Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3670, 28 Juin 1913, by Various

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Title: L'Illustration, No. 3670, 28 Juin 1913

Author: Various

Release Date: February 20, 2012 [EBook #38935]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Produced by Jeroen Hellingman et Rnald Lvesque








L'Illustration, No. 3670, 28 Juin 1913

LA REVUE COMIQUE, par Henriot.

Ce numro contient:
1 Une double page hors texte en couleurs;
2 LA PETITE ILLUSTRATION, Srie-Roman n 7: UN ROMAN DE THTRE, de M.
Michel Provins;
3 Un SUPPLMENT CONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.

L'ILLUSTRATION
_Prix du Numro: Un Franc._
SAMEDI 28 JUIN 1913
_71e Anne.--N 3670._



M. PICHON. PRINCE DE GALLES. M. POINCAR. [Illustration: LE PRSIDENT DE
LA RPUBLIQUE EN ANGLETERRE M. Raymond Poincar, reu au dbarcadre de
Portsmouth par le prince de Galles, passe en revue la garde d'honneur.]

COURRIER DE PARIS

RETOUR

Revenir. La plus mlancolique des douceurs s'allonge et s'tire en ce
mot, et l'acte dtermin qu'il exprime est plein d'une joie alanguie.

On revient,... voil tout. On revient l o on est dj si souvent et
depuis si longtemps venu, en tant sr, absolument sr que l'on
reviendrait! On refait, une fois de plus, aprs tant de fois, la mme
route qui semble la seule! On recommence une mme motion sans secousse,
aussi ancienne que rcente, toujours pareille,... et toujours diverse!
On ajoute , beaucoup de pass d'hier un peu de pass de demain, on
augmente et on enrichit, avec une dlicate avarice, le trsor longuement
amass de sa reconnaissance.

                                  *
                                 * *

Qu'ils sont rares cependant les lieux o l'on peut revenir!... qui
supportent bien le retour, qui ne le tuent pas! C'est vite fait de les
numrer, et sans avoir besoin de compter sur ses doigts, car on n'en
trouve jamais dix!

Il y a celui de la, naissance, et celui du tombeau familial, et ces
deux-l bien souvent n'en font qu'un.

Il y a les lieux o s'est avance notre enfance et que nous avons
toujours un goste plaisir  rechercher parce que nous nous imaginons,
en nous rapprochant d'eux, reconqurir l'ge que nous avions, quand ils
nous encadraient, et rentrer ainsi, sous leurs auspices, par leur porte
basse, au royaume de la jeunesse.

Et il y a les lieux que nous avons habits en aimant, qui raniment, si
nous les voquons, des dlices et des souffrances auxquelles nous nous
plaisons  croire qu'ils ont particip... Ces terrains d'un jour, ces
dcors d'un rapide soir et d'une minute ternelle, d'un baiser qui dure
encore, ces charmants endroits rservs de notre bonheur nous tentent
parfois, longtemps aprs, de loin... ou du moins nous le supposons, nous
leur prtons tous nos regrets et le rveil de nos propres dsirs, nous
nous figurons, parce que nous leur faisons des signes, que c'est eux qui
nous redemandent... Et bientt, nous ne pouvons plus rsister, nous
partons pour aller en hte au nouveau rendez-vous qu'ils ne nous donnent
pas et nous volons vers la chambre vide ou le paysage aujourd'hui
dsert, qui furent les tmoins d'un de nos instants les plus
prcieux,--avec l'illusion d'y trouver l'ombre de la personne, de l'tre
ador dont la prsence en a fait pendant quelques paroles ou pendant un
silence, et pour toute la vie, un coin de prdilection, un enclos de
flicits. Presque toujours nous n'y rencontrons plus les tendres
fantmes du pass. Spectres volages, ils ne retournent pas aux endroits
d'o ils se sont enfuis, et ce n'est qu'en nous qu'ils rapparaissent
quelquefois, revenants du coeur. Il est donc presque inutile, si l'on
n'a pas le got perfectionn de la souffrance, de se diriger sur le tard
vers les lieux o l'on a aim. Ce sont l de spciaux et dangereux
plerinages qui n'attirent que les impnitents de la douleur.

                                  *
                                 * *

Mais il est un retour, tranquille et rassurant, que l'on peut chaque
t, pendant un grand nombre d'annes, qui ne finira qu'avec nous-mmes,
s'accorder sans angoisse, c'est le retour  _la maison_,  celle qui
s'lve assez haut, pour qu'on l'aperoive au bon moment avant d'y
parvenir... et qui est btie  la campagne, loin des toits souills de
la ville.

Je suis, depuis la longue dure d'une semaine, dans une de ces
maisons-l, comme il y en a tant de charmantes et de rpandues sur la
terre. J'y suis revenu, calme et confiant, sachant bien ce que j'avais
quitt, ce que je retrouverais. Tout s'est pass trs simplement, de la
mme faon qu'aux prcdents retours. La grande porte s'est ouverte avec
la mme lourde peine, avec le mme gmissement rauque et rustique de ses
gonds, et la cour m'est apparue... la cour abrite o se concentre et
s'enferme la vie, la vie pensive de chaque jour et de chaque instant, la
cour aux vieilles murailles osseuses et rides, toutes crpies
d'histoire, au sol sabl de rouge, comme du sang en poudre, la cour o
l'on s'assoit sur deux bancs toujours brlants, en marbre de Vrone,
pour regarder se balancer et tomber soudain, sans qu'on y touche, avec
un petit craquement de soie, les touffes de roses... Les chiens taient
l, qui sentaient le matre du fond de l'curie. On les a lchs, et ils
sont venus me renverser de leur assaut. A chacun de leurs bonds j'ai
senti sur mon visage la fureur animale et chaude de leur langue... Et
puis, d'un seul coup, cette joie sauvage est tombe, ils m'ont laiss
avec, moi-mme, indiffrents, et sont partis haleter ailleurs, aboyer 
un bruit de route... _J'tais revenu_, c'tait fini... ils m'avaient
assez lch.

Alors, sans m'attarder, j'ai franchi le seuil, j'ai reu la caresse
frache et sombre de l'escalier, j'ai mont lentement, pour faire durer
le plaisir, les marches de pierre nue, sans tapis, o c'est avec de la
fiert que le pied s'applique, je me suis gliss dans ma chambre o,
depuis un an que j'en suis sorti, personne n'a respir, j'ai pass sous
le regard oblique et sournois des portraits, et la lame immobile des
pes pendues est rentre en moi comme dans son fourreau. J'ai tir le
verrou du vitrail, j'ai ouvert le battant qui, du bas, collait un peu...
Un mille-pattes s'est enfui dans la rainure... Et j'ai regard... J'ai
regard de tout mon dsir l'immensit circulaire du beau paysage de
France qui m'enchante toujours. En un coup d'oeil dchan, plus rapide
qu'un cri, qu'un lan du coeur, qu'un voeu fait au vol d'une toile,
j'ai tout vu, tout revu, tout pris, tout rafl... en mme temps que, de
leur ct, les vallons, les prs, les collines, la Dordogne et son
cortge de rivires, les bois et les rochers, toutes les molles
tendues, les montagnes bleues, les graves lointains, se jetaient
ensemble, se ruaient sur moi pour m'treindre et m'touffer. Mais, ainsi
que tout  l'heure pour les chiens aux flancs battant d'amour, ce ne
fut, pour le paysage, qu'une ardeur fugitive, la verte bouffe d'une
seconde, et qui s'teignit, qui disparut comme emmene par le vent.
Aprs avoir sembl m'assaillir avec une si brusque folie, toutes les
choses de la nature, en moins de temps qu'il n'en faut pour que je m'en
tonne, avaient repris leur place, et s'taient replies, taient
rentres dans l'ordre effrayant et sublime on nous voyons qu'elles
demeurent.

A prsent elles disaient: Nous sommes toujours l, tu vois? Nous
n'avons pas boug. Mais c'tait tout. Elles ne me disaient pas comme
je l'aurais voulu et comme je l'avais cru un instant: Te voil! C 'est
toi! Nous t'attendions  chaque aurore,  chaque couchant... Quelle joie
de te retrouver! Reste et ne t'en va jamais! Non, tout de moi leur
tait gal et je ne leur avais pas manqu. Et, cependant, je sentais que
leur impassible froideur faisait leur magnificence et leur supriorit,
qu'elles me dominaient de leur inertie et que je m'attachais  elles de
toute la force de leur dtachement. Pour bien aimer, pour aimer plus, il
faut tre _celui qui aime_, tout seul, sans esprer qu'on vous le rende.
Ainsi, avec de l'amour et de la tendresse pour deux, j'ai donc regard
l'horizon d'une splendeur sans pareille qui, malgr lui, se dveloppait
tout de mme aussi complaisamment que si c'tait pour moi, et j'en
profitais comme si je lui tais redevable des volupts que je lui
drobais.

Regarder l'horizon en interrompant tout, en ne faisant que cela, c'est,
en effet, un des plus absorbants, des plus nobles et des plus svres
bonheurs qu'il soit donn  l'homme d'prouver. C'est une occupation
puissante, pleine, orientale, profonde et violemment douce, qui prend
tout de suite un air ternel, qui tend l'me, l'largit, la droule, la
couche... et puis la lve, la met debout, la lance  travers pays et la
porte en avant-garde. On sent que l'on fait comme un norme pas vers
l'inconnu qui nous connat dj quand nous l'ignorons encore, vers ce
qui se trouve embusqu et _cach l-bas_, derrire ce glacis mauve,
derrire ces fumes, au del de ce talus extrme de la terre, et qui
devient aussitt pour nous _l'avenir_. Car il est vritablement trange
et significatif que toujours, bande plate de sol, ligne mince et dure de
l'ocan, crte insensible et vaporeuse de montagnes trs effaces,
l'horizon, n'importe lequel, au lieu de nous faire penser  lui, ds
qu'il nous possde, nous fait penser  nous. Si recul soit-il, c'est 
nous qu'il vient et qu'il aboutit, en nous qu'il trace son inflexible et
gigantesque courbe.

Aussi, voil, je le suppose, l'unique raison pour laquelle il nous
retient, captifs accouds pendant des heures, c'est qu'en croyant le
contempler nous examinons notre vie, notre vie dont il nous tale, sous
un aspect philosophique, l'image mme, par la tristesse monotone et
suivie de son dessein, ce je ne sais quoi d'accompli, de pass,
d'aplani, de fatal qu'il offre  nos yeux  cette limite insaisissable
et pourtant si tranche o il cesse d'tre de la terre pour devenir du
ciel, si bien que nous les mlons, en faisant exprs de nous tromper.
Nous ne saurions pas dire o l'une finit, o l'autre commence, mais nous
savons qu'ils se rejoignent et se confondent, qu'il faut passer par la
premire pour atteindre le second, et par l, encore plus que par tout
le reste d'une rverie nbuleuse, l'horizon se dmontre image de la vie,
de la vie dans le pass, dans le prsent, et surtout dans l'avenir.
Quand nos yeux et notre pense vont toucher ces lointains austres et
suaves, ces lointains qui sont des mirages, mais des mirages rels,
arrivs, dont le secret nous attendrit, nous trouble et nous exaspre,
quand nos yeux et notre pense se frottent  ces beauts et qu'ils les
dvorent, c'est pour _deviner l'avenir_, pour savoir o va le chemin de
notre destine que nous voyons se perdre et se noyer peu  peu, nous
chapper dans l'loignement... Et tout en regardant les lignes fuyantes
de la terre, la cime violette  plus de vingt lieues, le clocher qui
semble une paille et le fleuve un fil, et les routes si tnues qu'elles
paraissent n'aller nulle part, nous ne songeons qu' ceci: O va ma
route,  moi? O va le sentier de ma vie? Par o monte ma volont? O me
conduit mon esprit? O m'entrane mon coeur? O se prcipitent mes
dsirs et mes ambitions? Et derrire cet horizon, si je le gagnais, quel
est toujours, toujours, toujours, _l'autre_ qui m'attend?

