro_, auprs duquel l'esclavage et le travail
taient une sorte de bienfait. Une lettre adresse en 1816, par M. le
baron de Stal au prsident du comit pour l'abolition de la traite, lui
transmettait une copie exacte de ces fers, et les notes explicatives
qu'un forgeron de Nantes lui avait trs-navement fournies sur l'usage
de ces instruments et la manire de les employer.

[Note 6: C'est le nom que les ngriers donnent aux esclaves; on les
dsignait galement sous le nom de _mulet, pice d'Inde_ ou _ballot_.]

[Note 7: Ces assurances taient dsignes sous le nom d'_assurances
d'honneur_.]

[Illustration: Carcan servant  enchaner les esclaves pour les conduire
de l'intrieur des terres jusqu'au lieu de l'embarquement.]

Evidemment la lgislation tait impuissante, non pas seulement chez
nous, mais en Espagne, mais en Portugal, en Angleterre mme, et, au
mpris de la loi, au mpris de la morale publique, la traite prenait de
plus larges dveloppements sous l'empire mme des mesures qui devaient
assurer sa rpression.

[Illustration: Barres de justice, poucettes, cadenas et cl, servant 
enchaner les esclaves  bord du navire.]

M. de Broglie,  la tribune de la Chambre des Pairs, accusa plus d'une
fois cette impuissance de notre lgislation. La France tait en effet le
seul tat qui n'et point sanctionn l'abolition de la traite par des
peines corporelles, par des prcautions menaantes, et cette tolrance
contribuait  faire de nos ports de mer le centre o se dirigeait la
plus grande partie des capitaux destins au commerce des esclaves. Le
pavillon franais couvrait non-seulement la traite faite par nos
nationaux, mais il servait  mettre les ngociants espagnols, anglais,
hollandais et portugais  l'abri de la rigueur des lois de leur propre
pays.

Et ce n'tait pas seulement la douceur de notre lgislation qui
enhardissait les coupables manoeuvres des trafiquants d'esclaves; le
dfaut des plus simples mesures d'ordre et de police faisait de nos
colonies un march gnral o l'impunit, tait en quelque sorte
assure.

Ainsi l'Angleterre avait impos aux gouverneurs et aux administrateurs
de ses colonies l'obligation de procder au dnombrement complet, au
recensement exact de la population esclave existante  une poque
dtermine dans chaque habitation, en dsignant chaque individu par son
sexe, son nom, son ge, son emploi. Un registre public, contenant toutes
ces indications, devait galement constater les naissances, les dcs,
les ventes, les changes. Cette mesure si simple, d'une excution si
facile, pouvait  elle seule prvenir efficacement l'introduction de
nouveaux esclaves dans les colonies anglaises.

Chez nous, au contraire, la fraude une fois consomme, et nous avons dit
avec quelle facilit elle pouvait tre faite, il devenait impossible de
la constater, car tout esclave trouv dans l'habitation ou la demeure
d'un colon tait prsum de plein droit lui appartenir.

Cette imperfection, ou plutt cette imprvoyance des mesures
lgislatives et administratives destines  la rpression de ce trafic
si solennellement condamn par toutes les puissances europennes, loin
de contrarier les projets de la Grande-Bretagne, les a favoriss au
contraire. Ce que l'Angleterre voulait sans doute, c'tait l'association
de tous les cabinets dans un mme voeu pour l'abolition de la traite,
mais elle esprait surtout parvenir  les runir autour d'elle pour leur
faire adopter le moyen d'atteindre ce but. C'est de la recherche de ce
moyen, c'est du besoin de l'imposer  tous les cabinets, et notamment
aux tats-Unis et  la France, que sont ns dernirement chez nous les
dbats relatifs au droit de visite, dbats passionns qui ont soulev
tous les vieux ferments des haines et des rivalits nationales.

Les fameux traits contre lesquels l'opinion publique a si nergiquement
protest nagure, opposent aujourd'hui au commerce des esclaves un
obstacle salutaire sans doute, mais insuffisant. On continue  faire la
traite, moins ostensiblement il est vrai; le prix des esclaves n'est
plus cot publiquement comme celui du plus vil btail, mais ce trafic
dgradant n'a pas cess; la chair humaine trouve encore, sur la cte
d'Afrique, des vendeurs et des acheteurs barbares, et les vignettes que
nous publions ont t copies d'aprs nature sur un navire ngrier
captur en 1842.

[Illustration: Ngrier chargeant ses noirs.]

[Illustration: Coupe de profil d'un navire ngrier.]

[Illustration: Vue de la cale de base d'un navire ngrier.]

Nulles mesures, quelque nergiques qu'elles soient, pnalit,
surveillance, droit de visite, et nous savons avec quelle rigueur
intresse ce droit est exerc par les navires anglais, rien ne sera
donc efficace pour empcher la traite tant que les colonies  esclaves
lui offriront un dbouch. Les justes susceptibilits de notre orgueil
national ne sauraient d'ailleurs se plier longtemps aux exigences de
pareilles mesures, fussent-elles seules capables de prvenir ce commerce
odieux. Mais il n'en est pas ainsi. Le droit de visite est un palliatif
momentan dont l'application cessera avec le mal qu'il doit prvenir;
c'est  attaquer le mal lui-mme, c'est  effacer de nos Codes ce nom
affreux d'esclavage, indigne des notions chrtiennes, que les hommes
d'tat doivent appliquer leur puissance et leur nergie. Alors seulement
la traite et les crimes qu'elle enfante cesseront d'affliger le monde,
et notre pavillon ne couvrira plus ces spculations indignes dont la
honte rejaillit sur toutes les nations civilises.

L'Angleterre, nous a devancs dans cette voie; elle a mancip ses
esclaves, et la France, dans l'intrt de son honneur, de sa propre
dignit, ne peut tarder  suivre ce gnreux exemple. Dj des travaux
considrables, et surtout le rapport de la commission prside par M. le
duc de Broglie, ont prpar les lments de cette oeuvre nationale, qui
doit tre une des gloires du notre sicle.

Ce travail si remarquable jette un jour nouveau sur les nombreuses
questions qui se rattachent  celle de l'mancipation. Mais avant
d'examiner l'tat actuel de l'esclavage dans nos colonies, il importe
d'apprcier les consquences de l'acte pour l'abolition de l'esclavage
dans les colonies anglaises.

II.

ABOLITION DE L'ESCLAVAGE DANS LES COLONIES ANGLAISES.--TAT ACTUEL DE
L'ESCLAVAGE DANS NOS COLONIES.

Il y a vingt ans aujourd'hui (15 mai 1823) que, sur la proposition de M.
Buxton, le collgue et l'ami de l'honorable Wilberforce, et sur les
observations de M. Canning, la Chambre des Communes adopta une motion
qui servit de base et de point de dpart  l'acte d'abolition. Elle
proclama qu'il tait expdient d'adopter des mesures dcisives et
efficaces pour amliorer la condition des esclaves dans les pays placs
sous la domination anglaise, Prvoyant que de semblables mesures
amneraient progressivement l'amlioration des facults morales de la
population esclave, et la rendrait bientt digne de la libert et de la
participation aux droits et privilges civils, la Chambre mettait le
voeu d'une prompte excution ds qu'elle serait compatible avec le
bien-tre des esclaves et la scurit des colonies.

Lord Bathurst, alors secrtaire d'tat des colonies, soumit aussitt 
l'examen des diverses lgislatures coloniales les points principaux sur
lesquels le gouvernement voulait tre clair, et les objets sur
lesquels devaient d'abord porter la rforme et les amliorations
sollicites par le Parlement. La ncessit de l'enseignement religieux,
l'admission du tmoignage des esclaves devant les cours de justice,
l'institution du mariage; l'abolition dfinitive de toute taxe sur les
affranchissements, la vente des esclaves pour dettes de leurs
propritaires, la rforme du systme pnal et l'affranchissement, pour
les femmes, de la punition au fouet, la ncessit d'assurer aux esclaves
la jouissance des proprits quelconques qu'ils taient aptes 
possder, et la cration de _banques d'pargne_ institues  cet effet,
telles furent les questions soumises  l'examen et aux dlibrations des
lgislatures locales.

Ainsi qu'on devait s'y attendre, les colons repoussrent obstinment
d'abord tout projet de rforme, et l'intervention du Parlement
mtropolitain dans la lgislation coloniale fut dclare
inconstitutionnelle. Sur plusieurs points, les esclaves, enhardis par
des esprances de libert et irrits des rsistances de leurs matres,
se soulevrent; l'incendie, cette arme terrible dans les mains de
l'esclave, l'incendie dvora de nombreuses habitations; le sang coula
sur plusieurs points, surtout  Demrary et  la Jamaque, et ces
dplorables excs retardrent pour longtemps le triomphe de la plus
sainte des causes.

Des rformes partielles furent cependant introduites, par les pouvoirs
coloniaux eux-mmes, dans les colonies o la couronne possdait seule le
pouvoir de lgislation,  l'exception toutefois de Honduras et de
Maurice. Parmi les colonies ayant des chartes, les Bahamas, la Barbade,
la Dominique, la Grenade, la Jamaque, Saint-Vincent et Tabago
adoptrent seules quelques amliorations, dont la plupart portaient sur
le systme pnal et le droit de proprit des esclaves.

