The Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des Raux
(Tome troisime), by Gdon Tallemant des Raux

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Title: Les historiettes de Tallemant des Raux (Tome troisime)
       Mmoires pour servir  l'histoire du XVIIe sicle

Author: Gdon Tallemant des Raux

Contributor: Louis Monmerqu
             Hippolyte de Chateaugiron
             Jules-Antoine Taschereau

Release Date: March 31, 2012 [EBook #39314]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
conserve et n'a pas t harmonise.




     MMOIRES

     DE

     TALLEMANT DES RAUX.




     PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT,
     Rue d'Erfurth, no 1, prs de l'Abbaye.




     LES HISTORIETTES

     DE

     TALLEMANT DES RAUX.

     MMOIRES

     POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SICLE,

     PUBLIS

     SUR LE MANUSCRIT INDIT ET AUTOGRAPHE;

     AVEC DES CLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES,

     PAR MESSIEURS

     MONMERQU,

     Membre de l'Institut,

     DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.

     TOME TROISIME.

     PARIS,

     ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,

     PLACE VENDME, 16.

     1834




MMOIRES

DE

TALLEMANT.




LE MARCHAL DE BASSOMPIERRE[1].


Le marchal de Bassompierre toit d'une bonne maison, entre la France
et le Luxembourg; la plupart des lieux de ce pays-l ont un nom
allemand et un nom franois: Betstein est le nom allemand, et
Bassompierre le franois.

On conte une fable qui est assez plaisante. Un comte d'Angeweiller,
mari avec la comtesse de Kinspein, eut trois filles qu'il maria avec
trois seigneurs de la maison de Croy de Salm et de Bassompierre, et
leur donna  chacune une terre et un gage d'une fe. Croy eut un
gobelet et la terre d'Angeweiller; Salm eut une bague et la terre de
Phinstingue ou Fenestrange, et Bassompierre eut une cuiller et la
terre d'Answeiller. Il y avoit trois abbayes qui toient dpositaires
de ces trois gages, quand les enfants toient mineurs: Nivelle pour
Croy, Remenecour pour Salm, et Epinal pour Bassompierre. Voici d'o
vient cette fable.

  [1] Franois de Bassompierre, n en Lorraine le 12 avril 1579,
  marchal de France en 1623, mort dans le chteau du duc de Vitry
  dans la Brie, le 12 octobre 1646.

On dit que ce comte d'Angeweiller rencontra un jour une fe, comme il
revenoit de la chasse, couche sur une couchette de bois, bien
travaille selon le temps, dans une chambre qui toit au-dessus de la
porte du chteau d'Angeweiller: c'toit un lundi. Depuis, durant
l'espace de quinze ans, la fe ne manquoit pas de s'y rendre tous les
lundis, et le comte l'y alloit trouver. Il avoit accoutum de coucher
sur ce portail, quand il revenoit tard de la chasse, ou qu'il y alloit
de grand matin, et qu'il ne vouloit pas rveiller sa femme; car cela
toit loin du donjon. Enfin, la comtesse ayant remarqu que tous les
lundis il couchoit sans faute dans cette chambre, et qu'il ne manquoit
jamais d'aller  la chasse ce jour-l, quelque temps qu'il ft, elle
voulut savoir ce que c'toit, et ayant fait faire une fausse clef,
elle le surprend couch avec une belle femme; ils toient endormis.
Elle se contenta d'ter le couvre-chef de cette femme de dessus une
chaise, et aprs l'avoir tendu sur le pied du lit, elle s'en alla
sans faire aucun bruit. La fe, se voyant dcouverte, dit au comte
qu'elle ne pouvoit plus le voir, ni l, ni ailleurs; et aprs avoir
pleur l'un et l'autre, elle lui dit que sa destine l'obligeoit 
s'loigner de lui de plus de cent lieues; mais que pour marque de son
amour elle lui donnoit un gobelet, une cuiller et une bague, qu'il
donneroit  trois filles qu'il avoit, et que ces choses apporteroient
bonheur dans les maisons dans lesquelles elles entreroient, tandis
qu'on y garderoit ces gages; que si quelqu'un droboit l'un de ces
gages, tout malheur lui arriveroit. Cela a paru dans la maison de M.
de Pange, seigneur lorrain, qui droba au prince de Salm la bague
qu'il avoit au doigt, un jour qu'il le trouva assoupi pour avoir trop
bu. Ce M. de Pange avoit quarante mille cus de revenu, il avoit de
belles terres, toit surintendant des finances du duc de Lorraine.
Cependant,  son retour d'Espagne, o il ne fit rien, quoiqu'il y et
t fort long-temps, et y et fait bien de la dpense (il y toit
ambassadeur pour obtenir une fille du roi Philippe II pour son
matre), il trouva sa femme grosse du fait d'un Jsuite; tout son bien
se dissipa; il mourut de regret; et trois filles qu'il avoit maries
furent toutes trois des abandonnes. On ne sauroit dire de quelle
matire sont ces gages; cela est rude et grossier.

La marquise d'Havr, de la maison de Croy[2], en montrant le gobelet,
le laissa tomber; il se cassa en plusieurs pices, elle les ramassa et
les remit dans l'tui en disant: Si je ne puis l'avoir entier, je
l'aurai, au moins par morceaux. Le lendemain, en ouvrant l'tui, elle
trouva le gobelet aussi entier que devant. Voil une belle petite
fable[3].

  [2] Ce ne peut tre que Diane de Dampmartin, comtesse de
  Fontenoy, et dame en partie de Vistingen, femme de
  Charles-Philippe de Croy, marquis d'Havr. Ils sont la tige des
  marquis d'Havr.

  [3] Cette fable est tout--fait dans le genre de celle de la fe
  Mlusine, dont la maison de Lusignan a la prtention de
  descendre.

Le pre du marchal toit grand ligueur; M. de Guise l'appeloit _l'ami
du coeur_: c'toit un homme de service. Ce fut chez lui que la Ligue
fut jure entre les grands seigneurs. Il mourut subitement au
commencement de la Ligue. Le marchal avoit de qui tenir pour aimer
les femmes, et aussi pour dire de bons mots, car son pre s'en mloit.

A son avnement  la cour, c'toit aprs le sige d'Amiens, il tomba
par malheur entre les mains de Sigongne[4], celui qui a t si
satirique. C'toit un vieux renard qui toit cuyer d'curie chez le
Roi: il vit ce jeune homme qui faisoit l'entendu; il lui voulut
abattre le caquet, et, faisant le provincial nouveau venu, il le pria
niaisement de le vouloir prsenter au Roi. Bassompierre crut avoir
trouv un innocent, et s'en jouer; il entra, et dit au Roi en riant:
Sire, voici un gentilhomme nouvellement arriv de la province qui
dsire faire la rvrence  Votre Majest. Tout le monde se mit 
rire, et le jeune monsieur fut fort dferr.

  [4] Voir la note 3 de la p. 111 du t. I.

On dit que jouant avec Henri IV, le Roi s'aperut qu'il y avoit des
demi-pistoles parmi les pistoles; Bassompierre lui dit: Sire, c'est
Votre Majest qui les a voulu faire passer pour pistoles.--C'est
vous, rpondit le Roi. Bassompierre les prend toutes, remet des
pistoles en la place, et puis va jeter les demi-pistoles aux pages et
aux laquais par la fentre. La Reine dit sur cela: Bassompierre fait
le Roi, et le Roi fait Bassompierre. Le Roi se fcha de ce qu'elle
avoit dit. Elle voudroit bien qu'il le ft, repartit le Roi, elle en
auroit un mari plus jeune. Bassompierre toit beau et bien fait. Il
me semble que Bassompierre mritoit bien autant d'tre grond que la
Reine.

On a dit qu'il toit plus libral par fentre qu'autrement; on l'a
accus d'aimer mieux perdre un ami qu'un bon mot; il n'a jamais pass
pour brave, cependant aux Sables-d'Olonne il acquit de la rputation,
paya de sa personne, et montra le chemin aux autres, car il se mit
dans l'eau jusqu'au cou. Pour la guerre, il la savoit comme un homme
qui n'en et jamais ou parler[5]. Cependant il fut fait marchal de
France; mais il voulut que M. de Crquy passt devant: ils
s'appeloient frres. Cependant il pensa pouser madame la Princesse,
comme nous avons dit ailleurs.

  [5] On fit un _guridon_ sur une entre de ballet, o il sortoit
  d'un tambour.

     Sortir d'un tambour,
     Galant Bassompierre,
     Aimer tant l'amour
     Et fuir tant la guerre,
     O guridon, etc. (T.)

Aprs M. de Rohan, qui avoit eu pour trente mille cus la charge de
colonel des Suisses, Bassompierre eut cette charge, et la fit bien
autrement valoir qu'on ne l'avoit fait jusqu'alors; d'ailleurs il
toit habile et faisoit toujours quelques affaires. Il n'y avoit
presque personne  la cour qui et tant de train que lui, et qui ft
plus pour ses gens. Lamet, son secrtaire, fut prfr, en une
recherche d'une fille,  un conseiller au parlement.

Parlons un peu de ses amours. On a dit qu'il avoit t un peu
amoureux de la Reine-mre, et qu'il disoit que la seule charge qu'il
convoitoit, toit celle de grand panetier, parce qu'on couvroit pour
le Roi[6]. Il toit magnifique, et prit la capitainerie de Monceaux,
afin d'y traiter la cour. La Reine-mre lui dit un jour: Vous y
mnerez bien des putains[7].--Je gage, rpondit-il, madame, que vous y
en mnerez plus que moi. Un jour il lui disoit qu'il y avoit peu de
femmes qui ne fussent putains. Et moi? dit-elle.--Ah! pour vous,
madame, rpliqua-t-il, vous tes la Reine.

  [6] Il disoit qu'il y avoit plus de plaisir  le dire qu' le
  faire. (T.)

  [7] On parloit ainsi alors. (T.)

Une de ses plus illustres amourettes, ce fut celle de mademoiselle
d'Entragues, soeur de madame de Verneuil: il eut l'honneur d'avoir
quelque temps le roi Henri IV pour rival. Testu, chevalier du guet, y
servoit Sa Majest. Un jour, comme cet homme venoit lui parler, elle
fit cacher Bassompierre derrire une tapisserie, et disoit  Testu,
qui lui reprochoit qu'elle n'toit pas si cruelle  Bassompierre qu'au
Roi, qu'elle ne se soucioit non plus de Bassompierre que de cela, et
en mme temps elle frappoit d'une houssine, qu'elle tenoit, la
tapisserie  l'endroit o toit Bassompierre. Je crois pourtant que le
Roi en passa son envie, car un jour le Roi la baisa je ne sais o, et
mademoiselle de Rohan, la bossue, soeur de feu M. de Rohan, sur
l'heure crivit ce quatrain  Bassompierre:

     Bassompierre, on vous avertit,
     Aussi bien l'affaire vous touche,
     Qu'on vient de baiser une bouche
     Dans la ruelle de ce lit.

Il rpondit aussitt:

     Bassompierre dit qu'il s'en rit,
     Et que l'affaire ne le touche;
     Celle  qui l'on baise la bouche
     A mille fois.....

_Je mettrai, quand il vous plaira, la rime entre vos belles mains._

Henri IV dit un jour au pre Cotton, Jsuite: Que feriez-vous si on
vous mettait coucher avec mademoiselle d'Entragues?--Je sais ce que je
devrois faire, Sire, dit-il, mais je ne sais ce que je ferois.--Il
feroit le devoir de l'homme, dit Bassompierre, et non pas celui de
pre Cotton.

Mademoiselle d'Entragues eut un fils de Bassompierre, qu'on appela
long-temps l'abb de Bassompierre; c'est aujourd'hui M. de Xaintes.
Elle prtendit obliger Bassompierre  l'pouser[8], la cause fut
renvoye au parlement de Rouen, il y gagna son procs. Bertinires
plaida pour lui: c'toit un homme qui disoit qu'il ne savoit ce que
c'toit que se troubler en parlant en public, et qu'il n'y avoit rien
capable de l'tonner. Le marchal lui servit  avoir l'agrment de la
cour pour la charge de procureur-gnral au parlement de Rouen, et il
la lui fit avoir pour vingt mille cus. Au retour de Rouen, comme elle
montroit son fils  Bautru: N'est-il pas joli? disoit-elle--Oui,
rpondit Bautru, mais je le trouve un peu _abtardi_ depuis votre
voyage de Rouen. Elle ne laissa pas, comme elle le fait encore, de
s'appeler madame de Bassompierre. J'aime autant, dit Bassompierre,
puisqu'elle veut prendre un nom de guerre, qu'elle prenne celui-l
qu'un autre. Il n'toit pas marchal alors: on lui dit depuis: Elle
ne se fait point appeler la marchale de Bassompierre.--Je crois
bien, dit-il, c'est que je ne lui ai pas donn le bton depuis ce
temps-l.

  [8] En ce temps-l Bautru se mit  lui faire les cornes chez la
  Reine: on en rit. La Reine demanda ce que c'toit. C'est Bautru,
  dit-il, qui montre tout ce qu'il porte. (T.)

Quand il acheta Chaillot, la Reine-mre lui dit: H! pourquoi
avez-vous achet cette maison? c'est une maison de bouteille.--Madame,
dit-il, je suis Allemand.--Mais ce n'est pas tre  la campagne, c'est
le faubourg de Paris.--Madame, j'aime tant Paris, que je n'en voudrois
jamais sortir.--Mais cela n'est bon qu' y mener des garces.--Madame,
j'y en mnerai.

On croit qu'il toit mari avec la princesse de Conti. La cabale de la
maison de Guise fut cause enfin de sa prison, et sa langue aussi en
partie, car il dit: Nous serons si sots que nous prendrons La
Rochelle. Il eut un fils de la princesse de Conti, qu'on a appel La
Tour Bassompierre; on croit qu'il l'et reconnu s'il en et eu le
loisir. Ce La Tour toit brave et bien fait. En un combat o il
servoit de second, ayant affaire  un homme qui depuis quelques annes
toit estropi du bras droit, mais qui avoit eu le loisir de
s'accoutumer  se servir du bras gauche, il se laissa lier le bras
droit et battit pourtant son homme. Il logeoit chez le marchal;
depuis il est mort de maladie.

Bassompierre gagnoit tous les ans cinquante mille cus  M. de Guise;
madame de Guise lui offrit dix mille cus par an et qu'il ne jout
plus contre son mari; il rpondit comme le matre-d'htel du marchal
de Biron: J'y perdrois trop.

Il a toujours t fort civil et fort galant. Un de ses laquais ayant
vu une dame traverser la cour du Louvre, sans que personne lui portt
la robe, alla la prendre en disant: Encore ne sera-t-il pas dit qu'un
laquais de M. le marchal de Bassompierre laisse une dame comme cela.
C'toit la feue comtesse de La Suze; elle le dit au marchal, qui sur
l'heure le fit valet-de-chambre.

Il seroit  souhaiter qu'il y et toujours  la cour quelqu'un comme
lui; il en faisoit l'honneur[9], il recevoit et divertissoit les
trangers. Je disois qu'il toit  la cour ce que Bel Accueil est dans
_le Roman de la Rose_. Cela faisoit qu'on appeloit partout
_Bassompierre_ ceux qui excelloient en bonne mine et en propret. Une
courtisane se fit appeler  cause de cela _la Bassompierre_, une autre
fut nomme ainsi parce qu'elle toit de belle humeur. Un garon qui
portoit en chaise sur les montagnes de Savoie fut surnomm
_Bassompierre_, parce qu'il avoit engross deux filles  Genve. A
propos de ce surnom de _Bassompierre_, il lui arriva une fois une
plaisante aventure sur la rivire de Loire. Il alloit  Nantes du
temps que Chalais eut la tte coupe; une demoiselle lui demanda place
dans sa cabane pour elle et sa fille: cette demoiselle alloit  la
cour pour y faire sceller une grce pour son fils. On alloit toute la
nuit. Dans l'obscurit il s'approche de cette fille, et il toit prt
d'entrer dans la _chambre dfendue_[10], quand un batelier se mit 
crier: _Vire le peautre[11], Bassompierre._ Cela le surprit, et, je
crois mme, le dsapprta. Il sut aprs qu'on appeloit ainsi celui qui
tenoit le gouvernail, et qu'on lui avoit donn ce nom, parce que
c'toit le plus gentil batelier de toute la rivire de Loire.

  [9] On diroit aujourd'hui _les honneurs_.

  [10] Allusion  l'Amadis de Gaule.

  [11] _Peautre_ ou _piautre_; ce mot de notre ancienne langue
  romane s'est conserv parmi les bateliers de Loire pour exprimer
  le gouvernail.

Une illustre maquerelle disoit que M. de Guise toit de la meilleure
mesure, M. de Chevreuse de la plus belle corpulence, M. de Termes le
plus smillant, et M. de Bassompierre le plus beau et le plus
goguenard.

Ceux que je viens de nommer, avec M. de Crquy et le pre de Gondy,
alors gnral des galres, mangeoient souvent ensemble, et
s'entre-railloient l'un l'autre; mais ds qu'on sentoit que celui
qu'on tenoit sur les fonts se dferroit, on en prenoit un autre: leurs
suivants aimoient mieux ne point dner et les entendre.

J'ai dj dit ailleurs qu'il n'a jamais bien dans; il n'toit pas
mme trop bien  cheval; il avoit quelque chose de grossier; il
n'toit pas trop bien dnou. A un ballet du Roi dont il toit, on
lui vint dire sottement, comme il s'habilloit pour faire son entre,
que sa mre toit morte; c'tait une grande mnagre  qui il avoit
bien de l'obligation: Vous vous trompez, dit-il: elle ne sera morte
que quand le ballet sera dans.

Il fut plus d'une fois en ambassade; il contoit au feu Roi qu' Madrid
il fit son entre sur la plus belle petite mule du monde qu'on lui
envoya de la part du Roi. Oh! la belle chose que c'toit, dit le Roi,
de voir un ne sur une mule!--Tout beau, Sire, dit Bassompierre, c'est
vous que je reprsentois.

Il disoit que M. de Montbason se parjuroit toujours, qu'il juroit par
le jour de Dieu, la nuit et le jour par le feu qui nous claire.

La Reine-mre disoit: J'aime tant Paris et tant Saint-Germain, que je
voudrois avoir un pied  l'un et un pied  l'autre.--Et moi, dit
Bassompierre, je voudrois tre  Nanterre[12].

  [12] Le village de Nanterre est situ  moiti chemin entre Paris
  et Saint-Germain-en-Laye.

M. de Vendme lui disoit en je ne sais quelle rencontre: Vous serez,
sans doute, du parti de M. de Guise, car vous aimez sa soeur de
Conti.--Cela n'y fait rien, rpondit-il: j'ai aim toutes vos tantes,
et je ne vous en aime pas plus pour cela.

Quand le marchal d'Effiat fut mort, il dit, en franc goguenard, qu'il
n'y avoit plus de _fiat_  la cour. Quelqu'un dit, quand on fit
d'Effiat marchal de France, que son pre avoit t nomm pour tre
chevalier de l'ordre. Je ne sais pas, dit Bassompierre, s'il a t
nomm, mais je sais bien qu'il a t lu[13].

  [13] Allusion aux commencements de la famille Coiffier de Ruz
  d'Effiat, qui sortoit des charges de finances. On appeloit _lu_,
  un conseiller d'lection, sorte de juridiction dont les appels
  toient ports  la cour des Aides.

Sur les ressemblances qu'on trouve de chaque personne  quelque bte,
il disoit plaisamment que le marquis de Thmines toit sa bte. M. de
La Rochefoucauld, mchant railleur, en voulut railler Thmines, qui
lui dit qu'il ne vouloit pas souffrir de lui ce qu'il souffroit de M.
de Bassompierre. Ils se pensrent battre.

M. de La Rochefoucauld lui dit, un peu avant qu'on l'arrtt: Vous
voil gros, gras, gris.--Et vous, lui rpondit-il, vous voil teint,
peint, feint. La Rochefoucauld avoit peint sa barbe.

Quand il fut dans la Bastille, il fit voeu de ne se point raser qu'il
n'en ft dehors; il se fit faire le poil pourtant au bout d'un an. Il
y eut quelque petite amourette avec madame de Gravelle, qui y toit
prisonnire. Cette femme avoit t entretenue par le marquis de Rosny.
Depuis, pour ses intrigues, elle avoit t arrte. Le cardinal de
Richelieu avoit eu l'inhumanit de lui faire donner la question. Aprs
la mort du marchal, elle fut si sotte que de prendre un bandeau de
veuve, aussi bien que madame de Bassompierre.

M. Chapelain fit un sonnet sur la fivre de M. de Longueville, aprs
le passage du Rhin, o il l'appeloit _le lion de la France_. C'est
plutt _le rat de la France_, dit Bassompierre. C'est un petit homme
qui a t lev dans une peau de mouton.

Esprit, l'acadmicien, le fut voir  la Bastille. Voil un homme,
dit-il, qui est bien seigneur de la terre dont il porte le nom.
Chacun dans la Bastille disoit: Je pourrai bien sortir de cans dans
tel temps.--Et moi, disoit-il, j'en sortirai quand M. Du Tremblay en
sortira[14].

  [14] Le Clerc Du Tremblay toit alors gouverneur de la Bastille.

Il ne vouloit pas sortir de prison que le Roi ne l'en ft prier, parce
que, disoit-il, il toit officier de la couronne, bon serviteur du
Roi, et trait indignement; puis, je n'ai plus de quoi vivre. Ses
terres toient ruines. Le marquis de Saint-Luc lui disoit: Sortez-en
une fois; vous y rentrerez bien aprs. Au sortir de l, il disoit
qu'il lui sembloit qu'on pouvoit marcher par Paris sur les impriales
de carrosses, tant les rues toient pleines, et qu'il ne trouvoit ni
barbe aux hommes, ni crin aux chevaux.

Il ne tarda gure  rentrer dans sa charge de colonel des Suisses:
Coislin avoit t tu  Aire; La Chtre lui avoit succd; mais comme
il toit un peu important[15] et souponn d'tre du parti de M. de
Beaufort, on y remit M. de Bassompierre, qui en avoit touch quatre
cent mille livres, et l'autre l'avoit bien achet de madame de
Coislin. La Chtre et sa femme, tous deux jeunes, moururent
misrablement aprs cela. Bassompierre n'a comme point pay cette
charge. Il remit bientt sur pied la meilleure table de la cour, et
fit de bonnes affaires.

  [15] On avoit donn, par drision, le nom d'_Importants_  ceux
  qui suivoient le parti du duc de Beaufort. (_Esprit de la
  Fronde_; Paris, 1672, tom. 1, pag. 156.) On les nomma les
  _Importants_, parce qu'ils dbitoient des maximes d'tat,
  dclamoient contre la nouvelle tyrannie, et prtendoient rtablir
  les anciennes lois du royaume. (_Histoire de la Fronde_, par le
  comte de Saint-Aulaire; Paris, 1827, tome 1, pag. 105.)

On lui a l'obligation de ce que le Cours[16] dure encore, car ce fut
lui qui se tourmenta pour le faire revtir du ct de l'eau, et pour
faire faire un pont de pierre sur le foss de la ville.

  [16] Le Cours la Reine, vis--vis les Invalides.

Il toit encore agrable et de bonne mine, quoiqu'il et
soixante-quatre ans;  la vrit il toit devenu bien _turlupin_[17]
car il vouloit toujours dire de bons mots, et le feu de la jeunesse
lui manquant, il ne rencontroit pas souvent: M. le Prince et ses
petits-matres en faisoient des railleries.

  [17] Mauvais plaisant, faiseur de pointes et de quolibets. Cette
  expression a t emprunte du nom du farceur Turlupin. L'adjectif
  n'est plus en usage, mais le substantif _turlupinade_ a t
  conserv.

Sur le perron de Luxembourg, une dame de grande qualit, aprs lui
avoir fait bien des compliments sur sa libert, lui dit: Mais vous
voil bien blanchi, monsieur le marchal.--Madame, lui rpondit-il en
franc crocheteur, je suis comme les poireaux, la tte blanche et la
queue verte. En rcompense, il dit  une belle fille: Mademoiselle,
que j'ai regret  ma jeunesse quand je vous vois!

Il dit aussi de Marescot, qui toit revenu de Rome fort enrhum, et
sans apporter de chapeau pour M. de Beauvais: Je ne m'en tonne pas,
il est revenu sans chapeau.

Comme il avoit une grande sant, et qu'il disoit qu'il ne savoit
encore o toit son estomac, il ne se conservoit point; il mangeoit
grande quantit de mchans melons et de pches qui ne mrissent jamais
bien  Paris. Aprs, il s'en alla  Tanlay, o ce fut une _crevaille_
merveilleuse: au retour, il fut malade dix jours  Paris chez madame
Bouthillier, qui ne vouloit point qu'il en partt qu'il ne ft
tout--fait guri; mais Yvelin, mdecin de chez la Reine, qui avoit
affaire  Paris, le pressa de revenir. A Provins, il mourut la nuit en
dormant, et il mourut si doucement, qu'on le trouva dans la mme
posture o il avoit l'habitude de dormir, une main sous le chevet 
l'endroit de sa tte, et les genoux un peu hausss. Il n'avoit pas
seulement tendu les jambes. Son corps gros et gras, et en automne, fut
cahot jusqu' Chaillot, o on lui trouva les parties nobles toutes
gtes; mais c'est que le corps s'toit corrompu par les chemins.




LE CARDINAL

DE LA ROCHEFOUCAULD[18].


Le cardinal de La Rochefoucauld, hors qu'il toit un peu trop jsuite
et un peu trop crdule, toit un vrai ecclsiastique. Comme il toit
vque, les Jsuites lui faisoient mener Marthe Brossier, comme on
mne l'ours. Henri IV se moqua long-temps de cette prtendue possde;
mais comme il vit qu'on la vouloit faire exorciser devant Notre-Dame,
et qu'un reste de ligueurs toit  cabaler pour lui faire dire que
Henri III toit damn, et qu'Henri IV n'toit catholique que de nom,
il y envoya des mdecins. Marescot la trompa avec un Virgile, faisant
semblant que c'tait un Rituel, et il pronona ainsi: _Nihil  Dmone,
pauca  morbo, tradenda Rapino_[19]. Le Roi se contenta de la renvoyer
 ses parents en Auvergne[20]; et pour avoir su mpriser la fourbe,
aprs l'avoir lude, il n'en fut pas parl davantage.

  [18] Franois de La Rochefoucauld, n  Paris le 8 dcembre 1558,
  vque de Senlis en 1607, mort  Paris le 15 fvrier 1645.

  [19] Rapin toit prvt de la conntablie. (T.)

  [20] Marthe Brossier toit de Romorentin, en Sologne. (_Voyez_ la
  _Biographie universelle_ de Michaud.)

Pour revenir au cardinal de La Rochefoucauld, il toit abb de
Sainte-Genevive, et y logeait; il permit aux religieux d'lire un
abb pour trois ans durant sa vie, mais il s'en garda le revenu. Il y
avoit fait accommoder un beau logement; les religieux le jetrent 
bas aprs sa mort, voyant que feu M. le Prince demandoit  le louer
pour le prince de Conti. Depuis ils ont toujours lu des abbs de
trois en trois ans. Le cardinal pouvoit bien se rserver le revenu,
car on n'en pouvoit pas mieux user qu'il en usoit; il faisoit de
grandes aumnes sans ostentation. Il a donn plus de quarante mille
cus  l'hpital des Incurables; et ce qui est encore plus beau, il
fit casser une vitre o l'on avoit mis ses armes.

Il avoit une soeur[21] qui n'toit pas si humble que lui. Elle disoit
au duc son neveu: Mananda[22]! mon neveu, la maison de La
Rochefoucauld est une bonne et ancienne maison; elle toit plus de
trois cents ans devant Adam.--Oui, ma tante, mais que devnmes-nous au
dluge?--Vraiment voire le dluge, disoit-elle en hochant la tte, je
m'en rapporte. Elle aimoit mieux douter de la sainte Ecriture que de
n'tre pas d'une race plus ancienne que No; elle signoit ainsi:
_Votre bien affectionne tante et bonne amie, pour vous faire un bien
petit de plaisir._ Cela me fait souvenir d'un fou de Limousin, nomm
M. de Carrres; il disoit que hors Pierre Buffires, Bourdeilles,
Pompadour, et quelques autres qu'il nommoit, il ne faisoit pas grand
cas de toutes les autres maisons du pays. Mais, lui dit-on, vous ne
parlez point de la maison de Carrres?--Carrres, dit-il, Carrres
toit devant que Dioux fusse Dioux.

  [21] Marie de La Rochefoucauld-Randan, marie en 1579  Louis de
  Rochechouart, seigneur de Chaudenier. Elle se fit Carmlite aprs
  la mort de son mari.

  [22] _Mananda!_ espce de serment fort en usage chez les femmes
  aux quinzime et seizime sicles. En voici un exemple tir de
  Des Priers dans le conte _de l'enfant de Paris qui fit le fol
  pour jouyr de la jeune veuve_. La dame, en se dshabillant,
  disoit  sa chambrire: Perrette, il est beau garon, c'est
  dommage de quoi il est ainsi fol.--_Mananda!_ disoit la garce,
  c'est mon, madame, il est net comme une perle, etc. (_Nouvelles
  rcrations et joyeux devis de Bonaventure Des Priers_;
  Amsterdam, 1735, t. 2, p. 242.)




MADAME DES LOGES[23]

ET BORSTEL.


Madame Des Loges toit fille d'un honnte homme de Troyes en
Champagne, nomm M. Bruneau. Il toit riche, et vint demeurer  Paris,
aprs s'tre fait secrtaire du Roi. Il n'avoit que deux filles:
l'ane fut marie  Beringhen, pre de M. le Premier. Pour viter la
perscution, car il toit huguenot, il se retira  La Rochelle, et y
fit mener ses deux filles, pour plus grande sret, sur un ne en deux
paniers. Elles avoient du bien; leur partage  chacune a mont 
cinquante-cinq mille cus. Madame Des Loges, quoique la cadette, fut
accorde la premire; et comme ce n'toit encore qu'un enfant, on
vouloit attendre que sa soeur passt devant elle. Je ne sais pourquoi
elle fut plus tt recherche que l'autre qui toit bien faite, et elle
ne l'toit point; mais on fut oblig de la marier plus tt qu'on ne
pensoit, car, en badinant avec son accord, elle devint grosse. Elle a
dit depuis qu'elle ne savoit pas comment cela s'toit fait; que son
mari et elle toient tous deux si jeunes et si innocents qu'ils ne
savoient ce qu'ils faisoient.

  [23] Marie de Bruneau, dame Des Loges, ne vers 1585, morte le
  1er juin 1641.

Comme 'a t la premire personne de son sexe qui ait crit des
lettres raisonnables[24], et que d'ailleurs elle avoit une
conversation enjoue et un esprit vif et accort, elle fit grand bruit
 la cour. Monsieur, en sa petite jeunesse, y alloit assez souvent; et
comme il se plaignoit  elle de toutes choses, on l'appeloit la
linotte de madame Des Loges. Quand on lui fit sa maison, il lui donna
quatre mille livres de pension, disant que son mari n'toit point pay
de sa pension de deux mille livres qu'il avoit comme gentilhomme de la
chambre. Cela n'toit pas autrement vrai, et elle quitta le certain
pour l'incertain, car le cardinal de Richelieu, souponnant quelque
intrigue, lui fit ter les deux mille livres; et elle, qui vit bien
qu'on la chasseroit, se retira d'elle-mme en Limosin[25]. Son mari en
toit, et elle avoit mari une fille  un M. Doradour, chez qui elle
alla.

  [24] Ses lettres ne sont pas trop merveilleuses; cela toit bon
  pour ce temps-l. Bortel a eu raison d'empcher Conrart de les
  faire imprimer: il vouloit aussi faire un Recueil de vers sur sa
  mort. Tout cela est avoutr. (T.)--_Avoutr_ pour _avoytr_,
  avort, qui n'est pas venu  terme. (_Dict. de Nicot._)

  [25] C'toit en 1629. (T.)

Elle avoit une libert admirable en toutes choses; rien ne lui
cotoit; elle crivoit devant le monde. On alloit chez elle  toutes
heures; rien ne l'embarrassoit. J'ai dj dit ailleurs qu'elle faisoit
quelquefois des impromptus fort jolis.

On a dit qu'elle toit un peu galante. Le gouverneur de MM. de Rohan,
nomm Haute-Fontaine, a t son favori; Voiture y a eu part,  ce
qu'on prtend; ce fut elle qui lui dit une fois: Celui-l n'est pas
bon, percez-nous-en d'un autre. Une fois Saint-Surin, qui toit si
amoureux de la fille de madame de Beringhen (on a remarqu que quand
il en tenoit bien, il toit jaune comme souci); Saint-Surin, dis-je,
qui toit un galant homme, ne bougeoit de chez les deux soeurs, qui
logeoient vis--vis l'une de l'autre; une fois donc qu'il toit chez
madame Des Loges, un certain M. d'Interville, conseiller, je pense, au
grand conseil, s'toit assis familirement sur le lit, et faisoit le
goguenard; Saint-Surin et d'autres veills, pour se moquer de lui,
prirent la courte-pointe et l'envoyrent cul par sur tte dans la
ruelle.

Celui qui a eu le plus d'attachement avec madame Des Loges 'a t un
Allemand nomm Borstel. Etant rsident des princes d'Anhalt[26], il
fit connoissance avec elle, et apprit tellement bien  parler et 
crire, qu'il y a peu de Franois qui s'en soient mieux acquitts que
lui. Il la suivit en Limosin. Le prtexte fut qu'ils avoient achet
ensemble de certains greffes en ce pays-l. Il avoit transport tout
son bien en France. Comme il se vit en un pays de dmls, il ne
voulut point se mettre parmi la noblesse; et comme il n'avoit pas une
sant trop robuste, il se feignit plus infirme qu'il n'toit, afin de
rompre tout commerce avec ces gens-l. Il fut mme quelques annes
sans sortir de la chambre; cela fit dire qu'il avoit t dix-huit ans
sans voir le jour qu' travers des chssis, et qu'il fut long-temps
sans pouvoir dcider s'ils toient moins sains de verre que de papier.

  [26] Il y avoit quatre ans quand Henri IV fut tu. Depuis, comme
  il a eu la faiblesse de cacher son ge, Balzac l'a appel _cet
  ambassadeur de dix-huit ans_. A son compte, il falloit qu'il
  l'et t  quatorze, comme vous le verrez par la suite. (T.)

Madame Des Loges morte, Borstel eut soin de ses affaires et de ses
enfants. Borstel vint  Paris, et on parla de le marier avec une fille
de bon lieu, assez ge, nomme mademoiselle Du Metz; mais l'affaire
ne put s'achever, car il avoit appris quelque chose qui ne lui avoit
pas plu; mais il ne le voulut jamais dire. Il dit pour excuse qu'il ne
vouloit pas la tromper, et qu'on lui avoit fait une banqueroute depuis
qu'on avoit propos de le marier avec elle. Depuis elle a pous un M.
de Vieux-Maison. Gombauld, qui toit de ses amis, car elle se piquoit
d'esprit, lui reprocha srieusement d'avoir pous un homme dont le
nom ne se pouvoit prononcer sans faire un solcisme.

Borstel, quelque temps aprs, en cherchant une terre trouva une femme,
car il pousa une jeune fille bien faite, qui toit sa voisine  la
campagne, et il en a eu des enfants: mais il ne s'en porta pas mieux.
Il envoya ici, en 1655, un mmoire pour consulter sa maladie; il avoit
mis ainsi: _Un gentilhomme de cinquante-neuf ans, etc._ Feret[27],
son ami, porta ce mmoire  un nomm Lesmanon, mdecin huguenot, qui
est  M. de Longueville, qui consulta avec d'autres, et rdigea aprs
la consultation par crit; il commenoit ainsi: _Un gentilhomme de
soixante-neuf ans, et qui s'est mari depuis quatre ou cinq ans  une
jeune fille, etc._ Feret, voyant cela, lui dit qu'il ne l'avoit pas
pri de tuer M. Borstel, mais bien de le gurir s'il y avoit moyen, et
que de lui parler de son ge et de son mariage, c'toit lui mettre le
poignard dans le sein. On changea ce commencement. Il avoit soixante
ans et plus quand il se maria, et toit si incommod qu'il ne pouvoit
dormir qu'en son sant. Il mourut de cette maladie pour laquelle on
avoit fait la consultation.

  [27] Secrtaire du duc de Weimar. (T.)




NOTICE SUR MADAME DES LOGES,

TIRE DES MANUSCRITS DE CONRART[28].

   Feu madame Des Loges avoit nom Marie de Bruneau; elle toit
   originaire de la province de Champagne, mais ne  Sdan, o son
   pre et sa mre toient alors rfugis durant les guerres de
   religion, environ l'an 1584 ou 1585. On n'a trouv parmi ses
   papiers aucuns renseignemens qui marquent prcisment ni le
   jour, ni le mois, ni l'anne.

   Son pre toit Sbastien de Bruneau, sieur de La Martinire,
   conseiller du Roi et intendant de la maison et des affaires de
   M. le Prince, et du roi de Navarre depuis le dcs de ce prince.
   Sa mre avoit nom Nicole de Bey; ils toient tous deux d'une
   rare et haute vertu, et  cette cause tenus en une singulire
   estime par toutes sortes de personnes, et surtout par divers
   princes et autres grands, mme par le feu roi Henri IV, duquel
   il y a encore plusieurs lettres crites de sa main audit sieur
   de Bruneau.

  [28] Manuscrit 902, in-folio, tom. 10, pag. 113, de la
  bibliothque de l'Arsenal. Cette Notice est crite d'une grande
  criture de femme; elle a vraisemblablement t compose par une
  des filles de madame Des Loges. On trouvera des dtails sur les
  manuscrits de Conrart dans la Notice qui prcde ses Mmoires.
  (_Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de France_, 2e
  srie, t. 48.)

Ladite dame Des Loges a t marie avec feu messire Charles de
Rechignevoisin, chevalier, seigneur des Loges, gentilhomme ordinaire
de la chambre du Roi, issu de l'une des plus illustres maisons de
Poitou et des mieux allies; entre les autres  celles de La
Beraudire, de Vivonne, de Chmerault et de La Rochefoucauld. Il toit
oncle  la mode de Bretagne de M. le duc de La Rochefoucauld. Son pre
toit chambellan de M. le duc d'Alenon, frre des rois Franois,
Charles et Henri, et mourut au voyage de Flandre,  l'entreprise
d'Anvers.

Lesdits sieur et dame Des Loges ont eu ensemble plusieurs enfants,
l'un desquels fut tu  la bataille de Prague, l'an 1620, l'autre au
sige de Brda, en 1638, et l'an ayant suivi les guerres de Hollande
durant l'espace de vingt-trois ans entiers et conscutifs, sans avoir
perdu une seule campagne, et y ayant acquis beaucoup d'estime et
d'honneur, tant dedans les armes qu' la cour du prince d'Orange, y a
possd et y possde encore diverses charges militaires, et, entre les
autres, celle de gnral-major et de colonel, s'y tant habitu
tout--fait et alli en l'une des plus apparentes familles du pays.

Ladite dame Des Loges a fait sa demeure  Paris et  la cour durant
vingt-trois ou vingt-quatre ans, pendant lequel temps elle a t
honore, visite et rgale de toutes les personnes les plus
considrables, sans en excepter les plus grands princes et les
princesses les plus illustres. M. le duc d'Orlans en faisoit surtout
une trs-particulire estime, et se rendoit assidu  la visiter, aussi
bien en la prosprit que dans l'adversit de ses affaires, dont cette
prudente dame prvoyant la continuation et les funestes succs, elle
se rsolut  quitter tous ces avantages et toutes les commodits d'un
si agrable sjour, pour ne participer point aux intrigues qui depuis
en ont accabl plusieurs. Ce fut en l'an 1629 qu'elle se disposa 
cette sage retraite, en laquelle elle a depuis vcu doucement et
dvotement par l'espace de quelques annes, jusque  1636, qu'un
procs de grande importance l'ayant ramene  Paris, elle y fut reue
et respecte de tous les honntes gens de mme qu'auparavant, et fut
de nouveau honore des visites de Monsieur et des autres princes et
princesses.

Toutes les muses sembloient rsider sous sa protection ou lui rendre
hommage, et sa maison toit une acadmie d'ordinaire. Il n'y a aucun
des meilleurs auteurs de ce temps, ni des plus polis du sicle, avec
qui elle n'ait eu un particulier commerce, et de qui elle n'ait reu
mille belles lettres, de mme que de plusieurs princes et princesses
et autres grands. Il a t fait une infinit de vers et autres pices
 sa louange, et il y a un livre tout entier, crit  la main, rempli
des vers des plus beaux esprits de ce temps, au frontispice duquel
sont crits ceux-ci, qui ont t faits et crits par feu M. de
Malherbe:

     Ce livre est comme un sacr temple,
     O chacun doit,  mon exemple,
     Offrir quelque chose de prix.
     Cette offrande est due  la gloire
     D'une dame que l'on doit croire
     L'ornement des plus beaux esprits.

Nous ne dirons rien ici de ce qu'elle a crit elle-mme, soit en prose
ou en vers, puisque, pour fuir toute vanit, elle n'a jamais voulu
permettre qu'aucune de ces pices de sa faon ft expose au public.
Un chacun sait nanmoins que son style, aussi bien que son langage
ordinaire, toit des plus beaux et des plus polis, sans affectation
aucune, et accompagn d'autant de facilit que d'art; mais surtout
toit  estimer son humeur agrable, discrte et officieuse envers un
chacun, sa conversation ravissante et sa dextrit  acqurir des amis
et  les servir et conserver. Elle avoit un courage plus que fminin,
une constance admirable en ses adversits, un esprit tendre en ses
affections et sensible aux offenses, mais attremp d'une douceur et
facilit sans exemple  pardonner, et en tous ses maux d'une
rsignation entire  la volont de Dieu et d'une ferme confiance en
sa grce, se reposant toujours sur sa providence, et ne dsesprant
jamais de ses secours.

Les pertes de ses chers enfants, de madame de Beringhen, sa digne
soeur, dame reconnue d'un chacun pour tre d'un esprit minent, d'une
admirable conduite et d'une vie exemplaire[29], avec celles d'une
infinit de ses meilleurs et plus chers amis, accompagnes d'abondant
d'autres afflictions non moins cuisantes, l'avoient rduite, par la
tendresse de son bon naturel et par leur importance,  une vie fort
languissante, si bien que les forces du corps ne se trouvant pas
gales  celles de l'esprit, ni la dlicatesse de la nature 
l'habitude de sa grande constance, ces dplaisirs furent suivis d'une
maladie aigu et d'une mort trs-heureuse, le 1er de juin, l'an 1641.
Ce fut au chteau de La Plau, en Limousin, maison de madame de La
Plau, sa fille ane. Son testament a t une exhortation ample de
pit  ses enfants, sa maladie un patron de patience, tous ses propos
des enseignemens et des consolations saintes, et ses dernires paroles
celles de saint Paul: Je suis assure que ni mort, ni vie, ni anges,
ni principauts, ni puissances, ni choses prsentes, ni choses 
venir, ni hautesse, ni profondeur, ni aucune autre crature, ne me
pourra sparer de la dilection de Dieu, qu'il nous a montre en
Jsus-Christ, notre Seigneur[30].

  [29] Tallemant en a cependant mdit dans l'article qui suit; mais
  de qui n'a-t-il pas mdit?

  [30] On a cru qu'il n'toit pas inutile de publier cette Notice
  biographique contemporaine sur une femme justement clbre. Elle
  avoit dj t cite dans l'article Loges (des) de la Biographie
  universelle de Michaud. On peut aussi consulter l'article qui lui
  a t consacr dans le Dictionnaire de Moreri.




MADAME DE BERINGHEN

ET SON FILS.


Comme j'ai dit[31], elle toit bien faite, et elle fut galante. M. de
Montlouet d'Angennes, qui toit bel homme, disoit qu'elle lui avoit
offert douze cents cus de pension, mais qu'il n'toit pas assez
intress pour cela, et qu'il toit amoureux ailleurs: elle n'toit
plus jeune; alors il lui prit fantaisie d'avoir un page.

  [31] Dans l'article qui prcde.

Je n'ai jamais vu une personne plus fire; elle eut dispute 
Charenton pour une place; elle vouloit l'envoyer garder par un soldat
des gardes, car, disoit-elle, il n'y a pas un capitaine dans le
rgiment qui ne soit bien aise de m'obliger[32].

  [32] Une madame d'Endreville, fille d'un secrtaire du Roi et
  femme d'un gentilhomme riche de Normandie, fit garder sa place,
  en 1658, par un suisse du Roi. On se moqua fort d'elle. (T.)

Elle n'avoit garde d'tre ni si spirituelle, ni si accorte, que sa
soeur. Pour son mari, M. de Rambouillet m'a dit que Henri IV lui avoit
dit que Beringhen toit gentilhomme. Cependant j'ai ou conter  bien
des gens que le Roi ayant demand  M. de Sainte-Marie, pre de la
comtesse de Saint-Gran, comment il faisoit pour avoir des armes si
luisantes. C'est, lui dit-il, un valet allemand que j'ai qui en a
soin. Le Roi le voulut avoir: c'toit Beringhen, et il lui donna
aprs le soin du cabinet des armes. Depuis il fit quelque chose, et
parvint  tre premier valet-de-chambre. Or, il avoit un
cousin-germain, dont le fils, que je connois fort, conte ainsi leur
histoire. Nous sommes, dit-il, d'une petite ville de Frise, qui
s'appelle Beringhen; nos anctres, dont la noblesse se prouve par les
titres que nous rapporterons quand on voudra, n'en toient pas
seigneurs  la vrit, mais possdoient la plus belle maison de la
ville depuis plus de trois cents ans.

Pour moi, je sais bien que bien souvent on a pris le nom du lieu de sa
naissance; mais ce n'est pas autrement une marque de noblesse, au
contraire, comme Jean de Meung et Guillaume de Lorris[33]. Le pre de
feu M. de Beringhen et le pre du mien furent tus  la guerre: leur
bien se perdit. Leurs enfants ayant ramass quelque chose du naufrage,
passrent en France encore fort jeunes. Feu M. de Beringhen s'arrta
sur la cte de Normandie, o il fut prcepteur de quelques enfants de
gentilshommes; il avoit un peu de lettres. Au sortir de l, il se met
chez l'accommodeur de fraises du Roi, et fait connoissance avec les
officiers de la garde-robe: il avoit l'esprit vif, le Roi le prit en
amiti. Pour mon pre, il alla jusqu'en Bretagne, et se mit 
trafiquer d'une espce de toile qu'on appelle de la noyale; elle sert
 faire des voiles de navire, mais il n'a jamais paru en ce commerce,
et on ne sauroit prouver qu'il ait drog. Il acquit du bien
honntement. J'ai quarante lettres de feu M. de Beringhen  mon pre
et de mon pre  feu M. de Beringhen[34]. Depuis la mort de M. de
Beringhen, M. de Beringhen, son fils, aujourd'hui M. le Premier, comme
quelqu'un eut demand l'aubaine de mon pre qui vint  mourir, dit
tout haut: On a cru peut-tre qu'il n'avoit point d'amis, mais je
ferai bien voir qu'il toit mon parent. Aujourd'hui il s'avise de dire
que je suis btard, et son frre d'Armenvilliers a sign  mon contrat
de mariage. Il fit  la vrit un peu le rtif pour signer comme
parent; mais enfin il passa carrire. Madame de Saint-Pater[35], sa
soeur,  la mort, s'est repentie d'avoir dit que j'tois venu d'un
btard de leur maison, et j'ai fait voir  M. de La Force mes titres
et les lettres de feu M. de Beringhen. Or, cet homme croyoit tenir M.
le Premier, et disoit: J'ai tous les titres; et s'il prtend  tre
chevalier de l'ordre, il faut qu'il vienne  moi: mais M. le Premier
a eu des titres tels qu'il a voulu, et l'lecteur de Brandebourg, 
qui appartient le lieu de leur naissance, a t bien aise de
l'obliger. Dans sa gnalogie, il fait mourir le pre de Beringhen 
dix-sept ans, lui qui en a vcu soixante.

  [33] Les deux auteurs du _Roman de la Rose_. Tallemant auroit d
  les nommer dans l'ordre inverse, puisque Jean de Meung a t le
  continuateur de Guillaume de Lorris.

  [34] On dit mme qu'ils toient associs. (T.)

  [35] Madame de La Luzerne, son autre fille, est un original en
  Phbus. Pour dire que lui faire tant de crmonies, c'toit la
  faire souffrir terriblement, elle dit une fois: Ha! pour cela,
  madame, c'est une vraie _gmonie_. Elle avoit ou parler du
  Montfaucon de Rome, qu'on appeloit _Scalas Gemonias_.
  (T.)--C'toit le lieu d'o l'on prcipitoit les criminels.

Cet autre Beringhen et sa femme sont assez assots de leur noblesse,
et ils disoient: Nous voudrions pour plaisir qu'on nous pt mettre 
la taille, pour avoir lieu de prouver notre noblesse.--Vous n'avez,
leur dis-je, qu' aller demeurer six mois  Lagny, vous en aurez le
divertissement.

M. le Premier autrefois fut un peu de la faveur; il cabala avec
Vaultier et madame Du Fargis. Il commena  branler ds le voyage de
Lyon, et fut disgraci au retour de La Rochelle. Il avoit chang de
religion: il alla en Hollande, et le prince d'Orange, qui aimoit tout
ce que le cardinal de Richelieu perscutoit, le reut  bras ouverts,
et lui donna ses chevau-lgers  commander. Beringhen acquit quelque
rputation; il revint en France aprs la mort du cardinal. Le reste se
trouvera dans les Mmoires de la rgence.




LE CHANCELIER SGUIER[36].


J'ai dj dit ailleurs que le chancelier[37] est l'homme du monde le
plus avide de louanges: on en verra des preuves par la suite. On
l'accuse d'tre grand voleur. Pour lche et avare, il ne faut que lire
ce que je m'en vais mettre[38].

  [36] Pierre Sguier, n le 28 mai 1588, chancelier en 1635, mort
  le 28 janvier 1672.

  [37] On m'a dit que ce fut Des Roches, le mle, chanoine de
  Notre-Dame, fort riche en bnfices, autrefois petit valet du
  cardinal de Richelieu au collge, qui, le connoissant par droit
  de voisinage, le proposa au cardinal de Richelieu pour
  garde-des-sceaux, comme un homme dvou, et dont il lui
  rpondoit; le cardinal s'y fia. Le monde fut assez tonn de ce
  choix, car il n'toit pas trop en passe de cela. Il toit alors
  prsident au mortier en la place de son oncle. (T.)

  [38] Tallemant se montre ici singulirement prvenu contre le
  chancelier Sguier. Au reste, la partialit que ce magistrat
  tmoigna dans le procs du surintendant, et dans d'autres
  circonstances, nuisit singulirement  son caractre. On en
  aperoit des traces dans les lettres de madame de Svign, et les
  Mmoires encore manuscrits de M. d'Ormesson, ne permettent pas de
  douter que le chancelier n'ait eu pour Colbert, ennemi personnel
  du surintendant, une complaisance tout--fait oppose au
  caractre qu'il auroit d dployer.

Personne n'a tant donn  l'extrieur que lui; il a baptis sa maison
_htel_; il a mis un manteau et des masses informes de bton de
marchal de France  ses armes, et son carrosse en est tout histori.
Il ne feroit pas un pas sans exempt et sans archers[39]; mais, en
rcompense, jamais au fond chancelier ne fit moins le chancelier que
lui: il est toujours le trs-humble valet du ministre. On verra dans
les Mmoires de la rgence comme on le ballotte, et que c'est un homme
qui avale tout. Ici je ne veux mettre que des particularits qui ne
pourroient entrer dans l'ouvrage que je veux faire[40].

  [39] Il est le premier qui s'est avis de se faire traiter de
  _grandeur_. Avant lui pas un ne s'toit fait traiter de
  _monseigneur_ dans les harangues, quand on lui parle comme
  dput. (T.)

  [40] On voit par l que Les Mmoires de la Rgence, dont l'auteur
  parle si souvent, n'existoient qu'en projet; il est
  trs-vraisemblable qu'ils n'ont pas t composs.

Les Sguier de Paris ne viennent nullement des Sguier de Languedoc:
ils viennent d'un procureur qui toit grand-pre du feu prsident
Sguier. Ce procureur eut un fils avocat[41], qui fut pouss dans les
charges, qu'on ne vendoit pas en ce temps-l; il fut avocat-gnral,
et son fils prsident[42]. Il en eut trois autres; le chancelier vient
de celui qui fut lieutenant-civil.

  [41] Pierre Sguier, premier du nom, d'abord avocat des parties,
  devint avocat-gnral du Parlement en 1550, prsident  mortier
  en 1554; n en 1504, mort en 1580.

  [42] Pierre Sguier, deuxime du nom, d'abord, lieutenant civil,
  succda  son pre dans la charge de prsident  mortier.

Le chancelier fut si tourdi, tant garde-des-sceaux, que de faire
ter la tombe de ce procureur, qui toit  Saint-Severin ou 
Sainte-Opportune,  cause qu'il y avoit une inscription[43]. Sa femme
s'appelle Fabri[44]; elle a eu beaucoup de bien. Je pense que son pre
toit trsorier de France  Orlans. On dit que le grand-pre de Fabri
toit serrurier, d'o vient la pointe _Fabricando Fabri fimus_[45].
Cette femme n'a jamais t belle, mais elle toit propre; on en a
mdit avec plus d'une personne. Le comte de Clermont de Lodve, qu'on
appeloit en sa jeunesse le marquis de Sessac, se vantoit d'avoir
couch avec elle. Elle a pay le comte de Harcourt assez long-temps.
On a parl d'un chanoine de Notre-Dame, nomm Thevenin, et il n'y a
pas plus de quatre ou cinq ans qu'il y a eu de la rumeur en mnage
pour un certain matre d'htel qui n'toit pas mal avec elle, sans
compter les moines, car elle est dvote, et les dvotes sont le
partage des _frres frapparts_. C'est une des plus avares femmes du
monde. Tous les officiers que le chancelier reoit lui doivent six
aunes de velours ou de satin, selon la charge qu'ils ont. Le
chancelier de Sillery les recevoit, mais il les rendoit, et pour cela
il y avoit six aunes de chacune de ces toffes, chez un certain
marchand, qui toient banales, s'il faut ainsi dire, et qu'on louoit
un cu; car on savoit bien que le chancelier les renverroit. La
chancelire a raffin sur cela. On dit  l'officier: Allez-vous-en
chez un tel marchand, et lui payez les six aunes. Puis quand la somme
est assez grosse, comme elle en tient registre, elle va lever un
ameublement: de l vient qu'on l'appelle _la fripire_[46].

  [43] Ce ne fut pas lui, ce fut Sguier, marquis d'O; le premier
  prsident Le Jay, qui toit alors procureur du roi du Chtelet,
  en haine du prsident Sguier d'alors, oncle du chancelier, en
  fit informer. Il toit mal satisfait de ce prsident, je ne sais
  pourquoi. (T.)

  [44] Madeleine Fabri, fille de Jean Fabri, seigneur de Champauz,
  trsorier de l'extraordinaire des guerres.

  [45] Je sais de Boileau, greffier de la Grand'Chambre, que le
  pre de la chancelire a t valet chez feu son grand-pre 
  quinze cus de gages, c'est--dire tout au plus _petit clerico_.
  Cependant,  l'imitation de son mari, elle va chercher des aeux
  en Provence. M. de Peiresc s'appeloit Fabri; il prtendoit venir
  d'un gentilhomme pisan qui s'tablit en Provence durant les
  guerres des ducs d'Anjou pour le royaume de Naples; et comme M.
  le prsident Sguier eut les sceaux, Peiresc, qui toit bien aise
  d'avoir sa faveur pour obliger les gens de lettres et de vertu,
  avoua le frre de la chancelire, alors matre des requtes, pour
  son parent. Le bonhomme Gassendi en met la descente tout franc
  dans la vie de Peiresc. Il le croit, comme il le dit, ou il avoit
  ordre de son ami d'en parler ainsi pour la raison que j'ai dite.
  (T.)

  [46] Je me souviens que le jour de Saint-Joseph, aux Mathurins,
  o l'abb de Cerisy prchoit, on avoit habill saint Joseph d'une
  robe de M. le chancelier, et la Vierge avoit la cravate de madame
  d'Aiguillon.

     (T.)

Le cardinal de Richelieu partagea avec lui pour ses filles; il en
maria l'une, et lui laissa marier l'autre. M. de Coislin, parent du
cardinal, petit bossu, mais qui avoit du coeur et toit de bonne
maison, pousa l'ane; l'autre fut marie au prince d'Enrichemont,
fils du marquis de Rosny, an de M. de Sully, mais qui toit mort il
y avoit long-temps. Ce M. d'Enrichemont est une _contemptible_
crature; le bon homme de Sully eut de la peine  s'y rsoudre, et
disoit: Je ne veux point m'allier avec le prince des chicaneurs. En
quelque occasion le chancelier lui crivit, et il y avoit en un
endroit: _Afin que la paix soit dans nos familles. Familles! dit le
bon homme, familles!_ Bon pour lui qui n'est qu'un citadin; mais il
pourroit bien user du terme de _maison_, quand j'y suis compris. La
chancelire toit ravie de dire: Allez savoir comment ma fille la
princesse a pass la nuit. Avant cela il fut assez fou pour aller
proposer au cardinal, comme si sa femme l'y avoit oblig, de marier sa
fille avec feu M. de Nemours, l'an de celui que M. de Beaufort tua.
Oui, lui rpondit le cardinal; en effet, cela seroit fort sortable
que Victor-Amde de Savoie poust Charlotte Sguier! dites  Marie
Fabri qu'elle rve.

Quelque avide de louange que ft le chancelier, tandis que le cardinal
de Richelieu a vcu, il n'a pas voulu souffrir qu'on le lout, et il
se fit de l'Acadmie, de peur qu'on ne dt qu'il se vouloit tirer du
pair[47]. Depuis, quand l'abb de Cerisy[48] se retira  l'Oratoire,
entre autres plaintes que le chancelier fit de lui, il se plaignit
fort de ce qu'il n'avoit pas fait une panse d'_a_ pour lui. Quand La
Chambre, son mdecin, voulut mettre au jour son livre du raisonnement
des btes[49], il dit au chancelier qu'il doutoit s'il le lui devoit
ddier, de peur que cela ne ft faire des railleries; le chancelier
rpondit qu'il se moquoit des railleries. Il avoit autrefois l'abb de
Cerisy chez lui, La Chambre, qui y est encore, et Esprit[50], tous
trois de l'Acadmie. Pour tre lou il donnoit sur le sceau quelques
pensions, mais il laissoit bien aussi charger ce pauvre sceau, et 
proprement parler, c'toit le public qui payoit ces beaux esprits.
Esprit se brouilla avec lui, comme nous verrons dans l'histoire de M.
de Laval. Pour La Chambre, il y demeura toujours et est le patron, car
le chancelier, tout dvot qu'il est, est un grand _garailler_; il
paie ses demoiselles en arrts, et autres choses semblables; mais
comme il y a quelquefois du mal dans ses chausses, La Chambre, qui le
traite, est fort absolu, et se prvaut un peu de la confidence; il est
atrabilaire.

  [47] Bois-Robert dit qu'il avoit propos au cardinal de faire le
  chancelier protecteur, et de se contenter, lui, d'avoir soin de
  l'Acadmie, et que le cardinal, qui prenoit le chancelier pour un
  grand faquin, reut cela si mal, qu'il pensa chasser Bois-Robert.
  (T.)

  [48] Germain Habert, abb de Cerisy, de l'Acadmie franoise,
  mort vers 1654. On a de lui diverses posies dans les Recueils du
  temps, une Vie du cardinal de Brule et quelques autres ouvrages.

  [49] _La Connaissance des Btes_; Paris, 1648, in-4.

  [50] Jacques Esprit, de l'Acadmie franoise, mort en 1678. On
  lui attribue le livre intitul _de la Fausset des vertus
  humaines_. Li avec madame de Sabl et avec le duc de La
  Rochefoucauld, il passe pour avoir eu quelque part aux _Maximes_.

C'est une pillauderie pouvantable que celle de ses gens; en voici une
belle preuve. Un jour que les comdiens du Marais jourent au
Palais-Royal, le chancelier, qui y toit, trouva Jodelet, leur farin,
fort plaisant; il en fut si charm que, pour tout dire en un mot, il
en devint libral, et lui fit dire qu'il le vnt trouver le lendemain
et qu'il lui feroit un prsent. Jodelet ne manqua pas d'y aller:
d'abord un des valets-de-chambre du chancelier lui vint dire: J'ai
parl pour vous  monsieur, monsieur a dessein de vous donner cent
pistoles; et ajouta  cela: Vous n'oublierez pas vos bons amis. Le
farin lui promit qu'il y en auroit le quart pour lui. Incontinent
aprs, un autre valet-de-chambre lui fit la mme harangue, et Jodelet
lui fit la mme promesse; enfin il en vint jusqu' quatre, car le
chancelier a quatre ranonneurs de gens. Jodelet ensuite fut
introduit, et le chancelier, tout riant, lui demanda: Que voulez-vous
que je vous donne?--Monseigneur, lui rpondit-il, donnez-moi cent
coups de bton, ce sera vingt-cinq pour chacun de messieurs vos
valets-de-chambre. _Sa grandeur_ voulut tout savoir, et Jodelet, par
ce moyen, s'exempta de rien donner  personne: ces coquins furent bien
gronds; toutefois leur matre leur laisse continuer leurs
friponneries.

Le chancelier est l'homme du monde qui mange le plus malproprement et
qui a les mains les plus sales; il fait une certaine capilotade, o il
y entre toutes sortes de drogues, et en la faisant il se lave les
mains tout  son aise dans la sauce; il dchire la viande; enfin cela
fait mal au coeur, et quoiqu'il soit pay pour la table des matres
des requtes, il leur fait pourtant assez mauvaise chre. Il se curoit
un jour les dents chez le cardinal avec un couteau; le cardinal s'en
aperut, et fit signe  Bois-Robert; aprs il commanda au
matre-d'htel de faire pointer tous les couteaux. Bois-Robert, le
plus doucement qu'il put, le dit au chancelier, qui acheta ds le
jour mme un cure-dent d'or. Le cardinal voyant le chancelier, qui 
la premire rencontre faisoit parade de son cure-dent, dit 
Bois-Robert: Je gage que vous l'avez dit  M. le chancelier?--Oui,
monseigneur.--L'imprudent pote que vous tes!

Ballesdens[51], qui est  lui, et qui a t prcepteur du marquis de
Coislin, dit: Si je fais jamais imprimer mes lettres, o il y a mille
flatteries pour le chancelier, je ferai mettre un _errata_ au bout:
_en telle page ce que j'ai dit n'est pas vrai, en telle page, cela est
faux_, et ainsi du reste.

  [51] Jean Ballesdens, avocat au Parlement, membre de l'Acadmie
  franoise, auteur de quelques ouvrages mdiocres. Il aimoit les
  anciens livres; on trouve souvent sa signature sur le frontispice
  des ditions gothiques de nos vieux potes.

Le chancelier a l'honneur d'tre si sottement glorieux qu'il ne se
_desfule_[52] quasi pour personne. Un jour il n'ta quasi pas son
chapeau pour M. de Nets[53], vque d'Orlans; l'autre lui demanda
s'il toit teigneux; on fit une pigramme sur son incivilit.

     Qu'il est dur au salut, ce fat de chancelier!
     Cela le fait passer pour un esprit altier,
         Vain au-del de toutes bornes.
       Ce n'est pas pourtant qu'il soit fier,
       C'est qu'il craint de montrer ses cornes.

  [52] Qu'il ne se _dcouvre_; du mot _infula_, qui signifie
  chaperon dans la basse latinit.

  [53] Nicolas de Nets, vque d'Orlans en 1631, mourut en 1646.

Une fois le chancelier trouva  qui parler. Matarel, avocat, pre de
celui qui est dans la Bastille, est parent de la chancelire; cela lui
cote bien, car il a quitt le palais, et n'a rien fait avec le
chancelier. Il a un fils qui porte le nom d'un prieur, nomm de
Vannes: c'est un vapor. Le chancelier lui avoit fait quelque chose;
il alla lui chanter goguettes, qu'il toit un beau justicier! que lui
et tous ceux qu'il avoit maltraits iroient se jeter aux pieds du roi.
Vous avez de beaux comptes  rendre  Dieu, lui dit-il. L-dessus il
lui parle de toutes ses voleries, des jeux de boule, dont il tiroit
six ou sept cus, plus ou moins, de chacun; du pav, sur lequel il
avoit tant friponn, du sceau, des boues, etc. Le chancelier lui dit
qu'il le feroit jeter par les fentres. Vous, reprit-il, je vous
poignarderois si vous y aviez song, et puis s'en alla. M. de
Meaux[54] que dit, s'il et t l, il l'et fait assommer. Il va
trouver M. de Meaux, et lui reproche toutes ses dbauches secrtes,
car il savoit tout. Ce cagot a pris  Meaux tout le milieu du clotre
pour son jardin, et a fait couper un bois destin  la rfection de
l'glise, qu'il a fort bien vendu sans en donner un sou au chapitre,
et tout cela comme frre du chancelier. Or, depuis, une fois le
chancelier eut affaire de de Vannes,  cause de feu M. de Sully, avec
qui ce dernier toit assez bien; mais le chancelier ne voulut jamais
lui parler; il se tint  un bout de la salle, et l'autre  l'autre. Le
Pre Matarel faisoit les alles et venues. Le chancelier, tout rogue
qu'il est, salue de Vannes le premier partout o il le voit, pourvu
que ce ne soit pas au conseil.

  [54] Dominique Sguier, conseiller clerc au Parlement, doyen de
  l'glise de Paris, vque d'Auxerre, puis de Meaux, premier
  aumnier du Roi, mourut eu 1659.




JODELET.


On avoit jou _l'Amphitrion_, o,  la fin, Jupiter venoit dans un
nuage avec un grand bruit. Jodelet, comme s'il et voulu annoncer,
vint aussitt sur le thtre: Si toutes les fois, dit-il aux
spectateurs, qu'on fait un cocu  Paris, on faisoit un aussi grand
bruit, tout le long de l'anne on n'entendroit pas Dieu tonner.

A la cration du parlement de Metz, il vendit des barbes pour les
conseillers de ce parlement: c'toient tous jeunes gens.

Ce mme Jodelet dit un jour une plaisante chose  Aubert, des
gabelles, qui fait btir un palais auprs des petits comdiens, au
Marais; car comme il lui disoit: Je ferai mettre des statues dans
cette galerie.--Pensez que vous n'oublierez pas, lui dit Jodelet,
celle de la femme de Loth.--Ma foi! j'en tiens, rpondit l'autre; il
m'a donn mon paquet. Cette statue toit de sel, et le sel a fait la
fortune d'Aubert. On appelle cette maison l'htel _Sal_.

Une fois qu'on avoit jou une pice dont la scne toit  Argos, il
dit  la farce: Monsieur, vous avez t  Argos aujourd'hui; mais
vous n'avez peut-tre pas remarqu une singularit de cette ville-l;
c'est qu'il y a une fontaine o Junon, en se baignant tous les ans,
reprend un nouveau pucelage. Ma foi! s'il y en avoit une comme cela
dans le Marais, il faudroit que le bassin en ft bien grand. L'auteur
de la pice lui avoit dit cette rudition.




HAUTE-FONTAINE.


Haute-Fontaine toit fils d'un bourgeois de Paris, huguenot, nomm
Durand, qui s'toit retir  Genve  cause de la perscution. Il
avoit un frre aussi qui au commencement avoit grande inclination aux
armes; mais depuis, ayant embrass les lettres, il fut ministre 
Paris. Celui-ci, qui, au contraire, durant son jeune ge, n'toit
port qu'aux lettres, les quitta pour les armes. Il savoit, il toit
hardi, et avoit l'esprit agrable et plaisant. On en conte trois ou
quatre choses qui le feront voir. tant  Leyde, encore assez jeune,
il disputa une chaire de philosophie qui vaquoit, contre M. Dumoulin,
un de nos plus clbres ministres; mais Dumoulin l'emporta.
Haute-Fontaine en eut un tel dpit que, l'ayant trouv un jour seul en
quelque lieu  l'cart, il lui donna cent coups de poing, et lui
gratigna tout le visage. Puis il afficha ce placard  l'auditoire:
_Petrus Molinus hodie non leget, quia rem habet cum hospit_.
Dumoulin, averti de cela, fut bien empch, car de n'aller point
dicter, c'toit autoriser cette mdisance, et d'y aller ainsi
gratign, c'toit s'exposer  la rise de ses coliers. Enfin, il
s'avisa d'envoyer qurir un peintre qui mit de la peinture couleur de
chair sur les endroits o il toit gratign.

Haute-Fontaine, ayant pris les armes, se mit de la suite de M. de
Bthune, ambassadeur de France  Rome auprs du saint Pre. Un jour,
M. de Bthune, peu accompagn, rencontra l'ambassadeur d'Espagne avec
une grande suite; Haute-Fontaine, craignant que les Espagnols ne
prissent le haut du pav, si on ne les tonnoit par quelque bravoure
extraordinaire, sans en demander avis  personne, prit sa course,
l'pe  la main, criant  haute voix: _Place, place  l'ambassadeur
de France!_ Les Espagnols surpris passrent du ct de main gauche,
disant entre eux que les Franois toient fous. Cette action plut
extrmement  Henri IV, et il ne se pouvoit lasser d'en rire et de la
louer.

Un jour, passant en Angleterre dans un petit vaisseau anglois, il
donna un soufflet au capitaine en prsence de tous ses gens, parce
qu'il disoit des sottises du roi de France: au mme moment il arrache
une mche  un soldat, et fait si bien qu'il gagne la chambre aux
poudres; quand il fut l, il leur crie qu'il va mettre le feu aux
poudres, si on ne le mne  Calais, et qu'il ne sortira point d'o il
est qu'il ne soit assur qu'on a reu autant de Franois qu'il y a
d'Anglois sur le vaisseau. Il pouvanta tellement ces gens-l qu'ils
firent tout ce qu'il vouloit.

Haute-Fontaine ensuite fut gouverneur de MM. de Rohan. Durant le
carme ils se trouvrent  Milan. On ne vouloit point leur donner de
viande sans permission de l'archevque, qui toit fort svre en
pareilles choses. Haute-Fontaine entreprit pourtant d'en venir 
bout. Il va trouver l'archevque et lui dit d'un ton dolent qu'il
avoit une trange infirmit; qu' la seule vue du poisson, tout son
sang se tournoit, qu'il plissoit, frmissoit, tomboit en foiblesse;
que c'toit une antipathie naturelle qu'il n'avoit jamais pu
surmonter. L'archevque en eut piti, et lui accorda la dispense.
Comme il fut question de l'crire, il ajouta qu'il avoit encore une
autre incommodit bien plus grande que la premire; c'est qu'il toit
travaill d'une faim canine qui l'obligeoit  manger autant que trois;
que, pour cacher cette maladie, quand il toit hors de chez lui, il
demandoit toujours  manger pour lui et pour deux autres, et payoit
comme pour trois. Il lui allgua sans doute l'exemple de cet vque
dont il est parl dans la Vie de M. de Thou, qui ne pouvoit vivre s'il
ne mangeoit amplement sept ou huit fois par jour; tant il y a, qu'il
parla si bien et si srieusement que le bon archevque le crut, et mit
dans la dispense qu'on lui donnt de la viande pour lui et pour deux
de ses compagnons. Ainsi, MM. de Rohan et de Soubise, qui apparemment
toient l incognito, firent le carme bien  leur aise.

On dit encore qu'en une htellerie en France il battit cinq ou six
sergents ou recors, qui faisoient un bruit de diable, et vouloient
mener quelqu'un en prison: les sergents firent leur plainte devant le
juge du lieu. Ceux qui voyageoient avec Haute-Fontaine le grondrent
de ce qu'il les avoit ainsi embarrasss; mais il leur dit qu'il y
donneroit bon ordre. Il fut donc trouver le juge avec eux; et, aprs
lui avoir fait cent contes, il le pria de les expdier et de lui
permettre de plaider lui-mme sa cause. Haute-Fontaine, en plaidant,
fit tant de diffrentes interrogations  ces sergents, et les tourna
de tant de cts, qu'il les confondit tous l'un aprs l'autre,  un
prs, qui n'avoit point encore parl, auquel s'adressant: Et vous,
lui dit-il, soutenez-vous aussi que je vous aie battu?--Non, dit le
sergent, parce que, incontinent que vous me menates, je _sorta_.--Il
est vrai, monsieur, rpliqua Haute-Fontaine, il _sorta_ tout aussitt,
mais incontinent aprs il _rentrit_. Le juge se prit  rire, et mit
les parties hors de cour et de procs.




MESDAMES DE ROHAN.


Madame de Rohan[55], mre du premier duc de Rohan[56], qui a tant fait
parler de lui, toit de la maison de Lusignan, d'une branche qui
portoit le nom de Parthenay. C'tait une femme de vertu, mais un peu
visionnaire. Toutes les fois que M. de Nevers, M. de Brves et elle se
trouvoient ensemble, ils conqutoient tout l'empire du Turc[57]. Elle
ne vouloit point que son fils ft duc, et disoit le cri d'armes de
Rohan:

     Roi, je ne puis,
     Duc, je ne daigne,
     Rohan je suis.

  [55] Catherine de Parthenay-Soubise, femme de Ren, deuxime du
  nom, vicomte de Rohan.

  [56] Henri, deuxime du nom, premier duc de Rohan, auteur des
  _Mmoires_ publis sous ce nom; n le 21 aot 1579, mort le 13
  avril 1638.

  [57] Ce M. de Brves,  ce qu'on dit, appela le pape _le grand
  Turc des chrtiens_. Il cria: _Alla_, en mourant, et sans Gdoin,
  le Turc, qui croyoit en Notre Seigneur comme lui, il ne se ft
  jamais confess; mais Gdoin lui dit qu'il le falloit faire par
  politique. (T.)

Elle avoit de l'esprit et a crit une pice contre Henri IV, de qui
elle n'toit pas satisfaite je ne sais pourquoi, o elle le dchire en
termes quivoques, _Comme ce prince n'a rien d'humain, etc._ Elle a
t de plusieurs cabales contre lui.

Elle avoit une fantaisie la plus plaisante du monde: il falloit que le
dner ft toujours prt sur table  midi; puis quand on le lui avoit
dit, elle commenoit  crire, si elle avoit  crire, ou  parler
d'affaires; bref,  faire quelque chose jusqu' trois heures sonnes:
alors on rchauffoit tout ce qu'on avoit servi, et on dnoit. Ses
gens, faits  cela, alloient en ville aprs qu'on avoit servi sur
table. C'toit une grande rveuse. Un jour elle alla pour voir M.
Deslandes, doyen du parlement; madame Des Loges toit avec elle, et en
attendant qu'il revnt du Palais, elle se mit  travailler et  rver
en travaillant; elle s'imagine qu'elle est chez elle, et quand on lui
vint dire que M. Deslandes arrivoit: H, vraiment, dit-elle, il vient
bien  propos. H! monsieur, que je suis aise de vous voir! H! quelle
heure est-il? Il faut, puisque vous voil, que nous dnions
ensemble.--Madame, vous me faites trop d'honneur, dit le bon homme,
qui aussitt envoya  la rtisserie. Enfin on sert, elle regarde sur
la table. Mais, mon bon ami, vous ferez mchante chre aujourd'hui.
Madame Des Loges, eut peur qu'elle ne continut sur ce ton-l, elle
la tire. H! o pensez-vous tre? lui dit-elle. Madame de Rohan
revint, et lui dit en riant: Vous tes une mchante femme de ne m'en
avoir pas avertie de meilleure heure. Elle dit, pour s'en aller,
qu'elle toit convie  dner en ville.

Son fils (M. de Rohan, pre de madame de Rohan la jeune)[58] toit
sans doute un grand personnage. Il n'avoit point de lettres,
cependant il a bien fait voir qu'il savoit quelque chose; on a deux
ou trois ouvrages de lui: _le Parfait capitaine_, _les Intrts des
princes_ et ses _Mmoires_[59]: on a dit que ce n'toit pas un fort
vaillant homme, quoiqu'il ait toute sa vie fait la guerre, et qu'il
soit mort  une bataille. On en fait un conte: on disoit que de
frayeur il sella une fois un boeuf au lieu d'un cheval, et on
l'appela quelque temps _le boeuf sell_; cependant il payoit de sa
personne quand il le falloit.

  [58] Marguerite, duchesse de Rohan, seule hritire de son pre,
  pousa, en 1645, Henri Chabot, simple gentilhomme, et porta dans
  cette maison le titre et les armes de Rohan.

  [59] Les Mmoires du duc de Rohan ont t rimprims dans le t.
  18 de la seconde srie de la Collection Petitot.

Dans son _Voyage d'Italie_, il y a une terrible pointe; il parle d'un
homme de fortune qui toit  la cour d'Angleterre; on l'accusoit de
venir d'un boucher. On ne peut pas dire, dit-il, qu'il ne vienne de
grands _saigneurs_. En parlant de la _Villa Ciceronis_, qui est au
royaume de Naples, il met: La mtairie de Cicron o il composa le
plus beau de ses ouvrages, et entre autres le _Pandette_[60]. Quelque
sot d'Italien lui avoit dit cela, et il l'a pris pour argent
comptant. Voil ce que c'est que de ne montrer pas ses ouvrages 
quelque honnte homme!

  [60] On lit en effet dans le _Voyage du duc de Rohan_, Amsterdam,
  chez Louis Elzviers, 1649, petit in-12, pag. 101: Les ruines de
  la superbe mtairie de Cicron, nommes Acadmia..... sont
  considrables...... pour les belles _OEuvres_ qu'il y a
  composes, entre lesquelles sont renommes les _Pendette_.

Il eut dessein une fois d'acheter du Turc l'le de Chypre, et d'y
mener une colonie. Il alloit pour faire un parti,  ce qu'on dit, avec
le duc de Weimar, quand il fut bless  la bataille de Reinfelden que
donna ce duc, et aprs il mourut de sa blessure. C'toit un petit
homme de mauvaise mine. Il pousa mademoiselle de Sully qu'elle toit
encore enfant[61]; elle fut marie avec une robe blanche, et on la
prit au col pour la faire passer plus aisment. Dumoulin, alors
ministre  Charenton, ne put s'empcher, car il a toujours t
plaisant, de demander, comme on fait au baptme: Prsentez-vous cet
enfant pour tre baptis? On leur fit faire lit  part; mais elle ne
s'en put tenir long-temps; et quand on vint dire  M. de Rohan que sa
femme toit accouche, il en fut surpris, car  son compte cela ne
devoit pas arriver si tt. On m'a dit que ce fut Arnauld du Fort,
depuis mestre de camp des carabiniers, qui en eut les prmices. Le
marchal de Saint-Luc est apparemment celui qui l'a mise  mal, si
quelque suivant n'a pass devant lui; car, pour des valets, elle a
toujours dit, en riant, qu'elle n'toit point _valtudinaire_. (On
appelle valtudinaires celles qui se donnent  des valets.)

  [61] Marguerite de Bthune Sully, morte le 22 octobre 1660.

La galanterie qui a fait le plus de bruit, c'est celle qu'elle fit
avec M. de Candale; il n'toit pas bien fait de sa personne, mais il
avoit beaucoup d'esprit et toit fort agrable: ce n'toit ni un brave
ni un grand capitaine. Madame de Rohan toit trs-jolie, et avoit
quelque chose de fort mignon; d'ailleurs ne  l'amour plus que
personne du monde, et qui disoit les choses fort plaisamment. M. de
Saint-Luc en toit en possession, quand M. de Candale vint  la cour.
La grandeur du pre faisoit qu'on le regardoit comme une illustre
conqute: elle lui fit toutes les avances imaginables. Lorsqu'il fut
mari, elle le brouilla avec sa femme, et fut cause qu'il se dmaria.
Sa femme lui offrit le congrs, il ne voulut pas l'accepter; ensuite
madame de Rohan lui fit changer de religion. Il y avoit souvent noise
entre eux, et quand il fut revenu  l'glise romaine, il dit  madame
Pilou: Qu'il n'y avoit point de mauvais offices que madame de Rohan
ne lui et rendus. Elle m'a mis mal, disoit-il, avec le Roi, avec mon
pre et avec Dieu, et m'a fait mille infidlits; cependant je ne m'en
saurois gurir. Il laissa tout son bien  mademoiselle de Rohan,
aujourd'hui madame de Rohan, qui ne le voulut point accepter. Guitaut,
depuis capitaine des gardes de la Reine-mre, vengea M. de Saint-Luc,
 qui il avoit t, car il coucha avec elle, et puis la battit bien
serr dans un dml qu'ils eurent ensemble. Madame Pilou lui dbaucha
feu d'Aumont, cadet du marchal d'aujourd'hui, et le maria; elle lui
dbaucha aussi Miossens, mais madame de Rohan n'en a rien su, et elle
le maria comme l'autre. Un jour elle gratigna Miossens, car, ayant
appris qu'il avoit t au bal au Louvre, au sortir de chez elle,
quoiqu'elle le lui et dfendu, elle l'alla battre et gratigner dans
son lit. De dpit, il entendit  la proposition que madame Pilou lui
fit.

Bonneuil, introducteur des ambassadeurs, comme des ambassadeurs
d'Angleterre lui eussent demand: Qui est cette dame-l? (C'toit
madame de Rohan.)--C'est le docteur, rpondit-il, qui a converti M. de
Candale; car, pour fortifier le parti des Huguenots, elle fit changer
de religion  M. de Candale, qui n'y demeura gure. Thophile fit une
pigramme sur cela, qui est dans le _Cabinet satirique_. L'pigramme
qui dit:

     Sigismonde est la plus gourmande, etc.,

est faite aussi pour elle: elle n'est pas imprime.

M. de Candale avoit amen deux ou trois capelets de Venise  Paris;
lui et Ruvigny en trouvrent une fois un couch avec une g.... dans la
Place Royale. Ruvigny lui dit: Je te donne un cu d'or si tu la veux
baiser, demain, en plein midi, dans la place. Il le promit, et, comme
il toit aprs, M. de Candale et Ruvigny et quelques autres firent
exprs un grand bruit: toutes les dames mirent la tte  la fentre et
virent ce beau spectacle.

Avant que de passer plus avant, je dirai ce que j'ai appris pour
preuve de ce que je viens de dire. M. de Rohan toit dans Maubeuge
avec dix mille hommes,  la vrit il lui manquoit quelque chose. Le
cardinal Infant se va mettre devant la ville. Le cardinal de La
Valette s'avanoit (c'toit  cause de lui que son frre avoit de
l'emploi). L'Espagnol lve le sige. Candale et Gassion viennent
trouver La Valette; il veut les renvoyer dans la ville: Gassion se
hasarde et est dfait; depuis il y entra peu accompagn; mais jamais
on ne put persuader  Candale d'y aller,  cause d'un pont que les
ennemis avoient fortifi et d'un petit camp d'environ deux mille
hommes qu'ils avoient entre nous et Maubeuge. Candale fit le malade,
et ce fut en vain que le cardinal marcha avec trois  quatre mille
hommes, afin que Candale pt se jeter dedans; l'autre rpondit qu'il
avoit le frisson. Ruvigny, qui voyoit que le cardinal enrageoit, en
parla  Candale, qu'il connoissoit fort: cela ne servit de rien. Le
cardinal, pour faire voir que la marche toit bien faite, voulut
pousser plus avant, et alla  une lieue de la ville, o Turenne se
joignit  lui, et il et dfait les deux mille hommes des ennemis,
sans que Candale pria qu'on ne lui ft pas cette honte. Huit cents de
ces deux mille hommes se noyrent de peur.

Pour revenir  madame de Rohan, un soir qu'elle retournoit du bal,
elle rencontra des voleurs; aussitt elle mit la main  ses perles. Un
de ces galants hommes, pour lui faire lcher prise, la voulut prendre
par l'endroit que d'ordinaire les femmes dfendent le plus
soigneusement; mais il avoit affaire  une matresse mouche: Pour
cela, lui dit-elle, vous ne l'emporterez pas, mais vous emporteriez
mes perles[62]. Durant cette contestation il vint du monde, et elle
ne fut point vole.

  [62] J'ai ou dire  d'autres que c'est une madame de Rupierre
  qui a dit cela. (T.)

Un jour la duchesse d'Halluin[63], fille de la marquise de Menelaye,
soeur du pre de Gondy, se rencontra avec elle  la porte du cabinet
de la Reine, et comme elle la pressoit fort pour entrer la premire,
madame de Rohan se retira bien loin en disant: A Dieu ne plaise que,
n'ayant ni verge ni bton, j'aille me frotter  une personne arme.
Car cette femme toute contrefaite avoit un corps de fer; et puis elle
avoit t femme de M. de Candale, et s'toit dmarie d'avec lui. On
dit qu'un jour d'Halluin, depuis monsieur le marchal de Schomberg,
demanda  M. de Candale pourquoi il s'toit dmari: C'est, dit-il,
que madame couchoit avec tel et tel de mes gens. M. d'Halluin s'en
voulut fcher: Tout beau, dit-il, tout cela est sur mon compte, vous
n'y avez rien  dire.

  [63] Premire femme de M. de Schomberg. Ce d'Halluin n'toit pas
  trop en rputation de bravoure. On me fait tort, dit-il, je le
  ferai voir  la premire occasion. Il dfit les Espagnols 
  Leucate en 1636, et fut fait marchal de France. (T.)

Il y avoit chez M. de Bellegarde la peinture d'un... ptrifi, et un
sonnet au-dessous qu'Yvrande avoit fait; il est dans le _Cabinet
satirique_. Madame de Rohan mit la main devant ses yeux pour ne pas
voir la peinture; mais par-dessous elle lisoit les vers en disant:
Fi! fi!

Quelque bent, la consolant de la mort de M. de Soubise, dont elle ne
se tourmentoit gure, lui dit une stance de Thophile, o il y a:

     Et dans les noirs flots de l'oubli,
     O la Parque l'a fait descendre,
     Ne ft-il mort que d'aujourd'hui,
     Il est aussi mort qu'Alexandre.

Elle acheva la stance en l'interrompant:

     _Et me touche aussi peu que lui._

Il y a:

     _Et te touche_, etc.

Madame de Rohan a eu toujours la vision de se faire battre par ses
galants; on dit qu'elle aimoit cela, et on tombe d'accord que M. de
Candale et Miossens[64] l'ont battue plus d'une fois. Voici ce que
j'ai ou conter de plus plaisant de M. de Candale et d'elle. Deux
autres seigneurs et deux autres dames, dont je n'ai pu savoir le nom,
avoient fait socit avec eux, et une fois la semaine ils faisoient
tour--tour comme des noces d'une de ces dames avec son galant. Un
jour qu'ils toient alls  Gentilly, M. de Candale et madame de Rohan
se sparrent des autres et entrrent dans une espce de grotte.
Quelques grands coliers qui toient alls se promener dans la mme
maison les aperurent en une posture assez dshonnte: ils la
voulurent traiter de _gourgandine_, et M. de Candale, n'ayant point le
cordon bleu, ne pouvoit leur persuader qu'il ft ce qu'il toit. On
n'a jamais su au vrai ce qui en toit arriv; et, pour faire le conte
bon, on disoit qu'elle y avoit pass, mais qu'elle n'en avoit point
voulu faire de bruit. Cette femme, en un pays o l'adultre et t
permis, et t une femme fort raisonnable; car on dit, comme elle
s'en vante, qu'elle ne s'est jamais donne qu' d'honntes gens;
qu'elle n'en a jamais eu qu'un  la fois, et qu'elle a quitt toutes
ses amourettes et tous ses plaisirs quand les affaires de son mari
l'ont requis. Elle a cabal pour lui et l'a suivi en Languedoc et 
Venise, sans aucune peine.

  [64] Miossens lui cote deux cent mille cus. Miossens prit un
  suisse; il toit alors bien gredin: madame Pilou lui dit: Quelle
  insolence! un suisse pour garder trois escabelles!--Cela a bon
  air, rpondit-il: quoiqu'il ne garde rien, il semble qu'il garde
  quelque chose: on le croira. (T.)

Madame et mademoiselle de Rohan et M. de Candale toient  Venise
quand madame de Rohan se sentit grosse. Elle fit si bien qu'elle eut
permission de venir  Paris; car elle cacha cette grossesse, comme
vous verrez par la suite; et il y a toutes les apparences du monde que
son mari ne lui touchoit pas, autrement elle ne se ft pas mise en
peine de cela. Ce n'est pas qu'il s'en soucit autrement, car
Haute-Fontaine ayant voulu sonder s'il trouveroit bon qu'on lui parlt
des comportements de sa femme, il lui fit sentir que cela ne lui
plairoit pas.

A Paris, madame de Rohan se tenoit presque toujours au lit. M. de
Candale, qui toit aussi revenu, toit toujours auprs d'elle: elle
envoyoit mademoiselle de Rohan sans cesse se promener avec Rachel, sa
femme-de-chambre. Madame de Rohan, tant accouche, l'enfant fut port
chez une madame Milet, sage-femme, aprs avoir t baptis 
Saint-Paul, et nomm Tancrde le Bon, du nom d'un valet-de-chambre de
M. de Candale.

Or, ds Venise, Ruvigny, fils de Ruvigny qui commandoit sous M. de
Sully, dans la Bastille, tant comme domestique de la maison, et y
trouvant une grande licence,  cause de M. de Candale, se mit 
badiner avec mademoiselle de Rohan, qui n'avoit alors que douze ans.

           .... Mais aux mes bien nes,
     La vertu n'attend pas le nombre des annes[65].

Cela dura jusqu' l'ge de quinze ans, qu' Paris il en eut tout ce
qu'il voulut. Ruvigny toit rousseau, mais la familiarit est une
trange chose; puis il toit en rputation de brave. Il s'toit trouv
par hasard  Venise, cherchant la guerre; il toit all  Mantoue; l,
Plassac, frre de Saint-Prueil, brave garon, mais qui, avant de
mettre l'pe  la main, avoit un tremblement de tout le corps, eut
querelle. Ruvigny le servit et eut affaire  Bois-d'Almais, un
bravissime, qui avoit disput la faveur de M. Puy-Laurens[66]; Ruvigny
le tua, mais il reut un grand coup d'pe au ct. M. de Mantoue, qui
avoit log tous les cavaliers franois dans son palais, par
biensance, pria le bless de se faire porter dans une maison de la
ville; mais il lui envoya son chirurgien. Il y avoit alors des
comdiens  Mantoue. Vis--vis de cette maison logeoit le _Pantalon_
de cette troupe, dont la femme toit fort jolie et de fort bonne
composition. De son lit, Ruvigny la voyoit  la fentre. Ds qu'il put
sortir, il y alla: dans trois jours l'affaire fut conclue, et ils en
vinrent aux prises. Ruvigny fut malade trois mois de cette folie.
Guri, M. de Candale le fit aller  Venise pour faire une compagnie de
chevau-lgers: cela fut cause qu'il ne se trouva pas au sige de
Mantoue.

  [65] Vers du _Cid_. (T.)

  [66] Bois d'Almais, ou Bois d'Annemets, comme on le nomme le plus
  souvent, est l'auteur des _Mmoires d'un favori de M. le duc
  d'Orlans_. On verra plus bas,  l'article _Ruqueville_, que Bois
  d'Annemets toit frre de ce dernier. Les _Mmoires d'un favori_
  sont assez rares, et d'autant plus recherchs qu'ils n'ont pas
  t reproduits dans la Collection des Mmoires relatifs 
  l'histoire de France. Goulas, gentilhomme ordinaire de Gaston,
  duc d'Orlans, a fait connotre dans ses Mmoires rests
  manuscrits, le duel dans lequel succomba l'auteur des Mmoires
  d'un favori. Cet vnement eut lieu en 1627. (_Voyez_ un fragment
  de ces Mmoires cit dans la _Bibliothque historique_ du P.
  Lelong, sous le no 21395, t. 2, p. 449.)

Il ne mettoit pas mademoiselle de Rohan en danger de devenir grosse.
Regardez quelle bonne fortune il avoit l! Soigneux de la rputation
de la belle, il prenoit garde  tout; et il fut long-temps sans qu'on
se doutt de rien,  cause, comme j'ai dit, qu'il toit en quelque
sorte de la maison. L't, il alloit  l'arme par honneur; cela le
faisoit enrager d'tre oblig de quitter. Ce commerce dura prs de
neuf ans.

Cette Rachel, dont nous avons parl, s'toit doute de la grossesse de
madame de Rohan, et long-temps aprs elle dcouvrit que l'enfant avoit
t men en Normandie, auprs de Caudebec, chez un nomm La Mestairie,
pre du matre d'htel de madame de Rohan. Mademoiselle de Rohan en
parle  Ruvigny, qui, sous des noms emprunts, consulte l'affaire: il
trouve qu'tant n _constant le mariage_, il seroit reconnu si on
avoit la hardiesse de le montrer. Il lui dit que si elle veut
l'envoyer aux Indes, il en prendra le soin; aprs il communique la
chose  Barrire[67], leur ami commun, qui avoit une compagnie au
rgiment de la marine, et ce rgiment toit en garnison vers Caudebec.
Ruvigny lui donne trois hommes affids, mais qui pourtant ne savoient
point qui toit cet enfant: il prend, avec cela, quelques soldats; ils
enfoncent la porte de la maison, et enlvent Tancrde, g alors de
sept ans. On le mne en Hollande. L, Souvetat, frre de Barrire,
capitaine d'infanterie au service des tats, le reoit et le met en
pension comme un petit garon de basse naissance. Je mettrai
l'histoire de Tancrde[68] tout de suite. Quelques annes aprs,
mademoiselle de Rohan fut si tourdie qu'elle conta cette histoire 
M. de Thou, comme pour lui en demander conseil. Il se moqua de la
frayeur qu'elle en avoit, et cela fut cause que sur la fin elle
ngligea de payer sa pension, bien loin de l'envoyer aux Indes. M. de
Thou, qui ne taisoit que ce qu'il ne savoit pas, l'alla, ds le jour
mme, conter  madame de Montbazon, qui y avoit intrt  cause de la
maison de Rohan, dont toit M. de Montbazon. Barrire y tant all:
Ah! petit _Menin_, lui dit-elle (tout le monde l'appeloit ainsi),
vous faites bien le fin! et lui conta tout. Il le nia. Je le sais,
dit-elle, de M. de Thou,  qui mademoiselle de Rohan l'a dit.
Barrire rapporte cela  Ruvigny, qui en gronda fort mademoiselle de
Rohan. M. de Thou ne lui voulut jamais avouer; mais elle le lui avoua.
Ce _Saint-Jean-Bouche-d'Or_ ne se contenta pas de cela; il le dit 
plusieurs personnes et mme  la Reine. Ainsi cela vint  madame de
Lansac, qui le dit  madame de Rohan, quand sa fille fut marie avec
Chabot. M. de Candale donna  madame de Rohan, par son testament, ce
qu'il put.

  [67] Gentilhomme devers le Bordelais, frre de madame de
  Flavacour, ci-devant Saint-Louis, fille d'honneur d'Anne
  d'Autriche. (T.)