HENRI LAVEDAN.

_(Reproduction et traduction rserves.)_



[Illustration: L'ARRIVE A LONDRES.--A la gare de Victoria (24 juin): M.
Poincar reu par le roi George,  sa descente du train venant de
Portsmouth. Derrire le Prsident, notre ambassadeur  Londres, M. Paul
Cambon (descendant de wagon) et notre ministre des Affaires trangres,
M. Stephen Pichon.--_Phot. Chusseau-Flaviens._]

LE PRSIDENT DE LA RPUBLIQUE

EN ANGLETERRE

_Le prsident de la Rpublique, se rendant  Londres, a quitt Paris
lundi dernier,  onze heures du matin, par la gare Saint-Lazare, pour
Cherbourg o il est arriv  cinq heures de l'aprs-midi. La grande
ville maritime tait en fte lorsqu'un pnible accident vint troubler la
joie patriotique de tous. Au fort du Roule, o taient tires les salves
en l'honneur du prsident, une explosion de gargousses, atteintes par
une toupille enflamme, faisait parmi les artilleurs neuf victimes,
dont deux morts. Le ministre de la Marine, M. Raudin, se rendit de suite
sur les lieux du sinistre, visita les blesss et commena lui-mme
l'enqute. Le lendemain matin,  sept heures, le cuirass Courbet,
portant M. Raymond Poincar, le ministre des Affaires trangres, M.
Stephen Pichon, et leurs suites, quittait la rade avec son escorte de
croiseurs et faisait route pour l'Angleterre..._

_Sur l'arrive et sur le sjour du prsident de la Rpublique franaise
chez la nation amie nous avons reu les notes suivantes de notre
collaborateur Gustave Rabin qui s'tait rendu directement  Londres._

UN DBUT SENSATIONNEL

Londres, 24 juin.

L'_Empress_, le vloce steamer du South Eastern and Chatham Railway,
venait  peine, hier soir, par un morne crpuscule, de quitter, lourd de
foule, les jetes de Boulogne, qu'un tout petit nuage, au ras de
l'horizon, vers le nord-est, s'leva dans le ciel de cendres o
s'teignaient de mourantes braises. Des yeux errants, dans l'inaction de
la trop courte traverse, l'avaient remarqu et ne le quittrent plus:
tout est vnement sur la mer calme. Il grandit, s'assombrit,
s'parpilla bientt en trois panaches, que le vent chevelait sur les
flots gris comme des crinires. Alors, les regards exercs devinrent:
trois navires de guerre s'avanaient dans la direction mme de la route
que nous suivions. Et, des qu'on les eut signals, toute l'attention du
bord se tendit vers eux, indiffrente aux blancs voiliers glissant d'un
vol lent vers le port, aux steamers affairs et haletants. On n'eut plus
d'yeux que pour ces trois _men of war_ qui s'en allaient  tirage forc,
vers Portsmouth, grossir la flotte assemble pour accueillir,
impressionnante garde d'honneur, aux rives du Royaume-Uni, le prsident
de la Rpublique franaise: ce fut le premier indice que j'eus des ftes
qui se prparaient.

Et l'on interrogeait les matelots; et l'on suivait avec amour dans leur
course cumante les trois navires qui, rapidement, s'avanaient,
rvlant peu  peu  la vue l'difice savant de leurs mts militaires,
et la masse formidable de leurs coques. Tous les coeurs battaient 
l'unisson, pour ces monstres de fer, d'une commune ferveur. On et
souhait volontiers qu'un accident, une avarie, retardt un moment la
marche de l'_Empress_, afin de les pouvoir admirer de plus prs. Jamais
je n'ai mieux compris qu' ce moment quelle passion ardente attache,
rive  sa marine, sauvegarde, gide du _home_, la nation britannique
tout entire, du premier gentleman du royaume au dernier des cockneys.

[Illustration: Pavoisement et dcoration de certaines rues de Londres,
en l'honneur de la visite prsidentielle.]

[Illustration: M. Poincar accompagn par le roi George  sa rsidence
du palais de Saint-James (24 juin).]

Je suis sr que, dans l'opinion de beaucoup d'Anglais, la rception 
Portsmouth du prsident Poincar par le prince de Galles revt une
importance autrement singulire que les diffrentes crmonies qui vont
se drouler  Londres.

Et d'abord, c'est un dbut sensationnel, et par tout le pays attendu
avec une tendre impatience, le premier acte public du jeune hritier du
trne, que cette mission de haute et raffine courtoisie qui lui a t
confie. Qu'il dt s'en acquitter  merveille, le loyalisme britannique
n'en pouvait douter, certes. Mais comme on va savourer les moindres
dtails de cette matine historique, depuis l'apparition, au fate de la
tour du smaphore, qu' 11 heures, guettaient tant d'yeux mus, du
pavillon du prince, jusqu'au dbarquement,  Victoria-Station!

L'ARRIVE A LONDRES

Il fait nbuleux, comme disait cette jeune personne dont parle quelque
part Tallemant des Raux. Mais nbuleux vraiment, sans l'espoir mme
d'un rayon.

Dans cette atmosphre en demi-teinte flottent, avec une allgresse
tempre, des drapeaux, des flammes autant que Londres, ville correcte
et retenue mme en ses enthousiasmes, en peut bien arborer: c'est--dire
que les divers parcours que doivent suivre, en ces trois jours de
rjouissances qui commencent, les cortges officiels sont pavoiss 
profusion, bords de mts, d'cussons, fleuris de vasques verdoyantes.
Des banderoles se tendent dans le ciel calme, dont certaines,  ct des
traditionnels souhaits de bienvenue, arborent quelques inscriptions plus
libres et d'autant plus touchantes.

Quelques balcons, aussi, s'gaient de pavillons, mais on sent que
l'initiative personnelle n'a pas song  lutter avec la munificence
officielle: la sympathie britannique se traduira d'autre manire. Il est
un, toutefois, de ces drapeaux, qui induirait, si l'on tait de loisir,
 quelques rflexions: au fronton triangulaire de l'htel familial des
Wellington, dans Piccadilly, s'ploient, flambant neuves, nos trois
couleurs. Le grand anctre de Waterloo, qui veille, sur son cheval de
bronze, au seuil de la seigneuriale demeure, semble rver.

L'norme mtropole, par ailleurs, a gard son aspect de tous les jours,
et les foules s'y htent silencieuses, flegmatiques, comme de coutume.

Vers 2 heures, pourtant, quelque mouvement se dessine aux abords de
Buckingham palace et de la gare de Victoria, toute proche, alles et
venues de troupes et d'quipages, et les premiers curieux s'approchent,
comme hsitants; les policemen commencent  s'occuper de faire rgner
l'ordre, le bel ordre anglais.

Sous le hall immense de Victoria-Station, on a roul, de l'autre ct du
quai o doit arriver le train prsidentiel, une bizarre estrade, un
wagon plate-forme, sur lequel on a difi un plancher, des mains
courantes toutes drapes de bleu, de blanc, de rouge: c'est de l que la
presse, les photographes, les tourneurs de cinmatographes assisteront 
la premire entrevue du prsident de la Rpublique avec le roi George V.

Mais ils ont devant eux une imposante haie de bonnets  poil: la
compagnie de la garde irlandaise qui doit rendre les honneurs est
arrive dj avec son enseigne amarante, sa musique, son chien, grand
lvrier aux poils rudes que tient en laisse un boy tout chamarr de
passementeries blanches mouchetes de trfles noirs.

Dans les fermes vert d'eau de la moiti de la gare, celle qui se
prsentera aux yeux du prsident  sa descente de wagon, frissonnent,
aux courants d'air, autour de l'tendard royal, des pavillons
multicolores.

Nous avons, pour nous distraire en attendant l'vnement, l'arrive du
carrosse d'tat  caisse pourpre, armori de l'cusson surcharg du
Royaume-Uni, avec ses piqueurs, ses laquais tout en or, des voitures de
la cour et des automobiles pour la suite;--jusqu'au van pour les
bagages. Mais l'attente est si longue, que le porte-enseigne de la
garde, lui-mme, se fatigue de l'immobilit. Et le voil, son tendard
sur l'paule, comme un fusil, faisant les cent pas, flanqu des deux
sous-officiers, sabre au clair, qui l'encadraient au front de la
compagnie. A un signal,  grandes enjambes ils reviennent, se remettent
au poste.

Et tour  tour nous voyons arriver le feld-marchal sir John French, le
duc de Connaught, le prince Arthur son fils, l'amiral prince Louis de
Battenberg, premier lord de la mer, d'autres gnraux encore, d'autres
amiraux, puis des ministres: M. Asquith, sir Edward Grey...

[Illustration: La reine Mary et la reine-mre Alexandra, le 25 juin,
dans leur voiture fleurie.]

Un commandement bref, un bruit d'armes, le _God save the King_ qui
clate: voici le roi, tout seul dans une Victoria attele de deux nobles
btes. Cinq minutes plus tard, le train prsidentiel, d'un roulement
mourant, entre sous le hall, sa machine jonche,  l'avant, de verdure
et de fleurs, son corselet noir cercl, pour la circonstance de
tricolore, son tender charg de charbon peint en blanc; et elle
s'appelle _la France_.

[Illustration: M. Raymond Poincar  l'hpital franais de Londres.]

[Illustration: M. Poincar. M. Gambon. Lady-Mayoress. L'arrive au
Guildhall: aprs les prsentations, M. Poincar, accompagn par le duc
de Connaught, passe la garde en revue.]

Cette premire entrevue du roi avec le prsident fut empreinte d'une
vidente et chaleureuse cordialit; aux accents de _la Marseillaise_, on
ne vit que deux sourires, on devina des mots charmants. Un clair soleil,
perant enfin la nue, illuminait le haut vitrage, et, blond, frle et
fin dans son uniforme de marin, tout gracieux, tout heureux, le prince
de Galles traversait cette scne d'histoire comme l'image mme de
l'ternellement jeune esprance.

Le grand carrosse de gala, capitonn de satin cerise s'loigna,
emportant le roi et le haut reprsentant de la Rpublique franaise. On
n'entendit plus dehors qu'une galopade, des vivats lointains.

DES FTES.--AU GUILDHALL

25 juin.

Le premier aprs-midi du prsident fut consacr aux visites au roi et 
la reine,  Buckingham palace;  la reine Alexandra,  Marlborough house
o le prsident eut l'honneur de rencontrer l'impratrice douairire de
Russie; au duc et  la duchesse de Connaught,  Clarence house. Aprs
quoi avait lieu,  l'ambassade, la rception de la colonie franaise. La
journe se termina par le banquet d'tat, le dner officiel 
Buckingham palace, o furent prononcs, par le roi et le prsident, des
toasts empreints de la plus chaleureuse cordialit.

Ce matin, par le mme temps gris que la veille, mais qui, aux approches
de midi s'illumina joyeusement,  travers des rues doublement en
fte--car c'tait le cinquante-deuxime anniversaire du premier voyage
en Angleterre de la reine Alexandra et l'on vendait en son honneur au
profit d'oeuvres de bienfaisance de fraches glantines roses dont se
parait toute boutonnire--ce matin, donc, le prsident de la Rpublique
allait porter ses hauts encouragements aux diverses oeuvres franaises
de Londres: hpital, institut franais, home des institutrices, avant de
se rendre  la rception et au banquet du Guildhall, l'une des
solennits les plus sensationnelles et les plus caractristiques de
toute visite officielle  Londres.

Dans le cadre vnrable et d'une sobre beaut de la vieille maison de la
corporation de Londres, la fte se droula selon les rites immuables en
usage depuis tant de sicles. Elle eut grand caractre.

Ce fut d'abord la suite des prsentations au lord-maire, sir David
Burnett, dans la bibliothque, de ses invits,--tout ce que Londres et
l'Angleterre comptent d'illustre! Puis la rception de M. Raymond
Poincar, salu,  l'arrive, d'enthousiastes bravos; le vote par le
Conseil, runi en sance devant une assistance de huit cents personnes,
de l'adresse traditionnelle, et la remise du coffret contenant le
prcieux parchemin sur lequel elle est enregistre; enfin, le banquet
somptueux, abondant, dans le hall gothique dont chaque pierre, chaque
dalle, voque un souvenir.