Notre rvolution de Juillet, qui eut en Angleterre de si longs et de si
gnreux chos, hta sans contredit le grand acte de dlivrance. En
1831, la couronne donna elle-mme l'exemple aux colonies, en prononant
l'affranchissement immdiat et gnral des esclaves qui lui
appartenaient. Une circulaire fut adresse  cet effet, par le vicomte
Goderich,  tous les gouverneurs de colonies  esclaves. Cette
dclaration et les dispositions diverses qui en furent la consquence
(8), excitrent d'unanimes et nergiques protestations  Sainte-Lucie, 
la Trinit,  Demrary et  Maurice. La Chambre des Communes dut prendre
en considration cet tat de choses, et, pour viter de nouvelles
collisions, elle nomma un comit charg de proposer les moyens de
concilier la libert  donner aux esclaves avec l'intrt des matres.

[Note 8: Ordre en conseil du 2 novembre 1831.]

Le rapport de ce comit ne fit que constater la gravit du mal, mais il
ne formula aucun moyen de le faire cesser. La situation du gouvernement
tait dangereuse; plac entre la ncessit de svir contre les colons
pour assurer l'excution des mesures qu'il avait prescrites, ou de cder
devant leur attitude menaante, et de s'exposer ainsi au soulvement de
la population esclave et au rejet indfini de toute tentative
d'mancipation, il prit une rsolution hardie et dcida l'mancipation
gnrale.

Lord Stanley, secrtaire d'tat des colonies, soumit au Parlement (mai
1833) le projet d'abolition. Le 12 juin 1833 ce grand acte fut vot, et
la couronne le sanctionna le 28 aot suivant.

Un systme d'apprentissage sagement conu mnagea la transition du
travail forc au travail libre. Les esclaves devenus apprentis
travailleurs (apprenticed labourers) taient diviss en trois classes,
et le temps de leur apprentissage tait fix  quatre et  six ans;
pendant ce temps leur travail, dont la dure tait dtermine,
appartenait aux personnes qui y auraient eu droit s'ils fussent demeurs
esclaves. Une somme de 20 millions de livres sterling (500 millions) fut
affecte aux indemnits que le gouvernement devait aux matres
expropris. L'affranchissement tait en effet une expropriation force
pour cause de _moralit_ publique.

Des ordres gnraux, transmis par le secrtaire d'tat des colonies,
assurrent l'excution de cet acte et prescrivirent les mesures d'ordre
et les dispositions rglementaires ncessaires pour coordonner un
mouvement aussi vaste. Le gouvernement anglais et les Chambres
dployrent dans ces circonstances une activit, une harmonie dont notre
gouvernement parlementaire offre peu d'exemples, et qu'on ne saurait
trop lui proposer pour modle. Ainsi, le 16 novembre 1833, le ministre
des colonies adressait au ministre des finances une lettre par laquelle
il lui demandait de proposer une allocation de 20,000 livres sterling
(500,000 francs) pour l'tablissement d'coles normales primaires
consacres  l'enseignement des noirs; plus, une somme de 5,000 livres
sterling (125,000 francs) pour l'entretien de ces coles. Neuf jours
aprs, le 25 novembre, le ministre pouvait annoncer aux gouverneurs des
colonies que le Parlement avait non-seulement vot,  l'unanimit, les
sommes demandes, mais encore qu'il avait tmoign le voeu que les
lgislatures coloniales concourussent  rpandre dans la population
affranchie le bienfait de l'ducation religieuse.

[Illustration: Vue des deux tages situs  l'arrire au-dessus des deux
batteries.]

[Illustration: Coupe de face de navires ngriers  une et  deux
batteries.]

Rien, dans l'histoire des nations, ne ressemble  cette oeuvre immense,
accomplie sans secousses, sans convulsions violentes; et si nous avons
le lgitime orgueil de croire que nous sommes le premier peuple du
monde, nous devons avouer hautement que le gouvernement anglais est le
plus magnifique et le plus puissant instrument administratif dont
l'histoire fasse mention. Ce que l'Angleterre a fait depuis dix ans dans
ses colonies porte le cachet d'une gloire nouvelle,  laquelle nulle
gloire ne peut tre compare. Alexandre, Csar, Charlemagne, Bonaparte,
ont rempli la terre de leurs noms et de leurs triomphes, mais ils ont
soumit, et humili les peuples; des champs de travail ils ont fait des
champs de bataille; c'est dans le rang humain qu'ils ont assis la
puissance de leur force el de leur gnie; l'Angleterre a rachet en un
jour toutes les infamies et toutes les horreurs de sa politique, elle a
appel 800,000 esclaves  la libert. Grande et glorieuse conqute de
l'Inde et l'Irlande, ces deux plaies douloureuses de la Grande-Bretagne,
ne ternissent pas l'clat. Longtemps indcise, l'opinion est aujourd'hui
fixe sur les rsultats de l'mancipation anglaise. La libert, qui
d'abord, avait apport quelques dsordres dans le fait de la production
et du travail, leur est aujourd'hui favorable. Mais il est vident que
les perturbations dont tous les grands centres industriels sont le
thtre, et qui sont les fruits amers du systme de concurrence et
d'isolement, ces perturbations, disons-nous, devront surtout se
manifester dans les colonies mancipes. La prvision de cette crise,
qui ne saurait tre loigne, et qui sera plus grave encore pour les
colonies que pour les industries continentales, doit veiller toute la
sollicitude des hommes d'tat. manciper, ce n'est que la moiti de la
tche; pour la complter il faut organiser le travail et y introduire
l'ordre, non cet ordre public qui ne sait que rprimer et punir, mais
l'ordre qui vivifie, double les forces de la production et l'aisance des
travailleurs.

Mais la France est loin encore de ces difficiles problmes. Depuis dix
ans que l'Angleterre a mancip tous les noirs de ses colonies,
qu'avons-nous fait, nous, le peuple le plus hardi, le plus gnreux, le
plus chevaleresque, le plus aventureux entre tous les peuples?
qu'avons-nous fait pour nos colonies? qu'avons-nous fait pour amliorer
le sort des 250,000 esclaves qui y sont disperss? qu'avons-nous, ou
plutt qu'a-t-elle produit cette merveilleuse machine parlementaire si
fconde en vaines paroles? Rien, hlas! Les annes s'coulent, les
sessions lgislatives passent, et nulle rsolution gnreuse, nulle
grande ide n'clot sous les striles efforts de ces assembles
chtives. Ce n'est point ici le lieu de tirer les consquences d'un fait
dj si triste  constater; mais dans le sujet qui nous occupe, en
prsence d'une population esclave qui attend de nous sa libert; lorsque
depuis dix ans l'Angleterre, qui, en fait d'honneur et de moralit, ne
devrait marcher qu' notre suite, nous a fray la route o nous aurions
du entrer les premiers, et que nous n'osons aborder encore, ce n'est pas
au peuple qu'il faut s'en prendre, c'est au gouvernement qu'il faut
reprocher son indolence et son incapacit.

Qu'on nous pardonne ce cri d'impatience et de douleur; mais sans exposer
ici tous les crimes, tout l'abaissement que produit l'esclavage; sans
vouloir faire un horrible tableau des tortures et de la dgradation des
esclaves, un fait rcent peut suffire pour justifier nos plaintes. Dans
une de nos colonies,  une journe de Cayenne, il y a quelques mois 
peine, un misrable, matre d'une douzaine d'esclaves, a fait fouetter
pendant six heures, sous les veux de sa pauvre mre esclave aussi, un
pauvre enfant de douze ans; et aprs avoir puis tous les raffinements
de la cruaut, quand le corps saignant n'a plus laiss une seule place
au fouet du bourreau, l'enfant, qui respirait encore, a t pendu; et sa
mre n'a pas os lever la voix; elle n'a pas mme os montrer ses
larmes. La Cour d'assises qui a constat ces faits, dont nous n'oserions
pas transcrire les dtails, a condamn le meurtrier  huit ans de
travaux forcs.

N'est-ce pas une honte publique que de pareilles horreurs
s'accomplissent dans un pays soumis  la France, et que l'institution de
l'esclavage puisse engendrer sous nos yeux de pareils excs? Si la
France en est responsable, chacun de nous ne porte-t-il pas une part de
cette responsabilit? De pareils faits sont rares. Dieu merci! mais il
suffit qu'ils puissent se produire pour qu'on modifie sans retard le
rgime qui les fait natre.

Un homme de coeur et de talent, M. Victor Schoelcher, qui a rcemment
visit les Antilles, a publi, sur la situation actuelle de l'esclavage
et sur la ncessit de son abolition immdiate, une oeuvre remarquable
pleine de faits et de document prcieux. Le fait dominant qui rsulte du
livre de M. Schoelcher, comme de tous les travaux publis depuis dix ans
sur cette haute question, c'est qu'au point de vue moral, comme au point
de vue conomique, pour l'oppresseur comme pour l'opprim, l'esclavage
est non-seulement une institution dgradante, mais encore une mauvaise
affaire, une spculation dtestable.

La libert seule donnera au travail colonial tout le dveloppement dont
il est susceptible; seule, elle pourra fconder ces terres gnreuses
que la nature a si prodiguement doues seule, elle pourra effacer ces
prjugs de couleur, si puissants, encore aujourd'hui, et qui, vus de la
mtropole, ne sont plus que ridicules et odieux. La libert d'abord;
l'organisation du travail viendra ensuite, elle se prsentent comme la
consquence ncessaire, invitable de l'mancipation. Dj des esprits
minents ont tudi au point de vue pratique cette dernire question;
mais avant tout, que l'esclavage, que cette plaie honteuse disparaisse!