  [68] Il a t publi  Lige, en 1767, une Histoire de Tancrde
  de Rohan avec quelques autres pices. (_Bibliothque historique
  de la France_, no 32051, t. 3. p. 181)

Revenons  mademoiselle de Rohan. Le mpris avec lequel elle traitoit
sa mre l'avoit mise en une telle rputation de vertu qu'on croyoit
que c'toit la pruderie incarne. Pour une petite personne, on n'en
pouvoit gure trouver une plus belle avant la petite-vrole. Elle
toit fire; elle toit riche; elle toit d'une maison allie avec
toutes les maisons souveraines de l'Europe. Cela blouissoit les gens.
On la prenoit fort pour une autre, et jamais personne n'a eu de la
rputation  meilleur march; car elle a l'esprit grossier, et ce
n'toit  proprement parler que de la morgue. Le premier avec qui on
proposa de la marier, ce fut M. de Bouillon; mais elle tenoit cela
au-dessous d'elle.

Comme M. le comte de Soissons toit  Sedan, on lui parla d'pouser
mademoiselle de Rohan; que c'toit le moyen, disoit-on, de grossir son
parti, en y attirant M. de Rohan, et peut-tre ensuite les huguenots.
En effet, M. le comte envoya un gentilhomme, nomm Mzire,  Paris,
qui avoit ordre d'aller d'abord chez madame de Rohan, et de lui dire
que M. le comte vouloit s'approcher d'elle, le plus prs qu'il lui
seroit possible, et autres termes semblables, qui faisoient assez
entendre la chose; mais il n'alla chez madame de Rohan qu'aprs avoir
t partout o il avoit affaire, de sorte qu'tant press de partir,
on n'eut pas le temps de rien traiter avec lui. On proposa la chose 
M. le duc de Rohan, qui, alors, s'toit retir  Genve, sans
expliquer si sa fille se feroit catholique ou non. Il en toit ravi,
et alloit pour faire que le duc de Weimar se joignt  M. le comte,
quand au combat de Rheinfelden il fut bless, comme j'ai dit, et
mourut.

Le mcontentement de M. de Rohan venoit de ce qu'ayant demand des
dragons que Ruvigny devoit commander, on les lui refusa, et que faute
de vingt mille cus on laissa prir ses troupes dans la Valteline. Le
pre Joseph et Bullion, qui ne vouloient point que le cardinal de
Richelieu le mt dans le conseil, comme il en avoit le dessein, lui
firent ce vilain tour. Mademoiselle de Rohan ne voulut point entendre
 l'an de Nemours; elle prtendoit  plus que cela: d'un autre ct,
M. de Nemours alla prier mademoiselle de Rambouillet de savoir, par le
moyen de madame d'Aiguillon, si le cardinal, qui avoit tmoign avoir
quelque intention de faire ce mariage, le vouloit faire simplement
pour le marier avantageusement ou pour quelque intrt d'tat; et,
ayant t assur qu'il n'y avoit nulle politique  cela, il ne s'y
chauffa pas autrement. Elle disoit, en ce temps-l, que M. de
Longueville, qui toit demeur veuf, toit son pis-aller: elle
prtendoit au duc de Weimar. Depuis la petite-vrole, qui ne l'a point
embellie, on parla encore de M. de Nemours. Chabot toit dj fort
bien avec elle, mais cela n'avoit pas clat.

Jusques  un an aprs la naissance du Roi, personne n'avoit eu aucun
soupon de mademoiselle de Rohan. Sillon, en prose, Gombauld et
autres, en vers, se tuoient de chanter sa vertu.

Le premier qui se douta de la galanterie de Ruvigny, ce fut M. de
Cinq-Mars, depuis M. le Grand. Madame d'Effiat lui ayant fait un si
grand affront que de croire qu'il vouloit pouser Marion de l'Orme, et
d'avoir eu des dfenses du parlement, il sortit de chez elle et alla
loger avec Ruvigny, vers la Culture-Sainte-Catherine. Presque toutes
les nuits, il alloit donner la srnade  Marion. Il remarqua que
Ruvigny s'chappoit souvent, et que, quoiqu'il ne ft revenu qu' une
heure aprs minuit, il sortoit pourtant  sept heures du matin, et
toit toujours ajust. Si c'toit pour la mre, disoit-il en lui-mme,
car il savoit bien o il alloit, souffriroit-il que Jerz[69] ft son
galant tout publiquement; il en conclut donc que c'toit pour la
fille, et, pour s'en claircir, il dit un jour  Ruvigny: J'ai pens
donner tantt un soufflet  un homme pour l'amour de toi; il disoit
des sottises de toi et de mademoiselle de Rohan. Ruvigny, qui vit o
cela alloit, lui rpondit: Tu aurois fait une grande folie; cela
auroit fait bien du bruit pour une chose si loigne de toute
apparence. Ensuite il lui dit qu'on ne lui faisoit point de plaisir
de lui parler de cela; aussi Cinq-Mars ne lui en parla-t-il jamais
depuis.

  [69] Ren Du Plessis de La Roche Picmer, comte de Jerz,
  personnage singulier, qui, en 1649, fit semblant d'tre amoureux
  d'Anne d'Autriche. On l'exila, et il termina ses jours d'une
  manire trs-malheureuse. Ayant obtenu en 1672 la permission de
  servir comme volontaire, il fut tu par une de nos sentinelles
  qui n'entendit pas sa rponse. Ce nom est crit dans les Mmoires
  du temps _Jerz_, _Jerzay_ et _Jarzay_.

Jers, quand il se vit galant, tabli et bien pay de la mre, en sema
quelque bruit; car il trouvoit toujours en sortant le soir, bien tard,
un laquais de Ruvigny, et ce laquais lui disoit: Mon matre est
l-haut. Il savoit bien que ce n'toit pas avec la mre; il se douta
aussitt de quelque chose. La mre s'en doutoit aussi: les laquais de
Ruvigny rpondoient franchement, car il ne leur disoit rien de peur
qu'ils ne causassent.

Un idiot d'ambassadeur de Hollande nomm Languerac dit un jour
navement  mademoiselle de Rohan: Mademoiselle, n'avez-vous point
perdu votre pucelage?--Hlas! monsieur, dit la mre, elle est si
ngligente qu'elle pourroit bien l'avoir laiss quelque part avec ses
coiffes.

Enfin, comme toutes choses ont un terme, mademoiselle de Rohan ne s'en
voulut pas tenir  Ruvigny seul: elle aimoit  danser; il n'toit
nullement homme de bal, ni de grande naissance, ni d'un air fort
galant. Le prince d'Enrichemont, aujourd'hui M. de Sully, y mena
Chabot, son parent et parent de madame de Rohan. Sous prtexte de
danser avec elle, car il dansoit fort bien, il venoit quelquefois chez
elle le matin. Ruvigny, averti de tout par Jeanneton, la
femme-de-chambre, qui n'avoit t en aucune sorte de la confidence que
depuis que Chabot commenoit  en conter  mademoiselle de Rohan,
encore ne savoit-elle point que sa matresse et t prise de
Ruvigny, mais elle croyoit seulement que ce qu'il en faisoit toit
pour empcher qu'elle ne ft une sottise; Ruvigny, voyant que la chose
alloit trop avant, lui en dit son avis plusieurs fois. Enfin, elle lui
promit de chasser Chabot dans quinze jours: au bout de ce temps-l,
c'toit  recommencer[70]. Mais, mademoiselle, lui disoit-il, je ne
veux point vous obliger  m'aimer toujours, avouez-moi l'affaire; je
ne veux seulement que ne point passer pour votre dupe.--Ah!
rpondit-elle, voulez-vous qu'il sache l'avantage que vous avez sur
moi? il le saura si je le fais retirer, car il dira que je n'ai os 
vos yeux en aimer un autre: mais donnez-moi encore deux mois.--Bien,
dit-il. Et pour passer ce temps-l avec moins de chagrin, il s'en
alla en Angleterre voir le comte de Southampton, qui avoit pous
madame de la Maison-Fort, sa soeur[71]. Le prtexte fut le duel de
Paluau, aujourd'hui le marchal de Clrambault, qu'il avoit servi
contre Gassion, car le cardinal de Richelieu l'avoit trouv fort
mauvais. Au retour, il apporta des bagues de cornaline fort jolies.
Mademoiselle de Rohan en prit une; mais il ne la trouva point
convertie, au contraire. A quelque temps de l, il sut par le moyen de
Jeanneton qu'elle avoit donn cette bague  Chabot.

  [70] Dans le mal au coeur qu'avoit Ruvigny ne se souciant plus
  tant de mademoiselle de Rohan, il voulut dbaucher Jeanneton, qui
  toit jolie, et lui dit si elle ne feroit pas bien ce que sa
  matresse avoit fait, et qu'il le lui feroit, si non voir, du
  moins entendre. Elle le lui promit. Le lendemain, comme il
  entroit  sept heures du matin dans la chambre de mademoiselle de
  Rohan, les fentres tant fermes, il se fit suivre par cette
  fille, qui, pieds-nus, se glissa dans un coin. Ruvigny fit des
  reproches  mademoiselle de Rohan de sa lgret, et lui dit
  qu'aprs ce qui s'toit pass entr eux, etc., etc. Jeanneton fut
  persuade de la sottise de sa matresse; mais pour cela n'en
  voulut pas faire une. (T.)

  [71] La soeur de Ruvigny toit une fort belle personne: elle fut
  marie, en premires noces, avec un gentilhomme du Perche, nomm
  La Maisonfort. Cet homme s'enivra de son tonneau, et de telle
  sorte, que quand on lui dit qu'il y prt garde, il rpondit qu'il
  falloit mourir d'une belle pe. Il en mourut en effet. La voil
  veuve: c'toit une coquette prude, je ne crois pas que personne
  ait couch avec elle; mais c'toit _galanterie plnire_.
  Saint-Pradil, de la maison de Jussac, en Angoumois, a t le plus
  dclar de tous ses galants: il lui donnoit, fort souvent des
  divertissements qu'on appeloit des _Saintes Pradillades_; c'toit
  des promenades o il y avoit les vingt-quatre violons et
  collation. Un jour qu'ils revenoient de Saint-Cloud un peu trop
  tard, ils versrent sur le pav, le long du Cours. Il y avoit
  sept femmes dans le carrosse: il crioit: Madame de la
  Maisonfort, o tes-vous? Chacune contrefaisoit sa voix, et
  disoit: Me voici; puis quand il l'avoit tire, et qu'il voyoit
  que ce n'toit pas elle, il les laissoit l brusquement, et avoit
  envie de les jeter dans l'eau. Il ne la trouva que toute la
  dernire.

  Elle avoit de plaisants accs de dvotion. Au milieu d'une
  conversation enjoue, elle s'alloit enfermer dans son cabinet, et
  y faisoit une prire; puis elle revenoit.

  Un grand seigneur d'Angleterre devint amoureux d'elle  Paris, et
  l'pousa. Elle est morte, il y a prs de quinze ans, et a laiss
  deux filles qui ont t maries en Angleterre. Elle avoit t
  accorde avec le marquis de Mirambeau. (T.)

Un jour il les trouve tous deux jouant aux jonchets; il se met 
jouer, et voit la bague au doigt de Chabot, il lui demande  la voir,
et se la met au doigt. Chabot la lui redemande: Je vous la rendrai
demain, lui dit-il. J'ai  aller ce soir en compagnie, j'y veux un peu
faire la belle main. Chabot la redemande par plusieurs fois.
Voyez-vous, lui rpond Ruvigny, je me suis mis dans la tte de ne
vous la rendre que demain. Enfin, mademoiselle de Rohan la lui
demanda, il la lui rendit. Il se retire: mademoiselle de Rohan lui
envoie son cuyer  minuit pour le prier de venir parler  elle. Je
serai, rpondit-il, demain au point du jour chez elle si elle veut.
L'cuyer revient lui dire que mademoiselle le viendroit trouver s'il
n'alloit lui parler. Il y va; elle le prie de ne point avoir de dml
avec Chabot: il le lui promet. Quelques jours aprs il rencontre
Chabot sur l'escalier de mademoiselle de Rohan, qui le salue et lui
laisse la droite; lui passe sans le saluer. Chabot fut assez
imprudent pour se plaindre de cela  Barrire, qui toit son parent.
Ruvigny nia tout  Barrire qui ne se doutoit encore de rien. Mais
mademoiselle de Saint-Louys, sa soeur, alors fille de la Reine, se
doutoit bien de quelque chose.

Ruvigny, enrag, s'avisa de faire une grande brutalit; il leur voulut
parler  tous deux, afin qu'ils n'ignorassent rien l'un de l'autre. Un
jour, ayant l'pe au ct, il monte[72]. Chabot toit dans la ruelle
avec des gens de la maison; elle toit  la fentre; il l'appelle, et
tout bas leur dit: Monsieur, je suis bien aise de vous dire, en
prsence de mademoiselle, que vous tes l'homme du monde que j'estime
le moins, et  vous, mademoiselle, en prsence de monsieur, que vous
tes la fille du monde que j'estime le moins aussi. Monsieur, ayez ce
que vous pourrez; mais vous n'aurez que mon reste; et vous savez bien,
mademoiselle, que j'ai couch avec vous entre deux draps.--Ah!
dit-elle, en voil assez pour se faire jeter par les fentres.--Je
n'ai pas peur, rpliqua Ruvigny en se reculant un peu, que vous ni lui
ne l'entrepreniez. Chabot ne dit pas une parole. Elle fut assez sotte
pour conter tout cela  Barrire, mot pour mot; Ruvigny le nia et
conta la chose tout d'une autre sorte  son ami, et il dit que cela
n'a clat qu' cause que Chabot toit bien aise de la dcrier pour
la rduire  l'pouser[73]. Depuis cela, les soeurs de Chabot, madame
de Pienne leur parente, aujourd'hui la comtesse de Fiesque, et
mademoiselle de Haucour servirent Chabot, et, pour le voir plus
commodment, mademoiselle de Rohan alla loger chez sa tante
mademoiselle Anne de Rohan, bonne fille, fort simple, quoiqu'elle st
du latin et que toute sa vie elle et fait des vers;  la vrit ils
n'toient pas les meilleurs du monde.

  [72] Saint-Luc tenoit la porte en bas, et avoit des chevaux tout
  prts avec des pistolets  l'aron de la selle: il faisoit un
  froid du diable; mais Ruvigny en revint si chauff, qu'il
  n'avoit pas besoin de feu. Il toit si transport de colre, que
  vous eussiez dit un fou. (T.)

  [73] On conte une autre chose de Ruvigny, qui est un peu plus
  raisonnable. Quand M. le Grand fut arrt, le grand-matre dit 
  Ruvigny: Ah! pour cette fois-l on vous convaincra, car on a le
  trait d'Espagne.--Monsieur, lui dit Ruvigny, je suis serviteur
  de M. le Grand, quand je le verrois je dmentirois mes yeux. Le
  grand-matre en fit plus de cas encore qu'il n'avoit fait par le
  pass. (T.)

Sa soeur, la bossue[74], avoit bien plus d'esprit qu'elle: j'en ai
dj crit un impromptu. Elle avoit une passion la plus dmesure
qu'on ait jamais vue pour madame de Nevers, mre de la reine de
Pologne. Quand elle entroit chez cette princesse, elle se jetoit  ses
pieds et les lui baisoit. Madame de Nevers toit fort belle, et elle
ne pouvoit passer un jour sans la voir ou lui crire, si elle toit
malade: elle avoit toujours son portrait, grand comme la paume de la
main, pendu sur son corps de robe,  l'endroit du coeur. Un jour,
l'mail de la bote se rompit un peu; elle le donna  un orfvre 
raccommoder,  condition qu'elle l'auroit le jour mme. Comme il
travailloit  sa boutique, l'mail _s'envoila_[75], comme ils disent,
parce qu'une charrette fort charge, en passant l tout contre, fit
trembler toute sa boutique. Elle y alla pour le ravoir, et fit des
enrageries pouvantables  ce pauvre homme, comme si c'et t sa
faute que ce portrait n'toit pas raccommod; on le lui rendit en
l'tat qu'il toit, et le lendemain elle le renvoya.

  [74] Mademoiselle de Rohan la bossue avoit demand la permission
  de faire une espce de couvent de filles  une terre qu'elle
  avoit. On lui dit qu'on le vouloit bien, mais qu'aprs sa mort on
  donneroit cette terre au plus proche monastre de Dames. (T.)

  [75] S'enleva, ne s'appliqua pas. (T.)

Elle pensa se jeter par les fentres quand madame de Nevers mourut, et
on dit qu'elle hurloit comme un loup. Quand elle mourut, on l'enterra
avec ce portrait. Elle disoit: Je voudrois seulement tre marie pour
un jour, pour m'ter cet opprobre de virginit. On dit qu'elle y
avoit mis bon ordre.

Miossens[76] cependant avoit succd  Jersay auprs de madame de
Rohan qui le payoit bien. Il ne se contenta pas de cela; c'est un
garon intress: ce fut lui qui porta madame de Rohan  faire une
donation gnrale  sa fille, moyennant douze mille cus de pension
tous les ans: il le faisoit, parce qu'il y avoit cinquante mille cus
d'argent comptant dont il vouloit s'emparer. En effet, ces cinquante
mille cus tant demeurs  la mre, elle lui acheta une compagnie aux
gardes, du prix de laquelle il eut ensuite la charge de guidon des
gendarmes; puis, le marchal de L'Hpital ayant vendu sa lieutenance 
Saligny, Miossens devint enseigne en payant le surplus de ce qu'il
tira de la charge de guidon. Depuis, en 1657, il est devenu
lieutenant, et aprs marchal de France.

  [76] Cadet de Pons, mari de madame de Richelieu, aujourd'hui le
  marchal d'Albret. Ils sont d'Albret, mais btards, et de Pons
  par leur mre. (T.)

Quand cette donation se fit, il y avoit dans la maison cent dix mille
livres de rente en fonds de terre (mais en quelles terres!) outre les
meubles et les cinquante mille cus. Miossens n'attendit pas son
cong, comme Jersay; il se maria avec mademoiselle de Guenegaud. Quand
madame de Rohan vit cette infidlit, elle envoya chercher Le
Plessis-Guenegaud, alors trsorier de l'Epargne, frre de la
demoiselle, et lui dit qu'il prt bien garde  qui il donnoit sa
soeur; que Miossens toit un perfide qui les tromperoit; qu'il n'avoit
rien; que ce n'toit qu'un misrable cadet; que sa charge n'toit
point  lui; qu'elle lui en avoit prt l'argent; qu'il toit vrai
qu'elle n'en avoit point de promesse, mais qu'elle l'alloit obliger 
faire un faux serment, et qu'au moins elle auroit la satisfaction de
le faire damner.

On peut dire que madame de Rohan est celle qui a commenc  faire
perdre aux jeunes gens le respect qu'on portoit autrefois aux dames,
car, pour les faire venir toujours chez elle, elle leur a laiss
prendre toutes les liberts imaginables.

Quoique veuve, elle tenoit table et avoit toujours quelque belle voix;
il y avoit tous les jours chez elle sept ou huit godelureaux tout
dbraills, car ces hommes toient presque en chemise de la manire
qu'ils toient vtus. Depuis on n'a pas tir sa chemise sur ses
chausses, comme on faisoit alors. Ils se promenoient en sa prsence,
par la chambre; ils rioient  gorge dploye, ils se couchoient; et,
quand elle toit trop long-temps  venir, ils se mettoient  table
sans elle.

La retraite de mademoiselle de Rohan chez sa tante parut aux gens qui
ne savoient pas l'affaire, une rsolution digne du courage et de la
vertu de mademoiselle de Rohan. La cabale de Chabot eut dsormais ses
coudes franches[77]. Les femelles toient toutes ou ses soeurs ou
ses parentes: elles toient toujours dans l'adoration. On les surprit
un jour qu'elle toit comme Vnus, et les autres comme les Grces 
ses pieds. Il y avoit un cabinet tout tapiss, par haut et par bas, de
moquette: c'toit l que la socit faisoit ses conversations; on
quivoquoit sur le mot de _moquette_, qui est  double entente, et on
appeloit cette cabale _la moquette_. Ce fut sur cela que le chevalier
de Gramont, alors abb de Gramont, fit un couplet o il demandoit 
madame de Pienne, qui se nomme Gilonne, qu'on le ret  la moquette.
Il y avoit  la fin

     Ma reine Gillette,
     Que de la Moquette
     Je sois chevalier[78].

  [77] Quand on dcouvrit que Chabot en vouloit  mademoiselle de
  Rohan, La Moussaye lui dit: Vous vous engagez l  une grande
  galanterie.--_Galanterie!_ rpondit l'autre, je prtends
  l'pouser.--Ah! ce sera bien fait  vous, reprit La Moussaye en
  souriant.--Vous verrez, rpliqua Chabot. (T.)

  [78] A cause de cela on l'appelle la reine Gillette. (T.)

Il s'avisa de faire l'amoureux de madame de Rohan, et appela Chabot en
duel: Chabot y va; mais, comme il geloit, l'abb lui dit qu'il avoit
bien froid, et qu'il ne se vouloit plus battre. Le marchal de
Gramont, enrag de cela, disoit qu'il le vouloit envoyer  son pre
dans une valise par le messager, afin de le faire moine. Chabot
s'toit battu plus de deux fois avant cela, mais c'toit des combats
peu sanglans. On disoit que le vicomte d'Aubeterre, amoureux de sa
soeur, qui vit encore, et lui, s'toient battus, et que chacun alla
dire qu'il avoit bien bless son homme, et ils ne s'toient pas fait
une gratignure. Le comte d'Aubijoux en rendoit pourtant assez bon
tmoignage, car l'pe du comte s'tant fausse, Chabot lui donna le
temps de la redresser. En revanche, Aubijoux, le pouvant dsarmer
ensuite, ne le fit pas.

Durant le temps de cette _moquette_, on disoit dj assez de choses,
car l'affaire de la bague avoit fait du bruit; ils s'avisrent de
faire le procs  _on_, parce qu'ils entendoient dire: _on_ dit que
vous faites ceci, _on_ dit que vous faites cela. Je pense que Mirand,
qui est premier commis de M. Servien, avoit fait cette bagatelle, car
il n'y avoit l que lui qui st les termes de pratique qui y toient.

En ce temps-l, comme il ne tint qu' Chabot d'pouser madame de
Coislin[79], il fit fort valoir  mademoiselle de Rohan ce qu'il
manquoit pour l'amour d'elle, et elle lui dit, sur cela, qu'il pouvoit
tout esprer.

  [79] Quand il vit que l'affaire de M. de Laval toit bien
  avance, il fit dire au chancelier que le respect qu'il lui
  portoit l'avoit empch d'y entendre. Dans la vrit Chabot toit
  amoureux de madame de Sully, et point de mademoiselle de Rohan,
  non plus que de madame de Coislin. (T.)

Ruvigny croit que Chabot a couch avec elle avant que de l'pouser;
mais je crois que son premier galant valoit bien celui-l, car il a la
rputation de frre Conrart, au livre des _Cent Nouvelles_, et on
appelle son bourdon  la cour, _le carr_, comme celui du baron du
jour Brilland, peut-tre  cause du conte d'un Brilland, dans _le
Baron de Feneste_.

A la cour, on n'toit pas fch que cette glorieuse se msallit,
parce que, comme elle a de grandes terres en Bretagne, on craignoit
qu'elle n'y rendt la maison de La Trimouille trop puissante, car le
prince de Talmont, aujourd'hui le prince de Tarente, l'avoit
recherche; ou que M. de Vendme, revenant de son exil, ne la marit 
l'un de ses fils, et l'on sait qu'ils ont des prtentions sur ce
duch,  cause de leur mre qui est de Penthivre de par les femmes,
et qu'Henri IV, qui aimoit M. de Vendme, lui avoit donn le
gouvernement de Bretagne par contrat de mariage[80]. Chabot servoit
alors M. d'Enghien auprs de mademoiselle Du Vigean; de sorte que ce
fut ce prince qui, prenant l'affaire  coeur, lui fit obtenir, comme
nous le verrons par la suite, un brevet de duc, pour conserver le
tabouret  mademoiselle de Rohan. Folle de son nom, elle vouloit un
homme de qualit qui le prt. M. d'Orlans,  qui Chabot s'toit
toujours attach, ne trouva pas trop bon qu'il se ft mis sous la
protection de M. d'Enghien[81]; mais enfin il s'apaisa.

  [80] Nonobstant tout le bruit qu'on avoit fait, M. d'Elbeuf,
  alors assez endett, offrit le prince d'Harcourt, son fils, 
  mademoiselle de Rohan, qui le rebuta fort. Il y avoit,  Paris,
  je ne sais quel fou de la maison de Wirtemberg, avec qui Harcourt
  fut oblig de se battre  la Place-Royale, justement devant les
  fentres de mademoiselle de Rohan. Le prince d'Harcourt dsarma
  l'autre, qui, quand il lui eut rendu son pe, lui donna des
  coups de plat d'pe sur sa bosse, et cela  la vue de la
  personne que ce pauvre homme vouloit pouser: on les spara, et
  on traita l'autre de fou; effectivement, il a couru les rues
  depuis  Lyon. (T.)

  [81] En aot 1645. (T.)

Il y avoit un an ou environ que mademoiselle de Rohan s'toit retire
chez sa tante, quand M. le Prince l'ayant fort presse de conclure, et
lui reprsentant qu'elle toit perdue de rputation, aprs tout ce
qu'on avoit dit; que sa mre l'enlveroit et la renfermeroit  Calais
chez son parent Charrault, pour la marier  qui elle voudroit. Enfin,
elle promit de l'pouser  la majorit (_du Roi_), qu'il pourroit tre
reu duc de Rohan.

M. de Retz amusoit la mre, tandis que M. le Prince parloit  la
fille; elles toient ensemble ce jour-l. En rsolution de s'en aller
en Bretagne avec sa tante, elle faisoit ses adieux; elle toit chez
mademoiselle de Bouillon, en dessein de partir le lendemain, quand M.
le Prince, qui la cherchoit, y vint et lui parla encore, mais peu;
elle fit bien des mystres pour qu'on ne s'en apert pas. Elle alla
ensuite chez M. de Sully, qui, comme j'ai dit, toit pour Chabot. On
donna l'alarme  madame de Rohan, et ce fut,  ce qu'on dit, M.
d'Elbeuf qui l'avertit que sa fille s'alloit marier  l'htel de
Sully, et lui promit de l'enlever si elle la vouloit donner  son fils
an. Cette mre pouvante va vite  l'htel de Sully, parle  sa
fille, mais n'en revient pas trop satisfaite. Ce divorce fit croire
aux partisans de Chabot que l'heure toit venue: on presse la fille,
on lui donne parole du brevet (_de duc_), et on fait si bien qu'elle
se laisse mener  Sully, o elle pousa Chabot. Sa tante, qui devoit
aller avec elle en Bretagne, s'en alla toute seule, bien tonne; car,
simple qu'elle toit, elle n'avoit jamais rien voulu croire contre sa
nice.

On dit qu' Sully, Chabot et sa femme entendirent que M. de Sully
disoit  madame: Je ne sais comment j'obligerai mes gens  appeler
Chabot M. de Rohan, car le vieux cuisinier de feu M. de Sully, comme
on lui a, ce matin, demand un bouillon pour M. de Rohan, a dit que M.
de Rohan toit mort, et que les morts n'avoient que faire de bouillon;
que pour Chabot, il s'en passeroit bien s'il vouloit. On ajoute que
cela avoit un peu mortifi la demoiselle[82].

  [82] Dans le contrat de mariage, elle a consenti que ses enfants
  fussent levs  la religion catholique. (T.)

Le peu de rputation de Chabot pour la bravoure, sa gueuserie, et la
danse dont il faisoit son capital, faisoient qu'on en disoit beaucoup
plus qu'il n'y en avoit. Il toit bien fait, et ne manquoit point
d'esprit. Le marquis de Saint-Luc, ami intime de Ruvigny, un jour au
Palais-Royal,  je ne sais quel grand bal, comme on eut ordonn aux
violons de passer d'un lieu dans un autre, dit tout haut: Ils n'en
feront rien, si on ne leur donne un brevet de duc  chacun, voulant
dire que Chabot qui avoit fait une courante, et qu'on appeloit _Chabot
la courante_, car il avoit deux autres frres, n'toit qu'un violon.

Madame de Choisy dit  mademoiselle de Rohan lorsqu'elle la vit
marie: Madame, Dieu vous fasse la grce de n'avoir jamais les yeux
bien ouverts, et de ne voir jamais bien ce que vous venez de faire.

Elle avoit une demoiselle fort bien faite, qu'on appeloit Du Genet;
elle toit ma parente. Cette fille la quitta, et lui dit: Aprs la
manire dont vous vous tes marie, j'aurois peur que vous ne me
mariassiez  votre grand laquais. Elle vint chez mon pre, et nous la
fmes conduire en Poitou chez le sien, qui toit un _nobilis_ assez
mince. Pour Jeanneton, elle avoit t disgracie, il y avoit
long-temps, pour n'avoir pu se ranger du ct de Chabot[83].

  [83] Depuis elle s'est fait traiter d'Altesse, elle qui ne s'en
  avisoit pas quand elle n'avoit point pous Chabot. (T.)

Madame de Rohan-Chabot fit deux fois abjuration; la premire fois 
Sully, o l'on ne voulut point la marier qu'elle ne ft catholique,
dont elle fit reconnoissance  Gergeau; et depuis elle fit encore
abjuration  Saint-Nicolas-des-Champs, parce que le Pape ne donna
dispense de parent qu' condition qu'elle se feroit catholique. Il
fallut donc encore en passer par l, afin de rendre le mariage plus
solennel. Je crois qu'on n'a pas su cette dernire abjuration 
Charenton, car je doute qu'on se ft content d'une simple
reconnoissance au consistoire comme on fit, car celle de Gergeau
n'toit pas faite  son glise (Paris est son glise).

Madame de Rohan, en colre, comme vous pouvez penser, contre sa
fille[84], apprit de madame de Lansac qu'on lui avoit autrefois enlev
un fils. Ds qu'elle eut assurance qu'il vivoit, elle congdia Vardes,
qui avoit succd  Miossens, car elle ne pouvoit pas fournir  tant
de dpense  la fois; elle envoie Rondeau, son valet-de-chambre, en
Hollande, qui amena Tancrde; mais la grande faute qu'on fit, ce fut
de n'avoir pas inform devant les juges des lieux, et venant ici on
et t reu  preuve, c'est--dire on et gagn le procs, car, avec
de l'argent, on a des tmoins. Et bien qu'il soit difficile de
corrompre un ministre, il falloit pourtant, quoi qu'il cott, avoir
un extrait baptistaire; au lieu que ce devoit tre le fils qui se
plaignt d'avoir t loign et enlev par sa mre, la mre se
plaignit, disant qu'on lui avoit enlev son fils. Chabot, par le moyen
du coadjuteur, obligea le cur de Saint-Paul  donner l'extrait
baptistaire de Tancrde Bon.

  [84] Car pour Chabot ni elle, ni madame de Sully, la bonne femme,
  ne dirent jamais rien contre lui. Au contraire, disoient-elles,
  il a bien fait. (T)

Madame de Rohan fit un manifeste que j'ai: mais c'est une plaisante
pice. Elle dit qu'on avoit cel la naissance de ce garon  cause de
la perscution que M. le Prince faisoit  madame de Rohan, car il
avoit fait dj mettre la coigne dans toutes leurs forts, et on
craignoit que voyant un fils qui pourroit tre un jour chef du parti
huguenot, il ne s'en dft d'une ou d'autre faon. Ce fut,
ajoute-t-elle, ce qui empcha de l'envoyer  Venise. Elle faisoit une
grande parade d'un toupet de cheveux blancs que cet enfant avoit comme
M. de Rohan.

Ce qu'il y eut de fcheux pour Tancrde, c'est que mademoiselle Anne
de Rohan dclara qu'elle n'avoit jamais ou parler de cet enfant.

Madame Pilou disoit  madame de Rohan: Ecoutez, madame, je veux
croire que ce garon est  M. de Rohan, aussi bien que madame votre
fille; mais j'ai vu M. de Rohan tenir votre fille sur ses genoux, et
je ne lui ai jamais rien ou dire de ce fils, ni de prs ni de loin.
La vie de la mre nuisit fort  ce garon, car tout le monde toit
persuad qu'il toit  M. de Candale.

Ce garon avoit bonne mine, quoiqu'il ft petit, car sa mre et ses
deux pres toient petits; il avoit du coeur et de l'esprit. On dit
qu' Leyde, o il toit entretenu fort pauvrement, un de ses camarades
l'ayant appel _fils de p....._ et _enfant trouv_, il se battit fort
et ferme, et il disoit qu'il se souvenoit bien d'avoir t en
carrosse.

Tous ceux du ct de Bthune, et mme le marchal de Chtillon, comme
ami de feu M. de Rohan, furent pour Tancrde; cela fit tort  cet
enfant, car la cour ne vouloit point qu'il y et un duc de Rohan
huguenot.

A Charenton, il y avoit toujours une foule de sottes gens autour de ce
garon. Joubert fut charg de la cause; il y eut un incident  savoir
si ce seroit  la chambre de l'dit ou  la grand'chambre; on plaida
au conseil. Dans le Louvre, l'avocat prit la chose si fort de travers,
lui qui s'toit vant de faire un duc de Rohan sur le barreau, qu'on
douta, mais on lui faisoit tort, s'il n'toit point corrompu, car il
avoit un gendre, Piles, cousin de Chabot. Il n'avoit pas eu assez de
temps; il falloit lui laisser lcher son ours. Ordonn donc que ce
seroit  la grand'chambre, madame de Rohan n'y comparut point. M.
d'Enghien prit l'affirmative si hautement pour Chabot, qu'il disoit
aux juges: Etes-vous pour nous? Si vous n'tes pour nous, vous n'tes
pas de nos amis, et les menaoit quasi. On donna arrt contre
Tancrde, avec dfense de prendre le nom de Rohan, sur les peines de
l'ordonnance.

Dans la vision de prendre tous ses avantages, on conseilloit  Chabot
de faire crier cet arrt  Charenton; c'toit, je pense, Martinet, un
des avocats; mais Patru s'en moqua. Gaultier eut l'insolence de dire
qu'il falloit aller jusqu'au bout, et que _mors Conradini_ toit _vita
Caroli_.

On imprima les trois plaidoyers; les deux premiers sont pitoyables;
le troisime, mais qui n'est que de deux pages, est de Patru. Il le
fit si court, parce qu'il n'toit que pour les parents. Un homme qui
et voulu faire claquer son fouet et plaid comme si les autres
n'eussent point parl, car il toit bien assur qu'ils ne se fussent
pas rencontrs  dire les mmes choses: ainsi, il faut considrer
cette pice comme prsupposant que les autres ont dit tout ce qu'ils
ne dirent point.

Madame de Rohan la mre s'en tint l, et poursuivit l'instance de la
donation, car avant qu'elle et recouvr Tancrde elle avoit commenc
ce procs-l pour faire rvoquer la donation qu'elle avoit faite  sa
fille. Elle perdit encore sa cause, car il toit vident qu'elle ne
vouloit avoir du bien que pour en disposer en faveur de ce garon. Se
voyant dboute de toutes ses prtentions, elle se retira 
Romorantin, dont elle demanda  la cour la capitainerie, et cela pour
pargner quelque chose pour son fils.

L'anne suivante, le nouveau duc de Rohan voulut prsider aux Etats de
Bretagne: pour cet effet il fit un voyage dans la province tant pour
se faire reconnotre que pour s'acqurir des amis; il alla aussi en
Saintonge, o il se battit contre un gentilhomme huguenot et mari,
qu'on appeloit pourtant le chevalier de La Chaise[85], pour le
distinguer de ses frres. Il avoit t nourri page de feu M. de Rohan.
En une compagnie, il soutint hautement le parti de madame de Rohan la
mre et de Tancrde. Chabot sut cela, et assez vilainement acheta une
dette contre cet homme, et pour s'en venger envoya saisir tous ses
bestiaux. Le chevalier s'en voulut ressentir, et M. de Chabot ayant
pass  Saintes, il lui fit porter parole. Chabot la reut, et alla au
rendez-vous, car il avoit bien besoin de se mettre un peu en
rputation. Il blessa le chevalier lgrement  la main; mais les deux
seconds, qui toient de braves gens, se turent tous deux. J'ai ou
dire  d'autres que Chabot avoit seulement prt main-forte pour faire
saisir la terre de ce gentilhomme.

  [85] Parce qu'il avoit t chevalier de Malte.

Chabot vint aprs  la cour, o, trouvant M. d'Enghien de retour de
Dunkerque, il le supplia de lui tmoigner sa bienveillance dans le
dml qu'il toit sur le point d'avoir avec M. de Trimouille. M.
d'Enghien lui rpondit: Dans vos affaires particulires, je vous
servirai toujours comme j'ai fait, mais je ne le puis ni ne le dois,
quand vous vous attaquerez  mes parents; au contraire, je les saurois
bien maintenir. Sa grand'mre toit de la Trimouille. Depuis, cette
affaire s'accommoda, et en 1647 M. de Rohan prsida. M. de La
Trimouille prtend avoir donn cela  la prire de M. d'Enghien; car
il toit de fort grande importance  M. de Rohan de prsider cette
anne-l: mais il n'y eut pas toute la satisfaction imaginable; car,
comme il fut question de dputer  l'ordinaire, pour apporter le
cahier  la cour, on trouva bon de faire faire le compliment qu'on
devoit  la Reine, en qualit de gouvernante, par celui qui seroit
dput. Coss, cadet de Brissac, voulut avoir cet emploi, et lui fit
demander sa voix de la part du marchal de La Meilleraie,  qui il
avoit obligation; car le marchal,  la prire de M. le Prince,
l'avoit t recevoir  une demi-lieue hors la ville (c'toit 
Nantes), et avoit fait tirer le canon. Depuis, il avoit fort bien
vcu avec lui. M. de Rohan, au lieu de dire qu'il accordoit tout  la
prire de M. le marchal, demanda vingt-quatre heures. Le marchal
crut que durant ce temps-l il vouloit cabaler contre Coss. Il lui
envoya Marigny-Malno, sur l'heure du dner, qui aigrit un peu les
choses, car il pressa fort, selon l'ordre qu'il avoit, de demander 
M. de Rohan sa voix sur-le-champ, qui ne la voulut point donner. Le
marchal, ds l'aprs-dne, fit prsider Coss sur une prtention mal
fonde que ceux de Brissac ont renouvele.

Depuis le support du marchal, M. de Rohan n'eut ni l'esprit ni le
coeur d'aller se prsenter seul  la porte des Etats, pour, s'il toit
refus, prendre la poste et venir faire ses plaintes  la cour. Non
content de cela, le marchal le chassa de Nantes. Madame de Rohan lui
chanta pouille, et lui dit qu'il maltraitoit une personne d'une maison
o c'est tout ce qu'il auroit pu prtendre que d'y tre page. Le
marquis d'Asserac, si je ne me trompe, et un autre accompagnoient
madame de Rohan: c'toient des braves, des gladiateurs. Asserac pensa
dire que s'il n'toit marchal de France, il toit du bois dont on les
faisoit. Vous avez raison, lui rpondit le marchal, quand on en fera
de bois, je crois que vous le serez.

Coss fut dpch comme dput  la cour. En partant, il fit dire par
La Piaillire, capitaine des gardes du marchal,  un brave, nomm
Fontenailles, que Chabot avoit men avec lui, que si M. de Rohan avoit
quelque mal au coeur de ce qui s'toit pass, M. de Coss s'en alloit
 Angers, et seroit six jours en chemin exprs, afin qu'on le pt
joindre facilement. Cela dcria un peu M. de Rohan, car Coss n'est
pas mme en trop bonne rputation.

Le cardinal Mazarin, qui avoit dessein, peut-tre ds ce temps-l, de
faire alliance avec le marchal, se dclara pour lui, et demanda 
Coss sa parole. Depuis, on voulut faire accroire  M. de Rohan qu'il
vouloit cabaler avec le parlement de Bretagne, parce qu'il toit mal
satisfait des Etats; c'est que le parlement prtendoit qu'il lui
appartenoit de vrifier ce qu'on vouloit lever sur les fouages, outre
le don gratuit; mais parce que la vrification toit hasardeuse, qu'on
toit press d'argent, et que les partisans ne vouloient point traiter
sans cela. Le marchal offrit de lever ce droit sans vrification, et
pour cela il eut tous les rieurs de son ct, et on lui envoya de la
cour tout ce qu'il avoit demand. Depuis, M. de Rohan et le marchal
firent la paix.

Il fut encore en Bretagne l'anne suivante, o l'on fit une assez
plaisante chose  madame de Rohan. Elle fut convie  une comdie chez
quelques particuliers; les comdiens,  la farce, reprsentrent une
hritire qui toit recherche par trois hommes: elle leur dit qu'elle
se donneroit  celui qui danseroit le mieux. L'un danse la bourre, le
second la panavelle et le dernier la _chabotte_; elle choisit le
dernier. Madame de Rohan, au lieu de dissimuler, fut si sotte qu'elle
clata et sortit de l'assemble. On dit aussi que les Jsuites de
Rennes, pensant bien obliger M. de Rohan, firent jouer par leurs
coliers toute l'histoire de ses amours.

Ils traitrent ensuite du gouvernement d'Anjou; ils y vcurent fort
simplement, mais mademoiselle Chabot toit bien fire. A Rennes, une
femme de conseiller, il y en a de bonne maison, voyant que cette fille
vouloit passer devant elle, la retint par sa robe, et, prenant le
devant, lui dit: Mademoiselle, ce n'est pas votre tour  passer: vous
attendrez, s'il vous plat, que vous soyez marie.

Madame de Rohan devint laide, ds son premier enfant, et fort
chagrine; peut-tre toit-ce de n'avoir eu qu'une fille[86].

  [86] A la naissance de la seconde, pensant attraper sa mre, elle
  lui fit dire que si elle vouloit la prsenter au baptme, M. de
  Rohan consentiroit qu'on la baptist  Charenton, et qu'elle
  choisiroit tel compre qu'il lui plairoit. La mre rpondit:
  Trs-volontiers; dites  ma fille que je la tiendrai avec son
  frre. (T.)

La guerre de Paris leur alloit tre funeste, car Tancrde, que sa mre
renvoya  Paris, pour profiter de l'occasion, alloit tre reu duc de
Rohan au Parlement, et et bien fait de la peine  Chabot, car il
toit brave, et ses Bretons l'eussent mis en possession des terres de
la maison de Rohan; mais il fut tu auprs du bois de Vincennes, en
une misrable rencontre[87]. Se sentant bless  mort, il ne voulut
jamais dire qui il toit, et parla toujours hollandois. Il avoit t
men au bois de Vincennes.

  [87] Le 1er fvrier 1649.

Ce garon disoit: M. le Prince me menace, il dit qu'il me
maltraitera; mais il ne me fera point quitter le pav. Un jour que
Ruvigny, qui s'toit attach  la mre, lui disoit qu'il se tuoit 
faire tant d'exercices violents: Voyez-vous, rpondit-il, monsieur,
en l'tat o je suis, il ne faut pas s'endormir; si je ne vaux quelque
chose, il n'y a plus de ressources pour moi. On eut raison de dire 
madame de Rohan, la fille, en des vers qu'on lui envoya:

     On termine de grands procs
     Par un peu de guerre civile[88].

C'est pourtant dommage, car le roman et t beau, et c'et t bien
employ que cette orgueilleuse et t humilie de tout point; ce
n'est pas qu'elle ne passt assez mal son temps, car Chabot coquettoit
partout, et elle toit jalouse en diable; d'ailleurs il lui cotoit un
million quand il est mort, quoiqu'il et hrit de tous ses frres, et
qu'il lui ft venu du bien.

  [88] Ces vers sont de Marigny. (T.)

Madame de Rohan envoya  Romorantin un gentilhomme breton, nomm
Portman, faire compliment  sa mre sur la mort de Tancrde, mais
comme de lui-mme; il ne lui dit rien de la part de monsieur ni de
madame de Rohan, seulement il lui tmoigna qu'ils avoient dessein de
se remettre bien avec elle. Elle rpondit qu'elle en verroit des
preuves, lorsqu'elle seroit  Paris, parce qu'elle toit rsolue de
poursuivre sa justification. A son arrive  Paris, Portman l'assura
que madame de Rohan sa fille, et monsieur son mari, se disposoient 
lui donner satisfaction sur la reconnoissance de monsieur son fils,
pourvu que de leur part ils fussent en sret, et qu'ils consentoient
qu'on assemblt des avocats qui s'accordassent des formes, pour mettre
 couvert l'honneur des uns et des autres, et que pour le bien on s'en
rapporteroit  des arbitres. Madame de Rohan la mre demanda qu'il
ft nomm deux arbitres de chaque ct, l'un de robe, et l'autre
d'pe, et cela, afin que ces personnes de qualit jugeassent des
difficults que feroient les avocats, qui souvent, disoit-elle, en
font de fort inutiles.

Trois jours aprs, le mme gentilhomme retourna assurer madame de
Rohan de tout ce qu'elle avoit propos; mais quand ce fut au fait et
au prendre, ils n'excutrent rien; dont la bonne femme se plaignit 
la Reine, et se soumit,  en croire M. le Prince, au moins pour le
bien. Pour la reconnoissance de son fils, elle disoit que ce n'toit
point une affaire d'animosit, mais une pure ncessit de ne pas
demeurer dans le crime de supposition dont elle a t accuse; car,
sur cela, on lui pourroit faire perdre son douaire.

Depuis, elle demanda qu'on lui laisst enterrer Tancrde  Genve avec
son pre, et qu'elle feroit les frais du tombeau et de l'pitaphe de
son mari, dont sa fille s'toit charge. La cour promit d'tre neutre
en cette affaire; elle esproit donc d'obtenir tout ce qu'elle
voudroit de la rpublique de Genve, quand  Bordeaux on trouva moyen
d'obtenir une lettre du Roi, adresse aux seigneurs de Genve, fort
injurieuse pour elle. Au retour de Bordeaux, elle en donna copie 
Ruvigny, qui, avec madame de Chevreuse, qu'il fit agir, pressa fort le
cardinal d'en parler  la Reine. Il vtilla, disant toujours qu'il ne
savoit ce que c'toit: la Reine le nia aussi. Brienne dit que si on le
faisoit parler, il diroit qu'il avoit sign cette lettre. La bataille
de Rethel vint l-dessus, et ensuite toute la seconde guerre de Paris.
Depuis, madame de Rohan les fit rechercher d'accord avec le prince de
Gumen.

Madame de Rohan la mre est fort inquite; elle fut deux ou trois ans
durant, tantt  Alenon, tantt ailleurs. Une fois elle ne savoit
lequel prendre de Caen, d'Alenon, de Tours et de Blois; elle croit
toujours que l'air est meilleur au lieu o elle n'est pas qu'au lieu
o elle est; elle disoit plaisamment: Hlas! j'allois autrefois  la
petite poste de la cour de Charenton; mais j'y suis touffe par cette
foule d'Altesses de mademoiselle de Bouillon, de La Trimouille, de
Turenne, etc., etc.

Vers ce temps-l, un portier de Charenton, nomm Rambour, alla trouver
Haucour, frre de mademoiselle d'Haucour, et lui demanda s'il vouloit
voir le vrai fils de M. de Rohan; il dit que oui. Le portier lui amne
un garon de dix-sept  dix-huit ans, bien fait, mais qui avoit
quelque chose de fou dans les yeux: il faisoit, disoit-on, un roman.

Madame de Rohan se plaignit de Haucour, et vouloit faire voir la
fausset de cette affaire, quand M. le premier prsident, qui crut que
l'honneur d'un couvent o ce garon avoit t nourri toit engag, en
fit bien de la difficult. On dit que ce garon est fils de M. de
Guise et de madame d'Amen.

Un jour de cne, elle rencontra sa fille, tte pour tte, allant  la
communion; cela l'outra: elle en pleura une grande demi-heure. La
fille avoit accoutum d'attendre, depuis leur rupture, que sa mre et
fait. Le reste, la mort de M. de Rohan-Chabot et la rconciliation de
la mre et de la fille se trouveront dans les Mmoires de la Rgence.




PARDAILLAN D'ESCANDECAT.


Armand, ou Pardaillan d'Escandecat, toit d'une noblesse un peu
douteuse, car on disoit que son pre avoit fait fortune auprs de
Henri IV, et que de son estoc c'toit peu de chose. Il rompit avec
madame de Rohan sur un rien: elle vouloit qu'il s'obliget  lui
laisser passer tous les hivers  Paris; peut-tre prit-elle ce
prtexte, et qu'elle avoit reconnu que ce n'toit qu'un fat. Il pousa
pourtant depuis la soeur du marquis de Malause qui vient d'un btard
de Bourbon du sang royal. Cet homme, avec six criquets, vouloit passer
tout le monde sur le chemin de Charenton. Il passe le comte de Roussy,
qui, ce jour-l, n'avoit que quatre chevaux, mais bons; le cocher du
comte le repassoit de temps en temps: Pardaillan ne le put souffrir,
et par une extravagance inouie, il monte sur un cheval qu'avoit son
page, et, en passant au galop devant le carrosse du comte de Roussy,
il cria d'un ton goguenard: _J'aurai au moins le plaisir d'tre le
premier  Paris_. Il ne dit pas vrai, car  peine fut-il dans le
faubourg Saint-Antoine, que voil un orage qui le mouilla comme une
carpe avant qu'il pt se mettre  couvert sous un auvent, o le comte
le trouva qui attendoit son carrosse.

A l'ge de quarante-cinq ans il fit un voyage  Paris, dans le temps
que les dentelles toient dfendues. Il avoit un porte-feuille dans
son carrosse; il tiroit les rideaux, et,  la porte des maisons, il
prenoit du linge  dentelles, puis l'toit quand il toit entr dans
son carrosse.

Il se mit dans la tte qu'il toit le meilleur comdien du monde, et,
montant sur une table, il jouoit un rle devant quiconque le vouloit
our.

On dit qu' la terre o il demeuroit  la campagne, il y avoit
d'ordinaire une sentinelle au haut d'une tour; et quand on dcouvroit
quelqu'un qui venoit faire visite, la sentinelle sonnoit une cloche,
et alors le matre, la matresse et leurs enfans se paroient pour
recevoir la compagnie.




FONTENAY COUP-D'PE,

LE CHEVALIER DE MIRAUMONT.


Fontenay fut nomm _Coup-d'Epe_,  cause de sa bravoure. J'ai appris
que ce fut  cause d'un furieux coup d'pe dont il abattit une paule
 un sergent qui le vouloit mener en prison: il toit sur un cheval de
poste et revenoit de l'arme; il avoit de l'or sur son habit, et l'or
avoit t dfendu depuis quelques jours. On dit qu'une fois un autre
gladiateur et lui s'tant rencontrs tte pour tte au tournant du
pont Notre-Dame, chacun voulut avoir le haut du pav. Notre homme dit
 l'autre d'un ton de rodomont pensant l'intimider: Je m'appelle
_Fontenay-Coup d'Epe_.--Et moi, rpondit l'autre, _La Chapelle Coup
de Canon_. Ils mirent l'pe  la main, mais on les spara.

Fontenay toit de fort amoureuse manire: il a cajol une infinit de
personnes; et quoique ce ft une fille  qui il en contoit, il ne
l'appeloit jamais autrement que _Belle Dame_. La principale belle dame
qu'il cajola ce fut madame de Bragelonne du Marais; il fit mille
folies pour elle; et enfin n'en tant pas satisfait, sur quelque
jalousie qu'il lui prit, un beau jour, comme elle entendoit la messe
dans les Petits-Capucins[89], il s'alla mettre  genoux auprs d'elle,
et lui dit, prenant Dieu  tmoin, s'il n'toit pas vrai qu'elle toit
la plus ingrate du monde de lui faire des infidlits comme elle lui
en faisoit, et en pleurant il lui rendit des bracelets et autres
bagatelles qu'elle lui avoit donnes. Mais il faut, lui dit-il, que
vous me rendiez mon coeur; je vous donne deux jours pour cela, et n'y
manquez pas.

  [89] L'glise des Capucins du Marais, aujourd'hui la paroisse
  Saint-Franois.

Une fois il aimoit une femme dont il jouissoit; cette femme, soit
qu'elle ft lasse de lui, car il toit fort quinteux, ou qu'en effet
elle se voult retirer, lui dclara qu'elle vouloit changer de vie, et
le pria de ne plus venir chez elle. Lui n'en fit que rire: il y
retourne, mais il trouve, comme on dit, visage de bois. Que fait-il?
Aprs avoir bien harangu, il trouve moyen d'avoir un ptard, et
l'attache  la porte de cette femme. Elle qui connoissoit le plerin,
et qui toit une espce d'Amazone, ouvre une trappe de cave qui toit
 l'entre de l'alle, et se tient au bout de l'ouverture avec deux
pistolets. Je m'tonne qu'ils ne s'accordoient mieux, car c'toit l
une vraie nymphe pour un Coup d'Epe. Le ptard fait son effet, et le
capitan entroit dj par la brche, criant: Villegagne! quand il
trouve ce nouveau retranchement qui l'oblige  faire retraite.

Un autre extravagant, amoureux  Turin d'une femme loge devant ses
fentres, n'en pouvant venir  bout, envoya emprunter deux fauconneaux
du gouverneur de la citadelle, qui toit Franois, tout aussi bien que
lui. Il lui fit accroire que c'toit pour un divertissement qu'il
vouloit donner  sa dame. Quand il les eut, il les braque  la fentre
de son grenier contre la maison de cette femme, et puis l'envoie
sommer de se rendre.

Une autre fois, en une compagnie, au lieu d'entretenir les dames,
Fontenay se mit  cajoler la suivante de la maison, et plus tt qu'on
ne s'en ft aperu, il la poussa dans une garde-robe; l, il se met en
devoir de faire ce pourquoi il toit entr, sans avoir seulement song
 fermer la porte. La fille crie; tout le monde veut aller au secours:
Fontenay prend un chenet, et les pouvante, de sorte qu'on fut
contraint de parlementer avec lui, et de le laisser sortir bagues
sauves et tambour battant.

Il ne sortit pas  si bon march d'une aventure qu'il eut auprs de
l'Arsenal. Il toit all au sermon aux Clestins, o il voulut faire
quelque insulte  un bourgeois qui, ne s'pouvantant pas de ses
rodomontades, lui donna un beau soufflet: il n'osa faire du bruit dans
l'glise. Il sortit, et se mit  se promener sous les arbres du Mail
en attendant que le sermon ft achev. Je vous laisse  penser s'il
toit en belle humeur: il se promenoit le manteau sur le nez et le
chapeau enfonc; c'toit un dimanche, et il y avoit, entre autres
menues gens, un garon menuisier qui dit  l'autre en lui montrant
Fontenay: Ardez[90], en voil un qui est en colre. Fontenay, dont
la bile n'toit dj que trop mue, met l'pe  la main pour donner
sur les oreilles  ce garon; mais le menuisier avoit une estocade
sous son bras: 'avoit t un laquais-gladiateur; il se dfend, et
comme son pe toit beaucoup plus longue, il blesse notre capitan 
la cuisse et le laisse  terre. Ses amis, en ayant eu avis, le vinrent
qurir, et il fut contraint de se railler lui-mme d'avoir t battu
en si peu de temps et de deux faons diffrentes par un bourgeois et
par un garon menuisier.

  [90] Expression populaire, pour dire _regardez_.

Il toit un jour chez madame Des Loges; c'toit un peu aprs le sige
de La Rochelle. Madame Des Loges contoit fort agrablement un voyage
qu'elle venoit de faire en Saintonge: elle y alloit, disoit-elle, de
temps en temps, pour raccommoder ce que M. Des Loges avoit gt. Une
sotte femme d'un conseiller huguenot, nomme madame Madelaine, alla
parler de l'embarras o les Huguenots toient ici durant le sige de
La Rochelle. J'tois retire, disoit-elle, chez mon oncle d'Arbaud,
secrtaire d'Etat, avec tous mes enfants; nous n'avions qu'une
chambre; ma fille me demandoit ses ncessits; je ne savois o mettre
sa chaise.--Fi! fi! vilaine, lui dit brusquement Fontenay, ne parlez
point ici de m.....

Une fois il rencontra  onze heures du soir, dans la rue, une fille
qui pleuroit; sa matresse la venoit de chasser. Il la trouva assez
jolie: il lui demanda si elle vouloit venir servir sa femme; elle y
va: mais elle fut bien tonne quand elle vit que ce n'toit qu'un
garon. Il lui offre la moiti de son lit; elle le refuse: il
l'enferme et la tient six semaines  la prendre tantt par menaces,
tantt par douceur. Enfin, il en vient  bout, mais il s'en lassa
bientt, et lui demanda si elle vouloit continuer le mtier ou se
remettre  servir. Elle aima mieux se remettre  servir: il la paya
bien, et lui fit trouver condition. Il toit sujet  faire de ces
tours-l. Il leur prit une plaisante vision au chevalier de Miraumont
et  lui: ils firent attacher  la poulie de leur grenier un grand
panier d'arme, et prirent deux gros crocheteurs, qui, quand il
passoit quelque jolie fille, en riant, la mettoient dans ce panier, et
puis la guindoient en haut. La fille n'avoit pas sitt perdu terre
qu'elle ne pensoit qu' se bien tenir. Quand elle toit en haut, si
les deux galants, qui l'y attendoient, ne la trouvoient pas de leur
got, elle retournoit incontinent par la mme voie; mais si elle leur
plaisoit, ils en faisoient ce qu'ils pouvoient.

Il cajola, je ne sais o, la veuve d'un bourgeois nomm Brunettire.
Cette femme toit jolie, jeune et sans enfants; et quoique cet
homme-l part extravagant et mal bti, car il toit tout perc de
coups et quasi estropi, elle se mit pourtant si bien dans la tte
qu'il la vouloit pouser, que quoiqu'il lui et dit depuis mille fois
qu'il n'y avoit jamais pens, et qu'il en disoit autant  toutes les
veuves et  toutes les filles, elle ne laissa pas de le croire, de
l'aimer et d'tre dans une profonde mlancolie jusqu' ce qu'elle
l'et vu mari avec une autre; aprs, elle se gurit quand elle n'eut
plus d'esprance.

Voici comment Fontenay se maria: il eut connoissance d'une grosse
mademoiselle Des Cordes, veuve d'un auditeur des comptes, qui toit
mort incommod, de sorte que cette femme n'avoit pu retirer toutes ses
conventions matrimoniales; elle vivotoit tout doucement, et alloit
manger chez madame Rouillard et chez madame Le Livre, de la rue
Saint-Martin, qui toient des femmes riches et ses voisines. Fontenay,
alors capitaine aux gardes, la trouva  son got; elle toit gaie et
agissante. Le mariage fut fait du soir au matin: cette fois-l il
trouva chaussure  son pied, car c'toit une matresse femme qui le
rangea si bien, qu'on dit que de peur il s'alla cacher une fois dans
le grenier au foin. Cela excuse Barinire que Fontenay Coup-d'Epe ait
choisi mme retraite que lui. Il ne dura gure, et elle s'est
remarie.

Pour le chevalier de Miraumont, son camarade, ce fut aussi un brave.
Il y avoit certaines gardes d'pe qu'on appeloit _ la Miraumont_.
C'toit un assez plaisant homme. Mon pre, disoit-il, fit un jour
apporter une demi-douzaine d'oeufs frais pour djener. J'en mangeai
quatre; mon pre me dit:--Vous tes un sot.--Je lui rpondis: Vous
avez menti, vieux b....., et quelques autres petites paroles de fils 
pre...

Un jour qu'une femme,  qui il devoit de l'argent, l'toit venu
trouver qu'il toit encore au lit, pour l'empcher d'y revenir une
autre fois, il l'alla conduire jusqu' la porte de la rue tout nu,
car il couchoit toujours sans chemise; elle ne put jamais s'en
empcher. Je vous rendrai, lui disoit-il, ce que je vous dois.

On dit que lui, Fontenay, et quelques autres extravagants voulurent
prouver de quelle faon on tombe quand on est sur un arbre que l'on a
coup par le pied. On ne m'a su dire s'il y en eut de blesss.




FERRIER,

SA FILLE ET TARDIEU.


Ferrier toit un ministre de Languedoc, qui avoit tant de dons de
nature pour parler en public, que, quoiqu'il ne ft ni docte ni
loquent, il passoit pourtant pour un grand personnage dans sa
province; il toit patelin, populaire, et pleuroit  volont; de sorte
qu'il avoit tellement charm le peuple, qu'il le menoit comme il
vouloit.

Durant un synode o il prsidoit, une des meilleures glises du
Languedoc vaqua; il y avoit un jeune proposant de sa connoissance qui
ne savoit quasi rien alors, mais qui depuis fut un habile homme.
Ferrier lui dit qu'il falloit avoir cette glise: Laissez-moi faire.
Il dit  la compagnie que les dputs d'une telle glise avoient jet
les yeux sur un tel, qu'il falloit l'examiner. On donne un texte au
jeune homme pour le lendemain. Ce garon se dfioit extrmement de ses
forces; Ferrier lui dit  peu prs comme il s'y falloit prendre, tant
pour le sermon que pour la prire. La prire faite, le prsident fait
un grand soupir, comme s'il avoit t touch; puis, ds le milieu de
l'exorde, il s'cria: _Bon!_ Tout le monde, qui le regardoit comme un
oracle, ne douta pas que ce sermon ne ft bon, puisqu'il l'approuvoit;
et le jeune homme eut comme cela cette glise.

M. Le Fauscheur, un de nos ministres de Paris, qui a fait le _Trait
de l'action de l'orateur_, m'a dit qu'il s'toit trouv  un synode o
l'on avoit ordonn  Ferrier de faire une lettre pour le Roi. Il la
lut  l'assemble, et sa belle voix leur imposa tellement, qu'ils en
furent comme ravis; un, entre autres, pria le modrateur qu'on lui
laisst lire en son particulier cette lettre; mais il en fut
incontinent dsabus, et en donna avis aux principaux; eux le dirent 
Ferrier, et lui marqurent les endroits. Il reprit sa lettre, et
l'ayant relue en leur prsence, ils furent encore dups une seconde
fois; enfin, les plus sages s'avisrent de la corriger sans en rien
dire, et on n'y laissa pas une priode entire, tant il y avoit de
choses  changer. C'tait l'homme du monde le plus avare, jusque l
que quand il toit dput en quelque synode, il vivoit si
mesquinement, et recherchoit avec tant de soin les repues-franches,
qu'il pargnoit les deux tiers de ce qu'on lui donnoit pour sa
dpense.

Un homme de cette humeur tait ais  corrompre: aussi, lorsque, aprs
la mort de Henri IV, on eut rsolu de sonder si on pouvoit gagner
quelques ministres, celui-ci alla au-devant de ceux qui offroient des
pensions de la cour. Pour cela et pour d'autres choses, il fut
dpos. Comme on parloit de le dposer, il dit: Je m'en vais les
faire tous pleurer. En effet, il prna si bien qu'ils pleurrent
tous; mais cela n'empcha pas  la fin qu'on ne passt outre. Aprs il
fit un voyage  la cour, et en revint en poste avec un manteau doubl
de panne verte, pourvu de la charge de lieutenant criminel au
prsidial de Nmes. Le peuple, dont la plus grande part est de la
religion, quoique Ferrier ne se ft point encore rvolt, s'mut
contre lui, et il eut de la peine  se sauver. La nuit, par l'aide
d'un de ses amis, il sortit de la ville et alla faire ses plaintes 
la cour. Il ne retourna pas pourtant  Nmes; il vendit sa charge, et
il demeura  Paris. L, il ne se fit pas catholique tout d'abord; il
fit bien des crmonies avant que d'en venir l, et ne fit point
abjuration qu'il ne fut assur d'une bonne pension que le cardinal Du
Perron lui fit donner par le clerg. Cependant, comme il toit fourbe,
il les tenoit toujours en jalousie, et entretenoit commerce avec M. Du
Plessis-Mornay. Il lui avoit fait si bien esprer qu'il reviendroit,
que M. Du Plessis avoit eu promesse d'une place de professeur en
l'acadmie de Ble en Suisse, o Ferrier lui faisoit accroire qu'il
transporteroit tout son bien, et qu'il s'y retireroit ds qu'il auroit
vendu deux maisons qu'il avoit  Paris: mme il lui avoit promis de
faire imprimer la rfutation du livre qu'il avoit publi en changeant
de religion; car, depuis sa dposition, il avoit tudi et s'toit
rendu savant. Mais, lorsque M. Du Plessis vint  Paris pour aller 
Rouen  l'assemble des notables, il lui manqua de parole, et montra
bien qu'il ne faisoit cela que pour tenir, comme j'ai dit, les autres
en jalousie; car M. Du Plessis lui ayant crit qu'il le prioit de le
venir trouver en maison tierce, afin de confrer  loisir et en
secret, Ferrier pia l'heure que M. Du Plessis toit avec des vques
et des chevaliers de l'ordre, et, entrant, courut l'embrasser, et lui
dit tout haut qu'il n'y avoit point de diffrence de religion qui
l'empcht de lui rendre ce qu'il lui devoit, et fit tant que les
catholiques qui se trouvrent  cette visite crurent en effet que cet
homme pourroit bien leur chapper, et pour le retenir, ils lui firent
augmenter sa pension.

Depuis, il fut connu du cardinal de Richelieu, qui le mena au voyage
de Nantes, durant lequel il coucha toujours dans sa garde-robe, et le
cardinal le gota tellement qu'il lui donna le brevet de secrtaire
d'Etat; auparavant il avoit fait beaucoup de dpches, et pour quelque
affaire qui survint, il eut l'ordre de prendre la poste pour se rendre
 Paris le plus tt qu'il lui seroit possible. Il avoit dj de l'ge;
il n'toit point accoutum  ce travail, la fivre le prit  son
arrive  Paris, et il en mourut au bout de huit jours avec un regret
extrme de ne pouvoir jouir de l'emploi avantageux qui lui toit
destin, et pour lequel il avoit pris tant de peine.

Sa femme demeura de la religion; mais ses enfants, un fils et une
fille, furent catholiques. Le fils, comme nous verrons ailleurs, ne
dura gure; la fille, devenue hritire, fut enleve par un M.
d'Oradour de Limousin, qui avoit aussi t de la religion, et que M.
de La Meilleraye affectionnoit. Elle fit tant la diablesse qu'il fut
contraint de la rendre. Il se paroit pour tcher  lui plaire; mais
elle lui dchiroit son collet, et le menaoit de lui arracher les yeux
s'il en venoit  la violence.

Depuis, Tardieu, lieutenant-criminel, l'pousa, car on la lui avoit
promise s'il la tiroit des mains de d'Oradour, et il y servit; mais
cette rputation qu'elle s'toit acquise par une si courageuse
rsistance, ne dura pas long-temps, car elle devint bientt la plus
ridicule personne du monde, et elle a bien fait voir que 'a t
plutt par acaritret qu'autrement qu'elle rsista  d'Oradour.

Son pre toit un homme libral auprs d'elle; elle a bien de qui
tenir, car sa mre n'est gure moins avare qu'elle, et le
lieutenant-criminel est un digne mari d'une telle femme. Elle toit
bien faite; elle jouoit bien du luth; elle en joue encore; mais il n'y
a rien plus ridicule que de la voir avec une robe de velours pel,
faite comme on les portoit il y a vingt ans, un collet de mme ge,
des rubans couleur de feu repasss, et de vieilles mouches toutes
effiloches, jouer du luth, et, qui pis est, aller chez la Reine. Elle
n'a point d'enfants; cependant sa mre, son mari et elle n'ont pour
tous valets qu'un cocher: le carrosse est si mchant et les chevaux
aussi, qu'ils ne peuvent aller; la mre leur donne l'avoine elle-mme;
ils ne mangent pas leur sol.

Elles vont elles-mmes  la porte. Une fois que quelqu'un leur toit
all faire visite, elles le prirent de leur prter son laquais pour
mener les chevaux  la rivire, car le cocher avoit pris cong. Pour
rcompense, elles ont t un temps  ne vivre toutes deux que du lait
d'une chvre. Le mari dit qu'il est fch de cette mesquinerie. Dieu
le sait! Pour lui il dne toujours au cabaret aux dpens de ceux qui
ont affaire de lui, et le soir il ne prend que deux oeufs. Il n'y a
gure de gens  Paris plus riches qu'eux. Il a mrit d'tre pendu
deux ou trois mille fois. Il n'y a pas un plus grand voleur au monde.

Le lieutenant-criminel logeoit de petites demoiselles auprs de chez
lui, afin d'y aller manger; il leur faisoit ainsi payer la protection.

Sa femme le suivoit partout: elle coucha avec lui  Maubuisson; le
matin, comme ils partoient, les moutons alloient aux champs: Ah! les
beaux agneaux! dit-elle. Il lui en fallut mettre un dans le carrosse.

Elle demanda une fois  souper au valet-de-chambre d'un marquis qui
avoit une affaire contre un filou, qu'il vouloit faire pendre: il lui
refusa; elle alla avec son mari souper chez leur serrurier.

Le lieutenant dit  un rtisseur qui avoit un procs contre un autre
rtisseur: Apporte-moi deux couples de poulets, cela rendra ton
affaire bonne. Ce fat l'oublia; il dit  l'autre la mme chose; ce
dernier les lui envoya avec un dindonneau. Le premier envoie ses
poulets aprs coup; il perdit, et pour raison; le bon juge lui dit:
La cause de votre partie toit meilleure de la valeur d'un dindon.

M. l'vque de Rennes, frre an du marchal de La Mothe, alla en
1659 pour parler au lieutenant-criminel; sa femme vint ouvrir, qui lui
dit que le lieutenant-criminel n'y toit pas, mais que s'il vouloit
faire plaisir  madame, il la meneroit jusqu' l'htel de Bourgogne,
o elle vouloit aller voir l'_OEdipe_ de Corneille. Il n'osa refuser,
et, la prenant pour une servante, il lui dit: Bien, allez donc
avertir madame. Elle s'ajusta un peu, et puis revint. Lui, lui
disoit: Mais madame ne veut-elle pas venir? Enfin, elle fut
contrainte de lui dire que c'toit elle. Il la mena, mais en
enrageant. Elle vouloit qu'il entrt avec elle; il s'en excusa, et lui
envoya le carrosse du premier qu'il rencontra pour la ramener[91].

  [91] Le lieutenant-criminel Tardieu et sa femme, aussi avare que
  lui, furent assassins le 24 aot 1665, dans leur maison du quai
  des Orfvres. Tout le monde connot les beaux vers de la dixime
  satire dans lesquels Despraux peint ce hideux couple. Tallemant
  fait connotre plusieurs traits de leur avarice qui avoient
  chapp au satirique.




DU MOUSTIER[92].


Du Moustier toit un peintre en crayon de diverses couleurs; ses
portraits n'toient qu' demi et plus petits que le naturel. Il savoit
de l'italien et de l'espagnol; je pense qu'il aimoit fort  lire, et
il avoit assez de livres. C'toit un petit homme qui avoit presque
toujours une calotte  oreilles, naturellement enclin aux femmes, sale
en propos, mais bon homme et qui avoit de la vertu. Il toit log aux
galeries du Louvre comme un clbre artisan[93]; mais sa manire de
vivre et de parler y attiroit plus les gens que ses ouvrages. Son
cabinet toit pourtant assez curieux: il y avoit sur l'escalier une
grande paire de cornes, et au bas: Regardez les vtres; et au bas de
ses livres: Le diable emporte les emprunteurs de livres.

  [92] Daniel Du Moustier, clbre peintre de portraits, n vers
  1550, mort en 1631. Il excelloit pour le portrait au crayon en
  trois couleurs. (Voyez _la Biographie universelle_ de Michaud.)
  L'auteur de l'article ne parot pas avoir connu une seule des
  anecdotes racontes par Tallemant. On conserve  la Bibliothque
  Sainte-Genevive deux volumes in-folio remplis de portraits
  dessins par Du Moustier. Il y en a beaucoup qui ne sont
  qu'bauchs; un grand nombre reprsentent malheureusement des
  personnages inconnus. Le pre de Du Moustier toit peintre, et
  dessinoit le portrait dans le mme genre. Le Recueil de
  Sainte-Genevive contient beaucoup de portraits du temps de
  Charles IX, qui sont ncessairement les ouvrages du pre.

  [93] Le mot _artisan_ exprimoit encore, sous la minorit de Louis
  XIV, un excellent ouvrier dans les arts libraux. _Artiste_, dans
  le sens d'ouvrier, qui travaille avec esprit et avec art, se
  trouve dans le Dictionnaire de Richelet; Genve, 1680.

Il y avoit une tablette o il avoit crit: _Tablette des sots_: le
pre Arnoul, confesseur du Roi, qui toit un glorieux Jsuite, lui
demanda qui toient ces sots. Cherchez, cherchez, lui dit-il, vous
vous y trouverez. Un autre Jsuite s'y trouva effectivement, et lui
ayant demand pourquoi, sans se nommer, Du Moustier lui rpondit en
grondant, car il n'aimoit point les Jsuites: Parce qu'il a dit que
Henri IV avoit t nourri de biscuits d'acier. A propos de livres, il
contoit lui-mme une chose qu'il avoit faite  un libraire du
Pont-Neuf, qui toit une franche escroquerie; mais il y a bien des
gens qui croient que voler des livres ce n'est pas voler, pourvu qu'on
ne les revende point aprs. Il pia le moment que ce libraire n'toit
point  sa boutique, et lui prit un livre qu'il cherchoit il y avoit
long-temps. Je crois que la plupart de ceux qu'il avoit lui avoient
t donns.

Il savoit par coeur plus de la moiti de deux volumes in-folio de deux
ministres, Aubertin et Le Faucheur, sur la matire de l'Eucharistie,
et il les avoit peints, et un autre aussi nomm Daill. Du Moustier
n'toit catholique qu' gros grains.

Il avoit un petit cabinet spar plein de postures de l'Artin. Outre
cela il savoit toutes les sales pigrammes franoises. J'ai vu un de
ses cousins germains  Rome, du mme mtier, qui savoit aussi mille
vers comme cela.

Il n'aimoit pas plus les mdecins que les Jsuites, et il les appeloit
_les magnifiques bourreaux de la nature_.

Le premier prsident de Verdun[94] dsira de le voir; un de ses amis
le voulut mener. Je ne suis ni aveugle ni enfant, j'irai bien tout
seul, rpondit-il. Il y va; le premier prsident donnoit audience 
beaucoup de monde; enfin, il dit: J'ai mal  la tte. On fit donc
sortir tout le monde; il n'y eut que Du Moustier qui dit qu'il vouloit
parler  monsieur le premier prsident qui avoit souhait de le voir;
il vient et avoit fait dire que c'toit Du Moustier. Le premier
prsident lui dit: Vous, M. Du Moustier! Vous tes un homme de
bonne mine pour tre M. Du Moustier! Lui regarde si personne ne
le pouvoit entendre, et, s'approchant de M. de Verdun, il lui dit:
J'ai meilleure mine pour Du Moustier que vous pour premier
prsident[95].--Ah! cette fois-l, dit le prsident, je reconnois que
c'est vous. Ils causrent deux heures ensemble le plus familirement
du monde.

  [94] Nicolas de Verdun, premier prsident du Parlement de Paris
  avoit succd  Achille de Harlay. Il mourut le 16 mars 1627.

  [95] Verdun avoit la bouche de ct.

Quand il peignoit les gens il leur laissait faire tout ce qu'ils
vouloient; quelquefois seulement il leur disoit: Tournez-vous. Il
les faisoit plus beaux qu'ils n'toient, et disoit pour raison: Ils
sont si sots qu'ils croient tre comme je les fais, et m'en paient
mieux.

Il avoit peint M. de Gordes, capitaine des gardes-du-corps, par le
commandement du feu Roi: Autrement, disoit-il, je ne m'y fusse jamais
rsolu, car il est trop laid. Il l'appeloit _le cadet du diable_.

Une fois qu'il toit chez M. d'Orlans, Du Pleix, l'historiographe, y
vint; M. d'Orlans lui fit des complimens sur son histoire[96]. Il
n'y a, dit Du Pleix, que cet homme-l, montrant Du Moustier, qui soit
mon ennemi.--Votre ennemi! rpondit Du Moustier; vous ne m'avez fait
ni bien ni mal. A la vrit, je ne saurois souffrir qu'tant crature
de la reine Marguerite, vous la dchiriez comme vous faites; puis,
elle est de la maison royale: si j'avois du crdit en France, je vous
ferois chtier. Et puis, vous allez dire qu'autrefois en France tous
les hommes toient sodomistes, et ne se marioient qu'aprs s'tre
lasss de garons!

  [96] M. de Bassompierre, dans la Bastille y avoit fait des
  remarques de bien des impertinences. (T.)

Il avoit mis sous le portrait de mademoiselle de Rohan: _La princesse
Gloriette_, et sous celui du comte de Harcourt: _Le parangon des
princes cadets_; au bas de celui d'une madame de la Grillire, il
avoit crit: Elle n'a oubli qu' payer.

Vaillant, peintre flamand, natif de Lille, qui peint au crayon comme
lui,  celles qui ne le payoient pas, il faisoit comme des barreaux
sur leurs portraits, et disoit qu'il les tenoit en prison jusqu' ce
qu'elles eussent pay.

La plus belle aventure qui lui soit arrive, c'est que le cardinal
Barberin, tant venu lgat en France, durant le pontificat de son
oncle, eut la curiosit de voir le cabinet de Du Moustier et Du
Moustier mme. Innocent X, alors monsignor Pamphilio, toit en ce
temps-l dataire et le premier de la suite du lgat; il l'accompagna
chez Du Moustier, et voyant sur la table l'Histoire du concile de
Trente, de la superbe impression de Londres, dit en lui-mme:
Vraiment c'est bien  un homme comme cela d'avoir un livre si rare!
Il le prend et le met sous sa soutane, croyant qu'on ne l'avoit point
vu; mais le petit homme, qui avoit l'oeil au guet, vit bien ce
qu'avoit fait le dataire, et, tout furieux, dit au lgat qu'il lui
toit extrmement oblig de l'honneur que Son Eminence lui faisoit;
mais que c'toit une honte qu'elle et des larrons dans sa compagnie;
et sur l'heure, prenant Pamphile par les paules, il le jeta dehors en
l'appelant _bourgmestre de Sodome_, et lui ta son livre.

Depuis, quand Pamphile fut cr pape, on dit  Du Moustier que le pape
l'excommunieroit et qu'il deviendroit noir comme charbon. Il me fera
grand plaisir, rpondit-il, car je ne suis que trop blanc. Malherbe,
comme vous avez vu, dit quasi la mme chose  M. de Bellegarde, et le
marchal de Roquelaure avant eux eut la mme pense. Henri IV lui dit
un jour: Mais d'o vient qu' cette heure que je suis roi de France
paisible, et que j'ai tout  souhait, je n'ai point d'apptit, et
qu'en Barn, o je n'avois point du pain  mettre sous les dents,
j'avois une faim enrage?--C'est, lui dit le marchal, que vous tiez
excommuni; il n'y a rien qui donne tant d'apptit.--Mais si le pape
savoit cela, reprit le Roi, il vous excommunieroit.--Il me feroit
grand honneur, rpondit l'autre, car je commence  tre bien blanc, et
je deviendrais noir comme en ma jeunesse.

A la mort de Du Moustier, le chancelier, par l'instigation des
Jsuites, fit acheter tous les livres qu'il avoit contre eux et les
fit brler.




LE PRSIDENT LE COGNEUX[97].


Le pre du prsident Le Cogneux toit matre des comptes[98]; il y a
deux ans ou environ que son fils, reu prsident au mortier comme
lui[99], en une audience de l'dit, menaa un avocat de l'envoyer en
bas. Les avocats, irrits de cela, recherchrent sa naissance, et ils
trouvrent que le pre du matre des comptes toit procureur et fils
d'un potier d'tain, qui fut surnomm _Le Cogneux_,  cause qu'il
cognoit sans cesse[100].

  [97] Le vritable nom est le Coigneux. Tallemant l'crit comme on
  avoit l'habitude de le prononcer.

  [98] Antoine Le Coigneux, matre des comptes, en 1572, pre du
  prsident.

  [99] Le fils fut reu prsident  mortier le 20 aot 1652.

  [100] Guillaume le Coigneux, marchand potier d'tain, mourut en
  1505, et Sara Ral, sa femme, en 1517; on voyoit leur pitaphe au
  charnier des Innocens. Gilles Le Coigneux, leur fils, a t
  procureur au Parlement, et leur petit-fils est devenu conseiller.


Le feu prsident, comme j'ai dit ailleurs, eut sa charge pour rien.
Etant chancelier de Monsieur, et tant veuf pour la seconde fois, il
prtendoit tre cardinal[101]. Puy-Laurens et lui, voyant qu'on se
moquoit d'eux, firent aller leur matre en Lorraine. Puy-Laurens,
amoureux de la princesse de Phalsbourg, croyoit l'pouser, et vouloit
tre beau-frre de son matre. Le Cogneux, dit-on, s'opposa au mariage
de la princesse Marguerite, aujourd'hui madame d'Orlans, et ce fut
pour cela qu'on l'envoya  Bruxelles pour cabaler avec la Reine-mre
et l'infante; et aprs on lui manda qu'il y demeurt.

  [101] On m'a dit que le cardinal de Richelieu dit une fois: M.
  Le Cogneux ne sauroit tre d'glise. C'est que Le Cogneux avoit
  pous clandestinement la fille d'un sergent, si je ne me trompe,
  qui toit fort belle; elle s'appeloit Marie Droguet. On ajoute
  qu'il s'en dfit gaillardement afin de n'avoir plus cet obstacle
   sa fortune. (T.)

'a t toujours un homme assez extraordinaire. Il lui prit envie 
Bruxelles, tant en colre contre ses gens, d'essayer si on ne pouvoit
vivre sans valets. Il donna cong  tous ses domestiques pendant trois
mois, se mit dans une chambre tout seul, faisoit son lit, alloit au
march et mettoit son pot au feu; mais il en fut bientt las.

Il avoit un peu la mine d'un arracheur de dents; cela n'empcha pas
qu'avant d'aller en Lorraine, comme il toit en crdit chez Monsieur,
il n'et eu une belle galanterie avec une madame Guillon, femme d'un
conseiller au parlement, qu'on appeloit _le teston rogn du palais_,
parce qu'il n'avoit point de lettres. Cet homme l'avoit pouse pour
sa beaut, fut dshrit  cause de ce mariage; mais, aprs la mort du
pre, son frre et lui s'accommodrent. Elle toit aussi belle que
personne de son temps; la Reine-mre[102] disoit: _ bella sta
Guillon mi ressemble._

  [102] Marie de Mdicis.

Le Cogneux, veuf de sa premire femme, pour voir plus commodment
madame Guillon, acheta cette maison  Saint-Cloud qu'il a eue jusqu'
sa mort, parce qu'elle toit vis--vis de celle de Guillon. Au fort de
cette amourette il se marie avec une demoiselle de Ceriziers[103].
C'est la mre de Bachaumont, qui n'toit gure moins belle que madame
Guillon. Au commencement cette femme ne bougeoit d'avec la matresse
de son mari, et la croyoit la plus honnte femme du monde; enfin,
l'imprudence des amants lui dcouvrit toute l'histoire. Le Cogneux
n'osoit plus aller chez ses amours qu'en cachette; mais madame
Guillon, pour faire dpit  cette femme, voulut qu'elle st que Le
Cogneux la voyoit toujours; mais le mari ne vouloit point donner ce
dplaisir-l  sa femme.

  [103] Marie Ceriziers, dont le pre toit matre des comptes.
  (T.)

Au bout de quelque temps, Le Cogneux eut jalousie de ce qu'un avocat
nomm Des-Estangs, de leurs amis, et qui toit de l'intrigue, avoit
couch  Saint-Cloud chez madame Guillon, et, de rage, il porte  sa
femme toutes les lettres de madame Guillon, et jure de ne la plus
voir: voil cette femme au dsespoir. Elle fit durant quelques annes
toutes les choses imaginables pour lui parler, et elle toit si
transporte que son confesseur fut oblig de lui permettre de parler 
cet homme, de peur qu'elle ne se dsesprt; mais elle n'en put jamais
venir  bout. Enfin, le temps la gurit, et elle se mit dans la
dvotion: je pense qu'elle vit encore. Elle disoit  madame Pilou: Ma
chre, quand je revins de ma folie, j'tais aux champs; ah! disois-je,
je pense que voil de l'herbe; ce sont l des moutons: avant cela je
ne voyois pas ce que je voyois.

Comme il toit en Angleterre avec la Reine-mre, il lui vint fantaisie
de se marier, et il pousa sa troisime femme, qui toit fille
d'honneur de la Reine-mre. Un gentilhomme, nomm Smur, l'alloit
pouser; elle le pria de trouver bon qu'elle prt M. Le Cogneux,
puisque c'toit son avantage. En revanche, le prsident donna sa fille
 Smur.

Cette troisime femme a eu ensuite du bien par succession. Le
prsident revint aprs la mort du cardinal de Richelieu, et fut
rtabli dans tous ses biens.

Il s'avisa une fois de vouloir tre dvot; quelques jours aprs il se
promenoit  grands pas dans sa salle, et tout rveur: Qu'avez-vous?
lui dit-on.--Ma foi! rpondit-il, je n'y trouve pas mon compte, je n'y
suis pas propre: il faut aller son train ordinaire.

Il appeloit sa femme _Prsidentelle_, parce qu'elle est petite: c'est
une honnte femme et fort complaisante. Il l'amena de deux cents
lieues d'ici, ayant la petite-vrole: Tu iras bien, on t'enveloppera
dans le carrosse. Elle n'avoit apparemment que la petite-vrole
volante.

Il se mit une fois en tte de planter  Saint-Cloud, qu'il a fait
assez ajuster, sans considrer qu'il prsidoit  l'dit[104]. Pour
cela il falloit coucher assez souvent  sa maison. Le matin il partoit
 quatre heures avec sa _Prsidentelle_, alloit au Palais, et
retournoit dner  Saint-Cloud; et elle, tandis qu'il toit au Palais,
s'alloit habiller au logis. On ne sauroit trouver une plus gnreuse
belle-mre; elle a fait faire aux enfants de son mari tous les
avantages qu'ils pouvoient souhaiter, encore qu'elle et une fille et
un fils.

  [104] La chambre de l'dit toit mi-partie, et compose de
  magistrats catholiques et rforms. Les causes des protestants
  toient portes  cette chambre. Ces chambres cessrent d'exister
  ds avant la rvocation de l'dit de Nantes.

Il aimoit les ftes comme un colier, et toit assez las de son mtier
de prsident. tant travaill d'une courte haleine, il alla btir une
grande maison au bout du Pr-aux-Clercs pour avoir un grand jardin o
se promener, comme on lui avoit ordonn de respirer l'air tout  son
aise. A ce btiment on verra bien qu'il y avoit quelque chose qui
n'alloit pas bien dans sa tte. On disoit en riant: N'a-t-il pas
raison? car il y a une si longue traite de Paris  Saint-Cloud, qu'il
faut bien se reposer en chemin. Pour lui, il disoit: Je n'ai affaire
qu' deux sortes de gens, aux plaideurs, qui me viendront chercher en
quelque lieu que je sois: ne voil-t-il pas une grande discrtion? et
 mes amis, qui iroient bien plus loin pour me voir. Un jour que
Ruvigny dnoit chez lui, il le tire  la fentre et lui dit: Vous ne
sauriez croire combien je suis sujet aux vertiges!

Son fils an tant reu en survivance, pousa la veuve d'un
secrtaire du conseil, nomm Galand, homme de fortune, et elle fille
d'un notaire[105]: elle pouvoit avoir deux ans plus que lui; mais,
hors qu'elle est trop grosse, elle n'toit point mal faite et n'avoit
point eu d'enfants[106]. Il eut un rival, c'toit Coss, cadet de
Brissac, qui, faisant l'offens, prit la campagne avec la rsolution
de tuer Le Cogneux, s'il ne lui donnoit dix mille cus; il disoit que
ce n'toit pas par avarice, et qu'il les donneroit aux pauvres, mais
seulement pour punir l'outrecuidance de ce bourgeois. Le Cogneux, d'un
autre ct, se mit dans la garde du parlement, et ne marchoit qu'avec
escorte. Tout le monde accuse le marchal de La Meilleraye de cette
extravagance, car, comme nous verrons ailleurs, ce fut lui qui fit
bailler au Plessis-Chivray vingt mille cus par madame de La
Basinire; mais il y avoit bien de la diffrence, car il y avoit
quelque chose d'crit, et ici celle que Coss prtendoit toit marie.
Le pre disoit que quand il auroit donn des coups de bton au
marchal, il ne seroit pas en si grand danger, que seroit le marchal
s'il l'avoit touch du bout du doigt. Cette fois le marchal avoit
trouv des gens aussi fous que lui. On dit qu'en ce temps-l cinq ou
six officiers aux gardes, tous enfants de Paris, prirent la querelle
de Le Cogneux, mais que Coss ne voulut pas leur faire l'honneur de
tirer l'pe avec eux. Ils en firent des railleries tout haut au
Palais-Royal, et se disoient l'un  l'autre, pour dire une chose
impossible: Tu feras aussitt cela que de faire que Coss se batte.
Coss, voyant qu'on se moquoit de cette leve de bouclier, s'en alla
en Bretagne sans revenir  Paris, pour faire qu'on crt qu'il en toit
sorti en ce dessein. Depuis, cela s'accommoda.

  [105] Ce notaire s'appeloit Le Camus. (T.)

  [106] Elle alla au conseil  M. le prsident de Nesmond, qui
  aimoit son mari, pour savoir qui elle pouseroit de M. de
  Maisons, ou de M. Le Cogneux. Ne venez-vous point ici, lui
  dit-il, madame, aprs avoir pris votre rsolution?--Non,
  monsieur.--Si cela est, reprit-il, M. de Maisons est bien mieux
  votre fait.--Mais M. de Maisons a des enfants, dit-elle en
  l'interrompant.--Oh! je vois bien que votre rsolution est
  prise. Et n'en voulut plus parler. (T.)

La femme de Le Cogneux fut bientt repentante de ce qu'elle avoit
fait, et elle a bien pay la gloire d'tre prsidente au mortier. Il
est coquet naturellement. J'ai entendu dire  un de ses amis que, ds
qu'il voyoit une eleveure[107], il se faisoit donner un lavement; si
est-il pourtant aussi noir qu'un autre, et la mine aussi brutale qu'on
la sauroit avoir, et sa mine ne trompe point. Il a de l'esprit quand
il veut; pour la conscience, vous en jugerez par ce que je vais
crire, et ce que vous en verrez dans les autres Mmoires de la
Rgence. Je dirai cependant que Bachaumont[108], son cadet, lui vola
quatre cents pistoles, et en un temps qu'il n'en avoit gure. Ce jeune
homme s'en confessa  un Jsuite, qui dit  Le Cogneux, qui avoit fait
mettre ses valets en prison, qu'il les en ft sortir, et qu'ils
n'toient point coupables, mais son frre; Bachaumont soutenoit qu'il
n'avoit point pris cet argent. Les porteurs, qui avoient port
Bachaumont aprs le vol, disoient que quand il retourna d'o il toit
all, il toit beaucoup plus lger. Lui disoit: C'est que je n'avois
pas t  la garde-robe, et que j'y fus dans cette maison.

  [107] _leveure_, ou bouton qui se lve  la peau.

  [108] Boischaumont, on dit vulgairement Bachaumont
  (T.)--Bachaumont a eu quelque part au _Voyage_ de Chapelle. Ce
  joli ouvrage n'auroit pas d porter les noms de deux auteurs.

Revenons  la femme de Le Cogneux le jeune: elle eut huit jours du
plus beau temps du monde, car le mari eut huit jours de complaisance.
Il a l'esprit agrable quand il lui plat; elle toit aussi contente
qu'on se le peut imaginer; mais, au bout de ce temps-l, on dit qu'en
une compagnie il dit, pensant dire une plaisante chose: Je vais
revoir ma vieille; qu'elle le sut, et qu'elle en pensa enrager, car,
outre qu'elle a toujours t jalouse, et qu'elle a bien donn de
l'exercice  son mari sur cet article, elle a quelque chose de fort
bourgeois, et elle s'est toujours prise pour une autre. Quand Le Camus
l'an, son frre, voulut pouser la fille de De Vouges,
l'apothicaire, elle, qui se voyoit dans l'opulence, car son mari avoit
dj fait fortune, comme si le fils d'un notaire,  qui on assuroit
cent mille livres aprs la mort du pre, et t bien gt de prendre
la fille d'un apothicaire avec vingt-cinq mille cus et assez jolie,
lui qui n'toit qu'un idiot (il l'a bien fait voir, car il s'est ruin
depuis), elle s'y opposa, fit fermer la porte du jardin qui alloit
chez son pre, et fut un an sans vouloir voir ni le pre ni le fils.
M. de Maisons le pre la voulut pouser, et aussi le procureur-gnral
Fouquet. Elle ne voulut point tre belle-mre. Feu Noailles, Coss et
M. de Schomberg y pensrent; elle disoit que les gens de la cour la
mpriseroient. Son beau-frre Galand lui dit toute l'humeur de Le
Cogneux, et ajouta: Je sais bien que vous ne manquerez pas de le lui
redire; mais je veux acquitter ma conscience. Elle n'y manqua pas. Le
Cogneux dit  Galand: Vous ne me connoissez pas mal; mais si votre
belle-soeur veut tre tant soit peu complaisante, je vivrai fort bien
avec elle.

Le grand vacarme arriva du temps de Pontoise[109], o Le Cogneux
toit, pour un paquet que Le Camus apporta au secrtaire de Le
Cogneux. Ce secrtaire avoit t tout petit  elle; il y avoit dedans
une lettre par laquelle il ordonnoit  cet homme d'aller trouver je ne
sais quelle femme, et de lui donner de l'argent pour faire aller
madame de Boudarnault  Mantes[110]. Ce secrtaire qu'elle fit venir
lui dit: Madame, si vous me croyez vous dissimulerez; un autre
recevra la commission qu'on me donne, et n'aura pas pour vous toutes
les considrations que j'aurai; laissez-moi faire, vous vous en
trouverez bien avec le temps. Elle ne le veut point croire, et crit
 son mari une lettre o il y avoit quelque chose d'assez plaisant, et
quelque chose aussi de fort offensant, et elle appeloit ces femmes en
trois endroits, _vos putains_; il y avoit que ce seroit une belle
chose que de voir arriver tout cet attirail dans une petite ville, o
rien ne se peut cacher, et Le Cogneux, piqu de cette lettre, ordonne
quelque temps aprs  ce secrtaire de fermer la porte du jardin dont
nous avons dj parl, car il logeoit chez sa femme, sous prtexte
qu'encore qu'en allant  Pontoise on et t tout le meilleur de la
maison, on pouvoit pourtant soustraire beaucoup de choses dont il
toit charg par le contrat de mariage; il voulut faire retirer en
mme temps les papiers; mais une dame, chez qui on les avoit mis, dit
que comme elle les avoit reus du mari et de la femme tout ensemble,
elle ne pouvoit les rendre que par l'ordre de l'un et de l'autre.
Madame Le Cogneux prend cela pour un grand outrage, comme si le mari
n'toit pas le matre de la communaut, et s'il n'avoit pas les
papiers en sa puissance. Le secrtaire, ayant reu l'ordre de faire
fermer la porte du jardin, dit  madame Le Cogneux qu'il en toit au
dsespoir; elle lui dit qu'il la ft boucher; mais  peine cette porte
toit-elle  demi bouche qu'elle fait l'enrage, veut battre les
maons, et la porte demeura ainsi jusqu'au retour du prsident, qui la
fit boucher tout--fait.