_Gustave Babin._

[Illustration: LE VOYAGE PRSIDENTIEL A LONDRES.--Au Guildhall (25 juin)
avant le banquet: lecture protocolaire, devant le Conseil runi en
sance, d'une adresse  M. Raymond Poincar.--_Phot.
Chusseau-Flaviens._]

[Illustration: Le banquet au Guildhall: au fond, sous le dais,  la
droite du lord-maire en costume d'apparat, M. Poincar;  gauche du
lord-maire, la lady-mayoress.]

[Illustration: Les manifestations populaires sur le passage du
Prsident: entre le palais de Saint-James et le Guildhall M. Poincar
reoit une adresse du maire du quartier de Holborn. LE PRSIDENT DE LA
RPUBLIQUE EN ANGLETERRE]



[Illustration: FAUNE D'AFRIQUE Dans une clairire, une femelle
d'lphant, aux dfenses longues et minces, broute l'herbe nouvelle.
_Phot. du Dr Em. Gromier._]

[Illustration: FAUNE D'AFRIQUE Un lphant surpris dans tout le naturel
de ses gestes par le zoologiste-photographe. C'est un mle de grande
taille qui, aprs avoir rompu d'un coup de trompe une branche de mimosa,
recueille avec patience les gousses qui jonchent le sol et agite sa
queue en tmoignage de satisfaction. _Phot. du Dr Em. Gromier._]

LA FAUNE D'AFRIQUE

_Suite.--Voir notre dernier numro._

LE VRITABLE ROI DES ANIMAUX

Quiconque ne connat que les petits lphants d'Asie de nos jardins
zoologiques et de nos cirques, qu'on a dfinis assez justement un
boudin sur quatre saucisses, ne peut avoir la moindre ide de la
majest et de la taille de son grand congnre d'Afrique.

Ses proportions gigantesques, son allure dcide, ses immenses oreilles
agites constamment comme deux voiles, sa trompe norme et puissante,
ses dfenses presque toujours bien dveloppes, vous saisissent et vous
impressionnent au del de toute expression.

Si l'on veut avoir une ide juste de l'lphant africain, que l'on aille
voir au Luxembourg le bronze admirable de Navellier. Voil de l'art et
de la vrit. Combien cela est diffrent de toutes ces horreurs en
bronze, en terre cuite ou en faence, qui encombrent les vitrines et ont
la prtention de reprsenter le superbe animal!

L'lphant est encore abondant malgr la poursuite et la destruction
insense dont il est l'objet. Il a d, autrefois, tre prodigieusement
abondant. Peut-tre constituait-il mme l'espce animale la plus
nombreuse, car, depuis cinquante ans, il subit une guerre acharne qui
se chiffre peut-tre par 20.000 cadavres annuels.

Quoi qu'il en soit, j'ai vu des contres au Congo belge o le sol tait
littralement cribl de crottins d'lphants, o, sur chaque colline,
dans chaque vallon, on apercevait des points noirs qui taient des
grands proboscidiens en promenade, o,  chaque dtour, on risquait de
tomber sur une harde de gants.

C'est dans la rgion des grands lacs que j'ai prouv les plus belles
motions, en face des beauts de la grande nature africaine et des
manifestations de sa vie animale. Que ne puis-je dcrire avec la langue
et le talent d'un Loti certains tableaux tels que celui-ci: un jour,
tendu avec un sauvage, Bacondjio, dans une prairie en pente, j'avais 
mes pieds quinze lphants, femelles, jeunes et nouveau-ns; au milieu
de la rivire Semliki, trois grands hippopotames dormaient sur un banc
de sable; sur l'autre rive, quarante lphants, dont deux mles
particulirement gigantesques, vaquaient aux diverses occupations de la
vie proboscidienne.

Aprs le sujet du tableau, le cadre: le fond tait fait du miroitement
lointain des eaux bleues du lac Albert-Edouard,  ma gauche, se
profilaient,  l'ouest, les hautes montagnes sombres qui bordent la
valle; sur ma droite, enfin, les glaciers de Rowenzori tincelaient
sous le soleil tropical. Quel spectacle! Je me croyais transport  un
autre ge, je me figurais avoir l'image de ce que furent certaines
priodes du tertiaire dans la France d'il y a peut-tre des centaines de
milliers d'annes...

Plus au sud, dans la rgion des grands volcans de Kivou, rgion de rve
admirablement belle et qui deviendra plus tard un centre d'excursion, il
m'a t donn de dcouvrir des lphants de petite taille, nettement
diffrents de leurs autres congnres africains, formant une espce
curieusement adapte aux hautes contres volcaniques, humides et
brumeuses, qu'ils habitent. Fait que j'ai signal  l'minent directeur
de notre Musum d'histoire naturelle, M. Edmond Perrier, et  M. le
docteur Troussart, professeur de zoologie au Musum.

L'lphant d'Afrique n'est pas difficile  tuer, mais il faut le tirer
de prs, sous le vent et aux points faibles du crne. Mme avec un fusil
de petit calibre, la grande masse s'croule si la balle pleine a frapp
le cerveau.

La charge est trs dangereuse, et, s'il est relativement facile de fuir
un lphant dans un terrain dcouvert, dans les bush pais et les forts
denses o il se trouve le plus souvent pendant le jour, cela est
extraordinairement difficile: j'en ai fait l'exprience et j'ai bien
failli terminer mes exploits photographiques dans les forts des
Kirounga.

Actuellement, avec la poursuite acharne  laquelle il est en butte,
l'lphant a modifi beaucoup ses habitudes. Vis--vis du chasseur, il
est devenu frquemment agressif; les femelles spcialement, sachant
leurs mles, gros porteurs d'ivoire, en danger, les entourent, les
protgent, et chargent souvent en fourrageurs  l'entour, battant le
terrain comme des chiens de chasse. Car il existe un esprit de
solidarit incroyable chez ces animaux, qui les porte par exemple 
essayer de retirer d'une fosse un congnre qui y est tomb,  soutenir
un de leurs compagnons bless, et  accomplir bien d'autres faits
remarquables que tous les grands chasseurs d'lphants connaissent et
que j'ai pu admirer moi-mme chez les centaines d'lphants qu'il m'a
t donn de voir.

Un jour, une bande de femelles et de jeunes paissait l'herbe nouvelle
dans une valle dcouverte et je regardais avec intrt les jeux
foltres des nourrissons qui se poursuivaient, se tiraient mutuellement
la queue avec leur trompe, glissaient les quatre fers en l'air dans la
boue et se relevaient prudemment en s'aidant les uns les autres. Tout 
coup, une saute de vent fit que la troupe me sentit: aussitt, elle se
runit en un bloc serr, les petits au centre, les nouveau-ns sous le
ventre de leurs mres et celles-ci, la tte haute, dodelinant de droite
ou de gauche, roulant des yeux blancs, la trompe alternativement tendue
et roule, les oreilles en bataille, me donnrent un spectacle superbe
et trs impressionnant, au sens duquel je ne me mpris pas et auquel je
me htai de me soustraire, non sans avoir pris un bien mauvais clich,
indigne de _L'Illustration._

[Illustration: Un grand lphant, dtach d'un troupeau, s'lance en
exploration. _Clich pris dans la valle de la Semliki,  proximit du
lac Albert-Edouard._]

Comme chez la plupart des animaux, il existe chez l'lphant des
diffrences assez considrables entre le mle et la femelle. Avec de
l'habitude, on les distingue aisment l'un de l'autre. D'une faon
gnrale, la couleur est plus fonce chez le mle que chez la femelle,
cela est d  ce que celle-ci porte des poils brun roux et que ceux du
mle sont noir brillant; cela tient rellement aussi, je crois,  une
pigmentation plus forte du derme et de l'piderme.

La taille des mles adultes varie entre 3 m. 10 et 3 m. 50 au garrot,
celle des femelles entre 2 m. 75 et 3 mtres. Ce sont l videmment des
moyennes, mais il est encore assez frquent de voir des mles bien
au-dessus de cette taille (ces gants deviennent naturellement de plus
en plus rares, tant presque toujours de gros porteurs d'ivoire); le
maximum que je connaisse est de 4 m. 25 au garrot.

La tte est plus volumineuse et la base de la trompe beaucoup plus
puissante chez le mle; ses dfenses sont tronconiques tandis que celles
de la femelle sont minces et de calibre gal presque jusqu'
l'extrmit. Les dfenses des femelles varient entre 5 et 15 kilos au
maximum, chez les mles elles peuvent atteindre des poids
extraordinaires: 105 kilos pice pour une dfense que j'ai vue au
Kensington Musum de Londres et 80 kilos pice pour une paire que j'ai
pese  Entebbe (Uganda). En moyenne, les mles reproducteurs ont des
dfenses de 15  20 kilos pice. L'aspect gnral est galement
diffrent entre le mle et la femelle, indpendamment de ce que je viens
de dire au point de vue de la couleur, des dfenses, de la taille. Le
mle frappe par sa musculature apparente; il est fortement toff, ses
formes sont pleines. La femelle est plus efflanque, plus plate, en un
mot moins volumineuse dans tous les sens, et, partant, plus ingambe,
plus alerte, plus dangereuse par le fait mme.

Les signes de l'ge sont galement assez apparents pour le connaisseur;
je n'entrerai pas dans le dtail, mais ceux de la vieillesse frappent
tout de suite: c'est d'abord une taille leve, car l'lphant semble
crotre fort longtemps, puis une maigreur de plus en plus accentue, des
creux profonds aux tempes, des dchirures multiples aux oreilles, et un
replis, ou un ourlet de plus en plus apparent qui se forme sur le bord
libre de celles-ci.

La place m'tant limite, je termine l ces quelques considrations sur
l'lphant d'Afrique dont les moeurs si curieuses et si intressantes
pourraient faire  elles seules l'objet d'un gros volume.

J'ajouterai cependant que, seule parmi les nations qui se partagent
l'Afrique, la France n'a pris aucune mesure vraiment srieuse de
protection en faveur de ce magnifique animal. Partout, sauf  la Cte
d'Ivoire, les mesures dictes sont absolument insuffisantes et
n'arrteront en rien sa destruction.

On a souvent mis en doute la possibilit de la domestication de
l'lphant d'Afrique, la plupart de ceux qui l'ont nie ne connaissent
pas l'animal ou le connaissent mal. L'immense majorit des Africains
sincres avoueront ne l'avoir jamais vu que mort, et quelques-uns
seulement l'avoir aperu plus ou moins vaguement au milieu de la dense
vgtation tropicale. Seuls donc des hommes comme Foa, Selous, Villaert
et des leveurs de la comptence de Hagenbeck, de Hambourg, des pres du
Saint-Esprit de Cap Lopez au Gabon, ou des officiers de la mission belge
d'Api ont voix au chapitre, et ceux-l affirment la possibilit de sa
domestication. Ma modeste connaissance personnelle du grand proboscidien
me permet de me ranger absolument  leur avis.

Cet animal n'est pas mchant, quand on l'attaque, il se dfend, voil
ce que l'on pourrait rpondre  ceux qui parlent de sa frocit. Quant
aux services qu'il pourrait rendre, ils sont indniables, au moins dans
les rgions o le ts-ts et autres diptres piqueurs rendent impossible
ou prcaire la vie des animaux domestiques.