Une grande ide domine notre poque, et si la libert _doit faire le
tour du monde_, elle le fera avec elle; cette ide est celle de
l'association. Dans l'ordre religieux, dans l'ordre moral, politique et
industriel, l'association est la loi suprme de l'avenir. Associer la
royaut et le peuple, les bourgeois et les ouvriers, les musulmans et
les chrtiens, les blancs et les noirs, telle est l'oeuvre impose 
notre sicle. Que les efforts de chacun, dans quelque sphre qu'il soit
plac, contribuent  ce grand rsultat!

La question de l'esclavage est aujourd'hui une question plaide et
juge; il ne lui manque plus que la sanction des pouvoirs publics. Les
travaux de la commission prside par M. le duc de Broglie ont prpar
cette solution si impatiemment attendue; les voeux des conseils-gnraux
l'appellent avec impatience. Chacun a fait son devoir, que l'tat fasse
le sien!



MARGHERITA PUSTERLA.

Lecteur, as-tu souffert?--Non.
--Ce livre n'est pas pour toi.


CHAPITRE XIII.

RECONNAISSANCE.

Ce monde serait parfait si on portait dans l'excution des desseins
louables l'ardeur que les mchants mettent  accomplir leurs mfaits.
Mais, pour eux, le mal qu'ils n'ont pu faire est comme une dette qu'ils
se croient obligs de solder. Luchino et Ramengo s'taient saisis de
Marguerite et des prtendus conjurs, mais ils avaient laiss chapper
Franciscolo, et cela suffisait pour qu'ils crussent leur oeuvre manque.
Ramengo surtout s'en consumait de rage. Son ennemi avait pu partir avec
son fils, ce fils qui excitait dans son me une si infernale envie,
parce qu'il lui rappelait la seule joie innocente dont il avait pu jouir
sur la terre, et dont il se plaisait  se persuader qu'il avait t
priv par Pusterla, Qu'importe, se disait-il, qu'il doive, errer sans
patrie par le monde? il a un fils. Je vis dans mon pays, mais seul, mais
sans avoir jamais un fils dont la beaut et la gloire rejaillissent sur
moi, qui aide  mon lvation et me rende  mon tour l'objet de l'envie
que je porte  autrui. Ivre de haine, il rsolut de se mettre  la
poursuite des fugitifs. Il fut convenu avec Luchino que, pour faciliter
ses manoeuvres, Ramengo serait mis sur la liste des proscrits, et il
partit donc la bourse bien garnie, mais vtu comme un pauvre banni, et
il se mit  parcourir l'Italie.

Un jour, il pleuvait  torrents, il errait dans cette contre qui
avoisine l'embouchure, de l'Adda, et, au milieu de ce marais, il ne
savait o trouver un refuge. Sa fortune lui fit rencontrer un jeune
meunier qui pressait le pas de son ne  force de coups, et semblait
regagner sa demeure.

Eh! mon garon, pourrait-on trouver un abri de ce ct?

[Illustration.]

--Venez avec moi. A main gauche, o il y a un petit bois de peupliers,
vous trouverez le fleuve et le moulin de mon pre.

Ainsi rpondit le jeune garon; mais comme l'ne allait avec plus de
lionne volont que de vitesse, Ramengo prit les devants et frappa  la
porte de la cabane. Un chien accueillit ce bruit avec de vifs
aboiements, et la matresse de la maison, abandonnant une friture dont
on entendait de dehors le grsillement qui se mlait avec la pluie,
interrompit un _Ave-Maria_, et courut tirer le verrou en disant: C'est
lui! Entre, Omobono; tu dois tre tremp comme...

La comparaison demeura en suspens, lorsqu'elle vit au lieu de son ne un
beau cheval, au lieu de son fils un inconnu. Mais plus mcontente
qu'tonne, elle l'invita  entrer avec une rustique politesse. Ramengo
alla se placer auprs du feu, sur l'invitation du matre de la maison.

Surtout, dit-il aux offres qu'on lui faisait, je vous prie de bien
panser mon cheval.

--Oh! pour cela, rpondit le vieux meunier, votre seigneurie n'a pas
besoin de se mettre en peine. Nous avons l une table pour notre ne,
o les haleurs de bateaux font quelquefois reposer leurs chevaux; le
vtre y trouvera aussi la compagnie d'un destrier, qui, je puis le dire,
en vaut un autre. Eh! Donnino, va conduire le cheval de sa seigneurie 
l'curie.

--Un autre destrier? dit Ramengo. Et  qui est-il?  vous?

--Votre seigneurie veut railler!  nous un animal de cette espce; Il
appartient  un seigneur notre ami.

--Un seigneur votre ami? rpta Ramengo avec un sourire railleur. Et
comment s'appelle-t-il?

--Il s'appelle..... oh! srement votre seigneurie le connat, il est si
renomm! il s'appelle le seigneur Alpinolo.

Et il prononait ce nom avec autant de complaisance qu'un mdecin qui
prononce le nom grec de la maladie qu'il traite. Mais Ramengo,  ce nom,
releva la tte, prta l'oreille comme son cheval lorsqu'il entendait le
fouet, et il s'cria: Alpinolo? qui venait de Milan? un beau jeune
homme de belle venue? cheveux noirs friss, oeil de feu?....

--Mais oui, mais oui, dit le bon meunier en interrompant cette
description de passeport. Il n'y a pas plus deux Alpinolo en ce monde
qu'il n'y a deux tours de Crmone. Oui, votre seigneurie, lui, lui-mme
en personne.

--Et comment est-il venu de ce ct? on n'y peut gures voir qu'un
voyageur gar. Et vous le dites votre ami? D'o le connaissez-vous?

--C'est toute une histoire, rpondit le meunier avec un visage o
rayonnait l'orgueil le plus excusable, je suis son pre, ou du moins il
me doit la vie. Il y a dix-huit ans, sauf erreur, un matin avant l'aube,
comme c'est la coutume de nous autres meuniers, je me levais pour
conduire ma barque en pleine eau, quand voil que l-bas,  l'endroit o
le fleuve fait un dtour sous les aulnes, je vois arrter une barque
d'une toute autre forme que les ntres, et personne pour la mener.
Quelque malheur! me dis-je en moi-mme, les bateliers se seront noys;
mais courons ramener au rivage, si jamais le patron venait la rclamer;
sinon, ce sera du bois pour cet hiver. Mais devinez un peu?.... Il y
avait dedans une femme et un enfant.

A ces paroles, le billement uni errait sur les lvres de Ramengo se
convertit en une exclamation, et se sentant gagner par un trouble
profond, il se dressa subitement sur ses pieds. Son attention avait
chang de nature; il fixa ses yeux effrays sur le vieillard, qui
poursuivait:

Une femme et un enfant, oui messire, mais une danubien vtue, n'est-ce
pas vrai, Nena? (Le lecteur a sans doute reconnu que le vieillard et la
femme n'taient autres que le Maso et cette Nena qui avaient reu
Alpinolo  Ottovino Visconte.) Elle devait tre de condition: jeune,
belle comme on n'en voit gure, et l'enfant n'avait gure plus d'un
mois; mais l'un et l'autre taient entirement tremps d'eau et morts.

--Morts! cria Ramengo.

--Morts, oui messire. Je dis: Quelle pche que j'ai faite aujourd'hui!
Je les tire sur le riva; j'appelle de l'aide. Nous les transportons de
la barque dans la maison, et ma femme, qui est quelque peu magicienne,
se met autour d'eux, en s'obstinant  les faire revenir; mais ils
restaient ples, froids, sans pouls, sans souffle, Que veux-tu? lui
disons-nous, veux-tu renouveler la rsurrection de Lazare? lui
disions-nous.

Mais elle, cette bonne femme, persuade qu'ils taient encore vivants,
elle fit tant et tant qu'on les vit encore respirer.

--Ils taient donc vivants? interrompit Ramengo avec une vive
impatience.

Et le meunier: Oui, votre seigneurie, vivants; mais si ce ne fut pas un
miracle, je ne crois plus  ceux des saints de Padoue. Le bambin, 
peine revenu  lui, se jeta sur le sein de ma femme, et en peu de temps
il redevint beau et vigoureux.

--Si vous l'aviez vu! dit la Nena, un enfant qui paraissait peint;
blanc, ferme comme la cire, de certains yeux  croquer, droit comme un
fuseau, seulement un doigt de moins  la main gauche.

--Et on voyait qu'il avait t coup rcemment. Mais, pour continuer,
votre seigneurie..., mais ces sornettes vous donnent peut-tre de
l'ennui?

--Non, non, continuez, mais htez-vous. Comment cela finit-il? disait
Ramengo. Et si la chambre n'et pas t si obscure, ils l'auraient vu
plir et rougir tour  tour; ils se seraient aperus de la contraction
de ses lvres et de ses sourcils, et des secousses que des convulsions
violentes imprimaient  son corps. Cependant Maso, avec ce mlange de
bonhomie et de rusticit qui caractrise les moeurs campagnardes et
ensemble avec la gnrosit de ces sentiments dnus de toute
ostentation qu'on trouve d'autant plus parfaite qu'on descend aux plus
bas degrs de l'chelle sociale. Maso poursuivait paisiblement:

Si bien que..... mais o en suis-je rest? Ah! oui, je me souviens
maintenant. Si bien que le bambin reprit  vue d'oeil une sant
parfaite; mais avec la mre ce fut une autre chanson, elle revint aussi
 la vie; quand elle ouvrait les yeux, elle regardait autour d'elle et
appelait..., un certain nom..... un nom bizarre.... Nena, peux-tu le
repcher ce nom-l?