  [109] En 1652, qu'une partie du Parlement y alla. (T.)

  [110] Madame de Boudarnault toit fort dcrie. (T.)

Madame Pilou, qui, aprs, se mla de les accommoder, dit que madame Le
Cogneux mettoit en fait que ce mauvais traitement venoit de ce qu'elle
n'avoit pas voulu donner tout son bien  Bachaumont, qui l'et redonn
 son frre. Le prsident rpondoit  cela qu'il ne le voudroit pas
quand sa femme le voudroit; qu'aprs tout Bachaumont en seroit le
matre, et que n'ayant que deux ans moins que sa femme, il ne vivroit
apparemment gure plus qu'elle. Elle disoit aussi qu'il ne lui donnoit
que six pistoles par mois pour ses menus plaisirs. Le secrtaire a
fait voir  madame Pilou les comptes qu'elle arrte elle-mme, puis le
mari les signe. Elle a pris dix pistoles par mois pour son jeu; mais
il n'a tenu qu' elle d'en prendre davantage. Par malice elle avoit
fait mettre sur ce compte:

     _A madame la prsidente_, pour faire ses dvotions le premier
     dimanche du mois,                             3 liv..........

Trois sottes femmes, sa soeur, femme de Galand, cadet du mari de
madame Le Cogneux, car ils avoient pous les deux soeurs, madame
Garnier[111] et madame Le Camus, qui sont deux de Vouges, soeurs, ont
mis de l'huile dans le feu, mais surtout la Galand. C'toit une assez
belle femme, mais un peu colosse, et toujours pare comme la foire
Saint-Germain, qui faisoit la jolie quoiqu'elle et l'air furieusement
bourgeois, et l'esprit encore plus. Son mari n'en toit pas trop le
matre, et ne lui a jamais montr les dents que quand, averti du
scandale que causoit un nomm Mazel, espce de violon qui toit son
galant, il le chassa de chez lui, et donna quelque horion  la
donzelle. On n'a jamais parl que de celui-l.

  [111] Cette Garnier est celle qui a fait le mariage. (T.)

On dit que cette acaritre a tenu garnison quelquefois des quinze
jours entiers dans la chambre de sa soeur, et n'alloit pas seulement 
la messe de peur que le mari ne lui ft fermer la porte, et il lui est
arriv d'y faire mettre le pot-au-feu.

Durant ce divorce, Le Cogneux et quelques-uns de ses amis entendirent
par la chemine que la Galand disoit: Otez-moi ma robe, je lui veux
aller donner des coups de bton. Lui, sans s'mouvoir autrement, fit
apporter des verges. Si elle vient, leur dit-il, vous verrez beau
jeu.

Quand Camus fut mis en prison pour vingt-deux mille livres, la
prsidente pesta terriblement: Le beau-frre d'un prsident au
mortier, le laisser mener en prison comme cela! disoit-elle. Le
Cogneux rpondoit  ceux qui lui en parloient: On ne l'a fait qu'
cause que cet homme vit mal avec moi; mais que ma femme m'en prie, et
je le ferai sortir dans deux heures. Elle ne voulut pas lui en avoir
l'obligation: Galand paya pour Camus[112].

  [112] Il s'toit ruin  faire le beau, et  se fourrer parmi les
  gens de cour. (T.)

Ces sottes femmes, en parlant d'elles, disent: _Des femmes de notre
condition_, et ces femmes de condition ont laiss mourir quasi sur un
fumier leur cadet, le petit Camus;  peine eut-il une bire. Ce fut
mademoiselle de Bussy, dont il avoit t un peu pris, qui lui fit
administrer les sacrements  ses dpens.

Enfin, l'anne de Pontoise ne finit point que madame la prsidente ne
se mt dans un couvent; ce fut aux filles de Saint-Thomas, prs la
porte de Richelieu: elle y entra par surprise, car l'archevque crut
que c'toit pour quelque retraite de dvotion, et lui accorda cela
comme  la belle-soeur de madame de Tor[113], qu'il connoissoit fort
 cause de Saint-Cloud. Le Cogneux y fut promptement; elle lui dit
qu'elle ne s'toit pas mise dans un couvent pour en sortir, et lui
tourna le dos. Lui, fit faire aux religieuses toutes les
significations ncessaires. L'archevque la voulut faire sortir; il ne
voulut pas, car il la pouvoit tirer de l quand il et voulu. Elle et
sa soeur dirent cent sottises  la grille  madame Pilou, qui y fut
pour mettre les hol. Elle parloit pourtant de son mari avec respect,
et s'en remit  M. de Mesmes et  M. de Novion, et prtend sur toutes
choses que le secrtaire sorte. Lui, ne la voulut recevoir que comme
il lui plaisoit, sans conditions, car il vouloit mettre des gens
affids auprs d'elle pour empcher ses parents de la voir: il fallut
en passer par l.

  [113] Madame de Tor toit soeur du prsident Le Cogneux. (T.)

L't suivant, comme il eut achet la terre de Morfontaine, vers
Senlis, ils eurent dispute sur les meubles qu'il y vouloit faire
porter; cela alla  rupture, et il s'aperut quelques jours aprs
qu'elle enlevoit tantt dans son carrosse, tantt dans les carrosses
de ses amies, ce qu'elle avoit de meilleur. Il s'y opposa, disant
qu'il en toit charg; ils s'chauffrent; elle demanda  se sparer,
et nomma pour arbitres le prsident de Novion et le prsident
Bailleul, et lui le prsident de Champltreux et un autre. La chose
fut rgle  quinze mille livres de pension[114]. Le Cogneux, depuis
cela, a pay pour plus de trois cent mille livres de taxes; il en
rapporte les quittances: mais il n'en a rien pay; le Roi lui en fit
don. Voil dj sur treize cent mille livres qu'elle avoit trois cent
mille livres et plus d'escroques. Elle lui a donn l'habitation de sa
maison par contrat de mariage. Elle a mis deux cent cinquante mille
livres dans la communaut; elle est morte depuis, en 1659, chez sa
soeur, o on la fit venir pour tre plus en libert. L, M. Joly, le
cur, fit que Le Cogneux l'alla voir comme elle toit malade de la
maladie dont elle mourut. Elle y fit un testament o il y a bien des
legs pieux; ils montent jusqu' deux cent cinquante mille livres.

  [114] On est surpris que deux crivains du temps, Tallemant et
  Conrart, aient pris la peine de nous transmettre des querelles de
  mnage du prsident Le Cogneux. Ils ne se sont cependant pas
  entendus entre eux, car on a vu plus haut, dans l'article sur
  Conrart, que Tallemant s'toit brouill avec le premier
  secrtaire perptuel de l'Acadmie franoise. Les lecteurs
  pourront rapprocher cette partie des Mmoires de Tallemant de
  ceux de Conrart insrs au tome 48 de la deuxime srie de la
  _Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de France_, pages
  192 et suivantes.

On ne dispute point ce qui est des taxes payes dont Le Cogneux
rapporte les quittances; on n'a garde d'accepter la communaut, car il
est assez homme de bien pour faire pour un million de fausses dettes;
de sorte qu'il gagne, en comptant son prciput, six cent mille livres,
sans l'habitation d'une maison de cinq mille livres de loyer. Elle
donne deux cent mille livres aux deux ans de sa soeur,  condition
d'en faire dix mille livres de rente  leur oncle, Le Camus, homme
ruin, mais qui n'a que quarante-huit ans, et se porte aussi bien
qu'eux; de sorte que quand cet homme sera mort et le prsident Le
Cogneux, la succession d'une femme si opulente pourra valoir quatre
cent mille livres tout au plus; mais c'est du pain bien long.

Au bout de six semaines, il se remaria avec la fille du feu marquis de
Rochefort, beau-frre de la marchale d'Estres; elle toit veuve du
comte de Carces[115].

  [115] Jean de Pontevez, comte de Carces, grand-snchal, et
  lieutenant du roi en Provence. Marie d'Aloigny-Rochefort, sa
  veuve, remarie au prsident Le Cogneux, mourut le 13 mai 1675,
  et le prsident prit une dernire alliance avec une nice du
  marchal de Navailles, qui lui a survcu. (Voyez _l'Histoire
  gnalogique de la maison de France_, t. 7, p. 617.)




M. D'EMERY.


M. d'Emery s'appeloit Particelli, fils d'un banquier de Lyon, italien,
ou du moins originaire d'Italie, qui fit une clbre banqueroute. Il
trouva moyen de devenir trsorier de l'argenterie chez le Roi. M. de
Rambouillet[116] m'a dit que cet homme lui disoit sans cesse:
Monsieur, si vous vouliez, nous ferions bien nos affaires tous deux;
mais ce M. de Souvray[117] est le plus pauvre homme du monde. MM. de
Rambouillet et de Souvray toient tous les deux matres de la
garde-robe.

  [116] _Voyez_ plus haut l'article du marquis de Rambouillet, tome
  2, page 207.

  [117] Gilles, marchal de Souvray, ou Souvr, grand-matre de la
  garde-robe, mort en 1626.

Il prenoit ce M. de Souvray, mais sottement, et le troisime matre de
la garde-robe toit encore un idiot. Or, aprs les fournitures des
noces de la reine d'Angleterre[118], toutes les friponneries de
Particelli se dcouvrirent. Il vint trouver M. de Rambouillet, comme
le Roi toit  Lyon[119], et lui dit: Monsieur, je suis perdu si
vous ne me sauvez; M. de Souvray a tout avou et demand pardon au
Roi. M. de Marillac, garde des sceaux, a dcern une commission  un
matre des requtes, son parent, pour informer contre moi. M. de
Rambouillet va trouver ce matre des requtes,  qui il dit qu'on
avoit tort d'entreprendre sur sa charge, et il fit si bien que le
matre des requtes et lui en vinrent aux grosses paroles, et il le
menaa exprs de lui donner des coups de bton. Je vais dpcher un
courrier  la cour, dit le matre des requtes.--Et moi aussi, dit le
marquis; nous verrons qui aura raison. Particelli fournit un homme
qui courut si bien qu'il devana l'autre d'un jour. Particelli, qui
avoit de l'esprit, crivit un galimatias  M. de Luynes[120], o il
insroit qu'il toit important pour son service qu'on rvoqut la
commission dcerne contre Particelli, et que, quand la cour seroit de
retour, il lui en diroit les raisons. M. de Luynes fit rvoquer la
commission, et la chose s'vanouit tout doucement.

  [118] Henriette de France, soeur de Louis XIII, pousa Charles
  Ier, roi d'Angleterre, le 11 mai 1625.

  [119] Ce devoit tre en 1629. Louis XIII passa  Lyon vers le
  milieu de fvrier pour se rendre  l'arme de Savoie. (_Voyez_
  l'Itinraire des rois de France dans les _Pices fugitives du
  marquis d'Aubais_, tome 1, pag. 123.)

  [120] Tallemant tombe ici dans une erreur. Le conntable de
  Luynes toit mort le 15 dcembre 1621, aprs la leve du sige de
  Montauban. C'toit le cardinal de Richelieu qui avoit la
  direction des affaires, au moment qui vient d'tre indiqu.

Aprs, il voulut tre matre des comptes; mais,  cause de ses
friponneries, on ne le voulut pas recevoir: il devint secrtaire du
conseil. M. d'Effiat ne l'aimoit point; mais, dans une rencontre,
ayant fait une partition d'une grande somme sans encre ni papier, il
en fit cas, et vit bien que cet homme avoit l'esprit vif. Bullion le
trouvoit trop habile.

Quand le cardinal le voulut faire intendant des finances, il en dit au
Roi mille biens; le Roi lui dit: H bien! mettez-y ce M. d'Emery. On
m'avoit dit que ce coquin de Particelli y prtendoit. Il y en a qui
ajoutent que le cardinal dit: Ah! Sire, Particelli a t pendu! mais
je n'y vois pas d'apparence.

Etant intendant, il fut envoy aux tats, en Languedoc, et y fit
rvoquer la pension de cent mille livres qu'ils donnoient au
gouverneur. Cela et autres choses qu'il fit  M. de Montmorency
dsesprrent ce seigneur, et le portrent  faire ce qu'il fit aprs.
Aussi, madame la princesse de Cond, sans considrer que d'Emery avoit
ordre de harceler ainsi son frre, le hassoit terriblement.

S'en allant faire un voyage, pour n'avoir pas la peine d'crire  sa
femme par les chemins, il laissa plusieurs lettres  Darsy, un de ses
commis, pour les donner selon leur ordre  madame d'Emery. Darsy, qui
toit un mauvais agent, ne considra pas que cette femme toit tombe
malade, et que les lettres du mari ne pouvoient plus servir; il lui
donna une lettre o il y avoit: Je suis ravi d'apprendre que vous
tes toujours en bonne sant. Cela fit un bruit du diable.

Il n'toit point libral, et Marion[121] ne subsistoit que des
affaires qu'il lui faisoit faire.

  [121] Marion de l'Orme, clbre courtisane, dont on verra plus
  bas l'article.

Ses amourettes se trouveront par-ci par-l dans les historiettes des
femmes qu'il a aimes; son exil et son retour, dans les Mmoires de la
rgence: mais il faut parler de son fils. Ce garon devint amoureux de
la fille du prsident Le Cogneux, qui toit ici chez une madame Du
Boulay, pendant que son pre toit en Angleterre, avec la feue
Reine-mre. M. d'Emery ne voulut jamais souffrir qu'il l'poust; et
pour lui faire oublier cette matresse, il le fit venir  Turin, o il
toit ambassadeur auprs de Madame[122], un peu aprs la mort du duc
de Savoie. Ce fut l que Tor, car il portoit le nom d'une terre de la
maison de Montmorency, fit sa premire folie. Il devint amoureux de
Madame, et se cacha dans sa chambre pour tenter la fortune aprs que
tout le monde seroit sorti. A peine Madame fut-elle seule, qu'il se
jette sur le lit; elle le reconnut, car il y a toujours de la lumire
dans la chambre des princesses comme elle[123]; elle cria; on le mit
dehors. Son pre, ds la mme nuit, le fit passer en France. Lui, pour
s'excuser, disoit tantt qu'il avoit la fivre chaude, tantt qu'il
toit amoureux d'une des filles de Madame, et qu'il avoit pris une
chambre pour l'autre; la vrit est qu'il toit fou, mais qu'il ne
l'toit pas toujours.

  [122] Christine de France, fille de Henri IV, duchesse de Savoie.

  [123] On appelle ce flambeau-l le mortier. (T.)--On appelle,
  chez le roi, _mortier de veille_, un petit vaisseau d'argent ou
  de cuivre, qui a de la ressemblance au mortier  piler; il est
  rempli d'eau o surnage un morceau de cire jaune, ayant un petit
  lumignon au milieu, et ce morceau de cire, s'appelle aussi
  _mortier_. On l'allume quand le roi est couch, et il brille
  toute la nuit dans un coin de sa chambre, conjointement avec une
  bougie, qu'on allume dans le mme temps dans un flambeau d'argent
  au milieu d'un bassin d'argent qui est aussi  terre.
  (_Dictionnaire de Trvoux._)

Il a fait quelques clipses, et, en celle de 1644, on dit qu'il toit
amoureux d'une pingle jaune; qu'il l'avoit fait dorer, et qu'il lui
rendoit tous les devoirs qu'on peut rendre  une matresse. Je crois
que cela est vrai, parce que je ne sache personne qui le pt
inventer[124]. Sa mre est presque innocente; c'est une dvote. J'ai
vu  Rome un Particelli dans l'hpital des fous, et il toit devenu
fou par amour. Pour Tor, M. d'Emery avoit rsolu de s'en dfaire de
quelque faon que ce ft; et comme ce garon toit malade  la maison
de Petit, son _factotum_, au faubourg Saint-Antoine, il manda  Petit:
Faites enterrer une bche au lieu de mon fils, et l'envoyez dans
quelque couvent bien loin. Petit n'en voulut rien faire, et dit qu'il
esproit le faire revenir en son bon sens. Depuis, Tor a voulu faire
un procs  Petit, sans considrer le service qu'il lui avoit rendu.

  [124] On a dit d'un M. d'Esche, frre de madame de Villarceaux,
  dont le mari a fait tant de fracas avec les femmes, que lorsque
  le cur qui l'pousa lui demanda s'il n'avoit point donn sa foi
   une autre, qu'il rpondit qu'il ne l'avoit jamais donne qu'
  une pingle jaune. Ainsi Tor ne seroit que le second. Ce d'Esche
  voulut une fois faire un haras de mulets. (T.)

Il toit dj prsident aux enqutes quand il fut pri par hasard 
une collation  Meudon, o il vit sa premire matresse, mademoiselle
Le Cogneux, qui toit marie  un gentilhomme de Champagne nomm
Smur[125]. J'ai dit ailleurs comment ce mariage avoit t fait[126].
Smur, en ce temps-l, toit  l'arme. Tor se renflamme, la traite,
et devient assez familier avec elle. Elle est jolie, spirituelle, elle
a bien du feu; alors elle n'toit pas si _esprite_. On croit qu'il
auroit russi, car elle toit gueuse; mais la mort du mari l'exempta
de cette peine. Elle fut remarie six semaines aprs; et, comme on
disoit au prsident Le Cogneux: Pourquoi avez-vous remari votre
fille sitt?--Ne savez-vous pas bien, rpondit-il, que je ne fais pas
les choses comme les autres?

  [125] Elle dit qu'ayant  prtendre quelque rcompense de la feue
  Reine, comme M. d'Emery rgloit les prtentions des cranciers,
  elle s'adressa  M. de Tor qui s'prit tout de nouveau. (T.)

  [126] _Voyez_ plus haut l'article sur le prsident Le Cogneux et
  sur son fils.

Le bonhomme Le Camus[127], le riche, alla voir M. Le Cogneux; il toit
pre de madame d'Emery. C'toit un homme d'assez basse naissance qui
toit venu dans le bon temps aux affaires; il toit de Rheims, et vint
 Paris avec vingt livres. Il l'a cont cent fois lui-mme, car il
n'toit point glorieux. Il dit au prsident deux choses assez
extraordinaires: qu'il avoit quatre-vingts ans, et que depuis l'ge de
vingt ans il n'avoit pas eu la moindre petite incommodit; et l'autre,
qu'il venoit de partager neuf millions  ses enfants, aprs s'tre
gard quarante mille livres de rente. Pour vos neuf millions, je ne
vous les envie pas; mais pour vos soixante ans de sant, j'avoue qu'il
n'est rien que je ne donnasse pour cela. Ce bonhomme,  quatre-vingts
ans, alloit encore voir les mignonnes; il ne leur donnoit autrefois
qu'un cu-quart; mais quand les quarts-d'cus valurent vingt sous, il
leur donna quatre livres. De ces enfants, dont il a parl, il y en
avoit qui, ne sachant que faire, se mettoient quelquefois au lit
aprs dner.

  [127] Nicolas Le Camus, secrtaire du Roi en 1617, conseiller
  d'tat en 1620, mort  l'ge de quatre-vingts ans en 1688,
  laissant de Marie Colbert, sa femme, morte en 1642, six fils et
  quatre filles. Marie Le Camus, l'une d'elles, avoit pous Michel
  Particelli, seigneur d'Emery. Le cardinal Le Camus, vque de
  Grenoble, et le lieutenant-civil au Chtelet de Paris, du mme
  nom, toient leurs petits-fils.

Madame de Tor fut visite de tout le monde; quelques-uns y furent
pour se moquer de sa tapisserie de velours cramoisi  crpines d'or.
On a su d'une parente de M. de La Vrillire, que madame de Tor, soit
qu'elle ne st pas le monde, ou qu'elle ignort que M. d'Angoulme, le
bonhomme, s'toit remari, demanda  madame d'Angoulme o elle
logeoit et qui toit son pre, et le tout de si mauvaise grce que la
dame d'honneur de madame d'Angoulme lui demanda: Et vous, madame,
tiez-vous jamais venue  Paris?

Tor, le lendemain de ses noces, dit qu'il pensoit trouver........;
mais qu'il n'avoit rien trouv de tout cela. En effet, elle toit
plus maigre encore qu'elle n'est  cette heure: elle s'est bien
engraisse chez M. d'Emery. A deux jours de l, Tor avoua que c'est
une sotte chose que de se marier, et qu'il toit dj bien las de sa
femme.

Il contoit familirement qu'il donnoit  sa femme, avant que de
l'pouser, quasi toutes ses hardes, et que quand son mari mourut, il
toit tout prs d'en avoir les dernires faveurs; qu'il ne craignoit
rien d'elle, parce qu'il connoissoit tous ses galants. Cependant, au
bout de quelque temps, il lui ta tout ce qu'elle avoit de domestiques
avant qu'elle ft marie.

Pour le pre, il faisoit tant de civilits  cette belle-fille, que
Tor disoit que s'il avoit  tre jaloux, ce seroit plutt de son pre
que de personne. Il le fut bien pourtant de l'abb Pellot, frre d'un
beau-frre de madame d'Emery. Ce garon, qui toit fort jeune,
s'toit couch sans pourpoint sur des chaises durant les chaleurs,
dans la chambre de madame de Tor. La dame vint, et lui, en riant, lui
alla sauter au cou: le mari arriva en ce moment-l, et se mit  coups
de poing sur l'abb, qui se sauva comme il put. M. d'Emery disoit:
Elle sera si sotte, qu'elle ne se divertira pas, et pourtant le fera
croire  tout le monde.

Durant la maladie dont mourut son pre, il fit lever,  minuit, la
serrure de la chambre de sa femme, pour voir s'il n'y avoit personne
avec elle: le pre le pensa enrager, et cela augmenta son mal. Tor
fut si sot que de dire aprs la mort de son pre: C'est le plus damn
des hommes: il a t deux fois surintendant, et laisse pour deux cent
mille cus de dettes. Il est vrai que depuis M. d'Effiat, c'toit le
surintendant qui,  proportion, laissoit le moins de bien; mais il ne
vouloit pas se tourmenter pour madame de La Vrillire, une bonne
commre, et pour ce fou de fils. Il n'avoit rien pargn pour en faire
quelque chose; il avoit fait venir Blondel, le ministre, pour
l'instruire; cela n'avoit servi de rien.

La Rivire, aujourd'hui M. de Langres, dnant une fois chez M.
d'Emery, comme on fut venu  parler de musique, dit, prenant Tor pour
Berthod _le chtr_: Vraiment, il nous sied bien de parler de cela
devant M. Berthod[128]. Tor ressemble  un gros chtr, et il n'a
point d'enfants.

  [128] Tallemant parle ailleurs du musicien Berthod ou Bertaut.

Durant les fronderies, madame de Tor disoit: Mon Dieu, M. de Tor ne
fera-t-il rien pour se faire chasser? car je me trompe fort si je le
suivrois. Elle lui disoit une fois: Voyez-vous, si vous faites du
bruit, tout cela retombera sur vous; laissez-moi vivre  ma fantaisie,
et ne vous faites point connotre par votre femme.

Une fois, qu'elle toit revenue de la ville, il alla demander
au cocher qui dteloit ses chevaux: Cocher, d'o vient
madame?--Monsieur, rpond le cocher, voil le meilleur cheval que
j'aie jamais vu.--Je demande d'o vient madame?--Monsieur, il a
toujours t  courbettes, il n'y en eut jamais un de mme.--Ce
n'est pas ce que je te demande.--Monsieur, il vaut cent cus. Il
n'en put jamais tirer autre chose. Elle a gagn tous ses gens, et
ceux de son mari; aussi elle se divertit sourdement, car je ne sais
point de ses galanteries qui aient fait clat. Elle est plaisante.
Rambouillet[129], l'ami de l'abb Testu, est un garon doucereux
qui tortille toujours, et qui fait cent faons pour approcher des
gens. Eh! Monsieur, lui dit-elle, en le contrefaisant, avancez,
avancez, nous n'en mourrons pas pour cette fois; n'ayez pas peur de
vous tuer tout du premier coup.

  [129] Il s'est fourr  la cour et croit y russir; mais bien des
  gens s'en moquent. (T.)

Tor a fait cent extravagances  sa femme. Un jour que le comte Carle
Broglio, Gentri et quelques autres jouoient avec elle, il n'toit que
sept heures du soir, ce matre-fou entre, jette l'argent par la place,
et te les flambeaux de dessus la table: elle n'en fit que rire, et
eux aussi. Ils se retirrent pourtant, et envoyrent le soir mme
savoir s'il ne l'avoit point battue; ils trouvrent qu'il n'avoit pas
dit un mot depuis, comme s'il n'toit rien arriv.

Il dort tous les soirs. L'anne passe,  Tanlay, o il passe les
vacations, Jeannin[130] les fut voir. Jeannin est coquet. Tor y
prenoit un peu garde. Sa femme dit  Jeannin, en sa prsence: Encore
faut-il que nous vous remerciions d'une chose, c'est que M. le
prsident est sans comparaison plus veill depuis que vous tes ici,
qu'il n'toit auparavant. A propos de dormir, un jour Bois-Robert lui
dit: Monsieur le prsident, je vous viens de voir en votre lit de
justice.--Eh bien! dit le prsident.--En vrit, reprit l'abb, vous
ne dormiez pas, non, vous ne dormiez pas. Voil toute la louange
qu'il lui donna.

  [130] C'est vraisemblablement Jeannin de Castille, trsorier de
  l'Epargne, du temps de Fouquet.

Tor se pique de belles-lettres. Il disoit au petit Boileau[131] que
la harangue de Patru  la reine de Sude ne valoit pas grand'chose:
Mais je vous veux, ajouta-t-il, montrer un pome que j'ai fait pour
une histoire que je voulois faire; il n'y a rien de plus beau au
monde. MM. Valois jugent encore plus mal de cette harangue, car ils
disent qu'elle n'est point bien crite, parce que le verbe n'est
jamais  la fin.

  [131] Gilles Boileau a fait preuve de mauvais got dans cette
  lettre, en rejetant les observations judicieuses de Conrart sur
  un sonnet adress au premier prsident Pomponne de Bellivre, qui
  commence par ce vers:

     Quand je te vois assis au trne de tes pres, etc.

  Quand Boileau eut fait la lettre contre Conrart, Tor lui dit:
  Envoyez-la-moi, et je vous la renverrai avec mes observations, et
  si je n'y trouve rien  dire, faites-la imprimer hardiment.
  L'autre est encore  la lui envoyer[132].

  [132] Voyez _les OEuvres posthumes de Gilles Boileau_, publies
  par Despraux; Paris, Barbin, 1670, p. 126 et 161.

Tor a entrepris de grands procs contre M. de La Vrillire et contre
Petit, le plus ridiculement du monde; apparemment cela le fera
retomber tout--fait dans sa folie: qu'il y prenne garde! car si cela
lui arrive, ses hritiers ne l'pargneront pas. Sa jalousie
s'augmentant, il s'en alla cet t chez Montelon, l'avocat, o il y
avoit une noce, et dit tout haut: Monsieur, je viens vous demander
conseil; je ne sais ce que je dois faire de ma femme que je trouvai
l'autre jour couche avec son grand laquais. Montelon lui fit des
rprimandes, et Le Cogneux, qui le sut, lui alla dire: S'il n'y avoit
trs-long-temps que vous passez pour fou, on vous feroit faire amende
honorable  votre femme; mais pourtant, contenez-vous, s'il vous
plat, car vous savez bien comment on traite les fous.

Au printemps de 1659, sa femme et lui eurent un grand dml pour le
bel appartement; il le vouloit avoir, et cela alla si loin qu'il la
chassa. Un jour que madame d'Emery toit venue, de concert avec lui,
pour les raccommoder, il lui prit une nouvelle vision: il dfendit 
son portier d'ouvrir  qui que ce soit qui demanderoit sa femme.
Bois-Robert, qu'elle avoit mand, y va; le portier dit l'ordre de
monsieur; il s'arraisonne avec lui, et comme l'autre n'y songeoit
pas, il le pousse et entre. Or, le prsident avoit convi trois ou
quatre je ne sais qui  dner; que firent Bois-Robert et la
prsidente? ils se mirent au passage, et escroqurent les meilleurs
plats.

Bois-Robert dit que Tor est si maladroit, que, voulant gourmer son
cocher, il se gourmoit lui-mme.

Depuis, il se remit bien avec sa femme; puis il tomba en folie. Il
vouloit qu'un homme d'affaires, nomm Bchamel, son alli et son
voisin, coupt ses moustaches pour les lui donner, afin de les mettre
comme des cornes, et il vouloit qu'on lui ft un haut-de-chausses
rouge. Vers la Saint-Martin 1659, il devint plus fou que jamais: elle
le tient  Tanlay, et par ordonnance des mdecins, quatre valets, ds
qu'il entre en bon accs, le fouettent dos et ventre. Ce qu'il y a de
plus plaisant, c'est que ces mmes valets, aussitt qu'ils l'ont bien
trill et qu'il est revenu, sont auprs de lui dans le plus grand
respect du monde. Ses parents vouloient en tre les matres; mais le
prsident Le Cogneux a maintenu sa soeur; aussi, elle se venge des
tourments qu'il lui a donns. On dit qu'il a de longs intervalles, et
que cela ne lui prend que comme la fivre quarte, mais sans manquer;
de sorte qu'on l'enferme de bonne heure.

Il commena par son bailli, qu'il prit pour M. de La Vrillire, avec
lequel il est en procs; il se jeta sur cet homme et le voulut
trangler; l'autre, voyant qu'il n'avoit plus de raison  lui, se mit
 le battre de son ct, et,  force de coups, le fit rentrer en son
bon sens. Une fois il pensa tuer sa femme d'une assiette qu'il lui
jeta  la tte.

Bois-Robert y tant, il eut un accs de folie; il dit qu'il toit
Bertaut: l'abb le prit par un de ses _gemini_, et le fit bien crier:
Pardieu, dit le fou, vous pouviez bien me faire sentir un peu plus
doucement que je n'tois point Bertaut[133].

  [133] Voyez plus haut, p. 124 de cet article.

Bois-Robert dit que d'abord il trouva que sa femme faisoit la dolente,
et qu'elle pleuroit. Eh! lui dit-il, madame, ne jouez point la
comdie devant vos bons amis; ce qui me fche, c'est que cet homme
dclar fou, vous ne serez plus matresse de son bien; au moins c'est
l'avis de M. Champion.--Je ne crois pas, rpondit-elle brusquement,
qu'il en sache plus long que M. Pucelle, qui est de l'opinion
contraire.--Ah! lui dit alors Bois-Robert, voil parl comme il faut;
vous ne jouez plus la comdie  cette heure. Il est vrai que, pour
une habile femme, elle ne s'est gure souvenue du prcepte du
Grand-Duc, qui dit  la Reine-mre: _Fate figliuoli in ogni modo_.

A Paris, il est encore plus fou qu' la campagne. L'autre jour, il
pensa attraper le petit Boileau, dont il a quelque jalousie. Il est
quasi toujours en fureur; il se lcha un matin, et se dchira toute sa
chemise: car il toit au lit, et tout nu, montrant toute sa vergogne,
il vouloit aller au Palais.

Plusieurs fois, il a jet des assiettes  la tte de sa femme. On le
va enfermer. Madame de La Vrillire disoit: Ce ne sont que des
vapeurs; elle s'alla jouer  lui, et il la pensa dvisager.

Ces dernires vacations, il avoit pri Boileau d'aller avec eux 
Tanlay; quand il fallut monter en carrosse, et que la prsidente
pensoit se mettre au fond auprs de lui, sa folie le prend; il lui dit
qu'il ne vouloit pas qu'elle y allt: Mais, monsieur, rpondit-elle,
vous m'avez fait envoyer toutes mes hardes, la maison de cans est
dmeuble.--Je ne veux pas que vous y veniez; et comme elle
descendoit de carrosse, il lui donna deux coups de pied au cul. Il dit
 Boileau: Ne voulez-vous pas venir?--Dieu m'en garde, vous
m'assommeriez. Aussitt voil une rvolte gnrale du domestique:
cocher, postillon, laquais, tout l'abandonne. Elle, qui vouloit qu'il
s'en allt, fit si bien, car les gens disent tout haut que sans elle
ils ne demeureroient pas dans la maison, que le cocher se rsolut 
mener le prsident. Un grand laquais servit de postillon, car le
postillon ne voulut jamais, et un autre laquais le suivit; il n'eut
que cela pour tout train. La prsidente, voyant beaucoup de tmoins de
dehors, car il y avoit assez de gens, rend sa plainte. Le prsident
crivit de Juvisy  sa femme et  Boileau; et enfin, comme on le vit
bien repentant, tous deux allrent le trouver  Tanlay.

On a su par cette aventure que la dame avoit eu plusieurs fois sur son
toquet; mais elle prend patience, parce qu'en effet elle est la
matresse; lui se plaint de la dpense qu'elle fait, et elle sait
qu'il dpense sans comparaison plus qu'elle, car il veut coucher avec
madame de Maintenon et autres, et il lui en cote son bon argent[134].

  [134] Tallemant a crit ce passage en 1659, il est superflu de
  faire observer que madame Scarron n'a fait l'acquisition de la
  terre de Maintenon qu'en 1674.

Bois-Robert se rendit  Tanlay. Le prsident devint bientt jaloux de
Boileau, dont la prsidente se moque, sans doute; car c'est un petit
garon, qui a tout l'air d'un colier, et qui se prend pour un homme
galant.

Le succs de ce qu'il a fait contre Mnage lui a donn tant de vanit,
qu'il ne croit pas qu'il y ait au monde un si bel esprit que lui. A la
vrit, ce qu'il a fait est plaisant; mais la matire de soi toit
fort plaisante. C'est pourtant une trange introduction dans le monde
que d'y entrer par une mdisance. Les gens n'ont pas t fchs que
Mnage et trouv son _Mnage_. Il veut faire des vers, ce petit
monsieur, et il n'y est nullement n. Il a de l'esprit et du feu. Il
dit une fois une plaisante chose  un de ses amis qui avoit un fort
mchant chapeau, et qui s'excusoit en disant: Mon chapelier m'a
tromp.--Mais, lui dit-il, il y a deux ans qu'il vous a tromp. Une
autre fois, pour vous montrer qu'il n'est pas sr de son bton, il
crivit une lettre o, pour dire qu'il toit reclus dans son cabinet,
il disoit qu'il toit un ermite du troisime tage, et qu'il voyoit
des montagnes vertes dans son dsert: c'toient des tables de livres
peintes de vert.

Madame de Vitry et madame de Maulny furent aussi quelque temps 
Tanlay; elles firent bien des caresses  Boileau; cela l'a achev. Au
retour, il ne parloit que de grandes dames et que de la cour. Elles
s'en divertissent, et lui pense que c'est tout de bon. Il est constant
que M. de Maulny disoit  Boileau: Voyez comme M. de Vitry est jaloux
de vous; et que Vitry lui disoit: Voyez ce pauvre M. de Maulny: vous
lui mettez bien martel en tte.

Il seroit bien aise qu'on crt qu'il est fort bien dans l'esprit de la
prsidente, et il semble qu'il veuille qu'on y entende du mal, car il
lit de ses lettres, et passe certains endroits.

Je ne doute point, quoique la prsidente lui ait crit des billets
assez obligeants, que ce ne soit purement par vanit ce qu'elle en a
fait: lui-mme commence  se plaindre de ses ingalits. Des femmes
moins hupes qu'elle s'en sont moques.

Au retour, Bois-Robert, qui y avoit t deux mois avec quatre chevaux
de carrosse, et Boileau, qui n'y avoit pas t moins, en faisoient des
contes.

Boileau, qui veut s'riger en petit Bois-Robert, alloit par les
maisons pour jouer le prsident; il disoit que madame de Tor le
prenoit par-dessous la gorge, et lui disoit: Que tu es pdant!

Tor et sa femme font lit  part; cet homme lui envoya dire un soir
qu'il ne pouvoit dormir, qu'il avoit des visions d'esprit, qu'elle
vnt coucher avec lui. Dites-lui, rpondit-elle, que si j'y allois,
je trouverois un corps qui m'incommoderoit fort. Il ajoutoit, sans
pargner Bois-Robert, avec lequel il faisoit profession d'amiti, que
lui et le prsident se disoient toujours leurs vrits. Tor disoit 
Bois-Robert: Pour toi, tu ne te piques pas d'tre honnte homme; si
tu l'tois, tant prtre comme tu l'es, irois-tu faire le Trivelin
comme tu fais?

Le petit Boileau alla un jour faire tous ces contes-l chez M. Laisn,
conseiller de la grand'chambre, qui tient bon ordinaire et est un
homme d'honneur. Ce bonhomme ne trouva cela nullement plaisant, et dit
au petit avocat la premire fois qu'il le rencontra: Monsieur,
prenez un autre train que celui-l; il n'y a rien de plus vilain. Je
pense qu'enfin Boileau pourroit bien trouver son Boileau, comme Mnage
son _Mnage_.

Il se fait har dans sa famille, et a t faire des contes du
plaidoyer du fils de Dongois, son cousin-germain. Or, ce Dongois est
un greffier, fort homme d'honneur,  qui ils ont tous de
l'obligation[135]; car, quand le pre Boileau mourut, ce fut un peu
avant le premier prsident, tout le monde dit: Dongois, voil qui
vous regarde.--Eh! messieurs, dit-il, M. Boileau le pre, aprs
quarante ans de service, a bien peu mrit, s'il n'a mrit qu'on le
considrt dans la personne de son fils an. Le premier prsident
acheva l'affaire. L'an Boileau jouoit en ce temps-l avec les grands
seigneurs et perdoit, il s'est retir du jeu, mais non pas
tout--fait[136].

  [135] Boileau Despraux continua, lui,  tre l'oblig de
  Dongois; car il logea chez lui de 1679  1687. Il le consulta sur
  les termes de pratique pour la rdaction de son _Arrt
  burlesque_.

  [136] On n'a pas besoin de faire remarquer que dans tout le cours
  de cet article il n'est question que de Gilles Boileau, le frre
  an de Despraux, membre de l'Acadmie franoise. Despraux, son
  jeune frre, ne s'toit pas encore fait connotre. La premire
  dition de ses _Satires_ est de 1666.




DES BARREAUX.


Des Barreaux[137] se nomme Valle, et est fils d'un M. Des Barreaux,
qui toit intendant des finances du temps de Henri IV. En sa jeunesse
c'toit un fort beau garon; il avoit l'esprit vif, savoit assez de
choses, et russissoit  tout ce  quoi il se vouloit appliquer; mais
ayant perdu trop tt son pre, il se mit  frquenter Thophile et
d'autres dbauchs qui lui gtrent l'esprit, et lui firent faire
mille salets. C'est  lui que Thophile crit dans ses lettres
latines o il y a la suscription: _Theophilus Valloeo suo_. On ne
manqua pas de dire en ce temps-l que Thophile en toit amoureux, et
le reste.

  [137] Jacques Valle, sieur Des Barreaux, n en 1602, mort le 9
  mai 1673.

Quelque temps aprs la mort de ce pote, en une dbauche o toit le
feu comte Du Lude, Des Barreaux se mit  criailler, car 'a toujours
t son dfaut; le comte lui dit en riant: Ouais, pour la veuve de
Thophile, il me semble que vous faites un peu bien du bruit.

On l'avoit fait conseiller, mais ce mtier ne lui plaisoit gure, et
il mit au feu l'unique procs qui lui fut distribu; car, comme il vit
qu'il y avoit tant de griffonnage  dchiffrer, il prit tous les sacs
et les brla l'un aprs l'autre. Les parties tant venues pour savoir
s'il les expdieroit bientt: Cela est fait, leur dit-il; ne pouvant
lire votre procs, je l'ai brl.--Ah! nous sommes ruines!
dirent-elles.--Ne vous affligez pas tant; il ne s'agissoit que de cent
cus, les voil, et je crois en tre quitte  bon march. Depuis, il
n'en vouloit plus our parler, et disoit plaisamment que le Roi alloit
plus souvent au Palais que lui. Il ne garda pas sa charge long-temps,
car il fit tant de dettes qu'il la fallut vendre.

Ce fut lui qui mit Marion de l'Orme  mal. Il fut huit jours cach
chez elle dans un mchant cabinet o l'on mettoit du bois: l, elle
lui apportoit  manger, et la nuit il alloit coucher avec elle.
Depuis, comme elle eut plus de hardiesse, elle l'alloit trouver en une
maison au faubourg Saint-Victor, qu'il avoit fait fort bien meubler,
et o il y avoit un grand jardin. Il appeloit ce lieu l'_Ile de
Chypre_. Elle devint grosse trois ou quatre fois; mais elle se faisoit
avorter. Une fois, elle s'en avisa trop tard, et quoiqu'elle et pris
assez de drogues pour tuer un Suisse, elle fit pourtant un gros garon
qui se portoit le mieux du monde, et qui crioit le plus fort.

Des Barreaux a toujours t impie ou libertin, car bien souvent ce
n'est que pour faire le bon compagnon. Il le fit bien voir dans une
grande maladie qu'il eut, car il fit fort le sot, et baisa bien des
reliques. Quelques mois aprs, ayant ou un sermon de l'abb de
Bonzez, il lui fit dire par madame de Saintot qu'il vouloit faire
assaut de religion contre lui. Je le veux bien, rpondit l'abb,  la
premire maladie qu'il fera.

Il toit insolent et ivrogne. A Venise, il alla lever la couverture
d'une gondole, qui est un crime dans ce pays de libert; aussi fut-il
bien battu. Il dit qu'il toit conseiller de France, et ce fut  cette
rencontre-l,  ce qu'on dit, que pour la premire fois on dit en
Italie: _O povera Francia, mal consigliata!_

Son ivrognerie lui a fait courir mille prils et recevoir mille
affronts. Un jour qu'il avoit bu, il vit un prtre qui, portant
_corpus Dei_, avoit une calotte; il s'approcha de lui, et au lieu de
se mettre  genoux, il lui jeta sa calotte dans la boue, et lui dit
qu'il toit bien insolent de se couvrir en prsence de son Crateur.
Le peuple s'mut, et sans quelques personnes de considration qui le
firent sauver, on l'et lapid.

En une dbauche, il dit quelque chose  Villequier, aujourd'hui le
marchal d'Aumont, qui lui rompit une bouteille sur la tte, et lui
donna mille coups de pied. Des Barreaux le jour mme pria Bardouville,
son ami, gentilhomme de Normandie, homme d'esprit, mais libertin, de
faire un appel  Villequier. Bardouville[138], qui connoissoit le
plerin, lui promit tout ce qu'il voulut, et le fit coucher. Le
lendemain, il le va trouver; le galant homme dormoit le plus
tranquillement du monde, et depuis ne s'en est pas souvenu.

  [138] Saint-Ibal dit,  la naissance du fils de Bardouville,
  qu'il lui falloit mettre des entraves quand on le baptiseroit,
  qu'autrement il regimberoit contre l'eau bnite. (T.)

  Le gentilhomme dont parle Tallemant toit Henri d'Escars de
  Saint-Bonnet, seigneur de Saint-Ibal. Il a t fort ml dans les
  troubles de France, du temps du cardinal de Richelieu et de la
  rgence d'Anne d'Autriche.

(1642) Il pouvoit avoir trente-cinq ans quand il fit partie avec un
nomm Picot, et d'autres qui leur ressembloient, d'aller cumer toutes
les dlices de la France; c'est--dire de se rendre dans chaque lieu
dans la saison de ce qu'il produit de meilleur. Balzac, qu'ils virent
en passant, appela Des Barreaux _le nouveau Bacchus_. Ils passrent 
Montauban, et dans le temple de ceux de la religion ils se mirent, un
jour de prche,  chanter des chansons  boire au lieu de psaumes. Ils
ne pouvoient pas tre ivres, car c'toit  huit heures du matin. Sans
un M. Daliez, galant homme de ce pays-l, on les alloit jeter par les
fentres. Il a continu ces sortes de voyages assez long-temps. A
un bal,  Paris, quelques annes aprs, il fut battu plus que
partout ailleurs. Il disoit auprs d'une dame tout ce qui lui venoit
dans l'esprit: il disoit d'une fort grande fille que c'toit la
reine Esther, et qu'il l'avoit vue mille fois en des pices de
tapisserie. Dans cette belle humeur, il alla ter la perruque  un
valet-de-chambre qui servoit de la limonade. Ce valet, qui faisoit le
beau, se sentit si outrag de cet affront, qu'un quart-d'heure aprs,
ayant ouvert une porte, couverte de la tapisserie, qui toit justement
derrire Des Barreaux, il lui donna cinq  six grands coups de bton,
dont un le blessa  la tte, et puis se sauva, sans que personne le
pt attraper, car il tira la porte sur lui. Le coup fut dangereux, et
il pensa tre trpan.

L't suivant, il fut en grand danger d'tre assomm par des paysans
en Touraine. Il toit all voir un de ses amis  la campagne, chez
lequel il vint coucher deux Cordeliers. Il dit au matre du logis
qu'il vouloit faire l'athe, pour rire de ces bons pres; il n'eut pas
grand'peine  cela, et dit tant de choses que les religieux
dclarrent qu'ils ne logeroient point sous le mme toit que ce
diable-l, et s'en allrent chercher gte chez le cur. Les villageois
en eurent le vent, et par malheur pour Des Barreaux, les vignes ayant
t geles, ils crurent que c'toit ce mchant homme qui en toit la
cause, et se mirent  l'assiger dans la maison de leur seigneur mme;
ils s'y opinitrrent si bien qu'on eut de la peine  faire sauver le
galant homme, qu'ils poursuivirent assez long-temps.

Il y a plus de douze ans qu'il est si dchu, que la plupart du temps
il ne dit plus que du galimatias; il criaille, mais c'est tout, et
c'est rarement qu'il fait quelque impromptu supportable. Il joue, il
ivrogne, mange si salement qu'on l'a vu cracher dans un plat, afin
qu'on le lui laisst manger tout seul; il se fait vomir pour remanger
tout de nouveau, et est plus libertin que jamais. Il dit qu'il ne fit
le bigot  sa maladie, que pour ne pas perdre quatre mille livres de
rente qu'il esproit de sa mre. Cette femme tant morte, les
beaux-frres de Des Barreaux furent contraints de retenir ce bien et
de lui donner seulement une pension, afin qu'il ne se pt ruiner
entirement.

Il avoit un oncle paternel huguenot, nomm M. de Chenailles, qui
mourut garon et fit beaucoup d'avantages  des neveux de la religion
qu'il avoit, de sorte que Des Barreaux et ses soeurs n'eurent pas
grand'chose. Il en fut fort en colre, et disoit  ses soeurs:
Encore, pour vous autres, vous aurez le plaisir de croire qu'il est
damn; mais moi, je ne le saurois croire. De ce qu'il en eut
pourtant, il en acheta un bnfice et ne s'en cachoit pas.

Bien loin de s'amender en vieillissant, il fit une chanson o il y a:

     Et, par ma raison, je butte
     A devenir bte brute.

Il prche l'athisme partout o il se trouve, et une fois il fut 
Saint-Cloud chez la Du Ryer passer la semaine sainte, avec Miton,
grand joueur, Potel[139], le conseiller au Chtelet, Raincys,
Moreau[140] et Picot, pour faire, disoit-il le carnaval.

  [139] Il est revenu de cela. (T.)

  [140] Il est mort trop tt, pour nous avoir pu persuader qu'il en
  ft bien revenu. C'toient des jeunes gens qui vouloient faire
  les bons compagnons. (T.)

Picot mourut  peu prs comme il avoit vcu: il tomba malade dans un
village; il fit venir le cur et lui dit qu'il ne vouloit point qu'on
le tourmentt et qu'on lui criaillt aux oreilles, comme on faisoit 
la plupart des agonisans: le cur en usa bien, et il lui donna par son
testament trois cents livres; mais comme il vit que le cur, le
croyant expdi, ou peu s'en falloit, se mettoit  criailler comme on
a de coutume, il le tira par le bras, et lui dit: Sachez, galant
homme, si vous ne me tenez ce que vous m'avez promis, qu'il me reste
encore assez de vie pour rvoquer la donation. Cela rendit le cur
plus sage, et l'abb expira assez en repos.

Pour Des Barreaux, il a eu tout le loisir de chanter la palinodie; il
a bien fait le fou en mourant comme il le faisoit quand il toit
malade[141].

  [141] Des Barreaux s'amenda dans sa dernire maladie, et il
  composa ce beau sonnet si connu qu'il seroit superflu de le
  citer.




CHENAILLES.


Chenailles toit un prsident des trsoriers de France de Paris. Cet
homme faisoit le galant et le bel esprit; il crivoit une fois 
madame Des Loges[142]: Ah! qu'on est heureux quand on peut s'abreuver
des eaux qui s'coulent de vous, madame! Il avoit parl devant de ses
torrents d'loquence. Dans une dclaration d'amour, il disoit: Ma
plume s'chappe de moi, madame, je ne la puis plus retenir; elle veut
vous crire que, etc.

  [142] La mme dont on a lu l'article, p. 22 de ce volume.

A l'ge de soixante-six ans, il menoit une jeune fille du carrosse au
temple  Charenton, et Galand l'an dit en voyant cela: Il faut que
jeunesse se passe.

Je fus une fois  Chenailles, o il recevoit assez bien les gens. Le
soir, il affectoit de faire la prire sur-le-champ. Il disoit
quelquefois les meilleurs galimatias du monde, et je ne riois jamais
tant qu'en priant Dieu.

Un jour de prche, qu'il avoit cette fille dans son carrosse, il mena
Daill le ministre. On chanta le seizime psaume, et  la fin, au lieu
de dire, _et en la main_, il dit, en lui mettant la main sur la gorge:

     Et en ton sein est et sera sans cesse
     Le comble vrai de joie et de liesse.

Le ministre le chapitra d'une terrible faon.




MARION DE L'ORME[143].


Marion de l'Orme toit fille d'un homme qui avoit du bien, et si elle
et voulu se marier, elle et eu vingt-cinq mille cus en mariage;
mais elle ne le voulut pas. C'toit une belle personne, et d'une
grande mine, et qui faisoit tout de bonne grce; elle n'avoit pas
l'esprit vif, mais elle chantoit bien et jouoit bien du thorbe. Le
nez lui rougissoit quelquefois, et pour cela elle se tenoit des
matines entires les pieds dans l'eau. Elle toit magnifique,
dpensire et naturellement lascive.

  [143] Marion de l'Orme naquit  Chlons en Champagne, vers 1611;
  elle mourut au mois de juin 1650. (_Voyez_ plus bas la note
  relative  sa mort, p. 143.)

Elle avouoit qu'elle avoit eu inclination pour sept ou huit hommes et
non davantage: Des Barreaux fut le premier, Rouville aprs; il n'est
pas pourtant trop beau: ce fut pour elle qu'il se battit contre La
Fert Senectre; Miossens,  qui elle crivit par une fantaisie qui
lui prit de coucher avec lui; Arnauld, M. le Grand[144], M. de
Chtillon, et M. de Brissac.

  [144] Cinq-Mars.

Elle disoit que le cardinal de Richelieu lui avoit donn une fois un
jonc de soixante pistoles qui venoit de madame d'Aiguillon. Je
regardois cela, disoit-elle, comme un trophe. Elle y fut, dguise
en page. Elle toit un peu jalouse de Ninon.

Le petit Quillet[145], qui toit fort familier avec elle, dit que
c'toit le plus beau corps qu'on pt voir.

  [145] Claude Quillet, auteur du pome de _la Callipdie_.

Elle avoit trente-neuf ans quand elle est morte, cependant elle toit
aussi belle que jamais. Sans les frquentes grossesses qu'elle a eues,
elle et t belle jusqu' soixante ans. Elle prit, un peu avant que
de tomber malade, une forte prise d'antimoine pour se faire avorter,
et ce fut ce qui la tua. On lui trouva pour plus de vingt mille cus
de hardes; jamais gants ne lui duroient plus de trois heures. Elle ne
prenoit point d'argent, rien que des nippes. Le plus souvent on
convenoit de tant de marcs de vaisselle d'argent.

Sa grande dpense et le dsordre des affaires de sa famille
l'obligrent  mettre en gage le collier que d'Emery lui avoit donn.
Elle disoit de ce gros homme qu'il toit d'agrable entretien et qu'il
toit propre. Il lui fit faire quelques affaires, et ce collier ne fut
pas donn tout franc; ce fut en quelque faon comme cela; mais il ne
fit rien pour ses frres.

Housset, trsorier des parties casuelles, aujourd'hui intendant des
finances, retira ce collier, puis il le retint; il toit amoureux
d'elle, mais il n'osoit en faire la dpense.

Le premier prsident de la cour des aides, Amelot, toit aprs 
traiter avec elle quand elle mourut. Un peu auparavant La Fert
Senectre, se prvalant de la ncessit o elle toit, pensa l'emmener
en Lorraine; mais on lui conseilla de s'en garder bien, car il l'et
mise dans un srail. Chevry[146] toit toujours son pis-aller, quand
elle n'avoit personne.

  [146] Le prsident de Chevry, de la chambre des comptes. (_Voyez_
  plus haut son article, p. 261 du tome 1.)

Lorsqu'elle fut solliciter le feu prsident de Mesines de faire sortir
son frre Baye[147] de prison, o il avoit t mis pour dettes, il lui
dit: Eh! mademoiselle, se peut-il que j'aie vcu jusqu' cette heure
sans vous avoir vue? Il la conduisit jusques  la porte de la rue, la
mit en carrosse, et fit son affaire ds le jour mme. Regardez ce que
c'est: une autre, en faisant ce qu'elle faisoit, auroit dshonor sa
famille; cependant comme on vivoit avec elle avec respect, ds qu'elle
a t morte, on a laiss l tous ses parens, et on en faisoit quelque
cas pour l'amour d'elle. Elle les dfrayoit quasi tous.

  [147] Nom d'une terre du pre. (T.)

Elle se confessa dix fois dans la maladie dont elle est morte,
quoiqu'elle n'ait t malade que deux ou trois jours: elle avoit
toujours quelque chose de nouveau  dire. On la vit morte durant
vingt-quatre heures, sur son lit, avec une couronne de pucelle. Enfin,
le cur de Saint-Gervais dit que cela toit ridicule[148].

  [148] Ces dtails, demeurs inconnus jusqu' prsent, confirment
  la mention faite par Loret (_Muse historique_, no du 30 juin
  1650), de la mort de Marion de l'Orme, en ces termes:

     La pauvre Marion de l'Orme,
     De si rare et plaisante forme,
     A laiss ravir au tombeau
     Son corps si charmant et si beau.

  Ainsi se trouve dtruit le ridicule roman qui prolonge l'existence
  de Marion de l'Orme jusqu' l'ge de cent trente-quatre ans, et la
  fait mourir  Paris, sur la paroisse Saint-Paul en 1741; ainsi
  disparot l'assistance de Marion  son propre enterrement, ses
  trois mariages, tant en Angleterre qu'en France; enfin toutes ces
  bizarres aventures racontes dans une pice factieuse intitule:
  _Lettre de Marion de l'Orme aux auteurs du Journal de Paris_,
  imprime dans le _Recueil de pices intressantes pour servir 
  l'histoire des rgnes de Louis XIII et de Louis XIV_, publi en
  1781, par Delaborde. Toutes les biographies ont rpt ce roman 
  l'appui duquel on n'a pu cependant citer le tmoignage d'aucun
  contemporain.

Elle avoit trois soeurs, toutes bien faites. La cadette toit fille,
et le[149] sera toujours  la mode de sa soeur; elle est gte de
petite vrole; mais elle ne laisse pas que d'tre _bonne robe_[150].

  [149] On lit dans le manuscrit de Tallemant: La cadette toit
  fille, et _la_ sera toujours  la mode de sa soeur. Ainsi
  Tallemant ne se soumettoit pas plus que madame de Svign  la
  rgle de grammaire nouvellement introduite.

  [150] _Bonne robe_, expression italienne; _buona_ ou _bella roba_
  se dit d'une femme, belle ou non, qui se conduit mal. (_Dict.
  d'Alberti._)

Madame de la Montagne, qui toit l'ane, toit si sotte que de dire
comme on dit proverbialement: Si nous sommes pauvres, nous avons
l'honneur. Cependant M. de Moret se pensa rompre une fois le cou en
montant avec une chelle de corde  une chambre, au troisime tage,
o elle lui avoit donn rendez-vous. Son autre ane fut marie 
Maugeron, qui a quelque charge  l'artillerie[151], et qui logeoit 
l'Arsenal. Le grand-matre, aujourd'hui M. le marchal de La
Meilleraye, durant son veuvage, en devint amoureux. On dit que lui
ayant prt des pendants d'oreille de diamants, le lendemain, comme
elle les lui vouloit rendre, il la pria de les garder, et aprs la
pressa de telle sorte que, n'en pouvant rien obtenir, il lui donna un
soufflet, en lui reprochant que son argent toit aussi bon que celui
du duc de Retz[152]. On avoit mdit de celui-ci. Le grand-matre ne se
contenta pas de cela; il chassa le mari de l'arsenal, et a nui  toute
la famille en toute chose.

  [151] Il toit trsorier de l'artillerie. (T.)

  [152] Frre an du cardinal. (T.)




FEU M. DE PARIS.


Jean-Franois de Gondy, premier archevque de Paris[153], toit bien
fait, et avoit de l'esprit; mais il ne savoit rien: il disoit les
choses assez agrablement. Il a toujours vcu licencieusement pour ce
qui toit des femmes.

  [153] Oncle et prdcesseur du fameux cardinal de Retz; n en
  1584, mort en 1654.

Il falloit qu'il et quelque reconnoissance, car on a remarqu qu'il
envoyoit souvent un page pour savoir des nouvelles d'une personne peu
considrable avec qui il avoit eu autrefois commerce, et il en a
toujours eu du soin.

On dit qu'un jour qu'il toit convenu avec madame de Bassompierre de
ce qu'il lui donneroit pour une nuit, il y fut bien; mais il se trouva
mal, et ne put rien faire: il voulut y retourner le lendemain, sans
financer de nouveau; mais elle lui manda, comme on fait aux auberges,
que son assiette avoit mang pour lui[154].

  [154] Le Plessis Gungaud s'amusoit  payer cette grosse
  tripire comme un tendron; c'est parce qu'elle toit de qualit.
  (T.)

M. de Paris avoit fait autrefois beaucoup de dpense: il avoit musique
et grand quipage; il en retrancha un peu, et rompit sa musique. On
dit que ses affaires nettoyes, il lui resta plus de cent mille livres
de rente; cependant il se traitoit si mal qu'il n'et os donner 
dner  personne sans tre averti. Il a toujours fort bien entretenu
ses maisons de plaisance: Noisy, vers Villepreux, que Bossuet,
secrtaire du conseil, a achet, et le jardin de Saint-Cloud.

Nonobstant la fine v..... qui le rongeoit, il n'a pas laiss de vivre
assez long-temps. Depuis quelques annes, le vice l'avoit quitt
absolument; il n'y avoit plus moyen de rire.

Si c'et t un homme de bonne vie, il arriva une chose  Saint-Cloud
qui l'et fait passer pour saint; on et dit que c'tait un miracle.
Un pauvre diable qu'on alloit pendre  Saint-Cloud voulut avoir la
bndiction de M. l'archevque; par hasard, il y toit alors: on le
lui mne; il se jette  genoux, et lui demande la vie. Je ne puis,
dit l'archevque; mais je te donne ma bndiction. On jette le
galant, la potence se rompt, le peuple le sauve. Depuis on demanda 
ce pendu  quoi il avoit pens quand on l'eut jet. Je croyois,
dit-il, assister  une _penderie_ en l'autre monde.

On dit que ce fut  cet archevque qu'un jsuite dit: Pour vous,
monseigneur, vous tes le plus grand falot de l'glise; les autres ne
sont que de petites lumires. Mais on fait ce conte de bien des gens.

Passant par le bois de Boulogne, il vit un laquais de madame la
marchale de Themines avec des garces; il le fit venir, et lui fit
rprimande. Ce laquais le laissa dire, et puis dit, en haussant les
paules: _Patientia_. Aprs il reprit, et acheva la sentence:
_Patientia vincit omnia._ Camarade, lui dirent  demi-haut les
laquais mme de l'archevque, ne lui en dis pas davantage, c'est temps
perdu, il n'entend pas le latin.

Le cardinal de Richelieu eut envie d'avoir son archevch, et proposa
de donner celui de Lyon  l'abb de Retz, depuis son coadjuteur. Cela
fut en quelque faon trait; puis le cardinal ne s'en tourmenta pas
trop, car cet homme ne lui nuisoit en rien, et il toit bien assur,
en cas de vacance, ou qu'il l'auroit, ou qu'il le donneroit  qui il
lui plairoit.

A la Rgence, il fit son neveu son coadjuteur; mais il s'en repentit
bientt et eut une jalousie enrage contre lui. Un jour qu'en
descendant de carrosse il se fut laiss tomber voulant s'appuyer sur
Mnage: Ah! dit-il, de quoi m'avis-je de vouloir m'appuyer sur un
homme qui est  mon coadjuteur?




LE FEU ARCHEVQUE DE ROUEN.


Franois de Harlay, archevque de Rouen[155], toit fils de ce M. de
Chanvallon, qui fut le plus clbre galant de la reine Marguerite. Ce
M. de Chanvallon, persuad du mrite du marquis de Brval[156] et de
l'archevque de Rouen, ses enfants, disoit en parlant de la cour: Je
leur ai donn des hommes: que ne s'en servent-ils?

  [155] N en 1585, mort en 1653.

  [156] Achille de Harlai, marquis de Brval, seigneur de
  Chanvallon, mourut le 3 novembre 1657.

M. de Brval s'est plus piqu de lettres que de guerre; il avoit
traduit Tacite; mais il eut bien de la peine  trouver qui le voulut
imprimer, car on savoit dj que d'Ablancourt y travailloit; ce fut ce
qui le fit hter: ce livre ne s'est point vendu.

Pour M. de Rouen, il n'y eut jamais un plus grand galimatias. On
crivit sur un de ses livres: _Fiat lux, et lux facta non est_. Il
avoit envoy un de ses livres manuscrits  quelqu'un pour lui en dire
son avis. Cet homme avoit mis en un endroit  la marge: _Je n'entends
point ceci._ M. de Rouen ne se souvint pas d'effacer l'observation,
et l'imprimeur l'imprima. Cela faisoit rire les gens de voir qu' la
marge d'un livre il y et: _Je n'entends point ceci_, car il sembloit
que ce ft l'auteur lui-mme qui l'et dit.

Un jour qu'il avoit promis d'expliquer la Trinit le plus clairement
du monde en un sermon, il dit du grec, puis ajouta: Voil pour vous,
femmes.

C'est le plus prolixe prdicateur, harangueur et compositeur de livres
qu'on ait jamais vu. A Gaillon, qu'il appelle _notre palais royal et
archipiscopal de Gaillon_, il a une imprimerie qu'il appelle aussi
_notre imprimerie archipiscopale_.

Il fit une fois je ne sais quel livre o il toit peint avec sa barbe
longue et troite; car, quoique jeune, il la portoit longue. On
l'appelle barbe de natte, car elle toit d'un blond fort dor.[157] Le
pape Urbain,  qui il fit prsenter ce livre, n'en dit autre chose,
sinon: _Bella barba_.--Mais, saint Pre, lui dit-on, que vous semble
de ce livre?--_Veramente, bellissima barba._ L'archevque, mal
satisfait de cela et de quelque autre chose encore, crivit un livre
de la puissance des papes, o il les vouloit rduire au rang des
vques. Le pape s'en plaignit, et le nonce eut charge de le citer 
Rome: ses amis accommodrent la chose, et il fut conclu qu'en prsence
de deux Jsuites il feroit satisfaction au Pape et criroit une
rtractation. Cette rtractation fut imprime; mais elle toit si
obscure, qu'il ne savoit ce que c'toit, et il et pu se vanter, s'il
et voulu, de ne s'tre point rtract. Le Pape, pourtant, s'en
contenta. Depuis, il s'avisa mal--propos de se mler entre Balzac et
Du Moulin, qui s'crivirent quelques lettres, et fit je ne sais quel
petit crit intitul: _Avis judicieux_. En ce temps-l, il lui vint
une vision de faire certaines confrences  Saint-Victor; il toit l
comme un rgent dans sa classe.

  [157] Voici ce que fit M. d'Albi (d'Elbne), celui qui se sauva
  en Catalogne du temps de M. de Montmorency.

  _pitaphe de M. de Rouen faite de son vivant._

     Ci-gt un prlat honor
     Qui porta la barbe prolixe,
     De couleur de vermeil dor,
     Brillant comme une toile fixe.
     Prchant sur un vnement
     Il sermona si longuement,
     Qu'il en trpassa de dtresse,
     Non sans laisser un savoir mon
     Laquelle des deux choses est-ce
     Qui fut plus longue en son espce,
     De sa barbe, ou de son saint Vinon. (T.)

  Une fois que Bois-Robert lui louoit fort la politique du cardinal
  de Richelieu, il lui dit: Vous connoissez de plus grands
  politiques que lui; vous en voyez. Bois-Robert eut la malice de
  feindre toujours de ne pas entendre qu'il vouloit qu'on lui dt:
  Qui? vous? Et, au lieu de cela, il lui dit: Mais que
  blmez-vous  sa politique?--Baillez-le-moi mort, baillez-le-moi
  mort, rpondit-il, et je vous le dirai.

  Une autre fois il entreprit de prouver que Dmosthnes, Cicron,
  et tous les plus grands orateurs de l'antiquit, n'avoient rien
  entendu  l'loquence en comparaison de saint Paul, et dit un
  million de choses grotesques. Balzac, qui y toit all par
  curiosit, ne put s'empcher d'en faire des contes, et de l vint
  la grande querelle. Il voulut faire passer Balzac pour un colier,
  et Balzac fit _le Barbon_, que depuis il a donn lorsque Mnage
  perscuta tant Montmaur le grec: c'est pour cela qu'on y trouve si
  peu de choses qui conviennent  ce pdant.

  Madame Des Loges disoit de l'archevque de Rouen que c'toit une
  bibliothque renverse; mais il n'y a rien qui reprsente mieux
  l'humeur de cet homme que le sonnet acrostiche de ce fou de
  Dulot[158].

  [158] Dulot, inventeur des bouts-rims, n'est gure connu que par
  le pome de Sarrasin, intitul: _Dulot vaincu, ou la Dfaite des
  bouts-rims_, badinage ingnieux d'un pote trs-spirituel.


SONNET

   _O le pote royal et archipiscopal Dulot fait bouffonner
   monseigneur l'archevque de Rouen dans toute l'tendue de son
   acrostiche._

     Franc de haine, d'amour, ris, pleurs, espoir et crainte,
     Rentrons au cabinet et lisons saint Thomas.
     Apporte-moi, laquais, de tout ce grand amas,
     Nicolas de Lira, Pline et la Bible sainte.
     Certes, le trait est bon, ma chandelle est teinte.
     Oh! oh! dedans si peu, vraiment tromp tu m'as.
     Ici du feu, mes gens, ma robe de Damas.
     Six heures ont sonn, disons prime en contrainte.
     Dieu! que j'ai mal au coeur! qu'on m'apporte du vin.
     Entre ce qu'aujourd'hui j'ai lu de plus divin,
     Hilaire de Poitiers m'a ravi par sa plume.
     Aristote est l faux: voyez, ce papillon
     Rouanne  nos flambeaux comme c'est sa coutume.
     Le trait est excellent! avalons ce bouillon.
     Apprte les chevaux, cocher. Le beau volume!
     Irne est charmant, retournons  Gaillon.

Il y avoit pourtant du bon en ce _mirifique_ prlat; il toit bon
homme, franc et sincre; mais jamais il n'eut un grain de cervelle.

Une fois qu'il fit quelque entre  Dieppe, le ministre du lieu le
harangua et lui plut extrmement. Quand cet homme eut achev: Voil,
dit-il, en se tournant vers les ecclsiastiques qui le suivoient,
voil haranguer cela; et se mit  leur remarquer toutes les parties
de l'oraison: voil haranguer, cela, et non pas vous autres, qui
manquez en ceci, en cela, et qui ne parlez qu' la bonne chre. Il ne
la faisoit pourtant pas mauvaise, la chre,  Gaillon. Il avoit toutes
ses heures rgles pour ses occupations srieuses et pour ses
divertissemens. Il recevoit des nouvelles de tous les endroits de
l'Europe. Il avoit musique, et n'toit jamais sans quelques gens de
lettres.

Sur la fin, il se laissoit si fort gouverner  je ne sais quelle femme
qui toit sa mnagre, qu'il commenoit  l'incommoder, et elle 
s'accommoder trs-fort. Enfin, on le fit rsoudre  donner son
archevch  son neveu Chanvallon, qui toit dj son coadjuteur; il
le fit, et mourut bientt aprs. Son successeur ne lui en doit gure
pour l'loquence[159]. Patru, qui l'a entendu prcher, dit qu'il n'a
admir qu'une chose en lui, c'est comme il peut retenir par coeur tout
ce qu'il dit, car il n'y a ni pied ni tte  son discours, et il
rcite tout cela avec une insolence qui n'est pas imaginable. Il avoit
crit sur la porte de Gaillon: _Legem non observabo, sed adimplebo_.

  [159] Harlay de Chanvallon, archevque de Rouen, devint
  archevque de Paris en 1671. Il mourut en 1695.




BALZAC.


Balzac se nomme Jean Louis Guez[160]; il est fils d'un homme
d'Angoulme qui avoit du bien; mais M. de Montausier dit que cet homme
a t valet chez M. d'Espernon. Balzac est une terre. Ce M. Guez a
vcu plus de cent ans. Quelques annes devant que de mourir, il
crivit  M. Chapelain pour faire, disoit-il, amiti avec lui, au
moins par lettres, et qu'aprs avoir ou dire tant de bien de lui 
son fils, il vouloit avoir cette satisfaction-l en mourant.

  [160] Balzac, n  Angoulme en 1594, mourut dans la mme ville
  le 18 fvrier 1655.

On connut Balzac par son premier volume de lettres; il toit alors 
feu M. d'Espernon,  qui il ne put s'empcher d'envier deux lettres
qu'il avoit crites pour lui au Roi[161]. Il est certain que nous
n'avions rien vu d'approchant en France, et que tous ceux qui ont bien
crit en prose depuis, et qui criront bien  l'avenir en notre
langue, lui en auront l'obligation. Celles qu'il a faites depuis ne
sont pour l'ordinaire ni si gaies ni si naturelles, et il a eu tort
d'avoir eu pour ses ennemis la complaisance de n'crire plus de la
mme sorte.

  [161] Elles sont places  la fin du deuxime livre des lettres
  de Balzac. (_OEuvres de Balzac_, in-folio, tom. 1, p. 63 et
  suivantes.)

Le cardinal ne trouva nullement bon qu'il ne lui et point ddi _Le
Prince_ ni ses lettres. Se croit-il assez grand seigneur pour ne
point ddier ses livres? Son humeur  louer trop de gens le choqua;
mais, ce qui le fcha le plus, ce sont ces deux lettres qui sont au
bout du _Prince_, o il se mle de parler de la Reine-mre et du
cardinal. Il y a un endroit o il dit: Le Roi qui,  votre prire, a
pardonn  quarante mille coupables, n'a pu obtenir d'elle qu'elle
pardonnt  un innocent.--Votre ami, dit le cardinal  Bois-Robert,
est un tourdi: qui lui a dit que je suis mal avec la Reine-mre? Je
croyois qu'il et du sens; mais ce n'est qu'un fat.

Malherbe dit un jour  Gomberville,  propos des premires lettres de
Balzac: Pardieu! pardieu! toutes ces badineries-l me sont venues 
l'esprit; mais je les ai rebutes. Il fit imprimer les fragments du
_Prince_, qui toient beaux pour fragments, avec une prface de Faret,
o il y avoit que dans le premier livre il feindroit qu'un Anglois
avec un bonnet blanc, etc. Depuis, il a dit que cette aventure toit
vritable. Il disoit comme cela ce que contiendroit chaque livre; le
dernier devoit tre _le Ministre_. Or, le cardinal de Richelieu, tant
mal satisfait de lui  cause de ces deux lettres qui sont au bout du
_Prince_, et aussi  cause qu'il ne le lui avoit pas ddi, ne se
soucia plus de lui; cela fut cause que ce _Ministre_ ne parut point.
Depuis, il le fit imprimer sous le nom d'_Aristippe_, mal satisfait du
cardinal Mazarin, dont il fait comme le portrait; on l'a vu depuis sa
mort.

Les moines furent tous contre lui  cause d'un endroit o il dit: Que
les moines sont dans le monde ce qu'toient les rats dans l'arche. Le
pre Goulu, gnral des Feuillants, qui cherchoit  faire claquer son
fouet, se mit  crire contre lui, et je pense que c'est le meilleur.
Il lui dit en quelque lieu qu'il n'a gure de cervelle de s'attaquer 
un corps qui ne meurt jamais. Il donna belle prise aux gens sur ses
vanits. Sorel[162], qui n'avoit alors que dix-huit ans, a voulu, dans
le Francion, railler de lui en la personne de son pdant Hortensius.
Je pense qu'il s'en avisa devant le Feuillant.

  [162] Auteur du _Berger extravagant_. (T.)

Il a t un temps que c'toit la mode d'crire contre Balzac. A
Bruxelles mme, Saint-Germain ne l'pargna pas,  cause qu'il louoit
le Roi et le cardinal de Richelieu. Il y eut je ne sais quel
barbouilleur de papier, je ne sais quel bavard Saintongeois, qui se
mla aussi de faire un mchant petit livre contre lui et contre le
pre Goulu tout ensemble. Il le fit btonner dans sa propre chambre,
au saut du lit, par un gentilhomme de ses amis nomm Moulin Robert; et
aprs, car le cavalier n'avoit point dclar de la part de qui il lui
faisoit ces caresses, il fit imprimer une espce de nouvelle
intitule: _La Dfaite du paladin Javerzac[163], par les allis et
confdrs du prince des Feuilles_. C'est une des plus jolies choses
qu'il ait faites.

  [163] Nom de ce garon. (T.)--_La Dfaite du Paladin Javerzac_
  est imprime au tome second, pag. 172 du supplment aux OEuvres
  de Balzac. On ne peut convenir avec Tallemant que cette pice
  soit _une jolie chose_; c'est une srie de plaisanteries lourdes
  et mme grossires sur un sujet qui pouvoit ne pas dplaire  une
  poque o les coups de bton venoient quelquefois  l'appui de la
  critique. On y voit que cette ridicule punition fut inflige 
  Javerzac, le 11 aot 1628. Balzac avoit conserv du regret de
  cette action barbare; car au lit de mort il fit appeler Javerzac,
  et le pria de lui rendre son amiti. (Voyez _la Relation de la
  mort de M. de Balzac_,  la suite de ses OEuvres.)

Le pre Goulu s'toit nomm Philarque, voulant dire _gnral des
Feuillants_; et l'autre malicieusement traduisoit  la lettre _Prince
des Feuilles_. Enfin, cela alla si avant qu'Ogier le prdicateur, son
ami, entreprit de faire son apologie. Il y en avoit dj cinq ou six
feuilles d'imprimes. Gomberville m'a dit qu'il les avoit, quand
Balzac, arrivant ici, ne trouva point cela  sa fantaisie: il dfit
tout le discours, et ne se servit que de la matire. Cela n'avoit
garde de ne pas russir, car Ogier est fort capable de choisir bien
ses matriaux, et Balzac de faire fort bien le discours; aussi est-ce
une des plus belles pices que nous ayons. Ogier a voulu soutenir
qu'il avoit tout fait; mais il a t assez bon pour imprimer d'autres
ouvrages, et il ne faut que confrer; et puis, pour peu qu'on s'y
connoisse, on voit bien qu'autre que Balzac ne peut avoir fait cette
apologie. _Le Prince_ avoit grand besoin d'Ogier, car c'est le plus
pauvre dessein d'ouvrage qu'on ait jamais vu, et il n'est beau que par
endroits.

Depuis, il changea, comme j'ai dit, de faon d'crire, pour montrer
qu'il n'toit pas ignorant, comme on lui avoit reproch[164]; mais en
rcompense, il est ferr en quelques endroits, et cette affectation
d'rudition n'est que trop souvent dsagrable; cependant vous ne
sauriez ter de la tte  la plupart des gens que Balzac n'toit point
savant. Frmont m'a dit qu'un traiteur[165], chez qui il logea une
fois  Angoulme, lui dit que Balzac n'toit point profond: il a eu
beau crire bien des lettres latines, et faire un gros recueil de vers
latins dont il se seroit bien pass; il a eu beau crire contre
Heinsius, tout cela n'a pas effac la premire impression que les
lettres de Goulu ont donne de lui. Ce mme homme ajoutait que
quelquefois ayant t  Balzac pour quelque festin, le valet de M. de
Balzac lui avoit fait voir son matre composant; mais c'tait,
disoit-il, une plaisante chose  voir que ses grimaces.

  [164] Dans tous les volumes qu'on a imprims de lui, il y a
  toujours quelque chose de ces accusations; cela lui tenoit
  terriblement au coeur. (T.)

  [165] On lit _traiteur_ au manuscrit. Il faut prendre ce mot dans
  le sens de _traitant_.

On trouve, dans ce qu'il a fait depuis l'_Apologie_, bien des
grotesques; cependant il plat toujours: il n'y eut jamais une plus
belle imagination. Il a l'oreille fine; il ne manque jamais  mettre
les choses en grce; mais on pouvoit mieux savoir le fin de la langue
qu'il ne le savoit. Ses derniers ouvrages ne sont pas si exactement
crits, pour le langage mme, que les premiers, et il prend
quelquefois la libert de mettre un etc., tout comme feroit un
notaire.

Le _Barbon_ a fait voir bien clairement que le bonhomme avoit de la
peine  lier les choses, car ce livret est plein de lacunes. Il nous a
fait accroire que c'toit les ruines de son cabinet, et, au lieu de
les rparer, il nous donne lui-mme ses fragments. Sur la fin il n'ose
plus faire de lettres; il les dguise en _Entretiens_, et souvent il
fait semblant de vuider ses tablettes et parle de lui-mme fort
avantageusement en tierce personne en plusieurs endroits de ce livre.

Pour reprendre o nous en tions, Ogier, surnomm _le Danois_, frre
du prdicateur, tant en Danemark avec feu M. d'Avaux, s'avisa, pour
se divertir, d'crire  Balzac que la cour du roi de Danemark, o il y
avoit beaucoup de gens de qualit qui savoient le franais, s'tant
partage pour Balzac et pour le pre Goulu, le Roi, dans une assemble
clbre de tous ceux qui tudioient notre langue, avoit jug en faveur
de Balzac. Notre homme prit cela pour argent comptant, et dans ses
_Entretiens_ il en parle de cette sorte: Nous recevons, dit-il, des
lettres dores dates de Constantinople; on nous estime en Grce et en
Orient, aux dernires parties du septentrion, sur le rivage de la mer
Baltique. Pour rpondre en un mot  tant de choses, je souffre o je
suis, on m'estime o je ne suis pas. Peut-tre que j'avois la fivre
le jour que le Roi de Danemark jugea en ma faveur la cause qui fut
plaide devant lui  Copenhague; comme au contraire il se peut faire
que j'tois  l'ombre et prenois le frais le jour que le marquis
d'Ayetonne brla mon livre[166] dans un conseil qui fut tenu 
Bruxelles.

  [166] _Le Prince._ (T.)

Ce livre fut aussi brl en Angleterre. On m'a dit qu'il y eut des
Anglais assez zls pour la mmoire de la reine Elisabeth, pour avoir
eu la pense de venir en France donner des coups de bton  Balzac.

Le cardinal de Richelieu fut choqu de ce qu'il louoit trop de gens;
il disoit que c'toit _l'logiste gnral_. Le cardinal de Richelieu
ne fit rien pour lui, et en cela il eut tort, car cet homme n'avoit
pch que pour avoir trop envie de plaire, et le cardinal se ft fait
honneur en lui donnant un vch. Cela fut cause que Balzac se retira
 Balzac, o il demeura presque toujours.

Le cardinal ne fut pas plus tt mort, que, sans considrer qu'il lui
avoit donn tant de louanges, il fit une grande pice  la Reine o il
disoit bien des choses contre lui. C'est une des moindres pices qu'il
ait faites. Maynard, qui est son ami Mnandre,  qui il adresse tant
d'Entretiens, en fit tout de mme en vers; car le cardinal n'avoit
rien fait pour lui, il le trouvoit trop cagnard[167]. Sans doute le
cardinal de Richelieu eut tort de ne donner  Balzac qu'une misrable
pension qui finit avec lui. Je ne pense pas qu'il crt ce dont
Thophile l'accuse dans une lettre; je ne dis pas seulement l'amour
des garons, mais mme le larcin qu'il lui reproche d'avoir fait au
gendre du docteur Baudius, en Hollande. On ne peut pas dire que Balzac
n'ait vcu moralement bien; mais, outre ce que j'ai marqu, le
cardinal, comme nous avons dit ailleurs, n'estimoit gure la prose.

  [167] _Cagnards_, gens aimant leurs foyers. _Hauteroche_, cit
  dans le Dictionnaire comique de Le Roux.

Au commencement de la rgence, aprs ses discours, dont quelques-uns
sont ddis  madame de Rambouillet,  qui il parle comme  une
personne familire, et il ne l'a jamais vue; depuis, il l'a connue par
lettres seulement, il fit imprimer deux volumes de _Lettres choisies_,
o il a mis une prface qu'il feint tre de M. Girard, thologal
d'Angoulme, son ami: il a fait cette feinte pour se louer tout  son
aise, sous le nom d'autrui. Cette prface est fort bien crite, car
quand il crit sous le nom d'autrui, il ne cherche pas midi  quatorze
heures, comme il fait quelquefois lorsqu'il ne se dguise point. Ces
lettres choisies n'toient pas autrement _choisies_, je crois, que,
hors les lettres  M. Chapelain, qu'il appeloit _ad Atticum_[168], et
qui ont t donnes aprs sa mort, il ne lui en restait pas une aprs
ces deux derniers tomes. Pour faire tout valoir, il feint d'avoir
crit des lettres qu'il n'a jamais crites: tel qui n'en a jamais reu
qu'une de lui en trouve trois ou quatre qui lui sont adresses. Il y
en a une quantit  je ne sais combien de rvrends Pres dont on n'a
jamais ou parler. Prapde, Du Bure et un tas de sots y sont lous,
et il crit, dit-il,  tous ces gens-l le coeur sur le papier.

  [168] Il y a tant d'toiles, qu'un goguenard disoit que c'toit
  le firmament. Ce n'est pas grand'chose. (T.)

Les louanges lui toient bonnes de quelque part qu'elles vinssent, et
jamais il n'toit assez _paranymph_[169]  sa fantaisie. Voiture,
Conrart et d'autres montoient sur des chasses pour le louer; vous
diriez qu'ils se vont rompre le cou  tout bout de champ, tant ils
font de rudes cascades.

  [169] _Paranymph_, lou. Cette expression toit emprunte du
  _paranymphe_, ou discours solennel qui se prononoit  la fin de
  chaque licence dans les facults de thologie et de mdecine,
  dans lequel le licenci adressoit des compliments, ou le plus
  souvent des pigrammes aux autres licencis. (Voyez _le Dict. de
  Trvoux_.)

Dans une de ses lettres, il y a une plaisante vanit, car si jamais il
y et un _animal glori_[170], c'est celui-ci: Quand vous me
donneriez, dit-il, autant de terre que la comtesse Alix[171] en donna
 mon quarantime aeul, etc.

  [170] La gloire personnifie en bte brute.

  [171] Je pense que c'tait une comtesse de Toulouse. (T.)

Il imprima ensuite le _Socrate chrtien_; il y mit un avant-propos, o
il parle  un homme qu'il appelle _Monseigneur_, sans queue. Il
prtendoit que M. Servien devineroit que c'toit lui; et dans ce mme
volume, o il y a plusieurs autres pices, il y a un trait de ce mot
_Monseigneur_, o il en blme l'abus, et ne met que _monsieur mon
cousin_  M. le prsident de Nesmond. A cette dissertation sur les
sonnets de Job et d'Uranie, il ne vouloit mettre pour titre que
_Dissertation sur les deux sonnets_, disant qu'on savoit assez qui ils
toient. Il y a de pauvres choses dans cette dissertation.

Voici encore une chose qui ne s'accorde gure avec le _Socrate
chrtien_. Un avocat d'Angoulme, en plaidant contre lui, avoit dit
quelque chose d'un peu fort. Balzac le rencontre par la ville et lui
donne un coup de houssine; sans les grands seigneurs du pays qui s'en
mlrent, et qui prirent le parti de Balzac, il n'en et pas t bon
marchand.

En rcompense, le Roi, la Reine et le cardinal Mazarin lui firent, 
ce qu'il dit, bien des honneurs quand on alla  Bordeaux en 1650, au
mois d'aot.

Depuis sa mort, on a publi l'_Aristippe_, qui est un fragment du
_Prince_, qu'il a fait pour donner sur les doigts aux rois fainans et
 leurs minisires, pour ne pas dire  leurs maires du palais. Il a
cru, le bonhomme, qu'il y avoit en lui de quoi faire un Socrate et un
Aristippe tout ensemble; cependant cet homme qui est si sage, cet
homme qui a tant de vertus, s'avise de faire une lchet, o personne
ne l'a imit, non pas mme Costar: il signe en crivant au cardinal
Mazarin: De Votre Eminence le trs-humble, trs-obissant et
trs-oblig serviteur et _pensionnaire_.

Lionne, ami de Chapelain, avoit fait donner  Balzac une pension de
cinq cents cus, dont il fut fort mal pay  la fin. Il faut bien
manquer de coeur pour faire une bassesse comme celle-l, lui qui avoit
de quoi vivre, et qui a tant de soin de faire savoir dans ses lettres
familires qu'il avoit quatre chevaux de carrosse. Avec tout ce
raffinement de lchet, il ne put pourtant avoir pour sa soeur de
campagne la rcompense de la lieutenance aux gardes de son neveu, qui
fut tu  Lens avec le marchal de Gassion. La solitude, o l'on n'a
que soi pour objet, o l'on ne se compare avec personne, avoit gt
cet esprit, qui dj n'toit que trop plein de lui-mme.

Les juste-au-corps lui ayant sembl commodes, il en avoit de toutes
faons, de treillis[172], de tabis[173], de bleus et d'incarnats.

  [172] _Treillis_, toile fine d'Allemagne, lustre et satine,
  dont en petit deuil on faisoit le dessus du pourpoint. (_Dict. de
  Trvoux._)

  [173] _Tabis_, gros taffetas ondul par l'application d'un
  cylindre sur lequel des ondes toient graves. (_Dict. de
  Trvoux._)

Il a des visions jusques aux moindres petites choses: il demanda de
l'aigre de cdre[174]  M. Conrart, qui toit devenu son
commissionnaire aprs M. Chapelain; car il y eut je ne sais quoi entre
M. Chapelain et lui, et il ne pouvoit s'empcher de dire  tout bout
de champ qu'il ne faisoit rien de naturel, qu'il n'avoit point de
gnie. Il lui faisoit entendre, sans faire semblant de rien, que si
les pots dans lesquels il lui enverroit cet aigre de cdre toient
bleus et blancs, ils lui plairoient davantage.

  [174] _Aigre de cdre_, liqueur compose de jus de citron, de
  limon et de cdrat, qui, mle avec de l'eau et du sucre, fait
  une boisson trs-agrable. (_Dict. de Trvoux_.)

Il crivit jusqu' huit lettres pendant qu'on imprimoit ses vers
latins, pour faire qu'un placard de deux petits anges qui se baisoient
pt se rencontrer  la fin. Il a eu aussi une bonne fantaisie de faire
imprimer ces vers-l en petit, croyant que le monde souhaitoit cela
avec passion. M. Conrart lui manda que Courb toit dispos  le
satisfaire; mais qu'il toit oblig de lui mander que ses vers ne se
vendroient point in-quarto, et qu'on n'en avoit vendu qu'un seul
exemplaire. Balzac rpondit en ces mots: Si j'tois aussi amoureux de
la gloire que je l'ai t autrefois, votre lettre me seroit une grande
mortification. Il fallut pourtant faire cette impression en petit; il
se consola en voyant _Editio seconda_. Il a fait mettre au
commencement que le libraire l'a voulu absolument. Il vouloit obliger
Mnage  dire plus de choses  sa louange dans l'ptre qu'il fit  la
reine de Sude, en lui ddiant les vers latins de Balzac. Il y a au
bout de ce livre ce qu'il appelle _liber adoptivus_, sans expliquer
que ce sont diverses pices d'auteurs, ou qu'il ne connot point, ou
dont il dissimule le nom. Il n'a pourtant pas mal fait, car il n'y a
gure que cela de bon dans son livre.

Il eut une plaisante curiosit dans l'impression de ses discours; il
n'y a pas une ligne qui ne soit finie par un mot entier; il n'y a
jamais de mot coup en deux.

La reine de Sude dit  Chanut, notre rsident, qu'elle le prioit de
s'informer quels auteurs il falloit lire pour bien savoir notre
langue, et que Balzac ne la contentoit point, qu'il n'toit point
naturel, qu'il toit toujours guind, et toujours dans la fleurette.
Il le sut, et elle lui crivit que ce qu'on avoit dit toit faux. Cela
est cause qu'il n'a pas chang dans l'_Aristippe_ les louanges qu'il
lui donnoit. Voici une lettre qu'il crivit  M. Conrart sur le sjour
de la cour  Bordeaux, sous le nom du mme M. Girard[175] dont nous
avons dj parl. Ce que je mettrai  ct est ce que m'a dit M. le
marquis de Montausier, tmoin oculaire.

  [175] Guillaume Girard, archidiacre d'Angoulme, avoit t
  secrtaire du duc d'Epernon. Il a laiss une vie de son matre,
  imprime  Paris en 1655 en un volume in-folio, et en 1663 en
  trois volumes in-douze. Elle est, comme elle devoit tre, toute
  favorable au duc d'Epernon.


     MONSIEUR,

   A moins que d'avoir  vous donner des nouvelles de M. de
   Balzac, je n'aurois pas rompu mon silence ni viol le respect
   que je vous dois. Ce n'est pas que je ne sache combien il y a
   d'honneur  recevoir de vos lettres, et combien les honntes
   gens se glorifient d'en tre favoriss; mais j'ai encore plus de
   considration pour vous que je n'en ai pour moi-mme, et quoique
   je ne sois pas insensible  mon propre bien, j'aurois mieux aim
   m'en priver que de vous tre importun, en exigeant de vous pour
   une mauvaise lettre quelqu'une de vos belles rponses. Voil,
   monsieur, comme j'en eusse us, si la discrtion de votre ami
   n'et fait violence  la mienne: elle m'oblige  vous dire de
   lui ce qu'il a omis, sans doute, dans la dernire lettre qu'il
   vous a crite.

   Vous savez, monsieur, que nous avons eu la cour depuis peu de
   jours en cette ville. Lorsque la Reine[176] en approcha de deux
   journes, elle commanda expressment qu'on ne donnt aucun
   logement aux troupes qui accompagnoient Leurs Majests dans les
   terres de M. de Balzac[177]. Sa faveur ne fut point borne  ces
   petits soins, elle ordonna[178]  M. de Saintot, matre des
   crmonies (il faisoit aussi la charge de
   grand-marchal-des-logis), de la loger dans la maison de M. de
   Balzac[179]. Ce commandement fut si exprs qu'il ne se put
   excuter sans quelque dsordre: les logis toient dj faits 
   l'arrive de M. de Saintot. L'vch toit marqu pour la Reine;
   le Roi toit dans une maison contigu; les autres logemens
   toient marqus et dj occups; mais il fallut tout changer
   pour satisfaire au dsir de la Reine et honorer M. de Balzac
   absent.

   A l'arrive de Sa Majest, il fut demand avec instance. Sa
   Majest ne vouloit recevoir aucune des excuses qu'on donnoit 
   sa retraite[180]. Enfin, comme il n'y eut plus d'esprance de
   le voir, elle n'eut presque plus d'entretien qu'avec ses
   proches, qui furent jugs trs-dignes de son alliance[181]. M.
   le cardinal ne s'en arrta pas l; aprs s'tre long-temps
   inform s'il ne pourroit point satisfaire au dsir qu'il avoit
   de long-temps de connotre le visage d'une personne si
   gnralement estime, il se rsolut enfin de l'envoyer visiter
   par un gentilhomme des siens, nomm le chevalier de Terlon. Ce
   gentilhomme alla  la maison de M. de Balzac,  trois lieues de
   la ville, et lui dit que M. le cardinal, son matre, lui avoit
   command de le venir assurer de son service trs-humble; qu'il
   avoit une forte passion de le voir et de l'entretenir 
   Angoulme, o il avoit appris son indisposition; qu'il seroit
   venu lui-mme s'en assurer en sa maison, s'il n'et apprhend
   de l'incommoder; mais qu'il seroit fch qu'on lui reprocht
   d'avoir pass si prs du plus grand homme de notre sicle sans
   avoir eu dessein de lui rendre cette petite civilit[182].

   M. de Balzac, dont la discrtion ne vous est pas moins connue
   que le mrite, ne pouvoit attribuer un si grand excs de
   civilit qu' la courtoisie de l'ambassadeur, et, sans doute,
   ces faveurs lui eussent t suspectes, si M. le cardinal n'en
   et dit autant, et aux mmes termes,  M. de Roussines, frre de
   M. de Balzac. J'tois prsent, et plusieurs honntes gens de la
   cour furent tmoins lorsque Son Eminence lui redit les mmes
   paroles que M. de Terlon avoit avances, faisant ainsi de sa
   bouche  une personne non suspecte des compliments qui ne
   pouvoient plus tre suspects.

   M. Servien enchrit beaucoup au-del chez M. le marquis de
   Montausier[183]; mais M. de Lionne ne fut pas plus tt arriv
   qu'il envoya son premier commis vers M. de Balzac, pour lui
   tmoigner le dsir impatient qu'il avoit de le voir; qu'il y
   avoit vingt ans que ce dsir faisoit une de ses plus violentes
   passions; qu'il avoit fait le voyage de Guyenne, avec plaisir,
   quelque juste indignation qu'il et d'ailleurs contre le voyage,
   pour voir le plus grand homme du monde, etc.; qu'il le prioit de
   lui mander positivement (ce furent les termes de son envoy)
   s'il lui feroit dplaisir de l'aller visiter en sa maison, parce
   qu'il n'y avoit que sa dfense absolue qui pt l'en empcher. M.
   de Balzac, usant de la libert qu'il lui donnoit, le supplia de
   n'en point prendre la peine[184]; et cette excuse, qui et
   peut-tre dplu  un moins honnte homme que n'est M. de Lionne,
   lui donna matire d'une lettre, en laquelle, parmi quelques
   douces plaintes du rigoureux traitement qui lui est fait, il
   l'assuroit de tous les respects, de toute la vnration et de
   tout ce qui est au-dessous du culte et de l'adoration: ce sont
   les termes obligeants d'une fort longue et fort belle lettre.