[Illustration: Bande d'lphants dvastant une bananeraie. _Photographie
du Dr Em. Gromier._]

[Illustration: FAUNE D'AFRIQUE.--Un pturage d'lphants sur les rives
de la Semliki, au Congo. _... Sur les rives de la Semliki--nous crit
en commentaire l'auteur de cet tonnant clich--les branches craquent de
tous cts, rvlant la prsence de nombreux troupeaux de proboscidiens;
en effet, les lphants y fourmillent, apparaissant et disparaissant
dans la haute brousse comme des rats dans nos prairies..._ _Phot. du Dr
Em. Gromier._]

Les Belges se sont occups tout spcialement de cette question et ont
sur un affluent de l'Ouell une ferme o ils possdent une cinquantaine
de jeunes lphants. Ils sont satisfaits de leur exprience, car ces
lphants rendent dj des services, mais le procd trop coteux et
trop long ne donnera des rsultats vraiment pratiques que lorsque l'on
pourra se procurer des animaux adultes, suivant les procds en usage
aux Indes.

Une socit s'tait fonde ces dernires annes  Paris mme, sous
l'impulsion dvoue de M. Gaston Tournier et sous la haute prsidence de
M. Edmond Perrier, directeur du Musum, membre de l'Institut, dans le
but de propager en France les ides de protection et de domestication de
l'lphant d'Afrique. Les rsultats, je dois le dire, n'ont pas t en
rapport avec les efforts, mais je tiens  rendre hommage 
l'intervention  la Chambre de MM. les dputs Lemaire, Messimy et Rozet
en faveur de ces ides. Ces interventions n'ont, malheureusement, pas
t suivies de mesures suffisamment pratiques et efficaces. Le jour o
l'on dictera des lois svres pour la protection de l'lphant, comme
dans le cas de l'aigrette du Sngal, il aura disparu...

Dans cette courte tude de la grande faune africaine, j'ai d passer
sous silence beaucoup de grands mammifres et tous les animaux de petite
taille, moins impressionnants, certes, mais dont la vie n'offre pas
moins d'intrt.

Je veux dire pourtant quelques mots des oiseaux.

LES OISEAUX DE L'AFRIQUE

Je dois avouer avoir t profondment du par la faune ornithologique.
Ni les couleurs, ni surtout le chant ne sont ce que l'on s'imagine.
Quand on a parl des oiseaux des les, dans lesquels on englobe les
oiseaux africains, on croit avoir tout dit. Eh bien, je le dclare,
leurs qualits sont fort exagres, au moins pour les contres o j'ai
vcu. videmment, de-ci de-l, dans certaines rgions, il existe de fort
belles espces, trs richement colores, mais littralement perdues au
milieu de la masse des oiseaux au plumage gristre ou roux, ou mme
noir. A l'ouest du Toro et de l'Uganda, dans des pays couverts de
l'herbe  lphant, il m'est arriv de marcher huit jours de suite sans
voir d'autres volatiles que des oiseaux noirs: hirondelles noires,
traquets noirs, veuves noires, gobe-mouches noirs, ce n'tait pas gai!
Dans tous les pays montagneux, presque tous les oiseaux sont de couleur
terne et ne jettent que des cris discordants. Dans les grandes plaines,
ce sont encore les couleurs gristres qui dominent, mais les cris et les
chants deviennent doux, tristes et monotones.

[Illustration: Un rameau charg de nids. Ces nids en forme de poire,
construits par les tisserins dors, pendent comme autant de fruits 
l'extrmit de chaque brindille.]

Les fauvettes qui, chez nous, dans notre vieille Europe, sont si
gentilles, nous ravissent au printemps par leur gazouillis, ou comme la
fauvette  tte noire, par des vocalises euphoniques et retentissantes,
sont tout bonnement exasprantes en Afrique.

Mettons  part ces dlicieuses cratures qu'on nomme communment des
colibris, que les ornithologistes appellent des nectarinids et qui,
eux, mritent bien leur rputation. Ce sont de mignonnes petites btes,
toujours gaies, toujours en mouvement, infiniment varies de couleurs et
de formes, construisant avec un art charmant des nids douillets feutrs
de coton, suspendus au bout des branches ou des gramines folles.

Parmi les oiseaux au plumage le plus brillamment color, il faut citer
le fameux foliotocole qui fait partie d'une srie de petites espces de
coucous verts, rpandus dans toute la zone tropicale.

Cet oiseau, que les dames lgantes connaissent bien, est d'un vert
magnifique  reflet d'meraude, le ventre est jaune d'or et les pattes
bleues.

Tous ces petits coucous, foliotocole, coucou de Klaas, coucou vert du
Cap _(Chrysococcyx cupreus)_, ont la mme nourriture, les chenilles
velues, et les mmes moeurs vagabondes de notre coucou d'Europe. Comme
lui, ils confient  des trangers le soin de leur progniture; c'est
ainsi qu'ils pondent leurs oeufs dans les nids des plus petites espces
d'insectivores tels que les colibris. Il semble mme qu'ils aient une
prdilection pour ces derniers. J'ai vu trs souvent, notamment dans
l'Uganda, des colibris de la plus petite taille alimentant avec ardeur
de jeunes coucous insatiables, spectacle risible de Lilliput nourrissant
un Gulliver gant. Comme le jeune coucou est rapidement trop gros pour
son berceau en forme de poire suspendue par son pdoncule et ne
prsentant qu'un petit orifice circulaire, il est oblig de le quitter
de trs bonne heure et de se tenir  proximit sur une branche.

Il existe encore de nombreuses espces teintes de couleurs clatantes,
mais rares sont celles qui atteignent la grce et l'lgance de nos
espces familires.

Notre faune ornithologique, au seul point de vue de la couleur, peut
mme soutenir la comparaison sans trop de dsavantage avec celle de
l'Afrique: loriots, huppes, rouges-gorges, msanges bleues,
martins-pcheurs, rolliers, geais, bouvreuils, chardonnerets, linots,
etc., etc., forment une pliade qui joint  la beaut l'lgance des
formes qui manque, je le rpte,  beaucoup de leurs congnres
africains.

Quant au chant, nos oiseaux remportent la palme, et de loin.

D'ailleurs, nos insectivores europens forment le fond de la faune
ornithologique africaine pendant cinq mois de l'anne. Dans certains
bocages, comme aux alentours de Knia, du Rowenzori ou des volcans du
Kivou, je me serais vraiment cru en France tant taient abondants nos
oiseaux.

Rien ne peut traduire l'motion que j'prouvai un jour dans une contre
sauvage, manquant de tout, reint, cherchant  regagner  marches
forces quelque contre hospitalire, lorsque j'entendis un rossignol,
rejoignant, par petites tapes, son bocage familier, chanter  gorge
dploye sa chanson de France.

Ainsi, toutes nos espces insectivores sont obliges pour des raisons
alimentaires de gagner l'Afrique au moins au-dessous du Sahara, et la
plupart descendent bien au del de l'quateur.

Nos hirondelles familires elles-mmes sont innombrables en Afrique
depuis octobre jusqu'en mars. Je les voyais souvent voluer avec intrt
autour des grands fauves qui soulevaient en marchant des nues de petits
insectes, qu'elle happaient au passage. Sur les fils tlgraphiques de
l'Uganda Railway, j'estime  des centaines de mille le nombre de ces
volatiles qui y faisaient une cure de termites. Ces insectes creusent de
chaque ct de la voie des galeries d'o s'chappent dans les airs,
pendant quelques jours et dans un but de fcondation, des milliers de
mles et de femelles ails. Les mles menus et dlis sont la proie des
hirondelles; saisis au vol, happs au passage, ils constituent  ce
qu'il parat un rgal pour ces charmants migrateurs.

AIGLES ET VAUTOURS

Je vais dire quelques mots des oiseaux de taille suprieure. Considrons
ceux qui vivent de chair. Leur nombre en est immense, le gibier ne
faisant pas dfaut. Des aigles de toutes tailles et de toute envergure
planent inlassablement, surveillant de leur regard si aigu la brousse o
s'battent perdrix, pintades et petits mammifres. Le plus grand et le
plus fier est bien le magnifique aigle couronn _(Spizaetus coronatus)_.

Au bord des cours d'eau, vivant de poissons, se tient, dans une
immobilit hiratique, une espce de toute beaut, c'est le grand aigle
vocifer.

Tte et gorge d'un blanc pur, robe d'un beau marron rougetre, ailes
noires, queue blanche, tel est le signalement sommaire du bel oiseau.
Ouvrez son estomac et vous y trouverez de quoi faire plusieurs
excellentes fritures. Ce pygargue vit par paires au bord des fleuves ou
des lacs. Sur les rives du lac Albert-Edouard il m'a paru
particulirement abondant. Son nom de vocifer vient du cri qu'il
articule constamment: clao, clo, clo, clo, clo.

A ct de ces nobles animaux vivant de chair palpitante, voici toute
l'immense tribu des charognards. Vous avez tu un gibier quelconque,
cartez-vous et interrogez attentivement le ciel. L-haut, tout l-haut,
dans les nuages, vous distinguez un point noir. Ce point grossit,
grossit: c'est un vautour. Son mouvement de descente a t aperu par un
congnre qui planait dans la rgion, il arrive immdiatement, et ainsi
de proche en proche, si bien qu' un moment donn dix, vingt, trente
vautours dcrivent sans un coup d'aile leurs orbes de plus en plus
rtrcis autour du cadavre. Aussitt poss, quel empressement! Et,
hardi, l'un s'en prend aux yeux, l'autre  la gueule, celui-l s'occupe
du ct pile, celui-ci du ct face, plusieurs s'acharnent  tirer  eux
la masse des viscres; bref, c'est un festin.

Drangez la bande qui fait ripaille et vous verrez ceci: tous ces gros
oiseaux inlgants vont courir lourdement quelques mtres en se
dandinant sur leurs pattes gourdes, puis cartant les immenses voiles
qui leur servent d'ailes ils vont quitter la terre  grands battements
lents. Dix, vingt coups d'ailes au plus vont leur permettre d'acqurir
suffisamment de vitesse pour s'lever dsormais sans effort. Ces
monoplans parfaits ont mis leur puissant moteur en mouvement pour
s'lancer dans l'espace, puis, la vitesse acquise, ils s'lvent, et
voluent dsormais en vol plan. Et, de fait, ces grands voiliers
montent, descendent, tournent et virent, parcourant d'immenses tendues
de plusieurs centaines de kilomtres par jour certainement, sans un coup
d'aile en dehors du dpart lanc. C'est contraire  toute loi physique
admise, je le veux bien, mais cela est, et il faudra nous inspirer de
leur science et admettre que l'air est non seulement une rsistance,
mais une force capable de propulser si nous voulons vraiment voler
pratiquement un jour.

Quoi qu'il en soit, et bien qu'on les regarde avec un peu de dgot, ces
oiseaux, vautours et marabouts, sont infiniment utiles.

Il y a une hygine gnrale qui rclame la disparition  bref dlai de
toute chose corrompue. La nature a cr plusieurs catgories
d'assainisseurs: le jour, les grands oiseaux dissquent le cadavre, la
nuit les chacals se gavent des reliefs, tandis que les hynes croquent
les os; enfin, une autre catgorie plus humble achve le travail, ce
sont les insectes. Tous prposs  la disparition des derniers restes
carns, peauciers ou stercoraux, mouches, sylphes, dermestes,
ncrophages et bousiers travaillent si bien que, quelques jours aprs sa
mort, il ne reste plus du grand animal que quelques os blanchis et
concasss.

LA FIN DE L'AUTRUCHE

Un dernier mot au sujet des autruches: elles sont encore assez
abondantes en Afrique mais sont appeles  disparatre partout en dehors
des rserves. Elles ont disparu spontanment du Sahara sans qu'on puisse
en connatre la cause, probablement par suite d'une fatalit qui plane
sur toutes les espces gantes. Elles disparatront ailleurs pour
d'autres raisons qui sont la chasse et la recherche trop active de leurs
oufs. Il n'y aura videmment l que demi-mal puisqu'on est entr partout
dans la voie de leur domestication, source de richesse future pour nos
possessions africaines. D'ailleurs, l'autruche est rustique et
s'accommode des climats froids: je l'ai rencontre  2.000 mtres
d'altitude; dans le midi de la France il existe une ferme d'autruches,
et  Hambourg mme elles rsistent admirablement aux tempratures
hivernales.