--Elle disait: Ramengo, mon Ramengo, o es-tu?

--Elle appelait Ramengo, s'cria l'inconnu d'une voix de tonnerre.

--Bien sr, continuait le pcheur, proprement Ramengo; ce nom ne m'est
jamais sorti de l'esprit. Elle ne savait pas dire autre chose; et mme,
quand elle dlirait, elle ne faisait que rpter ce nom, et.....

--Et quel autre?.... demanda le tratre.

--Et elle disait aussi: Pauvre enfant! et beaucoup d'autres fois: Cher,
pourquoi ne viens-tu pas? je t'ai tant attendu! Mais tu as eu peur,
n'est-ce pas? Il est brutal, mais bon; et d'autres choses dnues de
sens, parce qu'elle n'avait pas sa raison. Il ne fut jamais possible de
la gurir. Ce que ma Nena fit pour elle ne se pourrait dire.

--Oh bien! reprit la femme avec une complaisance ingnue, j'ai fait mon
devoir. Nous sommes ns pour nous aimer et nous secourir les uns les
autres. Ai-je bien dit, seigneur tranger? Et qui n'aurait port,
secours  cette pauvre crature?  la voir, on comprenait qu'elle tait
accouche rcemment; belle, qu'elle devait avoir t un ange; mais
abattue, extnue, elle vous regardait avec deux yeux  faire pleurer
un tigre.

Ramengo s'loigna du feu en s'ventant et respirant avec force; il
arpenta la petite chambre.

Est-ce qu'il a trop chaud? demandait Maso. Pourtant ses habits fument
encore sur son dos.

--Oui, oui, cria celui-ci d'un ton de colre; mais finissez votre
chanson avant qu'il ne vous vienne un cancer de la langue. Je ne vois
pas quel rapport ont toutes ces niaiseries avec ce que je vous ai
demand.

[Illustration.]

--Quel rapport? niaiseries? reprenait le meunier, un peu tonn de
l'agitation de son hte. Vous allez maintenant le comprendre, le
rapport. La dame alla donc de mal en pis. Dans cette barque, du soleil,
de l'eau, de la faim, il n'y a que Dieu et elle qui sachent ce qu'elle a
souffert. Enfin elle mourut.

--Et quand elle expira, reprit la Nena en s'essuyant les yeux avec son
tablier, si vous l'aviez, vue! elle me serrait les mains de toutes ses
forces. Je comprenais bien ce qu'elle voulait me dire; elle voulait me
dire; Gardez avec vous mon enfant, et....

--Et vous, qu'en avez-vous fait?

--Que voulez-vous que j'en aie fait? Je le nourris de mon lait, il
devint un grand garon, bon comme le pain, mais vif comme un poisson et
hardi comme un chevreau; et il nous aida dans notre mtier, jusqu' ce
qu'un seigneur du nom de ceux qui rgnent dans Milan l'ait emmen avec
lui, et il est aujourd'hui le seigneur Alpinolo.

--Mais qui ils taient, personne ne vous l'a dit? vous n'avez pu le
savoir? demanda Ramengo avec une ombrageuse curiosit.

--Jamais, rpondit la Nena. Que n'aurais-je pas donn pour le savoir!
Une dame si belle, un enfant si innocent! quelle douleur pour leurs
parents de les avoir perdus! Et si j'avais pu me prsenter  eux, et
leur dire: Je sais ce qui en est arriv; leur joie m'aurait rendue la
plus heureuse femme de l'univers.

--Et comptes-tu pour peu le plaisir d'en savoir l'histoire? disait Maso.
Dieu bon! elle devait venir de loin. Les barques de cette gnration, je
les connais toutes sur le P, dans toute sa longueur, et celle-l ne
leur ressemblait en rien.

La femme reprenait: L'histoire sera qu'un jour son mari l'aura mene 
la promenade, il sera tomb dans l'eau, le fleuve tait gros, etl la
malheureuse aura t entrane.

--Peuh! rpondait Maso en secouant la tte; mais souviens-toi donc
comme elle criait: Pourquoi le frappes-tu? ce couteau, que ne le
plonges-tu dans non coeur? Il serait plutt  croire que quelque ennemi
l'aura rduite en cet tat.

--Et pourquoi l'aurait-on laisse vivante? dit Omobono.

--Que tu es bte! pour la tourmenter davantage. Des mchants, il y en a
beaucoup, crois-moi, moi qui connais le monde; et ils savent bien que
mourir est peu de chose; mais boire la mort, goutte  goutte, comme l'a
fait cette infortune!...

--Oh! mon pre, celui qui eut le coeur de faire cela, n'tait pas un
homme, mais un dmon en chair et en os.

Le lecteur imagine facilement combien ces paroles taient terribles pour
Ramengo. Aux reproches de sa conscience, il opposait le froce plaisir
de la vengeance. Il le savourait d'autant plus qu'il comprenait
maintenant combien elle avait t atroce, maintenant qu'il voyait
qu'elle n'tait pas encore complte. Sans le savoir, il avait prpar,
contre le fruit du crime de Rosalia, de nouvelles trames destines  le
perdre, et ce qui lui plaisait le plus,  perdre en mme temps le pre
de cet enfant de l'adultre. Un seul coup allait donc anantir tout ce
qu'il excrait en ce monde. Aprs un court silence que les bons paysans
crurent suscit par la piti, il demanda: Alpinolo, o est-il?

--Qui le sait? rpondit le meunier; il y a quatre ou cinq semaines, une
nuit, l'heure tait fort avance, nous tions au lit. L'approche d'un
cheval se fait entendre. Il s'arrte; on frappe: Qui va-l?--C'est moi,
mon pre. Il m'a toujours conserv ce nom de pre! Ouvre-moi. Je
courus, la Nena courut, Omobono et Donnino coururent. Son arrive fut
une fte pour tous. Il passa la nuit dans la plus grande agitation: il
voulut nous faire coucher, mais nous demeurmes autour de lui assis sur
ces sacs de farine. Il tait comme absorb par ses penses; puis tout 
coup il s'criait: Infme maudit! Et cette infortune!... et moi qui
l'ai cout!... A la venue du jour, il parut se calmer. Il nous fit des
excuses, le pauvre jeune homme, de la tristesse qu'il nous avait
occasionne pendant la nuit. Il nous dit que de grands malheurs taient
arrivs  Milan, que ses plus chers amis avaient t jets en prison. Il
devait repartir tout de suite. Il nous laissa son cheval et son argent,
en nous disant que s'il passait une semaine sans revenir, c'tait bon
signe, et qu'il aurait pris une autre route: l'argent et le cheval nous
appartiendraient. Il nous laissa en outre un anneau de diamants, et une
petite bourse qui contient deux lettres. Il ne s'en spara qu'en
pleurant, et nous les recommanda comme tout ce qu'il a de plus cher au
monde. C'est tout l'hritage de sa mre.

--Donnez-moi ces deux lettres, s'cria Ramengo d'une voix tonnante. Ses
yeux jetaient des clairs. Deux lettres de Rosalia! o sont-elles? 
moi, je les veux! je veux les voir. Donnez-les moi!

Cependant les deux vieillards dlibraient s'il fallait accder aux
dsirs de ce forcen, et, dans l'indcision, la Nena avait toutefois
tir les deux lettres du coffre, et elle finit par les lui prsenter, en
lui disant avec un regard souponneux: Mais promettez-moi de me les
rendre.

[Illustration.]

Avant de rpondre, Ramengo lui avait arrach les papiers de la main, et
press l'anneau avec un tremblement fbrile: c'tait l'anneau de ses
fianailles avec Rosalia. Il fit un mouvement pour le porter  ses
lvres; puis la colre l'emportant, il le jeta loin de lui. Pendant que
la Nena le ramassait, il se mit  lire les deux morceaux de parchemin.

_Puisque le destin de notre patrie est dcid, je t'abandonne et je
vais combattre les infidles. Ma seule douleur est de m'loigner de toi,
que j'aime par-dessus toute chose. Il me reste encore cinq jours avant
mon dpart; si tu peux tromper la vigilance de ton mari, fais que je
puisse encore une fois le voir et t'embrasser. Le valet qui te porte ce
billet reviendra demain soir chercher la rponse. Quelques risques mie
je doive courir, je m'y exposerai avec plaisir si je puis te dire
combien tu es aime de ton frre._

Ramengo voulait encore les preuves d'un crime; il ne trouvait que celles
de l'innocence de Rosalia. Peut-tre l'autre billet lui fournirait-il ce
qu'il cherchait; mais il tait de la mme main, et voici ce qu'il
contenait:

_Tous jours j'ai attendu le valet avec la rponse: rien n'est venu.
Qu'est-ce que cela veut dire? Je pars donc sans te voir, ma soeur
chrie: mais dans quelque lieu que je sois, quel que sait le sort qui
m'attend, je te porterai toujours dans mon coeur, toujours je prierai le
ciel de t'accorder le bonheur que je ne doit plus connatre. Adieu._

[Illustration.]