   Je ne vous parle point des compliments de M. l'vque de Rodez,
   de ceux de M. de La Motte Le Vayer ni de toutes les autres
   personnes de mrite qui sont auprs de Leurs Majests. Ma
   gazette seroit trop longue, monsieur; ce que j'y ajoute du mien,
   c'est la joie que j'ai sentie de voir toute la cour faire la
   cour  notre ermite, et de voir ce gnreux ermite au-dessus de
   toutes les faveurs et de toutes les recherches de la cour. Il
   n'en a pas pour cela quitt une seule de ses calottes; il n'en a
   pas eu plus de complaisance pour lui-mme. J'ai pass depuis ce
   temps-l plusieurs jours en sa compagnie; mais je ne me suis pas
   aperu que c'toit  lui que tous ces honneurs avoient t
   rendus, et si je n'en eusse t le tmoin, je serois en danger
   d'ignorer long-temps une chose si glorieuse  mon ami et si
   avantageuse  tous ceux qu'il aime. Il ne sait pas mme que je
   vous cris toutes ces circonstances; et quoique je lui aie dit
   que je voulois vous mander cette partie de son histoire, je
   n'oserois lui faire voir cette partie de ma relation, tant il a
   de peine  souffrir les choses qui le favorisent. Il ne veut pas
   mme que j'attribue  sa modestie l'indiffrence qu'il a eue
   pour les caresses du grand monde; son chagrin et son dgot ne
   mritent point,  ce qu'il dit, un si beau nom, et il aime mieux
   que nous l'appellions insensible que de consentir aux
   tmoignages que nous devons  sa vertu. Ajouterai-je encore 
   ceci les compliments extraordinaires qu'il reut, il n'y a pas
   long-temps, du comte de Pigneranda? Cet ambassadeur, fameux par
   la rupture de la paix de l'Europe, ayant pass  Angoulme,
   s'enquroit,  l'ordinaire des trangers, de ce qu'il y avoit de
   plus remarquable dans le pays. On lui proposa incontinent M. de
   Balzac comme la chose la plus rare: il repartit qu'il avoit
   appris ce nom-l en Espagne, long-temps avant que d'en partir;
   qu'il ne l'avoit pas trouv moins clbre en Allemagne, d'o il
   venoit, et lui envoya incontinent un Minime walon, homme de
   lettres, qui lui servoit d'aumnier, pour lui dire qu'il
   souffroit, avec plus de peine qu'il n'en avoit eu pendant tout
   son voyage, la dfense de faire des visites; que s'il lui et
   t libre d'en faire, il ft venu de bon coeur en sa chambre
   pour voir une personne si clbre dans tous les lieux o les
   grandes vertus sont en estime. Ce compliment ne fut pas born 
   ce peu de paroles. Mais qu'ai-je affaire d'emprunter de la
   bouche de nos ennemis des louanges pour un homme qui a peine
   d'en souffrir des personnes qui lui sont les plus chres? Il se
   contente de leur amiti comme de la vtre, monsieur, de celle de
   M. Chapelain, et de peu d'autres.

   Oserois-je vous supplier de faire part de ma relation  M.
   Chapelain? Je sais qu'il aime ce que nous aimons, comme il en
   est aim aussi; je sais qu'il me fait l'honneur de me vouloir du
   bien. Permettez-moi, je vous supplie, de l'assurer de mon
   trs-humble service, et croyez, s'il vous plat, que je serai
   toute ma vie, etc.[185].

  [176] Elle qui ne sait pas lire, et ne les connot point.
  (T.)--Cela veut dire apparemment que la Reine, tant espagnole,
  lisoit peu les livres franois.

  [177] Ne diriez-vous pas qu'il en a autant dans ce pays-l que M.
  de La Rochefoucauld? Cependant Balzac, qui n'est point paroisse,
  est  Roussines son frre an; et dans la paroisse d'Asnires,
  Forgues, son parent, a un fief, et Balzac loge dans un autre, qui
  est, je pense,  sa soeur. La seigneurie est au Chapitre
  d'Angoulme. Ce fut M. de Montausier qui, avec bien de la peine,
  en fit dloger les gens de guerre. (T.)

  [178] Cela est faux. (T.)

  [179] La maison toit alors  son pre, et est prsentement 
  l'an; c'est la plus commode de la ville. D'abord on alla 
  l'Evch; mais le logement n'toit pas si ais. Ce n'est pas la
  premire fois que la cour a occup cette maison. (T.)

  [180] Elle ne songea pas  lui. (T.)

  [181] A la vrit elle leur parla comme  des gens qui sont des
  principaux de la ville. (T.)

  [182] M. de Montausier, qui toit alors  Angoulme, dit que la
  vrit est que Lionne, pour faire plaisir  Chapelain, son ami,
  fit faire ce voyage au chevalier de Terlon, et que toute la
  civilit vint de lui et de M. Servien. Le cardinal n'usa jamais
  de termes si obligeants pour les princes du sang mme. Si le
  cardinal avoit fait cela, disoit le marquis, il seroit digne de
  tout ce que Balzac a crit depuis contre lui. Il est bien vrai
  que le cardinal dit quelque chose d'lgant, mais tout cela
  venoit de Lionne. (T.)

  [183] En parlant  Roussines. (T.)

  [184] Vritablement, voil bien rpondu. M. de Montausier dit
  qu'il n'a jamais crit en ces termes-l  personne. (T.)

  [185] Balzac a envoy jusqu' cinq copies de cette lettre, et
  toutes de la main de Toulet, son copiste, de peur qu'elle ne ft
  perdue. Son libraire eut le soin de les faire rendre  M.
  Conrart. Aprs ces cinq copies il en envoya encore une, disant
  que M. Girard y avoit fait quelques changements. Il n'y avoit que
  deux syllabes de changes (T.)--Cette lettre, monument de
  l'orgueil le plus extraordinaire, ne paroit pas avoir t
  imprime: au moins n'en trouve-t-on aucune trace dans les
  _OEuvres_ de Balzac. On sera peut-tre parvenu  lui en faire
  sentir tout le ridicule.

Quand le chevalier de Mr mena le marchal de Clairambault voir
Balzac  la campagne, cet auteur toit dans le jardin; le marchal le
trouva si extravagamment habill qu'il le prit pour un fou, et il ne
vouloit pas avancer; le chevalier l'encouragea: il en fut aprs
trs-satisfait, et dit qu'il n'avoit jamais vu un homme de si agrable
conversation.

Il fit, un peu aprs le voyage de Bordeaux, un pome latin de dvotion
qu'il envoya  M. de Montausier,  Paris, et le pria de supplier M. de
Grasse de le mettre en vers franois. Trois jours aprs, il crivit au
secrtaire de M. de Montausier qu'il le prioit de lui renvoyer cette
lettre, qu'il y vouloit changer quelque chose; aprs, il en envoya une
autre o il ne parloit plus de M. de Grasse, et cela exprs, afin que
cette lettre ne demeurt point, et qu'on crt que M. de Grasse avoit
traduit ce pome de son propre mouvement, parce qu'il en avoit t
charm. Cette seconde lettre eut le loisir de venir avant que M. de
Montausier et crit  M. de Grasse; lui qui ne trouvoit pas la
requte trop civile, envoya pour excuse  M. de Grasse la lettre de
Balzac sans la relire, croyant que ce fut la mme: cela fit un
terrible galimatias.

Depuis, quand M. le Prince ft mis en libert, il lui envoya une
lettre latine imprime, avec deux petites pices de vers latins aussi
imprimes: l'une sur sa prison, l'autre sur la mort de madame la
princesse sa mre, o,  son ordinaire, il donnoit  dos  celui qui
avoit le dessous, et traitoit le cardinal Mazarin de _semi-vir_; et,
pour montrer  M. le Prince qu'il a fait ces vers-l durant sa prison,
il en prend M. l'vque d'Angoulme  tmoin. Dans ces vers, il
appelle le cardinal _imbelle caput_, comme si un cardinal devoit tre
guerrier; et puis, celui-l a t  la guerre.

Sur la fin de ses jours il eut une grande mortification de voir le
grand applaudissement qu'avoient les lettres de Voiture; il ne put se
tenir de le tmoigner. Ce fut ce qui produisit la dissertation latine
de Girac et la _Dfense de Voiture_ que Costar lui adressa
malicieusement  lui-mme, car il se moque de lui en cent endroits. Ce
fut une nouvelle recharge au pauvre homme, et cela avana ses jours de
quelque chose. Dans l'historiette de Costar, nous parlerons de cette
querelle plus amplement.

Balzac et Girac tant alls dner avec M. de Montausier  Angoulme,
M. de Montausier parla de l'dition de Voiture, et dit qu'il falloit
demeurer d'accord que c'toit l'original des lettres galantes: cela
dplut furieusement  Balzac. Au sortir de l, il rpta les mots que
M. de Montausier avoit prononcs, et ajouta: Que deviendront donc mes
lettres? Il pria Girac de lire Voiture et de lui en dire son avis. Le
lendemain Balzac en envoya donc un exemplaire  Girac, avec un billet
latin, o il le prioit de lui en dire son sentiment en latin. Girac le
fit; mais il prtend que Balzac y a mis quelque chose du sien: Balzac
envoya ce prtendu jugement de Girac  Paris. Costar, qui ne
demandoit pas mieux que de faire claquer son fouet, composa la
_Dfense de Voiture_. D'abord Balzac, plein de lui-mme, et persuad
de la dfrence que Costar avoit pour lui, prit cet ouvrage pour une
pice  sa louange; et comme on l'imprimoit, il crivit  Conrart de
corriger tels et tels endroits, o l'on y parloit de lui, afin qu'ils
fussent mieux, et il les croyoit bien corrigs. On lui dit qu'il n'y
avoit plus moyen, et que tout toit tir: aprs il se dsabusa.

Non content d'avoir dj, au sortir d'une grande maladie, envoy, il y
avoit quelque temps,  Notre-Dame des Ardillires, une lampe de cent
cus, avec des vers latins gravs dessus, o son nom est en grosses
lettres, il donna, un an au plus avant que de mourir, des preuves
authentiques de sa vanit. Il crivit  Conrart qu'il avoit deux mille
livres  Paris, et qu'il en vouloit constituer une rente de cent
francs, et instituer une espce de jeux floraux de deux ans en deux
ans, et que, pour cela, il donneroit dix thmes sur lesquels on
harangueroit; que l'Acadmie dlivreroit les deux cents livres  celui
qui feroit le mieux. Ce sont matires de pit: par exemple, que la
gloire appartient  Dieu seul, et que les hommes en sont les
usurpateurs.

Patru et les plus senss vouloient se moquer de cette fondation de
_bibus_, car il y avoit un million de difficults pour la sret, et
aussi bien du chagrin  lire les compositions d'un tas de moines; mais
les cabaleurs Chapelain et Conrart l'emportrent. Cela fut fait aprs
la mort de Balzac.

Il fut six mois  se voir mourir tous les jours: il s'toit fait
transporter aux Capucins d'Angoulme; il se confessoit frquemment,
et pourtant songeoit bien autant  ses jeux floraux qu' sa
conscience. En mourant, car on a ses dernires paroles dans une
relation qu'un avocat d'Angoulme, nomm Morisset, a faite[186], il
dit qu'il ne savoit o il alloit, mais qu'il esproit que Dieu lui
feroit misricorde.

  [186] Cette relation est imprime  la suite des OEuvres de
  Balzac, t. 2, pag. 213 du supplment.

Ogier le prdicateur, comme on lui demandoit s'il ne feroit point
l'pitaphe de Balzac: Je m'en garderai bien, dit-il, j'aurois peur
qu'il ne se l'attribut encore. Il disoit cela  cause de
l'_Apologie_.

Conrart voulut faire un Recueil de vers  sa louange: il en demanda 
assez de gens qui en firent; mais c'est si peu de chose que tout est
demeur l[187].

  [187] Ce jugement de Tallemant est trop svre. Gilles Boileau a
  dplor la mort de Balzac dans une lgie adresse  Conrart, qui
  offre quelques beauts; elle n'a pas t insre par Despraux
  dans les oeuvres posthumes de son frre; mais on l'avoit imprime
  dans la troisime partie des _Posies choisies_, publies chez
  Sercy en 1658. Tristan l'ermite fit aussi d'assez belles strophes
  sur la mort de Balzac; les trois meilleures ont t cites dans
  la Notice sur Conrart place  la tte de ses Mmoires, dans le
  quarante-huitime volume de la deuxime srie de la Collection
  des Mmoires relatifs  l'histoire de France.




LE PRSIDENT PASCAL

ET BLAISE PASCAL.


Le prsident Pascal portoit ce titre parce qu'il avoit t prsident 
Clermont en Auvergne; c'est un homme qui a eu d'assez beaux emplois:
il toit homme de bien et de savoir surtout; il s'toit appliqu aux
mathmatiques; mais il a t plus considrable par ses enfants que par
lui-mme, comme nous verrons par la suite.

Quand on fit la rduction des rentes, lui et un nomm de Bourges, avec
un avocat au conseil dont je n'ai pu savoir le nom, firent bien du
bruit, et  la tte de quatre cents rentiers comme eux, ils firent
grand peur au garde des sceaux Sguier et  Cornuel. Le cardinal de
Richelieu fit mettre dans la Bastille les deux autres; pour Pascal, il
se cacha si bien qu'on ne put le trouver et fut long-temps sans oser
parotre. En ces entrefaites, les petites Saintot[188] et sa fille,
qui est  cette heure en religion, jourent une comdie, dont cette
fille qui n'avoit que douze ans avoit fait presque tous les vers.

  [188] Ce devoit tre la fille de Saintot, le matre des
  crmonies de France.

Le cardinal de Richelieu en ce temps-l eut la fantaisie de faire
jouer _le Prince dguis_[189]  des enfants. Bois-Robert en prit le
soin. Il choisit, comme vous pouvez penser, cette petite Pascal; il
prit aussi une des petites Saintot, Socratine, et le petit Bertaut,
son frre[190]. La reprsentation russit; mais la petite Pascal fit
le mieux. Comme on la louoit, elle demande  descendre, et
d'elle-mme, sans en avoir rien dit  personne, elle se va jeter aux
pieds de Son Eminence et lui rcite en pleurant dix ou douze vers de
sa faon, par lesquels elle demandoit le retour de son pre. Le
cardinal la baisa plusieurs fois, car elle toit _bellotte_, la loua
de sa pit, et lui dit: Ma mignonne, crivez  votre pre qu'il
revienne, je le servirai. En effet, il le servit et le continua dix
ans  l'intendance par moiti de Normandie, car il s'toit dfait de
sa charge en faveur d'un de ses frres. Ils toient tous d'Auvergne.

  [189] Une pice de Scudry. (T.)

  [190] Le frre et la soeur de madame de Motteville. On l'appelle
  _Socratine_,  cause de sa svrit. Elle est carmlite  cette
  heure. (T.)

Sa fille fit d'autres vers, j'en ai quelques-uns[191].

  [191] On lit dans Benserade des stances que mademoiselle Pascal
  fit  l'ge de treize ans _pour une dame de ses amies, sous le
  nom d'Amaranthe, amoureuse de Thyrsis_. Benserade y fit une
  rponse dans laquelle il suppose que mademoiselle Pascal s'est
  cache sous le nom d'Amaranthe, et que Thyrsis n'est pas autre
  que lui-mme. On y lit cette stance, o Benserade nous apprend
  l'ge que mademoiselle Pascal avoit alors:

     Qu'une fille _ treize ans_ d'amour soupire et pleure,
               C'est souvent un dfaut;
     Mais pour une qui fait des vers de si bonne heure,
               C'est vivre comme il faut.

     (_OEuvres de Benserade_, 1698, in-8, t. 1, p. 49.)

  Enfin,  dix-huit ans, elle se mit en dvotion, et, comme j'ai
  dit, elle se fit religieuse.

  Le prsident Pascal a laiss un fils, Blaise Pascal[192], qui
  tmoigna ds son enfance l'inclination qu'il avoit aux
  mathmatiques. Son pre lui avoit dfendu de s'y adonner qu'il
  n'et bien appris le latin et le grec. Cet enfant, ds douze 
  treize ans, lut Euclide en cachette, et faisoit dj des
  propositions; le pre en trouva quelques-unes; il le fait venir et
  lui dit: Qu'est-ce que cela? Ce garon, tout tremblant, lui dit:
  Je ne m'y suis amus qu'aux jours de cong.--Et entends-tu bien
  cette proposition?--Oui, mon pre.--Et o as-tu appris cela?--Dans
  Euclide, dont j'ai lu les six premiers livres (on ne lit
  d'ordinaire que cela d'abord).--Et quand les as-tu lus?--Le
  premier en une aprs-dne, et les autres en moins de temps 
  proportion. Notez qu'on y est six mois avant que de les bien
  entendre.

  [192] Blaise Pascal, n  Clermont en 1623, mort  Paris en 1662.

Depuis, ce garon inventa une machine admirable pour l'arithmtique.
Pendant les dernires annes de l'intendance de son pre, ayant 
faire pour lui des comptes de sommes immenses pour les tailles, il se
mit dans la tte qu'on pouvoit, par de certaines roues, faire
infailliblement toutes sortes de rgles d'arithmtique; il y travailla
et fit cette machine qu'il croyoit devoir tre fort utile au public;
mais il se trouva qu'elle revenoit  quatre cents livres au moins, et
qu'elle toit si difficile  faire, qu'il n'y a qu'un ouvrier, qui est
 Rouen, qui la sache faire; encore faut-il que Pascal y soit prsent.
Elle peut tre de quinze pouces de long et haute  proportion. La
reine de Pologne en emporta deux; quelques curieux en ont fait faire.
Cette machine et les mathmatiques ont ruin la sant de ce pauvre
Pascal le jeune.

Sa soeur, religieuse  Port-Royal de Paris, lui donna de la
familiarit avec les Jansnistes: il le devint lui-mme; c'est lui qui
a fait ces belles lettres au Provincial que toute l'Europe admire, et
que M. Nicole a mises en latin. Rien n'a tant fait enrager les
Jsuites. Long-temps on a ignor qu'il en ft l'auteur; pour moi, je
ne l'en eusse jamais souponn, car les mathmatiques et les
belles-lettres ne vont gures ensemble. Ces messieurs du Port-Royal
lui donnoient la matire, et il la dposoit  sa fantaisie. Nous en
dirons davantage dans les Mmoires de la rgence.




BERTAUT,

NEVEU DE l'VQUE DE SEZ.


Ce petit Bertaut, qui toit de la comdie[193], toit neveu de Bertaut
le pote, qui fut vque de Sez. Il avoit une soeur, femme-de-chambre
de la Reine, qui, pour sa beaut et sa bonne rputation, fut marie
avec le premier prsident de la chambre des comptes de Rouen, qui
toit fort vieux, nomm Motteville[194]. Elle n'en eut point d'enfants
et revint  la cour.

  [193] _Voy._ l'article qui prcde celui-ci, p. 175.

  [194] La vritable orthographe du nom est Mauteville; voir
  prcdemment tome 1, p. 288, note 1.

Lui et sa soeur Socratine toient en ncessit quand quelqu'un dit au
cardinal de Richelieu qu'il y avoit des enfants d'un frre de Bertaut
qui toient bien pauvres. Il les fit venir: la fille toit fort jolie
et avoit bien de l'esprit; le garon toit passable. Ils jourent
quelques scnes du _Pastor fido_, de fort bonne grce. Le cardinal
donna pension  la fille, et entretint le petit garon au collge. Ce
garon eut assez d'industrie pour faire habiller un petit laquais,
qu'il prit des livres _minentissimes_; et quand on le rebutoit  la
porte du cardinal, il faisoit passer son laquais devant. Cela plut au
cardinal, auquel, par ce moyen, il fit fort sa cour; et quoiqu'il et
dcouvert que leur mre toit une mademoiselle Bertaut, qu'il avoit
vue chez la Reine-mre, et qu'il hassoit fort, il continua pourtant 
leur faire du bien.

Aprs la mort du cardinal, au commencement de la rgence, madame de
Motteville, sa soeur, eut avis d'un prieur qui vaquoit; M. de
Bassompierre l'avoit eu aussi. Elle le rencontre, comme il l'alloit
demander  la Reine. Elle lui demanda, par hasard, quelle affaire
l'amenoit; il le lui dit. Eh! monsieur, dit-elle, je l'allois
demander pour mon frre; c'est si peu de chose, et il en a si grand
besoin! Le marchal rpondit qu'il ne vouloit pas, sur ses vieux
jours, tre moins civil aux dames qu'en sa jeunesse, et il se retira.
Ce prieur toit pourtant fort bon. On dit qu'il vaut cinq mille
livres de rente. Elle l'obtint. Elle lui fit donner encore la charge
de lecteur du Roi qu'avoit eue son oncle, l'vque de Sez, avant que
d'tre vque.

Il fut avec M. de La Tuillerie en Sude. L, comme c'est un doucereux,
il voulut, je pense, dire des fleurettes  la Reine, et il fit si bien
qu'elle sut qu'il chantoit et jouoit du luth. Elle l'en pria un jour;
il fit bien des crmonies; enfin, il prit un luth, et badina tant
avant que de chanter, que quand il voulut chanter tout de bon, la
Reine, qui en toit lasse, ne l'couta point, ou ne l'couta que par
manire d'acquit. Au retour, comme la Reine lui demandoit des
nouvelles de la reine de Sude, il dit qu'elle n'toit pas laide,
qu'elle pouvoit mme passer pour agrable. Mais, dit-il tout bas  la
Reine en s'approchant familirement de son oreille, elle a un peu la
taille gte. Quelqu'un dit en riant  M. le cardinal qui toit l:
Votre Eminence n'a-t-elle point d'ombrage de ce galant homme? Je
m'offre pour votre second.

Il ne manque pas d'esprit; mais il est ennuyeux en diable et plein de
vanit. Par malheur pour lui, il y a un des principaux musiciens de la
chapelle nomm aussi Bertaut[195]. Pour les distinguer, on appeloit
celui-ci _Bertaut l'incommode_, et l'autre _Bertaut l'incommod_,
parce qu'il est chtr. On appeloit ainsi tous les chtrs de ces
comdies en musique que le cardinal Mazarin faisoit jouer. Feu madame
de Longueville s'avisa la premire, ne voulant pas prononcer le mot de
chtr, de dire _cet incommod_, en montrant un chtr qui chantoit
fort bien, et qui vint  la cour du temps du cardinal de Richelieu.
Mon Dieu, disoit-elle  mademoiselle de Senecterre, que cet
_incommod_ chante bien!

  [195] C'est Berthod, mais on prononce Bertaut. (T.)

Ce petit Bertaut fait des vers, mais pas trop bien, et c'est un grand
diseur de fleurettes. Quand la cour alla  Poitiers, en 1652, un nomm
Du Temple, qui a la plus belle femme de la ville, et qui est fort
jaloux, alla au-devant des fourriers, pour les prier de lui donner M.
Bertaut; il entendoit Bertaut _l'incommod_; mais il n'y toit pas;
eux lui dirent: _Volontiers_. Il alla faire un tour je ne sais o, et
quand il arriva chez lui, il trouva un petit jeune homme qui disoit
des douceurs  sa femme.




LE MARCHAL DE GUBRIANT[196].


Le marchal de Gubriant toit de Bretagne, et bien gentilhomme. Il
avoit tudi, et, s'il et eu assez de bien pour cela, il auroit t
conseiller  Rennes; mais il n'avoit que deux mille livres de rente.

  [196] Jean-Baptiste Budes, comte de Gubriant, marchal de
  France, n en 1602, mort en 1643.

Un jour, tant  Paris, la nuit il entendit du bruit dans la rue,
comme de gens qui se battoient; il descendit, et, voyant un homme
assez mal accompagn attaqu de plusieurs autres, il se met du ct du
plus foible, et le tire de leurs mains: c'toit le baron Du Bec[197]
que le marquis de Praslin, qui fut tu  la bataille de Sedan,
assassinoit par jalousie; car ils toient rivaux, et le baron toit
mieux trait que lui. On reconnut ensuite l'pe du marquis[198], qui
toit demeure sur la place. Gubriant dit au baron que s'il
dcouvroit jamais qui lui avoit fait un si lche tour, et qu'il s'en
voulut ressentir, il le prioit de lui faire l'honneur de le prendre
pour son second. En effet, ils se battirent et ils eurent
l'avantage[199].

  [197] La maison du Bec Crespin, en Normandie, est une bonne
  maison; ils viennent des Grimaldi, de la famille du prince de
  Monaco. (T.)

  [198] Le marquis de Praslin toit brave, mais mchant; il
  empoisonna avec de l'antimoine je ne sais combien de _Wourmans_
  en Hollande; il en avoit t battu en je ne sais quelle
  rencontre, o il avoit fait l'insolent. (T.)

  [199] Je pense que Gubriant eut tout l'honneur du combat, car le
  baron toit mchant soldat: tmoin La Capelle, qu'il dfendit si
  mal.

     (T.)

Ce duel obligea le baron  se retirer  la campagne chez sa soeur
qui toit nouvellement dmarie d'avec M. des Spy (ou _Chepy_),
homme de qualit. Cette affaire ne fut pas trop honorable  la
dame; car elle dura dix ans, et elle est retourne plus d'une fois
avec son mari. Enfin, il consentit  la dissolution, et pousa une
fille. En ayant eu un enfant, il envoya prier mademoiselle Du Bec
de la prsenter au baptme. Elle rpondit qu'elle le feroit
volontiers, si elle croyait que cet enfant ft de lui. Elle s'prit
de Gubriant, qui toit bien fait, l'pousa et lui acheta une
compagnie aux gardes: elle avoit peut-tre cinquante mille cus de
bien.

Durant le dsordre de Corbie, il se jeta dans Guise, et rendit par
ce moyen un grand service, car la place et t attaque et prise
sans ce secours. Au retour de l, sa femme, qui a toujours eu de
l'ambition, et qui vouloit pousser son mari, crut qu'il en falloit
faire un _titolado_[200]; et, pour le faire appeler _Monsieur le
comte_, elle s'avisa de feindre qu'elle avoit perdu un chien, et
fit dire au prne que quiconque l'auroit trouv le portt chez M.
le comte de Gubriant.

  [200] Un homme titr.

Aprs cela, Gubriant fut envoy dans la Valteline avec qualit de
marchal-de-camp. Il dit d'abord  M. de Rohan qui y commandoit:
Monsieur, je suis assur que je vous obirai bien; mais je vous avoue
que je ne sais point le mtier de marchal-de-camp: daignez prendre la
peine de m'instruire. Cela plut fort  M. de Rohan.

Depuis, il fut envoy en Allemagne mener un secours de deux mille
hommes au duc de Weimar, qui, voulant avoir deux marchaux-de-camp
franois, demanda Gubriant, sur le tmoignage que M. de Rohan lui en
rendit, quand il le fut trouver un peu avant la bataille de
Rheinfelden.

Le duc de Weimar fit bien voir le cas qu'il en faisoit, car il lui
laissa en mourant[201] son cheval et ses armes. Il oublioit son pe;
mais Feret, son secrtaire franois, l'en fit ressouvenir, et il la
lui laissa aussi. Gubriant, que nous appellerons _le comte de
Gubriant_, par respect et par politique, ne voulut jamais monter sur
ce cheval, et le faisoit mme mener en main  l'abreuvoir. Cela lui
gagna terriblement le coeur des Weimariens; car, quand ils voyoient
passer ce cheval, ils lui toient le chapeau.

  [201] Bernard de Saxe, duc de Weimar, mourut de la peste, le 18
  juillet 1639. On prtend qu'il fut empoisonn.

Feret, secrtaire franois du duc de Weimar, dit qu'il lgua bien ses
armes  Gubriant, mais qu'il lgua son cheval au Roi, et qu'il fut
amen  la grande curie. Il lui avoit cot trois mille livres. Il
toit fort doux pour Weimar; mais, il ne vouloit point souffrir qu'un
autre le montt, au moins y avoit-on bien de la peine. Gubriant le
monta, dit Le Laboureur, et aprs sa mort il fut men chez le Roi, o
il est mort[202].

  [202] Ce cheval s'appeloit _le Rabe_, en allemand _le Corbeau_.
  Le comte, dit Le Laboureur, le monta dans tous les combats o il
  se trouva depuis, o l'on a pu dire qu'il combattoit sous son
  matre, puisque l'on a souvent remarqu qu'il accabloit des
  ennemis sous ses pieds, ou bien qu'il les mordoit  sang. Il a
  souvent rapport des blessures qui n'ont pas t sans rcompense,
  puisque le comte, son matre, le voyant vieillors de sa
  mort......... le laissa au Roi par testament, et pria Sa Majest
  de le faire nourrir le reste de sa vie dans sa grand'curie. Il
  toit fort gros et grand; il avoit l'encolure courte et ramasse,
  la tte grosse, et toit entier. (_Histoire du marchal de
  Gubriant_; Paris, 1656, in-folio, p. 128.)

Le comte commanda cette arme en la place du duc de Weimar. Sa feinte
ivrognerie lui servit aussi beaucoup; car, quoiqu'il ne bt
d'ordinaire que de l'eau, avec eux pourtant il faisoit la dbauche, et
escamotoit si adroitement qu'il leur faisoit accroire qu'il
s'enivroit, puis il se laissoit tomber sous la table[203]. On dit
qu'ils en toient charms.

  [203] Le duc de Weimar avoit deux buveurs d'eau marchaux
  de-camp, Gubriant et Montausier. (T.)

Il dfit Lamboy, et fut fait marchal de France, du temps que le
cardinal de Richelieu avoit M. Le Grand et toute sa cabale sur les
bras. En reconnoissance de la dignit qu'il venoit d'avoir, il envoya
assurer le cardinal  Perpignan que lui et tous ceux qu'il commandoit
toient  son service; qu'ils se rendroient o il voudroit  point
nomm.

On dit que ce fut M. de Chavigny qui le proposa au cardinal pour
gouverneur du Roi, et que le cardinal avoit dessein de lui donner cet
emploi.

M. de Noirmoutier en conte une chose qui me l'auroit bien fait estimer
autant qu'autre qu'il ait faite. Un peu avant sa mort, disoit-il, moi
qui tois marchal-de-camp dans les troupes de Rantzau en Allemagne,
je lui crivis pour quelque affaire, et lui donnois du _monseigneur_.
La premire fois qu'il me rencontra, il me dit que je me faisois tort,
et qu'il me prioit de ne plus le traiter ainsi. Je rpondis que je lui
devois cela, que je le reconnoissois pour chef de la noblesse, et que
tous les gentilshommes qui ne donneroient pas du _monseigneur_ 
messieurs les marchaux de France, se feroient tort  eux-mmes.--Pour
moi, rpliqua-t-il, je n'ai eu cette dignit que par pur bonheur, et
une personne de la maison de La Trimouille[204] ne me doit point
donner du _monseigneur_. M. le marquis de Montausier, qui est
marchal-de-camp sous moi, ne m'crit que _monsieur_, et si vous me
traitez autrement, vous m'obligerez  me plaindre de lui: enfin, je
brlerai vos lettres, si vous ne me promettez ce que je vous demande,
et je vous en serai infiniment oblig. Je ne crois pas que M. de
Noirmoutier lui ait crit depuis, car le marchal fut tu
malheureusement au sige de Rothweil, peu de temps aprs. La Reine,
car c'toit au commencement de la rgence, alla voir la marchale, et
on enterra le marchal dans Notre-Dame[205], honneur qu'on n'avoit
fait encore qu'au marchal de Brissac.

  [204] Noirmoutier en est. (T.)

  [205] Cette crmonie eut lieu dans l'glise Notre-Dame de Paris,
  le 8 juin 1644. L'Oraison funbre du marchal y fut prononce par
  Grilli, vque d'Uzs. Imprime en 1656 dans le mme format que
  l'histoire du marchal, elle y est ordinairement runie.




MADAME D'ATIS.


Madame D'Atis avoit t jolie en sa jeunesse, et on en avoit un peu
mdit. Son mari, qui toit Viole[206], avoit toujours maille  partir
avec elle, et il engrossoit toujours quelque servante; cependant elle
en parloit comme d'un Mausole. Je l'aimois si fort, disoit-elle (car
il n'y eut jamais une crature plus _phbus_), que si j'eusse pu, me
faisant servante, le faire empereur, je l'eusse fait; je lui tois
attache par de si beaux liens que la chair et le sang n'y avoient
aucune part.

  [206] C'est une maison de robe et d'pe tout ensemble.
  (T.)--C'toit une famille du Parlement de Paris.

Un jour qu'on parloit du cardinal de Richelieu: C'toit un grand
gnie, dit-elle; mais la grande connoissance qu'il avoit du mrite des
hommes m'a cot bien cher; il choisit M. d'Atis, et il ne pouvoit
faire autrement, pour aller tablir le roi de Portugal. La vrit
est qu'Atis avoit fait ici un grand exploit, car il avoit tu un des
portiers du Pont-Rouge pour ne pas payer un double. Il alla en
Portugal, o la disette de gens le fit considrer; il y fut tu
commandant quelques corps de Franois en petit nombre. Aprs sa mort,
le Roi envoya son ordre  son fils, et donna pension  la mre. Elle
se disoit veuve d'un gnral d'arme et d'un gouverneur de province;
et, allant consoler madame la marchale de Gubriant, c'toit environ
en mme temps: Ah! madame, lui dit-elle, vous avez perdu le hros du
Rhin, et moi j'ai perdu le hros du Tage! Or, comme elle faisoit chez
elle l'oraison funbre de son hros, dont elle ne faisoit que
d'apprendre la perte, sa soeur Du Menillet, autre savante, s'amusoit
avec quelqu'un au coin du feu  dmler l'intrigue du Cid.

Elle faisoit, disoit-elle, lit  part, quoiqu'elle n'et qu'un seul
enfant, parce que M. D'Atis toit d'une trop bonne maison pour faire
des gueux. Jamais elle n'a appel sa cuisine, quoique fort mdiocre,
que des offices. Elle a montr vingt ans durant jusqu' sa mort le
plan d'une maison magnifique qu'elle devoit faire btir. Un jour
qu'elle parloit de cela, je ne sais quel sot, car il falloit qu'elle
rencontrt une fois en sa vie quelqu'un qui lui damt le pion en fait
de phbus, je ne sais quel impertinent, voyant que son fils avoit t
taill, lui dit srieusement, pensant lui dire une belle chose, que
tout contribuoit  contenter la passion qu'elle avoit de btir, et
qu'il n'y avoit pas mme jusqu'aux reins de monsieur son fils qui ne
lui voulussent fournir des pierres pour ses btiments.

Ce fils toit assez grand et assez dbauch. Elle ne le vouloit pas
laisser aller  la guerre: il s'en alla un beau matin en Hollande sans
lui dire adieu: Ah! disoit-elle, il toit bien difficile de retenir
ce jeune lion. En Hollande, il empruntoit de l'argent  l'ambassadeur
de Portugal, et disoit: Ma putain de mre ne me donne rien. De l il
alla en Portugal, o il mourut de trois coups d'pe, aprs avoir tu,
 ce qu'elle dit, le capitaine d'une compagnie de chevau-lgers et mis
le lieutenant hors de combat. On le voulut porter dans un couvent de
religieux l auprs. Ces religieux ne vouloient recevoir personne;
mais, ds qu'il se fut nomm: C'est, dirent-ils, le fils de ce
gnreux Franois? qu'il vienne. Il mourut l de ses blessures, qui
toient toutes par devant. Le pre et le fils, ajoutoit-elle, me
cotent plus de cent mille livres, et je perds la terre d'Atis, qui
toit substitue  ce pauvre garon.

Elle, qui s'en toit plainte mille et mille fois durant sa vie, aprs
qu'il fut mort, en disoit des merveilles; c'toit la plus grande perte
du monde. Il me dit, disoit-elle, un peu devant que de s'en aller,
une chose qui mrite d'tre grave en lettres d'or sur le marbre. Je
lui reprochois ses dettes; il me dit: Je n'en ferai plus; mais,
promettez-moi de payer celles que j'ai faites; car, quoique je n'aie
pas l'ge, il n'y a point de minorit devant Dieu.

Elle disoit d'un pauvre livre du pre Du Bosc sur la matire de la
grce, dont l'ptre au cardinal Mazarin avoit t toute refaite par
Patru: Le livre est bon, mais l'ptre est ridicule. Elle disoit au
mme pre Du Bosc: C'est l'opinion de _Molinus_.--Vous m'excuserez,
rpondit-il, c'est celle de _Jansenia_.

Je fus une fois chez elle avec Patru; elle nous dit qu'une sotte
femme qu'on appeloit madame d'Atis (elle ne croyoit pas dire si vrai),
avoit fait deux rflexions sur le cardinal Mazarin: l'une, qu'il
avoit invent le _hoc_, que la France toit bien malheureuse d'tre
gouverne par un homme qui avoit le loisir d'inventer des jeux;
l'autre, qu'il avoit mis sa bibliothque au-dessus de ses curies, et
que c'toit parfumer les Muses avec du fumier.

Elle mourut en 1656, et un certain pdant gascon, nomm Solon, qui
toit son domestique, on ne sait pourquoi, prit la peine de voler sa
cassette quand il vit la dame  l'extrmit.




M. DE BELLEY[207].


L'vque de Belley toit fils d'un M. Le Camus-Pont-Carr, qui avoit
t intendant des finances. Quand il toit  son vch, en Bresse, il
voyoit M. de Genve, Franois de Sales, qu'on a batifi depuis. Ce
saint homme un jour s'tant plaint  lui de ce qu'il n'avoit plus de
mmoire: Pour moi, lui dit-il, j'ai autant de mmoire que jamais,
mais je manque un peu de jugement.--Vraiment! dit l'autre, vous tes
un vrai Isralite auquel il n'y a point de fraude[208].

  [207] Jean-Pierre Camus, vque de Belley, n  Paris en 1582,
  mort en 1652.

  [208] Cet aveu naf, qui n'est pas sans fondement, est bien dans
  le caractre de simplicit de ce vertueux prlat.

En prchant  Saint-Magloire, le jour de ce saint, il prit ce texte:
_Meam gloriam non dabo_ (je ne donnerai point ma gloire); et il joua
toujours l-dessus.

Une fois, en prchant devant M. d'Orlans, il dit que les bonnes
intentions ne suffisoient pas; que cela toit bon pour Dieu, en qui
vouloir et faire n'toient qu'une mme chose. Par exemple,
monseigneur, on dira quand vous n'y serez plus, car les princes
meurent comme les autres hommes: M. d'Orlans avoit les meilleures
intentions du monde, mais il n'a jamais su rien faire qui vaille. Il
y avoit l quelques vques qui firent ce qu'ils purent pour irriter
M. d'Orlans; au lieu de cela, il manda  M. de Belley qu'il l'iroit
encore entendre le lendemain. Le bonhomme se douta de quelque chose,
ou peut-tre en eut-il avis. Il prcha, et se mit  parler des curs.
Quand un cur ne rside point, qu'il ne veut point obir, on a
recours  monseigneur son vque; on crit  monseigneur  Paris,
qu'un tel, etc. Monseigneur fulmine, etc. Voil qui est bien, cela;
voil qui est selon les canons. Mais monseigneur le prlat qui ne
rsidez point, que peut-on dire de vous? M. d'Orlans rioit comme un
fou, et les pauvres vques, car ils y toient, toient dans la plus
grande confusion du monde.

Enfin, il permuta son vch pour d'autres bnfices de peu de valeur;
mais ce ne fut pas pour faire le courtisan  Paris. Il avoit du bien
de patrimoine; il en pargnoit tout le revenu  cinq cents livres
prs, et, avec celui de ses bnfices, il le donnoit tout aux pauvres.
De ces cinq cents livres, il payoit pension  l'hpital des
Incurables, o il s'toit retir pour assister les malades. Il n'y
avoit point de valet, couchoit sur une paillasse pique; un de ceux de
la maison le servoit, et avoit soin de lui donner un caleon des
pauvres quand il falloit mettre le sien  la lessive, car le bon
prlat n'en avoit qu'un. Il se retiroit  cinq heures, et personne ne
le voyoit; il alloit l't passer quelques jours chez M. de Liancourt,
et ailleurs toit toujours gai, mais se retiroit rgulirement  cinq
heures.

Les moines, qui le hassoient comme la peste,  cause du livre
intitul: _De l'ouvrage des Moines_[209], qu'il a fait contre eux, ont
pluch bien exactement sa vie; mais ils n'y ont jamais trouv 
mordre.

  [209] C'est un Commentaire sur le livre de saint Augustin. (T.)

Il lui prit une fantaisie autrefois de faire des romans spirituels
pour dtourner de lire les profanes. Cette vision lui vint quand
_l'Astre_ commena  parotre. Il faisoit un petit roman en une nuit,
et il en a beaucoup fait. C'est un des hommes de France qui a le plus
fait de volumes.

Il prchoit un peu  la manire d'Italie; il bouffonne sans avoir
dessein de bouffonner; il fait des pantalonnades quelquefois; mais il
reprend bien les vices, et est toujours dans le bon sens. Un jour, il
rencontra en son chemin le chevalier Bayard; il ne fit plus que parler
de lui, et oublia tout le reste. Une autre fois il fit je ne sais
quelle comparaison d'un berger qui paissoit ses brebis dans un vallon;
il se mit  dcrire ce vallon, puis un bois, puis un ruisseau, et  la
fin, revenant  lui: Messieurs, dit-il, je vous ai mens bien loin;
mais je vous y ai mens par des chemins bien agrables.

Le cardinal de Richelieu lui envoya un brevet de conseiller d'tat, et
ensuite deux mille francs pour une anne de sa pension; il les
refusa. Ah! dit le cardinal, je ne le croyois pas si dsintress!
Et ensuite il l'envoya chercher: Il faut que nous vous canonisions,
monsieur de Belley, lui dit-il.--Je le voudrois, monseigneur, nous
serions tous deux contents; vous seriez pape, et je serois saint.

Il refusa un vch que M. de Chavigny lui vouloit faire donner,
disant qu'il en toit indigne, et que c'toit pour cela qu'il s'toit
dfait du sien.

Le cardinal de Richelieu, qui avoit trouv cet homme plaisant,
l'envoyoit quelquefois qurir, mme de Ruel, quand il toit las de
Bois-Robert et de tous les autres divertissements; car bien souvent il
lui est arriv de dire  Bois-Robert: Ah! mon Dieu! le mchant
bouffon! mais ne sauriez-vous me faire rire? C'toit comme ce noble
Vnitien qui disoit: _Sta cosa  troppo seria, buffon malinconico, fa
me rider_. Il envoyoit aussi chercher quelquefois le pre Bernard, qui
toit un fou de dvotion, et lui faisoit conter l'histoire des
prisonniers et des pendus qu'il avoit assists au supplice. Ce pre
Bernard avoit t autrefois trs-dbauch; puis il s'toit jet dans
la dvotion, faute de bien, et son zle et son emportement l'avoient
canonis parmi le peuple avant sa mort. Il prchoit dans les salles et
sur l'escalier de la Charit, et une fois il dit: Il faut finir, car
voil l'heure qu'on va pendre un pauvre _passement d'argent_, et se
mit  crier un demi-quart-d'heure: _Passement[210] d'argent_. A sa
mort on vendit trois ou quatre guenilles qu'il avoit au poids de l'or.
Il avoit laiss ses souliers  un pauvre homme; les dames les lui
mirent en pices pour en avoir chacune un morceau, et lui donnrent de
quoi avoir des souliers pour le reste de sa vie. Pour faire le conte
bon, on disoit qu'une d'elles avoit achet son prpuce tout ce qu'on
avoit voulu. Quelque temps durant, on disoit qu'il se faisoit des
miracles  son tombeau; enfin, cela se dissipa peu  peu. Il disoit
que le cardinal l'avoit reu comme un prtre, et M. le chancelier
comme un valet de bourreau.

  [210] Il faut l'_e_ ouvert. (T.)

Revenons  M. de Belley. Quand M. d'Orlans alla loger au Luxembourg,
il le fit prcher. Cela ne lui toit arriv il y avoit long-temps, car
les moines avoient eu assez de crdit pour lui faire dfendre la
chaire. On dit que M. d'Orlans, le jour de la Passion, tant au
sermon entre La Rivire et Tuboeuf, qui toient pourtant assez
loigns de lui, il dit, comme s'il et parl  Jsus-Christ: Je vous
vois l, Monseigneur, entre deux brigands. Prchant le Carme dans le
cabinet de Madame, en parlant des femmes qui se faisoient porter leur
robe: Je conseillerois, dit-il, aux pages et aux laquais qui leur
lvent la queue, de leur lever aussi la chemise, et de leur donner le
fouet.

Ayant vu prcher M. de Grasse sur la matire de la grce, il dit:

     Voil un sermon de la Grce,
     Prononc de fort bonne grce
     Par monsieur l'vque de Grasse,
     Qui n'a pas la mine trop grasse.

Il persvra et mourut aux Incurables en 1652.




M. PAVILLON[211].


Je dirai un mot de M. Pavillon de Paris, vque d'Alet en Languedoc,
qui n'a d'ordinaire ni cheval ni mule, et donne tout son revenu aux
pauvres. Il apaise les querelles, il court aprs les gentilshommes qui
ont pris la campagne. Ce n'est point un cagot. Un seigneur de son
diocse, homme de coeur, se vouloit retirer du monde: Gardez-vous-en
bien, lui dit-il, vous tes utile au monde, vous y donnerez bon
exemple, vous apaiserez les querelles. Et en effet, il l'y fit
demeurer.

  [211] Nicolas Pavillon, vque d'Alais (que Tallemant et ses
  contemporains crivoient autrement), mourut le 8 dcembre 1677.
  Ce vertueux prlat rsista avec beaucoup de force aux entreprises
  de Louis XIV, pour l'extension de la rgale.




M. GAUFFRE.


Un matre des comptes, fils d'un procureur des comptes, nomm Gauffre,
prit la place du pre Bernard, et fit son Oraison funbre, o il
concluoit toujours que le Pre Bernard toit fou, sans expliquer
autrement que c'toit _stultus propter Christum_. Ce M. Gauffre toit
amoureux d'une femme, qui depuis a t madame de Mauric[212], et par
dsespoir il se jeta dans la dvotion. Ce qu'il a fait de plus
remarquable, c'est que s'tant commis un meurtre dans Notre-Dame, il
fit l'amende honorable pour le criminel qu'on ne tenoit pas, et fut la
corde au cou dans l'glise.

  [212] M. de Mauric toit un vieux conseiller d'Etat. (T.)




LE GNRAL DES CAPUCINS.


Il passa, en 1647, un Italien  Paris qui toit gnral des Capucins,
et en grande rputation de saintet. Le pape Innocent X lui avoit
ordonn de donner sa bndiction  quiconque la lui demanderoit. Le
peuple toit si persuad de la saintet de cet homme, qu'il lui fallut
donner des gardes pour empcher qu'on ne lui coupt tous ses habits;
mais il ne faut pas s'tonner de cela aprs ce que je m'en vais
crire.

Il y avoit sur le pont Notre-Dame une enseigne de Notre-Dame, comme il
y en a en plusieurs lieux; durant un grand vent, je ne sais quels sots
se mirent en tte qu'ils avoient vu cette image aller d'un bout 
l'autre du fer o elle toit pendue; chose qui ne se pouvoit
naturellement, car le vent peut bien faire aller une enseigne de ct
et d'autre, ou l'arracher tout--fait, mais non pas la faire couler
le long de ce fer. Aprs cela, ils s'imaginrent qu'elle avoit pleur
et jet du sang; enfin cela alla si loin, que M. de Paris fut
contraint de se la faire apporter, de peur qu'on n'en ft une
Notre-Dame  miracles. Pour une bonne fois, il devoit dfendre de
mettre des choses saintes aux enseignes, comme la Trinit et autres
semblables.

Un fou de cabaretier de la rue Montmartre avoit pris pour enseigne la
_Tte-Dieu_; le feu cur de Saint-Eustache eut bien de la peine  la
lui faire ter: il fallut une condamnation pour cela.




LE MARCHAL DE L'HOPITAL.


Il est le second fils de M. de Vitry, qui quitta le parti de la Ligue
le premier; l'an fut le marchal de Vitry. Depuis tant bien avec
Henri IV, dont il toit capitaine des gardes, comme il appeloit ses
deux fils Franois et Nicolas, le Roi ne les appeloit jamais
autrement.

Le pre, sur ses vieux jours, s'tant retir, Nicolas, puisque Nicolas
y a, fut si fou que de quitter l'abbaye de Sainte-Genevive, dont il
toit pourvu, et l'assurance de l'vch de Meaux. On dit qu'il et eu
cent vingt mille livres de rente en biens d'glise, et cela  Paris,
ou aux portes de Paris, pour se contenter d'une lgitime de quatre
mille livres de rente tout au plus; mais il se sentoit port aux
armes. Dans ce dessein, toutes choses tant paisibles en France, il
demanda la permission  son pre d'aller voyager, en attendant les
occasions de guerre que la France lui prsenteroit, et que ce seroit
toujours du temps utilement employ. Je commencerai, ajouta-t-il par
l'Espagne, si vous le trouvez  propos. Le pre y consent; mais il
l'avertit de prendre garde d'tre reconnu, car vous savez bien,
ajouta-t-il, que j'ai donn autrefois un soufflet  un seigneur
espagnol, en prsence de la boiteuse de Montpensier,  Paris, parce
qu'il m'accusoit de n'tre pas ferme dans le parti. Ce seigneur est
d'ge  vivre encore, et apparemment il sera  la cour. A Madrid, ce
mme seigneur reconnut un gentilhomme nomm le capitaine Champagne,
qui toit avec M. Du Hallier (c'est ainsi qu'on appeloit alors le
marchal). Il avoit vu ce capitaine avec M. de Vitry, durant la Ligue.
L'Espagnol lui fit de grandes caresses, et voulut savoir o logeoit
son matre; le capitaine le lui dit, ne croyant pas qu'on pt deviner
qu'il toit fils de M. de Vitry; mais l'Espagnol pntra cela
aisment, l'alla voir le lendemain, et lui fit tant de civilits et
d'offres de service, que M. Du Hallier, en lui rendant sa visite, ne
put se cacher plus long-temps, et lui dit son nom et son dessein, et
qu'avant huit ou dix jours il faisoit tat de partir pour aller voir
toutes les belles villes d'Espagne. Ce seigneur le rgala, et le jour
de son dpart, aprs lui avoir fait des excuses de ne pouvoir
l'accompagner  cause qu'il toit oblig de suivre le Roi, il lui
laissa un paquet plein de lettres du Roi  tous les gouverneurs des
lieux o notre voyageur devoit passer. Partout on lui rendoit mille
honneurs, et enfin il fut oblig de passer incognito.

J'ai dit ailleurs que ce fut lui qui tua le marchal d'Ancre.
Lauzires, cadet de Themines, disoit tout haut, parlant du marchal de
Vitry: Ne me donnera-t-on jamais personne  assassiner tratreusement
et mchamment pour me faire aprs marchal de France?

La grande fortune des deux frres vient de cette belle action, car,
sans parler de l'an, M. de L'Hpital a gagn  la cour quarante
mille cus de rente. Sa femme,  la vrit, avoit quelque chose. Il a
eu plusieurs emplois; il a t gouverneur de Bresse et de Lorraine,
ensuite command de petites armes avant que d'tre marchal de
France. C'est un homme d'humeur douce, svre  ceux qui s'en font
accroire, et qui a empch le dsordre quand il a eu l'autorit. Il
est d'une conversation mdiocre, et il conte navement ce qu'il a vu
et ce qui lui est arriv, comme quand il dit que les gens du poil
(roux) dont il avoit t en sa jeunesse avoient de l'avantage quand
ils vieillissoient. C'est un vieillard qui n'a pas mauvaise mine; mais
il ne l'a pas fort releve, et c'est un gnie assez mdiocre pour
toutes choses, mais pitoyable sur le chapitre de l'amour.

Il a t fou d'une certaine madame de Vilaine, vilaine de nom et
d'effet, et jusque-l que trois ou quatre jeunes gens de la cour
ayant, par folie, gage  qui en feroit le plus en une nuit, aprs
avoir pris des drogues pour cela, on dit que ce fut elle qui leur
servit de quintaine. Il en mourut deux, je pense, et les autres furent
bien malades.

Il fut comme accord avec une soeur du marchal d'Aumont
d'aujourd'hui, veuve de M. de Sceaux[213], secrtaire d'tat, belle,
jeune, et qui avoit cent mille cus et un douaire de huit mille livres
par an. Il n'y avoit plus qu' signer; il y alloit, quand il trouva
madame de Vilaine en chemin, qui, l'appelant _infidle Birne_[214],
le fit revenir, et il s'envoya excuser. Cette veuve pousa depuis le
comte de Lannoi[215], et leur fille a t la premire femme de M.
d'Elbeuf[216] d'aujourd'hui. Cette madame de Vilaine le possda encore
trois ans. Cette femme devint grosse durant l'exil de son mari, car il
fut relgu  Raguse. Pour couvrir cela, elle fit le voyage, et ne
revint qu'aprs tre accouche. On ne disputa point l'tat de son
fils. C'est ce fou de marquis de Vilaine que nous voyons partout. Ce
n'est pas le vrai Vilaine du pays du Maine; ils sont de la ville, mais
de famille ancienne: le pre avoit t de quelque cabale. Pour
l'accompagner  Raguse, elle mena avec elle un Italien nomm Benaglia,
commis de M. Lumagne. Ce garon, qui n'avoit vu pre ni mre depuis
vingt-cinq ans, passa aux portes de leur ville sans y entrer, disant
que ce n'toit pas pour cela qu'il toit venu en Italie. On conte de
lui que quand on le menoit pour deux mois aux champs, il portoit
soixante paires de chaussons, et ainsi du reste. Il fut deux ans sans
parler, puis tout d'un coup il parla fort bien franois; on s'en
tonna. C'est, dit-il, que je n'ai point voulu parler que je ne susse
bien la langue.

  [213] Anne d'Aumont, veuve d'Antoine Potier, seigneur de Sceaux.

  [214] Allusion  la princesse Olympie, abandonne par Birne sur
  une plage dserte. (_Orlando furioso, canto 10._)

  [215] Charles, comte de Lannoi, conseiller d'tat, premier
  matre-d'htel du Roi, gouverneur de Montreuil, mourut en 1649.

  [216] Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf, pousa, en 1648, Anne
  lizabeth, comtesse de Lannoy, veuve de Henri Roger Du Plessis,
  comte de La Roche-Guyon. Il la perdit le 3 octobre 1654.

Aprs cela, il devint amoureux de madame Des Essars[217], que le
cardinal de Guise,  ce qu'elle prtendoit, venoit de laisser veuve
avec trois ou quatre enfants: l'abb de Chailly, le comte de
Romorantin, le chevalier de Lorraine et madame de Rhodes[218]. Pour
l'amour d'elle, le cardinal de Guise donna un soufflet  M. de Nevers
dans la contestation du prieur de La Charit, o elle avoit quelques
prtentions pour son fils[219].

  [217] Charlotte Des Essars, dame de Sautour, comtesse de
  Romorantin, marie au marchal de L'Hpital.

  [218] _Voyez_ Dreux Du Radier, _Histoire des reines et rgentes_,
  article de Charlotte Des Essars, comtesse de Romorantin.

  [219] Voyez _les mmoires de Marolles_, pag. 45 de l'dition
  in-folio, et Dreux Du Radier au lieu dj cit.

C'est d'elle que veut parler Maynard quand il dit:

     Et la pauvrette s'est donne
     D'un ... tout au travers du corps;

car on dit que, pour se consoler de la mort du cardinal, elle coucha
avec un valet-de-chambre qui lui ressembloit. Elle toit fille de
madame de Cheny, de la maison de Harlay[220], qui tant veuve eut une
galanterie avec un M. de Sautour de Champagne, d'o vint madame Des
Essars, qui se disoit lgitime, mais il n'y avoit jamais eu de
mariage.

  [220] Charlotte de Harlay, veuve de Jean de La Rivire, seigneur
  de Cheny, bailly de Sens, toit fille de Louis de Harlay,
  seigneur de Cesy et de Champvallon, et de Louise de Carre (ou
  Car), dame de Saint-Quentin. D'aprs le Pre Anselme, qui n'est
  pas suspect de trop de complaisance, elle auroit pous Franois
  Des Essars, seigneur de Sautour, lieutenant de roi en Champagne,
  et de cette alliance seroit issue la comtesse de Romorantin.
  Tallemant est d'une opinion contraire.

Beaumont-Harlay, allant en ambassade en Angleterre, y mena sa femme
et cette fille aussi qu'il tira de religion: elle s'appeloit
alors mademoiselle de La Haye; elle devint grande et si belle
qu'il n'y avoit que madame Quelin et madame la Princesse qui en
approchassent[221]. Elle eut deux filles, madame de Fontevrault et
madame de Chelles[222]. Madame la Princesse avoit plus d'agrment que
pas une, mais les deux autres toient plus belles: madame de
Beaumont[223] en toit terriblement jalouse.

  [221] Voir tome 1, p. 105 et 106.

  [222] Marie Moreau, femme de Nicolas de Harlay, seigneur de Sanci
  et de Beaumont, ambassadeur en Allemagne et en Angleterre,
  colonel-gnral des Suisses, etc., etc. Elle mourut en 1629.

  [223] La comtesse de Romorantin eut deux filles du Roi,
  Jeanne-Baptiste de Bourbon, abbesse de Fontevrault, en 1637, et
  Marie Henriette de Bourbon, abbesse de Chelles, en 1627. (_Voyez_
  le Pre Anselme, t. 1, p. 151.)

Henri IV, ds le temps que mademoiselle de La Haye toit en
Angleterre, out parler de cette beaut; quand elle fut ici, il fit
son trait pour trente mille cus, je pense; aprs cela elle se nomma
madame Des Essars, disant que c'toit une terre de M. de Sautour, son
pre. On dit qu'elle se faisoit frotter par tout le corps par trois ou
quatre gros coquins, et aprs, les pores tant bien ouverts, elle
s'oignoit depuis les pieds jusqu' la tte de cette pommade qu'on
appelle encore _la pommade de madame Des Essars_: rien ne fait la
peau si douce.

Elle avoit une antipathie naturelle pour les chtrs, et quand elle en
voyoit un, si elle ne s'vanouissoit pas, il ne s'en falloit gure.

Le feu Roi voyant M. Du Hallier pris de cette femme, dit: Il ne
sauroit aimer qu'une _vilaine_. Ce n'toit que pour l'me cette
fois-l, car elle toit encore belle. Comme il ne se pouvoit rsoudre
 l'pouser, elle l'alla trouver sur le chemin de Lyon, quand le Roi y
fut si malade, et le soir aprs souper, quand ils furent seuls, elle
prit un couteau, et lui dit qu'elle le tueroit, s'il ne lui promettoit
de l'pouser le lendemain matin; il le promit; pensez que ce ne fut
pas par frayeur. En effet, il l'pousa, et disoit que p..... pour
p....., il aimoit mieux celle-l qu'une autre. Au sortir d'une grande
maladie, elle fut travaille d'une insomnie qui dura long-temps. Un
jour, comme elle s'en plaignoit, un Jsuite assez gaillard, nomm le
Pre Geoffroy, lui dit en riant: Madame, j'ai remarqu qu' mes
sermons vous n'en faisiez qu'un article: vous dormiez depuis le texte
jusqu' la bndiction; voulez-vous que nous voyions tout--l'heure
s'ils auroient encore la mme vertu, et en mme temps, il dit: _In
nomine Domini_, etc. Il prche, elle s'endort, et dormit toujours bien
depuis. Madame de Clermont d'Entragues, la bonne amie de madame de
Rambouillet, alloit sans cesse au sermon, et y dormoit aussi sans
cesse, puis ne dormoit point la nuit. On disoit que c'toit la
personne du monde qui avoit le plus couru de sermons, et qui en avoit
le moins ou.

Il a deux neveux qui ont aussi fait des mariages avec des personnes o
il y avoit  refaire. Persan-Bournonville a quitt une bonne abbaye
pour la Chazelle, et Vitry a pous la petite de Rhodes, dont la
naissance toit si peu certaine qu'il fallut donner vingt mille cus 
Senecterre pour l'empcher de prendre requte civile.

La feue marchale gouvernoit absolument son mari, lui faisoit traiter
ses enfants de princes: elle n'en a point eu de lui; et, pour frustrer
M. de Vitry, elle lui faisoit vendre ses terres et en acheter
d'autres, afin qu'ils fussent acquts de la communaut. Il avoit mme
accord la petite de Romorantin, fille d'un fils de la marchale, au
fils de M. de Brienne; mais, depuis, ce mariage se rompit.

Cette extravagante se faisoit servir sept  huit potages dans des
bassins, et aprs on apportoit un poulet d'Inde, deux poulets et une
fricasse, et au dessert, un fromage mou et des pommes ou des
confitures. Elle s'avisa, en 1650, de se vouloir purger au printemps,
et dit au fils de son apothicaire, dont le pre venoit de mourir:
Faites-moi une mdecine comme votre pre faisoit. On ne sait si ce
garon fit quelque quiproquo, mais tant il y a qu'elle y fut plus de
cinquante fois, fit bien du sang, et pensa rendre tripes et boyaux.
Enfin, elle mourut l'anne suivante; son mari trouva assez de dettes,
 quoi il ne s'attendoit pas. Il n'y avoit point d'ordre avec cette
femme, et de plus, il lui falloit toujours quelqu'un qui sans doute
vouloit tre bien pay. A Vitry, dont il toit gouverneur particulier,
quoiqu'il ft seul lieutenant de roi sous M. le prince de Conti,
cette vieille _dagorne_[224] fit semblant de vouloir montrer quelque
chose  un jeune cavalier qui avoit dn avec le marchal; et quand
elle se vit seule avec ce garon: Tr...... moi, lui dit-elle.--Allez
au diable, vieille chienne, lui rpondit-il; allez chercher ailleurs.

  [224] _Dagorne_, terme populaire et injurieux qu'on dit  une
  femme vieille, laide et de mauvaise humeur. (_Dictionnaire de
  Trvoux._)




MENANT ET SA FILLE.


C'toit un homme d'affaires dont on conte d'assez plaisantes choses.
Au commencement de sa fortune, il s'associa avec un nomm Alix. Menant
voulut tenir la bourse, et quand ce fut  rendre compte, il fit un si
gros cahier de frais que l'autre ne put s'empcher d'en murmurer, et
de dire qu'il n'aimoit pas qu'on le dupt. Menant s'en tint si
offens, qu'il lui dit qu'il le vouloit voir l'pe  la main:
Volontiers, dit l'autre. Les voil bien chauffs: cependant ils
prennent six semaines de temps pour mettre ordre  leurs affaires;
pendant ce temps-l, Menant estocadoit tous les jours contre la
quenouille de son lit, et le jour du combat tant venu, ils vont tous
deux au Pr-aux-Clercs. Comme ils furent en prsence, Menant demanda 
Alix s'il toit en l'tat o un homme de bien devoit tre, et en mme
temps il dboutonna son pourpoint; l'autre marchandoit: Menant
l'approche, et lui trouve une main de papier sur l'estomac. Le voil
 l'appeler lche et poltron; Alix lui rpond qu'il et t bien sot
de se mettre en danger pour une badinerie. Le diable emporte le duel!
dit-il; j'aime mieux vous passer votre cahier, et tez-vous cette
folie de la tte. Menant se laisse persuader, et de ce pas ils
allrent djener ensemble.

Long-temps aprs, Menant eut un grand procs contre un nomm Bajasson
et contre un nomm Parnajon. Cette affaire lui avoit tellement frapp
la cervelle, que la premire chose qu'il disoit aux gens, c'toit: Je
ruinerai Bajasson, et je ferai pendre Parnajon. Ce Bajasson avoit
mari sa fille avec feu M. Bignon, avocat-gnral au Parlement: cela
faisoit qu'il n'esproit pas pouvoir le faire pendre. Enfin M. Bignon
avec Berger, frre de Menant, conseiller au Parlement, rsolut de
faire un si gros compromis pour mettre cette affaire en arbitrage, que
personne ne s'en pt ddire. Pour tiers, il trouva ce M. Alix, dont
nous venons de parler. Alix, qui connoissoit le plerin, leur remontra
que s'ils ne donnoient  Menant quelque chose plus qu'il ne lui
appartenoit, ils n'en viendroient jamais  bout. Cela fut fait comme
il l'avoit dit; mais Menant ne s'en contenta point, et ne se voulut
point tenir  la sentence arbitrale; il allguoit pour ses raisons que
Bignon toit un finet, Berger une grosse bte, et qu'Alix se souvenoit
peut-tre de leur duel.

L'ge le rendit plus extravagant, et sur ses vieux jours il
s'imaginoit tous les ans, durant deux ou trois mois, qu'il toit dans
le nant. Une fois, il allguoit en pleine audience, pour une
ouverture  une requte civile, que sa partie avoit fait donner cet
arrt pendant qu'il toit dans son _nant_.

En colre contre Monceau, son gendre, et le frre de Monceau, gendre
de M. Rambouillet[225], parce qu'ils avoient pris la ferme des Aides
qu'il vouloit avoir, et le conseil le traitoit de fou, il alla trouver
M. Rambouillet, et lui dit qu'il avoit une petite grce  lui
demander: C'est que vous ne trouviez pas mauvais que je fasse pendre
votre gendre avec le mien, car ils ne valent rien tous deux.

  [225] Ce financier clbre toit le pre d'Antoine Rambouillet de
  La Sablire, auteur de madrigaux fins et spirituels, et mari de
  la clbre madame de La Sablire. Le pre avoit cr dans le
  hameau de Reuilly, au faubourg Saint-Antoine, un magnifique
  jardin, dont il ne reste plus que la porte d'entre. Sa famille
  toit allie  celle de Tallemant; elle toit tout--fait
  distincte de la maison d'Angennes de Rambouillet. (_Voyez_ la Vie
  de La Sablire  la tte de l'dition de ses _Posies diverses_,
  publies par M. Walckenaer; Paris, Nepveu, 1825.)

Il avoit prt autrefois au feu Roi, dans une affaire pressante,
jusqu' quatre cent mille livres, qui furent portes  l'Epargne.
Plusieurs fois, on lui voulut donner des assignations sur d'autres
fonds; mais il vouloit tre pay  l'Epargne, o l'on ne paie que de
petites parties. Il s'y opinitra si bien qu'il n'en toucha jamais un
sou. Comme le feu Roi toit  l'extrmit, Menant alla trouver
messieurs du conseil, et leur dit qu'ils n'avoient point de charit,
de laisser mourir le Roi sans faire restitution.

Il avoit une fille qui, ds l'ge de dix ans, fut cajole par ce La
Valle, qui a t depuis l'homme du Roi auprs du marchal de La Mothe
en Catalogne. C'toit un huguenot, fils d'un officier de feu M. le
prince de Cond, qui fut empoisonn  Saint-Jean d'Angely. Il avoit
gagn une gouvernante qui lui faisoit donner des rendez-vous par cet
enfant dans l'curie. La mre n'toit qu'une bte; la fille avoit
quatorze ans, et la chose toit si publique qu'on ne croyoit pas que
personne voult penser  une fille de qui on disoit tant de sottises.
Un des plus riches garons de Charenton, nomm Monceau, y pensa. La
Valle lui fit un jour belle peur, car comme il connoissoit toute la
cour, M. de Montmorency et M. de Monat lui prtrent des gens pour
pouvanter son rival; on en informa, et on passa outre. La mre du
garon alla s'en conseiller  tous ses amis; personne ne lui conseilla
de faire ce mariage: il fut conclu pourtant. La Valle demanda des
dpens, dommages et intrts; car il avoit toujours doubl ses
manteaux de panne bleue  cause que c'toit la couleur de la
demoiselle, et il avoit beaucoup dpens  faire broder ses manteaux
de doubles _M_, pour dire _Marie Menant_. Cela s'accommoda, et le
lendemain des noces, la belle-mre montra  tout le monde les marques
du pucelage aux draps, en disant: Si on ne les y avoit point
trouves, on l'et renvoye chez ses parents.




LE MARCHAL DE GASSION[226].


Le marchal de Gassion toit d'une bonne famille de la robe. Son aeul
toit second prsident du parlement de Navarre. Comme il toit
huguenot, on lui disputa cette place qui lui appartenoit par
anciennet; mais il s'avisa d'un bon expdient. Un dimanche, tant
parti de chez lui pour aller au prche, au lieu d'y aller il alla  la
messe, en disant: N'y a-t-il que cela  faire? Mais il ne continua
pas, et n'alloit ni  prche ni  messe. Il exera par commission la
charge de premier prsident, car Henri IV, par quelque considration,
ne la lui voulut pas donner en titre. Son fils an le suivit, et
possde aujourd'hui cette charge[227].

  [226] Jean de Gassion, n  Pau en 1609, tu devant Arras en
  1647.

  [227] Les neveux du marchal, qui portent l'pe, fils du
  prsident son frre, ont fait faire sa Vie trop ample et
  misrablement crite par l'abb de Pure. Ils affectent de faire
  passer leur maison pour tre d'ancienne noblesse, et font une
  gnalogie telle qu'il leur plat. (T.)

La mre du marchal toit une bossue, qui ne manquoit pas d'esprit et
faisoit la goguenarde. On dit qu'un jour elle vit une femme qui
boitoit des deux cts: Hola! lui dit-elle, ma commre, vous qui
allez de ct et d'autre (et en disant cela elle la contrefaisoit),
dites-nous un peu des nouvelles.--Dites-nous-en vous-mme, vous qui
portez le paquet, lui rpondit cette femme. On fait ce conte de
plusieurs personnes, et on en a mme fait une pigramme.

Gassion toit le quatrime garon, et avoit un cadet. Aprs qu'il eut
fait ses tudes, on l'envoya  la guerre; mais on ne le mit pas
autrement en bon quipage. Son pre lui donna pour tous chevaux un
vieux courtaut, qui pouvoit bien avoir trente ans: il n'y avoit plus
que celui-l en tout le Barn, et on l'appeloit par raret _le
courtaut de Gassion_. Il y a apparence que le jeune homme n'toit
gure mieux pourvu d'argent que de monture. Le gentil coursier le
laissa  quatre ou cinq lieues de Pau: cela n'empcha pas qu'il
n'allt jusqu'en Savoie, o il se mit dans les troupes du duc de
Savoie, le bossu, car alors il n'y avoit point de guerre en France.
Mais le feu Roi ayant rompu avec ce prince, tous les Franois eurent
ordre de quitter son service: cela obligea notre aventurier  revenir
au service du Roi. A la prise du Pas de Suze, il fit si bien, n'tant
que simple cavalier, qu'on le fit cornette; mais l'accommodement fut
bientt fait entre le Roi et le duc, et la compagnie dont il toit
cornette casse, il vient  Paris, demande une casaque de
mousquetaire; on la lui refuse  cause de sa religion. De dpit il
passe avec quelques Franois en Allemagne; et quoique dans la troupe
il y et des gens plus qualifis que lui, sachant parler latin, on le
prit partout pour le principal de sa bande. Un de ceux-l fit les
avances d'une compagnie de chevau-lgers qu'ils vinrent lever en
France pour le roi de Sude. Il en fut le lieutenant: son capitaine
fut tu, le voil capitaine lui-mme. Il se fit bientt connotre pour
homme de coeur, et de telle sorte qu'il obtint du roi de Sude qu'il
ne recevroit l'ordre que de Sa Majest seule. Ce fut  la charge de
marcher toujours  la tte de l'arme, et de faire, en quelque sorte,
le mtier d'enfants perdus. Dans cet emploi il reut ce furieux coup
de pistolet dans le ct droit, dont la plaie s'est rouverte par
plusieurs fois, tantt avec danger de sa vie, tantt cette ouverture
lui servant de crise aux autres maladies, car il en eut plusieurs, et
une mme un peu avant sa mort[228].

  [228] Il s'toit fait traiter de ce coup avec la poudre de
  sympathie; cela lui laissa un sac. (T.)--La poudre de sympathie
  est une des fables les plus ridicules de la mdecine du
  dix-septime sicle. C'toit un mlange de _couperose verte_,
  dite aujourd'hui _sulfate de fer_, pulvrise et mlange de
  gomme arabique. On rpandoit cette poudre sur un linge tremp
  dans l'humeur qui sortoit de la plaie, et on prtendoit que le
  malade prouvoit un grand soulagement. (Voyez _le Discours par le
  chevalier Digby touchant la gurison des plaies par la poudre de
  sympathie_; Paris, 1681, in-12.)

Le roi de Sude, au bout de six mois, le fit colonel d'un rgiment
compos de huit compagnies de cavalerie.

Aprs la mort du roi de Sude, il accompagna le duc de Weimar en
France. La premire fois qu'il y vint  la tte de son propre
rgiment, le cardinal de Richelieu le voulut attirer dans le service
du Roi; et quoique franois, il fut toujours pay et trait en
tranger, et la justice militaire lui en fut accorde  l'exclusion de
tous autres juges, comme aussi de donner les charges qui vaqueroient
dans ce rgiment, ce qui lui a t toujours conserv, quoique ce
rgiment se trouvt  la fin mont jusqu' dix-huit cents chevaux en
vingt compagnies. La plupart des trangers qui venoient servir le Roi
vouloient tre sous sa charge, tant il leur rendoit bien la justice;
aussi toit-il seul en France qui, tant franois, et le nom de
colonel, except le colonel des Suisses. Quand quelqu'un avoit offens
le moindre de ses cavaliers, il menoit avec lui ce cavalier, et lui
faisoit faire raison d'une faon ou d'autre.

Il faut avouer que ce lui fut un grand avantage de venir de l'arme du
roi de Sude, et d'avoir un corps tranger; cela contribua beaucoup 
en faire faire l'estime qu'on en fit d'abord. Jamais homme n'a mieux
entendu  tourmenter les ennemis que lui. Pendant un hiver, tant
marchal de France, il leur enleva dix-sept quartiers.

Pour preuve de cela, il toit au sige de Dole, simple colonel;
cependant tout le monde disoit qu'il n'y avoit que lui qui ft si bien
que ses travaux et ses batteries russissoient toujours; cela venoit
de ce qu'il n'y avoit que lui qui ft du bruit. Il enlevoit des
quartiers, il couroit partout. A l'arrive de feu M. le Prince 
Dijon, aprs avoir lev le sige, on ne regardoit que Gassion. Le
Prince et le grand-matre de La Meilleraye en pensrent enrager. Il y
eut un avocat qui se jeta  genoux devant lui, et lui dit, en lui
montrant des dames du nombre desquelles toit sa femme, qu'il n'y en
avoit pas une qui ne voult avoir un petit Gassion dans le corps pour
servir le Roi et la patrie. A son htellerie il trouva tant de gens
qu'il fut long-temps sans pouvoir gagner sa chambre, et le soir des
dames bien faites et bien accompagnes le vinrent voir chez un
gentilhomme du pays nomm Guerchy. Il les salua vergogneusement, car
il n'y eut jamais homme moins n  l'amour. La premire, qui toit
femme d'un conseiller, et l'une des plus jolies de la ville, lui dit:
J'ai plus de joie que vous m'ayez baise que si on m'avoit donn
cent mille livres.--Que diable feriez-vous donc, lui dit Guerchy, s'il
vous avoit......?

Il mena admirablement les gens  la guerre. J'en ai ou conter une
action bien hardie et bien sense tout ensemble. Avant que d'tre
marchal-de-camp, il demanda  quinze ou vingt volontaires s'ils
vouloient venir en partie avec lui: ils y allrent. Aprs avoir couru
toute une matine, sans rien trouver, il leur dit: Nous sommes trop
forts, les partis fuient devant nous; laissons ici nos cavaliers et
allons-nous-en tous seuls. Les volontaires le suivent. Ils s'avancent
jusqu'auprs de Saint-Omer. Quand ils furent l, voil deux escadrons
de cavalerie qui paroissent et leur coupent le chemin, car Saint-Omer
toit  dos de nos gens. Messieurs, leur dit-il, il faut prir ou
passer. Mettez-vous tous de front; allez au grand trot  eux, et ne
tirez point. Le premier escadron craindra, voyant que vous ne voulez
tirer qu' brle pourpoint; il reculera et renversera l'autre. Cela
arriva comme il l'avoit dit. Nos gentilshommes bien monts forcent les
deux escadrons et se sauvent tous  un prs. En voici un autre qui est
bien aussi hardi, mais il me semble un peu tmraire. Ayant eu avis
que les Cravates emmenoient les chevaux du prince d'Enrichemont,
depuis duc de Sully, il voulut aller les charger accompagn seulement
de quelques-uns de ses cavaliers; et s'tant trouv un grand foss
entre lui et les ennemis, il le fit passer  la nage  son cheval sans
regarder si on le suivoit, tellement qu'il alla seul aux ennemis, en
tua cinq, mit les autres en fuite, et revint avec trois des ntres
qu'ils avoient pris, et qui lui aidrent peut-tre dans le combat: il
ramena tous les chevaux. Il fut envoy avec quatre mille hommes et
la fleur de la noblesse de Normandie pour chtier les Pieds-nus 
Avranches. Peu de gens l'arrtrent quatre heures et demie  l'entre
d'un faubourg, o ils n'avoient pour toute dfense qu'une mchante
barricade, et ils toient battus de la ville. Il y courut grand
danger, car un des rebelles, vaillant autant qu'on le peut tre, et
tellement dispos qu'il sautoit partout o il pouvoit mettre la main,
tua le marquis de Courtaumer, croyant que c'toit le colonel Gassion.
Ce galant homme sauta quatre fois la barricade, et aprs se sauva.
Gassion fit tout ce qu'il put pour le trouver, lui faire donner grce
et le mettre dans ses troupes; il n'osa s'y fier. Au bout de quelques
mois, il fut pris dans un cabaret en Bretagne, o, tant ivre, il se
vanta d'avoir tu Courtaumer. Le chancelier, qui avoit t envoy en
Normandie avec Gassion, le fit rouer vif  Caen. Tous les autres
s'toient fait tuer,  dix prs qui furent pris. On donna la vie  un
 condition qu'il pendroit les autres; il eut de la peine  s'y
rsoudre: enfin, il le fit. Il y en avoit un qui toit son
cousin-germain; quand ce vint  lui: H cousin! lui dit-il, ne me
pends pas. Cela passa en proverbe. Cet homme quitta le pays et se fit
ermite.

Aprs la bataille de Sdan, on lui permit de traiter de la charge de
mestre-de-camp de la cavalerie lgre, qu'avoit le marquis de Praslin
qui y fut tu. Le cardinal de Richelieu, en parlant  lui, ne
l'appeloit presque jamais que _la Guerre_, et M. de Noyers (car ils
toient amis, et le marchal l'alla voir  Dangu aprs sa disgrce)
lui disoit que sans la religion on pourroit faire quelque chose pour
lui; mais il toit ferme, et on a trouv aprs sa mort qu'il avoit
fait beaucoup de notes sur la Bible. Quand il eut trait de cette
charge, il vint voir mon pre: Monsieur, lui dit-il, j'ai ce matin
t au palais pour ce trait. Jsus! que de bonnets carrs! cela m'a
fait peur. Regardez si cela toit raisonnable pour un homme qui toit
frre, fils et petit-fils de prsidents.

Gassion, tant marchal-de-camp, maltraita un commissaire de
l'artillerie; cet homme s'en voulut ressentir. Le cardinal dfendit 
Gassion de se battre contre celui-l. Paluau, aujourd'hui le marchal
de Clairambault, plutt pour essayer si Gassion toit aussi
vert-galant  l'pe qu'au pistolet, l'appela pourtant pour cet homme.
Gassion dit la dfense du cardinal: Mais pour vous, monsieur, je vous
en donnerai le divertissement quand vous voudrez. Ruvigny servit
Paluau; Paluau fut bless au bras, et ils en toient aux prises et ne
se pouvoient faire de mal l'un  l'autre, quand ils prirent Ruvigny
pour tmoin de l'tat o ils se trouvoient. Ruvigny toit  les
regarder, car Saurin, officier du rgiment de Gassion, lcha le pied.
Gassion le cassa.

Quand il eut persuad  M. le duc d'Enghien de donner la bataille de
Rocroy, en lui reprsentant que, quel qu'en ft le succs, on ne
punissoit point des gens de sa qualit, pour lui, il butoit  se faire
marchal de France, en mettant M. d'Enghien de son ct.

Un gentilhomme, pris par les Espagnols, fut men au comte de Fontaine,
qui lui demanda plusieurs choses, et principalement si Gassion y
toit. Oui, monsieur, il y est.--Si vous le dites, je vous ferai
donner du pistolet par la tte. Nous parlerons de cette bataille,
dont il eut le plus grand honneur, dans les Mmoires de la rgence.

A Thionville, comme il vit un sige[229]: Ah! dit-il, n'est-ce que
cela? Et il comprit en peu de temps le mtier d'assigeur de villes:
il y reut une grande blessure  la tte, dont il pensa mourir.

  [229] Cependant il avoit t  Dole. Je crois que cela arriva 
  Dole au lieu de Thionville. (T.)

On surprit une lettre de Francesco de Melo qui disoit: Nous avons
perdu Thionville, mais les ennemis y ont perdu Gassion, le lion de la
France et la terreur de nos armes. Cette lettre lui fut envoye par
la Reine  Bagnolet, o il achevoit de se gurir. L'hiver suivant il
fut fait marchal de France par le crdit de M. d'Enghien.

On dit que comme Gassion pressoit fort le cardinal Mazarin pour le
bton, le cardinal lui dit: M. de Turenne, qui doit aller devant,
n'est pas si ht.--M. de Turenne, rpondit Gassion, honorera la
charge, et moi j'en serai honor.

Notre nouveau marchal fit deux choses quasi en mme temps qui ne se
rapportoient gure, car il alla  la cne devant le prince Palatin,
qui a pous la princesse Anne, et le dimanche suivant ayant trouv sa
place prise, il ne voulut jamais souffrir qu'un gentilhomme en sortt,
et alla chercher place ailleurs; mais cela vient de ce qu'il n'toit
n que pour la guerre.

Il toit tout l'hiver en Flandre, et ne venoit point comme les autres
 la foire Saint-Germain. C'toit peut-tre un des hommes du monde le
plus sobres. La Vieuville, depuis surintendant des finances, lui
donna son fils an pour lui apprendre le mtier de la guerre. Ce
jeune homme le traita  l'arme magnifiquement. Vous vous moquez,
dit-il, monsieur le marquis:  quoi bon toutes ces friandises?
Mordioux! il ne faut que bon pain, bon vin et bon fourrage.

C'toit un des plus mchants courtisans de son sicle. A la cour,
beaucoup de filles, qui eussent bien voulu de lui, le cajoloient et
lui disoient: Vraiment, monsieur, vous avez fait les plus belles
choses du monde.--Cela s'entend bien, disoit-il. Une ayant dit: Je
voudrois bien avoir un mari comme M. de Gassion.--Je le crois bien,
rpondit-il.

Sgur, fille de la Reine, de la maison d'Escars, avoit quelque
esprance de l'pouser, assez mal fonde pourtant, car elle n'toit ni
jeune ni belle. Lui disoit: Elle me plat, cette fille, elle
ressemble  un Cravate. A la vrit, il n'a jamais t d'aucune
cabale; mais il n'avoit point de discrtion pour le cardinal; et un
jour, sans considrer qu'il y avoit des espions autour de lui, il dit
en recevant un gros paquet du cardinal: _Que nous allons lire de
bagatelles!_ Aussi croit-on que le cardinal le vouloit perdre ou lui
ter son emploi.

Il avoit eu le malheur de se brouiller avec M. le Prince. Nous en
dirons tout le particulier ailleurs: il n'toit pas trop compatible et
avoit le commandement rude: nous rapporterons des exemples.

Comme j'ai remarqu, il toit fort sobre; il n'toit point joueur non
plus, ni adonn aux femmes. Femmes et vaches, disoit-il, ce m'est
tout un, mordioux! Et Marion Cornuel[230] disoit: Boeufs et
Gassions, ce m'est tout un.

  [230] Elle toit fille du premier mariage de M. Cornuel. (_Voyez_
  plus bas l'article de _madame Cornuel_.)

Madame de Bourdonn[231], femme du gouverneur de La Basse, du temps
du cardinal de Richelieu, le pensa faire enrager. M. le comte de
Harcour et lui dnoient  La Basse; cette femme se mit  parler des
faits de Gassion. Dj cela ne lui plaisoit gure; il n'toit point
fanfaron. Ensuite, aprs en avoir demand pardon  son mari, elle dit
qu'elle n'auroit pas de plus grande joie au monde que d'avoir un fils
de la faon d'un si brave homme. Le voil qui rougit, qui se dferre,
et ne pouvant plus endurer cela, il monte sur son grand cheval, en
disant: Mordioux! mordioux! cette femme est folle.

  [231] Elle avoit de la barbe. (T.)

Quand Bougis, son lieutenant de gendarmes, demeuroit trop long-temps 
Paris l'hiver, il lui crivoit: Vous vous amusez  ces femmes, vous
prirez malheureusement; ici, vous verriez quelque belle occasion.
Quel diable de plaisir d'aller au Cours et de faire l'amour! Cela est
bien comparable au plaisir d'enlever un quartier!

Pour le bien, il n'a pas vol; mais il ne pouvoit se rsoudre 
perdre. Il fit dire  un marchand de Paris, qui lui fit banqueroute de
dix mille livres avant qu'il ft marchal, qu'il lui seroit impossible
de laisser au monde un homme qui lui emporteroit son bien. Il fut
pay. Avec tout cela, il n'avoit gure de revenu: les salines de
Barn, un engagement de douze mille livres de rente, La
Motte-au-Bois, en Flandre, dont il jouissoit, qui fut perdue pour ses
hritiers. Tout ce qu'il a laiss ne vaut pas huit cent mille livres.
Il y eut des gens  la cour qui vouloient qu'on mt la main dessus.

Il fit avoir  son frre l'abb, qui toit le plus jeune de tous,
l'vch d'Oleron et l'abbaye du Luc en Barn. Pour celui qui portoit
les armes, et qu'on appeloit Bergre, car le second toit mari dans
le pays et n'a point paru, il ne l'a point trop bien trait. Celui-ci
avoit t avocat; enfin, il suivit son frre. Au commencement il n'y
alloit pas trop bien. Gassion, alors colonel, en une occasion lui
ordonna d'aller  la charge avec cinquante matres, et lui dclara que
s'il lchoit le pied, il lui passeroit l'pe au travers du corps.
Bergre fit de ncessit vertu, et depuis alla aux coups comme un
autre: c'toit son an. En quelques rencontres il n'a pas trop pris
son parti, Bergre toit un bon garon, mais sans jugement, aussi beau
que son frre toit laid. Le marchal toit petit et noir, mais il
avoit la mine guerrire. Ce frre ne parloit que de _mon frre le
marchal_. Je me souviens qu'il disoit une fois: Je prtends bien
tre marchal de France aussi, avant que la guerre finisse.--Hlas!
dit ma mre navement, que nous avons donc  souffrir! Il n'en fit
que rire, et dit: Certes, vous me l'avez donne bonne.

Il en usa fort bien en une rencontre. Il avoit un parent nomm
Cimetires, auquel il faisoit toucher des appointements assez
considrables. Ce garon enleva la fille d'un marchand basque appel
Toss, qui demeure  Calais, chez qui le marchal avoit log. M. de
Gassion ta  Cimetires tous ses appointements, le poursuivit
lui-mme en justice, et ne lui voulut jamais pardonner que Toss ne
l'en et pri. Les ennemis le regrettrent et disoient que c'toit un
ennemi de bonne foi, et qui toit doux aux prisonniers. On lui fit un
tombeau dans le cimetire de Charenton, o l'on mit aussi Bergre, qui
mourut un peu aprs lui  Paris.

Il avoit fait son testament  la hte, en allant  Landrecy, dont il
croyoit attaquer les lignes. Il laissoit la moiti de son bien  son
frre le prsident, qui s'en plaint et dit que la coutume de Barn lui
donnoit davantage, car tout ce qui se trouvoit dans le pays lui
appartenoit, et cela montoit  plus que la moiti: ce fut ce qui
obligea le marchal d'en user ainsi. Ce prsident assigea Bergre
malade, et se fit donner tout ce qu'il put, jusqu' lui faire
retrancher une partie de ce qu'il laissoit  ses gens et aux pauvres.
Pour ne pas payer un chirurgien, il fit embaumer le corps de Bergre
par un valet-de-chambre qui le _chaircuta_ de la plus horrible faon
du monde. A propos de Bergre, on disoit que quand le marchal le
verroit dj arriv en l'autre monde, lui qui en toit si las en
celui-ci, qu'il lui diroit: H quoi! mordioux! vous voil dj; me
suivrez-vous ternellement?

On fit porter les deux corps dans une chambre tendue de deuil 
Charenton; ils y furent assez long-temps parce qu'on vouloit engager
le prsident  faire un tombeau magnifique au marchal. Lui, pour
s'exempter de cette dpense, demandoit ce qu'on lui refusa, qu'on lui
permt de l'enterrer dans le Temple, o l'on ne pouvoit mettre qu'une
tombe tout unie. Durant cette dispute, il se lassa de payer le louage
des draps funbres; il les rendit, et en fit mettre d'autres tout en
lambeaux qui lui cotoient dix sols moins par jour. Voyez le beau
mnage: au lieu d'acheter du drap qui et servi  habiller ses gens.
Enfin, il fit faire un petit caveau entre deux portes dans le vieux
cimetire, et il y a fait lever en pierre une espce de tombeau qui
ressemble  un regard de fontaine; la pierre en est dj bien mange.
Il les fit enterrer un jour de prche sans aucune solennit, ni sans
qu'on pt dire qu'on y toit all pour eux. Il avoit tenu le monde
trois mois en attente pour ces funrailles. Pour quatre livres par an
cet homme s'est mis mal avec sa mre, lui qui a huit cent mille livres
de bien dont les deux-tiers viennent de ses frres,  qui il n'avoit
pas donn seulement leur lgitime.




LUILLIER

(PRE DE CHAPELLE).


Luillier toit de bonne famille, fils d'un conseiller au
grand-conseil, qui aprs fut matre des requtes, puis
procureur-gnral de la chambre, et enfin matre des comptes. Voyez
quelle bizarrerie! sa femme, qui avoit oblig le procureur-gnral,
dont elle toit fille,  se dmettre de sa charge en faveur de son
mari, fut si sotte que de mourir de chagrin, voyant l'inconstance
de cet homme. Ce bon homme toit dbauch, et eut la v..... en mme
temps que son cousin Tambonneau, dont nous parlerons ailleurs. Il
avoit assez bon nombre d'enfants, et, entre autres, un garon fort
aimable qui, ne pouvant souffrir sa ridicule humeur, alla voyager,
fit naufrage auprs de Rhodes et se noya.

Luillier, dont nous allons crire l'historiette, demeura seul garon
avec deux filles. Le garon ressembloit  son pre, au moins en deux
choses, en _garaillerie_, et en inquitude pour les charges. Il fut
d'abord trsorier de France  Paris, et vendit sa charge pour assister
Des Barreaux; ils en mangrent une bonne partie ensemble. Aprs il se
fit matre des comptes, et enfin conseiller  Metz.

Etant matre des comptes, il eut une amourette avec une de ses
parentes qui toit mal avec son mari: il en eut un fils, et, par son
crdit, quoique cet enfant ft adultrin, il le fit lgitimer, et lui
assura de quoi vivre par le consentement de ses soeurs. Ses soeurs lui
envoyoient, sous prtexte de lui faire des confitures, une jolie
suivante qui demeuroit deux mois tous les ans avec lui. Il n'avoit que
des femmes chez lui, et disoit qu'elles toient plus propres.

Il avoit eu un carrosse, mais il n'en vouloit plus avoir, parce que,
disoit-il, il ne sortoit jamais quand il vouloit  cause que son
cocher ne se trouvoit point au logis lorsqu'il avoit affaire, et qu'il
n'arrivoit jamais quand il vouloit  cause des embarras. Il avoit des
lettres, savoit et disoit les choses plaisamment. Il toit un peu
cynique; il disoit: Ne me venez point voir un tel jour, c'est mon
jour de bordel. Il y mena son fils, et lui fit perdre son p....... en
sa prsence.

Il toit vtu comme un simple bourgeois, alloit toujours  pied, et
avoit pourtant dix-huit mille livres de rente. Il assistoit quelques
gens de lettres, mais il toit avare: il disoit qu'il travailloit 
faire en sorte que son bien ne lui donnt point de peine, et j'ai log
dans la quatrime maison qu'il a btie  dessein de les revendre.
Voyez quel repos d'esprit, quand ce ne seroit que d'avoir  criailler,
et souvent  plaider contre toutes sortes d'ouvriers. Pour mon
particulier, j'ai fort  me louer de lui. Il disoit lui-mme que nous
avions fait un march du sicle d'or. Il est vrai qu'en le traitant
gnreusement, je faisois qu'il se piquoit d'honneur, et que j'en
avois tout ce que je voulois; il disoit: Je ne comprends point
comment nous l'entendons: j'ai lou autrefois une maison  un
vque[232] qui ne me payoit point; j'en ai lou une autre  un
huguenot: il me paie par avance.

  [232] M. D'Auxerre. (T.)

Quand il lui prit fantaisie de se faire conseiller  Metz, il en parla
 MM. Du Puy, qui s'en moqurent, et lui dirent qu'il se mettoit en
danger d'tre pris tous les ans, et qu'il lui eu coteroit dix mille
cus pour sa ranon. Il les quitta l, et de ce pas il va signer le
contrat. Il en avoit aussi parl  Chapelain, en prsence de
Guiet[233] (celui qui disoit que s'il et t Juif, il auroit appel
de la sentence de Pilate _ minima_). Guiet dit que comme Chapelain
vouloit dtourner Luillier de se faire conseiller, l'autre lui dit:
Mordieu, je vous ai laiss faire de mchants vers toute votre vie,
sans vous en rien dire, et vous ne me laisserez pas changer de charge
 ma fantaisie! Je crois pourtant que Chapelain ne l'entendit pas,
car ils ont toujours vcu en amis depuis cela.

  [233] Prcepteur du cardinal de La Valette, homme de lettres. Ce
  Guiet disoit qu'il montreroit qu'il y avoit je ne sais combien de
  livres de _l'nide_ qui n'toient point de Virgile, et
  retranchoit une des comdies de Trence. Que ne travaillez-vous,
  lui dit un des messieurs Du Puy, chanoine de Chartres, sur le
  brviaire? vous me feriez grand plaisir.

     (T.)


J'ai dit ailleurs qu'il disoit que La Mothe Le Vayer toit prtre ou
charlatan, et qu'il avoit des souliers noircis avec un habit de panne,
et Chapelain un maquereau.

J'ai vu une estampe de Rabelais, faite sur un portrait qu'avoit une de
ses parentes, qui ressembloit  Luillier comme deux gouttes d'eau, car
il avoit le visage chaffouin et riant comme Luillier. Pour l'humeur,
vous voyez qu'il y a assez de rapport.

Il fit son btard[234] mdecin, parce que, disoit-il, en cette
vocation-l on peut gagner sa vie partout. Ce garon lui ressemble
fort pour l'humeur et pour l'esprit.

  [234] Chapelle. (T.)--Claude-Emmanuel Luillier, dit Chapelle, n
  en 1626 au village de La Chapelle, prs de Paris, mort en 1686.
  C'est l'ami de Bachaumont, et de tous les grands hommes de son
  temps; picurien aimable, il s'est acquis une reputation
  immortelle par son _Voyage_ et quelques posies lgres,
  naturelles et faciles.