Puissent ces quelques notes de voyage dcider les amateurs de chasses
fructueuses, ainsi que les admirateurs de nature sauvage et primitive, 
organiser des expditions cyngtiques dans ces rgions privilgies.

Mais je conseille  ces lecteurs de se hter s'ils ne veulent pas
arriver trop tard.

La civilisation qui marche  pas de gant fait disparatre les animaux,
abat les arbres, dtruit toute couleur locale. C'est le sort qui attend,
comme tant d'autres, ces contres si admirables par le nombre et la
varit de leur faune.

DR EMILE GROMIER,

_ex-charg de mission par le Musum national d'histoire naturelle._
Droits rservs.



[Illustration: La canonnire espagnole _Gnral-Concha_ assaillie par
les Maures du Rif.]

[Illustration: Arrive, par le vapeur _Vicente-la-Roda_, et dbarquement
 Melilla des morts et des blesss de la canonnire
_Gnral-Concha.--Phot. Lazaro._]

LES ESPAGNOLS AU MAROC

LE DRAME DE LA CANONNIRE GNRAL-CONCHA

Les troupes espagnoles qui avaient pu occuper sans coup frir, il y a
deux ans, Larache et El Ksar, puis, il y a quelques mois, Ttouan et
Arcila, se trouvent actuellement en butte, dans cette partie du Gharb et
du Djbala, aux mmes attaques que dans le Rif au cours de 1909.

Aussi, ds le dbut du mois de juin, les Espagnols ont-ils d se livrer
 une double srie de sanglantes oprations qui aboutirent d'une part 
une dfaite complte de l'ennemi, par le colonel Silvestre, le 12, dans
le voisinage de Souk-el-Arba, et d'autre part, dans la rgion de
Ttouan,  l'occupation, par la colonne du gnral Primo de Rivera, du
mont Laouzian et  la dispersion d'une harka qui avait vainement repris
l'offensive et qui laissa plus de 100 morts sur le terrain. Tandis que
cette leon tait inflige aux Djbala, des symptmes belliqueux
commenaient  se manifester aussi dans le Rif, jusque-l paisible au
point qu'on avait pu y prlever des troupes espagnoles et indignes
envoyes comme renforts  Ttouan. Le cad Chenguiti, qui organise la
rsistance contre l'avance franaise sur Taza, a t, en effet, proclam
aussi sultan par les Beni bou Yahi de la zone espagnole, et les
missaires de Raissouli prchent la guerre chez les Beni Sad et les
Beni Ouriaghel.

Le soulvement tend donc  se gnraliser dans toute la zone espagnole.

[Illustration: La cte du Rif.]

Mais l'pisode le plus tragique et sanglant de cette lutte s'est
droul, par l'effet d'un fatal hasard, en un point cart de son foyer
principal. On apprenait, le 12 juin, que la canonnire espagnole
_Gnral-Concha_, faisant sur la cte marocaine, entre le Peon de Vlez
et Alhucemas, une croisire  la poursuite de la contrebande d'armes,
s'tait choue par le brouillard dans l'anse de Bou Sikoub et se
trouvait menace non seulement des dangers habituels d'un naufrage mais
des attaques de la froce tribu des Bocoya qui, dans des circonstances
semblables, avaient dj pill plusieurs navires et massacr leurs
quipages, notamment, depuis 1874, ceux des bricks franais
_Saint-Vincent_, anglais _Meyer_, italien _Sentino_, hollandais _Anna_
et divers espagnols.

En effet, on sut bientt qu'un terrible drame s'tait droul  bord du
_Gnral-Concha_. Les Maures, du haut d'une falaise surplombant le
navire chou, criblrent de balles le pont, rendant impossible la
manoeuvre des canons, puis montrent en foule  l'abordage. Une partie
de l'quipage fut tue, une autre capture; le reste, retranch dans
l'entrepont se dfendit dsesprment. Le commandant du navire, le
capitaine de corvette Castao, fut des premires victimes. Cependant un
canot mont par quelques marins tait all porter  Alhucemas et Melilla
la nouvelle du naufrage. Le gouverneur d'Alhucemas, parti  la hte avec
quelques soldats sur un vapeur marchand, assista impuissant  la
boucherie. Enfin, arriva de Melilla la canonnire _Lauria_ dont
l'artillerie dispersa les Maures, qui vacurent la canonnire en y
laissant les cadavres d'une vingtaine des leurs; mais les survivants de
l'quipage durent gagner le _Lauria_  la nage, la fusillade interdisant
l'approche de tout canot: 63 hommes sur 94 furent ainsi sauvs, parmi
lesquels 17 blesss, dont un officier. Le commandant et 16 hommes
avaient succomb, et le second, grivement bless, et 11 marins
restaient prisonniers. On espre les racheter, grce  l'intervention de
Maures amis de l'Espagne. L'pave du _Gnral-Concha_ fut dtruite par
le feu du croiseur _Reina-Regente_ arriv tardivement et qui bombarda
aussi les douars des Bocoya. La perte matrielle n'est pas considrable,
car cette vieille canonnire, lance en 1882, jaugeant 568 tonnes et
arme de 4 canons de 42 et 3 mitrailleuses, tait dj presque hors de
service. Mais la nouvelle du drame et le dbarquement des victimes 
Melilla ont produit une vive impression.

A la suite de tous ces vnements, le gouvernement espagnol a rappel
tous les hommes en cong et envoy l'escadre entire au Maroc. Les
milieux diplomatiques examinent aussi l'ventualit d'une intervention
franco-espagnole  Tanger si la ville tait menace, et peut-tre d'une
action militaire des deux pays combine dans les rgions limitrophes des
deux zones devant cette nouvelle explosion de fanatisme belliqueux.



PENDAISONS A CONSTANTINOPLE

On sent dans les vnements qui se succdent  Constantinople depuis le
meurtre du grand vizir la marque d'un gouvernement nergique.
Arrestation, jugement, excution, le chtiment a suivi le crime de faon
soudaine. La mort de Mahmoud Chefket n'aura rien chang  la situation
intrieure de la Turquie et plutt consolid qu'affaibli le cabinet.

Jeudi 19 a commenc le procs des assassins devant la cour martiale. Le
nombre des accuss s'levait  38, dont 24 prsents, les autres en
fuite. Ils ont fait des aveux complets.

[Illustration: Capitaine Kiazim effendi. Muhib bey.]

Le 23, douze des accuss taient condamns  mort: le capitaine Kiazim,
l'un des principaux instigateurs du complot; Muhib bey, qui avait
organis un service de renseignements pour venir en aide aux
conspirateurs; Zi bey, comparse; Chefki bey, lieutenant ray des
cadres; le lieutenant Mehmed Ali, prcdemment mis en disponibilit;
Topai Tewfik, qui dchargea son revolver jusqu' la dernire cartouche
sur Mahmoud Chefket, le Circassien Djevad, puis le Damad Salih pacha,
gendre d'Abdul Hamid; le colonel d'tat-major Fouad bey, et, par
contumace, le prince Sabaheddine, dj condamn  mort par Abdul Hamid,
le gnral Chrif pacha, Rechid bey, Nazim bey. Le sultan n'a fait
aucune grce. Le 24,  3 heures du matin, aprs la lecture de la
sentence et les prires des imams, douze des condamns ont t pendus.
Ils sont morts bravement, suppliant les assistants de les venger et de
dlivrer leur patrie, maudissant les tyrans et les juges qui les avaient
condamns.

[Illustration: Lieut. de vaisseau Chefki. Lieut. de caval. Mehmed Ali.
Zi bey. Topal Tewfik. Djevad. LES AUTEURS OU COMPLICES DU MEURTRE DU
GRAND VIZIR MAHMOUD CHEFKET.--Sept des douze condamns qui ont t
pendus le 24 juin, sur la place Bagadiz  Constantinople (photographis
aprs leur arrestation).]



[Illustration: "Fausses aigrettes" vivant au milieu des troupeaux, dans
l'Ouganda.]

[Illustration: FAUNE D'AFRIQUE.--Autruches dans les plaines de l'Athi.]

_Phot. du Dr Em. Gromier_

[Illustration: Grand lphant mle cueillant les pousses nouvelles des
arbrisseaux.]

[Illustration: FAUNE D'AFRIQUE. Perroquets gris  queue rouge perchs
sur un bananier, dans l'Ouganda.]

_Phot. du Dr Em. Gromier._

[Illustration: LGANCES MODERNES DANS LE PARC DU GRAND ROI. Le goter
des Amis de Versailles dans le bosquet des Rocailles.]

_Les Amis de Versailles pratiquent, envers la ville du Grand Roi,
objet de leurs soins clairs, un culte dlicat et charmant; et ils
aimant  provoquer les occasions de la faire mieux connatre, et plus
admirer... Lundi dernier, ils avaient organis,  Versailles mme, une
manire de garden-party fort lgante, qui attira, sous les sculaires
ombrages du grand pare, une foule choisie. Elle fut prcde d'une docte
et savoureuse causerie de M. Andr Hallays: dans la grande galerie des
Batailles, le confrencier retraa la vie du bon jardinier Jean de La
Quintinie, grand ordonnateur du Potager de Louis XIV. Puis, aprs cette
fte de l'esprit, on se rendit au bosquet des Rocailles o, dans le
dcor le plus noble, devant la majestueuse cascade, un goter se
trouvait servi. Et ce fut une heure exquise, voque ici par le dessin
de notre collaborateur J. Simont, o Von reconnatra, trs apparents ou
dissimuls dans les groupes, quelques-uns des organisateurs de la
runion et de leurs invits: M. Millerand, ancien ministre de la Guerre
et prsident des Amis de Versailles; Mme la comtesse de Castellane et
Mme la marquise de Ganay, vice-prsidentes; Mme la comtesse
d'Haussonville; M. Henry Simond, vice-prsident; M. Charles Cambefort,
trsorier; M. Pierre de Nolhac, conservateur du chteau; le comte
Primoli; le comte de Fels; MM. Metman, Eugne Tardieu, secrtaire des
Amis de Versailles, etc._



CE QU'IL FAUT VOIR

LE PETIT GUIDE DE L'TRANGER

Me permettra-t-on de rappeler,  propos de l'vnement qui va, dans deux
jours, remuer tout Paris, une anecdote que j'eus le plaisir de conter
ici mme, il y a quelques annes? On m'avait dit: C'est vous qui l'avez
invente, cette histoire-l, pour sr... Et comme je protestais, mes
amis se mettaient  rire, haussaient les paules. Hlas! que ne puis-je
inscrire ici les noms _vrais_ des personnages,  la place de ceux que
j'avais cits. Car il n'y avait d'invents, dans l'anecdote, que les
noms propres,--et pour cause. Je suis condamn aujourd'hui, on le
comprendra,  la mme discrtion que nagure; mais j'affirme que les
faits furent exactement tels que je les ai conts.

Une trangre, charmante, Mme X..., maltraite par son mari, s'tait
enfuie du domicile conjugal, et rfugie  Paris, pour y rejoindre un
artiste connu, qu'elle aimait (et qu'elle a d'ailleurs pous, depuis
cette poque). Il fallait viter le scandale; et avant que ft bruite
dans la ville o rsidait Mme X..., et o elle tait connue de tout le
monde, la nouvelle de cette dsertion, le frre de celle-ci--trs
respectable clibataire--accourait  Paris, pour supplier sa soeur de
rintgrer son foyer. On imagine ce que fut la premire conversation qui
suivit (dans un appartement dont je pourrais indiquer l'adresse)
l'arrive du frre  Paris. Rcriminations, menaces, supplications,
injures... Mais l'trangre tenait bon. Son protecteur aussi. Aprs deux
heures de vains et extnuants colloques, on s'aperoit qu'il est huit
heures du soir, et qu'on a faim...

--O dnez-vous? demande froidement l'artiste parisien au voyageur.

--Est-ce que je sais, moi? rpond l'autre avec dignit.