Donc elle tait innocente, s'cria Ramengo d'une voix qui fit frmir
la famille. Il marchait par la cuisine  pas prcipits, tantt
blasphmant, tantt poussant des cris inarticuls: puis tout  coup,
d'un coup de pied, il enfona la porte de la maison et sortit. La nuit
tait noire comme ses penses, la pluie violente et accompagne de
tonnerre et des clairs. Mais il ne voyait, il n'entendait ni la nuit,
ni la pluie, ni le vent, ni les fureurs du ciel. Donnino, qui le suivit
longtemps, quoique de loin, le vit traverser  grands pas la campagne:
bientt il le perdit de vue, et revenant  la cabane, il racontait avec
stupfaction les folies et les agitations de l'tranger, s'criant: Il
doit avoir l'esprit bien de travers.

C'est avec un dmon dans le coeur que Ramengo continua sa course
errante. Avoir tu une femme innocente, et de cette manire,
justifierait suffisamment le trouble de ce dsespoir dans une me moins
criminelle. Mais dans l'me de Ramengo, ce n'taient pas l les tortures
du remords, mais la fougue de la colre, parce que ce coeur dprav, ne
pouvant se rsoudre  se reconnatre des torts, tirait de ses propres
fautes une excitation  de nouvelles haines. Vase corrompu o la rose
elle-mme se corrompt; serpent dont le sein transforme jusqu'au miel en
poison. Cette femme, il l'avait cependant aime; elle lui avait fait
connatre les douceurs d'un amour partag. Et il l'avait tue! il
s'tait priv, du seul bonheur pur qu'il et jamais got dans sa vie!
Si elle avait vcu, oh! combien diffrente se serait coule mon
existence tranquille dans le sein de ma maison! J'aurais t le pre
d'enfants adors! Pre! oh! tre Pre! Cette consolation, j'en ai joui,
mais seulement assez pour me faire sentir plus vivement la maldiction
d'en tre  jamais priv. Si elle et vcu, que m'importerait l'orgueil
de Marguerite? Qu'aurais-je  envier aux joies de Pusterla? Et tous ces
malheurs, qui les a causs, sinon Pusterla lui-mme. Maudit, il a
empoisonn la coupe de mes jours. Oh! si tu m'as ravi les douces joies
de l'amour, tu me procureras du moins celles de la vengeance. O Rosalia,
Rosalia! je te le jure, je te vengerai, je le vengerai!

[Illustration.]

Ainsi le sentiment de son crime l'excitait  d'autres crimes. Semblable
 celui qui, dans le trouble d'un incendie, jette  la flamme de
nouveaux aliments en croyant ainsi les teindre. Il se tut, et
poursuivit sa course comme un insens  travers ces landes marcageuses,
s'enfonant dans les flaques d'eau et sautant les fosss. Puis il
ouvrait la main et considrait les lambeaux des deux lettres qu'il avait
dchires et qu'il conservait. Hlas! disait-il, elle les aura baises
bien des fois, bien des fois elle les aura couvertes de ses larmes; elle
sera morte en les pressant sur son coeur, avec le nom de son frre sur
les lvres. Cependant elle se sera rpandue, en imprcations contre son
meurtrier... comme lui, et non contre celui qui le poussait  ce crime.
Avec le lait, elle aura fait sucer  son fils la haine de son pre, elle
lui aura enseign,  m'abhorrer... Mais non, oh non! il tait d'un ge
trop tendre: il ignore quel est son pre, et il brle de le savoir,
pour pouvoir paratre dans la socit avec un nom et obtenir la dignit
de chevalier qui ne lui fut refuse, qu' cause de l'incertitude de sa
naissance. Certes, il cherche son pre, et il ne sait pas qu'il piait
ses traces pour le conduire  sa ruine. Mais maintenant je le trouverai
bien, je me dcouvrirai  lui. Je lui dirai que je suis son pre. Quelle
joie pour lui d'avoir trouv un pre! comme il me chrira! Et moi, je
l'aimerai, ma tendresse pour lui compensera mes torts envers
l'infortune; je pourrai reparatre dans le monde en tenant  mes cts
un fils qui sera ma gloire, le soutien et la consolation de ma
vieillesse!... Mais moi! non: peut-tre cela ne me sera-t-il jamais
donn; le voil envelopp dans la ruine, de Pusterla! Enfer! il faudra
que ce Pusterla traverse toutes mes joies, aprs avoir t la cause de
tous mes tourments; maldiction sur sa tte!

Et il retombait dans ses inprcalions: puis il s'arrtait  regarder la
nuit, le frmissement de la pluie, unique voix de la campagne
silencieuse. Cette campagne, cette nuit lui rappelaient cette autre
campagne et cette autre nuit o il avait reu de Marguerite un affront
que le sang seul pouvait laver. Alors ce souvenir rallumait sa fureur,
et il concevait les projets de la plus atroce vengeance.

Lorsque le jour vint, comme la pluie avait effac jusqu'aux moindres
traces des sentiers au milieu de cette lande, il se dirigea vers la
cabane des meuniers, guid par le bruit du fleuve, el il y arriva enfin
en suivant ses rives. Il s'en approcha comme un homme qui va entendre sa
sentence de mort. Il entra; et  la Nena, accroupie auprs du feu, il
demanda: Est-il revenu?

--Qui? reprit la femme.

--Lui, lui, Alpinolo!

--Oh! messire, non... j'ai peur... Dieu ne veuille, mais il doit bu tre
arriv quelque accident. Une me le murmure  mon oreille. Pauvre jeune
homme!

Et en parlant ainsi, elle jetait un regard souponneux sur cet inconnu,
en pensant dans quelle furie elle l'avait vu le soir prcdent. Il fit
seller son cheval, et partit en leur disant que si Alpinolo arrivait, ils
le retinssent  tout prix jusqu' son retour, parce qu'il y allait de la
vie qu'il lui parlt. Le jour, le lendemain et les suivants, il erra 
l'aventure, suivant son caprice, l'occasion, la volont de son cheval,
quelque ide, quelque superstition; il s'arrtait en une contre sans
savoir pourquoi, cheminait, revenait sur ses pas, enfin il revenait
toujours chez le meunier. Sa venue troublait la vie ingnument
insouciante de ces bonnes gens, qui, se souvenant toujours de ses
transporta, auraient vu avec moins de peine le dbordement du fleuve.
Si celui-l, tait au moins la fivre, disait la Nena, je m'en
dlivrerais avec une messe  Saint-Sigismond; et d'autres fois;
Jusqu' Judas qui trouva un refuge le dimanche dans la maison du
diable: mais pour celui-l, il n'y a pas de fte qui le tienne.

Ainsi, la tte pleine de prjugs avec le meilleur coeur du monde, elle
ne savait pas pourquoi, mais elle ne pouvait pas souffrir cet homme. Ni
notre chien non plus, ajoutait-elle; il n'a jamais pu s'accoutumer  le
voir sans crier comme si on l'corchait.

Ramengo retournait toujours, assidu comme un crancier; La premire
demande qu'il faisait tait toujours si Alpinolo avait paru. Mais la
rponse tait toujours la mme; Non!



Bulletin bibliographique.

_Le Nord de la Sibrie_; par M. DE WRANGELL (9).--_Les Pyrnes_; par M.
le baron TAYLOR (10).--_Les Rues de Paris_; 1er volume (11).

[Note 9: Traduit du russe par le prince Emmanuel Gallitzin, 2 vol. in-8,
avec une carte. Amyot 15 fr.]

[Note 10: 1 vol. in-8 de 600 pages. Gide 7 fr. 50.]

[Note 11: 1 vol. in-8, avec 500 dessins. Kugelmann. 12 fr.]

Il y a deux sicles, la Sibrie septentrionale tait compltement
inconnue des nations de l'Europe. Ce fut en 1640 environ qu'un chef
Cosaque nomm Bouza, charg de soumettre quelques peuplades au _yasak_
un tribut en pelleteries, s'embarqua sur la Lna, cette grande artre
qui partage la Sibrie, et la descendit jusqu' la mer Glaciale. A dater
de cette poque, de nombreuses dcouvertes eurent lieu d'anne en anne
dans cette, vaste contre du globe; mais les marchands ou les
navigateurs qui s'y aventurrent manquaient, en gnral, de ressources
et d'instruction, et n'ont laiss d'ailleurs aucune relation
authentique de leurs voyages. La premire expdition scientifique
remonte au rgne de l'impratrice Anne Ivanova. Forme de trois
divisions, cette expdition partit en 1734; elle avait pour but
principal de reconnatre toutes les ctes de la Sibrie de la mer
Blanche jusqu'au dtroit qui spare l'Asie de l'Amrique, et surtout
d'examiner s'il serait possible de se rendre par mer d'Archangel au
Kamtschatka, il ne nous appartient pas d'numrer ici les rsultats et
les dsastres de cette expdition; qu'il nous suffise de rappeler que,
malgr l'hroque dvouement de ses chefs, et surtout de Lapteff, malgr
les tentatives et les dcouvertes ultrieures de Chalaouroff, de
Lyakoff, d'Andreyeff, de Cook (1778), de Billings (1785, 1794), et de M.
Genthtrom (1808  1811), cet important problme gographique n'tait pas
encore compltement rsolu, lorsqu'en 1820, Sa Majest l'empereur
Alexandre donna l'ordre d'expdier deux officiers de marine aux bouches
de la Vana et de la Kolima. Ces deux expdiions devaient, d'une part,
s'assurer si, comme le prtendaient certains navigateurs, il existait un
grand continent arctique dans la mer Glaciale, et, d'autre part, relever
les ctes de la mer Glaciale, de l'Olenek, vers l'est, jusqu'au del du
cap Nord.