Luillier toit inquiet  un point qu'il disoit franchement: Dans un
an je ne sais o je serai, peut-tre irai-je me promener 
Constantinople. Il ne mentoit pas, car un beau jour, sans rien dire 
personne, il part. Ses gens disoient qu'il s'toit all promener pour
quatre ans. Il alla bien se promener pour plus long-temps, car il est
encore  revenir. Il alla en Provence trouver son btard, qu'il avoit
donn  instruire  Gassendi, son intime, qui avoit log ici chez lui
si long-temps. Il disoit pour ses raisons que son parlement de Toul et
ses amis l'occupoient trop  solliciter leurs affaires. Il fut bien
malade  Toulon; de l il passa en Italie, fut encore malade  Gnes,
et enfin mourut  Pise. Il n'y a jamais que lui au monde qui se soit
fait conseiller  Toul pour aller mourir  Pise.




LA MARCHALE DE THMINES.


La marchale de Thmines[235] toit fille de M. de La Noue, fils de La
Noue _Bras de Fer_[236]. Je conterai quelque chose de ces deux
gentilshommes qui toient gens de grand mrite, avant que de parler
d'elle.

  [235] Elle s'appeloit Marie de La Noue.

  [236] Franois, seigneur de La Noue, dit _Bras de fer_, mort en
  1591. Ayant eu le bras fracass au sige de Fontenai-le-Comte, en
  1570, on lui avoit fait un bras de fer, avec lequel il pouvoit
  tenir la bride de son cheval.

La Noue, _Bras de Fer_, avoit fort mauvaise mine, et toit toujours
vtu de chamois. Comme il heurtoit au cabinet, un jour que le Roi
l'avoit envoy chercher pour venir au conseil de guerre, un jeune
cavalier, le voyant si mal bti, se mit  le railler et lui dit: On
n'attend plus que vous, sans doute, pour conclure l dedans. La Noue
sourit. L'huissier ouvre: il entre. Le jeune homme vit bien qu'il
avoit fait une sottise; mais il se rsolut d'en attendre le succs.
La Noue sort et demande si on ne savoit point ce qu'toit devenu ce
gentilhomme qui lui avoit parl quand il heurtoit. L'autre s'approche.
Vous aviez raison, lui dit-il, de dire qu'on n'attendoit que moi, car
le Roi m'a choisi pour un tel dessein, et m'a permis d'y mener qui je
voudrois. Vous serez, s'il vous plat, de la partie. Ils y furent, et
le jeune homme y fit fort bien.

On conte de lui que la veille d'une bataille, ne se trouvant point
d'argent, il envoya vendre deux chevaux. L'un d'eux fut vendu bien
cher. Il dit  son cuyer: Qui l'a achet?--Un tel.--Tiens, lui
dit-il, ce cheval ne cote que tant; va rendre le reste  ce cavalier.
Le dsir qu'il a de bien faire demain, lui a fait tant donner d'un
cheval qu'il connot, et dont il espre tirer bon service. Et
effectivement il renvoya la plus grande partie de l'argent.

Quand il revint de Tournai, o il fut si long-temps prisonnier[237],
Henri IV le voulut marier avec une riche hritire. Il l'en remercia
et dit qu'il avoit donn sa foi  la nice du gouverneur de Tournai,
parce qu'elle avoit de beaucoup allg la rigueur de sa prison: il
avoit quatre-vingt mille livres de rente dont il fut oblig de vendre
une grande partie.

  [237] Le brave La Noue fut fait prisonnier, au mois de juin 1580,
  par Philippe de Melun, vicomte de Gand, qu'on appeloit le marquis
  de Risbourg. Quoiqu'il ft parent de La Noue, le marquis abusa de
  sa victoire au point de faire massacrer sous les yeux de La Noue
  plusieurs des gentilshommes qui avoient combattu avec lui, et il
  livra ensuite son prisonnier aux Espagnols. (Voyez _la Vie de
  Franois de La Noue_, par Amirault; Leyde, Jean Elzvier, 1661,
  in-4, p. 263.)

Son fils[238] fut aussi prisonnier de guerre, et dans la prison il fit
ce mchant dictionnaire des rimes, qui fut imprim. Il fit imprimer
aussi un Recueil de ses vers qui ne valent rien non plus[239]. Il
toit brave comme son pre et vtu de chamois comme lui; mais il toit
bien fait de sa personne. Ces deux hommes-l ne juroient jamais, et
toient toujours  la guerre. Il eut affaire, comme son pre,  un
jeune homme; mais l'affaire alla bien plus loin: c'toit un tourdi
qui, pour se mettre en rputation, le fit appeler en duel sur une
vtille, et mme il avoit cherch querelle. La Noue, sur le pr, lui
fit une petite remontrance, mais en vain; comme il vit cela, il lui
donne un bon coup d'pe. Ce garon avoit un oncle, marchal de
France; je n'en ai pu savoir le nom. Cet oncle l'envoya  M. de La
Noue, pieds et poings lis.

  [238] Odet de La Noue-Tligny.

  [239] Ce Recueil est intitul: _Posies chrtiennes_; Genve,
  1594, in-8. Il avoit publi en 1588 un petit volume de
  quarante-sept pages, ayant pour titre: _Paradoxe, que les
  adversits sont plus ncessaires que les prosprits: et qu'entre
  toutes l'tat d'une prison est le plus doux et le plus
  profitable_; Lyon, Jean de Tournes, petit in-8. C'est une pice
  trs-mdiocre, mais fort rare.

Ce M. de La Noue eut un fils qui vit encore, mais il n'a point de
garons. Il est bien fait; mais le jeu est sa seule passion: il a la
vue fort courte; cela l'a empch de s'attacher  la guerre. A
dix-sept ans il commandoit un rgiment de cavalerie en Allemagne; le
colonel Esbron toit un de ses capitaines. Aujourd'hui on l'appelle La
Noue _Bras de laine_.

Revenons  la marchale. Son pre la maria assez ridiculement; car
elle n'avoit que treize ans quand il la donna  un gentilhomme de
cinquante-cinq ans, qui se nommoit Chambret, et toit de la maison de
Pierre Bussires en Limousin. Cet homme toit de mauvaise humeur, et
tout plein de cautres: il ne pouvoit pas mme avantager sa femme, car
il n'avoit que quatre mille livres de rente en fonds de terre, sans
argent ni meubles. Son plus grand bien consistoit en gouvernements, en
pensions et en bnfices; ceux de la religion en tenoient encore en ce
temps-l par tolrance.

Elle n'avoit que dix-huit ans quand elle fut dlivre de cet homme,
dont elle eut un fils et une fille. On appeloit cet homme _le brave
Chambret_. Il toit si brutal, et d'une mine si farouche, qu'un
sommelier qui avoit t laquais de sa veuve, ayant vu son portrait au
bout de vingt ans, se mit  trembler comme une feuille.

Il avoit une fois querelle avec un M. de Saint-Bonnet; il prit
justement le temps que Saint-Bonnet traitoit des gens, et avec un cor
alla comme le sommer au combat. Saint-Bonnet sort de table, et dit aux
autres: Ayez patience, je vous apporterai bientt l'pe et les
perons de Chambret. Il y va, charge son pistolet de drages, tire le
premier (car l'autre, aussi bien que Grillon, faisoit toujours tirer
son homme). Saint-Bonnet lui en farcit le visage et les yeux.
Chambret, tout tourdi, tombe: il lui te son pe et ses perons.

Un autre vieux mari, et plus vieux que le premier, l'attrapera
bientt. Il y avoit  la cour un vieux gentilhomme, g de
quatre-vingts ans, ou peu s'en falloit, qu'on appeloit M. de
Bellengreville[240]; il toit grand prvt de l'htel, homme veuf
sans enfants, et un des plus accommods du royaume[241]; plusieurs
veuves de qualit toient aprs; mais il toit difficile. Il vouloit
une veuve de bonne maison, jeune, belle, et qui depuis peu et eu des
enfants. En ce dessein, il trouva un nomm Jouy, son voisin  la
campagne, qui toit de la connoissance de madame de Chambret, et
qu'elle avoit pri de lui faire raccommoder un petit portrait qu'elle
lui avoit envoy. Il le portoit  raccommoder, quand il fut rencontr
par M. de Bellengreville, auquel il le montra. Est-elle aussi belle
que cela? lui dit le bonhomme.--Oui, rpondit l'autre. En effet,
c'est une des plus aimables personnes du monde, et le seul dfaut
qu'elle a eu, hors qu'elle n'a jamais eu assez d'embonpoint, toit
d'avoir les cheveux mls de blanc ds vingt ans. D'ailleurs, elle
toit d'humeur douce, et ne manquoit pas d'esprit; elle avoit de la
gnrosit.

  [240] Le sieur Bellengreville fut reu dans la charge de prvt
  de l'htel, en 1604. (Voyez _le Prvt de l'hostel_, par Pierre
  de Miraulmont; Paris, 1615, p. 146.)

  [241] Il toit homme de service, mais il ne savoit pas lire. Il
  prenoit dans les heures le calendrier pour les litanies. (T.)

Durant quelque temps, car il prit ce portrait, il l'adora dans son
cabinet. Aprs, il envoya un de ses amis qui avoit vu autrefois madame
de Chambret, pour voir si elle toit aussi belle que ce portrait. Cet
homme dit tout  la veuve, qui, ne songeant alors qu' jouir de la
libert o elle se trouvoit, ne s'en tourmenta pas autrement, et dit
qu'elle seroit bientt  Paris. En effet, elle y vint trouver sa mre,
qui y toit pour un procs. Cette mre lui avoit mand: Ma fille,
apportez-moi de l'argent de mes fermiers. Quand elle fut arrive:
H bien! sommes-nous bien riches?--Madame, il faut voir, voici ce qui
me reste. On trouva environ vingt cus. Elle avoit amen un train de
_Jean de Paris_[242].

  [242] Livre de couleur jaune.

Le vieil amoureux est aussitt averti de son arrive: il la vient
voir, il presse; elle, qui n'a jamais t intresse, avoit de la
peine  se rsoudre. Sa mre lui dit: Ma fille, je vous ai mal marie
une fois, je ne m'en veux point mler; voyez ce que vous avez 
faire.

M. de Luon, qui bientt aprs fut le cardinal de Richelieu, lui fit
dire qu'elle seroit une innocente de laisser chapper une si belle
occasion. Nonobstant la diversit de religion, le mariage se fit.

Elle a dit depuis qu'elle trouva les lvres de ce bonhomme le jour de
ses noces aussi froides qu'un glaon. Le lendemain la Reine-mre et la
princesse de Conti, qui toit devenue son amie, lui firent mille
questions: Mais comment a-t-il fait? Mais tes-vous madame de
Bellengreville? Je ne sais ce qu'elle fit ou ce qu'il voulut faire,
mais il ne dura que cinq semaines. Il avoit beaucoup d'argent et
beaucoup de meubles; elle toit commune (_en biens_), et y gagna,
outre son douaire, qui toit gros, plus de quatre cent mille livres.

Voil dj deux vieux maris; elle en aura encore un vieux, mais plus
qualifi que les deux premiers; et cela arrivera d'une faon assez
bizarre. Le marquis de Thmines[243], fils du marchal, ayant t
bless dans les guerres de la religion, mourut de sa blessure[244],
et en mourant il pria son pre d'assurer madame de Bellengreville,
dont il toit amoureux, qu'il toit mort son serviteur. Le marchal
s'acquitte de sa commission, devient amoureux d'elle et l'pouse[245].
Outre qu'elle aimoit le jeu, qu'elle perdoit, qu'elle payoit bien et
se faisoit mal payer, le marchal lui aida  manger son bien. Il fut
cause aussi qu'elle changea de religion[246].

  [243] Le marquis de Thmines mourut le 11 dcembre 1621.

  [244] Celui qui tua Richelieu. (T.)

  [245] Ce mariage fut clbr au mois de septembre 1622.

  [246] Ce marchal de Thmines se nommoit de Lauzires, en son
  nom; il avoit t fait marchal de France, et gouverneur de
  Bretagne, pour avoir arrt M. le Prince. Le marquis Pompeo
  Frangipane disoit assez plaisamment: _Non ho mai visto sbirro
  cosi ben pagato._ Ce mme Italien disoit: Qu' la cour de
  France c'toit une chose ennuyeuse. _Di star sempre dritto e
  scappellato come un cazzo._ Quand on lui demandoit si madame la
  princesse de Gumene ou madame la princesse n'toient pas de
  belles personnes: _Si_, disoit-il, _ma quel Pongibo e un bel
  cavalier_. C'toit un cadet du feu comte Du Lude. (T.)

Chaban[247] s'toit mis les controverses dans la tte et disputoit
avec beaucoup de douceur. Le marchal dit  sa femme qu'il souhaitoit
qu'elle entendt cet homme; elle l'entend: il fait quelques progrs.
On lui amne ensuite le pre Veron[248], qui, violent et farouche, lui
alla dire que son pre et son grand-pre toient damns. Elle qui les
avoit vu estimer si gens de bien partout le monde, fut si touche de
cela qu'elle en pleura. Enfin, elle se fit catholique plutt par
condescendance qu'autrement.

  [247] Il portoit l'pe, mais on l'accusoit d'avoir t violon ou
  joueur de luth. Un jour il s'avisa de faire des propositions au
  conseil, car il se mloit de bien des choses, pour je ne sais
  quelles fortifications qu'on pouvoit faire, disoit-il,  bien
  meilleur march qu'on ne les faisoit. Alcaume, bon mathmaticien,
  qui y toit employ, dit: Messieurs, nous ne sommes pas au temps
  d'Amphion o les murailles se btissoient au son du violon. Tout
  le monde se mit  rire, et Chaban fut contraint de se retirer. Ce
  pauvre homme fut tu depuis par L'Enclos, pre de Ninon, avant
  que d'avoir eu le loisir de se dfendre.

  Ce conte me fait souvenir d'une navet qu'on attribuoit au feu
  marquis de Nesle, gouverneur de La Fre, qui toit pourtant un
  brave homme: c'est que, comme on eut propos de faire une
  demi-lune, il dit: Messieurs, ne faisons rien  demi pour le
  service du Roi, faisons-en une tout entire. (T.)--Molire s'est
  heureusement empar de ce mot dans ses _Prcieuses ridicules_.

  [248] Un fou qui n'a jamais rien fait de plaisant qu'un livret
  qu'il appeloit _la Courte joie des huguenots_. C'est qu'il avoit
  pens mourir.

     (T.)


Elle fut choisie pour aller avec madame de Chevreuse mener la reine
d'Angleterre dans son royaume. L, elle vit Du Moulin, qui, trouvant
en elle beaucoup de dispositions  rcipiscence, la remit tout--fait
dans le bon chemin, et au bout de trois mois qu'elle eut chang de
religion, elle en fit reconnoissance  Charenton.

Le marchal ne fut gure avec elle. On dit qu'en mourant il disoit
navement: Seigneur, au moins je ne l'ai jamais offense que de
galant homme.

La voil donc veuve pour la troisime fois. En ce temps-l elle avoit
de plaisants ragots: elle mangeoit du pain, aprs l'avoir tenu
long-temps  la fume d'un fagot bien vert; elle aimoit l'odeur des
boues de Paris, et quand les boueurs toient dans sa rue, on ouvroit
toutes les fentres de sa chambre. Une fois la Reine-mre, comme elles
passoient sur de la boue, lui demanda en riant: Madame la marchale,
celle-l est-elle de la fine?--Non, madame, rpondit-elle en riant
aussi, elle n'est pas encore assez faite. Depuis, elle se dfit de
ces belles amitis.

En ce troisime veuvage elle se divertissoit  jouer,  se promener
et  faire souvent des concerts: elle avoit dj Le Pailleur[249] avec
elle qui toit fort savant dans la musique ancienne et dans la
moderne. Il l'avoit apprise comme une partie des mathmatiques; il
chantoit mme fort bien. Elle avoit une femme-de-chambre qui avoit de
la voix, et elle disposoit absolument de deux autres personnes qui en
avoient aussi. Un jour que Porchres[250] avoit ou cette musique
domestique, il dit  la marchale: Madame, voil qui est trop bon
pour n'en faire part  personne; allons donner la srnade  M. de
Nemours, votre voisin: il a la goutte, cela le gurira.--Mais je ne le
connois point familirement, dit-elle.--Qu'importe; rpliqua-t-il,
venez; il ne faut que passer par les curies, nous nous mettrons sous
les fentres de sa chambre[251]. M. de Nemours en fut averti
aussitt; mais il ne fit pas semblant de savoir qui c'toit, et il
envoya faire mille civilits. Porchres proposa ensuite d'aller chez
la princesse de Conti: on y va. Elle en fut ravie, et dit qu'il
falloit faire entendre cela  la Reine. La Reine a un balcon, et, ne
voulant pas faire semblant de savoir qui c'toit, dit qu'elle toit
fort oblige  ceux qui lui avoient bien voulu donner un si agrable
divertissement.

  [249] Ce Le Pailleur toit un homme singulier auquel Tallemant
  consacre un article  la suite de celui-ci.

  [250] Franois de Porchres d'Arbaud, membre de l'Acadmie
  franoise. Les ouvrages de ce pote sont rpandus dans les
  Recueils du temps.

  [251] Elle logeoit dans la rue Christine. (T.)--M. de Nemours
  habitoit l'htel de Nevers, sur le terrain duquel a t construit
  l'htel de la Monnoie.

Le lendemain, M. de Nemours[252] envoya faire des compliments  la
marchale, et la prier de l'excuser si par le pass il avoit su si mal
se prvaloir de l'avantage qu'il avoit d'tre son voisin; et quelques
jours aprs il la vint voir  demi-guri. C'toit le soir en t:
avant qu'il entrt, des cornets  bouquin avoient jou le plus
agrablement du monde dans la cour de la marchale. Le Pailleur, qui
s'toit dout d'abord de ce que c'toit, envoya dire qu'on ft boire
les menestriers. Le bon prince en entrant dit: Madame, j'ai trouv
l-bas des cornets  bouquin qui s'en alloient; les auriez-vous
congdis?--Non, monsieur, rpondit-elle.--Vraiment, madame, si
j'eusse su cela, je les eusse fait revenir.--Mais voudriez-vous
entendre des violons? on tcheroit d'en avoir.--H! La Barre[253],
dit-il, voyez si vous trouveriez des violons. Aussitt on entend
ronfler les vingt-quatre violons; le bonhomme devint amoureux d'elle.
Il la venoit voir fort souvent, quoiqu'il ne pt aller sans tre aid
par quelqu'un. Un jour en montant il se laissa tomber. Elle, qui du
second tage descendoit dans sa chambre, s'en aperut; mais pour lui
faire plaisir elle retourna sur ses pas sans faire semblant de rien.
En se relevant il demanda  son cuyer La Chaise: Madame ne
m'a-t-elle point vu?--Non, monsieur. La marchale tant descendue:
Madame, lui dit-il, n'avez-vous point ou tomber quelqu'un? La Chaise
a fait un beau _par terre_.

  [252] Il avoit alors soixante-cinq ans. (T.)

  [253] C'toit un musicien, grand danseur qui toit  lui. (T.)

Un jour il demanda  la marchale si elle ne vouloit point s'aller
promener en quelque maison. Je le veux bien, rpondit-elle: envoyons
chercher de nos voisines. Ces voisines venues: O irons-nous? Vous
plairoit-il aller vers la porte Saint-Antoine? Aprs voudriez-vous
aller  Bagnolet,  Charonne ou  Conflans?--O vous voudrez, dit la
marchale.--Cocher, va donc  Conflans. Les y voil arrivs. On
heurta long-temps sans qu'il vnt personne: les dames commenoient 
s'ennuyer; lui feignit des impatiences tranges. Il appelle une
paysanne. Ma grande amie, n'y a-t-il personne? ne sauroit-on entrer?
ne sauriez-vous nous donner du lait chez vous? Enfin, on ouvre une
petite porte, et une femme dit assez malgrcieusement que M. le
premier prsident y devoit[254] coucher. H! ma grande amie, nous ne
voulons que nous promener et qu'on nous donne du lait.--Bien,
monsieur, pourvu que vous n'y soyez gure. Aprs il vint un homme
qui, d'un air assez rude, lui dit: Que demandez-vous, monsieur? et
en mme temps dit  cette femme: Retirez-vous, vous n'tes qu'une
bte. M. de Nemours lui dit ce qu'il avoit dit  cette personne. Oui
da! monsieur, rpondit l'autre, oui da. On entre donc. Les dames, et
surtout Le Pailleur, sentirent bien je ne sais quelle odeur de sauces.
Le bon seigneur, qui ne pouvoit se promener, les fit tenir dans une
salle o l'on ne servit d'abord que du lait et quelques autres
bagatelles. Aprs, voici des gens qui, au son du violon et en cadence,
mettent le couvert, et servent une collation toute feinte. Cela fait,
il prie les dames d'aller faire un tour dans le jardin: au retour
elles trouvrent une vritable collation qui toit magnifique. Il y
avoit des galanteries  la vieille mode, car on servit des pts
pleins de petits oiseaux en vie, qui avoient au col des rubans des
couleurs de la marchale; il y en avoit aussi un de petits lapins
blancs en vie avec des rubans de mme. Il fit prsenter aprs la
collation des bassins de gants d'Espagne, et n'oublia rien de tout ce
dont il put s'aviser pour divertir celle  qui il vouloit plaire.

  [254] Le chteau de Conflans, qui est devenu depuis la maison de
  campagne des archevques de Paris, appartenoit alors  Nicolas Le
  Jay, premier prsident au Parlement. Ce magistrat mourut en 1640.

Ce M. de Nemours avoit tudi l'art de faire des ballets; il en avoit
fait plusieurs, et avoit eu la curiosit d'en faire de grands livres,
o toutes les entres toient peintes en miniature. Il avoit t de
tous les carrousels, soit de France, soit de Savoie.

Le feu roi (_Louis XIII_) fit une fois chez lui un concert o tous
ceux de la musique de la chambre chantoient; il en avoit mis M. de
Mortemart et M. le marchal de Schomberg: lui-mme aussi en toit. M.
de Nemours, par grande grce, y fit entrer Le Pailleur, et il avoit
dit au Roi qu'il s'entendoit fort bien en musique. On y chanta sur la
fin des airs du Roi. Le Pailleur, pour faire sa cour  demi-haut, dit:
Ah! que ce dernier air mriteroit bien d'tre chant encore une
fois! Le Roi dit: On trouve cet air-l beau, recommenons-le. On le
chanta encore trois fois. Le Roi battoit la mesure. Il avoit propos
de faire une symphonie depuis les plus bas instruments jusques aux
trompettes, et il vouloit qu'il n'y entrt personne qui ne st la
musique, et pas une femme; car, disoit-il, elles ne peuvent se
taire.--Ah! Sire, dit M. de Nemours, madame la marchale de Thmines
en doit tre.--Pour elle, rpondit le Roi, je le veux bien.

Un artisan devint amoureux d'elle  Charenton, en la voyant dans sa
place o elle se dmasquoit quelquefois. Cet homme, emport par sa
passion, s'en va chez elle, demande  lui parler, et, tout interdit,
ne put jamais lui dire autre chose, sinon qu'il avoit un procs contre
elle. Elle fait appeler Le Pailleur, demande ce que ce pouvoit tre.
Le Pailleur s'informe de cet homme, il n'y trouvoit aucune raison: il
revint plusieurs fois et ne savoit que leur dire. Il rda long-temps
autour du logis, et enfin on le trouva mort derrire les murailles de
Luxembourg. Elle logeoit alors auprs des Carmes-Dchausss.

Voici une histoire encore plus trange. La fille d'un gentilhomme de
Beausse nomm Herville devint amoureuse en tout bien et tout honneur
du ministre de Chteaudun nomm Lamy, qui toit un homme bien fait,
mais pauvre. Le pre de la fille ne pouvant consentir  ce mariage,
elle tomba dans une telle mlancolie, qu'enfin, de peur d'accident, il
fut contraint de s'y rsoudre. Le pre lui porte donc des articles 
signer. Ah! dit-elle, il n'est plus temps. A trois jours de l, on
la trouva noye sur le bord du Loir.

Un abb de Calvires, en Languedoc, ayant su que mademoiselle de
Gouffoulens, de la maison d'Hauterive, dont il toit amoureux, toit
morte, protesta qu'il ne lui survivroit pas long-temps. En effet, il
refusa toutes sortes d'aliments durant quelques jours, avec une grande
constance, et en mourut. On dit pourtant qu'on lui avoit persuad
enfin de manger, mais que les passages se trouvrent bouchs; tous
les boyaux s'toient rtrcis.

Vous voyez que la marchale, en maris et en galants, n'a jusqu'ici que
des vieillards; mais elle eut un jeune galant lorsqu'elle ne fut plus
jeune: c'est Monferville, fils du frre de Blainville, premier
gentilhomme de la chambre ou grand-matre de la garde-robe, qui fut
ambassadeur en Angleterre. C'toit un fort beau garon, mais un peu
trop doucereux et trop normand. Il ne passoit pas pour un homme fort
friand de la lame. Il ne manque pas d'esprit. On ne sait s'ils toient
maris ou non, car on n'a vu ce garon se marier qu'aprs la mort de
la marchale; cependant il sembloit qu'il chercht  se marier. La
connoissance venoit de ce que ce garon logeoit avec sa soeur dans une
maison qui toit  la marchale, et elle logeoit dans une autre tout
contre qui toit aussi  elle. On l'accusoit d'avoir dit qu'une fois
il avoit eu une cte enfonce en portant des sacs d'argent qu'une dame
lui avoit donns. Le Pailleur, qui voyoit que la marchale, par
facilit, se laissoit accabler  toute la parent de cet homme, trouva
moyen de le faire sortir de cette maison et de faire passer  la
marchale une partie de l'anne  la campagne.

La marchale alla mourir  Poitiers, sept ou huit ans aprs[255]. Elle
avoit jur de ne rentrer d'un an dans sa maison de Paris,  cause de
la mort d'une vieille fille qui toit  elle il y avoit trente ans; on
l'appeloit Boislor; elle toit btarde d'un gentilhomme. La marchale
toit d'un temprament doux et mlancolique; cette fille toit fort
sage et fort aimable. Aussi la marchale l'aimoit jusqu' lui faire
des bouillons quand elle toit malade, et elle l'toit souvent. La
marchale lui avoit donn une petite terre que l'autre lui rendit par
son testament.

  [255] En 1652. (T.)

La marchale n'avoit que cinquante-sept ans quand elle est morte; mais
il toit temps qu'elle mourt, car elle ne pouvoit plus subsister: le
jeu et Monferville l'avoient incommode; cependant elle n'a pas laiss
un sou de dettes. Quand elle alloit faire un voyage, elle payoit tout
ce qu'elle devoit. Elle tomba malade  Poitiers en passant; elle
vouloit aller voir ses parents. Elle mourut faute de sang; on ne lui
en trouva pas une goutte dans les veines.




LE PAILLEUR.


Le Pailleur, dont nous avons dj parl plusieurs fois, toit fils
d'un lieutenant de l'lection de Meulan. Il tudia jusqu'en logique;
il crivoit bien: on le met aux finances; le voil petit commis de
l'pargne. Il ne put souffrir les _pillauderies_ qu'on y faisoit, car
on griveloit sur les pensions qui s'y payoient; il se retira chez le
feu prsident L'Archer, pre du dernier mort; il toit un peu son
parent.

Le Pailleur savoit la musique, chantoit, dansoit, faisoit des vers
pour rire[256]; il chanta quatre-vingt-huit chansons pour un soir de
carnaval. Il fit la dbauche  Paris assez long-temps. Las de cette
vie, il va en Bretagne avec le comte de Saint-Brisse, cousin-germain
du duc de Retz. Ce comte avoit fait connoissance avec lui  Paris, et
avoit tant fait qu'il l'avoit rsolu  le suivre. Il y toit le
tout-puissant; mais comme il vit que cet homme faisoit trop de
dpense, il lui dit qu'il falloit se rgler. Je ne saurois, lui
rpondit le comte.--Permettez-moi donc de me retirer, lui dit Le
Pailleur, car ayant le soin de vos affaires, on dira que c'est Le
Pailleur qui vous a ruin. Il y fut pourtant encore deux ans 
remettre de trois mois en trois mois.

  [256] On a imprim dans les _OEuvres_ de Dalibray, Paris, 1653,
  in-8, une Eptre en vers de Le Pailleur, auquel ce pote a
  adress une partie de ses mdiocres ouvrages.

Il alla avec le comte voir le marchal de Thmines, alors gouverneur
de la province. La marchale le prit en amiti; il toit gai, il
faisoit des ballets, et mettoit tout le monde en train: elle lui
demanda s'il vouloit tre intendant du marchal; il ne le voulut pas,
car il dit que c'toit la mer  boire que d'entreprendre de mettre
l'ordre dans cette maison.

Le marchal mourut  Paris; Le Pailleur y toit revenu. La marchale
le pria d'aller avec elle en Touraine; car j'ai grand'peur, lui
dit-elle, de m'ennuyer en une maison o j'ai tant souffert en
premires noces. Il y fut, et elle jura qu'elle ne s'y toit pas
ennuye un moment. Des demoiselles de la marchale lui dirent, comme
on revenoit  Paris: Mais ne demeureriez-vous pas bien avec nous?
Ainsi, insensiblement il s'attacha  la marchale, et y demeura
jusqu' sa mort[257], sans gages ni appointements, mais seulement
comme un ami de la maison: il est vrai qu'il faisoit toutes ses
affaires.

  [257] Durant vingt-cinq ans. Il ne lui survcut que de deux ans.
  (T.)

Le Pailleur toit de si belle humeur, avant que la gravelle, dont il
fut fort travaill quand il vint sur l'ge, le tourmentt, que le
messager de Rennes  Paris le vouloit mener pour rien  cause qu'il
avoit toujours fait rire la compagnie depuis l jusqu' Paris. Je lui
ai ou conter qu'une fois en une dbauche en Bretagne, o toit le duc
de Retz, quelqu'un ta son pourpoint, puis dit: Brlons nos
chemises. Le Pailleur, comme le duc vouloit aller brler la sienne,
lui dit: Donnez, je la brlerai avec la mienne; mais au lieu de
cela, il ne jette que la sienne dans le feu, et met celle du duc dans
ses chausses. Ils allrent tous sans chemise  un bal: tout le monde
s'enfuit; ils prirent les chandelles et se retirrent. Le lendemain Le
Pailleur met la chemise du duc, o il y avoit une belle fraise, et va
 son lever. Les valets-de-chambre vouloient gager que c'toit la
chemise de M. le duc. Le Pailleur rioit; le duc se mit  rire aussi,
et lui dit: Ma foi! vous n'tiez pas si ivre que nous.

Un jour Le Pailleur dit bien des choses contre le mariage. Le
lendemain un jeune homme, fils d'un conseiller, le vient trouver:
Monsieur, lui dit-il, je vous viens remercier. J'tois accord, mon
pre me donnoit sa charge; mais ce que vous dtes hier me toucha si
fort que je l'allai prier sur l'heure de faire mon frre l'an et de
me donner l'abbaye qu'il avoit; cela est conclu. Sans vous j'allois
faire une grande sottise, je vous en aurai de l'obligation toute ma
vie.

Il s'toit adonn aux mathmatiques ds son enfance: il les apprit
tout seul. Il n'avoit que vingt-neuf sols quand il commena  lire les
livres de cette science, et il changeoit les livres  mesure qu'il
les lisoit. Il avoit crit assez de choses, mais il n'a daign rien
donner: il faisoit des ptres burlesques fort naturelles.




LE COMTE DE SAINT-BRISSE.


Le comte de Saint-Brisse toit le second fils du marquis de Ruffec,
d'Angoumois, et de la belle du Lude; il toit cadet. Ruffec fut pour
l'an, et lui eut des terres en Bretagne. C'toit un homme de plaisir
et grand danseur de ballets. Il mourut de la goutte aprs avoir t
sept ans dans son lit sans qu'on le pt jamais remuer; tout
pourrissoit sous lui; on dit qu'il y vint des champignons.

Le neveu de ce comte, fils du marquis de Ruffec, n'toit pas mal avec
le feu roi (_Louis XIII_); et quand le marchal d'Ancre fut tu, le
Roi lui dit: Tu n'en oserois faire autant  ton oncle, l'abb de la
Couronne, qui couche avec ta mre. Ce jeune homme, dpit de ce que
le Roi lui avoit dit, part avec des coupe-jarrets; et, comme l'abb
lisoit une lettre qu'ils lui avoient prsente, les coquins lui
jettent une serviette au cou. L'abb toit un homme fort et vigoureux;
il leur faisoit de la peine, et l'excution toit un peu longue. Le
marquis, impatient, entre dans la chambre et crie: Joue du poignard.
Au bout d'un an ce garon mourut comme fou. Comme le Roi l'aimoit, on
n'osa poursuivre.




LE MARCHAL DE CHATILLON[258].


M. de Chtillon, petit-fils de l'amiral, avoit assez de bien; mais il
en dissipa la plus grande partie: il vendit  M. de Montmorency pour
peu de chose l'amiraut de Guyenne; il toit dbauch et d'amoureuse
manire. Il fut un des principaux galants de la Choisy; il l'alloit
voir dans une maison fossoye  la campagne. Le vieux La Haye,
surnomm _des Assembles_,  cause qu'il avoit t souvent dput aux
assembles des huguenots, tant ami de la maison de tout temps, lui
dit plusieurs fois que les frres de cette fille lui pourroient jouer
un mchant tour, et, le pont lev, lui faire pouser leur soeur par
force. Il en fut quitte pourtant pour y laisser bien des plumes. Il
avoit aussi un rgiment d'infanterie, en Hollande, que ses enfants
ont eu depuis l'un aprs l'autre. En je ne sais quelle retraite,  la
vue du prince Maurice, il fit tout ce qu'on pouvoit faire; le prince
Maurice le loua fort, et dit: Ce sera quelque jour un bon capitaine.
On verra par la suite que la prophtie n'a pas t trop bien
accomplie. A Londres, quelque temps aprs, le prince d'Orange, Henri,
pre du dernier mort, et lui, furent pris dans un lieu d'honneur par
le commissaire du quartier.

  [258] Gaspard III, comte de Coligny, n en 1584, mort en 1646.

Il n'y avoit personne dans le parti huguenot si considrable que lui.
Il avoit toute la faveur de son pre et de son aeul; en un rien il
pouvoit mettre quatre mille gentilshommes  cheval. Il tenoit
Aigues-Mortes; mais il la rendit pour tre marchal de France. La Haye
en enrageoit, et tenant le petit Dandelot[259], qui toit fort joli,
entre ses bras, dans la galerie de Chtillon, il lui enseignoit 
dire: Je veux ressembler  celui-l, montrant son grand-pre, et non
pas  mon papa; et il disoit  cet enfant: Pauvre petit garon, que
je te plains! tu n'as point d'Aigues-Mortes  vendre; et cela en
prsence du marchal, car ce bonhomme toit diseur de vrits.

  [259] Depuis M. de Chtillon, tu  Charenton. (T.)

Le marchal avoit l'honneur d'tre assez prompt pour tre appel
brutal; c'toit pourtant un fort bon homme, mais qui toit incapable
de direction et de discipline: il jouoit, et il lui est arriv bien
des fois, quand il perdoit, de faire semblant d'aller  ses
ncessits; et il descendoit dans le jardin o il se mettoit  secouer
un arbre un gros quart-d'heure durant.

Il s'toit mari un peu par amour. Sa femme toit belle et vertueuse;
mais il disoit lui-mme qu'il et mieux aim qu'elle et t un peu
plus complaisante et un peu moins honnte femme. Le comte de Carlisle,
au mariage de la reine d'Angleterre, tmoigna tant d'estime pour elle,
que si c'et t un homme moins srieux, on et pu dire qu'il en toit
pris; il la surnomma l'_Incomparable_. Quoi qu'on ait chant parmi
les huguenots, cette femme-l n'toit pas si grand chose qu'on disoit;
l'histoire de ses enfants en fera foi. Mais sa vertu et son zle,
quelquefois assez inconsidrs, faisoient que le petit troupeau en
toit persuad  un point trange.

Elle se mit en tte d'entendre la Sainte-Ecriture, et pour cela elle
s'enfermoit des aprs-dnes entires avec un grand ministre mal bti,
qu'on appeloit M. Le Veilleux, et cela si souvent qu'on commenoit 
en dire des sottises. Elle s'toit laiss empaumer par une vieille
mademoiselle Du Chesne, qui avoit t gouvernante des soeurs du
marchal; c'toit une dvote qui, par affectation, se mettoit toujours
 prier Dieu quand il falloit dner, afin qu'on dt: Elle est en
oraison, il la faut laisser achever. Ce M. Le Veilleux toit un homme
qui, sans affectation, faisoit pourtant ses oraisons aussi 
contre-temps que cette demoiselle. Lui et la marchale[260] se
promenoient quelquefois trois heures durant dans le parc, et on les
trouvoit souvent en oraison au pied d'un arbre. Cet homme toit un peu
fou, et en priant Dieu il demeuroit quelquefois en extase. Il lui
chappoit parfois de belles choses; c'toit un gentilhomme plein de
charit. Il avoit prs de quatre-vingt mille livres de rente qu'il
employoit  assister les pauvres, et il ne se maria que quand il eut
dissip une partie de son bien, afin de faire des gueux. Le marchal
ne prit point plaisir  ces promenades de sa femme et y mit ordre.

  [260] Ce n'toit point une habile femme; elle ne faisoit que
  prier Dieu. Le marchal fut contraint de lui ter le soin de sa
  maison. (T.)

C'toit un homme intrpide que le marchal! Au sige d'Arras, il reut
un coup de mousquet dans son charpe; la balle s'arrta au noeud. Il
ne pouvoit porter des armes, tant il toit gros, et puis il n'en et
pas voulu. Il eut un cheval tu entre ses jambes d'un coup de canon:
Ah! dit-il, sans s'mouvoir, ces gens-l sont importuns; cela n'est
point plaisant. J'avois l un bon cheval.

M. de Chaulnes, qui toit le plus ancien marchal[261], lui vint dire,
le fort de Rousseau tant pris: Monsieur, tout est perdu, les ennemis
sont dans les lignes.--Bien, bien, rpondit-il, je les aime mieux l
qu' Bruxelles. Allons, allons, monsieur de Chaulnes, il ne faut pas
s'effrayer de cela. C'toit en effet le plus confiant des hommes. Il
disoit toujours: Laissez-les venir, et on avoit une peine trange 
le faire monter  cheval; peu prvoyant, et qui ne jouoit point du
tout de la tte, il assuroit toujours de prendre, et dans peu de
temps, et souvent il ne prenoit que fort tard, ou point du tout. Ma
foi! ce n'toit ni son grand-pre ni son pre[262].

  [261] Ils toient trois: Chaulnes, Chtillon et Brz. (T.)

  [262] Son fils Dandelot le sauva  la bataille de Sedan. (T.)

Il fut un temps qu'il n'y avoit que lui et le marchal de La Force,
car on toit si ignorant, qu' Saint-Jean-d'Angely personne ne savoit
comment on faisoit des tranches.

Le cardinal de Richelieu lui a donn de l'emploi  faute d'autre, car
je ne crois pas qu'il trouvt trop bon que le marchal ft le seul qui
ne l'appelt que _Monsieur_, et il n'toit pas persuad qu'il ft 
lui. C'toit un bon Franois, et qui, depuis qu'il se fut accommod
avec la cour, n'a brouill en aucune sorte. La Reine, au commencement
de la rgence, lui donna le brevet de duc. Il avoit voulu tenter si le
Parlement le recevroit durant la minorit; c'toit une folle
entreprise; on l'estimoit, mais c'et t faire la planche pour les
autres. Il mourut quelque temps aprs; sa femme se jeta  ses genoux
pour lui demander pardon si..... etc. Ah! ma mie, lui dit-il, vous
vous moquez; ce seroit bien plutt  moi.




LA COMTESSE DE LA SUZE[263]

ET SA SOEUR, LA PRINCESSE DE WIRTEMBERG.


La fille ane du marchal de Chtillon fut marie en premires noces
avec un jeune garon de la maison des Hamilton. Ses parents, car il
toit orphelin, l'avoient envoy tudier au collge de Chtillon: le
marchal y entretenoit un petit collge pour ceux de la religion. L,
tant encore enfant, il vit mademoiselle de Chtillon et en devint
amoureux; quand il eut dix-huit ans, il retourna dans son pays; il fit
trouver bon  ses tuteurs qu'il rechercht cette fille. Le nom de
Chtillon fait bien du bruit, et surtout en pays d'huguenots; les
tuteurs crivent au marchal; le marchal y consent. Il avoit alors
cent mille livres d'argent comptant qu'il vouloit donner; mais on ne
le lui conseilla pas, car en Ecosse les maris ne rendent point le
mariage de leurs femmes, si elles viennent  mourir sans enfants, et
puis les tuteurs dirent que leur pupille avoit assez de bien, et
demandrent seulement que le marchal ft les frais des noces.

  [263] Henriette de Coligny, comtesse de La Suze, ne en 1618;
  morte en 1673.

Ce jeune seigneur toit comte d'Adington, et sa femme avoit le
tabouret chez la Reine; il emmne sa femme; mais il ne dura qu'un an,
car il toit pulmonique, et je crois qu'elle ne l'pargna gure. Il
lui fit en mourant tous les avantages qu'il lui pouvoit faire.

Au bout de quelque temps la voil de retour  Paris, avec quelque
somme d'argent, quelques pierreries, et dix mille livres de douaire.
La reine d'Angleterre toit dj  Saint-Germain; notre jeune veuve la
visitoit souvent, parce qu'elle y avoit le tabouret, et qu'on lui
faisoit force caresses.

Cette Reine, toujours zle pour la propagation de la foi, pense
incontinent  gagner cette me  Dieu et  la faire pouser 
quelqu'un de ceux qui avoient suivi sa fortune; elle tche donc  la
marier avec le fils de la comtesse d'Arondel. Cette dame logeoit assez
prs de madame de Chtillon, au faubourg Saint-Germain; elle visite
la veuve, la cajole, et se met fort en ses bonnes grces: mais un
jeune Ecossois, nomm Esbron[264], neveu du colonel Esbron, qui toit
mort au service de la France, avoit dj fait un grand progrs auprs
de la comtesse d'Adington. La marchale, sa mre, car le pre toit
dj mort, eut avis de tout, et tchoit d'empcher que ces trangers
ne vissent sa fille. Un jour il y eut bien du dsordre, car la
comtesse d'Arondel et madame de Chtillon la jeune avoient men la
comtesse d'Adington entendre les Tnbres. La marchale, qui,
d'ailleurs, savoit bien des choses, lui donna un soufflet et l'emmena
 La Boulaye chez sa soeur de La Force, o, de peur qu'elle ne
changet de religion, elle la maria au comte de La Suze, tout borgne,
tout ivrogne, et tout endett qu'il toit; mais c'toit  faute
d'autre; et puis il est parent de madame de La Force. Durant qu'on
parloit de l'affaire, Esbron lui crit, elle fait rponse. Il va  La
Boulaye pour tcher  se battre contre La Suze; il n'en peut venir 
bout; il crit encore; on ne lui fait point de rponse; il se dpite,
montre toutes les lettres de la dame et s'en rit partout.

  [264] Le vrai nom est _Hailbrun_. (T.)

Nous reprendrons la comtesse de La Suze aprs que nous aurons parl de
sa soeur; car ce qui est arriv  sa soeur lui est arriv durant la
vie de la mre, et la mre morte, nous verrons les beaux exploits de
la comtesse.

Mademoiselle de Coligny, en son enfance, avoit eu une maladie la plus
trange du monde; elle gravissoit, quand son mal lui prenoit, le long
d'une tapisserie, comme un chat, et faisoit des choses si
extraordinaires qu'on ne savoit qu'en croire. A cet ge-l la
_mre_[265] ne fait point de si prodigieux effets. La marchale
croyoit que c'toit un sort, et sa fille, quand elle fut gurie, dit
qu'une femme de Chtillon, en colre de ce qu'elle ne vouloit pas
qu'elle allt librement dans le parc, lui avoit donn un sort, et
qu'il lui avoit sembl qu'elle avaloit un boulet de feu[266].

  [265] _Mre_ est pris ici dans le sens de l'organe de la femme o
  se forme le foetus. (Voyez _le Dict. de Trvoux_.)

  [266] La mre croyoit que sa fille avoit t dlivre par ses
  prires. (T.)

Cette fille, tant grande, n'toit pas si bien faite que sa soeur;
mais elle avoit bonne mine, et la qualit y fait. Sa mre lui donna
trop de libert, elle qui n'en vouloit pas donner  ses garons, et
qui leur fit har les sermons  force de les y faire aller. Elle eut
grand tort de la laisser aller de son chef chez madame la Princesse.

Vineuil, qu'on appeloit  la cour M. le marquis de Vineuil, secrtaire
du Roi, garon qui a pourtant de l'esprit, et qui est bien fait, ds
le vivant du marchal avoit gagn une madame de Briquemaut, qui toit
pauvre et qui toit familire chez le marchal. Cette femme leur
fournissoit des rendez-vous. Boccace, capitaine des gardes du
marchal, s'aperut de l'affaire, et dit  la demoiselle que si elle
continuoit il en avertiroit monsieur son pre. Elle le prvint, dit au
marchal que Boccace toit amoureux d'elle, et que s'il dit quelque
chose, c'est  cause qu'elle ne l'a pas voulu couter. Le marchal la
croit, et brutalement il dit en prsence de Boccace: Qu'il donnera de
l'pe dans le ventre  quiconque lui fera des contes de sa
fille[267].

  [267] Il vouloit que ses filles fussent comme des garons. (T.)

Aprs que le pre fut mort, la marchale tant loge auprs de la
Foire chez une madame Cousin, marchande de bois, qui leur louoit une
grande maison et logeoit dans un petit corps-de-logis spar, cette
fille faisoit semblant d'tre catholique, et disoit  sa mre qu'elle
toit malade quand il falloit aller  Charenton. Madame Cousin,
croyant que ce ft tout de bon que mademoiselle de Coligny se vouloit
convertir, faisoit entrer Vineuil, dguis en prtre, qui, tout  son
aise, catchisoit la demoiselle. Une demoiselle de madame de La Force,
qui, par hasard, toit demeure chez madame de Chtillon pour se faire
traiter de quelque incommodit, dcouvrit tout le mystre, et en
avertit la marchale, qui toit alors  La Boulaye pour marier sa
fille ane, car la demoiselle, pour un mal d'yeux, toit demeure 
Paris. La marquise de La Force vint  Paris et emmena la demoiselle 
La Boulaye, et crut qu'elle toit grosse. La mre lui donna  son
arrive quatre soufflets et un coup de pied dans le ventre, et lui fit
mille reproches; car cette pauvre femme lui avoit fait confidence des
sottises de l'ane, et lui avoit dit: Vous tes ma seule
consolation. Peu aprs on fut assur qu'elle n'toit point grosse. De
La Boulaye madame de Chtillon fut  Bfort, o elle alloit pour
mettre ordre  cette petite ville que le feu Roi avoit donne au feu
comte de La Suze. Jamais voyage ne fut plus heureux que celui-l pour
la marchale, car elle trouva l ce qu'elle n'et pas trouv en
France. Un comte Georges, frre du comte de Montbelliard, de la maison
de Wirtemberg, qui a vingt mille livres de rente, prit cette fille
avec ses droits.

La marchale tant morte, ce prince Georges et sa princesse Georgette
vinrent  Paris pour voir s'il n'y auroit rien  recueillir: ce bon
Tudesque ne la perdoit pas de vue. Toute la consolation de la pauvre
chrtienne toit de parler de son chancelier: elle toit fort veille
en sa jeunesse; elle ne voulut point voir Vineuil. On dit qu'elle a
plus de sens que l'autre.

Madame de La Suze, qui paroissoit stupide en son enfance, et qui en
conversation ne disoit quasi rien il n'y a pas trop long-temps encore,
fit des vers ds qu'elle fut en Ecosse; elle en laissa voir, ds
qu'elle fut remarie, qui n'taient bons qu' brler. Depuis elle a
fait des lgies les plus tendres et les plus amoureuses du monde, qui
courent partout. Le premier dont on a parl fut un garon de notre
religion, nomm Laeger; il est  cette heure conseiller  Castres: il
a de l'esprit et fait des vers, mais mdiocres. D'ailleurs, c'est un
gros tout rond, et qui n'est nullement honnte homme. Il toit all 
Lumigny avec un de ses amis qui connoissoit madame de La Suze. L
cette folle s'prit de Laeger; on le lui dit. Elle lui a crit un
million de lettres et des vers les plus passionns qu'on puisse voir;
mais ses belles-soeurs les empchoient de se joindre. Elle vint ici;
il alloit la voir et portoit une lettre; elle se tenoit sur le lit,
lui auprs, et mettoit cette lettre dans sa mule de chambre droite, et
en prenoit une autre dans la gauche. Il la vit, dguis sur les
chemins, et une autre fois comme il faisoit semblant d'aller  la
chasse. Il se ruinoit en laquais et en messagers qu'il a fallu
quelquefois envoyer jusqu' Bfort. Ce galant homme avoit cont cette
histoire  Frmont, qui ne le croyoit pas, car c'est un des plus
grands menteurs du monde; mais il n'en douta plus par une aventure
assez plaisante que voici:

Comme il toit en Champagne, un Anglois lui demanda la passade.
J'avois, lui dit-il en mauvais franois, une attestation de M.
l'agent du roi d'Angleterre; mais on me l'a dchire  Lumigny.
Frmont, qui toit peut-tre le seul homme en Champagne qui sut cette
affaire, lui demanda comment cela toit arriv. Comme je fus 
Lumigny, deux demoiselles me demandrent si j'avois des lettres de _M.
Laeger_, j'entendis _M. l'agent_; je tire mon attestation; elles se
jettent dessus, et en se l'arrachant l'une  l'autre, la dchirent;
aprs cela la plus jeune (on l'appeloit mademoiselle de Nermanville)
vint  moi avec une lettre, et me dit:--C'est de Laeger et non de
l'agent que je vous demande une lettre, donnez-la-moi; en voil une
pour lui (elle faisoit cela pour voir s'il n'en avoit point).--Je lui
jurai que je ne savois ce que c'toit. La comtesse, aprs, trouva
moyen de lui parler; elle lui parla en anglois, lui donna une lettre
pour Laeger, lui enseigna son logis, et lui jura qu'il l'assisteroit.
Il les servit depuis, et porta quelque temps leurs lettres. Dj
Laeger s'toit servi de ces pauvres Anglois qui vont demandant leur
vie, et c'est pourquoi les deux filles demandrent des lettres 
celui-ci.

Le comte de La Suze est un homme o jamais il n'y a eu ni rime ni
raison. Lui et sa femme avoient plus de quatre-vingt mille livres de
rente. Pour s'acquitter, on lui proposa de se contenter de douze mille
cus par an pour quelques annes; jamais il n'y voulut entendre. Il
avoit cent personnes chez lui, cent cinquante chiens avec lesquels il
n'a jamais rien pris, grand nombre de mchants chevaux. L-dedans on
n'est point surpris quand on vous annonce de vous coucher sans souper,
tant toutes choses y sont bien rgles. Il buvoit un temps du vin, un
autre de la bierre, en un autre de l'eau. On dit qu'il est assez
plaisant en dbauche: Quand je n'aurai plus rien, disoit-il, j'irai
avec les Allemands. Bfort lui valoit quarante mille livres de rente;
mais ayant pris le parti de M. le Prince, il a tout perdu.

Aprs une ivrognerie clbre  Brissac, comme il s'en retournoit, un
troupeau de cochons l'ayant renvers sur le pont, lui passa sur le
corps, et il crioit: Quartier, cavalerie, quartier!

L'ane de La Suze se retira avec une soeur qu'elle a marie en
Bretagne. La cadette demeura encore quelque temps; mais elle quitta sa
belle-soeur, et mourut bientt aprs. Elle toit fort aimable.

On parla ensuite d'un greffier du conseil, nomm Potet, garon fort
mdiocre; mais il fit de la dpense pour elle, et la suivit au Maine.
Je crois qu'il n'en a rien eu: mais le comte Du Lude, qui parut aprs
sur les rangs, en eut apparemment tout ce qu'il voulut.

De Vannes Matharel, qui toit familier chez le marchal de Chtillon,
lui fit un jour des reproches de sa faon de vivre, car elle avoit
fait cent sottises. Elle lui dit: Vois-tu, ce n'est pas ce que tu
penses; ce n'est que pour tter, que pour baiser, pour badiner; du
reste, je ne m'en soucie point. Mon mari me le fit douze fois; c'toit
comme s'il l'et fait  une bche. Si on m'avoit marie comme j'eusse
voulu, je ne ferois pas ce que je fais. Elle lui confessa que le
comte Du Lude en avoit tout eu; depuis, elle le lui nia, et lui dit:
Que c'toit un coureur qui avoit eu la v....., s'il ne l'avoit
encore. Mais ce que je sais de mieux, c'est ce qu'elle a fait 
Rambouillet, celui qu'on appela depuis Rambouillet-Candale. Elle lui
dit une fois qu'elle toit entirement persuade de son mrite; depuis
elle lui crivit cent extravagances. Il ne lui fit aucune rponse;
mais il y fut un jour qu'elle l'en avoit fort pri: elle toit au lit.
Elle fit si bien qu'en prsence de ses demoiselles qui ne sortoient
jamais de la chambre (elles toient un peu espionnes), elle mit le
rideau sur lui, de sorte qu'elle se fit voir  lui toute nue. Elle a
le corps beau; mais pour le visage il y a de la moue de son pre.

Elle fut aprs pour le voir, et le pressa de se trouver en un lieu o
ils pussent tre en libert. Lui, qui croyoit qu'il n'y faisoit pas
trop sr, et qui toit engag ailleurs, fut long-temps sans s'y
pouvoir rsoudre. Enfin il fallut pourtant cesser de faire le cruel:
il n'alla point un dimanche  Charenton, et il s'assura de la cour de
derrire du logis de son pre. Aprs avoir ferm soigneusement toutes
les fentres et toutes les portes qui donnoient sur cette cour, et
avoir fait dire qu'il n'y toit pas, il prit ensuite des porteurs
affids dont la chaise toit marque 20[268], et les envoya chez
madame de Revel, veuve d'un avocat-gnral de Grenoble. Or, la
comtesse devoit aller chez cette dame en chaise, et renvoyer tout son
monde, faisant semblant d'y vouloir passer l'aprs-dne; ce qu'elle
fit. Aprs avoir t un moment en haut, elle dit  madame de Revel:
Qu'elle toit monte plutt pour savoir si elle la retrouveroit dans
deux heures que pour lui faire une visite; car, dit-elle, j'ai une
affaire qui presse.

  [268] Toutes les chaises ont leur numro. (T.)

Aprs elle descend et crie: _Mes porteurs_; c'toit le mot; elle entre
dans la chaise, va chez Rambouillet: on la porte jusque sur
l'escalier, car l'appartement du galant rpond sur le derrire, et est
par bas. Il la caressa tant qu'il put. Dans le dduit il lui disoit:
Voil le sang de Coligny bien humili! Il dit qu'elle n'est point
badine, et qu'elle ne lui sut jamais dire que: Ah! mon cher, que je
vous aime! Il lui dit: Qu'il ne lui avoit pas autrement d'obligation
de ce qu'elle avoit fait pour lui, et que le comte Du Lude en avoit eu
autant. Elle souffrit cela sans se fcher. Elle ne lui avoua pourtant
rien, et lui dit seulement qu'en causant de l'amour avec sa
belle-soeur de Nermanville, la pucelle lui disoit: Mais, ma soeur, 
vous our, je pense que si vous vous trouviez avec un homme que vous
aimassiez, vous lui permettriez toute chose. Peut-tre, disoit-elle;
je n'en voudrois pas rpondre. Rambouillet fut quinze jours sans y
aller; il lui dit qu'il y avoit t trois fois. Elle le crut
bonnement, car on lui fait accroire tout ce qu'on veut; mais il ne lui
fit rien, et, ce qui est tonnant, ils se sont vus cent fois depuis,
et elle n'a jamais fait semblant de se souvenir de ce qui s'toit
pass entre eux.

Un Saint-d'Hierry, fils de feu Roques, cuyer du cardinal de
Richelieu, a t son galant ensuite. Les demoiselles se relchoient,
et tout alloit  l'abandon. De Vannes se tourmenta tant qu'il lui fit
donner l'ordre de se retirer. Depuis, ses parents la pressant d'aller
trouver son mari, qui avoit pass en Allemagne, elle dit  madame de
La Force qu'elle avoit du mal. Regardez quelle effronterie! Cela
pouvoit tre vrai. On disoit qu'elle avoit donn une vache  lait 
l'abb d'Effiat. Elle a dit depuis  Rambouillet qu'elle avoit dit
cela pour ne pas aller avec son mari, et au mme temps elle lui avoua
qu'elle avoit couch avec le comte Du Lude.

Enfin elle changea de religion, afin qu'on ne la ft point sortir de
Paris. Elle fut quelque temps aux Carmlites,  condition de ne point
quitter ses mouches, et de sortir deux fois la semaine. Un nomm
Hacqueville[269] toit alors son galant. Les dvotes, voyant qu'elle
ne prioit point Dieu les matins, et qu'elle ne faisoit que se mirer,
lui trent ses miroirs. Le lendemain elle n'en trouva pas un; on lui
dit qu'elle n'en auroit qu'aprs avoir pri Dieu.

  [269] Il est vraisemblable que ce d'Hacqueville est l'ami du
  cardinal de Retz et de madame de Svign, celui qui se
  multiplioit si bien pour ses amis qu'on l'appeloit _les
  d'Hacqueville_.

J'ai oubli de dire qu'on trouva dans la cassette de mademoiselle de
Nermanville cent lettres d'amour de la comtesse que ses belles-soeurs
gardoient pour tcher  faire rompre le mariage; c'est pour cela
qu'elles vouloient avoir des lettres de Laeger. Ce fou se vante qu'il
a couch avec elle. Elle dit qu'il avoit t assez impertinent pour
lui dire qu'il avoit t cruel  la reine de Sude pour lui tre
fidle. Il a t quelque temps en Sude.

La meilleure aventure qui soit arrive  la comtesse, ce fut quand
Bertaut, l'_incommode_[270],  la premire visite, aprs maints beaux
propos sur ses mrites, lui sauta au cou, et lui voulut lever la jupe.
Elle appelle ses gens tout en colre; mais,  leur vue, elle se
retint, et leur dit seulement: Raccommodez ce feu. C'toit l'hiver.
Quand ils se furent retirs: Ne vous repentez-vous point? lui
dit-elle. Sans la considration de madame de Motteville, je vous
perdrois. Aprs, elle alla conter sa dconvenue  madame de Revel,
qui lui dit: Voil bien de quoi! Madame de Savoie a bien t
collete[271].

  [270] On a vu plus haut, p. 177, l'article de Bertaut, le frre
  de madame de Motteville.

  [271] Allusion  l'anecdote de ce fou de prsident Tor, fils du
  surintendant d'Emery. (Voyez plus haut, p. 120.)

M. de Guise lui en conta huit mois durant; mais ils sont si
visionnaires l'un et l'autre, qu'on ne sauroit dire s'il en est rien
arriv. Rambouillet l'avertit que ds qu'elle lui auroit fait quelque
faveur, il la laisseroit l. Le marchal d'Albret y alla ensuite.

Un nomm Des Colombys, grand brutal, lui en conta et lui donna
sur les oreilles une fois. L'abb de Bruc, frre de madame Du
Plessis-Bellivre et de Montplaisir[272], s'y attacha ensuite. Il y va
tant de gens, que c'est une vraie cohue. Elle devient fort grosse;
elle a des affectations insupportables. Elle ne parle qu' certaines
gens; ailleurs, elle dit les choses si languissamment, et avec une
telle ngligence, qu'elle ne daigne pas former les paroles.

  [272] Ren de Bruc, marquis de Montplaisir, pote assez
  distingu, passe pour avoir eu quelque part aux ouvrages de la
  comtesse de La Suze.

Le reste est dans les Mmoires de la rgence.




LE MARCHAL DE SAINT-LUC[273].


Le marchal de Saint-Luc s'appeloit d'Epinay; c'est une bonne maison
de Normandie. C'toit un trange marchal de France. On disoit qu'il y
avoit en lui de quoi faire six honntes gens, et qu'on ne pouvoit pas
dire pourtant que ce ft un honnte homme. Il toit bien fait, dansoit
bien, jouoit bien du luth, toit adroit  toutes sortes d'exercices,
avoit de l'esprit, et se mloit mme d'crire en vers et en prose;
mais il ne faisoit rien avec grce[274].

  [273] Timolon d'pinay de Saint-Luc, n en 1580, mort  Bordeaux
  le 12 septembre 1644.

  [274] M. de Termes avoit promis des vers  quelqu'un pour le
  carrousel; l'autre les lui demanda. Ma foi, rpondit-il,
  Saint-Luc a depuis quelques jours tellement gourmand les Muses,
  que je n'en ai pu avoir raison. (T.)

On conte de lui qu'ayant trait  Fontainebleau tous les princes
lorrains, ils se firent tous jolis garons. L'ambassadeur d'Espagne le
vint voir aprs dner. M. de Guise, croyant ter son chapeau pour le
saluer, ta sa perruque, et demeura la tte rase. Cet ambassadeur en
sortant, comme M. de Saint-Luc le conduisoit, lui dit: Vous n'irez
pas plus avant, et je vous en empcherai bien; il n'y a gure de plus
forts hommes que moi. Le marchal, un peu sol, lui qui se piquoit
d'tre grand lutteur[275], crut que cet homme lui offroit le collet;
il le prend, et le culbute en bas des degrs. Cela fit bien du bruit;
mais on apaisa tout en disant que le marchal avoit bu. Je croyois,
disoit-il, qu'il me dfioit  la lutte.

  [275] Il disoit un jour  propos de cela, qu'il toit un Samson.
  Au moins, dit M. de Guise, avez-vous une mchoire d'ne. (T.)

Il toit un plaisant homme en fait de femelles. M. de Bassompierre,
son beau-frre, lui crivoit de Rouen: Venez vite pour mon procs;
j'ai besoin de vous; venez en poste le plus tt que vous pourrez. Il
part. Le voil ds sept heures du matin  Magny; c'est la moiti du
chemin: il demande un couple d'oeufs. Une servante assez bien faite
lui ouvre une chambre. Ah! ma fille, lui dit-il, que vous tes jolie!
Quel bruit est-ce que j'entends cans?--Il y a une noce,
monsieur.--Danserez-vous?--Vraiment, rpondit-elle, je n'en jetterois
pas ma part aux chiens. Il dit qu'il vouloit en tre, oublie M. de
Bassompierre, s'habille comme pour le bal, et gambade jusqu'au jour.
Par bonheur l'affaire avoit t diffre.

Une autre fois, passant en poste par Brives-la-Gaillarde, il demanda 
boire  une htellerie; la fille de la maison lui plut: il lui demanda
si elle avoit des soeurs. J'en ai deux qui valent mieux que moi. Il
descend de cheval, et y demeura trois jours, un jour pour chacune, et
disoit qu'il ne se pouvoit lasser de manger des pigeonneaux que ces
divines mains avoient lards. Par ces sortes de visions il faisoit
enrager ses gens: ils disoient tout ce qu'ils vouloient, il ne s'en
fchoit jamais.

La Hoguette[276], celui qui a fait le Testament d'un bon pre  ses
enfants, toit  lui. Un jour que le marchal fut six heures chez une
femme, il fit un impromptu qui disoit  la fin:

     Il .... ses gens et ne .... pas la belle.

  [276] Pierre Fortin de La Hoguette. Son livre est intitul:
  _Testament, ou Conseils d'un pre  ses enfants_, 1655, in-12.

Il pousa en deuximes noces madame de Chazeron, une des plus belles
femmes qu'on pt voir, mais qui avoit une fine v..... Il disoit: Si
elle me donne des pois, je lui donnerai des fves. Il en tenoit
aussi. Il en fut long-temps amoureux. Un jour il envoya un page pour
savoir de ses nouvelles: le page lui rapporta qu'il l'avoit trouve 
table tte  tte avec le marchal de Brz, et qu'ils mangeoient des
perdrix en carme. Il pesta terriblement contre elle: son fils an,
le comte d'Estelan, g alors de vingt-deux ans, se mit  rire: De
quoi riez-vous?--C'est que je me suis souvenu de certaines personnes
qui, aprs avoir plus pest que vous, ne laissoient pas d'pouser les
gens. Aussi l'pousa-t-il ensuite. Cette v..... lui avoit t donne
par son mari, jeune homme qu'on avoit envoy voyager en Italie aprs
l'avoir mari  dix-sept ans; il en apporta ce beau prsent  sa
femme. Huit mois durant en secondes noces elle se porta assez bien;
elle engraissa; on la croyoit gurie; mais depuis elle ne fit
qu'empirer. Elle toit tourmente avant cela d'une faim canine, et ce
fut  cause que M. de Saint-Luc avoit le meilleur cuisinier de la cour
qu'elle l'pousa. Enfin elle rendoit tout deux heures aprs. Il lui
falloit faire je ne sais combien de repas par jour, et, pour dormir,
prendre de l'opium le soir.

Son fils, le comte d'Estelan, voyant que sa survivance de Brouage
viendroit bien tard, et que son pre avoit d'assez bonnes dents pour
tout manger, prit la soutane  la persuasion de M. de Bassompierre,
qui le trouvoit d'une figure assez propre pour l'Eglise. On lui donna
une abbaye de dix mille livres de rente qu'avoit son frre,
aujourd'hui M. de Saint-Luc.




LE COMTE D'ESTELAN[277].


Il avoit dix mille livres de rente en une abbaye, autant sur la comt
d'Estelan, autant sur les Suisses, dont M. de Bassompierre toit
colonel, et une pension d'autres dix mille livres que le Roi lui donna
pour renoncer  la survivance de Brouage. Il jouit de ces deux
pensions trois ans durant, car M. de Bassompierre, ayant t mis dans
la Bastille, ne lui pouvoit rien laisser prendre sur les Suisses, et
la cour ne lui paya plus sa pension; on ne le considroit qu' cause
de son oncle. Il haussa son abbaye de quatre mille livres de rente;
ainsi il demeura avec vingt-quatre mille livres de rente pour tout
bien.

  [277] Louis d'pinay, abb de Chartrice en Champagne, comte
  d'Estelan, nomm  l'archevch de Bordeaux, mourut en 1644, six
  semaines aprs le marchal de Saint-Luc, dont il toit le fils
  an.

Si M. de Bassompierre ft demeur  la cour, notre abb et fait
fortune, car il avoit de l'esprit. Il toit port  la satire. Un jour
M. de La Rochefoucauld le dfia de rien trouver contre lui; il fit ce
sonnet qui a tant couru. Un gentilhomme qui a t  M. de Saint-Luc
m'a assur que ce n'a point t le comte d'Estelan qui a fait
l'pitaphe que voici, mais bien Comminges:

     La mort ici-dessous rangea
     Deux corps qui mangrent Brouage;
     Ils eussent mang davantage,
     Mais la v..... les mangea.

Mais Malleville, qui toit  M. de Bassompierre, m'a dit que le comte
avoit fait depuis celle-ci par avance:

     Enfin Saint-Luc ici repose,
     Qui ne fit jamais autre chose.

M. de Bassompierre tant dans la Bastille, le comte ne demeuroit gure
 la cour: il alloit souvent  Sainte-Menehould, en Champagne, proche
de son abbaye. Il y avoit meubl une chambre chez un lu nomm
d'Origny. Or, il avoit fait l'histoire des cinq premires annes du
ministre du cardinal de Richelieu[278], et une satire du passage de
Bray, que plusieurs personnes ont  cette heure, quoiqu' sa mort il
l'ait fait brler avec bien des salets qu'il avoit faites, l'origine
du b....l, etc. Pour moi, je l'ai eue de sa soeur la religieuse 
Reims: son frre en a une copie. Puis il l'avoit donne  feu M.
d'Esperses, et mme  feu Chtellet, pour avoir sa satire contre
Laffemas.

  [278] On attribue au comte d'Estelan la satire intitule: _Le
  Gouvernement prsent, ou Eloge de Son minence_, plus connue sous
  le titre de _Milliade_. M. Peignot donne cette pice  Favereau,
  conseiller  la cour des aides. (_Dict. des livres condamns au
  feu_, tom. 1, pag. 133.) Nous avons rapport dans la note 1 de la
  p. 366 du t. 1, o nous avons dj parl de cette pice, que
  Barbier l'attribuoit au pote Brys. Mais le tmoignage
  contemporain de La Porte nous semble d'une grande autorit. Il
  dit positivement que la _Milliade_ est de l'abb d'Estelan.
  (_Mmoires de La Porte_ dans la deuxime srie des Mmoires
  relatifs  l'histoire de France, t. 59, p. 356.)

La cour vint une fois  Sainte-Menehould: il en part. Comme il fut 
vingt lieues de l, il s'avisa qu'il avoit laiss cette histoire et
autres pareilles dans un cabinet d'bne en cette chambre. Il jure et
peste. Ce gentilhomme qui a t page de son pre s'offrit  les aller
retirer. Il arrive justement comme M. de Chavigny, qui logeoit de ce
jour-l dans cette chambre, toit par bonheur sorti avec tous ses
gens: il trouve moyen d'y entrer, et emporte tout ce qu'il falloit. Le
soir mme M. de Chavigny, sachant  qui toient ces meubles, demanda
la clef de ce cabinet; peut-tre mme le fit-il ouvrir faute de clef.
Depuis, le cardinal sut qu'il avoit fait cette histoire: il envoya M.
le chancelier pour en voir quelque chose. Le comte y avoit mis ordre,
et ne lui montra qu'une copie o il n'y avoit que des choses 
l'avantage du cardinal. Le cardinal Mazarin a voulu avoir l'original.
M. de Saint-Luc, ds qu'il put le recouvrer, le lui donna sans en rien
lire; je le sais de ce mme gentilhomme qui le lui porta.

Le comte, voyant son pre mort, prit la poste pour venir  Paris; il
tombe, et son cheval sur lui: il cracha du sang, se gouverna assez
mal  Tours o il s'arrta, et y mourut au bout de quinze jours 
l'ge de quarante ans.




LA MONTARBAULT,

SAMOIS, ET DE LORME.


La Montarbault toit fille d'un fermier d'Anjou: elle fut marie  un
homme de la condition de son pre; mais elle le quitta bientt, soit
qu'elle se ft fait dmarier, ou autrement. Elle vint  Paris, o elle
fut entretenue par De Lorme, le mdecin. Cet amant ne lui tant pas
assez fidle pour l'arrter, elle voulut faire une finesse qui lui
pensa coter bon. Elle prit du poison, et ensuite de l'antidote; mais
elle avoit pris du poison en telle quantit, que si De Lorme ne ft
survenu  propos, elle passoit le pas; encore eut-il bien de la peine
 la sauver. Depuis elle pousa un gentilhomme nomm Montarbault, 
qui elle ne voulut jamais rien accorder qu'ils ne fussent maris. Cet
homme s'en lassa bientt; car, quoiqu'elle ft belle, elle avoit
l'esprit si turbulent, si enrag, qu'on ne pouvoit vivre avec elle. Sa
beaut commenant  diminuer, elle se mit  souffrir; elle avoit un
million de secrets, et voyant qu'elle se dcrioit  Paris, elle alloit
faire de petits voyages dans les provinces. Une fois elle fit si bien
accroire au duc de Lorraine qu'elle faisoit de l'or, qu'on a vu des
lettres de lui par lesquelles il la recommandoit comme la personne du
monde la plus ncessaire  son Etat; mais enfin cela alla si mal pour
la pauvre alchimiste, qu'au lieu d'en rapporter de grandes richesses,
elle y perdit pour sept  huit mille livres de pierreries que le duc
lui prit quand il vit que c'toit une affronteuse. Aprs plusieurs
promenades, elle rencontra un Anglois qui se vantoit d'avoir trouv
l'invention de faire des carrosses qui iroient par ressort; elle
s'associa avec cet homme, et dans le Temple[279] ils commencrent 
travailler  ces machines. On en fit une pour essayer, qui
vritablement alloit fort bien dans une salle, mais n'et pu aller
ailleurs, et il falloit deux hommes qui, incessamment, remuoient deux
espces de manivelles, ce qu'ils n'eussent pu faire tout un jour sans
se relayer; ainsi cela et plus cot que des chevaux.

  [279] Dans l'enclos du Temple,  Paris.

Ce dessein avort, elle accusa de fausse monnoie, car elle s'y
entendoit fort bien, et c'toit l toute sa pierre philosophale, un
nomm Morel, qui avoit t commis de Barbier; mais elle, au contraire,
fut accuse, et eut bien de la peine  se dbarrasser.

En un voyage qu'elle fit en Normandie, le fils de la soeur de
Chandeville[280], qui toit neveu de Malherbe; la vit chez un
gentilhomme. Il en devint amoureux, et cela n'est pas trange, car il
toit jeune, et elle avoit encore de la beaut, toit cajoleuse, et
dbitoit agrablement; elle avoit chang de nom. Il fit en sorte
auprs de sa mre, qui toit veuve, qu'elle prit la Montarbault de
venir chez elle. Cet adolescent, qui apparemment la trouva assez
facile, la retint deux mois entiers chez sa mre, qui, charme de
cette femme, lui donna sa fille, qui sortoit de religion, pour lui
faire voir le monde. Cette mre, comme on peut penser, n'toit pas
plus sage que de raison; elle avoit toujours t une extravagante, qui
se vouloit battre en duel  tout bout de champ. Voil ces jeunes gens
 Paris, logs dans le Temple, chez la Montarbault. Les voisins
s'tonnoient fort de voir chez cette femme une jeune fille bien faite;
il arriva par hasard que la femme-de-chambre de mademoiselle de
Rambouillet, qui toit une fille fort adroite, se trouva un jour chez
une femme de ses amies au Temple, o elle vit cette jeune demoiselle,
qui, ayant appris que cette fille coiffoit si bien, la pria de trouver
bon qu'elle se ft coiffer par elle  l'htel de Rambouillet. Elle y
fut, et cela fut rapport  madame la marquise, qui s'informa si bien
qu'elle sut que c'toit la nice de feu Chandeville, qu'elle avoit
donn autrefois  M. le cardinal de La Valette. Le frre, qui avoit
accompagn sa soeur, fut contraint d'aller saluer madame de
Rambouillet, et lui fit un galimatias qui faisoit assez voir qu'il y
avoit de l'amour, et qu'il n'avoit os la venir voir de peur que cela
ne se dcouvrt. Enfin, quelques parents qu'ils avoient ici
renvoyrent cette fille  sa mre. On lui fit avouer que la
Montarbault l'avoit voulu mener plusieurs fois chez M. de Chevreuse et
ailleurs, et que pour y faire consentir le frre, elle lui disoit:
Cela me servira, parce que ceux  qui j'ai affaire aiment  voir de
belles personnes. Ce garon, qui s'appeloit Samois, demeura  Paris.
Quelque temps aprs il vint retrouver madame de Rambouillet, et lui
dit qu'il recherchoit une fille fort riche, et qu'il n'y avoit qu'une
difficult  l'affaire: c'est qu'il s'toit vant d'tre parent de MM.
de Montmorency, et qu'on souhaitoit qu'il ft reconnu pour tel. Sur
cela, madame, continua-t-il, je me suis adress  vous, comme  une
personne qui aimoit fort feu mon oncle, pour vous prier d'obtenir
cette grce de madame la princesse. La marquise, au lieu de lui dire
les vritables raisons qu'il n'et pas comprises, lui dit qu'elle
n'toit pas en tat de sortir. Un mois ou deux aprs, il revint la
voir, et lui dit qu'il toit mari, mais le plus malheureusement du
monde. J'avois recherch l'une des deux filles de la baronne de
Courville, auprs de Chteaudun. Ces filles toient en pension dans
une religion  Paris. Je la fus demander  sa mre: elle qui,
quoiqu'elle ait cinquante ans, est encore assez passable, me dit que
pour ses filles elle ne les vouloit point marier, mais que si je
voulois l'pouser elle, j'y trouverois mieux mon compte, et qu'elle
avoit bien du revenu. Nous nous marions, mais j'ai pous un diable;
elle a toujours le bton  la main; elle bat ses gens et ses paysans 
outrance; et pour moi, le lendemain de nos noces, elle me dit mille
injures. En disant cela, le galant homme dit toutes les injures de
harangres et de crocheteurs. Madame de Rambouillet, surprise de cela,
le pria de ne dire plus de ces choses-l. Vraiment, madame, ce n'est
pas l tout; ma mre et ma soeur la vinrent voir; elle les appela.....
(l, il en dit de plus terribles que les autres). Elle passa bien plus
avant; elle frappa ma mre: ma mre le lui rendit; elle mit ma mre
en prison; ma mre l'y mit  son tour; elle m'a battu; je l'ai
battue. Enfin, aprs bien du vacarme, nous sommes venus  Paris. Tout
le jour elle ne fait qu'escrimer. Madame la marquise disoit qu'elle
esproit que ces deux femmes se battroient enfin en duel. Elle mange,
ajouta-t-il, quarante hutres tous les matins (c'toit en carme), et
pour moi et mes gens, elle nous fait mourir de faim.

  [280] lazar de Sarcilly, sieur de Chandeville, neveu de
  Malherbe, mourut  l'ge de vingt-deux ans. Ses OEuvres potiques
  ont t publies dans le _Recueil de diverses posies des plus
  clbres auteurs du temps_; Paris, Chamboudry, 1651, petit in-8,
  2e partie, p. 85. Ce Recueil a eu d'autres ditions.

Or, cette madame de Courville, comme je l'ai appris dans le pays,
durant la vie de son mari et aprs, s'toit toujours divertie; et
n'ayant plus aucun reste de beaut, elle avoit t contrainte de
prendre un homme qui lui servoit de matre-d'htel et de galant tout
ensemble. Samois le trouva un jour couch avec elle; mais comme il
voulut faire du bruit, elle lui dit: Vous avez pu savoir mon humeur,
et vous ne devez pas prtendre que je vive mieux avec vous qu'avec mon
premier mari. Samois voulut dcharger sa colre sur cet homme, mais,
comme il est dbonnaire, il se contenta de le chasser. Il enferma
pourtant sa femme, et ne la laissoit voir  personne. Un conseiller au
Chtelet de Paris, qui avoit t autrefois fort bien avec elle, sut
qu'elle toit prisonnire, et envoya un homme qui adroitement se
glissa dans la maison, un jour qu'un gentilhomme avoit eu permission
de lui parler; il lui dit la bonne intention du conseiller, qui envoya
un lieutenant du prvt de l'htel pour la dlivrer. Ce lieutenant mit
le mari et la femme bien ensemble. Quelque temps aprs une affaire les
obligea  venir  Paris tous deux. L'argent manqua bientt au
cavalier, qui, pour en avoir, vendit les chevaux et le carrosse de sa
femme; mais elle, n'entendant point raillerie, trouva moyen de le
faire mettre au Chtelet pour dettes. Je pense que le conseiller ne
nuisit pas  cette affaire. Depuis, il vint demander franchise 
l'htel de Rambouillet, parce qu'il avoit t, disoit-il, d'un duel.
Celui  qui il parla lui dit qu'il n'y seroit pas en sret. Comment,
rpondit-il, et n'est-ce pas un htel?

Pour De Lorme[281], dont nous avons parl ci-dessus, les eaux de
Bourbon, qu'il a mises en rputation, l'y ont mis aussi lui-mme[282].
Il a gagn du bien et est  son aise. On dit qu'il prtendoit que ceux
de Bourbon lui rigeassent une statue sur les puits; il se fit faire
intendant des eaux, puis vendit cette charge. On l'accuse d'avoir pris
pension des habitants pour y faire aller bien du monde, et il y a
grande apparence, car sous ce prtexte il ne voulut jamais payer pour
quarante cus de ciseaux et de couteaux qu'il avoit pris  la Flche
et  Moulins, et il trouva fort trange qu'on les lui demandt, comme
s'ils ne lui toient pas assez redevables  lui qui faisoit aller tant
de gens  Bourbon, et qui disoit  tous que la Flche toit la
meilleure boutique. Que ce soit cela ou autre chose, le matre s'est
fait riche. Ce fut l'an 1656 qu'il fit cette vilainie. Il toit all
accompagner  Bourbon l'abb de Richelieu et ses soeurs; il avoit avec
lui sa demoiselle, car il ne va point sans cela, et il fallut que
madame d'Aiguillon le souffrt. A cette heure qu'il est vieux, il
craint le serein, et ds que cinq heures sonnent, il se met je ne sais
quelle coiffe de crapaudaille[283] sur la tte, qui, avec son habit de
satin  fleurs et ses bas couleur de rose, le font de la plus
plaisante figure du monde.

  [281] Jean De Lorme, premier mdecin de trois de nos rois, mourut
  en 1678, g de prs de cent ans. Il est l'inventeur d'un
  bouillon rouge, dont il faisoit la panace universelle. On voit
  dans un livre intitul: _Moyens faciles et prouvs dont M. De
  Lorme, premier mdecin et ordinaire de trois de nos
  rois........., s'est servi pour vivre prs de cent ans_ (Caen,
  1683), les prcautions singulires qu'il prenoit pour se
  prserver du froid et de l'humidit. Il se tenoit durant l'hiver
  dans une chaise  porteur devant son feu. Il avoit un lit de
  brique, couchoit habill avec six paires de bas draps et des
  bottines, etc., etc., etc. On renvoie les lecteurs  ce bizarre
  ouvrage.

  [282] Il conte lui-mme qu'il donna des coups de bton  un
  mdecin de la Facult. Madame de Thmines, depuis marchale
  d'Estres, avoit un fils fort malade. De Lorme demanda du
  secours; on appela M. Duret et un autre. Quand ce fut  entrer,
  Duret, comme le plus vieux, passa; l'autre mdecin, comme tant
  de la Facult de Paris, le suit. De Lorme, en prsence du
  marchal d'Estres, qui recherchoit la marquise, prend un bton
  de cotret et rosse cet homme qui se sauve. Duret s'enfuit; on
  court aprs lui. H! monsieur, vous n'ordonnez rien pour mon
  fils.--Faites-le saigner, madame. Et jamais on ne put le faire
  revenir. De Lorme pouvoit avoir alors quarante-cinq ans. (T.)

  [283] Etoffe du temps.

J'ai ou conter  feu Malleville une bonne chose de cet homme; il
s'est toujours ml de belles-lettres. Malleville lui montra une
grande lgie qui s'appelle _Impatience amoureuse_. H! lui dit-il,
combien faut-il de vers pour une pice de thtre?--Quinze cents ou
environ, dit Malleville.--Vraiment, ajouta le mdecin, vous en devriez
faire une, voil dj le tiers, des vers fait.




JALOUX.

DES BIAS.


Des Bias (d'une terre auprs d'Avranches), frre an de Monferville,
dont nous avons parl ci-dessus  l'article de Thmines[284], avant
que d'tre mari ne bougeoit,  Paris, du b....l et du cabaret. Il
toit grand et bien fait, mais mal propre autant qu'on le peut tre:
quand sa chemise toit noire comme la chemine, il la troquoit contre
une neuve chez une lingre, et en changeoit dans sa boutique. Il y a
plus de treize ans qu'il est mari  une personne de bon lieu, bien
faite et bien raisonnable; cependant il en est si jaloux qu'aprs
avoir t long-temps sans vouloir que personne allt dner chez lui
(il demeure  la campagne), bien moins d'y coucher, il devint jaloux
de ses valets mme, et non content de l'avoir enferme au troisime
tage, afin qu'elle ft hors d'escalade, et qu'on n'y montt pas avec
des chelles de corde, il chassa enfin tous ses gens, et quoique
huguenot, il prit un Carme,  qui il se fioit, pour gouverner tout
chez lui. Ce moine avec le temps lui devint suspect, et il le chassa
aussi. Sa femme souffroit toutes ces extravagances avec une constance
admirable. Elle a eu quatre enfants, et, parce que ce mari a un petit
doigt de la main gauche estropi et tout crochu, et qu'il dit que si
elle fait des enfants qui ne l'aient pas de mme ils ne seront pas 
lui, tous ceux qu'elle a ont le petit doigt de la main gauche crochu,
soit par la force de l'imagination de la mre, soit que la sage-femme
gagne le leur rompe en naissant.

  [284] Voir prcdemment, pag. 236.

Ce matre fou porte toujours sur lui tous ses papiers les plus
importants et ses principales clefs. Une fois, sur le point de partir
de Rouen, avant cette grande jalousie, il dit en lui-mme: Je me tue
 faire mes affaires moi-mme, il faut prendre des secrtaires. Il en
prend trois, et s'en va  la dne; il songe: Ai-je de quoi occuper
trois secrtaires? Il en renvoie un,  la couche un autre, et le
lendemain un troisime, disant: J'ai bien fait mes affaires
jusqu'ici, je les ferai bien encore. Il a de l'esprit et faisoit
bonne chre  ses amis, quand il n'toit pas si abm dans sa
jalousie. Son pre toit gouverneur de Lectoure; il l'avoit t de
Pontorson.




RAPOIL.


Un mdecin de Soissons, nomm Rapoil, avoit une femme bien faite, mais
elle avoit une dartre  la joue qui se renouveloit tous les mois, en
sorte qu'elle n'avoit par mois que quinze jours de beaut. Il en toit
jaloux, et, quoiqu'il dt qu'il savoit bien le moyen de la gurir,
par jalousie il ne la voulut jamais gurir entirement. Il n'y gagna
rien: elle toit fort coquette et enfin elle se fit dmarier. Elle
enrageoit quand on l'appeloit madame _Poilra_ au lieu de madame
_Rapoil_.




MOISSELLE.


Un beau garon de Paris, nomm Hrouard, sieur de Moisselle, se
trouvant avec peu de bien,  cause que son pre avoit mal fait ses
affaires, prit l'pe, et en Hollande, ayant acquis quelque
rputation, une dame de quelque ge, mais riche, l'pousa. C'est la
plus folle de jalousie qui fut jamais: ds qu'il regarde une servante,
elle la chasse. A Paris, elle eut soupon que son mari regardoit de
trop bon oeil une belle fille de ses parentes, et  table, en mangeant
aprs avoir t long-temps sans parler, elle s'crioit: Oui, en ma
foi! je le voudrois de tout mon coeur qu'elle ft cent pieds sous
terre, cette mademoiselle Marton. C'toit le nom de la belle. Et dans
cette vision une cassette lui ayant t vole, elle disoit que c'toit
cette fille qui l'avoit vole, et qu'une sorcire la lui avoit fait
voir dans son ongle. Elle devint jalouse de la grand'mre de son mari.
Elle toit venue de Hollande ici pour le ramener, et d'ici elle le
suivit en Poitou, o il est all voir ses parents. Il est contraint,
quand il est lev, de sortir jusqu'au soir, et s'est accoutum  la
laisser criailler tout son sol.




TENOSI, PROVENAL.


Voici une histoire plus trange que toutes les autres. Un gentilhomme
provenal, nomm Tenosi, s'en allant faire un voyage en Levant,
recommanda sa femme  un autre gentilhomme, avec lequel il faisoit
profession d'une amiti trs-troite: cette femme toit belle; cet ami
en devint bientt amoureux, et enfin la femme ne fut pas plus fidle
que lui. Ils vcurent de sorte que tout le monde savoit leurs amours.
Au bout de quelque temps le bruit courut que le mari toit mort; mais
ce bruit toit faux, et il revint la mme anne. Ces amants, comme
j'ai dit, avoient eu si peu de discrtion qu'ils ne doutoient point
que le mari ne ft bientt averti de tout; ils se rsolurent de s'en
dfaire, et l'empoisonnrent: ils sont pris et condamns  avoir la
tte coupe, tous deux en mme temps, et sur un mme chafaud. On les
mne donc au supplice: cet homme toit le plus abattu qu'on et pu
voir, et la femme paroissoit beaucoup plus rsolue que lui. Comme on
le vouloit excuter le premier, il demanda qu'on ne l'excutt
qu'aprs cette dame, et le demanda avec tant d'instance, et dit des
choses qui firent si fort croire qu'autrement il mourroit comme un
furieux, qu'on fut contraint de le lui promettre, de peur de le mettre
au dsespoir. Mais il n'eut pas plus tt vu la tte de sa matresse 
bas, qu'il tmoigna une constance admirable et mourut, s'il faut ainsi
parler, avec quelque satisfaction. On sut de ses amis particuliers que
c'toit par jalousie, et qu'il toit tellement possd de cette
passion, qu'il avoit eu peur, s'il toit excut le premier, que la
dame ne ft sauve par quelque miracle, et qu'un autre n'en jout
aprs: ce fut ce qui l'avoit fait rsoudre  empoisonner son ami,
comme il l'empoisonna, le jour mme qu'il fut arriv, sans lui donner
le loisir de coucher avec sa femme.




COIFFIER.


Coiffier est fils de Coiffier qui a t commissaire au Chtelet, et
dont la mre toit cette clbre ptissire qui fut la premire qui
s'avisa de traiter par tte. Le pre avoit eu quelque habitude avec le
prsident Le Bailleul, lorsqu'il toit lieutenant-civil; de sorte que,
s'tant ml de finances quand le prsident fut fait surintendant, il
prit Coiffier pour premier commis; d'Emery le continua. C'est un homme
grave et terriblement crmonieux. On disoit que d'Emery avoit
Guerapin pour tenir parole, Chabenats pour fourber et, Coiffier pour
faire des rvrences. Madame Pilou disoit de lui que, pour commissaire
du Chtelet, c'toit un honnte homme, mais que pour un homme 
carrosse, ce n'toit qu'un bent; sa femme toit aussi sotte que lui
et par-del. Ils avoient un fils assez honnte garon, qui ne les
pouvoit souffrir, et il toit toujours absent; ce fils mourut fort
jeune. Son cadet est bien fait; mais vous verrez par la suite quel
homme c'est. Il est  cette heure matre des comptes. Son pre le
maria, il y a quelques annes, avec la fille de Vanel, celui qui, avec
La Raillire, avoit fait le trait des aiss. C'est une petite
crature qu'on peut dire jolie; mais aprs les nains, il n'y a rien de
si petit: il est vrai qu'elle est bien proportionne. Cette petite
crature, leve par une mre dvote, fut ravie de trouver un garon
qui ft un peu dans le monde. Par malheur pour lui et pour elle, le
pre et la mre de Coiffier n'taient pas alors  Paris, ou du moins
en partirent aussitt aprs: de sorte que la voil en son mnage. Le
mari, qui avoit ou dire dans le monde qu'un galant homme devoit
donner de la libert  sa femme, lui laissoit faire en partie ce
qu'elle vouloit: il lui donnoit mme  faire la dpense; notez que
c'toit un oison. Elle ne se levoit qu' midi, faisoit semblant de
compter avec le valet-de-chambre de son mari, et ne comptoit point;
tout alloit comme il plaisoit  Dieu: l'argent ne lui cotoit rien.
Elle donna une table de bracelet[285] de trente-cinq pistoles  une
demoiselle de sa mre qui l'toit venue coiffer quelquefois, et  la
femme-de-chambre un mouchoir de quinze pistoles.

  [285] On appeloit _table de bracelet_ une pierre prcieuse dont
  la surface est plate et qui est enchsse dans un chaton d'or ou
  d'argent. (_Dict. de Trvoux._)

Il n'y avoit que trois jours que le pre de sa mre toit mort; elle
s'habilloit de couleur, et quand sa mre venoit elle se mettoit entre
deux draps tout habille, et on a jet quelquefois sur le fond du lit
la tourte qu'elle alloit manger avec quelques jeunes garons du
quartier.

Loge dans un des pavillons qui sont autour du jardin du
Palais-Royal, elle avoit une porte pour y entrer; elle s'y promenoit
avec sa demoiselle jusqu' deux heures aprs minuit, et le mari fut
contraint de faire cacher des gens qui lui firent peur, afin qu'elle
n'y ft plus si tard. Cette grande libert que cet homme lui donna
durant l'absence de sa belle-mre la gta entirement, et quand les
bonnes gens furent revenus, elle avoit dj pris un fort mchant pli;
d'ailleurs elle est naturellement tourdie, et par malheur elle a
toujours eu affaire  des tourdis.

Le premier qui s'avisa de lui faire les doux yeux fut un garon de la
ville, lieutenant aux gardes, nomm Busserolles, si fou qu'il alla
attaquer lui seul  la Don Quichotte une bande de sergents qui
menoient un homme en prison, et le dlivra sans le connotre; il est
vrai que son hausse-col, car il toit de garde, imprima quelque
terreur aux sergents. Depuis, il a parl au Roi si sottement qu'on l'a
cass, au lieu de le laisser traiter d'une compagnie. Ce galant homme
alla un jour pour voir la petite dame. On lui dit qu'elle toit l
auprs, chez sa belle-soeur Vanel, de qui on mdit furieusement avec
Servien. Busserroles y va: la petite femme revient; on lui dit cela;
elle court chez sa belle-soeur; ils se parlent. La belle-soeur, qui
savoit que dj on toit en soupon chez le mari, ne trouva cela
nullement bon, et fit dire  Busserolles qu'il ne revnt plus chez
elle. Voil grande rumeur au logis: on dfend  la petite femme de
voir sa belles-soeur; elle ne voyoit pas mme sa mre, car la
belle-soeur et la mre logeoient ensemble. Elle disoit une fois:
Jsus! que faire au Cours? Le Roi est parti.

Il y en a aussi qui en sont fchs. Tantt elle a permission d'aller
au Cours avec sa gouvernante, tantt on la resserre tout de nouveau:
le mari est devenu tout sauvage. Il a un frre qui a fait quelques
campagnes; on l'appelle d'Orvilliers. Ce garon est bien fait et toit
assez raisonnable; mais  cette heure il garde sa belle-soeur: on
croit qu'il en est amoureux. Elle le hait comme la peste.

Le beau-pre, la belle-mre, et tous leurs gens, sont tous les espions
de la jeune femme. Le bonhomme en usa fort sottement, car il rompit en
visire plusieurs fois  de jeunes gens qui alloient l-dedans; et
enfin le portier eut ordre de ne la laisser voir  pas un homme. Quand
on la demandoit il disoit: Elle n'y est pas. Et elle, qui toit
toujours  la fentre, crioit: J'y suis; mais cela ne servoit de
rien.

Busserolles dcouvrit un jour qu'elle alloit au sermon avec la
famille: il envoie un grand laquais qui fait si bien qu'il garde une
place tout auprs de la petite dame, et il causa avec elle  la barbe
 _Pantalon_ tant que le sermon dura.

Elle fut assez long-temps en cette misre, n'allant en aucun lieu que
sa belle-mre n'y ft, elle qui mouroit d'envie de voir des hommes.
Enfin je ne sais par quelle rencontre on ne put s'empcher de la
laisser aller jouer dans le voisinage, chez le prsident Tubeuf. Son
fils aussitt en conte  la belle; ds le premier soir elle lui permet
de lui crire, et non contente de cela, elle ne faisoit que chuchotter
le lendemain  la messe avec lui. Le laquais de Tubeuf, aussi habile
que son matre, rencontra Coiffier  la porte, qui lui fit avouer
qu'il portoit un poulet  sa femme, et lui donnant un louis, d'or. Il
lui dit: Je t'en donnerai autant toutes les fois. Il faisoit
rponse pour sa femme. Je pense que la demoiselle ou sa mre
l'crivoit. Au bout de huit jours le mari se lassa de donner des
louis, et crivit  Tubeuf: Monsieur, soyez une autre fois plus fin;
puis conta toute l'affaire  sa femme. La belle-mre meurt quelque
temps aprs: cette petite tourdie ne put s'empcher d'en tmoigner de
la joie, et elle vouloit aller  l'enterrement avec un collet clair:
le mari dit qu'il le jetteroit dans le feu; cela acheva d'aigrir les
gens. Elle fut depuis comme prisonnire, jusqu' entendre la messe
chez elle, et  n'avoir permission de regarder  la fentre que
certains jours. Quand Tubeuf alla  Francfort, elle et le mari,
entendant passer bien des gens, mirent la tte  la fentre; il cria:
Il y en a qui sont bien aises!