--Dnez donc avec nous. Nous causerons. On descend. On hle une voiture.
On gagne un cabaret  la mode. On dne. Et la conversation continue,
mais moins vhmente, moins pre qu'au dbut.

La chre est exquise; les vins sont de premier ordre. Et le frre, peu 
peu, s'attendrit, prte une oreille moins hostile aux choses qu'on lui
dit.

Soudain, et de l'air le plus naturel du monde:

--Qu'est-ce que vous faites demain? demande l'ami de Mme X...

--Qu'est-ce que vous voulez que je fasse? Je m'en vais. Je reprends le
train...

--Vous ne pouvez pas faire cela.

--Pourquoi est-ce que je ne peux pas faire cela?

--Parce que c'est demain le Grand Prix, et qu'il est sans exemple qu'un
tranger de passage  Paris la veille du Grand Prix n'ait pas retard de
vingt-quatre heures son dpart pour y assister.

C'en tait trop, et le pauvre homme se sentait terrass. Le bon dner,
le bon cigare, l'atmosphre de Paris, les toilettes des femmes... ce
Parisien qui semblait un excellent garon, et srement rendrait sa soeur
plus heureuse que n'avait fait son beau-frre... Tout de mme, il pensa
que, pour contenter sa conscience, il devait rsister encore un peu; et,
aprs avoir rflchi, il dit d'une voix teinte:

--Je ne peux pas aller  Longchamp.

--Pourquoi?

--Je n'ai qu'un chapeau mou.

On lui promit qu'un chapelier serait le lendemain  l'htel. Et, le
lendemain  deux heures, coiff d'un impeccable huit-reflets, la fleur
 la boutonnire, le frre de Mme X..., escort de sa soeur et de son
ennemi, entrait au pesage de Longchamp. Il en revenait  quatre
heures, ayant gagn trente louis, et bien rsolu  plaider devant la
famille la cause de la fugitive... Ce qu'il fit!

Depuis cette poque, le frre de Mme X... a pris l'habitude de revenir,
chaque t, voir courir  Longchamp le Grand Prix.

Je suis sr qu'il y sera dimanche.

                                  *
                                 * *

Mais bien que la solennit de Longchamp marque la clture officielle de
la Saison, l'Art ne consent point encore  dsarmer, si j'ose dire, et
les Expositions persistent... J'en signale deux, qui sont  voir et
qu'il faut mme--pour des raisons trs diffrentes--avoir vues l'une et
l'autre. La premire est la dlicieuse exposition, rue de Sze, des
Petits Matres de 1830; la seconde s'est ouverte dimanche dernier  la
galerie La Botie, o elle remplace cette mouvante _Rtrospective_
d'Alphonse de Neuville dont j'ai nagure parl. C'est l'Exposition d'un
peintre sculpteur futuriste, nomm Boccioni. Et cette manifestation
d'art eut un prlude: une confrence, o M. Marinetti, le sympathique
aptre du Futurisme, voulut bien nous dmontrer,--ou plutt nous
affirmer, en termes obscurs et frntiques, l'inutilit de la Syntaxe.
Ils sont logiques, ces rvolutionnaires; et l'on ne saurait s'tonner
que la syntaxe, qui n'est autre chose, en somme, que le dessin du
langage, exaspre des hommes  qui les antiques rgles du dessin des
formes, des figures, apparaissent comme coeurantes... C'est le mot
mme dont se sert M. Boccioni,  la fin de la prface qu'il a crite
pour son catalogue: Nous parviendrons  sortir de la continuit
coeurante de la figure grecque, gothique, michelangesque.

La confrence de M. Marinetti avait attir rue La Botie un certain
nombre de badauds ingnus et d'esthtes des deux sexes qui avaient
prfr la joie d'assister  la condamnation de la syntaxe  celle de
voir courir  Auteuil le Grand Steeple. Il y avait du monde. Il y avait
mme plus de monde que de chaises; car, autour de l'orateur, quelques
jeunes filles s'taient assises par terre pour couter plus commodment.
Autour d'elles, une vingtaine de dessins fixs au mur: combinaisons de
lignes et de hachures dont le catalogue nous propose une explication
plus confuse encore que le dessin lui-mme. Et puis, la sculpture; onze
ensembles plastiques: des morceaux de pltre ajusts les uns aux
autres, et qui signifient, parat-il: des muscles en vitesse, une
expansion spiralique de muscles en mouvement, le dveloppement d'une
bouteille dans l'espace, etc.; mais rien ne m'a plus mu qu'une sorte
de tas blanc, de meringue norme et bouleverse, au milieu de laquelle
apparaissent une poigne de fentre, un carreau, des yeux humains, un
chignon (en cheveux vritables) et qui figure au catalogue sous ce
titre: Fusion d'une tte et d'une croise. a, vraiment, c'est 
voir!!

J'entends dire: Ces gens-l se moquent de nous. Je ne le crois pas. Mon
avis est qu'ils sont sincres. Est-ce que les gens qui ont l'appendicite
manquent de sincrit? Mais non. Ils sont simplement atteints d'un mal
qu'on ne connaissait pas il y a vingt ans, et qu'on gurit depuis qu'on
a appris  le connatre. De mme, la _Futurite_ apparat-elle comme une
maladie nouvelle de l'esprit, dont il ne faut pas douter que les
neurologues ne viennent  bout,  moins que d'elle-mme, aprs avoir
troubl quelques intelligences, elle ne disparaisse, un beau jour, de
nos climats...

UN PARISIEN.



AGENDA (28 juin au 5 juillet 1913)

LES CONCOURS DU CONSERVATOIRE.--Les concours publics du Conservatoire
national de musique et de dclamation se continueront aux dates
suivantes: le 28 juin, piano (femmes); le 30, harpe et harpe
chromatique; le 1er juillet, opra-comique; le 2, tragdie; le 3,
comdie; le 7, violon; le 8, piano (hommes); le 9, opra; le 12,
distribution des prix.

EXPOSITIONS--Muse des Arts dcoratifs (pavillon de Marsan): exposition
rtrospective de l'art des jardins en France.--Htel Le Peletier de
Saint-Fargeau (29, rue de Svign): promenades et jardins de Paris
depuis le quinzime sicle.--Grand Palais: Salon de la Socit des
Artistes Franais; Salon de la Socit nationale des Beaux-Arts. Clture
le 30 juin.--Galerie Lvesque (109, faubourg Saint-Honor): oeuvres de
Thomas Couture: peintures, aquarelles, dessins.--Galerie Manzi-Joyant
(15, rue de la Ville-l'vque): pauvres de peintres modernes: Manet,
Claude Monet, Sisley, Degas, Szanne, etc.

VENTES D'ART.--Htel Drouot: le 28 juin, dernire vacation de la vente
de la bibliothque de M. P.-A Cheramy, livres anciens et modernes.--A
Pantin (Seine), 100, rue de Paris: le 30 juin, vente de boiseries
anciennes, trumeaux, glace, console ancienne dcorant un htel
particulier et provenant en partie de l'ancien htel de la Guimard.

FTE DE BIENFAISANCE.--Le 30 juin,  4 h.,  la Comdie des
Champs-Elyses, matine donne au profit de la Socit philanthropique.
Au programme: visions des grandes ftes de ce printemps; visions des
Indes de M. Gervais-Courtellemont. Billets chez la duchesse de Guiches
(42 bis, avenue Henri-Martin);  Photo-Couleurs (5, rue Royale) et  la
Comdie des Champs-Elyses.

GARDEN-PARTY.--Le Cercle national des armes de terre et de mer donnera
une garden-party au Pr-Catelan, le 3 juillet. Le programme sera vendu
au profit des blesss du Maroc.

SPORTS.--_Courses de chevaux_: le 28 juin, Longchamp; le 29, Longchamp
(Grand Prix de Paris); le 30, Auteuil; le 1er juillet, Compigne; le 2,
le Tremblay; le 3. Maisons-Laffitte; le 4, Saint-Cloud; le 5, Amiens; le
6. Maisons-Laffitte.--_Cyclisme_: le 29 juin, dpart du Tour de France:
 la piste municipale (Vincennes), les 29 juin, 3 et 6 juillet. Grand
Prix cycliste de la Ville de Paris.--_Yachting_: le meeting
international de navigation automobile les Couleurs de Paris aura lieu
le 6 juillet en Seine, dans le bassin de Longchamp.



LES LIVRES & LES CRIVAINS

L'HEURE DCISIVE

Il est permis, assurment, de ne point partager les ides philosophiques
de M. le comte de Mun. On peut ne pas toujours suivre sur le terrain
social le trs loquent et trs catholique dput du Finistre. Mais, il
parat difficile, par contre, que l'immense majorit des Franais ne
s'entendent pas, avec ce clairvoyant patriote, sur le terrain national.
M. le comte de Mun, dans le recueil de faits et d'ides paru d'hier (1),
nous persuade aisment que, depuis la foudroyante victoire des allis
balkaniques, laquelle a non seulement transform l'tat de l'Orient,
mais cr, dans l'Europe entire un ordre nouveau, une heure dcisive
s'coule pour la France. L'axe de la balance internationale est dplac
par les vnements d'Orient. Que sera l'avenir de la Bulgarie si
violemment exalte par le succs de ses armes? O s'arrtera le
magnifique effort de l'hellnisme ressuscit? Et, maintenant que la
Turquie d'Europe n'est plus, en quels redoutables conflits vont se
heurter les influences occidentales, de plus en plus pres en Turquie
d'Asie? Combien d'angoissantes incertitudes, de lourdes menaces pour
l'avenir!

Un autre ct du grand drame apparat dans l'clat intermittent des
disputes diplomatiques. Contre l'expansion allemande en Orient, des
ports et des routes seront dsormais dfendus par des occupants tenaces.
La mer ge devient grecque. O l'Allemagne trouvera-t-elle, demain, la
mer libre ncessaire  sa croissante activit? Redoutable question qui,
pour la Belgique et la Hollande, peut devenir une question de vie et de
mort. La monarchie autrichienne qui frayait  l'influence germanique la
voie de Salonique est oblige dsormais de s'arrter  l'entre du
chemin. La Russie, dtourne des rives asiatiques, est ramene par le
rveil des peuples slaves vers le rle que lui impose l'orgueil de son
sang. Autant de causes imprieuses d'antagonisme formidable, de conflits
internationaux, autant d'avertissements du destin qui justifient ce
titre ardent: _l'Heure dcisive_, que M. le dput du Finistre donne 
son livre opportun.

M. Albert de Mun fait prvoir le bouleversement qui pourra rsulter,
dans les systmes d'alliance, de l'quilibre rompu en Orient. Les
tendances actuelles de la Roumanie sont,  ce point de vue, trs
caractristiques. M. Paul Labb, qui vient de publier un bon livre
documentaire sur _la Vivante Roumanie_ (2), est convaincu que, malgr le
gain de Silistrie, les Roumains ne pardonnent pas  leurs voisins leur
victoire et l'accroissement de leur puissance: le petit Bulgare a grandi
trop vite, il sait trop bien se servir de ses armes, ce n'est plus un
paysan ngligeable, c'est dj un voisin dangereux. La Roumanie,  la
vrit, est  un tournant de son histoire. O cherchera-t-elle
maintenant ses alliances? La politique allemande n'a pas donn les
rsultats qu'on en attendait. Il apparat de plus en plus que,
dsormais, Vienne s'entendra avec Sofia. Depuis quelques mois, les
hommes d'tat bulgares se sont bien souvent arrts dans la capitale
autrichienne, et, tout rcemment, la mission Guchoff  Vienne accusait
l'effort tent. Tandis qu'une alliance entre l'Autriche et la Roumanie
serait, semble-t-il, mdiocrement accueillie par les sujets du roi
Carol. Qui sait, crit M. Paul Labb, si, bientt, pensant aux Roumains
de Bukovine et de Transylvanie, on ne parlera pas,  Bucarest, de la
grande Roumanie, comme on fait  Belgrade de la grande Serbie? Ce serait
l une bonne politique. C'est  Vienne, quoi qu'on en dise, que sont les
ennemis des Roumains. D'o l'on pourrait conclure que l'attraction si
longtemps exerce sur le royaume danubien par la Triplice est bien prs
de finir.