M. le lieutenant de marine Anjou (actuellement capitaine de premier
rang) fut plac  la tte de l'expdition charge de se rendre 
l'embouchure de la Vana, pour aller ensuite reconnatre les les
Kotehuoy et Fadeyevski, et la Nouvelle-Sibrie, et relever la cte entre
les bouches de l'Indiguirka et de l'Olenek. La relation de son voyage
n'a point t publie. M. le lieutenant de Wrangell (actuellement
contre-amiral) reut le commandement de la seconde expdition; on lui
adjoignit deux officiers de marine, MM. Matiouchkine et Kozmine; M. le
docteur Kiber accompagna l'expdition en qualit de naturaliste. C'est
de la relation russe de ce voyage que le prince Emmanuel Gallitzin vient
de publier une traduction franaise, sous ce titre: _Le Nord de la
Sibrie_.

Parti de Saint-Ptersbourg le 23 mars 1820, M. de Wrangell n'y rentra
que le 15 aot 1824.--Comment avait-il employ ces quatre annes et
demie d'absence? Le 3 avril il avait quitt Moscou; le 18 mai, il
arrivait  Irkoustk, capitale de la Sibrie,  5,630 kilomtres de
Moscou. S'tant embarqu sur la Lna, il la descendit jusqu' Yakoutsk
( 2,650 kilomtres d'Irkoustk), puis il se rendit  cheval 
Nidje-Kolkimsk, misrable village situ au del du 60e degr de
latitude,  3,380 kilomtres de Yakoutsk, (11,660 kil. de Moscou), qui
allait devenir pendant trois ans son sjour habituel et le centre de ses
oprations. Le 2 novembre, jour de son arrive, le thermomtre marquait
32 degrs de froid.

Durant les trois annes qu'ils passrent  Nidje-Kolkimsk, MM. de
Wrangell, Matiouchkine et Kozmine firent, outre diverses excursions dans
les environs, quatre grands voyages  la mer Glaciale et le long de ses
ctes. Malheureusement des obstacles impossibles  surmonter ne leur
permirent de rsoudre qu'un des deux grand problmes gographiques qui
leur avaient t poss.--En relevant toutes les ctes de la mer
Glaciale, depuis l'embouchure de l'Indiguirka jusqu' l'le Kolioutchine
(Hurney's Island), c'est--dire sur une tendue de 35 degrs de
longitude, dont une partie, celle comprise entre le cap Chelagsk et le
cap Nord, n'avait t visite par aucun europen, ils prouvrent que si
la mer tait jamais libre de ses glaces, un navire pourrait se rendre
d'Archangel au Kanitschalka, d'Europe en Amrique par la mer Glaciale;
mais il ne leur fut pas possible d'atteindre les terres arctiques qu'ils
espraient dcouvrir en se dirigeant vers le ple sur les glaces de la
mer, dans des _nartas_ trans par des chiens, leur dernire tentative,
faite en 1823, ne russit pas mieux que le prcdentes. Pour donner une
ide des dangers auxquels ils s'exposaient, nous citerons le passage
suivant (tome II, p. 279):

Le 17 mars au soir, le vent tourna  l'ouest-nord-ouest; il continua 
augmenter, finit par se transformer en tempte, et brisa la glace prs
de notre campement. Nous nous rfugimes sur un grand glaon d'environ
100 mtre en largeur. Cependant la violence de l'ouragan branlait la
glace; de nouvelles crevasses se formaient, les anciennes
s'agrandissaient, et plusieurs taient d'une largeur norme. De quelque
cte que l'on portt ses regards, on n'apercevait que glaces brises et
une mer furieuse. Tout  coup le glaon sur lequel nous nous trouvions
se dtache, et, soulev par la vague, part et flotte au gr des vents,
emportant les voyageurs, qui s'attendent  tre engloutis d'un moment 
l'autre!... C'est dans cette situation lamentable que nous passmes une
partie de la nuit dans une obscurit complte et dans de mortelles
angoisses! Mais le vent se calma, et le glaon, qui, par bonheur, ne
s'tait point bris, fut pouss avant le jour contre des glaces
immobiles o il s'arrta. Sur ces entrefaites, la gele survint, et
souda notre glaon  ceux qui l'entouraient, en sorte que nous nous
trouvmes de nouveau, le 18 mars au soir, sur une plaine de glace
immobile.

M. de Wrangell continua donc son voyage; mais, le 23 il rencontra une
large crevasse qui, dans les parties les plus troites, avait 300 mtres
de largeur; elle s'tendait d'une extrmit  l'autre de l'horizon. Le
vent d'ouest, qui augmentait de violence, largissait de plus en plus ce
canal, M. de Wrangell gravit un grand rocher de glace pour examiner s'il
n'existait pas un passage quelconque par o l'on pt avancer; mais il
n'aperut qu'une mer libre et sans limite... Sur les vagues remuantes
flottaient d'normes glaons; ils allaient chouer contre la glace
ramollie qui formait le bord oppos du canal Peut-tre, dit M. de
Wrangell, eussions-nous pu traverser le canal sur quelques glaons; mai
sa quoi bon? la glace, de l'autre cte, n'avait plus de consistance!
Dj, prs de nous, branle par le vent et la rapidit du courant dans
le canal, elle commenait  se lzarder, et l'eau, pntrant avec bruit
dans les fentes, en dtachait des parties et dmolissait la plaine
glace. Nous ne pouvions plus avancer! Ainsi tout espoir d'arriver  la
dcouverte d'une terre dont _l'existence n'avait plus rien de
problmatique_, Venait de disparatre; il fallait renoncer  atteindre
au but de trois annes de travaux incessants, accomplis au milieu
d'obstacles sans nombre, de dangers et de privations de toute espce.
Nous avions but du moins tout ce que l'honneur et le devoir exigeaient
de nous. Je me dcidai  rebrousser chemin.

M. de Wrangell dclarait ainsi que l'existence de la terre qu'il
cherchait n'avait rien de problmatique, parce que quelques jours
auparavant un vieux _kamakay_, ou chef tchouktcha, lui avait donne les
renseignements suivants: Entre les caps Yerri et Irkaypi (cap Chelagsk
et cap Nord), prs de l'embouchure d'une petite rivire qui se jette
dans la mer,  travers des rochers peu levs, durant les beaux jours
d't, l'on aperu au nord de hautes montagnes couvertes de neige.
Autrefois il nous arrivait de ce pays-l de grands troupeaux de rennes;
mais les chasseurs et les loups les ont dtruits. J'ai moi-mme
poursuivi un de ces troupeaux qui se dirigeait vers les montagnes; mais
la glace,  une certaine distance du rivage, devint tellement ingale,
que mon traneau se trouva arrt, ce qui m'obligea  m'en retourner.
Ces montagnes se trouvent dans une contre aussi tendue que le pays des
Tchouktcha, et forment l'extrmit d'un cap trs-allong. La terre dont
elles font partie doit tre habite; car une baleine, portant un dard
arm d'une pointe en pierre, est venue chouer sur les bords de l'le
Araoutane.

Tels furent les grands rsultats gographiques de l'importante
expdition commande par M. de Wrangell. Ces rsultats taient connus
depuis longtemps, et, en 1840, la _Revue Britannique_ avait consacr
plusieurs articles  l'analyse de l'ouvrage que M. le prince Emmanuel
Gallitzin a eu l'heureuse ide de traduire en franais. Peu de relations
de voyages offrent une lecture tout  la fois plus agrable et plus
instructive. Ne connaissant pas la langue russe, il nous est impossible
de juger de la fidlit de la traduction; mais nous n'avons que des
loges  donner au style facile et mme lgant du traducteur. Quant 
M. de Wrangell, il a su, tout en payant dans le compte-rendu de ses
travaux le tribut qu'il devait  la science, crire un livre aussi
intressant pour la masse de ses lecteurs que pour les gographes. Mieux
qu'aucun autre voyageur, il a dcrit les horreurs et les bantes de ces
affreux dserts, o l'hiver rgne en tyran absolu pendant dix mois de
l'anne, et raconte la vie monotone et pourtant anime de ses habitants,
avec lesquels il a vcu pendant quatre ans; leurs luttes perptuelles
contre le froid et la famine, leurs chasses, leurs pches, leurs
coutumes, leurs moeurs, etc.; enfin, il nous a fait connatre la nation
des Tchouktchas, dont le nom seul tait parvenu en Europe, et qui n'a
point t soumise  l'poque de la conqute de la Sibrie par les
Cosaques. Veut-on savoir ce qu'est le _nord de la Sibrie?_ qu'on lise
le passage suivant emprunt au tome II, page 345:

Le 17 dcembre, nous quittmes Verkhoyansk. La temprature continuait 
tre rigoureuse; le mercure se tenait constamment  10 degrs au-dessous
de zro, par un froid pareil, toute course, mme en traneau, est
sujette  difficult;  cheval elle n'est point supportable. Il est
impossible de se reprsenter les souffrances auxquelles on est expos en
un pareil voyage, sans les avoir prouves soi-mme. On chemine le corps
envelopp dans des vtements fourrs, pesant prs de 20 kilog. Ce n'est
qu' la drobe que l'on se hasarde  respirer de temps en temps un peu
d'air frais; car on a la bouche cache dans un vaste collet montant en
fourrure d'ours, autour duquel s'tend une paisse couche de givre.
L'air est tellement pre, que chaque aspiration occasionne une sensation
douloureuse insupportable dans la gorge et dans la poitrine. Un norme
bonnet fourr recouvre le visage tout entier. Pendant l'espace d'environ
dix heures (terme habituel d'une tape), le voyageur est pour ainsi dire
clou  la selle du cheval. Il va sans dire que, sous un accoutrement
pareil, tout mouvement est  peu prs impossible. Les chevaux se fraient
un passage  grand'peine  travers une neige si profonde, qu'un homme
s'y perdrait. Ces animaux souffrent beaucoup du froid; les bords de
leurs naseaux se garnissent de glaons qui augmentent de plus en plus et
finissent par les empcher de respirer; ils poussent, en pareil cas, une
sorte de hennissement douloureux auquel se joint un tremblement de tte
convulsif; il faut alors que le cavalier se hte de secourir son cheval,
qui, sans cela, ne tarderait point  touffer. Lorsqu'on traverse, des
steppes glaces, dgarnis de neige, il arrive souvent que les sabots des
chevaux se crevassent, ce qui les empche de marcher. La caravane est
toujours entoure d'un pais nuage bleutre qui provient des exhalaisons
des humidits et des chevaux. La neige elle-mme, en se contractant de
plus en plus, dgage du calorique; les particules aqueuses des vapeurs
se transforment immdiatement en une infinit du paillettes glaces;
elles se rpandent dans l'atmosphre en faisant entendre une espce de
craquement prolong ressemblant  un bruit produit par le dchirement du
velours ou d'une toffe de soie paisse. Le renne, cet habitant des
rgions septentrionales les plus loignes, cherche un refuge dans les
bois contre ce froid pouvantable. Dans les tondres, les rennes se
rassemblent par masses serres, pour tcher de se rechauffer par la
communication de la chaleur qui leur est propre. Un corbeau seul se
hasarde  traverser l'air d'un vol faible et lent, en laissant aprs lui
une trane de vapeur dlie comme un lit. Non-seulement les objets
anims, mais les objets inanims eux-mmes prouvent la terrible
influence du froid. Des arbres normes clatent avec un bruit
retentissant qui rsonne dans le steppe comme le bruit du canon dans la
mer. Le sol des tondres et des valles se crevasse, et il s'y forme de
profondes fondrires; l'eau contenue dans les entrailles de la terre
sort par ces ouvertures, se rpand au dehors en fumant et se transforme
immdiatement en glace. Dans les montagnes, d'normes rochers se
dtachent et forment des avalanches qui roulent avec fracas dans le fond
des valles. Les fortes geles tendent mme leur influence sur
l'atmosphre: la beaut si majestueuse et si justement vante du ciel
bleu fonc des rgions polaires, disparat dans un air paissi par le
froid; les toiles n'ont plus leur clat habituel, et ne brillent que
faiblement. Le charme mystrieux d'une nuit que la lune claire se perd
l o une nature morte est cache sous un vaste tapis de neige.
L'Imagination, affaisse sous le poids de l'uniformit, cherche en vain
un aliment  son activit dans une contre o tout est immobile, et o
les derniers efforts de l'organisme humain tendent uniquement  chapper
 un froid qui souvent est mortel...

Aprs avoir pass quatre annes avec M. de Wrangell dans ces dserts
glacs, on prouve le besoin d'aller sous d'autres latitudes respirer un
peu d'air tide et revoir de la verdure. Des extrmits les plus
recules du Nord, transportons-nous donc  la frontire mridionale de
la France. Du sommet du mont Panleley lanons-nous d'un seul bond au
pied du Canigou; accompagnons M. le baron Taylor dans les _Pyrnes_.
Quel meilleur cicerone pourrions-nous choisir? M. le baron Taylor nous
rserve mme jusqu'au plaisir de la surprise. Dans une trop courte
prface, il nous avertit, il est vrai, que ce beau volume de 618 pages
publi par M. Casimir Gide, son diteur, ne traite ni de physique, ni de
gologie, ni de botanique, mais d'histoire. Sans doute il n'a pas pens
 crire l'histoire gnrale et complte des Pyrnes; il a voulu
seulement, selon ses propres expressions, reproduire les notes qu'il
avait prises en Espagne, dans ses chroniques si riches et si potiques,
et telles qu'il avait recueillies en France dans les dbris de ses
archives, que l'ignorance et le vandalisme ont trop souvent livres  la
destruction. Cet aveu fait, M. le baron Taylor se renferme dans un
silence que nous ne saurions approuver. Pousse  l'excs, la modestie
devient un dfaut. Que M. le baron Taylor n'numre pas lui-mme, en les
exagrant  la faon de certains charlatans littraires, toutes les
merveilles que le public verra dans son livre, nous le concevons; le
titre de l'ouvrage et le nom de l'auteur suffiront pour attirer une
affluence considrable de curieux. Cependant, M. le baron Taylor aurait
d, avant de commencer son voyage, faire connatre d'avance  ses
lecteurs l'itinraire qu'il se propose de suivre, leur accorder, de
distance en distance, quelques instants de repos, et enfin leur donner
les moyens de rechercher les faits importants dont leur mmoire aurait
perdu le souvenir. Parmi les touristes qui partiront avec lui, beaucoup
l'abandonneront en route, et ceux qui, comme nous, l'accompagneront
jusqu'au terme de son excursion, s'apercevront plus d'une fois qu'un
ouvrage d'histoire de 618 pages, si intressant qu'il soit d'ailleurs,
ne peut pas se passer d'une table raisonne des matires, d'une certaine
division par chapitres et d'un index gnral.

De la mer qui voit les rayons du soleil se lever,  l'Ocan, dont les
flots baignent le coucher du soleil, M. le baron Taylor parcourt, dans
ces 618 pages, les deux rivages lis par les monts pyrnens, et les
contres que ces montagnes sparent et dfendent.--Parti de Narbonne,
il ne s'arrte qu' Biaritz. Pas un monument, ancien ou moderne, qu'il
n'tudie, dont il ne constate l'origine, dont il n'crive l'histoire,
toutefois, ses visites aux chteaux et aux glises ne remplissent qu'une
faible partie des _Pyrnes_. Les villes et les provinces y occupent la
place qui leur est due.--Outre les histoires particulires de Perpignan,
de Pamiers, de Foix, de Tarbes, de Pau, de Bayonne, les lecteurs y
dcouvriront les histoires gnrales du Roussillon, du Languedoc, du
comte de Comminges, du Bearn et du pays Basque.--Les _Pyrnes_ sont le
premier ouvrage crit  ce point de vue sur ce pays si plein de la
mmoire des grands faits historiques de la vieille France et de
l'Ibrie.

Les documents authentiques lui manquent-ils, M. le baron Taylor sait
toujours trouver une lgende potique qui les remplace parfois fort
avantageusement. Ainsi la science n'est pas de son domaine; il l'avoue
lui-mme. En vain la gologie prtend que, comme toutes les grandes
chanes de montagnes du monde, le soulvement des couches du globe a
seul amoncel ces masses terribles dont se composent les Pyrnes, M. le
baron Taylor prfre croire  la tradition mythologique. Alcide, nous
apprend-t-il, aprs avoir terrass le triple Geryon, aprs avoir lev
les murs d'Alexia, fut vaincu par les charmes de Pyrne, fille d'un roi
des Celtes nomm Bebrix. Alcide oublia quelque temps, dans les bras
d'une femme, sa gloire et ses travaux. Cependant sa vertu se rveilla
bientt: il s'loigna et poursuivit au loin sa lutte avec les monstres
de la terre. Pyrne, abandonne, cacha dans le fond des forts sa
douleur et ses larmes; et quand Alcide, rappel dans ces lieux par
l'amour, y revint charge des dpouilles de ses nouvelles victoires, son
amante avait cesse de vivre. Il retrouva ses membres; dchirs que des
animaux sauvages venaient de disperser dans les cavernes de ces
montagnes. Aprs avoir fait clater ses regrets par des cris dont le
monde fut branl, ce hros rassembla les membres sanglants de la fille
des rois, et, pour laisser un monument ternel de son dsespoir, il
souleva, il entassa les rochers qui forment aujourd'hui les Pyrnes,
tombeau colossal qu'il leva de ses mains puissantes aux cendres de sa
bien-aime.

Il est temps de revenir  Paris, car avant de clore ce bulletin, nous
aurions encore, grce au beau volume illustr que vient de publier M.
Kugelmann, plus d'une promenade amusante et instructive  faire dans ses
rues. La premire partie de cet ouvrage a seule paru; mais la seconde et
dernire sera mise en vente avant la fin de l'anne.--Un nombre
considrable d'exemplaires ont t retenus d'avance pour les
trennes.--les auteurs des _Rues de Paris_ n'ont pas cherch  esquisser
les traits du caractre et de la figure des Parisiens de leur sicle;
mais ils racontent, avec des formes varies, l'histoire de chaque rue et
de ses habitants clbres, depuis la fondation de la primitive Lutce
jusqu' l'an de grce 1843. Que de choses intressantes et ignores ils
apprendront  leurs lecteurs!--Ce sont d'ailleurs, pour la plupart, des
crivains aims du public. M Louis Lurine, le directeur de l'ouvrage, a
sous ses ordres plus d'un soldat qui serait digne du commandement.--M
Jules Janin a fait l'histoire de la Place-Royale; M. Eugne Guinot,
celle de la rue Laffitte; M. tienne Arago, celle de l'alle et de
l'avenue de l'Observatoire; le bibliophile Jacob, celle de la Cit... M.
Tavile Delort a rvl les mystres de la rue Pierre Lescot. Enfin, la
rue de la Paix, le Palais-Royal, la rue de la Harpe, les quais, la place
Louis XV, la rue Lepelletier, la rue Saint-Florentin, la rue
Notre-Dame-de-Lorette, etc., etc., ont eu pour historiens: MM. Marco de
Saint-Hilaire, E. Briffault, Roger de Beauvoir, Mary Lafon, Theod.
Burette, Albert Cler, Louis Lurine. Albric Second. Les 300 gravures sur
bois qui illustrent cette premire partie sont signes Nanteuil, Jules
David, Franais, Baron, Markl, Godefroy, Daumier et Gavarni.