MADAME LVESQUE

ET MADAME COMPAIN.


Un procureur au Chtelet, nomm Turpin, avoit une des plus belles
filles de Paris. Elle toit blonde et blanche, de la plus jolie taille
du monde, et pouvoit avoir environ quinze ans. Un jeune avocat, nomm
Patru (c'est celui qui est aujourd'hui de l'Acadmie, et qui a fait de
si belles choses en prose), la vit  la procession du grand Jubil de
1625. Sa beaut le surprit, et il ne fut pas le seul, car toute la
procession s'arrtoit pour la regarder. Le monsieur toit beau si la
demoiselle toit belle, et on pouvoit dire que c'toit un aussi beau
couple qu'on en pt trouver. Quoiqu'elle lui semblt admirable, et
qu'il en ft touch, il ne voulut point l'aller voir; car, quoiqu'il
ft extrmement jeune, il voyoit bien dj que c'toit une sottise que
de se jouer  des filles. Aux Carmes, car ils toient tous deux de ce
quartier-l, il la rencontra  la messe; il en fut bloui, et il dit
qu'en sa vie il n'a rien vu de si beau. Elle le salua le plus
gracieusement du monde. Il se contentoit de passer quelquefois devant
sa porte, o elle se tenoit assez souvent; s'il la regardoit d'un oeil
amoureux, elle ne le regardoit pas d'un oeil indiffrent. Comme il
souhaitoit avec passion qu'elle ft marie, un avocat au Parlement,
nomm Lvesque, l'pousa quelque temps aprs. C'toit un petit homme
mal fait et d'ailleurs assez ridicule. Voil notre galant bien aise:
il se met  aller au Chtelet, parce que le mari avoit pris cette
route  cause de son beau-pre; le prtexte fut qu'un jeune homme doit
commencer par l. Il se place bien loin de Lvesque, et fut assez
long-temps sans le rechercher: il y fut bientt en quelque rputation;
et un matin, s'tant trouv avec quelques avocats, parmi lesquels
toit Lvesque, on proposa de faire une dbauche pour voir ce que ce
nouveau-venu d'Italie sauroit faire: Patru ne faisoit que d'en
revenir. Lvesque dit qu'il vouloit que ce ft le jour mme, et chez
lui. Ils y furent; on fit carrousse[286] jusqu' onze heures du soir:
la femme y fut toujours prsente, et ne quitta pas d'un moment la
compagnie.

  [286] _Carrousse_, bonne chre qu'on fait en buvant et en se
  rjouissant. (_Dict. de Trvoux._)

Notre amoureux toit ravi d'avoir eu entre chez la belle; toutefois
il n'osoit y aller sans quelque semblable occasion, car cette femme
toit entoure de cent sots, la plupart des adolescents d'avocats qui
dirent bien des sottises ds qu'ils virent que Patru y avoit accs;
car il leur faisoit ombrage. Cependant on lui rapportoit qu'elle
disoit mille biens de lui. Enfin il la rencontra tte pour tte sous
le Clotre des Mathurins, et il fut oblig de lui dire qu'il n'avoit
os prendre encore la hardiesse de l'aller voir en son particulier;
elle, l'interrompant, lui dit qu'il pouvoit venir quand il voudroit.
Il y fut donc, et plus d'une fois; mais les petits avocats mirent
bientt l'alarme au camp: le mari tmoigna qu'il n'y trouvoit pas
plaisir; elle en avertit Patru, car il avoit fait bien du progrs en
peu de temps. Lui, pour faire une contre-batterie, se met  rendre
bien des devoirs  la mre qui logeoit porte  porte. Cette mre,
aussi tourdie qu'une autre, prit ce garon en telle amiti, qu'elle
ne juroit que par lui. Cependant les jaloux firent tant de bruit que
le pre se rveilla, et fit comprendre  sa femme qu'elle n'toit
qu'une bte. Notre galant a encore avis de cette nouvelle infortune:
il se rsout  rechercher le mari, qu'il avoit fui tant qu'il avoit
pu, parce que c'toit un fort impertinent petit homme. Lvesque se
piquoit de lettres, et savoit la rputation de notre avocat: il se
laisse bientt prendre, et  tel point, qu'il en toit incommode, car
il ne pouvoit plus vivre sans Patru. Lui, pour s'en dcharger un peu
et avoir un peu plus de libert en ses amourettes, pria d'Ablancour,
son meilleur ami, d'avoir la charit d'entretenir quelquefois cet
impertinent. Ils lirent une socit; ils mangeoient trois fois la
semaine ensemble, tantt chez d'Ablancour, tantt chez quelque
traiteur.

Il arriva en ce temps-l que l'abb Le Normand, ce fripon qui a fait
quelque temps des catchismes au bout du Pont-Neuf, et qui depuis a
fait l'espion du cardinal Mazarin, tant parent de la belle, la
prtendoit b.....; mais il le vouloit faire d'autorit; elle se moqua
de lui. Enrag de cela contre Patru, il y mena un jeune abb qu'on
appeloit l'abb de La Terrire, qui s'prit aussitt: celui-l n'y
russit pas mieux que lui. Tous deux, pour savoir la vrit de
l'affaire, s'avisent de gagner un des prtres qui, certains jours de
la semaine sainte, sous l'orgue des Quinze-Vingts, donnent
l'absolution des cas rservs  l'vque. Le galant avoit accoutum de
se confesser. Ce prtre gagn s'y trouva seul. L'avocat se confesse 
lui de coucher avec une femme marie; et aprs cela le prtre dit
assez haut: Je m'en vais, je n'ai plus que faire ici; j'ai su ce que
je voulois savoir. A quelque temps de l, je ne sais quel traneur
d'pe le vint trouver; Patru l'avoit vu plusieurs fois aux Carmes:
Monsieur, lui dit-il, un tel abb s'est adress  moi pour vous faire
jeter une bouteille d'eau-forte et vous faire donner quelques balafres
sur le visage; mais je n'ai garde de le faire. Comme vous voyez, je
vous en avertis; ne faites semblant de rien, laissez-nous le plumer:
il a encore quelque argent de reste de son bnfice qu'il a vendu 
l'abb Le Normand. Ce jeune abb se fit Minime ensuite, et fit faire
des excuses  Patru.

Cet abb Le Normand toit fils d'un matre des requtes et petit-fils
d'un commissaire du Chtelet. Lvesque toit tout fier qu'un fils de
matre des requtes ft parent de sa femme. Enfin il vit bien que ce
n'toit qu'un impertinent.

Bois-Robert appelle l'abb Le Normand _Dom Sclrat_.

Madame Lvesque et Patru furent assez long-temps sans traverses,
jusqu' ce qu'un jour qu'ils toient ensemble dans la chambre de la
belle, le mari passe pour aller dans un cabinet, sans faire semblant
de les voir; le galant dit  la belle: On nous l'a dbauch
tout--fait; il y a long-temps que je prvois qu'il faudra rompre avec
lui pour le faire revenir, car il me recherchera sans doute; je m'en
vais: dites-lui que je suis parti trs-mal satisfait, et que je ne
veux plus rentrer cans; il ne manquera pas de dire que c'est ce qu'il
demande, mais ne vous en pouvantez point. Cela arrive comme il
l'avoit dit: Lvesque venoit de boire avec des jeunes gens qui lui
avoient brouill la cervelle. Au bout de quelques jours Patru trouve
Lvesque aux Carmes, et lui tourne le dos tout franc. L'autre, qui
avoit mis de l'eau dans son vin, en fut un peu surpris, et dit le jour
mme  sa femme: Vraiment M. Patru est tout de bon en colre; il m'a
aujourd'hui tourn le dos aux Carmes.--Je vous avois bien dit,
rpondit-elle, qu'il partit de cans trs-mal satisfait. Ce
ressentiment que Patru avoit tmoign fit l'effet qu'il esproit;
voil Lvesque  courir aprs lui. Comme ils toient sur le point de
renouer, Lvesque meurt en fort peu de jours; et il toit si bien
revenu qu'il dit en mourant  sa femme qu'elle se fit  lui en toutes
choses, et qu'il n'avoit qu'un seul regret, c'est de n'avoir pas
renou avec lui. Il dclara aussi qu'il lui devoit quelque argent,
dont Patru n'avoit pas de promesse, qu'il ne savoit pas au juste
combien il y avoit, mais qu'on s'en rapportt  ce que Patru diroit.

La veuve envoya quelques jours aprs demander au galant combien son
mari lui pouvoit devoir. Il lui manda qu'elle se moquoit, et qu'il ne
lui toit rien d. Elle lui crivit que cela toit venu  la
connoissance de son pre, et qu'il falloit absolument le dire, et
qu'elle le prioit de lui envoyer un exploit: il rpondit qu'il s'en
garderoit bien, et que, puisqu'il falloit ncessairement qu'elle
payt, il y avoit tant; qu'elle en ft comme elle le trouveroit 
propos; mais qu'il ne pouvoit se rsoudre  lui envoyer un exploit,
quoiqu'il st bien que sans cela elle ne pouvoit payer srement. Le
pre, voyant cela, envoya l'argent, et fit faire un exploit  sa
fantaisie.

Cette mort ruina toutes leurs amours: Patru ne trouvoit pas plus de
sret  une veuve qu' une fille. Elle le pressoit de la venir voir:
lui s'en excusa un temps sur la biensance qui ne permettoit pas qu'il
retournt si promptement chez la veuve d'un homme avec qui tout le
monde savoit qu'il toit mal. Aprs, il lui parla franchement, et lui
dit qu'il ne pouvoit pas la voir sans lui faire tort; car s'il
l'pousoit, il la mettoit mal  son aise, et s'il ne l'pousoit pas,
il la perdoit en l'empchant de se remarier. La voil au dsespoir.
Elle crut que si elle se lassoit cajoler par d'autres elle le feroit
revenir; elle alloit  l'glise avec une foule de petits galants. Il
m'a avou que cela lui brloit les yeux, et qu'il n'a de sa vie si mal
pass son temps que de voir qu'une des plus belles personnes du
monde, et dont il toit aussi amoureux qu'on pouvoit tre, le
souhaitoit si ardemment, et de ne pouvoir jouir d'un si grand bonheur.
Il en eut la fivre: sa raison fut pourtant la matresse, et il ne vit
jamais depuis madame Lvesque chez elle.

La belle, qui s'toit laiss approcher par tant de galants,
s'accoutuma insensiblement  cette coquetterie, et on ne sait si
Chandenier, depuis capitaine des gardes-du-corps, le feu prsident de
Mesmes et le prsident Tambonneau, ne succdrent point  Patru pour
quelques nuits; car, durant qu'il la voyoit, ces gens-l et bien
d'autres n'y firent que de l'eau toute claire, et elle lui faisoit
confidence de tout ce qu'ils lui faisoient dire et de tout ce qu'ils
lui faisoient offrir.

La Barre, payeur des rentes, garon de plaisir et riche, mais fort
cervel et assez matriel, s'en prit et n'en eut rien qu'avec une
promesse de mariage; il y eut mme un contrat de mariage ensuite et un
acte de clbration. Durant six mois et davantage, la mre de La Barre
la traita comme sa belle-fille, et si Pucelle et plaid comme il
faut, elle auroit gagn sa cause; mais il ne dit point cette
particularit, on ne sait pourquoi. Si Patru et os plaider pour
elle, la chose et t autrement. La cause fut appointe, et il fut
dit qu'il l'pouseroit, ou lui donneroit cinq mille cus pour elle, et
vingt mille livres pour le fils qu'elle avoit eu. Ce procs fut quatre
ou cinq ans  juger.

Avant madame Lvesque, La Barre avoit t amoureux de la Dalesseau,
fameuse courtisane, et l'avoit entretenue; cette femme avoit t  un
quart d'cu: jusqu' trente ans elle ne fut point estime. M. de
Retz, le bonhomme, s'tant mis  l'entretenir, elle devint aussitt
fameuse. Saint-Prueil l'eut ensuite, et puis La Barre, qui y dpensoit
mille livres par mois. Le comte d'Harcourt couchoit avec elle
par-dessus le march; mais quand La Barre venoit, il falloit gagner le
grenier au foin, car il n'avoit point d'argent  donner. Une fois il
passa toute la nuit sur des fagots. Elle fut toujours entretenue
jusqu' ce qu'elle quittt le mtier; alors, car elle avoit amass du
bien, elle vivoit en honnte femme, et il y alloit beaucoup de gens de
qualit qui vivoient fort civilement avec elle. Le petit Guenault m'a
dit qu'en une grande maladie qu'elle eut, comme elle se porta mieux,
et qu'il lui eut demand comment elle se trouvoit: H! dit-elle, le
crucifix s'loigne peu  peu. Patru, qui a vu de ses lettres, dit
qu'elle crit fort raisonnablement. Enfin, un conseiller mal ais,
conseiller  la cour des Aides, nomm Le Roux, l'pousa. Je trouve
qu'elle fit une sottise: depuis, je n'ai pas ou parler d'elle.

Cependant La Barre devint amoureux de la femme d'un nomm Compain de
Tours, petit partisan, qui toit venue  Paris avec son mari; c'toit
une jolie personne, coquette, rieuse, gaie, qui contrefaisoit tout le
monde, et qui concluoit assez facilement, pourvu qu'on payt bien. La
Barre et elle ne purent pourtant mettre l'aventure  fin  Paris, car
le mari ne la quittoit point: mais ils s'avisrent d'une assez
plaisante invention. Compain part de Paris avec sa femme; La Barre les
laisse aller. Trois ou quatre heures aprs il prend la poste avec un
nomm La Salle, son barbier: ils descendent aux Trois-Mores 
Etampes, o la belle toit loge. Elle, qui avoit le mot, se coucha
ds qu'elle fut arrive, feignant de se trouver mal. La Barre ne se
laisse point voir au mari, et la va trouver, tandis que Compain
soupoit  table d'hte. Aprs souper La Salle l'engage au jeu, de
sorte que le galant eut tout le loisir de faire ce pourquoi il toit
venu. Le lendemain il demande  La Salle s'il n'avoit point d'argent:
La Salle lui donne sept ou huit pistoles qu'il va vite porter  la
servante de la dame. Quand elle fut partie, et qu'il fallut payer leur
couche, La Barre dit  La Salle que la Compain ne lui avoit pas
laiss un sou. Vraiment, dit le barbier, si je n'avois eu l'esprit de
garder deux ou trois pistoles, nous en tiendrions.--J'eusse laiss mon
pe, rpond La Barre; et puis les officiers d'ici me connoissent
apparemment. Ils retournrent  Paris.

Depuis, La Barre continua  envoyer des prsents  la Compain; mais
elle ne lui fut pas trop fidle. Il eut avis qu'un conseiller de
Tours, nomm Milon, toit le beau, et qu'ils se rjouissoient tous
deux  ses dpens: il en voulut savoir la vrit. Pour cela, il envoie
son valet-de-chambre, qui fit si bien qu'il gagna la servante de la
donzelle, et eut des lettres du conseiller  elle. Cette intelligence
fut dcouverte, et le conseiller prsenta requte, disant que cet
homme toit venu pour l'assassiner. Il avoit fait une information sous
main, et, ayant eu permission d'informer, il fit arrter cet homme et
le fit fouiller: ainsi ses lettres furent recouvres. La Barre,
confirm dans son soupon, en fut si irrit qu'il jura de se venger.
En ce noble dessein il achte quatre estocades de mme longueur, et
s'en va  Tours avec un brave, nomm Vieuville, qui lui devoit servir
de second. Il fit faire un appel au conseiller, qui se moqua de lui,
et ne se voulut jamais battre.

J'ai oubli que la Compain se dcria si fort  Paris qu'on en fit un
vaudeville que voici:

     Je suis la belle Tourangelle
     Qui viens me montrer  la cour.
     Qui sait acheter mon amour
     Ne me trouva jamais cruelle;
     Et l'on m'appelle la Compain,
     Car mon ... est mon gagne-pain.

Elle toit plaisante. Une fois  Paris, je ne sais quel godelureau lui
donna une srnade. Le lendemain elle lui dit: Monsieur, en vous
remerciant; vos violons ont rveill mon mari, et il m'a _croque_.

L'affaire de la Lvesque fut juge ensuite comme je l'ai dit, et La
Barre se retira  l'htel de Chevreuse, fort embarrass, car il ne la
vouloit pas pouser, et aprs toutes les dpenses qu'il avoit faites,
il lui toit impossible de payer une si grosse somme sans se ruiner.
Comme il toit en cette peine, un secrtaire du Roi, nomm
Bois-Triquet, qui avoit t autrefois petit commis chez son pre, lui
vint offrir sa fille; elle toit assez jolie, et son bien au compte du
pre toit assez considrable. La Barre l'pousa; mais, par la suite,
on a trouv qu'ils s'toient tromps tous deux; car la Lvesque a eu
bien de la peine  tre paye pour ses quinze mille livres et pour les
vingt mille livres applicables  l'enfant. Il obtint arrt par lequel
il fut dit que ce petit garon seroit mis entre ses mains, attendu la
mauvaise vie de la mre. Elle s'toit fort dcrie depuis qu'elle eut
perdu son procs. Durant tout ce tripotage, elle se remaria  un
avocat du Chtelet, nomm Taupinard, qui, au lieu de se mettre bien
avec les procureurs, s'amusa  faire le plaidoyer de la cause grasse
pour les clercs sur le mariage d'un procureur du Chtelet, qui avoit
t contraint de prendre la vache et le veau. On sut que c'toit lui,
et au carnaval suivant les procureurs, pour se venger, firent faire le
plaidoyer sur l'affaire de la Lvesque; mais on le sut, et le
lieutenant civil, s'y trouvant un peu piqu, y mit si bon ordre que la
cause ne fut point plaide: mme il y eut quelques clercs qui furent
mis en prison.

La pauvre femme, pour se dpayser, fit rsoudre son mari  aller
demeurer  Chinon, et  y acheter une charge d'avocat du Roi, qu'on
leur avoit dit tre  vendre. En ce dessein, ils vendent tous leurs
meubles; mais deux mois avant qu'ils y arrivassent, tout le monde 
Chinon, qui est le pays de Rabelais, toit inform de leur vie. Ils y
furent jous et ne trouvrent point de charge  vendre, et ils se
virent contraints de demeurer  Orlans quelque temps pour avoir le
loisir de se rtablir  Paris.




LA CAMBRAI.


Un orfvre, nomm Cambrai, qui avoit sa boutique vers le Chtelet, au
bout du Pont-au-Change, avoit une femme aussi bien faite qu'il y en
et dans toute la bourgeoisie. Elle toit entretenue par un auditeur
des comptes, nomm Pec. Le mari, quoique jaloux naturellement, n'en
avoit point de soupon; car il le tenoit pour son ami, et croyoit,
tant il toit bon, que c'toit  sa considration que ce garon lui
prtoit de l'argent pour son commerce. Par ce moyen il fit une fortune
assez grande, et il se vit riche de quatre-vingt mille cus.

Un jour Patru, dont nous venons de parler, comme il pleuvoit bien
fort, se mit  couvert tout  cheval sous l'auvent de sa boutique;
mais pour tre plus commodment il descendit et entra dans l'alle de
la maison. La Cambrai toit alors toute seule dans la boutique, et,
l'ayant aperu, elle le pria d'entrer: lui qui la vit si jolie y entra
fort volontiers; les voil  causer. La dame, qui n'toit pas trop
mlancolique, se mit  chanter une chanson assez libre. Ouais! dit le
galant en lui-mme, je ne te croyois pas si gaillarde! Elle vit bien
qu'il en toit un peu surpris. Vois-tu, lui dit-elle, mon cher
enfant, je n'en fais point la petite bouche: l'amour est une belle
chose; mais cela n'est pas bon avec toute sorte de gens; j'ai une
petite inclination. Cependant la pluie se passe, et notre avocat
remonte  cheval; comme il toit un peu coquet, il avoit assez
d'autres affaires. Il fut prs d'un mois sans retourner chez la
Cambrai: il la trouva tout aussi gaie, et, pour ne point perdre de
temps, il la voulut mener sur l'heure dans l'arrire-boutique. Tout
beau! lui dit-elle, mon mari est l-haut; mais venez me voir dimanche,
il n'y sera peut-tre pas, et, s'il y toit, vous n'avez qu' demander
un bassin d'argent de dix marcs; il n'y en a jamais de faits de ce
poids-l, et vous direz que c'est une chose presse. Qui
s'imagineroit qu'un jeune garon manqueroit  une telle assignation?
Patru y manqua pourtant; il toit amoureux ailleurs.

Quelque temps aprs, comme il toit  Clamart, il sut que cette femme
toit  une petite maison qu'elle avoit au Plessis-Piquet. Il lui
envoie demander audience pour le lendemain; et tandis que toute la
compagnie toit  la grand'messe, il s'esquive, et  travers champs il
galope jusque l. Il la trouve seule, et s'imaginoit dj avoir ville
gagne; mais il fut bien tonn quand cette femme, aprs lui avoir
laiss prendre toutes les privauts imaginables, lui dclara que pour
le reste il n'avoit que faire d'y prtendre. Il la culbuta par
plusieurs fois; il fit tous ses efforts; il se mit en chemise; il
fallut enfin s'en retourner sans avoir eu ce qu'il toit venu
chercher. Un mois ou deux aprs, comme il passoit devant sa boutique,
il la salua; un gentilhomme, nomm Saint-Georges-Vass, qui
connoissoit Patru, toit avec elle, et lui demanda en riant si elle
connoissoit ce beau garon. Je le connois mieux que vous, lui
dit-elle; je l'ai vu tout nu; et sur cela elle lui conta toute
l'histoire, et ajouta qu'aprs y avoir un peu rv, elle avoit trouv
que c'et t une grande sottise  elle de lui accorder la dernire
faveur; que c'toit un jeune garon, beau, spirituel, et qui avoit des
amourettes; qu'elle s'en ft _embrelucoque_ (ce fut son mot); qu'il
l'et fait enrager, et qu'il l'et peut-tre ruine, s'il et t
homme  cela. Il sut depuis que le jour mme qu'elle le vit la
premire fois, elle commena  s'informer de sa vie et de ses
connoissances. En effet, cette mme femme, qui le lui avoit refus 
lui, l'accorda  un autre,  sa recommandation.

Ce Saint-Georges avoit aussi couch avec elle; mais elle n'avoit pas
sujet de craindre de _s'embrelucoquer_ de ces deux messieurs. Pour
Pec, ce ne fut que par intrt au commencement, et depuis par
reconnoissance. Aucun autre n'en a jamais rien eu par intrt. Le
premier prsident Le Jay lui offrit une assez grosse somme pour une
fois; mais elle s'en moqua, et disoit qu'elle ne faisoit cela que pour
son plaisir.




COUSTENAN[287].


Coustenan toit fils d'un gentilhomme qualifi, qui a t un des plus
mchants maris de France. Il donna une fois les trivires  sa femme.
A propos de cela, un paysan qui voyoit qu'un de ses voisins avoit tant
battu sa femme qu'elle n'en pouvoit plus, dit navement; Ah! c'est
trop; l'on sait bien qu'il faut battre sa femme; mais il y a raison
partout.

  [287] Timolon de Bauves, seigneur de Contenant, mort vers 1644.
  Tallemant a crit partout _Coustenan_; mais le Pre Anselme et
  Movery appellent ce gentilhomme Contenant.

Le fils, bien loin de dgnrer, a enchri de beaucoup par-dessus son
pre. On dit qu'un jour que son pre en colre le poursuivoit  la
chaude, l'pe  la main, en l'appelant fils de p......, Coustenan s'y
mit aussi en disant: Si je suis fils de p....., vous n'tes donc pas
mon pre.--J'ai tort, dit le bonhomme aussitt, par ce que tu viens de
faire, tu prouves assez que tu es mon fils.

Il avoit pous la fille de cette madame de Gravelle dont nous avons
parl ailleurs[288]. Apparemment cette fille ne devoit pas tre plus
honnte femme que sa mre; mais elle n'avoit rien de sa mre que la
beaut; aussi avoit-elle t leve avec toute la svrit imaginable,
et elle disoit elle-mme qu'il n'y avoit que des femmes comme sa mre
pour bien lever des filles. Jamais femme n'a souffert tant
d'indignits d'un mari, et jamais femme ne les a supportes avec tant
de patience.

  [288] Tome 1, p. 138, o l'on a imprim _Couslinan_ pour
  _Coustenan_.

Coustenan n'toit pas seulement mchant, il est aussi extravagant. La
nuit il lui prenoit  toute heure des visions: tantt il lui disoit
que sans doute elle le faisoit cocu; que cela ne se pouvoit autrement,
puisqu'elle toit fille de cette p..... de la Gravelle[289]; tantt il
vouloit la forcer  le lui confesser, et quelquefois  minuit il l'a
mise en chemise  la porte. Un jour, comme elle toit en mal d'enfant,
il lui mit le poignard  la gorge, en jurant que si elle ne faisoit un
garon, il la tueroit elle et son enfant. On m'a assur qu'il la fit
une fois armer de pied en cap, puis la mit sur un sauteur, et lui
crioit: Tiens-toi bien, carogne, tiens-toi bien; tu porterois bien un
homme arm, comment ne porterois-tu pas bien des armes! Cependant ce
n'est point d'elle qu'on a su toutes ces choses.

  [289] Elle toit fille naturelle de Maximilien de Bthune,
  marquis de Rosny, et de Marie d'Estourmel, dame de Gravelle.

Il n'toit pas meilleur voisin que mari. Il se faisoit craindre  tout
le monde: il disoit hautement que quand il n'auroit plus de quoi
frire, il iroit prendre la vaisselle d'argent des gros milords de
Paris qui avoient des maisons auprs de Gravelle, vers Etampes. Durant
le sige de Corbie, M. de Sully, alors prince d'Enrichemont, tant en
Italie avec M. de Crqui, Coustenan, comme un des principaux du Vexin,
eut le gouvernemont de Mantes en son absence, peut-tre par le crdit
de Senecterre, dont le fils, aujourd'hui le marchal de La Fert,
avoit pous la soeur de Coustenan[290]. Ce fut alors qu'il fit le
petit tyran avec autant d'impunit que si c'et t dans la Bigorre.
Un avocat du parlement, nomm Chandellier[291], avoit une maison entre
Mantes et Meulan; Coustenan, une belle nuit, vint enlever tous les
arbres fruitiers de cet homme. L'avocat fait informer, et en vouloit
tirer raison  quelque prix que ce ft. Des personnes de condition se
voulurent mler d'accommoder cette affaire, et M. de La Frette,
capitaine des gardes de M. d'Orlans, fut trouver Chandellier, et lui
reprsenta que puisqu'aussi bien le mal toit fait, il lui conseilloit
de s'accommoder; qu'aprs tout il avoit affaire  un homme de qualit.
De qualit! dit l'avocat en l'interrompant; s'il est homme de
qualit, je suis du bois dont on fait les chanceliers de France. La
Frette, oyant cela, se retira bien vite, et dit aux amis de Coustenan:
Ma foi! Coustenan est perdu  cette fois; il a trouv plus fou que
lui. Chandellier continua ses poursuites, et, par la permission de M.
de Vendme, il le fit prendre  Etampes, d'o il fut men  la
Conciergerie. Le voyant prisonnier, chacun le chargea, et il toit en
danger d'avoir la tte coupe, quand le chevalier de Tonnerre[292],
qui depuis fut tu  l'arme, avec un bton d'exempt, et suivi comme
ils le sont d'ordinaire, ayant remarqu que la chambre de Coustenan
rpondoit  la maison d'un marchand d'autour du Palais, alla chez cet
homme, comme de la part du Roi, disant que les prisonniers se
sauvoient par son logis. Le marchand dit qu'il ne s'y en toit jamais
sauv: le chevalier rpondit qu'il vouloit aller partout, et qu'il
vouloit tre seul avec quelques-uns de ses camarades (les autres
demeurrent en bas  amuser le marchand). Il monte, fait faire un trou
 coups de marteau (ils avoient port des marteaux sous leurs
casaques), et sauve par l Coustenan, avec lequel il descendit, et
puis le conduisit  Gros-Bois, o il s'accommoda avec ses parties. Le
voil de retour au Vexin.

  [290] Le marchal de La Fert-Senecterre avoit pous en
  premires noces Charlotte de Bauves, fille de Henri, seigneur de
  Contenant, et de Philippe de Chteaubriant.

  [291] Cet avocat, un jour en sa jeunesse, s'tant vant de faire
  un sermon, on lui donna pour texte ce passage de l'vangile:
  _Inter natos mulierum non surrexit major Joanne Baptist_. Il
  commena ainsi: _Entre les nez des femmes_. (T.)

  [292] Le grand-pre de ce chevalier de Tonnerre, voyant qu'on ne
  le vouloit point laisser entrer en carrosse dans le Louvre (il
  avoit pous une fille de Nevers, et on lui avoit donn un brevet
  de duc), ne fit faire au chteau d'Ancy-le-Franc en Bourgogne,
  qu'une petite porte au lieu d'une porte cochre, en disant: Si
  le Roi (c'toit Henri IV) ne veut pas que j'entre chez lui en
  carrosse, il n'entrera pas non plus en carrosse chez moi. La
  porte est encore comme il la fit faire; et ses descendants n'ont
  garde de la faire agrandir, car ils sont fiers de conter cela.
  (T.)

Cette adversit ne le rendit pas plus sage: il fit comme auparavant;
mais il en fut bientt pay. Il y avoit un paysan qui avoit une assez
belle femme. Coustenan, non content de l'avoir viole, la fit fouetter
dans une cave. Le paysan, plus sensible que ne sont ces sortes de
gens, rsolut de s'en venger, et voici comme il s'y prit. C'toit  la
campagne. Un soir qu'il savoit que Coustenan toit retir dans sa
chambre, il monte avec une chelle  hauteur de la fentre, qui toit,
dit-on, au deuxime tage; il avoit une arquebuse. Quand il se fut
ajust, il vit que Coustenan jouoit au piquet,  cul lev, avec deux
de ses amis; il ne voulut point tirer qu'il ne pt tuer Coustenan sans
blesser les autres; grande discrtion pour un homme outrag, et qui
n'toit pas l sans grand pril. Il attendit que Coustenan se ft
retir auprs du feu, et le tua  travers les vitres, comme il lisoit
une lettre[293].

  [293] Cet vnement eut lieu vers 1644.

Depuis, ce paysan, mari de cette femme, ne parut plus; ce qui a fait
dire que c'toit lui qui avoit fait le coup. On souponna aussi
quelques-uns de ses domestiques, mais on ne poursuivit personne. Sa
veuve, dix ans aprs, pousa le bonhomme Senecterre: elle avoit du
bien, et toit encore jolie[294]. Je ne sais de quoi elle s'avisa.
Pour tout avantage il lui donnoit la terre de Gravelle de quatre mille
livres de rente, qu'il avoit achete exprs, et tout ce qui se
trouveroit dedans au jour de son dcs. A toute heure il lui faisoit
des prsents; mais on ne trouvoit jamais la commodit de porter ces
choses-l  Gravelle, et ses gens avoient ordre d'enlever ce qui y
toit ds qu'il se trouveroit mal. Il n'en fut pas besoin, car elle
mourut l't de 1658. Il ne vouloit prendre le deuil de peur que cet
habit ne lui ft trop ressouvenir de la perte qu'il avoit faite.
Enfin, il le prit.

  [294] Anne, btarde de Bthune, se remaria en 1654. Il sembleroit
  qu'elle auroit apport cette terre de Gravelle  son premier
  mari; comment Henri de Saint-Nectaire, son second mari, lui en
  auroit-il fait le don? Notre premire supposition seroit-elle
  fausse, ou le premier mari auroit-il vendu cette terre que le
  second acheta postrieurement?

Coustenan avoit un cadet aussi enrag que lui; il demeuroit au Maine.
Il avoit de la haine contre un bourgeois son voisin, et un jour il
alla avec quatre ou cinq hommes pour lui faire insulte. Ce bourgeois
voulut capituler. Point de quartier: il se prpare. Il avoit huit
coups  tirer; des deux premiers il en mit deux hors de combat, et
jette du troisime Coustenan par terre. Les autres vont  lui: il en
blesse fort un et met l'autre en fuite; puis il va  Coustenan, qui
lui crie: Ne m'achve pas.--Va, je te laisserai vivre, dit le
bourgeois; mais, puisqu'il faut que je m'loigne, donne-moi de quoi
faire mon voyage. Il lui prit tout son argent et s'en alla.




MADAME DE MAINTENON[295]

ET SA BELLE-FILLE[296].


Madame de Maintenon toit hritire de la maison de Salvert
d'Auvergne, une bonne maison, mais non pas des principales de la
province. Elle pousa M. de Maintenon d'Angennes, qui toit  la
vrit un des plus riches de la maison, mais non pas des plus habiles.
Cette femme, qui toit assez bien faite, ne mena pas une vie fort
exemplaire; entre autres, on en a fort mdit avec feu M. d'pernon.
Un jour, comme elle toit  Metz, elle s'avisa, elle qui n'avoit point
accoutum d'en user ainsi, d'aller prendre cong de madame la
princesse de Conti. L'autre lui demanda o elle alloit: Je m'en vais,
lui dit-elle, trouver M. d'pernon.--Vous, madame! rpondit la
princesse, et qu'avez-vous  dmler avec M. d'pernon?--C'est,
madame, reprit-elle, qu'il m'a prie d'aller rgler sa maison. Une
autre fois, comme on dansoit un ballet au Petit-Bourbon[297], et qu'il
y avoit un grand dsordre  la porte, on out cette femme crier 
haute voix: Soldats des gardes, frappez! tuez! je vous en ferai
avouer par votre colonel en toutes choses. Elle le prenoit de ce
ton-l; et, sous ombre que M. d'pernon, durant les brouilleries de la
Reine-mre, l'avoit peut-tre employe  quelque bagatelle, elle
vouloit qu'on crt qu'il ne s'toit rien fait en France o elle n'et
eu bonne part. Un jour elle alla au Palais  la boutique d'un libraire
qui est  un des piliers de la grand'salle, et, en prsence de bon
nombre d'avocats, elle demanda le tome du _Mercure Franois_ de ce
temps-l: elle regarda  l'endroit o elle s'imaginoit tre; et, ne
s'y tant point trouve, elle dit en jetant le livre: Il a menti! Si
je lui eusse donn de l'argent, il n'et pas mis un autre  ma place.

  [295] Franoise-Julie de Rochefort, dame de Blainville, de
  Salvert et de Saint-Gervais, avoit pous en 1607 Charles
  d'Angennes, marquis de Maintenon. Elle mourut en 1647.

  [296] Marie Le Clerc Du Tremblay, marie en 1640  Louis
  d'Angennes de Rochefort de Salvert, marquis de Maintenon. Elle
  est morte en 1702. Ce fut son fils Charles-Franois d'Angennes,
  marquis de Maintenon, qui vendit  Franoise d'Aubign, veuve
  Scarron, la terre dont elle a depuis port le nom.

  [297] Voir tome 1, p. 51, note 2.

Pour son malheur elle avoit eu une grand'mre de la maison de
Courtenay; ces Courtenay prtendent tre princes du sang: cela
l'acheva de rendre insupportable sur sa noblesse. Elle s'en
instruisit, et ayant trouv qu'un Pierre de Courtenay, comte
d'Auxerre, avoit t empereur de Constantinople, elle disoit  tout
bout de champ: _l'emperire ma grand'mre_.

Etant veuve, et esprant pouser M. d'pernon, elle se faisoit servir
 plats couverts et avoit un dais. Mon beau-pre[298] a une terre vers
Chartres, et elle y en avoit une aussi. Une fois que j'y tois, il lui
donna  manger: elle nous dit des vanits les plus extravagantes du
monde, entre autres sur le propos des btards: elle nous dit qu'elle
se pouvoit vanter que ses _btards_, aussi bien que ceux des princes,
toient gentilshommes. Pour moi, je trouvois assez plaisant qu'une
femme dt _mes btards_. Comme hritire et ane de la maison, elle
croyoit qu'il falloit parler ainsi. A son tour elle nous convia 
dner. En attendant qu'on servt, elle nous pria de nous asseoir. Je
fus tout tonn que cette folle se plantt  la place d'honneur, et sa
belle-fille auprs d'elle, sur des chaises o il y avoit des carreaux,
et dit  toute la compagnie, dont la moiti toit des femmes, qu'ils
s'assissent. Mais devinez sur quoi? Sur de belles chaises de bois qui
n'avoient jamais t garnies, car il n'y eut jamais petite-fille
d'_emperire_ si mal meuble. Elle avoit, disoit-elle, des meubles
magnifiques  Salvert, en Auvergne; mais il y avoit un peu bien loin
pour y envoyer qurir des siges. A dner, elle se mit au haut bout,
et nous vmes je ne sais quel _quinola_[299], qui la menoit
d'ordinaire, servir sur table l'pe au ct et le manteau sur les
paules. Ce mme officier avoit servi le jour de devant sur table,
tte nue (ce qui ne se fait jamais), chez un de ses voisins,  qui
elle l'avoit prt. Je ne doute pas que ce ne ft par ordre, et que
dans sa cervelle creuse elle ne s'imagint que sa grandeur paroissoit
en ce que ce mme homme qui servoit nu-tte chez un particulier avoit
l'pe au ct chez elle.

  [298] Tallemant avoit pous une fille de Rambouillet, le
  financier.

  [299] _Quinola._ On appeloit ainsi un homme gag qui accompagnoit
  une dame. (_Dict. de Trvoux._)

Cette femme faisoit la jeune et ne l'toit nullement; elle se faisoit
craindre comme le feu  ses valets et  ses paysans: aussi ne
savoit-elle ce que c'toit que de pardonner. Ses enfants toient
presque tous mal avec elle. Elle avoit mari l'an  la fille de M.
du Tremblay[300], gouverneur de la Bastille. La mre, madame du
Tremblay, toit de bien meilleure maison que son mari; elle toit de
La Fayette; on en avoit fort mdit. Cette fille toit belle, mais elle
ne dgnroit pas; c'toit, et c'est encore une des plus grandes
cerveles qu'on puisse voir. Quand elle sortit de la Bastille pour
aller chez son mari, on disoit que M. du Tremblay lui avoit dit: Ma
fille, vous sortez d'une maison o l'on a toujours vcu en honneur;
mais vous allez tre sous la charge d'une belle-mre de qui on a assez
mal parl; ne vous laissez pas corrompre, et ayez toujours devant les
yeux la vie de votre mre; et quand elle entra chez son mari, madame
de Maintenon lui dit: Ma fille, vous venez d'un lieu o vous n'avez
pas eu tous les bons exemples imaginables; vous entrez dans une
famille o vous ne trouverez rien qui ne soit  imiter. Je vous
conjure donc d'oublier tout ce que vous avez vu, et de vous conformer
 tout ce que vous verrez.

  [300] Il s'appeloit Leclerc, et toit frre du Pre Joseph. (T.)

Cette jeune femme, de quelque ct qu'elle tournt, ne pouvoit manquer
de prendre le bon chemin. Elle n'y faillit pas; aussi son mari
l'ennuya bientt. Il est vrai que c'toit un ridicule homme, et qui
avoit l'me aussi basse que sa mre: ajoutez qu'elle aimoit 
_chopiner_. La premire chose qui clata, ce fut je ne sais quel
rendez-vous  Montleu avec Bullion; mais M. de Bullion, son pre, lui
dfendit de continuer. Le prince de Harcourt ensuite fit autrement de
bruit, et elle ne s'en cachoit pas trop; et sans son frre Tremblay,
le matre des requtes, qui le dcouvrit, elle se faisoit enlever par
son galant. Elle le fit tenir lui ou un autre trois semaines durant
dans une mtairie comme un paysan, afin qu'il la pt voir tous les
jours sans que le mari s'en doutt. Un jour, chez M. du Vigean, on
apporta un poulet de sa part  Roquelaure: le voil aussitt  en
faire parade. On vint dire  un autre homme de la cour, qui y toit
aussi, qu'un petit page le demandoit: c'toit un poulet de la mme. Il
le montra aussi pour rabattre le caquet  l'autre. On disoit qu'elle
contoit toujours toute sa vie  son dernier galant, et qu'il savoit
toutes les aventures de ses prdcesseurs. Aprs, elle se mit dans un
couvent, ne pouvant, disoit-elle, demeurer  la campagne avec son
mari. La belle-mre vient  mourir, elle sort du couvent. Je me
souviens d'une lettre qu'crivit Maintenon  une de ses soeurs avec
laquelle il toit mal: il y avoit pour tout potage: _Ma soeur, ma
mre est morte; ne parlons plus de rien._ De Gredin,  six lieues de
Loches,  l'enseigne du Cheval-Noir, le 6 de fvrier 1650, si je ne
me trompe.

Cette femme est tourdie en toutes choses. Un jour de cour, durant le
carnaval, elle logeoit  la rue Saint-Antoine; elle avoit fait mettre
auprs d'elle  la fentre son portrait; elle toit peinte en
Madeleine. Elle a une fille plus belle qu'elle. Deux de ses parentes,
madame d'Aumont et madame de Fontaines, toutes deux d'Angennes, et
toutes deux veuves, donnrent de quoi marier cette fille, de peur
d'accident, et la marirent  un M. de Viller, du pays du Maine. Pour
la seconde, on l'a mise avec madame de Saint-Etienne  Reims[301];
elle n'est pas trop belle.

  [301] Madame de Saint-tienne toit une fille du marquis de
  Rambouillet. (Voyez plus haut son article, t. 2, p. 256 et suiv.)

Depuis la mort de la bonne femme, elle fut encore plus en libert.
Elle menoit sa fille au bal qu'elle n'avoit encore que dix ans. Cette
enfant, en 1654, toit habille magnifiquement; mais l'anne d'aprs
on ne vit point cette magnificence, car Troubet le jeune, qui donnoit
les robes, toit mort. On disoit que cette femme l'avoit tu. On
trouve en quelques endroits, dans les Mmoires de la rgence, o il
est parl d'elle,  propos du duc de Brunswick, prince tranger,  qui
elle fit faire une espce d'affront dans une assemble. A cette heure,
pour cinquante pistoles on couche avec elle.




MADAME DE LIANCOURT[302]

ET SA BELLE-FILLE[303].


Pour bien savoir l'histoire de madame de Liancourt, il faut un peu
parler de son pre et de son aeul. M. de Schomberg, son aeul, homme
de qualit, amena des retres en France pour le service de Henri III.
Il s'tablit en France et  la cour; il se mla de beaucoup de choses,
mais il laissa  sa mort ses affaires si embrouilles que sa femme fut
long-temps sans oser sortir de chez elle de peur qu'on ne l'arrtt.
Enfin, M. de Neubourg, pre de madame du Vigean, qui toit un homme
intelligent et secourable, par amiti prit soin des affaires de cette
maison, et la mit en tat de se pouvoir maintenir.

  [302] Jeanne de Schomberg, marie en 1618  Franois de Coss,
  comte de Brissac, avec lequel son mariage fut dclar nul;
  remarie en 1620  Roger Du Plessis de Liancourt, duc de La
  Roche-Guyon. Elle mourut le 14 juin 1674.

  [303] Anne-lizabeth de Lannoi, marie en 1643  Henri Roger Du
  Plessis, comte de La Roche-Guyon, et en secondes noces, en 1648,
   Charles de Lorraine, prince d'Harcourt, depuis duc d'Elbeuf.
  Elle mourut en 1654.

Ce mme M. de Neubourg eut la mme charit pour M. de Praslin, et lui
aida si vertement qu'il maintint son rang  la cour, eut le loisir de
pousser sa fortune, et se vit enfin marchal de France.

Madame de Sully, dont le mari toit surintendant des finances, devint
amoureuse de M. de Schomberg, pre de madame de Liancourt, qui toit
encore tout jeune, et il s'en prvalut si bien que pour une fois elle
lui fit rtablir trente mille livres de rente sur le Roi, qui avoient
t supprimes. Cette amourette dura long-temps, et ensuite il se sut
si bien maintenir auprs d'elle qu'elle fit rsoudre M. de Sully 
marier son fils an du deuxime lit, le feu comte d'Orval, avec
mademoiselle de Schomberg, aujourd'hui madame de Liancourt. Ce garon,
quoique du deuxime lit, n'eut pas laiss d'tre fort riche s'il et
vcu; car celui qui lui a succd, son cadet, le comte d'Orval
d'aujourd'hui, a eu beaucoup de bien; mais il l'a mang le plus
ridiculement du monde, sans avoir jamais paru.

Ce mariage, quoique entre des personnes de diffrentes religions,
s'alloit pourtant achever sans la mort de Henri IV, mais madame de
Schomberg, ayant vu M. de Sully disgraci, ne voulut plus y entendre.
Il eut l'ambition de voir sa fille duchesse, et l'accorda avec le fils
an du duc de Brissac; mais il fut puni de son infidlit et de son
ingratitude, qui toit d'autant plus grande, que si sa fille n'et t
accorde avec le fils d'un duc, jamais il n'et pu prtendre 
Brissac.

Ce comte de Brissac n'toit point agrable: au contraire, il toit
stupide et mal fait. Pour elle, elle toit fort brune, mais fort
agrable, fort spirituelle et fort gaie. Elle trouva cet homme si
dgotant qu'elle conut une aversion trange pour lui. Ds-lors elle
avoit jet les yeux sur M. de Liancourt, comme sur un parti sortable:
il toit bien fait et assez galant; mais il n'y avoit rien entre eux,
et elle ne lui avoit jamais parl. Quand elle vit l'affaire avance,
elle s'alla jeter aux pieds de madame de Schomberg, sa grand'mre,
auprs de laquelle elle avoit t leve, pour la supplier de flchir
son pre; qu'elle aimoit bien mieux mourir que d'pouser un homme
qu'elle ne pouvoit aimer. Elle pleura tant, que la bonne femme en fut
mue. Mais le pre, qui voyoit que cette alliance lui toit
avantageuse, et qui croyoit que c'toit une vision de sa fille, voulut
que l'affaire s'achevt.

Elle se laissa coucher, mais avec rsolution de ne lui rien accorder.
Toute la nuit elle ne voulut point joindre, et le lendemain elle
protesta de ne coucher jamais avec lui. Ensuite, on les dmaria sous
prtexte d'impuissance. Madame de Liancourt jure qu'elle l'a pu faire
en conscience, parce qu'elle n'y a jamais consenti; cependant elle a
toujours eu tellement devant les yeux cette espce de tache que cela
l'a toujours fait aller bride en main.

Elle pousa ensuite M. de Liancourt[304], qui toit fort riche; elle
n'en eut qu'un fils pour tous enfants. Elle avoit avant la mort de ce
garon tout sujet de contentement; cependant, soit que ce ft  cause
des deux fils du duc avec qui elle avoit t fiance, ou que
naturellement elle ft ambitieuse, elle ne gotoit pas autrement sa
flicit parce qu'elle n'avoit pas le tabouret. Par une rencontre
bizarre, elle fut dmarie, et son frre, un M. de Schomberg, pousa
une personne dmarie d'avec M. de Candale.

  [304] J'ai ou dire que M. de Liancourt, un matin voyant habiller
  une dame, s'amusa  jouer avec sa chatte, et lui prit en badinant
  son collier de perles au col qu'il mit  la chatte. Ce collier
  toit de grand prix; la chatte ne fit que mettre le nez hors la
  porte, on n'en eut jamais de nouvelles depuis. M. de Liancourt en
  donna un autre. Jamais il ne s'est jou si chrement avec
  personne qu'avec cette chatte. (T.)

Comme nous avons dit ailleurs, M. de Liancourt acheta l'htel de
Bouillon dans la rue de Seine bien cher; c'toit une belle maison.
Elle le fit jeter  bas pour btir l'htel de Liancourt d'aujourd'hui
qu'elle n'achvera peut-tre jamais[305]. A Liancourt, elle a fait
tout ce qu'on pouvoit faire de beau pour des eaux, pour des alles et
pour des prairies: tous les ans elle y ajoute quelque nouvelle beaut.
Quand madame d'Aiguillon y fut, elle lui fit une galanterie assez
plaisante. Elle fit couvrir une grande table de ces fruits qui sont
beaux, mais dont on ne sauroit manger, et de compotes de ces mmes
fruits avec des biscuits et des massepains d'amandes amres. Personne
n'y mit la dent qui ne cracht aussitt. Elle empcha madame
d'Aiguillon d'y toucher; et, aprs avoir un peu ri des autres, elle
mena tout le monde dans une autre salle o il y avoit une bonne et
vritable collation. Cela me fait souvenir d'un conte que j'ai ou
faire. Un garon qui passoit pour fort avare, perdit une collation
contre des femmes; il les convie: elles y viennent, et ne voyant que
des boyaux, elles se mettent  le vouloir battre. Il fut dans une
autre chambre; elles le suivent, mais elles furent bien surprises d'y
trouver une collation magnifique.

  [305] Cet htel portoit de nos jours le nom de La Rochefoucauld;
  il avoit son entre sur la rue de Seine et ses jardins se
  prolongeoient jusqu' la rue des Petits-Augustins. Il a t
  abattu en 1824, et la rue des Beaux-Arts a t construite sur ce
  terrain.

Quand madame de Liancourt vit son fils en ge d'aller  l'arme,
quoiqu'elle l'aimt uniquement, elle ne marchanda point et le donna au
marchal de Gassion, afin qu'il apprt le mtier sous lui; on
l'appeloit le comte de La Roche-Guyon. J'ai ou dire que le marchal
en prenoit un soin tout particulier, et qu'il le faisoit appeler
toutes les fois qu'il croyoit qu'on verroit quelque belle occasion. On
le maria avec une hritire trs-riche, fille du comte de Lannoi,
gouverneur de Montreuil en Picardie; il toit petit, mais bien fait.
Elle toit jolie. Ils ne firent pas bon mnage. Il s'toit jet dans
cette cabale _garaillre_ et libertine de M. le Prince[306], et il
mprisoit un peu trop sa femme: et elle ne l'aimoit point. M. de
Brissac, peut-tre pour venger son pre, la cajola ds le temps du
mari. Le comte de Lannoi la surprit une fois avec un poulet qu'elle
avala. Depuis, on la garde troitement.

  [306] Henri de Bourbon, pre du grand Cond. (_Voyez_ son article
  prcdemment, t. 2, p. 180.)

Il fut tu au second sige de Mardick[307], deux ans aprs son
mariage. Il avoit eu une fille qui vit encore[308]. Ds avant cela, on
dit que madame de La Roche-Guyon, comme quelqu'un lui disoit qu'elle
devoit tre bien aise de passer l't en un si beau lieu que
Liancourt, rpondit qu'il n'y avoit point de belles prisons. Son pre,
le comte de Lannoi, avoit fait btir une petite maison derrire le
jardin de l'htel de Liancourt, et il avoit une porte pour y entrer;
de sorte qu'il toit quasi toujours chez sa fille, et il s'aperut de
bonne heure qu'elle s'engageoit avec Vardes. Ils se voyoient chez
madame de Gubriant, tante de Vardes. On dit qu'il trouva des lettres
comme de personnes qui s'toient donn la foi, et que cela le fit
rsoudre  enlever sa fille une belle nuit avec quarante
chevau-lgers. Il est constant que Vardes la devoit enlever le
lendemain. Le chevalier de Rivire disoit plaisamment: Le bonhomme
croit avoir enlev madame de La Roche-Guyon, et il a enlev madame de
Vardes.

  [307] Le 6 aot 1646.

  [308] Jeanne Charlotte Du Plessis Liancourt, fille du comte de La
  Roche-Guyon, pousa le 13 dcembre 1659 Franois, septime du
  nom, duc de La Rochefoucauld, fils de l'auteur des _Maximes_, et
  elle mourut le 30 septembre 1669. C'est pour elle que madame de
  Liancourt, son aeule, crivit l'ouvrage dont nous avons rapport
  le titre, note 3 de la page 160 du tome second.

Vardes disoit qu'il n'avoit point de dessein pour madame de La
Roche-Guyon, et que M. le comte de Lannoi pouvoit bien emmener sa
fille o il lui plairoit sans faire tout ce vacarme. Bientt aprs
elle fut marie  Liancourt avec le prince d'Harcourt, fils an de M.
d'Elbeuf. Ds que Vardes vit que cette affaire s'avanoit, il alla
trouver Jarz, alors cornette des chevau-lgers, et lui dit qu'il le
venoit prier de le servir en une affaire; mais qu'avant que de lui
dire ce que c'toit, il vouloit qu'il lui promt de le servir  sa
mode. Jarz en fit grande difficult: mais Vardes lui ayant reprsent
qu'un homme d'honneur ne pouvoit demander que des choses dans la
biensance, il le lui promit. Allez-vous-en donc, je vous prie,
trouver le prince d'Harcourt avec mon frre Moret, et lui dites, de ma
part, que je m'tonne fort qu'un homme de sa condition se soit mis 
rechercher une femme qui a beaucoup de bonne volont pour moi; que
personne n'y peut penser sans se faire tort; qu'on pourroit lui en
donner des preuves, et qu'alors Moret montreroit les lettres de madame
de La Roche-Guyon, si M. le Prince d'Harcourt le dsiroit. Jarz lui
reprsenta que le plus court seroit de dclarer au prince d'Harcourt
que M. de Vardes toit si fort engag dans cette recherche, qu'il ne
pouvoit souffrir qu'un autre y penst, et que l-dessus on verroit ce
qu'il voudroit dire. Vardes lui rpondit: Vous m'avez promis de me
servir  ma mode. Jarz et Moret y allrent donc; et le prince
d'Harcourt ayant demand  voir les lettres, Moret les lui montra: il
les lut toutes, et leur rpondit,  ce qu'ils ont rapport, que
puisque ses parents l'avoient engag en cette affaire, qu'il toit
rsolu d'aller jusqu'au bout. Il dit, peut-tre lui a-t-on conseill
depuis de le dire ainsi, qu'il lui rpondit qu'il ne croyoit point que
madame de La Roche-Guyon et crit ces lettres; M. d'Elbeuf dit qu'il
feroit expliquer Jarz, et cela est encore  faire. Tout le monde
blma la conduite de cet amant; et si le prince d'Harcourt et fait
son devoir, il leur et fait sauter les fentres.

Le prince d'Harcourt et sa femme ne furent pas long-temps ensemble
sans qu'il arrivt du dsordre: elle lui avoit, dit-on, dclar
qu'elle ne l'aimeroit jamais. Un jour qu'elle toit alle avec sa
belle-mre voir Mademoiselle, elle fit si bien qu'elle obligea madame
d'Elbeuf  la laisser chez Mademoiselle, et  la venir reprendre le
soir ou lui envoyer un carrosse, car elle n'en avoit point, ni
personne de ses gens n'toit avec elle. A quelque temps de l, elle se
glisse dans la foule et monte dans un carrosse gris qui l'attendoit 
la porte, et revint dans une chaise rouge aprs que le carrosse que
madame d'Elbeuf lui avoit envoy s'en fut en all. Elle en envoie
demander un  sa belle-mre, et dit aprs pour excuse qu'elle avoit
t se promener aux Tuileries avec une de ses amies qu'elle ne nommoit
point. Depuis, elle fut si sotte que d'avouer  une personne qu'elle
croyoit fort secrte, mais qui l'a redit, qu'elle toit alle demander
ses lettres  Vardes, qu'elle ne pouvoit souffrir qu'il les et; mais
qu'il ne les lui avoit pas voulu rendre. Cela fit un bruit du diable.
Le prince d'Harcourt, aprs l'avoir enferme, lui dit qu'il lui
tiendroit bon compte de Vardes. Elle, cependant, fit si bien qu'elle
fit sortir un sommelier qui avertit Vardes du dessein du mari. Vardes
partit le lendemain pour l'arme, sans passer par Saint-Denis, o on
le vouloit attendre. Depuis, cette querelle s'accommoda[309].

  [309] Le rcit de Tallemant jette plus de jour sur une lettre
  crite par Bussy-Rabutin  madame de Svign, le 17 aot 1654.
  Que sert  madame d'Elbeuf d'tre revenue si belle de Bourbon,
  si elle ne peut taler ses charmes dans le monde, et s'il faut
  qu'elle s'aille enfermer dans Montreuil? En vrit c'est une
  tyrannie pouvantable que celle qu'elle souffre; et je crois
  qu'aprs cela on la devroit excuser si elle se vengeoit de son
  tyran. Il est vrai que je pense qu'elle s'est venge, il y a
  long-temps, du mal qu'on devoit lui faire; comme c'est une
  personne de grande prvoyance, elle a bien jug qu'on lui
  donneroit des sujets de plainte quelque jour; elle n'a pas voulu
  qu'on la primt, et entre nous je crois que son mari est sur la
  dfensive.

Le prince d'Harcourt a quelquefois battu ses gens  cause qu'ils
n'toient pas assez fidles espions. Un soir, aprs avoir pris cong
de sa femme, qui feignoit de se vouloir coucher, c'toit  onze heures
en t, il vit un laquais qui, tout essouffl, montoit dans la chambre
de sa femme, et puis redescendit. Il le suit tout doucement: il voit
un carrosse  la porte, et peu de temps aprs sa femme y monter toute
seule; le laquais retourne, et le carrosse va tout seul; il monte
derrire. On va aux Tuileries; il la voit entrer seule; il entre
aprs, la suit de loin: elle trouve ensuite mademoiselle de
Longueville et plusieurs femmes avec des violons; elle ne les vite
point; elle se tient avec elles et ne tmoigne aucune inquitude. Elle
part en mme temps, et retourne au logis, le mari  la place des
laquais. Le lendemain il lui dit qu'elle toit folle, et qu'elle
jouoit  se perdre de rputation. Monsieur, je voulois rver en
libert. Il crut depuis qu'il y avoit plus d'imprudence que de crime;
mais la vrit est que la conduite de la bonne dame toit pitoyable.

Elle fit amiti vers ce temps-l avec madame de Bois-Dauphin, fille du
prsident de Barentin[310]. Il en toit jaloux, et une fois il leur
offrit de leur faire mettre des draps blancs. Lui cependant devint
amoureux de madame de Boudarnaut, une femme fort dcrie; et pour
faire que les autres femmes la souffrissent, il faisoit de grandes
ftes et avoit gagn madame de Monglat; ce n'toit pas grande
conqute. Pour faire qu'elle y en entrant d'autres, il obligea un
jour sa femme d'en tre: la partie toit de manger  Brunoy,  quatre
lieues d'ici; c'est une terre  elle: elle ne voulut jamais se mettre
 table. Une autre fois qu'ils y toient avec madame de Rieux, leur
belle-soeur, il lui prit je ne sais combien de visions.
Allez-vous-en, disoit-il, ma belle-soeur est une coquette.--Non,
demeurez. Il changea deux fois d'avis. Il la voulut mener 
Montreuil; on disoit que c'toit pour s'en dfaire, car cet air-l est
contraire  ceux qui sont menacs du poumon. Etant arrive  Amiens,
elle le pria de l'y laisser. Ce fut l qu'elle eut la petite-vrole
dont elle mourut. Madame de Bois-Dauphin y courut pour s'enfermer avec
elle; mais elle ne le voulut pas souffrir. Il y arriva lui; elle lui
demanda pardon, et lui jura qu'elle ne lui avoit jamais fait tort. Il
dit que de la voir souffrir comme elle souffroit, cela le toucha; mais
qu'aprs il fut ravi d'en tre dlivr[311]. Il vit bien avec sa
seconde femme mademoiselle de Bouillon, et il dit qu'il n'avoit garde
d'y manquer, quand ce ne seroit que pour faire enrager l'autre.

  [310] Marguerite de Barentin, femme d'Urbain de Laval, marquis de
  Bois-Dauphin. Elle toit veuve du marquis de Courtenvaux; elle a
  vcu jusqu'en 1704.

  [311] Elle mourut  Amiens le 3 octobre 1654,  l'ge d'environ
  vingt-huit ans.




LE PRSIDENT NICOLA.


Le feu prsident Nicola, pre de celui-ci, qui est le huitime du
nom, premier prsident de la chambre des comptes, en sa jeunesse eut
bien des amourettes: celle qui fit le plus de bruit fut celle qu'il
eut avec la femme d'un bourgeois nomm Guillebaud; on l'appeloit
vulgairement _la belle Bourgeoise_, car c'toit une fort belle
personne. Le mari toit jaloux. Notre prsident fut trois mois dans un
cabaret, comme garon (_de cabaret_), il n'en avoit pas trop mal la
mine, afin de prendre son temps pour lui parler, et la voir sans qu'on
se doutt de rien. Il n'en jouissoit ainsi au commencement qu'avec
bien de la peine: depuis il eut un peu plus de facilit; mais elle le
quitta pour un autre. Elle s'en repentit aprs, et se mit  genoux
devant lui pour lui demander pardon; il se moqua d'elle, et n'en
voulut plus our parler.

La belle Bourgeoise rencontra Patru en son chemin: elle se faisoit
conduire par lui au sermon; elle lui faisoit mille caresses. Lui, qui
toit amoureux de sa Lvesque[312], ne s'y amusa point: il est vrai
qu'il croyoit qu'elle toit engage avec un nomm Sanguin. Il se
trouva qu'elle toit brouille alors avec lui; mais ils se
raccommodrent.

  [312] _Voyez_ prcdemment dans ce volume l'art. de la femme
  Lvesque.

Nicola aima ensuite la fille d'un sergent, de laquelle il eut une
fille. On a cru qu'il l'avoit pouse. Cette autre matresse tant
morte, il pensa  se marier. Prt d'tre accord avec mademoiselle
Amelot, aujourd'hui madame d'Aumont[313], il vit la cousine-germaine
de cette fille  l'glise; elle se nommoit galement Amelot. Il en
devint amoureux; aussi toit-elle tout autrement jolie que l'autre, et
il l'pousa; mais ils ont fait un triste mnage. Le dsordre vient de
ce qu'elle ne traita pas trop bien la btarde de son mari, car il
l'avoit avertie de tout; et par contrat de mariage il se rserva la
facult de lui donner cinquante mille cus, comme il a fait. Il l'a
marie  un gentilhomme. Il avoit l'honneur d'tre un peu fou, et sa
femme a l'honneur de l'tre encore. Il en vint jusqu' sparer le
logis en deux; et il ne voyoit plus du tout sa femme: il ne lui
donnoit rien. Ceux qui lui avoient fourni des vivres, des habits,
etc., firent un procs au prsident. Or, la cause fut plaide  la
grand'chambre, et il fut condamn. Tout ce qu'il fit ce fut d'obtenir
qu'on mt dans l'arrt que 'avoit t de son consentement. Le premier
prsident Le Jay en usa bien avec lui, quoiqu'il n'et pas sujet de
s'en louer, car ayant t chez lui pour une affaire qu'il avoit  la
chambre, M. Nicola ne le voulut point voir. L'affaire se fit
pourtant. Il a pass pour homme de bien, et avec raison, et ne se
faisoit point autrement de fte; au contraire, il ngligeoit de se
faire payer ses appointements. Il a pass aussi pour loquent, mais
sans autre fondement que de parler avec quelque facilit; il toit
toujours prolixe. Cet homme avoit encore  sa mort une chambre qui
n'avoit que de la natte pour toute tapisserie. On disoit qu'il
achetoit les vieilles soutanes de son fils, et qu'il les faisoit
ajuster pour s'en servir. Pour sa femme,  qui il avoit laiss pour
s'entretenir huit mille livres de rentes, qui lui toient venues du
ct des Amelot, elle avoit fait peindre et dorer son appartement;
elle toit magnifique en toute chose.

  [313] Femme du frre an du marchal; il est gouverneur de
  Touraine.

     (T.)

Nicola avoit un frre qui vit encore, qui est un vieux garon: il a
t guidon des gendarmes, puis premier cuyer de la grande curie.
C'toit lui qui disoit qu'un carrosse toit un grand maquereau 
Paris. Du temps qu'il le disoit c'toit plus vrai qu' cette heure,
car il y en avoit bien moins. Il dit qu'il est un fou gaillard, mais
que son frre le prsident toit un fou mlancolique. C'est un assez
plaisant robin.

Le prsident voulut marier son fils de bonne heure; on chercha les
meilleurs partis. Ils jetrent les yeux sur mademoiselle Fieubet, et
il y consentit, lui, qui avoit tant pest contre les gens qui voloient
le Roi[314]. Il fit une bizarrerie pour les articles. La mre, de son
ct, aprs qu'un ban fut jet, envoya dfendre au cur de Saint-Paul
de jeter les autres, et cela, pour je ne sais quelle bagatelle dont
elle n'toit pas satisfaite dans les articles. Cela se raccommoda
pourtant. Le jour des noces de son fils, le prsident demandoit si un
point de Venise, qui avoit cot deux mille livres, cotoit bien dix
cus, et on lui fit accroire qu'il y avoit bien pour huit livres dix
sols de ruban d'argent  un habit o il y en avoit pour cent cus.

  [314] Fieubet toit d'une origine de finance.

Deux ans aprs, condamn par tous les mdecins, et ayant reu
l'extrme-onction, il lui vint en fantaisie que s'il alloit  Bourbon,
il guriroit comme il gurit il y avoit dix ans: c'toit au mois de
mars. Il fait acheter secrtement un bonnet et un justaucorps fourr,
des bassins, une seringue, etc., et commanda que son carrosse fut prt
pour le lendemain matin. Son valet-de-chambre en avertit sa femme et
son fils. Dites-lui, dirent-ils, que le carrosse est rompu, et qu'il
y a un cheval boiteux. Cela ne servit qu' faire donner sur les
oreilles au valet-de-chambre. Il part: la femme et le fils le
suivirent. Ds Essonne[315] le voil plus mal que jamais: il envoie
qurir un mdecin  Corbeil,  qui le fils dit le mot. Cet homme lui
promet de le gurir s'il ne bouge de l; et quand il fut bien bas, le
cur,  qui on avoit aussi parl, lui demanda s'il ne vouloit pas voir
sa femme, son fils et sa fille qui toient venus pour recevoir sa
bndiction. Il dit que oui, les vit, et mourut comme un autre homme.

  [315] Bourg  six lieues de Paris.

Voici la belle conduite de la mre pour sa fille. Ds quinze ans, elle
avoit deux petits laquais avec qui elle s'amusoit  jouer et  badiner
tout le jour. Cette petite demoiselle s'alla mettre une fois dans la
tte que sa mre ne lui donnoit pas assez d'argent; et, pour en avoir,
elle s'avisa d'un bel expdient. Elle laisse traner des billets faits
 plaisir, comme si elle crivoit  quelque marquis; on les porte  la
prsidente qui s'imagine aussitt qu'on veut enlever sa fille. Il ne
falloit que la bien garder chez elle. Elle assemble le prsident
Mol-Champltreux, cousin-germain de sa fille, et la marquise
d'Hervault, femme du lieutenant de roi de Touraine, aussi parente bien
proche. Ils concluent de la mettre dans un couvent, et font de l'clat
pour rien. Cette fille, quand elle y fut, conta navement la chose, et
puis on la retira. Dans les Mmoires de la Rgence, il sera parl de
la mre et de la fille.




PORCHRES L'AUGIER[316].


Porchres L'Augier, dont nous allons parler, et Porchres d'Arbaud,
dont il est parl dans l'historiette de Malherbe, toient tous deux de
Provence, tous deux potes, et tous deux de l'Acadmie. Chacun d'eux
traitoit l'autre de btard, et soutenoit qu'il n'toit pas de la
maison de Porchres[317], assez bonne en ce pays-l; mais ils
s'accordoient en un point, c'est qu'ils toient l'un et l'autre de
mchants auteurs. Notre Porchres commena  parotre au temps de
Nervze et de son successeur Des Yveteaux, et toit  peu prs en vers
ce qu'toient les autres en prose: cela se peut voir par le sonnet que
voici sur les yeux de madame de Beaufort:

     Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutt des Dieux;
     Ils ont dessus les rois la puissance absolue.
     Dieux, non; ce sont des cieux, ils ont la couleur bleue,
     Et le mouvement prompt comme celui des cieux.
       Cieux, non; mais deux soleils clairement radieux,
     Dont les rayons brillants nous offusquent la vue.
     Soleils, non; mais clairs de puissance inconnue,
     Des foudres de l'Amour signes prsagieux.
     Car s'ils toient des Dieux, feroient-ils tant de mal?
     Si des cieux, ils auroient leur mouvement gal;
     Deux soleils, ne se peut: le soleil est unique;
     clairs, non; car ceux-ci durent trop et trop clairs.
     Toutefois je les nomme, afin que je m'explique,
     Des yeux, des Dieux, des cieux, des soleils, des clairs[318].

  [316] Les Recueils du temps contiennent un assez grand nombre de
  pices de vers signes _Porchres_, sans qu'il y soit fait aucune
  distinction des deux potes qui ont port ce nom.

  [317] L'un s'appeloit L'Augier de Porchres, l'autre d'Arbaud de
  Porchres. Le nom de terre seul leur toit commun; ainsi ils
  toient de deux familles diffrentes.

  [318] Ce sonnet ridicule se trouve dans _le Parnasse des plus
  excellents potes de ce temps_; Paris, Guillemot, 1607; petit
  in-12, t. 1, fol. 286. Il est aussi dans _le Sjour des Muses, ou
  la Crme des bons vers_; Rouen, 1627, in-8, p. 372.

Sa prose mme ne valoit pas mieux, tmoin le recueil du Carrousel, o
il n'y a rien de bon de lui qu'une devise italienne dont le corps est
une fuse, et le mot _da l'ardore l'ardire_[319].

  [319] Cette devise avoit frapp madame de Svign; elle en parle
  dans la lettre  sa fille, du 11 novembre 1671; mais elle ne se
  souvenoit pas du livre dans lequel elle l'avoit vue.

Depuis, Malherbe apprit  parler franois. Je crois que Porchres a
contribu avec Matthieu  gter les Italiens d'aujourd'hui, et les
Italiens  leur tour ont gt quelques-uns des ntres. Il n'y a que
vingt ans qu'on a vu des secrtaires d'tat[320] donner deux pistoles
du Politico-Catholico de Virgilio Malvezzi[321].

  [320] Brienne. (T.)

  [321] Virgilio Malvezzi, crivain italien, attach  Philippe IV,
  roi d'Espagne, auteur de plusieurs ouvrages politiques. Il mourut
   Cologne, en 1654.

La princesse de Conti faisoit cas de Porchres: il alloit tous les
jours chez elle. Elle lui fit avoir l'emploi de faire les ballets et
autres choses semblables; pour cela, il avoit douze cents cus de
pension. Il voulut en faire une charge, et l'avoir en titre d'office,
mais il ne savoit quel nom lui donner: il ne vouloit pas que le nom
de _ballet_ y entrt, et aprs y avoir bien rv, il prit la qualit
d'_intendant des plaisirs nocturnes_. Par cette raison il voulut se
formaliser de ce que Desmarets avoit fait le dessin du ballet qui fut
dans au mariage du duc d'Enghien[322].

  [322] Au mariage du grand Cond. Il eut lieu le 11 fvrier 1641.

Pour les habits, 'a toujours t le plus extravagant homme du monde
aprs M. Des Yveteaux, et le plus vain. J'ai ou dire  Le Pailleur,
qu'tant all chez Porchres, il y a bien trente-cinq ans, il aperut,
en entrant dans sa chambre, un valet qui mettoit plusieurs pices 
des chaussons. Il le trouva au lit; mais le pote avoit eu le loisir
de mettre sa belle chemisette et son beau bonnet; car si personne ne
le venoit voir, il n'en avoit qu'une toute rapetasse, et ne se
servoit que d'un bonnet gras et d'une vieille robe-de-chambre toute 
lambeaux, dont il se couvroit la nuit. Il demanda  Le Pailleur
permission de se lever, et avec sa bonne robe-de-chambre il se met
auprs du feu. Mon valet-de-chambre, car il l'appeloit ainsi,
apportez-moi, dit-il, un tel habit, mon pourpoint de fleurs. Non, mon
habit de satin.--Monsieur, quel temps fait-il.--Il ne fait ni beau ni
laid?--Il ne faut donc pas un habit pesant; attendez. Le valet, fait
au badinage, apporte cinq ou six paires d'habits qui avoient tous
pass plus de deux fois par les mains du dtacheur et du fripier, et
lui dit: Tenez, prenez lequel vous voudrez. Il fut une heure avant
que de conclure. Ce pourpoint de fleurs toit un vieux pourpoint de
cuir tout gras, et ce satin toit un satin  pices empeses qui
avoit plus de trente ans. Jamais on ne lui vit un habit neuf, qu'il
n'et un vieux chapeau, de vieux bas ou de vieux souliers; il y avoit
toujours quelque pice de son harnois qui n'alloit pas bien. La
marchale de Thmines disoit qu'il toit comme le diable qui a beau
se faire agrable aux yeux de ceux qu'il veut tenter: il y a toujours
quelque griffe crochue qui gte tout[323]. C'est de lui que Sorel se
moque dans _Francion_, o un pote demande son pourpoint d'pigramme,
etc.

  [323] Voiture fit ce pont-breton:

     Vous tes seigneur,
     Monsieur de Porchres;
     Chacun vous rvre
     Et vous porte honneur.
     Changez de jartires,
     Monsieur le rimeur. (T.)

Il y a onze ou douze ans qu'il eut une grande maladie, durant laquelle
il fit une confession gnrale. Depuis cela il ne voulut plus se
peindre la barbe et s'habilla comme un autre homme. Il disoit que,
pendant son mal, son neveu lui avoit drob cent lettres qu'il fit
imprimer sans suite ni ordre. Cependant il est tout constant que
Porchres lui-mme en demanda le privilge  M. Conrart, et aussi des
lettres d'acadmicien pour lesquelles il fallut aller  l'Acadmie. Ce
fut la seule fois qu'il y alla, si je ne me trompe. Tout ce qu'il dit
de ce neveu ne fut que lorsqu'il vit qu'on ne rendoit point ses
lettres. Il a vcu jusqu' cent trois ans. Il toit grand et bien
fait.




LE PRE ANDR[324].


Le Pre Andr, augustin, vulgairement appel le _Petit Pre Andr_,
toit de la famille des Boullanger de Paris, qui est une bonne
famille de la robe. Il a prch une infinit de Carmes et
d'Avents; mais il a toujours prch en bateleur, non qu'il et
dessein de faire rire, mais il toit bouffon naturellement, et
avoit mme quelque chose de Tabarin dans la mine. Il parloit en
conversation comme il prchoit.

  [324] Andr de Boullanger, dit _le petit Pre Andr_, mourut en
  1657.

Il y tchoit si peu, que quand il avoit dit des gaillardises, il se
donnoit la discipline; mais il y toit n, et ne s'en pouvoit tenir.
Comme il prchoit un Avent au faubourg Saint-Germain, feu M. de Paris,
 cause de je ne sais quelle cabale de moines dont il toit des
principaux, et aussi pour le scandale que ses bouffonneries donnoient,
l'envoya qurir et le retint en prison  l'archevch. M. de Metz[325]
s'en formalisa, disant que M. l'archevque ne pouvoit faire arrter
un religieux qui prchoit dans un faubourg qui dpendoit de l'abbaye
de Saint-Germain; et effectivement il le fit dlivrer; mais ce fut 
condition qu'il prcheroit plus sagement. Il remonte donc en chaire;
mais de sa vie il n'a t si empch: il avoit si peur de dire quelque
chose qui ne ft pas bien, qu'il ne dit rien qui vaille, et il fut
contraint de finir assez brusquement. Il toit bon religieux et fort
suivi par toutes sortes de gens: par quelques-uns pour rire, et par le
reste  cause qu'il les touchoit. Effectivement, il avoit du talent
pour la prdication. On fait plusieurs contes de lui dont j'ai
recueilli les meilleurs.

  [325] Henri de Bourbon, duc de Verneuil, fils naturel d'Henri IV,
  vque de Metz, abb de Saint-Germain-des-Prs en 1623. Il
  abdiqua en 1669 en faveur du roi Casimir.

Il disoit que Christophe pensa jeter le petit Jsus dans l'eau, tant
il le trouvoit pesant; mais on ne sauroit noyer qui a t pendu.

Prchant un carme  Saint-Andr-des-Arcs, il se plaignoit toujours
que les dames venoient trop tard. Quand on vous vient rveiller, leur
disoit-il: Mon Dieu, dites-vous, quelle misre de se lever si matin!
Vous disputez avec votre chevet. Une telle, dites-vous  votre
fille-de-chambre, je gage que la cloche n'a pas sonn; vous tes
toujours si hte! il n'est point si tard que vous dites. H! si
j'tois l, ajoutoit-il, que je vous ferois bien lever le cul!

Parlant de saint Luc, il disoit que c'toit le peintre de la
_Reine-mre_,  meilleur titre que Rubens, qui a peint la galerie du
Luxembourg; car il est le peintre de la Reine mre de Dieu.

Il prchoit sur ces paroles: _J'ai achet une mtairie, je m'en vais
la voir_. Vous tes un sot! dit-il, vous la deviez aller voir avant
que de l'acheter.

A la fte de la Madeleine, il se mit  dcrire les galants de la
Madeleine; il les habilla  la mode: Enfin, dit-il, ils toient
faits comme ces deux grands veaux que voil devant ma chaire. Tout le
monde se leva pour voir deux godelureaux qui, pour eux, se gardrent
bien de se lever. Un jour, il lui prit une vision, aprs avoir bien
harangu contre la dbauche de cette pauvre pcheresse, de dire: J'en
vois l-bas une toute semblable  la Madelaine; mais, parce qu'elle ne
s'amende point, je la veux noter, et lui jeter mon mouchoir  la
tte. En disant cela, il prend son mouchoir et fait semblant de le
vouloir jeter: toutes les femmes baissent la tte. Ah! dit-il, je
croyois qu'il n'y en et qu'une, et en voil plus de cent. Il remit
une fois  prcher sur ce sujet,  cause de la fte de Notre-Dame, qui
toit le lendemain, et, continuant la suite de l'Evangile: Voil,
dit-il, la Madelaine qui entre, et moi je sors. Et il s'en alla. Il
disoit qu'il y avoit des _Madelains_ aussi bien que des _Madelaines_.
Notre pre saint Augustin, dit-il, a t long-temps un grand
_Madelain_. Puis, dcrivant les parfums de la Madelaine: Elle avoit
de l'eau. De l'eau d'ange? C'toit de l'eau d'ange noir, de l'eau de
diable, de l'eau de Satan.

Cela me fait souvenir d'un conte qu'on fait d'un prdicateur du temps
de Franois Ier. La Madelaine, disoit-il, n'toit pas une petite
garce, comme celles qui se pourroient donner  vous et  moi; c'toit
une grande garce comme madame d'tampes[326]. Cette madame d'tampes
lui fit dfendre la chaire. Quelques annes aprs, ayant t rtabli,
le jour de la Madelaine, il dit: Messieurs, une fois pour avoir fait
des comparaisons je m'en suis mal trouv. Vous imaginerez la Madelaine
telle qu'il vous plaira. Passons la premire partie de sa vie, et
venons  la seconde.

  [326] Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, dame d'tampes,
  etc.

Le pre Andr comparoit une fois les femmes  un pommier qui toit sur
un grand chemin. Les passans ont envie de ses pommes; les uns en
cueillent, les autres en abattent: il y en a mme qui montent dessus,
et vous les secouent comme tous les diables.

Il disoit aux dames: Vous vous plaignez de jenes; cela vous maigrit,
dites-vous. Tenez, tenez, dit-il, en montrant un gros bras, je jene
tous les jours, et voil le plus petit de mes membres.

Toutes les femmes sont des mdisantes, disoit-il; je gage qu'il n'y
en a pas une qui ne la soit pas: qu'elle se lve; puis il s'arrte.
H bien! continue-t-il, vous voyez que pas une n'ose se lever.

Un avocat s'alla confesser  lui, et lui dit fort peu de chose. Il lui
ordonna pour pnitence d'aller l'aprs-dne  son sermon: l'avocat y
fut. L'vangile du jour toit: _Dmonium mutum_, etc. Savez-vous,
dit-il, ce que c'est que _Dmonium mutum_? Je m'en vais vous le dire:
C'est un avocat aux pieds du confesseur. Au barreau ils jasent assez;
devant un confesseur, au diable le mot, vous n'en sauriez rien tirer.

Il en vouloit au cur de Saint-Severin. Il fit tomber le discours sur
la bergerie, et qu'il falloit de bons chiens pour la garder. Vous
autres, dit-il aux paroissiens, vous avez un bon chien de cur.

Pour montrer que l'honneur toit plutt _in honorante quam in
honorato_ ( celui qui honoroit qu' celui qui toit honor): Par
exemple, disoit-il, quand je rencontre mon cousin, le prsident
Boullanger que voil, il me fait le pied de veau, et le pied de veau
lui demeure.

Pour cajoler M. Talon, l'avocat-gnral, qui l'coutoit, il dit, en
parlant de Cicron: Cicron, messieurs, c'toit un grand
avocat-gnral.

Dans l'opinion qu'ils[327] ont de l'Eucharistie, on ne pouvoit pas
dire une plus grande sottise que celle qu'il dit une fois prchant sur
le Saint-Sacrement. En voil assez, dit-il, car les mdecins disent:
_Omnis saturatio mala, panis autem pessima_. Toute rpltion est
mauvaise, et surtout celle de pain.

  [327] _Ils_, les catholiques. Il ne faut pas oublier que
  Tallemant toit de la religion rforme.

Un jour qu'il prchoit contre le luxe et contre les modes: Vous
voil, dit-il, vous autres, poudrs comme des meniers; et quand vous
arriverez en enfer, les diables crieront: _A l'anneau!  l'anneau!_
Pour faire entendre cela, il faut savoir qu'il y a dix ans ou environ
qu'un menier,  la Grve, gagea de passer dans un de ces anneaux qui
sont attachs au pav pour retenir les bateaux. Il fut pris par le
milieu du ventre, qui s'enfla aussitt des deux cts; le fer
s'chauffa, c'toit en t. Il brloit; il fallut l'arroser, tandis
qu'on limoit l'anneau, et on n'osa le limer sans permission du prvt
des marchands. Tout cela fut si long qu'il lui fallut un confesseur.
On en fit des tailles douces aux almanachs, et un an durant, ds qu'on
voyoit un menier, on crioit: _A l'anneau!  l'anneau, meunier!_ On
fit aussi un almanach de la farine des jeunes gens et des mouches des
femmes, avec une chanson que voici:

     Dieu! que la mouche a d'efficace!
     Que cet animal est charmant!
     Le plus parfait ajustement
     Sans elle n'auroit point de grce.
     Si vous n'avez mouche sur nez,
     Adieu galants, adieu fleurettes;
     Si vous n'avez mouche sur nez,
     Adieu galants enfarins.

     Vous auriez beau tre frise,
     Par anneaux tombants sur le sein,
     Sans un amoureux _assassin_[328]
     Vous ne serez gure prise.
     Si, etc.

     Portez-en  l'oeil,  la _temple_,
     Ayez-en le front chamarr,
     Et sans craindre votre cur,
     Portez-en jusque dans le temple,
     Si, etc.

     Mais surtout soyez curieuse
     Et difficile au dernier point,
     Et gardez de n'en porter point
     Que de chez la bonne faiseuse.
     Si, etc.

  [328] Espce de mouche. (T.)


LES ENFARINS.

     Houspillons des modes nouvelles,
     Singes des galants de la cour,
     Venez farcer  votre tour,
     Car le thtre vous appelle.
     Si vous n'tes enfarins,
     Adieu l'amour de la coquette,
     Si vous n'tes enfarins,
     Vous n'aurez rien qu'un pied de nez.

     Enfarinez bien votre tte
     Et les collets de vos manteaux;
     Vous en serez cent fois plus beaux,
     Et ferez bien plus de conqutes.
     Si, etc.

     Quand on vous voit passer on crie:
     _Meunier,  l'anneau!  l'anneau!_
     Il ne faut pas faire le veau,
     Ni vous fcher que l'on en rie.
     Si, etc.

Il commena une fois ainsi: Foin du pape, foin du Roi, foin de la
Reine, foin de M. le cardinal, foin de vous, foin de moi, _omnis caro
foenum_.

Il faisoit parler ainsi une fois les soldats d'Holoferne, aprs qu'ils
eurent vu Judith: Camarade, qui est-ce qui, en voyant de si belles
femmes, _tam delectas mulieres_, n'ait envie d'enfoncer la barricade?

Je lui ai ou prcher sur la Transfiguration: Cela se fit, dit-il,
sur une montagne. Je ne sais ce que ces montagnes ont fait  Dieu;
mais, quand il parle  Mose, c'est sur une montagne; il ne lui montra
partout que son derrire, et parla  lui comme une demoiselle masque.
Quand il donne sa loi, c'est encore sur une montagne; le sacrifice
d'Abraham, aussi sur une montagne; le sacrifice de Notre-Seigneur,
encore sur une montagne. Il ne fait rien de miraculeux que sur ces
montagnes; aussi la Transfiguration, n'toit-ce pas une affaire de
vallon?

Voyant des gens jusque sur l'autel, il dit en entrant en chaire:
Voil la prophtie accomplie: _Super altare vitulos_.

Il prchoit en un couvent de Carmes sur l'glise desquels le tonnerre
toit tomb sans en blesser un seul. Ah! dit-il, regardez quelle
bndiction de Dieu; si le tonnerre ft tomb sur la cuisine, il n'en
ft rchapp pas un. On dit _Carme en cuisine_.

A la fte de Pques, il se faisoit une objection. Mais un mari et une
femme qui couchent ensemble un si beau jour, que feront-ils? A cela il
faut rpondre par une comparaison. Si le jour de Pques un dbiteur
vous apporte de l'argent, il est bonne fte; mais les gens ne sont pas
toujours en humeur de payer: je suis d'avis qu'on le reoive. Faites
l'application, mesdames[329]

  [329] Je doute qu'il ait dit cela. (T.)

A propos de romans, il disoit: J'ai beau les faire quitter  ces
femmes, ds que j'ai tourn le cul, elles ont le nez dedans.

Le paradis, disoit-il, est fait comme une ville; mais c'est une ville
comme La Rochelle, qui ne se prend point sans mouffles.

Parlant de David, il dit que quand il alla en paradis, Dieu dit, le
voyant venir de loin: Qui est-ce? et puis, quand il fut plus prs:
Ah! c'est mon bon serviteur David; bras dessus, bras dessous,
camarades comme cochons.

Le jour de l'Ascension, dcrivant la rception qu'on fit 
Jsus-Christ au Ciel, il dit que Dieu dit  David: Tenez la musique
toute prte; voici mon fils qui vient.

Une fois, il fit des lettres-patentes du roi de Ninive: Nous, Ninus,
etc.,  tous manants et habitants de notre bonne ville de Ninive,
savoir faisons que, sur l'avis  nous donn par notre am et fal
matre Jonas, que Dieu, etc.; avons ordonn et ordonnons que, etc.; et
parce que ledit matre Jonas est prophte dudit Dieu, etc. Il y avoit
dix fois _ledit Jonas_ et _ledit Dieu_.

En carme, il compara un jour la charit  l'chelle de Jacob, et
disoit que ce n'toit pas une chelle de chne ou de htre, mais que
le premier chelon toit _hareng_, le deuxime _morue_; et ainsi de
suite, il dit toutes les viandes de carme, qu'il faut, ajouta-t-il,
envoyer au couvent des Augustins[330].

  [330] Lorsque les bouchers de Paris vendoient, malgr la dfense,
  de la viande dans le carme, elle toit saisie et envoye aux
  Augustins chargs de la distribuer aux pauvres malades.

Prchant chez des religieuses qui l'avoient fort press de leur donner
un sermon, il leur dit: Eh! bien! me voil;  cause que je suis
_Boullanger_, vous croyez que j'ai toujours du pain cuit; mais vous ne
songez pas combien j'ai de choses  faire. Il se mit  leur raconter
toutes ses occupations. Aprs, il compara une fille qui entroit en
religion  un peloton. Une novice, dit-il, c'est comme un morceau de
bureau ou de papier sur lequel on commence  devider les premires
aiguilles; mais, quelque bien qu'on fasse, il reste toujours un
petit trou qu'on ne sauroit boucher.

A Poitiers, les Jsuites le prirent de prcher saint Ignace; il
voulut leur donner sur les doigts. Il fit un dialogue entre Dieu et le
saint, qui lui demandoit un lieu pour son ordre. Je ne sais o vous
mettre, disoit Jsus-Christ: les dserts sont habits par saint Benot
et par saint Bruno.... Il faisoit une conversation des lieux occups
par les principaux ordres. Mettez-nous seulement, dit saint Ignace,
en lieu o il y ait  prendre, et laissez-nous faire du reste. En
sortant, il dit  un de ses amis: Je n'ai voulu prcher cans
qu'aprs dner, car je savois bien qu'autrement on m'y auroit fait
mchante chre. Une autre fois,  Paris, il en donna encore aux
Jsuites en pareille occasion. Le christianisme, dit-il, est comme
une grande salade; les nations en sont les herbes; le sel, le
vinaigre, les macrations, les docteurs: _vos estis sal terr_; et
l'huile, les bons pres Jsuites. Y a-t-il rien de plus doux qu'un bon
pre Jsuite? Allez  confesse  un autre, il vous dira: Vous tes
damn si vous continuez. Un Jsuite adoucira tout. Puis, l'huile, pour
peu qu'il en tombe sur un habit, s'y tend, et fait insensiblement une
grande tache; mettez un bon pre Jsuite dans une province, elle en
sera enfin toute pleine. Les Jsuites se plaignirent  lui-mme de ce
qu'il avoit dit. J'en suis bien fch, mes Pres, leur dit-il; mais
je me suis laiss emporter; je ne savois que vous dire. Dans quatre
jours c'est la fte de notre Pre saint Augustin, venez prcher chez
nous, et dites tout ce qu'il vous plaira, je ne m'en fcherai point.

Un jour il sut que madame de La Trimouille toit  son sermon
incognito: il parloit de l'Enfant prodigue; il se mit  lui faire un
train tout semblable  celui de la duchesse: Il avoit, disoit-il, six
beaux chevaux gris pommels, un beau carrosse de velours rouge avec
des passements d'or, une belle housse dessus, bien des armoiries, bien
des pages, bien des laquais vtus de jaune passement de noir et de
blanc.

Il disoit que le paradis toit une grande ville. Il y a la grande rue
des Martyrs, la grande rue des Confesseurs; mais il n'y a point de rue
des Vierges: ce n'est qu'un petit cul-de-sac bien troit, bien
troit.

Un catholique, disoit-il une fois, fait six fois plus de besogne
qu'un huguenot; un huguenot va lentement comme ses psaumes: _Lve le
coeur, ouvre l'oreille_, etc. Mais un catholique chante: _Appelez
Robinette, qu'elle s'en vienne ici-bas_, etc. Et en disant cela, il
faisoit comme s'il et lim. J'ai ou dire que ce conte vient de
Sdan, o Du Moulin ayant dit  un arquebusier qui chantoit _Appelez
Robinette_, qu'il feroit bien mieux de chanter des psaumes,
l'arquebusier lui dit: Voyez comme ma lime va vite en chantant
_Robinette_, et comme elle va lentement en chantant: _Lve le coeur,
ouvre l'oreille_, etc.

On dit encore qu'un artisan lui dit: _qui au conseil des malins n'a
t_ empchoit sa lime d'aller, et qu'il faisoit beaucoup plus
d'ouvrage avec _Jean Foutaquin pour du pain et pour des poires, Jean
Foutaquin pour des poires et pour du pain_.

Parlant d'_Hosanna_, il dit que les enfants toient monts sur un
arbre; je ne saurois vous en dire le nom, je vous le dirai tantt.
Son sermon fini: Messieurs, leur dit-il, cet arbre, c'toit un
sycomore.

L'Evangile, dit-il une fois, est une douce loi: Jsus-Christ nous l'a
dit, il le faut croire. Deux Jsuites entrent l-dessus. Tenez,
dit-il, voil deux des camarades de Jsus, demandez-leur plutt s'il
n'est pas vrai. Cela me fait souvenir d'un nomm Du Four, qui, dans
les guerres des huguenots, ayant trouv des Jsuites  cheval, leur
demanda qui ils toient: Nous sommes, dirent-ils, de la compagnie de
Jsus.--Je le connois, dit-il, brave capitaine, mais d'infanterie; 
pied,  pied; mes Pres; et il leur ta leurs chevaux.

Prchant sur la patience de Dieu, Dieu, dit-il, il attend long-temps
avant que de frapper; il menace, mais il ne frappe pas: c'est, dit-il,
comme ce chasseur que vous voyez  cette tapisserie, il y a peut-tre
cent ans qu'il prsente l'pieu  ce cerf, cependant il ne le frappe
pas, et il n'y a que quatre doigts entre deux.

Il disoit que personne n'avoit jamais tant pri Dieu que saint Joseph,
car le petit Jsus le servoit comme un apprenti. Il lui disoit:
Donnez-moi, je vous prie, ceci; donnez-moi, je vous prie, cela;
apportez-moi, je vous prie, cette tarire, etc.

Dieu veut la paix, disoit-il du temps du cardinal de Richelieu; oui,
Dieu veut la paix, le Roi la veut, la Reine la veut, mais le diable ne
la veut pas[331].

  [331] On s'est plu  attribuer au Pre Andr beaucoup de traits
  ridicules qu'il n'a jamais prononcs. Guret met dans la bouche
  de ce religieux des observations qui peuvent tre considres
  comme l'opinion saine qu'on peut s'en former: Tout goguenard que
  vous le croyez, lui fait-il dire au cardinal Du Perron, il n'a
  pas toujours fait rire ceux qui l'coutoient. Il a dit des
  vrits qui ont renvoy des vques dans leurs diocses, et qui
  ont fait rougir plus d'une coquette. Il a trouv l'art de mordre
  en riant; il ne s'est point asservi  cette lche complaisance
  dont tout le monde est esclave, et toute sa vie il a fait
  profession d'une satire ingnue qui a mieux gourmand le vice que
  vos apostrophes vagues que personne ne prend pour soi. Demandez
  aux marguilliers de Saint-Etienne (du Mont), comme il les a
  traits sur leur chaire de dix mille francs; demandez aux....
  (_Jsuites_) s'ils sont satisfaits du pangyrique de leur
  fondateur;....... On ne me reprochera jamais d'avoir fait des
  contes  plaisir, comme il y en a beaucoup....... J'ai suivi la
  pente de mon naturel qui toit naf, et qui me portoit 
  instruire le peuple par les choses les plus sensibles. Ainsi,
  pendant que d'autres se guindoient l'esprit pour trouver des
  penses sublimes qu'on n'entendoit pas, j'abaissois le mien
  jusqu'aux conditions les plus serviles et aux choses les plus
  ravales, d'o je tirois mes exemples et mes comparaisons. Elles
  ont produit leur effet, ces comparaisons, etc. (_La Guerre des
  auteurs anciens et modernes_; Paris, 1671, in-12, p. 154.)