                                  *
                                 * *

(1) _L'Heure dcisive_. Emile-Paul, diteur, 3 fr. 50.

(2) _La vivante Roumanie_. Lib. Hachette, 4 fr.

En d'autres temps, observe M. le comte de Mun, la France, libre de ses
mouvements, et, peut-tre, par d'audacieuses initiatives, pu tourner 
sa gloire les vnements auxquels le malheur dont elle trane le pesant
fardeau, l'a rduite  n'assister qu'en tmoin. Cette rserve
suffira-t-elle  la prserver? Gardienne, malgr tout, contre
l'Allemagne envahissante, de l'quilibre des nations, elle demeure, par
sa position gographique, par sa force encore redoute, par sa richesse
toujours envie, destine aux premiers coups de l'invitable conflit o
tant d'intrts contraires sont fatalement entrans. D'o la
ncessit, en face du renforcement des effectifs allemands, d'accrotre
d'urgence la puissance de la barrire franaise. Les vibrantes et
solides pages o M. Albert de Mun fait appel au pays contre la
propagande destructive des socialistes et des antimilitaristes, son cri
de raison contre une organisation de milices, soumise  toutes les
influences parlementaires, pourrait emprunter une singulire force aux
faits lamentables voqus par le capitaine Choppin dans son livre sur
les _Insurrections militaires en 1790_ (3). Dans cette tude, si
actuelle par les rapprochements qu'elle permet d'tablir avec de rcents
et pnibles incidents de casernes, on voit combien peut devenir
dtestable l'esprit de troupes braves et prouves quand elles sont
travailles par des fauteurs de dsordre.

Ainsi, lorsque le rgiment de cavalerie _Mestre-de-camp-gnral_ est
dirig de Nancy sur Paris pour s'adjoindre aux troupes convoques 
l'occasion de l'ouverture des tats gnraux, les escadrons,  peine
arrivs  Chteau-Thierry, sont inonds d'crits sditieux. Des
missaires, partis de la capitale, viennent accentuer cette propagande,
ds l'arrive  Saint-Denis. De nombreuses dsertions se produisent. Le
corps est renvoy, par ordre du ministre,  Nancy o l'effervescence se
transforme en rvolte. Les soldats enfoncent  coups de hache les portes
des prisons, blessent leurs officiers et assomment leur gnral qu'ils
mettent en cellule. Le lieutenant Dsilles se fait tuer en se jetant sur
un canon auquel les rvolts allaient mettre le feu. Des troupes fidles
interviennent et le rgiment _Mestre-de-camp-gnral_ est licenci.

L'insurrection de _Royal-Champagne_, en garnison  Hesdin, est galement
provoque par les clubs de Paris. Un jeune sous-lieutenant prend la tte
d'une rvolte de sous-officiers. Trois dputs arrivent de Paris pour
encourager les mutins. Encore une fois des troupes fidles ramnent
l'ordre et chassent les rebelles de la ville.

Ce sont encore les excitateurs des clubs et les encouragements des
dputs, venus exprs de Paris, qui, en 1790, soulvent le _Rgiment de
la Reine_ en garnison  Stenay. Une terrible contagion de rvolte menace
l'arme qui, enfin, se ressaisit.

Le sous-lieutenant qui s'tait fait le chef des rvolts de
_Royal-Champagne_ ayant vu de prs le rsultat de l'indiscipline chez le
soldat, trouva son chemin de Damas. Dmissionnaire aprs ces vnements,
il reprit du service aux premiers coups de canon et ne quitta plus les
champs de bataille de 1792  1813. Marchal de France  trente-quatre
ans, sa maxime de guerre tait que toute infraction  la discipline est
un crime. Le sous-lieutenant de Royal-Champagne tait devenu duc
d'Auerstaedt et prince d'Eckmhl. Il s'appelait Davout.

Davout, dans son ge d'exprience du moins, avait raison. L'arme
fortifie chez nous et la discipline rtablie, la paix sera sans doute
mieux assure qu'elle ne peut l'tre par les efforts de l'internationale
financire et les manifestations de l'internationale ouvrire. L'horizon
sera plus clair et l'optimisme redeviendra possible. Car, en ces
instants graves d'aujourd'hui, des voix  la fois raisonnables et
conciliantes se font entendre aussi, et, aprs avoir parcouru avec un
peu de fivre les pages o M. le comte de Mun nous parle des risques
immdiats d'une guerre europenne et cyclopenne, nous aimons nous faire
rassurer par M. Georges Bourdon, qui vient d'enquter en Allemagne pour
le _Figaro_, et qui, en de remarquables chapitres d'observation et de
documents (4), nous dit les possibilits d'une entente prochaine pour
une paix durable en Europe.

(3) dition Laveur, 3 fr. 50.

(4) _L'nigme allemande_, lib. Plon, 3 fr. 50.

ALBRIC CAHUET.

Voir, dans _La Petite Illustration_, le compte rendu de: _le Sacrifice,
c'est le devoir, c'est le salut_, de M. Henry Pt; _l'Amour mari_, de
M. Ernest Gaubert; Nannio, de M. M. Luguet; _l'Amour doux et cruel_, de
M. Jules Bois.



DOCUMENTS et INFORMATIONS

LES RADIATIONS LUMINEUSES DE LA T. S. F.  LA TOUR EIFFEL.

Dans les fils d'antenne d'un poste puissant la tension lectrique
atteint souvent plusieurs millions de volts; aussi, par certaines nuits
noires, ces fils se dtachent sur le ciel en lignes de feu. Souvent,
mme, quand ils ne sont point visibles  l'oeil nu, les radiations
ultra-violettes qu'ils mettent impressionnent la plaque photographique.

Nous avons dj publi, le 18 mars 1911, une photographie qui, prise du
Champ de Mars, le soir, montrait la tour Eiffel ainsi entoure d'un
lger rseau lumineux. La photographie que nous reproduisons aujourd'hui
a t prise dans la nuit du 21 au 22 juin, c'est--dire au solstice
d't  l'occasion duquel la Socit astronomique de France clbrait sa
10e fte du soleil; elle a t enregistre de la seconde plate-forme de
la tour, pendant que le poste transmettait les signaux horaires de 23 h.
45, 47 et 49; et elle nous montre, sous une forme diffrente, ce curieux
phnomne.



LE TANGO JUG EN ARGENTINE.

C'est une question fort dbattue en ce moment de savoir si le tango,
dont la vogue, dcidment, s'affirme dans tous les salons bien dansants,
et menace d'envoyer bostons et two-steps rejoindre les vieilles lunes,
est gracieux ou malsant, admissible ou condamnable, s'il faut
l'approuver ou s'en dsoler, ou tout simplement s'en divertir... Le
tango a ses partisans, ses dtracteurs,--et aussi ses indiffrents.
Sollicits par des enqutes, des crivains, des artistes, des hommes du
monde, des comdiennes, ont donn leur sentiment sur l'affaire. Un de
nos lecteurs, qui habite l'Argentine, nous fait part,  ce propos, d'une
opinion particulirement autorise, puisqu'elle vient du pays mme o
naquit, dit-on, le tango.

C'est celle de M. le docteur Infante, intendant municipal--nous dirions
en France maire--de Rosario. M. le docteur Infante n'aime pas le tango,
et il a pris, rcemment, un svre arrt pour l'interdire dans les bals
publics, sous peine d'une amende de 50 francs par infraction. Le maire
de Rosario blme particulirement quelques figures du tango, qui ne
constituent d'aprs lui qu'une danse de ngres, capable de pervertir
les gots de la jeunesse.

En annonant cette dcision, un journal de la Mariana, la NUEVA EPOCA,
l'accompagne de commentaires logieux. Voil donc le tango jug
indsirable en Argentine... Cependant les jeunes gens de France
continuent, dans les derniers bals de la saison,  le pratiquer avec
zle. Mais survivra-t-il  l't?



FIN DE BTONNT.

Ce fut, l'autre dimanche, grande fte dans le monde des avocats: en leur
belle proprit du Prieur des Basses-Loges,  Fontainebleau, l'minent
btonnier de l'Ordre et Mme Fernand Labori runissaient les nombreux
amis qu'ils comptent dans le barreau, la magistrature, la politique, les
lettres, les arts. Par cette garden-party, qui fut en tous points
russie, Me Labori avait voulu marquer brillamment la fin de son
btonnt: cette semaine, en effet, il devait abandonner ses fonctions,
qui, mardi dernier, ont t confies  Me Henri-Robert, lu sans
concurrent.

[Illustration: Les radiations lumineuses de la T. S. F.  la tour
Eiffel. Vue prise de la deuxime plate-forme en regardant le sommet,
dans la nuit du 21 au 22 juin, pendant les signaux horaires de 23 h. 45,
47 et 49; les courtes lignes lumineuses transversales sont les traces
laisses par les toiles pendant la pose de 14 minutes.--CLICH L.
GIMPEL.]

Les rjouissances du Prieur laisseront, entre toutes les rceptions
auxquelles les btonniers ont coutume de convier leurs collgues, un
souvenir prcieux. Sur un petit thtre de verdure, lgamment amnag,
un spectacle fut donn, qui comprenait des scnes de _Samson et Dalila_,
d'_Alceste_, de _Paillasse_, de _Carmen_, et des danses. Pour un jour,
le Palais tout entier s'tait transport dans ce magnifique parc des
environs de Paris... Aucun photographe ne s'y trouvait; mais un des
htes de la fte a bien voulu promener  travers les groupes
l'indispensable appareil. Et c'est ainsi que, par une heureuse fortune,
nous devons  M. Joseph Lemercier, prsident de section au tribunal de
la Seine, les deux clichs reproduits ici.



LE DR DUMONTPALLIER ET CHARLEMAGNE.

Mardi dernier, la Socit d'Hypnologie et de Psychothrapie, sous la
prsidence du docteur Charles Richet, a inaugur, au cours de sa sance
annuelle tenue dans la grande salle des Socits savantes, un buste du
docteur Dumontpallier, qui fut mdecin de l'Htel-Dieu et membre de
l'Acadmie de mdecine. Sa noble figure, aux traits puissants,  la
barbe majestueuse, a t voque, de manire saisissante, par Mlle
Hemmerl. Pour raliser cette ressemblance, l'artiste a pu s'inspirer
d'un modle inattendu: la statue de Charlemagne leve sur le parvis
Notre-Dame, qui reproduit trs exactement les traits de Dumontpallier.
C'est lui, en effet, qui, sur la demande du sculpteur Thibault, posa
jadis pour cette oeuvre clbre... L'anecdote, que nous rapporte le
docteur Brillon, est curieuse, et bien peu de Parisiens sans doute la
connaissent.



LE CONGRS FORESTIER INTERNATIONAL

Le Touring-Club de France se plat  nous surprendre,  de courts
intervalles, par des initiatives toujours fcondes. Il y est encourag
par un succs persistant, et le congrs forestier international, qui
vient de se tenir  Paris sous ses auspices, a montr une fois de plus
l'autorit mondiale et la puissance de notre grande association
touristique.

Plus de 600 personnes, parmi lesquelles toutes les sommits forestires
de France et de l'tranger, avaient rpondu  l'appel de M. Ballif, et
c'est avec une mthode parfaite qu'ont t discutes les multiples
questions inscrites au programme.

Il est impossible d'tablir une statistique exacte des forts parses
sur la crote terrestre; toutefois, les documents actuellement runis
permettent d'valuer la surface boise mondiale  environ un milliard et
demi d'hectares se rpartissant ainsi:

Europe........ 314.468.500 hectares.
Afrique....... 229.314.200
Amrique...... 146.752.200
Asie.......... 386.003.100
Australie.....  94.430.000
Total......  1.670.968.000 hectares.