Arme.

CHASSEUR  CHEVAL.--NOUVEL UNIFORME.

Ce serait une longue histoire que celle des variations qu'a subies
incessamment l'uniforme de tous les corps de notre arme. Des volumes
entiers ne suffiraient pas  les dcrire; aucune arme d'ailleurs n'a t
respecte par cette manie d'innovations, la cavalerie pas plus que
l'infanterie. Ces perptuels changements ont-ils t toujours des
amliorations relles? nous laissons  des juges plus habiles et plus
comptents le soin de rsoudre cette grave question. Les _chasseurs 
cheval_ ont eu leur bonne part dans ces frquentes vicissitudes, dans
ces mobiles caprices de la mode militaire, comme nous l'apprend la
biographie de ce corps, dont l'origine ne remonte gure plus haut que
l'anne 1779.

Les chasseurs avaient t d'abord un corps de fantassins d'lite petits
et robustes, attach  chaque rgiment de hussards, et combattant dans
les rangs de la cavalerie. En 1776, chaque rgiment de dragons, compos
de 6 escadrons, en font un de chasseurs  cheval. Runis en 1779, ces 24
escadrons de chasseurs formrent les 6 premiers rgiments de chasseurs 
cheval qui parurent dans les rangs de l'arme franaise. Le 8 mai 1784,
un bataillon de chasseurs  pied fut attach  chaque rgiment;
l'uniforme fut l'habit vert, la veste de drap chamois, et la culotte de
tricot de la mme couleur. En 1788, 6 rgiments de dragons passrent
chasseurs, et portrent  12 le nombre de ces rgiments: la mme
ordonnance supprima leur bataillon d'infanterie.

[Illustration: Nouvel uniforme des Chasseurs  cheval.]

Le 6 septembre 1792, le corps des hussards amricains forma le 13e
rgiment de chasseurs  cheval. Des compagnies des hussards de la Mort,
des hussards de l'galit, formrent l'anne suivante le 14e rgiment;
les 15e et 16e furent organiss le 7 mars 1793, et, le 11 mai, les 17e
et 18e, o furent incorpors les chasseurs belges; 6 nouveaux rgiments
vinrent la mme anne porter l'effectif des chasseurs  cheval  21
rgiments. En 1799, il y avait 25 rgiments de chasseurs.

L'organisation de 1804 en conserva 24. De 1812  1814, 31 rgiments se
trouvent dans les tats militaires; mais les 17e, 18e et 30e avaient t
supprims et ne figuraient que pour mmoire. Un rgiment de chasseurs 
cheval avait fait partie de la garde des consuls; la garde impriale en
comptait aussi un dans ses rangs en 1805; ce rgiment portait le dolman
vert garni de galons, tresses et franges jaunes, collet vert, parements
rouges, pantalon de peau jaune, bottes  la hongroise bordes d'un galon
jaune avec un gland pareil; pelisse carlate avec galons jaunes,
fourrure de la pelisse noire, gilet rouge avec galons jaunes, ceinture
verte et rouge, sabretache et colback  flamme rouge, plumet vert et
rouge. Cet uniforme tait, on le voit, plutt celui des hussards que
celui des chasseurs; mais, indpendamment de cette tenue, les chasseurs
en avaient une autre: c'tait un frac ouvert sur l'pigastre et un gilet
tress.

La premire Restauration conserva 15 rgiments de chasseurs  cheval.
Comme les autres corps, les chasseurs prirent les dnominations: le 1er,
de chasseurs du Roi; le 2e, de la Reine; le 3e, du Dauphin; le 4e, de
Monsieur; le 5e, d'Angoulme; le 6e, de Berri; le 7e, d'Orlans; le 8e
de Bourbon. Napolon, le 25 avril 1815, rtablit les chasseurs sur
l'ancien mode imprial, pendant que Louis XVIII,  Gand, formait, par
une ordonnance du 14 juin, le rgiment Royal-Chasseurs.

Aprs la seconde Restauration, l'arme fut rorganise par une
ordonnance du 30 aot 1815. Les chasseurs, ports  24 rgiments,
prirent des noms de dpartements; 1er, Allier; 2e, Alpes; 3e Ardennes;
4e, Arrige; 5e, Cantal; 6e, Charente; 7e, Corrze; 8e, Cte-d'Or; 9e,
Dordogne; 10e, Gard; 11e, Isre; 12e, Marne; 13e Meuse; 14e Morbihan; 15e
Oise; 16e, Orne; 17e, Pyrnes; 18e, Sarthe; 19e, Somme; 20e, Var; 21e,
Vaucluse; 22e, Vende; 23e, Vienne; 24e, Vosges. Ils eurent pour
uniforme; le schako noir, l'habit vert, les collets et passe-poils de
couleurs varies. Les rgiments furent de 4 escadrons  une seule
compagnie; le dernier escadron fut arm de lances et compos des
cavaliers les plus agiles et des meilleurs chevaux.

Un rgiment de chasseurs  cheval fit partie de la garde royale;; il eut
successivement pour coiffure le casque, le schako et le colback; pour
habillement, l'habit-veste vert, revers, parements et retroussis
cramoisis, pantalon cramoisi, aiguillettes et boulons blancs, bottines.

En vertu d'une dcision ministrielle du 2 aot 1821, les changements
suivants furent faits  l'uniforme des chasseurs  cheval de la ligne;
les revers verts, les ornements des retroussis, les passe-poils des
retroussis et des poches simules, de la couleur distinctive pour chaque
rgiment, savoir: de 1  6, garance; de 7  12, jonquille; de 13  18,
bleu cleste; de 19  21, chamois.

De nouveaux changements furent introduits dans l'uniforme des chasseurs
 cheval, par une autre dcision ministrielle du 28 mai 1822; les
couleurs distinctives furent pour les rgiments, de 1  4, carlate; de
5  8, jonquille; de 9  12, cramoisi; de 13 16, bleu de ciel; de 17 
20, rose fonc; de 21  24, aurore; les pantalons, rouge-garance, orns
d'une tresse mlange de la couleur du fond de l'habit et de la couleur
tranchante.

Le 26 fvrier 1823, les chasseurs furent ports  6 escadrons. Par
ordonnance du 27 fvrier 1825, les 6 derniers rgiments de chasseurs
passrent dragons, et rduisirent ainsi l'effectif des chasseurs  18
rgiments. Le 17 novembre 1826, le 1er chasseurs prit le nom de
chasseurs de Nemours.

Depuis la Rvolution de juillet, une ordonnance du 18 fvrier 1834
diminua encore le nombre des rgiments de chasseurs, et les fixa  14,
chacun  6 escadrons, dont 2 de lanciers. Une ordonnance du 9 mars 1834
n'a conserv que 5 escadrons, dont un arm de lances. Rduit plus tard 
12, puis port  15 par ordonnance du 29 septembre 1840, le nombre des
rgiments de chasseurs a t, par l'ordonnance organique de l'arme du 8
septembre 1841, fix  13, chacun  13 escadrons sur le pied de paix, et
 6 sur le pied de guerre. Dans le cas de guerre, il sera form, pour le
service des tats-majors des armes, 2 rgiments de chasseurs  cheval
guides, chacun de 6 escadrons.

Par dcision royale du 25 juillet 1843, l'uniforme des 13 rgiments de
chasseurs  cheval a t rgl ainsi qu'il suit: habit vert boutonnant
droit sur la poitrine, au moyen de 13 gros boutons blancs  numro, et
demi-sphriques; collet, doublure de collet, corsage, manches, basques
et patte de ceinturon,  fond vert pour tous, et passe-poils de couleurs
distinctives pour chaque rgiment: de 1  4 et 13, orange; de 5  8,
jonquille; de 9  12, garance; parements de manches et doublures des
basques formant retroussis des mmes couleurs entremles fonds et
passe-poils; paulettes en fil blanc doubles de drap vert, pantalon
garance, colback noir  poil sans flamme, au lieu du schako garance
prcdemment en usage, plumet droit et plumes de coq, ceinturon de sabre
en buffle blanc, avec plaque  cor de chasse en cuivre estamp.

La ncessit d'opposer une cavalerie lgre aux nues de cavaliers
arabes, aux rapides Bdouins, a fait crer 4 rgiments de _chasseurs
d'Afrique_, chacun de 6 escadrons, qui ont rendu les plus grands
services dans la guerre poursuivie depuis plusieurs annes en Algrie.



Caricature.

[Illustration: Une sentinelle perdue.]



[Illustration: Logogriphe musical.

RCOMPENSE HONNTE A CELUI QUI LE DEVINERA.]



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.

Bonaparte fut grand sans couronne, fut moins grand couronn et mourut
sur un rocher.

[Illustration: Nouveau rbus.]






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1843, by Various

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809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