VILLEMONTE.


Villemonte est d'une assez bonne famille de Paris. Il pousa la soeur
de La Barre, dont nous avons parl; il devint matre des requtes, et
eut l'intendance de Poitou, o sa femme et lui, aussi bons mnagers
l'un que l'autre, faisoient une fort grande dpense. Elle devint
amoureuse,  La Rochelle, d'un gentilhomme du grand-prieur de la
Porte, nomm L'pinay. Cette amourette passa bien avant, et le mari
surprit un billet de sa femme en ces termes: Notre soutane va aux
champs; viens vite, car je meurs d'envie............ Villemonte est
pourtant bien fait; mais peut-tre........ On a dit que le
grand-prieur, en colre de ce que l'intendante l'avoit refus, avoit
fait avertir le mari par des Jsuites. J'ai de la peine  le croire,
car c'toit un bon homme. Le mari fut assez fou pour faire du bruit de
cette lettre. Il mit en prison, dans un chteau, une bossue de La
Rochelle, nomme La Villepoux, qu'on accusoit d'avoir t la
_Dariolette_[332]; et, aprs l'y avoir tenue long-temps, il la laissa
aller, et il mit sa femme en religion: depuis, il la relgua  une
terre. Il eut assez d'enfants de sa femme, entre autres une fille, qui
toit l'ane. Elle ne voulut pas dshonorer sa mre en faisant
autrement qu'elle; elle trouva de trs-bonne heure un L'pinay. Ce fut
un nomm Ruelle, que mademoiselle de Bussy avoit donn au pre pour
secrtaire. Elle eut l'honntet de lui permettre de lui faire un
enfant; elle n'avoit que douze ans. Le pre se contenta de le faire
fouetter dans une cave et le chassa, car il ne sauroit s'empcher
d'tre toujours un peu fou. Cette aventure ne fut pas trop divulgue,
et elle n'empcha pas que Belloy, qui a t depuis capitaine des
gardes de M. d'Orlans, ne l'poust. Elle toit pour lors auprs de
madame de Fontaines, dame d'atour de Madame, o Villemonte l'avoit
mise. Belloy fut attrap en toutes faons, car on dit qu'il n'a point
eu ce qu'on lui avoit promis en mariage, les affaires du beau-pre
tant si dcousues qu'il fut contraint de vendre ses terres pour
payer une partie de ses dettes; de peur mme qu'on ne le mt en
prison, il se fit prtre, et sa femme retourna dans un couvent.

  [332] Voir la note 3 de la page 48 du tome 1.

Cependant M. Le Tellier, protecteur de Villemonte, le faisoit
subsister par les emplois qu'il lui procuroit. Enfin, en 1657, M. de
Saint-Malo (Villeroy) rendit au cardinal l'vch de Saint-Malo de
trente-six mille livres de rente, pour celui de Chartres de vingt-cinq
mille livres,  cause du voisinage de Paris. Le Tellier fit donner
Saint-Malo  Villemonte, qui n'en jouit encore que par conomat, 
cause que sa femme n'a point fait de voeux, mais a seulement protest
devant le Saint-Sacrement qu'elle ne vivroit point comme une femme
avec son mari. Elle toit si folle que, sous le prtexte qu'elle toit
la femme d'un vque, elle ne vouloit pas cder  une marchale de
France, disant qu'elle ne devoit cder qu'aux princesses. Apparemment
quand on le reut prtre, ou qu'on le fit vque, on ne se souvint pas
du canon du concile de Trente.




MADAME PILOU[333].


Madame Pilou, tant nouvelle marie, se trouva loge par hasard
vis--vis de mesdemoiselles Mayerne-Turquet, soeurs de ce Mayerne[334]
qui a t premier mdecin du roi d'Angleterre, o il a fait une assez
grande fortune: c'toit un peu aprs la rduction de Paris. Elle fit
amiti avec ces filles, qui toient des personnes raisonnables, et
qui, comme huguenotes, en fuyant la perscution, avoient vu assez de
pays[335]. Cette connoissance lui servit, et la tira en quelque sorte
du _calinage_[336] de sa famille, car son pre n'toit qu'un
procureur. Cela lui servit  connotre une madame de La Fosse, leur
parente, riche veuve, qui avoit t galante, et qui, en mourant, lui
laissa du bien. Elle pousa un procureur nomm Pilou, qui ne fit pas
grande fortune; en rcompense, elle n'a eu qu'un fils qui vit encore.
Il n'y a peut-tre jamais eu une moins belle femme qu'elle, mais il
n'y en a peut-tre jamais eu une de meilleur sens, et qui dise mieux
les choses.

  [333] Anne Baudesson, femme de Jean Pilou.

  [334] Il toit gentilhomme, mais si adonn  la mdecine,
  qu'tant enfant il faisoit des anatomies de grenouilles. (T.)

  [335] Une de ces filles fut mise par feu M. de Rohan auprs de
  madame de Rohan, qui avoit t marie fort jeune: ainsi madame
  Pilou connut tout le monde  l'Arsenal. (T.)

  [336] _Calinage_, niaiserie, enfantillage, commrage et nullit
  de la conversation bourgeoise de ce temps-l.

Cette madame de La Fosse, pour reprendre le fil, n'toit pas la plus
grande prude du royaume. Madame Pilou, par son moyen, eut bientt un
grand nombre de connoissances, mais la plupart de la ville.
Insensiblement elle en fit aussi de la cour, et enfin elle parvint 
tre bien venue partout, et chez la Reine-mre.

Elle toit fort embarrasse d'un certain brave, nomm Montenac, qui
vouloit enlever madame de La Fosse. Un jour ayant trouv feu M. de
Candale: Monsieur lui dit-elle, vous menez tous les ans tant de gens
 l'arme, ne sauriez-vous nous dfaire de Montenac? Tous les ans vous
me faites tuer quelques-uns de mes amis, et celui-l revient
toujours.--Il faut, rpondit-il, que je me dfasse de deux ou trois
hommes qui m'importunent, et aprs je vous dferai de celui-l, car il
est raisonnable que mes importuns passent les premiers.

Elle a fait trois classes de tout le monde: ses infrieurs,  qui elle
fait tout le bien qu'elle peut; ses gaux, avec lesquels elle est
toute prte de se rconcilier quand ils voudront, et les grands
seigneurs, pour qui elle dit qu'on ne sauroit tre trop fier en un
lieu comme Paris. Elle ne se mle point de donner des gens  personne,
et ne veut point souffrir que des suivants ou des suivantes lui
viennent rompre la tte. Elle dit qu'il y a quelquefois de sottes gens
qui rient ds qu'elle ouvre la bouche, comme les badauds qui rient ds
que Jodelet parot.

La femme d'un procureur, laide comme un diable, qui avoit commenc
par des femmes qui n'avoient pas le meilleur bruit du monde, ne
pouvoit gure passer dans l'esprit de ceux qui ne la connoissoient pas
bien particulirement, que pour une crature qui servoit aux
galanteries de tant de jolies personnes qu'elle frquentoit. On a dit
de madame de La Maison-Fort qu'elle n'toit plus si cruelle

     Depuis qu'elle fut  Saint-Cloud
     Avec madame de Pilou.

On a chant:

             Brion soupire[337]
             Et n'ose dire
     A la Chalais qu'elle fait son martyre.
     Un moment sans la voir lui semble une heure,
     Et madame Pilou veut qu'il en meure.

  [337] M. d'Anville. Ils allrent devant le prtre pour se
  fiancer. L, il lui prit une faiblesse: il ne voulut pas passer
  outre. (T.)

Or, madame Pilou toit la bonne amie de madame de Castille, mre de
madame de Chalais, et il ne faut point trouver trange qu'elle ft
familire chez cette belle. Il lui arriva une fois une plaisante
aventure avec cette madame de Castille. Madame de Vaucelas, soeur de
M. de Chteauneuf, toit aprs  louer d'elle une maison, qui est
devant la chapelle de la Reine, o M. de Chteauneuf a log
long-temps. Elle envoya un matin un gentilhomme pour lui parler.
Madame de Castille, alors veuve, toit encore au lit, et madame Pilou,
qui toit couche avec elle, lasse des barguigneries de cet homme,
mit la tte  demi hors du lit, et dit: Allez, monsieur, allez, on ne
l'aura pas  meilleur march. Or, elle a la voix assez grosse. Cet
homme s'en retourne, et dit  madame de Vaucelas qu'il seroit inutile
de prtendre avoir meilleur march de cette maison, qu'il avoit parl
 madame de Castille, et que M. son mari, enfin, avoit dit qu'on n'en
rabattroit rien[338]. Cela fit d'autant plus rire que cette madame de
Castille toit un peu galante. On en parla au moins avec Almeras,
homme riche, et M. de Bassompierre crivoit de Madrid que le duc
d'Almeras faisoit soulever _Castille la vieille_[339].

  [338] Il toit ais de s'y tromper, car elle est noire et barbue.
  Il y a un vaudeville qui dit:

     Dame Pilou, pour parotre moins d'ge,
     A fait raser le poil de son ... de son visage. (T.)

  [339] Il y a quelque duc d'un nom approchant en Espagne. (T.)

J'ai ou dire  Ruvigny que mesdames de Rohan et les autres galantes
de la Place[340] ne craignoient rien tant que madame Pilou, bien loin
qu'elle les servt dans leurs amourettes. Je sais de bonne part que
toute sa vie elle a prch ses amies qui ne se gouvernoient pas bien.
Enfin, disoit-elle, ne pouvant les rduire, je leur disois: Au moins
n'crivez point.--Voire, me rpondoient-elles, ne point crire c'est
faire l'amour en chambrires. Je sais bien qu'une fois, comme on lui
disoit: Que ne dites-vous  une telle qu'elle se perd de
rputation?--La mre, rpondit-elle, m'a pens faire devenir folle,
voulez-vous que la fille m'achve?

  [340] _La Place_ par excellence toit alors la Place-Royale,
  aujourd'hui si ddaigne.

Elle parle aux princesses tout comme aux autres, et dit tout avec une
libert admirable. Elle a dit un million de choses de bon sens. Quand
je vois, disoit-elle, ces nouvelles maries qui vont donnant du timon
de leur carrosse contre les maisons, je me mets  crier: Qui veut du
plomb? Plomb  vendre! plomb  vendre! Qui veut du plomb? Voici des
gens qui en vendent. Cependant il est certain qu'il ne se fait pas la
moiti des cocus qui se devroient faire, tant il y a de sots maris.

  [1658] Elle conte qu'un paysan, avec qui elle a mari une
  servante depuis un an, vint un jour lui demander si elle ne
  connoissoit point quelque prtre de Saint-Paul pour les dmarier,
  sa femme et lui; qu' la vrit elle toit grosse, mais qu'il
  aime mieux prendre l'enfant. Ils avoient t maris par un prtre
  de Saint-Paul.

  [1659 juin]. M. de Tresmes, duc  brevet, g de quatre-vingts
  ans, tomba malade. Son fils, le marquis de Gvres, va trouver
  madame Pilou, et lui dit: Je vous prie, parlez  mon pre, il ne
  veut point me voir. Mademoiselle Scarron (soeur du cul-de-jatte),
  qu'il entretient, m'a mis mal avec lui; mais le pis c'est qu'il
  ne veut rien faire de ce qu'il faut pour bien mourir. Elle y va;
  la premire fois, elle fit venir les morts subites  propos, et
  dit qu'on toit bien heureux d'avoir le loisir de penser  soi.
  Le malade dit qu'il se sentoit bien. Elle ne voulut pas pousser
  plus loin. La seconde fois, elle presse davantage, et voyant que
  cet homme disoit que les gens d'Eglise mmes avoient des
  matresses, elle marche sur le pied  Gunaut, afin qu'il
  l'aidt. Au lieu de cela, le mdecin dit: Madame Pilou, vos
  prnes m'ennuient. Elle se retire et ne s'en mle plus. Sur cela
  on fait un conte par la ville, et que M. de Tresmes lui avoit
  rpondu: Vous n'tiez pas aussi scrupuleuse il y a trente ans.
  Elle l'apprend  quelques jours de l; elle va voir. M. de
  Langres, La Rivire; il avoit dn assez de gens avec lui: Ah!
  dit-il, madame Pilou, je dfendois votre cause. Elle se met l
  dans un fauteuil. Je vous entends, lui dit-elle; je sais le
  conte qu'on fait par la ville; je ne m'tonne pas que ces
  bruits-l aient couru. Je me suis trouve engage avec des femmes
  qui ont bien fait parler d'elles: j'ai fait ce que j'ai pu pour
  les remettre dans le bon chemin; c'est ce qui est cause qu'on a
  cru que j'tois de la manigance. Je vous laisse  penser si, avec
  la beaut que Dieu m'avoit donne, et de la naissance dont je
  suis, j'eusse t bien venue  rompre avec elles  cause de cela.
  Leurs gens croyoient que j'tois de l'intrigue; ils ont cri cela
  partout: mais Dieu a permis que j'aie vcu quatre-vingts ans,
  afin qu'on me ft justice. Ceux qui font ce conte-l n'oseroient
  le faire en ma prsence. Je sais toutes les iniquits de toutes
  les familles de la ville et de la cour. Tel fait le gentilhomme
  de bonne maison que je sais bien d'o il vient;  d'autres, je
  leur montrerais que leur pre toit un cocu et un banqueroutier;
  je les dfie tous tant qu'ils sont. Il y en avoit l de verreux
  qui ne firent que rire du bout des dents. Le prince de Gumen y
  toit pour cocu, et l'abb d'Effiat pour race de fous; son frre
  est mort en dmence. Il y en avoit encore d'autres.

  Un jour elle disoit,  propos de demi-fous, qu'il toit difficile
  de s'en garder. Quand un homme a un chapeau vert, je ne m'y
  saurois tromper; mais quand il n'a qu'un chapeau vert brun, il est
  assez malais. Il m'est arriv bien des fois, disoit-elle, que
  lorsque j'y regardois de bien prs, je trouvois que tel chapeau,
  que je croyois noir, n'toit que vert brun. Elle dit que
  naturellement elle _sent_ le sot, et que ds qu'il y en a
  quelqu'un en une compagnie, elle l'vente tout aussitt.

  Elle disoit que les amants entre deux vins sont les plus plaisants
  de tous; elle appelle ainsi ceux qui sont quasi fous. Ils me font
  rire, dit-elle, car ils croient que personne ne voit ce qu'ils
  font.

  J'ai dj dit, ce me semble, qu'elle ne voulut jamais faire devant
  le cardinal de Richelieu les contes qu'elle savoit du feu
  prsident de Chevry, aprs sa mort mme, de peur de nuire  son
  fils[341]. Elle a toujours t fort bien avec les gens de
  finances; mais elle n'en a point profit: elle a servi beaucoup de
  personnes en de grandes affaires, et n'a rien pris.

  [341] _Voyez_ l'article du prsident de Chevry, tome 1, page 261.
  Il contient plusieurs traits singuliers que madame Pilou avoit
  raconts  Tallemant sur ce financier.

Elle dit que l'anne de Corbie, durant le grand effroi qu'on eut 
Paris[342], elle s'en alla chez le feu prsident de Chevry, qui lui
dit: Les ennemis viendront par la porte Saint-Antoine, et braqueront
leur canon qui _fessera_ dans toute la rue.--Il faut donc aller,
disois-je, dans les petites rues.--Un autre, me disoit-il, prendroit
les petites comme les grandes. Enfin, je retourne chez moi dans la rue
Saint-Antoine; il me fchoit bien de dsemparer; mon mari toit malade
jusqu' tenir le lit, il y avoit long-temps. Je lui dis: Mon pauvre
homme, il faut que je m'en aille, tu fermeras les yeux, et tu diras
que tu es mort.

  [342] En 1636. Voyez _les Mmoires de Montglat_,  cette date.

Ce mari mort, la voil seule avec son fils, qui est un bon garon,
fort simple, qui s'est jet dans la dvotion. Ils ont du bien de
reste: tous les ans, s'ils vouloient, ils feroient quelque
constitution, mais ils aiment mieux donner aux pauvres. Leur dvotion
n'est point incommode. Madame Pilou est  son aise;  cause de cela on
l'appelle _la douairire de Pilou_.

Elle disoit  ce garon, qui se faisoit malade  force de courir 
toutes les dvotions: Mon Dieu! Robert,  quoi bon se tourmenter
tant? veux-tu aller par-del paradis? Elle me disoit un jour: Je lui
faisois hier des reproches de ce qu'il n'toit point propre.--Madame
Pilou, m'a-t-il dit, donnez-vous patience; cela viendra avec le
temps. Et il a cinquante-deux ans. Elle avoit t fort long-temps 
le persuader de prendre un manteau doubl de panne. Le premier jour
qu'il le mit, on le prit pour un filou qui avoit vol ce manteau, et
on lui donna un coup de bton sur la tte dont il pensa mourir. Il
pria sur l'heure qu'on ne court pas aprs cet homme; et, croyant
mourir, il fit promettre  sa mre de ne le poursuivre point. Elle dit
que son fils fait un recueil de billets d'enterrement.

Une fois qu'elle entendoit une femme de la ville qui, en parlant de je
ne sais combien de dames de grande condition, disoit: _Nous autres_,
etc. Cela me fait souvenir, dit-elle, du conte qu'on fait d'un bateau
d'oranges qui alla  fond dans la rivire. Les oranges alloient sur
l'eau. Il y avoit (rvrence de parler) un tron sec parmi elles; cet
tron disoit: _Nous autres oranges_ nous allons sur l'eau.

Depuis son veuvage elle dit que deux ou trois hommes l'ont voulu
pouser, mais, soit dit  mon honneur, ils ont t tous trois mis aux
Petites-Maisons.

Elle m'a avou, car j'en avois ou parler par la ville, qu'il toit
vrai que comme un soir un conseiller d'tat, homme de quelque ge, la
ramenoit chez elle, elle toit  la portire, et lui au fond, il la
prit par la tte, elle qui avoit plus de soixante-dix ans, et la baisa
tout son sol, en lui disant srieusement qu'il l'aimoit plus que sa
vie. Elle en fut si surprise qu'elle ne songeoit pas seulement  se
dptrer de ses mains; et elle arriva  sa porte, car il n'y avoit pas
loin, avant que d'avoir eu le loisir de lui rien dire. Elle ne l'a
jamais voulu nommer. Un jour, comme elle toit chez la Reine, madame
de Gumen dit  Sa Majest: Madame, faites conter  madame Pilou
l'aventure du conseiller d'tat.--Ne voil-t-il pas, dit la bonne
femme, vous regorgez d'amants, vous autres, et ds que j'en ai un
pauvre misrable, vous en enragez. A propos d'amants: elle dit
qu'elle a fait btir un hpital pour mettre ceux  qui les femmes
arracheront les yeux pour leur avoir parl d'amour; mais il n'y a que
des araignes dans ce pauvre hpital. Au diable l'aveugle qu'on y a
encore men.

Le cardinal de La Valette, en colre contre elle pour quelque chose,
vouloit, disoit-il, la faire lier sur le cheval de bronze.

L'abb de Lenoncourt, le marquis prsentement, se mit un jour  la
railler fort sottement. Monsieur, lui dit-elle, avez-vous t
condamn par arrt du parlement  faire le plaisant? car,  moins que
de cela, vous vous en passeriez fort bien.

Une fois madame de Chaulnes, la mre, lui dit quelque chose qui ne lui
plut pas. Si vous ne me traitez comme vous devez, lui dit-elle, je ne
mettrai jamais le pied cans. Je n'ai que faire de vous ni de
personne: Robert Pilou et moi avons plus de bien qu'il ne nous en
faut. A cause que vous tes duchesse, et que je ne suis que fille et
femme de procureur, vous pensez me maltraiter; adieu, madame, j'ai ma
maison dans la rue Saint-Antoine qui ne doit rien  personne. Le
lendemain madame de Chaulnes lui crivit une belle grande lettre, et
lui demanda pardon.

Quand M. de Chavigny alla demeurer  l'htel de Saint-Paul, il trouva
madame Pilou quelque part et lui dit: Madame,  cette heure que je
suis votre voisin, je prtends bien que vous me viendrez voir. Elle y
va; mais elle ne fut point satisfaite de lui: il fit assez le fier.
Depuis cela, ds qu'il toit en un lieu elle en sortoit. Enfin,  je
ne sais quelles accordailles, chez M. Fieubet, au fort de sa faveur,
il vit qu'elle s'toit alle mettre  l'autre bout de la chambre; il
alla  elle fort humblement, et lui dit qu'il vouloit tre son
serviteur. Monsieur, rpondit-elle, je ne suis qu'une petite
bourgeoise, vous tes un grand seigneur, vous ne m'avez pas bien
traite, vous ne m'y attraperez plus; je n'ai que faire de vous ni de
personne. Il lui fit mille soumissions, et fit tout ce dont elle le
pria depuis cela.

Elle dit qu'on ne doit point tant s'affliger pour ce qui arrive  nos
parents. Une fois, disoit-elle, qu'on attrape le cousin-germain,
c'est bien fait de se dprendre. J'avois je ne sais quel parent qui
fut un peu pendu  Melun; sa soeur disoit qu'il avoit t mal
jug.--A-t-il t confess? lui dis-je. A-t-il t enterr en terre
sainte?--Oui.--Je le tiens pour bien pendu, ma mie.

Le cur de Saint-Paul s'avisa une fois de faire un prne contre la
danse; elle l'alla trouver et lui dit: Mon bon ami, vous ne savez ce
que vous dites. Vous n'avez jamais t au bal; cela est plus innocent
que vous ne pensez. Je suis bien plus scandalise, moi, de voir des
prtres qui plaident toute leur vie les uns contre les autres. Elle
se confesse  lui d'une plaisante faon; elle cause avec lui, et le
lendemain elle lui dit: Hier, je vous dis tous mes sentiments; j'y
ajoute encore cela, et j'en demande pardon  Dieu.

Quand je passe par les rues, disoit-elle une fois, je vois des
laquais qui disent: Bon Dieu! la laide femme!--Je me retourne.
Vois-tu, mon enfant, je suis aussi belle que j'tois  quinze ans,
quoique j'en aie plus de soixante-douze. Il n'y a que moi en France
qui se puisse vanter de cela. Elle disoit qu'il n'y avoit personne au
monde qui se ft si bien accommod qu'elle de deux fort vilaines
choses, de la laideur et de la vieillesse. Cela me donne,
disoit-elle, un million de commodits: je fais et dis tout ce qu'il
me plat. Elle est gaie, et ne craint point du tout la mort: elle
danse le branle de la torche, quand elle est en libert, et dit que la
torche ne lui manque jamais  proprement parler. Je suis, dit-elle,
le guridon de la compagnie[343].

  [343] Le branle toit une ronde o les danseurs et danseuses se
  tenoient tous par la main. Dans le branle de la torche le danseur
  portoit un chandelier, une torche ou un flambeau allum. Ce
  passage de Tallemant est obscur aujourd'hui que ces usages
  anciens sont oublis. Le mot _guridon_ dsigne vraisemblablement
  une personne qui, durant le branle, toit place au centre du
  cercle.

Pourvu que ce ne soit pas par extravagance, elle approuve fort les
mariages par amour; car, dit-elle, voulez-vous qu'on se marie par
haine?

Son fils ayant ou dire qu'on l'avoit mise dans un roman, croyoit que
c'toit une trange chose, et s'en vint lui dire: Jsus! madame
Pilou! on vous a mis dans un roman.--Va, va, lui dit-elle, la comtesse
de Maure y est bien[344]. Cela l'arrta tout court, car c'est aussi
une dvote. Ce roman, c'est la Cllie de mademoiselle de Scudry, o
elle s'appelle _Arricidie_, et y est fort avantageusement, comme une
philosophe et une personne de grande vertu. Elle l'en alla remercier,
et lui dit: Mademoiselle, d'un haillon vous en avez fait de la toile
d'or. L'autre lui voulut dire: Madame, mon frre a trouv que votre
caractre[345], etc.--Voire, votre frre, je ne connois point votre
frre; c'est  vous que j'en ai l'obligation. A cela, en vrit, j'ai
reconnu que j'avois bien des amis; car il n'y a pas jusqu' la Reine
qui ne s'en soit rjouie avec moi. Voil le fruit qu'on retire de ne
faire de mal  personne. Une fois, ajouta-t-elle, je me trouvai
embarrasse au Palais-Royal,  la mort du cardinal de Richelieu, avec
bien des femmes entre des carrosses. Un homme me prend, et me porte
jusque dans la salle o l'on voyoit son effigie. Je regarde cet homme.
Il me dit: Vous avez autrefois pris la peine de solliciter pour moi,
je vous servirai en tout ce que je pourrai.

  [344] Elle y est quelque part comme un million d'autres. (T.)

  [345] Mademoiselle de Scudry faisoit parotre ses ouvrages sous
  le nom de Georges de Scudry, son frre. On savoit jusqu'
  prsent peu de choses sur cette bonne madame Pilou, qui a fourni
   Tallemant l'un de ses plus curieux articles. Cependant Sauval
  nous avoit appris qu'elle jouoit un rle dans un roman de
  mademoiselle de Scudry. La vieille madame Pilou, dit-il,
  clbre dans le Cyrus, sous le nom d'_Arricidie_ et de la _Morale
  vivante_, m'a dit qu'en sa jeunesse, etc. (_Sauval_, _Antiquits
  de Paris_, t. 1, p. 189.)

C'est la plus grande accommodeuse de querelles qui ait jamais t: il
y a bien des familles qui lui sont obliges de leur repos. On la
choisit toujours pour dire aux gens ce qu'il leur faut dire. Madame
d'Aumont, veuve de M. d'Aumont, dont nous avons parl, dit: Quand
madame Pilou n'y sera plus, qui est-ce qui fera justice aux gens?
Elle ne se veut point mler de donner des valets; elle dit qu'on en a
toujours du dplaisir.

Un jour elle tomba dans la boue, en allant au sermon aux Minimes de la
Place-Royale: une autre ft retourne chez elle; mais elle, bien loin
de cela: Il faut profiter de ce malheur, dit-elle, je me ferai bien
faire place. Elle toit si sale et si puante que tout le monde la
fuyoit; elle eut de la place de reste.

Quand elle voit des gens qui sont quelque temps dans la mortification,
et qui aprs retournent  leur premire vie: Ils font, dit-elle,
comme l'nesse de ma cousine Passart. Cette bte avoit un non: on
enferme son petit, et on la charge de tout ce qu'il falloit pour aller
dner  demi-lieue d'ici. Elle va bien jusqu' la moiti du chemin;
mais se ressouvenant de son non, elle fait trois sauts, et vous jette
toute la provision dans la boue. Eux aussi vont fort bien quelque
temps, puis tout d'un coup ils jettent le froc aux orties, ds qu'ils
se ressouviennent de leur non.

Elle disoit  M. le Prince, en 1652: Vous voulez, dites-vous, ruiner
le cardinal; ma foi vous vous y prenez bien. Tout ce que vous faites
ne sert qu' l'affermir de plus en plus: vous vous faites craindre 
la Reine, et elle croit, plus elle va en avant, que sans cet homme
vous lui feriez bien du mal.

Elle ne se put tenir d'aller au sacre du Roi, quoiqu'elle et
soixante-seize ans: il est vrai que rien ne lui fait mal. On est bien
aise qu'elle aille partout, et on dit, quand il est arriv quelque
chose d'extraordinaire: Madame Pilou sera bonne sur cela. Elle alla
 Meudon chez madame de Gungaud pour quelques jours, pour mettre
dans du marc un bras qu'elle avoit eu dmis pour avoir vers en
carrosse. M. Servien fit quelque rgal o madame Pilou se trouva. Il
lui fit des offres de service. Elle lui dit: Je vous en remercie,
gardez cela pour d'autres; Robert Pilou et moi avons du bien plus
qu'il ne nous en faut: faites-moi toujours votre visage de Meudon:
quand vous me verrez ne tressaillez point, car je n'ai rien  vous
demander. Il n'y a peut-tre que moi en France qui vous ose parler
comme cela.

Une des demoiselles de Mayerne dont nous avons parl fut marie en
Angleterre avec un Italien, nomm le chevalier Brendi, qui a fait
_l'romne_. Cette femme et madame Pilou avoient toujours eu soin de
s'crire. Au bout de quarante ans elles revinrent  se voir  Paris;
jamais on n'a vu une telle joie. Cela ne dura gure, car la Brendi,
tant en ncessit, alloit en Suisse vivre dans une terre de sa nice
de Mayerne, riche hritire.

Il y a deux ans que madame Pilou trouva cinq cents livres  dire d'une
somme qu'on lui avoit donne  garder. Or, il n'y avoit que sa
servante  qui elle se fioit comme  elle-mme qui et eu la clef de
son cabinet. Cette fille, qui, en effet, toit innocente, fit la fire
assez sottement. Il y avoit tout sujet de croire que c'toit elle.
Elle la renvoya, et, bien loin de la mettre en justice comme on le lui
conseilloit, elle lui paya deux cents livres qu'elle lui devoit de ses
gages, disant: Je ne veux point qu'on dise que j'ai fait une querelle
 ma servante pour ne lui pas payer ses gages. Depuis, il se trouva
que celui-l mme qui avoit donn  madame Pilou cet argent  garder,
avoit escamot ces cinq cents livres qui toient dans un petit sac; et
que, s'en repentant aprs, il les lui rapporta, en disant de mchantes
excuses. Elle rappelle sa servante, la prie d'oublier le pass, lui
confirme la parole qu'elle lui avoit donne de lui laisser deux cents
livres de rente viagre et cent cus en argent, et pour la soulager
elle prit une petite servante encore.

La pauvre madame Pilou fut surprise  Saint-Paul d'un si grand
dbordement de bile qu'elle en tomba de son haut[346]; revenue, elle
se confessa sur l'heure; elle n'en fut malade que dix ou douze jours.
Toute la cour l'alla voir; la Reine y envoya. Le Roi en passant
arrtoit, et envoyoit savoir comme elle se portoit. M. Valot, premier
mdecin du Roi, y fut de leur part. Des gens qui ne la voyoient point
y allrent; c'toit la mode. Il en arriva quasi autant l'anne passe,
qu'elle eut un rhumatisme dont elle se porte bien; quoiqu'elle ait
quatre-vingts ans, elle est alle  Saint-Paul rendre grces  Dieu
avec un manteau de chambre noir doubl de panne verte; c'est une
antiquaille qu'elle a il y a long-temps. Elle a une maison aussi
propre qu'il y en ait  Paris.

  [346] A la Pentecte de l'anne 1656. (T.)

Depuis peu, je ne sais quelle femme, qui n'est plus gure jeune, est
alle la voir toute pare de pierreries du Temple[347], et lui a dit
que la grande rputation qu'elle avoit, etc. Aprs elle lui a demand
si elle ne connoissoit personne qui ft curieux de parfums de gants
d'Espagne, de pastilles de bouche et autres choses semblables; que le
secrtaire de l'ambassadeur du Portugal en faisoit venir d'admirables.
Madame Pilou lui dit: N'avez-vous que cela  me dire?--H! madame,
rpondit cette femme, comme vous tes bonne amie, et que tout le
monde dit que vous conseillez si bien les gens, je voudrois bien
vous demander par quel moyen je pourrois me sparer d'avec mon
mari.--Comment s'appelle-t-il?--Ha! madame, je n'oserois vous
dire son nom.--Les noms ne sont faits que pour nommer les gens,
dites?--Vraiment, madame, je n'oserois. Enfin, aprs bien des faons,
elle dit en faisant la petite bouche, qu'il s'appelle M. Wist. Je ne
me mle point de dmarier les gens. Un autre jour elle revint, et dit
 madame Pilou qu'elle la viendroit divertir quelquefois avec son
luth, qu'elle en jouoit passablement. Je me passerai bien de vous et
de votre luth, lui dit madame Pilou, car vous m'avez toute la mine de
ne valoir rien, et ce secrtaire de l'ambassadeur est sans doute votre
galant.--Il est vrai, dit l'autre, qu'il m'a aime; mais je vous jure
que c'est le seul qui ait eu quelque chose de moi.--Ma mie, dit madame
Pilou, il y a plus loin de rien  un que d'un  mille. Et sur cela
elle la pria de se retirer.

  [347] Pierres fausses. Il y a un homme au Temple qui a trouv le
  secret de colorer les cristaux. (T.)

Une autre fois il vint une femme d'ge qui se faisoit appeler madame
la marquise de...... Elle fit bien des compliments  madame Pilou sur
sa rputation. La bonne femme lui dit brusquement: Madame, vous tes
venue ici pour quelqu'autre chose.--Madame, dit l'autre, puisque vous
voulez que je vous parle franchement, c'est que je me veux remarier.
J'ai huit enfants; mais je fais quatre filles religieuses, un fils
d'glise, et un autre chevalier de Malte: j'ai bien trois mille livres
de rente: il est vrai que j'ai aussi quelques affaires. Comme vous
connoissez bien des gens, madame, je voudrois que vous me trouvassiez
quelque conseiller ou quelque prsident bien accommod, car le comte
celui-ci, et le marquis celui-l, me veulent bien, mais j'aime mieux
demeurer  Paris.--Jsus! madame, dit madame Pilou, vous moquez-vous
de vous vouloir remarier? Vous tes vieille et laide.--H! madame,
rpondit cette femme, je n'ai point de cheveux gris, regardez, et
voil encore toutes mes dents.--Cela n'y fait rien, reprit la bonne
femme, voil encore toutes les miennes, et j'ai pourtant quatre-vingts
ans. Allez, madame, vous serez aussi bien  la campagne qu' Paris:
pousez ce marquis, pousez ce comte si vous voulez, je ne me mle
point de faire des mariages, et je me garderois bien de conseiller aux
gens de vous pouser.

Il a fallu, disoit-elle, que je vcusse jusqu' quatre-vingts ans
pour dsabuser le monde. On m'a crue une intrigante, moi qui toute ma
vie n'ai fait que prcher ces sottes femmes, sans y rien gagner:
j'tois comme la servante de l'Arche, quand j'avois chass les btes
d'un endroit, elles y revenoient aussitt.

La pauvre madame Pilou dchoit furieusement: il falloit qu'elle
mourt, il y a dix ans, quand le Roi et la Reine-mre, en passant
devant chez elle, envoyoient savoir de ses nouvelles, et que toute la
cour y alloit[348]; elle avoit alors une fluxion sur les jambes qui la
retenoit au logis. Ds que ses jambes l'ont pu porter, elle a couru
partout. Elle a un dfaut, c'est qu'elle n'a jamais su aimer  lire,
ni  entendre lire. Elle s'ennuie dans sa maison; cependant,
quoiqu'elle ait fort bon sens, elle n'a plus gure de mmoire: elle ne
voit quasi plus ni n'entend. Il faut qu'elle soit de bonne pte, car
 quatre-vingt-six ans elle eut un vomissement effroyable, et aprs un
dvoiement par bas, pour avoir allum sa bougie  une chandelle
empoisonne que des laquais avoient fait faire pour endormir un de
leurs camarades. Il y toit entr de l'arsenic; elle fut purge pour
long-temps. Une fois en visite elle se mit  conter une histoire d'une
fille  qui un amant toit tomb sur la tte, dont elle toit morte,
comme elle montoit en carrosse. Elle y mit trop de circonstances, et
on ne se soucioit gure de la personne qui n'toit pas trop connue.
Elle s'en aperut, et s'en tira en concluant ainsi: C'est pour vous
apprendre, messieurs et mesdames,  craindre plus les amants que vous
ne les avez craints jusqu' cette heure.

  [348] Ce passage a t crit par Tallemant  la marge du
  manuscrit, vers 1663 ou 1664. La Reine-mre mourut en 1666; cette
  circonstance fixe l'poque de la dcrpitude de l'intressante
  madame Pilou.




BORDIER ET SES FILS.


Bordier, aujourd'hui intendant des finances, est fils d'un chandelier
de la Place Maubert qui le fit tudier. Il fut quelque temps avocat;
puis s'tant jet dans les affaires, il y fit fortune, et fut
secrtaire du conseil. Il n'y a pas plus de dix ans que son pre toit
mort. Il fut long-temps fch contre son fils, de ce que, pour
l'obliger  se dfaire d'une charge de crieur de corps, il lui avoit
suscit un homme par qui il lui en avoit tant fait offrir, qu'enfin le
bonhomme l'avoit vendue. Ce chandelier toit fort charitable: son fils
lui a toujours port respect.

Il lui arriva une fcheuse aventure du temps du cardinal de Richelieu.
Son Eminence, en revenant de Charonne, pensa verser dans le faubourg
Saint-Antoine, qui alors n'toit point pav; au moins n'y avoit-il
qu'une chausse fort troite au milieu, et dont le pav toit tout
dfait. Le cardinal le voulut faire paver, et demande  Bordier qu'il
avant dix mille cus pour cela; ce fut  l'Arsenal qu'il lui parla.
Bordier lui dit qu'il n'en avoit point. Le satrape n'avoit pas
accoutum d'tre refus: le voil en colre; il relgue Bordier 
Bourges. En cette extrmit notre nouveau riche a recours 
mademoiselle de Rambouillet[349]; car ses affaires dprissoient. Il
avoit dj en quelque rencontre prouv la bont et le crdit de cette
demoiselle. Elle fit si bien, par le moyen de madame d'Aiguillon,
qu'elle obtint le rappel de Bordier; mais pour se raccommoder avec le
cardinal, il fallut qu'il avout qu'il avoit perdu le sens, que
'avoit t un aveuglement, et qu'il se mt  genoux. Mademoiselle de
Rambouillet n'en fut gure bien paye; car M. de Rambouillet ayant eu
affaire de cet homme quelque temps aprs, il en fut trait si
incivilement, qu'il demanda  celui qui le menoit[350] si c'tait bien
M. Bordier  qui il avoit parl.

  [349] Julie d'Angennes, depuis marquise de Montausier.

  [350] On a vu que le marquis de Rambouillet, sur la fin de sa
  vie, toit presque aveugle.

Laffemas fit cette pigramme:

     Bordier pleure sa dcadence,
     Au lieu de se voir lev
     Par les degrs  l'intendance,
     Il est tomb sur le pav.
     A l'Arsenal un coup de foudre
     A pens le rduire en poudre,
     A faute de s'humilier.
     C'est son arrogance ordinaire;
     Pour tre fils d'un chandelier,
     Il a bien manqu de lumire.

A propos de cela, Bordier maria, en 1659, sa nice Libaud, fille de
sa soeur,  Lamezan, lieutenant des gendarmes. Madame Pilou, voyant
qu'on mettoit des armes et des couronnes au carrosse, dit chez madame
Margonne, bonne amie de Bordier: Ma foi! cela sera plaisant de voir
ses armoiries. Qu'y mettront-ils? Trois chandelles. Cela dplut
furieusement  madame Margonne, car il y avoit du monde; la bonne
femme s'en aperut, et dit en riant: Voyez-vous, il est permis de
radoter  quatre-vingt-deux ans; il y en a bien qui radotent plus
jeunes.

C'est un homme fier, civil quand il veut, mais qui se prend fort pour
un autre en toute chose. Il veut faire le plaisant, et il n'y a pas un
si mchant plaisant au monde. Il a fait au Raincy une des plus grandes
folies qu'on puisse faire; cela l'incommodera  la fin, car il faut
bien de l'argent pour entretenir cette maison. Il est vrai que le lieu
est fort agrable, et que, malgr le peu d'eau, le terrain fcheux
pour cela et pour les terrasses, et toutes les fautes qu'il y a 
l'architecture, c'est une maison fort agrable. On dit qu'elle lui
cote plus d'un million.

Cet homme n'est pas heureux en enfants. L'an, qui est une pauvre
espce d'homme, s'est mari pour lui faire dpit, et voici d'o cela
vient. Ce garon devint amoureux de la fille du premier lit d'un M.
Margonne, receveur-gnral de Soissons. La seconde femme de ce
Margonne, dont nous parlerons ailleurs, toit la bonne amie, pour ne
rien dire de pis, de Bordier: ils taient voisins. La fille toit bien
faite, elle a beaucoup d'esprit et beaucoup de coeur. Le jeune homme
ne lui parle point de sa passion: il lui portoit trop de respect; mais
assez d'autres lui en parloient. Cela dura quatre ans qu'elle vitoit
toujours sa rencontre, et on ne lui sauroit rien reprocher. Le fils en
parle, ou en fait parler  son pre, qui va trouver madame Pilou, et
lui dit: Aprs avoir bti le Raincy (voyez la vanit de l'homme),
irois-je dire  la Reine: Madame, je marie mon fils  Anne Margonne?
Madame Pilou se moqua de lui, et lui dit que la Reine n'avoit que
faire  qui il marit son fils, et lui chanta sa gamme comme il
falloit.

On dit  mademoiselle Margonne que si elle vouloit on l'enlveroit.
Elle rpondit qu'on s'en gardt bien, et qu'elle ne le pardonneroit
jamais. Ce garon dsespr se jette dans un couvent; le pre ne
savoit o il en toit. La demoiselle ne l'ignoroit pas, et si elle et
daign avertir le jeune homme d'y demeurer encore quelque temps, le
bonhomme et consenti  tout; mais cette fille, qui avoit l'me bien
faite, ne voulut jamais rien faire qui ne tmoignt du courage. Enfin
il vint  dire qu'il lui donneroit sa charge de conseiller au
Parlement avec douze mille livres de rente, et qu'on ft l'affaire
sans l'obliger de signer. La fille, qui se conseilloit  sa
belle-mre, car le pre n'en savoit rien, voyant que cette femme, qui
pourtant ne manque pas de sens, s'branloit, a vite recours  madame
Pilou, qui fut de l'avis de la fille. Elle disoit: Ou il me
demandera, son manteau sur les deux paules, et comme on a accoutum
de faire, ou il ne m'aura pas.

Nolet, premier commis de M. Jeannin, et alors commis de Fieubet, son
oncle, se prsenta: on fit le mariage. Madame Pilou fit l'affaire et
la proposa. Bordier, au dsespoir, s'en va en Hollande, et
mademoiselle de Hre a fait depuis ce que mademoiselle Margonne
n'avoit pas voulu faire. Ce qui l'avoit le plus irrite contre
Bordier, c'est que cet homme, qui disoit qu'il ne souhaitoit rien tant
qu'une belle-fille comme elle, ds qu'il vit son fils pris, il la
traita le plus incivilement du monde, elle qui en usoit si bien. Elle
a de l'esprit, de la vertu, du coeur; c'est une personne fort
raisonnable. Elle a eu du bonheur, car elle vit doucement avec son
mari qui l'estime fort, et elle est estime de toute la famille  tel
point, qu'elle y est comme l'arbitre de tous leurs diffrends, et
Bordier a t contraint de vendre sa charge: le jeu et les femmes
l'ont incommod, et on doute que le pre soit  son aise. Cet homme
n'en usa point mal en l'affaire de son fils, car il ne s'emporta
point, ne dit rien contre la personne; aussi auroit-il eu tort. Depuis
il le lui a pardonn; mais il n'y a pas de cordialit entre eux.

Avant la rvocation des prts, cet homme craignoit le serein, se
serroit le nez quand le serein le surprenoit  l'air: il avoit sans
cesse des touffements. Depuis, quand il a fallu songer tout de bon 
s'empcher de donner du nez en terre, il n'a plus craint le serein,
et n'a pas eu le moindre touffement.

Son second fils, qu'on appelle M. de Raincy, tant all  Rome, y
passa pour le plus fou des Franois qui y eussent encore t. Il avoit
mis des houppes rouges[351]  ses chevaux de carrosse comme un homme
de grande qualit: le Barigel lui en parla. Il lui ouvrit une cassette
pleine de louis, et lui dit tout bas: Qui a cela  dpenser en un
voyage de Rome, peut mettre telles houppes qu'il lui plat  ses
chevaux. Le Barigel vit bien que c'toit un extravagant, et le laissa
l. Il fit le galant de la princesse Rossane, et, pour faire
connoissance, il battit un des estafiers de cette princesse en sa
prsence; et, un jour qu'elle ne le regarda pas au Cours, il se mit
les pieds sur la portire, et le chapeau renfonc dans sa tte, et la
morgua. Elle en rit. Il avoit accoutum son cocher  courir  toute
bride contre les carrosses o il y avoit des gens avec des lunettes
sur le nez comme on en voit en quantit en ce pays-l. Il avoit une
canne qu'il mettoit en arrt comme une lance, et crioit: _Au faquin,
au faquin!_ Entre chien et loup, il alloit par certaines rues tout nu,
envelopp d'un drap qu'il ouvroit quand il passoit quelque femme.
L'opinion que l'on avoit que c'toit un fou achev lui sauva la vie,
autrement on l'et assomm de coups. Il fit faire des soutanes de
tabis pour lui et pour quelques autres, afin de faire _fric fric_ la
nuit, et faire peur aux Italiens. De retour, comme on l'obligeoit 
jouer trop tard  sa fantaisie chez son pre, il fit apporter son
peignoir et mettre ses cheveux sous son bonnet. Le pre, qui est fier
aux autres, se laisse mtiner  ce matre fou. Il se dlecte de passer
pour impie, et il tourmente son pre et lui veut faire rendre compte,
quoiqu'il et un carrosse  quatre chevaux entretenu, lui, un
valet-de-chambre et trois laquais nourris, avec huit mille livres pour
s'habiller et pour ses menus plaisirs.

  [351] Cela est de grande qualit  Rome. Pour rire on l'a appel
  un temps _le chevalier Bordier_; il avoit t  l'Acadmie. (T.)

Une fois il parla d'amour  une femme qui ne l'ayant pas autrement
cout, il se mit  se promener  grands pas une heure durant tout
autour de la chambre, frottant tous les murs, et sans rien dire. Elle
s'en moqua fort, et il fut contraint de la laisser l.

Il fut une fois une heure entire  chanter devant une barrire de
sergents:

     Les recors et les sergents
         Sont des gens
     Qui ne sont point obligeants.

Enfin le sergent commena  vouloir prendre la hallebarde, et le
cocher  toucher.

Ce n'est pas qu'il manque d'esprit, il en a assez pour faire de
mchants vers. Ceux qui le frquentent disent qu'il n'a pas l'me mal
faite. Pour moi, je trouve qu'il fait si fort le marquis, que
j'aurois, toutes les fois que je le vois, envie de lui dire
l'pigramme de Laffemas.

Il lui arriva, au printemps de 1658, une querelle avec La Feuillade
dont le monde ne fut nullement fch. Il devoit aller avec madame de
Franquetot et madame Scarron cul-de-jatte[352], au Cours ou quelque
autre part; mais les dames vouloient acheter des coiffes et des
masques en passant. La Feuillade y vint faire visite. Raincy, qui fait
l'homme d'importance, sans considrer que l'autre toit plus de
qualit que lui et assez mal endurant, dit  ces dames qu'il seroit
temps de partir, et que, pour peu qu'elles ne trouvassent par hasard
des coiffes et des masques  leur fantaisie, il se passeroit quelques
heures  cette emplte; aprs il se mit  contrefaire les
_nipesseries_ de femmes. La Feuillade, qui ne trouvoit pas cela trop
plaisant, dit: Vous pourriez ajouter encore que la flche se pourroit
bien rompre.--En ce cas-l, dit Raincy en goguenardant, elles auroient
l'honneur de ma conversation, qui n'est pas trop dsagrable.--Ma foi!
rpliqua La Feuillade, pas si agrable aussi que vous penseriez bien;
et lui dit quelque chose encore sur ce ton-l, puis finit ainsi:
Mesdames, il faut vous laisser partir, aussi bien monsieur que voil
ne se trouveroit peut-tre pas trop bien de notre conversation.
Raincy a t si bon que de s'en plaindre au marchal d'Albret,  cause
qu'il le connoissoit. Cela est ridicule, car il semble qu'il ait
prtendu qu'on en ft un accommodement. Le marchal d'Albret en a
parl  La Feuillade, qui a rpondu que tout ce qu'il pouvoit,
c'toit de saluer Raincy quand Raincy le salueroit.

  [352] Madame Scarron, qui fut depuis la clbre madame de
  Maintenon.

Il sera quelquefois trois heures sans dire un mot, mme en visite.
Une fois il fut comme cela chez M. Conrart, qui dit aprs: Il y a des
gens qui acquirent de la rputation en parlant; celui-ci en croit
acqurir en ne parlant pas. Il ne parle effectivement qu'o il
s'imagine qu'on l'admirera. Scudry, sa soeur, Chapelain et Conrart
mme l'achevrent en louant une lgie, ou plutt un centon qu'il
avoit fait.

Bordier le pre tant mort en 1660, ses enfants et ses gendres Morain
et Gallard, tous deux matres des requtes, furent assez fous pour
mettre des couronnes  ses armes. Cela fit renouveler cent choses 
quoi on n'auroit peut-tre pas pens.

Le Raincy emploie tout son temps  s'habiller. Quelquefois il n'est
pas prt  quatre heures du soir. Il est mort assez jeune. Le cur de
Saint-Gervais, Sachot, qui le connoissoit et qui toit son cur, lui
alla dclarer qu'il falloit songer  sa conscience: il n'y vouloit pas
entendre. Cet homme eut l'adresse de le gagner; il lui parla de sa
jeunesse, de ses tudes, de son esprit et de ses vers, qu'il mit
au-dessus de ceux d'Horace; aprs il en fit tout ce qu'il voulut, et
lui donna une telle crainte des jugements de Dieu, que l'autre, pour
se mortifier, fit sa confession  genoux nus sur le carreau. Bordier
l'an n'a pas laiss de demeurer  son aise; il a quatre cent mille
livres de bien, et s'est fait prsident de la cour des aides: c'est un
fort bonhomme. Il a de l'amiti pour moi parce que mademoiselle
Margonne est ma bonne amie. Il parle d'elle avec respect.




M. ET MADAME DE BRASSAC.


M. de Brassac toit un gentilhomme de Saintonge, qui tenoit rang de
seigneur. Durant les guerres de la religion, comme il toit encore
huguenot, il fut gouverneur de Saint-Jean-d'Angely. Il toit hargneux,
toujours en colre, et, quoiqu'il et tudi, il n'avoit pourtant
point pris le beau des sciences et des lettres. On dit qu'un jour que
ceux de la Maison-de-Ville s'assembloient pour faire un maire, il leur
dit: Allez, messieurs, allez, et faites un maire qui soit homme de
bien.--Oui, oui, monsieur, rpondirent-ils, nous en ferons un qui ne
sera point rousseau. Or, il l'toit en diable.

Il pousa la soeur du marquis de Montausier, pre de celui
d'aujourd'hui, dont il n'a pas eu d'enfants. Ce M. de Montausier, son
beau-frre, avoit une femme catholique, soeur de Des Roches Bantaut,
lieutenant de roi de Poitou, de la maison de Chteaubriant. M. de
Brassac la fit huguenote, et depuis il changea de religion avec sa
femme, et vouloit persuader  cette dame de changer encore, ce qu'elle
n'a jamais voulu faire. Le pre Joseph prit ce M. de Brassac en
amiti, lui fit avoir l'ambassade de Rome, puis le gouvernement de
Lorraine, et enfin le gouvernement de Saintonge et d'Angoumois, avec
la surintendance de la maison de la Reine: et quand madame de Brassac
fut faite dame d'honneur, M. de Brassac eut le brevet de ministre
d'tat.

Madame de Brassac toit une personne fort douce, modeste, et qui
sembloit aller son grand chemin; cependant elle savoit le latin,
qu'elle avoit appris en le voyant apprendre  ses frres: il est vrai
qu' l'exemple de son mari, elle n'avoit rien lu de ce qu'il y a de
beau en cette langue, mais s'toit amuse  la thologie, et un peu
aux mathmatiques. On dit qu'elle entendoit assez bien son Euclide.
Elle ne songeoit gure qu' rver et  mditer, et avoit si peu
l'esprit  la cour, qu'elle ne s'toit corrige ni de l'accent
landore[353] ni des mauvais mots de la province. J'ai dit ailleurs
comme madame de Senecey fut chasse. Le cardinal jeta les yeux sur
madame de Brassac; je veux croire que le pre Joseph n'y nuisit pas.
Elle dit au cardinal qu'elle se sentoit plus propre  une vie retire
qu' la vie de la cour; qu'il en trouveroit d'autres  qui cette
charge conviendroit mieux; et qu'au reste elle ne pouvoit lui faire
esprer de lui rendre auprs de la Reine tous les services qu'il
pourroit peut-tre prtendre d'elle. Cela n'y fit rien: la voil dame
d'honneur. Elle s'y comporta si bien qu'elle contenta la Reine et le
cardinal, quoique l'Evangile dit que nul ne peut servir  deux
matres. La Reine s'en louoit  tout le monde: ce n'toit pas peu pour
une personne qui avoit t mise auprs d'elle de la main de son
ennemi. Si madame de Brassac entra dans cette charge sans beaucoup de
joie, elle en sortit aussi sans grande tristesse. Le Roi mort, on fit
revenir tous les exils, durant le rgne de peu de jours de M. de
Beauvais. Madame de Senecey fit plus de bruit que toutes les autres
ensemble. Elle avoit t assez adroite pour faire accroire  la Reine
que 'avoit t pour l'amour d'elle qu'on l'avoit chasse, et c'toit
pour l'intrigue de La Fayette. On lui destine la place de madame de
Lansac, gouvernante du Roi; mais elle, qui connoissoit bien  qui elle
avoit affaire, dit qu'elle ne reviendroit point si on ne la
rtablissoit dans sa charge. La Reine disoit: Mais je suis la plus
satisfaite du monde de madame de Brassac; le moyen de la chasser?
Cependant madame de Senecey ne veut pas revenir autrement. Elle se
rsout donc  donner cong  madame de Brassac, en lui disant qu'elle
toit trs-contente d'elle, mais que madame de Senecey le vouloit.
Voil madame de Senecey en la place de madame de Brassac et de madame
de Lansac. Madame de Brassac se retire avec son mari, qui toit encore
surintendant de la maison de la Reine. Il mourut un an ou deux aprs,
et elle ne lui survcut gure.

  [353] Manire de parler tranante.




ROUSSEL (JACQUES).


Roussel toit fils d'un honnte bourgeois de Chlons, qui, par mauvais
mnage ou autrement, fut contraint de faire banqueroute, si bien que
M. Ostorne, greffier de Sdan, prit son fils comme par piti, et le
donna  M. de Gueribalde, qu'il avoit en pension chez lui avec
beaucoup d'autres, pour aller au collge avec eux, et leur porter
leurs porte-feuilles. Or, comme il arrive quelquefois que les valets
ont autant ou plus d'esprit que leurs matres, il profita plus qu'eux
au collge, et devint si habile, principalement en grec, que feu M. de
Bouillon[354] lui donna sa bibliothque  gouverner, avec deux cents
livres de pension. Voil son premier tablissement. Ensuite M. Ostorne
le considra davantage, et le fit manger  table avec les
pensionnaires; il leur faisoit rptition, et avoit vingt cus de
chacun par an. Aprs avoir t quelques annes en cet tat, il vint 
se dbaucher; de sorte qu'il faisoit fort mal son devoir, et ne
revenoit que la nuit. Ensuite il fut fait rgent de la premire.
Durant ce temps-l il vint des seigneurs polonois  Sdan, qui le
prirent pour les instruire; et comme on ne touche pas toujours de
l'argent  point nomm quand il vient de si loin, et que peut-tre il
leur faisoit faire la dbauche, il fut contraint de s'engager pour
eux, et la somme montoit  trois ou quatre mille francs. Ces messieurs
les Polonois, voyant que leur argent ne venoit point, partirent sans
dire adieu. Roussel, mis en action par les cranciers, qui se
saisirent de sa personne, obtint dlai, et s'achemina en Pologne, o
les autres s'toient dj rendus. Ils le reurent avec toute la
civilit imaginable, et ne lui rendirent pas seulement la somme dont
il avoit rpondu, mais lui payrent largement son voyage pour l'aller
et pour le retour. Cependant Roussel, qui toit adroit et
entreprenant, ayant rencontr une heureuse conjoncture pour lui, car
il toit question d'lire un roi, et il toit trs-vers  faire des
harangues, se fit connotre des principaux palatins du pays; de sorte
qu' son retour en France il quitta la poussire de l'cole, et alla
trouver le cardinal de Richelieu,  La Rochelle,  qui il dit qu'il
avoit pouvoir de faire roi de Pologne qui il lui plairoit, et lui
montra quelques pices par crit pour justifier ce qu'il disoit. Le
cardinal, qui le prenoit pour un fou, et qui ne songeoit pas  se
faire roi de Pologne, le congdia. De sorte que notre homme va trouver
M. de Mantoue, qui toute la vie a eu des desseins assez chimriques;
mais comme il avoit l'empereur et le roi d'Espagne sur les bras, il ne
le voulut pas couter. Roussel va  Venise, o il se fait prsenter 
M. de Candale. Ruvigny toit alors  Venise; il avoit vu Roussel 
Sdan. Roussel, qui le reconnut, lui fit signe. Le galant homme
vouloit persuader  M. de Candale que pour peu d'argent on se feroit
cder par le roi de Sude je ne sais combien d'les, avec titre de
souverain. M. de Candale, mal avec son pre, ne vivoit alors que de sa
pension de Venise et de son rgiment de Hollande. Ruvigny, voyant que
Roussel avoit de longues confrences avec lui, l'avertit de ce qu'il
savoit. M. de Candale, pour se dfaire de cet homme, l'adressa au
marquis d'Exideuil[355], an de Chalais, et qui s'toit mis  voyager
 cause de la mort de son frre. Ce marquis, comme vous verrez, avoit
et a encore la cervelle _ l'escarpolette_. Roussel et lui prirent
rsolution ensemble d'aller voir Bethlem Gabor[356], qui les reut
fort bien; et comme au Nord les docteurs sont conseillers d'tat,
Roussel lui plut tellement qu'il rsolut de l'envoyer ambassadeur en
Moscovie avec le marquis, l'un pour sa qualit et l'autre pour son
savoir. Ils partent tous deux avec l'ambassadeur de Moscovie, qui s'en
retournoit. Le marquis avoit un si grand train, et lui et Roussel
faisoient si bonne chre, qu'avant que d'arriver  Constantinople ils
eurent mang une bonne partie de leur argent: ils prirent cette route
parce que l'ambassadeur de Moscovie y avoit affaire. Roussel, qui crut
que leur ncessit venoit du mauvais mnage des officiers du marquis,
y voulut mettre ordre, et se voulut charger de la dpense. En effet,
il entreprit pour une certaine somme de les rendre tous  Moscou; mais
il avoit mal pris ses mesures, car l'argent manqua  mi-chemin, et le
marquis fut contraint de prendre tout ce que ses gentilhommes
pouvoient avoir, qui, en colre de cela, dirent quelques injures 
Roussel, mles de quelques coup de poing; ce qui le piqua tellement
qu'il jura de s'en venger, et pratiqua si bien l'ambassadeur de
Moscovie, qui toit neveu du patriarche, que le grand-duc envoya le
marquis en Sibrie, o il fut trois ans prisonnier, mais dans une
prison si rude, qu'on ne lui portoit  manger que par une
lucarne[357]. Enfin, les artifices de Roussel tant reconnus, et le
patriarche mort, on le mit en libert. L dedans il apprit par coeur
les quatre premiers livres de _l'nde_. Il les pouvoit bien
apprendre tous douze, ce me semble. Tous les potentats de l'Europe, 
la prire du roi de France, crivirent au grand-duc pour la dlivrance
du marquis. Il est de bonne maison: son nom, c'est Talleyrand. Chalais
est une principaut comme Enrichemont et Marsillac.

  [354] Le premier duc de Bouillon, pre du dernier mort. (T.)

  [355] Charles de Talleyrand, marquis d'Exideuil, etc., toit
  frre cadet de Henri de Talleyrand, prince de Chalais, dcapit 
  Nantes en 1626.

  [356] Bethlem Gabor toit prince de Transylvanie.

  [357] Le voyageur Olarius a prtendu que Charles de Talleyrand,
  marquis d'Exideuil, avoit le caractre d'ambassadeur. Ce point a
  donn lieu  des discussions critiques. Voltaire, au paragraphe 8
  de la prface de _l'Histoire de l'empire de Russie_, a rfut
  l'erreur du voyageur. Le prince Labanoff, associ tranger des
  bibliophiles franois, qui a publi dans notre langue le _Recueil
  de pices historiques sur la reine Anne ou Agns, pouse de Henri
  Ier_ (Paris, 1825, in-8), a rfut victorieusement Olarius dans
  une lettre adresse au rdacteur du _Globe_, le 15 novembre 1827.
  Cette lettre a t imprime  part,  trs-petit nombre.

Cependant Roussel entra en crdit auprs du grand-duc; et, la mort de
Bethlem Gabor tant survenue, il se fait dputer vers le roi de Sude,
en qualit d'ambassadeur, pour moyenner quelque ligue contre le roi de
Pologne. En cet emploi, il fait si bien que, sans que le roi de Sude
en st rien, il fait entendre au grand-duc que ce prince armera
moyennant un million. Le grand-duc, par avance, envoie quatre cent
mille livres que Roussel touche. La fourbe se dcouvrit; mais Roussel
met mal le grand-duc avec le roi de Sude, qui le retient  son
service, et l'envoie en ambassade, premirement en Hollande, puis 
Constantinople, o il est mort de la peste[358].

  [358] Cet article montre combien Tallemant toit bien inform des
  particularits anecdotiques sur lesquelles roulent principalement
  ses Mmoires. Nous croyons devoir insrer ici la lettre de Louis
  XIII au czar Michel Fodrowitch, dans laquelle il rclame le
  marquis d'Exideuil. L'original de cette lettre existoit aux
  archives des affaires trangres  Moscou; il y fut retrouv par
  suite de recherches faites par M. le comte Just de Noailles,
  alors ambassadeur de France en Russie, qui avoit tmoign le
  dsir d'claircir un point sur lequel il s'toit lev tant de
  contestations. Le prince Labanoff, auquel cette pice a t
  communique par M. de Noailles, l'a publie par _post-scriptum_ 
  sa lettre du 15 novembre 1827, p. 17  23.

  Trs-haut, trs-excellent, trs-puissant et trs-magnanime
  prince, nostre trs-cher et bon amy le grand seigneur empereur et
  grand-duc Michel Fodrowitch, souverain seigneur et conservateur
  de toute la Russie, etc., etc., etc.....

  Nous avons appris par les parents du sieur Charles de Talleyrand,
  marquis d'Exideuil nostre subjet, qu'icelui marquis estant arriv
   Mosco, au mois de may 1630, de la part du dfunt prince Bethlem
  Gabor, pour tratter quelque union avec vostre magnipotence et
  ledit prince, ledit marquis auroit est accus par un nomm
  Roussel, qu'il se servoit du prtexte d'ambassadeur pour entrer
  dans les pays de vostre magnipotence,  dessein seulement de
  reconnoistre vos ports, passages et forces, pour aprs en advertir
  le roy de Pologne, et que, en consquence de cette accusation, 
  laquelle ledit Roussel se porta pour se venger de la haine qui
  s'engendra entre eux deux, ledit marquis auroit est envoy en une
  de vos villes, o il est encore gard, nonobstant que dans ses
  papiers, qui furent visits, il ne se soit rien trouv pour le
  convaincre du fait susdit, et d'autant que ledit marquis
  d'Eyxideuilh apartient  personne qui tienne grand rang en nostre
  royaume, et que ses prdcesseurs nous ont rendu de signals
  services, et qu'outre ces considrations, nous nous sentons
  obligs de protger nos subjets, principalement ceux qui sont
  eslevs par-dessus le commun; nous avons bien voulu escrire cette
  lettre  vostre magnipotence pour la prier, comme nous faisons, de
  commander que ledit marquis soit promtement mis en libert et
  qu'il lui soit permis d'aller o bon lui semblera. Ses parents
  envoient exprs par del ce gentilhomme, lequel estant bien
  instruit des particularits de cette affaire, en pourra plus
  amplement informer vostre magnipotence, si besoin est, et
  l'assurera qu'encore que notre demande soit bien juste, nous ne
  laisserons de recevoir  grand plaisir l'effet que nous en
  dsirons, et que nous esprons de vostre magnipotence et de son
  amiti envers nous. Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous ayt,
  trs-haut, trs-excellent, trs-puissant et trs-magnanime et bon
  prince, nostre trs-cher amy, en sa sainte garde. crit 
  Fontainebleau, le troisime jour de mars 1635.

     Votre bon amy,

     _Sign_ LOUIS.

     _Contresign_ BOUTHILLIER.




LE MARQUIS D'EXIDUEIL

ET SA FEMME.


Au retour de Moscovie, avec Pompadour, M. d'Exideuil pousa
mademoiselle de Pompadour, fille d'une soeur de la chancelire.
Quoique le mari et la femme fussent fort dissemblables pour le corps,
car il toit fort laid, et elle fort belle, il n'y a rien pourtant de
plus semblable pour l'esprit, aussi visionnaires l'un que l'autre:
mais comme les fous ne s'accordent gure entre eux, il y avoit
toujours noise en mnage. Elle, toit coquette et le mari jaloux. Pour
l'obliger  recevoir grand monde chez elle, et  venir ensuite  la
cour, elle s'avisa d'une invention qui ne pouvoit russir qu'auprs du
marquis d'Exideuil. Elle lui fit accroire que le feu Roi toit devenu
amoureux d'elle; qu'il le lui avoit fait dire par quelqu'un qu'elle
lui nomma; mais que, comme il vouloit toujours se conserver la
rputation de chaste, il vouloit que l'affaire ft secrte. Or, il
faut que vous sachiez que le Roi toit alors en Lorraine. Pour cela,
ajouta-t-elle, on a trouv de certains chevaux qui, en un jour et une
nuit, peuvent venir de Lorraine  Paris et de Paris en Lorraine; de
sorte qu'il n'est pas difficile, par le moyen de ceux qui sont dans la
confidence, d'empcher qu'on ne voie le Roi pendant un jour. Par ce
moyen, vous et moi gouvernerons tout. Aprs, elle lui dit qu'on se
vouloit servir d'elle pour ngocier en Flandre, et que M. le
garde-des-sceaux[359] avoit fait faire pour cela de certains carrosses
tirs par de cette sorte de chevaux dont nous venons de parler. Je
vous veux dcouvrir ajouta-t-elle, la cause de la richesse de
messieurs Seguier: elle vient d'une naine indienne qu'ils ont chez
eux. Cette naine possdoit un grand trsor, et fut prise par les
Espagnols; mais, comme ils revenoient, les vaisseaux furent spars
par la tempte, et la naine, avec ses richesses, fut jete sur une
cte de France, o un des Seguier avoit un chteau. Il la reut fort
bien, et elle se donna  lui avec son trsor. Cette naine est
prophtesse, et par les avis qu'elle donne, il est impossible, si on
les suit, qu'on ne fasse une grande fortune: j'aurai communication
avec elle, et je ne doute pas que nous ne supplantions bientt le
cardinal de Richelieu.

  [359] Il n'toit pas encore chancelier. (T.)

Elle aimoit fort les confitures; et, pour en avoir son sol, elle fit
accroire au marquis que la naine ne vivoit que de cela; et cependant
elle en faisoit des collations avec ses galants; car le mari, persuad
de tout ce que sa femme lui avoit dit, promettoit  tous ses voisins
des charges et des emplois, et recevoit toute la province chez lui,
parce qu'elle lui avoit fait entendre qu'il falloit se faire connotre
avant que d'tre premier ministre. Aprs, ils viennent  Paris; la
cour sembloit bien plus plaisante  la dame que le Limousin. Elle n'en
vouloit point partir: cela les brouilla si bien, qu'il s'en alla seul
dans la province; elle coquette ici tout  son aise. Esprit,
l'acadmicien, qui toit alors  M. le chancelier, tant familier chez
elle, se mit  lui en conter. Il l'aima quelque temps sans dcouvrir
sa folie. Elle toit belle et avoit de l'esprit. Un jour qu'il ne
s'toit pas trouv quelque part: Si vous pensiez, lui dit-elle, me
faire encore de ces tours-l, je m'en irois  Meaux. Cela lui sembla
si extravagant qu'il lui rpondit: Et moi, j'irois  Pontoise.
Ensuite, elle lui conta mille visions. Il dit que de sa vie il n'a t
si surpris. Elle l'envoya un jour qurir. Il la trouva sur un lit, les
bras pendants, ple, dfigure, un chien expirant  ses pieds, une
cuelle pleine de brouet noir. H bien! lui dit-elle d'une voix
dolente, vous voyez, et se mit  lui conter, avec un million de
circonstances bizarres, combien de fois depuis cinq ans elle avoit
pens tre empoisonne par son mari. Aprs elle se jette dans un
couvent: le chancelier prend l'affirmative pour elle. Le mari, qui
toit absent et amoureux d'elle, toit pourtant bien embarrass
d'avoir un chancelier de France sur les bras. Au bout de quinze jours
cette fantaisie passe  cette folle; elle crit  son mari qu'elle le
vouloit aller trouver, et qu'il vnt au-devant d'elle. Il y vint: les
voil les mieux du monde ensemble. Elle ne vouloit que faire parler et
avoir des aventures. L'aventure du poison lui avoit sembl belle. On a
dit aussi que c'toit pour entendre les plaintes de ses amants qu'elle
avoit fait cette extravagance, et qu'elle s'toit mise ensuite dans un
couvent. Enfin, tout de bon, elle mourut de maladie au bout de
quelques annes, et employa les derniers moments de sa vie  conter 
son mari combien elle avoit eu de galants, qui ils toient, et jusqu'
quel point elle les avoit aims; car on ne dit point qu'elle ait
conclu avec pas un. Son mari mourut quelque temps aprs. Ils ont
laiss deux garons.

Pompadour, le pre de cette extravagante, toit un bon gros homme,
lieutenant de roi de Limousin, qui ne se tourmentait gure de ce que
faisoit sa femme[360]: il lui laissoit gouverner sa maison, qu'elle a
rtablie, et son corps aussi, comme il lui plaisoit. Tous les matins,
tandis que monsieur ronfloit de son ct, elle donnoit, tant encore
au lit, audience  tout le monde. On dit qu'un jour quelqu'un de ses
gens, revenant de la ville la plus proche, apporta bonne provision de
sangles, quoiqu'il n'et eu ordre d'apporter que des trivires. Elle
se mit  crier. H bien! h bien! lui dit un gentilhomme de son mari,
ne vous fchez pas; vous n'aurez que les trivires. Elle se
divertissoit avec les suivants de son mari, et il avoit de la peine 
en garder, car elle n'toit point jolie, et peut-tre ne payoit-elle
pas bien. Un jour elle ne vouloit pas qu'un d'eux allt  la chasse
avec son mari: H! mordieu, madame, dit le bonhomme, je vous le
laisse tous les jours; que je l'aie au moins cette aprs-dne. Sa
famille mit un jour en dlibration si on jetteroit par les fentres
un certain Prieuzac[361] de Bordeaux, qui vivoit fort scandaleusement
avec madame. Il fut d'avis qu'on ne lui ft point de mal.

  [360] Il avoit un secrtaire nomm Fauch, qui concubinoit avec
  madame. Il eut jalousie du gouverneur du jeune Pompadour, et un
  jour, par pays, comme ce gouverneur se fut approch de la litire
  de madame pour lui dire quelque chose, la rage le saisit; il met
  l'pe  la main, l'attaque; l'autre se dfend, et le tue. (T.)

  [361] Frre de l'acadmicien. (T.)




M. SERVIEN[362].


Son pre toit procureur gnral des Etats de Dauphin; sa mre toit
demoiselle. Il fut procureur gnral  Grenoble, puis matre des
requtes. Il a eu un frre chevalier de Malte. Il avoit un parent bien
proche qui toit homme d'affaires. Le comte de Saint-Aignan pousa la
fille de cet homme[363].

  [362] Abel Servien, n en 1594, mort en 1659.

  [363] L'alliance de Saint-Aignan renversera la fortune des
  enfants de Servien; car le duc lui doit sept cent mille livres.
  Servien lui prta de quoi acheter la charge de premier
  gentilhomme de la chambre; il en doit tous les intrts qui
  montent  deux cent mille livres, en cette anne 1667. (T.)

Il aima mieux tre sous-secrtaire d'Etat que chef d'un corps qui le
haroit[364]. Chavigny,  qui le cardinal avoit reproch qu'il ne
s'attachoit pas comme Servien  son emploi, ne cherchoit que
l'occasion de le dbusquer. Voici comme elle se prsenta: Servien
badinoit avec une chanteuse nomme mademoiselle Vincent, et avoit une
chambre chez elle, o il travailloit  ses affaires quand il avoit
travaill  autre chose. Le prtexte toit qu'elle avoit un mari que
Servien disoit tre de ses amis. Bois-Robert l'ayant pri de je ne
sais quoi qu'il ne fit pas, s'en plaignit, et dit tourdiment que,
s'il en et pri mademoiselle Vincent, cela et t fait aussitt.
Servien, piqu de cela, dit  Bois-Robert, dans la salle des gardes du
cardinal: Ecoutez, monsieur de Bois-Robert, on vous appelle _le
Bois_; mais on vous en fera tter. Bois-Robert lui rpondit: Votre
matre et le mien le saura. Servien va pour dner  la table ronde 
laquelle le cardinal ne mangeoit point. Bois-Robert entre; le cardinal
lui dit: Qu'avez-vous, le Bois? vous tes bien triste.--Monseigneur,
ne m'appelez plus ainsi; ce nom vient d'tre profan: on me menace.
Saint-Georges, capitaine des gardes du cardinal, ami de Servien, court
pour l'avertir. Servien se dpcha de dner; mais il arriva trop tard,
car le cardinal sut tout. Il dit  Bois-Robert: Avez-vous des
tmoins?--Tous vos domestiques; mais ils ne voudront rien dire: il y a
encore Chalusset, lieutenant du chteau de Nantes. Bois-Robert va 
Chalusset, et le gagne par l'esprance que M. de Bullion, ennemi de
Servien, lui feroit du bien. En effet, Chalusset eut deux mille cus
pour cela, et Bois-Robert autant. Bullion lui dit: Allez, vous tes
mon fait; il me faut un homme comme vous auprs de M. le cardinal.
Venez me voir. Mais Bois-Robert ne put se tenir de faire des contes
de lui. Voici ce qu'il dit  Ruel dans le parc: Bullion eut envie de
faire ses affaires; il alla dans le bois, et, appuy sur Nazin, son
courrier, et Coquet, son maquereau, il se dchargeoit de son paquet.
Bois-Robert alla dire au cardinal que des provinciaux, voyant je ne
sais quoi de blanc  travers les feuilles, faisoient de grandes
rvrences, prenant le c.. de M. de Bullion pour un visage. Une autre
fois, comme le cardinal vouloit faire jouer du clavecin, Bois-Robert
dit: M. de Bullion a piss dedans. Il pissoit partout. Ce fut l le
prtexte de l'loignement de Servien,  qui le cardinal envoya
pourtant offrir ses mules pour porter son bagage. Il le remercia, et
dit qu'il en avoit. On le relgua  Angers, o il a t jusqu' la
mort du feu Roi. L, il chassoit et coquetoit.

  [364] On l'envoya intendant de justice en Guienne; le Parlement
  de Bordeaux donna des arrts contre lui, ne voulant point
  recevoir d'intendant. Le Roi ta la charge au premier prsident,
  et la donna  Servien; mais, avant qu'il y ft install, il vaqua
  une charge de secrtaire d'tat, et on lui donna le choix. (T.)

Bois-Robert fait un conte  propos de Servien. Le cardinal avoit un
brutal de valet-de-chambre nomm Des Noyers. Un jour ce garon se mit
 tournoyer autour de M. Servien: Qu'y a-t-il? qu'as-tu?--Peste de
vous! j'ai perdu ma gageure: j'avois gag que vous tiez borgne de
l'oeil gauche, et c'est de l'oeil droit. Ce mme, au premier de l'an,
leur demanda si Jsus-Christ, quand il naquit, tait catholique. On
lui rit au nez. Je veux dire chrtien, dit-il. On rit encore plus
fort. Pourquoi tant rire? Quelle fte est-il aujourd'hui?--La
Circoncision.--H bien! ne falloit-il pas qu'il ft Juif?

Le cardinal demanda un jour  Bautru: Que fait M. Servien 
Angers?--Il _bigotte_. C'est qu'il toit amoureux d'une madame Bigot.
C'toit une belle femme marie  un M. Bigot, dont le pre avoit t
procureur gnral du grand conseil, mais qui s'toit incommod pour
s'tre fait huguenot; et le fils toit un ridicule qui, dj g,
avoit pous une belle fille qui n'avoit rien. Gueux, il subsistoit
par un contrle gnral des traites d'Anjou que lui avoit donn
Rambouillet, son beau-frre, qui alors avoit les cinq grosses fermes.
Or, cet homme avoit eu un emploi auparavant  Reims. Sa soeur, madame
Rambouillet, dit: Il ne fera point sa commission; mais il deviendra
amoureux de la fille d'un tel, qui a aussi un emploi l. Il ne manque
pas. Il avoit mis des portraits de cette fille dans l'htellerie o il
couchoit  Nanteuil, afin de la voir en allant et en revenant. Une
fois il vint ici, et ne baisa ni sa soeur, ni sa nice en arrivant. On
sut depuis qu'il avoit jur  sa matresse de ne baiser pas une femme
en son voyage. Le voil mari. Le soir de ses noces, car il aimoit la
mascarade, il dansa un ballet, compos de son beau-pre, de sa
belle-mre, de sa marie et de lui. Les mdisants d'Angers disoient:
M. Bigot est en faveur: il couche avec la matresse de M. Servien.
C'toit un _becco cornuto_, et qui mme n'avoit pas l'esprit de
s'empcher de faire connotre qu'il le savoit. Il y avoit presse  qui
auroit Servien pour galant. Mnage, qui toit alors  Angers, disoit 
toutes ces femelles: Pourquoi vous tourmentez-vous tant? il vous voit
toutes de mme oeil. Tout borgne qu'il est, il ne laissoit pas
d'aller  la chasse; mais, ds qu'il craignoit quelque branche, il
mettoit la main devant son bon oeil; et quelquefois on le trouvoit 
dix pas de son cheval, car, ne voyant goutte, la premire chose le
jetoit  bas. Servien s'prit aussi d'une fille d'Angers, qu'on
appeloit mademoiselle Avril. L'abb Servien eut peur qu'il ne
l'poust, et il pria madame Bigot de lui en parler. Elle, qui n'est
point sotte, lui voulut ter cette fantaisie, et lui dit qu'elle n'en
feroit rien. Quelques jours aprs, l'abb revient et la presse encore;
car, disoit-il, je le sais de bonne part.--H bien! lui dit-elle,
monsieur l'abb, je le lui dirai; mais je lui dirai que c'est vous
qui me l'avez fait dire. En effet, un soir qu'une dame de la campagne
avoit assemble pour faire voir toutes les beauts de la ville 
Jarz, qui y toit venu depuis deux jours, et que Jarz faisoit le
ddaigneux: Mon Dieu! l'impertinent homme! dit madame Bigot; s'il se
vient mettre auprs de moi, je m'en irai ailleurs.--Je vous en
empcherai bien, rpondit Servien en riant, car je ne bougerai
d'auprs de vous. En causant, il lui dit qu'il n'aimoit rien tant que
les violons, et qu'tant procureur gnral  Grenoble, il quittoit
tous ses procs pour couter s'il y avoit le moindre rebec[365] dans
la rue. A propos, lui dit-elle, on dit que vous nous les ferez
entendre bientt les violons; mais la salle de mademoiselle Avril est
un peu bien petite; il faudra que sa grand'mre vous prte la sienne.
Il prit tout cela en raillant. Pourtant, sur la fin, ils s'en
expliqurent tout au long. L'abb cependant ne put s'ter cela de
l'esprit, et il fit tant qu'il le maria avec la veuve d'un comte de
d'Onzain de Vibraye[366] qui avoit t tu  Arras. Il eut de la peine
 s'y rsoudre, car il n'toit pas trop pouseur. La Bigot, qui en
enrageoit, lui faisoit la guerre de ce qu'il pousoit la fille de M.
de La Grise[367]: c'toit une mdisance de province. Une baronne de
La Roche-des-Aubiers, mre de cette jeune veuve, avoit t marie fort
long-temps sans avoir d'enfants. Enfin, un gentilhomme, nomm La
Grise, se rendit familier dans la maison, et y gouvernoit tout.
Incontinent madame devint grosse de madame Servien. Le mari meurt peu
aprs; La Grise pouse la veuve.

  [365] Le _rebec_ toit une espce de violon champtre  trois
  cordes. (Voyez _le Dictionnaire de Trvoux_, et Roquefort, _de
  l'tat de la posie franoise aux XIIe et XIIIe sicles_; Paris,
  1815, p. 108.)

  [366] Servien pousa, le 14 dcembre 1640, Augustine Le Roux,
  fille de Louis Le Roux, seigneur de La Roche-des-Aubiers, et
  d'Avoye Jaillard, veuve de Jacques Huraut, comte d'Onzain.

  [367] La Grise a t lieutenant des gardes-du-corps. (T.)--Il est
  question d'une madame de La Grise, et de mademoiselle de La
  Grise, sa fille, dans _l'Histoire de la comtesse des Barres_
  (l'abb de Choisi); Bruxelles, Franois Foppens, 1736, p. 55 et
  suivantes. Il est vraisemblable que Choisi parle de la belle-mre
  de Servien et d'une fille qu'elle auroit eue de son second
  mariage.

Le marchal de Brz disoit  La Grise: Etre cocu, ce n'est pas
grande merveille; mais il n'arrive gure qu'on le soit de la faon
comme toi. On dit aussi que madame d'Onzain aimoit Svigny, dont nous
parlerons ailleurs; en sorte que la mre passoit bien des articles
fcheux que Servien proposoit exprs, parce qu'il n'y alloit pas de
bon coeur, et que la belle accoucha au bout de sept mois. On disoit
qu'elle toit presse de se marier. Au commencement elle le trouvoit
vieux; enfin, elle fut ravie de l'avoir.

Son retour et ses emplois aux pays trangers, avec ses querelles avec
M. d'Avaux et sa surintendance, se trouveront dans les Mmoires que la
rgence nous fournira.

Cette madame Bigot revint  Paris faute d'emploi pour son mari. Ici,
Lyonne, qui avoit les mmoires de son oncle Servien, se mit  lui en
conter. Il avoit une chambre chez elle, comme l'autre chez
mademoiselle Vincent; cela ne dura que deux ans, car on le maria.
Depuis, son mari et elle, qui n'toit plus jeune, ont bien eu de la
peine  subsister, et Servien, tout surintendant qu'il est, n'en a
aucun soin. Une fois pourtant il lui fit donner je ne sais quelle
commission  l'anne navale. Un jour, dnant chez M. de Vendme, ce
sot homme s'avisa de dire qu'il y avoit bien de l'avantage  avoir
une femme bien faite; que les affaires s'en faisoient bien plus vite;
que la sienne n'avoit qu' aller chez M. Servien, et qu'aussitt elle
toit expdie. Voire, dit M. de Vendme, nous sommes du mme ge lui
et moi; cela ne va pas si vite. On n'est plus si preste. Elle a un
fils qui est bien fait.




M. D'AVAUX[368].


M. d'Avaux toit frre du prsident de Mesme. Nous avons dit, dans
l'historiette de Voiture, qu'il aimoit les femmes, et qu'il n'toit
pas mal fait. Il en conta ici  la fille d'un conseiller au Chtelet,
nomm M. d'Amours. C'toit une belle fille, et qui avoit deux beaux
noms, car elle s'appeloit _Aurore d'Amours_. On croit qu'il a eu assez
de privauts avec elle; et comme il ne voulut pas l'pouser, elle se
fit religieuse. M. d'Avaux avoit dj t ambassadeur  Venise, et
avoit fait la paix du Nord, quand cette belle se mit dans un couvent.
Dans le Septentrion, il passoit pour un fort grand personnage et pour
un homme de bien. Le mari de la comtesse lonore, fille du roi de
Danemark[369], que nous avons vu ici avec sa femme, disoit que M.
d'Avaux les avoit pens faire devenir fous en Danemark, tant il
faisoit le roi, et qu'une fois il lui dit en riant: Bien, monsieur,
voil qui est bien: faisons bien la comdie.

  [368] Claude de Mesme, comte d'Avaux, n en 1595, mort  Paris le
  19 novembre 1650.

  [369] De ces filles d'une femme qu'il pousa comme une femme de
  conscience. (T.)

M. d'Avaux toit l'homme de la robe qui avoit le plus de bel esprit,
et qui crivoit le mieux en franois. On croit que le cardinal de
Richelieu ne l'aimoit point quoiqu'il l'employt. Le feu Roi mort, cet
homme, avec cette rputation, avoit droit de prtendre quelque chose.
On lui donne une abbaye de dix-huit mille livres de rente: il la
reoit pour un de ses neveux, fils de son cadet M. d'Irval, ne voulant
pas apparemment tenir cela pour une rcompense, et aussi ne voulant
pas que ce bnfice ft perdu pour sa famille[370]. La Reine, ou
plutt M. de Beauvais, le fait surintendant des finances avec M. Le
Bailleul. Le cardinal Mazarin ne pouvoit alors empcher qu'on ne
l'levt; mais aprs il lui fit donner l'emploi de Munster pour
l'loigner. Servien, qui devoit aller ambassadeur  Rome, fut propos
par Lyonne en la place de Chavigny pour tre son collgue. Ils ne
furent pas long-temps ensemble sans se quereller. Ds Charleville,
Servien eut un courrier particulier; cela donna de la jalousie 
l'autre. D'un autre ct, d'Avaux avoit un grand quipage, car, avec
les appointements de surintendant et les quinze cents cus qu'ils
touchoient par mois de la cour, comme plnipotentiaire, il avoit
cinquante mille cus  manger. Servien le pria de considrer qu'il
n'avoit pas tant  dpenser, et qu'il lui feroit plaisir de se
rgler, afin qu'il n'y et point tant de diffrence. D'Avaux rpondit
que chacun faisoit de son bien ce qu'il vouloit.

  [370] En une autre rencontre il eut de la cour quarante mille
  cus dont il acheta une charge  un d'Erbigny, fils de sa soeur,
  et une compagnie aux gardes, qu'il donna au frre de celui-l.
  (T.)

D'ailleurs, on dit qu'il y avoit eu un peu de galanterie, et qu'il en
avoit cont  madame Servien, qui et t quasi la petite-fille de son
mari, et qui toit jolie et coquette. Il y a un recueil imprim des
lettres, ou plutt des factums que lui et Servien ont crits l'un
contre l'autre. Enfin, M. de Longueville les accommoda, ou du moins
fit en sorte qu'il n'y eut plus de scandale.

En 1647, que se fit la rupture de la paix gnrale, la cour ne fut pas
trop satisfaite de lui, et le cardinal dit au prsident de Mesme qu'il
savoit bien que d'Avaux ne l'aimoit pas. Il avoit Lyonne pour ennemi.
Il toit surintendant des finances; M. d'mery ne vouloit point un tel
collgue, et d'ailleurs on avoit quelque soupon qu'il ne penst au
chapeau, car il faisoit furieusement le catholique: il avoit dit que
la religion catholique toit ruine en Allemagne si on faisoit ce que
les Protestants demandoient. Il dit, plaignant le duc de Bavire, que
c'toit le prince le plus catholique de l'Europe. Il porta les
intrts des ennemis de la Landgrave de Hesse, et, allant en Hollande
pour empcher la paix avec l'Espagne, il demanda la libert de
conscience. On a cru qu'il faisoit cela pour porter les Catholiques
d'Allemagne  demander pour lui un chapeau de cardinal. L'anne
d'aprs il eut ordre de la cour de revenir  Paris, dans sa maison; de
ne se point mler de sa charge de surintendant des finances, et de ne
voir le Roi ni la Reine. Il vint  Roissy chez son frre an, entre
Paris et Senlis. Depuis, il se dmit volontairement de sa
surintendance, lorsqu'il avoit comme refait sa paix, et que d'mery
toit mort.

Ds ce temps-l la dvotion l'avoit pris. Un jour, Ogier, le
prdicateur[371],  qui il avoit donn deux mille livres de rente sur
cette abbaye de son neveu, ayant pressenti que M. d'Avaux mditoit sa
retraite, lui dit, comme ils toient dans cette belle maison qu'il a
fait btir rue Sainte-Avoie[372]: Voici qui est magnifique; mais ce
n'est rien en comparaison de cette maison cleste, etc. L'autre
s'ouvrit  lui. Il avoit rsolu de se retirer dans une espce de
dsert en Bretagne, d'y btir quelque couvent, ou mme d'instituer
quelque nouvel ordre; car ne croyez pas que cet homme manqut de
vanit, il en avoit: tmoin cette maison dont nous venons de parler.
Elle revient  huit cent mille livres; cependant elle est petite, et
il n'y a pas un appartement complet: la place seule lui tenoit lieu de
deux cent cinquante mille livres. Dans leur partage, il y avoit des
maisons qu'on louoit fort bien; ailleurs, pour la somme qu'il y a
employe, il et fait un beau btiment; mais il vouloit btir _in
fundo avito_, car les de Mesme se piquent furieusement de noblesse,
quoique leur bisaeul ne fut qu'un docteur en droit  Toulouse; mais
ils disent que c'toit un gentilhomme qui montroit le droit pour son
plaisir, et qu'ils font venir d'un consul Memmius; au moins se
sont-ils laiss cajoler de ce grotesque[373].

  [371] Franois Ogier, prdicateur du Roi, acquit dans son temps
  de la clbrit. Il prit la dfense de Balzac contre le pre
  Goulu, gnral des Feuillants, qui l'avoit grossirement attaqu.

  [372] Cet htel subsiste encore; mais il a prouv de grands
  changements, parce qu'il a t converti en maison de commerce. Il
  est situ dans la rue Sainte-Avoie, vis--vis d'un passage
  nouvellement ouvert, qui conduit  la rue du Chaume.

  [373] Ils se disent originaires de Chalosse-Cujas, crit 
  Memmius, son collgue. (T.)

Il avoit la tte un peu bien petite pour avoir beaucoup de cervelle,
et il me souvient qu'il mena tourdiment le cardinal Mazarin 
l'oraison funbre du feu Roi que fit Ogier, o il y avoit bien des
choses contre le cardinal de Richelieu. La mort ne lui permit pas de
faire cette retraite. Il mourut de fivre; en 1650,  l'ge de
cinquante-cinq ans ou environ. Son frre de Mesme mit dans les billets
d'enterrement: _haut et puissant seigneur et commandeur des ordres du
Roi_[374]. Il faut tre vque, archevque ou cardinal pour cela. Il
avoit t officier (_de l'ordre_) et s'toit conserv le cordon; il
toit charitable. Durant qu'on btissoit sa maison, il faisoit payer
les journes et panser  ses dpens les ouvriers qui se blessoient. Il
ne fit point de testament; peut-tre ne croyoit-il pas mourir si tt?
On dit qu'il avoit dessein de faire le fils an de M. d'Irval,
aujourd'hui d'Avaux, son hritier. Il avoit pri Frott, cet homme qui
fut si fidle au marchal de Marillac, son matre, de l'avertir de
donner sa vaisselle d'argent aux pauvres. Frott l'oublia. Sa femme
s'en ressouvint et l'crivit  M. de Mesme. Pepin, son intendant, lui
en parla. Il dit: On trouvera un crit pour cela dans mon cabinet.
Mais pour moi, je doute que le prsident de Mesme en ait rien fait,
car il donna si peu aux valets, dont il y en avoit tel qui avoit servi
vingt ans M. d'Avaux, que c'toit une chose honteuse[375].

  [374] Cependant les autres officiers de l'ordre le mettent, et il
  y a fondement  cela dans l'institution, tant tout y est bien
  digr. (T.)

  [375] D'Avaux leur donnoit beaucoup. (T.)

D'Avaux oublia cruellement le pauvre Ogier _le Danois_[376], qui n'a
jamais rien eu de lui aprs l'avoir servi dans tout le Septentrion, et
y avoir ruin sa sant. Mais il dfendit de demander compte  Pepin,
son intendant, car, dit-il, je ne crois pas qu'il me doive rien, et
il lui laissa la maison o il loge. On consulta si on devoit faire une
oraison funbre. Ogier dit que comme on ne pouvoit s'empcher de
parler du grand effort qu'il fit  Munster pour faire signer la paix,
cela hoqueroit la cour. Cet Ogier a fait son loge au-devant des
sermons qu'il a donns au public.

  [376] Charles Ogier, frre an du prdicateur. Secrtaire du
  comte d'Avaux, il l'accompagna dans ses ambassades en Sude, en
  Danemark et en Pologne. On a de lui _Ephemerides, sive iter
  Danicum, Suecicum, Polonicum_; Paris, 1656, in-8, ouvrage
  posthume publi par son frre.

Le prsident de Mesme traitoit si fort ses frres de haut en bas,
qu'il ne daignoit quasi leur ter le chapeau. Il ne se levoit pas et
disoit: Donnez un sige  mon frre. Ce n'toit point par
familiarit, c'toit par orgueil[377]. Il avoit aim les femmes, et il
disoit, quand il en avoit pay quelqu'une, car je crois qu'il n'en
avoit gure autrement, qu'il lui toit permis de demander: Il m'en a
tant cot; trouvez-vous que ce soit trop cher? Comme on dit: Cette
toffe me cote tant, ai-je t tromp? Il mourut un mois aprs son
frre d'Avaux. Il laissa sa charge de prsident au mortier  son neveu
d'Avaux,  condition qu'il pouseroit une de ses filles; il en a deux.
La charge lui sera compte pour quatre cent mille livres, et pour rien
si sa fille ne le veut pas pouser. C'est pour conserver la charge
dans sa famille, et M. d'Irval doit exercer la charge jusqu' ce que
son fils soit en ge. Ce fils est reu en survivance, et je pense
qu'il la laissera exercer  son pre tant qu'il voudra. On l'appelle
_le prsident de Mesme_; il y a un dicton au Palais: _De Mesme
toujours de Mesme_. Quand il parloit d'un conseiller qu'il estimoit:
C'est, disoit-il, un grand snateur. Il railloit M. d'Irval, son
cadet, comme un colier, et M. d'Avaux comme un avocat. Il avoit cent
mille livres de rente en fonds de terre. La confiscation de Bussy,
frre de sa premire femme, tu par Bouteville, lui a valu quarante
mille livres de rente. La veuve, qui est de Foss, et qui a
inclination pour l'pe, a donn sa fille en _catimini_  La Vivonne,
fils de Mortemart.

  [377] Il appeloit sa femme Demoiselle. Le prsident de Thou,
  l'historien, appeloit la sienne _Domine_. Blondel, le ministre,
  appeloit la sienne _ma Gaine_. Les mdisants disoient que c'toit
  une coutelire.

     (T.)




BAZINIRE,

SES DEUX FILS ET SES DEUX FILLES.