Si on met  part la Russie d'Europe, qui possde 196 millions d'hectares
de forts, la France, avec ses 9.800.000 hectares boiss, occupe le
premier rang en Europe, suivie de trs prs par l'Autriche, la Hongrie,
la Prusse et l'Espagne.

En prsence de ces chiffres, on conoit que l'amnagement et la
conservation des forts prsentent un intrt conomique de premier
ordre, tant au point de vue de l'exploitation commerciale que sous le
rapport de la rgularisation du rgime des eaux. Or, avec le rgime
fiscal franais, les propritaires sont obligs de couper  l'excs
s'ils veulent tirer quelques ressources de leurs forts. L'impt atteint
en moyenne 112% du revenu pour les forts feuillues, il varie de 27 
40% pour la futaie. Le Congrs a donc demand l'valuation du revenu
imposable d'aprs une nouvelle base; en mme temps, il a envisag, les
moyens de rgler l'intervention de l'tat dans la gestion des bois
particuliers et de classer comme forts de protection les forts
reconnues ncessaires au maintien des terres sur les pentes,  la
protection contre les avalanches et  la dfense du sol contre
l'rosion.

A ces deux questions, d'une importance primordiale, s'en rattache une
autre qui, depuis longtemps dj, a particulirement retenu l'attention
du Touring-Club: cration d'un parc national intangible, comme celui
que la Suisse a rcemment cr dans la Basse-Engadine, aux environs de
Zernez. Grce  l'initiative de M. Mathey, conservateur des forts, ce
parc est aujourd'hui constitu dans l'Oisans, une des plus belles
rgions du Dauphin. Englobant le cirque de la Brarde et une partie du
territoire de Saint-Christophe, il comprend dj prs de 13.000
hectares. Il n'y a plus qu' l'amnager en y construisant les sentiers
et les huttes ncessaires et en y rintroduisant les espces animales ou
vgtales qui ont disparu. Ce qui, sans doute, ne tardera point, grce 
la collaboration du Touring-Club.

[Illustration: Me Henri-Robert. Mme Flia Litvinne sur la scne du
thtre de verdure. M. et Mme F. Labori. M. Lescouv, proc. de la
Rpubl. UNE FTE CHAMPTRE CHEZ ME FERNAND LABORI.--_Clichs de M. le
prsident Lemercier._]



[Illustration: Inauguration du monument aux victimes du _Pluvise_, 
Calais.--_Phot. m. Labroy._]

AUX VICTIMES DU PLUVIOSE

Trois ans exactement aprs les funrailles solennelles qui furent faites
aux vingt-sept victimes du _Pluvise_, en prsence du chef de l'tat et
des membres du gouvernement, on a inaugur, dimanche dernier,  Calais,
un monument commmoratif de la catastrophe. Pour un mausole lev
nagure au cimetire du Chesnois,  Belfort, et que nous avons montr
dans notre numro du 17 aot 1912, le statuaire Bartholom avait imagin
d'excuter, en bas-relief, une figure de la Douleur nationale tendant
au-dessus de la mer, en un geste dsespr, la couronne des hros et des
martyrs. Le monument de Calais, oeuvre mouvante de M. Emile Guillaume,
reprsente un gnie ail qui se penche, au ras des flots, sur le capot
du sous-marin, comme pour apporter  ceux qu'il renferme le suprme
rconfort.

Le vice-amiral Jaurguiberry, dlgu par le ministre de la Marine, a
prsid la crmonie d'inauguration,  laquelle assistait, formant la
garde d'honneur, l'quipage actuel du _Pluvise_ remis en service.



BRINDEJONC DES MOULINAIS

A SAINT-PTERSBOURG

Nous avons cont dans un prcdent numro le magnifique voyage de
l'aviateur Brindejonc des Moulinais qui, parti de Paris  l'aube, tait
arriv  Varsovie  l'heure du dner. Aprs quelques jours de repos dans
la capitale de la Pologne, l'audacieux champion s'est remis en route
pour Saint-Ptersbourg, ayant  franchir une nouvelle distance
d'environ 1.050 kilomtres  vol d'oiseau.

[Illustration: Brindejonc des Moulinais port en triomphe  son arrive
 Saint-Ptersbourg.]

Contrari par un fort vent debout, Brindejonc ne put, cette fois,
dpasser la vitesse de 75  80 kilomtres  l'heure, soit  peu prs la
moiti de la vitesse ralise entre Paris et Varsovie. Immobilis
vingt-quatre heures  Dvinsk, il acheva, avec sa matrise habituelle, un
trajet que la force du vent et les difficults d'atterrissage rendirent
fort pnible.

Les Busses firent  notre compatriote une rception enthousiaste; M.
Sredinski lui remit une coupe de l'Aro-Club; M. Boris Souvorine, au nom
du journal _Vetcherme Wremya_, lui en offrit une autre qui portait cette
inscription: A la premire hirondelle qui nous vient de la patrie de
l'aviation.

Brindejonc, qui compte revenir  Paris par la voie des airs, en suivant
une autre route qu' l'aller, a quitt Saint-Ptersbourg, et la premire
partie de ce voyage constitue un nouveau raid magnifique. Aprs une
escale  Reval, il a pris son vol pour Stockholm o il est arriv
mercredi matin, ayant franchi une distance de 750 kilomtres, dont plus
de 300 au-dessus de la mer Baltique.



Mme LUCIE FLIX-FAURE-GOYAU

C'est une femme d'lite, au grand coeur,  l'me leve, un tre tout de
bont et de noblesse, qui vient de disparatre: Mme Lucie
Flix-Faure-Goyau s'est teinte prmaturment, dimanche dernier, 
Paris, aprs une courte maladie. Elle tait  un ge o l'on pouvait
prvoir qu'elle donnerait longtemps encore des preuves de son activit
gnreuse. Elle avait quarante-sept ans.

[Illustration: Mme Lucie Flix-Faure-Goyau.--_Phot. Chri-Rousseau._]

A l'Elyse, la fille du prsident Flix Faure avait fait apprcier 
tous ceux qui l'approchaient le charme de son esprit srieux,
extrmement orn, sa distinction, sa culture. Ds cette poque, elle se
consacra aux oeuvres de charit, qui devaient absorber la plus grande
partie de ses efforts: la Ligue fraternelle des Enfants de France fut
fonde sous ses auspices, et bien d'autres associations, comme l'Union
mutualiste des Franaises et l'Union pour le dveloppement des
Associations professionnelles de femmes, lui durent un prcieux appui.

Son got pour les lettres, les arts, la connaissance qu'elle avait de
toutes les questions religieuses et sociales, la portrent, aprs la
mort de son pre,  faire oeuvre d'crivain. Ses remarquables tudes sur
le cardinal Newmann, sur Sainte Catherine de Sienne, sur les Femmes dans
la Divine Comdie, sur les soeurs de Pascal, tmoignent de la sret de
son jugement, de la singulire vigueur de son intelligence.

En 1903, elle avait pous M. Georges Goyau, qu'une rare communaut de
croyances et de travaux unissait  elle. Cette femme d'une grande pit,
qui savait allier le got du recueillement et de la mditation aux
ncessits mondaines, laisse l'exemple d'une vie harmonieuse, voue tout
entire au bien.



LES THTRES

L'ide tait originale de montrer, dans le royaume des ombres, deux
amants descendus les premiers,  l'heure o le mari les rejoint pour
trouver aux enfers le prestige qui lui fit dfaut sur terre. Tel est le
sujet du petit acte en vers de M. Maurice Allou, intitul _les Ombres_,
reprsent  la Comdie-Franaise par la gracieuse Mlle Leconte et MM.
Crou, Deheily et Reynal.

Le Million, l'amusante comdie-vaudeville de MM. Georges Berr et Marcel
Guillemaud, que le Palais-Royal vient de reprendre, retrouve tout le
succs qui l'accueillit lors de sa cration. Cette histoire bouffonne
d'un billet de loterie oubli dans la poche d'un vtement  la poursuite
duquel les personnages les plus extraordinaires se prcipitent, ne peut
pas se raconter. Il faut aller en suivre les pripties divertissantes
au Palais-Royal o une distribution trs brillante ajoute encore au
comique irrsistible de la pice.

Le thtre du Grand-Guignol a renouvel une fois de plus son affiche
avant les ardeurs de l't. Le nouveau spectacle offre cette varit de
sujets que comportent les programmes de la maison. _L'Affaire Zzette_,
de MM. Vly et Mirai, histoire d'huissier et de demi-mondaine, est une
pice pour rire, tandis que _Dans la Pouchkinskaa_, de M. Gaston-Ch.
Richard, est un drame russe  faire pleurer; autant que les acteurs, la
poudre y parle. _La Buvette_, de M. Montrel, est celle de la Chambre des
dputs; on s'y dsaltre avec agrment en revenant des _Terres
chaudes_, de M. Lenormand, o blancs et noir se comportent selon les
lois de l'injustice; dans ce milieu de perversion morale, les bons
ptissent et les mchants triomphent. _La Petite Dame en blanc_, de M.
Paul Giaffri, montre de l'humour, et _la Russite_, amusante pice de
M. Max Maurey, reprsente nagure, continue  russir.

Les invits privilgis de M. le comte de Clermont-Tonnerre viennent
d'avoir, encore cette anne, l'occasion d'applaudir, dans sa rsidence
de Maisons-Laffitte, deux oeuvres indites: _Namouna_, de M. Nozire, et
_les Fanfarons_, de M. Flix Gandra. La premire de ces pices est un
lger badinage galant, finement railleur, et qui s'agrmente d'une
partie de danses fort bien rgles. On a fait grand succs  l'acte
juvnile et vridique de M. Gandra.

Le temps a enfin permis la rouverture du thtre de verdure du
Pr-Catelan. Dans ce cadre dlicieux, quatre pices ont t reprsentes
avec succs. _Le Dernier Bohme_, de M. Irne Mauguet, est une aimable
fantaisie. _Le Triomphe de Salom_, de M. Battanchon, renouvelle de
faon heureuse un thme qui semblait puis. M. Nozire, en traitant la
fable d'_Adonis_, s'est complu  imaginer des anachronismes
divertissants avec un sujet de drame antique. Enfin, M. Jean Jullien,
dans sa comdie _Promenons-nous dans les bois_, a fait voluer de trs
modernes jolies femmes, pensant que le loup n'y est pas.



_Ici vient s'ajouter une double page en couleurs, de Georges Scott: LE
PRINTEMPS SUR LE CHAMP DE BATAILLE._

[Illustration: LE PRINTEMPS SUR LE CHAMP DE BATAILLE]

_Tandis que la paix si malaisment concerte par les diplomates, 
travers tant d'obstacles et tant d'intrts opposs, tardait  se
conclure, l'irrsistible paix du printemps, celle qui fait tout oublier,
et qui transforme la terre mme des champs de bataille, s'est tendue
sur les plaines et les coteaux d'Andrinople... Il y a quelques mois, la
trve de la neige avait, en ces mmes lieux, arrt l'effort des
assigeants, qui, de leurs tranches o ils subissaient les morsures du
froid, pouvaient apercevoir la ville convoite, incertaine sous le ciel
gris. Elle dresse aujourd'hui ses minarets sur l'horizon bleu, et, tout
alentour, le sol o pousse abondamment l'herbe vivace se pare des
couleurs de la floraison. De loin, des yeux hants par les images de la
guerre croiraient distinguer,  et l, sur la campagne, la ronde fume
qu'y pose l'clatement d'un obus: ce n'est, heureusement, que la boule
fleurie d'un arbre fruitier,--inoffensif shrapnell de la belle saison.
Cependant, parmi ce renouveau plus tendre encore de succder aux pires
rigueurs, l'acharnement d'une longue lutte a laiss des traces
mouvantes. La terre bouleverse marque la place o s'enfoncrent les
obus. Les projectiles pars des canons Krupp disent l'ardeur du combat,
sur certains points... Mais ils ne servent plus maintenant qu' amuser
les petits enfants._

_Composition de GEORGES SCOTT._



GUIGNOL DE BTES..., par Henriot.







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