Feu La Bazinire, trsorier de l'pargne, se nommoit Mass Bertrand;
il toit fils d'un paysan d'Anjou, et,  son avnement  Paris, il fut
laquais chez le prsident Gayan[378]: c'toit mme un fort sot garon;
mais il falloit qu'il ft n aux finances. Aprs il fut clerc chez un
procureur, ensuite commis, et insensiblement il parvint  tre
trsorier de l'pargne. Cela ne seroit que louable s'il en et bien
us; mais c'toit le plus rustre et le plus avare de tous les hommes.
Une fois, comme il parloit d'affaires  un homme, il le quitte sans
dire gare, et s'en va gourmer un garon couvreur, en lui disant: Tu
as tes poches toutes pleines de mon plomb. Il se trouva que c'toit
une bribe de pain que ce pauvre diable avoit dans sa poche. On disoit
que c'toit l'homme de France le mieux servi, et qu'il ne changeoit
jamais de valets; c'est qu'il ne les payoit point, et qu'ils y
demeuraient en attendant que l'humeur librale prt  leur matre. Son
portier fut contraint, pour tre pay, de lui proposer de faire faire
une boutique d'une porte cochre inutile qu'il avoit chez lui, et la
fit louer  un frre vitrier qu'il avoit; ainsi il recevoit les loyers
au lieu de ses gages.

  [378] Pierre Gayan, prsident des enqutes, le 21 juin 1614. (T.)

Sa femme, qui vit encore, n'est pas plus magnifique. Quand il fait
vilain temps les vendredis, elle fait enchrir son beurre de
Clichy-la-Garenne d'un sou par livre, en disant: Il n'en sera gure
venu aujourd'hui au march. Il en eut deux fils et deux filles: ses
fils n'toient pas mal faits. L'an, qui est aujourd'hui trsorier de
l'pargne, toit assez agrable, et peut-tre, s'il et t bien
lev, en et-on fait quelque chose; mais le pre, qui est mort riche
de quatre millions, ne voulut jamais faire la dpense d'un gouverneur,
ni envoyer voyager ce jeune garon; au contraire, regardant  ce qui
lui coteroit le moins et se trouvant en anne durant le sige
d'Arras, il envoya son fils  Amiens, avec titre de commis de
l'pargne, mais qui avoit un homme sous lui qui faisoit tout. Ce jeune
fou se fit faire des armes qu'il porta  la cour, et rompit tant de
fois la tte  M. de Noyers de le faire mettre dans l'escadron de M.
le Grand, quand on mena le convoi dans les lignes, qu'il y fit mettre,
et le lui recommanda. On n'toit pas  mi-chemin, et le grand-matre,
qui venoit au-devant du convoi, n'avoit point encore paru, quand il
prit une si grande pouvante  cet colier dguis, que sans avoir vu
ni ennemis ni autres gens que ceux avec qui il toit, il passa sur le
corps  toute l'arme, et galopa jusqu' Amiens, o il s'alla cacher
dans un grenier au foin, et aprs dit que son cheval l'avoit emport.
Sur cela on fit un vaudeville que voici:

     Je suis Bazinire farouche[379],
     Qui ne puis par monts ni par vaux
     Retenir mes vites chevaux,
     Tant ils sont forts en bouche.
     Je rgne[380] cach dans du foin;
     Mais au convoi je n'y vais point.

  [379] Il a l'air hagard. (T.)

  [380] L'Harmonie,  son rcit au Ballet du mariage du duc
  d'Enghien, disoit:

     _Je rgne_, etc. (T.)

Le cardinal, pour se divertir, fit pour cela la dclaration que voici:

A tous ceux, etc.--Avons dclar et dclarons le cheval du sieur de
La Bazinire atteint et convaincu du crime de fort-en-bouche, etc.;
et, quant audit sieur de La Bazinire, nous le remettons et
rtablissons en sa pristine fame et renomme, et lui permettons
d'aspirer aux charges et dignits auxquelles la grandeur de son
courage et sa naissance le peuvent faire prtendre. Fait  Amiens,
etc. Bazinire devint malade de la peur qu'il avoit eue, et on le
ramena dans un brancard  Paris. Le jeune Guenaut, mdecin, qui le
conduisoit, rencontra de jeunes gens qui alloient  la cour; il leur
dit qu'il accompagnoit un bless. Et qui?--Bazinire. Ils se mirent
 rire. L'hiver suivant, un frre de madame de Champr l'ayant raill,
Bazinire l'attendit au passage et le fit attaquer par quatre hommes
de chez son pre, et lui cependant se tenoit les bras croiss. Mes
frres et moi, car c'toit auprs du logis, allmes au secours de ce
garon qui,  la foire, donna aprs sur les oreilles  Bazinire. Le
lendemain de cet assassinat une dame du quartier, chez qui il alla,
lui dit en riant: Vraiment, monsieur, je ne vous conois point, vous
qui avez tant de sujet d'aimer la vie, vous exposer sans cesse comme
cela. Bazinire, le printemps venu, fit un voyage au Maine, o il
devint amoureux de madame de Pez, fille de madame de Lansac et soeur
de madame de Toussy. Cette dame n'toit plus jeune, et vivoit dans un
abandonnement effroyable. Il demeura quelque temps avec elle; mais 
la fin il lui arriva une aventure qui le fit revenir  Paris. Le
matre-d'htel, qui, peut-tre, servoit aussi d'autre chose  la dame,
las de ce petit bourgeois qui faisoit fort l'entendu, un soir se mit
en embuscade en un endroit o il falloit qu'il passt pour aller
coucher avec madame, il toit minuit; il n'y avoit point de lumire;
de sorte que ce galant homme, faisant semblant que c'toit un laquais,
et lui disant: Petit fripon, que ne vous allez vous coucher, au lieu
de faire ici du bruit  madame? donna maint horion  notre badaud de
Paris. Durant cette amourette, le pre fut assez impertinent pour se
plaindre que madame de Pez dbauchoit son fils; notez qu'elle toit
parente du cardinal de Richelieu. Enfin le bonhomme mourut.

En ce temps la Chmerault, aprs la mort du cardinal, toit revenue 
Paris. On l'appeloit, comme j'ai dit ailleurs, _la Belle Gueuse_, et
on disoit qu'elle n'avoit pour tout bien qu'un ne de Mirebalais[381].
Elle avoit fait reprsenter  la Reine qu'elle ne pouvoit faire
fortune que par sa beaut, et que ces occasions se rencontreroient
bien plutt  Paris qu' la province. La Reine y consentit donc; mais
elle ne voulut point que cette fille, qui avoit t un temps
l'espionne du cardinal, et qui aprs s'toit mise du parti de M. le
Grand, allt au Louvre. Benserade la fut voir. Elle lui conta sa
misre. Il lui dit en riant: Il faut que je vous amne un pouseur.
Quelques jours aprs il y mena Bazinire. A quelque temps de l la
belle lui dit: Vous avez peut-tre dit plus vrai que vous ne pensez;
je pense que Bazinire m'pousera. Bazinire effectivement en toit
pris; mais comme il vouloit par ce mariage avoir entre  la cour, il
souhaitoit qu'auparavant sa matresse ft sa paix avec la Reine. Les
parents de la fille firent si bien que la Reine lui permit de se
trouver au cercle, mais non pas de lui faire la rvrence. Aprs cela
Bazinire l'pousa sans le consentement de sa mre, qui fit
terriblement la mchante. La belle-fille, qui toit adroite et fourbe,
se vtit simplement et se tint chez elle, faisant la mlancolique.
Elle envoya un jour la nourrice de son mari trouver madame de La
Bazinire. Cette nourrice, bien instruite, ne joua pas mal son
personnage; elle applaudit d'abord  cette mre irrite, puis
insensiblement elle lui dit: Madame, si vous saviez en quel tat est
cette jeune femme, vous ne seriez peut-tre pas si en colre contre
elle; elle n'a point de joie d'tre si avantageusement marie,
puisqu'elle n'est point aux bonnes grces d'une personne qu'elle
estime tant; elle est quasi comme si elle portoit le deuil, et quand
on lui dit que ce n'est pas l'habit d'une nouvelle marie, elle rpond
que cet habit convient  la tristesse qu'elle a dans l'me. Au reste,
madame, c'est bien la plus belle amiti que celle qui est entre eux
que vous sauriez vous imaginer, et je ne m'en tonne point; car c'est
bien la plus belle crature qu'on puisse voir de deux yeux. Bref,
cette femme sut si bien dire, qu'elle fit pleurer la mre, et la fit
rsoudre  voir son fils; et ensuite tout fut accommod, et ils
vinrent loger avec elle.

  [381] Ils valent beaucoup de revenu. (T.)--Le Mirebalais est une
  petite contre de France situe en Poitou, et dont Mirebeau est
  la capitale.

Cette femme, qui avoit tant d'obligation  son mari, ne laissa pas, au
bout d'un an et demi, de le mettre de la confrrie, et cela par
intrt. D'mery, pour changer, voulut tter d'une maigre, et laissant
Marion, en conta  madame de La Bazinire. Par son moyen, elle obtint
de la Reine la permission de la voir. Ce petit fat,  table chez
d'mery, contoit les obligations qu'il lui avoit, que c'toit son
protecteur, etc. Tout le monde rougissoit pour lui. On en fit ce
couplet:

     D'Emery n'a jamais fait
     Un cocu plus satisfait
     Que le petit Bazinire,
     Lere la, lere lanlre.

Je ne sais si d'mery et lui avoient _bign_[382], mais notre
trsorier fit alors quelques galanteries avec Marion. Un jour il avoit
fait prparer la collation en quelque maison autour de Paris, et dj
il toit parti en carrosse avec elle pour y aller, quand le duc de
Brissac, qui alors toit le patron de la demoiselle, ne la trouvant
point chez elle, apprit o elle toit alle. Il court aprs et les
attrape. D'abord il crie: Laquais! un bton. Mademoiselle, o
allez-vous? Monsieur, changez de place, dit-il  La Bazinire, je me
veux mettre auprs d'elle. Ils font collation; au retour, il la fait
monter dans son carrosse, et sur ce que Bazinire disoit qu'il en
auroit la raison, il le fit environner de laquais qui le menacrent du
bton. Le chevalier de Chmerault, aujourd'hui Chmerault, qui est
gendre de Tabouret, car d'mery lui fit donner la fille de ce
partisan, fit appeler le duc de Brissac; mais ils furent accommods.
Roquelaure se moqua des faons qu'avoit faites Brissac pour embrasser
un gentilhomme, car en ce temps-l ils toient encore infatus de
Cocceius Nerva. Brissac l'envoie appeler par L'Aigle; Roquelaure
s'excusa sur la fivre-quarte qu'il avoit depuis quelques mois.
L'Aigle lui rpondit que puisque, malgr sa fivre, il jouoit, faisoit
sa cour et soupoit en ville, on auroit sujet de prendre cela pour une
mchante chappatoire. Bien, dit Roquelaure, ne dites point que je
vous ai dit cela; ds que je me porterai tant soit peu mieux, car je
n'ai point de force, je vous ferai savoir de mes nouvelles. En effet,
au bout de dix jours il envoya un brave nomm Champfleury[383] dire 
L'Aigle qu'il se battroit devant les Feuillants. L'Aigle dit qu'on
seroit trop tt spar; qu'il valoit mieux aller au Cours. Comme ils y
alloient, ils furent arrts. On disoit que madame de Mirepoix, soeur
de Roquelaure, en avoit averti. Ce furent des gentilshommes de M. le
Prince qui les arrtrent: ne les ayant pas trouvs au Cours, ils s'en
retournoient quand ils virent passer un carrosse qui avoit les rideaux
tirs; le vent fit lever un des rideaux tirs, et on aperut des
chaussons de jeu de paume: cela leur donna du soupon; ils tirrent
les rideaux et trouvrent ce qu'ils cherchoient. Ils devoient se
battre  l'pe et au poignard. Le marquis toit faible, et craignoit
qu'on ne passt sur lui. Champfleury dit  L'Aigle: Pour nous, nous
nous battrons  l'pe seule. L'Aigle rpondit: Pour moi, je
rougirais de me battre autrement que ceux que je sers. Ce M. de
Brissac toit si jaloux de Marion, qu'il avoit lou une maison tout
contre la sienne pour l'pier mieux.

  [382] Ce mot parot tre pris ici dans le sens de _troqu_. En
  Bretagne, bigner se dit pour changer, troquer, en style
  populaire.

  [383] Aujourd'hui capitaine aux gardes. Il a t capitaine des
  gardes du Mazarin. (T.)

Pour revenir  madame de La Bazinire, elle eut envie de la maison de
Monnerot,  Svres. D'mery dit  cet homme qu'il lui apportt une
dclaration. Il y va. M. d'mery ne vous a-t-il dit que cela? lui
dit-elle.--Non, madame. Elle croyoit qu'il la lui achteroit, et que
ce seroit un contrat et non une dclaration qu'il lui enverroit.

Il y a environ un an qu'il arriva  madame de La Bazinire une chose
un peu fcheuse: Une fille, qui lui servoit de demoiselle, tant mal
satisfaite, lui vola une cassette o il y avoit des lettres de M. de
Metz, de M. d'mery et de M. de Beaufort: pour les rendre elle
demandoit deux mille cus. On parle  elle; on lui donne rendez-vous 
Bonneuil, maison de Chabenas[384], commis et maquereau de d'mery.
Elle n'y vouloit point aller; enfin, on la persuada. Elle y va; mais
elle n'y porte que les lettres qui ne disoient rien: on la vole sur le
chemin; et avec ses lettres on lui prend de l'argent pour faire
croire que 'avoit t des voleurs. Elle en reconnut un qui toit
procureur-fiscal du faubourg Saint-Germain, nomm Plessis; c'toit le
factotum de Chabenas: elle obtint prise de corps cantre lui. Je pense
que tout s'accommoda pour quelque argent.

  [384] Ce bent met des plumes quand il va  sa terre; il n'a pu
  tre reu conseiller. (T)

Bazinire fit mettre des couronnes  son carrosse, du temps qu'elles
toient moins communes qu'elles ne sont; ce fut en se mariant. Depuis,
quelqu'un, en parlant de la multitude des manteaux de ducs qu'on
voyoit, dit devant Mademoiselle: Je ne dsespre pas que Bazinire
n'en mette un.--Non, dit-elle, il ne mettra qu'une mandille.




COURCELLES, CADET DE BAZINIRE.


Le cadet de Bazinire, nomm Courcelles, toit fort tourdi, et
faisoit la plus folle dpense du monde: il achetoit  crdit des
chevaux et des chiens  de grands seigneurs, et les revendoit  vil
prix aprs pour avoir de l'argent. De cette faon ou autrement il
devoit quelque somme au marquis de Pienne, aujourd'hui gouverneur de
Pignerol. Courcelles se moqua de lui au lieu de le satisfaire.
L'autre, l'ayant trouv un jour au Cours tout seul, l'appela.
Courcelles, en jeune homme, va dans son carrosse; Pienne, qui toit
accompagn, fit toucher  toute bride, sans faire autre bruit, et le
mne au logis d'un de ses amis. En entrant il cria, pour lui faire
peur: , , des trivires. Ce garon fut si outr de ce mot
d'trivires, que, seul, comme il toit, et sans armes, il se jette au
cou de Pienne pour l'trangler. On l'emmena dans une chambre en le
menaant toujours. Cela lui mut tellement la bile qu'encore qu'on
l'et bientt relch sans lui avoir donn le moindre coup, et rien
fait de pis que le menacer, il en mourut pourtant au bout de trois
jours. Il y a apparence qu'il avoit plus de coeur que son an. La
mre voulut poursuivre; mais on l'apaisa. Ce fut aprs le mariage de
son frre que cette aventure arriva.




MADAME DE SERRAN.


La fille ane de La Bazinire, qui n'toit nullement jolie, avoit t
accorde, du vivant du cardinal de Richelieu,  Plessis-Chivray[385],
frre de la marchale de Gramont: on attendoit qu'elle et douze ans
pour la marier. Le cardinal mort, la mre, en donnant soixante mille
livres au cavalier, demeura en libert de marier sa fille  qui il lui
plairoit. Bautru, qui, avec cinq cent mille cus de bien, ne cherchoit
encore que de grands partis, ayant manqu mademoiselle de Noailles,
maria son fils, qu'on appelle M. de Serran, avec cette fille qui
n'avoit gure que douze ans, et  qui on donna quatre cent mille
livres en mariage. La voil donc chez son mari. Bautru, qui est homme
d'esprit, lui souffrit bien de petites choses; mais il eut tort de lui
laisser mettre des couronnes, et de lui donner un cuyer qui avoit
l'pe au ct. Il y eut bientt noise entre lui et madame de La
Bazinire, car l'anne de feu son mari tant venue, on ne voulut pas
laisser exercer la charge  son fils qui toit trop jeune. Bautru s'y
opposa, craignant que cela ne prjudicit  sa belle-fille. Cependant
la mre ayant rpondu, Bazinire exeroit; la jeune Bazinire en
vouloit  la mort  Bautru, et mit dans la tte de cette jeune femme
que son mari, qui  la vrit n'est qu'un sot, toit indigne d'elle;
que sa soeur pouseroit un duc et pair, et que c'toit une chose bien
cruelle de n'tre la femme que d'un homme de robe, quand on pouvoit
avoir le tabouret chez la Reine. Cela alla si avant que, comme elle
n'avoit point eu encore d'enfants, on lui parloit de se faire
dmarier. Bautru, voyant cela, feint une promenade  Issy, o l'on fit
trouver encore quatre chevaux. Serran, qui y toit avec sa femme, dit:
Allons pour cinq ou six jours aux champs chez nos amis. Ainsi, on la
mena en Anjou,  Serran, o on ne la traita pas le mieux du monde. Une
fois qu'elle disoit: Mais que craint-on? je ne vois pas un homme.--Il
y a des valets, dit ce Serran.--Cela est bon pour votre mre, lui
rpondit-elle. Avant cela, elle lui avoit dit des choses fort
offensantes. J'ai, lui dit-elle, autant d'aversion pour votre
personne que pour votre soutane. Un jour que le Pre Des Mares
prchoit  Sainte-Eustache sur les devoirs qu'un mari et une femme se
doivent l'un  l'autre, il dit qu'une femme devoit aimer son mari de
quelque faon qu'il pt tre. Elle prit cela pour elle, et dit assez
haut: Vraiment, il est ais  voir que M. Bautru a du crdit dans la
paroisse; il y fait prcher en faveur de monsieur son fils. Cependant
Serran toit mieux fait qu'elle.

  [385] Plessis-Chivray fut depuis tu en duel par le marquis de
  Coeuvre; c'est un des plus beaux combats de la rgence. Il n'y
  eut point de raillerie. Ils toient seuls et avec de petites
  pes. On fut tonn qu'ayant le coup qu'il avoit il et pu avoir
  encore deux heures pour songer  sa conscience: on attribua cela
  au scapulaire de la Vierge qu'il portoit, et depuis bien des
  jeunes gens en portent. Coeuvre fut aussi fort bless; mais il
  eut l'avantage. (T.)

En Anjou, madame de Bautru, qui depuis ce mariage avoit eu permission
d'aller  Serran, toit son garde-corps. On fut contraint d'empcher
qu'elle ne ret des lettres, car sa mre et sa belle-soeur lui
crivoient le diable de Bautru et de son fils. En ce temps-l un
honnte homme tant venu de ce pays-l,  la prire de madame de
Serran, alla voir madame de La Bazinire. Ds qu'elle le vit, elle lui
cria: Ah! monsieur, ma fille est-elle encore en vie?

Madame Bautru, car je ne crois pas que Serran ait eu assez d'esprit
pour cela, afin de se venger de ce que cette petite femme avoit dit
que l'emploi d'intendant de justice en Anjou, qu'avoit Serran, toit
un emploi  faire pendre les gens, et aussi de ce qu'elle avoit trait
avec mpris les parents de son mari, s'avisa un jour de convier 
dner tous les parents de feu M. de La Bazinire, dont les plus hups
toient des notaires de village ou des fermiers, et, la prenant par la
main, elle les lui fit tous saluer en lui disant de quel degr chacun
d'eux toit parent de feu son pre; puis, la fit dner, avec eux.
Comme elle toit encore en Anjou, sa cadette fut enleve. La mre,
pour se consoler, voulut voir sa fille qui toit grosse; elle
craignoit aussi qu'elle ne ft pas bien accouche  la province.
Bautru n'y vouloit point entendre. Enfin, on fit dire  la bonne femme
par un tiers qu'il falloit bourse dlier. Elle donna cent mille
livres, et on la fit venir en chaise. Arrive  Paris, le beau-pre
fit ce qu'il put pour la gagner, mais en vain. Elle hassoit son mari
mortellement; c'toit une tourdie et lui un bent qui vouloit railler
et faire l'esprit fort comme son pre; mais cela lui russit si mal
que cela fait piti. Il fait toutes choses  contre-temps; il prend
tout de travers[386]; on lui fait les cornes en jouant avec lui. Sa
femme disoit: Quand je serai veuve, je ferai ceci et cela; car je
suis assure que M. de Serran mourra jeune. Elle s'est trompe elle,
car elle est morte  vingt-deux ans, et a laiss deux enfants, je
crois,  ce mari qu'elle devoit enterrer.

  [386] Serran a pass pour un ennuyeux homme,  cause qu'il
  vouloit faire comme son pre, et cela ne lui russissoit pas.
  Depuis il s'est corrig; il ne cherche plus  dire de bons mots,
  et c'est un homme peu naturel  la vrit, mais qui passent
  partout. Un jour que sa femme et lui se battoient, Bautru, qu'on
  vint qurir pour mettre le hol, les regarda faire, et dit: _Quod
  Deus junxit, homo non separet_; puis s'en alla. Il trouvoit
  peut-tre  propos que la petite femme ft mortifie.

     (T.)




MADAME DE BARBEZIRE.


La cadette Bazinire toit jolie; elle n'avoit gure qu'onze ans quand
elle fut enleve par un frre de madame de La Bazinire la jeune,
qu'on appeloit Barbezire; c'est le nom de la maison, qui est une
bonne maison de Poitou. Ce garon, qui toit bien fait, avoit toute
libert chez madame de La Bazinire la mre, jusque-l qu'tant
malade, elle le reut dans son logis. On ne sait pas bien si sa soeur
toit du complot, car il ne l'a pas dit. Lopez[387] pourtant avertit
la mre qu'on vouloit enlever sa fille, et qu'elle seroit mieux dans
un couvent. Elle rpondit que Barbezire l'empcheroit. Madame
d'Hautefort, alors en faveur, l'avoit fait demander par la Reine pour
Montignre son frre; mais la bonne femme avoit toujours tenu bon.
Elle toit amoureuse,  ce qu'a dit Barbezire, du chevalier de
Chmerault et non de lui, comme on l'a cru; sans cela il n'et jamais
song  la fille, et se ft content de la mre. Quoi qu'il en soit,
un jour que la mre et la fille,  sa prire, allrent avec lui pour
prendre l'air  Clichy,  une lieue de Paris, au retour, des gens 
cheval jetrent le cocher en bas, en mirent un autre en sa place, et
laissrent madame de La Bazinire dans un bl. M. de Mauroy, intendant
des finances, en revenant de Saint-Ouen, la trouva et la ramena 
Paris. Il n'y avoit personne qui ft en tat de les suivre. Madame de
La Bazinire avoit bien men son sommelier  cheval; mais Barbezire,
le voyant assez bien mont, l'avoit renvoy d'assez bonne heure 
Paris, sous prtexte qu'il avoit oubli de commander un remde qu'on
lui avoit ordonn pour ce soir-l. Le sommelier rencontra les
enleveurs, et pensa retourner pour en avertir, car il les prenait pour
des voleurs; cependant il suivit son chemin. On avoit dit  madame La
Bazinire qu'il y avoit des voleurs, qu'on les avoit vus. Elle ne
vouloit pas retourner; mais Barbezire lui dit: H! madame, que
craignez-vous? Je connois tous ces messieurs-l; ce sont tous
officiers de l'arme. La belle-mre, au dsespoir de sa belle-fille,
dit qu'elle n'avoit rompu le mariage de Toulangeon que pour cela; et
que son fils n'toit all en Poitou, pour voir, disoit-il, les
parents de sa femme, qu'afin de n'tre pas ici quand on feroit le
coup. Bazinire, de retour, inventa de nouveaux serments pour jurer
qu'il n'en savoit rien. On disoit que d'mery ayant voulu apaiser la
bonne femme, elle lui dit en colre: Vous ne venez cans que pour
dbaucher ma belle-fille. Le chevalier de Marans, qui avoit lou des
chevaux et plac des relais pour Barbezire, fut arrt; mais M. le
Prince le tira de prison d'autorit. Barbezire avoit un vaisseau
prt; il passe en Hollande, et se met  Culembourg en la protection du
seigneur du lieu, qui est le comte de Waldeck; c'est une souverainet.
La mre a fait ce qu'elle a pu pour gagner le comte, mais en vain. On
sut que la pauvre enfant avoit fort pleur, et qu'elle pleuroit encore
long-temps aprs quand son mari n'y toit pas. Il se jeta dans le
parti de M. le Prince, et elle mourut de la petite-vrole  Stenay.
Madame de Longueville crivit  madame de La Bazinire, la mre, en
faveur d'un fils qu'elle a laiss. Elle toit aussi fire qu'une
autre, toute misrable qu'elle toit, et elle disoit: Il est vrai
qu'il faut que j'aime bien M. de Barbezire, de l'avoir ainsi prfr
 tant de bons partis. Barbezire cajola ensuite une fille[388] de
madame de Longueville, nomme La Chtre, et dont il eut un enfant;
elle est  Loudun en religion; elle disoit qu'elle avoit une promesse
de mariage. Depuis, se fiant  l'amnistie, il vint  Paris (1650).
Madame de La Bazinire, qui l'avoit fait rouer en effigie, le fit
mettre au Fort-l'vque; mais le prince de Conti, alors en crdit par
son mariage, l'en tira. Nous verrons dans les Mmoires de la Rgence
comme il eut le cou coup en 1657 pour un enlvement d'une autre
nature.

  [387] On a vu plus haut un article sur Lopez.

  [388] Cette fille accoucha assez scandaleusement; et comme elle
  disoit: Que je suis malheureuse! Tourney, sa compagne, pour la
  consoler, lui disoit: Ma chre, pourquoi s'affliger tant? il n'y
  en a pas une de nous  qui il n'en pende autant. (T.)




LA COMTESSE DE VERTUS.


La comtesse de Vertus est fille du marquis de La Varenne-Fouquet,
celui de qui madame de Bar disoit: Il a plus gagn  porter les
poulets du Roi mon frre, qu' larder ceux de sa cuisine; car il
avoit, dit-on, t cuyer de cuisine. Henri IV lui fit du bien; il
l'avoit bien servi en ses amours. Cet homme avoit mis sur la porte de
sa maison, en Anjou, la statue de Henri IV, et au bas: _Il m'a donn
l'honneur et les biens_. Elle pousa le comte de Vertus, qui est venu
d'un frre btard de la reine Anne de Bretagne; 'a t une fort belle
femme[389].

  [389] Ce comte toit accord avec une fille de Retz: le Roi lui
  proposa d'pouser la fille de La Varenne avec soixante-dix mille
  cus. Il crut faire sa fortune; mais ds qu'il l'eut vue, il s'en
  prit d'une telle force qu'il l'pousa deux jours aprs, et
  aussitt, de peur du Roi, il l'emmena en Bretagne. Henri IV fut
  tu bientt aprs. A soixante-dix ans, la comtesse de Vertus
  apprenoit  danser, et dansoit la _figure_. (T.)

Jouant sur le quatrain de Pibrac, on disoit d'elle:

     Qui te pourroit, _Vertus_, voir toute nue[390].

Il y a des gens qui l'y ont vue. Son mari fit assassiner vilainement
un de ses galants qu'il avoit fait venir par une lettre suppose. J'ai
parl ailleurs de Bautru-Cherelles; il a t aussi de ses favoris. Il
lui crivit une fois, autant pour la traiter de coquette que pour la
cajoler, que sa maison toit le palais d'Atlant[391]; que chacun y
trouvoit sa matresse. Son mari mourut, il y a prs de dix-huit ans;
depuis elle a toujours port un bandeau de veuve,  cause qu' son gr
cette coiffure lui sioit bien; et avec cela elle a long-temps port
des habits comme une jeune personne, car elle a t long-temps belle.
Elle a de l'esprit; mais 'a toujours t un esprit drgl; elle se
mloit de faire de belles lettres. Ce qu'il y a de meilleur, c'est des
choses qu'elle tire des lettres qu'elle a de Bautru, car on y
remarquoit son air. Une fois elle crivoit  sa fille de Vertus, sur
je ne sais quelle froideur qui toit entre elles, que _la grande Ourse
et la petite Ourse n'toient pas si geles qu'elle_.

  [390] C'est le vingt-septime quatrain de Pibrac.

     Qui te pourroit, vertu, voir toute nue,
     O qu'ardemment de toi seroit pris:
     Puisqu'en tout temps les plus rares esprits
     T'ont fait l'amour au travers d'une nue.

  [391] Allusion au gant Atlante qui enlevoit les dames et les
  renfermoit dans son chteau magique. (_Orlando Furioso_, ch. 4.)

Elle n'a su compatir avec personne, et c'est la plus avare et la plus
bizarre personne qui vive. Pour tout train, quelquefois elle n'a eu
qu'un cocher, et ce cocher la peignoit aussi bien que ses chevaux.
Quand elle voyageoit, elle couchoit aux faubourgs des villes de peur
de trop dpenser dans les bonnes htelleries. Elle dit un jour une
assez plaisante chose. Sa fille de Vertus toit alle, aprs la mort
de madame la comtesse[392], demeurer chez madame de Rohan la mre. A
quoi songe, dit-elle, ma fille de Vertus de se retirer chez madame de
Rohan? puisqu'elle me quitte, elle devoit aller ailleurs. Cette
mademoiselle de Vertus a du mrite; elle sait le latin; elle n'est pas
si belle que sa soeur. Madame la comtesse fut si ingrate que de ne lui
rien donner. Elle crit fort raisonnablement; mais l'affaire de M. de
La Rochefoucauld l'a fort dcrie. C'est la plus belle aprs madame de
Montbazon, car elle a encore trois soeurs, dont l'une nomme
mademoiselle de Chantoc, qui n'est pas la plus belle, voulant
demeurer  Paris, o elle n'a ni mre, ni soeur, ni belle-soeur, se
retira chez la Petite-Mre Hospitalire: l, pour voir du monde, elle
recevoit les gens dans la salle des malades; et on voyoit cette fille
toute couverte d'or dans un lieu o un malade rend un lavement,
l'autre change de linge; l'un tousse, l'autre crache; celui-ci crie,
et celle-l se confesse.

  [392] La comtesse de Soissons.

Le dernier vque d'Angers tant malade de la maladie dont il mourut,
madame de Vertus envoya un gentilhomme pour savoir de lui-mme comment
il se portoit. Il se trouva oblig de cette civilit, et se mit sur
les louanges de la dame jusqu' faire un loge en forme. Enfin le
gentilhomme, ennuy de cela, lui dit: Monsieur, que dirai-je  madame
de votre sant?--Monsieur, rpondit-il, dites-lui que je rve.

Cette vieille folle,  l'ge de soixante-treize ans, a pous un jeune
garon appel le chevalier de La Porte, disant pour ses raisons que
c'et t dommage de laisser mourir d'amour un pauvre garon qui,
apparemment, a encore long-temps  vivre. Lui l'a pouse  cause
qu'il avoit t condamn  donner vingt-deux mille livres  une fille
qui lui avoit fait un procs pour le faire condamner  l'pouser, et
il n'avoit pas un sou pour payer cette dette-l ni les autres. Mais le
pauvre chevalier ne fut pas assez fin en cette rencontre, car
quoiqu'il tnt le mariage secret, M. d'Avaugour, M. de Goetlo et les
filles en eurent avis: c'toit  Paris o ils taient tous en procs
avec elle, parce qu'elle changeoit tout son bien de nature. Ils
obtinrent une permission du lieutenant-civil de sceller chez le
chevalier aussi bien que chez la mre.

Aux grandes affaires on passe souvent par-dessus les formes; l'ge et
la conduite de cette femme la rendoient ridicule. Un commissaire se
met dans un grenier d'une maison vis--vis de celle du chevalier, d'o
il voyoit ce qu'on y porta et remua durant deux jours; aprs il
demanda main-forte et alla mettre son scell. Le chevalier prsenta
requte. Sa requte fut reue; mais ordonn qu'on feroit description
des coffres, et qu'ils seroient mis en dpt. Le grand-matre y vint
avec deux cents chevaux, mais le commissaire avoit dj fait son
devoir. Elle court fortune d'tre interdite et le chevalier de n'avoir
rien gagn qu'une vieille femme. Il fut mal conseill, car il faut
tout prvoir en tel cas; il n'avoit qu' tout porter  l'Arsenal.

Elle voulut donner en haine de ses enfants cinquante mille cus 
madame de Montausier, la voyant en faveur. Madame de Montausier les
refusa, et lui dit: H! madame, vous avez tant de grandes filles qui
n'en ont pas trop. Elle a fait depuis de fort impertinentes donations
entre-vifs, comme vingt mille livres  Ferrand, doyen du parlement,
afin qu'il sollicitt pour elle.

Mademoiselle de Clisson, troisime soeur de madame de Montbazon, est
une personne qui n'a de dfaut que de n'avoir pas de sant. Quoique
maltraite de sa mre, elle ne voulut point assister  l'inventaire de
ses biens, et empcha qu'on ne l'enlevt et qu'on ne l'interdt; mais
elle travailla pour faire casser le mariage: ce qui fut excut. Le
frre an, qui a gagn mademoiselle de Vertus, n'a jamais pu la
gagner. Elle et ses soeurs et le comte de Goetlo plaident contre
l'an, qui ne leur veut rien donner, et les fait enrager aussi bien
qu'il fait enrager sa femme. Cette femme a de la vertu, et, par
modestie, elle ne l'a point voulu accuser d'impuissance.

Elle conte ainsi la mort du galant de sa mre. Le comte de Vertus
toit un fort bon homme, et qui ne manquoit point d'esprit. Son foible
toit sa femme; il l'aimoit passionnment, et ne croyoit pas qu'on pt
la voir sans en devenir amoureux. Un gentilhomme d'Anjou, appel
Saint-Germain La Troche, homme d'esprit et de coeur, et bien fait de
sa personne, fut aim de la comtesse. Le mari, qui avoit des espions
auprs d'elle, fut averti aussitt de l'affaire. Il estimoit
Saint-Germain, et faisoit profession d'amiti avec lui; il trouva 
propos de lui parler, lui dit qu'il l'excusoit d'tre amoureux d'une
belle femme, mais qu'il lui feroit plaisir de venir moins souvent chez
lui. Saint-Germain s'en trouva quitte  bon march. Il y venoit moins
en apparence, mais il faisoit bien des visites en cachette: c'toit 
Chantoc en Anjou. Le comte savoit tout; il n'en tmoigna pourtant
rien jusqu' ce que, durant un voyage de dix ou douze jours, le galant
et eu la hardiesse de coucher dans le chteau. Les gens dont la dame
et lui se servoient toient gagns par le mari. Ayant appris cela, il
dfendit sa maison  Saint-Germain. Cet homme, au dsespoir d'tre
priv de ses amours, crit  la belle, et la presse de consentir qu'il
la dfasse de leur tyran. Les agents gagns faisoient passer toutes
les lettres par les mains du mari qui avoit l'adresse de lever les
cachets sans qu'on s'en apert. Elle rpondit qu'elle ne s'y pouvoit
encore rsoudre. Il ritre, et lui crit qu'il mourra de chagrin si
elle ne consent  la mort de ce gros pourceau. Elle y consent. Et par
une troisime lettre, il lui mande que dans ce jour-l elle sera en
libert; que le comte va  Angers, et que sur le chemin il lui
dressera une embuscade. Le comte retient cette lettre, se garde bien
de partir; et ayant appris que Saint-Germain dnoit en passant dans le
bourg de Chantoc, il se rsolut de ne pas laisser passer l'occasion.
Il lui envoie dire qu'il fera meilleure chre au chteau qu'au
cabaret, et qu'il le prioit de venir dner avec lui. Le galant, qui ne
demandoit qu' tre introduit de nouveau dans la maison, ne se doutant
de rien, s'y en va. Il n'avoit pas alors son pe; il l'avoit te
pour dner; il oublie de la prendre. Ds qu'il fut dans la salle, le
comte lui dit: Tenez, en lui prsentant son dernier billet,
connoissez-vous cela?--Oui, rpondit Saint-Germain, et j'entends bien
ce que cela veut dire.--Il faut mourir. Les gens du comte mirent
aussitt l'pe  la main. Ce pauvre homme n'eut pour toute ressource
qu'un sige pliant. Il avoit dj reu un grand coup d'pe quand le
mari entra dans la chambre de sa femme, qui n'toit spare de la
salle que par une antichambre. Il la prend par la main, et lui dit:
Venez, ne craignez rien; je vous aime trop pour rien entreprendre
contre vous. Elle fut oblige de passer sur le corps de son amant qui
toit expir sur le seuil de la porte. Il la mena dans le chteau
d'Angers. Elle eut bien des frayeurs, comme on peut penser. Les
parents du mort, quand ils eurent vu la lettre, ne firent point de
poursuites. La comtesse avoit ou tout le bruit qu'on fit en
assassinant son favori: elle toit grosse; elle ne se blessa pourtant
point, mais la petite fille qu'elle fit, et qui ne vcut que huit ans,
toit sujette  une maladie qui venoit des transes o la mre avoit
t, car elle s'crioit: Ah! sauvez-moi; voil un homme l'pe  la
main qui me veut tuer. Et elle s'vanouissoit. Elle expira d'un de
ces vanouissements[393].

  [393] On a prtendu que Jacques Ier, roi d'Angleterre, que Marie
  Stuart portoit encore dans son sein quand David Rizzio fut
  assassin sous ses yeux, n'avoit jamais pu supporter la vue d'une
  pe nue. Ce fait est nanmoins fort contest, quoique Digby
  assure dans son _Discours sur la poudre de sympathie_ qu'il en a
  t tmoin.




MADAME DE MONTBAZON

(MARIE DE BRETAGNE).


Elle toit fille ane du comte de Vertus et de la comtesse dont nous
venons de parler. Elle toit encore fort jeune et toit en religion
quand le bon homme de Montbazon l'pousa; c'est pourquoi il l'a
toujours appele _ma religieuse_. Il en crivit une lettre  la
Reine-mre, ou plutt il la copia, car elle toit assez raisonnable
pour avoir t crite par un plus habile homme que lui[394]. La
substance toit qu'il savoit bien de quoi cela menaoit une personne
de son ge; mais qu'il esproit que le bon exemple que lui donneroit
Sa Majest la retiendroit toujours dans les bornes du devoir, etc.
Vous verrez si elle a fait mentir le proverbe _que bon chien chasse de
race_. C'toit une des plus belles personnes qu'on pt voir, et ce fut
un grand ornement  la cour; elle dfaisoit toutes les autres au bal,
et, au jugement des Polonois, au mariage de la princesse Marie,
quoiqu'elle et plus de trente-cinq ans, elle remporta encore le prix.
Mais, pour moi, je n'eusse pas t de leur avis; elle avoit le nez
grand et la bouche un peu enfonce; c'toit un colosse, et en ce
temps-l elle avoit dj un peu trop de ventre, et la moiti plus de
ttons qu'il ne faut; il est vrai qu'ils toient bien blancs et bien
durs; mais ils ne s'en cachoient que moins. Elle avoit le teint fort
blanc et les cheveux fort noirs, et une grande majest.

  [394] Une fois il dit en prsence de la feue Reine-mre et de la
  Reine: Je ne suis ni Italien, ni Espagnol; je suis homme de
  bien. Je pense mme que c'toit parlant  leur personne. (T.)

Dans la grande jeunesse o elle toit quand elle parut  la cour, elle
disoit qu'on n'toit bon  rien  trente ans, et qu'elle vouloit qu'on
la jett dans la rivire quand elle les auroit. Je vous laisse 
penser si elle manqua de galants. M. de Chevreuse, gendre de M. de
Montbazon, fut des premiers[395]. On en fit un vaudeville dont la fin
toit:

     Mais il fait cocu son beau-pre
     Et lui dpense tout son bien.
     Tout en disant ses patenotres,
     Il fait ce que lui font les autres.

  [395] Ce couplet de Neufgermain fait voir que le duc de
  Saint-Simon en a tt aussi bien que les autres (il ne ressemble
  pas mal  un ramoneur):

     Un ramoneur nomm _Simon_,
     Lequel ramone haut et _bas_,
     A bien ramon la _maison_
     De monseigneur de _Montbazon_. (T.)


M. de Montmorency chanta ce couplet  M. de Chevreuse dans la cour du
logis du Roi; je pense que c'toit  Saint-Germain. M. de Chevreuse
dit: Ah! c'est trop, et mit l'pe  la main; l'autre en fit autant.
Les gardes ne voulurent pas les traiter comme ils pouvoient  cause
de leur qualit, et on les accommoda. M. d'Orlans l'a aime, et M. le
comte (de Soissons) aussi. Il en contoit auparavant  madame la
princesse de Gumen, belle-fille de M. de Montbazon, et la rivale de
la duchesse. Elle l'obligea,  ce qu'on m'a dit toutefois, de faire
une malice  madame de Gumen; ce fut de faire semblant de remettre
ses chausses, comme il entroit du monde. Il le fit, et aprs en
demanda pardon  la belle. J'ai dit ailleurs pourquoi M. le comte
quitta madame de Montbazon. Bassompierre l'entreprit; mais il n'en put
rien avoir, je ne sais pourquoi. Hocquincourt, fils du grand prvt,
aujourd'hui marchal de France, est un de ceux dont on a le plus
parl. Lorsque les ennemis prirent Corbie, sur le bruit qui courut que
Picolomini avoit dit que s'il venoit  Paris, il vouloit madame de
Montbazon pour son butin, pour se moquer de ce franc Picoard qui
toit toujours sur les claircissements, et qui n'a pas le sens
commun, on fit un cartel de lui  Picolomini et la rponse. Il y avoit
au cartel:

Moi, M. d'Hocquincourt, gouverneur de Pronne, Montdidier et Roye,

A toi, Picolomini, lieutenant-gnral des armes de l'empereur en
Flandre, fais savoir que ne pouvant souffrir davantage les cruauts
exerces dans mes gouvernements, je dsire en tirer raison par
l'effusion de ton sang. J'ai choisi le lieu o je veux vous voir
l'pe  la main. Mon trompette vous y conduira; ne manquez de vous y
trouver, si vous tes un homme de bien, avec une brette de quatre
pieds de long pour terminer nos diffrends.

_Rponse._

Monsieur de Hocquincourt, demeurez dans votre gouvernement; je
souhaiterois pour ma satisfaction que vous vous fussiez trouv  onze
batailles et soixante-douze siges de villes comme moi, pour vous voir
en lieu o je ne fus jamais qu'avec joie, et d'o je ne revins jamais
sans avantage. Mais, dans l'tat o vous tes, je ne puis hasarder ma
rputation contre vous sans faire tort  celle de mon matre qui m'a
confi ses armes. J'ai deux cents capitaines dans mes troupes, dont
le moindre croiroit se faire tort de venir aux mains avec vous.
Toutefois, si vous persvrez dans ce dessein, il s'en trouvera
quelqu'un qui, en ma considration, ravalera son estime jusque l.
Adieu, monsieur d'Hocquincourt; faites bonne garde. Vous savez que je
ne suis pas loin de vous, et que je sais aussi bien surprendre des
places que commander des armes.

Ce M. d'Hocquincourt ayant gagn une femme-de-chambre, se mit un soir
sous le lit de la belle. Par malheur le bon homme se trouva en belle
humeur, et vint coucher avec sa femme; il avoit de petits pagneuls
qui, incontinent, sentirent le galant, et firent tant qu'il fut
contraint d'en sortir. Pour un sot il ne s'en sauva pas trop mal: Ma
foi, dit-il, monseigneur[396], je m'tois cach pour savoir si vous
tiez aussi bon compagnon qu'on dit. Quand il se mit  la cajoler, il
lui dclara, en homme de son pays, qu'il ne savoit ce que c'toit que
de faire l'amant transi, qu'il falloit conclure, ou qu'il chercheroit
fortune ailleurs. C'est comme il faut avec une femme qui a toujours
pris de l'argent ou des nippes. Roville, aprs lui, y laissa bien des
plumes, et on a dit que Bonnel Bullion, c'est--dire le dernier des
hommes, y avoit t reu pour son argent. En un vaudeville, il y
avoit:

     Cinq cents cus bourgeois font lever la chemise.

  [396] On appeloit ainsi M. de Montbazon. (T.)

Quand le duc de Weimar vint ici la premire fois, en causant avec la
Reine de la manire dont il en usoit pour le butin, il dit qu'il le
laissoit tout aux soldats et aux officiers. Mais, lui dit la Reine,
si vous preniez quelque belle dame, comme madame de Montbazon, par
exemple?--Ho! ho! madame, rpondit-il malicieusement en prononant le
B  l'allemande, ce seroit _un pon putin_ pour le gnral.

Elle fit servir un jour, sur table, dans un bassin, M. de Soubise
d'aujourd'hui, qui toit un fort bel enfant; il s'appeloit le comte de
Rochefort.

On n'osoit conclure qu'elle se fardoit; mais un jour, 
l'Htel-de-Ville, qu'il faisoit un chaud du diable, la Reine aperut
que quelque chose lui dcouloit sur le visage. On dit pourtant qu'elle
ne mettoit du blanc qu'aux jours de combat, aux grandes ftes, et
qu'elle l'toit ds qu'elle toit de retour. Ses amours et ses
intrigues avec M. de Beaufort et sa mort se trouveront dans les
Mmoires de la Rgence. J'ajouterai que quand elle se sentoit grosse,
aprs qu'elle eut eu assez d'enfants, elle couroit au grand trot en
carrosse partout Paris, et disoit: Je viens de rompre le cou  un
enfant.

Un extravagant rimeur et chanteur, qu'on appelle M. d'Enhaut, devint
amoureux d'elle, et un jour qu'on lui arrachoit une dent: Misrable
mortel que je suis, s'cria-t-il, j'ai toutes mes dents, et on va en
arracher une  cette divinit! Il part de la main et s'en alla faire
arracher seize.




M. DE MONTBAZON[397].


M. de Montbazon, Hercule de Rohan, toit un grand homme bien fait, et
qui, en sa jeunesse, avoit t fort dispos. Il avoit fait un btiment
 Rochefort ( deux lieues de Paris), le plus extravagant qui fut
jamais; c'est un chteau de cartes, tout plein de petites tourelles,
de lanternes, d'chauguettes[398] et de petites plate-formes; il n'y a
rien d'-propos que les cornes qu'on y voit partout, et qui lui
conviennent par plus d'un titre, car il toit grand veneur de France.
Quand il montroit cette maison aux gens: Voil, disoit-il, se
touchant du bout du doigt le front, voil qui l'a faite. Il y a un
portrait dans la galerie, o son pre, qui toit aveugle, lui montroit
le ciel avec le doigt avec ce demi-vers de Virgile: _Disce puer,
virtutem_; or, _ce puer_ avoit la plus grosse barbe que j'aie gure
vue; il paroissoit richement quarante-cinq ans. Comme c'toit un homme
tout simple, et qui a dit bien des sottises, on lui a attribu, et au
duc d'Usez aussi, tout ce qui se disoit mal  propos; il y a mme,
dans M. Gaulard[399], quelques-unes des navets qu'on leur donne. On
lui fait dire  M. d'Usez, en voyant mourir un cheval: Qu'est-ce que
de nous? Pour l'autre (le duc d'Usez), il est constant qu'il dit  la
Reine, qui lui demandoit quand sa femme accoucheroit: Que ce seroit
quand il plairoit  Sa Majest. Et il fut si sot que d'aller dire au
feu Roi, que la Reine et madame de Chevreuse lisoient le _Cabinet
satirique_.

  [397] Hercule de Rohan, n en 1567, mort le 16 octobre 1654.

  [398] _chauguette_, lieu couvert et lev pour placer une
  sentinelle. (_Dict. de Trvoux._) Gurite btie.

  [399] Tallemant indique ici _les Contes factieux du sieur
  Gaulard, gentilhomme de la Franche-Comt bourguignotte_, ouvrage
  singulier d'tienne Tabouret, plus connu sous le nom de _sieur
  Des Accords_. Ce Recueil fait partie de ses _Bigarrures_, dont il
  existe plusieurs ditions.

Madame, disoit-il  la Reine, laissez-moi aller trouver ma femme,
elle m'attend; et ds qu'elle entend un cheval, elle croit que c'est
moi.

A cause qu'il avoit ou qu'en parlant de saint Paul, on ajoutoit _ce
grand vaisseau d'lection_, il crut que c'toit un grand vaisseau
appel _lection_, dans lequel cet aptre voyageoit, et disoit: Je
crois que c'toit un beau navire que ce grand vaisseau d'_lection_ de
saint Paul.

Ce vieux fou de son mari,  l'ge de quatre-vingts ans, devint
amoureux d'une fille qui jouoit fort bien du luth. Elle en fit
confidence  madame de Montbazon. Le bon homme pria mademoiselle de
Clisson, soeur de sa femme, de donner  dner  la demoiselle et 
lui; mais que, comme elle n'avoit qu'une cuisinire, il lui enverroit
son cuisinier avec tout ce qu'il faudroit. Il ne lui envoya qu'un
petit lapin et lui amena onze personnes. Elle le connoissoit bien, et
ne s'toit point laiss surprendre. On coucha madame de Montbazon, et,
exprs, la demoiselle passa dans le lieu o elle toit, faisant
semblant d'aller chercher son lit; il la suivit et s'assit; puis il
lui dit; Venez me baiser.--Venez-y vous-mme. Il rpte; elle
rpond: Je vaux bien la peine qu'on me vienne chercher.--Je vous
souffletterai. Elle s'obstine. Il se mit en une telle colre qu'il
l'et jete par la fentre s'il en et eu la force. A quelques annes
de l, il s'prit de la fille de son concierge de Rochefort, et il
fallut absolument la mettre coucher avec lui; c'toit un tendron. La
voil couche: il la fait relever en lui reprochant qu'elle n'avoit
pas pri Dieu. Le marchal d'Ornano n'et pas voulu avoir affaire 
une vierge ni  une personne qui et eu nom Marie, par le respect
qu'il portoit  la vierge. On dit qu'il disoit  quelqu'un: Je ne
sais plus que faire pour gagner madame de Montbazon; si je la battois
un peu?

Jamais le bonhomme de Montbazon n'entroit au Louvre qu'il ne demandt:
Quelle heure est-il? Une fois on lui dit: Onze heures. Il se mit 
rire. M. de Candale dit: Il auroit donc bien ri si on lui et dit
qu'il toit midi.

Le feu Roi demandoit une fois: De quel ordre est ce portrait (c'toit
aux Feuillants)?--C'est de l'ordre _des Feuillants_, dit M. de
Montbazon.

Il disoit: Nous voil  l'anne qui vient.

M. de Montbazon a fait mettre sur la porte d'une curie  Rochefort,
le 25 octobre l'an 1637: J'ai fait faire cette porte-ci pour entrer
dans mon curie.

Il mourut cinq ou six ans devant sa femme.




M. D'AVAUGOUR.


C'est le frre de madame de Montbazon; pour le visage, il toit plus
beau qu'elle; mais il n'avoit point bonne mine. Il ne manque pas
d'esprit, mais il est bizarre et aime le procs; il plaide avec toutes
ses soeurs et sa mre; point de rputation du ct de la bravoure. Il
pousa, en premires noces, la fille du comte Du Lude, encore enfant;
il en fut jaloux. Elle mourut pour s'tre blesse, si je ne me trompe,
et on murmura pourtant un peu contre le mari; mais je ne le tiens
nullement coupable de sa mort. En secondes noces, il a pous
mademoiselle de Clermont d'Entragues, celle qui croyoit que Montausier
lui en vouloit et n'osoit le dire. La vanit d'avoir un manteau ducal,
car cet homme en a un, et nonobstant l'arrt du temps d'Henri IV, qui
dfend  toutes personnes de prendre le nom de Bretagne, il le prend
hautement, et ses sujets le traitent d'Altesse. Il dit qu'il n'y a que
sa mre qui n'ait point eu le tabouret. Il diroit plus vrai s'il
disoit qu'il n'y a eu que la femme du chef de la maison, qui, comme
j'ai dit, toit frre btard de la reine Anne de Bretagne qui l'ait
eu, et ce fut en considration de ce qu'elle venoit de Charles de
Blois, qui avoit disput la Duch[400].

  [400] A la maison de Montfort.

Il a eu cinq mres  la fois: madame de La Varenne, madame de Vertus,
madame Feydeau, la comtesse Du Lude et madame de Clermont.

Mademoiselle de Clermont, qui a de l'esprit, vit bientt qu'elle avoit
fait une sottise; car cet homme ne bouge de chez lui  Clisson, et, en
huit ans, elle n'est venue qu'un pauvre petit voyage  Paris; encore
fut-ce pour un procs. Cette maison a sept ponts-levis, et ce sont des
prcipices tout autour. Elle appartenoit autrefois, je pense, au
conntable de Clisson, qui la fortifia ainsi contre le duc de
Bretagne. L, cet homme s'est amus  faire une grande dpense en
serrures; pour tout le reste il est avare[401]. Je ne voudrois point
d'un mari qui ne dpenst qu'en serrures.

  [401] On dit qu'il a parquet une curie. (T.)

Il pousa, en premires noces, mademoiselle Du Lude, une des plus
belles et des plus douces personnes de ce sicle. Il en devint jaloux
sans sujet; mais, comme on l'a vu par la suite, il toit impuissant.
Sa seconde femme a dit depuis, comme on lui proposoit de l'en dlivrer
en lui faisant un procs sur l'impuissance: Qu'une honnte femme ne
se plaignoit jamais de cela. La petite-vrole tant  Clisson dans
toutes les maisons de la ville, il obligea sa femme d'y aller; elle se
trouva mal aussitt, et elle entendit qu'il disoit au mdecin: Pour
son visage, je ne m'en soucie gure; mais il ne faut pas qu'elle
meure. Elle fut assez sage pour n'en rien tmoigner; mais elle n'en
mourut pas moins. Gens qui s'y connoissent m'ont dit qu'elle toit
plus belle que madame de Roquelaure, sa cadette.

En se mariant, il vouloit qu'on s'obliget  lui donner le deuil de M.
de Clermont, qui toit dj assez vieux. Voyez le bel article. Ce fut
du temps que le Prince toit  Lrida. Arnauld envoya sur cela des
vers que voici  madame de Rambouillet:

     Prince breton, prince breton,
     Vous tes un joli poupon
     D'pouser notre demoiselle;
     Elle est si bonne, elle est si belle;
     D'or elle a plus d'un million.
     Elle en emplira votre cuelle,
         Prince breton.

     Prince breton, prince breton,
     Vous avez un bien gros menton
     Pour si blanche et blonde femelle.
     Que si jamais dans sa cervelle
     Se fourroit quelque amour fripon,
     Ma foi, vous en auriez dans l'aile,
         Prince breton.

     Prince breton, prince breton,
     Je ne le dis pas tout de bon;
     Nous avons vu mainte prunelle
     Se radoucir pour l'amour d'elle;
     Mais toujours elle disoit non:
     Et ma foi vous l'aurez pucelle,
         Prince breton.

Voiture y avoit fait une rponse qu'on a perdue.




M. ET MADAME DE GUMEN.


Le prince de Gumen est fils de M. de Montbazon, du premier lit, et
frre de madame de Chevreuse; sa femme est aussi de la maison de
Rohan, et sa parente proche. C'est encore une belle personne,
quoiqu'elle ait cinquante ans; hors qu'elle a le visage tant soit peu
trop plat, il n'y a rien  refaire; elle a les cheveux comme  vingt
ans. Je l'aurois, sans comparaison, mieux aime que madame de
Montbazon; avec cela elle a tout autrement d'esprit, et n'a jamais
fait d'emportement comme l'autre.

Le prince de Gumen a de l'esprit. J'ai ou dire  Darbe, savant
garon en thologie, que jamais homme ne lui avoit donn tant de peine
sur le purgatoire. Il dit les choses plaisamment, et c'est ce qui
tonne les gens, que le fils et la fille de M. de Montbazon aient tant
d'esprit; c'est une figure assez ridicule, et sans son ordre on le
prendroit pour un arracheur de dents. Il contoit qu' la drlerie des
ponts de C, son pre, passant sur la leve  cheval, tomba dans
l'eau. J'allai pour l'en retirer; je tirai une tte de cheval; mais,
aux bossettes, je reconnus que ce n'toit pas mon pre. Il a une
certaine vision de sentir tout ce qu'il mange, et, comme il a le nez
long[402] et la vue courte, il se barbouille fort souvent le nez, et
il lui est arriv, en mangeant d'une omelette ou d'un potage, d'en
faire aller jusque sur son chapeau[403], soit que la main lui tremble
ou qu'il songe  autre chose. Enfin, cela est si dsagrable  voir
que, pour prouver que la dvotion de sa femme toit vritable, on
disoit que si ce n'toit pas tout de bon, elle ne mangeroit pas avec
son mari. On l'a accus de poltronnerie et de sodomie; et dans une
chanson que voici il y a un couplet qui en parle:

     Lorsque ce grand capitaine[404],
     Monsieur du Montbazon,
     Conduisit par la plaine
     Le premier bataillon,
     Tout droit au bac d'Asnires;
     Mais Saintot, qui le vit,
     Lui fit tourner visire
     A la rue Bthizy[405].

     Aprs prit sa rondache,
     Le prince Gumen,
     Disant  sa bardache:
     O est mon pre all?
     Il est all en guerre
     Avec le duc d'Usez;
     Et ils s'en vont belle erre
     Par la porte Baudets[406].

     Entendant cette alarme,
     Monsieur de Marigny[407]
     Alla crier aux armes
     Au prsident Chvry,
     Disant: Mon capitaine,
     Allons tout promptement,
     Et prenons pour enseigne
     Le marquis de Royan[408].

     Ce grand foudre de guerre,
     Le comte de Bullion[409],
     toit comme un tonnerre.
     Dedans son bataillon,
     Compos de vingt-hommes
     Et de quatre tambours,
     Criant: Hlas! nous sommes
     A la fin de nos jours.

     Le comte de Noailles[410],
     Brillant comme un Phbus,
     Menoit  la bataille
     Tous les enfants perdus,
     Criant: Qui me veut suivre?
     Et le gros Saint-Brisson[411],
     Conduisoit pour tous vivres
     De l'avoine et du son.

     Monsieur de Parabelle,
     Gouverneur de Poitou,
     Qui, depuis La Rochelle,
     N'avoit point vu le loup,
     Faisoit toujours merveilles,
     Aux Croates et Hongrois
     Il coupa les oreilles,
     Comme il fit aux Anglois.

  [402] Il l'a eu cass. (T.)

  [403] On toit toujours couvert, mme  table; ces Mmoires en
  fournissent d'autres exemples.

  [404] Sur l'air: _Bibi, tout est ferlore, la duch de Milan_.
  (T.)--_Ferlore_, perde, gt, dtruit, vient du mot allemand
  _verloren_ (perdu). Le contact continuel avec les lansquenets
  allemands, qui servirent dans nos armes depuis Franois Ier
  jusqu' Henri IV, avoit introduit  cette poque, dans notre
  langue, une foule de mots drivs de l'allemand.

  [405] O est son htel. (T.)

  [406] Une porte autrefois, mais qui n'est plus porte que de nom,
  vers Saint-Gervais. (T.) O est aujourd'hui la place _Baudoyer_.

  [407] Frre de M. de Montbazon. (T.)

  [408] Deux veaux. (T.)

  [409] Introducteur des ambassadeurs. (T.)

  [410] Autre grand personnage; c'est le pre. Ce n'est pas qu'il
  ne ft brave; mais c'toit un sot homme. Il a fait de beaux
  combats, et le feu Roi avoit jet les yeux sur lui quand il
  vouloit avoir quelques braves autour de sa personne. (T.)

  [411] Sguier de Saint-Brisson, qui passoit pour peu spirituel,
  avoit un valet-de-chambre nomm Lavoine, ce qui faisoit dire que,
  ds qu'il toit lev, M. de Saint-Brisson demandoit _l'avoine_.

Voici quelques-uns de ses bons mots:

Le feu Roi lui ayant dit: Arnauld est sorti de la Bastille.--Je ne
m'en tonne point, rpondit-il, il est bien sorti de Philipsbourg, qui
est bien une meilleure place.

Quand on dit que la Reine avoit senti remuer M. le Dauphin: Il a de
qui tenir, dit-il, de donner dj des coups de pied  sa mre.

Il disoit au cardinal de La Vallette sur sa retraite devant
Gallas[412]: Il faut que cet homme soit bien incorrigible de vous
avoir suivi jusqu' Metz, aprs que vous l'avez battu tant de fois.

  [412] Gnral de l'empereur.

Une fois que M. d'Orlans lui tendit la main pour le faire descendre
du thtre: Ah!... dit-il, je suis le premier que vous en avez fait
descendre,  cause de ceux qui avoient eu le cou coup pour l'amour
de lui.

Lui et d'Avaugour se raillent toujours sur leur principaut. Il y a
trois ans qu'Avaugour prtendit entrer en carrosse au Louvre: il ne
put l'obtenir. Le prince de Gumen disoit: Ah! du moins a-t-il droit
d'y entrer par la cour des cuisines. Une fois le cocher de d'Avaugour
mit ses chevaux sous les porches de la maison de Gumen, durant un
grand soleil. Entre, entre, lui cria Gumen, ce n'est pas le
Louvre. En montrant le chevalier de Rohan, il disoit: Pour celui-l
on ne dira pas qu'il n'est pas prince. C'est qu'on trouva un billet
de madame de Gumen  M. le comte (_de Soissons_), o il y avoit: Je
vous mnage un fils; et c'est celui-l. Il a dit  son fils an que
le chevalier toit de meilleure maison que lui. La mre a tellement
gt le cadet, que cela n'a peu contribu  faire tourner la cervelle
 l'an, qui voyoit bien qu'on faisoit  l'autre tous les avantages
dont on pouvoit s'aviser.

Avaugour lui disoit: Pourquoi souffrez-vous ma soeur auprs de ma
nice de Montbazon? ma soeur n'est pas assez prude.--Voire, dit
Gumen, cela est fort bien; c'est une vieille demoiselle auprs d'une
jeune princesse. Le prince de Gumen dit que sa femme veut qu'on la
traite d'Altesse principale, comme le marquis de Rouillac d'Excellence
royale,  cause qu'il avoit t ambassadeur  la cour du roi de
Portugal. Il dit plaisamment que le prince de Tarente devroit dire le
Roi mon pre et non pas Monsieur mon pre; et que M. le Dauphin ne
diroit pas Monsieur mon pre.

Un fat de conseiller au parlement, nomm Nevelet, s'amusoit  aller
chez madame de Gumen. On parle d'aller au bois de Vincennes; il fut
assez sot pour se mettre dans le carrosse avec madame de Gumen et
les dames de sa compagnie. L, il l'entretint le plus pdantesquement
du monde, et lui disoit, entre autres belles choses, qu'il avoit eu
l'honneur d'tudier avec M. le prince de Gumen: Mais, ajouta-t-il,
madame, il toit bien plus avanc que moi. Elle, ennuye de cet
impertinent, pour s'en dfaire, laissa tomber un de ses gants; il
jette la portire  bas, et va pour le ramasser, cependant elle fait
relever la portire, et laisse l M. le magistrat, qui revint des murs
du bois de Vincennes  Paris avec sa soutane. Une fois, au sortir du
sermon de Saint-Leu il pleuvoit bien fort; il dit  des dames:
Mesdames, je suis bien fch de n'tre pas de votre quartier; je vous
ramenerois. A d'autres: Je vous irois conduire si c'toit mon
chemin. Une fois qu'il vouloit crire des douceurs  une fille
d'esprit nomme mademoiselle Boccace, il lui parloit de l'loquence de
Jean Boccace, dont elle prtendoit descendre, et lui dit que quand il
seroit aussi loquent que lui, il ne pourroit pourtant reprsenter
combien il toit passionn pour ses mrites.

A Amiens, je pense, quelques personnes parlant d'affaires d'tat, il
leur dit (il leur montroit des paysans rfugis): Taisez-vous, voil
des cratures de M. le cardinal. Et  la mort du cardinal il dit que
c'tait  M. de Dardanie  en faire le service, puisqu'il toit vque
_in partibus infidelium_.

On disoit que madame de Rohan soutenoit bien le menton  Miossens. Au
Dictionnaire de Rohan, dit le prince de Gumen, _menton_ veut dire
_mentula_.

Parlant du mariage de mademoiselle de Rohan: Vraiment, dit-il, elle a
grand tort de n'avoir pas pris le comte de Montbazon mon fils
(mademoiselle de Rohan dit qu'il toit hbt; il est devenu fou), il
a bien autant de bien que Chabot; il est aussi bon catholique que lui;
et si elle vouloit avoir un bon mari, hlas! o en trouveroit-on de
meilleurs que dans notre race?

Madame de Gumen a eu quelques galanteries. On disoit que ses amants
faisoient tous mauvaise fin; M. de Montmorency, M. le comte de
Soissons, M. de Bouterville et M. de Thou. On dit quelle s'vanouit
quand on biffa les armes de M. de Montmorency  Fontainebleau, lorsque
le feu Roi fit des chevaliers. On m'a dit qu'en sa jeunesse, ne se
trouvant pas le front assez beau, elle y mit un bandeau de taffetas
jaune ple; le blanc toit trop blanc, le noir toit trop diffrent du
reste: cela tranchoit. On voulut marier son fils avec mademoiselle
Fontenay-Mareuil, aujourd'hui madame de Gvres; quoique le pre de la
fille offrt la carte blanche, elle ne le voulut pas, de peur d'tre
grand'mre. Cependant, peu d'annes aprs elle le maria avec la fille
du second lit du marchal de Schomberg le pre. Elle a des saillies de
dvotion, puis elle revient dans le monde. Elle fit ajuster sa maison
de la Place-Royale. M. le Prince lui disoit: Mais, madame, les
Jansnistes ne sont donc point si fcheux qu'on dit, puisque tout ceci
s'ajuste avec la dvotion. Voici qui est le plus beau du monde; je
crois qu'il y a grand plaisir  prier Dieu ici. Elle souffrit le gros
d'mery dans le temps qu'il se dfit de Marion. On n'approuvoit pas
trop cela; et la comtesse de Maure dit plaisamment: C'est qu'elle
veut convertir le bon larron. Elle ne le lui pardonna qu'en une
maladie o elle crut mourir. Toute dvote qu'elle toit, quand on
disputa le tabouret  mademoiselle de Montbazon, qui est aujourd'hui
dans le monde, elle dit que pour l'intrt de sa maison elle seroit
capable de jouer du poignard. Elle a un fils, qu'on appelle le
chevalier de Rohan, qui est bien fait, qui a du coeur, mais il n'a
gure d'esprit, ou plutt il l'a drgl. Elle entend assez ses
affaires; et c'est par sa conduite que le marquisat de Marigny, que le
frre de M. de Montbazon avoit vendu  Montmort, pre de la marchale
d'Estres et de Montmort le matre des requtes, leur est revenu; il
fut dclar mal achet. Durant ce procs, comme on plaidoit, le prince
de Gumen menaa le matre des requtes, et lui montra un doigt. Je
vous en pourrois montrer deux, dit l'autre, et, en faisant cela, lui
fit les cornes.




RANGOUSE.


Rangouse est d'Agen. D'abord il fut clerc d'un procureur, et ensuite
il entra chez le marchal de Thmines, o il prit enfin la qualit de
secrtaire. Quand il se vit sans emploi, il s'avisa de faire des
lettres; mais il s'y prit d'une faon toute nouvelle, car il crivoit
des lettres pour le Roi  la Reine, pour la Reine au Roi, pour le Roi
au cardinal de Richelieu, et pour le cardinal de Richelieu au Roi; et
ainsi du reste, selon les occurrences du temps. Il y en avoit mme
pour M. le Dauphin au feu Roi, et aussi pour Monsieur  M. le
Dauphin. Aprs il en fit pour tous les princes, et il les savoit
toutes par coeur. Un jour qu'il alloit  son pays il les rcita quasi
toutes  un gentilhomme qu'il avoit trouv par les chemins. Quand ce
gentilhomme fut arriv, il dit qu'il avoit fait le voyage avec l'homme
du monde le plus curieux, et qui savoit par coeur toutes les lettres
que les plus grands de la cour s'toient crites depuis quelques
annes en . Mais, ne trouvant pas grand profit  cela, il quitta
cette sorte de lettres et n'en a plus montr que de celles qu'il a
crites en son nom  toutes les personnes de l'un et l'autre sexe qui
pouvoient lui donner quelque paraguante; il en fit un volume imprim
de ces nouveaux caractres qui imitent la lettre btarde; et, par une
subtilit digne d'un Gascon, il ne fit point mettre de chiffre aux
pages, afin que quand il prsentoit son livre  quelqu'un, ce livre
comment toujours par la lettre qui toit adresse  celui  qui il
le prsentoit; car il change les feuillets comme il veut en le faisant
relier[413]. Vous ne sauriez croire combien cela lui a valu[414]. Il y
a dix ans qu'il avoua  un de mes amis qu'il y avoit gagn quinze
mille livres qu'il employa fort bien en son pays, car je crois qu'il
a famille; depuis, il a toujours continu. Le comte de Saint-Aignan
lui donna cinquante pistoles;  la vrit, il y en a eu qui ne l'ont
pas si bien pay. M. d'Angoulme le fils se contenta de lui rendre son
livre et de lui donner une pistole[415]. Il avoit fait une lettre pour
Saint-Aunez, celui qui se retira en Espagne  cause que le cardinal de
Richelieu lui avoit t le gouvernement de Leucate[416]; Saint-Aunez
ne la prit point, ou en donna fort peu de chose[417]. Depuis,
craignant que Rangouse ne rendt ce livre public, il l'envoya prier de
considrer que cette lettre toit trop pleine de louanges, que cela
lui nuiroit sans doute, et qu'il lui feroit plaisir de ne la point
faire courir. Jsus! dit Rangouse, il a bien du souci pour rien;
croit-il qu'une lettre qui vaut au moins dix pistoles, soit  lui pour
si peu d'argent? Je la lui ai porte manuscrite, je la ferai imprimer
sous un autre nom, en changeant un ou deux endroits: il n'a que faire
de s'en mettre en peine. Il dit qu'il trouve bien mieux son compte 
porter des lettres aux commis des finances qu'aux seigneurs de la
cour. Celles qu'il fait  cette heure sont beaucoup meilleures que les
premires; car il va quelquefois prier M. Patru de les lui redresser
un peu. Dans les premires, il y en avoit une dont l'adresse toit: _A
monsieur Lesperier_ (il toit au marchal de Gramont), _mon bon ami,
qui m'as toujours assist dans mes petites ncessits_. Il en a fait
une au duc d'Usez, que je compare au sonnet de Dulot pour l'archevque
de Rouen; je veux dire que cette lettre n'et pu tre si bien faite
par un honnte homme que par ce fou. Ce fut M. le Prince qui la lui
fit faire, et il la trouva si plaisante, qu'il la retint par coeur et
lui en donna plus qu'il ne lui avoit donn pour la sienne propre. Le
bon de l'affaire, ce fut que le duc prit cela srieusement, et crut
qu'on lui faisoit beaucoup d'honneur[418]. La voici:


     MONSEIGNEUR,

Le rang que vous tenez parmi les grands de l'tat ne me permet pas de
donner leurs portraits au public sans les accompagner du vtre. Je ne
prtends pas toucher  la gnalogie de la maison de Crussol, dont
vous tirez votre origine; il faudroit faire un volume et non pas une
lettre: je dirai seulement que vous tes entre la noblesse le premier
duc et pair de France, reconnu le plus paisible et le plus modr de
tous les seigneurs. Vous n'avez jamais rien entrepris par-dessus vos
forces; votre ambition a toujours eu des bornes lgitimes; ce que
beaucoup poursuivent avec passion, vous l'obtenez avec patience; vous
tes demeur calme dans la tempte, et ne vous tes jamais oubli dans
la bonace. Si vous n'avez pas toujours eu des emplois de guerre, c'est
que Leurs Majests vous ont reconnu trop ncessaire auprs d'elles;
enfin l'histoire de votre vie est telle, qu'il ne s'en vit jamais de
semblable. Celui-l n'est pas ami de son repos qui ne met toute son
tude  vous imiter. Pour moi, monseigneur, qui prtends faire un
abrg des actions illustres, pour les laisser  la postrit, j'ai
voulu parler des vtres dans les termes de la vrit avec laquelle je
finirai.

     Votre, etc.

  [413] Les diteurs ont sous les yeux l'exemplaire que Rangouse a
  prsent  la reine Anne d'Autriche. Le titre porte: _Lettres
  hroques aux grands de l'tat, par le sieur de Rangouse,
  imprimes aux dpens de l'auteur,  Paris, de l'imprimerie des
  nouveaux caractres invents par H. Moreau_, 1645. Le volume
  commence par une ptre ddicatoire  la Reine rgente.

  [414] C'est ce qui a donn lieu  la plaisanterie qu'on trouve
  dans _l'Histoire du pote Sibus_, o on lit, au nombre des
  ouvrages attribus  cet tre fantastique: Trs-humbles actions
  de grces de la part du corps des auteurs  M. de Rangouse, de ce
  qu'ayant fait un gros tome de lettres, en se faisant donner au
  moins dix pistoles de chacun de ceux  qui elles sont adresses,
  il a trouv et enseign l'utile invention de gagner autant en un
  seul volume, qu'on avoit accoutum jusqu'ici de faire en une
  centaine. (_Recueil de pices en prose les plus agrables de ce
  temps_; Paris, Sercy, 1662, 4 vol. in-12, t. 2, p. 246.)

  [415] Le marchal de Gramont le paya encore plus mal. (_Voyez_
  plus haut l'article _Gramont_.)

  [416] Ville de Languedoc. Il y avoit un fort qui a t ras sous
  Louis XIV.

  [417] Ce Saint-Aunez est une espce de fou; cependant un de ses
  anctres, son grand-pre, je pense, mritoit bien qu'on laisst
  ce gouvernement  sa postrit, ou qu'on la rcompenst
  autrement; car ayant t amen au pied des murailles par les
  Espagnols qui l'avoient pris, afin d'obliger sa femme  rendre la
  place. Il lui cria: Laissez-moi mourir plutt, et fut pendu.
  Celui-ci est un grand faux-monnoyeur, et qui supporte certains
  corsaires; il est beau et galant, et on en conte une chose assez
  trange. Il engrossa la soeur du prince de Masserane en Pimont.
  Le prince, enrag, enferme sa soeur dans un chteau  la
  campagne. Saint-Aunez y va, et y est surpris par le prince, mais
  seul. L'amant, plus brave que lui, le saisit, et lui tenant le
  pistolet  la gorge, parle  sa soeur en sa prsence; aprs il
  s'en va et ne lche point son homme qu'il ne ft en lieu sr.
  L'autre n'osa jamais crier, ni faire la moindre rsistance. (T.)

  [418] Roquelaure dit que le duc d'Usez a grande raison de se
  plaindre de ses enfants, et que, sans eux, il auroit l'honneur
  d'tre le plus sot homme du monde. Il y a sept ou huit ans qu'il
  lui arriva une assez plaisante aventure; il toit un peu
  luxurieux, et, ayant conclu avec je ne sais quelle femme  trente
  pistoles pour une nuit (c'toit chez elle), il se couche le
  premier, et, comme il la pressoit de se coucher, elle lui dit
  qu'elle avoit oubli une petite chose; c'toit d'aller demander 
  son mari qui toit en bas s'il le trouveroit bon. On lui avoit
  dit qu'il toit aux champs. La frayeur prend au bonhomme; il se
  sauve sans avoir le loisir de remettre son cordon bleu. (T.)

Rangouse a donn le titre de _Temple de la gloire_  son dernier
volume de lettres. Une fois qu'il rencontra M. Chapelain par la
ville, il l'avoit vu quelque part, il se met  ct de lui et lui
parle avec toutes les soumissions imaginables; car un Gascon se fait
tout ce qu'il veut. En ce temps-l, un des amis de cet homme vint 
passer; il l'appelle et lui dit en s'approchant tout contre: Monsieur
Chapelain, vous voyez, au moins, je me frotte aux honntes gens. Chez
M. Pelisson on lut une pice en latin; Rangouse  tout bout de champ
faisoit des exclamations, et disoit navement: Je n'entends pas le
latin; mais je ne laisse pas de pntrer assez avant pour voir que cet
ouvrage est admirablement beau.




CATALOGNE.


Voici ce que j'ai appris de la manire de vivre des femmes de ce
pays-l. On n'y fait l'amour que par truchement, et on se sert pour
cela des meneurs des dames. Ce ne sont pas des domestiques pour
l'ordinaire, mais quelquefois un savetier qui, les ftes et les
dimanches, prend son bel habit, se met l'pe au ct, et tend le bras
 la dame; elles vont rarement ailleurs qu' l'glise. La meilleure
marque qu'on puisse avoir d'tre bien avec elles, c'est quand elles
vous envoient ces messieurs les cuyers pour savoir l'tat de votre
sant, sous prtexte qu'elles ont ou dire que vous tiez malade. Cet
homme pourtant ne vous parle qu' l'oreille, et bien souvent il dit 
vos gens qu'il vient pour vous donner avis de quelque pice curieuse
qui est  vendre, o il trouve quelque semblable chappatoire; alors
vous n'avez plus qu' chercher l'invention de vous joindre, car elles
n'en viennent point l qu'elles n'aient rsolu de ne vous rien
refuser. La plupart du temps elles sont assez malheureuses; leurs
maris ne leur laissent prendre aucun divertissement, entretiennent
presque tous des courtisanes, et, ce que j'en trouve de plus fcheux,
c'est que si  souper il y a, par exemple, une poule, ils n'en
laisseront qu'une cuisse  leur femme et porteront tout le reste chez
leur mignonne, avec qui ils iront souper et coucher; madame cependant
s'entretiendra, s'il lui plat, avec les espions que le galant homme
tient auprs d'elle, car les valets sont tous aux maris. Les
religieuses sont moins religieuses qu'elles, car s'il y a de la
galanterie, c'est dans les couvents; partout on y entre pour de
l'argent; mme ceux des Catalans, qui sont plus jaloux que les autres,
tiennent leurs concubines dans les religions, et on les nomme
_Commendadas_. Il arriva, la premire fois que l'arme de France entra
dans le port de Barcelonne; que des religieuses qui toient assez
proche du port faisoient btir et qutoient pour achever leur
btiment; elles furent donc demander la charit  quelques officiers
des galres; mais, au lieu d'argent, dont ils toient assez mal
fournis, ils leur donnent cent forats pour porter la terre et leur
servir de manoeuvres. Cependant ces officiers cajolrent les
religieuses, et firent si bien qu'elles leur permirent d'entrer dans
leur couvent dguiss en galriens: ils se mlrent parmi les forats,
et furent trouver leurs matresses. Il me semble que quand ils eussent
bien rv pour inventer un habit bien convenable  des esclaves
d'amour, ils n'eussent jamais pu mieux rencontrer.

Il y avoit en ce temps-l une dame nomme la baronne d'Alby; elle
toit de la maison d'Arragon[419], et s'appeloit Hippolita. Elle toit
plus agrable que belle; on n'a jamais vu une personne plus
spirituelle, ni plus adroite. Son mari, qui toit fort dbauch, et
elle, taient spars de corps et de biens. Cette femme eut un si
grand dplaisir de la rvolte de Catalogne, et avoit une si grande
passion pour la couronne d'Espagne, qu'elle a mis plusieurs fois sa
vie en danger pour tcher  rduire cet tat sous son premier matre.
D'ailleurs, elle toit galante. Auprs du marchal de La Mothe, il y
avoit un huguenot, dj g, nomm La Valle (nous en parlerons
ailleurs), qui toit bien avec lui. Dona Hippolita, qui le connoissoit
d'amoureuse manire, fit si bien que par son moyen elle obtint
permission d'crire en Arragon, et partout o elle voudroit. On lui
accorda cela facilement, parce que les mmes personnes qui portoient
ses lettres en portoient aussi du marchal  ceux avec qui il avoit
intelligence dans le pays ennemi. Elle employa tous ses artifices pour
gagner entirement La Valle, et lui fit mme une des plus grandes
faveurs que les dames fassent en ce pays-l: c'est qu'elle l'avertit
qu'elle iroit voir les tombeaux la Semaine-Sainte, et qu'il se trouvt
en tel lieu pour l'accompagner. La dvotion espagnole ne consiste
qu'en grimaces. La Semaine-Sainte, et principalement le
Vendredi-Saint, on visite les tombeaux qu'on fait en chaque glise,
en l'honneur de Notre-Seigneur; et il y a de l'mulation  qui les
fera les plus magnifiques; c'est comme les _Prsepia_[420]  Rome. Les
dames y vont voiles, et c'est en ce temps de pnitence qu'elles font
le plus de galanteries. On appelle cela _Festeggiar_. La Valle se
trouva  l'assignation, mais il eut le dplaisir de voir qu'il n'toit
pas le seul galant, car la dame avoit un Catalan avec elle, homme de
qualit, et La Valle croit qu'au retour ils furent coucher ensemble.
Voil tout ce que notre Franois en eut. Le marchal de Brez l'avoit
cajole avant cela, mais elle ne le pouvoit souffrir. Depuis, quand on
fit une si grande conjuration contre le comte d'Harcourt, elle s'y
trouva embarrasse, et son amant, dont nous avons parl, eut le cou
coup: pour elle, on se contenta de l'envoyer en Arragon.

  [419] De quelque branche de cadets ou plutt de quelque btard.

  [420] Les crches.

J'ai ou conter une histoire arrive  Madrid, que je mettrai ici tout
de suite: Une fille de qualit tant devenue amoureuse d'un page de
son pre, lui accorda toutes choses, et se trouva grosse peu de temps
aprs. Cependant son pre l'accorde avec un homme de condition, dont
l'alliance lui toit avantageuse. Dans cette extrmit, cette pauvre
fille a recours  une femme veuve, qui toit femme d'esprit et grande
_intrigueuse_, et trouve moyen de l'aller voir secrtement. Elles
songrent long-temps avant que de pouvoir trouver quelque
invention[421], enfin, la veuve lui dit qu'elle iroit dire au
cardinal-inquisiteur l'tat o elle se trouvoit, et le dsespoir o
elle toit; que si on ne l'avoit retenue elle se seroit dj
poignarde, et auroit tout d'un coup t la vie  elle et  son
enfant; qu'il n'y avoit qu'un remde qui dpendoit de lui seul:
c'toit de faire mettre dans les prisons de l'Inquisition le cavalier
avec lequel cette fille est accorde, et, que durant le temps qu'il y
sera, on la pourra faire accoucher en cachette. La fille, approuva le
conseil de cette femme, et la chose russit comme elle l'avoit pens.
Le cardinal eut de la peine  s'y rsoudre, mais enfin il y consentit.
La fille accoucha heureusement; mais le cavalier, outr de l'affront
qu'on lui avoit fait, car il n'y a que l'Inquisition qui soit
infamante, mourut de dplaisir, quoiqu'elle lui crivt tous les jours
qu'elle ne l'en estimoit pas moins, que ce n'toit qu'une calomnie et
que la vrit se dcouvriroit bientt.

  [421] Je sais cela de M. Penis, intendant en Espagne,  qui cette
  femme l'a cont. (T.)




LE COMTE D'HARCOURT.


Le comte d'Harcourt est cadet de feu M. d'Elbeuf, assez mal  son
aise. En sa jeunesse, il a fait une espce de vie de filou, ou du
moins de goinfre. Il avoit fait une fantaisie de monosyllabes: c'est
ainsi qu'ils l'appeloient, o chacun avoit une pithte, comme lui
s'appeloit _Le Rond_ (il est gros et court), Faret[422], _Le_
_Vieux_; c'est pourquoi Saint-Amant le nomme toujours ainsi; pour lui
il se nommoit _Le Gros_; quand ils toient trois confrres ensemble,
ils pouvoient recevoir qui ils vouloient.

  [422] Nicolas Faret, mauvais pote ridiculis par Despraux.

Le comte se battit contre Bouteville et eut l'avantage. Il fut fait
chevalier de l'ordre  la dernire promotion; et quand ce vint 
biffer les armes de son frre qui toit avec la Reine-mre, il alla se
mettre derrire le grand-autel. Les gens de coeur disoient qu'ils
eussent beaucoup mieux aim n'tre point chevaliers de l'ordre; mais
il avoit besoin de mille cus d'or de pension. Aprs il revint. Faret,
qui toit  lui, pour le mettre en train de faire quelque chose, lui
proposa de s'offrir au cardinal de Richelieu pour pouser telle qu'il
voudroit de ses parentes; et aprs il en parla  Bois-Robert qu'il
connoissoit comme tant de l'Acadmie, aussi bien que lui. Bois-Robert
en parla au cardinal, qui lui rpondit en riant:

         Le comte d'Harcourt,
     Du Bois, a l'esprit bien court.

Bois-Robert pourtant, voyant qu'il ne lui avoit pas dfendu d'en
parler davantage, recharge encore une fois. Est-ce tout de bon? dit
le cardinal: parlez-vous srieusement?--Oui, monseigneur, c'est un
homme qui sera entirement  vous; c'est un homme de grand coeur. Il
a, comme vous savez, battu Bouteville, et vous pouvez vous fier  sa
parole. Le cardinal lui donna emploi, et le surprit en le lui
donnant, car il lui dit: Monsieur le comte, le Roi veut que vous
sortiez du royaume. Le comte tonn lui dit qu'il toit prt d'obir.
Mais, ajouta le cardinal, c'est en commandant l'arme navale.

Cette campagne-l, il reprit les les de Saint-Honorat et de
Sainte-Marguerite en Provence. Je laisse  l'histoire  dire comme
cette conqute toit moralement impossible au peu de forces qu'il
avoit. J'ai vu le marbre que le commandant espagnol laissa sur la
porte, o il y a que: rien ne peut rsister  l'invincible valeur du
comte d'Harcourt. Au retour, il pousa madame de Puy-Laurens. Aprs,
on l'envoya en la place du cardinal de La Vallette en Italie, o il
secourut Casal et reprit Turin. Durant ce sige, il mangeoit en public
pour faire voir qu'il n'avoit pas de meilleur pain que les soldats.
Jamais les Franois n'ont si bien montr qu'ils fussent aussi bons 
la fatigue que quelque autre nation du monde qu' ce sige-l. A cette
effroyable sortie que fit le prince Thomas, le comte accourut o les
lignes avoient t forces; il avoit sept ou huit gentilshommes avec
lui qui appeloient poltrons les soldats qu'ils trouvoient fuyants:
Non, non, dit le comte d'Harcourt, ils sont braves gens: mais c'est
qu'ils ne m'ont pas  leur tte. Il y alla, et il y faisoit bien
chaud. Il choua aprs  Lrida, comme nous verrons dans les Mmoires
de la Rgence. Ce mme Brito, qui aprs fit aussi recevoir un affront
 M. le Prince, commandoit alors dans la place. On a fort dcri ce
pauvre homme, et on veut que toute sa gloire soit due aux officiers
qu'il avoit, comme M. de Turenne principalement, au marchal de La
Mothe et au marchal du Plessis. Ils disent que dans l'occasion il n'a
point de jugement, et qu'il dit  tout ce qu'on propose: Faites
donc. Il est vrai que de tous ceux qui ont servi sous lui, il n'y en
a gure qui le prennent pour un grand capitaine. Cependant il est
brave et heureux. Pour les siges, il n'y russit que rarement.

La Reine lui donna la charge de grand cuyer aprs la mort de M. le
Grand; car il n'avoit point de bien, et disoit que ses fils auroient
nom, l'un _La Verdure_, et l'autre _La Violette_. Quand il eut cette
charge, aprs l'obligation qu'il avoit  Faret, il dlibra s'il lui
devoit donner le secrtariat de sa charge, et pensa lui prfrer un
petit Mouerou, que Faret avoit pris comme un copiste pour crire sous
lui. Faret est mort de regret de se voir si mal reconnu. Avant cela,
le cardinal de Richelieu disoit en parlant du comte d'Harcourt: Il
faudra voir si son apothicaire en sera d'avis; car ce bon seigneur
s'est toujours laiss gouverner par quelque faquin. On disoit de lui
qu'il prenoit tout et rendoit tout, car il prit le gouvernement de
Guyenne quand M. d'pernon fut chass, et aprs, celui de Normandie
quand M. de Longueville fut arrt, et les rendit. Ce qu'il a fait de
plus vilain,  mon avis, ce fut d'escorter M. le Prince qu'on menoit
prisonnier au Havre: mais nous verrons tout cela en son lieu. Il y a
six ou sept ans, pour vous faire voir quel homme c'est, qu'il conta 
un garon qui montre le jardin de Rambouillet toutes ses prtentions
et toutes ses plus importantes affaires.




LE BARON DE MOULIN.


C'est un gentilhomme de Champagne dont le pre a toujours eu bonne
table et a fait assez de dpense; il y a du bien dans la maison. En sa
jeunesse, 'a t un assez plaisant robin. Il alla au Cours avec le
derrire masqu qu'il montroit  la portire, comme si c'et t son
visage. Une autre fois, pour se dfaire d'une femme qui lui demandoit
de l'argent, il mit son c.. hors du lit; et, comme il avoit la tte
entre les jambes, on et dit que sa voix venoit de dedans le lit:
c'toit la voix d'un homme malade; il vessoit et toussoit tout
-la-fois, et cette femme disoit: Je vois bien que monsieur est bien
mal, il a l'haleine bien mauvaise. Un jour, aprs avoir bien attendu,
dans une boutique de lingre, que des femmes eussent essay des
collets et des mouchoirs au miroir, il vouloit, et il se dboutonnoit
dj pour cela, essayer aussi une chemise au miroir[423].

  [423] D'Ouville a mis ces deux contes parmi les siens. (T.)

Il lui prit une vision sur le pont Notre-Dame; il y rencontra un homme
qui lui sembla plus laid que lui. Il l'est trangement. Ah! monsieur,
lui dit-il, qu'il y a long-temps que je vous cherche! L'autre fut
assez surpris. C'est, monsieur, ajouta-t-il, que je cherchois un
homme plus laid que moi, et, si je ne me trompe, vous tes cet
homme-l. Venez plutt voir chez ce miroitier.

Il fit mettre dans sa cornette un moulin  vent, et le mot _Nargue Du
Moulin, s'il ne tourne_. A propos de cela, M. d'Ablancour dit que
c'est de lui qu'il a appris tous les termes de la guerre et toutes les
marches, et cela lui a furieusement servi dans ses Traductions. M.
Fabert dit que c'est ce qu'il y trouve de plus admirable.

Son pre le maria, en dpit de lui,  une laide fille, mais riche,
nomme Chenevires; elle est fille d'un oncle du baron Du Moulin, qui
l'a eue d'une de ses plus proches parentes; cette fille n'a jamais t
lgitime. Il n'en vouloit point; et le jour que le contrat se devoit
passer, il se dguisa en lavandire, et se mit  battre la lessive 
une fontaine proche de la maison. Un avocat, ami de son pre, qui
venoit pour le contrat, le rencontra, et le fit rsoudre  faire ce
que son pre souhaitoit. Il en a eu beaucoup de bien et tient bonne
table; c'est un original; il pette, rotte et pue comme un bouc; car,
outre ses pets, il mche toujours du tabac. Il est libre en paroles,
et ne prtend se contraindre pour personne. Depuis quelques annes, il
s'est mis  aimer les simples, et un jour il mena un curieux, par une
grosse pluie, en voir un, disoit-il, qui toit unique, _acuminatum,
olens, recens_, etc. C'toit un tron qu'il venoit de faire dans une
planche.

Un huguenot, qui s'appelle quasi comme lui, car il se nomme Des
Moulins, Le Coq, frre de feu Le Coq, conseiller au parlement, crit
si mal qu'on ne peut lire son criture. Quand il a fait une lettre, il
la plie brusquement sans y mettre de poudre dessus, et il s'y fait
des pts. Une fois, qu'il voulut en relire une lui-mme, et qu'il
n'en put venir  bout: Que je suis fou! dit-il; ce n'est plus  moi
dsormais  la lire; c'est  celui  qui je l'envoie.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE TROISIME VOLUME.


                                                             Pages.

     Le marchal de Bassompierre.                                 5

     Le cardinal de La Rochefoucauld.                            19

     Madame Des Loges et Borstel.                                22

     Notice sur madame Des Loges, tire des manuscrits
       de Conrart.                                               26

     Madame de Berighen et son fils.                             30

     Le chancelier Sguier.                                      33

     Jodelet.                                                    42

     Haute-Fontaine.                                             43

     Mesdames de Rohan.                                          46

     Pardaillan d'Escandecat.                                    85

     Fontenay Coup-d'Epe. Le chevalier de
       Miraumont.                                                86

     Ferrier, sa fille et Tardieu.                               92

     Du Moustier.                                                98

     Le prsident Le Cogneux.                                   103

     M. d'mery.                                                117

     Des Barreaux.                                              134

     Chenailles.                                                140

     Marion de L'Orme.                                          141

     Feu M. de Paris.                                           145

     Le feu archevque de Rouen.                                148

     Balzac.                                                    153

     Le prsident Pascal et Blaise Pascal.                      174

     Bertaut, neveu de l'vque de Sez.                        177

     Le marchal de Gubriant.                                  180

     Madame d'Atis.                                             185

     M. de Belley.                                              188

     M. Pavillon.                                               193

     M. Gauffre.                                              _Ibid._

     Le gnral des Capucins.                                   194

     Le marchal de L'Hpital.                                  195

     Menant et sa fille.                                        203

     Le marchal de Gassion.                                    207

     Luillier (pre de Chapelle).                               219

     La marchale de Thmines.                                  223

     Le Pailleur.                                               237

     Le comte de Saint-Brisse.                                  240

     Le marchal de Chtillon.

     La comtesse de La Suze et sa soeur, la princesse de
       Wirtemberg.                                              245

     Le marchal de Saint-Luc.                                  257

     Le comte d'Estelan.                                        260

     La Montarbault, Samois et de Lorme.                        263

     Jaloux. Des Bias.                                          270

     Rapoil.                                                    271

     Moisselle.                                                 272

     Tenosi, provenal.                                         273

     Coiffier.                                                  274

     Madame Lvesque et madame Compain.                         278

     La Cambrai.                                                289

     Coustenan.                                                 292

     Madame de Maintenon et sa belle-fille.                     297

     Madame de Liancourt et sa belle-fille.                     303

     Le prsident Nicola.                                      312

     Porchres l'Augier.                                        317

     Le Pre Andr.                                             321

     Villemonte.                                               333

     Madame Pilou.                                              336

     Bordier et ses fils.                                       354

     M. et madame de Brassac.                                   363

     Roussel (Jacques).                                         365

     Le marquis d'Exideuil et sa femme.                         370

     M. Servien.                                                375

     M. d'Avaux.                                                381

     Bazinire, ses deux fils et ses deux filles.               388

     Courcelles, cadet de Bazinire.                            396

     Madame de Serran.                                          397

     Madame de Barbezire.                                      400

     La comtesse de Vertus.                                     403

     Madame de Montbazon (Marie de Bretagne.)                   410

     M. de Montbazon.                                           415

     M. d'Avaugour.                                             418

     M. et madame de Gumen.                                   421

     Rangouse.                                                  428

     Catalogne.                                                 433

     Le comte d'Harcourt.                                       437

     Le baron de Moulin.                                        441


FIN DU TOME TROISIME.





End of the Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des
Raux (Tome troisime), by Gdon Tallemant des Raux

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME TROISIME) ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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